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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13825 ***
+
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+is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
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+
+
+
+
+
+Alphonse Daudet
+
+SAPHO
+(1884)
+
+
+Table des matières
+
+I
+II
+III
+IV
+V
+VI
+VII
+VIII
+IX
+X
+XI
+XII
+XIII
+XIV
+XV
+
+
+I
+
+-- Regardez-moi, voyons... J’aime la couleur de vos yeux...
+
+-- Comment vous appelez-vous?
+
+-- Jean.
+
+-- Jean tout court?
+
+-- Jean Gaussin.
+
+-- Du Midi, j’entends ça... Quel âge?
+
+-- Vingt et un ans.
+
+-- Artiste?
+
+-- Non, madame.
+
+-- Ah! tant mieux...
+
+Ces bouts de phrases, presque inintelligibles au milieu des cris,
+des rires, des airs de danse d’une fête travestie, s’échangeaient
+-- une nuit de juin -- entre un _pifferaro_ et une femme fellah
+dans la serre de palmiers, de fougères arborescentes, qui faisait
+le fond de l’atelier de Déchelette.
+
+Au pressant interrogatoire de l’Égyptienne, le _pifferaro_
+répondait avec l’ingénuité de son âge tendre, l’abandon, le
+soulagement d’un Méridional resté longtemps sans parler. Étranger
+à tout ce monde de peintres, de sculpteurs, perdu dès en entrant
+dans le bal par l’ami qui l’avait amené, il se morfondait depuis
+deux heures, promenant sa jolie figure de blond hâlé et doré par
+le soleil, les cheveux en frisons serrés et courts comme la peau
+de mouton de son costume; et un succès, dont il ne se doutait
+guère, se levait et chuchotait autour de lui.
+
+Des épaules de danseurs le bousculaient brusquement, des rires de
+rapins blaguaient la cornemuse qu’il portait tout de travers et sa
+défroque de montagne, lourde et gênante dans cette nuit d’été. Une
+Japonaise aux yeux de faubourg, des couteaux d’acier tenant son
+chignon remonté, fredonnait en l’agaçant: _Ah! qu’il est beau,
+qu’il est beau, le postillon...[1]_; tandis qu’une _novio_
+espagnole en blanches dentelles de soie, passant au bras d’un chef
+apache, lui fourrait violemment sous le nez son bouquet de jasmins
+blancs.
+
+Il ne comprenait rien à ces avances, se croyait extrêmement
+ridicule et se réfugiait dans l’ombre fraîche de la galerie
+vitrée, bordée d’un large divan sous les verdures. Tout de suite
+cette femme était venue s’asseoir près de lui.
+
+Jeune, belle? Il n’aurait su le dire... Du long fourreau de
+lainage bleu où sa taille pleine ondulait, sortaient deux bras,
+ronds et fins, nus jusqu’à l’épaule; et ses petites mains chargées
+de bagues, ses yeux gris larges ouverts et grandis par les
+bizarres ornements de fer lui tombant du front, composaient un
+ensemble harmonieux.
+
+Une actrice sans doute. Il en venait beaucoup chez Déchelette; et
+cette pensée n’était pas pour le mettre à l’aise, ce genre de
+personnes lui faisant très peur. Elle lui parlait de tout près, un
+coude au genou, la tête appuyée sur la main, avec une douceur
+grave, un peu lasse... «Du Midi vraiment?... Et des cheveux de ce
+blond-là!... Voilà une chose extraordinaire.»
+
+Et elle voulait savoir depuis combien de temps il habitait Paris,
+si c’était très difficile cet examen pour les consulats qu’il
+préparait, s’il connaissait beaucoup de monde et comment il se
+trouvait à la soirée de Déchelette, rue de Rome, si loin de son
+quartier Latin. Quand il dit le nom de l’étudiant qui l’avait
+amené... «La Gournerie... un parent de l’écrivain... elle
+connaissait sans doute...» l’expression de ce visage de femme
+changea, s’assombrit subitement; mais il n’y prit pas garde, ayant
+l’âge où les yeux brillent sans rien voir. La Gournerie lui avait
+promis que son cousin serait là, qu’il le présenterait. «J’aime
+tant ses vers... je serais si heureux de le connaître...»
+
+Elle eut un sourire de pitié pour sa candeur, un joli resserrement
+d’épaules, en même temps qu’elle écartait de sa main les feuilles
+légères d’un bambou et regardait dans le bal si elle ne lui
+découvrirait pas son grand homme.
+
+La fête à ce moment étincelait et roulait comme une apothéose de
+féerie. L’atelier, le hall plutôt, car on n’y travaillait guère,
+développé dans toute la hauteur de l’hôtel et n’en faisant qu’une
+pièce immense, recevait sur ses tentures claires, légères,
+estivales, ses stores de paille fine ou de gaze, ses paravents de
+laque, ses verreries multicolores, et sur le buisson de roses
+jaunes garnissant le foyer d’une haute cheminée Renaissance,
+l’éclairage varié et bizarre d’innombrables lanternes chinoises,
+persanes, mauresques, japonaises, les unes en fer ajouré,
+découpées d’ogives comme une porte de mosquée, d’autres en papier
+de couleur pareilles à des fruits, d’autres déployées en éventail,
+ayant des formes de fleurs, d’ibis, de serpents; et tout à coup de
+grands jets électriques, rapides et bleuâtres, faisaient pâlir ces
+mille lumières et givraient d’un clair de lune les visages et les
+épaules nues, toute la fantasmagorie d’étoffes, de plumes, de
+paillons, de rubans qui se froissaient dans le bal, s’étageaient
+sur l’escalier hollandais à large rampe menant aux galeries du
+premier que dépassaient les manches des contrebasses et la mesure
+frénétique d’un bâton de chef d’orchestre.
+
+De sa place, le jeune homme voyait cela à travers un réseau de
+branches vertes, de lianes fleuries qui se mêlaient au décor,
+l’encadraient et, par une illusion d’optique, jetaient au va-et-
+vient de la danse des guirlandes de glycine sur la traîne d’argent
+d’une robe de princesse, coiffaient d’une feuille de dracæna un
+minois de bergère Pompadour; et pour lui maintenant l’intérêt du
+spectacle se doublait du plaisir d’apprendre par son Égyptienne
+les noms, tous glorieux, tous connus, que cachaient ces travestis
+d’une variété, d’une fantaisie si amusantes.
+
+Ce valet de chiens, son fouet court en bandoulière, c’était Jadin;
+tandis qu’un peu plus loin cette soutane élimée de curé de
+campagne déguisait le vieil Isabey, grandi par un jeu de cartes
+dans ses souliers à boucles. Le père Corot souriait sous l’énorme
+visière d’une casquette d’invalide. On lui montrait aussi Thomas
+Couture en bouledogue, Jundt en argousin, Cham en oiseau des îles.
+
+Et quelques costumes historiques et graves, un Murat empanaché, un
+prince Eugène, un Charles Ier, portés par de tout jeunes peintres,
+marquaient bien la différence entre les deux générations
+d’artistes; les derniers venus, sérieux, froids, des têtes de gens
+de bourse vieillis de ces rides particulières que creusent les
+préoccupations d’argent, les autres bien plus gamins, rapins,
+bruyants, débridés.
+
+Malgré ses cinquante-cinq ans et les palmes de l’Institut, le
+sculpteur Caoudal en hussard de baraque, les bras nus, ses biceps
+d’hercule, une palette de peintre battant ses longues jambes en
+guise de sabretache, tortillait un cavalier seul du temps de la
+Grande Chaumière en face du musicien de Potter, en muezzin qui
+fait la fête, le turban de travers, mimant la danse du ventre et
+piaillant le «la Allah, il Allah» d’une voix suraiguë.
+
+On entourait ces joyeux illustres d’un large cercle qui reposait
+les danseurs; et au premier rang, Déchelette, le maître du logis,
+fronçait sous un haut bonnet persan ses petits yeux, son nez
+kalmouck, sa barbe grisonnante, heureux de la gaieté des autres et
+s’amusant éperdument, sans qu’il y parût.
+
+L’ingénieur Déchelette, une figure du Paris artiste d’il y a dix
+ou douze ans, très bon, très riche, avec des velléités d’art et
+cette libre allure, ce mépris de l’opinion que donnent la vie de
+voyage et le célibat, avait alors l’entreprise d’une ligne ferrée
+de Tauris à Téhéran; et chaque année, pour se remettre de dix mois
+de fatigues, de nuits sous la tente, de galopades fiévreuses à
+travers sables et marais, il venait passer les grandes chaleurs
+dans cet hôtel de la rue de Rome, construit sur ses dessins,
+meublé en palais d’été, où il réunissait des gens d’esprit et de
+jolies filles, demandant à la civilisation de lui donner en
+quelques semaines l’essence de ce qu’elle a de montant et de
+savoureux.
+
+«Déchelette est arrivé.» C’était la nouvelle des ateliers, sitôt
+qu’on avait vu se lever comme un rideau de théâtre l’immense store
+de coutil sur la façade vitrée de l’hôtel. Cela voulait dire que
+la fête commençait et qu’on allait en avoir pour deux mois de
+musiques et festins, danses et bombances, tranchant sur la torpeur
+silencieuse du quartier de l’Europe à cette époque des
+villégiatures et des bains de mer.
+
+Personnellement, Déchelette n’était pour rien dans le bacchanal
+qui grondait chez lui nuit et jour. Ce noceur infatigable
+apportait au plaisir une frénésie à froid, un regard vague,
+souriant, comme hatschisché, mais d’une tranquillité, d’une
+lucidité imperturbables. Très fidèle ami, donnant sans compter, il
+avait pour les femmes un mépris d’homme d’Orient, fait
+d’indulgence et de politesse; et de celles qui venaient là,
+attirées par sa grande fortune et la fantaisie joyeuse du milieu,
+pas une ne pouvait se vanter d’avoir été sa maîtresse plus d’un
+jour.
+
+«Un bon homme tout de même...» ajouta l’Égyptienne qui donnait à
+Gaussin ces renseignements. S’interrompant tout à coup:
+
+-- Voilà votre poète...
+
+-- Où donc?
+
+-- Devant vous... en marié de village...
+
+Le jeune homme eut un «Oh!» désappointé. Son poète! Ce gros homme,
+suant, luisant, étalant des grâces lourdes dans le faux-col à deux
+pointes et le gilet fleuri de Jeannot... Les grands cris
+désespérés du _Livre de l’Amour_ lui venaient à la mémoire, du
+livre qu’il ne lisait jamais sans un petit battement de fièvre; et
+tout haut, machinalement, il murmurait:
+
+_Pour animer le marbre orgueilleux de ton corps,_
+_Ô Sapho, j’ai donné tout le sang de mes veines..._
+
+Elle se retourna vivement, avec le cliquetis de sa parure barbare:
+
+-- Que dites-vous là?
+
+C’étaient des vers de La Gournerie; il s’étonnait qu’elle ne les
+connût pas.
+
+«Je n’aime pas les vers...» fit-elle d’un ton bref; et elle
+restait debout, le sourcil froncé, regardant la danse et froissant
+nerveusement les belles grappes lilas qui pendaient devant elle.
+Puis, avec l’effort d’une décision qui lui coûtait: «Bonsoir...»
+et elle disparut.
+
+Le pauvre _pifferaro_ resta tout saisi. «Qu’est-ce qu’elle a?...
+Que lui ai-je dit?...» Il chercha, ne trouva rien, sinon qu’il
+ferait bien d’aller se coucher. Il ramassa mélancoliquement sa
+cornemuse et rentra dans le bal, moins troublé du départ de
+l’Égyptienne que de toute cette foule qu’il devait traverser pour
+gagner la porte.
+
+Le sentiment de son obscurité parmi tant d’illustrations le
+rendait plus timide encore. Maintenant on ne dansait plus;
+quelques couples çà et là, acharnés aux dernières mesures d’une
+valse qui mourait, et parmi eux Caoudal, superbe et gigantesque,
+tourbillonnant la tête haute avec une petite tricoteuse, coiffe au
+vent, qu’il enlevait sur ses bras roux.
+
+Par le grand vitrage du fond large ouvert, entraient des bouffées
+d’air matinales et blanchissantes, agitant les feuilles des
+palmiers, couchant les flammes des bougies comme pour les
+éteindre. Une lanterne en papier prit feu, des bobèches
+éclatèrent, et tout autour de la salle, les domestiques
+installaient des petites tables rondes comme aux terrasses des
+cafés. On soupait toujours ainsi par quatre ou cinq chez
+Déchelette; et les sympathies en ce moment se cherchaient, se
+groupaient.
+
+C’étaient des cris, des appels féroces, le «Pil... ouit» du
+faubourg répondant au «You you you you» en crécelle des filles
+d’Orient, et des colloques à voix basse, et des rires voluptueux
+de femmes qu’on entraînait d’une caresse.
+
+Gaussin profitait du tumulte pour se glisser vers la sortie, quand
+son ami l’étudiant l’arrêta, ruisselant, les yeux en boule, une
+bouteille sous chaque bras: «Mais où êtes-vous donc?... Je vous
+cherche partout... j’ai une table, des femmes, la petite
+Bachellery des Bouffes... En Japonaise, savez bien... Elle
+m’envoie vous chercher. Venez vite...» et il repartit en courant.
+
+Le _pifferaro_ avait soif; puis l’ivresse du bal le tentait, et le
+minois de la petite actrice qui de loin lui faisait des signes.
+Mais une voix sérieuse et douce murmura près de son oreille: «N’y
+va pas...»
+
+Celle de tout à l’heure était là, tout contre lui, l’entraînant
+dehors, et il la suivit sans hésiter. Pourquoi? Ce n’était pas
+l’attrait de cette femme; il l’avait à peine regardée, et l’autre
+là-bas qui l’appelait, dressant les couteaux d’acier de sa
+chevelure, lui plaisait bien davantage. Mais il obéissait à une
+volonté supérieure à la sienne, à la violence impétueuse d’un
+désir.
+
+N’y va pas!...
+
+Et subitement ils se trouvèrent tous deux sur le trottoir de la
+rue de Rome. Des fiacres attendaient dans le matin blême. Des
+balayeurs, des ouvriers allant au travail regardaient cette maison
+de fête grondante et débordante, ce couple travesti, un Mardi Gras
+en plein été.
+
+«Chez vous, ou chez moi?...» demanda-t-elle. Sans bien s’expliquer
+pourquoi, il pensa que chez lui ce serait mieux, donna son adresse
+lointaine au cocher; et pendant la route qui fut longue ils
+parlèrent peu. Seulement elle tenait une de ses mains entre les
+siennes qu’il sentait très petites et glacées; et, sans le froid
+de cette étreinte nerveuse, il aurait pu croire qu’elle dormait,
+renversée au fond du fiacre, avec le reflet glissant du store bleu
+sur la figure.
+
+On s’arrêta rue Jacob, devant un hôtel d’étudiants. Quatre étages
+à monter, c’était haut et dur.» Voulez-vous que je vous porte?...»
+dit-il en riant, mais tout bas, à cause de la maison endormie.
+Elle l’enveloppa d’un lent regard, méprisant et tendre, un regard
+d’expérience qui le jaugeait et clairement disait: «Pauvre
+petit...»
+
+Alors lui, d’un bel élan, bien de son âge et de son Midi, la prit,
+l’emporta comme un enfant, car il était solide et découplé avec sa
+peau blonde de demoiselle, et il monta le premier étage d’une
+haleine, heureux de ce poids que deux beaux bras, frais et nus,
+lui nouaient au cou.
+
+Le second étage fut plus long, sans agrément. La femme
+s’abandonnait, se faisait plus lourde à mesure. Le fer de ses
+pendeloques, qui d’abord le caressait d’un chatouillement, entrait
+peu à peu et cruellement dans sa chair.
+
+Au troisième, il râlait comme un déménageur de piano; le souffle
+lui manquait, pendant qu’elle murmurait, ravie, la paupière
+allongée: «Oh! m’ami, que c’est bon... qu’on est bien...» Et les
+dernières marches, qu’il grimpait une à une, lui semblaient d’un
+escalier géant dont les murs, la rampe, les étroites fenêtres
+tournaient en une interminable spirale. Ce n’était plus une femme
+qu’il portait, mais quelque chose de lourd, d’horrible, qui
+l’étouffait, et qu’à tout moment il était tenté de lâcher, de
+jeter avec colère, au risque d’un écrasement brutal.
+
+Arrivés sur l’étroit palier: «Déjà...» dit-elle en ouvrant les
+yeux. Lui pensait: «Enfin!...» mais n’aurait pu le dire, très
+pâle, les deux mains sur sa poitrine qui éclatait.
+
+Toute leur histoire, cette montée d’escalier dans la grise
+tristesse du matin.
+
+
+II
+
+Il la garda deux jours; puis elle partit, lui laissant une
+impression de peau douce et de linge fin. Pas d’autre
+renseignement sur elle que son nom, son adresse et ceci: «Quand
+vous me voudrez, appelez-moi... je serai toujours prête...»
+
+La toute petite carte, élégante, odorante, portait:
+
+FANNY LEGRAND
+
+_6, rue de l’Arcade_
+
+Il la mit à sa glace entre une invitation au dernier bal des
+Affaires Étrangères et le programme enluminé et fantaisiste de la
+soirée de Déchelette, ses deux seules sorties mondaines de
+l’année; et le souvenir de la femme, resté quelques jours autour
+de la cheminée dans ce délicat et léger parfum, s’évapora en même
+temps que lui, sans que Gaussin, sérieux, travailleur, se méfiant
+par-dessus tout des entraînements de Paris, eût eu la fantaisie de
+renouveler cette amourette d’un soir.
+
+L’examen, ministériel aurait lieu en novembre. Il ne lui restait
+que trois mois pour le préparer. Après, viendrait un stage de
+trois ou quatre ans dans les bureaux du service consulaire; puis
+il s’en irait quelque part, très loin. Cette idée d’exil ne
+l’effrayait pas; car une tradition chez les Gaussin d’Armandy,
+vieille famille avignonnaise, voulait que l’aîné des fils suivît
+ce qu’on appelle _la carrière_, avec l’exemple, l’encouragement et
+la protection morale de ceux qui l’y avaient précédé. Pour ce
+provincial, Paris n’était que la première escale d’une très longue
+traversée, ce qui l’empêchait de nouer aucune liaison sérieuse en
+amour comme en amitié.
+
+Une semaine ou deux après le bal de Déchelette, un soir que
+Gaussin, la lampe allumée, ses livres préparés sur la table, se
+mettait au travail, on frappa timidement; et, la porte ouverte,
+une femme apparut en toilette élégante et claire. Il la reconnut
+seulement quand elle eut relevé sa voilette.
+
+-- Vous voyez, c’est moi... je reviens...
+
+Puis surprenant le regard inquiet, gêné, qu’il jetait sur la
+besogne en train:
+
+-- Oh! je ne vous dérangerai pas... je sais ce que c’est...
+
+Elle défit son chapeau, prit une livraison du _Tour du monde_,
+s’installa et ne bougea plus, absorbée en apparence par sa
+lecture; mais, chaque fois qu’il levait les yeux, il rencontrait
+son regard.
+
+Et vraiment il lui fallait du courage pour ne pas la prendre tout
+de suite entre ses bras, car elle était bien tentante et d’un
+grand charme avec sa toute petite tête au front bas, au nez court,
+à la lèvre sensuelle et bonne, et la maturité souple de sa taille
+dans cette robe d’une correction toute parisienne, moins
+effrayante pour lui que sa défroque de fille d’Égypte.
+
+Partie le lendemain de bonne heure, elle revint plusieurs fois
+dans la semaine, et toujours elle entrait avec la même pâleur, les
+mêmes mains froides et moites, la même voix serrée d’émotion.
+
+-- Oh! je sais bien que je t’ennuie, lui disait-elle, que je te
+fatigue. Je devrais être plus fière... Si tu crois!... Tous les
+matins en m’en allant de chez toi, je jure de ne plus venir; puis
+ça me reprend, le soir, comme une folie.
+
+Il la regardait, amusé, surpris dans son dédain de la femme, par
+cette persistance amoureuse. Celles qu’il avait connues jusque-là,
+des filles de brasserie ou de skating, quelquefois jeunes et
+jolies, lui laissaient toujours le dégoût de leur rire bête, de
+leurs mains de cuisinières, d’une grossièreté d’instincts et de
+propos qui lui faisait ouvrir la fenêtre derrière elles. Dans sa
+croyance d’innocent, il pensait toutes les filles de plaisir
+pareilles. Aussi s’étonnait-il de trouver en Fanny une douceur,
+une réserve vraiment femme, avec cette supériorité -- sur les
+bourgeoises qu’il rencontrait en province chez sa mère -- d’un
+frottis d’art, d’une connaissance de toutes choses, qui rendaient
+les causeries intéressantes et variées.
+
+Puis elle était musicienne, s’accompagnait au piano et chantait,
+d’une voix de contralto un peu fatiguée, inégale, mais exercée,
+quelque romance de Chopin ou de Schumann, des chansons de pays,
+des airs berrichons, bourguignons ou picards dont elle avait tout
+un répertoire.
+
+Gaussin, fou de musique, cet art de paresse et de plein air où se
+plaisent ceux de son pays, s’exaltait par le son aux heures de
+travail, en berçait son repos délicieusement. Et de Fanny, cela
+surtout le ravissait. Il s’étonnait qu’elle ne fût pas dans un
+théâtre, et apprit ainsi qu’elle avait chanté au Lyrique.
+
+-- Mais pas longtemps... Je m’ennuyais trop...
+
+En elle effectivement rien de l’étudié, du convenu de la femme de
+théâtre; pas l’ombre de vanité ni de mensonge. Seulement un
+certain mystère sur sa vie au-dehors, mystère gardé même aux
+heures de passion, et que son amant n’essayait pas de pénétrer, ne
+se sentant ni jaloux ni curieux, la laissant arriver à l’heure
+dite sans même regarder la pendule, ignorant encore la sensation
+de l’attente, ces grands coups à pleine poitrine qui sonnent le
+désir et l’impatience.
+
+De temps en temps, l’été étant très beau cette année-là, ils s’en
+allaient à la découverte de tous ces jolis coins des environs de
+Paris dont elle savait la carte précise et détaillée. Ils se
+mêlaient aux départs nombreux, turbulents, des gares de banlieue,
+déjeunaient dans quelque cabaret à la lisière des bois ou des
+eaux, évitant seulement certains endroits trop courus. Un jour
+qu’il lui proposait d’aller aux Vaux-de-Cernay.
+
+-- Non, non... pas là... il y a trop de peintres...
+
+Et cette antipathie des artistes, il se rappela qu’elle avait été
+l’initiation de leur amour. Comme il en demandait la raison:
+
+-- Ce sont, dit-elle, des détraqués, des compliqués qui racontent
+toujours plus de choses qu’il n’y en a... Ils m’ont fait beaucoup
+de mal...
+
+Lui protestait:
+
+-- Pourtant, l’art, c’est beau... Rien de tel pour embellir,
+élargir la vie.
+
+-- Vois-tu, m’ami, ce qui est beau, c’est d’être simple et droit
+comme toi, d’avoir vingt ans et de bien s’aimer...
+
+Vingt ans! on ne lui eût pas donné davantage, à la voir si
+vivante, toujours prête, riant à tout, trouvant tout bon.
+
+Un soir, à Saint-Clair, dans la vallée de Chevreuse, ils
+arrivèrent la veille de la fête et ne trouvèrent pas de chambre.
+Il était tard, il fallait une lieue de bois dans la nuit pour
+rejoindre le prochain village. Enfin on leur offrit un lit de
+sangle, resté libre au bout d’une grange où dormaient des maçons.
+
+-- Allons-y, dit-elle en riant... ça me rappellera mon temps de
+misère.
+
+Elle avait donc connu la misère.
+
+Ils se glissèrent à tâtons entre les lits occupés dans la grande
+salle crépie à la chaux, où fumait une veilleuse au fond d’une
+niche sur la muraille; et toute la nuit serrés l’un contre
+l’autre, ils étouffaient leurs baisers et leurs rires, en
+entendant ronfler, geindre de fatigue ces compagnons, dont les
+bourgerons, les lourdes chaussures de travail traînaient tout près
+de la robe de soie et des fines bottes de la Parisienne.
+
+Au petit jour, une chatière s’ouvrit au bas du large portail, un
+rai de lumière blanche frôla la sangle des lits, la terre battue,
+pendant qu’une voix enrouée criait: «Ohé! la coterie...» Puis il
+se fit, dans la grange redevenue obscure, un remue-ménage pénible
+et lent, des bâillées, des étirements, de grosses toux, les
+tristes bruits humains d’une chambrée qui s’éveille; et lourds,
+silencieux, les Limousins s’en allèrent, un par un, sans se douter
+qu’ils avaient dormi près d’une belle fille.
+
+Derrière eux, elle se leva, mit sa robe à tâtons, tordit ses
+cheveux en hâte: «Reste là... je reviens...» Elle rentrait au bout
+d’un moment avec une énorme brassée de fleurs des champs inondées
+de rosée. «Maintenant dormons...» dit-elle en éparpillant sur le
+lit cette odorante fraîcheur de la flore matinale qui ravivait
+l’atmosphère autour d’eux. Et jamais elle ne lui avait paru si
+jolie qu’à cette entrée de grange, riant dans le petit jour, avec
+ses légers cheveux tout envolés et ses herbes folles.
+
+Une autre fois, ils déjeunaient à Ville-d’Avray devant l’étang. Un
+matin d’automne enveloppait de brume l’eau calme, la rouille des
+bois en face d’eux; et seuls dans le petit jardin du restaurant,
+ils s’embrassaient en mangeant des ablettes. Tout à coup, d’un
+pavillon rustique branché dans le platane au pied duquel leur
+table était mise, une voix forte et narquoise appela: «Dites donc,
+les autres, quand vous aurez fini de vous bécoter...» Et la face
+de lion, la moustache rousse du sculpteur Caoudal se penchait dans
+l’embrasure en rondins du chalet.
+
+-- J’ai bien envie de descendre déjeuner avec vous... Je m’ennuie
+comme un hibou dans mon arbre...
+
+Fanny ne répondait pas, visiblement gênée de la rencontre; lui, au
+contraire, accepta bien vite, curieux de l’artiste célèbre, flatté
+de l’avoir à sa table.
+
+Caoudal, très coquet dans une apparence négligée, mais où tout
+était calculé depuis la cravate en crêpe de chine blanc pour
+éclaircir un teint sabré de rides et de couperoses, jusqu’au
+veston serré sur la taille encore svelte et les muscles en
+saillie, Caoudal lui parut plus vieux qu’au bal de Déchelette.
+
+Mais ce qui le surprit et même l’embarrassait un peu, ce fut le
+ton d’intimité du sculpteur avec sa maîtresse. Il l’appelait
+Fanny, la tutoyait.
+
+-- Tu sais, lui disait-il en installant son couvert sur leur
+nappe, je suis veuf depuis quinze jours. Maria est partie avec
+Morateur. Ça m’a laissé assez tranquille les premiers temps...
+Mais ce matin, en entrant à l’atelier, je me suis senti faignant
+comme tout... Impossible de travailler... Alors j’ai lâché mon
+groupe et je suis venu déjeuner à la campagne. Fichue idée, quand
+on est seul... Un peu plus je larmoyais dans ma gibelotte...
+
+Puis regardant le Provençal dont la barbe follette et les cheveux
+bouclés avaient le ton du sauternes dans les verres:
+
+-- Est-ce beau, la jeunesse!... Pas de danger qu’on le lâche,
+celui-là... Et ce qu’il y a de plus fort, c’est que ça se gagne...
+Elle a l’air aussi jeune que lui...
+
+-- Malhonnête!... fit-elle en riant; et son rire sonnait bien la
+séduction sans âge, la jeunesse de la femme qui aime et veut se
+faire aimer.
+
+«Étonnante... Étonnante...» murmurait Caoudal, qui l’examinait
+tout en mangeant, avec un pli de tristesse et d’envie grimaçant au
+coin de sa bouche.
+
+-- Dis donc, Fanny, te rappelles-tu un déjeuner ici... c’est loin,
+dam!... nous étions Ezano, Dejoie, toute la bande... tu es tombée
+dans l’étang. On t’a habillée en homme, avec la tunique du garde-
+pêche. Ça t’allait richement bien...
+
+-- Rappelle plus... fit-elle froidement, et sans mentir; car ces
+créatures changeantes et de hasard ne sont jamais qu’à l’heure
+présente de leur amour. Nulle mémoire de ce qui précéda, nulle
+crainte de ce qui peut venir.
+
+Caoudal, au contraire, tout au passé, dévidait à coups de
+sauternes ses exploits de robuste jeunesse, d’amour et de
+beuverie, parties de campagne, bals à l’Opéra, charges d’atelier,
+batailles et conquêtes. Mais, en se tournant vers eux avec
+l’éclair remonté à ses yeux de toutes les flammes qu’il remuait,
+il s’aperçut qu’ils ne l’écoutaient guère, occupés à égrener des
+raisins aux lèvres l’un de l’autre.
+
+-- Est-ce assez rasant ce que je vous raconte là... Mais si, mais
+si, je vous assomme... Ah! nom d’un chien... C’est bête d’être
+vieux...
+
+Il se leva, jeta sa serviette
+
+-- Pour moi, le déjeuner, père Langlois... cria-t-il vers le
+restaurant.
+
+Il s’éloigna tristement, traînant les pieds, comme rongé d’un mal
+incurable. Longtemps les amoureux suivirent sa longue taille qui
+se voûtait sous les feuilles couleur d’or.
+
+«Pauvre Caoudal!... c’est vrai qu’il se tasse...» murmura Fanny
+d’un ton de douce commisération; et comme Gaussin s’indignait que
+cette Maria, une fille, un modèle, pût s’amuser des souffrances
+d’un Caoudal et préférer au grand artiste... qui?... Morateur, un
+petit peintre sans talent, n’ayant pour lui que sa jeunesse, elle
+se mit à rire: «Ah! innocent... innocent...» et lui renversant la
+tête à deux mains sur ses genoux, elle le humait, le respirait,
+dans les yeux, dans les cheveux, partout, comme un bouquet.
+
+Le soir de ce jour-là, Jean pour la première fois coucha chez sa
+maîtresse qui le tourmentait à ce sujet depuis trois mois:
+
+-- Mais enfin, pourquoi ne veux-tu pas?
+
+-- Je ne sais... ça me gêne.
+
+-- Puisque je te dis que je suis libre, que je suis seule...
+
+Et la fatigue de la partie de campagne aidant, elle l’entraîna rue
+de l’Arcade, tout près de la gare. À l’entresol d’une maison
+bourgeoise d’apparence honnête et cossue, une vieille servante en
+bonnet paysan, l’air revêche, vint leur ouvrir.
+
+-- C’est Machaume... Bonjour Machaume... dit Fanny lui sautant au
+cou. Tu sais, le voilà mon aimé, mon roi... je l’amène... Vite,
+allume tout, fais la maison belle...
+
+Jean resta seul dans un tout petit salon aux fenêtres cintrées et
+basses, drapées de la même soie bleue banale qui couvrait les
+divans et quelques meubles laqués. Aux murs trois ou quatre
+paysages égayaient et aéraient l’étoffe; tous portaient un mot de
+dédicace: «À Fanny Legrand», «À ma chère Fanny...».
+
+Sur la cheminée, un marbre demi-grandeur de la Sapho de Caoudal,
+dont le bronze est partout, et que Gaussin dès sa petite enfance
+avait vu dans le cabinet de travail de père. Et à la lueur de
+l’unique bougie posée près du socle, il s’aperçut de la
+ressemblance, affinée et comme rajeunissante, de cette oeuvre
+d’art avec sa maîtresse. ces lignes du profil, ce mouvement de
+taille sous la draperie, cette rondeur filante des bras noués
+autour des genoux lui étaient connus, intimes; son oeil les
+savourait avec le souvenir de sensations plus tendres.
+
+Fanny, le trouvant en contemplation devant le marbre, lui dit d’un
+air dégagé: «Il y a quelque chose de moi, n’est ce pas?... le
+modèle de Caoudal me ressemblait...» Et tout de suite elle
+l’emmena dans sa chambre, où Machaume en rechignant installait
+deux couverts sur un guéridon; tous les flambeaux allumés,
+jusqu’aux bras de l’armoire à glace, un beau feu de bois, gai
+comme un premier feu, flambant sous le pare-étincelles, la chambre
+d’une femme qui s’habille pour le bal.
+
+-- J’ai voulu souper là, dit-elle en riant... nous serons plus
+vite au lit.
+
+Jamais Jean n’avait vu d’ameublement aussi coquet. Les lampes
+Louis XVI, les mousselines claires des chambres de sa mère et de
+ses soeurs ne donnaient pas la moindre idée de ce nid ouaté,
+capitonné, où les boiseries se cachaient sous des satins tendres,
+où le lit n’était qu’un divan plus large que les autres, étalé au
+fond sur des fourrures blanches.
+
+Délicieuse, cette caresse de lumière, de chaleur, de reflets bleus
+allongés dans les glaces biseautées, après leur course à travers
+champs, l’ondée qu’ils avaient reçue, la boue des chemins creux
+sous le jour qui tombait. Mais ce qui l’empêchait de déguster en
+vrai provincial ce confort de rencontre, c’était la mauvaise
+humeur de la servante, le regard soupçonneux dont elle le fixait,
+au point que Fanny la renvoya d’un mot: «Laisse-nous Machaume...
+nous nous servirons...» Et comme la paysanne jetait la porte en
+s’en allant: «N’y fais pas attention, elle m’en veut de trop
+t’aimer... Elle dit que je perds ma vie... ces gens de campagne,
+c’est si rapace!... Sa cuisine, par exemple, vaut mieux qu’elle...
+goûte-moi cette terrine de lièvre.»
+
+Elle découpait le pâté, débouchait le champagne, oubliait de se
+servir pour le regarder manger, faisant à chaque geste remonter
+jusqu’à l’épaule les manches d’une gandoura d’Alger, de laine
+souple et blanche, qu’elle portait toujours à la maison. Elle lui
+rappelait ainsi leur première rencontre chez Déchelette; et serrés
+sur le même fauteuil, mangeant dans la même assiette, ils
+parlaient de cette soirée.
+
+-- Oh! moi, disait-elle, dès que je t’ai vu entrer, j’ai eu envie
+de toi... J’aurais voulu te prendre, t’emmener tout de suite, pour
+que les autres ne t’aient pas... Et toi, qu’est-ce que tu pensais,
+quand tu m’as vue?...
+
+D’abord elle lui avait fait peur; puis il s’était senti plein de
+confiance, en intimité complète avec elle.
+
+-- Au fait, ajouta-t-il, je ne t’ai jamais demandé... Pourquoi
+t’es-tu fâchée?... Pour deux vers de La Gournerie?...
+
+Elle eut le même froncement de sourcils qu’au bal, puis un geste
+de tête:
+
+-- Des bêtises!... n’en parlons plus...
+
+Et les bras autour de lui:
+
+--C’est que j’avais un peu peur, moi aussi... j’essayais de me
+sauver, de me reprendre... mais je n’ai pas pu, je ne pourrai
+jamais...
+
+-- Oh! jamais.
+
+-- Tu verras.
+
+Il se contenta de répondre avec le sourire sceptique de son âge,
+sans s’arrêter à l’accent passionné, presque menaçant, dont lui
+fut jeté ce «tu verras...». Cette étreinte de femme était si
+douce, si soumise; il croyait fermement n’avoir qu’un geste à
+faire pour se dégager...
+
+Même à quoi bon se dégager?... Il était si bien dans le
+dorlotement de cette chambre voluptueuse, si délicieusement
+étourdi par cette haleine en caresse sur ses paupières qui
+battaient, lourdes de sommeil, pleines de visions fuyantes, bois
+rouillés, prés, meules ruisselantes, toute leur journée d’amour à
+la campagne...
+
+Au matin, il fut réveillé en sursaut par la voix de Machaume
+criant au pied du lit, sans le moindre mystère:
+
+-- Il est là... il veut vous parler...
+
+-- Comment! il veut?... Je ne suis donc plus chez moi!... tu l’as
+donc laissé entrer...
+
+Furieuse, elle bondit, s’échappa de la chambre, à moitié nue, la
+batiste ouverte:
+
+-- Ne bouge pas, m’ami... je reviens...
+
+Mais il ne l’attendit pas et ne sentit tranquille que lorsqu’il
+fut levé à son tour, et vêtu, ses pieds solides dans ses bottes.
+
+Tout en ramassant ses vêtements dans la chambre hermétiquement
+close où la veilleuse éclairait encore le désordre du petit
+souper, il entendait le bruit d’un débat terrible étouffé par les
+tentures du salon. Une voix d’homme, irritée d’abord, puis
+implorante, dont les éclats s’écrasaient en sanglots, en
+larmoyantes faiblesses, alternait avec une autre voix qu’il ne
+reconnut pas tout de suite, dure et rauque, chargée de haine et de
+mots ignobles arrivant jusqu’à lui comme d’une dispute de
+brasserie de filles.
+
+Tout ce luxe amoureux en était souillé, dégradé d’un
+éclaboussement de taches sur de la soie; et la femme salie aussi,
+au niveau d’autres qu’il avait méprisées auparavant.
+
+Elle rentra haletante, tordant d’un beau geste sa chevelure
+répandue:
+
+-- Est-ce bête un homme qui pleure!...
+
+Puis le voyant debout, habillé, elle eut un cri de rage:
+
+-- Tu t’es levé!... recouche-toi... tout de suite... Je le veux...
+
+Subitement radoucie, et l’enlaçant du geste et de la voix:
+
+-- Non, non... ne pars pas... tu ne peux pas t’en aller comme
+ça... D’abord je suis sûre que tu ne reviendrais plus.
+
+-- Mais si... Pourquoi donc?...
+
+-- Jure que tu n’es pas fâché, que tu viendras encore... oh! c’est
+que je te connais.
+
+Il jura ce qu’elle voulut, mais ne se recoucha pas malgré ses
+supplications et l’assurance réitérée qu’elle était chez elle,
+libre de sa vie, de ses actes. À la fin elle sembla se résigner à
+le voir partir, et l’accompagna jusqu’à la porte, n’ayant plus
+rien de la faunesse en délire, bien humble au contraire, cherchant
+à se faire pardonner.
+
+Une longue et profonde caresse d’adieu les retint dans
+l’antichambre.
+
+«Alors... quand?...» lui demandait-elle, les yeux tout au fond des
+yeux. Il allait répondre, mentir sans doute, dans sa hâte d’être
+dehors, quand un coup de sonnette l’arrêta. Machaume sortit de sa
+cuisine, mais Fanny lui fit signe: «Non... n’ouvre pas...» Et ils
+restaient là, tous les trois, immobiles, sans parler.
+
+On entendit une plainte étouffée, puis le froissement d’une lettre
+glissée sous la porte, et des pas qui descendaient lentement.
+
+-- Quand je te disais que j’étais libre... tiens!...
+
+Elle passa à son amant la lettre qu’elle venait d’ouvrir, une
+pauvre lettre d’amour, bien basse, bien lâche, crayonnée en hâte
+sur une table de café et dans laquelle le malheureux demandait
+grâce pour sa folie du matin, reconnaissait n’avoir aucun droit
+sur elle que celui qu’elle voudrait bien lui laisser, priait à
+deux mains jointes qu’on ne l’exilât pas sans retour, promettant
+d’accepter tout, résigné à tout... mais ne pas la perdre, mon
+Dieu! ne pas la perdre...
+
+«Crois-tu!...» dit-elle avec un mauvais rire; et ce rire acheva de
+lui barrer le coeur qu’elle voulait conquérir. Jean la trouva
+cruelle. Il ne savait pas encore que la femme qui aime n’a
+d’entrailles que pour son amour, toutes ses forces vives de
+charité, de bonté, de pitié, de dévouement absorbées au profit
+d’un être, d’un seul.
+
+«Tu as bien tort de te moquer... cette lettre est horriblement
+belle et navrante...» et tout bas, d’une voix grave, en lui tenant
+les mains:
+
+-- Voyons... pourquoi le chasses-tu?...
+
+-- Je n’en veux plus... Je ne l’aime pas.
+
+-- Pourtant c’était ton amant... Il t’a fait ce luxe où tu vis, où
+tu as toujours vécu, qui t’est nécessaire.
+
+-- M’ami, dit-elle avec son accent de franchise, quand je ne te
+connaissais pas, je trouvais tout cela très bien... Maintenant
+c’est une fatigue, une honte; j’en avais le coeur qui me levait...
+Oh! je sais, tu vas me dire que toi ce n’est pas sérieux, que tu
+ne m’aimes pas... Mais ça, j’en fais mon affaire... Que tu le
+veuilles ou non, je te forcerai bien de m’aimer.
+
+Il ne répondit pas, convint d’un rendez-vous pour le lendemain, et
+se sauva, laissant quelques louis à Machaume, le fond de sa bourse
+d’étudiant, en paiement de la terrine. Pour lui, c’était fini
+maintenant. De quel droit troubler cette existence de femme, et
+que pouvait-il lui offrir en échange de ce qu’il lui faisait
+perdre?
+
+Il lui écrivit cela, le jour même, aussi doucement, aussi
+sincèrement qu’il put, mais sans lui avouer que de leur liaison,
+de ce caprice léger et aimable, il avait senti se dégager tout à
+coup quelque chose de violent, de malsain, en entendant après sa
+nuit d’amour ces sanglots d’amant trompé qui alternaient avec son
+rire à elle et ses jurons de blanchisseuse.
+
+Dans ce grand garçon, poussé loin de Paris, en pleine garrigue
+provençale, il y avait un peu de la rudesse paternelle, et toutes
+les délicatesses, toutes les nervosités de sa mère à laquelle il
+ressemblait comme un portrait. Et pour le défendre contre les
+entraînements du plaisir s’ajoutait encore l’exemple d’un frère de
+son père, dont les désordres, les folies avaient à demi ruiné leur
+famille et mis l’honneur du nom en péril.
+
+L’oncle Césaire! Rien qu’avec ces deux mots et le drame intime
+qu’ils évoquaient, on pouvait exiger de Jean des sacrifices
+autrement terribles que celui de cette amourette à laquelle il
+n’avait jamais donné d’importance. Pourtant ce fut plus dur à
+rompre qu’il ne se l’imaginait.
+
+Formellement congédiée, elle revint sans se décourager de ses
+refus de la voir, de la porte fermée, des consignes inexorables.
+«Je n’ai pas d’amour-propre...» lui écrivait-elle. Elle guettait
+l’heure de ses repas au restaurant, l’attendait devant le café où
+il lisait ses journaux. Et pas de larmes, ni de scènes. S’il était
+en compagnie, elle se contentait de le suivre, d’épier le moment
+où il restait seul.
+
+«Veux-tu de moi, ce soir?... Non?... Alors ce sera pour une autre
+fois.» Et elle s’en allait avec la douceur résignée du forain qui
+reboucle sa balle, lui laissant le remords de ses duretés et
+l’humiliation du mensonge qu’il balbutiait à chaque rencontre.
+«L’examen tout proche... le temps qui manquait... Après, plus
+tard, si ça la tenait encore...» De fait, il comptait, sitôt reçu,
+prendre un mois de vacances dans le Midi et qu’elle l’oublierait
+pendant ce temps-là.
+
+Malheureusement, l’examen passé, Jean tomba malade. Une angine,
+gagnée dans un couloir de ministère, et qui, négligée, s’envenima.
+Il ne connaissait personne à Paris, à part quelques étudiants de
+sa province, que son exigeante liaison avait éloignés et
+dispersés. D’ailleurs il fallait ici plus qu’un dévouement
+ordinaire, et dès le premier soir ce fut Fanny Legrand qui
+s’installa près de son lit, ne le quittant de dix jours, le
+soignant sans fatigue, sans peur ni dégoût, adroite comme une
+soeur de garde, avec des câlineries tendres, qui parfois, aux
+heures de fièvre, le reportaient à une grosse maladie d’enfance,
+lui faisaient appeler sa tante Divonne, dire «merci, Divonne»,
+quand il sentait les mains de Fanny sur la moiteur de son front.
+
+-- Ce n’est pas Divonne... c’est moi... je te veille...
+
+Elle le sauvait des soins mercenaires, des feux éteints
+maladroitement, des tisanes fabriquées dans une loge de concierge;
+et Jean n’en revenait pas de ce qu’il y avait d’alerte,
+d’ingénieux, d’expéditif, dans ces mains d’indolence et de
+volupté. La nuit elle dormait deux heures sur le divan, -- un
+divan d’hôtel du Quartier, moelleux comme la planche d’un poste de
+police.
+
+-- Mais, ma pauvre Fanny, tu ne vas donc jamais chez toi?... lui
+demandait-il un jour... Je suis mieux à présent... Il faudrait
+rassurer Machaume.
+
+Elle se mit à rire. Beau temps qu’elle courait, Machaume, et toute
+la maison avec. On avait tout vendu, les meubles, la défroque,
+même la literie. Il lui restait la robe qu’elle avait sur le dos
+et un peu de linge fin, sauvé par sa bonne... Maintenant s’il la
+renvoyait, elle serait à la rue.
+
+
+III
+
+«Cette fois, je crois que j’ai trouvé... Rue d’Amsterdam, vis-à-
+vis la gare... Trois pièces, et un grand balcon... Si tu veux,
+nous irons voir, après ton ministère... c’est haut, cinq étages...
+mais tu me porteras. C’était si bon, tu te rappelles...» Et tout
+amusée de ce souvenir, elle se frôlait, se roulait dans son cou,
+cherchait l’ancienne place, sa place.
+
+À deux, dans leur garni d’hôtel, avec les moeurs du quartier, ces
+traîneries par l’escalier de filles en filets et en savates, ces
+cloisons de papier derrière lesquelles grouillaient d’autres
+ménages, cette promiscuité des clés, des bougeoirs, des bottines,
+la vie devenait intolérable. Non pas à elle certes; avec Jean, le
+toit, la cave, même l’égout, tout lui était bon pour nicher. Mais
+la délicatesse de l’amant s’effarouchait de certains contacts,
+auxquels, garçon, il ne pensait guère. Ces ménages d’une nuit le
+gênaient, déshonoraient le sien, lui causaient un peu la tristesse
+et le dégoût de la cage des singes au Jardin des Plantes,
+grimaçant tous les gestes et les expressions de l’amour humain. Le
+restaurant aussi l’ennuyait, ce repas qu’il fallait aller chercher
+deux fois par jour au boulevard Saint-Michel, dans une grande
+salle encombrée d’étudiants, d’élèves des Beaux-Arts, peintres,
+architectes, qui sans le connaître avaient l’habitude de sa
+figure, depuis un an qu’il mangeait là.
+
+Il rougissait -- en poussant la porte -- de tous ces yeux tournés
+vers Fanny, entrait avec la gêne agressive des tout jeunes gens
+qui accompagnent une femme; et il craignait aussi la rencontre
+d’un de ses chefs du ministère ou de quelqu’un de son pays. Puis
+la question d’économie.
+
+-- Que c’est cher!... disait-elle chaque fois, emportant et
+commentant la petite note du dîner... Si nous étions chez nous,
+j’aurais fait marcher la maison trois jours pour ce prix-là.
+
+-- Eh bien, qui nous empêche?...
+
+Et l’on se mit en quête d’une installation.
+
+C’est le piège. Tous y sont pris, les meilleurs, les plus
+honnêtes, par cet instinct de propreté, ce goût du «home» qu’ont
+mis en eux l’éducation familiale et la tiédeur du foyer.
+
+L’appartement de la rue d’Amsterdam fut loué tout de suite et
+trouvé charmant, malgré ses pièces en enfilade qui ouvraient, --
+la cuisine et la salle sur une arrière-cour moisie où montaient
+d’une taverne anglaise des odeurs de rinçure et de chlore, -- la
+chambre sur la rue en pente et bruyante, secouée jour et nuit aux
+cahots des fourgons, camions, fiacres, omnibus, aux sifflets
+d’arrivée et de départ, tout le vacarme de la gare de l’Ouest
+développant en face ses toitures en vitrage couleur d’eau sale.
+L’avantage, c’était de savoir le train à sa porte, et Saint-cloud,
+Ville-d’Avray, Saint-Germain, les vertes stations des bords de la
+Seine presque sous leur terrasse. Car ils avaient une terrasse,
+large et commode, qui gardait de la munificence des anciens
+locataires une tente de zinc peinte en coutil rayé, ruisselante et
+triste sous le crépitement des pluies d’hiver, mais où l’on serait
+très bien l’été pour dîner au bon air, comme dans un chalet de
+montagne.
+
+On s’occupa des meubles. Jean ayant fait part chez lui de son
+projet d’installation, tante Divonne, qui était comme l’intendante
+de la maison, envoya l’argent nécessaire; et sa lettre annonçait
+en même temps le prochain arrivage d’une armoire, d’une commode,
+et d’un grand fauteuil canné, tirés de la «Chambre du vent» à
+l’intention du Parisien.
+
+Cette chambre, qu’il revoyait au fond d’un couloir de Castelet,
+toujours inhabitée, les volets clos attachés d’une barre, la porte
+fermée au verrou, était condamnée, par son exposition aux coups du
+mistral qui la faisaient craquer comme une chambre de phare. On y
+entassait des vieilleries, ce que chaque génération d’habitants
+reléguait au passé devant les acquisitions nouvelles.
+
+Ah! si Divonne avait su à quelles singulières siestes servirait le
+fauteuil canné, et que des jupons de surah, des pantalons à
+manchettes empliraient les tiroirs de la commode Empire... Mais le
+remords de Gaussin à ce sujet se trouvait perdu dans les mille
+petites joies de l’installation.
+
+C’était si amusant, après le bureau, entre chien et loup, de
+partir en grandes courses, serrés au bras l’un de l’autre, et de
+s’en aller dans quelque rue de faubourg choisir une salle à
+manger, -- le buffet, la table et six chaises, ou des rideaux de
+cretonne à fleurs pour la croisée et le lit. Lui acceptait tout,
+les yeux fermés; mais Fanny regardait pour deux, essayait les
+chaises, faisait, glisser les battants de la table, montrait une
+expérience marchandeuse.
+
+Elle connaissait les maisons où l’on avait à prix de fabrique une
+batterie de cuisine complète pour petit ménage, les quatre
+casseroles en fer, la cinquième émaillée pour le chocolat du
+matin; jamais de cuivre, c’est trop long à nettoyer. Six couverts
+de métal avec la cuillère à potage et deux douzaines d’assiettes
+en faïence anglaise, solide et gaie, tout cela compté, préparé,
+emballé comme une dînette de poupée. Pour les draps, serviettes,
+linges de toilette et de table, elle connaissait un marchand, le
+représentant d’une grande fabrique de Roubaix, chez qui on payait
+à tant par mois; et toujours à guetter les devantures, en quête de
+ces liquidations, de ces débris de naufrage que Paris amène
+continuellement dans l’écume de ses bords, elle découvrait au
+boulevard de Clichy l’occasion d’un lit superbe, presque neuf, et
+large à y coucher en rang les sept demoiselles de l’ogre.
+
+Lui aussi, en revenant du bureau, essayait des acquisitions; mais
+il ne s’entendait à rien, ne sachant dire non, ni s’en aller les
+mains vides. Entré chez un brocanteur pour acheter un huilier
+ancien qu’elle lui avait signalé, il rapportait en guise de
+l’objet déjà vendu un lustre de salon à pendeloques, bien inutile
+puisqu’ils n’avaient pas de salon.
+
+-- Nous le mettrons dans la véranda... disait Fanny pour le
+consoler.
+
+Et le bonheur de prendre des mesures, les discussions sur la place
+d’un meuble; et les cris, les rires fous, les bras éperdus au
+plafond quand on s’apercevait que malgré toutes les précautions,
+malgré la liste très complète des achats indispensables, il y
+avait toujours quelque chose d’oublié.
+
+Ainsi la râpe à sucre. Conçoit-on qu’ils allaient se mettre en
+ménage sans râpe à sucre!....
+
+Puis, tout acheté et mis en place, les rideaux pendus, une mèche à
+la lampe neuve, quelle bonne soirée que celle de l’installation,
+la revue minutieuse des trois pièces avant de se coucher, et comme
+elle riait en l’éclairant pendant qu’il verrouillait la porte:
+
+-- Encore un tour, encore... ferme bien... Soyons bien chez
+nous...
+
+Alors ce fut une vie nouvelle, délicieuse. En quittant son
+travail, il rentrait vite, pressé d’être arrivé, en pantoufles au
+coin de leur feu. Et dans le noir pataugeage de la rue, il se
+figurait leur chambre allumée et chaude, égayée de ses vieux
+meubles provinciaux que Fanny traitait par avance de débarras et
+qui s’étaient trouvés de fort jolies anciennes choses; l’armoire
+surtout, un bijou Louis XVI, avec ses panneaux peints,
+représentant des fêtes provençales, des bergers en jaquettes
+fleuries, des danses au galoubet et au tambourin. La présence,
+familière à ses yeux d’enfant, de ces vieilleries démodées lui
+rappelait la maison paternelle, consacrait son nouvel intérieur
+dont il était à goûter le bien-être.
+
+Dès son coup de sonnette, Fanny arrivait, soignée, coquette, «sur
+le pont», comme elle disait. Sa robe de laine noire, très unie,
+mais taillée sur un patron de bon faiseur, une simplicité de femme
+qui a eu de la toilette, les manches retroussées, un grand tablier
+blanc; car elle faisait elle-même leur cuisine et se contentait
+d’une femme de ménage pour les grosses besognes qui gercent les
+mains ou les déforment.
+
+Elle s’y entendait même très bien, savait une foule de recettes,
+plats du Nord ou du Midi, variés comme son répertoire de chansons
+populaires que, le dîner fini, le tablier blanc accroché derrière
+la porte refermée de la cuisine, elle entonnait de sa voix de
+contralto, meurtrie et passionnée.
+
+En bas la rue grondait, roulait en torrent. La pluie froide
+tintait sur le zinc de la véranda; et Gaussin, les pieds au feu,
+étalé dans son fauteuil, regardait en face les vitres de la gare
+et les employés courbés à écrire sous la lumière blanche de grands
+réflecteurs.
+
+Il était bien, se laissait bercer. Amoureux? Non; mais
+reconnaissant de l’amour dont on l’enveloppait, de cette tendresse
+toujours égale. Comment avait-il pu se priver si longtemps de ce
+bonheur, dans la crainte -- dont il riait maintenant -- d’un
+acoquinement, d’une entrave quelconque? Est-ce que sa vie n’était
+pas plus propre que lorsqu’il allait de fille en fille, risquant
+sa santé?
+
+Aucun danger pour plus tard. Dans trois ans, quand il partirait,
+la brisure se ferait toute seule et sans secousse. Fanny était
+prévenue; ils en parlaient ensemble, comme de la mort, d’une
+fatalité lointaine, mais inéluctable. Restait le grand chagrin
+qu’ils auraient chez lui en apprenant qu’il ne vivait pas seul, la
+colère de son père si rigide et si prompt.
+
+Mais comment pourraient-ils savoir? Jean ne voyait personne à
+Paris. Son père, «le consul» comme on disait là-bas, était retenu
+toute l’année par la surveillance du domaine très considérable
+qu’il faisait valoir et ses rudes batailles avec la vigne. La
+mère, impotente, ne pouvait faire sans aide un pas ni un geste,
+laissant à Divonne la direction de la maison, le soin des deux
+petites soeurs jumelles, Marthe et Marie, dont la double naissance
+en surprise avait à tout jamais emporté ses forces actives. Quant
+à l’oncle Césaire, le mari de Divonne, c’était un grand enfant
+qu’on ne laissait pas voyager seul.
+
+Et Fanny maintenant connaissait toute la famille. Lorsqu’il
+recevait une lettre de Castelet, au bas de laquelle les bessonnes
+avaient mis quelques lignes de leur grosse écriture à petits
+doigts, elle la lisait par-dessus son épaule, s’attendrissait avec
+lui. De son existence à elle il ne savait rien, ne s’informait
+pas. Il avait le bel égoïsme inconscient de sa jeunesse, aucune
+jalousie, aucune inquiétude. Plein de sa propre vie, il la
+laissait déborder, pensait tout haut, se livrait, pendant que
+l’autre restait muette.
+
+Ainsi les jours, les semaines s’en allaient dans une heureuse
+quiétude un moment troublée par une circonstance qui les émut
+beaucoup, mais diversement. Elle se crut enceinte et le lui apprit
+avec une joie telle qu’il ne put que la partager. Au fond, il
+avait peur. Un enfant, à son âge!... Qu’en ferait-il?... Devait-il
+le reconnaître?... Et quel gage entre cette femme et lui, quelle
+complication d’avenir!
+
+Soudainement, la chaîne lui apparut, lourde, froide et scellée. La
+nuit, il ne dormait pas plus qu’elle; et côte à côte dans leur
+grand lit, ils rêvaient, les yeux ouverts, à mille lieues l’un de
+l’autre.
+
+Par bonheur, cette fausse alerte ne se renouvela plus, et ils
+reprirent leur train de vie paisible, exquisement close. Puis
+l’hiver fini, le vrai soleil enfin revenu, leur case
+s’embellissait encore, agrandie de la terrasse et de la tente. Le
+soir, ils dînaient là sous le ciel teinté de vert, que rayait le
+sifflement en coup d’ongle des hirondelles.
+
+La rue envoyait ses bouffées chaudes et tous les bruits des
+maisons voisines; mais le moindre souffle d’air était pour eux, et
+ils s’oubliaient des heures, leurs genoux enlacés, n’y voyant
+plus. Jean se rappelait des nuits semblables au bord du Rhône,
+rêvait de consulats lointains dans des pays très chauds, de ponts
+de navires en partance où la brise aurait cette haleine longue
+dont frémissait le rideau de la tente. Et lorsqu’une caresse
+invisible murmurait sur ses lèvres: «m’aimes-tu?...” il revenait
+toujours de très loin pour répondre: «oh! oui, je t’aime...» Voilà
+ce que c’est de les prendre si jeunes; ils ont trop de choses dans
+la tête.
+
+Sur le même balcon, séparé d’eux par une grille en fer
+enguirlandée de fleurs grimpantes, un autre couple roucoulait,
+M. et Mme Hettéma, des gens mariés, très gros, dont les baisers
+claquaient comme des gifles. Merveilleusement appareillés, dans
+une conformité d’âge, de goût, de lourdes tournures, c’était
+touchant d’entendre ces amoureux à fin de jeunesse chanter en duo
+tout bas, en s’appuyant à la balustrade, de vieilles romances
+sentimentales...
+
+_Mais je l’entends qui soupire dans l’ombre_
+_C’est un beau rêve, ah! laissez-moi dormir._
+
+Ils plaisaient à Fanny, elle aurait voulu les connaître.
+Quelquefois même la voisine et elle échangeaient par-dessus le fer
+noirci de la rampe un sourire de femmes amoureuses et heureuses;
+mais les hommes comme toujours se tenaient plus raides et l’on ne
+se parlait pas.
+
+Jean revenait du quai d’Orsay, une après-midi, quand il s’entendit
+appeler au coin de la rue Royale. Il faisait un jour admirable,
+une lumière chaude où Paris s’épanouissait à ce tournant du
+boulevard qui par un beau couchant, vers l’heure du Bois, n’a pas
+son pareil au monde.
+
+-- Mettez-vous là, belle jeunesse, et buvez quelque chose... ça
+m’amuse les yeux de vous regarder.
+
+Deux grands bras l’avaient happé, assis sous la tente d’un café
+envahissant le trottoir de ses trois rangs de tables. Il se
+laissait faire, flatté d’entendre autour de lui ce public de
+provinciaux, d’étrangers, jaquettes rayées et chapeaux ronds,
+chuchoter curieusement le nom de Caoudal.
+
+Le sculpteur, attablé devant une absinthe qui allait avec sa
+taille militaire et sa rosette d’officier, avait auprès de lui
+l’ingénieur Déchelette arrivé de la veille, toujours le même, hâlé
+et jaune, ses pommettes en saillie remontant ses petits yeux bons,
+sa narine gourmande qui reniflait Paris. Dès que le jeune homme
+fut assis, Caoudal, le montrant avec une fureur comique:
+
+-- Est-il beau, cet animal-là... Dire que j’ai eu cet âge et que
+je frisais comme ça... Oh! la jeunesse, la jeunesse...
+
+-- Toujours donc? fit Déchelette saluant d’un sourire la toquade
+de son ami.
+
+-- Mon cher, ne riez pas... Tout ce que j’ai, ce que je suis, les
+médailles, les croix, l’Institut, le tremblement, je le donnerais
+pour ces cheveux-là et ce teint de soleil...
+
+Puis revenant à Gaussin avec sa brusque allure:
+
+-- Et Sapho, qu’est-ce que vous en faites?... On ne la voit plus.
+
+Jean arrondissait les yeux, sans comprendre.
+
+-- Vous n’êtes donc plus avec elle?
+
+Et devant son ahurissement, Caoudal ajouta sur un ton
+d’impatience:
+
+-- Sapho, voyons... Fanny Legrand... Ville-d’Avray...
+
+-- Oh! c’est fini, il y a longtemps...
+
+Comment lui vint ce mensonge? Par une sorte de honte, de malaise,
+à ce nom de Sapho donné à sa maîtresse; la gêne de parler d’elle
+avec d’autres hommes, peut-être aussi le désir d’apprendre des
+choses qu’on ne lui aurait pas dites sans cela.
+
+-- Tiens! Sapho... Elle roule encore? demanda Déchelette distrait,
+tout à l’ivresse de revoir l’escalier de la Madeleine, le marché
+aux fleurs, la longue enfilade des boulevards entre deux rangs de
+bouquets verts.
+
+-- Vous ne vous la rappelez donc pas, chez vous, l’année
+dernière!... Elle était superbe dans sa tunique de fellah... Et le
+matin de cet automne, où je l’ai trouvée déjeunant avec ce joli
+garçon chez Langlois, vous auriez dit une mariée de quinze jours.
+
+-- Quel âge a-t-elle donc?... Depuis le temps qu’on la connaît...
+
+Caoudal leva la tête pour chercher: «Quel âge?.... quel âge?...
+Voyons, dix-sept ans en 53, quand elle me posait ma figure... nous
+sommes en 73. Ainsi, comptez.» Tout à coup ses yeux s’allumèrent:
+«Ah! si vous l’aviez vue, il y a vingt ans... longue, fine, la
+bouche en arc, le front solide... Des bras, des épaules encore un
+peu maigres, mais cela allait bien à la brûlure de Sapho... Et la
+femme, la maîtresse!... Ce qu’il y avait dans cette chair à
+plaisir, ce qu’on tirait de cette pierre à feu, de ce clavier où
+ne manquait pas une note... Toute la lyre!... comme disait La
+Gournerie.»
+
+Jean, très pâle, demanda:
+
+-- Est-ce qu’il a été son amant, aussi celui-là?...
+
+-- La Gournerie?... Je crois bien, j’en ai assez souffert...
+Quatre ans que nous vivions ensemble comme mari et femme, quatre
+ans que je la couvais, que je m’épuisais pour suffire à tous ses
+caprices... maîtres de chant, de piano, de cheval, est-ce que je
+sais?... Et quand je l’ai eu bien polie, patinée, taillée en
+pierre fine, sortie du ruisseau où je l’avais ramassée une nuit,
+devant le bal Ragache, ce bellâtre astiqueur de rimes est venu me
+la prendre chez moi, à la table amie où il s’asseyait tous les
+dimanches!
+
+Il souffla très fort, comme pour chasser cette vieille rancune
+d’amour qui vibrait encore dans sa voix, puis il reprit, plus
+calme:
+
+-- D’ailleurs, sa canaillerie ne lui a pas profité... Leurs trois
+ans de ménage, ç’a été l’enfer. Ce poète aux airs câlins était
+rat, méchant, maniaque. Ils se peignaient, fallait voir!... Quand
+on allait chez eux, on la trouvait un bandeau sur l’oeil, lui la
+figure sabrée de griffes... Mais le beau, c’est lorsqu’il a voulu
+la quitter. Elle s’accrochait comme une teigne, le suivait,
+crevait sa porte, l’attendait couchée en travers de son
+paillasson. Une nuit, en plein hiver, elle est restée cinq heures
+en bas de chez la Farcy où ils étaient montés toute la bande...
+Une pitié!... Mais le poète élégiaque demeurait implacable,
+jusqu’au jour où pour s’en débarrasser il a fait marcher la
+police. Ah! un joli monsieur... Et comme fin finale, remerciement
+à cette belle fille qui lui avait donné le meilleur de sa
+jeunesse, de son intelligence et de sa chair, il lui a vidé sur la
+tête un volume de vers haineux, baveux, d’imprécations, de
+lamentations, le _Livre de l’Amour_, son plus beau livre...
+
+Immobile, le dos tendu, Gaussin écoutait, aspirant à tout petits
+coups par une longue paille la boisson glacée servie devant lui.
+Quelque poison, bien sûr, qu’on lui avait versé là, et qui le
+gelait du coeur aux entrailles.
+
+Il grelottait malgré l’heure splendide, voyait dans une reculée
+blafarde des ombres qui allaient et venaient, un tonneau
+d’arrosage arrêté devant la Madeleine, et cet entrecroisement de
+voitures roulant sur la terre molle silencieusement comme sur de
+la ouate. Plus de bruit dans Paris, plus rien que ce qui se disait
+à cette table. Maintenant Déchelette parlait, c’est lui qui
+versait le poison:
+
+-- Quelle atroce chose que ces ruptures... Et sa voix tranquille
+et railleuse prenait une expression de douceur, de pitié
+infinie... On a vécu des années ensemble, dormi l’un contre
+l’autre, confondu ses rêves, sa sueur. On s’est tout dit, tout
+donné. On a pris des habitudes, des façons d’être, de parler, même
+des traits l’un de l’autre. On se tient de la tête aux pieds... Le
+collage enfin!... Puis brusquement on se quitte, on s’arrache...
+Comment font-ils? Comment a-t-on ce courage?... Moi, jamais je ne
+pourrais... Oui, trompé, outragé, sali de ridicule et de boue, la
+femme pleurerait, me dirait: «Reste...» Je ne m’en irais pas... Et
+voilà pourquoi, quand j’en prends une, ce n’est jamais qu’à la
+nuit... Pas de lendemain, comme disait la vieille France... ou
+alors le mariage. C’est définitif et plus propre.
+
+-- Pas de lendemain... pas de lendemain... Vous en parlez à votre
+aise. Il y a des femmes qu’on ne garde pas qu’une nuit... Celle-là
+par exemple...
+
+-- Je ne lui ai pas donné une minute de grâce... fit Déchelette
+avec un placide sourire que le pauvre amant trouva hideux.
+
+-- Alors c’est que vous n’étiez pas son type, sans quoi... C’est
+une fille, quand elle aime, elle se cramponne... Elle a le goût du
+ménage... Du reste, pas de chance dans ses installations. Elle se
+met avec Dejoie, le romancier; il meurt... Elle passe à Ezano, il
+se marie... Après, est venu le beau Flamant, le graveur, l’ancien,
+modèle, -- car elle a toujours eu le béguin du talent ou de la
+beauté, -- et vous savez son épouvantable aventure...
+
+-- Quelle aventure?...» demanda Gaussin, la voix étranglée; et il
+se remit à tirer sur sa paille, en écoutant le drame d’amour, qui
+passionna Paris, il y a quelques années.
+
+Le graveur était pauvre, fou de cette femme; et de peur d’être
+lâché, pour lui maintenir son luxe, il fit de faux billets de
+banque. Découvert presque aussitôt, coffré avec sa maîtresse, il
+en fut quitte pour dix ans de réclusion, elle six mois de
+prévention à Saint-Lazare, la preuve de son innocence ayant été
+faite.
+
+Et Caoudal rappelait à Déchelette, -- qui avait suivi le. procès,
+-- comme elle était jolie sous son petit bonnet de Saint Lazare,
+et crâne, pas geignarde, fidèle à son homme jusqu’au bout... Et sa
+réponse à ce vieux cornichon de président, et le baiser qu’elle
+envoyait à Flamant par-dessus les tricornes des gendarmes, en lui
+criant d’une voix à attendrir les pierres: «T’ennuie pas, m’ami...
+Les beaux jours reviendront, nous nous aimerons encore!...» Tout
+de même, ça l’avait un peu dégoûtée du ménage, la pauvre fille.
+
+«Depuis, lancée dans le monde chic, elle a pris des amants au
+mois, à la semaine, et jamais d’artistes... Oh! les artistes, elle
+en a une peur... J’étais le seul, je crois bien, qu’elle eût
+continué à voir... De loin en loin elle venait fumer sa cigarette
+à l’atelier. Puis j’ai passé des mois sans entendre parler d’elle,
+jusqu’au jour où je l’ai retrouvée en train de déjeuner avec ce
+bel enfant et lui mangeant des raisins sur la bouche. Je me suis
+dit: voilà ma Sapho repincée.»
+
+Jean ne put en entendre davantage. Il se sentait mourir de tout ce
+poison absorbé. Après le froid de tout à l’heure, une brûlure lui
+tordait la poitrine, montait à sa tête bourdonnante et près
+d’éclater comme une tôle chauffée à blanc. Il traversa la
+chaussée, en chancelant sous les roues des voitures. Des cochers
+criaient. À qui en avaient-ils, ces imbéciles?
+
+En passant sur le marché de la Madeleine, il fut troublé par une
+odeur d’héliotrope, l’odeur préférée de sa maîtresse. Il pressa le
+pas pour la fuir, et furieux, déchiré, il pensait tout haut: «ma
+maîtresse!... oui, une belle ordure... Sapho, Sapho... Dire que
+j’ai vécu un an avec ça!...» Il répétait le nom avec rage, se
+rappelant l’avoir vu sur les petits journaux parmi d’autres
+sobriquets de filles, dans le grotesque Almanach-Gotha de la
+galanterie: Sapho, Cora, Caro, Phryné, Jeanne de Poitiers, le
+Phoque...
+
+Et avec les cinq lettres de son nom abominable, toute la vie de
+cette femme lui passait en fuite d’égout sous les yeux...
+L’atelier de Caoudal, les trépignées chez La Gournerie, les
+factions de nuit devant les bouges ou sur le paillasson du
+poète... Puis le beau graveur, les faux, la cour d’assises... et
+le petit bonnet du bagne qui lui allait si bien, et le baiser jeté
+à son faussaire: «T’ennuie pas, m’ami...» M’ami! le même nom, la
+même caresse que pour lui... Quelle honte! Ah! il allait joliment
+te balayer ces saletés-là... Et toujours cette odeur d’héliotrope
+qui le poursuivait dans un crépuscule du même lilas pâle que la
+toute petite fleur.
+
+Tout à coup, il s’aperçut qu’il était encore à arpenter le marché
+comme un pont de bateau. Il reprit sa course, arriva d’une traite
+rue d’Amsterdam, bien décidé à chasser cette femme de chez lui, à
+la jeter sur l’escalier sans explication, en lui crachant l’injure
+de son nom dans le dos. À la porte il hésita, réfléchit, fit
+quelques pas encore. Elle allait crier, sangloter, lâcher par la
+maison tout son vocabulaire du trottoir, comme là-bas, rue de
+l’Arcade...
+
+Écrire?... oui, c’est cela, il valait mieux écrire, lui régler son
+compte en quatre mots, bien féroces. Il entra dans une taverne
+anglaise, déserte et morne sous le gaz qu’on allumait, s’assit à
+une table empoissée, près de l’unique consommateur, une fille à
+tête de mort qui dévorait du saumon fumé, sans boire. Il demanda
+une pinte d’ale, n’y toucha pas et commença une lettre. Mais trop
+de mots se pressaient dans sa tête, qui voulaient sortir à la
+fois, et que l’encre décomposée et grumeleuse traçait lentement à
+son gré.
+
+Il déchirait deux ou trois commencements, s’en allait enfin sans
+écrire, quand tout bas près de lui une bouche pleine et vorace
+demanda timidement: «Vous ne buvez pas?... on peut?...» Il fit
+signe que oui. La fille se jeta sur la pinte et la vida d’une
+goulée violente qui révélait la détresse de cette malheureuse,
+ayant tout juste dans sa poche de quoi rassasier sa faim sans
+l’arroser d’un peu de bière. Une pitié lui vint, qui l’apaisa,
+l’éclaira subitement sur les misères d’une vie de femme; et il se
+mit à juger plus humainement, à raisonner son malheur.
+
+Après tout, elle ne lui avait pas menti; et s’il ne savait rien de
+sa vie, c’est qu’il ne s’en était jamais soucié. Que lui
+reprochait-il?... Son temps à Saint-Lazare?... Mais puisqu’on
+l’avait acquittée, portée presque en triomphe à la sortie...
+Alors, quoi? D’autres hommes avant lui?... Est-ce qu’il ne le
+savait pas?... Quelle raison de lui en vouloir davantage, parce
+que les noms de ces amants étaient connus, célèbres, qu’il pouvait
+les rencontrer, leur parler, regarder leurs portraits aux
+devantures? Devait-il lui faire un crime d’avoir préféré ceux-là?
+
+Et tout au fond de son être, se levait une fierté mauvaise,
+inavouable, de la partager avec ces grands artistes, de se dire
+qu’ils l’avaient trouvée belle. À son âge on n’est jamais sûr, on
+ne sait pas bien. On aime la femme, l’amour; mais les yeux et
+l’expérience manquent, et le jeune amant qui vous montre un
+portrait de sa maîtresse, cherche un regard, une approbation qui
+le rassurent. La figure de Sapho lui semblait grandie, auréolée,
+depuis qu’il la savait chantée par La Gournerie, fixée par Caoudal
+dans le marbre et le bronze.
+
+Mais brusquement repris de rage, il quittait le banc où sa
+méditation l’avait jeté sur un boulevard extérieur, au milieu des
+cris d’enfants, des commérages de femmes d’ouvriers dans la
+poudreuse soirée de juin; et il se remettait à marcher, à parler
+tout haut, furieusement... Joli, le bronze de Sapho... du bronze
+de commerce, qui a traîné partout, banal comme un air d’orgue,
+comme ce mot de Sapho qui à force de rouler les siècles s’est
+encrassé de légendes immondes sur sa grâce première, et d’un nom
+de déesse est devenu l’étiquette d’une maladie... Quel dégoût que
+tout cela, mon Dieu!...
+
+Il s’en allait ainsi, tour à tour apaisé ou furieux, à ce remous
+d’idées, de sentiments contraires. Le boulevard s’assombrissait,
+devenait désert. Une fadeur âcre traînait dans l’air chaud; et il
+reconnaissait la porte du grand cimetière où il était venu l’année
+d’avant assister avec toute la jeunesse à l’inauguration d’un
+buste de Caoudal sur la tombe de Dejoie, le romancier du quartier
+Latin, l’auteur de Cenderinette. Dejoie, Caoudal! L’étrange accent
+que ces noms prenaient pour lui depuis deux heures! et comme elle
+lui semblait menteuse et lugubre, l’histoire de l’étudiante et de
+son petit ménage, maintenant qu’il en savait les tristes dessous,
+qu’il avait appris par Déchelette l’affreux surnom donné à ces
+mariages du trottoir.
+
+Toute cette ombre, plus noire du voisinage de la mort,
+l’effrayait. Il revint sur ses pas, frôlant des blouses qui
+rôdaient, silencieuses comme des ailes de nuit, des jupes sordides
+à la porte de bouges dont les vitres dépolies découpaient de
+grandes lumières de lanterne magique où des couples passaient,
+s’embrassaient... Quelle heure?... Il se sentait brisé, comme une
+recrue à la fin de l’étape; et de sa douleur assourdie, tombée
+dans ses jambes, il ne lui restait que la courbature. Oh! se
+coucher, dormir... Puis au réveil, froidement, sans colère, il
+dirait à la femme: «Voilà... je sais qui tu es... Ce n’est pas ta
+faute ni la mienne; mais nous ne pouvons plus vivre ensemble.
+Séparons-nous...» Et pour se mettre à l’abri de ses poursuites, il
+irait embrasser sa mère et ses soeurs, secouer au vent du Rhône,
+au libre et vivifiant mistral, les souillures et l’effroi de son
+mauvais rêve.
+
+Elle s’était couchée, lasse d’attendre, et dormait en plein sous
+la lampe, un livre ouvert sur le drap devant elle. Son approche ne
+l’éveilla pas; et debout près du lit, il la regardait curieusement
+comme une femme nouvelle, une étrangère qu’il aurait trouvée là.
+Belle, oh! belle, les bras, la gorge, les épaules, d’un ambre fin,
+solide, sans tache ni fêlure. Mais sur ces paupières rougies, --
+peut-être le roman qu’elle lisait, peut-être l’inquiétude,
+l’attente, -- sur ces traits détendus dans le repos et que ne
+soutenait plus l’âpre désir de la femme qui veut être aimée,
+quelle lassitude, quels aveux! Son âge, son histoire, ses bordées,
+ses caprices, ses collages, et Saint-Lazare, les coups, les
+larmes, les terreurs, tout se voyait, s’étalait; et les
+meurtrissures violettes du plaisir et de l’insomnie, et le pli de
+dégoût affaissant la lèvre inférieure, usée, fatiguée comme une
+margelle où tout le communal est venu boire, et la bouffissure
+commençante qui délie les chairs pour les rides de la vieillesse.
+
+Cette trahison du sommeil, le silence de mort enveloppant cela,
+c’était grand, c’était sinistre; un champ de bataille à la nuit,
+avec toute l’horreur qui se montre et celle qu’on devine aux
+vagues mouvements de l’ombre.
+
+Et tout à coup il vint au pauvre enfant une grosse, une étouffante
+envie de pleurer.
+
+
+IV
+
+Ils achevaient de dîner, la fenêtre ouverte, au long sifflement
+des hirondelles saluant la tombée de la lumière. Jean ne parlait
+pas, mais il allait parler et toujours de la même cruelle chose
+qui le hantait, et dont il torturait Fanny, depuis la rencontre
+avec Caoudal. Elle, voyant ses yeux baissés, l’air faussement
+indifférent qu’il prenait pour de nouvelles questions, devina et
+le prévint:
+
+-- Écoute, je sais ce que tu vas me dire... épargne-nous, je t’en
+prie... on s’épuise à la fin... puisque c’est mort, tout ça, que
+je n’aime que toi, qu’il n’y a plus que toi au monde...
+
+-- Si c’était mort comme tu dis, tout ce passé...
+
+Et il la regardait au fond de ses beaux yeux d’un gris frissonnant
+et changeant à chaque impression:
+
+-- ... Tu ne garderais pas des choses qui te le rappellent... oui,
+là-haut dans l’armoire...
+
+Le gris se velouta d’un noir d’ombre:
+
+-- Tu sais donc?
+
+Tout ce fatras de lettres d’amour, de portraits, ces archives
+galantes et glorieuses sauvées de tant de débâcles, il allait donc
+falloir s’en défaire!
+
+-- Au moins me croiras-tu après?
+
+Et sur un sourire incrédule qui la défiait, elle courut chercher
+le coffret de laque dont les ferrures ciselées entre les piles
+délicates de son linge avaient si fort intrigué son amant depuis
+quelques jours.
+
+-- Brûle, déchire, c’est à toi...
+
+Mais il ne se pressait pas de tourner la petite clef, regardait
+les cerisiers à fruits de nacre rose et les vols de cigognes
+incrustés sur le couvercle qu’il fit sauter brusquement... Tous
+les formats, toutes les écritures, papiers de couleur aux en-têtes
+dorés, vieux billets jaunis cassés aux pliures, griffonnages au
+crayon sur des feuilles de carnet, des cartes de visite, en tas,
+sans ordre, comme en un tiroir souvent fouillé et bousculé où lui-
+même enfonçait maintenant ses mains tremblantes...
+
+-- Passe-les-moi. Je les brûlerai sous tes yeux.
+
+Elle parlait fiévreusement, accroupie devant la cheminée, une
+bougie allumée par terre, à côté d’elle.
+
+-- Donne...
+
+Mais lui:
+
+-- Non... attends...
+
+Et plus bas, comme honteux:
+
+-- Je voudrais lire...
+
+-- Pourquoi? tu vas te faire mal encore...
+
+Elle ne songeait qu’à sa souffrance et non à l’indélicatesse de
+livrer ainsi les secrets de passion, la confession sur l’oreiller
+de tous ces hommes qui l’avaient aimée; et se rapprochant,
+toujours à genoux, elle lisait en même temps que lui, l’épiait du
+coin de l’oeil.
+
+Dix pages, signées La Gournerie, 1861, d’une écriture longue et
+féline, dans lesquelles le poète, envoyé en Algérie pour le
+compte-rendu officiel et lyrique du voyage de l’empereur et de
+l’impératrice, faisait à sa maîtresse une description éblouissante
+des fêtes.
+
+Alger débordant et grouillant, vraie Bagdad des Mille et Une
+Nuits; toute l’Afrique accourue, entassée autour de la ville,
+battant ses portes à les rompre, comme un simoun. Caravanes de
+nègres et de chameaux chargés de gomme, tentes de poil dressées,
+une odeur de musc humain sur toute cette singerie qui bivouaquait
+au bord de la mer, dansait la nuit autour de grands feux,
+s’écartait chaque matin devant l’arrivée des chefs du Sud pareils
+à des Rois Mages avec la pompe orientale, les musiques
+discordantes, flûtes de roseau, petits tambours rauques, le goum
+entourant l’étendard du Prophète aux trois couleurs; et derrière,
+menés en laisse par des nègres, les chevaux destinés en présent à
+l’_Emberour_, vêtus de soie, caparaçonnés d’argent, secouant à
+chaque pas des grelots et des broderies...
+
+Le génie du poète rendait tout cela vivant et présent; les mots
+brillaient sur la page, comme ces pierres sans monture que jugent
+les joailliers sur du papier. Vraiment elle pouvait être fière, la
+femme aux genoux de qui l’on jetait ces richesses. Fallait-il
+qu’elle fût aimée, puisque, malgré la curiosité de ces fêtes, le
+poète ne songeait qu’à elle, mourait de ne pas la voir:
+
+-- Oh! cette nuit, j’étais avec toi sur le grand divan de la rue
+de l’Arcade. Tu étais nue, tu étais folle, tu criais de joie sous
+mes caresses, quand je me suis réveillé en sursaut roulé dans un
+tapis sur ma terrasse, en pleine nuit d’étoiles. Le cri du muezzin
+montait d’un minaret voisin en claire et limpide fusée voluptueuse
+plutôt que priante, et c’est toi que j’entendais encore en sortant
+de mon rêve...
+
+Quelle force mauvaise le poussait donc à continuer sa lecture
+malgré l’horrible jalousie qui blanchissait ses lèvres,
+contractait ses mains? Doucement, câlinement, Fanny essayait de
+lui reprendre la lettre; mais il la lut jusqu’au bout, et après
+celle-là une autre, puis une autre, les laissant tomber au fur et
+à mesure avec un détachement de mépris, d’indifférence, sans
+regarder la flamme qui s’avivait dans la cheminée aux effusions
+lyriques et passionnées du grand poète. Et quelquefois, dans le
+débordement de cet amour exagéré à la température africaine, le
+lyrisme de l’amant s’entachait de quelque grosse obscénité de
+corps de garde dont auraient été surprises et scandalisées les
+lectrices mondaines du _Livre de l’Amour_, d’un spiritualisme
+raffiné, immaculé comme la corne d’argent de la Yungfrau.
+
+Misères du coeur! c’est à ces passages surtout que Jean
+s’arrêtait, à ces souillures de la page, sans se douter des
+tressauts nerveux qui chaque fois agitaient sa figure. Même il eut
+le courage de ricaner à ce post-scriptum qui suivait le récit
+éblouissant d’une fête d’Aïssaouas: «Je relis ma lettre... il y a
+vraiment des choses pas mal; mets-la-moi de côté, je pourrai m’en
+servir...»
+
+-- Un monsieur qui ne laissait rien traîner! fit-il en passant à
+un autre feuillet de la même écriture où, sur un ton glacé d’homme
+d’affaires, La Gournerie réclamait un recueil de chansons arabes
+et une paire de babouches en paille de riz.
+
+C’était la liquidation de leur amour. Ah! il avait su s’en aller,
+il était fort, celui-là...
+
+Et sans s’arrêter, Jean continuait à drainer ce marécage d’où
+montait une haleine chaude et malsaine. La nuit venue, il avait
+mis la bougie sur la table, et parcourait des billets très courts,
+illisiblement tracés comme au poinçon par de trop gros doigts qui
+à tous moments, dans une brusquerie de désir ou de colère,
+trouaient et déchiraient le papier. Les premiers temps d’une
+liaison avec Caoudal, rendez-vous, soupers, parties de campagne,
+puis des brouilles, de suppliants retours, des cris, des injures
+ignobles et basses d’ouvrier, coupées tout à coup de drôleries, de
+mots cocasses, de reproches sanglotés, toute la faiblesse mise à
+nu du grand artiste devant la rupture et l’abandon.
+
+Le feu prenait cela, allongeait de grands jets rouges où fumaient
+et grésillaient la chair, le sang, les larmes d’un homme de génie;
+mais qu’importait à Fanny, toute au jeune amant qu’elle
+surveillait, dont l’ardente fièvre la brûlait à travers leurs
+vêtements. Il venait de trouver un portrait à la plume signé
+Gavarni, avec cette dédicace: _À mon amie Fanny Legrand, dans une
+auberge de Dampierre, un jour qu’il pleuvait_. Une tête
+intelligente et douloureuse, aux yeux caves, quelque chose d’amer
+et de ravagé.
+
+-- Qui est-ce?
+
+-- André Dejoie... J’y tenais à cause de la signature...
+
+Il eut un «Garde-le, tu es libre», si contraint, si malheureux,
+qu’elle prit le dessin, le jeta au feu en chiffon, pendant que lui
+s’abîmait dans la correspondance du romancier, une suite navrante,
+datée de plages d’hiver, de villes d’eaux, où l’écrivain envoyé
+pour sa santé se désespérait de sa détresse physique et morale, se
+forant le crâne pour y trouver une idée loin de Paris, et mêlait à
+des demandes de potions, d’ordonnances, à des inquiétudes d’argent
+ou de métier, envois d’épreuves, de billets renouvelés, toujours
+le même cri de désir et d’adoration vers ce beau corps de Sapho
+que les médecins lui défendaient.
+
+Jean murmurait, enragé et candide:
+
+-- Mais qu’est-ce qu’ils avaient donc tous pour être après toi
+comme ça?...
+
+C’était pour lui la seule signification de ces lettres désolées,
+confessant le désarroi d’une de ces existences glorieuses
+qu’envient les jeunes gens et dont rêvent les femmes
+romanesques... Oui, qu’avaient-ils donc tous? Et que leur faisait-
+elle boire?... Il éprouvait la souffrance atroce d’un homme qui,
+garrotté, verrait outrager devant lui la femme qu’il aime; et,
+pourtant, il ne pouvait se décider à vider d’un coup, les yeux
+fermés, ce fond de boîte.
+
+À présent, venait le tour du graveur qui, misérable, inconnu, sans
+autre célébrité que celle de la _Gazette des Tribunaux_, ne devait
+sa place dans le reliquaire qu’au grand amour qu’on avait eu pour
+lui. Déshonorantes, ces lettres datées de Mazas, et niaises,
+gauches, sentimentales comme celles du troupier à sa payse. Mais
+on y sentait, à travers les poncifs de romance, un accent de
+sincérité dans la passion, un respect de la femme, un oubli de
+soi-même qui le distinguait des autres, ce forçat; ainsi, quand il
+demandait pardon à Fanny du crime de l’avoir trop aimée, ou quand
+du greffe du Palais de Justice, tout de suite après sa
+condamnation, il écrivait sa joie de savoir sa maîtresse acquittée
+et libre. Il ne se plaignait de rien; il avait eu près d’elle,
+grâce à elle, deux ans d’un bonheur si plein, si profond, que le
+souvenir en suffirait pour remplir sa vie, adoucir l’horreur de
+son sort, et il terminait par la demande d’un service:
+
+«Tu sais que j’ai un enfant au pays, dont la mère est morte depuis
+longtemps; il vit chez une vieille parente, dans un coin si perdu
+qu’on n’y saura jamais rien de mon affaire. L’argent qui me
+restait, je le leur ai envoyé, disant que je partais très loin, en
+voyage, et c’est sur toi que je compte, ma bonne Nini, pour
+t’informer de temps en temps de ce petit malheureux et m’envoyer
+de ses nouvelles...»
+
+Comme preuve de l’intérêt de Fanny, suivait une lettre de
+remerciements et une autre, toute récente, ayant à peine six mois
+de date: «Oh! tu es bonne d’être venue... Que tu étais belle,
+comme tu sentais bon, en face de ma veste de prisonnier dont
+j’avais si grand’honte!...» et Jean s’interrompait, furieux:
+
+-- Tu as donc continué à le voir?
+
+-- De loin en loin, par charité...
+
+-- Même depuis que nous sommes ensemble?
+
+-- Oui, une fois, une seule, au parloir... on ne les voit que là.
+
+-- Ah! tu es une bonne fille...
+
+Cette idée que, malgré leur liaison, elle visitait ce faussaire,
+l’exaspérait plus que tout. Il était trop fier pour le dire; mais
+un paquet de lettres, le dernier, noué d’une faveur bleue sur des
+petits caractères fins et penchés, une écriture de femme, déchaîna
+toute sa colère.
+
+«Je change de tunique après la course des chars... viens dans ma
+loge...»
+
+-- Non, non... ne lis pas ça...
+
+Elle sautait sur lui, arrachait et jetait au feu toute la liasse,
+sans qu’il eût compris d’abord même en la voyant à ses genoux,
+empourprée du reflet de la flamme et de la honte de son aveu:
+
+-- J’étais jeune, c’est Caoudal... ce grand fou... Je faisais ce
+qu’il voulait.
+
+Alors seulement il comprit, devint très pâle.
+
+-- Ah! oui... Sapho... toute la lyre...
+
+Et la repoussant du pied, comme une bête immonde:
+
+-- Laisse-moi, ne me touche pas, tu me soulèves le coeur...
+
+Son cri se perdit dans un effroyable grondement de tonnerre, tout
+proche et prolongé, en même temps qu’une lueur vive éclairait la
+chambre... Le feu!... Elle se dressa épouvantée, prit
+machinalement la carafe restée sur la table, la vida sur cet amas
+de papiers dont la flamme embrasait les suies du dernier hiver,
+puis le pot à l’eau, les cruches, et se voyant impuissante, des
+flammèches voletant jusqu’au milieu de la chambre, elle courut au
+balcon en criant:
+
+-- Au feu! au feu!
+
+Les Hettéma arrivèrent les premiers, ensuite le concierge, les
+sergents de ville. On criait:
+
+-- Baissez la plaque!... montez sur le toit!... De l’eau, de
+l’eau!... non, une couverture!...
+
+Atterrés, ils regardaient leur intérieur envahi et souillé; puis,
+l’alerte finie, le feu éteint, quand le noir attroupement en bas,
+sous le gaz de la rue, se fut dissipé, les voisins rassurés,
+rentrés chez eux, les deux amants au milieu de ce gâchis d’eau, de
+suie en boue, de meubles renversés et ruisselants, se sentirent
+écoeurés et lâches, sans force pour reprendre la querelle ni faire
+la chambre propre autour d’eux. Quelque chose de sinistre et de
+bas venait d’entrer dans leur vie; et, ce soir-là, oubliant leurs
+répugnances anciennes, ils allèrent coucher à l’hôtel.
+
+Le sacrifice de Fanny ne devait servir à rien. De ces lettres
+disparues, brûlées, des phrases entières retenues par coeur
+hantaient la mémoire de l’amoureux, lui montaient au visage en
+coups de sang comme certains passages de mauvais livres. Et ces
+anciens amants de sa maîtresse étaient presque tous des hommes
+célèbres. Les morts se survivaient; les vivants, on voyait leurs
+portraits et leurs noms partout, on parlait d’eux devant lui, et
+chaque fois il éprouvait une gêne, comme d’un lien de famille
+douloureusement rompu.
+
+Le mal lui affinant l’esprit et les yeux, il arrivait bientôt à
+retrouver chez Fanny la trace des influences premières, et les
+mots, les idées, les habitudes qu’elle en avait gardés. cette
+façon d’avancer le pouce comme pour façonner, pétrir l’objet dont
+elle parlait avec un «Tu vois ça d’ici...» appartenait au
+sculpteur. À Dejoie, elle avait pris la manie des queues de mots,
+et les chansons populaires dont il avait publié un recueil,
+célèbre à tous les coins de la France; à La Gournerie, son
+intonation hautaine et méprisante, la sévérité de ses jugements
+sur la littérature moderne.
+
+Elle s’était assimilé tout cela, superposant les disparates, par
+ce même phénomène de stratification qui permet de connaître l’âge
+et les révolutions de la terre à ses différentes couches
+géologiques; et, peut-être, n’était-elle pas aussi intelligente
+qu’elle lui avait semblé d’abord. Mais il s’agissait bien
+d’intelligence; sotte comme pas une, vulgaire et de dix ans plus
+vieille encore, elle l’eût tenu par la force de son passé, par
+cette jalousie basse qui le rongeait et dont il ne taisait plus
+les irritations ni les rancoeurs, éclatant à tout propos contre
+l’un et l’autre.
+
+Les romans de Dejoie ne se vendaient plus, toute l’édition
+traînait le quai à vingt-cinq centimes. Et ce vieux fou de Caoudal
+s’entêtant à l’amour à son âge...
+
+-- Tu sais qu’il n’a plus de dents... Je le regardais à ce
+déjeuner de Ville d’Avray... Il mange comme les chèvres, sur le
+devant de la bouche.
+
+Fini aussi le talent. Quel four, sa Faunesse du dernier Salon! «Ça
+ne tenait pas...» Un mot qui lui venait d’elle, «Ça ne tenait
+pas...» et qu’elle-même gardait du sculpteur. Quand il
+entreprenait ainsi un de ses rivaux du temps passé, Fanny faisait
+chorus pour lui plaire; et l’on aurait entendu ce gamin ignorant
+de l’art, de la vie, de tout, et cette fille superficielle,
+frottée d’un peu d’esprit à ces artistes fameux, les juger de
+haut, les condamner doctoralement.
+
+Mais l’ennemi intime de Gaussin, c’était Flamant le graveur. De
+celui-là, il savait seulement qu’il était très beau, blond comme
+lui, qu’on lui disait «m’ami», qu’on allait le voir en cachette,
+et que lorsqu’il l’attaquait comme les autres, l’appelant «le
+Forçat sentimental» ou «le Joli réclusionnaire», Fanny détournait
+la tête sans un mot. Bientôt il accusa sa maîtresse de garder une
+indulgence pour ce bandit, et elle dut s’en expliquer doucement,
+mais avec une certaine fermeté.
+
+-- Tu sais bien que je ne l’aime plus, Jean, puisque je t’aime...
+Je ne vais plus là-bas, je ne réponds pas à ses lettres; mais tu
+ne me feras jamais dire du mal de l’homme qui m’a adorée jusqu’à
+la folie, jusqu’au crime...
+
+À cet accent de franchise, ce qu’il y avait de meilleur en elle,
+Jean ne protestait pas, mais il souffrait d’une haine jalouse,
+aiguisée d’inquiétude, qui le ramenait parfois rue d’Amsterdam en
+surprise, au milieu du jour. «Si elle était allée le voir!»
+
+Il la trouvait toujours là, casanière, inactive dans leur petit
+logis comme une femme d’Orient, ou bien au piano, donnant une
+leçon de chant à leur grosse voisine, madame Hettéma. On s’était
+lié depuis le soir du feu avec ces bonnes gens, placides et
+pléthoriques, vivant dans un perpétuel courant d’air, portes et
+fenêtres ouvertes.
+
+Le mari, dessinateur au Musée d’artillerie, apportait de la
+besogne chez lui, et chaque soir de la semaine, le dimanche toute
+la journée, on le voyait penché sur sa large table à tréteaux,
+suant, soufflant, en bras de chemise, secouant ses manches pour y
+faire circuler l’air, de la barbe jusque dans les yeux. Près de
+lui, sa grosse femme en camisole s’évaporait aussi, quoiqu’elle ne
+fît jamais rien; et, pour se rafraîchir le sang, ils entamaient de
+temps en temps un de leurs duos favoris.
+
+L’intimité s’établit vite entre les deux ménages. Le matin, vers
+dix heures, la forte voix d’Hettéma criait devant la porte: «Y
+êtes-vous, Gaussin?» Et leurs bureaux se trouvant du même côté,
+ils faisaient route ensemble. Bien lourd, bien vulgaire, de
+quelques degrés sociaux plus bas que son jeune compagnon, le
+dessinateur parlait peu, bredouillait comme s’il avait eu autant
+de barbe dans la bouche que sur les joues; mais on le sentait
+brave homme, et le désarroi moral de Jean avait besoin de ce
+contact-là. Il y tenait surtout à cause de sa maîtresse vivant
+dans une solitude peuplée de souvenirs et de regrets plus
+dangereux peut-être que les relations auxquelles elle avait
+volontairement renoncé, et qui trouvait dans madame Hettéma, sans
+cesse préoccupée de son homme, et de la surprise gourmande qu’elle
+lui ferait pour dîner, et de la romance nouvelle qu’elle lui
+chanterait au dessert, une relation honnête et saine.
+
+Pourtant, quand l’amitié se resserra jusqu’à des invitations
+réciproques, un scrupule lui vint. Ces gens devaient les croire
+mariés, sa conscience se refusait au mensonge, et il chargea Fanny
+de prévenir la voisine, pour qu’il n’y eût pas de malentendu. Cela
+la fit beaucoup rire... Pauvre bébé! il n’y avait que lui pour des
+naïvetés pareilles...
+
+-- Mais ils ne l’ont pas cru une minute que nous étions mariés...
+Et ce qu’ils s’en moquent!... Si tu savais où il a été prendre sa
+femme... Tout ce que j’ai fait, moi, c’est de la Saint-Jean à
+côté. Il ne l’a épousée que pour l’avoir à lui tout seul, et tu
+vois que le passé ne le gêne guère...
+
+Il n’en revenait pas. Une ancienne, cette bonne mère aux yeux
+clairs, au petit rire d’enfant sur des traits de chair tendre, aux
+provincialismes traînards, et pour qui les romances n’étaient
+jamais assez sentimentales, ni les mots trop distingués; et lui,
+l’homme, si tranquille, si sûr dans son bien-être amoureux! Il le
+regardait marcher à son côté, la pipe aux dents, avec de petits
+souffles de béatitude, pendant que lui-même songeait toujours, se
+dévorait de rage impuissante.
+
+«Ça te passera, m’ami...» lui disait doucement Fanny aux heures où
+l’on se dit tout; et elle l’apaisait, tendre et charmante comme au
+premier jour, mais avec quelque chose d’abandonné, que Jean ne
+savait définir.
+
+C’était l’allure plus libre et la façon de s’exprimer, une
+conscience de son pouvoir, des confidences bizarres et qu’il ne
+lui demandait pas sur sa vie passée, ses débauches anciennes, ses
+folies de curiosité. Elle ne se privait plus de fumer maintenant,
+roulant entre ses doigts, posant sur tous les meubles l’éternelle
+cigarette qui aveulit la journée des filles, et dans leurs
+discussions elle émettait sur la vie, l’infamie des hommes, la
+coquinerie des femmes, les théories les plus cyniques. Jusqu’à ses
+yeux, dont l’expression changeait, alourdis d’une buée d’eau
+dormante, où passait l’éclair d’un rire libertin.
+
+Et l’intimité de leur tendresse se transformait aussi. D’abord
+réservée avec la jeunesse de son amant dont elle respectait
+l’illusion première, la femme ne se gênait plus après avoir vu
+l’effet, sur cet enfant, de son passé de débauche brusquement
+découvert, la fièvre de marécage dont elle lui avait allumé le
+sang. Et les caresses perverses si longtemps retenues, tous ces
+mots de délire que ses dents serrées arrêtaient au passage, elle
+les lâchait à présent, s’étalait, se livrait dans son plein de
+courtisane amoureuse et savante, dans toute la gloire horrible de
+Sapho.
+
+Pudeur, réserve, à quoi bon? Les hommes sont tous pareils, enragés
+de vice et de corruption, ce petit-là comme les autres. Les
+appâter avec ce qu’ils aiment, c’est encore le meilleur moyen de
+les tenir. Et ce qu’elle savait, ces dépravations du plaisir qu’on
+lui avait inoculées, Jean les apprenait à son tour pour les passer
+à d’autres. Ainsi le poison va, se propage, brûlure de corps et
+d’âme, semblable à ces flambeaux dont parle le poète latin, et qui
+couraient de main en main par le stade.
+
+
+V
+Dans leur chambre, à côté d’un beau portrait de Fanny par James
+Tissot, une épave des anciennes splendeurs de la fille, il y avait
+un paysage du Midi, tout noir et blanc, grossièrement rendu sous
+le soleil par un photographe de campagne.
+
+Une côte rocheuse escaladée de vignes, étayée de muretins de
+pierre, puis en haut, derrière des files de cyprès contre le vent
+du nord, et s’accotant à un petit bois de pins et de myrtes aux
+clairs reflets, la grande maison blanche, moitié ferme et moitié
+château, large perron, toiture italienne, portes écussonnées, que
+continuaient les murailles rousses du _mas_ provençal, les
+perchoirs pour les paons, la crèche aux troupeaux, la baie noire
+des hangars ouverts sur le luisant des charrues et des herses. La
+ruine d’anciens remparts, une tour énorme, déchiquetée sur un ciel
+sans nuage, dominait le tout, avec quelques toits et le clocher
+roman de Châteauneuf-des-Papes où les Gaussin d’Armandy avaient
+habité de tout temps.
+
+Castelet, clos et domaine, riche de ses vignobles fameux comme
+ceux de la Nerte et de l’Ermitage, se transmettait de père en
+fils, indivis entre tous les enfants, mais toujours le cadet
+faisait valoir, par cette tradition familiale d’envoyer l’aîné
+dans les consulats. Malheureusement la nature contrecarre souvent
+ces projets; et s’il y eut jamais un être incapable de gérer un
+domaine, de gérer n’importe quoi, c’était bien Césaire Gaussin, à
+qui incombait à vingt-quatre ans cette lourde responsabilité.
+
+Libertin, coureur de tripots et de guilledoux villageois, Césaire,
+ou plutôt _le Fénat_, le vaurien, le mauvais drôle, pour lui
+garder son surnom de jeunesse, accentuait ce type contradictoire
+qui apparaît de loin en loin dans les familles les plus austères,
+dont il est comme la soupape d’échappement.
+
+En quelques années d’incurie, de dilapidations imbéciles, de
+bouillottes désastreuses aux cercles d’Avignon et d’Orange, le
+clos fut hypothéqué, les caves de réserve mises à sec, les
+récoltes à venir vendues d’avance; puis un jour, à la veille d’une
+saisie définitive, le Fénat imita la signature de son frère, fit
+trois traites payables au consulat de Shang-Haï, persuadé qu’avant
+l’échéance il trouverait l’argent pour les retirer; mais elles
+arrivèrent régulièrement à l’aîné avec une lettre éperdue avouant
+la ruine et les faux. Le consul accourut à Châteauneuf, remédia à
+cette situation désespérée, à l’aide de ses économies et de la dot
+de sa femme, et voyant l’incapacité du Fénat, il renonça à la
+“carrière” qui s’ouvrait pourtant brillante devant lui et se fit
+simplement vigneron.
+
+Un vrai Gaussin, celui-là, traditionnel jusqu’à la manie, violent
+et calme, à la façon des volcans éteints qui gardent des menaces
+et des réserves d’éruption, laborieux avec cela, très entendu à la
+culture. Grâce à lui, Castelet prospéra, s’agrandit de toutes les
+terres jusqu’au Rhône, et, comme les chances humaines vont
+toujours par compagnie, le petit Jean fit son apparition sous les
+myrtes du domaine. Pendant ce temps, le Fénat errait par la
+maison, anéanti sous le poids de sa faute, osant à peine lever les
+yeux vers son frère dont le méprisant silence l’accablait; il ne
+respirait qu’aux champs, à la chasse, à la pêche, fatiguant son
+chagrin à d’ineptes besognes, ramassant des escargots, se taillant
+des cannes superbes de myrte ou de roseau, et déjeunant tout seul
+dehors d’une brochette de becs fins qu’il cuisait, sur un feu de
+souches d’oliviers, au milieu de la garrigue. Le soir, rentré pour
+dîner à la table fraternelle, il ne prononçait pas un mot, malgré
+l’indulgent sourire de sa belle-soeur, pitoyable au pauvre être et
+le fournissant d’argent de poche, en cachette de son mari qui
+tenait rigueur au Fénat, moins pour ses sottises passées que pour
+toutes celles à commettre; et en effet la grande incartade
+réparée, l’orgueil de Gaussin l’aîné fut mis à une nouvelle
+épreuve.
+
+Trois fois par semaine, venait en journée de couture, à Castelet,
+une jolie fille de pêcheurs, Divonne Abrieu, née dans l’oseraie au
+bord du Rhône, vraie plante fluviale à la tige ondulante et
+longue. Sous sa _catalane_ à trois pièces enserrant sa petite tête
+et dont les brides rejetées laissaient admirer l’attache du cou
+légèrement bistré comme le visage, jusqu’aux névés délicats de la
+gorge et des épaules, elle faisait songer à quelque _done_ des
+anciennes cours d’amour jadis tenues tout autour de Châteauneuf, à
+Courthezon, à Vacqueiras, dans ces vieux donjons dont les ruines
+s’effritent par les collines.
+
+Ce souvenir historique n’était pour rien dans l’amour de Césaire,
+âme simple, dénuée d’idéal et de lecture; mais, de petite taille,
+il aimait les femmes grandes et fut pris dès le premier jour. Il
+s’y entendait, le Fénat, à ces aventures villageoises; une
+contredanse au bal le dimanche, un cadeau de gibier, puis à la
+première rencontre en pleins champs la vive attaque à la renverse,
+sur la lavande ou le paillis. Il se trouva que Divonne ne dansait
+pas, qu’elle rapporta le gibier à la cuisine, et que solide comme
+un de ces peupliers de rive, blancs et flexibles, elle envoya le
+séducteur rouler à dix pas. Depuis, elle le tint à distance avec
+la pointe des ciseaux pendus à sa ceinture par un clavier d’acier,
+le rendit fou d’amour, si bien qu’il parla d’épouser et se confia
+à sa belle soeur. Celle-ci, connaissant Divonne Abrieu depuis
+l’enfance, la sachant sérieuse et délicate, trouvait dans le fond
+de son coeur que cette mésalliance serait peut-être le salut du
+Fénat; mais la fierté du consul se révoltait à l’idée d’un Gaussin
+d’Armandy épousant une paysanne: «Si Césaire fait cela, je ne le
+revois plus...» et il tint parole.
+
+Césaire marié quitta Castelet, alla vivre au bord du Rhône chez
+les parents de sa femme, d’une petite rente que lui servait son
+frère et qu’apportait tous les mois l’indulgente belle-soeur. Le
+petit Jean accompagnait sa mère dans ses visites, ravi de la
+cabane des Abrieu, sorte de rotonde enfumée, secouée par la
+tramontane ou le mistral, et que soutenait une poutre unique et
+verticale comme un mât. La porte ouverte encadrait le petit môle
+où séchaient les filets, où luisait et frétillait l’argent vif et
+nacré des écailles; au bas deux ou trois grosses barques houlant
+et criant sur leurs amarres, et le grand fleuve joyeux, large,
+lumineux, tout rebroussé par le vent contre ses îles en touffes
+d’un vert pâle. Et, tout petit, Jean prenait là son goût des
+lointains voyages, et de la mer qu’il n’avait pas encore vue.
+
+Cet exil de l’oncle Césaire dura deux ou trois ans, n’aurait
+jamais fini peut-être sans un événement familial, la naissance des
+deux petites bessonnes, Marthe et Marie. La mère tomba malade à la
+suite de cette double couche, et Césaire et sa femme eurent la
+permission de venir la voir. La réconciliation des deux frères
+suivit, irraisonnée, instinctive, par la toute-puissance du même
+sang; le ménage habita Castelet, et comme une incurable anémie,
+compliquée bientôt de goutte rhumatismale, immobilisait la pauvre
+mère, Divonne se trouva chargée de mener la maison, de surveiller
+la nourriture des petites, le personnel nombreux, d’aller voir
+Jean deux fois la semaine au lycée d’Avignon, sans compter que le
+soin de sa malade la réclamait à toute heure.
+
+Femme d’ordre et de tête, elle suppléait à l’instruction qui lui
+manquait, par son intelligence, son âpreté paysanne, les lambeaux
+d’études restés dans la cervelle du Fénat dompté et discipliné. Le
+consul se reposait sur elle de toute la dépense de la maison, très
+lourde avec ses charges accrues et des revenus diminuant d’année
+en année, rongés au pied des vignes par le phylloxera. Toute la
+plaine était atteinte, mais le clos résistait encore, et c’était
+la préoccupation du consul: sauver le clos à force de recherches
+et d’expériences.
+
+Cette Divonne Abrieu qui restait fidèle à ses coiffes, à son
+clavier d’artisane et se tenait si modestement à sa place
+d’intendante, de dame de compagnie, garda la maison de la gêne, en
+ces années de crise, la malade toujours entourée des mêmes soins
+coûteux, les petites élevées près de leur mère, en demoiselles, la
+pension de Jean régulièrement payée, d’abord au lycée, puis à Aix
+où il faisait son droit, enfin à Paris où il était allé l’achever.
+
+Par quels miracles d’ordre, de vigilance y arrivait-elle, tous
+l’ignoraient comme elle-même. Mais chaque fois que Jean songeait à
+Castelet, qu’il levait les yeux vers la photographie à reflets
+pâles, effacée de lumière, la première figure évoquée, le premier
+nom prononcé, c’était Divonne, la paysanne au grand coeur qu’il
+sentait cachée derrière la gentilhommière et la tenant debout par
+l’effort de sa volonté. Depuis quelques jours cependant, depuis
+qu’il savait ce qu’était sa maîtresse, il évitait de prononcer ce
+nom vénéré devant elle, comme celui de sa mère ni d’aucun des
+siens; même la photographie le gênait à regarder, déplacée, égarée
+à cette muraille, au-dessus du lit de Sapho.
+
+Un jour, en rentrant dîner, il fut surpris de voir trois couverts
+au lieu de deux, plus encore de trouver Fanny en train de jouer
+aux cartes avec un petit homme qu’il ne reconnut pas d’abord, mais
+qui en se retournant lui montra les yeux clairs de chèvre folle,
+le grand nez conquérant dans une face hâlée et poupine, le crâne
+chauve et la barbe de ligueur de l’oncle Césaire. Au cri de son
+neveu, il répondit sans lâcher les cartes:
+
+-- Tu vois, je ne m’ennuie pas, je fais un bésigue avec ma nièce.
+
+Sa nièce!
+
+Et Jean qui cachait si soigneusement sa liaison à tout le monde.
+Cette familiarité lui déplut, et les choses que Césaire lui
+débitait à voix basse, pendant que Fanny s’occupait du dîner...
+
+-- Mon compliment, petit... des yeux... des bras... un morceau de
+roi.
+
+Ce fut bien pis, quand à table le Fénat se mit à parler sans
+aucune réserve des affaires de Castelet, de ce qui l’amenait à
+Paris.
+
+Le prétexte du voyage c’était de l’argent à toucher, huit mille
+francs qu’il avait prêtés autrefois à son ami Courbebaisse et
+qu’il ne comptait jamais revoir, quand une lettre du notaire lui
+avait appris et la mort de Courbebaisse, _pechère_! et le
+remboursement tout prêt de ses huit mille francs. Mais le vrai
+motif, car on aurait pu lui faire parvenir l’argent:
+
+-- Le vrai motif c’est la santé de ta mère, mon pauvre... Depuis
+quelque temps elle s’affaiblit beaucoup, et des fois qu’il y a, sa
+tête déménage, elle oublie tout, jusqu’au nom des petites. L’autre
+soir, ton père sortait de sa chambre, elle a demandé à Divonne qui
+était ce bon Monsieur qui venait la voir si souvent. Personne ne
+s’est encore aperçu de cela que ta tante, et elle ne m’en a parlé
+que pour me décider à venir consulter Bouchereau sur l’état de la
+pauvre femme qu’il a soignée autrefois.
+
+-- Avez-vous eu déjà des fous dans votre famille? demanda Fanny,
+l’air doctoral et grave, son air La Gournerie.
+
+-- Jamais... dit le Fénat, ajoutant avec un sourire malin, froncé
+jusqu’aux tempes, qu’il avait été un peu toqué dans sa jeunesse...
+mais ma folie ne déplaisait pas aux dames, et l’on n’a pas eu
+besoin de m’enfermer.
+
+Jean les regardait, navré. Au chagrin que lui causait la triste
+nouvelle, se joignait un oppressant malaise d’entendre cette femme
+parler de sa mère, de ses infirmités d’âge critique, avec le libre
+langage et l’expérience d’une matrone, les coudes sur la nappe, en
+roulant une cigarette. Et l’autre, bavard, indiscret,
+s’abandonnait, disait les secrets intimes de la famille.
+
+Ah! les vignes... fichues les vignes!... Et le clos lui-même n’en
+avait plus pour longtemps; la moitié des cépages était déjà
+dévorée, et l’on ne conservait le reste que par miracle, en
+soignant chaque grappe, chaque grain comme des enfants malades,
+avec des drogues qui coûtaient cher. Le terrible, c’est que le
+consul s’entêtait à planter toujours de nouveaux ceps que le ver
+attaquait, au lieu de laisser à la culture des oliviers, des
+câpriers, toute cette bonne terre inutile couverte de pampres
+lépreux et roussis.
+
+Heureusement qu’il avait, lui, Césaire, quelques hectares au bord
+du Rhône, qu’il soignait par l’immersion, une découverte superbe
+applicable seulement dans les terrains bas. Déjà une bonne récolte
+l’encourageait, d’un petit vin pas très chaud, «du vin de
+grenouille», disait le consul dédaigneusement; mais le Fénat
+s’entêtait aussi, et, avec les huit mille francs de Courbebaisse,
+il allait acheter la Piboulette...
+
+-- Tu sais, petit, la première île sur le Rhône, en aval des
+Abrieu... mais ceci entre nous, il faut que personne à Castelet ne
+se doute de rien encore...
+
+-- Pas même Divonne, mon oncle? demanda Fanny en souriant...
+
+Au nom de sa femme, les yeux du Fénat se mouillèrent:
+
+-- Oh! Divonne, je ne fais jamais rien sans elle. Elle a foi dans
+mon idée d’ailleurs, et serait si heureuse que son pauvre Césaire
+refît la fortune de Castelet, après en avoir commencé la ruine.
+
+Jean frémit; allait-il donc faire sa confession, raconter cette
+lamentable histoire des faux? Mais le Provençal tout à sa
+tendresse pour Divonne, s’était mis à parler d’elle, du bonheur
+qu’elle lui donnait. Et si belle avec ça, si magnifiquement
+charpentée:
+
+-- Tenez, ma nièce, vous qui êtes femme, vous devez vous y
+connaître.
+
+Il lui tendait un portrait-carte, tiré de son portefeuille, et qui
+ne le quittait jamais.
+
+À l’accent filial de Jean quand il parlait de sa tante, aux
+conseils maternels de la paysanne écrits d’une grande écriture, un
+peu tremblée, Fanny se figurait une de ces villageoises à marmotte
+de Seine-et-Oise, et resta saisie devant ce joli visage aux lignes
+pures, éclairci par l’étroite coiffe blanche, cette taille
+élégante et souple d’une femme de trente cinq ans.
+
+-- Très belle en effet... dit-elle en pinçant les lèvres, d’une
+intonation singulière.
+
+-- Et une charpente! fit l’oncle qui tenait à son image.
+
+Puis on passa sur le balcon. Après une journée chaude dont le zinc
+de la véranda brûlait encore, il tombait, d’un nuage perdu, une
+fine pluie d’arrosage qui rafraîchissait l’air, tintait gaiement
+sur les toits, éclaboussait les trottoirs. Paris riait sous cette
+ondée, et le train de la foule, des voitures, toute cette rumeur
+montante grisait le provincial, remuait dans sa tête vide et
+mobile comme un grelot, des rappels de jeunesse, et d’un séjour de
+trois mois qu’il avait fait, quelque trente ans auparavant, chez
+son ami Courbebaisse.
+
+Quelle noce, mes enfants, quelles bordées!... Et leur entrée au
+Prado une nuit de mi-carême, Courbebaisse en chicard, et sa
+maîtresse, la Mornas, en marchande de chansons, un déguisement qui
+lui avait porté chance puisqu’elle était devenue une célébrité de
+café-concert. Lui-même, l’oncle, remorquait un petit chiffon du
+quartier que l’on appelait Pellicule... Et tout ragaillardi, il
+riait de la bouche jusqu’aux tempes, fredonnait des airs à danser,
+saisissait en mesure sa nièce par la taille. À minuit, quand il
+les quitta pour gagner l’hôtel Cujas, le seul qu’il connût dans
+Paris, il chantait à pleine gorge dans l’escalier, envoyait des
+baisers à sa nièce qui l’éclairait, et criait à Jean:
+
+-- Tu sais, prends garde à toi!...
+
+Dès qu’il fut parti, Fanny dont le front gardait un pli préoccupé,
+passa vivement dans son cabinet de toilette et, par la porte
+restée entrouverte, pendant que Jean se couchait, elle commençait
+d’une voix presque insouciante.
+
+-- Dis donc, elle est très jolie, ta tante... ça ne m’étonne plus
+si tu en parlais si souvent... Vous avez dû lui en faire porter à
+ce pauvre Fénat, une tête à ça du reste...
+
+Il protestait de toute son indignation... Divonne! une seconde
+mère pour lui, qui, tout petit, le soignait, l’habillait... Elle
+l’avait sauvé d’une maladie, de la mort... non, jamais la
+tentation ne lui serait venue d’une infamie pareille.
+
+-- Va donc, va donc, reprenait la voix stridente de la femme, des
+épingles à coiffer entre les dents, tu ne me feras pas croire
+qu’avec ces yeux-là et la belle charpente dont parlait cet
+imbécile, sa Divonne ait pu rester sans désir à côté d’un joli
+blond à peau de fille comme toi?... Vois-tu, des bords du Rhône ou
+d’ailleurs, nous sommes toutes les mêmes...
+
+Elle le disait avec conviction, croyant son sexe entier facile à
+tout caprice et vaincu du premier désir. Lui, se défendait, mais
+troublé, interrogeant ses souvenirs, se demandant si jamais le
+frôlement d’une innocente caresse avait pu l’avertir d’un danger
+quelconque; et quoique ne trouvant rien, la candeur de son
+affection restait atteinte, le pur camée rayé d’un coup d’ongle.
+
+-- Tiens!... regarde... la coiffe de ton pays...
+
+Sur ses beaux cheveux, massés en deux longs bandeaux, elle avait
+épinglé un fichu blanc qui imitait assez bien la catalane, le
+béguin à trois pièces des filles de Châteauneuf; et, droite devant
+lui, dans les plis laiteux de sa batiste de nuit, les yeux
+brûlants, elle lui demandait:
+
+-- Est-ce que je ressemble à Divonne?
+
+Oh! non, pas du tout; elle ne ressemblait qu’à elle-même sous ce
+petit bonnet rappelant l’autre, celui de Saint-Lazare, qui la
+rendait si jolie, disait-on, pendant qu’elle envoyait à son forçat
+un baiser d’adieu en plein tribunal:
+
+-- T’ennuie pas, m’ami, les beaux jours reviendront...
+
+Et ce souvenir lui fit tant de mal que, sitôt sa maîtresse
+couchée, il éteignit bien vite, pour ne plus la voir.
+
+Le lendemain de bonne heure, l’oncle arrivait en casseur, la canne
+haute, criant: «Ohé! les bébés», avec l’intonation fringante et
+protégeante qu’avait Courbebaisse autrefois quand il venait le
+chercher dans les bras de Pellicule. Il paraissait encore plus
+excité que la veille: l’hôtel Cujas, sans doute, et surtout les
+huit mille francs pliés dans son portefeuille. L’argent de la
+Piboulette, bé oui, mais il avait bien le droit d’en distraire
+quelques louis pour offrir un déjeuner à la campagne à sa
+nièce!...
+
+«Et Bouchereau?» observa le neveu, qui ne pouvait manquer son
+ministère deux jours de suite. Il fut convenu qu’on déjeunerait
+aux Champs-Élysées et que les deux hommes iraient après à la
+consultation.
+
+Ce n’était pas ce que le Fénat avait rêvé, l’arrivée à Saint Cloud
+en grande remise, du champagne plein la voiture; mais le repas fut
+charmant tout de même sur la terrasse du restaurant ombragée
+d’acacias et de vernis du Japon, que traversaient les flonflons
+d’une répétition de jour au voisin café-concert. Césaire, très
+bavard, très galant, mit toutes ses grâces à l’air pour éblouir la
+Parisienne. Il «attrapait» les garçons, complimentait le chef de
+sa sauce meunière; et Fanny riait d’un élan bête et forcé, d’une
+niaiserie de cabinet particulier, qui fit de la peine à Gaussin,
+ainsi que l’intimité s’établissant entre l’oncle et la nièce par-
+dessus sa tête.
+
+On eût dit des amis de vingt ans. Le Fénat, devenu sentimental
+avec les vins de dessert, parlait de Castelet, de Divonne et aussi
+de son petit Jean; il était heureux de le savoir avec elle, une
+femme sérieuse qui l’empêcherait de faire des sottises. Et sur le
+caractère un peu ombrageux du jeune homme, la façon de le prendre,
+il lui donnait des conseils comme à une jeune mariée en lui
+tapotant les bras, la langue épaisse, l’oeil éteint et mouillé.
+
+Il se dégrisa chez Bouchereau. Deux heures d’attente au premier
+étage de la place Vendôme, dans ses grands salons, hauts et
+froids, encombrés d’une foule silencieuse et angoissée; l’enfer de
+la douleur dont ils traversèrent successivement tous les cercles,
+passant de pièce en pièce jusqu’au cabinet de l’illustre savant.
+
+Bouchereau, avec sa mémoire prodigieuse, se souvint très bien de
+Mme Gaussin, étant venu en consultation à Castelet dix ans
+auparavant au commencement de la maladie; il s’en fit raconter les
+différentes phases, relut les ordonnances anciennes et, tout de
+suite, rassura les deux hommes sur les accidents cérébraux qui
+venaient de se produire et qu’il attribuait à l’emploi de certains
+médicaments. Pendant qu’immobile, ses gros sourcils baissés sur
+ses petits yeux aigus et fouilleurs, il écrivait une longue lettre
+à son confrère d’Avignon, l’oncle et le neveu écoutaient, retenant
+leur souffle, le grincement de cette plume qui couvrait pour eux,
+à elle seule, toute la rumeur du Paris luxueux; et subitement leur
+apparaissait la puissance du médecin dans les temps modernes,
+dernier prêtre, croyance suprême, invincible superstition...
+
+Césaire sortit de là, sérieux et refroidi:
+
+-- Je rentre à l’hôtel boucler ma malle, l’air de Paris est
+mauvais pour moi, vois-tu, petit... si j’y restais, je ferais des
+bêtises. Je prendrai ce soir le train de sept heures, excuse-moi
+près de ma nièce, hé?
+
+Jean se garda bien de le retenir, effrayé de son enfantillage, de
+sa légèreté; et le lendemain, en s’éveillant, il se félicitait de
+le savoir rentré, sous clé, près de Divonne, quand on le vit
+apparaître, la figure à l’envers, le linge en désordre:
+
+-- Bon Dieu! mon oncle, que vous arrive-t-il?
+
+Effondré dans un fauteuil, sans voix et sans gestes d’abord, mais
+s’animant à mesure, l’oncle avoua une rencontre du temps de
+Courbebaisse, le dîner trop copieux, les huit mille francs perdus
+la nuit dans un tripot... Plus un sou, rien!... Comment rentrer
+là-bas, raconter ça à Divonne! Et l’achat de la Piboulette... Tout
+à coup pris d’une sorte de délire, il se mettait les mains sur les
+yeux, les pouces bouchant les oreilles, et hurlant, sanglotant,
+déchaîné, le Méridional s’invectivait, étalait son remords dans
+une confession générale de toute sa vie. Il était la honte et le
+malheur des siens; des types tels que lui dans les familles on
+aurait le droit de les abattre comme des loups. Sans la générosité
+de son frère où serait-il?... Au bagne avec les voleurs et les
+faussaires.
+
+-- Mon oncle, mon oncle!... disait Gaussin très malheureux,
+essayant de l’arrêter.
+
+Mais l’autre, volontairement aveugle et sourd, se délectait à ce
+témoignage public de son crime, raconté dans les moindres détails,
+tandis que Fanny le regardait avec une pitié mêlée d’admiration.
+Un passionné au moins celui-là, un brûle-tout comme elle les
+aimait; et, remuée dans ses entrailles de bonne fille, elle
+cherchait un moyen de lui venir en aide. Mais lequel? Elle ne
+voyait plus personne depuis un an, Jean n’avait aucune relation...
+Subitement un nom lui vint à l’esprit: Déchelette!... Il devait
+être à Paris en ce moment, et c’était un si bon garçon.
+
+-- Mais je le connais à peine... dit Jean.
+
+-- J’irai, moi....
+
+-- Comment! tu veux?
+
+-- Pourquoi pas?
+
+Leurs regards se croisèrent et se comprirent. Déchelette aussi
+avait été son amant, l’amant d’une nuit qu’elle se rappelait à
+peine. Mais lui n’en oubliait pas un; ils étaient tous en rang
+dans sa tête, comme les saints d’un calendrier.
+
+-- Si cela t’ennuie... fit-elle un peu gênée.
+
+Alors Césaire, qui, pendant ce court débat s’était interrompu de
+crier, très anxieux, tourna vers eux un tel regard de supplication
+désespérée, que Jean se résigna, consentit entre les dents...
+
+Qu’elle leur parut longue cette heure, à tous deux, déchirés par
+des pensées qu’ils ne s’avouaient pas, appuyés au balcon, guettant
+la rentrée de la femme.
+
+-- C’est donc bien loin, ce Déchelette?...
+
+-- Mais non, rue de Rome... à deux pas, répondait Jean furieux, et
+trouvant, lui aussi, que Fanny était bien longue à revenir.
+
+Il essayait de se tranquilliser avec la devise amoureuse de
+l’ingénieur «pas de lendemain», et la façon méprisante dont il
+l’avait entendu parler de Sapho, comme d’une ancienne de la vie
+galante; mais sa fierté d’amant se révoltait, et il aurait presque
+souhaité que Déchelette la trouvât encore belle et désirable. Ah!
+ce vieux toqué de Césaire avait bien besoin de rouvrir ainsi
+toutes les plaies.
+
+Enfin le mantelet de Fanny tourna l’angle de la rue. Elle,
+rentrait, rayonnante:
+
+-- C’est fait... j’ai l’argent.
+
+Les huit mille francs étalés devant lui, l’oncle pleurait de joie,
+voulait faire un reçu, fixer les intérêts, la date du
+remboursement.
+
+-- Inutile, mon oncle... Je n’ai pas prononcé votre nom... C’est à
+moi qu’on a prêté cet argent, c’est à moi que vous le devez, et
+aussi longtemps qu’il vous plaira.
+
+-- Des services pareils, mon enfant, répondait Césaire transporté
+de reconnaissance, on les paye avec de l’amitié qui ne finit
+plus...
+
+Et dans la gare, où Gaussin l’accompagnait pour être assuré cette
+fois de son départ, il répétait les larmes aux yeux:
+
+-- Quelle femme, quel trésor!... Il faut la rendre heureuse, vois-
+tu...
+
+Jean resta très fâché de cette aventure, sentant sa chaîne, déjà
+si lourde, se river de plus en plus, et se confondre deux choses
+que sa délicatesse native avait toujours tenues séparées et
+distinctes: la famille et sa liaison. À présent, Césaire mettait
+la maîtresse au courant de ses travaux, de ses plantations, lui
+donnait des nouvelles de tout Castelet; et Fanny critiquait
+l’obstination du consul dans l’affaire des vignes, parlait de la
+santé de la mère, irritait Jean d’une sollicitude ou de conseils
+déplacés. Jamais d’allusion au service rendu par exemple, ni à
+l’ancienne aventure du Fénat, à cette tare de la maison d’Armandy,
+que l’oncle avait livrée devant elle. Une seule fois elle s’en
+faisait une arme de riposte, dans les circonstances que voici:
+
+Ils rentraient du théâtre, et montaient en voiture, sous la pluie,
+à une station du boulevard. L’équipage, une de ces guimbardes qui
+ne roulent qu’après minuit, fut long à démarrer, l’homme endormi,
+la bête secouant sa musette. Pendant qu’ils attendaient à couvert
+dans le fiacre, un vieux cocher, en train de rajuster une mèche à
+son fouet, s’approcha tranquillement de la portière, son filin
+entre les dents, et dit à Fanny d’une voix cassée qui puait le
+vin:
+
+-- Bonsoir... Comment qu’à ça va? Tiens, c’est vous?
+
+Elle eut un petit tressaut vite réprimé et, tout bas, à son amant:
+
+-- Mon père!...
+
+Son père, ce maraudeur à la longue lévite d’ancienne livrée,
+souillée de boue, aux boutons de métal arrachés, et montrant sous
+le gaz du trottoir une face bouffie, apoplectisée d’alcool, où
+Gaussin croyait retrouver en vulgaire le profil régulier et
+sensuel de Fanny, ses larges yeux de jouisseuse! Sans se
+préoccuper de l’homme qui accompagnait sa fille, et comme s’il ne
+l’eût pas vu, le père Legrand donnait des nouvelles de la maison.
+
+-- La vieille est à Necker depuis quinze jours, elle file un
+mauvais coton... Va donc la voir un de ces jeudis, ça y donnera du
+courage... Moi, heureusement, le coffre est solide; toujours bon
+fouet, bonne mèche. Seulement le commerce ne va pas fort... Si
+t’avais besoin d’un bon cocher au mois, ça ferait joliment mon
+affaire... Non? tant pis alors, et à la revoyure...
+
+Ils se serrèrent les mains mollement; le fiacre partit.
+
+«Hein? crois-tu...» murmurait Fanny; et tout de suite elle se mit
+à lui parler longuement de sa famille, ce qu’elle avait toujours
+évité... «c’était si laid, si bas...» mais on se connaissait mieux
+maintenant; on n’avait plus rien à se cacher. Elle était née au
+Moulin-aux-Anglais, dans la banlieue, de ce père, ancien dragon,
+qui faisait le service des voitures de Paris à Châtillon, et d’une
+servante d’auberge, entre deux tournées de comptoir. Elle n’avait
+pas connu sa mère, morte en couches; seulement les patrons du
+relais, braves gens, obligèrent le père à reconnaître sa petite et
+à payer les mois de nourrice. Il n’osa pas refuser, car il devait
+gros dans la maison, et quand Fanny eut quatre ans il l’emmenait
+sur sa voiture comme un petit chien, nichée en haut, sous la
+bâche, amusée de rouler ainsi par les chemins, de voir la lumière
+des lanternes courir des deux côtés, fumer et haleter le dos des
+bêtes, de s’endormir au noir, à la bise, en entendant sonner les
+grelots.
+
+Mais le père Legrand se fatigua vite de cette pose à la paternité;
+si peu que ça coûtât, il fallait la nourrir, l’habiller, cette
+morveuse. Puis elle le gênait pour un mariage avec la veuve d’un
+maraîcher dont il guignait les cloches à melon, les choux en
+carrés alignés sur son itinéraire. Elle eut alors la sensation
+très nette que son père voulait la perdre; c’était son idée fixe
+d’ivrogne, se débarrasser de l’enfant à toute force, et si la
+veuve elle-même, la brave mère Machaume, n’avait pris la fillette
+sous sa protection...
+
+-- Au fait tu l’as connue, Machaume, dit Fanny.
+
+-- Comment! cette servante que j’ai vue chez toi...
+
+-- C’était ma belle-mère... Elle avait été si bonne pour moi quand
+j’étais petite; je la prenais pour l’arracher à son gueux de mari
+qui, après lui avoir mangé tout son bien, la rouait de coups,
+l’obligeait à servir une gaupe avec laquelle il vivait... Ah! la
+pauvre Machaume, elle sait ce que coûte un bel homme. Eh bien!
+quand elle m’a eu quittée, malgré tout ce que j’ai pu lui dire,
+elle est courue se remettre avec lui et, maintenant, la voilà à
+l’hospice. Comme il se laisse aller sans elle, le vieux gredin!
+était-il sale! quelle mine de rouleur! il n’y a que son fouet...
+as-tu vu comme il le tenait droit?... Même saoul à tomber, il le
+porte devant lui comme un cierge, le serre dans sa chambre; il n’a
+jamais eu que ça de propre... Bon fouet, bonne mèche, c’est son
+mot.
+
+Elle en parlait inconsciemment, ainsi que d’un étranger, sans
+dégoût ni honte; et Jean s’épouvantait à l’entendre. Ce père!...
+cette mère!... en face de la figure sévère du consul et de
+l’angélique sourire de Mme Gaussin!... Et comprenant tout à coup
+ce qu’il y avait dans le silence de son amant, quelle révolte
+contre ce gâchis social dont il s’éclaboussait auprès d’elle:
+
+-- Après tout, dit Fanny sur un ton philosophe, c’est un peu ça
+dans toutes les familles, on n’en est pas responsable... moi, j’ai
+mon père Legrand; toi, tu as ton oncle Césaire.
+
+
+VI
+
+«Mon cher enfant, je t’écris encore toute tremblante du gros
+tourment que nous venons d’avoir; nos bessonnes disparues, parties
+de Castelet pendant tout un jour, une nuit et la matinée du
+lendemain!...
+
+«C’est dimanche, à l’heure du déjeuner, qu’on s’est aperçu que les
+petites manquaient. Je les avais faites belles pour la messe de
+huit heures où le consul devait les conduire, puis je ne m’en
+étais plus occupée, retenue auprès de la mère plus nerveuse que
+d’habitude, comme sentant le malheur qui rôdait autour de nous. Tu
+sais qu’elle a toujours eu ça depuis sa maladie, de prévoir ce qui
+doit arriver; et moins elle peut bouger, plus sa tête travaille.
+
+«Ta mère dans sa chambre heureusement, tu nous vois tous à la
+salle, attendant les petites; on les appelle par le clos, le
+berger souffle avec sa grosse coquille à ramener les brebis, puis
+Césaire d’un côté, moi d’un autre, Rousseline, Tardive, nous voilà
+tous à galoper dans Castelet et, chaque fois, en nous rencontrant:
+«Eh bien? -- Rien vu.» À la fin on n’osait plus demander; le coeur
+battant, on allait au puits, au bas des hautes fenêtres du
+grenier... Quelle journée!... et il me fallait monter à tout
+moment près de ta mère, sourire d’un air tranquille, expliquer
+l’absence des petites en disant que je les avais envoyées passer
+le dimanche chez leur tante de Villamuris. Elle avait paru le
+croire; mais tard dans la soirée, pendant que je la veillais,
+guettant derrière la vitre les lumières qui couraient dans la
+plaine et sur le Rhône à la recherche des enfants, je l’entendis
+qui pleurait doucement dans son lit; et comme je l’interrogeais:
+«Je pleure pour quelque chose que l’on me cache, mais que j’ai
+deviné tout de même...», me répondit-elle de cette voix de petite
+fille qui lui est revenue à force de souffrance; et sans plus nous
+parler, nous nous inquiétions toutes deux, à part dans notre
+chagrin...
+
+«Enfin, mon cher enfant, pour ne pas faire durer cette pénible
+histoire, le lundi matin nos petites nous furent ramenées par les
+ouvriers que ton oncle occupe dans l’île et qui les avaient
+trouvées sur un tas de sarments, pâles de froid et de faim après
+cette nuit en plein air, au milieu de l’eau. Et voici ce qu’elles
+nous ont conté dans l’innocence de leurs petits coeurs. Depuis
+longtemps l’idée les tourmentait de faire comme leurs patronnes
+Marthe et Marie dont elles avaient lu l’histoire, de s’en aller
+dans un bateau sans voiles, ni rames, ni provisions d’aucune
+sorte, répandre l’Évangile sur le premier rivage où les pousserait
+le souffle de Dieu. Dimanche donc après la messe, détachant une
+barque à la pêcherie et s’agenouillant au fond comme les saintes
+femmes, tandis que le courant les emportait, elles s’en sont
+allées doucement, échouer dans les roseaux de la Piboulette,
+malgré les grandes eaux de la saison, les coups de vent, les
+_révouluns_... Oui, le bon Dieu les gardait et c’est lui qui nous
+les a rendues, les jolies! ayant un peu fripé leurs guimpes du
+dimanche et gâté la dorure de leurs paroissiens. On n’a pas eu la
+force de les gronder, seulement de grands baisers à bras ouverts;
+mais nous sommes tous restés malades de la peur que nous avons
+eue.
+
+«La plus frappée, c’est ta mère qui, sans que nous lui ayons
+encore rien raconté, a senti, comme elle dit, passer la mort sur
+castelet, et garde, elle si tranquille, si gaie d’ordinaire, une
+tristesse que rien ne peut guérir, malgré que ton père, moi, tout
+le monde nous nous serrions tendrement autour d’elle... Et si je
+te disais, mon Jean, que c’est de toi, surtout, qu’elle languit et
+s’inquiète. Elle n’ose pas l’avouer devant le père qui veut qu’on
+te laisse à ton travail, mais tu n’es pas venu après ton examen
+comme tu l’avais promis. Fais-nous la surprise pour les fêtes de
+Noël; que notre malade reprenne son bon sourire. Si tu savais,
+quand on ne les a plus, ses vieux, comme on regrette de ne pas
+leur avoir donné plus de temps...»
+
+Debout près de la fenêtre où filtrait un jour paresseux d’hiver
+sous le brouillard, Jean lisait cette lettre, en savourait le
+bouquet sauvage, les chers souvenirs de tendresse et de soleil.
+
+-- Qu’est-ce que c’est?... fais voir...
+
+Fanny venait de s’éveiller à la jaune lueur du rideau écarté et,
+toute bouffie de sommeil, allongeait machinalement la main vers le
+paquet de maryland à demeure sur la table de nuit. Il hésita,
+sachant la jalousie qu’exaspérait en sa maîtresse le nom seul de
+Divonne; mais comment dissimuler le billet dont elle reconnaissait
+la provenance et le format?
+
+D’abord l’escapade des fillettes l’émut gentiment, tandis que, les
+bras et la gorge à l’air, dressée sur l’oreiller dans le flot de
+ses cheveux bruns, elle lisait tout en roulant une cigarette; mais
+la fin l’irrita jusqu’à la fureur, et chiffonnant et jetant la
+lettre par la chambre:
+
+-- Je t’en collerai, moi, des saintes femmes!... Tout ça des
+inventions pour te faire partir... Son beau neveu lui manque à
+cette...
+
+Il voulut l’arrêter, empêcher le mot ordurier qu’elle lança et
+bien d’autres à la file. Jamais elle ne s’était encore emportée
+aussi grossièrement devant lui, dans ce débordement de colère
+fangeuse, d’égout crevé lâchant sa vase et sa puanteur. Tout
+l’argot de son passé de fille et de voyou gonflait son cou,
+détendait sa lèvre.
+
+Pas malin de voir ce qu’ils voulaient tous là-bas... Césaire avait
+parlé, et l’on combinait ça en famille de rompre leur liaison, de
+l’attirer au pays avec la belle charpente de la Divonne pour
+amorce.
+
+-- D’abord, tu sais, si tu pars, moi je lui écris à ton cocu... Je
+l’avertis... ah mais!...
+
+En parlant, elle se ramassait haineusement sur le lit, blême, la
+face creuse, les traits grandis, comme une bête méchante prête à
+bondir.
+
+Et Gaussin se rappelait l’avoir vue ainsi rue de l’Arcade; mais
+c’était contre lui maintenant, cette haine rugie qui lui donnait
+la tentation de tomber sur sa maîtresse et de la battre, car en
+ces amours de chair où l’estime et le respect de l’être aimé sont
+néant, la brutalité surgit toujours dans la colère ou les
+caresses. Il eut peur de lui-même, s’échappa pour son bureau, et
+tout en marchant il s’indignait contre cette vie qu’il s’était
+faite. Ça lui apprendrait à se livrer à une pareille femme!... Que
+d’infamies, que d’horreurs!... Ses soeurs, sa mère, il y en avait
+eu pour tout le monde... Quoi! pas même le droit d’aller voir les
+siens. Mais dans quel bagne s’était-il donc enfermé? Et toute
+l’histoire de leur liaison lui apparaissant, il voyait comment les
+beaux bras nus de l’Égyptienne, noués à son cou le soir du bal,
+s’étaient cramponnés despotes et forts, l’isolant de ses amis, de
+sa famille. Maintenant, sa résolution était prise. Le soir même
+et, coûte que coûte, il partirait pour Castelet.
+
+Quelques affaires expédiées, son congé obtenu au ministère, il
+revint chez lui de bonne heure, s’attendant à une scène terrible,
+prêt à tout, même à la rupture. Mais le bonjour bien doux que
+Fanny lui dit tout de suite, ses yeux gros, ses joues comme
+amollies de larmes, lui laissèrent à peine le courage d’une
+volonté.
+
+-- Je pars ce soir... fit-il en se raidissant.
+
+-- Tu as raison, m’ami... Va voir ta mère, et surtout... Elle se
+rapprochait câlinement... Oublie comme j’ai été méchante, je
+t’aime trop, c’est ma folie...
+
+Tout le restant du jour, faisant la malle avec de coquettes
+sollicitudes, ramenée à la douceur des premiers temps, elle garda
+cette attitude repentie, peut-être dans l’espoir de le retenir.
+Pourtant, pas une fois elle ne lui demanda: «Reste...» et lorsque
+à la dernière minute, tout espoir perdu devant les apprêts
+définitifs, elle se frôlait, se serrait contre son amant, tâchant
+de l’imprégner d’elle pour toute la durée de la route et de
+l’absence, son adieu, son baiser ne murmurèrent que ceci:
+
+-- Dis, Jean, tu ne m’en veux pas?...
+
+Oh! l’ivresse, au matin, de s’éveiller dans sa petite chambre
+d’enfant, le coeur encore chaud des étreintes familiales, des
+belles effusions de l’arrivée, de retrouver à la même place, sur
+la moustiquaire de son lit étroit, la même barre lumineuse qu’y
+cherchaient ses réveils passés, d’entendre les cris des paons sur
+leurs perchoirs, grincer la poulie du puits, le culbutement à
+pattes pressées du troupeau, et lorsqu’il eut fait claquer ses
+volets à la muraille, de revoir cette belle lumière chaude qui
+entrait par nappes, en tombée d’écluse, et ce merveilleux horizon
+de vignes en pente, de cyprès, d’oliviers et de miroitants bois de
+pins, se perdant jusqu’au Rhône sous un ciel profond et pur, sans
+un duvet de brume malgré l’heure matinale, un ciel vert, balayé
+toute la nuit par le mistral qui remplissait encore l’immense
+vallée de son souffle allègre et fort.
+
+Jean comparait ce réveil à ceux de là-bas sous un ciel boueux
+comme son amour, et se sentait heureux et libre. Il descendit. La
+maison blanche de soleil dormait encore, tous ses volets fermés
+comme des yeux; et il fut heureux d’un moment de solitude pour se
+reprendre, dans cette convalescence morale qu’il sentait commencer
+pour lui.
+
+Il fit quelques pas sur la terrasse, prit une allée montante du
+parc, ce qu’on appelait le parc, un bois de pins et de myrtes
+jetés au hasard dans la côte rude de Castelet, coupée de sentiers
+inégaux tout glissants d’aiguilles sèches. Son chien Miracle, bien
+vieux et boitant, était sorti de sa niche, et le suivait
+silencieusement dans ses talons; ils avaient si souvent fait
+ensemble cette promenade du matin!
+
+À l’entrée des vignes, dont les grands cyprès de clôture
+inclinaient leurs cimes pointues, le chien hésita; il savait
+combien le sol en épaisse couche de sable, -- un nouveau remède au
+phylloxera que le consul était en train d’essayer, -- serait
+difficile à ses vieilles pattes, ainsi que les gradins d’étai de
+la terrasse. La joie de suivre son maître le décida pourtant; et
+c’étaient à chaque obstacle de douloureux efforts, des petits cris
+peureux, des arrêts et des maladresses de crabe sur un rocher.
+Jean ne le regardait pas, tout occupé de ce nouveau plant
+d’alicante, dont son père l’avait longtemps entretenu la veille.
+Les souches paraissaient d’une belle venue sur le sable uni et
+luisant. Enfin le pauvre homme allait être payé de ses peines
+entêtées; le clos de Castelet pourrait revivre, quand la Nerte,
+l’Ermitage, tous les grands crus du Midi étaient morts!
+
+Une petite coiffe blanche se dressa tout à coup devant lui.
+C’était Divonne, la première levée à la maison; elle avait une
+serpette dans la main, autre chose aussi qu’elle jeta, et ses
+joues si mates d’ordinaire s’allumaient d’une rougeur vive:
+
+-- C’est toi, Jean?... tu m’as fait peur... J’ai cru que c’était
+ton père...
+
+Puis se remettant, elle l’embrassa:
+
+-- As-tu bien dormi?
+
+-- Très bien, tante, mais pourquoi craigniez-vous l’arrivée de mon
+père?...
+
+-- Pourquoi?...
+
+Elle ramassa le pied de vigne qu’elle venait d’arracher:
+
+-- Le consul t’a dit, n’est-ce pas, que cette fois il était sûr de
+réussir... Eh bien, té! voilà la bête...
+
+Jean regardait une petite mousse jaunâtre incrustée dans le bois,
+l’imperceptible moisissure qui, de proche en proche, a ruiné des
+provinces entières; et c’était une ironie de la nature, dans cette
+splendide matinée, sous le soleil vivifiant, que cet infiniment
+petit, destructeur et indestructible.
+
+-- C’est le commencement... Dans trois mois tout le clos sera
+dévoré, et ton père recommencera encore, car il y a mis son
+orgueil. Ce seront de nouveaux plants, de nouveaux remèdes,
+jusqu’au jour...
+
+Un geste désolé acheva et souligna sa phrase.
+
+-- Vraiment! nous en sommes là?
+
+-- Oh! tu connais le consul... Il ne dit jamais rien, me donne le
+mois comme toujours; mais je le vois préoccupé. Il court à
+Avignon, à Orange. c’est de l’argent qu’il cherche...
+
+-- Et Césaire? ses immersions? demanda le jeune homme consterné.
+
+Grâce à Dieu, par là tout allait bien. Ils avaient eu cinquante
+pièces de petit vin à la dernière récolte; et cet an apporterait
+le double. Devant ce succès le consul avait cédé à son frère
+toutes les vignes de la plaine, restées jusqu’ici en jachère, en
+alignements de bois morts comme un cimetière de campagne; et
+maintenant elles étaient sous l’eau pour trois mois...
+
+Et fière de l’oeuvre de son homme, de son Fénat, la Provençale
+montrait à Jean, du lieu élevé où ils se trouvaient, de grands
+étangs, des _clairs_, maintenus par des bourrelets de chaux, comme
+sur les salines.
+
+-- Dans deux ans ce cépage donnera; dans deux ans aussi la
+Piboulette, et encore l’île de Lamotte que ton oncle a achetée
+sans le dire... Alors nous serons riches... mais il faut tenir
+jusque-là, et que chacun y mette du sien et se sacrifie.
+
+Elle en parlait gaiement du sacrifice, en femme qu’il n’étonne
+plus, et avec un si facile entraînement que Jean, traversé d’une
+idée subite, lui répondit sur le même ton:
+
+-- On se sacrifiera, Divonne...
+
+Le jour même, il écrivit à Fanny que ses parents ne pouvaient lui
+continuer sa pension, qu’il serait réduit aux appointements
+ministériels et que, dans ces conditions, la vie à deux devenait
+impossible. C’était rompre plus tôt qu’il n’avait pensé, trois ou
+quatre ans avant le départ prévu; mais il comptait que sa
+maîtresse accepterait ces raisons graves, qu’elle aurait pitié de
+lui et de sa peine, l’aiderait dans cet accomplissement douloureux
+d’un devoir.
+
+Était-ce bien un sacrifice? Ne fut-il pas au contraire soulagé
+d’en finir avec une existence qui lui semblait odieuse et
+malsaine, depuis surtout qu’il était rendu à la nature, à la
+famille, aux affections simples et droites?... Sa lettre écrite
+sans lutte ni souffrance, il compta, pour le défendre contre une
+réponse qu’il prévoyait furieuse, pleine de menaces et
+d’extravagances, sur la tendresse honnête et fidèle des braves
+coeurs qui l’entouraient, l’exemple de ce père droit et fier entre
+tous, sur le sourire candide des petites saintes femmes, et aussi
+sur ces grands horizons paisibles, aux saines émanations de
+montagnes, ce ciel en hauteur, ce fleuve rapide et entraînant; car
+en songeant à sa passion, à toutes les vilenies dont elle était
+faite, il lui semblait sortir d’une fièvre pernicieuse comme on en
+gagne à la buée des terrains marécageux.
+
+Cinq ou six jours se passèrent dans le silence du grand coup
+porté. Matin et soir, Jean allait à la poste et revenait les mains
+vides, singulièrement troublé. Que faisait-elle? Qu’avait-elle
+décidé, et, en tout cas, pourquoi ne pas répondre? Il ne pensait
+qu’à cela. Et la nuit, tout le monde dormant à Castelet avec le
+bruit berceur du vent par les longs corridors, ils en causaient,
+Césaire et lui, dans sa petite chambre.
+
+«Elle est dans le cas d’arriver!...» disait l’oncle; et son
+inquiétude se doublait de ceci, qu’il avait dû mettre sous
+l’enveloppe de la rupture deux billets, à six mois et à un an,
+réglant sa dette avec les intérêts. Comment les payerait-il ces
+billets? Comment expliquer à Divonne?... Il frissonnait rien que
+d’y penser et faisait peine à son neveu, quand, le nez allongé et
+secouant sa pipe, la veillée finie, il lui disait tristement:
+
+-- Allons, bonsoir... de toute manière c’est très bien ce que tu
+as fait là.
+
+Enfin elle arriva cette réponse, et dès les premières lignes: «Mon
+homme chéri, je ne t’ai pas écrit plus tôt, parce que je tenais à
+te prouver autrement que par des paroles à quel point je te
+comprends et je t’aime...», Jean s’arrêta, surpris comme un homme
+qui entend une symphonie à la place de la chamade qu’il redoutait.
+Il tourna vite la dernière page, où il lut «... rester jusqu’à la
+mort ton chien qui t’aime, que tu peux battre, et qui te caresse
+passionnément...».
+
+Elle n’avait donc pas reçu sa lettre! Mais, reprise ligne à ligne
+et les larmes aux yeux, celle-ci était bien une réponse, disait
+bien que Fanny s’attendait depuis longtemps à cette mauvaise
+nouvelle, à la détresse de Castelet amenant l’inévitable
+séparation. Tout de suite elle s’était misE en quête d’une
+occupation pour ne plus rester à sa charge, et elle avait trouvé
+la gérance d’un hôtel meublé, avenue du Bois-de-Boulogne, au
+compte d’une dame très riche. Cent francs par mois, nourrie, logée
+et la liberté des dimanches...
+
+«Tu entends, mon homme, tout un jour par semaine pour nous aimer;
+car tu voudras bien encore, dis? Tu me récompenseras du grand
+effort que je fais de travailler pour la première fois de ma vie,
+de cet esclavage de nuit et de jour que j’accepte, avec des
+humiliations que tu ne peux te figurer et qui seront bien lourdes
+à ma folie d’indépendance... Mais j’éprouve un contentement
+extraordinaire à souffrir par amour de toi. Je te dois tant, tu
+m’as fait comprendre tant de bonnes et honnêtes choses dont
+personne ne m’avait jamais parlé!... Ah! si nous nous étions
+rencontrés plus tôt!... Mais tu ne marchais pas encore, que déjà
+je roulais dans les bras des hommes. Pas un de ceux-là, toujours,
+ne pourra se vanter de m’avoir inspiré une résolution pareille
+pour le garder encore un petit peu... Maintenant, reviens quand tu
+voudras, l’appartement est libre. J’ai ramassé toutes mes
+affaires; c’était ça le plus dur, secouer les tiroirs et les
+souvenirs. Tu ne trouveras que mon portrait qui ne te coûtera
+rien, lui; seulement les bons regards que je mendie en sa faveur.
+Ah! m’ami, m’ami... Enfin, si tu me gardes mon dimanche et ma
+petite place dans ton cou... ma place, tu sais...» Et des
+tendresses, des câlineries, une voluptueuse lècherie de mère
+chatte, de ces mots de passion qui faisaient l’amant frôler son
+visage au papier satiné, comme si la caresse s’en dégageait
+humaine et tiède.
+
+-- Elle ne parle pas de mes billets? demanda timidement l’oncle
+Césaire.
+
+-- Elle vous les renvoie... Vous la rembourserez quand vous serez
+riche...
+
+L’oncle eut un soupir soulagé, les tempes froncées de
+contentement, et avec une gravité prudhommesque, sa forte
+intonation méridionale:
+
+-- Té! veux-tu que je te dise... Cette femme-là, c’est une sainte.
+
+Puis, passant à un autre ordre d’idées, par cette mobilité, ce
+manque de logique et de mémoire, une des cocasseries de sa nature:
+
+-- Et quelle passion, mon bon, quel feu! J’en ai la bouche sèche,
+comme quand Courbebaisse me lisait la correspondance de la
+Mornas...
+
+Une fois encore, Jean dut subir le premier voyage à Paris, l’hôtel
+Cujas, Pellicule; mais il n’entendait pas, accoudé à la fenêtre
+ouverte sur la nuit apaisée, baignée d’une lune pleine, tellement
+brillante, que les coqs s’y trompaient et la saluaient comme le
+jour levant.
+
+Ainsi donc c’était vrai cette rédemption par l’amour dont parlent
+les poètes; et il éprouvait une fierté à songer que tous ces
+grands, ces illustres que Fanny avait aimés avant lui, loin de la
+régénérer, la dépravaient davantage, tandis que lui, par la seule
+force de son honnêteté, la tirerait peut-être du vice pour
+toujours.
+
+Il lui était reconnaissant d’avoir trouvé ce moyen terme, cette
+demi-rupture où elle prendrait les nouvelles habitudes de travail
+si difficiles à sa nature indolente; et sur un ton paternel, de
+vieux monsieur, il lui écrivit le lendemain pour encourager sa
+réforme, s’inquiéter du genre d’hôtel qu’elle gérait, du monde qui
+venait là; car il se méfiait de son indulgence et de sa facilité à
+dire en se résignant: «Qu’est-ce que tu veux? c’est comme ça...»
+
+Courrier par courrier, avec une docilité de petite fille, Fanny
+lui fit le tableau de son hôtel, vraie maison de famille habitée
+par des étrangers. Au premier, des Péruviens, père et mère,
+enfants et domestiques nombreux; au second, des Russes et un riche
+Hollandais, marchand de corail. Les chambres du troisième
+logeaient deux écuyers de l’Hippodrome, chic anglais, très comme
+il faut, et le plus intéressant petit ménage, Mlle Minna Vogel,
+cithariste de Stuttgart, avec son frère Léo, un pauvre petit
+poitrinaire, obligé d’interrompre ses études de clarinette au
+Conservatoire de Paris, et que la grande soeur était venue
+soigner, sans autre ressource que le produit de quelques concerts
+pour payer l’hôtel et la pension.
+
+«Tout ce qu’on peut imaginer de plus touchant et de plus
+honorable, comme tu vois, mon homme chéri. Moi-même, je passe pour
+veuve, et l’on me montre toutes sortes d’égards. Je ne souffrirais
+pas d’abord qu’il en fût autrement; il faut que ta femme soit
+respectée. Quand je dis «ta femme», comprends-moi bien. Je sais
+que tu t’en iras un jour, que je te perdrai, mais après il n’y en
+aura plus d’autre; à jamais je resterai tienne, conservant le goût
+de tes caresses, et les bons instincts que tu as réveillés en
+moi... C’est bien drôle, n’est-ce pas, Sapho vertueuse!... Oui,
+vertueuse, quand tu ne seras plus là; mais pour toi je me garde
+telle que tu m’as aimée, délirante et brûlante... je t’adore...»
+
+Subitement, Jean fut pris d’une grande tristesse ennuyée. Ces
+retours de l’enfant prodigue, après les joies de l’arrivée,
+l’orgie de veau gras et d’effusions tendres, souffrent toujours
+des hantises de la vie nomade, du regret des glands amers et du
+paresseux troupeau à conduire. C’est un désenchantement qui tombe
+des choses et des êtres, tout à coup dépouillés et décolorés. Les
+matins de l’hiver provençal n’avaient plus pour lui leur salubre
+allégresse, ni d’attrait la chasse aux belles loutres mordorées,
+le long des berges, ni le tir aux macreuses dans le _naye-chien_
+du vieil Abrieu. Jean trouvait le vent dur, l’eau rêche, et bien
+monotones les promenades dans les vignes inondées avec l’oncle
+expliquant son système de vannes, martelières, rigoles d’amenée.
+
+Le village qu’il revoyait les premiers jours à travers ses courses
+joyeuses de gamin, baraques anciennes, quelques-unes abandonnées,
+sentait la mort et la désolation d’un village italien; et quand il
+allait à la poste, il lui fallait subir, sur la pierre branlante
+de chaque porte, le rabâchage de tous ces vieux tordus comme des
+plein-vent, les bras passés dans des morceaux de bas tricotés, de
+ces vieilles au menton de buis jaune sous leurs coiffes serrées,
+aux petits yeux luisants et frétillants comme il en brille aux
+lézardes des vieux murs.
+
+Toujours les mêmes lamentations sur la mort des vignes, la fin de
+la garance, la maladie des mûriers, les sept plaies d’Égypte
+ruinant ce beau pays de Provence; et pour les éviter, quelquefois
+il revenait par les ruelles en pente qui longent les anciens murs
+d’enceinte du château des Papes, ruelles désertes encombrées de
+broussailles, de ces grandes herbes de Saint-Roch pour guérir les
+dartres, bien à leur place dans ce coin moyen âge, ombré de
+l’énorme ruine déchiquetée en haut du chemin.
+
+Alors il rencontrait le curé Malassagne venant de dire sa messe et
+descendant à grands pas furieux, le rabat de travers, sa soutane
+relevée à deux mains, à cause des ronces et des teignes. Le prêtre
+s’arrêtait, tonnait contre l’impiété des paysans, l’infamie du
+conseil municipal; il jetait sa malédiction sur les champs, les
+bêtes et les hommes, des malandrins qui ne venaient plus à
+l’office, qui enterraient leurs morts sans sacrements, se
+soignaient par le magnétisme, le spiritisme, pour s’épargner le
+prêtre et le médecin:
+
+-- Oui, monsieur, le spiritisme!... voilà où ils en arrivent, nos
+paysans du Comtat... Et vous ne voulez pas que les vignes soient
+malades!...
+
+Jean, qui avait la lettre de Fanny tout ouverte et embrasée dans
+sa poche, écoutait, le regard absent, échappait le plus vite
+possible à l’homélie du prêtre, et rentrait à castelet s’abriter
+dans un creux de roche, ce que les Provençaux appellent un
+«cagnard», garanti du vent qui souffle tout autour et concentrant
+le soleil réverbéré dans la pierre.
+
+Il choisissait le plus perdu, le plus sauvage, envahi par les
+ronces et les chênes kermès, s’y terrait pour lire sa lettre; et
+peu à peu de la fine odeur qu’elle exhalait, de la caresse des
+mots, des images évoquées, lui venait une griserie sensuelle qui
+activait son pouls, l’hallucinait jusqu’à faire disparaître comme
+un décor inutile le fleuve, les îles en bouquets, les villages au
+creux des Alpilles, toute la courbe de l’immense vallée où la
+bourrasque chassait, roulait en flots la poudre du soleil. Il
+était là-bas, dans leur chambre, devant la gare aux toits gris, en
+proie aux caresses folles, à ces désirs furieux qui les
+cramponnaient l’un à l’autre avec des crispations de noyés...
+
+Tout à coup, des pas dans le sentier, des rires clairs: «Il est
+là!...» Ses soeurs apparaissaient, petites jambes nues dans la
+lavande, conduites par le vieux Miracle, tout fier d’avoir dépisté
+son maître et remuant la queue victorieusement; mais Jean le
+renvoyait d’un coup de pied et rebutait les offres de jouer à
+cache-cache ou à courir qu’on lui faisait d’un air timide. Il les
+aimait pourtant, ses petites bessonnes raffolant du grand frère
+toujours si loin; il s’était fait enfant pour elles dès l’arrivée,
+s’amusait du contraste de ces jolies créatures nées en même temps
+et dissemblables. L’une longue, brune, les cheveux crêpelés, à la
+fois mystique et volontaire; c’est elle qui avait eu l’idée de la
+barque, exaltée par les lectures du curé Malassagne, et cette
+petite Marie l’Égyptienne avait entraîné la blonde Marthe, un peu
+molle et douce, ressemblant à sa mère et à son frère.
+
+Mais quelle gêne odieuse, pendant qu’il était à remuer ses
+souvenirs, que ces innocentes câlineries d’enfants se frottant au
+parfum coquet que mettait sur lui la lettre de sa maîtresse.
+
+-- Non, laissez-moi... il faut que je travaille...
+
+Et il rentrait avec l’intention de s’enfermer chez lui, quand la
+voix de son père l’appelait au passage.
+
+-- C’est toi, Jean... écoute donc...
+
+L’heure du courrier apportait de nouveaux sujets de morosité à cet
+homme déjà sombre de nature, gardant de l’Orient des habitudes de
+solennité silencieuse, coupée de brusques souvenirs..., «quand
+j’étais consul à Hong-Kong», qui partaient en éclats de souches au
+grand feu. Pendant qu’il écoutait son père lire et discuter ses
+journaux du matin, Jean regardait sur la cheminée la Sapho de
+Caoudal, les bras aux genoux, sa lyre à côté d’elle, TOUTE LA
+LYRE, un bronze acheté il y avait vingt ans, lors des
+embellissements de Castelet; et ce bronze du commerce, qui
+l’écoeurait aux vitrines parisiennes, lui donnait ici, dans son
+isolement, une émotion amoureuse, l’envie de baiser ces épaules,
+de délier ces bras froids et polis, de se faire dire: «Sapho pour
+toi, mais rien que pour toi!»
+
+L’image tentatrice se levait quand il sortait, marchait avec lui,
+doublait le bruit de son pas dans le grand escalier pompeux.
+C’était le nom de Sapho que rythmait le balancier de la vieille
+horloge, que chuchotait le vent par les grands corridors dallés et
+froids de la demeure estivale, son nom qu’il retrouvait dans tous
+les livres de cette bibliothèque de campagne, vieux bouquins à
+tranches rouges conservant entre la brochure des miettes de ses
+goûters d’enfant. Et cet obsédant souvenir de sa maîtresse le
+poursuivait jusque dans la chambre maternelle, où Divonne coiffait
+la malade, relevait ses beaux cheveux blancs sur ce visage resté
+paisible et rose malgré des tortures variées et perpétuelles.
+
+«Ah! voilà notre Jean», disait la mère. Mais avec son cou nu, sa
+petite coiffe, ses manches retroussées pour cette toilette dont
+elle seule avait la charge, sa tante lui rappelait d’autres
+réveils, évoquait la maîtresse encore, sautant du lit dans le
+nuage de sa première cigarette. Il s’en voulait d’idées pareilles,
+dans cette chambre surtout! Que faire cependant pour y échapper?
+
+-- Notre enfant n’est plus le même, ma soeur, disait Mme Gaussin
+tristement... Qu’est-ce qu’il a?
+
+Et elles cherchaient ensemble. Divonne torturait son entendement
+ingénu, elle aurait voulu questionner le jeune homme; mais il
+semblait la fuir maintenant, éviter d’être seul avec elle.
+
+Une fois, l’ayant guetté, elle vint le surprendre au cagnard dans
+la fièvre de ses lettres et de ses mauvais rêves. Il se levait,
+l’oeil sombre... Elle le retint, s’assit près de lui sur la pierre
+chaude:
+
+-- Tu ne m’aimes donc plus?... je ne suis donc plus ta Divonne à
+qui tu disais toutes tes peines?
+
+-- Mais si, mais si... bégayait-il, troublé par sa façon tendre,
+et détournant les yeux pour qu’elle ne pût y retrouver quelque
+chose de ce qu’il venait de lire, appels d’amour, cris éperdus, le
+délire de la passion à distance.
+
+-- Qu’as-tu?... pourquoi es-tu triste? murmurait Divonne avec des
+câlineries de voix et de mains comme on en a pour les enfants.
+C’était un peu son petit, il restait pour elle à dix ans, l’âge
+des petits hommes qu’on émancipe.
+
+Lui, déjà brûlant de sa lecture, s’exaltait au charme troublant de
+ce beau corps si près du sien, de cette bouche fraîche au sang
+avivé par le grand air qui dérangeait les cheveux, les envolait
+au-dessus du front en délicats frisons à la mode parisienne. Et
+les leçons de Sapho: «toutes les femmes sont les mêmes... en face
+de l’homme elles n’ont qu’une idée en tête...», lui faisaient
+trouver provocants l’heureux sourire de la paysanne, son geste
+pour le retenir au tendre interrogatoire.
+
+Tout à coup, il sentit monter le vertige d’une tentation mauvaise;
+et l’effort qu’il faisait pour y résister le secoua d’un frisson
+convulsif. Divonne s’effrayait de le voir si pâle, les dents
+claquantes. «Ah! le pauvre... il a la fièvre...» D’un geste de
+tendresse irréfléchi elle dénouait le grand fichu qui entourait sa
+taille pour le lui mettre au cou; mais brusquement saisie,
+enveloppée, elle sentit la brûlure d’une caresse folle sur sa
+nuque, ses épaules, toute la chair étincelante qui venait de
+jaillir au soleil. Elle n’eut le temps de crier ni de se défendre,
+peut-être même pas le sentiment juste de ce qui venait de se
+passer.
+
+-- Ah! je suis fou... je suis fou...
+
+Il se sauvait, déjà loin dans la garrigue dont les pierres
+roulaient sinistrement sous ses pieds.
+
+À déjeuner, ce jour-là, Jean annonça qu’il partirait le soir même,
+rappelé par un ordre du ministre.
+
+-- Partir, déjà!... tu avais dit... tu ne fais que d’arriver...
+
+Et des cris, des supplications. Mais il ne pouvait plus rester
+avec eux, puisque entre toutes ces tendresses intervenait
+l’influence agitante et corruptrice de Sapho. D’ailleurs, ne leur
+avait-il pas fait le plus grand sacrifice en renonçant à la vie à
+deux? La rupture complète s’achèverait un peu plus tard; et il
+reviendrait alors aimer sans honte, ni gêne, embrasser tous ces
+braves gens.
+
+Il était nuit, la maison couchée, éteinte, quand Césaire revint de
+conduire son neveu au train d’Avignon. L’avoine donnée au cheval,
+après avoir scruté le ciel, -- ce regard aux présages du temps,
+des hommes qui vivent de la terre, -- il allait rentrer quand il
+vit une forme blanche sur un banc de la terrasse.
+
+-- C’est toi, Divonne?
+
+-- Oui, je t’attendais...
+
+Très occupée tout le jour, séparée de son Fénat qu’elle adorait,
+ils avaient le soir de ces rendez-vous pour causer, faire un tour
+de promenade ensemble. Était-ce la courte scène entre elle et
+Jean, comprise en y pensant, et plus qu’elle n’eût voulu, ou
+l’émotion d’avoir vu pleurer la pauvre mère tout le jour
+silencieusement? Elle avait la voix altérée, une inquiétude
+d’esprit extraordinaire chez cette calme personne de devoir.
+
+-- Sais-tu quelque chose? Pourquoi nous a-t-il quittés si
+vivement?...
+
+Elle ne croyait pas à cette histoire de ministère, soupçonnant
+plutôt quelque attache mauvaise qui tirait l’enfant loin de sa
+famille. Tant de dangers, de si fatales rencontres dans ce Paris
+de perdition!
+
+Césaire, qui ne savait rien lui cacher, avoua qu’il y avait en
+effet une femme dans la vie de Jean, mais une bonne créature
+incapable de le détourner des siens; et il parla de son
+dévouement, des lettres touchantes qu’elle écrivait, vanta surtout
+la résolution courageuse qu’elle avait prise de travailler, ce qui
+sembla tout naturel à la paysanne:
+
+-- Car enfin, il faut travailler pour vivre.
+
+-- Pas ce genre de femmes-là... dit Césaire.
+
+-- C’est donc une rien du tout avec qui Jean vivait!... Et tu es
+allé là-dedans?...
+
+-- Je te jure, Divonne, que depuis qu’elle le connaît il n’y a pas
+de femme plus chaste, plus honnête... L’amour l’a réhabilitée.
+
+Mais c’étaient des mots trop longs, Divonne ne comprenait pas.
+Pour elle, cette dame rentrait dans ce rebut qu’elle appelait «les
+mauvaises femmes», et la pensée que son Jean était la proie d’une
+créature pareille l’indignait. Si le consul se doutait de cela!...
+
+Césaire essayait de la calmer, assurait par tous les plis de sa
+bonne face un peu grivoise qu’à l’âge du garçon on ne pouvait se
+passer de femme.
+
+-- Té, pardi! qu’il se marie, dit elle avec une conviction
+attendrissante.
+
+-- Enfin ils ne sont déjà plus ensemble, c’est toujours ça...
+
+Et alors, d’un ton grave:
+
+-- Écoute, Césaire... tu sais comme on dit chez nous: Le malheur
+dure toujours plus que celui qui l’amène... Si c’est vraiment
+comme tu racontes, si Jean a tiré cette femme de la boue, il s’est
+peut-être bien sali à cette triste besogne. Possible qu’il l’ait
+rendue meilleure et plus honnête, mais qui sait si le mauvais qui
+était en elle n’a pas gâté notre enfant jusqu’au coeur!
+
+Ils revenaient vers la terrasse. Nuit paisible et limpide sur
+toute la vallée silencieuse où rien ne vivait que la lumière
+glissante de la lune, le fleuve houleux, les _clairs_ en flaques
+d’argent. On respirait le calme, l’éloignement de tout, le grand
+repos d’un sommeil sans rêves. Soudain le train montant déroula au
+bord du Rhône sa rumeur sourde à toute vapeur.
+
+-- Oh! ce Paris, fit Divonne, montrant le poing vers l’ennemi que
+la province charge de toutes ses colères... ce Paris!... ce qu’on
+lui donne et ce qu’il nous renvoie!
+
+
+VII
+
+Il faisait un froid brumeux, une après-midi sombre à quatre
+heures, même sur cette large avenue, des Champs-Élysées où se
+hâtaient les voitures dans un roulement sourd et ouaté. C’est à
+peine si Jean put lire au fond d’un jardinet dont la grille était
+ouverte ces lettres dorées, très hautes, au-dessus de l’entresol
+d’une maison à l’aspect luxueux et tranquille de cottage:
+_Appartements meublés, pension de famille_. Un coupé attendait au
+ras du trottoir.
+
+La porte du bureau poussée, Jean la vit tout de suite, celle qu’il
+cherchait, assise dans le jour de la fenêtre, feuilletant un gros
+livre de comptes en face d’une autre femme, élégante et grande, un
+mouchoir aux mains et un petit sac de boursicotière.
+
+-- Vous désirer, monsieur?...
+
+Fanny le reconnut, se leva, saisie, et passant devant la dame:
+
+-- C’est le petit... dit-elle tout bas.
+
+L’autre examina Gaussin des pieds à la tête avec le beau sang-
+froid connaisseur que donne l’expérience, et très haut, sans se
+gêner:
+
+-- Embrassez-vous, mes enfants... Je ne vous regarde pas.
+
+Puis elle se mit à la place de Fanny, continua à vérifier ses
+chiffres.
+
+Ils s’étaient pris les mains, se chuchotaient des phrases bêtes:
+
+-- Comment ça va?
+
+-- Pas mal, merci...
+
+-- Alors tu es parti hier au soir?...
+
+Mais l’altération de leurs voix donnait aux mots leur vraie
+signification. Et assis sur le divan, se remettant un peu:
+
+-- Tu n’as pas reconnu ma patronne?... disait Fanny à voix
+basse... tu l’as déjà vue pourtant... au bal de Déchelette, en
+mariée espagnole... Un peu défraîchie, la mariée.
+
+-- Alors c’est...?
+
+-- Rosario Sanchès, la femme à de Potter.
+
+Cette Rosario, Rosa, de son nom de fête écrit sur toutes les
+glaces des restaurants de nuit et toujours souligné de quelque
+ordure, était une ancienne “dame des chars” à l’Hippodrome,
+célèbre dans le monde de la noce par son dévergondage cynique, ses
+coups de gueule et de cravache très recherchés des hommes de
+cercle, qu’elle menait comme ses chevaux.
+
+Espagnole d’Oran, elle avait été plus belle que jolie et tirait
+encore aux lumières un certain effet de ses yeux noirs bistrés, de
+ses sourcils rejoints en barre; mais ici, même dans ce faux jour,
+elle avait bien ses cinquante ans, marqués sur une face plate,
+dure, à la peau soulevée et jaune comme un limon de son pays.
+Intime de Fanny Legrand pendant des années, elle l’avait
+chaperonnée dans la galanterie, et rien que son nom épouvantait
+l’amoureux.
+
+Fanny, qui comprit le tremblement de son bras, essaya de
+s’excuser. À qui s’adresser pour trouver un emploi? On était bien
+embarrassé. D’ailleurs Rosa maintenant se tenait tranquille;
+riche, très riche, vivant dans son hôtel avenue de Villiers ou à
+sa villa d’Enghien, recevant quelques anciens amis, mais un seul
+amant, toujours le même, son musicien.
+
+-- De Potter? demanda Jean... je le croyais marié.
+
+-- Oui... marié, des enfants, il paraît même que sa femme est
+jolie... ça ne l’a pas empêché de revenir à l’ancienne... et si tu
+voyais comme elle lui parle, comme elle le traite... Ah! il est
+bien mordu, celui-là...
+
+Elle lui serrait la main avec un tendre reproche. La dame à ce
+moment interrompit sa lecture et s’adressa à son sac qui sautait
+au bout de la cordelière:
+
+-- Mais reste donc tranquille, voyons!...
+
+Puis, à la gérante, sur un ton de commandement:
+
+-- Donne-Moi vite un bout de sucre pour Bichito.
+
+Fanny se Leva, apporta le sucre qu’elle approchait de l’ouverture
+du ridicule avec des petites flatteries, des mots enfantins...
+«Regarde la jolie bête...» dit-elle à son amant, en lui montrant,
+tout entouré de ouate, une sorte de gros lézard difforme et grenu,
+crêté, dentelé, la tête en capuchon sur une chair grelottante et
+gélatineuse; un caméléon envoyé d’Algérie à Rosa, qui le
+préservait de l’hiver parisien à force de soins et de chaleur.
+Elle l’adorait comme jamais elle n’avait aimé aucun homme; et Jean
+démêlait bien aux mamours flagorneurs de Fanny la place que
+l’horrible bête tenait dans la maison.
+
+La dame ferma le livre, prête à partir.
+
+-- Pas trop mal pour une seconde quinzaine... Seulement veille à
+la bougie.
+
+Elle jeta son regard de patronne autour du petit salon, tenu,
+rangé, au meuble de velours frappé, souffla un peu de poussière
+sur le yucca du guéridon, constata un accroc dans la guipure des
+croisées; après quoi, elle dit aux jeunes gens avec un oeil
+entendu: «Vous savez, mes petits, pas de bêtises... la maison est
+très convenable...» et rejoignant la voiture qui l’attendait à la
+porte, elle s’en alla faire son tour de bois.
+
+-- Crois-tu que c’est sciant!... dit Fanny. Je les ai sur le dos,
+elle ou sa mère, deux fois la semaine... La mère est encore plus
+terrible, plus pingre... Il faut que je t’aime, va, pour durer
+dans cette baraque... Enfin te voilà, je t’ai encore!... J’ai eu
+si peur...
+
+Et elle l’enlaça debout, longuement, lèvres contre lèvres,
+s’assurant bien au tressaillement du baiser qu’il était encore
+tout à elle. Mais on allait et venait dans le couloir, il fallait
+se méfier. Quand on eut apporté la lampe, elle s’assit à sa place
+habituelle, un petit ouvrage aux doigts; lui, tout près comme en
+visite...
+
+-- Suis-je changée, hein?... Est-ce assez peu moi?...
+
+Elle souriait en montrant son crochet manié avec une gaucherie de
+petite fille. Toujours elle avait détesté ces travaux d’aiguille;
+un livre, son piano, sa cigarette, ou les manches retroussées pour
+la confection d’un petit plat, elle ne s’occupait jamais
+autrement. Mais ici, que faire? Le piano du salon, elle ne pouvait
+y songer de tout le jour, obligée de se tenir au bureau... Des
+romans? Elle savait bien d’autres histoires que celles qu’ils
+racontaient. À défaut de la cigarette prohibée, elle avait pris
+cette dentelle qui lui occupait les doigts et la laissait libre de
+penser, comprenant à cette heure le goût des femmes pour ces menus
+travaux qu’elle méprisait jadis.
+
+Et tandis qu’elle rattrapait son fil avec des maladresses encore,
+une attention d’inexpérience, Jean la regardait, toute reposée
+dans sa robe simple, son petit col droit, les cheveux bien à plat
+sur la rondeur antique de sa tête, et l’air si honnête, si
+raisonnable. Dehors, dans un décor luxueux, roulait
+continuellement le train des filles à la mode, haut perchées sur
+leurs phaétons, redescendant vers le Paris bruyant des boulevards;
+et Fanny ne semblait pas avoir un regret pour ce vice étalé et
+triomphant, dont elle aurait pu prendre sa part, qu’elle avait
+dédaigné pour lui. Pourvu qu’il consentît à la voir de temps en
+temps, elle acceptait très bien sa vie de servitude, y trouvait
+même des côtés amusants.
+
+Tous les pensionnaires l’adoraient. Les femmes, étrangères, sans
+aucun goût, la consultaient pour leurs achats de toilette; elle
+donnait des leçons de chant le matin à l’aînée des petites
+Péruviennes, et pour le livre à lire, la pièce à voir, elle
+conseillait ces messieurs qui la traitaient avec toutes sortes
+d’égards, de prévenances, un surtout, le Hollandais du second.
+
+-- Il s’assied là où tu es, reste en contemplation jusqu’à ce que
+je lui dise: «Kuyper, vous m’ennuyez.» Alors il répond: «_pien_»
+et il s’en va... C’est lui qui m’a donné cette petite broche en
+corail... Tu sais, ça vaut cent sous; je l’ai acceptée pour avoir
+la paix.
+
+Un garçon entrait, apportait un plateau chargé qu’il posait sur un
+bout du guéridon en reculant un peu la plante verte.
+
+-- C’est là que je mange toute seule, une heure avant la table
+d’hôte.
+
+Elle indiqua deux plats du menu assez long et copieux. La gérante
+n’avait droit qu’à deux plats et au potage.
+
+-- Faut-il qu’elle soit chienne, cette Rosario!... Du reste,
+j’aime mieux manger là; je n’ai pas besoin de parler et je relis
+tes lettres qui me tiennent compagnie.
+
+Elle s’interrompit encore pour atteindre une nappe, des
+serviettes; à tout moment on la dérangeait, un ordre à donner, une
+armoire à ouvrir, une réclamation à satisfaire. Jean comprit qu’il
+la gênerait en restant davantage; puis on installait son dîner, et
+c’était si piètre, cette petite soupière d’une portion qui fumait
+sur la table, leur donnant à tous deux la même pensée, le même
+regret de leurs anciens tête-à-tête!
+
+«À dimanche... à dimanche...» murmura-t-elle tout bas, en le
+renvoyant. Et comme ils ne pouvaient s’embrasser à cause du
+service, des pensionnaires qui descendaient, elle lui avait pris
+la main, l’appuyait contre son coeur longuement pour y faire
+entrer la caresse.
+
+Tout le soir, la nuit, il pensa à elle, souffrant de sa servitude
+humiliée devant cette gueuse et son gros lézard; puis le
+Hollandais le troublait aussi, et jusqu’au dimanche il ne vécut
+pas. En réalité cette demi-rupture qui devait préparer sans
+secousse la fin de leur liaison fut pour celle-ci le coup de serpe
+de l’émondeur dont se ravive l’arbre fatigué. Ils s’écrivirent,
+presque chaque jour, de ces billets de tendresse comme en
+griffonne l’impatience des amoureux; ou bien c’était, au sortir du
+ministère, une causerie douce dans le bureau pendant l’heure du
+travail à l’aiguille.
+
+Elle avait dit à l’hôtel en parlant de lui: «Un de mes parents...»
+et sous le couvert de cette vague appellation il put venir
+quelquefois passer la soirée au salon, à mille lieues de Paris. Il
+connut la famille péruvienne avec ses innombrables demoiselles,
+fagotées de couleurs criardes, rangées autour du salon, de vrais
+aras au perchoir; il entendit la cithare de Mlle Minna Vogel,
+enguirlandée comme une perche à houblon, et vit son frère, malade,
+aphone, suivant de la tête avec passion le rythme de la musique et
+promenant ses doigts sur une clarinette imaginaire, la seule dont
+il eût permission de jouer. Il fit le whist du Hollandais de
+Fanny, un gros balourd, chauve, d’aspect sordide, qui avait
+navigué par tous les océans du monde, et quand on lui demandait
+quelques renseignements sur l’Australie où il venait de passer des
+mois, répondait avec un roulement d’yeux: «Devinez combien les
+pommes de terre à Melbourne?...» n’ayant été frappé que de ce fait
+unique, la cherté des pommes de terre dans tous les pays où il
+allait.
+
+Fanny était l’âme de ces réunions, causait, chantait, jouait la
+Parisienne informée et mondaine; et ce qu’il restait dans ses
+façons de la bohême ou de l’atelier échappait à ces exotiques, ou
+leur semblait le suprême genre. Elle les éblouissait de ses
+relations avec les personnalités fameuses des arts ou de la
+littérature, donnait à la dame russe qui raffolait des oeuvres de
+Dejoie, des renseignements sur la façon d’écrire du romancier, le
+nombre de tasses de café qu’il absorbait en une nuit, le chiffre
+exact et dérisoire dont les éditeurs de _Cenderinette_ avaient
+payé le chef-d’oeuvre qui faisait leur fortune. Et les succès de
+sa maîtresse rendaient Gaussin si fier qu’il oubliait d’être
+jaloux, aurait volontiers certifié sa parole, si quelqu’un l’eût
+mise en doute.
+
+Pendant qu’il l’admirait dans ce paisible salon éclairé de lampes
+à abat-jour, servant le thé, accompagnant les mélodies des jeunes
+filles, leur donnant des conseils de grande soeur, il y avait pour
+lui un montant singulier à se la figurer tout autre, quand elle
+arrivait chez lui le dimanche matin, trempée, grelottante, et que
+sans même s’approcher du feu qui flambait en son honneur, elle se
+déshabillait à la hâte, et se glissait dans le grand lit, contre
+l’amant. Alors quelles étreintes, quelles caresses longues où se
+vengeaient les contraintes de toute la semaine, cette privation
+l’un de l’autre qui gardait le désir vivifiant à leur amour.
+
+Les heures passaient, s’embrouillaient; on ne bougeait plus du lit
+jusqu’au soir. Rien ne les tentait que là; nul plaisir, personne à
+voir, pas même les Hettéma qui, par économie, s’étaient décidés à
+vivre à la campagne. Le petit déjeuner préparé, à côté d’eux, ils
+entendaient, anéantis, la rumeur du dimanche parisien pataugeant
+dans la rue, le sifflet des trains, le roulement des fiacres
+chargés; et la pluie en larges gouttes sur le zinc du balcon, avec
+les battements précipités de leurs poitrines, rythmaient cette
+absence de la vie, sans notion de l’heure, jusqu’au crépuscule.
+
+Le gaz, qu’on allumait en face, glissait alors un pâle rayon sur
+la tenture; il fallait se lever, Fanny devant être rentrée à sept
+heures. Dans le demi-jour de la chambre, tous ses ennuis, tous ses
+écoeurements lui revenaient plus lourds, plus cruels, en remettant
+ses bottines encore humides de la course à pied, ses jupons, sa
+robe de la gérance, l’uniforme noir des femmes pauvres.
+
+Et ce qui gonflait son chagrin c’étaient ces choses aimées autour
+d’elle, les meubles, le petit cabinet de toilette des beaux
+jours... Elle s’arrachait: «Allons!...» et pour rester plus
+longtemps ensemble, Jean la reconduisait; ils remontaient serrés
+et lents l’avenue des Champs-Elysées dont la double rangée de
+lampadaires, avec l’Arc de Triomphe en haut, écarté d’ombre, et
+deux ou trois étoiles piquant un bout de ciel, figuraient un fond
+de diorama. Au coin de la rue Pergolèse, tout près de la pension,
+elle relevait sa voilette pour un dernier baiser, et le laissait
+désorienté, dégoûté de son intérieur où il rentrait le plus tard
+possible, maudissant la misère, en voulant presque à ceux de
+Castelet du sacrifice qu’il s’imposait pour eux.
+
+Ils traînèrent deux ou trois mois cette existence devenue vers la
+fin absolument insupportable, Jean ayant été obligé de restreindre
+ses visites à l’hôtel à cause d’un bavardage de domestique, et
+Fanny de plus en plus exaspérée par l’avarice de la mère et de la
+fille Sanchès. Elle pensait silencieusement à reprendre leur petit
+ménage et sentait son amant à bout de forces lui aussi, mais elle
+eût voulu qu’il parlât le premier.
+
+Un dimanche d’avril, Fanny arriva plus parée que d’ordinaire, en
+chapeau rond, en robe de printemps bien simple, -- on n’était pas
+riche, -- mais tendue aux grâces de son corps.
+
+-- Lève-toi vite, nous allons déjeuner à la campagne...
+
+-- À la campagne!...
+
+-- Oui, à Enghien, chez Rosa... Elle nous invite tous les deux...
+
+Il dit non d’abord, mais elle insista. Jamais Rosé ne pardonnerait
+un refus.
+
+-- Tu peux bien consentir pour moi... J’en fais assez, il me
+semble.
+
+C’était au bord du lac d’Enghien, devant une immense pelouse
+descendant jusqu’à un petit port où se balançaient quelques yoles
+et gondoles, un grand chalet, merveilleusement orné et meublé, et
+dont les plafonds, les panneaux en miroirs reflétaient
+l’étincellement de l’eau, les superbes charmilles d’un parc déjà
+frissonnant de verdures hâtives et de lilas en fleurs. Les livrées
+correctes, les allées où ne traînait pas une brindille, faisaient
+honneur à la double surveillance de Rosario et de la vieille
+Pilar.
+
+On était à table quand ils arrivèrent, une fausse indication les
+ayant égarés une heure autour du lac, par des ruelles entre de
+grands murs de jardins. Jean acheva de se décontenancer, au froid
+accueil de la maîtresse de la maison, furieuse qu’on l’eût fait
+attendre, et à l’aspect extraordinaire des vieilles parques
+auxquelles Rosa le présentait de sa voix de charretier. Trois
+«élégantes», comme se désignent entre elles les grandes cocottes,
+trois antiques roulures comptant parmi les gloires du second
+Empire, aux noms aussi fameux que celui d’un grand poète ou d’un
+général à victoires, Wilkie Cob, Sombreuse, Clara Desfous.
+
+Élégantes, certes elles l’étaient toujours, attifées à la mode
+nouvelle, aux couleurs du printemps, délicieusement chiffonnées de
+la collerette aux bottines; mais si fanées, fardées, retapées!
+Sombreuse sans cils, les yeux morts, la lèvre détendue, tâtonnant
+autour de son assiette, de sa fourchette, de son verre; la Desfous
+énorme, couperosée, une boule d’eau chaude aux pieds, étalant sur
+la nappe ses pauvres doigts goutteux et tordus, aux bagues
+étincelantes, aussi difficiles, compliquées à entrer et à sortir
+que les anneaux d’une question romaine. Et Cob toute mince, avec
+une taille jeunette qui faisait plus hideuse sa tête décharnée de
+clown malade sous une crinière d’étoupes jaunes. Celle-là, ruinée,
+saisie, était allée tenter un dernier coup à Monte-Carlo et en
+revenait sans un sou, enragée d’amour pour un beau croupier qui
+n’avait pas voulu d’elle; Rosa, l’ayant recueillie, la
+nourrissait, s’en faisait gloire.
+
+Toutes ces femmes connaissaient Fanny, la saluaient d’un bonjour
+protecteur: «Comment va, petite?» Le fait est qu’avec sa robe à
+trois francs le mètre, sans un bijou que la broche rouge de
+Kuyper, elle avait l’air d’une recrue parmi ces épouvantables
+chevronnées de la galanterie, que ce cadre de luxe, toute la
+lumière reflétée du lac et du ciel, entrant mêlée d’odeurs
+printanières par les battants de la salle à manger, faisaient plus
+spectrales encore.
+
+Il y avait aussi la vieille mère Pilar, «le _chinge_», comme elle
+s’appelait elle-même dans son charabia franco-espagnol, vraie
+macaque à peau déteinte et râpeuse, d’une malice féroce sur des
+traits grimaçants, coiffée en garçon, les cheveux gris au ras de
+l’oreille, et sur sa robe de vieux satin noir un grand col bleu de
+maître-timonier.
+
+-- Et puis M. Bichito... dit Rosa, achevant de présenter ses
+convives et montrant à Gaussin un tampon d’ouate rose où le
+caméléon grelottait sur la nappe.
+
+-- Eh bien, et moi, on ne me présente pas? réclama sur un ton de
+jovialité forcée un grand garçon à moustaches grisonnantes, de
+tenue correcte, même un peu raide, dans son veston clair et son
+col montant.
+
+-- C’est vrai... Et Tatave? dirent les femmes en riant.
+
+La maîtresse de maison lâcha son nom avec négligence.
+
+Tatave, c’était de Potter, le savant musicien, l’auteur acclamé de
+_Claudia_, de _Savonarole_; et Jean, qui n’avait fait que
+l’entrevoir chez Déchelette, s’étonnait de trouver au grand
+artiste des allures si peu géniales, ce masque en bois dur et
+régulier, ces yeux déteints scellant une passion folle, incurable,
+qui depuis des années l’accrochait à cette gueuse, lui faisait
+quitter femme et enfants, pour rester commensal de cette maison où
+il engloutissait une partie de sa grande fortune, ses gains de
+théâtre, et où on le traitait plus mal qu’un domestique. Il
+fallait voir l’air excédé de Rosa dès qu’il racontait quelque
+chose, de quel ton méprisant elle lui imposait silence; et
+renchérissant sur sa fille, Pilar ne manquait jamais d’ajouter
+d’un accent convaincu:
+
+-- _Foute_-nous la paix, mon garçon.
+
+Jean l’avait pour voisine, cette Pilar, et ces vieilles babines
+qui grondaient en mangeant avec un ruminement de bête, ce coup
+d’oeil inquisiteur dans son assiette, mettaient au supplice le
+jeune homme déjà gêné par le ton de patronne de Rosa, plaisantant
+Fanny sur les soirées musicales de l’hôtel et la jobarderie de ces
+pauvres rastaquouères qui prenaient la gérante pour une femme du
+monde tombée dans le malheur. L’ancienne dame des chars, bouffie
+de graisse malsaine, des cabochons de dix mille francs à chaque
+oreille, semblait envier à son amie le renouveau de jeunesse et de
+beauté que lui communiquait cet amant jeune et beau; et Fanny ne
+se fâchait pas, amusait au contraire la table, raillait en rapin
+les pensionnaires, le Péruvien qui lui avouait, en roulant des
+yeux blancs, son désir de connaître une _grande coucoute_, et la
+cour silencieuse, à souffle de phoque, du Hollandais haletant
+derrière sa chaise: «Tevinez combien les pommes de terre à
+Batavia.»
+
+Gaussin ne riait guère, lui; Pilar non plus, occupée à surveiller
+l’argenterie de sa fille, ou s’élançant d’un geste brusque, visant
+sur le couvert devant elle ou la manche de son voisin une mouche
+qu’elle présentait en baragouinant des mots de tendresse «mange,
+mi alma; mange, mi corazon» à la hideuse petite bête échouée sur
+la nappe, flétrie, plissée, informe comme les doigts de la
+Desfous.
+
+Quelquefois, toutes les mouches en déroute, elle en apercevait une
+contre le dressoir ou la vitre de la porte, se levait, et la
+raflait triomphalement. ce manège souvent répété impatienta sa
+fille, décidément très nerveuse, ce matin-là:
+
+-- Ne te lève donc pas à toute minute, c’est fatigant.
+
+Avec la même voix descendue de deux tons dans le charabia, la mère
+répondit:
+
+-- Vous dévorez, _bos otros_... pourquoi tu veux pas qu’il mange,
+_loui_?
+
+-- Sors de table, ou tiens-toi tranquille... tu nous embêtes...
+
+La vieille se rebiffa, et toutes deux commencèrent à s’injurier en
+dévotes espagnoles, mêlant le démon et l’enfer à des invectives de
+trottoir:
+
+«_Hija del demonio_.
+
+-- _Cuerno de satanas_.
+
+-- _Puta_!...
+
+-- _Mi madre_!
+
+Jean les regardait épouvanté, tandis que les autres convives,
+habitués à ces scènes de famille, continuaient de manger
+tranquillement. De Potter seul intervint par égard pour
+l’étranger:
+
+-- Ne vous disputez donc pas, voyons.
+
+Mais Rosa, furieuse, se retourna contre lui:
+
+-- De quoi te mêles-tu, toi?... en voilà des manières!... Est-ce
+que je ne suis pas libre de parler... Va donc voir un peu chez ta
+femme, si j’y suis!... J’en ai assez de tes yeux de merlan frit,
+et des trois cheveux qui te restent... Va les porter à ta dinde,
+il n’est que temps!...
+
+De Potter souriait, un peu pâle:
+
+-- Et il faut vivre avec ça!... murmurait-il dans sa moustache.
+
+-- Ça vaut bien ça... hurla-t-elle, tout le corps en avant sur la
+table... Et tu sais, la porte est ouverte... file... hop!
+
+-- Voyons, Rosa... supplièrent les pauvres yeux ternes.
+
+Et la mère Pilar, se remettant à manger, dit avec un flegme si
+comique: «Foute-nous la paix, mon garçon...» que tout le monde
+éclata de rire, même Rosa, même de Potter qui embrassait sa
+maîtresse encore toute grondante et, pour achever de gagner sa
+grâce, attrapait une mouche et la donnait délicatement, par les
+ailes, à Bichito.
+
+Et c’était de Potter, le compositeur glorieux, la fierté de
+l’École française! Comment cette femme le retenait-elle, par quel
+sortilège, vieillie de vices, grossière, avec cette mère qui
+doublait son infamie, la montrait telle qu’elle serait vingt ans
+plus tard, comme vue dans une boule étamée?...
+
+On servit le café au bord du lac, sous une petite grotte en
+rocaille, revêtue à l’intérieur de soies claires que moirait le
+mouvement de l’eau voisine, un de ces délicieux nids à baisers
+inventés par les contes du dix-huitième siècle, avec une glace au
+plafond qui reflétait les attitudes des vieilles parques répandues
+sur le large divan dans une pâmoison digérante, et Rosa, les joues
+allumées sous le fard, s’étirant les bras à la renverse contre son
+musicien:
+
+-- Oh! mon Tatave... mon Tatave!...
+
+Mais cette chaleur de tendresse s’évapora avec celle de la
+chartreuse, et l’idée d’une promenade en bateau étant venue à
+l’une de ces dames, elle envoya de Potter préparer le canot.
+
+-- Le canot, tu entends, pas la norvégienne.
+
+-- Si je disais à Désiré.
+
+-- Désiré déjeune....
+
+-- C’est que le canot est plein d’eau; il faut écoper, c’est tout
+un travail...
+
+-- Jean ira avec vous, de Potter... dit Fanny qui voyait venir
+encore une scène.
+
+Assis en face l’un de l’autre, les jambes écartées, chacun sur un
+banc du bateau, ils l’égouttaient activement, sans se parler, sans
+se regarder, comme hypnotisés par le rythme de l’eau jaillie des
+deux écopes. Autour d’eux l’ombre d’un grand catalpa tombait en
+fraîcheur odorante et se découpait sur le lac resplendissant de
+lumière.
+
+-- Y a-t-il longtemps que vous êtes avec Fanny?... demanda tout à
+coup le musicien s’arrêtant dans sa besogne.
+
+-- Deux ans... répondit Gaussin un peu surpris.
+
+-- Seulement deux ans!... Alors ce que vous voyez aujourd’hui
+pourra peut-être vous servir. Moi, voilà vingt ans que je vis avec
+Rosa, vingt ans que revenant d’Italie après mes trois années de
+Prix de Rome, je suis entré à l’Hippodrome, un soir, et que je
+l’ai vue debout dans son petit char au tournant de la piste,
+m’arrivant dessus, le fouet en l’air, avec son casque à huit fers
+de lance, et sa cotte d’écailles d’or, lui serrant la taille
+jusqu’à mi-cuisse. Ah! si l’on m’avait dit...
+
+Et se remettant à vider le bateau, il racontait comment chez lui
+on n’avait fait que rire d’abord de cette liaison; puis, la chose
+devenant sérieuse, de combien d’efforts, de prières, de
+sacrifices, ses parents auraient payé une rupture. Deux ou trois
+fois la fille était partie à force d’argent, mais lui la
+rejoignait toujours. «Essayons du voyage...» avait dit la mère. Il
+voyagea, revint et la reprit. Alors il s’était laissé marier;
+jolie fille, riche dot, la promesse de l’Institut dans la
+corbeille de noce... Et trois mois après il lâchait le nouveau
+ménage pour l’ancien...
+
+-- Ah! jeune homme, jeune homme...
+
+Il débitait sa vie d’une voix sèche, sans qu’un muscle animât son
+masque, raide comme le col empesé qui le tenait si droit. Et des
+barques passaient chargées d’étudiants et de filles, débordantes
+de chansons, de rires de jeunesse et d’ivresse; combien parmi ces
+inconscients auraient dû s’arrêter, prendre leur part de
+l’effroyable leçon!...
+
+Dans le kiosque, pendant ce temps, comme si c’était un mot donné
+de travailler à leur rupture, les vieilles élégantes prêchaient la
+raison à Fanny Legrand...
+
+-- Joli, son petit, mais pas le sou... à quoi ça la mènerait-
+il?...
+
+-- Enfin, puisque je l’aime!...
+
+Et Rosa levant les épaules:
+
+-- Laissez-la donc... elle va encore rater son Hollandais, comme
+je l’ai vue rater toutes ses belles affaires... Après son histoire
+avec Flamant, elle avait pourtant essayé de devenir pratique, mais
+la voilà plus folle que jamais...
+
+-- _Ay_! _vellaca_... grogna maman Pilar.
+
+L’Anglaise à tête de clown intervint avec l’horrible accent qui,
+si longtemps, avait fait son succès:
+
+-- C’était très bien d’aimer l’amour, petite... c’était très
+bonne, l’amour, vous savez... mais vous devez aimer l’argent
+aussi... moi maintenant, si j’étais riche toujours, est-ce que mon
+croupier il dirait je suis laide, croyez-vous?...
+
+Elle eut un bond de fureur, lui haussant la voix à l’aigu:
+
+-- Oh! c’était pourtant terrible, cette chose... Avoir été célèbre
+au monde, universelle, connue comme un monument, comme un
+boulevard... si connue que vous n’avez pas un misérable cocher,
+quand vous disez «Wilkie Cob!» tout de suite il savait où
+c’était... Avoir eu des princes pour mes pieds dessus, et des
+rois, si je crachais, ils disaient c’était joli, le crachement!...
+Et voilà maintenant ce sale voyou qui voulait pas de moi sur cette
+motive de ma laideur; et je avais pas de quoi seulement me le
+payer pour une nuit.
+
+Et se montant à cette idée qu’on avait pu la trouver laide, elle
+ouvrit sa robe brusquement:
+
+-- La figure, _yes_, je sacrifiais; mais ça, le gorge, les
+épaules... Est-ce blanc? Est-ce dur?...
+
+Elle étalait avec impudeur sa chair de sorcière, restée
+miraculeusement jeune après trente ans de fournaise, et que la
+tête surmontait, flétrie et macabre depuis la ligne du cou.
+
+«Mesdames le bateau est prêt!...» cria de Potter; et l’Anglaise,
+agrafant sa robe sur ce qui lui restait de jeunesse, murmura dans
+un navrement comique:
+
+-- _Jé_ pouvais pourtant pas aller toute _nioue_ sur les
+places!...
+
+Dans ce décor de Lancret, où la blancheur coquette des villas
+éclatait parmi la verdure nouvelle, avec ces terrasses, ces
+pelouses encadrant le petit lac tout écaillé de soleil, quel
+embarquement que celui de toute cette vieille Cythère éclopée;
+l’aveugle Sombreuse et le vieux clown et Desfous la paralytique,
+laissant dans le sillon de l’eau le parfum musqué de leur
+maquillage!
+
+Jean tenait les rames, le dos courbé, honteux et désolé qu’on pût
+le voir et lui attribuer quelque basse fonction dans cette
+sinistre barque allégorique. Heureusement qu’il avait en face de
+lui, pour rafraîchir son coeur et ses yeux, Fanny Legrand assise à
+l’arrière, près de la barre que tenait de Potter, Fanny dont le
+sourire ne lui avait jamais paru si jeune, sans doute par
+comparaison.
+
+«Chante-nous quelque chose, petite...» demanda la Desfous que le
+printemps amollissait. De sa voix expressive et profonde, Fanny
+commençait la barcarolle de _Claudia_ que le musicien, remué par
+ce rappel de son premier grand succès, suivait en imitant à bouche
+fermée le dessin de l’orchestre, cette ondulation qui fait courir
+sur la mélodie comme une lumière d’eau dansante. À cette heure,
+dans ce décor, c’était délicieux. D’une terrasse voisine on cria
+bravo; et le Provençal, ramenant en mesure les avirons, avait soif
+de cette musique divine aux lèvres de sa maîtresse, une tentation
+de mettre sa bouche à même la source, et de boire dans le soleil,
+la tête renversée, toujours.
+
+Tout à coup Rosa, furieuse, interrompit la cantilène dont le
+mariage de voix l’irritait:
+
+-- Hé là-bas, la musique, quand vous aurez fini de vous roucouler
+dans la figure... Si vous croyez qu’elle nous amuse votre romance
+d’enterre-morts... En voilà assez... d’abord il est tard, il faut
+que Fanny rentre à la boîte...
+
+Et d’un geste furibond montrant le plus prochain débarcadère:
+
+-- Aborde là... dit-elle à son amant, ils seront plus près de la
+gare...
+
+C’était brutal comme congé; mais l’ancienne dame des chars avait
+habitué son monde à ces façons de faire, et personne n’osa
+protester. Le couple jeté au rivage avec quelques mots de froide
+politesse au jeune homme, des ordres à Fanny d’une voix sifflante,
+la barque s’éloigna chargée de cris, d’un train de dispute que
+termina un insultant éclat de rire apporté aux deux amants par la
+sonorité de l’eau.
+
+-- Tu entends, tu entends, disait Fanny blême de rage, c’est de
+nous qu’elle se moque...
+
+Et toutes ses humiliations, toutes ses rancoeurs lui remontant à
+cette dernière injure, elle les énumérait en regagnant la gare,
+avouait même des choses qu’elle avait toujours cachées. Rosa ne
+cherchait qu’à l’éloigner de lui, qu’à faciliter des occasions de
+le tromper.
+
+-- Tout ce qu’elle m’a dit pour me faire prendre ce Hollandais...
+Encore tout à l’heure elles s’y sont mises toutes... Je t’aime
+trop, tu comprends, ça la gêne pour ses vices, car elle les a
+tous, les plus bas, les plus monstrueux. Et c’est parce que je ne
+veux plus...
+
+Elle s’arrêta, le vit très pâle, les lèvres tremblantes, comme le
+soir où il remuait le fumier aux lettres.
+
+-- Oh! ne crains rien, dit-elle... ton amour m’a guérie de toutes
+ces horreurs... Elle et son caméléon qui empeste, ils me dégoûtent
+tous les deux.
+
+-- Je ne veux plus que tu restes là, fit l’amant affolé de
+jalousies malsaines... Il y a trop de saletés dans le pain que tu
+gagnes; tu vas revenir avec moi, nous nous en tirerons toujours.
+
+Elle l’attendait, ce cri, l’appelait depuis longtemps. Cependant
+elle résista, objectant qu’en ménage, avec les trois cents francs
+du ministère, la vie serait bien difficile, qu’il faudrait peut-
+être se séparer encore... «Et j’ai tant souffert en quittant notre
+pauvre maison!...»
+
+Des bancs s’espaçaient sous les acacias qui bordent la route avec
+les fils du télégraphe chargés d’hirondelles; pour mieux causer,
+ils s’assirent, très émus tous deux et les bras noués:
+
+-- Trois cents francs par mois, disait Jean, mais comment font les
+Hettéma qui n’en ont que deux cent cinquante?...
+
+-- Ils vivent à la campagne, à Chaville toute l’année.
+
+-- Eh bien, faisons comme eux, je ne tiens pas à Paris.
+
+-- Vrai?... tu veux bien?... ah! m’ami, m’ami!...
+
+Du monde passait sur la route, une galopade d’ânes emportant un
+lendemain de noces. Ils ne pouvaient pas s’embrasser, et restaient
+immobiles, serrés l’un à l’autre, rêvant d’un bonheur rajeuni dans
+des soirs d’été qui auraient cette douceur champêtre, ce calme
+tiède qu’égayaient au loin les coups de carabine, les ritournelles
+d’orgue d’une fête de banlieue.
+
+
+VIII
+
+Ils s’installèrent à Chaville, entre le haut et le bas pays, le
+long de cette vieille route forestière qu’on appelle le Pavé des
+Gardes, dans un ancien rendez-vous de chasse, à la porte du bois:
+trois pièces guère plus grandes que celles de Paris, toujours leur
+mobilier de petit ménage, le fauteuil canné, l’armoire peinte, et
+pour orner l’affreux papier vert de leur chambre, rien que le
+portrait de Fanny, car la photographie de Castelet avait eu son
+cadre cassé pendant le déménagement et se pâlissait dans les
+combles.
+
+On n’en parlait plus guère, de ce pauvre Castelet, depuis que
+l’oncle et la nièce avaient interrompu leur correspondance. «Un
+joli lâcheur...» disait-elle, se rappelant la facilité du Fénat à
+protéger la première rupture. Les petites, seules, entretenaient
+leur frère de nouvelles, mais Divonne n’écrivait plus. Peut-être
+gardait-elle encore rancune à son neveu; ou devinait-elle que la
+mauvaise femme était revenue pour décacheter et commenter ses
+pauvres lettres maternelles à gros caractères paysans.
+
+Par moments, ils auraient pu se croire encore rue d’Amsterdam,
+quand ils se réveillaient avec la romance des Hettéma redevenus
+leurs voisins et le sifflement des trains qui se croisaient
+continuellement de l’autre côté du chemin, visibles à travers les
+branches d’un grand parc. Mais, au lieu du vitrage blafard de la
+gare de l’Ouest, de ses fenêtres sans rideaux montrant des
+silhouettes penchées de bureaucrates, et du fracas ronflant sur la
+rue en pente ils savouraient l’espace silencieux et vert au-delà
+de leur petit verger entouré d’autres jardins, de maisonnettes
+dans des bouquets d’arbres, dégringolant jusqu’au bas de la côte.
+
+Le matin, avant de partir, Jean déjeunait dans leur petite salle à
+manger, la croisée ouverte sur cette large route pavée, mangée
+d’herbe, bordée de haies d’épine blanche aux parfums amers. C’est
+par là qu’il allait à la gare en dix minutes, longeant le parc
+bruissant et gazouillant; et, quand il revenait, cette rumeur
+s’apaisait à mesure que l’ombre sortait des taillis sur la mousse
+du chemin vert empourpré de couchant, et que les appels des
+coucous à tous les coins du bois traversaient de trilles de
+rossignols dans les lierres.
+
+Mais voici que la première installation faite et la surprise
+passée de cet apaisement des choses autour de lui, l’amant se
+reprenait à ses tourments de jalousie stérile et explorante. La
+brouille de sa maîtresse avec Rosa, le départ de l’hôtel avaient
+amené entre les deux femmes une explication à double entente
+monstrueuse, ravivant ses soupçons, ses plus troublantes
+inquiétudes; et lorsqu’il s’en allait, qu’il apercevait du wagon
+leur maison basse, en rez-de-chaussée surmonté d’une lucarne
+ronde, son regard fouillait la muraille. Il se disait: «qui sait?»
+et cela le poursuivait jusque dans les paperasses de son bureau.
+
+Au retour, il lui faisait rendre compte de sa journée, de ses
+moindres actes, de ses préoccupations, le plus souvent
+indifférentes, qu’il surprenait d’un «à quoi penses-tu?... tout de
+suite...», craignant toujours qu’elle regrettât quelque chose ou
+quelqu’un de cet horrible passé, confessé par elle chaque fois
+avec la même indéconcertable franchise.
+
+Au moins lorsqu’ils ne se voyaient que le dimanche, avides l’un de
+l’autre, il ne prenait pas le temps de ces perquisitions morales,
+outrageantes et minutieuses. Mais rapprochés, avec la continuité
+de la vie à deux, ils se torturaient jusque dans leurs caresses,
+dans leurs plus intimes étreintes, agités de la sourde colère, du
+douloureux sentiment de l’irréparable; lui, s’épuisant à vouloir
+procurer à cette blasée d’amour une commotion qu’elle ignorât
+encore, elle prête au martyre pour donner une joie, qui n’eût pas
+été à dix autres, n’y parvenant pas et pleurant de rage
+impuissante.
+
+Puis une détente se fit en eux; peut-être la satiété. des sens
+dans le tiède enveloppement de la nature, ou plus simplement le
+voisinage des Hettéma. C’est que, de tous les ménages campés sur
+la banlieue parisienne, pas un peut-être ne goûta jamais comme
+celui-là les libertés campagnardes, la joie de s’en aller vêtus de
+loques, coiffés de chapeaux d’écorce, madame sans corset, monsieur
+dans des espadrilles; de porter en sortant de table des croûtes
+aux canards, des épluchures aux lapins, puis sarcler, ratisser,
+greffer, arroser.
+
+Oh! l’arrosage...
+
+Les Hettéma s’y mettaient sitôt que le mari rentré échangeait son
+costume de bureau contre une veste de Robinson; après dîner, ils
+s’y reprenaient encore, et la nuit venue depuis longtemps, dans le
+noir du petit jardin d’où montait une buée fraîche de terre
+mouillée, on entendait le grincement de la pompe, les heurts des
+grands arrosoirs, et d’énormes souffles errant à toutes les
+plates-bandes avec un ruissellement qui semblait tomber du front
+des travailleurs dans leurs pommes d’arrosage, puis de temps en
+temps un cri de triomphe:
+
+-- J’en ai mis trente-deux aux pois gourmands!...
+
+-- Et moi quatorze aux balsamines!...
+
+Des gens qui ne se contentaient pas d’être heureux, mais se
+regardaient l’être, dégustaient leur bonheur à vous en faire venir
+l’eau à la bouche; l’homme surtout, par la façon irrésistible dont
+il racontait les joies de l’hivernage à deux:
+
+-- Ce n’est rien maintenant, mais vous verrez en décembre!... On
+rentre crotté, mouillé, avec tous les embêtements de Paris sur le
+dos; on trouve bon feu, bonne lampe, la soupe qui embaume et, sous
+la table, une paire de sabots remplis de paille. Non, voyez-vous,
+quand on s’est fourré une platée de choux et de saucisses, un
+quartier de gruyère tenu au frais sous le linge, quand on a versé
+là-dessus un litre de ginglard qui n’a pas passé par Bercy, libre
+de baptême et d’entrée, ce que c’est bon de tirer son fauteuil au
+coin du feu, d’allumer une pipe, en buvant son café arrosé d’un
+caramel à l’eau-de-vie, et de piquer un chien en face l’un de
+l’autre, pendant que le verglas dégouline sur les vitres... Oh! un
+tout petit chien, le temps de laisser passer le gros de la
+digestion... Après on dessine un moment, la femme dessert, fait
+son petit train-train, la couverture, le moine, et quand elle est
+couchée, la place chaude, on tombe dans le tas, et ça vous fait
+par tout le corps une chaleur comme si l’on entrait tout entier
+dans la paille de ses sabots...
+
+Il en devenait presque éloquent de matérialité, ce géant velu, à
+lourde mâchoire, si timide à l’ordinaire qu’il ne pouvait pas dire
+deux mots sans rougir et sans bégayer.
+
+Cette timidité folle, d’un contraste comique avec cette barbe
+noire et cette envergure de colosse, avait fait son mariage et la
+tranquillité de sa vie. À vingt-cinq ans, débordant de vigueur et
+de santé, Hettéma ignorait l’amour et la femme, quand un jour, à
+Nevers, après un repas de corps, des camarades l’entraînèrent à
+moitié gris dans une maison de filles et l’obligèrent à faire son
+choix. Il sortit de là bouleversé, revint, choisit la même,
+toujours, paya ses dettes, l’emmena, et s’effrayant à l’idée qu’on
+pourrait la lui prendre, qu’il faudrait recommencer une nouvelle
+conquête, il finit par l’épouser.
+
+-- Un ménage légitime, mon cher... disait Fanny dans un rire de
+triomphe à Jean qui l’écoutait terrifié... Et, de tous ceux que
+j’ai connus, c’est encore le plus propre, le plus honnête.
+
+Elle l’affirmait dans la sincérité de son ignorance, les ménages
+légitimes où elle avait pu pénétrer ne méritant sans doute pas
+d’autre jugement; et toutes ses notions de la vie étaient aussi
+fausses et sincères que celle-là.
+
+D’un calmant voisinage ces Hettéma, l’humeur toujours égale,
+capables même de services pas trop dérangeants, ayant surtout
+l’horreur des scènes, des querelles où il faut prendre parti, et
+en général de tout ce qui peut troubler une heureuse digestion. La
+femme essayait d’initier Fanny à l’élevage des poules et des
+lapins, aux joies salubres de l’arrosage, mais inutilement.
+
+La maîtresse de Gaussin, faubourienne passée par les ateliers,
+n’aimait la campagne qu’en échappées, en parties, comme un endroit
+où l’on peut crier, se rouler, se perdre avec son amant. Elle
+détestait l’effort, le travail; et ses six mois de gérance ayant
+épuisé pour longtemps ses facultés actives, elle s’amollissait
+dans une torpeur vague, une griserie de bien-être et de plein air
+qui lui ôtait presque la force de s’habiller, de se coiffer, ou
+même d’ouvrir son piano.
+
+Le soin de leur intérieur laissé tout entier à une ménagère du
+pays, quand, le soir venu, elle résumait sa journée pour la
+raconter à Jean, elle ne trouvait rien qu’une visite à Olympe, des
+potins par-dessus la clôture, et des cigarettes, des tas de
+cigarettes dont les débris salissaient le marbre devant la
+cheminée. Déjà six heures!... À peine le temps de passer une robe,
+de piquer une fleur à son corsage pour aller au-devant de lui par
+le chemin vert...
+
+Mais avec les brouillards, les pluies d’automne, la nuit qui
+tombait de bonne heure, elle eut plus d’un prétexte pour ne pas
+sortir; et souvent il la surprenait au retour dans une de ces
+gandouras de laine blanche à grands plis qu’elle mettait le matin,
+les cheveux relevés comme quand il était parti. Il la trouvait
+charmante ainsi, la nuque restée jeune, sa chair tentante et
+soignée qu’il sentait toute prête, sans entraves. Pourtant cet
+aveulissement le choquait, l’effrayait comme un danger.
+
+Lui-même, après un grand effort de travail pour augmenter un peu
+leurs ressources sans recourir à Castelet, des veillées passées
+sur des plans, des reproductions de pièces d’artillerie, de
+caissons, de fusils nouveau modèle qu’il dessinait au compte
+d’Hettéma, se sentit envahi tout à coup par cette influence
+dissolvante de la campagne et de la solitude à laquelle se
+laissent prendre les plus forts, les plus actifs, et dont sa
+première enfance dans un coin perdu de nature avait mis en lui le
+germe engourdissant.
+
+Et la matérialité de leurs gros voisins aidant, se communiquant à
+eux dans de perpétuelles allées et venues d’une maison à l’autre,
+avec un peu de leur abaissement moral et de leur appétit
+monstrueux, Gaussin et sa maîtresse en vinrent eux aussi à
+discuter gravement la question des repas et l’heure du coucher.
+Césaire ayant envoyé une pièce de son vin de grenouille, ils
+passèrent tout un dimanche à le mettre en bouteilles, la porte de
+leur petit caveau ouverte sur le dernier soleil de l’année, un
+ciel bleu où couraient des nuées roses, d’un rose de bruyère des
+bois. L’heure n’était pas loin des sabots remplis de paille
+chaude, ni du petit somme à deux, de chaque côté d’un feu de
+souches. Heureusement il leur arriva une distraction.
+
+Il la trouva un soir très émue. Olympe venait de lui raconter
+l’histoire d’un pauvre petit enfant, élevé au Morvan par une
+grand-mère. Le père et la mère à Paris, marchands de bois,
+n’écrivaient plus, ne payaient plus depuis des mois. La grand-mère
+morte subitement, des mariniers avaient ramené le mioche par le
+canal de l’Yonne pour le remettre à ses parents; mais, plus
+personne. Le chantier fermé, la mère partie avec un amant, le père
+ivrogne, failli, disparu... Ils vont bien les ménages
+légitimes!... Et voilà le pauvre petit, six ans, un amour, sans
+pain ni vêtements, à la rue.
+
+Elle s’émouvait jusqu’aux larmes, puis tout à coup:
+
+-- Si nous le prenions... veux-tu?
+
+-- Quelle folie!
+
+-- Pourquoi?...
+
+Et, de bien près, le câlinant:
+
+-- Tu sais comme j’ai désiré un enfant de toi; on élèverait celui-
+là, on l’instruirait. ces petits qu’on ramasse, au bout d’un temps
+on les aime comme s’ils étaient à vous...
+
+Elle invoquait aussi la distraction que ce serait pour elle, seule
+tout le jour à s’abêtir en remuant des tas de vilaines idées. Un
+enfant, c’est une sauvegarde. Puis, le voyant effrayé de la
+dépense:
+
+-- Mais ce n’est rien, la dépense... Songe donc, à six ans!... on
+l’habillera avec tes vieux effets... Olympe, qui s’y entend,
+m’assurait que nous ne nous en apercevrions même pas.
+
+-- Que ne le prend-elle alors! dit Jean avec la mauvaise humeur de
+l’homme qui se sent vaincu par sa propre faiblesse.
+
+Il essaya pourtant de résister, à l’aide de l’argument décisif:
+
+-- Et quand je ne serai plus là?...
+
+Il en parlait rarement de ce départ pour ne pas attrister Fanny,
+mais y pensait, s’en rassurait contre les dangers du ménage et les
+tristes confidences de De Potter.
+
+-- Quelle complication que cet enfant, quelle charge pour toi dans
+l’avenir!...
+
+Les yeux de Fanny se voilèrent:
+
+-- Tu te trompes, m’ami, ce serait quelqu’un à qui parler de toi,
+une consolation, une responsabilité aussi qui me donnerait la
+force de travailler, de reprendre goût à l’existence...
+
+Il réfléchit une minute, la vit toute seule, dans la maison vide:
+
+-- Où est-il, ce petit?
+
+-- Au Bas-Meudon, chez un marinier qui l’a recueilli pour quelques
+jours... Après, c’est l’hospice, l’assistance.
+
+-- Eh bien! va le chercher, puisque tu y tiens...
+
+Elle lui sauta au cou, et d’une joie d’enfant tout le soir, fit de
+la musique, chanta, heureuse, exubérante, transfigurée. Le
+lendemain, en wagon, Jean parla de leur décision au gros Hettéma
+qui paraissait instruit de l’affaire, mais désireux de ne pas s’en
+mêler. Enfoncé dans son coin et dans la lecture du _Petit
+Journal_, il bégayait du fond de sa barbe:
+
+-- Oui, je sais... ce sont ces dames... ça ne me regarde pas...
+
+Et montrant sa tête au-dessus de la feuille dépliée:
+
+-- Votre femme me paraît très romanesque, dit-il.
+
+Romanesque ou non, elle était le soir consternée, à genoux, une
+assiette de soupe à la main, essayant d’apprivoiser le petit gars
+morvandiau, qui debout, dans une pose de recul, la tête basse, une
+tête énorme aux cheveux de chanvre, refusait énergiquement de
+parler, de manger, même de montrer sa figure et répétait d’une
+forte voix étranglée et monotone:
+
+-- Voir _ménine_, voir _ménine_.
+
+-- _Ménine_, c’est sa grand-mère, je pense... Depuis deux heures,
+je n’ai pas pu en tirer autre chose.
+
+Jean s’y mit aussi à vouloir lui faire avaler sa soupe, mais sans
+succès. Et ils restaient là, agenouillés tous deux à sa hauteur,
+tenant l’un l’assiette, l’autre la cuiller, comme devant un agneau
+malade, à répéter des encouragements, des mots de tendresse pour
+le décider.
+
+-- Mettons-nous à table, peut-être nous l’intimidons; il mangera
+si nous ne le regardons plus...
+
+Mais il continua à se tenir immobile, ahuri, répétant sa plainte
+de petit sauvage, «voir ménine», qui leur déchirait le coeur,
+jusqu’à ce qu’il se fût endormi, debout contre le buffet, et si
+profondément qu’ils purent le déshabiller, le coucher dans la
+lourde _berce_ campagnarde empruntée à un voisin, sans qu’il
+ouvrît l’oeil une seconde.
+
+«Vois comme il est beau...» disait Fanny très fière de son
+acquisition; et elle forçait Gaussin à admirer ce front têtu, ces
+traits fins et délicats sous leur hâle paysan, cette perfection de
+petit corps aux reins râblés, aux bras pleins, aux jambes de petit
+faune, longues et nerveuses, déjà duvetées dans le bas. Elle
+s’oubliait à contempler cette beauté d’enfant.
+
+«Couvre-le donc, il va avoir froid...» dit Jean dont la voix la
+fit tressaillir, comme tirée d’un rêve; et tandis qu’elle le
+bordait tendrement, le petit avait de longs soupirs sanglotés, une
+houle de désespoir malgré le sommeil.
+
+La nuit, il se mit à parler tout seul:
+
+-- _Guerlaude mé_, _ménine_...
+
+-- Qu’est-ce qu’il dit?... écoute...
+
+Il voulait être _guerlaudé_; mais que signifiait ce mot patois?
+Jean, à tout hasard, allongea le bras et se mit à remuer la lourde
+couchette; à mesure l’enfant se calmait et il se rendormit en
+tenant dans sa grosse petite main rugueuse, la main qu’il croyait
+être celle de sa «ménine», morte depuis quinze jours.
+
+Ce fut comme un chat sauvage dans la maison, qui griffait,
+mordait, mangeait à part des autres, avec des grondements quand on
+s’approchait de son écuelle; les quelques mots qu’on en tirait
+étaient d’un langage barbare de bûcherons morvandiaux, que jamais
+sans les Hettéma, du même pays que lui, personne n’aurait pu
+comprendre. Pourtant, à force de bons soins, de douceur, on
+parvint à l’apprivoiser un peu, «un pso», comme il disait. Il
+consentit à changer les guenilles dans lesquelles on l’avait amené
+contre les vêtements chauds et propres dont l’approche, les
+premiers jours, le faisait «querrier» de fureur, en vrai chacal
+qu’on voudrait affubler d’un manteau de levrette. Il apprit à
+manger à table, l’usage de la fourchette et de la cuiller, et à
+répondre, quand on lui demandait son nom, qu’au pays «i li dision
+Josaph».
+
+Quant à lui donner les moindres notions élémentaires, il n’y
+fallait pas songer encore. Élevé en plein bois, sous une hutte de
+charbonnage, la rumeur d’une nature bruissante et fourmillante
+hantait sa caboche dure de petit sylvain, comme le bruit de la mer
+la spirale d’un coquillage; et nul moyen d’y faire entrer autre
+chose, ni de le garder à la maison, même par les temps les plus
+durs. Dans la pluie, la neige, quand les arbres dénudés se
+dressaient en coraux de givre, il s’échappait, battait les
+buissons, fouillait les terriers avec d’adroites cruautés de furet
+chasseur, et lorsqu’il rentrait, rabattu par la faim, il y avait
+toujours dans sa veste de futaine mise en loques, dans la poche de
+sa petite culotte crottée jusqu’au ventre, quelque bête engourdie
+ou morte, oiseau, taupe, mulot, ou, à défaut, des betteraves, des
+pommes de terre arrachées dans les champs.
+
+Rien ne pouvait vaincre ces instincts braconniers et chapardeurs,
+compliqués d’une manie paysanne, d’enfouir toutes sortes de menus
+objets luisants, boutons de cuivre, perles de jais, papier de
+plomb du chocolat, que Josaph ramassait en fermant la main,
+emportait vers des cachettes de pie voleuse. Tout ce butin prenait
+pour lui un nom vague et générique, la denrée, qu’il prononçait
+_denraie_; et ni raisonnements, ni taloches n’auraient pu
+l’empêcher de faire sa _denraie_ aux dépens de tout et de tous.
+
+Les Hettéma seuls y mettaient bon ordre, le dessinateur gardant à
+portée de sa main, sur sa table autour de laquelle rôdait le petit
+sauvage attiré par les compas, les crayons de couleur, un fouet à
+chien qu’il lui faisait claquer aux jambes. Mais ni Jean ni Fanny
+n’eussent usé de menaces pareilles, quoique le petit se montrât,
+vis-à-vis d’eux, sournois, méfiant, inapprivoisable même aux
+gâteries tendres, comme si la _ménine_, en mourant, l’eût privé de
+toute expansion affective. Fanny, «parce qu’elle puait bon»,
+parvenait encore à le garder un moment sur ses genoux, tandis que
+pour Gaussin, cependant très doux avec lui, c’était toujours la
+bête fauve de l’arrivée, le regard méfiant, les griffes tendues.
+
+Cette répulsion invincible et presque instinctive de l’enfant, la
+malice curieuse de ses petits yeux bleus aux cils d’albinos, et
+surtout l’aveugle et subite tendresse de Fanny pour cet étranger
+tout à coup tombé dans leur vie, troublaient l’amant d’un soupçon
+nouveau. C’était peut-être un enfant à elle, élevé en nourrice ou
+chez sa belle-mère; et la mort de Machaume apprise vers cette
+époque semblait une coïncidence pour justifier son tourment.
+Parfois, la nuit, quand il tenait cette petite main cramponnée à
+la sienne, -- car l’enfant dans le vague du sommeil et du rêve
+croyait toujours la tendre à _ménine_, -- il l’interrogeait de
+tout son trouble intérieur et inavoué: «D’où viens-tu? Qui es-tu?»
+espérant deviner, communiqué par la chaleur du petit être, le
+mystère de sa naissance.
+
+Mais son inquiétude tomba, sur un mot du père Legrand qui venait
+demander qu’on l’aidât à payer un entourage à sa défunte et criait
+à sa fille en apercevant la berce de Josaph:
+
+-- Tiens! un gosse!... tu dois être contente!... Toi qui n’as
+jamais pu en décrocher un.
+
+Gaussin fut si heureux, qu’il paya l’entourage, sans demander à
+voir les devis, et retint le père Legrand à déjeuner.
+
+Employé dans les tramways de Paris à Versailles, injecté de vin et
+d’apoplexie, mais toujours vert et de belle mine sous son chapeau
+de cuir bouilli entouré pour la circonstance d’une lourde ganse de
+crêpe qui en faisait un vrai chapeau de croque-mort, le vieux
+cocher parut enchanté de l’accueil du monsieur de sa fille, et
+revint de temps en temps manger la soupe avec eux. Ses cheveux
+blancs de polichinelle sur sa face rase et tuméfiée, ses airs de
+pochard majestueux, le respect qu’il portait à son fouet, le
+posant, le calant dans un coin sûr avec des précautions de
+nourrice, impressionnaient beaucoup l’enfant; et tout de suite le
+vieux et lui furent en grande intimité. Un jour qu’ils achevaient
+de dîner tous ensemble, les Hettéma vinrent les surprendre:
+
+«Ah! pardon, vous êtes en famille...» fit la femme en minaudant,
+et le mot frappa Jean au visage, humiliant comme un soufflet.
+
+Sa famille!... Cet enfant trouvé qui ronflait la tête sur la
+nappe, ce vieux forban ramolli, la pipe en coin de bouche, la voix
+poisseuse, expliquant pour la centième fois que deux sous de fouet
+lui duraient six mois et que, depuis vingt ans, il n’avait pas
+changé de manche!... Sa famille, allons donc!... pas plus qu’elle
+n’était sa femme, cette Fanny Legrand, vieille et fatiguée,
+avachie sur ses coudes dans la fumée des cigarettes... Avant un
+an, tout cela disparaîtrait de sa vie, avec le vague de rencontres
+de voyage, de convives de table d’hôte.
+
+Mais à d’autres moments cette idée de départ qu’il invoquait comme
+excuse à sa faiblesse, dès qu’il se sentait déchoir, tiré en bas,
+cette idée, au lieu de le rassurer, de le soulager, lui faisait
+sentir les liens multiples serrés autour de lui, quel déchirement
+ce serait que ce départ, non pas une rupture, mais dix ruptures,
+et qu’il lui en coûterait de lâcher cette petite main d’enfant qui
+la nuit s’abandonnait dans la sienne. Jusqu’à La Balue, le loriot
+sifflant et chantant dans sa cage trop petite qu’on devait
+toujours lui changer et où il courbait le dos comme le vieux
+cardinal dans sa prison de fer; oui, La Balue lui-même avait pris
+un petit coin de son coeur, et ce serait une souffrance que l’ôter
+de là.
+
+Elle approchait pourtant, cette inévitable séparation; et le
+splendide mois de juin, qui mettait la nature en fête, serait
+probablement le dernier qu’ils passeraient ensemble. Est-ce cela
+qui la rendait nerveuse, irritable, ou l’éducation de Josaph
+entreprise d’une ardeur subite, au grand ennui du petit Morvandiau
+qui restait des heures devant ses lettres, sans les voir ni les
+prononcer, le front fermé d’une barre comme les battants d’une
+cour de ferme? De jour en jour, ce caractère de femme s’exaltait
+en violences et en pleurs dans des scènes sans cesse renouvelées,
+bien que Gaussin s’appliquât à l’indulgence; mais elle était si
+injurieuse, il montait de sa colère une telle vase de rancune et
+de haine contre la jeunesse de son amant, son éducation, sa
+famille, l’écart que la vie allait agrandir entre leurs deux
+destinées, elle s’entendait si bien à le piquer aux points
+sensibles, qu’il finissait par s’emporter aussi et répondre.
+
+Seulement sa colère à lui gardait une réserve, une pitié d’homme
+bien élevé, des coups qu’il ne portait pas, comme trop douloureux
+et faciles, tandis qu’elle se lâchait dans ses fureurs de fille,
+sans responsabilité, ni pudeur, faisait arme de tout, épiant sur
+le visage de sa victime avec une joie cruelle la contraction de
+souffrance qu’elle occasionnait, puis tout à coup tombant dans ses
+bras et implorant son pardon.
+
+La physionomie des Hettéma, témoins de ces querelles éclatant
+presque toujours à table, au moment assis et installé de découvrir
+la soupière ou de mettre le couteau dans le rôti, était à peindre.
+Ils échangeaient par-dessus la table servie un regard de comique
+effarement. Pourrait-on manger, ou le gigot allait-il voler par le
+jardin avec le plat, la sauce et l’étuvée de haricots?
+
+«Surtout pas de scène!...» disaient-ils à chaque fois qu’il était
+question de se réunir; et c’est le mot dont ils accueillaient une
+offre de déjeuner ensemble en forêt, que Fanny leur jetait un
+dimanche par-dessus le mur... Oh, non! on ne se disputerait pas
+aujourd’hui, il faisait trop beau!... Et elle courut habiller
+l’enfant, remplir les paniers.
+
+Tout était prêt, on partait, quand le facteur apporta une lettre
+chargée dont la signature retint Gaussin en arrière. Il rejoignit
+la bande à l’entrée du bois, et tout bas à Fanny:
+
+-- C’est de l’oncle... Il est ravi... Une récolte superbe, vendue
+sur pied... Il renvoie les huit mille francs de Déchelette, avec
+bien des compliments et remerciements à sa nièce.
+
+-- Oui, sa nièce!... à la mode de Gascogne... Vieille carotte,
+va... dit Fanny qui ne conservait guère d’illusions sur les oncles
+du Midi; puis, toute joyeuse: Il va falloir placer cet argent...
+
+Il la regarda stupéfait, l’ayant toujours connue très scrupuleuse
+sur les questions de probité monnayée...
+
+-- Placer?... mais ce n’est pas à toi...
+
+-- Tiens, au fait, je ne t’ai pas dit...
+
+Elle rougit, avec ce regard qui se ternissait à la moindre
+altération de la vérité... Ce bon enfant de Déchelette ayant
+appris ce qu’ils faisaient pour Joseph, lui avait écrit que cet
+argent les aiderait à élever le petit.
+
+-- Puis tu sais, si ça t’ennuie, on les lui rendra, ses huit mille
+francs; il est à Paris...
+
+La voix des Hettéma, qui discrètement avaient pris l’avance,
+retentit sous les arbres:
+
+-- À droite ou à gauche?
+
+-- À droite, à droite... aux Étangs!...» cria Fanny, puis, tournée
+vers son amant: Voyons, tu ne vas pas recommencer à te dévorer
+pour des bêtises... nous sommes un vieux ménage, que diable!...
+
+Elle connaissait cette pâleur tremblée de ses lèvres, ce coup
+d’oeil au petit, l’interrogeant des pieds à la tête; mais cette
+fois ce ne fut qu’une velléité de violence jalouse. Il en arrivait
+maintenant aux lâchetés de l’habitude, aux concessions pour la
+paix. «Quel besoin de me torturer, d’aller au fond des choses?...
+Si cet enfant est à elle, quoi de plus simple qu’elle l’ait pris,
+en me cachant la vérité, après toutes les scènes, les
+interrogatoires que je lui ai fait subir!... Vaut-il pas mieux
+accepter ce qui est et passer tranquillement les quelques mois qui
+nous restent?...»
+
+Et par les chemins vallonnés du bois il s’en allait portant leur
+déjeuner de cantine dans son lourd panier drapé de blanc, résigné,
+las, le dos rond d’un vieux jardinier, tandis que devant lui la
+mère et l’enfant marchaient ensemble, Josaph endimanché et gauche
+dans un complet de la _Belle-Jardinière_ qui l’empêchait de
+courir, elle, en peignoir clair, tête et cou nus sous un parasol
+japonais, la taille épaissie, la marche veule, et dans ses beaux
+cheveux en torsades, une grande mèche blanche qu’elle ne se
+donnait plus la peine de cacher.
+
+En avant et plus bas, se tassait dans la pente de l’allée le
+couple Hettéma, coiffé de gigantesques chapeaux de paille pareils
+à ceux des cavaliers Touaregs, vêtu de flanelle rouge, chargé de
+victuailles, d’engins de pêche, filets, balances à écrevisses, et
+la femme, pour alléger son mari, portant vaillamment en sautoir
+sur sa poitrine de colosse le cor de chasse sans lequel il n’y
+avait pas de promenade en forêt possible pour le dessinateur. En
+marchant, le ménage chantait:
+
+_J’aime entendre la rame_
+_Le soir battre les flots;_
+_J’aime le cerf qui brame..._
+
+Le répertoire d’Olympe était inépuisable de ces sentimentalités de
+la rue; et quand on se figurait où elle les avait ramassées, dans
+quelle demi-ombre honteuse de persiennes closes, à combien
+d’hommes elle les avait chantées, la sérénité du mari accompagnant
+à la tierce prenait une extraordinaire grandeur. Le mot du
+grenadier à Waterloo: «Ils sont trop...» devait être celui de la
+philosophique indifférence de cet homme.
+
+Pendant que Gaussin rêveur regardait l’énorme couple s’enfoncer
+dans un creux de vallon où lui-même s’engageait à sa suite, un
+grincement de roues montait l’allée avec une volée de fous rires,
+de voix enfantines; et tout à coup parut, à quelques pas de lui,
+un chargement de fillettes, rubans et cheveux flottants dans une
+charrette anglaise traînée par un petit âne, qu’une jeune fille,
+guère plus âgée que les autres, tirait par la bride sur ce chemin
+difficile.
+
+Il était aisé de voir que Jean faisait partie de la bande dont les
+tournures hétéroclites, la grosse dame surtout, ceinturée d’un cor
+de chasse, avaient animé le petit monde d’une gaieté
+inextinguible; aussi la jeune fille essaya-t-elle d’imposer
+silence aux enfants une minute. Mais ce nouveau chapeau Touareg
+déchaîna plus fort leur folie moqueuse, et en passant devant
+l’homme qui se rangeait pour laisser de la place à la petite
+charrette, un joli sourire un peu gêné lui demandait grâce et
+s’étonnait naïvement de trouver au vieux jardinier une figure si
+douce et si jeune.
+
+Il salua timidement, rougit sans trop savoir de quelle honte; et
+l’attelage s’arrêtant en haut de la côte à une croiserie de
+chemins, avec un ramage de petites voix qui lisaient tout haut les
+noms du poteau indicateur à demi-effacés par les pluies... _Route
+des Étangs_, _Chêne du grand veneur_, _Fausses reposes_, _Chemin
+de_ _Vélizy_..., Jean se retourna pour voir disparaître dans
+l’allée verte étoilée de soleil et tapissée de mousse, où les
+roues filaient sur du velours, ce tourbillon de blonde jeunesse,
+cette charretée de bonheur aux couleurs du printemps, aux rires en
+fusées sous les branches.
+
+La trompe d’Hettéma, furieuse, le tira brusquement de son rêve.
+Ils étaient installés au bord de l’étang, en train de déballer les
+provisions; et de loin on voyait reflétées par l’eau claire la
+nappe blanche sur l’herbe rase, et les vareuses de flanelle rouge
+éclatant dans la verdure comme des vestes de piqueur.
+
+«Arrivez donc... c’est vous qui avez le homard», criait le gros
+homme; et la voix nerveuse de Fanny:
+
+-- C’est la petite Bouchereau qui t’a arrêté en route?...
+
+Jean tressaillit à ce nom de Bouchereau qui le ramenait à
+Castelet, près du lit de sa mère malade.
+
+-- Mais oui, dit le dessinateur lui prenant le panier des mains...
+la grande, celle qui conduisait, c’est la nièce du médecin... Une
+fille de son frère qu’il a prise chez lui. Ils habitent Vélizy
+pendant l’été... Elle est jolie.
+
+-- Oh! jolie... l’air effronté, surtout...
+
+Et Fanny, coupant le pain, épiait son amant, inquiète de ses yeux
+distraits.
+
+Mme Hettéma, très grave, déballant le jambon, blâmait fort cette
+façon de laisser des jeunes filles courir les bois en liberté.
+
+-- Vous me direz que c’est le genre anglais, et que celle-ci a été
+élevée à Londres..., mais c’est égal, ça n’est vraiment pas
+convenable.
+
+-- Non, mais très commode pour les aventures!
+
+-- Oh! Fanny...
+
+-- Pardon, j’oubliais... Monsieur croit aux innocentes...
+
+-- Voyons, si l’on déjeunait... fit Hettéma qui commençait à
+s’effrayer.
+
+Mais il fallait qu’elle lâchât tout ce qu’elle savait des jeunes
+filles du monde. Elle avait de belles histoires là dessus..., les
+couvents, les pensionnats, c’était du propre... Elles sortaient de
+là épuisées, flétries, avec le dégoût de l’homme; pas même
+capables de faire des enfants.
+
+-- Et c’est alors qu’on vous les donne, tas de jobards... Une
+ingénue!... Comme s’il y avait des ingénues; comme si du monde ou
+pas du monde, toutes les filles ne savaient pas, de naissance, de
+quoi il retourne... Moi, d’abord, à douze ans, je n’avais plus
+rien à apprendre... vous non plus, n’est-ce pas, Olympe?
+
+-- ... naturellement... dit Mme Hettéma avec un haussement
+d’épaules; mais le sort du déjeuner la préoccupait surtout, en
+entendant Gaussin qui se montait, déclarer qu’il y avait jeunes
+filles et jeunes filles, et qu’on trouverait encore dans les
+familles...
+
+-- Ah! oui, la famille, ripostait sa maîtresse d’un air de mépris,
+parlons-en...; surtout de la tienne.
+
+-- Tais-toi... Je te défends...
+
+-- Bourgeois!
+
+-- Drôlesse!... Heureusement ça va finir... Je n’en ai plus pour
+longtemps à vivre avec toi...
+
+-- Va, va, file, c’est moi qui serai contente...
+
+Ils s’injuriaient en pleine figure, devant la curiosité mauvaise
+de l’enfant à plat ventre dans l’herbe, quand une effroyable
+sonnerie de trompe, centuplée en écho par l’étang, les masses
+étagées du bois, couvrit tout à coup leur querelle.
+
+«En avez-vous assez?... En voulez-vous encore?» et rouge, le cou
+gonflé, le gros Hettéma, n’ayant trouvé que ce moyen de les faire
+taire, attendait, l’embouchure aux lèvres, le pavillon menaçant.
+
+
+IX
+
+D’habitude leurs fâcheries ne duraient guère, fondues à un peu de
+musique, aux câlines effusions de Fanny; mais, cette fois, il lui
+en voulut sérieusement, et plusieurs jours de suite garda le même
+pli au front, le même silence de rancune, s’installant à dessiner
+sitôt les repas, se refusant à toute sortie avec elle.
+
+C’était comme une honte subite de l’abjection où il vivait, la
+crainte de rencontrer encore la petite charrette montant l’allée
+et ce limpide sourire de jeunesse auquel il songeait constamment.
+Puis, avec un brouillement de rêve qui s’en va, de décor qui se
+casse pour les changements à vue d’une féerie, l’apparition devint
+confuse, se perdit dans son lointain de bois, et Jean ne la revit
+plus. Seulement il lui resta un fond de tristesse dont Fanny crut
+savoir la cause, et résolut d’avoir raison....
+
+-- C’est fait, lui dit-elle un jour toute joyeuse... J’ai vu
+Déchelette... Je lui ai rendu l’argent... Il trouve, comme toi,
+que c’est plus convenable ainsi; je me demande pourquoi, par
+exemple... Enfin, ça y est... Plus tard, quand je serai seule, il
+pensera au petit... Es-tu content?... M’en veux-tu toujours?
+
+Et elle lui raconta sa visite rue de Rome, son étonnement de
+trouver au lieu du caravansérail bruyant et fou, traversé de
+bandes en délire, une maison bourgeoise paisible, gardée d’une
+consigne très sévère. Plus de galas, plus de bals masqués; et
+l’explication de ce changement, dans ces mots à la craie que
+quelque parasite éconduit et furieux avait écrits sur la petite
+entrée de l’atelier: _Fermé pour cause de collage_.
+
+-- Et c’est la vérité, mon cher... Déchelette en arrivant s’est
+toqué d’une fille de skating, Alice Doré; il l’a prise avec lui
+depuis un mois, en ménage, absolument en ménage... Une petite
+femme bien gentille, bien douce, un joli mouton... Ils ne font
+guère de bruit à eux deux... J’ai promis que nous irions les voir;
+ça nous changera un peu du cor de chasse et des barcarolles...
+C’est égal, dis donc, le philosophe avec ses théories... Pas de
+lendemain, pas de collage... Ah! je l’ai joliment blagué!
+
+Jean se laissa conduire chez Déchelette qu’il n’avait pas revu
+depuis leur rencontre à la Madeleine. On l’eût bien surpris alors,
+en lui disant qu’il en arriverait à fréquenter sans dégoût ce
+cynique et dédaigneux amant de sa maîtresse, à devenir presque son
+ami. Dès la première visite, lui-même s’étonnait de se sentir si à
+l’aise, charmé par la douceur de cet homme au bon rire d’enfant
+dans sa barbe de cosaque, et d’une sérénité d’humeur que
+n’altéraient pas les cruelles crises de foie qui plombaient son
+teint, le tour de ses yeux.
+
+Et comme on comprenait bien la tendresse qu’il inspirait à cette
+Alice Doré, aux longues mains molles et blanches, à
+l’insignifiante beauté blonde, que relevait l’éclat de sa chair de
+Flamande, aussi dorée que son nom; de l’or dans les cheveux, dans
+les prunelles, frangeant les cils, pailletant la peau jusque sous
+les ongles.
+
+Ramassée par Déchelette sur l’asphalte du skating, parmi les
+grossièretés, les brutalités de la traite, les tourbillons de
+fumée que l’homme crache, avec un chiffre, dans le maquillage de
+la fille, la politesse de celui-ci l’avait attendrie et surprise.
+Elle se retrouva femme, de pauvre bétail à plaisir qu’elle était,
+et quand il voulut la renvoyer au matin, conformément à ses
+principes, avec un bon déjeuner et quelques louis, elle eut le
+coeur si gros, lui demanda si doucement, si désirément «garde-moi
+encore...» qu’il ne se sentit pas le courage de refuser. Depuis,
+moitié respect humain, moitié lassitude, il tenait sa porte close
+sur cette lune de miel de hasard, qu’il passait au frais et au
+calme de son palais d’été si bien aménagé pour le confortable; et
+ils vivaient ainsi très heureux, elle de ces égards tendres
+qu’elle n’avait jamais connus, lui du bonheur qu’il donnait à ce
+pauvre être et de sa reconnaissance naïve, subissant aussi sans
+qu’il s’en rendît compte, et pour la première fois, le charme
+pénétrant d’une intimité de femme, le mystérieux sortilège de la
+vie à deux, dans une conformité de bonté et de douceur.
+
+Pour Gaussin, l’atelier de la rue de Rome fut une diversion au
+milieu bas et mesquin où traînait sa vie de petit employé en faux
+ménage; il aimait la conversation de ce savant aux goûts
+d’artiste, de ce philosophe en robe persane, légère et lâche comme
+sa doctrine, ces récits de voyages que Déchelette esquissait avec
+le moins de mots possible, et si bien à leur place parmi les
+tentures orientales, les Bouddhas dorés, les chimères de bronze,
+le luxe exotique de ce hall immense où le jour tombait d’un haut
+vitrage, vraie lumière de fond de parc, remuée par le feuillage
+grêle des bambous, les palmes découpées des fougères
+arborescentes, et les énormes feuilles des strilligias mêlées à
+des philodendrons aux minces flexibilités de plantes d’eau,
+cherchant l’ombre et l’humide.
+
+Le dimanche surtout, avec cette large baie sur une rue déserte du
+Paris d’été, le frisson des feuilles, l’odeur de terre fraîche au
+pied des plantes, c’était la campagne et le sous-bois presque
+autant qu’à Chaville, moins la promiscuité et la trompe des
+Hettéma. Il ne venait jamais de monde; une fois pourtant Gaussin
+et sa maîtresse, arrivant pour dîner, entendirent dès l’entrée
+l’animation de plusieurs voix. Le jour baissait, on prenait le
+raki dans la serre, et la discussion semblait vive:
+
+-- Et moi je trouve que cinq ans de Mazas, le nom perdu, la vie
+détruite, c’est assez payer cher un coup de passion et de folie...
+Je signerai votre pétition, Déchelette.
+
+-- C’est Caoudal... dit Fanny tout bas, en tressaillant.
+
+Quelqu’un répondait avec la sécheresse cassante d’un refus:
+
+-- Moi, je ne signe rien, n’acceptant aucune solidarité avec ce
+drôle...
+
+-- La Gournerie, maintenant...
+
+Et Fanny, serrée contre son amant, murmurait:
+
+-- Allons-nous-en, si ça t’ennuie de les voir...
+
+-- Pourquoi donc! mais pas du tout...
+
+En réalité, il ne se rendait pas bien compte de l’impression qu’il
+aurait à se trouver en face de ces hommes, mais il ne voulait pas
+reculer devant l’épreuve, désireux peut-être de savoir le degré
+actuel de cette jalousie qui avait fait son misérable amour.
+
+«Allons!» dit-il, et ils se montrèrent dans une lumière rose de
+fin de jour, éclairant les crânes chauves, les barbes grisonnantes
+des amis de Déchelette jetés sur les divans bas, autour d’une
+table d’Orient en escabeau où tremblait, dans cinq ou six verres,
+la liqueur anisée et laiteuse qu’Alice était en train de verser.
+Les femmes s’embrassèrent:
+
+-- Vous connaissez ces messieurs, Gaussin? demanda Déchelette, au
+mouvement berceur de son fauteuil à bascule.
+
+S’il les connaissait!... Deux au moins lui étaient familiers à
+force d’avoir dévisagé pendant des heures leurs portraits aux
+vitrines de célébrités. Comme ils l’avaient fait souffrir, quelle
+haine il s’était sentie contre eux, une haine de succession, une
+rage à sauter dessus, à leur manger la figure, lorsqu’il les
+rencontrait dans la rue!... Mais Fanny disait bien que cela lui
+passerait; maintenant c’était pour lui des visages de
+connaissance, presque des parents, des oncles lointains qu’il
+retrouvait.
+
+«Toujours beau, le petit!...» dit Caoudal, allongé de toute sa
+taille géante et tenant un écran au-dessus de ses paupières pour
+les garantir du vitrage. «Et Fanny, voyons?...» Il se leva sur le
+coude, cligna ses yeux d’expert:
+
+-- La figure tient encore; mais la taille, tu fais bien de la
+ficeler... enfin, console-toi, ma fille, La Gournerie est encore
+plus gros que toi.
+
+Le poète pinça dédaigneusement ses lèvres minces. Assis à la
+turque sur une pile de coussins -- depuis son voyage en Algérie il
+prétendait ne pouvoir se tenir autrement --, énorme, empâté,
+n’ayant plus d’intelligent que son front solide sous une forêt
+blanche, et son dur regard de négrier, il affectait avec Fanny une
+réserve mondaine, une politesse exagérée, comme pour donner une
+leçon à Caoudal.
+
+Deux paysagistes à têtes hâlées et rustiques complétaient la
+réunion; eux aussi connaissaient la maîtresse de Jean, et le plus
+jeune lui dit dans un serrement de main:
+
+-- Déchelette nous a conté l’histoire de l’enfant, c’est très
+gentil ce que vous avez fait là, ma chère.
+
+-- Oui, fit Caoudal à Gaussin, oui, très chic, l’adoption... Pas
+province du tout.
+
+Elle semblait embarrassée de ces éloges, quand on buta contre un
+meuble dans l’atelier obscur, et une voix, demanda:
+
+-- Personne?
+
+Déchelette dit:
+
+-- Voilà Ezano.
+
+Celui-là, Jean ne l’avait jamais vu; mais il savait quelle place
+ce bohème, ce fantaisiste, aujourd’hui rangé, marié, chef de
+division aux Beaux-Arts, avait tenue dans l’existence de Fanny
+Legrand, et il se souvenait d’un paquet de lettres passionnées et
+charmantes. Un petit homme s’avança, creusé, desséché, la démarche
+raide, qui donnait la main de loin, tenait les gens à distance par
+une habitude d’estrade, de figuration administrative. Il parut
+très surpris de voir Fanny, surtout de la retrouver belle après
+tant d’années:
+
+«Tiens!... Sapho...» et une rougeur furtive égaya ses pommettes.
+
+Ce nom de Sapho qui la rendait au passé, la rapprochait de tous
+ses anciens, causa une certaine gêne.
+
+«Et M. d’Armandy qui nous l’a amenée...» fit Déchelette vivement
+pour prévenir le nouveau venu. Ezano salua; on se mit à causer.
+Fanny rassurée de voir comme son amant prenait les choses, et
+fière de lui, de sa beauté, de sa jeunesse, devant des artistes,
+des connaisseurs, se montra très gaie, très en verve. Toute à sa
+passion présente, à peine se souvenait-elle de ses liaisons avec
+ces hommes; des années de cohabitation pourtant, de vie en commun
+où l’empreinte se fait d’habitudes, de manies, gagnées à un
+contact et lui survivant, jusqu’à cette façon de rouler les
+cigarettes qu’elle tenait d’Ezano comme sa préférence du Job et du
+maryland.
+
+Jean constatait sans le moindre trouble ce petit détail qui l’eût
+exaspéré jadis, éprouvant à se trouver aussi calme, la joie d’un
+prisonnier qui a limé sa chaîne, et sent que le moindre effort lui
+suffira pour l’évasion.
+
+-- Hein! ma pauvre Fanny, disait Caoudal d’un ton blagueur en lui
+montrant les autres... quel déchet!... sont-ils vieux, sont-ils
+raplatis!... il n’y a que nous deux, vois-tu, qui tenions le coup.
+
+Fanny se mit à rire:
+
+-- Ah! pardon, colonel -- on l’appelait quelquefois ainsi à cause
+de ses moustaches --, ce n’est pas tout à fait la même chose... je
+suis d’une autre promotion...
+
+-- Caoudal oublie toujours qu’il est un ancêtre, dit La Gournerie;
+et sur un mouvement du sculpteur qu’il savait toucher au vif:
+Médaillé de 1840, cria-t-il de sa voix stridente, c’est une date,
+mon bon!...
+
+Il restait entre ces deux anciens amis un ton agressif, une sourde
+antipathie qui ne les avait jamais séparés, mais éclatait dans
+leurs regards, leurs moindres paroles, et cela depuis vingt ans,
+du jour où le poète enlevait sa maîtresse au sculpteur. Fanny ne
+comptait plus pour eux, ils avaient l’un et l’autre couru d’autres
+joies, d’autres déboires, mais la rancune subsistait, creusée plus
+profonde avec les années.
+
+-- Regardez-nous donc tous les deux, et dites franchement si c’est
+moi qui suis l’ancêtre!...
+
+Serré dans le veston qui faisait saillir ses muscles, Caoudal se
+campait debout, la poitrine cambrée, secouant sa crinière
+flamboyante où ne se voyait pas un poil blanc:
+
+-- Médaillé de 1840... cinquante-huit ans dans trois mois... Et
+puis, qu’est-ce que ça prouve?... Est-ce l’âge qui fait les
+vieux?... Il n’y a qu’à la Comédie-Française et au Conservatoire
+que les hommes bafouillent à la soixantaine, en branlant la tête,
+et petonnent, le dos rond, les jambes molles, avec des accidents
+séniles. À soixante ans, sacrebleu! on marche plus droit qu’à
+trente, parce qu’on se surveille; et la femme vous gobe encore
+pourvu que le coeur reste jeune, et chauffe, et remonte toute la
+carcasse...
+
+-- Crois-tu? fit La Gournerie qui regardait Fanny en ricanant.
+
+Et Déchelette, avec son bon sourire:
+
+-- Pourtant tu dis toujours qu’il n’y a que la jeunesse, tu en
+rabâches...
+
+-- C’est ma petite Cousinard qui m’a fait changer d’idée...
+Cousinard, mon nouveau modèle... Dix-huit ans, des ronds, des
+fossettes partout, un Clodion... Et si bon enfant, si peuple, du
+Paris de la Halle où sa mère vend de la volaille... Elle vous a de
+ces mots bêtes à l’embrasser, de ces mots... L’autre jour, dans
+l’atelier, elle trouve un roman de Dejoie, regarde le titre:
+_Thérèse_, et le rejette avec sa jolie moue: «Si ça s’était appelé
+Pauv’ Thérèse, je l’aurais lu toute la nuit!...» J’en suis fou, je
+vous dis.
+
+-- Du coup te voilà en ménage?... Et dans six mois encore une
+rupture, des larmes comme le poing, le dégoût du travail, des
+colères à tout tuer...
+
+Le front de Caoudal s’assombrit:
+
+-- C’est vrai que rien ne dure... On se prend, on se quitte...
+
+-- Alors pourquoi se prendre?
+
+-- Eh bien, et toi?... Crois-tu donc que tu en as pour la vie avec
+ta Flamande!...
+
+-- Oh! nous autres, nous ne sommes pas en ménage... pas vrai,
+Alice?
+
+-- Certainement, répondit d’une voix douce et distraite la jeune
+femme montée sur une chaise, en train de cueillir des glycines et
+des verdures pour un bouquet de table.
+
+Déchelette continua:
+
+-- Il n’y aura pas de rupture entre nous, à peine une quitterie...
+Nous avons fait un bail de deux mois à passer ensemble; le dernier
+jour on se séparera sans désespoir et sans surprise... Moi je
+retournerai à Ispahan -- je viens de retenir mon _sleeping_ -- et
+Alice rentrera dans son petit appartement de la rue Labruyère
+qu’elle a toujours gardé.
+
+-- Troisième au-dessus de l’entresol, tout ce qu’il y a de plus
+commode pour se fiche par la fenêtre!
+
+En disant cela, la jeune femme souriait, rousse et lumineuse dans
+le jour tombant, sa lourde grappe de fleurs mauves à la main; mais
+l’accent de sa parole était si profond, si grave, que personne ne
+répondit. Le vent fraîchissait, les maisons d’en face semblaient
+plus hautes.
+
+-- Allons nous mettre à table, cria le colonel... Et disons des
+choses folâtres...
+
+-- Oui, c’est cela, _gaudeamus_ _igitur_... amusons-nous pendant
+que nous sommes jeunes, n’est-ce pas, Caoudal?... dit La Gournerie
+avec un rire qui sonnait faux.
+
+Jean, quelques jours après, passait de nouveau rue de Rome, il
+trouvait l’atelier fermé, le grand rideau de coutil descendu sur
+la vitre, un silence morne des caves jusqu’à la toiture en
+terrasse. Déchelette était parti, à l’heure indiquée, le bail
+fini. Et lui pensait:
+
+-- C’est beau de faire ce qu’on veut dans l’existence, de
+gouverner sa raison et son coeur... Aurai-je jamais ce courage?...
+
+Une main se posa sur son épaule:
+
+-- Bonjour, Gaussin!...
+
+Déchelette, l’air fatigué, plus jaune et plus froncé que
+d’habitude, lui expliqua qu’il ne partait pas encore, retenu à
+Paris par quelques affaires, et qu’il habitait le Grand-Hôtel,
+l’atelier lui faisant horreur depuis cette histoire
+épouvantable...
+
+-- Quoi donc?
+
+-- C’est vrai, vous ne savez pas... Alice est morte... Elle s’est
+tuée... Attendez-moi, que je regarde si j’ai des lettres...
+
+Il revint presque aussitôt, et tout en faisant sauter des bandes
+de journaux d’un doigt nerveux, il parlait sourdement, comme un
+somnambule, sans regarder Gaussin qui marchait près de lui:
+
+-- Oui, tuée, jetée par la fenêtre, comme elle l’avait dit le soir
+où vous étiez là... Qu’est-ce que vous voulez?... moi, je ne
+savais pas, je ne pouvais pas me douter... Le jour où je devais
+partir, elle me dit d’un air tranquille: «Emmène-moi,
+Déchelette... ne me laisse pas seule... je ne pourrai plus vivre
+sans toi...» Ça me faisait rire. Me voyez-vous avec une femme, là-
+bas, chez ces Kurdes... Le désert, les fièvres, les nuits de
+bivouac... À dîner, elle me répétait encore: «Je ne te gênerai
+pas, tu verras comme je serai gentille...» Puis, voyant qu’elle me
+faisait de la peine, elle n’a plus insisté... Après, nous sommes
+allés aux Variétés dans une baignoire... tout cela convenu
+d’avance... Elle paraissait contente, me tenait la main tout le
+temps et murmurait: «Je suis bien...» Comme je partais dans la
+nuit, je la ramenai chez elle en voiture; mais nous étions tristes
+tous deux, sans parler. Elle ne me dit même pas merci pour un
+petit paquet que je lui glissai dans la poche, de quoi vivre
+tranquille un an ou deux. Arrivés rue Labruyère, elle me demande
+de monter... Je ne voulais pas. «Je t’en prie... jusqu’à la porte
+seulement.» Mais là je tins bon, je n’entrai pas. Ma place était
+retenue, mon sac fait, puis j’avais trop dit que je partirais...
+En descendant, le coeur un peu gros, j’entendais qu’elle me criait
+quelque chose comme «... plus vite que toi...» mais je ne compris
+qu’en bas, dans la rue... Oh!...
+
+Il s’arrêta, les yeux à terre, devant l’horrible vision que le
+trottoir lui présentait maintenant à chaque pas, cette masse
+inerte et noire qui râlait...
+
+-- Elle est morte deux heures après, sans un mot, sans une
+plainte, me fixant de ses prunelles d’or. Souffrait-elle? m’a-t-
+elle reconnu? Nous l’avions couchée sur son lit, tout habillée,
+une grande mantille de dentelle enveloppant la tête d’un côté,
+pour cacher la blessure du crâne. Très pâle, avec un peu de sang
+sur la tempe, elle était encore jolie, si douce... Mais comme je
+me penchais pour essuyer cette goutte de sang qui revenait
+toujours, inépuisable -- son regard m’a semblé prendre une
+expression indignée et terrible... Une malédiction muette que la
+pauvre fille me jetait... Aussi qu’est-ce que ça me faisait de
+rester quelque temps encore ou de l’emmener avec moi, prête à
+tout, si peu gênante?... Non, l’orgueil, l’entêtement d’une parole
+dite... Eh bien, je n’ai pas cédé, et elle est morte, morte de moi
+qui l’aimais pourtant...
+
+Il se montait, parlait tout haut, suivi de l’étonnement des gens
+qu’il coudoyait en descendant la rue d’Amsterdam; et Gaussin,
+passant devant son ancien logis dont il apercevait le balcon, la
+véranda, faisait un retour vers Fanny et leur propre histoire, se
+sentait pris d’un frisson, pendant que Déchelette continuait:
+
+-- Je l’ai conduite à Montparnasse, sans amis, sans famille...
+J’ai voulu être seul à m’occuper d’elle... Et depuis, je suis là,
+pensant toujours à la même chose, ne pouvant me décider à partir
+avec cette idée obsédante, et fuyant ma maison où j’ai passé deux
+mois si heureux à côté d’elle... Je vis dehors, je cours, j’essaye
+de me distraire, d’échapper à cet oeil de morte qui m’accuse sous
+un filet de sang...
+
+Et s’arrêtant, buté à ce remords, avec deux grosses larmes qui
+glissaient sur son petit nez camard si bon, si épris de la vie, il
+disait:
+
+-- Voyons, mon ami; je ne suis pourtant pas méchant... C’est un
+peu fort tout de même que j’aie fait ça...
+
+Jean essayait de le consoler, rejetant tout sur un hasard, un
+mauvais sort; mais Déchelette répétait en secouant la tête, les
+dents serrées:
+
+-- Non, non... Je ne me pardonnerai jamais... Je voudrais me
+punir...
+
+Ce désir d’une expiation ne cessa de le hanter, il en parlait à
+tous ses amis, à Gaussin qu’il venait prendre à la sortie du
+bureau.
+
+«Allez-vous-en donc, Déchelette... Voyagez, travaillez, ça vous
+distraira...» lui répétaient Caoudal et les autres, un peu
+inquiets de son idée fixe, de cet acharnement à leur faire répéter
+qu’il n’était pas méchant. Enfin un soir, soit qu’il eût voulu
+revoir l’atelier avant de partir, ou qu’un projet très arrêté d’en
+finir avec sa peine l’y eût amené, il rentra chez lui et au matin
+des ouvriers descendant des faubourgs à leur travail le
+ramassèrent, le crâne en deux, sur le trottoir devant sa porte,
+mort du même suicide que la femme, avec les mêmes affres, le même
+fracassement d’un désespoir jeté à la rue.
+
+Dans l’atelier en demi-jour, une foule se pressait, d’artistes, de
+modèles, de femmes de théâtre, tous les danseurs, tous les
+soupeurs des dernières fêtes. C’était un bruit piétiné, chuchoté,
+une rumeur de chapelle sous la flamme courte des cierges. On
+regardait à travers les lianes, les feuillages, le corps exposé
+dans une étoffe de soie ramagée de fleurs d’or, coiffé en turban
+pour la hideuse plaie de la tête, et tout de son long étendu, les
+mains blanches en avant qui disaient l’abandon, le déliement
+suprême, sur le divan bas ombragé de glycines où Gaussin et sa
+maîtresse s’étaient connus là nuit du bal.
+
+
+X
+
+On en meurt donc quelquefois de ces ruptures!... Maintenant, quand
+ils se disputaient, Jean n’osait plus parler de son départ, il ne
+criait plus, exaspéré:
+
+-- Heureusement, ça va finir.
+
+Elle n’aurait eu qu’à répondre:
+
+-- C’est bien, va-t’en... moi, je me tuerai, je ferai comme
+l’autre...
+
+Et cette menace qu’il croyait comprendre dans la mélancolie de ses
+regards et des airs qu’elle chantait, dans la songerie de ses
+silences, le troublait jusqu’à l’épouvante.
+
+Cependant il avait passé l’examen de classement qui termine, pour
+les attachés consulaires, le stage ministériel; reçu dans un bon
+rang, on allait le désigner pour un des premiers postes libres, ce
+n’était plus qu’une affaire de semaines, de jours!... Et autour
+d’eux, dans cette fin de saison aux soleils de plus en plus brefs,
+tout se hâtait aussi vers les changements de l’hiver. Un matin,
+Fanny, ouvrant la fenêtre devant le premier brouillard, s’écriait:
+
+-- Tiens, les hirondelles sont parties...
+
+L’une après l’autre, les maisons bourgeoises du pays fermaient
+leurs persiennes; sur la route de Versailles, des voitures de
+déménagement se succédaient, de grands omnibus de campagne chargés
+de paquets, avec des panaches de plantes vertes sur la plate-
+forme, pendant que les feuilles s’en allaient par tourbillons,
+roulaient comme les nuages en fuite sous le ciel bas, et que les
+meules montaient dans les champs dégarnis. Derrière le verger,
+dépouillé, rapetissé par le manque de verdure, les chalets fermés,
+les séchoirs des blanchisseries aux toits rouges se massaient en
+paysage triste, et de l’autre côté de la maison, la voie ferrée
+mise à nu déroulait tout le long des bois en grisaille sa noire
+ligne voyageuse.
+
+Quelle cruauté de la laisser là toute seule dans cette tristesse
+des choses! Il sentait son coeur défaillir d’avance; jamais il
+n’aurait le courage de l’adieu. C’était bien là-dessus qu’elle
+comptait, l’attendant à cette minute suprême, et jusque-là
+tranquille, ne parlant de rien, fidèle à sa promesse de ne pas
+mettre d’entraves à ce départ de tout temps prévu et consenti. Un
+jour, il rentra avec cette nouvelle:
+
+-- Je suis nommé...
+
+-- Ah!... et où donc?...
+
+Elle questionnait, l’air indifférent, mais les lèvres et les yeux
+décolorés, une telle crispation sur tout le visage qu’il ne la fit
+pas plus longtemps attendre:
+
+-- Non, non... pas encore... J’ai cédé mon tour à Hédouin... ça
+nous donne au moins six mois.
+
+Ce fut un débordement de larmes, de rires, de baisers fous qui
+balbutiaient:
+
+-- Merci, merci... Quelle bonne vie je vais te faire
+maintenant!... C’était ça, vois-tu, qui me rendait méchante, cette
+idée de départ...
+
+Elle allait s’y préparer mieux, s’y résigner petit à petit. Et
+puis, dans six mois, ce ne serait plus l’automne, avec le contre-
+coup de ces histoires de mort.
+
+Elle tint parole. Plus de nerfs, plus de querelles; et même, pour
+éviter les ennuis causés par l’enfant, elle se décidait à le
+mettre en pension à Versailles. Il ne sortait que le dimanche, et
+si ce nouveau régime ne modifiait pas encore sa nature rebelle et
+sauvage, du moins il lui apprenait l’hypocrisie. On vivait au
+calme, les dîners avec les Hettéma savourés sans orage, et le
+piano rouvert pour les partitions favorites. Mais au fond, Jean
+restait plus troublé, plus perplexe que jamais, se demandant où le
+mènerait sa faiblesse, songeant parfois à renoncer aux consulats,
+à passer dans le service des bureaux. C’était Paris, le bail du
+ménage indéfiniment renouvelé; mais tout le rêve de sa jeunesse à
+bas, et le désespoir des siens, la brouille certaine avec son père
+qui ne lui pardonnerait pas cet abandon, surtout lorsqu’il en
+saurait les causes.
+
+Et pour qui?... Pour une créature vieillie, fanée, qu’il n’aimait
+plus, il en avait eu la preuve en face de ses amants... Quel
+maléfice tenait donc, dans cette vie à deux?
+
+Comme il montait en wagon, un matin, aux derniers jours d’octobre,
+un regard de jeune fille levé vers le sien lui rappela tout à coup
+sa rencontre du bois, cette grâce radieuse de femme-enfant, dont
+le souvenir l’avait poursuivi pendant des mois. Elle portait la
+même robe claire que le soleil tachait si joliment sous les
+branches, mais recouverte d’un grand manteau de voyage; et dans le
+wagon, des livres, un petit sac, un bouquet de grands roseaux, et
+des dernières fleurs disaient le retour vers Paris, la fin de la
+villégiature. Elle aussi l’avait reconnu, d’un demi-sourire
+frissonnant sur la limpidité d’eau de source de ses yeux; et ce
+fut, pendant une seconde, l’entente inexprimée de la même pensée
+chez ces deux êtres.
+
+«Comment va votre mère, M. d’Armandy?» demanda tout à coup le
+vieux Bouchereau que Jean, ébloui, n’avait pas vu d’abord dans son
+coin, enfoui et lisant, sa pâle figure inclinée.
+
+Jean donna des nouvelles, très touché qu’on se souvînt des siens
+et de lui, bien plus ému encore, quand la jeune fille s’informa
+des deux petites bessonnes qui avaient écrit à son oncle une si
+gentille lettre pour le remercier des soins donnés à leur mère...
+Elle les connaissait!... cela le remplit de joie; puis comme il
+était, paraît-il, d’une sensibilité extraordinaire ce matin-là, il
+devint triste aussitôt, en apprenant qu’ils rentraient à Paris,
+que Bouchereau allait prendre son cours de semestre à l’École de
+Médecine. Il n’aurait plus la chance de la revoir... Et les champs
+filant aux portières, splendides tout à l’heure, lui semblaient
+lugubres, éclairés d’une lumière d’éclipse.
+
+Le train siffla longuement; on arrivait. Il salua, les perdit,
+mais à la sortie de la gare ils se retrouvèrent, et Bouchereau
+dans le tumulte de la presse l’avertit qu’à partir du jeudi
+suivant il restait chez lui, place Vendôme... si le coeur lui
+disait d’une tasse de thé... Elle donnait le bras à son oncle, et
+il sembla à Jean que c’était elle qui l’invitait sans rien dire.
+
+Après avoir décidé plusieurs fois qu’il irait chez Bouchereau,
+puis qu’il n’irait pas -- car à quoi bon se donner des regrets
+inutiles? -- il prévint pourtant chez lui qu’il y aurait bientôt
+une grande soirée au ministère à laquelle il lui faudrait
+assister. Fanny visitait son habit, lui faisait repasser des
+cravates blanches; et brusquement, le jeudi soir, il n’eut plus la
+moindre envie de sortir. Mais sa maîtresse le raisonnait sur la
+nécessité de cette corvée, se reprochant de l’avoir trop absorbé,
+gardé pour elle en égoïste, et elle le décidait, achevait de
+l’habiller avec des jeux tendres, retouchait le noeud de sa
+cravate, le pli de ses cheveux, riait parce que ses doigts
+sentaient la cigarette qu’elle reprenait et posait sur la cheminée
+à toute minute, et que cela ferait faire la grimace aux danseuses.
+Et de la voir très gaie et très bonne, il avait le remords de son
+mensonge, serait volontiers resté près d’elle au coin du feu, si
+Fanny ne l’eût forcé: «Je veux... il le faut», tendrement poussé
+dehors dans la nuit du chemin.
+
+Il était tard quand il rentra; elle dormait, et la lampe allumée
+sur ce sommeil de fatigue lui rappela une rentrée pareille, trois
+ans passés déjà, après les révélations terribles qu’on venait de
+lui faire. Comme il s’était montré lâche alors! Par quelle
+aberration ce qui devait briser sa chaîne l’avait-il rivée plus
+solidement?... Une nausée lui monta aux lèvres, de dégoût. La
+chambre, le lit, la femme lui faisaient également horreur; il prit
+la lumière, l’emporta dans la pièce à côté, doucement. Il désirait
+tant être seul pour songer à ce qui lui arrivait... oh! rien,
+presque rien.....
+
+Il aimait.
+
+Il y a dans certains mots que nous employons ordinairement un
+ressort caché qui tout à coup les ouvre jusqu’au fond, nous les
+explique dans leur intimité exceptionnelle; puis le mot se replie,
+reprend sa forme banale et roule insignifiant, usé par l’habitude
+et le machinal. L’amour est un de ces mots-là; ceux pour qui sa
+clarté s’est une fois traduite entière, comprendront l’angoisse
+délicieuse où vivait Jean depuis une heure, sans bien se rendre
+compte d’abord de ce qu’il éprouvait.
+
+Là-bas, place Vendôme, dans ce coin de salon où ils étaient restés
+longtemps à causer ensemble, il ne sentait rien qu’un grand bien-
+être, un charme doux qui l’enveloppait. Ce n’est qu’une fois
+dehors, la porte retombée sur lui, qu’il avait été saisi d’une
+allégresse folle, puis d’une défaillance à croire que toutes ses
+veines s’ouvraient: «Qu’est-ce que j’ai, mon Dieu?...» Et le Paris
+qu’il traversait pour revenir lui paraissait tout nouveau,
+féerique, élargi, radieux. Oui, à cette heure où les bêtes de nuit
+sont lâchées et circulent, où la vase des égouts remonte, s’étale,
+grouille sous le gaz jaune, lui l’amant de Sapho, curieux de
+toutes les débauches, le Paris que peut voir la jeune fille
+revenant du bal avec des airs de valse plein la tête qu’elle redit
+aux étoiles sous les blancheurs de sa parure, ce Paris chaste
+baigné de lune claire où s’éclosent les âmes vierges, c’est ce
+Paris qu’il avait vu!... Et tout à coup, comme il montait le large
+escalier de la gare, si près du retour vers le mauvais gîte, il se
+surprenait à dire tout haut: «Mais je l’aime... je l’aime...» et
+c’est ainsi qu’il l’avait appris.
+
+-- Tu es là, Jean?... Que fais-tu donc?
+
+Fanny s’éveille en sursaut, effrayée de ne pas le sentir à côté
+d’elle. Il faut venir l’embrasser, mentir, raconter le bal du
+ministère, dire s’il y avait de jolies toilettes et avec qui il a
+dansé; mais pour échapper à cette inquisition, surtout aux
+caresses qu’il redoute, tout imprégné du souvenir de l’autre, il
+invente un travail pressé, les dessins d’Hettéma.
+
+-- Il n’y a plus de feu; tu vas avoir froid.
+
+-- Non, non...
+
+-- Au moins laisse la porte ouverte, que je voie ta lampe...
+
+Il doit jouer son mensonge jusqu’au bout, installer la table, les
+épures; puis assis, immobile, retenant son souffle, il songe, il
+se rappelle, et, pour fixer son rêve, le raconte à Césaire dans
+une longue lettre, pendant que le vent de nuit remue les branches
+qui craquent sans un froissement de feuilles, que les trains se
+succèdent en grondant et que La Balue, troublé par la lumière,
+s’agite dans sa petite cage, sautille d’un perchoir à l’autre avec
+des cris hésitants.
+
+Il dit tout, la rencontre dans les bois, le wagon, son émotion
+singulière à l’entrée de ces salons qu’il avait vus si lugubres et
+tragiques le jour de la consultation, des chuchotements furtifs
+dans les portes, de tristes regards échangés de chaise à chaise,
+et qui, ce soir, s’ouvraient animés et bruyants en une longue
+enfilade lumineuse. Bouchereau lui-même n’avait plus sa
+physionomie dure, cet oeil noir, fouilleur et déconcertant sous
+ses gros sourcils d’étoupe, mais une expression reposée et
+paternelle de bonhomme qui consent à ce que l’on s’amuse chez lui.
+
+«Tout à coup elle est venue vers moi et je n’ai plus rien vu...
+Mon ami, elle s’appelle Irène, elle est jolie, l’air bon, les
+cheveux de ce brun doré des Anglaises, une bouche d’enfant
+toujours prête à rire... Oh! pas ce rire sans gaieté, qui agace
+chez tant de femmes; une vraie expansion de jeunesse et de
+bonheur... Elle est née à Londres; mais son père était Français et
+elle n’a pas d’accent du tout, seulement une adorable façon de
+prononcer certains mots, de dire «unclé» qui chaque fois met une
+caresse dans les yeux du vieux Bouchereau. Il l’a prise avec lui
+pour soulager la famille de son frère qui est nombreuse, et
+remplacer la soeur d’Irène, l’aînée, mariée depuis deux ans à son
+chef de clinique. Mais elle, voilà, les médecins ne lui vont
+guère... Comme elle m’a amusé avec la bêtise de ce jeune savant
+exigeant de sa fiancée, sur toute chose, un engagement formel et
+solennel de léguer leur deux corps à la Société d’anthropologie!
+... Elle, c’est un oiseau voyageur. Elle aime les bateaux, la mer;
+la vue d’un beaupré tourné au large lui prend le coeur... Elle me
+disait tout cela librement, en camarade, bien _miss_ d’allures,
+malgré sa grâce parisienne, et je l’écoutais ravi de sa voix, de
+son rire, de la conformité de nos goûts, d’une certitude intime
+que le bonheur de ma vie était là, à côté de ma main, et que je
+n’avais qu’à le saisir, l’emporter loin, bien loin, où m’enverrait
+la carrière aventureuse...»
+
+-- Viens donc te coucher, m’ami...
+
+Il tressaute, s’arrête, cache instinctivement la lettre qu’il est
+en train d’écrire!
+
+-- Tout à l’heure... Dors, dors...
+
+Il lui parle avec colère et, le dos tendu, écoute le sommeil
+revenir dans cette respiration de femme, car ils sont très près
+l’un de l’autre, et si loin!
+
+«... Quoi qu’il arrive, ce sera la délivrance que cette rencontre
+et cet amour. Tu connais ma vie; tu as compris, sans que nous en
+parlions jamais, qu’elle est la même qu’autrefois, que je n’ai pas
+pu m’affranchir. Mais ce que tu ne sais pas, c’est que j’étais
+prêt à sacrifier fortune, avenir, tout, à cette habitude fatale où
+je m’enlisais un peu plus chaque jour. Maintenant, j’ai trouvé le
+ressort, le point d’appui qui me manquait; et pour ne plus laisser
+de recours à ma faiblesse, je me suis juré de ne retourner là-bas
+que libre et séparé... À demain l’évasion...»
+
+Ce ne fut ni le lendemain ni le jour suivant. Il fallait un moyen
+pour s’évader, un prétexte, le dénouement d’une querelle où l’on
+crie: «Je m’en vais», pour ne plus revenir; et Fanny se montrait
+douce et gaie comme aux premiers temps illusionnés du ménage.
+
+Écrire «c’est fini» sans plus d’explications?... Mais cette
+violente ne se résignerait pas ainsi, le relancerait,
+s’acharnerait jusqu’à la porte de son hôtel, de son bureau. Non,
+mieux vaudrait l’attaquer de face, la convaincre de l’irrévocable,
+du définitif de cette rupture, et sans colère comme sans pitié,
+lui en énumérer les causes.
+
+Mais avec ces réflexions, une peur lui revint du suicide d’Alice
+Doré. Il y avait devant chez eux, de l’autre côté du pavé, une
+ruelle en pente conduisant à la voie et fermée d’une barrière; les
+voisins prenaient par là, les jours de presse, pour suivre les
+rails jusqu’à la gare. Et l’imagination du Méridional voyait,
+après leur scène de rupture, sa maîtresse s’échapper sur la route,
+joindre la traverse, se jeter sous les roues du train qui
+l’emportait. Cette crainte l’obsédait au point que la seule pensée
+de cette barrière battante, entre deux murs chargés de lierre, lui
+faisait reculer l’explication.
+
+Encore s’il avait eu là un ami, quelqu’un pour la garder,
+l’assister à cette première crise; mais, terrés dans leur collage
+comme des marmottes, ils ne connaissaient personne, et ce n’était
+pas les Hettéma, ces monstrueux égoïstes luisants et noyés de
+graisse, bestialisés encore par l’approche de leur hivernage
+d’Esquimaux, que la malheureuse aurait pu appeler au secours de
+son désespoir et de son abandon.
+
+Il fallait rompre, pourtant, et rompre vite. Malgré sa promesse à
+lui-même, Jean était retourné deux ou trois fois place Vendôme, de
+plus en plus épris; et quoiqu’il n’eût rien dit encore, l’accueil
+à bras ouverts du vieux Bouchereau, l’attitude d’Irène où se
+mêlaient dans la réserve une tendresse, une indulgence, et comme
+l’attente émue de la déclaration, tout l’avertissait de ne plus
+tarder. Puis le supplice de mentir, les prétextes qu’il inventait
+pour Fanny, et l’espèce de sacrilège d’aller des baisers de Sapho
+à la cour discrète, balbutiante...
+
+
+XI
+
+Au milieu de ces alternatives, il trouvait au ministère, sur sa
+table, la carte d’un monsieur venu déjà deux fois dans la matinée,
+disait l’huissier avec un certain respect de la nomenclature
+suivante:
+
+C. GAUSSIN D’ARMANDY
+
+Président des Submersionnistes de la Vallée du Rhône,
+Membre du Comité central d’étude et de vigilance,
+Délégué départemental, etc., etc.
+
+L’oncle Césaire à Paris!... Le Fénat délégué, membre d’un comité
+de vigilance!... Sa stupeur durait encore, quand l’oncle parut,
+toujours brun comme une pomme de pin, ses yeux fous, son rire au
+coin des tempes, sa barbe du temps de la Ligue, mais au lieu de
+l’éternelle veste de futaine à côtes, une redingote en drap neuf
+bridant sur le ventre et donnant au petit homme une majesté
+vraiment présidentielle.
+
+Ce qui l’amenait à Paris? L’achat d’une machine élévatoire pour
+l’immersion de ses nouvelles vignes -- il prononçait le mot
+«élévatoire» avec une conviction qui le grandissait à ses propres
+yeux --, puis la commande de son buste que ses collègues lui
+demandaient pour orner la salle du conseil.
+
+-- Tu as vu, ajouta-t-il d’un air modeste, ils m’ont nommé
+président... Mon idée de submersion bouleverse le Midi... Et dire
+que c’est moi, le Fénat, qui suis en train de sauver les vins de
+France!... Il n’y a que les toqués, vois-tu.
+
+Mais le but principal de son voyage, c’était la rupture avec
+Fanny. Comprenant que l’affaire traînait en longueur, il venait
+donner un coup de main.
+
+-- Je m’y connais, tu penses... Quand courbebaisse a lâché la
+sienne pour se marier...
+
+Avant d’attaquer son histoire, il s’arrêta et, déboutonnant sa
+redingote, il en tira un petit portefeuille rondement tendu:
+
+-- D’abord, débarrasse-moi de ceci... Bé oui! l’argent... la
+libération du territoire...
+
+Il se trompa au geste de son neveu, comprit qu’il refusait par
+discrétion:
+
+-- Prends donc! prends donc!... C’est ma fierté de pouvoir rendre
+au fils un peu de ce que le père a fait pour moi... D’ailleurs,
+Divonne le veut ainsi. Elle est au courant de l’affaire, et si
+contente que tu penses à te marier, à secouer ton vieux crampon!
+
+Dans la bouche de Césaire, après le service que sa maîtresse lui
+avait rendu, Jean trouva «vieux crampon» un peu injuste, et c’est
+avec une pointe d’amertume qu’il répondit:
+
+-- Reprenez votre portefeuille, mon oncle... vous savez mieux que
+personne combien ces questions sont indifférentes à Fanny.
+
+-- Oui, c’était une bonne fille... dit l’oncle en oraison funèbre,
+et il ajouta, clignant sa patte d’oie: Garde toujours l’argent...
+Avec les tentations de Paris, je l’aime mieux entre tes mains que
+dans les miennes; et puis il en faut pour les ruptures comme pour
+les duels...
+
+Il se leva là-dessus, déclarant qu’il mourait de faim et que cette
+grosse question se discuterait mieux, la fourchette à la main, en
+déjeunant. Toujours la légèreté gouailleuse du Méridional à
+traiter les affaires de femme.
+
+-- Entre nous, petit...
+
+Ils étaient attablés dans un restaurant de la rue de Bourgogne, et
+l’oncle s’épanouissait, la serviette au menton, tandis que Jean
+grignotait du bout des dents, l’estomac serré.
+
+-- ... Je trouve que tu prends la chose trop au tragique. Je sais
+bien que le premier coup est dur, l’explication ennuyeuse; mais,
+si cela te coûte trop, ne dis rien, fais comme Courbebaisse.
+Jusqu’au matin du mariage, la Mornas a tout ignoré. Le soir, en
+sortant de chez sa future, il allait chercher la chanteuse à son
+beuglant, et la reconduisait chez elle. Tu me diras que ça n’est
+pas très régulier ni bien loyal non plus. Mais quand on n’aime pas
+les scènes, et avec des femmes terribles comme Paola Mornas!... Il
+y avait près de dix ans que ce grand beau garçon tremblait devant
+cette petite moricaude. Pour le décrochage, il fallait ruser,
+manoeuvrer...
+
+Et voici comme il s’y était pris.
+
+La veille du mariage, un Quinze Août, le jour de la fête, Césaire
+proposa à la petite d’aller pêcher une friture dans l’Yvette.
+Courbebaisse devait venir les rejoindre pour dîner; et l’on s’en
+retournerait tous trois le lendemain soir, quand Paris aurait
+évaporé son odeur de poussière, de carcasses de fusées et d’huile
+à lampions. Ça va. Les voilà tous deux étendus dans l’herbe au
+bord de cette petite rivière qui frétille et luit entre ses berges
+basses, fait les prairies si vertes et les saules si feuillus.
+Après la pêche, le bain. Ce n’était pas la première fois qu’il
+leur arrivait de nager ensemble, Paola et lui, en bons garçons, en
+camarades; mais ce jour-là, cette petite Mornas, les bras, les
+jambes nues, son corps de maugrabine fait au moule, que la
+mouillure du costume plaquait de partout... peut-être aussi l’idée
+que Courbebaisse lui avait donné carte blanche... Ah! la mâtine...
+Elle se retourna, le regarda dans les yeux, durement.
+
+-- Vous savez, Césaire, n’y revenez plus.
+
+Il n’insista pas, de peur de gâter son affaire, et se dit: «Ce
+sera pour après dîner.» Très gai, le dîner, sur le balcon en bois
+de l’auberge, entre les deux drapeaux que le patron avait arborés
+en l’honneur du Quinze Août. Il faisait chaud, les foins sentaient
+bon, et l’on entendait les tambours, les pétards, la musique de
+l’orphéon qui courait les rues.
+
+-- Est-il embêtant, ce Courbebaisse, de n’arriver que demain,
+disait la Mornas, qui s’étirait les bras avec un coup de champagne
+dans les yeux..., j’ai envie de m’amuser, moi, ce soir.
+
+-- Et moi, donc!
+
+Il était venu s’appuyer à côté d’elle sur la rampe du balcon,
+encore brûlante du soleil de la journée, et sournoisement, en
+sondeur, il passait le bras autour de sa taille:
+
+-- Oh! Paola... Paola...
+
+Cette fois, au lieu de se fâcher, la chanteuse se mit à rire, mais
+si fort, de si bon coeur qu’il finit par en faire autant. Même
+tentative repoussée de la même façon, le soir, en rentrant de la
+fête où ils avaient dansé, tiré des macarons; et comme leurs
+chambres étaient voisines, elle lui chantait à travers la cloison:
+_T’es trop p’tit, t’es trop p’tit_..., avec toutes sortes de
+comparaisons désobligeantes entre lui et Courbebaisse. Il se
+tenait pour ne pas lui répondre, l’appeler la veuve Mornas; mais
+c’était encore trop tôt. Le lendemain, par exemple, en
+s’installant devant un bon déjeuner, pendant que Paola
+s’impatientait et s’inquiétait, à la fin, de ne pas voir arriver
+son homme, ce fut avec une certaine satisfaction qu’il tira sa
+montre et dit solennellement:
+
+-- Midi, c’est fait...
+
+-- Quoi donc?
+
+-- Il est marié.
+
+-- Qui?
+
+-- Courbebaisse.
+
+Vlan!
+
+-- Ah! mon ami, quelle gifle... Dans toutes mes aventures galantes
+je n’ai jamais rien reçu de pareil. Et, tout de suite, la voilà
+qui veut partir... Mais, pas de train avant quatre heures... Et
+pendant ce temps l’infidèle brûlait les rails du P.-L.-M. vers
+l’Italie avec sa femme. Alors, dans sa rage, elle repique, m’abîme
+de coups et de griffes; -- cette chance!... moi qui nous avais
+enfermés à clef; -- puis elle s’en prend à la vaisselle et tombe
+enfin dans une crise de nerfs épouvantable. À cinq, on la porte
+sur son lit, on la maintient, tandis que tout éraflé, comme si je
+sortais d’un buisson de ronces, je cours pour trouver le médecin
+d’Orsay... Dans ces affaires-là, c’est comme sur le terrain, il
+faudrait toujours avoir un médecin avec soi. Me vois-tu, par les
+routes, à jeun, et un soleil!... Il faisait nuit quand je le
+ramenai... Tout à coup, en approchant de l’auberge, une rumeur de
+foule, un rassemblement sous les fenêtres... Ah! mon Dieu, elle
+s’est suicidée? Elle a tué quelqu’un? Avec la Mornas c’était plus
+vraisemblable... Je me précipite, et qu’est-ce que je vois?... Le
+balcon chargé de lanternes vénitiennes et la chanteuse debout,
+consolée et superbe, enroulée dans un des drapeaux et gueulant la
+_Marseillaise_, en pleine fête impériale, au-dessus du peuple qui
+acclamait. Et voilà, mon petit, comment s’est terminée la liaison
+de Courbebaisse; je ne te dirai pas que tout a été fini d’une
+fois. Après dix ans de fers, il faut toujours compter un peu de
+surveillance. Mais enfin, le plus fort s’était passé sur moi; et
+j’en recevrai bien autant de la tienne, si tu veux.
+
+-- Ah! mon oncle, ce n’est pas le même genre de femme.
+
+-- Va donc, dit Césaire décachetant une boîte de cigares qu’il
+approchait de son oreille pour s’assurer s’ils étaient secs, tu
+n’es pas le premier qui la quitte...
+
+-- C’est pourtant vrai...
+
+Et Jean se rattrapait avec bonheur à ce mot qui l’eût navré
+quelques mois auparavant. Au fond, l’oncle et son histoire comique
+le rassuraient un peu, mais ce qu’il n’admettait pas, c’était le
+mensonge en partie double pendant des mois, cette hypocrisie, ce
+partage, il ne pourrait jamais s’y résoudre et n’avait que trop
+attendu.
+
+-- Alors, comment veux-tu faire?...
+
+Pendant que le jeune homme se débattait dans ces incertitudes, le
+membre du conseil de vigilance lissait sa barbe, essayait des
+sourires, des effets, des ports de tête, puis d’un air négligent:
+
+-- C’est loin d’ici qu’il demeure?
+
+-- Qui donc?
+
+-- Mais cet artiste, ce Caoudal dont tu m’as parlé pour mon
+buste... On pourrait aller voir ses prix, pendant qu’on est
+ensemble...
+
+Caoudal, bien que célèbre, grand mangeur d’argent, occupait
+toujours rue d’Assas l’atelier de ses premiers succès. Césaire,
+tout en allant, s’informait de sa valeur artistique; il y mettrait
+le prix, certainement, mais ces messieurs du comité tenaient à une
+oeuvre de premier ordre.
+
+-- Oh! ne craignez rien, mon oncle, si Caoudal veut bien s’en
+charger...
+
+Et il lui énumérait les titres du sculpteur, membre de l’Institut,
+commandeur de la Légion d’honneur et d’une foule d’ordres
+étrangers. Le Fénat ouvrait de grands yeux.
+
+-- Et vous êtes amis?
+
+-- Très amis.
+
+-- Ce Paris, pas moins!... comme on y fait de belles
+connaissances.
+
+Gaussin aurait eu pourtant quelque honte à avouer que Caoudal
+était un ancien amant de Fanny, et qu’elle les avait mis en
+relation. Mais on eût dit que Césaire y pensait:
+
+-- C’est lui l’auteur de cette Sapho que nous avons à Castelet?...
+Alors il connaît ta maîtresse, et pourrait t’aider peut-être à la
+rupture. L’Institut, la Légion d’honneur, ça impressionne toujours
+une femme...
+
+Jean ne répondit pas, songeant aussi peut-être à utiliser
+l’influence du premier amant.
+
+Et l’oncle continuait d’un bon rire:
+
+-- À propos, tu sais, le bronze n’est plus chez ton père... Quand
+Divonne a su, quand j’ai eu le malheur de lui dire que ça
+représentait ta maîtresse, elle n’a plus voulu qu’il fût là...
+Avec les manies du consul, ses difficultés au moindre changement,
+ce n’était pas commode, surtout sans laisser soupçonner le
+motif... Oh! les femmes... Elle a si bien manoeuvré qu’à cette
+heure M. Thiers préside sur la cheminée de ton père, et la pauvre
+Sapho se ronge de poussière dans la chambre du vent, avec les
+vieux chenets et les meubles hors d’usage; même qu’elle a reçu un
+atout dans le transport, le chignon cassé et sa lyre qui ne tient
+plus. La rancune de Divonne, sans doute, qui lui aura porté
+malheur.
+
+Ils arrivaient rue d’Assas. Devant l’aspect modeste et travailleur
+de cette cité d’artistes, ces ateliers aux portes de remises
+numérotées, s’ouvrant de chaque côté d’une longue cour que
+terminent les bâtiments vulgaires d’une école communale aux
+perpétuelles mélopées de lecture, le président des
+submersionnistes eut de nouveaux doutes sur le talent d’un homme
+aussi médiocrement logé; mais sitôt entré chez Caoudal, il sut à
+quoi s’en tenir: «Pas pour cent mille francs, pas pour un
+million!...» hurlait le sculpteur au premier mot de Gaussin; et
+soulevant à mesure son grand corps du divan où il s’allongeait
+dans le désordre et l’abandon de l’atelier: «Un buste!... Ah bien!
+oui... mais regardez donc là-bas cet écrasement de plâtre en mille
+miettes... ma figure du prochain Salon que je viens de démolir à
+coups de maillet... Voilà le cas que j’en fais, de la sculpture,
+et si tentante que soit la binette du monsieur...
+
+-- Gaussin d’Armandy... président...
+
+L’oncle rassemblait tous ses titres, mais il y en avait trop,
+Cadoual l’interrompit, et tourné vers le jeune homme:
+
+-- Vous me regardez, Gaussin... Vous me trouvez vieilli?...»
+
+C’est vrai qu’il avait bien son âge dans ce jour tombé d’en haut
+sur les balafres, les creux et meurtrissures de sa tête viveuse et
+surmenée, sa crinière de lion montrant des râpes de vieux tapis,
+ses bajoues pendantes et flasques, et sa moustache aux tons de
+métal dédoré qu’il ne se donnait plus la peine de friser ni de
+teindre... À quoi bon?... Cousinard, le petit modèle, venait de
+partir.
+
+-- Oui, mon cher, avec mon mouleur, un sauvage, une brute, mais
+vingt ans!...
+
+L’intonation rageuse et ironique, il arpentait l’atelier,
+bousculant d’un coup de botte l’escabeau qui le gênait au passage.
+Tout à coup, arrêté devant le miroir enguirlandé de cuivre au-
+dessus du divan, il se regardait avec une affreuse grimace:
+
+-- Suis-je assez laid, assez démoli, en voilà des cordes, des
+fanons de vieille vache!...
+
+Il prenait son cou à poignée, puis dans un accent lamentable et
+comique, une prévoyance de vieux beau qui se pleure:
+
+-- Et dire que je regretterai ça, l’an prochain!...
+
+L’oncle restait effaré. Cet académicien qui se tirait la langue
+racontait ses basses amours! Il y avait donc des toqués partout,
+même à l’Institut; et son admiration pour le grand homme
+s’amoindrissait de la sympathie qu’il ressentait pour ses
+faiblesses.
+
+-- Comment va Fanny?... Êtes-vous toujours à Chaville?... fit
+Caoudal subitement apaisé et venant s’asseoir à côté de Gaussin
+dont il tapotait familièrement l’épaule.
+
+-- Ah! la pauvre Fanny, nous n’avons plus longtemps à vivre
+ensemble...
+
+-- Vous partez?
+
+-- Oui, bientôt... et je me marie avant... Il faut que je la
+quitte.
+
+Le sculpteur eut un rire féroce:
+
+-- Bravo! Je suis content... Venge-nous, mon petit, venge-nous de
+ces coquines-là. Lâche-les, trompe-les, et qu’elles pleurent, les
+misérables! Tu ne leur feras jamais autant de mal qu’elles en ont
+fait aux autres.
+
+L’oncle Césaire triomphait:
+
+-- Tu vois, monsieur ne prend pas les choses aussi tragiquement
+que toi... Comprenez-vous cet innocent... ce qui le retient de
+s’en aller, c’est la peur qu’elle se tue!
+
+Jean avoua très simplement l’impression que lui avait faite le
+suicide d’Alice Doré.
+
+-- Mais ce n’est pas la même chose, dit Caoudal vivement... Celle-
+là, c’était une triste, une molle aux mains tombantes... une
+pauvre poupée qui manquait de son... Déchelette a eu tort de
+croire qu’elle mourait pour lui... Un suicide par fatigue et ennui
+de vivre. Tandis que Sapho... ah! ouiche, se tuer... Elle aime
+bien trop l’amour et brûlera jusqu’au bout, jusqu’aux bobèches.
+Elle est de la race des jeunes premiers qui ne changent jamais de
+rôle, et finissent sans dents, sans cils, dans leur peau de jeunes
+premiers... Regardez-moi donc... Est-ce que je me tue?... J’ai
+beau avoir du chagrin, je sais bien que, celle-là partie, j’en
+prendrai une autre, qu’il m’en faudra toujours... Votre maîtresse
+fera comme moi, comme elle a déjà fait... Seulement, elle n’est
+plus jeune, et ce sera plus difficile.
+
+L’oncle continuait à triompher:
+
+-- Te voilà rassuré, hein?
+
+Jean ne disait rien, mais ses scrupules étaient vaincus et sa
+résolution bien prise. Ils partaient, quand le sculpteur les
+rappela pour leur montrer une photographie ramassée sur la
+poussière de sa table et qu’il essuyait d’un revers de manche.
+
+-- Tenez, la voilà!... Est-elle jolie, la coquine... à se mettre à
+genoux devant... Ces jambes, cette gorge!
+
+Et c’était terrible le contraste de ces yeux ardents, de cette
+voix passionnée avec le tremblement sénile des gros doigts en
+spatule où grelottait l’image souriante, aux charmes capitonnés de
+fossettes, de Cousinard le petit modèle.
+
+
+XII
+
+-- C’est toi?... Comme tu viens de bonne heure!...
+
+Elle arrivait du fond du jardin, sa robe pleine de pommes tombées,
+et montait le perron très vite, un peu inquiète de la mine à la
+fois gênée et volontaire de son amant.
+
+-- Qu’y a-t-il donc?
+
+-- Rien, rien... c’est ce temps, ce soleil... J’ai voulu profiter
+du dernier beau jour pour faire un tour en forêt, nous deux...
+Veux-tu?
+
+Elle eut son cri d’enfant de la rue, qui lui revenait chaque fois
+qu’elle était contente:
+
+-- Oh! veine...
+
+Plus d’un mois qu’ils n’étaient sortis, bloqués par les pluies,
+les bourrasques de novembre. On ne s’amusait pas toujours à la
+campagne; autant vivre dans l’arche avec les bestiaux de Noé...
+Elle avait quelques recommandations à faire à la cuisine, à cause
+des Hettéma qui venaient dîner; et pendant qu’il l’attendait
+dehors, sur le Pavé des Gardes, Jean regardait la petite maison
+réchauffée de cette lumière douce d’arrière-été, la rue de
+campagne aux larges dalles moussues, avec cet adieu de nos yeux,
+étreignant et doué de mémoire, aux endroits que nous allons
+quitter.
+
+La fenêtre de la salle, grande ouverte, laissait échapper les
+vocalises du loriot, alternant avec les ordres de Fanny à la femme
+de service:
+
+-- Surtout n’oubliez pas, pour six heures et demie... Vous
+servirez d’abord la pintade... Ah! que je vous donne du linge...
+
+Sa voix sonnait, claire, heureuse, parmi des grésillements de
+cuisine et les petits cris de l’oiseau s’égosillant au soleil. Et
+lui qui savait que leur ménage n’avait plus que deux heures à
+vivre, ces préparatifs de fête lui serraient le coeur.
+
+Il eut envie de rentrer, de tout lui dire, là, d’un coup; mais il
+eut peur de ses cris, de la scène épouvantable que le voisinage
+entendrait, d’un scandale à ameuter le haut et le bas Chaville. Il
+savait que déchaînée, rien ne comptait plus pour elle, et s’en
+tint à son idée de la conduire en forêt.
+
+-- Voilà... j’y suis...
+
+Légère, elle prit son bras, l’avertissant de parler bas et de
+marcher vite en passant devant chez leurs voisins, dans la crainte
+qu’Olympe voulût les accompagner et gêner leur bonne partie. Elle
+ne fut tranquille que le pavé franchi et la voûte du chemin de
+fer, lorsqu’ils eurent tourné à gauche dans le bois.
+
+Il faisait un temps doux, rayonnant, un soleil tamisé d’une brume
+argentée et flottante, qui baignait toute l’atmosphère,
+s’accrochait aux taillis où quelques arbres, entre leurs feuilles
+dorées tenant encore, gardaient des nids de pies, des paquets de
+gui vert à de grandes hauteurs. On entendait un cri d’oiseau,
+continu, en bruit de lime, et ces coups de bec sur le bois qui
+répondent au bûcheron dans les coupes.
+
+Ils allaient lentement, marquant leurs pas sur la terre amollie
+par les pluies de l’automne. Elle avait chaud d’être venue si
+vite, les joues allumées, les yeux brillants, s’arrêta pour
+enlever la grande mantille de blonde, un cadeau de Rosa, dont elle
+s’était garantie la tête en sortant, le reste fragile et coûteux
+des splendeurs passées. La robe qu’elle portait, une pauvre robe
+en soie noire, craquée sous les bras, à la taille, il la lui
+connaissait depuis trois ans; et quand elle la relevait, en
+passant devant lui, à cause de quelque flaque, il voyait les
+talons de ses bottines qui se tournaient.
+
+Comme elle avait pris gaiement cette demi-misère, sans regret ni
+plainte, occupée de lui, de son bien-être, jamais plus heureuse
+que lorsqu’elle le frôlait, les deux mains croisées sur son bras.
+Et Jean se demandait en la regardant toute rajeunie de ce
+renouveau de soleil et d’amour, quelle poussée de sève il y avait
+dans une créature pareille, quelle merveilleuse faculté d’oubli et
+de pardon, pour garder tant de gaieté, d’insouciance, après une
+vie de passions, de traverses et de larmes, tout cela marqué sur
+son visage, mais s’effaçant au moindre épanouissement de gaieté.
+
+-- C’est un cèpe, je te dis que c’est un cèpe...
+
+Elle entrait sous bois, enfonçait jusqu’aux genoux dans les
+feuilles mortes, revenait toute décoiffée et fripée par les
+ronces, et lui montrait ce petit réseau sur le pied du champignon
+qui distingue le vrai cèpe du faux:
+
+-- Tu vois, il a le tulle!...
+
+Et elle triomphait.
+
+Lui n’écoutait pas, distrait, s’interrogeant:
+
+-- Est-ce le moment?... Faut-il?...
+
+Mais le courage lui manquait, elle riait trop, ou l’endroit
+n’était pas favorable; et il l’entraînait toujours plus loin,
+comme un assassin qui médite son coup.
+
+Il allait se décider, quand au tournant d’une allée, quelqu’un
+apparut et les dérangea, le garde de ce peuplement, Hochecorne,
+qu’ils rencontraient quelquefois. Pauvre diable qui avait
+successivement perdu, dans la petite maison forestière que l’État
+lui allouait au bord de l’étang, deux enfants, puis sa femme, et
+toujours des mêmes fièvres pernicieuses. Dès le premier décès, le
+médecin déclarait le logement insalubre, trop près de l’eau et de
+ses émanations; et malgré les certificats, les apostilles, on
+l’avait laissé là deux ans, trois ans, le temps de voir mourir
+tous les siens, à l’exception d’une petite fille avec qui il
+venait enfin de s’installer dans un logis neuf à l’entrée du bois.
+
+Hochecorne, face de Breton têtu, aux yeux clairs et courageux, au
+front fuyant sous sa casquette d’uniforme, vrai type de fidélité,
+de superstition à toutes les consignes, avait la bricole de son
+fusil sur une épaule, sur l’autre la tête endormie de son enfant,
+qu’il portait.
+
+-- Comment va-t-elle? demanda Fanny souriant à cette fillette de
+quatre ans, pâlie et diminuée par la fièvre, qui s’éveillait,
+ouvrait de grands yeux cerclés de rose.
+
+Le garde soupira:
+
+-- Pas bien... J’ai beau la mener partout avec moi... voilà
+qu’elle ne mange plus, qu’elle n’a de goût à rien; faut croire que
+c’était trop tard quand on a changé d’air et qu’elle a déjà pris
+le mal... Elle est si légère, voyez, madame, on dirait une
+feuille... Un de ces jours elle va fiche le camp comme les
+autres... Bon Dieu!...
+
+Ce «bon Dieu!» tout bas, dans la moustache, c’était toute sa
+révolte contre la cruauté des bureaux et des paperassiers.
+
+-- Elle tremble, on dirait qu’elle a froid.
+
+-- c’est la fièvre, madame.
+
+-- Attendez, nous allons la réchauffer...
+
+Elle prit la mantille qui pendait sur son bras, en entoura la
+petite:
+
+-- Si, si, laissez donc... ce sera son voile de mariée, plus
+tard...
+
+Le père eut un sourire navré, et remuant la menotte de l’enfant
+qui se rendormait, blême dans tout ce blanc comme une petite
+morte, il lui faisait dire merci à la dame, puis s’éloignait avec
+un «bon Dieu!» perdu dans le craquement des branches sous ses
+pieds.
+
+Fanny n’était plus gaie, serrée contre lui de toute cette
+tendresse craintive de la femme que son émotion, tristesse ou
+joie, rapproche de celui qu’elle aime. Jean se disait: «Quelle
+bonne fille...», mais sans faiblir dans ses décisions, s’y
+affermissant au contraire, car sur la pente de l’allée où ils
+entraient se levait l’image d’Irène, le souvenir du rayonnant
+sourire rencontré là et qui l’avait pris tout de suite, avant même
+qu’il en connût le charme profond, la source intime de douceur
+intelligente. Il songea qu’il avait attendu jusqu’au dernier
+moment, que c’était aujourd’hui jeudi... «Allons, il le faut...»
+et visant un rond-point à quelque distance, il se le donna comme
+dernière limite.
+
+Une éclaircie dans une coupe de bois, des arbres couchés au milieu
+de copeaux, de sanglants débris d’écorce, et des fagots, des trous
+de charbonnage... Un peu plus bas on voyait l’étang d’où montait
+une buée blanche, et sur le bord la petite maison abandonnée, au
+toit tombant, aux fenêtres cassées, ouvertes, le lazaret des
+Hochecorne. Après, les bois remontaient vers Vélizy, un grand
+coteau de toisons rousses, de haute futaie serrée et triste... Il
+s’arrêta brusquement:
+
+-- Si l’on se reposait un peu?
+
+Ils s’assirent sur une longue charpente jetée à terre, un ancien
+chêne dont se comptaient les branches aux blessures de la hache.
+L’endroit était tiède, égayé d’une pâle réverbération lumineuse,
+et d’un parfum de violettes perdues.
+
+-- Comme il fait bon!... dit-elle, alanguie sur son épaule et
+cherchant la place d’un baiser dans son cou.
+
+Il se recula un peu, lui prit la main. Alors, devant l’expression
+subitement durcie de son visage, elle s’effraya:
+
+-- Quoi donc? Qu’y a-t-il?
+
+-- Une mauvaise nouvelle, ma pauvre amie... Hédouin, tu sais,
+celui qui est parti à ma place...
+
+Il parlait péniblement, avec une voix rauque dont le son
+l’étonnait lui-même, mais qui se raffermissait vers la fin de
+l’histoire préparée d’avance... Hédouin tombé malade en arrivant à
+son poste, et lui, désigné d’office pour aller le remplacer. Il
+avait trouvé cela plus facile à dire, moins cruel que la vérité.
+Elle l’écouta jusqu’au bout sans l’interrompre, la face d’une
+pâleur grise, l’oeil fixe.
+
+-- Quand pars-tu? demanda-t-elle, en retirant sa main.
+
+-- Mais ce soir... cette nuit...
+
+Et la voix fausse et dolente, il ajouta:
+
+-- Je compte passer vingt-quatre heures à Castelet, puis
+m’embarquer à Marseille...
+
+-- Assez, ne mens plus, cria-t-elle dans une explosion farouche
+qui la mit debout, ne mens plus, tu ne sais pas!... Le vrai, c’est
+que tu te maries... Il y a assez longtemps que ta famille te
+travaille... Ils ont tellement peur que je te retienne, que je
+t’empêche d’aller chercher le typhus ou la fièvre jaune... Enfin
+les voilà satisfaits... La demoiselle à ton goût, il faut
+croire... Et quand je pense aux noeuds de cravate que je te
+faisais, le jeudi!... Étais-je assez bête, hein?
+
+Elle riait d’un rire douloureux, atroce, qui tordait sa bouche,
+montrait l’écart que faisait sur le côté la cassure toute récente
+sans doute, car il ne l’avait pas vue encore, d’une de ses belles
+dents nacrées dont elle était si fière; et cela, cette dent
+manquante dans cette figure terreuse, creusée, bouleversée, fit à
+Gaussin une peine horrible.
+
+-- Écoute-moi, dit-il la reprenant, l’asseyant de force contre
+lui... Eh bien, oui, je me marie... Mon père y tenait, tu sais
+bien; mais qu’est-ce que cela peut te faire puisque je dois
+partir?...
+
+Elle se dégagea, voulant garder sa colère:
+
+-- Et c’est pour m’apprendre ça, que tu m’as fait faire une lieue
+à travers bois... Tu t’es dit: Au moins on ne l’entendra pas, si
+elle crie... Non, tu vois... pas un éclat, pas une larme. D’abord,
+j’en ai plein le dos du joli garçon que tu es... tu peux t’en
+aller, ce n’est pas moi qui te ferai revenir... Sauve toi donc
+dans les Îles avec ta femme, ta petite, comme on dit chez toi...
+Elle doit être propre, la petite... laide comme un gorille, ou
+alors enceinte à pleine ceinture... car tu es aussi jobard que
+ceux qui te l’ont choisie.
+
+Elle ne se retenait plus, lancée dans un débordement d’injures,
+d’infamies, jusqu’à ne pouvoir bégayer à la fin que des mots
+«lâche... menteur... lâche...» sous son nez, en provocation, comme
+on montre le poing.
+
+C’était au tour de Jean de l’écouter sans rien dire, sans aucun
+effort pour l’arrêter. Il l’aimait mieux ainsi, insultante,
+ignoble, la vraie fille du père Legrand; la séparation serait
+moins cruelle... En eut-elle conscience? Mais elle se tut tout à
+coup, tomba, la tête et le buste en avant, dans les genoux de son
+amant, avec un grand sanglot qui la secouait toute, et d’où
+sortait une plainte entrecoupée:
+
+-- Pardon, grâce... je t’aime, je n’ai que toi... Mon amour, ma
+vie, ne fais pas ça... ne me laisse pas... qu’est-ce que tu veux
+que je devienne?
+
+L’émotion le gagnait... Oh! voilà ce qu’il avait redouté... Les
+larmes montaient d’elle à lui, et il renversait la tête en arrière
+pour les garder dans ses yeux débordants, essayant de l’apaiser
+par des mots bêtes, et toujours cet argument raisonnable:
+
+-- Mais puisque je devais partir...
+
+Elle se redressa avec ce cri qui dévoilait tout son espoir:
+
+-- Eh! tu ne serais pas parti. Je t’aurais dit: Attends, laisse-
+toi aimer encore... Crois-tu que cela se retrouve deux fois d’être
+aimé comme je t’aime?... Tu as le temps de te marier, tu es si
+jeune... moi, bientôt, je serai finie... je ne pourrai plus, et
+alors nous nous quitterons naturellement.
+
+Il voulut se lever; il eut ce courage, et de lui dire que tout ce
+qu’elle faisait était inutile; mais s’accrochant à lui, se
+traînant agenouillée dans la boue restée à ce creux de vallon,
+elle le forçait à reprendre sa place, et devant lui, dans ses
+jambes, avec le souffle de ses lèvres, la voluptueuse étreinte de
+ses yeux, et des caresses enfantines, les mains à plat sur cette
+figure qui se raidissait, les doigts dans ses cheveux, dans sa
+bouche, elle essayait de tisonner les cendres froides de leur
+amour, lui redisait tout bas les délices passés, les réveils sans
+force, l’enlacement anéanti de leurs après-midi du dimanche. Tout
+cela n’était rien auprès de ce qu’elle lui donnerait encore; elle
+savait d’autres baisers, d’autres ivresses, elle en inventerait
+pour lui...
+
+Et pendant qu’elle lui chuchotait de ces mots comme les hommes en
+entendent à la porte des bouges, elle avait de grosses larmes
+ruisselant sur une expression d’agonie et de terreur, se
+débattait, criait d’une voix de rêve:
+
+-- Oh! que ça ne soit pas... dis que ce n’est pas vrai que tu me
+quittes...
+
+Et des sanglots encore, des gémissements, des appels au secours,
+comme si elle lui voyait un couteau dans les mains.
+
+Le bourreau n’était guère plus vaillant que la victime. Sa colère,
+il ne la craignait pas plus que ses caresses; mais il restait sans
+défense contre ce désespoir, cette bramée qui remplissait le bois,
+allait s’éteindre sur l’eau morte et fiévreuse où descendait un
+triste soleil rouge... Il pensait bien souffrir, mais pas à cette
+acuité; et il lui fallait tout l’éblouissement du nouvel amour
+pour résister à la relever des deux mains, lui dire:
+
+-- Je reste, tais-toi, je reste...
+
+Depuis combien de temps s’épuisaient-ils ainsi tous deux?... Le
+soleil n’était plus qu’une barre toujours plus étroite au
+couchant; l’étang se teignait d’un gris d’ardoise, et l’on eût dit
+que sa vapeur malsaine envahissait la lande et le bois, les
+coteaux en face. Dans l’ombre qui les gagnait, il ne voyait plus
+que cette figure pâle, levée vers lui, cette bouche ouverte,
+clamant d’une intarissable plainte. Un peu après, la nuit venue,
+les cris s’apaisèrent. Maintenant, c’était un bruit de larmes à
+flots, sans fin, une de ces longues pluies installées sur le grand
+fracas de l’orage, et de temps en temps un «Oh!...» profond et
+sourd comme devant quelque chose d’horrible qu’elle chassait et
+revoyait toujours.
+
+Puis, plus rien. C’est fini, la bête est morte... Une bise froide
+se lève, froisse les branches, apportant l’écho d’une heure
+lointaine.
+
+-- Allons, viens, ne reste pas là.
+
+Il la soulève doucement, la sent molle dans ses mains, obéissante
+comme un enfant et convulsionnée de gros soupirs. Il semble
+qu’elle garde une peur, un respect de l’homme qui vient de se
+montrer si fort. Elle marche à côté de lui, de son pas, mais
+timidement, sans lui donner le bras; et à les voir ainsi,
+chancelants et mornes, par les allées où les guide le reflet jaune
+du terrain, on dirait un couple de paysans, qui rentre harassé
+d’une longue fatigue en plein air.
+
+À la lisière, une lueur apparaît, la porte ouverte d’Hochecorne,
+éclairant la silhouette arrêtée de deux hommes:
+
+-- Est-ce vous, Gaussin? demande la voix d’Hettéma qui s’approche
+avec le garde.
+
+Ils commençaient à être inquiets de ne pas les voir revenir, et de
+ces gémissements qu’on entendait à travers bois. Hochecorne allait
+prendre son fusil, se mettre à leur recherche...
+
+-- Bonsoir, monsieur, madame... c’est la petite qui est contente
+de son châle...
+
+A fallu que je la couche, avec...» Leur dernière action en commun,
+cette charité de tout à l’heure, leurs mains une dernière fois
+liées autour de ce petit corps moribond.
+
+-- Adieu, adieu, père Hochecorne.
+
+Et ils se hâtent tous trois vers la maison, Hettéma toujours très
+intrigué de ces clameurs qui remplissaient le bois.
+
+-- Ça montait, descendait, on aurait dit une bête qu’on égorge...
+Mais comment n’avez-vous rien entendu?
+
+Ni l’un ni l’autre ne répondent.
+
+Au coin du Pavé des Gardes, Jean hésite.
+
+-- Reste dîner... lui dit-elle tout bas, suppliante... Ton train
+est passé... tu prendras celui de neuf heures.
+
+Il rentre avec eux. Que peut-il craindre? On ne recommence pas
+deux fois une scène pareille, et c’est bien le moins qu’il lui
+donne cette petite consolation.
+
+La salle est chaude, la lampe éclaire bien, et le bruit de leurs
+pas dans la traverse a prévenu la servante, qui apporte la soupe
+sur la table.
+
+«Enfin, vous voilà!...» dit Olympe déjà installée, la serviette
+remontée sous ses bras courts. Elle découvre la soupière et
+s’arrête tout à coup avec un cri:
+
+-- Mon Dieu, ma chère!...
+
+Hâve, de dix ans plus vieille, les paupières gonflées et
+sanglantes, de la boue sur sa robe, jusque dans ses cheveux, le
+désordre effaré d’une pierreuse qui sort d’une chasse de police,
+c’est Fanny. Elle respire un moment, ses pauvres yeux brûlés
+clignotent à la lumière, et peu à peu la chaleur de la petite
+maison, cette table gaiement servie, provoquent le souvenir des
+bons jours, un nouveau rappel de larmes où se distinguent ces
+mots:
+
+-- Il me quitte... Il se marie.
+
+Hettéma, sa femme, la paysanne qui les sert se regardent,
+regardent Gaussin. «Enfin, dînons toujours», dit le gros homme
+qu’on sent furieux; et le bruit des cuillerées voraces se mêle à
+un ruissellement d’eau dans la chambre voisine, où Fanny est en
+train d’éponger son visage. Quand elle revient toute bleuie de
+poudre, en blanc peignoir de laine, les Hettéma l’épient avec
+angoisse, s’attendant à quelque nouvelle explosion, et sont très
+étonnés de la voir, sans un mot, se jeter sur les plats
+gloutonnement, comme un naufragé, combler le creusement de son
+chagrin et le gouffre de ses cris de tout ce qu’elle trouve à
+portée, le pain, les choux, une aile de pintade, des pommes. Elle
+mange, elle mange...
+
+On cause d’abord d’un air contraint, puis plus librement, et comme
+avec les Hettéma ce n’est que de choses bien plates et
+matérielles, la façon d’accommoder les crêpes aux confitures, ou
+si le crin vaut mieux que la plume pour dormir, on arrive sans
+encombre au café, que le gros ménage agrémente d’un petit caramel
+savouré lentement, les coudes sur la table.
+
+C’est plaisir de voir le bon regard confiant et tranquille
+qu’échangent ces lourds compagnons de crèche et de litière. Ils
+n’ont pas envie de se quitter, ceux-là. Jean surprend ce regard
+et, dans l’intimité de la salle pleine de souvenirs, d’habitudes
+tapies à tous les coins, une torpeur de fatigue, de digestion, de
+bien-être l’envahit. Fanny qui le surveille a rapproché doucement
+sa chaise, coulé ses jambes, glissé son bras sous le sien.
+
+-- Écoute, dit-il brusquement... Neuf heures... vite, adieu... Je
+t’écrirai.
+
+Il est debout, dehors, la rue franchie, tâte dans l’ombre pour
+ouvrir la barrière du passage. Deux bras l’étreignent à plein
+corps:
+
+-- Embrasse-moi au moins...
+
+Il se sent pris sous le peignoir ouvert où elle est nue, pénétré
+de cette odeur, de cette chaleur de chair de femme, bouleversé de
+ce baiser d’adieu qui lui laisse dans la bouche un goût de fièvre
+et de larmes; et elle, tout bas, le sentant faible:
+
+-- Encore une nuit, plus qu’une...
+
+Un signal sur la voie... C’est le train!...
+
+Comment eut-il la force de se dégager, de bondir jusqu’à la gare
+dont les fanaux luisaient à travers les branches défeuillées? Il
+s’en étonnait encore, tout haletant dans un coin de wagon,
+guettant par la portière les fenêtres allumées de la maisonnette,
+une forme blanche contre la barrière...
+
+-- Adieu! adieu!...
+
+Et ce cri rassurait la terreur silencieuse qu’il venait d’avoir à
+ce tournant des rails, en apercevant sa maîtresse à la place
+occupée par son rêve de mort.
+
+La tête dehors, il voyait fuir et diminuer et rouler dans le
+pelotonnement des terrains leur petit pavillon, dont la lueur
+n’était plus qu’une étoile égarée. Tout à coup il sentit une joie,
+un soulagement énormes. Comme on respirait, que c’était beau toute
+cette vallée de Meudon et ces grands coteaux noirs dégageant au
+loin un triangle étincelant d’innombrables lumières, égrenées vers
+la Seine en cordons réguliers! Irène l’attendait là, et il allait
+à elle de toute la vitesse du train, de tout son désir d’amoureux,
+de tout son élan vers l’honnête et jeune vie...
+
+Paris!... Il arrêtait une voiture pour se faire conduire place
+Vendôme. Mais, sous le gaz, il aperçut ses vêtements, ses souliers
+couverts de boue, une boue lourde, épaisse, tout son passé qui le
+tenait encore pesamment et salement. «Oh! non, pas ce soir...» Et
+il rentra à son ancien hôtel, rue Jacob, où le Fénat lui avait
+retenu une chambre près de la sienne.
+
+
+XIII
+
+Le lendemain, Césaire, qui s’était chargé de la commission
+délicate d’aller à Chaville reprendre les effets, les livres de
+son neveu, consommer la rupture par le déménagement, revint fort
+tard, alors que Gaussin commençait à se fatiguer de toutes sortes
+de suppositions folles ou sinistres. Enfin un fiacre à galerie,
+lourd comme un corbillard, tourna le coin de la rue Jacob, chargé
+de caisses ficelées et d’une énorme malle qu’il reconnut pour la
+sienne, et l’oncle rentra mystérieux et navré:
+
+-- J’ai été long, pour ramasser le tout en une fois et n’être pas
+obligé d’y revenir...
+
+Puis, montrant les colis que deux garçons rangeaient par la
+chambre:
+
+-- Ici le linge, les vêtements, là tes papiers, tes livres... Il
+ne manque que tes lettres; elle m’a supplié de les lui laisser
+encore pour les relire, avoir quelque chose de toi. J’ai pensé que
+ça n’offrait pas de danger... C’est une si bonne fille...
+
+Il souffla longuement, assis sur la malle, et s’épongeant le front
+avec son mouchoir de soie écrue, large comme une serviette. Jean
+n’osait demander des détails, dans quelles dispositions il l’avait
+trouvée; l’autre n’en donnait pas, de peur de l’attrister. Et ils
+remplirent ce silence, difficile, gros de choses inexprimées, par
+des remarques sur le temps changé brusquement depuis la veille,
+tourné au froid, sur l’aspect lamentable de cette banlieue de
+Paris déserte et dénudée, plantée de cheminées d’usines et de ces
+énormes cylindres de fonte, réservoirs des maraîchers. Puis au
+bout d’un moment:
+
+-- Elle ne vous a rien donné pour moi, mon oncle?
+
+-- Non... tu peux être tranquille... Elle ne t’embêtera pas, elle
+a pris son parti avec beaucoup de résolution et de dignité...
+
+Pourquoi Jean vit-il dans ce peu de mots une intention de blâme,
+un reproche de sa rigueur?
+
+-- C’est égal, corvée pour corvée, reprenait l’oncle, j’aimais
+mieux encore les griffes de la Mornas que le désespoir de cette
+malheureuse.
+
+-- Elle a beaucoup pleuré?
+
+-- Ah! mon ami... Et si bien, d’un tel coeur, que je sanglotais
+moi-même en face d’elle sans la force de...
+
+Il s’ébroua, secoua son émotion d’un coup de tête de vieille
+chèvre:
+
+-- Enfin, que veux-tu? ce n’est pas ta faute... tu ne pouvais
+passer toute ta vie là... Les choses sont très convenablement
+faites, tu lui laisses de l’argent, un mobilier... Et maintenant,
+voguent les amours! Tâche de nous mener ton mariage rondement...
+Des affaires trop sérieuses pour moi, par exemple... Il faudra que
+le consul s’en mêle... Moi, je suis pour les liquidations de la
+main gauche...
+
+Et brusquement repris d’un accès mélancolique, le front à la
+vitre, regardant le ciel bas qui ruisselait entre les toits:
+
+-- C’est égal, le monde devient triste... De mon temps on se
+séparait plus gaiement que ça.
+
+Le Fénat parti, suivi de sa machine élévatoire, Jean, privé de
+cette bonne humeur remuante et bavarde, eut une longue semaine à
+passer, une impression de vide et de solitude, tout le noir
+désorientement d’un veuvage. En pareil cas, même sans le regret
+d’une passion, on cherche son double, il vous manque; car
+l’existence à deux, la cohabitation de la table et du lit, créent
+un tissu de liens invisibles et subtils, dont la solidité ne se
+révèle qu’à la douleur, à l’effort de la brisure. L’influence du
+contact et de l’habitude est si miraculeusement pénétrante que
+deux êtres vivant de la même vie en arrivent à se ressembler.
+
+Ses cinq ans de Sapho n’avaient pu le pétrir encore à ce point;
+mais son corps gardait pourtant les marques de la chaîne, en
+subissait le lourd entraînement. Et de même que, plusieurs fois,
+ses pas l’auraient tout seuls dirigé vers Chaville au sortir de
+son bureau, il lui arrivait le matin de chercher à côté de lui sur
+l’oreiller les cheveux noirs en nappes lourdes, démordus de leur
+peigne, où tombait son premier baiser.
+
+Les soirées surtout lui semblaient interminables, dans cette
+chambre d’hôtel qui lui rappelait les premiers temps de leur
+liaison, la présence d’une autre maîtresse délicate et
+silencieuse, dont la petite carte embaumait la glace d’un parfum
+d’alcôve et du mystère de son nom: Fanny Legrand. Alors il s’en
+allait se fatiguer, marcher, s’étourdir aux flonflons et aux
+lumières de quelque petit théâtre, jusqu’au moment où le vieux
+Bouchereau lui donnait le droit de passer trois soirées par
+semaine auprès de sa fiancée.
+
+On s’était enfin entendu. Irène l’aimait, _Unclé_ voulait bien; ce
+serait pour les premiers jours d’avril, à la fin du cours. Trois
+mois d’hiver à se voir, à s’apprendre, se désirer, faire la
+paraphrase aimante et charmante du premier regard qui lie les âmes
+et du premier aveu qui les trouble.
+
+Le soir des accordailles, en rentrant chez lui sans la moindre
+envie de dormir, Jean éprouva le désir de faire sa chambre
+ordonnée et laborieuse, par cet instinct naturel de mettre notre
+vie en rapport avec nos idées. Il installa sa table et ses livres
+non encore déficelés, tassés au fond d’une de ces caisses faites à
+la hâte, les codes entre une pile de mouchoirs et une vareuse de
+jardin. De l’entrebâillement d’un dictionnaire de Droit
+commercial, le plus fréquemment feuilleté, tombait alors une
+lettre sans enveloppe, à l’écriture de la maîtresse.
+
+Fanny l’avait confiée au hasard de travaux futurs, se méfiant de
+l’attendrissement trop court de Césaire, pensant qu’elle
+arriverait plus sûrement ainsi. Il se défendait d’abord de
+l’ouvrir, mais cédait aux premiers mots bien doux, bien
+raisonnables, dont l’agitation se sentait seulement au tremblé de
+la plume, à l’inégale conduite des lignes. Elle ne demandait
+qu’une grâce, une seule, qu’il revînt de temps à autre. Elle ne
+dirait rien, ne reprocherait rien, ni le mariage, ni cette
+séparation qu’elle savait absolue et définitive. Mais le voir!...
+
+«Songe que c’est pour moi un coup terrible et si inattendu, si
+brusque... Je suis comme après une mort ou un incendie, ne sachant
+à quoi me prendre. Je pleure, j’attends, je regarde la place de
+mon bonheur. Il n’y aurait que toi pour m’acclimater à cette
+situation nouvelle... C’est une charité, viens me voir, que je ne
+me sente pas si seule... j’ai peur de moi...»
+
+Ces plaintes, ce suppliant appel couraient tout le long de la
+lettre, se reprenaient chaque fois au même mot: «Viens, viens...»
+Il pouvait se croire dans la clairière au milieu des bois avec
+Fanny à ses pieds, et sous la cendre violette du soir, cette
+pauvre figure levée vers lui, toute fripée et molle de larmes,
+cette bouche ouverte qui s’emplissait d’ombre à crier. C’est cela
+qui le poursuivit toute la nuit, cela qui troubla son sommeil, et
+non l’heureuse ivresse qu’il avait rapportée de là-bas. C’est
+cette figure vieillie, flétrie, qu’il revoyait, malgré tous ses
+efforts pour mettre entre lui et elle le visage aux purs contours,
+à la pulpe d’oeillet en fleur, que l’aveu de l’amour teintait de
+petites flammes roses sous les yeux.
+
+Cette lettre avait huit jours de date; huit jours que la
+malheureuse attendait un mot, ou une visite, l’encouragement à la
+résignation qu’elle demandait. Mais comment n’avait-elle pas
+récrit depuis? Peut-être était-elle malade; et d’anciennes
+craintes lui revenaient. Il pensa qu’Hettéma pourrait lui donner
+des nouvelles, et, confiant dans la régularité de ses habitudes,
+alla l’attendre devant le Comité d’artillerie.
+
+Le dernier coup de dix heures sonnait à Saint-Thomas d’Aquin
+lorsque le gros homme tourna le coin de la petite place, le collet
+retroussé, la pipe aux dents, qu’il tenait à deux mains pour se
+chauffer les doigts. Jean le regardait venir de loin, très ému de
+tout ce qu’il lui rappelait; mais Hettéma l’accueillit d’un
+mouvement d’humeur à peine contraint.
+
+-- Vous voilà!... Je ne sais pas si nous vous avons maudit cette
+semaine!... nous qui sommes allés à la campagne pour vivre au
+calme...
+
+Et sur la porte, en finissant sa pipe, il lui raconta que le
+dimanche précédent ils avaient invité Fanny à dîner chez eux avec
+l’enfant dont c’était le jour de sortie, histoire de la distraire
+un peu de ses vilaines idées. En effet, on avait mangé assez
+gaiement, même elle leur chantait un morceau de musique au
+dessert; puis on se séparait vers dix heures, et ils s’apprêtaient
+à se mettre au lit délicieusement, quand tout à coup on frappe aux
+volets et la voix du petit Joseph appelle effarée:
+
+-- Venez vite, maman veut s’empoisonner...
+
+Hettéma se précipite, arrive à temps pour lui arracher de force le
+flacon de laudanum. Il avait fallu se battre, la prendre à bras-
+le-corps, la maintenir et se défendre, contre les coups de tête,
+les coups de peigne dont elle lui abîmait là figure. Dans la
+lutte, la fiole se brisait, le laudanum répandu partout, et il
+n’en avait pas été autre chose que des vêtements tachés et
+empestés de poison.
+
+-- Mais vous comprenez bien que des scènes pareilles, tout ce
+drame de faits-divers, pour des gens tranquilles... Aussi c’est
+fini, j’ai donné congé, le mois prochain je déménage...
+
+Il remit sa pipe dans l’étui, et avec un adieu bien paisible
+disparut sous les arcades basses d’une petite cour, laissant
+Gaussin tout bouleversé de ce qu’il venait d’entendre.
+
+Il se représentait la scène dans cette chambre qui avait été leur
+chambre, l’effroi du petit appelant au secours, la lutte brutale
+avec le gros homme, et il croyait sentir le goût opiacé,
+l’amertume somnolente du laudanum répandu. L’épouvante lui en
+resta tout le jour, aggravée de l’isolement où elle allait se
+trouver. Les Hettéma partis, qui lui retiendrait la main à la
+nouvelle tentative?
+
+Une lettre vint le rassurer un peu. Fanny le remerciait de n’être
+pas si dur qu’il voulait le paraître, puisqu’il prenait encore
+quelque intérêt à la pauvre abandonnée: «On t’a dit, n’est-ce
+pas?... J’ai voulu mourir... c’était de me sentir si seule!...
+J’ai essayé, je n’ai pas pu, on m’a arrêtée, ma main tremblait
+peut-être... la peur de souffrir, de devenir laide... Oh! cette
+petite Doré, comment a-t-elle eu le courage?... Après la première
+honte de m’être manquée, ç’a été une joie de penser que je
+pourrais t’écrire, t’aimer de loin, te voir encore; car je ne
+perds pas l’espoir que tu viendras une fois, comme on vient chez
+une amie malheureuse, dans une maison en deuil, par pitié,
+seulement par pitié.»
+
+Dès lors il arriva de Chaville tous les deux ou trois jours une
+capricieuse correspondance, longue, courte, un journal de douleur
+qu’il n’eut pas la force de renvoyer et qui agrandit dans ce coeur
+tendre la place à vif d’une pitié sans amour, non plus pour la
+maîtresse, mais pour l’être humain souffrant à cause de lui.
+
+Un jour c’était le départ de ses voisins, ces témoins de son
+bonheur passé qui lui emportaient tant de souvenirs. À présent
+elle n’avait plus pour les lui rappeler que les meubles, les murs
+de leur petite maison, et la femme de service, pauvre bête
+sauvage, aussi peu intéressée aux choses que le loriot, tout
+frileux de l’hiver, tristement ébouriffé dans un coin de sa cage.
+
+Un autre jour, un pâle rayon égayant la vitre, elle se réveillait
+toute joyeuse dans cette persuasion: il viendra aujourd’hui!...
+Pourquoi?... rien, une idée... Tout de suite elle se mettait à
+faire la maison belle, et la femme coquette avec sa robe des
+dimanches et la coiffure qu’il aimait; puis jusqu’au soir, jusqu’à
+la dernière goutte de lumière, elle comptait les trains à la
+fenêtre de la salle, l’écoutait venir par le Pavé des Gardes...
+Fallait-il être folle!
+
+Quelquefois rien qu’une ligne: «Il pleut, il fait noir... je suis
+seule et je te pleure...» Ou bien elle se contentait de mettre
+sous enveloppe une pauvre fleur toute trempée et raide de frimas,
+la dernière de leur petit jardin. Mieux que toutes les plaintes,
+cette fleur ramassée sous la neige, disait l’hiver, la solitude,
+l’abandon; il voyait la place, au bout de l’allée, et contre les
+plates-bandes, une jupe de femme mouillée jusqu’à l’ourlet, allant
+et revenant dans une solitaire promenade.
+
+Cette pitié qui lui angoissait le coeur le faisait vivre encore
+avec Fanny, malgré la rupture. Il y songeait, se la figurait à
+toute heure; mais par une singulière défaillance de sa mémoire,
+quoiqu’il n’y eût guère plus de cinq ou six semaines depuis leur
+séparation, et que les moindres détails de leur intérieur lui
+fussent encore présents, la cage de La Balue en face d’un coucou
+en bois gagné à une fête de campagne, jusqu’aux branches du
+noisetier qui battaient au moindre vent la vitre de leur cabinet
+de toilette, la femme elle-même ne lui apparaissait plus
+distinctement. Il la voyait dans un reculement de brume avec un
+seul détail de sa figure, accentué et pénible, la bouche déformée,
+le sourire troué par cette dent qui manquait.
+
+Ainsi vieillie, qu’allait-elle devenir, la pauvre créature contre
+qui il avait dormi si longtemps? L’argent fini qu’il lui avait
+laissé, où irait-elle, jusque vers quel bas-fond? Et tout à coup
+se dressait dans son souvenir, la triste raccrocheuse, rencontrée
+le soir dans une taverne anglaise, mourant de soif devant sa
+tranche de saumon fumé. Elle deviendrait cela, celle dont il avait
+si longtemps accepté les soins, la tendresse passionnée et fidèle.
+Et cette idée le désespérait... Cependant, que faire? Parce qu’il
+avait eu le malheur de rencontrer cette femme, de vivre quelque
+temps avec elle, était-il condamné à la garder toujours, à lui
+sacrifier son bonheur? Pourquoi lui et pas les autres? Au nom de
+quelle justice?
+
+Tout en s’interdisant de la revoir, il lui écrivait; et ses
+lettres à dessein positives et sèches laissaient deviner son
+émotion sous des conseils de sagesse et d’apaisement. Il
+l’engageait à retirer Joseph de pension, à le reprendre pour
+s’occuper, se distraire; mais Fanny refusait. À quoi bon mettre
+cet enfant en présence de sa douleur, de son découragement?
+c’était bien assez du dimanche où le petit rôdait de chaise en
+chaise, errait de la salle au jardin, devinant qu’un grand malheur
+avait attristé la maison, et n’osant plus demander des nouvelles
+de «papa Jean» depuis qu’on lui avait dit avec des sanglots qu’il
+était parti, qu’il ne reviendrait plus:
+
+-- Tous mes papas s’en vont, alors!
+
+Et ce mot du petit abandonné, tombant d’une lettre navrante,
+restait lourd sur le coeur de Gaussin. Bientôt, cette pensée de la
+savoir à Chaville devint une oppression telle, qu’il lui conseilla
+de rentrer dans Paris, de voir du monde. Avec sa triste expérience
+des hommes et des ruptures, Fanny ne vit dans cette offre qu’un
+affreux égoïsme, l’envie de se débarrasser d’elle à jamais, par un
+de ces brusques béguins dont elle était familière; et elle s’en
+expliqua avec sincérité:
+
+«Tu sais ce que je t’ai dit autrefois... Je resterai ta femme
+malgré tout, ta femme aimante et fidèle. Notre petite maison
+m’enveloppe de toi, et je ne voudrais la quitter pour rien au
+monde... Que ferais-je à Paris? J’ai le dégoût de mon passé qui
+t’éloigne; et puis, songe à quoi tu nous exposes... Tu te crois
+donc bien fort? Viens, alors, méchant... une fois, rien qu’une...»
+
+Il n’y alla pas; mais, un dimanche, l’après-midi, seul et
+travaillant, il entendit frapper deux petits coups à sa porte. Il
+tressaillit, reconnut sa façon vive de s’annoncer comme autrefois.
+Craignant de trouver en bas quelque consigne, elle était montée
+d’une haleine, sans rien demander. Il s’approcha, les pas enfoncés
+dans le tapis, entendant son souffle par la feuillure:
+
+-- Jean, es-tu là?...
+
+Oh! cette voix humble et brisée... Encore une fois, pas bien fort:
+«Jean!...» puis une plainte soupirée, le froissement d’une lettre,
+et la caresse et l’adieu d’un baiser jeté.
+
+L’escalier descendu marche à marche, lentement, comme si elle
+attendait un rappel, Jean, seulement alors, ramassa la lettre et
+l’ouvrit. On avait enterré le matin la petite Hochecorne à
+l’hospice des Enfants-Malades. Elle était venue avec le père et
+quelques personnes de Chaville, et n’avait pu se défendre de
+monter pour le voir ou laisser ces lignes écrites d’avance.
+«... Quand je te le disais!... si j’habitais Paris, on ne verrait
+que moi dans ton escalier... Adieu, m’ami, je rentre chez nous...»
+
+Et en lisant, les yeux brouillés de larmes, il se rappelait la
+même scène rue de l’Arcade, la douleur de l’amant congédié, la
+lettre glissée sous la porte, et le rire sans coeur de Fanny. Elle
+l’aimait donc plus qu’il n’aimait Irène! Ou bien est-ce que
+l’homme, plus mêlé que la femme au combat des affaires et de la
+vie, n’a pas comme elle l’exclusivisme de l’amour, l’oubli et
+l’indifférence de tout ce qui n’est pas sa passion, absorbante et
+unique?
+
+Cette torture, ce mal de pitié dont il souffrait, ne s’apaisait
+qu’auprès d’Irène. Ici seulement l’angoisse se desserrait, fondait
+sous le doux rayon bleu de ses regards. Il ne lui restait plus
+qu’une grande lassitude, une tentation de mettre la tête sur son
+épaule et de rester là, sans parler, sans bouger, à l’abri.
+
+-- Qu’avez-vous, lui disait-elle... Est-ce que vous n’êtes pas
+heureux?
+
+Si, bien heureux. Mais pourquoi son bonheur était-il fait de tant
+de tristesse et de larmes? Et par moments il aurait voulu tout lui
+dire, comme à une amie intelligente et bonne; sans songer, pauvre
+fou, au trouble que de pareilles confidences agitent dans les âmes
+toutes neuves, aux inguérissables blessures qu’elles peuvent faire
+à la confiance d’une affection. Ah! s’il avait pu l’emporter, fuir
+avec elle! il sentait que ce serait la fin des tourments; mais le
+vieux Bouchereau ne voulait pas faire grâce d’une heure sur le
+temps fixé:
+
+-- Je suis vieux, je suis malade... Je ne verrai plus mon enfant,
+ne me privez pas de ces derniers jours...
+
+Sous son air dur, c’était le meilleur des hommes que ce grand
+homme. Condamné sans rémission par la maladie de coeur dont il
+suivait et constatait lui-même les progrès, il en parlait avec un
+sang-froid admirable, continuait ses cours en suffoquant,
+auscultait des malades moins atteints que lui. Une seule faiblesse
+dans ce vaste esprit, et marquant bien l’origine paysanne du
+Tourangeau: son respect pour les titres, la noblesse. Et le
+souvenir des petites tourelles de Castelet, le vieux nom d’Armandy
+n’avaient pas été étrangers à sa facilité d’agréer Jean comme mari
+de sa nièce.
+
+Le mariage se ferait à la gentilhommière, ce qui éviterait de
+déplacer la pauvre maman qui envoyait tous les huit jours à sa
+future fille une bonne lettre bien tendre, dictée à Divonne ou à
+l’une des petites de Béthanie. Et c’était une joie douce pour lui
+de parler avec Irène de ses gens, de retrouver Castelet place
+Vendôme, toutes ses affections serrées autour de sa chère fiancée.
+
+Seulement il s’effrayait de se sentir si vieux, si las en face
+d’elle, de la voir prendre un plaisir d’enfant à des choses qui ne
+l’amusaient plus, à des joies de la vie commune, déjà escomptées
+par lui. Ainsi la liste à dresser de tout ce qu’il leur faudrait
+emporter au Consulat, meubles, étoffes à choisir, liste au milieu
+de laquelle il s’arrêtait un soir, la plume hésitante, épouvanté
+du retour qu’il faisait vers son installation de la rue
+d’Amsterdam, et du recommencement inévitable de tant de jolis
+bonheurs usés, finis par ces cinq ans auprès d’une femme, dans un
+travestissement de mariage et de ménage.
+
+
+XIV
+
+-- Oui, mon cher, mort cette nuit dans les bras de Rosa... Je
+viens de le porter chez l’empailleur.
+
+De Potter, le musicien, que Jean rencontrait sortant d’un magasin
+de la rue du Bac, s’accrochait à lui avec un besoin d’effusion qui
+n’allait guère à ses traits impassibles et durs d’homme
+d’affaires, et lui racontait le martyre du pauvre Bichito tué par
+l’hiver parisien, ratatiné de froid malgré les tampons d’ouate, la
+mèche d’esprit-de-vin allumée depuis deux mois sous sa petite
+niche, comme on fait aux enfants venus avant terme. Rien n’avait
+pu l’empêcher de grelotter, et la nuit d’avant, pendant qu’ils
+étaient tous autour de lui, un dernier frisson le secouant de la
+tête à la queue, il était mort en bon chrétien, grâce aux flots
+d’eau bénite que sur sa peau grenue, où la vie s’évanouissait en
+moires changeantes, en mouvements de prisme, maman Pilar répandait
+en disant, les yeux au ciel: «_Dios loui pardonne_!»
+
+-- J’en ris, mais j’ai le coeur gros tout de même; surtout quand
+je pense au chagrin de ma pauvre Rosa que j’ai laissée en
+larmes... Heureusement Fanny était près d’elle...
+
+-- Fanny?...
+
+-- Oui, voilà des temps que nous ne l’avions vue... Elle est
+arrivée ce matin juste au milieu du drame, et cette bonne fille
+est restée consoler son amie.
+
+Il ajouta, sans s’apercevoir de l’impression causée par ses
+paroles:
+
+-- C’est donc fini? Vous n’êtes plus ensemble?... Vous rappelez-
+vous notre conversation au lac d’Enghien? Au moins, vous profitez
+des leçons qu’on vous donne...
+
+Et il perçait une pointe d’envie dans son approbation.
+
+Gaussin, le front plissé, éprouvait un véritable malaise à songer
+que Fanny était retournée chez Rosario; mais il s’en voulait de
+cette faiblesse, n’ayant plus après tout ni droit, ni
+responsabilité sur cette existence. Devant une maison de la rue de
+Beaune, une très ancienne rue du Paris aristocratique d’autrefois
+où ils venaient de s’engager, de Potter s’arrêta. C’est là qu’il
+demeurait ou qu’il était censé demeurer pour les convenances, pour
+le monde, car réellement son temps se passait avenue de Villiers
+ou à Enghien, et il ne faisait que des apparitions au domicile
+conjugal, pour empêcher que sa femme et son enfant n’eussent l’air
+trop abandonnés.
+
+Jean suivait sa route, esquissant déjà un adieu, mais l’autre lui
+retint la main dans ses longues mains dures de briseur de clavier
+et, sans le moindre embarras, comme un homme que son vice ne gêne
+plus:
+
+-- Rendez-moi donc un service... montez avec moi. Je devais dîner
+chez ma femme aujourd’hui, mais je ne peux vraiment pas laisser ma
+pauvre Rosa toute seule à son désespoir... Vous servirez de
+prétexte à ma sortie et m’éviterez une explication ennuyeuse.
+
+Le cabinet du musicien, dans un superbe et froid appartement
+bourgeois du second étage, sentait l’abandon de la pièce où l’on
+ne travaille pas. Tout y était trop net, sans rien du désordre, de
+l’active petite fièvre qui gagne les objets et les meubles. Pas un
+livre, pas un feuillet sur la table qu’encombrait majestueusement
+un énorme encrier de bronze à sec et reluisant comme dans une
+devanture; ni la moindre partition au vieux piano à forme
+d’épinette dont s’étaient inspirées les premières oeuvres. Et un
+buste en marbre blanc, le buste d’une jeune femme aux traits
+délicats, à l’expression de douceur, tout pâle dans le jour qui
+tombait, faisait plus froide encore la cheminée sans feu et
+drapée, semblait regarder tristement les murs chargés de couronnes
+dorées, enrubannées, de médailles, de cadres commémoratifs, toute
+une défroque glorieuse et vaniteuse généreusement laissée à la
+femme en compensation, et qu’elle entretenait comme les ornements
+de tombe de son bonheur.
+
+À peine étaient-ils entrés, la porte du cabinet se rouvrit, et
+Mme de Potter parut:
+
+-- C’est toi, Gustave?
+
+Elle le croyait seul, s’arrêta devant la figure inconnue, avec une
+visible inquiétude. Élégante et jolie, d’une recherche de mise
+intelligente, elle paraissait plus affinée que son buste, la douce
+physionomie changée en une résolution courageuse et nerveuse. Dans
+le monde, les avis se partageaient sur ce caractère de femme. Les
+uns la blâmaient de supporter le dédain affiché du mari, ce ménage
+en ville, connu, installé; d’autres admiraient au contraire sa
+résignation silencieuse. Et l’opinion générale la tenait pour une
+tranquille personne aimant son repos par-dessus tout, trouvant des
+compensations suffisantes à son veuvage dans les caresses d’un bel
+enfant et la joie de porter le nom d’un grand homme.
+
+Mais pendant que le musicien présentait son compagnon et débitait
+n’importe quel mensonge pour se débarrasser du dîner de famille,
+au tressaillement de ce jeune visage féminin, à la fixité de ce
+regard qui ne voyait plus, n’écoutait plus, comme absorbé de
+souffrance, Jean pouvait se rendre compte que sous ces dehors
+mondains une grande douleur s’enterrait vivante. Elle parut
+accepter cette histoire qu’elle ne croyait pas, se contenta de
+dire doucement:
+
+-- Raymond va pleurer, je lui avais promis que nous dînerions près
+de son lit.
+
+-- Comment est-il? demanda de Potter, distrait, impatient.
+
+-- Mieux, mais il tousse toujours... Tu ne viens pas le voir?
+
+Il bredouilla quelques mots dans sa moustache, en feignant de
+chercher autour de la pièce:
+
+-- Pas maintenant... très pressé... rendez-vous au club pour six
+heures...
+
+Ce qu’il voulait éviter, c’était d’être seul avec elle.
+
+«Adieu alors», fit la jeune femme subitement apaisée, les traits
+en place, refermée comme une eau pure que vient de troubler une
+pierre jusqu’au fond. Elle salua, disparut.
+
+-- Filons!...
+
+Et de Potter délivré entraîna Gaussin qui regardait descendre
+devant lui, raide et correct dans son long pardessus serré de
+coupe anglaise, ce sinistre passionné, tellement ému quand il
+portait à empailler le caméléon de sa maîtresse, et s’en allant
+sans embrasser son enfant malade.
+
+-- Tout ça, mon cher, fit le musicien comme en réponse à la pensée
+de son ami, c’est la faute de ceux qui m’ont marié. Un vrai
+service qu’ils m’ont rendu là et à cette pauvre femme... Quelle
+folie de vouloir faire de moi un mari et un père!... J’étais
+l’amant de Rosa, je le suis resté, je le resterai jusqu’à ce que
+l’un de nous crève... Un vice qui vous a pris au bon moment, qui
+vous tient bien, est-ce qu’on s’en dégage jamais?... Et vous-même,
+êtes-vous sûr que si Fanny avait voulu?...
+
+Il héla un fiacre vide qui passait, et en montant:
+
+-- À propos de Fanny, vous savez la nouvelle?... Flamant est
+gracié, sorti de Mazas... C’est la pétition de Déchelette...
+Pauvre Déchelette! il aura fait du bien même après sa mort.
+
+Immobile, avec une envie folle de courir, de rattraper ces roues
+qui cahotaient à fond de train dans la rue sombre où le gaz
+s’allumait, Gaussin s’étonnait de se sentir si ému.
+
+-- Flamant gracié... sorti de Mazas...
+
+Il redisait ces mots tout bas, y voyant la raison du silence de
+Fanny depuis quelques jours, de ses lamentations brusquement
+interrompues, tombées sous les caresses d’un consolateur; car la
+première pensée du misérable enfin libre avait dû être pour elle.
+
+Il se rappelait la correspondance amoureuse datée de la prison,
+l’obstination de sa maîtresse à défendre celui-là seul, quand elle
+faisait si bon marché des autres; et au lieu de se féliciter d’une
+aventure qui logiquement le déchargeait de toute inquiétude, de
+tout remords, une angoisse indéfinissable le tint éveillé et
+fiévreux une partie de la nuit. Pourquoi? Il ne l’aimait plus;
+seulement il songeait à ses lettres restées aux mains de cette
+femme, qu’elle lirait peut-être à l’autre, et dont -- qui sait? --
+sous une influence mauvaise, elle pourrait se servir un jour pour
+troubler son repos, son bonheur.
+
+Vraie ou fausse, ou cachant sans qu’il s’en doutât un souci
+d’autre genre, cette préoccupation de ses lettres le décida à une
+démarche imprudente, la visite à Chaville qu’il avait toujours
+obstinément refusée. Mais à qui confier une mission aussi intime
+et délicate?... Un matin de février, il prit le train de dix
+heures, très calme d’esprit et de coeur, avec la seule crainte de
+trouver la maison fermée, la femme disparue déjà à la suite de son
+bandit.
+
+Dès la courbe de la voie, les persiennes ouvertes, les rideaux aux
+fenêtres du pavillon le rassurèrent; et se souvenant de son
+émotion, lorsqu’il voyait fuir derrière lui la petite lumière
+mouchetant l’ombre, il se raillait lui-même et la fragilité de ses
+impressions. Ce n’était plus le même homme qui passait là, et
+certainement il ne trouverait plus la même femme. Il n’y avait
+pourtant que deux mois depuis. Les bois que longeait le train
+n’avaient pas pris de nouvelles feuilles, gardaient les mêmes
+lèpres de rouille que le jour de la rupture, et de sa clameur aux
+échos.
+
+Il descendit seul à la station, par ce brouillard pénétrant et
+froid, prit le petit chemin de campagne tout glissant de neige
+durcie, la voûte du chemin de fer, ne rencontra personne avant le
+Pavé des Gardes, au tournant duquel apparurent un homme et un
+enfant suivis d’un employé de la gare poussant sa brouette chargée
+de malles.
+
+L’enfant, tout emmitouflé d’un cache-nez, la casquette jusqu’aux
+oreilles, retint un cri en passant près de lui. «Mais c’est
+Joseph...» se dit-il, un peu étonné et triste de cette ingratitude
+du petit; et s’étant retourné il rencontra le regard de l’homme
+qui accompagnait l’enfant par la main. Cette figure intelligente
+et fine, pâlie par la claustration, ces vêtements de confection
+achetés de la veille, cette barbe blonde à fleur de menton, qui
+n’avait pas eu le temps de repousser depuis Mazas... Flamant,
+parbleu! Et Joseph était son fils...
+
+Ce fut une révélation dans un éclair. Il revit, comprit tout,
+depuis la lettre du coffret où le beau graveur confiait à sa
+maîtresse un enfant qu’il avait en province, jusqu’à l’arrivée
+mystérieuse du petit, et la mine gênée d’Hettéma pour parler de
+cette adoption, et les regards de Fanny à Olympe; car ils
+s’étaient tous entendus pour lui faire nourrir le fils du
+faussaire. Oh! le joli niais, et comme ils avaient dû rire!... Un
+dégoût lui en vint de tout ce passé de honte, une envie de fuir
+bien loin; mais des choses le troublaient qu’il aurait voulu
+savoir. L’homme et l’enfant partis, pourquoi pas elle? Et puis ses
+lettres, il lui fallait ses lettres, ne rien laisser de lui dans
+ce coin de souillure et de malheur.
+
+-- Madame?... Voilà monsieur!...
+
+-- Qui, monsieur?... demanda naïvement une voix du fond de la
+chambre.
+
+-- Moi...
+
+On entendit un cri, un bond précipité, puis:
+
+-- Attends, je me lève... je viens...
+
+Encore au lit à midi passé! Jean se doutait bien pourquoi, il
+connaissait les causes de ces lendemains brisés, harassés; et
+pendant qu’il l’attendait dans la salle aux moindres objets
+familiers, le sifflet du train montant, le «mé» grelottant d’une
+chèvre dans un jardinet voisin, les couverts épars sur la table le
+reportaient aux matins d’autrefois, le petit déjeuner en hâte
+avant le départ.
+
+Fanny entra avec un élan vers lui, puis, s’arrêtant devant sa
+froideur, ils restèrent une seconde étonnés, hésitants, comme
+lorsqu’on se retrouve après ces intimités brisées, de chaque côté
+d’un pont rompu, d’une distance de rive à rive, et entre soi
+l’espace immense des flots roulants et engloutissants.
+
+-- Bonjour... dit-elle tout bas, sans bouger.
+
+Elle le trouvait changé, pâli. Lui s’étonnait de la revoir si
+jeune, un peu grossie seulement, moins grande qu’il ne se la
+figurait, mais baignée de ce rayonnement spécial, cet éclat du
+teint et des yeux, cette douceur de pelouse fraîche que lui
+laissaient les nuits de grandes caresses. Elle était donc restée
+dans le bois, au fond du ravin encombré de feuilles mortes, celle
+dont le souvenir le rongeait de pitié.
+
+-- On se lève tard à la campagne... fit-il d’un accent ironique.
+
+Elle s’excusait, prétextait une migraine, et, comme lui, employait
+des formes impersonnelles, ne sachant dire ni toi, ni vous; puis à
+l’interrogation muette qui lui montrait le repas desservi:
+
+-- C’est l’enfant... il a déjeuné là ce matin avant de s’en
+aller...
+
+-- S’en aller?... Où donc?
+
+Il affectait une suprême indifférence du bout des lèvres, mais
+l’éclair de ses yeux le trahissait. Et Fanny:
+
+-- Le père a reparu... il est venu le reprendre...
+
+-- En sortant de Mazas, n’est-ce pas?
+
+Elle tressaillit, mais n’essaya pas de mentir.
+
+-- Eh bien, oui... J’avais promis, je l’ai fait... Que de fois
+l’envie me tenait de te le dire, mais je n’osais pas, j’avais peur
+que tu le renvoies, le pauvre petit...
+
+Et elle ajouta timidement:
+
+-- Tu étais si jaloux...
+
+Il eut un beau rire de dédain. Jaloux, lui, de ce forçat... allons
+donc!... Et sentant monter sa colère il coupa court, dit vivement
+ce qui l’amenait. Ses lettres!... Pourquoi ne les avait-elle pas
+données à Césaire, cela leur eût évité une entrevue pénible pour
+tous deux.
+
+-- C’est vrai, dit-elle, toujours très douce, mais je vais te les
+rendre, elles sont là...
+
+Il la suivit dans la chambre, aperçut le lit défait, recouvert en
+hâte sur les deux oreillers, respira cette odeur de cigarettes
+brûlées mêlée à des parfums de toilette de femme, qu’il
+reconnaissait comme le petit coffret nacré posé sur la table. Et
+la même pensée leur venant à tous deux:
+
+-- Il n’y en a pas lourd, dit-elle en ouvrant la boîte... nous ne
+risquerions pas de mettre le feu...
+
+Il se taisait, troublé, la bouche sèche, hésitant à se rapprocher
+de ce lit saccagé, devant lequel elle feuilletait les lettres une
+dernière fois, la tête penchée, la nuque solide et blanche sous la
+torsade relevée de ses cheveux, et dans le flottant vêtement de
+laine la taille épaissie et molle, à l’abandon...
+
+-- Voilà!... Elles y sont toutes.
+
+Le paquet pris, mis brusquement dans sa poche, car ses
+préoccupations avaient changé, Jean demanda:
+
+-- Alors il emmène son enfant?... Où vont-ils?...
+
+-- Au Morvan, dans son pays, pour se cacher, faire sa gravure
+qu’il enverra à Paris sous un faux nom.
+
+-- Et toi?... Est-ce que tu comptes rester ici?...
+
+Elle détourna les yeux pour lui échapper, balbutiant que ce serait
+bien triste. Aussi elle pensait... elle partirait peut-être
+bientôt... un petit voyage.
+
+-- Dans le Morvan, sans doute?... En famille!...
+
+Et lâchant sa fureur jalouse:
+
+-- Dis donc tout de suite que tu rejoindras ton voleur, que vous
+allez vous mettre en ménage... Il y a assez longtemps que tu en as
+envie... Allons. Retourne à ta bauge... Fille et faussaire ça va
+ensemble, j’étais bien bon de vouloir te tirer de cette boue.
+
+Elle gardait son mutisme immobile, un éclair de triomphe filtrant
+entre ses cils baissés. Et plus il la cinglait d’une ironie
+féroce, outrageante, plus elle semblait fière, et s’accentuait le
+frisson au coin de sa bouche. Maintenant il parlait de son bonheur
+à lui, l’amour honnête et jeune, le seul amour. Oh! le doux
+oreiller pour dormir qu’un coeur d’honnête femme... Puis,
+brusquement, la voix baissée, comme s’il avait honte:
+
+-- Je viens de le rencontrer, ton Flamant, il a passé la nuit ici?
+
+-- Oui, il était tard, il neigeait... On lui a fait un lit sur le
+divan.
+
+-- Tu mens, il a couché là... il n’y a qu’à voir le lit, qu’à te
+regarder.
+
+-- Et après?
+
+Elle approchait son visage du sien, ses grands yeux gris éclairés
+de flammes libertines...
+
+-- Est-ce que je savais que tu viendrais?... Et toi perdu, qu’est-
+ce que ça pouvait me faire, tout le reste? J’étais triste, seule,
+dégoûtée...
+
+-- Et puis le bouquet du bagne!... Depuis le temps que tu vivais
+avec un honnête homme... ça t’a semblé bon, hein?... Avez-vous dû
+vous en fourrer de ces caresses... Ah! saleté!... tiens...
+
+Elle vit venir le coup sans l’éviter, le reçut en pleine figure,
+puis avec un grondement sourd de douleur, de joie, de victoire,
+elle sauta sur lui, l’empoigna à pleins bras: «M’ami, m’ami... tu
+m’aimes encore...» et ils roulèrent ensemble sur le lit.
+
+Le passage à grand fracas d’un express le réveilla en sursaut vers
+le soir; et les yeux ouverts, il resta quelques instants sans se
+reconnaître, tout seul au fond de ce grand lit où ses membres
+rompus comme par une marche excessive semblaient posés les uns à
+côté des autres, sans attaches ni ressorts. L’après-midi, il était
+tombé beaucoup de neige. Dans un silence de désert, on l’entendait
+fondre, ruisseler contre les murs, le long des vitres, s’égoutter
+dans les combles du toit, et, par moments, sur le feu de coke de
+la cheminée qu’elle éclaboussait.
+
+Où était-il? Que faisait-il là? Peu à peu, dans la réverbération
+du petit jardin, la chambre lui apparaissait toute blanche,
+éclairée d’en bas, le grand portrait de Fanny dressé en face de
+lui, et le souvenir lui revenait de sa chute, sans le moindre
+étonnement. Dès en entrant, devant ce lit, il s’était senti
+repris, perdu; ces draps l’attiraient comme un gouffre, et il se
+disait: «Si j’y tombe, ce sera sans rémission et pour toujours.»
+C’était fait; et sous le triste dégoût de sa lâcheté, il y avait
+comme un soulagement à l’idée qu’il ne sortirait plus de cette
+fange, le pitoyable bien-être du blessé qui, perdant son sang,
+traînant sa plaie, s’est étendu sur un tas de fumier pour y
+mourir, et las de souffrir, de lutter, toutes les veines ouvertes,
+s’enfonce délicieusement dans la tiédeur molle et fétide.
+
+Ce qui lui restait à faire maintenant était horrible, mais très
+simple. Retourner à Irène après cette trahison, risquer un ménage
+à la de Potter?... Si bas qu’il fût tombé, il n’en était pas
+encore là... Il allait écrire à Bouchereau, au grand physiologiste
+qui le premier a étudié et décrit les maladies de la volonté, lui
+en soumettre un cas terrible, l’histoire de sa vie depuis la
+première rencontre avec cette femme quand elle lui avait posé sa
+main sur le bras, jusqu’au jour où, se croyant sauvé, en plein
+bonheur, en pleine ivresse, elle le ressaisissait par la magie du
+passé, cet horrible passé où l’amour tenait si peu de place,
+seulement la lâche habitude et le vice entré dans les os...
+
+La porte s’ouvrit. Fanny marchait tout doucement dans la chambre
+pour ne pas le réveiller. Entre ses paupières closes, il la
+regardait, alerte et forte, rajeunie, chauffant au foyer ses pieds
+trempés de la neige du jardin, et de temps en temps tournée vers
+lui avec le petit sourire qu’elle avait le matin, dans la dispute.
+Elle vint prendre le paquet de maryland à sa place habituelle,
+roula une cigarette et s’en allait, mais il la retint.
+
+-- Tu ne dors donc pas?
+
+-- Non... assieds-toi là... et causons.
+
+Elle resta au bord du lit, un peu surprise de cette gravité.
+
+-- Fanny... Nous allons partir.
+
+Elle crut d’abord qu’il plaisantait pour l’éprouver. Mais les
+détails très précis qu’il donnait la détrompèrent vite. Il y avait
+un poste vacant, celui d’Arica; il le demanderait. C’était
+l’affaire d’une quinzaine de jours, le temps de préparer les
+malles...
+
+-- Et ton mariage?
+
+-- Plus un mot là-dessus... Ce que j’ai fait est irréparable... Je
+vois bien que c’est fini, je ne pourrai plus me séparer de toi.
+
+-- Pauvre bébé! fit-elle avec une douceur triste, un peu
+méprisante.
+
+Puis, après avoir tiré deux ou trois bouffées:
+
+-- C’est loin, ce pays que tu dis?
+
+-- Arica?... très loin, au Pérou...
+
+Et tout bas:
+
+-- Flamant ne pourra pas te rejoindre...
+
+Elle resta songeuse et mystérieuse dans son nuage de tabac. Lui,
+tenait toujours sa main, frôlait son bras nu, et bercé par le
+dégoulinement de l’eau tout autour de la petite maison, il fermait
+les yeux, s’enfonçait dans la vase doucement.
+
+
+XV
+
+Nerveux, trépidant, sous vapeur, déjà parti comme tous ceux qui
+s’apprêtent au départ, Gaussin est depuis deux jours à Marseille
+où Fanny doit venir le rejoindre et s’embarquer avec lui. Tout est
+prêt, les places retenues, deux cabines de première pour le vice-
+consul d’Arica voyageant avec sa belle soeur; et le voilà qui
+arpente le carreau dérougi de la chambre d’hôtel, dans la double
+attente fiévreuse de sa maîtresse et de l’appareillage.
+
+Il faut qu’il marche et s’agite sur place, puisqu’il n’ose sortir.
+La rue le gêne comme un criminel, comme un déserteur, la rue
+marseillaise mêlée et grouillante où il lui semble qu’à chaque
+tournant son père, le vieux Bouchereau vont se montrer, lui mettre
+la main sur l’épaule pour le reprendre et le ramener.
+
+Il s’enferme, mange là sans même descendre à la table d’hôte, lit
+sans fixer ses yeux, se jette sur son lit, distrayant ses vagues
+siestes avec le Naufrage de La Pérouse, la Mort du capitaine Cook
+pendus aux murs, piquetés de mouches, et des heures entières
+s’accoude au balcon en bois vermoulu, abrité d’un store jaune
+aussi rapiécé que la voile d’un bateau de pêche.
+
+Son hôtel, l’»hôtel du Jeune Anacharsis», dont le nom pris au
+hasard sur le Bottin l’a tenté quand il convenait du rendez-vous
+avec Fanny, est une vieille auberge point luxueuse ni même très
+propre, mais qui donne sur le port, en pleine marine, en plein
+voyage. Sous ses fenêtres, des perruches, des cacatoès, des
+oiseaux des îles au doux ramage interminable, tout l’étalage en
+plein air d’un oiselier dont les cages empilées saluent le jour
+levant d’une rumeur de forêt vierge, couverte et dominée, à mesure
+que la journée s’avance, par les bruyants travaux du port, réglés
+au bourdon de Notre Dame-de-la-Garde.
+
+C’est une confusion de jurons dans toutes les langues, de cris de
+bateliers, de portefaix, de marchands de coquillages, entre les
+coups de marteau du bassin de radoub, le grincement des grues, le
+heurt sonore des «romaines» rebondissant sur le pavé, cloches de
+bords, sifflets de machines, bruits rythmés de pompes, de
+cabestans, eaux de cale qu’on dégorge, vapeur qui s’échappe, tout
+ce fracas doublé et répercuté par le tremplin de la mer voisine,
+d’où monte de loin en loin le mugissement rauque, l’haleine de
+monstre marin d’un grand transatlantique qui prend le large.
+
+Et les odeurs aussi évoquent des pays lointains, des quais plus
+ensoleillés et chauds encore que celui-ci; les bois de santal, de
+campêche qu’on décharge, les limons, les oranges, pistaches,
+fèves, arachides, dont l’âcre senteur se dégage, monte avec des
+tourbillons de poussières exotiques dans une atmosphère saturée
+d’eau saumâtre, d’herbes brûlées, des graisses fumeuses des _Cook-
+house_.
+
+Le soir venu, ces rumeurs s’apaisent, ces épaisseurs de l’air
+retombent et s’évaporent; et tandis que Jean, rassuré par l’ombre,
+le store relevé, regarde le port endormi et noir sous l’entre-
+croisement en hachures des mâts, des vergues, des beauprés, quand
+le silence n’est traversé que du clapotis d’une rame, de l’aboi
+lointain d’un chien de bord, au large, tout au large, le phare de
+Planier projette en tournant une longue flamme rouge ou blanche
+qui déchire l’ombre, montre en un clignotement d’éclair des
+silhouettes d’îles, de forts, de roches. Et ce regard lumineux
+guidant des milliers de vies à l’horizon, c’est encore le voyage,
+qui l’invite et lui fait signe, l’appelle dans la voix d’un vent,
+les houles de la pleine mer, et la rauque clameur d’un _steamboat_
+qui râle et souffle toujours à quelque point de la rade.
+
+Encore vingt-quatre heures d’attente; Fanny ne doit le rejoindre
+que dimanche. Ces trois jours trop tôt au rendez-vous, il devait
+les passer près des siens, les donner aux bien-aimés qu’il ne
+reverra de plusieurs années, qu’il ne retrouvera plus peut-être;
+mais dès le soir de son arrivée à Castelet, quand son père a su
+que le mariage était rompu et qu’il en a deviné les causes, une
+explication a eu lieu, violente, terrible.
+
+Que sommes-nous donc, que sont nos affections les plus tendres,
+les plus près de notre coeur, pour qu’une colère qui passe entre
+deux êtres de même chair, de même sang, arrache, torde, emporte
+leur tendresse, les sentiments de nature aux racines si profondes
+et si fines, avec la violence aveugle, irrésistible, d’un de ces
+typhons des mers de Chine dont les plus durs marins n’osent se
+souvenir et disent en pâlissant:
+
+-- Ne parlons pas de ça...
+
+Il n’en parlera jamais, mais il s’en souviendra toute sa vie de
+cette horrible scène sur la terrasse de Castelet où s’est passée
+son enfance heureuse, devant cet horizon splendide et calme, ces
+pins, ces myrtes, ces cyprès qui se serraient immobiles et
+frissonnants autour de la malédiction paternelle. Toujours il
+reverra ce grand vieillard, aux joues convulsées et remuantes,
+marchant sur lui avec cette bouche de haine, ce regard de haine,
+proférant les paroles qu’on ne pardonne pas, le chassant de la
+maison et de l’honneur:
+
+-- Va-t’en, pars avec ta gueuse, tu es mort pour nous!...
+
+Et les petites bessonnes criant, se traînant à genoux sur le
+perron, demandant grâce pour le grand frère, et la pâleur de
+Divonne, sans un regard, sans un adieu, pendant que là-haut,
+derrière la vitre, le doux et anxieux visage de la malade
+demandait pourquoi tout ce bruit et son Jean s’en allant si vite
+et sans l’embrasser.
+
+Cette idée qu’il n’avait pas embrassé sa mère l’a fait revenir à
+mi-route d’Avignon; il a laissé Césaire avec la voiture au bas du
+pays, pris la traverse et pénétré dans Castelet par le clos, comme
+un voleur. La nuit était sombre; ses pas s’empêtraient dans la
+vigne morte, et même il finissait par ne plus pouvoir s’orienter,
+cherchant sa maison dans les ténèbres, déjà étranger chez lui. La
+blancheur des murs crépis le guidait enfin d’un reflet vague; mais
+la porte du perron était fermée, les fenêtres partout éteintes.
+Sonner, appeler? Il n’osait, par crainte de son père. Deux ou
+trois fois il a fait le tour du logis, espérant trouver l’issue
+d’un volet mal clos. Partout la lanterne de Divonne avait passé
+comme chaque soir; et après un long regard à la chambre de sa
+mère, l’adieu de tout son coeur à sa maison d’enfance qui le
+repousse elle aussi, il s’est enfui désespéré avec un remords qui
+ne le quitte plus.
+
+D’ordinaire, pour ces absences de durée, ces traversées aux
+dangereux hasards de la mer et du vent, les parents, les amis,
+prolongent les adieux jusqu’à l’embarquement définitif; on passe
+la dernière journée ensemble, on visite le bateau, la cabine du
+partant afin de mieux le suivre dans sa route. Plusieurs fois par
+jour, Jean voit passer devant l’hôtel de ces affectueuses
+reconduites, parfois nombreuses et bruyantes; mais il s’émeut
+surtout d’un groupe familial à l’étage au-dessous du sien. Un
+vieux, une vieille, des gens de campagne à tournure aisée, en
+veste de drap et cambrésine jaune, sont venus accompagner leur
+garçon, l’assistent jusqu’au départ du paquebot; et penchés à leur
+fenêtre, dans le désoeuvrement de l’attente, on les voit tous les
+trois, se tenant par le bras, le matelot au milieu, bien serrés.
+Ils ne parlent pas, ils s’étreignent.
+
+Jean songe en les regardant au beau départ qu’il aurait eu... Son
+père, ses petites soeurs, et, s’appuyant sur lui d’une douce main
+frémissante, celle dont les beauprés au large entraînaient le vif
+esprit et l’âme aventureuse... Regrets stériles. Le crime est
+accompli, son destin sur les rails, il n’a qu’à partir et à
+oublier...
+
+Qu’elles lui semblèrent lentes et cruelles les heures de la
+dernière nuit! Il se tournait, se retournait dans son lit
+d’auberge, guettait le jour sur la vitre aux décroissements lents
+du noir au gris, puis au blanc d’aube que le phare piquait encore
+d’une étincelle rouge effacée au soleil levant.
+
+Alors seulement il s’endormit, réveillé tout à coup par un
+éclaboussement de rayons dans sa chambre, les cris confondus des
+cages de l’oiselier avec les innombrables carillons du dimanche de
+Marseille, répandus par les quais élargis, toutes machines au
+repos, des oriflammes flottant aux mâts... Déjà dix heures! Et
+l’express de Paris arrive à midi, vite il s’habille pour aller au-
+devant de sa maîtresse; ils déjeuneront en face de la mer, puis on
+portera les bagages à bord et à cinq heures, le signal.
+
+Un jour merveilleux, un ciel profond où les mouettes passent en
+taches blanches, la mer d’un bleu plus foncé, d’un bleu minéral,
+sur lequel, à l’horizon, des voiles, des fumées, tout est visible,
+tout miroite et tout danse; et comme le chant naturel de ces rives
+de soleil aux transparences d’atmosphère et d’eau, des harpes
+sonnent sous les croisées de l’hôtel, un air italien d’une
+facilité divine, mais dont la note pincée et traînée sur les
+cordes émeut cruellement les nerfs. C’est plus que de la musique,
+c’est la traduction ailée de ces allégresses du Midi, ces
+plénitudes de vie et d’amour gonflées jusqu’aux larmes. Et le
+souvenir d’Irène passe dans la mélodie, vibrant et pleurant. Comme
+c’est loin!... Quel beau pays perdu, quel regret pour toujours des
+choses brisées, irréparables!
+
+Allons!
+
+Sur le seuil, en sortant, Jean rencontre un garçon!
+
+-- Une lettre pour M. le consul... Elle est arrivée le matin, mais
+M. le consul dormait si profondément!
+
+Les voyageurs de distinction sont rares à l’hôtel du _Jeune
+Anacharsis_; aussi les braves Marseillais font-ils sonner à tout
+propos le titre de leur pensionnaire... Qui peut lui écrire?
+Personne ne connaît son adresse, à moins que Fanny... Et regardant
+mieux l’enveloppe, il s’épouvante, il a compris.
+
+«Eh bien, non! je ne pars pas; c’est une trop grande folie dont je
+ne me sens pas la force. Pour des coups pareils, mon pauvre ami,
+il faut la jeunesse que je n’ai plus, ou l’aveuglement d’une
+passion folle qui nous manque à l’un comme à l’autre. Il y a cinq
+ans, aux beaux jours, un signe de toi m’aurait fait te suivre de
+l’autre côté de la terre, car tu ne peux nier que je t’aie aimé
+passionnément. Je t’ai donné tout ce que j’avais; et lorsqu’il a
+fallu m’arracher de toi j’ai souffert, comme jamais pour aucun
+homme. Mais ça use, vois-tu, un amour pareil... Te sentir si beau,
+si jeune, toujours trembler, tant de choses à défendre!...
+Maintenant je n’en peux plus, tu m’as trop fait vivre, trop fait
+souffrir, je suis à bout.
+
+«Dans ces conditions, la perspective de ce grand voyage, de ce
+déménagement d’existence, me fait peur. Moi qui aime tant ne pas
+bouger et qui ne suis jamais allée plus loin que Saint-Germain, tu
+penses! Et puis les femmes vieillissent trop vite au soleil, et tu
+n’aurais pas encore trente ans que je serais jaunie et fripée
+comme maman Pilar; c’est pour le coup que tu m’en voudrais de ton
+sacrifice et que la pauvre Fanny payerait pour tout le monde.
+Écoute, il y a un pays d’Orient, j’ai lu ça dans un de tes _Tour
+du Monde_, où, quand une femme trompe son mari, on la coud vivante
+avec un chat, en une peau de bête toute fraîche, puis on lâche le
+paquet sur la plage hurlant et bondissant en plein soleil. La
+femme miaule, le chat griffe, tous deux s’entre-dévorent pendant
+que la peau se racornit, se resserre sur cette horrible bataille
+de captifs, jusqu’au dernier râle, jusqu’à la dernière palpitation
+du sac. c’est un peu le supplice qui nous attendait ensemble...»
+
+Il s’arrêta une minute, écrasé, stupide. À perte de vue le bleu de
+la mer étincelait. _Addio_... chantaient les harpes auxquelles
+s’était jointe une voix chaude et passionnée comme elles...
+_Addio_... Et le néant de sa vie détruite, ravagée, toute de
+débris et de larmes, lui apparut, le champ ras, les moissons
+faites sans espoir de retour, et pour cette femme qui lui
+échappait...
+
+«J’aurais dû te dire cela plus tôt, mais je n’osais pas, te voyant
+si monté, si résolu. Ton exaltation me gagnait; puis la vanité de
+la femme, la fierté bien naturelle de t’avoir reconquis après la
+rupture. Seulement, tout au fond de moi, je sentais que ça n’y
+était plus, quelque chose de fini, de craqué. Comment veux-tu?
+après des secousses pareilles... Et ne te figure pas que ce soit à
+cause de ce malheureux Flamant. Pour lui comme pour toi et tous
+les autres, c’est fini, mon coeur est mort; mais il reste cet
+enfant dont je ne peux plus me passer et qui me ramène auprès du
+père, pauvre homme qui s’est perdu par amour et m’est revenu de
+Mazas aussi fervent et tendre qu’à notre première rencontre.
+Figure-toi que, lorsque nous nous sommes revus, il a passé toute
+la nuit à pleurer sur mon épaule; tu vois qu’il n’y avait guère de
+quoi te monter la tête...
+
+«Je te l’ai dit, mon cher enfant, j’ai trop aimé, je suis rompue.
+À présent j’ai besoin qu’on m’aime à mon tour, qu’on me choie, et
+m’admire, et me berce. Celui-là sera à genoux, ne me verra jamais
+de rides ni de cheveux blancs; et s’il m’épouse, comme il en a
+l’intention, c’est moi qui lui ferai une grâce. Compare... Surtout
+pas de folies. Mes précautions sont prises pour que tu ne puisses
+me retrouver. Du petit café de la gare d’où je t’écris, je vois à
+travers les arbres la maison où nous avons eu de si bons et de si
+cruels moments, et l’écriteau qui se balance sur la porte,
+attendant de nouveaux hôtes... Te voilà libre, tu n’entendras plus
+jamais parler de moi... Adieu, un baiser, le dernier, dans le
+cou..., m’ami...»
+
+
+
+ [1] _Le postillon de Longjumeau_ est un opéra de Adam qui
+comporte un air très connu, du temps de Daudet, sur le beau
+postillon... [Note de l’éditeur]
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Sapho, by Alphonse Daudet
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13825 ***
diff --git a/13825-8.txt b/13825-8.txt
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index 0000000..3b9615f
--- /dev/null
+++ b/13825-8.txt
@@ -0,0 +1,7611 @@
+The Project Gutenberg EBook of Sapho, by Alphonse Daudet
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Sapho
+
+Author: Alphonse Daudet
+
+Release Date: October 21, 2004 [EBook #13825]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SAPHO ***
+
+
+
+
+This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
+is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.
+
+
+
+
+
+Alphonse Daudet
+
+SAPHO
+(1884)
+
+
+Table des matires
+
+I
+II
+III
+IV
+V
+VI
+VII
+VIII
+IX
+X
+XI
+XII
+XIII
+XIV
+XV
+
+
+I
+
+-- Regardez-moi, voyons... Jaime la couleur de vos yeux...
+
+-- Comment vous appelez-vous?
+
+-- Jean.
+
+-- Jean tout court?
+
+-- Jean Gaussin.
+
+-- Du Midi, jentends a... Quel ge?
+
+-- Vingt et un ans.
+
+-- Artiste?
+
+-- Non, madame.
+
+-- Ah! tant mieux...
+
+Ces bouts de phrases, presque inintelligibles au milieu des cris,
+des rires, des airs de danse dune fte travestie, schangeaient
+-- une nuit de juin -- entre un _pifferaro_ et une femme fellah
+dans la serre de palmiers, de fougres arborescentes, qui faisait
+le fond de latelier de Dchelette.
+
+Au pressant interrogatoire de lgyptienne, le _pifferaro_
+rpondait avec lingnuit de son ge tendre, labandon, le
+soulagement dun Mridional rest longtemps sans parler. tranger
+ tout ce monde de peintres, de sculpteurs, perdu ds en entrant
+dans le bal par lami qui lavait amen, il se morfondait depuis
+deux heures, promenant sa jolie figure de blond hl et dor par
+le soleil, les cheveux en frisons serrs et courts comme la peau
+de mouton de son costume; et un succs, dont il ne se doutait
+gure, se levait et chuchotait autour de lui.
+
+Des paules de danseurs le bousculaient brusquement, des rires de
+rapins blaguaient la cornemuse quil portait tout de travers et sa
+dfroque de montagne, lourde et gnante dans cette nuit dt. Une
+Japonaise aux yeux de faubourg, des couteaux dacier tenant son
+chignon remont, fredonnait en lagaant: _Ah! quil est beau,
+quil est beau, le postillon...[1]_; tandis quune _novio_
+espagnole en blanches dentelles de soie, passant au bras dun chef
+apache, lui fourrait violemment sous le nez son bouquet de jasmins
+blancs.
+
+Il ne comprenait rien ces avances, se croyait extrmement
+ridicule et se rfugiait dans lombre frache de la galerie
+vitre, borde dun large divan sous les verdures. Tout de suite
+cette femme tait venue sasseoir prs de lui.
+
+Jeune, belle? Il naurait su le dire... Du long fourreau de
+lainage bleu o sa taille pleine ondulait, sortaient deux bras,
+ronds et fins, nus jusqu lpaule; et ses petites mains charges
+de bagues, ses yeux gris larges ouverts et grandis par les
+bizarres ornements de fer lui tombant du front, composaient un
+ensemble harmonieux.
+
+Une actrice sans doute. Il en venait beaucoup chez Dchelette; et
+cette pense ntait pas pour le mettre laise, ce genre de
+personnes lui faisant trs peur. Elle lui parlait de tout prs, un
+coude au genou, la tte appuye sur la main, avec une douceur
+grave, un peu lasse... Du Midi vraiment?... Et des cheveux de ce
+blond-l!... Voil une chose extraordinaire.
+
+Et elle voulait savoir depuis combien de temps il habitait Paris,
+si ctait trs difficile cet examen pour les consulats quil
+prparait, sil connaissait beaucoup de monde et comment il se
+trouvait la soire de Dchelette, rue de Rome, si loin de son
+quartier Latin. Quand il dit le nom de ltudiant qui lavait
+amen... La Gournerie... un parent de lcrivain... elle
+connaissait sans doute... lexpression de ce visage de femme
+changea, sassombrit subitement; mais il ny prit pas garde, ayant
+lge o les yeux brillent sans rien voir. La Gournerie lui avait
+promis que son cousin serait l, quil le prsenterait. Jaime
+tant ses vers... je serais si heureux de le connatre...
+
+Elle eut un sourire de piti pour sa candeur, un joli resserrement
+dpaules, en mme temps quelle cartait de sa main les feuilles
+lgres dun bambou et regardait dans le bal si elle ne lui
+dcouvrirait pas son grand homme.
+
+La fte ce moment tincelait et roulait comme une apothose de
+ferie. Latelier, le hall plutt, car on ny travaillait gure,
+dvelopp dans toute la hauteur de lhtel et nen faisant quune
+pice immense, recevait sur ses tentures claires, lgres,
+estivales, ses stores de paille fine ou de gaze, ses paravents de
+laque, ses verreries multicolores, et sur le buisson de roses
+jaunes garnissant le foyer dune haute chemine Renaissance,
+lclairage vari et bizarre dinnombrables lanternes chinoises,
+persanes, mauresques, japonaises, les unes en fer ajour,
+dcoupes dogives comme une porte de mosque, dautres en papier
+de couleur pareilles des fruits, dautres dployes en ventail,
+ayant des formes de fleurs, dibis, de serpents; et tout coup de
+grands jets lectriques, rapides et bleutres, faisaient plir ces
+mille lumires et givraient dun clair de lune les visages et les
+paules nues, toute la fantasmagorie dtoffes, de plumes, de
+paillons, de rubans qui se froissaient dans le bal, stageaient
+sur lescalier hollandais large rampe menant aux galeries du
+premier que dpassaient les manches des contrebasses et la mesure
+frntique dun bton de chef dorchestre.
+
+De sa place, le jeune homme voyait cela travers un rseau de
+branches vertes, de lianes fleuries qui se mlaient au dcor,
+lencadraient et, par une illusion doptique, jetaient au va-et-
+vient de la danse des guirlandes de glycine sur la trane dargent
+dune robe de princesse, coiffaient dune feuille de dracna un
+minois de bergre Pompadour; et pour lui maintenant lintrt du
+spectacle se doublait du plaisir dapprendre par son gyptienne
+les noms, tous glorieux, tous connus, que cachaient ces travestis
+dune varit, dune fantaisie si amusantes.
+
+Ce valet de chiens, son fouet court en bandoulire, ctait Jadin;
+tandis quun peu plus loin cette soutane lime de cur de
+campagne dguisait le vieil Isabey, grandi par un jeu de cartes
+dans ses souliers boucles. Le pre Corot souriait sous lnorme
+visire dune casquette dinvalide. On lui montrait aussi Thomas
+Couture en bouledogue, Jundt en argousin, Cham en oiseau des les.
+
+Et quelques costumes historiques et graves, un Murat empanach, un
+prince Eugne, un Charles Ier, ports par de tout jeunes peintres,
+marquaient bien la diffrence entre les deux gnrations
+dartistes; les derniers venus, srieux, froids, des ttes de gens
+de bourse vieillis de ces rides particulires que creusent les
+proccupations dargent, les autres bien plus gamins, rapins,
+bruyants, dbrids.
+
+Malgr ses cinquante-cinq ans et les palmes de lInstitut, le
+sculpteur Caoudal en hussard de baraque, les bras nus, ses biceps
+dhercule, une palette de peintre battant ses longues jambes en
+guise de sabretache, tortillait un cavalier seul du temps de la
+Grande Chaumire en face du musicien de Potter, en muezzin qui
+fait la fte, le turban de travers, mimant la danse du ventre et
+piaillant le la Allah, il Allah dune voix suraigu.
+
+On entourait ces joyeux illustres dun large cercle qui reposait
+les danseurs; et au premier rang, Dchelette, le matre du logis,
+fronait sous un haut bonnet persan ses petits yeux, son nez
+kalmouck, sa barbe grisonnante, heureux de la gaiet des autres et
+samusant perdument, sans quil y part.
+
+Lingnieur Dchelette, une figure du Paris artiste dil y a dix
+ou douze ans, trs bon, trs riche, avec des vellits dart et
+cette libre allure, ce mpris de lopinion que donnent la vie de
+voyage et le clibat, avait alors lentreprise dune ligne ferre
+de Tauris Thran; et chaque anne, pour se remettre de dix mois
+de fatigues, de nuits sous la tente, de galopades fivreuses
+travers sables et marais, il venait passer les grandes chaleurs
+dans cet htel de la rue de Rome, construit sur ses dessins,
+meubl en palais dt, o il runissait des gens desprit et de
+jolies filles, demandant la civilisation de lui donner en
+quelques semaines lessence de ce quelle a de montant et de
+savoureux.
+
+Dchelette est arriv. Ctait la nouvelle des ateliers, sitt
+quon avait vu se lever comme un rideau de thtre limmense store
+de coutil sur la faade vitre de lhtel. Cela voulait dire que
+la fte commenait et quon allait en avoir pour deux mois de
+musiques et festins, danses et bombances, tranchant sur la torpeur
+silencieuse du quartier de lEurope cette poque des
+villgiatures et des bains de mer.
+
+Personnellement, Dchelette ntait pour rien dans le bacchanal
+qui grondait chez lui nuit et jour. Ce noceur infatigable
+apportait au plaisir une frnsie froid, un regard vague,
+souriant, comme hatschisch, mais dune tranquillit, dune
+lucidit imperturbables. Trs fidle ami, donnant sans compter, il
+avait pour les femmes un mpris dhomme dOrient, fait
+dindulgence et de politesse; et de celles qui venaient l,
+attires par sa grande fortune et la fantaisie joyeuse du milieu,
+pas une ne pouvait se vanter davoir t sa matresse plus dun
+jour.
+
+Un bon homme tout de mme... ajouta lgyptienne qui donnait
+Gaussin ces renseignements. Sinterrompant tout coup:
+
+-- Voil votre pote...
+
+-- O donc?
+
+-- Devant vous... en mari de village...
+
+Le jeune homme eut un Oh! dsappoint. Son pote! Ce gros homme,
+suant, luisant, talant des grces lourdes dans le faux-col deux
+pointes et le gilet fleuri de Jeannot... Les grands cris
+dsesprs du _Livre de lAmour_ lui venaient la mmoire, du
+livre quil ne lisait jamais sans un petit battement de fivre; et
+tout haut, machinalement, il murmurait:
+
+_Pour animer le marbre orgueilleux de ton corps,_
+_ Sapho, jai donn tout le sang de mes veines..._
+
+Elle se retourna vivement, avec le cliquetis de sa parure barbare:
+
+-- Que dites-vous l?
+
+Ctaient des vers de La Gournerie; il stonnait quelle ne les
+connt pas.
+
+Je naime pas les vers... fit-elle dun ton bref; et elle
+restait debout, le sourcil fronc, regardant la danse et froissant
+nerveusement les belles grappes lilas qui pendaient devant elle.
+Puis, avec leffort dune dcision qui lui cotait: Bonsoir...
+et elle disparut.
+
+Le pauvre _pifferaro_ resta tout saisi. Quest-ce quelle a?...
+Que lui ai-je dit?... Il chercha, ne trouva rien, sinon quil
+ferait bien daller se coucher. Il ramassa mlancoliquement sa
+cornemuse et rentra dans le bal, moins troubl du dpart de
+lgyptienne que de toute cette foule quil devait traverser pour
+gagner la porte.
+
+Le sentiment de son obscurit parmi tant dillustrations le
+rendait plus timide encore. Maintenant on ne dansait plus;
+quelques couples et l, acharns aux dernires mesures dune
+valse qui mourait, et parmi eux Caoudal, superbe et gigantesque,
+tourbillonnant la tte haute avec une petite tricoteuse, coiffe au
+vent, quil enlevait sur ses bras roux.
+
+Par le grand vitrage du fond large ouvert, entraient des bouffes
+dair matinales et blanchissantes, agitant les feuilles des
+palmiers, couchant les flammes des bougies comme pour les
+teindre. Une lanterne en papier prit feu, des bobches
+clatrent, et tout autour de la salle, les domestiques
+installaient des petites tables rondes comme aux terrasses des
+cafs. On soupait toujours ainsi par quatre ou cinq chez
+Dchelette; et les sympathies en ce moment se cherchaient, se
+groupaient.
+
+Ctaient des cris, des appels froces, le Pil... ouit du
+faubourg rpondant au You you you you en crcelle des filles
+dOrient, et des colloques voix basse, et des rires voluptueux
+de femmes quon entranait dune caresse.
+
+Gaussin profitait du tumulte pour se glisser vers la sortie, quand
+son ami ltudiant larrta, ruisselant, les yeux en boule, une
+bouteille sous chaque bras: Mais o tes-vous donc?... Je vous
+cherche partout... jai une table, des femmes, la petite
+Bachellery des Bouffes... En Japonaise, savez bien... Elle
+menvoie vous chercher. Venez vite... et il repartit en courant.
+
+Le _pifferaro_ avait soif; puis livresse du bal le tentait, et le
+minois de la petite actrice qui de loin lui faisait des signes.
+Mais une voix srieuse et douce murmura prs de son oreille: Ny
+va pas...
+
+Celle de tout lheure tait l, tout contre lui, lentranant
+dehors, et il la suivit sans hsiter. Pourquoi? Ce ntait pas
+lattrait de cette femme; il lavait peine regarde, et lautre
+l-bas qui lappelait, dressant les couteaux dacier de sa
+chevelure, lui plaisait bien davantage. Mais il obissait une
+volont suprieure la sienne, la violence imptueuse dun
+dsir.
+
+Ny va pas!...
+
+Et subitement ils se trouvrent tous deux sur le trottoir de la
+rue de Rome. Des fiacres attendaient dans le matin blme. Des
+balayeurs, des ouvriers allant au travail regardaient cette maison
+de fte grondante et dbordante, ce couple travesti, un Mardi Gras
+en plein t.
+
+Chez vous, ou chez moi?... demanda-t-elle. Sans bien sexpliquer
+pourquoi, il pensa que chez lui ce serait mieux, donna son adresse
+lointaine au cocher; et pendant la route qui fut longue ils
+parlrent peu. Seulement elle tenait une de ses mains entre les
+siennes quil sentait trs petites et glaces; et, sans le froid
+de cette treinte nerveuse, il aurait pu croire quelle dormait,
+renverse au fond du fiacre, avec le reflet glissant du store bleu
+sur la figure.
+
+On sarrta rue Jacob, devant un htel dtudiants. Quatre tages
+ monter, ctait haut et dur. Voulez-vous que je vous porte?...
+dit-il en riant, mais tout bas, cause de la maison endormie.
+Elle lenveloppa dun lent regard, mprisant et tendre, un regard
+dexprience qui le jaugeait et clairement disait: Pauvre
+petit...
+
+Alors lui, dun bel lan, bien de son ge et de son Midi, la prit,
+lemporta comme un enfant, car il tait solide et dcoupl avec sa
+peau blonde de demoiselle, et il monta le premier tage dune
+haleine, heureux de ce poids que deux beaux bras, frais et nus,
+lui nouaient au cou.
+
+Le second tage fut plus long, sans agrment. La femme
+sabandonnait, se faisait plus lourde mesure. Le fer de ses
+pendeloques, qui dabord le caressait dun chatouillement, entrait
+peu peu et cruellement dans sa chair.
+
+Au troisime, il rlait comme un dmnageur de piano; le souffle
+lui manquait, pendant quelle murmurait, ravie, la paupire
+allonge: Oh! mami, que cest bon... quon est bien... Et les
+dernires marches, quil grimpait une une, lui semblaient dun
+escalier gant dont les murs, la rampe, les troites fentres
+tournaient en une interminable spirale. Ce ntait plus une femme
+quil portait, mais quelque chose de lourd, dhorrible, qui
+ltouffait, et qu tout moment il tait tent de lcher, de
+jeter avec colre, au risque dun crasement brutal.
+
+Arrivs sur ltroit palier: Dj... dit-elle en ouvrant les
+yeux. Lui pensait: Enfin!... mais naurait pu le dire, trs
+ple, les deux mains sur sa poitrine qui clatait.
+
+Toute leur histoire, cette monte descalier dans la grise
+tristesse du matin.
+
+
+II
+
+Il la garda deux jours; puis elle partit, lui laissant une
+impression de peau douce et de linge fin. Pas dautre
+renseignement sur elle que son nom, son adresse et ceci: Quand
+vous me voudrez, appelez-moi... je serai toujours prte...
+
+La toute petite carte, lgante, odorante, portait:
+
+FANNY LEGRAND
+
+_6, rue de lArcade_
+
+Il la mit sa glace entre une invitation au dernier bal des
+Affaires trangres et le programme enlumin et fantaisiste de la
+soire de Dchelette, ses deux seules sorties mondaines de
+lanne; et le souvenir de la femme, rest quelques jours autour
+de la chemine dans ce dlicat et lger parfum, svapora en mme
+temps que lui, sans que Gaussin, srieux, travailleur, se mfiant
+par-dessus tout des entranements de Paris, et eu la fantaisie de
+renouveler cette amourette dun soir.
+
+Lexamen, ministriel aurait lieu en novembre. Il ne lui restait
+que trois mois pour le prparer. Aprs, viendrait un stage de
+trois ou quatre ans dans les bureaux du service consulaire; puis
+il sen irait quelque part, trs loin. Cette ide dexil ne
+leffrayait pas; car une tradition chez les Gaussin dArmandy,
+vieille famille avignonnaise, voulait que lan des fils suivt
+ce quon appelle _la carrire_, avec lexemple, lencouragement et
+la protection morale de ceux qui ly avaient prcd. Pour ce
+provincial, Paris ntait que la premire escale dune trs longue
+traverse, ce qui lempchait de nouer aucune liaison srieuse en
+amour comme en amiti.
+
+Une semaine ou deux aprs le bal de Dchelette, un soir que
+Gaussin, la lampe allume, ses livres prpars sur la table, se
+mettait au travail, on frappa timidement; et, la porte ouverte,
+une femme apparut en toilette lgante et claire. Il la reconnut
+seulement quand elle eut relev sa voilette.
+
+-- Vous voyez, cest moi... je reviens...
+
+Puis surprenant le regard inquiet, gn, quil jetait sur la
+besogne en train:
+
+-- Oh! je ne vous drangerai pas... je sais ce que cest...
+
+Elle dfit son chapeau, prit une livraison du _Tour du monde_,
+sinstalla et ne bougea plus, absorbe en apparence par sa
+lecture; mais, chaque fois quil levait les yeux, il rencontrait
+son regard.
+
+Et vraiment il lui fallait du courage pour ne pas la prendre tout
+de suite entre ses bras, car elle tait bien tentante et dun
+grand charme avec sa toute petite tte au front bas, au nez court,
+ la lvre sensuelle et bonne, et la maturit souple de sa taille
+dans cette robe dune correction toute parisienne, moins
+effrayante pour lui que sa dfroque de fille dgypte.
+
+Partie le lendemain de bonne heure, elle revint plusieurs fois
+dans la semaine, et toujours elle entrait avec la mme pleur, les
+mmes mains froides et moites, la mme voix serre dmotion.
+
+-- Oh! je sais bien que je tennuie, lui disait-elle, que je te
+fatigue. Je devrais tre plus fire... Si tu crois!... Tous les
+matins en men allant de chez toi, je jure de ne plus venir; puis
+a me reprend, le soir, comme une folie.
+
+Il la regardait, amus, surpris dans son ddain de la femme, par
+cette persistance amoureuse. Celles quil avait connues jusque-l,
+des filles de brasserie ou de skating, quelquefois jeunes et
+jolies, lui laissaient toujours le dgot de leur rire bte, de
+leurs mains de cuisinires, dune grossiret dinstincts et de
+propos qui lui faisait ouvrir la fentre derrire elles. Dans sa
+croyance dinnocent, il pensait toutes les filles de plaisir
+pareilles. Aussi stonnait-il de trouver en Fanny une douceur,
+une rserve vraiment femme, avec cette supriorit -- sur les
+bourgeoises quil rencontrait en province chez sa mre -- dun
+frottis dart, dune connaissance de toutes choses, qui rendaient
+les causeries intressantes et varies.
+
+Puis elle tait musicienne, saccompagnait au piano et chantait,
+dune voix de contralto un peu fatigue, ingale, mais exerce,
+quelque romance de Chopin ou de Schumann, des chansons de pays,
+des airs berrichons, bourguignons ou picards dont elle avait tout
+un rpertoire.
+
+Gaussin, fou de musique, cet art de paresse et de plein air o se
+plaisent ceux de son pays, sexaltait par le son aux heures de
+travail, en berait son repos dlicieusement. Et de Fanny, cela
+surtout le ravissait. Il stonnait quelle ne ft pas dans un
+thtre, et apprit ainsi quelle avait chant au Lyrique.
+
+-- Mais pas longtemps... Je mennuyais trop...
+
+En elle effectivement rien de ltudi, du convenu de la femme de
+thtre; pas lombre de vanit ni de mensonge. Seulement un
+certain mystre sur sa vie au-dehors, mystre gard mme aux
+heures de passion, et que son amant nessayait pas de pntrer, ne
+se sentant ni jaloux ni curieux, la laissant arriver lheure
+dite sans mme regarder la pendule, ignorant encore la sensation
+de lattente, ces grands coups pleine poitrine qui sonnent le
+dsir et limpatience.
+
+De temps en temps, lt tant trs beau cette anne-l, ils sen
+allaient la dcouverte de tous ces jolis coins des environs de
+Paris dont elle savait la carte prcise et dtaille. Ils se
+mlaient aux dparts nombreux, turbulents, des gares de banlieue,
+djeunaient dans quelque cabaret la lisire des bois ou des
+eaux, vitant seulement certains endroits trop courus. Un jour
+quil lui proposait daller aux Vaux-de-Cernay.
+
+-- Non, non... pas l... il y a trop de peintres...
+
+Et cette antipathie des artistes, il se rappela quelle avait t
+linitiation de leur amour. Comme il en demandait la raison:
+
+-- Ce sont, dit-elle, des dtraqus, des compliqus qui racontent
+toujours plus de choses quil ny en a... Ils mont fait beaucoup
+de mal...
+
+Lui protestait:
+
+-- Pourtant, lart, cest beau... Rien de tel pour embellir,
+largir la vie.
+
+-- Vois-tu, mami, ce qui est beau, cest dtre simple et droit
+comme toi, davoir vingt ans et de bien saimer...
+
+Vingt ans! on ne lui et pas donn davantage, la voir si
+vivante, toujours prte, riant tout, trouvant tout bon.
+
+Un soir, Saint-Clair, dans la valle de Chevreuse, ils
+arrivrent la veille de la fte et ne trouvrent pas de chambre.
+Il tait tard, il fallait une lieue de bois dans la nuit pour
+rejoindre le prochain village. Enfin on leur offrit un lit de
+sangle, rest libre au bout dune grange o dormaient des maons.
+
+-- Allons-y, dit-elle en riant... a me rappellera mon temps de
+misre.
+
+Elle avait donc connu la misre.
+
+Ils se glissrent ttons entre les lits occups dans la grande
+salle crpie la chaux, o fumait une veilleuse au fond dune
+niche sur la muraille; et toute la nuit serrs lun contre
+lautre, ils touffaient leurs baisers et leurs rires, en
+entendant ronfler, geindre de fatigue ces compagnons, dont les
+bourgerons, les lourdes chaussures de travail tranaient tout prs
+de la robe de soie et des fines bottes de la Parisienne.
+
+Au petit jour, une chatire souvrit au bas du large portail, un
+rai de lumire blanche frla la sangle des lits, la terre battue,
+pendant quune voix enroue criait: Oh! la coterie... Puis il
+se fit, dans la grange redevenue obscure, un remue-mnage pnible
+et lent, des billes, des tirements, de grosses toux, les
+tristes bruits humains dune chambre qui sveille; et lourds,
+silencieux, les Limousins sen allrent, un par un, sans se douter
+quils avaient dormi prs dune belle fille.
+
+Derrire eux, elle se leva, mit sa robe ttons, tordit ses
+cheveux en hte: Reste l... je reviens... Elle rentrait au bout
+dun moment avec une norme brasse de fleurs des champs inondes
+de rose. Maintenant dormons... dit-elle en parpillant sur le
+lit cette odorante fracheur de la flore matinale qui ravivait
+latmosphre autour deux. Et jamais elle ne lui avait paru si
+jolie qu cette entre de grange, riant dans le petit jour, avec
+ses lgers cheveux tout envols et ses herbes folles.
+
+Une autre fois, ils djeunaient Ville-dAvray devant ltang. Un
+matin dautomne enveloppait de brume leau calme, la rouille des
+bois en face deux; et seuls dans le petit jardin du restaurant,
+ils sembrassaient en mangeant des ablettes. Tout coup, dun
+pavillon rustique branch dans le platane au pied duquel leur
+table tait mise, une voix forte et narquoise appela: Dites donc,
+les autres, quand vous aurez fini de vous bcoter... Et la face
+de lion, la moustache rousse du sculpteur Caoudal se penchait dans
+lembrasure en rondins du chalet.
+
+-- Jai bien envie de descendre djeuner avec vous... Je mennuie
+comme un hibou dans mon arbre...
+
+Fanny ne rpondait pas, visiblement gne de la rencontre; lui, au
+contraire, accepta bien vite, curieux de lartiste clbre, flatt
+de lavoir sa table.
+
+Caoudal, trs coquet dans une apparence nglige, mais o tout
+tait calcul depuis la cravate en crpe de chine blanc pour
+claircir un teint sabr de rides et de couperoses, jusquau
+veston serr sur la taille encore svelte et les muscles en
+saillie, Caoudal lui parut plus vieux quau bal de Dchelette.
+
+Mais ce qui le surprit et mme lembarrassait un peu, ce fut le
+ton dintimit du sculpteur avec sa matresse. Il lappelait
+Fanny, la tutoyait.
+
+-- Tu sais, lui disait-il en installant son couvert sur leur
+nappe, je suis veuf depuis quinze jours. Maria est partie avec
+Morateur. a ma laiss assez tranquille les premiers temps...
+Mais ce matin, en entrant latelier, je me suis senti faignant
+comme tout... Impossible de travailler... Alors jai lch mon
+groupe et je suis venu djeuner la campagne. Fichue ide, quand
+on est seul... Un peu plus je larmoyais dans ma gibelotte...
+
+Puis regardant le Provenal dont la barbe follette et les cheveux
+boucls avaient le ton du sauternes dans les verres:
+
+-- Est-ce beau, la jeunesse!... Pas de danger quon le lche,
+celui-l... Et ce quil y a de plus fort, cest que a se gagne...
+Elle a lair aussi jeune que lui...
+
+-- Malhonnte!... fit-elle en riant; et son rire sonnait bien la
+sduction sans ge, la jeunesse de la femme qui aime et veut se
+faire aimer.
+
+tonnante... tonnante... murmurait Caoudal, qui lexaminait
+tout en mangeant, avec un pli de tristesse et denvie grimaant au
+coin de sa bouche.
+
+-- Dis donc, Fanny, te rappelles-tu un djeuner ici... cest loin,
+dam!... nous tions Ezano, Dejoie, toute la bande... tu es tombe
+dans ltang. On ta habille en homme, avec la tunique du garde-
+pche. a tallait richement bien...
+
+-- Rappelle plus... fit-elle froidement, et sans mentir; car ces
+cratures changeantes et de hasard ne sont jamais qu lheure
+prsente de leur amour. Nulle mmoire de ce qui prcda, nulle
+crainte de ce qui peut venir.
+
+Caoudal, au contraire, tout au pass, dvidait coups de
+sauternes ses exploits de robuste jeunesse, damour et de
+beuverie, parties de campagne, bals lOpra, charges datelier,
+batailles et conqutes. Mais, en se tournant vers eux avec
+lclair remont ses yeux de toutes les flammes quil remuait,
+il saperut quils ne lcoutaient gure, occups grener des
+raisins aux lvres lun de lautre.
+
+-- Est-ce assez rasant ce que je vous raconte l... Mais si, mais
+si, je vous assomme... Ah! nom dun chien... Cest bte dtre
+vieux...
+
+Il se leva, jeta sa serviette
+
+-- Pour moi, le djeuner, pre Langlois... cria-t-il vers le
+restaurant.
+
+Il sloigna tristement, tranant les pieds, comme rong dun mal
+incurable. Longtemps les amoureux suivirent sa longue taille qui
+se votait sous les feuilles couleur dor.
+
+Pauvre Caoudal!... cest vrai quil se tasse... murmura Fanny
+dun ton de douce commisration; et comme Gaussin sindignait que
+cette Maria, une fille, un modle, pt samuser des souffrances
+dun Caoudal et prfrer au grand artiste... qui?... Morateur, un
+petit peintre sans talent, nayant pour lui que sa jeunesse, elle
+se mit rire: Ah! innocent... innocent... et lui renversant la
+tte deux mains sur ses genoux, elle le humait, le respirait,
+dans les yeux, dans les cheveux, partout, comme un bouquet.
+
+Le soir de ce jour-l, Jean pour la premire fois coucha chez sa
+matresse qui le tourmentait ce sujet depuis trois mois:
+
+-- Mais enfin, pourquoi ne veux-tu pas?
+
+-- Je ne sais... a me gne.
+
+-- Puisque je te dis que je suis libre, que je suis seule...
+
+Et la fatigue de la partie de campagne aidant, elle lentrana rue
+de lArcade, tout prs de la gare. lentresol dune maison
+bourgeoise dapparence honnte et cossue, une vieille servante en
+bonnet paysan, lair revche, vint leur ouvrir.
+
+-- Cest Machaume... Bonjour Machaume... dit Fanny lui sautant au
+cou. Tu sais, le voil mon aim, mon roi... je lamne... Vite,
+allume tout, fais la maison belle...
+
+Jean resta seul dans un tout petit salon aux fentres cintres et
+basses, drapes de la mme soie bleue banale qui couvrait les
+divans et quelques meubles laqus. Aux murs trois ou quatre
+paysages gayaient et araient ltoffe; tous portaient un mot de
+ddicace: Fanny Legrand, ma chre Fanny....
+
+Sur la chemine, un marbre demi-grandeur de la Sapho de Caoudal,
+dont le bronze est partout, et que Gaussin ds sa petite enfance
+avait vu dans le cabinet de travail de pre. Et la lueur de
+lunique bougie pose prs du socle, il saperut de la
+ressemblance, affine et comme rajeunissante, de cette oeuvre
+dart avec sa matresse. ces lignes du profil, ce mouvement de
+taille sous la draperie, cette rondeur filante des bras nous
+autour des genoux lui taient connus, intimes; son oeil les
+savourait avec le souvenir de sensations plus tendres.
+
+Fanny, le trouvant en contemplation devant le marbre, lui dit dun
+air dgag: Il y a quelque chose de moi, nest ce pas?... le
+modle de Caoudal me ressemblait... Et tout de suite elle
+lemmena dans sa chambre, o Machaume en rechignant installait
+deux couverts sur un guridon; tous les flambeaux allums,
+jusquaux bras de larmoire glace, un beau feu de bois, gai
+comme un premier feu, flambant sous le pare-tincelles, la chambre
+dune femme qui shabille pour le bal.
+
+-- Jai voulu souper l, dit-elle en riant... nous serons plus
+vite au lit.
+
+Jamais Jean navait vu dameublement aussi coquet. Les lampes
+Louis XVI, les mousselines claires des chambres de sa mre et de
+ses soeurs ne donnaient pas la moindre ide de ce nid ouat,
+capitonn, o les boiseries se cachaient sous des satins tendres,
+o le lit ntait quun divan plus large que les autres, tal au
+fond sur des fourrures blanches.
+
+Dlicieuse, cette caresse de lumire, de chaleur, de reflets bleus
+allongs dans les glaces biseautes, aprs leur course travers
+champs, londe quils avaient reue, la boue des chemins creux
+sous le jour qui tombait. Mais ce qui lempchait de dguster en
+vrai provincial ce confort de rencontre, ctait la mauvaise
+humeur de la servante, le regard souponneux dont elle le fixait,
+au point que Fanny la renvoya dun mot: Laisse-nous Machaume...
+nous nous servirons... Et comme la paysanne jetait la porte en
+sen allant: Ny fais pas attention, elle men veut de trop
+taimer... Elle dit que je perds ma vie... ces gens de campagne,
+cest si rapace!... Sa cuisine, par exemple, vaut mieux quelle...
+gote-moi cette terrine de livre.
+
+Elle dcoupait le pt, dbouchait le champagne, oubliait de se
+servir pour le regarder manger, faisant chaque geste remonter
+jusqu lpaule les manches dune gandoura dAlger, de laine
+souple et blanche, quelle portait toujours la maison. Elle lui
+rappelait ainsi leur premire rencontre chez Dchelette; et serrs
+sur le mme fauteuil, mangeant dans la mme assiette, ils
+parlaient de cette soire.
+
+-- Oh! moi, disait-elle, ds que je tai vu entrer, jai eu envie
+de toi... Jaurais voulu te prendre, temmener tout de suite, pour
+que les autres ne taient pas... Et toi, quest-ce que tu pensais,
+quand tu mas vue?...
+
+Dabord elle lui avait fait peur; puis il stait senti plein de
+confiance, en intimit complte avec elle.
+
+-- Au fait, ajouta-t-il, je ne tai jamais demand... Pourquoi
+tes-tu fche?... Pour deux vers de La Gournerie?...
+
+Elle eut le mme froncement de sourcils quau bal, puis un geste
+de tte:
+
+-- Des btises!... nen parlons plus...
+
+Et les bras autour de lui:
+
+--Cest que javais un peu peur, moi aussi... jessayais de me
+sauver, de me reprendre... mais je nai pas pu, je ne pourrai
+jamais...
+
+-- Oh! jamais.
+
+-- Tu verras.
+
+Il se contenta de rpondre avec le sourire sceptique de son ge,
+sans sarrter laccent passionn, presque menaant, dont lui
+fut jet ce tu verras.... Cette treinte de femme tait si
+douce, si soumise; il croyait fermement navoir quun geste
+faire pour se dgager...
+
+Mme quoi bon se dgager?... Il tait si bien dans le
+dorlotement de cette chambre voluptueuse, si dlicieusement
+tourdi par cette haleine en caresse sur ses paupires qui
+battaient, lourdes de sommeil, pleines de visions fuyantes, bois
+rouills, prs, meules ruisselantes, toute leur journe damour
+la campagne...
+
+Au matin, il fut rveill en sursaut par la voix de Machaume
+criant au pied du lit, sans le moindre mystre:
+
+-- Il est l... il veut vous parler...
+
+-- Comment! il veut?... Je ne suis donc plus chez moi!... tu las
+donc laiss entrer...
+
+Furieuse, elle bondit, schappa de la chambre, moiti nue, la
+batiste ouverte:
+
+-- Ne bouge pas, mami... je reviens...
+
+Mais il ne lattendit pas et ne sentit tranquille que lorsquil
+fut lev son tour, et vtu, ses pieds solides dans ses bottes.
+
+Tout en ramassant ses vtements dans la chambre hermtiquement
+close o la veilleuse clairait encore le dsordre du petit
+souper, il entendait le bruit dun dbat terrible touff par les
+tentures du salon. Une voix dhomme, irrite dabord, puis
+implorante, dont les clats scrasaient en sanglots, en
+larmoyantes faiblesses, alternait avec une autre voix quil ne
+reconnut pas tout de suite, dure et rauque, charge de haine et de
+mots ignobles arrivant jusqu lui comme dune dispute de
+brasserie de filles.
+
+Tout ce luxe amoureux en tait souill, dgrad dun
+claboussement de taches sur de la soie; et la femme salie aussi,
+au niveau dautres quil avait mprises auparavant.
+
+Elle rentra haletante, tordant dun beau geste sa chevelure
+rpandue:
+
+-- Est-ce bte un homme qui pleure!...
+
+Puis le voyant debout, habill, elle eut un cri de rage:
+
+-- Tu tes lev!... recouche-toi... tout de suite... Je le veux...
+
+Subitement radoucie, et lenlaant du geste et de la voix:
+
+-- Non, non... ne pars pas... tu ne peux pas ten aller comme
+a... Dabord je suis sre que tu ne reviendrais plus.
+
+-- Mais si... Pourquoi donc?...
+
+-- Jure que tu nes pas fch, que tu viendras encore... oh! cest
+que je te connais.
+
+Il jura ce quelle voulut, mais ne se recoucha pas malgr ses
+supplications et lassurance ritre quelle tait chez elle,
+libre de sa vie, de ses actes. la fin elle sembla se rsigner
+le voir partir, et laccompagna jusqu la porte, nayant plus
+rien de la faunesse en dlire, bien humble au contraire, cherchant
+ se faire pardonner.
+
+Une longue et profonde caresse dadieu les retint dans
+lantichambre.
+
+Alors... quand?... lui demandait-elle, les yeux tout au fond des
+yeux. Il allait rpondre, mentir sans doute, dans sa hte dtre
+dehors, quand un coup de sonnette larrta. Machaume sortit de sa
+cuisine, mais Fanny lui fit signe: Non... nouvre pas... Et ils
+restaient l, tous les trois, immobiles, sans parler.
+
+On entendit une plainte touffe, puis le froissement dune lettre
+glisse sous la porte, et des pas qui descendaient lentement.
+
+-- Quand je te disais que jtais libre... tiens!...
+
+Elle passa son amant la lettre quelle venait douvrir, une
+pauvre lettre damour, bien basse, bien lche, crayonne en hte
+sur une table de caf et dans laquelle le malheureux demandait
+grce pour sa folie du matin, reconnaissait navoir aucun droit
+sur elle que celui quelle voudrait bien lui laisser, priait
+deux mains jointes quon ne lexilt pas sans retour, promettant
+daccepter tout, rsign tout... mais ne pas la perdre, mon
+Dieu! ne pas la perdre...
+
+Crois-tu!... dit-elle avec un mauvais rire; et ce rire acheva de
+lui barrer le coeur quelle voulait conqurir. Jean la trouva
+cruelle. Il ne savait pas encore que la femme qui aime na
+dentrailles que pour son amour, toutes ses forces vives de
+charit, de bont, de piti, de dvouement absorbes au profit
+dun tre, dun seul.
+
+Tu as bien tort de te moquer... cette lettre est horriblement
+belle et navrante... et tout bas, dune voix grave, en lui tenant
+les mains:
+
+-- Voyons... pourquoi le chasses-tu?...
+
+-- Je nen veux plus... Je ne laime pas.
+
+-- Pourtant ctait ton amant... Il ta fait ce luxe o tu vis, o
+tu as toujours vcu, qui test ncessaire.
+
+-- Mami, dit-elle avec son accent de franchise, quand je ne te
+connaissais pas, je trouvais tout cela trs bien... Maintenant
+cest une fatigue, une honte; jen avais le coeur qui me levait...
+Oh! je sais, tu vas me dire que toi ce nest pas srieux, que tu
+ne maimes pas... Mais a, jen fais mon affaire... Que tu le
+veuilles ou non, je te forcerai bien de maimer.
+
+Il ne rpondit pas, convint dun rendez-vous pour le lendemain, et
+se sauva, laissant quelques louis Machaume, le fond de sa bourse
+dtudiant, en paiement de la terrine. Pour lui, ctait fini
+maintenant. De quel droit troubler cette existence de femme, et
+que pouvait-il lui offrir en change de ce quil lui faisait
+perdre?
+
+Il lui crivit cela, le jour mme, aussi doucement, aussi
+sincrement quil put, mais sans lui avouer que de leur liaison,
+de ce caprice lger et aimable, il avait senti se dgager tout
+coup quelque chose de violent, de malsain, en entendant aprs sa
+nuit damour ces sanglots damant tromp qui alternaient avec son
+rire elle et ses jurons de blanchisseuse.
+
+Dans ce grand garon, pouss loin de Paris, en pleine garrigue
+provenale, il y avait un peu de la rudesse paternelle, et toutes
+les dlicatesses, toutes les nervosits de sa mre laquelle il
+ressemblait comme un portrait. Et pour le dfendre contre les
+entranements du plaisir sajoutait encore lexemple dun frre de
+son pre, dont les dsordres, les folies avaient demi ruin leur
+famille et mis lhonneur du nom en pril.
+
+Loncle Csaire! Rien quavec ces deux mots et le drame intime
+quils voquaient, on pouvait exiger de Jean des sacrifices
+autrement terribles que celui de cette amourette laquelle il
+navait jamais donn dimportance. Pourtant ce fut plus dur
+rompre quil ne se limaginait.
+
+Formellement congdie, elle revint sans se dcourager de ses
+refus de la voir, de la porte ferme, des consignes inexorables.
+Je nai pas damour-propre... lui crivait-elle. Elle guettait
+lheure de ses repas au restaurant, lattendait devant le caf o
+il lisait ses journaux. Et pas de larmes, ni de scnes. Sil tait
+en compagnie, elle se contentait de le suivre, dpier le moment
+o il restait seul.
+
+Veux-tu de moi, ce soir?... Non?... Alors ce sera pour une autre
+fois. Et elle sen allait avec la douceur rsigne du forain qui
+reboucle sa balle, lui laissant le remords de ses durets et
+lhumiliation du mensonge quil balbutiait chaque rencontre.
+Lexamen tout proche... le temps qui manquait... Aprs, plus
+tard, si a la tenait encore... De fait, il comptait, sitt reu,
+prendre un mois de vacances dans le Midi et quelle loublierait
+pendant ce temps-l.
+
+Malheureusement, lexamen pass, Jean tomba malade. Une angine,
+gagne dans un couloir de ministre, et qui, nglige, senvenima.
+Il ne connaissait personne Paris, part quelques tudiants de
+sa province, que son exigeante liaison avait loigns et
+disperss. Dailleurs il fallait ici plus quun dvouement
+ordinaire, et ds le premier soir ce fut Fanny Legrand qui
+sinstalla prs de son lit, ne le quittant de dix jours, le
+soignant sans fatigue, sans peur ni dgot, adroite comme une
+soeur de garde, avec des clineries tendres, qui parfois, aux
+heures de fivre, le reportaient une grosse maladie denfance,
+lui faisaient appeler sa tante Divonne, dire merci, Divonne,
+quand il sentait les mains de Fanny sur la moiteur de son front.
+
+-- Ce nest pas Divonne... cest moi... je te veille...
+
+Elle le sauvait des soins mercenaires, des feux teints
+maladroitement, des tisanes fabriques dans une loge de concierge;
+et Jean nen revenait pas de ce quil y avait dalerte,
+dingnieux, dexpditif, dans ces mains dindolence et de
+volupt. La nuit elle dormait deux heures sur le divan, -- un
+divan dhtel du Quartier, moelleux comme la planche dun poste de
+police.
+
+-- Mais, ma pauvre Fanny, tu ne vas donc jamais chez toi?... lui
+demandait-il un jour... Je suis mieux prsent... Il faudrait
+rassurer Machaume.
+
+Elle se mit rire. Beau temps quelle courait, Machaume, et toute
+la maison avec. On avait tout vendu, les meubles, la dfroque,
+mme la literie. Il lui restait la robe quelle avait sur le dos
+et un peu de linge fin, sauv par sa bonne... Maintenant sil la
+renvoyait, elle serait la rue.
+
+
+III
+
+Cette fois, je crois que jai trouv... Rue dAmsterdam, vis--
+vis la gare... Trois pices, et un grand balcon... Si tu veux,
+nous irons voir, aprs ton ministre... cest haut, cinq tages...
+mais tu me porteras. Ctait si bon, tu te rappelles... Et tout
+amuse de ce souvenir, elle se frlait, se roulait dans son cou,
+cherchait lancienne place, sa place.
+
+ deux, dans leur garni dhtel, avec les moeurs du quartier, ces
+traneries par lescalier de filles en filets et en savates, ces
+cloisons de papier derrire lesquelles grouillaient dautres
+mnages, cette promiscuit des cls, des bougeoirs, des bottines,
+la vie devenait intolrable. Non pas elle certes; avec Jean, le
+toit, la cave, mme lgout, tout lui tait bon pour nicher. Mais
+la dlicatesse de lamant seffarouchait de certains contacts,
+auxquels, garon, il ne pensait gure. Ces mnages dune nuit le
+gnaient, dshonoraient le sien, lui causaient un peu la tristesse
+et le dgot de la cage des singes au Jardin des Plantes,
+grimaant tous les gestes et les expressions de lamour humain. Le
+restaurant aussi lennuyait, ce repas quil fallait aller chercher
+deux fois par jour au boulevard Saint-Michel, dans une grande
+salle encombre dtudiants, dlves des Beaux-Arts, peintres,
+architectes, qui sans le connatre avaient lhabitude de sa
+figure, depuis un an quil mangeait l.
+
+Il rougissait -- en poussant la porte -- de tous ces yeux tourns
+vers Fanny, entrait avec la gne agressive des tout jeunes gens
+qui accompagnent une femme; et il craignait aussi la rencontre
+dun de ses chefs du ministre ou de quelquun de son pays. Puis
+la question dconomie.
+
+-- Que cest cher!... disait-elle chaque fois, emportant et
+commentant la petite note du dner... Si nous tions chez nous,
+jaurais fait marcher la maison trois jours pour ce prix-l.
+
+-- Eh bien, qui nous empche?...
+
+Et lon se mit en qute dune installation.
+
+Cest le pige. Tous y sont pris, les meilleurs, les plus
+honntes, par cet instinct de propret, ce got du home quont
+mis en eux lducation familiale et la tideur du foyer.
+
+Lappartement de la rue dAmsterdam fut lou tout de suite et
+trouv charmant, malgr ses pices en enfilade qui ouvraient, --
+la cuisine et la salle sur une arrire-cour moisie o montaient
+dune taverne anglaise des odeurs de rinure et de chlore, -- la
+chambre sur la rue en pente et bruyante, secoue jour et nuit aux
+cahots des fourgons, camions, fiacres, omnibus, aux sifflets
+darrive et de dpart, tout le vacarme de la gare de lOuest
+dveloppant en face ses toitures en vitrage couleur deau sale.
+Lavantage, ctait de savoir le train sa porte, et Saint-cloud,
+Ville-dAvray, Saint-Germain, les vertes stations des bords de la
+Seine presque sous leur terrasse. Car ils avaient une terrasse,
+large et commode, qui gardait de la munificence des anciens
+locataires une tente de zinc peinte en coutil ray, ruisselante et
+triste sous le crpitement des pluies dhiver, mais o lon serait
+trs bien lt pour dner au bon air, comme dans un chalet de
+montagne.
+
+On soccupa des meubles. Jean ayant fait part chez lui de son
+projet dinstallation, tante Divonne, qui tait comme lintendante
+de la maison, envoya largent ncessaire; et sa lettre annonait
+en mme temps le prochain arrivage dune armoire, dune commode,
+et dun grand fauteuil cann, tirs de la Chambre du vent
+lintention du Parisien.
+
+Cette chambre, quil revoyait au fond dun couloir de Castelet,
+toujours inhabite, les volets clos attachs dune barre, la porte
+ferme au verrou, tait condamne, par son exposition aux coups du
+mistral qui la faisaient craquer comme une chambre de phare. On y
+entassait des vieilleries, ce que chaque gnration dhabitants
+relguait au pass devant les acquisitions nouvelles.
+
+Ah! si Divonne avait su quelles singulires siestes servirait le
+fauteuil cann, et que des jupons de surah, des pantalons
+manchettes empliraient les tiroirs de la commode Empire... Mais le
+remords de Gaussin ce sujet se trouvait perdu dans les mille
+petites joies de linstallation.
+
+Ctait si amusant, aprs le bureau, entre chien et loup, de
+partir en grandes courses, serrs au bras lun de lautre, et de
+sen aller dans quelque rue de faubourg choisir une salle
+manger, -- le buffet, la table et six chaises, ou des rideaux de
+cretonne fleurs pour la croise et le lit. Lui acceptait tout,
+les yeux ferms; mais Fanny regardait pour deux, essayait les
+chaises, faisait, glisser les battants de la table, montrait une
+exprience marchandeuse.
+
+Elle connaissait les maisons o lon avait prix de fabrique une
+batterie de cuisine complte pour petit mnage, les quatre
+casseroles en fer, la cinquime maille pour le chocolat du
+matin; jamais de cuivre, cest trop long nettoyer. Six couverts
+de mtal avec la cuillre potage et deux douzaines dassiettes
+en faence anglaise, solide et gaie, tout cela compt, prpar,
+emball comme une dnette de poupe. Pour les draps, serviettes,
+linges de toilette et de table, elle connaissait un marchand, le
+reprsentant dune grande fabrique de Roubaix, chez qui on payait
+ tant par mois; et toujours guetter les devantures, en qute de
+ces liquidations, de ces dbris de naufrage que Paris amne
+continuellement dans lcume de ses bords, elle dcouvrait au
+boulevard de Clichy loccasion dun lit superbe, presque neuf, et
+large y coucher en rang les sept demoiselles de logre.
+
+Lui aussi, en revenant du bureau, essayait des acquisitions; mais
+il ne sentendait rien, ne sachant dire non, ni sen aller les
+mains vides. Entr chez un brocanteur pour acheter un huilier
+ancien quelle lui avait signal, il rapportait en guise de
+lobjet dj vendu un lustre de salon pendeloques, bien inutile
+puisquils navaient pas de salon.
+
+-- Nous le mettrons dans la vranda... disait Fanny pour le
+consoler.
+
+Et le bonheur de prendre des mesures, les discussions sur la place
+dun meuble; et les cris, les rires fous, les bras perdus au
+plafond quand on sapercevait que malgr toutes les prcautions,
+malgr la liste trs complte des achats indispensables, il y
+avait toujours quelque chose doubli.
+
+Ainsi la rpe sucre. Conoit-on quils allaient se mettre en
+mnage sans rpe sucre!....
+
+Puis, tout achet et mis en place, les rideaux pendus, une mche
+la lampe neuve, quelle bonne soire que celle de linstallation,
+la revue minutieuse des trois pices avant de se coucher, et comme
+elle riait en lclairant pendant quil verrouillait la porte:
+
+-- Encore un tour, encore... ferme bien... Soyons bien chez
+nous...
+
+Alors ce fut une vie nouvelle, dlicieuse. En quittant son
+travail, il rentrait vite, press dtre arriv, en pantoufles au
+coin de leur feu. Et dans le noir pataugeage de la rue, il se
+figurait leur chambre allume et chaude, gaye de ses vieux
+meubles provinciaux que Fanny traitait par avance de dbarras et
+qui staient trouvs de fort jolies anciennes choses; larmoire
+surtout, un bijou Louis XVI, avec ses panneaux peints,
+reprsentant des ftes provenales, des bergers en jaquettes
+fleuries, des danses au galoubet et au tambourin. La prsence,
+familire ses yeux denfant, de ces vieilleries dmodes lui
+rappelait la maison paternelle, consacrait son nouvel intrieur
+dont il tait goter le bien-tre.
+
+Ds son coup de sonnette, Fanny arrivait, soigne, coquette, sur
+le pont, comme elle disait. Sa robe de laine noire, trs unie,
+mais taille sur un patron de bon faiseur, une simplicit de femme
+qui a eu de la toilette, les manches retrousses, un grand tablier
+blanc; car elle faisait elle-mme leur cuisine et se contentait
+dune femme de mnage pour les grosses besognes qui gercent les
+mains ou les dforment.
+
+Elle sy entendait mme trs bien, savait une foule de recettes,
+plats du Nord ou du Midi, varis comme son rpertoire de chansons
+populaires que, le dner fini, le tablier blanc accroch derrire
+la porte referme de la cuisine, elle entonnait de sa voix de
+contralto, meurtrie et passionne.
+
+En bas la rue grondait, roulait en torrent. La pluie froide
+tintait sur le zinc de la vranda; et Gaussin, les pieds au feu,
+tal dans son fauteuil, regardait en face les vitres de la gare
+et les employs courbs crire sous la lumire blanche de grands
+rflecteurs.
+
+Il tait bien, se laissait bercer. Amoureux? Non; mais
+reconnaissant de lamour dont on lenveloppait, de cette tendresse
+toujours gale. Comment avait-il pu se priver si longtemps de ce
+bonheur, dans la crainte -- dont il riait maintenant -- dun
+acoquinement, dune entrave quelconque? Est-ce que sa vie ntait
+pas plus propre que lorsquil allait de fille en fille, risquant
+sa sant?
+
+Aucun danger pour plus tard. Dans trois ans, quand il partirait,
+la brisure se ferait toute seule et sans secousse. Fanny tait
+prvenue; ils en parlaient ensemble, comme de la mort, dune
+fatalit lointaine, mais inluctable. Restait le grand chagrin
+quils auraient chez lui en apprenant quil ne vivait pas seul, la
+colre de son pre si rigide et si prompt.
+
+Mais comment pourraient-ils savoir? Jean ne voyait personne
+Paris. Son pre, le consul comme on disait l-bas, tait retenu
+toute lanne par la surveillance du domaine trs considrable
+quil faisait valoir et ses rudes batailles avec la vigne. La
+mre, impotente, ne pouvait faire sans aide un pas ni un geste,
+laissant Divonne la direction de la maison, le soin des deux
+petites soeurs jumelles, Marthe et Marie, dont la double naissance
+en surprise avait tout jamais emport ses forces actives. Quant
+ loncle Csaire, le mari de Divonne, ctait un grand enfant
+quon ne laissait pas voyager seul.
+
+Et Fanny maintenant connaissait toute la famille. Lorsquil
+recevait une lettre de Castelet, au bas de laquelle les bessonnes
+avaient mis quelques lignes de leur grosse criture petits
+doigts, elle la lisait par-dessus son paule, sattendrissait avec
+lui. De son existence elle il ne savait rien, ne sinformait
+pas. Il avait le bel gosme inconscient de sa jeunesse, aucune
+jalousie, aucune inquitude. Plein de sa propre vie, il la
+laissait dborder, pensait tout haut, se livrait, pendant que
+lautre restait muette.
+
+Ainsi les jours, les semaines sen allaient dans une heureuse
+quitude un moment trouble par une circonstance qui les mut
+beaucoup, mais diversement. Elle se crut enceinte et le lui apprit
+avec une joie telle quil ne put que la partager. Au fond, il
+avait peur. Un enfant, son ge!... Quen ferait-il?... Devait-il
+le reconnatre?... Et quel gage entre cette femme et lui, quelle
+complication davenir!
+
+Soudainement, la chane lui apparut, lourde, froide et scelle. La
+nuit, il ne dormait pas plus quelle; et cte cte dans leur
+grand lit, ils rvaient, les yeux ouverts, mille lieues lun de
+lautre.
+
+Par bonheur, cette fausse alerte ne se renouvela plus, et ils
+reprirent leur train de vie paisible, exquisement close. Puis
+lhiver fini, le vrai soleil enfin revenu, leur case
+sembellissait encore, agrandie de la terrasse et de la tente. Le
+soir, ils dnaient l sous le ciel teint de vert, que rayait le
+sifflement en coup dongle des hirondelles.
+
+La rue envoyait ses bouffes chaudes et tous les bruits des
+maisons voisines; mais le moindre souffle dair tait pour eux, et
+ils soubliaient des heures, leurs genoux enlacs, ny voyant
+plus. Jean se rappelait des nuits semblables au bord du Rhne,
+rvait de consulats lointains dans des pays trs chauds, de ponts
+de navires en partance o la brise aurait cette haleine longue
+dont frmissait le rideau de la tente. Et lorsquune caresse
+invisible murmurait sur ses lvres: maimes-tu?... il revenait
+toujours de trs loin pour rpondre: oh! oui, je taime... Voil
+ce que cest de les prendre si jeunes; ils ont trop de choses dans
+la tte.
+
+Sur le mme balcon, spar deux par une grille en fer
+enguirlande de fleurs grimpantes, un autre couple roucoulait,
+M. et Mme Hettma, des gens maris, trs gros, dont les baisers
+claquaient comme des gifles. Merveilleusement appareills, dans
+une conformit dge, de got, de lourdes tournures, ctait
+touchant dentendre ces amoureux fin de jeunesse chanter en duo
+tout bas, en sappuyant la balustrade, de vieilles romances
+sentimentales...
+
+_Mais je lentends qui soupire dans lombre_
+_Cest un beau rve, ah! laissez-moi dormir._
+
+Ils plaisaient Fanny, elle aurait voulu les connatre.
+Quelquefois mme la voisine et elle changeaient par-dessus le fer
+noirci de la rampe un sourire de femmes amoureuses et heureuses;
+mais les hommes comme toujours se tenaient plus raides et lon ne
+se parlait pas.
+
+Jean revenait du quai dOrsay, une aprs-midi, quand il sentendit
+appeler au coin de la rue Royale. Il faisait un jour admirable,
+une lumire chaude o Paris spanouissait ce tournant du
+boulevard qui par un beau couchant, vers lheure du Bois, na pas
+son pareil au monde.
+
+-- Mettez-vous l, belle jeunesse, et buvez quelque chose... a
+mamuse les yeux de vous regarder.
+
+Deux grands bras lavaient happ, assis sous la tente dun caf
+envahissant le trottoir de ses trois rangs de tables. Il se
+laissait faire, flatt dentendre autour de lui ce public de
+provinciaux, dtrangers, jaquettes rayes et chapeaux ronds,
+chuchoter curieusement le nom de Caoudal.
+
+Le sculpteur, attabl devant une absinthe qui allait avec sa
+taille militaire et sa rosette dofficier, avait auprs de lui
+lingnieur Dchelette arriv de la veille, toujours le mme, hl
+et jaune, ses pommettes en saillie remontant ses petits yeux bons,
+sa narine gourmande qui reniflait Paris. Ds que le jeune homme
+fut assis, Caoudal, le montrant avec une fureur comique:
+
+-- Est-il beau, cet animal-l... Dire que jai eu cet ge et que
+je frisais comme a... Oh! la jeunesse, la jeunesse...
+
+-- Toujours donc? fit Dchelette saluant dun sourire la toquade
+de son ami.
+
+-- Mon cher, ne riez pas... Tout ce que jai, ce que je suis, les
+mdailles, les croix, lInstitut, le tremblement, je le donnerais
+pour ces cheveux-l et ce teint de soleil...
+
+Puis revenant Gaussin avec sa brusque allure:
+
+-- Et Sapho, quest-ce que vous en faites?... On ne la voit plus.
+
+Jean arrondissait les yeux, sans comprendre.
+
+-- Vous ntes donc plus avec elle?
+
+Et devant son ahurissement, Caoudal ajouta sur un ton
+dimpatience:
+
+-- Sapho, voyons... Fanny Legrand... Ville-dAvray...
+
+-- Oh! cest fini, il y a longtemps...
+
+Comment lui vint ce mensonge? Par une sorte de honte, de malaise,
+ ce nom de Sapho donn sa matresse; la gne de parler delle
+avec dautres hommes, peut-tre aussi le dsir dapprendre des
+choses quon ne lui aurait pas dites sans cela.
+
+-- Tiens! Sapho... Elle roule encore? demanda Dchelette distrait,
+tout livresse de revoir lescalier de la Madeleine, le march
+aux fleurs, la longue enfilade des boulevards entre deux rangs de
+bouquets verts.
+
+-- Vous ne vous la rappelez donc pas, chez vous, lanne
+dernire!... Elle tait superbe dans sa tunique de fellah... Et le
+matin de cet automne, o je lai trouve djeunant avec ce joli
+garon chez Langlois, vous auriez dit une marie de quinze jours.
+
+-- Quel ge a-t-elle donc?... Depuis le temps quon la connat...
+
+Caoudal leva la tte pour chercher: Quel ge?.... quel ge?...
+Voyons, dix-sept ans en 53, quand elle me posait ma figure... nous
+sommes en 73. Ainsi, comptez. Tout coup ses yeux sallumrent:
+Ah! si vous laviez vue, il y a vingt ans... longue, fine, la
+bouche en arc, le front solide... Des bras, des paules encore un
+peu maigres, mais cela allait bien la brlure de Sapho... Et la
+femme, la matresse!... Ce quil y avait dans cette chair
+plaisir, ce quon tirait de cette pierre feu, de ce clavier o
+ne manquait pas une note... Toute la lyre!... comme disait La
+Gournerie.
+
+Jean, trs ple, demanda:
+
+-- Est-ce quil a t son amant, aussi celui-l?...
+
+-- La Gournerie?... Je crois bien, jen ai assez souffert...
+Quatre ans que nous vivions ensemble comme mari et femme, quatre
+ans que je la couvais, que je mpuisais pour suffire tous ses
+caprices... matres de chant, de piano, de cheval, est-ce que je
+sais?... Et quand je lai eu bien polie, patine, taille en
+pierre fine, sortie du ruisseau o je lavais ramasse une nuit,
+devant le bal Ragache, ce belltre astiqueur de rimes est venu me
+la prendre chez moi, la table amie o il sasseyait tous les
+dimanches!
+
+Il souffla trs fort, comme pour chasser cette vieille rancune
+damour qui vibrait encore dans sa voix, puis il reprit, plus
+calme:
+
+-- Dailleurs, sa canaillerie ne lui a pas profit... Leurs trois
+ans de mnage, a t lenfer. Ce pote aux airs clins tait
+rat, mchant, maniaque. Ils se peignaient, fallait voir!... Quand
+on allait chez eux, on la trouvait un bandeau sur loeil, lui la
+figure sabre de griffes... Mais le beau, cest lorsquil a voulu
+la quitter. Elle saccrochait comme une teigne, le suivait,
+crevait sa porte, lattendait couche en travers de son
+paillasson. Une nuit, en plein hiver, elle est reste cinq heures
+en bas de chez la Farcy o ils taient monts toute la bande...
+Une piti!... Mais le pote lgiaque demeurait implacable,
+jusquau jour o pour sen dbarrasser il a fait marcher la
+police. Ah! un joli monsieur... Et comme fin finale, remerciement
+ cette belle fille qui lui avait donn le meilleur de sa
+jeunesse, de son intelligence et de sa chair, il lui a vid sur la
+tte un volume de vers haineux, baveux, dimprcations, de
+lamentations, le _Livre de lAmour_, son plus beau livre...
+
+Immobile, le dos tendu, Gaussin coutait, aspirant tout petits
+coups par une longue paille la boisson glace servie devant lui.
+Quelque poison, bien sr, quon lui avait vers l, et qui le
+gelait du coeur aux entrailles.
+
+Il grelottait malgr lheure splendide, voyait dans une recule
+blafarde des ombres qui allaient et venaient, un tonneau
+darrosage arrt devant la Madeleine, et cet entrecroisement de
+voitures roulant sur la terre molle silencieusement comme sur de
+la ouate. Plus de bruit dans Paris, plus rien que ce qui se disait
+ cette table. Maintenant Dchelette parlait, cest lui qui
+versait le poison:
+
+-- Quelle atroce chose que ces ruptures... Et sa voix tranquille
+et railleuse prenait une expression de douceur, de piti
+infinie... On a vcu des annes ensemble, dormi lun contre
+lautre, confondu ses rves, sa sueur. On sest tout dit, tout
+donn. On a pris des habitudes, des faons dtre, de parler, mme
+des traits lun de lautre. On se tient de la tte aux pieds... Le
+collage enfin!... Puis brusquement on se quitte, on sarrache...
+Comment font-ils? Comment a-t-on ce courage?... Moi, jamais je ne
+pourrais... Oui, tromp, outrag, sali de ridicule et de boue, la
+femme pleurerait, me dirait: Reste... Je ne men irais pas... Et
+voil pourquoi, quand jen prends une, ce nest jamais qu la
+nuit... Pas de lendemain, comme disait la vieille France... ou
+alors le mariage. Cest dfinitif et plus propre.
+
+-- Pas de lendemain... pas de lendemain... Vous en parlez votre
+aise. Il y a des femmes quon ne garde pas quune nuit... Celle-l
+par exemple...
+
+-- Je ne lui ai pas donn une minute de grce... fit Dchelette
+avec un placide sourire que le pauvre amant trouva hideux.
+
+-- Alors cest que vous ntiez pas son type, sans quoi... Cest
+une fille, quand elle aime, elle se cramponne... Elle a le got du
+mnage... Du reste, pas de chance dans ses installations. Elle se
+met avec Dejoie, le romancier; il meurt... Elle passe Ezano, il
+se marie... Aprs, est venu le beau Flamant, le graveur, lancien,
+modle, -- car elle a toujours eu le bguin du talent ou de la
+beaut, -- et vous savez son pouvantable aventure...
+
+-- Quelle aventure?... demanda Gaussin, la voix trangle; et il
+se remit tirer sur sa paille, en coutant le drame damour, qui
+passionna Paris, il y a quelques annes.
+
+Le graveur tait pauvre, fou de cette femme; et de peur dtre
+lch, pour lui maintenir son luxe, il fit de faux billets de
+banque. Dcouvert presque aussitt, coffr avec sa matresse, il
+en fut quitte pour dix ans de rclusion, elle six mois de
+prvention Saint-Lazare, la preuve de son innocence ayant t
+faite.
+
+Et Caoudal rappelait Dchelette, -- qui avait suivi le. procs,
+-- comme elle tait jolie sous son petit bonnet de Saint Lazare,
+et crne, pas geignarde, fidle son homme jusquau bout... Et sa
+rponse ce vieux cornichon de prsident, et le baiser quelle
+envoyait Flamant par-dessus les tricornes des gendarmes, en lui
+criant dune voix attendrir les pierres: Tennuie pas, mami...
+Les beaux jours reviendront, nous nous aimerons encore!... Tout
+de mme, a lavait un peu dgote du mnage, la pauvre fille.
+
+Depuis, lance dans le monde chic, elle a pris des amants au
+mois, la semaine, et jamais dartistes... Oh! les artistes, elle
+en a une peur... Jtais le seul, je crois bien, quelle et
+continu voir... De loin en loin elle venait fumer sa cigarette
+ latelier. Puis jai pass des mois sans entendre parler delle,
+jusquau jour o je lai retrouve en train de djeuner avec ce
+bel enfant et lui mangeant des raisins sur la bouche. Je me suis
+dit: voil ma Sapho repince.
+
+Jean ne put en entendre davantage. Il se sentait mourir de tout ce
+poison absorb. Aprs le froid de tout lheure, une brlure lui
+tordait la poitrine, montait sa tte bourdonnante et prs
+dclater comme une tle chauffe blanc. Il traversa la
+chausse, en chancelant sous les roues des voitures. Des cochers
+criaient. qui en avaient-ils, ces imbciles?
+
+En passant sur le march de la Madeleine, il fut troubl par une
+odeur dhliotrope, lodeur prfre de sa matresse. Il pressa le
+pas pour la fuir, et furieux, dchir, il pensait tout haut: ma
+matresse!... oui, une belle ordure... Sapho, Sapho... Dire que
+jai vcu un an avec a!... Il rptait le nom avec rage, se
+rappelant lavoir vu sur les petits journaux parmi dautres
+sobriquets de filles, dans le grotesque Almanach-Gotha de la
+galanterie: Sapho, Cora, Caro, Phryn, Jeanne de Poitiers, le
+Phoque...
+
+Et avec les cinq lettres de son nom abominable, toute la vie de
+cette femme lui passait en fuite dgout sous les yeux...
+Latelier de Caoudal, les trpignes chez La Gournerie, les
+factions de nuit devant les bouges ou sur le paillasson du
+pote... Puis le beau graveur, les faux, la cour dassises... et
+le petit bonnet du bagne qui lui allait si bien, et le baiser jet
+ son faussaire: Tennuie pas, mami... Mami! le mme nom, la
+mme caresse que pour lui... Quelle honte! Ah! il allait joliment
+te balayer ces salets-l... Et toujours cette odeur dhliotrope
+qui le poursuivait dans un crpuscule du mme lilas ple que la
+toute petite fleur.
+
+Tout coup, il saperut quil tait encore arpenter le march
+comme un pont de bateau. Il reprit sa course, arriva dune traite
+rue dAmsterdam, bien dcid chasser cette femme de chez lui,
+la jeter sur lescalier sans explication, en lui crachant linjure
+de son nom dans le dos. la porte il hsita, rflchit, fit
+quelques pas encore. Elle allait crier, sangloter, lcher par la
+maison tout son vocabulaire du trottoir, comme l-bas, rue de
+lArcade...
+
+crire?... oui, cest cela, il valait mieux crire, lui rgler son
+compte en quatre mots, bien froces. Il entra dans une taverne
+anglaise, dserte et morne sous le gaz quon allumait, sassit
+une table empoisse, prs de lunique consommateur, une fille
+tte de mort qui dvorait du saumon fum, sans boire. Il demanda
+une pinte dale, ny toucha pas et commena une lettre. Mais trop
+de mots se pressaient dans sa tte, qui voulaient sortir la
+fois, et que lencre dcompose et grumeleuse traait lentement
+son gr.
+
+Il dchirait deux ou trois commencements, sen allait enfin sans
+crire, quand tout bas prs de lui une bouche pleine et vorace
+demanda timidement: Vous ne buvez pas?... on peut?... Il fit
+signe que oui. La fille se jeta sur la pinte et la vida dune
+goule violente qui rvlait la dtresse de cette malheureuse,
+ayant tout juste dans sa poche de quoi rassasier sa faim sans
+larroser dun peu de bire. Une piti lui vint, qui lapaisa,
+lclaira subitement sur les misres dune vie de femme; et il se
+mit juger plus humainement, raisonner son malheur.
+
+Aprs tout, elle ne lui avait pas menti; et sil ne savait rien de
+sa vie, cest quil ne sen tait jamais souci. Que lui
+reprochait-il?... Son temps Saint-Lazare?... Mais puisquon
+lavait acquitte, porte presque en triomphe la sortie...
+Alors, quoi? Dautres hommes avant lui?... Est-ce quil ne le
+savait pas?... Quelle raison de lui en vouloir davantage, parce
+que les noms de ces amants taient connus, clbres, quil pouvait
+les rencontrer, leur parler, regarder leurs portraits aux
+devantures? Devait-il lui faire un crime davoir prfr ceux-l?
+
+Et tout au fond de son tre, se levait une fiert mauvaise,
+inavouable, de la partager avec ces grands artistes, de se dire
+quils lavaient trouve belle. son ge on nest jamais sr, on
+ne sait pas bien. On aime la femme, lamour; mais les yeux et
+lexprience manquent, et le jeune amant qui vous montre un
+portrait de sa matresse, cherche un regard, une approbation qui
+le rassurent. La figure de Sapho lui semblait grandie, aurole,
+depuis quil la savait chante par La Gournerie, fixe par Caoudal
+dans le marbre et le bronze.
+
+Mais brusquement repris de rage, il quittait le banc o sa
+mditation lavait jet sur un boulevard extrieur, au milieu des
+cris denfants, des commrages de femmes douvriers dans la
+poudreuse soire de juin; et il se remettait marcher, parler
+tout haut, furieusement... Joli, le bronze de Sapho... du bronze
+de commerce, qui a tran partout, banal comme un air dorgue,
+comme ce mot de Sapho qui force de rouler les sicles sest
+encrass de lgendes immondes sur sa grce premire, et dun nom
+de desse est devenu ltiquette dune maladie... Quel dgot que
+tout cela, mon Dieu!...
+
+Il sen allait ainsi, tour tour apais ou furieux, ce remous
+dides, de sentiments contraires. Le boulevard sassombrissait,
+devenait dsert. Une fadeur cre tranait dans lair chaud; et il
+reconnaissait la porte du grand cimetire o il tait venu lanne
+davant assister avec toute la jeunesse linauguration dun
+buste de Caoudal sur la tombe de Dejoie, le romancier du quartier
+Latin, lauteur de Cenderinette. Dejoie, Caoudal! Ltrange accent
+que ces noms prenaient pour lui depuis deux heures! et comme elle
+lui semblait menteuse et lugubre, lhistoire de ltudiante et de
+son petit mnage, maintenant quil en savait les tristes dessous,
+quil avait appris par Dchelette laffreux surnom donn ces
+mariages du trottoir.
+
+Toute cette ombre, plus noire du voisinage de la mort,
+leffrayait. Il revint sur ses pas, frlant des blouses qui
+rdaient, silencieuses comme des ailes de nuit, des jupes sordides
+ la porte de bouges dont les vitres dpolies dcoupaient de
+grandes lumires de lanterne magique o des couples passaient,
+sembrassaient... Quelle heure?... Il se sentait bris, comme une
+recrue la fin de ltape; et de sa douleur assourdie, tombe
+dans ses jambes, il ne lui restait que la courbature. Oh! se
+coucher, dormir... Puis au rveil, froidement, sans colre, il
+dirait la femme: Voil... je sais qui tu es... Ce nest pas ta
+faute ni la mienne; mais nous ne pouvons plus vivre ensemble.
+Sparons-nous... Et pour se mettre labri de ses poursuites, il
+irait embrasser sa mre et ses soeurs, secouer au vent du Rhne,
+au libre et vivifiant mistral, les souillures et leffroi de son
+mauvais rve.
+
+Elle stait couche, lasse dattendre, et dormait en plein sous
+la lampe, un livre ouvert sur le drap devant elle. Son approche ne
+lveilla pas; et debout prs du lit, il la regardait curieusement
+comme une femme nouvelle, une trangre quil aurait trouve l.
+Belle, oh! belle, les bras, la gorge, les paules, dun ambre fin,
+solide, sans tache ni flure. Mais sur ces paupires rougies, --
+peut-tre le roman quelle lisait, peut-tre linquitude,
+lattente, -- sur ces traits dtendus dans le repos et que ne
+soutenait plus lpre dsir de la femme qui veut tre aime,
+quelle lassitude, quels aveux! Son ge, son histoire, ses bordes,
+ses caprices, ses collages, et Saint-Lazare, les coups, les
+larmes, les terreurs, tout se voyait, stalait; et les
+meurtrissures violettes du plaisir et de linsomnie, et le pli de
+dgot affaissant la lvre infrieure, use, fatigue comme une
+margelle o tout le communal est venu boire, et la bouffissure
+commenante qui dlie les chairs pour les rides de la vieillesse.
+
+Cette trahison du sommeil, le silence de mort enveloppant cela,
+ctait grand, ctait sinistre; un champ de bataille la nuit,
+avec toute lhorreur qui se montre et celle quon devine aux
+vagues mouvements de lombre.
+
+Et tout coup il vint au pauvre enfant une grosse, une touffante
+envie de pleurer.
+
+
+IV
+
+Ils achevaient de dner, la fentre ouverte, au long sifflement
+des hirondelles saluant la tombe de la lumire. Jean ne parlait
+pas, mais il allait parler et toujours de la mme cruelle chose
+qui le hantait, et dont il torturait Fanny, depuis la rencontre
+avec Caoudal. Elle, voyant ses yeux baisss, lair faussement
+indiffrent quil prenait pour de nouvelles questions, devina et
+le prvint:
+
+-- coute, je sais ce que tu vas me dire... pargne-nous, je ten
+prie... on spuise la fin... puisque cest mort, tout a, que
+je naime que toi, quil ny a plus que toi au monde...
+
+-- Si ctait mort comme tu dis, tout ce pass...
+
+Et il la regardait au fond de ses beaux yeux dun gris frissonnant
+et changeant chaque impression:
+
+-- ... Tu ne garderais pas des choses qui te le rappellent... oui,
+l-haut dans larmoire...
+
+Le gris se velouta dun noir dombre:
+
+-- Tu sais donc?
+
+Tout ce fatras de lettres damour, de portraits, ces archives
+galantes et glorieuses sauves de tant de dbcles, il allait donc
+falloir sen dfaire!
+
+-- Au moins me croiras-tu aprs?
+
+Et sur un sourire incrdule qui la dfiait, elle courut chercher
+le coffret de laque dont les ferrures ciseles entre les piles
+dlicates de son linge avaient si fort intrigu son amant depuis
+quelques jours.
+
+-- Brle, dchire, cest toi...
+
+Mais il ne se pressait pas de tourner la petite clef, regardait
+les cerisiers fruits de nacre rose et les vols de cigognes
+incrusts sur le couvercle quil fit sauter brusquement... Tous
+les formats, toutes les critures, papiers de couleur aux en-ttes
+dors, vieux billets jaunis casss aux pliures, griffonnages au
+crayon sur des feuilles de carnet, des cartes de visite, en tas,
+sans ordre, comme en un tiroir souvent fouill et bouscul o lui-
+mme enfonait maintenant ses mains tremblantes...
+
+-- Passe-les-moi. Je les brlerai sous tes yeux.
+
+Elle parlait fivreusement, accroupie devant la chemine, une
+bougie allume par terre, ct delle.
+
+-- Donne...
+
+Mais lui:
+
+-- Non... attends...
+
+Et plus bas, comme honteux:
+
+-- Je voudrais lire...
+
+-- Pourquoi? tu vas te faire mal encore...
+
+Elle ne songeait qu sa souffrance et non lindlicatesse de
+livrer ainsi les secrets de passion, la confession sur loreiller
+de tous ces hommes qui lavaient aime; et se rapprochant,
+toujours genoux, elle lisait en mme temps que lui, lpiait du
+coin de loeil.
+
+Dix pages, signes La Gournerie, 1861, dune criture longue et
+fline, dans lesquelles le pote, envoy en Algrie pour le
+compte-rendu officiel et lyrique du voyage de lempereur et de
+limpratrice, faisait sa matresse une description blouissante
+des ftes.
+
+Alger dbordant et grouillant, vraie Bagdad des Mille et Une
+Nuits; toute lAfrique accourue, entasse autour de la ville,
+battant ses portes les rompre, comme un simoun. Caravanes de
+ngres et de chameaux chargs de gomme, tentes de poil dresses,
+une odeur de musc humain sur toute cette singerie qui bivouaquait
+au bord de la mer, dansait la nuit autour de grands feux,
+scartait chaque matin devant larrive des chefs du Sud pareils
+ des Rois Mages avec la pompe orientale, les musiques
+discordantes, fltes de roseau, petits tambours rauques, le goum
+entourant ltendard du Prophte aux trois couleurs; et derrire,
+mens en laisse par des ngres, les chevaux destins en prsent
+l_Emberour_, vtus de soie, caparaonns dargent, secouant
+chaque pas des grelots et des broderies...
+
+Le gnie du pote rendait tout cela vivant et prsent; les mots
+brillaient sur la page, comme ces pierres sans monture que jugent
+les joailliers sur du papier. Vraiment elle pouvait tre fire, la
+femme aux genoux de qui lon jetait ces richesses. Fallait-il
+quelle ft aime, puisque, malgr la curiosit de ces ftes, le
+pote ne songeait qu elle, mourait de ne pas la voir:
+
+-- Oh! cette nuit, jtais avec toi sur le grand divan de la rue
+de lArcade. Tu tais nue, tu tais folle, tu criais de joie sous
+mes caresses, quand je me suis rveill en sursaut roul dans un
+tapis sur ma terrasse, en pleine nuit dtoiles. Le cri du muezzin
+montait dun minaret voisin en claire et limpide fuse voluptueuse
+plutt que priante, et cest toi que jentendais encore en sortant
+de mon rve...
+
+Quelle force mauvaise le poussait donc continuer sa lecture
+malgr lhorrible jalousie qui blanchissait ses lvres,
+contractait ses mains? Doucement, clinement, Fanny essayait de
+lui reprendre la lettre; mais il la lut jusquau bout, et aprs
+celle-l une autre, puis une autre, les laissant tomber au fur et
+ mesure avec un dtachement de mpris, dindiffrence, sans
+regarder la flamme qui savivait dans la chemine aux effusions
+lyriques et passionnes du grand pote. Et quelquefois, dans le
+dbordement de cet amour exagr la temprature africaine, le
+lyrisme de lamant sentachait de quelque grosse obscnit de
+corps de garde dont auraient t surprises et scandalises les
+lectrices mondaines du _Livre de lAmour_, dun spiritualisme
+raffin, immacul comme la corne dargent de la Yungfrau.
+
+Misres du coeur! cest ces passages surtout que Jean
+sarrtait, ces souillures de la page, sans se douter des
+tressauts nerveux qui chaque fois agitaient sa figure. Mme il eut
+le courage de ricaner ce post-scriptum qui suivait le rcit
+blouissant dune fte dAssaouas: Je relis ma lettre... il y a
+vraiment des choses pas mal; mets-la-moi de ct, je pourrai men
+servir...
+
+-- Un monsieur qui ne laissait rien traner! fit-il en passant
+un autre feuillet de la mme criture o, sur un ton glac dhomme
+daffaires, La Gournerie rclamait un recueil de chansons arabes
+et une paire de babouches en paille de riz.
+
+Ctait la liquidation de leur amour. Ah! il avait su sen aller,
+il tait fort, celui-l...
+
+Et sans sarrter, Jean continuait drainer ce marcage do
+montait une haleine chaude et malsaine. La nuit venue, il avait
+mis la bougie sur la table, et parcourait des billets trs courts,
+illisiblement tracs comme au poinon par de trop gros doigts qui
+ tous moments, dans une brusquerie de dsir ou de colre,
+trouaient et dchiraient le papier. Les premiers temps dune
+liaison avec Caoudal, rendez-vous, soupers, parties de campagne,
+puis des brouilles, de suppliants retours, des cris, des injures
+ignobles et basses douvrier, coupes tout coup de drleries, de
+mots cocasses, de reproches sanglots, toute la faiblesse mise
+nu du grand artiste devant la rupture et labandon.
+
+Le feu prenait cela, allongeait de grands jets rouges o fumaient
+et grsillaient la chair, le sang, les larmes dun homme de gnie;
+mais quimportait Fanny, toute au jeune amant quelle
+surveillait, dont lardente fivre la brlait travers leurs
+vtements. Il venait de trouver un portrait la plume sign
+Gavarni, avec cette ddicace: _ mon amie Fanny Legrand, dans une
+auberge de Dampierre, un jour quil pleuvait_. Une tte
+intelligente et douloureuse, aux yeux caves, quelque chose damer
+et de ravag.
+
+-- Qui est-ce?
+
+-- Andr Dejoie... Jy tenais cause de la signature...
+
+Il eut un Garde-le, tu es libre, si contraint, si malheureux,
+quelle prit le dessin, le jeta au feu en chiffon, pendant que lui
+sabmait dans la correspondance du romancier, une suite navrante,
+date de plages dhiver, de villes deaux, o lcrivain envoy
+pour sa sant se dsesprait de sa dtresse physique et morale, se
+forant le crne pour y trouver une ide loin de Paris, et mlait
+des demandes de potions, dordonnances, des inquitudes dargent
+ou de mtier, envois dpreuves, de billets renouvels, toujours
+le mme cri de dsir et dadoration vers ce beau corps de Sapho
+que les mdecins lui dfendaient.
+
+Jean murmurait, enrag et candide:
+
+-- Mais quest-ce quils avaient donc tous pour tre aprs toi
+comme a?...
+
+Ctait pour lui la seule signification de ces lettres dsoles,
+confessant le dsarroi dune de ces existences glorieuses
+quenvient les jeunes gens et dont rvent les femmes
+romanesques... Oui, quavaient-ils donc tous? Et que leur faisait-
+elle boire?... Il prouvait la souffrance atroce dun homme qui,
+garrott, verrait outrager devant lui la femme quil aime; et,
+pourtant, il ne pouvait se dcider vider dun coup, les yeux
+ferms, ce fond de bote.
+
+ prsent, venait le tour du graveur qui, misrable, inconnu, sans
+autre clbrit que celle de la _Gazette des Tribunaux_, ne devait
+sa place dans le reliquaire quau grand amour quon avait eu pour
+lui. Dshonorantes, ces lettres dates de Mazas, et niaises,
+gauches, sentimentales comme celles du troupier sa payse. Mais
+on y sentait, travers les poncifs de romance, un accent de
+sincrit dans la passion, un respect de la femme, un oubli de
+soi-mme qui le distinguait des autres, ce forat; ainsi, quand il
+demandait pardon Fanny du crime de lavoir trop aime, ou quand
+du greffe du Palais de Justice, tout de suite aprs sa
+condamnation, il crivait sa joie de savoir sa matresse acquitte
+et libre. Il ne se plaignait de rien; il avait eu prs delle,
+grce elle, deux ans dun bonheur si plein, si profond, que le
+souvenir en suffirait pour remplir sa vie, adoucir lhorreur de
+son sort, et il terminait par la demande dun service:
+
+Tu sais que jai un enfant au pays, dont la mre est morte depuis
+longtemps; il vit chez une vieille parente, dans un coin si perdu
+quon ny saura jamais rien de mon affaire. Largent qui me
+restait, je le leur ai envoy, disant que je partais trs loin, en
+voyage, et cest sur toi que je compte, ma bonne Nini, pour
+tinformer de temps en temps de ce petit malheureux et menvoyer
+de ses nouvelles...
+
+Comme preuve de lintrt de Fanny, suivait une lettre de
+remerciements et une autre, toute rcente, ayant peine six mois
+de date: Oh! tu es bonne dtre venue... Que tu tais belle,
+comme tu sentais bon, en face de ma veste de prisonnier dont
+javais si grandhonte!... et Jean sinterrompait, furieux:
+
+-- Tu as donc continu le voir?
+
+-- De loin en loin, par charit...
+
+-- Mme depuis que nous sommes ensemble?
+
+-- Oui, une fois, une seule, au parloir... on ne les voit que l.
+
+-- Ah! tu es une bonne fille...
+
+Cette ide que, malgr leur liaison, elle visitait ce faussaire,
+lexasprait plus que tout. Il tait trop fier pour le dire; mais
+un paquet de lettres, le dernier, nou dune faveur bleue sur des
+petits caractres fins et penchs, une criture de femme, dchana
+toute sa colre.
+
+Je change de tunique aprs la course des chars... viens dans ma
+loge...
+
+-- Non, non... ne lis pas a...
+
+Elle sautait sur lui, arrachait et jetait au feu toute la liasse,
+sans quil et compris dabord mme en la voyant ses genoux,
+empourpre du reflet de la flamme et de la honte de son aveu:
+
+-- Jtais jeune, cest Caoudal... ce grand fou... Je faisais ce
+quil voulait.
+
+Alors seulement il comprit, devint trs ple.
+
+-- Ah! oui... Sapho... toute la lyre...
+
+Et la repoussant du pied, comme une bte immonde:
+
+-- Laisse-moi, ne me touche pas, tu me soulves le coeur...
+
+Son cri se perdit dans un effroyable grondement de tonnerre, tout
+proche et prolong, en mme temps quune lueur vive clairait la
+chambre... Le feu!... Elle se dressa pouvante, prit
+machinalement la carafe reste sur la table, la vida sur cet amas
+de papiers dont la flamme embrasait les suies du dernier hiver,
+puis le pot leau, les cruches, et se voyant impuissante, des
+flammches voletant jusquau milieu de la chambre, elle courut au
+balcon en criant:
+
+-- Au feu! au feu!
+
+Les Hettma arrivrent les premiers, ensuite le concierge, les
+sergents de ville. On criait:
+
+-- Baissez la plaque!... montez sur le toit!... De leau, de
+leau!... non, une couverture!...
+
+Atterrs, ils regardaient leur intrieur envahi et souill; puis,
+lalerte finie, le feu teint, quand le noir attroupement en bas,
+sous le gaz de la rue, se fut dissip, les voisins rassurs,
+rentrs chez eux, les deux amants au milieu de ce gchis deau, de
+suie en boue, de meubles renverss et ruisselants, se sentirent
+coeurs et lches, sans force pour reprendre la querelle ni faire
+la chambre propre autour deux. Quelque chose de sinistre et de
+bas venait dentrer dans leur vie; et, ce soir-l, oubliant leurs
+rpugnances anciennes, ils allrent coucher lhtel.
+
+Le sacrifice de Fanny ne devait servir rien. De ces lettres
+disparues, brles, des phrases entires retenues par coeur
+hantaient la mmoire de lamoureux, lui montaient au visage en
+coups de sang comme certains passages de mauvais livres. Et ces
+anciens amants de sa matresse taient presque tous des hommes
+clbres. Les morts se survivaient; les vivants, on voyait leurs
+portraits et leurs noms partout, on parlait deux devant lui, et
+chaque fois il prouvait une gne, comme dun lien de famille
+douloureusement rompu.
+
+Le mal lui affinant lesprit et les yeux, il arrivait bientt
+retrouver chez Fanny la trace des influences premires, et les
+mots, les ides, les habitudes quelle en avait gards. cette
+faon davancer le pouce comme pour faonner, ptrir lobjet dont
+elle parlait avec un Tu vois a dici... appartenait au
+sculpteur. Dejoie, elle avait pris la manie des queues de mots,
+et les chansons populaires dont il avait publi un recueil,
+clbre tous les coins de la France; La Gournerie, son
+intonation hautaine et mprisante, la svrit de ses jugements
+sur la littrature moderne.
+
+Elle stait assimil tout cela, superposant les disparates, par
+ce mme phnomne de stratification qui permet de connatre lge
+et les rvolutions de la terre ses diffrentes couches
+gologiques; et, peut-tre, ntait-elle pas aussi intelligente
+quelle lui avait sembl dabord. Mais il sagissait bien
+dintelligence; sotte comme pas une, vulgaire et de dix ans plus
+vieille encore, elle let tenu par la force de son pass, par
+cette jalousie basse qui le rongeait et dont il ne taisait plus
+les irritations ni les rancoeurs, clatant tout propos contre
+lun et lautre.
+
+Les romans de Dejoie ne se vendaient plus, toute ldition
+tranait le quai vingt-cinq centimes. Et ce vieux fou de Caoudal
+senttant lamour son ge...
+
+-- Tu sais quil na plus de dents... Je le regardais ce
+djeuner de Ville dAvray... Il mange comme les chvres, sur le
+devant de la bouche.
+
+Fini aussi le talent. Quel four, sa Faunesse du dernier Salon! a
+ne tenait pas... Un mot qui lui venait delle, a ne tenait
+pas... et quelle-mme gardait du sculpteur. Quand il
+entreprenait ainsi un de ses rivaux du temps pass, Fanny faisait
+chorus pour lui plaire; et lon aurait entendu ce gamin ignorant
+de lart, de la vie, de tout, et cette fille superficielle,
+frotte dun peu desprit ces artistes fameux, les juger de
+haut, les condamner doctoralement.
+
+Mais lennemi intime de Gaussin, ctait Flamant le graveur. De
+celui-l, il savait seulement quil tait trs beau, blond comme
+lui, quon lui disait mami, quon allait le voir en cachette,
+et que lorsquil lattaquait comme les autres, lappelant le
+Forat sentimental ou le Joli rclusionnaire, Fanny dtournait
+la tte sans un mot. Bientt il accusa sa matresse de garder une
+indulgence pour ce bandit, et elle dut sen expliquer doucement,
+mais avec une certaine fermet.
+
+-- Tu sais bien que je ne laime plus, Jean, puisque je taime...
+Je ne vais plus l-bas, je ne rponds pas ses lettres; mais tu
+ne me feras jamais dire du mal de lhomme qui ma adore jusqu
+la folie, jusquau crime...
+
+ cet accent de franchise, ce quil y avait de meilleur en elle,
+Jean ne protestait pas, mais il souffrait dune haine jalouse,
+aiguise dinquitude, qui le ramenait parfois rue dAmsterdam en
+surprise, au milieu du jour. Si elle tait alle le voir!
+
+Il la trouvait toujours l, casanire, inactive dans leur petit
+logis comme une femme dOrient, ou bien au piano, donnant une
+leon de chant leur grosse voisine, madame Hettma. On stait
+li depuis le soir du feu avec ces bonnes gens, placides et
+plthoriques, vivant dans un perptuel courant dair, portes et
+fentres ouvertes.
+
+Le mari, dessinateur au Muse dartillerie, apportait de la
+besogne chez lui, et chaque soir de la semaine, le dimanche toute
+la journe, on le voyait pench sur sa large table trteaux,
+suant, soufflant, en bras de chemise, secouant ses manches pour y
+faire circuler lair, de la barbe jusque dans les yeux. Prs de
+lui, sa grosse femme en camisole svaporait aussi, quoiquelle ne
+ft jamais rien; et, pour se rafrachir le sang, ils entamaient de
+temps en temps un de leurs duos favoris.
+
+Lintimit stablit vite entre les deux mnages. Le matin, vers
+dix heures, la forte voix dHettma criait devant la porte: Y
+tes-vous, Gaussin? Et leurs bureaux se trouvant du mme ct,
+ils faisaient route ensemble. Bien lourd, bien vulgaire, de
+quelques degrs sociaux plus bas que son jeune compagnon, le
+dessinateur parlait peu, bredouillait comme sil avait eu autant
+de barbe dans la bouche que sur les joues; mais on le sentait
+brave homme, et le dsarroi moral de Jean avait besoin de ce
+contact-l. Il y tenait surtout cause de sa matresse vivant
+dans une solitude peuple de souvenirs et de regrets plus
+dangereux peut-tre que les relations auxquelles elle avait
+volontairement renonc, et qui trouvait dans madame Hettma, sans
+cesse proccupe de son homme, et de la surprise gourmande quelle
+lui ferait pour dner, et de la romance nouvelle quelle lui
+chanterait au dessert, une relation honnte et saine.
+
+Pourtant, quand lamiti se resserra jusqu des invitations
+rciproques, un scrupule lui vint. Ces gens devaient les croire
+maris, sa conscience se refusait au mensonge, et il chargea Fanny
+de prvenir la voisine, pour quil ny et pas de malentendu. Cela
+la fit beaucoup rire... Pauvre bb! il ny avait que lui pour des
+navets pareilles...
+
+-- Mais ils ne lont pas cru une minute que nous tions maris...
+Et ce quils sen moquent!... Si tu savais o il a t prendre sa
+femme... Tout ce que jai fait, moi, cest de la Saint-Jean
+ct. Il ne la pouse que pour lavoir lui tout seul, et tu
+vois que le pass ne le gne gure...
+
+Il nen revenait pas. Une ancienne, cette bonne mre aux yeux
+clairs, au petit rire denfant sur des traits de chair tendre, aux
+provincialismes tranards, et pour qui les romances ntaient
+jamais assez sentimentales, ni les mots trop distingus; et lui,
+lhomme, si tranquille, si sr dans son bien-tre amoureux! Il le
+regardait marcher son ct, la pipe aux dents, avec de petits
+souffles de batitude, pendant que lui-mme songeait toujours, se
+dvorait de rage impuissante.
+
+a te passera, mami... lui disait doucement Fanny aux heures o
+lon se dit tout; et elle lapaisait, tendre et charmante comme au
+premier jour, mais avec quelque chose dabandonn, que Jean ne
+savait dfinir.
+
+Ctait lallure plus libre et la faon de sexprimer, une
+conscience de son pouvoir, des confidences bizarres et quil ne
+lui demandait pas sur sa vie passe, ses dbauches anciennes, ses
+folies de curiosit. Elle ne se privait plus de fumer maintenant,
+roulant entre ses doigts, posant sur tous les meubles lternelle
+cigarette qui aveulit la journe des filles, et dans leurs
+discussions elle mettait sur la vie, linfamie des hommes, la
+coquinerie des femmes, les thories les plus cyniques. Jusqu ses
+yeux, dont lexpression changeait, alourdis dune bue deau
+dormante, o passait lclair dun rire libertin.
+
+Et lintimit de leur tendresse se transformait aussi. Dabord
+rserve avec la jeunesse de son amant dont elle respectait
+lillusion premire, la femme ne se gnait plus aprs avoir vu
+leffet, sur cet enfant, de son pass de dbauche brusquement
+dcouvert, la fivre de marcage dont elle lui avait allum le
+sang. Et les caresses perverses si longtemps retenues, tous ces
+mots de dlire que ses dents serres arrtaient au passage, elle
+les lchait prsent, stalait, se livrait dans son plein de
+courtisane amoureuse et savante, dans toute la gloire horrible de
+Sapho.
+
+Pudeur, rserve, quoi bon? Les hommes sont tous pareils, enrags
+de vice et de corruption, ce petit-l comme les autres. Les
+appter avec ce quils aiment, cest encore le meilleur moyen de
+les tenir. Et ce quelle savait, ces dpravations du plaisir quon
+lui avait inocules, Jean les apprenait son tour pour les passer
+ dautres. Ainsi le poison va, se propage, brlure de corps et
+dme, semblable ces flambeaux dont parle le pote latin, et qui
+couraient de main en main par le stade.
+
+
+V
+Dans leur chambre, ct dun beau portrait de Fanny par James
+Tissot, une pave des anciennes splendeurs de la fille, il y avait
+un paysage du Midi, tout noir et blanc, grossirement rendu sous
+le soleil par un photographe de campagne.
+
+Une cte rocheuse escalade de vignes, taye de muretins de
+pierre, puis en haut, derrire des files de cyprs contre le vent
+du nord, et saccotant un petit bois de pins et de myrtes aux
+clairs reflets, la grande maison blanche, moiti ferme et moiti
+chteau, large perron, toiture italienne, portes cussonnes, que
+continuaient les murailles rousses du _mas_ provenal, les
+perchoirs pour les paons, la crche aux troupeaux, la baie noire
+des hangars ouverts sur le luisant des charrues et des herses. La
+ruine danciens remparts, une tour norme, dchiquete sur un ciel
+sans nuage, dominait le tout, avec quelques toits et le clocher
+roman de Chteauneuf-des-Papes o les Gaussin dArmandy avaient
+habit de tout temps.
+
+Castelet, clos et domaine, riche de ses vignobles fameux comme
+ceux de la Nerte et de lErmitage, se transmettait de pre en
+fils, indivis entre tous les enfants, mais toujours le cadet
+faisait valoir, par cette tradition familiale denvoyer lan
+dans les consulats. Malheureusement la nature contrecarre souvent
+ces projets; et sil y eut jamais un tre incapable de grer un
+domaine, de grer nimporte quoi, ctait bien Csaire Gaussin,
+qui incombait vingt-quatre ans cette lourde responsabilit.
+
+Libertin, coureur de tripots et de guilledoux villageois, Csaire,
+ou plutt _le Fnat_, le vaurien, le mauvais drle, pour lui
+garder son surnom de jeunesse, accentuait ce type contradictoire
+qui apparat de loin en loin dans les familles les plus austres,
+dont il est comme la soupape dchappement.
+
+En quelques annes dincurie, de dilapidations imbciles, de
+bouillottes dsastreuses aux cercles dAvignon et dOrange, le
+clos fut hypothqu, les caves de rserve mises sec, les
+rcoltes venir vendues davance; puis un jour, la veille dune
+saisie dfinitive, le Fnat imita la signature de son frre, fit
+trois traites payables au consulat de Shang-Ha, persuad quavant
+lchance il trouverait largent pour les retirer; mais elles
+arrivrent rgulirement lan avec une lettre perdue avouant
+la ruine et les faux. Le consul accourut Chteauneuf, remdia
+cette situation dsespre, laide de ses conomies et de la dot
+de sa femme, et voyant lincapacit du Fnat, il renona la
+carrire qui souvrait pourtant brillante devant lui et se fit
+simplement vigneron.
+
+Un vrai Gaussin, celui-l, traditionnel jusqu la manie, violent
+et calme, la faon des volcans teints qui gardent des menaces
+et des rserves druption, laborieux avec cela, trs entendu la
+culture. Grce lui, Castelet prospra, sagrandit de toutes les
+terres jusquau Rhne, et, comme les chances humaines vont
+toujours par compagnie, le petit Jean fit son apparition sous les
+myrtes du domaine. Pendant ce temps, le Fnat errait par la
+maison, ananti sous le poids de sa faute, osant peine lever les
+yeux vers son frre dont le mprisant silence laccablait; il ne
+respirait quaux champs, la chasse, la pche, fatiguant son
+chagrin dineptes besognes, ramassant des escargots, se taillant
+des cannes superbes de myrte ou de roseau, et djeunant tout seul
+dehors dune brochette de becs fins quil cuisait, sur un feu de
+souches doliviers, au milieu de la garrigue. Le soir, rentr pour
+dner la table fraternelle, il ne prononait pas un mot, malgr
+lindulgent sourire de sa belle-soeur, pitoyable au pauvre tre et
+le fournissant dargent de poche, en cachette de son mari qui
+tenait rigueur au Fnat, moins pour ses sottises passes que pour
+toutes celles commettre; et en effet la grande incartade
+rpare, lorgueil de Gaussin lan fut mis une nouvelle
+preuve.
+
+Trois fois par semaine, venait en journe de couture, Castelet,
+une jolie fille de pcheurs, Divonne Abrieu, ne dans loseraie au
+bord du Rhne, vraie plante fluviale la tige ondulante et
+longue. Sous sa _catalane_ trois pices enserrant sa petite tte
+et dont les brides rejetes laissaient admirer lattache du cou
+lgrement bistr comme le visage, jusquaux nvs dlicats de la
+gorge et des paules, elle faisait songer quelque _done_ des
+anciennes cours damour jadis tenues tout autour de Chteauneuf,
+Courthezon, Vacqueiras, dans ces vieux donjons dont les ruines
+seffritent par les collines.
+
+Ce souvenir historique ntait pour rien dans lamour de Csaire,
+me simple, dnue didal et de lecture; mais, de petite taille,
+il aimait les femmes grandes et fut pris ds le premier jour. Il
+sy entendait, le Fnat, ces aventures villageoises; une
+contredanse au bal le dimanche, un cadeau de gibier, puis la
+premire rencontre en pleins champs la vive attaque la renverse,
+sur la lavande ou le paillis. Il se trouva que Divonne ne dansait
+pas, quelle rapporta le gibier la cuisine, et que solide comme
+un de ces peupliers de rive, blancs et flexibles, elle envoya le
+sducteur rouler dix pas. Depuis, elle le tint distance avec
+la pointe des ciseaux pendus sa ceinture par un clavier dacier,
+le rendit fou damour, si bien quil parla dpouser et se confia
+ sa belle soeur. Celle-ci, connaissant Divonne Abrieu depuis
+lenfance, la sachant srieuse et dlicate, trouvait dans le fond
+de son coeur que cette msalliance serait peut-tre le salut du
+Fnat; mais la fiert du consul se rvoltait lide dun Gaussin
+dArmandy pousant une paysanne: Si Csaire fait cela, je ne le
+revois plus... et il tint parole.
+
+Csaire mari quitta Castelet, alla vivre au bord du Rhne chez
+les parents de sa femme, dune petite rente que lui servait son
+frre et quapportait tous les mois lindulgente belle-soeur. Le
+petit Jean accompagnait sa mre dans ses visites, ravi de la
+cabane des Abrieu, sorte de rotonde enfume, secoue par la
+tramontane ou le mistral, et que soutenait une poutre unique et
+verticale comme un mt. La porte ouverte encadrait le petit mle
+o schaient les filets, o luisait et frtillait largent vif et
+nacr des cailles; au bas deux ou trois grosses barques houlant
+et criant sur leurs amarres, et le grand fleuve joyeux, large,
+lumineux, tout rebrouss par le vent contre ses les en touffes
+dun vert ple. Et, tout petit, Jean prenait l son got des
+lointains voyages, et de la mer quil navait pas encore vue.
+
+Cet exil de loncle Csaire dura deux ou trois ans, naurait
+jamais fini peut-tre sans un vnement familial, la naissance des
+deux petites bessonnes, Marthe et Marie. La mre tomba malade la
+suite de cette double couche, et Csaire et sa femme eurent la
+permission de venir la voir. La rconciliation des deux frres
+suivit, irraisonne, instinctive, par la toute-puissance du mme
+sang; le mnage habita Castelet, et comme une incurable anmie,
+complique bientt de goutte rhumatismale, immobilisait la pauvre
+mre, Divonne se trouva charge de mener la maison, de surveiller
+la nourriture des petites, le personnel nombreux, daller voir
+Jean deux fois la semaine au lyce dAvignon, sans compter que le
+soin de sa malade la rclamait toute heure.
+
+Femme dordre et de tte, elle supplait linstruction qui lui
+manquait, par son intelligence, son pret paysanne, les lambeaux
+dtudes rests dans la cervelle du Fnat dompt et disciplin. Le
+consul se reposait sur elle de toute la dpense de la maison, trs
+lourde avec ses charges accrues et des revenus diminuant danne
+en anne, rongs au pied des vignes par le phylloxera. Toute la
+plaine tait atteinte, mais le clos rsistait encore, et ctait
+la proccupation du consul: sauver le clos force de recherches
+et dexpriences.
+
+Cette Divonne Abrieu qui restait fidle ses coiffes, son
+clavier dartisane et se tenait si modestement sa place
+dintendante, de dame de compagnie, garda la maison de la gne, en
+ces annes de crise, la malade toujours entoure des mmes soins
+coteux, les petites leves prs de leur mre, en demoiselles, la
+pension de Jean rgulirement paye, dabord au lyce, puis Aix
+o il faisait son droit, enfin Paris o il tait all lachever.
+
+Par quels miracles dordre, de vigilance y arrivait-elle, tous
+lignoraient comme elle-mme. Mais chaque fois que Jean songeait
+Castelet, quil levait les yeux vers la photographie reflets
+ples, efface de lumire, la premire figure voque, le premier
+nom prononc, ctait Divonne, la paysanne au grand coeur quil
+sentait cache derrire la gentilhommire et la tenant debout par
+leffort de sa volont. Depuis quelques jours cependant, depuis
+quil savait ce qutait sa matresse, il vitait de prononcer ce
+nom vnr devant elle, comme celui de sa mre ni daucun des
+siens; mme la photographie le gnait regarder, dplace, gare
+ cette muraille, au-dessus du lit de Sapho.
+
+Un jour, en rentrant dner, il fut surpris de voir trois couverts
+au lieu de deux, plus encore de trouver Fanny en train de jouer
+aux cartes avec un petit homme quil ne reconnut pas dabord, mais
+qui en se retournant lui montra les yeux clairs de chvre folle,
+le grand nez conqurant dans une face hle et poupine, le crne
+chauve et la barbe de ligueur de loncle Csaire. Au cri de son
+neveu, il rpondit sans lcher les cartes:
+
+-- Tu vois, je ne mennuie pas, je fais un bsigue avec ma nice.
+
+Sa nice!
+
+Et Jean qui cachait si soigneusement sa liaison tout le monde.
+Cette familiarit lui dplut, et les choses que Csaire lui
+dbitait voix basse, pendant que Fanny soccupait du dner...
+
+-- Mon compliment, petit... des yeux... des bras... un morceau de
+roi.
+
+Ce fut bien pis, quand table le Fnat se mit parler sans
+aucune rserve des affaires de Castelet, de ce qui lamenait
+Paris.
+
+Le prtexte du voyage ctait de largent toucher, huit mille
+francs quil avait prts autrefois son ami Courbebaisse et
+quil ne comptait jamais revoir, quand une lettre du notaire lui
+avait appris et la mort de Courbebaisse, _pechre_! et le
+remboursement tout prt de ses huit mille francs. Mais le vrai
+motif, car on aurait pu lui faire parvenir largent:
+
+-- Le vrai motif cest la sant de ta mre, mon pauvre... Depuis
+quelque temps elle saffaiblit beaucoup, et des fois quil y a, sa
+tte dmnage, elle oublie tout, jusquau nom des petites. Lautre
+soir, ton pre sortait de sa chambre, elle a demand Divonne qui
+tait ce bon Monsieur qui venait la voir si souvent. Personne ne
+sest encore aperu de cela que ta tante, et elle ne men a parl
+que pour me dcider venir consulter Bouchereau sur ltat de la
+pauvre femme quil a soigne autrefois.
+
+-- Avez-vous eu dj des fous dans votre famille? demanda Fanny,
+lair doctoral et grave, son air La Gournerie.
+
+-- Jamais... dit le Fnat, ajoutant avec un sourire malin, fronc
+jusquaux tempes, quil avait t un peu toqu dans sa jeunesse...
+mais ma folie ne dplaisait pas aux dames, et lon na pas eu
+besoin de menfermer.
+
+Jean les regardait, navr. Au chagrin que lui causait la triste
+nouvelle, se joignait un oppressant malaise dentendre cette femme
+parler de sa mre, de ses infirmits dge critique, avec le libre
+langage et lexprience dune matrone, les coudes sur la nappe, en
+roulant une cigarette. Et lautre, bavard, indiscret,
+sabandonnait, disait les secrets intimes de la famille.
+
+Ah! les vignes... fichues les vignes!... Et le clos lui-mme nen
+avait plus pour longtemps; la moiti des cpages tait dj
+dvore, et lon ne conservait le reste que par miracle, en
+soignant chaque grappe, chaque grain comme des enfants malades,
+avec des drogues qui cotaient cher. Le terrible, cest que le
+consul senttait planter toujours de nouveaux ceps que le ver
+attaquait, au lieu de laisser la culture des oliviers, des
+cpriers, toute cette bonne terre inutile couverte de pampres
+lpreux et roussis.
+
+Heureusement quil avait, lui, Csaire, quelques hectares au bord
+du Rhne, quil soignait par limmersion, une dcouverte superbe
+applicable seulement dans les terrains bas. Dj une bonne rcolte
+lencourageait, dun petit vin pas trs chaud, du vin de
+grenouille, disait le consul ddaigneusement; mais le Fnat
+senttait aussi, et, avec les huit mille francs de Courbebaisse,
+il allait acheter la Piboulette...
+
+-- Tu sais, petit, la premire le sur le Rhne, en aval des
+Abrieu... mais ceci entre nous, il faut que personne Castelet ne
+se doute de rien encore...
+
+-- Pas mme Divonne, mon oncle? demanda Fanny en souriant...
+
+Au nom de sa femme, les yeux du Fnat se mouillrent:
+
+-- Oh! Divonne, je ne fais jamais rien sans elle. Elle a foi dans
+mon ide dailleurs, et serait si heureuse que son pauvre Csaire
+reft la fortune de Castelet, aprs en avoir commenc la ruine.
+
+Jean frmit; allait-il donc faire sa confession, raconter cette
+lamentable histoire des faux? Mais le Provenal tout sa
+tendresse pour Divonne, stait mis parler delle, du bonheur
+quelle lui donnait. Et si belle avec a, si magnifiquement
+charpente:
+
+-- Tenez, ma nice, vous qui tes femme, vous devez vous y
+connatre.
+
+Il lui tendait un portrait-carte, tir de son portefeuille, et qui
+ne le quittait jamais.
+
+ laccent filial de Jean quand il parlait de sa tante, aux
+conseils maternels de la paysanne crits dune grande criture, un
+peu tremble, Fanny se figurait une de ces villageoises marmotte
+de Seine-et-Oise, et resta saisie devant ce joli visage aux lignes
+pures, clairci par ltroite coiffe blanche, cette taille
+lgante et souple dune femme de trente cinq ans.
+
+-- Trs belle en effet... dit-elle en pinant les lvres, dune
+intonation singulire.
+
+-- Et une charpente! fit loncle qui tenait son image.
+
+Puis on passa sur le balcon. Aprs une journe chaude dont le zinc
+de la vranda brlait encore, il tombait, dun nuage perdu, une
+fine pluie darrosage qui rafrachissait lair, tintait gaiement
+sur les toits, claboussait les trottoirs. Paris riait sous cette
+onde, et le train de la foule, des voitures, toute cette rumeur
+montante grisait le provincial, remuait dans sa tte vide et
+mobile comme un grelot, des rappels de jeunesse, et dun sjour de
+trois mois quil avait fait, quelque trente ans auparavant, chez
+son ami Courbebaisse.
+
+Quelle noce, mes enfants, quelles bordes!... Et leur entre au
+Prado une nuit de mi-carme, Courbebaisse en chicard, et sa
+matresse, la Mornas, en marchande de chansons, un dguisement qui
+lui avait port chance puisquelle tait devenue une clbrit de
+caf-concert. Lui-mme, loncle, remorquait un petit chiffon du
+quartier que lon appelait Pellicule... Et tout ragaillardi, il
+riait de la bouche jusquaux tempes, fredonnait des airs danser,
+saisissait en mesure sa nice par la taille. minuit, quand il
+les quitta pour gagner lhtel Cujas, le seul quil connt dans
+Paris, il chantait pleine gorge dans lescalier, envoyait des
+baisers sa nice qui lclairait, et criait Jean:
+
+-- Tu sais, prends garde toi!...
+
+Ds quil fut parti, Fanny dont le front gardait un pli proccup,
+passa vivement dans son cabinet de toilette et, par la porte
+reste entrouverte, pendant que Jean se couchait, elle commenait
+dune voix presque insouciante.
+
+-- Dis donc, elle est trs jolie, ta tante... a ne mtonne plus
+si tu en parlais si souvent... Vous avez d lui en faire porter
+ce pauvre Fnat, une tte a du reste...
+
+Il protestait de toute son indignation... Divonne! une seconde
+mre pour lui, qui, tout petit, le soignait, lhabillait... Elle
+lavait sauv dune maladie, de la mort... non, jamais la
+tentation ne lui serait venue dune infamie pareille.
+
+-- Va donc, va donc, reprenait la voix stridente de la femme, des
+pingles coiffer entre les dents, tu ne me feras pas croire
+quavec ces yeux-l et la belle charpente dont parlait cet
+imbcile, sa Divonne ait pu rester sans dsir ct dun joli
+blond peau de fille comme toi?... Vois-tu, des bords du Rhne ou
+dailleurs, nous sommes toutes les mmes...
+
+Elle le disait avec conviction, croyant son sexe entier facile
+tout caprice et vaincu du premier dsir. Lui, se dfendait, mais
+troubl, interrogeant ses souvenirs, se demandant si jamais le
+frlement dune innocente caresse avait pu lavertir dun danger
+quelconque; et quoique ne trouvant rien, la candeur de son
+affection restait atteinte, le pur came ray dun coup dongle.
+
+-- Tiens!... regarde... la coiffe de ton pays...
+
+Sur ses beaux cheveux, masss en deux longs bandeaux, elle avait
+pingl un fichu blanc qui imitait assez bien la catalane, le
+bguin trois pices des filles de Chteauneuf; et, droite devant
+lui, dans les plis laiteux de sa batiste de nuit, les yeux
+brlants, elle lui demandait:
+
+-- Est-ce que je ressemble Divonne?
+
+Oh! non, pas du tout; elle ne ressemblait qu elle-mme sous ce
+petit bonnet rappelant lautre, celui de Saint-Lazare, qui la
+rendait si jolie, disait-on, pendant quelle envoyait son forat
+un baiser dadieu en plein tribunal:
+
+-- Tennuie pas, mami, les beaux jours reviendront...
+
+Et ce souvenir lui fit tant de mal que, sitt sa matresse
+couche, il teignit bien vite, pour ne plus la voir.
+
+Le lendemain de bonne heure, loncle arrivait en casseur, la canne
+haute, criant: Oh! les bbs, avec lintonation fringante et
+protgeante quavait Courbebaisse autrefois quand il venait le
+chercher dans les bras de Pellicule. Il paraissait encore plus
+excit que la veille: lhtel Cujas, sans doute, et surtout les
+huit mille francs plis dans son portefeuille. Largent de la
+Piboulette, b oui, mais il avait bien le droit den distraire
+quelques louis pour offrir un djeuner la campagne sa
+nice!...
+
+Et Bouchereau? observa le neveu, qui ne pouvait manquer son
+ministre deux jours de suite. Il fut convenu quon djeunerait
+aux Champs-lyses et que les deux hommes iraient aprs la
+consultation.
+
+Ce ntait pas ce que le Fnat avait rv, larrive Saint Cloud
+en grande remise, du champagne plein la voiture; mais le repas fut
+charmant tout de mme sur la terrasse du restaurant ombrage
+dacacias et de vernis du Japon, que traversaient les flonflons
+dune rptition de jour au voisin caf-concert. Csaire, trs
+bavard, trs galant, mit toutes ses grces lair pour blouir la
+Parisienne. Il attrapait les garons, complimentait le chef de
+sa sauce meunire; et Fanny riait dun lan bte et forc, dune
+niaiserie de cabinet particulier, qui fit de la peine Gaussin,
+ainsi que lintimit stablissant entre loncle et la nice par-
+dessus sa tte.
+
+On et dit des amis de vingt ans. Le Fnat, devenu sentimental
+avec les vins de dessert, parlait de Castelet, de Divonne et aussi
+de son petit Jean; il tait heureux de le savoir avec elle, une
+femme srieuse qui lempcherait de faire des sottises. Et sur le
+caractre un peu ombrageux du jeune homme, la faon de le prendre,
+il lui donnait des conseils comme une jeune marie en lui
+tapotant les bras, la langue paisse, loeil teint et mouill.
+
+Il se dgrisa chez Bouchereau. Deux heures dattente au premier
+tage de la place Vendme, dans ses grands salons, hauts et
+froids, encombrs dune foule silencieuse et angoisse; lenfer de
+la douleur dont ils traversrent successivement tous les cercles,
+passant de pice en pice jusquau cabinet de lillustre savant.
+
+Bouchereau, avec sa mmoire prodigieuse, se souvint trs bien de
+Mme Gaussin, tant venu en consultation Castelet dix ans
+auparavant au commencement de la maladie; il sen fit raconter les
+diffrentes phases, relut les ordonnances anciennes et, tout de
+suite, rassura les deux hommes sur les accidents crbraux qui
+venaient de se produire et quil attribuait lemploi de certains
+mdicaments. Pendant quimmobile, ses gros sourcils baisss sur
+ses petits yeux aigus et fouilleurs, il crivait une longue lettre
+ son confrre dAvignon, loncle et le neveu coutaient, retenant
+leur souffle, le grincement de cette plume qui couvrait pour eux,
+ elle seule, toute la rumeur du Paris luxueux; et subitement leur
+apparaissait la puissance du mdecin dans les temps modernes,
+dernier prtre, croyance suprme, invincible superstition...
+
+Csaire sortit de l, srieux et refroidi:
+
+-- Je rentre lhtel boucler ma malle, lair de Paris est
+mauvais pour moi, vois-tu, petit... si jy restais, je ferais des
+btises. Je prendrai ce soir le train de sept heures, excuse-moi
+prs de ma nice, h?
+
+Jean se garda bien de le retenir, effray de son enfantillage, de
+sa lgret; et le lendemain, en sveillant, il se flicitait de
+le savoir rentr, sous cl, prs de Divonne, quand on le vit
+apparatre, la figure lenvers, le linge en dsordre:
+
+-- Bon Dieu! mon oncle, que vous arrive-t-il?
+
+Effondr dans un fauteuil, sans voix et sans gestes dabord, mais
+sanimant mesure, loncle avoua une rencontre du temps de
+Courbebaisse, le dner trop copieux, les huit mille francs perdus
+la nuit dans un tripot... Plus un sou, rien!... Comment rentrer
+l-bas, raconter a Divonne! Et lachat de la Piboulette... Tout
+ coup pris dune sorte de dlire, il se mettait les mains sur les
+yeux, les pouces bouchant les oreilles, et hurlant, sanglotant,
+dchan, le Mridional sinvectivait, talait son remords dans
+une confession gnrale de toute sa vie. Il tait la honte et le
+malheur des siens; des types tels que lui dans les familles on
+aurait le droit de les abattre comme des loups. Sans la gnrosit
+de son frre o serait-il?... Au bagne avec les voleurs et les
+faussaires.
+
+-- Mon oncle, mon oncle!... disait Gaussin trs malheureux,
+essayant de larrter.
+
+Mais lautre, volontairement aveugle et sourd, se dlectait ce
+tmoignage public de son crime, racont dans les moindres dtails,
+tandis que Fanny le regardait avec une piti mle dadmiration.
+Un passionn au moins celui-l, un brle-tout comme elle les
+aimait; et, remue dans ses entrailles de bonne fille, elle
+cherchait un moyen de lui venir en aide. Mais lequel? Elle ne
+voyait plus personne depuis un an, Jean navait aucune relation...
+Subitement un nom lui vint lesprit: Dchelette!... Il devait
+tre Paris en ce moment, et ctait un si bon garon.
+
+-- Mais je le connais peine... dit Jean.
+
+-- Jirai, moi....
+
+-- Comment! tu veux?
+
+-- Pourquoi pas?
+
+Leurs regards se croisrent et se comprirent. Dchelette aussi
+avait t son amant, lamant dune nuit quelle se rappelait
+peine. Mais lui nen oubliait pas un; ils taient tous en rang
+dans sa tte, comme les saints dun calendrier.
+
+-- Si cela tennuie... fit-elle un peu gne.
+
+Alors Csaire, qui, pendant ce court dbat stait interrompu de
+crier, trs anxieux, tourna vers eux un tel regard de supplication
+dsespre, que Jean se rsigna, consentit entre les dents...
+
+Quelle leur parut longue cette heure, tous deux, dchirs par
+des penses quils ne savouaient pas, appuys au balcon, guettant
+la rentre de la femme.
+
+-- Cest donc bien loin, ce Dchelette?...
+
+-- Mais non, rue de Rome... deux pas, rpondait Jean furieux, et
+trouvant, lui aussi, que Fanny tait bien longue revenir.
+
+Il essayait de se tranquilliser avec la devise amoureuse de
+lingnieur pas de lendemain, et la faon mprisante dont il
+lavait entendu parler de Sapho, comme dune ancienne de la vie
+galante; mais sa fiert damant se rvoltait, et il aurait presque
+souhait que Dchelette la trouvt encore belle et dsirable. Ah!
+ce vieux toqu de Csaire avait bien besoin de rouvrir ainsi
+toutes les plaies.
+
+Enfin le mantelet de Fanny tourna langle de la rue. Elle,
+rentrait, rayonnante:
+
+-- Cest fait... jai largent.
+
+Les huit mille francs tals devant lui, loncle pleurait de joie,
+voulait faire un reu, fixer les intrts, la date du
+remboursement.
+
+-- Inutile, mon oncle... Je nai pas prononc votre nom... Cest
+moi quon a prt cet argent, cest moi que vous le devez, et
+aussi longtemps quil vous plaira.
+
+-- Des services pareils, mon enfant, rpondait Csaire transport
+de reconnaissance, on les paye avec de lamiti qui ne finit
+plus...
+
+Et dans la gare, o Gaussin laccompagnait pour tre assur cette
+fois de son dpart, il rptait les larmes aux yeux:
+
+-- Quelle femme, quel trsor!... Il faut la rendre heureuse, vois-
+tu...
+
+Jean resta trs fch de cette aventure, sentant sa chane, dj
+si lourde, se river de plus en plus, et se confondre deux choses
+que sa dlicatesse native avait toujours tenues spares et
+distinctes: la famille et sa liaison. prsent, Csaire mettait
+la matresse au courant de ses travaux, de ses plantations, lui
+donnait des nouvelles de tout Castelet; et Fanny critiquait
+lobstination du consul dans laffaire des vignes, parlait de la
+sant de la mre, irritait Jean dune sollicitude ou de conseils
+dplacs. Jamais dallusion au service rendu par exemple, ni
+lancienne aventure du Fnat, cette tare de la maison dArmandy,
+que loncle avait livre devant elle. Une seule fois elle sen
+faisait une arme de riposte, dans les circonstances que voici:
+
+Ils rentraient du thtre, et montaient en voiture, sous la pluie,
+ une station du boulevard. Lquipage, une de ces guimbardes qui
+ne roulent quaprs minuit, fut long dmarrer, lhomme endormi,
+la bte secouant sa musette. Pendant quils attendaient couvert
+dans le fiacre, un vieux cocher, en train de rajuster une mche
+son fouet, sapprocha tranquillement de la portire, son filin
+entre les dents, et dit Fanny dune voix casse qui puait le
+vin:
+
+-- Bonsoir... Comment qu a va? Tiens, cest vous?
+
+Elle eut un petit tressaut vite rprim et, tout bas, son amant:
+
+-- Mon pre!...
+
+Son pre, ce maraudeur la longue lvite dancienne livre,
+souille de boue, aux boutons de mtal arrachs, et montrant sous
+le gaz du trottoir une face bouffie, apoplectise dalcool, o
+Gaussin croyait retrouver en vulgaire le profil rgulier et
+sensuel de Fanny, ses larges yeux de jouisseuse! Sans se
+proccuper de lhomme qui accompagnait sa fille, et comme sil ne
+let pas vu, le pre Legrand donnait des nouvelles de la maison.
+
+-- La vieille est Necker depuis quinze jours, elle file un
+mauvais coton... Va donc la voir un de ces jeudis, a y donnera du
+courage... Moi, heureusement, le coffre est solide; toujours bon
+fouet, bonne mche. Seulement le commerce ne va pas fort... Si
+tavais besoin dun bon cocher au mois, a ferait joliment mon
+affaire... Non? tant pis alors, et la revoyure...
+
+Ils se serrrent les mains mollement; le fiacre partit.
+
+Hein? crois-tu... murmurait Fanny; et tout de suite elle se mit
+ lui parler longuement de sa famille, ce quelle avait toujours
+vit... ctait si laid, si bas... mais on se connaissait mieux
+maintenant; on navait plus rien se cacher. Elle tait ne au
+Moulin-aux-Anglais, dans la banlieue, de ce pre, ancien dragon,
+qui faisait le service des voitures de Paris Chtillon, et dune
+servante dauberge, entre deux tournes de comptoir. Elle navait
+pas connu sa mre, morte en couches; seulement les patrons du
+relais, braves gens, obligrent le pre reconnatre sa petite et
+ payer les mois de nourrice. Il nosa pas refuser, car il devait
+gros dans la maison, et quand Fanny eut quatre ans il lemmenait
+sur sa voiture comme un petit chien, niche en haut, sous la
+bche, amuse de rouler ainsi par les chemins, de voir la lumire
+des lanternes courir des deux cts, fumer et haleter le dos des
+btes, de sendormir au noir, la bise, en entendant sonner les
+grelots.
+
+Mais le pre Legrand se fatigua vite de cette pose la paternit;
+si peu que a cott, il fallait la nourrir, lhabiller, cette
+morveuse. Puis elle le gnait pour un mariage avec la veuve dun
+maracher dont il guignait les cloches melon, les choux en
+carrs aligns sur son itinraire. Elle eut alors la sensation
+trs nette que son pre voulait la perdre; ctait son ide fixe
+divrogne, se dbarrasser de lenfant toute force, et si la
+veuve elle-mme, la brave mre Machaume, navait pris la fillette
+sous sa protection...
+
+-- Au fait tu las connue, Machaume, dit Fanny.
+
+-- Comment! cette servante que jai vue chez toi...
+
+-- Ctait ma belle-mre... Elle avait t si bonne pour moi quand
+jtais petite; je la prenais pour larracher son gueux de mari
+qui, aprs lui avoir mang tout son bien, la rouait de coups,
+lobligeait servir une gaupe avec laquelle il vivait... Ah! la
+pauvre Machaume, elle sait ce que cote un bel homme. Eh bien!
+quand elle ma eu quitte, malgr tout ce que jai pu lui dire,
+elle est courue se remettre avec lui et, maintenant, la voil
+lhospice. Comme il se laisse aller sans elle, le vieux gredin!
+tait-il sale! quelle mine de rouleur! il ny a que son fouet...
+as-tu vu comme il le tenait droit?... Mme saoul tomber, il le
+porte devant lui comme un cierge, le serre dans sa chambre; il na
+jamais eu que a de propre... Bon fouet, bonne mche, cest son
+mot.
+
+Elle en parlait inconsciemment, ainsi que dun tranger, sans
+dgot ni honte; et Jean spouvantait lentendre. Ce pre!...
+cette mre!... en face de la figure svre du consul et de
+langlique sourire de Mme Gaussin!... Et comprenant tout coup
+ce quil y avait dans le silence de son amant, quelle rvolte
+contre ce gchis social dont il sclaboussait auprs delle:
+
+-- Aprs tout, dit Fanny sur un ton philosophe, cest un peu a
+dans toutes les familles, on nen est pas responsable... moi, jai
+mon pre Legrand; toi, tu as ton oncle Csaire.
+
+
+VI
+
+Mon cher enfant, je tcris encore toute tremblante du gros
+tourment que nous venons davoir; nos bessonnes disparues, parties
+de Castelet pendant tout un jour, une nuit et la matine du
+lendemain!...
+
+Cest dimanche, lheure du djeuner, quon sest aperu que les
+petites manquaient. Je les avais faites belles pour la messe de
+huit heures o le consul devait les conduire, puis je ne men
+tais plus occupe, retenue auprs de la mre plus nerveuse que
+dhabitude, comme sentant le malheur qui rdait autour de nous. Tu
+sais quelle a toujours eu a depuis sa maladie, de prvoir ce qui
+doit arriver; et moins elle peut bouger, plus sa tte travaille.
+
+Ta mre dans sa chambre heureusement, tu nous vois tous la
+salle, attendant les petites; on les appelle par le clos, le
+berger souffle avec sa grosse coquille ramener les brebis, puis
+Csaire dun ct, moi dun autre, Rousseline, Tardive, nous voil
+tous galoper dans Castelet et, chaque fois, en nous rencontrant:
+Eh bien? -- Rien vu. la fin on nosait plus demander; le coeur
+battant, on allait au puits, au bas des hautes fentres du
+grenier... Quelle journe!... et il me fallait monter tout
+moment prs de ta mre, sourire dun air tranquille, expliquer
+labsence des petites en disant que je les avais envoyes passer
+le dimanche chez leur tante de Villamuris. Elle avait paru le
+croire; mais tard dans la soire, pendant que je la veillais,
+guettant derrire la vitre les lumires qui couraient dans la
+plaine et sur le Rhne la recherche des enfants, je lentendis
+qui pleurait doucement dans son lit; et comme je linterrogeais:
+Je pleure pour quelque chose que lon me cache, mais que jai
+devin tout de mme..., me rpondit-elle de cette voix de petite
+fille qui lui est revenue force de souffrance; et sans plus nous
+parler, nous nous inquitions toutes deux, part dans notre
+chagrin...
+
+Enfin, mon cher enfant, pour ne pas faire durer cette pnible
+histoire, le lundi matin nos petites nous furent ramenes par les
+ouvriers que ton oncle occupe dans lle et qui les avaient
+trouves sur un tas de sarments, ples de froid et de faim aprs
+cette nuit en plein air, au milieu de leau. Et voici ce quelles
+nous ont cont dans linnocence de leurs petits coeurs. Depuis
+longtemps lide les tourmentait de faire comme leurs patronnes
+Marthe et Marie dont elles avaient lu lhistoire, de sen aller
+dans un bateau sans voiles, ni rames, ni provisions daucune
+sorte, rpandre lvangile sur le premier rivage o les pousserait
+le souffle de Dieu. Dimanche donc aprs la messe, dtachant une
+barque la pcherie et sagenouillant au fond comme les saintes
+femmes, tandis que le courant les emportait, elles sen sont
+alles doucement, chouer dans les roseaux de la Piboulette,
+malgr les grandes eaux de la saison, les coups de vent, les
+_rvouluns_... Oui, le bon Dieu les gardait et cest lui qui nous
+les a rendues, les jolies! ayant un peu frip leurs guimpes du
+dimanche et gt la dorure de leurs paroissiens. On na pas eu la
+force de les gronder, seulement de grands baisers bras ouverts;
+mais nous sommes tous rests malades de la peur que nous avons
+eue.
+
+La plus frappe, cest ta mre qui, sans que nous lui ayons
+encore rien racont, a senti, comme elle dit, passer la mort sur
+castelet, et garde, elle si tranquille, si gaie dordinaire, une
+tristesse que rien ne peut gurir, malgr que ton pre, moi, tout
+le monde nous nous serrions tendrement autour delle... Et si je
+te disais, mon Jean, que cest de toi, surtout, quelle languit et
+sinquite. Elle nose pas lavouer devant le pre qui veut quon
+te laisse ton travail, mais tu nes pas venu aprs ton examen
+comme tu lavais promis. Fais-nous la surprise pour les ftes de
+Nol; que notre malade reprenne son bon sourire. Si tu savais,
+quand on ne les a plus, ses vieux, comme on regrette de ne pas
+leur avoir donn plus de temps...
+
+Debout prs de la fentre o filtrait un jour paresseux dhiver
+sous le brouillard, Jean lisait cette lettre, en savourait le
+bouquet sauvage, les chers souvenirs de tendresse et de soleil.
+
+-- Quest-ce que cest?... fais voir...
+
+Fanny venait de sveiller la jaune lueur du rideau cart et,
+toute bouffie de sommeil, allongeait machinalement la main vers le
+paquet de maryland demeure sur la table de nuit. Il hsita,
+sachant la jalousie quexasprait en sa matresse le nom seul de
+Divonne; mais comment dissimuler le billet dont elle reconnaissait
+la provenance et le format?
+
+Dabord lescapade des fillettes lmut gentiment, tandis que, les
+bras et la gorge lair, dresse sur loreiller dans le flot de
+ses cheveux bruns, elle lisait tout en roulant une cigarette; mais
+la fin lirrita jusqu la fureur, et chiffonnant et jetant la
+lettre par la chambre:
+
+-- Je ten collerai, moi, des saintes femmes!... Tout a des
+inventions pour te faire partir... Son beau neveu lui manque
+cette...
+
+Il voulut larrter, empcher le mot ordurier quelle lana et
+bien dautres la file. Jamais elle ne stait encore emporte
+aussi grossirement devant lui, dans ce dbordement de colre
+fangeuse, dgout crev lchant sa vase et sa puanteur. Tout
+largot de son pass de fille et de voyou gonflait son cou,
+dtendait sa lvre.
+
+Pas malin de voir ce quils voulaient tous l-bas... Csaire avait
+parl, et lon combinait a en famille de rompre leur liaison, de
+lattirer au pays avec la belle charpente de la Divonne pour
+amorce.
+
+-- Dabord, tu sais, si tu pars, moi je lui cris ton cocu... Je
+lavertis... ah mais!...
+
+En parlant, elle se ramassait haineusement sur le lit, blme, la
+face creuse, les traits grandis, comme une bte mchante prte
+bondir.
+
+Et Gaussin se rappelait lavoir vue ainsi rue de lArcade; mais
+ctait contre lui maintenant, cette haine rugie qui lui donnait
+la tentation de tomber sur sa matresse et de la battre, car en
+ces amours de chair o lestime et le respect de ltre aim sont
+nant, la brutalit surgit toujours dans la colre ou les
+caresses. Il eut peur de lui-mme, schappa pour son bureau, et
+tout en marchant il sindignait contre cette vie quil stait
+faite. a lui apprendrait se livrer une pareille femme!... Que
+dinfamies, que dhorreurs!... Ses soeurs, sa mre, il y en avait
+eu pour tout le monde... Quoi! pas mme le droit daller voir les
+siens. Mais dans quel bagne stait-il donc enferm? Et toute
+lhistoire de leur liaison lui apparaissant, il voyait comment les
+beaux bras nus de lgyptienne, nous son cou le soir du bal,
+staient cramponns despotes et forts, lisolant de ses amis, de
+sa famille. Maintenant, sa rsolution tait prise. Le soir mme
+et, cote que cote, il partirait pour Castelet.
+
+Quelques affaires expdies, son cong obtenu au ministre, il
+revint chez lui de bonne heure, sattendant une scne terrible,
+prt tout, mme la rupture. Mais le bonjour bien doux que
+Fanny lui dit tout de suite, ses yeux gros, ses joues comme
+amollies de larmes, lui laissrent peine le courage dune
+volont.
+
+-- Je pars ce soir... fit-il en se raidissant.
+
+-- Tu as raison, mami... Va voir ta mre, et surtout... Elle se
+rapprochait clinement... Oublie comme jai t mchante, je
+taime trop, cest ma folie...
+
+Tout le restant du jour, faisant la malle avec de coquettes
+sollicitudes, ramene la douceur des premiers temps, elle garda
+cette attitude repentie, peut-tre dans lespoir de le retenir.
+Pourtant, pas une fois elle ne lui demanda: Reste... et lorsque
+ la dernire minute, tout espoir perdu devant les apprts
+dfinitifs, elle se frlait, se serrait contre son amant, tchant
+de limprgner delle pour toute la dure de la route et de
+labsence, son adieu, son baiser ne murmurrent que ceci:
+
+-- Dis, Jean, tu ne men veux pas?...
+
+Oh! livresse, au matin, de sveiller dans sa petite chambre
+denfant, le coeur encore chaud des treintes familiales, des
+belles effusions de larrive, de retrouver la mme place, sur
+la moustiquaire de son lit troit, la mme barre lumineuse quy
+cherchaient ses rveils passs, dentendre les cris des paons sur
+leurs perchoirs, grincer la poulie du puits, le culbutement
+pattes presses du troupeau, et lorsquil eut fait claquer ses
+volets la muraille, de revoir cette belle lumire chaude qui
+entrait par nappes, en tombe dcluse, et ce merveilleux horizon
+de vignes en pente, de cyprs, doliviers et de miroitants bois de
+pins, se perdant jusquau Rhne sous un ciel profond et pur, sans
+un duvet de brume malgr lheure matinale, un ciel vert, balay
+toute la nuit par le mistral qui remplissait encore limmense
+valle de son souffle allgre et fort.
+
+Jean comparait ce rveil ceux de l-bas sous un ciel boueux
+comme son amour, et se sentait heureux et libre. Il descendit. La
+maison blanche de soleil dormait encore, tous ses volets ferms
+comme des yeux; et il fut heureux dun moment de solitude pour se
+reprendre, dans cette convalescence morale quil sentait commencer
+pour lui.
+
+Il fit quelques pas sur la terrasse, prit une alle montante du
+parc, ce quon appelait le parc, un bois de pins et de myrtes
+jets au hasard dans la cte rude de Castelet, coupe de sentiers
+ingaux tout glissants daiguilles sches. Son chien Miracle, bien
+vieux et boitant, tait sorti de sa niche, et le suivait
+silencieusement dans ses talons; ils avaient si souvent fait
+ensemble cette promenade du matin!
+
+ lentre des vignes, dont les grands cyprs de clture
+inclinaient leurs cimes pointues, le chien hsita; il savait
+combien le sol en paisse couche de sable, -- un nouveau remde au
+phylloxera que le consul tait en train dessayer, -- serait
+difficile ses vieilles pattes, ainsi que les gradins dtai de
+la terrasse. La joie de suivre son matre le dcida pourtant; et
+ctaient chaque obstacle de douloureux efforts, des petits cris
+peureux, des arrts et des maladresses de crabe sur un rocher.
+Jean ne le regardait pas, tout occup de ce nouveau plant
+dalicante, dont son pre lavait longtemps entretenu la veille.
+Les souches paraissaient dune belle venue sur le sable uni et
+luisant. Enfin le pauvre homme allait tre pay de ses peines
+enttes; le clos de Castelet pourrait revivre, quand la Nerte,
+lErmitage, tous les grands crus du Midi taient morts!
+
+Une petite coiffe blanche se dressa tout coup devant lui.
+Ctait Divonne, la premire leve la maison; elle avait une
+serpette dans la main, autre chose aussi quelle jeta, et ses
+joues si mates dordinaire sallumaient dune rougeur vive:
+
+-- Cest toi, Jean?... tu mas fait peur... Jai cru que ctait
+ton pre...
+
+Puis se remettant, elle lembrassa:
+
+-- As-tu bien dormi?
+
+-- Trs bien, tante, mais pourquoi craigniez-vous larrive de mon
+pre?...
+
+-- Pourquoi?...
+
+Elle ramassa le pied de vigne quelle venait darracher:
+
+-- Le consul ta dit, nest-ce pas, que cette fois il tait sr de
+russir... Eh bien, t! voil la bte...
+
+Jean regardait une petite mousse jauntre incruste dans le bois,
+limperceptible moisissure qui, de proche en proche, a ruin des
+provinces entires; et ctait une ironie de la nature, dans cette
+splendide matine, sous le soleil vivifiant, que cet infiniment
+petit, destructeur et indestructible.
+
+-- Cest le commencement... Dans trois mois tout le clos sera
+dvor, et ton pre recommencera encore, car il y a mis son
+orgueil. Ce seront de nouveaux plants, de nouveaux remdes,
+jusquau jour...
+
+Un geste dsol acheva et souligna sa phrase.
+
+-- Vraiment! nous en sommes l?
+
+-- Oh! tu connais le consul... Il ne dit jamais rien, me donne le
+mois comme toujours; mais je le vois proccup. Il court
+Avignon, Orange. cest de largent quil cherche...
+
+-- Et Csaire? ses immersions? demanda le jeune homme constern.
+
+Grce Dieu, par l tout allait bien. Ils avaient eu cinquante
+pices de petit vin la dernire rcolte; et cet an apporterait
+le double. Devant ce succs le consul avait cd son frre
+toutes les vignes de la plaine, restes jusquici en jachre, en
+alignements de bois morts comme un cimetire de campagne; et
+maintenant elles taient sous leau pour trois mois...
+
+Et fire de loeuvre de son homme, de son Fnat, la Provenale
+montrait Jean, du lieu lev o ils se trouvaient, de grands
+tangs, des _clairs_, maintenus par des bourrelets de chaux, comme
+sur les salines.
+
+-- Dans deux ans ce cpage donnera; dans deux ans aussi la
+Piboulette, et encore lle de Lamotte que ton oncle a achete
+sans le dire... Alors nous serons riches... mais il faut tenir
+jusque-l, et que chacun y mette du sien et se sacrifie.
+
+Elle en parlait gaiement du sacrifice, en femme quil ntonne
+plus, et avec un si facile entranement que Jean, travers dune
+ide subite, lui rpondit sur le mme ton:
+
+-- On se sacrifiera, Divonne...
+
+Le jour mme, il crivit Fanny que ses parents ne pouvaient lui
+continuer sa pension, quil serait rduit aux appointements
+ministriels et que, dans ces conditions, la vie deux devenait
+impossible. Ctait rompre plus tt quil navait pens, trois ou
+quatre ans avant le dpart prvu; mais il comptait que sa
+matresse accepterait ces raisons graves, quelle aurait piti de
+lui et de sa peine, laiderait dans cet accomplissement douloureux
+dun devoir.
+
+tait-ce bien un sacrifice? Ne fut-il pas au contraire soulag
+den finir avec une existence qui lui semblait odieuse et
+malsaine, depuis surtout quil tait rendu la nature, la
+famille, aux affections simples et droites?... Sa lettre crite
+sans lutte ni souffrance, il compta, pour le dfendre contre une
+rponse quil prvoyait furieuse, pleine de menaces et
+dextravagances, sur la tendresse honnte et fidle des braves
+coeurs qui lentouraient, lexemple de ce pre droit et fier entre
+tous, sur le sourire candide des petites saintes femmes, et aussi
+sur ces grands horizons paisibles, aux saines manations de
+montagnes, ce ciel en hauteur, ce fleuve rapide et entranant; car
+en songeant sa passion, toutes les vilenies dont elle tait
+faite, il lui semblait sortir dune fivre pernicieuse comme on en
+gagne la bue des terrains marcageux.
+
+Cinq ou six jours se passrent dans le silence du grand coup
+port. Matin et soir, Jean allait la poste et revenait les mains
+vides, singulirement troubl. Que faisait-elle? Quavait-elle
+dcid, et, en tout cas, pourquoi ne pas rpondre? Il ne pensait
+qu cela. Et la nuit, tout le monde dormant Castelet avec le
+bruit berceur du vent par les longs corridors, ils en causaient,
+Csaire et lui, dans sa petite chambre.
+
+Elle est dans le cas darriver!... disait loncle; et son
+inquitude se doublait de ceci, quil avait d mettre sous
+lenveloppe de la rupture deux billets, six mois et un an,
+rglant sa dette avec les intrts. Comment les payerait-il ces
+billets? Comment expliquer Divonne?... Il frissonnait rien que
+dy penser et faisait peine son neveu, quand, le nez allong et
+secouant sa pipe, la veille finie, il lui disait tristement:
+
+-- Allons, bonsoir... de toute manire cest trs bien ce que tu
+as fait l.
+
+Enfin elle arriva cette rponse, et ds les premires lignes: Mon
+homme chri, je ne tai pas crit plus tt, parce que je tenais
+te prouver autrement que par des paroles quel point je te
+comprends et je taime..., Jean sarrta, surpris comme un homme
+qui entend une symphonie la place de la chamade quil redoutait.
+Il tourna vite la dernire page, o il lut ... rester jusqu la
+mort ton chien qui taime, que tu peux battre, et qui te caresse
+passionnment....
+
+Elle navait donc pas reu sa lettre! Mais, reprise ligne ligne
+et les larmes aux yeux, celle-ci tait bien une rponse, disait
+bien que Fanny sattendait depuis longtemps cette mauvaise
+nouvelle, la dtresse de Castelet amenant linvitable
+sparation. Tout de suite elle stait misE en qute dune
+occupation pour ne plus rester sa charge, et elle avait trouv
+la grance dun htel meubl, avenue du Bois-de-Boulogne, au
+compte dune dame trs riche. Cent francs par mois, nourrie, loge
+et la libert des dimanches...
+
+Tu entends, mon homme, tout un jour par semaine pour nous aimer;
+car tu voudras bien encore, dis? Tu me rcompenseras du grand
+effort que je fais de travailler pour la premire fois de ma vie,
+de cet esclavage de nuit et de jour que jaccepte, avec des
+humiliations que tu ne peux te figurer et qui seront bien lourdes
+ ma folie dindpendance... Mais jprouve un contentement
+extraordinaire souffrir par amour de toi. Je te dois tant, tu
+mas fait comprendre tant de bonnes et honntes choses dont
+personne ne mavait jamais parl!... Ah! si nous nous tions
+rencontrs plus tt!... Mais tu ne marchais pas encore, que dj
+je roulais dans les bras des hommes. Pas un de ceux-l, toujours,
+ne pourra se vanter de mavoir inspir une rsolution pareille
+pour le garder encore un petit peu... Maintenant, reviens quand tu
+voudras, lappartement est libre. Jai ramass toutes mes
+affaires; ctait a le plus dur, secouer les tiroirs et les
+souvenirs. Tu ne trouveras que mon portrait qui ne te cotera
+rien, lui; seulement les bons regards que je mendie en sa faveur.
+Ah! mami, mami... Enfin, si tu me gardes mon dimanche et ma
+petite place dans ton cou... ma place, tu sais... Et des
+tendresses, des clineries, une voluptueuse lcherie de mre
+chatte, de ces mots de passion qui faisaient lamant frler son
+visage au papier satin, comme si la caresse sen dgageait
+humaine et tide.
+
+-- Elle ne parle pas de mes billets? demanda timidement loncle
+Csaire.
+
+-- Elle vous les renvoie... Vous la rembourserez quand vous serez
+riche...
+
+Loncle eut un soupir soulag, les tempes fronces de
+contentement, et avec une gravit prudhommesque, sa forte
+intonation mridionale:
+
+-- T! veux-tu que je te dise... Cette femme-l, cest une sainte.
+
+Puis, passant un autre ordre dides, par cette mobilit, ce
+manque de logique et de mmoire, une des cocasseries de sa nature:
+
+-- Et quelle passion, mon bon, quel feu! Jen ai la bouche sche,
+comme quand Courbebaisse me lisait la correspondance de la
+Mornas...
+
+Une fois encore, Jean dut subir le premier voyage Paris, lhtel
+Cujas, Pellicule; mais il nentendait pas, accoud la fentre
+ouverte sur la nuit apaise, baigne dune lune pleine, tellement
+brillante, que les coqs sy trompaient et la saluaient comme le
+jour levant.
+
+Ainsi donc ctait vrai cette rdemption par lamour dont parlent
+les potes; et il prouvait une fiert songer que tous ces
+grands, ces illustres que Fanny avait aims avant lui, loin de la
+rgnrer, la dpravaient davantage, tandis que lui, par la seule
+force de son honntet, la tirerait peut-tre du vice pour
+toujours.
+
+Il lui tait reconnaissant davoir trouv ce moyen terme, cette
+demi-rupture o elle prendrait les nouvelles habitudes de travail
+si difficiles sa nature indolente; et sur un ton paternel, de
+vieux monsieur, il lui crivit le lendemain pour encourager sa
+rforme, sinquiter du genre dhtel quelle grait, du monde qui
+venait l; car il se mfiait de son indulgence et de sa facilit
+dire en se rsignant: Quest-ce que tu veux? cest comme a...
+
+Courrier par courrier, avec une docilit de petite fille, Fanny
+lui fit le tableau de son htel, vraie maison de famille habite
+par des trangers. Au premier, des Pruviens, pre et mre,
+enfants et domestiques nombreux; au second, des Russes et un riche
+Hollandais, marchand de corail. Les chambres du troisime
+logeaient deux cuyers de lHippodrome, chic anglais, trs comme
+il faut, et le plus intressant petit mnage, Mlle Minna Vogel,
+cithariste de Stuttgart, avec son frre Lo, un pauvre petit
+poitrinaire, oblig dinterrompre ses tudes de clarinette au
+Conservatoire de Paris, et que la grande soeur tait venue
+soigner, sans autre ressource que le produit de quelques concerts
+pour payer lhtel et la pension.
+
+Tout ce quon peut imaginer de plus touchant et de plus
+honorable, comme tu vois, mon homme chri. Moi-mme, je passe pour
+veuve, et lon me montre toutes sortes dgards. Je ne souffrirais
+pas dabord quil en ft autrement; il faut que ta femme soit
+respecte. Quand je dis ta femme, comprends-moi bien. Je sais
+que tu ten iras un jour, que je te perdrai, mais aprs il ny en
+aura plus dautre; jamais je resterai tienne, conservant le got
+de tes caresses, et les bons instincts que tu as rveills en
+moi... Cest bien drle, nest-ce pas, Sapho vertueuse!... Oui,
+vertueuse, quand tu ne seras plus l; mais pour toi je me garde
+telle que tu mas aime, dlirante et brlante... je tadore...
+
+Subitement, Jean fut pris dune grande tristesse ennuye. Ces
+retours de lenfant prodigue, aprs les joies de larrive,
+lorgie de veau gras et deffusions tendres, souffrent toujours
+des hantises de la vie nomade, du regret des glands amers et du
+paresseux troupeau conduire. Cest un dsenchantement qui tombe
+des choses et des tres, tout coup dpouills et dcolors. Les
+matins de lhiver provenal navaient plus pour lui leur salubre
+allgresse, ni dattrait la chasse aux belles loutres mordores,
+le long des berges, ni le tir aux macreuses dans le _naye-chien_
+du vieil Abrieu. Jean trouvait le vent dur, leau rche, et bien
+monotones les promenades dans les vignes inondes avec loncle
+expliquant son systme de vannes, martelires, rigoles damene.
+
+Le village quil revoyait les premiers jours travers ses courses
+joyeuses de gamin, baraques anciennes, quelques-unes abandonnes,
+sentait la mort et la dsolation dun village italien; et quand il
+allait la poste, il lui fallait subir, sur la pierre branlante
+de chaque porte, le rabchage de tous ces vieux tordus comme des
+plein-vent, les bras passs dans des morceaux de bas tricots, de
+ces vieilles au menton de buis jaune sous leurs coiffes serres,
+aux petits yeux luisants et frtillants comme il en brille aux
+lzardes des vieux murs.
+
+Toujours les mmes lamentations sur la mort des vignes, la fin de
+la garance, la maladie des mriers, les sept plaies dgypte
+ruinant ce beau pays de Provence; et pour les viter, quelquefois
+il revenait par les ruelles en pente qui longent les anciens murs
+denceinte du chteau des Papes, ruelles dsertes encombres de
+broussailles, de ces grandes herbes de Saint-Roch pour gurir les
+dartres, bien leur place dans ce coin moyen ge, ombr de
+lnorme ruine dchiquete en haut du chemin.
+
+Alors il rencontrait le cur Malassagne venant de dire sa messe et
+descendant grands pas furieux, le rabat de travers, sa soutane
+releve deux mains, cause des ronces et des teignes. Le prtre
+sarrtait, tonnait contre limpit des paysans, linfamie du
+conseil municipal; il jetait sa maldiction sur les champs, les
+btes et les hommes, des malandrins qui ne venaient plus
+loffice, qui enterraient leurs morts sans sacrements, se
+soignaient par le magntisme, le spiritisme, pour spargner le
+prtre et le mdecin:
+
+-- Oui, monsieur, le spiritisme!... voil o ils en arrivent, nos
+paysans du Comtat... Et vous ne voulez pas que les vignes soient
+malades!...
+
+Jean, qui avait la lettre de Fanny tout ouverte et embrase dans
+sa poche, coutait, le regard absent, chappait le plus vite
+possible lhomlie du prtre, et rentrait castelet sabriter
+dans un creux de roche, ce que les Provenaux appellent un
+cagnard, garanti du vent qui souffle tout autour et concentrant
+le soleil rverbr dans la pierre.
+
+Il choisissait le plus perdu, le plus sauvage, envahi par les
+ronces et les chnes kerms, sy terrait pour lire sa lettre; et
+peu peu de la fine odeur quelle exhalait, de la caresse des
+mots, des images voques, lui venait une griserie sensuelle qui
+activait son pouls, lhallucinait jusqu faire disparatre comme
+un dcor inutile le fleuve, les les en bouquets, les villages au
+creux des Alpilles, toute la courbe de limmense valle o la
+bourrasque chassait, roulait en flots la poudre du soleil. Il
+tait l-bas, dans leur chambre, devant la gare aux toits gris, en
+proie aux caresses folles, ces dsirs furieux qui les
+cramponnaient lun lautre avec des crispations de noys...
+
+Tout coup, des pas dans le sentier, des rires clairs: Il est
+l!... Ses soeurs apparaissaient, petites jambes nues dans la
+lavande, conduites par le vieux Miracle, tout fier davoir dpist
+son matre et remuant la queue victorieusement; mais Jean le
+renvoyait dun coup de pied et rebutait les offres de jouer
+cache-cache ou courir quon lui faisait dun air timide. Il les
+aimait pourtant, ses petites bessonnes raffolant du grand frre
+toujours si loin; il stait fait enfant pour elles ds larrive,
+samusait du contraste de ces jolies cratures nes en mme temps
+et dissemblables. Lune longue, brune, les cheveux crpels, la
+fois mystique et volontaire; cest elle qui avait eu lide de la
+barque, exalte par les lectures du cur Malassagne, et cette
+petite Marie lgyptienne avait entran la blonde Marthe, un peu
+molle et douce, ressemblant sa mre et son frre.
+
+Mais quelle gne odieuse, pendant quil tait remuer ses
+souvenirs, que ces innocentes clineries denfants se frottant au
+parfum coquet que mettait sur lui la lettre de sa matresse.
+
+-- Non, laissez-moi... il faut que je travaille...
+
+Et il rentrait avec lintention de senfermer chez lui, quand la
+voix de son pre lappelait au passage.
+
+-- Cest toi, Jean... coute donc...
+
+Lheure du courrier apportait de nouveaux sujets de morosit cet
+homme dj sombre de nature, gardant de lOrient des habitudes de
+solennit silencieuse, coupe de brusques souvenirs..., quand
+jtais consul Hong-Kong, qui partaient en clats de souches au
+grand feu. Pendant quil coutait son pre lire et discuter ses
+journaux du matin, Jean regardait sur la chemine la Sapho de
+Caoudal, les bras aux genoux, sa lyre ct delle, TOUTE LA
+LYRE, un bronze achet il y avait vingt ans, lors des
+embellissements de Castelet; et ce bronze du commerce, qui
+lcoeurait aux vitrines parisiennes, lui donnait ici, dans son
+isolement, une motion amoureuse, lenvie de baiser ces paules,
+de dlier ces bras froids et polis, de se faire dire: Sapho pour
+toi, mais rien que pour toi!
+
+Limage tentatrice se levait quand il sortait, marchait avec lui,
+doublait le bruit de son pas dans le grand escalier pompeux.
+Ctait le nom de Sapho que rythmait le balancier de la vieille
+horloge, que chuchotait le vent par les grands corridors dalls et
+froids de la demeure estivale, son nom quil retrouvait dans tous
+les livres de cette bibliothque de campagne, vieux bouquins
+tranches rouges conservant entre la brochure des miettes de ses
+goters denfant. Et cet obsdant souvenir de sa matresse le
+poursuivait jusque dans la chambre maternelle, o Divonne coiffait
+la malade, relevait ses beaux cheveux blancs sur ce visage rest
+paisible et rose malgr des tortures varies et perptuelles.
+
+Ah! voil notre Jean, disait la mre. Mais avec son cou nu, sa
+petite coiffe, ses manches retrousses pour cette toilette dont
+elle seule avait la charge, sa tante lui rappelait dautres
+rveils, voquait la matresse encore, sautant du lit dans le
+nuage de sa premire cigarette. Il sen voulait dides pareilles,
+dans cette chambre surtout! Que faire cependant pour y chapper?
+
+-- Notre enfant nest plus le mme, ma soeur, disait Mme Gaussin
+tristement... Quest-ce quil a?
+
+Et elles cherchaient ensemble. Divonne torturait son entendement
+ingnu, elle aurait voulu questionner le jeune homme; mais il
+semblait la fuir maintenant, viter dtre seul avec elle.
+
+Une fois, layant guett, elle vint le surprendre au cagnard dans
+la fivre de ses lettres et de ses mauvais rves. Il se levait,
+loeil sombre... Elle le retint, sassit prs de lui sur la pierre
+chaude:
+
+-- Tu ne maimes donc plus?... je ne suis donc plus ta Divonne
+qui tu disais toutes tes peines?
+
+-- Mais si, mais si... bgayait-il, troubl par sa faon tendre,
+et dtournant les yeux pour quelle ne pt y retrouver quelque
+chose de ce quil venait de lire, appels damour, cris perdus, le
+dlire de la passion distance.
+
+-- Quas-tu?... pourquoi es-tu triste? murmurait Divonne avec des
+clineries de voix et de mains comme on en a pour les enfants.
+Ctait un peu son petit, il restait pour elle dix ans, lge
+des petits hommes quon mancipe.
+
+Lui, dj brlant de sa lecture, sexaltait au charme troublant de
+ce beau corps si prs du sien, de cette bouche frache au sang
+aviv par le grand air qui drangeait les cheveux, les envolait
+au-dessus du front en dlicats frisons la mode parisienne. Et
+les leons de Sapho: toutes les femmes sont les mmes... en face
+de lhomme elles nont quune ide en tte..., lui faisaient
+trouver provocants lheureux sourire de la paysanne, son geste
+pour le retenir au tendre interrogatoire.
+
+Tout coup, il sentit monter le vertige dune tentation mauvaise;
+et leffort quil faisait pour y rsister le secoua dun frisson
+convulsif. Divonne seffrayait de le voir si ple, les dents
+claquantes. Ah! le pauvre... il a la fivre... Dun geste de
+tendresse irrflchi elle dnouait le grand fichu qui entourait sa
+taille pour le lui mettre au cou; mais brusquement saisie,
+enveloppe, elle sentit la brlure dune caresse folle sur sa
+nuque, ses paules, toute la chair tincelante qui venait de
+jaillir au soleil. Elle neut le temps de crier ni de se dfendre,
+peut-tre mme pas le sentiment juste de ce qui venait de se
+passer.
+
+-- Ah! je suis fou... je suis fou...
+
+Il se sauvait, dj loin dans la garrigue dont les pierres
+roulaient sinistrement sous ses pieds.
+
+ djeuner, ce jour-l, Jean annona quil partirait le soir mme,
+rappel par un ordre du ministre.
+
+-- Partir, dj!... tu avais dit... tu ne fais que darriver...
+
+Et des cris, des supplications. Mais il ne pouvait plus rester
+avec eux, puisque entre toutes ces tendresses intervenait
+linfluence agitante et corruptrice de Sapho. Dailleurs, ne leur
+avait-il pas fait le plus grand sacrifice en renonant la vie
+deux? La rupture complte sachverait un peu plus tard; et il
+reviendrait alors aimer sans honte, ni gne, embrasser tous ces
+braves gens.
+
+Il tait nuit, la maison couche, teinte, quand Csaire revint de
+conduire son neveu au train dAvignon. Lavoine donne au cheval,
+aprs avoir scrut le ciel, -- ce regard aux prsages du temps,
+des hommes qui vivent de la terre, -- il allait rentrer quand il
+vit une forme blanche sur un banc de la terrasse.
+
+-- Cest toi, Divonne?
+
+-- Oui, je tattendais...
+
+Trs occupe tout le jour, spare de son Fnat quelle adorait,
+ils avaient le soir de ces rendez-vous pour causer, faire un tour
+de promenade ensemble. tait-ce la courte scne entre elle et
+Jean, comprise en y pensant, et plus quelle net voulu, ou
+lmotion davoir vu pleurer la pauvre mre tout le jour
+silencieusement? Elle avait la voix altre, une inquitude
+desprit extraordinaire chez cette calme personne de devoir.
+
+-- Sais-tu quelque chose? Pourquoi nous a-t-il quitts si
+vivement?...
+
+Elle ne croyait pas cette histoire de ministre, souponnant
+plutt quelque attache mauvaise qui tirait lenfant loin de sa
+famille. Tant de dangers, de si fatales rencontres dans ce Paris
+de perdition!
+
+Csaire, qui ne savait rien lui cacher, avoua quil y avait en
+effet une femme dans la vie de Jean, mais une bonne crature
+incapable de le dtourner des siens; et il parla de son
+dvouement, des lettres touchantes quelle crivait, vanta surtout
+la rsolution courageuse quelle avait prise de travailler, ce qui
+sembla tout naturel la paysanne:
+
+-- Car enfin, il faut travailler pour vivre.
+
+-- Pas ce genre de femmes-l... dit Csaire.
+
+-- Cest donc une rien du tout avec qui Jean vivait!... Et tu es
+all l-dedans?...
+
+-- Je te jure, Divonne, que depuis quelle le connat il ny a pas
+de femme plus chaste, plus honnte... Lamour la rhabilite.
+
+Mais ctaient des mots trop longs, Divonne ne comprenait pas.
+Pour elle, cette dame rentrait dans ce rebut quelle appelait les
+mauvaises femmes, et la pense que son Jean tait la proie dune
+crature pareille lindignait. Si le consul se doutait de cela!...
+
+Csaire essayait de la calmer, assurait par tous les plis de sa
+bonne face un peu grivoise qu lge du garon on ne pouvait se
+passer de femme.
+
+-- T, pardi! quil se marie, dit elle avec une conviction
+attendrissante.
+
+-- Enfin ils ne sont dj plus ensemble, cest toujours a...
+
+Et alors, dun ton grave:
+
+-- coute, Csaire... tu sais comme on dit chez nous: Le malheur
+dure toujours plus que celui qui lamne... Si cest vraiment
+comme tu racontes, si Jean a tir cette femme de la boue, il sest
+peut-tre bien sali cette triste besogne. Possible quil lait
+rendue meilleure et plus honnte, mais qui sait si le mauvais qui
+tait en elle na pas gt notre enfant jusquau coeur!
+
+Ils revenaient vers la terrasse. Nuit paisible et limpide sur
+toute la valle silencieuse o rien ne vivait que la lumire
+glissante de la lune, le fleuve houleux, les _clairs_ en flaques
+dargent. On respirait le calme, lloignement de tout, le grand
+repos dun sommeil sans rves. Soudain le train montant droula au
+bord du Rhne sa rumeur sourde toute vapeur.
+
+-- Oh! ce Paris, fit Divonne, montrant le poing vers lennemi que
+la province charge de toutes ses colres... ce Paris!... ce quon
+lui donne et ce quil nous renvoie!
+
+
+VII
+
+Il faisait un froid brumeux, une aprs-midi sombre quatre
+heures, mme sur cette large avenue, des Champs-lyses o se
+htaient les voitures dans un roulement sourd et ouat. Cest
+peine si Jean put lire au fond dun jardinet dont la grille tait
+ouverte ces lettres dores, trs hautes, au-dessus de lentresol
+dune maison laspect luxueux et tranquille de cottage:
+_Appartements meubls, pension de famille_. Un coup attendait au
+ras du trottoir.
+
+La porte du bureau pousse, Jean la vit tout de suite, celle quil
+cherchait, assise dans le jour de la fentre, feuilletant un gros
+livre de comptes en face dune autre femme, lgante et grande, un
+mouchoir aux mains et un petit sac de boursicotire.
+
+-- Vous dsirer, monsieur?...
+
+Fanny le reconnut, se leva, saisie, et passant devant la dame:
+
+-- Cest le petit... dit-elle tout bas.
+
+Lautre examina Gaussin des pieds la tte avec le beau sang-
+froid connaisseur que donne lexprience, et trs haut, sans se
+gner:
+
+-- Embrassez-vous, mes enfants... Je ne vous regarde pas.
+
+Puis elle se mit la place de Fanny, continua vrifier ses
+chiffres.
+
+Ils staient pris les mains, se chuchotaient des phrases btes:
+
+-- Comment a va?
+
+-- Pas mal, merci...
+
+-- Alors tu es parti hier au soir?...
+
+Mais laltration de leurs voix donnait aux mots leur vraie
+signification. Et assis sur le divan, se remettant un peu:
+
+-- Tu nas pas reconnu ma patronne?... disait Fanny voix
+basse... tu las dj vue pourtant... au bal de Dchelette, en
+marie espagnole... Un peu dfrachie, la marie.
+
+-- Alors cest...?
+
+-- Rosario Sanchs, la femme de Potter.
+
+Cette Rosario, Rosa, de son nom de fte crit sur toutes les
+glaces des restaurants de nuit et toujours soulign de quelque
+ordure, tait une ancienne dame des chars lHippodrome,
+clbre dans le monde de la noce par son dvergondage cynique, ses
+coups de gueule et de cravache trs recherchs des hommes de
+cercle, quelle menait comme ses chevaux.
+
+Espagnole dOran, elle avait t plus belle que jolie et tirait
+encore aux lumires un certain effet de ses yeux noirs bistrs, de
+ses sourcils rejoints en barre; mais ici, mme dans ce faux jour,
+elle avait bien ses cinquante ans, marqus sur une face plate,
+dure, la peau souleve et jaune comme un limon de son pays.
+Intime de Fanny Legrand pendant des annes, elle lavait
+chaperonne dans la galanterie, et rien que son nom pouvantait
+lamoureux.
+
+Fanny, qui comprit le tremblement de son bras, essaya de
+sexcuser. qui sadresser pour trouver un emploi? On tait bien
+embarrass. Dailleurs Rosa maintenant se tenait tranquille;
+riche, trs riche, vivant dans son htel avenue de Villiers ou
+sa villa dEnghien, recevant quelques anciens amis, mais un seul
+amant, toujours le mme, son musicien.
+
+-- De Potter? demanda Jean... je le croyais mari.
+
+-- Oui... mari, des enfants, il parat mme que sa femme est
+jolie... a ne la pas empch de revenir lancienne... et si tu
+voyais comme elle lui parle, comme elle le traite... Ah! il est
+bien mordu, celui-l...
+
+Elle lui serrait la main avec un tendre reproche. La dame ce
+moment interrompit sa lecture et sadressa son sac qui sautait
+au bout de la cordelire:
+
+-- Mais reste donc tranquille, voyons!...
+
+Puis, la grante, sur un ton de commandement:
+
+-- Donne-Moi vite un bout de sucre pour Bichito.
+
+Fanny se Leva, apporta le sucre quelle approchait de louverture
+du ridicule avec des petites flatteries, des mots enfantins...
+Regarde la jolie bte... dit-elle son amant, en lui montrant,
+tout entour de ouate, une sorte de gros lzard difforme et grenu,
+crt, dentel, la tte en capuchon sur une chair grelottante et
+glatineuse; un camlon envoy dAlgrie Rosa, qui le
+prservait de lhiver parisien force de soins et de chaleur.
+Elle ladorait comme jamais elle navait aim aucun homme; et Jean
+dmlait bien aux mamours flagorneurs de Fanny la place que
+lhorrible bte tenait dans la maison.
+
+La dame ferma le livre, prte partir.
+
+-- Pas trop mal pour une seconde quinzaine... Seulement veille
+la bougie.
+
+Elle jeta son regard de patronne autour du petit salon, tenu,
+rang, au meuble de velours frapp, souffla un peu de poussire
+sur le yucca du guridon, constata un accroc dans la guipure des
+croises; aprs quoi, elle dit aux jeunes gens avec un oeil
+entendu: Vous savez, mes petits, pas de btises... la maison est
+trs convenable... et rejoignant la voiture qui lattendait la
+porte, elle sen alla faire son tour de bois.
+
+-- Crois-tu que cest sciant!... dit Fanny. Je les ai sur le dos,
+elle ou sa mre, deux fois la semaine... La mre est encore plus
+terrible, plus pingre... Il faut que je taime, va, pour durer
+dans cette baraque... Enfin te voil, je tai encore!... Jai eu
+si peur...
+
+Et elle lenlaa debout, longuement, lvres contre lvres,
+sassurant bien au tressaillement du baiser quil tait encore
+tout elle. Mais on allait et venait dans le couloir, il fallait
+se mfier. Quand on eut apport la lampe, elle sassit sa place
+habituelle, un petit ouvrage aux doigts; lui, tout prs comme en
+visite...
+
+-- Suis-je change, hein?... Est-ce assez peu moi?...
+
+Elle souriait en montrant son crochet mani avec une gaucherie de
+petite fille. Toujours elle avait dtest ces travaux daiguille;
+un livre, son piano, sa cigarette, ou les manches retrousses pour
+la confection dun petit plat, elle ne soccupait jamais
+autrement. Mais ici, que faire? Le piano du salon, elle ne pouvait
+y songer de tout le jour, oblige de se tenir au bureau... Des
+romans? Elle savait bien dautres histoires que celles quils
+racontaient. dfaut de la cigarette prohibe, elle avait pris
+cette dentelle qui lui occupait les doigts et la laissait libre de
+penser, comprenant cette heure le got des femmes pour ces menus
+travaux quelle mprisait jadis.
+
+Et tandis quelle rattrapait son fil avec des maladresses encore,
+une attention dinexprience, Jean la regardait, toute repose
+dans sa robe simple, son petit col droit, les cheveux bien plat
+sur la rondeur antique de sa tte, et lair si honnte, si
+raisonnable. Dehors, dans un dcor luxueux, roulait
+continuellement le train des filles la mode, haut perches sur
+leurs phatons, redescendant vers le Paris bruyant des boulevards;
+et Fanny ne semblait pas avoir un regret pour ce vice tal et
+triomphant, dont elle aurait pu prendre sa part, quelle avait
+ddaign pour lui. Pourvu quil consentt la voir de temps en
+temps, elle acceptait trs bien sa vie de servitude, y trouvait
+mme des cts amusants.
+
+Tous les pensionnaires ladoraient. Les femmes, trangres, sans
+aucun got, la consultaient pour leurs achats de toilette; elle
+donnait des leons de chant le matin lane des petites
+Pruviennes, et pour le livre lire, la pice voir, elle
+conseillait ces messieurs qui la traitaient avec toutes sortes
+dgards, de prvenances, un surtout, le Hollandais du second.
+
+-- Il sassied l o tu es, reste en contemplation jusqu ce que
+je lui dise: Kuyper, vous mennuyez. Alors il rpond: _pien_
+et il sen va... Cest lui qui ma donn cette petite broche en
+corail... Tu sais, a vaut cent sous; je lai accepte pour avoir
+la paix.
+
+Un garon entrait, apportait un plateau charg quil posait sur un
+bout du guridon en reculant un peu la plante verte.
+
+-- Cest l que je mange toute seule, une heure avant la table
+dhte.
+
+Elle indiqua deux plats du menu assez long et copieux. La grante
+navait droit qu deux plats et au potage.
+
+-- Faut-il quelle soit chienne, cette Rosario!... Du reste,
+jaime mieux manger l; je nai pas besoin de parler et je relis
+tes lettres qui me tiennent compagnie.
+
+Elle sinterrompit encore pour atteindre une nappe, des
+serviettes; tout moment on la drangeait, un ordre donner, une
+armoire ouvrir, une rclamation satisfaire. Jean comprit quil
+la gnerait en restant davantage; puis on installait son dner, et
+ctait si pitre, cette petite soupire dune portion qui fumait
+sur la table, leur donnant tous deux la mme pense, le mme
+regret de leurs anciens tte--tte!
+
+ dimanche... dimanche... murmura-t-elle tout bas, en le
+renvoyant. Et comme ils ne pouvaient sembrasser cause du
+service, des pensionnaires qui descendaient, elle lui avait pris
+la main, lappuyait contre son coeur longuement pour y faire
+entrer la caresse.
+
+Tout le soir, la nuit, il pensa elle, souffrant de sa servitude
+humilie devant cette gueuse et son gros lzard; puis le
+Hollandais le troublait aussi, et jusquau dimanche il ne vcut
+pas. En ralit cette demi-rupture qui devait prparer sans
+secousse la fin de leur liaison fut pour celle-ci le coup de serpe
+de lmondeur dont se ravive larbre fatigu. Ils scrivirent,
+presque chaque jour, de ces billets de tendresse comme en
+griffonne limpatience des amoureux; ou bien ctait, au sortir du
+ministre, une causerie douce dans le bureau pendant lheure du
+travail laiguille.
+
+Elle avait dit lhtel en parlant de lui: Un de mes parents...
+et sous le couvert de cette vague appellation il put venir
+quelquefois passer la soire au salon, mille lieues de Paris. Il
+connut la famille pruvienne avec ses innombrables demoiselles,
+fagotes de couleurs criardes, ranges autour du salon, de vrais
+aras au perchoir; il entendit la cithare de Mlle Minna Vogel,
+enguirlande comme une perche houblon, et vit son frre, malade,
+aphone, suivant de la tte avec passion le rythme de la musique et
+promenant ses doigts sur une clarinette imaginaire, la seule dont
+il et permission de jouer. Il fit le whist du Hollandais de
+Fanny, un gros balourd, chauve, daspect sordide, qui avait
+navigu par tous les ocans du monde, et quand on lui demandait
+quelques renseignements sur lAustralie o il venait de passer des
+mois, rpondait avec un roulement dyeux: Devinez combien les
+pommes de terre Melbourne?... nayant t frapp que de ce fait
+unique, la chert des pommes de terre dans tous les pays o il
+allait.
+
+Fanny tait lme de ces runions, causait, chantait, jouait la
+Parisienne informe et mondaine; et ce quil restait dans ses
+faons de la bohme ou de latelier chappait ces exotiques, ou
+leur semblait le suprme genre. Elle les blouissait de ses
+relations avec les personnalits fameuses des arts ou de la
+littrature, donnait la dame russe qui raffolait des oeuvres de
+Dejoie, des renseignements sur la faon dcrire du romancier, le
+nombre de tasses de caf quil absorbait en une nuit, le chiffre
+exact et drisoire dont les diteurs de _Cenderinette_ avaient
+pay le chef-doeuvre qui faisait leur fortune. Et les succs de
+sa matresse rendaient Gaussin si fier quil oubliait dtre
+jaloux, aurait volontiers certifi sa parole, si quelquun let
+mise en doute.
+
+Pendant quil ladmirait dans ce paisible salon clair de lampes
+ abat-jour, servant le th, accompagnant les mlodies des jeunes
+filles, leur donnant des conseils de grande soeur, il y avait pour
+lui un montant singulier se la figurer tout autre, quand elle
+arrivait chez lui le dimanche matin, trempe, grelottante, et que
+sans mme sapprocher du feu qui flambait en son honneur, elle se
+dshabillait la hte, et se glissait dans le grand lit, contre
+lamant. Alors quelles treintes, quelles caresses longues o se
+vengeaient les contraintes de toute la semaine, cette privation
+lun de lautre qui gardait le dsir vivifiant leur amour.
+
+Les heures passaient, sembrouillaient; on ne bougeait plus du lit
+jusquau soir. Rien ne les tentait que l; nul plaisir, personne
+voir, pas mme les Hettma qui, par conomie, staient dcids
+vivre la campagne. Le petit djeuner prpar, ct deux, ils
+entendaient, anantis, la rumeur du dimanche parisien pataugeant
+dans la rue, le sifflet des trains, le roulement des fiacres
+chargs; et la pluie en larges gouttes sur le zinc du balcon, avec
+les battements prcipits de leurs poitrines, rythmaient cette
+absence de la vie, sans notion de lheure, jusquau crpuscule.
+
+Le gaz, quon allumait en face, glissait alors un ple rayon sur
+la tenture; il fallait se lever, Fanny devant tre rentre sept
+heures. Dans le demi-jour de la chambre, tous ses ennuis, tous ses
+coeurements lui revenaient plus lourds, plus cruels, en remettant
+ses bottines encore humides de la course pied, ses jupons, sa
+robe de la grance, luniforme noir des femmes pauvres.
+
+Et ce qui gonflait son chagrin ctaient ces choses aimes autour
+delle, les meubles, le petit cabinet de toilette des beaux
+jours... Elle sarrachait: Allons!... et pour rester plus
+longtemps ensemble, Jean la reconduisait; ils remontaient serrs
+et lents lavenue des Champs-Elyses dont la double range de
+lampadaires, avec lArc de Triomphe en haut, cart dombre, et
+deux ou trois toiles piquant un bout de ciel, figuraient un fond
+de diorama. Au coin de la rue Pergolse, tout prs de la pension,
+elle relevait sa voilette pour un dernier baiser, et le laissait
+dsorient, dgot de son intrieur o il rentrait le plus tard
+possible, maudissant la misre, en voulant presque ceux de
+Castelet du sacrifice quil simposait pour eux.
+
+Ils tranrent deux ou trois mois cette existence devenue vers la
+fin absolument insupportable, Jean ayant t oblig de restreindre
+ses visites lhtel cause dun bavardage de domestique, et
+Fanny de plus en plus exaspre par lavarice de la mre et de la
+fille Sanchs. Elle pensait silencieusement reprendre leur petit
+mnage et sentait son amant bout de forces lui aussi, mais elle
+et voulu quil parlt le premier.
+
+Un dimanche davril, Fanny arriva plus pare que dordinaire, en
+chapeau rond, en robe de printemps bien simple, -- on ntait pas
+riche, -- mais tendue aux grces de son corps.
+
+-- Lve-toi vite, nous allons djeuner la campagne...
+
+-- la campagne!...
+
+-- Oui, Enghien, chez Rosa... Elle nous invite tous les deux...
+
+Il dit non dabord, mais elle insista. Jamais Ros ne pardonnerait
+un refus.
+
+-- Tu peux bien consentir pour moi... Jen fais assez, il me
+semble.
+
+Ctait au bord du lac dEnghien, devant une immense pelouse
+descendant jusqu un petit port o se balanaient quelques yoles
+et gondoles, un grand chalet, merveilleusement orn et meubl, et
+dont les plafonds, les panneaux en miroirs refltaient
+ltincellement de leau, les superbes charmilles dun parc dj
+frissonnant de verdures htives et de lilas en fleurs. Les livres
+correctes, les alles o ne tranait pas une brindille, faisaient
+honneur la double surveillance de Rosario et de la vieille
+Pilar.
+
+On tait table quand ils arrivrent, une fausse indication les
+ayant gars une heure autour du lac, par des ruelles entre de
+grands murs de jardins. Jean acheva de se dcontenancer, au froid
+accueil de la matresse de la maison, furieuse quon let fait
+attendre, et laspect extraordinaire des vieilles parques
+auxquelles Rosa le prsentait de sa voix de charretier. Trois
+lgantes, comme se dsignent entre elles les grandes cocottes,
+trois antiques roulures comptant parmi les gloires du second
+Empire, aux noms aussi fameux que celui dun grand pote ou dun
+gnral victoires, Wilkie Cob, Sombreuse, Clara Desfous.
+
+lgantes, certes elles ltaient toujours, attifes la mode
+nouvelle, aux couleurs du printemps, dlicieusement chiffonnes de
+la collerette aux bottines; mais si fanes, fardes, retapes!
+Sombreuse sans cils, les yeux morts, la lvre dtendue, ttonnant
+autour de son assiette, de sa fourchette, de son verre; la Desfous
+norme, couperose, une boule deau chaude aux pieds, talant sur
+la nappe ses pauvres doigts goutteux et tordus, aux bagues
+tincelantes, aussi difficiles, compliques entrer et sortir
+que les anneaux dune question romaine. Et Cob toute mince, avec
+une taille jeunette qui faisait plus hideuse sa tte dcharne de
+clown malade sous une crinire dtoupes jaunes. Celle-l, ruine,
+saisie, tait alle tenter un dernier coup Monte-Carlo et en
+revenait sans un sou, enrage damour pour un beau croupier qui
+navait pas voulu delle; Rosa, layant recueillie, la
+nourrissait, sen faisait gloire.
+
+Toutes ces femmes connaissaient Fanny, la saluaient dun bonjour
+protecteur: Comment va, petite? Le fait est quavec sa robe
+trois francs le mtre, sans un bijou que la broche rouge de
+Kuyper, elle avait lair dune recrue parmi ces pouvantables
+chevronnes de la galanterie, que ce cadre de luxe, toute la
+lumire reflte du lac et du ciel, entrant mle dodeurs
+printanires par les battants de la salle manger, faisaient plus
+spectrales encore.
+
+Il y avait aussi la vieille mre Pilar, le _chinge_, comme elle
+sappelait elle-mme dans son charabia franco-espagnol, vraie
+macaque peau dteinte et rpeuse, dune malice froce sur des
+traits grimaants, coiffe en garon, les cheveux gris au ras de
+loreille, et sur sa robe de vieux satin noir un grand col bleu de
+matre-timonier.
+
+-- Et puis M. Bichito... dit Rosa, achevant de prsenter ses
+convives et montrant Gaussin un tampon douate rose o le
+camlon grelottait sur la nappe.
+
+-- Eh bien, et moi, on ne me prsente pas? rclama sur un ton de
+jovialit force un grand garon moustaches grisonnantes, de
+tenue correcte, mme un peu raide, dans son veston clair et son
+col montant.
+
+-- Cest vrai... Et Tatave? dirent les femmes en riant.
+
+La matresse de maison lcha son nom avec ngligence.
+
+Tatave, ctait de Potter, le savant musicien, lauteur acclam de
+_Claudia_, de _Savonarole_; et Jean, qui navait fait que
+lentrevoir chez Dchelette, stonnait de trouver au grand
+artiste des allures si peu gniales, ce masque en bois dur et
+rgulier, ces yeux dteints scellant une passion folle, incurable,
+qui depuis des annes laccrochait cette gueuse, lui faisait
+quitter femme et enfants, pour rester commensal de cette maison o
+il engloutissait une partie de sa grande fortune, ses gains de
+thtre, et o on le traitait plus mal quun domestique. Il
+fallait voir lair excd de Rosa ds quil racontait quelque
+chose, de quel ton mprisant elle lui imposait silence; et
+renchrissant sur sa fille, Pilar ne manquait jamais dajouter
+dun accent convaincu:
+
+-- _Foute_-nous la paix, mon garon.
+
+Jean lavait pour voisine, cette Pilar, et ces vieilles babines
+qui grondaient en mangeant avec un ruminement de bte, ce coup
+doeil inquisiteur dans son assiette, mettaient au supplice le
+jeune homme dj gn par le ton de patronne de Rosa, plaisantant
+Fanny sur les soires musicales de lhtel et la jobarderie de ces
+pauvres rastaquoures qui prenaient la grante pour une femme du
+monde tombe dans le malheur. Lancienne dame des chars, bouffie
+de graisse malsaine, des cabochons de dix mille francs chaque
+oreille, semblait envier son amie le renouveau de jeunesse et de
+beaut que lui communiquait cet amant jeune et beau; et Fanny ne
+se fchait pas, amusait au contraire la table, raillait en rapin
+les pensionnaires, le Pruvien qui lui avouait, en roulant des
+yeux blancs, son dsir de connatre une _grande coucoute_, et la
+cour silencieuse, souffle de phoque, du Hollandais haletant
+derrire sa chaise: Tevinez combien les pommes de terre
+Batavia.
+
+Gaussin ne riait gure, lui; Pilar non plus, occupe surveiller
+largenterie de sa fille, ou slanant dun geste brusque, visant
+sur le couvert devant elle ou la manche de son voisin une mouche
+quelle prsentait en baragouinant des mots de tendresse mange,
+mi alma; mange, mi corazon la hideuse petite bte choue sur
+la nappe, fltrie, plisse, informe comme les doigts de la
+Desfous.
+
+Quelquefois, toutes les mouches en droute, elle en apercevait une
+contre le dressoir ou la vitre de la porte, se levait, et la
+raflait triomphalement. ce mange souvent rpt impatienta sa
+fille, dcidment trs nerveuse, ce matin-l:
+
+-- Ne te lve donc pas toute minute, cest fatigant.
+
+Avec la mme voix descendue de deux tons dans le charabia, la mre
+rpondit:
+
+-- Vous dvorez, _bos otros_... pourquoi tu veux pas quil mange,
+_loui_?
+
+-- Sors de table, ou tiens-toi tranquille... tu nous embtes...
+
+La vieille se rebiffa, et toutes deux commencrent sinjurier en
+dvotes espagnoles, mlant le dmon et lenfer des invectives de
+trottoir:
+
+_Hija del demonio_.
+
+-- _Cuerno de satanas_.
+
+-- _Puta_!...
+
+-- _Mi madre_!
+
+Jean les regardait pouvant, tandis que les autres convives,
+habitus ces scnes de famille, continuaient de manger
+tranquillement. De Potter seul intervint par gard pour
+ltranger:
+
+-- Ne vous disputez donc pas, voyons.
+
+Mais Rosa, furieuse, se retourna contre lui:
+
+-- De quoi te mles-tu, toi?... en voil des manires!... Est-ce
+que je ne suis pas libre de parler... Va donc voir un peu chez ta
+femme, si jy suis!... Jen ai assez de tes yeux de merlan frit,
+et des trois cheveux qui te restent... Va les porter ta dinde,
+il nest que temps!...
+
+De Potter souriait, un peu ple:
+
+-- Et il faut vivre avec a!... murmurait-il dans sa moustache.
+
+-- a vaut bien a... hurla-t-elle, tout le corps en avant sur la
+table... Et tu sais, la porte est ouverte... file... hop!
+
+-- Voyons, Rosa... supplirent les pauvres yeux ternes.
+
+Et la mre Pilar, se remettant manger, dit avec un flegme si
+comique: Foute-nous la paix, mon garon... que tout le monde
+clata de rire, mme Rosa, mme de Potter qui embrassait sa
+matresse encore toute grondante et, pour achever de gagner sa
+grce, attrapait une mouche et la donnait dlicatement, par les
+ailes, Bichito.
+
+Et ctait de Potter, le compositeur glorieux, la fiert de
+lcole franaise! Comment cette femme le retenait-elle, par quel
+sortilge, vieillie de vices, grossire, avec cette mre qui
+doublait son infamie, la montrait telle quelle serait vingt ans
+plus tard, comme vue dans une boule tame?...
+
+On servit le caf au bord du lac, sous une petite grotte en
+rocaille, revtue lintrieur de soies claires que moirait le
+mouvement de leau voisine, un de ces dlicieux nids baisers
+invents par les contes du dix-huitime sicle, avec une glace au
+plafond qui refltait les attitudes des vieilles parques rpandues
+sur le large divan dans une pmoison digrante, et Rosa, les joues
+allumes sous le fard, stirant les bras la renverse contre son
+musicien:
+
+-- Oh! mon Tatave... mon Tatave!...
+
+Mais cette chaleur de tendresse svapora avec celle de la
+chartreuse, et lide dune promenade en bateau tant venue
+lune de ces dames, elle envoya de Potter prparer le canot.
+
+-- Le canot, tu entends, pas la norvgienne.
+
+-- Si je disais Dsir.
+
+-- Dsir djeune....
+
+-- Cest que le canot est plein deau; il faut coper, cest tout
+un travail...
+
+-- Jean ira avec vous, de Potter... dit Fanny qui voyait venir
+encore une scne.
+
+Assis en face lun de lautre, les jambes cartes, chacun sur un
+banc du bateau, ils lgouttaient activement, sans se parler, sans
+se regarder, comme hypnotiss par le rythme de leau jaillie des
+deux copes. Autour deux lombre dun grand catalpa tombait en
+fracheur odorante et se dcoupait sur le lac resplendissant de
+lumire.
+
+-- Y a-t-il longtemps que vous tes avec Fanny?... demanda tout
+coup le musicien sarrtant dans sa besogne.
+
+-- Deux ans... rpondit Gaussin un peu surpris.
+
+-- Seulement deux ans!... Alors ce que vous voyez aujourdhui
+pourra peut-tre vous servir. Moi, voil vingt ans que je vis avec
+Rosa, vingt ans que revenant dItalie aprs mes trois annes de
+Prix de Rome, je suis entr lHippodrome, un soir, et que je
+lai vue debout dans son petit char au tournant de la piste,
+marrivant dessus, le fouet en lair, avec son casque huit fers
+de lance, et sa cotte dcailles dor, lui serrant la taille
+jusqu mi-cuisse. Ah! si lon mavait dit...
+
+Et se remettant vider le bateau, il racontait comment chez lui
+on navait fait que rire dabord de cette liaison; puis, la chose
+devenant srieuse, de combien defforts, de prires, de
+sacrifices, ses parents auraient pay une rupture. Deux ou trois
+fois la fille tait partie force dargent, mais lui la
+rejoignait toujours. Essayons du voyage... avait dit la mre. Il
+voyagea, revint et la reprit. Alors il stait laiss marier;
+jolie fille, riche dot, la promesse de lInstitut dans la
+corbeille de noce... Et trois mois aprs il lchait le nouveau
+mnage pour lancien...
+
+-- Ah! jeune homme, jeune homme...
+
+Il dbitait sa vie dune voix sche, sans quun muscle animt son
+masque, raide comme le col empes qui le tenait si droit. Et des
+barques passaient charges dtudiants et de filles, dbordantes
+de chansons, de rires de jeunesse et divresse; combien parmi ces
+inconscients auraient d sarrter, prendre leur part de
+leffroyable leon!...
+
+Dans le kiosque, pendant ce temps, comme si ctait un mot donn
+de travailler leur rupture, les vieilles lgantes prchaient la
+raison Fanny Legrand...
+
+-- Joli, son petit, mais pas le sou... quoi a la mnerait-
+il?...
+
+-- Enfin, puisque je laime!...
+
+Et Rosa levant les paules:
+
+-- Laissez-la donc... elle va encore rater son Hollandais, comme
+je lai vue rater toutes ses belles affaires... Aprs son histoire
+avec Flamant, elle avait pourtant essay de devenir pratique, mais
+la voil plus folle que jamais...
+
+-- _Ay_! _vellaca_... grogna maman Pilar.
+
+LAnglaise tte de clown intervint avec lhorrible accent qui,
+si longtemps, avait fait son succs:
+
+-- Ctait trs bien daimer lamour, petite... ctait trs
+bonne, lamour, vous savez... mais vous devez aimer largent
+aussi... moi maintenant, si jtais riche toujours, est-ce que mon
+croupier il dirait je suis laide, croyez-vous?...
+
+Elle eut un bond de fureur, lui haussant la voix laigu:
+
+-- Oh! ctait pourtant terrible, cette chose... Avoir t clbre
+au monde, universelle, connue comme un monument, comme un
+boulevard... si connue que vous navez pas un misrable cocher,
+quand vous disez Wilkie Cob! tout de suite il savait o
+ctait... Avoir eu des princes pour mes pieds dessus, et des
+rois, si je crachais, ils disaient ctait joli, le crachement!...
+Et voil maintenant ce sale voyou qui voulait pas de moi sur cette
+motive de ma laideur; et je avais pas de quoi seulement me le
+payer pour une nuit.
+
+Et se montant cette ide quon avait pu la trouver laide, elle
+ouvrit sa robe brusquement:
+
+-- La figure, _yes_, je sacrifiais; mais a, le gorge, les
+paules... Est-ce blanc? Est-ce dur?...
+
+Elle talait avec impudeur sa chair de sorcire, reste
+miraculeusement jeune aprs trente ans de fournaise, et que la
+tte surmontait, fltrie et macabre depuis la ligne du cou.
+
+Mesdames le bateau est prt!... cria de Potter; et lAnglaise,
+agrafant sa robe sur ce qui lui restait de jeunesse, murmura dans
+un navrement comique:
+
+-- _J_ pouvais pourtant pas aller toute _nioue_ sur les
+places!...
+
+Dans ce dcor de Lancret, o la blancheur coquette des villas
+clatait parmi la verdure nouvelle, avec ces terrasses, ces
+pelouses encadrant le petit lac tout caill de soleil, quel
+embarquement que celui de toute cette vieille Cythre clope;
+laveugle Sombreuse et le vieux clown et Desfous la paralytique,
+laissant dans le sillon de leau le parfum musqu de leur
+maquillage!
+
+Jean tenait les rames, le dos courb, honteux et dsol quon pt
+le voir et lui attribuer quelque basse fonction dans cette
+sinistre barque allgorique. Heureusement quil avait en face de
+lui, pour rafrachir son coeur et ses yeux, Fanny Legrand assise
+larrire, prs de la barre que tenait de Potter, Fanny dont le
+sourire ne lui avait jamais paru si jeune, sans doute par
+comparaison.
+
+Chante-nous quelque chose, petite... demanda la Desfous que le
+printemps amollissait. De sa voix expressive et profonde, Fanny
+commenait la barcarolle de _Claudia_ que le musicien, remu par
+ce rappel de son premier grand succs, suivait en imitant bouche
+ferme le dessin de lorchestre, cette ondulation qui fait courir
+sur la mlodie comme une lumire deau dansante. cette heure,
+dans ce dcor, ctait dlicieux. Dune terrasse voisine on cria
+bravo; et le Provenal, ramenant en mesure les avirons, avait soif
+de cette musique divine aux lvres de sa matresse, une tentation
+de mettre sa bouche mme la source, et de boire dans le soleil,
+la tte renverse, toujours.
+
+Tout coup Rosa, furieuse, interrompit la cantilne dont le
+mariage de voix lirritait:
+
+-- H l-bas, la musique, quand vous aurez fini de vous roucouler
+dans la figure... Si vous croyez quelle nous amuse votre romance
+denterre-morts... En voil assez... dabord il est tard, il faut
+que Fanny rentre la bote...
+
+Et dun geste furibond montrant le plus prochain dbarcadre:
+
+-- Aborde l... dit-elle son amant, ils seront plus prs de la
+gare...
+
+Ctait brutal comme cong; mais lancienne dame des chars avait
+habitu son monde ces faons de faire, et personne nosa
+protester. Le couple jet au rivage avec quelques mots de froide
+politesse au jeune homme, des ordres Fanny dune voix sifflante,
+la barque sloigna charge de cris, dun train de dispute que
+termina un insultant clat de rire apport aux deux amants par la
+sonorit de leau.
+
+-- Tu entends, tu entends, disait Fanny blme de rage, cest de
+nous quelle se moque...
+
+Et toutes ses humiliations, toutes ses rancoeurs lui remontant
+cette dernire injure, elle les numrait en regagnant la gare,
+avouait mme des choses quelle avait toujours caches. Rosa ne
+cherchait qu lloigner de lui, qu faciliter des occasions de
+le tromper.
+
+-- Tout ce quelle ma dit pour me faire prendre ce Hollandais...
+Encore tout lheure elles sy sont mises toutes... Je taime
+trop, tu comprends, a la gne pour ses vices, car elle les a
+tous, les plus bas, les plus monstrueux. Et cest parce que je ne
+veux plus...
+
+Elle sarrta, le vit trs ple, les lvres tremblantes, comme le
+soir o il remuait le fumier aux lettres.
+
+-- Oh! ne crains rien, dit-elle... ton amour ma gurie de toutes
+ces horreurs... Elle et son camlon qui empeste, ils me dgotent
+tous les deux.
+
+-- Je ne veux plus que tu restes l, fit lamant affol de
+jalousies malsaines... Il y a trop de salets dans le pain que tu
+gagnes; tu vas revenir avec moi, nous nous en tirerons toujours.
+
+Elle lattendait, ce cri, lappelait depuis longtemps. Cependant
+elle rsista, objectant quen mnage, avec les trois cents francs
+du ministre, la vie serait bien difficile, quil faudrait peut-
+tre se sparer encore... Et jai tant souffert en quittant notre
+pauvre maison!...
+
+Des bancs sespaaient sous les acacias qui bordent la route avec
+les fils du tlgraphe chargs dhirondelles; pour mieux causer,
+ils sassirent, trs mus tous deux et les bras nous:
+
+-- Trois cents francs par mois, disait Jean, mais comment font les
+Hettma qui nen ont que deux cent cinquante?...
+
+-- Ils vivent la campagne, Chaville toute lanne.
+
+-- Eh bien, faisons comme eux, je ne tiens pas Paris.
+
+-- Vrai?... tu veux bien?... ah! mami, mami!...
+
+Du monde passait sur la route, une galopade dnes emportant un
+lendemain de noces. Ils ne pouvaient pas sembrasser, et restaient
+immobiles, serrs lun lautre, rvant dun bonheur rajeuni dans
+des soirs dt qui auraient cette douceur champtre, ce calme
+tide qugayaient au loin les coups de carabine, les ritournelles
+dorgue dune fte de banlieue.
+
+
+VIII
+
+Ils sinstallrent Chaville, entre le haut et le bas pays, le
+long de cette vieille route forestire quon appelle le Pav des
+Gardes, dans un ancien rendez-vous de chasse, la porte du bois:
+trois pices gure plus grandes que celles de Paris, toujours leur
+mobilier de petit mnage, le fauteuil cann, larmoire peinte, et
+pour orner laffreux papier vert de leur chambre, rien que le
+portrait de Fanny, car la photographie de Castelet avait eu son
+cadre cass pendant le dmnagement et se plissait dans les
+combles.
+
+On nen parlait plus gure, de ce pauvre Castelet, depuis que
+loncle et la nice avaient interrompu leur correspondance. Un
+joli lcheur... disait-elle, se rappelant la facilit du Fnat
+protger la premire rupture. Les petites, seules, entretenaient
+leur frre de nouvelles, mais Divonne ncrivait plus. Peut-tre
+gardait-elle encore rancune son neveu; ou devinait-elle que la
+mauvaise femme tait revenue pour dcacheter et commenter ses
+pauvres lettres maternelles gros caractres paysans.
+
+Par moments, ils auraient pu se croire encore rue dAmsterdam,
+quand ils se rveillaient avec la romance des Hettma redevenus
+leurs voisins et le sifflement des trains qui se croisaient
+continuellement de lautre ct du chemin, visibles travers les
+branches dun grand parc. Mais, au lieu du vitrage blafard de la
+gare de lOuest, de ses fentres sans rideaux montrant des
+silhouettes penches de bureaucrates, et du fracas ronflant sur la
+rue en pente ils savouraient lespace silencieux et vert au-del
+de leur petit verger entour dautres jardins, de maisonnettes
+dans des bouquets darbres, dgringolant jusquau bas de la cte.
+
+Le matin, avant de partir, Jean djeunait dans leur petite salle
+manger, la croise ouverte sur cette large route pave, mange
+dherbe, borde de haies dpine blanche aux parfums amers. Cest
+par l quil allait la gare en dix minutes, longeant le parc
+bruissant et gazouillant; et, quand il revenait, cette rumeur
+sapaisait mesure que lombre sortait des taillis sur la mousse
+du chemin vert empourpr de couchant, et que les appels des
+coucous tous les coins du bois traversaient de trilles de
+rossignols dans les lierres.
+
+Mais voici que la premire installation faite et la surprise
+passe de cet apaisement des choses autour de lui, lamant se
+reprenait ses tourments de jalousie strile et explorante. La
+brouille de sa matresse avec Rosa, le dpart de lhtel avaient
+amen entre les deux femmes une explication double entente
+monstrueuse, ravivant ses soupons, ses plus troublantes
+inquitudes; et lorsquil sen allait, quil apercevait du wagon
+leur maison basse, en rez-de-chausse surmont dune lucarne
+ronde, son regard fouillait la muraille. Il se disait: qui sait?
+et cela le poursuivait jusque dans les paperasses de son bureau.
+
+Au retour, il lui faisait rendre compte de sa journe, de ses
+moindres actes, de ses proccupations, le plus souvent
+indiffrentes, quil surprenait dun quoi penses-tu?... tout de
+suite..., craignant toujours quelle regrettt quelque chose ou
+quelquun de cet horrible pass, confess par elle chaque fois
+avec la mme indconcertable franchise.
+
+Au moins lorsquils ne se voyaient que le dimanche, avides lun de
+lautre, il ne prenait pas le temps de ces perquisitions morales,
+outrageantes et minutieuses. Mais rapprochs, avec la continuit
+de la vie deux, ils se torturaient jusque dans leurs caresses,
+dans leurs plus intimes treintes, agits de la sourde colre, du
+douloureux sentiment de lirrparable; lui, spuisant vouloir
+procurer cette blase damour une commotion quelle ignort
+encore, elle prte au martyre pour donner une joie, qui net pas
+t dix autres, ny parvenant pas et pleurant de rage
+impuissante.
+
+Puis une dtente se fit en eux; peut-tre la satit. des sens
+dans le tide enveloppement de la nature, ou plus simplement le
+voisinage des Hettma. Cest que, de tous les mnages camps sur
+la banlieue parisienne, pas un peut-tre ne gota jamais comme
+celui-l les liberts campagnardes, la joie de sen aller vtus de
+loques, coiffs de chapeaux dcorce, madame sans corset, monsieur
+dans des espadrilles; de porter en sortant de table des crotes
+aux canards, des pluchures aux lapins, puis sarcler, ratisser,
+greffer, arroser.
+
+Oh! larrosage...
+
+Les Hettma sy mettaient sitt que le mari rentr changeait son
+costume de bureau contre une veste de Robinson; aprs dner, ils
+sy reprenaient encore, et la nuit venue depuis longtemps, dans le
+noir du petit jardin do montait une bue frache de terre
+mouille, on entendait le grincement de la pompe, les heurts des
+grands arrosoirs, et dnormes souffles errant toutes les
+plates-bandes avec un ruissellement qui semblait tomber du front
+des travailleurs dans leurs pommes darrosage, puis de temps en
+temps un cri de triomphe:
+
+-- Jen ai mis trente-deux aux pois gourmands!...
+
+-- Et moi quatorze aux balsamines!...
+
+Des gens qui ne se contentaient pas dtre heureux, mais se
+regardaient ltre, dgustaient leur bonheur vous en faire venir
+leau la bouche; lhomme surtout, par la faon irrsistible dont
+il racontait les joies de lhivernage deux:
+
+-- Ce nest rien maintenant, mais vous verrez en dcembre!... On
+rentre crott, mouill, avec tous les embtements de Paris sur le
+dos; on trouve bon feu, bonne lampe, la soupe qui embaume et, sous
+la table, une paire de sabots remplis de paille. Non, voyez-vous,
+quand on sest fourr une plate de choux et de saucisses, un
+quartier de gruyre tenu au frais sous le linge, quand on a vers
+l-dessus un litre de ginglard qui na pas pass par Bercy, libre
+de baptme et dentre, ce que cest bon de tirer son fauteuil au
+coin du feu, dallumer une pipe, en buvant son caf arros dun
+caramel leau-de-vie, et de piquer un chien en face lun de
+lautre, pendant que le verglas dgouline sur les vitres... Oh! un
+tout petit chien, le temps de laisser passer le gros de la
+digestion... Aprs on dessine un moment, la femme dessert, fait
+son petit train-train, la couverture, le moine, et quand elle est
+couche, la place chaude, on tombe dans le tas, et a vous fait
+par tout le corps une chaleur comme si lon entrait tout entier
+dans la paille de ses sabots...
+
+Il en devenait presque loquent de matrialit, ce gant velu,
+lourde mchoire, si timide lordinaire quil ne pouvait pas dire
+deux mots sans rougir et sans bgayer.
+
+Cette timidit folle, dun contraste comique avec cette barbe
+noire et cette envergure de colosse, avait fait son mariage et la
+tranquillit de sa vie. vingt-cinq ans, dbordant de vigueur et
+de sant, Hettma ignorait lamour et la femme, quand un jour,
+Nevers, aprs un repas de corps, des camarades lentranrent
+moiti gris dans une maison de filles et lobligrent faire son
+choix. Il sortit de l boulevers, revint, choisit la mme,
+toujours, paya ses dettes, lemmena, et seffrayant lide quon
+pourrait la lui prendre, quil faudrait recommencer une nouvelle
+conqute, il finit par lpouser.
+
+-- Un mnage lgitime, mon cher... disait Fanny dans un rire de
+triomphe Jean qui lcoutait terrifi... Et, de tous ceux que
+jai connus, cest encore le plus propre, le plus honnte.
+
+Elle laffirmait dans la sincrit de son ignorance, les mnages
+lgitimes o elle avait pu pntrer ne mritant sans doute pas
+dautre jugement; et toutes ses notions de la vie taient aussi
+fausses et sincres que celle-l.
+
+Dun calmant voisinage ces Hettma, lhumeur toujours gale,
+capables mme de services pas trop drangeants, ayant surtout
+lhorreur des scnes, des querelles o il faut prendre parti, et
+en gnral de tout ce qui peut troubler une heureuse digestion. La
+femme essayait dinitier Fanny llevage des poules et des
+lapins, aux joies salubres de larrosage, mais inutilement.
+
+La matresse de Gaussin, faubourienne passe par les ateliers,
+naimait la campagne quen chappes, en parties, comme un endroit
+o lon peut crier, se rouler, se perdre avec son amant. Elle
+dtestait leffort, le travail; et ses six mois de grance ayant
+puis pour longtemps ses facults actives, elle samollissait
+dans une torpeur vague, une griserie de bien-tre et de plein air
+qui lui tait presque la force de shabiller, de se coiffer, ou
+mme douvrir son piano.
+
+Le soin de leur intrieur laiss tout entier une mnagre du
+pays, quand, le soir venu, elle rsumait sa journe pour la
+raconter Jean, elle ne trouvait rien quune visite Olympe, des
+potins par-dessus la clture, et des cigarettes, des tas de
+cigarettes dont les dbris salissaient le marbre devant la
+chemine. Dj six heures!... peine le temps de passer une robe,
+de piquer une fleur son corsage pour aller au-devant de lui par
+le chemin vert...
+
+Mais avec les brouillards, les pluies dautomne, la nuit qui
+tombait de bonne heure, elle eut plus dun prtexte pour ne pas
+sortir; et souvent il la surprenait au retour dans une de ces
+gandouras de laine blanche grands plis quelle mettait le matin,
+les cheveux relevs comme quand il tait parti. Il la trouvait
+charmante ainsi, la nuque reste jeune, sa chair tentante et
+soigne quil sentait toute prte, sans entraves. Pourtant cet
+aveulissement le choquait, leffrayait comme un danger.
+
+Lui-mme, aprs un grand effort de travail pour augmenter un peu
+leurs ressources sans recourir Castelet, des veilles passes
+sur des plans, des reproductions de pices dartillerie, de
+caissons, de fusils nouveau modle quil dessinait au compte
+dHettma, se sentit envahi tout coup par cette influence
+dissolvante de la campagne et de la solitude laquelle se
+laissent prendre les plus forts, les plus actifs, et dont sa
+premire enfance dans un coin perdu de nature avait mis en lui le
+germe engourdissant.
+
+Et la matrialit de leurs gros voisins aidant, se communiquant
+eux dans de perptuelles alles et venues dune maison lautre,
+avec un peu de leur abaissement moral et de leur apptit
+monstrueux, Gaussin et sa matresse en vinrent eux aussi
+discuter gravement la question des repas et lheure du coucher.
+Csaire ayant envoy une pice de son vin de grenouille, ils
+passrent tout un dimanche le mettre en bouteilles, la porte de
+leur petit caveau ouverte sur le dernier soleil de lanne, un
+ciel bleu o couraient des nues roses, dun rose de bruyre des
+bois. Lheure ntait pas loin des sabots remplis de paille
+chaude, ni du petit somme deux, de chaque ct dun feu de
+souches. Heureusement il leur arriva une distraction.
+
+Il la trouva un soir trs mue. Olympe venait de lui raconter
+lhistoire dun pauvre petit enfant, lev au Morvan par une
+grand-mre. Le pre et la mre Paris, marchands de bois,
+ncrivaient plus, ne payaient plus depuis des mois. La grand-mre
+morte subitement, des mariniers avaient ramen le mioche par le
+canal de lYonne pour le remettre ses parents; mais, plus
+personne. Le chantier ferm, la mre partie avec un amant, le pre
+ivrogne, failli, disparu... Ils vont bien les mnages
+lgitimes!... Et voil le pauvre petit, six ans, un amour, sans
+pain ni vtements, la rue.
+
+Elle smouvait jusquaux larmes, puis tout coup:
+
+-- Si nous le prenions... veux-tu?
+
+-- Quelle folie!
+
+-- Pourquoi?...
+
+Et, de bien prs, le clinant:
+
+-- Tu sais comme jai dsir un enfant de toi; on lverait celui-
+l, on linstruirait. ces petits quon ramasse, au bout dun temps
+on les aime comme sils taient vous...
+
+Elle invoquait aussi la distraction que ce serait pour elle, seule
+tout le jour sabtir en remuant des tas de vilaines ides. Un
+enfant, cest une sauvegarde. Puis, le voyant effray de la
+dpense:
+
+-- Mais ce nest rien, la dpense... Songe donc, six ans!... on
+lhabillera avec tes vieux effets... Olympe, qui sy entend,
+massurait que nous ne nous en apercevrions mme pas.
+
+-- Que ne le prend-elle alors! dit Jean avec la mauvaise humeur de
+lhomme qui se sent vaincu par sa propre faiblesse.
+
+Il essaya pourtant de rsister, laide de largument dcisif:
+
+-- Et quand je ne serai plus l?...
+
+Il en parlait rarement de ce dpart pour ne pas attrister Fanny,
+mais y pensait, sen rassurait contre les dangers du mnage et les
+tristes confidences de De Potter.
+
+-- Quelle complication que cet enfant, quelle charge pour toi dans
+lavenir!...
+
+Les yeux de Fanny se voilrent:
+
+-- Tu te trompes, mami, ce serait quelquun qui parler de toi,
+une consolation, une responsabilit aussi qui me donnerait la
+force de travailler, de reprendre got lexistence...
+
+Il rflchit une minute, la vit toute seule, dans la maison vide:
+
+-- O est-il, ce petit?
+
+-- Au Bas-Meudon, chez un marinier qui la recueilli pour quelques
+jours... Aprs, cest lhospice, lassistance.
+
+-- Eh bien! va le chercher, puisque tu y tiens...
+
+Elle lui sauta au cou, et dune joie denfant tout le soir, fit de
+la musique, chanta, heureuse, exubrante, transfigure. Le
+lendemain, en wagon, Jean parla de leur dcision au gros Hettma
+qui paraissait instruit de laffaire, mais dsireux de ne pas sen
+mler. Enfonc dans son coin et dans la lecture du _Petit
+Journal_, il bgayait du fond de sa barbe:
+
+-- Oui, je sais... ce sont ces dames... a ne me regarde pas...
+
+Et montrant sa tte au-dessus de la feuille dplie:
+
+-- Votre femme me parat trs romanesque, dit-il.
+
+Romanesque ou non, elle tait le soir consterne, genoux, une
+assiette de soupe la main, essayant dapprivoiser le petit gars
+morvandiau, qui debout, dans une pose de recul, la tte basse, une
+tte norme aux cheveux de chanvre, refusait nergiquement de
+parler, de manger, mme de montrer sa figure et rptait dune
+forte voix trangle et monotone:
+
+-- Voir _mnine_, voir _mnine_.
+
+-- _Mnine_, cest sa grand-mre, je pense... Depuis deux heures,
+je nai pas pu en tirer autre chose.
+
+Jean sy mit aussi vouloir lui faire avaler sa soupe, mais sans
+succs. Et ils restaient l, agenouills tous deux sa hauteur,
+tenant lun lassiette, lautre la cuiller, comme devant un agneau
+malade, rpter des encouragements, des mots de tendresse pour
+le dcider.
+
+-- Mettons-nous table, peut-tre nous lintimidons; il mangera
+si nous ne le regardons plus...
+
+Mais il continua se tenir immobile, ahuri, rptant sa plainte
+de petit sauvage, voir mnine, qui leur dchirait le coeur,
+jusqu ce quil se ft endormi, debout contre le buffet, et si
+profondment quils purent le dshabiller, le coucher dans la
+lourde _berce_ campagnarde emprunte un voisin, sans quil
+ouvrt loeil une seconde.
+
+Vois comme il est beau... disait Fanny trs fire de son
+acquisition; et elle forait Gaussin admirer ce front ttu, ces
+traits fins et dlicats sous leur hle paysan, cette perfection de
+petit corps aux reins rbls, aux bras pleins, aux jambes de petit
+faune, longues et nerveuses, dj duvetes dans le bas. Elle
+soubliait contempler cette beaut denfant.
+
+Couvre-le donc, il va avoir froid... dit Jean dont la voix la
+fit tressaillir, comme tire dun rve; et tandis quelle le
+bordait tendrement, le petit avait de longs soupirs sanglots, une
+houle de dsespoir malgr le sommeil.
+
+La nuit, il se mit parler tout seul:
+
+-- _Guerlaude m_, _mnine_...
+
+-- Quest-ce quil dit?... coute...
+
+Il voulait tre _guerlaud_; mais que signifiait ce mot patois?
+Jean, tout hasard, allongea le bras et se mit remuer la lourde
+couchette; mesure lenfant se calmait et il se rendormit en
+tenant dans sa grosse petite main rugueuse, la main quil croyait
+tre celle de sa mnine, morte depuis quinze jours.
+
+Ce fut comme un chat sauvage dans la maison, qui griffait,
+mordait, mangeait part des autres, avec des grondements quand on
+sapprochait de son cuelle; les quelques mots quon en tirait
+taient dun langage barbare de bcherons morvandiaux, que jamais
+sans les Hettma, du mme pays que lui, personne naurait pu
+comprendre. Pourtant, force de bons soins, de douceur, on
+parvint lapprivoiser un peu, un pso, comme il disait. Il
+consentit changer les guenilles dans lesquelles on lavait amen
+contre les vtements chauds et propres dont lapproche, les
+premiers jours, le faisait querrier de fureur, en vrai chacal
+quon voudrait affubler dun manteau de levrette. Il apprit
+manger table, lusage de la fourchette et de la cuiller, et
+rpondre, quand on lui demandait son nom, quau pays i li dision
+Josaph.
+
+Quant lui donner les moindres notions lmentaires, il ny
+fallait pas songer encore. lev en plein bois, sous une hutte de
+charbonnage, la rumeur dune nature bruissante et fourmillante
+hantait sa caboche dure de petit sylvain, comme le bruit de la mer
+la spirale dun coquillage; et nul moyen dy faire entrer autre
+chose, ni de le garder la maison, mme par les temps les plus
+durs. Dans la pluie, la neige, quand les arbres dnuds se
+dressaient en coraux de givre, il schappait, battait les
+buissons, fouillait les terriers avec dadroites cruauts de furet
+chasseur, et lorsquil rentrait, rabattu par la faim, il y avait
+toujours dans sa veste de futaine mise en loques, dans la poche de
+sa petite culotte crotte jusquau ventre, quelque bte engourdie
+ou morte, oiseau, taupe, mulot, ou, dfaut, des betteraves, des
+pommes de terre arraches dans les champs.
+
+Rien ne pouvait vaincre ces instincts braconniers et chapardeurs,
+compliqus dune manie paysanne, denfouir toutes sortes de menus
+objets luisants, boutons de cuivre, perles de jais, papier de
+plomb du chocolat, que Josaph ramassait en fermant la main,
+emportait vers des cachettes de pie voleuse. Tout ce butin prenait
+pour lui un nom vague et gnrique, la denre, quil prononait
+_denraie_; et ni raisonnements, ni taloches nauraient pu
+lempcher de faire sa _denraie_ aux dpens de tout et de tous.
+
+Les Hettma seuls y mettaient bon ordre, le dessinateur gardant
+porte de sa main, sur sa table autour de laquelle rdait le petit
+sauvage attir par les compas, les crayons de couleur, un fouet
+chien quil lui faisait claquer aux jambes. Mais ni Jean ni Fanny
+neussent us de menaces pareilles, quoique le petit se montrt,
+vis--vis deux, sournois, mfiant, inapprivoisable mme aux
+gteries tendres, comme si la _mnine_, en mourant, let priv de
+toute expansion affective. Fanny, parce quelle puait bon,
+parvenait encore le garder un moment sur ses genoux, tandis que
+pour Gaussin, cependant trs doux avec lui, ctait toujours la
+bte fauve de larrive, le regard mfiant, les griffes tendues.
+
+Cette rpulsion invincible et presque instinctive de lenfant, la
+malice curieuse de ses petits yeux bleus aux cils dalbinos, et
+surtout laveugle et subite tendresse de Fanny pour cet tranger
+tout coup tomb dans leur vie, troublaient lamant dun soupon
+nouveau. Ctait peut-tre un enfant elle, lev en nourrice ou
+chez sa belle-mre; et la mort de Machaume apprise vers cette
+poque semblait une concidence pour justifier son tourment.
+Parfois, la nuit, quand il tenait cette petite main cramponne
+la sienne, -- car lenfant dans le vague du sommeil et du rve
+croyait toujours la tendre _mnine_, -- il linterrogeait de
+tout son trouble intrieur et inavou: Do viens-tu? Qui es-tu?
+esprant deviner, communiqu par la chaleur du petit tre, le
+mystre de sa naissance.
+
+Mais son inquitude tomba, sur un mot du pre Legrand qui venait
+demander quon laidt payer un entourage sa dfunte et criait
+ sa fille en apercevant la berce de Josaph:
+
+-- Tiens! un gosse!... tu dois tre contente!... Toi qui nas
+jamais pu en dcrocher un.
+
+Gaussin fut si heureux, quil paya lentourage, sans demander
+voir les devis, et retint le pre Legrand djeuner.
+
+Employ dans les tramways de Paris Versailles, inject de vin et
+dapoplexie, mais toujours vert et de belle mine sous son chapeau
+de cuir bouilli entour pour la circonstance dune lourde ganse de
+crpe qui en faisait un vrai chapeau de croque-mort, le vieux
+cocher parut enchant de laccueil du monsieur de sa fille, et
+revint de temps en temps manger la soupe avec eux. Ses cheveux
+blancs de polichinelle sur sa face rase et tumfie, ses airs de
+pochard majestueux, le respect quil portait son fouet, le
+posant, le calant dans un coin sr avec des prcautions de
+nourrice, impressionnaient beaucoup lenfant; et tout de suite le
+vieux et lui furent en grande intimit. Un jour quils achevaient
+de dner tous ensemble, les Hettma vinrent les surprendre:
+
+Ah! pardon, vous tes en famille... fit la femme en minaudant,
+et le mot frappa Jean au visage, humiliant comme un soufflet.
+
+Sa famille!... Cet enfant trouv qui ronflait la tte sur la
+nappe, ce vieux forban ramolli, la pipe en coin de bouche, la voix
+poisseuse, expliquant pour la centime fois que deux sous de fouet
+lui duraient six mois et que, depuis vingt ans, il navait pas
+chang de manche!... Sa famille, allons donc!... pas plus quelle
+ntait sa femme, cette Fanny Legrand, vieille et fatigue,
+avachie sur ses coudes dans la fume des cigarettes... Avant un
+an, tout cela disparatrait de sa vie, avec le vague de rencontres
+de voyage, de convives de table dhte.
+
+Mais dautres moments cette ide de dpart quil invoquait comme
+excuse sa faiblesse, ds quil se sentait dchoir, tir en bas,
+cette ide, au lieu de le rassurer, de le soulager, lui faisait
+sentir les liens multiples serrs autour de lui, quel dchirement
+ce serait que ce dpart, non pas une rupture, mais dix ruptures,
+et quil lui en coterait de lcher cette petite main denfant qui
+la nuit sabandonnait dans la sienne. Jusqu La Balue, le loriot
+sifflant et chantant dans sa cage trop petite quon devait
+toujours lui changer et o il courbait le dos comme le vieux
+cardinal dans sa prison de fer; oui, La Balue lui-mme avait pris
+un petit coin de son coeur, et ce serait une souffrance que lter
+de l.
+
+Elle approchait pourtant, cette invitable sparation; et le
+splendide mois de juin, qui mettait la nature en fte, serait
+probablement le dernier quils passeraient ensemble. Est-ce cela
+qui la rendait nerveuse, irritable, ou lducation de Josaph
+entreprise dune ardeur subite, au grand ennui du petit Morvandiau
+qui restait des heures devant ses lettres, sans les voir ni les
+prononcer, le front ferm dune barre comme les battants dune
+cour de ferme? De jour en jour, ce caractre de femme sexaltait
+en violences et en pleurs dans des scnes sans cesse renouveles,
+bien que Gaussin sappliqut lindulgence; mais elle tait si
+injurieuse, il montait de sa colre une telle vase de rancune et
+de haine contre la jeunesse de son amant, son ducation, sa
+famille, lcart que la vie allait agrandir entre leurs deux
+destines, elle sentendait si bien le piquer aux points
+sensibles, quil finissait par semporter aussi et rpondre.
+
+Seulement sa colre lui gardait une rserve, une piti dhomme
+bien lev, des coups quil ne portait pas, comme trop douloureux
+et faciles, tandis quelle se lchait dans ses fureurs de fille,
+sans responsabilit, ni pudeur, faisait arme de tout, piant sur
+le visage de sa victime avec une joie cruelle la contraction de
+souffrance quelle occasionnait, puis tout coup tombant dans ses
+bras et implorant son pardon.
+
+La physionomie des Hettma, tmoins de ces querelles clatant
+presque toujours table, au moment assis et install de dcouvrir
+la soupire ou de mettre le couteau dans le rti, tait peindre.
+Ils changeaient par-dessus la table servie un regard de comique
+effarement. Pourrait-on manger, ou le gigot allait-il voler par le
+jardin avec le plat, la sauce et ltuve de haricots?
+
+Surtout pas de scne!... disaient-ils chaque fois quil tait
+question de se runir; et cest le mot dont ils accueillaient une
+offre de djeuner ensemble en fort, que Fanny leur jetait un
+dimanche par-dessus le mur... Oh, non! on ne se disputerait pas
+aujourdhui, il faisait trop beau!... Et elle courut habiller
+lenfant, remplir les paniers.
+
+Tout tait prt, on partait, quand le facteur apporta une lettre
+charge dont la signature retint Gaussin en arrire. Il rejoignit
+la bande lentre du bois, et tout bas Fanny:
+
+-- Cest de loncle... Il est ravi... Une rcolte superbe, vendue
+sur pied... Il renvoie les huit mille francs de Dchelette, avec
+bien des compliments et remerciements sa nice.
+
+-- Oui, sa nice!... la mode de Gascogne... Vieille carotte,
+va... dit Fanny qui ne conservait gure dillusions sur les oncles
+du Midi; puis, toute joyeuse: Il va falloir placer cet argent...
+
+Il la regarda stupfait, layant toujours connue trs scrupuleuse
+sur les questions de probit monnaye...
+
+-- Placer?... mais ce nest pas toi...
+
+-- Tiens, au fait, je ne tai pas dit...
+
+Elle rougit, avec ce regard qui se ternissait la moindre
+altration de la vrit... Ce bon enfant de Dchelette ayant
+appris ce quils faisaient pour Joseph, lui avait crit que cet
+argent les aiderait lever le petit.
+
+-- Puis tu sais, si a tennuie, on les lui rendra, ses huit mille
+francs; il est Paris...
+
+La voix des Hettma, qui discrtement avaient pris lavance,
+retentit sous les arbres:
+
+-- droite ou gauche?
+
+-- droite, droite... aux tangs!... cria Fanny, puis, tourne
+vers son amant: Voyons, tu ne vas pas recommencer te dvorer
+pour des btises... nous sommes un vieux mnage, que diable!...
+
+Elle connaissait cette pleur tremble de ses lvres, ce coup
+doeil au petit, linterrogeant des pieds la tte; mais cette
+fois ce ne fut quune vellit de violence jalouse. Il en arrivait
+maintenant aux lchets de lhabitude, aux concessions pour la
+paix. Quel besoin de me torturer, daller au fond des choses?...
+Si cet enfant est elle, quoi de plus simple quelle lait pris,
+en me cachant la vrit, aprs toutes les scnes, les
+interrogatoires que je lui ai fait subir!... Vaut-il pas mieux
+accepter ce qui est et passer tranquillement les quelques mois qui
+nous restent?...
+
+Et par les chemins vallonns du bois il sen allait portant leur
+djeuner de cantine dans son lourd panier drap de blanc, rsign,
+las, le dos rond dun vieux jardinier, tandis que devant lui la
+mre et lenfant marchaient ensemble, Josaph endimanch et gauche
+dans un complet de la _Belle-Jardinire_ qui lempchait de
+courir, elle, en peignoir clair, tte et cou nus sous un parasol
+japonais, la taille paissie, la marche veule, et dans ses beaux
+cheveux en torsades, une grande mche blanche quelle ne se
+donnait plus la peine de cacher.
+
+En avant et plus bas, se tassait dans la pente de lalle le
+couple Hettma, coiff de gigantesques chapeaux de paille pareils
+ ceux des cavaliers Touaregs, vtu de flanelle rouge, charg de
+victuailles, dengins de pche, filets, balances crevisses, et
+la femme, pour allger son mari, portant vaillamment en sautoir
+sur sa poitrine de colosse le cor de chasse sans lequel il ny
+avait pas de promenade en fort possible pour le dessinateur. En
+marchant, le mnage chantait:
+
+_Jaime entendre la rame_
+_Le soir battre les flots;_
+_Jaime le cerf qui brame..._
+
+Le rpertoire dOlympe tait inpuisable de ces sentimentalits de
+la rue; et quand on se figurait o elle les avait ramasses, dans
+quelle demi-ombre honteuse de persiennes closes, combien
+dhommes elle les avait chantes, la srnit du mari accompagnant
+ la tierce prenait une extraordinaire grandeur. Le mot du
+grenadier Waterloo: Ils sont trop... devait tre celui de la
+philosophique indiffrence de cet homme.
+
+Pendant que Gaussin rveur regardait lnorme couple senfoncer
+dans un creux de vallon o lui-mme sengageait sa suite, un
+grincement de roues montait lalle avec une vole de fous rires,
+de voix enfantines; et tout coup parut, quelques pas de lui,
+un chargement de fillettes, rubans et cheveux flottants dans une
+charrette anglaise trane par un petit ne, quune jeune fille,
+gure plus ge que les autres, tirait par la bride sur ce chemin
+difficile.
+
+Il tait ais de voir que Jean faisait partie de la bande dont les
+tournures htroclites, la grosse dame surtout, ceinture dun cor
+de chasse, avaient anim le petit monde dune gaiet
+inextinguible; aussi la jeune fille essaya-t-elle dimposer
+silence aux enfants une minute. Mais ce nouveau chapeau Touareg
+dchana plus fort leur folie moqueuse, et en passant devant
+lhomme qui se rangeait pour laisser de la place la petite
+charrette, un joli sourire un peu gn lui demandait grce et
+stonnait navement de trouver au vieux jardinier une figure si
+douce et si jeune.
+
+Il salua timidement, rougit sans trop savoir de quelle honte; et
+lattelage sarrtant en haut de la cte une croiserie de
+chemins, avec un ramage de petites voix qui lisaient tout haut les
+noms du poteau indicateur demi-effacs par les pluies... _Route
+des tangs_, _Chne du grand veneur_, _Fausses reposes_, _Chemin
+de_ _Vlizy_..., Jean se retourna pour voir disparatre dans
+lalle verte toile de soleil et tapisse de mousse, o les
+roues filaient sur du velours, ce tourbillon de blonde jeunesse,
+cette charrete de bonheur aux couleurs du printemps, aux rires en
+fuses sous les branches.
+
+La trompe dHettma, furieuse, le tira brusquement de son rve.
+Ils taient installs au bord de ltang, en train de dballer les
+provisions; et de loin on voyait refltes par leau claire la
+nappe blanche sur lherbe rase, et les vareuses de flanelle rouge
+clatant dans la verdure comme des vestes de piqueur.
+
+Arrivez donc... cest vous qui avez le homard, criait le gros
+homme; et la voix nerveuse de Fanny:
+
+-- Cest la petite Bouchereau qui ta arrt en route?...
+
+Jean tressaillit ce nom de Bouchereau qui le ramenait
+Castelet, prs du lit de sa mre malade.
+
+-- Mais oui, dit le dessinateur lui prenant le panier des mains...
+la grande, celle qui conduisait, cest la nice du mdecin... Une
+fille de son frre quil a prise chez lui. Ils habitent Vlizy
+pendant lt... Elle est jolie.
+
+-- Oh! jolie... lair effront, surtout...
+
+Et Fanny, coupant le pain, piait son amant, inquite de ses yeux
+distraits.
+
+Mme Hettma, trs grave, dballant le jambon, blmait fort cette
+faon de laisser des jeunes filles courir les bois en libert.
+
+-- Vous me direz que cest le genre anglais, et que celle-ci a t
+leve Londres..., mais cest gal, a nest vraiment pas
+convenable.
+
+-- Non, mais trs commode pour les aventures!
+
+-- Oh! Fanny...
+
+-- Pardon, joubliais... Monsieur croit aux innocentes...
+
+-- Voyons, si lon djeunait... fit Hettma qui commenait
+seffrayer.
+
+Mais il fallait quelle lcht tout ce quelle savait des jeunes
+filles du monde. Elle avait de belles histoires l dessus..., les
+couvents, les pensionnats, ctait du propre... Elles sortaient de
+l puises, fltries, avec le dgot de lhomme; pas mme
+capables de faire des enfants.
+
+-- Et cest alors quon vous les donne, tas de jobards... Une
+ingnue!... Comme sil y avait des ingnues; comme si du monde ou
+pas du monde, toutes les filles ne savaient pas, de naissance, de
+quoi il retourne... Moi, dabord, douze ans, je navais plus
+rien apprendre... vous non plus, nest-ce pas, Olympe?
+
+-- ... naturellement... dit Mme Hettma avec un haussement
+dpaules; mais le sort du djeuner la proccupait surtout, en
+entendant Gaussin qui se montait, dclarer quil y avait jeunes
+filles et jeunes filles, et quon trouverait encore dans les
+familles...
+
+-- Ah! oui, la famille, ripostait sa matresse dun air de mpris,
+parlons-en...; surtout de la tienne.
+
+-- Tais-toi... Je te dfends...
+
+-- Bourgeois!
+
+-- Drlesse!... Heureusement a va finir... Je nen ai plus pour
+longtemps vivre avec toi...
+
+-- Va, va, file, cest moi qui serai contente...
+
+Ils sinjuriaient en pleine figure, devant la curiosit mauvaise
+de lenfant plat ventre dans lherbe, quand une effroyable
+sonnerie de trompe, centuple en cho par ltang, les masses
+tages du bois, couvrit tout coup leur querelle.
+
+En avez-vous assez?... En voulez-vous encore? et rouge, le cou
+gonfl, le gros Hettma, nayant trouv que ce moyen de les faire
+taire, attendait, lembouchure aux lvres, le pavillon menaant.
+
+
+IX
+
+Dhabitude leurs fcheries ne duraient gure, fondues un peu de
+musique, aux clines effusions de Fanny; mais, cette fois, il lui
+en voulut srieusement, et plusieurs jours de suite garda le mme
+pli au front, le mme silence de rancune, sinstallant dessiner
+sitt les repas, se refusant toute sortie avec elle.
+
+Ctait comme une honte subite de labjection o il vivait, la
+crainte de rencontrer encore la petite charrette montant lalle
+et ce limpide sourire de jeunesse auquel il songeait constamment.
+Puis, avec un brouillement de rve qui sen va, de dcor qui se
+casse pour les changements vue dune ferie, lapparition devint
+confuse, se perdit dans son lointain de bois, et Jean ne la revit
+plus. Seulement il lui resta un fond de tristesse dont Fanny crut
+savoir la cause, et rsolut davoir raison....
+
+-- Cest fait, lui dit-elle un jour toute joyeuse... Jai vu
+Dchelette... Je lui ai rendu largent... Il trouve, comme toi,
+que cest plus convenable ainsi; je me demande pourquoi, par
+exemple... Enfin, a y est... Plus tard, quand je serai seule, il
+pensera au petit... Es-tu content?... Men veux-tu toujours?
+
+Et elle lui raconta sa visite rue de Rome, son tonnement de
+trouver au lieu du caravansrail bruyant et fou, travers de
+bandes en dlire, une maison bourgeoise paisible, garde dune
+consigne trs svre. Plus de galas, plus de bals masqus; et
+lexplication de ce changement, dans ces mots la craie que
+quelque parasite conduit et furieux avait crits sur la petite
+entre de latelier: _Ferm pour cause de collage_.
+
+-- Et cest la vrit, mon cher... Dchelette en arrivant sest
+toqu dune fille de skating, Alice Dor; il la prise avec lui
+depuis un mois, en mnage, absolument en mnage... Une petite
+femme bien gentille, bien douce, un joli mouton... Ils ne font
+gure de bruit eux deux... Jai promis que nous irions les voir;
+a nous changera un peu du cor de chasse et des barcarolles...
+Cest gal, dis donc, le philosophe avec ses thories... Pas de
+lendemain, pas de collage... Ah! je lai joliment blagu!
+
+Jean se laissa conduire chez Dchelette quil navait pas revu
+depuis leur rencontre la Madeleine. On let bien surpris alors,
+en lui disant quil en arriverait frquenter sans dgot ce
+cynique et ddaigneux amant de sa matresse, devenir presque son
+ami. Ds la premire visite, lui-mme stonnait de se sentir si
+laise, charm par la douceur de cet homme au bon rire denfant
+dans sa barbe de cosaque, et dune srnit dhumeur que
+naltraient pas les cruelles crises de foie qui plombaient son
+teint, le tour de ses yeux.
+
+Et comme on comprenait bien la tendresse quil inspirait cette
+Alice Dor, aux longues mains molles et blanches,
+linsignifiante beaut blonde, que relevait lclat de sa chair de
+Flamande, aussi dore que son nom; de lor dans les cheveux, dans
+les prunelles, frangeant les cils, pailletant la peau jusque sous
+les ongles.
+
+Ramasse par Dchelette sur lasphalte du skating, parmi les
+grossirets, les brutalits de la traite, les tourbillons de
+fume que lhomme crache, avec un chiffre, dans le maquillage de
+la fille, la politesse de celui-ci lavait attendrie et surprise.
+Elle se retrouva femme, de pauvre btail plaisir quelle tait,
+et quand il voulut la renvoyer au matin, conformment ses
+principes, avec un bon djeuner et quelques louis, elle eut le
+coeur si gros, lui demanda si doucement, si dsirment garde-moi
+encore... quil ne se sentit pas le courage de refuser. Depuis,
+moiti respect humain, moiti lassitude, il tenait sa porte close
+sur cette lune de miel de hasard, quil passait au frais et au
+calme de son palais dt si bien amnag pour le confortable; et
+ils vivaient ainsi trs heureux, elle de ces gards tendres
+quelle navait jamais connus, lui du bonheur quil donnait ce
+pauvre tre et de sa reconnaissance nave, subissant aussi sans
+quil sen rendt compte, et pour la premire fois, le charme
+pntrant dune intimit de femme, le mystrieux sortilge de la
+vie deux, dans une conformit de bont et de douceur.
+
+Pour Gaussin, latelier de la rue de Rome fut une diversion au
+milieu bas et mesquin o tranait sa vie de petit employ en faux
+mnage; il aimait la conversation de ce savant aux gots
+dartiste, de ce philosophe en robe persane, lgre et lche comme
+sa doctrine, ces rcits de voyages que Dchelette esquissait avec
+le moins de mots possible, et si bien leur place parmi les
+tentures orientales, les Bouddhas dors, les chimres de bronze,
+le luxe exotique de ce hall immense o le jour tombait dun haut
+vitrage, vraie lumire de fond de parc, remue par le feuillage
+grle des bambous, les palmes dcoupes des fougres
+arborescentes, et les normes feuilles des strilligias mles
+des philodendrons aux minces flexibilits de plantes deau,
+cherchant lombre et lhumide.
+
+Le dimanche surtout, avec cette large baie sur une rue dserte du
+Paris dt, le frisson des feuilles, lodeur de terre frache au
+pied des plantes, ctait la campagne et le sous-bois presque
+autant qu Chaville, moins la promiscuit et la trompe des
+Hettma. Il ne venait jamais de monde; une fois pourtant Gaussin
+et sa matresse, arrivant pour dner, entendirent ds lentre
+lanimation de plusieurs voix. Le jour baissait, on prenait le
+raki dans la serre, et la discussion semblait vive:
+
+-- Et moi je trouve que cinq ans de Mazas, le nom perdu, la vie
+dtruite, cest assez payer cher un coup de passion et de folie...
+Je signerai votre ptition, Dchelette.
+
+-- Cest Caoudal... dit Fanny tout bas, en tressaillant.
+
+Quelquun rpondait avec la scheresse cassante dun refus:
+
+-- Moi, je ne signe rien, nacceptant aucune solidarit avec ce
+drle...
+
+-- La Gournerie, maintenant...
+
+Et Fanny, serre contre son amant, murmurait:
+
+-- Allons-nous-en, si a tennuie de les voir...
+
+-- Pourquoi donc! mais pas du tout...
+
+En ralit, il ne se rendait pas bien compte de limpression quil
+aurait se trouver en face de ces hommes, mais il ne voulait pas
+reculer devant lpreuve, dsireux peut-tre de savoir le degr
+actuel de cette jalousie qui avait fait son misrable amour.
+
+Allons! dit-il, et ils se montrrent dans une lumire rose de
+fin de jour, clairant les crnes chauves, les barbes grisonnantes
+des amis de Dchelette jets sur les divans bas, autour dune
+table dOrient en escabeau o tremblait, dans cinq ou six verres,
+la liqueur anise et laiteuse quAlice tait en train de verser.
+Les femmes sembrassrent:
+
+-- Vous connaissez ces messieurs, Gaussin? demanda Dchelette, au
+mouvement berceur de son fauteuil bascule.
+
+Sil les connaissait!... Deux au moins lui taient familiers
+force davoir dvisag pendant des heures leurs portraits aux
+vitrines de clbrits. Comme ils lavaient fait souffrir, quelle
+haine il stait sentie contre eux, une haine de succession, une
+rage sauter dessus, leur manger la figure, lorsquil les
+rencontrait dans la rue!... Mais Fanny disait bien que cela lui
+passerait; maintenant ctait pour lui des visages de
+connaissance, presque des parents, des oncles lointains quil
+retrouvait.
+
+Toujours beau, le petit!... dit Caoudal, allong de toute sa
+taille gante et tenant un cran au-dessus de ses paupires pour
+les garantir du vitrage. Et Fanny, voyons?... Il se leva sur le
+coude, cligna ses yeux dexpert:
+
+-- La figure tient encore; mais la taille, tu fais bien de la
+ficeler... enfin, console-toi, ma fille, La Gournerie est encore
+plus gros que toi.
+
+Le pote pina ddaigneusement ses lvres minces. Assis la
+turque sur une pile de coussins -- depuis son voyage en Algrie il
+prtendait ne pouvoir se tenir autrement --, norme, empt,
+nayant plus dintelligent que son front solide sous une fort
+blanche, et son dur regard de ngrier, il affectait avec Fanny une
+rserve mondaine, une politesse exagre, comme pour donner une
+leon Caoudal.
+
+Deux paysagistes ttes hles et rustiques compltaient la
+runion; eux aussi connaissaient la matresse de Jean, et le plus
+jeune lui dit dans un serrement de main:
+
+-- Dchelette nous a cont lhistoire de lenfant, cest trs
+gentil ce que vous avez fait l, ma chre.
+
+-- Oui, fit Caoudal Gaussin, oui, trs chic, ladoption... Pas
+province du tout.
+
+Elle semblait embarrasse de ces loges, quand on buta contre un
+meuble dans latelier obscur, et une voix, demanda:
+
+-- Personne?
+
+Dchelette dit:
+
+-- Voil Ezano.
+
+Celui-l, Jean ne lavait jamais vu; mais il savait quelle place
+ce bohme, ce fantaisiste, aujourdhui rang, mari, chef de
+division aux Beaux-Arts, avait tenue dans lexistence de Fanny
+Legrand, et il se souvenait dun paquet de lettres passionnes et
+charmantes. Un petit homme savana, creus, dessch, la dmarche
+raide, qui donnait la main de loin, tenait les gens distance par
+une habitude destrade, de figuration administrative. Il parut
+trs surpris de voir Fanny, surtout de la retrouver belle aprs
+tant dannes:
+
+Tiens!... Sapho... et une rougeur furtive gaya ses pommettes.
+
+Ce nom de Sapho qui la rendait au pass, la rapprochait de tous
+ses anciens, causa une certaine gne.
+
+Et M. dArmandy qui nous la amene... fit Dchelette vivement
+pour prvenir le nouveau venu. Ezano salua; on se mit causer.
+Fanny rassure de voir comme son amant prenait les choses, et
+fire de lui, de sa beaut, de sa jeunesse, devant des artistes,
+des connaisseurs, se montra trs gaie, trs en verve. Toute sa
+passion prsente, peine se souvenait-elle de ses liaisons avec
+ces hommes; des annes de cohabitation pourtant, de vie en commun
+o lempreinte se fait dhabitudes, de manies, gagnes un
+contact et lui survivant, jusqu cette faon de rouler les
+cigarettes quelle tenait dEzano comme sa prfrence du Job et du
+maryland.
+
+Jean constatait sans le moindre trouble ce petit dtail qui let
+exaspr jadis, prouvant se trouver aussi calme, la joie dun
+prisonnier qui a lim sa chane, et sent que le moindre effort lui
+suffira pour lvasion.
+
+-- Hein! ma pauvre Fanny, disait Caoudal dun ton blagueur en lui
+montrant les autres... quel dchet!... sont-ils vieux, sont-ils
+raplatis!... il ny a que nous deux, vois-tu, qui tenions le coup.
+
+Fanny se mit rire:
+
+-- Ah! pardon, colonel -- on lappelait quelquefois ainsi cause
+de ses moustaches --, ce nest pas tout fait la mme chose... je
+suis dune autre promotion...
+
+-- Caoudal oublie toujours quil est un anctre, dit La Gournerie;
+et sur un mouvement du sculpteur quil savait toucher au vif:
+Mdaill de 1840, cria-t-il de sa voix stridente, cest une date,
+mon bon!...
+
+Il restait entre ces deux anciens amis un ton agressif, une sourde
+antipathie qui ne les avait jamais spars, mais clatait dans
+leurs regards, leurs moindres paroles, et cela depuis vingt ans,
+du jour o le pote enlevait sa matresse au sculpteur. Fanny ne
+comptait plus pour eux, ils avaient lun et lautre couru dautres
+joies, dautres dboires, mais la rancune subsistait, creuse plus
+profonde avec les annes.
+
+-- Regardez-nous donc tous les deux, et dites franchement si cest
+moi qui suis lanctre!...
+
+Serr dans le veston qui faisait saillir ses muscles, Caoudal se
+campait debout, la poitrine cambre, secouant sa crinire
+flamboyante o ne se voyait pas un poil blanc:
+
+-- Mdaill de 1840... cinquante-huit ans dans trois mois... Et
+puis, quest-ce que a prouve?... Est-ce lge qui fait les
+vieux?... Il ny a qu la Comdie-Franaise et au Conservatoire
+que les hommes bafouillent la soixantaine, en branlant la tte,
+et petonnent, le dos rond, les jambes molles, avec des accidents
+sniles. soixante ans, sacrebleu! on marche plus droit qu
+trente, parce quon se surveille; et la femme vous gobe encore
+pourvu que le coeur reste jeune, et chauffe, et remonte toute la
+carcasse...
+
+-- Crois-tu? fit La Gournerie qui regardait Fanny en ricanant.
+
+Et Dchelette, avec son bon sourire:
+
+-- Pourtant tu dis toujours quil ny a que la jeunesse, tu en
+rabches...
+
+-- Cest ma petite Cousinard qui ma fait changer dide...
+Cousinard, mon nouveau modle... Dix-huit ans, des ronds, des
+fossettes partout, un Clodion... Et si bon enfant, si peuple, du
+Paris de la Halle o sa mre vend de la volaille... Elle vous a de
+ces mots btes lembrasser, de ces mots... Lautre jour, dans
+latelier, elle trouve un roman de Dejoie, regarde le titre:
+_Thrse_, et le rejette avec sa jolie moue: Si a stait appel
+Pauv Thrse, je laurais lu toute la nuit!... Jen suis fou, je
+vous dis.
+
+-- Du coup te voil en mnage?... Et dans six mois encore une
+rupture, des larmes comme le poing, le dgot du travail, des
+colres tout tuer...
+
+Le front de Caoudal sassombrit:
+
+-- Cest vrai que rien ne dure... On se prend, on se quitte...
+
+-- Alors pourquoi se prendre?
+
+-- Eh bien, et toi?... Crois-tu donc que tu en as pour la vie avec
+ta Flamande!...
+
+-- Oh! nous autres, nous ne sommes pas en mnage... pas vrai,
+Alice?
+
+-- Certainement, rpondit dune voix douce et distraite la jeune
+femme monte sur une chaise, en train de cueillir des glycines et
+des verdures pour un bouquet de table.
+
+Dchelette continua:
+
+-- Il ny aura pas de rupture entre nous, peine une quitterie...
+Nous avons fait un bail de deux mois passer ensemble; le dernier
+jour on se sparera sans dsespoir et sans surprise... Moi je
+retournerai Ispahan -- je viens de retenir mon _sleeping_ -- et
+Alice rentrera dans son petit appartement de la rue Labruyre
+quelle a toujours gard.
+
+-- Troisime au-dessus de lentresol, tout ce quil y a de plus
+commode pour se fiche par la fentre!
+
+En disant cela, la jeune femme souriait, rousse et lumineuse dans
+le jour tombant, sa lourde grappe de fleurs mauves la main; mais
+laccent de sa parole tait si profond, si grave, que personne ne
+rpondit. Le vent frachissait, les maisons den face semblaient
+plus hautes.
+
+-- Allons nous mettre table, cria le colonel... Et disons des
+choses foltres...
+
+-- Oui, cest cela, _gaudeamus_ _igitur_... amusons-nous pendant
+que nous sommes jeunes, nest-ce pas, Caoudal?... dit La Gournerie
+avec un rire qui sonnait faux.
+
+Jean, quelques jours aprs, passait de nouveau rue de Rome, il
+trouvait latelier ferm, le grand rideau de coutil descendu sur
+la vitre, un silence morne des caves jusqu la toiture en
+terrasse. Dchelette tait parti, lheure indique, le bail
+fini. Et lui pensait:
+
+-- Cest beau de faire ce quon veut dans lexistence, de
+gouverner sa raison et son coeur... Aurai-je jamais ce courage?...
+
+Une main se posa sur son paule:
+
+-- Bonjour, Gaussin!...
+
+Dchelette, lair fatigu, plus jaune et plus fronc que
+dhabitude, lui expliqua quil ne partait pas encore, retenu
+Paris par quelques affaires, et quil habitait le Grand-Htel,
+latelier lui faisant horreur depuis cette histoire
+pouvantable...
+
+-- Quoi donc?
+
+-- Cest vrai, vous ne savez pas... Alice est morte... Elle sest
+tue... Attendez-moi, que je regarde si jai des lettres...
+
+Il revint presque aussitt, et tout en faisant sauter des bandes
+de journaux dun doigt nerveux, il parlait sourdement, comme un
+somnambule, sans regarder Gaussin qui marchait prs de lui:
+
+-- Oui, tue, jete par la fentre, comme elle lavait dit le soir
+o vous tiez l... Quest-ce que vous voulez?... moi, je ne
+savais pas, je ne pouvais pas me douter... Le jour o je devais
+partir, elle me dit dun air tranquille: Emmne-moi,
+Dchelette... ne me laisse pas seule... je ne pourrai plus vivre
+sans toi... a me faisait rire. Me voyez-vous avec une femme, l-
+bas, chez ces Kurdes... Le dsert, les fivres, les nuits de
+bivouac... dner, elle me rptait encore: Je ne te gnerai
+pas, tu verras comme je serai gentille... Puis, voyant quelle me
+faisait de la peine, elle na plus insist... Aprs, nous sommes
+alls aux Varits dans une baignoire... tout cela convenu
+davance... Elle paraissait contente, me tenait la main tout le
+temps et murmurait: Je suis bien... Comme je partais dans la
+nuit, je la ramenai chez elle en voiture; mais nous tions tristes
+tous deux, sans parler. Elle ne me dit mme pas merci pour un
+petit paquet que je lui glissai dans la poche, de quoi vivre
+tranquille un an ou deux. Arrivs rue Labruyre, elle me demande
+de monter... Je ne voulais pas. Je ten prie... jusqu la porte
+seulement. Mais l je tins bon, je nentrai pas. Ma place tait
+retenue, mon sac fait, puis javais trop dit que je partirais...
+En descendant, le coeur un peu gros, jentendais quelle me criait
+quelque chose comme ... plus vite que toi... mais je ne compris
+quen bas, dans la rue... Oh!...
+
+Il sarrta, les yeux terre, devant lhorrible vision que le
+trottoir lui prsentait maintenant chaque pas, cette masse
+inerte et noire qui rlait...
+
+-- Elle est morte deux heures aprs, sans un mot, sans une
+plainte, me fixant de ses prunelles dor. Souffrait-elle? ma-t-
+elle reconnu? Nous lavions couche sur son lit, tout habille,
+une grande mantille de dentelle enveloppant la tte dun ct,
+pour cacher la blessure du crne. Trs ple, avec un peu de sang
+sur la tempe, elle tait encore jolie, si douce... Mais comme je
+me penchais pour essuyer cette goutte de sang qui revenait
+toujours, inpuisable -- son regard ma sembl prendre une
+expression indigne et terrible... Une maldiction muette que la
+pauvre fille me jetait... Aussi quest-ce que a me faisait de
+rester quelque temps encore ou de lemmener avec moi, prte
+tout, si peu gnante?... Non, lorgueil, lenttement dune parole
+dite... Eh bien, je nai pas cd, et elle est morte, morte de moi
+qui laimais pourtant...
+
+Il se montait, parlait tout haut, suivi de ltonnement des gens
+quil coudoyait en descendant la rue dAmsterdam; et Gaussin,
+passant devant son ancien logis dont il apercevait le balcon, la
+vranda, faisait un retour vers Fanny et leur propre histoire, se
+sentait pris dun frisson, pendant que Dchelette continuait:
+
+-- Je lai conduite Montparnasse, sans amis, sans famille...
+Jai voulu tre seul moccuper delle... Et depuis, je suis l,
+pensant toujours la mme chose, ne pouvant me dcider partir
+avec cette ide obsdante, et fuyant ma maison o jai pass deux
+mois si heureux ct delle... Je vis dehors, je cours, jessaye
+de me distraire, dchapper cet oeil de morte qui maccuse sous
+un filet de sang...
+
+Et sarrtant, but ce remords, avec deux grosses larmes qui
+glissaient sur son petit nez camard si bon, si pris de la vie, il
+disait:
+
+-- Voyons, mon ami; je ne suis pourtant pas mchant... Cest un
+peu fort tout de mme que jaie fait a...
+
+Jean essayait de le consoler, rejetant tout sur un hasard, un
+mauvais sort; mais Dchelette rptait en secouant la tte, les
+dents serres:
+
+-- Non, non... Je ne me pardonnerai jamais... Je voudrais me
+punir...
+
+Ce dsir dune expiation ne cessa de le hanter, il en parlait
+tous ses amis, Gaussin quil venait prendre la sortie du
+bureau.
+
+Allez-vous-en donc, Dchelette... Voyagez, travaillez, a vous
+distraira... lui rptaient Caoudal et les autres, un peu
+inquiets de son ide fixe, de cet acharnement leur faire rpter
+quil ntait pas mchant. Enfin un soir, soit quil et voulu
+revoir latelier avant de partir, ou quun projet trs arrt den
+finir avec sa peine ly et amen, il rentra chez lui et au matin
+des ouvriers descendant des faubourgs leur travail le
+ramassrent, le crne en deux, sur le trottoir devant sa porte,
+mort du mme suicide que la femme, avec les mmes affres, le mme
+fracassement dun dsespoir jet la rue.
+
+Dans latelier en demi-jour, une foule se pressait, dartistes, de
+modles, de femmes de thtre, tous les danseurs, tous les
+soupeurs des dernires ftes. Ctait un bruit pitin, chuchot,
+une rumeur de chapelle sous la flamme courte des cierges. On
+regardait travers les lianes, les feuillages, le corps expos
+dans une toffe de soie ramage de fleurs dor, coiff en turban
+pour la hideuse plaie de la tte, et tout de son long tendu, les
+mains blanches en avant qui disaient labandon, le dliement
+suprme, sur le divan bas ombrag de glycines o Gaussin et sa
+matresse staient connus l nuit du bal.
+
+
+X
+
+On en meurt donc quelquefois de ces ruptures!... Maintenant, quand
+ils se disputaient, Jean nosait plus parler de son dpart, il ne
+criait plus, exaspr:
+
+-- Heureusement, a va finir.
+
+Elle naurait eu qu rpondre:
+
+-- Cest bien, va-ten... moi, je me tuerai, je ferai comme
+lautre...
+
+Et cette menace quil croyait comprendre dans la mlancolie de ses
+regards et des airs quelle chantait, dans la songerie de ses
+silences, le troublait jusqu lpouvante.
+
+Cependant il avait pass lexamen de classement qui termine, pour
+les attachs consulaires, le stage ministriel; reu dans un bon
+rang, on allait le dsigner pour un des premiers postes libres, ce
+ntait plus quune affaire de semaines, de jours!... Et autour
+deux, dans cette fin de saison aux soleils de plus en plus brefs,
+tout se htait aussi vers les changements de lhiver. Un matin,
+Fanny, ouvrant la fentre devant le premier brouillard, scriait:
+
+-- Tiens, les hirondelles sont parties...
+
+Lune aprs lautre, les maisons bourgeoises du pays fermaient
+leurs persiennes; sur la route de Versailles, des voitures de
+dmnagement se succdaient, de grands omnibus de campagne chargs
+de paquets, avec des panaches de plantes vertes sur la plate-
+forme, pendant que les feuilles sen allaient par tourbillons,
+roulaient comme les nuages en fuite sous le ciel bas, et que les
+meules montaient dans les champs dgarnis. Derrire le verger,
+dpouill, rapetiss par le manque de verdure, les chalets ferms,
+les schoirs des blanchisseries aux toits rouges se massaient en
+paysage triste, et de lautre ct de la maison, la voie ferre
+mise nu droulait tout le long des bois en grisaille sa noire
+ligne voyageuse.
+
+Quelle cruaut de la laisser l toute seule dans cette tristesse
+des choses! Il sentait son coeur dfaillir davance; jamais il
+naurait le courage de ladieu. Ctait bien l-dessus quelle
+comptait, lattendant cette minute suprme, et jusque-l
+tranquille, ne parlant de rien, fidle sa promesse de ne pas
+mettre dentraves ce dpart de tout temps prvu et consenti. Un
+jour, il rentra avec cette nouvelle:
+
+-- Je suis nomm...
+
+-- Ah!... et o donc?...
+
+Elle questionnait, lair indiffrent, mais les lvres et les yeux
+dcolors, une telle crispation sur tout le visage quil ne la fit
+pas plus longtemps attendre:
+
+-- Non, non... pas encore... Jai cd mon tour Hdouin... a
+nous donne au moins six mois.
+
+Ce fut un dbordement de larmes, de rires, de baisers fous qui
+balbutiaient:
+
+-- Merci, merci... Quelle bonne vie je vais te faire
+maintenant!... Ctait a, vois-tu, qui me rendait mchante, cette
+ide de dpart...
+
+Elle allait sy prparer mieux, sy rsigner petit petit. Et
+puis, dans six mois, ce ne serait plus lautomne, avec le contre-
+coup de ces histoires de mort.
+
+Elle tint parole. Plus de nerfs, plus de querelles; et mme, pour
+viter les ennuis causs par lenfant, elle se dcidait le
+mettre en pension Versailles. Il ne sortait que le dimanche, et
+si ce nouveau rgime ne modifiait pas encore sa nature rebelle et
+sauvage, du moins il lui apprenait lhypocrisie. On vivait au
+calme, les dners avec les Hettma savours sans orage, et le
+piano rouvert pour les partitions favorites. Mais au fond, Jean
+restait plus troubl, plus perplexe que jamais, se demandant o le
+mnerait sa faiblesse, songeant parfois renoncer aux consulats,
+ passer dans le service des bureaux. Ctait Paris, le bail du
+mnage indfiniment renouvel; mais tout le rve de sa jeunesse
+bas, et le dsespoir des siens, la brouille certaine avec son pre
+qui ne lui pardonnerait pas cet abandon, surtout lorsquil en
+saurait les causes.
+
+Et pour qui?... Pour une crature vieillie, fane, quil naimait
+plus, il en avait eu la preuve en face de ses amants... Quel
+malfice tenait donc, dans cette vie deux?
+
+Comme il montait en wagon, un matin, aux derniers jours doctobre,
+un regard de jeune fille lev vers le sien lui rappela tout coup
+sa rencontre du bois, cette grce radieuse de femme-enfant, dont
+le souvenir lavait poursuivi pendant des mois. Elle portait la
+mme robe claire que le soleil tachait si joliment sous les
+branches, mais recouverte dun grand manteau de voyage; et dans le
+wagon, des livres, un petit sac, un bouquet de grands roseaux, et
+des dernires fleurs disaient le retour vers Paris, la fin de la
+villgiature. Elle aussi lavait reconnu, dun demi-sourire
+frissonnant sur la limpidit deau de source de ses yeux; et ce
+fut, pendant une seconde, lentente inexprime de la mme pense
+chez ces deux tres.
+
+Comment va votre mre, M. dArmandy? demanda tout coup le
+vieux Bouchereau que Jean, bloui, navait pas vu dabord dans son
+coin, enfoui et lisant, sa ple figure incline.
+
+Jean donna des nouvelles, trs touch quon se souvnt des siens
+et de lui, bien plus mu encore, quand la jeune fille sinforma
+des deux petites bessonnes qui avaient crit son oncle une si
+gentille lettre pour le remercier des soins donns leur mre...
+Elle les connaissait!... cela le remplit de joie; puis comme il
+tait, parat-il, dune sensibilit extraordinaire ce matin-l, il
+devint triste aussitt, en apprenant quils rentraient Paris,
+que Bouchereau allait prendre son cours de semestre lcole de
+Mdecine. Il naurait plus la chance de la revoir... Et les champs
+filant aux portires, splendides tout lheure, lui semblaient
+lugubres, clairs dune lumire dclipse.
+
+Le train siffla longuement; on arrivait. Il salua, les perdit,
+mais la sortie de la gare ils se retrouvrent, et Bouchereau
+dans le tumulte de la presse lavertit qu partir du jeudi
+suivant il restait chez lui, place Vendme... si le coeur lui
+disait dune tasse de th... Elle donnait le bras son oncle, et
+il sembla Jean que ctait elle qui linvitait sans rien dire.
+
+Aprs avoir dcid plusieurs fois quil irait chez Bouchereau,
+puis quil nirait pas -- car quoi bon se donner des regrets
+inutiles? -- il prvint pourtant chez lui quil y aurait bientt
+une grande soire au ministre laquelle il lui faudrait
+assister. Fanny visitait son habit, lui faisait repasser des
+cravates blanches; et brusquement, le jeudi soir, il neut plus la
+moindre envie de sortir. Mais sa matresse le raisonnait sur la
+ncessit de cette corve, se reprochant de lavoir trop absorb,
+gard pour elle en goste, et elle le dcidait, achevait de
+lhabiller avec des jeux tendres, retouchait le noeud de sa
+cravate, le pli de ses cheveux, riait parce que ses doigts
+sentaient la cigarette quelle reprenait et posait sur la chemine
+ toute minute, et que cela ferait faire la grimace aux danseuses.
+Et de la voir trs gaie et trs bonne, il avait le remords de son
+mensonge, serait volontiers rest prs delle au coin du feu, si
+Fanny ne let forc: Je veux... il le faut, tendrement pouss
+dehors dans la nuit du chemin.
+
+Il tait tard quand il rentra; elle dormait, et la lampe allume
+sur ce sommeil de fatigue lui rappela une rentre pareille, trois
+ans passs dj, aprs les rvlations terribles quon venait de
+lui faire. Comme il stait montr lche alors! Par quelle
+aberration ce qui devait briser sa chane lavait-il rive plus
+solidement?... Une nause lui monta aux lvres, de dgot. La
+chambre, le lit, la femme lui faisaient galement horreur; il prit
+la lumire, lemporta dans la pice ct, doucement. Il dsirait
+tant tre seul pour songer ce qui lui arrivait... oh! rien,
+presque rien.....
+
+Il aimait.
+
+Il y a dans certains mots que nous employons ordinairement un
+ressort cach qui tout coup les ouvre jusquau fond, nous les
+explique dans leur intimit exceptionnelle; puis le mot se replie,
+reprend sa forme banale et roule insignifiant, us par lhabitude
+et le machinal. Lamour est un de ces mots-l; ceux pour qui sa
+clart sest une fois traduite entire, comprendront langoisse
+dlicieuse o vivait Jean depuis une heure, sans bien se rendre
+compte dabord de ce quil prouvait.
+
+L-bas, place Vendme, dans ce coin de salon o ils taient rests
+longtemps causer ensemble, il ne sentait rien quun grand bien-
+tre, un charme doux qui lenveloppait. Ce nest quune fois
+dehors, la porte retombe sur lui, quil avait t saisi dune
+allgresse folle, puis dune dfaillance croire que toutes ses
+veines souvraient: Quest-ce que jai, mon Dieu?... Et le Paris
+quil traversait pour revenir lui paraissait tout nouveau,
+ferique, largi, radieux. Oui, cette heure o les btes de nuit
+sont lches et circulent, o la vase des gouts remonte, stale,
+grouille sous le gaz jaune, lui lamant de Sapho, curieux de
+toutes les dbauches, le Paris que peut voir la jeune fille
+revenant du bal avec des airs de valse plein la tte quelle redit
+aux toiles sous les blancheurs de sa parure, ce Paris chaste
+baign de lune claire o sclosent les mes vierges, cest ce
+Paris quil avait vu!... Et tout coup, comme il montait le large
+escalier de la gare, si prs du retour vers le mauvais gte, il se
+surprenait dire tout haut: Mais je laime... je laime... et
+cest ainsi quil lavait appris.
+
+-- Tu es l, Jean?... Que fais-tu donc?
+
+Fanny sveille en sursaut, effraye de ne pas le sentir ct
+delle. Il faut venir lembrasser, mentir, raconter le bal du
+ministre, dire sil y avait de jolies toilettes et avec qui il a
+dans; mais pour chapper cette inquisition, surtout aux
+caresses quil redoute, tout imprgn du souvenir de lautre, il
+invente un travail press, les dessins dHettma.
+
+-- Il ny a plus de feu; tu vas avoir froid.
+
+-- Non, non...
+
+-- Au moins laisse la porte ouverte, que je voie ta lampe...
+
+Il doit jouer son mensonge jusquau bout, installer la table, les
+pures; puis assis, immobile, retenant son souffle, il songe, il
+se rappelle, et, pour fixer son rve, le raconte Csaire dans
+une longue lettre, pendant que le vent de nuit remue les branches
+qui craquent sans un froissement de feuilles, que les trains se
+succdent en grondant et que La Balue, troubl par la lumire,
+sagite dans sa petite cage, sautille dun perchoir lautre avec
+des cris hsitants.
+
+Il dit tout, la rencontre dans les bois, le wagon, son motion
+singulire lentre de ces salons quil avait vus si lugubres et
+tragiques le jour de la consultation, des chuchotements furtifs
+dans les portes, de tristes regards changs de chaise chaise,
+et qui, ce soir, souvraient anims et bruyants en une longue
+enfilade lumineuse. Bouchereau lui-mme navait plus sa
+physionomie dure, cet oeil noir, fouilleur et dconcertant sous
+ses gros sourcils dtoupe, mais une expression repose et
+paternelle de bonhomme qui consent ce que lon samuse chez lui.
+
+Tout coup elle est venue vers moi et je nai plus rien vu...
+Mon ami, elle sappelle Irne, elle est jolie, lair bon, les
+cheveux de ce brun dor des Anglaises, une bouche denfant
+toujours prte rire... Oh! pas ce rire sans gaiet, qui agace
+chez tant de femmes; une vraie expansion de jeunesse et de
+bonheur... Elle est ne Londres; mais son pre tait Franais et
+elle na pas daccent du tout, seulement une adorable faon de
+prononcer certains mots, de dire uncl qui chaque fois met une
+caresse dans les yeux du vieux Bouchereau. Il la prise avec lui
+pour soulager la famille de son frre qui est nombreuse, et
+remplacer la soeur dIrne, lane, marie depuis deux ans son
+chef de clinique. Mais elle, voil, les mdecins ne lui vont
+gure... Comme elle ma amus avec la btise de ce jeune savant
+exigeant de sa fiance, sur toute chose, un engagement formel et
+solennel de lguer leur deux corps la Socit danthropologie!
+... Elle, cest un oiseau voyageur. Elle aime les bateaux, la mer;
+la vue dun beaupr tourn au large lui prend le coeur... Elle me
+disait tout cela librement, en camarade, bien _miss_ dallures,
+malgr sa grce parisienne, et je lcoutais ravi de sa voix, de
+son rire, de la conformit de nos gots, dune certitude intime
+que le bonheur de ma vie tait l, ct de ma main, et que je
+navais qu le saisir, lemporter loin, bien loin, o menverrait
+la carrire aventureuse...
+
+-- Viens donc te coucher, mami...
+
+Il tressaute, sarrte, cache instinctivement la lettre quil est
+en train dcrire!
+
+-- Tout lheure... Dors, dors...
+
+Il lui parle avec colre et, le dos tendu, coute le sommeil
+revenir dans cette respiration de femme, car ils sont trs prs
+lun de lautre, et si loin!
+
+... Quoi quil arrive, ce sera la dlivrance que cette rencontre
+et cet amour. Tu connais ma vie; tu as compris, sans que nous en
+parlions jamais, quelle est la mme quautrefois, que je nai pas
+pu maffranchir. Mais ce que tu ne sais pas, cest que jtais
+prt sacrifier fortune, avenir, tout, cette habitude fatale o
+je menlisais un peu plus chaque jour. Maintenant, jai trouv le
+ressort, le point dappui qui me manquait; et pour ne plus laisser
+de recours ma faiblesse, je me suis jur de ne retourner l-bas
+que libre et spar... demain lvasion...
+
+Ce ne fut ni le lendemain ni le jour suivant. Il fallait un moyen
+pour svader, un prtexte, le dnouement dune querelle o lon
+crie: Je men vais, pour ne plus revenir; et Fanny se montrait
+douce et gaie comme aux premiers temps illusionns du mnage.
+
+crire cest fini sans plus dexplications?... Mais cette
+violente ne se rsignerait pas ainsi, le relancerait,
+sacharnerait jusqu la porte de son htel, de son bureau. Non,
+mieux vaudrait lattaquer de face, la convaincre de lirrvocable,
+du dfinitif de cette rupture, et sans colre comme sans piti,
+lui en numrer les causes.
+
+Mais avec ces rflexions, une peur lui revint du suicide dAlice
+Dor. Il y avait devant chez eux, de lautre ct du pav, une
+ruelle en pente conduisant la voie et ferme dune barrire; les
+voisins prenaient par l, les jours de presse, pour suivre les
+rails jusqu la gare. Et limagination du Mridional voyait,
+aprs leur scne de rupture, sa matresse schapper sur la route,
+joindre la traverse, se jeter sous les roues du train qui
+lemportait. Cette crainte lobsdait au point que la seule pense
+de cette barrire battante, entre deux murs chargs de lierre, lui
+faisait reculer lexplication.
+
+Encore sil avait eu l un ami, quelquun pour la garder,
+lassister cette premire crise; mais, terrs dans leur collage
+comme des marmottes, ils ne connaissaient personne, et ce ntait
+pas les Hettma, ces monstrueux gostes luisants et noys de
+graisse, bestialiss encore par lapproche de leur hivernage
+dEsquimaux, que la malheureuse aurait pu appeler au secours de
+son dsespoir et de son abandon.
+
+Il fallait rompre, pourtant, et rompre vite. Malgr sa promesse
+lui-mme, Jean tait retourn deux ou trois fois place Vendme, de
+plus en plus pris; et quoiquil net rien dit encore, laccueil
+ bras ouverts du vieux Bouchereau, lattitude dIrne o se
+mlaient dans la rserve une tendresse, une indulgence, et comme
+lattente mue de la dclaration, tout lavertissait de ne plus
+tarder. Puis le supplice de mentir, les prtextes quil inventait
+pour Fanny, et lespce de sacrilge daller des baisers de Sapho
+ la cour discrte, balbutiante...
+
+
+XI
+
+Au milieu de ces alternatives, il trouvait au ministre, sur sa
+table, la carte dun monsieur venu dj deux fois dans la matine,
+disait lhuissier avec un certain respect de la nomenclature
+suivante:
+
+C. GAUSSIN DARMANDY
+
+Prsident des Submersionnistes de la Valle du Rhne,
+Membre du Comit central dtude et de vigilance,
+Dlgu dpartemental, etc., etc.
+
+Loncle Csaire Paris!... Le Fnat dlgu, membre dun comit
+de vigilance!... Sa stupeur durait encore, quand loncle parut,
+toujours brun comme une pomme de pin, ses yeux fous, son rire au
+coin des tempes, sa barbe du temps de la Ligue, mais au lieu de
+lternelle veste de futaine ctes, une redingote en drap neuf
+bridant sur le ventre et donnant au petit homme une majest
+vraiment prsidentielle.
+
+Ce qui lamenait Paris? Lachat dune machine lvatoire pour
+limmersion de ses nouvelles vignes -- il prononait le mot
+lvatoire avec une conviction qui le grandissait ses propres
+yeux --, puis la commande de son buste que ses collgues lui
+demandaient pour orner la salle du conseil.
+
+-- Tu as vu, ajouta-t-il dun air modeste, ils mont nomm
+prsident... Mon ide de submersion bouleverse le Midi... Et dire
+que cest moi, le Fnat, qui suis en train de sauver les vins de
+France!... Il ny a que les toqus, vois-tu.
+
+Mais le but principal de son voyage, ctait la rupture avec
+Fanny. Comprenant que laffaire tranait en longueur, il venait
+donner un coup de main.
+
+-- Je my connais, tu penses... Quand courbebaisse a lch la
+sienne pour se marier...
+
+Avant dattaquer son histoire, il sarrta et, dboutonnant sa
+redingote, il en tira un petit portefeuille rondement tendu:
+
+-- Dabord, dbarrasse-moi de ceci... B oui! largent... la
+libration du territoire...
+
+Il se trompa au geste de son neveu, comprit quil refusait par
+discrtion:
+
+-- Prends donc! prends donc!... Cest ma fiert de pouvoir rendre
+au fils un peu de ce que le pre a fait pour moi... Dailleurs,
+Divonne le veut ainsi. Elle est au courant de laffaire, et si
+contente que tu penses te marier, secouer ton vieux crampon!
+
+Dans la bouche de Csaire, aprs le service que sa matresse lui
+avait rendu, Jean trouva vieux crampon un peu injuste, et cest
+avec une pointe damertume quil rpondit:
+
+-- Reprenez votre portefeuille, mon oncle... vous savez mieux que
+personne combien ces questions sont indiffrentes Fanny.
+
+-- Oui, ctait une bonne fille... dit loncle en oraison funbre,
+et il ajouta, clignant sa patte doie: Garde toujours largent...
+Avec les tentations de Paris, je laime mieux entre tes mains que
+dans les miennes; et puis il en faut pour les ruptures comme pour
+les duels...
+
+Il se leva l-dessus, dclarant quil mourait de faim et que cette
+grosse question se discuterait mieux, la fourchette la main, en
+djeunant. Toujours la lgret gouailleuse du Mridional
+traiter les affaires de femme.
+
+-- Entre nous, petit...
+
+Ils taient attabls dans un restaurant de la rue de Bourgogne, et
+loncle spanouissait, la serviette au menton, tandis que Jean
+grignotait du bout des dents, lestomac serr.
+
+-- ... Je trouve que tu prends la chose trop au tragique. Je sais
+bien que le premier coup est dur, lexplication ennuyeuse; mais,
+si cela te cote trop, ne dis rien, fais comme Courbebaisse.
+Jusquau matin du mariage, la Mornas a tout ignor. Le soir, en
+sortant de chez sa future, il allait chercher la chanteuse son
+beuglant, et la reconduisait chez elle. Tu me diras que a nest
+pas trs rgulier ni bien loyal non plus. Mais quand on naime pas
+les scnes, et avec des femmes terribles comme Paola Mornas!... Il
+y avait prs de dix ans que ce grand beau garon tremblait devant
+cette petite moricaude. Pour le dcrochage, il fallait ruser,
+manoeuvrer...
+
+Et voici comme il sy tait pris.
+
+La veille du mariage, un Quinze Aot, le jour de la fte, Csaire
+proposa la petite daller pcher une friture dans lYvette.
+Courbebaisse devait venir les rejoindre pour dner; et lon sen
+retournerait tous trois le lendemain soir, quand Paris aurait
+vapor son odeur de poussire, de carcasses de fuses et dhuile
+ lampions. a va. Les voil tous deux tendus dans lherbe au
+bord de cette petite rivire qui frtille et luit entre ses berges
+basses, fait les prairies si vertes et les saules si feuillus.
+Aprs la pche, le bain. Ce ntait pas la premire fois quil
+leur arrivait de nager ensemble, Paola et lui, en bons garons, en
+camarades; mais ce jour-l, cette petite Mornas, les bras, les
+jambes nues, son corps de maugrabine fait au moule, que la
+mouillure du costume plaquait de partout... peut-tre aussi lide
+que Courbebaisse lui avait donn carte blanche... Ah! la mtine...
+Elle se retourna, le regarda dans les yeux, durement.
+
+-- Vous savez, Csaire, ny revenez plus.
+
+Il ninsista pas, de peur de gter son affaire, et se dit: Ce
+sera pour aprs dner. Trs gai, le dner, sur le balcon en bois
+de lauberge, entre les deux drapeaux que le patron avait arbors
+en lhonneur du Quinze Aot. Il faisait chaud, les foins sentaient
+bon, et lon entendait les tambours, les ptards, la musique de
+lorphon qui courait les rues.
+
+-- Est-il embtant, ce Courbebaisse, de narriver que demain,
+disait la Mornas, qui stirait les bras avec un coup de champagne
+dans les yeux..., jai envie de mamuser, moi, ce soir.
+
+-- Et moi, donc!
+
+Il tait venu sappuyer ct delle sur la rampe du balcon,
+encore brlante du soleil de la journe, et sournoisement, en
+sondeur, il passait le bras autour de sa taille:
+
+-- Oh! Paola... Paola...
+
+Cette fois, au lieu de se fcher, la chanteuse se mit rire, mais
+si fort, de si bon coeur quil finit par en faire autant. Mme
+tentative repousse de la mme faon, le soir, en rentrant de la
+fte o ils avaient dans, tir des macarons; et comme leurs
+chambres taient voisines, elle lui chantait travers la cloison:
+_Tes trop ptit, tes trop ptit_..., avec toutes sortes de
+comparaisons dsobligeantes entre lui et Courbebaisse. Il se
+tenait pour ne pas lui rpondre, lappeler la veuve Mornas; mais
+ctait encore trop tt. Le lendemain, par exemple, en
+sinstallant devant un bon djeuner, pendant que Paola
+simpatientait et sinquitait, la fin, de ne pas voir arriver
+son homme, ce fut avec une certaine satisfaction quil tira sa
+montre et dit solennellement:
+
+-- Midi, cest fait...
+
+-- Quoi donc?
+
+-- Il est mari.
+
+-- Qui?
+
+-- Courbebaisse.
+
+Vlan!
+
+-- Ah! mon ami, quelle gifle... Dans toutes mes aventures galantes
+je nai jamais rien reu de pareil. Et, tout de suite, la voil
+qui veut partir... Mais, pas de train avant quatre heures... Et
+pendant ce temps linfidle brlait les rails du P.-L.-M. vers
+lItalie avec sa femme. Alors, dans sa rage, elle repique, mabme
+de coups et de griffes; -- cette chance!... moi qui nous avais
+enferms clef; -- puis elle sen prend la vaisselle et tombe
+enfin dans une crise de nerfs pouvantable. cinq, on la porte
+sur son lit, on la maintient, tandis que tout rafl, comme si je
+sortais dun buisson de ronces, je cours pour trouver le mdecin
+dOrsay... Dans ces affaires-l, cest comme sur le terrain, il
+faudrait toujours avoir un mdecin avec soi. Me vois-tu, par les
+routes, jeun, et un soleil!... Il faisait nuit quand je le
+ramenai... Tout coup, en approchant de lauberge, une rumeur de
+foule, un rassemblement sous les fentres... Ah! mon Dieu, elle
+sest suicide? Elle a tu quelquun? Avec la Mornas ctait plus
+vraisemblable... Je me prcipite, et quest-ce que je vois?... Le
+balcon charg de lanternes vnitiennes et la chanteuse debout,
+console et superbe, enroule dans un des drapeaux et gueulant la
+_Marseillaise_, en pleine fte impriale, au-dessus du peuple qui
+acclamait. Et voil, mon petit, comment sest termine la liaison
+de Courbebaisse; je ne te dirai pas que tout a t fini dune
+fois. Aprs dix ans de fers, il faut toujours compter un peu de
+surveillance. Mais enfin, le plus fort stait pass sur moi; et
+jen recevrai bien autant de la tienne, si tu veux.
+
+-- Ah! mon oncle, ce nest pas le mme genre de femme.
+
+-- Va donc, dit Csaire dcachetant une bote de cigares quil
+approchait de son oreille pour sassurer sils taient secs, tu
+nes pas le premier qui la quitte...
+
+-- Cest pourtant vrai...
+
+Et Jean se rattrapait avec bonheur ce mot qui let navr
+quelques mois auparavant. Au fond, loncle et son histoire comique
+le rassuraient un peu, mais ce quil nadmettait pas, ctait le
+mensonge en partie double pendant des mois, cette hypocrisie, ce
+partage, il ne pourrait jamais sy rsoudre et navait que trop
+attendu.
+
+-- Alors, comment veux-tu faire?...
+
+Pendant que le jeune homme se dbattait dans ces incertitudes, le
+membre du conseil de vigilance lissait sa barbe, essayait des
+sourires, des effets, des ports de tte, puis dun air ngligent:
+
+-- Cest loin dici quil demeure?
+
+-- Qui donc?
+
+-- Mais cet artiste, ce Caoudal dont tu mas parl pour mon
+buste... On pourrait aller voir ses prix, pendant quon est
+ensemble...
+
+Caoudal, bien que clbre, grand mangeur dargent, occupait
+toujours rue dAssas latelier de ses premiers succs. Csaire,
+tout en allant, sinformait de sa valeur artistique; il y mettrait
+le prix, certainement, mais ces messieurs du comit tenaient une
+oeuvre de premier ordre.
+
+-- Oh! ne craignez rien, mon oncle, si Caoudal veut bien sen
+charger...
+
+Et il lui numrait les titres du sculpteur, membre de lInstitut,
+commandeur de la Lgion dhonneur et dune foule dordres
+trangers. Le Fnat ouvrait de grands yeux.
+
+-- Et vous tes amis?
+
+-- Trs amis.
+
+-- Ce Paris, pas moins!... comme on y fait de belles
+connaissances.
+
+Gaussin aurait eu pourtant quelque honte avouer que Caoudal
+tait un ancien amant de Fanny, et quelle les avait mis en
+relation. Mais on et dit que Csaire y pensait:
+
+-- Cest lui lauteur de cette Sapho que nous avons Castelet?...
+Alors il connat ta matresse, et pourrait taider peut-tre la
+rupture. LInstitut, la Lgion dhonneur, a impressionne toujours
+une femme...
+
+Jean ne rpondit pas, songeant aussi peut-tre utiliser
+linfluence du premier amant.
+
+Et loncle continuait dun bon rire:
+
+-- propos, tu sais, le bronze nest plus chez ton pre... Quand
+Divonne a su, quand jai eu le malheur de lui dire que a
+reprsentait ta matresse, elle na plus voulu quil ft l...
+Avec les manies du consul, ses difficults au moindre changement,
+ce ntait pas commode, surtout sans laisser souponner le
+motif... Oh! les femmes... Elle a si bien manoeuvr qu cette
+heure M. Thiers prside sur la chemine de ton pre, et la pauvre
+Sapho se ronge de poussire dans la chambre du vent, avec les
+vieux chenets et les meubles hors dusage; mme quelle a reu un
+atout dans le transport, le chignon cass et sa lyre qui ne tient
+plus. La rancune de Divonne, sans doute, qui lui aura port
+malheur.
+
+Ils arrivaient rue dAssas. Devant laspect modeste et travailleur
+de cette cit dartistes, ces ateliers aux portes de remises
+numrotes, souvrant de chaque ct dune longue cour que
+terminent les btiments vulgaires dune cole communale aux
+perptuelles mlopes de lecture, le prsident des
+submersionnistes eut de nouveaux doutes sur le talent dun homme
+aussi mdiocrement log; mais sitt entr chez Caoudal, il sut
+quoi sen tenir: Pas pour cent mille francs, pas pour un
+million!... hurlait le sculpteur au premier mot de Gaussin; et
+soulevant mesure son grand corps du divan o il sallongeait
+dans le dsordre et labandon de latelier: Un buste!... Ah bien!
+oui... mais regardez donc l-bas cet crasement de pltre en mille
+miettes... ma figure du prochain Salon que je viens de dmolir
+coups de maillet... Voil le cas que jen fais, de la sculpture,
+et si tentante que soit la binette du monsieur...
+
+-- Gaussin dArmandy... prsident...
+
+Loncle rassemblait tous ses titres, mais il y en avait trop,
+Cadoual linterrompit, et tourn vers le jeune homme:
+
+-- Vous me regardez, Gaussin... Vous me trouvez vieilli?...
+
+Cest vrai quil avait bien son ge dans ce jour tomb den haut
+sur les balafres, les creux et meurtrissures de sa tte viveuse et
+surmene, sa crinire de lion montrant des rpes de vieux tapis,
+ses bajoues pendantes et flasques, et sa moustache aux tons de
+mtal ddor quil ne se donnait plus la peine de friser ni de
+teindre... quoi bon?... Cousinard, le petit modle, venait de
+partir.
+
+-- Oui, mon cher, avec mon mouleur, un sauvage, une brute, mais
+vingt ans!...
+
+Lintonation rageuse et ironique, il arpentait latelier,
+bousculant dun coup de botte lescabeau qui le gnait au passage.
+Tout coup, arrt devant le miroir enguirland de cuivre au-
+dessus du divan, il se regardait avec une affreuse grimace:
+
+-- Suis-je assez laid, assez dmoli, en voil des cordes, des
+fanons de vieille vache!...
+
+Il prenait son cou poigne, puis dans un accent lamentable et
+comique, une prvoyance de vieux beau qui se pleure:
+
+-- Et dire que je regretterai a, lan prochain!...
+
+Loncle restait effar. Cet acadmicien qui se tirait la langue
+racontait ses basses amours! Il y avait donc des toqus partout,
+mme lInstitut; et son admiration pour le grand homme
+samoindrissait de la sympathie quil ressentait pour ses
+faiblesses.
+
+-- Comment va Fanny?... tes-vous toujours Chaville?... fit
+Caoudal subitement apais et venant sasseoir ct de Gaussin
+dont il tapotait familirement lpaule.
+
+-- Ah! la pauvre Fanny, nous navons plus longtemps vivre
+ensemble...
+
+-- Vous partez?
+
+-- Oui, bientt... et je me marie avant... Il faut que je la
+quitte.
+
+Le sculpteur eut un rire froce:
+
+-- Bravo! Je suis content... Venge-nous, mon petit, venge-nous de
+ces coquines-l. Lche-les, trompe-les, et quelles pleurent, les
+misrables! Tu ne leur feras jamais autant de mal quelles en ont
+fait aux autres.
+
+Loncle Csaire triomphait:
+
+-- Tu vois, monsieur ne prend pas les choses aussi tragiquement
+que toi... Comprenez-vous cet innocent... ce qui le retient de
+sen aller, cest la peur quelle se tue!
+
+Jean avoua trs simplement limpression que lui avait faite le
+suicide dAlice Dor.
+
+-- Mais ce nest pas la mme chose, dit Caoudal vivement... Celle-
+l, ctait une triste, une molle aux mains tombantes... une
+pauvre poupe qui manquait de son... Dchelette a eu tort de
+croire quelle mourait pour lui... Un suicide par fatigue et ennui
+de vivre. Tandis que Sapho... ah! ouiche, se tuer... Elle aime
+bien trop lamour et brlera jusquau bout, jusquaux bobches.
+Elle est de la race des jeunes premiers qui ne changent jamais de
+rle, et finissent sans dents, sans cils, dans leur peau de jeunes
+premiers... Regardez-moi donc... Est-ce que je me tue?... Jai
+beau avoir du chagrin, je sais bien que, celle-l partie, jen
+prendrai une autre, quil men faudra toujours... Votre matresse
+fera comme moi, comme elle a dj fait... Seulement, elle nest
+plus jeune, et ce sera plus difficile.
+
+Loncle continuait triompher:
+
+-- Te voil rassur, hein?
+
+Jean ne disait rien, mais ses scrupules taient vaincus et sa
+rsolution bien prise. Ils partaient, quand le sculpteur les
+rappela pour leur montrer une photographie ramasse sur la
+poussire de sa table et quil essuyait dun revers de manche.
+
+-- Tenez, la voil!... Est-elle jolie, la coquine... se mettre
+genoux devant... Ces jambes, cette gorge!
+
+Et ctait terrible le contraste de ces yeux ardents, de cette
+voix passionne avec le tremblement snile des gros doigts en
+spatule o grelottait limage souriante, aux charmes capitonns de
+fossettes, de Cousinard le petit modle.
+
+
+XII
+
+-- Cest toi?... Comme tu viens de bonne heure!...
+
+Elle arrivait du fond du jardin, sa robe pleine de pommes tombes,
+et montait le perron trs vite, un peu inquite de la mine la
+fois gne et volontaire de son amant.
+
+-- Quy a-t-il donc?
+
+-- Rien, rien... cest ce temps, ce soleil... Jai voulu profiter
+du dernier beau jour pour faire un tour en fort, nous deux...
+Veux-tu?
+
+Elle eut son cri denfant de la rue, qui lui revenait chaque fois
+quelle tait contente:
+
+-- Oh! veine...
+
+Plus dun mois quils ntaient sortis, bloqus par les pluies,
+les bourrasques de novembre. On ne samusait pas toujours la
+campagne; autant vivre dans larche avec les bestiaux de No...
+Elle avait quelques recommandations faire la cuisine, cause
+des Hettma qui venaient dner; et pendant quil lattendait
+dehors, sur le Pav des Gardes, Jean regardait la petite maison
+rchauffe de cette lumire douce darrire-t, la rue de
+campagne aux larges dalles moussues, avec cet adieu de nos yeux,
+treignant et dou de mmoire, aux endroits que nous allons
+quitter.
+
+La fentre de la salle, grande ouverte, laissait chapper les
+vocalises du loriot, alternant avec les ordres de Fanny la femme
+de service:
+
+-- Surtout noubliez pas, pour six heures et demie... Vous
+servirez dabord la pintade... Ah! que je vous donne du linge...
+
+Sa voix sonnait, claire, heureuse, parmi des grsillements de
+cuisine et les petits cris de loiseau sgosillant au soleil. Et
+lui qui savait que leur mnage navait plus que deux heures
+vivre, ces prparatifs de fte lui serraient le coeur.
+
+Il eut envie de rentrer, de tout lui dire, l, dun coup; mais il
+eut peur de ses cris, de la scne pouvantable que le voisinage
+entendrait, dun scandale ameuter le haut et le bas Chaville. Il
+savait que dchane, rien ne comptait plus pour elle, et sen
+tint son ide de la conduire en fort.
+
+-- Voil... jy suis...
+
+Lgre, elle prit son bras, lavertissant de parler bas et de
+marcher vite en passant devant chez leurs voisins, dans la crainte
+quOlympe voult les accompagner et gner leur bonne partie. Elle
+ne fut tranquille que le pav franchi et la vote du chemin de
+fer, lorsquils eurent tourn gauche dans le bois.
+
+Il faisait un temps doux, rayonnant, un soleil tamis dune brume
+argente et flottante, qui baignait toute latmosphre,
+saccrochait aux taillis o quelques arbres, entre leurs feuilles
+dores tenant encore, gardaient des nids de pies, des paquets de
+gui vert de grandes hauteurs. On entendait un cri doiseau,
+continu, en bruit de lime, et ces coups de bec sur le bois qui
+rpondent au bcheron dans les coupes.
+
+Ils allaient lentement, marquant leurs pas sur la terre amollie
+par les pluies de lautomne. Elle avait chaud dtre venue si
+vite, les joues allumes, les yeux brillants, sarrta pour
+enlever la grande mantille de blonde, un cadeau de Rosa, dont elle
+stait garantie la tte en sortant, le reste fragile et coteux
+des splendeurs passes. La robe quelle portait, une pauvre robe
+en soie noire, craque sous les bras, la taille, il la lui
+connaissait depuis trois ans; et quand elle la relevait, en
+passant devant lui, cause de quelque flaque, il voyait les
+talons de ses bottines qui se tournaient.
+
+Comme elle avait pris gaiement cette demi-misre, sans regret ni
+plainte, occupe de lui, de son bien-tre, jamais plus heureuse
+que lorsquelle le frlait, les deux mains croises sur son bras.
+Et Jean se demandait en la regardant toute rajeunie de ce
+renouveau de soleil et damour, quelle pousse de sve il y avait
+dans une crature pareille, quelle merveilleuse facult doubli et
+de pardon, pour garder tant de gaiet, dinsouciance, aprs une
+vie de passions, de traverses et de larmes, tout cela marqu sur
+son visage, mais seffaant au moindre panouissement de gaiet.
+
+-- Cest un cpe, je te dis que cest un cpe...
+
+Elle entrait sous bois, enfonait jusquaux genoux dans les
+feuilles mortes, revenait toute dcoiffe et fripe par les
+ronces, et lui montrait ce petit rseau sur le pied du champignon
+qui distingue le vrai cpe du faux:
+
+-- Tu vois, il a le tulle!...
+
+Et elle triomphait.
+
+Lui ncoutait pas, distrait, sinterrogeant:
+
+-- Est-ce le moment?... Faut-il?...
+
+Mais le courage lui manquait, elle riait trop, ou lendroit
+ntait pas favorable; et il lentranait toujours plus loin,
+comme un assassin qui mdite son coup.
+
+Il allait se dcider, quand au tournant dune alle, quelquun
+apparut et les drangea, le garde de ce peuplement, Hochecorne,
+quils rencontraient quelquefois. Pauvre diable qui avait
+successivement perdu, dans la petite maison forestire que ltat
+lui allouait au bord de ltang, deux enfants, puis sa femme, et
+toujours des mmes fivres pernicieuses. Ds le premier dcs, le
+mdecin dclarait le logement insalubre, trop prs de leau et de
+ses manations; et malgr les certificats, les apostilles, on
+lavait laiss l deux ans, trois ans, le temps de voir mourir
+tous les siens, lexception dune petite fille avec qui il
+venait enfin de sinstaller dans un logis neuf lentre du bois.
+
+Hochecorne, face de Breton ttu, aux yeux clairs et courageux, au
+front fuyant sous sa casquette duniforme, vrai type de fidlit,
+de superstition toutes les consignes, avait la bricole de son
+fusil sur une paule, sur lautre la tte endormie de son enfant,
+quil portait.
+
+-- Comment va-t-elle? demanda Fanny souriant cette fillette de
+quatre ans, plie et diminue par la fivre, qui sveillait,
+ouvrait de grands yeux cercls de rose.
+
+Le garde soupira:
+
+-- Pas bien... Jai beau la mener partout avec moi... voil
+quelle ne mange plus, quelle na de got rien; faut croire que
+ctait trop tard quand on a chang dair et quelle a dj pris
+le mal... Elle est si lgre, voyez, madame, on dirait une
+feuille... Un de ces jours elle va fiche le camp comme les
+autres... Bon Dieu!...
+
+Ce bon Dieu! tout bas, dans la moustache, ctait toute sa
+rvolte contre la cruaut des bureaux et des paperassiers.
+
+-- Elle tremble, on dirait quelle a froid.
+
+-- cest la fivre, madame.
+
+-- Attendez, nous allons la rchauffer...
+
+Elle prit la mantille qui pendait sur son bras, en entoura la
+petite:
+
+-- Si, si, laissez donc... ce sera son voile de marie, plus
+tard...
+
+Le pre eut un sourire navr, et remuant la menotte de lenfant
+qui se rendormait, blme dans tout ce blanc comme une petite
+morte, il lui faisait dire merci la dame, puis sloignait avec
+un bon Dieu! perdu dans le craquement des branches sous ses
+pieds.
+
+Fanny ntait plus gaie, serre contre lui de toute cette
+tendresse craintive de la femme que son motion, tristesse ou
+joie, rapproche de celui quelle aime. Jean se disait: Quelle
+bonne fille..., mais sans faiblir dans ses dcisions, sy
+affermissant au contraire, car sur la pente de lalle o ils
+entraient se levait limage dIrne, le souvenir du rayonnant
+sourire rencontr l et qui lavait pris tout de suite, avant mme
+quil en connt le charme profond, la source intime de douceur
+intelligente. Il songea quil avait attendu jusquau dernier
+moment, que ctait aujourdhui jeudi... Allons, il le faut...
+et visant un rond-point quelque distance, il se le donna comme
+dernire limite.
+
+Une claircie dans une coupe de bois, des arbres couchs au milieu
+de copeaux, de sanglants dbris dcorce, et des fagots, des trous
+de charbonnage... Un peu plus bas on voyait ltang do montait
+une bue blanche, et sur le bord la petite maison abandonne, au
+toit tombant, aux fentres casses, ouvertes, le lazaret des
+Hochecorne. Aprs, les bois remontaient vers Vlizy, un grand
+coteau de toisons rousses, de haute futaie serre et triste... Il
+sarrta brusquement:
+
+-- Si lon se reposait un peu?
+
+Ils sassirent sur une longue charpente jete terre, un ancien
+chne dont se comptaient les branches aux blessures de la hache.
+Lendroit tait tide, gay dune ple rverbration lumineuse,
+et dun parfum de violettes perdues.
+
+-- Comme il fait bon!... dit-elle, alanguie sur son paule et
+cherchant la place dun baiser dans son cou.
+
+Il se recula un peu, lui prit la main. Alors, devant lexpression
+subitement durcie de son visage, elle seffraya:
+
+-- Quoi donc? Quy a-t-il?
+
+-- Une mauvaise nouvelle, ma pauvre amie... Hdouin, tu sais,
+celui qui est parti ma place...
+
+Il parlait pniblement, avec une voix rauque dont le son
+ltonnait lui-mme, mais qui se raffermissait vers la fin de
+lhistoire prpare davance... Hdouin tomb malade en arrivant
+son poste, et lui, dsign doffice pour aller le remplacer. Il
+avait trouv cela plus facile dire, moins cruel que la vrit.
+Elle lcouta jusquau bout sans linterrompre, la face dune
+pleur grise, loeil fixe.
+
+-- Quand pars-tu? demanda-t-elle, en retirant sa main.
+
+-- Mais ce soir... cette nuit...
+
+Et la voix fausse et dolente, il ajouta:
+
+-- Je compte passer vingt-quatre heures Castelet, puis
+membarquer Marseille...
+
+-- Assez, ne mens plus, cria-t-elle dans une explosion farouche
+qui la mit debout, ne mens plus, tu ne sais pas!... Le vrai, cest
+que tu te maries... Il y a assez longtemps que ta famille te
+travaille... Ils ont tellement peur que je te retienne, que je
+tempche daller chercher le typhus ou la fivre jaune... Enfin
+les voil satisfaits... La demoiselle ton got, il faut
+croire... Et quand je pense aux noeuds de cravate que je te
+faisais, le jeudi!... tais-je assez bte, hein?
+
+Elle riait dun rire douloureux, atroce, qui tordait sa bouche,
+montrait lcart que faisait sur le ct la cassure toute rcente
+sans doute, car il ne lavait pas vue encore, dune de ses belles
+dents nacres dont elle tait si fire; et cela, cette dent
+manquante dans cette figure terreuse, creuse, bouleverse, fit
+Gaussin une peine horrible.
+
+-- coute-moi, dit-il la reprenant, lasseyant de force contre
+lui... Eh bien, oui, je me marie... Mon pre y tenait, tu sais
+bien; mais quest-ce que cela peut te faire puisque je dois
+partir?...
+
+Elle se dgagea, voulant garder sa colre:
+
+-- Et cest pour mapprendre a, que tu mas fait faire une lieue
+ travers bois... Tu tes dit: Au moins on ne lentendra pas, si
+elle crie... Non, tu vois... pas un clat, pas une larme. Dabord,
+jen ai plein le dos du joli garon que tu es... tu peux ten
+aller, ce nest pas moi qui te ferai revenir... Sauve toi donc
+dans les les avec ta femme, ta petite, comme on dit chez toi...
+Elle doit tre propre, la petite... laide comme un gorille, ou
+alors enceinte pleine ceinture... car tu es aussi jobard que
+ceux qui te lont choisie.
+
+Elle ne se retenait plus, lance dans un dbordement dinjures,
+dinfamies, jusqu ne pouvoir bgayer la fin que des mots
+lche... menteur... lche... sous son nez, en provocation, comme
+on montre le poing.
+
+Ctait au tour de Jean de lcouter sans rien dire, sans aucun
+effort pour larrter. Il laimait mieux ainsi, insultante,
+ignoble, la vraie fille du pre Legrand; la sparation serait
+moins cruelle... En eut-elle conscience? Mais elle se tut tout
+coup, tomba, la tte et le buste en avant, dans les genoux de son
+amant, avec un grand sanglot qui la secouait toute, et do
+sortait une plainte entrecoupe:
+
+-- Pardon, grce... je taime, je nai que toi... Mon amour, ma
+vie, ne fais pas a... ne me laisse pas... quest-ce que tu veux
+que je devienne?
+
+Lmotion le gagnait... Oh! voil ce quil avait redout... Les
+larmes montaient delle lui, et il renversait la tte en arrire
+pour les garder dans ses yeux dbordants, essayant de lapaiser
+par des mots btes, et toujours cet argument raisonnable:
+
+-- Mais puisque je devais partir...
+
+Elle se redressa avec ce cri qui dvoilait tout son espoir:
+
+-- Eh! tu ne serais pas parti. Je taurais dit: Attends, laisse-
+toi aimer encore... Crois-tu que cela se retrouve deux fois dtre
+aim comme je taime?... Tu as le temps de te marier, tu es si
+jeune... moi, bientt, je serai finie... je ne pourrai plus, et
+alors nous nous quitterons naturellement.
+
+Il voulut se lever; il eut ce courage, et de lui dire que tout ce
+quelle faisait tait inutile; mais saccrochant lui, se
+tranant agenouille dans la boue reste ce creux de vallon,
+elle le forait reprendre sa place, et devant lui, dans ses
+jambes, avec le souffle de ses lvres, la voluptueuse treinte de
+ses yeux, et des caresses enfantines, les mains plat sur cette
+figure qui se raidissait, les doigts dans ses cheveux, dans sa
+bouche, elle essayait de tisonner les cendres froides de leur
+amour, lui redisait tout bas les dlices passs, les rveils sans
+force, lenlacement ananti de leurs aprs-midi du dimanche. Tout
+cela ntait rien auprs de ce quelle lui donnerait encore; elle
+savait dautres baisers, dautres ivresses, elle en inventerait
+pour lui...
+
+Et pendant quelle lui chuchotait de ces mots comme les hommes en
+entendent la porte des bouges, elle avait de grosses larmes
+ruisselant sur une expression dagonie et de terreur, se
+dbattait, criait dune voix de rve:
+
+-- Oh! que a ne soit pas... dis que ce nest pas vrai que tu me
+quittes...
+
+Et des sanglots encore, des gmissements, des appels au secours,
+comme si elle lui voyait un couteau dans les mains.
+
+Le bourreau ntait gure plus vaillant que la victime. Sa colre,
+il ne la craignait pas plus que ses caresses; mais il restait sans
+dfense contre ce dsespoir, cette brame qui remplissait le bois,
+allait steindre sur leau morte et fivreuse o descendait un
+triste soleil rouge... Il pensait bien souffrir, mais pas cette
+acuit; et il lui fallait tout lblouissement du nouvel amour
+pour rsister la relever des deux mains, lui dire:
+
+-- Je reste, tais-toi, je reste...
+
+Depuis combien de temps spuisaient-ils ainsi tous deux?... Le
+soleil ntait plus quune barre toujours plus troite au
+couchant; ltang se teignait dun gris dardoise, et lon et dit
+que sa vapeur malsaine envahissait la lande et le bois, les
+coteaux en face. Dans lombre qui les gagnait, il ne voyait plus
+que cette figure ple, leve vers lui, cette bouche ouverte,
+clamant dune intarissable plainte. Un peu aprs, la nuit venue,
+les cris sapaisrent. Maintenant, ctait un bruit de larmes
+flots, sans fin, une de ces longues pluies installes sur le grand
+fracas de lorage, et de temps en temps un Oh!... profond et
+sourd comme devant quelque chose dhorrible quelle chassait et
+revoyait toujours.
+
+Puis, plus rien. Cest fini, la bte est morte... Une bise froide
+se lve, froisse les branches, apportant lcho dune heure
+lointaine.
+
+-- Allons, viens, ne reste pas l.
+
+Il la soulve doucement, la sent molle dans ses mains, obissante
+comme un enfant et convulsionne de gros soupirs. Il semble
+quelle garde une peur, un respect de lhomme qui vient de se
+montrer si fort. Elle marche ct de lui, de son pas, mais
+timidement, sans lui donner le bras; et les voir ainsi,
+chancelants et mornes, par les alles o les guide le reflet jaune
+du terrain, on dirait un couple de paysans, qui rentre harass
+dune longue fatigue en plein air.
+
+ la lisire, une lueur apparat, la porte ouverte dHochecorne,
+clairant la silhouette arrte de deux hommes:
+
+-- Est-ce vous, Gaussin? demande la voix dHettma qui sapproche
+avec le garde.
+
+Ils commenaient tre inquiets de ne pas les voir revenir, et de
+ces gmissements quon entendait travers bois. Hochecorne allait
+prendre son fusil, se mettre leur recherche...
+
+-- Bonsoir, monsieur, madame... cest la petite qui est contente
+de son chle...
+
+A fallu que je la couche, avec... Leur dernire action en commun,
+cette charit de tout lheure, leurs mains une dernire fois
+lies autour de ce petit corps moribond.
+
+-- Adieu, adieu, pre Hochecorne.
+
+Et ils se htent tous trois vers la maison, Hettma toujours trs
+intrigu de ces clameurs qui remplissaient le bois.
+
+-- a montait, descendait, on aurait dit une bte quon gorge...
+Mais comment navez-vous rien entendu?
+
+Ni lun ni lautre ne rpondent.
+
+Au coin du Pav des Gardes, Jean hsite.
+
+-- Reste dner... lui dit-elle tout bas, suppliante... Ton train
+est pass... tu prendras celui de neuf heures.
+
+Il rentre avec eux. Que peut-il craindre? On ne recommence pas
+deux fois une scne pareille, et cest bien le moins quil lui
+donne cette petite consolation.
+
+La salle est chaude, la lampe claire bien, et le bruit de leurs
+pas dans la traverse a prvenu la servante, qui apporte la soupe
+sur la table.
+
+Enfin, vous voil!... dit Olympe dj installe, la serviette
+remonte sous ses bras courts. Elle dcouvre la soupire et
+sarrte tout coup avec un cri:
+
+-- Mon Dieu, ma chre!...
+
+Hve, de dix ans plus vieille, les paupires gonfles et
+sanglantes, de la boue sur sa robe, jusque dans ses cheveux, le
+dsordre effar dune pierreuse qui sort dune chasse de police,
+cest Fanny. Elle respire un moment, ses pauvres yeux brls
+clignotent la lumire, et peu peu la chaleur de la petite
+maison, cette table gaiement servie, provoquent le souvenir des
+bons jours, un nouveau rappel de larmes o se distinguent ces
+mots:
+
+-- Il me quitte... Il se marie.
+
+Hettma, sa femme, la paysanne qui les sert se regardent,
+regardent Gaussin. Enfin, dnons toujours, dit le gros homme
+quon sent furieux; et le bruit des cuilleres voraces se mle
+un ruissellement deau dans la chambre voisine, o Fanny est en
+train dponger son visage. Quand elle revient toute bleuie de
+poudre, en blanc peignoir de laine, les Hettma lpient avec
+angoisse, sattendant quelque nouvelle explosion, et sont trs
+tonns de la voir, sans un mot, se jeter sur les plats
+gloutonnement, comme un naufrag, combler le creusement de son
+chagrin et le gouffre de ses cris de tout ce quelle trouve
+porte, le pain, les choux, une aile de pintade, des pommes. Elle
+mange, elle mange...
+
+On cause dabord dun air contraint, puis plus librement, et comme
+avec les Hettma ce nest que de choses bien plates et
+matrielles, la faon daccommoder les crpes aux confitures, ou
+si le crin vaut mieux que la plume pour dormir, on arrive sans
+encombre au caf, que le gros mnage agrmente dun petit caramel
+savour lentement, les coudes sur la table.
+
+Cest plaisir de voir le bon regard confiant et tranquille
+quchangent ces lourds compagnons de crche et de litire. Ils
+nont pas envie de se quitter, ceux-l. Jean surprend ce regard
+et, dans lintimit de la salle pleine de souvenirs, dhabitudes
+tapies tous les coins, une torpeur de fatigue, de digestion, de
+bien-tre lenvahit. Fanny qui le surveille a rapproch doucement
+sa chaise, coul ses jambes, gliss son bras sous le sien.
+
+-- coute, dit-il brusquement... Neuf heures... vite, adieu... Je
+tcrirai.
+
+Il est debout, dehors, la rue franchie, tte dans lombre pour
+ouvrir la barrire du passage. Deux bras ltreignent plein
+corps:
+
+-- Embrasse-moi au moins...
+
+Il se sent pris sous le peignoir ouvert o elle est nue, pntr
+de cette odeur, de cette chaleur de chair de femme, boulevers de
+ce baiser dadieu qui lui laisse dans la bouche un got de fivre
+et de larmes; et elle, tout bas, le sentant faible:
+
+-- Encore une nuit, plus quune...
+
+Un signal sur la voie... Cest le train!...
+
+Comment eut-il la force de se dgager, de bondir jusqu la gare
+dont les fanaux luisaient travers les branches dfeuilles? Il
+sen tonnait encore, tout haletant dans un coin de wagon,
+guettant par la portire les fentres allumes de la maisonnette,
+une forme blanche contre la barrire...
+
+-- Adieu! adieu!...
+
+Et ce cri rassurait la terreur silencieuse quil venait davoir
+ce tournant des rails, en apercevant sa matresse la place
+occupe par son rve de mort.
+
+La tte dehors, il voyait fuir et diminuer et rouler dans le
+pelotonnement des terrains leur petit pavillon, dont la lueur
+ntait plus quune toile gare. Tout coup il sentit une joie,
+un soulagement normes. Comme on respirait, que ctait beau toute
+cette valle de Meudon et ces grands coteaux noirs dgageant au
+loin un triangle tincelant dinnombrables lumires, grenes vers
+la Seine en cordons rguliers! Irne lattendait l, et il allait
+ elle de toute la vitesse du train, de tout son dsir damoureux,
+de tout son lan vers lhonnte et jeune vie...
+
+Paris!... Il arrtait une voiture pour se faire conduire place
+Vendme. Mais, sous le gaz, il aperut ses vtements, ses souliers
+couverts de boue, une boue lourde, paisse, tout son pass qui le
+tenait encore pesamment et salement. Oh! non, pas ce soir... Et
+il rentra son ancien htel, rue Jacob, o le Fnat lui avait
+retenu une chambre prs de la sienne.
+
+
+XIII
+
+Le lendemain, Csaire, qui stait charg de la commission
+dlicate daller Chaville reprendre les effets, les livres de
+son neveu, consommer la rupture par le dmnagement, revint fort
+tard, alors que Gaussin commenait se fatiguer de toutes sortes
+de suppositions folles ou sinistres. Enfin un fiacre galerie,
+lourd comme un corbillard, tourna le coin de la rue Jacob, charg
+de caisses ficeles et dune norme malle quil reconnut pour la
+sienne, et loncle rentra mystrieux et navr:
+
+-- Jai t long, pour ramasser le tout en une fois et ntre pas
+oblig dy revenir...
+
+Puis, montrant les colis que deux garons rangeaient par la
+chambre:
+
+-- Ici le linge, les vtements, l tes papiers, tes livres... Il
+ne manque que tes lettres; elle ma suppli de les lui laisser
+encore pour les relire, avoir quelque chose de toi. Jai pens que
+a noffrait pas de danger... Cest une si bonne fille...
+
+Il souffla longuement, assis sur la malle, et spongeant le front
+avec son mouchoir de soie crue, large comme une serviette. Jean
+nosait demander des dtails, dans quelles dispositions il lavait
+trouve; lautre nen donnait pas, de peur de lattrister. Et ils
+remplirent ce silence, difficile, gros de choses inexprimes, par
+des remarques sur le temps chang brusquement depuis la veille,
+tourn au froid, sur laspect lamentable de cette banlieue de
+Paris dserte et dnude, plante de chemines dusines et de ces
+normes cylindres de fonte, rservoirs des marachers. Puis au
+bout dun moment:
+
+-- Elle ne vous a rien donn pour moi, mon oncle?
+
+-- Non... tu peux tre tranquille... Elle ne tembtera pas, elle
+a pris son parti avec beaucoup de rsolution et de dignit...
+
+Pourquoi Jean vit-il dans ce peu de mots une intention de blme,
+un reproche de sa rigueur?
+
+-- Cest gal, corve pour corve, reprenait loncle, jaimais
+mieux encore les griffes de la Mornas que le dsespoir de cette
+malheureuse.
+
+-- Elle a beaucoup pleur?
+
+-- Ah! mon ami... Et si bien, dun tel coeur, que je sanglotais
+moi-mme en face delle sans la force de...
+
+Il sbroua, secoua son motion dun coup de tte de vieille
+chvre:
+
+-- Enfin, que veux-tu? ce nest pas ta faute... tu ne pouvais
+passer toute ta vie l... Les choses sont trs convenablement
+faites, tu lui laisses de largent, un mobilier... Et maintenant,
+voguent les amours! Tche de nous mener ton mariage rondement...
+Des affaires trop srieuses pour moi, par exemple... Il faudra que
+le consul sen mle... Moi, je suis pour les liquidations de la
+main gauche...
+
+Et brusquement repris dun accs mlancolique, le front la
+vitre, regardant le ciel bas qui ruisselait entre les toits:
+
+-- Cest gal, le monde devient triste... De mon temps on se
+sparait plus gaiement que a.
+
+Le Fnat parti, suivi de sa machine lvatoire, Jean, priv de
+cette bonne humeur remuante et bavarde, eut une longue semaine
+passer, une impression de vide et de solitude, tout le noir
+dsorientement dun veuvage. En pareil cas, mme sans le regret
+dune passion, on cherche son double, il vous manque; car
+lexistence deux, la cohabitation de la table et du lit, crent
+un tissu de liens invisibles et subtils, dont la solidit ne se
+rvle qu la douleur, leffort de la brisure. Linfluence du
+contact et de lhabitude est si miraculeusement pntrante que
+deux tres vivant de la mme vie en arrivent se ressembler.
+
+Ses cinq ans de Sapho navaient pu le ptrir encore ce point;
+mais son corps gardait pourtant les marques de la chane, en
+subissait le lourd entranement. Et de mme que, plusieurs fois,
+ses pas lauraient tout seuls dirig vers Chaville au sortir de
+son bureau, il lui arrivait le matin de chercher ct de lui sur
+loreiller les cheveux noirs en nappes lourdes, dmordus de leur
+peigne, o tombait son premier baiser.
+
+Les soires surtout lui semblaient interminables, dans cette
+chambre dhtel qui lui rappelait les premiers temps de leur
+liaison, la prsence dune autre matresse dlicate et
+silencieuse, dont la petite carte embaumait la glace dun parfum
+dalcve et du mystre de son nom: Fanny Legrand. Alors il sen
+allait se fatiguer, marcher, stourdir aux flonflons et aux
+lumires de quelque petit thtre, jusquau moment o le vieux
+Bouchereau lui donnait le droit de passer trois soires par
+semaine auprs de sa fiance.
+
+On stait enfin entendu. Irne laimait, _Uncl_ voulait bien; ce
+serait pour les premiers jours davril, la fin du cours. Trois
+mois dhiver se voir, sapprendre, se dsirer, faire la
+paraphrase aimante et charmante du premier regard qui lie les mes
+et du premier aveu qui les trouble.
+
+Le soir des accordailles, en rentrant chez lui sans la moindre
+envie de dormir, Jean prouva le dsir de faire sa chambre
+ordonne et laborieuse, par cet instinct naturel de mettre notre
+vie en rapport avec nos ides. Il installa sa table et ses livres
+non encore dficels, tasss au fond dune de ces caisses faites
+la hte, les codes entre une pile de mouchoirs et une vareuse de
+jardin. De lentrebillement dun dictionnaire de Droit
+commercial, le plus frquemment feuillet, tombait alors une
+lettre sans enveloppe, lcriture de la matresse.
+
+Fanny lavait confie au hasard de travaux futurs, se mfiant de
+lattendrissement trop court de Csaire, pensant quelle
+arriverait plus srement ainsi. Il se dfendait dabord de
+louvrir, mais cdait aux premiers mots bien doux, bien
+raisonnables, dont lagitation se sentait seulement au trembl de
+la plume, lingale conduite des lignes. Elle ne demandait
+quune grce, une seule, quil revnt de temps autre. Elle ne
+dirait rien, ne reprocherait rien, ni le mariage, ni cette
+sparation quelle savait absolue et dfinitive. Mais le voir!...
+
+Songe que cest pour moi un coup terrible et si inattendu, si
+brusque... Je suis comme aprs une mort ou un incendie, ne sachant
+ quoi me prendre. Je pleure, jattends, je regarde la place de
+mon bonheur. Il ny aurait que toi pour macclimater cette
+situation nouvelle... Cest une charit, viens me voir, que je ne
+me sente pas si seule... jai peur de moi...
+
+Ces plaintes, ce suppliant appel couraient tout le long de la
+lettre, se reprenaient chaque fois au mme mot: Viens, viens...
+Il pouvait se croire dans la clairire au milieu des bois avec
+Fanny ses pieds, et sous la cendre violette du soir, cette
+pauvre figure leve vers lui, toute fripe et molle de larmes,
+cette bouche ouverte qui semplissait dombre crier. Cest cela
+qui le poursuivit toute la nuit, cela qui troubla son sommeil, et
+non lheureuse ivresse quil avait rapporte de l-bas. Cest
+cette figure vieillie, fltrie, quil revoyait, malgr tous ses
+efforts pour mettre entre lui et elle le visage aux purs contours,
+ la pulpe doeillet en fleur, que laveu de lamour teintait de
+petites flammes roses sous les yeux.
+
+Cette lettre avait huit jours de date; huit jours que la
+malheureuse attendait un mot, ou une visite, lencouragement la
+rsignation quelle demandait. Mais comment navait-elle pas
+rcrit depuis? Peut-tre tait-elle malade; et danciennes
+craintes lui revenaient. Il pensa quHettma pourrait lui donner
+des nouvelles, et, confiant dans la rgularit de ses habitudes,
+alla lattendre devant le Comit dartillerie.
+
+Le dernier coup de dix heures sonnait Saint-Thomas dAquin
+lorsque le gros homme tourna le coin de la petite place, le collet
+retrouss, la pipe aux dents, quil tenait deux mains pour se
+chauffer les doigts. Jean le regardait venir de loin, trs mu de
+tout ce quil lui rappelait; mais Hettma laccueillit dun
+mouvement dhumeur peine contraint.
+
+-- Vous voil!... Je ne sais pas si nous vous avons maudit cette
+semaine!... nous qui sommes alls la campagne pour vivre au
+calme...
+
+Et sur la porte, en finissant sa pipe, il lui raconta que le
+dimanche prcdent ils avaient invit Fanny dner chez eux avec
+lenfant dont ctait le jour de sortie, histoire de la distraire
+un peu de ses vilaines ides. En effet, on avait mang assez
+gaiement, mme elle leur chantait un morceau de musique au
+dessert; puis on se sparait vers dix heures, et ils sapprtaient
+ se mettre au lit dlicieusement, quand tout coup on frappe aux
+volets et la voix du petit Joseph appelle effare:
+
+-- Venez vite, maman veut sempoisonner...
+
+Hettma se prcipite, arrive temps pour lui arracher de force le
+flacon de laudanum. Il avait fallu se battre, la prendre bras-
+le-corps, la maintenir et se dfendre, contre les coups de tte,
+les coups de peigne dont elle lui abmait l figure. Dans la
+lutte, la fiole se brisait, le laudanum rpandu partout, et il
+nen avait pas t autre chose que des vtements tachs et
+empests de poison.
+
+-- Mais vous comprenez bien que des scnes pareilles, tout ce
+drame de faits-divers, pour des gens tranquilles... Aussi cest
+fini, jai donn cong, le mois prochain je dmnage...
+
+Il remit sa pipe dans ltui, et avec un adieu bien paisible
+disparut sous les arcades basses dune petite cour, laissant
+Gaussin tout boulevers de ce quil venait dentendre.
+
+Il se reprsentait la scne dans cette chambre qui avait t leur
+chambre, leffroi du petit appelant au secours, la lutte brutale
+avec le gros homme, et il croyait sentir le got opiac,
+lamertume somnolente du laudanum rpandu. Lpouvante lui en
+resta tout le jour, aggrave de lisolement o elle allait se
+trouver. Les Hettma partis, qui lui retiendrait la main la
+nouvelle tentative?
+
+Une lettre vint le rassurer un peu. Fanny le remerciait de ntre
+pas si dur quil voulait le paratre, puisquil prenait encore
+quelque intrt la pauvre abandonne: On ta dit, nest-ce
+pas?... Jai voulu mourir... ctait de me sentir si seule!...
+Jai essay, je nai pas pu, on ma arrte, ma main tremblait
+peut-tre... la peur de souffrir, de devenir laide... Oh! cette
+petite Dor, comment a-t-elle eu le courage?... Aprs la premire
+honte de mtre manque, a t une joie de penser que je
+pourrais tcrire, taimer de loin, te voir encore; car je ne
+perds pas lespoir que tu viendras une fois, comme on vient chez
+une amie malheureuse, dans une maison en deuil, par piti,
+seulement par piti.
+
+Ds lors il arriva de Chaville tous les deux ou trois jours une
+capricieuse correspondance, longue, courte, un journal de douleur
+quil neut pas la force de renvoyer et qui agrandit dans ce coeur
+tendre la place vif dune piti sans amour, non plus pour la
+matresse, mais pour ltre humain souffrant cause de lui.
+
+Un jour ctait le dpart de ses voisins, ces tmoins de son
+bonheur pass qui lui emportaient tant de souvenirs. prsent
+elle navait plus pour les lui rappeler que les meubles, les murs
+de leur petite maison, et la femme de service, pauvre bte
+sauvage, aussi peu intresse aux choses que le loriot, tout
+frileux de lhiver, tristement bouriff dans un coin de sa cage.
+
+Un autre jour, un ple rayon gayant la vitre, elle se rveillait
+toute joyeuse dans cette persuasion: il viendra aujourdhui!...
+Pourquoi?... rien, une ide... Tout de suite elle se mettait
+faire la maison belle, et la femme coquette avec sa robe des
+dimanches et la coiffure quil aimait; puis jusquau soir, jusqu
+la dernire goutte de lumire, elle comptait les trains la
+fentre de la salle, lcoutait venir par le Pav des Gardes...
+Fallait-il tre folle!
+
+Quelquefois rien quune ligne: Il pleut, il fait noir... je suis
+seule et je te pleure... Ou bien elle se contentait de mettre
+sous enveloppe une pauvre fleur toute trempe et raide de frimas,
+la dernire de leur petit jardin. Mieux que toutes les plaintes,
+cette fleur ramasse sous la neige, disait lhiver, la solitude,
+labandon; il voyait la place, au bout de lalle, et contre les
+plates-bandes, une jupe de femme mouille jusqu lourlet, allant
+et revenant dans une solitaire promenade.
+
+Cette piti qui lui angoissait le coeur le faisait vivre encore
+avec Fanny, malgr la rupture. Il y songeait, se la figurait
+toute heure; mais par une singulire dfaillance de sa mmoire,
+quoiquil ny et gure plus de cinq ou six semaines depuis leur
+sparation, et que les moindres dtails de leur intrieur lui
+fussent encore prsents, la cage de La Balue en face dun coucou
+en bois gagn une fte de campagne, jusquaux branches du
+noisetier qui battaient au moindre vent la vitre de leur cabinet
+de toilette, la femme elle-mme ne lui apparaissait plus
+distinctement. Il la voyait dans un reculement de brume avec un
+seul dtail de sa figure, accentu et pnible, la bouche dforme,
+le sourire trou par cette dent qui manquait.
+
+Ainsi vieillie, quallait-elle devenir, la pauvre crature contre
+qui il avait dormi si longtemps? Largent fini quil lui avait
+laiss, o irait-elle, jusque vers quel bas-fond? Et tout coup
+se dressait dans son souvenir, la triste raccrocheuse, rencontre
+le soir dans une taverne anglaise, mourant de soif devant sa
+tranche de saumon fum. Elle deviendrait cela, celle dont il avait
+si longtemps accept les soins, la tendresse passionne et fidle.
+Et cette ide le dsesprait... Cependant, que faire? Parce quil
+avait eu le malheur de rencontrer cette femme, de vivre quelque
+temps avec elle, tait-il condamn la garder toujours, lui
+sacrifier son bonheur? Pourquoi lui et pas les autres? Au nom de
+quelle justice?
+
+Tout en sinterdisant de la revoir, il lui crivait; et ses
+lettres dessein positives et sches laissaient deviner son
+motion sous des conseils de sagesse et dapaisement. Il
+lengageait retirer Joseph de pension, le reprendre pour
+soccuper, se distraire; mais Fanny refusait. quoi bon mettre
+cet enfant en prsence de sa douleur, de son dcouragement?
+ctait bien assez du dimanche o le petit rdait de chaise en
+chaise, errait de la salle au jardin, devinant quun grand malheur
+avait attrist la maison, et nosant plus demander des nouvelles
+de papa Jean depuis quon lui avait dit avec des sanglots quil
+tait parti, quil ne reviendrait plus:
+
+-- Tous mes papas sen vont, alors!
+
+Et ce mot du petit abandonn, tombant dune lettre navrante,
+restait lourd sur le coeur de Gaussin. Bientt, cette pense de la
+savoir Chaville devint une oppression telle, quil lui conseilla
+de rentrer dans Paris, de voir du monde. Avec sa triste exprience
+des hommes et des ruptures, Fanny ne vit dans cette offre quun
+affreux gosme, lenvie de se dbarrasser delle jamais, par un
+de ces brusques bguins dont elle tait familire; et elle sen
+expliqua avec sincrit:
+
+Tu sais ce que je tai dit autrefois... Je resterai ta femme
+malgr tout, ta femme aimante et fidle. Notre petite maison
+menveloppe de toi, et je ne voudrais la quitter pour rien au
+monde... Que ferais-je Paris? Jai le dgot de mon pass qui
+tloigne; et puis, songe quoi tu nous exposes... Tu te crois
+donc bien fort? Viens, alors, mchant... une fois, rien quune...
+
+Il ny alla pas; mais, un dimanche, laprs-midi, seul et
+travaillant, il entendit frapper deux petits coups sa porte. Il
+tressaillit, reconnut sa faon vive de sannoncer comme autrefois.
+Craignant de trouver en bas quelque consigne, elle tait monte
+dune haleine, sans rien demander. Il sapprocha, les pas enfoncs
+dans le tapis, entendant son souffle par la feuillure:
+
+-- Jean, es-tu l?...
+
+Oh! cette voix humble et brise... Encore une fois, pas bien fort:
+Jean!... puis une plainte soupire, le froissement dune lettre,
+et la caresse et ladieu dun baiser jet.
+
+Lescalier descendu marche marche, lentement, comme si elle
+attendait un rappel, Jean, seulement alors, ramassa la lettre et
+louvrit. On avait enterr le matin la petite Hochecorne
+lhospice des Enfants-Malades. Elle tait venue avec le pre et
+quelques personnes de Chaville, et navait pu se dfendre de
+monter pour le voir ou laisser ces lignes crites davance.
+... Quand je te le disais!... si jhabitais Paris, on ne verrait
+que moi dans ton escalier... Adieu, mami, je rentre chez nous...
+
+Et en lisant, les yeux brouills de larmes, il se rappelait la
+mme scne rue de lArcade, la douleur de lamant congdi, la
+lettre glisse sous la porte, et le rire sans coeur de Fanny. Elle
+laimait donc plus quil naimait Irne! Ou bien est-ce que
+lhomme, plus ml que la femme au combat des affaires et de la
+vie, na pas comme elle lexclusivisme de lamour, loubli et
+lindiffrence de tout ce qui nest pas sa passion, absorbante et
+unique?
+
+Cette torture, ce mal de piti dont il souffrait, ne sapaisait
+quauprs dIrne. Ici seulement langoisse se desserrait, fondait
+sous le doux rayon bleu de ses regards. Il ne lui restait plus
+quune grande lassitude, une tentation de mettre la tte sur son
+paule et de rester l, sans parler, sans bouger, labri.
+
+-- Quavez-vous, lui disait-elle... Est-ce que vous ntes pas
+heureux?
+
+Si, bien heureux. Mais pourquoi son bonheur tait-il fait de tant
+de tristesse et de larmes? Et par moments il aurait voulu tout lui
+dire, comme une amie intelligente et bonne; sans songer, pauvre
+fou, au trouble que de pareilles confidences agitent dans les mes
+toutes neuves, aux ingurissables blessures quelles peuvent faire
+ la confiance dune affection. Ah! sil avait pu lemporter, fuir
+avec elle! il sentait que ce serait la fin des tourments; mais le
+vieux Bouchereau ne voulait pas faire grce dune heure sur le
+temps fix:
+
+-- Je suis vieux, je suis malade... Je ne verrai plus mon enfant,
+ne me privez pas de ces derniers jours...
+
+Sous son air dur, ctait le meilleur des hommes que ce grand
+homme. Condamn sans rmission par la maladie de coeur dont il
+suivait et constatait lui-mme les progrs, il en parlait avec un
+sang-froid admirable, continuait ses cours en suffoquant,
+auscultait des malades moins atteints que lui. Une seule faiblesse
+dans ce vaste esprit, et marquant bien lorigine paysanne du
+Tourangeau: son respect pour les titres, la noblesse. Et le
+souvenir des petites tourelles de Castelet, le vieux nom dArmandy
+navaient pas t trangers sa facilit dagrer Jean comme mari
+de sa nice.
+
+Le mariage se ferait la gentilhommire, ce qui viterait de
+dplacer la pauvre maman qui envoyait tous les huit jours sa
+future fille une bonne lettre bien tendre, dicte Divonne ou
+lune des petites de Bthanie. Et ctait une joie douce pour lui
+de parler avec Irne de ses gens, de retrouver Castelet place
+Vendme, toutes ses affections serres autour de sa chre fiance.
+
+Seulement il seffrayait de se sentir si vieux, si las en face
+delle, de la voir prendre un plaisir denfant des choses qui ne
+lamusaient plus, des joies de la vie commune, dj escomptes
+par lui. Ainsi la liste dresser de tout ce quil leur faudrait
+emporter au Consulat, meubles, toffes choisir, liste au milieu
+de laquelle il sarrtait un soir, la plume hsitante, pouvant
+du retour quil faisait vers son installation de la rue
+dAmsterdam, et du recommencement invitable de tant de jolis
+bonheurs uss, finis par ces cinq ans auprs dune femme, dans un
+travestissement de mariage et de mnage.
+
+
+XIV
+
+-- Oui, mon cher, mort cette nuit dans les bras de Rosa... Je
+viens de le porter chez lempailleur.
+
+De Potter, le musicien, que Jean rencontrait sortant dun magasin
+de la rue du Bac, saccrochait lui avec un besoin deffusion qui
+nallait gure ses traits impassibles et durs dhomme
+daffaires, et lui racontait le martyre du pauvre Bichito tu par
+lhiver parisien, ratatin de froid malgr les tampons douate, la
+mche desprit-de-vin allume depuis deux mois sous sa petite
+niche, comme on fait aux enfants venus avant terme. Rien navait
+pu lempcher de grelotter, et la nuit davant, pendant quils
+taient tous autour de lui, un dernier frisson le secouant de la
+tte la queue, il tait mort en bon chrtien, grce aux flots
+deau bnite que sur sa peau grenue, o la vie svanouissait en
+moires changeantes, en mouvements de prisme, maman Pilar rpandait
+en disant, les yeux au ciel: _Dios loui pardonne_!
+
+-- Jen ris, mais jai le coeur gros tout de mme; surtout quand
+je pense au chagrin de ma pauvre Rosa que jai laisse en
+larmes... Heureusement Fanny tait prs delle...
+
+-- Fanny?...
+
+-- Oui, voil des temps que nous ne lavions vue... Elle est
+arrive ce matin juste au milieu du drame, et cette bonne fille
+est reste consoler son amie.
+
+Il ajouta, sans sapercevoir de limpression cause par ses
+paroles:
+
+-- Cest donc fini? Vous ntes plus ensemble?... Vous rappelez-
+vous notre conversation au lac dEnghien? Au moins, vous profitez
+des leons quon vous donne...
+
+Et il perait une pointe denvie dans son approbation.
+
+Gaussin, le front pliss, prouvait un vritable malaise songer
+que Fanny tait retourne chez Rosario; mais il sen voulait de
+cette faiblesse, nayant plus aprs tout ni droit, ni
+responsabilit sur cette existence. Devant une maison de la rue de
+Beaune, une trs ancienne rue du Paris aristocratique dautrefois
+o ils venaient de sengager, de Potter sarrta. Cest l quil
+demeurait ou quil tait cens demeurer pour les convenances, pour
+le monde, car rellement son temps se passait avenue de Villiers
+ou Enghien, et il ne faisait que des apparitions au domicile
+conjugal, pour empcher que sa femme et son enfant neussent lair
+trop abandonns.
+
+Jean suivait sa route, esquissant dj un adieu, mais lautre lui
+retint la main dans ses longues mains dures de briseur de clavier
+et, sans le moindre embarras, comme un homme que son vice ne gne
+plus:
+
+-- Rendez-moi donc un service... montez avec moi. Je devais dner
+chez ma femme aujourdhui, mais je ne peux vraiment pas laisser ma
+pauvre Rosa toute seule son dsespoir... Vous servirez de
+prtexte ma sortie et mviterez une explication ennuyeuse.
+
+Le cabinet du musicien, dans un superbe et froid appartement
+bourgeois du second tage, sentait labandon de la pice o lon
+ne travaille pas. Tout y tait trop net, sans rien du dsordre, de
+lactive petite fivre qui gagne les objets et les meubles. Pas un
+livre, pas un feuillet sur la table quencombrait majestueusement
+un norme encrier de bronze sec et reluisant comme dans une
+devanture; ni la moindre partition au vieux piano forme
+dpinette dont staient inspires les premires oeuvres. Et un
+buste en marbre blanc, le buste dune jeune femme aux traits
+dlicats, lexpression de douceur, tout ple dans le jour qui
+tombait, faisait plus froide encore la chemine sans feu et
+drape, semblait regarder tristement les murs chargs de couronnes
+dores, enrubannes, de mdailles, de cadres commmoratifs, toute
+une dfroque glorieuse et vaniteuse gnreusement laisse la
+femme en compensation, et quelle entretenait comme les ornements
+de tombe de son bonheur.
+
+ peine taient-ils entrs, la porte du cabinet se rouvrit, et
+Mme de Potter parut:
+
+-- Cest toi, Gustave?
+
+Elle le croyait seul, sarrta devant la figure inconnue, avec une
+visible inquitude. lgante et jolie, dune recherche de mise
+intelligente, elle paraissait plus affine que son buste, la douce
+physionomie change en une rsolution courageuse et nerveuse. Dans
+le monde, les avis se partageaient sur ce caractre de femme. Les
+uns la blmaient de supporter le ddain affich du mari, ce mnage
+en ville, connu, install; dautres admiraient au contraire sa
+rsignation silencieuse. Et lopinion gnrale la tenait pour une
+tranquille personne aimant son repos par-dessus tout, trouvant des
+compensations suffisantes son veuvage dans les caresses dun bel
+enfant et la joie de porter le nom dun grand homme.
+
+Mais pendant que le musicien prsentait son compagnon et dbitait
+nimporte quel mensonge pour se dbarrasser du dner de famille,
+au tressaillement de ce jeune visage fminin, la fixit de ce
+regard qui ne voyait plus, ncoutait plus, comme absorb de
+souffrance, Jean pouvait se rendre compte que sous ces dehors
+mondains une grande douleur senterrait vivante. Elle parut
+accepter cette histoire quelle ne croyait pas, se contenta de
+dire doucement:
+
+-- Raymond va pleurer, je lui avais promis que nous dnerions prs
+de son lit.
+
+-- Comment est-il? demanda de Potter, distrait, impatient.
+
+-- Mieux, mais il tousse toujours... Tu ne viens pas le voir?
+
+Il bredouilla quelques mots dans sa moustache, en feignant de
+chercher autour de la pice:
+
+-- Pas maintenant... trs press... rendez-vous au club pour six
+heures...
+
+Ce quil voulait viter, ctait dtre seul avec elle.
+
+Adieu alors, fit la jeune femme subitement apaise, les traits
+en place, referme comme une eau pure que vient de troubler une
+pierre jusquau fond. Elle salua, disparut.
+
+-- Filons!...
+
+Et de Potter dlivr entrana Gaussin qui regardait descendre
+devant lui, raide et correct dans son long pardessus serr de
+coupe anglaise, ce sinistre passionn, tellement mu quand il
+portait empailler le camlon de sa matresse, et sen allant
+sans embrasser son enfant malade.
+
+-- Tout a, mon cher, fit le musicien comme en rponse la pense
+de son ami, cest la faute de ceux qui mont mari. Un vrai
+service quils mont rendu l et cette pauvre femme... Quelle
+folie de vouloir faire de moi un mari et un pre!... Jtais
+lamant de Rosa, je le suis rest, je le resterai jusqu ce que
+lun de nous crve... Un vice qui vous a pris au bon moment, qui
+vous tient bien, est-ce quon sen dgage jamais?... Et vous-mme,
+tes-vous sr que si Fanny avait voulu?...
+
+Il hla un fiacre vide qui passait, et en montant:
+
+-- propos de Fanny, vous savez la nouvelle?... Flamant est
+graci, sorti de Mazas... Cest la ptition de Dchelette...
+Pauvre Dchelette! il aura fait du bien mme aprs sa mort.
+
+Immobile, avec une envie folle de courir, de rattraper ces roues
+qui cahotaient fond de train dans la rue sombre o le gaz
+sallumait, Gaussin stonnait de se sentir si mu.
+
+-- Flamant graci... sorti de Mazas...
+
+Il redisait ces mots tout bas, y voyant la raison du silence de
+Fanny depuis quelques jours, de ses lamentations brusquement
+interrompues, tombes sous les caresses dun consolateur; car la
+premire pense du misrable enfin libre avait d tre pour elle.
+
+Il se rappelait la correspondance amoureuse date de la prison,
+lobstination de sa matresse dfendre celui-l seul, quand elle
+faisait si bon march des autres; et au lieu de se fliciter dune
+aventure qui logiquement le dchargeait de toute inquitude, de
+tout remords, une angoisse indfinissable le tint veill et
+fivreux une partie de la nuit. Pourquoi? Il ne laimait plus;
+seulement il songeait ses lettres restes aux mains de cette
+femme, quelle lirait peut-tre lautre, et dont -- qui sait? --
+sous une influence mauvaise, elle pourrait se servir un jour pour
+troubler son repos, son bonheur.
+
+Vraie ou fausse, ou cachant sans quil sen doutt un souci
+dautre genre, cette proccupation de ses lettres le dcida une
+dmarche imprudente, la visite Chaville quil avait toujours
+obstinment refuse. Mais qui confier une mission aussi intime
+et dlicate?... Un matin de fvrier, il prit le train de dix
+heures, trs calme desprit et de coeur, avec la seule crainte de
+trouver la maison ferme, la femme disparue dj la suite de son
+bandit.
+
+Ds la courbe de la voie, les persiennes ouvertes, les rideaux aux
+fentres du pavillon le rassurrent; et se souvenant de son
+motion, lorsquil voyait fuir derrire lui la petite lumire
+mouchetant lombre, il se raillait lui-mme et la fragilit de ses
+impressions. Ce ntait plus le mme homme qui passait l, et
+certainement il ne trouverait plus la mme femme. Il ny avait
+pourtant que deux mois depuis. Les bois que longeait le train
+navaient pas pris de nouvelles feuilles, gardaient les mmes
+lpres de rouille que le jour de la rupture, et de sa clameur aux
+chos.
+
+Il descendit seul la station, par ce brouillard pntrant et
+froid, prit le petit chemin de campagne tout glissant de neige
+durcie, la vote du chemin de fer, ne rencontra personne avant le
+Pav des Gardes, au tournant duquel apparurent un homme et un
+enfant suivis dun employ de la gare poussant sa brouette charge
+de malles.
+
+Lenfant, tout emmitoufl dun cache-nez, la casquette jusquaux
+oreilles, retint un cri en passant prs de lui. Mais cest
+Joseph... se dit-il, un peu tonn et triste de cette ingratitude
+du petit; et stant retourn il rencontra le regard de lhomme
+qui accompagnait lenfant par la main. Cette figure intelligente
+et fine, plie par la claustration, ces vtements de confection
+achets de la veille, cette barbe blonde fleur de menton, qui
+navait pas eu le temps de repousser depuis Mazas... Flamant,
+parbleu! Et Joseph tait son fils...
+
+Ce fut une rvlation dans un clair. Il revit, comprit tout,
+depuis la lettre du coffret o le beau graveur confiait sa
+matresse un enfant quil avait en province, jusqu larrive
+mystrieuse du petit, et la mine gne dHettma pour parler de
+cette adoption, et les regards de Fanny Olympe; car ils
+staient tous entendus pour lui faire nourrir le fils du
+faussaire. Oh! le joli niais, et comme ils avaient d rire!... Un
+dgot lui en vint de tout ce pass de honte, une envie de fuir
+bien loin; mais des choses le troublaient quil aurait voulu
+savoir. Lhomme et lenfant partis, pourquoi pas elle? Et puis ses
+lettres, il lui fallait ses lettres, ne rien laisser de lui dans
+ce coin de souillure et de malheur.
+
+-- Madame?... Voil monsieur!...
+
+-- Qui, monsieur?... demanda navement une voix du fond de la
+chambre.
+
+-- Moi...
+
+On entendit un cri, un bond prcipit, puis:
+
+-- Attends, je me lve... je viens...
+
+Encore au lit midi pass! Jean se doutait bien pourquoi, il
+connaissait les causes de ces lendemains briss, harasss; et
+pendant quil lattendait dans la salle aux moindres objets
+familiers, le sifflet du train montant, le m grelottant dune
+chvre dans un jardinet voisin, les couverts pars sur la table le
+reportaient aux matins dautrefois, le petit djeuner en hte
+avant le dpart.
+
+Fanny entra avec un lan vers lui, puis, sarrtant devant sa
+froideur, ils restrent une seconde tonns, hsitants, comme
+lorsquon se retrouve aprs ces intimits brises, de chaque ct
+dun pont rompu, dune distance de rive rive, et entre soi
+lespace immense des flots roulants et engloutissants.
+
+-- Bonjour... dit-elle tout bas, sans bouger.
+
+Elle le trouvait chang, pli. Lui stonnait de la revoir si
+jeune, un peu grossie seulement, moins grande quil ne se la
+figurait, mais baigne de ce rayonnement spcial, cet clat du
+teint et des yeux, cette douceur de pelouse frache que lui
+laissaient les nuits de grandes caresses. Elle tait donc reste
+dans le bois, au fond du ravin encombr de feuilles mortes, celle
+dont le souvenir le rongeait de piti.
+
+-- On se lve tard la campagne... fit-il dun accent ironique.
+
+Elle sexcusait, prtextait une migraine, et, comme lui, employait
+des formes impersonnelles, ne sachant dire ni toi, ni vous; puis
+linterrogation muette qui lui montrait le repas desservi:
+
+-- Cest lenfant... il a djeun l ce matin avant de sen
+aller...
+
+-- Sen aller?... O donc?
+
+Il affectait une suprme indiffrence du bout des lvres, mais
+lclair de ses yeux le trahissait. Et Fanny:
+
+-- Le pre a reparu... il est venu le reprendre...
+
+-- En sortant de Mazas, nest-ce pas?
+
+Elle tressaillit, mais nessaya pas de mentir.
+
+-- Eh bien, oui... Javais promis, je lai fait... Que de fois
+lenvie me tenait de te le dire, mais je nosais pas, javais peur
+que tu le renvoies, le pauvre petit...
+
+Et elle ajouta timidement:
+
+-- Tu tais si jaloux...
+
+Il eut un beau rire de ddain. Jaloux, lui, de ce forat... allons
+donc!... Et sentant monter sa colre il coupa court, dit vivement
+ce qui lamenait. Ses lettres!... Pourquoi ne les avait-elle pas
+donnes Csaire, cela leur et vit une entrevue pnible pour
+tous deux.
+
+-- Cest vrai, dit-elle, toujours trs douce, mais je vais te les
+rendre, elles sont l...
+
+Il la suivit dans la chambre, aperut le lit dfait, recouvert en
+hte sur les deux oreillers, respira cette odeur de cigarettes
+brles mle des parfums de toilette de femme, quil
+reconnaissait comme le petit coffret nacr pos sur la table. Et
+la mme pense leur venant tous deux:
+
+-- Il ny en a pas lourd, dit-elle en ouvrant la bote... nous ne
+risquerions pas de mettre le feu...
+
+Il se taisait, troubl, la bouche sche, hsitant se rapprocher
+de ce lit saccag, devant lequel elle feuilletait les lettres une
+dernire fois, la tte penche, la nuque solide et blanche sous la
+torsade releve de ses cheveux, et dans le flottant vtement de
+laine la taille paissie et molle, labandon...
+
+-- Voil!... Elles y sont toutes.
+
+Le paquet pris, mis brusquement dans sa poche, car ses
+proccupations avaient chang, Jean demanda:
+
+-- Alors il emmne son enfant?... O vont-ils?...
+
+-- Au Morvan, dans son pays, pour se cacher, faire sa gravure
+quil enverra Paris sous un faux nom.
+
+-- Et toi?... Est-ce que tu comptes rester ici?...
+
+Elle dtourna les yeux pour lui chapper, balbutiant que ce serait
+bien triste. Aussi elle pensait... elle partirait peut-tre
+bientt... un petit voyage.
+
+-- Dans le Morvan, sans doute?... En famille!...
+
+Et lchant sa fureur jalouse:
+
+-- Dis donc tout de suite que tu rejoindras ton voleur, que vous
+allez vous mettre en mnage... Il y a assez longtemps que tu en as
+envie... Allons. Retourne ta bauge... Fille et faussaire a va
+ensemble, jtais bien bon de vouloir te tirer de cette boue.
+
+Elle gardait son mutisme immobile, un clair de triomphe filtrant
+entre ses cils baisss. Et plus il la cinglait dune ironie
+froce, outrageante, plus elle semblait fire, et saccentuait le
+frisson au coin de sa bouche. Maintenant il parlait de son bonheur
+ lui, lamour honnte et jeune, le seul amour. Oh! le doux
+oreiller pour dormir quun coeur dhonnte femme... Puis,
+brusquement, la voix baisse, comme sil avait honte:
+
+-- Je viens de le rencontrer, ton Flamant, il a pass la nuit ici?
+
+-- Oui, il tait tard, il neigeait... On lui a fait un lit sur le
+divan.
+
+-- Tu mens, il a couch l... il ny a qu voir le lit, qu te
+regarder.
+
+-- Et aprs?
+
+Elle approchait son visage du sien, ses grands yeux gris clairs
+de flammes libertines...
+
+-- Est-ce que je savais que tu viendrais?... Et toi perdu, quest-
+ce que a pouvait me faire, tout le reste? Jtais triste, seule,
+dgote...
+
+-- Et puis le bouquet du bagne!... Depuis le temps que tu vivais
+avec un honnte homme... a ta sembl bon, hein?... Avez-vous d
+vous en fourrer de ces caresses... Ah! salet!... tiens...
+
+Elle vit venir le coup sans lviter, le reut en pleine figure,
+puis avec un grondement sourd de douleur, de joie, de victoire,
+elle sauta sur lui, lempoigna pleins bras: Mami, mami... tu
+maimes encore... et ils roulrent ensemble sur le lit.
+
+Le passage grand fracas dun express le rveilla en sursaut vers
+le soir; et les yeux ouverts, il resta quelques instants sans se
+reconnatre, tout seul au fond de ce grand lit o ses membres
+rompus comme par une marche excessive semblaient poss les uns
+ct des autres, sans attaches ni ressorts. Laprs-midi, il tait
+tomb beaucoup de neige. Dans un silence de dsert, on lentendait
+fondre, ruisseler contre les murs, le long des vitres, sgoutter
+dans les combles du toit, et, par moments, sur le feu de coke de
+la chemine quelle claboussait.
+
+O tait-il? Que faisait-il l? Peu peu, dans la rverbration
+du petit jardin, la chambre lui apparaissait toute blanche,
+claire den bas, le grand portrait de Fanny dress en face de
+lui, et le souvenir lui revenait de sa chute, sans le moindre
+tonnement. Ds en entrant, devant ce lit, il stait senti
+repris, perdu; ces draps lattiraient comme un gouffre, et il se
+disait: Si jy tombe, ce sera sans rmission et pour toujours.
+Ctait fait; et sous le triste dgot de sa lchet, il y avait
+comme un soulagement lide quil ne sortirait plus de cette
+fange, le pitoyable bien-tre du bless qui, perdant son sang,
+tranant sa plaie, sest tendu sur un tas de fumier pour y
+mourir, et las de souffrir, de lutter, toutes les veines ouvertes,
+senfonce dlicieusement dans la tideur molle et ftide.
+
+Ce qui lui restait faire maintenant tait horrible, mais trs
+simple. Retourner Irne aprs cette trahison, risquer un mnage
+ la de Potter?... Si bas quil ft tomb, il nen tait pas
+encore l... Il allait crire Bouchereau, au grand physiologiste
+qui le premier a tudi et dcrit les maladies de la volont, lui
+en soumettre un cas terrible, lhistoire de sa vie depuis la
+premire rencontre avec cette femme quand elle lui avait pos sa
+main sur le bras, jusquau jour o, se croyant sauv, en plein
+bonheur, en pleine ivresse, elle le ressaisissait par la magie du
+pass, cet horrible pass o lamour tenait si peu de place,
+seulement la lche habitude et le vice entr dans les os...
+
+La porte souvrit. Fanny marchait tout doucement dans la chambre
+pour ne pas le rveiller. Entre ses paupires closes, il la
+regardait, alerte et forte, rajeunie, chauffant au foyer ses pieds
+tremps de la neige du jardin, et de temps en temps tourne vers
+lui avec le petit sourire quelle avait le matin, dans la dispute.
+Elle vint prendre le paquet de maryland sa place habituelle,
+roula une cigarette et sen allait, mais il la retint.
+
+-- Tu ne dors donc pas?
+
+-- Non... assieds-toi l... et causons.
+
+Elle resta au bord du lit, un peu surprise de cette gravit.
+
+-- Fanny... Nous allons partir.
+
+Elle crut dabord quil plaisantait pour lprouver. Mais les
+dtails trs prcis quil donnait la dtromprent vite. Il y avait
+un poste vacant, celui dArica; il le demanderait. Ctait
+laffaire dune quinzaine de jours, le temps de prparer les
+malles...
+
+-- Et ton mariage?
+
+-- Plus un mot l-dessus... Ce que jai fait est irrparable... Je
+vois bien que cest fini, je ne pourrai plus me sparer de toi.
+
+-- Pauvre bb! fit-elle avec une douceur triste, un peu
+mprisante.
+
+Puis, aprs avoir tir deux ou trois bouffes:
+
+-- Cest loin, ce pays que tu dis?
+
+-- Arica?... trs loin, au Prou...
+
+Et tout bas:
+
+-- Flamant ne pourra pas te rejoindre...
+
+Elle resta songeuse et mystrieuse dans son nuage de tabac. Lui,
+tenait toujours sa main, frlait son bras nu, et berc par le
+dgoulinement de leau tout autour de la petite maison, il fermait
+les yeux, senfonait dans la vase doucement.
+
+
+XV
+
+Nerveux, trpidant, sous vapeur, dj parti comme tous ceux qui
+sapprtent au dpart, Gaussin est depuis deux jours Marseille
+o Fanny doit venir le rejoindre et sembarquer avec lui. Tout est
+prt, les places retenues, deux cabines de premire pour le vice-
+consul dArica voyageant avec sa belle soeur; et le voil qui
+arpente le carreau drougi de la chambre dhtel, dans la double
+attente fivreuse de sa matresse et de lappareillage.
+
+Il faut quil marche et sagite sur place, puisquil nose sortir.
+La rue le gne comme un criminel, comme un dserteur, la rue
+marseillaise mle et grouillante o il lui semble qu chaque
+tournant son pre, le vieux Bouchereau vont se montrer, lui mettre
+la main sur lpaule pour le reprendre et le ramener.
+
+Il senferme, mange l sans mme descendre la table dhte, lit
+sans fixer ses yeux, se jette sur son lit, distrayant ses vagues
+siestes avec le Naufrage de La Prouse, la Mort du capitaine Cook
+pendus aux murs, piquets de mouches, et des heures entires
+saccoude au balcon en bois vermoulu, abrit dun store jaune
+aussi rapic que la voile dun bateau de pche.
+
+Son htel, lhtel du Jeune Anacharsis, dont le nom pris au
+hasard sur le Bottin la tent quand il convenait du rendez-vous
+avec Fanny, est une vieille auberge point luxueuse ni mme trs
+propre, mais qui donne sur le port, en pleine marine, en plein
+voyage. Sous ses fentres, des perruches, des cacatos, des
+oiseaux des les au doux ramage interminable, tout ltalage en
+plein air dun oiselier dont les cages empiles saluent le jour
+levant dune rumeur de fort vierge, couverte et domine, mesure
+que la journe savance, par les bruyants travaux du port, rgls
+au bourdon de Notre Dame-de-la-Garde.
+
+Cest une confusion de jurons dans toutes les langues, de cris de
+bateliers, de portefaix, de marchands de coquillages, entre les
+coups de marteau du bassin de radoub, le grincement des grues, le
+heurt sonore des romaines rebondissant sur le pav, cloches de
+bords, sifflets de machines, bruits rythms de pompes, de
+cabestans, eaux de cale quon dgorge, vapeur qui schappe, tout
+ce fracas doubl et rpercut par le tremplin de la mer voisine,
+do monte de loin en loin le mugissement rauque, lhaleine de
+monstre marin dun grand transatlantique qui prend le large.
+
+Et les odeurs aussi voquent des pays lointains, des quais plus
+ensoleills et chauds encore que celui-ci; les bois de santal, de
+campche quon dcharge, les limons, les oranges, pistaches,
+fves, arachides, dont lcre senteur se dgage, monte avec des
+tourbillons de poussires exotiques dans une atmosphre sature
+deau saumtre, dherbes brles, des graisses fumeuses des _Cook-
+house_.
+
+Le soir venu, ces rumeurs sapaisent, ces paisseurs de lair
+retombent et svaporent; et tandis que Jean, rassur par lombre,
+le store relev, regarde le port endormi et noir sous lentre-
+croisement en hachures des mts, des vergues, des beauprs, quand
+le silence nest travers que du clapotis dune rame, de laboi
+lointain dun chien de bord, au large, tout au large, le phare de
+Planier projette en tournant une longue flamme rouge ou blanche
+qui dchire lombre, montre en un clignotement dclair des
+silhouettes dles, de forts, de roches. Et ce regard lumineux
+guidant des milliers de vies lhorizon, cest encore le voyage,
+qui linvite et lui fait signe, lappelle dans la voix dun vent,
+les houles de la pleine mer, et la rauque clameur dun _steamboat_
+qui rle et souffle toujours quelque point de la rade.
+
+Encore vingt-quatre heures dattente; Fanny ne doit le rejoindre
+que dimanche. Ces trois jours trop tt au rendez-vous, il devait
+les passer prs des siens, les donner aux bien-aims quil ne
+reverra de plusieurs annes, quil ne retrouvera plus peut-tre;
+mais ds le soir de son arrive Castelet, quand son pre a su
+que le mariage tait rompu et quil en a devin les causes, une
+explication a eu lieu, violente, terrible.
+
+Que sommes-nous donc, que sont nos affections les plus tendres,
+les plus prs de notre coeur, pour quune colre qui passe entre
+deux tres de mme chair, de mme sang, arrache, torde, emporte
+leur tendresse, les sentiments de nature aux racines si profondes
+et si fines, avec la violence aveugle, irrsistible, dun de ces
+typhons des mers de Chine dont les plus durs marins nosent se
+souvenir et disent en plissant:
+
+-- Ne parlons pas de a...
+
+Il nen parlera jamais, mais il sen souviendra toute sa vie de
+cette horrible scne sur la terrasse de Castelet o sest passe
+son enfance heureuse, devant cet horizon splendide et calme, ces
+pins, ces myrtes, ces cyprs qui se serraient immobiles et
+frissonnants autour de la maldiction paternelle. Toujours il
+reverra ce grand vieillard, aux joues convulses et remuantes,
+marchant sur lui avec cette bouche de haine, ce regard de haine,
+profrant les paroles quon ne pardonne pas, le chassant de la
+maison et de lhonneur:
+
+-- Va-ten, pars avec ta gueuse, tu es mort pour nous!...
+
+Et les petites bessonnes criant, se tranant genoux sur le
+perron, demandant grce pour le grand frre, et la pleur de
+Divonne, sans un regard, sans un adieu, pendant que l-haut,
+derrire la vitre, le doux et anxieux visage de la malade
+demandait pourquoi tout ce bruit et son Jean sen allant si vite
+et sans lembrasser.
+
+Cette ide quil navait pas embrass sa mre la fait revenir
+mi-route dAvignon; il a laiss Csaire avec la voiture au bas du
+pays, pris la traverse et pntr dans Castelet par le clos, comme
+un voleur. La nuit tait sombre; ses pas semptraient dans la
+vigne morte, et mme il finissait par ne plus pouvoir sorienter,
+cherchant sa maison dans les tnbres, dj tranger chez lui. La
+blancheur des murs crpis le guidait enfin dun reflet vague; mais
+la porte du perron tait ferme, les fentres partout teintes.
+Sonner, appeler? Il nosait, par crainte de son pre. Deux ou
+trois fois il a fait le tour du logis, esprant trouver lissue
+dun volet mal clos. Partout la lanterne de Divonne avait pass
+comme chaque soir; et aprs un long regard la chambre de sa
+mre, ladieu de tout son coeur sa maison denfance qui le
+repousse elle aussi, il sest enfui dsespr avec un remords qui
+ne le quitte plus.
+
+Dordinaire, pour ces absences de dure, ces traverses aux
+dangereux hasards de la mer et du vent, les parents, les amis,
+prolongent les adieux jusqu lembarquement dfinitif; on passe
+la dernire journe ensemble, on visite le bateau, la cabine du
+partant afin de mieux le suivre dans sa route. Plusieurs fois par
+jour, Jean voit passer devant lhtel de ces affectueuses
+reconduites, parfois nombreuses et bruyantes; mais il smeut
+surtout dun groupe familial ltage au-dessous du sien. Un
+vieux, une vieille, des gens de campagne tournure aise, en
+veste de drap et cambrsine jaune, sont venus accompagner leur
+garon, lassistent jusquau dpart du paquebot; et penchs leur
+fentre, dans le dsoeuvrement de lattente, on les voit tous les
+trois, se tenant par le bras, le matelot au milieu, bien serrs.
+Ils ne parlent pas, ils streignent.
+
+Jean songe en les regardant au beau dpart quil aurait eu... Son
+pre, ses petites soeurs, et, sappuyant sur lui dune douce main
+frmissante, celle dont les beauprs au large entranaient le vif
+esprit et lme aventureuse... Regrets striles. Le crime est
+accompli, son destin sur les rails, il na qu partir et
+oublier...
+
+Quelles lui semblrent lentes et cruelles les heures de la
+dernire nuit! Il se tournait, se retournait dans son lit
+dauberge, guettait le jour sur la vitre aux dcroissements lents
+du noir au gris, puis au blanc daube que le phare piquait encore
+dune tincelle rouge efface au soleil levant.
+
+Alors seulement il sendormit, rveill tout coup par un
+claboussement de rayons dans sa chambre, les cris confondus des
+cages de loiselier avec les innombrables carillons du dimanche de
+Marseille, rpandus par les quais largis, toutes machines au
+repos, des oriflammes flottant aux mts... Dj dix heures! Et
+lexpress de Paris arrive midi, vite il shabille pour aller au-
+devant de sa matresse; ils djeuneront en face de la mer, puis on
+portera les bagages bord et cinq heures, le signal.
+
+Un jour merveilleux, un ciel profond o les mouettes passent en
+taches blanches, la mer dun bleu plus fonc, dun bleu minral,
+sur lequel, lhorizon, des voiles, des fumes, tout est visible,
+tout miroite et tout danse; et comme le chant naturel de ces rives
+de soleil aux transparences datmosphre et deau, des harpes
+sonnent sous les croises de lhtel, un air italien dune
+facilit divine, mais dont la note pince et trane sur les
+cordes meut cruellement les nerfs. Cest plus que de la musique,
+cest la traduction aile de ces allgresses du Midi, ces
+plnitudes de vie et damour gonfles jusquaux larmes. Et le
+souvenir dIrne passe dans la mlodie, vibrant et pleurant. Comme
+cest loin!... Quel beau pays perdu, quel regret pour toujours des
+choses brises, irrparables!
+
+Allons!
+
+Sur le seuil, en sortant, Jean rencontre un garon!
+
+-- Une lettre pour M. le consul... Elle est arrive le matin, mais
+M. le consul dormait si profondment!
+
+Les voyageurs de distinction sont rares lhtel du _Jeune
+Anacharsis_; aussi les braves Marseillais font-ils sonner tout
+propos le titre de leur pensionnaire... Qui peut lui crire?
+Personne ne connat son adresse, moins que Fanny... Et regardant
+mieux lenveloppe, il spouvante, il a compris.
+
+Eh bien, non! je ne pars pas; cest une trop grande folie dont je
+ne me sens pas la force. Pour des coups pareils, mon pauvre ami,
+il faut la jeunesse que je nai plus, ou laveuglement dune
+passion folle qui nous manque lun comme lautre. Il y a cinq
+ans, aux beaux jours, un signe de toi maurait fait te suivre de
+lautre ct de la terre, car tu ne peux nier que je taie aim
+passionnment. Je tai donn tout ce que javais; et lorsquil a
+fallu marracher de toi jai souffert, comme jamais pour aucun
+homme. Mais a use, vois-tu, un amour pareil... Te sentir si beau,
+si jeune, toujours trembler, tant de choses dfendre!...
+Maintenant je nen peux plus, tu mas trop fait vivre, trop fait
+souffrir, je suis bout.
+
+Dans ces conditions, la perspective de ce grand voyage, de ce
+dmnagement dexistence, me fait peur. Moi qui aime tant ne pas
+bouger et qui ne suis jamais alle plus loin que Saint-Germain, tu
+penses! Et puis les femmes vieillissent trop vite au soleil, et tu
+naurais pas encore trente ans que je serais jaunie et fripe
+comme maman Pilar; cest pour le coup que tu men voudrais de ton
+sacrifice et que la pauvre Fanny payerait pour tout le monde.
+coute, il y a un pays dOrient, jai lu a dans un de tes _Tour
+du Monde_, o, quand une femme trompe son mari, on la coud vivante
+avec un chat, en une peau de bte toute frache, puis on lche le
+paquet sur la plage hurlant et bondissant en plein soleil. La
+femme miaule, le chat griffe, tous deux sentre-dvorent pendant
+que la peau se racornit, se resserre sur cette horrible bataille
+de captifs, jusquau dernier rle, jusqu la dernire palpitation
+du sac. cest un peu le supplice qui nous attendait ensemble...
+
+Il sarrta une minute, cras, stupide. perte de vue le bleu de
+la mer tincelait. _Addio_... chantaient les harpes auxquelles
+stait jointe une voix chaude et passionne comme elles...
+_Addio_... Et le nant de sa vie dtruite, ravage, toute de
+dbris et de larmes, lui apparut, le champ ras, les moissons
+faites sans espoir de retour, et pour cette femme qui lui
+chappait...
+
+Jaurais d te dire cela plus tt, mais je nosais pas, te voyant
+si mont, si rsolu. Ton exaltation me gagnait; puis la vanit de
+la femme, la fiert bien naturelle de tavoir reconquis aprs la
+rupture. Seulement, tout au fond de moi, je sentais que a ny
+tait plus, quelque chose de fini, de craqu. Comment veux-tu?
+aprs des secousses pareilles... Et ne te figure pas que ce soit
+cause de ce malheureux Flamant. Pour lui comme pour toi et tous
+les autres, cest fini, mon coeur est mort; mais il reste cet
+enfant dont je ne peux plus me passer et qui me ramne auprs du
+pre, pauvre homme qui sest perdu par amour et mest revenu de
+Mazas aussi fervent et tendre qu notre premire rencontre.
+Figure-toi que, lorsque nous nous sommes revus, il a pass toute
+la nuit pleurer sur mon paule; tu vois quil ny avait gure de
+quoi te monter la tte...
+
+Je te lai dit, mon cher enfant, jai trop aim, je suis rompue.
+ prsent jai besoin quon maime mon tour, quon me choie, et
+madmire, et me berce. Celui-l sera genoux, ne me verra jamais
+de rides ni de cheveux blancs; et sil mpouse, comme il en a
+lintention, cest moi qui lui ferai une grce. Compare... Surtout
+pas de folies. Mes prcautions sont prises pour que tu ne puisses
+me retrouver. Du petit caf de la gare do je tcris, je vois
+travers les arbres la maison o nous avons eu de si bons et de si
+cruels moments, et lcriteau qui se balance sur la porte,
+attendant de nouveaux htes... Te voil libre, tu nentendras plus
+jamais parler de moi... Adieu, un baiser, le dernier, dans le
+cou..., mami...
+
+
+
+ [1] _Le postillon de Longjumeau_ est un opra de Adam qui
+comporte un air trs connu, du temps de Daudet, sur le beau
+postillon... [Note de lditeur]
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Sapho, by Alphonse Daudet
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SAPHO ***
+
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+The Project Gutenberg EBook of Sapho, by Alphonse Daudet
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+\par This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+\par almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+\par re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
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+\par Title: Sapho
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+\par Author: Alphonse Daudet
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+\par Language: French
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+\par *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SAPHO ***
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+\par This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
+\par is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
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+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96261177}I{\*\bkmkend _Toc96261177}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par \endash Regardez-moi, voyons\'85 J\rquote aime la couleur de vos yeux\'85
+\par
+\par \endash Comment vous appelez-vous\~?
+\par
+\par \endash Jean.
+\par
+\par \endash Jean tout court\~?
+\par
+\par \endash Jean Gaussin.
+\par
+\par \endash Du Midi, j\rquote entends \'e7a\'85 Quel \'e2ge\~?
+\par
+\par \endash Vingt et un ans.
+\par
+\par \endash Artiste\~?
+\par
+\par \endash Non, madame.
+\par
+\par \endash Ah\~! tant mieux\'85
+\par
+\par Ces bouts de phrases, presque inintelligibles au milieu des cris, des rires, des airs de danse d\rquote une f\'eate travestie, s\rquote \'e9changeaient \endash une nuit de juin \endash entre un }{\i pifferaro}{
+ et une femme fellah dans la serre de palmiers, de foug\'e8res arborescentes, qui faisait le fond de l\rquote atelier de D\'e9chelette.
+\par
+\par Au pressant interrogatoire de l\rquote \'c9gyptienne, le }{\i pifferaro}{ r\'e9pondait avec l\rquote ing\'e9nuit\'e9 de son \'e2ge tendre, l\rquote abandon, le soulagement d\rquote un M\'e9ridional rest\'e9 longtemps sans parler. \'c9tranger \'e0
+ tout ce monde de peintres, de sculpteurs, perdu d\'e8s en entrant dans le bal par l\rquote ami qui l\rquote avait amen\'e9, il se morfondait depuis deux heures, promenant sa jolie figure de blond h\'e2l\'e9 et dor\'e9
+ par le soleil, les cheveux en frisons serr\'e9s et courts comme la peau de mouton de son costume\~; et un succ\'e8s, dont il ne se doutait gu\'e8re, se levait et chuchotait autour de lui.
+\par
+\par Des \'e9paules de danseurs le bousculaient brusquement, des rires de rapins blaguaient la cornemuse qu\rquote il portait tout de travers et sa d\'e9froque de montagne, lourde et g\'eanante dans cette nuit d\rquote \'e9t\'e9
+. Une Japonaise aux yeux de faubourg, des couteaux d\rquote acier tenant son chignon remont\'e9, fredonnait en l\rquote aga\'e7ant\~: }{\i Ah\~! qu\rquote il est beau, qu\rquote il est beau, le postillon\'85}{\cs30\b\i\fs36\super \chftn {\footnote
+\pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ }{\i Le postillon de Longjumeau}{ est un op\'e9ra de Adam qui comporte un air tr\'e8s
+ connu, du temps de Daudet, sur le beau postillon\'85 [Note de l\rquote \'e9diteur]}}}{\~; tandis qu\rquote une }{\i novio}{ espagnole en blanches dentelles de soie, passant au bras d\rquote
+un chef apache, lui fourrait violemment sous le nez son bouquet de jasmins blancs.
+\par
+\par Il ne comprenait rien \'e0 ces avances, se croyait extr\'eamement ridicule et se r\'e9fugiait dans l\rquote ombre fra\'eeche de la galerie vitr\'e9e, bord\'e9e d\rquote un large divan sous les verdures. Tout de suite cette femme \'e9tait venue s\rquote
+asseoir pr\'e8s de lui.
+\par
+\par Jeune, belle\~? Il n\rquote aurait su le dire\'85 Du long fourreau de lainage bleu o\'f9 sa taille pleine ondulait, sortaient deux bras, ronds et fins, nus jusqu\rquote \'e0 l\rquote \'e9paule\~; et ses petites mains charg\'e9
+es de bagues, ses yeux gris larges ouverts et grandis par les bizarres ornements de fer lui tombant du front, composaient un ensemble harmonieux.
+\par
+\par Une actrice sans doute. Il en venait beaucoup chez D\'e9chelette\~; et cette pens\'e9e n\rquote \'e9tait pas pour le mettre \'e0 l\rquote aise, ce genre de personnes lui faisant tr\'e8s peur. Elle lui parlait de tout pr\'e8s, un coude au genou, la t\'eate
+ appuy\'e9e sur la main, avec une douceur grave, un peu lasse\'85 \'ab\~Du Midi vraiment\~?\'85 Et des cheveux de ce blond-l\'e0\~!\'85 Voil\'e0 une chose extraordinaire.\~\'bb
+\par
+\par Et elle voulait savoir depuis combien de temps il habitait Paris, si c\rquote \'e9tait tr\'e8s difficile cet examen pour les consulats qu\rquote il pr\'e9parait, s\rquote il connaissait beaucoup de monde et comment il se trouvait \'e0 la soir\'e9e de D
+\'e9chelette, rue de Rome, si loin de son quartier Latin. Quand il dit le nom de l\rquote \'e9tudiant qui l\rquote avait amen\'e9\'85 \'ab\~La Gournerie\'85 un parent de l\rquote \'e9crivain\'85 elle connaissait sans doute\'85\~\'bb l\rquote
+expression de ce visage de femme changea, s\rquote assombrit subitement\~; mais il n\rquote y prit pas garde, ayant l\rquote \'e2ge o\'f9 les yeux brillent sans rien voir. La Gournerie lui avait promis que son cousin serait l\'e0, qu\rquote il le pr\'e9
+senterait. \'ab\~J\rquote aime tant ses vers\'85 je serais si heureux de le conna\'eetre\'85\~\'bb
+\par
+\par Elle eut un sourire de piti\'e9 pour sa candeur, un joli resserrement d\rquote \'e9paules, en m\'eame temps qu\rquote elle \'e9cartait de sa main les feuilles l\'e9g\'e8res d\rquote un bambou et regardait dans le bal si elle ne lui d\'e9
+couvrirait pas son grand homme.
+\par
+\par La f\'eate \'e0 ce moment \'e9tincelait et roulait comme une apoth\'e9ose de f\'e9erie. L\rquote atelier, le hall plut\'f4t, car on n\rquote y travaillait gu\'e8re, d\'e9velopp\'e9 dans toute la hauteur de l\rquote h\'f4tel et n\rquote en faisant qu
+\rquote une pi\'e8ce immense, recevait sur ses tentures claires, l\'e9g\'e8res, estivales, ses stores de paille fine ou de gaze, ses paravents de laque, ses verreries multicolores, et sur le buisson de roses jaunes garnissant le foyer d\rquote
+une haute chemin\'e9e Renaissance, l\rquote \'e9clairage vari\'e9 et bizarre d\rquote innombrables lanternes chinoises, persanes, mauresques, japonaises, les unes en fer ajour\'e9, d\'e9coup\'e9es d\rquote ogives comme une porte de mosqu\'e9e, d\rquote
+autres en papier de couleur pareilles \'e0 des fruits, d\rquote autres d\'e9ploy\'e9es en \'e9ventail, ayant des formes de fleurs, d\rquote ibis, de serpents\~; et tout \'e0 coup de grands jets \'e9lectriques, rapides et bleu\'e2tres, faisaient p\'e2
+lir ces mille lumi\'e8res et givraient d\rquote un clair de lune les visages et les \'e9paules nues, toute la fantasmagorie d\rquote \'e9toffes, de plumes, de paillons, de rubans qui se froissaient dans le bal, s\rquote \'e9tageaient sur l\rquote
+escalier hollandais \'e0 large rampe menant aux galeries du premier que d\'e9passaient les manches des contrebasses et la mesure fr\'e9n\'e9tique d\rquote un b\'e2ton de chef d\rquote orchestre.
+\par
+\par De sa place, le jeune homme voyait cela \'e0 travers un r\'e9seau de branches vertes, de lianes fleuries qui se m\'ealaient au d\'e9cor, l\rquote encadraient et, par une illusion d\rquote
+optique, jetaient au va-et-vient de la danse des guirlandes de glycine sur la tra\'eene d\rquote argent d\rquote une robe de princesse, coiffaient d\rquote une feuille de drac\'e6na un minois de berg\'e8re Pompadour\~; et pour lui maintenant l\rquote int
+\'e9r\'eat du spectacle se doublait du plaisir d\rquote apprendre par son \'c9gyptienne les noms, tous glorieux, tous connus, que cachaient ces travestis d\rquote une vari\'e9t\'e9, d\rquote une fantaisie si amusantes.
+\par
+\par Ce valet de chiens, son fouet court en bandouli\'e8re, c\rquote \'e9tait Jadin\~; tandis qu\rquote un peu plus loin cette soutane \'e9lim\'e9e de cur\'e9 de campagne d\'e9guisait le vieil Isabey, grandi par un jeu de cartes dans ses souliers \'e0
+ boucles. Le p\'e8re Corot souriait sous l\rquote \'e9norme visi\'e8re d\rquote une casquette d\rquote invalide. On lui montrait aussi Thomas Couture en bouledogue, Jundt en argousin, Cham en oiseau des \'eeles.
+\par
+\par Et quelques costumes historiques et graves, un Murat empanach\'e9, un prince Eug\'e8ne, un Charles I}{\super er}{, port\'e9s par de tout jeunes peintres, marquaient bien la diff\'e9rence entre les deux g\'e9n\'e9rations d\rquote artistes\~
+; les derniers venus, s\'e9rieux, froids, des t\'eates de gens de bourse vieillis de ces rides particuli\'e8res que creusent les pr\'e9occupations d\rquote argent, les autres bien plus gamins, rapins, bruyants, d\'e9brid\'e9s.
+\par
+\par Malgr\'e9 ses cinquante-cinq ans et les palmes de l\rquote Institut, le sculpteur Caoudal en hussard de baraque, les bras nus, ses biceps d\rquote hercule, une palette de peintre battant ses longues jambes en guise de s
+abretache, tortillait un cavalier seul du temps de la Grande Chaumi\'e8re en face du musicien de Potter, en muezzin qui fait la f\'eate, le turban de travers, mimant la danse du ventre et piaillant le \'ab\~la Allah, il Allah\~\'bb d\rquote
+une voix suraigu\'eb.
+\par
+\par On entourait ces joyeux illustres d\rquote un large cercle qui reposait les danseurs\~; et au premier rang, D\'e9chelette, le ma\'eetre du logis, fron\'e7
+ait sous un haut bonnet persan ses petits yeux, son nez kalmouck, sa barbe grisonnante, heureux de la gaiet\'e9 des autres et s\rquote amusant \'e9perdument, sans qu\rquote il y par\'fbt.
+\par
+\par L\rquote ing\'e9nieur D\'e9chelette, une figure du Paris artiste d\rquote il y a dix ou douze ans, tr\'e8s bon, tr\'e8s riche, avec des vell\'e9it\'e9s d\rquote art et cette libre allure, ce m\'e9pris de l\rquote
+opinion que donnent la vie de voyage et le c\'e9libat, avait alors l\rquote entreprise d\rquote une ligne ferr\'e9e de Tauris \'e0 T\'e9h\'e9ran\~; et chaque ann\'e9e, pour se remettre de dix mois de fatigues, de nuits sous la tente, de galopades fi\'e9
+vreuses \'e0 travers sables et marais, il venait passer les grandes chaleurs dans cet h\'f4tel de la rue de Rome, construit sur ses dessins, meubl\'e9 en palais d\rquote \'e9t\'e9, o\'f9 il r\'e9unissait des gens d\rquote
+esprit et de jolies filles, demandant \'e0 la civilisation de lui donner en quelques semaines l\rquote essence de ce qu\rquote elle a de montant et de savoureux.
+\par
+\par \'ab\~D\'e9chelette est arriv\'e9.\~\'bb C\rquote \'e9tait la nouvelle des ateliers, sit\'f4t qu\rquote on avait vu se lever comme un rideau de th\'e9\'e2tre l\rquote immense store de coutil sur la fa\'e7ade vitr\'e9e de l\rquote h\'f4
+tel. Cela voulait dire que la f\'eate commen\'e7ait et qu\rquote on allait en avoir pour deux mois de musiques et festins, danses et bombances, tranchant sur la torpeur silencieuse du quartier de l\rquote Europe \'e0 cette \'e9poque des vill\'e9
+giatures et des bains de mer.
+\par
+\par Personnellement, D\'e9chelette n\rquote \'e9tait pour rien dans le bacchanal qui grondait chez lui nuit et jour. Ce noceur infatigable apportait au plaisir une fr\'e9n\'e9sie \'e0 froid, un regard vague, souriant, comme hatschisch\'e9, mais d\rquote
+une tranquillit\'e9, d\rquote une lucidit\'e9 imperturbables. Tr\'e8s fid\'e8le ami, donnant sans compter, il avait pour les femmes un m\'e9pris d\rquote homme d\rquote Orient, fait d\rquote indulgence et de politesse\~; et de celles qui venaient l\'e0
+, attir\'e9es par sa grande fortune et la fantaisie joyeuse du milieu, pas une ne pouvait se vanter d\rquote avoir \'e9t\'e9 sa ma\'eetresse plus d\rquote un jour.
+\par
+\par }{\cf1 \'ab\~Un bon homme tout de m\'eame\'85\~\'bb ajouta l\rquote }{\caps\cf1 \'e9}{\cf1 gyptienne qui donnait \'e0 Gaussin ces renseignements. S\rquote interrompant tout \'e0 coup\~:
+\par
+\par }{\endash }{\cf1 Voil\'e0 votre po\'e8te\'85
+\par }{
+\par \endash O\'f9 donc\~?
+\par
+\par \endash Devant vous\'85 en mari\'e9 de village\'85
+\par
+\par Le jeune homme eut un \'ab\~Oh\~!\~\'bb d\'e9sappoint\'e9. Son po\'e8te\~! Ce gros homme, suant, luisant, \'e9talant des gr\'e2ces lourdes dans le faux-col \'e0 deux pointes et le gilet fleuri de Jeannot\'85 Les grands cris d\'e9sesp\'e9r\'e9s du }{\i
+Livre de l\rquote Amour}{ lui venaient \'e0 la m\'e9moire, du livre qu\rquote il ne lisait jamais sans un petit battement de fi\'e8vre\~; et tout haut, machinalement, il murmurait\~:
+\par
+\par }{\i Pour animer le marbre orgueilleux de ton corps,
+\par \'d4 Sapho, j\rquote ai donn\'e9 tout le sang de mes veines\'85
+\par }{
+\par Elle se retourna vivement, avec le cliquetis de sa parure barbare\~:
+\par
+\par \endash Que dites-vous l\'e0\~?
+\par
+\par C\rquote \'e9taient des vers de La Gournerie\~; il s\rquote \'e9tonnait qu\rquote elle ne les conn\'fbt pas.
+\par
+\par \'ab\~Je n\rquote aime pas les vers\'85\~\'bb fit-elle d\rquote un ton bref\~; et elle restait debout, le sourcil fronc\'e9, regardant la danse et froissant nerveusement les belles grappes lilas qui pendaient devant elle. Puis, avec l\rquote effort d
+\rquote une d\'e9cision qui lui co\'fbtait\~: \'ab\~Bonsoir\'85\~\'bb et elle disparut.
+\par
+\par Le pauvre }{\i pifferaro}{ resta tout saisi. \'ab\~Qu\rquote est-ce qu\rquote elle a\~?\'85 Que lui ai-je dit\~?\'85\~\'bb Il chercha, ne trouva rien, sinon qu\rquote il ferait bien d\rquote aller se coucher. Il ramassa m\'e9
+lancoliquement sa cornemuse et rentra dans le bal, moins troubl\'e9 du d\'e9part de l\rquote }{\caps \'e9}{gyptienne que de toute cette foule qu\rquote il devait traverser pour gagner la porte.
+\par
+\par Le sentiment de son obscurit\'e9 parmi tant d\rquote illustrations le rendait plus timide encore. Maintenant on ne dansait plus\~; quelques couples \'e7\'e0 et l\'e0, acharn\'e9s aux derni\'e8res mesures d\rquote
+une valse qui mourait, et parmi eux Caoudal, superbe et gigantesque, tourbillonnant la t\'eate haute avec une petite tricoteuse, coiffe au vent, qu\rquote il enlevait sur ses bras roux.
+\par
+\par Par le grand vitrage du fond large ouvert, entraient des bouff\'e9es d\rquote air matinales et blanchissantes, agitant les feuilles des palmiers, couchant les flammes des bougies comme pour les \'e9teindre. Une lanterne en papier prit feu, des bob\'e8
+ches \'e9clat\'e8rent, et tout autour de la salle, les domestiques installaient des petites tables rondes comme aux terrasses des caf\'e9s. On soupait toujours ainsi par quatre ou cinq chez D\'e9chelette\~
+; et les sympathies en ce moment se cherchaient, se groupaient.
+\par
+\par C\rquote \'e9taient des cris, des appels f\'e9roces, le \'ab\~Pil\'85 ouit\~\'bb du faubourg r\'e9pondant au \'ab\~You you you you\~\'bb en cr\'e9celle des filles d\rquote Orient, et des colloques \'e0 voix basse, et des rires voluptueux de femmes qu
+\rquote on entra\'eenait d\rquote une caresse.
+\par
+\par Gaussin profitait du tumulte pour se glisser vers la sortie, quand son ami l\rquote \'e9tudiant l\rquote arr\'eata, ruisselant, les yeux en boule, une bouteille sous chaque bras\~: \'ab\~Mais o\'f9 \'eates-vous donc\~?\'85 Je vous cherche partout\'85 j
+\rquote ai une table, des femmes, la petite Bachellery des Bouffes\'85 En Japonaise, savez bien\'85 Elle m\rquote envoie vous chercher. Venez vite\'85\~\'bb et il repartit en courant.
+\par
+\par Le }{\i pifferaro}{ avait soif\~; puis l\rquote ivresse du bal le tentait, et le minois de la petite actrice qui de loin lui faisait des signes. Mais une voix s\'e9rieuse et douce murmura pr\'e8s de son oreille\~: \'ab\~N\rquote y va pas\'85\~\'bb
+\par
+\par Celle de tout \'e0 l\rquote heure \'e9tait l\'e0, tout contre lui, l\rquote entra\'eenant dehors, et il la suivit sans h\'e9siter. Pourquoi\~? Ce n\rquote \'e9tait pas l\rquote attrait de cette femme\~; il l\rquote avait \'e0 peine regard\'e9e, et l
+\rquote autre l\'e0-bas qui l\rquote appelait, dressant les couteaux d\rquote acier de sa chevelure, lui plaisait bien davantage. Mais il ob\'e9issait \'e0 une volont\'e9 sup\'e9rieure \'e0 la sienne, \'e0 la violence imp\'e9tueuse d\rquote un d\'e9sir.
+
+\par
+\par N\rquote y va pas\~!\'85
+\par
+\par Et subitement ils se trouv\'e8rent tous deux sur le trottoir de la rue de Rome. Des fiacres attendaient dans le matin bl\'eame. Des balayeurs, des ouvriers allant au travail regardaient cette maison de f\'eate grondante et d\'e9
+bordante, ce couple travesti, un Mardi Gras en plein \'e9t\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Chez vous, ou chez moi\~?\'85\~\'bb demanda-t-elle. Sans bien s\rquote expliquer pourquoi, il pensa que chez lui ce serait mieux, donna son adresse lointaine au cocher\~; et pendant la route qui fut longue ils parl\'e8
+rent peu. Seulement elle tenait une de ses mains entre les siennes qu\rquote il sentait tr\'e8s petites et glac\'e9es\~; et, sans le froid de cette \'e9treinte nerveuse, il aurait pu croire qu\rquote elle dormait, renvers\'e9
+e au fond du fiacre, avec le reflet glissant du store bleu sur la figure.
+\par
+\par On s\rquote arr\'eata rue Jacob, devant un h\'f4tel d\rquote \'e9tudiants. Quatre \'e9tages \'e0 monter, c\rquote \'e9tait haut et dur.\~\'bb\~Voulez-vous que je vous porte\~?\'85\~\'bb dit-il en riant, mais tout bas, \'e0
+ cause de la maison endormie. Elle l\rquote enveloppa d\rquote un lent regard, m\'e9prisant et tendre, un regard d\rquote exp\'e9rience qui le jaugeait et clairement disait\~: \'ab\~Pauvre petit\'85\~\'bb
+\par
+\par Alors lui, d\rquote un bel \'e9lan, bien de son \'e2ge et de son Midi, la prit, l\rquote emporta comme un enfant, car il \'e9tait solide et d\'e9coupl\'e9 avec sa peau blonde de demoiselle, et il monta le premier \'e9tage d\rquote
+une haleine, heureux de ce poids que deux beaux bras, frais et nus, lui nouaient au cou.
+\par
+\par Le second \'e9tage fut plus long, sans agr\'e9ment. La femme s\rquote abandonnait, se faisait plus lourde \'e0 mesure. Le fer de ses pendeloques, qui d\rquote abord le caressait d\rquote un chatouillement, entrait peu \'e0
+ peu et cruellement dans sa chair.
+\par
+\par Au troisi\'e8me, il r\'e2lait comme un d\'e9m\'e9nageur de piano\~; le souffle lui manquait, pendant qu\rquote elle murmurait, ravie, la paupi\'e8re allong\'e9e\~: \'ab\~Oh\~! m\rquote ami, que c\rquote est bon\'85 qu\rquote on est bien\'85\~\'bb
+ Et les derni\'e8res marches, qu\rquote il grimpait une \'e0 une, lui semblaient d\rquote un escalier g\'e9ant dont les murs, la rampe, les \'e9troites fen\'eatres tournaient en une interminable spirale. Ce n\rquote \'e9tait plus une femme qu\rquote
+il portait, mais quelque chose de lourd, d\rquote horrible, qui l\rquote \'e9touffait, et qu\rquote \'e0 tout moment il \'e9tait tent\'e9 de l\'e2cher, de jeter avec col\'e8re, au risque d\rquote un \'e9crasement brutal.
+\par
+\par Arriv\'e9s sur l\rquote \'e9troit palier\~: \'ab\~D\'e9j\'e0\'85\~\'bb dit-elle en ouvrant les yeux. Lui pensait\~: \'ab\~Enfin\~!\'85\~\'bb mais n\rquote aurait pu le dire, tr\'e8s p\'e2le, les deux mains sur sa poitrine qui \'e9clatait.
+\par
+\par Toute leur histoire, cette mont\'e9e d\rquote escalier dans la grise tristesse du matin.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96261178}II{\*\bkmkend _Toc96261178}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Il la garda deux jours\~; puis elle partit, lui laissant une impression de peau douce et de linge fin. Pas d\rquote autre renseignement sur elle que son nom, son adresse et ceci\~: \'ab\~Quand vous me voudrez, appelez-moi\'85 je serai toujours pr\'eate
+\'85\~\'bb
+\par
+\par La toute petite carte, \'e9l\'e9gante, odorante, portait\~:
+\par
+\par FANNY LEGRAND
+\par
+\par }{\i 6, rue de l\rquote Arcade
+\par }{
+\par Il la mit \'e0 sa glace entre une invitation au dernier bal des Affaires }{\caps \'e9}{trang\'e8res et le programme enlumin\'e9 et fantaisiste de la soir\'e9e de D\'e9chelette, ses deux seules sorties mondaines de l\rquote ann\'e9e\~
+; et le souvenir de la femme, rest\'e9 quelques jours autour de la chemin\'e9e dans ce d\'e9licat et l\'e9ger parfum, s\rquote \'e9vapora en m\'eame temps que lui, sans que Gaussin, s\'e9rieux, travailleur, se m\'e9fiant par-dessus tout des entra\'ee
+nements de Paris, e\'fbt eu la fantaisie de renouveler cette amourette d\rquote un soir.
+\par
+\par L\rquote examen, minist\'e9riel aurait lieu en novembre. Il ne lui restait que trois mois pour le pr\'e9parer. Apr\'e8s, viendrait un stage de trois ou quatre ans dans les bureaux du service consulaire\~; puis il s\rquote en irait quelque part, tr\'e8
+s loin. Cette id\'e9e d\rquote exil ne l\rquote effrayait pas\~; car une tradition chez les Gaussin d\rquote Armandy, vieille famille avignonnaise, voulait que l\rquote a\'een\'e9 des fils suiv\'eet ce qu\rquote on appelle }{\i la carri\'e8re}{, avec l
+\rquote exemple, l\rquote encouragement et la protection morale de ceux qui l\rquote y avaient pr\'e9c\'e9d\'e9. Pour ce provincial, Paris n\rquote \'e9tait que la premi\'e8re escale d\rquote une tr\'e8s longue travers\'e9e, ce qui l\rquote emp\'ea
+chait de nouer aucune liaison s\'e9rieuse en amour comme en amiti\'e9.
+\par
+\par Une semaine ou deux apr\'e8s le bal de D\'e9chelette, un soir que Gaussin, la lampe allum\'e9e, ses livres pr\'e9par\'e9s sur la table, se mettait au travail, on frappa timidement\~; et, la porte ouverte, une femme apparut en toilette \'e9l\'e9
+gante et claire. Il la reconnut seulement quand elle eut relev\'e9 sa voilette.
+\par
+\par \endash Vous voyez, c\rquote est moi\'85 je reviens\'85
+\par
+\par Puis surprenant le regard inquiet, g\'ean\'e9, qu\rquote il jetait sur la besogne en train\~:
+\par
+\par \endash Oh\~! je ne vous d\'e9rangerai pas\'85 je sais ce que c\rquote est\'85
+\par
+\par Elle d\'e9fit son chapeau, prit une livraison du }{\i Tour du monde}{, s\rquote installa et ne bougea plus, absorb\'e9e en apparence par sa lecture\~; mais, chaque fois qu\rquote il levait les yeux, il rencontrait son regard.
+\par
+\par Et vraiment il lui fallait du courage pour ne pas la prendre tout de suite entre ses bras, car elle \'e9tait bien tentante et d\rquote un grand charme avec sa toute petite t\'eate au front bas, au nez court, \'e0 la l\'e8
+vre sensuelle et bonne, et la maturit\'e9 souple de sa taille dans cette robe d\rquote une correction toute parisienne, moins effrayante pour lui que sa d\'e9froque de fille d\rquote }{\caps \'e9}{gypte.
+\par
+\par Partie le lendemain de bonne heure, elle revint plusieurs fois dans la semaine, et toujours elle entrait avec la m\'eame p\'e2leur, les m\'eames mains froides et moites, la m\'eame voix serr\'e9e d\rquote \'e9motion.
+\par
+\par \endash Oh\~! je sais bien que je t\rquote ennuie, lui disait-elle, que je te fatigue. Je devrais \'eatre plus fi\'e8re\'85 Si tu crois\~!\'85 Tous les matins en m\rquote en allant de chez toi, je jure de ne plus venir\~; puis \'e7
+a me reprend, le soir, comme une folie.
+\par
+\par Il la regardait, amus\'e9, surpris dans son d\'e9dain de la femme, par cette persistance amoureuse. Celles qu\rquote il avait connues jusque-l\'e0, des filles de brasserie ou de skating, quelquefois jeunes et jolies, lui laissaient toujours le d\'e9go\'fb
+t de leur rire b\'eate, de leurs mains de cuisini\'e8res, d\rquote une grossi\'e8ret\'e9 d\rquote instincts et de propos qui lui faisait ouvrir la fen\'eatre derri\'e8re elles. Dans sa croyance d\rquote
+innocent, il pensait toutes les filles de plaisir pareilles. Aussi s\rquote \'e9tonnait-il de trouver en Fanny une douceur, une r\'e9serve vraiment femme, avec cette sup\'e9riorit\'e9 \endash sur les bourgeoises qu\rquote il rencontra
+it en province chez sa m\'e8re \endash d\rquote un frottis d\rquote art, d\rquote une connaissance de toutes choses, qui rendaient les causeries int\'e9ressantes et vari\'e9es.
+\par
+\par Puis elle \'e9tait musicienne, s\rquote accompagnait au piano et chantait, d\rquote une voix de contralto un peu fatigu\'e9e, in\'e9gale, mais exerc\'e9
+e, quelque romance de Chopin ou de Schumann, des chansons de pays, des airs berrichons, bourguignons ou picards dont elle avait tout un r\'e9pertoire.
+\par
+\par Gaussin, fou de musique, cet art de paresse et de plein air o\'f9 se plaisent ceux de son pays, s\rquote exaltait par le son aux heures de travail, en ber\'e7ait son repos d\'e9licieusement. Et de Fanny, cela surtout le ravissait. Il s\rquote \'e9
+tonnait qu\rquote elle ne f\'fbt pas dans un th\'e9\'e2tre, et apprit ainsi qu\rquote elle avait chant\'e9 au Lyrique.
+\par
+\par \endash Mais pas longtemps\'85 Je m\rquote ennuyais trop\'85
+\par
+\par En elle effectivement rien de l\rquote \'e9tudi\'e9, du convenu de la femme de th\'e9\'e2tre\~; pas l\rquote ombre de vanit\'e9 ni de mensonge. Seulement un certain myst\'e8re sur sa vie au-dehors, myst\'e8re gard\'e9 m\'ea
+me aux heures de passion, et que son amant n\rquote essayait pas de p\'e9n\'e9trer, ne se sentant ni jaloux ni curieux, la laissant arriver \'e0 l\rquote heure dite sans m\'eame regarder la pendule, ignorant encore la sensation de l\rquote
+attente, ces grands coups \'e0 pleine poitrine qui sonnent le d\'e9sir et l\rquote impatience.
+\par
+\par De temps en temps, l\rquote \'e9t\'e9 \'e9tant tr\'e8s beau cette ann\'e9e-l\'e0, ils s\rquote en allaient \'e0 la d\'e9couverte de tous ces jolis coins des environs de Paris dont elle savait la carte pr\'e9cise et d\'e9taill\'e9e. Ils se m\'ea
+laient aux d\'e9parts nombreux, turbulents, des gares de banlieue, d\'e9jeunaient dans quelque cabaret \'e0 la lisi\'e8re des bois ou des eaux, \'e9vitant seulement certains endroits trop courus. Un jour qu\rquote il lui proposait d\rquote
+aller aux Vaux-de-Cernay.
+\par
+\par \endash Non, non\'85 pas l\'e0\'85 il y a trop de peintres\'85
+\par
+\par Et cette antipathie des artistes, il se rappela qu\rquote elle avait \'e9t\'e9 l\rquote initiation de leur amour. Comme il en demandait la raison\~:
+\par
+\par \endash Ce sont, dit-elle, des d\'e9traqu\'e9s, des compliqu\'e9s qui racontent toujours plus de choses qu\rquote il n\rquote y en a\'85 Ils m\rquote ont fait beaucoup de mal\'85
+\par
+\par Lui protestait\~:
+\par
+\par \endash Pourtant, l\rquote art, c\rquote est beau\'85 Rien de tel pour embellir, \'e9largir la vie.
+\par
+\par \endash Vois-tu, m\rquote ami, ce qui est beau, c\rquote est d\rquote \'eatre simple et droit comme toi, d\rquote avoir vingt ans et de bien s\rquote aimer\'85
+\par
+\par Vingt ans\~! on ne lui e\'fbt pas donn\'e9 davantage, \'e0 la voir si vivante, toujours pr\'eate, riant \'e0 tout, trouvant tout bon.
+\par
+\par Un soir, \'e0 Saint-Clair, dans la vall\'e9e de Chevreuse, ils arriv\'e8rent la veille de la f\'eate et ne trouv\'e8rent pas de chambre. Il \'e9tait tard, il fallait une lieue de bois dans la nuit pour rejoindre le prochain village. Enfin on leur offri
+t un lit de sangle, rest\'e9 libre au bout d\rquote une grange o\'f9 dormaient des ma\'e7ons.
+\par
+\par \endash Allons-y, dit-elle en riant\'85 \'e7a me rappellera mon temps de mis\'e8re.
+\par
+\par Elle avait donc connu la mis\'e8re.
+\par
+\par Ils se gliss\'e8rent \'e0 t\'e2tons entre les lits occup\'e9s dans la grande salle cr\'e9pie \'e0 la chaux, o\'f9 fumait une veilleuse au fond d\rquote une niche sur la muraille\~; et toute la nuit serr\'e9s l\rquote un contre l\rquote autre, ils \'e9
+touffaient leurs baisers et leurs rires, en entendant ronfler, geindre de fatigue ces compagnons, dont les bourgerons, les lourdes chaussures de travail tra\'eenaient tout pr\'e8s de la robe de soie et des fines bottes de la Parisienne.
+\par
+\par Au petit jour, une chati\'e8re s\rquote ouvrit au bas du large portail, un rai de lumi\'e8re blanche fr\'f4la la sangle des lits, la terre battue, pendant qu\rquote une voix enrou\'e9e criait\~: \'ab\~Oh\'e9\~! la coterie\'85\~\'bb
+ Puis il se fit, dans la grange redevenue obscure, un remue-m\'e9nage p\'e9nible et lent, des b\'e2ill\'e9es, des \'e9tirements, de grosses toux, les tristes bruits humains d\rquote une chambr\'e9e qui s\rquote \'e9veille\~; et lourds, silencieux, les Li
+mousins s\rquote en all\'e8rent, un par un, sans se douter qu\rquote ils avaient dormi pr\'e8s d\rquote une belle fille.
+\par
+\par Derri\'e8re eux, elle se leva, mit sa robe \'e0 t\'e2tons, tordit ses cheveux en h\'e2te\~: \'ab\~Reste l\'e0\'85 je reviens\'85\~\'bb Elle rentrait au bout d\rquote un moment avec une \'e9norme brass\'e9e de fleurs des champs inond\'e9es de ros\'e9e.
+\'ab\~Maintenant dormons\'85\~\'bb dit-elle en \'e9parpillant sur le lit cette odorante fra\'eecheur de la flore matinale qui ravivait l\rquote atmosph\'e8re autour d\rquote eux. Et jamais elle ne lui avait paru si jolie qu\rquote \'e0 cette entr\'e9
+e de grange, riant dans le petit jour, avec ses l\'e9gers cheveux tout envol\'e9s et ses herbes folles.
+\par
+\par Une autre fois, ils d\'e9jeunaient \'e0 Ville-d\rquote Avray devant l\rquote \'e9tang. Un matin d\rquote automne enveloppait de brume l\rquote eau calme, la rouille des bois en face d\rquote eux\~; et seuls dans le petit jardin du restaurant, ils s
+\rquote embrassaient en mangeant des ablettes. Tout \'e0 coup, d\rquote un pavillon rustique branch\'e9 dans le platane au pied duquel leur table \'e9tait mise, une voix forte et narquoise appela\~: \'ab\~Dites donc, les autres, quand vous aurez fin
+i de vous b\'e9coter\'85\~\'bb Et la face de lion, la moustache rousse du sculpteur Caoudal se penchait dans l\rquote embrasure en rondins du chalet.
+\par
+\par \endash J\rquote ai bien envie de descendre d\'e9jeuner avec vous\'85 Je m\rquote ennuie comme un hibou dans mon arbre\'85
+\par
+\par Fanny ne r\'e9pondait pas, visiblement g\'ean\'e9e de la rencontre\~; lui, au contraire, accepta bien vite, curieux de l\rquote artiste c\'e9l\'e8bre, flatt\'e9 de l\rquote avoir \'e0 sa table.
+\par
+\par Caoudal, tr\'e8s coquet dans une apparence n\'e9glig\'e9e, mais o\'f9 tout \'e9tait calcul\'e9 depuis la cravate en cr\'eape de chine blanc pour \'e9claircir un teint sabr\'e9 de rides et de couperoses, jusqu\rquote au veston serr\'e9
+ sur la taille encore svelte et les muscles en saillie, Caoudal lui parut plus vieux qu\rquote au bal de D\'e9chelette.
+\par
+\par Mais ce qui le surprit et m\'eame l\rquote embarrassait un peu, ce fut le ton d\rquote intimit\'e9 du sculpteur avec sa ma\'eetresse. Il l\rquote appelait Fanny, la tutoyait.
+\par
+\par \endash Tu sais, lui disait-il en installant son couvert sur leur nappe, je suis veuf depuis quinze jours. Maria est partie avec Morateur. \'c7a m\rquote a laiss\'e9 assez tranquille les premiers temps\'85 Mais ce matin, en entrant \'e0 l\rquote
+atelier, je me suis senti faignant comme tout\'85 Impossible de travailler\'85 Alors j\rquote ai l\'e2ch\'e9 mon groupe et je suis venu d\'e9jeuner \'e0 la campagne. Fichue id\'e9e, quand on est seul\'85 Un peu plus je larmoyais dans ma gibelotte\'85
+
+\par
+\par Puis regardant le Proven\'e7al dont la barbe follette et les cheveux boucl\'e9s avaient le ton du sauternes dans les verres\~:
+\par
+\par \endash Est-ce beau, la jeunesse\~!\'85 Pas de danger qu\rquote on le l\'e2che, celui-l\'e0\'85 Et ce qu\rquote il y a de plus fort, c\rquote est que \'e7a se gagne\'85 Elle a l\rquote air aussi jeune que lui\'85
+\par
+\par \endash Malhonn\'eate\~!\'85 fit-elle en riant\~; et son rire sonnait bien la s\'e9duction sans \'e2ge, la jeunesse de la femme qui aime et veut se faire aimer.
+\par
+\par \'ab\~\'c9tonnante\'85 \'c9tonnante\'85\~\'bb murmurait Caoudal, qui l\rquote examinait tout en mangeant, avec un pli de tristesse et d\rquote envie grima\'e7ant au coin de sa bouche.
+\par
+\par \endash Dis donc, Fanny, te rappelles-tu un d\'e9jeuner ici\'85 c\rquote est loin, dam\~!\'85 nous \'e9tions Ezano, Dejoie, toute la bande\'85 tu es tomb\'e9e dans l\rquote \'e9tang. On t\rquote a habill\'e9e en homme, avec la tunique du garde-p\'eache.
+\'c7a t\rquote allait richement bien\'85
+\par
+\par \endash Rappelle plus\'85 fit-elle froidement, et sans mentir\~; car ces cr\'e9atures changeantes et de hasard ne sont jamais qu\rquote \'e0 l\rquote heure pr\'e9sente de leur amour. Nulle m\'e9moire de ce qui pr\'e9c\'e9da, nulle crainte
+de ce qui peut venir.
+\par
+\par Caoudal, au contraire, tout au pass\'e9, d\'e9vidait \'e0 coups de sauternes ses exploits de robuste jeunesse, d\rquote amour et de beuverie, parties de campagne, bals \'e0 l\rquote Op\'e9ra, charges d\rquote atelier, batailles et conqu\'ea
+tes. Mais, en se tournant vers eux avec l\rquote \'e9clair remont\'e9 \'e0 ses yeux de toutes les flammes qu\rquote il remuait, il s\rquote aper\'e7ut qu\rquote ils ne l\rquote \'e9coutaient gu\'e8re, occup\'e9s \'e0 \'e9grener des raisins aux l\'e8vres l
+\rquote un de l\rquote autre.
+\par
+\par \endash Est-ce assez rasant ce que je vous raconte l\'e0\'85 Mais si, mais si, je vous assomme\'85 Ah\~! nom d\rquote un chien\'85 C\rquote est b\'eate d\rquote \'eatre vieux\'85
+\par
+\par Il se leva, jeta sa serviette
+\par
+\par \endash Pour moi, le d\'e9jeuner, p\'e8re Langlois\'85 cria-t-il vers le restaurant.
+\par
+\par Il s\rquote \'e9loigna tristement, tra\'eenant les pieds, comme rong\'e9 d\rquote un mal incurable. Longtemps les amoureux suivirent sa longue taille qui se vo\'fbtait sous les feuilles couleur d\rquote or.
+\par
+\par \'ab\~Pauvre Caoudal\~!\'85 c\rquote est vrai qu\rquote il se tasse\'85\~\'bb murmura Fanny d\rquote un ton de douce commis\'e9ration\~; et comme Gaussin s\rquote indignait que cette Maria, une fille, un mod\'e8le, p\'fbt s\rquote amuser des souffrances d
+\rquote un Caoudal et pr\'e9f\'e9rer au grand artiste\'85 qui\~?\'85 Morateur, un petit peintre sans talent, n\rquote ayant pour lui que sa jeunesse, elle se mit \'e0 rire\~: \'ab\~Ah\~! innocent\'85 innocent\'85\~\'bb et lui renversant la t\'eate \'e0
+ deux mains sur ses genoux, elle le humait, le respirait, dans les yeux, dans les cheveux, partout, comme un bouquet.
+\par
+\par Le soir de ce jour-l\'e0, Jean pour la premi\'e8re fois coucha chez sa ma\'eetresse qui le tourmentait \'e0 ce sujet depuis trois mois\~:
+\par
+\par \endash Mais enfin, pourquoi ne veux-tu pas\~?
+\par
+\par \endash Je ne sais\'85 \'e7a me g\'eane.
+\par
+\par \endash Puisque je te dis que je suis libre, que je suis seule\'85
+\par
+\par Et la fatigue de la partie de campagne aidant, elle l\rquote entra\'eena rue de l\rquote Arcade, tout pr\'e8s de la gare. \'c0 l\rquote entresol d\rquote une maison bourgeoise d\rquote apparence honn\'eate et cossue, une vieille ser
+vante en bonnet paysan, l\rquote air rev\'eache, vint leur ouvrir.
+\par
+\par \endash C\rquote est Machaume\'85 Bonjour Machaume\'85 dit Fanny lui sautant au cou. Tu sais, le voil\'e0 mon aim\'e9, mon roi\'85 je l\rquote am\'e8ne\'85 Vite, allume tout, fais la maison belle\'85
+\par
+\par Jean resta seul dans un tout petit salon aux fen\'eatres cintr\'e9es et basses, drap\'e9es de la m\'eame soie bleue banale qui couvrait les divans et quelques meubles laqu\'e9s. Aux murs trois ou quatre paysages \'e9gayaient et a\'e9raient l\rquote \'e9
+toffe\~; tous portaient un mot de d\'e9dicace\~: \'ab\~}{\caps \'e0}{ Fanny Legrand\~\'bb, \'ab\~}{\caps \'e0}{ ma ch\'e8re Fanny\'85\~\'bb.
+\par
+\par Sur la chemin\'e9e, un marbre demi-grandeur de la Sapho de Caoudal, dont le bronze est partout, et que Gaussin d\'e8s sa petite enfance avait vu dans le cabinet de travail de p\'e8re. Et \'e0 la lueur de l\rquote unique bougie pos\'e9e pr\'e8
+s du socle, il s\rquote aper\'e7ut de la ressemblance, affin\'e9e et comme rajeunissante, de cette \'9cuvre d\rquote art avec sa ma\'eetresse. ces lignes du profil, ce mouvement de taille sous la draperie, cette rondeur filante des bras nou\'e9
+s autour des genoux lui \'e9taient connus, intimes\~; son \'9cil les savourait avec le souvenir de sensations plus tendres.
+\par
+\par Fanny, le trouvant en contemplation devant le marbre, lui dit d\rquote un air d\'e9gag\'e9\~: \'ab\~Il y a quelque chose de moi, n\rquote est ce pas\~?\'85 le mod\'e8le de Caoudal me ressemblait\'85\~\'bb Et tout de suite elle l\rquote emmena dans sa
+ chambre, o\'f9 Machaume en rechignant installait deux couverts sur un gu\'e9ridon\~; tous les flambeaux allum\'e9s, jusqu\rquote aux bras de l\rquote armoire \'e0 glace, un beau feu de bois, gai comme un premier feu, flambant sous le pare-\'e9
+tincelles, la chambre d\rquote une femme qui s\rquote habille pour le bal.
+\par
+\par \endash J\rquote ai voulu souper l\'e0, dit-elle en riant\'85 nous serons plus vite au lit.
+\par
+\par Jamais Jean n\rquote avait vu d\rquote ameublement aussi coquet. Les lampes Louis XVI, les mousselines claires des chambres de sa m\'e8re et de ses s\'9curs ne donnaient pas la moindre id\'e9e de ce nid ouat\'e9, capitonn\'e9, o\'f9
+ les boiseries se cachaient sous des satins tendres, o\'f9 le lit n\rquote \'e9tait qu\rquote un divan plus large que les autres, \'e9tal\'e9 au fond sur des fourrures blanches.
+\par
+\par D\'e9licieuse, cette caresse de lumi\'e8re, de chaleur, de reflets bleus allong\'e9s dans les glaces biseaut\'e9es, apr\'e8s leur course \'e0 travers champs, l\rquote ond\'e9e qu\rquote ils avaient re\'e7
+ue, la boue des chemins creux sous le jour qui tombait. Mais ce qui l\rquote emp\'eachait de d\'e9guster en vrai provincial ce confort de rencontre, c\rquote \'e9tait la mauvaise humeur de la servante, le regard soup\'e7
+onneux dont elle le fixait, au point que Fanny la renvoya d\rquote un mot\~: \'ab\~Laisse-nous Machaume\'85 nous nous servirons\'85\~\'bb Et comme la paysanne jetait la porte en s\rquote en allant\~: \'ab\~N\rquote y fais pas attention, elle m\rquote
+en veut de trop t\rquote aimer\'85 Elle dit que je perds ma vie\'85 ces gens de campagne, c\rquote est si rapace\~!\'85 Sa cuisine, par exemple, vaut mieux qu\rquote elle\'85 go\'fbte-moi cette terrine de li\'e8vre.\~\'bb
+\par
+\par Elle d\'e9coupait le p\'e2t\'e9, d\'e9bouchait le champagne, oubliait de se servir pour le regarder manger, faisant \'e0 chaque geste remonter jusqu\rquote \'e0 l\rquote \'e9paule les manches d\rquote une gandoura d\rquote
+Alger, de laine souple et blanche, qu\rquote elle portait toujours \'e0 la maison. Elle lui rappelait ainsi leur premi\'e8re rencontre chez D\'e9chelette\~; et serr\'e9s sur le m\'eame fauteuil, mangeant dans la m\'ea
+me assiette, ils parlaient de cette soir\'e9e.
+\par
+\par \endash Oh\~! moi, disait-elle, d\'e8s que je t\rquote ai vu entrer, j\rquote ai eu envie de toi\'85 J\rquote aurais voulu te prendre, t\rquote emmener tout de suite, pour que les autres ne t\rquote aient pas\'85 Et toi, qu\rquote est-ce que tu pensai
+s, quand tu m\rquote as vue\~?\'85
+\par
+\par D\rquote abord elle lui avait fait peur\~; puis il s\rquote \'e9tait senti plein de confiance, en intimit\'e9 compl\'e8te avec elle.
+\par
+\par \endash Au fait, ajouta-t-il, je ne t\rquote ai jamais demand\'e9\'85 Pourquoi t\rquote es-tu f\'e2ch\'e9e\~?\'85 Pour deux vers de La Gournerie\~?\'85
+\par
+\par Elle eut le m\'eame froncement de sourcils qu\rquote au bal, puis un geste de t\'eate\~:
+\par
+\par \endash Des b\'eatises\~!\'85 n\rquote en parlons plus\'85
+\par
+\par Et les bras autour de lui\~:
+\par
+\par \endash C\rquote est que j\rquote avais un peu peur, moi aussi\'85 j\rquote essayais de me sauver, de me reprendre\'85 mais je n\rquote ai pas pu, je ne pourrai jamais\'85
+\par
+\par \endash Oh\~! jamais.
+\par
+\par \endash Tu verras.
+\par
+\par Il se contenta de r\'e9pondre avec le sourire sceptique de son \'e2ge, sans s\rquote arr\'eater \'e0 l\rquote accent passionn\'e9, presque mena\'e7ant, dont lui fut jet\'e9 ce \'ab\~tu verras\'85\~\'bb. Cette \'e9treinte de femme \'e9
+tait si douce, si soumise\~; il croyait fermement n\rquote avoir qu\rquote un geste \'e0 faire pour se d\'e9gager\'85
+\par
+\par M\'eame \'e0 quoi bon se d\'e9gager\~?\'85 Il \'e9tait si bien dans le dorlotement de cette chambre voluptueuse, si d\'e9licieusement \'e9tourdi par cette haleine en caresse sur ses paupi\'e8res qui battaient, lourd
+es de sommeil, pleines de visions fuyantes, bois rouill\'e9s, pr\'e9s, meules ruisselantes, toute leur journ\'e9e d\rquote amour \'e0 la campagne\'85
+\par
+\par Au matin, il fut r\'e9veill\'e9 en sursaut par la voix de Machaume criant au pied du lit, sans le moindre myst\'e8re\~:
+\par
+\par \endash Il est l\'e0\'85 il veut vous parler\'85
+\par
+\par \endash Comment\~! il veut\~?\'85 Je ne suis donc plus chez moi\~!\'85 tu l\rquote as donc laiss\'e9 entrer\'85
+\par
+\par Furieuse, elle bondit, s\rquote \'e9chappa de la chambre, \'e0 moiti\'e9 nue, la batiste ouverte\~:
+\par
+\par \endash Ne bouge pas, m\rquote ami\'85 je reviens\'85
+\par
+\par Mais il ne l\rquote attendit pas et ne sentit tranquille que lorsqu\rquote il fut lev\'e9 \'e0 son tour, et v\'eatu, ses pieds solides dans ses bottes.
+\par
+\par Tout en ramassant ses v\'eatements dans la chambre herm\'e9tiquement close o\'f9 la veilleuse \'e9clairait encore le d\'e9sordre du petit souper, il entendait le bruit d\rquote un d\'e9bat terrible \'e9touff\'e9 par les tentures du salon. Une voix d
+\rquote homme, irrit\'e9e d\rquote abord, puis implorante, dont les \'e9clats s\rquote \'e9crasaient en sanglots, en larmoyantes faiblesses, alternait avec une autre voix qu\rquote il ne reconnut pas tout de suite, dure et rauque, charg\'e9
+e de haine et de mots ignobles arrivant jusqu\rquote \'e0 lui comme d\rquote une dispute de brasserie de filles.
+\par
+\par Tout ce luxe amoureux en \'e9tait souill\'e9, d\'e9grad\'e9 d\rquote un \'e9claboussement de taches sur de la soie\~; et la femme salie aussi, au niveau d\rquote autres qu\rquote il avait m\'e9pris\'e9es auparavant.
+\par
+\par Elle rentra haletante, tordant d\rquote un beau geste sa chevelure r\'e9pandue\~:
+\par
+\par \endash Est-ce b\'eate un homme qui pleure\~!\'85
+\par
+\par Puis le voyant debout, habill\'e9, elle eut un cri de rage\~:
+\par
+\par \endash Tu t\rquote es lev\'e9\~!\'85 recouche-toi\'85 tout de suite\'85 Je le veux\'85
+\par
+\par Subitement radoucie, et l\rquote enla\'e7ant du geste et de la voix\~:
+\par
+\par \endash Non, non\'85 ne pars pas\'85 tu ne peux pas t\rquote en aller comme \'e7a\'85 D\rquote abord je suis s\'fbre que tu ne reviendrais plus.
+\par
+\par \endash Mais si\'85 Pourquoi donc\~?\'85
+\par
+\par \endash Jure que tu n\rquote es pas f\'e2ch\'e9, que tu viendras encore\'85 oh\~! c\rquote est que je te connais.
+\par
+\par Il jura ce qu\rquote elle voulut, mais ne se recoucha pas malgr\'e9 ses supplications et l\rquote assurance r\'e9it\'e9r\'e9e qu\rquote elle \'e9tait chez elle, libre de sa vie, de ses actes. \'c0 la fin elle sembla se r\'e9signer \'e0
+ le voir partir, et l\rquote accompagna jusqu\rquote \'e0 la porte, n\rquote ayant plus rien de la faunesse en d\'e9lire, bien humble au contraire, cherchant \'e0 se faire pardonner.
+\par
+\par Une longue et profonde caresse d\rquote adieu les retint dans l\rquote antichambre.
+\par
+\par \'ab\~Alors\'85 quand\~?\'85\~\'bb lui demandait-elle, les yeux tout au fond des yeux. Il allait r\'e9pondre, mentir sans doute, dans sa h\'e2te d\rquote \'eatre dehors, quand un coup de sonnette l\rquote arr\'ea
+ta. Machaume sortit de sa cuisine, mais Fanny lui fit signe\~: \'ab\~Non\'85 n\rquote ouvre pas\'85\~\'bb Et ils restaient l\'e0, tous les trois, immobiles, sans parler.
+\par
+\par On entendit une plainte \'e9touff\'e9e, puis le froissement d\rquote une lettre gliss\'e9e sous la porte, et des pas qui descendaient lentement.
+\par
+\par \endash Quand je te disais que j\rquote \'e9tais libre\'85 tiens\~!\'85
+\par
+\par Elle passa \'e0 son amant la lettre qu\rquote elle venait d\rquote ouvrir, une pauvre lettre d\rquote amour, bien basse, bien l\'e2che, crayonn\'e9e en h\'e2te sur une table de caf\'e9 et dans laquelle le malheureux demandait gr\'e2
+ce pour sa folie du matin, reconnaissait n\rquote avoir aucun droit sur elle que celui qu\rquote elle voudrait bien lui laisser, priait \'e0 deux mains jointes qu\rquote on ne l\rquote exil\'e2t pas sans retour, promettant d\rquote accepter tout, r\'e9
+sign\'e9 \'e0 tout\'85 mais ne pas la perdre, mon Dieu\~! ne pas la perdre\'85
+\par
+\par \'ab\~Crois-tu\~!\'85\~\'bb dit-elle avec un mauvais rire\~; et ce rire acheva de lui barrer le c\'9cur qu\rquote elle voulait conqu\'e9rir. Jean la trouva cruelle. Il ne savait pas encore que la femme qui aime n\rquote a d\rquote
+entrailles que pour son amour, toutes ses forces vives de charit\'e9, de bont\'e9, de piti\'e9, de d\'e9vouement absorb\'e9es au profit d\rquote un \'eatre, d\rquote un seul.
+\par
+\par \'ab\~Tu as bien tort de te moquer\'85 cette lettre est horriblement belle et navrante\'85\~\'bb et tout bas, d\rquote une voix grave, en lui tenant les mains\~:
+\par
+\par \endash Voyons\'85 pourquoi le chasses-tu\~?\'85
+\par
+\par \endash Je n\rquote en veux plus\'85 Je ne l\rquote aime pas.
+\par
+\par \endash Pourtant c\rquote \'e9tait ton amant\'85 Il t\rquote a fait ce luxe o\'f9 tu vis, o\'f9 tu as toujours v\'e9cu, qui t\rquote est n\'e9cessaire.
+\par
+\par \endash M\rquote ami, dit-elle avec son accent de franchise, quand je ne te connaissais pas, je trouvais tout cela tr\'e8s bien\'85 Maintenant c\rquote est une fatigue, une honte\~; j\rquote en avais le c\'9cur qui me levait\'85 Oh\~
+! je sais, tu vas me dire que toi ce n\rquote est pas s\'e9rieux, que tu ne m\rquote aimes pas\'85 Mais \'e7a, j\rquote en fais mon affaire\'85 Que tu le veuilles ou non, je te forcerai bien de m\rquote aimer.
+\par
+\par Il ne r\'e9pondit pas, convint d\rquote un rendez-vous pour le lendemain, et se sauva, laissant quelques louis \'e0 Machaume, le fond de sa bourse d\rquote \'e9tudiant, en paiement de la terrine. Pour lui, c\rquote \'e9
+tait fini maintenant. De quel droit troubler cette existence de femme, et que pouvait-il lui offrir en \'e9change de ce qu\rquote il lui faisait perdre\~?
+\par
+\par Il lui \'e9crivit cela, le jour m\'eame, aussi doucement, aussi sinc\'e8rement qu\rquote il put, mais sans lui avouer que de leur liaison, de ce caprice l\'e9ger et aimable, il avait senti se d\'e9gager tout \'e0
+ coup quelque chose de violent, de malsain, en entendant apr\'e8s sa nuit d\rquote amour ces sanglots d\rquote amant tromp\'e9 qui alternaient avec son rire \'e0 elle et ses jurons de blanchisseuse.
+\par
+\par Dans ce grand gar\'e7on, pouss\'e9 loin de Paris, en pleine garrigue proven\'e7ale, il y avait un peu de la rudesse paternelle, et toutes les d\'e9licatesses, toutes les nervosit\'e9s de sa m\'e8re \'e0 laquelle il r
+essemblait comme un portrait. Et pour le d\'e9fendre contre les entra\'eenements du plaisir s\rquote ajoutait encore l\rquote exemple d\rquote un fr\'e8re de son p\'e8re, dont les d\'e9sordres, les folies avaient \'e0 demi ruin\'e9 leur famille et mis l
+\rquote honneur du nom en p\'e9ril.
+\par
+\par L\rquote oncle C\'e9saire\~! Rien qu\rquote avec ces deux mots et le drame intime qu\rquote ils \'e9voquaient, on pouvait exiger de Jean des sacrifices autrement terribles que celui de cette amourette \'e0 laquelle il n\rquote avait jamais donn\'e9 d
+\rquote importance. Pourtant ce fut plus dur \'e0 rompre qu\rquote il ne se l\rquote imaginait.
+\par
+\par Formellement cong\'e9di\'e9e, elle revint sans se d\'e9courager de ses refus de la voir, de la porte ferm\'e9e, des consignes inexorables. \'ab\~Je n\rquote ai pas d\rquote amour-propre\'85\~\'bb lui \'e9crivait-elle. Elle guettait l\rquote
+heure de ses repas au restaurant, l\rquote attendait devant le caf\'e9 o\'f9 il lisait ses journaux. Et pas de larmes, ni de sc\'e8nes. S\rquote il \'e9tait en compagnie, elle se contentait de le suivre, d\rquote \'e9pier le moment o\'f9 il restait seul.
+
+\par
+\par \'ab\~Veux-tu de moi, ce soir\~?\'85 Non\~?\'85 Alors ce sera pour une autre fois.\~\'bb Et elle s\rquote en allait avec la douceur r\'e9sign\'e9e du forain qui reboucle sa balle, lui laissant le remords de ses duret\'e9s et l\rquote
+humiliation du mensonge qu\rquote il balbutiait \'e0 chaque rencontre. \'ab\~L\rquote examen tout proche\'85 le temps qui manquait\'85 Apr\'e8s, plus tard, si \'e7a la tenait encore\'85\~\'bb De fait, il comptait, sit\'f4t re\'e7
+u, prendre un mois de vacances dans le Midi et qu\rquote elle l\rquote oublierait pendant ce temps-l\'e0.
+\par
+\par Malheureusement, l\rquote examen pass\'e9, Jean tomba malade. Une angine, gagn\'e9e dans un couloir de minist\'e8re, et qui, n\'e9glig\'e9e, s\rquote envenima. Il ne connaissait personne \'e0 Paris, \'e0 part quelques \'e9
+tudiants de sa province, que son exigeante liaison avait \'e9loign\'e9s et dispers\'e9s. D\rquote ailleurs il fallait ici plus qu\rquote un d\'e9vouement ordinaire, et d\'e8s le premier soir ce fut Fanny Legrand qui s\rquote installa pr\'e8s de son
+ lit, ne le quittant de dix jours, le soignant sans fatigue, sans peur ni d\'e9go\'fbt, adroite comme une s\'9cur de garde, avec des c\'e2lineries tendres, qui parfois, aux heures de fi\'e8vre, le reportaient \'e0 une grosse maladie d\rquote
+enfance, lui faisaient appeler sa tante Divonne, dire \'ab\~merci, Divonne\~\'bb, quand il sentait les mains de Fanny sur la moiteur de son front.
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est pas Divonne\'85 c\rquote est moi\'85 je te veille\'85
+\par
+\par Elle le sauvait des soins mercenaires, des feux \'e9teints maladroitement, des tisanes fabriqu\'e9es dans une loge de concierge\~; et Jean n\rquote en revenait pas de ce qu\rquote il y avait d\rquote alerte, d\rquote ing\'e9nieux, d\rquote exp\'e9
+ditif, dans ces mains d\rquote indolence et de volupt\'e9. La nuit elle dormait deux heures sur le divan, \endash un divan d\rquote h\'f4tel du Quartier, moelleux comme la planche d\rquote un poste de police.
+\par
+\par \endash Mais, ma pauvre Fanny, tu ne vas donc jamais chez toi\~?\'85 lui demandait-il un jour\'85 Je suis mieux \'e0 pr\'e9sent\'85 Il faudrait rassurer Machaume.
+\par
+\par Elle se mit \'e0 rire. Beau temps qu\rquote elle courait, Machaume, et toute la maison avec. On avait tout vendu, les meubles, la d\'e9froque, m\'eame la literie. Il lui restait la robe qu\rquote elle avait sur le dos et un peu de linge fin, sauv\'e9
+ par sa bonne\'85 Maintenant s\rquote il la renvoyait, elle serait \'e0 la rue.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96261179}III{\*\bkmkend _Toc96261179}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par \'ab\~Cette fois, je crois que j\rquote ai trouv\'e9\'85 Rue d\rquote Amsterdam, vis-\'e0-vis la gare\'85 Trois pi\'e8ces, et un grand balcon\'85 Si tu veux, nous irons voir, apr\'e8s ton minist\'e8re\'85 c\rquote est haut, cinq \'e9tages\'85
+ mais tu me porteras. C\rquote \'e9tait si bon, tu te rappelles\'85\~\'bb Et tout amus\'e9e de ce souvenir, elle se fr\'f4lait, se roulait dans son cou, cherchait l\rquote ancienne place, sa place.
+\par
+\par \'c0 deux, dans leur garni d\rquote h\'f4tel, avec les m\'9curs du quartier, ces tra\'eeneries par l\rquote escalier de filles en filets et en savates, ces cloisons de papier derri\'e8re lesquelles grouillaient d\rquote autres m\'e9nages, cette promiscuit
+\'e9 des cl\'e9s, des bougeoirs, des bottines, la vie devenait intol\'e9rable. Non pas \'e0 elle certes\~; avec Jean, le toit, la cave, m\'eame l\rquote \'e9gout, tout lui \'e9tait bon pour nicher. Mais la d\'e9licatesse de l\rquote amant s\rquote
+effarouchait de certains contacts, auxquels, gar\'e7on, il ne pensait gu\'e8re. Ces m\'e9nages d\rquote une nuit le g\'eanaient, d\'e9shonoraient le sien, lui causaient un peu la tristesse et le d\'e9go\'fb
+t de la cage des singes au Jardin des Plantes, grima\'e7ant tous les gestes et les expressions de l\rquote amour humain. Le restaurant aussi l\rquote ennuyait, ce repas qu\rquote
+il fallait aller chercher deux fois par jour au boulevard Saint-Michel, dans une grande salle encombr\'e9e d\rquote \'e9tudiants, d\rquote \'e9l\'e8ves des Beaux-Arts, peintres, architectes, qui sans le conna\'eetre avaient l\rquote h
+abitude de sa figure, depuis un an qu\rquote il mangeait l\'e0.
+\par
+\par Il rougissait \endash en poussant la porte \endash de tous ces yeux tourn\'e9s vers Fanny, entrait avec la g\'eane agressive des tout jeunes gens qui accompagnent une femme\~; et il craignait aussi la rencontre d\rquote un de ses chefs du minist\'e8
+re ou de quelqu\rquote un de son pays. Puis la question d\rquote \'e9conomie.
+\par
+\par \endash Que c\rquote est cher\~!\'85 disait-elle chaque fois, emportant et commentant la petite note du d\'eener\'85 Si nous \'e9tions chez nous, j\rquote aurais fait marcher la maison trois jours pour ce prix-l\'e0.
+\par
+\par \endash Eh bien, qui nous emp\'eache\~?\'85
+\par
+\par Et l\rquote on se mit en qu\'eate d\rquote une installation.
+\par
+\par C\rquote est le pi\'e8ge. Tous y sont pris, les meilleurs, les plus honn\'eates, par cet instinct de propret\'e9, ce go\'fbt du \'ab\~home\~\'bb qu\rquote ont mis en eux l\rquote \'e9ducation familiale et la ti\'e9deur du foyer.
+\par
+\par L\rquote appartement de la rue d\rquote Amsterdam fut lou\'e9 tout de suite et trouv\'e9 charmant, malgr\'e9 ses pi\'e8ces en enfilade qui ouvraient, \endash la cuisine et la salle sur une arri\'e8re-cour moisie o\'f9 montaient d\rquote
+une taverne anglaise des odeurs de rin\'e7ure et de chlore, \endash la chambre sur la rue en pente et bruyante, secou\'e9e jour et nuit aux cahots des fourgons, camions, fiacres, omnibus, aux sifflets d\rquote arriv\'e9e et de d\'e9
+part, tout le vacarme de la gare de l\rquote Ouest d\'e9veloppant en face ses toitures en vitrage couleur d\rquote eau sale. L\rquote avantage, c\rquote \'e9tait de savoir le train \'e0 sa porte, et Saint-cloud, Ville-d\rquote
+Avray, Saint-Germain, les vertes stations des bords de la Seine presque sous leur terrasse. Car ils avaient une terrasse, large et commode, qui gardait de la munificence des anciens locataires une tente de zinc peinte en coutil ray\'e9
+, ruisselante et triste sous le cr\'e9pitement des pluies d\rquote hiver, mais o\'f9 l\rquote on serait tr\'e8s bien l\rquote \'e9t\'e9 pour d\'eener au bon air, comme dans un chalet de montagne.
+\par
+\par On s\rquote occupa des meubles. Jean ayant fait part chez lui de son projet d\rquote installation, tante Divonne, qui \'e9tait comme l\rquote intendante de la maison, envoya l\rquote argent n\'e9cessaire\~; et sa lettre annon\'e7ait en m\'ea
+me temps le prochain arrivage d\rquote une armoire, d\rquote une commode, et d\rquote un grand fauteuil cann\'e9, tir\'e9s de la \'ab\~Chambre du vent\~\'bb \'e0 l\rquote intention du Parisien.
+\par
+\par Cette chambre, qu\rquote il revoyait au fond d\rquote un couloir de Castelet, toujours inhabit\'e9e, les volets clos attach\'e9s d\rquote une barre, la porte ferm\'e9e au verrou, \'e9tait condamn\'e9e, par son exposition aux coups du mistr
+al qui la faisaient craquer comme une chambre de phare. On y entassait des vieilleries, ce que chaque g\'e9n\'e9ration d\rquote habitants rel\'e9guait au pass\'e9 devant les acquisitions nouvelles.
+\par
+\par Ah\~! si Divonne avait su \'e0 quelles singuli\'e8res siestes servirait le fauteuil cann\'e9, et que des jupons de surah, des pantalons \'e0 manchettes empliraient les tiroirs de la commode Empire\'85 Mais le remords de Gaussin \'e0
+ ce sujet se trouvait perdu dans les mille petites joies de l\rquote installation.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait si amusant, apr\'e8s le bureau, entre chien et loup, de partir en grandes courses, serr\'e9s au bras l\rquote un de l\rquote autre, et de s\rquote en aller dans quelque rue de faubourg choisir une salle \'e0 manger, \endash
+ le buffet, la table et six chaises, ou des rideaux de cretonne \'e0 fleurs pour la crois\'e9e et le lit. Lui acceptait tout, les yeux ferm\'e9s\~
+; mais Fanny regardait pour deux, essayait les chaises, faisait, glisser les battants de la table, montrait une exp\'e9rience marchandeuse.
+\par
+\par Elle connaissait les maisons o\'f9 l\rquote on avait \'e0 prix de fabrique une batterie de cuisine compl\'e8te pour petit m\'e9nage, les quatre casseroles en fer, la cinqui\'e8me \'e9maill\'e9e pour le chocolat du matin\~; jamais de cuivre, c\rquote
+est trop long \'e0 nettoyer. Six couverts de m\'e9tal avec la cuill\'e8re \'e0 potage et deux douzaines d\rquote assiettes en fa\'efence anglaise, solide et gaie, tout cela compt\'e9, pr\'e9par\'e9, emball\'e9 comme une d\'eenette de poup\'e9
+e. Pour les draps, serviettes, linges de toilette et de table, elle connaissait un marchand, le repr\'e9sentant d\rquote une grande fabrique de Roubaix, chez qui on payait \'e0 tant par mois\~; et toujours \'e0 guetter les devantures, en qu\'ea
+te de ces liquidations, de ces d\'e9bris de naufrage que Paris am\'e8ne continuellement dans l\rquote \'e9cume de ses bords, elle d\'e9couvrait au boulevard de Clichy l\rquote occasion d\rquote un lit superbe, presque neuf, et large \'e0
+ y coucher en rang les sept demoiselles de l\rquote ogre.
+\par
+\par Lui aussi, en revenant du bureau, essayait des acquisitions\~; mais il ne s\rquote entendait \'e0 rien, ne sachant dire non, ni s\rquote en aller les mains vides. Entr\'e9 chez un brocanteur pour acheter un huilier ancien qu\rquote elle lui avait signal
+\'e9, il rapportait en guise de l\rquote objet d\'e9j\'e0 vendu un lustre de salon \'e0 pendeloques, bien inutile puisqu\rquote ils n\rquote avaient pas de salon.
+\par
+\par \endash Nous le mettrons dans la v\'e9randa\'85 disait Fanny pour le consoler.
+\par
+\par Et le bonheur de prendre des mesures, les discussions sur la place d\rquote un meuble\~; et les cris, les rires fous, les bras \'e9perdus au plafond quand on s\rquote apercevait que malgr\'e9 toutes les pr\'e9cautions, malgr\'e9 la liste tr\'e8s compl\'e8
+te des achats indispensables, il y avait toujours quelque chose d\rquote oubli\'e9.
+\par
+\par Ainsi la r\'e2pe \'e0 sucre. Con\'e7oit-on qu\rquote ils allaient se mettre en m\'e9nage sans r\'e2pe \'e0 sucre\~!\'85.
+\par
+\par Puis, tout achet\'e9 et mis en place, les rideaux pendus, une m\'e8che \'e0 la lampe neuve, quelle bonne soir\'e9e que celle de l\rquote installation, la revue minutieuse des trois pi\'e8ces avant de se coucher, et comme elle riait en l\rquote \'e9
+clairant pendant qu\rquote il verrouillait la porte\~:
+\par
+\par \endash Encore un tour, encore\'85 ferme bien\'85 Soyons bien chez nous\'85
+\par
+\par Alors ce fut une vie nouvelle, d\'e9licieuse. En quittant son travail, il rentrait vite, press\'e9 d\rquote \'eatre arriv\'e9, en pantoufles au coin de leur feu. Et dans le noir pataugeage de la rue, il se figurait leur chambre allum\'e9e et chaude, \'e9
+gay\'e9e de ses vieux meubles provinciaux que Fanny traitait par avance de d\'e9barras et qui s\rquote \'e9taient trouv\'e9s de fort jolies anciennes choses\~; l\rquote armoire surtout, un bijou Louis XVI, avec ses panneaux peints, repr\'e9sentant des f
+\'eates proven\'e7ales, des bergers en jaquettes fleuries, des danses au galoubet et au tambourin. La pr\'e9sence, famili\'e8re \'e0 ses yeux d\rquote enfant, de ces vieilleries d\'e9mod\'e9es lui rappelait la maison paternelle, consacrait son nouvel int
+\'e9rieur dont il \'e9tait \'e0 go\'fbter le bien-\'eatre.
+\par
+\par D\'e8s son coup de sonnette, Fanny arrivait, soign\'e9e, coquette, \'ab\~sur le pont\~\'bb, comme elle disait. Sa robe de laine noire, tr\'e8s unie, mais taill\'e9e sur un patron de bon faiseur, une simplicit\'e9
+ de femme qui a eu de la toilette, les manches retrouss\'e9es, un grand tablier blanc\~; car elle faisait elle-m\'eame leur cuisine et se contentait d\rquote une femme de m\'e9nage pour les grosses besognes qui gercent les mains ou les d\'e9forment.
+
+\par
+\par Elle s\rquote y entendait m\'eame tr\'e8s bien, savait une foule de recettes, plats du Nord ou du Midi, vari\'e9s comme son r\'e9pertoire de chansons populaires que, le d\'eener fini, le tablier blanc accroch\'e9 derri\'e8re la porte referm\'e9e de l
+a cuisine, elle entonnait de sa voix de contralto, meurtrie et passionn\'e9e.
+\par
+\par En bas la rue grondait, roulait en torrent. La pluie froide tintait sur le zinc de la v\'e9randa\~; et Gaussin, les pieds au feu, \'e9tal\'e9 dans son fauteuil, regardait en face les vitres de la gare et les employ\'e9s courb\'e9s \'e0 \'e9
+crire sous la lumi\'e8re blanche de grands r\'e9flecteurs.
+\par
+\par Il \'e9tait bien, se laissait bercer. Amoureux\~? Non\~; mais reconnaissant de l\rquote amour dont on l\rquote enveloppait, de cette tendresse toujours \'e9gale. Comment avait-il pu se priver si longtemps de ce bonheur, dans la crainte \endash
+ dont il riait maintenant \endash d\rquote un acoquinement, d\rquote une entrave quelconque\~? Est-ce que sa vie n\rquote \'e9tait pas plus propre que lorsqu\rquote il allait de fille en fille, risquant sa sant\'e9\~?
+\par
+\par Aucun danger pour plus tard. Dans trois ans, quand il partirait, la brisure se ferait toute seule et sans secousse. Fanny \'e9tait pr\'e9venue\~; ils en parlaient ensemble, comme de la mort, d\rquote une fatalit\'e9 lointaine, mais in\'e9
+luctable. Restait le grand chagrin qu\rquote ils auraient chez lui en apprenant qu\rquote il ne vivait pas seul, la col\'e8re de son p\'e8re si rigide et si prompt.
+\par
+\par Mais comment pourraient-ils savoir\~? Jean ne voyait personne \'e0 Paris. Son p\'e8re, \'ab\~le consul\~\'bb comme on disait l\'e0-bas, \'e9tait retenu toute l\rquote ann\'e9e par la surveillance du domaine tr\'e8s consid\'e9rable qu\rquote
+il faisait valoir et ses rudes batailles avec la vigne. La m\'e8re, impotente, ne pouvait faire sans aide un pas ni un geste, laissant \'e0 Divonne la direction de la maison, le soin des deux petites s\'9curs ju
+melles, Marthe et Marie, dont la double naissance en surprise avait \'e0 tout jamais emport\'e9 ses forces actives. Quant \'e0 l\rquote oncle C\'e9saire, le mari de Divonne, c\rquote \'e9tait un grand enfant qu\rquote on ne laissait pas voyager seul.
+
+\par
+\par Et Fanny maintenant connaissait toute la famille. Lorsqu\rquote il recevait une lettre de Castelet, au bas de laquelle les bessonnes avaient mis quelques lignes de leur grosse \'e9criture \'e0 petits doigts, elle la lisait par-dessus son \'e9paule, s
+\rquote attendrissait avec lui. De son existence \'e0 elle il ne savait rien, ne s\rquote informait pas. Il avait le bel \'e9go\'efsme inconscient de sa jeunesse, aucune jalousie, aucune inqui\'e9tude. Plein de sa propre vie, il la laissait d\'e9
+border, pensait tout haut, se livrait, pendant que l\rquote autre restait muette.
+\par
+\par Ainsi les jours, les semaines s\rquote en allaient dans une heureuse qui\'e9tude un moment troubl\'e9e par une circonstance qui les \'e9mut beaucoup, mais diversement. Elle se crut enceinte et le lui apprit avec une joie telle qu\rquote
+il ne put que la partager. Au fond, il avait peur. Un enfant, \'e0 son \'e2ge\~!\'85 Qu\rquote en ferait-il\~?\'85 Devait-il le reconna\'eetre\~?\'85 Et quel gage entre cette femme et lui, quelle complication d\rquote avenir\~!
+\par
+\par Soudainement, la cha\'eene lui apparut, lourde, froide et scell\'e9e. La nuit, il ne dormait pas plus qu\rquote elle\~; et c\'f4te \'e0 c\'f4te dans leur grand lit, ils r\'eavaient, les yeux ouverts, \'e0 mille lieues l\rquote un de l\rquote autre.
+\par
+\par Par bonheur, cette fausse alerte ne se renouvela plus, et ils reprirent leur train de vie paisible, exquisement close. Puis l\rquote hiver fini, le vrai soleil enfin revenu, leur case s\rquote
+embellissait encore, agrandie de la terrasse et de la tente. Le soir, ils d\'eenaient l\'e0 sous le ciel teint\'e9 de vert, que rayait le sifflement en coup d\rquote ongle des hirondelles.
+\par
+\par La rue envoyait ses bouff\'e9es chaudes et tous les bruits des maisons voisines\~; mais le moindre souffle d\rquote air \'e9tait pour eux, et ils s\rquote oubliaient des heures, leurs genoux enlac\'e9s, n\rquote
+y voyant plus. Jean se rappelait des nuits semblables au bord du Rh\'f4ne, r\'eavait de consulats lointains dans des pays tr\'e8s chauds, de ponts de navires en partance o\'f9 la brise aurait cette haleine longue dont fr\'e9
+missait le rideau de la tente. Et lorsqu\rquote une caresse invisible murmurait sur ses l\'e8vres\~: \'ab\~m\rquote aimes-tu\~?\'85\rdblquote il revenait toujours de tr\'e8s loin pour r\'e9pondre\~: \'ab\~oh\~! oui, je t\rquote aime\'85\~\'bb Voil\'e0
+ ce que c\rquote est de les prendre si jeunes\~; ils ont trop de choses dans la t\'eate.
+\par
+\par Sur le m\'eame balcon, s\'e9par\'e9 d\rquote eux par une grille en fer enguirland\'e9e de fleurs grimpantes, un autre couple roucoulait, M.\~et Mme\~Hett\'e9ma, des gens mari\'e9s, tr\'e8s gros, dont les baisers claquaient c
+omme des gifles. Merveilleusement appareill\'e9s, dans une conformit\'e9 d\rquote \'e2ge, de go\'fbt, de lourdes tournures, c\rquote \'e9tait touchant d\rquote entendre ces amoureux \'e0 fin de jeunesse chanter en duo tout bas, en s\rquote appuyant \'e0
+ la balustrade, de vieilles romances sentimentales\'85
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Mais je l\rquote entends qui soupire dans l\rquote ombre
+\par C\rquote est un beau r\'eave, ah\~! laissez-moi dormir.
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par Ils plaisaient \'e0 Fanny, elle aurait voulu les conna\'eetre. Quelquefois m\'eame la voisine et elle \'e9changeaient par-dessus le fer noirci de la rampe un sourire de femmes amoureuses et heureuses\~
+; mais les hommes comme toujours se tenaient plus raides et l\rquote on ne se parlait pas.
+\par
+\par Jean revenait du quai d\rquote Orsay, une apr\'e8s-midi, quand il s\rquote entendit appeler au coin de la rue Royale. Il faisait un jour admirable, une lumi\'e8re chaude o\'f9 Paris s\rquote \'e9panouissait \'e0
+ ce tournant du boulevard qui par un beau couchant, vers l\rquote heure du Bois, n\rquote a pas son pareil au monde.
+\par
+\par \endash Mettez-vous l\'e0, belle jeunesse, et buvez quelque chose\'85 \'e7a m\rquote amuse les yeux de vous regarder.
+\par
+\par Deux grands bras l\rquote avaient happ\'e9, assis sous la tente d\rquote un caf\'e9 envahissant le trottoir de ses trois rangs de tables. Il se laissait faire, flatt\'e9 d\rquote entendre autour de lui ce public de provinciaux, d\rquote \'e9
+trangers, jaquettes ray\'e9es et chapeaux ronds, chuchoter curieusement le nom de Caoudal.
+\par
+\par Le sculpteur, attabl\'e9 devant une absinthe qui allait avec sa taille militaire et sa rosette d\rquote officier, avait aupr\'e8s de lui l\rquote ing\'e9nieur D\'e9chelette arriv\'e9 de la veille, toujours le m\'eame, h\'e2l\'e9
+ et jaune, ses pommettes en saillie remontant ses petits yeux bons, sa narine gourmande qui reniflait Paris. D\'e8s que le jeune homme fut assis, Caoudal, le montrant avec une fureur comique\~:
+\par
+\par \endash Est-il beau, cet animal-l\'e0\'85 Dire que j\rquote ai eu cet \'e2ge et que je frisais comme \'e7a\'85 Oh\~! la jeunesse, la jeunesse\'85
+\par
+\par \endash Toujours donc\~? fit D\'e9chelette saluant d\rquote un sourire la toquade de son ami.
+\par
+\par \endash Mon cher, ne riez pas\'85 Tout ce que j\rquote ai, ce que je suis, les m\'e9dailles, les croix, l\rquote Institut, le tremblement, je le donnerais pour ces cheveux-l\'e0 et ce teint de soleil\'85
+\par
+\par Puis revenant \'e0 Gaussin avec sa brusque allure\~:
+\par
+\par \endash Et Sapho, qu\rquote est-ce que vous en faites\~?\'85 On ne la voit plus.
+\par
+\par Jean arrondissait les yeux, sans comprendre.
+\par
+\par \endash Vous n\rquote \'eates donc plus avec elle\~?
+\par
+\par Et devant son ahurissement, Caoudal ajouta sur un ton d\rquote impatience\~:
+\par
+\par \endash Sapho, voyons\'85 Fanny Legrand\'85 Ville-d\rquote Avray\'85
+\par
+\par \endash Oh\~! c\rquote est fini, il y a longtemps\'85
+\par
+\par Comment lui vint ce mensonge\~? Par une sorte de honte, de malaise, \'e0 ce nom de Sapho donn\'e9 \'e0 sa ma\'eetresse\~; la g\'eane de parler d\rquote elle avec d\rquote autres hommes, peut-\'eatre aussi le d\'e9sir d\rquote apprendre des choses qu
+\rquote on ne lui aurait pas dites sans cela.
+\par
+\par \endash Tiens\~! Sapho\'85 Elle roule encore\~? demanda D\'e9chelette distrait, tout \'e0 l\rquote ivresse de revoir l\rquote escalier de la Madeleine, le march\'e9 aux fleurs, la longue enfilade des boulevards entre deux rangs de bouquets verts.
+\par
+\par \endash Vous ne vous la rappelez donc pas, chez vous, l\rquote ann\'e9e derni\'e8re\~!\'85 Elle \'e9tait superbe dans sa tunique de fellah\'85 Et le matin de cet automne, o\'f9 je l\rquote ai trouv\'e9e d\'e9jeunant avec ce joli gar\'e7
+on chez Langlois, vous auriez dit une mari\'e9e de quinze jours.
+\par
+\par \endash Quel \'e2ge a-t-elle donc\~?\'85 Depuis le temps qu\rquote on la conna\'eet\'85
+\par
+\par Caoudal leva la t\'eate pour chercher\~: \'ab\~Quel \'e2ge\~?\'85. quel \'e2ge\~?\'85 Voyons, dix-sept ans en 53, quand elle me posait ma figure\'85 nous sommes en 73. Ainsi, comptez.\~\'bb Tout \'e0 coup ses yeux s\rquote allum\'e8rent\~: \'ab\~Ah\~
+! si vous l\rquote aviez vue, il y a vingt ans\'85 longue, fine, la bouche en arc, le front solide\'85 Des bras, des \'e9paules encore un peu maigres, mais cela allait bien \'e0 la br\'fblure de Sapho\'85 Et la femme, la ma\'eetresse\~!\'85 Ce qu\rquote
+il y avait dans cette chair \'e0 plaisir, ce qu\rquote on tirait de cette pierre \'e0 feu, de ce clavier o\'f9 ne manquait pas une note\'85 Toute la lyre\~!\'85 comme disait La Gournerie.\~\'bb
+\par
+\par Jean, tr\'e8s p\'e2le, demanda\~:
+\par
+\par \endash Est-ce qu\rquote il a \'e9t\'e9 son amant, aussi celui-l\'e0\~?\'85
+\par
+\par \endash La Gournerie\~?\'85 Je crois bien, j\rquote en ai assez souffert\'85 Quatre ans que nous vivions ensemble comme mari et femme, quatre ans que je la couvais, que je m\rquote \'e9puisais pour suffire \'e0 tous ses caprices\'85 ma\'ee
+tres de chant, de piano, de cheval, est-ce que je sais\~?\'85 Et quand je l\rquote ai eu bien polie, patin\'e9e, taill\'e9e en pierre fine, sortie du ruisseau o\'f9 je l\rquote avais ramass\'e9e une nuit, devant le bal Ragache, ce bell\'e2
+tre astiqueur de rimes est venu me la prendre chez moi, \'e0 la table amie o\'f9 il s\rquote asseyait tous les dimanches\~!
+\par
+\par Il souffla tr\'e8s fort, comme pour chasser cette vieille rancune d\rquote amour qui vibrait encore dans sa voix, puis il reprit, plus calme\~:
+\par
+\par \endash D\rquote ailleurs, sa canaillerie ne lui a pas profit\'e9\'85 Leurs trois ans de m\'e9nage, \'e7\rquote a \'e9t\'e9 l\rquote enfer. Ce po\'e8te aux airs c\'e2lins \'e9tait rat, m\'e9chant, maniaque. Ils se peignaient, fallait voir\~!\'85
+ Quand on allait chez eux, on la trouvait un bandeau sur l\rquote \'9cil, lui la figure sabr\'e9e de griffes\'85 Mais le beau, c\rquote est lorsqu\rquote il a voulu la quitter. Elle s\rquote accrochait comme une teigne, le suivait, crevait sa porte, l
+\rquote attendait couch\'e9e en travers de son paillasson. Une nuit, en plein hiver, elle est rest\'e9e cinq heures en bas de chez la Farcy o\'f9 ils \'e9taient mont\'e9s toute la bande\'85 Une piti\'e9\~!\'85 Mais le po\'e8te \'e9l\'e9
+giaque demeurait implacable, jusqu\rquote au jour o\'f9 pour s\rquote en d\'e9barrasser il a fait marcher la police. Ah\~! un joli monsieur\'85 Et comme fin finale, remerciement \'e0 cette belle fille qui lui avait donn\'e9
+ le meilleur de sa jeunesse, de son intelligence et de sa chair, il lui a vid\'e9 sur la t\'eate un volume de vers haineux, baveux, d\rquote impr\'e9cations, de lamentations, le }{\i Livre de l\rquote Amour}{, son plus beau livre\'85
+\par
+\par Immobile, le dos tendu, Gaussin \'e9coutait, aspirant \'e0 tout petits coups par une longue paille la boisson glac\'e9e servie devant lui. Quelque poison, bien s\'fbr, qu\rquote on lui avait vers\'e9 l\'e0, et qui le gelait du c\'9cur aux entrailles.
+
+\par
+\par Il grelottait malgr\'e9 l\rquote heure splendide, voyait dans une recul\'e9e blafarde des ombres qui allaient et venaient, un tonneau d\rquote arrosage arr\'eat\'e9 devant la Madeleine, et cet entrecroisement de
+voitures roulant sur la terre molle silencieusement comme sur de la ouate. Plus de bruit dans Paris, plus rien que ce qui se disait \'e0 cette table. Maintenant D\'e9chelette parlait, c\rquote est lui qui versait le poison\~:
+\par
+\par \endash Quelle atroce chose que ces ruptures\'85 Et sa voix tranquille et railleuse prenait une expression de douceur, de piti\'e9 infinie\'85 On a v\'e9cu des ann\'e9es ensemble, dormi l\rquote un contre l\rquote autre, confondu ses r\'ea
+ves, sa sueur. On s\rquote est tout dit, tout donn\'e9. On a pris des habitudes, des fa\'e7ons d\rquote \'eatre, de parler, m\'eame des traits l\rquote un de l\rquote autre. On se tient de la t\'eate aux pieds\'85 Le collage enfin\~!\'85
+ Puis brusquement on se quitte, on s\rquote arrache\'85 Comment font-ils\~? Comment a-t-on ce courage\~?\'85 Moi, jamais je ne pourrais\'85 Oui, tromp\'e9, outrag\'e9, sali de ridicule et de boue, la femme pleurerait, me dirait\~: \'ab\~Reste\'85\~\'bb
+ Je ne m\rquote en irais pas\'85 Et voil\'e0 pourquoi, quand j\rquote en prends une, ce n\rquote est jamais qu\rquote \'e0 la nuit\'85 Pas de lendemain, comme disait la vieille France\'85 ou alors le mariage. C\rquote est d\'e9finitif et plus propre.
+
+\par
+\par \endash Pas de lendemain\'85 pas de lendemain\'85 Vous en parlez \'e0 votre aise. Il y a des femmes qu\rquote on ne garde pas qu\rquote une nuit\'85 Celle-l\'e0 par exemple\'85
+\par
+\par \endash Je ne lui ai pas donn\'e9 une minute de gr\'e2ce\'85 fit D\'e9chelette avec un placide sourire que le pauvre amant trouva hideux.
+\par
+\par \endash Alors c\rquote est que vous n\rquote \'e9tiez pas son type, sans quoi\'85 C\rquote est une fille, quand elle aime, elle se cramponne\'85 Elle a le go\'fbt du m\'e9nage\'85
+ Du reste, pas de chance dans ses installations. Elle se met avec Dejoie, le romancier\~; il meurt\'85 Elle passe \'e0 Ezano, il se marie\'85 Apr\'e8s, est venu le beau Flamant, le graveur, l\rquote ancien, mod\'e8le, \endash car elle a toujours eu le b
+\'e9guin du talent ou de la beaut\'e9, \endash et vous savez son \'e9pouvantable aventure\'85
+\par
+\par \endash Quelle aventure\~?\'85\~\'bb demanda Gaussin, la voix \'e9trangl\'e9e\~; et il se remit \'e0 tirer sur sa paille, en \'e9coutant le drame d\rquote amour, qui passionna Paris, il y a quelques ann\'e9es.
+\par
+\par Le graveur \'e9tait pauvre, fou de cette femme\~; et de peur d\rquote \'eatre l\'e2ch\'e9, pour lui maintenir son luxe, il fit de faux billets de banque. D\'e9couvert presque aussit\'f4t, coffr\'e9 avec sa ma\'eetresse, il en fut quitte pour dix ans de r
+\'e9clusion, elle six mois de pr\'e9vention \'e0 Saint-Lazare, la preuve de son innocence ayant \'e9t\'e9 faite.
+\par
+\par Et Caoudal rappelait \'e0 D\'e9chelette, \endash qui avait suivi le. proc\'e8s, \endash comme elle \'e9tait jolie sous son petit bonnet de Saint Lazare, et cr\'e2ne, pas geignarde, fid\'e8le \'e0 son homme jusqu\rquote au bout\'85 Et sa r\'e9ponse \'e0
+ ce vieux cornichon de pr\'e9sident, et le baiser qu\rquote elle envoyait \'e0 Flamant par-dessus les tricornes des gendarmes, en lui criant d\rquote une voix \'e0 attendrir les pierres\~: \'ab\~T\rquote ennuie pas, m\rquote ami\'85
+ Les beaux jours reviendront, nous nous aimerons encore\~!\'85\~\'bb Tout de m\'eame, \'e7a l\rquote avait un peu d\'e9go\'fbt\'e9e du m\'e9nage, la pauvre fille.
+\par
+\par \'ab\~Depuis, lanc\'e9e dans le monde chic, elle a pris des amants au mois, \'e0 la semaine, et jamais d\rquote artistes\'85 Oh\~! les artistes, elle en a une peur\'85 J\rquote \'e9tais le seul, je crois bien, qu\rquote elle e\'fbt continu\'e9 \'e0 voir
+\'85 De loin en loin elle venait fumer sa cigarette \'e0 l\rquote atelier. Puis j\rquote ai pass\'e9 des mois sans entendre parler d\rquote elle, jusqu\rquote au jour o\'f9 je l\rquote ai retrouv\'e9e en train de d\'e9
+jeuner avec ce bel enfant et lui mangeant des raisins sur la bouche. Je me suis dit\~: voil\'e0 ma Sapho repinc\'e9e.\~\'bb
+\par
+\par Jean ne put en entendre davantage. Il se sentait mourir de tout ce poison absorb\'e9. Apr\'e8s le froid de tout \'e0 l\rquote heure, une br\'fblure lui tordait la poitrine, montait \'e0 sa t\'eate bourdonnante et pr\'e8s d\rquote \'e9clater comme une t
+\'f4le chauff\'e9e \'e0 blanc. Il traversa la chauss\'e9e, en chancelant sous les roues des voitures. Des cochers criaient. \'c0 qui en avaient-ils, ces imb\'e9ciles\~?
+\par
+\par En passant sur le march\'e9 de la Madeleine, il fut troubl\'e9 par une odeur d\rquote h\'e9liotrope, l\rquote odeur pr\'e9f\'e9r\'e9e de sa ma\'eetresse. Il pressa le pas pour la fuir, et furieux, d\'e9chir\'e9, il pensait tout haut\~: \'ab\~ma ma\'ee
+tresse\~!\'85 oui, une belle ordure\'85 Sapho, Sapho\'85 Dire que j\rquote ai v\'e9cu un an avec \'e7a\~!\'85\~\'bb Il r\'e9p\'e9tait le nom avec rage, se rappelant l\rquote avoir vu sur les petits journaux parmi d\rquote
+autres sobriquets de filles, dans le grotesque Almanach-Gotha de la galanterie\~: Sapho, Cora, Caro, Phryn\'e9, Jeanne de Poitiers, le Phoque\'85
+\par
+\par Et avec les cinq lettres de son nom abominable, toute la vie de cette femme lui passait en fuite d\rquote \'e9gout sous les yeux\'85 L\rquote atelier de Caoudal, les tr\'e9pign\'e9
+es chez La Gournerie, les factions de nuit devant les bouges ou sur le paillasson du po\'e8te\'85 Puis le beau graveur, les faux, la cour d\rquote assises\'85 et le petit bonnet du bagne qui lui allait si bien, et le baiser jet\'e9 \'e0 son faussaire\~:
+\'ab\~T\rquote ennuie pas, m\rquote ami\'85\~\'bb M\rquote ami\~! le m\'eame nom, la m\'eame caresse que pour lui\'85 Quelle honte\~! Ah\~! il allait joliment te balayer ces salet\'e9s-l\'e0\'85 Et toujours cette odeur d\rquote h\'e9
+liotrope qui le poursuivait dans un cr\'e9puscule du m\'eame lilas p\'e2le que la toute petite fleur.
+\par
+\par Tout \'e0 coup, il s\rquote aper\'e7ut qu\rquote il \'e9tait encore \'e0 arpenter le march\'e9 comme un pont de bateau. Il reprit sa course, arriva d\rquote une traite rue d\rquote Amsterdam, bien d\'e9cid\'e9 \'e0 chasser cette femme de chez lui, \'e0
+ la jeter sur l\rquote escalier sans explication, en lui crachant l\rquote injure de son nom dans le dos. \'c0 la porte il h\'e9sita, r\'e9fl\'e9chit, fit quelques pas encore. Elle allait crier, sangloter, l\'e2
+cher par la maison tout son vocabulaire du trottoir, comme l\'e0-bas, rue de l\rquote Arcade\'85
+\par
+\par \'c9crire\~?\'85 oui, c\rquote est cela, il valait mieux \'e9crire, lui r\'e9gler son compte en quatre mots, bien f\'e9roces. Il entra dans une taverne anglaise, d\'e9serte et morne sous le gaz qu\rquote on allumait, s\rquote assit \'e0 une table empoiss
+\'e9e, pr\'e8s de l\rquote unique consommateur, une fille \'e0 t\'eate de mort qui d\'e9vorait du saumon fum\'e9, sans boire. Il demanda une pinte d\rquote ale, n\rquote y toucha pas et commen\'e7a une lettre. Mais trop de mots se pressaient dans sa t\'ea
+te, qui voulaient sortir \'e0 la fois, et que l\rquote encre d\'e9compos\'e9e et grumeleuse tra\'e7ait lentement \'e0 son gr\'e9.
+\par
+\par Il d\'e9chirait deux ou trois commencements, s\rquote en allait enfin sans \'e9crire, quand tout bas pr\'e8s de lui une bouche pleine et vorace demanda timidement\~: \'ab\~Vous ne buvez pas\~?\'85 on peut\~?\'85\~\'bb
+ Il fit signe que oui. La fille se jeta sur la pinte et la vida d\rquote une goul\'e9e violente qui r\'e9v\'e9lait la d\'e9tresse de cette malheureuse, ayant tout juste dans sa poche de quoi rassasier sa faim sans l\rquote arroser d\rquote un peu de bi
+\'e8re. Une piti\'e9 lui vint, qui l\rquote apaisa, l\rquote \'e9claira subitement sur les mis\'e8res d\rquote une vie de femme\~; et il se mit \'e0 juger plus humainement, \'e0 raisonner son malheur.
+\par
+\par Apr\'e8s tout, elle ne lui avait pas menti\~; et s\rquote il ne savait rien de sa vie, c\rquote est qu\rquote il ne s\rquote en \'e9tait jamais souci\'e9. Que lui reprochait-il\~?\'85 Son temps \'e0 Saint-Lazare\~?\'85 Mais puisqu\rquote on l\rquote
+avait acquitt\'e9e, port\'e9e presque en triomphe \'e0 la sortie\'85 Alors, quoi\~? D\rquote autres hommes avant lui\~?\'85 Est-ce qu\rquote il ne le savait pas\~?\'85 Quelle raison de lui en vouloir davantage, parce que les noms de ces amants \'e9
+taient connus, c\'e9l\'e8bres, qu\rquote il pouvait les rencontrer, leur parler, regarder leurs portraits aux devantures\~? Devait-il lui faire un crime d\rquote avoir pr\'e9f\'e9r\'e9 ceux-l\'e0\~?
+\par
+\par Et tout au fond de son \'eatre, se levait une fiert\'e9 mauvaise, inavouable, de la partager avec ces grands artistes, de se dire qu\rquote ils l\rquote avaient trouv\'e9e belle. \'c0 son \'e2ge on n\rquote est jamais s\'fb
+r, on ne sait pas bien. On aime la femme, l\rquote amour\~; mais les yeux et l\rquote exp\'e9rience manquent, et le jeune amant qui vous montre un portrait de sa ma\'ee
+tresse, cherche un regard, une approbation qui le rassurent. La figure de Sapho lui semblait grandie, aur\'e9ol\'e9e, depuis qu\rquote il la savait chant\'e9e par La Gournerie, fix\'e9e par Caoudal dans le marbre et le bronze.
+\par
+\par Mais brusquement repris de rage, il quittait le banc o\'f9 sa m\'e9ditation l\rquote avait jet\'e9 sur un boulevard ext\'e9rieur, au milieu des cris d\rquote enfants, des comm\'e9rages de femmes d\rquote ouvriers dans la poudreuse soir\'e9e de juin\~
+; et il se remettait \'e0 marcher, \'e0 parler tout haut, furieusement\'85 Joli, le bronze de Sapho\'85 du bronze de commerce, qui a tra\'een\'e9 partout, banal comme un air d\rquote orgue, comme ce mot de Sapho qui \'e0 force de rouler les si\'e8cles s
+\rquote est encrass\'e9 de l\'e9gendes immondes sur sa gr\'e2ce premi\'e8re, et d\rquote un nom de d\'e9esse est devenu l\rquote \'e9tiquette d\rquote une maladie\'85 Quel d\'e9go\'fbt que tout cela, mon Dieu\~!\'85
+\par
+\par Il s\rquote en allait ainsi, tour \'e0 tour apais\'e9 ou furieux, \'e0 ce remous d\rquote id\'e9es, de sentiments contraires. Le boulevard s\rquote assombrissait, devenait d\'e9sert. Une fadeur \'e2cre tra\'eenait dans l\rquote air chaud\~; et il r
+econnaissait la porte du grand cimeti\'e8re o\'f9 il \'e9tait venu l\rquote ann\'e9e d\rquote avant assister avec toute la jeunesse \'e0 l\rquote inauguration d\rquote un buste de Caoudal sur la tombe de Dejoie, le romancier du quartier Latin, l\rquote
+auteur de Cenderinette. Dejoie, Caoudal\~! L\rquote \'e9trange accent que ces noms prenaient pour lui depuis deux heures\~! et comme elle lui semblait menteuse et lugubre, l\rquote histoire de l\rquote \'e9tudiante et de son petit m\'e9nage, maintenant qu
+\rquote il en savait les tristes dessous, qu\rquote il avait appris par D\'e9chelette l\rquote affreux surnom donn\'e9 \'e0 ces mariages du trottoir.
+\par
+\par Toute cette ombre, plus noire du voisinage de la mort, l\rquote effrayait. Il revint sur ses pas, fr\'f4lant des blouses qui r\'f4daient, silencieuses comme des ailes de nuit, des jupes sordides \'e0 la porte de bouges dont les vitres d\'e9polies d\'e9
+coupaient de grandes lumi\'e8res de lanterne magique o\'f9 des couples passaient, s\rquote embrassaient\'85 Quelle heure\~?\'85 Il se sentait bris\'e9, comme une recrue \'e0 la fin de l\rquote \'e9tape\~; et de sa douleur assourdie, tomb\'e9
+e dans ses jambes, il ne lui restait que la courbature. Oh\~! se coucher, dormir\'85 Puis au r\'e9veil, froidement, sans col\'e8re, il dirait \'e0 la femme\~: \'ab\~Voil\'e0\'85 je sais qui tu es\'85 Ce n\rquote est pas ta faute ni la mienne\~
+; mais nous ne pouvons plus vivre ensemble. S\'e9parons-nous\'85\~\'bb Et pour se mettre \'e0 l\rquote abri de ses poursuites, il irait embrasser sa m\'e8re et ses s\'9curs, secouer au vent du Rh\'f4ne, au libre et vivifiant mistral, les souillures et l
+\rquote effroi de son mauvais r\'eave.
+\par
+\par Elle s\rquote \'e9tait couch\'e9e, lasse d\rquote attendre, et dormait en plein sous la lampe, un livre ouvert sur le drap devant elle. Son approche ne l\rquote \'e9veilla pas\~; et debout pr\'e8
+s du lit, il la regardait curieusement comme une femme nouvelle, une \'e9trang\'e8re qu\rquote il aurait trouv\'e9e l\'e0. Belle, oh\~! belle, les bras, la gorge, les \'e9paules, d\rquote un ambre fin, solide, sans tache ni f\'ealure. Mais sur ces paupi
+\'e8res rougies, \endash peut-\'eatre le roman qu\rquote elle lisait, peut-\'eatre l\rquote inqui\'e9tude, l\rquote attente, \endash sur ces traits d\'e9tendus dans le repos et que ne soutenait plus l\rquote \'e2pre d\'e9sir de la femme qui veut \'ea
+tre aim\'e9e, quelle lassitude, quels aveux\~! Son \'e2ge, son histoire, ses bord\'e9es, ses caprices, ses collages, et Saint-Lazare, les coups, les larmes, les terreurs, tout se voyait, s\rquote \'e9talait\~
+; et les meurtrissures violettes du plaisir et de l\rquote insomnie, et le pli de d\'e9go\'fbt affaissant la l\'e8vre inf\'e9rieure, us\'e9e, fatigu\'e9e comme une margelle o\'f9 tout le communal est venu boire, et la bouffissure commen\'e7ante qui d\'e9
+lie les chairs pour les rides de la vieillesse.
+\par
+\par Cette trahison du sommeil, le silence de mort enveloppant cela, c\rquote \'e9tait grand, c\rquote \'e9tait sinistre\~; un champ de bataille \'e0 la nuit, avec toute l\rquote horreur qui se montre et celle qu\rquote on devine aux vagues mouvements de l
+\rquote ombre.
+\par
+\par Et tout \'e0 coup il vint au pauvre enfant une grosse, une \'e9touffante envie de pleurer.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96261180}IV{\*\bkmkend _Toc96261180}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Ils achevaient de d\'eener, la fen\'eatre ouverte, au long sifflement des hirondelles saluant la tomb\'e9e de la lumi\'e8re. Jean ne parlait pas, mais il allait parler et toujours de la m\'ea
+me cruelle chose qui le hantait, et dont il torturait Fanny, depuis la rencontre avec Caoudal. Elle, voyant ses yeux baiss\'e9s, l\rquote air faussement indiff\'e9rent qu\rquote il prenait pour de nouvelles questions, devina et le pr\'e9vint\~:
+\par
+\par \endash }{\caps \'e9}{coute, je sais ce que tu vas me dire\'85 \'e9pargne-nous, je t\rquote en prie\'85 on s\rquote \'e9puise \'e0 la fin\'85 puisque c\rquote est mort, tout \'e7a, que je n\rquote aime que toi, qu\rquote il n\rquote
+y a plus que toi au monde\'85
+\par
+\par \endash Si c\rquote \'e9tait mort comme tu dis, tout ce pass\'e9\'85
+\par
+\par Et il la regardait au fond de ses beaux yeux d\rquote un gris frissonnant et changeant \'e0 chaque impression\~:
+\par
+\par \endash \'85 Tu ne garderais pas des choses qui te le rappellent\'85 oui, l\'e0-haut dans l\rquote armoire\'85
+\par
+\par Le gris se velouta d\rquote un noir d\rquote ombre\~:
+\par
+\par \endash Tu sais donc\~?
+\par
+\par Tout ce fatras de lettres d\rquote amour, de portraits, ces archives galantes et glorieuses sauv\'e9es de tant de d\'e9b\'e2cles, il allait donc falloir s\rquote en d\'e9faire\~!
+\par
+\par \endash Au moins me croiras-tu apr\'e8s\~?
+\par
+\par Et sur un sourire incr\'e9dule qui la d\'e9fiait, elle courut chercher le coffret de laque dont les ferrures cisel\'e9es entre les piles d\'e9licates de son linge avaient si fort intrigu\'e9 son amant depuis quelques jours.
+\par
+\par \endash Br\'fble, d\'e9chire, c\rquote est \'e0 toi\'85
+\par
+\par Mais il ne se pressait pas de tourner la petite clef, regardait les cerisiers \'e0 fruits de nacre rose et les vols de cigognes incrust\'e9s sur le couvercle qu\rquote il fit sauter brusquement\'85 Tous les formats, toutes les \'e9critures, papiers de c
+ouleur aux en-t\'eates dor\'e9s, vieux billets jaunis cass\'e9s aux pliures, griffonnages au crayon sur des feuilles de carnet, des cartes de visite, en tas, sans ordre, comme en un tiroir souvent fouill\'e9 et bouscul\'e9 o\'f9 lui-m\'eame enfon\'e7
+ait maintenant ses mains tremblantes\'85
+\par
+\par \endash Passe-les-moi. Je les br\'fblerai sous tes yeux.
+\par
+\par Elle parlait fi\'e9vreusement, accroupie devant la chemin\'e9e, une bougie allum\'e9e par terre, \'e0 c\'f4t\'e9 d\rquote elle.
+\par
+\par \endash Donne\'85
+\par
+\par Mais lui\~:
+\par
+\par \endash Non\'85 attends\'85
+\par
+\par Et plus bas, comme honteux\~:
+\par
+\par \endash Je voudrais lire\'85
+\par
+\par \endash Pourquoi\~? tu vas te faire mal encore\'85
+\par
+\par Elle ne songeait qu\rquote \'e0 sa souffrance et non \'e0 l\rquote ind\'e9licatesse de livrer ainsi les secrets de passion, la confession sur l\rquote oreiller de tous ces hommes qui l\rquote avaient aim\'e9e\~; et se rapprochant, toujours \'e0
+ genoux, elle lisait en m\'eame temps que lui, l\rquote \'e9piait du coin de l\rquote \'9cil.
+\par
+\par Dix pages, sign\'e9es La Gournerie, 1861, d\rquote une \'e9criture longue et f\'e9line, dans lesquelles le po\'e8te, envoy\'e9 en Alg\'e9rie pour le compte-rendu officiel et lyrique du voyage de l\rquote empereur et de l\rquote imp\'e9ratrice, faisait
+\'e0 sa ma\'eetresse une description \'e9blouissante des f\'eates.
+\par
+\par Alger d\'e9bordant et grouillant, vraie Bagdad des Mille et Une Nuits\~; toute l\rquote Afrique accourue, entass\'e9e autour de la ville, battant ses portes \'e0 les rompre, comme un simoun. Caravanes de n\'e8gres et de chameaux charg\'e9
+s de gomme, tentes de poil dress\'e9es, une odeur de musc humain sur toute cette singerie qui bivouaquait au bord de la mer, dansait la nuit autour de grands feux, s\rquote \'e9cartait chaque matin devant l\rquote arriv\'e9e des chefs du Sud pareils \'e0
+des Rois Mages avec la pompe orientale, les musiques discordantes, fl\'fbtes de roseau, petits tambours rauques, le goum entourant l\rquote \'e9tendard du Proph\'e8te aux trois couleurs\~; et derri\'e8re, men\'e9s en laisse par des n\'e8
+gres, les chevaux destin\'e9s en pr\'e9sent \'e0 l\rquote }{\i Emberour}{, v\'eatus de soie, capara\'e7onn\'e9s d\rquote argent, secouant \'e0 chaque pas des grelots et des broderies\'85
+\par
+\par Le g\'e9nie du po\'e8te rendait tout cela vivant et pr\'e9sent\~; les mots brillaient sur la page, comme ces pierres sans monture que jugent les joailliers sur du papier. Vraiment elle pouvait \'eatre fi\'e8re, la femme aux genoux de qui l\rquote
+on jetait ces richesses. Fallait-il qu\rquote elle f\'fbt aim\'e9e, puisque, malgr\'e9 la curiosit\'e9 de ces f\'eates, le po\'e8te ne songeait qu\rquote \'e0 elle, mourait de ne pas la voir\~:
+\par
+\par \endash Oh\~! cette nuit, j\rquote \'e9tais avec toi sur le grand divan de la rue de l\rquote Arcade. Tu \'e9tais nue, tu \'e9tais folle, tu criais de joie sous mes caresses, quand je me suis r\'e9veill\'e9 en sursaut roul\'e9
+ dans un tapis sur ma terrasse, en pleine nuit d\rquote \'e9toiles. Le cri du muezzin montait d\rquote un minaret voisin en claire et limpide fus\'e9e voluptueuse plut\'f4t que priante, et c\rquote est toi que j\rquote entendais encore en sortant de mon r
+\'eave\'85
+\par
+\par Quelle force mauvaise le poussait donc \'e0 continuer sa lecture malgr\'e9 l\rquote horrible jalousie qui blanchissait ses l\'e8vres, contractait ses mains\~? Doucement, c\'e2linement, Fanny essayait de lui reprendre la lettre\~; mais il la lut jusqu
+\rquote au bout, et apr\'e8s celle-l\'e0 une autre, puis une autre, les laissant tomber au fur et \'e0 mesure avec un d\'e9tachement de m\'e9pris, d\rquote indiff\'e9rence, sans regarder la flamme qui s\rquote avivait dans la chemin\'e9
+e aux effusions lyriques et passionn\'e9es du grand po\'e8te. Et quelquefois, dans le d\'e9bordement de cet amour exag\'e9r\'e9 \'e0 la temp\'e9rature africaine, le lyrisme de l\rquote amant s\rquote entachait de quelque grosse obsc\'e9nit\'e9
+ de corps de garde dont auraient \'e9t\'e9 surprises et scandalis\'e9es les lectrices mondaines du }{\i Livre de l\rquote Amour}{, d\rquote un spiritualisme raffin\'e9, immacul\'e9 comme la corne d\rquote argent de la Yungfrau.
+\par
+\par Mis\'e8res du c\'9cur\~! c\rquote est \'e0 ces passages surtout que Jean s\rquote arr\'eatait, \'e0 ces souillures de la page, sans se douter des tressauts nerveux qui chaque fois agitaient sa figure. M\'eame il eut le courage de ricaner \'e0
+ ce post-scriptum qui suivait le r\'e9cit \'e9blouissant d\rquote une f\'eate d\rquote A\'efssaouas\~: \'ab\~Je relis ma lettre\'85 il y a vraiment des choses pas mal\~; mets-la-moi de c\'f4t\'e9, je pourrai m\rquote en servir\'85\~\'bb
+\par
+\par \endash Un monsieur qui ne laissait rien tra\'eener\~! fit-il en passant \'e0 un autre feuillet de la m\'eame \'e9criture o\'f9, sur un ton glac\'e9 d\rquote homme d\rquote affaires, La Gournerie r\'e9
+clamait un recueil de chansons arabes et une paire de babouches en paille de riz.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait la liquidation de leur amour. Ah\~! il avait su s\rquote en aller, il \'e9tait fort, celui-l\'e0...
+\par
+\par Et sans s\rquote arr\'eater, Jean continuait \'e0 drainer ce mar\'e9cage d\rquote o\'f9 montait une haleine chaude et malsaine. La nuit venue, il avait mis la bougie sur la table, et parcourait des billets tr\'e8s courts, illisiblement trac\'e9
+s comme au poin\'e7on par de trop gros doigts qui \'e0 tous moments, dans une brusquerie de d\'e9sir ou de col\'e8re, trouaient et d\'e9chiraient le papier. Les premiers temps d\rquote
+une liaison avec Caoudal, rendez-vous, soupers, parties de campagne, puis des brouilles, de suppliants retours, des cris, des injures ignobles et basses d\rquote ouvrier, coup\'e9es tout \'e0 coup de dr\'f4leries, de mots cocasses, de reproches sanglot
+\'e9s, toute la faiblesse mise \'e0 nu du grand artiste devant la rupture et l\rquote abandon.
+\par
+\par Le feu prenait cela, allongeait de grands jets rouges o\'f9 fumaient et gr\'e9sillaient la chair, le sang, les larmes d\rquote un homme de g\'e9nie\~; mais qu\rquote importait \'e0 Fanny, toute au jeune amant qu\rquote elle surveillait, dont l\rquote
+ardente fi\'e8vre la br\'fblait \'e0 travers leurs v\'eatements. Il venait de trouver un portrait \'e0 la plume sign\'e9 Gavarni, avec cette d\'e9dicace\~: }{\i\caps \'e0}{\i mon amie Fanny Legrand, dans une auberge de Dampierre, un jour qu\rquote
+il pleuvait}{. Une t\'eate intelligente et douloureuse, aux yeux caves, quelque chose d\rquote amer et de ravag\'e9.
+\par
+\par \endash Qui est-ce\~?
+\par
+\par \endash Andr\'e9 Dejoie\'85 J\rquote y tenais \'e0 cause de la signature\'85
+\par
+\par Il eut un \'ab\~Garde-le, tu es libre\~\'bb, si contraint, si malheureux, qu\rquote elle prit le dessin, le jeta au feu en chiffon, pendant que lui s\rquote ab\'eemait dans la correspondance du romancier, une suite navrante, dat\'e9e de plages d\rquote
+hiver, de villes d\rquote eaux, o\'f9 l\rquote \'e9crivain envoy\'e9 pour sa sant\'e9 se d\'e9sesp\'e9rait de sa d\'e9tresse physique et morale, se forant le cr\'e2ne pour y trouver une id\'e9e loin de Paris, et m\'ealait \'e0 des demandes de potions, d
+\rquote ordonnances, \'e0 des inqui\'e9tudes d\rquote argent ou de m\'e9tier, envois d\rquote \'e9preuves, de billets renouvel\'e9s, toujours le m\'eame cri de d\'e9sir et d\rquote adoration vers ce beau corps de Sapho que les m\'e9decins lui d\'e9
+fendaient.
+\par
+\par Jean murmurait, enrag\'e9 et candide\~:
+\par
+\par \endash Mais qu\rquote est-ce qu\rquote ils avaient donc tous pour \'eatre apr\'e8s toi comme \'e7a\~?\'85
+\par
+\par C\rquote \'e9tait pour lui la seule signification de ces lettres d\'e9sol\'e9es, confessant le d\'e9sarroi d\rquote une de ces existences glorieuses qu\rquote envient les jeunes gens et dont r\'eavent les femmes romanesques\'85 Oui, qu\rquote
+avaient-ils donc tous\~? Et que leur faisait-elle boire\~?\'85 Il \'e9prouvait la souffrance atroce d\rquote un homme qui, garrott\'e9, verrait outrager devant lui la femme qu\rquote il aime\~; et, pourtant, il ne pouvait se d\'e9cider \'e0 vider d
+\rquote un coup, les yeux ferm\'e9s, ce fond de bo\'eete.
+\par
+\par \'c0 pr\'e9sent, venait le tour du graveur qui, mis\'e9rable, inconnu, sans autre c\'e9l\'e9brit\'e9 que celle de la }{\i Gazette des Tribunaux}{, ne devait sa place dans le reliquaire qu\rquote au grand amour qu\rquote on avait eu pour lui. D\'e9
+shonorantes, ces lettres dat\'e9es de Mazas, et niaises, gauches, sentimentales comme celles du troupier \'e0 sa payse. Mais on y sentait, \'e0 travers les poncifs de romance, un accent de sinc\'e9rit\'e9 dans
+ la passion, un respect de la femme, un oubli de soi-m\'eame qui le distinguait des autres, ce for\'e7at\~; ainsi, quand il demandait pardon \'e0 Fanny du crime de l\rquote avoir trop aim\'e9e, ou quand du greffe du Palais de Justice, tout de suite apr
+\'e8s sa condamnation, il \'e9crivait sa joie de savoir sa ma\'eetresse acquitt\'e9e et libre. Il ne se plaignait de rien\~; il avait eu pr\'e8s d\rquote elle, gr\'e2ce \'e0 elle, deux ans d\rquote
+un bonheur si plein, si profond, que le souvenir en suffirait pour remplir sa vie, adoucir l\rquote horreur de son sort, et il terminait par la demande d\rquote un service\~:
+\par
+\par \'ab\~Tu sais que j\rquote ai un enfant au pays, dont la m\'e8re est morte depuis longtemps\~; il vit chez une vieille parente, dans un coin si perdu qu\rquote on n\rquote y saura jamais rien de mon affaire. L\rquote argent qui me restait, je le leu
+r ai envoy\'e9, disant que je partais tr\'e8s loin, en voyage, et c\rquote est sur toi que je compte, ma bonne Nini, pour t\rquote informer de temps en temps de ce petit malheureux et m\rquote envoyer de ses nouvelles\'85\~\'bb
+\par
+\par Comme preuve de l\rquote int\'e9r\'eat de Fanny, suivait une lettre de remerciements et une autre, toute r\'e9cente, ayant \'e0 peine six mois de date\~: \'ab\~Oh\~! tu es bonne d\rquote \'eatre venue\'85 Que tu \'e9
+tais belle, comme tu sentais bon, en face de ma veste de prisonnier dont j\rquote avais si grand\rquote honte\~!\'85\~\'bb et Jean s\rquote interrompait, furieux\~:
+\par
+\par \endash Tu as donc continu\'e9 \'e0 le voir\~?
+\par
+\par \endash De loin en loin, par charit\'e9\'85
+\par
+\par \endash M\'eame depuis que nous sommes ensemble\~?
+\par
+\par \endash Oui, une fois, une seule, au parloir\'85 on ne les voit que l\'e0.
+\par
+\par \endash Ah\~! tu es une bonne fille\'85
+\par
+\par Cette id\'e9e que, malgr\'e9 leur liaison, elle visitait ce faussaire, l\rquote exasp\'e9rait plus que tout. Il \'e9tait trop fier pour le dire\~; mais un paquet de lettres, le dernier, nou\'e9 d\rquote une faveur bleue sur des petits caract\'e8
+res fins et pench\'e9s, une \'e9criture de femme, d\'e9cha\'eena toute sa col\'e8re.
+\par
+\par \'ab\~Je change de tunique apr\'e8s la course des chars\'85 viens dans ma loge\'85\~\'bb
+\par
+\par \endash Non, non\'85 ne lis pas \'e7a\'85
+\par
+\par Elle sautait sur lui, arrachait et jetait au feu toute la liasse, sans qu\rquote il e\'fbt compris d\rquote abord m\'eame en la voyant \'e0 ses genoux, empourpr\'e9e du reflet de la flamme et de la honte de son aveu\~:
+\par
+\par \endash J\rquote \'e9tais jeune, c\rquote est Caoudal\'85 ce grand fou\'85 Je faisais ce qu\rquote il voulait.
+\par
+\par Alors seulement il comprit, devint tr\'e8s p\'e2le.
+\par
+\par \endash Ah\~! oui\'85 Sapho\'85 toute la lyre\'85
+\par
+\par Et la repoussant du pied, comme une b\'eate immonde\~:
+\par
+\par \endash Laisse-moi, ne me touche pas, tu me soul\'e8ves le c\'9cur\'85
+\par
+\par Son cri se perdit dans un effroyable grondement de tonnerre, tout proche et prolong\'e9, en m\'eame temps qu\rquote une lueur vive \'e9clairait la chambre\'85 Le feu\~!\'85 Elle se dressa \'e9pouvant\'e9e, prit machinalement la carafe rest\'e9
+e sur la table, la vida sur cet amas de papiers dont la flamme embrasait les suies du dernier hiver, puis le pot \'e0 l\rquote eau, les cruches, et se voyant impuissante, des flamm\'e8ches voletant jusqu\rquote
+au milieu de la chambre, elle courut au balcon en criant\~:
+\par
+\par \endash Au feu\~! au feu\~!
+\par
+\par Les Hett\'e9ma arriv\'e8rent les premiers, ensuite le concierge, les sergents de ville. On criait\~:
+\par
+\par \endash Baissez la plaque\~!\'85 montez sur le toit\~!\'85 De l\rquote eau, de l\rquote eau\~!\'85 non, une couverture\~!\'85
+\par
+\par Atterr\'e9s, ils regardaient leur int\'e9rieur envahi et souill\'e9\~; puis, l\rquote alerte finie, le feu \'e9teint, quand le noir attroupement en bas, sous le gaz de la rue, se fut dissip\'e9, les voisins rassur\'e9s, rentr\'e9
+s chez eux, les deux amants au milieu de ce g\'e2chis d\rquote eau, de suie en boue, de meubles renvers\'e9s et ruisselants, se sentirent \'e9c\'9cur\'e9s et l\'e2ches, sans force pour reprendre la querelle ni faire la chambre propre autour d\rquote
+eux. Quelque chose de sinistre et de bas venait d\rquote entrer dans leur vie\~; et, ce soir-l\'e0, oubliant leurs r\'e9pugnances anciennes, ils all\'e8rent coucher \'e0 l\rquote h\'f4tel.
+\par
+\par Le sacrifice de Fanny ne devait servir \'e0 rien. De ces lettres disparues, br\'fbl\'e9es, des phrases enti\'e8res retenues par c\'9cur hantaient la m\'e9moire de l\rquote amoureux, lui montaient au visage en coups de sang comme certains passages de
+mauvais livres. Et ces anciens amants de sa ma\'eetresse \'e9taient presque tous des hommes c\'e9l\'e8bres. Les morts se survivaient\~; les vivants, on voyait leurs portraits et leurs noms partout, on parlait d\rquote eux devant lui, et chaque fois il
+\'e9prouvait une g\'eane, comme d\rquote un lien de famille douloureusement rompu.
+\par
+\par Le mal lui affinant l\rquote esprit et les yeux, il arrivait bient\'f4t \'e0 retrouver chez Fanny la trace des influences premi\'e8res, et les mots, les id\'e9es, les habitudes qu\rquote elle en avait gard\'e9s. cette fa\'e7on d\rquote avancer le p
+ouce comme pour fa\'e7onner, p\'e9trir l\rquote objet dont elle parlait avec un \'ab\~Tu vois \'e7a d\rquote ici\'85\~\'bb appartenait au sculpteur. \'c0 Dejoie, elle avait pris la manie des queues de mots, et les chansons populaires dont il avait publi
+\'e9 un recueil, c\'e9l\'e8bre \'e0 tous les coins de la France\~; \'e0 La Gournerie, son intonation hautaine et m\'e9prisante, la s\'e9v\'e9rit\'e9 de ses jugements sur la litt\'e9rature moderne.
+\par
+\par Elle s\rquote \'e9tait assimil\'e9 tout cela, superposant les disparates, par ce m\'eame ph\'e9nom\'e8ne de stratification qui permet de conna\'eetre l\rquote \'e2ge et les r\'e9volutions de la terre \'e0 ses diff\'e9rentes couches g\'e9ologiques\~
+; et, peut-\'eatre, n\rquote \'e9tait-elle pas aussi intelligente qu\rquote elle lui avait sembl\'e9 d\rquote abord. Mais il s\rquote agissait bien d\rquote intelligence\~; sotte comme pas une, vulgaire et de dix ans plus vieille encore, elle l\rquote e
+\'fbt tenu par la force de son pass\'e9, par cette jalousie basse qui le rongeait et dont il ne taisait plus les irritations ni les ranc\'9curs, \'e9clatant \'e0 tout propos contre l\rquote un et l\rquote autre.
+\par
+\par Les romans de Dejoie ne se vendaient plus, toute l\rquote \'e9dition tra\'eenait le quai \'e0 vingt-cinq centimes. Et ce vieux fou de Caoudal s\rquote ent\'eatant \'e0 l\rquote amour \'e0 son \'e2ge\'85
+\par
+\par \endash Tu sais qu\rquote il n\rquote a plus de dents\'85 Je le regardais \'e0 ce d\'e9jeuner de Ville d\rquote Avray\'85 Il mange comme les ch\'e8vres, sur le devant de la bouche.
+\par
+\par Fini aussi le talent. Quel four, sa Faunesse du dernier Salon\~! \'ab\~\'c7a ne tenait pas\'85\~\'bb Un mot qui lui venait d\rquote elle, \'ab\~\'c7a ne tenait pas\'85\~\'bb et qu\rquote elle-m\'ea
+me gardait du sculpteur. Quand il entreprenait ainsi un de ses rivaux du temps pass\'e9, Fanny faisait chorus pour lui plaire\~; et l\rquote on aurait entendu ce gamin ignorant de l\rquote art, de la vie, de tout, et cette fille superficielle, frott\'e9
+e d\rquote un peu d\rquote esprit \'e0 ces artistes fameux, les juger de haut, les condamner doctoralement.
+\par
+\par Mais l\rquote ennemi intime de Gaussin, c\rquote \'e9tait Flamant le graveur. De celui-l\'e0, il savait seulement qu\rquote il \'e9tait tr\'e8s beau, blond comme lui, qu\rquote on lui disait \'ab\~m\rquote ami\~\'bb, qu\rquote
+on allait le voir en cachette, et que lorsqu\rquote il l\rquote attaquait comme les autres, l\rquote appelant \'ab\~le For\'e7at sentimental\~\'bb ou \'ab\~le Joli r\'e9clusionnaire\~\'bb, Fanny d\'e9tournait la t\'eate sans un mot. Bient\'f4
+t il accusa sa ma\'eetresse de garder une indulgence pour ce bandit, et elle dut s\rquote en expliquer doucement, mais avec une certaine fermet\'e9.
+\par
+\par \endash Tu sais bien que je ne l\rquote aime plus, Jean, puisque je t\rquote aime\'85 Je ne vais plus l\'e0-bas, je ne r\'e9ponds pas \'e0 ses lettres\~; mais tu ne me feras jamais dire du mal de l\rquote homme qui m\rquote a ador\'e9e jusqu\rquote \'e0
+ la folie, jusqu\rquote au crime\'85
+\par
+\par }{\caps \'e0}{ cet accent de franchise, ce qu\rquote il y avait de meilleur en elle, Jean ne protestait pas, mais il souffrait d\rquote une haine jalouse, aiguis\'e9e d\rquote inqui\'e9tude, qui le ramenait parfois rue d\rquote
+Amsterdam en surprise, au milieu du jour. \'ab\~Si elle \'e9tait all\'e9e le voir\~!\~\'bb
+\par
+\par Il la trouvait toujours l\'e0, casani\'e8re, inactive dans leur petit logis comme une femme d\rquote Orient, ou bien au piano, donnant une le\'e7on de chant \'e0 leur grosse voisine, madame Hett\'e9ma. On s\rquote \'e9tait li\'e9
+ depuis le soir du feu avec ces bonnes gens, placides et pl\'e9thoriques, vivant dans un perp\'e9tuel courant d\rquote air, portes et fen\'eatres ouvertes.
+\par
+\par Le mari, dessinateur au Mus\'e9e d\rquote artillerie, apportait de la besogne chez lui, et chaque soir de la semaine, le dimanche toute la journ\'e9e, on le voyait pench\'e9 sur sa large table \'e0 tr\'e9
+teaux, suant, soufflant, en bras de chemise, secouant ses manches pour y faire circuler l\rquote air, de la barbe jusque dans les yeux. Pr\'e8s de lui, sa grosse femme en camisole s\rquote \'e9vaporait aussi, quoiqu\rquote elle ne f\'eet jamais rien\~
+; et, pour se rafra\'eechir le sang, ils entamaient de temps en temps un de leurs duos favoris.
+\par
+\par L\rquote intimit\'e9 s\rquote \'e9tablit vite entre les deux m\'e9nages. Le matin, vers dix heures, la forte voix d\rquote Hett\'e9ma criait devant la porte\~: \'ab\~Y \'eates-vous, Gaussin\~?\~\'bb Et leurs bureaux se trouvant du m\'eame c\'f4t\'e9
+, ils faisaient route ensemble. Bien lourd, bien vulgaire, de quelques degr\'e9s sociaux plus bas que son jeune compagnon, le dessinateur parlait peu, bredouillait comme s\rquote il avait eu autant de barbe dans la bouche que sur les joues\~
+; mais on le sentait brave homme, et le d\'e9sarroi moral de Jean avait besoin de ce contact-l\'e0. Il y tenait surtout \'e0 cause de sa ma\'eetresse vivant dans une solitude peupl\'e9e de souvenirs et de regrets plus dangereux peut-\'ea
+tre que les relations auxquelles elle avait volontairement renonc\'e9, et qui trouvait dans madame Hett\'e9ma, sans cesse pr\'e9occup\'e9e de son homme, et de la surprise gourmande qu\rquote elle lui ferait pour d\'eener, et de la romance nouvelle qu
+\rquote elle lui chanterait au dessert, une relation honn\'eate et saine.
+\par
+\par Pourtant, quand l\rquote amiti\'e9 se resserra jusqu\rquote \'e0 des invitations r\'e9ciproques, un scrupule lui vint. Ces gens devaient les croire mari\'e9s, sa conscience se refusait au mensonge, et il chargea Fanny de pr\'e9venir la voisine, pour qu
+\rquote il n\rquote y e\'fbt pas de malentendu. Cela la fit beaucoup rire\'85 Pauvre b\'e9b\'e9\~! il n\rquote y avait que lui pour des na\'efvet\'e9s pareilles\'85
+\par
+\par \endash Mais ils ne l\rquote ont pas cru une minute que nous \'e9tions mari\'e9s\'85 Et ce qu\rquote ils s\rquote en moquent\~!\'85 Si tu savais o\'f9 il a \'e9t\'e9 prendre sa femme\'85 Tout ce que j\rquote ai fait, moi, c\rquote est de la Saint-Jean
+\'e0 c\'f4t\'e9. Il ne l\rquote a \'e9pous\'e9e que pour l\rquote avoir \'e0 lui tout seul, et tu vois que le pass\'e9 ne le g\'eane gu\'e8re\'85
+\par
+\par Il n\rquote en revenait pas. Une ancienne, cette bonne m\'e8re aux yeux clairs, au petit rire d\rquote enfant sur des traits de chair tendre, aux provincialismes tra\'eenards, et pour qui les romances n\rquote \'e9
+taient jamais assez sentimentales, ni les mots trop distingu\'e9s\~; et lui, l\rquote homme, si tranquille, si s\'fbr dans son bien-\'eatre amoureux\~! Il le regardait marcher \'e0 son c\'f4t\'e9, la pipe aux dents, avec de petits souffles de b\'e9
+atitude, pendant que lui-m\'eame songeait toujours, se d\'e9vorait de rage impuissante.
+\par
+\par \'ab\~\'c7a te passera, m\rquote ami\'85\~\'bb lui disait doucement Fanny aux heures o\'f9 l\rquote on se dit tout\~; et elle l\rquote apaisait, tendre et charmante comme au premier jour, mais avec quelque chose d\rquote abandonn\'e9, que Jean ne savait d
+\'e9finir.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait l\rquote allure plus libre et la fa\'e7on de s\rquote exprimer, une conscience de son pouvoir, des confidences bizarres et qu\rquote il ne lui demandait pas sur sa vie pass\'e9e, ses d\'e9bauches anciennes, ses folies de curiosit\'e9
+. Elle ne se privait plus de fumer maintenant, roulant entre ses doigts, posant sur tous les meubles l\rquote \'e9ternelle cigarette qui aveulit la journ\'e9e des filles, et dans leurs discussions elle \'e9mettait sur la vie, l\rquote
+infamie des hommes, la coquinerie des femmes, les th\'e9ories les plus cyniques. Jusqu\rquote \'e0 ses yeux, dont l\rquote expression changeait, alourdis d\rquote une bu\'e9e d\rquote eau dormante, o\'f9 passait l\rquote \'e9clair d\rquote
+un rire libertin.
+\par
+\par Et l\rquote intimit\'e9 de leur tendresse se transformait aussi. D\rquote abord r\'e9serv\'e9e avec la jeunesse de son amant dont elle respectait l\rquote illusion premi\'e8re, la femme ne se g\'eanait plus apr\'e8s avoir vu l\rquote effet, su
+r cet enfant, de son pass\'e9 de d\'e9bauche brusquement d\'e9couvert, la fi\'e8vre de mar\'e9cage dont elle lui avait allum\'e9 le sang. Et les caresses perverses si longtemps retenues, tous ces mots de d\'e9lire que ses dents serr\'e9es arr\'ea
+taient au passage, elle les l\'e2chait \'e0 pr\'e9sent, s\rquote \'e9talait, se livrait dans son plein de courtisane amoureuse et savante, dans toute la gloire horrible de Sapho.
+\par
+\par Pudeur, r\'e9serve, \'e0 quoi bon\~? Les hommes sont tous pareils, enrag\'e9s de vice et de corruption, ce petit-l\'e0 comme les autres. Les app\'e2ter avec ce qu\rquote ils aiment, c\rquote est encore le meilleur moyen de les tenir. Et ce qu\rquote
+elle savait, ces d\'e9pravations du plaisir qu\rquote on lui avait inocul\'e9es, Jean les apprenait \'e0 son tour pour les passer \'e0 d\rquote autres. Ainsi le poison va, se propage, br\'fblure de corps et d\rquote \'e2me, semblable \'e0
+ ces flambeaux dont parle le po\'e8te latin, et qui couraient de main en main par le stade.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96261181}V{\*\bkmkend _Toc96261181}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Dans leur chambre, \'e0 c\'f4t\'e9 d\rquote un beau portrait de Fanny par James Tissot, une \'e9pave des anciennes splendeurs de la fille,
+il y avait un paysage du Midi, tout noir et blanc, grossi\'e8rement rendu sous le soleil par un photographe de campagne.
+\par
+\par Une c\'f4te rocheuse escalad\'e9e de vignes, \'e9tay\'e9e de muretins de pierre, puis en haut, derri\'e8re des files de cypr\'e8s contre le vent du nord, et s\rquote accotant \'e0
+ un petit bois de pins et de myrtes aux clairs reflets, la grande maison blanche, moiti\'e9 ferme et moiti\'e9 ch\'e2teau, large perron, toiture italienne, portes \'e9cussonn\'e9es, que continuaient les murailles rousses du }{\i mas}{ proven\'e7
+al, les perchoirs pour les paons, la cr\'e8che aux troupeaux, la baie noire des hangars ouverts sur le luisant des charrues et des herses. La ruine d\rquote anciens remparts, une tour \'e9norme, d\'e9chiquet\'e9
+e sur un ciel sans nuage, dominait le tout, avec quelques toits et le clocher roman de Ch\'e2teauneuf-des-Papes o\'f9 les Gaussin d\rquote Armandy avaient habit\'e9 de tout temps.
+\par
+\par Castelet, clos et domaine, riche de ses vignobles fameux comme ceux de la Nerte et de l\rquote Ermitage, se transmettait de p\'e8re en fils, indivis entre tous les enfants, mais toujours le cadet faisait valoir, par cette tradition familiale d\rquote
+envoyer l\rquote a\'een\'e9 dans les consulats. Malheureusement la nature contrecarre souvent ces projets\~; et s\rquote il y eut jamais un \'eatre incapable de g\'e9rer un domaine, de g\'e9rer n\rquote importe quoi, c\rquote \'e9tait bien C\'e9sair
+e Gaussin, \'e0 qui incombait \'e0 vingt-quatre ans cette lourde responsabilit\'e9.
+\par
+\par Libertin, coureur de tripots et de guilledoux villageois, C\'e9saire, ou plut\'f4t }{\i le F\'e9nat}{, le vaurien, le mauvais dr\'f4le, pour lui garder son surnom de jeunesse, accentuait ce type contradictoire qui appara\'ee
+t de loin en loin dans les familles les plus aust\'e8res, dont il est comme la soupape d\rquote \'e9chappement.
+\par
+\par En quelques ann\'e9es d\rquote incurie, de dilapidations imb\'e9ciles, de bouillottes d\'e9sastreuses aux cercles d\rquote Avignon et d\rquote Orange, le clos fut hypoth\'e9qu\'e9, les caves de r\'e9serve mises \'e0 sec, les r\'e9coltes \'e0
+ venir vendues d\rquote avance\~; puis un jour, \'e0 la veille d\rquote une saisie d\'e9finitive, le F\'e9nat imita la signature de son fr\'e8re, fit trois traites payables au consulat de Shang-Ha\'ef, persuad\'e9 qu\rquote avant l\rquote \'e9ch\'e9a
+nce il trouverait l\rquote argent pour les retirer\~; mais elles arriv\'e8rent r\'e9guli\'e8rement \'e0 l\rquote a\'een\'e9 avec une lettre \'e9perdue avouant la ruine et les faux. Le consul accourut \'e0 Ch\'e2teauneuf, rem\'e9dia \'e0 cette situation d
+\'e9sesp\'e9r\'e9e, \'e0 l\rquote aide de ses \'e9conomies et de la dot de sa femme, et voyant l\rquote incapacit\'e9 du F\'e9nat, il renon\'e7a \'e0 la \ldblquote carri\'e8re\rdblquote qui s\rquote
+ouvrait pourtant brillante devant lui et se fit simplement vigneron.
+\par
+\par Un vrai Gaussin, celui-l\'e0, traditionnel jusqu\rquote \'e0 la manie, violent et calme, \'e0 la fa\'e7on des volcans \'e9teints qui gardent des menaces et des r\'e9serves d\rquote \'e9ruption, laborieux avec cela, tr\'e8s entendu \'e0 la culture. Gr\'e2
+ce \'e0 lui, Castelet prosp\'e9ra, s\rquote agrandit de toutes les terres jusqu\rquote au Rh\'f4ne, et, comme les chances humaines vont toujours par compagnie, le petit Jean fit son apparition sous les myrtes du domaine. Pendant ce temps, le F\'e9
+nat errait par la maison, an\'e9anti sous le poids de sa faute, osant \'e0 peine lever les yeux vers son fr\'e8re dont le m\'e9prisant silence l\rquote accablait\~; il ne respirait qu\rquote aux champs, \'e0 la chasse, \'e0 la p\'ea
+che, fatiguant son chagrin \'e0 d\rquote ineptes besognes, ramassant des escargots, se taillant des cannes superbes de myrte ou de roseau, et d\'e9jeunant tout seul dehors d\rquote une brochette de becs fins qu\rquote il cuisait, sur un feu de souches d
+\rquote oliviers, au milieu de la garrigue. Le soir, rentr\'e9 pour d\'eener \'e0 la table fraternelle, il ne pronon\'e7ait pas un mot, malgr\'e9 l\rquote indulgent sourire de sa belle-s\'9cur, pitoyable au pauvre \'eatre et le fournissant d\rquote
+argent de poche, en cachette de son mari qui tenait rigueur au F\'e9nat, moins pour ses sottises pass\'e9es que pour toutes celles \'e0 commettre\~; et en effet la grande incartade r\'e9par\'e9e, l\rquote orgueil de Gaussin l\rquote a\'een\'e9 fut mis
+\'e0 une nouvelle \'e9preuve.
+\par
+\par Trois fois par semaine, venait en journ\'e9e de couture, \'e0 Castelet, une jolie fille de p\'eacheurs, Divonne Abrieu, n\'e9e dans l\rquote oseraie au bord du Rh\'f4ne, vraie plante fluviale \'e0 la tige ondulante et longue. Sous sa }{\i catalane}{ \'e0
+ trois pi\'e8ces enserrant sa petite t\'eate et dont les brides rejet\'e9es laissaient admirer l\rquote attache du cou l\'e9g\'e8rement bistr\'e9 comme le visage, jusqu\rquote aux n\'e9v\'e9s d\'e9licats de la gorge et des \'e9paules, elle faisait songer
+\'e0 quelque }{\i done}{ des anciennes cours d\rquote amour jadis tenues tout autour de Ch\'e2teauneuf, \'e0 Courthezon, \'e0 Vacqueiras, dans ces vieux donjons dont les ruines s\rquote effritent par les collines.
+\par
+\par Ce souvenir historique n\rquote \'e9tait pour rien dans l\rquote amour de C\'e9saire, \'e2me simple, d\'e9nu\'e9e d\rquote id\'e9al et de lecture\~; mais, de petite taille, il aimait les femmes grandes et fut pris d\'e8s le premier jour. Il s\rquote
+y entendait, le F\'e9nat, \'e0 ces aventures villageoises\~; une contredanse au bal le dimanche, un cadeau de gibier, puis \'e0 la premi\'e8re rencontre en pleins champs la vive attaque \'e0
+ la renverse, sur la lavande ou le paillis. Il se trouva que Divonne ne dansait pas, qu\rquote elle rapporta le gibier \'e0 la cuisine, et que solide comme un de ces peupliers de rive, blancs et flexibles, elle envoya le s\'e9ducteur rouler \'e0
+ dix pas. Depuis, elle le tint \'e0 distance avec la pointe des ciseaux pendus \'e0 sa ceinture par un clavier d\rquote acier, le rendit fou d\rquote amour, si bien qu\rquote il parla d\rquote \'e9pouser et se confia \'e0 sa belle s\'9c
+ur. Celle-ci, connaissant Divonne Abrieu depuis l\rquote enfance, la sachant s\'e9rieuse et d\'e9licate, trouvait dans le fond de son c\'9cur que cette m\'e9salliance serait peut-\'eatre le salut du F\'e9nat\~; mais la fiert\'e9 du consul se r\'e9voltait
+\'e0 l\rquote id\'e9e d\rquote un Gaussin d\rquote Armandy \'e9pousant une paysanne\~: \'ab\~Si C\'e9saire fait cela, je ne le revois plus\'85\~\'bb et il tint parole.
+\par
+\par C\'e9saire mari\'e9 quitta Castelet, alla vivre au bord du Rh\'f4ne chez les parents de sa femme, d\rquote une petite rente que lui servait son fr\'e8re et qu\rquote apportait tous les mois l\rquote indulgente belle-s\'9c
+ur. Le petit Jean accompagnait sa m\'e8re dans ses visites, ravi de la cabane des Abrieu, sorte de rotonde enfum\'e9e, secou\'e9e par la tramontane ou le mistral, et que soutenait une poutre unique et verticale comme un m\'e2
+t. La porte ouverte encadrait le petit m\'f4le o\'f9 s\'e9chaient les filets, o\'f9 luisait et fr\'e9tillait l\rquote argent vif et nacr\'e9 des \'e9cailles\~
+; au bas deux ou trois grosses barques houlant et criant sur leurs amarres, et le grand fleuve joyeux, large, lumineux, tout rebrouss\'e9 par le vent contre ses \'eeles en touffes d\rquote un vert p\'e2le. Et, tout petit, Jean prenait l\'e0 son go\'fb
+t des lointains voyages, et de la mer qu\rquote il n\rquote avait pas encore vue.
+\par
+\par Cet exil de l\rquote oncle C\'e9saire dura deux ou trois ans, n\rquote aurait jamais fini peut-\'eatre sans un \'e9v\'e9nement familial, la naissance des deux petites bessonnes, Marthe et Marie. La m\'e8re tomba malade \'e0
+ la suite de cette double couche, et C\'e9saire et sa femme eurent la permission de venir la voir. La r\'e9conciliation des deux fr\'e8res suivit, irraisonn\'e9e, instinctive, par la toute-puissance du m\'eame sang\~; le m\'e9
+nage habita Castelet, et comme une incurable an\'e9mie, compliqu\'e9e bient\'f4t de goutte rhumatismale, immobilisait la pauvre m\'e8re, Divonne se trouva charg\'e9e de mener la maison, de surveiller la nourriture des petites, le personnel nombreux, d
+\rquote aller voir Jean deux fois la semaine au lyc\'e9e d\rquote Avignon, sans compter que le soin de sa malade la r\'e9clamait \'e0 toute heure.
+\par
+\par Femme d\rquote ordre et de t\'eate, elle suppl\'e9ait \'e0 l\rquote instruction qui lui manquait, par son intelligence, son \'e2pret\'e9 paysanne, les lambeaux d\rquote \'e9tudes rest\'e9s dans la cervelle du F\'e9nat dompt\'e9 et disciplin\'e9
+. Le consul se reposait sur elle de toute la d\'e9pense de la maison, tr\'e8s lourde avec ses charges accrues et des revenus diminuant d\rquote ann\'e9e en ann\'e9e, rong\'e9s au pied des vignes par le phylloxera. Toute la plaine \'e9
+tait atteinte, mais le clos r\'e9sistait encore, et c\rquote \'e9tait la pr\'e9occupation du consul\~: sauver le clos \'e0 force de recherches et d\rquote exp\'e9riences.
+\par
+\par Cette Divonne Abrieu qui restait fid\'e8le \'e0 ses coiffes, \'e0 son clavier d\rquote artisane et se tenait si modestement \'e0 sa place d\rquote intendante, de dame de compagnie, garda la maison de la g\'eane, en ces ann\'e9
+es de crise, la malade toujours entour\'e9e des m\'eames soins co\'fbteux, les petites \'e9lev\'e9es pr\'e8s de leur m\'e8re, en demoiselles, la pension de Jean r\'e9guli\'e8rement pay\'e9e, d\rquote abord au lyc\'e9e, puis \'e0 Aix o\'f9
+ il faisait son droit, enfin \'e0 Paris o\'f9 il \'e9tait all\'e9 l\rquote achever.
+\par
+\par Par quels miracles d\rquote ordre, de vigilance y arrivait-elle, tous l\rquote ignoraient comme elle-m\'eame. Mais chaque fois que Jean songeait \'e0 Castelet, qu\rquote il levait les yeux vers la photographie \'e0 reflets p\'e2les, effac\'e9e de lumi\'e8
+re, la premi\'e8re figure \'e9voqu\'e9e, le premier nom prononc\'e9, c\rquote \'e9tait Divonne, la paysanne au grand c\'9cur qu\rquote il sentait cach\'e9e derri\'e8re la gentilhommi\'e8re et la tenant debout par l\rquote effort de sa volont\'e9
+. Depuis quelques jours cependant, depuis qu\rquote il savait ce qu\rquote \'e9tait sa ma\'eetresse, il \'e9vitait de prononcer ce nom v\'e9n\'e9r\'e9 devant elle, comme celui de sa m\'e8re ni d\rquote aucun des siens\~; m\'eame la photographie le g\'ea
+nait \'e0 regarder, d\'e9plac\'e9e, \'e9gar\'e9e \'e0 cette muraille, au-dessus du lit de Sapho.
+\par
+\par Un jour, en rentrant d\'eener, il fut surpris de voir trois couverts au lieu de deux, plus encore de trouver Fanny en train de jouer aux cartes avec un petit homme qu\rquote il ne reconnut pas d\rquote
+abord, mais qui en se retournant lui montra les yeux clairs de ch\'e8vre folle, le grand nez conqu\'e9rant dans une face h\'e2l\'e9e et poupine, le cr\'e2ne chauve et la barbe de ligueur de l\rquote oncle C\'e9saire. Au cri de son neveu, il r\'e9
+pondit sans l\'e2cher les cartes\~:
+\par
+\par \endash Tu vois, je ne m\rquote ennuie pas, je fais un b\'e9sigue avec ma ni\'e8ce.
+\par
+\par Sa ni\'e8ce\~!
+\par
+\par Et Jean qui cachait si soigneusement sa liaison \'e0 tout le monde. Cette familiarit\'e9 lui d\'e9plut, et les choses que C\'e9saire lui d\'e9bitait \'e0 voix basse, pendant que Fanny s\rquote occupait du d\'eener\'85
+\par
+\par \endash Mon compliment, petit\'85 des yeux\'85 des bras\'85 un morceau de roi.
+\par
+\par Ce fut bien pis, quand \'e0 table le F\'e9nat se mit \'e0 parler sans aucune r\'e9serve des affaires de Castelet, de ce qui l\rquote amenait \'e0 Paris.
+\par
+\par Le pr\'e9texte du voyage c\rquote \'e9tait de l\rquote argent \'e0 toucher, huit mille francs qu\rquote il avait pr\'eat\'e9s autrefois \'e0 son ami Courbebaisse et qu\rquote
+il ne comptait jamais revoir, quand une lettre du notaire lui avait appris et la mort de Courbebaisse, }{\i pech\'e8re}{\~! et le remboursement tout pr\'eat de ses huit mille francs. Mais le vrai motif, car on aurait pu lui faire parvenir l\rquote argent
+\~:
+\par
+\par \endash Le vrai motif c\rquote est la sant\'e9 de ta m\'e8re, mon pauvre\'85 Depuis quelque temps elle s\rquote affaiblit beaucoup, et des fois qu\rquote il y a, sa t\'eate d\'e9m\'e9nage, elle oublie tout, jusqu\rquote au nom des petites. L\rquote
+autre soir, ton p\'e8re sortait de sa chambre, elle a demand\'e9 \'e0 Divonne qui \'e9tait ce bon Monsieur qui venait la voir si souvent. Personne ne s\rquote est encore aper\'e7u de cela que ta tante, et elle ne m\rquote en a parl\'e9 que pour me d\'e9
+cider \'e0 venir consulter Bouchereau sur l\rquote \'e9tat de la pauvre femme qu\rquote il a soign\'e9e autrefois.
+\par
+\par \endash Avez-vous eu d\'e9j\'e0 des fous dans votre famille\~? demanda Fanny, l\rquote air doctoral et grave, son air La Gournerie.
+\par
+\par \endash Jamais\'85 dit le F\'e9nat, ajoutant avec un sourire malin, fronc\'e9 jusqu\rquote aux tempes, qu\rquote il avait \'e9t\'e9 un peu toqu\'e9 dans sa jeunesse\'85 mais ma folie ne d\'e9plaisait pas aux dames, et l\rquote on n\rquote
+a pas eu besoin de m\rquote enfermer.
+\par
+\par Jean les regardait, navr\'e9. Au chagrin que lui causait la triste nouvelle, se joignait un oppressant malaise d\rquote entendre cette femme parler de sa m\'e8re, de ses infirmit\'e9s d\rquote \'e2ge critique, avec le libre langage et l\rquote exp\'e9
+rience d\rquote une matrone, les coudes sur la nappe, en roulant une cigarette. Et l\rquote autre, bavard, indiscret, s\rquote abandonnait, disait les secrets intimes de la famille.
+\par
+\par Ah\~! les vignes\'85 fichues les vignes\~!\'85 Et le clos lui-m\'eame n\rquote en avait plus pour longtemps\~; la moiti\'e9 des c\'e9pages \'e9tait d\'e9j\'e0 d\'e9vor\'e9e, et l\rquote
+on ne conservait le reste que par miracle, en soignant chaque grappe, chaque grain comme des enfants malades, avec des drogues qui co\'fbtaient cher. Le terrible, c\rquote est que le consul s\rquote ent\'eatait \'e0
+ planter toujours de nouveaux ceps que le ver attaquait, au lieu de laisser \'e0 la culture des oliviers, des c\'e2priers, toute cette bonne terre inutile couverte de pampres l\'e9preux et roussis.
+\par
+\par Heureusement qu\rquote il avait, lui, C\'e9saire, quelques hectares au bord du Rh\'f4ne, qu\rquote il soignait par l\rquote immersion, une d\'e9couverte superbe applicable seulement dans les terrains bas. D\'e9j\'e0 une bonne r\'e9colte l\rquote
+encourageait, d\rquote un petit vin pas tr\'e8s chaud, \'ab\~du vin de grenouille\~\'bb, disait le consul d\'e9daigneusement\~; mais le F\'e9nat s\rquote ent\'eatait aussi, et, avec les huit mille francs de Courbebaisse, il allait acheter la Piboulette
+\'85
+\par
+\par \endash Tu sais, petit, la premi\'e8re \'eele sur le Rh\'f4ne, en aval des Abrieu\'85 mais ceci entre nous, il faut que personne \'e0 Castelet ne se doute de rien encore\'85
+\par
+\par \endash Pas m\'eame Divonne, mon oncle\~? demanda Fanny en souriant\'85
+\par
+\par Au nom de sa femme, les yeux du F\'e9nat se mouill\'e8rent\~:
+\par
+\par \endash Oh\~! Divonne, je ne fais jamais rien sans elle. Elle a foi dans mon id\'e9e d\rquote ailleurs, et serait si heureuse que son pauvre C\'e9saire ref\'eet la fortune de Castelet, apr\'e8s en avoir commenc\'e9 la ruine.
+\par
+\par Jean fr\'e9mit\~; allait-il donc faire sa confession, raconter cette lamentable histoire des faux\~? Mais le Proven\'e7al tout \'e0 sa tendresse pour Divonne, s\rquote \'e9tait mis \'e0 parler d\rquote elle, du bonheur qu\rquote
+elle lui donnait. Et si belle avec \'e7a, si magnifiquement charpent\'e9e\~:
+\par
+\par \endash Tenez, ma ni\'e8ce, vous qui \'eates femme, vous devez vous y conna\'eetre.
+\par
+\par Il lui tendait un portrait-carte, tir\'e9 de son portefeuille, et qui ne le quittait jamais.
+\par
+\par \'c0 l\rquote accent filial de Jean quand il parlait de sa tante, aux conseils maternels de la paysanne \'e9crits d\rquote une grande \'e9criture, un peu trembl\'e9e, Fanny se figurait une de ces villageoises \'e0 marmotte de Seine-et-Ois
+e, et resta saisie devant ce joli visage aux lignes pures, \'e9clairci par l\rquote \'e9troite coiffe blanche, cette taille \'e9l\'e9gante et souple d\rquote une femme de trente cinq ans.
+\par
+\par \endash Tr\'e8s belle en effet\'85 dit-elle en pin\'e7ant les l\'e8vres, d\rquote une intonation singuli\'e8re.
+\par
+\par \endash Et une charpente\~! fit l\rquote oncle qui tenait \'e0 son image.
+\par
+\par Puis on passa sur le balcon. Apr\'e8s une journ\'e9e chaude dont le zinc de la v\'e9randa br\'fblait encore, il tombait, d\rquote un nuage perdu, une fine pluie d\rquote arrosage qui rafra\'eechissait l\rquote air, tintait gaiement sur les toits, \'e9
+claboussait les trottoirs. Paris riait sous cette ond\'e9e, et le train de la foule, des voitures, toute cette rumeur montante grisait le provincial, remuait dans sa t\'eate vide et mobile comme un grelot, des rappels de jeunesse, et d\rquote un s\'e9
+jour de trois mois qu\rquote il avait fait, quelque trente ans auparavant, chez son ami Courbebaisse.
+\par
+\par Quelle noce, mes enfants, quelles bord\'e9es\~!\'85 Et leur entr\'e9e au Prado une nuit de mi-car\'eame, Courbebaisse en chicard, et sa ma\'eetresse, la Mornas, en marchande de chansons, un d\'e9guisement qui lui avait port\'e9 chance puisqu\rquote elle
+\'e9tait devenue une c\'e9l\'e9brit\'e9 de caf\'e9-concert. Lui-m\'eame, l\rquote oncle, remorquait un petit chiffon du quartier que l\rquote on appelait Pellicule\'85 Et tout ragaillardi, il riait de la bouche jusqu\rquote aux tempes, fredonnait d
+es airs \'e0 danser, saisissait en mesure sa ni\'e8ce par la taille. \'c0 minuit, quand il les quitta pour gagner l\rquote h\'f4tel Cujas, le seul qu\rquote il conn\'fbt dans Paris, il chantait \'e0 pleine gorge dans l\rquote
+escalier, envoyait des baisers \'e0 sa ni\'e8ce qui l\rquote \'e9clairait, et criait \'e0 Jean\~:
+\par
+\par \endash Tu sais, prends garde \'e0 toi\~!\'85
+\par
+\par D\'e8s qu\rquote il fut parti, Fanny dont le front gardait un pli pr\'e9occup\'e9, passa vivement dans son cabinet de toilette et, par la porte rest\'e9e entrouverte, pendant que Jean se couchait, elle commen\'e7ait d\rquote une voix presque insouciante.
+
+\par
+\par \endash Dis donc, elle est tr\'e8s jolie, ta tante\'85 \'e7a ne m\rquote \'e9tonne plus si tu en parlais si souvent\'85 Vous avez d\'fb lui en faire porter \'e0 ce pauvre F\'e9nat, une t\'eate \'e0 \'e7a du reste\'85
+\par
+\par Il protestait de toute son indignation\'85 Divonne\~! une seconde m\'e8re pour lui, qui, tout petit, le soignait, l\rquote habillait\'85 Elle l\rquote avait sauv\'e9 d\rquote une maladie, de la mort\'85 non, jamais la tentation ne lui serait venue d
+\rquote une infamie pareille.
+\par
+\par \endash Va donc, va donc, reprenait la voix stridente de la femme, des \'e9pingles \'e0 coiffer entre les dents, tu ne me feras pas croire qu\rquote avec ces yeux-l\'e0 et la belle charpente dont parlait cet imb\'e9cile, sa Divonne ait pu rester sans d
+\'e9sir \'e0 c\'f4t\'e9 d\rquote un joli blond \'e0 peau de fille comme toi\~?\'85 Vois-tu, des bords du Rh\'f4ne ou d\rquote ailleurs, nous sommes toutes les m\'eames\'85
+\par
+\par Elle le disait avec conviction, croyant son sexe entier facile \'e0 tout caprice et vaincu du premier d\'e9sir. Lui, se d\'e9fendait, mais troubl\'e9, interrogeant ses souvenirs, se demandant si jamais le fr\'f4lement d\rquote une innocente caresse ava
+it pu l\rquote avertir d\rquote un danger quelconque\~; et quoique ne trouvant rien, la candeur de son affection restait atteinte, le pur cam\'e9e ray\'e9 d\rquote un coup d\rquote ongle.
+\par
+\par \endash Tiens\~!\'85 regarde\'85 la coiffe de ton pays\'85
+\par
+\par Sur ses beaux cheveux, mass\'e9s en deux longs bandeaux, elle avait \'e9pingl\'e9 un fichu blanc qui imitait assez bien la catalane, le b\'e9guin \'e0 trois pi\'e8ces des filles de Ch\'e2teauneuf\~
+; et, droite devant lui, dans les plis laiteux de sa batiste de nuit, les yeux br\'fblants, elle lui demandait\~:
+\par
+\par \endash Est-ce que je ressemble \'e0 Divonne\~?
+\par
+\par Oh\~! non, pas du tout\~; elle ne ressemblait qu\rquote \'e0 elle-m\'eame sous ce petit bonnet rappelant l\rquote autre, celui de Saint-Lazare, qui la rendait si jolie, disait-on, pendant qu\rquote elle envoyait \'e0 son for\'e7at un baiser d\rquote
+adieu en plein tribunal\~:
+\par
+\par \endash T\rquote ennuie pas, m\rquote ami, les beaux jours reviendront\'85
+\par
+\par Et ce souvenir lui fit tant de mal que, sit\'f4t sa ma\'eetresse couch\'e9e, il \'e9teignit bien vite, pour ne plus la voir.
+\par
+\par Le lendemain de bonne heure, l\rquote oncle arrivait en casseur, la canne haute, criant\~: \'ab\~Oh\'e9\~! les b\'e9b\'e9s\~\'bb, avec l\rquote intonation fringante et prot\'e9geante qu\rquote
+avait Courbebaisse autrefois quand il venait le chercher dans les bras de Pellicule. Il paraissait encore plus excit\'e9 que la veille\~: l\rquote h\'f4tel Cujas, sans doute, et surtout les huit mille francs pli\'e9s dans son portefeuille. L\rquote
+argent de la Piboulette, b\'e9 oui, mais il avait bien le droit d\rquote en distraire quelques louis pour offrir un d\'e9jeuner \'e0 la campagne \'e0 sa ni\'e8ce\~!\'85
+\par
+\par \'ab\~Et Bouchereau\~?\~\'bb observa le neveu, qui ne pouvait manquer son minist\'e8re deux jours de suite. Il fut convenu qu\rquote on d\'e9jeunerait aux Champs-}{\caps \'e9}{lys\'e9es et que les deux hommes iraient apr\'e8s \'e0 la consultation.
+\par
+\par Ce n\rquote \'e9tait pas ce que le F\'e9nat avait r\'eav\'e9, l\rquote arriv\'e9e \'e0 Saint Cloud en grande remise, du champagne plein la voiture\~; mais le repas fut charmant tout de m\'eame sur la terrasse du restaurant ombrag\'e9e d\rquote
+acacias et de vernis du Japon, que traversaient les flonflons d\rquote une r\'e9p\'e9tition de jour au voisin caf\'e9-concert. C\'e9saire, tr\'e8s bavard, tr\'e8s galant, mit toutes ses gr\'e2ces \'e0 l\rquote air pour \'e9blouir la Parisienne. Il \'ab\~
+attrapait\~\'bb les gar\'e7ons, complimentait le chef de sa sauce meuni\'e8re\~; et Fanny riait d\rquote un \'e9lan b\'eate et forc\'e9, d\rquote une niaiserie de cabinet particulier, qui fit de la peine \'e0 Gaussin, ainsi que l\rquote intimit\'e9 s
+\rquote \'e9tablissant entre l\rquote oncle et la ni\'e8ce par-dessus sa t\'eate.
+\par
+\par On e\'fbt dit des amis de vingt ans. Le F\'e9nat, devenu sentimental avec les vins de dessert, parlait de Castelet, de Divonne et aussi de son petit Jean\~; il \'e9tait heureux de le savoir avec elle, une femme s\'e9rieuse qui l\rquote emp\'ea
+cherait de faire des sottises. Et sur le caract\'e8re un peu ombrageux du jeune homme, la fa\'e7on de le prendre, il lui donnait des conseils comme \'e0 une jeune mari\'e9e en lui tapotant les bras, la langue \'e9paisse, l\rquote \'9cil \'e9
+teint et mouill\'e9.
+\par
+\par Il se d\'e9grisa chez Bouchereau. Deux heures d\rquote attente au premier \'e9tage de la place Vend\'f4me, dans ses grands salons, hauts et froids, encombr\'e9s d\rquote une foule silencieuse et angoiss\'e9e\~; l\rquote
+enfer de la douleur dont ils travers\'e8rent successivement tous les cercles, passant de pi\'e8ce en pi\'e8ce jusqu\rquote au cabinet de l\rquote illustre savant.
+\par
+\par Bouchereau, avec sa m\'e9moire prodigieuse, se souvint tr\'e8s bien de Mme\~Gaussin, \'e9tant venu en consultation \'e0 Castelet dix ans auparavant au commencement de la maladie\~; il s\rquote en fit raconter les diff\'e9rentes p
+hases, relut les ordonnances anciennes et, tout de suite, rassura les deux hommes sur les accidents c\'e9r\'e9braux qui venaient de se produire et qu\rquote il attribuait \'e0 l\rquote emploi de certains m\'e9dicaments. Pendant qu\rquote
+immobile, ses gros sourcils baiss\'e9s sur ses petits yeux aigus et fouilleurs, il \'e9crivait une longue lettre \'e0 son confr\'e8re d\rquote Avignon, l\rquote oncle et le neveu \'e9
+coutaient, retenant leur souffle, le grincement de cette plume qui couvrait pour eux, \'e0 elle seule, toute la rumeur du Paris luxueux\~; et subitement leur apparaissait la puissance du m\'e9decin dans les temps modernes, dernier pr\'eatre, croyance supr
+\'eame, invincible superstition\'85
+\par
+\par C\'e9saire sortit de l\'e0, s\'e9rieux et refroidi\~:
+\par
+\par \endash Je rentre \'e0 l\rquote h\'f4tel boucler ma malle, l\rquote air de Paris est mauvais pour moi, vois-tu, petit\'85 si j\rquote y restais, je ferais des b\'eatises. Je prendrai ce soir le train de sept heures, excuse-moi pr\'e8s de ma ni\'e8ce, h
+\'e9\~?
+\par
+\par Jean se garda bien de le retenir, effray\'e9 de son enfantillage, de sa l\'e9g\'e8ret\'e9\~; et le lendemain, en s\rquote \'e9veillant, il se f\'e9licitait de le savoir rentr\'e9, sous cl\'e9, pr\'e8s de Divonne, quand on le vit appara\'eetre, la figure
+\'e0 l\rquote envers, le linge en d\'e9sordre\~:
+\par
+\par \endash Bon Dieu\~! mon oncle, que vous arrive-t-il\~?
+\par
+\par Effondr\'e9 dans un fauteuil, sans voix et sans gestes d\rquote abord, mais s\rquote animant \'e0 mesure, l\rquote oncle avoua une rencontre du temps de Courbebaisse, le d\'eener trop copieux, les huit mille francs perdus la nuit dans un tripot\'85
+ Plus un sou, rien\~!\'85 Comment rentrer l\'e0-bas, raconter \'e7a \'e0 Divonne\~! Et l\rquote achat de la Piboulette\'85 Tout \'e0 coup pris d\rquote une sorte de d\'e9
+lire, il se mettait les mains sur les yeux, les pouces bouchant les oreilles, et hurlant, sanglotant, d\'e9cha\'een\'e9, le M\'e9ridional s\rquote invectivait, \'e9talait son remords dans une confession g\'e9n\'e9rale de toute sa vie. Il \'e9
+tait la honte et le malheur des siens\~; des types tels que lui dans les familles on aurait le droit de les abattre comme des loups. Sans la g\'e9n\'e9rosit\'e9 de son fr\'e8re o\'f9 serait-il\~?\'85 Au bagne avec les voleurs et les faussaires.
+\par
+\par \endash Mon oncle, mon oncle\~!\'85 disait Gaussin tr\'e8s malheureux, essayant de l\rquote arr\'eater.
+\par
+\par Mais l\rquote autre, volontairement aveugle et sourd, se d\'e9lectait \'e0 ce t\'e9moignage public de son crime, racont\'e9 dans les moindres d\'e9tails, tandis que Fanny le regardait avec une piti\'e9 m\'eal\'e9e d\rquote admiration. Un passionn\'e9
+ au moins celui-l\'e0, un br\'fble-tout comme elle les aimait\~; et, remu\'e9e dans ses entrailles de bonne fille, elle cherchait un moyen de lui venir en aide. Mais lequel\~? Elle ne voyait plus personne depuis un an, Jean n\rquote avait aucune relation
+\'85 Subitement un nom lui vint \'e0 l\rquote esprit\~: D\'e9chelette\~!\'85 Il devait \'eatre \'e0 Paris en ce moment, et c\rquote \'e9tait un si bon gar\'e7on.
+\par
+\par \endash Mais je le connais \'e0 peine\'85 dit Jean.
+\par
+\par \endash J\rquote irai, moi\'85.
+\par
+\par \endash Comment\~! tu veux\~?
+\par
+\par \endash Pourquoi pas\~?
+\par
+\par Leurs regards se crois\'e8rent et se comprirent. D\'e9chelette aussi avait \'e9t\'e9 son amant, l\rquote amant d\rquote une nuit qu\rquote elle se rappelait \'e0 peine. Mais lui n\rquote en oubliait pas un\~; ils \'e9taient tous en rang dans sa t\'ea
+te, comme les saints d\rquote un calendrier.
+\par
+\par \endash Si cela t\rquote ennuie\'85 fit-elle un peu g\'ean\'e9e.
+\par
+\par Alors C\'e9saire, qui, pendant ce court d\'e9bat s\rquote \'e9tait interrompu de crier, tr\'e8s anxieux, tourna vers eux un tel regard de supplication d\'e9sesp\'e9r\'e9e, que Jean se r\'e9signa, consentit entre les dents\'85
+\par
+\par Qu\rquote elle leur parut longue cette heure, \'e0 tous deux, d\'e9chir\'e9s par des pens\'e9es qu\rquote ils ne s\rquote avouaient pas, appuy\'e9s au balcon, guettant la rentr\'e9e de la femme.
+\par
+\par \endash C\rquote est donc bien loin, ce D\'e9chelette\~?\'85
+\par
+\par \endash Mais non, rue de Rome\'85 \'e0 deux pas, r\'e9pondait Jean furieux, et trouvant, lui aussi, que Fanny \'e9tait bien longue \'e0 revenir.
+\par
+\par Il essayait de se tranquilliser avec la devise amoureuse de l\rquote ing\'e9nieur \'ab\~pas de lendemain\~\'bb, et la fa\'e7on m\'e9prisante dont il l\rquote avait entendu parler de Sapho, comme d\rquote une ancienne de la vie galante\~; mais sa fiert\'e9
+ d\rquote amant se r\'e9voltait, et il aurait presque souhait\'e9 que D\'e9chelette la trouv\'e2t encore belle et d\'e9sirable. Ah\~! ce vieux toqu\'e9 de C\'e9saire avait bien besoin de rouvrir ainsi toutes les plaies.
+\par
+\par Enfin le mantelet de Fanny tourna l\rquote angle de la rue. Elle, rentrait, rayonnante\~:
+\par
+\par \endash C\rquote est fait\'85 j\rquote ai l\rquote argent.
+\par
+\par Les huit mille francs \'e9tal\'e9s devant lui, l\rquote oncle pleurait de joie, voulait faire un re\'e7u, fixer les int\'e9r\'eats, la date du remboursement.
+\par
+\par \endash Inutile, mon oncle\'85 Je n\rquote ai pas prononc\'e9 votre nom\'85 C\rquote est \'e0 moi qu\rquote on a pr\'eat\'e9 cet argent, c\rquote est \'e0 moi que vous le devez, et aussi longtemps qu\rquote il vous plaira.
+\par
+\par \endash Des services pareils, mon enfant, r\'e9pondait C\'e9saire transport\'e9 de reconnaissance, on les paye avec de l\rquote amiti\'e9 qui ne finit plus\'85
+\par
+\par Et dans la gare, o\'f9 Gaussin l\rquote accompagnait pour \'eatre assur\'e9 cette fois de son d\'e9part, il r\'e9p\'e9tait les larmes aux yeux\~:
+\par
+\par \endash Quelle femme, quel tr\'e9sor\~!\'85 Il faut la rendre heureuse, vois-tu\'85
+\par
+\par Jean resta tr\'e8s f\'e2ch\'e9 de cette aventure, sentant sa cha\'eene, d\'e9j\'e0 si lourde, se river de plus en plus, et se confondre deux choses que sa d\'e9licatesse native avait toujours tenues s\'e9par\'e9es et distinctes\~
+: la famille et sa liaison. \'c0 pr\'e9sent, C\'e9saire mettait la ma\'eetresse au courant de ses travaux, de ses plantations, lui donnait des nouvelles de tout Castelet\~; et Fanny critiquait l\rquote obstination du consul dans l\rquote
+affaire des vignes, parlait de la sant\'e9 de la m\'e8re, irritait Jean d\rquote une sollicitude ou de conseils d\'e9plac\'e9s. Jamais d\rquote allusion au service rendu par exemple, ni \'e0 l\rquote ancienne aventure du F\'e9nat, \'e0
+ cette tare de la maison d\rquote Armandy, que l\rquote oncle avait livr\'e9e devant elle. Une seule fois elle s\rquote en faisait une arme de riposte, dans les circonstances que voici\~:
+\par
+\par Ils rentraient du th\'e9\'e2tre, et montaient en voiture, sous la pluie, \'e0 une station du boulevard. L\rquote \'e9quipage, une de ces guimbardes qui ne roulent qu\rquote apr\'e8s minuit, fut long \'e0 d\'e9marrer, l\rquote homme endormi, la b\'ea
+te secouant sa musette. Pendant qu\rquote ils attendaient \'e0 couvert dans le fiacre, un vieux cocher, en train de rajuster une m\'e8che \'e0 son fouet, s\rquote approcha tranquillement de la porti\'e8re, son filin entre les dents, et dit \'e0 Fanny d
+\rquote une voix cass\'e9e qui puait le vin\~:
+\par
+\par \endash Bonsoir\'85 Comment qu\rquote \'e0 \'e7a va\~? Tiens, c\rquote est vous\~?
+\par
+\par Elle eut un petit tressaut vite r\'e9prim\'e9 et, tout bas, \'e0 son amant\~:
+\par
+\par \endash Mon p\'e8re\~!\'85
+\par
+\par Son p\'e8re, ce maraudeur \'e0 la longue l\'e9vite d\rquote ancienne livr\'e9e, souill\'e9e de boue, aux boutons de m\'e9tal arrach\'e9s, et montrant sous le gaz du trottoir une face bouffie, apoplectis\'e9e d\rquote alcool, o\'f9
+ Gaussin croyait retrouver en vulgaire le profil r\'e9gulier et sensuel de Fanny, ses larges yeux de jouisseuse\~! Sans se pr\'e9occuper de l\rquote homme qui accompagnait sa fille, et comme s\rquote il ne l\rquote e\'fbt pas vu, le p\'e8
+re Legrand donnait des nouvelles de la maison.
+\par
+\par \endash La vieille est \'e0 Necker depuis quinze jours, elle file un mauvais coton\'85 Va donc la voir un de ces jeudis, \'e7a y donnera du courage\'85 Moi, heureusement, le coffre est solide\~; toujours bon fouet, bonne m\'e8
+che. Seulement le commerce ne va pas fort\'85 Si t\rquote avais besoin d\rquote un bon cocher au mois, \'e7a ferait joliment mon affaire\'85 Non\~? tant pis alors, et \'e0 la revoyure\'85
+\par
+\par Ils se serr\'e8rent les mains mollement\~; le fiacre partit.
+\par
+\par \'ab\~Hein\~? crois-tu\'85\~\'bb murmurait Fanny\~; et tout de suite elle se mit \'e0 lui parler longuement de sa famille, ce qu\rquote elle avait toujours \'e9vit\'e9\'85 \'ab\~c\rquote \'e9tait si laid, si bas\'85\~\'bb
+ mais on se connaissait mieux maintenant\~; on n\rquote avait plus rien \'e0 se cacher. Elle \'e9tait n\'e9e au Moulin-aux-Anglais, dans la banlieue, de ce p\'e8re, ancien dragon, qui faisait le service des voitures de Paris \'e0 Ch\'e2tillon, et d
+\rquote une servante d\rquote auberge, entre deux tourn\'e9es de comptoir. Elle n\rquote avait pas connu sa m\'e8re, morte en couches\~; seulement les patrons du relais, braves gens, oblig\'e8rent le p\'e8re \'e0 reconna\'eetre sa petite et \'e0
+ payer les mois de nourrice. Il n\rquote osa pas refuser, car il devait gros dans la maison, et quand Fanny eut quatre ans il l\rquote emmenait sur sa voiture comme un petit chien, nich\'e9e en haut, sous la b\'e2che, amus\'e9
+e de rouler ainsi par les chemins, de voir la lumi\'e8re des lanternes courir des deux c\'f4t\'e9s, fumer et haleter le dos des b\'eates, de s\rquote endormir au noir, \'e0 la bise, en entendant sonner les grelots.
+\par
+\par Mais le p\'e8re Legrand se fatigua vite de cette pose \'e0 la paternit\'e9\~; si peu que \'e7a co\'fbt\'e2t, il fallait la nourrir, l\rquote habiller, cette morveuse. Puis elle le g\'eanait pour un mariage avec la veuve d\rquote un mara\'ee
+cher dont il guignait les cloches \'e0 melon, les choux en carr\'e9s align\'e9s sur son itin\'e9raire. Elle eut alors la sensation tr\'e8s nette que son p\'e8re voulait la perdre\~; c\rquote \'e9tait son id\'e9e fixe d\rquote ivrogne, se d\'e9
+barrasser de l\rquote enfant \'e0 toute force, et si la veuve elle-m\'eame, la brave m\'e8re Machaume, n\rquote avait pris la fillette sous sa protection\'85
+\par
+\par \endash Au fait tu l\rquote as connue, Machaume, dit Fanny.
+\par
+\par \endash Comment\~! cette servante que j\rquote ai vue chez toi\'85
+\par
+\par \endash C\rquote \'e9tait ma belle-m\'e8re\'85 Elle avait \'e9t\'e9 si bonne pour moi quand j\rquote \'e9tais petite\~; je la prenais pour l\rquote arracher \'e0 son gueux de mari qui, apr\'e8s lui avoir mang\'e9 tout son bien, la rouait de coups, l
+\rquote obligeait \'e0 servir une gaupe avec laquelle il vivait\'85 Ah\~! la pauvre Machaume, elle sait ce que co\'fbte un bel homme. Eh bien\~! quand elle m\rquote a eu quitt\'e9e, malgr\'e9 tout ce que j\rquote
+ai pu lui dire, elle est courue se remettre avec lui et, maintenant, la voil\'e0 \'e0 l\rquote hospice. Comme il se laisse aller sans elle, le vieux gredin\~! \'e9tait-il sale\~! quelle mine de rouleur\~! il n\rquote y a que son fouet\'85
+ as-tu vu comme il le tenait droit\~?\'85 M\'eame saoul \'e0 tomber, il le porte devant lui comme un cierge, le serre dans sa chambre\~; il n\rquote a jamais eu que \'e7a de propre\'85 Bon fouet, bonne m\'e8che, c\rquote est son mot.
+\par
+\par Elle en parlait inconsciemment, ainsi que d\rquote un \'e9tranger, sans d\'e9go\'fbt ni honte\~; et Jean s\rquote \'e9pouvantait \'e0 l\rquote entendre. Ce p\'e8re\~!\'85 cette m\'e8re\~!\'85 en face de la figure s\'e9v\'e8re du consul et de l\rquote ang
+\'e9lique sourire de Mme\~Gaussin\~!\'85 Et comprenant tout \'e0 coup ce qu\rquote il y avait dans le silence de son amant, quelle r\'e9volte contre ce g\'e2chis social dont il s\rquote \'e9claboussait aupr\'e8s d\rquote elle\~:
+\par
+\par \endash Apr\'e8s tout, dit Fanny sur un ton philosophe, c\rquote est un peu \'e7a dans toutes les familles, on n\rquote en est pas responsable\'85 moi, j\rquote ai mon p\'e8re Legrand\~; toi, tu as ton oncle C\'e9saire.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96261182}VI{\*\bkmkend _Toc96261182}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par \'ab\~Mon cher enfant, je t\rquote \'e9cris encore toute tremblante du gros tourment que nous venons d\rquote avoir\~; nos bessonnes disparues, parties de Castelet pendant tout un jour, une nuit et la matin\'e9e du lendemain\~!\'85
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est dimanche, \'e0 l\rquote heure du d\'e9jeuner, qu\rquote on s\rquote est aper\'e7u que les petites manquaient. Je les avais faites belles pour la messe de huit heures o\'f9 le consul devait les conduire, puis je ne m\rquote en \'e9
+tais plus occup\'e9e, retenue aupr\'e8s de la m\'e8re plus nerveuse que d\rquote habitude, comme sentant le malheur qui r\'f4dait autour de nous. Tu sais qu\rquote elle a toujours eu \'e7a depuis sa maladie, de pr\'e9voir ce qui doit arriver\~
+; et moins elle peut bouger, plus sa t\'eate travaille.
+\par
+\par \'ab\~Ta m\'e8re dans sa chambre heureusement, tu nous vois tous \'e0 la salle, attendant les petites\~; on les appelle par le clos, le berger souffle avec sa grosse coquille \'e0 ramener les brebis, puis C\'e9saire d\rquote un c\'f4t\'e9, moi d\rquote
+un autre, Rousseline, Tardive, nous voil\'e0 tous \'e0 galoper dans Castelet et, chaque fois, en nous rencontrant\~: \'ab\~Eh bien\~? \endash Rien vu.\~\'bb }{\caps \'e0}{ la fin on n\rquote osait plus demander\~; le c\'9c
+ur battant, on allait au puits, au bas des hautes fen\'eatres du grenier\'85 Quelle journ\'e9e\~!\'85 et il me fallait monter \'e0 tout moment pr\'e8s de ta m\'e8re, sourire d\rquote un air tranquille, expliquer l\rquote
+absence des petites en disant que je les avais envoy\'e9es passer le dimanche chez leur tante de Villamuris. Elle avait paru le croire\~; mais tard dans la soir\'e9e, pendant que je la veillais, guettant derri\'e8re la vitre les lumi\'e8
+res qui couraient dans la plaine et sur le Rh\'f4ne \'e0 la recherche des enfants, je l\rquote entendis qui pleurait doucement dans son lit\~; et comme je l\rquote interrogeais\~: \'ab\~Je pleure pour quelque chose que l\rquote on me cache, mais que j
+\rquote ai devin\'e9 tout de m\'eame\'85\~\'bb, me r\'e9pondit-elle de cette voix de petite fille qui lui est revenue \'e0 force de souffrance\~; et sans plus nous parler, nous nous inqui\'e9tions toutes deux, \'e0 part dans notre chagrin\'85
+\par
+\par \'ab\~Enfin, mon cher enfant, pour ne pas faire durer cette p\'e9nible histoire, le lundi matin nos petites nous furent ramen\'e9es par les ouvriers que ton oncle occupe dans l\rquote \'eele et qui les avaient trouv\'e9es sur un tas de sarments, p\'e2
+les de froid et de faim apr\'e8s cette nuit en plein air, au milieu de l\rquote eau. Et voici ce qu\rquote elles nous ont cont\'e9 dans l\rquote innocence de leurs petits c\'9curs. Depuis longtemps l\rquote id\'e9
+e les tourmentait de faire comme leurs patronnes Marthe et Marie dont elles avaient lu l\rquote histoire, de s\rquote en aller dans un bateau sans voiles, ni rames, ni provisions d\rquote aucune sorte, r\'e9pandre l\rquote }{\caps \'e9}{
+vangile sur le premier rivage o\'f9 les pousserait le souffle de Dieu. Dimanche donc apr\'e8s la messe, d\'e9tachant une barque \'e0 la p\'eacherie et s\rquote agenouillant au fond comme les saintes femmes, tandis que le courant les emportait, elles s
+\rquote en sont all\'e9es doucement, \'e9chouer dans les roseaux de la Piboulette, malgr\'e9 les grandes eaux de la saison, les coups de vent, les }{\i r\'e9vouluns}{\'85 Oui, le bon Dieu les gardait et c\rquote est lui qui nous les a rendues, les jolies
+\~! ayant un peu frip\'e9 leurs guimpes du dimanche et g\'e2t\'e9 la dorure de leurs paroissiens. On n\rquote a pas eu la force de les gronder, seulement de grands baisers \'e0 bras ouverts\~; mais nous sommes tous rest\'e9
+s malades de la peur que nous avons eue.
+\par
+\par \'ab\~La plus frapp\'e9e, c\rquote est ta m\'e8re qui, sans que nous lui ayons encore rien racont\'e9, a senti, comme elle dit, passer la mort sur castelet, et garde, elle si tranquille, si gaie d\rquote ordinaire, une tristesse que rien ne peut gu\'e9
+rir, malgr\'e9 que ton p\'e8re, moi, tout le monde nous nous serrions tendrement autour d\rquote elle\'85 Et si je te disais, mon Jean, que c\rquote est de toi, surtout, qu\rquote elle languit et s\rquote inqui\'e8te. Elle n\rquote ose pas l\rquote
+avouer devant le p\'e8re qui veut qu\rquote on te laisse \'e0 ton travail, mais tu n\rquote es pas venu apr\'e8s ton examen comme tu l\rquote avais promis. Fais-nous la surprise pour les f\'eates de No\'ebl\~
+; que notre malade reprenne son bon sourire. Si tu savais, quand on ne les a plus, ses vieux, comme on regrette de ne pas leur avoir donn\'e9 plus de temps\'85\~\'bb
+\par
+\par Debout pr\'e8s de la fen\'eatre o\'f9 filtrait un jour paresseux d\rquote hiver sous le brouillard, Jean lisait cette lettre, en savourait le bouquet sauvage, les chers souvenirs de tendresse et de soleil.
+\par
+\par \endash Qu\rquote est-ce que c\rquote est\~?\'85 fais voir\'85
+\par
+\par Fanny venait de s\rquote \'e9veiller \'e0 la jaune lueur du rideau \'e9cart\'e9 et, toute bouffie de sommeil, allongeait machinalement la main vers le paquet de maryland \'e0 demeure sur la table de nuit. Il h\'e9sita, sachant la jalousie qu\rquote exasp
+\'e9rait en sa ma\'eetresse le nom seul de Divonne\~; mais comment dissimuler le billet dont elle reconnaissait la provenance et le format\~?
+\par
+\par D\rquote abord l\rquote escapade des fillettes l\rquote \'e9mut gentiment, tandis que, les bras et la gorge \'e0 l\rquote air, dress\'e9e sur l\rquote oreiller dans le flot de ses cheveux bruns, elle lisait tout en roulant une cigarette\~; mais la fin l
+\rquote irrita jusqu\rquote \'e0 la fureur, et chiffonnant et jetant la lettre par la chambre\~:
+\par
+\par \endash Je t\rquote en collerai, moi, des saintes femmes\~!\'85 Tout \'e7a des inventions pour te faire partir\'85 Son beau neveu lui manque \'e0 cette\'85
+\par
+\par Il voulut l\rquote arr\'eater, emp\'eacher le mot ordurier qu\rquote elle lan\'e7a et bien d\rquote autres \'e0 la file. Jamais elle ne s\rquote \'e9tait encore emport\'e9e aussi grossi\'e8rement devant lui, dans ce d\'e9bordement de col\'e8re fangeuse, d
+\rquote \'e9gout crev\'e9 l\'e2chant sa vase et sa puanteur. Tout l\rquote argot de son pass\'e9 de fille et de voyou gonflait son cou, d\'e9tendait sa l\'e8vre.
+\par
+\par Pas malin de voir ce qu\rquote ils voulaient tous l\'e0-bas\'85 C\'e9saire avait parl\'e9, et l\rquote on combinait \'e7a en famille de rompre leur liaison, de l\rquote attirer au pays avec la belle charpente de la Divonne pour amorce.
+\par
+\par \endash D\rquote abord, tu sais, si tu pars, moi je lui \'e9cris \'e0 ton cocu\'85 Je l\rquote avertis\'85 ah mais\~!\'85
+\par
+\par En parlant, elle se ramassait haineusement sur le lit, bl\'eame, la face creuse, les traits grandis, comme une b\'eate m\'e9chante pr\'eate \'e0 bondir.
+\par
+\par Et Gaussin se rappelait l\rquote avoir vue ainsi rue de l\rquote Arcade\~; mais c\rquote \'e9tait contre lui maintenant, cette haine rugie qui lui donnait la tentation de tomber sur sa ma\'eetresse et de la battre, car en ces amours de chair o\'f9 l
+\rquote estime et le respect de l\rquote \'eatre aim\'e9 sont n\'e9ant, la brutalit\'e9 surgit toujours dans la col\'e8re ou les caresses. Il eut peur de lui-m\'eame, s\rquote \'e9chappa pour son bureau, et tout en marchant il s\rquote
+indignait contre cette vie qu\rquote il s\rquote \'e9tait faite. \'c7a lui apprendrait \'e0 se livrer \'e0 une pareille femme\~!\'85 Que d\rquote infamies, que d\rquote horreurs\~!\'85 Ses s\'9curs, sa m\'e8re, il y en avait eu pour tout le monde\'85 Quoi
+\~! pas m\'eame le droit d\rquote aller voir les siens. Mais dans quel bagne s\rquote \'e9tait-il donc enferm\'e9\~? Et toute l\rquote histoire de leur liaison lui apparaissant, il voyait comment les beaux bras nus de l\rquote }{\caps \'e9}{gyptienne, nou
+\'e9s \'e0 son cou le soir du bal, s\rquote \'e9taient cramponn\'e9s despotes et forts, l\rquote isolant de ses amis, de sa famille. Maintenant, sa r\'e9solution \'e9tait prise. Le soir m\'eame et, co\'fbte que co\'fbte, il partirait pour Castelet.
+\par
+\par Quelques affaires exp\'e9di\'e9es, son cong\'e9 obtenu au minist\'e8re, il revint chez lui de bonne heure, s\rquote attendant \'e0 une sc\'e8ne terrible, pr\'eat \'e0 tout, m\'eame \'e0
+ la rupture. Mais le bonjour bien doux que Fanny lui dit tout de suite, ses yeux gros, ses joues comme amollies de larmes, lui laiss\'e8rent \'e0 peine le courage d\rquote une volont\'e9.
+\par
+\par \endash Je pars ce soir\'85 fit-il en se raidissant.
+\par
+\par \endash Tu as raison, m\rquote ami\'85 Va voir ta m\'e8re, et surtout\'85 Elle se rapprochait c\'e2linement\'85 Oublie comme j\rquote ai \'e9t\'e9 m\'e9chante, je t\rquote aime trop, c\rquote est ma folie\'85
+\par
+\par Tout le restant du jour, faisant la malle avec de coquettes sollicitudes, ramen\'e9e \'e0 la douceur des premiers temps, elle garda cette attitude repentie, peut-\'eatre dans l\rquote espoir de le retenir. Pourtant, pas une fois elle ne lui demanda\~:
+\'ab\~Reste\'85\~\'bb et lorsque \'e0 la derni\'e8re minute, tout espoir perdu devant les appr\'eats d\'e9finitifs, elle se fr\'f4lait, se serrait contre son amant, t\'e2chant de l\rquote impr\'e9gner d\rquote elle pour toute la dur\'e9
+e de la route et de l\rquote absence, son adieu, son baiser ne murmur\'e8rent que ceci\~:
+\par
+\par \endash Dis, Jean, tu ne m\rquote en veux pas\~?\'85
+\par
+\par Oh\~! l\rquote ivresse, au matin, de s\rquote \'e9veiller dans sa petite chambre d\rquote enfant, le c\'9cur encore chaud des \'e9treintes familiales, des belles effusions de l\rquote arriv\'e9e, de retrouver \'e0 la m\'ea
+me place, sur la moustiquaire de son lit \'e9troit, la m\'eame barre lumineuse qu\rquote y cherchaient ses r\'e9veils pass\'e9s, d\rquote entendre les cris des paons sur leurs perchoirs, grincer la poulie du puits, le culbutement \'e0 pattes press\'e9
+es du troupeau, et lorsqu\rquote il eut fait claquer ses volets \'e0 la muraille, de revoir cette belle lumi\'e8re chaude qui entrait par nappes, en tomb\'e9e d\rquote \'e9cluse, et ce merveilleux horizon de vignes en pente, de cypr\'e8s, d\rquote
+oliviers et de miroitants bois de pins, se perdant jusqu\rquote au Rh\'f4ne sous un ciel profond et pur, sans un duvet de brume malgr\'e9 l\rquote heure matinale, un ciel vert, balay\'e9 toute la nuit par le mistral qui remplissait encore l\rquote
+immense vall\'e9e de son souffle all\'e8gre et fort.
+\par
+\par Jean comparait ce r\'e9veil \'e0 ceux de l\'e0-bas sous un ciel boueux comme son amour, et se sentait heureux et libre. Il descendit. La maison blanche de soleil dormait encore, tous ses volets ferm\'e9s comme des yeux\~; et il fut heureux d\rquote
+un moment de solitude pour se reprendre, dans cette convalescence morale qu\rquote il sentait commencer pour lui.
+\par
+\par Il fit quelques pas sur la terrasse, prit une all\'e9e montante du parc, ce qu\rquote on appelait le parc, un bois de pins et de myrtes jet\'e9s au hasard dans la c\'f4te rude de Castelet, coup\'e9e de sentiers in\'e9gaux tout glissants d\rquote
+aiguilles s\'e8ches. Son chien Miracle, bien vieux et boitant, \'e9tait sorti de sa niche, et le suivait silencieusement dans ses talons\~; ils avaient si souvent fait ensemble cette promenade du matin\~!
+\par
+\par \'c0 l\rquote entr\'e9e des vignes, dont les grands cypr\'e8s de cl\'f4ture inclinaient leurs cimes pointues, le chien h\'e9sita\~; il savait combien le sol en \'e9paisse couche de sable, \endash un nouveau rem\'e8de au phylloxera que le consul \'e9
+tait en train d\rquote essayer, \endash serait difficile \'e0 ses vieilles pattes, ainsi que les gradins d\rquote \'e9tai de la terrasse. La joie de suivre son ma\'eetre le d\'e9cida pourtant\~; et c\rquote \'e9taient \'e0
+ chaque obstacle de douloureux efforts, des petits cris peureux, des arr\'eats et des maladresses de crabe sur un rocher. Jean ne le regardait pas, tout occup\'e9 de ce nouveau plant d\rquote alicante, dont son p\'e8re l\rquote
+avait longtemps entretenu la veille. Les souches paraissaient d\rquote une belle venue sur le sable uni et luisant. Enfin le pauvre homme allait \'eatre pay\'e9 de ses peines ent\'eat\'e9es\~; le clos de Castelet pourrait revivre, quand la Nerte, l
+\rquote Ermitage, tous les grands crus du Midi \'e9taient morts\~!
+\par
+\par Une petite coiffe blanche se dressa tout \'e0 coup devant lui. C\rquote \'e9tait Divonne, la premi\'e8re lev\'e9e \'e0 la maison\~; elle avait une serpette dans la main, autre chose aussi qu\rquote elle jeta, et ses joues si mates d\rquote ordinaire s
+\rquote allumaient d\rquote une rougeur vive\~:
+\par
+\par \endash C\rquote est toi, Jean\~?\'85 tu m\rquote as fait peur\'85 J\rquote ai cru que c\rquote \'e9tait ton p\'e8re\'85
+\par
+\par Puis se remettant, elle l\rquote embrassa\~:
+\par
+\par \endash As-tu bien dormi\~?
+\par
+\par \endash Tr\'e8s bien, tante, mais pourquoi craigniez-vous l\rquote arriv\'e9e de mon p\'e8re\~?\'85
+\par
+\par \endash Pourquoi\~?\'85
+\par
+\par Elle ramassa le pied de vigne qu\rquote elle venait d\rquote arracher\~:
+\par
+\par \endash Le consul t\rquote a dit, n\rquote est-ce pas, que cette fois il \'e9tait s\'fbr de r\'e9ussir\'85 Eh bien, t\'e9\~! voil\'e0 la b\'eate\'85
+\par
+\par Jean regardait une petite mousse jaun\'e2tre incrust\'e9e dans le bois, l\rquote imperceptible moisissure qui, de proche en proche, a ruin\'e9 des provinces enti\'e8res\~; et c\rquote \'e9tait une ironie de la nature, dans cette splendide matin\'e9
+e, sous le soleil vivifiant, que cet infiniment petit, destructeur et indestructible.
+\par
+\par \endash C\rquote est le commencement\'85 Dans trois mois tout le clos sera d\'e9vor\'e9, et ton p\'e8re recommencera encore, car il y a mis son orgueil. Ce seront de nouveaux plants, de nouveaux rem\'e8des, jusqu\rquote au jour\'85
+\par
+\par Un geste d\'e9sol\'e9 acheva et souligna sa phrase.
+\par
+\par \endash Vraiment\~! nous en sommes l\'e0\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! tu connais le consul\'85 Il ne dit jamais rien, me donne le mois comme toujours\~; mais je le vois pr\'e9occup\'e9. Il court \'e0 Avignon, \'e0 Orange. c\rquote est de l\rquote argent qu\rquote il cherche\'85
+\par
+\par \endash Et C\'e9saire\~? ses immersions\~? demanda le jeune homme constern\'e9.
+\par
+\par Gr\'e2ce \'e0 Dieu, par l\'e0 tout allait bien. Ils avaient eu cinquante pi\'e8ces de petit vin \'e0 la derni\'e8re r\'e9colte\~; et cet an apporterait le double. Devant ce succ\'e8s le consul avait c\'e9d\'e9 \'e0 son fr\'e8
+re toutes les vignes de la plaine, rest\'e9es jusqu\rquote ici en jach\'e8re, en alignements de bois morts comme un cimeti\'e8re de campagne\~; et maintenant elles \'e9taient sous l\rquote eau pour trois mois\'85
+\par
+\par Et fi\'e8re de l\rquote \'9cuvre de son homme, de son F\'e9nat, la Proven\'e7ale montrait \'e0 Jean, du lieu \'e9lev\'e9 o\'f9 ils se trouvaient, de grands \'e9tangs, des }{\i clairs}{, maintenus par des bourrelets de chaux, comme sur les salines.
+\par
+\par \endash Dans deux ans ce c\'e9page donnera\~; dans deux ans aussi la Piboulette, et encore l\rquote \'eele de Lamotte que ton oncle a achet\'e9e sans le dire\'85 Alors nous serons riches\'85 mais il faut tenir jusque-l\'e0
+, et que chacun y mette du sien et se sacrifie.
+\par
+\par Elle en parlait gaiement du sacrifice, en femme qu\rquote il n\rquote \'e9tonne plus, et avec un si facile entra\'eenement que Jean, travers\'e9 d\rquote une id\'e9e subite, lui r\'e9pondit sur le m\'eame ton\~:
+\par
+\par \endash On se sacrifiera, Divonne\'85
+\par
+\par Le jour m\'eame, il \'e9crivit \'e0 Fanny que ses parents ne pouvaient lui continuer sa pension, qu\rquote il serait r\'e9duit aux appointements minist\'e9riels et que, dans ces conditions, la vie \'e0 deux devenait impossible. C\rquote \'e9
+tait rompre plus t\'f4t qu\rquote il n\rquote avait pens\'e9, trois ou quatre ans avant le d\'e9part pr\'e9vu\~; mais il comptait que sa ma\'eetresse accepterait ces raisons graves, qu\rquote elle aurait piti\'e9 de lui et de sa peine, l\rquote
+aiderait dans cet accomplissement douloureux d\rquote un devoir.
+\par
+\par }{\caps \'e9}{tait-ce bien un sacrifice\~? Ne fut-il pas au contraire soulag\'e9 d\rquote en finir avec une existence qui lui semblait odieuse et malsaine, depuis surtout qu\rquote il \'e9tait rendu \'e0 la nature, \'e0
+ la famille, aux affections simples et droites\~?\'85 Sa lettre \'e9crite sans lutte ni souffrance, il compta, pour le d\'e9fendre contre une r\'e9ponse qu\rquote il pr\'e9voyait furieuse, pleine de menaces et d\rquote extravagances, sur la tendresse honn
+\'eate et fid\'e8le des braves c\'9curs qui l\rquote entouraient, l\rquote exemple de ce p\'e8re droit et fier entre tous, sur le sourire candide des petites saintes femmes, et aussi sur ces grands horizons paisibles, aux saines \'e9
+manations de montagnes, ce ciel en hauteur, ce fleuve rapide et entra\'eenant\~; car en songeant \'e0 sa passion, \'e0 toutes les vilenies dont elle \'e9tait faite, il lui semblait sortir d\rquote une fi\'e8vre pernicieuse comme on en gagne \'e0 la bu\'e9
+e des terrains mar\'e9cageux.
+\par
+\par Cinq ou six jours se pass\'e8rent dans le silence du grand coup port\'e9. Matin et soir, Jean allait \'e0 la poste et revenait les mains vides, singuli\'e8rement troubl\'e9. Que faisait-elle\~? Qu\rquote avait-elle d\'e9cid\'e9
+, et, en tout cas, pourquoi ne pas r\'e9pondre\~? Il ne pensait qu\rquote \'e0 cela. Et la nuit, tout le monde dormant \'e0 Castelet avec le bruit berceur du vent par les longs corridors, ils en causaient, C\'e9saire et lui, dans sa petite chambre.
+\par
+\par \'ab\~Elle est dans le cas d\rquote arriver\~!\'85\~\'bb disait l\rquote oncle\~; et son inqui\'e9tude se doublait de ceci, qu\rquote il avait d\'fb mettre sous l\rquote enveloppe de la rupture deux billets, \'e0 six mois et \'e0 un an, r\'e9
+glant sa dette avec les int\'e9r\'eats. Comment les payerait-il ces billets\~? Comment expliquer \'e0 Divonne\~?\'85 Il frissonnait rien que d\rquote y penser et faisait peine \'e0 son neveu, quand, le nez allong\'e9 et secouant sa pipe, la veill\'e9
+e finie, il lui disait tristement\~:
+\par
+\par \endash Allons, bonsoir\'85 de toute mani\'e8re c\rquote est tr\'e8s bien ce que tu as fait l\'e0.
+\par
+\par Enfin elle arriva cette r\'e9ponse, et d\'e8s les premi\'e8res lignes\~: \'ab\~Mon homme ch\'e9ri, je ne t\rquote ai pas \'e9crit plus t\'f4t, parce que je tenais \'e0 te prouver autrement que par des paroles \'e0 quel point je te comprends et je t
+\rquote aime\'85\~\'bb, Jean s\rquote arr\'eata, surpris comme un homme qui entend une symphonie \'e0 la place de la chamade qu\rquote il redoutait. Il tourna vite la derni\'e8re page, o\'f9 il lut \'ab\~\'85 rester jusqu\rquote \'e0 la
+mort ton chien qui t\rquote aime, que tu peux battre, et qui te caresse passionn\'e9ment\'85\~\'bb.
+\par
+\par Elle n\rquote avait donc pas re\'e7u sa lettre\~! Mais, reprise ligne \'e0 ligne et les larmes aux yeux, celle-ci \'e9tait bien une r\'e9ponse, disait bien que Fanny s\rquote attendait depuis longtemps \'e0 cette mauvaise nouvelle, \'e0 la d\'e9
+tresse de Castelet amenant l\rquote in\'e9vitable s\'e9paration. Tout de suite elle s\rquote \'e9tait misE en qu\'eate d\rquote une occupation pour ne plus rester \'e0 sa charge, et elle avait trouv\'e9 la g\'e9rance d\rquote un h\'f4tel meubl\'e9
+, avenue du Bois-de-Boulogne, au compte d\rquote une dame tr\'e8s riche. Cent francs par mois, nourrie, log\'e9e et la libert\'e9 des dimanches\'85
+\par
+\par \'ab\~Tu entends, mon homme, tout un jour par semaine pour nous aimer\~; car tu voudras bien encore, dis\~? Tu me r\'e9compenseras du grand effort que je fais de travailler pour la premi\'e8re fois de ma vie, de cet esclavage de nuit et de jour que j
+\rquote accepte, avec des humiliations que tu ne peux te figurer et qui seront bien lourdes \'e0 ma folie d\rquote ind\'e9pendance\'85 Mais j\rquote \'e9prouve un contentement extraordinaire \'e0 souffrir par amour de toi. Je te dois tant, tu m\rquote
+as fait comprendre tant de bonnes et honn\'eates choses dont personne ne m\rquote avait jamais parl\'e9\~!\'85 Ah\~! si nous nous \'e9tions rencontr\'e9s plus t\'f4t\~!\'85 Mais tu ne marchais pas encore, que d\'e9j\'e0 je roulais dans les bras des hommes
+. Pas un de ceux-l\'e0, toujours, ne pourra se vanter de m\rquote avoir inspir\'e9 une r\'e9solution pareille pour le garder encore un petit peu\'85 Maintenant, reviens quand tu voudras, l\rquote appartement est libre. J\rquote ai ramass\'e9
+ toutes mes affaires\~; c\rquote \'e9tait \'e7a le plus dur, secouer les tiroirs et les souvenirs. Tu ne trouveras que mon portrait qui ne te co\'fbtera rien, lui\~; seulement les bons regards que je mendie en sa faveur. Ah\~! m\rquote ami, m\rquote ami
+\'85 Enfin, si tu me gardes mon dimanche et ma petite place dans ton cou\'85 ma place, tu sais\'85\~\'bb Et des tendresses, des c\'e2lineries, une voluptueuse l\'e8cherie de m\'e8re chatte, de ces mots de passion qui faisaient l\rquote amant fr\'f4
+ler son visage au papier satin\'e9, comme si la caresse s\rquote en d\'e9gageait humaine et ti\'e8de.
+\par
+\par \endash Elle ne parle pas de mes billets\~? demanda timidement l\rquote oncle C\'e9saire.
+\par
+\par \endash Elle vous les renvoie\'85 Vous la rembourserez quand vous serez riche\'85
+\par
+\par L\rquote oncle eut un soupir soulag\'e9, les tempes fronc\'e9es de contentement, et avec une gravit\'e9 prudhommesque, sa forte intonation m\'e9ridionale\~:
+\par
+\par \endash T\'e9\~! veux-tu que je te dise\'85 Cette femme-l\'e0, c\rquote est une sainte.
+\par
+\par Puis, passant \'e0 un autre ordre d\rquote id\'e9es, par cette mobilit\'e9, ce manque de logique et de m\'e9moire, une des cocasseries de sa nature\~:
+\par
+\par \endash Et quelle passion, mon bon, quel feu\~! J\rquote en ai la bouche s\'e8che, comme quand Courbebaisse me lisait la correspondance de la Mornas\'85
+\par
+\par Une fois encore, Jean dut subir le premier voyage \'e0 Paris, l\rquote h\'f4tel Cujas, Pellicule\~; mais il n\rquote entendait pas, accoud\'e9 \'e0 la fen\'eatre ouverte sur la nuit apais\'e9e, baign\'e9e d\rquote
+une lune pleine, tellement brillante, que les coqs s\rquote y trompaient et la saluaient comme le jour levant.
+\par
+\par Ainsi donc c\rquote \'e9tait vrai cette r\'e9demption par l\rquote amour dont parlent les po\'e8tes\~; et il \'e9prouvait une fiert\'e9 \'e0 songer que tous ces grands, ces illustres que Fanny avait aim\'e9s avant lui, loin de la r\'e9g\'e9n\'e9rer, la d
+\'e9pravaient davantage, tandis que lui, par la seule force de son honn\'eatet\'e9, la tirerait peut-\'eatre du vice pour toujours.
+\par
+\par Il lui \'e9tait reconnaissant d\rquote avoir trouv\'e9 ce moyen terme, cette demi-rupture o\'f9 elle prendrait les nouvelles habitudes de travail si difficiles \'e0 sa nature indolente\~; et sur un ton paternel, de vieux monsieur, il lui \'e9
+crivit le lendemain pour encourager sa r\'e9forme, s\rquote inqui\'e9ter du genre d\rquote h\'f4tel qu\rquote elle g\'e9rait, du monde qui venait l\'e0\~; car il se m\'e9fiait de son indulgence et de sa facilit\'e9 \'e0 dire en se r\'e9signant\~: \'ab\~Qu
+\rquote est-ce que tu veux\~? c\rquote est comme \'e7a\'85\~\'bb
+\par
+\par Courrier par courrier, avec une docilit\'e9 de petite fille, Fanny lui fit le tableau de son h\'f4tel, vraie maison de famille habit\'e9e par des \'e9trangers. Au premier, des P\'e9ruviens, p\'e8re et m\'e8re, enfants et domestiques nombreux\~
+; au second, des Russes et un riche Hollandais, marchand de corail. Les chambres du troisi\'e8me logeaient deux \'e9cuyers de l\rquote Hippodrome, chic anglais, tr\'e8s comme il faut, et le plus int\'e9ressant petit m\'e9
+nage, Mlle Minna Vogel, cithariste de Stuttgart, avec son fr\'e8re L\'e9o, un pauvre petit poitrinaire, oblig\'e9 d\rquote interrompre ses \'e9tudes de clarinette au Conservatoire de Paris, et que la grande s\'9cur \'e9tait venue soigner, sans a
+utre ressource que le produit de quelques concerts pour payer l\rquote h\'f4tel et la pension.
+\par
+\par \'ab\~Tout ce qu\rquote on peut imaginer de plus touchant et de plus honorable, comme tu vois, mon homme ch\'e9ri. Moi-m\'eame, je passe pour veuve, et l\rquote on me montre toutes sortes d\rquote \'e9gards. Je ne souffrirais pas d\rquote abord qu\rquote
+il en f\'fbt autrement\~; il faut que ta femme soit respect\'e9e. Quand je dis \'ab\~ta femme\~\'bb, comprends-moi bien. Je sais que tu t\rquote en iras un jour, que je te perdrai, mais apr\'e8s il n\rquote y en aura plus d\rquote autre\~; \'e0
+ jamais je resterai tienne, conservant le go\'fbt de tes caresses, et les bons instincts que tu as r\'e9veill\'e9s en moi\'85 C\rquote est bien dr\'f4le, n\rquote est-ce pas, Sapho vertueuse\~!\'85 Oui, vertueuse, quand tu ne seras plus l\'e0\~
+; mais pour toi je me garde telle que tu m\rquote as aim\'e9e, d\'e9lirante et br\'fblante\'85 je t\rquote adore\'85\~\'bb
+\par
+\par Subitement, Jean fut pris d\rquote une grande tristesse ennuy\'e9e. Ces retours de l\rquote enfant prodigue, apr\'e8s les joies de l\rquote arriv\'e9e, l\rquote orgie de veau gras et d\rquote
+effusions tendres, souffrent toujours des hantises de la vie nomade, du regret des glands amers et du paresseux troupeau \'e0 conduire. C\rquote est un d\'e9senchantement qui tombe des choses et des \'eatres, tout \'e0 coup d\'e9pouill\'e9s et d\'e9color
+\'e9s. Les matins de l\rquote hiver proven\'e7al n\rquote avaient plus pour lui leur salubre all\'e9gresse, ni d\rquote attrait la chasse aux belles loutres mordor\'e9es, le long des berges, ni le tir aux macreuses dans le }{\i naye-chien}{
+ du vieil Abrieu. Jean trouvait le vent dur, l\rquote eau r\'eache, et bien monotones les promenades dans les vignes inond\'e9es avec l\rquote oncle expliquant son syst\'e8me de vannes, marteli\'e8res, rigoles d\rquote amen\'e9e.
+\par
+\par Le village qu\rquote il revoyait les premiers jours \'e0 travers ses courses joyeuses de gamin, baraques anciennes, quelques-unes abandonn\'e9es, sentait la mort et la d\'e9solation d\rquote un village italien\~; et quand il allait \'e0
+ la poste, il lui fallait subir, sur la pierre branlante de chaque porte, le rab\'e2chage de tous ces vieux tordus comme des plein-vent, les bras pass\'e9s dans des morceaux de bas tricot\'e9
+s, de ces vieilles au menton de buis jaune sous leurs coiffes serr\'e9es, aux petits yeux luisants et fr\'e9tillants comme il en brille aux l\'e9zardes des vieux murs.
+\par
+\par Toujours les m\'eames lamentations sur la mort des vignes, la fin de la garance, la maladie des m\'fbriers, les sept plaies d\rquote }{\caps \'e9}{gypte ruinant ce beau pays de Provence\~; et pour les \'e9viter, quelquefoi
+s il revenait par les ruelles en pente qui longent les anciens murs d\rquote enceinte du ch\'e2teau des Papes, ruelles d\'e9sertes encombr\'e9es de broussailles, de ces grandes herbes de Saint-Roch pour gu\'e9rir les dartres, bien \'e0
+ leur place dans ce coin moyen \'e2ge, ombr\'e9 de l\rquote \'e9norme ruine d\'e9chiquet\'e9e en haut du chemin.
+\par
+\par Alors il rencontrait le cur\'e9 Malassagne venant de dire sa messe et descendant \'e0 grands pas furieux, le rabat de travers, sa soutane relev\'e9e \'e0 deux mains, \'e0 cause des ronces et des teignes. Le pr\'eatre s\rquote arr\'eatait, tonnait contre l
+\rquote impi\'e9t\'e9 des paysans, l\rquote infamie du conseil municipal\~; il jetait sa mal\'e9diction sur les champs, les b\'eates et les hommes, des malandrins qui ne venaient plus \'e0 l\rquote
+office, qui enterraient leurs morts sans sacrements, se soignaient par le magn\'e9tisme, le spiritisme, pour s\rquote \'e9pargner le pr\'eatre et le m\'e9decin\~:
+\par
+\par \endash Oui, monsieur, le spiritisme\~!\'85 voil\'e0 o\'f9 ils en arrivent, nos paysans du Comtat\'85 Et vous ne voulez pas que les vignes soient malades\~!\'85
+\par
+\par Jean, qui avait la lettre de Fanny tout ouverte et embras\'e9e dans sa poche, \'e9coutait, le regard absent, \'e9chappait le plus vite possible \'e0 l\rquote hom\'e9lie du pr\'eatre, et rentrait \'e0 castelet s\rquote
+abriter dans un creux de roche, ce que les Proven\'e7aux appellent un \'ab\~cagnard\~\'bb, garanti du vent qui souffle tout autour et concentrant le soleil r\'e9verb\'e9r\'e9 dans la pierre.
+\par
+\par Il choisissait le plus perdu, le plus sauvage, envahi par les ronces et les ch\'eanes kerm\'e8s, s\rquote y terrait pour lire sa lettre\~; et peu \'e0 peu de la fine odeur qu\rquote elle exhalait, de la caresse des mots, des images \'e9voqu\'e9
+es, lui venait une griserie sensuelle qui activait son pouls, l\rquote hallucinait jusqu\rquote \'e0 faire dispara\'eetre comme un d\'e9cor inutile le fleuve, les \'eeles en bouquets, les villages au creux des Alpilles, toute la courbe de l\rquote
+immense vall\'e9e o\'f9 la bourrasque chassait, roulait en flots la poudre du soleil. Il \'e9tait l\'e0-bas, dans leur chambre, devant la gare aux toits gris, en proie aux caresses folles, \'e0 ces d\'e9sirs furieux qui les cramponnaient l\rquote un \'e0
+ l\rquote autre avec des crispations de noy\'e9s\'85
+\par
+\par Tout \'e0 coup, des pas dans le sentier, des rires clairs\~: \'ab\~Il est l\'e0\~!\'85\~\'bb Ses s\'9curs apparaissaient, petites jambes nues dans la lavande, conduites par le vieux Miracle, tout fier d\rquote avoir d\'e9pist\'e9 son ma\'ee
+tre et remuant la queue victorieusement\~; mais Jean le renvoyait d\rquote un coup de pied et rebutait les offres de jouer \'e0 cache-cache ou \'e0 courir qu\rquote on lui faisait d\rquote
+un air timide. Il les aimait pourtant, ses petites bessonnes raffolant du grand fr\'e8re toujours si loin\~; il s\rquote \'e9tait fait enfant pour elles d\'e8s l\rquote arriv\'e9e, s\rquote amusait du contraste de ces jolies cr\'e9atures n\'e9es en m\'ea
+me temps et dissemblables. L\rquote une longue, brune, les cheveux cr\'eapel\'e9s, \'e0 la fois mystique et volontaire\~; c\rquote est elle qui avait eu l\rquote id\'e9e de la barque, exalt\'e9e par les lectures du cur\'e9 Malassagne, et cette petite Mari
+e l\rquote }{\caps \'e9}{gyptienne avait entra\'een\'e9 la blonde Marthe, un peu molle et douce, ressemblant \'e0 sa m\'e8re et \'e0 son fr\'e8re.
+\par
+\par Mais quelle g\'eane odieuse, pendant qu\rquote il \'e9tait \'e0 remuer ses souvenirs, que ces innocentes c\'e2lineries d\rquote enfants se frottant au parfum coquet que mettait sur lui la lettre de sa ma\'eetresse.
+\par
+\par \endash Non, laissez-moi\'85 il faut que je travaille\'85
+\par
+\par Et il rentrait avec l\rquote intention de s\rquote enfermer chez lui, quand la voix de son p\'e8re l\rquote appelait au passage.
+\par
+\par \endash C\rquote est toi, Jean\'85 \'e9coute donc\'85
+\par
+\par L\rquote heure du courrier apportait de nouveaux sujets de morosit\'e9 \'e0 cet homme d\'e9j\'e0 sombre de nature, gardant de l\rquote Orient des habitudes de solennit\'e9 silencieuse, coup\'e9e de brusques souvenirs\'85, \'ab\~quand j\rquote \'e9
+tais consul \'e0 Hong-Kong\~\'bb, qui partaient en \'e9clats de souches au grand feu. Pendant qu\rquote il \'e9coutait son p\'e8re lire et discuter ses journaux du matin, Jean regardait sur la chemin\'e9e la Sapho de Caoudal, les bras aux genoux, sa lyre
+\'e0 c\'f4t\'e9 d\rquote elle, }{\scaps toute la lyre}{, un bronze achet\'e9 il y avait vingt ans, lors des embellissements de Castelet\~; et ce bronze du commerce, qui l\rquote \'e9c\'9c
+urait aux vitrines parisiennes, lui donnait ici, dans son isolement, une \'e9motion amoureuse, l\rquote envie de baiser ces \'e9paules, de d\'e9lier ces bras froids et polis, de se faire dire\~: \'ab\~Sapho pour toi, mais rien que pour toi\~!\~\'bb
+\par
+\par L\rquote image tentatrice se levait quand il sortait, marchait avec lui, doublait le bruit de son pas dans le grand escalier pompeux. C\rquote \'e9tait le nom de Sapho que rythmait le balancier de la vieille horloge, que chuchotait le vent par les g
+rands corridors dall\'e9s et froids de la demeure estivale, son nom qu\rquote il retrouvait dans tous les livres de cette biblioth\'e8que de campagne, vieux bouquins \'e0 tranches rouges conservant entre la brochure des miettes de ses go\'fbters d\rquote
+enfant. Et cet obs\'e9dant souvenir de sa ma\'eetresse le poursuivait jusque dans la chambre maternelle, o\'f9 Divonne coiffait la malade, relevait ses beaux cheveux blancs sur ce visage rest\'e9 paisible et rose malgr\'e9 des tortures vari\'e9es et perp
+\'e9tuelles.
+\par
+\par \'ab\~Ah\~! voil\'e0 notre Jean\~\'bb, disait la m\'e8re. Mais avec son cou nu, sa petite coiffe, ses manches retrouss\'e9es pour cette toilette dont elle seule avait la charge, sa tante lui rappelait d\rquote autres r\'e9veils, \'e9voquait la ma\'ee
+tresse encore, sautant du lit dans le nuage de sa premi\'e8re cigarette. Il s\rquote en voulait d\rquote id\'e9es pareilles, dans cette chambre surtout\~! Que faire cependant pour y \'e9chapper\~?
+\par
+\par \endash Notre enfant n\rquote est plus le m\'eame, ma s\'9cur, disait Mme\~Gaussin tristement\'85 Qu\rquote est-ce qu\rquote il a\~?
+\par
+\par Et elles cherchaient ensemble. Divonne torturait son entendement ing\'e9nu, elle aurait voulu questionner le jeune homme\~; mais il semblait la fuir maintenant, \'e9viter d\rquote \'eatre seul avec elle.
+\par
+\par Une fois, l\rquote ayant guett\'e9, elle vint le surprendre au cagnard dans la fi\'e8vre de ses lettres et de ses mauvais r\'eaves. Il se levait, l\rquote \'9cil sombre\'85 Elle le retint, s\rquote assit pr\'e8s de lui sur la pierre chaude\~:
+\par
+\par \endash Tu ne m\rquote aimes donc plus\~?\'85 je ne suis donc plus ta Divonne \'e0 qui tu disais toutes tes peines\~?
+\par
+\par \endash Mais si, mais si\'85 b\'e9gayait-il, troubl\'e9 par sa fa\'e7on tendre, et d\'e9tournant les yeux pour qu\rquote elle ne p\'fbt y retrouver quelque chose de ce qu\rquote il venait de lire, appels d\rquote amour, cris \'e9perdus, le d\'e9
+lire de la passion \'e0 distance.
+\par
+\par \endash Qu\rquote as-tu\~?\'85 pourquoi es-tu triste\~? murmurait Divonne avec des c\'e2lineries de voix et de mains comme on en a pour les enfants. C\rquote \'e9tait un peu son petit, il restait pour elle \'e0 dix ans, l\rquote \'e2
+ge des petits hommes qu\rquote on \'e9mancipe.
+\par
+\par Lui, d\'e9j\'e0 br\'fblant de sa lecture, s\rquote exaltait au charme troublant de ce beau corps si pr\'e8s du sien, de cette bouche fra\'eeche au sang aviv\'e9 par le grand air qui d\'e9rangeait les cheveux, les envolait au-dessus du front en d\'e9
+licats frisons \'e0 la mode parisienne. Et les le\'e7ons de Sapho\~: \'ab\~toutes les femmes sont les m\'eames\'85 en face de l\rquote homme elles n\rquote ont qu\rquote une id\'e9e en t\'eate\'85\~\'bb, lui faisaient trouver provocants l\rquote
+heureux sourire de la paysanne, son geste pour le retenir au tendre interrogatoire.
+\par
+\par Tout \'e0 coup, il sentit monter le vertige d\rquote une tentation mauvaise\~; et l\rquote effort qu\rquote il faisait pour y r\'e9sister le secoua d\rquote un frisson convulsif. Divonne s\rquote effrayait de le voir si p\'e2le, les dents claquantes. \'ab
+\~Ah\~! le pauvre\'85 il a la fi\'e8vre\'85\~\'bb D\rquote un geste de tendresse irr\'e9fl\'e9chi elle d\'e9nouait le grand fichu qui entourait sa taille pour le lui mettre au cou\~; mais brusquement saisie, envelopp\'e9e, elle sentit la br\'fblure d
+\rquote une caresse folle sur sa nuque, ses \'e9paules, toute la chair \'e9tincelante qui venait de jaillir au soleil. Elle n\rquote eut le temps de crier ni de se d\'e9fendre, peut-\'eatre m\'eame pas le sentiment juste de ce qui venait de se passer.
+
+\par
+\par \endash Ah\~! je suis fou\'85 je suis fou\'85
+\par
+\par Il se sauvait, d\'e9j\'e0 loin dans la garrigue dont les pierres roulaient sinistrement sous ses pieds.
+\par
+\par \'c0 d\'e9jeuner, ce jour-l\'e0, Jean annon\'e7a qu\rquote il partirait le soir m\'eame, rappel\'e9 par un ordre du ministre.
+\par
+\par \endash Partir, d\'e9j\'e0\~!\'85 tu avais dit\'85 tu ne fais que d\rquote arriver\'85
+\par
+\par Et des cris, des supplications. Mais il ne pouvait plus rester avec eux, puisque entre toutes ces tendresses intervenait l\rquote influence agitante et corruptrice de Sapho. D\rquote ailleurs, ne leur avait-il pas fait le plus grand sacrifice en renon\'e7
+ant \'e0 la vie \'e0 deux\~? La rupture compl\'e8te s\rquote ach\'e8verait un peu plus tard\~; et il reviendrait alors aimer sans honte, ni g\'eane, embrasser tous ces braves gens.
+\par
+\par Il \'e9tait nuit, la maison couch\'e9e, \'e9teinte, quand C\'e9saire revint de conduire son neveu au train d\rquote Avignon. L\rquote avoine donn\'e9e au cheval, apr\'e8s avoir scrut\'e9 le ciel, \endash ce regard aux pr\'e9
+sages du temps, des hommes qui vivent de la terre, \endash il allait rentrer quand il vit une forme blanche sur un banc de la terrasse.
+\par
+\par \endash C\rquote est toi, Divonne\~?
+\par
+\par \endash Oui, je t\rquote attendais\'85
+\par
+\par Tr\'e8s occup\'e9e tout le jour, s\'e9par\'e9e de son F\'e9nat qu\rquote elle adorait, ils avaient le soir de ces rendez-vous pour causer, faire un tour de promenade ensemble. }{\caps \'e9}{tait-ce la courte sc\'e8
+ne entre elle et Jean, comprise en y pensant, et plus qu\rquote elle n\rquote e\'fbt voulu, ou l\rquote \'e9motion d\rquote avoir vu pleurer la pauvre m\'e8re tout le jour silencieusement\~? Elle avait la voix alt\'e9r\'e9e, une inqui\'e9tude d\rquote
+esprit extraordinaire chez cette calme personne de devoir.
+\par
+\par \endash Sais-tu quelque chose\~? Pourquoi nous a-t-il quitt\'e9s si vivement\~?\'85
+\par
+\par Elle ne croyait pas \'e0 cette histoire de minist\'e8re, soup\'e7onnant plut\'f4t quelque attache mauvaise qui tirait l\rquote enfant loin de sa famille. Tant de dangers, de si fatales rencontres dans ce Paris de perdition\~!
+\par
+\par C\'e9saire, qui ne savait rien lui cacher, avoua qu\rquote il y avait en effet une femme dans la vie de Jean, mais une bonne cr\'e9ature incapable de le d\'e9tourner des siens\~; et il parla de son d\'e9vouement, des lettres touchantes qu\rquote elle \'e9
+crivait, vanta surtout la r\'e9solution courageuse qu\rquote elle avait prise de travailler, ce qui sembla tout naturel \'e0 la paysanne\~:
+\par
+\par \endash Car enfin, il faut travailler pour vivre.
+\par
+\par \endash Pas ce genre de femmes-l\'e0\'85 dit C\'e9saire.
+\par
+\par \endash C\rquote est donc une rien du tout avec qui Jean vivait\~!\'85 Et tu es all\'e9 l\'e0-dedans\~?\'85
+\par
+\par \endash Je te jure, Divonne, que depuis qu\rquote elle le conna\'eet il n\rquote y a pas de femme plus chaste, plus honn\'eate\'85 L\rquote amour l\rquote a r\'e9habilit\'e9e.
+\par
+\par Mais c\rquote \'e9taient des mots trop longs, Divonne ne comprenait pas. Pour elle, cette dame rentrait dans ce rebut qu\rquote elle appelait \'ab\~les mauvaises femmes\~\'bb, et la pens\'e9e que son Jean \'e9tait la proie d\rquote une cr\'e9
+ature pareille l\rquote indignait. Si le consul se doutait de cela\~!\'85
+\par
+\par C\'e9saire essayait de la calmer, assurait par tous les plis de sa bonne face un peu grivoise qu\rquote \'e0 l\rquote \'e2ge du gar\'e7on on ne pouvait se passer de femme.
+\par
+\par \endash T\'e9, pardi\~! qu\rquote il se marie, dit elle avec une conviction attendrissante.
+\par
+\par \endash Enfin ils ne sont d\'e9j\'e0 plus ensemble, c\rquote est toujours \'e7a\'85
+\par
+\par Et alors, d\rquote un ton grave\~:
+\par
+\par \endash }{\caps \'e9}{coute, C\'e9saire\'85 tu sais comme on dit chez nous\~: Le malheur dure toujours plus que celui qui l\rquote am\'e8ne\'85 Si c\rquote est vraiment comme tu racontes, si Jean a tir\'e9 cette femme de la boue, il s\rquote est peut-
+\'eatre bien sali \'e0 cette triste besogne. Possible qu\rquote il l\rquote ait rendue meilleure et plus honn\'eate, mais qui sait si le mauvais qui \'e9tait en elle n\rquote a pas g\'e2t\'e9 notre enfant jusqu\rquote au c\'9cur\~!
+\par
+\par Ils revenaient vers la terrasse. Nuit paisible et limpide sur toute la vall\'e9e silencieuse o\'f9 rien ne vivait que la lumi\'e8re glissante de la lune, le fleuve houleux, les }{\i clairs}{ en flaques d\rquote argent. On respirait le calme, l\rquote \'e9
+loignement de tout, le grand repos d\rquote un sommeil sans r\'eaves. Soudain le train montant d\'e9roula au bord du Rh\'f4ne sa rumeur sourde \'e0 toute vapeur.
+\par
+\par \endash Oh\~! ce Paris, fit Divonne, montrant le poing vers l\rquote ennemi que la province charge de toutes ses col\'e8res\'85 ce Paris\~!\'85 ce qu\rquote on lui donne et ce qu\rquote il nous renvoie\~!
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96261183}VII{\*\bkmkend _Toc96261183}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Il faisait un froid brumeux, une apr\'e8s-midi sombre \'e0 quatre heures, m\'eame sur cette large avenue, des Champs-}{\caps \'e9}{lys\'e9es o\'f9 se h\'e2taient les voitures dans un roulement sourd et ouat\'e9. C\rquote est \'e0 peine si Jean
+ put lire au fond d\rquote un jardinet dont la grille \'e9tait ouverte ces lettres dor\'e9es, tr\'e8s hautes, au-dessus de l\rquote entresol d\rquote une maison \'e0 l\rquote aspect luxueux et tranquille de cottage\~: }{\i Appartements meubl\'e9
+s, pension de famille}{. Un coup\'e9 attendait au ras du trottoir.
+\par
+\par La porte du bureau pouss\'e9e, Jean la vit tout de suite, celle qu\rquote il cherchait, assise dans le jour de la fen\'eatre, feuilletant un gros livre de comptes en face d\rquote une autre femme, \'e9l\'e9
+gante et grande, un mouchoir aux mains et un petit sac de boursicoti\'e8re.
+\par
+\par \endash Vous d\'e9sirer, monsieur\~?\'85
+\par
+\par Fanny le reconnut, se leva, saisie, et passant devant la dame\~:
+\par
+\par \endash C\rquote est le petit\'85 dit-elle tout bas.
+\par
+\par L\rquote autre examina Gaussin des pieds \'e0 la t\'eate avec le beau sang-froid connaisseur que donne l\rquote exp\'e9rience, et tr\'e8s haut, sans se g\'eaner\~:
+\par
+\par \endash Embrassez-vous, mes enfants\'85 Je ne vous regarde pas.
+\par
+\par Puis elle se mit \'e0 la place de Fanny, continua \'e0 v\'e9rifier ses chiffres.
+\par
+\par Ils s\rquote \'e9taient pris les mains, se chuchotaient des phrases b\'eates\~:
+\par
+\par \endash Comment \'e7a va\~?
+\par
+\par \endash Pas mal, merci\'85
+\par
+\par \endash Alors tu es parti hier au soir\~?\'85
+\par
+\par Mais l\rquote alt\'e9ration de leurs voix donnait aux mots leur vraie signification. Et assis sur le divan, se remettant un peu\~:
+\par
+\par \endash Tu n\rquote as pas reconnu ma patronne\~?\'85 disait Fanny \'e0 voix basse\'85 tu l\rquote as d\'e9j\'e0 vue pourtant\'85 au bal de D\'e9chelette, en mari\'e9e espagnole\'85 Un peu d\'e9fra\'eechie, la mari\'e9e.
+\par
+\par \endash Alors c\rquote est\'85\~?
+\par
+\par \endash Rosario Sanch\'e8s, la femme \'e0 de Potter.
+\par
+\par Cette Rosario, Rosa, de son nom de f\'eate \'e9crit sur toutes les glaces des restaurants de nuit et toujours soulign\'e9 de quelque ordure, \'e9tait une ancienne \ldblquote dame des chars\rdblquote \'e0 l\rquote Hippodrome, c\'e9l\'e8
+bre dans le monde de la noce par son d\'e9vergondage cynique, ses coups de gueule et de cravache tr\'e8s recherch\'e9s des hommes de cercle, qu\rquote elle menait comme ses chevaux.
+\par
+\par Espagnole d\rquote Oran, elle avait \'e9t\'e9 plus belle que jolie et tirait encore aux lumi\'e8res un certain effet de ses yeux noirs bistr\'e9s, de ses sourcils rejoints en barre\~; mais ici, m\'ea
+me dans ce faux jour, elle avait bien ses cinquante ans, marqu\'e9s sur une face plate, dure, \'e0 la peau soulev\'e9e et jaune comme un limon de son pays. Intime de Fanny Legrand pendant des ann\'e9es, elle l\rquote avait chaperonn\'e9
+e dans la galanterie, et rien que son nom \'e9pouvantait l\rquote amoureux.
+\par
+\par Fanny, qui comprit le tremblement de son bras, essaya de s\rquote excuser. \'c0 qui s\rquote adresser pour trouver un emploi\~? On \'e9tait bien embarrass\'e9. D\rquote ailleurs Rosa maintenant se tenait tranquille\~; riche, tr\'e8
+s riche, vivant dans son h\'f4tel avenue de Villiers ou \'e0 sa villa d\rquote Enghien, recevant quelques anciens amis, mais un seul amant, toujours le m\'eame, son musicien.
+\par
+\par \endash De Potter\~? demanda Jean\'85 je le croyais mari\'e9.
+\par
+\par \endash Oui\'85 mari\'e9, des enfants, il para\'eet m\'eame que sa femme est jolie\'85 \'e7a ne l\rquote a pas emp\'each\'e9 de revenir \'e0 l\rquote ancienne\'85 et si tu voyais comme elle lui parle, comme elle le traite\'85 Ah\~
+! il est bien mordu, celui-l\'e0\'85
+\par
+\par Elle lui serrait la main avec un tendre reproche. La dame \'e0 ce moment interrompit sa lecture et s\rquote adressa \'e0 son sac qui sautait au bout de la cordeli\'e8re\~:
+\par
+\par \endash Mais reste donc tranquille, voyons\~!\'85
+\par
+\par Puis, \'e0 la g\'e9rante, sur un ton de commandement\~:
+\par
+\par \endash Donne-Moi vite un bout de sucre pour Bichito.
+\par
+\par Fanny se Leva, apporta le sucre qu\rquote elle approchait de l\rquote ouverture du ridicule avec des petites flatteries, des mots enfantins\'85 \'ab\~Regarde la jolie b\'eate\'85\~\'bb dit-elle \'e0 son amant, en lui montrant, tout entour\'e9
+ de ouate, une sorte de gros l\'e9zard difforme et grenu, cr\'eat\'e9, dentel\'e9, la t\'eate en capuchon sur une chair grelottante et g\'e9latineuse\~; un cam\'e9l\'e9on envoy\'e9 d\rquote Alg\'e9rie \'e0 Rosa, qui le pr\'e9servait de l\rquote
+hiver parisien \'e0 force de soins et de chaleur. Elle l\rquote adorait comme jamais elle n\rquote avait aim\'e9 aucun homme\~; et Jean d\'e9m\'ealait bien aux mamours flagorneurs de Fanny la place que l\rquote horrible b\'eate tenait dans la maison.
+
+\par
+\par La dame ferma le livre, pr\'eate \'e0 partir.
+\par
+\par \endash Pas trop mal pour une seconde quinzaine\'85 Seulement veille \'e0 la bougie.
+\par
+\par Elle jeta son regard de patronne autour du petit salon, tenu, rang\'e9, au meuble de velours frapp\'e9, souffla un peu de poussi\'e8re sur le yucca du gu\'e9ridon, constata un accroc dans la guipure des crois\'e9es\~; apr\'e8s quoi, elle dit
+aux jeunes gens avec un \'9cil entendu\~: \'ab\~Vous savez, mes petits, pas de b\'eatises\'85 la maison est tr\'e8s convenable\'85\~\'bb et rejoignant la voiture qui l\rquote attendait \'e0 la porte, elle s\rquote en alla faire son tour de bois.
+\par
+\par \endash Crois-tu que c\rquote est sciant\~!\'85 dit Fanny. Je les ai sur le dos, elle ou sa m\'e8re, deux fois la semaine\'85 La m\'e8re est encore plus terrible, plus pingre\'85 Il faut que je t\rquote aime, va, pour durer dans cette baraque\'85
+ Enfin te voil\'e0, je t\rquote ai encore\~!\'85 J\rquote ai eu si peur\'85
+\par
+\par Et elle l\rquote enla\'e7a debout, longuement, l\'e8vres contre l\'e8vres, s\rquote assurant bien au tressaillement du baiser qu\rquote il \'e9tait encore tout \'e0 elle. Mais on allait et venait dans le couloir, il fallait se m\'e9
+fier. Quand on eut apport\'e9 la lampe, elle s\rquote assit \'e0 sa place habituelle, un petit ouvrage aux doigts\~; lui, tout pr\'e8s comme en visite\'85
+\par
+\par \endash Suis-je chang\'e9e, hein\~?\'85 Est-ce assez peu moi\~?\'85
+\par
+\par Elle souriait en montrant son crochet mani\'e9 avec une gaucherie de petite fille. Toujours elle avait d\'e9test\'e9 ces travaux d\rquote aiguille\~; un livre, son piano, sa cigarette, ou les manches retrouss\'e9es pour la confection d\rquote
+un petit plat, elle ne s\rquote occupait jamais autrement. Mais ici, que faire\~? Le piano du salon, elle ne pouvait y songer de tout le jour, oblig\'e9e de se tenir au bureau\'85 Des romans\~? Elle savait bien d\rquote autres histoires que celles qu
+\rquote ils racontaient. \'c0 d\'e9faut de la cigarette prohib\'e9e, elle avait pris cette dentelle qui lui occupait les doigts et la laissait libre de penser, comprenant \'e0 cette heure le go\'fbt des femmes pour ces menus travaux qu\rquote elle m\'e9
+prisait jadis.
+\par
+\par Et tandis qu\rquote elle rattrapait son fil avec des maladresses encore, une attention d\rquote inexp\'e9rience, Jean la regardait, toute repos\'e9e dans sa robe simple, son petit col droit, les cheveux bien \'e0 plat sur la rondeur antique de sa t\'ea
+te, et l\rquote air si honn\'eate, si raisonnable. Dehors, dans un d\'e9cor luxueux, roulait continuellement le train des filles \'e0 la mode, haut perch\'e9es sur leurs pha\'e9tons, redescendant vers le Paris bruyant des boulevards\~
+; et Fanny ne semblait pas avoir un regret pour ce vice \'e9tal\'e9 et triomphant, dont elle aurait pu prendre sa part, qu\rquote elle avait d\'e9daign\'e9 pour lui. Pourvu qu\rquote il consent\'eet \'e0 la voir de temps en temps, elle acceptait tr\'e8
+s bien sa vie de servitude, y trouvait m\'eame des c\'f4t\'e9s amusants.
+\par
+\par Tous les pensionnaires l\rquote adoraient. Les femmes, \'e9trang\'e8res, sans aucun go\'fbt, la consultaient pour leurs achats de toilette\~; elle donnait des le\'e7ons de chant le matin \'e0 l\rquote a\'een\'e9e des petites P\'e9
+ruviennes, et pour le livre \'e0 lire, la pi\'e8ce \'e0 voir, elle conseillait ces messieurs qui la traitaient avec toutes sortes d\rquote \'e9gards, de pr\'e9venances, un surtout, le Hollandais du second.
+\par
+\par \endash Il s\rquote assied l\'e0 o\'f9 tu es, reste en contemplation jusqu\rquote \'e0 ce que je lui dise\~: \'ab\~Kuyper, vous m\rquote ennuyez.\~\'bb Alors il r\'e9pond\~: \'ab\~}{\i pien}{\~\'bb et il s\rquote en va\'85 C\rquote est lui qui m\rquote
+a donn\'e9 cette petite broche en corail\'85 Tu sais, \'e7a vaut cent sous\~; je l\rquote ai accept\'e9e pour avoir la paix.
+\par
+\par Un gar\'e7on entrait, apportait un plateau charg\'e9 qu\rquote il posait sur un bout du gu\'e9ridon en reculant un peu la plante verte.
+\par
+\par \endash C\rquote est l\'e0 que je mange toute seule, une heure avant la table d\rquote h\'f4te.
+\par
+\par Elle indiqua deux plats du menu assez long et copieux. La g\'e9rante n\rquote avait droit qu\rquote \'e0 deux plats et au potage.
+\par
+\par \endash Faut-il qu\rquote elle soit chienne, cette Rosario\~!\'85 Du reste, j\rquote aime mieux manger l\'e0\~; je n\rquote ai pas besoin de parler et je relis tes lettres qui me tiennent compagnie.
+\par
+\par Elle s\rquote interrompit encore pour atteindre une nappe, des serviettes\~; \'e0 tout moment on la d\'e9rangeait, un ordre \'e0 donner, une armoire \'e0 ouvrir, une r\'e9clamation \'e0 satisfaire. Jean comprit qu\rquote il la g\'eanerai
+t en restant davantage\~; puis on installait son d\'eener, et c\rquote \'e9tait si pi\'e8tre, cette petite soupi\'e8re d\rquote une portion qui fumait sur la table, leur donnant \'e0 tous deux la m\'eame pens\'e9e, le m\'eame regret de leurs anciens t\'ea
+te-\'e0-t\'eate\~!
+\par
+\par \'ab\~}{\caps \'e0}{ dimanche\'85 \'e0 dimanche\'85\~\'bb murmura-t-elle tout bas, en le renvoyant. Et comme ils ne pouvaient s\rquote embrasser \'e0 cause du service, des pensionnaires qui descendaient, elle lui avait pris la main, l\rquote
+appuyait contre son c\'9cur longuement pour y faire entrer la caresse.
+\par
+\par Tout le soir, la nuit, il pensa \'e0 elle, souffrant de sa servitude humili\'e9e devant cette gueuse et son gros l\'e9zard\~; puis le Hollandais le troublait aussi, et jusqu\rquote au dimanche il ne v\'e9cut pas. En r\'e9alit\'e9
+ cette demi-rupture qui devait pr\'e9parer sans secousse la fin de leur liaison fut pour celle-ci le coup de serpe de l\rquote \'e9mondeur dont se ravive l\rquote arbre fatigu\'e9. Ils s\rquote \'e9
+crivirent, presque chaque jour, de ces billets de tendresse comme en griffonne l\rquote impatience des amoureux\~; ou bien c\rquote \'e9tait, au sortir du minist\'e8re, une causerie douce dans le bureau pendant l\rquote heure du travail \'e0 l\rquote
+aiguille.
+\par
+\par Elle avait dit \'e0 l\rquote h\'f4tel en parlant de lui\~: \'ab\~Un de mes parents\'85\~\'bb et sous le couvert de cette vague appellation il put venir quelquefois passer la soir\'e9e au salon, \'e0 mille lieues de Paris. Il connut la famille p\'e9
+ruvienne avec ses innombrables demoiselles, fagot\'e9es de couleurs criardes, rang\'e9es autour du salon, de vrais aras au perchoir\~; il entendit la cithare de Mlle Minna Vogel, enguirland\'e9e comme une perche \'e0 houblon, et vit son fr\'e8re, malade,
+aphone, suivant de la t\'eate avec passion le rythme de la musique et promenant ses doigts sur une clarinette imaginaire, la seule dont il e\'fbt permission de jouer. Il fit le whist du Hollandais de Fanny, un gros balourd, chauve, d\rquote
+aspect sordide, qui avait navigu\'e9 par tous les oc\'e9ans du monde, et quand on lui demandait quelques renseignements sur l\rquote Australie o\'f9 il venait de passer des mois, r\'e9pondait avec un roulement d\rquote yeux\~: \'ab\~
+Devinez combien les pommes de terre \'e0 Melbourne\~?\'85\~\'bb n\rquote ayant \'e9t\'e9 frapp\'e9 que de ce fait unique, la chert\'e9 des pommes de terre dans tous les pays o\'f9 il allait.
+\par
+\par Fanny \'e9tait l\rquote \'e2me de ces r\'e9unions, causait, chantait, jouait la Parisienne inform\'e9e et mondaine\~; et ce qu\rquote il restait dans ses fa\'e7ons de la boh\'eame ou de l\rquote atelier \'e9chappait \'e0 ces e
+xotiques, ou leur semblait le supr\'eame genre. Elle les \'e9blouissait de ses relations avec les personnalit\'e9s fameuses des arts ou de la litt\'e9rature, donnait \'e0 la dame russe qui raffolait des \'9cuvres de Dejoie, des renseignements sur la fa
+\'e7on d\rquote \'e9crire du romancier, le nombre de tasses de caf\'e9 qu\rquote il absorbait en une nuit, le chiffre exact et d\'e9risoire dont les \'e9diteurs de }{\i Cenderinette}{ avaient pay\'e9 le chef-d\rquote \'9c
+uvre qui faisait leur fortune. Et les succ\'e8s de sa ma\'eetresse rendaient Gaussin si fier qu\rquote il oubliait d\rquote \'eatre jaloux, aurait volontiers certifi\'e9 sa parole, si quelqu\rquote un l\rquote e\'fbt mise en doute.
+\par
+\par Pendant qu\rquote il l\rquote admirait dans ce paisible salon \'e9clair\'e9 de lampes \'e0 abat-jour, servant le th\'e9, accompagnant les m\'e9lodies des jeunes filles, leur donnant des conseils de grande s\'9cur, il y avait pour lui un montant singulier
+\'e0 se la figurer tout autre, quand elle arrivait chez lui le dimanche matin, tremp\'e9e, grelottante, et que sans m\'eame s\rquote approcher du feu qui flambait en son honneur, elle se d\'e9shabillait \'e0 la h\'e2te, et se glis
+sait dans le grand lit, contre l\rquote amant. Alors quelles \'e9treintes, quelles caresses longues o\'f9 se vengeaient les contraintes de toute la semaine, cette privation l\rquote un de l\rquote autre qui gardait le d\'e9sir vivifiant \'e0 leur amour.
+
+\par
+\par Les heures passaient, s\rquote embrouillaient\~; on ne bougeait plus du lit jusqu\rquote au soir. Rien ne les tentait que l\'e0\~; nul plaisir, personne \'e0 voir, pas m\'eame les Hett\'e9ma qui, par \'e9conomie, s\rquote \'e9taient d\'e9cid\'e9s \'e0
+ vivre \'e0 la campagne. Le petit d\'e9jeuner pr\'e9par\'e9, \'e0 c\'f4t\'e9 d\rquote eux, ils entendaient, an\'e9antis, la rumeur du dimanche parisien pataugeant dans la rue, le sifflet des trains, le roulement des fiacres charg\'e9s\~
+; et la pluie en larges gouttes sur le zinc du balcon, avec les battements pr\'e9cipit\'e9s de leurs poitrines, rythmaient cette absence de la vie, sans notion de l\rquote heure, jusqu\rquote au cr\'e9puscule.
+\par
+\par Le gaz, qu\rquote on allumait en face, glissait alors un p\'e2le rayon sur la tenture\~; il fallait se lever, Fanny devant \'eatre rentr\'e9e \'e0 sept heures. Dans le demi-jour de la chambre, tous ses ennuis, tous ses \'e9c\'9curements l
+ui revenaient plus lourds, plus cruels, en remettant ses bottines encore humides de la course \'e0 pied, ses jupons, sa robe de la g\'e9rance, l\rquote uniforme noir des femmes pauvres.
+\par
+\par Et ce qui gonflait son chagrin c\rquote \'e9taient ces choses aim\'e9es autour d\rquote elle, les meubles, le petit cabinet de toilette des beaux jours\'85 Elle s\rquote arrachait\~: \'ab\~Allons\~!\'85\~\'bb
+ et pour rester plus longtemps ensemble, Jean la reconduisait\~; ils remontaient serr\'e9s et lents l\rquote avenue des Champs-Elys\'e9es dont la double rang\'e9e de lampadaires, avec l\rquote Arc de Triomphe en haut, \'e9cart\'e9 d\rquote
+ombre, et deux ou trois \'e9toiles piquant un bout de ciel, figuraient un fond de diorama. Au coin de la rue Pergol\'e8se, tout pr\'e8s de la pension, elle relevait sa voilette pour un dernier baiser, et le laissait d\'e9sorient\'e9, d\'e9go\'fbt\'e9
+ de son int\'e9rieur o\'f9 il rentrait le plus tard possible, maudissant la mis\'e8re, en voulant presque \'e0 ceux de Castelet du sacrifice qu\rquote il s\rquote imposait pour eux.
+\par
+\par Ils tra\'een\'e8rent deux ou trois mois cette existence devenue vers la fin absolument insupportable, Jean ayant \'e9t\'e9 oblig\'e9 de restreindre ses visites \'e0 l\rquote h\'f4tel \'e0 cause d\rquote
+un bavardage de domestique, et Fanny de plus en plus exasp\'e9r\'e9e par l\rquote avarice de la m\'e8re et de la fille Sanch\'e8s. Elle pensait silencieusement \'e0 reprendre leur petit m\'e9nage et sentait son amant \'e0
+ bout de forces lui aussi, mais elle e\'fbt voulu qu\rquote il parl\'e2t le premier.
+\par
+\par Un dimanche d\rquote avril, Fanny arriva plus par\'e9e que d\rquote ordinaire, en chapeau rond, en robe de printemps bien simple, \endash on n\rquote \'e9tait pas riche, \endash mais tendue aux gr\'e2ces de son corps.
+\par
+\par \endash L\'e8ve-toi vite, nous allons d\'e9jeuner \'e0 la campagne\'85
+\par
+\par \endash }{\caps \'e0}{ la campagne\~!\'85
+\par
+\par \endash Oui, \'e0 Enghien, chez Rosa\'85 Elle nous invite tous les deux\'85
+\par
+\par Il dit non d\rquote abord, mais elle insista. Jamais Ros\'e9 ne pardonnerait un refus.
+\par
+\par \endash Tu peux bien consentir pour moi\'85 J\rquote en fais assez, il me semble.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait au bord du lac d\rquote Enghien, devant une immense pelouse descendant jusqu\rquote \'e0 un petit port o\'f9 se balan\'e7aient quelques yoles et gondoles, un grand chalet, merveilleusement orn\'e9 et meubl\'e9
+, et dont les plafonds, les panneaux en miroirs refl\'e9taient l\rquote \'e9tincellement de l\rquote eau, les superbes charmilles d\rquote un parc d\'e9j\'e0 frissonnant de verdures h\'e2tives et de lilas en fleurs. Les livr\'e9es correctes, les all\'e9es
+ o\'f9 ne tra\'eenait pas une brindille, faisaient honneur \'e0 la double surveillance de Rosario et de la vieille Pilar.
+\par
+\par On \'e9tait \'e0 table quand ils arriv\'e8rent, une fausse indication les ayant \'e9gar\'e9s une heure autour du lac, par des ruelles entre de grands murs de jardins. Jean acheva de se d\'e9contenancer, au froid accueil de la ma\'ee
+tresse de la maison, furieuse qu\rquote on l\rquote e\'fbt fait attendre, et \'e0 l\rquote aspect extraordinaire des vieilles parques auxquelles Rosa le pr\'e9sentait de sa voix de charretier. Trois \'ab\~\'e9l\'e9gantes\~\'bb, comme se d\'e9
+signent entre elles les grandes cocottes, trois antiques roulures comptant parmi les gloires du second Empire, aux noms aussi fameux que celui d\rquote un grand po\'e8te ou d\rquote un g\'e9n\'e9ral \'e0 victoires, Wilkie Cob, Sombreuse, Clara Desfous.
+
+\par
+\par \'c9l\'e9gantes, certes elles l\rquote \'e9taient toujours, attif\'e9es \'e0 la mode nouvelle, aux couleurs du printemps, d\'e9licieusement chiffonn\'e9es de la collerette aux bottines\~; mais si fan\'e9es, fard\'e9es, retap\'e9es\~
+! Sombreuse sans cils, les yeux morts, la l\'e8vre d\'e9tendue, t\'e2tonnant autour de son assiette, de sa fourchette, de son verre\~; la Desfous \'e9norme, couperos\'e9e, une boule d\rquote eau chaude aux pieds, \'e9
+talant sur la nappe ses pauvres doigts goutteux et tordus, aux bagues \'e9tincelantes, aussi difficiles, compliqu\'e9es \'e0 entrer et \'e0 sortir que les anneaux d\rquote
+une question romaine. Et Cob toute mince, avec une taille jeunette qui faisait plus hideuse sa t\'eate d\'e9charn\'e9e de clown malade sous une crini\'e8re d\rquote \'e9toupes jaunes. Celle-l\'e0, ruin\'e9e, saisie, \'e9tait all\'e9
+e tenter un dernier coup \'e0 Monte-Carlo et en revenait sans un sou, enrag\'e9e d\rquote amour pour un beau croupier qui n\rquote avait pas voulu d\rquote elle\~; Rosa, l\rquote ayant recueillie, la nourrissait, s\rquote en faisait gloire.
+\par
+\par Toutes ces femmes connaissaient Fanny, la saluaient d\rquote un bonjour protecteur\~: \'ab\~Comment va, petite\~?\~\'bb Le fait est qu\rquote avec sa robe \'e0 trois francs le m\'e8tre, sans un bijou que la broche rouge de Kuyper, elle avait l\rquote
+air d\rquote une recrue parmi ces \'e9pouvantables chevronn\'e9es de la galanterie, que ce cadre de luxe, toute la lumi\'e8re refl\'e9t\'e9e du lac et du ciel, entrant m\'eal\'e9e d\rquote odeurs printani\'e8res par les battants de la salle \'e0
+ manger, faisaient plus spectrales encore.
+\par
+\par Il y avait aussi la vieille m\'e8re Pilar, \'ab\~le }{\i chinge}{\~\'bb, comme elle s\rquote appelait elle-m\'eame dans son charabia franco-espagnol, vraie macaque \'e0 peau d\'e9teinte et r\'e2peuse, d\rquote une malice f\'e9roce sur des traits grima\'e7
+ants, coiff\'e9e en gar\'e7on, les cheveux gris au ras de l\rquote oreille, et sur sa robe de vieux satin noir un grand col bleu de ma\'eetre-timonier.
+\par
+\par \endash Et puis M.\~Bichito\'85 dit Rosa, achevant de pr\'e9senter ses convives et montrant \'e0 Gaussin un tampon d\rquote ouate rose o\'f9 le cam\'e9l\'e9on grelottait sur la nappe.
+\par
+\par \endash Eh bien, et moi, on ne me pr\'e9sente pas\~? r\'e9clama sur un ton de jovialit\'e9 forc\'e9e un grand gar\'e7on \'e0 moustaches grisonnantes, de tenue correcte, m\'eame un peu raide, dans son veston clair et son col montant.
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai\'85 Et Tatave\~? dirent les femmes en riant.
+\par
+\par La ma\'eetresse de maison l\'e2cha son nom avec n\'e9gligence.
+\par
+\par Tatave, c\rquote \'e9tait de Potter, le savant musicien, l\rquote auteur acclam\'e9 de }{\i Claudia}{, de }{\i Savonarole}{\~; et Jean, qui n\rquote avait fait que l\rquote entrevoir chez D\'e9chelette, s\rquote \'e9
+tonnait de trouver au grand artiste des allures si peu g\'e9niales, ce masque en bois dur et r\'e9gulier, ces yeux d\'e9teints scellant une passion folle, incurable, qui depuis des ann\'e9es l\rquote accrochait \'e0 cette gueuse, l
+ui faisait quitter femme et enfants, pour rester commensal de cette maison o\'f9 il engloutissait une partie de sa grande fortune, ses gains de th\'e9\'e2tre, et o\'f9 on le traitait plus mal qu\rquote un domestique. Il fallait voir l\rquote air exc\'e9d
+\'e9 de Rosa d\'e8s qu\rquote il racontait quelque chose, de quel ton m\'e9prisant elle lui imposait silence\~; et rench\'e9rissant sur sa fille, Pilar ne manquait jamais d\rquote ajouter d\rquote un accent convaincu\~:
+\par
+\par \endash }{\i Foute}{-nous la paix, mon gar\'e7on.
+\par
+\par Jean l\rquote avait pour voisine, cette Pilar, et ces vieilles babines qui grondaient en mangeant avec un ruminement de b\'eate, ce coup d\rquote \'9cil inquisiteur dans son assiette, mettaient au supplice le jeune homme d\'e9j\'e0 g\'ean\'e9
+ par le ton de patronne de Rosa, plaisantant Fanny sur les soir\'e9es musicales de l\rquote h\'f4tel et la jobarderie de ces pauvres rastaquou\'e8res qui prenaient la g\'e9rante pour une femme du monde tomb\'e9e dans le malheur. L\rquote
+ancienne dame des chars, bouffie de graisse malsaine, des cabochons de dix mille francs \'e0 chaque oreille, semblait envier \'e0 son amie le renouveau de jeunesse et de beaut\'e9 que lui communiquait cet amant jeune et beau\~; et Fanny ne se f\'e2
+chait pas, amusait au contraire la table, raillait en rapin les pensionnaires, le P\'e9ruvien qui lui avouait, en roulant des yeux blancs, son d\'e9sir de conna\'eetre une }{\i grande coucoute}{, et la cour silencieuse, \'e0
+ souffle de phoque, du Hollandais haletant derri\'e8re sa chaise\~: \'ab\~Tevinez combien les pommes de terre \'e0 Batavia.\~\'bb
+\par
+\par Gaussin ne riait gu\'e8re, lui\~; Pilar non plus, occup\'e9e \'e0 surveiller l\rquote argenterie de sa fille, ou s\rquote \'e9lan\'e7ant d\rquote un geste brusque, visant sur le couvert devant elle ou la manche de son voisin une mouche qu\rquote elle pr
+\'e9sentait en baragouinant des mots de tendresse \'ab\~mange, mi alma\~; mange, mi corazon\~\'bb \'e0 la hideuse petite b\'eate \'e9chou\'e9e sur la nappe, fl\'e9trie, pliss\'e9e, informe comme les doigts de la Desfous.
+\par
+\par Quelquefois, toutes les mouches en d\'e9route, elle en apercevait une contre le dressoir ou la vitre de la porte, se levait, et la raflait triomphalement. ce man\'e8ge souvent r\'e9p\'e9t\'e9 impatienta sa fille, d\'e9cid\'e9ment tr\'e8s nerveuse, ce
+ matin-l\'e0\~:
+\par
+\par \endash Ne te l\'e8ve donc pas \'e0 toute minute, c\rquote est fatigant.
+\par
+\par Avec la m\'eame voix descendue de deux tons dans le charabia, la m\'e8re r\'e9pondit\~:
+\par
+\par \endash Vous d\'e9vorez, }{\i bos otros}{\'85 pourquoi tu veux pas qu\rquote il mange, }{\i loui}{\~?
+\par
+\par \endash Sors de table, ou tiens-toi tranquille\'85 tu nous emb\'eates\'85
+\par
+\par La vieille se rebiffa, et toutes deux commenc\'e8rent \'e0 s\rquote injurier en d\'e9votes espagnoles, m\'ealant le d\'e9mon et l\rquote enfer \'e0 des invectives de trottoir\~:
+\par
+\par \'ab\~}{\i Hija del demonio}{.
+\par
+\par \endash }{\i Cuerno de satanas}{.
+\par
+\par \endash }{\i Puta}{\~!\'85
+\par
+\par \endash }{\i Mi madre}{\~!
+\par
+\par Jean les regardait \'e9pouvant\'e9, tandis que les autres convives, habitu\'e9s \'e0 ces sc\'e8nes de famille, continuaient de manger tranquillement. De Potter seul intervint par \'e9gard pour l\rquote \'e9tranger\~:
+\par
+\par \endash Ne vous disputez donc pas, voyons.
+\par
+\par Mais Rosa, furieuse, se retourna contre lui\~:
+\par
+\par \endash De quoi te m\'eales-tu, toi\~?\'85 en voil\'e0 des mani\'e8res\~!\'85 Est-ce que je ne suis pas libre de parler\'85 Va donc voir un peu chez ta femme, si j\rquote y suis\~!\'85 J\rquote
+en ai assez de tes yeux de merlan frit, et des trois cheveux qui te restent\'85 Va les porter \'e0 ta dinde, il n\rquote est que temps\~!\'85
+\par
+\par De Potter souriait, un peu p\'e2le\~:
+\par
+\par \endash Et il faut vivre avec \'e7a\~!\'85 murmurait-il dans sa moustache.
+\par
+\par \endash \'c7a vaut bien \'e7a\'85 hurla-t-elle, tout le corps en avant sur la table\'85 Et tu sais, la porte est ouverte\'85 file\'85 hop\~!
+\par
+\par \endash Voyons, Rosa\'85 suppli\'e8rent les pauvres yeux ternes.
+\par
+\par Et la m\'e8re Pilar, se remettant \'e0 manger, dit avec un flegme si comique\~: \'ab\~Foute-nous la paix, mon gar\'e7on\'85\~\'bb que tout le monde \'e9clata de rire, m\'eame Rosa, m\'eame de Potter qui embrassait sa ma\'ee
+tresse encore toute grondante et, pour achever de gagner sa gr\'e2ce, attrapait une mouche et la donnait d\'e9licatement, par les ailes, \'e0 Bichito.
+\par
+\par Et c\rquote \'e9tait de Potter, le compositeur glorieux, la fiert\'e9 de l\rquote \'c9cole fran\'e7aise\~! Comment cette femme le retenait-elle, par quel sortil\'e8ge, vieillie de vices, grossi\'e8re, avec cette m\'e8
+re qui doublait son infamie, la montrait telle qu\rquote elle serait vingt ans plus tard, comme vue dans une boule \'e9tam\'e9e\~?\'85
+\par
+\par On servit le caf\'e9 au bord du lac, sous une petite grotte en rocaille, rev\'eatue \'e0 l\rquote int\'e9rieur de soies claires que moirait le mouvement de l\rquote eau voisine, un de ces d\'e9licieux nids \'e0 baisers invent\'e9
+s par les contes du dix-huiti\'e8me si\'e8cle, avec une glace au plafond qui refl\'e9tait les attitudes des vieilles parques r\'e9pandues sur le large divan dans une p\'e2moison dig\'e9rante, et Rosa, les joues allum\'e9es sous le fard, s\rquote \'e9
+tirant les bras \'e0 la renverse contre son musicien\~:
+\par
+\par \endash Oh\~! mon Tatave\'85 mon Tatave\~!\'85
+\par
+\par Mais cette chaleur de tendresse s\rquote \'e9vapora avec celle de la chartreuse, et l\rquote id\'e9e d\rquote une promenade en bateau \'e9tant venue \'e0 l\rquote une de ces dames, elle envoya de Potter pr\'e9parer le canot.
+\par
+\par \endash Le canot, tu entends, pas la norv\'e9gienne.
+\par
+\par \endash Si je disais \'e0 D\'e9sir\'e9.
+\par
+\par \endash D\'e9sir\'e9 d\'e9jeune\'85.
+\par
+\par \endash C\rquote est que le canot est plein d\rquote eau\~; il faut \'e9coper, c\rquote est tout un travail\'85
+\par
+\par \endash Jean ira avec vous, de Potter\'85 dit Fanny qui voyait venir encore une sc\'e8ne.
+\par
+\par Assis en face l\rquote un de l\rquote autre, les jambes \'e9cart\'e9es, chacun sur un banc du bateau, ils l\rquote \'e9gouttaient activement, sans se parler, sans se regarder, comme hypnotis\'e9s par le rythme de l\rquote eau jaillie des deux \'e9
+copes. Autour d\rquote eux l\rquote ombre d\rquote un grand catalpa tombait en fra\'eecheur odorante et se d\'e9coupait sur le lac resplendissant de lumi\'e8re.
+\par
+\par \endash Y a-t-il longtemps que vous \'eates avec Fanny\~?\'85 demanda tout \'e0 coup le musicien s\rquote arr\'eatant dans sa besogne.
+\par
+\par \endash Deux ans\'85 r\'e9pondit Gaussin un peu surpris.
+\par
+\par \endash Seulement deux ans\~!\'85 Alors ce que vous voyez aujourd\rquote hui pourra peut-\'eatre vous servir. Moi, voil\'e0 vingt ans que je vis avec Rosa, vingt ans que revenant d\rquote Italie apr\'e8s mes trois ann\'e9es de Prix de Rome, je suis entr
+\'e9 \'e0 l\rquote Hippodrome, un soir, et que je l\rquote ai vue debout dans son petit char au tournant de la piste, m\rquote arrivant dessus, le fouet en l\rquote air, avec son casque \'e0 huit fers de lance, et sa cotte d\rquote \'e9cailles d\rquote
+or, lui serrant la taille jusqu\rquote \'e0 mi-cuisse. Ah\~! si l\rquote on m\rquote avait dit\'85
+\par
+\par Et se remettant \'e0 vider le bateau, il racontait comment chez lui on n\rquote avait fait que rire d\rquote abord de cette liaison\~; puis, la chose devenant s\'e9rieuse, de combien d\rquote efforts, de pri\'e8res, de sacrifices, ses parents auraient pay
+\'e9 une rupture. Deux ou trois fois la fille \'e9tait partie \'e0 force d\rquote argent, mais lui la rejoignait toujours. \'ab\~Essayons du voyage\'85\~\'bb avait dit la m\'e8re. Il voyagea, revint et la reprit. Alors il s\rquote \'e9tait laiss\'e9
+ marier\~; jolie fille, riche dot, la promesse de l\rquote Institut dans la corbeille de noce\'85 Et trois mois apr\'e8s il l\'e2chait le nouveau m\'e9nage pour l\rquote ancien\'85
+\par
+\par \endash Ah\~! jeune homme, jeune homme\'85
+\par
+\par Il d\'e9bitait sa vie d\rquote une voix s\'e8che, sans qu\rquote un muscle anim\'e2t son masque, raide comme le col empes\'e9 qui le tenait si droit. Et des barques passaient charg\'e9es d\rquote \'e9tudiants et de filles, d\'e9
+bordantes de chansons, de rires de jeunesse et d\rquote ivresse\~; combien parmi ces inconscients auraient d\'fb s\rquote arr\'eater, prendre leur part de l\rquote effroyable le\'e7on\~!\'85
+\par
+\par Dans le kiosque, pendant ce temps, comme si c\rquote \'e9tait un mot donn\'e9 de travailler \'e0 leur rupture, les vieilles \'e9l\'e9gantes pr\'eachaient la raison \'e0 Fanny Legrand\'85
+\par
+\par \endash Joli, son petit, mais pas le sou\'85 \'e0 quoi \'e7a la m\'e8nerait-il\~?\'85
+\par
+\par \endash Enfin, puisque je l\rquote aime\~!\'85
+\par
+\par Et Rosa levant les \'e9paules\~:
+\par
+\par \endash Laissez-la donc\'85 elle va encore rater son Hollandais, comme je l\rquote ai vue rater toutes ses belles affaires\'85 Apr\'e8s son histoire avec Flamant, elle avait pourtant essay\'e9 de devenir pratique, mais la voil\'e0 plus folle que jamais
+\'85
+\par
+\par \endash }{\i Ay}{\~! }{\i vellaca}{\'85 grogna maman Pilar.
+\par
+\par L\rquote Anglaise \'e0 t\'eate de clown intervint avec l\rquote horrible accent qui, si longtemps, avait fait son succ\'e8s\~:
+\par
+\par \endash C\rquote \'e9tait tr\'e8s bien d\rquote aimer l\rquote amour, petite\'85 c\rquote \'e9tait tr\'e8s bonne, l\rquote amour, vous savez\'85 mais vous devez aimer l\rquote argent aussi\'85 moi maintenant, si j\rquote \'e9
+tais riche toujours, est-ce que mon croupier il dirait je suis laide, croyez-vous\~?\'85
+\par
+\par Elle eut un bond de fureur, lui haussant la voix \'e0 l\rquote aigu\~:
+\par
+\par \endash Oh\~! c\rquote \'e9tait pourtant terrible, cette chose\'85 Avoir \'e9t\'e9 c\'e9l\'e8bre au monde, universelle, connue comme un monument, comme un boulevard\'85 si connue que vous n\rquote avez pas un mis\'e9rable cocher, quand vous disez \'ab\~
+Wilkie Cob\~!\~\'bb tout de suite il savait o\'f9 c\rquote \'e9tait\'85 Avoir eu des princes pour mes pieds dessus, et des rois, si je crachais, ils disaient c\rquote \'e9tait joli, le crachement\~!\'85 Et voil\'e0
+ maintenant ce sale voyou qui voulait pas de moi sur cette motive de ma laideur\~; et je avais pas de quoi seulement me le payer pour une nuit.
+\par
+\par Et se montant \'e0 cette id\'e9e qu\rquote on avait pu la trouver laide, elle ouvrit sa robe brusquement\~:
+\par
+\par \endash La figure, }{\i yes}{, je sacrifiais\~; mais \'e7a, le gorge, les \'e9paules\'85 Est-ce blanc\~? Est-ce dur\~?\'85
+\par
+\par Elle \'e9talait avec impudeur sa chair de sorci\'e8re, rest\'e9e miraculeusement jeune apr\'e8s trente ans de fournaise, et que la t\'eate surmontait, fl\'e9trie et macabre depuis la ligne du cou.
+\par
+\par \'ab\~Mesdames le bateau est pr\'eat\~!\'85\~\'bb cria de Potter\~; et l\rquote Anglaise, agrafant sa robe sur ce qui lui restait de jeunesse, murmura dans un navrement comique\~:
+\par
+\par \endash }{\i J\'e9}{ pouvais pourtant pas aller toute }{\i nioue}{ sur les places\~!\'85
+\par
+\par Dans ce d\'e9cor de Lancret, o\'f9 la blancheur coquette des villas \'e9clatait parmi la verdure nouvelle, avec ces terrasses, ces pelouses encadrant le petit lac tout \'e9caill\'e9 de soleil, quel embarquement que celui de toute cette vieille Cyth\'e8re
+\'e9clop\'e9e\~; l\rquote aveugle Sombreuse et le vieux clown et Desfous la paralytique, laissant dans le sillon de l\rquote eau le parfum musqu\'e9 de leur maquillage\~!
+\par
+\par Jean tenait les rames, le dos courb\'e9, honteux et d\'e9sol\'e9 qu\rquote on p\'fbt le voir et lui attribuer quelque basse fonction dans cette sinistre barque all\'e9gorique. Heureusement qu\rquote il avait en face de lui, pour rafra\'eechir son c\'9c
+ur et ses yeux, Fanny Legrand assise \'e0 l\rquote arri\'e8re, pr\'e8s de la barre que tenait de Potter, Fanny dont le sourire ne lui avait jamais paru si jeune, sans doute par comparaison.
+\par
+\par \'ab\~Chante-nous quelque chose, petite\'85\~\'bb demanda la Desfous que le printemps amollissait. De sa voix expressive et profonde, Fanny commen\'e7ait la barcarolle de }{\i Claudia}{ que le musicien, remu\'e9 par ce rappel de son premier grand succ\'e8
+s, suivait en imitant \'e0 bouche ferm\'e9e le dessin de l\rquote orchestre, cette ondulation qui fait courir sur la m\'e9lodie comme une lumi\'e8re d\rquote eau dansante. \'c0 cette heure, dans ce d\'e9cor, c\rquote \'e9tait d\'e9licieux. D\rquote
+une terrasse voisine on cria bravo\~; et le Proven\'e7al, ramenant en mesure les avirons, avait soif de cette musique divine aux l\'e8vres de sa ma\'eetresse, une tentation de mettre sa bouche \'e0 m\'eame la source, et de boire dans le soleil, la t\'ea
+te renvers\'e9e, toujours.
+\par
+\par Tout \'e0 coup Rosa, furieuse, interrompit la cantil\'e8ne dont le mariage de voix l\rquote irritait\~:
+\par
+\par \endash H\'e9 l\'e0-bas, la musique, quand vous aurez fini de vous roucouler dans la figure\'85 Si vous croyez qu\rquote elle nous amuse votre romance d\rquote enterre-morts\'85 En voil\'e0 assez\'85 d\rquote abord il est tard, il faut que Fanny rentre
+\'e0 la bo\'eete\'85
+\par
+\par Et d\rquote un geste furibond montrant le plus prochain d\'e9barcad\'e8re\~:
+\par
+\par \endash Aborde l\'e0\'85 dit-elle \'e0 son amant, ils seront plus pr\'e8s de la gare\'85
+\par
+\par C\rquote \'e9tait brutal comme cong\'e9\~; mais l\rquote ancienne dame des chars avait habitu\'e9 son monde \'e0 ces fa\'e7ons de faire, et personne n\rquote osa protester. Le couple jet\'e9 au rivag
+e avec quelques mots de froide politesse au jeune homme, des ordres \'e0 Fanny d\rquote une voix sifflante, la barque s\rquote \'e9loigna charg\'e9e de cris, d\rquote un train de dispute que termina un insultant \'e9clat de rire apport\'e9
+ aux deux amants par la sonorit\'e9 de l\rquote eau.
+\par
+\par \endash Tu entends, tu entends, disait Fanny bl\'eame de rage, c\rquote est de nous qu\rquote elle se moque\'85
+\par
+\par Et toutes ses humiliations, toutes ses ranc\'9curs lui remontant \'e0 cette derni\'e8re injure, elle les \'e9num\'e9rait en regagnant la gare, avouait m\'eame des choses qu\rquote elle avait toujours cach\'e9es. Rosa ne cherchait qu\rquote \'e0 l\rquote
+\'e9loigner de lui, qu\rquote \'e0 faciliter des occasions de le tromper.
+\par
+\par \endash Tout ce qu\rquote elle m\rquote a dit pour me faire prendre ce Hollandais\'85 Encore tout \'e0 l\rquote heure elles s\rquote y sont mises toutes\'85 Je t\rquote aime trop, tu comprends, \'e7a la g\'eane pour ses
+ vices, car elle les a tous, les plus bas, les plus monstrueux. Et c\rquote est parce que je ne veux plus\'85
+\par
+\par Elle s\rquote arr\'eata, le vit tr\'e8s p\'e2le, les l\'e8vres tremblantes, comme le soir o\'f9 il remuait le fumier aux lettres.
+\par
+\par \endash Oh\~! ne crains rien, dit-elle\'85 ton amour m\rquote a gu\'e9rie de toutes ces horreurs\'85 Elle et son cam\'e9l\'e9on qui empeste, ils me d\'e9go\'fbtent tous les deux.
+\par
+\par \endash Je ne veux plus que tu restes l\'e0, fit l\rquote amant affol\'e9 de jalousies malsaines\'85 Il y a trop de salet\'e9s dans le pain que tu gagnes\~; tu vas revenir avec moi, nous nous en tirerons toujours.
+\par
+\par Elle l\rquote attendait, ce cri, l\rquote appelait depuis longtemps. Cependant elle r\'e9sista, objectant qu\rquote en m\'e9nage, avec les trois cents francs du minist\'e8re, la vie serait bien difficile, qu\rquote il faudrait peut-\'eatre se s\'e9
+parer encore\'85 \'ab\~Et j\rquote ai tant souffert en quittant notre pauvre maison\~!\'85\~\'bb
+\par
+\par Des bancs s\rquote espa\'e7aient sous les acacias qui bordent la route avec les fils du t\'e9l\'e9graphe charg\'e9s d\rquote hirondelles\~; pour mieux causer, ils s\rquote assirent, tr\'e8s \'e9mus tous deux et les bras nou\'e9s\~:
+\par
+\par \endash Trois cents francs par mois, disait Jean, mais comment font les Hett\'e9ma qui n\rquote en ont que deux cent cinquante\~?\'85
+\par
+\par \endash Ils vivent \'e0 la campagne, \'e0 Chaville toute l\rquote ann\'e9e.
+\par
+\par \endash Eh bien, faisons comme eux, je ne tiens pas \'e0 Paris.
+\par
+\par \endash Vrai\~?\'85 tu veux bien\~?\'85 ah\~! m\rquote ami, m\rquote ami\~!\'85
+\par
+\par Du monde passait sur la route, une galopade d\rquote \'e2nes emportant un lendemain de noces. Ils ne pouvaient pas s\rquote embrasser, et restaient immobiles, serr\'e9s l\rquote un \'e0 l\rquote autre, r\'eavant d\rquote
+un bonheur rajeuni dans des soirs d\rquote \'e9t\'e9 qui auraient cette douceur champ\'eatre, ce calme ti\'e8de qu\rquote \'e9gayaient au loin les coups de carabine, les ritournelles d\rquote orgue d\rquote une f\'eate de banlieue.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96261184}VIII{\*\bkmkend _Toc96261184}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Ils s\rquote install\'e8rent \'e0 Chaville, entre le haut et le bas pays, le long de cette vieille route foresti\'e8re qu\rquote on appelle le Pav\'e9 des Gardes, dans un ancien rendez-vous de chasse, \'e0 la porte du bois\~: trois pi\'e8ces gu\'e8
+re plus grandes que celles de Paris, toujours leur mobilier de petit m\'e9nage, le fauteuil cann\'e9, l\rquote armoire peinte, et pour orner l\rquote affreux papier vert de leur
+chambre, rien que le portrait de Fanny, car la photographie de Castelet avait eu son cadre cass\'e9 pendant le d\'e9m\'e9nagement et se p\'e2lissait dans les combles.
+\par
+\par On n\rquote en parlait plus gu\'e8re, de ce pauvre Castelet, depuis que l\rquote oncle et la ni\'e8ce avaient interrompu leur correspondance. \'ab\~Un joli l\'e2cheur\'85\~\'bb disait-elle, se rappelant la facilit\'e9 du F\'e9nat \'e0 prot\'e9ger la premi
+\'e8re rupture. Les petites, seules, entretenaient leur fr\'e8re de nouvelles, mais Divonne n\rquote \'e9crivait plus. Peut-\'eatre gardait-elle encore rancune \'e0 son neveu\~; ou devinait-elle que la mauvaise femme \'e9tait revenue pour d\'e9
+cacheter et commenter ses pauvres lettres maternelles \'e0 gros caract\'e8res paysans.
+\par
+\par Par moments, ils auraient pu se croire encore rue d\rquote Amsterdam, quand ils se r\'e9veillaient avec la romance des Hett\'e9ma redevenus leurs voisins et le sifflement des trains qui se croisaient continuellement de l\rquote autre c\'f4t\'e9
+ du chemin, visibles \'e0 travers les branches d\rquote un grand parc. Mais, au lieu du vitrage blafard de la gare de l\rquote Ouest, de ses fen\'eatres sans rideaux montrant des silhouettes pench\'e9
+es de bureaucrates, et du fracas ronflant sur la rue en pente ils savouraient l\rquote espace silencieux et vert au-del\'e0 de leur petit verger entour\'e9 d\rquote autres jardins, de maisonnettes dans des bouquets d\rquote arbres, d\'e9gringolant jusqu
+\rquote au bas de la c\'f4te.
+\par
+\par Le matin, avant de partir, Jean d\'e9jeunait dans leur petite salle \'e0 manger, la crois\'e9e ouverte sur cette large route pav\'e9e, mang\'e9e d\rquote herbe, bord\'e9e de haies d\rquote \'e9pine blanche aux parfums amers. C\rquote est par l\'e0 qu
+\rquote il allait \'e0 la gare en dix minutes, longeant le parc bruissant et gazouillant\~; et, quand il revenait, cette rumeur s\rquote apaisait \'e0 mesure que l\rquote ombre sortait des taillis sur la mousse du chemin vert empourpr\'e9
+ de couchant, et que les appels des coucous \'e0 tous les coins du bois traversaient de trilles de rossignols dans les lierres.
+\par
+\par Mais voici que la premi\'e8re installation faite et la surprise pass\'e9e de cet apaisement des choses autour de lui, l\rquote amant se reprenait \'e0 ses tourments de jalousie st\'e9rile et explorante. La brouille de sa ma\'eetresse avec Rosa, le d\'e9
+part de l\rquote h\'f4tel avaient amen\'e9 entre les deux femmes une explication \'e0 double entente monstrueuse, ravivant ses soup\'e7ons, ses plus troublantes inqui\'e9tudes\~; et lorsqu\rquote il s\rquote en allait, qu\rquote
+il apercevait du wagon leur maison basse, en rez-de-chauss\'e9e surmont\'e9 d\rquote une lucarne ronde, son regard fouillait la muraille. Il se disait\~: \'ab\~qui sait\~?\~\'bb et cela le poursuivait jusque dans les paperasses de son bureau.
+\par
+\par Au retour, il lui faisait rendre compte de sa journ\'e9e, de ses moindres actes, de ses pr\'e9occupations, le plus souvent indiff\'e9rentes, qu\rquote il surprenait d\rquote un \'ab\~\'e0 quoi penses-tu\~?\'85 tout de suite\'85\~\'bb
+, craignant toujours qu\rquote elle regrett\'e2t quelque chose ou quelqu\rquote un de cet horrible pass\'e9, confess\'e9 par elle chaque fois avec la m\'eame ind\'e9concertable franchise.
+\par
+\par Au moins lorsqu\rquote ils ne se voyaient que le dimanche, avides l\rquote un de l\rquote autre, il ne prenait pas le temps de ces perquisitions morales, outrageantes et minutieuses. Mais rapproch\'e9s, avec la continuit\'e9 de la vie \'e0
+ deux, ils se torturaient jusque dans leurs caresses, dans leurs plus intimes \'e9treintes, agit\'e9s de la sourde col\'e8re, du douloureux sentiment de l\rquote irr\'e9parable\~; lui, s\rquote \'e9puisant \'e0 vouloir procurer \'e0 cette blas\'e9e d
+\rquote amour une commotion qu\rquote elle ignor\'e2t encore, elle pr\'eate au martyre pour donner une joie, qui n\rquote e\'fbt pas \'e9t\'e9 \'e0 dix autres, n\rquote y parvenant pas et pleurant de rage impuissante.
+\par
+\par Puis une d\'e9tente se fit en eux\~; peut-\'eatre la sati\'e9t\'e9. des sens dans le ti\'e8de enveloppement de la nature, ou plus simplement le voisinage des Hett\'e9ma. C\rquote est que, de tous les m\'e9nages camp\'e9
+s sur la banlieue parisienne, pas un peut-\'eatre ne go\'fbta jamais comme celui-l\'e0 les libert\'e9s campagnardes, la joie de s\rquote en aller v\'eatus de loques, coiff\'e9s de chapeaux d\rquote \'e9
+corce, madame sans corset, monsieur dans des espadrilles\~; de porter en sortant de table des cro\'fbtes aux canards, des \'e9pluchures aux lapins, puis sarcler, ratisser, greffer, arroser.
+\par
+\par Oh\~! l\rquote arrosage\'85
+\par
+\par Les Hett\'e9ma s\rquote y mettaient sit\'f4t que le mari rentr\'e9 \'e9changeait son costume de bureau contre une veste de Robinson\~; apr\'e8s d\'eener, ils s\rquote y reprenaient encore, et la nuit venue depuis longtemps, dans le noir du petit jardin d
+\rquote o\'f9 montait une bu\'e9e fra\'eeche de terre mouill\'e9e, on entendait le grincement de la pompe, les heurts des grands arrosoirs, et d\rquote \'e9normes souffles errant \'e0 toute
+s les plates-bandes avec un ruissellement qui semblait tomber du front des travailleurs dans leurs pommes d\rquote arrosage, puis de temps en temps un cri de triomphe\~:
+\par
+\par \endash J\rquote en ai mis trente-deux aux pois gourmands\~!\'85
+\par
+\par \endash Et moi quatorze aux balsamines\~!\'85
+\par
+\par Des gens qui ne se contentaient pas d\rquote \'eatre heureux, mais se regardaient l\rquote \'eatre, d\'e9gustaient leur bonheur \'e0 vous en faire venir l\rquote eau \'e0 la bouche\~; l\rquote homme surtout, par la fa\'e7on irr\'e9
+sistible dont il racontait les joies de l\rquote hivernage \'e0 deux\~:
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est rien maintenant, mais vous verrez en d\'e9cembre\~!\'85 On rentre crott\'e9, mouill\'e9, avec tous les emb\'eatements de Paris sur le dos\~
+; on trouve bon feu, bonne lampe, la soupe qui embaume et, sous la table, une paire de sabots remplis de paille. Non, voyez-vous, quand on s\rquote est fourr\'e9 une plat\'e9e de choux et de saucisses, un quartier de gruy\'e8
+re tenu au frais sous le linge, quand on a vers\'e9 l\'e0-dessus un litre de ginglard qui n\rquote a pas pass\'e9 par Bercy, libre de bapt\'eame et d\rquote entr\'e9e, ce que c\rquote est bon de tirer son fauteuil au coin du feu, d\rquote
+allumer une pipe, en buvant son caf\'e9 arros\'e9 d\rquote un caramel \'e0 l\rquote eau-de-vie, et de piquer un chien en face l\rquote un de l\rquote autre, pendant que le verglas d\'e9gouline sur les vitres\'85 Oh\~
+! un tout petit chien, le temps de laisser passer le gros de la digestion\'85 Apr\'e8s on dessine un moment, la femme dessert, fait son petit train-train, la couverture, le moine, et quand elle est couch\'e9e, la place chaude, on tombe dans le tas, et
+\'e7a vous fait par tout le corps une chaleur comme si l\rquote on entrait tout entier dans la paille de ses sabots\'85
+\par
+\par Il en devenait presque \'e9loquent de mat\'e9rialit\'e9, ce g\'e9ant velu, \'e0 lourde m\'e2choire, si timide \'e0 l\rquote ordinaire qu\rquote il ne pouvait pas dire deux mots sans rougir et sans b\'e9gayer.
+\par
+\par Cette timidit\'e9 folle, d\rquote un contraste comique avec cette barbe noire et cette envergure de colosse, avait fait son mariage et la tranquillit\'e9 de sa vie. \'c0 vingt-cinq ans, d\'e9bordant de vigueur et de sant\'e9, Hett\'e9ma ignorait l\rquote
+amour et la femme, quand un jour, \'e0 Nevers, apr\'e8s un repas de corps, des camarades l\rquote entra\'een\'e8rent \'e0 moiti\'e9 gris dans une maison de filles et l\rquote oblig\'e8rent \'e0 faire son choix. Il sortit de l\'e0 boulevers\'e9
+, revint, choisit la m\'eame, toujours, paya ses dettes, l\rquote emmena, et s\rquote effrayant \'e0 l\rquote id\'e9e qu\rquote on pourrait la lui prendre, qu\rquote il faudrait recommencer une nouvelle conqu\'eate, il finit par l\rquote \'e9pouser.
+
+\par
+\par \endash Un m\'e9nage l\'e9gitime, mon cher\'85 disait Fanny dans un rire de triomphe \'e0 Jean qui l\rquote \'e9coutait terrifi\'e9\'85 Et, de tous ceux que j\rquote ai connus, c\rquote est encore le plus propre, le plus honn\'eate.
+\par
+\par Elle l\rquote affirmait dans la sinc\'e9rit\'e9 de son ignorance, les m\'e9nages l\'e9gitimes o\'f9 elle avait pu p\'e9n\'e9trer ne m\'e9ritant sans doute pas d\rquote autre jugement\~; et toutes ses notions de la vie \'e9taient aussi fausses et sinc\'e8
+res que celle-l\'e0.
+\par
+\par D\rquote un calmant voisinage ces Hett\'e9ma, l\rquote humeur toujours \'e9gale, capables m\'eame de services pas trop d\'e9rangeants, ayant surtout l\rquote horreur des sc\'e8nes, des querelles o\'f9 il faut prendre parti, et en g\'e9n\'e9
+ral de tout ce qui peut troubler une heureuse digestion. La femme essayait d\rquote initier Fanny \'e0 l\rquote \'e9levage des poules et des lapins, aux joies salubres de l\rquote arrosage, mais inutilement.
+\par
+\par La ma\'eetresse de Gaussin, faubourienne pass\'e9e par les ateliers, n\rquote aimait la campagne qu\rquote en \'e9chapp\'e9es, en parties, comme un endroit o\'f9 l\rquote on peut crier, se rouler, se perdre avec son amant. Elle d\'e9testait l\rquote
+effort, le travail\~; et ses six mois de g\'e9rance ayant \'e9puis\'e9 pour longtemps ses facult\'e9s actives, elle s\rquote amollissait dans une torpeur vague, une griserie de bien-\'eatre et de plein air qui lui \'f4tait presque la force de s\rquote
+habiller, de se coiffer, ou m\'eame d\rquote ouvrir son piano.
+\par
+\par Le soin de leur int\'e9rieur laiss\'e9 tout entier \'e0 une m\'e9nag\'e8re du pays, quand, le soir venu, elle r\'e9sumait sa journ\'e9e pour la raconter \'e0 Jean, elle ne trouvait rien qu\rquote une visite \'e0 Olympe, des potins par-dessus la cl\'f4
+ture, et des cigarettes, des tas de cigarettes dont les d\'e9bris salissaient le marbre devant la chemin\'e9e. D\'e9j\'e0 six heures\~!\'85 }{\caps \'e0}{ peine le temps de passer une robe, de piquer une fleur \'e0
+ son corsage pour aller au-devant de lui par le chemin vert\'85
+\par
+\par Mais avec les brouillards, les pluies d\rquote automne, la nuit qui tombait de bonne heure, elle eut plus d\rquote un pr\'e9texte pour ne pas sortir\~; et souvent il la surprenait au retour dans une de ces gandouras de laine blanche \'e0 grands plis qu
+\rquote elle mettait le matin, les cheveux relev\'e9s comme quand il \'e9tait parti. Il la trouvait charmante ainsi, la nuque rest\'e9e jeune, sa chair tentante et soign\'e9e qu\rquote il sentait toute pr\'ea
+te, sans entraves. Pourtant cet aveulissement le choquait, l\rquote effrayait comme un danger.
+\par
+\par Lui-m\'eame, apr\'e8s un grand effort de travail pour augmenter un peu leurs ressources sans recourir \'e0 Castelet, des veill\'e9es pass\'e9es sur des plans, des reproductions de pi\'e8ces d\rquote artillerie, de caissons, de fusils nouveau mod\'e8le qu
+\rquote il dessinait au compte d\rquote Hett\'e9ma, se sentit envahi tout \'e0 coup par cette influence dissolvante de la campagne et de la solitude \'e0 laquelle se laissent prendre les plus forts, les plus actifs, et dont sa premi\'e8
+re enfance dans un coin perdu de nature avait mis en lui le germe engourdissant.
+\par
+\par Et la mat\'e9rialit\'e9 de leurs gros voisins aidant, se communiquant \'e0 eux dans de perp\'e9tuelles all\'e9es et venues d\rquote une maison \'e0 l\rquote autre, avec un peu de leur abaissement moral et de leur app\'e9tit monstrueux, Gaussin et sa ma
+\'eetresse en vinrent eux aussi \'e0 discuter gravement la question des repas et l\rquote heure du coucher. C\'e9saire ayant envoy\'e9 une pi\'e8ce de son vin de grenouille, ils pass\'e8rent tout un dimanche \'e0
+ le mettre en bouteilles, la porte de leur petit caveau ouverte sur le dernier soleil de l\rquote ann\'e9e, un ciel bleu o\'f9 couraient des nu\'e9es roses, d\rquote un rose de bruy\'e8re des bois. L\rquote heure n\rquote \'e9
+tait pas loin des sabots remplis de paille chaude, ni du petit somme \'e0 deux, de chaque c\'f4t\'e9 d\rquote un feu de souches. Heureusement il leur arriva une distraction.
+\par
+\par Il la trouva un soir tr\'e8s \'e9mue. Olympe venait de lui raconter l\rquote histoire d\rquote un pauvre petit enfant, \'e9lev\'e9 au Morvan par une grand-m\'e8re. Le p\'e8re et la m\'e8re \'e0 Paris, marchands de bois, n\rquote \'e9
+crivaient plus, ne payaient plus depuis des mois. La grand-m\'e8re morte subitement, des mariniers avaient ramen\'e9 le mioche par le canal de l\rquote Yonne pour le remettre \'e0 ses parents\~; mais, plus personne. Le chantier ferm\'e9, la m\'e8
+re partie avec un amant, le p\'e8re ivrogne, failli, disparu\'85 Ils vont bien les m\'e9nages l\'e9gitimes\~!\'85 Et voil\'e0 le pauvre petit, six ans, un amour, sans pain ni v\'eatements, \'e0 la rue.
+\par
+\par Elle s\rquote \'e9mouvait jusqu\rquote aux larmes, puis tout \'e0 coup\~:
+\par
+\par \endash Si nous le prenions\'85 veux-tu\~?
+\par
+\par \endash Quelle folie\~!
+\par
+\par \endash Pourquoi\~?\'85
+\par
+\par Et, de bien pr\'e8s, le c\'e2linant\~:
+\par
+\par \endash Tu sais comme j\rquote ai d\'e9sir\'e9 un enfant de toi\~; on \'e9l\'e8verait celui-l\'e0, on l\rquote instruirait. ces petits qu\rquote on ramasse, au bout d\rquote un temps on les aime comme s\rquote ils \'e9taient \'e0 vous\'85
+\par
+\par Elle invoquait aussi la distraction que ce serait pour elle, seule tout le jour \'e0 s\rquote ab\'eatir en remuant des tas de vilaines id\'e9es. Un enfant, c\rquote est une sauvegarde. Puis, le voyant effray\'e9 de la d\'e9pense\~:
+\par
+\par \endash Mais ce n\rquote est rien, la d\'e9pense\'85 Songe donc, \'e0 six ans\~!\'85 on l\rquote habillera avec tes vieux effets\'85 Olympe, qui s\rquote y entend, m\rquote assurait que nous ne nous en apercevrions m\'eame pas.
+\par
+\par \endash Que ne le prend-elle alors\~! dit Jean avec la mauvaise humeur de l\rquote homme qui se sent vaincu par sa propre faiblesse.
+\par
+\par Il essaya pourtant de r\'e9sister, \'e0 l\rquote aide de l\rquote argument d\'e9cisif\~:
+\par
+\par \endash Et quand je ne serai plus l\'e0\~?\'85
+\par
+\par Il en parlait rarement de ce d\'e9part pour ne pas attrister Fanny, mais y pensait, s\rquote en rassurait contre les dangers du m\'e9nage et les tristes confidences de De Potter.
+\par
+\par \endash Quelle complication que cet enfant, quelle charge pour toi dans l\rquote avenir\~!\'85
+\par
+\par Les yeux de Fanny se voil\'e8rent\~:
+\par
+\par \endash Tu te trompes, m\rquote ami, ce serait quelqu\rquote un \'e0 qui parler de toi, une consolation, une responsabilit\'e9 aussi qui me donnerait la force de travailler, de reprendre go\'fbt \'e0 l\rquote existence\'85
+\par
+\par Il r\'e9fl\'e9chit une minute, la vit toute seule, dans la maison vide\~:
+\par
+\par \endash O\'f9 est-il, ce petit\~?
+\par
+\par \endash Au Bas-Meudon, chez un marinier qui l\rquote a recueilli pour quelques jours\'85 Apr\'e8s, c\rquote est l\rquote hospice, l\rquote assistance.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! va le chercher, puisque tu y tiens\'85
+\par
+\par Elle lui sauta au cou, et d\rquote une joie d\rquote enfant tout le soir, fit de la musique, chanta, heureuse, exub\'e9rante, transfigur\'e9e. Le lendemain, en wagon, Jean parla de leur d\'e9cision au gros Hett\'e9ma qui paraissait instruit de l\rquote
+affaire, mais d\'e9sireux de ne pas s\rquote en m\'ealer. Enfonc\'e9 dans son coin et dans la lecture du }{\i Petit Journal}{, il b\'e9gayait du fond de sa barbe\~:
+\par
+\par }\pard\plain \s18\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\endash Oui, je sais\'85 ce sont ces dames\'85 \'e7a ne me regarde pas\'85
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Et montrant sa t\'eate au-dessus de la feuille d\'e9pli\'e9e\~:
+\par
+\par \endash Votre femme me para\'eet tr\'e8s romanesque, dit-il.
+\par
+\par Romanesque ou non, elle \'e9tait le soir constern\'e9e, \'e0 genoux, une assiette de soupe \'e0 la main, essayant d\rquote apprivoiser le petit gars morvandiau, qui debout, dans une pose de recul, la t\'eate basse, une t\'eate \'e9
+norme aux cheveux de chanvre, refusait \'e9nergiquement de parler, de manger, m\'eame de montrer sa figure et r\'e9p\'e9tait d\rquote une forte voix \'e9trangl\'e9e et monotone\~:
+\par
+\par \endash Voir }{\i m\'e9nine}{, voir }{\i m\'e9nine}{.
+\par
+\par \endash }{\i M\'e9nine}{, c\rquote est sa grand-m\'e8re, je pense\'85 Depuis deux heures, je n\rquote ai pas pu en tirer autre chose.
+\par
+\par Jean s\rquote y mit aussi \'e0 vouloir lui faire avaler sa soupe, mais sans succ\'e8s. Et ils restaient l\'e0, agenouill\'e9s tous deux \'e0 sa hauteur, tenant l\rquote un l\rquote assiette, l\rquote autre la cuiller, comme devant un agneau malade, \'e0 r
+\'e9p\'e9ter des encouragements, des mots de tendresse pour le d\'e9cider.
+\par
+\par \endash Mettons-nous \'e0 table, peut-\'eatre nous l\rquote intimidons\~; il mangera si nous ne le regardons plus\'85
+\par
+\par Mais il continua \'e0 se tenir immobile, ahuri, r\'e9p\'e9tant sa plainte de petit sauvage, \'ab\~voir m\'e9nine\~\'bb, qui leur d\'e9chirait le c\'9cur, jusqu\rquote \'e0 ce qu\rquote il se f\'fbt endormi, debout contre le buffet, et si profond\'e9
+ment qu\rquote ils purent le d\'e9shabiller, le coucher dans la lourde }{\i berce}{ campagnarde emprunt\'e9e \'e0 un voisin, sans qu\rquote il ouvr\'eet l\rquote \'9cil une seconde.
+\par
+\par \'ab\~Vois comme il est beau\'85\~\'bb disait Fanny tr\'e8s fi\'e8re de son acquisition\~; et elle for\'e7ait Gaussin \'e0 admirer ce front t\'eatu, ces traits fins et d\'e9licats sous leur h\'e2le paysan, cette perfection de petit corps aux reins r\'e2bl
+\'e9s, aux bras pleins, aux jambes de petit faune, longues et nerveuses, d\'e9j\'e0 duvet\'e9es dans le bas. Elle s\rquote oubliait \'e0 contempler cette beaut\'e9 d\rquote enfant.
+\par
+\par }\pard\plain \s33\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'ab\~Couvre-le donc, il va avoir froid\'85\~\'bb dit Jean dont la voix la fit tressaillir, comme tir\'e9e d\rquote un r\'eave\~; et tandis qu\rquote
+elle le bordait tendrement, le petit avait de longs soupirs sanglot\'e9s, une houle de d\'e9sespoir malgr\'e9 le sommeil.
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par La nuit, il se mit \'e0 parler tout seul\~:
+\par
+\par \endash }{\i Guerlaude m\'e9}{, }{\i m\'e9nine}{\'85
+\par
+\par \endash Qu\rquote est-ce qu\rquote il dit\~?\'85 \'e9coute\'85
+\par
+\par Il voulait \'eatre }{\i guerlaud\'e9}{\~; mais que signifiait ce mot patois\~? Jean, \'e0 tout hasard, allongea le bras et se mit \'e0 remuer la lourde couchette\~; \'e0 mesure l\rquote
+enfant se calmait et il se rendormit en tenant dans sa grosse petite main rugueuse, la main qu\rquote il croyait \'eatre celle de sa \'ab\~m\'e9nine\~\'bb, morte depuis quinze jours.
+\par
+\par }\pard\plain \s33\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Ce fut comme un chat sauvage dans la maison, qui griffait, mordait, mangeait \'e0 part des autres, avec des grondements quand on s\rquote approchait de son
+\'e9cuelle\~; les quelques mots qu\rquote on en tirait \'e9taient d\rquote un langage barbare de b\'fbcherons morvandiaux, que jamais sans les Hett\'e9ma, du m\'eame pays que lui, personne n\rquote aurait pu comprendre. Pourtant, \'e0
+ force de bons soins, de douceur, on parvint \'e0 l\rquote apprivoiser un peu, \'ab\~un pso\~\'bb, comme il disait. Il consentit \'e0 changer les guenilles dans lesquelles on l\rquote avait amen\'e9 contre les v\'eatements chauds et propres dont l\rquote
+approche, les premiers jours, le faisait \'ab\~querrier\~\'bb de fureur, en vrai chacal qu\rquote on voudrait affubler d\rquote un manteau de levrette. Il apprit \'e0 manger \'e0 table, l\rquote usage de la fourchette et de la cuiller, et \'e0 r\'e9
+pondre, quand on lui demandait son nom, qu\rquote au pays \'ab\~i li dision Josaph\~\'bb.
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Quant \'e0 lui donner les moindres notions \'e9l\'e9mentaires, il n\rquote y fallait pas songer encore. \'c9lev\'e9 en plein bois, sous une hutte de charbonnage, la rumeur d\rquote
+une nature bruissante et fourmillante hantait sa caboche dure de petit sylvain, comme le bruit de la mer la spirale d\rquote un coquillage\~; et nul moyen d\rquote y faire entrer autre chose, ni de le garder \'e0 la maison, m\'eame par les temps les p
+lus durs. Dans la pluie, la neige, quand les arbres d\'e9nud\'e9s se dressaient en coraux de givre, il s\rquote \'e9chappait, battait les buissons, fouillait les terriers avec d\rquote adroites cruaut\'e9s de furet chasseur, et lorsqu\rquote
+il rentrait, rabattu par la faim, il y avait toujours dans sa veste de futaine mise en loques, dans la poche de sa petite culotte crott\'e9e jusqu\rquote au ventre, quelque b\'eate engourdie ou morte, oiseau, taupe, mulot, ou, \'e0 d\'e9
+faut, des betteraves, des pommes de terre arrach\'e9es dans les champs.
+\par
+\par Rien ne pouvait vaincre ces instincts braconniers et chapardeurs, compliqu\'e9s d\rquote une manie paysanne, d\rquote
+enfouir toutes sortes de menus objets luisants, boutons de cuivre, perles de jais, papier de plomb du chocolat, que Josaph ramassait en fermant la main, emportait vers des cachettes de pie voleuse. Tout ce butin prenait pour lui un nom vague et g\'e9n\'e9
+rique, la denr\'e9e, qu\rquote il pronon\'e7ait }{\i denraie}{\~; et ni raisonnements, ni taloches n\rquote auraient pu l\rquote emp\'eacher de faire sa }{\i denraie}{ aux d\'e9pens de tout et de tous.
+\par
+\par Les Hett\'e9ma seuls y mettaient bon ordre, le dessinateur gardant \'e0 port\'e9e de sa main, sur sa table autour de laquelle r\'f4dait le petit sauvage attir\'e9 par les compas, les crayons de couleur, un fouet \'e0 chien qu\rquote
+il lui faisait claquer aux jambes. Mais ni Jean ni Fanny n\rquote eussent us\'e9 de menaces pareilles, quoique le petit se montr\'e2t, vis-\'e0-vis d\rquote eux, sournois, m\'e9fiant, inapprivoisable m\'eame aux g\'e2teries tendres, comme si la }{\i m\'e9
+nine}{, en mourant, l\rquote e\'fbt priv\'e9 de toute expansion affective. Fanny, \'ab\~parce qu\rquote elle puait bon\~\'bb, parvenait encore \'e0 le garder un moment sur ses genoux, tandis que pour Gaussin, cependant tr\'e8s doux avec lui, c\rquote \'e9
+tait toujours la b\'eate fauve de l\rquote arriv\'e9e, le regard m\'e9fiant, les griffes tendues.
+\par
+\par Cette r\'e9pulsion invincible et presque instinctive de l\rquote enfant, la malice curieuse de ses petits yeux bleus aux cils d\rquote albinos, et surtout l\rquote aveugle et subite tendresse de Fanny pour cet \'e9tranger tout \'e0 coup tomb\'e9
+ dans leur vie, troublaient l\rquote amant d\rquote un soup\'e7on nouveau. C\rquote \'e9tait peut-\'eatre un enfant \'e0 elle, \'e9lev\'e9 en nourrice ou chez sa belle-m\'e8re\~; et la mort de Machaume apprise vers cette \'e9poque semblait une co\'ef
+ncidence pour justifier son tourment. Parfois, la nuit, quand il tenait cette petite main cramponn\'e9e \'e0 la sienne, \endash car l\rquote enfant dans le vague du sommeil et du r\'eave croyait toujours la tendre \'e0 }{\i m\'e9nine}{, \endash il l
+\rquote interrogeait de tout son trouble int\'e9rieur et inavou\'e9\~: \'ab\~D\rquote o\'f9 viens-tu\~? Qui es-tu\~?\~\'bb esp\'e9rant deviner, communiqu\'e9 par la chaleur du petit \'eatre, le myst\'e8re de sa naissance.
+\par
+\par Mais son inqui\'e9tude tomba, sur un mot du p\'e8re Legrand qui venait demander qu\rquote on l\rquote aid\'e2t \'e0 payer un entourage \'e0 sa d\'e9funte et criait \'e0 sa fille en apercevant la berce de Josaph\~:
+\par
+\par \endash Tiens\~! un gosse\~!\'85 tu dois \'eatre contente\~!\'85 Toi qui n\rquote as jamais pu en d\'e9crocher un.
+\par
+\par Gaussin fut si heureux, qu\rquote il paya l\rquote entourage, sans demander \'e0 voir les devis, et retint le p\'e8re Legrand \'e0 d\'e9jeuner.
+\par
+\par Employ\'e9 dans les tramways de Paris \'e0 Versailles, inject\'e9 de vin et d\rquote apoplexie, mais toujours vert et de belle mine sous son chapeau de cuir bouilli entour\'e9 pour la circonstance d\rquote une lourde ganse de cr\'ea
+pe qui en faisait un vrai chapeau de croque-mort, le vieux cocher parut enchant\'e9 de l\rquote accueil du monsieur de sa fille, et revint de temps en temps manger la soupe avec eux. Ses cheveux blancs de polichinelle sur sa face rase et tum\'e9fi\'e9
+e, ses airs de pochard majestueux, le respect qu\rquote il portait \'e0 son fouet, le posant, le calant dans un coin s\'fbr avec des pr\'e9cautions de nourrice, impressionnaient beaucoup l\rquote enfant\~; et tout de suite le vieux et lui furent en grand
+e intimit\'e9. Un jour qu\rquote ils achevaient de d\'eener tous ensemble, les Hett\'e9ma vinrent les surprendre\~:
+\par
+\par \'ab\~Ah\~! pardon, vous \'eates en famille\'85\~\'bb fit la femme en minaudant, et le mot frappa Jean au visage, humiliant comme un soufflet.
+\par
+\par Sa famille\~!\'85 Cet enfant trouv\'e9 qui ronflait la t\'eate sur la nappe, ce vieux forban ramolli, la pipe en coin de bouche, la voix poisseuse, expliquant pour la centi\'e8
+me fois que deux sous de fouet lui duraient six mois et que, depuis vingt ans, il n\rquote avait pas chang\'e9 de manche\~!\'85 Sa famille, allons donc\~!\'85 pas plus qu\rquote elle n\rquote \'e9tait sa femme, cette Fanny Legrand, vieille et fatigu\'e9
+e, avachie sur ses coudes dans la fum\'e9e des cigarettes\'85 Avant un an, tout cela dispara\'eetrait de sa vie, avec le vague de rencontres de voyage, de convives de table d\rquote h\'f4te.
+\par
+\par Mais \'e0 d\rquote autres moments cette id\'e9e de d\'e9part qu\rquote il invoquait comme excuse \'e0 sa faiblesse, d\'e8s qu\rquote il se sentait d\'e9choir, tir\'e9 en bas, cette id\'e9
+e, au lieu de le rassurer, de le soulager, lui faisait sentir les liens multiples serr\'e9s autour de lui, quel d\'e9chirement ce serait que ce d\'e9part, non pas une rupture, mais dix ruptures, et qu\rquote il lui en co\'fbterait de l\'e2
+cher cette petite main d\rquote enfant qui la nuit s\rquote abandonnait dans la sienne. Jusqu\rquote \'e0 La Balue, le loriot sifflant et chantant dans sa cage trop petite qu\rquote on devait toujours lui changer et o\'f9
+ il courbait le dos comme le vieux cardinal dans sa prison de fer\~; oui, La Balue lui-m\'eame avait pris un petit coin de son c\'9cur, et ce serait une souffrance que l\rquote \'f4ter de l\'e0.
+\par
+\par Elle approchait pourtant, cette in\'e9vitable s\'e9paration\~; et le splendide mois de juin, qui mettait la nature en f\'eate, serait probablement le dernier qu\rquote ils passeraient ensemble. Est-ce cela qui la rendait nerveuse, irritable, ou l\rquote
+\'e9ducation de Josaph entreprise d\rquote une ardeur subite, au grand ennui du petit Morvandiau qui restait des heures devant ses lettres, sans les voir ni les prononcer, le front ferm\'e9 d\rquote une barre comme les battants d\rquote une cour de ferme
+\~? De jour en jour, ce caract\'e8re de femme s\rquote exaltait en violences et en pleurs dans des sc\'e8nes sans cesse renouvel\'e9es, bien que Gaussin s\rquote appliqu\'e2t \'e0 l\rquote indulgence\~; mais elle \'e9
+tait si injurieuse, il montait de sa col\'e8re une telle vase de rancune et de haine contre la jeunesse de son amant, son \'e9ducation, sa famille, l\rquote \'e9cart que la vie allait agrandir entre leurs deux destin\'e9es, elle s\rquote
+entendait si bien \'e0 le piquer aux points sensibles, qu\rquote il finissait par s\rquote emporter aussi et r\'e9pondre.
+\par
+\par Seulement sa col\'e8re \'e0 lui gardait une r\'e9serve, une piti\'e9 d\rquote homme bien \'e9lev\'e9, des coups qu\rquote il ne portait pas, comme trop douloureux et faciles, tandis qu\rquote elle se l\'e2
+chait dans ses fureurs de fille, sans responsabilit\'e9, ni pudeur, faisait arme de tout, \'e9piant sur le visage de sa victime avec une joie cruelle la contraction de souffrance qu\rquote elle occasionnait, puis tout \'e0
+ coup tombant dans ses bras et implorant son pardon.
+\par
+\par La physionomie des Hett\'e9ma, t\'e9moins de ces querelles \'e9clatant presque toujours \'e0 table, au moment assis et install\'e9 de d\'e9couvrir la soupi\'e8re ou de mettre le couteau dans le r\'f4ti, \'e9tait \'e0 peindre. Ils \'e9
+changeaient par-dessus la table servie un regard de comique effarement. Pourrait-on manger, ou le gigot allait-il voler par le jardin avec le plat, la sauce et l\rquote \'e9tuv\'e9e de haricots\~?
+\par
+\par \'ab\~Surtout pas de sc\'e8ne\~!\'85\~\'bb disaient-ils \'e0 chaque fois qu\rquote il \'e9tait question de se r\'e9unir\~; et c\rquote est le mot dont ils accueillaient une offre de d\'e9jeuner ensemble en for\'ea
+t, que Fanny leur jetait un dimanche par-dessus le mur\'85 Oh, non\~! on ne se disputerait pas aujourd\rquote hui, il faisait trop beau\~!\'85 Et elle courut habiller l\rquote enfant, remplir les paniers.
+\par
+\par Tout \'e9tait pr\'eat, on partait, quand le facteur apporta une lettre charg\'e9e dont la signature retint Gaussin en arri\'e8re. Il rejoignit la bande \'e0 l\rquote entr\'e9e du bois, et tout bas \'e0 Fanny\~:
+\par
+\par \endash C\rquote est de l\rquote oncle\'85 Il est ravi\'85 Une r\'e9colte superbe, vendue sur pied\'85 Il renvoie les huit mille francs de D\'e9chelette, avec bien des compliments et remerciements \'e0 sa ni\'e8ce.
+\par
+\par \endash Oui, sa ni\'e8ce\~!\'85 \'e0 la mode de Gascogne\'85 Vieille carotte, va\'85 dit Fanny qui ne conservait gu\'e8re d\rquote illusions sur les oncles du Midi\~; puis, toute joyeuse\~: Il va falloir placer cet argent\'85
+\par
+\par Il la regarda stup\'e9fait, l\rquote ayant toujours connue tr\'e8s scrupuleuse sur les questions de probit\'e9 monnay\'e9e\'85
+\par
+\par \endash Placer\~?\'85 mais ce n\rquote est pas \'e0 toi\'85
+\par
+\par \endash Tiens, au fait, je ne t\rquote ai pas dit\'85
+\par
+\par Elle rougit, avec ce regard qui se ternissait \'e0 la moindre alt\'e9ration de la v\'e9rit\'e9\'85 Ce bon enfant de D\'e9chelette ayant appris ce qu\rquote ils faisaient pour Joseph, lui avait \'e9crit que cet argent les aiderait \'e0 \'e9lever le petit.
+
+\par
+\par \endash Puis tu sais, si \'e7a t\rquote ennuie, on les lui rendra, ses huit mille francs\~; il est \'e0 Paris\'85
+\par
+\par La voix des Hett\'e9ma, qui discr\'e8tement avaient pris l\rquote avance, retentit sous les arbres\~:
+\par
+\par \endash }{\caps \'e0}{ droite ou \'e0 gauche\~?
+\par
+\par \endash }{\caps \'e0}{ droite, \'e0 droite\'85 aux \'c9tangs\~!\'85\~\'bb cria Fanny, puis, tourn\'e9e vers son amant\~: Voyons, tu ne vas pas recommencer \'e0 te d\'e9vorer pour des b\'eatises\'85 nous sommes un vieux m\'e9nage, que diable\~!\'85
+\par
+\par Elle connaissait cette p\'e2leur trembl\'e9e de ses l\'e8vres, ce coup d\rquote \'9cil au petit, l\rquote interrogeant des pieds \'e0 la t\'eate\~; mais cette fois ce ne fut qu\rquote une vell\'e9it\'e9 de violence jalouse. Il en arrivait maintenant aux l
+\'e2chet\'e9s de l\rquote habitude, aux concessions pour la paix. \'ab\~Quel besoin de me torturer, d\rquote aller au fond des choses\~?\'85 Si cet enfant est \'e0 elle, quoi de plus simple qu\rquote elle l\rquote ait pris, en me cachant la v\'e9rit\'e9
+, apr\'e8s toutes les sc\'e8nes, les interrogatoires que je lui ai fait subir\~!\'85 Vaut-il pas mieux accepter ce qui est et passer tranquillement les quelques mois qui nous restent\~?\'85\~\'bb
+\par
+\par Et par les chemins vallonn\'e9s du bois il s\rquote en allait portant leur d\'e9jeuner de cantine dans son lourd panier drap\'e9 de blanc, r\'e9sign\'e9, las, le dos rond d\rquote un vieux jardinier, tandis que devant lui la m\'e8re et l\rquote
+enfant marchaient ensemble, Josaph endimanch\'e9 et gauche dans un complet de la }{\i Belle-Jardini\'e8re}{ qui l\rquote emp\'eachait de courir, elle, en peignoir clair, t\'eate et cou nus sous un parasol japonais, la taille \'e9
+paissie, la marche veule, et dans ses beaux cheveux en torsades, une grande m\'e8che blanche qu\rquote elle ne se donnait plus la peine de cacher.
+\par
+\par }\pard\plain \s33\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {En avant et plus bas, se tassait dans la pente de l\rquote all\'e9e le couple Hett\'e9ma, coiff\'e9 de gigantesques chapeaux de paille pareils \'e0
+ ceux des cavaliers Touaregs, v\'eatu de flanelle rouge, charg\'e9 de victuailles, d\rquote engins de p\'eache, filets, balances \'e0 \'e9crevisses, et la femme, pour all\'e9ger son mari, port
+ant vaillamment en sautoir sur sa poitrine de colosse le cor de chasse sans lequel il n\rquote y avait pas de promenade en for\'eat possible pour le dessinateur. En marchant, le m\'e9nage chantait\~:
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i J\rquote aime entendre la rame
+\par Le soir battre les flots\~;
+\par J\rquote aime le cerf qui brame\'85
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par }\pard\plain \s33\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Le r\'e9pertoire d\rquote Olympe \'e9tait in\'e9puisable de ces sentimentalit\'e9s de la rue\~; et quand on se figurait o\'f9 elle les avait ramass\'e9
+es, dans quelle demi-ombre honteuse de persiennes closes, \'e0 combien d\rquote hommes elle les avait chant\'e9es, la s\'e9r\'e9nit\'e9 du mari accompagnant \'e0 la tierce prenait une extraordinaire grandeur. Le mot du grenadier \'e0 Waterloo\~: \'ab\~
+Ils sont trop\'85\~\'bb devait \'eatre celui de la philosophique indiff\'e9rence de cet homme.
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }\pard\plain \s33\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Pendant que Gaussin r\'eaveur regardait l\rquote \'e9norme couple s\rquote enfoncer dans un creux de vallon o\'f9 lui-m\'eame s\rquote engageait \'e0
+ sa suite, un grincement de roues montait l\rquote all\'e9e avec une vol\'e9e de fous rires, de voix enfantines\~; et tout \'e0 coup parut, \'e0 quelques pas de lui, un chargement de fillettes, rubans et cheveux flottants dans une charrette anglaise tra
+\'een\'e9e par un petit \'e2ne, qu\rquote une jeune fille, gu\'e8re plus \'e2g\'e9e que les autres, tirait par la bride sur ce chemin difficile.
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Il \'e9tait ais\'e9 de voir que Jean faisait partie de la bande dont les tournures h\'e9t\'e9roclites, la grosse dame surtout, ceintur\'e9e d\rquote un cor de chasse, avaient anim\'e9 le petit monde d\rquote une gaiet\'e9 inextinguible\~
+; aussi la jeune fille essaya-t-elle d\rquote imposer silence aux enfants une minute. Mais ce nouveau chapeau Touareg d\'e9cha\'eena plus fort leur folie moqueuse, et en passant devant l\rquote homme qui se rangeait pour laisser de la place \'e0
+ la petite charrette, un joli sourire un peu g\'ean\'e9 lui demandait gr\'e2ce et s\rquote \'e9tonnait na\'efvement de trouver au vieux jardinier une figure si douce et si jeune.
+\par
+\par Il salua timidement, rougit sans trop savoir de quelle honte\~; et l\rquote attelage s\rquote arr\'eatant en haut de la c\'f4te \'e0 une croiserie de chemins, avec un ramage de petites voix qui lisaient tout haut les noms du poteau indicateur \'e0
+ demi-effac\'e9s par les pluies\'85 }{\i Route des \'c9tangs}{, }{\i Ch\'eane du grand veneur}{, }{\i Fausses reposes}{, }{\i Chemin de}{ }{\i V\'e9lizy}{\'85, Jean se retourna pour voir dispara\'eetre dans l\rquote all\'e9e verte \'e9toil\'e9
+e de soleil et tapiss\'e9e de mousse, o\'f9 les roues filaient sur du velours, ce tourbillon de blonde jeunesse, cette charret\'e9e de bonheur aux couleurs du printemps, aux rires en fus\'e9es sous les branches.
+\par
+\par La trompe d\rquote Hett\'e9ma, furieuse, le tira brusquement de son r\'eave. Ils \'e9taient install\'e9s au bord de l\rquote \'e9tang, en train de d\'e9baller les provisions\~; et de loin on voyait refl\'e9t\'e9es par l\rquote
+eau claire la nappe blanche sur l\rquote herbe rase, et les vareuses de flanelle rouge \'e9clatant dans la verdure comme des vestes de piqueur.
+\par
+\par \'ab\~Arrivez donc\'85 c\rquote est vous qui avez le homard\~\'bb, criait le gros homme\~; et la voix nerveuse de Fanny\~:
+\par
+\par \endash C\rquote est la petite Bouchereau qui t\rquote a arr\'eat\'e9 en route\~?\'85
+\par
+\par Jean tressaillit \'e0 ce nom de Bouchereau qui le ramenait \'e0 Castelet, pr\'e8s du lit de sa m\'e8re malade.
+\par
+\par \endash Mais oui, dit le dessinateur lui prenant le panier des mains\'85 la grande, celle qui conduisait, c\rquote est la ni\'e8ce du m\'e9decin\'85 Une fille de son fr\'e8re qu\rquote il a prise chez lui. Ils habitent V\'e9lizy pendant l\rquote \'e9t
+\'e9\'85 Elle est jolie.
+\par
+\par \endash Oh\~! jolie\'85 l\rquote air effront\'e9, surtout\'85
+\par
+\par Et Fanny, coupant le pain, \'e9piait son amant, inqui\'e8te de ses yeux distraits.
+\par
+\par Mme\~Hett\'e9ma, tr\'e8s grave, d\'e9ballant le jambon, bl\'e2mait fort cette fa\'e7on de laisser des jeunes filles courir les bois en libert\'e9.
+\par
+\par \endash Vous me direz que c\rquote est le genre anglais, et que celle-ci a \'e9t\'e9 \'e9lev\'e9e \'e0 Londres\'85, mais c\rquote est \'e9gal, \'e7a n\rquote est vraiment pas convenable.
+\par
+\par \endash Non, mais tr\'e8s commode pour les aventures\~!
+\par
+\par \endash Oh\~! Fanny\'85
+\par
+\par \endash Pardon, j\rquote oubliais\'85 Monsieur croit aux innocentes\'85
+\par
+\par \endash Voyons, si l\rquote on d\'e9jeunait\'85 fit Hett\'e9ma qui commen\'e7ait \'e0 s\rquote effrayer.
+\par
+\par Mais il fallait qu\rquote elle l\'e2ch\'e2t tout ce qu\rquote elle savait des jeunes filles du monde. Elle avait de belles histoires l\'e0 dessus\'85, les couvents, les pensionnats, c\rquote \'e9tait du propre\'85 Elles sortaient de l\'e0 \'e9puis\'e9
+es, fl\'e9tries, avec le d\'e9go\'fbt de l\rquote homme\~; pas m\'eame capables de faire des enfants.
+\par
+\par \endash Et c\rquote est alors qu\rquote on vous les donne, tas de jobards\'85 Une ing\'e9nue\~!\'85 Comme s\rquote il y avait des ing\'e9nues\~; comme si du monde ou pas du monde, toutes les filles ne savaient pas, de naissance, de quoi il retourne\'85
+ Moi, d\rquote abord, \'e0 douze ans, je n\rquote avais plus rien \'e0 apprendre\'85 vous non plus, n\rquote est-ce pas, Olympe\~?
+\par
+\par \endash \'85 naturellement\'85 dit Mme\~Hett\'e9ma avec un haussement d\rquote \'e9paules\~; mais le sort du d\'e9jeuner la pr\'e9occupait surtout, en entendant Gaussin qui se montait, d\'e9clarer qu\rquote
+il y avait jeunes filles et jeunes filles, et qu\rquote on trouverait encore dans les familles\'85
+\par
+\par \endash Ah\~! oui, la famille, ripostait sa ma\'eetresse d\rquote un air de m\'e9pris, parlons-en\'85\~; surtout de la tienne.
+\par
+\par \endash Tais-toi\'85 Je te d\'e9fends\'85
+\par
+\par \endash Bourgeois\~!
+\par
+\par \endash Dr\'f4lesse\~!\'85 Heureusement \'e7a va finir\'85 Je n\rquote en ai plus pour longtemps \'e0 vivre avec toi\'85
+\par
+\par \endash Va, va, file, c\rquote est moi qui serai contente\'85
+\par
+\par Ils s\rquote injuriaient en pleine figure, devant la curiosit\'e9 mauvaise de l\rquote enfant \'e0 plat ventre dans l\rquote herbe, quand une effroyable sonnerie de trompe, centupl\'e9e en \'e9cho par l\rquote \'e9tang, les masses \'e9tag\'e9
+es du bois, couvrit tout \'e0 coup leur querelle.
+\par
+\par \'ab\~En avez-vous assez\~?\'85 En voulez-vous encore\~?\~\'bb et rouge, le cou gonfl\'e9, le gros Hett\'e9ma, n\rquote ayant trouv\'e9 que ce moyen de les faire taire, attendait, l\rquote embouchure aux l\'e8vres, le pavillon mena\'e7ant.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96261185}IX{\*\bkmkend _Toc96261185}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par D\rquote habitude leurs f\'e2cheries ne duraient gu\'e8re, fondues \'e0 un peu de musique, aux c\'e2lines effusions de Fanny\~; mais, cette fois, il lui en voulut s\'e9rieusement, et plusieurs jours de suite garda le m\'eame pli au front, le m\'ea
+me silence de rancune, s\rquote installant \'e0 dessiner sit\'f4t les repas, se refusant \'e0 toute sortie avec elle.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait comme une honte subite de l\rquote abjection o\'f9 il vivait, la crainte de rencontrer encore la petite charrette montant l\rquote all\'e9e et ce limpide sourire de jeunesse auquel il songeait constamment. Puis, avec un brouillement de r
+\'eave qui s\rquote en va, de d\'e9cor qui se casse pour les changements \'e0 vue d\rquote une f\'e9erie, l\rquote
+apparition devint confuse, se perdit dans son lointain de bois, et Jean ne la revit plus. Seulement il lui resta un fond de tristesse dont Fanny crut savoir la cause, et r\'e9solut d\rquote avoir raison....
+\par
+\par \endash C\rquote est fait, lui dit-elle un jour toute joyeuse\'85 J\rquote ai vu D\'e9chelette\'85 Je lui ai rendu l\rquote argent\'85 Il trouve, comme toi, que c\rquote est plus convenable ainsi\~; je me demande pourquoi, par exemple\'85 Enfin, \'e7
+a y est\'85 Plus tard, quand je serai seule, il pensera au petit\'85 Es-tu content\~?\'85 M\rquote en veux-tu toujours\~?
+\par
+\par Et elle lui raconta sa visite rue de Rome, son \'e9tonnement de trouver au lieu du caravans\'e9rail bruyant et fou, travers\'e9 de bandes en d\'e9lire, une maison bourgeoise paisible, gard\'e9e d\rquote une consigne tr\'e8s s\'e9v\'e8
+re. Plus de galas, plus de bals masqu\'e9s\~; et l\rquote explication de ce changement, dans ces mots \'e0 la craie que quelque parasite \'e9conduit et furieux avait \'e9crits sur la petite entr\'e9e de l\rquote atelier\~: }{\i Ferm\'e9
+ pour cause de collage}{.
+\par
+\par }\pard\plain \s33\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\endash Et c\rquote est la v\'e9rit\'e9, mon cher\'85 D\'e9chelette en arrivant s\rquote est toqu\'e9 d\rquote une fille de skating, Alice Dor\'e9\~; il l
+\rquote a prise avec lui depuis un mois, en m\'e9nage, absolument en m\'e9nage\'85 Une petite femme bien gentille, bien douce, un joli mouton\'85 Ils ne font gu\'e8re de bruit \'e0 eux deux\'85 J\rquote ai promis que nous irions les voir\~; \'e7
+a nous changera un peu du cor de chasse et des barcarolles\'85 C\rquote est \'e9gal, dis donc, le philosophe avec ses th\'e9ories\'85 Pas de lendemain, pas de collage\'85 Ah\~! je l\rquote ai joliment blagu\'e9\~!
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Jean se laissa conduire chez D\'e9chelette qu\rquote il n\rquote avait pas revu depuis leur rencontre \'e0 la Madeleine. On l\rquote e\'fbt bien surpris alors, en lui disant qu\rquote il en arriverait \'e0 fr\'e9quenter sans d\'e9go\'fbt ce cynique et d
+\'e9daigneux amant de sa ma\'eetresse, \'e0 devenir presque son ami. D\'e8s la premi\'e8re visite, lui-m\'eame s\rquote \'e9tonnait de se sentir si \'e0 l\rquote aise, charm\'e9 par la douceur de cet homme au bon rire d\rquote
+enfant dans sa barbe de cosaque, et d\rquote une s\'e9r\'e9nit\'e9 d\rquote humeur que n\rquote alt\'e9raient pas les cruelles crises de foie qui plombaient son teint, le tour de ses yeux.
+\par
+\par Et comme on comprenait bien la tendresse qu\rquote il inspirait \'e0 cette Alice Dor\'e9, aux longues mains molles et blanches, \'e0 l\rquote insignifiante beaut\'e9 blonde, que relevait l\rquote \'e9clat de sa chair de Flamande, aussi dor\'e9
+e que son nom\~; de l\rquote or dans les cheveux, dans les prunelles, frangeant les cils, pailletant la peau jusque sous les ongles.
+\par
+\par Ramass\'e9e par D\'e9chelette sur l\rquote asphalte du skating, parmi les grossi\'e8ret\'e9s, les brutalit\'e9s de la traite, les tourbillons de fum\'e9e que l\rquote homme crache, avec un chiffre, dans le maquilla
+ge de la fille, la politesse de celui-ci l\rquote avait attendrie et surprise. Elle se retrouva femme, de pauvre b\'e9tail \'e0 plaisir qu\rquote elle \'e9tait, et quand il voulut la renvoyer au matin, conform\'e9ment \'e0 ses principes, avec un bon d\'e9
+jeuner et quelques louis, elle eut le c\'9cur si gros, lui demanda si doucement, si d\'e9sir\'e9ment \'ab\~garde-moi encore\'85\~\'bb qu\rquote il ne se sentit pas le courage de refuser. Depuis, moiti\'e9 respect humain, moiti\'e9
+ lassitude, il tenait sa porte close sur cette lune de miel de hasard, qu\rquote il passait au frais et au calme de son palais d\rquote \'e9t\'e9 si bien am\'e9nag\'e9 pour le confortable\~; et ils vivaient ainsi tr\'e8s heureux, elle de ces \'e9
+gards tendres qu\rquote elle n\rquote avait jamais connus, lui du bonheur qu\rquote il donnait \'e0 ce pauvre \'eatre et de sa reconnaissance na\'efve, subissant aussi sans qu\rquote il s\rquote en rend\'eet compte, et pour la premi\'e8
+re fois, le charme p\'e9n\'e9trant d\rquote une intimit\'e9 de femme, le myst\'e9rieux sortil\'e8ge de la vie \'e0 deux, dans une conformit\'e9 de bont\'e9 et de douceur.
+\par
+\par Pour Gaussin, l\rquote atelier de la rue de Rome fut une diversion au milieu bas et mesquin o\'f9 tra\'eenait sa vie de petit employ\'e9 en faux m\'e9nage\~; il aimait la conversation de ce savant aux go\'fbts d\rquote
+artiste, de ce philosophe en robe persane, l\'e9g\'e8re et l\'e2che comme sa doctrine, ces r\'e9cits de voyages que D\'e9chelette esquissait avec le moins de mots possible, et si bien \'e0 leur place parmi les tentures orientales, les Bouddhas dor\'e9
+s, les chim\'e8res de bronze, le luxe exotique de ce hall immense o\'f9 le jour tombait d\rquote un haut vitrage, vraie lumi\'e8re de fond de parc, remu\'e9e par le feuillage gr\'eale des bambous, les palmes d\'e9coup\'e9es des foug\'e8
+res arborescentes, et les \'e9normes feuilles des strilligias m\'eal\'e9es \'e0 des philodendrons aux minces flexibilit\'e9s de plantes d\rquote eau, cherchant l\rquote ombre et l\rquote humide.
+\par
+\par Le dimanche surtout, avec cette large baie sur une rue d\'e9serte du Paris d\rquote \'e9t\'e9, le frisson des feuilles, l\rquote odeur de terre fra\'eeche au pied des plantes, c\rquote \'e9tait la campagne et le sous-bois presque autant qu\rquote \'e0
+ Chaville, moins la promiscuit\'e9 et la trompe des Hett\'e9ma. Il ne venait jamais de monde\~; une fois pourtant Gaussin et sa ma\'eetresse, arrivant pour d\'eener, entendirent d\'e8s l\rquote entr\'e9e l\rquote
+animation de plusieurs voix. Le jour baissait, on prenait le raki dans la serre, et la discussion semblait vive\~:
+\par
+\par \endash Et moi je trouve que cinq ans de Mazas, le nom perdu, la vie d\'e9truite, c\rquote est assez payer cher un coup de passion et de folie\'85 Je signerai votre p\'e9tition, D\'e9chelette.
+\par
+\par \endash C\rquote est Caoudal\'85 dit Fanny tout bas, en tressaillant.
+\par
+\par Quelqu\rquote un r\'e9pondait avec la s\'e9cheresse cassante d\rquote un refus\~:
+\par
+\par \endash Moi, je ne signe rien, n\rquote acceptant aucune solidarit\'e9 avec ce dr\'f4le\'85
+\par
+\par \endash La Gournerie, maintenant\'85
+\par
+\par Et Fanny, serr\'e9e contre son amant, murmurait\~:
+\par
+\par \endash Allons-nous-en, si \'e7a t\rquote ennuie de les voir\'85
+\par
+\par \endash Pourquoi donc\~! mais pas du tout\'85
+\par
+\par En r\'e9alit\'e9, il ne se rendait pas bien compte de l\rquote impression qu\rquote il aurait \'e0 se trouver en face de ces hommes, mais il ne voulait pas reculer devant l\rquote \'e9preuve, d\'e9sireux peut-\'eatre de savoir le degr\'e9
+ actuel de cette jalousie qui avait fait son mis\'e9rable amour.
+\par
+\par \'ab\~Allons\~!\~\'bb dit-il, et ils se montr\'e8rent dans une lumi\'e8re rose de fin de jour, \'e9clairant les cr\'e2nes chauves, les barbes grisonnantes des amis de D\'e9chelette jet\'e9s sur les divans bas, autour d\rquote une table d\rquote
+Orient en escabeau o\'f9 tremblait, dans cinq ou six verres, la liqueur anis\'e9e et laiteuse qu\rquote Alice \'e9tait en train de verser. Les femmes s\rquote embrass\'e8rent\~:
+\par
+\par \endash Vous connaissez ces messieurs, Gaussin\~? demanda D\'e9chelette, au mouvement berceur de son fauteuil \'e0 bascule.
+\par
+\par S\rquote il les connaissait\~!\'85 Deux au moins lui \'e9taient familiers \'e0 force d\rquote avoir d\'e9visag\'e9 pendant des heures leurs portraits aux vitrines de c\'e9l\'e9brit\'e9s. Comme ils l\rquote avaient fait souffrir, quelle haine il s\rquote
+\'e9tait sentie contre eux, une haine de succession, une rage \'e0 sauter dessus, \'e0 leur manger la figure, lorsqu\rquote il les rencontrait dans la rue\~!\'85 Mais Fanny disait bien que cela lui passerait\~; maintenant c\rquote \'e9
+tait pour lui des visages de connaissance, presque des parents, des oncles lointains qu\rquote il retrouvait.
+\par
+\par \'ab\~Toujours beau, le petit\~!\'85\~\'bb dit Caoudal, allong\'e9 de toute sa taille g\'e9ante et tenant un \'e9cran au-dessus de ses paupi\'e8res pour les garantir du vitrage. \'ab\~Et Fanny, voyons\~?\'85\~\'bb
+ Il se leva sur le coude, cligna ses yeux d\rquote expert\~:
+\par
+\par \endash La figure tient encore\~; mais la taille, tu fais bien de la ficeler\'85 enfin, console-toi, ma fille, La Gournerie est encore plus gros que toi.
+\par
+\par Le po\'e8te pin\'e7a d\'e9daigneusement ses l\'e8vres minces. Assis \'e0 la turque sur une pile de coussins \endash depuis son voyage en Alg\'e9rie il pr\'e9tendait ne pouvoir se tenir autrement \endash , \'e9norme, emp\'e2t\'e9, n\rquote ayant plus d
+\rquote intelligent que son front solide sous une for\'eat blanche, et son dur regard de n\'e9grier, il affectait avec Fanny une r\'e9serve mondaine, une politesse exag\'e9r\'e9e, comme pour donner une le\'e7on \'e0 Caoudal.
+\par
+\par Deux paysagistes \'e0 t\'eates h\'e2l\'e9es et rustiques compl\'e9taient la r\'e9union\~; eux aussi connaissaient la ma\'eetresse de Jean, et le plus jeune lui dit dans un serrement de main\~:
+\par
+\par \endash D\'e9chelette nous a cont\'e9 l\rquote histoire de l\rquote enfant, c\rquote est tr\'e8s gentil ce que vous avez fait l\'e0, ma ch\'e8re.
+\par
+\par \endash Oui, fit Caoudal \'e0 Gaussin, oui, tr\'e8s chic, l\rquote adoption\'85 Pas province du tout.
+\par
+\par Elle semblait embarrass\'e9e de ces \'e9loges, quand on buta contre un meuble dans l\rquote atelier obscur, et une voix, demanda\~:
+\par
+\par \endash Personne\~?
+\par
+\par D\'e9chelette dit\~:
+\par
+\par \endash Voil\'e0 Ezano.
+\par
+\par Celui-l\'e0, Jean ne l\rquote avait jamais vu\~; mais il savait quelle place ce boh\'e8me, ce fantaisiste, aujourd\rquote hui rang\'e9, mari\'e9, chef de division aux Beaux-Arts, avait tenue dans l\rquote existence de Fanny Legrand, et il se souvenait d
+\rquote un paquet de lettres passionn\'e9es et charmantes. Un petit homme s\rquote avan\'e7a, creus\'e9, dess\'e9ch\'e9, la d\'e9marche raide, qui donnait la main de loin, tenait les gens \'e0 distance par une habitude d\rquote
+estrade, de figuration administrative. Il parut tr\'e8s surpris de voir Fanny, surtout de la retrouver belle apr\'e8s tant d\rquote ann\'e9es\~:
+\par
+\par \'ab\~Tiens\~!\'85 Sapho\'85\~\'bb et une rougeur furtive \'e9gaya ses pommettes.
+\par
+\par Ce nom de Sapho qui la rendait au pass\'e9, la rapprochait de tous ses anciens, causa une certaine g\'eane.
+\par
+\par \'ab\~Et M.\~d\rquote Armandy qui nous l\rquote a amen\'e9e\'85\~\'bb fit D\'e9chelette vivement pour pr\'e9venir le nouveau venu. Ezano salua\~; on se mit \'e0 causer. Fanny rassur\'e9e de voir comme son amant prenait les choses, et fi\'e8
+re de lui, de sa beaut\'e9, de sa jeunesse, devant des artistes, des connaisseurs, se montra tr\'e8s gaie, tr\'e8s en verve. Toute \'e0 sa passion pr\'e9sente, \'e0 peine se souvenait-elle de ses liaisons avec ces hommes\~; des ann\'e9
+es de cohabitation pourtant, de vie en commun o\'f9 l\rquote empreinte se fait d\rquote habitudes, de manies, gagn\'e9es \'e0 un contact et lui survivant, jusqu\rquote \'e0 cette fa\'e7on de rouler les cigarettes qu\rquote elle tenait d\rquote
+Ezano comme sa pr\'e9f\'e9rence du Job et du maryland.
+\par
+\par Jean constatait sans le moindre trouble ce petit d\'e9tail qui l\rquote e\'fbt exasp\'e9r\'e9 jadis, \'e9prouvant \'e0 se trouver aussi calme, la joie d\rquote un prisonnier qui a lim\'e9 sa cha\'eene, et sent que le moindre effort lui suffira pour l
+\rquote \'e9vasion.
+\par
+\par \endash Hein\~! ma pauvre Fanny, disait Caoudal d\rquote un ton blagueur en lui montrant les autres\'85 quel d\'e9chet\~!\'85 sont-ils vieux, sont-ils raplatis\~!\'85 il n\rquote y a que nous deux, vois-tu, qui tenions le coup.
+\par
+\par Fanny se mit \'e0 rire\~:
+\par
+\par \endash Ah\~! pardon, colonel \endash on l\rquote appelait quelquefois ainsi \'e0 cause de ses moustaches \endash , ce n\rquote est pas tout \'e0 fait la m\'eame chose\'85 je suis d\rquote une autre promotion\'85
+\par
+\par \endash Caoudal oublie toujours qu\rquote il est un anc\'eatre, dit La Gournerie\~; et sur un mouvement du sculpteur qu\rquote il savait toucher au vif\~: M\'e9daill\'e9 de 1840, cria-t-il de sa voix stridente, c\rquote est une date, mon bon\~!\'85
+
+\par
+\par Il restait entre ces deux anciens amis un ton agressif, une sourde antipathie qui ne les avait jamais s\'e9par\'e9s, mais \'e9clatait dans leurs regards, leurs moindres paroles, et cela depuis vingt ans, du jour o\'f9 le po\'e8te enlevait sa ma\'ee
+tresse au sculpteur. Fanny ne comptait plus pour eux, ils avaient l\rquote un et l\rquote autre couru d\rquote autres joies, d\rquote autres d\'e9boires, mais la rancune subsistait, creus\'e9e plus profonde avec les ann\'e9es.
+\par
+\par \endash Regardez-nous donc tous les deux, et dites franchement si c\rquote est moi qui suis l\rquote anc\'eatre\~!\'85
+\par
+\par Serr\'e9 dans le veston qui faisait saillir ses muscles, Caoudal se campait debout, la poitrine cambr\'e9e, secouant sa crini\'e8re flamboyante o\'f9 ne se voyait pas un poil blanc\~:
+\par
+\par \endash M\'e9daill\'e9 de 1840\'85 cinquante-huit ans dans trois mois\'85 Et puis, qu\rquote est-ce que \'e7a prouve\~?\'85 Est-ce l\rquote \'e2ge qui fait les vieux\~?\'85 Il n\rquote y a qu\rquote \'e0 la Com\'e9die-Fran\'e7
+aise et au Conservatoire que les hommes bafouillent \'e0 la soixantaine, en branlant la t\'eate, et petonnent, le dos rond, les jambes molles, avec des accidents s\'e9niles. \'c0 soixante ans, sacrebleu\~! on marche plus droit qu\rquote \'e0
+ trente, parce qu\rquote on se surveille\~; et la femme vous gobe encore pourvu que le c\'9cur reste jeune, et chauffe, et remonte toute la carcasse\'85
+\par
+\par \endash Crois-tu\~? fit La Gournerie qui regardait Fanny en ricanant.
+\par
+\par Et D\'e9chelette, avec son bon sourire\~:
+\par
+\par \endash Pourtant tu dis toujours qu\rquote il n\rquote y a que la jeunesse, tu en rab\'e2ches\'85
+\par
+\par \endash C\rquote est ma petite Cousinard qui m\rquote a fait changer d\rquote id\'e9e\'85 Cousinard, mon nouveau mod\'e8le\'85 Dix-huit ans, des ronds, des fossettes partout, un Clodion\'85 Et si bon enfant, si peuple, du Paris de la Halle o\'f9 sa m\'e8
+re vend de la volaille\'85 Elle vous a de ces mots b\'eates \'e0 l\rquote embrasser, de ces mots\'85 L\rquote autre jour, dans l\rquote atelier, elle trouve un roman de Dejoie, regarde le titre\~: }{\i Th\'e9r\'e8se}{, et le rejette avec sa jolie moue\~:
+\'ab\~Si \'e7a s\rquote \'e9tait appel\'e9 Pauv\rquote Th\'e9r\'e8se, je l\rquote aurais lu toute la nuit\~!\'85\~\'bb J\rquote en suis fou, je vous dis.
+\par
+\par \endash Du coup te voil\'e0 en m\'e9nage\~?\'85 Et dans six mois encore une rupture, des larmes comme le poing, le d\'e9go\'fbt du travail, des col\'e8res \'e0 tout tuer\'85
+\par
+\par Le front de Caoudal s\rquote assombrit\~:
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai que rien ne dure\'85 On se prend, on se quitte\'85
+\par
+\par \endash Alors pourquoi se prendre\~?
+\par
+\par \endash Eh bien, et toi\~?\'85 Crois-tu donc que tu en as pour la vie avec ta Flamande\~!\'85
+\par
+\par \endash Oh\~! nous autres, nous ne sommes pas en m\'e9nage\'85 pas vrai, Alice\~?
+\par
+\par \endash Certainement, r\'e9pondit d\rquote une voix douce et distraite la jeune femme mont\'e9e sur une chaise, en train de cueillir des glycines et des verdures pour un bouquet de table.
+\par
+\par D\'e9chelette continua\~:
+\par
+\par \endash Il n\rquote y aura pas de rupture entre nous, \'e0 peine une quitterie\'85 Nous avons fait un bail de deux mois \'e0 passer ensemble\~; le dernier jour on se s\'e9parera sans d\'e9sespoir et sans surprise\'85 Moi je retournerai \'e0 Ispahan
+\endash je viens de retenir mon }{\i sleeping}{ \endash et Alice rentrera dans son petit appartement de la rue Labruy\'e8re qu\rquote elle a toujours gard\'e9.
+\par
+\par \endash Troisi\'e8me au-dessus de l\rquote entresol, tout ce qu\rquote il y a de plus commode pour se fiche par la fen\'eatre\~!
+\par
+\par En disant cela, la jeune femme souriait, rousse et lumineuse dans le jour tombant, sa lourde grappe de fleurs mauves \'e0 la main\~; mais l\rquote accent de sa parole \'e9tait si profond, si grave, que personne ne r\'e9pondit. Le vent fra\'ee
+chissait, les maisons d\rquote en face semblaient plus hautes.
+\par
+\par \endash Allons nous mettre \'e0 table, cria le colonel\'85 Et disons des choses fol\'e2tres\'85
+\par
+\par \endash Oui, c\rquote est cela, }{\i gaudeamus}{ }{\i igitur}{\'85 amusons-nous pendant que nous sommes jeunes, n\rquote est-ce pas, Caoudal\~?\'85 dit La Gournerie avec un rire qui sonnait faux.
+\par
+\par Jean, quelques jours apr\'e8s, passait de nouveau rue de Rome, il trouvait l\rquote atelier ferm\'e9, le grand rideau de coutil descendu sur la vitre, un silence morne des caves jusqu\rquote \'e0 la toiture en terrasse. D\'e9chelette \'e9tait parti, \'e0
+ l\rquote heure indiqu\'e9e, le bail fini. Et lui pensait\~:
+\par
+\par \endash C\rquote est beau de faire ce qu\rquote on veut dans l\rquote existence, de gouverner sa raison et son c\'9cur\'85 Aurai-je jamais ce courage\~?\'85
+\par
+\par Une main se posa sur son \'e9paule\~:
+\par
+\par \endash Bonjour, Gaussin\~!\'85
+\par
+\par D\'e9chelette, l\rquote air fatigu\'e9, plus jaune et plus fronc\'e9 que d\rquote habitude, lui expliqua qu\rquote il ne partait pas encore, retenu \'e0 Paris par quelques affaires, et qu\rquote il habitait le Grand-H\'f4tel, l\rquote
+atelier lui faisant horreur depuis cette histoire \'e9pouvantable\'85
+\par
+\par \endash Quoi donc\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai, vous ne savez pas\'85 Alice est morte\'85 Elle s\rquote est tu\'e9e\'85 Attendez-moi, que je regarde si j\rquote ai des lettres\'85
+\par
+\par Il revint presque aussit\'f4t, et tout en faisant sauter des bandes de journaux d\rquote un doigt nerveux, il parlait sourdement, comme un somnambule, sans regarder Gaussin qui marchait pr\'e8s de lui\~:
+\par
+\par \endash Oui, tu\'e9e, jet\'e9e par la fen\'eatre, comme elle l\rquote avait dit le soir o\'f9 vous \'e9tiez l\'e0\'85 Qu\rquote est-ce que vous voulez\~?\'85 moi, je ne savais pas, je ne pouvais pas me douter\'85 Le jour o\'f9
+ je devais partir, elle me dit d\rquote un air tranquille\~: \'ab\~Emm\'e8ne-moi, D\'e9chelette\'85 ne me laisse pas seule\'85 je ne pourrai plus vivre sans toi\'85\~\'bb \'c7a me faisait rire. Me voyez-vous avec une femme, l\'e0-bas, chez ces Kurdes\'85
+ Le d\'e9sert, les fi\'e8vres, les nuits de bivouac\'85 }{\caps \'e0}{ d\'eener, elle me r\'e9p\'e9tait encore\~: \'ab\~Je ne te g\'eanerai pas, tu verras comme je serai gentille\'85\~\'bb Puis, voyant qu\rquote elle me faisait de la peine, elle n\rquote
+a plus insist\'e9\'85 Apr\'e8s, nous sommes all\'e9s aux Vari\'e9t\'e9s dans une baignoire\'85 tout cela convenu d\rquote avance\'85 Elle paraissait contente, me tenait la main tout le temps et murmurait\~: \'ab\~Je suis bien\'85\~\'bb
+ Comme je partais dans la nuit, je la ramenai chez elle en voiture\~; mais nous \'e9tions tristes tous deux, sans parler. Elle ne me dit m\'eame pas merci pour un petit paquet que je lui glissai dans la poche, de quoi vivre tranquille un an ou deux. Arriv
+\'e9s rue Labruy\'e8re, elle me demande de monter\'85 Je ne voulais pas. \'ab\~Je t\rquote en prie\'85 jusqu\rquote \'e0 la porte seulement.\~\'bb Mais l\'e0 je tins bon, je n\rquote entrai pas. Ma place \'e9tait retenue, mon sac fait, puis j\rquote
+avais trop dit que je partirais\'85 En descendant, le c\'9cur un peu gros, j\rquote entendais qu\rquote elle me criait quelque chose comme \'ab\~\'85 plus vite que toi\'85\~\'bb mais je ne compris qu\rquote en bas, dans la rue\'85 Oh\~!\'85
+\par
+\par Il s\rquote arr\'eata, les yeux \'e0 terre, devant l\rquote horrible vision que le trottoir lui pr\'e9sentait maintenant \'e0 chaque pas, cette masse inerte et noire qui r\'e2lait\'85
+\par
+\par \endash Elle est morte deux heures apr\'e8s, sans un mot, sans une plainte, me fixant de ses prunelles d\rquote or. Souffrait-elle\~? m\rquote a-t-elle reconnu\~? Nous l\rquote avions couch\'e9e sur son lit, tout habill\'e9
+e, une grande mantille de dentelle enveloppant la t\'eate d\rquote un c\'f4t\'e9, pour cacher la blessure du cr\'e2ne. Tr\'e8s p\'e2le, avec un peu de sang sur la tempe, elle \'e9tait encore jolie, si douce\'85
+ Mais comme je me penchais pour essuyer cette goutte de sang qui revenait toujours, in\'e9puisable \endash son regard m\rquote a sembl\'e9 prendre une expression indign\'e9e et terrible\'85 Une mal\'e9diction muette que la pauvre fille me jetait\'85
+ Aussi qu\rquote est-ce que \'e7a me faisait de rester quelque temps encore ou de l\rquote emmener avec moi, pr\'eate \'e0 tout, si peu g\'eanante\~?\'85 Non, l\rquote orgueil, l\rquote ent\'eatement d\rquote une parole dite\'85 Eh bien, je n\rquote
+ai pas c\'e9d\'e9, et elle est morte, morte de moi qui l\rquote aimais pourtant\'85
+\par
+\par Il se montait, parlait tout haut, suivi de l\rquote \'e9tonnement des gens qu\rquote il coudoyait en descendant la rue d\rquote Amsterdam\~; et Gaussin, passant devant son ancien logis dont il apercevait le balcon, la v\'e9randa, faisait un ret
+our vers Fanny et leur propre histoire, se sentait pris d\rquote un frisson, pendant que D\'e9chelette continuait\~:
+\par
+\par \endash Je l\rquote ai conduite \'e0 Montparnasse, sans amis, sans famille\'85 J\rquote ai voulu \'eatre seul \'e0 m\rquote occuper d\rquote elle\'85 Et depuis, je suis l\'e0, pensant toujours \'e0 la m\'eame chose, ne pouvant me d\'e9cider \'e0
+ partir avec cette id\'e9e obs\'e9dante, et fuyant ma maison o\'f9 j\rquote ai pass\'e9 deux mois si heureux \'e0 c\'f4t\'e9 d\rquote elle\'85 Je vis dehors, je cours, j\rquote essaye de me distraire, d\rquote \'e9chapper \'e0 cet \'9cil de morte qui m
+\rquote accuse sous un filet de sang\'85
+\par
+\par Et s\rquote arr\'eatant, but\'e9 \'e0 ce remords, avec deux grosses larmes qui glissaient sur son petit nez camard si bon, si \'e9pris de la vie, il disait\~:
+\par
+\par \endash Voyons, mon ami\~; je ne suis pourtant pas m\'e9chant\'85 C\rquote est un peu fort tout de m\'eame que j\rquote aie fait \'e7a\'85
+\par
+\par Jean essayait de le consoler, rejetant tout sur un hasard, un mauvais sort\~; mais D\'e9chelette r\'e9p\'e9tait en secouant la t\'eate, les dents serr\'e9es\~:
+\par
+\par \endash Non, non\'85 Je ne me pardonnerai jamais\'85 Je voudrais me punir\'85
+\par
+\par Ce d\'e9sir d\rquote une expiation ne cessa de le hanter, il en parlait \'e0 tous ses amis, \'e0 Gaussin qu\rquote il venait prendre \'e0 la sortie du bureau.
+\par
+\par \'ab\~Allez-vous-en donc, D\'e9chelette\'85 Voyagez, travaillez, \'e7a vous distraira\'85\~\'bb lui r\'e9p\'e9taient Caoudal et les autres, un peu inquiets de son id\'e9e fixe, de cet acharnement \'e0 leur faire r\'e9p\'e9ter qu\rquote il n\rquote \'e9
+tait pas m\'e9chant. Enfin un soir, soit qu\rquote il e\'fbt voulu revoir l\rquote atelier avant de partir, ou qu\rquote un projet tr\'e8s arr\'eat\'e9 d\rquote en finir avec sa peine l\rquote y e\'fbt amen\'e9, il rentra chez lui et au matin des o
+uvriers descendant des faubourgs \'e0 leur travail le ramass\'e8rent, le cr\'e2ne en deux, sur le trottoir devant sa porte, mort du m\'eame suicide que la femme, avec les m\'eames affres, le m\'eame fracassement d\rquote un d\'e9sespoir jet\'e9 \'e0
+ la rue.
+\par
+\par Dans l\rquote atelier en demi-jour, une foule se pressait, d\rquote artistes, de mod\'e8les, de femmes de th\'e9\'e2tre, tous les danseurs, tous les soupeurs des derni\'e8res f\'eates. C\rquote \'e9tait un bruit pi\'e9tin\'e9, chuchot\'e9
+, une rumeur de chapelle sous la flamme courte des cierges. On regardait \'e0 travers les lianes, les feuillages, le corps expos\'e9 dans une \'e9toffe de soie ramag\'e9e de fleurs d\rquote or, coiff\'e9 en turban pour la hideuse plaie de la t\'ea
+te, et tout de son long \'e9tendu, les mains blanches en avant qui disaient l\rquote abandon, le d\'e9liement supr\'eame, sur le divan bas ombrag\'e9 de glycines o\'f9 Gaussin et sa ma\'eetresse s\rquote \'e9taient connus l\'e0 nuit du bal.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96261186}X{\*\bkmkend _Toc96261186}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par On en meurt donc quelquefois de ces ruptures\~!\'85 Maintenant, quand ils se disputaient, Jean n\rquote osait plus parler de son d\'e9part, il ne criait plus, exasp\'e9r\'e9\~:
+\par
+\par \endash Heureusement, \'e7a va finir.
+\par
+\par Elle n\rquote aurait eu qu\rquote \'e0 r\'e9pondre\~:
+\par
+\par \endash C\rquote est bien, va-t\rquote en\'85 moi, je me tuerai, je ferai comme l\rquote autre\'85
+\par
+\par Et cette menace qu\rquote il croyait comprendre dans la m\'e9lancolie de ses regards et des airs qu\rquote elle chantait, dans la songerie de ses silences, le troublait jusqu\rquote \'e0 l\rquote \'e9pouvante.
+\par
+\par Cependant il avait pass\'e9 l\rquote examen de classement qui termine, pour les attach\'e9s consulaires, le stage minist\'e9riel\~; re\'e7u dans un bon rang, on allait le d\'e9signer pour un des premiers postes libres, ce n\rquote \'e9tait plus qu\rquote
+une affaire de semaines, de jours\~!\'85 Et autour d\rquote eux, dans cette fin de saison aux soleils de plus en plus brefs, tout se h\'e2tait aussi vers les changements de l\rquote hiver. Un matin, Fanny, ouvrant la fen\'ea
+tre devant le premier brouillard, s\rquote \'e9criait\~:
+\par
+\par \endash Tiens, les hirondelles sont parties\'85
+\par
+\par L\rquote une apr\'e8s l\rquote autre, les maisons bourgeoises du pays fermaient leurs persiennes\~; sur la route de Versailles, des voitures de d\'e9m\'e9nagement se succ\'e9daient, de grands omnibus de campagne charg\'e9s de paquets, avec des pan
+aches de plantes vertes sur la plate-forme, pendant que les feuilles s\rquote en allaient par tourbillons, roulaient comme les nuages en fuite sous le ciel bas, et que les meules montaient dans les champs d\'e9garnis. Derri\'e8re le verger, d\'e9pouill
+\'e9, rapetiss\'e9 par le manque de verdure, les chalets ferm\'e9s, les s\'e9choirs des blanchisseries aux toits rouges se massaient en paysage triste, et de l\rquote autre c\'f4t\'e9 de la maison, la voie ferr\'e9e mise \'e0 nu d\'e9
+roulait tout le long des bois en grisaille sa noire ligne voyageuse.
+\par
+\par Quelle cruaut\'e9 de la laisser l\'e0 toute seule dans cette tristesse des choses\~! Il sentait son c\'9cur d\'e9faillir d\rquote avance\~; jamais il n\rquote aurait le courage de l\rquote adieu. C\rquote \'e9tait bien l\'e0-dessus qu\rquote
+elle comptait, l\rquote attendant \'e0 cette minute supr\'eame, et jusque-l\'e0 tranquille, ne parlant de rien, fid\'e8le \'e0 sa promesse de ne pas mettre d\rquote entraves \'e0 ce d\'e9part de tout temps pr\'e9
+vu et consenti. Un jour, il rentra avec cette nouvelle\~:
+\par
+\par \endash Je suis nomm\'e9\'85
+\par
+\par \endash Ah\~!\'85 et o\'f9 donc\~?\'85
+\par
+\par Elle questionnait, l\rquote air indiff\'e9rent, mais les l\'e8vres et les yeux d\'e9color\'e9s, une telle crispation sur tout le visage qu\rquote il ne la fit pas plus longtemps attendre\~:
+\par
+\par \endash Non, non\'85 pas encore\'85 J\rquote ai c\'e9d\'e9 mon tour \'e0 H\'e9douin\'85 \'e7a nous donne au moins six mois.
+\par
+\par Ce fut un d\'e9bordement de larmes, de rires, de baisers fous qui balbutiaient\~:
+\par
+\par \endash Merci, merci\'85 Quelle bonne vie je vais te faire maintenant\~!\'85 C\rquote \'e9tait \'e7a, vois-tu, qui me rendait m\'e9chante, cette id\'e9e de d\'e9part\'85
+\par
+\par Elle allait s\rquote y pr\'e9parer mieux, s\rquote y r\'e9signer petit \'e0 petit. Et puis, dans six mois, ce ne serait plus l\rquote automne, avec le contre-coup de ces histoires de mort.
+\par
+\par Elle tint parole. Plus de nerfs, plus de querelles\~; et m\'eame, pour \'e9viter les ennuis caus\'e9s par l\rquote enfant, elle se d\'e9cidait \'e0 le mettre en pension \'e0 Versailles. Il ne sortait que le dimanche, et si ce nouveau r\'e9
+gime ne modifiait pas encore sa nature rebelle et sauvage, du moins il lui apprenait l\rquote hypocrisie. On vivait au calme, les d\'eeners avec les Hett\'e9ma savour\'e9s sans orage, et le piano rouvert pour les partitions favorites. Mais au fond, Jean r
+estait plus troubl\'e9, plus perplexe que jamais, se demandant o\'f9 le m\'e8nerait sa faiblesse, songeant parfois \'e0 renoncer aux consulats, \'e0 passer dans le service des bureaux. C\rquote \'e9tait Paris, le bail du m\'e9nage ind\'e9finiment renouvel
+\'e9\~; mais tout le r\'eave de sa jeunesse \'e0 bas, et le d\'e9sespoir des siens, la brouille certaine avec son p\'e8re qui ne lui pardonnerait pas cet abandon, surtout lorsqu\rquote il en saurait les causes.
+\par
+\par Et pour qui\~?\'85 Pour une cr\'e9ature vieillie, fan\'e9e, qu\rquote il n\rquote aimait plus, il en avait eu la preuve en face de ses amants\'85 Quel mal\'e9fice tenait donc, dans cette vie \'e0 deux\~?
+\par
+\par Comme il montait en wagon, un matin, aux derniers jours d\rquote octobre, un regard de jeune fille lev\'e9 vers le sien lui rappela tout \'e0 coup sa rencontre du bois, cette gr\'e2ce radieuse de femme-enfant, dont le souvenir l\rquote
+avait poursuivi pendant des mois. Elle portait la m\'eame robe claire que le soleil tachait si joliment sous les branches, mais recouverte d\rquote un grand manteau de voyage\~; et dans le wagon, des livres, un petit sac, un bouquet de gr
+ands roseaux, et des derni\'e8res fleurs disaient le retour vers Paris, la fin de la vill\'e9giature. Elle aussi l\rquote avait reconnu, d\rquote un demi-sourire frissonnant sur la limpidit\'e9 d\rquote eau de source de ses yeux\~
+; et ce fut, pendant une seconde, l\rquote entente inexprim\'e9e de la m\'eame pens\'e9e chez ces deux \'eatres.
+\par
+\par \'ab\~Comment va votre m\'e8re, M.\~d\rquote Armandy\~?\~\'bb demanda tout \'e0 coup le vieux Bouchereau que Jean, \'e9bloui, n\rquote avait pas vu d\rquote abord dans son coin, enfoui et lisant, sa p\'e2le figure inclin\'e9e.
+\par
+\par Jean donna des nouvelles, tr\'e8s touch\'e9 qu\rquote on se souv\'eent des siens et de lui, bien plus \'e9mu encore, quand la jeune fille s\rquote informa des deux petites bessonnes qui avaient \'e9crit \'e0
+ son oncle une si gentille lettre pour le remercier des soins donn\'e9s \'e0 leur m\'e8re\'85 Elle les connaissait\~!\'85 cela le remplit de joie\~; puis comme il \'e9tait, para\'eet-il, d\rquote une sensibilit\'e9 extraordinaire ce matin-l\'e0
+, il devint triste aussit\'f4t, en apprenant qu\rquote ils rentraient \'e0 Paris, que Bouchereau allait prendre son cours de semestre \'e0 l\rquote }{\caps \'e9}{cole de M\'e9decine. Il n\rquote aurait plus la chance de la revoir\'85
+ Et les champs filant aux porti\'e8res, splendides tout \'e0 l\rquote heure, lui semblaient lugubres, \'e9clair\'e9s d\rquote une lumi\'e8re d\rquote \'e9clipse.
+\par
+\par Le train siffla longuement\~; on arrivait. Il salua, les perdit, mais \'e0 la sortie de la gare ils se retrouv\'e8rent, et Bouchereau dans le tumulte de la presse l\rquote avertit qu\rquote \'e0 partir du jeudi suivant il restait chez lui, place Vend\'f4
+me\'85 si le c\'9cur lui disait d\rquote une tasse de th\'e9\'85 Elle donnait le bras \'e0 son oncle, et il sembla \'e0 Jean que c\rquote \'e9tait elle qui l\rquote invitait sans rien dire.
+\par
+\par Apr\'e8s avoir d\'e9cid\'e9 plusieurs fois qu\rquote il irait chez Bouchereau, puis qu\rquote il n\rquote irait pas \endash car \'e0 quoi bon se donner des regrets inutiles\~? \endash il pr\'e9vint pourtant chez lui qu\rquote il y aurait bient\'f4
+t une grande soir\'e9e au minist\'e8re \'e0 laquelle il lui faudrait assister. Fanny visitait son habit, lui faisait repasser des cravates blanches\~; et brusquement, le jeudi soir, il n\rquote eut plus la moindre envie de sortir. Mais sa ma\'ee
+tresse le raisonnait sur la n\'e9cessit\'e9 de cette corv\'e9e, se reprochant de l\rquote avoir trop absorb\'e9, gard\'e9 pour elle en \'e9go\'efste, et elle le d\'e9cidait, achevait de l\rquote habiller avec des jeux tendres, retouchait le n\'9c
+ud de sa cravate, le pli de ses cheveux, riait parce que ses doigts sentaient la cigarette qu\rquote elle reprenait et posait sur la chemin\'e9e \'e0 toute minute, et que cela ferait faire la grimace aux danseuses. Et de la voir tr\'e8s gaie et tr\'e8
+s bonne, il avait le remords de son mensonge, serait volontiers rest\'e9 pr\'e8s d\rquote elle au coin du feu, si Fanny ne l\rquote e\'fbt forc\'e9\~: \'ab\~Je veux\'85 il le faut\~\'bb, tendrement pouss\'e9 dehors dans la nuit du chemin.
+\par
+\par Il \'e9tait tard quand il rentra\~; elle dormait, et la lampe allum\'e9e sur ce sommeil de fatigue lui rappela une rentr\'e9e pareille, trois ans pass\'e9s d\'e9j\'e0, apr\'e8s les r\'e9v\'e9lations terribles qu\rquote on venait de lui faire. Comme il s
+\rquote \'e9tait montr\'e9 l\'e2che alors\~! Par quelle aberration ce qui devait briser sa cha\'eene l\rquote avait-il riv\'e9e plus solidement\~?\'85 Une naus\'e9e lui monta aux l\'e8vres, de d\'e9go\'fbt. La chambre, le lit, la femme lui faisaient \'e9
+galement horreur\~; il prit la lumi\'e8re, l\rquote emporta dans la pi\'e8ce \'e0 c\'f4t\'e9, doucement. Il d\'e9sirait tant \'eatre seul pour songer \'e0 ce qui lui arrivait\'85 oh\~! rien, presque rien\'85..
+\par
+\par Il aimait.
+\par
+\par Il y a dans certains mots que nous employons ordinairement un ressort cach\'e9 qui tout \'e0 coup les ouvre jusqu\rquote au fond, nous les explique dans leur intimit\'e9 exceptionnelle\~
+; puis le mot se replie, reprend sa forme banale et roule insignifiant, us\'e9 par l\rquote habitude et le machinal. L\rquote amour est un de ces mots-l\'e0\~; ceux pour qui sa clart\'e9 s\rquote est une fois traduite enti\'e8re, comprendront l\rquote
+angoisse d\'e9licieuse o\'f9 vivait Jean depuis une heure, sans bien se rendre compte d\rquote abord de ce qu\rquote il \'e9prouvait.
+\par
+\par L\'e0-bas, place Vend\'f4me, dans ce coin de salon o\'f9 ils \'e9taient rest\'e9s longtemps \'e0 causer ensemble, il ne sentait rien qu\rquote un grand bien-\'eatre, un charme doux qui l\rquote enveloppait. Ce n\rquote est qu\rquote
+une fois dehors, la porte retomb\'e9e sur lui, qu\rquote il avait \'e9t\'e9 saisi d\rquote une all\'e9gresse folle, puis d\rquote une d\'e9faillance \'e0 croire que toutes ses veines s\rquote ouvraient\~: \'ab\~Qu\rquote est-ce que j\rquote ai, mon Dieu\~
+?\'85\~\'bb Et le Paris qu\rquote il traversait pour revenir lui paraissait tout nouveau, f\'e9erique, \'e9largi, radieux. Oui, \'e0 cette heure o\'f9 les b\'eates de nuit sont l\'e2ch\'e9es et circulent, o\'f9 la vase des \'e9gouts remonte, s\rquote \'e9
+tale, grouille sous le gaz jaune, lui l\rquote amant de Sapho, curieux de toutes les d\'e9bauches, le Paris que peut voir la jeune fille revenant du bal avec des airs de valse plein la t\'eate qu\rquote elle redit aux \'e9
+toiles sous les blancheurs de sa parure, ce Paris chaste baign\'e9 de lune claire o\'f9 s\rquote \'e9closent les \'e2mes vierges, c\rquote est ce Paris qu\rquote il avait vu\~!\'85 Et tout \'e0 coup, comme il montait le large escalier de la gare, si pr
+\'e8s du retour vers le mauvais g\'eete, il se surprenait \'e0 dire tout haut\~: \'ab\~Mais je l\rquote aime\'85 je l\rquote aime\'85\~\'bb et c\rquote est ainsi qu\rquote il l\rquote avait appris.
+\par
+\par \endash Tu es l\'e0, Jean\~?\'85 Que fais-tu donc\~?
+\par
+\par Fanny s\rquote \'e9veille en sursaut, effray\'e9e de ne pas le sentir \'e0 c\'f4t\'e9 d\rquote elle. Il faut venir l\rquote embrasser, mentir, raconter le bal du minist\'e8re, dire s\rquote il y avait de jolies toilettes et avec qui il a dans\'e9\~
+; mais pour \'e9chapper \'e0 cette inquisition, surtout aux caresses qu\rquote il redoute, tout impr\'e9gn\'e9 du souvenir de l\rquote autre, il invente un travail press\'e9, les dessins d\rquote Hett\'e9ma.
+\par
+\par \endash Il n\rquote y a plus de feu\~; tu vas avoir froid.
+\par
+\par \endash Non, non\'85
+\par
+\par \endash Au moins laisse la porte ouverte, que je voie ta lampe\'85
+\par
+\par Il doit jouer son mensonge jusqu\rquote au bout, installer la table, les \'e9pures\~; puis assis, immobile, retenant son souffle, il songe, il se rappelle, et, pour fixer son r\'eave, le raconte \'e0 C\'e9
+saire dans une longue lettre, pendant que le vent de nuit remue les branches qui craquent sans un froissement de feuilles, que les trains se succ\'e8dent en grondant et que La Balue, troubl\'e9 par la lumi\'e8re, s\rquote
+agite dans sa petite cage, sautille d\rquote un perchoir \'e0 l\rquote autre avec des cris h\'e9sitants.
+\par
+\par Il dit tout, la rencontre dans les bois, le wagon, son \'e9motion singuli\'e8re \'e0 l\rquote entr\'e9e de ces salons qu\rquote
+il avait vus si lugubres et tragiques le jour de la consultation, des chuchotements furtifs dans les portes, de tristes regards \'e9chang\'e9s de chaise \'e0 chaise, et qui, ce soir, s\rquote ouvraient anim\'e9s et bru
+yants en une longue enfilade lumineuse. Bouchereau lui-m\'eame n\rquote avait plus sa physionomie dure, cet \'9cil noir, fouilleur et d\'e9concertant sous ses gros sourcils d\rquote \'e9toupe, mais une expression repos\'e9
+e et paternelle de bonhomme qui consent \'e0 ce que l\rquote on s\rquote amuse chez lui.
+\par
+\par \'ab\~Tout \'e0 coup elle est venue vers moi et je n\rquote ai plus rien vu\'85 Mon ami, elle s\rquote appelle Ir\'e8ne, elle est jolie, l\rquote air bon, les cheveux de ce brun dor\'e9 des Anglaises, une bouche d\rquote enfant toujours pr\'eate \'e0 rire
+\'85 Oh\~! pas ce rire sans gaiet\'e9, qui agace chez tant de femmes\~; une vraie expansion de jeunesse et de bonheur\'85 Elle est n\'e9e \'e0 Londres\~; mais son p\'e8re \'e9tait Fran\'e7ais et elle n\rquote a pas d\rquote
+accent du tout, seulement une adorable fa\'e7on de prononcer certains mots, de dire \'ab\~uncl\'e9\~\'bb qui chaque fois met une caresse dans les yeux du vieux Bouchereau. Il l\rquote a prise avec lui pour soulager la famille de son fr\'e8
+re qui est nombreuse, et remplacer la s\'9cur d\rquote Ir\'e8ne, l\rquote a\'een\'e9e, mari\'e9e depuis deux ans \'e0 son chef de clinique. Mais elle, voil\'e0, les m\'e9decins ne lui vont gu\'e8re\'85 Comme elle m\rquote a amus\'e9 avec la b\'ea
+tise de ce jeune savant exigeant de sa fianc\'e9e, sur toute chose, un engagement formel et solennel de l\'e9guer leur deux corps \'e0 la Soci\'e9t\'e9 d\rquote anthropologie\~! \'85 Elle, c\rquote est un oiseau voyageur. Elle aime les bateaux, la mer\~;
+la vue d\rquote un beaupr\'e9 tourn\'e9 au large lui prend le c\'9cur\'85 Elle me disait tout cela librement, en camarade, bien }{\i miss}{ d\rquote allures, malgr\'e9 sa gr\'e2ce parisienne, et je l\rquote \'e9
+coutais ravi de sa voix, de son rire, de la conformit\'e9 de nos go\'fbts, d\rquote une certitude intime que le bonheur de ma vie \'e9tait l\'e0, \'e0 c\'f4t\'e9 de ma main, et que je n\rquote avais qu\rquote \'e0 le saisir, l\rquote
+emporter loin, bien loin, o\'f9 m\rquote enverrait la carri\'e8re aventureuse\'85\~\'bb
+\par
+\par }\pard\plain \s18\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\endash Viens donc te coucher, m\rquote ami\'85
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Il tressaute, s\rquote arr\'eate, cache instinctivement la lettre qu\rquote il est en train d\rquote \'e9crire\~!
+\par
+\par \endash Tout \'e0 l\rquote heure\'85 Dors, dors\'85
+\par
+\par Il lui parle avec col\'e8re et, le dos tendu, \'e9coute le sommeil revenir dans cette respiration de femme, car ils sont tr\'e8s pr\'e8s l\rquote un de l\rquote autre, et si loin\~!
+\par
+\par \'ab\~\'85 Quoi qu\rquote il arrive, ce sera la d\'e9livrance que cette rencontre et cet amour. Tu connais ma vie\~; tu as compris, sans que nous en parlions jamais, qu\rquote elle est la m\'eame qu\rquote autrefois, que je n\rquote ai pas pu m\rquote
+affranchir. Mais ce que tu ne sais pas, c\rquote est que j\rquote \'e9tais pr\'eat \'e0 sacrifier fortune, avenir, tout, \'e0 cette habitude fatale o\'f9 je m\rquote enlisais un peu plus chaque jour. Maintenant, j\rquote ai trouv\'e9
+ le ressort, le point d\rquote appui qui me manquait\~; et pour ne plus laisser de recours \'e0 ma faiblesse, je me suis jur\'e9 de ne retourner l\'e0-bas que libre et s\'e9par\'e9\'85 }{\caps \'e0}{ demain l\rquote \'e9vasion\'85\~\'bb
+\par
+\par Ce ne fut ni le lendemain ni le jour suivant. Il fallait un moyen pour s\rquote \'e9vader, un pr\'e9texte, le d\'e9nouement d\rquote une querelle o\'f9 l\rquote on crie\~: \'ab\~Je m\rquote en vais\~\'bb, pour ne plus revenir\~
+; et Fanny se montrait douce et gaie comme aux premiers temps illusionn\'e9s du m\'e9nage.
+\par
+\par \'c9crire \'ab\~c\rquote est fini\~\'bb sans plus d\rquote explications\~?\'85 Mais cette violente ne se r\'e9signerait pas ainsi, le relancerait, s\rquote acharnerait jusqu\rquote \'e0 la porte de son h\'f4tel, de son bureau. Non, mieux vaudrait l
+\rquote attaquer de face, la convaincre de l\rquote irr\'e9vocable, du d\'e9finitif de cette rupture, et sans col\'e8re comme sans piti\'e9, lui en \'e9num\'e9rer les causes.
+\par
+\par Mais avec ces r\'e9flexions, une peur lui revint du suicide d\rquote Alice Dor\'e9. Il y avait devant chez eux, de l\rquote autre c\'f4t\'e9 du pav\'e9, une ruelle en pente conduisant \'e0 la voie et ferm\'e9e d\rquote une barri\'e8re\~
+; les voisins prenaient par l\'e0, les jours de presse, pour suivre les rails jusqu\rquote \'e0 la gare. Et l\rquote imagination du M\'e9ridional voyait, apr\'e8s leur sc\'e8ne de rupture, sa ma\'eetresse s\rquote \'e9chapper sur la route, joindre l
+a traverse, se jeter sous les roues du train qui l\rquote emportait. Cette crainte l\rquote obs\'e9dait au point que la seule pens\'e9e de cette barri\'e8re battante, entre deux murs charg\'e9s de lierre, lui faisait reculer l\rquote explication.
+\par
+\par Encore s\rquote il avait eu l\'e0 un ami, quelqu\rquote un pour la garder, l\rquote assister \'e0 cette premi\'e8re crise\~; mais, terr\'e9s dans leur collage comme des marmottes, ils ne connaissaient personne, et ce n\rquote \'e9tait pas les Hett\'e9
+ma, ces monstrueux \'e9go\'efstes luisants et noy\'e9s de graisse, bestialis\'e9s encore par l\rquote approche de leur hivernage d\rquote Esquimaux, que la malheureuse aurait pu appeler au secours de son d\'e9sespoir et de son abandon.
+\par
+\par Il fallait rompre, pourtant, et rompre vite. Malgr\'e9 sa promesse \'e0 lui-m\'eame, Jean \'e9tait retourn\'e9 deux ou trois fois place Vend\'f4me, de plus en plus \'e9pris\~; et quoiqu\rquote il n\rquote e\'fbt rien dit encore, l\rquote accueil \'e0
+ bras ouverts du vieux Bouchereau, l\rquote attitude d\rquote Ir\'e8ne o\'f9 se m\'ealaient dans la r\'e9serve une tendresse, une indulgence, et comme l\rquote attente \'e9mue de la d\'e9claration, tout l\rquote avertissait de ne plus tarder.
+ Puis le supplice de mentir, les pr\'e9textes qu\rquote il inventait pour Fanny, et l\rquote esp\'e8ce de sacril\'e8ge d\rquote aller des baisers de Sapho \'e0 la cour discr\'e8te, balbutiante\'85
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96261187}XI{\*\bkmkend _Toc96261187}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Au milieu de ces alternatives, il trouvait au minist\'e8re, sur sa table, la carte d\rquote un monsieur venu d\'e9j\'e0 deux fois dans la matin\'e9e, disait l\rquote huissier avec un certain respect de la nomenclature suivante\~:
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {C. GAUSSIN D\rquote ARMANDY
+\par
+\par }\pard\plain \s34\qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \i\f40\fs32\lang1036\cgrid {\i0 Pr\'e9sident des Submersionnistes de la Vall\'e9e du Rh\'f4ne,
+\par Membre du Comit\'e9 central d\rquote \'e9tude et de vigilance,
+\par D\'e9l\'e9gu\'e9 d\'e9partemental, etc., etc.
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par L\rquote oncle C\'e9saire \'e0 Paris\~!\'85 Le F\'e9nat d\'e9l\'e9gu\'e9, membre d\rquote un comit\'e9 de vigilance\~!\'85 Sa stupeur durait encore, quand l\rquote
+oncle parut, toujours brun comme une pomme de pin, ses yeux fous, son rire au coin des tempes, sa barbe du temps de la Ligue, mais au lieu de l\rquote \'e9ternelle veste de futaine \'e0 c\'f4
+tes, une redingote en drap neuf bridant sur le ventre et donnant au petit homme une majest\'e9 vraiment pr\'e9sidentielle.
+\par
+\par Ce qui l\rquote amenait \'e0 Paris\~? L\rquote achat d\rquote une machine \'e9l\'e9vatoire pour l\rquote immersion de ses nouvelles vignes \endash il pronon\'e7ait le mot \'ab\~\'e9l\'e9vatoire\~\'bb avec une conviction qui le grandissait \'e0
+ ses propres yeux \endash , puis la commande de son buste que ses coll\'e8gues lui demandaient pour orner la salle du conseil.
+\par
+\par \endash Tu as vu, ajouta-t-il d\rquote un air modeste, ils m\rquote ont nomm\'e9 pr\'e9sident\'85 Mon id\'e9e de submersion bouleverse le Midi\'85 Et dire que c\rquote est moi, le F\'e9nat, qui suis en train de sauver les vins de France\~!\'85 Il n
+\rquote y a que les toqu\'e9s, vois-tu.
+\par
+\par Mais le but principal de son voyage, c\rquote \'e9tait la rupture avec Fanny. Comprenant que l\rquote affaire tra\'eenait en longueur, il venait donner un coup de main.
+\par
+\par \endash Je m\rquote y connais, tu penses\'85 Quand courbebaisse a l\'e2ch\'e9 la sienne pour se marier\'85
+\par
+\par Avant d\rquote attaquer son histoire, il s\rquote arr\'eata et, d\'e9boutonnant sa redingote, il en tira un petit portefeuille rondement tendu\~:
+\par
+\par \endash D\rquote abord, d\'e9barrasse-moi de ceci\'85 B\'e9 oui\~! l\rquote argent\'85 la lib\'e9ration du territoire\'85
+\par
+\par Il se trompa au geste de son neveu, comprit qu\rquote il refusait par discr\'e9tion\~:
+\par
+\par \endash Prends donc\~! prends donc\~!\'85 C\rquote est ma fiert\'e9 de pouvoir rendre au fils un peu de ce que le p\'e8re a fait pour moi\'85 D\rquote ailleurs, Divonne le veut ainsi. Elle est au courant de l\rquote affaire, et si contente que tu penses
+\'e0 te marier, \'e0 secouer ton vieux crampon\~!
+\par
+\par Dans la bouche de C\'e9saire, apr\'e8s le service que sa ma\'eetresse lui avait rendu, Jean trouva \'ab\~vieux crampon\~\'bb un peu injuste, et c\rquote est avec une pointe d\rquote amertume qu\rquote il r\'e9pondit\~:
+\par
+\par \endash Reprenez votre portefeuille, mon oncle\'85 vous savez mieux que personne combien ces questions sont indiff\'e9rentes \'e0 Fanny.
+\par
+\par \endash Oui, c\rquote \'e9tait une bonne fille\'85 dit l\rquote oncle en oraison fun\'e8bre, et il ajouta, clignant sa patte d\rquote oie\~: Garde toujours l\rquote argent\'85 Avec les tentations de Paris, je l\rquote
+aime mieux entre tes mains que dans les miennes\~; et puis il en faut pour les ruptures comme pour les duels\'85
+\par
+\par Il se leva l\'e0-dessus, d\'e9clarant qu\rquote il mourait de faim et que cette grosse question se discuterait mieux, la fourchette \'e0 la main, en d\'e9jeunant. Toujours la l\'e9g\'e8ret\'e9 gouailleuse du M\'e9ridional \'e0
+ traiter les affaires de femme.
+\par
+\par \endash Entre nous, petit\'85
+\par
+\par Ils \'e9taient attabl\'e9s dans un restaurant de la rue de Bourgogne, et l\rquote oncle s\rquote \'e9panouissait, la serviette au menton, tandis que Jean grignotait du bout des dents, l\rquote estomac serr\'e9.
+\par
+\par \endash \'85 Je trouve que tu prends la chose trop au tragique. Je sais bien que le premier coup est dur, l\rquote explication ennuyeuse\~; mais, si cela te co\'fbte trop, ne dis rien, fais comme Courbebaisse. Jusqu\rquote
+au matin du mariage, la Mornas a tout ignor\'e9. Le soir, en sortant de chez sa future, il allait chercher la chanteuse \'e0 son beuglant, et la reconduisait chez elle. Tu me diras que \'e7a n\rquote est pas tr\'e8s r\'e9
+gulier ni bien loyal non plus. Mais quand on n\rquote aime pas les sc\'e8nes, et avec des femmes terribles comme Paola Mornas\~!\'85 Il y avait pr\'e8s de dix ans que ce grand beau gar\'e7on tremblait devant cette petite moricaude. Pour le d\'e9
+crochage, il fallait ruser, man\'9cuvrer\'85
+\par
+\par Et voici comme il s\rquote y \'e9tait pris.
+\par
+\par La veille du mariage, un Quinze Ao\'fbt, le jour de la f\'eate, C\'e9saire proposa \'e0 la petite d\rquote aller p\'eacher une friture dans l\rquote Yvette. Courbebaisse devait venir les rejoindre pour d\'eener\~; et l\rquote on s\rquote
+en retournerait tous trois le lendemain soir, quand Paris aurait \'e9vapor\'e9 son odeur de poussi\'e8re, de carcasses de fus\'e9es et d\rquote huile \'e0 lampions. \'c7a va. Les voil\'e0 tous deux \'e9tendus dans l\rquote herbe au b
+ord de cette petite rivi\'e8re qui fr\'e9tille et luit entre ses berges basses, fait les prairies si vertes et les saules si feuillus. Apr\'e8s la p\'eache, le bain. Ce n\rquote \'e9tait pas la premi\'e8re fois qu\rquote
+il leur arrivait de nager ensemble, Paola et lui, en bons gar\'e7ons, en camarades\~; mais ce jour-l\'e0, cette petite Mornas, les bras, les jambes nues, son corps de maugrabine fait au moule, que la mouillure du costume plaquait de partout\'85 peut-\'ea
+tre aussi l\rquote id\'e9e que Courbebaisse lui avait donn\'e9 carte blanche\'85 Ah\~! la m\'e2tine\'85 Elle se retourna, le regarda dans les yeux, durement.
+\par
+\par \endash Vous savez, C\'e9saire, n\rquote y revenez plus.
+\par
+\par Il n\rquote insista pas, de peur de g\'e2ter son affaire, et se dit\~: \'ab\~Ce sera pour apr\'e8s d\'eener.\~\'bb Tr\'e8s gai, le d\'eener, sur le balcon en bois de l\rquote auberge, entre les deux drapeaux que le patron avait arbor\'e9s en l\rquote
+honneur du Quinze Ao\'fbt. Il faisait chaud, les foins sentaient bon, et l\rquote on entendait les tambours, les p\'e9tards, la musique de l\rquote orph\'e9on qui courait les rues.
+\par
+\par \endash Est-il emb\'eatant, ce Courbebaisse, de n\rquote arriver que demain, disait la Mornas, qui s\rquote \'e9tirait les bras avec un coup de champagne dans les yeux\'85, j\rquote ai envie de m\rquote amuser, moi, ce soir.
+\par
+\par \endash Et moi, donc\~!
+\par
+\par Il \'e9tait venu s\rquote appuyer \'e0 c\'f4t\'e9 d\rquote elle sur la rampe du balcon, encore br\'fblante du soleil de la journ\'e9e, et sournoisement, en sondeur, il passait le bras autour de sa taille\~:
+\par
+\par \endash Oh\~! Paola\'85 Paola\'85
+\par
+\par Cette fois, au lieu de se f\'e2cher, la chanteuse se mit \'e0 rire, mais si fort, de si bon c\'9cur qu\rquote il finit par en faire autant. M\'eame tentative repouss\'e9e de la m\'eame fa\'e7on, le soir, en rentrant de la f\'eate o\'f9 ils avaient dans
+\'e9, tir\'e9 des macarons\~; et comme leurs chambres \'e9taient voisines, elle lui chantait \'e0 travers la cloison\~: }{\i T\rquote es trop p\rquote tit, t\rquote es trop p\rquote tit}{\'85, avec toutes sortes de comparaisons d\'e9sobli
+geantes entre lui et Courbebaisse. Il se tenait pour ne pas lui r\'e9pondre, l\rquote appeler la veuve Mornas\~; mais c\rquote \'e9tait encore trop t\'f4t. Le lendemain, par exemple, en s\rquote installant devant un bon d\'e9jeuner, pendant que Paola s
+\rquote impatientait et s\rquote inqui\'e9tait, \'e0 la fin, de ne pas voir arriver son homme, ce fut avec une certaine satisfaction qu\rquote il tira sa montre et dit solennellement\~:
+\par
+\par \endash Midi, c\rquote est fait\'85
+\par
+\par \endash Quoi donc\~?
+\par
+\par \endash Il est mari\'e9.
+\par
+\par \endash Qui\~?
+\par
+\par \endash Courbebaisse.
+\par
+\par Vlan\~!
+\par
+\par \endash Ah\~! mon ami, quelle gifle\'85 Dans toutes mes aventures galantes je n\rquote ai jamais rien re\'e7u de pareil. Et, tout de suite, la voil\'e0 qui veut partir\'85 Mais, pas de train avant quatre heures\'85 Et pendant ce temps l\rquote infid\'e8
+le br\'fblait les rails du P.-L.-M.\~vers l\rquote Italie avec sa femme. Alors, dans sa rage, elle repique, m\rquote ab\'eeme de coups et de griffes\~; \endash cette chance\~!\'85 moi qui nous avais enferm\'e9s \'e0 clef\~; \endash puis elle s\rquote
+en prend \'e0 la vaisselle et tombe enfin dans une crise de nerfs \'e9pouvantable. \'c0 cinq, on la porte sur son lit, on la maintient, tandis que tout \'e9rafl\'e9, comme si je sortais d\rquote un buisson de ronces, je cours pour trouver le m\'e9decin d
+\rquote Orsay\'85 Dans ces affaires-l\'e0, c\rquote est comme sur le terrain, il faudrait toujours avoir un m\'e9decin avec soi. Me vois-tu, par les routes, \'e0 jeun, et un soleil\~!\'85 Il faisait nuit quand je le ramenai\'85 Tout \'e0
+ coup, en approchant de l\rquote auberge, une rumeur de foule, un rassemblement sous les fen\'eatres\'85 Ah\~! mon Dieu, elle s\rquote est suicid\'e9e\~? Elle a tu\'e9 quelqu\rquote un\~? Avec la Mornas c\rquote \'e9tait plus vraisemblable\'85 Je me pr
+\'e9cipite, et qu\rquote est-ce que je vois\~?\'85 Le balcon charg\'e9 de lanternes v\'e9nitiennes et la chanteuse debout, consol\'e9e et superbe, enroul\'e9e dans un des drapeaux et gueulant la }{\i Marseillaise}{, en pleine f\'eate imp\'e9
+riale, au-dessus du peuple qui acclamait. Et voil\'e0, mon petit, comment s\rquote est termin\'e9e la liaison de Courbebaisse\~; je ne te dirai pas que tout a \'e9t\'e9 fini d\rquote une fois. Apr\'e8
+s dix ans de fers, il faut toujours compter un peu de surveillance. Mais enfin, le plus fort s\rquote \'e9tait pass\'e9 sur moi\~; et j\rquote en recevrai bien autant de la tienne, si tu veux.
+\par
+\par \endash Ah\~! mon oncle, ce n\rquote est pas le m\'eame genre de femme.
+\par
+\par \endash Va donc, dit C\'e9saire d\'e9cachetant une bo\'eete de cigares qu\rquote il approchait de son oreille pour s\rquote assurer s\rquote ils \'e9taient secs, tu n\rquote es pas le premier qui la quitte\'85
+\par
+\par \endash C\rquote est pourtant vrai\'85
+\par
+\par Et Jean se rattrapait avec bonheur \'e0 ce mot qui l\rquote e\'fbt navr\'e9 quelques mois auparavant. Au fond, l\rquote oncle et son histoire comique le rassuraient un peu, mais ce qu\rquote il n\rquote admettait pas, c\rquote \'e9
+tait le mensonge en partie double pendant des mois, cette hypocrisie, ce partage, il ne pourrait jamais s\rquote y r\'e9soudre et n\rquote avait que trop attendu.
+\par
+\par \endash Alors, comment veux-tu faire\~?\'85
+\par
+\par Pendant que le jeune homme se d\'e9battait dans ces incertitudes, le membre du conseil de vigilance lissait sa barbe, essayait des sourires, des effets, des ports de t\'eate, puis d\rquote un air n\'e9gligent\~:
+\par
+\par \endash C\rquote est loin d\rquote ici qu\rquote il demeure\~?
+\par
+\par \endash Qui donc\~?
+\par
+\par \endash Mais cet artiste, ce Caoudal dont tu m\rquote as parl\'e9 pour mon buste\'85 On pourrait aller voir ses prix, pendant qu\rquote on est ensemble\'85
+\par
+\par Caoudal, bien que c\'e9l\'e8bre, grand mangeur d\rquote argent, occupait toujours rue d\rquote Assas l\rquote atelier de ses premiers succ\'e8s. C\'e9saire, tout en allant, s\rquote informait de sa valeur artistique\~
+; il y mettrait le prix, certainement, mais ces messieurs du comit\'e9 tenaient \'e0 une \'9cuvre de premier ordre.
+\par
+\par \endash Oh\~! ne craignez rien, mon oncle, si Caoudal veut bien s\rquote en charger\'85
+\par
+\par Et il lui \'e9num\'e9rait les titres du sculpteur, membre de l\rquote Institut, commandeur de la L\'e9gion d\rquote honneur et d\rquote une foule d\rquote ordres \'e9trangers. Le F\'e9nat ouvrait de grands yeux.
+\par
+\par \endash Et vous \'eates amis\~?
+\par
+\par \endash Tr\'e8s amis.
+\par
+\par \endash Ce Paris, pas moins\~!\'85 comme on y fait de belles connaissances.
+\par
+\par Gaussin aurait eu pourtant quelque honte \'e0 avouer que Caoudal \'e9tait un ancien amant de Fanny, et qu\rquote elle les avait mis en relation. Mais on e\'fbt dit que C\'e9saire y pensait\~:
+\par
+\par \endash C\rquote est lui l\rquote auteur de cette Sapho que nous avons \'e0 Castelet\~?\'85 Alors il conna\'eet ta ma\'eetresse, et pourrait t\rquote aider peut-\'eatre \'e0 la rupture. L\rquote Institut, la L\'e9gion d\rquote honneur, \'e7
+a impressionne toujours une femme\'85
+\par
+\par Jean ne r\'e9pondit pas, songeant aussi peut-\'eatre \'e0 utiliser l\rquote influence du premier amant.
+\par
+\par Et l\rquote oncle continuait d\rquote un bon rire\~:
+\par
+\par \endash }{\caps \'e0}{ propos, tu sais, le bronze n\rquote est plus chez ton p\'e8re\'85 Quand Divonne a su, quand j\rquote ai eu le malheur de lui dire que \'e7a repr\'e9sentait ta ma\'eetresse, elle n\rquote a plus voulu qu\rquote il f\'fbt l\'e0\'85
+ Avec les manies du consul, ses difficult\'e9s au moindre changement, ce n\rquote \'e9tait pas commode, surtout sans laisser soup\'e7onner le motif\'85 Oh\~! les femmes\'85 Elle a si bien man\'9cuvr\'e9 qu\rquote \'e0 cette heure M.\~Thiers pr\'e9
+side sur la chemin\'e9e de ton p\'e8re, et la pauvre Sapho se ronge de poussi\'e8re dans la chambre du vent, avec les vieux chenets et les meubles hors d\rquote usage\~; m\'eame qu\rquote elle a re\'e7u un atout dans le transport, le chignon cass\'e9
+ et sa lyre qui ne tient plus. La rancune de Divonne, sans doute, qui lui aura port\'e9 malheur.
+\par
+\par Ils arrivaient rue d\rquote Assas. Devant l\rquote aspect modeste et travailleur de cette cit\'e9 d\rquote artistes, ces ateliers aux portes de remises num\'e9rot\'e9es, s\rquote ouvrant de chaque c\'f4t\'e9 d\rquote une longue cour que terminent les b
+\'e2timents vulgaires d\rquote une \'e9cole communale aux perp\'e9tuelles m\'e9lop\'e9es de lecture, le pr\'e9sident des submersionnistes eut de nouveaux doutes sur le talent d\rquote un homme aussi m\'e9diocrement log\'e9\~; mais sit\'f4t entr\'e9
+ chez Caoudal, il sut \'e0 quoi s\rquote en tenir\~: \'ab\~Pas pour cent mille francs, pas pour un million\~!\'85\~\'bb hurlait le sculpteur au premier mot de Gaussin\~; et soulevant \'e0 mesure son grand corps du divan o\'f9 il s\rquote
+allongeait dans le d\'e9sordre et l\rquote abandon de l\rquote atelier\~: \'ab\~Un buste\~!\'85 Ah bien\~! oui\'85 mais regardez donc l\'e0-bas cet \'e9crasement de pl\'e2tre en mille miettes\'85 ma figure du prochain Salon que je viens de d\'e9molir \'e0
+ coups de maillet\'85 Voil\'e0 le cas que j\rquote en fais, de la sculpture, et si tentante que soit la binette du monsieur\'85
+\par
+\par }\pard \qj\li567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\endash Gaussin d\rquote Armandy\'85 pr\'e9sident\'85
+\par
+\par }\pard \qj\fi540\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {L\rquote oncle rassemblait tous ses titres, mais il y en avait trop, Cadoual l\rquote interrompit, et tourn\'e9 vers le jeune homme\~:
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par \endash Vous me regardez, Gaussin\'85 Vous me trouvez vieilli\~?\'85\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est vrai qu\rquote il avait bien son \'e2ge dans ce jour tomb\'e9 d\rquote en haut sur les balafres, les creux et meurtrissures de sa t\'eate viveuse et surmen\'e9e, sa crini\'e8re de lion montrant des r\'e2
+pes de vieux tapis, ses bajoues pendantes et flasques, et sa moustache aux tons de m\'e9tal d\'e9dor\'e9 qu\rquote il ne se donnait plus la peine de friser ni de teindre\'85 }{\caps \'e0}{ quoi bon\~?\'85 Cousinard, le petit mod\'e8le, venait de partir.
+
+\par
+\par \endash Oui, mon cher, avec mon mouleur, un sauvage, une brute, mais vingt ans\~!\'85
+\par
+\par L\rquote intonation rageuse et ironique, il arpentait l\rquote atelier, bousculant d\rquote un coup de botte l\rquote escabeau qui le g\'eanait au passage. Tout \'e0 coup, arr\'eat\'e9 devant le miroir enguirland\'e9
+ de cuivre au-dessus du divan, il se regardait avec une affreuse grimace\~:
+\par
+\par \endash Suis-je assez laid, assez d\'e9moli, en voil\'e0 des cordes, des fanons de vieille vache\~!\'85
+\par
+\par Il prenait son cou \'e0 poign\'e9e, puis dans un accent lamentable et comique, une pr\'e9voyance de vieux beau qui se pleure\~:
+\par
+\par \endash Et dire que je regretterai \'e7a, l\rquote an prochain\~!\'85
+\par
+\par L\rquote oncle restait effar\'e9. Cet acad\'e9micien qui se tirait la langue racontait ses basses amours\~! Il y avait donc des toqu\'e9s partout, m\'eame \'e0 l\rquote Institut\~; et son admiration pour le grand homme s\rquote
+amoindrissait de la sympathie qu\rquote il ressentait pour ses faiblesses.
+\par
+\par \endash Comment va Fanny\~?\'85 \'cates-vous toujours \'e0 Chaville\~?\'85 fit Caoudal subitement apais\'e9 et venant s\rquote asseoir \'e0 c\'f4t\'e9 de Gaussin dont il tapotait famili\'e8rement l\rquote \'e9paule.
+\par
+\par \endash Ah\~! la pauvre Fanny, nous n\rquote avons plus longtemps \'e0 vivre ensemble\'85
+\par
+\par \endash Vous partez\~?
+\par
+\par \endash Oui, bient\'f4t\'85 et je me marie avant\'85 Il faut que je la quitte.
+\par
+\par Le sculpteur eut un rire f\'e9roce\~:
+\par
+\par \endash Bravo\~! Je suis content\'85 Venge-nous, mon petit, venge-nous de ces coquines-l\'e0. L\'e2che-les, trompe-les, et qu\rquote elles pleurent, les mis\'e9rables\~! Tu ne leur feras jamais autant de mal qu\rquote elles en ont fait aux autres.
+\par
+\par L\rquote oncle C\'e9saire triomphait\~:
+\par
+\par \endash Tu vois, monsieur ne prend pas les choses aussi tragiquement que toi\'85 Comprenez-vous cet innocent\'85 ce qui le retient de s\rquote en aller, c\rquote est la peur qu\rquote elle se tue\~!
+\par
+\par Jean avoua tr\'e8s simplement l\rquote impression que lui avait faite le suicide d\rquote Alice Dor\'e9.
+\par
+\par \endash Mais ce n\rquote est pas la m\'eame chose, dit Caoudal vivement\'85 Celle-l\'e0, c\rquote \'e9tait une triste, une molle aux mains tombantes\'85 une pauvre poup\'e9e qui manquait de son\'85 D\'e9chelette a eu tort de croire qu\rquote
+elle mourait pour lui\'85 Un suicide par fatigue et ennui de vivre. Tandis que Sapho\'85 ah\~! ouiche, se tuer\'85 Elle aime bien trop l\rquote amour et br\'fblera jusqu\rquote au bout, jusqu\rquote aux bob\'e8
+ches. Elle est de la race des jeunes premiers qui ne changent jamais de r\'f4le, et finissent sans dents, sans cils, dans leur peau de jeunes premiers\'85 Regardez-moi donc\'85 Est-ce que je me tue\~?\'85 J\rquote ai beau avoir du
+chagrin, je sais bien que, celle-l\'e0 partie, j\rquote en prendrai une autre, qu\rquote il m\rquote en faudra toujours\'85 Votre ma\'eetresse fera comme moi, comme elle a d\'e9j\'e0 fait\'85 Seulement, elle n\rquote
+est plus jeune, et ce sera plus difficile.
+\par
+\par L\rquote oncle continuait \'e0 triompher\~:
+\par
+\par \endash Te voil\'e0 rassur\'e9, hein\~?
+\par
+\par Jean ne disait rien, mais ses scrupules \'e9taient vaincus et sa r\'e9solution bien prise. Ils partaient, quand le sculpteur les rappela pour leur montrer une photographie ramass\'e9e sur la poussi\'e8re de sa table et qu\rquote il essuyait d\rquote
+un revers de manche.
+\par
+\par \endash Tenez, la voil\'e0\~!\'85 Est-elle jolie, la coquine\'85 \'e0 se mettre \'e0 genoux devant\'85 Ces jambes, cette gorge\~!
+\par
+\par Et c\rquote \'e9tait terrible le contraste de ces yeux ardents, de cette voix passionn\'e9e avec le tremblement s\'e9nile des gros doigts en spatule o\'f9 grelottait l\rquote image souriante, aux charmes capitonn\'e9
+s de fossettes, de Cousinard le petit mod\'e8le.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96261188}XII{\*\bkmkend _Toc96261188}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par \endash C\rquote est toi\~?\'85 Comme tu viens de bonne heure\~!\'85
+\par
+\par Elle arrivait du fond du jardin, sa robe pleine de pommes tomb\'e9es, et montait le perron tr\'e8s vite, un peu inqui\'e8te de la mine \'e0 la fois g\'ean\'e9e et volontaire de son amant.
+\par
+\par \endash Qu\rquote y a-t-il donc\~?
+\par
+\par \endash Rien, rien\'85 c\rquote est ce temps, ce soleil\'85 J\rquote ai voulu profiter du dernier beau jour pour faire un tour en for\'eat, nous deux\'85 Veux-tu\~?
+\par
+\par Elle eut son cri d\rquote enfant de la rue, qui lui revenait chaque fois qu\rquote elle \'e9tait contente\~:
+\par
+\par \endash Oh\~! veine\'85
+\par
+\par Plus d\rquote un mois qu\rquote ils n\rquote \'e9taient sortis, bloqu\'e9s par les pluies, les bourrasques de novembre. On ne s\rquote amusait pas toujours \'e0 la campagne\~; autant vivre dans l\rquote arche avec les bestiaux de No\'e9\'85
+ Elle avait quelques recommandations \'e0 faire \'e0 la cuisine, \'e0 cause des Hett\'e9ma qui venaient d\'eener\~; et pendant qu\rquote il l\rquote attendait dehors, sur le Pav\'e9 des Gardes, Jean regardait la petite maison r\'e9chauff\'e9
+e de cette lumi\'e8re douce d\rquote arri\'e8re-\'e9t\'e9, la rue de campagne aux larges dalles moussues, avec cet adieu de nos yeux, \'e9treignant et dou\'e9 de m\'e9moire, aux endroits que nous allons quitter.
+\par
+\par La fen\'eatre de la salle, grande ouverte, laissait \'e9chapper les vocalises du loriot, alternant avec les ordres de Fanny \'e0 la femme de service\~:
+\par
+\par \endash Surtout n\rquote oubliez pas, pour six heures et demie\'85 Vous servirez d\rquote abord la pintade\'85 Ah\~! que je vous donne du linge\'85
+\par
+\par Sa voix sonnait, claire, heureuse, parmi des gr\'e9sillements de cuisine et les petits cris de l\rquote oiseau s\rquote \'e9gosillant au soleil. Et lui qui savait que leur m\'e9nage n\rquote avait plus que deux heures \'e0 vivre, ces pr\'e9paratifs de f
+\'eate lui serraient le c\'9cur.
+\par
+\par Il eut envie de rentrer, de tout lui dire, l\'e0, d\rquote un coup\~; mais il eut peur de ses cris, de la sc\'e8ne \'e9pouvantable que le voisinage entendrait, d\rquote un scandale \'e0 ameuter le haut et le bas Chaville. Il savait que d\'e9cha\'een\'e9
+e, rien ne comptait plus pour elle, et s\rquote en tint \'e0 son id\'e9e de la conduire en for\'eat.
+\par
+\par \endash Voil\'e0\'85 j\rquote y suis\'85
+\par
+\par L\'e9g\'e8re, elle prit son bras, l\rquote avertissant de parler bas et de marcher vite en passant devant chez leurs voisins, dans la crainte qu\rquote Olympe voul\'fbt les accompagner et g\'eaner leur bonne partie. Elle ne fut tranquille que le pav\'e9
+ franchi et la vo\'fbte du chemin de fer, lorsqu\rquote ils eurent tourn\'e9 \'e0 gauche dans le bois.
+\par
+\par Il faisait un temps doux, rayonnant, un soleil tamis\'e9 d\rquote une brume argent\'e9e et flottante, qui baignait toute l\rquote atmosph\'e8re, s\rquote accrochait aux taillis o\'f9 quelques arbres, entre leurs feuilles dor\'e9es tenant en
+core, gardaient des nids de pies, des paquets de gui vert \'e0 de grandes hauteurs. On entendait un cri d\rquote oiseau, continu, en bruit de lime, et ces coups de bec sur le bois qui r\'e9pondent au b\'fbcheron dans les coupes.
+\par
+\par Ils allaient lentement, marquant leurs pas sur la terre amollie par les pluies de l\rquote automne. Elle avait chaud d\rquote \'eatre venue si vite, les joues allum\'e9es, les yeux brillants, s\rquote arr\'ea
+ta pour enlever la grande mantille de blonde, un cadeau de Rosa, dont elle s\rquote \'e9tait garantie la t\'eate en sortant, le reste fragile et co\'fbteux des splendeurs pass\'e9es. La robe qu\rquote elle portait, une pauvre robe en soie noire, craqu\'e9
+e sous les bras, \'e0 la taille, il la lui connaissait depuis trois ans\~; et quand elle la relevait, en passant devant lui, \'e0 cause de quelque flaque, il voyait les talons de ses bottines qui se tournaient.
+\par
+\par Comme elle avait pris gaiement cette demi-mis\'e8re, sans regret ni plainte, occup\'e9e de lui, de son bien-\'eatre, jamais plus heureuse que lorsqu\rquote elle le fr\'f4lait, les deux mains crois\'e9es sur son bras. Et Jea
+n se demandait en la regardant toute rajeunie de ce renouveau de soleil et d\rquote amour, quelle pouss\'e9e de s\'e8ve il y avait dans une cr\'e9ature pareille, quelle merveilleuse facult\'e9 d\rquote oubli et de pardon, pour garder tant de gaiet\'e9, d
+\rquote insouciance, apr\'e8s une vie de passions, de traverses et de larmes, tout cela marqu\'e9 sur son visage, mais s\rquote effa\'e7ant au moindre \'e9panouissement de gaiet\'e9.
+\par
+\par \endash C\rquote est un c\'e8pe, je te dis que c\rquote est un c\'e8pe\'85
+\par
+\par Elle entrait sous bois, enfon\'e7ait jusqu\rquote aux genoux dans les feuilles mortes, revenait toute d\'e9coiff\'e9e et frip\'e9e par les ronces, et lui montrait ce petit r\'e9seau sur le pied du champignon qui distingue le vrai c\'e8pe du faux\~:
+\par
+\par \endash Tu vois, il a le tulle\~!\'85
+\par
+\par Et elle triomphait.
+\par
+\par Lui n\rquote \'e9coutait pas, distrait, s\rquote interrogeant\~:
+\par
+\par \endash Est-ce le moment\~?\'85 Faut-il\~?\'85
+\par
+\par Mais le courage lui manquait, elle riait trop, ou l\rquote endroit n\rquote \'e9tait pas favorable\~; et il l\rquote entra\'eenait toujours plus loin, comme un assassin qui m\'e9dite son coup.
+\par
+\par Il allait se d\'e9cider, quand au tournant d\rquote une all\'e9e, quelqu\rquote un apparut et les d\'e9rangea, le garde de ce peuplement, Hochecorne, qu\rquote
+ils rencontraient quelquefois. Pauvre diable qui avait successivement perdu, dans la petite maison foresti\'e8re que l\rquote }{\caps \'e9}{tat lui allouait au bord de l\rquote \'e9tang, deux enfants, puis sa femme, et toujours des m\'eames fi\'e8
+vres pernicieuses. D\'e8s le premier d\'e9c\'e8s, le m\'e9decin d\'e9clarait le logement insalubre, trop pr\'e8s de l\rquote eau et de ses \'e9manations\~; et malgr\'e9 les certificats, les apostilles, on l\rquote avait laiss\'e9 l\'e0
+ deux ans, trois ans, le temps de voir mourir tous les siens, \'e0 l\rquote exception d\rquote une petite fille avec qui il venait enfin de s\rquote installer dans un logis neuf \'e0 l\rquote entr\'e9e du bois.
+\par
+\par Hochecorne, face de Breton t\'eatu, aux yeux clairs et courageux, au front fuyant sous sa casquette d\rquote uniforme, vrai type de fid\'e9lit\'e9, de superstition \'e0 toutes les consignes, avait la bricole de son fusil sur une \'e9paule, sur l\rquote
+autre la t\'eate endormie de son enfant, qu\rquote il portait.
+\par
+\par \endash Comment va-t-elle\~? demanda Fanny souriant \'e0 cette fillette de quatre ans, p\'e2lie et diminu\'e9e par la fi\'e8vre, qui s\rquote \'e9veillait, ouvrait de grands yeux cercl\'e9s de rose.
+\par
+\par Le garde soupira\~:
+\par
+\par \endash Pas bien\'85 J\rquote ai beau la mener partout avec moi\'85 voil\'e0 qu\rquote elle ne mange plus, qu\rquote elle n\rquote a de go\'fbt \'e0 rien\~; faut croire que c\rquote \'e9tait trop tard quand on a chang\'e9 d\rquote air et qu\rquote
+elle a d\'e9j\'e0 pris le mal\'85 Elle est si l\'e9g\'e8re, voyez, madame, on dirait une feuille\'85 Un de ces jours elle va fiche le camp comme les autres\'85 Bon Dieu\~!\'85
+\par
+\par Ce \'ab\~bon Dieu\~!\~\'bb tout bas, dans la moustache, c\rquote \'e9tait toute sa r\'e9volte contre la cruaut\'e9 des bureaux et des paperassiers.
+\par
+\par \endash Elle tremble, on dirait qu\rquote elle a froid.
+\par
+\par \endash c\rquote est la fi\'e8vre, madame.
+\par
+\par \endash Attendez, nous allons la r\'e9chauffer\'85
+\par
+\par Elle prit la mantille qui pendait sur son bras, en entoura la petite\~:
+\par
+\par \endash Si, si, laissez donc\'85 ce sera son voile de mari\'e9e, plus tard\'85
+\par
+\par Le p\'e8re eut un sourire navr\'e9, et remuant la menotte de l\rquote enfant qui se rendormait, bl\'eame dans tout ce blanc comme une petite morte, il lui faisait dire merci \'e0 la dame, puis s\rquote \'e9loignait avec un \'ab\~bon Dieu\~!\~\'bb
+ perdu dans le craquement des branches sous ses pieds.
+\par
+\par Fanny n\rquote \'e9tait plus gaie, serr\'e9e contre lui de toute cette tendresse craintive de la femme que son \'e9motion, tristesse ou joie, rapproche de celui qu\rquote elle aime. Jean se disait\~: \'ab\~Quelle bonne fille\'85\~\'bb
+, mais sans faiblir dans ses d\'e9cisions, s\rquote y affermissant au contraire, car sur la pente de l\rquote all\'e9e o\'f9 ils entraient se levait l\rquote image d\rquote Ir\'e8ne, le souvenir du rayonnant sourire rencontr\'e9 l\'e0 et qui l\rquote
+avait pris tout de suite, avant m\'eame qu\rquote il en conn\'fbt le charme profond, la source intime de douceur intelligente. Il songea qu\rquote il avait attendu jusqu\rquote au dernier moment, que c\rquote \'e9tait aujourd\rquote hui jeudi\'85 \'ab\~
+Allons, il le faut\'85\~\'bb et visant un rond-point \'e0 quelque distance, il se le donna comme derni\'e8re limite.
+\par
+\par Une \'e9claircie dans une coupe de bois, des arbres couch\'e9s au milieu de copeaux, de sanglants d\'e9bris d\rquote \'e9corce, et des fagots, des trous de charbonnage\'85 Un peu plus bas on voyait l\rquote \'e9tang d\rquote o\'f9 montait une bu\'e9
+e blanche, et sur le bord la petite maison abandonn\'e9e, au toit tombant, aux fen\'eatres cass\'e9es, ouvertes, le lazaret des Hochecorne. Apr\'e8s, les bois remontaient vers V\'e9lizy, un grand coteau de toisons rousses, de haute futaie serr\'e9
+e et triste\'85 Il s\rquote arr\'eata brusquement\~:
+\par
+\par \endash Si l\rquote on se reposait un peu\~?
+\par
+\par Ils s\rquote assirent sur une longue charpente jet\'e9e \'e0 terre, un ancien ch\'eane dont se comptaient les branches aux blessures de la hache. L\rquote endroit \'e9tait ti\'e8de, \'e9gay\'e9 d\rquote une p\'e2le r\'e9verb\'e9ration lumineuse, et d
+\rquote un parfum de violettes perdues.
+\par
+\par \endash Comme il fait bon\~!\'85 dit-elle, alanguie sur son \'e9paule et cherchant la place d\rquote un baiser dans son cou.
+\par
+\par Il se recula un peu, lui prit la main. Alors, devant l\rquote expression subitement durcie de son visage, elle s\rquote effraya\~:
+\par
+\par \endash Quoi donc\~? Qu\rquote y a-t-il\~?
+\par
+\par \endash Une mauvaise nouvelle, ma pauvre amie\'85 H\'e9douin, tu sais, celui qui est parti \'e0 ma place\'85
+\par
+\par Il parlait p\'e9niblement, avec une voix rauque dont le son l\rquote \'e9tonnait lui-m\'eame, mais qui se raffermissait vers la fin de l\rquote histoire pr\'e9par\'e9e d\rquote avance\'85 H\'e9douin tomb\'e9 malade en arrivant \'e0 son poste, et lui, d
+\'e9sign\'e9 d\rquote office pour aller le remplacer. Il avait trouv\'e9 cela plus facile \'e0 dire, moins cruel que la v\'e9rit\'e9. Elle l\rquote \'e9couta jusqu\rquote au bout sans l\rquote interrompre, la face d\rquote une p\'e2leur grise, l\rquote
+\'9cil fixe.
+\par
+\par \endash Quand pars-tu\~? demanda-t-elle, en retirant sa main.
+\par
+\par \endash Mais ce soir\'85 cette nuit\'85
+\par
+\par Et la voix fausse et dolente, il ajouta\~:
+\par
+\par \endash Je compte passer vingt-quatre heures \'e0 Castelet, puis m\rquote embarquer \'e0 Marseille\'85
+\par
+\par \endash Assez, ne mens plus, cria-t-elle dans une explosion farouche qui la mit debout, ne mens plus, tu ne sais pas\~!\'85 Le vrai, c\rquote est que tu te maries\'85 Il y a assez longtemps que ta famille te travaille\'85
+ Ils ont tellement peur que je te retienne, que je t\rquote emp\'eache d\rquote aller chercher le typhus ou la fi\'e8vre jaune\'85 Enfin les voil\'e0 satisfaits\'85 La demoiselle \'e0 ton go\'fbt, il faut croire\'85 Et quand je pense aux n\'9c
+uds de cravate que je te faisais, le jeudi\~!\'85 \'c9tais-je assez b\'eate, hein\~?
+\par
+\par Elle riait d\rquote un rire douloureux, atroce, qui tordait sa bouche, montrait l\rquote \'e9cart que faisait sur le c\'f4t\'e9 la cassure toute r\'e9cente sans doute, car il ne l\rquote avait pas vue encore, d\rquote une de ses belles dents nacr\'e9
+es dont elle \'e9tait si fi\'e8re\~; et cela, cette dent manquante dans cette figure terreuse, creus\'e9e, boulevers\'e9e, fit \'e0 Gaussin une peine horrible.
+\par
+\par \endash }{\caps \'e9}{coute-moi, dit-il la reprenant, l\rquote asseyant de force contre lui\'85 Eh bien, oui, je me marie\'85 Mon p\'e8re y tenait, tu sais bien\~; mais qu\rquote est-ce que cela peut te faire puisque je dois partir\~?\'85
+\par
+\par Elle se d\'e9gagea, voulant garder sa col\'e8re\~:
+\par
+\par \endash Et c\rquote est pour m\rquote apprendre \'e7a, que tu m\rquote as fait faire une lieue \'e0 travers bois\'85 Tu t\rquote es dit\~: Au moins on ne l\rquote entendra pas, si elle crie\'85 Non, tu vois\'85 pas un \'e9clat, pas une larme. D\rquote
+abord, j\rquote en ai plein le dos du joli gar\'e7on que tu es\'85 tu peux t\rquote en aller, ce n\rquote est pas moi qui te ferai revenir\'85 Sauve toi donc dans les \'celes avec ta femme, ta petite, comme on dit chez toi\'85 Elle doit \'ea
+tre propre, la petite\'85 laide comme un gorille, ou alors enceinte \'e0 pleine ceinture\'85 car tu es aussi jobard que ceux qui te l\rquote ont choisie.
+\par
+\par Elle ne se retenait plus, lanc\'e9e dans un d\'e9bordement d\rquote injures, d\rquote infamies, jusqu\rquote \'e0 ne pouvoir b\'e9gayer \'e0 la fin que des mots \'ab\~l\'e2che\'85 menteur\'85 l\'e2che\'85\~\'bb
+ sous son nez, en provocation, comme on montre le poing.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait au tour de Jean de l\rquote \'e9couter sans rien dire, sans aucun effort pour l\rquote arr\'eater. Il l\rquote aimait mieux ainsi, insultante, ignoble, la vraie fille du p\'e8re Legrand\~; la s\'e9paration serait moins cruelle\'85
+ En eut-elle conscience\~? Mais elle se tut tout \'e0 coup, tomba, la t\'eate et le buste en avant, dans les genoux de son amant, avec un grand sanglot qui la secouait toute, et d\rquote o\'f9 sortait une plainte entrecoup\'e9e\~:
+\par
+\par \endash Pardon, gr\'e2ce\'85 je t\rquote aime, je n\rquote ai que toi\'85 Mon amour, ma vie, ne fais pas \'e7a\'85 ne me laisse pas\'85 qu\rquote est-ce que tu veux que je devienne\~?
+\par
+\par L\rquote \'e9motion le gagnait\'85 Oh\~! voil\'e0 ce qu\rquote il avait redout\'e9\'85 Les larmes montaient d\rquote elle \'e0 lui, et il renversait la t\'eate en arri\'e8re pour les garder dans ses yeux d\'e9bordants, essayant de l\rquote
+apaiser par des mots b\'eates, et toujours cet argument raisonnable\~:
+\par
+\par \endash Mais puisque je devais partir\'85
+\par
+\par Elle se redressa avec ce cri qui d\'e9voilait tout son espoir\~:
+\par
+\par \endash Eh\~! tu ne serais pas parti. Je t\rquote aurais dit\~: Attends, laisse-toi aimer encore\'85 Crois-tu que cela se retrouve deux fois d\rquote \'eatre aim\'e9 comme je t\rquote aime\~?\'85 Tu as le temps de te marier, tu es si jeune\'85 moi, bient
+\'f4t, je serai finie\'85 je ne pourrai plus, et alors nous nous quitterons naturellement.
+\par
+\par Il voulut se lever\~; il eut ce courage, et de lui dire que tout ce qu\rquote elle faisait \'e9tait inutile\~; mais s\rquote accrochant \'e0 lui, se tra\'eenant agenouill\'e9e dans la boue rest\'e9e \'e0 ce creux de vallon, elle le for\'e7ait \'e0 rep
+rendre sa place, et devant lui, dans ses jambes, avec le souffle de ses l\'e8vres, la voluptueuse \'e9treinte de ses yeux, et des caresses enfantines, les mains \'e0
+ plat sur cette figure qui se raidissait, les doigts dans ses cheveux, dans sa bouche, elle essayait de tisonner les cendres froides de leur amour, lui redisait tout bas les d\'e9lices pass\'e9s, les r\'e9veils sans force, l\rquote enlacement an\'e9
+anti de leurs apr\'e8s-midi du dimanche. Tout cela n\rquote \'e9tait rien aupr\'e8s de ce qu\rquote elle lui donnerait encore\~; elle savait d\rquote autres baisers, d\rquote autres ivresses, elle en inventerait pour lui\'85
+\par
+\par Et pendant qu\rquote elle lui chuchotait de ces mots comme les hommes en entendent \'e0 la porte des bouges, elle avait de grosses larmes ruisselant sur une expression d\rquote agonie et de terreur, se d\'e9battait, criait d\rquote une voix de r\'eave\~:
+
+\par
+\par \endash Oh\~! que \'e7a ne soit pas\'85 dis que ce n\rquote est pas vrai que tu me quittes\'85
+\par
+\par Et des sanglots encore, des g\'e9missements, des appels au secours, comme si elle lui voyait un couteau dans les mains.
+\par
+\par Le bourreau n\rquote \'e9tait gu\'e8re plus vaillant que la victime. Sa col\'e8re, il ne la craignait pas plus que ses caresses\~; mais il restait sans d\'e9fense contre ce d\'e9sespoir, cette bram\'e9e qui remplissait le bois, allait s\rquote \'e9
+teindre sur l\rquote eau morte et fi\'e9vreuse o\'f9 descendait un triste soleil rouge\'85 Il pensait bien souffrir, mais pas \'e0 cette acuit\'e9\~; et il lui fallait tout l\rquote \'e9blouissement du nouvel amour pour r\'e9sister \'e0
+ la relever des deux mains, lui dire\~:
+\par
+\par \endash Je reste, tais-toi, je reste\'85
+\par
+\par Depuis combien de temps s\rquote \'e9puisaient-ils ainsi tous deux\~?\'85 Le soleil n\rquote \'e9tait plus qu\rquote une barre toujours plus \'e9troite au couchant\~; l\rquote \'e9tang se teignait d\rquote un gris d\rquote ardoise, et l\rquote on e\'fb
+t dit que sa vapeur malsaine envahissait la lande et le bois, les coteaux en face. Dans l\rquote ombre qui les gagnait, il ne voyait plus que cette figure p\'e2le, lev\'e9e vers lui, cette bouche ouverte, clamant d\rquote
+une intarissable plainte. Un peu apr\'e8s, la nuit venue, les cris s\rquote apais\'e8rent. Maintenant, c\rquote \'e9tait un bruit de larmes \'e0 flots, sans fin, une de ces longues pluies install\'e9es sur le grand fracas de l\rquote
+orage, et de temps en temps un \'ab\~Oh\~!\'85\~\'bb profond et sourd comme devant quelque chose d\rquote horrible qu\rquote elle chassait et revoyait toujours.
+\par
+\par Puis, plus rien. C\rquote est fini, la b\'eate est morte\'85 Une bise froide se l\'e8ve, froisse les branches, apportant l\rquote \'e9cho d\rquote une heure lointaine.
+\par
+\par \endash Allons, viens, ne reste pas l\'e0.
+\par
+\par Il la soul\'e8ve doucement, la sent molle dans ses mains, ob\'e9issante comme un enfant et convulsionn\'e9e de gros soupirs. Il semble qu\rquote elle garde une peur, un respect de l\rquote homme qui vient de se montrer si fort. Elle marche \'e0 c\'f4t\'e9
+ de lui, de son pas, mais timidement, sans lui donner le bras\~; et \'e0 les voir ainsi, chancelants et mornes, par les all\'e9es o\'f9 les guide le reflet jaune du terrain, on dirait un couple de paysans, qui rentre harass\'e9 d\rquote
+une longue fatigue en plein air.
+\par
+\par \'c0 la lisi\'e8re, une lueur appara\'eet, la porte ouverte d\rquote Hochecorne, \'e9clairant la silhouette arr\'eat\'e9e de deux hommes\~:
+\par
+\par \endash Est-ce vous, Gaussin\~? demande la voix d\rquote Hett\'e9ma qui s\rquote approche avec le garde.
+\par
+\par Ils commen\'e7aient \'e0 \'eatre inquiets de ne pas les voir revenir, et de ces g\'e9missements qu\rquote on entendait \'e0 travers bois. Hochecorne allait prendre son fusil, se mettre \'e0 leur recherche\'85
+\par
+\par \endash Bonsoir, monsieur, madame\'85 c\rquote est la petite qui est contente de son ch\'e2le\'85
+\par
+\par A fallu que je la couche, avec\'85\~\'bb Leur derni\'e8re action en commun, cette charit\'e9 de tout \'e0 l\rquote heure, leurs mains une derni\'e8re fois li\'e9es autour de ce petit corps moribond.
+\par
+\par \endash Adieu, adieu, p\'e8re Hochecorne.
+\par
+\par Et ils se h\'e2tent tous trois vers la maison, Hett\'e9ma toujours tr\'e8s intrigu\'e9 de ces clameurs qui remplissaient le bois.
+\par
+\par \endash \'c7a montait, descendait, on aurait dit une b\'eate qu\rquote on \'e9gorge\'85 Mais comment n\rquote avez-vous rien entendu\~?
+\par
+\par Ni l\rquote un ni l\rquote autre ne r\'e9pondent.
+\par
+\par Au coin du Pav\'e9 des Gardes, Jean h\'e9site.
+\par
+\par \endash Reste d\'eener\'85 lui dit-elle tout bas, suppliante\'85 Ton train est pass\'e9\'85 tu prendras celui de neuf heures.
+\par
+\par Il rentre avec eux. Que peut-il craindre\~? On ne recommence pas deux fois une sc\'e8ne pareille, et c\rquote est bien le moins qu\rquote il lui donne cette petite consolation.
+\par
+\par La salle est chaude, la lampe \'e9claire bien, et le bruit de leurs pas dans la traverse a pr\'e9venu la servante, qui apporte la soupe sur la table.
+\par
+\par \'ab\~Enfin, vous voil\'e0\~!\'85\~\'bb dit Olympe d\'e9j\'e0 install\'e9e, la serviette remont\'e9e sous ses bras courts. Elle d\'e9couvre la soupi\'e8re et s\rquote arr\'eate tout \'e0 coup avec un cri\~:
+\par
+\par \endash Mon Dieu, ma ch\'e8re\~!\'85
+\par
+\par H\'e2ve, de dix ans plus vieille, les paupi\'e8res gonfl\'e9es et sanglantes, de la boue sur sa robe, jusque dans ses cheveux, le d\'e9sordre effar\'e9 d\rquote une pierreuse qui sort d\rquote une chasse de police, c\rquote
+est Fanny. Elle respire un moment, ses pauvres yeux br\'fbl\'e9s clignotent \'e0 la lumi\'e8re, et peu \'e0 peu la chaleur de la petite maison, cette table gaiement servie, provoquent le souvenir des bons jours, un nouveau rappel de larmes o\'f9
+ se distinguent ces mots\~:
+\par
+\par \endash Il me quitte\'85 Il se marie.
+\par
+\par Hett\'e9ma, sa femme, la paysanne qui les sert se regardent, regardent Gaussin. \'ab\~Enfin, d\'eenons toujours\~\'bb, dit le gros homme qu\rquote on sent furieux\~; et le bruit des cuiller\'e9es voraces se m\'eale \'e0 un ruissellement d\rquote eau
+ dans la chambre voisine, o\'f9 Fanny est en train d\rquote \'e9ponger son visage. Quand elle revient toute bleuie de poudre, en blanc peignoir de laine, les Hett\'e9ma l\rquote \'e9pient avec angoisse, s\rquote attendant \'e0
+ quelque nouvelle explosion, et sont tr\'e8s \'e9tonn\'e9s de la voir, sans un mot, se jeter sur les plats gloutonnement, comme un naufrag\'e9, combler le creusement de son chagrin et le gouffre de ses cris de tout ce qu\rquote elle trouve \'e0 port\'e9
+e, le pain, les choux, une aile de pintade, des pommes. Elle mange, elle mange\'85
+\par
+\par On cause d\rquote abord d\rquote un air contraint, puis plus librement, et comme avec les Hett\'e9ma ce n\rquote est que de choses bien plates et mat\'e9rielles, la fa\'e7on d\rquote accommoder les cr\'ea
+pes aux confitures, ou si le crin vaut mieux que la plume pour dormir, on arrive sans encombre au caf\'e9, que le gros m\'e9nage agr\'e9mente d\rquote un petit caramel savour\'e9 lentement, les coudes sur la table.
+\par
+\par C\rquote est plaisir de voir le bon regard confiant et tranquille qu\rquote \'e9changent ces lourds compagnons de cr\'e8che et de liti\'e8re. Ils n\rquote ont pas envie de se quitter, ceux-l\'e0. Jean surprend ce regard et, dans l\rquote intimit\'e9
+ de la salle pleine de souvenirs, d\rquote habitudes tapies \'e0 tous les coins, une torpeur de fatigue, de digestion, de bien-\'eatre l\rquote envahit. Fanny qui le surveille a rapproch\'e9 doucement sa chaise, coul\'e9 ses jambes, gliss\'e9
+son bras sous le sien.
+\par
+\par \endash }{\caps \'e9}{coute, dit-il brusquement\'85 Neuf heures\'85 vite, adieu\'85 Je t\rquote \'e9crirai.
+\par
+\par Il est debout, dehors, la rue franchie, t\'e2te dans l\rquote ombre pour ouvrir la barri\'e8re du passage. Deux bras l\rquote \'e9treignent \'e0 plein corps\~:
+\par
+\par \endash Embrasse-moi au moins\'85
+\par
+\par Il se sent pris sous le peignoir ouvert o\'f9 elle est nue, p\'e9n\'e9tr\'e9 de cette odeur, de cette chaleur de chair de femme, boulevers\'e9 de ce baiser d\rquote adieu qui lui laisse dans la bouche un go\'fbt de fi\'e8vre et de larmes\~
+; et elle, tout bas, le sentant faible\~:
+\par
+\par \endash Encore une nuit, plus qu\rquote une\'85
+\par
+\par Un signal sur la voie\'85 C\rquote est le train\~!\'85
+\par
+\par Comment eut-il la force de se d\'e9gager, de bondir jusqu\rquote \'e0 la gare dont les fanaux luisaient \'e0 travers les branches d\'e9feuill\'e9es\~? Il s\rquote en \'e9tonnait encore, tout haletant dans un coin de wagon, guettant par la porti\'e8
+re les fen\'eatres allum\'e9es de la maisonnette, une forme blanche contre la barri\'e8re\'85
+\par
+\par \endash Adieu\~! adieu\~!\'85
+\par
+\par Et ce cri rassurait la terreur silencieuse qu\rquote il venait d\rquote avoir \'e0 ce tournant des rails, en apercevant sa ma\'eetresse \'e0 la place occup\'e9e par son r\'eave de mort.
+\par
+\par La t\'eate dehors, il voyait fuir et diminuer et rouler dans le pelotonnement des terrains leur petit pavillon, dont la lueur n\rquote \'e9tait plus qu\rquote une \'e9toile \'e9gar\'e9e. Tout \'e0 coup il sentit une joie, un soulagement \'e9normes. C
+omme on respirait, que c\rquote \'e9tait beau toute cette vall\'e9e de Meudon et ces grands coteaux noirs d\'e9gageant au loin un triangle \'e9tincelant d\rquote innombrables lumi\'e8res, \'e9gren\'e9es vers la Seine en cordons r\'e9guliers\~! Ir\'e8ne l
+\rquote attendait l\'e0, et il allait \'e0 elle de toute la vitesse du train, de tout son d\'e9sir d\rquote amoureux, de tout son \'e9lan vers l\rquote honn\'eate et jeune vie\'85
+\par
+\par Paris\~!\'85 Il arr\'eatait une voiture pour se faire conduire place Vend\'f4me. Mais, sous le gaz, il aper\'e7ut ses v\'eatements, ses souliers couverts de boue, une boue lourde, \'e9paisse, tout son pass\'e9 qui le tenait encore pesamment et salement.
+\'ab\~Oh\~! non, pas ce soir\'85\~\'bb Et il rentra \'e0 son ancien h\'f4tel, rue Jacob, o\'f9 le F\'e9nat lui avait retenu une chambre pr\'e8s de la sienne.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96261189}XIII{\*\bkmkend _Toc96261189}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Le lendemain, C\'e9saire, qui s\rquote \'e9tait charg\'e9 de la commission d\'e9licate d\rquote aller \'e0 Chaville reprendre les effets, les livres de son neveu, consommer la rupture par le d\'e9m\'e9nagement, revint fort tard, alors que Gaussin commen
+\'e7ait \'e0 se fatiguer de toutes sortes de suppositions folles ou sinistres. Enfin un fiacre \'e0 galerie, lourd comme un corbillard, tourna le coin de la rue Jacob, charg\'e9 de caisses ficel\'e9es et d\rquote une \'e9norme malle qu\rquote
+il reconnut pour la sienne, et l\rquote oncle rentra myst\'e9rieux et navr\'e9\~:
+\par
+\par \endash J\rquote ai \'e9t\'e9 long, pour ramasser le tout en une fois et n\rquote \'eatre pas oblig\'e9 d\rquote y revenir\'85
+\par
+\par Puis, montrant les colis que deux gar\'e7ons rangeaient par la chambre\~:
+\par
+\par \endash Ici le linge, les v\'eatements, l\'e0 tes papiers, tes livres\'85 Il ne manque que tes lettres\~; elle m\rquote a suppli\'e9 de les lui laisser encore pour les relire, avoir quelque chose de toi. J\rquote ai pens\'e9 que \'e7a n\rquote
+offrait pas de danger\'85 C\rquote est une si bonne fille\'85
+\par
+\par Il souffla longuement, assis sur la malle, et s\rquote \'e9pongeant le front avec son mouchoir de soie \'e9crue, large comme une serviette. Jean n\rquote osait demander des d\'e9tails, dans quelles dispositions il l\rquote avait trouv\'e9e\~; l\rquote
+autre n\rquote en donnait pas, de peur de l\rquote attrister. Et ils remplirent ce silence, difficile, gros de choses inexprim\'e9es, par des remarques sur le temps chang\'e9 brusquement depuis la veille, tourn\'e9 au froid, sur l\rquote
+aspect lamentable de cette banlieue de Paris d\'e9serte et d\'e9nud\'e9e, plant\'e9e de chemin\'e9es d\rquote usines et de ces \'e9normes cylindres de fonte, r\'e9servoirs des mara\'eechers. Puis au bout d\rquote un moment\~:
+\par
+\par \endash Elle ne vous a rien donn\'e9 pour moi, mon oncle\~?
+\par
+\par \endash Non\'85 tu peux \'eatre tranquille\'85 Elle ne t\rquote emb\'eatera pas, elle a pris son parti avec beaucoup de r\'e9solution et de dignit\'e9\'85
+\par
+\par Pourquoi Jean vit-il dans ce peu de mots une intention de bl\'e2me, un reproche de sa rigueur\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est \'e9gal, corv\'e9e pour corv\'e9e, reprenait l\rquote oncle, j\rquote aimais mieux encore les griffes de la Mornas que le d\'e9sespoir de cette malheureuse.
+\par
+\par \endash Elle a beaucoup pleur\'e9\~?
+\par
+\par \endash Ah\~! mon ami\'85 Et si bien, d\rquote un tel c\'9cur, que je sanglotais moi-m\'eame en face d\rquote elle sans la force de\'85
+\par
+\par Il s\rquote \'e9broua, secoua son \'e9motion d\rquote un coup de t\'eate de vieille ch\'e8vre\~:
+\par
+\par \endash Enfin, que veux-tu\~? ce n\rquote est pas ta faute\'85 tu ne pouvais passer toute ta vie l\'e0\'85 Les choses sont tr\'e8s convenablement faites, tu lui laisses de l\rquote argent, un mobilier\'85 Et maintenant, voguent les amours\~! T\'e2
+che de nous mener ton mariage rondement\'85 Des affaires trop s\'e9rieuses pour moi, par exemple\'85 Il faudra que le consul s\rquote en m\'eale\'85 Moi, je suis pour les liquidations de la main gauche\'85
+\par
+\par Et brusquement repris d\rquote un acc\'e8s m\'e9lancolique, le front \'e0 la vitre, regardant le ciel bas qui ruisselait entre les toits\~:
+\par
+\par \endash C\rquote est \'e9gal, le monde devient triste\'85 De mon temps on se s\'e9parait plus gaiement que \'e7a.
+\par
+\par Le F\'e9nat parti, suivi de sa machine \'e9l\'e9vatoire, Jean, priv\'e9 de cette bonne humeur remuante et bavarde, eut une longue semaine \'e0 passer, une impression de vide et de solitude, tout le noir d\'e9sorientement d\rquote
+un veuvage. En pareil cas, m\'eame sans le regret d\rquote une passion, on cherche son double, il vous manque\~; car l\rquote existence \'e0 deux, la cohabitation de la table et du lit, cr\'e9ent un tissu de liens invisibles et subtils, dont la solidit
+\'e9 ne se r\'e9v\'e8le qu\rquote \'e0 la douleur, \'e0 l\rquote effort de la brisure. L\rquote influence du contact et de l\rquote habitude est si miraculeusement p\'e9n\'e9trante que deux \'eatres vivant de la m\'eame vie en arrivent \'e0 se ressembler.
+
+\par
+\par Ses cinq ans de Sapho n\rquote avaient pu le p\'e9trir encore \'e0 ce point\~; mais son corps gardait pourtant les marques de la cha\'eene, en subissait le lourd entra\'eenement. Et de m\'eame que, plusieurs fois, ses pas l\rquote
+auraient tout seuls dirig\'e9 vers Chaville au sortir de son bureau, il lui arrivait le matin de chercher \'e0 c\'f4t\'e9 de lui sur l\rquote oreiller les cheveux noirs en nappes lourdes, d\'e9mordus de leur peigne, o\'f9 tombait son premier baiser.
+
+\par
+\par Les soir\'e9es surtout lui semblaient interminables, dans cette chambre d\rquote h\'f4tel qui lui rappelait les premiers temps de leur liaison, la pr\'e9sence d\rquote une autre ma\'eetresse d\'e9
+licate et silencieuse, dont la petite carte embaumait la glace d\rquote un parfum d\rquote alc\'f4ve et du myst\'e8re de son nom\~: Fanny Legrand. Alors il s\rquote en allait se fatiguer, marcher, s\rquote \'e9tourdir aux flonflons et aux lumi\'e8
+res de quelque petit th\'e9\'e2tre, jusqu\rquote au moment o\'f9 le vieux Bouchereau lui donnait le droit de passer trois soir\'e9es par semaine aupr\'e8s de sa fianc\'e9e.
+\par
+\par On s\rquote \'e9tait enfin entendu. Ir\'e8ne l\rquote aimait, }{\i Uncl\'e9}{ voulait bien\~; ce serait pour les premiers jours d\rquote avril, \'e0 la fin du cours. Trois mois d\rquote hiver \'e0 se voir, \'e0 s\rquote apprendre, se d\'e9
+sirer, faire la paraphrase aimante et charmante du premier regard qui lie les \'e2mes et du premier aveu qui les trouble.
+\par
+\par }\pard\plain \s33\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Le soir des accordailles, en rentrant chez lui sans la moindre envie de dormir, Jean \'e9prouva le d\'e9sir de faire sa chambre ordonn\'e9
+e et laborieuse, par cet instinct naturel de mettre notre vie en rapport avec nos id\'e9es. Il installa sa table et ses livres non encore d\'e9ficel\'e9s, tass\'e9s au fond d\rquote une de ces caisses faites \'e0 la h\'e2
+te, les codes entre une pile de mouchoirs et une vareuse de jardin. De l\rquote entreb\'e2illement d\rquote un dictionnaire de Droit commercial, le plus fr\'e9quemment feuillet\'e9, tombait alors une lettre sans enveloppe, \'e0 l\rquote \'e9
+criture de la ma\'eetresse.
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Fanny l\rquote avait confi\'e9e au hasard de travaux futurs, se m\'e9fiant de l\rquote attendrissement trop court de C\'e9saire, pensant qu\rquote elle arriverait plus s\'fbrement ainsi. Il se d\'e9fendait d\rquote abord de l\rquote ouvrir, mais c\'e9
+dait aux premiers mots bien doux, bien raisonnables, dont l\rquote agitation se sentait seulement au trembl\'e9 de la plume, \'e0 l\rquote in\'e9gale conduite des lignes. Elle ne demandait qu\rquote une gr\'e2ce, une seule, qu\rquote il rev\'ee
+nt de temps \'e0 autre. Elle ne dirait rien, ne reprocherait rien, ni le mariage, ni cette s\'e9paration qu\rquote elle savait absolue et d\'e9finitive. Mais le voir\~!\'85
+\par
+\par \'ab\~Songe que c\rquote est pour moi un coup terrible et si inattendu, si brusque\'85 Je suis comme apr\'e8s une mort ou un incendie, ne sachant \'e0 quoi me prendre. Je pleure, j\rquote attends, je regarde la place de mon bonheur. Il n\rquote
+y aurait que toi pour m\rquote acclimater \'e0 cette situation nouvelle\'85 C\rquote est une charit\'e9, viens me voir, que je ne me sente pas si seule\'85 j\rquote ai peur de moi\'85\~\'bb
+\par
+\par Ces plaintes, ce suppliant appel couraient tout le long de la lettre, se reprenaient chaque fois au m\'eame mot\~: \'ab\~Viens, viens\'85\~\'bb Il pouvait se croire dans la clairi\'e8re au milieu des bois avec Fanny \'e0
+ ses pieds, et sous la cendre violette du soir, cette pauvre figure lev\'e9e vers lui, toute frip\'e9e et molle de larmes, cette bouche ouverte qui s\rquote emplissait d\rquote ombre \'e0 crier. C\rquote
+est cela qui le poursuivit toute la nuit, cela qui troubla son sommeil, et non l\rquote heureuse ivresse qu\rquote il avait rapport\'e9e de l\'e0-bas. C\rquote est cette figure vieillie, fl\'e9trie, qu\rquote il revoyait, malgr\'e9 tous ses efforts pou
+r mettre entre lui et elle le visage aux purs contours, \'e0 la pulpe d\rquote \'9cillet en fleur, que l\rquote aveu de l\rquote amour teintait de petites flammes roses sous les yeux.
+\par
+\par Cette lettre avait huit jours de date\~; huit jours que la malheureuse attendait un mot, ou une visite, l\rquote encouragement \'e0 la r\'e9signation qu\rquote elle demandait. Mais comment n\rquote avait-elle pas r\'e9crit depuis\~? Peut-\'eatre \'e9
+tait-elle malade\~; et d\rquote anciennes craintes lui revenaient. Il pensa qu\rquote Hett\'e9ma pourrait lui donner des nouvelles, et, confiant dans la r\'e9gularit\'e9 de ses habitudes, alla l\rquote attendre devant le Comit\'e9 d\rquote artillerie.
+
+\par
+\par Le dernier coup de dix heures sonnait \'e0 Saint-Thomas d\rquote Aquin lorsque le gros homme tourna le coin de la petite place, le collet retrouss\'e9, la pipe aux dents, qu\rquote il tenait \'e0 deux mains po
+ur se chauffer les doigts. Jean le regardait venir de loin, tr\'e8s \'e9mu de tout ce qu\rquote il lui rappelait\~; mais Hett\'e9ma l\rquote accueillit d\rquote un mouvement d\rquote humeur \'e0 peine contraint.
+\par
+\par \endash Vous voil\'e0\~!\'85 Je ne sais pas si nous vous avons maudit cette semaine\~!\'85 nous qui sommes all\'e9s \'e0 la campagne pour vivre au calme\'85
+\par
+\par Et sur la porte, en finissant sa pipe, il lui raconta que le dimanche pr\'e9c\'e9dent ils avaient invit\'e9 Fanny \'e0 d\'eener chez eux avec l\rquote enfant dont c\rquote \'e9tait le jour de sortie, histoire de la distraire un peu de ses vilaines id\'e9
+es. En effet, on avait mang\'e9 assez gaiement, m\'eame elle leur chantait un morceau de musique au dessert\~; puis on se s\'e9parait vers dix heures, et ils s\rquote appr\'eataient \'e0 se mettre au lit d\'e9licieusement, quand tout \'e0
+ coup on frappe aux volets et la voix du petit Joseph appelle effar\'e9e\~:
+\par
+\par \endash Venez vite, maman veut s\rquote empoisonner\'85
+\par
+\par Hett\'e9ma se pr\'e9cipite, arrive \'e0 temps pour lui arracher de force le flacon de laudanum. Il avait fallu se battre, la prendre \'e0 bras-le-corps, la maintenir et se d\'e9fendre, contre les coups de t\'eate, les coups de peigne dont elle lui ab\'ee
+mait l\'e0 figure. Dans la lutte, la fiole se brisait, le laudanum r\'e9pandu partout, et il n\rquote en avait pas \'e9t\'e9 autre chose que des v\'eatements tach\'e9s et empest\'e9s de poison.
+\par
+\par \endash Mais vous comprenez bien que des sc\'e8nes pareilles, tout ce drame de faits-divers, pour des gens tranquilles\'85 Aussi c\rquote est fini, j\rquote ai donn\'e9 cong\'e9, le mois prochain je d\'e9m\'e9nage\'85
+\par
+\par Il remit sa pipe dans l\rquote \'e9tui, et avec un adieu bien paisible disparut sous les arcades basses d\rquote une petite cour, laissant Gaussin tout boulevers\'e9 de ce qu\rquote il venait d\rquote entendre.
+\par
+\par Il se repr\'e9sentait la sc\'e8ne dans cette chambre qui avait \'e9t\'e9 leur chambre, l\rquote effroi du petit appelant au secours, la lutte brutale avec le gros homme, et il croyait sentir le go\'fbt opiac\'e9, l\rquote amertume somnolente du laudanum r
+\'e9pandu. L\rquote \'e9pouvante lui en resta tout le jour, aggrav\'e9e de l\rquote isolement o\'f9 elle allait se trouver. Les Hett\'e9ma partis, qui lui retiendrait la main \'e0 la nouvelle tentative\~?
+\par
+\par Une lettre vint le rassurer un peu. Fanny le remerciait de n\rquote \'eatre pas si dur qu\rquote il voulait le para\'eetre, puisqu\rquote il prenait encore quelque int\'e9r\'eat \'e0 la pauvre abandonn\'e9e\~: \'ab\~On t\rquote a dit, n\rquote est-ce pas
+\~?\'85 J\rquote ai voulu mourir\'85 c\rquote \'e9tait de me sentir si seule\~!\'85 J\rquote ai essay\'e9, je n\rquote ai pas pu, on m\rquote a arr\'eat\'e9e, ma main tremblait peut-\'eatre\'85 la peur de souffrir, de devenir laide\'85 Oh\~
+! cette petite Dor\'e9, comment a-t-elle eu le courage\~?\'85 Apr\'e8s la premi\'e8re honte de m\rquote \'eatre manqu\'e9e, \'e7\rquote a \'e9t\'e9 une joie de penser que je pourrais t\rquote \'e9crire, t\rquote aimer de loin, te voir encore\~
+; car je ne perds pas l\rquote espoir que tu viendras une fois, comme on vient chez une amie malheureuse, dans une maison en deuil, par piti\'e9, seulement par piti\'e9.\~\'bb
+\par
+\par D\'e8s lors il arriva de Chaville tous les deux ou trois jours une capricieuse correspondance, longue, courte, un journal de douleur qu\rquote il n\rquote eut pas la force de renvoyer et qui agrandit dans ce c\'9cur tendre la place \'e0 vif d\rquote
+une piti\'e9 sans amour, non plus pour la ma\'eetresse, mais pour l\rquote \'eatre humain souffrant \'e0 cause de lui.
+\par
+\par Un jour c\rquote \'e9tait le d\'e9part de ses voisins, ces t\'e9moins de son bonheur pass\'e9 qui lui emportaient tant de souvenirs. \'c0 pr\'e9sent elle n\rquote
+avait plus pour les lui rappeler que les meubles, les murs de leur petite maison, et la femme de service, pauvre b\'eate sauvage, aussi peu int\'e9ress\'e9e aux choses que le loriot, tout frileux de l\rquote hiver, tristement \'e9bouriff\'e9
+ dans un coin de sa cage.
+\par
+\par Un autre jour, un p\'e2le rayon \'e9gayant la vitre, elle se r\'e9veillait toute joyeuse dans cette persuasion\~: il viendra aujourd\rquote hui\~!\'85 Pourquoi\~?\'85 rien, une id\'e9e\'85 Tout de suite elle se mettait \'e0
+ faire la maison belle, et la femme coquette avec sa robe des dimanches et la coiffure qu\rquote il aimait\~; puis jusqu\rquote au soir, jusqu\rquote \'e0 la derni\'e8re goutte de lumi\'e8re, elle comptait les trains \'e0 la fen\'eatre de la salle, l
+\rquote \'e9coutait venir par le Pav\'e9 des Gardes\'85 Fallait-il \'eatre folle\~!
+\par
+\par Quelquefois rien qu\rquote une ligne\~: \'ab\~Il pleut, il fait noir\'85 je suis seule et je te pleure\'85\~\'bb Ou bien elle se contentait de mettre sous enveloppe une pauvre fleur toute tremp\'e9e et raide de frimas, la derni\'e8
+re de leur petit jardin. Mieux que toutes les plaintes, cette fleur ramass\'e9e sous la neige, disait l\rquote hiver, la solitude, l\rquote abandon\~; il voyait la place, au bout de l\rquote all\'e9e, et contre les plates-bandes, une jupe de femme mouill
+\'e9e jusqu\rquote \'e0 l\rquote ourlet, allant et revenant dans une solitaire promenade.
+\par
+\par Cette piti\'e9 qui lui angoissait le c\'9cur le faisait vivre encore avec Fanny, malgr\'e9 la rupture. Il y songeait, se la figurait \'e0 toute heure\~; mais par une singuli\'e8re d\'e9faillance de sa m\'e9moire, quoiqu\rquote il n\rquote y e\'fbt gu\'e8
+re plus de cinq ou six semaines depuis leur s\'e9paration, et que les moindres d\'e9tails de leur int\'e9rieur lui fussent encore pr\'e9sents, la cage de La Balue en face d\rquote un coucou en bois gagn\'e9 \'e0 une f\'eate de campagne, jusqu\rquote
+aux branches du noisetier qui battaient au moindre vent la vitre de leur cabinet de toilette, la femme elle-m\'eame ne lui apparaissait plus distinctement. Il la voyait dans un reculement de brume avec un seul d\'e9tail de sa figure, accentu\'e9 et p\'e9
+nible, la bouche d\'e9form\'e9e, le sourire trou\'e9 par cette dent qui manquait.
+\par
+\par Ainsi vieillie, qu\rquote allait-elle devenir, la pauvre cr\'e9ature contre qui il avait dormi si longtemps\~? L\rquote argent fini qu\rquote il lui avait laiss\'e9, o\'f9 irait-elle, jusque vers quel bas-fond\~? Et tout \'e0 coup
+ se dressait dans son souvenir, la triste raccrocheuse, rencontr\'e9e le soir dans une taverne anglaise, mourant de soif devant sa tranche de saumon fum\'e9. Elle deviendrait cela, celle dont il avait si longtemps accept\'e9
+ les soins, la tendresse passionn\'e9e et fid\'e8le. Et cette id\'e9e le d\'e9sesp\'e9rait\'85 Cependant, que faire\~? Parce qu\rquote il avait eu le malheur de rencontrer cette femme, de vivre quelque temps avec elle, \'e9tait-il condamn\'e9 \'e0
+ la garder toujours, \'e0 lui sacrifier son bonheur\~? Pourquoi lui et pas les autres\~? Au nom de quelle justice\~?
+\par
+\par Tout en s\rquote interdisant de la revoir, il lui \'e9crivait\~; et ses lettres \'e0 dessein positives et s\'e8ches laissaient deviner son \'e9motion sous des conseils de sagesse et d\rquote apaisement. Il l\rquote engageait \'e0
+ retirer Joseph de pension, \'e0 le reprendre pour s\rquote occuper, se distraire\~; mais Fanny refusait. \'c0 quoi bon mettre cet enfant en pr\'e9sence de sa douleur, de son d\'e9couragement\~? c\rquote \'e9tait bien assez du dimanche o\'f9 le petit r
+\'f4dait de chaise en chaise, errait de la salle au jardin, devinant qu\rquote un grand malheur avait attrist\'e9 la maison, et n\rquote osant plus demander des nouvelles de \'ab\~papa Jean\~\'bb depuis qu\rquote on lui avait dit avec des sanglots qu
+\rquote il \'e9tait parti, qu\rquote il ne reviendrait plus\~:
+\par
+\par \endash Tous mes papas s\rquote en vont, alors\~!
+\par
+\par Et ce mot du petit abandonn\'e9, tombant d\rquote une lettre navrante, restait lourd sur le c\'9cur de Gaussin. Bient\'f4t, cette pens\'e9e de la savoir \'e0 Chaville devint une oppression telle, qu\rquote
+il lui conseilla de rentrer dans Paris, de voir du monde. Avec sa triste exp\'e9rience des hommes et des ruptures, Fanny ne vit dans cette offre qu\rquote un affreux \'e9go\'efsme, l\rquote envie de se d\'e9barrasser d\rquote elle \'e0
+ jamais, par un de ces brusques b\'e9guins dont elle \'e9tait famili\'e8re\~; et elle s\rquote en expliqua avec sinc\'e9rit\'e9\~:
+\par
+\par \'ab\~Tu sais ce que je t\rquote ai dit autrefois\'85 Je resterai ta femme malgr\'e9 tout, ta femme aimante et fid\'e8le. Notre petite maison m\rquote enveloppe de toi, et je ne voudrais la quitter pour rien au monde\'85 Que ferais-je \'e0 Paris\~? J
+\rquote ai le d\'e9go\'fbt de mon pass\'e9 qui t\rquote \'e9loigne\~; et puis, songe \'e0 quoi tu nous exposes\'85 Tu te crois donc bien fort\~? Viens, alors, m\'e9chant\'85 une fois, rien qu\rquote une\'85\~\'bb
+\par
+\par Il n\rquote y alla pas\~; mais, un dimanche, l\rquote apr\'e8s-midi, seul et travaillant, il entendit frapper deux petits coups \'e0 sa porte. Il tressaillit, reconnut sa fa\'e7on vive de s\rquote annoncer comme autrefois.
+Craignant de trouver en bas quelque consigne, elle \'e9tait mont\'e9e d\rquote une haleine, sans rien demander. Il s\rquote approcha, les pas enfonc\'e9s dans le tapis, entendant son souffle par la feuillure\~:
+\par
+\par \endash Jean, es-tu l\'e0\~?\'85
+\par
+\par Oh\~! cette voix humble et bris\'e9e\'85 Encore une fois, pas bien fort\~: \'ab\~Jean\~!\'85\~\'bb puis une plainte soupir\'e9e, le froissement d\rquote une lettre, et la caresse et l\rquote adieu d\rquote un baiser jet\'e9.
+\par
+\par L\rquote escalier descendu marche \'e0 marche, lentement, comme si elle attendait un rappel, Jean, seulement alors, ramassa la lettre et l\rquote ouvrit. On avait enterr\'e9 le matin la petite Hochecorne \'e0 l\rquote hospice des Enfants-Malades. Elle
+\'e9tait venue avec le p\'e8re et quelques personnes de Chaville, et n\rquote avait pu se d\'e9fendre de monter pour le voir ou laisser ces lignes \'e9crites d\rquote avance. \'ab\~\'85\~Quand je te le disais\~!\'85 si j\rquote
+habitais Paris, on ne verrait que moi dans ton escalier\'85 Adieu, m\rquote ami, je rentre chez nous\'85\~\'bb
+\par
+\par Et en lisant, les yeux brouill\'e9s de larmes, il se rappelait la m\'eame sc\'e8ne rue de l\rquote Arcade, la douleur de l\rquote amant cong\'e9di\'e9, la lettre gliss\'e9e sous la porte, et le rire sans c\'9cur de Fanny. Elle l\rquote aimait donc plus qu
+\rquote il n\rquote aimait Ir\'e8ne\~! Ou bien est-ce que l\rquote homme, plus m\'eal\'e9 que la femme au combat des affaires et de la vie, n\rquote a pas comme elle l\rquote exclusivisme de l\rquote amour, l\rquote oubli et l\rquote indiff\'e9renc
+e de tout ce qui n\rquote est pas sa passion, absorbante et unique\~?
+\par
+\par Cette torture, ce mal de piti\'e9 dont il souffrait, ne s\rquote apaisait qu\rquote aupr\'e8s d\rquote Ir\'e8ne. Ici seulement l\rquote angoisse se desserrait, fondait sous le doux rayon bleu de ses regards. Il ne lui restait plus qu\rquote
+une grande lassitude, une tentation de mettre la t\'eate sur son \'e9paule et de rester l\'e0, sans parler, sans bouger, \'e0 l\rquote abri.
+\par
+\par \endash Qu\rquote avez-vous, lui disait-elle\'85 Est-ce que vous n\rquote \'eates pas heureux\~?
+\par
+\par Si, bien heureux. Mais pourquoi son bonheur \'e9tait-il fait de tant de tristesse et de larmes\~? Et par moments il aurait voulu tout lui dire, comme \'e0 une amie intelligente et bonne\~
+; sans songer, pauvre fou, au trouble que de pareilles confidences agitent dans les \'e2mes toutes neuves, aux ingu\'e9rissables blessures qu\rquote elles peuvent faire \'e0 la confiance d\rquote une affection. Ah\~! s\rquote il avait pu l\rquote
+emporter, fuir avec elle\~! il sentait que ce serait la fin des tourments\~; mais le vieux Bouchereau ne voulait pas faire gr\'e2ce d\rquote une heure sur le temps fix\'e9\~:
+\par
+\par \endash Je suis vieux, je suis malade\'85 Je ne verrai plus mon enfant, ne me privez pas de ces derniers jours\'85
+\par
+\par Sous son air dur, c\rquote \'e9tait le meilleur des hommes que ce grand homme. Condamn\'e9 sans r\'e9mission par la maladie de c\'9cur dont il suivait et constatait lui-m\'eame les progr\'e8s, il en
+parlait avec un sang-froid admirable, continuait ses cours en suffoquant, auscultait des malades moins atteints que lui. Une seule faiblesse dans ce vaste esprit, et marquant bien l\rquote origine paysanne du Tourangeau\~
+: son respect pour les titres, la noblesse. Et le souvenir des petites tourelles de Castelet, le vieux nom d\rquote Armandy n\rquote avaient pas \'e9t\'e9 \'e9trangers \'e0 sa facilit\'e9 d\rquote agr\'e9er Jean comme mari de sa ni\'e8ce.
+\par
+\par Le mariage se ferait \'e0 la gentilhommi\'e8re, ce qui \'e9viterait de d\'e9placer la pauvre maman qui envoyait tous les huit jours \'e0 sa future fille une bonne lettre bien tendre, dict\'e9e \'e0 Divonne ou \'e0 l\rquote une des petites de B\'e9
+thanie. Et c\rquote \'e9tait une joie douce pour lui de parler avec Ir\'e8ne de ses gens, de retrouver Castelet place Vend\'f4me, toutes ses affections serr\'e9es autour de sa ch\'e8re fianc\'e9e.
+\par
+\par Seulement il s\rquote effrayait de se sentir si vieux, si las en face d\rquote elle, de la voir prendre un plaisir d\rquote enfant \'e0 des choses qui ne l\rquote amusaient plus, \'e0 des joies de la vie commune, d\'e9j\'e0 escompt\'e9
+es par lui. Ainsi la liste \'e0 dresser de tout ce qu\rquote il leur faudrait emporter au Consulat, meubles, \'e9toffes \'e0 choisir, liste au milieu de laquelle il s\rquote arr\'eatait un soir, la plume h\'e9sitante, \'e9pouvant\'e9 du retour qu\rquote
+il faisait vers son installation de la rue d\rquote Amsterdam, et du recommencement in\'e9vitable de tant de jolis bonheurs us\'e9s, finis par ces cinq ans aupr\'e8s d\rquote une femme, dans un travestissement de mariage et de m\'e9nage.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96261190}XIV{\*\bkmkend _Toc96261190}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par \endash Oui, mon cher, mort cette nuit dans les bras de Rosa\'85 Je viens de le porter chez l\rquote empailleur.
+\par
+\par De Potter, le musicien, que Jean rencontrait sortant d\rquote un magasin de la rue du Bac, s\rquote accrochait \'e0 lui avec un besoin d\rquote effusion qui n\rquote allait gu\'e8re \'e0 ses traits impassibles et durs d\rquote homme d\rquote
+affaires, et lui racontait le martyre du pauvre Bichito tu\'e9 par l\rquote hiver parisien, ratatin\'e9 de froid malgr\'e9 les tampons d\rquote ouate, la m\'e8che d\rquote esprit-de-vin allum\'e9
+e depuis deux mois sous sa petite niche, comme on fait aux enfants venus avant terme. Rien n\rquote avait pu l\rquote emp\'eacher de grelotter, et la nuit d\rquote avant, pendant qu\rquote ils \'e9
+taient tous autour de lui, un dernier frisson le secouant de la t\'eate \'e0 la queue, il \'e9tait mort en bon chr\'e9tien, gr\'e2ce aux flots d\rquote eau b\'e9nite que sur sa peau grenue, o\'f9 la vie s\rquote \'e9
+vanouissait en moires changeantes, en mouvements de prisme, maman Pilar r\'e9pandait en disant, les yeux au ciel\~: \'ab\~}{\i Dios loui pardonne}{\~!\~\'bb
+\par
+\par \endash J\rquote en ris, mais j\rquote ai le c\'9cur gros tout de m\'eame\~; surtout quand je pense au chagrin de ma pauvre Rosa que j\rquote ai laiss\'e9e en larmes\'85 Heureusement Fanny \'e9tait pr\'e8s d\rquote elle\'85
+\par
+\par \endash Fanny\~?\'85
+\par
+\par \endash Oui, voil\'e0 des temps que nous ne l\rquote avions vue\'85 Elle est arriv\'e9e ce matin juste au milieu du drame, et cette bonne fille est rest\'e9e consoler son amie.
+\par
+\par Il ajouta, sans s\rquote apercevoir de l\rquote impression caus\'e9e par ses paroles\~:
+\par
+\par \endash C\rquote est donc fini\~? Vous n\rquote \'eates plus ensemble\~?\'85 Vous rappelez-vous notre conversation au lac d\rquote Enghien\~? Au moins, vous profitez des le\'e7ons qu\rquote on vous donne\'85
+\par
+\par Et il per\'e7ait une pointe d\rquote envie dans son approbation.
+\par
+\par Gaussin, le front pliss\'e9, \'e9prouvait un v\'e9ritable malaise \'e0 songer que Fanny \'e9tait retourn\'e9e chez Rosario\~; mais il s\rquote en voulait de cette faiblesse, n\rquote ayant plus apr\'e8s tout ni droit, ni responsabilit\'e9
+ sur cette existence. Devant une maison de la rue de Beaune, une tr\'e8s ancienne rue du Paris aristocratique d\rquote autrefois o\'f9 ils venaient de s\rquote engager, de Potter s\rquote arr\'eata. C\rquote est l\'e0 qu\rquote il demeurait ou qu\rquote
+il \'e9tait cens\'e9 demeurer pour les convenances, pour le monde, car r\'e9ellement son temps se passait avenue de Villiers ou \'e0 Enghien, et il ne faisait que des apparitions au domicile conjugal, pour emp\'eacher que sa femme et son enfant n\rquote
+eussent l\rquote air trop abandonn\'e9s.
+\par
+\par Jean suivait sa route, esquissant d\'e9j\'e0 un adieu, mais l\rquote autre lui retint la main dans ses longues mains dures de briseur de clavier et, sans le moindre embarras, comme un homme que son vice ne g\'eane plus\~:
+\par
+\par \endash Rendez-moi donc un service\'85 montez avec moi. Je devais d\'eener chez ma femme aujourd\rquote hui, mais je ne peux vraiment pas laisser ma pauvre Rosa toute seule \'e0 son d\'e9sespoir\'85 Vous servirez de pr\'e9texte \'e0 ma sortie et m
+\rquote \'e9viterez une explication ennuyeuse.
+\par
+\par Le cabinet du musicien, dans un superbe et froid appartement bourgeois du second \'e9tage, sentait l\rquote abandon de la pi\'e8ce o\'f9 l\rquote on ne travaille pas. Tout y \'e9tait trop net, sans rien du d\'e9sordre, de l\rquote active petite fi\'e8
+vre qui gagne les objets et les meubles. Pas un livre, pas un feuillet sur la table qu\rquote encombrait majestueusement un \'e9norme encrier de bronze \'e0 sec et reluisant comme dans une devanture\~; ni la moindre partition au vieux piano \'e0 forme d
+\rquote \'e9pinette dont s\rquote \'e9taient inspir\'e9es les premi\'e8res \'9cuvres. Et un buste en marbre blanc, le buste d\rquote une jeune femme aux traits d\'e9licats, \'e0 l\rquote expression de douceur, tout p\'e2
+le dans le jour qui tombait, faisait plus froide encore la chemin\'e9e sans feu et drap\'e9e, semblait regarder tristement les murs charg\'e9s de couronnes dor\'e9es, enrubann\'e9es, de m\'e9dailles, de cadres comm\'e9moratifs, toute une d\'e9
+froque glorieuse et vaniteuse g\'e9n\'e9reusement laiss\'e9e \'e0 la femme en compensation, et qu\rquote elle entretenait comme les ornements de tombe de son bonheur.
+\par
+\par \'c0 peine \'e9taient-ils entr\'e9s, la porte du cabinet se rouvrit, et Mme\~de\~Potter parut\~:
+\par
+\par \endash C\rquote est toi, Gustave\~?
+\par
+\par Elle le croyait seul, s\rquote arr\'eata devant la figure inconnue, avec une visible inqui\'e9tude. \'c9l\'e9gante et jolie, d\rquote une recherche de mise intelligente, elle paraissait plus affin\'e9e que son buste, la douce physionomie chang\'e9
+e en une r\'e9solution courageuse et nerveuse. Dans le monde, les avis se partageaient sur ce caract\'e8re de femme. Les uns la bl\'e2maient de supporter le d\'e9dain affich\'e9 du mari, ce m\'e9nage en ville, connu, install\'e9\~; d\rquote
+autres admiraient au contraire sa r\'e9signation silencieuse. Et l\rquote opinion g\'e9n\'e9rale la tenait pour une tranquille personne aimant son repos par-dessus tout, trouvant des compensations suffisantes \'e0 son veuvage dans les caresses d\rquote
+un bel enfant et la joie de porter le nom d\rquote un grand homme.
+\par
+\par Mais pendant que le musicien pr\'e9sentait son compagnon et d\'e9bitait n\rquote importe quel mensonge pour se d\'e9barrasser du d\'eener de famille, au tressaillement de ce jeune visage f\'e9minin, \'e0 la fixit\'e9 de ce regard qui ne voyait plus, n
+\rquote \'e9coutait plus, comme absorb\'e9 de souffrance, Jean pouvait se rendre compte que sous ces dehors mondains une grande douleur s\rquote enterrait vivante. Elle parut accepter cette histoire qu\rquote elle ne croyait pas, se contenta de dire douc
+ement\~:
+\par
+\par \endash Raymond va pleurer, je lui avais promis que nous d\'eenerions pr\'e8s de son lit.
+\par
+\par \endash Comment est-il\~? demanda de Potter, distrait, impatient.
+\par
+\par \endash Mieux, mais il tousse toujours\'85 Tu ne viens pas le voir\~?
+\par
+\par Il bredouilla quelques mots dans sa moustache, en feignant de chercher autour de la pi\'e8ce\~:
+\par
+\par \endash Pas maintenant\'85 tr\'e8s press\'e9\'85 rendez-vous au club pour six heures\'85
+\par
+\par Ce qu\rquote il voulait \'e9viter, c\rquote \'e9tait d\rquote \'eatre seul avec elle.
+\par
+\par \'ab\~Adieu alors\~\'bb, fit la jeune femme subitement apais\'e9e, les traits en place, referm\'e9e comme une eau pure que vient de troubler une pierre jusqu\rquote au fond. Elle salua, disparut.
+\par
+\par \endash Filons\~!\'85
+\par
+\par Et de Potter d\'e9livr\'e9 entra\'eena Gaussin qui regardait descendre devant lui, raide et correct dans son long pardessus serr\'e9 de coupe anglaise, ce sinistre passionn\'e9, tellement \'e9mu quand il portait \'e0 empailler le cam\'e9l\'e9on de sa ma
+\'eetresse, et s\rquote en allant sans embrasser son enfant malade.
+\par
+\par \endash Tout \'e7a, mon cher, fit le musicien comme en r\'e9ponse \'e0 la pens\'e9e de son ami, c\rquote est la faute de ceux qui m\rquote ont mari\'e9. Un vrai service qu\rquote ils m\rquote ont rendu l\'e0 et \'e0 cette pauvre femme\'85
+ Quelle folie de vouloir faire de moi un mari et un p\'e8re\~!\'85 J\rquote \'e9tais l\rquote amant de Rosa, je le suis rest\'e9, je le resterai jusqu\rquote \'e0 ce que l\rquote un de nous cr\'e8ve\'85 Un vice qui vous a pris au bon moment, qui vo
+us tient bien, est-ce qu\rquote on s\rquote en d\'e9gage jamais\~?\'85 Et vous-m\'eame, \'eates-vous s\'fbr que si Fanny avait voulu\~?\'85
+\par
+\par Il h\'e9la un fiacre vide qui passait, et en montant\~:
+\par
+\par \endash }{\caps \'e0}{ propos de Fanny, vous savez la nouvelle\~?\'85 Flamant est graci\'e9, sorti de Mazas\'85 C\rquote est la p\'e9tition de D\'e9chelette\'85 Pauvre D\'e9chelette\~! il aura fait du bien m\'eame apr\'e8s sa mort.
+\par
+\par Immobile, avec une envie folle de courir, de rattraper ces roues qui cahotaient \'e0 fond de train dans la rue sombre o\'f9 le gaz s\rquote allumait, Gaussin s\rquote \'e9tonnait de se sentir si \'e9mu.
+\par
+\par \endash Flamant graci\'e9\'85 sorti de Mazas\'85
+\par
+\par Il redisait ces mots tout bas, y voyant la raison du silence de Fanny depuis quelques jours, de ses lamentations brusquement interrompues, tomb\'e9es sous les caresses d\rquote un consolateur\~; car la premi\'e8re pens\'e9e du mis\'e9ra
+ble enfin libre avait d\'fb \'eatre pour elle.
+\par
+\par Il se rappelait la correspondance amoureuse dat\'e9e de la prison, l\rquote obstination de sa ma\'eetresse \'e0 d\'e9fendre celui-l\'e0 seul, quand elle faisait si bon march\'e9 des autres\~; et au lieu de se f\'e9liciter d\rquote une aventure qui lo
+giquement le d\'e9chargeait de toute inqui\'e9tude, de tout remords, une angoisse ind\'e9finissable le tint \'e9veill\'e9 et fi\'e9vreux une partie de la nuit. Pourquoi\~? Il ne l\rquote aimait plus\~; seulement il songeait \'e0 ses lettres rest\'e9
+es aux mains de cette femme, qu\rquote elle lirait peut-\'eatre \'e0 l\rquote autre, et dont \endash qui sait\~? \endash sous une influence mauvaise, elle pourrait se servir un jour pour troubler son repos, son bonheur.
+\par
+\par Vraie ou fausse, ou cachant sans qu\rquote il s\rquote en dout\'e2t un souci d\rquote autre genre, cette pr\'e9occupation de ses lettres le d\'e9cida \'e0 une d\'e9marche imprudente, la visite \'e0 Chaville qu\rquote il avait toujours obstin\'e9ment refus
+\'e9e. Mais \'e0 qui confier une mission aussi intime et d\'e9licate\~?\'85 Un matin de f\'e9vrier, il prit le train de dix heures, tr\'e8s calme d\rquote esprit et de c\'9cur, avec la seule crainte de trouver la maison ferm\'e9e, la femme disparue d\'e9j
+\'e0 \'e0 la suite de son bandit.
+\par
+\par D\'e8s la courbe de la voie, les persiennes ouvertes, les rideaux aux fen\'eatres du pavillon le rassur\'e8rent\~; et se souvenant de son \'e9motion, lorsqu\rquote il voyait fuir derri\'e8re lui la petite lumi\'e8re mouchetant l\rquote
+ombre, il se raillait lui-m\'eame et la fragilit\'e9 de ses impressions. Ce n\rquote \'e9tait plus le m\'eame homme qui passait l\'e0, et certainement il ne trouverait plus la m\'eame femme. Il n\rquote y avait pourtant que deux mois depuis. Les bois
+ que longeait le train n\rquote avaient pas pris de nouvelles feuilles, gardaient les m\'eames l\'e8pres de rouille que le jour de la rupture, et de sa clameur aux \'e9chos.
+\par
+\par Il descendit seul \'e0 la station, par ce brouillard p\'e9n\'e9trant et froid, prit le petit chemin de campagne tout glissant de neige durcie, la vo\'fbte du chemin de fer, ne rencontra personne avant le Pav\'e9
+ des Gardes, au tournant duquel apparurent un homme et un enfant suivis d\rquote un employ\'e9 de la gare poussant sa brouette charg\'e9e de malles.
+\par
+\par L\rquote enfant, tout emmitoufl\'e9 d\rquote un cache-nez, la casquette jusqu\rquote aux oreilles, retint un cri en passant pr\'e8s de lui. \'ab\~Mais c\rquote est Joseph\'85\~\'bb se dit-il, un peu \'e9tonn\'e9 et triste de cette ingratitude du petit\~
+; et s\rquote \'e9tant retourn\'e9 il rencontra le regard de l\rquote homme qui accompagnait l\rquote enfant par la main. Cette figure intelligente et fine, p\'e2lie par la claustration, ces v\'eatements de confection achet\'e9
+s de la veille, cette barbe blonde \'e0 fleur de menton, qui n\rquote avait pas eu le temps de repousser depuis Mazas\'85 Flamant, parbleu\~! Et Joseph \'e9tait son fils\'85
+\par
+\par Ce fut une r\'e9v\'e9lation dans un \'e9clair. Il revit, comprit tout, depuis la lettre du coffret o\'f9 le beau graveur confiait \'e0 sa ma\'eetresse un enfant qu\rquote il avait en province, jusqu\rquote \'e0 l\rquote arriv\'e9e myst\'e9
+rieuse du petit, et la mine g\'ean\'e9e d\rquote Hett\'e9ma pour parler de cette adoption, et les regards de Fanny \'e0 Olympe\~; car ils s\rquote \'e9taient tous entendus pour lui faire nourrir le fils du faussaire. Oh\~
+! le joli niais, et comme ils avaient d\'fb rire\~!\'85 Un d\'e9go\'fbt lui en vint de tout ce pass\'e9 de honte, une envie de fuir bien loin\~; mais des choses le troublaient qu\rquote il aurait voulu savoir. L\rquote homme et l\rquote
+enfant partis, pourquoi pas elle\~? Et puis ses lettres, il lui fallait ses lettres, ne rien laisser de lui dans ce coin de souillure et de malheur.
+\par
+\par \endash Madame\~?\'85 Voil\'e0 monsieur\~!\'85
+\par
+\par \endash Qui, monsieur\~?\'85 demanda na\'efvement une voix du fond de la chambre.
+\par
+\par \endash Moi\'85
+\par
+\par On entendit un cri, un bond pr\'e9cipit\'e9, puis\~:
+\par
+\par \endash Attends, je me l\'e8ve\'85 je viens\'85
+\par
+\par Encore au lit \'e0 midi pass\'e9\~! Jean se doutait bien pourquoi, il connaissait les causes de ces lendemains bris\'e9s, harass\'e9s\~; et pendant qu\rquote il l\rquote
+attendait dans la salle aux moindres objets familiers, le sifflet du train montant, le \'ab\~m\'e9\~\'bb grelottant d\rquote une ch\'e8vre dans un jardinet voisin, les couverts \'e9pars sur la table le reportaient aux matins d\rquote autrefois, le petit d
+\'e9jeuner en h\'e2te avant le d\'e9part.
+\par
+\par Fanny entra avec un \'e9lan vers lui, puis, s\rquote arr\'eatant devant sa froideur, ils rest\'e8rent une seconde \'e9tonn\'e9s, h\'e9sitants, comme lorsqu\rquote on se retrouve apr\'e8s ces intimit\'e9s bris\'e9es, de chaque c\'f4t\'e9 d\rquote
+un pont rompu, d\rquote une distance de rive \'e0 rive, et entre soi l\rquote espace immense des flots roulants et engloutissants.
+\par
+\par \endash Bonjour\'85 dit-elle tout bas, sans bouger.
+\par
+\par Elle le trouvait chang\'e9, p\'e2li. Lui s\rquote \'e9tonnait de la revoir si jeune, un peu grossie seulement, moins grande qu\rquote il ne se la figurait, mais baign\'e9e de ce rayonnement sp\'e9cial, cet \'e9
+clat du teint et des yeux, cette douceur de pelouse fra\'eeche que lui laissaient les nuits de grandes caresses. Elle \'e9tait donc rest\'e9e dans le bois, au fond du ravin encombr\'e9 de feuilles mortes, celle dont le souvenir le rongeait de piti\'e9.
+
+\par
+\par \endash On se l\'e8ve tard \'e0 la campagne\'85 fit-il d\rquote un accent ironique.
+\par
+\par Elle s\rquote excusait, pr\'e9textait une migraine, et, comme lui, employait des formes impersonnelles, ne sachant dire ni toi, ni vous\~; puis \'e0 l\rquote interrogation muette qui lui montrait le repas desservi\~:
+\par
+\par \endash C\rquote est l\rquote enfant\'85 il a d\'e9jeun\'e9 l\'e0 ce matin avant de s\rquote en aller\'85
+\par
+\par \endash S\rquote en aller\~?\'85 O\'f9 donc\~?
+\par
+\par Il affectait une supr\'eame indiff\'e9rence du bout des l\'e8vres, mais l\rquote \'e9clair de ses yeux le trahissait. Et Fanny\~:
+\par
+\par \endash Le p\'e8re a reparu\'85 il est venu le reprendre\'85
+\par
+\par \endash En sortant de Mazas, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par Elle tressaillit, mais n\rquote essaya pas de mentir.
+\par
+\par \endash Eh bien, oui\'85 J\rquote avais promis, je l\rquote ai fait\'85 Que de fois l\rquote envie me tenait de te le dire, mais je n\rquote osais pas, j\rquote avais peur que tu le renvoies, le pauvre petit\'85
+\par
+\par Et elle ajouta timidement\~:
+\par
+\par \endash Tu \'e9tais si jaloux\'85
+\par
+\par Il eut un beau rire de d\'e9dain. Jaloux, lui, de ce for\'e7at\'85 allons donc\~!\'85 Et sentant monter sa col\'e8re il coupa court, dit vivement ce qui l\rquote amenait. Ses lettres\~!\'85 Pourquoi ne les avait-elle pas donn\'e9es \'e0 C\'e9
+saire, cela leur e\'fbt \'e9vit\'e9 une entrevue p\'e9nible pour tous deux.
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai, dit-elle, toujours tr\'e8s douce, mais je vais te les rendre, elles sont l\'e0\'85
+\par
+\par Il la suivit dans la chambre, aper\'e7ut le lit d\'e9fait, recouvert en h\'e2te sur les deux oreillers, respira cette odeur de cigarettes br\'fbl\'e9es m\'eal\'e9e \'e0 des parfums de toilette de femme, qu\rquote
+il reconnaissait comme le petit coffret nacr\'e9 pos\'e9 sur la table. Et la m\'eame pens\'e9e leur venant \'e0 tous deux\~:
+\par
+\par \endash Il n\rquote y en a pas lourd, dit-elle en ouvrant la bo\'eete\'85 nous ne risquerions pas de mettre le feu\'85
+\par
+\par Il se taisait, troubl\'e9, la bouche s\'e8che, h\'e9sitant \'e0 se rapprocher de ce lit saccag\'e9, devant lequel elle feuilletait les lettres une derni\'e8re fois, la t\'eate pench\'e9e, la nuque solide et blanche sous la torsade relev\'e9
+e de ses cheveux, et dans le flottant v\'eatement de laine la taille \'e9paissie et molle, \'e0 l\rquote abandon\'85
+\par
+\par \endash Voil\'e0\~!\'85 Elles y sont toutes.
+\par
+\par Le paquet pris, mis brusquement dans sa poche, car ses pr\'e9occupations avaient chang\'e9, Jean demanda\~:
+\par
+\par \endash Alors il emm\'e8ne son enfant\~?\'85 O\'f9 vont-ils\~?\'85
+\par
+\par \endash Au Morvan, dans son pays, pour se cacher, faire sa gravure qu\rquote il enverra \'e0 Paris sous un faux nom.
+\par
+\par \endash Et toi\~?\'85 Est-ce que tu comptes rester ici\~?\'85
+\par
+\par Elle d\'e9tourna les yeux pour lui \'e9chapper, balbutiant que ce serait bien triste. Aussi elle pensait\'85 elle partirait peut-\'eatre bient\'f4t\'85 un petit voyage.
+\par
+\par \endash Dans le Morvan, sans doute\~?\'85 En famille\~!\'85
+\par
+\par Et l\'e2chant sa fureur jalouse\~:
+\par
+\par \endash Dis donc tout de suite que tu rejoindras ton voleur, que vous allez vous mettre en m\'e9nage\'85 Il y a assez longtemps que tu en as envie\'85 Allons. Retourne \'e0 ta bauge\'85 Fille et faussaire \'e7a va ensemble, j\rquote \'e9
+tais bien bon de vouloir te tirer de cette boue.
+\par
+\par Elle gardait son mutisme immobile, un \'e9clair de triomphe filtrant entre ses cils baiss\'e9s. Et plus il la cinglait d\rquote une ironie f\'e9roce, outrageante, plus elle semblait fi\'e8re, et s\rquote
+accentuait le frisson au coin de sa bouche. Maintenant il parlait de son bonheur \'e0 lui, l\rquote amour honn\'eate et jeune, le seul amour. Oh\~! le doux oreiller pour dormir qu\rquote un c\'9cur d\rquote honn\'eate femme\'85
+ Puis, brusquement, la voix baiss\'e9e, comme s\rquote il avait honte\~:
+\par
+\par \endash Je viens de le rencontrer, ton Flamant, il a pass\'e9 la nuit ici\~?
+\par
+\par \endash Oui, il \'e9tait tard, il neigeait\'85 On lui a fait un lit sur le divan.
+\par
+\par \endash Tu mens, il a couch\'e9 l\'e0\'85 il n\rquote y a qu\rquote \'e0 voir le lit, qu\rquote \'e0 te regarder.
+\par
+\par \endash Et apr\'e8s\~?
+\par
+\par Elle approchait son visage du sien, ses grands yeux gris \'e9clair\'e9s de flammes libertines\'85
+\par
+\par \endash Est-ce que je savais que tu viendrais\~?\'85 Et toi perdu, qu\rquote est-ce que \'e7a pouvait me faire, tout le reste\~? J\rquote \'e9tais triste, seule, d\'e9go\'fbt\'e9e\'85
+\par
+\par \endash Et puis le bouquet du bagne\~!\'85 Depuis le temps que tu vivais avec un honn\'eate homme\'85 \'e7a t\rquote a sembl\'e9 bon, hein\~?\'85 Avez-vous d\'fb vous en fourrer de ces caresses\'85 Ah\~! salet\'e9\~!\'85 tiens\'85
+\par
+\par Elle vit venir le coup sans l\rquote \'e9viter, le re\'e7ut en pleine figure, puis avec un grondement sourd de douleur, de joie, de victoire, elle sauta sur lui, l\rquote empoigna \'e0 pleins bras\~: \'ab\~M\rquote ami, m\rquote ami\'85 tu m\rquote
+aimes encore\'85\~\'bb et ils roul\'e8rent ensemble sur le lit.
+\par
+\par Le passage \'e0 grand fracas d\rquote un express le r\'e9veilla en sursaut vers le soir\~; et les yeux ouverts, il resta quelques instants sans se reconna\'eetre, tout seul au fond de ce grand lit o\'f9 ses membres rompus comme par une marche excessive s
+emblaient pos\'e9s les uns \'e0 c\'f4t\'e9 des autres, sans attaches ni ressorts. L\rquote apr\'e8s-midi, il \'e9tait tomb\'e9 beaucoup de neige. Dans un silence de d\'e9sert, on l\rquote entendait fondre, ruisseler contre les murs, le long des vitres, s
+\rquote \'e9goutter dans les combles du toit, et, par moments, sur le feu de coke de la chemin\'e9e qu\rquote elle \'e9claboussait.
+\par
+\par O\'f9 \'e9tait-il\~? Que faisait-il l\'e0\~? Peu \'e0 peu, dans la r\'e9verb\'e9ration du petit jardin, la chambre lui apparaissait toute blanche, \'e9clair\'e9e d\rquote en bas, le grand portrait de Fanny dress\'e9 en fac
+e de lui, et le souvenir lui revenait de sa chute, sans le moindre \'e9tonnement. D\'e8s en entrant, devant ce lit, il s\rquote \'e9tait senti repris, perdu\~; ces draps l\rquote attiraient comme un gouffre, et il se disait\~: \'ab\~Si j\rquote
+y tombe, ce sera sans r\'e9mission et pour toujours.\~\'bb C\rquote \'e9tait fait\~; et sous le triste d\'e9go\'fbt de sa l\'e2chet\'e9, il y avait comme un soulagement \'e0 l\rquote id\'e9e qu\rquote
+il ne sortirait plus de cette fange, le pitoyable bien-\'eatre du bless\'e9 qui, perdant son sang, tra\'eenant sa plaie, s\rquote est \'e9tendu sur un tas de fumier pour y mourir, et las de souffrir, de lutter, toutes les veines ouvertes, s\rquote
+enfonce d\'e9licieusement dans la ti\'e9deur molle et f\'e9tide.
+\par
+\par Ce qui lui restait \'e0 faire maintenant \'e9tait horrible, mais tr\'e8s simple. Retourner \'e0 Ir\'e8ne apr\'e8s cette trahison, risquer un m\'e9nage \'e0 la de Potter\~?\'85 Si bas qu\rquote il f\'fbt tomb\'e9, il n\rquote en \'e9tait pas encore l\'e0
+\'85 Il allait \'e9crire \'e0 Bouchereau, au grand physiologiste qui le premier a \'e9tudi\'e9 et d\'e9crit les maladies de la volont\'e9, lui en soumettre un cas terrible, l\rquote histoire de sa vie depuis la premi\'e8
+re rencontre avec cette femme quand elle lui avait pos\'e9 sa main sur le bras, jusqu\rquote au jour o\'f9, se croyant sauv\'e9, en plein bonheur, en pleine ivresse, elle le ressaisissait par la magie du pass\'e9, cet horrible pass\'e9 o\'f9 l\rquote
+amour tenait si peu de place, seulement la l\'e2che habitude et le vice entr\'e9 dans les os\'85
+\par
+\par La porte s\rquote ouvrit. Fanny marchait tout doucement dans la chambre pour ne pas le r\'e9veiller. Entre ses paupi\'e8res closes, il la regardait, alerte et forte, rajeunie, chauffant au foyer ses pieds tremp\'e9s d
+e la neige du jardin, et de temps en temps tourn\'e9e vers lui avec le petit sourire qu\rquote elle avait le matin, dans la dispute. Elle vint prendre le paquet de maryland \'e0 sa place habituelle, roula une cigarette et s\rquote
+en allait, mais il la retint.
+\par
+\par \endash Tu ne dors donc pas\~?
+\par
+\par \endash Non\'85 assieds-toi l\'e0\'85 et causons.
+\par
+\par Elle resta au bord du lit, un peu surprise de cette gravit\'e9.
+\par
+\par \endash Fanny\'85 Nous allons partir.
+\par
+\par Elle crut d\rquote abord qu\rquote il plaisantait pour l\rquote \'e9prouver. Mais les d\'e9tails tr\'e8s pr\'e9cis qu\rquote il donnait la d\'e9tromp\'e8rent vite. Il y avait un poste vacant, celui d\rquote Arica\~; il le demanderait. C\rquote \'e9tait l
+\rquote affaire d\rquote une quinzaine de jours, le temps de pr\'e9parer les malles\'85
+\par
+\par \endash Et ton mariage\~?
+\par
+\par \endash Plus un mot l\'e0-dessus\'85 Ce que j\rquote ai fait est irr\'e9parable\'85 Je vois bien que c\rquote est fini, je ne pourrai plus me s\'e9parer de toi.
+\par
+\par \endash Pauvre b\'e9b\'e9\~! fit-elle avec une douceur triste, un peu m\'e9prisante.
+\par
+\par Puis, apr\'e8s avoir tir\'e9 deux ou trois bouff\'e9es\~:
+\par
+\par \endash C\rquote est loin, ce pays que tu dis\~?
+\par
+\par \endash Arica\~?\'85 tr\'e8s loin, au P\'e9rou\'85
+\par
+\par Et tout bas\~:
+\par
+\par \endash Flamant ne pourra pas te rejoindre\'85
+\par
+\par Elle resta songeuse et myst\'e9rieuse dans son nuage de tabac. Lui, tenait toujours sa main, fr\'f4lait son bras nu, et berc\'e9 par le d\'e9goulinement de l\rquote eau tout autour de la petite maison, il fermait les yeux, s\rquote enfon\'e7
+ait dans la vase doucement.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96261191}XV{\*\bkmkend _Toc96261191}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Nerveux, tr\'e9pidant, sous vapeur, d\'e9j\'e0 parti comme tous ceux qui s\rquote appr\'eatent au d\'e9part, Gaussin est depuis deux jours \'e0 Marseille o\'f9 Fanny doit venir le rejoindre et s\rquote embarquer avec lui. Tout est pr\'eat, les places re
+tenues, deux cabines de premi\'e8re pour le vice-consul d\rquote Arica voyageant avec sa belle s\'9cur\~; et le voil\'e0 qui arpente le carreau d\'e9rougi de la chambre d\rquote h\'f4tel, dans la double attente fi\'e9vreuse de sa ma\'eetresse et de l
+\rquote appareillage.
+\par
+\par Il faut qu\rquote il marche et s\rquote agite sur place, puisqu\rquote il n\rquote ose sortir. La rue le g\'eane comme un criminel, comme un d\'e9serteur, la rue marseillaise m\'eal\'e9e et grouillante o\'f9 il lui semble qu\rquote \'e0
+ chaque tournant son p\'e8re, le vieux Bouchereau vont se montrer, lui mettre la main sur l\rquote \'e9paule pour le reprendre et le ramener.
+\par
+\par Il s\rquote enferme, mange l\'e0 sans m\'eame descendre \'e0 la table d\rquote h\'f4te, lit sans fixer ses yeux, se jette sur son lit, distrayant ses vagues siestes avec le Naufrage de La P\'e9rouse, la Mort du capitaine Cook pendus aux murs, piquet\'e9
+s de mouches, et des heures enti\'e8res s\rquote accoude au balcon en bois vermoulu, abrit\'e9 d\rquote un store jaune aussi rapi\'e9c\'e9 que la voile d\rquote un bateau de p\'eache.
+\par
+\par Son h\'f4tel, l\rquote \'ab\~h\'f4tel du Jeune Anacharsis\~\'bb, dont le nom pris au hasard sur le Bottin l\rquote a tent\'e9 quand il convenait du rendez-vous avec Fanny, est une vieille auberge point luxueuse ni m\'eame tr\'e8
+s propre, mais qui donne sur le port, en pleine marine, en plein voyage. Sous ses fen\'eatres, des perruches, des cacato\'e8s, des oiseaux des \'eeles au doux ramage interminable, tout l\rquote \'e9talage en plein air d\rquote
+un oiselier dont les cages empil\'e9es saluent le jour levant d\rquote une rumeur de for\'eat vierge, couverte et domin\'e9e, \'e0 mesure que la journ\'e9e s\rquote avance, par les bruyants travaux du port, r\'e9gl\'e9
+s au bourdon de Notre Dame-de-la-Garde.
+\par
+\par C\rquote est une confusion de jurons dans toutes les langues, de cris de bateliers, de portefaix, de marchands de coquillages, entre les coups de marteau du bassin de radoub, le grincement des grues, le heurt sonore des \'ab\~romaines\~\'bb
+ rebondissant sur le pav\'e9, cloches de bords, sifflets de machines, bruits rythm\'e9s de pompes, de cabestans, eaux de cale qu\rquote on d\'e9gorge, vapeur qui s\rquote \'e9chappe, tout ce fracas doubl\'e9 et r\'e9percut\'e9
+ par le tremplin de la mer voisine, d\rquote o\'f9 monte de loin en loin le mugissement rauque, l\rquote haleine de monstre marin d\rquote un grand transatlantique qui prend le large.
+\par
+\par Et les odeurs aussi \'e9voquent des pays lointains, des quais plus ensoleill\'e9s et chauds encore que celui-ci\~; les bois de santal, de camp\'eache qu\rquote on d\'e9charge, les limons, les oranges, pistaches, f\'e8ves, arachides, dont l\rquote \'e2
+cre senteur se d\'e9gage, monte avec des tourbillons de poussi\'e8res exotiques dans une atmosph\'e8re satur\'e9e d\rquote eau saum\'e2tre, d\rquote herbes br\'fbl\'e9es, des graisses fumeuses des }{\i Cook-house}{.
+\par
+\par Le soir venu, ces rumeurs s\rquote apaisent, ces \'e9paisseurs de l\rquote air retombent et s\rquote \'e9vaporent\~; et tandis que Jean, rassur\'e9 par l\rquote ombre, le store relev\'e9, regarde le port endormi et noir sous l\rquote
+entre-croisement en hachures des m\'e2ts, des vergues, des beaupr\'e9s, quand le silence n\rquote est travers\'e9 que du clapotis d\rquote une rame, de l\rquote aboi lointain d\rquote
+un chien de bord, au large, tout au large, le phare de Planier projette en tournant une longue flamme rouge ou blanche qui d\'e9chire l\rquote ombre, montre en un clignotement d\rquote \'e9clair des silhouettes d\rquote \'ee
+les, de forts, de roches. Et ce regard lumineux guidant des milliers de vies \'e0 l\rquote horizon, c\rquote est encore le voyage, qui l\rquote invite et lui fait signe, l\rquote appelle dans la voix d\rquote
+un vent, les houles de la pleine mer, et la rauque clameur d\rquote un }{\i steamboat}{ qui r\'e2le et souffle toujours \'e0 quelque point de la rade.
+\par
+\par }\pard\plain \s33\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Encore vingt-quatre heures d\rquote attente\~; Fanny ne doit le rejoindre que dimanche. Ces trois jours trop t\'f4t au rendez-vous, il devait les passer pr
+\'e8s des siens, les donner aux bien-aim\'e9s qu\rquote il ne reverra de plusieurs ann\'e9es, qu\rquote il ne retrouvera plus peut-\'eatre\~; mais d\'e8s le soir de son arriv\'e9e \'e0 Castelet, quand son p\'e8re a su que le mariage \'e9tait rompu et qu
+\rquote il en a devin\'e9 les causes, une explication a eu lieu, violente, terrible.
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Que sommes-nous donc, que sont nos affections les plus tendres, les plus pr\'e8s de notre c\'9cur, pour qu\rquote une col\'e8re qui passe entre deux \'eatres de m\'eame chair, de m\'ea
+me sang, arrache, torde, emporte leur tendresse, les sentiments de nature aux racines si profondes et si fines, avec la violence aveugle, irr\'e9sistible, d\rquote un de ces typhons des mers de Chine dont les plus durs marins n\rquote
+osent se souvenir et disent en p\'e2lissant\~:
+\par
+\par \endash Ne parlons pas de \'e7a\'85
+\par
+\par Il n\rquote en parlera jamais, mais il s\rquote en souviendra toute sa vie de cette horrible sc\'e8ne sur la terrasse de Castelet o\'f9 s\rquote est pass\'e9e son enfance heureuse, devant cet horizon splendide et calme, ces pins, ces myrtes, ces cypr\'e8
+s qui se serraient immobiles et frissonnants autour de la mal\'e9diction paternelle. Toujours il reverra ce grand vieillard, aux joues convuls\'e9es et remuantes, marchant sur lui avec cette bouche de haine, ce regard de haine, prof\'e9rant les paroles qu
+\rquote on ne pardonne pas, le chassant de la maison et de l\rquote honneur\~:
+\par
+\par \endash Va-t\rquote en, pars avec ta gueuse, tu es mort pour nous\~!\'85
+\par
+\par Et les petites bessonnes criant, se tra\'eenant \'e0 genoux sur le perron, demandant gr\'e2ce pour le grand fr\'e8re, et la p\'e2leur de Divonne, sans un regard, sans un adieu, pendant que l\'e0-haut, derri\'e8
+re la vitre, le doux et anxieux visage de la malade demandait pourquoi tout ce bruit et son Jean s\rquote en allant si vite et sans l\rquote embrasser.
+\par
+\par Cette id\'e9e qu\rquote il n\rquote avait pas embrass\'e9 sa m\'e8re l\rquote a fait revenir \'e0 mi-route d\rquote Avignon\~; il a laiss\'e9 C\'e9saire avec la voiture au bas du pays, pris la traverse et p\'e9n\'e9tr\'e9
+ dans Castelet par le clos, comme un voleur. La nuit \'e9tait sombre\~; ses pas s\rquote emp\'eatraient dans la vigne morte, et m\'eame il finissait par ne plus pouvoir s\rquote orienter, cherchant sa maison dans les t\'e9n\'e8bres, d\'e9j\'e0 \'e9
+tranger chez lui. La blancheur des murs cr\'e9pis le guidait enfin d\rquote un reflet vague\~; mais la porte du perron \'e9tait ferm\'e9e, les fen\'eatres partout \'e9teintes. Sonner, appeler\~? Il n\rquote osait, par crainte de son p\'e8
+re. Deux ou trois fois il a fait le tour du logis, esp\'e9rant trouver l\rquote issue d\rquote un volet mal clos. Partout la lanterne de Divonne avait pass\'e9 comme chaque soir\~; et apr\'e8s un long regard \'e0 la chambre de sa m\'e8re, l\rquote
+adieu de tout son c\'9cur \'e0 sa maison d\rquote enfance qui le repousse elle aussi, il s\rquote est enfui d\'e9sesp\'e9r\'e9 avec un remords qui ne le quitte plus.
+\par
+\par D\rquote ordinaire, pour ces absences de dur\'e9e, ces travers\'e9es aux dangereux hasards de la mer et du vent, les parents, les amis, prolongent les adieux jusqu\rquote \'e0 l\rquote embarquement d\'e9finitif\~; on passe la derni\'e8re journ\'e9
+e ensemble, on visite le bateau, la cabine du partant afin de mieux le suivre dans sa route. Plusieurs fois par jour, Jean voit passer devant l\rquote h\'f4tel de ces affectueuses reconduites, parfois nombreuses et bruyantes\~; mais il s\rquote \'e9
+meut surtout d\rquote un groupe familial \'e0 l\rquote \'e9tage au-dessous du sien. Un vieux, une vieille, des gens de campagne \'e0 tournure ais\'e9e, en veste de drap et cambr\'e9sine jaune, sont venus accompagner leur gar\'e7on, l\rquote
+assistent jusqu\rquote au d\'e9part du paquebot\~; et pench\'e9s \'e0 leur fen\'eatre, dans le d\'e9s\'9cuvrement de l\rquote attente, on les voit tous les trois, se tenant par le bras, le matelot au milieu, bien serr\'e9s. Ils ne parlent pas, ils s
+\rquote \'e9treignent.
+\par
+\par Jean songe en les regardant au beau d\'e9part qu\rquote il aurait eu\'85 Son p\'e8re, ses petites s\'9curs, et, s\rquote appuyant sur lui d\rquote une douce main fr\'e9missante, celle dont les beaupr\'e9s au large entra\'eenaient le vif esprit et l
+\rquote \'e2me aventureuse\'85 Regrets st\'e9riles. Le crime est accompli, son destin sur les rails, il n\rquote a qu\rquote \'e0 partir et \'e0 oublier\'85
+\par
+\par Qu\rquote elles lui sembl\'e8rent lentes et cruelles les heures de la derni\'e8re nuit\~! Il se tournait, se retournait dans son lit d\rquote auberge, guettait le jour sur la vitre aux d\'e9croissements lents du noir au gris, puis au blanc d\rquote
+aube que le phare piquait encore d\rquote une \'e9tincelle rouge effac\'e9e au soleil levant.
+\par
+\par Alors seulement il s\rquote endormit, r\'e9veill\'e9 tout \'e0 coup par un \'e9claboussement de rayons dans sa chambre, les cris confondus des cages de l\rquote oiselier avec les innombrables carillons du dimanche de Marseille, r\'e9pandus par les quais
+\'e9largis, toutes machines au repos, des oriflammes flottant aux m\'e2ts\'85 D\'e9j\'e0 dix heures\~! Et l\rquote express de Paris arrive \'e0 midi, vite il s\rquote habille pour aller au-devant de sa ma\'eetresse\~; ils d\'e9
+jeuneront en face de la mer, puis on portera les bagages \'e0 bord et \'e0 cinq heures, le signal.
+\par
+\par Un jour merveilleux, un ciel profond o\'f9 les mouettes passent en taches blanches, la mer d\rquote un bleu plus fonc\'e9, d\rquote un bleu min\'e9ral, sur lequel, \'e0 l\rquote horizon, des voiles, des fum\'e9
+es, tout est visible, tout miroite et tout danse\~; et comme le chant naturel de ces rives de soleil aux transparences d\rquote atmosph\'e8re et d\rquote eau, des harpes sonnent sous les crois\'e9es de l\rquote h\'f4tel, un air italien d\rquote
+une facilit\'e9 divine, mais dont la note pinc\'e9e et tra\'een\'e9e sur les cordes \'e9meut cruellement les nerfs. C\rquote est plus que de la musique, c\rquote est la traduction ail\'e9e de ces all\'e9gresses du Midi, ces pl\'e9nitudes de vie et d
+\rquote amour gonfl\'e9es jusqu\rquote aux larmes. Et le souvenir d\rquote Ir\'e8ne passe dans la m\'e9lodie, vibrant et pleurant. Comme c\rquote est loin\~!\'85 Quel beau pays perdu, quel regret pour toujours des choses bris\'e9es, irr\'e9parables\~!
+
+\par
+\par Allons\~!
+\par
+\par Sur le seuil, en sortant, Jean rencontre un gar\'e7on\~!
+\par
+\par \endash Une lettre pour M.\~le consul\'85 Elle est arriv\'e9e le matin, mais M.\~le consul dormait si profond\'e9ment\~!
+\par
+\par Les voyageurs de distinction sont rares \'e0 l\rquote h\'f4tel du }{\i Jeune Anacharsis}{\~; aussi les braves Marseillais font-ils sonner \'e0 tout propos le titre de leur pensionnaire\'85 Qui peut lui \'e9crire\~? Personne ne conna\'eet son adresse, \'e0
+ moins que Fanny\'85 Et regardant mieux l\rquote enveloppe, il s\rquote \'e9pouvante, il a compris.
+\par
+\par }\pard\plain \s33\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'ab\~Eh bien, non\~! je ne pars pas\~; c\rquote
+est une trop grande folie dont je ne me sens pas la force. Pour des coups pareils, mon pauvre ami, il faut la jeunesse que je n\rquote ai plus, ou l\rquote aveuglement d\rquote une passion folle qui nous manque \'e0 l\rquote un comme \'e0 l\rquote
+autre. Il y a cinq ans, aux beaux jours, un signe de toi m\rquote aurait fait te suivre de l\rquote autre c\'f4t\'e9 de la terre, car tu ne peux nier que je t\rquote aie aim\'e9 passionn\'e9ment. Je t\rquote ai donn\'e9 tout ce que j\rquote avais\~
+; et lorsqu\rquote il a fallu m\rquote arracher de toi j\rquote ai souffert, comme jamais pour aucun homme. Mais \'e7a use, vois-tu, un amour pareil\'85 Te sentir si beau, si jeune, toujours trembler, tant de choses \'e0 d\'e9fendre\~!\'85 Maintenant je n
+\rquote en peux plus, tu m\rquote as trop fait vivre, trop fait souffrir, je suis \'e0 bout.
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par \'ab\~Dans ces conditions, la perspective de ce grand voyage, de ce d\'e9m\'e9nagement d\rquote existence, me fait peur. Moi qui aime tant ne pas bouger et qui ne suis jamais all\'e9e plus loin que Saint-Germain, tu penses\~
+! Et puis les femmes vieillissent trop vite au soleil, et tu n\rquote aurais pas encore trente ans que je serais jaunie et frip\'e9e comme maman Pilar\~; c\rquote est pour le coup que tu m\rquote
+en voudrais de ton sacrifice et que la pauvre Fanny payerait pour tout le monde. }{\caps \'e9}{coute, il y a un pays d\rquote Orient, j\rquote ai lu \'e7a dans un de tes }{\i Tour du Monde}{, o\'f9
+, quand une femme trompe son mari, on la coud vivante avec un chat, en une peau de b\'eate toute fra\'eeche, puis on l\'e2che le paquet sur la plage hurlant et bondissant en plein soleil. La femme miaule, le chat griffe, tous deux s\rquote entre-d\'e9
+vorent pendant que la peau se racornit, se resserre sur cette horrible bataille de captifs, jusqu\rquote au dernier r\'e2le, jusqu\rquote \'e0 la derni\'e8re palpitation du sac. c\rquote est un peu le supplice qui nous attendait ensemble\'85\~\'bb
+\par
+\par Il s\rquote arr\'eata une minute, \'e9cras\'e9, stupide. \'c0 perte de vue le bleu de la mer \'e9tincelait. }{\i Addio}{\'85 chantaient les harpes auxquelles s\rquote \'e9tait jointe une voix chaude et passionn\'e9e comme elles\'85 }{\i Addio}{\'85
+ Et le n\'e9ant de sa vie d\'e9truite, ravag\'e9e, toute de d\'e9bris et de larmes, lui apparut, le champ ras, les moissons faites sans espoir de retour, et pour cette femme qui lui \'e9chappait\'85
+\par
+\par \'ab\~J\rquote aurais d\'fb te dire cela plus t\'f4t, mais je n\rquote osais pas, te voyant si mont\'e9, si r\'e9solu. Ton exaltation me gagnait\~; puis la vanit\'e9 de la femme, la fiert\'e9 bien naturelle de t\rquote avoir reconquis apr\'e8
+s la rupture. Seulement, tout au fond de moi, je sentais que \'e7a n\rquote y \'e9tait plus, quelque chose de fini, de craqu\'e9. Comment veux-tu\~? apr\'e8s des secousses pareilles\'85 Et ne te figure pas que ce soit \'e0
+ cause de ce malheureux Flamant. Pour lui comme pour toi et tous les autres, c\rquote est fini, mon c\'9cur est mort\~; mais il reste cet enfant dont je ne peux plus me passer et qui me ram\'e8ne aupr\'e8s du p\'e8re, pauvre homme qui s\rquote
+est perdu par amour et m\rquote est revenu de Mazas aussi fervent et tendre qu\rquote \'e0 notre premi\'e8re rencontre. Figure-toi que, lorsque nous nous sommes revus, il a pass\'e9 toute la nuit \'e0 pleurer sur mon \'e9paule\~; tu vois qu\rquote il n
+\rquote y avait gu\'e8re de quoi te monter la t\'eate\'85
+\par
+\par \'ab\~Je te l\rquote ai dit, mon cher enfant, j\rquote ai trop aim\'e9, je suis rompue. \'c0 pr\'e9sent j\rquote ai besoin qu\rquote on m\rquote aime \'e0 mon tour, qu\rquote on me choie, et m\rquote admire, et me berce. Celui-l\'e0 sera \'e0
+ genoux, ne me verra jamais de rides ni de cheveux blancs\~; et s\rquote il m\rquote \'e9pouse, comme il en a l\rquote intention, c\rquote est moi qui lui ferai une gr\'e2ce. Compare\'85 Surtout pas de folies. Mes pr\'e9
+cautions sont prises pour que tu ne puisses me retrouver. Du petit caf\'e9 de la gare d\rquote o\'f9 je t\rquote \'e9cris, je vois \'e0 travers les arbres la maison o\'f9 nous avons eu de si bons et de si cruels moments, et l\rquote \'e9
+criteau qui se balance sur la porte, attendant de nouveaux h\'f4tes\'85 Te voil\'e0 libre, tu n\rquote entendras plus jamais parler de moi\'85 Adieu, un baiser, le dernier, dans le cou\'85, m\rquote ami\'85\~\'bb
+\par \page }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 End of the Project Gutenberg EBook of Sapho, by Alphonse Daudet
+\par
+\par *** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SAPHO ***
+\par
+\par ***** This file should be named 13825-}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 .}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 t}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 f}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 or 13825-}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{
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+\par Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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+\par Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+\par because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+\par Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+\par assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+\par goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
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+\par Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+\par and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+\par To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+\par and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+\par and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+\par Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+\par Foundation
+\par
+\par The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+\par 501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+\par state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+\par Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+\par number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+\par Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+\par permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+\par The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+\par Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+\par throughout numerous locations. Its business office is located at
+\par 809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+\par business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+\par information can be found at the Foundation's web site and official
+\par page at https://pglaf.org
+\par
+\par For additional contact information:
+\par Dr. Gregory B. Newby
+\par Chief Executive and Director
+\par gbnewby@pglaf.org
+\par
+\par
+\par Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+\par Literary Archive Foundation
+\par
+\par Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+\par spread public support and donations to carry out its mission of
+\par increasing the number of public domain and licensed works that can be
+\par freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+\par array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+\par ($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+\par status with the IRS.
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+\par The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+\par charities and charitable donations in all 50 states of the United
+\par States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+\par considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+\par with these requirements. We do not solicit donations in locations
+\par where we have not received written confirmation of compliance. To
+\par SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+\par particular state visit https://pglaf.org
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+\par While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+\par have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+\par against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+\par approach us with offers to donate.
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+\par International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+\par any statements concerning tax treatment of donations received from
+\par outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+\par Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+\par methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+\par ways including including checks, online payments and credit card
+\par donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+\par
+\par
+\par Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+\par works.
+\par
+\par Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+\par concept of a library of electronic works that could be freely shared
+\par with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+\par Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+\par
+\par
+\par Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+\par editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+\par unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+\par keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+\par
+\par
+\par Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+\par
+\par https://www.gutenberg.org
+\par
+\par This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+\par including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+\par Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+\par subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+\par }{
+\par }} \ No newline at end of file
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new file mode 100644
index 0000000..a02c4f9
--- /dev/null
+++ b/13825.txt
@@ -0,0 +1,7611 @@
+The Project Gutenberg EBook of Sapho, by Alphonse Daudet
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Sapho
+
+Author: Alphonse Daudet
+
+Release Date: October 21, 2004 [EBook #13825]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SAPHO ***
+
+
+
+
+This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
+is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.
+
+
+
+
+
+Alphonse Daudet
+
+SAPHO
+(1884)
+
+
+Table des matieres
+
+I
+II
+III
+IV
+V
+VI
+VII
+VIII
+IX
+X
+XI
+XII
+XIII
+XIV
+XV
+
+
+I
+
+-- Regardez-moi, voyons... J'aime la couleur de vos yeux...
+
+-- Comment vous appelez-vous?
+
+-- Jean.
+
+-- Jean tout court?
+
+-- Jean Gaussin.
+
+-- Du Midi, j'entends ca... Quel age?
+
+-- Vingt et un ans.
+
+-- Artiste?
+
+-- Non, madame.
+
+-- Ah! tant mieux...
+
+Ces bouts de phrases, presque inintelligibles au milieu des cris,
+des rires, des airs de danse d'une fete travestie, s'echangeaient
+-- une nuit de juin -- entre un _pifferaro_ et une femme fellah
+dans la serre de palmiers, de fougeres arborescentes, qui faisait
+le fond de l'atelier de Dechelette.
+
+Au pressant interrogatoire de l'Egyptienne, le _pifferaro_
+repondait avec l'ingenuite de son age tendre, l'abandon, le
+soulagement d'un Meridional reste longtemps sans parler. Etranger
+a tout ce monde de peintres, de sculpteurs, perdu des en entrant
+dans le bal par l'ami qui l'avait amene, il se morfondait depuis
+deux heures, promenant sa jolie figure de blond hale et dore par
+le soleil, les cheveux en frisons serres et courts comme la peau
+de mouton de son costume; et un succes, dont il ne se doutait
+guere, se levait et chuchotait autour de lui.
+
+Des epaules de danseurs le bousculaient brusquement, des rires de
+rapins blaguaient la cornemuse qu'il portait tout de travers et sa
+defroque de montagne, lourde et genante dans cette nuit d'ete. Une
+Japonaise aux yeux de faubourg, des couteaux d'acier tenant son
+chignon remonte, fredonnait en l'agacant: _Ah! qu'il est beau,
+qu'il est beau, le postillon...[1]_; tandis qu'une _novio_
+espagnole en blanches dentelles de soie, passant au bras d'un chef
+apache, lui fourrait violemment sous le nez son bouquet de jasmins
+blancs.
+
+Il ne comprenait rien a ces avances, se croyait extremement
+ridicule et se refugiait dans l'ombre fraiche de la galerie
+vitree, bordee d'un large divan sous les verdures. Tout de suite
+cette femme etait venue s'asseoir pres de lui.
+
+Jeune, belle? Il n'aurait su le dire... Du long fourreau de
+lainage bleu ou sa taille pleine ondulait, sortaient deux bras,
+ronds et fins, nus jusqu'a l'epaule; et ses petites mains chargees
+de bagues, ses yeux gris larges ouverts et grandis par les
+bizarres ornements de fer lui tombant du front, composaient un
+ensemble harmonieux.
+
+Une actrice sans doute. Il en venait beaucoup chez Dechelette; et
+cette pensee n'etait pas pour le mettre a l'aise, ce genre de
+personnes lui faisant tres peur. Elle lui parlait de tout pres, un
+coude au genou, la tete appuyee sur la main, avec une douceur
+grave, un peu lasse... "Du Midi vraiment?... Et des cheveux de ce
+blond-la!... Voila une chose extraordinaire."
+
+Et elle voulait savoir depuis combien de temps il habitait Paris,
+si c'etait tres difficile cet examen pour les consulats qu'il
+preparait, s'il connaissait beaucoup de monde et comment il se
+trouvait a la soiree de Dechelette, rue de Rome, si loin de son
+quartier Latin. Quand il dit le nom de l'etudiant qui l'avait
+amene... "La Gournerie... un parent de l'ecrivain... elle
+connaissait sans doute..." l'expression de ce visage de femme
+changea, s'assombrit subitement; mais il n'y prit pas garde, ayant
+l'age ou les yeux brillent sans rien voir. La Gournerie lui avait
+promis que son cousin serait la, qu'il le presenterait. "J'aime
+tant ses vers... je serais si heureux de le connaitre..."
+
+Elle eut un sourire de pitie pour sa candeur, un joli resserrement
+d'epaules, en meme temps qu'elle ecartait de sa main les feuilles
+legeres d'un bambou et regardait dans le bal si elle ne lui
+decouvrirait pas son grand homme.
+
+La fete a ce moment etincelait et roulait comme une apotheose de
+feerie. L'atelier, le hall plutot, car on n'y travaillait guere,
+developpe dans toute la hauteur de l'hotel et n'en faisant qu'une
+piece immense, recevait sur ses tentures claires, legeres,
+estivales, ses stores de paille fine ou de gaze, ses paravents de
+laque, ses verreries multicolores, et sur le buisson de roses
+jaunes garnissant le foyer d'une haute cheminee Renaissance,
+l'eclairage varie et bizarre d'innombrables lanternes chinoises,
+persanes, mauresques, japonaises, les unes en fer ajoure,
+decoupees d'ogives comme une porte de mosquee, d'autres en papier
+de couleur pareilles a des fruits, d'autres deployees en eventail,
+ayant des formes de fleurs, d'ibis, de serpents; et tout a coup de
+grands jets electriques, rapides et bleuatres, faisaient palir ces
+mille lumieres et givraient d'un clair de lune les visages et les
+epaules nues, toute la fantasmagorie d'etoffes, de plumes, de
+paillons, de rubans qui se froissaient dans le bal, s'etageaient
+sur l'escalier hollandais a large rampe menant aux galeries du
+premier que depassaient les manches des contrebasses et la mesure
+frenetique d'un baton de chef d'orchestre.
+
+De sa place, le jeune homme voyait cela a travers un reseau de
+branches vertes, de lianes fleuries qui se melaient au decor,
+l'encadraient et, par une illusion d'optique, jetaient au va-et-
+vient de la danse des guirlandes de glycine sur la traine d'argent
+d'une robe de princesse, coiffaient d'une feuille de dracaena un
+minois de bergere Pompadour; et pour lui maintenant l'interet du
+spectacle se doublait du plaisir d'apprendre par son Egyptienne
+les noms, tous glorieux, tous connus, que cachaient ces travestis
+d'une variete, d'une fantaisie si amusantes.
+
+Ce valet de chiens, son fouet court en bandouliere, c'etait Jadin;
+tandis qu'un peu plus loin cette soutane elimee de cure de
+campagne deguisait le vieil Isabey, grandi par un jeu de cartes
+dans ses souliers a boucles. Le pere Corot souriait sous l'enorme
+visiere d'une casquette d'invalide. On lui montrait aussi Thomas
+Couture en bouledogue, Jundt en argousin, Cham en oiseau des iles.
+
+Et quelques costumes historiques et graves, un Murat empanache, un
+prince Eugene, un Charles Ier, portes par de tout jeunes peintres,
+marquaient bien la difference entre les deux generations
+d'artistes; les derniers venus, serieux, froids, des tetes de gens
+de bourse vieillis de ces rides particulieres que creusent les
+preoccupations d'argent, les autres bien plus gamins, rapins,
+bruyants, debrides.
+
+Malgre ses cinquante-cinq ans et les palmes de l'Institut, le
+sculpteur Caoudal en hussard de baraque, les bras nus, ses biceps
+d'hercule, une palette de peintre battant ses longues jambes en
+guise de sabretache, tortillait un cavalier seul du temps de la
+Grande Chaumiere en face du musicien de Potter, en muezzin qui
+fait la fete, le turban de travers, mimant la danse du ventre et
+piaillant le "la Allah, il Allah" d'une voix suraigue.
+
+On entourait ces joyeux illustres d'un large cercle qui reposait
+les danseurs; et au premier rang, Dechelette, le maitre du logis,
+froncait sous un haut bonnet persan ses petits yeux, son nez
+kalmouck, sa barbe grisonnante, heureux de la gaiete des autres et
+s'amusant eperdument, sans qu'il y parut.
+
+L'ingenieur Dechelette, une figure du Paris artiste d'il y a dix
+ou douze ans, tres bon, tres riche, avec des velleites d'art et
+cette libre allure, ce mepris de l'opinion que donnent la vie de
+voyage et le celibat, avait alors l'entreprise d'une ligne ferree
+de Tauris a Teheran; et chaque annee, pour se remettre de dix mois
+de fatigues, de nuits sous la tente, de galopades fievreuses a
+travers sables et marais, il venait passer les grandes chaleurs
+dans cet hotel de la rue de Rome, construit sur ses dessins,
+meuble en palais d'ete, ou il reunissait des gens d'esprit et de
+jolies filles, demandant a la civilisation de lui donner en
+quelques semaines l'essence de ce qu'elle a de montant et de
+savoureux.
+
+"Dechelette est arrive." C'etait la nouvelle des ateliers, sitot
+qu'on avait vu se lever comme un rideau de theatre l'immense store
+de coutil sur la facade vitree de l'hotel. Cela voulait dire que
+la fete commencait et qu'on allait en avoir pour deux mois de
+musiques et festins, danses et bombances, tranchant sur la torpeur
+silencieuse du quartier de l'Europe a cette epoque des
+villegiatures et des bains de mer.
+
+Personnellement, Dechelette n'etait pour rien dans le bacchanal
+qui grondait chez lui nuit et jour. Ce noceur infatigable
+apportait au plaisir une frenesie a froid, un regard vague,
+souriant, comme hatschische, mais d'une tranquillite, d'une
+lucidite imperturbables. Tres fidele ami, donnant sans compter, il
+avait pour les femmes un mepris d'homme d'Orient, fait
+d'indulgence et de politesse; et de celles qui venaient la,
+attirees par sa grande fortune et la fantaisie joyeuse du milieu,
+pas une ne pouvait se vanter d'avoir ete sa maitresse plus d'un
+jour.
+
+"Un bon homme tout de meme..." ajouta l'Egyptienne qui donnait a
+Gaussin ces renseignements. S'interrompant tout a coup:
+
+-- Voila votre poete...
+
+-- Ou donc?
+
+-- Devant vous... en marie de village...
+
+Le jeune homme eut un "Oh!" desappointe. Son poete! Ce gros homme,
+suant, luisant, etalant des graces lourdes dans le faux-col a deux
+pointes et le gilet fleuri de Jeannot... Les grands cris
+desesperes du _Livre de l'Amour_ lui venaient a la memoire, du
+livre qu'il ne lisait jamais sans un petit battement de fievre; et
+tout haut, machinalement, il murmurait:
+
+_Pour animer le marbre orgueilleux de ton corps,_
+_O Sapho, j'ai donne tout le sang de mes veines..._
+
+Elle se retourna vivement, avec le cliquetis de sa parure barbare:
+
+-- Que dites-vous la?
+
+C'etaient des vers de La Gournerie; il s'etonnait qu'elle ne les
+connut pas.
+
+"Je n'aime pas les vers..." fit-elle d'un ton bref; et elle
+restait debout, le sourcil fronce, regardant la danse et froissant
+nerveusement les belles grappes lilas qui pendaient devant elle.
+Puis, avec l'effort d'une decision qui lui coutait: "Bonsoir..."
+et elle disparut.
+
+Le pauvre _pifferaro_ resta tout saisi. "Qu'est-ce qu'elle a?...
+Que lui ai-je dit?..." Il chercha, ne trouva rien, sinon qu'il
+ferait bien d'aller se coucher. Il ramassa melancoliquement sa
+cornemuse et rentra dans le bal, moins trouble du depart de
+l'Egyptienne que de toute cette foule qu'il devait traverser pour
+gagner la porte.
+
+Le sentiment de son obscurite parmi tant d'illustrations le
+rendait plus timide encore. Maintenant on ne dansait plus;
+quelques couples ca et la, acharnes aux dernieres mesures d'une
+valse qui mourait, et parmi eux Caoudal, superbe et gigantesque,
+tourbillonnant la tete haute avec une petite tricoteuse, coiffe au
+vent, qu'il enlevait sur ses bras roux.
+
+Par le grand vitrage du fond large ouvert, entraient des bouffees
+d'air matinales et blanchissantes, agitant les feuilles des
+palmiers, couchant les flammes des bougies comme pour les
+eteindre. Une lanterne en papier prit feu, des bobeches
+eclaterent, et tout autour de la salle, les domestiques
+installaient des petites tables rondes comme aux terrasses des
+cafes. On soupait toujours ainsi par quatre ou cinq chez
+Dechelette; et les sympathies en ce moment se cherchaient, se
+groupaient.
+
+C'etaient des cris, des appels feroces, le "Pil... ouit" du
+faubourg repondant au "You you you you" en crecelle des filles
+d'Orient, et des colloques a voix basse, et des rires voluptueux
+de femmes qu'on entrainait d'une caresse.
+
+Gaussin profitait du tumulte pour se glisser vers la sortie, quand
+son ami l'etudiant l'arreta, ruisselant, les yeux en boule, une
+bouteille sous chaque bras: "Mais ou etes-vous donc?... Je vous
+cherche partout... j'ai une table, des femmes, la petite
+Bachellery des Bouffes... En Japonaise, savez bien... Elle
+m'envoie vous chercher. Venez vite..." et il repartit en courant.
+
+Le _pifferaro_ avait soif; puis l'ivresse du bal le tentait, et le
+minois de la petite actrice qui de loin lui faisait des signes.
+Mais une voix serieuse et douce murmura pres de son oreille: "N'y
+va pas..."
+
+Celle de tout a l'heure etait la, tout contre lui, l'entrainant
+dehors, et il la suivit sans hesiter. Pourquoi? Ce n'etait pas
+l'attrait de cette femme; il l'avait a peine regardee, et l'autre
+la-bas qui l'appelait, dressant les couteaux d'acier de sa
+chevelure, lui plaisait bien davantage. Mais il obeissait a une
+volonte superieure a la sienne, a la violence impetueuse d'un
+desir.
+
+N'y va pas!...
+
+Et subitement ils se trouverent tous deux sur le trottoir de la
+rue de Rome. Des fiacres attendaient dans le matin bleme. Des
+balayeurs, des ouvriers allant au travail regardaient cette maison
+de fete grondante et debordante, ce couple travesti, un Mardi Gras
+en plein ete.
+
+"Chez vous, ou chez moi?..." demanda-t-elle. Sans bien s'expliquer
+pourquoi, il pensa que chez lui ce serait mieux, donna son adresse
+lointaine au cocher; et pendant la route qui fut longue ils
+parlerent peu. Seulement elle tenait une de ses mains entre les
+siennes qu'il sentait tres petites et glacees; et, sans le froid
+de cette etreinte nerveuse, il aurait pu croire qu'elle dormait,
+renversee au fond du fiacre, avec le reflet glissant du store bleu
+sur la figure.
+
+On s'arreta rue Jacob, devant un hotel d'etudiants. Quatre etages
+a monter, c'etait haut et dur." Voulez-vous que je vous porte?..."
+dit-il en riant, mais tout bas, a cause de la maison endormie.
+Elle l'enveloppa d'un lent regard, meprisant et tendre, un regard
+d'experience qui le jaugeait et clairement disait: "Pauvre
+petit..."
+
+Alors lui, d'un bel elan, bien de son age et de son Midi, la prit,
+l'emporta comme un enfant, car il etait solide et decouple avec sa
+peau blonde de demoiselle, et il monta le premier etage d'une
+haleine, heureux de ce poids que deux beaux bras, frais et nus,
+lui nouaient au cou.
+
+Le second etage fut plus long, sans agrement. La femme
+s'abandonnait, se faisait plus lourde a mesure. Le fer de ses
+pendeloques, qui d'abord le caressait d'un chatouillement, entrait
+peu a peu et cruellement dans sa chair.
+
+Au troisieme, il ralait comme un demenageur de piano; le souffle
+lui manquait, pendant qu'elle murmurait, ravie, la paupiere
+allongee: "Oh! m'ami, que c'est bon... qu'on est bien..." Et les
+dernieres marches, qu'il grimpait une a une, lui semblaient d'un
+escalier geant dont les murs, la rampe, les etroites fenetres
+tournaient en une interminable spirale. Ce n'etait plus une femme
+qu'il portait, mais quelque chose de lourd, d'horrible, qui
+l'etouffait, et qu'a tout moment il etait tente de lacher, de
+jeter avec colere, au risque d'un ecrasement brutal.
+
+Arrives sur l'etroit palier: "Deja..." dit-elle en ouvrant les
+yeux. Lui pensait: "Enfin!..." mais n'aurait pu le dire, tres
+pale, les deux mains sur sa poitrine qui eclatait.
+
+Toute leur histoire, cette montee d'escalier dans la grise
+tristesse du matin.
+
+
+II
+
+Il la garda deux jours; puis elle partit, lui laissant une
+impression de peau douce et de linge fin. Pas d'autre
+renseignement sur elle que son nom, son adresse et ceci: "Quand
+vous me voudrez, appelez-moi... je serai toujours prete..."
+
+La toute petite carte, elegante, odorante, portait:
+
+FANNY LEGRAND
+
+_6, rue de l'Arcade_
+
+Il la mit a sa glace entre une invitation au dernier bal des
+Affaires Etrangeres et le programme enlumine et fantaisiste de la
+soiree de Dechelette, ses deux seules sorties mondaines de
+l'annee; et le souvenir de la femme, reste quelques jours autour
+de la cheminee dans ce delicat et leger parfum, s'evapora en meme
+temps que lui, sans que Gaussin, serieux, travailleur, se mefiant
+par-dessus tout des entrainements de Paris, eut eu la fantaisie de
+renouveler cette amourette d'un soir.
+
+L'examen, ministeriel aurait lieu en novembre. Il ne lui restait
+que trois mois pour le preparer. Apres, viendrait un stage de
+trois ou quatre ans dans les bureaux du service consulaire; puis
+il s'en irait quelque part, tres loin. Cette idee d'exil ne
+l'effrayait pas; car une tradition chez les Gaussin d'Armandy,
+vieille famille avignonnaise, voulait que l'aine des fils suivit
+ce qu'on appelle _la carriere_, avec l'exemple, l'encouragement et
+la protection morale de ceux qui l'y avaient precede. Pour ce
+provincial, Paris n'etait que la premiere escale d'une tres longue
+traversee, ce qui l'empechait de nouer aucune liaison serieuse en
+amour comme en amitie.
+
+Une semaine ou deux apres le bal de Dechelette, un soir que
+Gaussin, la lampe allumee, ses livres prepares sur la table, se
+mettait au travail, on frappa timidement; et, la porte ouverte,
+une femme apparut en toilette elegante et claire. Il la reconnut
+seulement quand elle eut releve sa voilette.
+
+-- Vous voyez, c'est moi... je reviens...
+
+Puis surprenant le regard inquiet, gene, qu'il jetait sur la
+besogne en train:
+
+-- Oh! je ne vous derangerai pas... je sais ce que c'est...
+
+Elle defit son chapeau, prit une livraison du _Tour du monde_,
+s'installa et ne bougea plus, absorbee en apparence par sa
+lecture; mais, chaque fois qu'il levait les yeux, il rencontrait
+son regard.
+
+Et vraiment il lui fallait du courage pour ne pas la prendre tout
+de suite entre ses bras, car elle etait bien tentante et d'un
+grand charme avec sa toute petite tete au front bas, au nez court,
+a la levre sensuelle et bonne, et la maturite souple de sa taille
+dans cette robe d'une correction toute parisienne, moins
+effrayante pour lui que sa defroque de fille d'Egypte.
+
+Partie le lendemain de bonne heure, elle revint plusieurs fois
+dans la semaine, et toujours elle entrait avec la meme paleur, les
+memes mains froides et moites, la meme voix serree d'emotion.
+
+-- Oh! je sais bien que je t'ennuie, lui disait-elle, que je te
+fatigue. Je devrais etre plus fiere... Si tu crois!... Tous les
+matins en m'en allant de chez toi, je jure de ne plus venir; puis
+ca me reprend, le soir, comme une folie.
+
+Il la regardait, amuse, surpris dans son dedain de la femme, par
+cette persistance amoureuse. Celles qu'il avait connues jusque-la,
+des filles de brasserie ou de skating, quelquefois jeunes et
+jolies, lui laissaient toujours le degout de leur rire bete, de
+leurs mains de cuisinieres, d'une grossierete d'instincts et de
+propos qui lui faisait ouvrir la fenetre derriere elles. Dans sa
+croyance d'innocent, il pensait toutes les filles de plaisir
+pareilles. Aussi s'etonnait-il de trouver en Fanny une douceur,
+une reserve vraiment femme, avec cette superiorite -- sur les
+bourgeoises qu'il rencontrait en province chez sa mere -- d'un
+frottis d'art, d'une connaissance de toutes choses, qui rendaient
+les causeries interessantes et variees.
+
+Puis elle etait musicienne, s'accompagnait au piano et chantait,
+d'une voix de contralto un peu fatiguee, inegale, mais exercee,
+quelque romance de Chopin ou de Schumann, des chansons de pays,
+des airs berrichons, bourguignons ou picards dont elle avait tout
+un repertoire.
+
+Gaussin, fou de musique, cet art de paresse et de plein air ou se
+plaisent ceux de son pays, s'exaltait par le son aux heures de
+travail, en bercait son repos delicieusement. Et de Fanny, cela
+surtout le ravissait. Il s'etonnait qu'elle ne fut pas dans un
+theatre, et apprit ainsi qu'elle avait chante au Lyrique.
+
+-- Mais pas longtemps... Je m'ennuyais trop...
+
+En elle effectivement rien de l'etudie, du convenu de la femme de
+theatre; pas l'ombre de vanite ni de mensonge. Seulement un
+certain mystere sur sa vie au-dehors, mystere garde meme aux
+heures de passion, et que son amant n'essayait pas de penetrer, ne
+se sentant ni jaloux ni curieux, la laissant arriver a l'heure
+dite sans meme regarder la pendule, ignorant encore la sensation
+de l'attente, ces grands coups a pleine poitrine qui sonnent le
+desir et l'impatience.
+
+De temps en temps, l'ete etant tres beau cette annee-la, ils s'en
+allaient a la decouverte de tous ces jolis coins des environs de
+Paris dont elle savait la carte precise et detaillee. Ils se
+melaient aux departs nombreux, turbulents, des gares de banlieue,
+dejeunaient dans quelque cabaret a la lisiere des bois ou des
+eaux, evitant seulement certains endroits trop courus. Un jour
+qu'il lui proposait d'aller aux Vaux-de-Cernay.
+
+-- Non, non... pas la... il y a trop de peintres...
+
+Et cette antipathie des artistes, il se rappela qu'elle avait ete
+l'initiation de leur amour. Comme il en demandait la raison:
+
+-- Ce sont, dit-elle, des detraques, des compliques qui racontent
+toujours plus de choses qu'il n'y en a... Ils m'ont fait beaucoup
+de mal...
+
+Lui protestait:
+
+-- Pourtant, l'art, c'est beau... Rien de tel pour embellir,
+elargir la vie.
+
+-- Vois-tu, m'ami, ce qui est beau, c'est d'etre simple et droit
+comme toi, d'avoir vingt ans et de bien s'aimer...
+
+Vingt ans! on ne lui eut pas donne davantage, a la voir si
+vivante, toujours prete, riant a tout, trouvant tout bon.
+
+Un soir, a Saint-Clair, dans la vallee de Chevreuse, ils
+arriverent la veille de la fete et ne trouverent pas de chambre.
+Il etait tard, il fallait une lieue de bois dans la nuit pour
+rejoindre le prochain village. Enfin on leur offrit un lit de
+sangle, reste libre au bout d'une grange ou dormaient des macons.
+
+-- Allons-y, dit-elle en riant... ca me rappellera mon temps de
+misere.
+
+Elle avait donc connu la misere.
+
+Ils se glisserent a tatons entre les lits occupes dans la grande
+salle crepie a la chaux, ou fumait une veilleuse au fond d'une
+niche sur la muraille; et toute la nuit serres l'un contre
+l'autre, ils etouffaient leurs baisers et leurs rires, en
+entendant ronfler, geindre de fatigue ces compagnons, dont les
+bourgerons, les lourdes chaussures de travail trainaient tout pres
+de la robe de soie et des fines bottes de la Parisienne.
+
+Au petit jour, une chatiere s'ouvrit au bas du large portail, un
+rai de lumiere blanche frola la sangle des lits, la terre battue,
+pendant qu'une voix enrouee criait: "Ohe! la coterie..." Puis il
+se fit, dans la grange redevenue obscure, un remue-menage penible
+et lent, des baillees, des etirements, de grosses toux, les
+tristes bruits humains d'une chambree qui s'eveille; et lourds,
+silencieux, les Limousins s'en allerent, un par un, sans se douter
+qu'ils avaient dormi pres d'une belle fille.
+
+Derriere eux, elle se leva, mit sa robe a tatons, tordit ses
+cheveux en hate: "Reste la... je reviens..." Elle rentrait au bout
+d'un moment avec une enorme brassee de fleurs des champs inondees
+de rosee. "Maintenant dormons..." dit-elle en eparpillant sur le
+lit cette odorante fraicheur de la flore matinale qui ravivait
+l'atmosphere autour d'eux. Et jamais elle ne lui avait paru si
+jolie qu'a cette entree de grange, riant dans le petit jour, avec
+ses legers cheveux tout envoles et ses herbes folles.
+
+Une autre fois, ils dejeunaient a Ville-d'Avray devant l'etang. Un
+matin d'automne enveloppait de brume l'eau calme, la rouille des
+bois en face d'eux; et seuls dans le petit jardin du restaurant,
+ils s'embrassaient en mangeant des ablettes. Tout a coup, d'un
+pavillon rustique branche dans le platane au pied duquel leur
+table etait mise, une voix forte et narquoise appela: "Dites donc,
+les autres, quand vous aurez fini de vous becoter..." Et la face
+de lion, la moustache rousse du sculpteur Caoudal se penchait dans
+l'embrasure en rondins du chalet.
+
+-- J'ai bien envie de descendre dejeuner avec vous... Je m'ennuie
+comme un hibou dans mon arbre...
+
+Fanny ne repondait pas, visiblement genee de la rencontre; lui, au
+contraire, accepta bien vite, curieux de l'artiste celebre, flatte
+de l'avoir a sa table.
+
+Caoudal, tres coquet dans une apparence negligee, mais ou tout
+etait calcule depuis la cravate en crepe de chine blanc pour
+eclaircir un teint sabre de rides et de couperoses, jusqu'au
+veston serre sur la taille encore svelte et les muscles en
+saillie, Caoudal lui parut plus vieux qu'au bal de Dechelette.
+
+Mais ce qui le surprit et meme l'embarrassait un peu, ce fut le
+ton d'intimite du sculpteur avec sa maitresse. Il l'appelait
+Fanny, la tutoyait.
+
+-- Tu sais, lui disait-il en installant son couvert sur leur
+nappe, je suis veuf depuis quinze jours. Maria est partie avec
+Morateur. Ca m'a laisse assez tranquille les premiers temps...
+Mais ce matin, en entrant a l'atelier, je me suis senti faignant
+comme tout... Impossible de travailler... Alors j'ai lache mon
+groupe et je suis venu dejeuner a la campagne. Fichue idee, quand
+on est seul... Un peu plus je larmoyais dans ma gibelotte...
+
+Puis regardant le Provencal dont la barbe follette et les cheveux
+boucles avaient le ton du sauternes dans les verres:
+
+-- Est-ce beau, la jeunesse!... Pas de danger qu'on le lache,
+celui-la... Et ce qu'il y a de plus fort, c'est que ca se gagne...
+Elle a l'air aussi jeune que lui...
+
+-- Malhonnete!... fit-elle en riant; et son rire sonnait bien la
+seduction sans age, la jeunesse de la femme qui aime et veut se
+faire aimer.
+
+"Etonnante... Etonnante..." murmurait Caoudal, qui l'examinait
+tout en mangeant, avec un pli de tristesse et d'envie grimacant au
+coin de sa bouche.
+
+-- Dis donc, Fanny, te rappelles-tu un dejeuner ici... c'est loin,
+dam!... nous etions Ezano, Dejoie, toute la bande... tu es tombee
+dans l'etang. On t'a habillee en homme, avec la tunique du garde-
+peche. Ca t'allait richement bien...
+
+-- Rappelle plus... fit-elle froidement, et sans mentir; car ces
+creatures changeantes et de hasard ne sont jamais qu'a l'heure
+presente de leur amour. Nulle memoire de ce qui preceda, nulle
+crainte de ce qui peut venir.
+
+Caoudal, au contraire, tout au passe, devidait a coups de
+sauternes ses exploits de robuste jeunesse, d'amour et de
+beuverie, parties de campagne, bals a l'Opera, charges d'atelier,
+batailles et conquetes. Mais, en se tournant vers eux avec
+l'eclair remonte a ses yeux de toutes les flammes qu'il remuait,
+il s'apercut qu'ils ne l'ecoutaient guere, occupes a egrener des
+raisins aux levres l'un de l'autre.
+
+-- Est-ce assez rasant ce que je vous raconte la... Mais si, mais
+si, je vous assomme... Ah! nom d'un chien... C'est bete d'etre
+vieux...
+
+Il se leva, jeta sa serviette
+
+-- Pour moi, le dejeuner, pere Langlois... cria-t-il vers le
+restaurant.
+
+Il s'eloigna tristement, trainant les pieds, comme ronge d'un mal
+incurable. Longtemps les amoureux suivirent sa longue taille qui
+se voutait sous les feuilles couleur d'or.
+
+"Pauvre Caoudal!... c'est vrai qu'il se tasse..." murmura Fanny
+d'un ton de douce commiseration; et comme Gaussin s'indignait que
+cette Maria, une fille, un modele, put s'amuser des souffrances
+d'un Caoudal et preferer au grand artiste... qui?... Morateur, un
+petit peintre sans talent, n'ayant pour lui que sa jeunesse, elle
+se mit a rire: "Ah! innocent... innocent..." et lui renversant la
+tete a deux mains sur ses genoux, elle le humait, le respirait,
+dans les yeux, dans les cheveux, partout, comme un bouquet.
+
+Le soir de ce jour-la, Jean pour la premiere fois coucha chez sa
+maitresse qui le tourmentait a ce sujet depuis trois mois:
+
+-- Mais enfin, pourquoi ne veux-tu pas?
+
+-- Je ne sais... ca me gene.
+
+-- Puisque je te dis que je suis libre, que je suis seule...
+
+Et la fatigue de la partie de campagne aidant, elle l'entraina rue
+de l'Arcade, tout pres de la gare. A l'entresol d'une maison
+bourgeoise d'apparence honnete et cossue, une vieille servante en
+bonnet paysan, l'air reveche, vint leur ouvrir.
+
+-- C'est Machaume... Bonjour Machaume... dit Fanny lui sautant au
+cou. Tu sais, le voila mon aime, mon roi... je l'amene... Vite,
+allume tout, fais la maison belle...
+
+Jean resta seul dans un tout petit salon aux fenetres cintrees et
+basses, drapees de la meme soie bleue banale qui couvrait les
+divans et quelques meubles laques. Aux murs trois ou quatre
+paysages egayaient et aeraient l'etoffe; tous portaient un mot de
+dedicace: "A Fanny Legrand", "A ma chere Fanny...".
+
+Sur la cheminee, un marbre demi-grandeur de la Sapho de Caoudal,
+dont le bronze est partout, et que Gaussin des sa petite enfance
+avait vu dans le cabinet de travail de pere. Et a la lueur de
+l'unique bougie posee pres du socle, il s'apercut de la
+ressemblance, affinee et comme rajeunissante, de cette oeuvre
+d'art avec sa maitresse. ces lignes du profil, ce mouvement de
+taille sous la draperie, cette rondeur filante des bras noues
+autour des genoux lui etaient connus, intimes; son oeil les
+savourait avec le souvenir de sensations plus tendres.
+
+Fanny, le trouvant en contemplation devant le marbre, lui dit d'un
+air degage: "Il y a quelque chose de moi, n'est ce pas?... le
+modele de Caoudal me ressemblait..." Et tout de suite elle
+l'emmena dans sa chambre, ou Machaume en rechignant installait
+deux couverts sur un gueridon; tous les flambeaux allumes,
+jusqu'aux bras de l'armoire a glace, un beau feu de bois, gai
+comme un premier feu, flambant sous le pare-etincelles, la chambre
+d'une femme qui s'habille pour le bal.
+
+-- J'ai voulu souper la, dit-elle en riant... nous serons plus
+vite au lit.
+
+Jamais Jean n'avait vu d'ameublement aussi coquet. Les lampes
+Louis XVI, les mousselines claires des chambres de sa mere et de
+ses soeurs ne donnaient pas la moindre idee de ce nid ouate,
+capitonne, ou les boiseries se cachaient sous des satins tendres,
+ou le lit n'etait qu'un divan plus large que les autres, etale au
+fond sur des fourrures blanches.
+
+Delicieuse, cette caresse de lumiere, de chaleur, de reflets bleus
+allonges dans les glaces biseautees, apres leur course a travers
+champs, l'ondee qu'ils avaient recue, la boue des chemins creux
+sous le jour qui tombait. Mais ce qui l'empechait de deguster en
+vrai provincial ce confort de rencontre, c'etait la mauvaise
+humeur de la servante, le regard soupconneux dont elle le fixait,
+au point que Fanny la renvoya d'un mot: "Laisse-nous Machaume...
+nous nous servirons..." Et comme la paysanne jetait la porte en
+s'en allant: "N'y fais pas attention, elle m'en veut de trop
+t'aimer... Elle dit que je perds ma vie... ces gens de campagne,
+c'est si rapace!... Sa cuisine, par exemple, vaut mieux qu'elle...
+goute-moi cette terrine de lievre."
+
+Elle decoupait le pate, debouchait le champagne, oubliait de se
+servir pour le regarder manger, faisant a chaque geste remonter
+jusqu'a l'epaule les manches d'une gandoura d'Alger, de laine
+souple et blanche, qu'elle portait toujours a la maison. Elle lui
+rappelait ainsi leur premiere rencontre chez Dechelette; et serres
+sur le meme fauteuil, mangeant dans la meme assiette, ils
+parlaient de cette soiree.
+
+-- Oh! moi, disait-elle, des que je t'ai vu entrer, j'ai eu envie
+de toi... J'aurais voulu te prendre, t'emmener tout de suite, pour
+que les autres ne t'aient pas... Et toi, qu'est-ce que tu pensais,
+quand tu m'as vue?...
+
+D'abord elle lui avait fait peur; puis il s'etait senti plein de
+confiance, en intimite complete avec elle.
+
+-- Au fait, ajouta-t-il, je ne t'ai jamais demande... Pourquoi
+t'es-tu fachee?... Pour deux vers de La Gournerie?...
+
+Elle eut le meme froncement de sourcils qu'au bal, puis un geste
+de tete:
+
+-- Des betises!... n'en parlons plus...
+
+Et les bras autour de lui:
+
+--C'est que j'avais un peu peur, moi aussi... j'essayais de me
+sauver, de me reprendre... mais je n'ai pas pu, je ne pourrai
+jamais...
+
+-- Oh! jamais.
+
+-- Tu verras.
+
+Il se contenta de repondre avec le sourire sceptique de son age,
+sans s'arreter a l'accent passionne, presque menacant, dont lui
+fut jete ce "tu verras...". Cette etreinte de femme etait si
+douce, si soumise; il croyait fermement n'avoir qu'un geste a
+faire pour se degager...
+
+Meme a quoi bon se degager?... Il etait si bien dans le
+dorlotement de cette chambre voluptueuse, si delicieusement
+etourdi par cette haleine en caresse sur ses paupieres qui
+battaient, lourdes de sommeil, pleines de visions fuyantes, bois
+rouilles, pres, meules ruisselantes, toute leur journee d'amour a
+la campagne...
+
+Au matin, il fut reveille en sursaut par la voix de Machaume
+criant au pied du lit, sans le moindre mystere:
+
+-- Il est la... il veut vous parler...
+
+-- Comment! il veut?... Je ne suis donc plus chez moi!... tu l'as
+donc laisse entrer...
+
+Furieuse, elle bondit, s'echappa de la chambre, a moitie nue, la
+batiste ouverte:
+
+-- Ne bouge pas, m'ami... je reviens...
+
+Mais il ne l'attendit pas et ne sentit tranquille que lorsqu'il
+fut leve a son tour, et vetu, ses pieds solides dans ses bottes.
+
+Tout en ramassant ses vetements dans la chambre hermetiquement
+close ou la veilleuse eclairait encore le desordre du petit
+souper, il entendait le bruit d'un debat terrible etouffe par les
+tentures du salon. Une voix d'homme, irritee d'abord, puis
+implorante, dont les eclats s'ecrasaient en sanglots, en
+larmoyantes faiblesses, alternait avec une autre voix qu'il ne
+reconnut pas tout de suite, dure et rauque, chargee de haine et de
+mots ignobles arrivant jusqu'a lui comme d'une dispute de
+brasserie de filles.
+
+Tout ce luxe amoureux en etait souille, degrade d'un
+eclaboussement de taches sur de la soie; et la femme salie aussi,
+au niveau d'autres qu'il avait meprisees auparavant.
+
+Elle rentra haletante, tordant d'un beau geste sa chevelure
+repandue:
+
+-- Est-ce bete un homme qui pleure!...
+
+Puis le voyant debout, habille, elle eut un cri de rage:
+
+-- Tu t'es leve!... recouche-toi... tout de suite... Je le veux...
+
+Subitement radoucie, et l'enlacant du geste et de la voix:
+
+-- Non, non... ne pars pas... tu ne peux pas t'en aller comme
+ca... D'abord je suis sure que tu ne reviendrais plus.
+
+-- Mais si... Pourquoi donc?...
+
+-- Jure que tu n'es pas fache, que tu viendras encore... oh! c'est
+que je te connais.
+
+Il jura ce qu'elle voulut, mais ne se recoucha pas malgre ses
+supplications et l'assurance reiteree qu'elle etait chez elle,
+libre de sa vie, de ses actes. A la fin elle sembla se resigner a
+le voir partir, et l'accompagna jusqu'a la porte, n'ayant plus
+rien de la faunesse en delire, bien humble au contraire, cherchant
+a se faire pardonner.
+
+Une longue et profonde caresse d'adieu les retint dans
+l'antichambre.
+
+"Alors... quand?..." lui demandait-elle, les yeux tout au fond des
+yeux. Il allait repondre, mentir sans doute, dans sa hate d'etre
+dehors, quand un coup de sonnette l'arreta. Machaume sortit de sa
+cuisine, mais Fanny lui fit signe: "Non... n'ouvre pas..." Et ils
+restaient la, tous les trois, immobiles, sans parler.
+
+On entendit une plainte etouffee, puis le froissement d'une lettre
+glissee sous la porte, et des pas qui descendaient lentement.
+
+-- Quand je te disais que j'etais libre... tiens!...
+
+Elle passa a son amant la lettre qu'elle venait d'ouvrir, une
+pauvre lettre d'amour, bien basse, bien lache, crayonnee en hate
+sur une table de cafe et dans laquelle le malheureux demandait
+grace pour sa folie du matin, reconnaissait n'avoir aucun droit
+sur elle que celui qu'elle voudrait bien lui laisser, priait a
+deux mains jointes qu'on ne l'exilat pas sans retour, promettant
+d'accepter tout, resigne a tout... mais ne pas la perdre, mon
+Dieu! ne pas la perdre...
+
+"Crois-tu!..." dit-elle avec un mauvais rire; et ce rire acheva de
+lui barrer le coeur qu'elle voulait conquerir. Jean la trouva
+cruelle. Il ne savait pas encore que la femme qui aime n'a
+d'entrailles que pour son amour, toutes ses forces vives de
+charite, de bonte, de pitie, de devouement absorbees au profit
+d'un etre, d'un seul.
+
+"Tu as bien tort de te moquer... cette lettre est horriblement
+belle et navrante..." et tout bas, d'une voix grave, en lui tenant
+les mains:
+
+-- Voyons... pourquoi le chasses-tu?...
+
+-- Je n'en veux plus... Je ne l'aime pas.
+
+-- Pourtant c'etait ton amant... Il t'a fait ce luxe ou tu vis, ou
+tu as toujours vecu, qui t'est necessaire.
+
+-- M'ami, dit-elle avec son accent de franchise, quand je ne te
+connaissais pas, je trouvais tout cela tres bien... Maintenant
+c'est une fatigue, une honte; j'en avais le coeur qui me levait...
+Oh! je sais, tu vas me dire que toi ce n'est pas serieux, que tu
+ne m'aimes pas... Mais ca, j'en fais mon affaire... Que tu le
+veuilles ou non, je te forcerai bien de m'aimer.
+
+Il ne repondit pas, convint d'un rendez-vous pour le lendemain, et
+se sauva, laissant quelques louis a Machaume, le fond de sa bourse
+d'etudiant, en paiement de la terrine. Pour lui, c'etait fini
+maintenant. De quel droit troubler cette existence de femme, et
+que pouvait-il lui offrir en echange de ce qu'il lui faisait
+perdre?
+
+Il lui ecrivit cela, le jour meme, aussi doucement, aussi
+sincerement qu'il put, mais sans lui avouer que de leur liaison,
+de ce caprice leger et aimable, il avait senti se degager tout a
+coup quelque chose de violent, de malsain, en entendant apres sa
+nuit d'amour ces sanglots d'amant trompe qui alternaient avec son
+rire a elle et ses jurons de blanchisseuse.
+
+Dans ce grand garcon, pousse loin de Paris, en pleine garrigue
+provencale, il y avait un peu de la rudesse paternelle, et toutes
+les delicatesses, toutes les nervosites de sa mere a laquelle il
+ressemblait comme un portrait. Et pour le defendre contre les
+entrainements du plaisir s'ajoutait encore l'exemple d'un frere de
+son pere, dont les desordres, les folies avaient a demi ruine leur
+famille et mis l'honneur du nom en peril.
+
+L'oncle Cesaire! Rien qu'avec ces deux mots et le drame intime
+qu'ils evoquaient, on pouvait exiger de Jean des sacrifices
+autrement terribles que celui de cette amourette a laquelle il
+n'avait jamais donne d'importance. Pourtant ce fut plus dur a
+rompre qu'il ne se l'imaginait.
+
+Formellement congediee, elle revint sans se decourager de ses
+refus de la voir, de la porte fermee, des consignes inexorables.
+"Je n'ai pas d'amour-propre..." lui ecrivait-elle. Elle guettait
+l'heure de ses repas au restaurant, l'attendait devant le cafe ou
+il lisait ses journaux. Et pas de larmes, ni de scenes. S'il etait
+en compagnie, elle se contentait de le suivre, d'epier le moment
+ou il restait seul.
+
+"Veux-tu de moi, ce soir?... Non?... Alors ce sera pour une autre
+fois." Et elle s'en allait avec la douceur resignee du forain qui
+reboucle sa balle, lui laissant le remords de ses duretes et
+l'humiliation du mensonge qu'il balbutiait a chaque rencontre.
+"L'examen tout proche... le temps qui manquait... Apres, plus
+tard, si ca la tenait encore..." De fait, il comptait, sitot recu,
+prendre un mois de vacances dans le Midi et qu'elle l'oublierait
+pendant ce temps-la.
+
+Malheureusement, l'examen passe, Jean tomba malade. Une angine,
+gagnee dans un couloir de ministere, et qui, negligee, s'envenima.
+Il ne connaissait personne a Paris, a part quelques etudiants de
+sa province, que son exigeante liaison avait eloignes et
+disperses. D'ailleurs il fallait ici plus qu'un devouement
+ordinaire, et des le premier soir ce fut Fanny Legrand qui
+s'installa pres de son lit, ne le quittant de dix jours, le
+soignant sans fatigue, sans peur ni degout, adroite comme une
+soeur de garde, avec des calineries tendres, qui parfois, aux
+heures de fievre, le reportaient a une grosse maladie d'enfance,
+lui faisaient appeler sa tante Divonne, dire "merci, Divonne",
+quand il sentait les mains de Fanny sur la moiteur de son front.
+
+-- Ce n'est pas Divonne... c'est moi... je te veille...
+
+Elle le sauvait des soins mercenaires, des feux eteints
+maladroitement, des tisanes fabriquees dans une loge de concierge;
+et Jean n'en revenait pas de ce qu'il y avait d'alerte,
+d'ingenieux, d'expeditif, dans ces mains d'indolence et de
+volupte. La nuit elle dormait deux heures sur le divan, -- un
+divan d'hotel du Quartier, moelleux comme la planche d'un poste de
+police.
+
+-- Mais, ma pauvre Fanny, tu ne vas donc jamais chez toi?... lui
+demandait-il un jour... Je suis mieux a present... Il faudrait
+rassurer Machaume.
+
+Elle se mit a rire. Beau temps qu'elle courait, Machaume, et toute
+la maison avec. On avait tout vendu, les meubles, la defroque,
+meme la literie. Il lui restait la robe qu'elle avait sur le dos
+et un peu de linge fin, sauve par sa bonne... Maintenant s'il la
+renvoyait, elle serait a la rue.
+
+
+III
+
+"Cette fois, je crois que j'ai trouve... Rue d'Amsterdam, vis-a-
+vis la gare... Trois pieces, et un grand balcon... Si tu veux,
+nous irons voir, apres ton ministere... c'est haut, cinq etages...
+mais tu me porteras. C'etait si bon, tu te rappelles..." Et tout
+amusee de ce souvenir, elle se frolait, se roulait dans son cou,
+cherchait l'ancienne place, sa place.
+
+A deux, dans leur garni d'hotel, avec les moeurs du quartier, ces
+traineries par l'escalier de filles en filets et en savates, ces
+cloisons de papier derriere lesquelles grouillaient d'autres
+menages, cette promiscuite des cles, des bougeoirs, des bottines,
+la vie devenait intolerable. Non pas a elle certes; avec Jean, le
+toit, la cave, meme l'egout, tout lui etait bon pour nicher. Mais
+la delicatesse de l'amant s'effarouchait de certains contacts,
+auxquels, garcon, il ne pensait guere. Ces menages d'une nuit le
+genaient, deshonoraient le sien, lui causaient un peu la tristesse
+et le degout de la cage des singes au Jardin des Plantes,
+grimacant tous les gestes et les expressions de l'amour humain. Le
+restaurant aussi l'ennuyait, ce repas qu'il fallait aller chercher
+deux fois par jour au boulevard Saint-Michel, dans une grande
+salle encombree d'etudiants, d'eleves des Beaux-Arts, peintres,
+architectes, qui sans le connaitre avaient l'habitude de sa
+figure, depuis un an qu'il mangeait la.
+
+Il rougissait -- en poussant la porte -- de tous ces yeux tournes
+vers Fanny, entrait avec la gene agressive des tout jeunes gens
+qui accompagnent une femme; et il craignait aussi la rencontre
+d'un de ses chefs du ministere ou de quelqu'un de son pays. Puis
+la question d'economie.
+
+-- Que c'est cher!... disait-elle chaque fois, emportant et
+commentant la petite note du diner... Si nous etions chez nous,
+j'aurais fait marcher la maison trois jours pour ce prix-la.
+
+-- Eh bien, qui nous empeche?...
+
+Et l'on se mit en quete d'une installation.
+
+C'est le piege. Tous y sont pris, les meilleurs, les plus
+honnetes, par cet instinct de proprete, ce gout du "home" qu'ont
+mis en eux l'education familiale et la tiedeur du foyer.
+
+L'appartement de la rue d'Amsterdam fut loue tout de suite et
+trouve charmant, malgre ses pieces en enfilade qui ouvraient, --
+la cuisine et la salle sur une arriere-cour moisie ou montaient
+d'une taverne anglaise des odeurs de rincure et de chlore, -- la
+chambre sur la rue en pente et bruyante, secouee jour et nuit aux
+cahots des fourgons, camions, fiacres, omnibus, aux sifflets
+d'arrivee et de depart, tout le vacarme de la gare de l'Ouest
+developpant en face ses toitures en vitrage couleur d'eau sale.
+L'avantage, c'etait de savoir le train a sa porte, et Saint-cloud,
+Ville-d'Avray, Saint-Germain, les vertes stations des bords de la
+Seine presque sous leur terrasse. Car ils avaient une terrasse,
+large et commode, qui gardait de la munificence des anciens
+locataires une tente de zinc peinte en coutil raye, ruisselante et
+triste sous le crepitement des pluies d'hiver, mais ou l'on serait
+tres bien l'ete pour diner au bon air, comme dans un chalet de
+montagne.
+
+On s'occupa des meubles. Jean ayant fait part chez lui de son
+projet d'installation, tante Divonne, qui etait comme l'intendante
+de la maison, envoya l'argent necessaire; et sa lettre annoncait
+en meme temps le prochain arrivage d'une armoire, d'une commode,
+et d'un grand fauteuil canne, tires de la "Chambre du vent" a
+l'intention du Parisien.
+
+Cette chambre, qu'il revoyait au fond d'un couloir de Castelet,
+toujours inhabitee, les volets clos attaches d'une barre, la porte
+fermee au verrou, etait condamnee, par son exposition aux coups du
+mistral qui la faisaient craquer comme une chambre de phare. On y
+entassait des vieilleries, ce que chaque generation d'habitants
+releguait au passe devant les acquisitions nouvelles.
+
+Ah! si Divonne avait su a quelles singulieres siestes servirait le
+fauteuil canne, et que des jupons de surah, des pantalons a
+manchettes empliraient les tiroirs de la commode Empire... Mais le
+remords de Gaussin a ce sujet se trouvait perdu dans les mille
+petites joies de l'installation.
+
+C'etait si amusant, apres le bureau, entre chien et loup, de
+partir en grandes courses, serres au bras l'un de l'autre, et de
+s'en aller dans quelque rue de faubourg choisir une salle a
+manger, -- le buffet, la table et six chaises, ou des rideaux de
+cretonne a fleurs pour la croisee et le lit. Lui acceptait tout,
+les yeux fermes; mais Fanny regardait pour deux, essayait les
+chaises, faisait, glisser les battants de la table, montrait une
+experience marchandeuse.
+
+Elle connaissait les maisons ou l'on avait a prix de fabrique une
+batterie de cuisine complete pour petit menage, les quatre
+casseroles en fer, la cinquieme emaillee pour le chocolat du
+matin; jamais de cuivre, c'est trop long a nettoyer. Six couverts
+de metal avec la cuillere a potage et deux douzaines d'assiettes
+en faience anglaise, solide et gaie, tout cela compte, prepare,
+emballe comme une dinette de poupee. Pour les draps, serviettes,
+linges de toilette et de table, elle connaissait un marchand, le
+representant d'une grande fabrique de Roubaix, chez qui on payait
+a tant par mois; et toujours a guetter les devantures, en quete de
+ces liquidations, de ces debris de naufrage que Paris amene
+continuellement dans l'ecume de ses bords, elle decouvrait au
+boulevard de Clichy l'occasion d'un lit superbe, presque neuf, et
+large a y coucher en rang les sept demoiselles de l'ogre.
+
+Lui aussi, en revenant du bureau, essayait des acquisitions; mais
+il ne s'entendait a rien, ne sachant dire non, ni s'en aller les
+mains vides. Entre chez un brocanteur pour acheter un huilier
+ancien qu'elle lui avait signale, il rapportait en guise de
+l'objet deja vendu un lustre de salon a pendeloques, bien inutile
+puisqu'ils n'avaient pas de salon.
+
+-- Nous le mettrons dans la veranda... disait Fanny pour le
+consoler.
+
+Et le bonheur de prendre des mesures, les discussions sur la place
+d'un meuble; et les cris, les rires fous, les bras eperdus au
+plafond quand on s'apercevait que malgre toutes les precautions,
+malgre la liste tres complete des achats indispensables, il y
+avait toujours quelque chose d'oublie.
+
+Ainsi la rape a sucre. Concoit-on qu'ils allaient se mettre en
+menage sans rape a sucre!....
+
+Puis, tout achete et mis en place, les rideaux pendus, une meche a
+la lampe neuve, quelle bonne soiree que celle de l'installation,
+la revue minutieuse des trois pieces avant de se coucher, et comme
+elle riait en l'eclairant pendant qu'il verrouillait la porte:
+
+-- Encore un tour, encore... ferme bien... Soyons bien chez
+nous...
+
+Alors ce fut une vie nouvelle, delicieuse. En quittant son
+travail, il rentrait vite, presse d'etre arrive, en pantoufles au
+coin de leur feu. Et dans le noir pataugeage de la rue, il se
+figurait leur chambre allumee et chaude, egayee de ses vieux
+meubles provinciaux que Fanny traitait par avance de debarras et
+qui s'etaient trouves de fort jolies anciennes choses; l'armoire
+surtout, un bijou Louis XVI, avec ses panneaux peints,
+representant des fetes provencales, des bergers en jaquettes
+fleuries, des danses au galoubet et au tambourin. La presence,
+familiere a ses yeux d'enfant, de ces vieilleries demodees lui
+rappelait la maison paternelle, consacrait son nouvel interieur
+dont il etait a gouter le bien-etre.
+
+Des son coup de sonnette, Fanny arrivait, soignee, coquette, "sur
+le pont", comme elle disait. Sa robe de laine noire, tres unie,
+mais taillee sur un patron de bon faiseur, une simplicite de femme
+qui a eu de la toilette, les manches retroussees, un grand tablier
+blanc; car elle faisait elle-meme leur cuisine et se contentait
+d'une femme de menage pour les grosses besognes qui gercent les
+mains ou les deforment.
+
+Elle s'y entendait meme tres bien, savait une foule de recettes,
+plats du Nord ou du Midi, varies comme son repertoire de chansons
+populaires que, le diner fini, le tablier blanc accroche derriere
+la porte refermee de la cuisine, elle entonnait de sa voix de
+contralto, meurtrie et passionnee.
+
+En bas la rue grondait, roulait en torrent. La pluie froide
+tintait sur le zinc de la veranda; et Gaussin, les pieds au feu,
+etale dans son fauteuil, regardait en face les vitres de la gare
+et les employes courbes a ecrire sous la lumiere blanche de grands
+reflecteurs.
+
+Il etait bien, se laissait bercer. Amoureux? Non; mais
+reconnaissant de l'amour dont on l'enveloppait, de cette tendresse
+toujours egale. Comment avait-il pu se priver si longtemps de ce
+bonheur, dans la crainte -- dont il riait maintenant -- d'un
+acoquinement, d'une entrave quelconque? Est-ce que sa vie n'etait
+pas plus propre que lorsqu'il allait de fille en fille, risquant
+sa sante?
+
+Aucun danger pour plus tard. Dans trois ans, quand il partirait,
+la brisure se ferait toute seule et sans secousse. Fanny etait
+prevenue; ils en parlaient ensemble, comme de la mort, d'une
+fatalite lointaine, mais ineluctable. Restait le grand chagrin
+qu'ils auraient chez lui en apprenant qu'il ne vivait pas seul, la
+colere de son pere si rigide et si prompt.
+
+Mais comment pourraient-ils savoir? Jean ne voyait personne a
+Paris. Son pere, "le consul" comme on disait la-bas, etait retenu
+toute l'annee par la surveillance du domaine tres considerable
+qu'il faisait valoir et ses rudes batailles avec la vigne. La
+mere, impotente, ne pouvait faire sans aide un pas ni un geste,
+laissant a Divonne la direction de la maison, le soin des deux
+petites soeurs jumelles, Marthe et Marie, dont la double naissance
+en surprise avait a tout jamais emporte ses forces actives. Quant
+a l'oncle Cesaire, le mari de Divonne, c'etait un grand enfant
+qu'on ne laissait pas voyager seul.
+
+Et Fanny maintenant connaissait toute la famille. Lorsqu'il
+recevait une lettre de Castelet, au bas de laquelle les bessonnes
+avaient mis quelques lignes de leur grosse ecriture a petits
+doigts, elle la lisait par-dessus son epaule, s'attendrissait avec
+lui. De son existence a elle il ne savait rien, ne s'informait
+pas. Il avait le bel egoisme inconscient de sa jeunesse, aucune
+jalousie, aucune inquietude. Plein de sa propre vie, il la
+laissait deborder, pensait tout haut, se livrait, pendant que
+l'autre restait muette.
+
+Ainsi les jours, les semaines s'en allaient dans une heureuse
+quietude un moment troublee par une circonstance qui les emut
+beaucoup, mais diversement. Elle se crut enceinte et le lui apprit
+avec une joie telle qu'il ne put que la partager. Au fond, il
+avait peur. Un enfant, a son age!... Qu'en ferait-il?... Devait-il
+le reconnaitre?... Et quel gage entre cette femme et lui, quelle
+complication d'avenir!
+
+Soudainement, la chaine lui apparut, lourde, froide et scellee. La
+nuit, il ne dormait pas plus qu'elle; et cote a cote dans leur
+grand lit, ils revaient, les yeux ouverts, a mille lieues l'un de
+l'autre.
+
+Par bonheur, cette fausse alerte ne se renouvela plus, et ils
+reprirent leur train de vie paisible, exquisement close. Puis
+l'hiver fini, le vrai soleil enfin revenu, leur case
+s'embellissait encore, agrandie de la terrasse et de la tente. Le
+soir, ils dinaient la sous le ciel teinte de vert, que rayait le
+sifflement en coup d'ongle des hirondelles.
+
+La rue envoyait ses bouffees chaudes et tous les bruits des
+maisons voisines; mais le moindre souffle d'air etait pour eux, et
+ils s'oubliaient des heures, leurs genoux enlaces, n'y voyant
+plus. Jean se rappelait des nuits semblables au bord du Rhone,
+revait de consulats lointains dans des pays tres chauds, de ponts
+de navires en partance ou la brise aurait cette haleine longue
+dont fremissait le rideau de la tente. Et lorsqu'une caresse
+invisible murmurait sur ses levres: "m'aimes-tu?..." il revenait
+toujours de tres loin pour repondre: "oh! oui, je t'aime..." Voila
+ce que c'est de les prendre si jeunes; ils ont trop de choses dans
+la tete.
+
+Sur le meme balcon, separe d'eux par une grille en fer
+enguirlandee de fleurs grimpantes, un autre couple roucoulait,
+M. et Mme Hettema, des gens maries, tres gros, dont les baisers
+claquaient comme des gifles. Merveilleusement appareilles, dans
+une conformite d'age, de gout, de lourdes tournures, c'etait
+touchant d'entendre ces amoureux a fin de jeunesse chanter en duo
+tout bas, en s'appuyant a la balustrade, de vieilles romances
+sentimentales...
+
+_Mais je l'entends qui soupire dans l'ombre_
+_C'est un beau reve, ah! laissez-moi dormir._
+
+Ils plaisaient a Fanny, elle aurait voulu les connaitre.
+Quelquefois meme la voisine et elle echangeaient par-dessus le fer
+noirci de la rampe un sourire de femmes amoureuses et heureuses;
+mais les hommes comme toujours se tenaient plus raides et l'on ne
+se parlait pas.
+
+Jean revenait du quai d'Orsay, une apres-midi, quand il s'entendit
+appeler au coin de la rue Royale. Il faisait un jour admirable,
+une lumiere chaude ou Paris s'epanouissait a ce tournant du
+boulevard qui par un beau couchant, vers l'heure du Bois, n'a pas
+son pareil au monde.
+
+-- Mettez-vous la, belle jeunesse, et buvez quelque chose... ca
+m'amuse les yeux de vous regarder.
+
+Deux grands bras l'avaient happe, assis sous la tente d'un cafe
+envahissant le trottoir de ses trois rangs de tables. Il se
+laissait faire, flatte d'entendre autour de lui ce public de
+provinciaux, d'etrangers, jaquettes rayees et chapeaux ronds,
+chuchoter curieusement le nom de Caoudal.
+
+Le sculpteur, attable devant une absinthe qui allait avec sa
+taille militaire et sa rosette d'officier, avait aupres de lui
+l'ingenieur Dechelette arrive de la veille, toujours le meme, hale
+et jaune, ses pommettes en saillie remontant ses petits yeux bons,
+sa narine gourmande qui reniflait Paris. Des que le jeune homme
+fut assis, Caoudal, le montrant avec une fureur comique:
+
+-- Est-il beau, cet animal-la... Dire que j'ai eu cet age et que
+je frisais comme ca... Oh! la jeunesse, la jeunesse...
+
+-- Toujours donc? fit Dechelette saluant d'un sourire la toquade
+de son ami.
+
+-- Mon cher, ne riez pas... Tout ce que j'ai, ce que je suis, les
+medailles, les croix, l'Institut, le tremblement, je le donnerais
+pour ces cheveux-la et ce teint de soleil...
+
+Puis revenant a Gaussin avec sa brusque allure:
+
+-- Et Sapho, qu'est-ce que vous en faites?... On ne la voit plus.
+
+Jean arrondissait les yeux, sans comprendre.
+
+-- Vous n'etes donc plus avec elle?
+
+Et devant son ahurissement, Caoudal ajouta sur un ton
+d'impatience:
+
+-- Sapho, voyons... Fanny Legrand... Ville-d'Avray...
+
+-- Oh! c'est fini, il y a longtemps...
+
+Comment lui vint ce mensonge? Par une sorte de honte, de malaise,
+a ce nom de Sapho donne a sa maitresse; la gene de parler d'elle
+avec d'autres hommes, peut-etre aussi le desir d'apprendre des
+choses qu'on ne lui aurait pas dites sans cela.
+
+-- Tiens! Sapho... Elle roule encore? demanda Dechelette distrait,
+tout a l'ivresse de revoir l'escalier de la Madeleine, le marche
+aux fleurs, la longue enfilade des boulevards entre deux rangs de
+bouquets verts.
+
+-- Vous ne vous la rappelez donc pas, chez vous, l'annee
+derniere!... Elle etait superbe dans sa tunique de fellah... Et le
+matin de cet automne, ou je l'ai trouvee dejeunant avec ce joli
+garcon chez Langlois, vous auriez dit une mariee de quinze jours.
+
+-- Quel age a-t-elle donc?... Depuis le temps qu'on la connait...
+
+Caoudal leva la tete pour chercher: "Quel age?.... quel age?...
+Voyons, dix-sept ans en 53, quand elle me posait ma figure... nous
+sommes en 73. Ainsi, comptez." Tout a coup ses yeux s'allumerent:
+"Ah! si vous l'aviez vue, il y a vingt ans... longue, fine, la
+bouche en arc, le front solide... Des bras, des epaules encore un
+peu maigres, mais cela allait bien a la brulure de Sapho... Et la
+femme, la maitresse!... Ce qu'il y avait dans cette chair a
+plaisir, ce qu'on tirait de cette pierre a feu, de ce clavier ou
+ne manquait pas une note... Toute la lyre!... comme disait La
+Gournerie."
+
+Jean, tres pale, demanda:
+
+-- Est-ce qu'il a ete son amant, aussi celui-la?...
+
+-- La Gournerie?... Je crois bien, j'en ai assez souffert...
+Quatre ans que nous vivions ensemble comme mari et femme, quatre
+ans que je la couvais, que je m'epuisais pour suffire a tous ses
+caprices... maitres de chant, de piano, de cheval, est-ce que je
+sais?... Et quand je l'ai eu bien polie, patinee, taillee en
+pierre fine, sortie du ruisseau ou je l'avais ramassee une nuit,
+devant le bal Ragache, ce bellatre astiqueur de rimes est venu me
+la prendre chez moi, a la table amie ou il s'asseyait tous les
+dimanches!
+
+Il souffla tres fort, comme pour chasser cette vieille rancune
+d'amour qui vibrait encore dans sa voix, puis il reprit, plus
+calme:
+
+-- D'ailleurs, sa canaillerie ne lui a pas profite... Leurs trois
+ans de menage, c'a ete l'enfer. Ce poete aux airs calins etait
+rat, mechant, maniaque. Ils se peignaient, fallait voir!... Quand
+on allait chez eux, on la trouvait un bandeau sur l'oeil, lui la
+figure sabree de griffes... Mais le beau, c'est lorsqu'il a voulu
+la quitter. Elle s'accrochait comme une teigne, le suivait,
+crevait sa porte, l'attendait couchee en travers de son
+paillasson. Une nuit, en plein hiver, elle est restee cinq heures
+en bas de chez la Farcy ou ils etaient montes toute la bande...
+Une pitie!... Mais le poete elegiaque demeurait implacable,
+jusqu'au jour ou pour s'en debarrasser il a fait marcher la
+police. Ah! un joli monsieur... Et comme fin finale, remerciement
+a cette belle fille qui lui avait donne le meilleur de sa
+jeunesse, de son intelligence et de sa chair, il lui a vide sur la
+tete un volume de vers haineux, baveux, d'imprecations, de
+lamentations, le _Livre de l'Amour_, son plus beau livre...
+
+Immobile, le dos tendu, Gaussin ecoutait, aspirant a tout petits
+coups par une longue paille la boisson glacee servie devant lui.
+Quelque poison, bien sur, qu'on lui avait verse la, et qui le
+gelait du coeur aux entrailles.
+
+Il grelottait malgre l'heure splendide, voyait dans une reculee
+blafarde des ombres qui allaient et venaient, un tonneau
+d'arrosage arrete devant la Madeleine, et cet entrecroisement de
+voitures roulant sur la terre molle silencieusement comme sur de
+la ouate. Plus de bruit dans Paris, plus rien que ce qui se disait
+a cette table. Maintenant Dechelette parlait, c'est lui qui
+versait le poison:
+
+-- Quelle atroce chose que ces ruptures... Et sa voix tranquille
+et railleuse prenait une expression de douceur, de pitie
+infinie... On a vecu des annees ensemble, dormi l'un contre
+l'autre, confondu ses reves, sa sueur. On s'est tout dit, tout
+donne. On a pris des habitudes, des facons d'etre, de parler, meme
+des traits l'un de l'autre. On se tient de la tete aux pieds... Le
+collage enfin!... Puis brusquement on se quitte, on s'arrache...
+Comment font-ils? Comment a-t-on ce courage?... Moi, jamais je ne
+pourrais... Oui, trompe, outrage, sali de ridicule et de boue, la
+femme pleurerait, me dirait: "Reste..." Je ne m'en irais pas... Et
+voila pourquoi, quand j'en prends une, ce n'est jamais qu'a la
+nuit... Pas de lendemain, comme disait la vieille France... ou
+alors le mariage. C'est definitif et plus propre.
+
+-- Pas de lendemain... pas de lendemain... Vous en parlez a votre
+aise. Il y a des femmes qu'on ne garde pas qu'une nuit... Celle-la
+par exemple...
+
+-- Je ne lui ai pas donne une minute de grace... fit Dechelette
+avec un placide sourire que le pauvre amant trouva hideux.
+
+-- Alors c'est que vous n'etiez pas son type, sans quoi... C'est
+une fille, quand elle aime, elle se cramponne... Elle a le gout du
+menage... Du reste, pas de chance dans ses installations. Elle se
+met avec Dejoie, le romancier; il meurt... Elle passe a Ezano, il
+se marie... Apres, est venu le beau Flamant, le graveur, l'ancien,
+modele, -- car elle a toujours eu le beguin du talent ou de la
+beaute, -- et vous savez son epouvantable aventure...
+
+-- Quelle aventure?..." demanda Gaussin, la voix etranglee; et il
+se remit a tirer sur sa paille, en ecoutant le drame d'amour, qui
+passionna Paris, il y a quelques annees.
+
+Le graveur etait pauvre, fou de cette femme; et de peur d'etre
+lache, pour lui maintenir son luxe, il fit de faux billets de
+banque. Decouvert presque aussitot, coffre avec sa maitresse, il
+en fut quitte pour dix ans de reclusion, elle six mois de
+prevention a Saint-Lazare, la preuve de son innocence ayant ete
+faite.
+
+Et Caoudal rappelait a Dechelette, -- qui avait suivi le. proces,
+-- comme elle etait jolie sous son petit bonnet de Saint Lazare,
+et crane, pas geignarde, fidele a son homme jusqu'au bout... Et sa
+reponse a ce vieux cornichon de president, et le baiser qu'elle
+envoyait a Flamant par-dessus les tricornes des gendarmes, en lui
+criant d'une voix a attendrir les pierres: "T'ennuie pas, m'ami...
+Les beaux jours reviendront, nous nous aimerons encore!..." Tout
+de meme, ca l'avait un peu degoutee du menage, la pauvre fille.
+
+"Depuis, lancee dans le monde chic, elle a pris des amants au
+mois, a la semaine, et jamais d'artistes... Oh! les artistes, elle
+en a une peur... J'etais le seul, je crois bien, qu'elle eut
+continue a voir... De loin en loin elle venait fumer sa cigarette
+a l'atelier. Puis j'ai passe des mois sans entendre parler d'elle,
+jusqu'au jour ou je l'ai retrouvee en train de dejeuner avec ce
+bel enfant et lui mangeant des raisins sur la bouche. Je me suis
+dit: voila ma Sapho repincee."
+
+Jean ne put en entendre davantage. Il se sentait mourir de tout ce
+poison absorbe. Apres le froid de tout a l'heure, une brulure lui
+tordait la poitrine, montait a sa tete bourdonnante et pres
+d'eclater comme une tole chauffee a blanc. Il traversa la
+chaussee, en chancelant sous les roues des voitures. Des cochers
+criaient. A qui en avaient-ils, ces imbeciles?
+
+En passant sur le marche de la Madeleine, il fut trouble par une
+odeur d'heliotrope, l'odeur preferee de sa maitresse. Il pressa le
+pas pour la fuir, et furieux, dechire, il pensait tout haut: "ma
+maitresse!... oui, une belle ordure... Sapho, Sapho... Dire que
+j'ai vecu un an avec ca!..." Il repetait le nom avec rage, se
+rappelant l'avoir vu sur les petits journaux parmi d'autres
+sobriquets de filles, dans le grotesque Almanach-Gotha de la
+galanterie: Sapho, Cora, Caro, Phryne, Jeanne de Poitiers, le
+Phoque...
+
+Et avec les cinq lettres de son nom abominable, toute la vie de
+cette femme lui passait en fuite d'egout sous les yeux...
+L'atelier de Caoudal, les trepignees chez La Gournerie, les
+factions de nuit devant les bouges ou sur le paillasson du
+poete... Puis le beau graveur, les faux, la cour d'assises... et
+le petit bonnet du bagne qui lui allait si bien, et le baiser jete
+a son faussaire: "T'ennuie pas, m'ami..." M'ami! le meme nom, la
+meme caresse que pour lui... Quelle honte! Ah! il allait joliment
+te balayer ces saletes-la... Et toujours cette odeur d'heliotrope
+qui le poursuivait dans un crepuscule du meme lilas pale que la
+toute petite fleur.
+
+Tout a coup, il s'apercut qu'il etait encore a arpenter le marche
+comme un pont de bateau. Il reprit sa course, arriva d'une traite
+rue d'Amsterdam, bien decide a chasser cette femme de chez lui, a
+la jeter sur l'escalier sans explication, en lui crachant l'injure
+de son nom dans le dos. A la porte il hesita, reflechit, fit
+quelques pas encore. Elle allait crier, sangloter, lacher par la
+maison tout son vocabulaire du trottoir, comme la-bas, rue de
+l'Arcade...
+
+Ecrire?... oui, c'est cela, il valait mieux ecrire, lui regler son
+compte en quatre mots, bien feroces. Il entra dans une taverne
+anglaise, deserte et morne sous le gaz qu'on allumait, s'assit a
+une table empoissee, pres de l'unique consommateur, une fille a
+tete de mort qui devorait du saumon fume, sans boire. Il demanda
+une pinte d'ale, n'y toucha pas et commenca une lettre. Mais trop
+de mots se pressaient dans sa tete, qui voulaient sortir a la
+fois, et que l'encre decomposee et grumeleuse tracait lentement a
+son gre.
+
+Il dechirait deux ou trois commencements, s'en allait enfin sans
+ecrire, quand tout bas pres de lui une bouche pleine et vorace
+demanda timidement: "Vous ne buvez pas?... on peut?..." Il fit
+signe que oui. La fille se jeta sur la pinte et la vida d'une
+goulee violente qui revelait la detresse de cette malheureuse,
+ayant tout juste dans sa poche de quoi rassasier sa faim sans
+l'arroser d'un peu de biere. Une pitie lui vint, qui l'apaisa,
+l'eclaira subitement sur les miseres d'une vie de femme; et il se
+mit a juger plus humainement, a raisonner son malheur.
+
+Apres tout, elle ne lui avait pas menti; et s'il ne savait rien de
+sa vie, c'est qu'il ne s'en etait jamais soucie. Que lui
+reprochait-il?... Son temps a Saint-Lazare?... Mais puisqu'on
+l'avait acquittee, portee presque en triomphe a la sortie...
+Alors, quoi? D'autres hommes avant lui?... Est-ce qu'il ne le
+savait pas?... Quelle raison de lui en vouloir davantage, parce
+que les noms de ces amants etaient connus, celebres, qu'il pouvait
+les rencontrer, leur parler, regarder leurs portraits aux
+devantures? Devait-il lui faire un crime d'avoir prefere ceux-la?
+
+Et tout au fond de son etre, se levait une fierte mauvaise,
+inavouable, de la partager avec ces grands artistes, de se dire
+qu'ils l'avaient trouvee belle. A son age on n'est jamais sur, on
+ne sait pas bien. On aime la femme, l'amour; mais les yeux et
+l'experience manquent, et le jeune amant qui vous montre un
+portrait de sa maitresse, cherche un regard, une approbation qui
+le rassurent. La figure de Sapho lui semblait grandie, aureolee,
+depuis qu'il la savait chantee par La Gournerie, fixee par Caoudal
+dans le marbre et le bronze.
+
+Mais brusquement repris de rage, il quittait le banc ou sa
+meditation l'avait jete sur un boulevard exterieur, au milieu des
+cris d'enfants, des commerages de femmes d'ouvriers dans la
+poudreuse soiree de juin; et il se remettait a marcher, a parler
+tout haut, furieusement... Joli, le bronze de Sapho... du bronze
+de commerce, qui a traine partout, banal comme un air d'orgue,
+comme ce mot de Sapho qui a force de rouler les siecles s'est
+encrasse de legendes immondes sur sa grace premiere, et d'un nom
+de deesse est devenu l'etiquette d'une maladie... Quel degout que
+tout cela, mon Dieu!...
+
+Il s'en allait ainsi, tour a tour apaise ou furieux, a ce remous
+d'idees, de sentiments contraires. Le boulevard s'assombrissait,
+devenait desert. Une fadeur acre trainait dans l'air chaud; et il
+reconnaissait la porte du grand cimetiere ou il etait venu l'annee
+d'avant assister avec toute la jeunesse a l'inauguration d'un
+buste de Caoudal sur la tombe de Dejoie, le romancier du quartier
+Latin, l'auteur de Cenderinette. Dejoie, Caoudal! L'etrange accent
+que ces noms prenaient pour lui depuis deux heures! et comme elle
+lui semblait menteuse et lugubre, l'histoire de l'etudiante et de
+son petit menage, maintenant qu'il en savait les tristes dessous,
+qu'il avait appris par Dechelette l'affreux surnom donne a ces
+mariages du trottoir.
+
+Toute cette ombre, plus noire du voisinage de la mort,
+l'effrayait. Il revint sur ses pas, frolant des blouses qui
+rodaient, silencieuses comme des ailes de nuit, des jupes sordides
+a la porte de bouges dont les vitres depolies decoupaient de
+grandes lumieres de lanterne magique ou des couples passaient,
+s'embrassaient... Quelle heure?... Il se sentait brise, comme une
+recrue a la fin de l'etape; et de sa douleur assourdie, tombee
+dans ses jambes, il ne lui restait que la courbature. Oh! se
+coucher, dormir... Puis au reveil, froidement, sans colere, il
+dirait a la femme: "Voila... je sais qui tu es... Ce n'est pas ta
+faute ni la mienne; mais nous ne pouvons plus vivre ensemble.
+Separons-nous..." Et pour se mettre a l'abri de ses poursuites, il
+irait embrasser sa mere et ses soeurs, secouer au vent du Rhone,
+au libre et vivifiant mistral, les souillures et l'effroi de son
+mauvais reve.
+
+Elle s'etait couchee, lasse d'attendre, et dormait en plein sous
+la lampe, un livre ouvert sur le drap devant elle. Son approche ne
+l'eveilla pas; et debout pres du lit, il la regardait curieusement
+comme une femme nouvelle, une etrangere qu'il aurait trouvee la.
+Belle, oh! belle, les bras, la gorge, les epaules, d'un ambre fin,
+solide, sans tache ni felure. Mais sur ces paupieres rougies, --
+peut-etre le roman qu'elle lisait, peut-etre l'inquietude,
+l'attente, -- sur ces traits detendus dans le repos et que ne
+soutenait plus l'apre desir de la femme qui veut etre aimee,
+quelle lassitude, quels aveux! Son age, son histoire, ses bordees,
+ses caprices, ses collages, et Saint-Lazare, les coups, les
+larmes, les terreurs, tout se voyait, s'etalait; et les
+meurtrissures violettes du plaisir et de l'insomnie, et le pli de
+degout affaissant la levre inferieure, usee, fatiguee comme une
+margelle ou tout le communal est venu boire, et la bouffissure
+commencante qui delie les chairs pour les rides de la vieillesse.
+
+Cette trahison du sommeil, le silence de mort enveloppant cela,
+c'etait grand, c'etait sinistre; un champ de bataille a la nuit,
+avec toute l'horreur qui se montre et celle qu'on devine aux
+vagues mouvements de l'ombre.
+
+Et tout a coup il vint au pauvre enfant une grosse, une etouffante
+envie de pleurer.
+
+
+IV
+
+Ils achevaient de diner, la fenetre ouverte, au long sifflement
+des hirondelles saluant la tombee de la lumiere. Jean ne parlait
+pas, mais il allait parler et toujours de la meme cruelle chose
+qui le hantait, et dont il torturait Fanny, depuis la rencontre
+avec Caoudal. Elle, voyant ses yeux baisses, l'air faussement
+indifferent qu'il prenait pour de nouvelles questions, devina et
+le prevint:
+
+-- Ecoute, je sais ce que tu vas me dire... epargne-nous, je t'en
+prie... on s'epuise a la fin... puisque c'est mort, tout ca, que
+je n'aime que toi, qu'il n'y a plus que toi au monde...
+
+-- Si c'etait mort comme tu dis, tout ce passe...
+
+Et il la regardait au fond de ses beaux yeux d'un gris frissonnant
+et changeant a chaque impression:
+
+-- ... Tu ne garderais pas des choses qui te le rappellent... oui,
+la-haut dans l'armoire...
+
+Le gris se velouta d'un noir d'ombre:
+
+-- Tu sais donc?
+
+Tout ce fatras de lettres d'amour, de portraits, ces archives
+galantes et glorieuses sauvees de tant de debacles, il allait donc
+falloir s'en defaire!
+
+-- Au moins me croiras-tu apres?
+
+Et sur un sourire incredule qui la defiait, elle courut chercher
+le coffret de laque dont les ferrures ciselees entre les piles
+delicates de son linge avaient si fort intrigue son amant depuis
+quelques jours.
+
+-- Brule, dechire, c'est a toi...
+
+Mais il ne se pressait pas de tourner la petite clef, regardait
+les cerisiers a fruits de nacre rose et les vols de cigognes
+incrustes sur le couvercle qu'il fit sauter brusquement... Tous
+les formats, toutes les ecritures, papiers de couleur aux en-tetes
+dores, vieux billets jaunis casses aux pliures, griffonnages au
+crayon sur des feuilles de carnet, des cartes de visite, en tas,
+sans ordre, comme en un tiroir souvent fouille et bouscule ou lui-
+meme enfoncait maintenant ses mains tremblantes...
+
+-- Passe-les-moi. Je les brulerai sous tes yeux.
+
+Elle parlait fievreusement, accroupie devant la cheminee, une
+bougie allumee par terre, a cote d'elle.
+
+-- Donne...
+
+Mais lui:
+
+-- Non... attends...
+
+Et plus bas, comme honteux:
+
+-- Je voudrais lire...
+
+-- Pourquoi? tu vas te faire mal encore...
+
+Elle ne songeait qu'a sa souffrance et non a l'indelicatesse de
+livrer ainsi les secrets de passion, la confession sur l'oreiller
+de tous ces hommes qui l'avaient aimee; et se rapprochant,
+toujours a genoux, elle lisait en meme temps que lui, l'epiait du
+coin de l'oeil.
+
+Dix pages, signees La Gournerie, 1861, d'une ecriture longue et
+feline, dans lesquelles le poete, envoye en Algerie pour le
+compte-rendu officiel et lyrique du voyage de l'empereur et de
+l'imperatrice, faisait a sa maitresse une description eblouissante
+des fetes.
+
+Alger debordant et grouillant, vraie Bagdad des Mille et Une
+Nuits; toute l'Afrique accourue, entassee autour de la ville,
+battant ses portes a les rompre, comme un simoun. Caravanes de
+negres et de chameaux charges de gomme, tentes de poil dressees,
+une odeur de musc humain sur toute cette singerie qui bivouaquait
+au bord de la mer, dansait la nuit autour de grands feux,
+s'ecartait chaque matin devant l'arrivee des chefs du Sud pareils
+a des Rois Mages avec la pompe orientale, les musiques
+discordantes, flutes de roseau, petits tambours rauques, le goum
+entourant l'etendard du Prophete aux trois couleurs; et derriere,
+menes en laisse par des negres, les chevaux destines en present a
+l'_Emberour_, vetus de soie, caparaconnes d'argent, secouant a
+chaque pas des grelots et des broderies...
+
+Le genie du poete rendait tout cela vivant et present; les mots
+brillaient sur la page, comme ces pierres sans monture que jugent
+les joailliers sur du papier. Vraiment elle pouvait etre fiere, la
+femme aux genoux de qui l'on jetait ces richesses. Fallait-il
+qu'elle fut aimee, puisque, malgre la curiosite de ces fetes, le
+poete ne songeait qu'a elle, mourait de ne pas la voir:
+
+-- Oh! cette nuit, j'etais avec toi sur le grand divan de la rue
+de l'Arcade. Tu etais nue, tu etais folle, tu criais de joie sous
+mes caresses, quand je me suis reveille en sursaut roule dans un
+tapis sur ma terrasse, en pleine nuit d'etoiles. Le cri du muezzin
+montait d'un minaret voisin en claire et limpide fusee voluptueuse
+plutot que priante, et c'est toi que j'entendais encore en sortant
+de mon reve...
+
+Quelle force mauvaise le poussait donc a continuer sa lecture
+malgre l'horrible jalousie qui blanchissait ses levres,
+contractait ses mains? Doucement, calinement, Fanny essayait de
+lui reprendre la lettre; mais il la lut jusqu'au bout, et apres
+celle-la une autre, puis une autre, les laissant tomber au fur et
+a mesure avec un detachement de mepris, d'indifference, sans
+regarder la flamme qui s'avivait dans la cheminee aux effusions
+lyriques et passionnees du grand poete. Et quelquefois, dans le
+debordement de cet amour exagere a la temperature africaine, le
+lyrisme de l'amant s'entachait de quelque grosse obscenite de
+corps de garde dont auraient ete surprises et scandalisees les
+lectrices mondaines du _Livre de l'Amour_, d'un spiritualisme
+raffine, immacule comme la corne d'argent de la Yungfrau.
+
+Miseres du coeur! c'est a ces passages surtout que Jean
+s'arretait, a ces souillures de la page, sans se douter des
+tressauts nerveux qui chaque fois agitaient sa figure. Meme il eut
+le courage de ricaner a ce post-scriptum qui suivait le recit
+eblouissant d'une fete d'Aissaouas: "Je relis ma lettre... il y a
+vraiment des choses pas mal; mets-la-moi de cote, je pourrai m'en
+servir..."
+
+-- Un monsieur qui ne laissait rien trainer! fit-il en passant a
+un autre feuillet de la meme ecriture ou, sur un ton glace d'homme
+d'affaires, La Gournerie reclamait un recueil de chansons arabes
+et une paire de babouches en paille de riz.
+
+C'etait la liquidation de leur amour. Ah! il avait su s'en aller,
+il etait fort, celui-la...
+
+Et sans s'arreter, Jean continuait a drainer ce marecage d'ou
+montait une haleine chaude et malsaine. La nuit venue, il avait
+mis la bougie sur la table, et parcourait des billets tres courts,
+illisiblement traces comme au poincon par de trop gros doigts qui
+a tous moments, dans une brusquerie de desir ou de colere,
+trouaient et dechiraient le papier. Les premiers temps d'une
+liaison avec Caoudal, rendez-vous, soupers, parties de campagne,
+puis des brouilles, de suppliants retours, des cris, des injures
+ignobles et basses d'ouvrier, coupees tout a coup de droleries, de
+mots cocasses, de reproches sanglotes, toute la faiblesse mise a
+nu du grand artiste devant la rupture et l'abandon.
+
+Le feu prenait cela, allongeait de grands jets rouges ou fumaient
+et gresillaient la chair, le sang, les larmes d'un homme de genie;
+mais qu'importait a Fanny, toute au jeune amant qu'elle
+surveillait, dont l'ardente fievre la brulait a travers leurs
+vetements. Il venait de trouver un portrait a la plume signe
+Gavarni, avec cette dedicace: _A mon amie Fanny Legrand, dans une
+auberge de Dampierre, un jour qu'il pleuvait_. Une tete
+intelligente et douloureuse, aux yeux caves, quelque chose d'amer
+et de ravage.
+
+-- Qui est-ce?
+
+-- Andre Dejoie... J'y tenais a cause de la signature...
+
+Il eut un "Garde-le, tu es libre", si contraint, si malheureux,
+qu'elle prit le dessin, le jeta au feu en chiffon, pendant que lui
+s'abimait dans la correspondance du romancier, une suite navrante,
+datee de plages d'hiver, de villes d'eaux, ou l'ecrivain envoye
+pour sa sante se desesperait de sa detresse physique et morale, se
+forant le crane pour y trouver une idee loin de Paris, et melait a
+des demandes de potions, d'ordonnances, a des inquietudes d'argent
+ou de metier, envois d'epreuves, de billets renouveles, toujours
+le meme cri de desir et d'adoration vers ce beau corps de Sapho
+que les medecins lui defendaient.
+
+Jean murmurait, enrage et candide:
+
+-- Mais qu'est-ce qu'ils avaient donc tous pour etre apres toi
+comme ca?...
+
+C'etait pour lui la seule signification de ces lettres desolees,
+confessant le desarroi d'une de ces existences glorieuses
+qu'envient les jeunes gens et dont revent les femmes
+romanesques... Oui, qu'avaient-ils donc tous? Et que leur faisait-
+elle boire?... Il eprouvait la souffrance atroce d'un homme qui,
+garrotte, verrait outrager devant lui la femme qu'il aime; et,
+pourtant, il ne pouvait se decider a vider d'un coup, les yeux
+fermes, ce fond de boite.
+
+A present, venait le tour du graveur qui, miserable, inconnu, sans
+autre celebrite que celle de la _Gazette des Tribunaux_, ne devait
+sa place dans le reliquaire qu'au grand amour qu'on avait eu pour
+lui. Deshonorantes, ces lettres datees de Mazas, et niaises,
+gauches, sentimentales comme celles du troupier a sa payse. Mais
+on y sentait, a travers les poncifs de romance, un accent de
+sincerite dans la passion, un respect de la femme, un oubli de
+soi-meme qui le distinguait des autres, ce forcat; ainsi, quand il
+demandait pardon a Fanny du crime de l'avoir trop aimee, ou quand
+du greffe du Palais de Justice, tout de suite apres sa
+condamnation, il ecrivait sa joie de savoir sa maitresse acquittee
+et libre. Il ne se plaignait de rien; il avait eu pres d'elle,
+grace a elle, deux ans d'un bonheur si plein, si profond, que le
+souvenir en suffirait pour remplir sa vie, adoucir l'horreur de
+son sort, et il terminait par la demande d'un service:
+
+"Tu sais que j'ai un enfant au pays, dont la mere est morte depuis
+longtemps; il vit chez une vieille parente, dans un coin si perdu
+qu'on n'y saura jamais rien de mon affaire. L'argent qui me
+restait, je le leur ai envoye, disant que je partais tres loin, en
+voyage, et c'est sur toi que je compte, ma bonne Nini, pour
+t'informer de temps en temps de ce petit malheureux et m'envoyer
+de ses nouvelles..."
+
+Comme preuve de l'interet de Fanny, suivait une lettre de
+remerciements et une autre, toute recente, ayant a peine six mois
+de date: "Oh! tu es bonne d'etre venue... Que tu etais belle,
+comme tu sentais bon, en face de ma veste de prisonnier dont
+j'avais si grand'honte!..." et Jean s'interrompait, furieux:
+
+-- Tu as donc continue a le voir?
+
+-- De loin en loin, par charite...
+
+-- Meme depuis que nous sommes ensemble?
+
+-- Oui, une fois, une seule, au parloir... on ne les voit que la.
+
+-- Ah! tu es une bonne fille...
+
+Cette idee que, malgre leur liaison, elle visitait ce faussaire,
+l'exasperait plus que tout. Il etait trop fier pour le dire; mais
+un paquet de lettres, le dernier, noue d'une faveur bleue sur des
+petits caracteres fins et penches, une ecriture de femme, dechaina
+toute sa colere.
+
+"Je change de tunique apres la course des chars... viens dans ma
+loge..."
+
+-- Non, non... ne lis pas ca...
+
+Elle sautait sur lui, arrachait et jetait au feu toute la liasse,
+sans qu'il eut compris d'abord meme en la voyant a ses genoux,
+empourpree du reflet de la flamme et de la honte de son aveu:
+
+-- J'etais jeune, c'est Caoudal... ce grand fou... Je faisais ce
+qu'il voulait.
+
+Alors seulement il comprit, devint tres pale.
+
+-- Ah! oui... Sapho... toute la lyre...
+
+Et la repoussant du pied, comme une bete immonde:
+
+-- Laisse-moi, ne me touche pas, tu me souleves le coeur...
+
+Son cri se perdit dans un effroyable grondement de tonnerre, tout
+proche et prolonge, en meme temps qu'une lueur vive eclairait la
+chambre... Le feu!... Elle se dressa epouvantee, prit
+machinalement la carafe restee sur la table, la vida sur cet amas
+de papiers dont la flamme embrasait les suies du dernier hiver,
+puis le pot a l'eau, les cruches, et se voyant impuissante, des
+flammeches voletant jusqu'au milieu de la chambre, elle courut au
+balcon en criant:
+
+-- Au feu! au feu!
+
+Les Hettema arriverent les premiers, ensuite le concierge, les
+sergents de ville. On criait:
+
+-- Baissez la plaque!... montez sur le toit!... De l'eau, de
+l'eau!... non, une couverture!...
+
+Atterres, ils regardaient leur interieur envahi et souille; puis,
+l'alerte finie, le feu eteint, quand le noir attroupement en bas,
+sous le gaz de la rue, se fut dissipe, les voisins rassures,
+rentres chez eux, les deux amants au milieu de ce gachis d'eau, de
+suie en boue, de meubles renverses et ruisselants, se sentirent
+ecoeures et laches, sans force pour reprendre la querelle ni faire
+la chambre propre autour d'eux. Quelque chose de sinistre et de
+bas venait d'entrer dans leur vie; et, ce soir-la, oubliant leurs
+repugnances anciennes, ils allerent coucher a l'hotel.
+
+Le sacrifice de Fanny ne devait servir a rien. De ces lettres
+disparues, brulees, des phrases entieres retenues par coeur
+hantaient la memoire de l'amoureux, lui montaient au visage en
+coups de sang comme certains passages de mauvais livres. Et ces
+anciens amants de sa maitresse etaient presque tous des hommes
+celebres. Les morts se survivaient; les vivants, on voyait leurs
+portraits et leurs noms partout, on parlait d'eux devant lui, et
+chaque fois il eprouvait une gene, comme d'un lien de famille
+douloureusement rompu.
+
+Le mal lui affinant l'esprit et les yeux, il arrivait bientot a
+retrouver chez Fanny la trace des influences premieres, et les
+mots, les idees, les habitudes qu'elle en avait gardes. cette
+facon d'avancer le pouce comme pour faconner, petrir l'objet dont
+elle parlait avec un "Tu vois ca d'ici..." appartenait au
+sculpteur. A Dejoie, elle avait pris la manie des queues de mots,
+et les chansons populaires dont il avait publie un recueil,
+celebre a tous les coins de la France; a La Gournerie, son
+intonation hautaine et meprisante, la severite de ses jugements
+sur la litterature moderne.
+
+Elle s'etait assimile tout cela, superposant les disparates, par
+ce meme phenomene de stratification qui permet de connaitre l'age
+et les revolutions de la terre a ses differentes couches
+geologiques; et, peut-etre, n'etait-elle pas aussi intelligente
+qu'elle lui avait semble d'abord. Mais il s'agissait bien
+d'intelligence; sotte comme pas une, vulgaire et de dix ans plus
+vieille encore, elle l'eut tenu par la force de son passe, par
+cette jalousie basse qui le rongeait et dont il ne taisait plus
+les irritations ni les rancoeurs, eclatant a tout propos contre
+l'un et l'autre.
+
+Les romans de Dejoie ne se vendaient plus, toute l'edition
+trainait le quai a vingt-cinq centimes. Et ce vieux fou de Caoudal
+s'entetant a l'amour a son age...
+
+-- Tu sais qu'il n'a plus de dents... Je le regardais a ce
+dejeuner de Ville d'Avray... Il mange comme les chevres, sur le
+devant de la bouche.
+
+Fini aussi le talent. Quel four, sa Faunesse du dernier Salon! "Ca
+ne tenait pas..." Un mot qui lui venait d'elle, "Ca ne tenait
+pas..." et qu'elle-meme gardait du sculpteur. Quand il
+entreprenait ainsi un de ses rivaux du temps passe, Fanny faisait
+chorus pour lui plaire; et l'on aurait entendu ce gamin ignorant
+de l'art, de la vie, de tout, et cette fille superficielle,
+frottee d'un peu d'esprit a ces artistes fameux, les juger de
+haut, les condamner doctoralement.
+
+Mais l'ennemi intime de Gaussin, c'etait Flamant le graveur. De
+celui-la, il savait seulement qu'il etait tres beau, blond comme
+lui, qu'on lui disait "m'ami", qu'on allait le voir en cachette,
+et que lorsqu'il l'attaquait comme les autres, l'appelant "le
+Forcat sentimental" ou "le Joli reclusionnaire", Fanny detournait
+la tete sans un mot. Bientot il accusa sa maitresse de garder une
+indulgence pour ce bandit, et elle dut s'en expliquer doucement,
+mais avec une certaine fermete.
+
+-- Tu sais bien que je ne l'aime plus, Jean, puisque je t'aime...
+Je ne vais plus la-bas, je ne reponds pas a ses lettres; mais tu
+ne me feras jamais dire du mal de l'homme qui m'a adoree jusqu'a
+la folie, jusqu'au crime...
+
+A cet accent de franchise, ce qu'il y avait de meilleur en elle,
+Jean ne protestait pas, mais il souffrait d'une haine jalouse,
+aiguisee d'inquietude, qui le ramenait parfois rue d'Amsterdam en
+surprise, au milieu du jour. "Si elle etait allee le voir!"
+
+Il la trouvait toujours la, casaniere, inactive dans leur petit
+logis comme une femme d'Orient, ou bien au piano, donnant une
+lecon de chant a leur grosse voisine, madame Hettema. On s'etait
+lie depuis le soir du feu avec ces bonnes gens, placides et
+plethoriques, vivant dans un perpetuel courant d'air, portes et
+fenetres ouvertes.
+
+Le mari, dessinateur au Musee d'artillerie, apportait de la
+besogne chez lui, et chaque soir de la semaine, le dimanche toute
+la journee, on le voyait penche sur sa large table a treteaux,
+suant, soufflant, en bras de chemise, secouant ses manches pour y
+faire circuler l'air, de la barbe jusque dans les yeux. Pres de
+lui, sa grosse femme en camisole s'evaporait aussi, quoiqu'elle ne
+fit jamais rien; et, pour se rafraichir le sang, ils entamaient de
+temps en temps un de leurs duos favoris.
+
+L'intimite s'etablit vite entre les deux menages. Le matin, vers
+dix heures, la forte voix d'Hettema criait devant la porte: "Y
+etes-vous, Gaussin?" Et leurs bureaux se trouvant du meme cote,
+ils faisaient route ensemble. Bien lourd, bien vulgaire, de
+quelques degres sociaux plus bas que son jeune compagnon, le
+dessinateur parlait peu, bredouillait comme s'il avait eu autant
+de barbe dans la bouche que sur les joues; mais on le sentait
+brave homme, et le desarroi moral de Jean avait besoin de ce
+contact-la. Il y tenait surtout a cause de sa maitresse vivant
+dans une solitude peuplee de souvenirs et de regrets plus
+dangereux peut-etre que les relations auxquelles elle avait
+volontairement renonce, et qui trouvait dans madame Hettema, sans
+cesse preoccupee de son homme, et de la surprise gourmande qu'elle
+lui ferait pour diner, et de la romance nouvelle qu'elle lui
+chanterait au dessert, une relation honnete et saine.
+
+Pourtant, quand l'amitie se resserra jusqu'a des invitations
+reciproques, un scrupule lui vint. Ces gens devaient les croire
+maries, sa conscience se refusait au mensonge, et il chargea Fanny
+de prevenir la voisine, pour qu'il n'y eut pas de malentendu. Cela
+la fit beaucoup rire... Pauvre bebe! il n'y avait que lui pour des
+naivetes pareilles...
+
+-- Mais ils ne l'ont pas cru une minute que nous etions maries...
+Et ce qu'ils s'en moquent!... Si tu savais ou il a ete prendre sa
+femme... Tout ce que j'ai fait, moi, c'est de la Saint-Jean a
+cote. Il ne l'a epousee que pour l'avoir a lui tout seul, et tu
+vois que le passe ne le gene guere...
+
+Il n'en revenait pas. Une ancienne, cette bonne mere aux yeux
+clairs, au petit rire d'enfant sur des traits de chair tendre, aux
+provincialismes trainards, et pour qui les romances n'etaient
+jamais assez sentimentales, ni les mots trop distingues; et lui,
+l'homme, si tranquille, si sur dans son bien-etre amoureux! Il le
+regardait marcher a son cote, la pipe aux dents, avec de petits
+souffles de beatitude, pendant que lui-meme songeait toujours, se
+devorait de rage impuissante.
+
+"Ca te passera, m'ami..." lui disait doucement Fanny aux heures ou
+l'on se dit tout; et elle l'apaisait, tendre et charmante comme au
+premier jour, mais avec quelque chose d'abandonne, que Jean ne
+savait definir.
+
+C'etait l'allure plus libre et la facon de s'exprimer, une
+conscience de son pouvoir, des confidences bizarres et qu'il ne
+lui demandait pas sur sa vie passee, ses debauches anciennes, ses
+folies de curiosite. Elle ne se privait plus de fumer maintenant,
+roulant entre ses doigts, posant sur tous les meubles l'eternelle
+cigarette qui aveulit la journee des filles, et dans leurs
+discussions elle emettait sur la vie, l'infamie des hommes, la
+coquinerie des femmes, les theories les plus cyniques. Jusqu'a ses
+yeux, dont l'expression changeait, alourdis d'une buee d'eau
+dormante, ou passait l'eclair d'un rire libertin.
+
+Et l'intimite de leur tendresse se transformait aussi. D'abord
+reservee avec la jeunesse de son amant dont elle respectait
+l'illusion premiere, la femme ne se genait plus apres avoir vu
+l'effet, sur cet enfant, de son passe de debauche brusquement
+decouvert, la fievre de marecage dont elle lui avait allume le
+sang. Et les caresses perverses si longtemps retenues, tous ces
+mots de delire que ses dents serrees arretaient au passage, elle
+les lachait a present, s'etalait, se livrait dans son plein de
+courtisane amoureuse et savante, dans toute la gloire horrible de
+Sapho.
+
+Pudeur, reserve, a quoi bon? Les hommes sont tous pareils, enrages
+de vice et de corruption, ce petit-la comme les autres. Les
+appater avec ce qu'ils aiment, c'est encore le meilleur moyen de
+les tenir. Et ce qu'elle savait, ces depravations du plaisir qu'on
+lui avait inoculees, Jean les apprenait a son tour pour les passer
+a d'autres. Ainsi le poison va, se propage, brulure de corps et
+d'ame, semblable a ces flambeaux dont parle le poete latin, et qui
+couraient de main en main par le stade.
+
+
+V
+Dans leur chambre, a cote d'un beau portrait de Fanny par James
+Tissot, une epave des anciennes splendeurs de la fille, il y avait
+un paysage du Midi, tout noir et blanc, grossierement rendu sous
+le soleil par un photographe de campagne.
+
+Une cote rocheuse escaladee de vignes, etayee de muretins de
+pierre, puis en haut, derriere des files de cypres contre le vent
+du nord, et s'accotant a un petit bois de pins et de myrtes aux
+clairs reflets, la grande maison blanche, moitie ferme et moitie
+chateau, large perron, toiture italienne, portes ecussonnees, que
+continuaient les murailles rousses du _mas_ provencal, les
+perchoirs pour les paons, la creche aux troupeaux, la baie noire
+des hangars ouverts sur le luisant des charrues et des herses. La
+ruine d'anciens remparts, une tour enorme, dechiquetee sur un ciel
+sans nuage, dominait le tout, avec quelques toits et le clocher
+roman de Chateauneuf-des-Papes ou les Gaussin d'Armandy avaient
+habite de tout temps.
+
+Castelet, clos et domaine, riche de ses vignobles fameux comme
+ceux de la Nerte et de l'Ermitage, se transmettait de pere en
+fils, indivis entre tous les enfants, mais toujours le cadet
+faisait valoir, par cette tradition familiale d'envoyer l'aine
+dans les consulats. Malheureusement la nature contrecarre souvent
+ces projets; et s'il y eut jamais un etre incapable de gerer un
+domaine, de gerer n'importe quoi, c'etait bien Cesaire Gaussin, a
+qui incombait a vingt-quatre ans cette lourde responsabilite.
+
+Libertin, coureur de tripots et de guilledoux villageois, Cesaire,
+ou plutot _le Fenat_, le vaurien, le mauvais drole, pour lui
+garder son surnom de jeunesse, accentuait ce type contradictoire
+qui apparait de loin en loin dans les familles les plus austeres,
+dont il est comme la soupape d'echappement.
+
+En quelques annees d'incurie, de dilapidations imbeciles, de
+bouillottes desastreuses aux cercles d'Avignon et d'Orange, le
+clos fut hypotheque, les caves de reserve mises a sec, les
+recoltes a venir vendues d'avance; puis un jour, a la veille d'une
+saisie definitive, le Fenat imita la signature de son frere, fit
+trois traites payables au consulat de Shang-Hai, persuade qu'avant
+l'echeance il trouverait l'argent pour les retirer; mais elles
+arriverent regulierement a l'aine avec une lettre eperdue avouant
+la ruine et les faux. Le consul accourut a Chateauneuf, remedia a
+cette situation desesperee, a l'aide de ses economies et de la dot
+de sa femme, et voyant l'incapacite du Fenat, il renonca a la
+"carriere" qui s'ouvrait pourtant brillante devant lui et se fit
+simplement vigneron.
+
+Un vrai Gaussin, celui-la, traditionnel jusqu'a la manie, violent
+et calme, a la facon des volcans eteints qui gardent des menaces
+et des reserves d'eruption, laborieux avec cela, tres entendu a la
+culture. Grace a lui, Castelet prospera, s'agrandit de toutes les
+terres jusqu'au Rhone, et, comme les chances humaines vont
+toujours par compagnie, le petit Jean fit son apparition sous les
+myrtes du domaine. Pendant ce temps, le Fenat errait par la
+maison, aneanti sous le poids de sa faute, osant a peine lever les
+yeux vers son frere dont le meprisant silence l'accablait; il ne
+respirait qu'aux champs, a la chasse, a la peche, fatiguant son
+chagrin a d'ineptes besognes, ramassant des escargots, se taillant
+des cannes superbes de myrte ou de roseau, et dejeunant tout seul
+dehors d'une brochette de becs fins qu'il cuisait, sur un feu de
+souches d'oliviers, au milieu de la garrigue. Le soir, rentre pour
+diner a la table fraternelle, il ne prononcait pas un mot, malgre
+l'indulgent sourire de sa belle-soeur, pitoyable au pauvre etre et
+le fournissant d'argent de poche, en cachette de son mari qui
+tenait rigueur au Fenat, moins pour ses sottises passees que pour
+toutes celles a commettre; et en effet la grande incartade
+reparee, l'orgueil de Gaussin l'aine fut mis a une nouvelle
+epreuve.
+
+Trois fois par semaine, venait en journee de couture, a Castelet,
+une jolie fille de pecheurs, Divonne Abrieu, nee dans l'oseraie au
+bord du Rhone, vraie plante fluviale a la tige ondulante et
+longue. Sous sa _catalane_ a trois pieces enserrant sa petite tete
+et dont les brides rejetees laissaient admirer l'attache du cou
+legerement bistre comme le visage, jusqu'aux neves delicats de la
+gorge et des epaules, elle faisait songer a quelque _done_ des
+anciennes cours d'amour jadis tenues tout autour de Chateauneuf, a
+Courthezon, a Vacqueiras, dans ces vieux donjons dont les ruines
+s'effritent par les collines.
+
+Ce souvenir historique n'etait pour rien dans l'amour de Cesaire,
+ame simple, denuee d'ideal et de lecture; mais, de petite taille,
+il aimait les femmes grandes et fut pris des le premier jour. Il
+s'y entendait, le Fenat, a ces aventures villageoises; une
+contredanse au bal le dimanche, un cadeau de gibier, puis a la
+premiere rencontre en pleins champs la vive attaque a la renverse,
+sur la lavande ou le paillis. Il se trouva que Divonne ne dansait
+pas, qu'elle rapporta le gibier a la cuisine, et que solide comme
+un de ces peupliers de rive, blancs et flexibles, elle envoya le
+seducteur rouler a dix pas. Depuis, elle le tint a distance avec
+la pointe des ciseaux pendus a sa ceinture par un clavier d'acier,
+le rendit fou d'amour, si bien qu'il parla d'epouser et se confia
+a sa belle soeur. Celle-ci, connaissant Divonne Abrieu depuis
+l'enfance, la sachant serieuse et delicate, trouvait dans le fond
+de son coeur que cette mesalliance serait peut-etre le salut du
+Fenat; mais la fierte du consul se revoltait a l'idee d'un Gaussin
+d'Armandy epousant une paysanne: "Si Cesaire fait cela, je ne le
+revois plus..." et il tint parole.
+
+Cesaire marie quitta Castelet, alla vivre au bord du Rhone chez
+les parents de sa femme, d'une petite rente que lui servait son
+frere et qu'apportait tous les mois l'indulgente belle-soeur. Le
+petit Jean accompagnait sa mere dans ses visites, ravi de la
+cabane des Abrieu, sorte de rotonde enfumee, secouee par la
+tramontane ou le mistral, et que soutenait une poutre unique et
+verticale comme un mat. La porte ouverte encadrait le petit mole
+ou sechaient les filets, ou luisait et fretillait l'argent vif et
+nacre des ecailles; au bas deux ou trois grosses barques houlant
+et criant sur leurs amarres, et le grand fleuve joyeux, large,
+lumineux, tout rebrousse par le vent contre ses iles en touffes
+d'un vert pale. Et, tout petit, Jean prenait la son gout des
+lointains voyages, et de la mer qu'il n'avait pas encore vue.
+
+Cet exil de l'oncle Cesaire dura deux ou trois ans, n'aurait
+jamais fini peut-etre sans un evenement familial, la naissance des
+deux petites bessonnes, Marthe et Marie. La mere tomba malade a la
+suite de cette double couche, et Cesaire et sa femme eurent la
+permission de venir la voir. La reconciliation des deux freres
+suivit, irraisonnee, instinctive, par la toute-puissance du meme
+sang; le menage habita Castelet, et comme une incurable anemie,
+compliquee bientot de goutte rhumatismale, immobilisait la pauvre
+mere, Divonne se trouva chargee de mener la maison, de surveiller
+la nourriture des petites, le personnel nombreux, d'aller voir
+Jean deux fois la semaine au lycee d'Avignon, sans compter que le
+soin de sa malade la reclamait a toute heure.
+
+Femme d'ordre et de tete, elle suppleait a l'instruction qui lui
+manquait, par son intelligence, son aprete paysanne, les lambeaux
+d'etudes restes dans la cervelle du Fenat dompte et discipline. Le
+consul se reposait sur elle de toute la depense de la maison, tres
+lourde avec ses charges accrues et des revenus diminuant d'annee
+en annee, ronges au pied des vignes par le phylloxera. Toute la
+plaine etait atteinte, mais le clos resistait encore, et c'etait
+la preoccupation du consul: sauver le clos a force de recherches
+et d'experiences.
+
+Cette Divonne Abrieu qui restait fidele a ses coiffes, a son
+clavier d'artisane et se tenait si modestement a sa place
+d'intendante, de dame de compagnie, garda la maison de la gene, en
+ces annees de crise, la malade toujours entouree des memes soins
+couteux, les petites elevees pres de leur mere, en demoiselles, la
+pension de Jean regulierement payee, d'abord au lycee, puis a Aix
+ou il faisait son droit, enfin a Paris ou il etait alle l'achever.
+
+Par quels miracles d'ordre, de vigilance y arrivait-elle, tous
+l'ignoraient comme elle-meme. Mais chaque fois que Jean songeait a
+Castelet, qu'il levait les yeux vers la photographie a reflets
+pales, effacee de lumiere, la premiere figure evoquee, le premier
+nom prononce, c'etait Divonne, la paysanne au grand coeur qu'il
+sentait cachee derriere la gentilhommiere et la tenant debout par
+l'effort de sa volonte. Depuis quelques jours cependant, depuis
+qu'il savait ce qu'etait sa maitresse, il evitait de prononcer ce
+nom venere devant elle, comme celui de sa mere ni d'aucun des
+siens; meme la photographie le genait a regarder, deplacee, egaree
+a cette muraille, au-dessus du lit de Sapho.
+
+Un jour, en rentrant diner, il fut surpris de voir trois couverts
+au lieu de deux, plus encore de trouver Fanny en train de jouer
+aux cartes avec un petit homme qu'il ne reconnut pas d'abord, mais
+qui en se retournant lui montra les yeux clairs de chevre folle,
+le grand nez conquerant dans une face halee et poupine, le crane
+chauve et la barbe de ligueur de l'oncle Cesaire. Au cri de son
+neveu, il repondit sans lacher les cartes:
+
+-- Tu vois, je ne m'ennuie pas, je fais un besigue avec ma niece.
+
+Sa niece!
+
+Et Jean qui cachait si soigneusement sa liaison a tout le monde.
+Cette familiarite lui deplut, et les choses que Cesaire lui
+debitait a voix basse, pendant que Fanny s'occupait du diner...
+
+-- Mon compliment, petit... des yeux... des bras... un morceau de
+roi.
+
+Ce fut bien pis, quand a table le Fenat se mit a parler sans
+aucune reserve des affaires de Castelet, de ce qui l'amenait a
+Paris.
+
+Le pretexte du voyage c'etait de l'argent a toucher, huit mille
+francs qu'il avait pretes autrefois a son ami Courbebaisse et
+qu'il ne comptait jamais revoir, quand une lettre du notaire lui
+avait appris et la mort de Courbebaisse, _pechere_! et le
+remboursement tout pret de ses huit mille francs. Mais le vrai
+motif, car on aurait pu lui faire parvenir l'argent:
+
+-- Le vrai motif c'est la sante de ta mere, mon pauvre... Depuis
+quelque temps elle s'affaiblit beaucoup, et des fois qu'il y a, sa
+tete demenage, elle oublie tout, jusqu'au nom des petites. L'autre
+soir, ton pere sortait de sa chambre, elle a demande a Divonne qui
+etait ce bon Monsieur qui venait la voir si souvent. Personne ne
+s'est encore apercu de cela que ta tante, et elle ne m'en a parle
+que pour me decider a venir consulter Bouchereau sur l'etat de la
+pauvre femme qu'il a soignee autrefois.
+
+-- Avez-vous eu deja des fous dans votre famille? demanda Fanny,
+l'air doctoral et grave, son air La Gournerie.
+
+-- Jamais... dit le Fenat, ajoutant avec un sourire malin, fronce
+jusqu'aux tempes, qu'il avait ete un peu toque dans sa jeunesse...
+mais ma folie ne deplaisait pas aux dames, et l'on n'a pas eu
+besoin de m'enfermer.
+
+Jean les regardait, navre. Au chagrin que lui causait la triste
+nouvelle, se joignait un oppressant malaise d'entendre cette femme
+parler de sa mere, de ses infirmites d'age critique, avec le libre
+langage et l'experience d'une matrone, les coudes sur la nappe, en
+roulant une cigarette. Et l'autre, bavard, indiscret,
+s'abandonnait, disait les secrets intimes de la famille.
+
+Ah! les vignes... fichues les vignes!... Et le clos lui-meme n'en
+avait plus pour longtemps; la moitie des cepages etait deja
+devoree, et l'on ne conservait le reste que par miracle, en
+soignant chaque grappe, chaque grain comme des enfants malades,
+avec des drogues qui coutaient cher. Le terrible, c'est que le
+consul s'entetait a planter toujours de nouveaux ceps que le ver
+attaquait, au lieu de laisser a la culture des oliviers, des
+capriers, toute cette bonne terre inutile couverte de pampres
+lepreux et roussis.
+
+Heureusement qu'il avait, lui, Cesaire, quelques hectares au bord
+du Rhone, qu'il soignait par l'immersion, une decouverte superbe
+applicable seulement dans les terrains bas. Deja une bonne recolte
+l'encourageait, d'un petit vin pas tres chaud, "du vin de
+grenouille", disait le consul dedaigneusement; mais le Fenat
+s'entetait aussi, et, avec les huit mille francs de Courbebaisse,
+il allait acheter la Piboulette...
+
+-- Tu sais, petit, la premiere ile sur le Rhone, en aval des
+Abrieu... mais ceci entre nous, il faut que personne a Castelet ne
+se doute de rien encore...
+
+-- Pas meme Divonne, mon oncle? demanda Fanny en souriant...
+
+Au nom de sa femme, les yeux du Fenat se mouillerent:
+
+-- Oh! Divonne, je ne fais jamais rien sans elle. Elle a foi dans
+mon idee d'ailleurs, et serait si heureuse que son pauvre Cesaire
+refit la fortune de Castelet, apres en avoir commence la ruine.
+
+Jean fremit; allait-il donc faire sa confession, raconter cette
+lamentable histoire des faux? Mais le Provencal tout a sa
+tendresse pour Divonne, s'etait mis a parler d'elle, du bonheur
+qu'elle lui donnait. Et si belle avec ca, si magnifiquement
+charpentee:
+
+-- Tenez, ma niece, vous qui etes femme, vous devez vous y
+connaitre.
+
+Il lui tendait un portrait-carte, tire de son portefeuille, et qui
+ne le quittait jamais.
+
+A l'accent filial de Jean quand il parlait de sa tante, aux
+conseils maternels de la paysanne ecrits d'une grande ecriture, un
+peu tremblee, Fanny se figurait une de ces villageoises a marmotte
+de Seine-et-Oise, et resta saisie devant ce joli visage aux lignes
+pures, eclairci par l'etroite coiffe blanche, cette taille
+elegante et souple d'une femme de trente cinq ans.
+
+-- Tres belle en effet... dit-elle en pincant les levres, d'une
+intonation singuliere.
+
+-- Et une charpente! fit l'oncle qui tenait a son image.
+
+Puis on passa sur le balcon. Apres une journee chaude dont le zinc
+de la veranda brulait encore, il tombait, d'un nuage perdu, une
+fine pluie d'arrosage qui rafraichissait l'air, tintait gaiement
+sur les toits, eclaboussait les trottoirs. Paris riait sous cette
+ondee, et le train de la foule, des voitures, toute cette rumeur
+montante grisait le provincial, remuait dans sa tete vide et
+mobile comme un grelot, des rappels de jeunesse, et d'un sejour de
+trois mois qu'il avait fait, quelque trente ans auparavant, chez
+son ami Courbebaisse.
+
+Quelle noce, mes enfants, quelles bordees!... Et leur entree au
+Prado une nuit de mi-careme, Courbebaisse en chicard, et sa
+maitresse, la Mornas, en marchande de chansons, un deguisement qui
+lui avait porte chance puisqu'elle etait devenue une celebrite de
+cafe-concert. Lui-meme, l'oncle, remorquait un petit chiffon du
+quartier que l'on appelait Pellicule... Et tout ragaillardi, il
+riait de la bouche jusqu'aux tempes, fredonnait des airs a danser,
+saisissait en mesure sa niece par la taille. A minuit, quand il
+les quitta pour gagner l'hotel Cujas, le seul qu'il connut dans
+Paris, il chantait a pleine gorge dans l'escalier, envoyait des
+baisers a sa niece qui l'eclairait, et criait a Jean:
+
+-- Tu sais, prends garde a toi!...
+
+Des qu'il fut parti, Fanny dont le front gardait un pli preoccupe,
+passa vivement dans son cabinet de toilette et, par la porte
+restee entrouverte, pendant que Jean se couchait, elle commencait
+d'une voix presque insouciante.
+
+-- Dis donc, elle est tres jolie, ta tante... ca ne m'etonne plus
+si tu en parlais si souvent... Vous avez du lui en faire porter a
+ce pauvre Fenat, une tete a ca du reste...
+
+Il protestait de toute son indignation... Divonne! une seconde
+mere pour lui, qui, tout petit, le soignait, l'habillait... Elle
+l'avait sauve d'une maladie, de la mort... non, jamais la
+tentation ne lui serait venue d'une infamie pareille.
+
+-- Va donc, va donc, reprenait la voix stridente de la femme, des
+epingles a coiffer entre les dents, tu ne me feras pas croire
+qu'avec ces yeux-la et la belle charpente dont parlait cet
+imbecile, sa Divonne ait pu rester sans desir a cote d'un joli
+blond a peau de fille comme toi?... Vois-tu, des bords du Rhone ou
+d'ailleurs, nous sommes toutes les memes...
+
+Elle le disait avec conviction, croyant son sexe entier facile a
+tout caprice et vaincu du premier desir. Lui, se defendait, mais
+trouble, interrogeant ses souvenirs, se demandant si jamais le
+frolement d'une innocente caresse avait pu l'avertir d'un danger
+quelconque; et quoique ne trouvant rien, la candeur de son
+affection restait atteinte, le pur camee raye d'un coup d'ongle.
+
+-- Tiens!... regarde... la coiffe de ton pays...
+
+Sur ses beaux cheveux, masses en deux longs bandeaux, elle avait
+epingle un fichu blanc qui imitait assez bien la catalane, le
+beguin a trois pieces des filles de Chateauneuf; et, droite devant
+lui, dans les plis laiteux de sa batiste de nuit, les yeux
+brulants, elle lui demandait:
+
+-- Est-ce que je ressemble a Divonne?
+
+Oh! non, pas du tout; elle ne ressemblait qu'a elle-meme sous ce
+petit bonnet rappelant l'autre, celui de Saint-Lazare, qui la
+rendait si jolie, disait-on, pendant qu'elle envoyait a son forcat
+un baiser d'adieu en plein tribunal:
+
+-- T'ennuie pas, m'ami, les beaux jours reviendront...
+
+Et ce souvenir lui fit tant de mal que, sitot sa maitresse
+couchee, il eteignit bien vite, pour ne plus la voir.
+
+Le lendemain de bonne heure, l'oncle arrivait en casseur, la canne
+haute, criant: "Ohe! les bebes", avec l'intonation fringante et
+protegeante qu'avait Courbebaisse autrefois quand il venait le
+chercher dans les bras de Pellicule. Il paraissait encore plus
+excite que la veille: l'hotel Cujas, sans doute, et surtout les
+huit mille francs plies dans son portefeuille. L'argent de la
+Piboulette, be oui, mais il avait bien le droit d'en distraire
+quelques louis pour offrir un dejeuner a la campagne a sa
+niece!...
+
+"Et Bouchereau?" observa le neveu, qui ne pouvait manquer son
+ministere deux jours de suite. Il fut convenu qu'on dejeunerait
+aux Champs-Elysees et que les deux hommes iraient apres a la
+consultation.
+
+Ce n'etait pas ce que le Fenat avait reve, l'arrivee a Saint Cloud
+en grande remise, du champagne plein la voiture; mais le repas fut
+charmant tout de meme sur la terrasse du restaurant ombragee
+d'acacias et de vernis du Japon, que traversaient les flonflons
+d'une repetition de jour au voisin cafe-concert. Cesaire, tres
+bavard, tres galant, mit toutes ses graces a l'air pour eblouir la
+Parisienne. Il "attrapait" les garcons, complimentait le chef de
+sa sauce meuniere; et Fanny riait d'un elan bete et force, d'une
+niaiserie de cabinet particulier, qui fit de la peine a Gaussin,
+ainsi que l'intimite s'etablissant entre l'oncle et la niece par-
+dessus sa tete.
+
+On eut dit des amis de vingt ans. Le Fenat, devenu sentimental
+avec les vins de dessert, parlait de Castelet, de Divonne et aussi
+de son petit Jean; il etait heureux de le savoir avec elle, une
+femme serieuse qui l'empecherait de faire des sottises. Et sur le
+caractere un peu ombrageux du jeune homme, la facon de le prendre,
+il lui donnait des conseils comme a une jeune mariee en lui
+tapotant les bras, la langue epaisse, l'oeil eteint et mouille.
+
+Il se degrisa chez Bouchereau. Deux heures d'attente au premier
+etage de la place Vendome, dans ses grands salons, hauts et
+froids, encombres d'une foule silencieuse et angoissee; l'enfer de
+la douleur dont ils traverserent successivement tous les cercles,
+passant de piece en piece jusqu'au cabinet de l'illustre savant.
+
+Bouchereau, avec sa memoire prodigieuse, se souvint tres bien de
+Mme Gaussin, etant venu en consultation a Castelet dix ans
+auparavant au commencement de la maladie; il s'en fit raconter les
+differentes phases, relut les ordonnances anciennes et, tout de
+suite, rassura les deux hommes sur les accidents cerebraux qui
+venaient de se produire et qu'il attribuait a l'emploi de certains
+medicaments. Pendant qu'immobile, ses gros sourcils baisses sur
+ses petits yeux aigus et fouilleurs, il ecrivait une longue lettre
+a son confrere d'Avignon, l'oncle et le neveu ecoutaient, retenant
+leur souffle, le grincement de cette plume qui couvrait pour eux,
+a elle seule, toute la rumeur du Paris luxueux; et subitement leur
+apparaissait la puissance du medecin dans les temps modernes,
+dernier pretre, croyance supreme, invincible superstition...
+
+Cesaire sortit de la, serieux et refroidi:
+
+-- Je rentre a l'hotel boucler ma malle, l'air de Paris est
+mauvais pour moi, vois-tu, petit... si j'y restais, je ferais des
+betises. Je prendrai ce soir le train de sept heures, excuse-moi
+pres de ma niece, he?
+
+Jean se garda bien de le retenir, effraye de son enfantillage, de
+sa legerete; et le lendemain, en s'eveillant, il se felicitait de
+le savoir rentre, sous cle, pres de Divonne, quand on le vit
+apparaitre, la figure a l'envers, le linge en desordre:
+
+-- Bon Dieu! mon oncle, que vous arrive-t-il?
+
+Effondre dans un fauteuil, sans voix et sans gestes d'abord, mais
+s'animant a mesure, l'oncle avoua une rencontre du temps de
+Courbebaisse, le diner trop copieux, les huit mille francs perdus
+la nuit dans un tripot... Plus un sou, rien!... Comment rentrer
+la-bas, raconter ca a Divonne! Et l'achat de la Piboulette... Tout
+a coup pris d'une sorte de delire, il se mettait les mains sur les
+yeux, les pouces bouchant les oreilles, et hurlant, sanglotant,
+dechaine, le Meridional s'invectivait, etalait son remords dans
+une confession generale de toute sa vie. Il etait la honte et le
+malheur des siens; des types tels que lui dans les familles on
+aurait le droit de les abattre comme des loups. Sans la generosite
+de son frere ou serait-il?... Au bagne avec les voleurs et les
+faussaires.
+
+-- Mon oncle, mon oncle!... disait Gaussin tres malheureux,
+essayant de l'arreter.
+
+Mais l'autre, volontairement aveugle et sourd, se delectait a ce
+temoignage public de son crime, raconte dans les moindres details,
+tandis que Fanny le regardait avec une pitie melee d'admiration.
+Un passionne au moins celui-la, un brule-tout comme elle les
+aimait; et, remuee dans ses entrailles de bonne fille, elle
+cherchait un moyen de lui venir en aide. Mais lequel? Elle ne
+voyait plus personne depuis un an, Jean n'avait aucune relation...
+Subitement un nom lui vint a l'esprit: Dechelette!... Il devait
+etre a Paris en ce moment, et c'etait un si bon garcon.
+
+-- Mais je le connais a peine... dit Jean.
+
+-- J'irai, moi....
+
+-- Comment! tu veux?
+
+-- Pourquoi pas?
+
+Leurs regards se croiserent et se comprirent. Dechelette aussi
+avait ete son amant, l'amant d'une nuit qu'elle se rappelait a
+peine. Mais lui n'en oubliait pas un; ils etaient tous en rang
+dans sa tete, comme les saints d'un calendrier.
+
+-- Si cela t'ennuie... fit-elle un peu genee.
+
+Alors Cesaire, qui, pendant ce court debat s'etait interrompu de
+crier, tres anxieux, tourna vers eux un tel regard de supplication
+desesperee, que Jean se resigna, consentit entre les dents...
+
+Qu'elle leur parut longue cette heure, a tous deux, dechires par
+des pensees qu'ils ne s'avouaient pas, appuyes au balcon, guettant
+la rentree de la femme.
+
+-- C'est donc bien loin, ce Dechelette?...
+
+-- Mais non, rue de Rome... a deux pas, repondait Jean furieux, et
+trouvant, lui aussi, que Fanny etait bien longue a revenir.
+
+Il essayait de se tranquilliser avec la devise amoureuse de
+l'ingenieur "pas de lendemain", et la facon meprisante dont il
+l'avait entendu parler de Sapho, comme d'une ancienne de la vie
+galante; mais sa fierte d'amant se revoltait, et il aurait presque
+souhaite que Dechelette la trouvat encore belle et desirable. Ah!
+ce vieux toque de Cesaire avait bien besoin de rouvrir ainsi
+toutes les plaies.
+
+Enfin le mantelet de Fanny tourna l'angle de la rue. Elle,
+rentrait, rayonnante:
+
+-- C'est fait... j'ai l'argent.
+
+Les huit mille francs etales devant lui, l'oncle pleurait de joie,
+voulait faire un recu, fixer les interets, la date du
+remboursement.
+
+-- Inutile, mon oncle... Je n'ai pas prononce votre nom... C'est a
+moi qu'on a prete cet argent, c'est a moi que vous le devez, et
+aussi longtemps qu'il vous plaira.
+
+-- Des services pareils, mon enfant, repondait Cesaire transporte
+de reconnaissance, on les paye avec de l'amitie qui ne finit
+plus...
+
+Et dans la gare, ou Gaussin l'accompagnait pour etre assure cette
+fois de son depart, il repetait les larmes aux yeux:
+
+-- Quelle femme, quel tresor!... Il faut la rendre heureuse, vois-
+tu...
+
+Jean resta tres fache de cette aventure, sentant sa chaine, deja
+si lourde, se river de plus en plus, et se confondre deux choses
+que sa delicatesse native avait toujours tenues separees et
+distinctes: la famille et sa liaison. A present, Cesaire mettait
+la maitresse au courant de ses travaux, de ses plantations, lui
+donnait des nouvelles de tout Castelet; et Fanny critiquait
+l'obstination du consul dans l'affaire des vignes, parlait de la
+sante de la mere, irritait Jean d'une sollicitude ou de conseils
+deplaces. Jamais d'allusion au service rendu par exemple, ni a
+l'ancienne aventure du Fenat, a cette tare de la maison d'Armandy,
+que l'oncle avait livree devant elle. Une seule fois elle s'en
+faisait une arme de riposte, dans les circonstances que voici:
+
+Ils rentraient du theatre, et montaient en voiture, sous la pluie,
+a une station du boulevard. L'equipage, une de ces guimbardes qui
+ne roulent qu'apres minuit, fut long a demarrer, l'homme endormi,
+la bete secouant sa musette. Pendant qu'ils attendaient a couvert
+dans le fiacre, un vieux cocher, en train de rajuster une meche a
+son fouet, s'approcha tranquillement de la portiere, son filin
+entre les dents, et dit a Fanny d'une voix cassee qui puait le
+vin:
+
+-- Bonsoir... Comment qu'a ca va? Tiens, c'est vous?
+
+Elle eut un petit tressaut vite reprime et, tout bas, a son amant:
+
+-- Mon pere!...
+
+Son pere, ce maraudeur a la longue levite d'ancienne livree,
+souillee de boue, aux boutons de metal arraches, et montrant sous
+le gaz du trottoir une face bouffie, apoplectisee d'alcool, ou
+Gaussin croyait retrouver en vulgaire le profil regulier et
+sensuel de Fanny, ses larges yeux de jouisseuse! Sans se
+preoccuper de l'homme qui accompagnait sa fille, et comme s'il ne
+l'eut pas vu, le pere Legrand donnait des nouvelles de la maison.
+
+-- La vieille est a Necker depuis quinze jours, elle file un
+mauvais coton... Va donc la voir un de ces jeudis, ca y donnera du
+courage... Moi, heureusement, le coffre est solide; toujours bon
+fouet, bonne meche. Seulement le commerce ne va pas fort... Si
+t'avais besoin d'un bon cocher au mois, ca ferait joliment mon
+affaire... Non? tant pis alors, et a la revoyure...
+
+Ils se serrerent les mains mollement; le fiacre partit.
+
+"Hein? crois-tu..." murmurait Fanny; et tout de suite elle se mit
+a lui parler longuement de sa famille, ce qu'elle avait toujours
+evite... "c'etait si laid, si bas..." mais on se connaissait mieux
+maintenant; on n'avait plus rien a se cacher. Elle etait nee au
+Moulin-aux-Anglais, dans la banlieue, de ce pere, ancien dragon,
+qui faisait le service des voitures de Paris a Chatillon, et d'une
+servante d'auberge, entre deux tournees de comptoir. Elle n'avait
+pas connu sa mere, morte en couches; seulement les patrons du
+relais, braves gens, obligerent le pere a reconnaitre sa petite et
+a payer les mois de nourrice. Il n'osa pas refuser, car il devait
+gros dans la maison, et quand Fanny eut quatre ans il l'emmenait
+sur sa voiture comme un petit chien, nichee en haut, sous la
+bache, amusee de rouler ainsi par les chemins, de voir la lumiere
+des lanternes courir des deux cotes, fumer et haleter le dos des
+betes, de s'endormir au noir, a la bise, en entendant sonner les
+grelots.
+
+Mais le pere Legrand se fatigua vite de cette pose a la paternite;
+si peu que ca coutat, il fallait la nourrir, l'habiller, cette
+morveuse. Puis elle le genait pour un mariage avec la veuve d'un
+maraicher dont il guignait les cloches a melon, les choux en
+carres alignes sur son itineraire. Elle eut alors la sensation
+tres nette que son pere voulait la perdre; c'etait son idee fixe
+d'ivrogne, se debarrasser de l'enfant a toute force, et si la
+veuve elle-meme, la brave mere Machaume, n'avait pris la fillette
+sous sa protection...
+
+-- Au fait tu l'as connue, Machaume, dit Fanny.
+
+-- Comment! cette servante que j'ai vue chez toi...
+
+-- C'etait ma belle-mere... Elle avait ete si bonne pour moi quand
+j'etais petite; je la prenais pour l'arracher a son gueux de mari
+qui, apres lui avoir mange tout son bien, la rouait de coups,
+l'obligeait a servir une gaupe avec laquelle il vivait... Ah! la
+pauvre Machaume, elle sait ce que coute un bel homme. Eh bien!
+quand elle m'a eu quittee, malgre tout ce que j'ai pu lui dire,
+elle est courue se remettre avec lui et, maintenant, la voila a
+l'hospice. Comme il se laisse aller sans elle, le vieux gredin!
+etait-il sale! quelle mine de rouleur! il n'y a que son fouet...
+as-tu vu comme il le tenait droit?... Meme saoul a tomber, il le
+porte devant lui comme un cierge, le serre dans sa chambre; il n'a
+jamais eu que ca de propre... Bon fouet, bonne meche, c'est son
+mot.
+
+Elle en parlait inconsciemment, ainsi que d'un etranger, sans
+degout ni honte; et Jean s'epouvantait a l'entendre. Ce pere!...
+cette mere!... en face de la figure severe du consul et de
+l'angelique sourire de Mme Gaussin!... Et comprenant tout a coup
+ce qu'il y avait dans le silence de son amant, quelle revolte
+contre ce gachis social dont il s'eclaboussait aupres d'elle:
+
+-- Apres tout, dit Fanny sur un ton philosophe, c'est un peu ca
+dans toutes les familles, on n'en est pas responsable... moi, j'ai
+mon pere Legrand; toi, tu as ton oncle Cesaire.
+
+
+VI
+
+"Mon cher enfant, je t'ecris encore toute tremblante du gros
+tourment que nous venons d'avoir; nos bessonnes disparues, parties
+de Castelet pendant tout un jour, une nuit et la matinee du
+lendemain!...
+
+"C'est dimanche, a l'heure du dejeuner, qu'on s'est apercu que les
+petites manquaient. Je les avais faites belles pour la messe de
+huit heures ou le consul devait les conduire, puis je ne m'en
+etais plus occupee, retenue aupres de la mere plus nerveuse que
+d'habitude, comme sentant le malheur qui rodait autour de nous. Tu
+sais qu'elle a toujours eu ca depuis sa maladie, de prevoir ce qui
+doit arriver; et moins elle peut bouger, plus sa tete travaille.
+
+"Ta mere dans sa chambre heureusement, tu nous vois tous a la
+salle, attendant les petites; on les appelle par le clos, le
+berger souffle avec sa grosse coquille a ramener les brebis, puis
+Cesaire d'un cote, moi d'un autre, Rousseline, Tardive, nous voila
+tous a galoper dans Castelet et, chaque fois, en nous rencontrant:
+"Eh bien? -- Rien vu." A la fin on n'osait plus demander; le coeur
+battant, on allait au puits, au bas des hautes fenetres du
+grenier... Quelle journee!... et il me fallait monter a tout
+moment pres de ta mere, sourire d'un air tranquille, expliquer
+l'absence des petites en disant que je les avais envoyees passer
+le dimanche chez leur tante de Villamuris. Elle avait paru le
+croire; mais tard dans la soiree, pendant que je la veillais,
+guettant derriere la vitre les lumieres qui couraient dans la
+plaine et sur le Rhone a la recherche des enfants, je l'entendis
+qui pleurait doucement dans son lit; et comme je l'interrogeais:
+"Je pleure pour quelque chose que l'on me cache, mais que j'ai
+devine tout de meme...", me repondit-elle de cette voix de petite
+fille qui lui est revenue a force de souffrance; et sans plus nous
+parler, nous nous inquietions toutes deux, a part dans notre
+chagrin...
+
+"Enfin, mon cher enfant, pour ne pas faire durer cette penible
+histoire, le lundi matin nos petites nous furent ramenees par les
+ouvriers que ton oncle occupe dans l'ile et qui les avaient
+trouvees sur un tas de sarments, pales de froid et de faim apres
+cette nuit en plein air, au milieu de l'eau. Et voici ce qu'elles
+nous ont conte dans l'innocence de leurs petits coeurs. Depuis
+longtemps l'idee les tourmentait de faire comme leurs patronnes
+Marthe et Marie dont elles avaient lu l'histoire, de s'en aller
+dans un bateau sans voiles, ni rames, ni provisions d'aucune
+sorte, repandre l'Evangile sur le premier rivage ou les pousserait
+le souffle de Dieu. Dimanche donc apres la messe, detachant une
+barque a la pecherie et s'agenouillant au fond comme les saintes
+femmes, tandis que le courant les emportait, elles s'en sont
+allees doucement, echouer dans les roseaux de la Piboulette,
+malgre les grandes eaux de la saison, les coups de vent, les
+_revouluns_... Oui, le bon Dieu les gardait et c'est lui qui nous
+les a rendues, les jolies! ayant un peu fripe leurs guimpes du
+dimanche et gate la dorure de leurs paroissiens. On n'a pas eu la
+force de les gronder, seulement de grands baisers a bras ouverts;
+mais nous sommes tous restes malades de la peur que nous avons
+eue.
+
+"La plus frappee, c'est ta mere qui, sans que nous lui ayons
+encore rien raconte, a senti, comme elle dit, passer la mort sur
+castelet, et garde, elle si tranquille, si gaie d'ordinaire, une
+tristesse que rien ne peut guerir, malgre que ton pere, moi, tout
+le monde nous nous serrions tendrement autour d'elle... Et si je
+te disais, mon Jean, que c'est de toi, surtout, qu'elle languit et
+s'inquiete. Elle n'ose pas l'avouer devant le pere qui veut qu'on
+te laisse a ton travail, mais tu n'es pas venu apres ton examen
+comme tu l'avais promis. Fais-nous la surprise pour les fetes de
+Noel; que notre malade reprenne son bon sourire. Si tu savais,
+quand on ne les a plus, ses vieux, comme on regrette de ne pas
+leur avoir donne plus de temps..."
+
+Debout pres de la fenetre ou filtrait un jour paresseux d'hiver
+sous le brouillard, Jean lisait cette lettre, en savourait le
+bouquet sauvage, les chers souvenirs de tendresse et de soleil.
+
+-- Qu'est-ce que c'est?... fais voir...
+
+Fanny venait de s'eveiller a la jaune lueur du rideau ecarte et,
+toute bouffie de sommeil, allongeait machinalement la main vers le
+paquet de maryland a demeure sur la table de nuit. Il hesita,
+sachant la jalousie qu'exasperait en sa maitresse le nom seul de
+Divonne; mais comment dissimuler le billet dont elle reconnaissait
+la provenance et le format?
+
+D'abord l'escapade des fillettes l'emut gentiment, tandis que, les
+bras et la gorge a l'air, dressee sur l'oreiller dans le flot de
+ses cheveux bruns, elle lisait tout en roulant une cigarette; mais
+la fin l'irrita jusqu'a la fureur, et chiffonnant et jetant la
+lettre par la chambre:
+
+-- Je t'en collerai, moi, des saintes femmes!... Tout ca des
+inventions pour te faire partir... Son beau neveu lui manque a
+cette...
+
+Il voulut l'arreter, empecher le mot ordurier qu'elle lanca et
+bien d'autres a la file. Jamais elle ne s'etait encore emportee
+aussi grossierement devant lui, dans ce debordement de colere
+fangeuse, d'egout creve lachant sa vase et sa puanteur. Tout
+l'argot de son passe de fille et de voyou gonflait son cou,
+detendait sa levre.
+
+Pas malin de voir ce qu'ils voulaient tous la-bas... Cesaire avait
+parle, et l'on combinait ca en famille de rompre leur liaison, de
+l'attirer au pays avec la belle charpente de la Divonne pour
+amorce.
+
+-- D'abord, tu sais, si tu pars, moi je lui ecris a ton cocu... Je
+l'avertis... ah mais!...
+
+En parlant, elle se ramassait haineusement sur le lit, bleme, la
+face creuse, les traits grandis, comme une bete mechante prete a
+bondir.
+
+Et Gaussin se rappelait l'avoir vue ainsi rue de l'Arcade; mais
+c'etait contre lui maintenant, cette haine rugie qui lui donnait
+la tentation de tomber sur sa maitresse et de la battre, car en
+ces amours de chair ou l'estime et le respect de l'etre aime sont
+neant, la brutalite surgit toujours dans la colere ou les
+caresses. Il eut peur de lui-meme, s'echappa pour son bureau, et
+tout en marchant il s'indignait contre cette vie qu'il s'etait
+faite. Ca lui apprendrait a se livrer a une pareille femme!... Que
+d'infamies, que d'horreurs!... Ses soeurs, sa mere, il y en avait
+eu pour tout le monde... Quoi! pas meme le droit d'aller voir les
+siens. Mais dans quel bagne s'etait-il donc enferme? Et toute
+l'histoire de leur liaison lui apparaissant, il voyait comment les
+beaux bras nus de l'Egyptienne, noues a son cou le soir du bal,
+s'etaient cramponnes despotes et forts, l'isolant de ses amis, de
+sa famille. Maintenant, sa resolution etait prise. Le soir meme
+et, coute que coute, il partirait pour Castelet.
+
+Quelques affaires expediees, son conge obtenu au ministere, il
+revint chez lui de bonne heure, s'attendant a une scene terrible,
+pret a tout, meme a la rupture. Mais le bonjour bien doux que
+Fanny lui dit tout de suite, ses yeux gros, ses joues comme
+amollies de larmes, lui laisserent a peine le courage d'une
+volonte.
+
+-- Je pars ce soir... fit-il en se raidissant.
+
+-- Tu as raison, m'ami... Va voir ta mere, et surtout... Elle se
+rapprochait calinement... Oublie comme j'ai ete mechante, je
+t'aime trop, c'est ma folie...
+
+Tout le restant du jour, faisant la malle avec de coquettes
+sollicitudes, ramenee a la douceur des premiers temps, elle garda
+cette attitude repentie, peut-etre dans l'espoir de le retenir.
+Pourtant, pas une fois elle ne lui demanda: "Reste..." et lorsque
+a la derniere minute, tout espoir perdu devant les apprets
+definitifs, elle se frolait, se serrait contre son amant, tachant
+de l'impregner d'elle pour toute la duree de la route et de
+l'absence, son adieu, son baiser ne murmurerent que ceci:
+
+-- Dis, Jean, tu ne m'en veux pas?...
+
+Oh! l'ivresse, au matin, de s'eveiller dans sa petite chambre
+d'enfant, le coeur encore chaud des etreintes familiales, des
+belles effusions de l'arrivee, de retrouver a la meme place, sur
+la moustiquaire de son lit etroit, la meme barre lumineuse qu'y
+cherchaient ses reveils passes, d'entendre les cris des paons sur
+leurs perchoirs, grincer la poulie du puits, le culbutement a
+pattes pressees du troupeau, et lorsqu'il eut fait claquer ses
+volets a la muraille, de revoir cette belle lumiere chaude qui
+entrait par nappes, en tombee d'ecluse, et ce merveilleux horizon
+de vignes en pente, de cypres, d'oliviers et de miroitants bois de
+pins, se perdant jusqu'au Rhone sous un ciel profond et pur, sans
+un duvet de brume malgre l'heure matinale, un ciel vert, balaye
+toute la nuit par le mistral qui remplissait encore l'immense
+vallee de son souffle allegre et fort.
+
+Jean comparait ce reveil a ceux de la-bas sous un ciel boueux
+comme son amour, et se sentait heureux et libre. Il descendit. La
+maison blanche de soleil dormait encore, tous ses volets fermes
+comme des yeux; et il fut heureux d'un moment de solitude pour se
+reprendre, dans cette convalescence morale qu'il sentait commencer
+pour lui.
+
+Il fit quelques pas sur la terrasse, prit une allee montante du
+parc, ce qu'on appelait le parc, un bois de pins et de myrtes
+jetes au hasard dans la cote rude de Castelet, coupee de sentiers
+inegaux tout glissants d'aiguilles seches. Son chien Miracle, bien
+vieux et boitant, etait sorti de sa niche, et le suivait
+silencieusement dans ses talons; ils avaient si souvent fait
+ensemble cette promenade du matin!
+
+A l'entree des vignes, dont les grands cypres de cloture
+inclinaient leurs cimes pointues, le chien hesita; il savait
+combien le sol en epaisse couche de sable, -- un nouveau remede au
+phylloxera que le consul etait en train d'essayer, -- serait
+difficile a ses vieilles pattes, ainsi que les gradins d'etai de
+la terrasse. La joie de suivre son maitre le decida pourtant; et
+c'etaient a chaque obstacle de douloureux efforts, des petits cris
+peureux, des arrets et des maladresses de crabe sur un rocher.
+Jean ne le regardait pas, tout occupe de ce nouveau plant
+d'alicante, dont son pere l'avait longtemps entretenu la veille.
+Les souches paraissaient d'une belle venue sur le sable uni et
+luisant. Enfin le pauvre homme allait etre paye de ses peines
+entetees; le clos de Castelet pourrait revivre, quand la Nerte,
+l'Ermitage, tous les grands crus du Midi etaient morts!
+
+Une petite coiffe blanche se dressa tout a coup devant lui.
+C'etait Divonne, la premiere levee a la maison; elle avait une
+serpette dans la main, autre chose aussi qu'elle jeta, et ses
+joues si mates d'ordinaire s'allumaient d'une rougeur vive:
+
+-- C'est toi, Jean?... tu m'as fait peur... J'ai cru que c'etait
+ton pere...
+
+Puis se remettant, elle l'embrassa:
+
+-- As-tu bien dormi?
+
+-- Tres bien, tante, mais pourquoi craigniez-vous l'arrivee de mon
+pere?...
+
+-- Pourquoi?...
+
+Elle ramassa le pied de vigne qu'elle venait d'arracher:
+
+-- Le consul t'a dit, n'est-ce pas, que cette fois il etait sur de
+reussir... Eh bien, te! voila la bete...
+
+Jean regardait une petite mousse jaunatre incrustee dans le bois,
+l'imperceptible moisissure qui, de proche en proche, a ruine des
+provinces entieres; et c'etait une ironie de la nature, dans cette
+splendide matinee, sous le soleil vivifiant, que cet infiniment
+petit, destructeur et indestructible.
+
+-- C'est le commencement... Dans trois mois tout le clos sera
+devore, et ton pere recommencera encore, car il y a mis son
+orgueil. Ce seront de nouveaux plants, de nouveaux remedes,
+jusqu'au jour...
+
+Un geste desole acheva et souligna sa phrase.
+
+-- Vraiment! nous en sommes la?
+
+-- Oh! tu connais le consul... Il ne dit jamais rien, me donne le
+mois comme toujours; mais je le vois preoccupe. Il court a
+Avignon, a Orange. c'est de l'argent qu'il cherche...
+
+-- Et Cesaire? ses immersions? demanda le jeune homme consterne.
+
+Grace a Dieu, par la tout allait bien. Ils avaient eu cinquante
+pieces de petit vin a la derniere recolte; et cet an apporterait
+le double. Devant ce succes le consul avait cede a son frere
+toutes les vignes de la plaine, restees jusqu'ici en jachere, en
+alignements de bois morts comme un cimetiere de campagne; et
+maintenant elles etaient sous l'eau pour trois mois...
+
+Et fiere de l'oeuvre de son homme, de son Fenat, la Provencale
+montrait a Jean, du lieu eleve ou ils se trouvaient, de grands
+etangs, des _clairs_, maintenus par des bourrelets de chaux, comme
+sur les salines.
+
+-- Dans deux ans ce cepage donnera; dans deux ans aussi la
+Piboulette, et encore l'ile de Lamotte que ton oncle a achetee
+sans le dire... Alors nous serons riches... mais il faut tenir
+jusque-la, et que chacun y mette du sien et se sacrifie.
+
+Elle en parlait gaiement du sacrifice, en femme qu'il n'etonne
+plus, et avec un si facile entrainement que Jean, traverse d'une
+idee subite, lui repondit sur le meme ton:
+
+-- On se sacrifiera, Divonne...
+
+Le jour meme, il ecrivit a Fanny que ses parents ne pouvaient lui
+continuer sa pension, qu'il serait reduit aux appointements
+ministeriels et que, dans ces conditions, la vie a deux devenait
+impossible. C'etait rompre plus tot qu'il n'avait pense, trois ou
+quatre ans avant le depart prevu; mais il comptait que sa
+maitresse accepterait ces raisons graves, qu'elle aurait pitie de
+lui et de sa peine, l'aiderait dans cet accomplissement douloureux
+d'un devoir.
+
+Etait-ce bien un sacrifice? Ne fut-il pas au contraire soulage
+d'en finir avec une existence qui lui semblait odieuse et
+malsaine, depuis surtout qu'il etait rendu a la nature, a la
+famille, aux affections simples et droites?... Sa lettre ecrite
+sans lutte ni souffrance, il compta, pour le defendre contre une
+reponse qu'il prevoyait furieuse, pleine de menaces et
+d'extravagances, sur la tendresse honnete et fidele des braves
+coeurs qui l'entouraient, l'exemple de ce pere droit et fier entre
+tous, sur le sourire candide des petites saintes femmes, et aussi
+sur ces grands horizons paisibles, aux saines emanations de
+montagnes, ce ciel en hauteur, ce fleuve rapide et entrainant; car
+en songeant a sa passion, a toutes les vilenies dont elle etait
+faite, il lui semblait sortir d'une fievre pernicieuse comme on en
+gagne a la buee des terrains marecageux.
+
+Cinq ou six jours se passerent dans le silence du grand coup
+porte. Matin et soir, Jean allait a la poste et revenait les mains
+vides, singulierement trouble. Que faisait-elle? Qu'avait-elle
+decide, et, en tout cas, pourquoi ne pas repondre? Il ne pensait
+qu'a cela. Et la nuit, tout le monde dormant a Castelet avec le
+bruit berceur du vent par les longs corridors, ils en causaient,
+Cesaire et lui, dans sa petite chambre.
+
+"Elle est dans le cas d'arriver!..." disait l'oncle; et son
+inquietude se doublait de ceci, qu'il avait du mettre sous
+l'enveloppe de la rupture deux billets, a six mois et a un an,
+reglant sa dette avec les interets. Comment les payerait-il ces
+billets? Comment expliquer a Divonne?... Il frissonnait rien que
+d'y penser et faisait peine a son neveu, quand, le nez allonge et
+secouant sa pipe, la veillee finie, il lui disait tristement:
+
+-- Allons, bonsoir... de toute maniere c'est tres bien ce que tu
+as fait la.
+
+Enfin elle arriva cette reponse, et des les premieres lignes: "Mon
+homme cheri, je ne t'ai pas ecrit plus tot, parce que je tenais a
+te prouver autrement que par des paroles a quel point je te
+comprends et je t'aime...", Jean s'arreta, surpris comme un homme
+qui entend une symphonie a la place de la chamade qu'il redoutait.
+Il tourna vite la derniere page, ou il lut "... rester jusqu'a la
+mort ton chien qui t'aime, que tu peux battre, et qui te caresse
+passionnement...".
+
+Elle n'avait donc pas recu sa lettre! Mais, reprise ligne a ligne
+et les larmes aux yeux, celle-ci etait bien une reponse, disait
+bien que Fanny s'attendait depuis longtemps a cette mauvaise
+nouvelle, a la detresse de Castelet amenant l'inevitable
+separation. Tout de suite elle s'etait misE en quete d'une
+occupation pour ne plus rester a sa charge, et elle avait trouve
+la gerance d'un hotel meuble, avenue du Bois-de-Boulogne, au
+compte d'une dame tres riche. Cent francs par mois, nourrie, logee
+et la liberte des dimanches...
+
+"Tu entends, mon homme, tout un jour par semaine pour nous aimer;
+car tu voudras bien encore, dis? Tu me recompenseras du grand
+effort que je fais de travailler pour la premiere fois de ma vie,
+de cet esclavage de nuit et de jour que j'accepte, avec des
+humiliations que tu ne peux te figurer et qui seront bien lourdes
+a ma folie d'independance... Mais j'eprouve un contentement
+extraordinaire a souffrir par amour de toi. Je te dois tant, tu
+m'as fait comprendre tant de bonnes et honnetes choses dont
+personne ne m'avait jamais parle!... Ah! si nous nous etions
+rencontres plus tot!... Mais tu ne marchais pas encore, que deja
+je roulais dans les bras des hommes. Pas un de ceux-la, toujours,
+ne pourra se vanter de m'avoir inspire une resolution pareille
+pour le garder encore un petit peu... Maintenant, reviens quand tu
+voudras, l'appartement est libre. J'ai ramasse toutes mes
+affaires; c'etait ca le plus dur, secouer les tiroirs et les
+souvenirs. Tu ne trouveras que mon portrait qui ne te coutera
+rien, lui; seulement les bons regards que je mendie en sa faveur.
+Ah! m'ami, m'ami... Enfin, si tu me gardes mon dimanche et ma
+petite place dans ton cou... ma place, tu sais..." Et des
+tendresses, des calineries, une voluptueuse lecherie de mere
+chatte, de ces mots de passion qui faisaient l'amant froler son
+visage au papier satine, comme si la caresse s'en degageait
+humaine et tiede.
+
+-- Elle ne parle pas de mes billets? demanda timidement l'oncle
+Cesaire.
+
+-- Elle vous les renvoie... Vous la rembourserez quand vous serez
+riche...
+
+L'oncle eut un soupir soulage, les tempes froncees de
+contentement, et avec une gravite prudhommesque, sa forte
+intonation meridionale:
+
+-- Te! veux-tu que je te dise... Cette femme-la, c'est une sainte.
+
+Puis, passant a un autre ordre d'idees, par cette mobilite, ce
+manque de logique et de memoire, une des cocasseries de sa nature:
+
+-- Et quelle passion, mon bon, quel feu! J'en ai la bouche seche,
+comme quand Courbebaisse me lisait la correspondance de la
+Mornas...
+
+Une fois encore, Jean dut subir le premier voyage a Paris, l'hotel
+Cujas, Pellicule; mais il n'entendait pas, accoude a la fenetre
+ouverte sur la nuit apaisee, baignee d'une lune pleine, tellement
+brillante, que les coqs s'y trompaient et la saluaient comme le
+jour levant.
+
+Ainsi donc c'etait vrai cette redemption par l'amour dont parlent
+les poetes; et il eprouvait une fierte a songer que tous ces
+grands, ces illustres que Fanny avait aimes avant lui, loin de la
+regenerer, la depravaient davantage, tandis que lui, par la seule
+force de son honnetete, la tirerait peut-etre du vice pour
+toujours.
+
+Il lui etait reconnaissant d'avoir trouve ce moyen terme, cette
+demi-rupture ou elle prendrait les nouvelles habitudes de travail
+si difficiles a sa nature indolente; et sur un ton paternel, de
+vieux monsieur, il lui ecrivit le lendemain pour encourager sa
+reforme, s'inquieter du genre d'hotel qu'elle gerait, du monde qui
+venait la; car il se mefiait de son indulgence et de sa facilite a
+dire en se resignant: "Qu'est-ce que tu veux? c'est comme ca..."
+
+Courrier par courrier, avec une docilite de petite fille, Fanny
+lui fit le tableau de son hotel, vraie maison de famille habitee
+par des etrangers. Au premier, des Peruviens, pere et mere,
+enfants et domestiques nombreux; au second, des Russes et un riche
+Hollandais, marchand de corail. Les chambres du troisieme
+logeaient deux ecuyers de l'Hippodrome, chic anglais, tres comme
+il faut, et le plus interessant petit menage, Mlle Minna Vogel,
+cithariste de Stuttgart, avec son frere Leo, un pauvre petit
+poitrinaire, oblige d'interrompre ses etudes de clarinette au
+Conservatoire de Paris, et que la grande soeur etait venue
+soigner, sans autre ressource que le produit de quelques concerts
+pour payer l'hotel et la pension.
+
+"Tout ce qu'on peut imaginer de plus touchant et de plus
+honorable, comme tu vois, mon homme cheri. Moi-meme, je passe pour
+veuve, et l'on me montre toutes sortes d'egards. Je ne souffrirais
+pas d'abord qu'il en fut autrement; il faut que ta femme soit
+respectee. Quand je dis "ta femme", comprends-moi bien. Je sais
+que tu t'en iras un jour, que je te perdrai, mais apres il n'y en
+aura plus d'autre; a jamais je resterai tienne, conservant le gout
+de tes caresses, et les bons instincts que tu as reveilles en
+moi... C'est bien drole, n'est-ce pas, Sapho vertueuse!... Oui,
+vertueuse, quand tu ne seras plus la; mais pour toi je me garde
+telle que tu m'as aimee, delirante et brulante... je t'adore..."
+
+Subitement, Jean fut pris d'une grande tristesse ennuyee. Ces
+retours de l'enfant prodigue, apres les joies de l'arrivee,
+l'orgie de veau gras et d'effusions tendres, souffrent toujours
+des hantises de la vie nomade, du regret des glands amers et du
+paresseux troupeau a conduire. C'est un desenchantement qui tombe
+des choses et des etres, tout a coup depouilles et decolores. Les
+matins de l'hiver provencal n'avaient plus pour lui leur salubre
+allegresse, ni d'attrait la chasse aux belles loutres mordorees,
+le long des berges, ni le tir aux macreuses dans le _naye-chien_
+du vieil Abrieu. Jean trouvait le vent dur, l'eau reche, et bien
+monotones les promenades dans les vignes inondees avec l'oncle
+expliquant son systeme de vannes, martelieres, rigoles d'amenee.
+
+Le village qu'il revoyait les premiers jours a travers ses courses
+joyeuses de gamin, baraques anciennes, quelques-unes abandonnees,
+sentait la mort et la desolation d'un village italien; et quand il
+allait a la poste, il lui fallait subir, sur la pierre branlante
+de chaque porte, le rabachage de tous ces vieux tordus comme des
+plein-vent, les bras passes dans des morceaux de bas tricotes, de
+ces vieilles au menton de buis jaune sous leurs coiffes serrees,
+aux petits yeux luisants et fretillants comme il en brille aux
+lezardes des vieux murs.
+
+Toujours les memes lamentations sur la mort des vignes, la fin de
+la garance, la maladie des muriers, les sept plaies d'Egypte
+ruinant ce beau pays de Provence; et pour les eviter, quelquefois
+il revenait par les ruelles en pente qui longent les anciens murs
+d'enceinte du chateau des Papes, ruelles desertes encombrees de
+broussailles, de ces grandes herbes de Saint-Roch pour guerir les
+dartres, bien a leur place dans ce coin moyen age, ombre de
+l'enorme ruine dechiquetee en haut du chemin.
+
+Alors il rencontrait le cure Malassagne venant de dire sa messe et
+descendant a grands pas furieux, le rabat de travers, sa soutane
+relevee a deux mains, a cause des ronces et des teignes. Le pretre
+s'arretait, tonnait contre l'impiete des paysans, l'infamie du
+conseil municipal; il jetait sa malediction sur les champs, les
+betes et les hommes, des malandrins qui ne venaient plus a
+l'office, qui enterraient leurs morts sans sacrements, se
+soignaient par le magnetisme, le spiritisme, pour s'epargner le
+pretre et le medecin:
+
+-- Oui, monsieur, le spiritisme!... voila ou ils en arrivent, nos
+paysans du Comtat... Et vous ne voulez pas que les vignes soient
+malades!...
+
+Jean, qui avait la lettre de Fanny tout ouverte et embrasee dans
+sa poche, ecoutait, le regard absent, echappait le plus vite
+possible a l'homelie du pretre, et rentrait a castelet s'abriter
+dans un creux de roche, ce que les Provencaux appellent un
+"cagnard", garanti du vent qui souffle tout autour et concentrant
+le soleil reverbere dans la pierre.
+
+Il choisissait le plus perdu, le plus sauvage, envahi par les
+ronces et les chenes kermes, s'y terrait pour lire sa lettre; et
+peu a peu de la fine odeur qu'elle exhalait, de la caresse des
+mots, des images evoquees, lui venait une griserie sensuelle qui
+activait son pouls, l'hallucinait jusqu'a faire disparaitre comme
+un decor inutile le fleuve, les iles en bouquets, les villages au
+creux des Alpilles, toute la courbe de l'immense vallee ou la
+bourrasque chassait, roulait en flots la poudre du soleil. Il
+etait la-bas, dans leur chambre, devant la gare aux toits gris, en
+proie aux caresses folles, a ces desirs furieux qui les
+cramponnaient l'un a l'autre avec des crispations de noyes...
+
+Tout a coup, des pas dans le sentier, des rires clairs: "Il est
+la!..." Ses soeurs apparaissaient, petites jambes nues dans la
+lavande, conduites par le vieux Miracle, tout fier d'avoir depiste
+son maitre et remuant la queue victorieusement; mais Jean le
+renvoyait d'un coup de pied et rebutait les offres de jouer a
+cache-cache ou a courir qu'on lui faisait d'un air timide. Il les
+aimait pourtant, ses petites bessonnes raffolant du grand frere
+toujours si loin; il s'etait fait enfant pour elles des l'arrivee,
+s'amusait du contraste de ces jolies creatures nees en meme temps
+et dissemblables. L'une longue, brune, les cheveux crepeles, a la
+fois mystique et volontaire; c'est elle qui avait eu l'idee de la
+barque, exaltee par les lectures du cure Malassagne, et cette
+petite Marie l'Egyptienne avait entraine la blonde Marthe, un peu
+molle et douce, ressemblant a sa mere et a son frere.
+
+Mais quelle gene odieuse, pendant qu'il etait a remuer ses
+souvenirs, que ces innocentes calineries d'enfants se frottant au
+parfum coquet que mettait sur lui la lettre de sa maitresse.
+
+-- Non, laissez-moi... il faut que je travaille...
+
+Et il rentrait avec l'intention de s'enfermer chez lui, quand la
+voix de son pere l'appelait au passage.
+
+-- C'est toi, Jean... ecoute donc...
+
+L'heure du courrier apportait de nouveaux sujets de morosite a cet
+homme deja sombre de nature, gardant de l'Orient des habitudes de
+solennite silencieuse, coupee de brusques souvenirs..., "quand
+j'etais consul a Hong-Kong", qui partaient en eclats de souches au
+grand feu. Pendant qu'il ecoutait son pere lire et discuter ses
+journaux du matin, Jean regardait sur la cheminee la Sapho de
+Caoudal, les bras aux genoux, sa lyre a cote d'elle, TOUTE LA
+LYRE, un bronze achete il y avait vingt ans, lors des
+embellissements de Castelet; et ce bronze du commerce, qui
+l'ecoeurait aux vitrines parisiennes, lui donnait ici, dans son
+isolement, une emotion amoureuse, l'envie de baiser ces epaules,
+de delier ces bras froids et polis, de se faire dire: "Sapho pour
+toi, mais rien que pour toi!"
+
+L'image tentatrice se levait quand il sortait, marchait avec lui,
+doublait le bruit de son pas dans le grand escalier pompeux.
+C'etait le nom de Sapho que rythmait le balancier de la vieille
+horloge, que chuchotait le vent par les grands corridors dalles et
+froids de la demeure estivale, son nom qu'il retrouvait dans tous
+les livres de cette bibliotheque de campagne, vieux bouquins a
+tranches rouges conservant entre la brochure des miettes de ses
+gouters d'enfant. Et cet obsedant souvenir de sa maitresse le
+poursuivait jusque dans la chambre maternelle, ou Divonne coiffait
+la malade, relevait ses beaux cheveux blancs sur ce visage reste
+paisible et rose malgre des tortures variees et perpetuelles.
+
+"Ah! voila notre Jean", disait la mere. Mais avec son cou nu, sa
+petite coiffe, ses manches retroussees pour cette toilette dont
+elle seule avait la charge, sa tante lui rappelait d'autres
+reveils, evoquait la maitresse encore, sautant du lit dans le
+nuage de sa premiere cigarette. Il s'en voulait d'idees pareilles,
+dans cette chambre surtout! Que faire cependant pour y echapper?
+
+-- Notre enfant n'est plus le meme, ma soeur, disait Mme Gaussin
+tristement... Qu'est-ce qu'il a?
+
+Et elles cherchaient ensemble. Divonne torturait son entendement
+ingenu, elle aurait voulu questionner le jeune homme; mais il
+semblait la fuir maintenant, eviter d'etre seul avec elle.
+
+Une fois, l'ayant guette, elle vint le surprendre au cagnard dans
+la fievre de ses lettres et de ses mauvais reves. Il se levait,
+l'oeil sombre... Elle le retint, s'assit pres de lui sur la pierre
+chaude:
+
+-- Tu ne m'aimes donc plus?... je ne suis donc plus ta Divonne a
+qui tu disais toutes tes peines?
+
+-- Mais si, mais si... begayait-il, trouble par sa facon tendre,
+et detournant les yeux pour qu'elle ne put y retrouver quelque
+chose de ce qu'il venait de lire, appels d'amour, cris eperdus, le
+delire de la passion a distance.
+
+-- Qu'as-tu?... pourquoi es-tu triste? murmurait Divonne avec des
+calineries de voix et de mains comme on en a pour les enfants.
+C'etait un peu son petit, il restait pour elle a dix ans, l'age
+des petits hommes qu'on emancipe.
+
+Lui, deja brulant de sa lecture, s'exaltait au charme troublant de
+ce beau corps si pres du sien, de cette bouche fraiche au sang
+avive par le grand air qui derangeait les cheveux, les envolait
+au-dessus du front en delicats frisons a la mode parisienne. Et
+les lecons de Sapho: "toutes les femmes sont les memes... en face
+de l'homme elles n'ont qu'une idee en tete...", lui faisaient
+trouver provocants l'heureux sourire de la paysanne, son geste
+pour le retenir au tendre interrogatoire.
+
+Tout a coup, il sentit monter le vertige d'une tentation mauvaise;
+et l'effort qu'il faisait pour y resister le secoua d'un frisson
+convulsif. Divonne s'effrayait de le voir si pale, les dents
+claquantes. "Ah! le pauvre... il a la fievre..." D'un geste de
+tendresse irreflechi elle denouait le grand fichu qui entourait sa
+taille pour le lui mettre au cou; mais brusquement saisie,
+enveloppee, elle sentit la brulure d'une caresse folle sur sa
+nuque, ses epaules, toute la chair etincelante qui venait de
+jaillir au soleil. Elle n'eut le temps de crier ni de se defendre,
+peut-etre meme pas le sentiment juste de ce qui venait de se
+passer.
+
+-- Ah! je suis fou... je suis fou...
+
+Il se sauvait, deja loin dans la garrigue dont les pierres
+roulaient sinistrement sous ses pieds.
+
+A dejeuner, ce jour-la, Jean annonca qu'il partirait le soir meme,
+rappele par un ordre du ministre.
+
+-- Partir, deja!... tu avais dit... tu ne fais que d'arriver...
+
+Et des cris, des supplications. Mais il ne pouvait plus rester
+avec eux, puisque entre toutes ces tendresses intervenait
+l'influence agitante et corruptrice de Sapho. D'ailleurs, ne leur
+avait-il pas fait le plus grand sacrifice en renoncant a la vie a
+deux? La rupture complete s'acheverait un peu plus tard; et il
+reviendrait alors aimer sans honte, ni gene, embrasser tous ces
+braves gens.
+
+Il etait nuit, la maison couchee, eteinte, quand Cesaire revint de
+conduire son neveu au train d'Avignon. L'avoine donnee au cheval,
+apres avoir scrute le ciel, -- ce regard aux presages du temps,
+des hommes qui vivent de la terre, -- il allait rentrer quand il
+vit une forme blanche sur un banc de la terrasse.
+
+-- C'est toi, Divonne?
+
+-- Oui, je t'attendais...
+
+Tres occupee tout le jour, separee de son Fenat qu'elle adorait,
+ils avaient le soir de ces rendez-vous pour causer, faire un tour
+de promenade ensemble. Etait-ce la courte scene entre elle et
+Jean, comprise en y pensant, et plus qu'elle n'eut voulu, ou
+l'emotion d'avoir vu pleurer la pauvre mere tout le jour
+silencieusement? Elle avait la voix alteree, une inquietude
+d'esprit extraordinaire chez cette calme personne de devoir.
+
+-- Sais-tu quelque chose? Pourquoi nous a-t-il quittes si
+vivement?...
+
+Elle ne croyait pas a cette histoire de ministere, soupconnant
+plutot quelque attache mauvaise qui tirait l'enfant loin de sa
+famille. Tant de dangers, de si fatales rencontres dans ce Paris
+de perdition!
+
+Cesaire, qui ne savait rien lui cacher, avoua qu'il y avait en
+effet une femme dans la vie de Jean, mais une bonne creature
+incapable de le detourner des siens; et il parla de son
+devouement, des lettres touchantes qu'elle ecrivait, vanta surtout
+la resolution courageuse qu'elle avait prise de travailler, ce qui
+sembla tout naturel a la paysanne:
+
+-- Car enfin, il faut travailler pour vivre.
+
+-- Pas ce genre de femmes-la... dit Cesaire.
+
+-- C'est donc une rien du tout avec qui Jean vivait!... Et tu es
+alle la-dedans?...
+
+-- Je te jure, Divonne, que depuis qu'elle le connait il n'y a pas
+de femme plus chaste, plus honnete... L'amour l'a rehabilitee.
+
+Mais c'etaient des mots trop longs, Divonne ne comprenait pas.
+Pour elle, cette dame rentrait dans ce rebut qu'elle appelait "les
+mauvaises femmes", et la pensee que son Jean etait la proie d'une
+creature pareille l'indignait. Si le consul se doutait de cela!...
+
+Cesaire essayait de la calmer, assurait par tous les plis de sa
+bonne face un peu grivoise qu'a l'age du garcon on ne pouvait se
+passer de femme.
+
+-- Te, pardi! qu'il se marie, dit elle avec une conviction
+attendrissante.
+
+-- Enfin ils ne sont deja plus ensemble, c'est toujours ca...
+
+Et alors, d'un ton grave:
+
+-- Ecoute, Cesaire... tu sais comme on dit chez nous: Le malheur
+dure toujours plus que celui qui l'amene... Si c'est vraiment
+comme tu racontes, si Jean a tire cette femme de la boue, il s'est
+peut-etre bien sali a cette triste besogne. Possible qu'il l'ait
+rendue meilleure et plus honnete, mais qui sait si le mauvais qui
+etait en elle n'a pas gate notre enfant jusqu'au coeur!
+
+Ils revenaient vers la terrasse. Nuit paisible et limpide sur
+toute la vallee silencieuse ou rien ne vivait que la lumiere
+glissante de la lune, le fleuve houleux, les _clairs_ en flaques
+d'argent. On respirait le calme, l'eloignement de tout, le grand
+repos d'un sommeil sans reves. Soudain le train montant deroula au
+bord du Rhone sa rumeur sourde a toute vapeur.
+
+-- Oh! ce Paris, fit Divonne, montrant le poing vers l'ennemi que
+la province charge de toutes ses coleres... ce Paris!... ce qu'on
+lui donne et ce qu'il nous renvoie!
+
+
+VII
+
+Il faisait un froid brumeux, une apres-midi sombre a quatre
+heures, meme sur cette large avenue, des Champs-Elysees ou se
+hataient les voitures dans un roulement sourd et ouate. C'est a
+peine si Jean put lire au fond d'un jardinet dont la grille etait
+ouverte ces lettres dorees, tres hautes, au-dessus de l'entresol
+d'une maison a l'aspect luxueux et tranquille de cottage:
+_Appartements meubles, pension de famille_. Un coupe attendait au
+ras du trottoir.
+
+La porte du bureau poussee, Jean la vit tout de suite, celle qu'il
+cherchait, assise dans le jour de la fenetre, feuilletant un gros
+livre de comptes en face d'une autre femme, elegante et grande, un
+mouchoir aux mains et un petit sac de boursicotiere.
+
+-- Vous desirer, monsieur?...
+
+Fanny le reconnut, se leva, saisie, et passant devant la dame:
+
+-- C'est le petit... dit-elle tout bas.
+
+L'autre examina Gaussin des pieds a la tete avec le beau sang-
+froid connaisseur que donne l'experience, et tres haut, sans se
+gener:
+
+-- Embrassez-vous, mes enfants... Je ne vous regarde pas.
+
+Puis elle se mit a la place de Fanny, continua a verifier ses
+chiffres.
+
+Ils s'etaient pris les mains, se chuchotaient des phrases betes:
+
+-- Comment ca va?
+
+-- Pas mal, merci...
+
+-- Alors tu es parti hier au soir?...
+
+Mais l'alteration de leurs voix donnait aux mots leur vraie
+signification. Et assis sur le divan, se remettant un peu:
+
+-- Tu n'as pas reconnu ma patronne?... disait Fanny a voix
+basse... tu l'as deja vue pourtant... au bal de Dechelette, en
+mariee espagnole... Un peu defraichie, la mariee.
+
+-- Alors c'est...?
+
+-- Rosario Sanches, la femme a de Potter.
+
+Cette Rosario, Rosa, de son nom de fete ecrit sur toutes les
+glaces des restaurants de nuit et toujours souligne de quelque
+ordure, etait une ancienne "dame des chars" a l'Hippodrome,
+celebre dans le monde de la noce par son devergondage cynique, ses
+coups de gueule et de cravache tres recherches des hommes de
+cercle, qu'elle menait comme ses chevaux.
+
+Espagnole d'Oran, elle avait ete plus belle que jolie et tirait
+encore aux lumieres un certain effet de ses yeux noirs bistres, de
+ses sourcils rejoints en barre; mais ici, meme dans ce faux jour,
+elle avait bien ses cinquante ans, marques sur une face plate,
+dure, a la peau soulevee et jaune comme un limon de son pays.
+Intime de Fanny Legrand pendant des annees, elle l'avait
+chaperonnee dans la galanterie, et rien que son nom epouvantait
+l'amoureux.
+
+Fanny, qui comprit le tremblement de son bras, essaya de
+s'excuser. A qui s'adresser pour trouver un emploi? On etait bien
+embarrasse. D'ailleurs Rosa maintenant se tenait tranquille;
+riche, tres riche, vivant dans son hotel avenue de Villiers ou a
+sa villa d'Enghien, recevant quelques anciens amis, mais un seul
+amant, toujours le meme, son musicien.
+
+-- De Potter? demanda Jean... je le croyais marie.
+
+-- Oui... marie, des enfants, il parait meme que sa femme est
+jolie... ca ne l'a pas empeche de revenir a l'ancienne... et si tu
+voyais comme elle lui parle, comme elle le traite... Ah! il est
+bien mordu, celui-la...
+
+Elle lui serrait la main avec un tendre reproche. La dame a ce
+moment interrompit sa lecture et s'adressa a son sac qui sautait
+au bout de la cordeliere:
+
+-- Mais reste donc tranquille, voyons!...
+
+Puis, a la gerante, sur un ton de commandement:
+
+-- Donne-Moi vite un bout de sucre pour Bichito.
+
+Fanny se Leva, apporta le sucre qu'elle approchait de l'ouverture
+du ridicule avec des petites flatteries, des mots enfantins...
+"Regarde la jolie bete..." dit-elle a son amant, en lui montrant,
+tout entoure de ouate, une sorte de gros lezard difforme et grenu,
+crete, dentele, la tete en capuchon sur une chair grelottante et
+gelatineuse; un cameleon envoye d'Algerie a Rosa, qui le
+preservait de l'hiver parisien a force de soins et de chaleur.
+Elle l'adorait comme jamais elle n'avait aime aucun homme; et Jean
+demelait bien aux mamours flagorneurs de Fanny la place que
+l'horrible bete tenait dans la maison.
+
+La dame ferma le livre, prete a partir.
+
+-- Pas trop mal pour une seconde quinzaine... Seulement veille a
+la bougie.
+
+Elle jeta son regard de patronne autour du petit salon, tenu,
+range, au meuble de velours frappe, souffla un peu de poussiere
+sur le yucca du gueridon, constata un accroc dans la guipure des
+croisees; apres quoi, elle dit aux jeunes gens avec un oeil
+entendu: "Vous savez, mes petits, pas de betises... la maison est
+tres convenable..." et rejoignant la voiture qui l'attendait a la
+porte, elle s'en alla faire son tour de bois.
+
+-- Crois-tu que c'est sciant!... dit Fanny. Je les ai sur le dos,
+elle ou sa mere, deux fois la semaine... La mere est encore plus
+terrible, plus pingre... Il faut que je t'aime, va, pour durer
+dans cette baraque... Enfin te voila, je t'ai encore!... J'ai eu
+si peur...
+
+Et elle l'enlaca debout, longuement, levres contre levres,
+s'assurant bien au tressaillement du baiser qu'il etait encore
+tout a elle. Mais on allait et venait dans le couloir, il fallait
+se mefier. Quand on eut apporte la lampe, elle s'assit a sa place
+habituelle, un petit ouvrage aux doigts; lui, tout pres comme en
+visite...
+
+-- Suis-je changee, hein?... Est-ce assez peu moi?...
+
+Elle souriait en montrant son crochet manie avec une gaucherie de
+petite fille. Toujours elle avait deteste ces travaux d'aiguille;
+un livre, son piano, sa cigarette, ou les manches retroussees pour
+la confection d'un petit plat, elle ne s'occupait jamais
+autrement. Mais ici, que faire? Le piano du salon, elle ne pouvait
+y songer de tout le jour, obligee de se tenir au bureau... Des
+romans? Elle savait bien d'autres histoires que celles qu'ils
+racontaient. A defaut de la cigarette prohibee, elle avait pris
+cette dentelle qui lui occupait les doigts et la laissait libre de
+penser, comprenant a cette heure le gout des femmes pour ces menus
+travaux qu'elle meprisait jadis.
+
+Et tandis qu'elle rattrapait son fil avec des maladresses encore,
+une attention d'inexperience, Jean la regardait, toute reposee
+dans sa robe simple, son petit col droit, les cheveux bien a plat
+sur la rondeur antique de sa tete, et l'air si honnete, si
+raisonnable. Dehors, dans un decor luxueux, roulait
+continuellement le train des filles a la mode, haut perchees sur
+leurs phaetons, redescendant vers le Paris bruyant des boulevards;
+et Fanny ne semblait pas avoir un regret pour ce vice etale et
+triomphant, dont elle aurait pu prendre sa part, qu'elle avait
+dedaigne pour lui. Pourvu qu'il consentit a la voir de temps en
+temps, elle acceptait tres bien sa vie de servitude, y trouvait
+meme des cotes amusants.
+
+Tous les pensionnaires l'adoraient. Les femmes, etrangeres, sans
+aucun gout, la consultaient pour leurs achats de toilette; elle
+donnait des lecons de chant le matin a l'ainee des petites
+Peruviennes, et pour le livre a lire, la piece a voir, elle
+conseillait ces messieurs qui la traitaient avec toutes sortes
+d'egards, de prevenances, un surtout, le Hollandais du second.
+
+-- Il s'assied la ou tu es, reste en contemplation jusqu'a ce que
+je lui dise: "Kuyper, vous m'ennuyez." Alors il repond: "_pien_"
+et il s'en va... C'est lui qui m'a donne cette petite broche en
+corail... Tu sais, ca vaut cent sous; je l'ai acceptee pour avoir
+la paix.
+
+Un garcon entrait, apportait un plateau charge qu'il posait sur un
+bout du gueridon en reculant un peu la plante verte.
+
+-- C'est la que je mange toute seule, une heure avant la table
+d'hote.
+
+Elle indiqua deux plats du menu assez long et copieux. La gerante
+n'avait droit qu'a deux plats et au potage.
+
+-- Faut-il qu'elle soit chienne, cette Rosario!... Du reste,
+j'aime mieux manger la; je n'ai pas besoin de parler et je relis
+tes lettres qui me tiennent compagnie.
+
+Elle s'interrompit encore pour atteindre une nappe, des
+serviettes; a tout moment on la derangeait, un ordre a donner, une
+armoire a ouvrir, une reclamation a satisfaire. Jean comprit qu'il
+la generait en restant davantage; puis on installait son diner, et
+c'etait si pietre, cette petite soupiere d'une portion qui fumait
+sur la table, leur donnant a tous deux la meme pensee, le meme
+regret de leurs anciens tete-a-tete!
+
+"A dimanche... a dimanche..." murmura-t-elle tout bas, en le
+renvoyant. Et comme ils ne pouvaient s'embrasser a cause du
+service, des pensionnaires qui descendaient, elle lui avait pris
+la main, l'appuyait contre son coeur longuement pour y faire
+entrer la caresse.
+
+Tout le soir, la nuit, il pensa a elle, souffrant de sa servitude
+humiliee devant cette gueuse et son gros lezard; puis le
+Hollandais le troublait aussi, et jusqu'au dimanche il ne vecut
+pas. En realite cette demi-rupture qui devait preparer sans
+secousse la fin de leur liaison fut pour celle-ci le coup de serpe
+de l'emondeur dont se ravive l'arbre fatigue. Ils s'ecrivirent,
+presque chaque jour, de ces billets de tendresse comme en
+griffonne l'impatience des amoureux; ou bien c'etait, au sortir du
+ministere, une causerie douce dans le bureau pendant l'heure du
+travail a l'aiguille.
+
+Elle avait dit a l'hotel en parlant de lui: "Un de mes parents..."
+et sous le couvert de cette vague appellation il put venir
+quelquefois passer la soiree au salon, a mille lieues de Paris. Il
+connut la famille peruvienne avec ses innombrables demoiselles,
+fagotees de couleurs criardes, rangees autour du salon, de vrais
+aras au perchoir; il entendit la cithare de Mlle Minna Vogel,
+enguirlandee comme une perche a houblon, et vit son frere, malade,
+aphone, suivant de la tete avec passion le rythme de la musique et
+promenant ses doigts sur une clarinette imaginaire, la seule dont
+il eut permission de jouer. Il fit le whist du Hollandais de
+Fanny, un gros balourd, chauve, d'aspect sordide, qui avait
+navigue par tous les oceans du monde, et quand on lui demandait
+quelques renseignements sur l'Australie ou il venait de passer des
+mois, repondait avec un roulement d'yeux: "Devinez combien les
+pommes de terre a Melbourne?..." n'ayant ete frappe que de ce fait
+unique, la cherte des pommes de terre dans tous les pays ou il
+allait.
+
+Fanny etait l'ame de ces reunions, causait, chantait, jouait la
+Parisienne informee et mondaine; et ce qu'il restait dans ses
+facons de la boheme ou de l'atelier echappait a ces exotiques, ou
+leur semblait le supreme genre. Elle les eblouissait de ses
+relations avec les personnalites fameuses des arts ou de la
+litterature, donnait a la dame russe qui raffolait des oeuvres de
+Dejoie, des renseignements sur la facon d'ecrire du romancier, le
+nombre de tasses de cafe qu'il absorbait en une nuit, le chiffre
+exact et derisoire dont les editeurs de _Cenderinette_ avaient
+paye le chef-d'oeuvre qui faisait leur fortune. Et les succes de
+sa maitresse rendaient Gaussin si fier qu'il oubliait d'etre
+jaloux, aurait volontiers certifie sa parole, si quelqu'un l'eut
+mise en doute.
+
+Pendant qu'il l'admirait dans ce paisible salon eclaire de lampes
+a abat-jour, servant le the, accompagnant les melodies des jeunes
+filles, leur donnant des conseils de grande soeur, il y avait pour
+lui un montant singulier a se la figurer tout autre, quand elle
+arrivait chez lui le dimanche matin, trempee, grelottante, et que
+sans meme s'approcher du feu qui flambait en son honneur, elle se
+deshabillait a la hate, et se glissait dans le grand lit, contre
+l'amant. Alors quelles etreintes, quelles caresses longues ou se
+vengeaient les contraintes de toute la semaine, cette privation
+l'un de l'autre qui gardait le desir vivifiant a leur amour.
+
+Les heures passaient, s'embrouillaient; on ne bougeait plus du lit
+jusqu'au soir. Rien ne les tentait que la; nul plaisir, personne a
+voir, pas meme les Hettema qui, par economie, s'etaient decides a
+vivre a la campagne. Le petit dejeuner prepare, a cote d'eux, ils
+entendaient, aneantis, la rumeur du dimanche parisien pataugeant
+dans la rue, le sifflet des trains, le roulement des fiacres
+charges; et la pluie en larges gouttes sur le zinc du balcon, avec
+les battements precipites de leurs poitrines, rythmaient cette
+absence de la vie, sans notion de l'heure, jusqu'au crepuscule.
+
+Le gaz, qu'on allumait en face, glissait alors un pale rayon sur
+la tenture; il fallait se lever, Fanny devant etre rentree a sept
+heures. Dans le demi-jour de la chambre, tous ses ennuis, tous ses
+ecoeurements lui revenaient plus lourds, plus cruels, en remettant
+ses bottines encore humides de la course a pied, ses jupons, sa
+robe de la gerance, l'uniforme noir des femmes pauvres.
+
+Et ce qui gonflait son chagrin c'etaient ces choses aimees autour
+d'elle, les meubles, le petit cabinet de toilette des beaux
+jours... Elle s'arrachait: "Allons!..." et pour rester plus
+longtemps ensemble, Jean la reconduisait; ils remontaient serres
+et lents l'avenue des Champs-Elysees dont la double rangee de
+lampadaires, avec l'Arc de Triomphe en haut, ecarte d'ombre, et
+deux ou trois etoiles piquant un bout de ciel, figuraient un fond
+de diorama. Au coin de la rue Pergolese, tout pres de la pension,
+elle relevait sa voilette pour un dernier baiser, et le laissait
+desoriente, degoute de son interieur ou il rentrait le plus tard
+possible, maudissant la misere, en voulant presque a ceux de
+Castelet du sacrifice qu'il s'imposait pour eux.
+
+Ils trainerent deux ou trois mois cette existence devenue vers la
+fin absolument insupportable, Jean ayant ete oblige de restreindre
+ses visites a l'hotel a cause d'un bavardage de domestique, et
+Fanny de plus en plus exasperee par l'avarice de la mere et de la
+fille Sanches. Elle pensait silencieusement a reprendre leur petit
+menage et sentait son amant a bout de forces lui aussi, mais elle
+eut voulu qu'il parlat le premier.
+
+Un dimanche d'avril, Fanny arriva plus paree que d'ordinaire, en
+chapeau rond, en robe de printemps bien simple, -- on n'etait pas
+riche, -- mais tendue aux graces de son corps.
+
+-- Leve-toi vite, nous allons dejeuner a la campagne...
+
+-- A la campagne!...
+
+-- Oui, a Enghien, chez Rosa... Elle nous invite tous les deux...
+
+Il dit non d'abord, mais elle insista. Jamais Rose ne pardonnerait
+un refus.
+
+-- Tu peux bien consentir pour moi... J'en fais assez, il me
+semble.
+
+C'etait au bord du lac d'Enghien, devant une immense pelouse
+descendant jusqu'a un petit port ou se balancaient quelques yoles
+et gondoles, un grand chalet, merveilleusement orne et meuble, et
+dont les plafonds, les panneaux en miroirs refletaient
+l'etincellement de l'eau, les superbes charmilles d'un parc deja
+frissonnant de verdures hatives et de lilas en fleurs. Les livrees
+correctes, les allees ou ne trainait pas une brindille, faisaient
+honneur a la double surveillance de Rosario et de la vieille
+Pilar.
+
+On etait a table quand ils arriverent, une fausse indication les
+ayant egares une heure autour du lac, par des ruelles entre de
+grands murs de jardins. Jean acheva de se decontenancer, au froid
+accueil de la maitresse de la maison, furieuse qu'on l'eut fait
+attendre, et a l'aspect extraordinaire des vieilles parques
+auxquelles Rosa le presentait de sa voix de charretier. Trois
+"elegantes", comme se designent entre elles les grandes cocottes,
+trois antiques roulures comptant parmi les gloires du second
+Empire, aux noms aussi fameux que celui d'un grand poete ou d'un
+general a victoires, Wilkie Cob, Sombreuse, Clara Desfous.
+
+Elegantes, certes elles l'etaient toujours, attifees a la mode
+nouvelle, aux couleurs du printemps, delicieusement chiffonnees de
+la collerette aux bottines; mais si fanees, fardees, retapees!
+Sombreuse sans cils, les yeux morts, la levre detendue, tatonnant
+autour de son assiette, de sa fourchette, de son verre; la Desfous
+enorme, couperosee, une boule d'eau chaude aux pieds, etalant sur
+la nappe ses pauvres doigts goutteux et tordus, aux bagues
+etincelantes, aussi difficiles, compliquees a entrer et a sortir
+que les anneaux d'une question romaine. Et Cob toute mince, avec
+une taille jeunette qui faisait plus hideuse sa tete decharnee de
+clown malade sous une criniere d'etoupes jaunes. Celle-la, ruinee,
+saisie, etait allee tenter un dernier coup a Monte-Carlo et en
+revenait sans un sou, enragee d'amour pour un beau croupier qui
+n'avait pas voulu d'elle; Rosa, l'ayant recueillie, la
+nourrissait, s'en faisait gloire.
+
+Toutes ces femmes connaissaient Fanny, la saluaient d'un bonjour
+protecteur: "Comment va, petite?" Le fait est qu'avec sa robe a
+trois francs le metre, sans un bijou que la broche rouge de
+Kuyper, elle avait l'air d'une recrue parmi ces epouvantables
+chevronnees de la galanterie, que ce cadre de luxe, toute la
+lumiere refletee du lac et du ciel, entrant melee d'odeurs
+printanieres par les battants de la salle a manger, faisaient plus
+spectrales encore.
+
+Il y avait aussi la vieille mere Pilar, "le _chinge_", comme elle
+s'appelait elle-meme dans son charabia franco-espagnol, vraie
+macaque a peau deteinte et rapeuse, d'une malice feroce sur des
+traits grimacants, coiffee en garcon, les cheveux gris au ras de
+l'oreille, et sur sa robe de vieux satin noir un grand col bleu de
+maitre-timonier.
+
+-- Et puis M. Bichito... dit Rosa, achevant de presenter ses
+convives et montrant a Gaussin un tampon d'ouate rose ou le
+cameleon grelottait sur la nappe.
+
+-- Eh bien, et moi, on ne me presente pas? reclama sur un ton de
+jovialite forcee un grand garcon a moustaches grisonnantes, de
+tenue correcte, meme un peu raide, dans son veston clair et son
+col montant.
+
+-- C'est vrai... Et Tatave? dirent les femmes en riant.
+
+La maitresse de maison lacha son nom avec negligence.
+
+Tatave, c'etait de Potter, le savant musicien, l'auteur acclame de
+_Claudia_, de _Savonarole_; et Jean, qui n'avait fait que
+l'entrevoir chez Dechelette, s'etonnait de trouver au grand
+artiste des allures si peu geniales, ce masque en bois dur et
+regulier, ces yeux deteints scellant une passion folle, incurable,
+qui depuis des annees l'accrochait a cette gueuse, lui faisait
+quitter femme et enfants, pour rester commensal de cette maison ou
+il engloutissait une partie de sa grande fortune, ses gains de
+theatre, et ou on le traitait plus mal qu'un domestique. Il
+fallait voir l'air excede de Rosa des qu'il racontait quelque
+chose, de quel ton meprisant elle lui imposait silence; et
+rencherissant sur sa fille, Pilar ne manquait jamais d'ajouter
+d'un accent convaincu:
+
+-- _Foute_-nous la paix, mon garcon.
+
+Jean l'avait pour voisine, cette Pilar, et ces vieilles babines
+qui grondaient en mangeant avec un ruminement de bete, ce coup
+d'oeil inquisiteur dans son assiette, mettaient au supplice le
+jeune homme deja gene par le ton de patronne de Rosa, plaisantant
+Fanny sur les soirees musicales de l'hotel et la jobarderie de ces
+pauvres rastaquoueres qui prenaient la gerante pour une femme du
+monde tombee dans le malheur. L'ancienne dame des chars, bouffie
+de graisse malsaine, des cabochons de dix mille francs a chaque
+oreille, semblait envier a son amie le renouveau de jeunesse et de
+beaute que lui communiquait cet amant jeune et beau; et Fanny ne
+se fachait pas, amusait au contraire la table, raillait en rapin
+les pensionnaires, le Peruvien qui lui avouait, en roulant des
+yeux blancs, son desir de connaitre une _grande coucoute_, et la
+cour silencieuse, a souffle de phoque, du Hollandais haletant
+derriere sa chaise: "Tevinez combien les pommes de terre a
+Batavia."
+
+Gaussin ne riait guere, lui; Pilar non plus, occupee a surveiller
+l'argenterie de sa fille, ou s'elancant d'un geste brusque, visant
+sur le couvert devant elle ou la manche de son voisin une mouche
+qu'elle presentait en baragouinant des mots de tendresse "mange,
+mi alma; mange, mi corazon" a la hideuse petite bete echouee sur
+la nappe, fletrie, plissee, informe comme les doigts de la
+Desfous.
+
+Quelquefois, toutes les mouches en deroute, elle en apercevait une
+contre le dressoir ou la vitre de la porte, se levait, et la
+raflait triomphalement. ce manege souvent repete impatienta sa
+fille, decidement tres nerveuse, ce matin-la:
+
+-- Ne te leve donc pas a toute minute, c'est fatigant.
+
+Avec la meme voix descendue de deux tons dans le charabia, la mere
+repondit:
+
+-- Vous devorez, _bos otros_... pourquoi tu veux pas qu'il mange,
+_loui_?
+
+-- Sors de table, ou tiens-toi tranquille... tu nous embetes...
+
+La vieille se rebiffa, et toutes deux commencerent a s'injurier en
+devotes espagnoles, melant le demon et l'enfer a des invectives de
+trottoir:
+
+"_Hija del demonio_.
+
+-- _Cuerno de satanas_.
+
+-- _Puta_!...
+
+-- _Mi madre_!
+
+Jean les regardait epouvante, tandis que les autres convives,
+habitues a ces scenes de famille, continuaient de manger
+tranquillement. De Potter seul intervint par egard pour
+l'etranger:
+
+-- Ne vous disputez donc pas, voyons.
+
+Mais Rosa, furieuse, se retourna contre lui:
+
+-- De quoi te meles-tu, toi?... en voila des manieres!... Est-ce
+que je ne suis pas libre de parler... Va donc voir un peu chez ta
+femme, si j'y suis!... J'en ai assez de tes yeux de merlan frit,
+et des trois cheveux qui te restent... Va les porter a ta dinde,
+il n'est que temps!...
+
+De Potter souriait, un peu pale:
+
+-- Et il faut vivre avec ca!... murmurait-il dans sa moustache.
+
+-- Ca vaut bien ca... hurla-t-elle, tout le corps en avant sur la
+table... Et tu sais, la porte est ouverte... file... hop!
+
+-- Voyons, Rosa... supplierent les pauvres yeux ternes.
+
+Et la mere Pilar, se remettant a manger, dit avec un flegme si
+comique: "Foute-nous la paix, mon garcon..." que tout le monde
+eclata de rire, meme Rosa, meme de Potter qui embrassait sa
+maitresse encore toute grondante et, pour achever de gagner sa
+grace, attrapait une mouche et la donnait delicatement, par les
+ailes, a Bichito.
+
+Et c'etait de Potter, le compositeur glorieux, la fierte de
+l'Ecole francaise! Comment cette femme le retenait-elle, par quel
+sortilege, vieillie de vices, grossiere, avec cette mere qui
+doublait son infamie, la montrait telle qu'elle serait vingt ans
+plus tard, comme vue dans une boule etamee?...
+
+On servit le cafe au bord du lac, sous une petite grotte en
+rocaille, revetue a l'interieur de soies claires que moirait le
+mouvement de l'eau voisine, un de ces delicieux nids a baisers
+inventes par les contes du dix-huitieme siecle, avec une glace au
+plafond qui refletait les attitudes des vieilles parques repandues
+sur le large divan dans une pamoison digerante, et Rosa, les joues
+allumees sous le fard, s'etirant les bras a la renverse contre son
+musicien:
+
+-- Oh! mon Tatave... mon Tatave!...
+
+Mais cette chaleur de tendresse s'evapora avec celle de la
+chartreuse, et l'idee d'une promenade en bateau etant venue a
+l'une de ces dames, elle envoya de Potter preparer le canot.
+
+-- Le canot, tu entends, pas la norvegienne.
+
+-- Si je disais a Desire.
+
+-- Desire dejeune....
+
+-- C'est que le canot est plein d'eau; il faut ecoper, c'est tout
+un travail...
+
+-- Jean ira avec vous, de Potter... dit Fanny qui voyait venir
+encore une scene.
+
+Assis en face l'un de l'autre, les jambes ecartees, chacun sur un
+banc du bateau, ils l'egouttaient activement, sans se parler, sans
+se regarder, comme hypnotises par le rythme de l'eau jaillie des
+deux ecopes. Autour d'eux l'ombre d'un grand catalpa tombait en
+fraicheur odorante et se decoupait sur le lac resplendissant de
+lumiere.
+
+-- Y a-t-il longtemps que vous etes avec Fanny?... demanda tout a
+coup le musicien s'arretant dans sa besogne.
+
+-- Deux ans... repondit Gaussin un peu surpris.
+
+-- Seulement deux ans!... Alors ce que vous voyez aujourd'hui
+pourra peut-etre vous servir. Moi, voila vingt ans que je vis avec
+Rosa, vingt ans que revenant d'Italie apres mes trois annees de
+Prix de Rome, je suis entre a l'Hippodrome, un soir, et que je
+l'ai vue debout dans son petit char au tournant de la piste,
+m'arrivant dessus, le fouet en l'air, avec son casque a huit fers
+de lance, et sa cotte d'ecailles d'or, lui serrant la taille
+jusqu'a mi-cuisse. Ah! si l'on m'avait dit...
+
+Et se remettant a vider le bateau, il racontait comment chez lui
+on n'avait fait que rire d'abord de cette liaison; puis, la chose
+devenant serieuse, de combien d'efforts, de prieres, de
+sacrifices, ses parents auraient paye une rupture. Deux ou trois
+fois la fille etait partie a force d'argent, mais lui la
+rejoignait toujours. "Essayons du voyage..." avait dit la mere. Il
+voyagea, revint et la reprit. Alors il s'etait laisse marier;
+jolie fille, riche dot, la promesse de l'Institut dans la
+corbeille de noce... Et trois mois apres il lachait le nouveau
+menage pour l'ancien...
+
+-- Ah! jeune homme, jeune homme...
+
+Il debitait sa vie d'une voix seche, sans qu'un muscle animat son
+masque, raide comme le col empese qui le tenait si droit. Et des
+barques passaient chargees d'etudiants et de filles, debordantes
+de chansons, de rires de jeunesse et d'ivresse; combien parmi ces
+inconscients auraient du s'arreter, prendre leur part de
+l'effroyable lecon!...
+
+Dans le kiosque, pendant ce temps, comme si c'etait un mot donne
+de travailler a leur rupture, les vieilles elegantes prechaient la
+raison a Fanny Legrand...
+
+-- Joli, son petit, mais pas le sou... a quoi ca la menerait-
+il?...
+
+-- Enfin, puisque je l'aime!...
+
+Et Rosa levant les epaules:
+
+-- Laissez-la donc... elle va encore rater son Hollandais, comme
+je l'ai vue rater toutes ses belles affaires... Apres son histoire
+avec Flamant, elle avait pourtant essaye de devenir pratique, mais
+la voila plus folle que jamais...
+
+-- _Ay_! _vellaca_... grogna maman Pilar.
+
+L'Anglaise a tete de clown intervint avec l'horrible accent qui,
+si longtemps, avait fait son succes:
+
+-- C'etait tres bien d'aimer l'amour, petite... c'etait tres
+bonne, l'amour, vous savez... mais vous devez aimer l'argent
+aussi... moi maintenant, si j'etais riche toujours, est-ce que mon
+croupier il dirait je suis laide, croyez-vous?...
+
+Elle eut un bond de fureur, lui haussant la voix a l'aigu:
+
+-- Oh! c'etait pourtant terrible, cette chose... Avoir ete celebre
+au monde, universelle, connue comme un monument, comme un
+boulevard... si connue que vous n'avez pas un miserable cocher,
+quand vous disez "Wilkie Cob!" tout de suite il savait ou
+c'etait... Avoir eu des princes pour mes pieds dessus, et des
+rois, si je crachais, ils disaient c'etait joli, le crachement!...
+Et voila maintenant ce sale voyou qui voulait pas de moi sur cette
+motive de ma laideur; et je avais pas de quoi seulement me le
+payer pour une nuit.
+
+Et se montant a cette idee qu'on avait pu la trouver laide, elle
+ouvrit sa robe brusquement:
+
+-- La figure, _yes_, je sacrifiais; mais ca, le gorge, les
+epaules... Est-ce blanc? Est-ce dur?...
+
+Elle etalait avec impudeur sa chair de sorciere, restee
+miraculeusement jeune apres trente ans de fournaise, et que la
+tete surmontait, fletrie et macabre depuis la ligne du cou.
+
+"Mesdames le bateau est pret!..." cria de Potter; et l'Anglaise,
+agrafant sa robe sur ce qui lui restait de jeunesse, murmura dans
+un navrement comique:
+
+-- _Je_ pouvais pourtant pas aller toute _nioue_ sur les
+places!...
+
+Dans ce decor de Lancret, ou la blancheur coquette des villas
+eclatait parmi la verdure nouvelle, avec ces terrasses, ces
+pelouses encadrant le petit lac tout ecaille de soleil, quel
+embarquement que celui de toute cette vieille Cythere eclopee;
+l'aveugle Sombreuse et le vieux clown et Desfous la paralytique,
+laissant dans le sillon de l'eau le parfum musque de leur
+maquillage!
+
+Jean tenait les rames, le dos courbe, honteux et desole qu'on put
+le voir et lui attribuer quelque basse fonction dans cette
+sinistre barque allegorique. Heureusement qu'il avait en face de
+lui, pour rafraichir son coeur et ses yeux, Fanny Legrand assise a
+l'arriere, pres de la barre que tenait de Potter, Fanny dont le
+sourire ne lui avait jamais paru si jeune, sans doute par
+comparaison.
+
+"Chante-nous quelque chose, petite..." demanda la Desfous que le
+printemps amollissait. De sa voix expressive et profonde, Fanny
+commencait la barcarolle de _Claudia_ que le musicien, remue par
+ce rappel de son premier grand succes, suivait en imitant a bouche
+fermee le dessin de l'orchestre, cette ondulation qui fait courir
+sur la melodie comme une lumiere d'eau dansante. A cette heure,
+dans ce decor, c'etait delicieux. D'une terrasse voisine on cria
+bravo; et le Provencal, ramenant en mesure les avirons, avait soif
+de cette musique divine aux levres de sa maitresse, une tentation
+de mettre sa bouche a meme la source, et de boire dans le soleil,
+la tete renversee, toujours.
+
+Tout a coup Rosa, furieuse, interrompit la cantilene dont le
+mariage de voix l'irritait:
+
+-- He la-bas, la musique, quand vous aurez fini de vous roucouler
+dans la figure... Si vous croyez qu'elle nous amuse votre romance
+d'enterre-morts... En voila assez... d'abord il est tard, il faut
+que Fanny rentre a la boite...
+
+Et d'un geste furibond montrant le plus prochain debarcadere:
+
+-- Aborde la... dit-elle a son amant, ils seront plus pres de la
+gare...
+
+C'etait brutal comme conge; mais l'ancienne dame des chars avait
+habitue son monde a ces facons de faire, et personne n'osa
+protester. Le couple jete au rivage avec quelques mots de froide
+politesse au jeune homme, des ordres a Fanny d'une voix sifflante,
+la barque s'eloigna chargee de cris, d'un train de dispute que
+termina un insultant eclat de rire apporte aux deux amants par la
+sonorite de l'eau.
+
+-- Tu entends, tu entends, disait Fanny bleme de rage, c'est de
+nous qu'elle se moque...
+
+Et toutes ses humiliations, toutes ses rancoeurs lui remontant a
+cette derniere injure, elle les enumerait en regagnant la gare,
+avouait meme des choses qu'elle avait toujours cachees. Rosa ne
+cherchait qu'a l'eloigner de lui, qu'a faciliter des occasions de
+le tromper.
+
+-- Tout ce qu'elle m'a dit pour me faire prendre ce Hollandais...
+Encore tout a l'heure elles s'y sont mises toutes... Je t'aime
+trop, tu comprends, ca la gene pour ses vices, car elle les a
+tous, les plus bas, les plus monstrueux. Et c'est parce que je ne
+veux plus...
+
+Elle s'arreta, le vit tres pale, les levres tremblantes, comme le
+soir ou il remuait le fumier aux lettres.
+
+-- Oh! ne crains rien, dit-elle... ton amour m'a guerie de toutes
+ces horreurs... Elle et son cameleon qui empeste, ils me degoutent
+tous les deux.
+
+-- Je ne veux plus que tu restes la, fit l'amant affole de
+jalousies malsaines... Il y a trop de saletes dans le pain que tu
+gagnes; tu vas revenir avec moi, nous nous en tirerons toujours.
+
+Elle l'attendait, ce cri, l'appelait depuis longtemps. Cependant
+elle resista, objectant qu'en menage, avec les trois cents francs
+du ministere, la vie serait bien difficile, qu'il faudrait peut-
+etre se separer encore... "Et j'ai tant souffert en quittant notre
+pauvre maison!..."
+
+Des bancs s'espacaient sous les acacias qui bordent la route avec
+les fils du telegraphe charges d'hirondelles; pour mieux causer,
+ils s'assirent, tres emus tous deux et les bras noues:
+
+-- Trois cents francs par mois, disait Jean, mais comment font les
+Hettema qui n'en ont que deux cent cinquante?...
+
+-- Ils vivent a la campagne, a Chaville toute l'annee.
+
+-- Eh bien, faisons comme eux, je ne tiens pas a Paris.
+
+-- Vrai?... tu veux bien?... ah! m'ami, m'ami!...
+
+Du monde passait sur la route, une galopade d'anes emportant un
+lendemain de noces. Ils ne pouvaient pas s'embrasser, et restaient
+immobiles, serres l'un a l'autre, revant d'un bonheur rajeuni dans
+des soirs d'ete qui auraient cette douceur champetre, ce calme
+tiede qu'egayaient au loin les coups de carabine, les ritournelles
+d'orgue d'une fete de banlieue.
+
+
+VIII
+
+Ils s'installerent a Chaville, entre le haut et le bas pays, le
+long de cette vieille route forestiere qu'on appelle le Pave des
+Gardes, dans un ancien rendez-vous de chasse, a la porte du bois:
+trois pieces guere plus grandes que celles de Paris, toujours leur
+mobilier de petit menage, le fauteuil canne, l'armoire peinte, et
+pour orner l'affreux papier vert de leur chambre, rien que le
+portrait de Fanny, car la photographie de Castelet avait eu son
+cadre casse pendant le demenagement et se palissait dans les
+combles.
+
+On n'en parlait plus guere, de ce pauvre Castelet, depuis que
+l'oncle et la niece avaient interrompu leur correspondance. "Un
+joli lacheur..." disait-elle, se rappelant la facilite du Fenat a
+proteger la premiere rupture. Les petites, seules, entretenaient
+leur frere de nouvelles, mais Divonne n'ecrivait plus. Peut-etre
+gardait-elle encore rancune a son neveu; ou devinait-elle que la
+mauvaise femme etait revenue pour decacheter et commenter ses
+pauvres lettres maternelles a gros caracteres paysans.
+
+Par moments, ils auraient pu se croire encore rue d'Amsterdam,
+quand ils se reveillaient avec la romance des Hettema redevenus
+leurs voisins et le sifflement des trains qui se croisaient
+continuellement de l'autre cote du chemin, visibles a travers les
+branches d'un grand parc. Mais, au lieu du vitrage blafard de la
+gare de l'Ouest, de ses fenetres sans rideaux montrant des
+silhouettes penchees de bureaucrates, et du fracas ronflant sur la
+rue en pente ils savouraient l'espace silencieux et vert au-dela
+de leur petit verger entoure d'autres jardins, de maisonnettes
+dans des bouquets d'arbres, degringolant jusqu'au bas de la cote.
+
+Le matin, avant de partir, Jean dejeunait dans leur petite salle a
+manger, la croisee ouverte sur cette large route pavee, mangee
+d'herbe, bordee de haies d'epine blanche aux parfums amers. C'est
+par la qu'il allait a la gare en dix minutes, longeant le parc
+bruissant et gazouillant; et, quand il revenait, cette rumeur
+s'apaisait a mesure que l'ombre sortait des taillis sur la mousse
+du chemin vert empourpre de couchant, et que les appels des
+coucous a tous les coins du bois traversaient de trilles de
+rossignols dans les lierres.
+
+Mais voici que la premiere installation faite et la surprise
+passee de cet apaisement des choses autour de lui, l'amant se
+reprenait a ses tourments de jalousie sterile et explorante. La
+brouille de sa maitresse avec Rosa, le depart de l'hotel avaient
+amene entre les deux femmes une explication a double entente
+monstrueuse, ravivant ses soupcons, ses plus troublantes
+inquietudes; et lorsqu'il s'en allait, qu'il apercevait du wagon
+leur maison basse, en rez-de-chaussee surmonte d'une lucarne
+ronde, son regard fouillait la muraille. Il se disait: "qui sait?"
+et cela le poursuivait jusque dans les paperasses de son bureau.
+
+Au retour, il lui faisait rendre compte de sa journee, de ses
+moindres actes, de ses preoccupations, le plus souvent
+indifferentes, qu'il surprenait d'un "a quoi penses-tu?... tout de
+suite...", craignant toujours qu'elle regrettat quelque chose ou
+quelqu'un de cet horrible passe, confesse par elle chaque fois
+avec la meme indeconcertable franchise.
+
+Au moins lorsqu'ils ne se voyaient que le dimanche, avides l'un de
+l'autre, il ne prenait pas le temps de ces perquisitions morales,
+outrageantes et minutieuses. Mais rapproches, avec la continuite
+de la vie a deux, ils se torturaient jusque dans leurs caresses,
+dans leurs plus intimes etreintes, agites de la sourde colere, du
+douloureux sentiment de l'irreparable; lui, s'epuisant a vouloir
+procurer a cette blasee d'amour une commotion qu'elle ignorat
+encore, elle prete au martyre pour donner une joie, qui n'eut pas
+ete a dix autres, n'y parvenant pas et pleurant de rage
+impuissante.
+
+Puis une detente se fit en eux; peut-etre la satiete. des sens
+dans le tiede enveloppement de la nature, ou plus simplement le
+voisinage des Hettema. C'est que, de tous les menages campes sur
+la banlieue parisienne, pas un peut-etre ne gouta jamais comme
+celui-la les libertes campagnardes, la joie de s'en aller vetus de
+loques, coiffes de chapeaux d'ecorce, madame sans corset, monsieur
+dans des espadrilles; de porter en sortant de table des croutes
+aux canards, des epluchures aux lapins, puis sarcler, ratisser,
+greffer, arroser.
+
+Oh! l'arrosage...
+
+Les Hettema s'y mettaient sitot que le mari rentre echangeait son
+costume de bureau contre une veste de Robinson; apres diner, ils
+s'y reprenaient encore, et la nuit venue depuis longtemps, dans le
+noir du petit jardin d'ou montait une buee fraiche de terre
+mouillee, on entendait le grincement de la pompe, les heurts des
+grands arrosoirs, et d'enormes souffles errant a toutes les
+plates-bandes avec un ruissellement qui semblait tomber du front
+des travailleurs dans leurs pommes d'arrosage, puis de temps en
+temps un cri de triomphe:
+
+-- J'en ai mis trente-deux aux pois gourmands!...
+
+-- Et moi quatorze aux balsamines!...
+
+Des gens qui ne se contentaient pas d'etre heureux, mais se
+regardaient l'etre, degustaient leur bonheur a vous en faire venir
+l'eau a la bouche; l'homme surtout, par la facon irresistible dont
+il racontait les joies de l'hivernage a deux:
+
+-- Ce n'est rien maintenant, mais vous verrez en decembre!... On
+rentre crotte, mouille, avec tous les embetements de Paris sur le
+dos; on trouve bon feu, bonne lampe, la soupe qui embaume et, sous
+la table, une paire de sabots remplis de paille. Non, voyez-vous,
+quand on s'est fourre une platee de choux et de saucisses, un
+quartier de gruyere tenu au frais sous le linge, quand on a verse
+la-dessus un litre de ginglard qui n'a pas passe par Bercy, libre
+de bapteme et d'entree, ce que c'est bon de tirer son fauteuil au
+coin du feu, d'allumer une pipe, en buvant son cafe arrose d'un
+caramel a l'eau-de-vie, et de piquer un chien en face l'un de
+l'autre, pendant que le verglas degouline sur les vitres... Oh! un
+tout petit chien, le temps de laisser passer le gros de la
+digestion... Apres on dessine un moment, la femme dessert, fait
+son petit train-train, la couverture, le moine, et quand elle est
+couchee, la place chaude, on tombe dans le tas, et ca vous fait
+par tout le corps une chaleur comme si l'on entrait tout entier
+dans la paille de ses sabots...
+
+Il en devenait presque eloquent de materialite, ce geant velu, a
+lourde machoire, si timide a l'ordinaire qu'il ne pouvait pas dire
+deux mots sans rougir et sans begayer.
+
+Cette timidite folle, d'un contraste comique avec cette barbe
+noire et cette envergure de colosse, avait fait son mariage et la
+tranquillite de sa vie. A vingt-cinq ans, debordant de vigueur et
+de sante, Hettema ignorait l'amour et la femme, quand un jour, a
+Nevers, apres un repas de corps, des camarades l'entrainerent a
+moitie gris dans une maison de filles et l'obligerent a faire son
+choix. Il sortit de la bouleverse, revint, choisit la meme,
+toujours, paya ses dettes, l'emmena, et s'effrayant a l'idee qu'on
+pourrait la lui prendre, qu'il faudrait recommencer une nouvelle
+conquete, il finit par l'epouser.
+
+-- Un menage legitime, mon cher... disait Fanny dans un rire de
+triomphe a Jean qui l'ecoutait terrifie... Et, de tous ceux que
+j'ai connus, c'est encore le plus propre, le plus honnete.
+
+Elle l'affirmait dans la sincerite de son ignorance, les menages
+legitimes ou elle avait pu penetrer ne meritant sans doute pas
+d'autre jugement; et toutes ses notions de la vie etaient aussi
+fausses et sinceres que celle-la.
+
+D'un calmant voisinage ces Hettema, l'humeur toujours egale,
+capables meme de services pas trop derangeants, ayant surtout
+l'horreur des scenes, des querelles ou il faut prendre parti, et
+en general de tout ce qui peut troubler une heureuse digestion. La
+femme essayait d'initier Fanny a l'elevage des poules et des
+lapins, aux joies salubres de l'arrosage, mais inutilement.
+
+La maitresse de Gaussin, faubourienne passee par les ateliers,
+n'aimait la campagne qu'en echappees, en parties, comme un endroit
+ou l'on peut crier, se rouler, se perdre avec son amant. Elle
+detestait l'effort, le travail; et ses six mois de gerance ayant
+epuise pour longtemps ses facultes actives, elle s'amollissait
+dans une torpeur vague, une griserie de bien-etre et de plein air
+qui lui otait presque la force de s'habiller, de se coiffer, ou
+meme d'ouvrir son piano.
+
+Le soin de leur interieur laisse tout entier a une menagere du
+pays, quand, le soir venu, elle resumait sa journee pour la
+raconter a Jean, elle ne trouvait rien qu'une visite a Olympe, des
+potins par-dessus la cloture, et des cigarettes, des tas de
+cigarettes dont les debris salissaient le marbre devant la
+cheminee. Deja six heures!... A peine le temps de passer une robe,
+de piquer une fleur a son corsage pour aller au-devant de lui par
+le chemin vert...
+
+Mais avec les brouillards, les pluies d'automne, la nuit qui
+tombait de bonne heure, elle eut plus d'un pretexte pour ne pas
+sortir; et souvent il la surprenait au retour dans une de ces
+gandouras de laine blanche a grands plis qu'elle mettait le matin,
+les cheveux releves comme quand il etait parti. Il la trouvait
+charmante ainsi, la nuque restee jeune, sa chair tentante et
+soignee qu'il sentait toute prete, sans entraves. Pourtant cet
+aveulissement le choquait, l'effrayait comme un danger.
+
+Lui-meme, apres un grand effort de travail pour augmenter un peu
+leurs ressources sans recourir a Castelet, des veillees passees
+sur des plans, des reproductions de pieces d'artillerie, de
+caissons, de fusils nouveau modele qu'il dessinait au compte
+d'Hettema, se sentit envahi tout a coup par cette influence
+dissolvante de la campagne et de la solitude a laquelle se
+laissent prendre les plus forts, les plus actifs, et dont sa
+premiere enfance dans un coin perdu de nature avait mis en lui le
+germe engourdissant.
+
+Et la materialite de leurs gros voisins aidant, se communiquant a
+eux dans de perpetuelles allees et venues d'une maison a l'autre,
+avec un peu de leur abaissement moral et de leur appetit
+monstrueux, Gaussin et sa maitresse en vinrent eux aussi a
+discuter gravement la question des repas et l'heure du coucher.
+Cesaire ayant envoye une piece de son vin de grenouille, ils
+passerent tout un dimanche a le mettre en bouteilles, la porte de
+leur petit caveau ouverte sur le dernier soleil de l'annee, un
+ciel bleu ou couraient des nuees roses, d'un rose de bruyere des
+bois. L'heure n'etait pas loin des sabots remplis de paille
+chaude, ni du petit somme a deux, de chaque cote d'un feu de
+souches. Heureusement il leur arriva une distraction.
+
+Il la trouva un soir tres emue. Olympe venait de lui raconter
+l'histoire d'un pauvre petit enfant, eleve au Morvan par une
+grand-mere. Le pere et la mere a Paris, marchands de bois,
+n'ecrivaient plus, ne payaient plus depuis des mois. La grand-mere
+morte subitement, des mariniers avaient ramene le mioche par le
+canal de l'Yonne pour le remettre a ses parents; mais, plus
+personne. Le chantier ferme, la mere partie avec un amant, le pere
+ivrogne, failli, disparu... Ils vont bien les menages
+legitimes!... Et voila le pauvre petit, six ans, un amour, sans
+pain ni vetements, a la rue.
+
+Elle s'emouvait jusqu'aux larmes, puis tout a coup:
+
+-- Si nous le prenions... veux-tu?
+
+-- Quelle folie!
+
+-- Pourquoi?...
+
+Et, de bien pres, le calinant:
+
+-- Tu sais comme j'ai desire un enfant de toi; on eleverait celui-
+la, on l'instruirait. ces petits qu'on ramasse, au bout d'un temps
+on les aime comme s'ils etaient a vous...
+
+Elle invoquait aussi la distraction que ce serait pour elle, seule
+tout le jour a s'abetir en remuant des tas de vilaines idees. Un
+enfant, c'est une sauvegarde. Puis, le voyant effraye de la
+depense:
+
+-- Mais ce n'est rien, la depense... Songe donc, a six ans!... on
+l'habillera avec tes vieux effets... Olympe, qui s'y entend,
+m'assurait que nous ne nous en apercevrions meme pas.
+
+-- Que ne le prend-elle alors! dit Jean avec la mauvaise humeur de
+l'homme qui se sent vaincu par sa propre faiblesse.
+
+Il essaya pourtant de resister, a l'aide de l'argument decisif:
+
+-- Et quand je ne serai plus la?...
+
+Il en parlait rarement de ce depart pour ne pas attrister Fanny,
+mais y pensait, s'en rassurait contre les dangers du menage et les
+tristes confidences de De Potter.
+
+-- Quelle complication que cet enfant, quelle charge pour toi dans
+l'avenir!...
+
+Les yeux de Fanny se voilerent:
+
+-- Tu te trompes, m'ami, ce serait quelqu'un a qui parler de toi,
+une consolation, une responsabilite aussi qui me donnerait la
+force de travailler, de reprendre gout a l'existence...
+
+Il reflechit une minute, la vit toute seule, dans la maison vide:
+
+-- Ou est-il, ce petit?
+
+-- Au Bas-Meudon, chez un marinier qui l'a recueilli pour quelques
+jours... Apres, c'est l'hospice, l'assistance.
+
+-- Eh bien! va le chercher, puisque tu y tiens...
+
+Elle lui sauta au cou, et d'une joie d'enfant tout le soir, fit de
+la musique, chanta, heureuse, exuberante, transfiguree. Le
+lendemain, en wagon, Jean parla de leur decision au gros Hettema
+qui paraissait instruit de l'affaire, mais desireux de ne pas s'en
+meler. Enfonce dans son coin et dans la lecture du _Petit
+Journal_, il begayait du fond de sa barbe:
+
+-- Oui, je sais... ce sont ces dames... ca ne me regarde pas...
+
+Et montrant sa tete au-dessus de la feuille depliee:
+
+-- Votre femme me parait tres romanesque, dit-il.
+
+Romanesque ou non, elle etait le soir consternee, a genoux, une
+assiette de soupe a la main, essayant d'apprivoiser le petit gars
+morvandiau, qui debout, dans une pose de recul, la tete basse, une
+tete enorme aux cheveux de chanvre, refusait energiquement de
+parler, de manger, meme de montrer sa figure et repetait d'une
+forte voix etranglee et monotone:
+
+-- Voir _menine_, voir _menine_.
+
+-- _Menine_, c'est sa grand-mere, je pense... Depuis deux heures,
+je n'ai pas pu en tirer autre chose.
+
+Jean s'y mit aussi a vouloir lui faire avaler sa soupe, mais sans
+succes. Et ils restaient la, agenouilles tous deux a sa hauteur,
+tenant l'un l'assiette, l'autre la cuiller, comme devant un agneau
+malade, a repeter des encouragements, des mots de tendresse pour
+le decider.
+
+-- Mettons-nous a table, peut-etre nous l'intimidons; il mangera
+si nous ne le regardons plus...
+
+Mais il continua a se tenir immobile, ahuri, repetant sa plainte
+de petit sauvage, "voir menine", qui leur dechirait le coeur,
+jusqu'a ce qu'il se fut endormi, debout contre le buffet, et si
+profondement qu'ils purent le deshabiller, le coucher dans la
+lourde _berce_ campagnarde empruntee a un voisin, sans qu'il
+ouvrit l'oeil une seconde.
+
+"Vois comme il est beau..." disait Fanny tres fiere de son
+acquisition; et elle forcait Gaussin a admirer ce front tetu, ces
+traits fins et delicats sous leur hale paysan, cette perfection de
+petit corps aux reins rables, aux bras pleins, aux jambes de petit
+faune, longues et nerveuses, deja duvetees dans le bas. Elle
+s'oubliait a contempler cette beaute d'enfant.
+
+"Couvre-le donc, il va avoir froid..." dit Jean dont la voix la
+fit tressaillir, comme tiree d'un reve; et tandis qu'elle le
+bordait tendrement, le petit avait de longs soupirs sanglotes, une
+houle de desespoir malgre le sommeil.
+
+La nuit, il se mit a parler tout seul:
+
+-- _Guerlaude me_, _menine_...
+
+-- Qu'est-ce qu'il dit?... ecoute...
+
+Il voulait etre _guerlaude_; mais que signifiait ce mot patois?
+Jean, a tout hasard, allongea le bras et se mit a remuer la lourde
+couchette; a mesure l'enfant se calmait et il se rendormit en
+tenant dans sa grosse petite main rugueuse, la main qu'il croyait
+etre celle de sa "menine", morte depuis quinze jours.
+
+Ce fut comme un chat sauvage dans la maison, qui griffait,
+mordait, mangeait a part des autres, avec des grondements quand on
+s'approchait de son ecuelle; les quelques mots qu'on en tirait
+etaient d'un langage barbare de bucherons morvandiaux, que jamais
+sans les Hettema, du meme pays que lui, personne n'aurait pu
+comprendre. Pourtant, a force de bons soins, de douceur, on
+parvint a l'apprivoiser un peu, "un pso", comme il disait. Il
+consentit a changer les guenilles dans lesquelles on l'avait amene
+contre les vetements chauds et propres dont l'approche, les
+premiers jours, le faisait "querrier" de fureur, en vrai chacal
+qu'on voudrait affubler d'un manteau de levrette. Il apprit a
+manger a table, l'usage de la fourchette et de la cuiller, et a
+repondre, quand on lui demandait son nom, qu'au pays "i li dision
+Josaph".
+
+Quant a lui donner les moindres notions elementaires, il n'y
+fallait pas songer encore. Eleve en plein bois, sous une hutte de
+charbonnage, la rumeur d'une nature bruissante et fourmillante
+hantait sa caboche dure de petit sylvain, comme le bruit de la mer
+la spirale d'un coquillage; et nul moyen d'y faire entrer autre
+chose, ni de le garder a la maison, meme par les temps les plus
+durs. Dans la pluie, la neige, quand les arbres denudes se
+dressaient en coraux de givre, il s'echappait, battait les
+buissons, fouillait les terriers avec d'adroites cruautes de furet
+chasseur, et lorsqu'il rentrait, rabattu par la faim, il y avait
+toujours dans sa veste de futaine mise en loques, dans la poche de
+sa petite culotte crottee jusqu'au ventre, quelque bete engourdie
+ou morte, oiseau, taupe, mulot, ou, a defaut, des betteraves, des
+pommes de terre arrachees dans les champs.
+
+Rien ne pouvait vaincre ces instincts braconniers et chapardeurs,
+compliques d'une manie paysanne, d'enfouir toutes sortes de menus
+objets luisants, boutons de cuivre, perles de jais, papier de
+plomb du chocolat, que Josaph ramassait en fermant la main,
+emportait vers des cachettes de pie voleuse. Tout ce butin prenait
+pour lui un nom vague et generique, la denree, qu'il prononcait
+_denraie_; et ni raisonnements, ni taloches n'auraient pu
+l'empecher de faire sa _denraie_ aux depens de tout et de tous.
+
+Les Hettema seuls y mettaient bon ordre, le dessinateur gardant a
+portee de sa main, sur sa table autour de laquelle rodait le petit
+sauvage attire par les compas, les crayons de couleur, un fouet a
+chien qu'il lui faisait claquer aux jambes. Mais ni Jean ni Fanny
+n'eussent use de menaces pareilles, quoique le petit se montrat,
+vis-a-vis d'eux, sournois, mefiant, inapprivoisable meme aux
+gateries tendres, comme si la _menine_, en mourant, l'eut prive de
+toute expansion affective. Fanny, "parce qu'elle puait bon",
+parvenait encore a le garder un moment sur ses genoux, tandis que
+pour Gaussin, cependant tres doux avec lui, c'etait toujours la
+bete fauve de l'arrivee, le regard mefiant, les griffes tendues.
+
+Cette repulsion invincible et presque instinctive de l'enfant, la
+malice curieuse de ses petits yeux bleus aux cils d'albinos, et
+surtout l'aveugle et subite tendresse de Fanny pour cet etranger
+tout a coup tombe dans leur vie, troublaient l'amant d'un soupcon
+nouveau. C'etait peut-etre un enfant a elle, eleve en nourrice ou
+chez sa belle-mere; et la mort de Machaume apprise vers cette
+epoque semblait une coincidence pour justifier son tourment.
+Parfois, la nuit, quand il tenait cette petite main cramponnee a
+la sienne, -- car l'enfant dans le vague du sommeil et du reve
+croyait toujours la tendre a _menine_, -- il l'interrogeait de
+tout son trouble interieur et inavoue: "D'ou viens-tu? Qui es-tu?"
+esperant deviner, communique par la chaleur du petit etre, le
+mystere de sa naissance.
+
+Mais son inquietude tomba, sur un mot du pere Legrand qui venait
+demander qu'on l'aidat a payer un entourage a sa defunte et criait
+a sa fille en apercevant la berce de Josaph:
+
+-- Tiens! un gosse!... tu dois etre contente!... Toi qui n'as
+jamais pu en decrocher un.
+
+Gaussin fut si heureux, qu'il paya l'entourage, sans demander a
+voir les devis, et retint le pere Legrand a dejeuner.
+
+Employe dans les tramways de Paris a Versailles, injecte de vin et
+d'apoplexie, mais toujours vert et de belle mine sous son chapeau
+de cuir bouilli entoure pour la circonstance d'une lourde ganse de
+crepe qui en faisait un vrai chapeau de croque-mort, le vieux
+cocher parut enchante de l'accueil du monsieur de sa fille, et
+revint de temps en temps manger la soupe avec eux. Ses cheveux
+blancs de polichinelle sur sa face rase et tumefiee, ses airs de
+pochard majestueux, le respect qu'il portait a son fouet, le
+posant, le calant dans un coin sur avec des precautions de
+nourrice, impressionnaient beaucoup l'enfant; et tout de suite le
+vieux et lui furent en grande intimite. Un jour qu'ils achevaient
+de diner tous ensemble, les Hettema vinrent les surprendre:
+
+"Ah! pardon, vous etes en famille..." fit la femme en minaudant,
+et le mot frappa Jean au visage, humiliant comme un soufflet.
+
+Sa famille!... Cet enfant trouve qui ronflait la tete sur la
+nappe, ce vieux forban ramolli, la pipe en coin de bouche, la voix
+poisseuse, expliquant pour la centieme fois que deux sous de fouet
+lui duraient six mois et que, depuis vingt ans, il n'avait pas
+change de manche!... Sa famille, allons donc!... pas plus qu'elle
+n'etait sa femme, cette Fanny Legrand, vieille et fatiguee,
+avachie sur ses coudes dans la fumee des cigarettes... Avant un
+an, tout cela disparaitrait de sa vie, avec le vague de rencontres
+de voyage, de convives de table d'hote.
+
+Mais a d'autres moments cette idee de depart qu'il invoquait comme
+excuse a sa faiblesse, des qu'il se sentait dechoir, tire en bas,
+cette idee, au lieu de le rassurer, de le soulager, lui faisait
+sentir les liens multiples serres autour de lui, quel dechirement
+ce serait que ce depart, non pas une rupture, mais dix ruptures,
+et qu'il lui en couterait de lacher cette petite main d'enfant qui
+la nuit s'abandonnait dans la sienne. Jusqu'a La Balue, le loriot
+sifflant et chantant dans sa cage trop petite qu'on devait
+toujours lui changer et ou il courbait le dos comme le vieux
+cardinal dans sa prison de fer; oui, La Balue lui-meme avait pris
+un petit coin de son coeur, et ce serait une souffrance que l'oter
+de la.
+
+Elle approchait pourtant, cette inevitable separation; et le
+splendide mois de juin, qui mettait la nature en fete, serait
+probablement le dernier qu'ils passeraient ensemble. Est-ce cela
+qui la rendait nerveuse, irritable, ou l'education de Josaph
+entreprise d'une ardeur subite, au grand ennui du petit Morvandiau
+qui restait des heures devant ses lettres, sans les voir ni les
+prononcer, le front ferme d'une barre comme les battants d'une
+cour de ferme? De jour en jour, ce caractere de femme s'exaltait
+en violences et en pleurs dans des scenes sans cesse renouvelees,
+bien que Gaussin s'appliquat a l'indulgence; mais elle etait si
+injurieuse, il montait de sa colere une telle vase de rancune et
+de haine contre la jeunesse de son amant, son education, sa
+famille, l'ecart que la vie allait agrandir entre leurs deux
+destinees, elle s'entendait si bien a le piquer aux points
+sensibles, qu'il finissait par s'emporter aussi et repondre.
+
+Seulement sa colere a lui gardait une reserve, une pitie d'homme
+bien eleve, des coups qu'il ne portait pas, comme trop douloureux
+et faciles, tandis qu'elle se lachait dans ses fureurs de fille,
+sans responsabilite, ni pudeur, faisait arme de tout, epiant sur
+le visage de sa victime avec une joie cruelle la contraction de
+souffrance qu'elle occasionnait, puis tout a coup tombant dans ses
+bras et implorant son pardon.
+
+La physionomie des Hettema, temoins de ces querelles eclatant
+presque toujours a table, au moment assis et installe de decouvrir
+la soupiere ou de mettre le couteau dans le roti, etait a peindre.
+Ils echangeaient par-dessus la table servie un regard de comique
+effarement. Pourrait-on manger, ou le gigot allait-il voler par le
+jardin avec le plat, la sauce et l'etuvee de haricots?
+
+"Surtout pas de scene!..." disaient-ils a chaque fois qu'il etait
+question de se reunir; et c'est le mot dont ils accueillaient une
+offre de dejeuner ensemble en foret, que Fanny leur jetait un
+dimanche par-dessus le mur... Oh, non! on ne se disputerait pas
+aujourd'hui, il faisait trop beau!... Et elle courut habiller
+l'enfant, remplir les paniers.
+
+Tout etait pret, on partait, quand le facteur apporta une lettre
+chargee dont la signature retint Gaussin en arriere. Il rejoignit
+la bande a l'entree du bois, et tout bas a Fanny:
+
+-- C'est de l'oncle... Il est ravi... Une recolte superbe, vendue
+sur pied... Il renvoie les huit mille francs de Dechelette, avec
+bien des compliments et remerciements a sa niece.
+
+-- Oui, sa niece!... a la mode de Gascogne... Vieille carotte,
+va... dit Fanny qui ne conservait guere d'illusions sur les oncles
+du Midi; puis, toute joyeuse: Il va falloir placer cet argent...
+
+Il la regarda stupefait, l'ayant toujours connue tres scrupuleuse
+sur les questions de probite monnayee...
+
+-- Placer?... mais ce n'est pas a toi...
+
+-- Tiens, au fait, je ne t'ai pas dit...
+
+Elle rougit, avec ce regard qui se ternissait a la moindre
+alteration de la verite... Ce bon enfant de Dechelette ayant
+appris ce qu'ils faisaient pour Joseph, lui avait ecrit que cet
+argent les aiderait a elever le petit.
+
+-- Puis tu sais, si ca t'ennuie, on les lui rendra, ses huit mille
+francs; il est a Paris...
+
+La voix des Hettema, qui discretement avaient pris l'avance,
+retentit sous les arbres:
+
+-- A droite ou a gauche?
+
+-- A droite, a droite... aux Etangs!..." cria Fanny, puis, tournee
+vers son amant: Voyons, tu ne vas pas recommencer a te devorer
+pour des betises... nous sommes un vieux menage, que diable!...
+
+Elle connaissait cette paleur tremblee de ses levres, ce coup
+d'oeil au petit, l'interrogeant des pieds a la tete; mais cette
+fois ce ne fut qu'une velleite de violence jalouse. Il en arrivait
+maintenant aux lachetes de l'habitude, aux concessions pour la
+paix. "Quel besoin de me torturer, d'aller au fond des choses?...
+Si cet enfant est a elle, quoi de plus simple qu'elle l'ait pris,
+en me cachant la verite, apres toutes les scenes, les
+interrogatoires que je lui ai fait subir!... Vaut-il pas mieux
+accepter ce qui est et passer tranquillement les quelques mois qui
+nous restent?..."
+
+Et par les chemins vallonnes du bois il s'en allait portant leur
+dejeuner de cantine dans son lourd panier drape de blanc, resigne,
+las, le dos rond d'un vieux jardinier, tandis que devant lui la
+mere et l'enfant marchaient ensemble, Josaph endimanche et gauche
+dans un complet de la _Belle-Jardiniere_ qui l'empechait de
+courir, elle, en peignoir clair, tete et cou nus sous un parasol
+japonais, la taille epaissie, la marche veule, et dans ses beaux
+cheveux en torsades, une grande meche blanche qu'elle ne se
+donnait plus la peine de cacher.
+
+En avant et plus bas, se tassait dans la pente de l'allee le
+couple Hettema, coiffe de gigantesques chapeaux de paille pareils
+a ceux des cavaliers Touaregs, vetu de flanelle rouge, charge de
+victuailles, d'engins de peche, filets, balances a ecrevisses, et
+la femme, pour alleger son mari, portant vaillamment en sautoir
+sur sa poitrine de colosse le cor de chasse sans lequel il n'y
+avait pas de promenade en foret possible pour le dessinateur. En
+marchant, le menage chantait:
+
+_J'aime entendre la rame_
+_Le soir battre les flots;_
+_J'aime le cerf qui brame..._
+
+Le repertoire d'Olympe etait inepuisable de ces sentimentalites de
+la rue; et quand on se figurait ou elle les avait ramassees, dans
+quelle demi-ombre honteuse de persiennes closes, a combien
+d'hommes elle les avait chantees, la serenite du mari accompagnant
+a la tierce prenait une extraordinaire grandeur. Le mot du
+grenadier a Waterloo: "Ils sont trop..." devait etre celui de la
+philosophique indifference de cet homme.
+
+Pendant que Gaussin reveur regardait l'enorme couple s'enfoncer
+dans un creux de vallon ou lui-meme s'engageait a sa suite, un
+grincement de roues montait l'allee avec une volee de fous rires,
+de voix enfantines; et tout a coup parut, a quelques pas de lui,
+un chargement de fillettes, rubans et cheveux flottants dans une
+charrette anglaise trainee par un petit ane, qu'une jeune fille,
+guere plus agee que les autres, tirait par la bride sur ce chemin
+difficile.
+
+Il etait aise de voir que Jean faisait partie de la bande dont les
+tournures heteroclites, la grosse dame surtout, ceinturee d'un cor
+de chasse, avaient anime le petit monde d'une gaiete
+inextinguible; aussi la jeune fille essaya-t-elle d'imposer
+silence aux enfants une minute. Mais ce nouveau chapeau Touareg
+dechaina plus fort leur folie moqueuse, et en passant devant
+l'homme qui se rangeait pour laisser de la place a la petite
+charrette, un joli sourire un peu gene lui demandait grace et
+s'etonnait naivement de trouver au vieux jardinier une figure si
+douce et si jeune.
+
+Il salua timidement, rougit sans trop savoir de quelle honte; et
+l'attelage s'arretant en haut de la cote a une croiserie de
+chemins, avec un ramage de petites voix qui lisaient tout haut les
+noms du poteau indicateur a demi-effaces par les pluies... _Route
+des Etangs_, _Chene du grand veneur_, _Fausses reposes_, _Chemin
+de_ _Velizy_..., Jean se retourna pour voir disparaitre dans
+l'allee verte etoilee de soleil et tapissee de mousse, ou les
+roues filaient sur du velours, ce tourbillon de blonde jeunesse,
+cette charretee de bonheur aux couleurs du printemps, aux rires en
+fusees sous les branches.
+
+La trompe d'Hettema, furieuse, le tira brusquement de son reve.
+Ils etaient installes au bord de l'etang, en train de deballer les
+provisions; et de loin on voyait refletees par l'eau claire la
+nappe blanche sur l'herbe rase, et les vareuses de flanelle rouge
+eclatant dans la verdure comme des vestes de piqueur.
+
+"Arrivez donc... c'est vous qui avez le homard", criait le gros
+homme; et la voix nerveuse de Fanny:
+
+-- C'est la petite Bouchereau qui t'a arrete en route?...
+
+Jean tressaillit a ce nom de Bouchereau qui le ramenait a
+Castelet, pres du lit de sa mere malade.
+
+-- Mais oui, dit le dessinateur lui prenant le panier des mains...
+la grande, celle qui conduisait, c'est la niece du medecin... Une
+fille de son frere qu'il a prise chez lui. Ils habitent Velizy
+pendant l'ete... Elle est jolie.
+
+-- Oh! jolie... l'air effronte, surtout...
+
+Et Fanny, coupant le pain, epiait son amant, inquiete de ses yeux
+distraits.
+
+Mme Hettema, tres grave, deballant le jambon, blamait fort cette
+facon de laisser des jeunes filles courir les bois en liberte.
+
+-- Vous me direz que c'est le genre anglais, et que celle-ci a ete
+elevee a Londres..., mais c'est egal, ca n'est vraiment pas
+convenable.
+
+-- Non, mais tres commode pour les aventures!
+
+-- Oh! Fanny...
+
+-- Pardon, j'oubliais... Monsieur croit aux innocentes...
+
+-- Voyons, si l'on dejeunait... fit Hettema qui commencait a
+s'effrayer.
+
+Mais il fallait qu'elle lachat tout ce qu'elle savait des jeunes
+filles du monde. Elle avait de belles histoires la dessus..., les
+couvents, les pensionnats, c'etait du propre... Elles sortaient de
+la epuisees, fletries, avec le degout de l'homme; pas meme
+capables de faire des enfants.
+
+-- Et c'est alors qu'on vous les donne, tas de jobards... Une
+ingenue!... Comme s'il y avait des ingenues; comme si du monde ou
+pas du monde, toutes les filles ne savaient pas, de naissance, de
+quoi il retourne... Moi, d'abord, a douze ans, je n'avais plus
+rien a apprendre... vous non plus, n'est-ce pas, Olympe?
+
+-- ... naturellement... dit Mme Hettema avec un haussement
+d'epaules; mais le sort du dejeuner la preoccupait surtout, en
+entendant Gaussin qui se montait, declarer qu'il y avait jeunes
+filles et jeunes filles, et qu'on trouverait encore dans les
+familles...
+
+-- Ah! oui, la famille, ripostait sa maitresse d'un air de mepris,
+parlons-en...; surtout de la tienne.
+
+-- Tais-toi... Je te defends...
+
+-- Bourgeois!
+
+-- Drolesse!... Heureusement ca va finir... Je n'en ai plus pour
+longtemps a vivre avec toi...
+
+-- Va, va, file, c'est moi qui serai contente...
+
+Ils s'injuriaient en pleine figure, devant la curiosite mauvaise
+de l'enfant a plat ventre dans l'herbe, quand une effroyable
+sonnerie de trompe, centuplee en echo par l'etang, les masses
+etagees du bois, couvrit tout a coup leur querelle.
+
+"En avez-vous assez?... En voulez-vous encore?" et rouge, le cou
+gonfle, le gros Hettema, n'ayant trouve que ce moyen de les faire
+taire, attendait, l'embouchure aux levres, le pavillon menacant.
+
+
+IX
+
+D'habitude leurs facheries ne duraient guere, fondues a un peu de
+musique, aux calines effusions de Fanny; mais, cette fois, il lui
+en voulut serieusement, et plusieurs jours de suite garda le meme
+pli au front, le meme silence de rancune, s'installant a dessiner
+sitot les repas, se refusant a toute sortie avec elle.
+
+C'etait comme une honte subite de l'abjection ou il vivait, la
+crainte de rencontrer encore la petite charrette montant l'allee
+et ce limpide sourire de jeunesse auquel il songeait constamment.
+Puis, avec un brouillement de reve qui s'en va, de decor qui se
+casse pour les changements a vue d'une feerie, l'apparition devint
+confuse, se perdit dans son lointain de bois, et Jean ne la revit
+plus. Seulement il lui resta un fond de tristesse dont Fanny crut
+savoir la cause, et resolut d'avoir raison....
+
+-- C'est fait, lui dit-elle un jour toute joyeuse... J'ai vu
+Dechelette... Je lui ai rendu l'argent... Il trouve, comme toi,
+que c'est plus convenable ainsi; je me demande pourquoi, par
+exemple... Enfin, ca y est... Plus tard, quand je serai seule, il
+pensera au petit... Es-tu content?... M'en veux-tu toujours?
+
+Et elle lui raconta sa visite rue de Rome, son etonnement de
+trouver au lieu du caravanserail bruyant et fou, traverse de
+bandes en delire, une maison bourgeoise paisible, gardee d'une
+consigne tres severe. Plus de galas, plus de bals masques; et
+l'explication de ce changement, dans ces mots a la craie que
+quelque parasite econduit et furieux avait ecrits sur la petite
+entree de l'atelier: _Ferme pour cause de collage_.
+
+-- Et c'est la verite, mon cher... Dechelette en arrivant s'est
+toque d'une fille de skating, Alice Dore; il l'a prise avec lui
+depuis un mois, en menage, absolument en menage... Une petite
+femme bien gentille, bien douce, un joli mouton... Ils ne font
+guere de bruit a eux deux... J'ai promis que nous irions les voir;
+ca nous changera un peu du cor de chasse et des barcarolles...
+C'est egal, dis donc, le philosophe avec ses theories... Pas de
+lendemain, pas de collage... Ah! je l'ai joliment blague!
+
+Jean se laissa conduire chez Dechelette qu'il n'avait pas revu
+depuis leur rencontre a la Madeleine. On l'eut bien surpris alors,
+en lui disant qu'il en arriverait a frequenter sans degout ce
+cynique et dedaigneux amant de sa maitresse, a devenir presque son
+ami. Des la premiere visite, lui-meme s'etonnait de se sentir si a
+l'aise, charme par la douceur de cet homme au bon rire d'enfant
+dans sa barbe de cosaque, et d'une serenite d'humeur que
+n'alteraient pas les cruelles crises de foie qui plombaient son
+teint, le tour de ses yeux.
+
+Et comme on comprenait bien la tendresse qu'il inspirait a cette
+Alice Dore, aux longues mains molles et blanches, a
+l'insignifiante beaute blonde, que relevait l'eclat de sa chair de
+Flamande, aussi doree que son nom; de l'or dans les cheveux, dans
+les prunelles, frangeant les cils, pailletant la peau jusque sous
+les ongles.
+
+Ramassee par Dechelette sur l'asphalte du skating, parmi les
+grossieretes, les brutalites de la traite, les tourbillons de
+fumee que l'homme crache, avec un chiffre, dans le maquillage de
+la fille, la politesse de celui-ci l'avait attendrie et surprise.
+Elle se retrouva femme, de pauvre betail a plaisir qu'elle etait,
+et quand il voulut la renvoyer au matin, conformement a ses
+principes, avec un bon dejeuner et quelques louis, elle eut le
+coeur si gros, lui demanda si doucement, si desirement "garde-moi
+encore..." qu'il ne se sentit pas le courage de refuser. Depuis,
+moitie respect humain, moitie lassitude, il tenait sa porte close
+sur cette lune de miel de hasard, qu'il passait au frais et au
+calme de son palais d'ete si bien amenage pour le confortable; et
+ils vivaient ainsi tres heureux, elle de ces egards tendres
+qu'elle n'avait jamais connus, lui du bonheur qu'il donnait a ce
+pauvre etre et de sa reconnaissance naive, subissant aussi sans
+qu'il s'en rendit compte, et pour la premiere fois, le charme
+penetrant d'une intimite de femme, le mysterieux sortilege de la
+vie a deux, dans une conformite de bonte et de douceur.
+
+Pour Gaussin, l'atelier de la rue de Rome fut une diversion au
+milieu bas et mesquin ou trainait sa vie de petit employe en faux
+menage; il aimait la conversation de ce savant aux gouts
+d'artiste, de ce philosophe en robe persane, legere et lache comme
+sa doctrine, ces recits de voyages que Dechelette esquissait avec
+le moins de mots possible, et si bien a leur place parmi les
+tentures orientales, les Bouddhas dores, les chimeres de bronze,
+le luxe exotique de ce hall immense ou le jour tombait d'un haut
+vitrage, vraie lumiere de fond de parc, remuee par le feuillage
+grele des bambous, les palmes decoupees des fougeres
+arborescentes, et les enormes feuilles des strilligias melees a
+des philodendrons aux minces flexibilites de plantes d'eau,
+cherchant l'ombre et l'humide.
+
+Le dimanche surtout, avec cette large baie sur une rue deserte du
+Paris d'ete, le frisson des feuilles, l'odeur de terre fraiche au
+pied des plantes, c'etait la campagne et le sous-bois presque
+autant qu'a Chaville, moins la promiscuite et la trompe des
+Hettema. Il ne venait jamais de monde; une fois pourtant Gaussin
+et sa maitresse, arrivant pour diner, entendirent des l'entree
+l'animation de plusieurs voix. Le jour baissait, on prenait le
+raki dans la serre, et la discussion semblait vive:
+
+-- Et moi je trouve que cinq ans de Mazas, le nom perdu, la vie
+detruite, c'est assez payer cher un coup de passion et de folie...
+Je signerai votre petition, Dechelette.
+
+-- C'est Caoudal... dit Fanny tout bas, en tressaillant.
+
+Quelqu'un repondait avec la secheresse cassante d'un refus:
+
+-- Moi, je ne signe rien, n'acceptant aucune solidarite avec ce
+drole...
+
+-- La Gournerie, maintenant...
+
+Et Fanny, serree contre son amant, murmurait:
+
+-- Allons-nous-en, si ca t'ennuie de les voir...
+
+-- Pourquoi donc! mais pas du tout...
+
+En realite, il ne se rendait pas bien compte de l'impression qu'il
+aurait a se trouver en face de ces hommes, mais il ne voulait pas
+reculer devant l'epreuve, desireux peut-etre de savoir le degre
+actuel de cette jalousie qui avait fait son miserable amour.
+
+"Allons!" dit-il, et ils se montrerent dans une lumiere rose de
+fin de jour, eclairant les cranes chauves, les barbes grisonnantes
+des amis de Dechelette jetes sur les divans bas, autour d'une
+table d'Orient en escabeau ou tremblait, dans cinq ou six verres,
+la liqueur anisee et laiteuse qu'Alice etait en train de verser.
+Les femmes s'embrasserent:
+
+-- Vous connaissez ces messieurs, Gaussin? demanda Dechelette, au
+mouvement berceur de son fauteuil a bascule.
+
+S'il les connaissait!... Deux au moins lui etaient familiers a
+force d'avoir devisage pendant des heures leurs portraits aux
+vitrines de celebrites. Comme ils l'avaient fait souffrir, quelle
+haine il s'etait sentie contre eux, une haine de succession, une
+rage a sauter dessus, a leur manger la figure, lorsqu'il les
+rencontrait dans la rue!... Mais Fanny disait bien que cela lui
+passerait; maintenant c'etait pour lui des visages de
+connaissance, presque des parents, des oncles lointains qu'il
+retrouvait.
+
+"Toujours beau, le petit!..." dit Caoudal, allonge de toute sa
+taille geante et tenant un ecran au-dessus de ses paupieres pour
+les garantir du vitrage. "Et Fanny, voyons?..." Il se leva sur le
+coude, cligna ses yeux d'expert:
+
+-- La figure tient encore; mais la taille, tu fais bien de la
+ficeler... enfin, console-toi, ma fille, La Gournerie est encore
+plus gros que toi.
+
+Le poete pinca dedaigneusement ses levres minces. Assis a la
+turque sur une pile de coussins -- depuis son voyage en Algerie il
+pretendait ne pouvoir se tenir autrement --, enorme, empate,
+n'ayant plus d'intelligent que son front solide sous une foret
+blanche, et son dur regard de negrier, il affectait avec Fanny une
+reserve mondaine, une politesse exageree, comme pour donner une
+lecon a Caoudal.
+
+Deux paysagistes a tetes halees et rustiques completaient la
+reunion; eux aussi connaissaient la maitresse de Jean, et le plus
+jeune lui dit dans un serrement de main:
+
+-- Dechelette nous a conte l'histoire de l'enfant, c'est tres
+gentil ce que vous avez fait la, ma chere.
+
+-- Oui, fit Caoudal a Gaussin, oui, tres chic, l'adoption... Pas
+province du tout.
+
+Elle semblait embarrassee de ces eloges, quand on buta contre un
+meuble dans l'atelier obscur, et une voix, demanda:
+
+-- Personne?
+
+Dechelette dit:
+
+-- Voila Ezano.
+
+Celui-la, Jean ne l'avait jamais vu; mais il savait quelle place
+ce boheme, ce fantaisiste, aujourd'hui range, marie, chef de
+division aux Beaux-Arts, avait tenue dans l'existence de Fanny
+Legrand, et il se souvenait d'un paquet de lettres passionnees et
+charmantes. Un petit homme s'avanca, creuse, desseche, la demarche
+raide, qui donnait la main de loin, tenait les gens a distance par
+une habitude d'estrade, de figuration administrative. Il parut
+tres surpris de voir Fanny, surtout de la retrouver belle apres
+tant d'annees:
+
+"Tiens!... Sapho..." et une rougeur furtive egaya ses pommettes.
+
+Ce nom de Sapho qui la rendait au passe, la rapprochait de tous
+ses anciens, causa une certaine gene.
+
+"Et M. d'Armandy qui nous l'a amenee..." fit Dechelette vivement
+pour prevenir le nouveau venu. Ezano salua; on se mit a causer.
+Fanny rassuree de voir comme son amant prenait les choses, et
+fiere de lui, de sa beaute, de sa jeunesse, devant des artistes,
+des connaisseurs, se montra tres gaie, tres en verve. Toute a sa
+passion presente, a peine se souvenait-elle de ses liaisons avec
+ces hommes; des annees de cohabitation pourtant, de vie en commun
+ou l'empreinte se fait d'habitudes, de manies, gagnees a un
+contact et lui survivant, jusqu'a cette facon de rouler les
+cigarettes qu'elle tenait d'Ezano comme sa preference du Job et du
+maryland.
+
+Jean constatait sans le moindre trouble ce petit detail qui l'eut
+exaspere jadis, eprouvant a se trouver aussi calme, la joie d'un
+prisonnier qui a lime sa chaine, et sent que le moindre effort lui
+suffira pour l'evasion.
+
+-- Hein! ma pauvre Fanny, disait Caoudal d'un ton blagueur en lui
+montrant les autres... quel dechet!... sont-ils vieux, sont-ils
+raplatis!... il n'y a que nous deux, vois-tu, qui tenions le coup.
+
+Fanny se mit a rire:
+
+-- Ah! pardon, colonel -- on l'appelait quelquefois ainsi a cause
+de ses moustaches --, ce n'est pas tout a fait la meme chose... je
+suis d'une autre promotion...
+
+-- Caoudal oublie toujours qu'il est un ancetre, dit La Gournerie;
+et sur un mouvement du sculpteur qu'il savait toucher au vif:
+Medaille de 1840, cria-t-il de sa voix stridente, c'est une date,
+mon bon!...
+
+Il restait entre ces deux anciens amis un ton agressif, une sourde
+antipathie qui ne les avait jamais separes, mais eclatait dans
+leurs regards, leurs moindres paroles, et cela depuis vingt ans,
+du jour ou le poete enlevait sa maitresse au sculpteur. Fanny ne
+comptait plus pour eux, ils avaient l'un et l'autre couru d'autres
+joies, d'autres deboires, mais la rancune subsistait, creusee plus
+profonde avec les annees.
+
+-- Regardez-nous donc tous les deux, et dites franchement si c'est
+moi qui suis l'ancetre!...
+
+Serre dans le veston qui faisait saillir ses muscles, Caoudal se
+campait debout, la poitrine cambree, secouant sa criniere
+flamboyante ou ne se voyait pas un poil blanc:
+
+-- Medaille de 1840... cinquante-huit ans dans trois mois... Et
+puis, qu'est-ce que ca prouve?... Est-ce l'age qui fait les
+vieux?... Il n'y a qu'a la Comedie-Francaise et au Conservatoire
+que les hommes bafouillent a la soixantaine, en branlant la tete,
+et petonnent, le dos rond, les jambes molles, avec des accidents
+seniles. A soixante ans, sacrebleu! on marche plus droit qu'a
+trente, parce qu'on se surveille; et la femme vous gobe encore
+pourvu que le coeur reste jeune, et chauffe, et remonte toute la
+carcasse...
+
+-- Crois-tu? fit La Gournerie qui regardait Fanny en ricanant.
+
+Et Dechelette, avec son bon sourire:
+
+-- Pourtant tu dis toujours qu'il n'y a que la jeunesse, tu en
+rabaches...
+
+-- C'est ma petite Cousinard qui m'a fait changer d'idee...
+Cousinard, mon nouveau modele... Dix-huit ans, des ronds, des
+fossettes partout, un Clodion... Et si bon enfant, si peuple, du
+Paris de la Halle ou sa mere vend de la volaille... Elle vous a de
+ces mots betes a l'embrasser, de ces mots... L'autre jour, dans
+l'atelier, elle trouve un roman de Dejoie, regarde le titre:
+_Therese_, et le rejette avec sa jolie moue: "Si ca s'etait appele
+Pauv' Therese, je l'aurais lu toute la nuit!..." J'en suis fou, je
+vous dis.
+
+-- Du coup te voila en menage?... Et dans six mois encore une
+rupture, des larmes comme le poing, le degout du travail, des
+coleres a tout tuer...
+
+Le front de Caoudal s'assombrit:
+
+-- C'est vrai que rien ne dure... On se prend, on se quitte...
+
+-- Alors pourquoi se prendre?
+
+-- Eh bien, et toi?... Crois-tu donc que tu en as pour la vie avec
+ta Flamande!...
+
+-- Oh! nous autres, nous ne sommes pas en menage... pas vrai,
+Alice?
+
+-- Certainement, repondit d'une voix douce et distraite la jeune
+femme montee sur une chaise, en train de cueillir des glycines et
+des verdures pour un bouquet de table.
+
+Dechelette continua:
+
+-- Il n'y aura pas de rupture entre nous, a peine une quitterie...
+Nous avons fait un bail de deux mois a passer ensemble; le dernier
+jour on se separera sans desespoir et sans surprise... Moi je
+retournerai a Ispahan -- je viens de retenir mon _sleeping_ -- et
+Alice rentrera dans son petit appartement de la rue Labruyere
+qu'elle a toujours garde.
+
+-- Troisieme au-dessus de l'entresol, tout ce qu'il y a de plus
+commode pour se fiche par la fenetre!
+
+En disant cela, la jeune femme souriait, rousse et lumineuse dans
+le jour tombant, sa lourde grappe de fleurs mauves a la main; mais
+l'accent de sa parole etait si profond, si grave, que personne ne
+repondit. Le vent fraichissait, les maisons d'en face semblaient
+plus hautes.
+
+-- Allons nous mettre a table, cria le colonel... Et disons des
+choses folatres...
+
+-- Oui, c'est cela, _gaudeamus_ _igitur_... amusons-nous pendant
+que nous sommes jeunes, n'est-ce pas, Caoudal?... dit La Gournerie
+avec un rire qui sonnait faux.
+
+Jean, quelques jours apres, passait de nouveau rue de Rome, il
+trouvait l'atelier ferme, le grand rideau de coutil descendu sur
+la vitre, un silence morne des caves jusqu'a la toiture en
+terrasse. Dechelette etait parti, a l'heure indiquee, le bail
+fini. Et lui pensait:
+
+-- C'est beau de faire ce qu'on veut dans l'existence, de
+gouverner sa raison et son coeur... Aurai-je jamais ce courage?...
+
+Une main se posa sur son epaule:
+
+-- Bonjour, Gaussin!...
+
+Dechelette, l'air fatigue, plus jaune et plus fronce que
+d'habitude, lui expliqua qu'il ne partait pas encore, retenu a
+Paris par quelques affaires, et qu'il habitait le Grand-Hotel,
+l'atelier lui faisant horreur depuis cette histoire
+epouvantable...
+
+-- Quoi donc?
+
+-- C'est vrai, vous ne savez pas... Alice est morte... Elle s'est
+tuee... Attendez-moi, que je regarde si j'ai des lettres...
+
+Il revint presque aussitot, et tout en faisant sauter des bandes
+de journaux d'un doigt nerveux, il parlait sourdement, comme un
+somnambule, sans regarder Gaussin qui marchait pres de lui:
+
+-- Oui, tuee, jetee par la fenetre, comme elle l'avait dit le soir
+ou vous etiez la... Qu'est-ce que vous voulez?... moi, je ne
+savais pas, je ne pouvais pas me douter... Le jour ou je devais
+partir, elle me dit d'un air tranquille: "Emmene-moi,
+Dechelette... ne me laisse pas seule... je ne pourrai plus vivre
+sans toi..." Ca me faisait rire. Me voyez-vous avec une femme, la-
+bas, chez ces Kurdes... Le desert, les fievres, les nuits de
+bivouac... A diner, elle me repetait encore: "Je ne te generai
+pas, tu verras comme je serai gentille..." Puis, voyant qu'elle me
+faisait de la peine, elle n'a plus insiste... Apres, nous sommes
+alles aux Varietes dans une baignoire... tout cela convenu
+d'avance... Elle paraissait contente, me tenait la main tout le
+temps et murmurait: "Je suis bien..." Comme je partais dans la
+nuit, je la ramenai chez elle en voiture; mais nous etions tristes
+tous deux, sans parler. Elle ne me dit meme pas merci pour un
+petit paquet que je lui glissai dans la poche, de quoi vivre
+tranquille un an ou deux. Arrives rue Labruyere, elle me demande
+de monter... Je ne voulais pas. "Je t'en prie... jusqu'a la porte
+seulement." Mais la je tins bon, je n'entrai pas. Ma place etait
+retenue, mon sac fait, puis j'avais trop dit que je partirais...
+En descendant, le coeur un peu gros, j'entendais qu'elle me criait
+quelque chose comme "... plus vite que toi..." mais je ne compris
+qu'en bas, dans la rue... Oh!...
+
+Il s'arreta, les yeux a terre, devant l'horrible vision que le
+trottoir lui presentait maintenant a chaque pas, cette masse
+inerte et noire qui ralait...
+
+-- Elle est morte deux heures apres, sans un mot, sans une
+plainte, me fixant de ses prunelles d'or. Souffrait-elle? m'a-t-
+elle reconnu? Nous l'avions couchee sur son lit, tout habillee,
+une grande mantille de dentelle enveloppant la tete d'un cote,
+pour cacher la blessure du crane. Tres pale, avec un peu de sang
+sur la tempe, elle etait encore jolie, si douce... Mais comme je
+me penchais pour essuyer cette goutte de sang qui revenait
+toujours, inepuisable -- son regard m'a semble prendre une
+expression indignee et terrible... Une malediction muette que la
+pauvre fille me jetait... Aussi qu'est-ce que ca me faisait de
+rester quelque temps encore ou de l'emmener avec moi, prete a
+tout, si peu genante?... Non, l'orgueil, l'entetement d'une parole
+dite... Eh bien, je n'ai pas cede, et elle est morte, morte de moi
+qui l'aimais pourtant...
+
+Il se montait, parlait tout haut, suivi de l'etonnement des gens
+qu'il coudoyait en descendant la rue d'Amsterdam; et Gaussin,
+passant devant son ancien logis dont il apercevait le balcon, la
+veranda, faisait un retour vers Fanny et leur propre histoire, se
+sentait pris d'un frisson, pendant que Dechelette continuait:
+
+-- Je l'ai conduite a Montparnasse, sans amis, sans famille...
+J'ai voulu etre seul a m'occuper d'elle... Et depuis, je suis la,
+pensant toujours a la meme chose, ne pouvant me decider a partir
+avec cette idee obsedante, et fuyant ma maison ou j'ai passe deux
+mois si heureux a cote d'elle... Je vis dehors, je cours, j'essaye
+de me distraire, d'echapper a cet oeil de morte qui m'accuse sous
+un filet de sang...
+
+Et s'arretant, bute a ce remords, avec deux grosses larmes qui
+glissaient sur son petit nez camard si bon, si epris de la vie, il
+disait:
+
+-- Voyons, mon ami; je ne suis pourtant pas mechant... C'est un
+peu fort tout de meme que j'aie fait ca...
+
+Jean essayait de le consoler, rejetant tout sur un hasard, un
+mauvais sort; mais Dechelette repetait en secouant la tete, les
+dents serrees:
+
+-- Non, non... Je ne me pardonnerai jamais... Je voudrais me
+punir...
+
+Ce desir d'une expiation ne cessa de le hanter, il en parlait a
+tous ses amis, a Gaussin qu'il venait prendre a la sortie du
+bureau.
+
+"Allez-vous-en donc, Dechelette... Voyagez, travaillez, ca vous
+distraira..." lui repetaient Caoudal et les autres, un peu
+inquiets de son idee fixe, de cet acharnement a leur faire repeter
+qu'il n'etait pas mechant. Enfin un soir, soit qu'il eut voulu
+revoir l'atelier avant de partir, ou qu'un projet tres arrete d'en
+finir avec sa peine l'y eut amene, il rentra chez lui et au matin
+des ouvriers descendant des faubourgs a leur travail le
+ramasserent, le crane en deux, sur le trottoir devant sa porte,
+mort du meme suicide que la femme, avec les memes affres, le meme
+fracassement d'un desespoir jete a la rue.
+
+Dans l'atelier en demi-jour, une foule se pressait, d'artistes, de
+modeles, de femmes de theatre, tous les danseurs, tous les
+soupeurs des dernieres fetes. C'etait un bruit pietine, chuchote,
+une rumeur de chapelle sous la flamme courte des cierges. On
+regardait a travers les lianes, les feuillages, le corps expose
+dans une etoffe de soie ramagee de fleurs d'or, coiffe en turban
+pour la hideuse plaie de la tete, et tout de son long etendu, les
+mains blanches en avant qui disaient l'abandon, le deliement
+supreme, sur le divan bas ombrage de glycines ou Gaussin et sa
+maitresse s'etaient connus la nuit du bal.
+
+
+X
+
+On en meurt donc quelquefois de ces ruptures!... Maintenant, quand
+ils se disputaient, Jean n'osait plus parler de son depart, il ne
+criait plus, exaspere:
+
+-- Heureusement, ca va finir.
+
+Elle n'aurait eu qu'a repondre:
+
+-- C'est bien, va-t'en... moi, je me tuerai, je ferai comme
+l'autre...
+
+Et cette menace qu'il croyait comprendre dans la melancolie de ses
+regards et des airs qu'elle chantait, dans la songerie de ses
+silences, le troublait jusqu'a l'epouvante.
+
+Cependant il avait passe l'examen de classement qui termine, pour
+les attaches consulaires, le stage ministeriel; recu dans un bon
+rang, on allait le designer pour un des premiers postes libres, ce
+n'etait plus qu'une affaire de semaines, de jours!... Et autour
+d'eux, dans cette fin de saison aux soleils de plus en plus brefs,
+tout se hatait aussi vers les changements de l'hiver. Un matin,
+Fanny, ouvrant la fenetre devant le premier brouillard, s'ecriait:
+
+-- Tiens, les hirondelles sont parties...
+
+L'une apres l'autre, les maisons bourgeoises du pays fermaient
+leurs persiennes; sur la route de Versailles, des voitures de
+demenagement se succedaient, de grands omnibus de campagne charges
+de paquets, avec des panaches de plantes vertes sur la plate-
+forme, pendant que les feuilles s'en allaient par tourbillons,
+roulaient comme les nuages en fuite sous le ciel bas, et que les
+meules montaient dans les champs degarnis. Derriere le verger,
+depouille, rapetisse par le manque de verdure, les chalets fermes,
+les sechoirs des blanchisseries aux toits rouges se massaient en
+paysage triste, et de l'autre cote de la maison, la voie ferree
+mise a nu deroulait tout le long des bois en grisaille sa noire
+ligne voyageuse.
+
+Quelle cruaute de la laisser la toute seule dans cette tristesse
+des choses! Il sentait son coeur defaillir d'avance; jamais il
+n'aurait le courage de l'adieu. C'etait bien la-dessus qu'elle
+comptait, l'attendant a cette minute supreme, et jusque-la
+tranquille, ne parlant de rien, fidele a sa promesse de ne pas
+mettre d'entraves a ce depart de tout temps prevu et consenti. Un
+jour, il rentra avec cette nouvelle:
+
+-- Je suis nomme...
+
+-- Ah!... et ou donc?...
+
+Elle questionnait, l'air indifferent, mais les levres et les yeux
+decolores, une telle crispation sur tout le visage qu'il ne la fit
+pas plus longtemps attendre:
+
+-- Non, non... pas encore... J'ai cede mon tour a Hedouin... ca
+nous donne au moins six mois.
+
+Ce fut un debordement de larmes, de rires, de baisers fous qui
+balbutiaient:
+
+-- Merci, merci... Quelle bonne vie je vais te faire
+maintenant!... C'etait ca, vois-tu, qui me rendait mechante, cette
+idee de depart...
+
+Elle allait s'y preparer mieux, s'y resigner petit a petit. Et
+puis, dans six mois, ce ne serait plus l'automne, avec le contre-
+coup de ces histoires de mort.
+
+Elle tint parole. Plus de nerfs, plus de querelles; et meme, pour
+eviter les ennuis causes par l'enfant, elle se decidait a le
+mettre en pension a Versailles. Il ne sortait que le dimanche, et
+si ce nouveau regime ne modifiait pas encore sa nature rebelle et
+sauvage, du moins il lui apprenait l'hypocrisie. On vivait au
+calme, les diners avec les Hettema savoures sans orage, et le
+piano rouvert pour les partitions favorites. Mais au fond, Jean
+restait plus trouble, plus perplexe que jamais, se demandant ou le
+menerait sa faiblesse, songeant parfois a renoncer aux consulats,
+a passer dans le service des bureaux. C'etait Paris, le bail du
+menage indefiniment renouvele; mais tout le reve de sa jeunesse a
+bas, et le desespoir des siens, la brouille certaine avec son pere
+qui ne lui pardonnerait pas cet abandon, surtout lorsqu'il en
+saurait les causes.
+
+Et pour qui?... Pour une creature vieillie, fanee, qu'il n'aimait
+plus, il en avait eu la preuve en face de ses amants... Quel
+malefice tenait donc, dans cette vie a deux?
+
+Comme il montait en wagon, un matin, aux derniers jours d'octobre,
+un regard de jeune fille leve vers le sien lui rappela tout a coup
+sa rencontre du bois, cette grace radieuse de femme-enfant, dont
+le souvenir l'avait poursuivi pendant des mois. Elle portait la
+meme robe claire que le soleil tachait si joliment sous les
+branches, mais recouverte d'un grand manteau de voyage; et dans le
+wagon, des livres, un petit sac, un bouquet de grands roseaux, et
+des dernieres fleurs disaient le retour vers Paris, la fin de la
+villegiature. Elle aussi l'avait reconnu, d'un demi-sourire
+frissonnant sur la limpidite d'eau de source de ses yeux; et ce
+fut, pendant une seconde, l'entente inexprimee de la meme pensee
+chez ces deux etres.
+
+"Comment va votre mere, M. d'Armandy?" demanda tout a coup le
+vieux Bouchereau que Jean, ebloui, n'avait pas vu d'abord dans son
+coin, enfoui et lisant, sa pale figure inclinee.
+
+Jean donna des nouvelles, tres touche qu'on se souvint des siens
+et de lui, bien plus emu encore, quand la jeune fille s'informa
+des deux petites bessonnes qui avaient ecrit a son oncle une si
+gentille lettre pour le remercier des soins donnes a leur mere...
+Elle les connaissait!... cela le remplit de joie; puis comme il
+etait, parait-il, d'une sensibilite extraordinaire ce matin-la, il
+devint triste aussitot, en apprenant qu'ils rentraient a Paris,
+que Bouchereau allait prendre son cours de semestre a l'Ecole de
+Medecine. Il n'aurait plus la chance de la revoir... Et les champs
+filant aux portieres, splendides tout a l'heure, lui semblaient
+lugubres, eclaires d'une lumiere d'eclipse.
+
+Le train siffla longuement; on arrivait. Il salua, les perdit,
+mais a la sortie de la gare ils se retrouverent, et Bouchereau
+dans le tumulte de la presse l'avertit qu'a partir du jeudi
+suivant il restait chez lui, place Vendome... si le coeur lui
+disait d'une tasse de the... Elle donnait le bras a son oncle, et
+il sembla a Jean que c'etait elle qui l'invitait sans rien dire.
+
+Apres avoir decide plusieurs fois qu'il irait chez Bouchereau,
+puis qu'il n'irait pas -- car a quoi bon se donner des regrets
+inutiles? -- il prevint pourtant chez lui qu'il y aurait bientot
+une grande soiree au ministere a laquelle il lui faudrait
+assister. Fanny visitait son habit, lui faisait repasser des
+cravates blanches; et brusquement, le jeudi soir, il n'eut plus la
+moindre envie de sortir. Mais sa maitresse le raisonnait sur la
+necessite de cette corvee, se reprochant de l'avoir trop absorbe,
+garde pour elle en egoiste, et elle le decidait, achevait de
+l'habiller avec des jeux tendres, retouchait le noeud de sa
+cravate, le pli de ses cheveux, riait parce que ses doigts
+sentaient la cigarette qu'elle reprenait et posait sur la cheminee
+a toute minute, et que cela ferait faire la grimace aux danseuses.
+Et de la voir tres gaie et tres bonne, il avait le remords de son
+mensonge, serait volontiers reste pres d'elle au coin du feu, si
+Fanny ne l'eut force: "Je veux... il le faut", tendrement pousse
+dehors dans la nuit du chemin.
+
+Il etait tard quand il rentra; elle dormait, et la lampe allumee
+sur ce sommeil de fatigue lui rappela une rentree pareille, trois
+ans passes deja, apres les revelations terribles qu'on venait de
+lui faire. Comme il s'etait montre lache alors! Par quelle
+aberration ce qui devait briser sa chaine l'avait-il rivee plus
+solidement?... Une nausee lui monta aux levres, de degout. La
+chambre, le lit, la femme lui faisaient egalement horreur; il prit
+la lumiere, l'emporta dans la piece a cote, doucement. Il desirait
+tant etre seul pour songer a ce qui lui arrivait... oh! rien,
+presque rien.....
+
+Il aimait.
+
+Il y a dans certains mots que nous employons ordinairement un
+ressort cache qui tout a coup les ouvre jusqu'au fond, nous les
+explique dans leur intimite exceptionnelle; puis le mot se replie,
+reprend sa forme banale et roule insignifiant, use par l'habitude
+et le machinal. L'amour est un de ces mots-la; ceux pour qui sa
+clarte s'est une fois traduite entiere, comprendront l'angoisse
+delicieuse ou vivait Jean depuis une heure, sans bien se rendre
+compte d'abord de ce qu'il eprouvait.
+
+La-bas, place Vendome, dans ce coin de salon ou ils etaient restes
+longtemps a causer ensemble, il ne sentait rien qu'un grand bien-
+etre, un charme doux qui l'enveloppait. Ce n'est qu'une fois
+dehors, la porte retombee sur lui, qu'il avait ete saisi d'une
+allegresse folle, puis d'une defaillance a croire que toutes ses
+veines s'ouvraient: "Qu'est-ce que j'ai, mon Dieu?..." Et le Paris
+qu'il traversait pour revenir lui paraissait tout nouveau,
+feerique, elargi, radieux. Oui, a cette heure ou les betes de nuit
+sont lachees et circulent, ou la vase des egouts remonte, s'etale,
+grouille sous le gaz jaune, lui l'amant de Sapho, curieux de
+toutes les debauches, le Paris que peut voir la jeune fille
+revenant du bal avec des airs de valse plein la tete qu'elle redit
+aux etoiles sous les blancheurs de sa parure, ce Paris chaste
+baigne de lune claire ou s'eclosent les ames vierges, c'est ce
+Paris qu'il avait vu!... Et tout a coup, comme il montait le large
+escalier de la gare, si pres du retour vers le mauvais gite, il se
+surprenait a dire tout haut: "Mais je l'aime... je l'aime..." et
+c'est ainsi qu'il l'avait appris.
+
+-- Tu es la, Jean?... Que fais-tu donc?
+
+Fanny s'eveille en sursaut, effrayee de ne pas le sentir a cote
+d'elle. Il faut venir l'embrasser, mentir, raconter le bal du
+ministere, dire s'il y avait de jolies toilettes et avec qui il a
+danse; mais pour echapper a cette inquisition, surtout aux
+caresses qu'il redoute, tout impregne du souvenir de l'autre, il
+invente un travail presse, les dessins d'Hettema.
+
+-- Il n'y a plus de feu; tu vas avoir froid.
+
+-- Non, non...
+
+-- Au moins laisse la porte ouverte, que je voie ta lampe...
+
+Il doit jouer son mensonge jusqu'au bout, installer la table, les
+epures; puis assis, immobile, retenant son souffle, il songe, il
+se rappelle, et, pour fixer son reve, le raconte a Cesaire dans
+une longue lettre, pendant que le vent de nuit remue les branches
+qui craquent sans un froissement de feuilles, que les trains se
+succedent en grondant et que La Balue, trouble par la lumiere,
+s'agite dans sa petite cage, sautille d'un perchoir a l'autre avec
+des cris hesitants.
+
+Il dit tout, la rencontre dans les bois, le wagon, son emotion
+singuliere a l'entree de ces salons qu'il avait vus si lugubres et
+tragiques le jour de la consultation, des chuchotements furtifs
+dans les portes, de tristes regards echanges de chaise a chaise,
+et qui, ce soir, s'ouvraient animes et bruyants en une longue
+enfilade lumineuse. Bouchereau lui-meme n'avait plus sa
+physionomie dure, cet oeil noir, fouilleur et deconcertant sous
+ses gros sourcils d'etoupe, mais une expression reposee et
+paternelle de bonhomme qui consent a ce que l'on s'amuse chez lui.
+
+"Tout a coup elle est venue vers moi et je n'ai plus rien vu...
+Mon ami, elle s'appelle Irene, elle est jolie, l'air bon, les
+cheveux de ce brun dore des Anglaises, une bouche d'enfant
+toujours prete a rire... Oh! pas ce rire sans gaiete, qui agace
+chez tant de femmes; une vraie expansion de jeunesse et de
+bonheur... Elle est nee a Londres; mais son pere etait Francais et
+elle n'a pas d'accent du tout, seulement une adorable facon de
+prononcer certains mots, de dire "uncle" qui chaque fois met une
+caresse dans les yeux du vieux Bouchereau. Il l'a prise avec lui
+pour soulager la famille de son frere qui est nombreuse, et
+remplacer la soeur d'Irene, l'ainee, mariee depuis deux ans a son
+chef de clinique. Mais elle, voila, les medecins ne lui vont
+guere... Comme elle m'a amuse avec la betise de ce jeune savant
+exigeant de sa fiancee, sur toute chose, un engagement formel et
+solennel de leguer leur deux corps a la Societe d'anthropologie!
+... Elle, c'est un oiseau voyageur. Elle aime les bateaux, la mer;
+la vue d'un beaupre tourne au large lui prend le coeur... Elle me
+disait tout cela librement, en camarade, bien _miss_ d'allures,
+malgre sa grace parisienne, et je l'ecoutais ravi de sa voix, de
+son rire, de la conformite de nos gouts, d'une certitude intime
+que le bonheur de ma vie etait la, a cote de ma main, et que je
+n'avais qu'a le saisir, l'emporter loin, bien loin, ou m'enverrait
+la carriere aventureuse..."
+
+-- Viens donc te coucher, m'ami...
+
+Il tressaute, s'arrete, cache instinctivement la lettre qu'il est
+en train d'ecrire!
+
+-- Tout a l'heure... Dors, dors...
+
+Il lui parle avec colere et, le dos tendu, ecoute le sommeil
+revenir dans cette respiration de femme, car ils sont tres pres
+l'un de l'autre, et si loin!
+
+"... Quoi qu'il arrive, ce sera la delivrance que cette rencontre
+et cet amour. Tu connais ma vie; tu as compris, sans que nous en
+parlions jamais, qu'elle est la meme qu'autrefois, que je n'ai pas
+pu m'affranchir. Mais ce que tu ne sais pas, c'est que j'etais
+pret a sacrifier fortune, avenir, tout, a cette habitude fatale ou
+je m'enlisais un peu plus chaque jour. Maintenant, j'ai trouve le
+ressort, le point d'appui qui me manquait; et pour ne plus laisser
+de recours a ma faiblesse, je me suis jure de ne retourner la-bas
+que libre et separe... A demain l'evasion..."
+
+Ce ne fut ni le lendemain ni le jour suivant. Il fallait un moyen
+pour s'evader, un pretexte, le denouement d'une querelle ou l'on
+crie: "Je m'en vais", pour ne plus revenir; et Fanny se montrait
+douce et gaie comme aux premiers temps illusionnes du menage.
+
+Ecrire "c'est fini" sans plus d'explications?... Mais cette
+violente ne se resignerait pas ainsi, le relancerait,
+s'acharnerait jusqu'a la porte de son hotel, de son bureau. Non,
+mieux vaudrait l'attaquer de face, la convaincre de l'irrevocable,
+du definitif de cette rupture, et sans colere comme sans pitie,
+lui en enumerer les causes.
+
+Mais avec ces reflexions, une peur lui revint du suicide d'Alice
+Dore. Il y avait devant chez eux, de l'autre cote du pave, une
+ruelle en pente conduisant a la voie et fermee d'une barriere; les
+voisins prenaient par la, les jours de presse, pour suivre les
+rails jusqu'a la gare. Et l'imagination du Meridional voyait,
+apres leur scene de rupture, sa maitresse s'echapper sur la route,
+joindre la traverse, se jeter sous les roues du train qui
+l'emportait. Cette crainte l'obsedait au point que la seule pensee
+de cette barriere battante, entre deux murs charges de lierre, lui
+faisait reculer l'explication.
+
+Encore s'il avait eu la un ami, quelqu'un pour la garder,
+l'assister a cette premiere crise; mais, terres dans leur collage
+comme des marmottes, ils ne connaissaient personne, et ce n'etait
+pas les Hettema, ces monstrueux egoistes luisants et noyes de
+graisse, bestialises encore par l'approche de leur hivernage
+d'Esquimaux, que la malheureuse aurait pu appeler au secours de
+son desespoir et de son abandon.
+
+Il fallait rompre, pourtant, et rompre vite. Malgre sa promesse a
+lui-meme, Jean etait retourne deux ou trois fois place Vendome, de
+plus en plus epris; et quoiqu'il n'eut rien dit encore, l'accueil
+a bras ouverts du vieux Bouchereau, l'attitude d'Irene ou se
+melaient dans la reserve une tendresse, une indulgence, et comme
+l'attente emue de la declaration, tout l'avertissait de ne plus
+tarder. Puis le supplice de mentir, les pretextes qu'il inventait
+pour Fanny, et l'espece de sacrilege d'aller des baisers de Sapho
+a la cour discrete, balbutiante...
+
+
+XI
+
+Au milieu de ces alternatives, il trouvait au ministere, sur sa
+table, la carte d'un monsieur venu deja deux fois dans la matinee,
+disait l'huissier avec un certain respect de la nomenclature
+suivante:
+
+C. GAUSSIN D'ARMANDY
+
+President des Submersionnistes de la Vallee du Rhone,
+Membre du Comite central d'etude et de vigilance,
+Delegue departemental, etc., etc.
+
+L'oncle Cesaire a Paris!... Le Fenat delegue, membre d'un comite
+de vigilance!... Sa stupeur durait encore, quand l'oncle parut,
+toujours brun comme une pomme de pin, ses yeux fous, son rire au
+coin des tempes, sa barbe du temps de la Ligue, mais au lieu de
+l'eternelle veste de futaine a cotes, une redingote en drap neuf
+bridant sur le ventre et donnant au petit homme une majeste
+vraiment presidentielle.
+
+Ce qui l'amenait a Paris? L'achat d'une machine elevatoire pour
+l'immersion de ses nouvelles vignes -- il prononcait le mot
+"elevatoire" avec une conviction qui le grandissait a ses propres
+yeux --, puis la commande de son buste que ses collegues lui
+demandaient pour orner la salle du conseil.
+
+-- Tu as vu, ajouta-t-il d'un air modeste, ils m'ont nomme
+president... Mon idee de submersion bouleverse le Midi... Et dire
+que c'est moi, le Fenat, qui suis en train de sauver les vins de
+France!... Il n'y a que les toques, vois-tu.
+
+Mais le but principal de son voyage, c'etait la rupture avec
+Fanny. Comprenant que l'affaire trainait en longueur, il venait
+donner un coup de main.
+
+-- Je m'y connais, tu penses... Quand courbebaisse a lache la
+sienne pour se marier...
+
+Avant d'attaquer son histoire, il s'arreta et, deboutonnant sa
+redingote, il en tira un petit portefeuille rondement tendu:
+
+-- D'abord, debarrasse-moi de ceci... Be oui! l'argent... la
+liberation du territoire...
+
+Il se trompa au geste de son neveu, comprit qu'il refusait par
+discretion:
+
+-- Prends donc! prends donc!... C'est ma fierte de pouvoir rendre
+au fils un peu de ce que le pere a fait pour moi... D'ailleurs,
+Divonne le veut ainsi. Elle est au courant de l'affaire, et si
+contente que tu penses a te marier, a secouer ton vieux crampon!
+
+Dans la bouche de Cesaire, apres le service que sa maitresse lui
+avait rendu, Jean trouva "vieux crampon" un peu injuste, et c'est
+avec une pointe d'amertume qu'il repondit:
+
+-- Reprenez votre portefeuille, mon oncle... vous savez mieux que
+personne combien ces questions sont indifferentes a Fanny.
+
+-- Oui, c'etait une bonne fille... dit l'oncle en oraison funebre,
+et il ajouta, clignant sa patte d'oie: Garde toujours l'argent...
+Avec les tentations de Paris, je l'aime mieux entre tes mains que
+dans les miennes; et puis il en faut pour les ruptures comme pour
+les duels...
+
+Il se leva la-dessus, declarant qu'il mourait de faim et que cette
+grosse question se discuterait mieux, la fourchette a la main, en
+dejeunant. Toujours la legerete gouailleuse du Meridional a
+traiter les affaires de femme.
+
+-- Entre nous, petit...
+
+Ils etaient attables dans un restaurant de la rue de Bourgogne, et
+l'oncle s'epanouissait, la serviette au menton, tandis que Jean
+grignotait du bout des dents, l'estomac serre.
+
+-- ... Je trouve que tu prends la chose trop au tragique. Je sais
+bien que le premier coup est dur, l'explication ennuyeuse; mais,
+si cela te coute trop, ne dis rien, fais comme Courbebaisse.
+Jusqu'au matin du mariage, la Mornas a tout ignore. Le soir, en
+sortant de chez sa future, il allait chercher la chanteuse a son
+beuglant, et la reconduisait chez elle. Tu me diras que ca n'est
+pas tres regulier ni bien loyal non plus. Mais quand on n'aime pas
+les scenes, et avec des femmes terribles comme Paola Mornas!... Il
+y avait pres de dix ans que ce grand beau garcon tremblait devant
+cette petite moricaude. Pour le decrochage, il fallait ruser,
+manoeuvrer...
+
+Et voici comme il s'y etait pris.
+
+La veille du mariage, un Quinze Aout, le jour de la fete, Cesaire
+proposa a la petite d'aller pecher une friture dans l'Yvette.
+Courbebaisse devait venir les rejoindre pour diner; et l'on s'en
+retournerait tous trois le lendemain soir, quand Paris aurait
+evapore son odeur de poussiere, de carcasses de fusees et d'huile
+a lampions. Ca va. Les voila tous deux etendus dans l'herbe au
+bord de cette petite riviere qui fretille et luit entre ses berges
+basses, fait les prairies si vertes et les saules si feuillus.
+Apres la peche, le bain. Ce n'etait pas la premiere fois qu'il
+leur arrivait de nager ensemble, Paola et lui, en bons garcons, en
+camarades; mais ce jour-la, cette petite Mornas, les bras, les
+jambes nues, son corps de maugrabine fait au moule, que la
+mouillure du costume plaquait de partout... peut-etre aussi l'idee
+que Courbebaisse lui avait donne carte blanche... Ah! la matine...
+Elle se retourna, le regarda dans les yeux, durement.
+
+-- Vous savez, Cesaire, n'y revenez plus.
+
+Il n'insista pas, de peur de gater son affaire, et se dit: "Ce
+sera pour apres diner." Tres gai, le diner, sur le balcon en bois
+de l'auberge, entre les deux drapeaux que le patron avait arbores
+en l'honneur du Quinze Aout. Il faisait chaud, les foins sentaient
+bon, et l'on entendait les tambours, les petards, la musique de
+l'orpheon qui courait les rues.
+
+-- Est-il embetant, ce Courbebaisse, de n'arriver que demain,
+disait la Mornas, qui s'etirait les bras avec un coup de champagne
+dans les yeux..., j'ai envie de m'amuser, moi, ce soir.
+
+-- Et moi, donc!
+
+Il etait venu s'appuyer a cote d'elle sur la rampe du balcon,
+encore brulante du soleil de la journee, et sournoisement, en
+sondeur, il passait le bras autour de sa taille:
+
+-- Oh! Paola... Paola...
+
+Cette fois, au lieu de se facher, la chanteuse se mit a rire, mais
+si fort, de si bon coeur qu'il finit par en faire autant. Meme
+tentative repoussee de la meme facon, le soir, en rentrant de la
+fete ou ils avaient danse, tire des macarons; et comme leurs
+chambres etaient voisines, elle lui chantait a travers la cloison:
+_T'es trop p'tit, t'es trop p'tit_..., avec toutes sortes de
+comparaisons desobligeantes entre lui et Courbebaisse. Il se
+tenait pour ne pas lui repondre, l'appeler la veuve Mornas; mais
+c'etait encore trop tot. Le lendemain, par exemple, en
+s'installant devant un bon dejeuner, pendant que Paola
+s'impatientait et s'inquietait, a la fin, de ne pas voir arriver
+son homme, ce fut avec une certaine satisfaction qu'il tira sa
+montre et dit solennellement:
+
+-- Midi, c'est fait...
+
+-- Quoi donc?
+
+-- Il est marie.
+
+-- Qui?
+
+-- Courbebaisse.
+
+Vlan!
+
+-- Ah! mon ami, quelle gifle... Dans toutes mes aventures galantes
+je n'ai jamais rien recu de pareil. Et, tout de suite, la voila
+qui veut partir... Mais, pas de train avant quatre heures... Et
+pendant ce temps l'infidele brulait les rails du P.-L.-M. vers
+l'Italie avec sa femme. Alors, dans sa rage, elle repique, m'abime
+de coups et de griffes; -- cette chance!... moi qui nous avais
+enfermes a clef; -- puis elle s'en prend a la vaisselle et tombe
+enfin dans une crise de nerfs epouvantable. A cinq, on la porte
+sur son lit, on la maintient, tandis que tout erafle, comme si je
+sortais d'un buisson de ronces, je cours pour trouver le medecin
+d'Orsay... Dans ces affaires-la, c'est comme sur le terrain, il
+faudrait toujours avoir un medecin avec soi. Me vois-tu, par les
+routes, a jeun, et un soleil!... Il faisait nuit quand je le
+ramenai... Tout a coup, en approchant de l'auberge, une rumeur de
+foule, un rassemblement sous les fenetres... Ah! mon Dieu, elle
+s'est suicidee? Elle a tue quelqu'un? Avec la Mornas c'etait plus
+vraisemblable... Je me precipite, et qu'est-ce que je vois?... Le
+balcon charge de lanternes venitiennes et la chanteuse debout,
+consolee et superbe, enroulee dans un des drapeaux et gueulant la
+_Marseillaise_, en pleine fete imperiale, au-dessus du peuple qui
+acclamait. Et voila, mon petit, comment s'est terminee la liaison
+de Courbebaisse; je ne te dirai pas que tout a ete fini d'une
+fois. Apres dix ans de fers, il faut toujours compter un peu de
+surveillance. Mais enfin, le plus fort s'etait passe sur moi; et
+j'en recevrai bien autant de la tienne, si tu veux.
+
+-- Ah! mon oncle, ce n'est pas le meme genre de femme.
+
+-- Va donc, dit Cesaire decachetant une boite de cigares qu'il
+approchait de son oreille pour s'assurer s'ils etaient secs, tu
+n'es pas le premier qui la quitte...
+
+-- C'est pourtant vrai...
+
+Et Jean se rattrapait avec bonheur a ce mot qui l'eut navre
+quelques mois auparavant. Au fond, l'oncle et son histoire comique
+le rassuraient un peu, mais ce qu'il n'admettait pas, c'etait le
+mensonge en partie double pendant des mois, cette hypocrisie, ce
+partage, il ne pourrait jamais s'y resoudre et n'avait que trop
+attendu.
+
+-- Alors, comment veux-tu faire?...
+
+Pendant que le jeune homme se debattait dans ces incertitudes, le
+membre du conseil de vigilance lissait sa barbe, essayait des
+sourires, des effets, des ports de tete, puis d'un air negligent:
+
+-- C'est loin d'ici qu'il demeure?
+
+-- Qui donc?
+
+-- Mais cet artiste, ce Caoudal dont tu m'as parle pour mon
+buste... On pourrait aller voir ses prix, pendant qu'on est
+ensemble...
+
+Caoudal, bien que celebre, grand mangeur d'argent, occupait
+toujours rue d'Assas l'atelier de ses premiers succes. Cesaire,
+tout en allant, s'informait de sa valeur artistique; il y mettrait
+le prix, certainement, mais ces messieurs du comite tenaient a une
+oeuvre de premier ordre.
+
+-- Oh! ne craignez rien, mon oncle, si Caoudal veut bien s'en
+charger...
+
+Et il lui enumerait les titres du sculpteur, membre de l'Institut,
+commandeur de la Legion d'honneur et d'une foule d'ordres
+etrangers. Le Fenat ouvrait de grands yeux.
+
+-- Et vous etes amis?
+
+-- Tres amis.
+
+-- Ce Paris, pas moins!... comme on y fait de belles
+connaissances.
+
+Gaussin aurait eu pourtant quelque honte a avouer que Caoudal
+etait un ancien amant de Fanny, et qu'elle les avait mis en
+relation. Mais on eut dit que Cesaire y pensait:
+
+-- C'est lui l'auteur de cette Sapho que nous avons a Castelet?...
+Alors il connait ta maitresse, et pourrait t'aider peut-etre a la
+rupture. L'Institut, la Legion d'honneur, ca impressionne toujours
+une femme...
+
+Jean ne repondit pas, songeant aussi peut-etre a utiliser
+l'influence du premier amant.
+
+Et l'oncle continuait d'un bon rire:
+
+-- A propos, tu sais, le bronze n'est plus chez ton pere... Quand
+Divonne a su, quand j'ai eu le malheur de lui dire que ca
+representait ta maitresse, elle n'a plus voulu qu'il fut la...
+Avec les manies du consul, ses difficultes au moindre changement,
+ce n'etait pas commode, surtout sans laisser soupconner le
+motif... Oh! les femmes... Elle a si bien manoeuvre qu'a cette
+heure M. Thiers preside sur la cheminee de ton pere, et la pauvre
+Sapho se ronge de poussiere dans la chambre du vent, avec les
+vieux chenets et les meubles hors d'usage; meme qu'elle a recu un
+atout dans le transport, le chignon casse et sa lyre qui ne tient
+plus. La rancune de Divonne, sans doute, qui lui aura porte
+malheur.
+
+Ils arrivaient rue d'Assas. Devant l'aspect modeste et travailleur
+de cette cite d'artistes, ces ateliers aux portes de remises
+numerotees, s'ouvrant de chaque cote d'une longue cour que
+terminent les batiments vulgaires d'une ecole communale aux
+perpetuelles melopees de lecture, le president des
+submersionnistes eut de nouveaux doutes sur le talent d'un homme
+aussi mediocrement loge; mais sitot entre chez Caoudal, il sut a
+quoi s'en tenir: "Pas pour cent mille francs, pas pour un
+million!..." hurlait le sculpteur au premier mot de Gaussin; et
+soulevant a mesure son grand corps du divan ou il s'allongeait
+dans le desordre et l'abandon de l'atelier: "Un buste!... Ah bien!
+oui... mais regardez donc la-bas cet ecrasement de platre en mille
+miettes... ma figure du prochain Salon que je viens de demolir a
+coups de maillet... Voila le cas que j'en fais, de la sculpture,
+et si tentante que soit la binette du monsieur...
+
+-- Gaussin d'Armandy... president...
+
+L'oncle rassemblait tous ses titres, mais il y en avait trop,
+Cadoual l'interrompit, et tourne vers le jeune homme:
+
+-- Vous me regardez, Gaussin... Vous me trouvez vieilli?..."
+
+C'est vrai qu'il avait bien son age dans ce jour tombe d'en haut
+sur les balafres, les creux et meurtrissures de sa tete viveuse et
+surmenee, sa criniere de lion montrant des rapes de vieux tapis,
+ses bajoues pendantes et flasques, et sa moustache aux tons de
+metal dedore qu'il ne se donnait plus la peine de friser ni de
+teindre... A quoi bon?... Cousinard, le petit modele, venait de
+partir.
+
+-- Oui, mon cher, avec mon mouleur, un sauvage, une brute, mais
+vingt ans!...
+
+L'intonation rageuse et ironique, il arpentait l'atelier,
+bousculant d'un coup de botte l'escabeau qui le genait au passage.
+Tout a coup, arrete devant le miroir enguirlande de cuivre au-
+dessus du divan, il se regardait avec une affreuse grimace:
+
+-- Suis-je assez laid, assez demoli, en voila des cordes, des
+fanons de vieille vache!...
+
+Il prenait son cou a poignee, puis dans un accent lamentable et
+comique, une prevoyance de vieux beau qui se pleure:
+
+-- Et dire que je regretterai ca, l'an prochain!...
+
+L'oncle restait effare. Cet academicien qui se tirait la langue
+racontait ses basses amours! Il y avait donc des toques partout,
+meme a l'Institut; et son admiration pour le grand homme
+s'amoindrissait de la sympathie qu'il ressentait pour ses
+faiblesses.
+
+-- Comment va Fanny?... Etes-vous toujours a Chaville?... fit
+Caoudal subitement apaise et venant s'asseoir a cote de Gaussin
+dont il tapotait familierement l'epaule.
+
+-- Ah! la pauvre Fanny, nous n'avons plus longtemps a vivre
+ensemble...
+
+-- Vous partez?
+
+-- Oui, bientot... et je me marie avant... Il faut que je la
+quitte.
+
+Le sculpteur eut un rire feroce:
+
+-- Bravo! Je suis content... Venge-nous, mon petit, venge-nous de
+ces coquines-la. Lache-les, trompe-les, et qu'elles pleurent, les
+miserables! Tu ne leur feras jamais autant de mal qu'elles en ont
+fait aux autres.
+
+L'oncle Cesaire triomphait:
+
+-- Tu vois, monsieur ne prend pas les choses aussi tragiquement
+que toi... Comprenez-vous cet innocent... ce qui le retient de
+s'en aller, c'est la peur qu'elle se tue!
+
+Jean avoua tres simplement l'impression que lui avait faite le
+suicide d'Alice Dore.
+
+-- Mais ce n'est pas la meme chose, dit Caoudal vivement... Celle-
+la, c'etait une triste, une molle aux mains tombantes... une
+pauvre poupee qui manquait de son... Dechelette a eu tort de
+croire qu'elle mourait pour lui... Un suicide par fatigue et ennui
+de vivre. Tandis que Sapho... ah! ouiche, se tuer... Elle aime
+bien trop l'amour et brulera jusqu'au bout, jusqu'aux bobeches.
+Elle est de la race des jeunes premiers qui ne changent jamais de
+role, et finissent sans dents, sans cils, dans leur peau de jeunes
+premiers... Regardez-moi donc... Est-ce que je me tue?... J'ai
+beau avoir du chagrin, je sais bien que, celle-la partie, j'en
+prendrai une autre, qu'il m'en faudra toujours... Votre maitresse
+fera comme moi, comme elle a deja fait... Seulement, elle n'est
+plus jeune, et ce sera plus difficile.
+
+L'oncle continuait a triompher:
+
+-- Te voila rassure, hein?
+
+Jean ne disait rien, mais ses scrupules etaient vaincus et sa
+resolution bien prise. Ils partaient, quand le sculpteur les
+rappela pour leur montrer une photographie ramassee sur la
+poussiere de sa table et qu'il essuyait d'un revers de manche.
+
+-- Tenez, la voila!... Est-elle jolie, la coquine... a se mettre a
+genoux devant... Ces jambes, cette gorge!
+
+Et c'etait terrible le contraste de ces yeux ardents, de cette
+voix passionnee avec le tremblement senile des gros doigts en
+spatule ou grelottait l'image souriante, aux charmes capitonnes de
+fossettes, de Cousinard le petit modele.
+
+
+XII
+
+-- C'est toi?... Comme tu viens de bonne heure!...
+
+Elle arrivait du fond du jardin, sa robe pleine de pommes tombees,
+et montait le perron tres vite, un peu inquiete de la mine a la
+fois genee et volontaire de son amant.
+
+-- Qu'y a-t-il donc?
+
+-- Rien, rien... c'est ce temps, ce soleil... J'ai voulu profiter
+du dernier beau jour pour faire un tour en foret, nous deux...
+Veux-tu?
+
+Elle eut son cri d'enfant de la rue, qui lui revenait chaque fois
+qu'elle etait contente:
+
+-- Oh! veine...
+
+Plus d'un mois qu'ils n'etaient sortis, bloques par les pluies,
+les bourrasques de novembre. On ne s'amusait pas toujours a la
+campagne; autant vivre dans l'arche avec les bestiaux de Noe...
+Elle avait quelques recommandations a faire a la cuisine, a cause
+des Hettema qui venaient diner; et pendant qu'il l'attendait
+dehors, sur le Pave des Gardes, Jean regardait la petite maison
+rechauffee de cette lumiere douce d'arriere-ete, la rue de
+campagne aux larges dalles moussues, avec cet adieu de nos yeux,
+etreignant et doue de memoire, aux endroits que nous allons
+quitter.
+
+La fenetre de la salle, grande ouverte, laissait echapper les
+vocalises du loriot, alternant avec les ordres de Fanny a la femme
+de service:
+
+-- Surtout n'oubliez pas, pour six heures et demie... Vous
+servirez d'abord la pintade... Ah! que je vous donne du linge...
+
+Sa voix sonnait, claire, heureuse, parmi des gresillements de
+cuisine et les petits cris de l'oiseau s'egosillant au soleil. Et
+lui qui savait que leur menage n'avait plus que deux heures a
+vivre, ces preparatifs de fete lui serraient le coeur.
+
+Il eut envie de rentrer, de tout lui dire, la, d'un coup; mais il
+eut peur de ses cris, de la scene epouvantable que le voisinage
+entendrait, d'un scandale a ameuter le haut et le bas Chaville. Il
+savait que dechainee, rien ne comptait plus pour elle, et s'en
+tint a son idee de la conduire en foret.
+
+-- Voila... j'y suis...
+
+Legere, elle prit son bras, l'avertissant de parler bas et de
+marcher vite en passant devant chez leurs voisins, dans la crainte
+qu'Olympe voulut les accompagner et gener leur bonne partie. Elle
+ne fut tranquille que le pave franchi et la voute du chemin de
+fer, lorsqu'ils eurent tourne a gauche dans le bois.
+
+Il faisait un temps doux, rayonnant, un soleil tamise d'une brume
+argentee et flottante, qui baignait toute l'atmosphere,
+s'accrochait aux taillis ou quelques arbres, entre leurs feuilles
+dorees tenant encore, gardaient des nids de pies, des paquets de
+gui vert a de grandes hauteurs. On entendait un cri d'oiseau,
+continu, en bruit de lime, et ces coups de bec sur le bois qui
+repondent au bucheron dans les coupes.
+
+Ils allaient lentement, marquant leurs pas sur la terre amollie
+par les pluies de l'automne. Elle avait chaud d'etre venue si
+vite, les joues allumees, les yeux brillants, s'arreta pour
+enlever la grande mantille de blonde, un cadeau de Rosa, dont elle
+s'etait garantie la tete en sortant, le reste fragile et couteux
+des splendeurs passees. La robe qu'elle portait, une pauvre robe
+en soie noire, craquee sous les bras, a la taille, il la lui
+connaissait depuis trois ans; et quand elle la relevait, en
+passant devant lui, a cause de quelque flaque, il voyait les
+talons de ses bottines qui se tournaient.
+
+Comme elle avait pris gaiement cette demi-misere, sans regret ni
+plainte, occupee de lui, de son bien-etre, jamais plus heureuse
+que lorsqu'elle le frolait, les deux mains croisees sur son bras.
+Et Jean se demandait en la regardant toute rajeunie de ce
+renouveau de soleil et d'amour, quelle poussee de seve il y avait
+dans une creature pareille, quelle merveilleuse faculte d'oubli et
+de pardon, pour garder tant de gaiete, d'insouciance, apres une
+vie de passions, de traverses et de larmes, tout cela marque sur
+son visage, mais s'effacant au moindre epanouissement de gaiete.
+
+-- C'est un cepe, je te dis que c'est un cepe...
+
+Elle entrait sous bois, enfoncait jusqu'aux genoux dans les
+feuilles mortes, revenait toute decoiffee et fripee par les
+ronces, et lui montrait ce petit reseau sur le pied du champignon
+qui distingue le vrai cepe du faux:
+
+-- Tu vois, il a le tulle!...
+
+Et elle triomphait.
+
+Lui n'ecoutait pas, distrait, s'interrogeant:
+
+-- Est-ce le moment?... Faut-il?...
+
+Mais le courage lui manquait, elle riait trop, ou l'endroit
+n'etait pas favorable; et il l'entrainait toujours plus loin,
+comme un assassin qui medite son coup.
+
+Il allait se decider, quand au tournant d'une allee, quelqu'un
+apparut et les derangea, le garde de ce peuplement, Hochecorne,
+qu'ils rencontraient quelquefois. Pauvre diable qui avait
+successivement perdu, dans la petite maison forestiere que l'Etat
+lui allouait au bord de l'etang, deux enfants, puis sa femme, et
+toujours des memes fievres pernicieuses. Des le premier deces, le
+medecin declarait le logement insalubre, trop pres de l'eau et de
+ses emanations; et malgre les certificats, les apostilles, on
+l'avait laisse la deux ans, trois ans, le temps de voir mourir
+tous les siens, a l'exception d'une petite fille avec qui il
+venait enfin de s'installer dans un logis neuf a l'entree du bois.
+
+Hochecorne, face de Breton tetu, aux yeux clairs et courageux, au
+front fuyant sous sa casquette d'uniforme, vrai type de fidelite,
+de superstition a toutes les consignes, avait la bricole de son
+fusil sur une epaule, sur l'autre la tete endormie de son enfant,
+qu'il portait.
+
+-- Comment va-t-elle? demanda Fanny souriant a cette fillette de
+quatre ans, palie et diminuee par la fievre, qui s'eveillait,
+ouvrait de grands yeux cercles de rose.
+
+Le garde soupira:
+
+-- Pas bien... J'ai beau la mener partout avec moi... voila
+qu'elle ne mange plus, qu'elle n'a de gout a rien; faut croire que
+c'etait trop tard quand on a change d'air et qu'elle a deja pris
+le mal... Elle est si legere, voyez, madame, on dirait une
+feuille... Un de ces jours elle va fiche le camp comme les
+autres... Bon Dieu!...
+
+Ce "bon Dieu!" tout bas, dans la moustache, c'etait toute sa
+revolte contre la cruaute des bureaux et des paperassiers.
+
+-- Elle tremble, on dirait qu'elle a froid.
+
+-- c'est la fievre, madame.
+
+-- Attendez, nous allons la rechauffer...
+
+Elle prit la mantille qui pendait sur son bras, en entoura la
+petite:
+
+-- Si, si, laissez donc... ce sera son voile de mariee, plus
+tard...
+
+Le pere eut un sourire navre, et remuant la menotte de l'enfant
+qui se rendormait, bleme dans tout ce blanc comme une petite
+morte, il lui faisait dire merci a la dame, puis s'eloignait avec
+un "bon Dieu!" perdu dans le craquement des branches sous ses
+pieds.
+
+Fanny n'etait plus gaie, serree contre lui de toute cette
+tendresse craintive de la femme que son emotion, tristesse ou
+joie, rapproche de celui qu'elle aime. Jean se disait: "Quelle
+bonne fille...", mais sans faiblir dans ses decisions, s'y
+affermissant au contraire, car sur la pente de l'allee ou ils
+entraient se levait l'image d'Irene, le souvenir du rayonnant
+sourire rencontre la et qui l'avait pris tout de suite, avant meme
+qu'il en connut le charme profond, la source intime de douceur
+intelligente. Il songea qu'il avait attendu jusqu'au dernier
+moment, que c'etait aujourd'hui jeudi... "Allons, il le faut..."
+et visant un rond-point a quelque distance, il se le donna comme
+derniere limite.
+
+Une eclaircie dans une coupe de bois, des arbres couches au milieu
+de copeaux, de sanglants debris d'ecorce, et des fagots, des trous
+de charbonnage... Un peu plus bas on voyait l'etang d'ou montait
+une buee blanche, et sur le bord la petite maison abandonnee, au
+toit tombant, aux fenetres cassees, ouvertes, le lazaret des
+Hochecorne. Apres, les bois remontaient vers Velizy, un grand
+coteau de toisons rousses, de haute futaie serree et triste... Il
+s'arreta brusquement:
+
+-- Si l'on se reposait un peu?
+
+Ils s'assirent sur une longue charpente jetee a terre, un ancien
+chene dont se comptaient les branches aux blessures de la hache.
+L'endroit etait tiede, egaye d'une pale reverberation lumineuse,
+et d'un parfum de violettes perdues.
+
+-- Comme il fait bon!... dit-elle, alanguie sur son epaule et
+cherchant la place d'un baiser dans son cou.
+
+Il se recula un peu, lui prit la main. Alors, devant l'expression
+subitement durcie de son visage, elle s'effraya:
+
+-- Quoi donc? Qu'y a-t-il?
+
+-- Une mauvaise nouvelle, ma pauvre amie... Hedouin, tu sais,
+celui qui est parti a ma place...
+
+Il parlait peniblement, avec une voix rauque dont le son
+l'etonnait lui-meme, mais qui se raffermissait vers la fin de
+l'histoire preparee d'avance... Hedouin tombe malade en arrivant a
+son poste, et lui, designe d'office pour aller le remplacer. Il
+avait trouve cela plus facile a dire, moins cruel que la verite.
+Elle l'ecouta jusqu'au bout sans l'interrompre, la face d'une
+paleur grise, l'oeil fixe.
+
+-- Quand pars-tu? demanda-t-elle, en retirant sa main.
+
+-- Mais ce soir... cette nuit...
+
+Et la voix fausse et dolente, il ajouta:
+
+-- Je compte passer vingt-quatre heures a Castelet, puis
+m'embarquer a Marseille...
+
+-- Assez, ne mens plus, cria-t-elle dans une explosion farouche
+qui la mit debout, ne mens plus, tu ne sais pas!... Le vrai, c'est
+que tu te maries... Il y a assez longtemps que ta famille te
+travaille... Ils ont tellement peur que je te retienne, que je
+t'empeche d'aller chercher le typhus ou la fievre jaune... Enfin
+les voila satisfaits... La demoiselle a ton gout, il faut
+croire... Et quand je pense aux noeuds de cravate que je te
+faisais, le jeudi!... Etais-je assez bete, hein?
+
+Elle riait d'un rire douloureux, atroce, qui tordait sa bouche,
+montrait l'ecart que faisait sur le cote la cassure toute recente
+sans doute, car il ne l'avait pas vue encore, d'une de ses belles
+dents nacrees dont elle etait si fiere; et cela, cette dent
+manquante dans cette figure terreuse, creusee, bouleversee, fit a
+Gaussin une peine horrible.
+
+-- Ecoute-moi, dit-il la reprenant, l'asseyant de force contre
+lui... Eh bien, oui, je me marie... Mon pere y tenait, tu sais
+bien; mais qu'est-ce que cela peut te faire puisque je dois
+partir?...
+
+Elle se degagea, voulant garder sa colere:
+
+-- Et c'est pour m'apprendre ca, que tu m'as fait faire une lieue
+a travers bois... Tu t'es dit: Au moins on ne l'entendra pas, si
+elle crie... Non, tu vois... pas un eclat, pas une larme. D'abord,
+j'en ai plein le dos du joli garcon que tu es... tu peux t'en
+aller, ce n'est pas moi qui te ferai revenir... Sauve toi donc
+dans les Iles avec ta femme, ta petite, comme on dit chez toi...
+Elle doit etre propre, la petite... laide comme un gorille, ou
+alors enceinte a pleine ceinture... car tu es aussi jobard que
+ceux qui te l'ont choisie.
+
+Elle ne se retenait plus, lancee dans un debordement d'injures,
+d'infamies, jusqu'a ne pouvoir begayer a la fin que des mots
+"lache... menteur... lache..." sous son nez, en provocation, comme
+on montre le poing.
+
+C'etait au tour de Jean de l'ecouter sans rien dire, sans aucun
+effort pour l'arreter. Il l'aimait mieux ainsi, insultante,
+ignoble, la vraie fille du pere Legrand; la separation serait
+moins cruelle... En eut-elle conscience? Mais elle se tut tout a
+coup, tomba, la tete et le buste en avant, dans les genoux de son
+amant, avec un grand sanglot qui la secouait toute, et d'ou
+sortait une plainte entrecoupee:
+
+-- Pardon, grace... je t'aime, je n'ai que toi... Mon amour, ma
+vie, ne fais pas ca... ne me laisse pas... qu'est-ce que tu veux
+que je devienne?
+
+L'emotion le gagnait... Oh! voila ce qu'il avait redoute... Les
+larmes montaient d'elle a lui, et il renversait la tete en arriere
+pour les garder dans ses yeux debordants, essayant de l'apaiser
+par des mots betes, et toujours cet argument raisonnable:
+
+-- Mais puisque je devais partir...
+
+Elle se redressa avec ce cri qui devoilait tout son espoir:
+
+-- Eh! tu ne serais pas parti. Je t'aurais dit: Attends, laisse-
+toi aimer encore... Crois-tu que cela se retrouve deux fois d'etre
+aime comme je t'aime?... Tu as le temps de te marier, tu es si
+jeune... moi, bientot, je serai finie... je ne pourrai plus, et
+alors nous nous quitterons naturellement.
+
+Il voulut se lever; il eut ce courage, et de lui dire que tout ce
+qu'elle faisait etait inutile; mais s'accrochant a lui, se
+trainant agenouillee dans la boue restee a ce creux de vallon,
+elle le forcait a reprendre sa place, et devant lui, dans ses
+jambes, avec le souffle de ses levres, la voluptueuse etreinte de
+ses yeux, et des caresses enfantines, les mains a plat sur cette
+figure qui se raidissait, les doigts dans ses cheveux, dans sa
+bouche, elle essayait de tisonner les cendres froides de leur
+amour, lui redisait tout bas les delices passes, les reveils sans
+force, l'enlacement aneanti de leurs apres-midi du dimanche. Tout
+cela n'etait rien aupres de ce qu'elle lui donnerait encore; elle
+savait d'autres baisers, d'autres ivresses, elle en inventerait
+pour lui...
+
+Et pendant qu'elle lui chuchotait de ces mots comme les hommes en
+entendent a la porte des bouges, elle avait de grosses larmes
+ruisselant sur une expression d'agonie et de terreur, se
+debattait, criait d'une voix de reve:
+
+-- Oh! que ca ne soit pas... dis que ce n'est pas vrai que tu me
+quittes...
+
+Et des sanglots encore, des gemissements, des appels au secours,
+comme si elle lui voyait un couteau dans les mains.
+
+Le bourreau n'etait guere plus vaillant que la victime. Sa colere,
+il ne la craignait pas plus que ses caresses; mais il restait sans
+defense contre ce desespoir, cette bramee qui remplissait le bois,
+allait s'eteindre sur l'eau morte et fievreuse ou descendait un
+triste soleil rouge... Il pensait bien souffrir, mais pas a cette
+acuite; et il lui fallait tout l'eblouissement du nouvel amour
+pour resister a la relever des deux mains, lui dire:
+
+-- Je reste, tais-toi, je reste...
+
+Depuis combien de temps s'epuisaient-ils ainsi tous deux?... Le
+soleil n'etait plus qu'une barre toujours plus etroite au
+couchant; l'etang se teignait d'un gris d'ardoise, et l'on eut dit
+que sa vapeur malsaine envahissait la lande et le bois, les
+coteaux en face. Dans l'ombre qui les gagnait, il ne voyait plus
+que cette figure pale, levee vers lui, cette bouche ouverte,
+clamant d'une intarissable plainte. Un peu apres, la nuit venue,
+les cris s'apaiserent. Maintenant, c'etait un bruit de larmes a
+flots, sans fin, une de ces longues pluies installees sur le grand
+fracas de l'orage, et de temps en temps un "Oh!..." profond et
+sourd comme devant quelque chose d'horrible qu'elle chassait et
+revoyait toujours.
+
+Puis, plus rien. C'est fini, la bete est morte... Une bise froide
+se leve, froisse les branches, apportant l'echo d'une heure
+lointaine.
+
+-- Allons, viens, ne reste pas la.
+
+Il la souleve doucement, la sent molle dans ses mains, obeissante
+comme un enfant et convulsionnee de gros soupirs. Il semble
+qu'elle garde une peur, un respect de l'homme qui vient de se
+montrer si fort. Elle marche a cote de lui, de son pas, mais
+timidement, sans lui donner le bras; et a les voir ainsi,
+chancelants et mornes, par les allees ou les guide le reflet jaune
+du terrain, on dirait un couple de paysans, qui rentre harasse
+d'une longue fatigue en plein air.
+
+A la lisiere, une lueur apparait, la porte ouverte d'Hochecorne,
+eclairant la silhouette arretee de deux hommes:
+
+-- Est-ce vous, Gaussin? demande la voix d'Hettema qui s'approche
+avec le garde.
+
+Ils commencaient a etre inquiets de ne pas les voir revenir, et de
+ces gemissements qu'on entendait a travers bois. Hochecorne allait
+prendre son fusil, se mettre a leur recherche...
+
+-- Bonsoir, monsieur, madame... c'est la petite qui est contente
+de son chale...
+
+A fallu que je la couche, avec..." Leur derniere action en commun,
+cette charite de tout a l'heure, leurs mains une derniere fois
+liees autour de ce petit corps moribond.
+
+-- Adieu, adieu, pere Hochecorne.
+
+Et ils se hatent tous trois vers la maison, Hettema toujours tres
+intrigue de ces clameurs qui remplissaient le bois.
+
+-- Ca montait, descendait, on aurait dit une bete qu'on egorge...
+Mais comment n'avez-vous rien entendu?
+
+Ni l'un ni l'autre ne repondent.
+
+Au coin du Pave des Gardes, Jean hesite.
+
+-- Reste diner... lui dit-elle tout bas, suppliante... Ton train
+est passe... tu prendras celui de neuf heures.
+
+Il rentre avec eux. Que peut-il craindre? On ne recommence pas
+deux fois une scene pareille, et c'est bien le moins qu'il lui
+donne cette petite consolation.
+
+La salle est chaude, la lampe eclaire bien, et le bruit de leurs
+pas dans la traverse a prevenu la servante, qui apporte la soupe
+sur la table.
+
+"Enfin, vous voila!..." dit Olympe deja installee, la serviette
+remontee sous ses bras courts. Elle decouvre la soupiere et
+s'arrete tout a coup avec un cri:
+
+-- Mon Dieu, ma chere!...
+
+Have, de dix ans plus vieille, les paupieres gonflees et
+sanglantes, de la boue sur sa robe, jusque dans ses cheveux, le
+desordre effare d'une pierreuse qui sort d'une chasse de police,
+c'est Fanny. Elle respire un moment, ses pauvres yeux brules
+clignotent a la lumiere, et peu a peu la chaleur de la petite
+maison, cette table gaiement servie, provoquent le souvenir des
+bons jours, un nouveau rappel de larmes ou se distinguent ces
+mots:
+
+-- Il me quitte... Il se marie.
+
+Hettema, sa femme, la paysanne qui les sert se regardent,
+regardent Gaussin. "Enfin, dinons toujours", dit le gros homme
+qu'on sent furieux; et le bruit des cuillerees voraces se mele a
+un ruissellement d'eau dans la chambre voisine, ou Fanny est en
+train d'eponger son visage. Quand elle revient toute bleuie de
+poudre, en blanc peignoir de laine, les Hettema l'epient avec
+angoisse, s'attendant a quelque nouvelle explosion, et sont tres
+etonnes de la voir, sans un mot, se jeter sur les plats
+gloutonnement, comme un naufrage, combler le creusement de son
+chagrin et le gouffre de ses cris de tout ce qu'elle trouve a
+portee, le pain, les choux, une aile de pintade, des pommes. Elle
+mange, elle mange...
+
+On cause d'abord d'un air contraint, puis plus librement, et comme
+avec les Hettema ce n'est que de choses bien plates et
+materielles, la facon d'accommoder les crepes aux confitures, ou
+si le crin vaut mieux que la plume pour dormir, on arrive sans
+encombre au cafe, que le gros menage agremente d'un petit caramel
+savoure lentement, les coudes sur la table.
+
+C'est plaisir de voir le bon regard confiant et tranquille
+qu'echangent ces lourds compagnons de creche et de litiere. Ils
+n'ont pas envie de se quitter, ceux-la. Jean surprend ce regard
+et, dans l'intimite de la salle pleine de souvenirs, d'habitudes
+tapies a tous les coins, une torpeur de fatigue, de digestion, de
+bien-etre l'envahit. Fanny qui le surveille a rapproche doucement
+sa chaise, coule ses jambes, glisse son bras sous le sien.
+
+-- Ecoute, dit-il brusquement... Neuf heures... vite, adieu... Je
+t'ecrirai.
+
+Il est debout, dehors, la rue franchie, tate dans l'ombre pour
+ouvrir la barriere du passage. Deux bras l'etreignent a plein
+corps:
+
+-- Embrasse-moi au moins...
+
+Il se sent pris sous le peignoir ouvert ou elle est nue, penetre
+de cette odeur, de cette chaleur de chair de femme, bouleverse de
+ce baiser d'adieu qui lui laisse dans la bouche un gout de fievre
+et de larmes; et elle, tout bas, le sentant faible:
+
+-- Encore une nuit, plus qu'une...
+
+Un signal sur la voie... C'est le train!...
+
+Comment eut-il la force de se degager, de bondir jusqu'a la gare
+dont les fanaux luisaient a travers les branches defeuillees? Il
+s'en etonnait encore, tout haletant dans un coin de wagon,
+guettant par la portiere les fenetres allumees de la maisonnette,
+une forme blanche contre la barriere...
+
+-- Adieu! adieu!...
+
+Et ce cri rassurait la terreur silencieuse qu'il venait d'avoir a
+ce tournant des rails, en apercevant sa maitresse a la place
+occupee par son reve de mort.
+
+La tete dehors, il voyait fuir et diminuer et rouler dans le
+pelotonnement des terrains leur petit pavillon, dont la lueur
+n'etait plus qu'une etoile egaree. Tout a coup il sentit une joie,
+un soulagement enormes. Comme on respirait, que c'etait beau toute
+cette vallee de Meudon et ces grands coteaux noirs degageant au
+loin un triangle etincelant d'innombrables lumieres, egrenees vers
+la Seine en cordons reguliers! Irene l'attendait la, et il allait
+a elle de toute la vitesse du train, de tout son desir d'amoureux,
+de tout son elan vers l'honnete et jeune vie...
+
+Paris!... Il arretait une voiture pour se faire conduire place
+Vendome. Mais, sous le gaz, il apercut ses vetements, ses souliers
+couverts de boue, une boue lourde, epaisse, tout son passe qui le
+tenait encore pesamment et salement. "Oh! non, pas ce soir..." Et
+il rentra a son ancien hotel, rue Jacob, ou le Fenat lui avait
+retenu une chambre pres de la sienne.
+
+
+XIII
+
+Le lendemain, Cesaire, qui s'etait charge de la commission
+delicate d'aller a Chaville reprendre les effets, les livres de
+son neveu, consommer la rupture par le demenagement, revint fort
+tard, alors que Gaussin commencait a se fatiguer de toutes sortes
+de suppositions folles ou sinistres. Enfin un fiacre a galerie,
+lourd comme un corbillard, tourna le coin de la rue Jacob, charge
+de caisses ficelees et d'une enorme malle qu'il reconnut pour la
+sienne, et l'oncle rentra mysterieux et navre:
+
+-- J'ai ete long, pour ramasser le tout en une fois et n'etre pas
+oblige d'y revenir...
+
+Puis, montrant les colis que deux garcons rangeaient par la
+chambre:
+
+-- Ici le linge, les vetements, la tes papiers, tes livres... Il
+ne manque que tes lettres; elle m'a supplie de les lui laisser
+encore pour les relire, avoir quelque chose de toi. J'ai pense que
+ca n'offrait pas de danger... C'est une si bonne fille...
+
+Il souffla longuement, assis sur la malle, et s'epongeant le front
+avec son mouchoir de soie ecrue, large comme une serviette. Jean
+n'osait demander des details, dans quelles dispositions il l'avait
+trouvee; l'autre n'en donnait pas, de peur de l'attrister. Et ils
+remplirent ce silence, difficile, gros de choses inexprimees, par
+des remarques sur le temps change brusquement depuis la veille,
+tourne au froid, sur l'aspect lamentable de cette banlieue de
+Paris deserte et denudee, plantee de cheminees d'usines et de ces
+enormes cylindres de fonte, reservoirs des maraichers. Puis au
+bout d'un moment:
+
+-- Elle ne vous a rien donne pour moi, mon oncle?
+
+-- Non... tu peux etre tranquille... Elle ne t'embetera pas, elle
+a pris son parti avec beaucoup de resolution et de dignite...
+
+Pourquoi Jean vit-il dans ce peu de mots une intention de blame,
+un reproche de sa rigueur?
+
+-- C'est egal, corvee pour corvee, reprenait l'oncle, j'aimais
+mieux encore les griffes de la Mornas que le desespoir de cette
+malheureuse.
+
+-- Elle a beaucoup pleure?
+
+-- Ah! mon ami... Et si bien, d'un tel coeur, que je sanglotais
+moi-meme en face d'elle sans la force de...
+
+Il s'ebroua, secoua son emotion d'un coup de tete de vieille
+chevre:
+
+-- Enfin, que veux-tu? ce n'est pas ta faute... tu ne pouvais
+passer toute ta vie la... Les choses sont tres convenablement
+faites, tu lui laisses de l'argent, un mobilier... Et maintenant,
+voguent les amours! Tache de nous mener ton mariage rondement...
+Des affaires trop serieuses pour moi, par exemple... Il faudra que
+le consul s'en mele... Moi, je suis pour les liquidations de la
+main gauche...
+
+Et brusquement repris d'un acces melancolique, le front a la
+vitre, regardant le ciel bas qui ruisselait entre les toits:
+
+-- C'est egal, le monde devient triste... De mon temps on se
+separait plus gaiement que ca.
+
+Le Fenat parti, suivi de sa machine elevatoire, Jean, prive de
+cette bonne humeur remuante et bavarde, eut une longue semaine a
+passer, une impression de vide et de solitude, tout le noir
+desorientement d'un veuvage. En pareil cas, meme sans le regret
+d'une passion, on cherche son double, il vous manque; car
+l'existence a deux, la cohabitation de la table et du lit, creent
+un tissu de liens invisibles et subtils, dont la solidite ne se
+revele qu'a la douleur, a l'effort de la brisure. L'influence du
+contact et de l'habitude est si miraculeusement penetrante que
+deux etres vivant de la meme vie en arrivent a se ressembler.
+
+Ses cinq ans de Sapho n'avaient pu le petrir encore a ce point;
+mais son corps gardait pourtant les marques de la chaine, en
+subissait le lourd entrainement. Et de meme que, plusieurs fois,
+ses pas l'auraient tout seuls dirige vers Chaville au sortir de
+son bureau, il lui arrivait le matin de chercher a cote de lui sur
+l'oreiller les cheveux noirs en nappes lourdes, demordus de leur
+peigne, ou tombait son premier baiser.
+
+Les soirees surtout lui semblaient interminables, dans cette
+chambre d'hotel qui lui rappelait les premiers temps de leur
+liaison, la presence d'une autre maitresse delicate et
+silencieuse, dont la petite carte embaumait la glace d'un parfum
+d'alcove et du mystere de son nom: Fanny Legrand. Alors il s'en
+allait se fatiguer, marcher, s'etourdir aux flonflons et aux
+lumieres de quelque petit theatre, jusqu'au moment ou le vieux
+Bouchereau lui donnait le droit de passer trois soirees par
+semaine aupres de sa fiancee.
+
+On s'etait enfin entendu. Irene l'aimait, _Uncle_ voulait bien; ce
+serait pour les premiers jours d'avril, a la fin du cours. Trois
+mois d'hiver a se voir, a s'apprendre, se desirer, faire la
+paraphrase aimante et charmante du premier regard qui lie les ames
+et du premier aveu qui les trouble.
+
+Le soir des accordailles, en rentrant chez lui sans la moindre
+envie de dormir, Jean eprouva le desir de faire sa chambre
+ordonnee et laborieuse, par cet instinct naturel de mettre notre
+vie en rapport avec nos idees. Il installa sa table et ses livres
+non encore deficeles, tasses au fond d'une de ces caisses faites a
+la hate, les codes entre une pile de mouchoirs et une vareuse de
+jardin. De l'entrebaillement d'un dictionnaire de Droit
+commercial, le plus frequemment feuillete, tombait alors une
+lettre sans enveloppe, a l'ecriture de la maitresse.
+
+Fanny l'avait confiee au hasard de travaux futurs, se mefiant de
+l'attendrissement trop court de Cesaire, pensant qu'elle
+arriverait plus surement ainsi. Il se defendait d'abord de
+l'ouvrir, mais cedait aux premiers mots bien doux, bien
+raisonnables, dont l'agitation se sentait seulement au tremble de
+la plume, a l'inegale conduite des lignes. Elle ne demandait
+qu'une grace, une seule, qu'il revint de temps a autre. Elle ne
+dirait rien, ne reprocherait rien, ni le mariage, ni cette
+separation qu'elle savait absolue et definitive. Mais le voir!...
+
+"Songe que c'est pour moi un coup terrible et si inattendu, si
+brusque... Je suis comme apres une mort ou un incendie, ne sachant
+a quoi me prendre. Je pleure, j'attends, je regarde la place de
+mon bonheur. Il n'y aurait que toi pour m'acclimater a cette
+situation nouvelle... C'est une charite, viens me voir, que je ne
+me sente pas si seule... j'ai peur de moi..."
+
+Ces plaintes, ce suppliant appel couraient tout le long de la
+lettre, se reprenaient chaque fois au meme mot: "Viens, viens..."
+Il pouvait se croire dans la clairiere au milieu des bois avec
+Fanny a ses pieds, et sous la cendre violette du soir, cette
+pauvre figure levee vers lui, toute fripee et molle de larmes,
+cette bouche ouverte qui s'emplissait d'ombre a crier. C'est cela
+qui le poursuivit toute la nuit, cela qui troubla son sommeil, et
+non l'heureuse ivresse qu'il avait rapportee de la-bas. C'est
+cette figure vieillie, fletrie, qu'il revoyait, malgre tous ses
+efforts pour mettre entre lui et elle le visage aux purs contours,
+a la pulpe d'oeillet en fleur, que l'aveu de l'amour teintait de
+petites flammes roses sous les yeux.
+
+Cette lettre avait huit jours de date; huit jours que la
+malheureuse attendait un mot, ou une visite, l'encouragement a la
+resignation qu'elle demandait. Mais comment n'avait-elle pas
+recrit depuis? Peut-etre etait-elle malade; et d'anciennes
+craintes lui revenaient. Il pensa qu'Hettema pourrait lui donner
+des nouvelles, et, confiant dans la regularite de ses habitudes,
+alla l'attendre devant le Comite d'artillerie.
+
+Le dernier coup de dix heures sonnait a Saint-Thomas d'Aquin
+lorsque le gros homme tourna le coin de la petite place, le collet
+retrousse, la pipe aux dents, qu'il tenait a deux mains pour se
+chauffer les doigts. Jean le regardait venir de loin, tres emu de
+tout ce qu'il lui rappelait; mais Hettema l'accueillit d'un
+mouvement d'humeur a peine contraint.
+
+-- Vous voila!... Je ne sais pas si nous vous avons maudit cette
+semaine!... nous qui sommes alles a la campagne pour vivre au
+calme...
+
+Et sur la porte, en finissant sa pipe, il lui raconta que le
+dimanche precedent ils avaient invite Fanny a diner chez eux avec
+l'enfant dont c'etait le jour de sortie, histoire de la distraire
+un peu de ses vilaines idees. En effet, on avait mange assez
+gaiement, meme elle leur chantait un morceau de musique au
+dessert; puis on se separait vers dix heures, et ils s'appretaient
+a se mettre au lit delicieusement, quand tout a coup on frappe aux
+volets et la voix du petit Joseph appelle effaree:
+
+-- Venez vite, maman veut s'empoisonner...
+
+Hettema se precipite, arrive a temps pour lui arracher de force le
+flacon de laudanum. Il avait fallu se battre, la prendre a bras-
+le-corps, la maintenir et se defendre, contre les coups de tete,
+les coups de peigne dont elle lui abimait la figure. Dans la
+lutte, la fiole se brisait, le laudanum repandu partout, et il
+n'en avait pas ete autre chose que des vetements taches et
+empestes de poison.
+
+-- Mais vous comprenez bien que des scenes pareilles, tout ce
+drame de faits-divers, pour des gens tranquilles... Aussi c'est
+fini, j'ai donne conge, le mois prochain je demenage...
+
+Il remit sa pipe dans l'etui, et avec un adieu bien paisible
+disparut sous les arcades basses d'une petite cour, laissant
+Gaussin tout bouleverse de ce qu'il venait d'entendre.
+
+Il se representait la scene dans cette chambre qui avait ete leur
+chambre, l'effroi du petit appelant au secours, la lutte brutale
+avec le gros homme, et il croyait sentir le gout opiace,
+l'amertume somnolente du laudanum repandu. L'epouvante lui en
+resta tout le jour, aggravee de l'isolement ou elle allait se
+trouver. Les Hettema partis, qui lui retiendrait la main a la
+nouvelle tentative?
+
+Une lettre vint le rassurer un peu. Fanny le remerciait de n'etre
+pas si dur qu'il voulait le paraitre, puisqu'il prenait encore
+quelque interet a la pauvre abandonnee: "On t'a dit, n'est-ce
+pas?... J'ai voulu mourir... c'etait de me sentir si seule!...
+J'ai essaye, je n'ai pas pu, on m'a arretee, ma main tremblait
+peut-etre... la peur de souffrir, de devenir laide... Oh! cette
+petite Dore, comment a-t-elle eu le courage?... Apres la premiere
+honte de m'etre manquee, c'a ete une joie de penser que je
+pourrais t'ecrire, t'aimer de loin, te voir encore; car je ne
+perds pas l'espoir que tu viendras une fois, comme on vient chez
+une amie malheureuse, dans une maison en deuil, par pitie,
+seulement par pitie."
+
+Des lors il arriva de Chaville tous les deux ou trois jours une
+capricieuse correspondance, longue, courte, un journal de douleur
+qu'il n'eut pas la force de renvoyer et qui agrandit dans ce coeur
+tendre la place a vif d'une pitie sans amour, non plus pour la
+maitresse, mais pour l'etre humain souffrant a cause de lui.
+
+Un jour c'etait le depart de ses voisins, ces temoins de son
+bonheur passe qui lui emportaient tant de souvenirs. A present
+elle n'avait plus pour les lui rappeler que les meubles, les murs
+de leur petite maison, et la femme de service, pauvre bete
+sauvage, aussi peu interessee aux choses que le loriot, tout
+frileux de l'hiver, tristement ebouriffe dans un coin de sa cage.
+
+Un autre jour, un pale rayon egayant la vitre, elle se reveillait
+toute joyeuse dans cette persuasion: il viendra aujourd'hui!...
+Pourquoi?... rien, une idee... Tout de suite elle se mettait a
+faire la maison belle, et la femme coquette avec sa robe des
+dimanches et la coiffure qu'il aimait; puis jusqu'au soir, jusqu'a
+la derniere goutte de lumiere, elle comptait les trains a la
+fenetre de la salle, l'ecoutait venir par le Pave des Gardes...
+Fallait-il etre folle!
+
+Quelquefois rien qu'une ligne: "Il pleut, il fait noir... je suis
+seule et je te pleure..." Ou bien elle se contentait de mettre
+sous enveloppe une pauvre fleur toute trempee et raide de frimas,
+la derniere de leur petit jardin. Mieux que toutes les plaintes,
+cette fleur ramassee sous la neige, disait l'hiver, la solitude,
+l'abandon; il voyait la place, au bout de l'allee, et contre les
+plates-bandes, une jupe de femme mouillee jusqu'a l'ourlet, allant
+et revenant dans une solitaire promenade.
+
+Cette pitie qui lui angoissait le coeur le faisait vivre encore
+avec Fanny, malgre la rupture. Il y songeait, se la figurait a
+toute heure; mais par une singuliere defaillance de sa memoire,
+quoiqu'il n'y eut guere plus de cinq ou six semaines depuis leur
+separation, et que les moindres details de leur interieur lui
+fussent encore presents, la cage de La Balue en face d'un coucou
+en bois gagne a une fete de campagne, jusqu'aux branches du
+noisetier qui battaient au moindre vent la vitre de leur cabinet
+de toilette, la femme elle-meme ne lui apparaissait plus
+distinctement. Il la voyait dans un reculement de brume avec un
+seul detail de sa figure, accentue et penible, la bouche deformee,
+le sourire troue par cette dent qui manquait.
+
+Ainsi vieillie, qu'allait-elle devenir, la pauvre creature contre
+qui il avait dormi si longtemps? L'argent fini qu'il lui avait
+laisse, ou irait-elle, jusque vers quel bas-fond? Et tout a coup
+se dressait dans son souvenir, la triste raccrocheuse, rencontree
+le soir dans une taverne anglaise, mourant de soif devant sa
+tranche de saumon fume. Elle deviendrait cela, celle dont il avait
+si longtemps accepte les soins, la tendresse passionnee et fidele.
+Et cette idee le desesperait... Cependant, que faire? Parce qu'il
+avait eu le malheur de rencontrer cette femme, de vivre quelque
+temps avec elle, etait-il condamne a la garder toujours, a lui
+sacrifier son bonheur? Pourquoi lui et pas les autres? Au nom de
+quelle justice?
+
+Tout en s'interdisant de la revoir, il lui ecrivait; et ses
+lettres a dessein positives et seches laissaient deviner son
+emotion sous des conseils de sagesse et d'apaisement. Il
+l'engageait a retirer Joseph de pension, a le reprendre pour
+s'occuper, se distraire; mais Fanny refusait. A quoi bon mettre
+cet enfant en presence de sa douleur, de son decouragement?
+c'etait bien assez du dimanche ou le petit rodait de chaise en
+chaise, errait de la salle au jardin, devinant qu'un grand malheur
+avait attriste la maison, et n'osant plus demander des nouvelles
+de "papa Jean" depuis qu'on lui avait dit avec des sanglots qu'il
+etait parti, qu'il ne reviendrait plus:
+
+-- Tous mes papas s'en vont, alors!
+
+Et ce mot du petit abandonne, tombant d'une lettre navrante,
+restait lourd sur le coeur de Gaussin. Bientot, cette pensee de la
+savoir a Chaville devint une oppression telle, qu'il lui conseilla
+de rentrer dans Paris, de voir du monde. Avec sa triste experience
+des hommes et des ruptures, Fanny ne vit dans cette offre qu'un
+affreux egoisme, l'envie de se debarrasser d'elle a jamais, par un
+de ces brusques beguins dont elle etait familiere; et elle s'en
+expliqua avec sincerite:
+
+"Tu sais ce que je t'ai dit autrefois... Je resterai ta femme
+malgre tout, ta femme aimante et fidele. Notre petite maison
+m'enveloppe de toi, et je ne voudrais la quitter pour rien au
+monde... Que ferais-je a Paris? J'ai le degout de mon passe qui
+t'eloigne; et puis, songe a quoi tu nous exposes... Tu te crois
+donc bien fort? Viens, alors, mechant... une fois, rien qu'une..."
+
+Il n'y alla pas; mais, un dimanche, l'apres-midi, seul et
+travaillant, il entendit frapper deux petits coups a sa porte. Il
+tressaillit, reconnut sa facon vive de s'annoncer comme autrefois.
+Craignant de trouver en bas quelque consigne, elle etait montee
+d'une haleine, sans rien demander. Il s'approcha, les pas enfonces
+dans le tapis, entendant son souffle par la feuillure:
+
+-- Jean, es-tu la?...
+
+Oh! cette voix humble et brisee... Encore une fois, pas bien fort:
+"Jean!..." puis une plainte soupiree, le froissement d'une lettre,
+et la caresse et l'adieu d'un baiser jete.
+
+L'escalier descendu marche a marche, lentement, comme si elle
+attendait un rappel, Jean, seulement alors, ramassa la lettre et
+l'ouvrit. On avait enterre le matin la petite Hochecorne a
+l'hospice des Enfants-Malades. Elle etait venue avec le pere et
+quelques personnes de Chaville, et n'avait pu se defendre de
+monter pour le voir ou laisser ces lignes ecrites d'avance.
+"... Quand je te le disais!... si j'habitais Paris, on ne verrait
+que moi dans ton escalier... Adieu, m'ami, je rentre chez nous..."
+
+Et en lisant, les yeux brouilles de larmes, il se rappelait la
+meme scene rue de l'Arcade, la douleur de l'amant congedie, la
+lettre glissee sous la porte, et le rire sans coeur de Fanny. Elle
+l'aimait donc plus qu'il n'aimait Irene! Ou bien est-ce que
+l'homme, plus mele que la femme au combat des affaires et de la
+vie, n'a pas comme elle l'exclusivisme de l'amour, l'oubli et
+l'indifference de tout ce qui n'est pas sa passion, absorbante et
+unique?
+
+Cette torture, ce mal de pitie dont il souffrait, ne s'apaisait
+qu'aupres d'Irene. Ici seulement l'angoisse se desserrait, fondait
+sous le doux rayon bleu de ses regards. Il ne lui restait plus
+qu'une grande lassitude, une tentation de mettre la tete sur son
+epaule et de rester la, sans parler, sans bouger, a l'abri.
+
+-- Qu'avez-vous, lui disait-elle... Est-ce que vous n'etes pas
+heureux?
+
+Si, bien heureux. Mais pourquoi son bonheur etait-il fait de tant
+de tristesse et de larmes? Et par moments il aurait voulu tout lui
+dire, comme a une amie intelligente et bonne; sans songer, pauvre
+fou, au trouble que de pareilles confidences agitent dans les ames
+toutes neuves, aux inguerissables blessures qu'elles peuvent faire
+a la confiance d'une affection. Ah! s'il avait pu l'emporter, fuir
+avec elle! il sentait que ce serait la fin des tourments; mais le
+vieux Bouchereau ne voulait pas faire grace d'une heure sur le
+temps fixe:
+
+-- Je suis vieux, je suis malade... Je ne verrai plus mon enfant,
+ne me privez pas de ces derniers jours...
+
+Sous son air dur, c'etait le meilleur des hommes que ce grand
+homme. Condamne sans remission par la maladie de coeur dont il
+suivait et constatait lui-meme les progres, il en parlait avec un
+sang-froid admirable, continuait ses cours en suffoquant,
+auscultait des malades moins atteints que lui. Une seule faiblesse
+dans ce vaste esprit, et marquant bien l'origine paysanne du
+Tourangeau: son respect pour les titres, la noblesse. Et le
+souvenir des petites tourelles de Castelet, le vieux nom d'Armandy
+n'avaient pas ete etrangers a sa facilite d'agreer Jean comme mari
+de sa niece.
+
+Le mariage se ferait a la gentilhommiere, ce qui eviterait de
+deplacer la pauvre maman qui envoyait tous les huit jours a sa
+future fille une bonne lettre bien tendre, dictee a Divonne ou a
+l'une des petites de Bethanie. Et c'etait une joie douce pour lui
+de parler avec Irene de ses gens, de retrouver Castelet place
+Vendome, toutes ses affections serrees autour de sa chere fiancee.
+
+Seulement il s'effrayait de se sentir si vieux, si las en face
+d'elle, de la voir prendre un plaisir d'enfant a des choses qui ne
+l'amusaient plus, a des joies de la vie commune, deja escomptees
+par lui. Ainsi la liste a dresser de tout ce qu'il leur faudrait
+emporter au Consulat, meubles, etoffes a choisir, liste au milieu
+de laquelle il s'arretait un soir, la plume hesitante, epouvante
+du retour qu'il faisait vers son installation de la rue
+d'Amsterdam, et du recommencement inevitable de tant de jolis
+bonheurs uses, finis par ces cinq ans aupres d'une femme, dans un
+travestissement de mariage et de menage.
+
+
+XIV
+
+-- Oui, mon cher, mort cette nuit dans les bras de Rosa... Je
+viens de le porter chez l'empailleur.
+
+De Potter, le musicien, que Jean rencontrait sortant d'un magasin
+de la rue du Bac, s'accrochait a lui avec un besoin d'effusion qui
+n'allait guere a ses traits impassibles et durs d'homme
+d'affaires, et lui racontait le martyre du pauvre Bichito tue par
+l'hiver parisien, ratatine de froid malgre les tampons d'ouate, la
+meche d'esprit-de-vin allumee depuis deux mois sous sa petite
+niche, comme on fait aux enfants venus avant terme. Rien n'avait
+pu l'empecher de grelotter, et la nuit d'avant, pendant qu'ils
+etaient tous autour de lui, un dernier frisson le secouant de la
+tete a la queue, il etait mort en bon chretien, grace aux flots
+d'eau benite que sur sa peau grenue, ou la vie s'evanouissait en
+moires changeantes, en mouvements de prisme, maman Pilar repandait
+en disant, les yeux au ciel: "_Dios loui pardonne_!"
+
+-- J'en ris, mais j'ai le coeur gros tout de meme; surtout quand
+je pense au chagrin de ma pauvre Rosa que j'ai laissee en
+larmes... Heureusement Fanny etait pres d'elle...
+
+-- Fanny?...
+
+-- Oui, voila des temps que nous ne l'avions vue... Elle est
+arrivee ce matin juste au milieu du drame, et cette bonne fille
+est restee consoler son amie.
+
+Il ajouta, sans s'apercevoir de l'impression causee par ses
+paroles:
+
+-- C'est donc fini? Vous n'etes plus ensemble?... Vous rappelez-
+vous notre conversation au lac d'Enghien? Au moins, vous profitez
+des lecons qu'on vous donne...
+
+Et il percait une pointe d'envie dans son approbation.
+
+Gaussin, le front plisse, eprouvait un veritable malaise a songer
+que Fanny etait retournee chez Rosario; mais il s'en voulait de
+cette faiblesse, n'ayant plus apres tout ni droit, ni
+responsabilite sur cette existence. Devant une maison de la rue de
+Beaune, une tres ancienne rue du Paris aristocratique d'autrefois
+ou ils venaient de s'engager, de Potter s'arreta. C'est la qu'il
+demeurait ou qu'il etait cense demeurer pour les convenances, pour
+le monde, car reellement son temps se passait avenue de Villiers
+ou a Enghien, et il ne faisait que des apparitions au domicile
+conjugal, pour empecher que sa femme et son enfant n'eussent l'air
+trop abandonnes.
+
+Jean suivait sa route, esquissant deja un adieu, mais l'autre lui
+retint la main dans ses longues mains dures de briseur de clavier
+et, sans le moindre embarras, comme un homme que son vice ne gene
+plus:
+
+-- Rendez-moi donc un service... montez avec moi. Je devais diner
+chez ma femme aujourd'hui, mais je ne peux vraiment pas laisser ma
+pauvre Rosa toute seule a son desespoir... Vous servirez de
+pretexte a ma sortie et m'eviterez une explication ennuyeuse.
+
+Le cabinet du musicien, dans un superbe et froid appartement
+bourgeois du second etage, sentait l'abandon de la piece ou l'on
+ne travaille pas. Tout y etait trop net, sans rien du desordre, de
+l'active petite fievre qui gagne les objets et les meubles. Pas un
+livre, pas un feuillet sur la table qu'encombrait majestueusement
+un enorme encrier de bronze a sec et reluisant comme dans une
+devanture; ni la moindre partition au vieux piano a forme
+d'epinette dont s'etaient inspirees les premieres oeuvres. Et un
+buste en marbre blanc, le buste d'une jeune femme aux traits
+delicats, a l'expression de douceur, tout pale dans le jour qui
+tombait, faisait plus froide encore la cheminee sans feu et
+drapee, semblait regarder tristement les murs charges de couronnes
+dorees, enrubannees, de medailles, de cadres commemoratifs, toute
+une defroque glorieuse et vaniteuse genereusement laissee a la
+femme en compensation, et qu'elle entretenait comme les ornements
+de tombe de son bonheur.
+
+A peine etaient-ils entres, la porte du cabinet se rouvrit, et
+Mme de Potter parut:
+
+-- C'est toi, Gustave?
+
+Elle le croyait seul, s'arreta devant la figure inconnue, avec une
+visible inquietude. Elegante et jolie, d'une recherche de mise
+intelligente, elle paraissait plus affinee que son buste, la douce
+physionomie changee en une resolution courageuse et nerveuse. Dans
+le monde, les avis se partageaient sur ce caractere de femme. Les
+uns la blamaient de supporter le dedain affiche du mari, ce menage
+en ville, connu, installe; d'autres admiraient au contraire sa
+resignation silencieuse. Et l'opinion generale la tenait pour une
+tranquille personne aimant son repos par-dessus tout, trouvant des
+compensations suffisantes a son veuvage dans les caresses d'un bel
+enfant et la joie de porter le nom d'un grand homme.
+
+Mais pendant que le musicien presentait son compagnon et debitait
+n'importe quel mensonge pour se debarrasser du diner de famille,
+au tressaillement de ce jeune visage feminin, a la fixite de ce
+regard qui ne voyait plus, n'ecoutait plus, comme absorbe de
+souffrance, Jean pouvait se rendre compte que sous ces dehors
+mondains une grande douleur s'enterrait vivante. Elle parut
+accepter cette histoire qu'elle ne croyait pas, se contenta de
+dire doucement:
+
+-- Raymond va pleurer, je lui avais promis que nous dinerions pres
+de son lit.
+
+-- Comment est-il? demanda de Potter, distrait, impatient.
+
+-- Mieux, mais il tousse toujours... Tu ne viens pas le voir?
+
+Il bredouilla quelques mots dans sa moustache, en feignant de
+chercher autour de la piece:
+
+-- Pas maintenant... tres presse... rendez-vous au club pour six
+heures...
+
+Ce qu'il voulait eviter, c'etait d'etre seul avec elle.
+
+"Adieu alors", fit la jeune femme subitement apaisee, les traits
+en place, refermee comme une eau pure que vient de troubler une
+pierre jusqu'au fond. Elle salua, disparut.
+
+-- Filons!...
+
+Et de Potter delivre entraina Gaussin qui regardait descendre
+devant lui, raide et correct dans son long pardessus serre de
+coupe anglaise, ce sinistre passionne, tellement emu quand il
+portait a empailler le cameleon de sa maitresse, et s'en allant
+sans embrasser son enfant malade.
+
+-- Tout ca, mon cher, fit le musicien comme en reponse a la pensee
+de son ami, c'est la faute de ceux qui m'ont marie. Un vrai
+service qu'ils m'ont rendu la et a cette pauvre femme... Quelle
+folie de vouloir faire de moi un mari et un pere!... J'etais
+l'amant de Rosa, je le suis reste, je le resterai jusqu'a ce que
+l'un de nous creve... Un vice qui vous a pris au bon moment, qui
+vous tient bien, est-ce qu'on s'en degage jamais?... Et vous-meme,
+etes-vous sur que si Fanny avait voulu?...
+
+Il hela un fiacre vide qui passait, et en montant:
+
+-- A propos de Fanny, vous savez la nouvelle?... Flamant est
+gracie, sorti de Mazas... C'est la petition de Dechelette...
+Pauvre Dechelette! il aura fait du bien meme apres sa mort.
+
+Immobile, avec une envie folle de courir, de rattraper ces roues
+qui cahotaient a fond de train dans la rue sombre ou le gaz
+s'allumait, Gaussin s'etonnait de se sentir si emu.
+
+-- Flamant gracie... sorti de Mazas...
+
+Il redisait ces mots tout bas, y voyant la raison du silence de
+Fanny depuis quelques jours, de ses lamentations brusquement
+interrompues, tombees sous les caresses d'un consolateur; car la
+premiere pensee du miserable enfin libre avait du etre pour elle.
+
+Il se rappelait la correspondance amoureuse datee de la prison,
+l'obstination de sa maitresse a defendre celui-la seul, quand elle
+faisait si bon marche des autres; et au lieu de se feliciter d'une
+aventure qui logiquement le dechargeait de toute inquietude, de
+tout remords, une angoisse indefinissable le tint eveille et
+fievreux une partie de la nuit. Pourquoi? Il ne l'aimait plus;
+seulement il songeait a ses lettres restees aux mains de cette
+femme, qu'elle lirait peut-etre a l'autre, et dont -- qui sait? --
+sous une influence mauvaise, elle pourrait se servir un jour pour
+troubler son repos, son bonheur.
+
+Vraie ou fausse, ou cachant sans qu'il s'en doutat un souci
+d'autre genre, cette preoccupation de ses lettres le decida a une
+demarche imprudente, la visite a Chaville qu'il avait toujours
+obstinement refusee. Mais a qui confier une mission aussi intime
+et delicate?... Un matin de fevrier, il prit le train de dix
+heures, tres calme d'esprit et de coeur, avec la seule crainte de
+trouver la maison fermee, la femme disparue deja a la suite de son
+bandit.
+
+Des la courbe de la voie, les persiennes ouvertes, les rideaux aux
+fenetres du pavillon le rassurerent; et se souvenant de son
+emotion, lorsqu'il voyait fuir derriere lui la petite lumiere
+mouchetant l'ombre, il se raillait lui-meme et la fragilite de ses
+impressions. Ce n'etait plus le meme homme qui passait la, et
+certainement il ne trouverait plus la meme femme. Il n'y avait
+pourtant que deux mois depuis. Les bois que longeait le train
+n'avaient pas pris de nouvelles feuilles, gardaient les memes
+lepres de rouille que le jour de la rupture, et de sa clameur aux
+echos.
+
+Il descendit seul a la station, par ce brouillard penetrant et
+froid, prit le petit chemin de campagne tout glissant de neige
+durcie, la voute du chemin de fer, ne rencontra personne avant le
+Pave des Gardes, au tournant duquel apparurent un homme et un
+enfant suivis d'un employe de la gare poussant sa brouette chargee
+de malles.
+
+L'enfant, tout emmitoufle d'un cache-nez, la casquette jusqu'aux
+oreilles, retint un cri en passant pres de lui. "Mais c'est
+Joseph..." se dit-il, un peu etonne et triste de cette ingratitude
+du petit; et s'etant retourne il rencontra le regard de l'homme
+qui accompagnait l'enfant par la main. Cette figure intelligente
+et fine, palie par la claustration, ces vetements de confection
+achetes de la veille, cette barbe blonde a fleur de menton, qui
+n'avait pas eu le temps de repousser depuis Mazas... Flamant,
+parbleu! Et Joseph etait son fils...
+
+Ce fut une revelation dans un eclair. Il revit, comprit tout,
+depuis la lettre du coffret ou le beau graveur confiait a sa
+maitresse un enfant qu'il avait en province, jusqu'a l'arrivee
+mysterieuse du petit, et la mine genee d'Hettema pour parler de
+cette adoption, et les regards de Fanny a Olympe; car ils
+s'etaient tous entendus pour lui faire nourrir le fils du
+faussaire. Oh! le joli niais, et comme ils avaient du rire!... Un
+degout lui en vint de tout ce passe de honte, une envie de fuir
+bien loin; mais des choses le troublaient qu'il aurait voulu
+savoir. L'homme et l'enfant partis, pourquoi pas elle? Et puis ses
+lettres, il lui fallait ses lettres, ne rien laisser de lui dans
+ce coin de souillure et de malheur.
+
+-- Madame?... Voila monsieur!...
+
+-- Qui, monsieur?... demanda naivement une voix du fond de la
+chambre.
+
+-- Moi...
+
+On entendit un cri, un bond precipite, puis:
+
+-- Attends, je me leve... je viens...
+
+Encore au lit a midi passe! Jean se doutait bien pourquoi, il
+connaissait les causes de ces lendemains brises, harasses; et
+pendant qu'il l'attendait dans la salle aux moindres objets
+familiers, le sifflet du train montant, le "me" grelottant d'une
+chevre dans un jardinet voisin, les couverts epars sur la table le
+reportaient aux matins d'autrefois, le petit dejeuner en hate
+avant le depart.
+
+Fanny entra avec un elan vers lui, puis, s'arretant devant sa
+froideur, ils resterent une seconde etonnes, hesitants, comme
+lorsqu'on se retrouve apres ces intimites brisees, de chaque cote
+d'un pont rompu, d'une distance de rive a rive, et entre soi
+l'espace immense des flots roulants et engloutissants.
+
+-- Bonjour... dit-elle tout bas, sans bouger.
+
+Elle le trouvait change, pali. Lui s'etonnait de la revoir si
+jeune, un peu grossie seulement, moins grande qu'il ne se la
+figurait, mais baignee de ce rayonnement special, cet eclat du
+teint et des yeux, cette douceur de pelouse fraiche que lui
+laissaient les nuits de grandes caresses. Elle etait donc restee
+dans le bois, au fond du ravin encombre de feuilles mortes, celle
+dont le souvenir le rongeait de pitie.
+
+-- On se leve tard a la campagne... fit-il d'un accent ironique.
+
+Elle s'excusait, pretextait une migraine, et, comme lui, employait
+des formes impersonnelles, ne sachant dire ni toi, ni vous; puis a
+l'interrogation muette qui lui montrait le repas desservi:
+
+-- C'est l'enfant... il a dejeune la ce matin avant de s'en
+aller...
+
+-- S'en aller?... Ou donc?
+
+Il affectait une supreme indifference du bout des levres, mais
+l'eclair de ses yeux le trahissait. Et Fanny:
+
+-- Le pere a reparu... il est venu le reprendre...
+
+-- En sortant de Mazas, n'est-ce pas?
+
+Elle tressaillit, mais n'essaya pas de mentir.
+
+-- Eh bien, oui... J'avais promis, je l'ai fait... Que de fois
+l'envie me tenait de te le dire, mais je n'osais pas, j'avais peur
+que tu le renvoies, le pauvre petit...
+
+Et elle ajouta timidement:
+
+-- Tu etais si jaloux...
+
+Il eut un beau rire de dedain. Jaloux, lui, de ce forcat... allons
+donc!... Et sentant monter sa colere il coupa court, dit vivement
+ce qui l'amenait. Ses lettres!... Pourquoi ne les avait-elle pas
+donnees a Cesaire, cela leur eut evite une entrevue penible pour
+tous deux.
+
+-- C'est vrai, dit-elle, toujours tres douce, mais je vais te les
+rendre, elles sont la...
+
+Il la suivit dans la chambre, apercut le lit defait, recouvert en
+hate sur les deux oreillers, respira cette odeur de cigarettes
+brulees melee a des parfums de toilette de femme, qu'il
+reconnaissait comme le petit coffret nacre pose sur la table. Et
+la meme pensee leur venant a tous deux:
+
+-- Il n'y en a pas lourd, dit-elle en ouvrant la boite... nous ne
+risquerions pas de mettre le feu...
+
+Il se taisait, trouble, la bouche seche, hesitant a se rapprocher
+de ce lit saccage, devant lequel elle feuilletait les lettres une
+derniere fois, la tete penchee, la nuque solide et blanche sous la
+torsade relevee de ses cheveux, et dans le flottant vetement de
+laine la taille epaissie et molle, a l'abandon...
+
+-- Voila!... Elles y sont toutes.
+
+Le paquet pris, mis brusquement dans sa poche, car ses
+preoccupations avaient change, Jean demanda:
+
+-- Alors il emmene son enfant?... Ou vont-ils?...
+
+-- Au Morvan, dans son pays, pour se cacher, faire sa gravure
+qu'il enverra a Paris sous un faux nom.
+
+-- Et toi?... Est-ce que tu comptes rester ici?...
+
+Elle detourna les yeux pour lui echapper, balbutiant que ce serait
+bien triste. Aussi elle pensait... elle partirait peut-etre
+bientot... un petit voyage.
+
+-- Dans le Morvan, sans doute?... En famille!...
+
+Et lachant sa fureur jalouse:
+
+-- Dis donc tout de suite que tu rejoindras ton voleur, que vous
+allez vous mettre en menage... Il y a assez longtemps que tu en as
+envie... Allons. Retourne a ta bauge... Fille et faussaire ca va
+ensemble, j'etais bien bon de vouloir te tirer de cette boue.
+
+Elle gardait son mutisme immobile, un eclair de triomphe filtrant
+entre ses cils baisses. Et plus il la cinglait d'une ironie
+feroce, outrageante, plus elle semblait fiere, et s'accentuait le
+frisson au coin de sa bouche. Maintenant il parlait de son bonheur
+a lui, l'amour honnete et jeune, le seul amour. Oh! le doux
+oreiller pour dormir qu'un coeur d'honnete femme... Puis,
+brusquement, la voix baissee, comme s'il avait honte:
+
+-- Je viens de le rencontrer, ton Flamant, il a passe la nuit ici?
+
+-- Oui, il etait tard, il neigeait... On lui a fait un lit sur le
+divan.
+
+-- Tu mens, il a couche la... il n'y a qu'a voir le lit, qu'a te
+regarder.
+
+-- Et apres?
+
+Elle approchait son visage du sien, ses grands yeux gris eclaires
+de flammes libertines...
+
+-- Est-ce que je savais que tu viendrais?... Et toi perdu, qu'est-
+ce que ca pouvait me faire, tout le reste? J'etais triste, seule,
+degoutee...
+
+-- Et puis le bouquet du bagne!... Depuis le temps que tu vivais
+avec un honnete homme... ca t'a semble bon, hein?... Avez-vous du
+vous en fourrer de ces caresses... Ah! salete!... tiens...
+
+Elle vit venir le coup sans l'eviter, le recut en pleine figure,
+puis avec un grondement sourd de douleur, de joie, de victoire,
+elle sauta sur lui, l'empoigna a pleins bras: "M'ami, m'ami... tu
+m'aimes encore..." et ils roulerent ensemble sur le lit.
+
+Le passage a grand fracas d'un express le reveilla en sursaut vers
+le soir; et les yeux ouverts, il resta quelques instants sans se
+reconnaitre, tout seul au fond de ce grand lit ou ses membres
+rompus comme par une marche excessive semblaient poses les uns a
+cote des autres, sans attaches ni ressorts. L'apres-midi, il etait
+tombe beaucoup de neige. Dans un silence de desert, on l'entendait
+fondre, ruisseler contre les murs, le long des vitres, s'egoutter
+dans les combles du toit, et, par moments, sur le feu de coke de
+la cheminee qu'elle eclaboussait.
+
+Ou etait-il? Que faisait-il la? Peu a peu, dans la reverberation
+du petit jardin, la chambre lui apparaissait toute blanche,
+eclairee d'en bas, le grand portrait de Fanny dresse en face de
+lui, et le souvenir lui revenait de sa chute, sans le moindre
+etonnement. Des en entrant, devant ce lit, il s'etait senti
+repris, perdu; ces draps l'attiraient comme un gouffre, et il se
+disait: "Si j'y tombe, ce sera sans remission et pour toujours."
+C'etait fait; et sous le triste degout de sa lachete, il y avait
+comme un soulagement a l'idee qu'il ne sortirait plus de cette
+fange, le pitoyable bien-etre du blesse qui, perdant son sang,
+trainant sa plaie, s'est etendu sur un tas de fumier pour y
+mourir, et las de souffrir, de lutter, toutes les veines ouvertes,
+s'enfonce delicieusement dans la tiedeur molle et fetide.
+
+Ce qui lui restait a faire maintenant etait horrible, mais tres
+simple. Retourner a Irene apres cette trahison, risquer un menage
+a la de Potter?... Si bas qu'il fut tombe, il n'en etait pas
+encore la... Il allait ecrire a Bouchereau, au grand physiologiste
+qui le premier a etudie et decrit les maladies de la volonte, lui
+en soumettre un cas terrible, l'histoire de sa vie depuis la
+premiere rencontre avec cette femme quand elle lui avait pose sa
+main sur le bras, jusqu'au jour ou, se croyant sauve, en plein
+bonheur, en pleine ivresse, elle le ressaisissait par la magie du
+passe, cet horrible passe ou l'amour tenait si peu de place,
+seulement la lache habitude et le vice entre dans les os...
+
+La porte s'ouvrit. Fanny marchait tout doucement dans la chambre
+pour ne pas le reveiller. Entre ses paupieres closes, il la
+regardait, alerte et forte, rajeunie, chauffant au foyer ses pieds
+trempes de la neige du jardin, et de temps en temps tournee vers
+lui avec le petit sourire qu'elle avait le matin, dans la dispute.
+Elle vint prendre le paquet de maryland a sa place habituelle,
+roula une cigarette et s'en allait, mais il la retint.
+
+-- Tu ne dors donc pas?
+
+-- Non... assieds-toi la... et causons.
+
+Elle resta au bord du lit, un peu surprise de cette gravite.
+
+-- Fanny... Nous allons partir.
+
+Elle crut d'abord qu'il plaisantait pour l'eprouver. Mais les
+details tres precis qu'il donnait la detromperent vite. Il y avait
+un poste vacant, celui d'Arica; il le demanderait. C'etait
+l'affaire d'une quinzaine de jours, le temps de preparer les
+malles...
+
+-- Et ton mariage?
+
+-- Plus un mot la-dessus... Ce que j'ai fait est irreparable... Je
+vois bien que c'est fini, je ne pourrai plus me separer de toi.
+
+-- Pauvre bebe! fit-elle avec une douceur triste, un peu
+meprisante.
+
+Puis, apres avoir tire deux ou trois bouffees:
+
+-- C'est loin, ce pays que tu dis?
+
+-- Arica?... tres loin, au Perou...
+
+Et tout bas:
+
+-- Flamant ne pourra pas te rejoindre...
+
+Elle resta songeuse et mysterieuse dans son nuage de tabac. Lui,
+tenait toujours sa main, frolait son bras nu, et berce par le
+degoulinement de l'eau tout autour de la petite maison, il fermait
+les yeux, s'enfoncait dans la vase doucement.
+
+
+XV
+
+Nerveux, trepidant, sous vapeur, deja parti comme tous ceux qui
+s'appretent au depart, Gaussin est depuis deux jours a Marseille
+ou Fanny doit venir le rejoindre et s'embarquer avec lui. Tout est
+pret, les places retenues, deux cabines de premiere pour le vice-
+consul d'Arica voyageant avec sa belle soeur; et le voila qui
+arpente le carreau derougi de la chambre d'hotel, dans la double
+attente fievreuse de sa maitresse et de l'appareillage.
+
+Il faut qu'il marche et s'agite sur place, puisqu'il n'ose sortir.
+La rue le gene comme un criminel, comme un deserteur, la rue
+marseillaise melee et grouillante ou il lui semble qu'a chaque
+tournant son pere, le vieux Bouchereau vont se montrer, lui mettre
+la main sur l'epaule pour le reprendre et le ramener.
+
+Il s'enferme, mange la sans meme descendre a la table d'hote, lit
+sans fixer ses yeux, se jette sur son lit, distrayant ses vagues
+siestes avec le Naufrage de La Perouse, la Mort du capitaine Cook
+pendus aux murs, piquetes de mouches, et des heures entieres
+s'accoude au balcon en bois vermoulu, abrite d'un store jaune
+aussi rapiece que la voile d'un bateau de peche.
+
+Son hotel, l'"hotel du Jeune Anacharsis", dont le nom pris au
+hasard sur le Bottin l'a tente quand il convenait du rendez-vous
+avec Fanny, est une vieille auberge point luxueuse ni meme tres
+propre, mais qui donne sur le port, en pleine marine, en plein
+voyage. Sous ses fenetres, des perruches, des cacatoes, des
+oiseaux des iles au doux ramage interminable, tout l'etalage en
+plein air d'un oiselier dont les cages empilees saluent le jour
+levant d'une rumeur de foret vierge, couverte et dominee, a mesure
+que la journee s'avance, par les bruyants travaux du port, regles
+au bourdon de Notre Dame-de-la-Garde.
+
+C'est une confusion de jurons dans toutes les langues, de cris de
+bateliers, de portefaix, de marchands de coquillages, entre les
+coups de marteau du bassin de radoub, le grincement des grues, le
+heurt sonore des "romaines" rebondissant sur le pave, cloches de
+bords, sifflets de machines, bruits rythmes de pompes, de
+cabestans, eaux de cale qu'on degorge, vapeur qui s'echappe, tout
+ce fracas double et repercute par le tremplin de la mer voisine,
+d'ou monte de loin en loin le mugissement rauque, l'haleine de
+monstre marin d'un grand transatlantique qui prend le large.
+
+Et les odeurs aussi evoquent des pays lointains, des quais plus
+ensoleilles et chauds encore que celui-ci; les bois de santal, de
+campeche qu'on decharge, les limons, les oranges, pistaches,
+feves, arachides, dont l'acre senteur se degage, monte avec des
+tourbillons de poussieres exotiques dans une atmosphere saturee
+d'eau saumatre, d'herbes brulees, des graisses fumeuses des _Cook-
+house_.
+
+Le soir venu, ces rumeurs s'apaisent, ces epaisseurs de l'air
+retombent et s'evaporent; et tandis que Jean, rassure par l'ombre,
+le store releve, regarde le port endormi et noir sous l'entre-
+croisement en hachures des mats, des vergues, des beaupres, quand
+le silence n'est traverse que du clapotis d'une rame, de l'aboi
+lointain d'un chien de bord, au large, tout au large, le phare de
+Planier projette en tournant une longue flamme rouge ou blanche
+qui dechire l'ombre, montre en un clignotement d'eclair des
+silhouettes d'iles, de forts, de roches. Et ce regard lumineux
+guidant des milliers de vies a l'horizon, c'est encore le voyage,
+qui l'invite et lui fait signe, l'appelle dans la voix d'un vent,
+les houles de la pleine mer, et la rauque clameur d'un _steamboat_
+qui rale et souffle toujours a quelque point de la rade.
+
+Encore vingt-quatre heures d'attente; Fanny ne doit le rejoindre
+que dimanche. Ces trois jours trop tot au rendez-vous, il devait
+les passer pres des siens, les donner aux bien-aimes qu'il ne
+reverra de plusieurs annees, qu'il ne retrouvera plus peut-etre;
+mais des le soir de son arrivee a Castelet, quand son pere a su
+que le mariage etait rompu et qu'il en a devine les causes, une
+explication a eu lieu, violente, terrible.
+
+Que sommes-nous donc, que sont nos affections les plus tendres,
+les plus pres de notre coeur, pour qu'une colere qui passe entre
+deux etres de meme chair, de meme sang, arrache, torde, emporte
+leur tendresse, les sentiments de nature aux racines si profondes
+et si fines, avec la violence aveugle, irresistible, d'un de ces
+typhons des mers de Chine dont les plus durs marins n'osent se
+souvenir et disent en palissant:
+
+-- Ne parlons pas de ca...
+
+Il n'en parlera jamais, mais il s'en souviendra toute sa vie de
+cette horrible scene sur la terrasse de Castelet ou s'est passee
+son enfance heureuse, devant cet horizon splendide et calme, ces
+pins, ces myrtes, ces cypres qui se serraient immobiles et
+frissonnants autour de la malediction paternelle. Toujours il
+reverra ce grand vieillard, aux joues convulsees et remuantes,
+marchant sur lui avec cette bouche de haine, ce regard de haine,
+proferant les paroles qu'on ne pardonne pas, le chassant de la
+maison et de l'honneur:
+
+-- Va-t'en, pars avec ta gueuse, tu es mort pour nous!...
+
+Et les petites bessonnes criant, se trainant a genoux sur le
+perron, demandant grace pour le grand frere, et la paleur de
+Divonne, sans un regard, sans un adieu, pendant que la-haut,
+derriere la vitre, le doux et anxieux visage de la malade
+demandait pourquoi tout ce bruit et son Jean s'en allant si vite
+et sans l'embrasser.
+
+Cette idee qu'il n'avait pas embrasse sa mere l'a fait revenir a
+mi-route d'Avignon; il a laisse Cesaire avec la voiture au bas du
+pays, pris la traverse et penetre dans Castelet par le clos, comme
+un voleur. La nuit etait sombre; ses pas s'empetraient dans la
+vigne morte, et meme il finissait par ne plus pouvoir s'orienter,
+cherchant sa maison dans les tenebres, deja etranger chez lui. La
+blancheur des murs crepis le guidait enfin d'un reflet vague; mais
+la porte du perron etait fermee, les fenetres partout eteintes.
+Sonner, appeler? Il n'osait, par crainte de son pere. Deux ou
+trois fois il a fait le tour du logis, esperant trouver l'issue
+d'un volet mal clos. Partout la lanterne de Divonne avait passe
+comme chaque soir; et apres un long regard a la chambre de sa
+mere, l'adieu de tout son coeur a sa maison d'enfance qui le
+repousse elle aussi, il s'est enfui desespere avec un remords qui
+ne le quitte plus.
+
+D'ordinaire, pour ces absences de duree, ces traversees aux
+dangereux hasards de la mer et du vent, les parents, les amis,
+prolongent les adieux jusqu'a l'embarquement definitif; on passe
+la derniere journee ensemble, on visite le bateau, la cabine du
+partant afin de mieux le suivre dans sa route. Plusieurs fois par
+jour, Jean voit passer devant l'hotel de ces affectueuses
+reconduites, parfois nombreuses et bruyantes; mais il s'emeut
+surtout d'un groupe familial a l'etage au-dessous du sien. Un
+vieux, une vieille, des gens de campagne a tournure aisee, en
+veste de drap et cambresine jaune, sont venus accompagner leur
+garcon, l'assistent jusqu'au depart du paquebot; et penches a leur
+fenetre, dans le desoeuvrement de l'attente, on les voit tous les
+trois, se tenant par le bras, le matelot au milieu, bien serres.
+Ils ne parlent pas, ils s'etreignent.
+
+Jean songe en les regardant au beau depart qu'il aurait eu... Son
+pere, ses petites soeurs, et, s'appuyant sur lui d'une douce main
+fremissante, celle dont les beaupres au large entrainaient le vif
+esprit et l'ame aventureuse... Regrets steriles. Le crime est
+accompli, son destin sur les rails, il n'a qu'a partir et a
+oublier...
+
+Qu'elles lui semblerent lentes et cruelles les heures de la
+derniere nuit! Il se tournait, se retournait dans son lit
+d'auberge, guettait le jour sur la vitre aux decroissements lents
+du noir au gris, puis au blanc d'aube que le phare piquait encore
+d'une etincelle rouge effacee au soleil levant.
+
+Alors seulement il s'endormit, reveille tout a coup par un
+eclaboussement de rayons dans sa chambre, les cris confondus des
+cages de l'oiselier avec les innombrables carillons du dimanche de
+Marseille, repandus par les quais elargis, toutes machines au
+repos, des oriflammes flottant aux mats... Deja dix heures! Et
+l'express de Paris arrive a midi, vite il s'habille pour aller au-
+devant de sa maitresse; ils dejeuneront en face de la mer, puis on
+portera les bagages a bord et a cinq heures, le signal.
+
+Un jour merveilleux, un ciel profond ou les mouettes passent en
+taches blanches, la mer d'un bleu plus fonce, d'un bleu mineral,
+sur lequel, a l'horizon, des voiles, des fumees, tout est visible,
+tout miroite et tout danse; et comme le chant naturel de ces rives
+de soleil aux transparences d'atmosphere et d'eau, des harpes
+sonnent sous les croisees de l'hotel, un air italien d'une
+facilite divine, mais dont la note pincee et trainee sur les
+cordes emeut cruellement les nerfs. C'est plus que de la musique,
+c'est la traduction ailee de ces allegresses du Midi, ces
+plenitudes de vie et d'amour gonflees jusqu'aux larmes. Et le
+souvenir d'Irene passe dans la melodie, vibrant et pleurant. Comme
+c'est loin!... Quel beau pays perdu, quel regret pour toujours des
+choses brisees, irreparables!
+
+Allons!
+
+Sur le seuil, en sortant, Jean rencontre un garcon!
+
+-- Une lettre pour M. le consul... Elle est arrivee le matin, mais
+M. le consul dormait si profondement!
+
+Les voyageurs de distinction sont rares a l'hotel du _Jeune
+Anacharsis_; aussi les braves Marseillais font-ils sonner a tout
+propos le titre de leur pensionnaire... Qui peut lui ecrire?
+Personne ne connait son adresse, a moins que Fanny... Et regardant
+mieux l'enveloppe, il s'epouvante, il a compris.
+
+"Eh bien, non! je ne pars pas; c'est une trop grande folie dont je
+ne me sens pas la force. Pour des coups pareils, mon pauvre ami,
+il faut la jeunesse que je n'ai plus, ou l'aveuglement d'une
+passion folle qui nous manque a l'un comme a l'autre. Il y a cinq
+ans, aux beaux jours, un signe de toi m'aurait fait te suivre de
+l'autre cote de la terre, car tu ne peux nier que je t'aie aime
+passionnement. Je t'ai donne tout ce que j'avais; et lorsqu'il a
+fallu m'arracher de toi j'ai souffert, comme jamais pour aucun
+homme. Mais ca use, vois-tu, un amour pareil... Te sentir si beau,
+si jeune, toujours trembler, tant de choses a defendre!...
+Maintenant je n'en peux plus, tu m'as trop fait vivre, trop fait
+souffrir, je suis a bout.
+
+"Dans ces conditions, la perspective de ce grand voyage, de ce
+demenagement d'existence, me fait peur. Moi qui aime tant ne pas
+bouger et qui ne suis jamais allee plus loin que Saint-Germain, tu
+penses! Et puis les femmes vieillissent trop vite au soleil, et tu
+n'aurais pas encore trente ans que je serais jaunie et fripee
+comme maman Pilar; c'est pour le coup que tu m'en voudrais de ton
+sacrifice et que la pauvre Fanny payerait pour tout le monde.
+Ecoute, il y a un pays d'Orient, j'ai lu ca dans un de tes _Tour
+du Monde_, ou, quand une femme trompe son mari, on la coud vivante
+avec un chat, en une peau de bete toute fraiche, puis on lache le
+paquet sur la plage hurlant et bondissant en plein soleil. La
+femme miaule, le chat griffe, tous deux s'entre-devorent pendant
+que la peau se racornit, se resserre sur cette horrible bataille
+de captifs, jusqu'au dernier rale, jusqu'a la derniere palpitation
+du sac. c'est un peu le supplice qui nous attendait ensemble..."
+
+Il s'arreta une minute, ecrase, stupide. A perte de vue le bleu de
+la mer etincelait. _Addio_... chantaient les harpes auxquelles
+s'etait jointe une voix chaude et passionnee comme elles...
+_Addio_... Et le neant de sa vie detruite, ravagee, toute de
+debris et de larmes, lui apparut, le champ ras, les moissons
+faites sans espoir de retour, et pour cette femme qui lui
+echappait...
+
+"J'aurais du te dire cela plus tot, mais je n'osais pas, te voyant
+si monte, si resolu. Ton exaltation me gagnait; puis la vanite de
+la femme, la fierte bien naturelle de t'avoir reconquis apres la
+rupture. Seulement, tout au fond de moi, je sentais que ca n'y
+etait plus, quelque chose de fini, de craque. Comment veux-tu?
+apres des secousses pareilles... Et ne te figure pas que ce soit a
+cause de ce malheureux Flamant. Pour lui comme pour toi et tous
+les autres, c'est fini, mon coeur est mort; mais il reste cet
+enfant dont je ne peux plus me passer et qui me ramene aupres du
+pere, pauvre homme qui s'est perdu par amour et m'est revenu de
+Mazas aussi fervent et tendre qu'a notre premiere rencontre.
+Figure-toi que, lorsque nous nous sommes revus, il a passe toute
+la nuit a pleurer sur mon epaule; tu vois qu'il n'y avait guere de
+quoi te monter la tete...
+
+"Je te l'ai dit, mon cher enfant, j'ai trop aime, je suis rompue.
+A present j'ai besoin qu'on m'aime a mon tour, qu'on me choie, et
+m'admire, et me berce. Celui-la sera a genoux, ne me verra jamais
+de rides ni de cheveux blancs; et s'il m'epouse, comme il en a
+l'intention, c'est moi qui lui ferai une grace. Compare... Surtout
+pas de folies. Mes precautions sont prises pour que tu ne puisses
+me retrouver. Du petit cafe de la gare d'ou je t'ecris, je vois a
+travers les arbres la maison ou nous avons eu de si bons et de si
+cruels moments, et l'ecriteau qui se balance sur la porte,
+attendant de nouveaux hotes... Te voila libre, tu n'entendras plus
+jamais parler de moi... Adieu, un baiser, le dernier, dans le
+cou..., m'ami..."
+
+
+
+ [1] _Le postillon de Longjumeau_ est un opera de Adam qui
+comporte un air tres connu, du temps de Daudet, sur le beau
+postillon... [Note de l'editeur]
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Sapho, by Alphonse Daudet
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SAPHO ***
+
+***** This file should be named 13825.txt or 13825.zip *****
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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+The Project Gutenberg EBook of Sapho, by Alphonse Daudet
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Sapho
+
+Author: Alphonse Daudet
+
+Release Date: October 21, 2004 [EBook #13825]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SAPHO ***
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+This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
+is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.
+
+
+
+
+
+Alphonse Daudet
+
+SAPHO
+(1884)
+
+
+Table des matires
+
+I
+II
+III
+IV
+V
+VI
+VII
+VIII
+IX
+X
+XI
+XII
+XIII
+XIV
+XV
+
+
+I
+
+-- Regardez-moi, voyons... Jaime la couleur de vos yeux...
+
+-- Comment vous appelez-vous?
+
+-- Jean.
+
+-- Jean tout court?
+
+-- Jean Gaussin.
+
+-- Du Midi, jentends a... Quel ge?
+
+-- Vingt et un ans.
+
+-- Artiste?
+
+-- Non, madame.
+
+-- Ah! tant mieux...
+
+Ces bouts de phrases, presque inintelligibles au milieu des cris,
+des rires, des airs de danse dune fte travestie, schangeaient
+-- une nuit de juin -- entre un _pifferaro_ et une femme fellah
+dans la serre de palmiers, de fougres arborescentes, qui faisait
+le fond de latelier de Dchelette.
+
+Au pressant interrogatoire de lgyptienne, le _pifferaro_
+rpondait avec lingnuit de son ge tendre, labandon, le
+soulagement dun Mridional rest longtemps sans parler. tranger
+ tout ce monde de peintres, de sculpteurs, perdu ds en entrant
+dans le bal par lami qui lavait amen, il se morfondait depuis
+deux heures, promenant sa jolie figure de blond hl et dor par
+le soleil, les cheveux en frisons serrs et courts comme la peau
+de mouton de son costume; et un succs, dont il ne se doutait
+gure, se levait et chuchotait autour de lui.
+
+Des paules de danseurs le bousculaient brusquement, des rires de
+rapins blaguaient la cornemuse quil portait tout de travers et sa
+dfroque de montagne, lourde et gnante dans cette nuit dt. Une
+Japonaise aux yeux de faubourg, des couteaux dacier tenant son
+chignon remont, fredonnait en lagaant: _Ah! quil est beau,
+quil est beau, le postillon...[1]_; tandis quune _novio_
+espagnole en blanches dentelles de soie, passant au bras dun chef
+apache, lui fourrait violemment sous le nez son bouquet de jasmins
+blancs.
+
+Il ne comprenait rien ces avances, se croyait extrmement
+ridicule et se rfugiait dans lombre frache de la galerie
+vitre, borde dun large divan sous les verdures. Tout de suite
+cette femme tait venue sasseoir prs de lui.
+
+Jeune, belle? Il naurait su le dire... Du long fourreau de
+lainage bleu o sa taille pleine ondulait, sortaient deux bras,
+ronds et fins, nus jusqu lpaule; et ses petites mains charges
+de bagues, ses yeux gris larges ouverts et grandis par les
+bizarres ornements de fer lui tombant du front, composaient un
+ensemble harmonieux.
+
+Une actrice sans doute. Il en venait beaucoup chez Dchelette; et
+cette pense ntait pas pour le mettre laise, ce genre de
+personnes lui faisant trs peur. Elle lui parlait de tout prs, un
+coude au genou, la tte appuye sur la main, avec une douceur
+grave, un peu lasse... Du Midi vraiment?... Et des cheveux de ce
+blond-l!... Voil une chose extraordinaire.
+
+Et elle voulait savoir depuis combien de temps il habitait Paris,
+si ctait trs difficile cet examen pour les consulats quil
+prparait, sil connaissait beaucoup de monde et comment il se
+trouvait la soire de Dchelette, rue de Rome, si loin de son
+quartier Latin. Quand il dit le nom de ltudiant qui lavait
+amen... La Gournerie... un parent de lcrivain... elle
+connaissait sans doute... lexpression de ce visage de femme
+changea, sassombrit subitement; mais il ny prit pas garde, ayant
+lge o les yeux brillent sans rien voir. La Gournerie lui avait
+promis que son cousin serait l, quil le prsenterait. Jaime
+tant ses vers... je serais si heureux de le connatre...
+
+Elle eut un sourire de piti pour sa candeur, un joli resserrement
+dpaules, en mme temps quelle cartait de sa main les feuilles
+lgres dun bambou et regardait dans le bal si elle ne lui
+dcouvrirait pas son grand homme.
+
+La fte ce moment tincelait et roulait comme une apothose de
+ferie. Latelier, le hall plutt, car on ny travaillait gure,
+dvelopp dans toute la hauteur de lhtel et nen faisant quune
+pice immense, recevait sur ses tentures claires, lgres,
+estivales, ses stores de paille fine ou de gaze, ses paravents de
+laque, ses verreries multicolores, et sur le buisson de roses
+jaunes garnissant le foyer dune haute chemine Renaissance,
+lclairage vari et bizarre dinnombrables lanternes chinoises,
+persanes, mauresques, japonaises, les unes en fer ajour,
+dcoupes dogives comme une porte de mosque, dautres en papier
+de couleur pareilles des fruits, dautres dployes en ventail,
+ayant des formes de fleurs, dibis, de serpents; et tout coup de
+grands jets lectriques, rapides et bleutres, faisaient plir ces
+mille lumires et givraient dun clair de lune les visages et les
+paules nues, toute la fantasmagorie dtoffes, de plumes, de
+paillons, de rubans qui se froissaient dans le bal, stageaient
+sur lescalier hollandais large rampe menant aux galeries du
+premier que dpassaient les manches des contrebasses et la mesure
+frntique dun bton de chef dorchestre.
+
+De sa place, le jeune homme voyait cela travers un rseau de
+branches vertes, de lianes fleuries qui se mlaient au dcor,
+lencadraient et, par une illusion doptique, jetaient au va-et-
+vient de la danse des guirlandes de glycine sur la trane dargent
+dune robe de princesse, coiffaient dune feuille de dracna un
+minois de bergre Pompadour; et pour lui maintenant lintrt du
+spectacle se doublait du plaisir dapprendre par son gyptienne
+les noms, tous glorieux, tous connus, que cachaient ces travestis
+dune varit, dune fantaisie si amusantes.
+
+Ce valet de chiens, son fouet court en bandoulire, ctait Jadin;
+tandis quun peu plus loin cette soutane lime de cur de
+campagne dguisait le vieil Isabey, grandi par un jeu de cartes
+dans ses souliers boucles. Le pre Corot souriait sous lnorme
+visire dune casquette dinvalide. On lui montrait aussi Thomas
+Couture en bouledogue, Jundt en argousin, Cham en oiseau des les.
+
+Et quelques costumes historiques et graves, un Murat empanach, un
+prince Eugne, un Charles Ier, ports par de tout jeunes peintres,
+marquaient bien la diffrence entre les deux gnrations
+dartistes; les derniers venus, srieux, froids, des ttes de gens
+de bourse vieillis de ces rides particulires que creusent les
+proccupations dargent, les autres bien plus gamins, rapins,
+bruyants, dbrids.
+
+Malgr ses cinquante-cinq ans et les palmes de lInstitut, le
+sculpteur Caoudal en hussard de baraque, les bras nus, ses biceps
+dhercule, une palette de peintre battant ses longues jambes en
+guise de sabretache, tortillait un cavalier seul du temps de la
+Grande Chaumire en face du musicien de Potter, en muezzin qui
+fait la fte, le turban de travers, mimant la danse du ventre et
+piaillant le la Allah, il Allah dune voix suraigu.
+
+On entourait ces joyeux illustres dun large cercle qui reposait
+les danseurs; et au premier rang, Dchelette, le matre du logis,
+fronait sous un haut bonnet persan ses petits yeux, son nez
+kalmouck, sa barbe grisonnante, heureux de la gaiet des autres et
+samusant perdument, sans quil y part.
+
+Lingnieur Dchelette, une figure du Paris artiste dil y a dix
+ou douze ans, trs bon, trs riche, avec des vellits dart et
+cette libre allure, ce mpris de lopinion que donnent la vie de
+voyage et le clibat, avait alors lentreprise dune ligne ferre
+de Tauris Thran; et chaque anne, pour se remettre de dix mois
+de fatigues, de nuits sous la tente, de galopades fivreuses
+travers sables et marais, il venait passer les grandes chaleurs
+dans cet htel de la rue de Rome, construit sur ses dessins,
+meubl en palais dt, o il runissait des gens desprit et de
+jolies filles, demandant la civilisation de lui donner en
+quelques semaines lessence de ce quelle a de montant et de
+savoureux.
+
+Dchelette est arriv. Ctait la nouvelle des ateliers, sitt
+quon avait vu se lever comme un rideau de thtre limmense store
+de coutil sur la faade vitre de lhtel. Cela voulait dire que
+la fte commenait et quon allait en avoir pour deux mois de
+musiques et festins, danses et bombances, tranchant sur la torpeur
+silencieuse du quartier de lEurope cette poque des
+villgiatures et des bains de mer.
+
+Personnellement, Dchelette ntait pour rien dans le bacchanal
+qui grondait chez lui nuit et jour. Ce noceur infatigable
+apportait au plaisir une frnsie froid, un regard vague,
+souriant, comme hatschisch, mais dune tranquillit, dune
+lucidit imperturbables. Trs fidle ami, donnant sans compter, il
+avait pour les femmes un mpris dhomme dOrient, fait
+dindulgence et de politesse; et de celles qui venaient l,
+attires par sa grande fortune et la fantaisie joyeuse du milieu,
+pas une ne pouvait se vanter davoir t sa matresse plus dun
+jour.
+
+Un bon homme tout de mme... ajouta lgyptienne qui donnait
+Gaussin ces renseignements. Sinterrompant tout coup:
+
+-- Voil votre pote...
+
+-- O donc?
+
+-- Devant vous... en mari de village...
+
+Le jeune homme eut un Oh! dsappoint. Son pote! Ce gros homme,
+suant, luisant, talant des grces lourdes dans le faux-col deux
+pointes et le gilet fleuri de Jeannot... Les grands cris
+dsesprs du _Livre de lAmour_ lui venaient la mmoire, du
+livre quil ne lisait jamais sans un petit battement de fivre; et
+tout haut, machinalement, il murmurait:
+
+_Pour animer le marbre orgueilleux de ton corps,_
+_ Sapho, jai donn tout le sang de mes veines..._
+
+Elle se retourna vivement, avec le cliquetis de sa parure barbare:
+
+-- Que dites-vous l?
+
+Ctaient des vers de La Gournerie; il stonnait quelle ne les
+connt pas.
+
+Je naime pas les vers... fit-elle dun ton bref; et elle
+restait debout, le sourcil fronc, regardant la danse et froissant
+nerveusement les belles grappes lilas qui pendaient devant elle.
+Puis, avec leffort dune dcision qui lui cotait: Bonsoir...
+et elle disparut.
+
+Le pauvre _pifferaro_ resta tout saisi. Quest-ce quelle a?...
+Que lui ai-je dit?... Il chercha, ne trouva rien, sinon quil
+ferait bien daller se coucher. Il ramassa mlancoliquement sa
+cornemuse et rentra dans le bal, moins troubl du dpart de
+lgyptienne que de toute cette foule quil devait traverser pour
+gagner la porte.
+
+Le sentiment de son obscurit parmi tant dillustrations le
+rendait plus timide encore. Maintenant on ne dansait plus;
+quelques couples et l, acharns aux dernires mesures dune
+valse qui mourait, et parmi eux Caoudal, superbe et gigantesque,
+tourbillonnant la tte haute avec une petite tricoteuse, coiffe au
+vent, quil enlevait sur ses bras roux.
+
+Par le grand vitrage du fond large ouvert, entraient des bouffes
+dair matinales et blanchissantes, agitant les feuilles des
+palmiers, couchant les flammes des bougies comme pour les
+teindre. Une lanterne en papier prit feu, des bobches
+clatrent, et tout autour de la salle, les domestiques
+installaient des petites tables rondes comme aux terrasses des
+cafs. On soupait toujours ainsi par quatre ou cinq chez
+Dchelette; et les sympathies en ce moment se cherchaient, se
+groupaient.
+
+Ctaient des cris, des appels froces, le Pil... ouit du
+faubourg rpondant au You you you you en crcelle des filles
+dOrient, et des colloques voix basse, et des rires voluptueux
+de femmes quon entranait dune caresse.
+
+Gaussin profitait du tumulte pour se glisser vers la sortie, quand
+son ami ltudiant larrta, ruisselant, les yeux en boule, une
+bouteille sous chaque bras: Mais o tes-vous donc?... Je vous
+cherche partout... jai une table, des femmes, la petite
+Bachellery des Bouffes... En Japonaise, savez bien... Elle
+menvoie vous chercher. Venez vite... et il repartit en courant.
+
+Le _pifferaro_ avait soif; puis livresse du bal le tentait, et le
+minois de la petite actrice qui de loin lui faisait des signes.
+Mais une voix srieuse et douce murmura prs de son oreille: Ny
+va pas...
+
+Celle de tout lheure tait l, tout contre lui, lentranant
+dehors, et il la suivit sans hsiter. Pourquoi? Ce ntait pas
+lattrait de cette femme; il lavait peine regarde, et lautre
+l-bas qui lappelait, dressant les couteaux dacier de sa
+chevelure, lui plaisait bien davantage. Mais il obissait une
+volont suprieure la sienne, la violence imptueuse dun
+dsir.
+
+Ny va pas!...
+
+Et subitement ils se trouvrent tous deux sur le trottoir de la
+rue de Rome. Des fiacres attendaient dans le matin blme. Des
+balayeurs, des ouvriers allant au travail regardaient cette maison
+de fte grondante et dbordante, ce couple travesti, un Mardi Gras
+en plein t.
+
+Chez vous, ou chez moi?... demanda-t-elle. Sans bien sexpliquer
+pourquoi, il pensa que chez lui ce serait mieux, donna son adresse
+lointaine au cocher; et pendant la route qui fut longue ils
+parlrent peu. Seulement elle tenait une de ses mains entre les
+siennes quil sentait trs petites et glaces; et, sans le froid
+de cette treinte nerveuse, il aurait pu croire quelle dormait,
+renverse au fond du fiacre, avec le reflet glissant du store bleu
+sur la figure.
+
+On sarrta rue Jacob, devant un htel dtudiants. Quatre tages
+ monter, ctait haut et dur. Voulez-vous que je vous porte?...
+dit-il en riant, mais tout bas, cause de la maison endormie.
+Elle lenveloppa dun lent regard, mprisant et tendre, un regard
+dexprience qui le jaugeait et clairement disait: Pauvre
+petit...
+
+Alors lui, dun bel lan, bien de son ge et de son Midi, la prit,
+lemporta comme un enfant, car il tait solide et dcoupl avec sa
+peau blonde de demoiselle, et il monta le premier tage dune
+haleine, heureux de ce poids que deux beaux bras, frais et nus,
+lui nouaient au cou.
+
+Le second tage fut plus long, sans agrment. La femme
+sabandonnait, se faisait plus lourde mesure. Le fer de ses
+pendeloques, qui dabord le caressait dun chatouillement, entrait
+peu peu et cruellement dans sa chair.
+
+Au troisime, il rlait comme un dmnageur de piano; le souffle
+lui manquait, pendant quelle murmurait, ravie, la paupire
+allonge: Oh! mami, que cest bon... quon est bien... Et les
+dernires marches, quil grimpait une une, lui semblaient dun
+escalier gant dont les murs, la rampe, les troites fentres
+tournaient en une interminable spirale. Ce ntait plus une femme
+quil portait, mais quelque chose de lourd, dhorrible, qui
+ltouffait, et qu tout moment il tait tent de lcher, de
+jeter avec colre, au risque dun crasement brutal.
+
+Arrivs sur ltroit palier: Dj... dit-elle en ouvrant les
+yeux. Lui pensait: Enfin!... mais naurait pu le dire, trs
+ple, les deux mains sur sa poitrine qui clatait.
+
+Toute leur histoire, cette monte descalier dans la grise
+tristesse du matin.
+
+
+II
+
+Il la garda deux jours; puis elle partit, lui laissant une
+impression de peau douce et de linge fin. Pas dautre
+renseignement sur elle que son nom, son adresse et ceci: Quand
+vous me voudrez, appelez-moi... je serai toujours prte...
+
+La toute petite carte, lgante, odorante, portait:
+
+FANNY LEGRAND
+
+_6, rue de lArcade_
+
+Il la mit sa glace entre une invitation au dernier bal des
+Affaires trangres et le programme enlumin et fantaisiste de la
+soire de Dchelette, ses deux seules sorties mondaines de
+lanne; et le souvenir de la femme, rest quelques jours autour
+de la chemine dans ce dlicat et lger parfum, svapora en mme
+temps que lui, sans que Gaussin, srieux, travailleur, se mfiant
+par-dessus tout des entranements de Paris, et eu la fantaisie de
+renouveler cette amourette dun soir.
+
+Lexamen, ministriel aurait lieu en novembre. Il ne lui restait
+que trois mois pour le prparer. Aprs, viendrait un stage de
+trois ou quatre ans dans les bureaux du service consulaire; puis
+il sen irait quelque part, trs loin. Cette ide dexil ne
+leffrayait pas; car une tradition chez les Gaussin dArmandy,
+vieille famille avignonnaise, voulait que lan des fils suivt
+ce quon appelle _la carrire_, avec lexemple, lencouragement et
+la protection morale de ceux qui ly avaient prcd. Pour ce
+provincial, Paris ntait que la premire escale dune trs longue
+traverse, ce qui lempchait de nouer aucune liaison srieuse en
+amour comme en amiti.
+
+Une semaine ou deux aprs le bal de Dchelette, un soir que
+Gaussin, la lampe allume, ses livres prpars sur la table, se
+mettait au travail, on frappa timidement; et, la porte ouverte,
+une femme apparut en toilette lgante et claire. Il la reconnut
+seulement quand elle eut relev sa voilette.
+
+-- Vous voyez, cest moi... je reviens...
+
+Puis surprenant le regard inquiet, gn, quil jetait sur la
+besogne en train:
+
+-- Oh! je ne vous drangerai pas... je sais ce que cest...
+
+Elle dfit son chapeau, prit une livraison du _Tour du monde_,
+sinstalla et ne bougea plus, absorbe en apparence par sa
+lecture; mais, chaque fois quil levait les yeux, il rencontrait
+son regard.
+
+Et vraiment il lui fallait du courage pour ne pas la prendre tout
+de suite entre ses bras, car elle tait bien tentante et dun
+grand charme avec sa toute petite tte au front bas, au nez court,
+ la lvre sensuelle et bonne, et la maturit souple de sa taille
+dans cette robe dune correction toute parisienne, moins
+effrayante pour lui que sa dfroque de fille dgypte.
+
+Partie le lendemain de bonne heure, elle revint plusieurs fois
+dans la semaine, et toujours elle entrait avec la mme pleur, les
+mmes mains froides et moites, la mme voix serre dmotion.
+
+-- Oh! je sais bien que je tennuie, lui disait-elle, que je te
+fatigue. Je devrais tre plus fire... Si tu crois!... Tous les
+matins en men allant de chez toi, je jure de ne plus venir; puis
+a me reprend, le soir, comme une folie.
+
+Il la regardait, amus, surpris dans son ddain de la femme, par
+cette persistance amoureuse. Celles quil avait connues jusque-l,
+des filles de brasserie ou de skating, quelquefois jeunes et
+jolies, lui laissaient toujours le dgot de leur rire bte, de
+leurs mains de cuisinires, dune grossiret dinstincts et de
+propos qui lui faisait ouvrir la fentre derrire elles. Dans sa
+croyance dinnocent, il pensait toutes les filles de plaisir
+pareilles. Aussi stonnait-il de trouver en Fanny une douceur,
+une rserve vraiment femme, avec cette supriorit -- sur les
+bourgeoises quil rencontrait en province chez sa mre -- dun
+frottis dart, dune connaissance de toutes choses, qui rendaient
+les causeries intressantes et varies.
+
+Puis elle tait musicienne, saccompagnait au piano et chantait,
+dune voix de contralto un peu fatigue, ingale, mais exerce,
+quelque romance de Chopin ou de Schumann, des chansons de pays,
+des airs berrichons, bourguignons ou picards dont elle avait tout
+un rpertoire.
+
+Gaussin, fou de musique, cet art de paresse et de plein air o se
+plaisent ceux de son pays, sexaltait par le son aux heures de
+travail, en berait son repos dlicieusement. Et de Fanny, cela
+surtout le ravissait. Il stonnait quelle ne ft pas dans un
+thtre, et apprit ainsi quelle avait chant au Lyrique.
+
+-- Mais pas longtemps... Je mennuyais trop...
+
+En elle effectivement rien de ltudi, du convenu de la femme de
+thtre; pas lombre de vanit ni de mensonge. Seulement un
+certain mystre sur sa vie au-dehors, mystre gard mme aux
+heures de passion, et que son amant nessayait pas de pntrer, ne
+se sentant ni jaloux ni curieux, la laissant arriver lheure
+dite sans mme regarder la pendule, ignorant encore la sensation
+de lattente, ces grands coups pleine poitrine qui sonnent le
+dsir et limpatience.
+
+De temps en temps, lt tant trs beau cette anne-l, ils sen
+allaient la dcouverte de tous ces jolis coins des environs de
+Paris dont elle savait la carte prcise et dtaille. Ils se
+mlaient aux dparts nombreux, turbulents, des gares de banlieue,
+djeunaient dans quelque cabaret la lisire des bois ou des
+eaux, vitant seulement certains endroits trop courus. Un jour
+quil lui proposait daller aux Vaux-de-Cernay.
+
+-- Non, non... pas l... il y a trop de peintres...
+
+Et cette antipathie des artistes, il se rappela quelle avait t
+linitiation de leur amour. Comme il en demandait la raison:
+
+-- Ce sont, dit-elle, des dtraqus, des compliqus qui racontent
+toujours plus de choses quil ny en a... Ils mont fait beaucoup
+de mal...
+
+Lui protestait:
+
+-- Pourtant, lart, cest beau... Rien de tel pour embellir,
+largir la vie.
+
+-- Vois-tu, mami, ce qui est beau, cest dtre simple et droit
+comme toi, davoir vingt ans et de bien saimer...
+
+Vingt ans! on ne lui et pas donn davantage, la voir si
+vivante, toujours prte, riant tout, trouvant tout bon.
+
+Un soir, Saint-Clair, dans la valle de Chevreuse, ils
+arrivrent la veille de la fte et ne trouvrent pas de chambre.
+Il tait tard, il fallait une lieue de bois dans la nuit pour
+rejoindre le prochain village. Enfin on leur offrit un lit de
+sangle, rest libre au bout dune grange o dormaient des maons.
+
+-- Allons-y, dit-elle en riant... a me rappellera mon temps de
+misre.
+
+Elle avait donc connu la misre.
+
+Ils se glissrent ttons entre les lits occups dans la grande
+salle crpie la chaux, o fumait une veilleuse au fond dune
+niche sur la muraille; et toute la nuit serrs lun contre
+lautre, ils touffaient leurs baisers et leurs rires, en
+entendant ronfler, geindre de fatigue ces compagnons, dont les
+bourgerons, les lourdes chaussures de travail tranaient tout prs
+de la robe de soie et des fines bottes de la Parisienne.
+
+Au petit jour, une chatire souvrit au bas du large portail, un
+rai de lumire blanche frla la sangle des lits, la terre battue,
+pendant quune voix enroue criait: Oh! la coterie... Puis il
+se fit, dans la grange redevenue obscure, un remue-mnage pnible
+et lent, des billes, des tirements, de grosses toux, les
+tristes bruits humains dune chambre qui sveille; et lourds,
+silencieux, les Limousins sen allrent, un par un, sans se douter
+quils avaient dormi prs dune belle fille.
+
+Derrire eux, elle se leva, mit sa robe ttons, tordit ses
+cheveux en hte: Reste l... je reviens... Elle rentrait au bout
+dun moment avec une norme brasse de fleurs des champs inondes
+de rose. Maintenant dormons... dit-elle en parpillant sur le
+lit cette odorante fracheur de la flore matinale qui ravivait
+latmosphre autour deux. Et jamais elle ne lui avait paru si
+jolie qu cette entre de grange, riant dans le petit jour, avec
+ses lgers cheveux tout envols et ses herbes folles.
+
+Une autre fois, ils djeunaient Ville-dAvray devant ltang. Un
+matin dautomne enveloppait de brume leau calme, la rouille des
+bois en face deux; et seuls dans le petit jardin du restaurant,
+ils sembrassaient en mangeant des ablettes. Tout coup, dun
+pavillon rustique branch dans le platane au pied duquel leur
+table tait mise, une voix forte et narquoise appela: Dites donc,
+les autres, quand vous aurez fini de vous bcoter... Et la face
+de lion, la moustache rousse du sculpteur Caoudal se penchait dans
+lembrasure en rondins du chalet.
+
+-- Jai bien envie de descendre djeuner avec vous... Je mennuie
+comme un hibou dans mon arbre...
+
+Fanny ne rpondait pas, visiblement gne de la rencontre; lui, au
+contraire, accepta bien vite, curieux de lartiste clbre, flatt
+de lavoir sa table.
+
+Caoudal, trs coquet dans une apparence nglige, mais o tout
+tait calcul depuis la cravate en crpe de chine blanc pour
+claircir un teint sabr de rides et de couperoses, jusquau
+veston serr sur la taille encore svelte et les muscles en
+saillie, Caoudal lui parut plus vieux quau bal de Dchelette.
+
+Mais ce qui le surprit et mme lembarrassait un peu, ce fut le
+ton dintimit du sculpteur avec sa matresse. Il lappelait
+Fanny, la tutoyait.
+
+-- Tu sais, lui disait-il en installant son couvert sur leur
+nappe, je suis veuf depuis quinze jours. Maria est partie avec
+Morateur. a ma laiss assez tranquille les premiers temps...
+Mais ce matin, en entrant latelier, je me suis senti faignant
+comme tout... Impossible de travailler... Alors jai lch mon
+groupe et je suis venu djeuner la campagne. Fichue ide, quand
+on est seul... Un peu plus je larmoyais dans ma gibelotte...
+
+Puis regardant le Provenal dont la barbe follette et les cheveux
+boucls avaient le ton du sauternes dans les verres:
+
+-- Est-ce beau, la jeunesse!... Pas de danger quon le lche,
+celui-l... Et ce quil y a de plus fort, cest que a se gagne...
+Elle a lair aussi jeune que lui...
+
+-- Malhonnte!... fit-elle en riant; et son rire sonnait bien la
+sduction sans ge, la jeunesse de la femme qui aime et veut se
+faire aimer.
+
+tonnante... tonnante... murmurait Caoudal, qui lexaminait
+tout en mangeant, avec un pli de tristesse et denvie grimaant au
+coin de sa bouche.
+
+-- Dis donc, Fanny, te rappelles-tu un djeuner ici... cest loin,
+dam!... nous tions Ezano, Dejoie, toute la bande... tu es tombe
+dans ltang. On ta habille en homme, avec la tunique du garde-
+pche. a tallait richement bien...
+
+-- Rappelle plus... fit-elle froidement, et sans mentir; car ces
+cratures changeantes et de hasard ne sont jamais qu lheure
+prsente de leur amour. Nulle mmoire de ce qui prcda, nulle
+crainte de ce qui peut venir.
+
+Caoudal, au contraire, tout au pass, dvidait coups de
+sauternes ses exploits de robuste jeunesse, damour et de
+beuverie, parties de campagne, bals lOpra, charges datelier,
+batailles et conqutes. Mais, en se tournant vers eux avec
+lclair remont ses yeux de toutes les flammes quil remuait,
+il saperut quils ne lcoutaient gure, occups grener des
+raisins aux lvres lun de lautre.
+
+-- Est-ce assez rasant ce que je vous raconte l... Mais si, mais
+si, je vous assomme... Ah! nom dun chien... Cest bte dtre
+vieux...
+
+Il se leva, jeta sa serviette
+
+-- Pour moi, le djeuner, pre Langlois... cria-t-il vers le
+restaurant.
+
+Il sloigna tristement, tranant les pieds, comme rong dun mal
+incurable. Longtemps les amoureux suivirent sa longue taille qui
+se votait sous les feuilles couleur dor.
+
+Pauvre Caoudal!... cest vrai quil se tasse... murmura Fanny
+dun ton de douce commisration; et comme Gaussin sindignait que
+cette Maria, une fille, un modle, pt samuser des souffrances
+dun Caoudal et prfrer au grand artiste... qui?... Morateur, un
+petit peintre sans talent, nayant pour lui que sa jeunesse, elle
+se mit rire: Ah! innocent... innocent... et lui renversant la
+tte deux mains sur ses genoux, elle le humait, le respirait,
+dans les yeux, dans les cheveux, partout, comme un bouquet.
+
+Le soir de ce jour-l, Jean pour la premire fois coucha chez sa
+matresse qui le tourmentait ce sujet depuis trois mois:
+
+-- Mais enfin, pourquoi ne veux-tu pas?
+
+-- Je ne sais... a me gne.
+
+-- Puisque je te dis que je suis libre, que je suis seule...
+
+Et la fatigue de la partie de campagne aidant, elle lentrana rue
+de lArcade, tout prs de la gare. lentresol dune maison
+bourgeoise dapparence honnte et cossue, une vieille servante en
+bonnet paysan, lair revche, vint leur ouvrir.
+
+-- Cest Machaume... Bonjour Machaume... dit Fanny lui sautant au
+cou. Tu sais, le voil mon aim, mon roi... je lamne... Vite,
+allume tout, fais la maison belle...
+
+Jean resta seul dans un tout petit salon aux fentres cintres et
+basses, drapes de la mme soie bleue banale qui couvrait les
+divans et quelques meubles laqus. Aux murs trois ou quatre
+paysages gayaient et araient ltoffe; tous portaient un mot de
+ddicace: Fanny Legrand, ma chre Fanny....
+
+Sur la chemine, un marbre demi-grandeur de la Sapho de Caoudal,
+dont le bronze est partout, et que Gaussin ds sa petite enfance
+avait vu dans le cabinet de travail de pre. Et la lueur de
+lunique bougie pose prs du socle, il saperut de la
+ressemblance, affine et comme rajeunissante, de cette oeuvre
+dart avec sa matresse. ces lignes du profil, ce mouvement de
+taille sous la draperie, cette rondeur filante des bras nous
+autour des genoux lui taient connus, intimes; son oeil les
+savourait avec le souvenir de sensations plus tendres.
+
+Fanny, le trouvant en contemplation devant le marbre, lui dit dun
+air dgag: Il y a quelque chose de moi, nest ce pas?... le
+modle de Caoudal me ressemblait... Et tout de suite elle
+lemmena dans sa chambre, o Machaume en rechignant installait
+deux couverts sur un guridon; tous les flambeaux allums,
+jusquaux bras de larmoire glace, un beau feu de bois, gai
+comme un premier feu, flambant sous le pare-tincelles, la chambre
+dune femme qui shabille pour le bal.
+
+-- Jai voulu souper l, dit-elle en riant... nous serons plus
+vite au lit.
+
+Jamais Jean navait vu dameublement aussi coquet. Les lampes
+Louis XVI, les mousselines claires des chambres de sa mre et de
+ses soeurs ne donnaient pas la moindre ide de ce nid ouat,
+capitonn, o les boiseries se cachaient sous des satins tendres,
+o le lit ntait quun divan plus large que les autres, tal au
+fond sur des fourrures blanches.
+
+Dlicieuse, cette caresse de lumire, de chaleur, de reflets bleus
+allongs dans les glaces biseautes, aprs leur course travers
+champs, londe quils avaient reue, la boue des chemins creux
+sous le jour qui tombait. Mais ce qui lempchait de dguster en
+vrai provincial ce confort de rencontre, ctait la mauvaise
+humeur de la servante, le regard souponneux dont elle le fixait,
+au point que Fanny la renvoya dun mot: Laisse-nous Machaume...
+nous nous servirons... Et comme la paysanne jetait la porte en
+sen allant: Ny fais pas attention, elle men veut de trop
+taimer... Elle dit que je perds ma vie... ces gens de campagne,
+cest si rapace!... Sa cuisine, par exemple, vaut mieux quelle...
+gote-moi cette terrine de livre.
+
+Elle dcoupait le pt, dbouchait le champagne, oubliait de se
+servir pour le regarder manger, faisant chaque geste remonter
+jusqu lpaule les manches dune gandoura dAlger, de laine
+souple et blanche, quelle portait toujours la maison. Elle lui
+rappelait ainsi leur premire rencontre chez Dchelette; et serrs
+sur le mme fauteuil, mangeant dans la mme assiette, ils
+parlaient de cette soire.
+
+-- Oh! moi, disait-elle, ds que je tai vu entrer, jai eu envie
+de toi... Jaurais voulu te prendre, temmener tout de suite, pour
+que les autres ne taient pas... Et toi, quest-ce que tu pensais,
+quand tu mas vue?...
+
+Dabord elle lui avait fait peur; puis il stait senti plein de
+confiance, en intimit complte avec elle.
+
+-- Au fait, ajouta-t-il, je ne tai jamais demand... Pourquoi
+tes-tu fche?... Pour deux vers de La Gournerie?...
+
+Elle eut le mme froncement de sourcils quau bal, puis un geste
+de tte:
+
+-- Des btises!... nen parlons plus...
+
+Et les bras autour de lui:
+
+--Cest que javais un peu peur, moi aussi... jessayais de me
+sauver, de me reprendre... mais je nai pas pu, je ne pourrai
+jamais...
+
+-- Oh! jamais.
+
+-- Tu verras.
+
+Il se contenta de rpondre avec le sourire sceptique de son ge,
+sans sarrter laccent passionn, presque menaant, dont lui
+fut jet ce tu verras.... Cette treinte de femme tait si
+douce, si soumise; il croyait fermement navoir quun geste
+faire pour se dgager...
+
+Mme quoi bon se dgager?... Il tait si bien dans le
+dorlotement de cette chambre voluptueuse, si dlicieusement
+tourdi par cette haleine en caresse sur ses paupires qui
+battaient, lourdes de sommeil, pleines de visions fuyantes, bois
+rouills, prs, meules ruisselantes, toute leur journe damour
+la campagne...
+
+Au matin, il fut rveill en sursaut par la voix de Machaume
+criant au pied du lit, sans le moindre mystre:
+
+-- Il est l... il veut vous parler...
+
+-- Comment! il veut?... Je ne suis donc plus chez moi!... tu las
+donc laiss entrer...
+
+Furieuse, elle bondit, schappa de la chambre, moiti nue, la
+batiste ouverte:
+
+-- Ne bouge pas, mami... je reviens...
+
+Mais il ne lattendit pas et ne sentit tranquille que lorsquil
+fut lev son tour, et vtu, ses pieds solides dans ses bottes.
+
+Tout en ramassant ses vtements dans la chambre hermtiquement
+close o la veilleuse clairait encore le dsordre du petit
+souper, il entendait le bruit dun dbat terrible touff par les
+tentures du salon. Une voix dhomme, irrite dabord, puis
+implorante, dont les clats scrasaient en sanglots, en
+larmoyantes faiblesses, alternait avec une autre voix quil ne
+reconnut pas tout de suite, dure et rauque, charge de haine et de
+mots ignobles arrivant jusqu lui comme dune dispute de
+brasserie de filles.
+
+Tout ce luxe amoureux en tait souill, dgrad dun
+claboussement de taches sur de la soie; et la femme salie aussi,
+au niveau dautres quil avait mprises auparavant.
+
+Elle rentra haletante, tordant dun beau geste sa chevelure
+rpandue:
+
+-- Est-ce bte un homme qui pleure!...
+
+Puis le voyant debout, habill, elle eut un cri de rage:
+
+-- Tu tes lev!... recouche-toi... tout de suite... Je le veux...
+
+Subitement radoucie, et lenlaant du geste et de la voix:
+
+-- Non, non... ne pars pas... tu ne peux pas ten aller comme
+a... Dabord je suis sre que tu ne reviendrais plus.
+
+-- Mais si... Pourquoi donc?...
+
+-- Jure que tu nes pas fch, que tu viendras encore... oh! cest
+que je te connais.
+
+Il jura ce quelle voulut, mais ne se recoucha pas malgr ses
+supplications et lassurance ritre quelle tait chez elle,
+libre de sa vie, de ses actes. la fin elle sembla se rsigner
+le voir partir, et laccompagna jusqu la porte, nayant plus
+rien de la faunesse en dlire, bien humble au contraire, cherchant
+ se faire pardonner.
+
+Une longue et profonde caresse dadieu les retint dans
+lantichambre.
+
+Alors... quand?... lui demandait-elle, les yeux tout au fond des
+yeux. Il allait rpondre, mentir sans doute, dans sa hte dtre
+dehors, quand un coup de sonnette larrta. Machaume sortit de sa
+cuisine, mais Fanny lui fit signe: Non... nouvre pas... Et ils
+restaient l, tous les trois, immobiles, sans parler.
+
+On entendit une plainte touffe, puis le froissement dune lettre
+glisse sous la porte, et des pas qui descendaient lentement.
+
+-- Quand je te disais que jtais libre... tiens!...
+
+Elle passa son amant la lettre quelle venait douvrir, une
+pauvre lettre damour, bien basse, bien lche, crayonne en hte
+sur une table de caf et dans laquelle le malheureux demandait
+grce pour sa folie du matin, reconnaissait navoir aucun droit
+sur elle que celui quelle voudrait bien lui laisser, priait
+deux mains jointes quon ne lexilt pas sans retour, promettant
+daccepter tout, rsign tout... mais ne pas la perdre, mon
+Dieu! ne pas la perdre...
+
+Crois-tu!... dit-elle avec un mauvais rire; et ce rire acheva de
+lui barrer le coeur quelle voulait conqurir. Jean la trouva
+cruelle. Il ne savait pas encore que la femme qui aime na
+dentrailles que pour son amour, toutes ses forces vives de
+charit, de bont, de piti, de dvouement absorbes au profit
+dun tre, dun seul.
+
+Tu as bien tort de te moquer... cette lettre est horriblement
+belle et navrante... et tout bas, dune voix grave, en lui tenant
+les mains:
+
+-- Voyons... pourquoi le chasses-tu?...
+
+-- Je nen veux plus... Je ne laime pas.
+
+-- Pourtant ctait ton amant... Il ta fait ce luxe o tu vis, o
+tu as toujours vcu, qui test ncessaire.
+
+-- Mami, dit-elle avec son accent de franchise, quand je ne te
+connaissais pas, je trouvais tout cela trs bien... Maintenant
+cest une fatigue, une honte; jen avais le coeur qui me levait...
+Oh! je sais, tu vas me dire que toi ce nest pas srieux, que tu
+ne maimes pas... Mais a, jen fais mon affaire... Que tu le
+veuilles ou non, je te forcerai bien de maimer.
+
+Il ne rpondit pas, convint dun rendez-vous pour le lendemain, et
+se sauva, laissant quelques louis Machaume, le fond de sa bourse
+dtudiant, en paiement de la terrine. Pour lui, ctait fini
+maintenant. De quel droit troubler cette existence de femme, et
+que pouvait-il lui offrir en change de ce quil lui faisait
+perdre?
+
+Il lui crivit cela, le jour mme, aussi doucement, aussi
+sincrement quil put, mais sans lui avouer que de leur liaison,
+de ce caprice lger et aimable, il avait senti se dgager tout
+coup quelque chose de violent, de malsain, en entendant aprs sa
+nuit damour ces sanglots damant tromp qui alternaient avec son
+rire elle et ses jurons de blanchisseuse.
+
+Dans ce grand garon, pouss loin de Paris, en pleine garrigue
+provenale, il y avait un peu de la rudesse paternelle, et toutes
+les dlicatesses, toutes les nervosits de sa mre laquelle il
+ressemblait comme un portrait. Et pour le dfendre contre les
+entranements du plaisir sajoutait encore lexemple dun frre de
+son pre, dont les dsordres, les folies avaient demi ruin leur
+famille et mis lhonneur du nom en pril.
+
+Loncle Csaire! Rien quavec ces deux mots et le drame intime
+quils voquaient, on pouvait exiger de Jean des sacrifices
+autrement terribles que celui de cette amourette laquelle il
+navait jamais donn dimportance. Pourtant ce fut plus dur
+rompre quil ne se limaginait.
+
+Formellement congdie, elle revint sans se dcourager de ses
+refus de la voir, de la porte ferme, des consignes inexorables.
+Je nai pas damour-propre... lui crivait-elle. Elle guettait
+lheure de ses repas au restaurant, lattendait devant le caf o
+il lisait ses journaux. Et pas de larmes, ni de scnes. Sil tait
+en compagnie, elle se contentait de le suivre, dpier le moment
+o il restait seul.
+
+Veux-tu de moi, ce soir?... Non?... Alors ce sera pour une autre
+fois. Et elle sen allait avec la douceur rsigne du forain qui
+reboucle sa balle, lui laissant le remords de ses durets et
+lhumiliation du mensonge quil balbutiait chaque rencontre.
+Lexamen tout proche... le temps qui manquait... Aprs, plus
+tard, si a la tenait encore... De fait, il comptait, sitt reu,
+prendre un mois de vacances dans le Midi et quelle loublierait
+pendant ce temps-l.
+
+Malheureusement, lexamen pass, Jean tomba malade. Une angine,
+gagne dans un couloir de ministre, et qui, nglige, senvenima.
+Il ne connaissait personne Paris, part quelques tudiants de
+sa province, que son exigeante liaison avait loigns et
+disperss. Dailleurs il fallait ici plus quun dvouement
+ordinaire, et ds le premier soir ce fut Fanny Legrand qui
+sinstalla prs de son lit, ne le quittant de dix jours, le
+soignant sans fatigue, sans peur ni dgot, adroite comme une
+soeur de garde, avec des clineries tendres, qui parfois, aux
+heures de fivre, le reportaient une grosse maladie denfance,
+lui faisaient appeler sa tante Divonne, dire merci, Divonne,
+quand il sentait les mains de Fanny sur la moiteur de son front.
+
+-- Ce nest pas Divonne... cest moi... je te veille...
+
+Elle le sauvait des soins mercenaires, des feux teints
+maladroitement, des tisanes fabriques dans une loge de concierge;
+et Jean nen revenait pas de ce quil y avait dalerte,
+dingnieux, dexpditif, dans ces mains dindolence et de
+volupt. La nuit elle dormait deux heures sur le divan, -- un
+divan dhtel du Quartier, moelleux comme la planche dun poste de
+police.
+
+-- Mais, ma pauvre Fanny, tu ne vas donc jamais chez toi?... lui
+demandait-il un jour... Je suis mieux prsent... Il faudrait
+rassurer Machaume.
+
+Elle se mit rire. Beau temps quelle courait, Machaume, et toute
+la maison avec. On avait tout vendu, les meubles, la dfroque,
+mme la literie. Il lui restait la robe quelle avait sur le dos
+et un peu de linge fin, sauv par sa bonne... Maintenant sil la
+renvoyait, elle serait la rue.
+
+
+III
+
+Cette fois, je crois que jai trouv... Rue dAmsterdam, vis--
+vis la gare... Trois pices, et un grand balcon... Si tu veux,
+nous irons voir, aprs ton ministre... cest haut, cinq tages...
+mais tu me porteras. Ctait si bon, tu te rappelles... Et tout
+amuse de ce souvenir, elle se frlait, se roulait dans son cou,
+cherchait lancienne place, sa place.
+
+ deux, dans leur garni dhtel, avec les moeurs du quartier, ces
+traneries par lescalier de filles en filets et en savates, ces
+cloisons de papier derrire lesquelles grouillaient dautres
+mnages, cette promiscuit des cls, des bougeoirs, des bottines,
+la vie devenait intolrable. Non pas elle certes; avec Jean, le
+toit, la cave, mme lgout, tout lui tait bon pour nicher. Mais
+la dlicatesse de lamant seffarouchait de certains contacts,
+auxquels, garon, il ne pensait gure. Ces mnages dune nuit le
+gnaient, dshonoraient le sien, lui causaient un peu la tristesse
+et le dgot de la cage des singes au Jardin des Plantes,
+grimaant tous les gestes et les expressions de lamour humain. Le
+restaurant aussi lennuyait, ce repas quil fallait aller chercher
+deux fois par jour au boulevard Saint-Michel, dans une grande
+salle encombre dtudiants, dlves des Beaux-Arts, peintres,
+architectes, qui sans le connatre avaient lhabitude de sa
+figure, depuis un an quil mangeait l.
+
+Il rougissait -- en poussant la porte -- de tous ces yeux tourns
+vers Fanny, entrait avec la gne agressive des tout jeunes gens
+qui accompagnent une femme; et il craignait aussi la rencontre
+dun de ses chefs du ministre ou de quelquun de son pays. Puis
+la question dconomie.
+
+-- Que cest cher!... disait-elle chaque fois, emportant et
+commentant la petite note du dner... Si nous tions chez nous,
+jaurais fait marcher la maison trois jours pour ce prix-l.
+
+-- Eh bien, qui nous empche?...
+
+Et lon se mit en qute dune installation.
+
+Cest le pige. Tous y sont pris, les meilleurs, les plus
+honntes, par cet instinct de propret, ce got du home quont
+mis en eux lducation familiale et la tideur du foyer.
+
+Lappartement de la rue dAmsterdam fut lou tout de suite et
+trouv charmant, malgr ses pices en enfilade qui ouvraient, --
+la cuisine et la salle sur une arrire-cour moisie o montaient
+dune taverne anglaise des odeurs de rinure et de chlore, -- la
+chambre sur la rue en pente et bruyante, secoue jour et nuit aux
+cahots des fourgons, camions, fiacres, omnibus, aux sifflets
+darrive et de dpart, tout le vacarme de la gare de lOuest
+dveloppant en face ses toitures en vitrage couleur deau sale.
+Lavantage, ctait de savoir le train sa porte, et Saint-cloud,
+Ville-dAvray, Saint-Germain, les vertes stations des bords de la
+Seine presque sous leur terrasse. Car ils avaient une terrasse,
+large et commode, qui gardait de la munificence des anciens
+locataires une tente de zinc peinte en coutil ray, ruisselante et
+triste sous le crpitement des pluies dhiver, mais o lon serait
+trs bien lt pour dner au bon air, comme dans un chalet de
+montagne.
+
+On soccupa des meubles. Jean ayant fait part chez lui de son
+projet dinstallation, tante Divonne, qui tait comme lintendante
+de la maison, envoya largent ncessaire; et sa lettre annonait
+en mme temps le prochain arrivage dune armoire, dune commode,
+et dun grand fauteuil cann, tirs de la Chambre du vent
+lintention du Parisien.
+
+Cette chambre, quil revoyait au fond dun couloir de Castelet,
+toujours inhabite, les volets clos attachs dune barre, la porte
+ferme au verrou, tait condamne, par son exposition aux coups du
+mistral qui la faisaient craquer comme une chambre de phare. On y
+entassait des vieilleries, ce que chaque gnration dhabitants
+relguait au pass devant les acquisitions nouvelles.
+
+Ah! si Divonne avait su quelles singulires siestes servirait le
+fauteuil cann, et que des jupons de surah, des pantalons
+manchettes empliraient les tiroirs de la commode Empire... Mais le
+remords de Gaussin ce sujet se trouvait perdu dans les mille
+petites joies de linstallation.
+
+Ctait si amusant, aprs le bureau, entre chien et loup, de
+partir en grandes courses, serrs au bras lun de lautre, et de
+sen aller dans quelque rue de faubourg choisir une salle
+manger, -- le buffet, la table et six chaises, ou des rideaux de
+cretonne fleurs pour la croise et le lit. Lui acceptait tout,
+les yeux ferms; mais Fanny regardait pour deux, essayait les
+chaises, faisait, glisser les battants de la table, montrait une
+exprience marchandeuse.
+
+Elle connaissait les maisons o lon avait prix de fabrique une
+batterie de cuisine complte pour petit mnage, les quatre
+casseroles en fer, la cinquime maille pour le chocolat du
+matin; jamais de cuivre, cest trop long nettoyer. Six couverts
+de mtal avec la cuillre potage et deux douzaines dassiettes
+en faence anglaise, solide et gaie, tout cela compt, prpar,
+emball comme une dnette de poupe. Pour les draps, serviettes,
+linges de toilette et de table, elle connaissait un marchand, le
+reprsentant dune grande fabrique de Roubaix, chez qui on payait
+ tant par mois; et toujours guetter les devantures, en qute de
+ces liquidations, de ces dbris de naufrage que Paris amne
+continuellement dans lcume de ses bords, elle dcouvrait au
+boulevard de Clichy loccasion dun lit superbe, presque neuf, et
+large y coucher en rang les sept demoiselles de logre.
+
+Lui aussi, en revenant du bureau, essayait des acquisitions; mais
+il ne sentendait rien, ne sachant dire non, ni sen aller les
+mains vides. Entr chez un brocanteur pour acheter un huilier
+ancien quelle lui avait signal, il rapportait en guise de
+lobjet dj vendu un lustre de salon pendeloques, bien inutile
+puisquils navaient pas de salon.
+
+-- Nous le mettrons dans la vranda... disait Fanny pour le
+consoler.
+
+Et le bonheur de prendre des mesures, les discussions sur la place
+dun meuble; et les cris, les rires fous, les bras perdus au
+plafond quand on sapercevait que malgr toutes les prcautions,
+malgr la liste trs complte des achats indispensables, il y
+avait toujours quelque chose doubli.
+
+Ainsi la rpe sucre. Conoit-on quils allaient se mettre en
+mnage sans rpe sucre!....
+
+Puis, tout achet et mis en place, les rideaux pendus, une mche
+la lampe neuve, quelle bonne soire que celle de linstallation,
+la revue minutieuse des trois pices avant de se coucher, et comme
+elle riait en lclairant pendant quil verrouillait la porte:
+
+-- Encore un tour, encore... ferme bien... Soyons bien chez
+nous...
+
+Alors ce fut une vie nouvelle, dlicieuse. En quittant son
+travail, il rentrait vite, press dtre arriv, en pantoufles au
+coin de leur feu. Et dans le noir pataugeage de la rue, il se
+figurait leur chambre allume et chaude, gaye de ses vieux
+meubles provinciaux que Fanny traitait par avance de dbarras et
+qui staient trouvs de fort jolies anciennes choses; larmoire
+surtout, un bijou Louis XVI, avec ses panneaux peints,
+reprsentant des ftes provenales, des bergers en jaquettes
+fleuries, des danses au galoubet et au tambourin. La prsence,
+familire ses yeux denfant, de ces vieilleries dmodes lui
+rappelait la maison paternelle, consacrait son nouvel intrieur
+dont il tait goter le bien-tre.
+
+Ds son coup de sonnette, Fanny arrivait, soigne, coquette, sur
+le pont, comme elle disait. Sa robe de laine noire, trs unie,
+mais taille sur un patron de bon faiseur, une simplicit de femme
+qui a eu de la toilette, les manches retrousses, un grand tablier
+blanc; car elle faisait elle-mme leur cuisine et se contentait
+dune femme de mnage pour les grosses besognes qui gercent les
+mains ou les dforment.
+
+Elle sy entendait mme trs bien, savait une foule de recettes,
+plats du Nord ou du Midi, varis comme son rpertoire de chansons
+populaires que, le dner fini, le tablier blanc accroch derrire
+la porte referme de la cuisine, elle entonnait de sa voix de
+contralto, meurtrie et passionne.
+
+En bas la rue grondait, roulait en torrent. La pluie froide
+tintait sur le zinc de la vranda; et Gaussin, les pieds au feu,
+tal dans son fauteuil, regardait en face les vitres de la gare
+et les employs courbs crire sous la lumire blanche de grands
+rflecteurs.
+
+Il tait bien, se laissait bercer. Amoureux? Non; mais
+reconnaissant de lamour dont on lenveloppait, de cette tendresse
+toujours gale. Comment avait-il pu se priver si longtemps de ce
+bonheur, dans la crainte -- dont il riait maintenant -- dun
+acoquinement, dune entrave quelconque? Est-ce que sa vie ntait
+pas plus propre que lorsquil allait de fille en fille, risquant
+sa sant?
+
+Aucun danger pour plus tard. Dans trois ans, quand il partirait,
+la brisure se ferait toute seule et sans secousse. Fanny tait
+prvenue; ils en parlaient ensemble, comme de la mort, dune
+fatalit lointaine, mais inluctable. Restait le grand chagrin
+quils auraient chez lui en apprenant quil ne vivait pas seul, la
+colre de son pre si rigide et si prompt.
+
+Mais comment pourraient-ils savoir? Jean ne voyait personne
+Paris. Son pre, le consul comme on disait l-bas, tait retenu
+toute lanne par la surveillance du domaine trs considrable
+quil faisait valoir et ses rudes batailles avec la vigne. La
+mre, impotente, ne pouvait faire sans aide un pas ni un geste,
+laissant Divonne la direction de la maison, le soin des deux
+petites soeurs jumelles, Marthe et Marie, dont la double naissance
+en surprise avait tout jamais emport ses forces actives. Quant
+ loncle Csaire, le mari de Divonne, ctait un grand enfant
+quon ne laissait pas voyager seul.
+
+Et Fanny maintenant connaissait toute la famille. Lorsquil
+recevait une lettre de Castelet, au bas de laquelle les bessonnes
+avaient mis quelques lignes de leur grosse criture petits
+doigts, elle la lisait par-dessus son paule, sattendrissait avec
+lui. De son existence elle il ne savait rien, ne sinformait
+pas. Il avait le bel gosme inconscient de sa jeunesse, aucune
+jalousie, aucune inquitude. Plein de sa propre vie, il la
+laissait dborder, pensait tout haut, se livrait, pendant que
+lautre restait muette.
+
+Ainsi les jours, les semaines sen allaient dans une heureuse
+quitude un moment trouble par une circonstance qui les mut
+beaucoup, mais diversement. Elle se crut enceinte et le lui apprit
+avec une joie telle quil ne put que la partager. Au fond, il
+avait peur. Un enfant, son ge!... Quen ferait-il?... Devait-il
+le reconnatre?... Et quel gage entre cette femme et lui, quelle
+complication davenir!
+
+Soudainement, la chane lui apparut, lourde, froide et scelle. La
+nuit, il ne dormait pas plus quelle; et cte cte dans leur
+grand lit, ils rvaient, les yeux ouverts, mille lieues lun de
+lautre.
+
+Par bonheur, cette fausse alerte ne se renouvela plus, et ils
+reprirent leur train de vie paisible, exquisement close. Puis
+lhiver fini, le vrai soleil enfin revenu, leur case
+sembellissait encore, agrandie de la terrasse et de la tente. Le
+soir, ils dnaient l sous le ciel teint de vert, que rayait le
+sifflement en coup dongle des hirondelles.
+
+La rue envoyait ses bouffes chaudes et tous les bruits des
+maisons voisines; mais le moindre souffle dair tait pour eux, et
+ils soubliaient des heures, leurs genoux enlacs, ny voyant
+plus. Jean se rappelait des nuits semblables au bord du Rhne,
+rvait de consulats lointains dans des pays trs chauds, de ponts
+de navires en partance o la brise aurait cette haleine longue
+dont frmissait le rideau de la tente. Et lorsquune caresse
+invisible murmurait sur ses lvres: maimes-tu?... il revenait
+toujours de trs loin pour rpondre: oh! oui, je taime... Voil
+ce que cest de les prendre si jeunes; ils ont trop de choses dans
+la tte.
+
+Sur le mme balcon, spar deux par une grille en fer
+enguirlande de fleurs grimpantes, un autre couple roucoulait,
+M. et Mme Hettma, des gens maris, trs gros, dont les baisers
+claquaient comme des gifles. Merveilleusement appareills, dans
+une conformit dge, de got, de lourdes tournures, ctait
+touchant dentendre ces amoureux fin de jeunesse chanter en duo
+tout bas, en sappuyant la balustrade, de vieilles romances
+sentimentales...
+
+_Mais je lentends qui soupire dans lombre_
+_Cest un beau rve, ah! laissez-moi dormir._
+
+Ils plaisaient Fanny, elle aurait voulu les connatre.
+Quelquefois mme la voisine et elle changeaient par-dessus le fer
+noirci de la rampe un sourire de femmes amoureuses et heureuses;
+mais les hommes comme toujours se tenaient plus raides et lon ne
+se parlait pas.
+
+Jean revenait du quai dOrsay, une aprs-midi, quand il sentendit
+appeler au coin de la rue Royale. Il faisait un jour admirable,
+une lumire chaude o Paris spanouissait ce tournant du
+boulevard qui par un beau couchant, vers lheure du Bois, na pas
+son pareil au monde.
+
+-- Mettez-vous l, belle jeunesse, et buvez quelque chose... a
+mamuse les yeux de vous regarder.
+
+Deux grands bras lavaient happ, assis sous la tente dun caf
+envahissant le trottoir de ses trois rangs de tables. Il se
+laissait faire, flatt dentendre autour de lui ce public de
+provinciaux, dtrangers, jaquettes rayes et chapeaux ronds,
+chuchoter curieusement le nom de Caoudal.
+
+Le sculpteur, attabl devant une absinthe qui allait avec sa
+taille militaire et sa rosette dofficier, avait auprs de lui
+lingnieur Dchelette arriv de la veille, toujours le mme, hl
+et jaune, ses pommettes en saillie remontant ses petits yeux bons,
+sa narine gourmande qui reniflait Paris. Ds que le jeune homme
+fut assis, Caoudal, le montrant avec une fureur comique:
+
+-- Est-il beau, cet animal-l... Dire que jai eu cet ge et que
+je frisais comme a... Oh! la jeunesse, la jeunesse...
+
+-- Toujours donc? fit Dchelette saluant dun sourire la toquade
+de son ami.
+
+-- Mon cher, ne riez pas... Tout ce que jai, ce que je suis, les
+mdailles, les croix, lInstitut, le tremblement, je le donnerais
+pour ces cheveux-l et ce teint de soleil...
+
+Puis revenant Gaussin avec sa brusque allure:
+
+-- Et Sapho, quest-ce que vous en faites?... On ne la voit plus.
+
+Jean arrondissait les yeux, sans comprendre.
+
+-- Vous ntes donc plus avec elle?
+
+Et devant son ahurissement, Caoudal ajouta sur un ton
+dimpatience:
+
+-- Sapho, voyons... Fanny Legrand... Ville-dAvray...
+
+-- Oh! cest fini, il y a longtemps...
+
+Comment lui vint ce mensonge? Par une sorte de honte, de malaise,
+ ce nom de Sapho donn sa matresse; la gne de parler delle
+avec dautres hommes, peut-tre aussi le dsir dapprendre des
+choses quon ne lui aurait pas dites sans cela.
+
+-- Tiens! Sapho... Elle roule encore? demanda Dchelette distrait,
+tout livresse de revoir lescalier de la Madeleine, le march
+aux fleurs, la longue enfilade des boulevards entre deux rangs de
+bouquets verts.
+
+-- Vous ne vous la rappelez donc pas, chez vous, lanne
+dernire!... Elle tait superbe dans sa tunique de fellah... Et le
+matin de cet automne, o je lai trouve djeunant avec ce joli
+garon chez Langlois, vous auriez dit une marie de quinze jours.
+
+-- Quel ge a-t-elle donc?... Depuis le temps quon la connat...
+
+Caoudal leva la tte pour chercher: Quel ge?.... quel ge?...
+Voyons, dix-sept ans en 53, quand elle me posait ma figure... nous
+sommes en 73. Ainsi, comptez. Tout coup ses yeux sallumrent:
+Ah! si vous laviez vue, il y a vingt ans... longue, fine, la
+bouche en arc, le front solide... Des bras, des paules encore un
+peu maigres, mais cela allait bien la brlure de Sapho... Et la
+femme, la matresse!... Ce quil y avait dans cette chair
+plaisir, ce quon tirait de cette pierre feu, de ce clavier o
+ne manquait pas une note... Toute la lyre!... comme disait La
+Gournerie.
+
+Jean, trs ple, demanda:
+
+-- Est-ce quil a t son amant, aussi celui-l?...
+
+-- La Gournerie?... Je crois bien, jen ai assez souffert...
+Quatre ans que nous vivions ensemble comme mari et femme, quatre
+ans que je la couvais, que je mpuisais pour suffire tous ses
+caprices... matres de chant, de piano, de cheval, est-ce que je
+sais?... Et quand je lai eu bien polie, patine, taille en
+pierre fine, sortie du ruisseau o je lavais ramasse une nuit,
+devant le bal Ragache, ce belltre astiqueur de rimes est venu me
+la prendre chez moi, la table amie o il sasseyait tous les
+dimanches!
+
+Il souffla trs fort, comme pour chasser cette vieille rancune
+damour qui vibrait encore dans sa voix, puis il reprit, plus
+calme:
+
+-- Dailleurs, sa canaillerie ne lui a pas profit... Leurs trois
+ans de mnage, a t lenfer. Ce pote aux airs clins tait
+rat, mchant, maniaque. Ils se peignaient, fallait voir!... Quand
+on allait chez eux, on la trouvait un bandeau sur loeil, lui la
+figure sabre de griffes... Mais le beau, cest lorsquil a voulu
+la quitter. Elle saccrochait comme une teigne, le suivait,
+crevait sa porte, lattendait couche en travers de son
+paillasson. Une nuit, en plein hiver, elle est reste cinq heures
+en bas de chez la Farcy o ils taient monts toute la bande...
+Une piti!... Mais le pote lgiaque demeurait implacable,
+jusquau jour o pour sen dbarrasser il a fait marcher la
+police. Ah! un joli monsieur... Et comme fin finale, remerciement
+ cette belle fille qui lui avait donn le meilleur de sa
+jeunesse, de son intelligence et de sa chair, il lui a vid sur la
+tte un volume de vers haineux, baveux, dimprcations, de
+lamentations, le _Livre de lAmour_, son plus beau livre...
+
+Immobile, le dos tendu, Gaussin coutait, aspirant tout petits
+coups par une longue paille la boisson glace servie devant lui.
+Quelque poison, bien sr, quon lui avait vers l, et qui le
+gelait du coeur aux entrailles.
+
+Il grelottait malgr lheure splendide, voyait dans une recule
+blafarde des ombres qui allaient et venaient, un tonneau
+darrosage arrt devant la Madeleine, et cet entrecroisement de
+voitures roulant sur la terre molle silencieusement comme sur de
+la ouate. Plus de bruit dans Paris, plus rien que ce qui se disait
+ cette table. Maintenant Dchelette parlait, cest lui qui
+versait le poison:
+
+-- Quelle atroce chose que ces ruptures... Et sa voix tranquille
+et railleuse prenait une expression de douceur, de piti
+infinie... On a vcu des annes ensemble, dormi lun contre
+lautre, confondu ses rves, sa sueur. On sest tout dit, tout
+donn. On a pris des habitudes, des faons dtre, de parler, mme
+des traits lun de lautre. On se tient de la tte aux pieds... Le
+collage enfin!... Puis brusquement on se quitte, on sarrache...
+Comment font-ils? Comment a-t-on ce courage?... Moi, jamais je ne
+pourrais... Oui, tromp, outrag, sali de ridicule et de boue, la
+femme pleurerait, me dirait: Reste... Je ne men irais pas... Et
+voil pourquoi, quand jen prends une, ce nest jamais qu la
+nuit... Pas de lendemain, comme disait la vieille France... ou
+alors le mariage. Cest dfinitif et plus propre.
+
+-- Pas de lendemain... pas de lendemain... Vous en parlez votre
+aise. Il y a des femmes quon ne garde pas quune nuit... Celle-l
+par exemple...
+
+-- Je ne lui ai pas donn une minute de grce... fit Dchelette
+avec un placide sourire que le pauvre amant trouva hideux.
+
+-- Alors cest que vous ntiez pas son type, sans quoi... Cest
+une fille, quand elle aime, elle se cramponne... Elle a le got du
+mnage... Du reste, pas de chance dans ses installations. Elle se
+met avec Dejoie, le romancier; il meurt... Elle passe Ezano, il
+se marie... Aprs, est venu le beau Flamant, le graveur, lancien,
+modle, -- car elle a toujours eu le bguin du talent ou de la
+beaut, -- et vous savez son pouvantable aventure...
+
+-- Quelle aventure?... demanda Gaussin, la voix trangle; et il
+se remit tirer sur sa paille, en coutant le drame damour, qui
+passionna Paris, il y a quelques annes.
+
+Le graveur tait pauvre, fou de cette femme; et de peur dtre
+lch, pour lui maintenir son luxe, il fit de faux billets de
+banque. Dcouvert presque aussitt, coffr avec sa matresse, il
+en fut quitte pour dix ans de rclusion, elle six mois de
+prvention Saint-Lazare, la preuve de son innocence ayant t
+faite.
+
+Et Caoudal rappelait Dchelette, -- qui avait suivi le. procs,
+-- comme elle tait jolie sous son petit bonnet de Saint Lazare,
+et crne, pas geignarde, fidle son homme jusquau bout... Et sa
+rponse ce vieux cornichon de prsident, et le baiser quelle
+envoyait Flamant par-dessus les tricornes des gendarmes, en lui
+criant dune voix attendrir les pierres: Tennuie pas, mami...
+Les beaux jours reviendront, nous nous aimerons encore!... Tout
+de mme, a lavait un peu dgote du mnage, la pauvre fille.
+
+Depuis, lance dans le monde chic, elle a pris des amants au
+mois, la semaine, et jamais dartistes... Oh! les artistes, elle
+en a une peur... Jtais le seul, je crois bien, quelle et
+continu voir... De loin en loin elle venait fumer sa cigarette
+ latelier. Puis jai pass des mois sans entendre parler delle,
+jusquau jour o je lai retrouve en train de djeuner avec ce
+bel enfant et lui mangeant des raisins sur la bouche. Je me suis
+dit: voil ma Sapho repince.
+
+Jean ne put en entendre davantage. Il se sentait mourir de tout ce
+poison absorb. Aprs le froid de tout lheure, une brlure lui
+tordait la poitrine, montait sa tte bourdonnante et prs
+dclater comme une tle chauffe blanc. Il traversa la
+chausse, en chancelant sous les roues des voitures. Des cochers
+criaient. qui en avaient-ils, ces imbciles?
+
+En passant sur le march de la Madeleine, il fut troubl par une
+odeur dhliotrope, lodeur prfre de sa matresse. Il pressa le
+pas pour la fuir, et furieux, dchir, il pensait tout haut: ma
+matresse!... oui, une belle ordure... Sapho, Sapho... Dire que
+jai vcu un an avec a!... Il rptait le nom avec rage, se
+rappelant lavoir vu sur les petits journaux parmi dautres
+sobriquets de filles, dans le grotesque Almanach-Gotha de la
+galanterie: Sapho, Cora, Caro, Phryn, Jeanne de Poitiers, le
+Phoque...
+
+Et avec les cinq lettres de son nom abominable, toute la vie de
+cette femme lui passait en fuite dgout sous les yeux...
+Latelier de Caoudal, les trpignes chez La Gournerie, les
+factions de nuit devant les bouges ou sur le paillasson du
+pote... Puis le beau graveur, les faux, la cour dassises... et
+le petit bonnet du bagne qui lui allait si bien, et le baiser jet
+ son faussaire: Tennuie pas, mami... Mami! le mme nom, la
+mme caresse que pour lui... Quelle honte! Ah! il allait joliment
+te balayer ces salets-l... Et toujours cette odeur dhliotrope
+qui le poursuivait dans un crpuscule du mme lilas ple que la
+toute petite fleur.
+
+Tout coup, il saperut quil tait encore arpenter le march
+comme un pont de bateau. Il reprit sa course, arriva dune traite
+rue dAmsterdam, bien dcid chasser cette femme de chez lui,
+la jeter sur lescalier sans explication, en lui crachant linjure
+de son nom dans le dos. la porte il hsita, rflchit, fit
+quelques pas encore. Elle allait crier, sangloter, lcher par la
+maison tout son vocabulaire du trottoir, comme l-bas, rue de
+lArcade...
+
+crire?... oui, cest cela, il valait mieux crire, lui rgler son
+compte en quatre mots, bien froces. Il entra dans une taverne
+anglaise, dserte et morne sous le gaz quon allumait, sassit
+une table empoisse, prs de lunique consommateur, une fille
+tte de mort qui dvorait du saumon fum, sans boire. Il demanda
+une pinte dale, ny toucha pas et commena une lettre. Mais trop
+de mots se pressaient dans sa tte, qui voulaient sortir la
+fois, et que lencre dcompose et grumeleuse traait lentement
+son gr.
+
+Il dchirait deux ou trois commencements, sen allait enfin sans
+crire, quand tout bas prs de lui une bouche pleine et vorace
+demanda timidement: Vous ne buvez pas?... on peut?... Il fit
+signe que oui. La fille se jeta sur la pinte et la vida dune
+goule violente qui rvlait la dtresse de cette malheureuse,
+ayant tout juste dans sa poche de quoi rassasier sa faim sans
+larroser dun peu de bire. Une piti lui vint, qui lapaisa,
+lclaira subitement sur les misres dune vie de femme; et il se
+mit juger plus humainement, raisonner son malheur.
+
+Aprs tout, elle ne lui avait pas menti; et sil ne savait rien de
+sa vie, cest quil ne sen tait jamais souci. Que lui
+reprochait-il?... Son temps Saint-Lazare?... Mais puisquon
+lavait acquitte, porte presque en triomphe la sortie...
+Alors, quoi? Dautres hommes avant lui?... Est-ce quil ne le
+savait pas?... Quelle raison de lui en vouloir davantage, parce
+que les noms de ces amants taient connus, clbres, quil pouvait
+les rencontrer, leur parler, regarder leurs portraits aux
+devantures? Devait-il lui faire un crime davoir prfr ceux-l?
+
+Et tout au fond de son tre, se levait une fiert mauvaise,
+inavouable, de la partager avec ces grands artistes, de se dire
+quils lavaient trouve belle. son ge on nest jamais sr, on
+ne sait pas bien. On aime la femme, lamour; mais les yeux et
+lexprience manquent, et le jeune amant qui vous montre un
+portrait de sa matresse, cherche un regard, une approbation qui
+le rassurent. La figure de Sapho lui semblait grandie, aurole,
+depuis quil la savait chante par La Gournerie, fixe par Caoudal
+dans le marbre et le bronze.
+
+Mais brusquement repris de rage, il quittait le banc o sa
+mditation lavait jet sur un boulevard extrieur, au milieu des
+cris denfants, des commrages de femmes douvriers dans la
+poudreuse soire de juin; et il se remettait marcher, parler
+tout haut, furieusement... Joli, le bronze de Sapho... du bronze
+de commerce, qui a tran partout, banal comme un air dorgue,
+comme ce mot de Sapho qui force de rouler les sicles sest
+encrass de lgendes immondes sur sa grce premire, et dun nom
+de desse est devenu ltiquette dune maladie... Quel dgot que
+tout cela, mon Dieu!...
+
+Il sen allait ainsi, tour tour apais ou furieux, ce remous
+dides, de sentiments contraires. Le boulevard sassombrissait,
+devenait dsert. Une fadeur cre tranait dans lair chaud; et il
+reconnaissait la porte du grand cimetire o il tait venu lanne
+davant assister avec toute la jeunesse linauguration dun
+buste de Caoudal sur la tombe de Dejoie, le romancier du quartier
+Latin, lauteur de Cenderinette. Dejoie, Caoudal! Ltrange accent
+que ces noms prenaient pour lui depuis deux heures! et comme elle
+lui semblait menteuse et lugubre, lhistoire de ltudiante et de
+son petit mnage, maintenant quil en savait les tristes dessous,
+quil avait appris par Dchelette laffreux surnom donn ces
+mariages du trottoir.
+
+Toute cette ombre, plus noire du voisinage de la mort,
+leffrayait. Il revint sur ses pas, frlant des blouses qui
+rdaient, silencieuses comme des ailes de nuit, des jupes sordides
+ la porte de bouges dont les vitres dpolies dcoupaient de
+grandes lumires de lanterne magique o des couples passaient,
+sembrassaient... Quelle heure?... Il se sentait bris, comme une
+recrue la fin de ltape; et de sa douleur assourdie, tombe
+dans ses jambes, il ne lui restait que la courbature. Oh! se
+coucher, dormir... Puis au rveil, froidement, sans colre, il
+dirait la femme: Voil... je sais qui tu es... Ce nest pas ta
+faute ni la mienne; mais nous ne pouvons plus vivre ensemble.
+Sparons-nous... Et pour se mettre labri de ses poursuites, il
+irait embrasser sa mre et ses soeurs, secouer au vent du Rhne,
+au libre et vivifiant mistral, les souillures et leffroi de son
+mauvais rve.
+
+Elle stait couche, lasse dattendre, et dormait en plein sous
+la lampe, un livre ouvert sur le drap devant elle. Son approche ne
+lveilla pas; et debout prs du lit, il la regardait curieusement
+comme une femme nouvelle, une trangre quil aurait trouve l.
+Belle, oh! belle, les bras, la gorge, les paules, dun ambre fin,
+solide, sans tache ni flure. Mais sur ces paupires rougies, --
+peut-tre le roman quelle lisait, peut-tre linquitude,
+lattente, -- sur ces traits dtendus dans le repos et que ne
+soutenait plus lpre dsir de la femme qui veut tre aime,
+quelle lassitude, quels aveux! Son ge, son histoire, ses bordes,
+ses caprices, ses collages, et Saint-Lazare, les coups, les
+larmes, les terreurs, tout se voyait, stalait; et les
+meurtrissures violettes du plaisir et de linsomnie, et le pli de
+dgot affaissant la lvre infrieure, use, fatigue comme une
+margelle o tout le communal est venu boire, et la bouffissure
+commenante qui dlie les chairs pour les rides de la vieillesse.
+
+Cette trahison du sommeil, le silence de mort enveloppant cela,
+ctait grand, ctait sinistre; un champ de bataille la nuit,
+avec toute lhorreur qui se montre et celle quon devine aux
+vagues mouvements de lombre.
+
+Et tout coup il vint au pauvre enfant une grosse, une touffante
+envie de pleurer.
+
+
+IV
+
+Ils achevaient de dner, la fentre ouverte, au long sifflement
+des hirondelles saluant la tombe de la lumire. Jean ne parlait
+pas, mais il allait parler et toujours de la mme cruelle chose
+qui le hantait, et dont il torturait Fanny, depuis la rencontre
+avec Caoudal. Elle, voyant ses yeux baisss, lair faussement
+indiffrent quil prenait pour de nouvelles questions, devina et
+le prvint:
+
+-- coute, je sais ce que tu vas me dire... pargne-nous, je ten
+prie... on spuise la fin... puisque cest mort, tout a, que
+je naime que toi, quil ny a plus que toi au monde...
+
+-- Si ctait mort comme tu dis, tout ce pass...
+
+Et il la regardait au fond de ses beaux yeux dun gris frissonnant
+et changeant chaque impression:
+
+-- ... Tu ne garderais pas des choses qui te le rappellent... oui,
+l-haut dans larmoire...
+
+Le gris se velouta dun noir dombre:
+
+-- Tu sais donc?
+
+Tout ce fatras de lettres damour, de portraits, ces archives
+galantes et glorieuses sauves de tant de dbcles, il allait donc
+falloir sen dfaire!
+
+-- Au moins me croiras-tu aprs?
+
+Et sur un sourire incrdule qui la dfiait, elle courut chercher
+le coffret de laque dont les ferrures ciseles entre les piles
+dlicates de son linge avaient si fort intrigu son amant depuis
+quelques jours.
+
+-- Brle, dchire, cest toi...
+
+Mais il ne se pressait pas de tourner la petite clef, regardait
+les cerisiers fruits de nacre rose et les vols de cigognes
+incrusts sur le couvercle quil fit sauter brusquement... Tous
+les formats, toutes les critures, papiers de couleur aux en-ttes
+dors, vieux billets jaunis casss aux pliures, griffonnages au
+crayon sur des feuilles de carnet, des cartes de visite, en tas,
+sans ordre, comme en un tiroir souvent fouill et bouscul o lui-
+mme enfonait maintenant ses mains tremblantes...
+
+-- Passe-les-moi. Je les brlerai sous tes yeux.
+
+Elle parlait fivreusement, accroupie devant la chemine, une
+bougie allume par terre, ct delle.
+
+-- Donne...
+
+Mais lui:
+
+-- Non... attends...
+
+Et plus bas, comme honteux:
+
+-- Je voudrais lire...
+
+-- Pourquoi? tu vas te faire mal encore...
+
+Elle ne songeait qu sa souffrance et non lindlicatesse de
+livrer ainsi les secrets de passion, la confession sur loreiller
+de tous ces hommes qui lavaient aime; et se rapprochant,
+toujours genoux, elle lisait en mme temps que lui, lpiait du
+coin de loeil.
+
+Dix pages, signes La Gournerie, 1861, dune criture longue et
+fline, dans lesquelles le pote, envoy en Algrie pour le
+compte-rendu officiel et lyrique du voyage de lempereur et de
+limpratrice, faisait sa matresse une description blouissante
+des ftes.
+
+Alger dbordant et grouillant, vraie Bagdad des Mille et Une
+Nuits; toute lAfrique accourue, entasse autour de la ville,
+battant ses portes les rompre, comme un simoun. Caravanes de
+ngres et de chameaux chargs de gomme, tentes de poil dresses,
+une odeur de musc humain sur toute cette singerie qui bivouaquait
+au bord de la mer, dansait la nuit autour de grands feux,
+scartait chaque matin devant larrive des chefs du Sud pareils
+ des Rois Mages avec la pompe orientale, les musiques
+discordantes, fltes de roseau, petits tambours rauques, le goum
+entourant ltendard du Prophte aux trois couleurs; et derrire,
+mens en laisse par des ngres, les chevaux destins en prsent
+l_Emberour_, vtus de soie, caparaonns dargent, secouant
+chaque pas des grelots et des broderies...
+
+Le gnie du pote rendait tout cela vivant et prsent; les mots
+brillaient sur la page, comme ces pierres sans monture que jugent
+les joailliers sur du papier. Vraiment elle pouvait tre fire, la
+femme aux genoux de qui lon jetait ces richesses. Fallait-il
+quelle ft aime, puisque, malgr la curiosit de ces ftes, le
+pote ne songeait qu elle, mourait de ne pas la voir:
+
+-- Oh! cette nuit, jtais avec toi sur le grand divan de la rue
+de lArcade. Tu tais nue, tu tais folle, tu criais de joie sous
+mes caresses, quand je me suis rveill en sursaut roul dans un
+tapis sur ma terrasse, en pleine nuit dtoiles. Le cri du muezzin
+montait dun minaret voisin en claire et limpide fuse voluptueuse
+plutt que priante, et cest toi que jentendais encore en sortant
+de mon rve...
+
+Quelle force mauvaise le poussait donc continuer sa lecture
+malgr lhorrible jalousie qui blanchissait ses lvres,
+contractait ses mains? Doucement, clinement, Fanny essayait de
+lui reprendre la lettre; mais il la lut jusquau bout, et aprs
+celle-l une autre, puis une autre, les laissant tomber au fur et
+ mesure avec un dtachement de mpris, dindiffrence, sans
+regarder la flamme qui savivait dans la chemine aux effusions
+lyriques et passionnes du grand pote. Et quelquefois, dans le
+dbordement de cet amour exagr la temprature africaine, le
+lyrisme de lamant sentachait de quelque grosse obscnit de
+corps de garde dont auraient t surprises et scandalises les
+lectrices mondaines du _Livre de lAmour_, dun spiritualisme
+raffin, immacul comme la corne dargent de la Yungfrau.
+
+Misres du coeur! cest ces passages surtout que Jean
+sarrtait, ces souillures de la page, sans se douter des
+tressauts nerveux qui chaque fois agitaient sa figure. Mme il eut
+le courage de ricaner ce post-scriptum qui suivait le rcit
+blouissant dune fte dAssaouas: Je relis ma lettre... il y a
+vraiment des choses pas mal; mets-la-moi de ct, je pourrai men
+servir...
+
+-- Un monsieur qui ne laissait rien traner! fit-il en passant
+un autre feuillet de la mme criture o, sur un ton glac dhomme
+daffaires, La Gournerie rclamait un recueil de chansons arabes
+et une paire de babouches en paille de riz.
+
+Ctait la liquidation de leur amour. Ah! il avait su sen aller,
+il tait fort, celui-l...
+
+Et sans sarrter, Jean continuait drainer ce marcage do
+montait une haleine chaude et malsaine. La nuit venue, il avait
+mis la bougie sur la table, et parcourait des billets trs courts,
+illisiblement tracs comme au poinon par de trop gros doigts qui
+ tous moments, dans une brusquerie de dsir ou de colre,
+trouaient et dchiraient le papier. Les premiers temps dune
+liaison avec Caoudal, rendez-vous, soupers, parties de campagne,
+puis des brouilles, de suppliants retours, des cris, des injures
+ignobles et basses douvrier, coupes tout coup de drleries, de
+mots cocasses, de reproches sanglots, toute la faiblesse mise
+nu du grand artiste devant la rupture et labandon.
+
+Le feu prenait cela, allongeait de grands jets rouges o fumaient
+et grsillaient la chair, le sang, les larmes dun homme de gnie;
+mais quimportait Fanny, toute au jeune amant quelle
+surveillait, dont lardente fivre la brlait travers leurs
+vtements. Il venait de trouver un portrait la plume sign
+Gavarni, avec cette ddicace: _ mon amie Fanny Legrand, dans une
+auberge de Dampierre, un jour quil pleuvait_. Une tte
+intelligente et douloureuse, aux yeux caves, quelque chose damer
+et de ravag.
+
+-- Qui est-ce?
+
+-- Andr Dejoie... Jy tenais cause de la signature...
+
+Il eut un Garde-le, tu es libre, si contraint, si malheureux,
+quelle prit le dessin, le jeta au feu en chiffon, pendant que lui
+sabmait dans la correspondance du romancier, une suite navrante,
+date de plages dhiver, de villes deaux, o lcrivain envoy
+pour sa sant se dsesprait de sa dtresse physique et morale, se
+forant le crne pour y trouver une ide loin de Paris, et mlait
+des demandes de potions, dordonnances, des inquitudes dargent
+ou de mtier, envois dpreuves, de billets renouvels, toujours
+le mme cri de dsir et dadoration vers ce beau corps de Sapho
+que les mdecins lui dfendaient.
+
+Jean murmurait, enrag et candide:
+
+-- Mais quest-ce quils avaient donc tous pour tre aprs toi
+comme a?...
+
+Ctait pour lui la seule signification de ces lettres dsoles,
+confessant le dsarroi dune de ces existences glorieuses
+quenvient les jeunes gens et dont rvent les femmes
+romanesques... Oui, quavaient-ils donc tous? Et que leur faisait-
+elle boire?... Il prouvait la souffrance atroce dun homme qui,
+garrott, verrait outrager devant lui la femme quil aime; et,
+pourtant, il ne pouvait se dcider vider dun coup, les yeux
+ferms, ce fond de bote.
+
+ prsent, venait le tour du graveur qui, misrable, inconnu, sans
+autre clbrit que celle de la _Gazette des Tribunaux_, ne devait
+sa place dans le reliquaire quau grand amour quon avait eu pour
+lui. Dshonorantes, ces lettres dates de Mazas, et niaises,
+gauches, sentimentales comme celles du troupier sa payse. Mais
+on y sentait, travers les poncifs de romance, un accent de
+sincrit dans la passion, un respect de la femme, un oubli de
+soi-mme qui le distinguait des autres, ce forat; ainsi, quand il
+demandait pardon Fanny du crime de lavoir trop aime, ou quand
+du greffe du Palais de Justice, tout de suite aprs sa
+condamnation, il crivait sa joie de savoir sa matresse acquitte
+et libre. Il ne se plaignait de rien; il avait eu prs delle,
+grce elle, deux ans dun bonheur si plein, si profond, que le
+souvenir en suffirait pour remplir sa vie, adoucir lhorreur de
+son sort, et il terminait par la demande dun service:
+
+Tu sais que jai un enfant au pays, dont la mre est morte depuis
+longtemps; il vit chez une vieille parente, dans un coin si perdu
+quon ny saura jamais rien de mon affaire. Largent qui me
+restait, je le leur ai envoy, disant que je partais trs loin, en
+voyage, et cest sur toi que je compte, ma bonne Nini, pour
+tinformer de temps en temps de ce petit malheureux et menvoyer
+de ses nouvelles...
+
+Comme preuve de lintrt de Fanny, suivait une lettre de
+remerciements et une autre, toute rcente, ayant peine six mois
+de date: Oh! tu es bonne dtre venue... Que tu tais belle,
+comme tu sentais bon, en face de ma veste de prisonnier dont
+javais si grandhonte!... et Jean sinterrompait, furieux:
+
+-- Tu as donc continu le voir?
+
+-- De loin en loin, par charit...
+
+-- Mme depuis que nous sommes ensemble?
+
+-- Oui, une fois, une seule, au parloir... on ne les voit que l.
+
+-- Ah! tu es une bonne fille...
+
+Cette ide que, malgr leur liaison, elle visitait ce faussaire,
+lexasprait plus que tout. Il tait trop fier pour le dire; mais
+un paquet de lettres, le dernier, nou dune faveur bleue sur des
+petits caractres fins et penchs, une criture de femme, dchana
+toute sa colre.
+
+Je change de tunique aprs la course des chars... viens dans ma
+loge...
+
+-- Non, non... ne lis pas a...
+
+Elle sautait sur lui, arrachait et jetait au feu toute la liasse,
+sans quil et compris dabord mme en la voyant ses genoux,
+empourpre du reflet de la flamme et de la honte de son aveu:
+
+-- Jtais jeune, cest Caoudal... ce grand fou... Je faisais ce
+quil voulait.
+
+Alors seulement il comprit, devint trs ple.
+
+-- Ah! oui... Sapho... toute la lyre...
+
+Et la repoussant du pied, comme une bte immonde:
+
+-- Laisse-moi, ne me touche pas, tu me soulves le coeur...
+
+Son cri se perdit dans un effroyable grondement de tonnerre, tout
+proche et prolong, en mme temps quune lueur vive clairait la
+chambre... Le feu!... Elle se dressa pouvante, prit
+machinalement la carafe reste sur la table, la vida sur cet amas
+de papiers dont la flamme embrasait les suies du dernier hiver,
+puis le pot leau, les cruches, et se voyant impuissante, des
+flammches voletant jusquau milieu de la chambre, elle courut au
+balcon en criant:
+
+-- Au feu! au feu!
+
+Les Hettma arrivrent les premiers, ensuite le concierge, les
+sergents de ville. On criait:
+
+-- Baissez la plaque!... montez sur le toit!... De leau, de
+leau!... non, une couverture!...
+
+Atterrs, ils regardaient leur intrieur envahi et souill; puis,
+lalerte finie, le feu teint, quand le noir attroupement en bas,
+sous le gaz de la rue, se fut dissip, les voisins rassurs,
+rentrs chez eux, les deux amants au milieu de ce gchis deau, de
+suie en boue, de meubles renverss et ruisselants, se sentirent
+coeurs et lches, sans force pour reprendre la querelle ni faire
+la chambre propre autour deux. Quelque chose de sinistre et de
+bas venait dentrer dans leur vie; et, ce soir-l, oubliant leurs
+rpugnances anciennes, ils allrent coucher lhtel.
+
+Le sacrifice de Fanny ne devait servir rien. De ces lettres
+disparues, brles, des phrases entires retenues par coeur
+hantaient la mmoire de lamoureux, lui montaient au visage en
+coups de sang comme certains passages de mauvais livres. Et ces
+anciens amants de sa matresse taient presque tous des hommes
+clbres. Les morts se survivaient; les vivants, on voyait leurs
+portraits et leurs noms partout, on parlait deux devant lui, et
+chaque fois il prouvait une gne, comme dun lien de famille
+douloureusement rompu.
+
+Le mal lui affinant lesprit et les yeux, il arrivait bientt
+retrouver chez Fanny la trace des influences premires, et les
+mots, les ides, les habitudes quelle en avait gards. cette
+faon davancer le pouce comme pour faonner, ptrir lobjet dont
+elle parlait avec un Tu vois a dici... appartenait au
+sculpteur. Dejoie, elle avait pris la manie des queues de mots,
+et les chansons populaires dont il avait publi un recueil,
+clbre tous les coins de la France; La Gournerie, son
+intonation hautaine et mprisante, la svrit de ses jugements
+sur la littrature moderne.
+
+Elle stait assimil tout cela, superposant les disparates, par
+ce mme phnomne de stratification qui permet de connatre lge
+et les rvolutions de la terre ses diffrentes couches
+gologiques; et, peut-tre, ntait-elle pas aussi intelligente
+quelle lui avait sembl dabord. Mais il sagissait bien
+dintelligence; sotte comme pas une, vulgaire et de dix ans plus
+vieille encore, elle let tenu par la force de son pass, par
+cette jalousie basse qui le rongeait et dont il ne taisait plus
+les irritations ni les rancoeurs, clatant tout propos contre
+lun et lautre.
+
+Les romans de Dejoie ne se vendaient plus, toute ldition
+tranait le quai vingt-cinq centimes. Et ce vieux fou de Caoudal
+senttant lamour son ge...
+
+-- Tu sais quil na plus de dents... Je le regardais ce
+djeuner de Ville dAvray... Il mange comme les chvres, sur le
+devant de la bouche.
+
+Fini aussi le talent. Quel four, sa Faunesse du dernier Salon! a
+ne tenait pas... Un mot qui lui venait delle, a ne tenait
+pas... et quelle-mme gardait du sculpteur. Quand il
+entreprenait ainsi un de ses rivaux du temps pass, Fanny faisait
+chorus pour lui plaire; et lon aurait entendu ce gamin ignorant
+de lart, de la vie, de tout, et cette fille superficielle,
+frotte dun peu desprit ces artistes fameux, les juger de
+haut, les condamner doctoralement.
+
+Mais lennemi intime de Gaussin, ctait Flamant le graveur. De
+celui-l, il savait seulement quil tait trs beau, blond comme
+lui, quon lui disait mami, quon allait le voir en cachette,
+et que lorsquil lattaquait comme les autres, lappelant le
+Forat sentimental ou le Joli rclusionnaire, Fanny dtournait
+la tte sans un mot. Bientt il accusa sa matresse de garder une
+indulgence pour ce bandit, et elle dut sen expliquer doucement,
+mais avec une certaine fermet.
+
+-- Tu sais bien que je ne laime plus, Jean, puisque je taime...
+Je ne vais plus l-bas, je ne rponds pas ses lettres; mais tu
+ne me feras jamais dire du mal de lhomme qui ma adore jusqu
+la folie, jusquau crime...
+
+ cet accent de franchise, ce quil y avait de meilleur en elle,
+Jean ne protestait pas, mais il souffrait dune haine jalouse,
+aiguise dinquitude, qui le ramenait parfois rue dAmsterdam en
+surprise, au milieu du jour. Si elle tait alle le voir!
+
+Il la trouvait toujours l, casanire, inactive dans leur petit
+logis comme une femme dOrient, ou bien au piano, donnant une
+leon de chant leur grosse voisine, madame Hettma. On stait
+li depuis le soir du feu avec ces bonnes gens, placides et
+plthoriques, vivant dans un perptuel courant dair, portes et
+fentres ouvertes.
+
+Le mari, dessinateur au Muse dartillerie, apportait de la
+besogne chez lui, et chaque soir de la semaine, le dimanche toute
+la journe, on le voyait pench sur sa large table trteaux,
+suant, soufflant, en bras de chemise, secouant ses manches pour y
+faire circuler lair, de la barbe jusque dans les yeux. Prs de
+lui, sa grosse femme en camisole svaporait aussi, quoiquelle ne
+ft jamais rien; et, pour se rafrachir le sang, ils entamaient de
+temps en temps un de leurs duos favoris.
+
+Lintimit stablit vite entre les deux mnages. Le matin, vers
+dix heures, la forte voix dHettma criait devant la porte: Y
+tes-vous, Gaussin? Et leurs bureaux se trouvant du mme ct,
+ils faisaient route ensemble. Bien lourd, bien vulgaire, de
+quelques degrs sociaux plus bas que son jeune compagnon, le
+dessinateur parlait peu, bredouillait comme sil avait eu autant
+de barbe dans la bouche que sur les joues; mais on le sentait
+brave homme, et le dsarroi moral de Jean avait besoin de ce
+contact-l. Il y tenait surtout cause de sa matresse vivant
+dans une solitude peuple de souvenirs et de regrets plus
+dangereux peut-tre que les relations auxquelles elle avait
+volontairement renonc, et qui trouvait dans madame Hettma, sans
+cesse proccupe de son homme, et de la surprise gourmande quelle
+lui ferait pour dner, et de la romance nouvelle quelle lui
+chanterait au dessert, une relation honnte et saine.
+
+Pourtant, quand lamiti se resserra jusqu des invitations
+rciproques, un scrupule lui vint. Ces gens devaient les croire
+maris, sa conscience se refusait au mensonge, et il chargea Fanny
+de prvenir la voisine, pour quil ny et pas de malentendu. Cela
+la fit beaucoup rire... Pauvre bb! il ny avait que lui pour des
+navets pareilles...
+
+-- Mais ils ne lont pas cru une minute que nous tions maris...
+Et ce quils sen moquent!... Si tu savais o il a t prendre sa
+femme... Tout ce que jai fait, moi, cest de la Saint-Jean
+ct. Il ne la pouse que pour lavoir lui tout seul, et tu
+vois que le pass ne le gne gure...
+
+Il nen revenait pas. Une ancienne, cette bonne mre aux yeux
+clairs, au petit rire denfant sur des traits de chair tendre, aux
+provincialismes tranards, et pour qui les romances ntaient
+jamais assez sentimentales, ni les mots trop distingus; et lui,
+lhomme, si tranquille, si sr dans son bien-tre amoureux! Il le
+regardait marcher son ct, la pipe aux dents, avec de petits
+souffles de batitude, pendant que lui-mme songeait toujours, se
+dvorait de rage impuissante.
+
+a te passera, mami... lui disait doucement Fanny aux heures o
+lon se dit tout; et elle lapaisait, tendre et charmante comme au
+premier jour, mais avec quelque chose dabandonn, que Jean ne
+savait dfinir.
+
+Ctait lallure plus libre et la faon de sexprimer, une
+conscience de son pouvoir, des confidences bizarres et quil ne
+lui demandait pas sur sa vie passe, ses dbauches anciennes, ses
+folies de curiosit. Elle ne se privait plus de fumer maintenant,
+roulant entre ses doigts, posant sur tous les meubles lternelle
+cigarette qui aveulit la journe des filles, et dans leurs
+discussions elle mettait sur la vie, linfamie des hommes, la
+coquinerie des femmes, les thories les plus cyniques. Jusqu ses
+yeux, dont lexpression changeait, alourdis dune bue deau
+dormante, o passait lclair dun rire libertin.
+
+Et lintimit de leur tendresse se transformait aussi. Dabord
+rserve avec la jeunesse de son amant dont elle respectait
+lillusion premire, la femme ne se gnait plus aprs avoir vu
+leffet, sur cet enfant, de son pass de dbauche brusquement
+dcouvert, la fivre de marcage dont elle lui avait allum le
+sang. Et les caresses perverses si longtemps retenues, tous ces
+mots de dlire que ses dents serres arrtaient au passage, elle
+les lchait prsent, stalait, se livrait dans son plein de
+courtisane amoureuse et savante, dans toute la gloire horrible de
+Sapho.
+
+Pudeur, rserve, quoi bon? Les hommes sont tous pareils, enrags
+de vice et de corruption, ce petit-l comme les autres. Les
+appter avec ce quils aiment, cest encore le meilleur moyen de
+les tenir. Et ce quelle savait, ces dpravations du plaisir quon
+lui avait inocules, Jean les apprenait son tour pour les passer
+ dautres. Ainsi le poison va, se propage, brlure de corps et
+dme, semblable ces flambeaux dont parle le pote latin, et qui
+couraient de main en main par le stade.
+
+
+V
+Dans leur chambre, ct dun beau portrait de Fanny par James
+Tissot, une pave des anciennes splendeurs de la fille, il y avait
+un paysage du Midi, tout noir et blanc, grossirement rendu sous
+le soleil par un photographe de campagne.
+
+Une cte rocheuse escalade de vignes, taye de muretins de
+pierre, puis en haut, derrire des files de cyprs contre le vent
+du nord, et saccotant un petit bois de pins et de myrtes aux
+clairs reflets, la grande maison blanche, moiti ferme et moiti
+chteau, large perron, toiture italienne, portes cussonnes, que
+continuaient les murailles rousses du _mas_ provenal, les
+perchoirs pour les paons, la crche aux troupeaux, la baie noire
+des hangars ouverts sur le luisant des charrues et des herses. La
+ruine danciens remparts, une tour norme, dchiquete sur un ciel
+sans nuage, dominait le tout, avec quelques toits et le clocher
+roman de Chteauneuf-des-Papes o les Gaussin dArmandy avaient
+habit de tout temps.
+
+Castelet, clos et domaine, riche de ses vignobles fameux comme
+ceux de la Nerte et de lErmitage, se transmettait de pre en
+fils, indivis entre tous les enfants, mais toujours le cadet
+faisait valoir, par cette tradition familiale denvoyer lan
+dans les consulats. Malheureusement la nature contrecarre souvent
+ces projets; et sil y eut jamais un tre incapable de grer un
+domaine, de grer nimporte quoi, ctait bien Csaire Gaussin,
+qui incombait vingt-quatre ans cette lourde responsabilit.
+
+Libertin, coureur de tripots et de guilledoux villageois, Csaire,
+ou plutt _le Fnat_, le vaurien, le mauvais drle, pour lui
+garder son surnom de jeunesse, accentuait ce type contradictoire
+qui apparat de loin en loin dans les familles les plus austres,
+dont il est comme la soupape dchappement.
+
+En quelques annes dincurie, de dilapidations imbciles, de
+bouillottes dsastreuses aux cercles dAvignon et dOrange, le
+clos fut hypothqu, les caves de rserve mises sec, les
+rcoltes venir vendues davance; puis un jour, la veille dune
+saisie dfinitive, le Fnat imita la signature de son frre, fit
+trois traites payables au consulat de Shang-Ha, persuad quavant
+lchance il trouverait largent pour les retirer; mais elles
+arrivrent rgulirement lan avec une lettre perdue avouant
+la ruine et les faux. Le consul accourut Chteauneuf, remdia
+cette situation dsespre, laide de ses conomies et de la dot
+de sa femme, et voyant lincapacit du Fnat, il renona la
+carrire qui souvrait pourtant brillante devant lui et se fit
+simplement vigneron.
+
+Un vrai Gaussin, celui-l, traditionnel jusqu la manie, violent
+et calme, la faon des volcans teints qui gardent des menaces
+et des rserves druption, laborieux avec cela, trs entendu la
+culture. Grce lui, Castelet prospra, sagrandit de toutes les
+terres jusquau Rhne, et, comme les chances humaines vont
+toujours par compagnie, le petit Jean fit son apparition sous les
+myrtes du domaine. Pendant ce temps, le Fnat errait par la
+maison, ananti sous le poids de sa faute, osant peine lever les
+yeux vers son frre dont le mprisant silence laccablait; il ne
+respirait quaux champs, la chasse, la pche, fatiguant son
+chagrin dineptes besognes, ramassant des escargots, se taillant
+des cannes superbes de myrte ou de roseau, et djeunant tout seul
+dehors dune brochette de becs fins quil cuisait, sur un feu de
+souches doliviers, au milieu de la garrigue. Le soir, rentr pour
+dner la table fraternelle, il ne prononait pas un mot, malgr
+lindulgent sourire de sa belle-soeur, pitoyable au pauvre tre et
+le fournissant dargent de poche, en cachette de son mari qui
+tenait rigueur au Fnat, moins pour ses sottises passes que pour
+toutes celles commettre; et en effet la grande incartade
+rpare, lorgueil de Gaussin lan fut mis une nouvelle
+preuve.
+
+Trois fois par semaine, venait en journe de couture, Castelet,
+une jolie fille de pcheurs, Divonne Abrieu, ne dans loseraie au
+bord du Rhne, vraie plante fluviale la tige ondulante et
+longue. Sous sa _catalane_ trois pices enserrant sa petite tte
+et dont les brides rejetes laissaient admirer lattache du cou
+lgrement bistr comme le visage, jusquaux nvs dlicats de la
+gorge et des paules, elle faisait songer quelque _done_ des
+anciennes cours damour jadis tenues tout autour de Chteauneuf,
+Courthezon, Vacqueiras, dans ces vieux donjons dont les ruines
+seffritent par les collines.
+
+Ce souvenir historique ntait pour rien dans lamour de Csaire,
+me simple, dnue didal et de lecture; mais, de petite taille,
+il aimait les femmes grandes et fut pris ds le premier jour. Il
+sy entendait, le Fnat, ces aventures villageoises; une
+contredanse au bal le dimanche, un cadeau de gibier, puis la
+premire rencontre en pleins champs la vive attaque la renverse,
+sur la lavande ou le paillis. Il se trouva que Divonne ne dansait
+pas, quelle rapporta le gibier la cuisine, et que solide comme
+un de ces peupliers de rive, blancs et flexibles, elle envoya le
+sducteur rouler dix pas. Depuis, elle le tint distance avec
+la pointe des ciseaux pendus sa ceinture par un clavier dacier,
+le rendit fou damour, si bien quil parla dpouser et se confia
+ sa belle soeur. Celle-ci, connaissant Divonne Abrieu depuis
+lenfance, la sachant srieuse et dlicate, trouvait dans le fond
+de son coeur que cette msalliance serait peut-tre le salut du
+Fnat; mais la fiert du consul se rvoltait lide dun Gaussin
+dArmandy pousant une paysanne: Si Csaire fait cela, je ne le
+revois plus... et il tint parole.
+
+Csaire mari quitta Castelet, alla vivre au bord du Rhne chez
+les parents de sa femme, dune petite rente que lui servait son
+frre et quapportait tous les mois lindulgente belle-soeur. Le
+petit Jean accompagnait sa mre dans ses visites, ravi de la
+cabane des Abrieu, sorte de rotonde enfume, secoue par la
+tramontane ou le mistral, et que soutenait une poutre unique et
+verticale comme un mt. La porte ouverte encadrait le petit mle
+o schaient les filets, o luisait et frtillait largent vif et
+nacr des cailles; au bas deux ou trois grosses barques houlant
+et criant sur leurs amarres, et le grand fleuve joyeux, large,
+lumineux, tout rebrouss par le vent contre ses les en touffes
+dun vert ple. Et, tout petit, Jean prenait l son got des
+lointains voyages, et de la mer quil navait pas encore vue.
+
+Cet exil de loncle Csaire dura deux ou trois ans, naurait
+jamais fini peut-tre sans un vnement familial, la naissance des
+deux petites bessonnes, Marthe et Marie. La mre tomba malade la
+suite de cette double couche, et Csaire et sa femme eurent la
+permission de venir la voir. La rconciliation des deux frres
+suivit, irraisonne, instinctive, par la toute-puissance du mme
+sang; le mnage habita Castelet, et comme une incurable anmie,
+complique bientt de goutte rhumatismale, immobilisait la pauvre
+mre, Divonne se trouva charge de mener la maison, de surveiller
+la nourriture des petites, le personnel nombreux, daller voir
+Jean deux fois la semaine au lyce dAvignon, sans compter que le
+soin de sa malade la rclamait toute heure.
+
+Femme dordre et de tte, elle supplait linstruction qui lui
+manquait, par son intelligence, son pret paysanne, les lambeaux
+dtudes rests dans la cervelle du Fnat dompt et disciplin. Le
+consul se reposait sur elle de toute la dpense de la maison, trs
+lourde avec ses charges accrues et des revenus diminuant danne
+en anne, rongs au pied des vignes par le phylloxera. Toute la
+plaine tait atteinte, mais le clos rsistait encore, et ctait
+la proccupation du consul: sauver le clos force de recherches
+et dexpriences.
+
+Cette Divonne Abrieu qui restait fidle ses coiffes, son
+clavier dartisane et se tenait si modestement sa place
+dintendante, de dame de compagnie, garda la maison de la gne, en
+ces annes de crise, la malade toujours entoure des mmes soins
+coteux, les petites leves prs de leur mre, en demoiselles, la
+pension de Jean rgulirement paye, dabord au lyce, puis Aix
+o il faisait son droit, enfin Paris o il tait all lachever.
+
+Par quels miracles dordre, de vigilance y arrivait-elle, tous
+lignoraient comme elle-mme. Mais chaque fois que Jean songeait
+Castelet, quil levait les yeux vers la photographie reflets
+ples, efface de lumire, la premire figure voque, le premier
+nom prononc, ctait Divonne, la paysanne au grand coeur quil
+sentait cache derrire la gentilhommire et la tenant debout par
+leffort de sa volont. Depuis quelques jours cependant, depuis
+quil savait ce qutait sa matresse, il vitait de prononcer ce
+nom vnr devant elle, comme celui de sa mre ni daucun des
+siens; mme la photographie le gnait regarder, dplace, gare
+ cette muraille, au-dessus du lit de Sapho.
+
+Un jour, en rentrant dner, il fut surpris de voir trois couverts
+au lieu de deux, plus encore de trouver Fanny en train de jouer
+aux cartes avec un petit homme quil ne reconnut pas dabord, mais
+qui en se retournant lui montra les yeux clairs de chvre folle,
+le grand nez conqurant dans une face hle et poupine, le crne
+chauve et la barbe de ligueur de loncle Csaire. Au cri de son
+neveu, il rpondit sans lcher les cartes:
+
+-- Tu vois, je ne mennuie pas, je fais un bsigue avec ma nice.
+
+Sa nice!
+
+Et Jean qui cachait si soigneusement sa liaison tout le monde.
+Cette familiarit lui dplut, et les choses que Csaire lui
+dbitait voix basse, pendant que Fanny soccupait du dner...
+
+-- Mon compliment, petit... des yeux... des bras... un morceau de
+roi.
+
+Ce fut bien pis, quand table le Fnat se mit parler sans
+aucune rserve des affaires de Castelet, de ce qui lamenait
+Paris.
+
+Le prtexte du voyage ctait de largent toucher, huit mille
+francs quil avait prts autrefois son ami Courbebaisse et
+quil ne comptait jamais revoir, quand une lettre du notaire lui
+avait appris et la mort de Courbebaisse, _pechre_! et le
+remboursement tout prt de ses huit mille francs. Mais le vrai
+motif, car on aurait pu lui faire parvenir largent:
+
+-- Le vrai motif cest la sant de ta mre, mon pauvre... Depuis
+quelque temps elle saffaiblit beaucoup, et des fois quil y a, sa
+tte dmnage, elle oublie tout, jusquau nom des petites. Lautre
+soir, ton pre sortait de sa chambre, elle a demand Divonne qui
+tait ce bon Monsieur qui venait la voir si souvent. Personne ne
+sest encore aperu de cela que ta tante, et elle ne men a parl
+que pour me dcider venir consulter Bouchereau sur ltat de la
+pauvre femme quil a soigne autrefois.
+
+-- Avez-vous eu dj des fous dans votre famille? demanda Fanny,
+lair doctoral et grave, son air La Gournerie.
+
+-- Jamais... dit le Fnat, ajoutant avec un sourire malin, fronc
+jusquaux tempes, quil avait t un peu toqu dans sa jeunesse...
+mais ma folie ne dplaisait pas aux dames, et lon na pas eu
+besoin de menfermer.
+
+Jean les regardait, navr. Au chagrin que lui causait la triste
+nouvelle, se joignait un oppressant malaise dentendre cette femme
+parler de sa mre, de ses infirmits dge critique, avec le libre
+langage et lexprience dune matrone, les coudes sur la nappe, en
+roulant une cigarette. Et lautre, bavard, indiscret,
+sabandonnait, disait les secrets intimes de la famille.
+
+Ah! les vignes... fichues les vignes!... Et le clos lui-mme nen
+avait plus pour longtemps; la moiti des cpages tait dj
+dvore, et lon ne conservait le reste que par miracle, en
+soignant chaque grappe, chaque grain comme des enfants malades,
+avec des drogues qui cotaient cher. Le terrible, cest que le
+consul senttait planter toujours de nouveaux ceps que le ver
+attaquait, au lieu de laisser la culture des oliviers, des
+cpriers, toute cette bonne terre inutile couverte de pampres
+lpreux et roussis.
+
+Heureusement quil avait, lui, Csaire, quelques hectares au bord
+du Rhne, quil soignait par limmersion, une dcouverte superbe
+applicable seulement dans les terrains bas. Dj une bonne rcolte
+lencourageait, dun petit vin pas trs chaud, du vin de
+grenouille, disait le consul ddaigneusement; mais le Fnat
+senttait aussi, et, avec les huit mille francs de Courbebaisse,
+il allait acheter la Piboulette...
+
+-- Tu sais, petit, la premire le sur le Rhne, en aval des
+Abrieu... mais ceci entre nous, il faut que personne Castelet ne
+se doute de rien encore...
+
+-- Pas mme Divonne, mon oncle? demanda Fanny en souriant...
+
+Au nom de sa femme, les yeux du Fnat se mouillrent:
+
+-- Oh! Divonne, je ne fais jamais rien sans elle. Elle a foi dans
+mon ide dailleurs, et serait si heureuse que son pauvre Csaire
+reft la fortune de Castelet, aprs en avoir commenc la ruine.
+
+Jean frmit; allait-il donc faire sa confession, raconter cette
+lamentable histoire des faux? Mais le Provenal tout sa
+tendresse pour Divonne, stait mis parler delle, du bonheur
+quelle lui donnait. Et si belle avec a, si magnifiquement
+charpente:
+
+-- Tenez, ma nice, vous qui tes femme, vous devez vous y
+connatre.
+
+Il lui tendait un portrait-carte, tir de son portefeuille, et qui
+ne le quittait jamais.
+
+ laccent filial de Jean quand il parlait de sa tante, aux
+conseils maternels de la paysanne crits dune grande criture, un
+peu tremble, Fanny se figurait une de ces villageoises marmotte
+de Seine-et-Oise, et resta saisie devant ce joli visage aux lignes
+pures, clairci par ltroite coiffe blanche, cette taille
+lgante et souple dune femme de trente cinq ans.
+
+-- Trs belle en effet... dit-elle en pinant les lvres, dune
+intonation singulire.
+
+-- Et une charpente! fit loncle qui tenait son image.
+
+Puis on passa sur le balcon. Aprs une journe chaude dont le zinc
+de la vranda brlait encore, il tombait, dun nuage perdu, une
+fine pluie darrosage qui rafrachissait lair, tintait gaiement
+sur les toits, claboussait les trottoirs. Paris riait sous cette
+onde, et le train de la foule, des voitures, toute cette rumeur
+montante grisait le provincial, remuait dans sa tte vide et
+mobile comme un grelot, des rappels de jeunesse, et dun sjour de
+trois mois quil avait fait, quelque trente ans auparavant, chez
+son ami Courbebaisse.
+
+Quelle noce, mes enfants, quelles bordes!... Et leur entre au
+Prado une nuit de mi-carme, Courbebaisse en chicard, et sa
+matresse, la Mornas, en marchande de chansons, un dguisement qui
+lui avait port chance puisquelle tait devenue une clbrit de
+caf-concert. Lui-mme, loncle, remorquait un petit chiffon du
+quartier que lon appelait Pellicule... Et tout ragaillardi, il
+riait de la bouche jusquaux tempes, fredonnait des airs danser,
+saisissait en mesure sa nice par la taille. minuit, quand il
+les quitta pour gagner lhtel Cujas, le seul quil connt dans
+Paris, il chantait pleine gorge dans lescalier, envoyait des
+baisers sa nice qui lclairait, et criait Jean:
+
+-- Tu sais, prends garde toi!...
+
+Ds quil fut parti, Fanny dont le front gardait un pli proccup,
+passa vivement dans son cabinet de toilette et, par la porte
+reste entrouverte, pendant que Jean se couchait, elle commenait
+dune voix presque insouciante.
+
+-- Dis donc, elle est trs jolie, ta tante... a ne mtonne plus
+si tu en parlais si souvent... Vous avez d lui en faire porter
+ce pauvre Fnat, une tte a du reste...
+
+Il protestait de toute son indignation... Divonne! une seconde
+mre pour lui, qui, tout petit, le soignait, lhabillait... Elle
+lavait sauv dune maladie, de la mort... non, jamais la
+tentation ne lui serait venue dune infamie pareille.
+
+-- Va donc, va donc, reprenait la voix stridente de la femme, des
+pingles coiffer entre les dents, tu ne me feras pas croire
+quavec ces yeux-l et la belle charpente dont parlait cet
+imbcile, sa Divonne ait pu rester sans dsir ct dun joli
+blond peau de fille comme toi?... Vois-tu, des bords du Rhne ou
+dailleurs, nous sommes toutes les mmes...
+
+Elle le disait avec conviction, croyant son sexe entier facile
+tout caprice et vaincu du premier dsir. Lui, se dfendait, mais
+troubl, interrogeant ses souvenirs, se demandant si jamais le
+frlement dune innocente caresse avait pu lavertir dun danger
+quelconque; et quoique ne trouvant rien, la candeur de son
+affection restait atteinte, le pur came ray dun coup dongle.
+
+-- Tiens!... regarde... la coiffe de ton pays...
+
+Sur ses beaux cheveux, masss en deux longs bandeaux, elle avait
+pingl un fichu blanc qui imitait assez bien la catalane, le
+bguin trois pices des filles de Chteauneuf; et, droite devant
+lui, dans les plis laiteux de sa batiste de nuit, les yeux
+brlants, elle lui demandait:
+
+-- Est-ce que je ressemble Divonne?
+
+Oh! non, pas du tout; elle ne ressemblait qu elle-mme sous ce
+petit bonnet rappelant lautre, celui de Saint-Lazare, qui la
+rendait si jolie, disait-on, pendant quelle envoyait son forat
+un baiser dadieu en plein tribunal:
+
+-- Tennuie pas, mami, les beaux jours reviendront...
+
+Et ce souvenir lui fit tant de mal que, sitt sa matresse
+couche, il teignit bien vite, pour ne plus la voir.
+
+Le lendemain de bonne heure, loncle arrivait en casseur, la canne
+haute, criant: Oh! les bbs, avec lintonation fringante et
+protgeante quavait Courbebaisse autrefois quand il venait le
+chercher dans les bras de Pellicule. Il paraissait encore plus
+excit que la veille: lhtel Cujas, sans doute, et surtout les
+huit mille francs plis dans son portefeuille. Largent de la
+Piboulette, b oui, mais il avait bien le droit den distraire
+quelques louis pour offrir un djeuner la campagne sa
+nice!...
+
+Et Bouchereau? observa le neveu, qui ne pouvait manquer son
+ministre deux jours de suite. Il fut convenu quon djeunerait
+aux Champs-lyses et que les deux hommes iraient aprs la
+consultation.
+
+Ce ntait pas ce que le Fnat avait rv, larrive Saint Cloud
+en grande remise, du champagne plein la voiture; mais le repas fut
+charmant tout de mme sur la terrasse du restaurant ombrage
+dacacias et de vernis du Japon, que traversaient les flonflons
+dune rptition de jour au voisin caf-concert. Csaire, trs
+bavard, trs galant, mit toutes ses grces lair pour blouir la
+Parisienne. Il attrapait les garons, complimentait le chef de
+sa sauce meunire; et Fanny riait dun lan bte et forc, dune
+niaiserie de cabinet particulier, qui fit de la peine Gaussin,
+ainsi que lintimit stablissant entre loncle et la nice par-
+dessus sa tte.
+
+On et dit des amis de vingt ans. Le Fnat, devenu sentimental
+avec les vins de dessert, parlait de Castelet, de Divonne et aussi
+de son petit Jean; il tait heureux de le savoir avec elle, une
+femme srieuse qui lempcherait de faire des sottises. Et sur le
+caractre un peu ombrageux du jeune homme, la faon de le prendre,
+il lui donnait des conseils comme une jeune marie en lui
+tapotant les bras, la langue paisse, loeil teint et mouill.
+
+Il se dgrisa chez Bouchereau. Deux heures dattente au premier
+tage de la place Vendme, dans ses grands salons, hauts et
+froids, encombrs dune foule silencieuse et angoisse; lenfer de
+la douleur dont ils traversrent successivement tous les cercles,
+passant de pice en pice jusquau cabinet de lillustre savant.
+
+Bouchereau, avec sa mmoire prodigieuse, se souvint trs bien de
+Mme Gaussin, tant venu en consultation Castelet dix ans
+auparavant au commencement de la maladie; il sen fit raconter les
+diffrentes phases, relut les ordonnances anciennes et, tout de
+suite, rassura les deux hommes sur les accidents crbraux qui
+venaient de se produire et quil attribuait lemploi de certains
+mdicaments. Pendant quimmobile, ses gros sourcils baisss sur
+ses petits yeux aigus et fouilleurs, il crivait une longue lettre
+ son confrre dAvignon, loncle et le neveu coutaient, retenant
+leur souffle, le grincement de cette plume qui couvrait pour eux,
+ elle seule, toute la rumeur du Paris luxueux; et subitement leur
+apparaissait la puissance du mdecin dans les temps modernes,
+dernier prtre, croyance suprme, invincible superstition...
+
+Csaire sortit de l, srieux et refroidi:
+
+-- Je rentre lhtel boucler ma malle, lair de Paris est
+mauvais pour moi, vois-tu, petit... si jy restais, je ferais des
+btises. Je prendrai ce soir le train de sept heures, excuse-moi
+prs de ma nice, h?
+
+Jean se garda bien de le retenir, effray de son enfantillage, de
+sa lgret; et le lendemain, en sveillant, il se flicitait de
+le savoir rentr, sous cl, prs de Divonne, quand on le vit
+apparatre, la figure lenvers, le linge en dsordre:
+
+-- Bon Dieu! mon oncle, que vous arrive-t-il?
+
+Effondr dans un fauteuil, sans voix et sans gestes dabord, mais
+sanimant mesure, loncle avoua une rencontre du temps de
+Courbebaisse, le dner trop copieux, les huit mille francs perdus
+la nuit dans un tripot... Plus un sou, rien!... Comment rentrer
+l-bas, raconter a Divonne! Et lachat de la Piboulette... Tout
+ coup pris dune sorte de dlire, il se mettait les mains sur les
+yeux, les pouces bouchant les oreilles, et hurlant, sanglotant,
+dchan, le Mridional sinvectivait, talait son remords dans
+une confession gnrale de toute sa vie. Il tait la honte et le
+malheur des siens; des types tels que lui dans les familles on
+aurait le droit de les abattre comme des loups. Sans la gnrosit
+de son frre o serait-il?... Au bagne avec les voleurs et les
+faussaires.
+
+-- Mon oncle, mon oncle!... disait Gaussin trs malheureux,
+essayant de larrter.
+
+Mais lautre, volontairement aveugle et sourd, se dlectait ce
+tmoignage public de son crime, racont dans les moindres dtails,
+tandis que Fanny le regardait avec une piti mle dadmiration.
+Un passionn au moins celui-l, un brle-tout comme elle les
+aimait; et, remue dans ses entrailles de bonne fille, elle
+cherchait un moyen de lui venir en aide. Mais lequel? Elle ne
+voyait plus personne depuis un an, Jean navait aucune relation...
+Subitement un nom lui vint lesprit: Dchelette!... Il devait
+tre Paris en ce moment, et ctait un si bon garon.
+
+-- Mais je le connais peine... dit Jean.
+
+-- Jirai, moi....
+
+-- Comment! tu veux?
+
+-- Pourquoi pas?
+
+Leurs regards se croisrent et se comprirent. Dchelette aussi
+avait t son amant, lamant dune nuit quelle se rappelait
+peine. Mais lui nen oubliait pas un; ils taient tous en rang
+dans sa tte, comme les saints dun calendrier.
+
+-- Si cela tennuie... fit-elle un peu gne.
+
+Alors Csaire, qui, pendant ce court dbat stait interrompu de
+crier, trs anxieux, tourna vers eux un tel regard de supplication
+dsespre, que Jean se rsigna, consentit entre les dents...
+
+Quelle leur parut longue cette heure, tous deux, dchirs par
+des penses quils ne savouaient pas, appuys au balcon, guettant
+la rentre de la femme.
+
+-- Cest donc bien loin, ce Dchelette?...
+
+-- Mais non, rue de Rome... deux pas, rpondait Jean furieux, et
+trouvant, lui aussi, que Fanny tait bien longue revenir.
+
+Il essayait de se tranquilliser avec la devise amoureuse de
+lingnieur pas de lendemain, et la faon mprisante dont il
+lavait entendu parler de Sapho, comme dune ancienne de la vie
+galante; mais sa fiert damant se rvoltait, et il aurait presque
+souhait que Dchelette la trouvt encore belle et dsirable. Ah!
+ce vieux toqu de Csaire avait bien besoin de rouvrir ainsi
+toutes les plaies.
+
+Enfin le mantelet de Fanny tourna langle de la rue. Elle,
+rentrait, rayonnante:
+
+-- Cest fait... jai largent.
+
+Les huit mille francs tals devant lui, loncle pleurait de joie,
+voulait faire un reu, fixer les intrts, la date du
+remboursement.
+
+-- Inutile, mon oncle... Je nai pas prononc votre nom... Cest
+moi quon a prt cet argent, cest moi que vous le devez, et
+aussi longtemps quil vous plaira.
+
+-- Des services pareils, mon enfant, rpondait Csaire transport
+de reconnaissance, on les paye avec de lamiti qui ne finit
+plus...
+
+Et dans la gare, o Gaussin laccompagnait pour tre assur cette
+fois de son dpart, il rptait les larmes aux yeux:
+
+-- Quelle femme, quel trsor!... Il faut la rendre heureuse, vois-
+tu...
+
+Jean resta trs fch de cette aventure, sentant sa chane, dj
+si lourde, se river de plus en plus, et se confondre deux choses
+que sa dlicatesse native avait toujours tenues spares et
+distinctes: la famille et sa liaison. prsent, Csaire mettait
+la matresse au courant de ses travaux, de ses plantations, lui
+donnait des nouvelles de tout Castelet; et Fanny critiquait
+lobstination du consul dans laffaire des vignes, parlait de la
+sant de la mre, irritait Jean dune sollicitude ou de conseils
+dplacs. Jamais dallusion au service rendu par exemple, ni
+lancienne aventure du Fnat, cette tare de la maison dArmandy,
+que loncle avait livre devant elle. Une seule fois elle sen
+faisait une arme de riposte, dans les circonstances que voici:
+
+Ils rentraient du thtre, et montaient en voiture, sous la pluie,
+ une station du boulevard. Lquipage, une de ces guimbardes qui
+ne roulent quaprs minuit, fut long dmarrer, lhomme endormi,
+la bte secouant sa musette. Pendant quils attendaient couvert
+dans le fiacre, un vieux cocher, en train de rajuster une mche
+son fouet, sapprocha tranquillement de la portire, son filin
+entre les dents, et dit Fanny dune voix casse qui puait le
+vin:
+
+-- Bonsoir... Comment qu a va? Tiens, cest vous?
+
+Elle eut un petit tressaut vite rprim et, tout bas, son amant:
+
+-- Mon pre!...
+
+Son pre, ce maraudeur la longue lvite dancienne livre,
+souille de boue, aux boutons de mtal arrachs, et montrant sous
+le gaz du trottoir une face bouffie, apoplectise dalcool, o
+Gaussin croyait retrouver en vulgaire le profil rgulier et
+sensuel de Fanny, ses larges yeux de jouisseuse! Sans se
+proccuper de lhomme qui accompagnait sa fille, et comme sil ne
+let pas vu, le pre Legrand donnait des nouvelles de la maison.
+
+-- La vieille est Necker depuis quinze jours, elle file un
+mauvais coton... Va donc la voir un de ces jeudis, a y donnera du
+courage... Moi, heureusement, le coffre est solide; toujours bon
+fouet, bonne mche. Seulement le commerce ne va pas fort... Si
+tavais besoin dun bon cocher au mois, a ferait joliment mon
+affaire... Non? tant pis alors, et la revoyure...
+
+Ils se serrrent les mains mollement; le fiacre partit.
+
+Hein? crois-tu... murmurait Fanny; et tout de suite elle se mit
+ lui parler longuement de sa famille, ce quelle avait toujours
+vit... ctait si laid, si bas... mais on se connaissait mieux
+maintenant; on navait plus rien se cacher. Elle tait ne au
+Moulin-aux-Anglais, dans la banlieue, de ce pre, ancien dragon,
+qui faisait le service des voitures de Paris Chtillon, et dune
+servante dauberge, entre deux tournes de comptoir. Elle navait
+pas connu sa mre, morte en couches; seulement les patrons du
+relais, braves gens, obligrent le pre reconnatre sa petite et
+ payer les mois de nourrice. Il nosa pas refuser, car il devait
+gros dans la maison, et quand Fanny eut quatre ans il lemmenait
+sur sa voiture comme un petit chien, niche en haut, sous la
+bche, amuse de rouler ainsi par les chemins, de voir la lumire
+des lanternes courir des deux cts, fumer et haleter le dos des
+btes, de sendormir au noir, la bise, en entendant sonner les
+grelots.
+
+Mais le pre Legrand se fatigua vite de cette pose la paternit;
+si peu que a cott, il fallait la nourrir, lhabiller, cette
+morveuse. Puis elle le gnait pour un mariage avec la veuve dun
+maracher dont il guignait les cloches melon, les choux en
+carrs aligns sur son itinraire. Elle eut alors la sensation
+trs nette que son pre voulait la perdre; ctait son ide fixe
+divrogne, se dbarrasser de lenfant toute force, et si la
+veuve elle-mme, la brave mre Machaume, navait pris la fillette
+sous sa protection...
+
+-- Au fait tu las connue, Machaume, dit Fanny.
+
+-- Comment! cette servante que jai vue chez toi...
+
+-- Ctait ma belle-mre... Elle avait t si bonne pour moi quand
+jtais petite; je la prenais pour larracher son gueux de mari
+qui, aprs lui avoir mang tout son bien, la rouait de coups,
+lobligeait servir une gaupe avec laquelle il vivait... Ah! la
+pauvre Machaume, elle sait ce que cote un bel homme. Eh bien!
+quand elle ma eu quitte, malgr tout ce que jai pu lui dire,
+elle est courue se remettre avec lui et, maintenant, la voil
+lhospice. Comme il se laisse aller sans elle, le vieux gredin!
+tait-il sale! quelle mine de rouleur! il ny a que son fouet...
+as-tu vu comme il le tenait droit?... Mme saoul tomber, il le
+porte devant lui comme un cierge, le serre dans sa chambre; il na
+jamais eu que a de propre... Bon fouet, bonne mche, cest son
+mot.
+
+Elle en parlait inconsciemment, ainsi que dun tranger, sans
+dgot ni honte; et Jean spouvantait lentendre. Ce pre!...
+cette mre!... en face de la figure svre du consul et de
+langlique sourire de Mme Gaussin!... Et comprenant tout coup
+ce quil y avait dans le silence de son amant, quelle rvolte
+contre ce gchis social dont il sclaboussait auprs delle:
+
+-- Aprs tout, dit Fanny sur un ton philosophe, cest un peu a
+dans toutes les familles, on nen est pas responsable... moi, jai
+mon pre Legrand; toi, tu as ton oncle Csaire.
+
+
+VI
+
+Mon cher enfant, je tcris encore toute tremblante du gros
+tourment que nous venons davoir; nos bessonnes disparues, parties
+de Castelet pendant tout un jour, une nuit et la matine du
+lendemain!...
+
+Cest dimanche, lheure du djeuner, quon sest aperu que les
+petites manquaient. Je les avais faites belles pour la messe de
+huit heures o le consul devait les conduire, puis je ne men
+tais plus occupe, retenue auprs de la mre plus nerveuse que
+dhabitude, comme sentant le malheur qui rdait autour de nous. Tu
+sais quelle a toujours eu a depuis sa maladie, de prvoir ce qui
+doit arriver; et moins elle peut bouger, plus sa tte travaille.
+
+Ta mre dans sa chambre heureusement, tu nous vois tous la
+salle, attendant les petites; on les appelle par le clos, le
+berger souffle avec sa grosse coquille ramener les brebis, puis
+Csaire dun ct, moi dun autre, Rousseline, Tardive, nous voil
+tous galoper dans Castelet et, chaque fois, en nous rencontrant:
+Eh bien? -- Rien vu. la fin on nosait plus demander; le coeur
+battant, on allait au puits, au bas des hautes fentres du
+grenier... Quelle journe!... et il me fallait monter tout
+moment prs de ta mre, sourire dun air tranquille, expliquer
+labsence des petites en disant que je les avais envoyes passer
+le dimanche chez leur tante de Villamuris. Elle avait paru le
+croire; mais tard dans la soire, pendant que je la veillais,
+guettant derrire la vitre les lumires qui couraient dans la
+plaine et sur le Rhne la recherche des enfants, je lentendis
+qui pleurait doucement dans son lit; et comme je linterrogeais:
+Je pleure pour quelque chose que lon me cache, mais que jai
+devin tout de mme..., me rpondit-elle de cette voix de petite
+fille qui lui est revenue force de souffrance; et sans plus nous
+parler, nous nous inquitions toutes deux, part dans notre
+chagrin...
+
+Enfin, mon cher enfant, pour ne pas faire durer cette pnible
+histoire, le lundi matin nos petites nous furent ramenes par les
+ouvriers que ton oncle occupe dans lle et qui les avaient
+trouves sur un tas de sarments, ples de froid et de faim aprs
+cette nuit en plein air, au milieu de leau. Et voici ce quelles
+nous ont cont dans linnocence de leurs petits coeurs. Depuis
+longtemps lide les tourmentait de faire comme leurs patronnes
+Marthe et Marie dont elles avaient lu lhistoire, de sen aller
+dans un bateau sans voiles, ni rames, ni provisions daucune
+sorte, rpandre lvangile sur le premier rivage o les pousserait
+le souffle de Dieu. Dimanche donc aprs la messe, dtachant une
+barque la pcherie et sagenouillant au fond comme les saintes
+femmes, tandis que le courant les emportait, elles sen sont
+alles doucement, chouer dans les roseaux de la Piboulette,
+malgr les grandes eaux de la saison, les coups de vent, les
+_rvouluns_... Oui, le bon Dieu les gardait et cest lui qui nous
+les a rendues, les jolies! ayant un peu frip leurs guimpes du
+dimanche et gt la dorure de leurs paroissiens. On na pas eu la
+force de les gronder, seulement de grands baisers bras ouverts;
+mais nous sommes tous rests malades de la peur que nous avons
+eue.
+
+La plus frappe, cest ta mre qui, sans que nous lui ayons
+encore rien racont, a senti, comme elle dit, passer la mort sur
+castelet, et garde, elle si tranquille, si gaie dordinaire, une
+tristesse que rien ne peut gurir, malgr que ton pre, moi, tout
+le monde nous nous serrions tendrement autour delle... Et si je
+te disais, mon Jean, que cest de toi, surtout, quelle languit et
+sinquite. Elle nose pas lavouer devant le pre qui veut quon
+te laisse ton travail, mais tu nes pas venu aprs ton examen
+comme tu lavais promis. Fais-nous la surprise pour les ftes de
+Nol; que notre malade reprenne son bon sourire. Si tu savais,
+quand on ne les a plus, ses vieux, comme on regrette de ne pas
+leur avoir donn plus de temps...
+
+Debout prs de la fentre o filtrait un jour paresseux dhiver
+sous le brouillard, Jean lisait cette lettre, en savourait le
+bouquet sauvage, les chers souvenirs de tendresse et de soleil.
+
+-- Quest-ce que cest?... fais voir...
+
+Fanny venait de sveiller la jaune lueur du rideau cart et,
+toute bouffie de sommeil, allongeait machinalement la main vers le
+paquet de maryland demeure sur la table de nuit. Il hsita,
+sachant la jalousie quexasprait en sa matresse le nom seul de
+Divonne; mais comment dissimuler le billet dont elle reconnaissait
+la provenance et le format?
+
+Dabord lescapade des fillettes lmut gentiment, tandis que, les
+bras et la gorge lair, dresse sur loreiller dans le flot de
+ses cheveux bruns, elle lisait tout en roulant une cigarette; mais
+la fin lirrita jusqu la fureur, et chiffonnant et jetant la
+lettre par la chambre:
+
+-- Je ten collerai, moi, des saintes femmes!... Tout a des
+inventions pour te faire partir... Son beau neveu lui manque
+cette...
+
+Il voulut larrter, empcher le mot ordurier quelle lana et
+bien dautres la file. Jamais elle ne stait encore emporte
+aussi grossirement devant lui, dans ce dbordement de colre
+fangeuse, dgout crev lchant sa vase et sa puanteur. Tout
+largot de son pass de fille et de voyou gonflait son cou,
+dtendait sa lvre.
+
+Pas malin de voir ce quils voulaient tous l-bas... Csaire avait
+parl, et lon combinait a en famille de rompre leur liaison, de
+lattirer au pays avec la belle charpente de la Divonne pour
+amorce.
+
+-- Dabord, tu sais, si tu pars, moi je lui cris ton cocu... Je
+lavertis... ah mais!...
+
+En parlant, elle se ramassait haineusement sur le lit, blme, la
+face creuse, les traits grandis, comme une bte mchante prte
+bondir.
+
+Et Gaussin se rappelait lavoir vue ainsi rue de lArcade; mais
+ctait contre lui maintenant, cette haine rugie qui lui donnait
+la tentation de tomber sur sa matresse et de la battre, car en
+ces amours de chair o lestime et le respect de ltre aim sont
+nant, la brutalit surgit toujours dans la colre ou les
+caresses. Il eut peur de lui-mme, schappa pour son bureau, et
+tout en marchant il sindignait contre cette vie quil stait
+faite. a lui apprendrait se livrer une pareille femme!... Que
+dinfamies, que dhorreurs!... Ses soeurs, sa mre, il y en avait
+eu pour tout le monde... Quoi! pas mme le droit daller voir les
+siens. Mais dans quel bagne stait-il donc enferm? Et toute
+lhistoire de leur liaison lui apparaissant, il voyait comment les
+beaux bras nus de lgyptienne, nous son cou le soir du bal,
+staient cramponns despotes et forts, lisolant de ses amis, de
+sa famille. Maintenant, sa rsolution tait prise. Le soir mme
+et, cote que cote, il partirait pour Castelet.
+
+Quelques affaires expdies, son cong obtenu au ministre, il
+revint chez lui de bonne heure, sattendant une scne terrible,
+prt tout, mme la rupture. Mais le bonjour bien doux que
+Fanny lui dit tout de suite, ses yeux gros, ses joues comme
+amollies de larmes, lui laissrent peine le courage dune
+volont.
+
+-- Je pars ce soir... fit-il en se raidissant.
+
+-- Tu as raison, mami... Va voir ta mre, et surtout... Elle se
+rapprochait clinement... Oublie comme jai t mchante, je
+taime trop, cest ma folie...
+
+Tout le restant du jour, faisant la malle avec de coquettes
+sollicitudes, ramene la douceur des premiers temps, elle garda
+cette attitude repentie, peut-tre dans lespoir de le retenir.
+Pourtant, pas une fois elle ne lui demanda: Reste... et lorsque
+ la dernire minute, tout espoir perdu devant les apprts
+dfinitifs, elle se frlait, se serrait contre son amant, tchant
+de limprgner delle pour toute la dure de la route et de
+labsence, son adieu, son baiser ne murmurrent que ceci:
+
+-- Dis, Jean, tu ne men veux pas?...
+
+Oh! livresse, au matin, de sveiller dans sa petite chambre
+denfant, le coeur encore chaud des treintes familiales, des
+belles effusions de larrive, de retrouver la mme place, sur
+la moustiquaire de son lit troit, la mme barre lumineuse quy
+cherchaient ses rveils passs, dentendre les cris des paons sur
+leurs perchoirs, grincer la poulie du puits, le culbutement
+pattes presses du troupeau, et lorsquil eut fait claquer ses
+volets la muraille, de revoir cette belle lumire chaude qui
+entrait par nappes, en tombe dcluse, et ce merveilleux horizon
+de vignes en pente, de cyprs, doliviers et de miroitants bois de
+pins, se perdant jusquau Rhne sous un ciel profond et pur, sans
+un duvet de brume malgr lheure matinale, un ciel vert, balay
+toute la nuit par le mistral qui remplissait encore limmense
+valle de son souffle allgre et fort.
+
+Jean comparait ce rveil ceux de l-bas sous un ciel boueux
+comme son amour, et se sentait heureux et libre. Il descendit. La
+maison blanche de soleil dormait encore, tous ses volets ferms
+comme des yeux; et il fut heureux dun moment de solitude pour se
+reprendre, dans cette convalescence morale quil sentait commencer
+pour lui.
+
+Il fit quelques pas sur la terrasse, prit une alle montante du
+parc, ce quon appelait le parc, un bois de pins et de myrtes
+jets au hasard dans la cte rude de Castelet, coupe de sentiers
+ingaux tout glissants daiguilles sches. Son chien Miracle, bien
+vieux et boitant, tait sorti de sa niche, et le suivait
+silencieusement dans ses talons; ils avaient si souvent fait
+ensemble cette promenade du matin!
+
+ lentre des vignes, dont les grands cyprs de clture
+inclinaient leurs cimes pointues, le chien hsita; il savait
+combien le sol en paisse couche de sable, -- un nouveau remde au
+phylloxera que le consul tait en train dessayer, -- serait
+difficile ses vieilles pattes, ainsi que les gradins dtai de
+la terrasse. La joie de suivre son matre le dcida pourtant; et
+ctaient chaque obstacle de douloureux efforts, des petits cris
+peureux, des arrts et des maladresses de crabe sur un rocher.
+Jean ne le regardait pas, tout occup de ce nouveau plant
+dalicante, dont son pre lavait longtemps entretenu la veille.
+Les souches paraissaient dune belle venue sur le sable uni et
+luisant. Enfin le pauvre homme allait tre pay de ses peines
+enttes; le clos de Castelet pourrait revivre, quand la Nerte,
+lErmitage, tous les grands crus du Midi taient morts!
+
+Une petite coiffe blanche se dressa tout coup devant lui.
+Ctait Divonne, la premire leve la maison; elle avait une
+serpette dans la main, autre chose aussi quelle jeta, et ses
+joues si mates dordinaire sallumaient dune rougeur vive:
+
+-- Cest toi, Jean?... tu mas fait peur... Jai cru que ctait
+ton pre...
+
+Puis se remettant, elle lembrassa:
+
+-- As-tu bien dormi?
+
+-- Trs bien, tante, mais pourquoi craigniez-vous larrive de mon
+pre?...
+
+-- Pourquoi?...
+
+Elle ramassa le pied de vigne quelle venait darracher:
+
+-- Le consul ta dit, nest-ce pas, que cette fois il tait sr de
+russir... Eh bien, t! voil la bte...
+
+Jean regardait une petite mousse jauntre incruste dans le bois,
+limperceptible moisissure qui, de proche en proche, a ruin des
+provinces entires; et ctait une ironie de la nature, dans cette
+splendide matine, sous le soleil vivifiant, que cet infiniment
+petit, destructeur et indestructible.
+
+-- Cest le commencement... Dans trois mois tout le clos sera
+dvor, et ton pre recommencera encore, car il y a mis son
+orgueil. Ce seront de nouveaux plants, de nouveaux remdes,
+jusquau jour...
+
+Un geste dsol acheva et souligna sa phrase.
+
+-- Vraiment! nous en sommes l?
+
+-- Oh! tu connais le consul... Il ne dit jamais rien, me donne le
+mois comme toujours; mais je le vois proccup. Il court
+Avignon, Orange. cest de largent quil cherche...
+
+-- Et Csaire? ses immersions? demanda le jeune homme constern.
+
+Grce Dieu, par l tout allait bien. Ils avaient eu cinquante
+pices de petit vin la dernire rcolte; et cet an apporterait
+le double. Devant ce succs le consul avait cd son frre
+toutes les vignes de la plaine, restes jusquici en jachre, en
+alignements de bois morts comme un cimetire de campagne; et
+maintenant elles taient sous leau pour trois mois...
+
+Et fire de loeuvre de son homme, de son Fnat, la Provenale
+montrait Jean, du lieu lev o ils se trouvaient, de grands
+tangs, des _clairs_, maintenus par des bourrelets de chaux, comme
+sur les salines.
+
+-- Dans deux ans ce cpage donnera; dans deux ans aussi la
+Piboulette, et encore lle de Lamotte que ton oncle a achete
+sans le dire... Alors nous serons riches... mais il faut tenir
+jusque-l, et que chacun y mette du sien et se sacrifie.
+
+Elle en parlait gaiement du sacrifice, en femme quil ntonne
+plus, et avec un si facile entranement que Jean, travers dune
+ide subite, lui rpondit sur le mme ton:
+
+-- On se sacrifiera, Divonne...
+
+Le jour mme, il crivit Fanny que ses parents ne pouvaient lui
+continuer sa pension, quil serait rduit aux appointements
+ministriels et que, dans ces conditions, la vie deux devenait
+impossible. Ctait rompre plus tt quil navait pens, trois ou
+quatre ans avant le dpart prvu; mais il comptait que sa
+matresse accepterait ces raisons graves, quelle aurait piti de
+lui et de sa peine, laiderait dans cet accomplissement douloureux
+dun devoir.
+
+tait-ce bien un sacrifice? Ne fut-il pas au contraire soulag
+den finir avec une existence qui lui semblait odieuse et
+malsaine, depuis surtout quil tait rendu la nature, la
+famille, aux affections simples et droites?... Sa lettre crite
+sans lutte ni souffrance, il compta, pour le dfendre contre une
+rponse quil prvoyait furieuse, pleine de menaces et
+dextravagances, sur la tendresse honnte et fidle des braves
+coeurs qui lentouraient, lexemple de ce pre droit et fier entre
+tous, sur le sourire candide des petites saintes femmes, et aussi
+sur ces grands horizons paisibles, aux saines manations de
+montagnes, ce ciel en hauteur, ce fleuve rapide et entranant; car
+en songeant sa passion, toutes les vilenies dont elle tait
+faite, il lui semblait sortir dune fivre pernicieuse comme on en
+gagne la bue des terrains marcageux.
+
+Cinq ou six jours se passrent dans le silence du grand coup
+port. Matin et soir, Jean allait la poste et revenait les mains
+vides, singulirement troubl. Que faisait-elle? Quavait-elle
+dcid, et, en tout cas, pourquoi ne pas rpondre? Il ne pensait
+qu cela. Et la nuit, tout le monde dormant Castelet avec le
+bruit berceur du vent par les longs corridors, ils en causaient,
+Csaire et lui, dans sa petite chambre.
+
+Elle est dans le cas darriver!... disait loncle; et son
+inquitude se doublait de ceci, quil avait d mettre sous
+lenveloppe de la rupture deux billets, six mois et un an,
+rglant sa dette avec les intrts. Comment les payerait-il ces
+billets? Comment expliquer Divonne?... Il frissonnait rien que
+dy penser et faisait peine son neveu, quand, le nez allong et
+secouant sa pipe, la veille finie, il lui disait tristement:
+
+-- Allons, bonsoir... de toute manire cest trs bien ce que tu
+as fait l.
+
+Enfin elle arriva cette rponse, et ds les premires lignes: Mon
+homme chri, je ne tai pas crit plus tt, parce que je tenais
+te prouver autrement que par des paroles quel point je te
+comprends et je taime..., Jean sarrta, surpris comme un homme
+qui entend une symphonie la place de la chamade quil redoutait.
+Il tourna vite la dernire page, o il lut ... rester jusqu la
+mort ton chien qui taime, que tu peux battre, et qui te caresse
+passionnment....
+
+Elle navait donc pas reu sa lettre! Mais, reprise ligne ligne
+et les larmes aux yeux, celle-ci tait bien une rponse, disait
+bien que Fanny sattendait depuis longtemps cette mauvaise
+nouvelle, la dtresse de Castelet amenant linvitable
+sparation. Tout de suite elle stait misE en qute dune
+occupation pour ne plus rester sa charge, et elle avait trouv
+la grance dun htel meubl, avenue du Bois-de-Boulogne, au
+compte dune dame trs riche. Cent francs par mois, nourrie, loge
+et la libert des dimanches...
+
+Tu entends, mon homme, tout un jour par semaine pour nous aimer;
+car tu voudras bien encore, dis? Tu me rcompenseras du grand
+effort que je fais de travailler pour la premire fois de ma vie,
+de cet esclavage de nuit et de jour que jaccepte, avec des
+humiliations que tu ne peux te figurer et qui seront bien lourdes
+ ma folie dindpendance... Mais jprouve un contentement
+extraordinaire souffrir par amour de toi. Je te dois tant, tu
+mas fait comprendre tant de bonnes et honntes choses dont
+personne ne mavait jamais parl!... Ah! si nous nous tions
+rencontrs plus tt!... Mais tu ne marchais pas encore, que dj
+je roulais dans les bras des hommes. Pas un de ceux-l, toujours,
+ne pourra se vanter de mavoir inspir une rsolution pareille
+pour le garder encore un petit peu... Maintenant, reviens quand tu
+voudras, lappartement est libre. Jai ramass toutes mes
+affaires; ctait a le plus dur, secouer les tiroirs et les
+souvenirs. Tu ne trouveras que mon portrait qui ne te cotera
+rien, lui; seulement les bons regards que je mendie en sa faveur.
+Ah! mami, mami... Enfin, si tu me gardes mon dimanche et ma
+petite place dans ton cou... ma place, tu sais... Et des
+tendresses, des clineries, une voluptueuse lcherie de mre
+chatte, de ces mots de passion qui faisaient lamant frler son
+visage au papier satin, comme si la caresse sen dgageait
+humaine et tide.
+
+-- Elle ne parle pas de mes billets? demanda timidement loncle
+Csaire.
+
+-- Elle vous les renvoie... Vous la rembourserez quand vous serez
+riche...
+
+Loncle eut un soupir soulag, les tempes fronces de
+contentement, et avec une gravit prudhommesque, sa forte
+intonation mridionale:
+
+-- T! veux-tu que je te dise... Cette femme-l, cest une sainte.
+
+Puis, passant un autre ordre dides, par cette mobilit, ce
+manque de logique et de mmoire, une des cocasseries de sa nature:
+
+-- Et quelle passion, mon bon, quel feu! Jen ai la bouche sche,
+comme quand Courbebaisse me lisait la correspondance de la
+Mornas...
+
+Une fois encore, Jean dut subir le premier voyage Paris, lhtel
+Cujas, Pellicule; mais il nentendait pas, accoud la fentre
+ouverte sur la nuit apaise, baigne dune lune pleine, tellement
+brillante, que les coqs sy trompaient et la saluaient comme le
+jour levant.
+
+Ainsi donc ctait vrai cette rdemption par lamour dont parlent
+les potes; et il prouvait une fiert songer que tous ces
+grands, ces illustres que Fanny avait aims avant lui, loin de la
+rgnrer, la dpravaient davantage, tandis que lui, par la seule
+force de son honntet, la tirerait peut-tre du vice pour
+toujours.
+
+Il lui tait reconnaissant davoir trouv ce moyen terme, cette
+demi-rupture o elle prendrait les nouvelles habitudes de travail
+si difficiles sa nature indolente; et sur un ton paternel, de
+vieux monsieur, il lui crivit le lendemain pour encourager sa
+rforme, sinquiter du genre dhtel quelle grait, du monde qui
+venait l; car il se mfiait de son indulgence et de sa facilit
+dire en se rsignant: Quest-ce que tu veux? cest comme a...
+
+Courrier par courrier, avec une docilit de petite fille, Fanny
+lui fit le tableau de son htel, vraie maison de famille habite
+par des trangers. Au premier, des Pruviens, pre et mre,
+enfants et domestiques nombreux; au second, des Russes et un riche
+Hollandais, marchand de corail. Les chambres du troisime
+logeaient deux cuyers de lHippodrome, chic anglais, trs comme
+il faut, et le plus intressant petit mnage, Mlle Minna Vogel,
+cithariste de Stuttgart, avec son frre Lo, un pauvre petit
+poitrinaire, oblig dinterrompre ses tudes de clarinette au
+Conservatoire de Paris, et que la grande soeur tait venue
+soigner, sans autre ressource que le produit de quelques concerts
+pour payer lhtel et la pension.
+
+Tout ce quon peut imaginer de plus touchant et de plus
+honorable, comme tu vois, mon homme chri. Moi-mme, je passe pour
+veuve, et lon me montre toutes sortes dgards. Je ne souffrirais
+pas dabord quil en ft autrement; il faut que ta femme soit
+respecte. Quand je dis ta femme, comprends-moi bien. Je sais
+que tu ten iras un jour, que je te perdrai, mais aprs il ny en
+aura plus dautre; jamais je resterai tienne, conservant le got
+de tes caresses, et les bons instincts que tu as rveills en
+moi... Cest bien drle, nest-ce pas, Sapho vertueuse!... Oui,
+vertueuse, quand tu ne seras plus l; mais pour toi je me garde
+telle que tu mas aime, dlirante et brlante... je tadore...
+
+Subitement, Jean fut pris dune grande tristesse ennuye. Ces
+retours de lenfant prodigue, aprs les joies de larrive,
+lorgie de veau gras et deffusions tendres, souffrent toujours
+des hantises de la vie nomade, du regret des glands amers et du
+paresseux troupeau conduire. Cest un dsenchantement qui tombe
+des choses et des tres, tout coup dpouills et dcolors. Les
+matins de lhiver provenal navaient plus pour lui leur salubre
+allgresse, ni dattrait la chasse aux belles loutres mordores,
+le long des berges, ni le tir aux macreuses dans le _naye-chien_
+du vieil Abrieu. Jean trouvait le vent dur, leau rche, et bien
+monotones les promenades dans les vignes inondes avec loncle
+expliquant son systme de vannes, martelires, rigoles damene.
+
+Le village quil revoyait les premiers jours travers ses courses
+joyeuses de gamin, baraques anciennes, quelques-unes abandonnes,
+sentait la mort et la dsolation dun village italien; et quand il
+allait la poste, il lui fallait subir, sur la pierre branlante
+de chaque porte, le rabchage de tous ces vieux tordus comme des
+plein-vent, les bras passs dans des morceaux de bas tricots, de
+ces vieilles au menton de buis jaune sous leurs coiffes serres,
+aux petits yeux luisants et frtillants comme il en brille aux
+lzardes des vieux murs.
+
+Toujours les mmes lamentations sur la mort des vignes, la fin de
+la garance, la maladie des mriers, les sept plaies dgypte
+ruinant ce beau pays de Provence; et pour les viter, quelquefois
+il revenait par les ruelles en pente qui longent les anciens murs
+denceinte du chteau des Papes, ruelles dsertes encombres de
+broussailles, de ces grandes herbes de Saint-Roch pour gurir les
+dartres, bien leur place dans ce coin moyen ge, ombr de
+lnorme ruine dchiquete en haut du chemin.
+
+Alors il rencontrait le cur Malassagne venant de dire sa messe et
+descendant grands pas furieux, le rabat de travers, sa soutane
+releve deux mains, cause des ronces et des teignes. Le prtre
+sarrtait, tonnait contre limpit des paysans, linfamie du
+conseil municipal; il jetait sa maldiction sur les champs, les
+btes et les hommes, des malandrins qui ne venaient plus
+loffice, qui enterraient leurs morts sans sacrements, se
+soignaient par le magntisme, le spiritisme, pour spargner le
+prtre et le mdecin:
+
+-- Oui, monsieur, le spiritisme!... voil o ils en arrivent, nos
+paysans du Comtat... Et vous ne voulez pas que les vignes soient
+malades!...
+
+Jean, qui avait la lettre de Fanny tout ouverte et embrase dans
+sa poche, coutait, le regard absent, chappait le plus vite
+possible lhomlie du prtre, et rentrait castelet sabriter
+dans un creux de roche, ce que les Provenaux appellent un
+cagnard, garanti du vent qui souffle tout autour et concentrant
+le soleil rverbr dans la pierre.
+
+Il choisissait le plus perdu, le plus sauvage, envahi par les
+ronces et les chnes kerms, sy terrait pour lire sa lettre; et
+peu peu de la fine odeur quelle exhalait, de la caresse des
+mots, des images voques, lui venait une griserie sensuelle qui
+activait son pouls, lhallucinait jusqu faire disparatre comme
+un dcor inutile le fleuve, les les en bouquets, les villages au
+creux des Alpilles, toute la courbe de limmense valle o la
+bourrasque chassait, roulait en flots la poudre du soleil. Il
+tait l-bas, dans leur chambre, devant la gare aux toits gris, en
+proie aux caresses folles, ces dsirs furieux qui les
+cramponnaient lun lautre avec des crispations de noys...
+
+Tout coup, des pas dans le sentier, des rires clairs: Il est
+l!... Ses soeurs apparaissaient, petites jambes nues dans la
+lavande, conduites par le vieux Miracle, tout fier davoir dpist
+son matre et remuant la queue victorieusement; mais Jean le
+renvoyait dun coup de pied et rebutait les offres de jouer
+cache-cache ou courir quon lui faisait dun air timide. Il les
+aimait pourtant, ses petites bessonnes raffolant du grand frre
+toujours si loin; il stait fait enfant pour elles ds larrive,
+samusait du contraste de ces jolies cratures nes en mme temps
+et dissemblables. Lune longue, brune, les cheveux crpels, la
+fois mystique et volontaire; cest elle qui avait eu lide de la
+barque, exalte par les lectures du cur Malassagne, et cette
+petite Marie lgyptienne avait entran la blonde Marthe, un peu
+molle et douce, ressemblant sa mre et son frre.
+
+Mais quelle gne odieuse, pendant quil tait remuer ses
+souvenirs, que ces innocentes clineries denfants se frottant au
+parfum coquet que mettait sur lui la lettre de sa matresse.
+
+-- Non, laissez-moi... il faut que je travaille...
+
+Et il rentrait avec lintention de senfermer chez lui, quand la
+voix de son pre lappelait au passage.
+
+-- Cest toi, Jean... coute donc...
+
+Lheure du courrier apportait de nouveaux sujets de morosit cet
+homme dj sombre de nature, gardant de lOrient des habitudes de
+solennit silencieuse, coupe de brusques souvenirs..., quand
+jtais consul Hong-Kong, qui partaient en clats de souches au
+grand feu. Pendant quil coutait son pre lire et discuter ses
+journaux du matin, Jean regardait sur la chemine la Sapho de
+Caoudal, les bras aux genoux, sa lyre ct delle, TOUTE LA
+LYRE, un bronze achet il y avait vingt ans, lors des
+embellissements de Castelet; et ce bronze du commerce, qui
+lcoeurait aux vitrines parisiennes, lui donnait ici, dans son
+isolement, une motion amoureuse, lenvie de baiser ces paules,
+de dlier ces bras froids et polis, de se faire dire: Sapho pour
+toi, mais rien que pour toi!
+
+Limage tentatrice se levait quand il sortait, marchait avec lui,
+doublait le bruit de son pas dans le grand escalier pompeux.
+Ctait le nom de Sapho que rythmait le balancier de la vieille
+horloge, que chuchotait le vent par les grands corridors dalls et
+froids de la demeure estivale, son nom quil retrouvait dans tous
+les livres de cette bibliothque de campagne, vieux bouquins
+tranches rouges conservant entre la brochure des miettes de ses
+goters denfant. Et cet obsdant souvenir de sa matresse le
+poursuivait jusque dans la chambre maternelle, o Divonne coiffait
+la malade, relevait ses beaux cheveux blancs sur ce visage rest
+paisible et rose malgr des tortures varies et perptuelles.
+
+Ah! voil notre Jean, disait la mre. Mais avec son cou nu, sa
+petite coiffe, ses manches retrousses pour cette toilette dont
+elle seule avait la charge, sa tante lui rappelait dautres
+rveils, voquait la matresse encore, sautant du lit dans le
+nuage de sa premire cigarette. Il sen voulait dides pareilles,
+dans cette chambre surtout! Que faire cependant pour y chapper?
+
+-- Notre enfant nest plus le mme, ma soeur, disait Mme Gaussin
+tristement... Quest-ce quil a?
+
+Et elles cherchaient ensemble. Divonne torturait son entendement
+ingnu, elle aurait voulu questionner le jeune homme; mais il
+semblait la fuir maintenant, viter dtre seul avec elle.
+
+Une fois, layant guett, elle vint le surprendre au cagnard dans
+la fivre de ses lettres et de ses mauvais rves. Il se levait,
+loeil sombre... Elle le retint, sassit prs de lui sur la pierre
+chaude:
+
+-- Tu ne maimes donc plus?... je ne suis donc plus ta Divonne
+qui tu disais toutes tes peines?
+
+-- Mais si, mais si... bgayait-il, troubl par sa faon tendre,
+et dtournant les yeux pour quelle ne pt y retrouver quelque
+chose de ce quil venait de lire, appels damour, cris perdus, le
+dlire de la passion distance.
+
+-- Quas-tu?... pourquoi es-tu triste? murmurait Divonne avec des
+clineries de voix et de mains comme on en a pour les enfants.
+Ctait un peu son petit, il restait pour elle dix ans, lge
+des petits hommes quon mancipe.
+
+Lui, dj brlant de sa lecture, sexaltait au charme troublant de
+ce beau corps si prs du sien, de cette bouche frache au sang
+aviv par le grand air qui drangeait les cheveux, les envolait
+au-dessus du front en dlicats frisons la mode parisienne. Et
+les leons de Sapho: toutes les femmes sont les mmes... en face
+de lhomme elles nont quune ide en tte..., lui faisaient
+trouver provocants lheureux sourire de la paysanne, son geste
+pour le retenir au tendre interrogatoire.
+
+Tout coup, il sentit monter le vertige dune tentation mauvaise;
+et leffort quil faisait pour y rsister le secoua dun frisson
+convulsif. Divonne seffrayait de le voir si ple, les dents
+claquantes. Ah! le pauvre... il a la fivre... Dun geste de
+tendresse irrflchi elle dnouait le grand fichu qui entourait sa
+taille pour le lui mettre au cou; mais brusquement saisie,
+enveloppe, elle sentit la brlure dune caresse folle sur sa
+nuque, ses paules, toute la chair tincelante qui venait de
+jaillir au soleil. Elle neut le temps de crier ni de se dfendre,
+peut-tre mme pas le sentiment juste de ce qui venait de se
+passer.
+
+-- Ah! je suis fou... je suis fou...
+
+Il se sauvait, dj loin dans la garrigue dont les pierres
+roulaient sinistrement sous ses pieds.
+
+ djeuner, ce jour-l, Jean annona quil partirait le soir mme,
+rappel par un ordre du ministre.
+
+-- Partir, dj!... tu avais dit... tu ne fais que darriver...
+
+Et des cris, des supplications. Mais il ne pouvait plus rester
+avec eux, puisque entre toutes ces tendresses intervenait
+linfluence agitante et corruptrice de Sapho. Dailleurs, ne leur
+avait-il pas fait le plus grand sacrifice en renonant la vie
+deux? La rupture complte sachverait un peu plus tard; et il
+reviendrait alors aimer sans honte, ni gne, embrasser tous ces
+braves gens.
+
+Il tait nuit, la maison couche, teinte, quand Csaire revint de
+conduire son neveu au train dAvignon. Lavoine donne au cheval,
+aprs avoir scrut le ciel, -- ce regard aux prsages du temps,
+des hommes qui vivent de la terre, -- il allait rentrer quand il
+vit une forme blanche sur un banc de la terrasse.
+
+-- Cest toi, Divonne?
+
+-- Oui, je tattendais...
+
+Trs occupe tout le jour, spare de son Fnat quelle adorait,
+ils avaient le soir de ces rendez-vous pour causer, faire un tour
+de promenade ensemble. tait-ce la courte scne entre elle et
+Jean, comprise en y pensant, et plus quelle net voulu, ou
+lmotion davoir vu pleurer la pauvre mre tout le jour
+silencieusement? Elle avait la voix altre, une inquitude
+desprit extraordinaire chez cette calme personne de devoir.
+
+-- Sais-tu quelque chose? Pourquoi nous a-t-il quitts si
+vivement?...
+
+Elle ne croyait pas cette histoire de ministre, souponnant
+plutt quelque attache mauvaise qui tirait lenfant loin de sa
+famille. Tant de dangers, de si fatales rencontres dans ce Paris
+de perdition!
+
+Csaire, qui ne savait rien lui cacher, avoua quil y avait en
+effet une femme dans la vie de Jean, mais une bonne crature
+incapable de le dtourner des siens; et il parla de son
+dvouement, des lettres touchantes quelle crivait, vanta surtout
+la rsolution courageuse quelle avait prise de travailler, ce qui
+sembla tout naturel la paysanne:
+
+-- Car enfin, il faut travailler pour vivre.
+
+-- Pas ce genre de femmes-l... dit Csaire.
+
+-- Cest donc une rien du tout avec qui Jean vivait!... Et tu es
+all l-dedans?...
+
+-- Je te jure, Divonne, que depuis quelle le connat il ny a pas
+de femme plus chaste, plus honnte... Lamour la rhabilite.
+
+Mais ctaient des mots trop longs, Divonne ne comprenait pas.
+Pour elle, cette dame rentrait dans ce rebut quelle appelait les
+mauvaises femmes, et la pense que son Jean tait la proie dune
+crature pareille lindignait. Si le consul se doutait de cela!...
+
+Csaire essayait de la calmer, assurait par tous les plis de sa
+bonne face un peu grivoise qu lge du garon on ne pouvait se
+passer de femme.
+
+-- T, pardi! quil se marie, dit elle avec une conviction
+attendrissante.
+
+-- Enfin ils ne sont dj plus ensemble, cest toujours a...
+
+Et alors, dun ton grave:
+
+-- coute, Csaire... tu sais comme on dit chez nous: Le malheur
+dure toujours plus que celui qui lamne... Si cest vraiment
+comme tu racontes, si Jean a tir cette femme de la boue, il sest
+peut-tre bien sali cette triste besogne. Possible quil lait
+rendue meilleure et plus honnte, mais qui sait si le mauvais qui
+tait en elle na pas gt notre enfant jusquau coeur!
+
+Ils revenaient vers la terrasse. Nuit paisible et limpide sur
+toute la valle silencieuse o rien ne vivait que la lumire
+glissante de la lune, le fleuve houleux, les _clairs_ en flaques
+dargent. On respirait le calme, lloignement de tout, le grand
+repos dun sommeil sans rves. Soudain le train montant droula au
+bord du Rhne sa rumeur sourde toute vapeur.
+
+-- Oh! ce Paris, fit Divonne, montrant le poing vers lennemi que
+la province charge de toutes ses colres... ce Paris!... ce quon
+lui donne et ce quil nous renvoie!
+
+
+VII
+
+Il faisait un froid brumeux, une aprs-midi sombre quatre
+heures, mme sur cette large avenue, des Champs-lyses o se
+htaient les voitures dans un roulement sourd et ouat. Cest
+peine si Jean put lire au fond dun jardinet dont la grille tait
+ouverte ces lettres dores, trs hautes, au-dessus de lentresol
+dune maison laspect luxueux et tranquille de cottage:
+_Appartements meubls, pension de famille_. Un coup attendait au
+ras du trottoir.
+
+La porte du bureau pousse, Jean la vit tout de suite, celle quil
+cherchait, assise dans le jour de la fentre, feuilletant un gros
+livre de comptes en face dune autre femme, lgante et grande, un
+mouchoir aux mains et un petit sac de boursicotire.
+
+-- Vous dsirer, monsieur?...
+
+Fanny le reconnut, se leva, saisie, et passant devant la dame:
+
+-- Cest le petit... dit-elle tout bas.
+
+Lautre examina Gaussin des pieds la tte avec le beau sang-
+froid connaisseur que donne lexprience, et trs haut, sans se
+gner:
+
+-- Embrassez-vous, mes enfants... Je ne vous regarde pas.
+
+Puis elle se mit la place de Fanny, continua vrifier ses
+chiffres.
+
+Ils staient pris les mains, se chuchotaient des phrases btes:
+
+-- Comment a va?
+
+-- Pas mal, merci...
+
+-- Alors tu es parti hier au soir?...
+
+Mais laltration de leurs voix donnait aux mots leur vraie
+signification. Et assis sur le divan, se remettant un peu:
+
+-- Tu nas pas reconnu ma patronne?... disait Fanny voix
+basse... tu las dj vue pourtant... au bal de Dchelette, en
+marie espagnole... Un peu dfrachie, la marie.
+
+-- Alors cest...?
+
+-- Rosario Sanchs, la femme de Potter.
+
+Cette Rosario, Rosa, de son nom de fte crit sur toutes les
+glaces des restaurants de nuit et toujours soulign de quelque
+ordure, tait une ancienne dame des chars lHippodrome,
+clbre dans le monde de la noce par son dvergondage cynique, ses
+coups de gueule et de cravache trs recherchs des hommes de
+cercle, quelle menait comme ses chevaux.
+
+Espagnole dOran, elle avait t plus belle que jolie et tirait
+encore aux lumires un certain effet de ses yeux noirs bistrs, de
+ses sourcils rejoints en barre; mais ici, mme dans ce faux jour,
+elle avait bien ses cinquante ans, marqus sur une face plate,
+dure, la peau souleve et jaune comme un limon de son pays.
+Intime de Fanny Legrand pendant des annes, elle lavait
+chaperonne dans la galanterie, et rien que son nom pouvantait
+lamoureux.
+
+Fanny, qui comprit le tremblement de son bras, essaya de
+sexcuser. qui sadresser pour trouver un emploi? On tait bien
+embarrass. Dailleurs Rosa maintenant se tenait tranquille;
+riche, trs riche, vivant dans son htel avenue de Villiers ou
+sa villa dEnghien, recevant quelques anciens amis, mais un seul
+amant, toujours le mme, son musicien.
+
+-- De Potter? demanda Jean... je le croyais mari.
+
+-- Oui... mari, des enfants, il parat mme que sa femme est
+jolie... a ne la pas empch de revenir lancienne... et si tu
+voyais comme elle lui parle, comme elle le traite... Ah! il est
+bien mordu, celui-l...
+
+Elle lui serrait la main avec un tendre reproche. La dame ce
+moment interrompit sa lecture et sadressa son sac qui sautait
+au bout de la cordelire:
+
+-- Mais reste donc tranquille, voyons!...
+
+Puis, la grante, sur un ton de commandement:
+
+-- Donne-Moi vite un bout de sucre pour Bichito.
+
+Fanny se Leva, apporta le sucre quelle approchait de louverture
+du ridicule avec des petites flatteries, des mots enfantins...
+Regarde la jolie bte... dit-elle son amant, en lui montrant,
+tout entour de ouate, une sorte de gros lzard difforme et grenu,
+crt, dentel, la tte en capuchon sur une chair grelottante et
+glatineuse; un camlon envoy dAlgrie Rosa, qui le
+prservait de lhiver parisien force de soins et de chaleur.
+Elle ladorait comme jamais elle navait aim aucun homme; et Jean
+dmlait bien aux mamours flagorneurs de Fanny la place que
+lhorrible bte tenait dans la maison.
+
+La dame ferma le livre, prte partir.
+
+-- Pas trop mal pour une seconde quinzaine... Seulement veille
+la bougie.
+
+Elle jeta son regard de patronne autour du petit salon, tenu,
+rang, au meuble de velours frapp, souffla un peu de poussire
+sur le yucca du guridon, constata un accroc dans la guipure des
+croises; aprs quoi, elle dit aux jeunes gens avec un oeil
+entendu: Vous savez, mes petits, pas de btises... la maison est
+trs convenable... et rejoignant la voiture qui lattendait la
+porte, elle sen alla faire son tour de bois.
+
+-- Crois-tu que cest sciant!... dit Fanny. Je les ai sur le dos,
+elle ou sa mre, deux fois la semaine... La mre est encore plus
+terrible, plus pingre... Il faut que je taime, va, pour durer
+dans cette baraque... Enfin te voil, je tai encore!... Jai eu
+si peur...
+
+Et elle lenlaa debout, longuement, lvres contre lvres,
+sassurant bien au tressaillement du baiser quil tait encore
+tout elle. Mais on allait et venait dans le couloir, il fallait
+se mfier. Quand on eut apport la lampe, elle sassit sa place
+habituelle, un petit ouvrage aux doigts; lui, tout prs comme en
+visite...
+
+-- Suis-je change, hein?... Est-ce assez peu moi?...
+
+Elle souriait en montrant son crochet mani avec une gaucherie de
+petite fille. Toujours elle avait dtest ces travaux daiguille;
+un livre, son piano, sa cigarette, ou les manches retrousses pour
+la confection dun petit plat, elle ne soccupait jamais
+autrement. Mais ici, que faire? Le piano du salon, elle ne pouvait
+y songer de tout le jour, oblige de se tenir au bureau... Des
+romans? Elle savait bien dautres histoires que celles quils
+racontaient. dfaut de la cigarette prohibe, elle avait pris
+cette dentelle qui lui occupait les doigts et la laissait libre de
+penser, comprenant cette heure le got des femmes pour ces menus
+travaux quelle mprisait jadis.
+
+Et tandis quelle rattrapait son fil avec des maladresses encore,
+une attention dinexprience, Jean la regardait, toute repose
+dans sa robe simple, son petit col droit, les cheveux bien plat
+sur la rondeur antique de sa tte, et lair si honnte, si
+raisonnable. Dehors, dans un dcor luxueux, roulait
+continuellement le train des filles la mode, haut perches sur
+leurs phatons, redescendant vers le Paris bruyant des boulevards;
+et Fanny ne semblait pas avoir un regret pour ce vice tal et
+triomphant, dont elle aurait pu prendre sa part, quelle avait
+ddaign pour lui. Pourvu quil consentt la voir de temps en
+temps, elle acceptait trs bien sa vie de servitude, y trouvait
+mme des cts amusants.
+
+Tous les pensionnaires ladoraient. Les femmes, trangres, sans
+aucun got, la consultaient pour leurs achats de toilette; elle
+donnait des leons de chant le matin lane des petites
+Pruviennes, et pour le livre lire, la pice voir, elle
+conseillait ces messieurs qui la traitaient avec toutes sortes
+dgards, de prvenances, un surtout, le Hollandais du second.
+
+-- Il sassied l o tu es, reste en contemplation jusqu ce que
+je lui dise: Kuyper, vous mennuyez. Alors il rpond: _pien_
+et il sen va... Cest lui qui ma donn cette petite broche en
+corail... Tu sais, a vaut cent sous; je lai accepte pour avoir
+la paix.
+
+Un garon entrait, apportait un plateau charg quil posait sur un
+bout du guridon en reculant un peu la plante verte.
+
+-- Cest l que je mange toute seule, une heure avant la table
+dhte.
+
+Elle indiqua deux plats du menu assez long et copieux. La grante
+navait droit qu deux plats et au potage.
+
+-- Faut-il quelle soit chienne, cette Rosario!... Du reste,
+jaime mieux manger l; je nai pas besoin de parler et je relis
+tes lettres qui me tiennent compagnie.
+
+Elle sinterrompit encore pour atteindre une nappe, des
+serviettes; tout moment on la drangeait, un ordre donner, une
+armoire ouvrir, une rclamation satisfaire. Jean comprit quil
+la gnerait en restant davantage; puis on installait son dner, et
+ctait si pitre, cette petite soupire dune portion qui fumait
+sur la table, leur donnant tous deux la mme pense, le mme
+regret de leurs anciens tte--tte!
+
+ dimanche... dimanche... murmura-t-elle tout bas, en le
+renvoyant. Et comme ils ne pouvaient sembrasser cause du
+service, des pensionnaires qui descendaient, elle lui avait pris
+la main, lappuyait contre son coeur longuement pour y faire
+entrer la caresse.
+
+Tout le soir, la nuit, il pensa elle, souffrant de sa servitude
+humilie devant cette gueuse et son gros lzard; puis le
+Hollandais le troublait aussi, et jusquau dimanche il ne vcut
+pas. En ralit cette demi-rupture qui devait prparer sans
+secousse la fin de leur liaison fut pour celle-ci le coup de serpe
+de lmondeur dont se ravive larbre fatigu. Ils scrivirent,
+presque chaque jour, de ces billets de tendresse comme en
+griffonne limpatience des amoureux; ou bien ctait, au sortir du
+ministre, une causerie douce dans le bureau pendant lheure du
+travail laiguille.
+
+Elle avait dit lhtel en parlant de lui: Un de mes parents...
+et sous le couvert de cette vague appellation il put venir
+quelquefois passer la soire au salon, mille lieues de Paris. Il
+connut la famille pruvienne avec ses innombrables demoiselles,
+fagotes de couleurs criardes, ranges autour du salon, de vrais
+aras au perchoir; il entendit la cithare de Mlle Minna Vogel,
+enguirlande comme une perche houblon, et vit son frre, malade,
+aphone, suivant de la tte avec passion le rythme de la musique et
+promenant ses doigts sur une clarinette imaginaire, la seule dont
+il et permission de jouer. Il fit le whist du Hollandais de
+Fanny, un gros balourd, chauve, daspect sordide, qui avait
+navigu par tous les ocans du monde, et quand on lui demandait
+quelques renseignements sur lAustralie o il venait de passer des
+mois, rpondait avec un roulement dyeux: Devinez combien les
+pommes de terre Melbourne?... nayant t frapp que de ce fait
+unique, la chert des pommes de terre dans tous les pays o il
+allait.
+
+Fanny tait lme de ces runions, causait, chantait, jouait la
+Parisienne informe et mondaine; et ce quil restait dans ses
+faons de la bohme ou de latelier chappait ces exotiques, ou
+leur semblait le suprme genre. Elle les blouissait de ses
+relations avec les personnalits fameuses des arts ou de la
+littrature, donnait la dame russe qui raffolait des oeuvres de
+Dejoie, des renseignements sur la faon dcrire du romancier, le
+nombre de tasses de caf quil absorbait en une nuit, le chiffre
+exact et drisoire dont les diteurs de _Cenderinette_ avaient
+pay le chef-doeuvre qui faisait leur fortune. Et les succs de
+sa matresse rendaient Gaussin si fier quil oubliait dtre
+jaloux, aurait volontiers certifi sa parole, si quelquun let
+mise en doute.
+
+Pendant quil ladmirait dans ce paisible salon clair de lampes
+ abat-jour, servant le th, accompagnant les mlodies des jeunes
+filles, leur donnant des conseils de grande soeur, il y avait pour
+lui un montant singulier se la figurer tout autre, quand elle
+arrivait chez lui le dimanche matin, trempe, grelottante, et que
+sans mme sapprocher du feu qui flambait en son honneur, elle se
+dshabillait la hte, et se glissait dans le grand lit, contre
+lamant. Alors quelles treintes, quelles caresses longues o se
+vengeaient les contraintes de toute la semaine, cette privation
+lun de lautre qui gardait le dsir vivifiant leur amour.
+
+Les heures passaient, sembrouillaient; on ne bougeait plus du lit
+jusquau soir. Rien ne les tentait que l; nul plaisir, personne
+voir, pas mme les Hettma qui, par conomie, staient dcids
+vivre la campagne. Le petit djeuner prpar, ct deux, ils
+entendaient, anantis, la rumeur du dimanche parisien pataugeant
+dans la rue, le sifflet des trains, le roulement des fiacres
+chargs; et la pluie en larges gouttes sur le zinc du balcon, avec
+les battements prcipits de leurs poitrines, rythmaient cette
+absence de la vie, sans notion de lheure, jusquau crpuscule.
+
+Le gaz, quon allumait en face, glissait alors un ple rayon sur
+la tenture; il fallait se lever, Fanny devant tre rentre sept
+heures. Dans le demi-jour de la chambre, tous ses ennuis, tous ses
+coeurements lui revenaient plus lourds, plus cruels, en remettant
+ses bottines encore humides de la course pied, ses jupons, sa
+robe de la grance, luniforme noir des femmes pauvres.
+
+Et ce qui gonflait son chagrin ctaient ces choses aimes autour
+delle, les meubles, le petit cabinet de toilette des beaux
+jours... Elle sarrachait: Allons!... et pour rester plus
+longtemps ensemble, Jean la reconduisait; ils remontaient serrs
+et lents lavenue des Champs-Elyses dont la double range de
+lampadaires, avec lArc de Triomphe en haut, cart dombre, et
+deux ou trois toiles piquant un bout de ciel, figuraient un fond
+de diorama. Au coin de la rue Pergolse, tout prs de la pension,
+elle relevait sa voilette pour un dernier baiser, et le laissait
+dsorient, dgot de son intrieur o il rentrait le plus tard
+possible, maudissant la misre, en voulant presque ceux de
+Castelet du sacrifice quil simposait pour eux.
+
+Ils tranrent deux ou trois mois cette existence devenue vers la
+fin absolument insupportable, Jean ayant t oblig de restreindre
+ses visites lhtel cause dun bavardage de domestique, et
+Fanny de plus en plus exaspre par lavarice de la mre et de la
+fille Sanchs. Elle pensait silencieusement reprendre leur petit
+mnage et sentait son amant bout de forces lui aussi, mais elle
+et voulu quil parlt le premier.
+
+Un dimanche davril, Fanny arriva plus pare que dordinaire, en
+chapeau rond, en robe de printemps bien simple, -- on ntait pas
+riche, -- mais tendue aux grces de son corps.
+
+-- Lve-toi vite, nous allons djeuner la campagne...
+
+-- la campagne!...
+
+-- Oui, Enghien, chez Rosa... Elle nous invite tous les deux...
+
+Il dit non dabord, mais elle insista. Jamais Ros ne pardonnerait
+un refus.
+
+-- Tu peux bien consentir pour moi... Jen fais assez, il me
+semble.
+
+Ctait au bord du lac dEnghien, devant une immense pelouse
+descendant jusqu un petit port o se balanaient quelques yoles
+et gondoles, un grand chalet, merveilleusement orn et meubl, et
+dont les plafonds, les panneaux en miroirs refltaient
+ltincellement de leau, les superbes charmilles dun parc dj
+frissonnant de verdures htives et de lilas en fleurs. Les livres
+correctes, les alles o ne tranait pas une brindille, faisaient
+honneur la double surveillance de Rosario et de la vieille
+Pilar.
+
+On tait table quand ils arrivrent, une fausse indication les
+ayant gars une heure autour du lac, par des ruelles entre de
+grands murs de jardins. Jean acheva de se dcontenancer, au froid
+accueil de la matresse de la maison, furieuse quon let fait
+attendre, et laspect extraordinaire des vieilles parques
+auxquelles Rosa le prsentait de sa voix de charretier. Trois
+lgantes, comme se dsignent entre elles les grandes cocottes,
+trois antiques roulures comptant parmi les gloires du second
+Empire, aux noms aussi fameux que celui dun grand pote ou dun
+gnral victoires, Wilkie Cob, Sombreuse, Clara Desfous.
+
+lgantes, certes elles ltaient toujours, attifes la mode
+nouvelle, aux couleurs du printemps, dlicieusement chiffonnes de
+la collerette aux bottines; mais si fanes, fardes, retapes!
+Sombreuse sans cils, les yeux morts, la lvre dtendue, ttonnant
+autour de son assiette, de sa fourchette, de son verre; la Desfous
+norme, couperose, une boule deau chaude aux pieds, talant sur
+la nappe ses pauvres doigts goutteux et tordus, aux bagues
+tincelantes, aussi difficiles, compliques entrer et sortir
+que les anneaux dune question romaine. Et Cob toute mince, avec
+une taille jeunette qui faisait plus hideuse sa tte dcharne de
+clown malade sous une crinire dtoupes jaunes. Celle-l, ruine,
+saisie, tait alle tenter un dernier coup Monte-Carlo et en
+revenait sans un sou, enrage damour pour un beau croupier qui
+navait pas voulu delle; Rosa, layant recueillie, la
+nourrissait, sen faisait gloire.
+
+Toutes ces femmes connaissaient Fanny, la saluaient dun bonjour
+protecteur: Comment va, petite? Le fait est quavec sa robe
+trois francs le mtre, sans un bijou que la broche rouge de
+Kuyper, elle avait lair dune recrue parmi ces pouvantables
+chevronnes de la galanterie, que ce cadre de luxe, toute la
+lumire reflte du lac et du ciel, entrant mle dodeurs
+printanires par les battants de la salle manger, faisaient plus
+spectrales encore.
+
+Il y avait aussi la vieille mre Pilar, le _chinge_, comme elle
+sappelait elle-mme dans son charabia franco-espagnol, vraie
+macaque peau dteinte et rpeuse, dune malice froce sur des
+traits grimaants, coiffe en garon, les cheveux gris au ras de
+loreille, et sur sa robe de vieux satin noir un grand col bleu de
+matre-timonier.
+
+-- Et puis M. Bichito... dit Rosa, achevant de prsenter ses
+convives et montrant Gaussin un tampon douate rose o le
+camlon grelottait sur la nappe.
+
+-- Eh bien, et moi, on ne me prsente pas? rclama sur un ton de
+jovialit force un grand garon moustaches grisonnantes, de
+tenue correcte, mme un peu raide, dans son veston clair et son
+col montant.
+
+-- Cest vrai... Et Tatave? dirent les femmes en riant.
+
+La matresse de maison lcha son nom avec ngligence.
+
+Tatave, ctait de Potter, le savant musicien, lauteur acclam de
+_Claudia_, de _Savonarole_; et Jean, qui navait fait que
+lentrevoir chez Dchelette, stonnait de trouver au grand
+artiste des allures si peu gniales, ce masque en bois dur et
+rgulier, ces yeux dteints scellant une passion folle, incurable,
+qui depuis des annes laccrochait cette gueuse, lui faisait
+quitter femme et enfants, pour rester commensal de cette maison o
+il engloutissait une partie de sa grande fortune, ses gains de
+thtre, et o on le traitait plus mal quun domestique. Il
+fallait voir lair excd de Rosa ds quil racontait quelque
+chose, de quel ton mprisant elle lui imposait silence; et
+renchrissant sur sa fille, Pilar ne manquait jamais dajouter
+dun accent convaincu:
+
+-- _Foute_-nous la paix, mon garon.
+
+Jean lavait pour voisine, cette Pilar, et ces vieilles babines
+qui grondaient en mangeant avec un ruminement de bte, ce coup
+doeil inquisiteur dans son assiette, mettaient au supplice le
+jeune homme dj gn par le ton de patronne de Rosa, plaisantant
+Fanny sur les soires musicales de lhtel et la jobarderie de ces
+pauvres rastaquoures qui prenaient la grante pour une femme du
+monde tombe dans le malheur. Lancienne dame des chars, bouffie
+de graisse malsaine, des cabochons de dix mille francs chaque
+oreille, semblait envier son amie le renouveau de jeunesse et de
+beaut que lui communiquait cet amant jeune et beau; et Fanny ne
+se fchait pas, amusait au contraire la table, raillait en rapin
+les pensionnaires, le Pruvien qui lui avouait, en roulant des
+yeux blancs, son dsir de connatre une _grande coucoute_, et la
+cour silencieuse, souffle de phoque, du Hollandais haletant
+derrire sa chaise: Tevinez combien les pommes de terre
+Batavia.
+
+Gaussin ne riait gure, lui; Pilar non plus, occupe surveiller
+largenterie de sa fille, ou slanant dun geste brusque, visant
+sur le couvert devant elle ou la manche de son voisin une mouche
+quelle prsentait en baragouinant des mots de tendresse mange,
+mi alma; mange, mi corazon la hideuse petite bte choue sur
+la nappe, fltrie, plisse, informe comme les doigts de la
+Desfous.
+
+Quelquefois, toutes les mouches en droute, elle en apercevait une
+contre le dressoir ou la vitre de la porte, se levait, et la
+raflait triomphalement. ce mange souvent rpt impatienta sa
+fille, dcidment trs nerveuse, ce matin-l:
+
+-- Ne te lve donc pas toute minute, cest fatigant.
+
+Avec la mme voix descendue de deux tons dans le charabia, la mre
+rpondit:
+
+-- Vous dvorez, _bos otros_... pourquoi tu veux pas quil mange,
+_loui_?
+
+-- Sors de table, ou tiens-toi tranquille... tu nous embtes...
+
+La vieille se rebiffa, et toutes deux commencrent sinjurier en
+dvotes espagnoles, mlant le dmon et lenfer des invectives de
+trottoir:
+
+_Hija del demonio_.
+
+-- _Cuerno de satanas_.
+
+-- _Puta_!...
+
+-- _Mi madre_!
+
+Jean les regardait pouvant, tandis que les autres convives,
+habitus ces scnes de famille, continuaient de manger
+tranquillement. De Potter seul intervint par gard pour
+ltranger:
+
+-- Ne vous disputez donc pas, voyons.
+
+Mais Rosa, furieuse, se retourna contre lui:
+
+-- De quoi te mles-tu, toi?... en voil des manires!... Est-ce
+que je ne suis pas libre de parler... Va donc voir un peu chez ta
+femme, si jy suis!... Jen ai assez de tes yeux de merlan frit,
+et des trois cheveux qui te restent... Va les porter ta dinde,
+il nest que temps!...
+
+De Potter souriait, un peu ple:
+
+-- Et il faut vivre avec a!... murmurait-il dans sa moustache.
+
+-- a vaut bien a... hurla-t-elle, tout le corps en avant sur la
+table... Et tu sais, la porte est ouverte... file... hop!
+
+-- Voyons, Rosa... supplirent les pauvres yeux ternes.
+
+Et la mre Pilar, se remettant manger, dit avec un flegme si
+comique: Foute-nous la paix, mon garon... que tout le monde
+clata de rire, mme Rosa, mme de Potter qui embrassait sa
+matresse encore toute grondante et, pour achever de gagner sa
+grce, attrapait une mouche et la donnait dlicatement, par les
+ailes, Bichito.
+
+Et ctait de Potter, le compositeur glorieux, la fiert de
+lcole franaise! Comment cette femme le retenait-elle, par quel
+sortilge, vieillie de vices, grossire, avec cette mre qui
+doublait son infamie, la montrait telle quelle serait vingt ans
+plus tard, comme vue dans une boule tame?...
+
+On servit le caf au bord du lac, sous une petite grotte en
+rocaille, revtue lintrieur de soies claires que moirait le
+mouvement de leau voisine, un de ces dlicieux nids baisers
+invents par les contes du dix-huitime sicle, avec une glace au
+plafond qui refltait les attitudes des vieilles parques rpandues
+sur le large divan dans une pmoison digrante, et Rosa, les joues
+allumes sous le fard, stirant les bras la renverse contre son
+musicien:
+
+-- Oh! mon Tatave... mon Tatave!...
+
+Mais cette chaleur de tendresse svapora avec celle de la
+chartreuse, et lide dune promenade en bateau tant venue
+lune de ces dames, elle envoya de Potter prparer le canot.
+
+-- Le canot, tu entends, pas la norvgienne.
+
+-- Si je disais Dsir.
+
+-- Dsir djeune....
+
+-- Cest que le canot est plein deau; il faut coper, cest tout
+un travail...
+
+-- Jean ira avec vous, de Potter... dit Fanny qui voyait venir
+encore une scne.
+
+Assis en face lun de lautre, les jambes cartes, chacun sur un
+banc du bateau, ils lgouttaient activement, sans se parler, sans
+se regarder, comme hypnotiss par le rythme de leau jaillie des
+deux copes. Autour deux lombre dun grand catalpa tombait en
+fracheur odorante et se dcoupait sur le lac resplendissant de
+lumire.
+
+-- Y a-t-il longtemps que vous tes avec Fanny?... demanda tout
+coup le musicien sarrtant dans sa besogne.
+
+-- Deux ans... rpondit Gaussin un peu surpris.
+
+-- Seulement deux ans!... Alors ce que vous voyez aujourdhui
+pourra peut-tre vous servir. Moi, voil vingt ans que je vis avec
+Rosa, vingt ans que revenant dItalie aprs mes trois annes de
+Prix de Rome, je suis entr lHippodrome, un soir, et que je
+lai vue debout dans son petit char au tournant de la piste,
+marrivant dessus, le fouet en lair, avec son casque huit fers
+de lance, et sa cotte dcailles dor, lui serrant la taille
+jusqu mi-cuisse. Ah! si lon mavait dit...
+
+Et se remettant vider le bateau, il racontait comment chez lui
+on navait fait que rire dabord de cette liaison; puis, la chose
+devenant srieuse, de combien defforts, de prires, de
+sacrifices, ses parents auraient pay une rupture. Deux ou trois
+fois la fille tait partie force dargent, mais lui la
+rejoignait toujours. Essayons du voyage... avait dit la mre. Il
+voyagea, revint et la reprit. Alors il stait laiss marier;
+jolie fille, riche dot, la promesse de lInstitut dans la
+corbeille de noce... Et trois mois aprs il lchait le nouveau
+mnage pour lancien...
+
+-- Ah! jeune homme, jeune homme...
+
+Il dbitait sa vie dune voix sche, sans quun muscle animt son
+masque, raide comme le col empes qui le tenait si droit. Et des
+barques passaient charges dtudiants et de filles, dbordantes
+de chansons, de rires de jeunesse et divresse; combien parmi ces
+inconscients auraient d sarrter, prendre leur part de
+leffroyable leon!...
+
+Dans le kiosque, pendant ce temps, comme si ctait un mot donn
+de travailler leur rupture, les vieilles lgantes prchaient la
+raison Fanny Legrand...
+
+-- Joli, son petit, mais pas le sou... quoi a la mnerait-
+il?...
+
+-- Enfin, puisque je laime!...
+
+Et Rosa levant les paules:
+
+-- Laissez-la donc... elle va encore rater son Hollandais, comme
+je lai vue rater toutes ses belles affaires... Aprs son histoire
+avec Flamant, elle avait pourtant essay de devenir pratique, mais
+la voil plus folle que jamais...
+
+-- _Ay_! _vellaca_... grogna maman Pilar.
+
+LAnglaise tte de clown intervint avec lhorrible accent qui,
+si longtemps, avait fait son succs:
+
+-- Ctait trs bien daimer lamour, petite... ctait trs
+bonne, lamour, vous savez... mais vous devez aimer largent
+aussi... moi maintenant, si jtais riche toujours, est-ce que mon
+croupier il dirait je suis laide, croyez-vous?...
+
+Elle eut un bond de fureur, lui haussant la voix laigu:
+
+-- Oh! ctait pourtant terrible, cette chose... Avoir t clbre
+au monde, universelle, connue comme un monument, comme un
+boulevard... si connue que vous navez pas un misrable cocher,
+quand vous disez Wilkie Cob! tout de suite il savait o
+ctait... Avoir eu des princes pour mes pieds dessus, et des
+rois, si je crachais, ils disaient ctait joli, le crachement!...
+Et voil maintenant ce sale voyou qui voulait pas de moi sur cette
+motive de ma laideur; et je avais pas de quoi seulement me le
+payer pour une nuit.
+
+Et se montant cette ide quon avait pu la trouver laide, elle
+ouvrit sa robe brusquement:
+
+-- La figure, _yes_, je sacrifiais; mais a, le gorge, les
+paules... Est-ce blanc? Est-ce dur?...
+
+Elle talait avec impudeur sa chair de sorcire, reste
+miraculeusement jeune aprs trente ans de fournaise, et que la
+tte surmontait, fltrie et macabre depuis la ligne du cou.
+
+Mesdames le bateau est prt!... cria de Potter; et lAnglaise,
+agrafant sa robe sur ce qui lui restait de jeunesse, murmura dans
+un navrement comique:
+
+-- _J_ pouvais pourtant pas aller toute _nioue_ sur les
+places!...
+
+Dans ce dcor de Lancret, o la blancheur coquette des villas
+clatait parmi la verdure nouvelle, avec ces terrasses, ces
+pelouses encadrant le petit lac tout caill de soleil, quel
+embarquement que celui de toute cette vieille Cythre clope;
+laveugle Sombreuse et le vieux clown et Desfous la paralytique,
+laissant dans le sillon de leau le parfum musqu de leur
+maquillage!
+
+Jean tenait les rames, le dos courb, honteux et dsol quon pt
+le voir et lui attribuer quelque basse fonction dans cette
+sinistre barque allgorique. Heureusement quil avait en face de
+lui, pour rafrachir son coeur et ses yeux, Fanny Legrand assise
+larrire, prs de la barre que tenait de Potter, Fanny dont le
+sourire ne lui avait jamais paru si jeune, sans doute par
+comparaison.
+
+Chante-nous quelque chose, petite... demanda la Desfous que le
+printemps amollissait. De sa voix expressive et profonde, Fanny
+commenait la barcarolle de _Claudia_ que le musicien, remu par
+ce rappel de son premier grand succs, suivait en imitant bouche
+ferme le dessin de lorchestre, cette ondulation qui fait courir
+sur la mlodie comme une lumire deau dansante. cette heure,
+dans ce dcor, ctait dlicieux. Dune terrasse voisine on cria
+bravo; et le Provenal, ramenant en mesure les avirons, avait soif
+de cette musique divine aux lvres de sa matresse, une tentation
+de mettre sa bouche mme la source, et de boire dans le soleil,
+la tte renverse, toujours.
+
+Tout coup Rosa, furieuse, interrompit la cantilne dont le
+mariage de voix lirritait:
+
+-- H l-bas, la musique, quand vous aurez fini de vous roucouler
+dans la figure... Si vous croyez quelle nous amuse votre romance
+denterre-morts... En voil assez... dabord il est tard, il faut
+que Fanny rentre la bote...
+
+Et dun geste furibond montrant le plus prochain dbarcadre:
+
+-- Aborde l... dit-elle son amant, ils seront plus prs de la
+gare...
+
+Ctait brutal comme cong; mais lancienne dame des chars avait
+habitu son monde ces faons de faire, et personne nosa
+protester. Le couple jet au rivage avec quelques mots de froide
+politesse au jeune homme, des ordres Fanny dune voix sifflante,
+la barque sloigna charge de cris, dun train de dispute que
+termina un insultant clat de rire apport aux deux amants par la
+sonorit de leau.
+
+-- Tu entends, tu entends, disait Fanny blme de rage, cest de
+nous quelle se moque...
+
+Et toutes ses humiliations, toutes ses rancoeurs lui remontant
+cette dernire injure, elle les numrait en regagnant la gare,
+avouait mme des choses quelle avait toujours caches. Rosa ne
+cherchait qu lloigner de lui, qu faciliter des occasions de
+le tromper.
+
+-- Tout ce quelle ma dit pour me faire prendre ce Hollandais...
+Encore tout lheure elles sy sont mises toutes... Je taime
+trop, tu comprends, a la gne pour ses vices, car elle les a
+tous, les plus bas, les plus monstrueux. Et cest parce que je ne
+veux plus...
+
+Elle sarrta, le vit trs ple, les lvres tremblantes, comme le
+soir o il remuait le fumier aux lettres.
+
+-- Oh! ne crains rien, dit-elle... ton amour ma gurie de toutes
+ces horreurs... Elle et son camlon qui empeste, ils me dgotent
+tous les deux.
+
+-- Je ne veux plus que tu restes l, fit lamant affol de
+jalousies malsaines... Il y a trop de salets dans le pain que tu
+gagnes; tu vas revenir avec moi, nous nous en tirerons toujours.
+
+Elle lattendait, ce cri, lappelait depuis longtemps. Cependant
+elle rsista, objectant quen mnage, avec les trois cents francs
+du ministre, la vie serait bien difficile, quil faudrait peut-
+tre se sparer encore... Et jai tant souffert en quittant notre
+pauvre maison!...
+
+Des bancs sespaaient sous les acacias qui bordent la route avec
+les fils du tlgraphe chargs dhirondelles; pour mieux causer,
+ils sassirent, trs mus tous deux et les bras nous:
+
+-- Trois cents francs par mois, disait Jean, mais comment font les
+Hettma qui nen ont que deux cent cinquante?...
+
+-- Ils vivent la campagne, Chaville toute lanne.
+
+-- Eh bien, faisons comme eux, je ne tiens pas Paris.
+
+-- Vrai?... tu veux bien?... ah! mami, mami!...
+
+Du monde passait sur la route, une galopade dnes emportant un
+lendemain de noces. Ils ne pouvaient pas sembrasser, et restaient
+immobiles, serrs lun lautre, rvant dun bonheur rajeuni dans
+des soirs dt qui auraient cette douceur champtre, ce calme
+tide qugayaient au loin les coups de carabine, les ritournelles
+dorgue dune fte de banlieue.
+
+
+VIII
+
+Ils sinstallrent Chaville, entre le haut et le bas pays, le
+long de cette vieille route forestire quon appelle le Pav des
+Gardes, dans un ancien rendez-vous de chasse, la porte du bois:
+trois pices gure plus grandes que celles de Paris, toujours leur
+mobilier de petit mnage, le fauteuil cann, larmoire peinte, et
+pour orner laffreux papier vert de leur chambre, rien que le
+portrait de Fanny, car la photographie de Castelet avait eu son
+cadre cass pendant le dmnagement et se plissait dans les
+combles.
+
+On nen parlait plus gure, de ce pauvre Castelet, depuis que
+loncle et la nice avaient interrompu leur correspondance. Un
+joli lcheur... disait-elle, se rappelant la facilit du Fnat
+protger la premire rupture. Les petites, seules, entretenaient
+leur frre de nouvelles, mais Divonne ncrivait plus. Peut-tre
+gardait-elle encore rancune son neveu; ou devinait-elle que la
+mauvaise femme tait revenue pour dcacheter et commenter ses
+pauvres lettres maternelles gros caractres paysans.
+
+Par moments, ils auraient pu se croire encore rue dAmsterdam,
+quand ils se rveillaient avec la romance des Hettma redevenus
+leurs voisins et le sifflement des trains qui se croisaient
+continuellement de lautre ct du chemin, visibles travers les
+branches dun grand parc. Mais, au lieu du vitrage blafard de la
+gare de lOuest, de ses fentres sans rideaux montrant des
+silhouettes penches de bureaucrates, et du fracas ronflant sur la
+rue en pente ils savouraient lespace silencieux et vert au-del
+de leur petit verger entour dautres jardins, de maisonnettes
+dans des bouquets darbres, dgringolant jusquau bas de la cte.
+
+Le matin, avant de partir, Jean djeunait dans leur petite salle
+manger, la croise ouverte sur cette large route pave, mange
+dherbe, borde de haies dpine blanche aux parfums amers. Cest
+par l quil allait la gare en dix minutes, longeant le parc
+bruissant et gazouillant; et, quand il revenait, cette rumeur
+sapaisait mesure que lombre sortait des taillis sur la mousse
+du chemin vert empourpr de couchant, et que les appels des
+coucous tous les coins du bois traversaient de trilles de
+rossignols dans les lierres.
+
+Mais voici que la premire installation faite et la surprise
+passe de cet apaisement des choses autour de lui, lamant se
+reprenait ses tourments de jalousie strile et explorante. La
+brouille de sa matresse avec Rosa, le dpart de lhtel avaient
+amen entre les deux femmes une explication double entente
+monstrueuse, ravivant ses soupons, ses plus troublantes
+inquitudes; et lorsquil sen allait, quil apercevait du wagon
+leur maison basse, en rez-de-chausse surmont dune lucarne
+ronde, son regard fouillait la muraille. Il se disait: qui sait?
+et cela le poursuivait jusque dans les paperasses de son bureau.
+
+Au retour, il lui faisait rendre compte de sa journe, de ses
+moindres actes, de ses proccupations, le plus souvent
+indiffrentes, quil surprenait dun quoi penses-tu?... tout de
+suite..., craignant toujours quelle regrettt quelque chose ou
+quelquun de cet horrible pass, confess par elle chaque fois
+avec la mme indconcertable franchise.
+
+Au moins lorsquils ne se voyaient que le dimanche, avides lun de
+lautre, il ne prenait pas le temps de ces perquisitions morales,
+outrageantes et minutieuses. Mais rapprochs, avec la continuit
+de la vie deux, ils se torturaient jusque dans leurs caresses,
+dans leurs plus intimes treintes, agits de la sourde colre, du
+douloureux sentiment de lirrparable; lui, spuisant vouloir
+procurer cette blase damour une commotion quelle ignort
+encore, elle prte au martyre pour donner une joie, qui net pas
+t dix autres, ny parvenant pas et pleurant de rage
+impuissante.
+
+Puis une dtente se fit en eux; peut-tre la satit. des sens
+dans le tide enveloppement de la nature, ou plus simplement le
+voisinage des Hettma. Cest que, de tous les mnages camps sur
+la banlieue parisienne, pas un peut-tre ne gota jamais comme
+celui-l les liberts campagnardes, la joie de sen aller vtus de
+loques, coiffs de chapeaux dcorce, madame sans corset, monsieur
+dans des espadrilles; de porter en sortant de table des crotes
+aux canards, des pluchures aux lapins, puis sarcler, ratisser,
+greffer, arroser.
+
+Oh! larrosage...
+
+Les Hettma sy mettaient sitt que le mari rentr changeait son
+costume de bureau contre une veste de Robinson; aprs dner, ils
+sy reprenaient encore, et la nuit venue depuis longtemps, dans le
+noir du petit jardin do montait une bue frache de terre
+mouille, on entendait le grincement de la pompe, les heurts des
+grands arrosoirs, et dnormes souffles errant toutes les
+plates-bandes avec un ruissellement qui semblait tomber du front
+des travailleurs dans leurs pommes darrosage, puis de temps en
+temps un cri de triomphe:
+
+-- Jen ai mis trente-deux aux pois gourmands!...
+
+-- Et moi quatorze aux balsamines!...
+
+Des gens qui ne se contentaient pas dtre heureux, mais se
+regardaient ltre, dgustaient leur bonheur vous en faire venir
+leau la bouche; lhomme surtout, par la faon irrsistible dont
+il racontait les joies de lhivernage deux:
+
+-- Ce nest rien maintenant, mais vous verrez en dcembre!... On
+rentre crott, mouill, avec tous les embtements de Paris sur le
+dos; on trouve bon feu, bonne lampe, la soupe qui embaume et, sous
+la table, une paire de sabots remplis de paille. Non, voyez-vous,
+quand on sest fourr une plate de choux et de saucisses, un
+quartier de gruyre tenu au frais sous le linge, quand on a vers
+l-dessus un litre de ginglard qui na pas pass par Bercy, libre
+de baptme et dentre, ce que cest bon de tirer son fauteuil au
+coin du feu, dallumer une pipe, en buvant son caf arros dun
+caramel leau-de-vie, et de piquer un chien en face lun de
+lautre, pendant que le verglas dgouline sur les vitres... Oh! un
+tout petit chien, le temps de laisser passer le gros de la
+digestion... Aprs on dessine un moment, la femme dessert, fait
+son petit train-train, la couverture, le moine, et quand elle est
+couche, la place chaude, on tombe dans le tas, et a vous fait
+par tout le corps une chaleur comme si lon entrait tout entier
+dans la paille de ses sabots...
+
+Il en devenait presque loquent de matrialit, ce gant velu,
+lourde mchoire, si timide lordinaire quil ne pouvait pas dire
+deux mots sans rougir et sans bgayer.
+
+Cette timidit folle, dun contraste comique avec cette barbe
+noire et cette envergure de colosse, avait fait son mariage et la
+tranquillit de sa vie. vingt-cinq ans, dbordant de vigueur et
+de sant, Hettma ignorait lamour et la femme, quand un jour,
+Nevers, aprs un repas de corps, des camarades lentranrent
+moiti gris dans une maison de filles et lobligrent faire son
+choix. Il sortit de l boulevers, revint, choisit la mme,
+toujours, paya ses dettes, lemmena, et seffrayant lide quon
+pourrait la lui prendre, quil faudrait recommencer une nouvelle
+conqute, il finit par lpouser.
+
+-- Un mnage lgitime, mon cher... disait Fanny dans un rire de
+triomphe Jean qui lcoutait terrifi... Et, de tous ceux que
+jai connus, cest encore le plus propre, le plus honnte.
+
+Elle laffirmait dans la sincrit de son ignorance, les mnages
+lgitimes o elle avait pu pntrer ne mritant sans doute pas
+dautre jugement; et toutes ses notions de la vie taient aussi
+fausses et sincres que celle-l.
+
+Dun calmant voisinage ces Hettma, lhumeur toujours gale,
+capables mme de services pas trop drangeants, ayant surtout
+lhorreur des scnes, des querelles o il faut prendre parti, et
+en gnral de tout ce qui peut troubler une heureuse digestion. La
+femme essayait dinitier Fanny llevage des poules et des
+lapins, aux joies salubres de larrosage, mais inutilement.
+
+La matresse de Gaussin, faubourienne passe par les ateliers,
+naimait la campagne quen chappes, en parties, comme un endroit
+o lon peut crier, se rouler, se perdre avec son amant. Elle
+dtestait leffort, le travail; et ses six mois de grance ayant
+puis pour longtemps ses facults actives, elle samollissait
+dans une torpeur vague, une griserie de bien-tre et de plein air
+qui lui tait presque la force de shabiller, de se coiffer, ou
+mme douvrir son piano.
+
+Le soin de leur intrieur laiss tout entier une mnagre du
+pays, quand, le soir venu, elle rsumait sa journe pour la
+raconter Jean, elle ne trouvait rien quune visite Olympe, des
+potins par-dessus la clture, et des cigarettes, des tas de
+cigarettes dont les dbris salissaient le marbre devant la
+chemine. Dj six heures!... peine le temps de passer une robe,
+de piquer une fleur son corsage pour aller au-devant de lui par
+le chemin vert...
+
+Mais avec les brouillards, les pluies dautomne, la nuit qui
+tombait de bonne heure, elle eut plus dun prtexte pour ne pas
+sortir; et souvent il la surprenait au retour dans une de ces
+gandouras de laine blanche grands plis quelle mettait le matin,
+les cheveux relevs comme quand il tait parti. Il la trouvait
+charmante ainsi, la nuque reste jeune, sa chair tentante et
+soigne quil sentait toute prte, sans entraves. Pourtant cet
+aveulissement le choquait, leffrayait comme un danger.
+
+Lui-mme, aprs un grand effort de travail pour augmenter un peu
+leurs ressources sans recourir Castelet, des veilles passes
+sur des plans, des reproductions de pices dartillerie, de
+caissons, de fusils nouveau modle quil dessinait au compte
+dHettma, se sentit envahi tout coup par cette influence
+dissolvante de la campagne et de la solitude laquelle se
+laissent prendre les plus forts, les plus actifs, et dont sa
+premire enfance dans un coin perdu de nature avait mis en lui le
+germe engourdissant.
+
+Et la matrialit de leurs gros voisins aidant, se communiquant
+eux dans de perptuelles alles et venues dune maison lautre,
+avec un peu de leur abaissement moral et de leur apptit
+monstrueux, Gaussin et sa matresse en vinrent eux aussi
+discuter gravement la question des repas et lheure du coucher.
+Csaire ayant envoy une pice de son vin de grenouille, ils
+passrent tout un dimanche le mettre en bouteilles, la porte de
+leur petit caveau ouverte sur le dernier soleil de lanne, un
+ciel bleu o couraient des nues roses, dun rose de bruyre des
+bois. Lheure ntait pas loin des sabots remplis de paille
+chaude, ni du petit somme deux, de chaque ct dun feu de
+souches. Heureusement il leur arriva une distraction.
+
+Il la trouva un soir trs mue. Olympe venait de lui raconter
+lhistoire dun pauvre petit enfant, lev au Morvan par une
+grand-mre. Le pre et la mre Paris, marchands de bois,
+ncrivaient plus, ne payaient plus depuis des mois. La grand-mre
+morte subitement, des mariniers avaient ramen le mioche par le
+canal de lYonne pour le remettre ses parents; mais, plus
+personne. Le chantier ferm, la mre partie avec un amant, le pre
+ivrogne, failli, disparu... Ils vont bien les mnages
+lgitimes!... Et voil le pauvre petit, six ans, un amour, sans
+pain ni vtements, la rue.
+
+Elle smouvait jusquaux larmes, puis tout coup:
+
+-- Si nous le prenions... veux-tu?
+
+-- Quelle folie!
+
+-- Pourquoi?...
+
+Et, de bien prs, le clinant:
+
+-- Tu sais comme jai dsir un enfant de toi; on lverait celui-
+l, on linstruirait. ces petits quon ramasse, au bout dun temps
+on les aime comme sils taient vous...
+
+Elle invoquait aussi la distraction que ce serait pour elle, seule
+tout le jour sabtir en remuant des tas de vilaines ides. Un
+enfant, cest une sauvegarde. Puis, le voyant effray de la
+dpense:
+
+-- Mais ce nest rien, la dpense... Songe donc, six ans!... on
+lhabillera avec tes vieux effets... Olympe, qui sy entend,
+massurait que nous ne nous en apercevrions mme pas.
+
+-- Que ne le prend-elle alors! dit Jean avec la mauvaise humeur de
+lhomme qui se sent vaincu par sa propre faiblesse.
+
+Il essaya pourtant de rsister, laide de largument dcisif:
+
+-- Et quand je ne serai plus l?...
+
+Il en parlait rarement de ce dpart pour ne pas attrister Fanny,
+mais y pensait, sen rassurait contre les dangers du mnage et les
+tristes confidences de De Potter.
+
+-- Quelle complication que cet enfant, quelle charge pour toi dans
+lavenir!...
+
+Les yeux de Fanny se voilrent:
+
+-- Tu te trompes, mami, ce serait quelquun qui parler de toi,
+une consolation, une responsabilit aussi qui me donnerait la
+force de travailler, de reprendre got lexistence...
+
+Il rflchit une minute, la vit toute seule, dans la maison vide:
+
+-- O est-il, ce petit?
+
+-- Au Bas-Meudon, chez un marinier qui la recueilli pour quelques
+jours... Aprs, cest lhospice, lassistance.
+
+-- Eh bien! va le chercher, puisque tu y tiens...
+
+Elle lui sauta au cou, et dune joie denfant tout le soir, fit de
+la musique, chanta, heureuse, exubrante, transfigure. Le
+lendemain, en wagon, Jean parla de leur dcision au gros Hettma
+qui paraissait instruit de laffaire, mais dsireux de ne pas sen
+mler. Enfonc dans son coin et dans la lecture du _Petit
+Journal_, il bgayait du fond de sa barbe:
+
+-- Oui, je sais... ce sont ces dames... a ne me regarde pas...
+
+Et montrant sa tte au-dessus de la feuille dplie:
+
+-- Votre femme me parat trs romanesque, dit-il.
+
+Romanesque ou non, elle tait le soir consterne, genoux, une
+assiette de soupe la main, essayant dapprivoiser le petit gars
+morvandiau, qui debout, dans une pose de recul, la tte basse, une
+tte norme aux cheveux de chanvre, refusait nergiquement de
+parler, de manger, mme de montrer sa figure et rptait dune
+forte voix trangle et monotone:
+
+-- Voir _mnine_, voir _mnine_.
+
+-- _Mnine_, cest sa grand-mre, je pense... Depuis deux heures,
+je nai pas pu en tirer autre chose.
+
+Jean sy mit aussi vouloir lui faire avaler sa soupe, mais sans
+succs. Et ils restaient l, agenouills tous deux sa hauteur,
+tenant lun lassiette, lautre la cuiller, comme devant un agneau
+malade, rpter des encouragements, des mots de tendresse pour
+le dcider.
+
+-- Mettons-nous table, peut-tre nous lintimidons; il mangera
+si nous ne le regardons plus...
+
+Mais il continua se tenir immobile, ahuri, rptant sa plainte
+de petit sauvage, voir mnine, qui leur dchirait le coeur,
+jusqu ce quil se ft endormi, debout contre le buffet, et si
+profondment quils purent le dshabiller, le coucher dans la
+lourde _berce_ campagnarde emprunte un voisin, sans quil
+ouvrt loeil une seconde.
+
+Vois comme il est beau... disait Fanny trs fire de son
+acquisition; et elle forait Gaussin admirer ce front ttu, ces
+traits fins et dlicats sous leur hle paysan, cette perfection de
+petit corps aux reins rbls, aux bras pleins, aux jambes de petit
+faune, longues et nerveuses, dj duvetes dans le bas. Elle
+soubliait contempler cette beaut denfant.
+
+Couvre-le donc, il va avoir froid... dit Jean dont la voix la
+fit tressaillir, comme tire dun rve; et tandis quelle le
+bordait tendrement, le petit avait de longs soupirs sanglots, une
+houle de dsespoir malgr le sommeil.
+
+La nuit, il se mit parler tout seul:
+
+-- _Guerlaude m_, _mnine_...
+
+-- Quest-ce quil dit?... coute...
+
+Il voulait tre _guerlaud_; mais que signifiait ce mot patois?
+Jean, tout hasard, allongea le bras et se mit remuer la lourde
+couchette; mesure lenfant se calmait et il se rendormit en
+tenant dans sa grosse petite main rugueuse, la main quil croyait
+tre celle de sa mnine, morte depuis quinze jours.
+
+Ce fut comme un chat sauvage dans la maison, qui griffait,
+mordait, mangeait part des autres, avec des grondements quand on
+sapprochait de son cuelle; les quelques mots quon en tirait
+taient dun langage barbare de bcherons morvandiaux, que jamais
+sans les Hettma, du mme pays que lui, personne naurait pu
+comprendre. Pourtant, force de bons soins, de douceur, on
+parvint lapprivoiser un peu, un pso, comme il disait. Il
+consentit changer les guenilles dans lesquelles on lavait amen
+contre les vtements chauds et propres dont lapproche, les
+premiers jours, le faisait querrier de fureur, en vrai chacal
+quon voudrait affubler dun manteau de levrette. Il apprit
+manger table, lusage de la fourchette et de la cuiller, et
+rpondre, quand on lui demandait son nom, quau pays i li dision
+Josaph.
+
+Quant lui donner les moindres notions lmentaires, il ny
+fallait pas songer encore. lev en plein bois, sous une hutte de
+charbonnage, la rumeur dune nature bruissante et fourmillante
+hantait sa caboche dure de petit sylvain, comme le bruit de la mer
+la spirale dun coquillage; et nul moyen dy faire entrer autre
+chose, ni de le garder la maison, mme par les temps les plus
+durs. Dans la pluie, la neige, quand les arbres dnuds se
+dressaient en coraux de givre, il schappait, battait les
+buissons, fouillait les terriers avec dadroites cruauts de furet
+chasseur, et lorsquil rentrait, rabattu par la faim, il y avait
+toujours dans sa veste de futaine mise en loques, dans la poche de
+sa petite culotte crotte jusquau ventre, quelque bte engourdie
+ou morte, oiseau, taupe, mulot, ou, dfaut, des betteraves, des
+pommes de terre arraches dans les champs.
+
+Rien ne pouvait vaincre ces instincts braconniers et chapardeurs,
+compliqus dune manie paysanne, denfouir toutes sortes de menus
+objets luisants, boutons de cuivre, perles de jais, papier de
+plomb du chocolat, que Josaph ramassait en fermant la main,
+emportait vers des cachettes de pie voleuse. Tout ce butin prenait
+pour lui un nom vague et gnrique, la denre, quil prononait
+_denraie_; et ni raisonnements, ni taloches nauraient pu
+lempcher de faire sa _denraie_ aux dpens de tout et de tous.
+
+Les Hettma seuls y mettaient bon ordre, le dessinateur gardant
+porte de sa main, sur sa table autour de laquelle rdait le petit
+sauvage attir par les compas, les crayons de couleur, un fouet
+chien quil lui faisait claquer aux jambes. Mais ni Jean ni Fanny
+neussent us de menaces pareilles, quoique le petit se montrt,
+vis--vis deux, sournois, mfiant, inapprivoisable mme aux
+gteries tendres, comme si la _mnine_, en mourant, let priv de
+toute expansion affective. Fanny, parce quelle puait bon,
+parvenait encore le garder un moment sur ses genoux, tandis que
+pour Gaussin, cependant trs doux avec lui, ctait toujours la
+bte fauve de larrive, le regard mfiant, les griffes tendues.
+
+Cette rpulsion invincible et presque instinctive de lenfant, la
+malice curieuse de ses petits yeux bleus aux cils dalbinos, et
+surtout laveugle et subite tendresse de Fanny pour cet tranger
+tout coup tomb dans leur vie, troublaient lamant dun soupon
+nouveau. Ctait peut-tre un enfant elle, lev en nourrice ou
+chez sa belle-mre; et la mort de Machaume apprise vers cette
+poque semblait une concidence pour justifier son tourment.
+Parfois, la nuit, quand il tenait cette petite main cramponne
+la sienne, -- car lenfant dans le vague du sommeil et du rve
+croyait toujours la tendre _mnine_, -- il linterrogeait de
+tout son trouble intrieur et inavou: Do viens-tu? Qui es-tu?
+esprant deviner, communiqu par la chaleur du petit tre, le
+mystre de sa naissance.
+
+Mais son inquitude tomba, sur un mot du pre Legrand qui venait
+demander quon laidt payer un entourage sa dfunte et criait
+ sa fille en apercevant la berce de Josaph:
+
+-- Tiens! un gosse!... tu dois tre contente!... Toi qui nas
+jamais pu en dcrocher un.
+
+Gaussin fut si heureux, quil paya lentourage, sans demander
+voir les devis, et retint le pre Legrand djeuner.
+
+Employ dans les tramways de Paris Versailles, inject de vin et
+dapoplexie, mais toujours vert et de belle mine sous son chapeau
+de cuir bouilli entour pour la circonstance dune lourde ganse de
+crpe qui en faisait un vrai chapeau de croque-mort, le vieux
+cocher parut enchant de laccueil du monsieur de sa fille, et
+revint de temps en temps manger la soupe avec eux. Ses cheveux
+blancs de polichinelle sur sa face rase et tumfie, ses airs de
+pochard majestueux, le respect quil portait son fouet, le
+posant, le calant dans un coin sr avec des prcautions de
+nourrice, impressionnaient beaucoup lenfant; et tout de suite le
+vieux et lui furent en grande intimit. Un jour quils achevaient
+de dner tous ensemble, les Hettma vinrent les surprendre:
+
+Ah! pardon, vous tes en famille... fit la femme en minaudant,
+et le mot frappa Jean au visage, humiliant comme un soufflet.
+
+Sa famille!... Cet enfant trouv qui ronflait la tte sur la
+nappe, ce vieux forban ramolli, la pipe en coin de bouche, la voix
+poisseuse, expliquant pour la centime fois que deux sous de fouet
+lui duraient six mois et que, depuis vingt ans, il navait pas
+chang de manche!... Sa famille, allons donc!... pas plus quelle
+ntait sa femme, cette Fanny Legrand, vieille et fatigue,
+avachie sur ses coudes dans la fume des cigarettes... Avant un
+an, tout cela disparatrait de sa vie, avec le vague de rencontres
+de voyage, de convives de table dhte.
+
+Mais dautres moments cette ide de dpart quil invoquait comme
+excuse sa faiblesse, ds quil se sentait dchoir, tir en bas,
+cette ide, au lieu de le rassurer, de le soulager, lui faisait
+sentir les liens multiples serrs autour de lui, quel dchirement
+ce serait que ce dpart, non pas une rupture, mais dix ruptures,
+et quil lui en coterait de lcher cette petite main denfant qui
+la nuit sabandonnait dans la sienne. Jusqu La Balue, le loriot
+sifflant et chantant dans sa cage trop petite quon devait
+toujours lui changer et o il courbait le dos comme le vieux
+cardinal dans sa prison de fer; oui, La Balue lui-mme avait pris
+un petit coin de son coeur, et ce serait une souffrance que lter
+de l.
+
+Elle approchait pourtant, cette invitable sparation; et le
+splendide mois de juin, qui mettait la nature en fte, serait
+probablement le dernier quils passeraient ensemble. Est-ce cela
+qui la rendait nerveuse, irritable, ou lducation de Josaph
+entreprise dune ardeur subite, au grand ennui du petit Morvandiau
+qui restait des heures devant ses lettres, sans les voir ni les
+prononcer, le front ferm dune barre comme les battants dune
+cour de ferme? De jour en jour, ce caractre de femme sexaltait
+en violences et en pleurs dans des scnes sans cesse renouveles,
+bien que Gaussin sappliqut lindulgence; mais elle tait si
+injurieuse, il montait de sa colre une telle vase de rancune et
+de haine contre la jeunesse de son amant, son ducation, sa
+famille, lcart que la vie allait agrandir entre leurs deux
+destines, elle sentendait si bien le piquer aux points
+sensibles, quil finissait par semporter aussi et rpondre.
+
+Seulement sa colre lui gardait une rserve, une piti dhomme
+bien lev, des coups quil ne portait pas, comme trop douloureux
+et faciles, tandis quelle se lchait dans ses fureurs de fille,
+sans responsabilit, ni pudeur, faisait arme de tout, piant sur
+le visage de sa victime avec une joie cruelle la contraction de
+souffrance quelle occasionnait, puis tout coup tombant dans ses
+bras et implorant son pardon.
+
+La physionomie des Hettma, tmoins de ces querelles clatant
+presque toujours table, au moment assis et install de dcouvrir
+la soupire ou de mettre le couteau dans le rti, tait peindre.
+Ils changeaient par-dessus la table servie un regard de comique
+effarement. Pourrait-on manger, ou le gigot allait-il voler par le
+jardin avec le plat, la sauce et ltuve de haricots?
+
+Surtout pas de scne!... disaient-ils chaque fois quil tait
+question de se runir; et cest le mot dont ils accueillaient une
+offre de djeuner ensemble en fort, que Fanny leur jetait un
+dimanche par-dessus le mur... Oh, non! on ne se disputerait pas
+aujourdhui, il faisait trop beau!... Et elle courut habiller
+lenfant, remplir les paniers.
+
+Tout tait prt, on partait, quand le facteur apporta une lettre
+charge dont la signature retint Gaussin en arrire. Il rejoignit
+la bande lentre du bois, et tout bas Fanny:
+
+-- Cest de loncle... Il est ravi... Une rcolte superbe, vendue
+sur pied... Il renvoie les huit mille francs de Dchelette, avec
+bien des compliments et remerciements sa nice.
+
+-- Oui, sa nice!... la mode de Gascogne... Vieille carotte,
+va... dit Fanny qui ne conservait gure dillusions sur les oncles
+du Midi; puis, toute joyeuse: Il va falloir placer cet argent...
+
+Il la regarda stupfait, layant toujours connue trs scrupuleuse
+sur les questions de probit monnaye...
+
+-- Placer?... mais ce nest pas toi...
+
+-- Tiens, au fait, je ne tai pas dit...
+
+Elle rougit, avec ce regard qui se ternissait la moindre
+altration de la vrit... Ce bon enfant de Dchelette ayant
+appris ce quils faisaient pour Joseph, lui avait crit que cet
+argent les aiderait lever le petit.
+
+-- Puis tu sais, si a tennuie, on les lui rendra, ses huit mille
+francs; il est Paris...
+
+La voix des Hettma, qui discrtement avaient pris lavance,
+retentit sous les arbres:
+
+-- droite ou gauche?
+
+-- droite, droite... aux tangs!... cria Fanny, puis, tourne
+vers son amant: Voyons, tu ne vas pas recommencer te dvorer
+pour des btises... nous sommes un vieux mnage, que diable!...
+
+Elle connaissait cette pleur tremble de ses lvres, ce coup
+doeil au petit, linterrogeant des pieds la tte; mais cette
+fois ce ne fut quune vellit de violence jalouse. Il en arrivait
+maintenant aux lchets de lhabitude, aux concessions pour la
+paix. Quel besoin de me torturer, daller au fond des choses?...
+Si cet enfant est elle, quoi de plus simple quelle lait pris,
+en me cachant la vrit, aprs toutes les scnes, les
+interrogatoires que je lui ai fait subir!... Vaut-il pas mieux
+accepter ce qui est et passer tranquillement les quelques mois qui
+nous restent?...
+
+Et par les chemins vallonns du bois il sen allait portant leur
+djeuner de cantine dans son lourd panier drap de blanc, rsign,
+las, le dos rond dun vieux jardinier, tandis que devant lui la
+mre et lenfant marchaient ensemble, Josaph endimanch et gauche
+dans un complet de la _Belle-Jardinire_ qui lempchait de
+courir, elle, en peignoir clair, tte et cou nus sous un parasol
+japonais, la taille paissie, la marche veule, et dans ses beaux
+cheveux en torsades, une grande mche blanche quelle ne se
+donnait plus la peine de cacher.
+
+En avant et plus bas, se tassait dans la pente de lalle le
+couple Hettma, coiff de gigantesques chapeaux de paille pareils
+ ceux des cavaliers Touaregs, vtu de flanelle rouge, charg de
+victuailles, dengins de pche, filets, balances crevisses, et
+la femme, pour allger son mari, portant vaillamment en sautoir
+sur sa poitrine de colosse le cor de chasse sans lequel il ny
+avait pas de promenade en fort possible pour le dessinateur. En
+marchant, le mnage chantait:
+
+_Jaime entendre la rame_
+_Le soir battre les flots;_
+_Jaime le cerf qui brame..._
+
+Le rpertoire dOlympe tait inpuisable de ces sentimentalits de
+la rue; et quand on se figurait o elle les avait ramasses, dans
+quelle demi-ombre honteuse de persiennes closes, combien
+dhommes elle les avait chantes, la srnit du mari accompagnant
+ la tierce prenait une extraordinaire grandeur. Le mot du
+grenadier Waterloo: Ils sont trop... devait tre celui de la
+philosophique indiffrence de cet homme.
+
+Pendant que Gaussin rveur regardait lnorme couple senfoncer
+dans un creux de vallon o lui-mme sengageait sa suite, un
+grincement de roues montait lalle avec une vole de fous rires,
+de voix enfantines; et tout coup parut, quelques pas de lui,
+un chargement de fillettes, rubans et cheveux flottants dans une
+charrette anglaise trane par un petit ne, quune jeune fille,
+gure plus ge que les autres, tirait par la bride sur ce chemin
+difficile.
+
+Il tait ais de voir que Jean faisait partie de la bande dont les
+tournures htroclites, la grosse dame surtout, ceinture dun cor
+de chasse, avaient anim le petit monde dune gaiet
+inextinguible; aussi la jeune fille essaya-t-elle dimposer
+silence aux enfants une minute. Mais ce nouveau chapeau Touareg
+dchana plus fort leur folie moqueuse, et en passant devant
+lhomme qui se rangeait pour laisser de la place la petite
+charrette, un joli sourire un peu gn lui demandait grce et
+stonnait navement de trouver au vieux jardinier une figure si
+douce et si jeune.
+
+Il salua timidement, rougit sans trop savoir de quelle honte; et
+lattelage sarrtant en haut de la cte une croiserie de
+chemins, avec un ramage de petites voix qui lisaient tout haut les
+noms du poteau indicateur demi-effacs par les pluies... _Route
+des tangs_, _Chne du grand veneur_, _Fausses reposes_, _Chemin
+de_ _Vlizy_..., Jean se retourna pour voir disparatre dans
+lalle verte toile de soleil et tapisse de mousse, o les
+roues filaient sur du velours, ce tourbillon de blonde jeunesse,
+cette charrete de bonheur aux couleurs du printemps, aux rires en
+fuses sous les branches.
+
+La trompe dHettma, furieuse, le tira brusquement de son rve.
+Ils taient installs au bord de ltang, en train de dballer les
+provisions; et de loin on voyait refltes par leau claire la
+nappe blanche sur lherbe rase, et les vareuses de flanelle rouge
+clatant dans la verdure comme des vestes de piqueur.
+
+Arrivez donc... cest vous qui avez le homard, criait le gros
+homme; et la voix nerveuse de Fanny:
+
+-- Cest la petite Bouchereau qui ta arrt en route?...
+
+Jean tressaillit ce nom de Bouchereau qui le ramenait
+Castelet, prs du lit de sa mre malade.
+
+-- Mais oui, dit le dessinateur lui prenant le panier des mains...
+la grande, celle qui conduisait, cest la nice du mdecin... Une
+fille de son frre quil a prise chez lui. Ils habitent Vlizy
+pendant lt... Elle est jolie.
+
+-- Oh! jolie... lair effront, surtout...
+
+Et Fanny, coupant le pain, piait son amant, inquite de ses yeux
+distraits.
+
+Mme Hettma, trs grave, dballant le jambon, blmait fort cette
+faon de laisser des jeunes filles courir les bois en libert.
+
+-- Vous me direz que cest le genre anglais, et que celle-ci a t
+leve Londres..., mais cest gal, a nest vraiment pas
+convenable.
+
+-- Non, mais trs commode pour les aventures!
+
+-- Oh! Fanny...
+
+-- Pardon, joubliais... Monsieur croit aux innocentes...
+
+-- Voyons, si lon djeunait... fit Hettma qui commenait
+seffrayer.
+
+Mais il fallait quelle lcht tout ce quelle savait des jeunes
+filles du monde. Elle avait de belles histoires l dessus..., les
+couvents, les pensionnats, ctait du propre... Elles sortaient de
+l puises, fltries, avec le dgot de lhomme; pas mme
+capables de faire des enfants.
+
+-- Et cest alors quon vous les donne, tas de jobards... Une
+ingnue!... Comme sil y avait des ingnues; comme si du monde ou
+pas du monde, toutes les filles ne savaient pas, de naissance, de
+quoi il retourne... Moi, dabord, douze ans, je navais plus
+rien apprendre... vous non plus, nest-ce pas, Olympe?
+
+-- ... naturellement... dit Mme Hettma avec un haussement
+dpaules; mais le sort du djeuner la proccupait surtout, en
+entendant Gaussin qui se montait, dclarer quil y avait jeunes
+filles et jeunes filles, et quon trouverait encore dans les
+familles...
+
+-- Ah! oui, la famille, ripostait sa matresse dun air de mpris,
+parlons-en...; surtout de la tienne.
+
+-- Tais-toi... Je te dfends...
+
+-- Bourgeois!
+
+-- Drlesse!... Heureusement a va finir... Je nen ai plus pour
+longtemps vivre avec toi...
+
+-- Va, va, file, cest moi qui serai contente...
+
+Ils sinjuriaient en pleine figure, devant la curiosit mauvaise
+de lenfant plat ventre dans lherbe, quand une effroyable
+sonnerie de trompe, centuple en cho par ltang, les masses
+tages du bois, couvrit tout coup leur querelle.
+
+En avez-vous assez?... En voulez-vous encore? et rouge, le cou
+gonfl, le gros Hettma, nayant trouv que ce moyen de les faire
+taire, attendait, lembouchure aux lvres, le pavillon menaant.
+
+
+IX
+
+Dhabitude leurs fcheries ne duraient gure, fondues un peu de
+musique, aux clines effusions de Fanny; mais, cette fois, il lui
+en voulut srieusement, et plusieurs jours de suite garda le mme
+pli au front, le mme silence de rancune, sinstallant dessiner
+sitt les repas, se refusant toute sortie avec elle.
+
+Ctait comme une honte subite de labjection o il vivait, la
+crainte de rencontrer encore la petite charrette montant lalle
+et ce limpide sourire de jeunesse auquel il songeait constamment.
+Puis, avec un brouillement de rve qui sen va, de dcor qui se
+casse pour les changements vue dune ferie, lapparition devint
+confuse, se perdit dans son lointain de bois, et Jean ne la revit
+plus. Seulement il lui resta un fond de tristesse dont Fanny crut
+savoir la cause, et rsolut davoir raison....
+
+-- Cest fait, lui dit-elle un jour toute joyeuse... Jai vu
+Dchelette... Je lui ai rendu largent... Il trouve, comme toi,
+que cest plus convenable ainsi; je me demande pourquoi, par
+exemple... Enfin, a y est... Plus tard, quand je serai seule, il
+pensera au petit... Es-tu content?... Men veux-tu toujours?
+
+Et elle lui raconta sa visite rue de Rome, son tonnement de
+trouver au lieu du caravansrail bruyant et fou, travers de
+bandes en dlire, une maison bourgeoise paisible, garde dune
+consigne trs svre. Plus de galas, plus de bals masqus; et
+lexplication de ce changement, dans ces mots la craie que
+quelque parasite conduit et furieux avait crits sur la petite
+entre de latelier: _Ferm pour cause de collage_.
+
+-- Et cest la vrit, mon cher... Dchelette en arrivant sest
+toqu dune fille de skating, Alice Dor; il la prise avec lui
+depuis un mois, en mnage, absolument en mnage... Une petite
+femme bien gentille, bien douce, un joli mouton... Ils ne font
+gure de bruit eux deux... Jai promis que nous irions les voir;
+a nous changera un peu du cor de chasse et des barcarolles...
+Cest gal, dis donc, le philosophe avec ses thories... Pas de
+lendemain, pas de collage... Ah! je lai joliment blagu!
+
+Jean se laissa conduire chez Dchelette quil navait pas revu
+depuis leur rencontre la Madeleine. On let bien surpris alors,
+en lui disant quil en arriverait frquenter sans dgot ce
+cynique et ddaigneux amant de sa matresse, devenir presque son
+ami. Ds la premire visite, lui-mme stonnait de se sentir si
+laise, charm par la douceur de cet homme au bon rire denfant
+dans sa barbe de cosaque, et dune srnit dhumeur que
+naltraient pas les cruelles crises de foie qui plombaient son
+teint, le tour de ses yeux.
+
+Et comme on comprenait bien la tendresse quil inspirait cette
+Alice Dor, aux longues mains molles et blanches,
+linsignifiante beaut blonde, que relevait lclat de sa chair de
+Flamande, aussi dore que son nom; de lor dans les cheveux, dans
+les prunelles, frangeant les cils, pailletant la peau jusque sous
+les ongles.
+
+Ramasse par Dchelette sur lasphalte du skating, parmi les
+grossirets, les brutalits de la traite, les tourbillons de
+fume que lhomme crache, avec un chiffre, dans le maquillage de
+la fille, la politesse de celui-ci lavait attendrie et surprise.
+Elle se retrouva femme, de pauvre btail plaisir quelle tait,
+et quand il voulut la renvoyer au matin, conformment ses
+principes, avec un bon djeuner et quelques louis, elle eut le
+coeur si gros, lui demanda si doucement, si dsirment garde-moi
+encore... quil ne se sentit pas le courage de refuser. Depuis,
+moiti respect humain, moiti lassitude, il tenait sa porte close
+sur cette lune de miel de hasard, quil passait au frais et au
+calme de son palais dt si bien amnag pour le confortable; et
+ils vivaient ainsi trs heureux, elle de ces gards tendres
+quelle navait jamais connus, lui du bonheur quil donnait ce
+pauvre tre et de sa reconnaissance nave, subissant aussi sans
+quil sen rendt compte, et pour la premire fois, le charme
+pntrant dune intimit de femme, le mystrieux sortilge de la
+vie deux, dans une conformit de bont et de douceur.
+
+Pour Gaussin, latelier de la rue de Rome fut une diversion au
+milieu bas et mesquin o tranait sa vie de petit employ en faux
+mnage; il aimait la conversation de ce savant aux gots
+dartiste, de ce philosophe en robe persane, lgre et lche comme
+sa doctrine, ces rcits de voyages que Dchelette esquissait avec
+le moins de mots possible, et si bien leur place parmi les
+tentures orientales, les Bouddhas dors, les chimres de bronze,
+le luxe exotique de ce hall immense o le jour tombait dun haut
+vitrage, vraie lumire de fond de parc, remue par le feuillage
+grle des bambous, les palmes dcoupes des fougres
+arborescentes, et les normes feuilles des strilligias mles
+des philodendrons aux minces flexibilits de plantes deau,
+cherchant lombre et lhumide.
+
+Le dimanche surtout, avec cette large baie sur une rue dserte du
+Paris dt, le frisson des feuilles, lodeur de terre frache au
+pied des plantes, ctait la campagne et le sous-bois presque
+autant qu Chaville, moins la promiscuit et la trompe des
+Hettma. Il ne venait jamais de monde; une fois pourtant Gaussin
+et sa matresse, arrivant pour dner, entendirent ds lentre
+lanimation de plusieurs voix. Le jour baissait, on prenait le
+raki dans la serre, et la discussion semblait vive:
+
+-- Et moi je trouve que cinq ans de Mazas, le nom perdu, la vie
+dtruite, cest assez payer cher un coup de passion et de folie...
+Je signerai votre ptition, Dchelette.
+
+-- Cest Caoudal... dit Fanny tout bas, en tressaillant.
+
+Quelquun rpondait avec la scheresse cassante dun refus:
+
+-- Moi, je ne signe rien, nacceptant aucune solidarit avec ce
+drle...
+
+-- La Gournerie, maintenant...
+
+Et Fanny, serre contre son amant, murmurait:
+
+-- Allons-nous-en, si a tennuie de les voir...
+
+-- Pourquoi donc! mais pas du tout...
+
+En ralit, il ne se rendait pas bien compte de limpression quil
+aurait se trouver en face de ces hommes, mais il ne voulait pas
+reculer devant lpreuve, dsireux peut-tre de savoir le degr
+actuel de cette jalousie qui avait fait son misrable amour.
+
+Allons! dit-il, et ils se montrrent dans une lumire rose de
+fin de jour, clairant les crnes chauves, les barbes grisonnantes
+des amis de Dchelette jets sur les divans bas, autour dune
+table dOrient en escabeau o tremblait, dans cinq ou six verres,
+la liqueur anise et laiteuse quAlice tait en train de verser.
+Les femmes sembrassrent:
+
+-- Vous connaissez ces messieurs, Gaussin? demanda Dchelette, au
+mouvement berceur de son fauteuil bascule.
+
+Sil les connaissait!... Deux au moins lui taient familiers
+force davoir dvisag pendant des heures leurs portraits aux
+vitrines de clbrits. Comme ils lavaient fait souffrir, quelle
+haine il stait sentie contre eux, une haine de succession, une
+rage sauter dessus, leur manger la figure, lorsquil les
+rencontrait dans la rue!... Mais Fanny disait bien que cela lui
+passerait; maintenant ctait pour lui des visages de
+connaissance, presque des parents, des oncles lointains quil
+retrouvait.
+
+Toujours beau, le petit!... dit Caoudal, allong de toute sa
+taille gante et tenant un cran au-dessus de ses paupires pour
+les garantir du vitrage. Et Fanny, voyons?... Il se leva sur le
+coude, cligna ses yeux dexpert:
+
+-- La figure tient encore; mais la taille, tu fais bien de la
+ficeler... enfin, console-toi, ma fille, La Gournerie est encore
+plus gros que toi.
+
+Le pote pina ddaigneusement ses lvres minces. Assis la
+turque sur une pile de coussins -- depuis son voyage en Algrie il
+prtendait ne pouvoir se tenir autrement --, norme, empt,
+nayant plus dintelligent que son front solide sous une fort
+blanche, et son dur regard de ngrier, il affectait avec Fanny une
+rserve mondaine, une politesse exagre, comme pour donner une
+leon Caoudal.
+
+Deux paysagistes ttes hles et rustiques compltaient la
+runion; eux aussi connaissaient la matresse de Jean, et le plus
+jeune lui dit dans un serrement de main:
+
+-- Dchelette nous a cont lhistoire de lenfant, cest trs
+gentil ce que vous avez fait l, ma chre.
+
+-- Oui, fit Caoudal Gaussin, oui, trs chic, ladoption... Pas
+province du tout.
+
+Elle semblait embarrasse de ces loges, quand on buta contre un
+meuble dans latelier obscur, et une voix, demanda:
+
+-- Personne?
+
+Dchelette dit:
+
+-- Voil Ezano.
+
+Celui-l, Jean ne lavait jamais vu; mais il savait quelle place
+ce bohme, ce fantaisiste, aujourdhui rang, mari, chef de
+division aux Beaux-Arts, avait tenue dans lexistence de Fanny
+Legrand, et il se souvenait dun paquet de lettres passionnes et
+charmantes. Un petit homme savana, creus, dessch, la dmarche
+raide, qui donnait la main de loin, tenait les gens distance par
+une habitude destrade, de figuration administrative. Il parut
+trs surpris de voir Fanny, surtout de la retrouver belle aprs
+tant dannes:
+
+Tiens!... Sapho... et une rougeur furtive gaya ses pommettes.
+
+Ce nom de Sapho qui la rendait au pass, la rapprochait de tous
+ses anciens, causa une certaine gne.
+
+Et M. dArmandy qui nous la amene... fit Dchelette vivement
+pour prvenir le nouveau venu. Ezano salua; on se mit causer.
+Fanny rassure de voir comme son amant prenait les choses, et
+fire de lui, de sa beaut, de sa jeunesse, devant des artistes,
+des connaisseurs, se montra trs gaie, trs en verve. Toute sa
+passion prsente, peine se souvenait-elle de ses liaisons avec
+ces hommes; des annes de cohabitation pourtant, de vie en commun
+o lempreinte se fait dhabitudes, de manies, gagnes un
+contact et lui survivant, jusqu cette faon de rouler les
+cigarettes quelle tenait dEzano comme sa prfrence du Job et du
+maryland.
+
+Jean constatait sans le moindre trouble ce petit dtail qui let
+exaspr jadis, prouvant se trouver aussi calme, la joie dun
+prisonnier qui a lim sa chane, et sent que le moindre effort lui
+suffira pour lvasion.
+
+-- Hein! ma pauvre Fanny, disait Caoudal dun ton blagueur en lui
+montrant les autres... quel dchet!... sont-ils vieux, sont-ils
+raplatis!... il ny a que nous deux, vois-tu, qui tenions le coup.
+
+Fanny se mit rire:
+
+-- Ah! pardon, colonel -- on lappelait quelquefois ainsi cause
+de ses moustaches --, ce nest pas tout fait la mme chose... je
+suis dune autre promotion...
+
+-- Caoudal oublie toujours quil est un anctre, dit La Gournerie;
+et sur un mouvement du sculpteur quil savait toucher au vif:
+Mdaill de 1840, cria-t-il de sa voix stridente, cest une date,
+mon bon!...
+
+Il restait entre ces deux anciens amis un ton agressif, une sourde
+antipathie qui ne les avait jamais spars, mais clatait dans
+leurs regards, leurs moindres paroles, et cela depuis vingt ans,
+du jour o le pote enlevait sa matresse au sculpteur. Fanny ne
+comptait plus pour eux, ils avaient lun et lautre couru dautres
+joies, dautres dboires, mais la rancune subsistait, creuse plus
+profonde avec les annes.
+
+-- Regardez-nous donc tous les deux, et dites franchement si cest
+moi qui suis lanctre!...
+
+Serr dans le veston qui faisait saillir ses muscles, Caoudal se
+campait debout, la poitrine cambre, secouant sa crinire
+flamboyante o ne se voyait pas un poil blanc:
+
+-- Mdaill de 1840... cinquante-huit ans dans trois mois... Et
+puis, quest-ce que a prouve?... Est-ce lge qui fait les
+vieux?... Il ny a qu la Comdie-Franaise et au Conservatoire
+que les hommes bafouillent la soixantaine, en branlant la tte,
+et petonnent, le dos rond, les jambes molles, avec des accidents
+sniles. soixante ans, sacrebleu! on marche plus droit qu
+trente, parce quon se surveille; et la femme vous gobe encore
+pourvu que le coeur reste jeune, et chauffe, et remonte toute la
+carcasse...
+
+-- Crois-tu? fit La Gournerie qui regardait Fanny en ricanant.
+
+Et Dchelette, avec son bon sourire:
+
+-- Pourtant tu dis toujours quil ny a que la jeunesse, tu en
+rabches...
+
+-- Cest ma petite Cousinard qui ma fait changer dide...
+Cousinard, mon nouveau modle... Dix-huit ans, des ronds, des
+fossettes partout, un Clodion... Et si bon enfant, si peuple, du
+Paris de la Halle o sa mre vend de la volaille... Elle vous a de
+ces mots btes lembrasser, de ces mots... Lautre jour, dans
+latelier, elle trouve un roman de Dejoie, regarde le titre:
+_Thrse_, et le rejette avec sa jolie moue: Si a stait appel
+Pauv Thrse, je laurais lu toute la nuit!... Jen suis fou, je
+vous dis.
+
+-- Du coup te voil en mnage?... Et dans six mois encore une
+rupture, des larmes comme le poing, le dgot du travail, des
+colres tout tuer...
+
+Le front de Caoudal sassombrit:
+
+-- Cest vrai que rien ne dure... On se prend, on se quitte...
+
+-- Alors pourquoi se prendre?
+
+-- Eh bien, et toi?... Crois-tu donc que tu en as pour la vie avec
+ta Flamande!...
+
+-- Oh! nous autres, nous ne sommes pas en mnage... pas vrai,
+Alice?
+
+-- Certainement, rpondit dune voix douce et distraite la jeune
+femme monte sur une chaise, en train de cueillir des glycines et
+des verdures pour un bouquet de table.
+
+Dchelette continua:
+
+-- Il ny aura pas de rupture entre nous, peine une quitterie...
+Nous avons fait un bail de deux mois passer ensemble; le dernier
+jour on se sparera sans dsespoir et sans surprise... Moi je
+retournerai Ispahan -- je viens de retenir mon _sleeping_ -- et
+Alice rentrera dans son petit appartement de la rue Labruyre
+quelle a toujours gard.
+
+-- Troisime au-dessus de lentresol, tout ce quil y a de plus
+commode pour se fiche par la fentre!
+
+En disant cela, la jeune femme souriait, rousse et lumineuse dans
+le jour tombant, sa lourde grappe de fleurs mauves la main; mais
+laccent de sa parole tait si profond, si grave, que personne ne
+rpondit. Le vent frachissait, les maisons den face semblaient
+plus hautes.
+
+-- Allons nous mettre table, cria le colonel... Et disons des
+choses foltres...
+
+-- Oui, cest cela, _gaudeamus_ _igitur_... amusons-nous pendant
+que nous sommes jeunes, nest-ce pas, Caoudal?... dit La Gournerie
+avec un rire qui sonnait faux.
+
+Jean, quelques jours aprs, passait de nouveau rue de Rome, il
+trouvait latelier ferm, le grand rideau de coutil descendu sur
+la vitre, un silence morne des caves jusqu la toiture en
+terrasse. Dchelette tait parti, lheure indique, le bail
+fini. Et lui pensait:
+
+-- Cest beau de faire ce quon veut dans lexistence, de
+gouverner sa raison et son coeur... Aurai-je jamais ce courage?...
+
+Une main se posa sur son paule:
+
+-- Bonjour, Gaussin!...
+
+Dchelette, lair fatigu, plus jaune et plus fronc que
+dhabitude, lui expliqua quil ne partait pas encore, retenu
+Paris par quelques affaires, et quil habitait le Grand-Htel,
+latelier lui faisant horreur depuis cette histoire
+pouvantable...
+
+-- Quoi donc?
+
+-- Cest vrai, vous ne savez pas... Alice est morte... Elle sest
+tue... Attendez-moi, que je regarde si jai des lettres...
+
+Il revint presque aussitt, et tout en faisant sauter des bandes
+de journaux dun doigt nerveux, il parlait sourdement, comme un
+somnambule, sans regarder Gaussin qui marchait prs de lui:
+
+-- Oui, tue, jete par la fentre, comme elle lavait dit le soir
+o vous tiez l... Quest-ce que vous voulez?... moi, je ne
+savais pas, je ne pouvais pas me douter... Le jour o je devais
+partir, elle me dit dun air tranquille: Emmne-moi,
+Dchelette... ne me laisse pas seule... je ne pourrai plus vivre
+sans toi... a me faisait rire. Me voyez-vous avec une femme, l-
+bas, chez ces Kurdes... Le dsert, les fivres, les nuits de
+bivouac... dner, elle me rptait encore: Je ne te gnerai
+pas, tu verras comme je serai gentille... Puis, voyant quelle me
+faisait de la peine, elle na plus insist... Aprs, nous sommes
+alls aux Varits dans une baignoire... tout cela convenu
+davance... Elle paraissait contente, me tenait la main tout le
+temps et murmurait: Je suis bien... Comme je partais dans la
+nuit, je la ramenai chez elle en voiture; mais nous tions tristes
+tous deux, sans parler. Elle ne me dit mme pas merci pour un
+petit paquet que je lui glissai dans la poche, de quoi vivre
+tranquille un an ou deux. Arrivs rue Labruyre, elle me demande
+de monter... Je ne voulais pas. Je ten prie... jusqu la porte
+seulement. Mais l je tins bon, je nentrai pas. Ma place tait
+retenue, mon sac fait, puis javais trop dit que je partirais...
+En descendant, le coeur un peu gros, jentendais quelle me criait
+quelque chose comme ... plus vite que toi... mais je ne compris
+quen bas, dans la rue... Oh!...
+
+Il sarrta, les yeux terre, devant lhorrible vision que le
+trottoir lui prsentait maintenant chaque pas, cette masse
+inerte et noire qui rlait...
+
+-- Elle est morte deux heures aprs, sans un mot, sans une
+plainte, me fixant de ses prunelles dor. Souffrait-elle? ma-t-
+elle reconnu? Nous lavions couche sur son lit, tout habille,
+une grande mantille de dentelle enveloppant la tte dun ct,
+pour cacher la blessure du crne. Trs ple, avec un peu de sang
+sur la tempe, elle tait encore jolie, si douce... Mais comme je
+me penchais pour essuyer cette goutte de sang qui revenait
+toujours, inpuisable -- son regard ma sembl prendre une
+expression indigne et terrible... Une maldiction muette que la
+pauvre fille me jetait... Aussi quest-ce que a me faisait de
+rester quelque temps encore ou de lemmener avec moi, prte
+tout, si peu gnante?... Non, lorgueil, lenttement dune parole
+dite... Eh bien, je nai pas cd, et elle est morte, morte de moi
+qui laimais pourtant...
+
+Il se montait, parlait tout haut, suivi de ltonnement des gens
+quil coudoyait en descendant la rue dAmsterdam; et Gaussin,
+passant devant son ancien logis dont il apercevait le balcon, la
+vranda, faisait un retour vers Fanny et leur propre histoire, se
+sentait pris dun frisson, pendant que Dchelette continuait:
+
+-- Je lai conduite Montparnasse, sans amis, sans famille...
+Jai voulu tre seul moccuper delle... Et depuis, je suis l,
+pensant toujours la mme chose, ne pouvant me dcider partir
+avec cette ide obsdante, et fuyant ma maison o jai pass deux
+mois si heureux ct delle... Je vis dehors, je cours, jessaye
+de me distraire, dchapper cet oeil de morte qui maccuse sous
+un filet de sang...
+
+Et sarrtant, but ce remords, avec deux grosses larmes qui
+glissaient sur son petit nez camard si bon, si pris de la vie, il
+disait:
+
+-- Voyons, mon ami; je ne suis pourtant pas mchant... Cest un
+peu fort tout de mme que jaie fait a...
+
+Jean essayait de le consoler, rejetant tout sur un hasard, un
+mauvais sort; mais Dchelette rptait en secouant la tte, les
+dents serres:
+
+-- Non, non... Je ne me pardonnerai jamais... Je voudrais me
+punir...
+
+Ce dsir dune expiation ne cessa de le hanter, il en parlait
+tous ses amis, Gaussin quil venait prendre la sortie du
+bureau.
+
+Allez-vous-en donc, Dchelette... Voyagez, travaillez, a vous
+distraira... lui rptaient Caoudal et les autres, un peu
+inquiets de son ide fixe, de cet acharnement leur faire rpter
+quil ntait pas mchant. Enfin un soir, soit quil et voulu
+revoir latelier avant de partir, ou quun projet trs arrt den
+finir avec sa peine ly et amen, il rentra chez lui et au matin
+des ouvriers descendant des faubourgs leur travail le
+ramassrent, le crne en deux, sur le trottoir devant sa porte,
+mort du mme suicide que la femme, avec les mmes affres, le mme
+fracassement dun dsespoir jet la rue.
+
+Dans latelier en demi-jour, une foule se pressait, dartistes, de
+modles, de femmes de thtre, tous les danseurs, tous les
+soupeurs des dernires ftes. Ctait un bruit pitin, chuchot,
+une rumeur de chapelle sous la flamme courte des cierges. On
+regardait travers les lianes, les feuillages, le corps expos
+dans une toffe de soie ramage de fleurs dor, coiff en turban
+pour la hideuse plaie de la tte, et tout de son long tendu, les
+mains blanches en avant qui disaient labandon, le dliement
+suprme, sur le divan bas ombrag de glycines o Gaussin et sa
+matresse staient connus l nuit du bal.
+
+
+X
+
+On en meurt donc quelquefois de ces ruptures!... Maintenant, quand
+ils se disputaient, Jean nosait plus parler de son dpart, il ne
+criait plus, exaspr:
+
+-- Heureusement, a va finir.
+
+Elle naurait eu qu rpondre:
+
+-- Cest bien, va-ten... moi, je me tuerai, je ferai comme
+lautre...
+
+Et cette menace quil croyait comprendre dans la mlancolie de ses
+regards et des airs quelle chantait, dans la songerie de ses
+silences, le troublait jusqu lpouvante.
+
+Cependant il avait pass lexamen de classement qui termine, pour
+les attachs consulaires, le stage ministriel; reu dans un bon
+rang, on allait le dsigner pour un des premiers postes libres, ce
+ntait plus quune affaire de semaines, de jours!... Et autour
+deux, dans cette fin de saison aux soleils de plus en plus brefs,
+tout se htait aussi vers les changements de lhiver. Un matin,
+Fanny, ouvrant la fentre devant le premier brouillard, scriait:
+
+-- Tiens, les hirondelles sont parties...
+
+Lune aprs lautre, les maisons bourgeoises du pays fermaient
+leurs persiennes; sur la route de Versailles, des voitures de
+dmnagement se succdaient, de grands omnibus de campagne chargs
+de paquets, avec des panaches de plantes vertes sur la plate-
+forme, pendant que les feuilles sen allaient par tourbillons,
+roulaient comme les nuages en fuite sous le ciel bas, et que les
+meules montaient dans les champs dgarnis. Derrire le verger,
+dpouill, rapetiss par le manque de verdure, les chalets ferms,
+les schoirs des blanchisseries aux toits rouges se massaient en
+paysage triste, et de lautre ct de la maison, la voie ferre
+mise nu droulait tout le long des bois en grisaille sa noire
+ligne voyageuse.
+
+Quelle cruaut de la laisser l toute seule dans cette tristesse
+des choses! Il sentait son coeur dfaillir davance; jamais il
+naurait le courage de ladieu. Ctait bien l-dessus quelle
+comptait, lattendant cette minute suprme, et jusque-l
+tranquille, ne parlant de rien, fidle sa promesse de ne pas
+mettre dentraves ce dpart de tout temps prvu et consenti. Un
+jour, il rentra avec cette nouvelle:
+
+-- Je suis nomm...
+
+-- Ah!... et o donc?...
+
+Elle questionnait, lair indiffrent, mais les lvres et les yeux
+dcolors, une telle crispation sur tout le visage quil ne la fit
+pas plus longtemps attendre:
+
+-- Non, non... pas encore... Jai cd mon tour Hdouin... a
+nous donne au moins six mois.
+
+Ce fut un dbordement de larmes, de rires, de baisers fous qui
+balbutiaient:
+
+-- Merci, merci... Quelle bonne vie je vais te faire
+maintenant!... Ctait a, vois-tu, qui me rendait mchante, cette
+ide de dpart...
+
+Elle allait sy prparer mieux, sy rsigner petit petit. Et
+puis, dans six mois, ce ne serait plus lautomne, avec le contre-
+coup de ces histoires de mort.
+
+Elle tint parole. Plus de nerfs, plus de querelles; et mme, pour
+viter les ennuis causs par lenfant, elle se dcidait le
+mettre en pension Versailles. Il ne sortait que le dimanche, et
+si ce nouveau rgime ne modifiait pas encore sa nature rebelle et
+sauvage, du moins il lui apprenait lhypocrisie. On vivait au
+calme, les dners avec les Hettma savours sans orage, et le
+piano rouvert pour les partitions favorites. Mais au fond, Jean
+restait plus troubl, plus perplexe que jamais, se demandant o le
+mnerait sa faiblesse, songeant parfois renoncer aux consulats,
+ passer dans le service des bureaux. Ctait Paris, le bail du
+mnage indfiniment renouvel; mais tout le rve de sa jeunesse
+bas, et le dsespoir des siens, la brouille certaine avec son pre
+qui ne lui pardonnerait pas cet abandon, surtout lorsquil en
+saurait les causes.
+
+Et pour qui?... Pour une crature vieillie, fane, quil naimait
+plus, il en avait eu la preuve en face de ses amants... Quel
+malfice tenait donc, dans cette vie deux?
+
+Comme il montait en wagon, un matin, aux derniers jours doctobre,
+un regard de jeune fille lev vers le sien lui rappela tout coup
+sa rencontre du bois, cette grce radieuse de femme-enfant, dont
+le souvenir lavait poursuivi pendant des mois. Elle portait la
+mme robe claire que le soleil tachait si joliment sous les
+branches, mais recouverte dun grand manteau de voyage; et dans le
+wagon, des livres, un petit sac, un bouquet de grands roseaux, et
+des dernires fleurs disaient le retour vers Paris, la fin de la
+villgiature. Elle aussi lavait reconnu, dun demi-sourire
+frissonnant sur la limpidit deau de source de ses yeux; et ce
+fut, pendant une seconde, lentente inexprime de la mme pense
+chez ces deux tres.
+
+Comment va votre mre, M. dArmandy? demanda tout coup le
+vieux Bouchereau que Jean, bloui, navait pas vu dabord dans son
+coin, enfoui et lisant, sa ple figure incline.
+
+Jean donna des nouvelles, trs touch quon se souvnt des siens
+et de lui, bien plus mu encore, quand la jeune fille sinforma
+des deux petites bessonnes qui avaient crit son oncle une si
+gentille lettre pour le remercier des soins donns leur mre...
+Elle les connaissait!... cela le remplit de joie; puis comme il
+tait, parat-il, dune sensibilit extraordinaire ce matin-l, il
+devint triste aussitt, en apprenant quils rentraient Paris,
+que Bouchereau allait prendre son cours de semestre lcole de
+Mdecine. Il naurait plus la chance de la revoir... Et les champs
+filant aux portires, splendides tout lheure, lui semblaient
+lugubres, clairs dune lumire dclipse.
+
+Le train siffla longuement; on arrivait. Il salua, les perdit,
+mais la sortie de la gare ils se retrouvrent, et Bouchereau
+dans le tumulte de la presse lavertit qu partir du jeudi
+suivant il restait chez lui, place Vendme... si le coeur lui
+disait dune tasse de th... Elle donnait le bras son oncle, et
+il sembla Jean que ctait elle qui linvitait sans rien dire.
+
+Aprs avoir dcid plusieurs fois quil irait chez Bouchereau,
+puis quil nirait pas -- car quoi bon se donner des regrets
+inutiles? -- il prvint pourtant chez lui quil y aurait bientt
+une grande soire au ministre laquelle il lui faudrait
+assister. Fanny visitait son habit, lui faisait repasser des
+cravates blanches; et brusquement, le jeudi soir, il neut plus la
+moindre envie de sortir. Mais sa matresse le raisonnait sur la
+ncessit de cette corve, se reprochant de lavoir trop absorb,
+gard pour elle en goste, et elle le dcidait, achevait de
+lhabiller avec des jeux tendres, retouchait le noeud de sa
+cravate, le pli de ses cheveux, riait parce que ses doigts
+sentaient la cigarette quelle reprenait et posait sur la chemine
+ toute minute, et que cela ferait faire la grimace aux danseuses.
+Et de la voir trs gaie et trs bonne, il avait le remords de son
+mensonge, serait volontiers rest prs delle au coin du feu, si
+Fanny ne let forc: Je veux... il le faut, tendrement pouss
+dehors dans la nuit du chemin.
+
+Il tait tard quand il rentra; elle dormait, et la lampe allume
+sur ce sommeil de fatigue lui rappela une rentre pareille, trois
+ans passs dj, aprs les rvlations terribles quon venait de
+lui faire. Comme il stait montr lche alors! Par quelle
+aberration ce qui devait briser sa chane lavait-il rive plus
+solidement?... Une nause lui monta aux lvres, de dgot. La
+chambre, le lit, la femme lui faisaient galement horreur; il prit
+la lumire, lemporta dans la pice ct, doucement. Il dsirait
+tant tre seul pour songer ce qui lui arrivait... oh! rien,
+presque rien.....
+
+Il aimait.
+
+Il y a dans certains mots que nous employons ordinairement un
+ressort cach qui tout coup les ouvre jusquau fond, nous les
+explique dans leur intimit exceptionnelle; puis le mot se replie,
+reprend sa forme banale et roule insignifiant, us par lhabitude
+et le machinal. Lamour est un de ces mots-l; ceux pour qui sa
+clart sest une fois traduite entire, comprendront langoisse
+dlicieuse o vivait Jean depuis une heure, sans bien se rendre
+compte dabord de ce quil prouvait.
+
+L-bas, place Vendme, dans ce coin de salon o ils taient rests
+longtemps causer ensemble, il ne sentait rien quun grand bien-
+tre, un charme doux qui lenveloppait. Ce nest quune fois
+dehors, la porte retombe sur lui, quil avait t saisi dune
+allgresse folle, puis dune dfaillance croire que toutes ses
+veines souvraient: Quest-ce que jai, mon Dieu?... Et le Paris
+quil traversait pour revenir lui paraissait tout nouveau,
+ferique, largi, radieux. Oui, cette heure o les btes de nuit
+sont lches et circulent, o la vase des gouts remonte, stale,
+grouille sous le gaz jaune, lui lamant de Sapho, curieux de
+toutes les dbauches, le Paris que peut voir la jeune fille
+revenant du bal avec des airs de valse plein la tte quelle redit
+aux toiles sous les blancheurs de sa parure, ce Paris chaste
+baign de lune claire o sclosent les mes vierges, cest ce
+Paris quil avait vu!... Et tout coup, comme il montait le large
+escalier de la gare, si prs du retour vers le mauvais gte, il se
+surprenait dire tout haut: Mais je laime... je laime... et
+cest ainsi quil lavait appris.
+
+-- Tu es l, Jean?... Que fais-tu donc?
+
+Fanny sveille en sursaut, effraye de ne pas le sentir ct
+delle. Il faut venir lembrasser, mentir, raconter le bal du
+ministre, dire sil y avait de jolies toilettes et avec qui il a
+dans; mais pour chapper cette inquisition, surtout aux
+caresses quil redoute, tout imprgn du souvenir de lautre, il
+invente un travail press, les dessins dHettma.
+
+-- Il ny a plus de feu; tu vas avoir froid.
+
+-- Non, non...
+
+-- Au moins laisse la porte ouverte, que je voie ta lampe...
+
+Il doit jouer son mensonge jusquau bout, installer la table, les
+pures; puis assis, immobile, retenant son souffle, il songe, il
+se rappelle, et, pour fixer son rve, le raconte Csaire dans
+une longue lettre, pendant que le vent de nuit remue les branches
+qui craquent sans un froissement de feuilles, que les trains se
+succdent en grondant et que La Balue, troubl par la lumire,
+sagite dans sa petite cage, sautille dun perchoir lautre avec
+des cris hsitants.
+
+Il dit tout, la rencontre dans les bois, le wagon, son motion
+singulire lentre de ces salons quil avait vus si lugubres et
+tragiques le jour de la consultation, des chuchotements furtifs
+dans les portes, de tristes regards changs de chaise chaise,
+et qui, ce soir, souvraient anims et bruyants en une longue
+enfilade lumineuse. Bouchereau lui-mme navait plus sa
+physionomie dure, cet oeil noir, fouilleur et dconcertant sous
+ses gros sourcils dtoupe, mais une expression repose et
+paternelle de bonhomme qui consent ce que lon samuse chez lui.
+
+Tout coup elle est venue vers moi et je nai plus rien vu...
+Mon ami, elle sappelle Irne, elle est jolie, lair bon, les
+cheveux de ce brun dor des Anglaises, une bouche denfant
+toujours prte rire... Oh! pas ce rire sans gaiet, qui agace
+chez tant de femmes; une vraie expansion de jeunesse et de
+bonheur... Elle est ne Londres; mais son pre tait Franais et
+elle na pas daccent du tout, seulement une adorable faon de
+prononcer certains mots, de dire uncl qui chaque fois met une
+caresse dans les yeux du vieux Bouchereau. Il la prise avec lui
+pour soulager la famille de son frre qui est nombreuse, et
+remplacer la soeur dIrne, lane, marie depuis deux ans son
+chef de clinique. Mais elle, voil, les mdecins ne lui vont
+gure... Comme elle ma amus avec la btise de ce jeune savant
+exigeant de sa fiance, sur toute chose, un engagement formel et
+solennel de lguer leur deux corps la Socit danthropologie!
+... Elle, cest un oiseau voyageur. Elle aime les bateaux, la mer;
+la vue dun beaupr tourn au large lui prend le coeur... Elle me
+disait tout cela librement, en camarade, bien _miss_ dallures,
+malgr sa grce parisienne, et je lcoutais ravi de sa voix, de
+son rire, de la conformit de nos gots, dune certitude intime
+que le bonheur de ma vie tait l, ct de ma main, et que je
+navais qu le saisir, lemporter loin, bien loin, o menverrait
+la carrire aventureuse...
+
+-- Viens donc te coucher, mami...
+
+Il tressaute, sarrte, cache instinctivement la lettre quil est
+en train dcrire!
+
+-- Tout lheure... Dors, dors...
+
+Il lui parle avec colre et, le dos tendu, coute le sommeil
+revenir dans cette respiration de femme, car ils sont trs prs
+lun de lautre, et si loin!
+
+... Quoi quil arrive, ce sera la dlivrance que cette rencontre
+et cet amour. Tu connais ma vie; tu as compris, sans que nous en
+parlions jamais, quelle est la mme quautrefois, que je nai pas
+pu maffranchir. Mais ce que tu ne sais pas, cest que jtais
+prt sacrifier fortune, avenir, tout, cette habitude fatale o
+je menlisais un peu plus chaque jour. Maintenant, jai trouv le
+ressort, le point dappui qui me manquait; et pour ne plus laisser
+de recours ma faiblesse, je me suis jur de ne retourner l-bas
+que libre et spar... demain lvasion...
+
+Ce ne fut ni le lendemain ni le jour suivant. Il fallait un moyen
+pour svader, un prtexte, le dnouement dune querelle o lon
+crie: Je men vais, pour ne plus revenir; et Fanny se montrait
+douce et gaie comme aux premiers temps illusionns du mnage.
+
+crire cest fini sans plus dexplications?... Mais cette
+violente ne se rsignerait pas ainsi, le relancerait,
+sacharnerait jusqu la porte de son htel, de son bureau. Non,
+mieux vaudrait lattaquer de face, la convaincre de lirrvocable,
+du dfinitif de cette rupture, et sans colre comme sans piti,
+lui en numrer les causes.
+
+Mais avec ces rflexions, une peur lui revint du suicide dAlice
+Dor. Il y avait devant chez eux, de lautre ct du pav, une
+ruelle en pente conduisant la voie et ferme dune barrire; les
+voisins prenaient par l, les jours de presse, pour suivre les
+rails jusqu la gare. Et limagination du Mridional voyait,
+aprs leur scne de rupture, sa matresse schapper sur la route,
+joindre la traverse, se jeter sous les roues du train qui
+lemportait. Cette crainte lobsdait au point que la seule pense
+de cette barrire battante, entre deux murs chargs de lierre, lui
+faisait reculer lexplication.
+
+Encore sil avait eu l un ami, quelquun pour la garder,
+lassister cette premire crise; mais, terrs dans leur collage
+comme des marmottes, ils ne connaissaient personne, et ce ntait
+pas les Hettma, ces monstrueux gostes luisants et noys de
+graisse, bestialiss encore par lapproche de leur hivernage
+dEsquimaux, que la malheureuse aurait pu appeler au secours de
+son dsespoir et de son abandon.
+
+Il fallait rompre, pourtant, et rompre vite. Malgr sa promesse
+lui-mme, Jean tait retourn deux ou trois fois place Vendme, de
+plus en plus pris; et quoiquil net rien dit encore, laccueil
+ bras ouverts du vieux Bouchereau, lattitude dIrne o se
+mlaient dans la rserve une tendresse, une indulgence, et comme
+lattente mue de la dclaration, tout lavertissait de ne plus
+tarder. Puis le supplice de mentir, les prtextes quil inventait
+pour Fanny, et lespce de sacrilge daller des baisers de Sapho
+ la cour discrte, balbutiante...
+
+
+XI
+
+Au milieu de ces alternatives, il trouvait au ministre, sur sa
+table, la carte dun monsieur venu dj deux fois dans la matine,
+disait lhuissier avec un certain respect de la nomenclature
+suivante:
+
+C. GAUSSIN DARMANDY
+
+Prsident des Submersionnistes de la Valle du Rhne,
+Membre du Comit central dtude et de vigilance,
+Dlgu dpartemental, etc., etc.
+
+Loncle Csaire Paris!... Le Fnat dlgu, membre dun comit
+de vigilance!... Sa stupeur durait encore, quand loncle parut,
+toujours brun comme une pomme de pin, ses yeux fous, son rire au
+coin des tempes, sa barbe du temps de la Ligue, mais au lieu de
+lternelle veste de futaine ctes, une redingote en drap neuf
+bridant sur le ventre et donnant au petit homme une majest
+vraiment prsidentielle.
+
+Ce qui lamenait Paris? Lachat dune machine lvatoire pour
+limmersion de ses nouvelles vignes -- il prononait le mot
+lvatoire avec une conviction qui le grandissait ses propres
+yeux --, puis la commande de son buste que ses collgues lui
+demandaient pour orner la salle du conseil.
+
+-- Tu as vu, ajouta-t-il dun air modeste, ils mont nomm
+prsident... Mon ide de submersion bouleverse le Midi... Et dire
+que cest moi, le Fnat, qui suis en train de sauver les vins de
+France!... Il ny a que les toqus, vois-tu.
+
+Mais le but principal de son voyage, ctait la rupture avec
+Fanny. Comprenant que laffaire tranait en longueur, il venait
+donner un coup de main.
+
+-- Je my connais, tu penses... Quand courbebaisse a lch la
+sienne pour se marier...
+
+Avant dattaquer son histoire, il sarrta et, dboutonnant sa
+redingote, il en tira un petit portefeuille rondement tendu:
+
+-- Dabord, dbarrasse-moi de ceci... B oui! largent... la
+libration du territoire...
+
+Il se trompa au geste de son neveu, comprit quil refusait par
+discrtion:
+
+-- Prends donc! prends donc!... Cest ma fiert de pouvoir rendre
+au fils un peu de ce que le pre a fait pour moi... Dailleurs,
+Divonne le veut ainsi. Elle est au courant de laffaire, et si
+contente que tu penses te marier, secouer ton vieux crampon!
+
+Dans la bouche de Csaire, aprs le service que sa matresse lui
+avait rendu, Jean trouva vieux crampon un peu injuste, et cest
+avec une pointe damertume quil rpondit:
+
+-- Reprenez votre portefeuille, mon oncle... vous savez mieux que
+personne combien ces questions sont indiffrentes Fanny.
+
+-- Oui, ctait une bonne fille... dit loncle en oraison funbre,
+et il ajouta, clignant sa patte doie: Garde toujours largent...
+Avec les tentations de Paris, je laime mieux entre tes mains que
+dans les miennes; et puis il en faut pour les ruptures comme pour
+les duels...
+
+Il se leva l-dessus, dclarant quil mourait de faim et que cette
+grosse question se discuterait mieux, la fourchette la main, en
+djeunant. Toujours la lgret gouailleuse du Mridional
+traiter les affaires de femme.
+
+-- Entre nous, petit...
+
+Ils taient attabls dans un restaurant de la rue de Bourgogne, et
+loncle spanouissait, la serviette au menton, tandis que Jean
+grignotait du bout des dents, lestomac serr.
+
+-- ... Je trouve que tu prends la chose trop au tragique. Je sais
+bien que le premier coup est dur, lexplication ennuyeuse; mais,
+si cela te cote trop, ne dis rien, fais comme Courbebaisse.
+Jusquau matin du mariage, la Mornas a tout ignor. Le soir, en
+sortant de chez sa future, il allait chercher la chanteuse son
+beuglant, et la reconduisait chez elle. Tu me diras que a nest
+pas trs rgulier ni bien loyal non plus. Mais quand on naime pas
+les scnes, et avec des femmes terribles comme Paola Mornas!... Il
+y avait prs de dix ans que ce grand beau garon tremblait devant
+cette petite moricaude. Pour le dcrochage, il fallait ruser,
+manoeuvrer...
+
+Et voici comme il sy tait pris.
+
+La veille du mariage, un Quinze Aot, le jour de la fte, Csaire
+proposa la petite daller pcher une friture dans lYvette.
+Courbebaisse devait venir les rejoindre pour dner; et lon sen
+retournerait tous trois le lendemain soir, quand Paris aurait
+vapor son odeur de poussire, de carcasses de fuses et dhuile
+ lampions. a va. Les voil tous deux tendus dans lherbe au
+bord de cette petite rivire qui frtille et luit entre ses berges
+basses, fait les prairies si vertes et les saules si feuillus.
+Aprs la pche, le bain. Ce ntait pas la premire fois quil
+leur arrivait de nager ensemble, Paola et lui, en bons garons, en
+camarades; mais ce jour-l, cette petite Mornas, les bras, les
+jambes nues, son corps de maugrabine fait au moule, que la
+mouillure du costume plaquait de partout... peut-tre aussi lide
+que Courbebaisse lui avait donn carte blanche... Ah! la mtine...
+Elle se retourna, le regarda dans les yeux, durement.
+
+-- Vous savez, Csaire, ny revenez plus.
+
+Il ninsista pas, de peur de gter son affaire, et se dit: Ce
+sera pour aprs dner. Trs gai, le dner, sur le balcon en bois
+de lauberge, entre les deux drapeaux que le patron avait arbors
+en lhonneur du Quinze Aot. Il faisait chaud, les foins sentaient
+bon, et lon entendait les tambours, les ptards, la musique de
+lorphon qui courait les rues.
+
+-- Est-il embtant, ce Courbebaisse, de narriver que demain,
+disait la Mornas, qui stirait les bras avec un coup de champagne
+dans les yeux..., jai envie de mamuser, moi, ce soir.
+
+-- Et moi, donc!
+
+Il tait venu sappuyer ct delle sur la rampe du balcon,
+encore brlante du soleil de la journe, et sournoisement, en
+sondeur, il passait le bras autour de sa taille:
+
+-- Oh! Paola... Paola...
+
+Cette fois, au lieu de se fcher, la chanteuse se mit rire, mais
+si fort, de si bon coeur quil finit par en faire autant. Mme
+tentative repousse de la mme faon, le soir, en rentrant de la
+fte o ils avaient dans, tir des macarons; et comme leurs
+chambres taient voisines, elle lui chantait travers la cloison:
+_Tes trop ptit, tes trop ptit_..., avec toutes sortes de
+comparaisons dsobligeantes entre lui et Courbebaisse. Il se
+tenait pour ne pas lui rpondre, lappeler la veuve Mornas; mais
+ctait encore trop tt. Le lendemain, par exemple, en
+sinstallant devant un bon djeuner, pendant que Paola
+simpatientait et sinquitait, la fin, de ne pas voir arriver
+son homme, ce fut avec une certaine satisfaction quil tira sa
+montre et dit solennellement:
+
+-- Midi, cest fait...
+
+-- Quoi donc?
+
+-- Il est mari.
+
+-- Qui?
+
+-- Courbebaisse.
+
+Vlan!
+
+-- Ah! mon ami, quelle gifle... Dans toutes mes aventures galantes
+je nai jamais rien reu de pareil. Et, tout de suite, la voil
+qui veut partir... Mais, pas de train avant quatre heures... Et
+pendant ce temps linfidle brlait les rails du P.-L.-M. vers
+lItalie avec sa femme. Alors, dans sa rage, elle repique, mabme
+de coups et de griffes; -- cette chance!... moi qui nous avais
+enferms clef; -- puis elle sen prend la vaisselle et tombe
+enfin dans une crise de nerfs pouvantable. cinq, on la porte
+sur son lit, on la maintient, tandis que tout rafl, comme si je
+sortais dun buisson de ronces, je cours pour trouver le mdecin
+dOrsay... Dans ces affaires-l, cest comme sur le terrain, il
+faudrait toujours avoir un mdecin avec soi. Me vois-tu, par les
+routes, jeun, et un soleil!... Il faisait nuit quand je le
+ramenai... Tout coup, en approchant de lauberge, une rumeur de
+foule, un rassemblement sous les fentres... Ah! mon Dieu, elle
+sest suicide? Elle a tu quelquun? Avec la Mornas ctait plus
+vraisemblable... Je me prcipite, et quest-ce que je vois?... Le
+balcon charg de lanternes vnitiennes et la chanteuse debout,
+console et superbe, enroule dans un des drapeaux et gueulant la
+_Marseillaise_, en pleine fte impriale, au-dessus du peuple qui
+acclamait. Et voil, mon petit, comment sest termine la liaison
+de Courbebaisse; je ne te dirai pas que tout a t fini dune
+fois. Aprs dix ans de fers, il faut toujours compter un peu de
+surveillance. Mais enfin, le plus fort stait pass sur moi; et
+jen recevrai bien autant de la tienne, si tu veux.
+
+-- Ah! mon oncle, ce nest pas le mme genre de femme.
+
+-- Va donc, dit Csaire dcachetant une bote de cigares quil
+approchait de son oreille pour sassurer sils taient secs, tu
+nes pas le premier qui la quitte...
+
+-- Cest pourtant vrai...
+
+Et Jean se rattrapait avec bonheur ce mot qui let navr
+quelques mois auparavant. Au fond, loncle et son histoire comique
+le rassuraient un peu, mais ce quil nadmettait pas, ctait le
+mensonge en partie double pendant des mois, cette hypocrisie, ce
+partage, il ne pourrait jamais sy rsoudre et navait que trop
+attendu.
+
+-- Alors, comment veux-tu faire?...
+
+Pendant que le jeune homme se dbattait dans ces incertitudes, le
+membre du conseil de vigilance lissait sa barbe, essayait des
+sourires, des effets, des ports de tte, puis dun air ngligent:
+
+-- Cest loin dici quil demeure?
+
+-- Qui donc?
+
+-- Mais cet artiste, ce Caoudal dont tu mas parl pour mon
+buste... On pourrait aller voir ses prix, pendant quon est
+ensemble...
+
+Caoudal, bien que clbre, grand mangeur dargent, occupait
+toujours rue dAssas latelier de ses premiers succs. Csaire,
+tout en allant, sinformait de sa valeur artistique; il y mettrait
+le prix, certainement, mais ces messieurs du comit tenaient une
+oeuvre de premier ordre.
+
+-- Oh! ne craignez rien, mon oncle, si Caoudal veut bien sen
+charger...
+
+Et il lui numrait les titres du sculpteur, membre de lInstitut,
+commandeur de la Lgion dhonneur et dune foule dordres
+trangers. Le Fnat ouvrait de grands yeux.
+
+-- Et vous tes amis?
+
+-- Trs amis.
+
+-- Ce Paris, pas moins!... comme on y fait de belles
+connaissances.
+
+Gaussin aurait eu pourtant quelque honte avouer que Caoudal
+tait un ancien amant de Fanny, et quelle les avait mis en
+relation. Mais on et dit que Csaire y pensait:
+
+-- Cest lui lauteur de cette Sapho que nous avons Castelet?...
+Alors il connat ta matresse, et pourrait taider peut-tre la
+rupture. LInstitut, la Lgion dhonneur, a impressionne toujours
+une femme...
+
+Jean ne rpondit pas, songeant aussi peut-tre utiliser
+linfluence du premier amant.
+
+Et loncle continuait dun bon rire:
+
+-- propos, tu sais, le bronze nest plus chez ton pre... Quand
+Divonne a su, quand jai eu le malheur de lui dire que a
+reprsentait ta matresse, elle na plus voulu quil ft l...
+Avec les manies du consul, ses difficults au moindre changement,
+ce ntait pas commode, surtout sans laisser souponner le
+motif... Oh! les femmes... Elle a si bien manoeuvr qu cette
+heure M. Thiers prside sur la chemine de ton pre, et la pauvre
+Sapho se ronge de poussire dans la chambre du vent, avec les
+vieux chenets et les meubles hors dusage; mme quelle a reu un
+atout dans le transport, le chignon cass et sa lyre qui ne tient
+plus. La rancune de Divonne, sans doute, qui lui aura port
+malheur.
+
+Ils arrivaient rue dAssas. Devant laspect modeste et travailleur
+de cette cit dartistes, ces ateliers aux portes de remises
+numrotes, souvrant de chaque ct dune longue cour que
+terminent les btiments vulgaires dune cole communale aux
+perptuelles mlopes de lecture, le prsident des
+submersionnistes eut de nouveaux doutes sur le talent dun homme
+aussi mdiocrement log; mais sitt entr chez Caoudal, il sut
+quoi sen tenir: Pas pour cent mille francs, pas pour un
+million!... hurlait le sculpteur au premier mot de Gaussin; et
+soulevant mesure son grand corps du divan o il sallongeait
+dans le dsordre et labandon de latelier: Un buste!... Ah bien!
+oui... mais regardez donc l-bas cet crasement de pltre en mille
+miettes... ma figure du prochain Salon que je viens de dmolir
+coups de maillet... Voil le cas que jen fais, de la sculpture,
+et si tentante que soit la binette du monsieur...
+
+-- Gaussin dArmandy... prsident...
+
+Loncle rassemblait tous ses titres, mais il y en avait trop,
+Cadoual linterrompit, et tourn vers le jeune homme:
+
+-- Vous me regardez, Gaussin... Vous me trouvez vieilli?...
+
+Cest vrai quil avait bien son ge dans ce jour tomb den haut
+sur les balafres, les creux et meurtrissures de sa tte viveuse et
+surmene, sa crinire de lion montrant des rpes de vieux tapis,
+ses bajoues pendantes et flasques, et sa moustache aux tons de
+mtal ddor quil ne se donnait plus la peine de friser ni de
+teindre... quoi bon?... Cousinard, le petit modle, venait de
+partir.
+
+-- Oui, mon cher, avec mon mouleur, un sauvage, une brute, mais
+vingt ans!...
+
+Lintonation rageuse et ironique, il arpentait latelier,
+bousculant dun coup de botte lescabeau qui le gnait au passage.
+Tout coup, arrt devant le miroir enguirland de cuivre au-
+dessus du divan, il se regardait avec une affreuse grimace:
+
+-- Suis-je assez laid, assez dmoli, en voil des cordes, des
+fanons de vieille vache!...
+
+Il prenait son cou poigne, puis dans un accent lamentable et
+comique, une prvoyance de vieux beau qui se pleure:
+
+-- Et dire que je regretterai a, lan prochain!...
+
+Loncle restait effar. Cet acadmicien qui se tirait la langue
+racontait ses basses amours! Il y avait donc des toqus partout,
+mme lInstitut; et son admiration pour le grand homme
+samoindrissait de la sympathie quil ressentait pour ses
+faiblesses.
+
+-- Comment va Fanny?... tes-vous toujours Chaville?... fit
+Caoudal subitement apais et venant sasseoir ct de Gaussin
+dont il tapotait familirement lpaule.
+
+-- Ah! la pauvre Fanny, nous navons plus longtemps vivre
+ensemble...
+
+-- Vous partez?
+
+-- Oui, bientt... et je me marie avant... Il faut que je la
+quitte.
+
+Le sculpteur eut un rire froce:
+
+-- Bravo! Je suis content... Venge-nous, mon petit, venge-nous de
+ces coquines-l. Lche-les, trompe-les, et quelles pleurent, les
+misrables! Tu ne leur feras jamais autant de mal quelles en ont
+fait aux autres.
+
+Loncle Csaire triomphait:
+
+-- Tu vois, monsieur ne prend pas les choses aussi tragiquement
+que toi... Comprenez-vous cet innocent... ce qui le retient de
+sen aller, cest la peur quelle se tue!
+
+Jean avoua trs simplement limpression que lui avait faite le
+suicide dAlice Dor.
+
+-- Mais ce nest pas la mme chose, dit Caoudal vivement... Celle-
+l, ctait une triste, une molle aux mains tombantes... une
+pauvre poupe qui manquait de son... Dchelette a eu tort de
+croire quelle mourait pour lui... Un suicide par fatigue et ennui
+de vivre. Tandis que Sapho... ah! ouiche, se tuer... Elle aime
+bien trop lamour et brlera jusquau bout, jusquaux bobches.
+Elle est de la race des jeunes premiers qui ne changent jamais de
+rle, et finissent sans dents, sans cils, dans leur peau de jeunes
+premiers... Regardez-moi donc... Est-ce que je me tue?... Jai
+beau avoir du chagrin, je sais bien que, celle-l partie, jen
+prendrai une autre, quil men faudra toujours... Votre matresse
+fera comme moi, comme elle a dj fait... Seulement, elle nest
+plus jeune, et ce sera plus difficile.
+
+Loncle continuait triompher:
+
+-- Te voil rassur, hein?
+
+Jean ne disait rien, mais ses scrupules taient vaincus et sa
+rsolution bien prise. Ils partaient, quand le sculpteur les
+rappela pour leur montrer une photographie ramasse sur la
+poussire de sa table et quil essuyait dun revers de manche.
+
+-- Tenez, la voil!... Est-elle jolie, la coquine... se mettre
+genoux devant... Ces jambes, cette gorge!
+
+Et ctait terrible le contraste de ces yeux ardents, de cette
+voix passionne avec le tremblement snile des gros doigts en
+spatule o grelottait limage souriante, aux charmes capitonns de
+fossettes, de Cousinard le petit modle.
+
+
+XII
+
+-- Cest toi?... Comme tu viens de bonne heure!...
+
+Elle arrivait du fond du jardin, sa robe pleine de pommes tombes,
+et montait le perron trs vite, un peu inquite de la mine la
+fois gne et volontaire de son amant.
+
+-- Quy a-t-il donc?
+
+-- Rien, rien... cest ce temps, ce soleil... Jai voulu profiter
+du dernier beau jour pour faire un tour en fort, nous deux...
+Veux-tu?
+
+Elle eut son cri denfant de la rue, qui lui revenait chaque fois
+quelle tait contente:
+
+-- Oh! veine...
+
+Plus dun mois quils ntaient sortis, bloqus par les pluies,
+les bourrasques de novembre. On ne samusait pas toujours la
+campagne; autant vivre dans larche avec les bestiaux de No...
+Elle avait quelques recommandations faire la cuisine, cause
+des Hettma qui venaient dner; et pendant quil lattendait
+dehors, sur le Pav des Gardes, Jean regardait la petite maison
+rchauffe de cette lumire douce darrire-t, la rue de
+campagne aux larges dalles moussues, avec cet adieu de nos yeux,
+treignant et dou de mmoire, aux endroits que nous allons
+quitter.
+
+La fentre de la salle, grande ouverte, laissait chapper les
+vocalises du loriot, alternant avec les ordres de Fanny la femme
+de service:
+
+-- Surtout noubliez pas, pour six heures et demie... Vous
+servirez dabord la pintade... Ah! que je vous donne du linge...
+
+Sa voix sonnait, claire, heureuse, parmi des grsillements de
+cuisine et les petits cris de loiseau sgosillant au soleil. Et
+lui qui savait que leur mnage navait plus que deux heures
+vivre, ces prparatifs de fte lui serraient le coeur.
+
+Il eut envie de rentrer, de tout lui dire, l, dun coup; mais il
+eut peur de ses cris, de la scne pouvantable que le voisinage
+entendrait, dun scandale ameuter le haut et le bas Chaville. Il
+savait que dchane, rien ne comptait plus pour elle, et sen
+tint son ide de la conduire en fort.
+
+-- Voil... jy suis...
+
+Lgre, elle prit son bras, lavertissant de parler bas et de
+marcher vite en passant devant chez leurs voisins, dans la crainte
+quOlympe voult les accompagner et gner leur bonne partie. Elle
+ne fut tranquille que le pav franchi et la vote du chemin de
+fer, lorsquils eurent tourn gauche dans le bois.
+
+Il faisait un temps doux, rayonnant, un soleil tamis dune brume
+argente et flottante, qui baignait toute latmosphre,
+saccrochait aux taillis o quelques arbres, entre leurs feuilles
+dores tenant encore, gardaient des nids de pies, des paquets de
+gui vert de grandes hauteurs. On entendait un cri doiseau,
+continu, en bruit de lime, et ces coups de bec sur le bois qui
+rpondent au bcheron dans les coupes.
+
+Ils allaient lentement, marquant leurs pas sur la terre amollie
+par les pluies de lautomne. Elle avait chaud dtre venue si
+vite, les joues allumes, les yeux brillants, sarrta pour
+enlever la grande mantille de blonde, un cadeau de Rosa, dont elle
+stait garantie la tte en sortant, le reste fragile et coteux
+des splendeurs passes. La robe quelle portait, une pauvre robe
+en soie noire, craque sous les bras, la taille, il la lui
+connaissait depuis trois ans; et quand elle la relevait, en
+passant devant lui, cause de quelque flaque, il voyait les
+talons de ses bottines qui se tournaient.
+
+Comme elle avait pris gaiement cette demi-misre, sans regret ni
+plainte, occupe de lui, de son bien-tre, jamais plus heureuse
+que lorsquelle le frlait, les deux mains croises sur son bras.
+Et Jean se demandait en la regardant toute rajeunie de ce
+renouveau de soleil et damour, quelle pousse de sve il y avait
+dans une crature pareille, quelle merveilleuse facult doubli et
+de pardon, pour garder tant de gaiet, dinsouciance, aprs une
+vie de passions, de traverses et de larmes, tout cela marqu sur
+son visage, mais seffaant au moindre panouissement de gaiet.
+
+-- Cest un cpe, je te dis que cest un cpe...
+
+Elle entrait sous bois, enfonait jusquaux genoux dans les
+feuilles mortes, revenait toute dcoiffe et fripe par les
+ronces, et lui montrait ce petit rseau sur le pied du champignon
+qui distingue le vrai cpe du faux:
+
+-- Tu vois, il a le tulle!...
+
+Et elle triomphait.
+
+Lui ncoutait pas, distrait, sinterrogeant:
+
+-- Est-ce le moment?... Faut-il?...
+
+Mais le courage lui manquait, elle riait trop, ou lendroit
+ntait pas favorable; et il lentranait toujours plus loin,
+comme un assassin qui mdite son coup.
+
+Il allait se dcider, quand au tournant dune alle, quelquun
+apparut et les drangea, le garde de ce peuplement, Hochecorne,
+quils rencontraient quelquefois. Pauvre diable qui avait
+successivement perdu, dans la petite maison forestire que ltat
+lui allouait au bord de ltang, deux enfants, puis sa femme, et
+toujours des mmes fivres pernicieuses. Ds le premier dcs, le
+mdecin dclarait le logement insalubre, trop prs de leau et de
+ses manations; et malgr les certificats, les apostilles, on
+lavait laiss l deux ans, trois ans, le temps de voir mourir
+tous les siens, lexception dune petite fille avec qui il
+venait enfin de sinstaller dans un logis neuf lentre du bois.
+
+Hochecorne, face de Breton ttu, aux yeux clairs et courageux, au
+front fuyant sous sa casquette duniforme, vrai type de fidlit,
+de superstition toutes les consignes, avait la bricole de son
+fusil sur une paule, sur lautre la tte endormie de son enfant,
+quil portait.
+
+-- Comment va-t-elle? demanda Fanny souriant cette fillette de
+quatre ans, plie et diminue par la fivre, qui sveillait,
+ouvrait de grands yeux cercls de rose.
+
+Le garde soupira:
+
+-- Pas bien... Jai beau la mener partout avec moi... voil
+quelle ne mange plus, quelle na de got rien; faut croire que
+ctait trop tard quand on a chang dair et quelle a dj pris
+le mal... Elle est si lgre, voyez, madame, on dirait une
+feuille... Un de ces jours elle va fiche le camp comme les
+autres... Bon Dieu!...
+
+Ce bon Dieu! tout bas, dans la moustache, ctait toute sa
+rvolte contre la cruaut des bureaux et des paperassiers.
+
+-- Elle tremble, on dirait quelle a froid.
+
+-- cest la fivre, madame.
+
+-- Attendez, nous allons la rchauffer...
+
+Elle prit la mantille qui pendait sur son bras, en entoura la
+petite:
+
+-- Si, si, laissez donc... ce sera son voile de marie, plus
+tard...
+
+Le pre eut un sourire navr, et remuant la menotte de lenfant
+qui se rendormait, blme dans tout ce blanc comme une petite
+morte, il lui faisait dire merci la dame, puis sloignait avec
+un bon Dieu! perdu dans le craquement des branches sous ses
+pieds.
+
+Fanny ntait plus gaie, serre contre lui de toute cette
+tendresse craintive de la femme que son motion, tristesse ou
+joie, rapproche de celui quelle aime. Jean se disait: Quelle
+bonne fille..., mais sans faiblir dans ses dcisions, sy
+affermissant au contraire, car sur la pente de lalle o ils
+entraient se levait limage dIrne, le souvenir du rayonnant
+sourire rencontr l et qui lavait pris tout de suite, avant mme
+quil en connt le charme profond, la source intime de douceur
+intelligente. Il songea quil avait attendu jusquau dernier
+moment, que ctait aujourdhui jeudi... Allons, il le faut...
+et visant un rond-point quelque distance, il se le donna comme
+dernire limite.
+
+Une claircie dans une coupe de bois, des arbres couchs au milieu
+de copeaux, de sanglants dbris dcorce, et des fagots, des trous
+de charbonnage... Un peu plus bas on voyait ltang do montait
+une bue blanche, et sur le bord la petite maison abandonne, au
+toit tombant, aux fentres casses, ouvertes, le lazaret des
+Hochecorne. Aprs, les bois remontaient vers Vlizy, un grand
+coteau de toisons rousses, de haute futaie serre et triste... Il
+sarrta brusquement:
+
+-- Si lon se reposait un peu?
+
+Ils sassirent sur une longue charpente jete terre, un ancien
+chne dont se comptaient les branches aux blessures de la hache.
+Lendroit tait tide, gay dune ple rverbration lumineuse,
+et dun parfum de violettes perdues.
+
+-- Comme il fait bon!... dit-elle, alanguie sur son paule et
+cherchant la place dun baiser dans son cou.
+
+Il se recula un peu, lui prit la main. Alors, devant lexpression
+subitement durcie de son visage, elle seffraya:
+
+-- Quoi donc? Quy a-t-il?
+
+-- Une mauvaise nouvelle, ma pauvre amie... Hdouin, tu sais,
+celui qui est parti ma place...
+
+Il parlait pniblement, avec une voix rauque dont le son
+ltonnait lui-mme, mais qui se raffermissait vers la fin de
+lhistoire prpare davance... Hdouin tomb malade en arrivant
+son poste, et lui, dsign doffice pour aller le remplacer. Il
+avait trouv cela plus facile dire, moins cruel que la vrit.
+Elle lcouta jusquau bout sans linterrompre, la face dune
+pleur grise, loeil fixe.
+
+-- Quand pars-tu? demanda-t-elle, en retirant sa main.
+
+-- Mais ce soir... cette nuit...
+
+Et la voix fausse et dolente, il ajouta:
+
+-- Je compte passer vingt-quatre heures Castelet, puis
+membarquer Marseille...
+
+-- Assez, ne mens plus, cria-t-elle dans une explosion farouche
+qui la mit debout, ne mens plus, tu ne sais pas!... Le vrai, cest
+que tu te maries... Il y a assez longtemps que ta famille te
+travaille... Ils ont tellement peur que je te retienne, que je
+tempche daller chercher le typhus ou la fivre jaune... Enfin
+les voil satisfaits... La demoiselle ton got, il faut
+croire... Et quand je pense aux noeuds de cravate que je te
+faisais, le jeudi!... tais-je assez bte, hein?
+
+Elle riait dun rire douloureux, atroce, qui tordait sa bouche,
+montrait lcart que faisait sur le ct la cassure toute rcente
+sans doute, car il ne lavait pas vue encore, dune de ses belles
+dents nacres dont elle tait si fire; et cela, cette dent
+manquante dans cette figure terreuse, creuse, bouleverse, fit
+Gaussin une peine horrible.
+
+-- coute-moi, dit-il la reprenant, lasseyant de force contre
+lui... Eh bien, oui, je me marie... Mon pre y tenait, tu sais
+bien; mais quest-ce que cela peut te faire puisque je dois
+partir?...
+
+Elle se dgagea, voulant garder sa colre:
+
+-- Et cest pour mapprendre a, que tu mas fait faire une lieue
+ travers bois... Tu tes dit: Au moins on ne lentendra pas, si
+elle crie... Non, tu vois... pas un clat, pas une larme. Dabord,
+jen ai plein le dos du joli garon que tu es... tu peux ten
+aller, ce nest pas moi qui te ferai revenir... Sauve toi donc
+dans les les avec ta femme, ta petite, comme on dit chez toi...
+Elle doit tre propre, la petite... laide comme un gorille, ou
+alors enceinte pleine ceinture... car tu es aussi jobard que
+ceux qui te lont choisie.
+
+Elle ne se retenait plus, lance dans un dbordement dinjures,
+dinfamies, jusqu ne pouvoir bgayer la fin que des mots
+lche... menteur... lche... sous son nez, en provocation, comme
+on montre le poing.
+
+Ctait au tour de Jean de lcouter sans rien dire, sans aucun
+effort pour larrter. Il laimait mieux ainsi, insultante,
+ignoble, la vraie fille du pre Legrand; la sparation serait
+moins cruelle... En eut-elle conscience? Mais elle se tut tout
+coup, tomba, la tte et le buste en avant, dans les genoux de son
+amant, avec un grand sanglot qui la secouait toute, et do
+sortait une plainte entrecoupe:
+
+-- Pardon, grce... je taime, je nai que toi... Mon amour, ma
+vie, ne fais pas a... ne me laisse pas... quest-ce que tu veux
+que je devienne?
+
+Lmotion le gagnait... Oh! voil ce quil avait redout... Les
+larmes montaient delle lui, et il renversait la tte en arrire
+pour les garder dans ses yeux dbordants, essayant de lapaiser
+par des mots btes, et toujours cet argument raisonnable:
+
+-- Mais puisque je devais partir...
+
+Elle se redressa avec ce cri qui dvoilait tout son espoir:
+
+-- Eh! tu ne serais pas parti. Je taurais dit: Attends, laisse-
+toi aimer encore... Crois-tu que cela se retrouve deux fois dtre
+aim comme je taime?... Tu as le temps de te marier, tu es si
+jeune... moi, bientt, je serai finie... je ne pourrai plus, et
+alors nous nous quitterons naturellement.
+
+Il voulut se lever; il eut ce courage, et de lui dire que tout ce
+quelle faisait tait inutile; mais saccrochant lui, se
+tranant agenouille dans la boue reste ce creux de vallon,
+elle le forait reprendre sa place, et devant lui, dans ses
+jambes, avec le souffle de ses lvres, la voluptueuse treinte de
+ses yeux, et des caresses enfantines, les mains plat sur cette
+figure qui se raidissait, les doigts dans ses cheveux, dans sa
+bouche, elle essayait de tisonner les cendres froides de leur
+amour, lui redisait tout bas les dlices passs, les rveils sans
+force, lenlacement ananti de leurs aprs-midi du dimanche. Tout
+cela ntait rien auprs de ce quelle lui donnerait encore; elle
+savait dautres baisers, dautres ivresses, elle en inventerait
+pour lui...
+
+Et pendant quelle lui chuchotait de ces mots comme les hommes en
+entendent la porte des bouges, elle avait de grosses larmes
+ruisselant sur une expression dagonie et de terreur, se
+dbattait, criait dune voix de rve:
+
+-- Oh! que a ne soit pas... dis que ce nest pas vrai que tu me
+quittes...
+
+Et des sanglots encore, des gmissements, des appels au secours,
+comme si elle lui voyait un couteau dans les mains.
+
+Le bourreau ntait gure plus vaillant que la victime. Sa colre,
+il ne la craignait pas plus que ses caresses; mais il restait sans
+dfense contre ce dsespoir, cette brame qui remplissait le bois,
+allait steindre sur leau morte et fivreuse o descendait un
+triste soleil rouge... Il pensait bien souffrir, mais pas cette
+acuit; et il lui fallait tout lblouissement du nouvel amour
+pour rsister la relever des deux mains, lui dire:
+
+-- Je reste, tais-toi, je reste...
+
+Depuis combien de temps spuisaient-ils ainsi tous deux?... Le
+soleil ntait plus quune barre toujours plus troite au
+couchant; ltang se teignait dun gris dardoise, et lon et dit
+que sa vapeur malsaine envahissait la lande et le bois, les
+coteaux en face. Dans lombre qui les gagnait, il ne voyait plus
+que cette figure ple, leve vers lui, cette bouche ouverte,
+clamant dune intarissable plainte. Un peu aprs, la nuit venue,
+les cris sapaisrent. Maintenant, ctait un bruit de larmes
+flots, sans fin, une de ces longues pluies installes sur le grand
+fracas de lorage, et de temps en temps un Oh!... profond et
+sourd comme devant quelque chose dhorrible quelle chassait et
+revoyait toujours.
+
+Puis, plus rien. Cest fini, la bte est morte... Une bise froide
+se lve, froisse les branches, apportant lcho dune heure
+lointaine.
+
+-- Allons, viens, ne reste pas l.
+
+Il la soulve doucement, la sent molle dans ses mains, obissante
+comme un enfant et convulsionne de gros soupirs. Il semble
+quelle garde une peur, un respect de lhomme qui vient de se
+montrer si fort. Elle marche ct de lui, de son pas, mais
+timidement, sans lui donner le bras; et les voir ainsi,
+chancelants et mornes, par les alles o les guide le reflet jaune
+du terrain, on dirait un couple de paysans, qui rentre harass
+dune longue fatigue en plein air.
+
+ la lisire, une lueur apparat, la porte ouverte dHochecorne,
+clairant la silhouette arrte de deux hommes:
+
+-- Est-ce vous, Gaussin? demande la voix dHettma qui sapproche
+avec le garde.
+
+Ils commenaient tre inquiets de ne pas les voir revenir, et de
+ces gmissements quon entendait travers bois. Hochecorne allait
+prendre son fusil, se mettre leur recherche...
+
+-- Bonsoir, monsieur, madame... cest la petite qui est contente
+de son chle...
+
+A fallu que je la couche, avec... Leur dernire action en commun,
+cette charit de tout lheure, leurs mains une dernire fois
+lies autour de ce petit corps moribond.
+
+-- Adieu, adieu, pre Hochecorne.
+
+Et ils se htent tous trois vers la maison, Hettma toujours trs
+intrigu de ces clameurs qui remplissaient le bois.
+
+-- a montait, descendait, on aurait dit une bte quon gorge...
+Mais comment navez-vous rien entendu?
+
+Ni lun ni lautre ne rpondent.
+
+Au coin du Pav des Gardes, Jean hsite.
+
+-- Reste dner... lui dit-elle tout bas, suppliante... Ton train
+est pass... tu prendras celui de neuf heures.
+
+Il rentre avec eux. Que peut-il craindre? On ne recommence pas
+deux fois une scne pareille, et cest bien le moins quil lui
+donne cette petite consolation.
+
+La salle est chaude, la lampe claire bien, et le bruit de leurs
+pas dans la traverse a prvenu la servante, qui apporte la soupe
+sur la table.
+
+Enfin, vous voil!... dit Olympe dj installe, la serviette
+remonte sous ses bras courts. Elle dcouvre la soupire et
+sarrte tout coup avec un cri:
+
+-- Mon Dieu, ma chre!...
+
+Hve, de dix ans plus vieille, les paupires gonfles et
+sanglantes, de la boue sur sa robe, jusque dans ses cheveux, le
+dsordre effar dune pierreuse qui sort dune chasse de police,
+cest Fanny. Elle respire un moment, ses pauvres yeux brls
+clignotent la lumire, et peu peu la chaleur de la petite
+maison, cette table gaiement servie, provoquent le souvenir des
+bons jours, un nouveau rappel de larmes o se distinguent ces
+mots:
+
+-- Il me quitte... Il se marie.
+
+Hettma, sa femme, la paysanne qui les sert se regardent,
+regardent Gaussin. Enfin, dnons toujours, dit le gros homme
+quon sent furieux; et le bruit des cuilleres voraces se mle
+un ruissellement deau dans la chambre voisine, o Fanny est en
+train dponger son visage. Quand elle revient toute bleuie de
+poudre, en blanc peignoir de laine, les Hettma lpient avec
+angoisse, sattendant quelque nouvelle explosion, et sont trs
+tonns de la voir, sans un mot, se jeter sur les plats
+gloutonnement, comme un naufrag, combler le creusement de son
+chagrin et le gouffre de ses cris de tout ce quelle trouve
+porte, le pain, les choux, une aile de pintade, des pommes. Elle
+mange, elle mange...
+
+On cause dabord dun air contraint, puis plus librement, et comme
+avec les Hettma ce nest que de choses bien plates et
+matrielles, la faon daccommoder les crpes aux confitures, ou
+si le crin vaut mieux que la plume pour dormir, on arrive sans
+encombre au caf, que le gros mnage agrmente dun petit caramel
+savour lentement, les coudes sur la table.
+
+Cest plaisir de voir le bon regard confiant et tranquille
+quchangent ces lourds compagnons de crche et de litire. Ils
+nont pas envie de se quitter, ceux-l. Jean surprend ce regard
+et, dans lintimit de la salle pleine de souvenirs, dhabitudes
+tapies tous les coins, une torpeur de fatigue, de digestion, de
+bien-tre lenvahit. Fanny qui le surveille a rapproch doucement
+sa chaise, coul ses jambes, gliss son bras sous le sien.
+
+-- coute, dit-il brusquement... Neuf heures... vite, adieu... Je
+tcrirai.
+
+Il est debout, dehors, la rue franchie, tte dans lombre pour
+ouvrir la barrire du passage. Deux bras ltreignent plein
+corps:
+
+-- Embrasse-moi au moins...
+
+Il se sent pris sous le peignoir ouvert o elle est nue, pntr
+de cette odeur, de cette chaleur de chair de femme, boulevers de
+ce baiser dadieu qui lui laisse dans la bouche un got de fivre
+et de larmes; et elle, tout bas, le sentant faible:
+
+-- Encore une nuit, plus quune...
+
+Un signal sur la voie... Cest le train!...
+
+Comment eut-il la force de se dgager, de bondir jusqu la gare
+dont les fanaux luisaient travers les branches dfeuilles? Il
+sen tonnait encore, tout haletant dans un coin de wagon,
+guettant par la portire les fentres allumes de la maisonnette,
+une forme blanche contre la barrire...
+
+-- Adieu! adieu!...
+
+Et ce cri rassurait la terreur silencieuse quil venait davoir
+ce tournant des rails, en apercevant sa matresse la place
+occupe par son rve de mort.
+
+La tte dehors, il voyait fuir et diminuer et rouler dans le
+pelotonnement des terrains leur petit pavillon, dont la lueur
+ntait plus quune toile gare. Tout coup il sentit une joie,
+un soulagement normes. Comme on respirait, que ctait beau toute
+cette valle de Meudon et ces grands coteaux noirs dgageant au
+loin un triangle tincelant dinnombrables lumires, grenes vers
+la Seine en cordons rguliers! Irne lattendait l, et il allait
+ elle de toute la vitesse du train, de tout son dsir damoureux,
+de tout son lan vers lhonnte et jeune vie...
+
+Paris!... Il arrtait une voiture pour se faire conduire place
+Vendme. Mais, sous le gaz, il aperut ses vtements, ses souliers
+couverts de boue, une boue lourde, paisse, tout son pass qui le
+tenait encore pesamment et salement. Oh! non, pas ce soir... Et
+il rentra son ancien htel, rue Jacob, o le Fnat lui avait
+retenu une chambre prs de la sienne.
+
+
+XIII
+
+Le lendemain, Csaire, qui stait charg de la commission
+dlicate daller Chaville reprendre les effets, les livres de
+son neveu, consommer la rupture par le dmnagement, revint fort
+tard, alors que Gaussin commenait se fatiguer de toutes sortes
+de suppositions folles ou sinistres. Enfin un fiacre galerie,
+lourd comme un corbillard, tourna le coin de la rue Jacob, charg
+de caisses ficeles et dune norme malle quil reconnut pour la
+sienne, et loncle rentra mystrieux et navr:
+
+-- Jai t long, pour ramasser le tout en une fois et ntre pas
+oblig dy revenir...
+
+Puis, montrant les colis que deux garons rangeaient par la
+chambre:
+
+-- Ici le linge, les vtements, l tes papiers, tes livres... Il
+ne manque que tes lettres; elle ma suppli de les lui laisser
+encore pour les relire, avoir quelque chose de toi. Jai pens que
+a noffrait pas de danger... Cest une si bonne fille...
+
+Il souffla longuement, assis sur la malle, et spongeant le front
+avec son mouchoir de soie crue, large comme une serviette. Jean
+nosait demander des dtails, dans quelles dispositions il lavait
+trouve; lautre nen donnait pas, de peur de lattrister. Et ils
+remplirent ce silence, difficile, gros de choses inexprimes, par
+des remarques sur le temps chang brusquement depuis la veille,
+tourn au froid, sur laspect lamentable de cette banlieue de
+Paris dserte et dnude, plante de chemines dusines et de ces
+normes cylindres de fonte, rservoirs des marachers. Puis au
+bout dun moment:
+
+-- Elle ne vous a rien donn pour moi, mon oncle?
+
+-- Non... tu peux tre tranquille... Elle ne tembtera pas, elle
+a pris son parti avec beaucoup de rsolution et de dignit...
+
+Pourquoi Jean vit-il dans ce peu de mots une intention de blme,
+un reproche de sa rigueur?
+
+-- Cest gal, corve pour corve, reprenait loncle, jaimais
+mieux encore les griffes de la Mornas que le dsespoir de cette
+malheureuse.
+
+-- Elle a beaucoup pleur?
+
+-- Ah! mon ami... Et si bien, dun tel coeur, que je sanglotais
+moi-mme en face delle sans la force de...
+
+Il sbroua, secoua son motion dun coup de tte de vieille
+chvre:
+
+-- Enfin, que veux-tu? ce nest pas ta faute... tu ne pouvais
+passer toute ta vie l... Les choses sont trs convenablement
+faites, tu lui laisses de largent, un mobilier... Et maintenant,
+voguent les amours! Tche de nous mener ton mariage rondement...
+Des affaires trop srieuses pour moi, par exemple... Il faudra que
+le consul sen mle... Moi, je suis pour les liquidations de la
+main gauche...
+
+Et brusquement repris dun accs mlancolique, le front la
+vitre, regardant le ciel bas qui ruisselait entre les toits:
+
+-- Cest gal, le monde devient triste... De mon temps on se
+sparait plus gaiement que a.
+
+Le Fnat parti, suivi de sa machine lvatoire, Jean, priv de
+cette bonne humeur remuante et bavarde, eut une longue semaine
+passer, une impression de vide et de solitude, tout le noir
+dsorientement dun veuvage. En pareil cas, mme sans le regret
+dune passion, on cherche son double, il vous manque; car
+lexistence deux, la cohabitation de la table et du lit, crent
+un tissu de liens invisibles et subtils, dont la solidit ne se
+rvle qu la douleur, leffort de la brisure. Linfluence du
+contact et de lhabitude est si miraculeusement pntrante que
+deux tres vivant de la mme vie en arrivent se ressembler.
+
+Ses cinq ans de Sapho navaient pu le ptrir encore ce point;
+mais son corps gardait pourtant les marques de la chane, en
+subissait le lourd entranement. Et de mme que, plusieurs fois,
+ses pas lauraient tout seuls dirig vers Chaville au sortir de
+son bureau, il lui arrivait le matin de chercher ct de lui sur
+loreiller les cheveux noirs en nappes lourdes, dmordus de leur
+peigne, o tombait son premier baiser.
+
+Les soires surtout lui semblaient interminables, dans cette
+chambre dhtel qui lui rappelait les premiers temps de leur
+liaison, la prsence dune autre matresse dlicate et
+silencieuse, dont la petite carte embaumait la glace dun parfum
+dalcve et du mystre de son nom: Fanny Legrand. Alors il sen
+allait se fatiguer, marcher, stourdir aux flonflons et aux
+lumires de quelque petit thtre, jusquau moment o le vieux
+Bouchereau lui donnait le droit de passer trois soires par
+semaine auprs de sa fiance.
+
+On stait enfin entendu. Irne laimait, _Uncl_ voulait bien; ce
+serait pour les premiers jours davril, la fin du cours. Trois
+mois dhiver se voir, sapprendre, se dsirer, faire la
+paraphrase aimante et charmante du premier regard qui lie les mes
+et du premier aveu qui les trouble.
+
+Le soir des accordailles, en rentrant chez lui sans la moindre
+envie de dormir, Jean prouva le dsir de faire sa chambre
+ordonne et laborieuse, par cet instinct naturel de mettre notre
+vie en rapport avec nos ides. Il installa sa table et ses livres
+non encore dficels, tasss au fond dune de ces caisses faites
+la hte, les codes entre une pile de mouchoirs et une vareuse de
+jardin. De lentrebillement dun dictionnaire de Droit
+commercial, le plus frquemment feuillet, tombait alors une
+lettre sans enveloppe, lcriture de la matresse.
+
+Fanny lavait confie au hasard de travaux futurs, se mfiant de
+lattendrissement trop court de Csaire, pensant quelle
+arriverait plus srement ainsi. Il se dfendait dabord de
+louvrir, mais cdait aux premiers mots bien doux, bien
+raisonnables, dont lagitation se sentait seulement au trembl de
+la plume, lingale conduite des lignes. Elle ne demandait
+quune grce, une seule, quil revnt de temps autre. Elle ne
+dirait rien, ne reprocherait rien, ni le mariage, ni cette
+sparation quelle savait absolue et dfinitive. Mais le voir!...
+
+Songe que cest pour moi un coup terrible et si inattendu, si
+brusque... Je suis comme aprs une mort ou un incendie, ne sachant
+ quoi me prendre. Je pleure, jattends, je regarde la place de
+mon bonheur. Il ny aurait que toi pour macclimater cette
+situation nouvelle... Cest une charit, viens me voir, que je ne
+me sente pas si seule... jai peur de moi...
+
+Ces plaintes, ce suppliant appel couraient tout le long de la
+lettre, se reprenaient chaque fois au mme mot: Viens, viens...
+Il pouvait se croire dans la clairire au milieu des bois avec
+Fanny ses pieds, et sous la cendre violette du soir, cette
+pauvre figure leve vers lui, toute fripe et molle de larmes,
+cette bouche ouverte qui semplissait dombre crier. Cest cela
+qui le poursuivit toute la nuit, cela qui troubla son sommeil, et
+non lheureuse ivresse quil avait rapporte de l-bas. Cest
+cette figure vieillie, fltrie, quil revoyait, malgr tous ses
+efforts pour mettre entre lui et elle le visage aux purs contours,
+ la pulpe doeillet en fleur, que laveu de lamour teintait de
+petites flammes roses sous les yeux.
+
+Cette lettre avait huit jours de date; huit jours que la
+malheureuse attendait un mot, ou une visite, lencouragement la
+rsignation quelle demandait. Mais comment navait-elle pas
+rcrit depuis? Peut-tre tait-elle malade; et danciennes
+craintes lui revenaient. Il pensa quHettma pourrait lui donner
+des nouvelles, et, confiant dans la rgularit de ses habitudes,
+alla lattendre devant le Comit dartillerie.
+
+Le dernier coup de dix heures sonnait Saint-Thomas dAquin
+lorsque le gros homme tourna le coin de la petite place, le collet
+retrouss, la pipe aux dents, quil tenait deux mains pour se
+chauffer les doigts. Jean le regardait venir de loin, trs mu de
+tout ce quil lui rappelait; mais Hettma laccueillit dun
+mouvement dhumeur peine contraint.
+
+-- Vous voil!... Je ne sais pas si nous vous avons maudit cette
+semaine!... nous qui sommes alls la campagne pour vivre au
+calme...
+
+Et sur la porte, en finissant sa pipe, il lui raconta que le
+dimanche prcdent ils avaient invit Fanny dner chez eux avec
+lenfant dont ctait le jour de sortie, histoire de la distraire
+un peu de ses vilaines ides. En effet, on avait mang assez
+gaiement, mme elle leur chantait un morceau de musique au
+dessert; puis on se sparait vers dix heures, et ils sapprtaient
+ se mettre au lit dlicieusement, quand tout coup on frappe aux
+volets et la voix du petit Joseph appelle effare:
+
+-- Venez vite, maman veut sempoisonner...
+
+Hettma se prcipite, arrive temps pour lui arracher de force le
+flacon de laudanum. Il avait fallu se battre, la prendre bras-
+le-corps, la maintenir et se dfendre, contre les coups de tte,
+les coups de peigne dont elle lui abmait l figure. Dans la
+lutte, la fiole se brisait, le laudanum rpandu partout, et il
+nen avait pas t autre chose que des vtements tachs et
+empests de poison.
+
+-- Mais vous comprenez bien que des scnes pareilles, tout ce
+drame de faits-divers, pour des gens tranquilles... Aussi cest
+fini, jai donn cong, le mois prochain je dmnage...
+
+Il remit sa pipe dans ltui, et avec un adieu bien paisible
+disparut sous les arcades basses dune petite cour, laissant
+Gaussin tout boulevers de ce quil venait dentendre.
+
+Il se reprsentait la scne dans cette chambre qui avait t leur
+chambre, leffroi du petit appelant au secours, la lutte brutale
+avec le gros homme, et il croyait sentir le got opiac,
+lamertume somnolente du laudanum rpandu. Lpouvante lui en
+resta tout le jour, aggrave de lisolement o elle allait se
+trouver. Les Hettma partis, qui lui retiendrait la main la
+nouvelle tentative?
+
+Une lettre vint le rassurer un peu. Fanny le remerciait de ntre
+pas si dur quil voulait le paratre, puisquil prenait encore
+quelque intrt la pauvre abandonne: On ta dit, nest-ce
+pas?... Jai voulu mourir... ctait de me sentir si seule!...
+Jai essay, je nai pas pu, on ma arrte, ma main tremblait
+peut-tre... la peur de souffrir, de devenir laide... Oh! cette
+petite Dor, comment a-t-elle eu le courage?... Aprs la premire
+honte de mtre manque, a t une joie de penser que je
+pourrais tcrire, taimer de loin, te voir encore; car je ne
+perds pas lespoir que tu viendras une fois, comme on vient chez
+une amie malheureuse, dans une maison en deuil, par piti,
+seulement par piti.
+
+Ds lors il arriva de Chaville tous les deux ou trois jours une
+capricieuse correspondance, longue, courte, un journal de douleur
+quil neut pas la force de renvoyer et qui agrandit dans ce coeur
+tendre la place vif dune piti sans amour, non plus pour la
+matresse, mais pour ltre humain souffrant cause de lui.
+
+Un jour ctait le dpart de ses voisins, ces tmoins de son
+bonheur pass qui lui emportaient tant de souvenirs. prsent
+elle navait plus pour les lui rappeler que les meubles, les murs
+de leur petite maison, et la femme de service, pauvre bte
+sauvage, aussi peu intresse aux choses que le loriot, tout
+frileux de lhiver, tristement bouriff dans un coin de sa cage.
+
+Un autre jour, un ple rayon gayant la vitre, elle se rveillait
+toute joyeuse dans cette persuasion: il viendra aujourdhui!...
+Pourquoi?... rien, une ide... Tout de suite elle se mettait
+faire la maison belle, et la femme coquette avec sa robe des
+dimanches et la coiffure quil aimait; puis jusquau soir, jusqu
+la dernire goutte de lumire, elle comptait les trains la
+fentre de la salle, lcoutait venir par le Pav des Gardes...
+Fallait-il tre folle!
+
+Quelquefois rien quune ligne: Il pleut, il fait noir... je suis
+seule et je te pleure... Ou bien elle se contentait de mettre
+sous enveloppe une pauvre fleur toute trempe et raide de frimas,
+la dernire de leur petit jardin. Mieux que toutes les plaintes,
+cette fleur ramasse sous la neige, disait lhiver, la solitude,
+labandon; il voyait la place, au bout de lalle, et contre les
+plates-bandes, une jupe de femme mouille jusqu lourlet, allant
+et revenant dans une solitaire promenade.
+
+Cette piti qui lui angoissait le coeur le faisait vivre encore
+avec Fanny, malgr la rupture. Il y songeait, se la figurait
+toute heure; mais par une singulire dfaillance de sa mmoire,
+quoiquil ny et gure plus de cinq ou six semaines depuis leur
+sparation, et que les moindres dtails de leur intrieur lui
+fussent encore prsents, la cage de La Balue en face dun coucou
+en bois gagn une fte de campagne, jusquaux branches du
+noisetier qui battaient au moindre vent la vitre de leur cabinet
+de toilette, la femme elle-mme ne lui apparaissait plus
+distinctement. Il la voyait dans un reculement de brume avec un
+seul dtail de sa figure, accentu et pnible, la bouche dforme,
+le sourire trou par cette dent qui manquait.
+
+Ainsi vieillie, quallait-elle devenir, la pauvre crature contre
+qui il avait dormi si longtemps? Largent fini quil lui avait
+laiss, o irait-elle, jusque vers quel bas-fond? Et tout coup
+se dressait dans son souvenir, la triste raccrocheuse, rencontre
+le soir dans une taverne anglaise, mourant de soif devant sa
+tranche de saumon fum. Elle deviendrait cela, celle dont il avait
+si longtemps accept les soins, la tendresse passionne et fidle.
+Et cette ide le dsesprait... Cependant, que faire? Parce quil
+avait eu le malheur de rencontrer cette femme, de vivre quelque
+temps avec elle, tait-il condamn la garder toujours, lui
+sacrifier son bonheur? Pourquoi lui et pas les autres? Au nom de
+quelle justice?
+
+Tout en sinterdisant de la revoir, il lui crivait; et ses
+lettres dessein positives et sches laissaient deviner son
+motion sous des conseils de sagesse et dapaisement. Il
+lengageait retirer Joseph de pension, le reprendre pour
+soccuper, se distraire; mais Fanny refusait. quoi bon mettre
+cet enfant en prsence de sa douleur, de son dcouragement?
+ctait bien assez du dimanche o le petit rdait de chaise en
+chaise, errait de la salle au jardin, devinant quun grand malheur
+avait attrist la maison, et nosant plus demander des nouvelles
+de papa Jean depuis quon lui avait dit avec des sanglots quil
+tait parti, quil ne reviendrait plus:
+
+-- Tous mes papas sen vont, alors!
+
+Et ce mot du petit abandonn, tombant dune lettre navrante,
+restait lourd sur le coeur de Gaussin. Bientt, cette pense de la
+savoir Chaville devint une oppression telle, quil lui conseilla
+de rentrer dans Paris, de voir du monde. Avec sa triste exprience
+des hommes et des ruptures, Fanny ne vit dans cette offre quun
+affreux gosme, lenvie de se dbarrasser delle jamais, par un
+de ces brusques bguins dont elle tait familire; et elle sen
+expliqua avec sincrit:
+
+Tu sais ce que je tai dit autrefois... Je resterai ta femme
+malgr tout, ta femme aimante et fidle. Notre petite maison
+menveloppe de toi, et je ne voudrais la quitter pour rien au
+monde... Que ferais-je Paris? Jai le dgot de mon pass qui
+tloigne; et puis, songe quoi tu nous exposes... Tu te crois
+donc bien fort? Viens, alors, mchant... une fois, rien quune...
+
+Il ny alla pas; mais, un dimanche, laprs-midi, seul et
+travaillant, il entendit frapper deux petits coups sa porte. Il
+tressaillit, reconnut sa faon vive de sannoncer comme autrefois.
+Craignant de trouver en bas quelque consigne, elle tait monte
+dune haleine, sans rien demander. Il sapprocha, les pas enfoncs
+dans le tapis, entendant son souffle par la feuillure:
+
+-- Jean, es-tu l?...
+
+Oh! cette voix humble et brise... Encore une fois, pas bien fort:
+Jean!... puis une plainte soupire, le froissement dune lettre,
+et la caresse et ladieu dun baiser jet.
+
+Lescalier descendu marche marche, lentement, comme si elle
+attendait un rappel, Jean, seulement alors, ramassa la lettre et
+louvrit. On avait enterr le matin la petite Hochecorne
+lhospice des Enfants-Malades. Elle tait venue avec le pre et
+quelques personnes de Chaville, et navait pu se dfendre de
+monter pour le voir ou laisser ces lignes crites davance.
+... Quand je te le disais!... si jhabitais Paris, on ne verrait
+que moi dans ton escalier... Adieu, mami, je rentre chez nous...
+
+Et en lisant, les yeux brouills de larmes, il se rappelait la
+mme scne rue de lArcade, la douleur de lamant congdi, la
+lettre glisse sous la porte, et le rire sans coeur de Fanny. Elle
+laimait donc plus quil naimait Irne! Ou bien est-ce que
+lhomme, plus ml que la femme au combat des affaires et de la
+vie, na pas comme elle lexclusivisme de lamour, loubli et
+lindiffrence de tout ce qui nest pas sa passion, absorbante et
+unique?
+
+Cette torture, ce mal de piti dont il souffrait, ne sapaisait
+quauprs dIrne. Ici seulement langoisse se desserrait, fondait
+sous le doux rayon bleu de ses regards. Il ne lui restait plus
+quune grande lassitude, une tentation de mettre la tte sur son
+paule et de rester l, sans parler, sans bouger, labri.
+
+-- Quavez-vous, lui disait-elle... Est-ce que vous ntes pas
+heureux?
+
+Si, bien heureux. Mais pourquoi son bonheur tait-il fait de tant
+de tristesse et de larmes? Et par moments il aurait voulu tout lui
+dire, comme une amie intelligente et bonne; sans songer, pauvre
+fou, au trouble que de pareilles confidences agitent dans les mes
+toutes neuves, aux ingurissables blessures quelles peuvent faire
+ la confiance dune affection. Ah! sil avait pu lemporter, fuir
+avec elle! il sentait que ce serait la fin des tourments; mais le
+vieux Bouchereau ne voulait pas faire grce dune heure sur le
+temps fix:
+
+-- Je suis vieux, je suis malade... Je ne verrai plus mon enfant,
+ne me privez pas de ces derniers jours...
+
+Sous son air dur, ctait le meilleur des hommes que ce grand
+homme. Condamn sans rmission par la maladie de coeur dont il
+suivait et constatait lui-mme les progrs, il en parlait avec un
+sang-froid admirable, continuait ses cours en suffoquant,
+auscultait des malades moins atteints que lui. Une seule faiblesse
+dans ce vaste esprit, et marquant bien lorigine paysanne du
+Tourangeau: son respect pour les titres, la noblesse. Et le
+souvenir des petites tourelles de Castelet, le vieux nom dArmandy
+navaient pas t trangers sa facilit dagrer Jean comme mari
+de sa nice.
+
+Le mariage se ferait la gentilhommire, ce qui viterait de
+dplacer la pauvre maman qui envoyait tous les huit jours sa
+future fille une bonne lettre bien tendre, dicte Divonne ou
+lune des petites de Bthanie. Et ctait une joie douce pour lui
+de parler avec Irne de ses gens, de retrouver Castelet place
+Vendme, toutes ses affections serres autour de sa chre fiance.
+
+Seulement il seffrayait de se sentir si vieux, si las en face
+delle, de la voir prendre un plaisir denfant des choses qui ne
+lamusaient plus, des joies de la vie commune, dj escomptes
+par lui. Ainsi la liste dresser de tout ce quil leur faudrait
+emporter au Consulat, meubles, toffes choisir, liste au milieu
+de laquelle il sarrtait un soir, la plume hsitante, pouvant
+du retour quil faisait vers son installation de la rue
+dAmsterdam, et du recommencement invitable de tant de jolis
+bonheurs uss, finis par ces cinq ans auprs dune femme, dans un
+travestissement de mariage et de mnage.
+
+
+XIV
+
+-- Oui, mon cher, mort cette nuit dans les bras de Rosa... Je
+viens de le porter chez lempailleur.
+
+De Potter, le musicien, que Jean rencontrait sortant dun magasin
+de la rue du Bac, saccrochait lui avec un besoin deffusion qui
+nallait gure ses traits impassibles et durs dhomme
+daffaires, et lui racontait le martyre du pauvre Bichito tu par
+lhiver parisien, ratatin de froid malgr les tampons douate, la
+mche desprit-de-vin allume depuis deux mois sous sa petite
+niche, comme on fait aux enfants venus avant terme. Rien navait
+pu lempcher de grelotter, et la nuit davant, pendant quils
+taient tous autour de lui, un dernier frisson le secouant de la
+tte la queue, il tait mort en bon chrtien, grce aux flots
+deau bnite que sur sa peau grenue, o la vie svanouissait en
+moires changeantes, en mouvements de prisme, maman Pilar rpandait
+en disant, les yeux au ciel: _Dios loui pardonne_!
+
+-- Jen ris, mais jai le coeur gros tout de mme; surtout quand
+je pense au chagrin de ma pauvre Rosa que jai laisse en
+larmes... Heureusement Fanny tait prs delle...
+
+-- Fanny?...
+
+-- Oui, voil des temps que nous ne lavions vue... Elle est
+arrive ce matin juste au milieu du drame, et cette bonne fille
+est reste consoler son amie.
+
+Il ajouta, sans sapercevoir de limpression cause par ses
+paroles:
+
+-- Cest donc fini? Vous ntes plus ensemble?... Vous rappelez-
+vous notre conversation au lac dEnghien? Au moins, vous profitez
+des leons quon vous donne...
+
+Et il perait une pointe denvie dans son approbation.
+
+Gaussin, le front pliss, prouvait un vritable malaise songer
+que Fanny tait retourne chez Rosario; mais il sen voulait de
+cette faiblesse, nayant plus aprs tout ni droit, ni
+responsabilit sur cette existence. Devant une maison de la rue de
+Beaune, une trs ancienne rue du Paris aristocratique dautrefois
+o ils venaient de sengager, de Potter sarrta. Cest l quil
+demeurait ou quil tait cens demeurer pour les convenances, pour
+le monde, car rellement son temps se passait avenue de Villiers
+ou Enghien, et il ne faisait que des apparitions au domicile
+conjugal, pour empcher que sa femme et son enfant neussent lair
+trop abandonns.
+
+Jean suivait sa route, esquissant dj un adieu, mais lautre lui
+retint la main dans ses longues mains dures de briseur de clavier
+et, sans le moindre embarras, comme un homme que son vice ne gne
+plus:
+
+-- Rendez-moi donc un service... montez avec moi. Je devais dner
+chez ma femme aujourdhui, mais je ne peux vraiment pas laisser ma
+pauvre Rosa toute seule son dsespoir... Vous servirez de
+prtexte ma sortie et mviterez une explication ennuyeuse.
+
+Le cabinet du musicien, dans un superbe et froid appartement
+bourgeois du second tage, sentait labandon de la pice o lon
+ne travaille pas. Tout y tait trop net, sans rien du dsordre, de
+lactive petite fivre qui gagne les objets et les meubles. Pas un
+livre, pas un feuillet sur la table quencombrait majestueusement
+un norme encrier de bronze sec et reluisant comme dans une
+devanture; ni la moindre partition au vieux piano forme
+dpinette dont staient inspires les premires oeuvres. Et un
+buste en marbre blanc, le buste dune jeune femme aux traits
+dlicats, lexpression de douceur, tout ple dans le jour qui
+tombait, faisait plus froide encore la chemine sans feu et
+drape, semblait regarder tristement les murs chargs de couronnes
+dores, enrubannes, de mdailles, de cadres commmoratifs, toute
+une dfroque glorieuse et vaniteuse gnreusement laisse la
+femme en compensation, et quelle entretenait comme les ornements
+de tombe de son bonheur.
+
+ peine taient-ils entrs, la porte du cabinet se rouvrit, et
+Mme de Potter parut:
+
+-- Cest toi, Gustave?
+
+Elle le croyait seul, sarrta devant la figure inconnue, avec une
+visible inquitude. lgante et jolie, dune recherche de mise
+intelligente, elle paraissait plus affine que son buste, la douce
+physionomie change en une rsolution courageuse et nerveuse. Dans
+le monde, les avis se partageaient sur ce caractre de femme. Les
+uns la blmaient de supporter le ddain affich du mari, ce mnage
+en ville, connu, install; dautres admiraient au contraire sa
+rsignation silencieuse. Et lopinion gnrale la tenait pour une
+tranquille personne aimant son repos par-dessus tout, trouvant des
+compensations suffisantes son veuvage dans les caresses dun bel
+enfant et la joie de porter le nom dun grand homme.
+
+Mais pendant que le musicien prsentait son compagnon et dbitait
+nimporte quel mensonge pour se dbarrasser du dner de famille,
+au tressaillement de ce jeune visage fminin, la fixit de ce
+regard qui ne voyait plus, ncoutait plus, comme absorb de
+souffrance, Jean pouvait se rendre compte que sous ces dehors
+mondains une grande douleur senterrait vivante. Elle parut
+accepter cette histoire quelle ne croyait pas, se contenta de
+dire doucement:
+
+-- Raymond va pleurer, je lui avais promis que nous dnerions prs
+de son lit.
+
+-- Comment est-il? demanda de Potter, distrait, impatient.
+
+-- Mieux, mais il tousse toujours... Tu ne viens pas le voir?
+
+Il bredouilla quelques mots dans sa moustache, en feignant de
+chercher autour de la pice:
+
+-- Pas maintenant... trs press... rendez-vous au club pour six
+heures...
+
+Ce quil voulait viter, ctait dtre seul avec elle.
+
+Adieu alors, fit la jeune femme subitement apaise, les traits
+en place, referme comme une eau pure que vient de troubler une
+pierre jusquau fond. Elle salua, disparut.
+
+-- Filons!...
+
+Et de Potter dlivr entrana Gaussin qui regardait descendre
+devant lui, raide et correct dans son long pardessus serr de
+coupe anglaise, ce sinistre passionn, tellement mu quand il
+portait empailler le camlon de sa matresse, et sen allant
+sans embrasser son enfant malade.
+
+-- Tout a, mon cher, fit le musicien comme en rponse la pense
+de son ami, cest la faute de ceux qui mont mari. Un vrai
+service quils mont rendu l et cette pauvre femme... Quelle
+folie de vouloir faire de moi un mari et un pre!... Jtais
+lamant de Rosa, je le suis rest, je le resterai jusqu ce que
+lun de nous crve... Un vice qui vous a pris au bon moment, qui
+vous tient bien, est-ce quon sen dgage jamais?... Et vous-mme,
+tes-vous sr que si Fanny avait voulu?...
+
+Il hla un fiacre vide qui passait, et en montant:
+
+-- propos de Fanny, vous savez la nouvelle?... Flamant est
+graci, sorti de Mazas... Cest la ptition de Dchelette...
+Pauvre Dchelette! il aura fait du bien mme aprs sa mort.
+
+Immobile, avec une envie folle de courir, de rattraper ces roues
+qui cahotaient fond de train dans la rue sombre o le gaz
+sallumait, Gaussin stonnait de se sentir si mu.
+
+-- Flamant graci... sorti de Mazas...
+
+Il redisait ces mots tout bas, y voyant la raison du silence de
+Fanny depuis quelques jours, de ses lamentations brusquement
+interrompues, tombes sous les caresses dun consolateur; car la
+premire pense du misrable enfin libre avait d tre pour elle.
+
+Il se rappelait la correspondance amoureuse date de la prison,
+lobstination de sa matresse dfendre celui-l seul, quand elle
+faisait si bon march des autres; et au lieu de se fliciter dune
+aventure qui logiquement le dchargeait de toute inquitude, de
+tout remords, une angoisse indfinissable le tint veill et
+fivreux une partie de la nuit. Pourquoi? Il ne laimait plus;
+seulement il songeait ses lettres restes aux mains de cette
+femme, quelle lirait peut-tre lautre, et dont -- qui sait? --
+sous une influence mauvaise, elle pourrait se servir un jour pour
+troubler son repos, son bonheur.
+
+Vraie ou fausse, ou cachant sans quil sen doutt un souci
+dautre genre, cette proccupation de ses lettres le dcida une
+dmarche imprudente, la visite Chaville quil avait toujours
+obstinment refuse. Mais qui confier une mission aussi intime
+et dlicate?... Un matin de fvrier, il prit le train de dix
+heures, trs calme desprit et de coeur, avec la seule crainte de
+trouver la maison ferme, la femme disparue dj la suite de son
+bandit.
+
+Ds la courbe de la voie, les persiennes ouvertes, les rideaux aux
+fentres du pavillon le rassurrent; et se souvenant de son
+motion, lorsquil voyait fuir derrire lui la petite lumire
+mouchetant lombre, il se raillait lui-mme et la fragilit de ses
+impressions. Ce ntait plus le mme homme qui passait l, et
+certainement il ne trouverait plus la mme femme. Il ny avait
+pourtant que deux mois depuis. Les bois que longeait le train
+navaient pas pris de nouvelles feuilles, gardaient les mmes
+lpres de rouille que le jour de la rupture, et de sa clameur aux
+chos.
+
+Il descendit seul la station, par ce brouillard pntrant et
+froid, prit le petit chemin de campagne tout glissant de neige
+durcie, la vote du chemin de fer, ne rencontra personne avant le
+Pav des Gardes, au tournant duquel apparurent un homme et un
+enfant suivis dun employ de la gare poussant sa brouette charge
+de malles.
+
+Lenfant, tout emmitoufl dun cache-nez, la casquette jusquaux
+oreilles, retint un cri en passant prs de lui. Mais cest
+Joseph... se dit-il, un peu tonn et triste de cette ingratitude
+du petit; et stant retourn il rencontra le regard de lhomme
+qui accompagnait lenfant par la main. Cette figure intelligente
+et fine, plie par la claustration, ces vtements de confection
+achets de la veille, cette barbe blonde fleur de menton, qui
+navait pas eu le temps de repousser depuis Mazas... Flamant,
+parbleu! Et Joseph tait son fils...
+
+Ce fut une rvlation dans un clair. Il revit, comprit tout,
+depuis la lettre du coffret o le beau graveur confiait sa
+matresse un enfant quil avait en province, jusqu larrive
+mystrieuse du petit, et la mine gne dHettma pour parler de
+cette adoption, et les regards de Fanny Olympe; car ils
+staient tous entendus pour lui faire nourrir le fils du
+faussaire. Oh! le joli niais, et comme ils avaient d rire!... Un
+dgot lui en vint de tout ce pass de honte, une envie de fuir
+bien loin; mais des choses le troublaient quil aurait voulu
+savoir. Lhomme et lenfant partis, pourquoi pas elle? Et puis ses
+lettres, il lui fallait ses lettres, ne rien laisser de lui dans
+ce coin de souillure et de malheur.
+
+-- Madame?... Voil monsieur!...
+
+-- Qui, monsieur?... demanda navement une voix du fond de la
+chambre.
+
+-- Moi...
+
+On entendit un cri, un bond prcipit, puis:
+
+-- Attends, je me lve... je viens...
+
+Encore au lit midi pass! Jean se doutait bien pourquoi, il
+connaissait les causes de ces lendemains briss, harasss; et
+pendant quil lattendait dans la salle aux moindres objets
+familiers, le sifflet du train montant, le m grelottant dune
+chvre dans un jardinet voisin, les couverts pars sur la table le
+reportaient aux matins dautrefois, le petit djeuner en hte
+avant le dpart.
+
+Fanny entra avec un lan vers lui, puis, sarrtant devant sa
+froideur, ils restrent une seconde tonns, hsitants, comme
+lorsquon se retrouve aprs ces intimits brises, de chaque ct
+dun pont rompu, dune distance de rive rive, et entre soi
+lespace immense des flots roulants et engloutissants.
+
+-- Bonjour... dit-elle tout bas, sans bouger.
+
+Elle le trouvait chang, pli. Lui stonnait de la revoir si
+jeune, un peu grossie seulement, moins grande quil ne se la
+figurait, mais baigne de ce rayonnement spcial, cet clat du
+teint et des yeux, cette douceur de pelouse frache que lui
+laissaient les nuits de grandes caresses. Elle tait donc reste
+dans le bois, au fond du ravin encombr de feuilles mortes, celle
+dont le souvenir le rongeait de piti.
+
+-- On se lve tard la campagne... fit-il dun accent ironique.
+
+Elle sexcusait, prtextait une migraine, et, comme lui, employait
+des formes impersonnelles, ne sachant dire ni toi, ni vous; puis
+linterrogation muette qui lui montrait le repas desservi:
+
+-- Cest lenfant... il a djeun l ce matin avant de sen
+aller...
+
+-- Sen aller?... O donc?
+
+Il affectait une suprme indiffrence du bout des lvres, mais
+lclair de ses yeux le trahissait. Et Fanny:
+
+-- Le pre a reparu... il est venu le reprendre...
+
+-- En sortant de Mazas, nest-ce pas?
+
+Elle tressaillit, mais nessaya pas de mentir.
+
+-- Eh bien, oui... Javais promis, je lai fait... Que de fois
+lenvie me tenait de te le dire, mais je nosais pas, javais peur
+que tu le renvoies, le pauvre petit...
+
+Et elle ajouta timidement:
+
+-- Tu tais si jaloux...
+
+Il eut un beau rire de ddain. Jaloux, lui, de ce forat... allons
+donc!... Et sentant monter sa colre il coupa court, dit vivement
+ce qui lamenait. Ses lettres!... Pourquoi ne les avait-elle pas
+donnes Csaire, cela leur et vit une entrevue pnible pour
+tous deux.
+
+-- Cest vrai, dit-elle, toujours trs douce, mais je vais te les
+rendre, elles sont l...
+
+Il la suivit dans la chambre, aperut le lit dfait, recouvert en
+hte sur les deux oreillers, respira cette odeur de cigarettes
+brles mle des parfums de toilette de femme, quil
+reconnaissait comme le petit coffret nacr pos sur la table. Et
+la mme pense leur venant tous deux:
+
+-- Il ny en a pas lourd, dit-elle en ouvrant la bote... nous ne
+risquerions pas de mettre le feu...
+
+Il se taisait, troubl, la bouche sche, hsitant se rapprocher
+de ce lit saccag, devant lequel elle feuilletait les lettres une
+dernire fois, la tte penche, la nuque solide et blanche sous la
+torsade releve de ses cheveux, et dans le flottant vtement de
+laine la taille paissie et molle, labandon...
+
+-- Voil!... Elles y sont toutes.
+
+Le paquet pris, mis brusquement dans sa poche, car ses
+proccupations avaient chang, Jean demanda:
+
+-- Alors il emmne son enfant?... O vont-ils?...
+
+-- Au Morvan, dans son pays, pour se cacher, faire sa gravure
+quil enverra Paris sous un faux nom.
+
+-- Et toi?... Est-ce que tu comptes rester ici?...
+
+Elle dtourna les yeux pour lui chapper, balbutiant que ce serait
+bien triste. Aussi elle pensait... elle partirait peut-tre
+bientt... un petit voyage.
+
+-- Dans le Morvan, sans doute?... En famille!...
+
+Et lchant sa fureur jalouse:
+
+-- Dis donc tout de suite que tu rejoindras ton voleur, que vous
+allez vous mettre en mnage... Il y a assez longtemps que tu en as
+envie... Allons. Retourne ta bauge... Fille et faussaire a va
+ensemble, jtais bien bon de vouloir te tirer de cette boue.
+
+Elle gardait son mutisme immobile, un clair de triomphe filtrant
+entre ses cils baisss. Et plus il la cinglait dune ironie
+froce, outrageante, plus elle semblait fire, et saccentuait le
+frisson au coin de sa bouche. Maintenant il parlait de son bonheur
+ lui, lamour honnte et jeune, le seul amour. Oh! le doux
+oreiller pour dormir quun coeur dhonnte femme... Puis,
+brusquement, la voix baisse, comme sil avait honte:
+
+-- Je viens de le rencontrer, ton Flamant, il a pass la nuit ici?
+
+-- Oui, il tait tard, il neigeait... On lui a fait un lit sur le
+divan.
+
+-- Tu mens, il a couch l... il ny a qu voir le lit, qu te
+regarder.
+
+-- Et aprs?
+
+Elle approchait son visage du sien, ses grands yeux gris clairs
+de flammes libertines...
+
+-- Est-ce que je savais que tu viendrais?... Et toi perdu, quest-
+ce que a pouvait me faire, tout le reste? Jtais triste, seule,
+dgote...
+
+-- Et puis le bouquet du bagne!... Depuis le temps que tu vivais
+avec un honnte homme... a ta sembl bon, hein?... Avez-vous d
+vous en fourrer de ces caresses... Ah! salet!... tiens...
+
+Elle vit venir le coup sans lviter, le reut en pleine figure,
+puis avec un grondement sourd de douleur, de joie, de victoire,
+elle sauta sur lui, lempoigna pleins bras: Mami, mami... tu
+maimes encore... et ils roulrent ensemble sur le lit.
+
+Le passage grand fracas dun express le rveilla en sursaut vers
+le soir; et les yeux ouverts, il resta quelques instants sans se
+reconnatre, tout seul au fond de ce grand lit o ses membres
+rompus comme par une marche excessive semblaient poss les uns
+ct des autres, sans attaches ni ressorts. Laprs-midi, il tait
+tomb beaucoup de neige. Dans un silence de dsert, on lentendait
+fondre, ruisseler contre les murs, le long des vitres, sgoutter
+dans les combles du toit, et, par moments, sur le feu de coke de
+la chemine quelle claboussait.
+
+O tait-il? Que faisait-il l? Peu peu, dans la rverbration
+du petit jardin, la chambre lui apparaissait toute blanche,
+claire den bas, le grand portrait de Fanny dress en face de
+lui, et le souvenir lui revenait de sa chute, sans le moindre
+tonnement. Ds en entrant, devant ce lit, il stait senti
+repris, perdu; ces draps lattiraient comme un gouffre, et il se
+disait: Si jy tombe, ce sera sans rmission et pour toujours.
+Ctait fait; et sous le triste dgot de sa lchet, il y avait
+comme un soulagement lide quil ne sortirait plus de cette
+fange, le pitoyable bien-tre du bless qui, perdant son sang,
+tranant sa plaie, sest tendu sur un tas de fumier pour y
+mourir, et las de souffrir, de lutter, toutes les veines ouvertes,
+senfonce dlicieusement dans la tideur molle et ftide.
+
+Ce qui lui restait faire maintenant tait horrible, mais trs
+simple. Retourner Irne aprs cette trahison, risquer un mnage
+ la de Potter?... Si bas quil ft tomb, il nen tait pas
+encore l... Il allait crire Bouchereau, au grand physiologiste
+qui le premier a tudi et dcrit les maladies de la volont, lui
+en soumettre un cas terrible, lhistoire de sa vie depuis la
+premire rencontre avec cette femme quand elle lui avait pos sa
+main sur le bras, jusquau jour o, se croyant sauv, en plein
+bonheur, en pleine ivresse, elle le ressaisissait par la magie du
+pass, cet horrible pass o lamour tenait si peu de place,
+seulement la lche habitude et le vice entr dans les os...
+
+La porte souvrit. Fanny marchait tout doucement dans la chambre
+pour ne pas le rveiller. Entre ses paupires closes, il la
+regardait, alerte et forte, rajeunie, chauffant au foyer ses pieds
+tremps de la neige du jardin, et de temps en temps tourne vers
+lui avec le petit sourire quelle avait le matin, dans la dispute.
+Elle vint prendre le paquet de maryland sa place habituelle,
+roula une cigarette et sen allait, mais il la retint.
+
+-- Tu ne dors donc pas?
+
+-- Non... assieds-toi l... et causons.
+
+Elle resta au bord du lit, un peu surprise de cette gravit.
+
+-- Fanny... Nous allons partir.
+
+Elle crut dabord quil plaisantait pour lprouver. Mais les
+dtails trs prcis quil donnait la dtromprent vite. Il y avait
+un poste vacant, celui dArica; il le demanderait. Ctait
+laffaire dune quinzaine de jours, le temps de prparer les
+malles...
+
+-- Et ton mariage?
+
+-- Plus un mot l-dessus... Ce que jai fait est irrparable... Je
+vois bien que cest fini, je ne pourrai plus me sparer de toi.
+
+-- Pauvre bb! fit-elle avec une douceur triste, un peu
+mprisante.
+
+Puis, aprs avoir tir deux ou trois bouffes:
+
+-- Cest loin, ce pays que tu dis?
+
+-- Arica?... trs loin, au Prou...
+
+Et tout bas:
+
+-- Flamant ne pourra pas te rejoindre...
+
+Elle resta songeuse et mystrieuse dans son nuage de tabac. Lui,
+tenait toujours sa main, frlait son bras nu, et berc par le
+dgoulinement de leau tout autour de la petite maison, il fermait
+les yeux, senfonait dans la vase doucement.
+
+
+XV
+
+Nerveux, trpidant, sous vapeur, dj parti comme tous ceux qui
+sapprtent au dpart, Gaussin est depuis deux jours Marseille
+o Fanny doit venir le rejoindre et sembarquer avec lui. Tout est
+prt, les places retenues, deux cabines de premire pour le vice-
+consul dArica voyageant avec sa belle soeur; et le voil qui
+arpente le carreau drougi de la chambre dhtel, dans la double
+attente fivreuse de sa matresse et de lappareillage.
+
+Il faut quil marche et sagite sur place, puisquil nose sortir.
+La rue le gne comme un criminel, comme un dserteur, la rue
+marseillaise mle et grouillante o il lui semble qu chaque
+tournant son pre, le vieux Bouchereau vont se montrer, lui mettre
+la main sur lpaule pour le reprendre et le ramener.
+
+Il senferme, mange l sans mme descendre la table dhte, lit
+sans fixer ses yeux, se jette sur son lit, distrayant ses vagues
+siestes avec le Naufrage de La Prouse, la Mort du capitaine Cook
+pendus aux murs, piquets de mouches, et des heures entires
+saccoude au balcon en bois vermoulu, abrit dun store jaune
+aussi rapic que la voile dun bateau de pche.
+
+Son htel, lhtel du Jeune Anacharsis, dont le nom pris au
+hasard sur le Bottin la tent quand il convenait du rendez-vous
+avec Fanny, est une vieille auberge point luxueuse ni mme trs
+propre, mais qui donne sur le port, en pleine marine, en plein
+voyage. Sous ses fentres, des perruches, des cacatos, des
+oiseaux des les au doux ramage interminable, tout ltalage en
+plein air dun oiselier dont les cages empiles saluent le jour
+levant dune rumeur de fort vierge, couverte et domine, mesure
+que la journe savance, par les bruyants travaux du port, rgls
+au bourdon de Notre Dame-de-la-Garde.
+
+Cest une confusion de jurons dans toutes les langues, de cris de
+bateliers, de portefaix, de marchands de coquillages, entre les
+coups de marteau du bassin de radoub, le grincement des grues, le
+heurt sonore des romaines rebondissant sur le pav, cloches de
+bords, sifflets de machines, bruits rythms de pompes, de
+cabestans, eaux de cale quon dgorge, vapeur qui schappe, tout
+ce fracas doubl et rpercut par le tremplin de la mer voisine,
+do monte de loin en loin le mugissement rauque, lhaleine de
+monstre marin dun grand transatlantique qui prend le large.
+
+Et les odeurs aussi voquent des pays lointains, des quais plus
+ensoleills et chauds encore que celui-ci; les bois de santal, de
+campche quon dcharge, les limons, les oranges, pistaches,
+fves, arachides, dont lcre senteur se dgage, monte avec des
+tourbillons de poussires exotiques dans une atmosphre sature
+deau saumtre, dherbes brles, des graisses fumeuses des _Cook-
+house_.
+
+Le soir venu, ces rumeurs sapaisent, ces paisseurs de lair
+retombent et svaporent; et tandis que Jean, rassur par lombre,
+le store relev, regarde le port endormi et noir sous lentre-
+croisement en hachures des mts, des vergues, des beauprs, quand
+le silence nest travers que du clapotis dune rame, de laboi
+lointain dun chien de bord, au large, tout au large, le phare de
+Planier projette en tournant une longue flamme rouge ou blanche
+qui dchire lombre, montre en un clignotement dclair des
+silhouettes dles, de forts, de roches. Et ce regard lumineux
+guidant des milliers de vies lhorizon, cest encore le voyage,
+qui linvite et lui fait signe, lappelle dans la voix dun vent,
+les houles de la pleine mer, et la rauque clameur dun _steamboat_
+qui rle et souffle toujours quelque point de la rade.
+
+Encore vingt-quatre heures dattente; Fanny ne doit le rejoindre
+que dimanche. Ces trois jours trop tt au rendez-vous, il devait
+les passer prs des siens, les donner aux bien-aims quil ne
+reverra de plusieurs annes, quil ne retrouvera plus peut-tre;
+mais ds le soir de son arrive Castelet, quand son pre a su
+que le mariage tait rompu et quil en a devin les causes, une
+explication a eu lieu, violente, terrible.
+
+Que sommes-nous donc, que sont nos affections les plus tendres,
+les plus prs de notre coeur, pour quune colre qui passe entre
+deux tres de mme chair, de mme sang, arrache, torde, emporte
+leur tendresse, les sentiments de nature aux racines si profondes
+et si fines, avec la violence aveugle, irrsistible, dun de ces
+typhons des mers de Chine dont les plus durs marins nosent se
+souvenir et disent en plissant:
+
+-- Ne parlons pas de a...
+
+Il nen parlera jamais, mais il sen souviendra toute sa vie de
+cette horrible scne sur la terrasse de Castelet o sest passe
+son enfance heureuse, devant cet horizon splendide et calme, ces
+pins, ces myrtes, ces cyprs qui se serraient immobiles et
+frissonnants autour de la maldiction paternelle. Toujours il
+reverra ce grand vieillard, aux joues convulses et remuantes,
+marchant sur lui avec cette bouche de haine, ce regard de haine,
+profrant les paroles quon ne pardonne pas, le chassant de la
+maison et de lhonneur:
+
+-- Va-ten, pars avec ta gueuse, tu es mort pour nous!...
+
+Et les petites bessonnes criant, se tranant genoux sur le
+perron, demandant grce pour le grand frre, et la pleur de
+Divonne, sans un regard, sans un adieu, pendant que l-haut,
+derrire la vitre, le doux et anxieux visage de la malade
+demandait pourquoi tout ce bruit et son Jean sen allant si vite
+et sans lembrasser.
+
+Cette ide quil navait pas embrass sa mre la fait revenir
+mi-route dAvignon; il a laiss Csaire avec la voiture au bas du
+pays, pris la traverse et pntr dans Castelet par le clos, comme
+un voleur. La nuit tait sombre; ses pas semptraient dans la
+vigne morte, et mme il finissait par ne plus pouvoir sorienter,
+cherchant sa maison dans les tnbres, dj tranger chez lui. La
+blancheur des murs crpis le guidait enfin dun reflet vague; mais
+la porte du perron tait ferme, les fentres partout teintes.
+Sonner, appeler? Il nosait, par crainte de son pre. Deux ou
+trois fois il a fait le tour du logis, esprant trouver lissue
+dun volet mal clos. Partout la lanterne de Divonne avait pass
+comme chaque soir; et aprs un long regard la chambre de sa
+mre, ladieu de tout son coeur sa maison denfance qui le
+repousse elle aussi, il sest enfui dsespr avec un remords qui
+ne le quitte plus.
+
+Dordinaire, pour ces absences de dure, ces traverses aux
+dangereux hasards de la mer et du vent, les parents, les amis,
+prolongent les adieux jusqu lembarquement dfinitif; on passe
+la dernire journe ensemble, on visite le bateau, la cabine du
+partant afin de mieux le suivre dans sa route. Plusieurs fois par
+jour, Jean voit passer devant lhtel de ces affectueuses
+reconduites, parfois nombreuses et bruyantes; mais il smeut
+surtout dun groupe familial ltage au-dessous du sien. Un
+vieux, une vieille, des gens de campagne tournure aise, en
+veste de drap et cambrsine jaune, sont venus accompagner leur
+garon, lassistent jusquau dpart du paquebot; et penchs leur
+fentre, dans le dsoeuvrement de lattente, on les voit tous les
+trois, se tenant par le bras, le matelot au milieu, bien serrs.
+Ils ne parlent pas, ils streignent.
+
+Jean songe en les regardant au beau dpart quil aurait eu... Son
+pre, ses petites soeurs, et, sappuyant sur lui dune douce main
+frmissante, celle dont les beauprs au large entranaient le vif
+esprit et lme aventureuse... Regrets striles. Le crime est
+accompli, son destin sur les rails, il na qu partir et
+oublier...
+
+Quelles lui semblrent lentes et cruelles les heures de la
+dernire nuit! Il se tournait, se retournait dans son lit
+dauberge, guettait le jour sur la vitre aux dcroissements lents
+du noir au gris, puis au blanc daube que le phare piquait encore
+dune tincelle rouge efface au soleil levant.
+
+Alors seulement il sendormit, rveill tout coup par un
+claboussement de rayons dans sa chambre, les cris confondus des
+cages de loiselier avec les innombrables carillons du dimanche de
+Marseille, rpandus par les quais largis, toutes machines au
+repos, des oriflammes flottant aux mts... Dj dix heures! Et
+lexpress de Paris arrive midi, vite il shabille pour aller au-
+devant de sa matresse; ils djeuneront en face de la mer, puis on
+portera les bagages bord et cinq heures, le signal.
+
+Un jour merveilleux, un ciel profond o les mouettes passent en
+taches blanches, la mer dun bleu plus fonc, dun bleu minral,
+sur lequel, lhorizon, des voiles, des fumes, tout est visible,
+tout miroite et tout danse; et comme le chant naturel de ces rives
+de soleil aux transparences datmosphre et deau, des harpes
+sonnent sous les croises de lhtel, un air italien dune
+facilit divine, mais dont la note pince et trane sur les
+cordes meut cruellement les nerfs. Cest plus que de la musique,
+cest la traduction aile de ces allgresses du Midi, ces
+plnitudes de vie et damour gonfles jusquaux larmes. Et le
+souvenir dIrne passe dans la mlodie, vibrant et pleurant. Comme
+cest loin!... Quel beau pays perdu, quel regret pour toujours des
+choses brises, irrparables!
+
+Allons!
+
+Sur le seuil, en sortant, Jean rencontre un garon!
+
+-- Une lettre pour M. le consul... Elle est arrive le matin, mais
+M. le consul dormait si profondment!
+
+Les voyageurs de distinction sont rares lhtel du _Jeune
+Anacharsis_; aussi les braves Marseillais font-ils sonner tout
+propos le titre de leur pensionnaire... Qui peut lui crire?
+Personne ne connat son adresse, moins que Fanny... Et regardant
+mieux lenveloppe, il spouvante, il a compris.
+
+Eh bien, non! je ne pars pas; cest une trop grande folie dont je
+ne me sens pas la force. Pour des coups pareils, mon pauvre ami,
+il faut la jeunesse que je nai plus, ou laveuglement dune
+passion folle qui nous manque lun comme lautre. Il y a cinq
+ans, aux beaux jours, un signe de toi maurait fait te suivre de
+lautre ct de la terre, car tu ne peux nier que je taie aim
+passionnment. Je tai donn tout ce que javais; et lorsquil a
+fallu marracher de toi jai souffert, comme jamais pour aucun
+homme. Mais a use, vois-tu, un amour pareil... Te sentir si beau,
+si jeune, toujours trembler, tant de choses dfendre!...
+Maintenant je nen peux plus, tu mas trop fait vivre, trop fait
+souffrir, je suis bout.
+
+Dans ces conditions, la perspective de ce grand voyage, de ce
+dmnagement dexistence, me fait peur. Moi qui aime tant ne pas
+bouger et qui ne suis jamais alle plus loin que Saint-Germain, tu
+penses! Et puis les femmes vieillissent trop vite au soleil, et tu
+naurais pas encore trente ans que je serais jaunie et fripe
+comme maman Pilar; cest pour le coup que tu men voudrais de ton
+sacrifice et que la pauvre Fanny payerait pour tout le monde.
+coute, il y a un pays dOrient, jai lu a dans un de tes _Tour
+du Monde_, o, quand une femme trompe son mari, on la coud vivante
+avec un chat, en une peau de bte toute frache, puis on lche le
+paquet sur la plage hurlant et bondissant en plein soleil. La
+femme miaule, le chat griffe, tous deux sentre-dvorent pendant
+que la peau se racornit, se resserre sur cette horrible bataille
+de captifs, jusquau dernier rle, jusqu la dernire palpitation
+du sac. cest un peu le supplice qui nous attendait ensemble...
+
+Il sarrta une minute, cras, stupide. perte de vue le bleu de
+la mer tincelait. _Addio_... chantaient les harpes auxquelles
+stait jointe une voix chaude et passionne comme elles...
+_Addio_... Et le nant de sa vie dtruite, ravage, toute de
+dbris et de larmes, lui apparut, le champ ras, les moissons
+faites sans espoir de retour, et pour cette femme qui lui
+chappait...
+
+Jaurais d te dire cela plus tt, mais je nosais pas, te voyant
+si mont, si rsolu. Ton exaltation me gagnait; puis la vanit de
+la femme, la fiert bien naturelle de tavoir reconquis aprs la
+rupture. Seulement, tout au fond de moi, je sentais que a ny
+tait plus, quelque chose de fini, de craqu. Comment veux-tu?
+aprs des secousses pareilles... Et ne te figure pas que ce soit
+cause de ce malheureux Flamant. Pour lui comme pour toi et tous
+les autres, cest fini, mon coeur est mort; mais il reste cet
+enfant dont je ne peux plus me passer et qui me ramne auprs du
+pre, pauvre homme qui sest perdu par amour et mest revenu de
+Mazas aussi fervent et tendre qu notre premire rencontre.
+Figure-toi que, lorsque nous nous sommes revus, il a pass toute
+la nuit pleurer sur mon paule; tu vois quil ny avait gure de
+quoi te monter la tte...
+
+Je te lai dit, mon cher enfant, jai trop aim, je suis rompue.
+ prsent jai besoin quon maime mon tour, quon me choie, et
+madmire, et me berce. Celui-l sera genoux, ne me verra jamais
+de rides ni de cheveux blancs; et sil mpouse, comme il en a
+lintention, cest moi qui lui ferai une grce. Compare... Surtout
+pas de folies. Mes prcautions sont prises pour que tu ne puisses
+me retrouver. Du petit caf de la gare do je tcris, je vois
+travers les arbres la maison o nous avons eu de si bons et de si
+cruels moments, et lcriteau qui se balance sur la porte,
+attendant de nouveaux htes... Te voil libre, tu nentendras plus
+jamais parler de moi... Adieu, un baiser, le dernier, dans le
+cou..., mami...
+
+
+
+ [1] _Le postillon de Longjumeau_ est un opra de Adam qui
+comporte un air trs connu, du temps de Daudet, sur le beau
+postillon... [Note de lditeur]
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Sapho, by Alphonse Daudet
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SAPHO ***
+
+***** This file should be named 13825-8.txt or 13825-8.zip *****
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+
+This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+works. See paragraph 1.E below.
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+The Project Gutenberg EBook of Sapho, by Alphonse Daudet
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+\par This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+\par almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+\par re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
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+\par Author: Alphonse Daudet
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+\par This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
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+{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc96261186 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003600320036003100310038003600000000}}}{\fldrslt {142}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc96261187"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390036003200360031003100380037000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XI}{\tab }
+{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc96261187 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003600320036003100310038003700000000}}}{\fldrslt {151}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc96261188"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390036003200360031003100380038000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XII}{\tab }
+{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc96261188 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003600320036003100310038003800000000}}}{\fldrslt {162}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc96261189"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390036003200360031003100380039000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XIII}{\tab }
+{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc96261189 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003600320036003100310038003900000000}}}{\fldrslt {175}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid }}\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96261177}I{\*\bkmkend _Toc96261177}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par \endash Regardez-moi, voyons\'85 J\rquote aime la couleur de vos yeux\'85
+\par
+\par \endash Comment vous appelez-vous\~?
+\par
+\par \endash Jean.
+\par
+\par \endash Jean tout court\~?
+\par
+\par \endash Jean Gaussin.
+\par
+\par \endash Du Midi, j\rquote entends \'e7a\'85 Quel \'e2ge\~?
+\par
+\par \endash Vingt et un ans.
+\par
+\par \endash Artiste\~?
+\par
+\par \endash Non, madame.
+\par
+\par \endash Ah\~! tant mieux\'85
+\par
+\par Ces bouts de phrases, presque inintelligibles au milieu des cris, des rires, des airs de danse d\rquote une f\'eate travestie, s\rquote \'e9changeaient \endash une nuit de juin \endash entre un }{\i pifferaro}{
+ et une femme fellah dans la serre de palmiers, de foug\'e8res arborescentes, qui faisait le fond de l\rquote atelier de D\'e9chelette.
+\par
+\par Au pressant interrogatoire de l\rquote \'c9gyptienne, le }{\i pifferaro}{ r\'e9pondait avec l\rquote ing\'e9nuit\'e9 de son \'e2ge tendre, l\rquote abandon, le soulagement d\rquote un M\'e9ridional rest\'e9 longtemps sans parler. \'c9tranger \'e0
+ tout ce monde de peintres, de sculpteurs, perdu d\'e8s en entrant dans le bal par l\rquote ami qui l\rquote avait amen\'e9, il se morfondait depuis deux heures, promenant sa jolie figure de blond h\'e2l\'e9 et dor\'e9
+ par le soleil, les cheveux en frisons serr\'e9s et courts comme la peau de mouton de son costume\~; et un succ\'e8s, dont il ne se doutait gu\'e8re, se levait et chuchotait autour de lui.
+\par
+\par Des \'e9paules de danseurs le bousculaient brusquement, des rires de rapins blaguaient la cornemuse qu\rquote il portait tout de travers et sa d\'e9froque de montagne, lourde et g\'eanante dans cette nuit d\rquote \'e9t\'e9
+. Une Japonaise aux yeux de faubourg, des couteaux d\rquote acier tenant son chignon remont\'e9, fredonnait en l\rquote aga\'e7ant\~: }{\i Ah\~! qu\rquote il est beau, qu\rquote il est beau, le postillon\'85}{\cs30\b\i\fs36\super \chftn {\footnote
+\pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ }{\i Le postillon de Longjumeau}{ est un op\'e9ra de Adam qui comporte un air tr\'e8s
+ connu, du temps de Daudet, sur le beau postillon\'85 [Note de l\rquote \'e9diteur]}}}{\~; tandis qu\rquote une }{\i novio}{ espagnole en blanches dentelles de soie, passant au bras d\rquote
+un chef apache, lui fourrait violemment sous le nez son bouquet de jasmins blancs.
+\par
+\par Il ne comprenait rien \'e0 ces avances, se croyait extr\'eamement ridicule et se r\'e9fugiait dans l\rquote ombre fra\'eeche de la galerie vitr\'e9e, bord\'e9e d\rquote un large divan sous les verdures. Tout de suite cette femme \'e9tait venue s\rquote
+asseoir pr\'e8s de lui.
+\par
+\par Jeune, belle\~? Il n\rquote aurait su le dire\'85 Du long fourreau de lainage bleu o\'f9 sa taille pleine ondulait, sortaient deux bras, ronds et fins, nus jusqu\rquote \'e0 l\rquote \'e9paule\~; et ses petites mains charg\'e9
+es de bagues, ses yeux gris larges ouverts et grandis par les bizarres ornements de fer lui tombant du front, composaient un ensemble harmonieux.
+\par
+\par Une actrice sans doute. Il en venait beaucoup chez D\'e9chelette\~; et cette pens\'e9e n\rquote \'e9tait pas pour le mettre \'e0 l\rquote aise, ce genre de personnes lui faisant tr\'e8s peur. Elle lui parlait de tout pr\'e8s, un coude au genou, la t\'eate
+ appuy\'e9e sur la main, avec une douceur grave, un peu lasse\'85 \'ab\~Du Midi vraiment\~?\'85 Et des cheveux de ce blond-l\'e0\~!\'85 Voil\'e0 une chose extraordinaire.\~\'bb
+\par
+\par Et elle voulait savoir depuis combien de temps il habitait Paris, si c\rquote \'e9tait tr\'e8s difficile cet examen pour les consulats qu\rquote il pr\'e9parait, s\rquote il connaissait beaucoup de monde et comment il se trouvait \'e0 la soir\'e9e de D
+\'e9chelette, rue de Rome, si loin de son quartier Latin. Quand il dit le nom de l\rquote \'e9tudiant qui l\rquote avait amen\'e9\'85 \'ab\~La Gournerie\'85 un parent de l\rquote \'e9crivain\'85 elle connaissait sans doute\'85\~\'bb l\rquote
+expression de ce visage de femme changea, s\rquote assombrit subitement\~; mais il n\rquote y prit pas garde, ayant l\rquote \'e2ge o\'f9 les yeux brillent sans rien voir. La Gournerie lui avait promis que son cousin serait l\'e0, qu\rquote il le pr\'e9
+senterait. \'ab\~J\rquote aime tant ses vers\'85 je serais si heureux de le conna\'eetre\'85\~\'bb
+\par
+\par Elle eut un sourire de piti\'e9 pour sa candeur, un joli resserrement d\rquote \'e9paules, en m\'eame temps qu\rquote elle \'e9cartait de sa main les feuilles l\'e9g\'e8res d\rquote un bambou et regardait dans le bal si elle ne lui d\'e9
+couvrirait pas son grand homme.
+\par
+\par La f\'eate \'e0 ce moment \'e9tincelait et roulait comme une apoth\'e9ose de f\'e9erie. L\rquote atelier, le hall plut\'f4t, car on n\rquote y travaillait gu\'e8re, d\'e9velopp\'e9 dans toute la hauteur de l\rquote h\'f4tel et n\rquote en faisant qu
+\rquote une pi\'e8ce immense, recevait sur ses tentures claires, l\'e9g\'e8res, estivales, ses stores de paille fine ou de gaze, ses paravents de laque, ses verreries multicolores, et sur le buisson de roses jaunes garnissant le foyer d\rquote
+une haute chemin\'e9e Renaissance, l\rquote \'e9clairage vari\'e9 et bizarre d\rquote innombrables lanternes chinoises, persanes, mauresques, japonaises, les unes en fer ajour\'e9, d\'e9coup\'e9es d\rquote ogives comme une porte de mosqu\'e9e, d\rquote
+autres en papier de couleur pareilles \'e0 des fruits, d\rquote autres d\'e9ploy\'e9es en \'e9ventail, ayant des formes de fleurs, d\rquote ibis, de serpents\~; et tout \'e0 coup de grands jets \'e9lectriques, rapides et bleu\'e2tres, faisaient p\'e2
+lir ces mille lumi\'e8res et givraient d\rquote un clair de lune les visages et les \'e9paules nues, toute la fantasmagorie d\rquote \'e9toffes, de plumes, de paillons, de rubans qui se froissaient dans le bal, s\rquote \'e9tageaient sur l\rquote
+escalier hollandais \'e0 large rampe menant aux galeries du premier que d\'e9passaient les manches des contrebasses et la mesure fr\'e9n\'e9tique d\rquote un b\'e2ton de chef d\rquote orchestre.
+\par
+\par De sa place, le jeune homme voyait cela \'e0 travers un r\'e9seau de branches vertes, de lianes fleuries qui se m\'ealaient au d\'e9cor, l\rquote encadraient et, par une illusion d\rquote
+optique, jetaient au va-et-vient de la danse des guirlandes de glycine sur la tra\'eene d\rquote argent d\rquote une robe de princesse, coiffaient d\rquote une feuille de drac\'e6na un minois de berg\'e8re Pompadour\~; et pour lui maintenant l\rquote int
+\'e9r\'eat du spectacle se doublait du plaisir d\rquote apprendre par son \'c9gyptienne les noms, tous glorieux, tous connus, que cachaient ces travestis d\rquote une vari\'e9t\'e9, d\rquote une fantaisie si amusantes.
+\par
+\par Ce valet de chiens, son fouet court en bandouli\'e8re, c\rquote \'e9tait Jadin\~; tandis qu\rquote un peu plus loin cette soutane \'e9lim\'e9e de cur\'e9 de campagne d\'e9guisait le vieil Isabey, grandi par un jeu de cartes dans ses souliers \'e0
+ boucles. Le p\'e8re Corot souriait sous l\rquote \'e9norme visi\'e8re d\rquote une casquette d\rquote invalide. On lui montrait aussi Thomas Couture en bouledogue, Jundt en argousin, Cham en oiseau des \'eeles.
+\par
+\par Et quelques costumes historiques et graves, un Murat empanach\'e9, un prince Eug\'e8ne, un Charles I}{\super er}{, port\'e9s par de tout jeunes peintres, marquaient bien la diff\'e9rence entre les deux g\'e9n\'e9rations d\rquote artistes\~
+; les derniers venus, s\'e9rieux, froids, des t\'eates de gens de bourse vieillis de ces rides particuli\'e8res que creusent les pr\'e9occupations d\rquote argent, les autres bien plus gamins, rapins, bruyants, d\'e9brid\'e9s.
+\par
+\par Malgr\'e9 ses cinquante-cinq ans et les palmes de l\rquote Institut, le sculpteur Caoudal en hussard de baraque, les bras nus, ses biceps d\rquote hercule, une palette de peintre battant ses longues jambes en guise de s
+abretache, tortillait un cavalier seul du temps de la Grande Chaumi\'e8re en face du musicien de Potter, en muezzin qui fait la f\'eate, le turban de travers, mimant la danse du ventre et piaillant le \'ab\~la Allah, il Allah\~\'bb d\rquote
+une voix suraigu\'eb.
+\par
+\par On entourait ces joyeux illustres d\rquote un large cercle qui reposait les danseurs\~; et au premier rang, D\'e9chelette, le ma\'eetre du logis, fron\'e7
+ait sous un haut bonnet persan ses petits yeux, son nez kalmouck, sa barbe grisonnante, heureux de la gaiet\'e9 des autres et s\rquote amusant \'e9perdument, sans qu\rquote il y par\'fbt.
+\par
+\par L\rquote ing\'e9nieur D\'e9chelette, une figure du Paris artiste d\rquote il y a dix ou douze ans, tr\'e8s bon, tr\'e8s riche, avec des vell\'e9it\'e9s d\rquote art et cette libre allure, ce m\'e9pris de l\rquote
+opinion que donnent la vie de voyage et le c\'e9libat, avait alors l\rquote entreprise d\rquote une ligne ferr\'e9e de Tauris \'e0 T\'e9h\'e9ran\~; et chaque ann\'e9e, pour se remettre de dix mois de fatigues, de nuits sous la tente, de galopades fi\'e9
+vreuses \'e0 travers sables et marais, il venait passer les grandes chaleurs dans cet h\'f4tel de la rue de Rome, construit sur ses dessins, meubl\'e9 en palais d\rquote \'e9t\'e9, o\'f9 il r\'e9unissait des gens d\rquote
+esprit et de jolies filles, demandant \'e0 la civilisation de lui donner en quelques semaines l\rquote essence de ce qu\rquote elle a de montant et de savoureux.
+\par
+\par \'ab\~D\'e9chelette est arriv\'e9.\~\'bb C\rquote \'e9tait la nouvelle des ateliers, sit\'f4t qu\rquote on avait vu se lever comme un rideau de th\'e9\'e2tre l\rquote immense store de coutil sur la fa\'e7ade vitr\'e9e de l\rquote h\'f4
+tel. Cela voulait dire que la f\'eate commen\'e7ait et qu\rquote on allait en avoir pour deux mois de musiques et festins, danses et bombances, tranchant sur la torpeur silencieuse du quartier de l\rquote Europe \'e0 cette \'e9poque des vill\'e9
+giatures et des bains de mer.
+\par
+\par Personnellement, D\'e9chelette n\rquote \'e9tait pour rien dans le bacchanal qui grondait chez lui nuit et jour. Ce noceur infatigable apportait au plaisir une fr\'e9n\'e9sie \'e0 froid, un regard vague, souriant, comme hatschisch\'e9, mais d\rquote
+une tranquillit\'e9, d\rquote une lucidit\'e9 imperturbables. Tr\'e8s fid\'e8le ami, donnant sans compter, il avait pour les femmes un m\'e9pris d\rquote homme d\rquote Orient, fait d\rquote indulgence et de politesse\~; et de celles qui venaient l\'e0
+, attir\'e9es par sa grande fortune et la fantaisie joyeuse du milieu, pas une ne pouvait se vanter d\rquote avoir \'e9t\'e9 sa ma\'eetresse plus d\rquote un jour.
+\par
+\par }{\cf1 \'ab\~Un bon homme tout de m\'eame\'85\~\'bb ajouta l\rquote }{\caps\cf1 \'e9}{\cf1 gyptienne qui donnait \'e0 Gaussin ces renseignements. S\rquote interrompant tout \'e0 coup\~:
+\par
+\par }{\endash }{\cf1 Voil\'e0 votre po\'e8te\'85
+\par }{
+\par \endash O\'f9 donc\~?
+\par
+\par \endash Devant vous\'85 en mari\'e9 de village\'85
+\par
+\par Le jeune homme eut un \'ab\~Oh\~!\~\'bb d\'e9sappoint\'e9. Son po\'e8te\~! Ce gros homme, suant, luisant, \'e9talant des gr\'e2ces lourdes dans le faux-col \'e0 deux pointes et le gilet fleuri de Jeannot\'85 Les grands cris d\'e9sesp\'e9r\'e9s du }{\i
+Livre de l\rquote Amour}{ lui venaient \'e0 la m\'e9moire, du livre qu\rquote il ne lisait jamais sans un petit battement de fi\'e8vre\~; et tout haut, machinalement, il murmurait\~:
+\par
+\par }{\i Pour animer le marbre orgueilleux de ton corps,
+\par \'d4 Sapho, j\rquote ai donn\'e9 tout le sang de mes veines\'85
+\par }{
+\par Elle se retourna vivement, avec le cliquetis de sa parure barbare\~:
+\par
+\par \endash Que dites-vous l\'e0\~?
+\par
+\par C\rquote \'e9taient des vers de La Gournerie\~; il s\rquote \'e9tonnait qu\rquote elle ne les conn\'fbt pas.
+\par
+\par \'ab\~Je n\rquote aime pas les vers\'85\~\'bb fit-elle d\rquote un ton bref\~; et elle restait debout, le sourcil fronc\'e9, regardant la danse et froissant nerveusement les belles grappes lilas qui pendaient devant elle. Puis, avec l\rquote effort d
+\rquote une d\'e9cision qui lui co\'fbtait\~: \'ab\~Bonsoir\'85\~\'bb et elle disparut.
+\par
+\par Le pauvre }{\i pifferaro}{ resta tout saisi. \'ab\~Qu\rquote est-ce qu\rquote elle a\~?\'85 Que lui ai-je dit\~?\'85\~\'bb Il chercha, ne trouva rien, sinon qu\rquote il ferait bien d\rquote aller se coucher. Il ramassa m\'e9
+lancoliquement sa cornemuse et rentra dans le bal, moins troubl\'e9 du d\'e9part de l\rquote }{\caps \'e9}{gyptienne que de toute cette foule qu\rquote il devait traverser pour gagner la porte.
+\par
+\par Le sentiment de son obscurit\'e9 parmi tant d\rquote illustrations le rendait plus timide encore. Maintenant on ne dansait plus\~; quelques couples \'e7\'e0 et l\'e0, acharn\'e9s aux derni\'e8res mesures d\rquote
+une valse qui mourait, et parmi eux Caoudal, superbe et gigantesque, tourbillonnant la t\'eate haute avec une petite tricoteuse, coiffe au vent, qu\rquote il enlevait sur ses bras roux.
+\par
+\par Par le grand vitrage du fond large ouvert, entraient des bouff\'e9es d\rquote air matinales et blanchissantes, agitant les feuilles des palmiers, couchant les flammes des bougies comme pour les \'e9teindre. Une lanterne en papier prit feu, des bob\'e8
+ches \'e9clat\'e8rent, et tout autour de la salle, les domestiques installaient des petites tables rondes comme aux terrasses des caf\'e9s. On soupait toujours ainsi par quatre ou cinq chez D\'e9chelette\~
+; et les sympathies en ce moment se cherchaient, se groupaient.
+\par
+\par C\rquote \'e9taient des cris, des appels f\'e9roces, le \'ab\~Pil\'85 ouit\~\'bb du faubourg r\'e9pondant au \'ab\~You you you you\~\'bb en cr\'e9celle des filles d\rquote Orient, et des colloques \'e0 voix basse, et des rires voluptueux de femmes qu
+\rquote on entra\'eenait d\rquote une caresse.
+\par
+\par Gaussin profitait du tumulte pour se glisser vers la sortie, quand son ami l\rquote \'e9tudiant l\rquote arr\'eata, ruisselant, les yeux en boule, une bouteille sous chaque bras\~: \'ab\~Mais o\'f9 \'eates-vous donc\~?\'85 Je vous cherche partout\'85 j
+\rquote ai une table, des femmes, la petite Bachellery des Bouffes\'85 En Japonaise, savez bien\'85 Elle m\rquote envoie vous chercher. Venez vite\'85\~\'bb et il repartit en courant.
+\par
+\par Le }{\i pifferaro}{ avait soif\~; puis l\rquote ivresse du bal le tentait, et le minois de la petite actrice qui de loin lui faisait des signes. Mais une voix s\'e9rieuse et douce murmura pr\'e8s de son oreille\~: \'ab\~N\rquote y va pas\'85\~\'bb
+\par
+\par Celle de tout \'e0 l\rquote heure \'e9tait l\'e0, tout contre lui, l\rquote entra\'eenant dehors, et il la suivit sans h\'e9siter. Pourquoi\~? Ce n\rquote \'e9tait pas l\rquote attrait de cette femme\~; il l\rquote avait \'e0 peine regard\'e9e, et l
+\rquote autre l\'e0-bas qui l\rquote appelait, dressant les couteaux d\rquote acier de sa chevelure, lui plaisait bien davantage. Mais il ob\'e9issait \'e0 une volont\'e9 sup\'e9rieure \'e0 la sienne, \'e0 la violence imp\'e9tueuse d\rquote un d\'e9sir.
+
+\par
+\par N\rquote y va pas\~!\'85
+\par
+\par Et subitement ils se trouv\'e8rent tous deux sur le trottoir de la rue de Rome. Des fiacres attendaient dans le matin bl\'eame. Des balayeurs, des ouvriers allant au travail regardaient cette maison de f\'eate grondante et d\'e9
+bordante, ce couple travesti, un Mardi Gras en plein \'e9t\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Chez vous, ou chez moi\~?\'85\~\'bb demanda-t-elle. Sans bien s\rquote expliquer pourquoi, il pensa que chez lui ce serait mieux, donna son adresse lointaine au cocher\~; et pendant la route qui fut longue ils parl\'e8
+rent peu. Seulement elle tenait une de ses mains entre les siennes qu\rquote il sentait tr\'e8s petites et glac\'e9es\~; et, sans le froid de cette \'e9treinte nerveuse, il aurait pu croire qu\rquote elle dormait, renvers\'e9
+e au fond du fiacre, avec le reflet glissant du store bleu sur la figure.
+\par
+\par On s\rquote arr\'eata rue Jacob, devant un h\'f4tel d\rquote \'e9tudiants. Quatre \'e9tages \'e0 monter, c\rquote \'e9tait haut et dur.\~\'bb\~Voulez-vous que je vous porte\~?\'85\~\'bb dit-il en riant, mais tout bas, \'e0
+ cause de la maison endormie. Elle l\rquote enveloppa d\rquote un lent regard, m\'e9prisant et tendre, un regard d\rquote exp\'e9rience qui le jaugeait et clairement disait\~: \'ab\~Pauvre petit\'85\~\'bb
+\par
+\par Alors lui, d\rquote un bel \'e9lan, bien de son \'e2ge et de son Midi, la prit, l\rquote emporta comme un enfant, car il \'e9tait solide et d\'e9coupl\'e9 avec sa peau blonde de demoiselle, et il monta le premier \'e9tage d\rquote
+une haleine, heureux de ce poids que deux beaux bras, frais et nus, lui nouaient au cou.
+\par
+\par Le second \'e9tage fut plus long, sans agr\'e9ment. La femme s\rquote abandonnait, se faisait plus lourde \'e0 mesure. Le fer de ses pendeloques, qui d\rquote abord le caressait d\rquote un chatouillement, entrait peu \'e0
+ peu et cruellement dans sa chair.
+\par
+\par Au troisi\'e8me, il r\'e2lait comme un d\'e9m\'e9nageur de piano\~; le souffle lui manquait, pendant qu\rquote elle murmurait, ravie, la paupi\'e8re allong\'e9e\~: \'ab\~Oh\~! m\rquote ami, que c\rquote est bon\'85 qu\rquote on est bien\'85\~\'bb
+ Et les derni\'e8res marches, qu\rquote il grimpait une \'e0 une, lui semblaient d\rquote un escalier g\'e9ant dont les murs, la rampe, les \'e9troites fen\'eatres tournaient en une interminable spirale. Ce n\rquote \'e9tait plus une femme qu\rquote
+il portait, mais quelque chose de lourd, d\rquote horrible, qui l\rquote \'e9touffait, et qu\rquote \'e0 tout moment il \'e9tait tent\'e9 de l\'e2cher, de jeter avec col\'e8re, au risque d\rquote un \'e9crasement brutal.
+\par
+\par Arriv\'e9s sur l\rquote \'e9troit palier\~: \'ab\~D\'e9j\'e0\'85\~\'bb dit-elle en ouvrant les yeux. Lui pensait\~: \'ab\~Enfin\~!\'85\~\'bb mais n\rquote aurait pu le dire, tr\'e8s p\'e2le, les deux mains sur sa poitrine qui \'e9clatait.
+\par
+\par Toute leur histoire, cette mont\'e9e d\rquote escalier dans la grise tristesse du matin.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96261178}II{\*\bkmkend _Toc96261178}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Il la garda deux jours\~; puis elle partit, lui laissant une impression de peau douce et de linge fin. Pas d\rquote autre renseignement sur elle que son nom, son adresse et ceci\~: \'ab\~Quand vous me voudrez, appelez-moi\'85 je serai toujours pr\'eate
+\'85\~\'bb
+\par
+\par La toute petite carte, \'e9l\'e9gante, odorante, portait\~:
+\par
+\par FANNY LEGRAND
+\par
+\par }{\i 6, rue de l\rquote Arcade
+\par }{
+\par Il la mit \'e0 sa glace entre une invitation au dernier bal des Affaires }{\caps \'e9}{trang\'e8res et le programme enlumin\'e9 et fantaisiste de la soir\'e9e de D\'e9chelette, ses deux seules sorties mondaines de l\rquote ann\'e9e\~
+; et le souvenir de la femme, rest\'e9 quelques jours autour de la chemin\'e9e dans ce d\'e9licat et l\'e9ger parfum, s\rquote \'e9vapora en m\'eame temps que lui, sans que Gaussin, s\'e9rieux, travailleur, se m\'e9fiant par-dessus tout des entra\'ee
+nements de Paris, e\'fbt eu la fantaisie de renouveler cette amourette d\rquote un soir.
+\par
+\par L\rquote examen, minist\'e9riel aurait lieu en novembre. Il ne lui restait que trois mois pour le pr\'e9parer. Apr\'e8s, viendrait un stage de trois ou quatre ans dans les bureaux du service consulaire\~; puis il s\rquote en irait quelque part, tr\'e8
+s loin. Cette id\'e9e d\rquote exil ne l\rquote effrayait pas\~; car une tradition chez les Gaussin d\rquote Armandy, vieille famille avignonnaise, voulait que l\rquote a\'een\'e9 des fils suiv\'eet ce qu\rquote on appelle }{\i la carri\'e8re}{, avec l
+\rquote exemple, l\rquote encouragement et la protection morale de ceux qui l\rquote y avaient pr\'e9c\'e9d\'e9. Pour ce provincial, Paris n\rquote \'e9tait que la premi\'e8re escale d\rquote une tr\'e8s longue travers\'e9e, ce qui l\rquote emp\'ea
+chait de nouer aucune liaison s\'e9rieuse en amour comme en amiti\'e9.
+\par
+\par Une semaine ou deux apr\'e8s le bal de D\'e9chelette, un soir que Gaussin, la lampe allum\'e9e, ses livres pr\'e9par\'e9s sur la table, se mettait au travail, on frappa timidement\~; et, la porte ouverte, une femme apparut en toilette \'e9l\'e9
+gante et claire. Il la reconnut seulement quand elle eut relev\'e9 sa voilette.
+\par
+\par \endash Vous voyez, c\rquote est moi\'85 je reviens\'85
+\par
+\par Puis surprenant le regard inquiet, g\'ean\'e9, qu\rquote il jetait sur la besogne en train\~:
+\par
+\par \endash Oh\~! je ne vous d\'e9rangerai pas\'85 je sais ce que c\rquote est\'85
+\par
+\par Elle d\'e9fit son chapeau, prit une livraison du }{\i Tour du monde}{, s\rquote installa et ne bougea plus, absorb\'e9e en apparence par sa lecture\~; mais, chaque fois qu\rquote il levait les yeux, il rencontrait son regard.
+\par
+\par Et vraiment il lui fallait du courage pour ne pas la prendre tout de suite entre ses bras, car elle \'e9tait bien tentante et d\rquote un grand charme avec sa toute petite t\'eate au front bas, au nez court, \'e0 la l\'e8
+vre sensuelle et bonne, et la maturit\'e9 souple de sa taille dans cette robe d\rquote une correction toute parisienne, moins effrayante pour lui que sa d\'e9froque de fille d\rquote }{\caps \'e9}{gypte.
+\par
+\par Partie le lendemain de bonne heure, elle revint plusieurs fois dans la semaine, et toujours elle entrait avec la m\'eame p\'e2leur, les m\'eames mains froides et moites, la m\'eame voix serr\'e9e d\rquote \'e9motion.
+\par
+\par \endash Oh\~! je sais bien que je t\rquote ennuie, lui disait-elle, que je te fatigue. Je devrais \'eatre plus fi\'e8re\'85 Si tu crois\~!\'85 Tous les matins en m\rquote en allant de chez toi, je jure de ne plus venir\~; puis \'e7
+a me reprend, le soir, comme une folie.
+\par
+\par Il la regardait, amus\'e9, surpris dans son d\'e9dain de la femme, par cette persistance amoureuse. Celles qu\rquote il avait connues jusque-l\'e0, des filles de brasserie ou de skating, quelquefois jeunes et jolies, lui laissaient toujours le d\'e9go\'fb
+t de leur rire b\'eate, de leurs mains de cuisini\'e8res, d\rquote une grossi\'e8ret\'e9 d\rquote instincts et de propos qui lui faisait ouvrir la fen\'eatre derri\'e8re elles. Dans sa croyance d\rquote
+innocent, il pensait toutes les filles de plaisir pareilles. Aussi s\rquote \'e9tonnait-il de trouver en Fanny une douceur, une r\'e9serve vraiment femme, avec cette sup\'e9riorit\'e9 \endash sur les bourgeoises qu\rquote il rencontra
+it en province chez sa m\'e8re \endash d\rquote un frottis d\rquote art, d\rquote une connaissance de toutes choses, qui rendaient les causeries int\'e9ressantes et vari\'e9es.
+\par
+\par Puis elle \'e9tait musicienne, s\rquote accompagnait au piano et chantait, d\rquote une voix de contralto un peu fatigu\'e9e, in\'e9gale, mais exerc\'e9
+e, quelque romance de Chopin ou de Schumann, des chansons de pays, des airs berrichons, bourguignons ou picards dont elle avait tout un r\'e9pertoire.
+\par
+\par Gaussin, fou de musique, cet art de paresse et de plein air o\'f9 se plaisent ceux de son pays, s\rquote exaltait par le son aux heures de travail, en ber\'e7ait son repos d\'e9licieusement. Et de Fanny, cela surtout le ravissait. Il s\rquote \'e9
+tonnait qu\rquote elle ne f\'fbt pas dans un th\'e9\'e2tre, et apprit ainsi qu\rquote elle avait chant\'e9 au Lyrique.
+\par
+\par \endash Mais pas longtemps\'85 Je m\rquote ennuyais trop\'85
+\par
+\par En elle effectivement rien de l\rquote \'e9tudi\'e9, du convenu de la femme de th\'e9\'e2tre\~; pas l\rquote ombre de vanit\'e9 ni de mensonge. Seulement un certain myst\'e8re sur sa vie au-dehors, myst\'e8re gard\'e9 m\'ea
+me aux heures de passion, et que son amant n\rquote essayait pas de p\'e9n\'e9trer, ne se sentant ni jaloux ni curieux, la laissant arriver \'e0 l\rquote heure dite sans m\'eame regarder la pendule, ignorant encore la sensation de l\rquote
+attente, ces grands coups \'e0 pleine poitrine qui sonnent le d\'e9sir et l\rquote impatience.
+\par
+\par De temps en temps, l\rquote \'e9t\'e9 \'e9tant tr\'e8s beau cette ann\'e9e-l\'e0, ils s\rquote en allaient \'e0 la d\'e9couverte de tous ces jolis coins des environs de Paris dont elle savait la carte pr\'e9cise et d\'e9taill\'e9e. Ils se m\'ea
+laient aux d\'e9parts nombreux, turbulents, des gares de banlieue, d\'e9jeunaient dans quelque cabaret \'e0 la lisi\'e8re des bois ou des eaux, \'e9vitant seulement certains endroits trop courus. Un jour qu\rquote il lui proposait d\rquote
+aller aux Vaux-de-Cernay.
+\par
+\par \endash Non, non\'85 pas l\'e0\'85 il y a trop de peintres\'85
+\par
+\par Et cette antipathie des artistes, il se rappela qu\rquote elle avait \'e9t\'e9 l\rquote initiation de leur amour. Comme il en demandait la raison\~:
+\par
+\par \endash Ce sont, dit-elle, des d\'e9traqu\'e9s, des compliqu\'e9s qui racontent toujours plus de choses qu\rquote il n\rquote y en a\'85 Ils m\rquote ont fait beaucoup de mal\'85
+\par
+\par Lui protestait\~:
+\par
+\par \endash Pourtant, l\rquote art, c\rquote est beau\'85 Rien de tel pour embellir, \'e9largir la vie.
+\par
+\par \endash Vois-tu, m\rquote ami, ce qui est beau, c\rquote est d\rquote \'eatre simple et droit comme toi, d\rquote avoir vingt ans et de bien s\rquote aimer\'85
+\par
+\par Vingt ans\~! on ne lui e\'fbt pas donn\'e9 davantage, \'e0 la voir si vivante, toujours pr\'eate, riant \'e0 tout, trouvant tout bon.
+\par
+\par Un soir, \'e0 Saint-Clair, dans la vall\'e9e de Chevreuse, ils arriv\'e8rent la veille de la f\'eate et ne trouv\'e8rent pas de chambre. Il \'e9tait tard, il fallait une lieue de bois dans la nuit pour rejoindre le prochain village. Enfin on leur offri
+t un lit de sangle, rest\'e9 libre au bout d\rquote une grange o\'f9 dormaient des ma\'e7ons.
+\par
+\par \endash Allons-y, dit-elle en riant\'85 \'e7a me rappellera mon temps de mis\'e8re.
+\par
+\par Elle avait donc connu la mis\'e8re.
+\par
+\par Ils se gliss\'e8rent \'e0 t\'e2tons entre les lits occup\'e9s dans la grande salle cr\'e9pie \'e0 la chaux, o\'f9 fumait une veilleuse au fond d\rquote une niche sur la muraille\~; et toute la nuit serr\'e9s l\rquote un contre l\rquote autre, ils \'e9
+touffaient leurs baisers et leurs rires, en entendant ronfler, geindre de fatigue ces compagnons, dont les bourgerons, les lourdes chaussures de travail tra\'eenaient tout pr\'e8s de la robe de soie et des fines bottes de la Parisienne.
+\par
+\par Au petit jour, une chati\'e8re s\rquote ouvrit au bas du large portail, un rai de lumi\'e8re blanche fr\'f4la la sangle des lits, la terre battue, pendant qu\rquote une voix enrou\'e9e criait\~: \'ab\~Oh\'e9\~! la coterie\'85\~\'bb
+ Puis il se fit, dans la grange redevenue obscure, un remue-m\'e9nage p\'e9nible et lent, des b\'e2ill\'e9es, des \'e9tirements, de grosses toux, les tristes bruits humains d\rquote une chambr\'e9e qui s\rquote \'e9veille\~; et lourds, silencieux, les Li
+mousins s\rquote en all\'e8rent, un par un, sans se douter qu\rquote ils avaient dormi pr\'e8s d\rquote une belle fille.
+\par
+\par Derri\'e8re eux, elle se leva, mit sa robe \'e0 t\'e2tons, tordit ses cheveux en h\'e2te\~: \'ab\~Reste l\'e0\'85 je reviens\'85\~\'bb Elle rentrait au bout d\rquote un moment avec une \'e9norme brass\'e9e de fleurs des champs inond\'e9es de ros\'e9e.
+\'ab\~Maintenant dormons\'85\~\'bb dit-elle en \'e9parpillant sur le lit cette odorante fra\'eecheur de la flore matinale qui ravivait l\rquote atmosph\'e8re autour d\rquote eux. Et jamais elle ne lui avait paru si jolie qu\rquote \'e0 cette entr\'e9
+e de grange, riant dans le petit jour, avec ses l\'e9gers cheveux tout envol\'e9s et ses herbes folles.
+\par
+\par Une autre fois, ils d\'e9jeunaient \'e0 Ville-d\rquote Avray devant l\rquote \'e9tang. Un matin d\rquote automne enveloppait de brume l\rquote eau calme, la rouille des bois en face d\rquote eux\~; et seuls dans le petit jardin du restaurant, ils s
+\rquote embrassaient en mangeant des ablettes. Tout \'e0 coup, d\rquote un pavillon rustique branch\'e9 dans le platane au pied duquel leur table \'e9tait mise, une voix forte et narquoise appela\~: \'ab\~Dites donc, les autres, quand vous aurez fin
+i de vous b\'e9coter\'85\~\'bb Et la face de lion, la moustache rousse du sculpteur Caoudal se penchait dans l\rquote embrasure en rondins du chalet.
+\par
+\par \endash J\rquote ai bien envie de descendre d\'e9jeuner avec vous\'85 Je m\rquote ennuie comme un hibou dans mon arbre\'85
+\par
+\par Fanny ne r\'e9pondait pas, visiblement g\'ean\'e9e de la rencontre\~; lui, au contraire, accepta bien vite, curieux de l\rquote artiste c\'e9l\'e8bre, flatt\'e9 de l\rquote avoir \'e0 sa table.
+\par
+\par Caoudal, tr\'e8s coquet dans une apparence n\'e9glig\'e9e, mais o\'f9 tout \'e9tait calcul\'e9 depuis la cravate en cr\'eape de chine blanc pour \'e9claircir un teint sabr\'e9 de rides et de couperoses, jusqu\rquote au veston serr\'e9
+ sur la taille encore svelte et les muscles en saillie, Caoudal lui parut plus vieux qu\rquote au bal de D\'e9chelette.
+\par
+\par Mais ce qui le surprit et m\'eame l\rquote embarrassait un peu, ce fut le ton d\rquote intimit\'e9 du sculpteur avec sa ma\'eetresse. Il l\rquote appelait Fanny, la tutoyait.
+\par
+\par \endash Tu sais, lui disait-il en installant son couvert sur leur nappe, je suis veuf depuis quinze jours. Maria est partie avec Morateur. \'c7a m\rquote a laiss\'e9 assez tranquille les premiers temps\'85 Mais ce matin, en entrant \'e0 l\rquote
+atelier, je me suis senti faignant comme tout\'85 Impossible de travailler\'85 Alors j\rquote ai l\'e2ch\'e9 mon groupe et je suis venu d\'e9jeuner \'e0 la campagne. Fichue id\'e9e, quand on est seul\'85 Un peu plus je larmoyais dans ma gibelotte\'85
+
+\par
+\par Puis regardant le Proven\'e7al dont la barbe follette et les cheveux boucl\'e9s avaient le ton du sauternes dans les verres\~:
+\par
+\par \endash Est-ce beau, la jeunesse\~!\'85 Pas de danger qu\rquote on le l\'e2che, celui-l\'e0\'85 Et ce qu\rquote il y a de plus fort, c\rquote est que \'e7a se gagne\'85 Elle a l\rquote air aussi jeune que lui\'85
+\par
+\par \endash Malhonn\'eate\~!\'85 fit-elle en riant\~; et son rire sonnait bien la s\'e9duction sans \'e2ge, la jeunesse de la femme qui aime et veut se faire aimer.
+\par
+\par \'ab\~\'c9tonnante\'85 \'c9tonnante\'85\~\'bb murmurait Caoudal, qui l\rquote examinait tout en mangeant, avec un pli de tristesse et d\rquote envie grima\'e7ant au coin de sa bouche.
+\par
+\par \endash Dis donc, Fanny, te rappelles-tu un d\'e9jeuner ici\'85 c\rquote est loin, dam\~!\'85 nous \'e9tions Ezano, Dejoie, toute la bande\'85 tu es tomb\'e9e dans l\rquote \'e9tang. On t\rquote a habill\'e9e en homme, avec la tunique du garde-p\'eache.
+\'c7a t\rquote allait richement bien\'85
+\par
+\par \endash Rappelle plus\'85 fit-elle froidement, et sans mentir\~; car ces cr\'e9atures changeantes et de hasard ne sont jamais qu\rquote \'e0 l\rquote heure pr\'e9sente de leur amour. Nulle m\'e9moire de ce qui pr\'e9c\'e9da, nulle crainte
+de ce qui peut venir.
+\par
+\par Caoudal, au contraire, tout au pass\'e9, d\'e9vidait \'e0 coups de sauternes ses exploits de robuste jeunesse, d\rquote amour et de beuverie, parties de campagne, bals \'e0 l\rquote Op\'e9ra, charges d\rquote atelier, batailles et conqu\'ea
+tes. Mais, en se tournant vers eux avec l\rquote \'e9clair remont\'e9 \'e0 ses yeux de toutes les flammes qu\rquote il remuait, il s\rquote aper\'e7ut qu\rquote ils ne l\rquote \'e9coutaient gu\'e8re, occup\'e9s \'e0 \'e9grener des raisins aux l\'e8vres l
+\rquote un de l\rquote autre.
+\par
+\par \endash Est-ce assez rasant ce que je vous raconte l\'e0\'85 Mais si, mais si, je vous assomme\'85 Ah\~! nom d\rquote un chien\'85 C\rquote est b\'eate d\rquote \'eatre vieux\'85
+\par
+\par Il se leva, jeta sa serviette
+\par
+\par \endash Pour moi, le d\'e9jeuner, p\'e8re Langlois\'85 cria-t-il vers le restaurant.
+\par
+\par Il s\rquote \'e9loigna tristement, tra\'eenant les pieds, comme rong\'e9 d\rquote un mal incurable. Longtemps les amoureux suivirent sa longue taille qui se vo\'fbtait sous les feuilles couleur d\rquote or.
+\par
+\par \'ab\~Pauvre Caoudal\~!\'85 c\rquote est vrai qu\rquote il se tasse\'85\~\'bb murmura Fanny d\rquote un ton de douce commis\'e9ration\~; et comme Gaussin s\rquote indignait que cette Maria, une fille, un mod\'e8le, p\'fbt s\rquote amuser des souffrances d
+\rquote un Caoudal et pr\'e9f\'e9rer au grand artiste\'85 qui\~?\'85 Morateur, un petit peintre sans talent, n\rquote ayant pour lui que sa jeunesse, elle se mit \'e0 rire\~: \'ab\~Ah\~! innocent\'85 innocent\'85\~\'bb et lui renversant la t\'eate \'e0
+ deux mains sur ses genoux, elle le humait, le respirait, dans les yeux, dans les cheveux, partout, comme un bouquet.
+\par
+\par Le soir de ce jour-l\'e0, Jean pour la premi\'e8re fois coucha chez sa ma\'eetresse qui le tourmentait \'e0 ce sujet depuis trois mois\~:
+\par
+\par \endash Mais enfin, pourquoi ne veux-tu pas\~?
+\par
+\par \endash Je ne sais\'85 \'e7a me g\'eane.
+\par
+\par \endash Puisque je te dis que je suis libre, que je suis seule\'85
+\par
+\par Et la fatigue de la partie de campagne aidant, elle l\rquote entra\'eena rue de l\rquote Arcade, tout pr\'e8s de la gare. \'c0 l\rquote entresol d\rquote une maison bourgeoise d\rquote apparence honn\'eate et cossue, une vieille ser
+vante en bonnet paysan, l\rquote air rev\'eache, vint leur ouvrir.
+\par
+\par \endash C\rquote est Machaume\'85 Bonjour Machaume\'85 dit Fanny lui sautant au cou. Tu sais, le voil\'e0 mon aim\'e9, mon roi\'85 je l\rquote am\'e8ne\'85 Vite, allume tout, fais la maison belle\'85
+\par
+\par Jean resta seul dans un tout petit salon aux fen\'eatres cintr\'e9es et basses, drap\'e9es de la m\'eame soie bleue banale qui couvrait les divans et quelques meubles laqu\'e9s. Aux murs trois ou quatre paysages \'e9gayaient et a\'e9raient l\rquote \'e9
+toffe\~; tous portaient un mot de d\'e9dicace\~: \'ab\~}{\caps \'e0}{ Fanny Legrand\~\'bb, \'ab\~}{\caps \'e0}{ ma ch\'e8re Fanny\'85\~\'bb.
+\par
+\par Sur la chemin\'e9e, un marbre demi-grandeur de la Sapho de Caoudal, dont le bronze est partout, et que Gaussin d\'e8s sa petite enfance avait vu dans le cabinet de travail de p\'e8re. Et \'e0 la lueur de l\rquote unique bougie pos\'e9e pr\'e8
+s du socle, il s\rquote aper\'e7ut de la ressemblance, affin\'e9e et comme rajeunissante, de cette \'9cuvre d\rquote art avec sa ma\'eetresse. ces lignes du profil, ce mouvement de taille sous la draperie, cette rondeur filante des bras nou\'e9
+s autour des genoux lui \'e9taient connus, intimes\~; son \'9cil les savourait avec le souvenir de sensations plus tendres.
+\par
+\par Fanny, le trouvant en contemplation devant le marbre, lui dit d\rquote un air d\'e9gag\'e9\~: \'ab\~Il y a quelque chose de moi, n\rquote est ce pas\~?\'85 le mod\'e8le de Caoudal me ressemblait\'85\~\'bb Et tout de suite elle l\rquote emmena dans sa
+ chambre, o\'f9 Machaume en rechignant installait deux couverts sur un gu\'e9ridon\~; tous les flambeaux allum\'e9s, jusqu\rquote aux bras de l\rquote armoire \'e0 glace, un beau feu de bois, gai comme un premier feu, flambant sous le pare-\'e9
+tincelles, la chambre d\rquote une femme qui s\rquote habille pour le bal.
+\par
+\par \endash J\rquote ai voulu souper l\'e0, dit-elle en riant\'85 nous serons plus vite au lit.
+\par
+\par Jamais Jean n\rquote avait vu d\rquote ameublement aussi coquet. Les lampes Louis XVI, les mousselines claires des chambres de sa m\'e8re et de ses s\'9curs ne donnaient pas la moindre id\'e9e de ce nid ouat\'e9, capitonn\'e9, o\'f9
+ les boiseries se cachaient sous des satins tendres, o\'f9 le lit n\rquote \'e9tait qu\rquote un divan plus large que les autres, \'e9tal\'e9 au fond sur des fourrures blanches.
+\par
+\par D\'e9licieuse, cette caresse de lumi\'e8re, de chaleur, de reflets bleus allong\'e9s dans les glaces biseaut\'e9es, apr\'e8s leur course \'e0 travers champs, l\rquote ond\'e9e qu\rquote ils avaient re\'e7
+ue, la boue des chemins creux sous le jour qui tombait. Mais ce qui l\rquote emp\'eachait de d\'e9guster en vrai provincial ce confort de rencontre, c\rquote \'e9tait la mauvaise humeur de la servante, le regard soup\'e7
+onneux dont elle le fixait, au point que Fanny la renvoya d\rquote un mot\~: \'ab\~Laisse-nous Machaume\'85 nous nous servirons\'85\~\'bb Et comme la paysanne jetait la porte en s\rquote en allant\~: \'ab\~N\rquote y fais pas attention, elle m\rquote
+en veut de trop t\rquote aimer\'85 Elle dit que je perds ma vie\'85 ces gens de campagne, c\rquote est si rapace\~!\'85 Sa cuisine, par exemple, vaut mieux qu\rquote elle\'85 go\'fbte-moi cette terrine de li\'e8vre.\~\'bb
+\par
+\par Elle d\'e9coupait le p\'e2t\'e9, d\'e9bouchait le champagne, oubliait de se servir pour le regarder manger, faisant \'e0 chaque geste remonter jusqu\rquote \'e0 l\rquote \'e9paule les manches d\rquote une gandoura d\rquote
+Alger, de laine souple et blanche, qu\rquote elle portait toujours \'e0 la maison. Elle lui rappelait ainsi leur premi\'e8re rencontre chez D\'e9chelette\~; et serr\'e9s sur le m\'eame fauteuil, mangeant dans la m\'ea
+me assiette, ils parlaient de cette soir\'e9e.
+\par
+\par \endash Oh\~! moi, disait-elle, d\'e8s que je t\rquote ai vu entrer, j\rquote ai eu envie de toi\'85 J\rquote aurais voulu te prendre, t\rquote emmener tout de suite, pour que les autres ne t\rquote aient pas\'85 Et toi, qu\rquote est-ce que tu pensai
+s, quand tu m\rquote as vue\~?\'85
+\par
+\par D\rquote abord elle lui avait fait peur\~; puis il s\rquote \'e9tait senti plein de confiance, en intimit\'e9 compl\'e8te avec elle.
+\par
+\par \endash Au fait, ajouta-t-il, je ne t\rquote ai jamais demand\'e9\'85 Pourquoi t\rquote es-tu f\'e2ch\'e9e\~?\'85 Pour deux vers de La Gournerie\~?\'85
+\par
+\par Elle eut le m\'eame froncement de sourcils qu\rquote au bal, puis un geste de t\'eate\~:
+\par
+\par \endash Des b\'eatises\~!\'85 n\rquote en parlons plus\'85
+\par
+\par Et les bras autour de lui\~:
+\par
+\par \endash C\rquote est que j\rquote avais un peu peur, moi aussi\'85 j\rquote essayais de me sauver, de me reprendre\'85 mais je n\rquote ai pas pu, je ne pourrai jamais\'85
+\par
+\par \endash Oh\~! jamais.
+\par
+\par \endash Tu verras.
+\par
+\par Il se contenta de r\'e9pondre avec le sourire sceptique de son \'e2ge, sans s\rquote arr\'eater \'e0 l\rquote accent passionn\'e9, presque mena\'e7ant, dont lui fut jet\'e9 ce \'ab\~tu verras\'85\~\'bb. Cette \'e9treinte de femme \'e9
+tait si douce, si soumise\~; il croyait fermement n\rquote avoir qu\rquote un geste \'e0 faire pour se d\'e9gager\'85
+\par
+\par M\'eame \'e0 quoi bon se d\'e9gager\~?\'85 Il \'e9tait si bien dans le dorlotement de cette chambre voluptueuse, si d\'e9licieusement \'e9tourdi par cette haleine en caresse sur ses paupi\'e8res qui battaient, lourd
+es de sommeil, pleines de visions fuyantes, bois rouill\'e9s, pr\'e9s, meules ruisselantes, toute leur journ\'e9e d\rquote amour \'e0 la campagne\'85
+\par
+\par Au matin, il fut r\'e9veill\'e9 en sursaut par la voix de Machaume criant au pied du lit, sans le moindre myst\'e8re\~:
+\par
+\par \endash Il est l\'e0\'85 il veut vous parler\'85
+\par
+\par \endash Comment\~! il veut\~?\'85 Je ne suis donc plus chez moi\~!\'85 tu l\rquote as donc laiss\'e9 entrer\'85
+\par
+\par Furieuse, elle bondit, s\rquote \'e9chappa de la chambre, \'e0 moiti\'e9 nue, la batiste ouverte\~:
+\par
+\par \endash Ne bouge pas, m\rquote ami\'85 je reviens\'85
+\par
+\par Mais il ne l\rquote attendit pas et ne sentit tranquille que lorsqu\rquote il fut lev\'e9 \'e0 son tour, et v\'eatu, ses pieds solides dans ses bottes.
+\par
+\par Tout en ramassant ses v\'eatements dans la chambre herm\'e9tiquement close o\'f9 la veilleuse \'e9clairait encore le d\'e9sordre du petit souper, il entendait le bruit d\rquote un d\'e9bat terrible \'e9touff\'e9 par les tentures du salon. Une voix d
+\rquote homme, irrit\'e9e d\rquote abord, puis implorante, dont les \'e9clats s\rquote \'e9crasaient en sanglots, en larmoyantes faiblesses, alternait avec une autre voix qu\rquote il ne reconnut pas tout de suite, dure et rauque, charg\'e9
+e de haine et de mots ignobles arrivant jusqu\rquote \'e0 lui comme d\rquote une dispute de brasserie de filles.
+\par
+\par Tout ce luxe amoureux en \'e9tait souill\'e9, d\'e9grad\'e9 d\rquote un \'e9claboussement de taches sur de la soie\~; et la femme salie aussi, au niveau d\rquote autres qu\rquote il avait m\'e9pris\'e9es auparavant.
+\par
+\par Elle rentra haletante, tordant d\rquote un beau geste sa chevelure r\'e9pandue\~:
+\par
+\par \endash Est-ce b\'eate un homme qui pleure\~!\'85
+\par
+\par Puis le voyant debout, habill\'e9, elle eut un cri de rage\~:
+\par
+\par \endash Tu t\rquote es lev\'e9\~!\'85 recouche-toi\'85 tout de suite\'85 Je le veux\'85
+\par
+\par Subitement radoucie, et l\rquote enla\'e7ant du geste et de la voix\~:
+\par
+\par \endash Non, non\'85 ne pars pas\'85 tu ne peux pas t\rquote en aller comme \'e7a\'85 D\rquote abord je suis s\'fbre que tu ne reviendrais plus.
+\par
+\par \endash Mais si\'85 Pourquoi donc\~?\'85
+\par
+\par \endash Jure que tu n\rquote es pas f\'e2ch\'e9, que tu viendras encore\'85 oh\~! c\rquote est que je te connais.
+\par
+\par Il jura ce qu\rquote elle voulut, mais ne se recoucha pas malgr\'e9 ses supplications et l\rquote assurance r\'e9it\'e9r\'e9e qu\rquote elle \'e9tait chez elle, libre de sa vie, de ses actes. \'c0 la fin elle sembla se r\'e9signer \'e0
+ le voir partir, et l\rquote accompagna jusqu\rquote \'e0 la porte, n\rquote ayant plus rien de la faunesse en d\'e9lire, bien humble au contraire, cherchant \'e0 se faire pardonner.
+\par
+\par Une longue et profonde caresse d\rquote adieu les retint dans l\rquote antichambre.
+\par
+\par \'ab\~Alors\'85 quand\~?\'85\~\'bb lui demandait-elle, les yeux tout au fond des yeux. Il allait r\'e9pondre, mentir sans doute, dans sa h\'e2te d\rquote \'eatre dehors, quand un coup de sonnette l\rquote arr\'ea
+ta. Machaume sortit de sa cuisine, mais Fanny lui fit signe\~: \'ab\~Non\'85 n\rquote ouvre pas\'85\~\'bb Et ils restaient l\'e0, tous les trois, immobiles, sans parler.
+\par
+\par On entendit une plainte \'e9touff\'e9e, puis le froissement d\rquote une lettre gliss\'e9e sous la porte, et des pas qui descendaient lentement.
+\par
+\par \endash Quand je te disais que j\rquote \'e9tais libre\'85 tiens\~!\'85
+\par
+\par Elle passa \'e0 son amant la lettre qu\rquote elle venait d\rquote ouvrir, une pauvre lettre d\rquote amour, bien basse, bien l\'e2che, crayonn\'e9e en h\'e2te sur une table de caf\'e9 et dans laquelle le malheureux demandait gr\'e2
+ce pour sa folie du matin, reconnaissait n\rquote avoir aucun droit sur elle que celui qu\rquote elle voudrait bien lui laisser, priait \'e0 deux mains jointes qu\rquote on ne l\rquote exil\'e2t pas sans retour, promettant d\rquote accepter tout, r\'e9
+sign\'e9 \'e0 tout\'85 mais ne pas la perdre, mon Dieu\~! ne pas la perdre\'85
+\par
+\par \'ab\~Crois-tu\~!\'85\~\'bb dit-elle avec un mauvais rire\~; et ce rire acheva de lui barrer le c\'9cur qu\rquote elle voulait conqu\'e9rir. Jean la trouva cruelle. Il ne savait pas encore que la femme qui aime n\rquote a d\rquote
+entrailles que pour son amour, toutes ses forces vives de charit\'e9, de bont\'e9, de piti\'e9, de d\'e9vouement absorb\'e9es au profit d\rquote un \'eatre, d\rquote un seul.
+\par
+\par \'ab\~Tu as bien tort de te moquer\'85 cette lettre est horriblement belle et navrante\'85\~\'bb et tout bas, d\rquote une voix grave, en lui tenant les mains\~:
+\par
+\par \endash Voyons\'85 pourquoi le chasses-tu\~?\'85
+\par
+\par \endash Je n\rquote en veux plus\'85 Je ne l\rquote aime pas.
+\par
+\par \endash Pourtant c\rquote \'e9tait ton amant\'85 Il t\rquote a fait ce luxe o\'f9 tu vis, o\'f9 tu as toujours v\'e9cu, qui t\rquote est n\'e9cessaire.
+\par
+\par \endash M\rquote ami, dit-elle avec son accent de franchise, quand je ne te connaissais pas, je trouvais tout cela tr\'e8s bien\'85 Maintenant c\rquote est une fatigue, une honte\~; j\rquote en avais le c\'9cur qui me levait\'85 Oh\~
+! je sais, tu vas me dire que toi ce n\rquote est pas s\'e9rieux, que tu ne m\rquote aimes pas\'85 Mais \'e7a, j\rquote en fais mon affaire\'85 Que tu le veuilles ou non, je te forcerai bien de m\rquote aimer.
+\par
+\par Il ne r\'e9pondit pas, convint d\rquote un rendez-vous pour le lendemain, et se sauva, laissant quelques louis \'e0 Machaume, le fond de sa bourse d\rquote \'e9tudiant, en paiement de la terrine. Pour lui, c\rquote \'e9
+tait fini maintenant. De quel droit troubler cette existence de femme, et que pouvait-il lui offrir en \'e9change de ce qu\rquote il lui faisait perdre\~?
+\par
+\par Il lui \'e9crivit cela, le jour m\'eame, aussi doucement, aussi sinc\'e8rement qu\rquote il put, mais sans lui avouer que de leur liaison, de ce caprice l\'e9ger et aimable, il avait senti se d\'e9gager tout \'e0
+ coup quelque chose de violent, de malsain, en entendant apr\'e8s sa nuit d\rquote amour ces sanglots d\rquote amant tromp\'e9 qui alternaient avec son rire \'e0 elle et ses jurons de blanchisseuse.
+\par
+\par Dans ce grand gar\'e7on, pouss\'e9 loin de Paris, en pleine garrigue proven\'e7ale, il y avait un peu de la rudesse paternelle, et toutes les d\'e9licatesses, toutes les nervosit\'e9s de sa m\'e8re \'e0 laquelle il r
+essemblait comme un portrait. Et pour le d\'e9fendre contre les entra\'eenements du plaisir s\rquote ajoutait encore l\rquote exemple d\rquote un fr\'e8re de son p\'e8re, dont les d\'e9sordres, les folies avaient \'e0 demi ruin\'e9 leur famille et mis l
+\rquote honneur du nom en p\'e9ril.
+\par
+\par L\rquote oncle C\'e9saire\~! Rien qu\rquote avec ces deux mots et le drame intime qu\rquote ils \'e9voquaient, on pouvait exiger de Jean des sacrifices autrement terribles que celui de cette amourette \'e0 laquelle il n\rquote avait jamais donn\'e9 d
+\rquote importance. Pourtant ce fut plus dur \'e0 rompre qu\rquote il ne se l\rquote imaginait.
+\par
+\par Formellement cong\'e9di\'e9e, elle revint sans se d\'e9courager de ses refus de la voir, de la porte ferm\'e9e, des consignes inexorables. \'ab\~Je n\rquote ai pas d\rquote amour-propre\'85\~\'bb lui \'e9crivait-elle. Elle guettait l\rquote
+heure de ses repas au restaurant, l\rquote attendait devant le caf\'e9 o\'f9 il lisait ses journaux. Et pas de larmes, ni de sc\'e8nes. S\rquote il \'e9tait en compagnie, elle se contentait de le suivre, d\rquote \'e9pier le moment o\'f9 il restait seul.
+
+\par
+\par \'ab\~Veux-tu de moi, ce soir\~?\'85 Non\~?\'85 Alors ce sera pour une autre fois.\~\'bb Et elle s\rquote en allait avec la douceur r\'e9sign\'e9e du forain qui reboucle sa balle, lui laissant le remords de ses duret\'e9s et l\rquote
+humiliation du mensonge qu\rquote il balbutiait \'e0 chaque rencontre. \'ab\~L\rquote examen tout proche\'85 le temps qui manquait\'85 Apr\'e8s, plus tard, si \'e7a la tenait encore\'85\~\'bb De fait, il comptait, sit\'f4t re\'e7
+u, prendre un mois de vacances dans le Midi et qu\rquote elle l\rquote oublierait pendant ce temps-l\'e0.
+\par
+\par Malheureusement, l\rquote examen pass\'e9, Jean tomba malade. Une angine, gagn\'e9e dans un couloir de minist\'e8re, et qui, n\'e9glig\'e9e, s\rquote envenima. Il ne connaissait personne \'e0 Paris, \'e0 part quelques \'e9
+tudiants de sa province, que son exigeante liaison avait \'e9loign\'e9s et dispers\'e9s. D\rquote ailleurs il fallait ici plus qu\rquote un d\'e9vouement ordinaire, et d\'e8s le premier soir ce fut Fanny Legrand qui s\rquote installa pr\'e8s de son
+ lit, ne le quittant de dix jours, le soignant sans fatigue, sans peur ni d\'e9go\'fbt, adroite comme une s\'9cur de garde, avec des c\'e2lineries tendres, qui parfois, aux heures de fi\'e8vre, le reportaient \'e0 une grosse maladie d\rquote
+enfance, lui faisaient appeler sa tante Divonne, dire \'ab\~merci, Divonne\~\'bb, quand il sentait les mains de Fanny sur la moiteur de son front.
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est pas Divonne\'85 c\rquote est moi\'85 je te veille\'85
+\par
+\par Elle le sauvait des soins mercenaires, des feux \'e9teints maladroitement, des tisanes fabriqu\'e9es dans une loge de concierge\~; et Jean n\rquote en revenait pas de ce qu\rquote il y avait d\rquote alerte, d\rquote ing\'e9nieux, d\rquote exp\'e9
+ditif, dans ces mains d\rquote indolence et de volupt\'e9. La nuit elle dormait deux heures sur le divan, \endash un divan d\rquote h\'f4tel du Quartier, moelleux comme la planche d\rquote un poste de police.
+\par
+\par \endash Mais, ma pauvre Fanny, tu ne vas donc jamais chez toi\~?\'85 lui demandait-il un jour\'85 Je suis mieux \'e0 pr\'e9sent\'85 Il faudrait rassurer Machaume.
+\par
+\par Elle se mit \'e0 rire. Beau temps qu\rquote elle courait, Machaume, et toute la maison avec. On avait tout vendu, les meubles, la d\'e9froque, m\'eame la literie. Il lui restait la robe qu\rquote elle avait sur le dos et un peu de linge fin, sauv\'e9
+ par sa bonne\'85 Maintenant s\rquote il la renvoyait, elle serait \'e0 la rue.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96261179}III{\*\bkmkend _Toc96261179}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par \'ab\~Cette fois, je crois que j\rquote ai trouv\'e9\'85 Rue d\rquote Amsterdam, vis-\'e0-vis la gare\'85 Trois pi\'e8ces, et un grand balcon\'85 Si tu veux, nous irons voir, apr\'e8s ton minist\'e8re\'85 c\rquote est haut, cinq \'e9tages\'85
+ mais tu me porteras. C\rquote \'e9tait si bon, tu te rappelles\'85\~\'bb Et tout amus\'e9e de ce souvenir, elle se fr\'f4lait, se roulait dans son cou, cherchait l\rquote ancienne place, sa place.
+\par
+\par \'c0 deux, dans leur garni d\rquote h\'f4tel, avec les m\'9curs du quartier, ces tra\'eeneries par l\rquote escalier de filles en filets et en savates, ces cloisons de papier derri\'e8re lesquelles grouillaient d\rquote autres m\'e9nages, cette promiscuit
+\'e9 des cl\'e9s, des bougeoirs, des bottines, la vie devenait intol\'e9rable. Non pas \'e0 elle certes\~; avec Jean, le toit, la cave, m\'eame l\rquote \'e9gout, tout lui \'e9tait bon pour nicher. Mais la d\'e9licatesse de l\rquote amant s\rquote
+effarouchait de certains contacts, auxquels, gar\'e7on, il ne pensait gu\'e8re. Ces m\'e9nages d\rquote une nuit le g\'eanaient, d\'e9shonoraient le sien, lui causaient un peu la tristesse et le d\'e9go\'fb
+t de la cage des singes au Jardin des Plantes, grima\'e7ant tous les gestes et les expressions de l\rquote amour humain. Le restaurant aussi l\rquote ennuyait, ce repas qu\rquote
+il fallait aller chercher deux fois par jour au boulevard Saint-Michel, dans une grande salle encombr\'e9e d\rquote \'e9tudiants, d\rquote \'e9l\'e8ves des Beaux-Arts, peintres, architectes, qui sans le conna\'eetre avaient l\rquote h
+abitude de sa figure, depuis un an qu\rquote il mangeait l\'e0.
+\par
+\par Il rougissait \endash en poussant la porte \endash de tous ces yeux tourn\'e9s vers Fanny, entrait avec la g\'eane agressive des tout jeunes gens qui accompagnent une femme\~; et il craignait aussi la rencontre d\rquote un de ses chefs du minist\'e8
+re ou de quelqu\rquote un de son pays. Puis la question d\rquote \'e9conomie.
+\par
+\par \endash Que c\rquote est cher\~!\'85 disait-elle chaque fois, emportant et commentant la petite note du d\'eener\'85 Si nous \'e9tions chez nous, j\rquote aurais fait marcher la maison trois jours pour ce prix-l\'e0.
+\par
+\par \endash Eh bien, qui nous emp\'eache\~?\'85
+\par
+\par Et l\rquote on se mit en qu\'eate d\rquote une installation.
+\par
+\par C\rquote est le pi\'e8ge. Tous y sont pris, les meilleurs, les plus honn\'eates, par cet instinct de propret\'e9, ce go\'fbt du \'ab\~home\~\'bb qu\rquote ont mis en eux l\rquote \'e9ducation familiale et la ti\'e9deur du foyer.
+\par
+\par L\rquote appartement de la rue d\rquote Amsterdam fut lou\'e9 tout de suite et trouv\'e9 charmant, malgr\'e9 ses pi\'e8ces en enfilade qui ouvraient, \endash la cuisine et la salle sur une arri\'e8re-cour moisie o\'f9 montaient d\rquote
+une taverne anglaise des odeurs de rin\'e7ure et de chlore, \endash la chambre sur la rue en pente et bruyante, secou\'e9e jour et nuit aux cahots des fourgons, camions, fiacres, omnibus, aux sifflets d\rquote arriv\'e9e et de d\'e9
+part, tout le vacarme de la gare de l\rquote Ouest d\'e9veloppant en face ses toitures en vitrage couleur d\rquote eau sale. L\rquote avantage, c\rquote \'e9tait de savoir le train \'e0 sa porte, et Saint-cloud, Ville-d\rquote
+Avray, Saint-Germain, les vertes stations des bords de la Seine presque sous leur terrasse. Car ils avaient une terrasse, large et commode, qui gardait de la munificence des anciens locataires une tente de zinc peinte en coutil ray\'e9
+, ruisselante et triste sous le cr\'e9pitement des pluies d\rquote hiver, mais o\'f9 l\rquote on serait tr\'e8s bien l\rquote \'e9t\'e9 pour d\'eener au bon air, comme dans un chalet de montagne.
+\par
+\par On s\rquote occupa des meubles. Jean ayant fait part chez lui de son projet d\rquote installation, tante Divonne, qui \'e9tait comme l\rquote intendante de la maison, envoya l\rquote argent n\'e9cessaire\~; et sa lettre annon\'e7ait en m\'ea
+me temps le prochain arrivage d\rquote une armoire, d\rquote une commode, et d\rquote un grand fauteuil cann\'e9, tir\'e9s de la \'ab\~Chambre du vent\~\'bb \'e0 l\rquote intention du Parisien.
+\par
+\par Cette chambre, qu\rquote il revoyait au fond d\rquote un couloir de Castelet, toujours inhabit\'e9e, les volets clos attach\'e9s d\rquote une barre, la porte ferm\'e9e au verrou, \'e9tait condamn\'e9e, par son exposition aux coups du mistr
+al qui la faisaient craquer comme une chambre de phare. On y entassait des vieilleries, ce que chaque g\'e9n\'e9ration d\rquote habitants rel\'e9guait au pass\'e9 devant les acquisitions nouvelles.
+\par
+\par Ah\~! si Divonne avait su \'e0 quelles singuli\'e8res siestes servirait le fauteuil cann\'e9, et que des jupons de surah, des pantalons \'e0 manchettes empliraient les tiroirs de la commode Empire\'85 Mais le remords de Gaussin \'e0
+ ce sujet se trouvait perdu dans les mille petites joies de l\rquote installation.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait si amusant, apr\'e8s le bureau, entre chien et loup, de partir en grandes courses, serr\'e9s au bras l\rquote un de l\rquote autre, et de s\rquote en aller dans quelque rue de faubourg choisir une salle \'e0 manger, \endash
+ le buffet, la table et six chaises, ou des rideaux de cretonne \'e0 fleurs pour la crois\'e9e et le lit. Lui acceptait tout, les yeux ferm\'e9s\~
+; mais Fanny regardait pour deux, essayait les chaises, faisait, glisser les battants de la table, montrait une exp\'e9rience marchandeuse.
+\par
+\par Elle connaissait les maisons o\'f9 l\rquote on avait \'e0 prix de fabrique une batterie de cuisine compl\'e8te pour petit m\'e9nage, les quatre casseroles en fer, la cinqui\'e8me \'e9maill\'e9e pour le chocolat du matin\~; jamais de cuivre, c\rquote
+est trop long \'e0 nettoyer. Six couverts de m\'e9tal avec la cuill\'e8re \'e0 potage et deux douzaines d\rquote assiettes en fa\'efence anglaise, solide et gaie, tout cela compt\'e9, pr\'e9par\'e9, emball\'e9 comme une d\'eenette de poup\'e9
+e. Pour les draps, serviettes, linges de toilette et de table, elle connaissait un marchand, le repr\'e9sentant d\rquote une grande fabrique de Roubaix, chez qui on payait \'e0 tant par mois\~; et toujours \'e0 guetter les devantures, en qu\'ea
+te de ces liquidations, de ces d\'e9bris de naufrage que Paris am\'e8ne continuellement dans l\rquote \'e9cume de ses bords, elle d\'e9couvrait au boulevard de Clichy l\rquote occasion d\rquote un lit superbe, presque neuf, et large \'e0
+ y coucher en rang les sept demoiselles de l\rquote ogre.
+\par
+\par Lui aussi, en revenant du bureau, essayait des acquisitions\~; mais il ne s\rquote entendait \'e0 rien, ne sachant dire non, ni s\rquote en aller les mains vides. Entr\'e9 chez un brocanteur pour acheter un huilier ancien qu\rquote elle lui avait signal
+\'e9, il rapportait en guise de l\rquote objet d\'e9j\'e0 vendu un lustre de salon \'e0 pendeloques, bien inutile puisqu\rquote ils n\rquote avaient pas de salon.
+\par
+\par \endash Nous le mettrons dans la v\'e9randa\'85 disait Fanny pour le consoler.
+\par
+\par Et le bonheur de prendre des mesures, les discussions sur la place d\rquote un meuble\~; et les cris, les rires fous, les bras \'e9perdus au plafond quand on s\rquote apercevait que malgr\'e9 toutes les pr\'e9cautions, malgr\'e9 la liste tr\'e8s compl\'e8
+te des achats indispensables, il y avait toujours quelque chose d\rquote oubli\'e9.
+\par
+\par Ainsi la r\'e2pe \'e0 sucre. Con\'e7oit-on qu\rquote ils allaient se mettre en m\'e9nage sans r\'e2pe \'e0 sucre\~!\'85.
+\par
+\par Puis, tout achet\'e9 et mis en place, les rideaux pendus, une m\'e8che \'e0 la lampe neuve, quelle bonne soir\'e9e que celle de l\rquote installation, la revue minutieuse des trois pi\'e8ces avant de se coucher, et comme elle riait en l\rquote \'e9
+clairant pendant qu\rquote il verrouillait la porte\~:
+\par
+\par \endash Encore un tour, encore\'85 ferme bien\'85 Soyons bien chez nous\'85
+\par
+\par Alors ce fut une vie nouvelle, d\'e9licieuse. En quittant son travail, il rentrait vite, press\'e9 d\rquote \'eatre arriv\'e9, en pantoufles au coin de leur feu. Et dans le noir pataugeage de la rue, il se figurait leur chambre allum\'e9e et chaude, \'e9
+gay\'e9e de ses vieux meubles provinciaux que Fanny traitait par avance de d\'e9barras et qui s\rquote \'e9taient trouv\'e9s de fort jolies anciennes choses\~; l\rquote armoire surtout, un bijou Louis XVI, avec ses panneaux peints, repr\'e9sentant des f
+\'eates proven\'e7ales, des bergers en jaquettes fleuries, des danses au galoubet et au tambourin. La pr\'e9sence, famili\'e8re \'e0 ses yeux d\rquote enfant, de ces vieilleries d\'e9mod\'e9es lui rappelait la maison paternelle, consacrait son nouvel int
+\'e9rieur dont il \'e9tait \'e0 go\'fbter le bien-\'eatre.
+\par
+\par D\'e8s son coup de sonnette, Fanny arrivait, soign\'e9e, coquette, \'ab\~sur le pont\~\'bb, comme elle disait. Sa robe de laine noire, tr\'e8s unie, mais taill\'e9e sur un patron de bon faiseur, une simplicit\'e9
+ de femme qui a eu de la toilette, les manches retrouss\'e9es, un grand tablier blanc\~; car elle faisait elle-m\'eame leur cuisine et se contentait d\rquote une femme de m\'e9nage pour les grosses besognes qui gercent les mains ou les d\'e9forment.
+
+\par
+\par Elle s\rquote y entendait m\'eame tr\'e8s bien, savait une foule de recettes, plats du Nord ou du Midi, vari\'e9s comme son r\'e9pertoire de chansons populaires que, le d\'eener fini, le tablier blanc accroch\'e9 derri\'e8re la porte referm\'e9e de l
+a cuisine, elle entonnait de sa voix de contralto, meurtrie et passionn\'e9e.
+\par
+\par En bas la rue grondait, roulait en torrent. La pluie froide tintait sur le zinc de la v\'e9randa\~; et Gaussin, les pieds au feu, \'e9tal\'e9 dans son fauteuil, regardait en face les vitres de la gare et les employ\'e9s courb\'e9s \'e0 \'e9
+crire sous la lumi\'e8re blanche de grands r\'e9flecteurs.
+\par
+\par Il \'e9tait bien, se laissait bercer. Amoureux\~? Non\~; mais reconnaissant de l\rquote amour dont on l\rquote enveloppait, de cette tendresse toujours \'e9gale. Comment avait-il pu se priver si longtemps de ce bonheur, dans la crainte \endash
+ dont il riait maintenant \endash d\rquote un acoquinement, d\rquote une entrave quelconque\~? Est-ce que sa vie n\rquote \'e9tait pas plus propre que lorsqu\rquote il allait de fille en fille, risquant sa sant\'e9\~?
+\par
+\par Aucun danger pour plus tard. Dans trois ans, quand il partirait, la brisure se ferait toute seule et sans secousse. Fanny \'e9tait pr\'e9venue\~; ils en parlaient ensemble, comme de la mort, d\rquote une fatalit\'e9 lointaine, mais in\'e9
+luctable. Restait le grand chagrin qu\rquote ils auraient chez lui en apprenant qu\rquote il ne vivait pas seul, la col\'e8re de son p\'e8re si rigide et si prompt.
+\par
+\par Mais comment pourraient-ils savoir\~? Jean ne voyait personne \'e0 Paris. Son p\'e8re, \'ab\~le consul\~\'bb comme on disait l\'e0-bas, \'e9tait retenu toute l\rquote ann\'e9e par la surveillance du domaine tr\'e8s consid\'e9rable qu\rquote
+il faisait valoir et ses rudes batailles avec la vigne. La m\'e8re, impotente, ne pouvait faire sans aide un pas ni un geste, laissant \'e0 Divonne la direction de la maison, le soin des deux petites s\'9curs ju
+melles, Marthe et Marie, dont la double naissance en surprise avait \'e0 tout jamais emport\'e9 ses forces actives. Quant \'e0 l\rquote oncle C\'e9saire, le mari de Divonne, c\rquote \'e9tait un grand enfant qu\rquote on ne laissait pas voyager seul.
+
+\par
+\par Et Fanny maintenant connaissait toute la famille. Lorsqu\rquote il recevait une lettre de Castelet, au bas de laquelle les bessonnes avaient mis quelques lignes de leur grosse \'e9criture \'e0 petits doigts, elle la lisait par-dessus son \'e9paule, s
+\rquote attendrissait avec lui. De son existence \'e0 elle il ne savait rien, ne s\rquote informait pas. Il avait le bel \'e9go\'efsme inconscient de sa jeunesse, aucune jalousie, aucune inqui\'e9tude. Plein de sa propre vie, il la laissait d\'e9
+border, pensait tout haut, se livrait, pendant que l\rquote autre restait muette.
+\par
+\par Ainsi les jours, les semaines s\rquote en allaient dans une heureuse qui\'e9tude un moment troubl\'e9e par une circonstance qui les \'e9mut beaucoup, mais diversement. Elle se crut enceinte et le lui apprit avec une joie telle qu\rquote
+il ne put que la partager. Au fond, il avait peur. Un enfant, \'e0 son \'e2ge\~!\'85 Qu\rquote en ferait-il\~?\'85 Devait-il le reconna\'eetre\~?\'85 Et quel gage entre cette femme et lui, quelle complication d\rquote avenir\~!
+\par
+\par Soudainement, la cha\'eene lui apparut, lourde, froide et scell\'e9e. La nuit, il ne dormait pas plus qu\rquote elle\~; et c\'f4te \'e0 c\'f4te dans leur grand lit, ils r\'eavaient, les yeux ouverts, \'e0 mille lieues l\rquote un de l\rquote autre.
+\par
+\par Par bonheur, cette fausse alerte ne se renouvela plus, et ils reprirent leur train de vie paisible, exquisement close. Puis l\rquote hiver fini, le vrai soleil enfin revenu, leur case s\rquote
+embellissait encore, agrandie de la terrasse et de la tente. Le soir, ils d\'eenaient l\'e0 sous le ciel teint\'e9 de vert, que rayait le sifflement en coup d\rquote ongle des hirondelles.
+\par
+\par La rue envoyait ses bouff\'e9es chaudes et tous les bruits des maisons voisines\~; mais le moindre souffle d\rquote air \'e9tait pour eux, et ils s\rquote oubliaient des heures, leurs genoux enlac\'e9s, n\rquote
+y voyant plus. Jean se rappelait des nuits semblables au bord du Rh\'f4ne, r\'eavait de consulats lointains dans des pays tr\'e8s chauds, de ponts de navires en partance o\'f9 la brise aurait cette haleine longue dont fr\'e9
+missait le rideau de la tente. Et lorsqu\rquote une caresse invisible murmurait sur ses l\'e8vres\~: \'ab\~m\rquote aimes-tu\~?\'85\rdblquote il revenait toujours de tr\'e8s loin pour r\'e9pondre\~: \'ab\~oh\~! oui, je t\rquote aime\'85\~\'bb Voil\'e0
+ ce que c\rquote est de les prendre si jeunes\~; ils ont trop de choses dans la t\'eate.
+\par
+\par Sur le m\'eame balcon, s\'e9par\'e9 d\rquote eux par une grille en fer enguirland\'e9e de fleurs grimpantes, un autre couple roucoulait, M.\~et Mme\~Hett\'e9ma, des gens mari\'e9s, tr\'e8s gros, dont les baisers claquaient c
+omme des gifles. Merveilleusement appareill\'e9s, dans une conformit\'e9 d\rquote \'e2ge, de go\'fbt, de lourdes tournures, c\rquote \'e9tait touchant d\rquote entendre ces amoureux \'e0 fin de jeunesse chanter en duo tout bas, en s\rquote appuyant \'e0
+ la balustrade, de vieilles romances sentimentales\'85
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Mais je l\rquote entends qui soupire dans l\rquote ombre
+\par C\rquote est un beau r\'eave, ah\~! laissez-moi dormir.
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par Ils plaisaient \'e0 Fanny, elle aurait voulu les conna\'eetre. Quelquefois m\'eame la voisine et elle \'e9changeaient par-dessus le fer noirci de la rampe un sourire de femmes amoureuses et heureuses\~
+; mais les hommes comme toujours se tenaient plus raides et l\rquote on ne se parlait pas.
+\par
+\par Jean revenait du quai d\rquote Orsay, une apr\'e8s-midi, quand il s\rquote entendit appeler au coin de la rue Royale. Il faisait un jour admirable, une lumi\'e8re chaude o\'f9 Paris s\rquote \'e9panouissait \'e0
+ ce tournant du boulevard qui par un beau couchant, vers l\rquote heure du Bois, n\rquote a pas son pareil au monde.
+\par
+\par \endash Mettez-vous l\'e0, belle jeunesse, et buvez quelque chose\'85 \'e7a m\rquote amuse les yeux de vous regarder.
+\par
+\par Deux grands bras l\rquote avaient happ\'e9, assis sous la tente d\rquote un caf\'e9 envahissant le trottoir de ses trois rangs de tables. Il se laissait faire, flatt\'e9 d\rquote entendre autour de lui ce public de provinciaux, d\rquote \'e9
+trangers, jaquettes ray\'e9es et chapeaux ronds, chuchoter curieusement le nom de Caoudal.
+\par
+\par Le sculpteur, attabl\'e9 devant une absinthe qui allait avec sa taille militaire et sa rosette d\rquote officier, avait aupr\'e8s de lui l\rquote ing\'e9nieur D\'e9chelette arriv\'e9 de la veille, toujours le m\'eame, h\'e2l\'e9
+ et jaune, ses pommettes en saillie remontant ses petits yeux bons, sa narine gourmande qui reniflait Paris. D\'e8s que le jeune homme fut assis, Caoudal, le montrant avec une fureur comique\~:
+\par
+\par \endash Est-il beau, cet animal-l\'e0\'85 Dire que j\rquote ai eu cet \'e2ge et que je frisais comme \'e7a\'85 Oh\~! la jeunesse, la jeunesse\'85
+\par
+\par \endash Toujours donc\~? fit D\'e9chelette saluant d\rquote un sourire la toquade de son ami.
+\par
+\par \endash Mon cher, ne riez pas\'85 Tout ce que j\rquote ai, ce que je suis, les m\'e9dailles, les croix, l\rquote Institut, le tremblement, je le donnerais pour ces cheveux-l\'e0 et ce teint de soleil\'85
+\par
+\par Puis revenant \'e0 Gaussin avec sa brusque allure\~:
+\par
+\par \endash Et Sapho, qu\rquote est-ce que vous en faites\~?\'85 On ne la voit plus.
+\par
+\par Jean arrondissait les yeux, sans comprendre.
+\par
+\par \endash Vous n\rquote \'eates donc plus avec elle\~?
+\par
+\par Et devant son ahurissement, Caoudal ajouta sur un ton d\rquote impatience\~:
+\par
+\par \endash Sapho, voyons\'85 Fanny Legrand\'85 Ville-d\rquote Avray\'85
+\par
+\par \endash Oh\~! c\rquote est fini, il y a longtemps\'85
+\par
+\par Comment lui vint ce mensonge\~? Par une sorte de honte, de malaise, \'e0 ce nom de Sapho donn\'e9 \'e0 sa ma\'eetresse\~; la g\'eane de parler d\rquote elle avec d\rquote autres hommes, peut-\'eatre aussi le d\'e9sir d\rquote apprendre des choses qu
+\rquote on ne lui aurait pas dites sans cela.
+\par
+\par \endash Tiens\~! Sapho\'85 Elle roule encore\~? demanda D\'e9chelette distrait, tout \'e0 l\rquote ivresse de revoir l\rquote escalier de la Madeleine, le march\'e9 aux fleurs, la longue enfilade des boulevards entre deux rangs de bouquets verts.
+\par
+\par \endash Vous ne vous la rappelez donc pas, chez vous, l\rquote ann\'e9e derni\'e8re\~!\'85 Elle \'e9tait superbe dans sa tunique de fellah\'85 Et le matin de cet automne, o\'f9 je l\rquote ai trouv\'e9e d\'e9jeunant avec ce joli gar\'e7
+on chez Langlois, vous auriez dit une mari\'e9e de quinze jours.
+\par
+\par \endash Quel \'e2ge a-t-elle donc\~?\'85 Depuis le temps qu\rquote on la conna\'eet\'85
+\par
+\par Caoudal leva la t\'eate pour chercher\~: \'ab\~Quel \'e2ge\~?\'85. quel \'e2ge\~?\'85 Voyons, dix-sept ans en 53, quand elle me posait ma figure\'85 nous sommes en 73. Ainsi, comptez.\~\'bb Tout \'e0 coup ses yeux s\rquote allum\'e8rent\~: \'ab\~Ah\~
+! si vous l\rquote aviez vue, il y a vingt ans\'85 longue, fine, la bouche en arc, le front solide\'85 Des bras, des \'e9paules encore un peu maigres, mais cela allait bien \'e0 la br\'fblure de Sapho\'85 Et la femme, la ma\'eetresse\~!\'85 Ce qu\rquote
+il y avait dans cette chair \'e0 plaisir, ce qu\rquote on tirait de cette pierre \'e0 feu, de ce clavier o\'f9 ne manquait pas une note\'85 Toute la lyre\~!\'85 comme disait La Gournerie.\~\'bb
+\par
+\par Jean, tr\'e8s p\'e2le, demanda\~:
+\par
+\par \endash Est-ce qu\rquote il a \'e9t\'e9 son amant, aussi celui-l\'e0\~?\'85
+\par
+\par \endash La Gournerie\~?\'85 Je crois bien, j\rquote en ai assez souffert\'85 Quatre ans que nous vivions ensemble comme mari et femme, quatre ans que je la couvais, que je m\rquote \'e9puisais pour suffire \'e0 tous ses caprices\'85 ma\'ee
+tres de chant, de piano, de cheval, est-ce que je sais\~?\'85 Et quand je l\rquote ai eu bien polie, patin\'e9e, taill\'e9e en pierre fine, sortie du ruisseau o\'f9 je l\rquote avais ramass\'e9e une nuit, devant le bal Ragache, ce bell\'e2
+tre astiqueur de rimes est venu me la prendre chez moi, \'e0 la table amie o\'f9 il s\rquote asseyait tous les dimanches\~!
+\par
+\par Il souffla tr\'e8s fort, comme pour chasser cette vieille rancune d\rquote amour qui vibrait encore dans sa voix, puis il reprit, plus calme\~:
+\par
+\par \endash D\rquote ailleurs, sa canaillerie ne lui a pas profit\'e9\'85 Leurs trois ans de m\'e9nage, \'e7\rquote a \'e9t\'e9 l\rquote enfer. Ce po\'e8te aux airs c\'e2lins \'e9tait rat, m\'e9chant, maniaque. Ils se peignaient, fallait voir\~!\'85
+ Quand on allait chez eux, on la trouvait un bandeau sur l\rquote \'9cil, lui la figure sabr\'e9e de griffes\'85 Mais le beau, c\rquote est lorsqu\rquote il a voulu la quitter. Elle s\rquote accrochait comme une teigne, le suivait, crevait sa porte, l
+\rquote attendait couch\'e9e en travers de son paillasson. Une nuit, en plein hiver, elle est rest\'e9e cinq heures en bas de chez la Farcy o\'f9 ils \'e9taient mont\'e9s toute la bande\'85 Une piti\'e9\~!\'85 Mais le po\'e8te \'e9l\'e9
+giaque demeurait implacable, jusqu\rquote au jour o\'f9 pour s\rquote en d\'e9barrasser il a fait marcher la police. Ah\~! un joli monsieur\'85 Et comme fin finale, remerciement \'e0 cette belle fille qui lui avait donn\'e9
+ le meilleur de sa jeunesse, de son intelligence et de sa chair, il lui a vid\'e9 sur la t\'eate un volume de vers haineux, baveux, d\rquote impr\'e9cations, de lamentations, le }{\i Livre de l\rquote Amour}{, son plus beau livre\'85
+\par
+\par Immobile, le dos tendu, Gaussin \'e9coutait, aspirant \'e0 tout petits coups par une longue paille la boisson glac\'e9e servie devant lui. Quelque poison, bien s\'fbr, qu\rquote on lui avait vers\'e9 l\'e0, et qui le gelait du c\'9cur aux entrailles.
+
+\par
+\par Il grelottait malgr\'e9 l\rquote heure splendide, voyait dans une recul\'e9e blafarde des ombres qui allaient et venaient, un tonneau d\rquote arrosage arr\'eat\'e9 devant la Madeleine, et cet entrecroisement de
+voitures roulant sur la terre molle silencieusement comme sur de la ouate. Plus de bruit dans Paris, plus rien que ce qui se disait \'e0 cette table. Maintenant D\'e9chelette parlait, c\rquote est lui qui versait le poison\~:
+\par
+\par \endash Quelle atroce chose que ces ruptures\'85 Et sa voix tranquille et railleuse prenait une expression de douceur, de piti\'e9 infinie\'85 On a v\'e9cu des ann\'e9es ensemble, dormi l\rquote un contre l\rquote autre, confondu ses r\'ea
+ves, sa sueur. On s\rquote est tout dit, tout donn\'e9. On a pris des habitudes, des fa\'e7ons d\rquote \'eatre, de parler, m\'eame des traits l\rquote un de l\rquote autre. On se tient de la t\'eate aux pieds\'85 Le collage enfin\~!\'85
+ Puis brusquement on se quitte, on s\rquote arrache\'85 Comment font-ils\~? Comment a-t-on ce courage\~?\'85 Moi, jamais je ne pourrais\'85 Oui, tromp\'e9, outrag\'e9, sali de ridicule et de boue, la femme pleurerait, me dirait\~: \'ab\~Reste\'85\~\'bb
+ Je ne m\rquote en irais pas\'85 Et voil\'e0 pourquoi, quand j\rquote en prends une, ce n\rquote est jamais qu\rquote \'e0 la nuit\'85 Pas de lendemain, comme disait la vieille France\'85 ou alors le mariage. C\rquote est d\'e9finitif et plus propre.
+
+\par
+\par \endash Pas de lendemain\'85 pas de lendemain\'85 Vous en parlez \'e0 votre aise. Il y a des femmes qu\rquote on ne garde pas qu\rquote une nuit\'85 Celle-l\'e0 par exemple\'85
+\par
+\par \endash Je ne lui ai pas donn\'e9 une minute de gr\'e2ce\'85 fit D\'e9chelette avec un placide sourire que le pauvre amant trouva hideux.
+\par
+\par \endash Alors c\rquote est que vous n\rquote \'e9tiez pas son type, sans quoi\'85 C\rquote est une fille, quand elle aime, elle se cramponne\'85 Elle a le go\'fbt du m\'e9nage\'85
+ Du reste, pas de chance dans ses installations. Elle se met avec Dejoie, le romancier\~; il meurt\'85 Elle passe \'e0 Ezano, il se marie\'85 Apr\'e8s, est venu le beau Flamant, le graveur, l\rquote ancien, mod\'e8le, \endash car elle a toujours eu le b
+\'e9guin du talent ou de la beaut\'e9, \endash et vous savez son \'e9pouvantable aventure\'85
+\par
+\par \endash Quelle aventure\~?\'85\~\'bb demanda Gaussin, la voix \'e9trangl\'e9e\~; et il se remit \'e0 tirer sur sa paille, en \'e9coutant le drame d\rquote amour, qui passionna Paris, il y a quelques ann\'e9es.
+\par
+\par Le graveur \'e9tait pauvre, fou de cette femme\~; et de peur d\rquote \'eatre l\'e2ch\'e9, pour lui maintenir son luxe, il fit de faux billets de banque. D\'e9couvert presque aussit\'f4t, coffr\'e9 avec sa ma\'eetresse, il en fut quitte pour dix ans de r
+\'e9clusion, elle six mois de pr\'e9vention \'e0 Saint-Lazare, la preuve de son innocence ayant \'e9t\'e9 faite.
+\par
+\par Et Caoudal rappelait \'e0 D\'e9chelette, \endash qui avait suivi le. proc\'e8s, \endash comme elle \'e9tait jolie sous son petit bonnet de Saint Lazare, et cr\'e2ne, pas geignarde, fid\'e8le \'e0 son homme jusqu\rquote au bout\'85 Et sa r\'e9ponse \'e0
+ ce vieux cornichon de pr\'e9sident, et le baiser qu\rquote elle envoyait \'e0 Flamant par-dessus les tricornes des gendarmes, en lui criant d\rquote une voix \'e0 attendrir les pierres\~: \'ab\~T\rquote ennuie pas, m\rquote ami\'85
+ Les beaux jours reviendront, nous nous aimerons encore\~!\'85\~\'bb Tout de m\'eame, \'e7a l\rquote avait un peu d\'e9go\'fbt\'e9e du m\'e9nage, la pauvre fille.
+\par
+\par \'ab\~Depuis, lanc\'e9e dans le monde chic, elle a pris des amants au mois, \'e0 la semaine, et jamais d\rquote artistes\'85 Oh\~! les artistes, elle en a une peur\'85 J\rquote \'e9tais le seul, je crois bien, qu\rquote elle e\'fbt continu\'e9 \'e0 voir
+\'85 De loin en loin elle venait fumer sa cigarette \'e0 l\rquote atelier. Puis j\rquote ai pass\'e9 des mois sans entendre parler d\rquote elle, jusqu\rquote au jour o\'f9 je l\rquote ai retrouv\'e9e en train de d\'e9
+jeuner avec ce bel enfant et lui mangeant des raisins sur la bouche. Je me suis dit\~: voil\'e0 ma Sapho repinc\'e9e.\~\'bb
+\par
+\par Jean ne put en entendre davantage. Il se sentait mourir de tout ce poison absorb\'e9. Apr\'e8s le froid de tout \'e0 l\rquote heure, une br\'fblure lui tordait la poitrine, montait \'e0 sa t\'eate bourdonnante et pr\'e8s d\rquote \'e9clater comme une t
+\'f4le chauff\'e9e \'e0 blanc. Il traversa la chauss\'e9e, en chancelant sous les roues des voitures. Des cochers criaient. \'c0 qui en avaient-ils, ces imb\'e9ciles\~?
+\par
+\par En passant sur le march\'e9 de la Madeleine, il fut troubl\'e9 par une odeur d\rquote h\'e9liotrope, l\rquote odeur pr\'e9f\'e9r\'e9e de sa ma\'eetresse. Il pressa le pas pour la fuir, et furieux, d\'e9chir\'e9, il pensait tout haut\~: \'ab\~ma ma\'ee
+tresse\~!\'85 oui, une belle ordure\'85 Sapho, Sapho\'85 Dire que j\rquote ai v\'e9cu un an avec \'e7a\~!\'85\~\'bb Il r\'e9p\'e9tait le nom avec rage, se rappelant l\rquote avoir vu sur les petits journaux parmi d\rquote
+autres sobriquets de filles, dans le grotesque Almanach-Gotha de la galanterie\~: Sapho, Cora, Caro, Phryn\'e9, Jeanne de Poitiers, le Phoque\'85
+\par
+\par Et avec les cinq lettres de son nom abominable, toute la vie de cette femme lui passait en fuite d\rquote \'e9gout sous les yeux\'85 L\rquote atelier de Caoudal, les tr\'e9pign\'e9
+es chez La Gournerie, les factions de nuit devant les bouges ou sur le paillasson du po\'e8te\'85 Puis le beau graveur, les faux, la cour d\rquote assises\'85 et le petit bonnet du bagne qui lui allait si bien, et le baiser jet\'e9 \'e0 son faussaire\~:
+\'ab\~T\rquote ennuie pas, m\rquote ami\'85\~\'bb M\rquote ami\~! le m\'eame nom, la m\'eame caresse que pour lui\'85 Quelle honte\~! Ah\~! il allait joliment te balayer ces salet\'e9s-l\'e0\'85 Et toujours cette odeur d\rquote h\'e9
+liotrope qui le poursuivait dans un cr\'e9puscule du m\'eame lilas p\'e2le que la toute petite fleur.
+\par
+\par Tout \'e0 coup, il s\rquote aper\'e7ut qu\rquote il \'e9tait encore \'e0 arpenter le march\'e9 comme un pont de bateau. Il reprit sa course, arriva d\rquote une traite rue d\rquote Amsterdam, bien d\'e9cid\'e9 \'e0 chasser cette femme de chez lui, \'e0
+ la jeter sur l\rquote escalier sans explication, en lui crachant l\rquote injure de son nom dans le dos. \'c0 la porte il h\'e9sita, r\'e9fl\'e9chit, fit quelques pas encore. Elle allait crier, sangloter, l\'e2
+cher par la maison tout son vocabulaire du trottoir, comme l\'e0-bas, rue de l\rquote Arcade\'85
+\par
+\par \'c9crire\~?\'85 oui, c\rquote est cela, il valait mieux \'e9crire, lui r\'e9gler son compte en quatre mots, bien f\'e9roces. Il entra dans une taverne anglaise, d\'e9serte et morne sous le gaz qu\rquote on allumait, s\rquote assit \'e0 une table empoiss
+\'e9e, pr\'e8s de l\rquote unique consommateur, une fille \'e0 t\'eate de mort qui d\'e9vorait du saumon fum\'e9, sans boire. Il demanda une pinte d\rquote ale, n\rquote y toucha pas et commen\'e7a une lettre. Mais trop de mots se pressaient dans sa t\'ea
+te, qui voulaient sortir \'e0 la fois, et que l\rquote encre d\'e9compos\'e9e et grumeleuse tra\'e7ait lentement \'e0 son gr\'e9.
+\par
+\par Il d\'e9chirait deux ou trois commencements, s\rquote en allait enfin sans \'e9crire, quand tout bas pr\'e8s de lui une bouche pleine et vorace demanda timidement\~: \'ab\~Vous ne buvez pas\~?\'85 on peut\~?\'85\~\'bb
+ Il fit signe que oui. La fille se jeta sur la pinte et la vida d\rquote une goul\'e9e violente qui r\'e9v\'e9lait la d\'e9tresse de cette malheureuse, ayant tout juste dans sa poche de quoi rassasier sa faim sans l\rquote arroser d\rquote un peu de bi
+\'e8re. Une piti\'e9 lui vint, qui l\rquote apaisa, l\rquote \'e9claira subitement sur les mis\'e8res d\rquote une vie de femme\~; et il se mit \'e0 juger plus humainement, \'e0 raisonner son malheur.
+\par
+\par Apr\'e8s tout, elle ne lui avait pas menti\~; et s\rquote il ne savait rien de sa vie, c\rquote est qu\rquote il ne s\rquote en \'e9tait jamais souci\'e9. Que lui reprochait-il\~?\'85 Son temps \'e0 Saint-Lazare\~?\'85 Mais puisqu\rquote on l\rquote
+avait acquitt\'e9e, port\'e9e presque en triomphe \'e0 la sortie\'85 Alors, quoi\~? D\rquote autres hommes avant lui\~?\'85 Est-ce qu\rquote il ne le savait pas\~?\'85 Quelle raison de lui en vouloir davantage, parce que les noms de ces amants \'e9
+taient connus, c\'e9l\'e8bres, qu\rquote il pouvait les rencontrer, leur parler, regarder leurs portraits aux devantures\~? Devait-il lui faire un crime d\rquote avoir pr\'e9f\'e9r\'e9 ceux-l\'e0\~?
+\par
+\par Et tout au fond de son \'eatre, se levait une fiert\'e9 mauvaise, inavouable, de la partager avec ces grands artistes, de se dire qu\rquote ils l\rquote avaient trouv\'e9e belle. \'c0 son \'e2ge on n\rquote est jamais s\'fb
+r, on ne sait pas bien. On aime la femme, l\rquote amour\~; mais les yeux et l\rquote exp\'e9rience manquent, et le jeune amant qui vous montre un portrait de sa ma\'ee
+tresse, cherche un regard, une approbation qui le rassurent. La figure de Sapho lui semblait grandie, aur\'e9ol\'e9e, depuis qu\rquote il la savait chant\'e9e par La Gournerie, fix\'e9e par Caoudal dans le marbre et le bronze.
+\par
+\par Mais brusquement repris de rage, il quittait le banc o\'f9 sa m\'e9ditation l\rquote avait jet\'e9 sur un boulevard ext\'e9rieur, au milieu des cris d\rquote enfants, des comm\'e9rages de femmes d\rquote ouvriers dans la poudreuse soir\'e9e de juin\~
+; et il se remettait \'e0 marcher, \'e0 parler tout haut, furieusement\'85 Joli, le bronze de Sapho\'85 du bronze de commerce, qui a tra\'een\'e9 partout, banal comme un air d\rquote orgue, comme ce mot de Sapho qui \'e0 force de rouler les si\'e8cles s
+\rquote est encrass\'e9 de l\'e9gendes immondes sur sa gr\'e2ce premi\'e8re, et d\rquote un nom de d\'e9esse est devenu l\rquote \'e9tiquette d\rquote une maladie\'85 Quel d\'e9go\'fbt que tout cela, mon Dieu\~!\'85
+\par
+\par Il s\rquote en allait ainsi, tour \'e0 tour apais\'e9 ou furieux, \'e0 ce remous d\rquote id\'e9es, de sentiments contraires. Le boulevard s\rquote assombrissait, devenait d\'e9sert. Une fadeur \'e2cre tra\'eenait dans l\rquote air chaud\~; et il r
+econnaissait la porte du grand cimeti\'e8re o\'f9 il \'e9tait venu l\rquote ann\'e9e d\rquote avant assister avec toute la jeunesse \'e0 l\rquote inauguration d\rquote un buste de Caoudal sur la tombe de Dejoie, le romancier du quartier Latin, l\rquote
+auteur de Cenderinette. Dejoie, Caoudal\~! L\rquote \'e9trange accent que ces noms prenaient pour lui depuis deux heures\~! et comme elle lui semblait menteuse et lugubre, l\rquote histoire de l\rquote \'e9tudiante et de son petit m\'e9nage, maintenant qu
+\rquote il en savait les tristes dessous, qu\rquote il avait appris par D\'e9chelette l\rquote affreux surnom donn\'e9 \'e0 ces mariages du trottoir.
+\par
+\par Toute cette ombre, plus noire du voisinage de la mort, l\rquote effrayait. Il revint sur ses pas, fr\'f4lant des blouses qui r\'f4daient, silencieuses comme des ailes de nuit, des jupes sordides \'e0 la porte de bouges dont les vitres d\'e9polies d\'e9
+coupaient de grandes lumi\'e8res de lanterne magique o\'f9 des couples passaient, s\rquote embrassaient\'85 Quelle heure\~?\'85 Il se sentait bris\'e9, comme une recrue \'e0 la fin de l\rquote \'e9tape\~; et de sa douleur assourdie, tomb\'e9
+e dans ses jambes, il ne lui restait que la courbature. Oh\~! se coucher, dormir\'85 Puis au r\'e9veil, froidement, sans col\'e8re, il dirait \'e0 la femme\~: \'ab\~Voil\'e0\'85 je sais qui tu es\'85 Ce n\rquote est pas ta faute ni la mienne\~
+; mais nous ne pouvons plus vivre ensemble. S\'e9parons-nous\'85\~\'bb Et pour se mettre \'e0 l\rquote abri de ses poursuites, il irait embrasser sa m\'e8re et ses s\'9curs, secouer au vent du Rh\'f4ne, au libre et vivifiant mistral, les souillures et l
+\rquote effroi de son mauvais r\'eave.
+\par
+\par Elle s\rquote \'e9tait couch\'e9e, lasse d\rquote attendre, et dormait en plein sous la lampe, un livre ouvert sur le drap devant elle. Son approche ne l\rquote \'e9veilla pas\~; et debout pr\'e8
+s du lit, il la regardait curieusement comme une femme nouvelle, une \'e9trang\'e8re qu\rquote il aurait trouv\'e9e l\'e0. Belle, oh\~! belle, les bras, la gorge, les \'e9paules, d\rquote un ambre fin, solide, sans tache ni f\'ealure. Mais sur ces paupi
+\'e8res rougies, \endash peut-\'eatre le roman qu\rquote elle lisait, peut-\'eatre l\rquote inqui\'e9tude, l\rquote attente, \endash sur ces traits d\'e9tendus dans le repos et que ne soutenait plus l\rquote \'e2pre d\'e9sir de la femme qui veut \'ea
+tre aim\'e9e, quelle lassitude, quels aveux\~! Son \'e2ge, son histoire, ses bord\'e9es, ses caprices, ses collages, et Saint-Lazare, les coups, les larmes, les terreurs, tout se voyait, s\rquote \'e9talait\~
+; et les meurtrissures violettes du plaisir et de l\rquote insomnie, et le pli de d\'e9go\'fbt affaissant la l\'e8vre inf\'e9rieure, us\'e9e, fatigu\'e9e comme une margelle o\'f9 tout le communal est venu boire, et la bouffissure commen\'e7ante qui d\'e9
+lie les chairs pour les rides de la vieillesse.
+\par
+\par Cette trahison du sommeil, le silence de mort enveloppant cela, c\rquote \'e9tait grand, c\rquote \'e9tait sinistre\~; un champ de bataille \'e0 la nuit, avec toute l\rquote horreur qui se montre et celle qu\rquote on devine aux vagues mouvements de l
+\rquote ombre.
+\par
+\par Et tout \'e0 coup il vint au pauvre enfant une grosse, une \'e9touffante envie de pleurer.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96261180}IV{\*\bkmkend _Toc96261180}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Ils achevaient de d\'eener, la fen\'eatre ouverte, au long sifflement des hirondelles saluant la tomb\'e9e de la lumi\'e8re. Jean ne parlait pas, mais il allait parler et toujours de la m\'ea
+me cruelle chose qui le hantait, et dont il torturait Fanny, depuis la rencontre avec Caoudal. Elle, voyant ses yeux baiss\'e9s, l\rquote air faussement indiff\'e9rent qu\rquote il prenait pour de nouvelles questions, devina et le pr\'e9vint\~:
+\par
+\par \endash }{\caps \'e9}{coute, je sais ce que tu vas me dire\'85 \'e9pargne-nous, je t\rquote en prie\'85 on s\rquote \'e9puise \'e0 la fin\'85 puisque c\rquote est mort, tout \'e7a, que je n\rquote aime que toi, qu\rquote il n\rquote
+y a plus que toi au monde\'85
+\par
+\par \endash Si c\rquote \'e9tait mort comme tu dis, tout ce pass\'e9\'85
+\par
+\par Et il la regardait au fond de ses beaux yeux d\rquote un gris frissonnant et changeant \'e0 chaque impression\~:
+\par
+\par \endash \'85 Tu ne garderais pas des choses qui te le rappellent\'85 oui, l\'e0-haut dans l\rquote armoire\'85
+\par
+\par Le gris se velouta d\rquote un noir d\rquote ombre\~:
+\par
+\par \endash Tu sais donc\~?
+\par
+\par Tout ce fatras de lettres d\rquote amour, de portraits, ces archives galantes et glorieuses sauv\'e9es de tant de d\'e9b\'e2cles, il allait donc falloir s\rquote en d\'e9faire\~!
+\par
+\par \endash Au moins me croiras-tu apr\'e8s\~?
+\par
+\par Et sur un sourire incr\'e9dule qui la d\'e9fiait, elle courut chercher le coffret de laque dont les ferrures cisel\'e9es entre les piles d\'e9licates de son linge avaient si fort intrigu\'e9 son amant depuis quelques jours.
+\par
+\par \endash Br\'fble, d\'e9chire, c\rquote est \'e0 toi\'85
+\par
+\par Mais il ne se pressait pas de tourner la petite clef, regardait les cerisiers \'e0 fruits de nacre rose et les vols de cigognes incrust\'e9s sur le couvercle qu\rquote il fit sauter brusquement\'85 Tous les formats, toutes les \'e9critures, papiers de c
+ouleur aux en-t\'eates dor\'e9s, vieux billets jaunis cass\'e9s aux pliures, griffonnages au crayon sur des feuilles de carnet, des cartes de visite, en tas, sans ordre, comme en un tiroir souvent fouill\'e9 et bouscul\'e9 o\'f9 lui-m\'eame enfon\'e7
+ait maintenant ses mains tremblantes\'85
+\par
+\par \endash Passe-les-moi. Je les br\'fblerai sous tes yeux.
+\par
+\par Elle parlait fi\'e9vreusement, accroupie devant la chemin\'e9e, une bougie allum\'e9e par terre, \'e0 c\'f4t\'e9 d\rquote elle.
+\par
+\par \endash Donne\'85
+\par
+\par Mais lui\~:
+\par
+\par \endash Non\'85 attends\'85
+\par
+\par Et plus bas, comme honteux\~:
+\par
+\par \endash Je voudrais lire\'85
+\par
+\par \endash Pourquoi\~? tu vas te faire mal encore\'85
+\par
+\par Elle ne songeait qu\rquote \'e0 sa souffrance et non \'e0 l\rquote ind\'e9licatesse de livrer ainsi les secrets de passion, la confession sur l\rquote oreiller de tous ces hommes qui l\rquote avaient aim\'e9e\~; et se rapprochant, toujours \'e0
+ genoux, elle lisait en m\'eame temps que lui, l\rquote \'e9piait du coin de l\rquote \'9cil.
+\par
+\par Dix pages, sign\'e9es La Gournerie, 1861, d\rquote une \'e9criture longue et f\'e9line, dans lesquelles le po\'e8te, envoy\'e9 en Alg\'e9rie pour le compte-rendu officiel et lyrique du voyage de l\rquote empereur et de l\rquote imp\'e9ratrice, faisait
+\'e0 sa ma\'eetresse une description \'e9blouissante des f\'eates.
+\par
+\par Alger d\'e9bordant et grouillant, vraie Bagdad des Mille et Une Nuits\~; toute l\rquote Afrique accourue, entass\'e9e autour de la ville, battant ses portes \'e0 les rompre, comme un simoun. Caravanes de n\'e8gres et de chameaux charg\'e9
+s de gomme, tentes de poil dress\'e9es, une odeur de musc humain sur toute cette singerie qui bivouaquait au bord de la mer, dansait la nuit autour de grands feux, s\rquote \'e9cartait chaque matin devant l\rquote arriv\'e9e des chefs du Sud pareils \'e0
+des Rois Mages avec la pompe orientale, les musiques discordantes, fl\'fbtes de roseau, petits tambours rauques, le goum entourant l\rquote \'e9tendard du Proph\'e8te aux trois couleurs\~; et derri\'e8re, men\'e9s en laisse par des n\'e8
+gres, les chevaux destin\'e9s en pr\'e9sent \'e0 l\rquote }{\i Emberour}{, v\'eatus de soie, capara\'e7onn\'e9s d\rquote argent, secouant \'e0 chaque pas des grelots et des broderies\'85
+\par
+\par Le g\'e9nie du po\'e8te rendait tout cela vivant et pr\'e9sent\~; les mots brillaient sur la page, comme ces pierres sans monture que jugent les joailliers sur du papier. Vraiment elle pouvait \'eatre fi\'e8re, la femme aux genoux de qui l\rquote
+on jetait ces richesses. Fallait-il qu\rquote elle f\'fbt aim\'e9e, puisque, malgr\'e9 la curiosit\'e9 de ces f\'eates, le po\'e8te ne songeait qu\rquote \'e0 elle, mourait de ne pas la voir\~:
+\par
+\par \endash Oh\~! cette nuit, j\rquote \'e9tais avec toi sur le grand divan de la rue de l\rquote Arcade. Tu \'e9tais nue, tu \'e9tais folle, tu criais de joie sous mes caresses, quand je me suis r\'e9veill\'e9 en sursaut roul\'e9
+ dans un tapis sur ma terrasse, en pleine nuit d\rquote \'e9toiles. Le cri du muezzin montait d\rquote un minaret voisin en claire et limpide fus\'e9e voluptueuse plut\'f4t que priante, et c\rquote est toi que j\rquote entendais encore en sortant de mon r
+\'eave\'85
+\par
+\par Quelle force mauvaise le poussait donc \'e0 continuer sa lecture malgr\'e9 l\rquote horrible jalousie qui blanchissait ses l\'e8vres, contractait ses mains\~? Doucement, c\'e2linement, Fanny essayait de lui reprendre la lettre\~; mais il la lut jusqu
+\rquote au bout, et apr\'e8s celle-l\'e0 une autre, puis une autre, les laissant tomber au fur et \'e0 mesure avec un d\'e9tachement de m\'e9pris, d\rquote indiff\'e9rence, sans regarder la flamme qui s\rquote avivait dans la chemin\'e9
+e aux effusions lyriques et passionn\'e9es du grand po\'e8te. Et quelquefois, dans le d\'e9bordement de cet amour exag\'e9r\'e9 \'e0 la temp\'e9rature africaine, le lyrisme de l\rquote amant s\rquote entachait de quelque grosse obsc\'e9nit\'e9
+ de corps de garde dont auraient \'e9t\'e9 surprises et scandalis\'e9es les lectrices mondaines du }{\i Livre de l\rquote Amour}{, d\rquote un spiritualisme raffin\'e9, immacul\'e9 comme la corne d\rquote argent de la Yungfrau.
+\par
+\par Mis\'e8res du c\'9cur\~! c\rquote est \'e0 ces passages surtout que Jean s\rquote arr\'eatait, \'e0 ces souillures de la page, sans se douter des tressauts nerveux qui chaque fois agitaient sa figure. M\'eame il eut le courage de ricaner \'e0
+ ce post-scriptum qui suivait le r\'e9cit \'e9blouissant d\rquote une f\'eate d\rquote A\'efssaouas\~: \'ab\~Je relis ma lettre\'85 il y a vraiment des choses pas mal\~; mets-la-moi de c\'f4t\'e9, je pourrai m\rquote en servir\'85\~\'bb
+\par
+\par \endash Un monsieur qui ne laissait rien tra\'eener\~! fit-il en passant \'e0 un autre feuillet de la m\'eame \'e9criture o\'f9, sur un ton glac\'e9 d\rquote homme d\rquote affaires, La Gournerie r\'e9
+clamait un recueil de chansons arabes et une paire de babouches en paille de riz.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait la liquidation de leur amour. Ah\~! il avait su s\rquote en aller, il \'e9tait fort, celui-l\'e0...
+\par
+\par Et sans s\rquote arr\'eater, Jean continuait \'e0 drainer ce mar\'e9cage d\rquote o\'f9 montait une haleine chaude et malsaine. La nuit venue, il avait mis la bougie sur la table, et parcourait des billets tr\'e8s courts, illisiblement trac\'e9
+s comme au poin\'e7on par de trop gros doigts qui \'e0 tous moments, dans une brusquerie de d\'e9sir ou de col\'e8re, trouaient et d\'e9chiraient le papier. Les premiers temps d\rquote
+une liaison avec Caoudal, rendez-vous, soupers, parties de campagne, puis des brouilles, de suppliants retours, des cris, des injures ignobles et basses d\rquote ouvrier, coup\'e9es tout \'e0 coup de dr\'f4leries, de mots cocasses, de reproches sanglot
+\'e9s, toute la faiblesse mise \'e0 nu du grand artiste devant la rupture et l\rquote abandon.
+\par
+\par Le feu prenait cela, allongeait de grands jets rouges o\'f9 fumaient et gr\'e9sillaient la chair, le sang, les larmes d\rquote un homme de g\'e9nie\~; mais qu\rquote importait \'e0 Fanny, toute au jeune amant qu\rquote elle surveillait, dont l\rquote
+ardente fi\'e8vre la br\'fblait \'e0 travers leurs v\'eatements. Il venait de trouver un portrait \'e0 la plume sign\'e9 Gavarni, avec cette d\'e9dicace\~: }{\i\caps \'e0}{\i mon amie Fanny Legrand, dans une auberge de Dampierre, un jour qu\rquote
+il pleuvait}{. Une t\'eate intelligente et douloureuse, aux yeux caves, quelque chose d\rquote amer et de ravag\'e9.
+\par
+\par \endash Qui est-ce\~?
+\par
+\par \endash Andr\'e9 Dejoie\'85 J\rquote y tenais \'e0 cause de la signature\'85
+\par
+\par Il eut un \'ab\~Garde-le, tu es libre\~\'bb, si contraint, si malheureux, qu\rquote elle prit le dessin, le jeta au feu en chiffon, pendant que lui s\rquote ab\'eemait dans la correspondance du romancier, une suite navrante, dat\'e9e de plages d\rquote
+hiver, de villes d\rquote eaux, o\'f9 l\rquote \'e9crivain envoy\'e9 pour sa sant\'e9 se d\'e9sesp\'e9rait de sa d\'e9tresse physique et morale, se forant le cr\'e2ne pour y trouver une id\'e9e loin de Paris, et m\'ealait \'e0 des demandes de potions, d
+\rquote ordonnances, \'e0 des inqui\'e9tudes d\rquote argent ou de m\'e9tier, envois d\rquote \'e9preuves, de billets renouvel\'e9s, toujours le m\'eame cri de d\'e9sir et d\rquote adoration vers ce beau corps de Sapho que les m\'e9decins lui d\'e9
+fendaient.
+\par
+\par Jean murmurait, enrag\'e9 et candide\~:
+\par
+\par \endash Mais qu\rquote est-ce qu\rquote ils avaient donc tous pour \'eatre apr\'e8s toi comme \'e7a\~?\'85
+\par
+\par C\rquote \'e9tait pour lui la seule signification de ces lettres d\'e9sol\'e9es, confessant le d\'e9sarroi d\rquote une de ces existences glorieuses qu\rquote envient les jeunes gens et dont r\'eavent les femmes romanesques\'85 Oui, qu\rquote
+avaient-ils donc tous\~? Et que leur faisait-elle boire\~?\'85 Il \'e9prouvait la souffrance atroce d\rquote un homme qui, garrott\'e9, verrait outrager devant lui la femme qu\rquote il aime\~; et, pourtant, il ne pouvait se d\'e9cider \'e0 vider d
+\rquote un coup, les yeux ferm\'e9s, ce fond de bo\'eete.
+\par
+\par \'c0 pr\'e9sent, venait le tour du graveur qui, mis\'e9rable, inconnu, sans autre c\'e9l\'e9brit\'e9 que celle de la }{\i Gazette des Tribunaux}{, ne devait sa place dans le reliquaire qu\rquote au grand amour qu\rquote on avait eu pour lui. D\'e9
+shonorantes, ces lettres dat\'e9es de Mazas, et niaises, gauches, sentimentales comme celles du troupier \'e0 sa payse. Mais on y sentait, \'e0 travers les poncifs de romance, un accent de sinc\'e9rit\'e9 dans
+ la passion, un respect de la femme, un oubli de soi-m\'eame qui le distinguait des autres, ce for\'e7at\~; ainsi, quand il demandait pardon \'e0 Fanny du crime de l\rquote avoir trop aim\'e9e, ou quand du greffe du Palais de Justice, tout de suite apr
+\'e8s sa condamnation, il \'e9crivait sa joie de savoir sa ma\'eetresse acquitt\'e9e et libre. Il ne se plaignait de rien\~; il avait eu pr\'e8s d\rquote elle, gr\'e2ce \'e0 elle, deux ans d\rquote
+un bonheur si plein, si profond, que le souvenir en suffirait pour remplir sa vie, adoucir l\rquote horreur de son sort, et il terminait par la demande d\rquote un service\~:
+\par
+\par \'ab\~Tu sais que j\rquote ai un enfant au pays, dont la m\'e8re est morte depuis longtemps\~; il vit chez une vieille parente, dans un coin si perdu qu\rquote on n\rquote y saura jamais rien de mon affaire. L\rquote argent qui me restait, je le leu
+r ai envoy\'e9, disant que je partais tr\'e8s loin, en voyage, et c\rquote est sur toi que je compte, ma bonne Nini, pour t\rquote informer de temps en temps de ce petit malheureux et m\rquote envoyer de ses nouvelles\'85\~\'bb
+\par
+\par Comme preuve de l\rquote int\'e9r\'eat de Fanny, suivait une lettre de remerciements et une autre, toute r\'e9cente, ayant \'e0 peine six mois de date\~: \'ab\~Oh\~! tu es bonne d\rquote \'eatre venue\'85 Que tu \'e9
+tais belle, comme tu sentais bon, en face de ma veste de prisonnier dont j\rquote avais si grand\rquote honte\~!\'85\~\'bb et Jean s\rquote interrompait, furieux\~:
+\par
+\par \endash Tu as donc continu\'e9 \'e0 le voir\~?
+\par
+\par \endash De loin en loin, par charit\'e9\'85
+\par
+\par \endash M\'eame depuis que nous sommes ensemble\~?
+\par
+\par \endash Oui, une fois, une seule, au parloir\'85 on ne les voit que l\'e0.
+\par
+\par \endash Ah\~! tu es une bonne fille\'85
+\par
+\par Cette id\'e9e que, malgr\'e9 leur liaison, elle visitait ce faussaire, l\rquote exasp\'e9rait plus que tout. Il \'e9tait trop fier pour le dire\~; mais un paquet de lettres, le dernier, nou\'e9 d\rquote une faveur bleue sur des petits caract\'e8
+res fins et pench\'e9s, une \'e9criture de femme, d\'e9cha\'eena toute sa col\'e8re.
+\par
+\par \'ab\~Je change de tunique apr\'e8s la course des chars\'85 viens dans ma loge\'85\~\'bb
+\par
+\par \endash Non, non\'85 ne lis pas \'e7a\'85
+\par
+\par Elle sautait sur lui, arrachait et jetait au feu toute la liasse, sans qu\rquote il e\'fbt compris d\rquote abord m\'eame en la voyant \'e0 ses genoux, empourpr\'e9e du reflet de la flamme et de la honte de son aveu\~:
+\par
+\par \endash J\rquote \'e9tais jeune, c\rquote est Caoudal\'85 ce grand fou\'85 Je faisais ce qu\rquote il voulait.
+\par
+\par Alors seulement il comprit, devint tr\'e8s p\'e2le.
+\par
+\par \endash Ah\~! oui\'85 Sapho\'85 toute la lyre\'85
+\par
+\par Et la repoussant du pied, comme une b\'eate immonde\~:
+\par
+\par \endash Laisse-moi, ne me touche pas, tu me soul\'e8ves le c\'9cur\'85
+\par
+\par Son cri se perdit dans un effroyable grondement de tonnerre, tout proche et prolong\'e9, en m\'eame temps qu\rquote une lueur vive \'e9clairait la chambre\'85 Le feu\~!\'85 Elle se dressa \'e9pouvant\'e9e, prit machinalement la carafe rest\'e9
+e sur la table, la vida sur cet amas de papiers dont la flamme embrasait les suies du dernier hiver, puis le pot \'e0 l\rquote eau, les cruches, et se voyant impuissante, des flamm\'e8ches voletant jusqu\rquote
+au milieu de la chambre, elle courut au balcon en criant\~:
+\par
+\par \endash Au feu\~! au feu\~!
+\par
+\par Les Hett\'e9ma arriv\'e8rent les premiers, ensuite le concierge, les sergents de ville. On criait\~:
+\par
+\par \endash Baissez la plaque\~!\'85 montez sur le toit\~!\'85 De l\rquote eau, de l\rquote eau\~!\'85 non, une couverture\~!\'85
+\par
+\par Atterr\'e9s, ils regardaient leur int\'e9rieur envahi et souill\'e9\~; puis, l\rquote alerte finie, le feu \'e9teint, quand le noir attroupement en bas, sous le gaz de la rue, se fut dissip\'e9, les voisins rassur\'e9s, rentr\'e9
+s chez eux, les deux amants au milieu de ce g\'e2chis d\rquote eau, de suie en boue, de meubles renvers\'e9s et ruisselants, se sentirent \'e9c\'9cur\'e9s et l\'e2ches, sans force pour reprendre la querelle ni faire la chambre propre autour d\rquote
+eux. Quelque chose de sinistre et de bas venait d\rquote entrer dans leur vie\~; et, ce soir-l\'e0, oubliant leurs r\'e9pugnances anciennes, ils all\'e8rent coucher \'e0 l\rquote h\'f4tel.
+\par
+\par Le sacrifice de Fanny ne devait servir \'e0 rien. De ces lettres disparues, br\'fbl\'e9es, des phrases enti\'e8res retenues par c\'9cur hantaient la m\'e9moire de l\rquote amoureux, lui montaient au visage en coups de sang comme certains passages de
+mauvais livres. Et ces anciens amants de sa ma\'eetresse \'e9taient presque tous des hommes c\'e9l\'e8bres. Les morts se survivaient\~; les vivants, on voyait leurs portraits et leurs noms partout, on parlait d\rquote eux devant lui, et chaque fois il
+\'e9prouvait une g\'eane, comme d\rquote un lien de famille douloureusement rompu.
+\par
+\par Le mal lui affinant l\rquote esprit et les yeux, il arrivait bient\'f4t \'e0 retrouver chez Fanny la trace des influences premi\'e8res, et les mots, les id\'e9es, les habitudes qu\rquote elle en avait gard\'e9s. cette fa\'e7on d\rquote avancer le p
+ouce comme pour fa\'e7onner, p\'e9trir l\rquote objet dont elle parlait avec un \'ab\~Tu vois \'e7a d\rquote ici\'85\~\'bb appartenait au sculpteur. \'c0 Dejoie, elle avait pris la manie des queues de mots, et les chansons populaires dont il avait publi
+\'e9 un recueil, c\'e9l\'e8bre \'e0 tous les coins de la France\~; \'e0 La Gournerie, son intonation hautaine et m\'e9prisante, la s\'e9v\'e9rit\'e9 de ses jugements sur la litt\'e9rature moderne.
+\par
+\par Elle s\rquote \'e9tait assimil\'e9 tout cela, superposant les disparates, par ce m\'eame ph\'e9nom\'e8ne de stratification qui permet de conna\'eetre l\rquote \'e2ge et les r\'e9volutions de la terre \'e0 ses diff\'e9rentes couches g\'e9ologiques\~
+; et, peut-\'eatre, n\rquote \'e9tait-elle pas aussi intelligente qu\rquote elle lui avait sembl\'e9 d\rquote abord. Mais il s\rquote agissait bien d\rquote intelligence\~; sotte comme pas une, vulgaire et de dix ans plus vieille encore, elle l\rquote e
+\'fbt tenu par la force de son pass\'e9, par cette jalousie basse qui le rongeait et dont il ne taisait plus les irritations ni les ranc\'9curs, \'e9clatant \'e0 tout propos contre l\rquote un et l\rquote autre.
+\par
+\par Les romans de Dejoie ne se vendaient plus, toute l\rquote \'e9dition tra\'eenait le quai \'e0 vingt-cinq centimes. Et ce vieux fou de Caoudal s\rquote ent\'eatant \'e0 l\rquote amour \'e0 son \'e2ge\'85
+\par
+\par \endash Tu sais qu\rquote il n\rquote a plus de dents\'85 Je le regardais \'e0 ce d\'e9jeuner de Ville d\rquote Avray\'85 Il mange comme les ch\'e8vres, sur le devant de la bouche.
+\par
+\par Fini aussi le talent. Quel four, sa Faunesse du dernier Salon\~! \'ab\~\'c7a ne tenait pas\'85\~\'bb Un mot qui lui venait d\rquote elle, \'ab\~\'c7a ne tenait pas\'85\~\'bb et qu\rquote elle-m\'ea
+me gardait du sculpteur. Quand il entreprenait ainsi un de ses rivaux du temps pass\'e9, Fanny faisait chorus pour lui plaire\~; et l\rquote on aurait entendu ce gamin ignorant de l\rquote art, de la vie, de tout, et cette fille superficielle, frott\'e9
+e d\rquote un peu d\rquote esprit \'e0 ces artistes fameux, les juger de haut, les condamner doctoralement.
+\par
+\par Mais l\rquote ennemi intime de Gaussin, c\rquote \'e9tait Flamant le graveur. De celui-l\'e0, il savait seulement qu\rquote il \'e9tait tr\'e8s beau, blond comme lui, qu\rquote on lui disait \'ab\~m\rquote ami\~\'bb, qu\rquote
+on allait le voir en cachette, et que lorsqu\rquote il l\rquote attaquait comme les autres, l\rquote appelant \'ab\~le For\'e7at sentimental\~\'bb ou \'ab\~le Joli r\'e9clusionnaire\~\'bb, Fanny d\'e9tournait la t\'eate sans un mot. Bient\'f4
+t il accusa sa ma\'eetresse de garder une indulgence pour ce bandit, et elle dut s\rquote en expliquer doucement, mais avec une certaine fermet\'e9.
+\par
+\par \endash Tu sais bien que je ne l\rquote aime plus, Jean, puisque je t\rquote aime\'85 Je ne vais plus l\'e0-bas, je ne r\'e9ponds pas \'e0 ses lettres\~; mais tu ne me feras jamais dire du mal de l\rquote homme qui m\rquote a ador\'e9e jusqu\rquote \'e0
+ la folie, jusqu\rquote au crime\'85
+\par
+\par }{\caps \'e0}{ cet accent de franchise, ce qu\rquote il y avait de meilleur en elle, Jean ne protestait pas, mais il souffrait d\rquote une haine jalouse, aiguis\'e9e d\rquote inqui\'e9tude, qui le ramenait parfois rue d\rquote
+Amsterdam en surprise, au milieu du jour. \'ab\~Si elle \'e9tait all\'e9e le voir\~!\~\'bb
+\par
+\par Il la trouvait toujours l\'e0, casani\'e8re, inactive dans leur petit logis comme une femme d\rquote Orient, ou bien au piano, donnant une le\'e7on de chant \'e0 leur grosse voisine, madame Hett\'e9ma. On s\rquote \'e9tait li\'e9
+ depuis le soir du feu avec ces bonnes gens, placides et pl\'e9thoriques, vivant dans un perp\'e9tuel courant d\rquote air, portes et fen\'eatres ouvertes.
+\par
+\par Le mari, dessinateur au Mus\'e9e d\rquote artillerie, apportait de la besogne chez lui, et chaque soir de la semaine, le dimanche toute la journ\'e9e, on le voyait pench\'e9 sur sa large table \'e0 tr\'e9
+teaux, suant, soufflant, en bras de chemise, secouant ses manches pour y faire circuler l\rquote air, de la barbe jusque dans les yeux. Pr\'e8s de lui, sa grosse femme en camisole s\rquote \'e9vaporait aussi, quoiqu\rquote elle ne f\'eet jamais rien\~
+; et, pour se rafra\'eechir le sang, ils entamaient de temps en temps un de leurs duos favoris.
+\par
+\par L\rquote intimit\'e9 s\rquote \'e9tablit vite entre les deux m\'e9nages. Le matin, vers dix heures, la forte voix d\rquote Hett\'e9ma criait devant la porte\~: \'ab\~Y \'eates-vous, Gaussin\~?\~\'bb Et leurs bureaux se trouvant du m\'eame c\'f4t\'e9
+, ils faisaient route ensemble. Bien lourd, bien vulgaire, de quelques degr\'e9s sociaux plus bas que son jeune compagnon, le dessinateur parlait peu, bredouillait comme s\rquote il avait eu autant de barbe dans la bouche que sur les joues\~
+; mais on le sentait brave homme, et le d\'e9sarroi moral de Jean avait besoin de ce contact-l\'e0. Il y tenait surtout \'e0 cause de sa ma\'eetresse vivant dans une solitude peupl\'e9e de souvenirs et de regrets plus dangereux peut-\'ea
+tre que les relations auxquelles elle avait volontairement renonc\'e9, et qui trouvait dans madame Hett\'e9ma, sans cesse pr\'e9occup\'e9e de son homme, et de la surprise gourmande qu\rquote elle lui ferait pour d\'eener, et de la romance nouvelle qu
+\rquote elle lui chanterait au dessert, une relation honn\'eate et saine.
+\par
+\par Pourtant, quand l\rquote amiti\'e9 se resserra jusqu\rquote \'e0 des invitations r\'e9ciproques, un scrupule lui vint. Ces gens devaient les croire mari\'e9s, sa conscience se refusait au mensonge, et il chargea Fanny de pr\'e9venir la voisine, pour qu
+\rquote il n\rquote y e\'fbt pas de malentendu. Cela la fit beaucoup rire\'85 Pauvre b\'e9b\'e9\~! il n\rquote y avait que lui pour des na\'efvet\'e9s pareilles\'85
+\par
+\par \endash Mais ils ne l\rquote ont pas cru une minute que nous \'e9tions mari\'e9s\'85 Et ce qu\rquote ils s\rquote en moquent\~!\'85 Si tu savais o\'f9 il a \'e9t\'e9 prendre sa femme\'85 Tout ce que j\rquote ai fait, moi, c\rquote est de la Saint-Jean
+\'e0 c\'f4t\'e9. Il ne l\rquote a \'e9pous\'e9e que pour l\rquote avoir \'e0 lui tout seul, et tu vois que le pass\'e9 ne le g\'eane gu\'e8re\'85
+\par
+\par Il n\rquote en revenait pas. Une ancienne, cette bonne m\'e8re aux yeux clairs, au petit rire d\rquote enfant sur des traits de chair tendre, aux provincialismes tra\'eenards, et pour qui les romances n\rquote \'e9
+taient jamais assez sentimentales, ni les mots trop distingu\'e9s\~; et lui, l\rquote homme, si tranquille, si s\'fbr dans son bien-\'eatre amoureux\~! Il le regardait marcher \'e0 son c\'f4t\'e9, la pipe aux dents, avec de petits souffles de b\'e9
+atitude, pendant que lui-m\'eame songeait toujours, se d\'e9vorait de rage impuissante.
+\par
+\par \'ab\~\'c7a te passera, m\rquote ami\'85\~\'bb lui disait doucement Fanny aux heures o\'f9 l\rquote on se dit tout\~; et elle l\rquote apaisait, tendre et charmante comme au premier jour, mais avec quelque chose d\rquote abandonn\'e9, que Jean ne savait d
+\'e9finir.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait l\rquote allure plus libre et la fa\'e7on de s\rquote exprimer, une conscience de son pouvoir, des confidences bizarres et qu\rquote il ne lui demandait pas sur sa vie pass\'e9e, ses d\'e9bauches anciennes, ses folies de curiosit\'e9
+. Elle ne se privait plus de fumer maintenant, roulant entre ses doigts, posant sur tous les meubles l\rquote \'e9ternelle cigarette qui aveulit la journ\'e9e des filles, et dans leurs discussions elle \'e9mettait sur la vie, l\rquote
+infamie des hommes, la coquinerie des femmes, les th\'e9ories les plus cyniques. Jusqu\rquote \'e0 ses yeux, dont l\rquote expression changeait, alourdis d\rquote une bu\'e9e d\rquote eau dormante, o\'f9 passait l\rquote \'e9clair d\rquote
+un rire libertin.
+\par
+\par Et l\rquote intimit\'e9 de leur tendresse se transformait aussi. D\rquote abord r\'e9serv\'e9e avec la jeunesse de son amant dont elle respectait l\rquote illusion premi\'e8re, la femme ne se g\'eanait plus apr\'e8s avoir vu l\rquote effet, su
+r cet enfant, de son pass\'e9 de d\'e9bauche brusquement d\'e9couvert, la fi\'e8vre de mar\'e9cage dont elle lui avait allum\'e9 le sang. Et les caresses perverses si longtemps retenues, tous ces mots de d\'e9lire que ses dents serr\'e9es arr\'ea
+taient au passage, elle les l\'e2chait \'e0 pr\'e9sent, s\rquote \'e9talait, se livrait dans son plein de courtisane amoureuse et savante, dans toute la gloire horrible de Sapho.
+\par
+\par Pudeur, r\'e9serve, \'e0 quoi bon\~? Les hommes sont tous pareils, enrag\'e9s de vice et de corruption, ce petit-l\'e0 comme les autres. Les app\'e2ter avec ce qu\rquote ils aiment, c\rquote est encore le meilleur moyen de les tenir. Et ce qu\rquote
+elle savait, ces d\'e9pravations du plaisir qu\rquote on lui avait inocul\'e9es, Jean les apprenait \'e0 son tour pour les passer \'e0 d\rquote autres. Ainsi le poison va, se propage, br\'fblure de corps et d\rquote \'e2me, semblable \'e0
+ ces flambeaux dont parle le po\'e8te latin, et qui couraient de main en main par le stade.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96261181}V{\*\bkmkend _Toc96261181}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Dans leur chambre, \'e0 c\'f4t\'e9 d\rquote un beau portrait de Fanny par James Tissot, une \'e9pave des anciennes splendeurs de la fille,
+il y avait un paysage du Midi, tout noir et blanc, grossi\'e8rement rendu sous le soleil par un photographe de campagne.
+\par
+\par Une c\'f4te rocheuse escalad\'e9e de vignes, \'e9tay\'e9e de muretins de pierre, puis en haut, derri\'e8re des files de cypr\'e8s contre le vent du nord, et s\rquote accotant \'e0
+ un petit bois de pins et de myrtes aux clairs reflets, la grande maison blanche, moiti\'e9 ferme et moiti\'e9 ch\'e2teau, large perron, toiture italienne, portes \'e9cussonn\'e9es, que continuaient les murailles rousses du }{\i mas}{ proven\'e7
+al, les perchoirs pour les paons, la cr\'e8che aux troupeaux, la baie noire des hangars ouverts sur le luisant des charrues et des herses. La ruine d\rquote anciens remparts, une tour \'e9norme, d\'e9chiquet\'e9
+e sur un ciel sans nuage, dominait le tout, avec quelques toits et le clocher roman de Ch\'e2teauneuf-des-Papes o\'f9 les Gaussin d\rquote Armandy avaient habit\'e9 de tout temps.
+\par
+\par Castelet, clos et domaine, riche de ses vignobles fameux comme ceux de la Nerte et de l\rquote Ermitage, se transmettait de p\'e8re en fils, indivis entre tous les enfants, mais toujours le cadet faisait valoir, par cette tradition familiale d\rquote
+envoyer l\rquote a\'een\'e9 dans les consulats. Malheureusement la nature contrecarre souvent ces projets\~; et s\rquote il y eut jamais un \'eatre incapable de g\'e9rer un domaine, de g\'e9rer n\rquote importe quoi, c\rquote \'e9tait bien C\'e9sair
+e Gaussin, \'e0 qui incombait \'e0 vingt-quatre ans cette lourde responsabilit\'e9.
+\par
+\par Libertin, coureur de tripots et de guilledoux villageois, C\'e9saire, ou plut\'f4t }{\i le F\'e9nat}{, le vaurien, le mauvais dr\'f4le, pour lui garder son surnom de jeunesse, accentuait ce type contradictoire qui appara\'ee
+t de loin en loin dans les familles les plus aust\'e8res, dont il est comme la soupape d\rquote \'e9chappement.
+\par
+\par En quelques ann\'e9es d\rquote incurie, de dilapidations imb\'e9ciles, de bouillottes d\'e9sastreuses aux cercles d\rquote Avignon et d\rquote Orange, le clos fut hypoth\'e9qu\'e9, les caves de r\'e9serve mises \'e0 sec, les r\'e9coltes \'e0
+ venir vendues d\rquote avance\~; puis un jour, \'e0 la veille d\rquote une saisie d\'e9finitive, le F\'e9nat imita la signature de son fr\'e8re, fit trois traites payables au consulat de Shang-Ha\'ef, persuad\'e9 qu\rquote avant l\rquote \'e9ch\'e9a
+nce il trouverait l\rquote argent pour les retirer\~; mais elles arriv\'e8rent r\'e9guli\'e8rement \'e0 l\rquote a\'een\'e9 avec une lettre \'e9perdue avouant la ruine et les faux. Le consul accourut \'e0 Ch\'e2teauneuf, rem\'e9dia \'e0 cette situation d
+\'e9sesp\'e9r\'e9e, \'e0 l\rquote aide de ses \'e9conomies et de la dot de sa femme, et voyant l\rquote incapacit\'e9 du F\'e9nat, il renon\'e7a \'e0 la \ldblquote carri\'e8re\rdblquote qui s\rquote
+ouvrait pourtant brillante devant lui et se fit simplement vigneron.
+\par
+\par Un vrai Gaussin, celui-l\'e0, traditionnel jusqu\rquote \'e0 la manie, violent et calme, \'e0 la fa\'e7on des volcans \'e9teints qui gardent des menaces et des r\'e9serves d\rquote \'e9ruption, laborieux avec cela, tr\'e8s entendu \'e0 la culture. Gr\'e2
+ce \'e0 lui, Castelet prosp\'e9ra, s\rquote agrandit de toutes les terres jusqu\rquote au Rh\'f4ne, et, comme les chances humaines vont toujours par compagnie, le petit Jean fit son apparition sous les myrtes du domaine. Pendant ce temps, le F\'e9
+nat errait par la maison, an\'e9anti sous le poids de sa faute, osant \'e0 peine lever les yeux vers son fr\'e8re dont le m\'e9prisant silence l\rquote accablait\~; il ne respirait qu\rquote aux champs, \'e0 la chasse, \'e0 la p\'ea
+che, fatiguant son chagrin \'e0 d\rquote ineptes besognes, ramassant des escargots, se taillant des cannes superbes de myrte ou de roseau, et d\'e9jeunant tout seul dehors d\rquote une brochette de becs fins qu\rquote il cuisait, sur un feu de souches d
+\rquote oliviers, au milieu de la garrigue. Le soir, rentr\'e9 pour d\'eener \'e0 la table fraternelle, il ne pronon\'e7ait pas un mot, malgr\'e9 l\rquote indulgent sourire de sa belle-s\'9cur, pitoyable au pauvre \'eatre et le fournissant d\rquote
+argent de poche, en cachette de son mari qui tenait rigueur au F\'e9nat, moins pour ses sottises pass\'e9es que pour toutes celles \'e0 commettre\~; et en effet la grande incartade r\'e9par\'e9e, l\rquote orgueil de Gaussin l\rquote a\'een\'e9 fut mis
+\'e0 une nouvelle \'e9preuve.
+\par
+\par Trois fois par semaine, venait en journ\'e9e de couture, \'e0 Castelet, une jolie fille de p\'eacheurs, Divonne Abrieu, n\'e9e dans l\rquote oseraie au bord du Rh\'f4ne, vraie plante fluviale \'e0 la tige ondulante et longue. Sous sa }{\i catalane}{ \'e0
+ trois pi\'e8ces enserrant sa petite t\'eate et dont les brides rejet\'e9es laissaient admirer l\rquote attache du cou l\'e9g\'e8rement bistr\'e9 comme le visage, jusqu\rquote aux n\'e9v\'e9s d\'e9licats de la gorge et des \'e9paules, elle faisait songer
+\'e0 quelque }{\i done}{ des anciennes cours d\rquote amour jadis tenues tout autour de Ch\'e2teauneuf, \'e0 Courthezon, \'e0 Vacqueiras, dans ces vieux donjons dont les ruines s\rquote effritent par les collines.
+\par
+\par Ce souvenir historique n\rquote \'e9tait pour rien dans l\rquote amour de C\'e9saire, \'e2me simple, d\'e9nu\'e9e d\rquote id\'e9al et de lecture\~; mais, de petite taille, il aimait les femmes grandes et fut pris d\'e8s le premier jour. Il s\rquote
+y entendait, le F\'e9nat, \'e0 ces aventures villageoises\~; une contredanse au bal le dimanche, un cadeau de gibier, puis \'e0 la premi\'e8re rencontre en pleins champs la vive attaque \'e0
+ la renverse, sur la lavande ou le paillis. Il se trouva que Divonne ne dansait pas, qu\rquote elle rapporta le gibier \'e0 la cuisine, et que solide comme un de ces peupliers de rive, blancs et flexibles, elle envoya le s\'e9ducteur rouler \'e0
+ dix pas. Depuis, elle le tint \'e0 distance avec la pointe des ciseaux pendus \'e0 sa ceinture par un clavier d\rquote acier, le rendit fou d\rquote amour, si bien qu\rquote il parla d\rquote \'e9pouser et se confia \'e0 sa belle s\'9c
+ur. Celle-ci, connaissant Divonne Abrieu depuis l\rquote enfance, la sachant s\'e9rieuse et d\'e9licate, trouvait dans le fond de son c\'9cur que cette m\'e9salliance serait peut-\'eatre le salut du F\'e9nat\~; mais la fiert\'e9 du consul se r\'e9voltait
+\'e0 l\rquote id\'e9e d\rquote un Gaussin d\rquote Armandy \'e9pousant une paysanne\~: \'ab\~Si C\'e9saire fait cela, je ne le revois plus\'85\~\'bb et il tint parole.
+\par
+\par C\'e9saire mari\'e9 quitta Castelet, alla vivre au bord du Rh\'f4ne chez les parents de sa femme, d\rquote une petite rente que lui servait son fr\'e8re et qu\rquote apportait tous les mois l\rquote indulgente belle-s\'9c
+ur. Le petit Jean accompagnait sa m\'e8re dans ses visites, ravi de la cabane des Abrieu, sorte de rotonde enfum\'e9e, secou\'e9e par la tramontane ou le mistral, et que soutenait une poutre unique et verticale comme un m\'e2
+t. La porte ouverte encadrait le petit m\'f4le o\'f9 s\'e9chaient les filets, o\'f9 luisait et fr\'e9tillait l\rquote argent vif et nacr\'e9 des \'e9cailles\~
+; au bas deux ou trois grosses barques houlant et criant sur leurs amarres, et le grand fleuve joyeux, large, lumineux, tout rebrouss\'e9 par le vent contre ses \'eeles en touffes d\rquote un vert p\'e2le. Et, tout petit, Jean prenait l\'e0 son go\'fb
+t des lointains voyages, et de la mer qu\rquote il n\rquote avait pas encore vue.
+\par
+\par Cet exil de l\rquote oncle C\'e9saire dura deux ou trois ans, n\rquote aurait jamais fini peut-\'eatre sans un \'e9v\'e9nement familial, la naissance des deux petites bessonnes, Marthe et Marie. La m\'e8re tomba malade \'e0
+ la suite de cette double couche, et C\'e9saire et sa femme eurent la permission de venir la voir. La r\'e9conciliation des deux fr\'e8res suivit, irraisonn\'e9e, instinctive, par la toute-puissance du m\'eame sang\~; le m\'e9
+nage habita Castelet, et comme une incurable an\'e9mie, compliqu\'e9e bient\'f4t de goutte rhumatismale, immobilisait la pauvre m\'e8re, Divonne se trouva charg\'e9e de mener la maison, de surveiller la nourriture des petites, le personnel nombreux, d
+\rquote aller voir Jean deux fois la semaine au lyc\'e9e d\rquote Avignon, sans compter que le soin de sa malade la r\'e9clamait \'e0 toute heure.
+\par
+\par Femme d\rquote ordre et de t\'eate, elle suppl\'e9ait \'e0 l\rquote instruction qui lui manquait, par son intelligence, son \'e2pret\'e9 paysanne, les lambeaux d\rquote \'e9tudes rest\'e9s dans la cervelle du F\'e9nat dompt\'e9 et disciplin\'e9
+. Le consul se reposait sur elle de toute la d\'e9pense de la maison, tr\'e8s lourde avec ses charges accrues et des revenus diminuant d\rquote ann\'e9e en ann\'e9e, rong\'e9s au pied des vignes par le phylloxera. Toute la plaine \'e9
+tait atteinte, mais le clos r\'e9sistait encore, et c\rquote \'e9tait la pr\'e9occupation du consul\~: sauver le clos \'e0 force de recherches et d\rquote exp\'e9riences.
+\par
+\par Cette Divonne Abrieu qui restait fid\'e8le \'e0 ses coiffes, \'e0 son clavier d\rquote artisane et se tenait si modestement \'e0 sa place d\rquote intendante, de dame de compagnie, garda la maison de la g\'eane, en ces ann\'e9
+es de crise, la malade toujours entour\'e9e des m\'eames soins co\'fbteux, les petites \'e9lev\'e9es pr\'e8s de leur m\'e8re, en demoiselles, la pension de Jean r\'e9guli\'e8rement pay\'e9e, d\rquote abord au lyc\'e9e, puis \'e0 Aix o\'f9
+ il faisait son droit, enfin \'e0 Paris o\'f9 il \'e9tait all\'e9 l\rquote achever.
+\par
+\par Par quels miracles d\rquote ordre, de vigilance y arrivait-elle, tous l\rquote ignoraient comme elle-m\'eame. Mais chaque fois que Jean songeait \'e0 Castelet, qu\rquote il levait les yeux vers la photographie \'e0 reflets p\'e2les, effac\'e9e de lumi\'e8
+re, la premi\'e8re figure \'e9voqu\'e9e, le premier nom prononc\'e9, c\rquote \'e9tait Divonne, la paysanne au grand c\'9cur qu\rquote il sentait cach\'e9e derri\'e8re la gentilhommi\'e8re et la tenant debout par l\rquote effort de sa volont\'e9
+. Depuis quelques jours cependant, depuis qu\rquote il savait ce qu\rquote \'e9tait sa ma\'eetresse, il \'e9vitait de prononcer ce nom v\'e9n\'e9r\'e9 devant elle, comme celui de sa m\'e8re ni d\rquote aucun des siens\~; m\'eame la photographie le g\'ea
+nait \'e0 regarder, d\'e9plac\'e9e, \'e9gar\'e9e \'e0 cette muraille, au-dessus du lit de Sapho.
+\par
+\par Un jour, en rentrant d\'eener, il fut surpris de voir trois couverts au lieu de deux, plus encore de trouver Fanny en train de jouer aux cartes avec un petit homme qu\rquote il ne reconnut pas d\rquote
+abord, mais qui en se retournant lui montra les yeux clairs de ch\'e8vre folle, le grand nez conqu\'e9rant dans une face h\'e2l\'e9e et poupine, le cr\'e2ne chauve et la barbe de ligueur de l\rquote oncle C\'e9saire. Au cri de son neveu, il r\'e9
+pondit sans l\'e2cher les cartes\~:
+\par
+\par \endash Tu vois, je ne m\rquote ennuie pas, je fais un b\'e9sigue avec ma ni\'e8ce.
+\par
+\par Sa ni\'e8ce\~!
+\par
+\par Et Jean qui cachait si soigneusement sa liaison \'e0 tout le monde. Cette familiarit\'e9 lui d\'e9plut, et les choses que C\'e9saire lui d\'e9bitait \'e0 voix basse, pendant que Fanny s\rquote occupait du d\'eener\'85
+\par
+\par \endash Mon compliment, petit\'85 des yeux\'85 des bras\'85 un morceau de roi.
+\par
+\par Ce fut bien pis, quand \'e0 table le F\'e9nat se mit \'e0 parler sans aucune r\'e9serve des affaires de Castelet, de ce qui l\rquote amenait \'e0 Paris.
+\par
+\par Le pr\'e9texte du voyage c\rquote \'e9tait de l\rquote argent \'e0 toucher, huit mille francs qu\rquote il avait pr\'eat\'e9s autrefois \'e0 son ami Courbebaisse et qu\rquote
+il ne comptait jamais revoir, quand une lettre du notaire lui avait appris et la mort de Courbebaisse, }{\i pech\'e8re}{\~! et le remboursement tout pr\'eat de ses huit mille francs. Mais le vrai motif, car on aurait pu lui faire parvenir l\rquote argent
+\~:
+\par
+\par \endash Le vrai motif c\rquote est la sant\'e9 de ta m\'e8re, mon pauvre\'85 Depuis quelque temps elle s\rquote affaiblit beaucoup, et des fois qu\rquote il y a, sa t\'eate d\'e9m\'e9nage, elle oublie tout, jusqu\rquote au nom des petites. L\rquote
+autre soir, ton p\'e8re sortait de sa chambre, elle a demand\'e9 \'e0 Divonne qui \'e9tait ce bon Monsieur qui venait la voir si souvent. Personne ne s\rquote est encore aper\'e7u de cela que ta tante, et elle ne m\rquote en a parl\'e9 que pour me d\'e9
+cider \'e0 venir consulter Bouchereau sur l\rquote \'e9tat de la pauvre femme qu\rquote il a soign\'e9e autrefois.
+\par
+\par \endash Avez-vous eu d\'e9j\'e0 des fous dans votre famille\~? demanda Fanny, l\rquote air doctoral et grave, son air La Gournerie.
+\par
+\par \endash Jamais\'85 dit le F\'e9nat, ajoutant avec un sourire malin, fronc\'e9 jusqu\rquote aux tempes, qu\rquote il avait \'e9t\'e9 un peu toqu\'e9 dans sa jeunesse\'85 mais ma folie ne d\'e9plaisait pas aux dames, et l\rquote on n\rquote
+a pas eu besoin de m\rquote enfermer.
+\par
+\par Jean les regardait, navr\'e9. Au chagrin que lui causait la triste nouvelle, se joignait un oppressant malaise d\rquote entendre cette femme parler de sa m\'e8re, de ses infirmit\'e9s d\rquote \'e2ge critique, avec le libre langage et l\rquote exp\'e9
+rience d\rquote une matrone, les coudes sur la nappe, en roulant une cigarette. Et l\rquote autre, bavard, indiscret, s\rquote abandonnait, disait les secrets intimes de la famille.
+\par
+\par Ah\~! les vignes\'85 fichues les vignes\~!\'85 Et le clos lui-m\'eame n\rquote en avait plus pour longtemps\~; la moiti\'e9 des c\'e9pages \'e9tait d\'e9j\'e0 d\'e9vor\'e9e, et l\rquote
+on ne conservait le reste que par miracle, en soignant chaque grappe, chaque grain comme des enfants malades, avec des drogues qui co\'fbtaient cher. Le terrible, c\rquote est que le consul s\rquote ent\'eatait \'e0
+ planter toujours de nouveaux ceps que le ver attaquait, au lieu de laisser \'e0 la culture des oliviers, des c\'e2priers, toute cette bonne terre inutile couverte de pampres l\'e9preux et roussis.
+\par
+\par Heureusement qu\rquote il avait, lui, C\'e9saire, quelques hectares au bord du Rh\'f4ne, qu\rquote il soignait par l\rquote immersion, une d\'e9couverte superbe applicable seulement dans les terrains bas. D\'e9j\'e0 une bonne r\'e9colte l\rquote
+encourageait, d\rquote un petit vin pas tr\'e8s chaud, \'ab\~du vin de grenouille\~\'bb, disait le consul d\'e9daigneusement\~; mais le F\'e9nat s\rquote ent\'eatait aussi, et, avec les huit mille francs de Courbebaisse, il allait acheter la Piboulette
+\'85
+\par
+\par \endash Tu sais, petit, la premi\'e8re \'eele sur le Rh\'f4ne, en aval des Abrieu\'85 mais ceci entre nous, il faut que personne \'e0 Castelet ne se doute de rien encore\'85
+\par
+\par \endash Pas m\'eame Divonne, mon oncle\~? demanda Fanny en souriant\'85
+\par
+\par Au nom de sa femme, les yeux du F\'e9nat se mouill\'e8rent\~:
+\par
+\par \endash Oh\~! Divonne, je ne fais jamais rien sans elle. Elle a foi dans mon id\'e9e d\rquote ailleurs, et serait si heureuse que son pauvre C\'e9saire ref\'eet la fortune de Castelet, apr\'e8s en avoir commenc\'e9 la ruine.
+\par
+\par Jean fr\'e9mit\~; allait-il donc faire sa confession, raconter cette lamentable histoire des faux\~? Mais le Proven\'e7al tout \'e0 sa tendresse pour Divonne, s\rquote \'e9tait mis \'e0 parler d\rquote elle, du bonheur qu\rquote
+elle lui donnait. Et si belle avec \'e7a, si magnifiquement charpent\'e9e\~:
+\par
+\par \endash Tenez, ma ni\'e8ce, vous qui \'eates femme, vous devez vous y conna\'eetre.
+\par
+\par Il lui tendait un portrait-carte, tir\'e9 de son portefeuille, et qui ne le quittait jamais.
+\par
+\par \'c0 l\rquote accent filial de Jean quand il parlait de sa tante, aux conseils maternels de la paysanne \'e9crits d\rquote une grande \'e9criture, un peu trembl\'e9e, Fanny se figurait une de ces villageoises \'e0 marmotte de Seine-et-Ois
+e, et resta saisie devant ce joli visage aux lignes pures, \'e9clairci par l\rquote \'e9troite coiffe blanche, cette taille \'e9l\'e9gante et souple d\rquote une femme de trente cinq ans.
+\par
+\par \endash Tr\'e8s belle en effet\'85 dit-elle en pin\'e7ant les l\'e8vres, d\rquote une intonation singuli\'e8re.
+\par
+\par \endash Et une charpente\~! fit l\rquote oncle qui tenait \'e0 son image.
+\par
+\par Puis on passa sur le balcon. Apr\'e8s une journ\'e9e chaude dont le zinc de la v\'e9randa br\'fblait encore, il tombait, d\rquote un nuage perdu, une fine pluie d\rquote arrosage qui rafra\'eechissait l\rquote air, tintait gaiement sur les toits, \'e9
+claboussait les trottoirs. Paris riait sous cette ond\'e9e, et le train de la foule, des voitures, toute cette rumeur montante grisait le provincial, remuait dans sa t\'eate vide et mobile comme un grelot, des rappels de jeunesse, et d\rquote un s\'e9
+jour de trois mois qu\rquote il avait fait, quelque trente ans auparavant, chez son ami Courbebaisse.
+\par
+\par Quelle noce, mes enfants, quelles bord\'e9es\~!\'85 Et leur entr\'e9e au Prado une nuit de mi-car\'eame, Courbebaisse en chicard, et sa ma\'eetresse, la Mornas, en marchande de chansons, un d\'e9guisement qui lui avait port\'e9 chance puisqu\rquote elle
+\'e9tait devenue une c\'e9l\'e9brit\'e9 de caf\'e9-concert. Lui-m\'eame, l\rquote oncle, remorquait un petit chiffon du quartier que l\rquote on appelait Pellicule\'85 Et tout ragaillardi, il riait de la bouche jusqu\rquote aux tempes, fredonnait d
+es airs \'e0 danser, saisissait en mesure sa ni\'e8ce par la taille. \'c0 minuit, quand il les quitta pour gagner l\rquote h\'f4tel Cujas, le seul qu\rquote il conn\'fbt dans Paris, il chantait \'e0 pleine gorge dans l\rquote
+escalier, envoyait des baisers \'e0 sa ni\'e8ce qui l\rquote \'e9clairait, et criait \'e0 Jean\~:
+\par
+\par \endash Tu sais, prends garde \'e0 toi\~!\'85
+\par
+\par D\'e8s qu\rquote il fut parti, Fanny dont le front gardait un pli pr\'e9occup\'e9, passa vivement dans son cabinet de toilette et, par la porte rest\'e9e entrouverte, pendant que Jean se couchait, elle commen\'e7ait d\rquote une voix presque insouciante.
+
+\par
+\par \endash Dis donc, elle est tr\'e8s jolie, ta tante\'85 \'e7a ne m\rquote \'e9tonne plus si tu en parlais si souvent\'85 Vous avez d\'fb lui en faire porter \'e0 ce pauvre F\'e9nat, une t\'eate \'e0 \'e7a du reste\'85
+\par
+\par Il protestait de toute son indignation\'85 Divonne\~! une seconde m\'e8re pour lui, qui, tout petit, le soignait, l\rquote habillait\'85 Elle l\rquote avait sauv\'e9 d\rquote une maladie, de la mort\'85 non, jamais la tentation ne lui serait venue d
+\rquote une infamie pareille.
+\par
+\par \endash Va donc, va donc, reprenait la voix stridente de la femme, des \'e9pingles \'e0 coiffer entre les dents, tu ne me feras pas croire qu\rquote avec ces yeux-l\'e0 et la belle charpente dont parlait cet imb\'e9cile, sa Divonne ait pu rester sans d
+\'e9sir \'e0 c\'f4t\'e9 d\rquote un joli blond \'e0 peau de fille comme toi\~?\'85 Vois-tu, des bords du Rh\'f4ne ou d\rquote ailleurs, nous sommes toutes les m\'eames\'85
+\par
+\par Elle le disait avec conviction, croyant son sexe entier facile \'e0 tout caprice et vaincu du premier d\'e9sir. Lui, se d\'e9fendait, mais troubl\'e9, interrogeant ses souvenirs, se demandant si jamais le fr\'f4lement d\rquote une innocente caresse ava
+it pu l\rquote avertir d\rquote un danger quelconque\~; et quoique ne trouvant rien, la candeur de son affection restait atteinte, le pur cam\'e9e ray\'e9 d\rquote un coup d\rquote ongle.
+\par
+\par \endash Tiens\~!\'85 regarde\'85 la coiffe de ton pays\'85
+\par
+\par Sur ses beaux cheveux, mass\'e9s en deux longs bandeaux, elle avait \'e9pingl\'e9 un fichu blanc qui imitait assez bien la catalane, le b\'e9guin \'e0 trois pi\'e8ces des filles de Ch\'e2teauneuf\~
+; et, droite devant lui, dans les plis laiteux de sa batiste de nuit, les yeux br\'fblants, elle lui demandait\~:
+\par
+\par \endash Est-ce que je ressemble \'e0 Divonne\~?
+\par
+\par Oh\~! non, pas du tout\~; elle ne ressemblait qu\rquote \'e0 elle-m\'eame sous ce petit bonnet rappelant l\rquote autre, celui de Saint-Lazare, qui la rendait si jolie, disait-on, pendant qu\rquote elle envoyait \'e0 son for\'e7at un baiser d\rquote
+adieu en plein tribunal\~:
+\par
+\par \endash T\rquote ennuie pas, m\rquote ami, les beaux jours reviendront\'85
+\par
+\par Et ce souvenir lui fit tant de mal que, sit\'f4t sa ma\'eetresse couch\'e9e, il \'e9teignit bien vite, pour ne plus la voir.
+\par
+\par Le lendemain de bonne heure, l\rquote oncle arrivait en casseur, la canne haute, criant\~: \'ab\~Oh\'e9\~! les b\'e9b\'e9s\~\'bb, avec l\rquote intonation fringante et prot\'e9geante qu\rquote
+avait Courbebaisse autrefois quand il venait le chercher dans les bras de Pellicule. Il paraissait encore plus excit\'e9 que la veille\~: l\rquote h\'f4tel Cujas, sans doute, et surtout les huit mille francs pli\'e9s dans son portefeuille. L\rquote
+argent de la Piboulette, b\'e9 oui, mais il avait bien le droit d\rquote en distraire quelques louis pour offrir un d\'e9jeuner \'e0 la campagne \'e0 sa ni\'e8ce\~!\'85
+\par
+\par \'ab\~Et Bouchereau\~?\~\'bb observa le neveu, qui ne pouvait manquer son minist\'e8re deux jours de suite. Il fut convenu qu\rquote on d\'e9jeunerait aux Champs-}{\caps \'e9}{lys\'e9es et que les deux hommes iraient apr\'e8s \'e0 la consultation.
+\par
+\par Ce n\rquote \'e9tait pas ce que le F\'e9nat avait r\'eav\'e9, l\rquote arriv\'e9e \'e0 Saint Cloud en grande remise, du champagne plein la voiture\~; mais le repas fut charmant tout de m\'eame sur la terrasse du restaurant ombrag\'e9e d\rquote
+acacias et de vernis du Japon, que traversaient les flonflons d\rquote une r\'e9p\'e9tition de jour au voisin caf\'e9-concert. C\'e9saire, tr\'e8s bavard, tr\'e8s galant, mit toutes ses gr\'e2ces \'e0 l\rquote air pour \'e9blouir la Parisienne. Il \'ab\~
+attrapait\~\'bb les gar\'e7ons, complimentait le chef de sa sauce meuni\'e8re\~; et Fanny riait d\rquote un \'e9lan b\'eate et forc\'e9, d\rquote une niaiserie de cabinet particulier, qui fit de la peine \'e0 Gaussin, ainsi que l\rquote intimit\'e9 s
+\rquote \'e9tablissant entre l\rquote oncle et la ni\'e8ce par-dessus sa t\'eate.
+\par
+\par On e\'fbt dit des amis de vingt ans. Le F\'e9nat, devenu sentimental avec les vins de dessert, parlait de Castelet, de Divonne et aussi de son petit Jean\~; il \'e9tait heureux de le savoir avec elle, une femme s\'e9rieuse qui l\rquote emp\'ea
+cherait de faire des sottises. Et sur le caract\'e8re un peu ombrageux du jeune homme, la fa\'e7on de le prendre, il lui donnait des conseils comme \'e0 une jeune mari\'e9e en lui tapotant les bras, la langue \'e9paisse, l\rquote \'9cil \'e9
+teint et mouill\'e9.
+\par
+\par Il se d\'e9grisa chez Bouchereau. Deux heures d\rquote attente au premier \'e9tage de la place Vend\'f4me, dans ses grands salons, hauts et froids, encombr\'e9s d\rquote une foule silencieuse et angoiss\'e9e\~; l\rquote
+enfer de la douleur dont ils travers\'e8rent successivement tous les cercles, passant de pi\'e8ce en pi\'e8ce jusqu\rquote au cabinet de l\rquote illustre savant.
+\par
+\par Bouchereau, avec sa m\'e9moire prodigieuse, se souvint tr\'e8s bien de Mme\~Gaussin, \'e9tant venu en consultation \'e0 Castelet dix ans auparavant au commencement de la maladie\~; il s\rquote en fit raconter les diff\'e9rentes p
+hases, relut les ordonnances anciennes et, tout de suite, rassura les deux hommes sur les accidents c\'e9r\'e9braux qui venaient de se produire et qu\rquote il attribuait \'e0 l\rquote emploi de certains m\'e9dicaments. Pendant qu\rquote
+immobile, ses gros sourcils baiss\'e9s sur ses petits yeux aigus et fouilleurs, il \'e9crivait une longue lettre \'e0 son confr\'e8re d\rquote Avignon, l\rquote oncle et le neveu \'e9
+coutaient, retenant leur souffle, le grincement de cette plume qui couvrait pour eux, \'e0 elle seule, toute la rumeur du Paris luxueux\~; et subitement leur apparaissait la puissance du m\'e9decin dans les temps modernes, dernier pr\'eatre, croyance supr
+\'eame, invincible superstition\'85
+\par
+\par C\'e9saire sortit de l\'e0, s\'e9rieux et refroidi\~:
+\par
+\par \endash Je rentre \'e0 l\rquote h\'f4tel boucler ma malle, l\rquote air de Paris est mauvais pour moi, vois-tu, petit\'85 si j\rquote y restais, je ferais des b\'eatises. Je prendrai ce soir le train de sept heures, excuse-moi pr\'e8s de ma ni\'e8ce, h
+\'e9\~?
+\par
+\par Jean se garda bien de le retenir, effray\'e9 de son enfantillage, de sa l\'e9g\'e8ret\'e9\~; et le lendemain, en s\rquote \'e9veillant, il se f\'e9licitait de le savoir rentr\'e9, sous cl\'e9, pr\'e8s de Divonne, quand on le vit appara\'eetre, la figure
+\'e0 l\rquote envers, le linge en d\'e9sordre\~:
+\par
+\par \endash Bon Dieu\~! mon oncle, que vous arrive-t-il\~?
+\par
+\par Effondr\'e9 dans un fauteuil, sans voix et sans gestes d\rquote abord, mais s\rquote animant \'e0 mesure, l\rquote oncle avoua une rencontre du temps de Courbebaisse, le d\'eener trop copieux, les huit mille francs perdus la nuit dans un tripot\'85
+ Plus un sou, rien\~!\'85 Comment rentrer l\'e0-bas, raconter \'e7a \'e0 Divonne\~! Et l\rquote achat de la Piboulette\'85 Tout \'e0 coup pris d\rquote une sorte de d\'e9
+lire, il se mettait les mains sur les yeux, les pouces bouchant les oreilles, et hurlant, sanglotant, d\'e9cha\'een\'e9, le M\'e9ridional s\rquote invectivait, \'e9talait son remords dans une confession g\'e9n\'e9rale de toute sa vie. Il \'e9
+tait la honte et le malheur des siens\~; des types tels que lui dans les familles on aurait le droit de les abattre comme des loups. Sans la g\'e9n\'e9rosit\'e9 de son fr\'e8re o\'f9 serait-il\~?\'85 Au bagne avec les voleurs et les faussaires.
+\par
+\par \endash Mon oncle, mon oncle\~!\'85 disait Gaussin tr\'e8s malheureux, essayant de l\rquote arr\'eater.
+\par
+\par Mais l\rquote autre, volontairement aveugle et sourd, se d\'e9lectait \'e0 ce t\'e9moignage public de son crime, racont\'e9 dans les moindres d\'e9tails, tandis que Fanny le regardait avec une piti\'e9 m\'eal\'e9e d\rquote admiration. Un passionn\'e9
+ au moins celui-l\'e0, un br\'fble-tout comme elle les aimait\~; et, remu\'e9e dans ses entrailles de bonne fille, elle cherchait un moyen de lui venir en aide. Mais lequel\~? Elle ne voyait plus personne depuis un an, Jean n\rquote avait aucune relation
+\'85 Subitement un nom lui vint \'e0 l\rquote esprit\~: D\'e9chelette\~!\'85 Il devait \'eatre \'e0 Paris en ce moment, et c\rquote \'e9tait un si bon gar\'e7on.
+\par
+\par \endash Mais je le connais \'e0 peine\'85 dit Jean.
+\par
+\par \endash J\rquote irai, moi\'85.
+\par
+\par \endash Comment\~! tu veux\~?
+\par
+\par \endash Pourquoi pas\~?
+\par
+\par Leurs regards se crois\'e8rent et se comprirent. D\'e9chelette aussi avait \'e9t\'e9 son amant, l\rquote amant d\rquote une nuit qu\rquote elle se rappelait \'e0 peine. Mais lui n\rquote en oubliait pas un\~; ils \'e9taient tous en rang dans sa t\'ea
+te, comme les saints d\rquote un calendrier.
+\par
+\par \endash Si cela t\rquote ennuie\'85 fit-elle un peu g\'ean\'e9e.
+\par
+\par Alors C\'e9saire, qui, pendant ce court d\'e9bat s\rquote \'e9tait interrompu de crier, tr\'e8s anxieux, tourna vers eux un tel regard de supplication d\'e9sesp\'e9r\'e9e, que Jean se r\'e9signa, consentit entre les dents\'85
+\par
+\par Qu\rquote elle leur parut longue cette heure, \'e0 tous deux, d\'e9chir\'e9s par des pens\'e9es qu\rquote ils ne s\rquote avouaient pas, appuy\'e9s au balcon, guettant la rentr\'e9e de la femme.
+\par
+\par \endash C\rquote est donc bien loin, ce D\'e9chelette\~?\'85
+\par
+\par \endash Mais non, rue de Rome\'85 \'e0 deux pas, r\'e9pondait Jean furieux, et trouvant, lui aussi, que Fanny \'e9tait bien longue \'e0 revenir.
+\par
+\par Il essayait de se tranquilliser avec la devise amoureuse de l\rquote ing\'e9nieur \'ab\~pas de lendemain\~\'bb, et la fa\'e7on m\'e9prisante dont il l\rquote avait entendu parler de Sapho, comme d\rquote une ancienne de la vie galante\~; mais sa fiert\'e9
+ d\rquote amant se r\'e9voltait, et il aurait presque souhait\'e9 que D\'e9chelette la trouv\'e2t encore belle et d\'e9sirable. Ah\~! ce vieux toqu\'e9 de C\'e9saire avait bien besoin de rouvrir ainsi toutes les plaies.
+\par
+\par Enfin le mantelet de Fanny tourna l\rquote angle de la rue. Elle, rentrait, rayonnante\~:
+\par
+\par \endash C\rquote est fait\'85 j\rquote ai l\rquote argent.
+\par
+\par Les huit mille francs \'e9tal\'e9s devant lui, l\rquote oncle pleurait de joie, voulait faire un re\'e7u, fixer les int\'e9r\'eats, la date du remboursement.
+\par
+\par \endash Inutile, mon oncle\'85 Je n\rquote ai pas prononc\'e9 votre nom\'85 C\rquote est \'e0 moi qu\rquote on a pr\'eat\'e9 cet argent, c\rquote est \'e0 moi que vous le devez, et aussi longtemps qu\rquote il vous plaira.
+\par
+\par \endash Des services pareils, mon enfant, r\'e9pondait C\'e9saire transport\'e9 de reconnaissance, on les paye avec de l\rquote amiti\'e9 qui ne finit plus\'85
+\par
+\par Et dans la gare, o\'f9 Gaussin l\rquote accompagnait pour \'eatre assur\'e9 cette fois de son d\'e9part, il r\'e9p\'e9tait les larmes aux yeux\~:
+\par
+\par \endash Quelle femme, quel tr\'e9sor\~!\'85 Il faut la rendre heureuse, vois-tu\'85
+\par
+\par Jean resta tr\'e8s f\'e2ch\'e9 de cette aventure, sentant sa cha\'eene, d\'e9j\'e0 si lourde, se river de plus en plus, et se confondre deux choses que sa d\'e9licatesse native avait toujours tenues s\'e9par\'e9es et distinctes\~
+: la famille et sa liaison. \'c0 pr\'e9sent, C\'e9saire mettait la ma\'eetresse au courant de ses travaux, de ses plantations, lui donnait des nouvelles de tout Castelet\~; et Fanny critiquait l\rquote obstination du consul dans l\rquote
+affaire des vignes, parlait de la sant\'e9 de la m\'e8re, irritait Jean d\rquote une sollicitude ou de conseils d\'e9plac\'e9s. Jamais d\rquote allusion au service rendu par exemple, ni \'e0 l\rquote ancienne aventure du F\'e9nat, \'e0
+ cette tare de la maison d\rquote Armandy, que l\rquote oncle avait livr\'e9e devant elle. Une seule fois elle s\rquote en faisait une arme de riposte, dans les circonstances que voici\~:
+\par
+\par Ils rentraient du th\'e9\'e2tre, et montaient en voiture, sous la pluie, \'e0 une station du boulevard. L\rquote \'e9quipage, une de ces guimbardes qui ne roulent qu\rquote apr\'e8s minuit, fut long \'e0 d\'e9marrer, l\rquote homme endormi, la b\'ea
+te secouant sa musette. Pendant qu\rquote ils attendaient \'e0 couvert dans le fiacre, un vieux cocher, en train de rajuster une m\'e8che \'e0 son fouet, s\rquote approcha tranquillement de la porti\'e8re, son filin entre les dents, et dit \'e0 Fanny d
+\rquote une voix cass\'e9e qui puait le vin\~:
+\par
+\par \endash Bonsoir\'85 Comment qu\rquote \'e0 \'e7a va\~? Tiens, c\rquote est vous\~?
+\par
+\par Elle eut un petit tressaut vite r\'e9prim\'e9 et, tout bas, \'e0 son amant\~:
+\par
+\par \endash Mon p\'e8re\~!\'85
+\par
+\par Son p\'e8re, ce maraudeur \'e0 la longue l\'e9vite d\rquote ancienne livr\'e9e, souill\'e9e de boue, aux boutons de m\'e9tal arrach\'e9s, et montrant sous le gaz du trottoir une face bouffie, apoplectis\'e9e d\rquote alcool, o\'f9
+ Gaussin croyait retrouver en vulgaire le profil r\'e9gulier et sensuel de Fanny, ses larges yeux de jouisseuse\~! Sans se pr\'e9occuper de l\rquote homme qui accompagnait sa fille, et comme s\rquote il ne l\rquote e\'fbt pas vu, le p\'e8
+re Legrand donnait des nouvelles de la maison.
+\par
+\par \endash La vieille est \'e0 Necker depuis quinze jours, elle file un mauvais coton\'85 Va donc la voir un de ces jeudis, \'e7a y donnera du courage\'85 Moi, heureusement, le coffre est solide\~; toujours bon fouet, bonne m\'e8
+che. Seulement le commerce ne va pas fort\'85 Si t\rquote avais besoin d\rquote un bon cocher au mois, \'e7a ferait joliment mon affaire\'85 Non\~? tant pis alors, et \'e0 la revoyure\'85
+\par
+\par Ils se serr\'e8rent les mains mollement\~; le fiacre partit.
+\par
+\par \'ab\~Hein\~? crois-tu\'85\~\'bb murmurait Fanny\~; et tout de suite elle se mit \'e0 lui parler longuement de sa famille, ce qu\rquote elle avait toujours \'e9vit\'e9\'85 \'ab\~c\rquote \'e9tait si laid, si bas\'85\~\'bb
+ mais on se connaissait mieux maintenant\~; on n\rquote avait plus rien \'e0 se cacher. Elle \'e9tait n\'e9e au Moulin-aux-Anglais, dans la banlieue, de ce p\'e8re, ancien dragon, qui faisait le service des voitures de Paris \'e0 Ch\'e2tillon, et d
+\rquote une servante d\rquote auberge, entre deux tourn\'e9es de comptoir. Elle n\rquote avait pas connu sa m\'e8re, morte en couches\~; seulement les patrons du relais, braves gens, oblig\'e8rent le p\'e8re \'e0 reconna\'eetre sa petite et \'e0
+ payer les mois de nourrice. Il n\rquote osa pas refuser, car il devait gros dans la maison, et quand Fanny eut quatre ans il l\rquote emmenait sur sa voiture comme un petit chien, nich\'e9e en haut, sous la b\'e2che, amus\'e9
+e de rouler ainsi par les chemins, de voir la lumi\'e8re des lanternes courir des deux c\'f4t\'e9s, fumer et haleter le dos des b\'eates, de s\rquote endormir au noir, \'e0 la bise, en entendant sonner les grelots.
+\par
+\par Mais le p\'e8re Legrand se fatigua vite de cette pose \'e0 la paternit\'e9\~; si peu que \'e7a co\'fbt\'e2t, il fallait la nourrir, l\rquote habiller, cette morveuse. Puis elle le g\'eanait pour un mariage avec la veuve d\rquote un mara\'ee
+cher dont il guignait les cloches \'e0 melon, les choux en carr\'e9s align\'e9s sur son itin\'e9raire. Elle eut alors la sensation tr\'e8s nette que son p\'e8re voulait la perdre\~; c\rquote \'e9tait son id\'e9e fixe d\rquote ivrogne, se d\'e9
+barrasser de l\rquote enfant \'e0 toute force, et si la veuve elle-m\'eame, la brave m\'e8re Machaume, n\rquote avait pris la fillette sous sa protection\'85
+\par
+\par \endash Au fait tu l\rquote as connue, Machaume, dit Fanny.
+\par
+\par \endash Comment\~! cette servante que j\rquote ai vue chez toi\'85
+\par
+\par \endash C\rquote \'e9tait ma belle-m\'e8re\'85 Elle avait \'e9t\'e9 si bonne pour moi quand j\rquote \'e9tais petite\~; je la prenais pour l\rquote arracher \'e0 son gueux de mari qui, apr\'e8s lui avoir mang\'e9 tout son bien, la rouait de coups, l
+\rquote obligeait \'e0 servir une gaupe avec laquelle il vivait\'85 Ah\~! la pauvre Machaume, elle sait ce que co\'fbte un bel homme. Eh bien\~! quand elle m\rquote a eu quitt\'e9e, malgr\'e9 tout ce que j\rquote
+ai pu lui dire, elle est courue se remettre avec lui et, maintenant, la voil\'e0 \'e0 l\rquote hospice. Comme il se laisse aller sans elle, le vieux gredin\~! \'e9tait-il sale\~! quelle mine de rouleur\~! il n\rquote y a que son fouet\'85
+ as-tu vu comme il le tenait droit\~?\'85 M\'eame saoul \'e0 tomber, il le porte devant lui comme un cierge, le serre dans sa chambre\~; il n\rquote a jamais eu que \'e7a de propre\'85 Bon fouet, bonne m\'e8che, c\rquote est son mot.
+\par
+\par Elle en parlait inconsciemment, ainsi que d\rquote un \'e9tranger, sans d\'e9go\'fbt ni honte\~; et Jean s\rquote \'e9pouvantait \'e0 l\rquote entendre. Ce p\'e8re\~!\'85 cette m\'e8re\~!\'85 en face de la figure s\'e9v\'e8re du consul et de l\rquote ang
+\'e9lique sourire de Mme\~Gaussin\~!\'85 Et comprenant tout \'e0 coup ce qu\rquote il y avait dans le silence de son amant, quelle r\'e9volte contre ce g\'e2chis social dont il s\rquote \'e9claboussait aupr\'e8s d\rquote elle\~:
+\par
+\par \endash Apr\'e8s tout, dit Fanny sur un ton philosophe, c\rquote est un peu \'e7a dans toutes les familles, on n\rquote en est pas responsable\'85 moi, j\rquote ai mon p\'e8re Legrand\~; toi, tu as ton oncle C\'e9saire.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96261182}VI{\*\bkmkend _Toc96261182}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par \'ab\~Mon cher enfant, je t\rquote \'e9cris encore toute tremblante du gros tourment que nous venons d\rquote avoir\~; nos bessonnes disparues, parties de Castelet pendant tout un jour, une nuit et la matin\'e9e du lendemain\~!\'85
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est dimanche, \'e0 l\rquote heure du d\'e9jeuner, qu\rquote on s\rquote est aper\'e7u que les petites manquaient. Je les avais faites belles pour la messe de huit heures o\'f9 le consul devait les conduire, puis je ne m\rquote en \'e9
+tais plus occup\'e9e, retenue aupr\'e8s de la m\'e8re plus nerveuse que d\rquote habitude, comme sentant le malheur qui r\'f4dait autour de nous. Tu sais qu\rquote elle a toujours eu \'e7a depuis sa maladie, de pr\'e9voir ce qui doit arriver\~
+; et moins elle peut bouger, plus sa t\'eate travaille.
+\par
+\par \'ab\~Ta m\'e8re dans sa chambre heureusement, tu nous vois tous \'e0 la salle, attendant les petites\~; on les appelle par le clos, le berger souffle avec sa grosse coquille \'e0 ramener les brebis, puis C\'e9saire d\rquote un c\'f4t\'e9, moi d\rquote
+un autre, Rousseline, Tardive, nous voil\'e0 tous \'e0 galoper dans Castelet et, chaque fois, en nous rencontrant\~: \'ab\~Eh bien\~? \endash Rien vu.\~\'bb }{\caps \'e0}{ la fin on n\rquote osait plus demander\~; le c\'9c
+ur battant, on allait au puits, au bas des hautes fen\'eatres du grenier\'85 Quelle journ\'e9e\~!\'85 et il me fallait monter \'e0 tout moment pr\'e8s de ta m\'e8re, sourire d\rquote un air tranquille, expliquer l\rquote
+absence des petites en disant que je les avais envoy\'e9es passer le dimanche chez leur tante de Villamuris. Elle avait paru le croire\~; mais tard dans la soir\'e9e, pendant que je la veillais, guettant derri\'e8re la vitre les lumi\'e8
+res qui couraient dans la plaine et sur le Rh\'f4ne \'e0 la recherche des enfants, je l\rquote entendis qui pleurait doucement dans son lit\~; et comme je l\rquote interrogeais\~: \'ab\~Je pleure pour quelque chose que l\rquote on me cache, mais que j
+\rquote ai devin\'e9 tout de m\'eame\'85\~\'bb, me r\'e9pondit-elle de cette voix de petite fille qui lui est revenue \'e0 force de souffrance\~; et sans plus nous parler, nous nous inqui\'e9tions toutes deux, \'e0 part dans notre chagrin\'85
+\par
+\par \'ab\~Enfin, mon cher enfant, pour ne pas faire durer cette p\'e9nible histoire, le lundi matin nos petites nous furent ramen\'e9es par les ouvriers que ton oncle occupe dans l\rquote \'eele et qui les avaient trouv\'e9es sur un tas de sarments, p\'e2
+les de froid et de faim apr\'e8s cette nuit en plein air, au milieu de l\rquote eau. Et voici ce qu\rquote elles nous ont cont\'e9 dans l\rquote innocence de leurs petits c\'9curs. Depuis longtemps l\rquote id\'e9
+e les tourmentait de faire comme leurs patronnes Marthe et Marie dont elles avaient lu l\rquote histoire, de s\rquote en aller dans un bateau sans voiles, ni rames, ni provisions d\rquote aucune sorte, r\'e9pandre l\rquote }{\caps \'e9}{
+vangile sur le premier rivage o\'f9 les pousserait le souffle de Dieu. Dimanche donc apr\'e8s la messe, d\'e9tachant une barque \'e0 la p\'eacherie et s\rquote agenouillant au fond comme les saintes femmes, tandis que le courant les emportait, elles s
+\rquote en sont all\'e9es doucement, \'e9chouer dans les roseaux de la Piboulette, malgr\'e9 les grandes eaux de la saison, les coups de vent, les }{\i r\'e9vouluns}{\'85 Oui, le bon Dieu les gardait et c\rquote est lui qui nous les a rendues, les jolies
+\~! ayant un peu frip\'e9 leurs guimpes du dimanche et g\'e2t\'e9 la dorure de leurs paroissiens. On n\rquote a pas eu la force de les gronder, seulement de grands baisers \'e0 bras ouverts\~; mais nous sommes tous rest\'e9
+s malades de la peur que nous avons eue.
+\par
+\par \'ab\~La plus frapp\'e9e, c\rquote est ta m\'e8re qui, sans que nous lui ayons encore rien racont\'e9, a senti, comme elle dit, passer la mort sur castelet, et garde, elle si tranquille, si gaie d\rquote ordinaire, une tristesse que rien ne peut gu\'e9
+rir, malgr\'e9 que ton p\'e8re, moi, tout le monde nous nous serrions tendrement autour d\rquote elle\'85 Et si je te disais, mon Jean, que c\rquote est de toi, surtout, qu\rquote elle languit et s\rquote inqui\'e8te. Elle n\rquote ose pas l\rquote
+avouer devant le p\'e8re qui veut qu\rquote on te laisse \'e0 ton travail, mais tu n\rquote es pas venu apr\'e8s ton examen comme tu l\rquote avais promis. Fais-nous la surprise pour les f\'eates de No\'ebl\~
+; que notre malade reprenne son bon sourire. Si tu savais, quand on ne les a plus, ses vieux, comme on regrette de ne pas leur avoir donn\'e9 plus de temps\'85\~\'bb
+\par
+\par Debout pr\'e8s de la fen\'eatre o\'f9 filtrait un jour paresseux d\rquote hiver sous le brouillard, Jean lisait cette lettre, en savourait le bouquet sauvage, les chers souvenirs de tendresse et de soleil.
+\par
+\par \endash Qu\rquote est-ce que c\rquote est\~?\'85 fais voir\'85
+\par
+\par Fanny venait de s\rquote \'e9veiller \'e0 la jaune lueur du rideau \'e9cart\'e9 et, toute bouffie de sommeil, allongeait machinalement la main vers le paquet de maryland \'e0 demeure sur la table de nuit. Il h\'e9sita, sachant la jalousie qu\rquote exasp
+\'e9rait en sa ma\'eetresse le nom seul de Divonne\~; mais comment dissimuler le billet dont elle reconnaissait la provenance et le format\~?
+\par
+\par D\rquote abord l\rquote escapade des fillettes l\rquote \'e9mut gentiment, tandis que, les bras et la gorge \'e0 l\rquote air, dress\'e9e sur l\rquote oreiller dans le flot de ses cheveux bruns, elle lisait tout en roulant une cigarette\~; mais la fin l
+\rquote irrita jusqu\rquote \'e0 la fureur, et chiffonnant et jetant la lettre par la chambre\~:
+\par
+\par \endash Je t\rquote en collerai, moi, des saintes femmes\~!\'85 Tout \'e7a des inventions pour te faire partir\'85 Son beau neveu lui manque \'e0 cette\'85
+\par
+\par Il voulut l\rquote arr\'eater, emp\'eacher le mot ordurier qu\rquote elle lan\'e7a et bien d\rquote autres \'e0 la file. Jamais elle ne s\rquote \'e9tait encore emport\'e9e aussi grossi\'e8rement devant lui, dans ce d\'e9bordement de col\'e8re fangeuse, d
+\rquote \'e9gout crev\'e9 l\'e2chant sa vase et sa puanteur. Tout l\rquote argot de son pass\'e9 de fille et de voyou gonflait son cou, d\'e9tendait sa l\'e8vre.
+\par
+\par Pas malin de voir ce qu\rquote ils voulaient tous l\'e0-bas\'85 C\'e9saire avait parl\'e9, et l\rquote on combinait \'e7a en famille de rompre leur liaison, de l\rquote attirer au pays avec la belle charpente de la Divonne pour amorce.
+\par
+\par \endash D\rquote abord, tu sais, si tu pars, moi je lui \'e9cris \'e0 ton cocu\'85 Je l\rquote avertis\'85 ah mais\~!\'85
+\par
+\par En parlant, elle se ramassait haineusement sur le lit, bl\'eame, la face creuse, les traits grandis, comme une b\'eate m\'e9chante pr\'eate \'e0 bondir.
+\par
+\par Et Gaussin se rappelait l\rquote avoir vue ainsi rue de l\rquote Arcade\~; mais c\rquote \'e9tait contre lui maintenant, cette haine rugie qui lui donnait la tentation de tomber sur sa ma\'eetresse et de la battre, car en ces amours de chair o\'f9 l
+\rquote estime et le respect de l\rquote \'eatre aim\'e9 sont n\'e9ant, la brutalit\'e9 surgit toujours dans la col\'e8re ou les caresses. Il eut peur de lui-m\'eame, s\rquote \'e9chappa pour son bureau, et tout en marchant il s\rquote
+indignait contre cette vie qu\rquote il s\rquote \'e9tait faite. \'c7a lui apprendrait \'e0 se livrer \'e0 une pareille femme\~!\'85 Que d\rquote infamies, que d\rquote horreurs\~!\'85 Ses s\'9curs, sa m\'e8re, il y en avait eu pour tout le monde\'85 Quoi
+\~! pas m\'eame le droit d\rquote aller voir les siens. Mais dans quel bagne s\rquote \'e9tait-il donc enferm\'e9\~? Et toute l\rquote histoire de leur liaison lui apparaissant, il voyait comment les beaux bras nus de l\rquote }{\caps \'e9}{gyptienne, nou
+\'e9s \'e0 son cou le soir du bal, s\rquote \'e9taient cramponn\'e9s despotes et forts, l\rquote isolant de ses amis, de sa famille. Maintenant, sa r\'e9solution \'e9tait prise. Le soir m\'eame et, co\'fbte que co\'fbte, il partirait pour Castelet.
+\par
+\par Quelques affaires exp\'e9di\'e9es, son cong\'e9 obtenu au minist\'e8re, il revint chez lui de bonne heure, s\rquote attendant \'e0 une sc\'e8ne terrible, pr\'eat \'e0 tout, m\'eame \'e0
+ la rupture. Mais le bonjour bien doux que Fanny lui dit tout de suite, ses yeux gros, ses joues comme amollies de larmes, lui laiss\'e8rent \'e0 peine le courage d\rquote une volont\'e9.
+\par
+\par \endash Je pars ce soir\'85 fit-il en se raidissant.
+\par
+\par \endash Tu as raison, m\rquote ami\'85 Va voir ta m\'e8re, et surtout\'85 Elle se rapprochait c\'e2linement\'85 Oublie comme j\rquote ai \'e9t\'e9 m\'e9chante, je t\rquote aime trop, c\rquote est ma folie\'85
+\par
+\par Tout le restant du jour, faisant la malle avec de coquettes sollicitudes, ramen\'e9e \'e0 la douceur des premiers temps, elle garda cette attitude repentie, peut-\'eatre dans l\rquote espoir de le retenir. Pourtant, pas une fois elle ne lui demanda\~:
+\'ab\~Reste\'85\~\'bb et lorsque \'e0 la derni\'e8re minute, tout espoir perdu devant les appr\'eats d\'e9finitifs, elle se fr\'f4lait, se serrait contre son amant, t\'e2chant de l\rquote impr\'e9gner d\rquote elle pour toute la dur\'e9
+e de la route et de l\rquote absence, son adieu, son baiser ne murmur\'e8rent que ceci\~:
+\par
+\par \endash Dis, Jean, tu ne m\rquote en veux pas\~?\'85
+\par
+\par Oh\~! l\rquote ivresse, au matin, de s\rquote \'e9veiller dans sa petite chambre d\rquote enfant, le c\'9cur encore chaud des \'e9treintes familiales, des belles effusions de l\rquote arriv\'e9e, de retrouver \'e0 la m\'ea
+me place, sur la moustiquaire de son lit \'e9troit, la m\'eame barre lumineuse qu\rquote y cherchaient ses r\'e9veils pass\'e9s, d\rquote entendre les cris des paons sur leurs perchoirs, grincer la poulie du puits, le culbutement \'e0 pattes press\'e9
+es du troupeau, et lorsqu\rquote il eut fait claquer ses volets \'e0 la muraille, de revoir cette belle lumi\'e8re chaude qui entrait par nappes, en tomb\'e9e d\rquote \'e9cluse, et ce merveilleux horizon de vignes en pente, de cypr\'e8s, d\rquote
+oliviers et de miroitants bois de pins, se perdant jusqu\rquote au Rh\'f4ne sous un ciel profond et pur, sans un duvet de brume malgr\'e9 l\rquote heure matinale, un ciel vert, balay\'e9 toute la nuit par le mistral qui remplissait encore l\rquote
+immense vall\'e9e de son souffle all\'e8gre et fort.
+\par
+\par Jean comparait ce r\'e9veil \'e0 ceux de l\'e0-bas sous un ciel boueux comme son amour, et se sentait heureux et libre. Il descendit. La maison blanche de soleil dormait encore, tous ses volets ferm\'e9s comme des yeux\~; et il fut heureux d\rquote
+un moment de solitude pour se reprendre, dans cette convalescence morale qu\rquote il sentait commencer pour lui.
+\par
+\par Il fit quelques pas sur la terrasse, prit une all\'e9e montante du parc, ce qu\rquote on appelait le parc, un bois de pins et de myrtes jet\'e9s au hasard dans la c\'f4te rude de Castelet, coup\'e9e de sentiers in\'e9gaux tout glissants d\rquote
+aiguilles s\'e8ches. Son chien Miracle, bien vieux et boitant, \'e9tait sorti de sa niche, et le suivait silencieusement dans ses talons\~; ils avaient si souvent fait ensemble cette promenade du matin\~!
+\par
+\par \'c0 l\rquote entr\'e9e des vignes, dont les grands cypr\'e8s de cl\'f4ture inclinaient leurs cimes pointues, le chien h\'e9sita\~; il savait combien le sol en \'e9paisse couche de sable, \endash un nouveau rem\'e8de au phylloxera que le consul \'e9
+tait en train d\rquote essayer, \endash serait difficile \'e0 ses vieilles pattes, ainsi que les gradins d\rquote \'e9tai de la terrasse. La joie de suivre son ma\'eetre le d\'e9cida pourtant\~; et c\rquote \'e9taient \'e0
+ chaque obstacle de douloureux efforts, des petits cris peureux, des arr\'eats et des maladresses de crabe sur un rocher. Jean ne le regardait pas, tout occup\'e9 de ce nouveau plant d\rquote alicante, dont son p\'e8re l\rquote
+avait longtemps entretenu la veille. Les souches paraissaient d\rquote une belle venue sur le sable uni et luisant. Enfin le pauvre homme allait \'eatre pay\'e9 de ses peines ent\'eat\'e9es\~; le clos de Castelet pourrait revivre, quand la Nerte, l
+\rquote Ermitage, tous les grands crus du Midi \'e9taient morts\~!
+\par
+\par Une petite coiffe blanche se dressa tout \'e0 coup devant lui. C\rquote \'e9tait Divonne, la premi\'e8re lev\'e9e \'e0 la maison\~; elle avait une serpette dans la main, autre chose aussi qu\rquote elle jeta, et ses joues si mates d\rquote ordinaire s
+\rquote allumaient d\rquote une rougeur vive\~:
+\par
+\par \endash C\rquote est toi, Jean\~?\'85 tu m\rquote as fait peur\'85 J\rquote ai cru que c\rquote \'e9tait ton p\'e8re\'85
+\par
+\par Puis se remettant, elle l\rquote embrassa\~:
+\par
+\par \endash As-tu bien dormi\~?
+\par
+\par \endash Tr\'e8s bien, tante, mais pourquoi craigniez-vous l\rquote arriv\'e9e de mon p\'e8re\~?\'85
+\par
+\par \endash Pourquoi\~?\'85
+\par
+\par Elle ramassa le pied de vigne qu\rquote elle venait d\rquote arracher\~:
+\par
+\par \endash Le consul t\rquote a dit, n\rquote est-ce pas, que cette fois il \'e9tait s\'fbr de r\'e9ussir\'85 Eh bien, t\'e9\~! voil\'e0 la b\'eate\'85
+\par
+\par Jean regardait une petite mousse jaun\'e2tre incrust\'e9e dans le bois, l\rquote imperceptible moisissure qui, de proche en proche, a ruin\'e9 des provinces enti\'e8res\~; et c\rquote \'e9tait une ironie de la nature, dans cette splendide matin\'e9
+e, sous le soleil vivifiant, que cet infiniment petit, destructeur et indestructible.
+\par
+\par \endash C\rquote est le commencement\'85 Dans trois mois tout le clos sera d\'e9vor\'e9, et ton p\'e8re recommencera encore, car il y a mis son orgueil. Ce seront de nouveaux plants, de nouveaux rem\'e8des, jusqu\rquote au jour\'85
+\par
+\par Un geste d\'e9sol\'e9 acheva et souligna sa phrase.
+\par
+\par \endash Vraiment\~! nous en sommes l\'e0\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! tu connais le consul\'85 Il ne dit jamais rien, me donne le mois comme toujours\~; mais je le vois pr\'e9occup\'e9. Il court \'e0 Avignon, \'e0 Orange. c\rquote est de l\rquote argent qu\rquote il cherche\'85
+\par
+\par \endash Et C\'e9saire\~? ses immersions\~? demanda le jeune homme constern\'e9.
+\par
+\par Gr\'e2ce \'e0 Dieu, par l\'e0 tout allait bien. Ils avaient eu cinquante pi\'e8ces de petit vin \'e0 la derni\'e8re r\'e9colte\~; et cet an apporterait le double. Devant ce succ\'e8s le consul avait c\'e9d\'e9 \'e0 son fr\'e8
+re toutes les vignes de la plaine, rest\'e9es jusqu\rquote ici en jach\'e8re, en alignements de bois morts comme un cimeti\'e8re de campagne\~; et maintenant elles \'e9taient sous l\rquote eau pour trois mois\'85
+\par
+\par Et fi\'e8re de l\rquote \'9cuvre de son homme, de son F\'e9nat, la Proven\'e7ale montrait \'e0 Jean, du lieu \'e9lev\'e9 o\'f9 ils se trouvaient, de grands \'e9tangs, des }{\i clairs}{, maintenus par des bourrelets de chaux, comme sur les salines.
+\par
+\par \endash Dans deux ans ce c\'e9page donnera\~; dans deux ans aussi la Piboulette, et encore l\rquote \'eele de Lamotte que ton oncle a achet\'e9e sans le dire\'85 Alors nous serons riches\'85 mais il faut tenir jusque-l\'e0
+, et que chacun y mette du sien et se sacrifie.
+\par
+\par Elle en parlait gaiement du sacrifice, en femme qu\rquote il n\rquote \'e9tonne plus, et avec un si facile entra\'eenement que Jean, travers\'e9 d\rquote une id\'e9e subite, lui r\'e9pondit sur le m\'eame ton\~:
+\par
+\par \endash On se sacrifiera, Divonne\'85
+\par
+\par Le jour m\'eame, il \'e9crivit \'e0 Fanny que ses parents ne pouvaient lui continuer sa pension, qu\rquote il serait r\'e9duit aux appointements minist\'e9riels et que, dans ces conditions, la vie \'e0 deux devenait impossible. C\rquote \'e9
+tait rompre plus t\'f4t qu\rquote il n\rquote avait pens\'e9, trois ou quatre ans avant le d\'e9part pr\'e9vu\~; mais il comptait que sa ma\'eetresse accepterait ces raisons graves, qu\rquote elle aurait piti\'e9 de lui et de sa peine, l\rquote
+aiderait dans cet accomplissement douloureux d\rquote un devoir.
+\par
+\par }{\caps \'e9}{tait-ce bien un sacrifice\~? Ne fut-il pas au contraire soulag\'e9 d\rquote en finir avec une existence qui lui semblait odieuse et malsaine, depuis surtout qu\rquote il \'e9tait rendu \'e0 la nature, \'e0
+ la famille, aux affections simples et droites\~?\'85 Sa lettre \'e9crite sans lutte ni souffrance, il compta, pour le d\'e9fendre contre une r\'e9ponse qu\rquote il pr\'e9voyait furieuse, pleine de menaces et d\rquote extravagances, sur la tendresse honn
+\'eate et fid\'e8le des braves c\'9curs qui l\rquote entouraient, l\rquote exemple de ce p\'e8re droit et fier entre tous, sur le sourire candide des petites saintes femmes, et aussi sur ces grands horizons paisibles, aux saines \'e9
+manations de montagnes, ce ciel en hauteur, ce fleuve rapide et entra\'eenant\~; car en songeant \'e0 sa passion, \'e0 toutes les vilenies dont elle \'e9tait faite, il lui semblait sortir d\rquote une fi\'e8vre pernicieuse comme on en gagne \'e0 la bu\'e9
+e des terrains mar\'e9cageux.
+\par
+\par Cinq ou six jours se pass\'e8rent dans le silence du grand coup port\'e9. Matin et soir, Jean allait \'e0 la poste et revenait les mains vides, singuli\'e8rement troubl\'e9. Que faisait-elle\~? Qu\rquote avait-elle d\'e9cid\'e9
+, et, en tout cas, pourquoi ne pas r\'e9pondre\~? Il ne pensait qu\rquote \'e0 cela. Et la nuit, tout le monde dormant \'e0 Castelet avec le bruit berceur du vent par les longs corridors, ils en causaient, C\'e9saire et lui, dans sa petite chambre.
+\par
+\par \'ab\~Elle est dans le cas d\rquote arriver\~!\'85\~\'bb disait l\rquote oncle\~; et son inqui\'e9tude se doublait de ceci, qu\rquote il avait d\'fb mettre sous l\rquote enveloppe de la rupture deux billets, \'e0 six mois et \'e0 un an, r\'e9
+glant sa dette avec les int\'e9r\'eats. Comment les payerait-il ces billets\~? Comment expliquer \'e0 Divonne\~?\'85 Il frissonnait rien que d\rquote y penser et faisait peine \'e0 son neveu, quand, le nez allong\'e9 et secouant sa pipe, la veill\'e9
+e finie, il lui disait tristement\~:
+\par
+\par \endash Allons, bonsoir\'85 de toute mani\'e8re c\rquote est tr\'e8s bien ce que tu as fait l\'e0.
+\par
+\par Enfin elle arriva cette r\'e9ponse, et d\'e8s les premi\'e8res lignes\~: \'ab\~Mon homme ch\'e9ri, je ne t\rquote ai pas \'e9crit plus t\'f4t, parce que je tenais \'e0 te prouver autrement que par des paroles \'e0 quel point je te comprends et je t
+\rquote aime\'85\~\'bb, Jean s\rquote arr\'eata, surpris comme un homme qui entend une symphonie \'e0 la place de la chamade qu\rquote il redoutait. Il tourna vite la derni\'e8re page, o\'f9 il lut \'ab\~\'85 rester jusqu\rquote \'e0 la
+mort ton chien qui t\rquote aime, que tu peux battre, et qui te caresse passionn\'e9ment\'85\~\'bb.
+\par
+\par Elle n\rquote avait donc pas re\'e7u sa lettre\~! Mais, reprise ligne \'e0 ligne et les larmes aux yeux, celle-ci \'e9tait bien une r\'e9ponse, disait bien que Fanny s\rquote attendait depuis longtemps \'e0 cette mauvaise nouvelle, \'e0 la d\'e9
+tresse de Castelet amenant l\rquote in\'e9vitable s\'e9paration. Tout de suite elle s\rquote \'e9tait misE en qu\'eate d\rquote une occupation pour ne plus rester \'e0 sa charge, et elle avait trouv\'e9 la g\'e9rance d\rquote un h\'f4tel meubl\'e9
+, avenue du Bois-de-Boulogne, au compte d\rquote une dame tr\'e8s riche. Cent francs par mois, nourrie, log\'e9e et la libert\'e9 des dimanches\'85
+\par
+\par \'ab\~Tu entends, mon homme, tout un jour par semaine pour nous aimer\~; car tu voudras bien encore, dis\~? Tu me r\'e9compenseras du grand effort que je fais de travailler pour la premi\'e8re fois de ma vie, de cet esclavage de nuit et de jour que j
+\rquote accepte, avec des humiliations que tu ne peux te figurer et qui seront bien lourdes \'e0 ma folie d\rquote ind\'e9pendance\'85 Mais j\rquote \'e9prouve un contentement extraordinaire \'e0 souffrir par amour de toi. Je te dois tant, tu m\rquote
+as fait comprendre tant de bonnes et honn\'eates choses dont personne ne m\rquote avait jamais parl\'e9\~!\'85 Ah\~! si nous nous \'e9tions rencontr\'e9s plus t\'f4t\~!\'85 Mais tu ne marchais pas encore, que d\'e9j\'e0 je roulais dans les bras des hommes
+. Pas un de ceux-l\'e0, toujours, ne pourra se vanter de m\rquote avoir inspir\'e9 une r\'e9solution pareille pour le garder encore un petit peu\'85 Maintenant, reviens quand tu voudras, l\rquote appartement est libre. J\rquote ai ramass\'e9
+ toutes mes affaires\~; c\rquote \'e9tait \'e7a le plus dur, secouer les tiroirs et les souvenirs. Tu ne trouveras que mon portrait qui ne te co\'fbtera rien, lui\~; seulement les bons regards que je mendie en sa faveur. Ah\~! m\rquote ami, m\rquote ami
+\'85 Enfin, si tu me gardes mon dimanche et ma petite place dans ton cou\'85 ma place, tu sais\'85\~\'bb Et des tendresses, des c\'e2lineries, une voluptueuse l\'e8cherie de m\'e8re chatte, de ces mots de passion qui faisaient l\rquote amant fr\'f4
+ler son visage au papier satin\'e9, comme si la caresse s\rquote en d\'e9gageait humaine et ti\'e8de.
+\par
+\par \endash Elle ne parle pas de mes billets\~? demanda timidement l\rquote oncle C\'e9saire.
+\par
+\par \endash Elle vous les renvoie\'85 Vous la rembourserez quand vous serez riche\'85
+\par
+\par L\rquote oncle eut un soupir soulag\'e9, les tempes fronc\'e9es de contentement, et avec une gravit\'e9 prudhommesque, sa forte intonation m\'e9ridionale\~:
+\par
+\par \endash T\'e9\~! veux-tu que je te dise\'85 Cette femme-l\'e0, c\rquote est une sainte.
+\par
+\par Puis, passant \'e0 un autre ordre d\rquote id\'e9es, par cette mobilit\'e9, ce manque de logique et de m\'e9moire, une des cocasseries de sa nature\~:
+\par
+\par \endash Et quelle passion, mon bon, quel feu\~! J\rquote en ai la bouche s\'e8che, comme quand Courbebaisse me lisait la correspondance de la Mornas\'85
+\par
+\par Une fois encore, Jean dut subir le premier voyage \'e0 Paris, l\rquote h\'f4tel Cujas, Pellicule\~; mais il n\rquote entendait pas, accoud\'e9 \'e0 la fen\'eatre ouverte sur la nuit apais\'e9e, baign\'e9e d\rquote
+une lune pleine, tellement brillante, que les coqs s\rquote y trompaient et la saluaient comme le jour levant.
+\par
+\par Ainsi donc c\rquote \'e9tait vrai cette r\'e9demption par l\rquote amour dont parlent les po\'e8tes\~; et il \'e9prouvait une fiert\'e9 \'e0 songer que tous ces grands, ces illustres que Fanny avait aim\'e9s avant lui, loin de la r\'e9g\'e9n\'e9rer, la d
+\'e9pravaient davantage, tandis que lui, par la seule force de son honn\'eatet\'e9, la tirerait peut-\'eatre du vice pour toujours.
+\par
+\par Il lui \'e9tait reconnaissant d\rquote avoir trouv\'e9 ce moyen terme, cette demi-rupture o\'f9 elle prendrait les nouvelles habitudes de travail si difficiles \'e0 sa nature indolente\~; et sur un ton paternel, de vieux monsieur, il lui \'e9
+crivit le lendemain pour encourager sa r\'e9forme, s\rquote inqui\'e9ter du genre d\rquote h\'f4tel qu\rquote elle g\'e9rait, du monde qui venait l\'e0\~; car il se m\'e9fiait de son indulgence et de sa facilit\'e9 \'e0 dire en se r\'e9signant\~: \'ab\~Qu
+\rquote est-ce que tu veux\~? c\rquote est comme \'e7a\'85\~\'bb
+\par
+\par Courrier par courrier, avec une docilit\'e9 de petite fille, Fanny lui fit le tableau de son h\'f4tel, vraie maison de famille habit\'e9e par des \'e9trangers. Au premier, des P\'e9ruviens, p\'e8re et m\'e8re, enfants et domestiques nombreux\~
+; au second, des Russes et un riche Hollandais, marchand de corail. Les chambres du troisi\'e8me logeaient deux \'e9cuyers de l\rquote Hippodrome, chic anglais, tr\'e8s comme il faut, et le plus int\'e9ressant petit m\'e9
+nage, Mlle Minna Vogel, cithariste de Stuttgart, avec son fr\'e8re L\'e9o, un pauvre petit poitrinaire, oblig\'e9 d\rquote interrompre ses \'e9tudes de clarinette au Conservatoire de Paris, et que la grande s\'9cur \'e9tait venue soigner, sans a
+utre ressource que le produit de quelques concerts pour payer l\rquote h\'f4tel et la pension.
+\par
+\par \'ab\~Tout ce qu\rquote on peut imaginer de plus touchant et de plus honorable, comme tu vois, mon homme ch\'e9ri. Moi-m\'eame, je passe pour veuve, et l\rquote on me montre toutes sortes d\rquote \'e9gards. Je ne souffrirais pas d\rquote abord qu\rquote
+il en f\'fbt autrement\~; il faut que ta femme soit respect\'e9e. Quand je dis \'ab\~ta femme\~\'bb, comprends-moi bien. Je sais que tu t\rquote en iras un jour, que je te perdrai, mais apr\'e8s il n\rquote y en aura plus d\rquote autre\~; \'e0
+ jamais je resterai tienne, conservant le go\'fbt de tes caresses, et les bons instincts que tu as r\'e9veill\'e9s en moi\'85 C\rquote est bien dr\'f4le, n\rquote est-ce pas, Sapho vertueuse\~!\'85 Oui, vertueuse, quand tu ne seras plus l\'e0\~
+; mais pour toi je me garde telle que tu m\rquote as aim\'e9e, d\'e9lirante et br\'fblante\'85 je t\rquote adore\'85\~\'bb
+\par
+\par Subitement, Jean fut pris d\rquote une grande tristesse ennuy\'e9e. Ces retours de l\rquote enfant prodigue, apr\'e8s les joies de l\rquote arriv\'e9e, l\rquote orgie de veau gras et d\rquote
+effusions tendres, souffrent toujours des hantises de la vie nomade, du regret des glands amers et du paresseux troupeau \'e0 conduire. C\rquote est un d\'e9senchantement qui tombe des choses et des \'eatres, tout \'e0 coup d\'e9pouill\'e9s et d\'e9color
+\'e9s. Les matins de l\rquote hiver proven\'e7al n\rquote avaient plus pour lui leur salubre all\'e9gresse, ni d\rquote attrait la chasse aux belles loutres mordor\'e9es, le long des berges, ni le tir aux macreuses dans le }{\i naye-chien}{
+ du vieil Abrieu. Jean trouvait le vent dur, l\rquote eau r\'eache, et bien monotones les promenades dans les vignes inond\'e9es avec l\rquote oncle expliquant son syst\'e8me de vannes, marteli\'e8res, rigoles d\rquote amen\'e9e.
+\par
+\par Le village qu\rquote il revoyait les premiers jours \'e0 travers ses courses joyeuses de gamin, baraques anciennes, quelques-unes abandonn\'e9es, sentait la mort et la d\'e9solation d\rquote un village italien\~; et quand il allait \'e0
+ la poste, il lui fallait subir, sur la pierre branlante de chaque porte, le rab\'e2chage de tous ces vieux tordus comme des plein-vent, les bras pass\'e9s dans des morceaux de bas tricot\'e9
+s, de ces vieilles au menton de buis jaune sous leurs coiffes serr\'e9es, aux petits yeux luisants et fr\'e9tillants comme il en brille aux l\'e9zardes des vieux murs.
+\par
+\par Toujours les m\'eames lamentations sur la mort des vignes, la fin de la garance, la maladie des m\'fbriers, les sept plaies d\rquote }{\caps \'e9}{gypte ruinant ce beau pays de Provence\~; et pour les \'e9viter, quelquefoi
+s il revenait par les ruelles en pente qui longent les anciens murs d\rquote enceinte du ch\'e2teau des Papes, ruelles d\'e9sertes encombr\'e9es de broussailles, de ces grandes herbes de Saint-Roch pour gu\'e9rir les dartres, bien \'e0
+ leur place dans ce coin moyen \'e2ge, ombr\'e9 de l\rquote \'e9norme ruine d\'e9chiquet\'e9e en haut du chemin.
+\par
+\par Alors il rencontrait le cur\'e9 Malassagne venant de dire sa messe et descendant \'e0 grands pas furieux, le rabat de travers, sa soutane relev\'e9e \'e0 deux mains, \'e0 cause des ronces et des teignes. Le pr\'eatre s\rquote arr\'eatait, tonnait contre l
+\rquote impi\'e9t\'e9 des paysans, l\rquote infamie du conseil municipal\~; il jetait sa mal\'e9diction sur les champs, les b\'eates et les hommes, des malandrins qui ne venaient plus \'e0 l\rquote
+office, qui enterraient leurs morts sans sacrements, se soignaient par le magn\'e9tisme, le spiritisme, pour s\rquote \'e9pargner le pr\'eatre et le m\'e9decin\~:
+\par
+\par \endash Oui, monsieur, le spiritisme\~!\'85 voil\'e0 o\'f9 ils en arrivent, nos paysans du Comtat\'85 Et vous ne voulez pas que les vignes soient malades\~!\'85
+\par
+\par Jean, qui avait la lettre de Fanny tout ouverte et embras\'e9e dans sa poche, \'e9coutait, le regard absent, \'e9chappait le plus vite possible \'e0 l\rquote hom\'e9lie du pr\'eatre, et rentrait \'e0 castelet s\rquote
+abriter dans un creux de roche, ce que les Proven\'e7aux appellent un \'ab\~cagnard\~\'bb, garanti du vent qui souffle tout autour et concentrant le soleil r\'e9verb\'e9r\'e9 dans la pierre.
+\par
+\par Il choisissait le plus perdu, le plus sauvage, envahi par les ronces et les ch\'eanes kerm\'e8s, s\rquote y terrait pour lire sa lettre\~; et peu \'e0 peu de la fine odeur qu\rquote elle exhalait, de la caresse des mots, des images \'e9voqu\'e9
+es, lui venait une griserie sensuelle qui activait son pouls, l\rquote hallucinait jusqu\rquote \'e0 faire dispara\'eetre comme un d\'e9cor inutile le fleuve, les \'eeles en bouquets, les villages au creux des Alpilles, toute la courbe de l\rquote
+immense vall\'e9e o\'f9 la bourrasque chassait, roulait en flots la poudre du soleil. Il \'e9tait l\'e0-bas, dans leur chambre, devant la gare aux toits gris, en proie aux caresses folles, \'e0 ces d\'e9sirs furieux qui les cramponnaient l\rquote un \'e0
+ l\rquote autre avec des crispations de noy\'e9s\'85
+\par
+\par Tout \'e0 coup, des pas dans le sentier, des rires clairs\~: \'ab\~Il est l\'e0\~!\'85\~\'bb Ses s\'9curs apparaissaient, petites jambes nues dans la lavande, conduites par le vieux Miracle, tout fier d\rquote avoir d\'e9pist\'e9 son ma\'ee
+tre et remuant la queue victorieusement\~; mais Jean le renvoyait d\rquote un coup de pied et rebutait les offres de jouer \'e0 cache-cache ou \'e0 courir qu\rquote on lui faisait d\rquote
+un air timide. Il les aimait pourtant, ses petites bessonnes raffolant du grand fr\'e8re toujours si loin\~; il s\rquote \'e9tait fait enfant pour elles d\'e8s l\rquote arriv\'e9e, s\rquote amusait du contraste de ces jolies cr\'e9atures n\'e9es en m\'ea
+me temps et dissemblables. L\rquote une longue, brune, les cheveux cr\'eapel\'e9s, \'e0 la fois mystique et volontaire\~; c\rquote est elle qui avait eu l\rquote id\'e9e de la barque, exalt\'e9e par les lectures du cur\'e9 Malassagne, et cette petite Mari
+e l\rquote }{\caps \'e9}{gyptienne avait entra\'een\'e9 la blonde Marthe, un peu molle et douce, ressemblant \'e0 sa m\'e8re et \'e0 son fr\'e8re.
+\par
+\par Mais quelle g\'eane odieuse, pendant qu\rquote il \'e9tait \'e0 remuer ses souvenirs, que ces innocentes c\'e2lineries d\rquote enfants se frottant au parfum coquet que mettait sur lui la lettre de sa ma\'eetresse.
+\par
+\par \endash Non, laissez-moi\'85 il faut que je travaille\'85
+\par
+\par Et il rentrait avec l\rquote intention de s\rquote enfermer chez lui, quand la voix de son p\'e8re l\rquote appelait au passage.
+\par
+\par \endash C\rquote est toi, Jean\'85 \'e9coute donc\'85
+\par
+\par L\rquote heure du courrier apportait de nouveaux sujets de morosit\'e9 \'e0 cet homme d\'e9j\'e0 sombre de nature, gardant de l\rquote Orient des habitudes de solennit\'e9 silencieuse, coup\'e9e de brusques souvenirs\'85, \'ab\~quand j\rquote \'e9
+tais consul \'e0 Hong-Kong\~\'bb, qui partaient en \'e9clats de souches au grand feu. Pendant qu\rquote il \'e9coutait son p\'e8re lire et discuter ses journaux du matin, Jean regardait sur la chemin\'e9e la Sapho de Caoudal, les bras aux genoux, sa lyre
+\'e0 c\'f4t\'e9 d\rquote elle, }{\scaps toute la lyre}{, un bronze achet\'e9 il y avait vingt ans, lors des embellissements de Castelet\~; et ce bronze du commerce, qui l\rquote \'e9c\'9c
+urait aux vitrines parisiennes, lui donnait ici, dans son isolement, une \'e9motion amoureuse, l\rquote envie de baiser ces \'e9paules, de d\'e9lier ces bras froids et polis, de se faire dire\~: \'ab\~Sapho pour toi, mais rien que pour toi\~!\~\'bb
+\par
+\par L\rquote image tentatrice se levait quand il sortait, marchait avec lui, doublait le bruit de son pas dans le grand escalier pompeux. C\rquote \'e9tait le nom de Sapho que rythmait le balancier de la vieille horloge, que chuchotait le vent par les g
+rands corridors dall\'e9s et froids de la demeure estivale, son nom qu\rquote il retrouvait dans tous les livres de cette biblioth\'e8que de campagne, vieux bouquins \'e0 tranches rouges conservant entre la brochure des miettes de ses go\'fbters d\rquote
+enfant. Et cet obs\'e9dant souvenir de sa ma\'eetresse le poursuivait jusque dans la chambre maternelle, o\'f9 Divonne coiffait la malade, relevait ses beaux cheveux blancs sur ce visage rest\'e9 paisible et rose malgr\'e9 des tortures vari\'e9es et perp
+\'e9tuelles.
+\par
+\par \'ab\~Ah\~! voil\'e0 notre Jean\~\'bb, disait la m\'e8re. Mais avec son cou nu, sa petite coiffe, ses manches retrouss\'e9es pour cette toilette dont elle seule avait la charge, sa tante lui rappelait d\rquote autres r\'e9veils, \'e9voquait la ma\'ee
+tresse encore, sautant du lit dans le nuage de sa premi\'e8re cigarette. Il s\rquote en voulait d\rquote id\'e9es pareilles, dans cette chambre surtout\~! Que faire cependant pour y \'e9chapper\~?
+\par
+\par \endash Notre enfant n\rquote est plus le m\'eame, ma s\'9cur, disait Mme\~Gaussin tristement\'85 Qu\rquote est-ce qu\rquote il a\~?
+\par
+\par Et elles cherchaient ensemble. Divonne torturait son entendement ing\'e9nu, elle aurait voulu questionner le jeune homme\~; mais il semblait la fuir maintenant, \'e9viter d\rquote \'eatre seul avec elle.
+\par
+\par Une fois, l\rquote ayant guett\'e9, elle vint le surprendre au cagnard dans la fi\'e8vre de ses lettres et de ses mauvais r\'eaves. Il se levait, l\rquote \'9cil sombre\'85 Elle le retint, s\rquote assit pr\'e8s de lui sur la pierre chaude\~:
+\par
+\par \endash Tu ne m\rquote aimes donc plus\~?\'85 je ne suis donc plus ta Divonne \'e0 qui tu disais toutes tes peines\~?
+\par
+\par \endash Mais si, mais si\'85 b\'e9gayait-il, troubl\'e9 par sa fa\'e7on tendre, et d\'e9tournant les yeux pour qu\rquote elle ne p\'fbt y retrouver quelque chose de ce qu\rquote il venait de lire, appels d\rquote amour, cris \'e9perdus, le d\'e9
+lire de la passion \'e0 distance.
+\par
+\par \endash Qu\rquote as-tu\~?\'85 pourquoi es-tu triste\~? murmurait Divonne avec des c\'e2lineries de voix et de mains comme on en a pour les enfants. C\rquote \'e9tait un peu son petit, il restait pour elle \'e0 dix ans, l\rquote \'e2
+ge des petits hommes qu\rquote on \'e9mancipe.
+\par
+\par Lui, d\'e9j\'e0 br\'fblant de sa lecture, s\rquote exaltait au charme troublant de ce beau corps si pr\'e8s du sien, de cette bouche fra\'eeche au sang aviv\'e9 par le grand air qui d\'e9rangeait les cheveux, les envolait au-dessus du front en d\'e9
+licats frisons \'e0 la mode parisienne. Et les le\'e7ons de Sapho\~: \'ab\~toutes les femmes sont les m\'eames\'85 en face de l\rquote homme elles n\rquote ont qu\rquote une id\'e9e en t\'eate\'85\~\'bb, lui faisaient trouver provocants l\rquote
+heureux sourire de la paysanne, son geste pour le retenir au tendre interrogatoire.
+\par
+\par Tout \'e0 coup, il sentit monter le vertige d\rquote une tentation mauvaise\~; et l\rquote effort qu\rquote il faisait pour y r\'e9sister le secoua d\rquote un frisson convulsif. Divonne s\rquote effrayait de le voir si p\'e2le, les dents claquantes. \'ab
+\~Ah\~! le pauvre\'85 il a la fi\'e8vre\'85\~\'bb D\rquote un geste de tendresse irr\'e9fl\'e9chi elle d\'e9nouait le grand fichu qui entourait sa taille pour le lui mettre au cou\~; mais brusquement saisie, envelopp\'e9e, elle sentit la br\'fblure d
+\rquote une caresse folle sur sa nuque, ses \'e9paules, toute la chair \'e9tincelante qui venait de jaillir au soleil. Elle n\rquote eut le temps de crier ni de se d\'e9fendre, peut-\'eatre m\'eame pas le sentiment juste de ce qui venait de se passer.
+
+\par
+\par \endash Ah\~! je suis fou\'85 je suis fou\'85
+\par
+\par Il se sauvait, d\'e9j\'e0 loin dans la garrigue dont les pierres roulaient sinistrement sous ses pieds.
+\par
+\par \'c0 d\'e9jeuner, ce jour-l\'e0, Jean annon\'e7a qu\rquote il partirait le soir m\'eame, rappel\'e9 par un ordre du ministre.
+\par
+\par \endash Partir, d\'e9j\'e0\~!\'85 tu avais dit\'85 tu ne fais que d\rquote arriver\'85
+\par
+\par Et des cris, des supplications. Mais il ne pouvait plus rester avec eux, puisque entre toutes ces tendresses intervenait l\rquote influence agitante et corruptrice de Sapho. D\rquote ailleurs, ne leur avait-il pas fait le plus grand sacrifice en renon\'e7
+ant \'e0 la vie \'e0 deux\~? La rupture compl\'e8te s\rquote ach\'e8verait un peu plus tard\~; et il reviendrait alors aimer sans honte, ni g\'eane, embrasser tous ces braves gens.
+\par
+\par Il \'e9tait nuit, la maison couch\'e9e, \'e9teinte, quand C\'e9saire revint de conduire son neveu au train d\rquote Avignon. L\rquote avoine donn\'e9e au cheval, apr\'e8s avoir scrut\'e9 le ciel, \endash ce regard aux pr\'e9
+sages du temps, des hommes qui vivent de la terre, \endash il allait rentrer quand il vit une forme blanche sur un banc de la terrasse.
+\par
+\par \endash C\rquote est toi, Divonne\~?
+\par
+\par \endash Oui, je t\rquote attendais\'85
+\par
+\par Tr\'e8s occup\'e9e tout le jour, s\'e9par\'e9e de son F\'e9nat qu\rquote elle adorait, ils avaient le soir de ces rendez-vous pour causer, faire un tour de promenade ensemble. }{\caps \'e9}{tait-ce la courte sc\'e8
+ne entre elle et Jean, comprise en y pensant, et plus qu\rquote elle n\rquote e\'fbt voulu, ou l\rquote \'e9motion d\rquote avoir vu pleurer la pauvre m\'e8re tout le jour silencieusement\~? Elle avait la voix alt\'e9r\'e9e, une inqui\'e9tude d\rquote
+esprit extraordinaire chez cette calme personne de devoir.
+\par
+\par \endash Sais-tu quelque chose\~? Pourquoi nous a-t-il quitt\'e9s si vivement\~?\'85
+\par
+\par Elle ne croyait pas \'e0 cette histoire de minist\'e8re, soup\'e7onnant plut\'f4t quelque attache mauvaise qui tirait l\rquote enfant loin de sa famille. Tant de dangers, de si fatales rencontres dans ce Paris de perdition\~!
+\par
+\par C\'e9saire, qui ne savait rien lui cacher, avoua qu\rquote il y avait en effet une femme dans la vie de Jean, mais une bonne cr\'e9ature incapable de le d\'e9tourner des siens\~; et il parla de son d\'e9vouement, des lettres touchantes qu\rquote elle \'e9
+crivait, vanta surtout la r\'e9solution courageuse qu\rquote elle avait prise de travailler, ce qui sembla tout naturel \'e0 la paysanne\~:
+\par
+\par \endash Car enfin, il faut travailler pour vivre.
+\par
+\par \endash Pas ce genre de femmes-l\'e0\'85 dit C\'e9saire.
+\par
+\par \endash C\rquote est donc une rien du tout avec qui Jean vivait\~!\'85 Et tu es all\'e9 l\'e0-dedans\~?\'85
+\par
+\par \endash Je te jure, Divonne, que depuis qu\rquote elle le conna\'eet il n\rquote y a pas de femme plus chaste, plus honn\'eate\'85 L\rquote amour l\rquote a r\'e9habilit\'e9e.
+\par
+\par Mais c\rquote \'e9taient des mots trop longs, Divonne ne comprenait pas. Pour elle, cette dame rentrait dans ce rebut qu\rquote elle appelait \'ab\~les mauvaises femmes\~\'bb, et la pens\'e9e que son Jean \'e9tait la proie d\rquote une cr\'e9
+ature pareille l\rquote indignait. Si le consul se doutait de cela\~!\'85
+\par
+\par C\'e9saire essayait de la calmer, assurait par tous les plis de sa bonne face un peu grivoise qu\rquote \'e0 l\rquote \'e2ge du gar\'e7on on ne pouvait se passer de femme.
+\par
+\par \endash T\'e9, pardi\~! qu\rquote il se marie, dit elle avec une conviction attendrissante.
+\par
+\par \endash Enfin ils ne sont d\'e9j\'e0 plus ensemble, c\rquote est toujours \'e7a\'85
+\par
+\par Et alors, d\rquote un ton grave\~:
+\par
+\par \endash }{\caps \'e9}{coute, C\'e9saire\'85 tu sais comme on dit chez nous\~: Le malheur dure toujours plus que celui qui l\rquote am\'e8ne\'85 Si c\rquote est vraiment comme tu racontes, si Jean a tir\'e9 cette femme de la boue, il s\rquote est peut-
+\'eatre bien sali \'e0 cette triste besogne. Possible qu\rquote il l\rquote ait rendue meilleure et plus honn\'eate, mais qui sait si le mauvais qui \'e9tait en elle n\rquote a pas g\'e2t\'e9 notre enfant jusqu\rquote au c\'9cur\~!
+\par
+\par Ils revenaient vers la terrasse. Nuit paisible et limpide sur toute la vall\'e9e silencieuse o\'f9 rien ne vivait que la lumi\'e8re glissante de la lune, le fleuve houleux, les }{\i clairs}{ en flaques d\rquote argent. On respirait le calme, l\rquote \'e9
+loignement de tout, le grand repos d\rquote un sommeil sans r\'eaves. Soudain le train montant d\'e9roula au bord du Rh\'f4ne sa rumeur sourde \'e0 toute vapeur.
+\par
+\par \endash Oh\~! ce Paris, fit Divonne, montrant le poing vers l\rquote ennemi que la province charge de toutes ses col\'e8res\'85 ce Paris\~!\'85 ce qu\rquote on lui donne et ce qu\rquote il nous renvoie\~!
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96261183}VII{\*\bkmkend _Toc96261183}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Il faisait un froid brumeux, une apr\'e8s-midi sombre \'e0 quatre heures, m\'eame sur cette large avenue, des Champs-}{\caps \'e9}{lys\'e9es o\'f9 se h\'e2taient les voitures dans un roulement sourd et ouat\'e9. C\rquote est \'e0 peine si Jean
+ put lire au fond d\rquote un jardinet dont la grille \'e9tait ouverte ces lettres dor\'e9es, tr\'e8s hautes, au-dessus de l\rquote entresol d\rquote une maison \'e0 l\rquote aspect luxueux et tranquille de cottage\~: }{\i Appartements meubl\'e9
+s, pension de famille}{. Un coup\'e9 attendait au ras du trottoir.
+\par
+\par La porte du bureau pouss\'e9e, Jean la vit tout de suite, celle qu\rquote il cherchait, assise dans le jour de la fen\'eatre, feuilletant un gros livre de comptes en face d\rquote une autre femme, \'e9l\'e9
+gante et grande, un mouchoir aux mains et un petit sac de boursicoti\'e8re.
+\par
+\par \endash Vous d\'e9sirer, monsieur\~?\'85
+\par
+\par Fanny le reconnut, se leva, saisie, et passant devant la dame\~:
+\par
+\par \endash C\rquote est le petit\'85 dit-elle tout bas.
+\par
+\par L\rquote autre examina Gaussin des pieds \'e0 la t\'eate avec le beau sang-froid connaisseur que donne l\rquote exp\'e9rience, et tr\'e8s haut, sans se g\'eaner\~:
+\par
+\par \endash Embrassez-vous, mes enfants\'85 Je ne vous regarde pas.
+\par
+\par Puis elle se mit \'e0 la place de Fanny, continua \'e0 v\'e9rifier ses chiffres.
+\par
+\par Ils s\rquote \'e9taient pris les mains, se chuchotaient des phrases b\'eates\~:
+\par
+\par \endash Comment \'e7a va\~?
+\par
+\par \endash Pas mal, merci\'85
+\par
+\par \endash Alors tu es parti hier au soir\~?\'85
+\par
+\par Mais l\rquote alt\'e9ration de leurs voix donnait aux mots leur vraie signification. Et assis sur le divan, se remettant un peu\~:
+\par
+\par \endash Tu n\rquote as pas reconnu ma patronne\~?\'85 disait Fanny \'e0 voix basse\'85 tu l\rquote as d\'e9j\'e0 vue pourtant\'85 au bal de D\'e9chelette, en mari\'e9e espagnole\'85 Un peu d\'e9fra\'eechie, la mari\'e9e.
+\par
+\par \endash Alors c\rquote est\'85\~?
+\par
+\par \endash Rosario Sanch\'e8s, la femme \'e0 de Potter.
+\par
+\par Cette Rosario, Rosa, de son nom de f\'eate \'e9crit sur toutes les glaces des restaurants de nuit et toujours soulign\'e9 de quelque ordure, \'e9tait une ancienne \ldblquote dame des chars\rdblquote \'e0 l\rquote Hippodrome, c\'e9l\'e8
+bre dans le monde de la noce par son d\'e9vergondage cynique, ses coups de gueule et de cravache tr\'e8s recherch\'e9s des hommes de cercle, qu\rquote elle menait comme ses chevaux.
+\par
+\par Espagnole d\rquote Oran, elle avait \'e9t\'e9 plus belle que jolie et tirait encore aux lumi\'e8res un certain effet de ses yeux noirs bistr\'e9s, de ses sourcils rejoints en barre\~; mais ici, m\'ea
+me dans ce faux jour, elle avait bien ses cinquante ans, marqu\'e9s sur une face plate, dure, \'e0 la peau soulev\'e9e et jaune comme un limon de son pays. Intime de Fanny Legrand pendant des ann\'e9es, elle l\rquote avait chaperonn\'e9
+e dans la galanterie, et rien que son nom \'e9pouvantait l\rquote amoureux.
+\par
+\par Fanny, qui comprit le tremblement de son bras, essaya de s\rquote excuser. \'c0 qui s\rquote adresser pour trouver un emploi\~? On \'e9tait bien embarrass\'e9. D\rquote ailleurs Rosa maintenant se tenait tranquille\~; riche, tr\'e8
+s riche, vivant dans son h\'f4tel avenue de Villiers ou \'e0 sa villa d\rquote Enghien, recevant quelques anciens amis, mais un seul amant, toujours le m\'eame, son musicien.
+\par
+\par \endash De Potter\~? demanda Jean\'85 je le croyais mari\'e9.
+\par
+\par \endash Oui\'85 mari\'e9, des enfants, il para\'eet m\'eame que sa femme est jolie\'85 \'e7a ne l\rquote a pas emp\'each\'e9 de revenir \'e0 l\rquote ancienne\'85 et si tu voyais comme elle lui parle, comme elle le traite\'85 Ah\~
+! il est bien mordu, celui-l\'e0\'85
+\par
+\par Elle lui serrait la main avec un tendre reproche. La dame \'e0 ce moment interrompit sa lecture et s\rquote adressa \'e0 son sac qui sautait au bout de la cordeli\'e8re\~:
+\par
+\par \endash Mais reste donc tranquille, voyons\~!\'85
+\par
+\par Puis, \'e0 la g\'e9rante, sur un ton de commandement\~:
+\par
+\par \endash Donne-Moi vite un bout de sucre pour Bichito.
+\par
+\par Fanny se Leva, apporta le sucre qu\rquote elle approchait de l\rquote ouverture du ridicule avec des petites flatteries, des mots enfantins\'85 \'ab\~Regarde la jolie b\'eate\'85\~\'bb dit-elle \'e0 son amant, en lui montrant, tout entour\'e9
+ de ouate, une sorte de gros l\'e9zard difforme et grenu, cr\'eat\'e9, dentel\'e9, la t\'eate en capuchon sur une chair grelottante et g\'e9latineuse\~; un cam\'e9l\'e9on envoy\'e9 d\rquote Alg\'e9rie \'e0 Rosa, qui le pr\'e9servait de l\rquote
+hiver parisien \'e0 force de soins et de chaleur. Elle l\rquote adorait comme jamais elle n\rquote avait aim\'e9 aucun homme\~; et Jean d\'e9m\'ealait bien aux mamours flagorneurs de Fanny la place que l\rquote horrible b\'eate tenait dans la maison.
+
+\par
+\par La dame ferma le livre, pr\'eate \'e0 partir.
+\par
+\par \endash Pas trop mal pour une seconde quinzaine\'85 Seulement veille \'e0 la bougie.
+\par
+\par Elle jeta son regard de patronne autour du petit salon, tenu, rang\'e9, au meuble de velours frapp\'e9, souffla un peu de poussi\'e8re sur le yucca du gu\'e9ridon, constata un accroc dans la guipure des crois\'e9es\~; apr\'e8s quoi, elle dit
+aux jeunes gens avec un \'9cil entendu\~: \'ab\~Vous savez, mes petits, pas de b\'eatises\'85 la maison est tr\'e8s convenable\'85\~\'bb et rejoignant la voiture qui l\rquote attendait \'e0 la porte, elle s\rquote en alla faire son tour de bois.
+\par
+\par \endash Crois-tu que c\rquote est sciant\~!\'85 dit Fanny. Je les ai sur le dos, elle ou sa m\'e8re, deux fois la semaine\'85 La m\'e8re est encore plus terrible, plus pingre\'85 Il faut que je t\rquote aime, va, pour durer dans cette baraque\'85
+ Enfin te voil\'e0, je t\rquote ai encore\~!\'85 J\rquote ai eu si peur\'85
+\par
+\par Et elle l\rquote enla\'e7a debout, longuement, l\'e8vres contre l\'e8vres, s\rquote assurant bien au tressaillement du baiser qu\rquote il \'e9tait encore tout \'e0 elle. Mais on allait et venait dans le couloir, il fallait se m\'e9
+fier. Quand on eut apport\'e9 la lampe, elle s\rquote assit \'e0 sa place habituelle, un petit ouvrage aux doigts\~; lui, tout pr\'e8s comme en visite\'85
+\par
+\par \endash Suis-je chang\'e9e, hein\~?\'85 Est-ce assez peu moi\~?\'85
+\par
+\par Elle souriait en montrant son crochet mani\'e9 avec une gaucherie de petite fille. Toujours elle avait d\'e9test\'e9 ces travaux d\rquote aiguille\~; un livre, son piano, sa cigarette, ou les manches retrouss\'e9es pour la confection d\rquote
+un petit plat, elle ne s\rquote occupait jamais autrement. Mais ici, que faire\~? Le piano du salon, elle ne pouvait y songer de tout le jour, oblig\'e9e de se tenir au bureau\'85 Des romans\~? Elle savait bien d\rquote autres histoires que celles qu
+\rquote ils racontaient. \'c0 d\'e9faut de la cigarette prohib\'e9e, elle avait pris cette dentelle qui lui occupait les doigts et la laissait libre de penser, comprenant \'e0 cette heure le go\'fbt des femmes pour ces menus travaux qu\rquote elle m\'e9
+prisait jadis.
+\par
+\par Et tandis qu\rquote elle rattrapait son fil avec des maladresses encore, une attention d\rquote inexp\'e9rience, Jean la regardait, toute repos\'e9e dans sa robe simple, son petit col droit, les cheveux bien \'e0 plat sur la rondeur antique de sa t\'ea
+te, et l\rquote air si honn\'eate, si raisonnable. Dehors, dans un d\'e9cor luxueux, roulait continuellement le train des filles \'e0 la mode, haut perch\'e9es sur leurs pha\'e9tons, redescendant vers le Paris bruyant des boulevards\~
+; et Fanny ne semblait pas avoir un regret pour ce vice \'e9tal\'e9 et triomphant, dont elle aurait pu prendre sa part, qu\rquote elle avait d\'e9daign\'e9 pour lui. Pourvu qu\rquote il consent\'eet \'e0 la voir de temps en temps, elle acceptait tr\'e8
+s bien sa vie de servitude, y trouvait m\'eame des c\'f4t\'e9s amusants.
+\par
+\par Tous les pensionnaires l\rquote adoraient. Les femmes, \'e9trang\'e8res, sans aucun go\'fbt, la consultaient pour leurs achats de toilette\~; elle donnait des le\'e7ons de chant le matin \'e0 l\rquote a\'een\'e9e des petites P\'e9
+ruviennes, et pour le livre \'e0 lire, la pi\'e8ce \'e0 voir, elle conseillait ces messieurs qui la traitaient avec toutes sortes d\rquote \'e9gards, de pr\'e9venances, un surtout, le Hollandais du second.
+\par
+\par \endash Il s\rquote assied l\'e0 o\'f9 tu es, reste en contemplation jusqu\rquote \'e0 ce que je lui dise\~: \'ab\~Kuyper, vous m\rquote ennuyez.\~\'bb Alors il r\'e9pond\~: \'ab\~}{\i pien}{\~\'bb et il s\rquote en va\'85 C\rquote est lui qui m\rquote
+a donn\'e9 cette petite broche en corail\'85 Tu sais, \'e7a vaut cent sous\~; je l\rquote ai accept\'e9e pour avoir la paix.
+\par
+\par Un gar\'e7on entrait, apportait un plateau charg\'e9 qu\rquote il posait sur un bout du gu\'e9ridon en reculant un peu la plante verte.
+\par
+\par \endash C\rquote est l\'e0 que je mange toute seule, une heure avant la table d\rquote h\'f4te.
+\par
+\par Elle indiqua deux plats du menu assez long et copieux. La g\'e9rante n\rquote avait droit qu\rquote \'e0 deux plats et au potage.
+\par
+\par \endash Faut-il qu\rquote elle soit chienne, cette Rosario\~!\'85 Du reste, j\rquote aime mieux manger l\'e0\~; je n\rquote ai pas besoin de parler et je relis tes lettres qui me tiennent compagnie.
+\par
+\par Elle s\rquote interrompit encore pour atteindre une nappe, des serviettes\~; \'e0 tout moment on la d\'e9rangeait, un ordre \'e0 donner, une armoire \'e0 ouvrir, une r\'e9clamation \'e0 satisfaire. Jean comprit qu\rquote il la g\'eanerai
+t en restant davantage\~; puis on installait son d\'eener, et c\rquote \'e9tait si pi\'e8tre, cette petite soupi\'e8re d\rquote une portion qui fumait sur la table, leur donnant \'e0 tous deux la m\'eame pens\'e9e, le m\'eame regret de leurs anciens t\'ea
+te-\'e0-t\'eate\~!
+\par
+\par \'ab\~}{\caps \'e0}{ dimanche\'85 \'e0 dimanche\'85\~\'bb murmura-t-elle tout bas, en le renvoyant. Et comme ils ne pouvaient s\rquote embrasser \'e0 cause du service, des pensionnaires qui descendaient, elle lui avait pris la main, l\rquote
+appuyait contre son c\'9cur longuement pour y faire entrer la caresse.
+\par
+\par Tout le soir, la nuit, il pensa \'e0 elle, souffrant de sa servitude humili\'e9e devant cette gueuse et son gros l\'e9zard\~; puis le Hollandais le troublait aussi, et jusqu\rquote au dimanche il ne v\'e9cut pas. En r\'e9alit\'e9
+ cette demi-rupture qui devait pr\'e9parer sans secousse la fin de leur liaison fut pour celle-ci le coup de serpe de l\rquote \'e9mondeur dont se ravive l\rquote arbre fatigu\'e9. Ils s\rquote \'e9
+crivirent, presque chaque jour, de ces billets de tendresse comme en griffonne l\rquote impatience des amoureux\~; ou bien c\rquote \'e9tait, au sortir du minist\'e8re, une causerie douce dans le bureau pendant l\rquote heure du travail \'e0 l\rquote
+aiguille.
+\par
+\par Elle avait dit \'e0 l\rquote h\'f4tel en parlant de lui\~: \'ab\~Un de mes parents\'85\~\'bb et sous le couvert de cette vague appellation il put venir quelquefois passer la soir\'e9e au salon, \'e0 mille lieues de Paris. Il connut la famille p\'e9
+ruvienne avec ses innombrables demoiselles, fagot\'e9es de couleurs criardes, rang\'e9es autour du salon, de vrais aras au perchoir\~; il entendit la cithare de Mlle Minna Vogel, enguirland\'e9e comme une perche \'e0 houblon, et vit son fr\'e8re, malade,
+aphone, suivant de la t\'eate avec passion le rythme de la musique et promenant ses doigts sur une clarinette imaginaire, la seule dont il e\'fbt permission de jouer. Il fit le whist du Hollandais de Fanny, un gros balourd, chauve, d\rquote
+aspect sordide, qui avait navigu\'e9 par tous les oc\'e9ans du monde, et quand on lui demandait quelques renseignements sur l\rquote Australie o\'f9 il venait de passer des mois, r\'e9pondait avec un roulement d\rquote yeux\~: \'ab\~
+Devinez combien les pommes de terre \'e0 Melbourne\~?\'85\~\'bb n\rquote ayant \'e9t\'e9 frapp\'e9 que de ce fait unique, la chert\'e9 des pommes de terre dans tous les pays o\'f9 il allait.
+\par
+\par Fanny \'e9tait l\rquote \'e2me de ces r\'e9unions, causait, chantait, jouait la Parisienne inform\'e9e et mondaine\~; et ce qu\rquote il restait dans ses fa\'e7ons de la boh\'eame ou de l\rquote atelier \'e9chappait \'e0 ces e
+xotiques, ou leur semblait le supr\'eame genre. Elle les \'e9blouissait de ses relations avec les personnalit\'e9s fameuses des arts ou de la litt\'e9rature, donnait \'e0 la dame russe qui raffolait des \'9cuvres de Dejoie, des renseignements sur la fa
+\'e7on d\rquote \'e9crire du romancier, le nombre de tasses de caf\'e9 qu\rquote il absorbait en une nuit, le chiffre exact et d\'e9risoire dont les \'e9diteurs de }{\i Cenderinette}{ avaient pay\'e9 le chef-d\rquote \'9c
+uvre qui faisait leur fortune. Et les succ\'e8s de sa ma\'eetresse rendaient Gaussin si fier qu\rquote il oubliait d\rquote \'eatre jaloux, aurait volontiers certifi\'e9 sa parole, si quelqu\rquote un l\rquote e\'fbt mise en doute.
+\par
+\par Pendant qu\rquote il l\rquote admirait dans ce paisible salon \'e9clair\'e9 de lampes \'e0 abat-jour, servant le th\'e9, accompagnant les m\'e9lodies des jeunes filles, leur donnant des conseils de grande s\'9cur, il y avait pour lui un montant singulier
+\'e0 se la figurer tout autre, quand elle arrivait chez lui le dimanche matin, tremp\'e9e, grelottante, et que sans m\'eame s\rquote approcher du feu qui flambait en son honneur, elle se d\'e9shabillait \'e0 la h\'e2te, et se glis
+sait dans le grand lit, contre l\rquote amant. Alors quelles \'e9treintes, quelles caresses longues o\'f9 se vengeaient les contraintes de toute la semaine, cette privation l\rquote un de l\rquote autre qui gardait le d\'e9sir vivifiant \'e0 leur amour.
+
+\par
+\par Les heures passaient, s\rquote embrouillaient\~; on ne bougeait plus du lit jusqu\rquote au soir. Rien ne les tentait que l\'e0\~; nul plaisir, personne \'e0 voir, pas m\'eame les Hett\'e9ma qui, par \'e9conomie, s\rquote \'e9taient d\'e9cid\'e9s \'e0
+ vivre \'e0 la campagne. Le petit d\'e9jeuner pr\'e9par\'e9, \'e0 c\'f4t\'e9 d\rquote eux, ils entendaient, an\'e9antis, la rumeur du dimanche parisien pataugeant dans la rue, le sifflet des trains, le roulement des fiacres charg\'e9s\~
+; et la pluie en larges gouttes sur le zinc du balcon, avec les battements pr\'e9cipit\'e9s de leurs poitrines, rythmaient cette absence de la vie, sans notion de l\rquote heure, jusqu\rquote au cr\'e9puscule.
+\par
+\par Le gaz, qu\rquote on allumait en face, glissait alors un p\'e2le rayon sur la tenture\~; il fallait se lever, Fanny devant \'eatre rentr\'e9e \'e0 sept heures. Dans le demi-jour de la chambre, tous ses ennuis, tous ses \'e9c\'9curements l
+ui revenaient plus lourds, plus cruels, en remettant ses bottines encore humides de la course \'e0 pied, ses jupons, sa robe de la g\'e9rance, l\rquote uniforme noir des femmes pauvres.
+\par
+\par Et ce qui gonflait son chagrin c\rquote \'e9taient ces choses aim\'e9es autour d\rquote elle, les meubles, le petit cabinet de toilette des beaux jours\'85 Elle s\rquote arrachait\~: \'ab\~Allons\~!\'85\~\'bb
+ et pour rester plus longtemps ensemble, Jean la reconduisait\~; ils remontaient serr\'e9s et lents l\rquote avenue des Champs-Elys\'e9es dont la double rang\'e9e de lampadaires, avec l\rquote Arc de Triomphe en haut, \'e9cart\'e9 d\rquote
+ombre, et deux ou trois \'e9toiles piquant un bout de ciel, figuraient un fond de diorama. Au coin de la rue Pergol\'e8se, tout pr\'e8s de la pension, elle relevait sa voilette pour un dernier baiser, et le laissait d\'e9sorient\'e9, d\'e9go\'fbt\'e9
+ de son int\'e9rieur o\'f9 il rentrait le plus tard possible, maudissant la mis\'e8re, en voulant presque \'e0 ceux de Castelet du sacrifice qu\rquote il s\rquote imposait pour eux.
+\par
+\par Ils tra\'een\'e8rent deux ou trois mois cette existence devenue vers la fin absolument insupportable, Jean ayant \'e9t\'e9 oblig\'e9 de restreindre ses visites \'e0 l\rquote h\'f4tel \'e0 cause d\rquote
+un bavardage de domestique, et Fanny de plus en plus exasp\'e9r\'e9e par l\rquote avarice de la m\'e8re et de la fille Sanch\'e8s. Elle pensait silencieusement \'e0 reprendre leur petit m\'e9nage et sentait son amant \'e0
+ bout de forces lui aussi, mais elle e\'fbt voulu qu\rquote il parl\'e2t le premier.
+\par
+\par Un dimanche d\rquote avril, Fanny arriva plus par\'e9e que d\rquote ordinaire, en chapeau rond, en robe de printemps bien simple, \endash on n\rquote \'e9tait pas riche, \endash mais tendue aux gr\'e2ces de son corps.
+\par
+\par \endash L\'e8ve-toi vite, nous allons d\'e9jeuner \'e0 la campagne\'85
+\par
+\par \endash }{\caps \'e0}{ la campagne\~!\'85
+\par
+\par \endash Oui, \'e0 Enghien, chez Rosa\'85 Elle nous invite tous les deux\'85
+\par
+\par Il dit non d\rquote abord, mais elle insista. Jamais Ros\'e9 ne pardonnerait un refus.
+\par
+\par \endash Tu peux bien consentir pour moi\'85 J\rquote en fais assez, il me semble.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait au bord du lac d\rquote Enghien, devant une immense pelouse descendant jusqu\rquote \'e0 un petit port o\'f9 se balan\'e7aient quelques yoles et gondoles, un grand chalet, merveilleusement orn\'e9 et meubl\'e9
+, et dont les plafonds, les panneaux en miroirs refl\'e9taient l\rquote \'e9tincellement de l\rquote eau, les superbes charmilles d\rquote un parc d\'e9j\'e0 frissonnant de verdures h\'e2tives et de lilas en fleurs. Les livr\'e9es correctes, les all\'e9es
+ o\'f9 ne tra\'eenait pas une brindille, faisaient honneur \'e0 la double surveillance de Rosario et de la vieille Pilar.
+\par
+\par On \'e9tait \'e0 table quand ils arriv\'e8rent, une fausse indication les ayant \'e9gar\'e9s une heure autour du lac, par des ruelles entre de grands murs de jardins. Jean acheva de se d\'e9contenancer, au froid accueil de la ma\'ee
+tresse de la maison, furieuse qu\rquote on l\rquote e\'fbt fait attendre, et \'e0 l\rquote aspect extraordinaire des vieilles parques auxquelles Rosa le pr\'e9sentait de sa voix de charretier. Trois \'ab\~\'e9l\'e9gantes\~\'bb, comme se d\'e9
+signent entre elles les grandes cocottes, trois antiques roulures comptant parmi les gloires du second Empire, aux noms aussi fameux que celui d\rquote un grand po\'e8te ou d\rquote un g\'e9n\'e9ral \'e0 victoires, Wilkie Cob, Sombreuse, Clara Desfous.
+
+\par
+\par \'c9l\'e9gantes, certes elles l\rquote \'e9taient toujours, attif\'e9es \'e0 la mode nouvelle, aux couleurs du printemps, d\'e9licieusement chiffonn\'e9es de la collerette aux bottines\~; mais si fan\'e9es, fard\'e9es, retap\'e9es\~
+! Sombreuse sans cils, les yeux morts, la l\'e8vre d\'e9tendue, t\'e2tonnant autour de son assiette, de sa fourchette, de son verre\~; la Desfous \'e9norme, couperos\'e9e, une boule d\rquote eau chaude aux pieds, \'e9
+talant sur la nappe ses pauvres doigts goutteux et tordus, aux bagues \'e9tincelantes, aussi difficiles, compliqu\'e9es \'e0 entrer et \'e0 sortir que les anneaux d\rquote
+une question romaine. Et Cob toute mince, avec une taille jeunette qui faisait plus hideuse sa t\'eate d\'e9charn\'e9e de clown malade sous une crini\'e8re d\rquote \'e9toupes jaunes. Celle-l\'e0, ruin\'e9e, saisie, \'e9tait all\'e9
+e tenter un dernier coup \'e0 Monte-Carlo et en revenait sans un sou, enrag\'e9e d\rquote amour pour un beau croupier qui n\rquote avait pas voulu d\rquote elle\~; Rosa, l\rquote ayant recueillie, la nourrissait, s\rquote en faisait gloire.
+\par
+\par Toutes ces femmes connaissaient Fanny, la saluaient d\rquote un bonjour protecteur\~: \'ab\~Comment va, petite\~?\~\'bb Le fait est qu\rquote avec sa robe \'e0 trois francs le m\'e8tre, sans un bijou que la broche rouge de Kuyper, elle avait l\rquote
+air d\rquote une recrue parmi ces \'e9pouvantables chevronn\'e9es de la galanterie, que ce cadre de luxe, toute la lumi\'e8re refl\'e9t\'e9e du lac et du ciel, entrant m\'eal\'e9e d\rquote odeurs printani\'e8res par les battants de la salle \'e0
+ manger, faisaient plus spectrales encore.
+\par
+\par Il y avait aussi la vieille m\'e8re Pilar, \'ab\~le }{\i chinge}{\~\'bb, comme elle s\rquote appelait elle-m\'eame dans son charabia franco-espagnol, vraie macaque \'e0 peau d\'e9teinte et r\'e2peuse, d\rquote une malice f\'e9roce sur des traits grima\'e7
+ants, coiff\'e9e en gar\'e7on, les cheveux gris au ras de l\rquote oreille, et sur sa robe de vieux satin noir un grand col bleu de ma\'eetre-timonier.
+\par
+\par \endash Et puis M.\~Bichito\'85 dit Rosa, achevant de pr\'e9senter ses convives et montrant \'e0 Gaussin un tampon d\rquote ouate rose o\'f9 le cam\'e9l\'e9on grelottait sur la nappe.
+\par
+\par \endash Eh bien, et moi, on ne me pr\'e9sente pas\~? r\'e9clama sur un ton de jovialit\'e9 forc\'e9e un grand gar\'e7on \'e0 moustaches grisonnantes, de tenue correcte, m\'eame un peu raide, dans son veston clair et son col montant.
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai\'85 Et Tatave\~? dirent les femmes en riant.
+\par
+\par La ma\'eetresse de maison l\'e2cha son nom avec n\'e9gligence.
+\par
+\par Tatave, c\rquote \'e9tait de Potter, le savant musicien, l\rquote auteur acclam\'e9 de }{\i Claudia}{, de }{\i Savonarole}{\~; et Jean, qui n\rquote avait fait que l\rquote entrevoir chez D\'e9chelette, s\rquote \'e9
+tonnait de trouver au grand artiste des allures si peu g\'e9niales, ce masque en bois dur et r\'e9gulier, ces yeux d\'e9teints scellant une passion folle, incurable, qui depuis des ann\'e9es l\rquote accrochait \'e0 cette gueuse, l
+ui faisait quitter femme et enfants, pour rester commensal de cette maison o\'f9 il engloutissait une partie de sa grande fortune, ses gains de th\'e9\'e2tre, et o\'f9 on le traitait plus mal qu\rquote un domestique. Il fallait voir l\rquote air exc\'e9d
+\'e9 de Rosa d\'e8s qu\rquote il racontait quelque chose, de quel ton m\'e9prisant elle lui imposait silence\~; et rench\'e9rissant sur sa fille, Pilar ne manquait jamais d\rquote ajouter d\rquote un accent convaincu\~:
+\par
+\par \endash }{\i Foute}{-nous la paix, mon gar\'e7on.
+\par
+\par Jean l\rquote avait pour voisine, cette Pilar, et ces vieilles babines qui grondaient en mangeant avec un ruminement de b\'eate, ce coup d\rquote \'9cil inquisiteur dans son assiette, mettaient au supplice le jeune homme d\'e9j\'e0 g\'ean\'e9
+ par le ton de patronne de Rosa, plaisantant Fanny sur les soir\'e9es musicales de l\rquote h\'f4tel et la jobarderie de ces pauvres rastaquou\'e8res qui prenaient la g\'e9rante pour une femme du monde tomb\'e9e dans le malheur. L\rquote
+ancienne dame des chars, bouffie de graisse malsaine, des cabochons de dix mille francs \'e0 chaque oreille, semblait envier \'e0 son amie le renouveau de jeunesse et de beaut\'e9 que lui communiquait cet amant jeune et beau\~; et Fanny ne se f\'e2
+chait pas, amusait au contraire la table, raillait en rapin les pensionnaires, le P\'e9ruvien qui lui avouait, en roulant des yeux blancs, son d\'e9sir de conna\'eetre une }{\i grande coucoute}{, et la cour silencieuse, \'e0
+ souffle de phoque, du Hollandais haletant derri\'e8re sa chaise\~: \'ab\~Tevinez combien les pommes de terre \'e0 Batavia.\~\'bb
+\par
+\par Gaussin ne riait gu\'e8re, lui\~; Pilar non plus, occup\'e9e \'e0 surveiller l\rquote argenterie de sa fille, ou s\rquote \'e9lan\'e7ant d\rquote un geste brusque, visant sur le couvert devant elle ou la manche de son voisin une mouche qu\rquote elle pr
+\'e9sentait en baragouinant des mots de tendresse \'ab\~mange, mi alma\~; mange, mi corazon\~\'bb \'e0 la hideuse petite b\'eate \'e9chou\'e9e sur la nappe, fl\'e9trie, pliss\'e9e, informe comme les doigts de la Desfous.
+\par
+\par Quelquefois, toutes les mouches en d\'e9route, elle en apercevait une contre le dressoir ou la vitre de la porte, se levait, et la raflait triomphalement. ce man\'e8ge souvent r\'e9p\'e9t\'e9 impatienta sa fille, d\'e9cid\'e9ment tr\'e8s nerveuse, ce
+ matin-l\'e0\~:
+\par
+\par \endash Ne te l\'e8ve donc pas \'e0 toute minute, c\rquote est fatigant.
+\par
+\par Avec la m\'eame voix descendue de deux tons dans le charabia, la m\'e8re r\'e9pondit\~:
+\par
+\par \endash Vous d\'e9vorez, }{\i bos otros}{\'85 pourquoi tu veux pas qu\rquote il mange, }{\i loui}{\~?
+\par
+\par \endash Sors de table, ou tiens-toi tranquille\'85 tu nous emb\'eates\'85
+\par
+\par La vieille se rebiffa, et toutes deux commenc\'e8rent \'e0 s\rquote injurier en d\'e9votes espagnoles, m\'ealant le d\'e9mon et l\rquote enfer \'e0 des invectives de trottoir\~:
+\par
+\par \'ab\~}{\i Hija del demonio}{.
+\par
+\par \endash }{\i Cuerno de satanas}{.
+\par
+\par \endash }{\i Puta}{\~!\'85
+\par
+\par \endash }{\i Mi madre}{\~!
+\par
+\par Jean les regardait \'e9pouvant\'e9, tandis que les autres convives, habitu\'e9s \'e0 ces sc\'e8nes de famille, continuaient de manger tranquillement. De Potter seul intervint par \'e9gard pour l\rquote \'e9tranger\~:
+\par
+\par \endash Ne vous disputez donc pas, voyons.
+\par
+\par Mais Rosa, furieuse, se retourna contre lui\~:
+\par
+\par \endash De quoi te m\'eales-tu, toi\~?\'85 en voil\'e0 des mani\'e8res\~!\'85 Est-ce que je ne suis pas libre de parler\'85 Va donc voir un peu chez ta femme, si j\rquote y suis\~!\'85 J\rquote
+en ai assez de tes yeux de merlan frit, et des trois cheveux qui te restent\'85 Va les porter \'e0 ta dinde, il n\rquote est que temps\~!\'85
+\par
+\par De Potter souriait, un peu p\'e2le\~:
+\par
+\par \endash Et il faut vivre avec \'e7a\~!\'85 murmurait-il dans sa moustache.
+\par
+\par \endash \'c7a vaut bien \'e7a\'85 hurla-t-elle, tout le corps en avant sur la table\'85 Et tu sais, la porte est ouverte\'85 file\'85 hop\~!
+\par
+\par \endash Voyons, Rosa\'85 suppli\'e8rent les pauvres yeux ternes.
+\par
+\par Et la m\'e8re Pilar, se remettant \'e0 manger, dit avec un flegme si comique\~: \'ab\~Foute-nous la paix, mon gar\'e7on\'85\~\'bb que tout le monde \'e9clata de rire, m\'eame Rosa, m\'eame de Potter qui embrassait sa ma\'ee
+tresse encore toute grondante et, pour achever de gagner sa gr\'e2ce, attrapait une mouche et la donnait d\'e9licatement, par les ailes, \'e0 Bichito.
+\par
+\par Et c\rquote \'e9tait de Potter, le compositeur glorieux, la fiert\'e9 de l\rquote \'c9cole fran\'e7aise\~! Comment cette femme le retenait-elle, par quel sortil\'e8ge, vieillie de vices, grossi\'e8re, avec cette m\'e8
+re qui doublait son infamie, la montrait telle qu\rquote elle serait vingt ans plus tard, comme vue dans une boule \'e9tam\'e9e\~?\'85
+\par
+\par On servit le caf\'e9 au bord du lac, sous une petite grotte en rocaille, rev\'eatue \'e0 l\rquote int\'e9rieur de soies claires que moirait le mouvement de l\rquote eau voisine, un de ces d\'e9licieux nids \'e0 baisers invent\'e9
+s par les contes du dix-huiti\'e8me si\'e8cle, avec une glace au plafond qui refl\'e9tait les attitudes des vieilles parques r\'e9pandues sur le large divan dans une p\'e2moison dig\'e9rante, et Rosa, les joues allum\'e9es sous le fard, s\rquote \'e9
+tirant les bras \'e0 la renverse contre son musicien\~:
+\par
+\par \endash Oh\~! mon Tatave\'85 mon Tatave\~!\'85
+\par
+\par Mais cette chaleur de tendresse s\rquote \'e9vapora avec celle de la chartreuse, et l\rquote id\'e9e d\rquote une promenade en bateau \'e9tant venue \'e0 l\rquote une de ces dames, elle envoya de Potter pr\'e9parer le canot.
+\par
+\par \endash Le canot, tu entends, pas la norv\'e9gienne.
+\par
+\par \endash Si je disais \'e0 D\'e9sir\'e9.
+\par
+\par \endash D\'e9sir\'e9 d\'e9jeune\'85.
+\par
+\par \endash C\rquote est que le canot est plein d\rquote eau\~; il faut \'e9coper, c\rquote est tout un travail\'85
+\par
+\par \endash Jean ira avec vous, de Potter\'85 dit Fanny qui voyait venir encore une sc\'e8ne.
+\par
+\par Assis en face l\rquote un de l\rquote autre, les jambes \'e9cart\'e9es, chacun sur un banc du bateau, ils l\rquote \'e9gouttaient activement, sans se parler, sans se regarder, comme hypnotis\'e9s par le rythme de l\rquote eau jaillie des deux \'e9
+copes. Autour d\rquote eux l\rquote ombre d\rquote un grand catalpa tombait en fra\'eecheur odorante et se d\'e9coupait sur le lac resplendissant de lumi\'e8re.
+\par
+\par \endash Y a-t-il longtemps que vous \'eates avec Fanny\~?\'85 demanda tout \'e0 coup le musicien s\rquote arr\'eatant dans sa besogne.
+\par
+\par \endash Deux ans\'85 r\'e9pondit Gaussin un peu surpris.
+\par
+\par \endash Seulement deux ans\~!\'85 Alors ce que vous voyez aujourd\rquote hui pourra peut-\'eatre vous servir. Moi, voil\'e0 vingt ans que je vis avec Rosa, vingt ans que revenant d\rquote Italie apr\'e8s mes trois ann\'e9es de Prix de Rome, je suis entr
+\'e9 \'e0 l\rquote Hippodrome, un soir, et que je l\rquote ai vue debout dans son petit char au tournant de la piste, m\rquote arrivant dessus, le fouet en l\rquote air, avec son casque \'e0 huit fers de lance, et sa cotte d\rquote \'e9cailles d\rquote
+or, lui serrant la taille jusqu\rquote \'e0 mi-cuisse. Ah\~! si l\rquote on m\rquote avait dit\'85
+\par
+\par Et se remettant \'e0 vider le bateau, il racontait comment chez lui on n\rquote avait fait que rire d\rquote abord de cette liaison\~; puis, la chose devenant s\'e9rieuse, de combien d\rquote efforts, de pri\'e8res, de sacrifices, ses parents auraient pay
+\'e9 une rupture. Deux ou trois fois la fille \'e9tait partie \'e0 force d\rquote argent, mais lui la rejoignait toujours. \'ab\~Essayons du voyage\'85\~\'bb avait dit la m\'e8re. Il voyagea, revint et la reprit. Alors il s\rquote \'e9tait laiss\'e9
+ marier\~; jolie fille, riche dot, la promesse de l\rquote Institut dans la corbeille de noce\'85 Et trois mois apr\'e8s il l\'e2chait le nouveau m\'e9nage pour l\rquote ancien\'85
+\par
+\par \endash Ah\~! jeune homme, jeune homme\'85
+\par
+\par Il d\'e9bitait sa vie d\rquote une voix s\'e8che, sans qu\rquote un muscle anim\'e2t son masque, raide comme le col empes\'e9 qui le tenait si droit. Et des barques passaient charg\'e9es d\rquote \'e9tudiants et de filles, d\'e9
+bordantes de chansons, de rires de jeunesse et d\rquote ivresse\~; combien parmi ces inconscients auraient d\'fb s\rquote arr\'eater, prendre leur part de l\rquote effroyable le\'e7on\~!\'85
+\par
+\par Dans le kiosque, pendant ce temps, comme si c\rquote \'e9tait un mot donn\'e9 de travailler \'e0 leur rupture, les vieilles \'e9l\'e9gantes pr\'eachaient la raison \'e0 Fanny Legrand\'85
+\par
+\par \endash Joli, son petit, mais pas le sou\'85 \'e0 quoi \'e7a la m\'e8nerait-il\~?\'85
+\par
+\par \endash Enfin, puisque je l\rquote aime\~!\'85
+\par
+\par Et Rosa levant les \'e9paules\~:
+\par
+\par \endash Laissez-la donc\'85 elle va encore rater son Hollandais, comme je l\rquote ai vue rater toutes ses belles affaires\'85 Apr\'e8s son histoire avec Flamant, elle avait pourtant essay\'e9 de devenir pratique, mais la voil\'e0 plus folle que jamais
+\'85
+\par
+\par \endash }{\i Ay}{\~! }{\i vellaca}{\'85 grogna maman Pilar.
+\par
+\par L\rquote Anglaise \'e0 t\'eate de clown intervint avec l\rquote horrible accent qui, si longtemps, avait fait son succ\'e8s\~:
+\par
+\par \endash C\rquote \'e9tait tr\'e8s bien d\rquote aimer l\rquote amour, petite\'85 c\rquote \'e9tait tr\'e8s bonne, l\rquote amour, vous savez\'85 mais vous devez aimer l\rquote argent aussi\'85 moi maintenant, si j\rquote \'e9
+tais riche toujours, est-ce que mon croupier il dirait je suis laide, croyez-vous\~?\'85
+\par
+\par Elle eut un bond de fureur, lui haussant la voix \'e0 l\rquote aigu\~:
+\par
+\par \endash Oh\~! c\rquote \'e9tait pourtant terrible, cette chose\'85 Avoir \'e9t\'e9 c\'e9l\'e8bre au monde, universelle, connue comme un monument, comme un boulevard\'85 si connue que vous n\rquote avez pas un mis\'e9rable cocher, quand vous disez \'ab\~
+Wilkie Cob\~!\~\'bb tout de suite il savait o\'f9 c\rquote \'e9tait\'85 Avoir eu des princes pour mes pieds dessus, et des rois, si je crachais, ils disaient c\rquote \'e9tait joli, le crachement\~!\'85 Et voil\'e0
+ maintenant ce sale voyou qui voulait pas de moi sur cette motive de ma laideur\~; et je avais pas de quoi seulement me le payer pour une nuit.
+\par
+\par Et se montant \'e0 cette id\'e9e qu\rquote on avait pu la trouver laide, elle ouvrit sa robe brusquement\~:
+\par
+\par \endash La figure, }{\i yes}{, je sacrifiais\~; mais \'e7a, le gorge, les \'e9paules\'85 Est-ce blanc\~? Est-ce dur\~?\'85
+\par
+\par Elle \'e9talait avec impudeur sa chair de sorci\'e8re, rest\'e9e miraculeusement jeune apr\'e8s trente ans de fournaise, et que la t\'eate surmontait, fl\'e9trie et macabre depuis la ligne du cou.
+\par
+\par \'ab\~Mesdames le bateau est pr\'eat\~!\'85\~\'bb cria de Potter\~; et l\rquote Anglaise, agrafant sa robe sur ce qui lui restait de jeunesse, murmura dans un navrement comique\~:
+\par
+\par \endash }{\i J\'e9}{ pouvais pourtant pas aller toute }{\i nioue}{ sur les places\~!\'85
+\par
+\par Dans ce d\'e9cor de Lancret, o\'f9 la blancheur coquette des villas \'e9clatait parmi la verdure nouvelle, avec ces terrasses, ces pelouses encadrant le petit lac tout \'e9caill\'e9 de soleil, quel embarquement que celui de toute cette vieille Cyth\'e8re
+\'e9clop\'e9e\~; l\rquote aveugle Sombreuse et le vieux clown et Desfous la paralytique, laissant dans le sillon de l\rquote eau le parfum musqu\'e9 de leur maquillage\~!
+\par
+\par Jean tenait les rames, le dos courb\'e9, honteux et d\'e9sol\'e9 qu\rquote on p\'fbt le voir et lui attribuer quelque basse fonction dans cette sinistre barque all\'e9gorique. Heureusement qu\rquote il avait en face de lui, pour rafra\'eechir son c\'9c
+ur et ses yeux, Fanny Legrand assise \'e0 l\rquote arri\'e8re, pr\'e8s de la barre que tenait de Potter, Fanny dont le sourire ne lui avait jamais paru si jeune, sans doute par comparaison.
+\par
+\par \'ab\~Chante-nous quelque chose, petite\'85\~\'bb demanda la Desfous que le printemps amollissait. De sa voix expressive et profonde, Fanny commen\'e7ait la barcarolle de }{\i Claudia}{ que le musicien, remu\'e9 par ce rappel de son premier grand succ\'e8
+s, suivait en imitant \'e0 bouche ferm\'e9e le dessin de l\rquote orchestre, cette ondulation qui fait courir sur la m\'e9lodie comme une lumi\'e8re d\rquote eau dansante. \'c0 cette heure, dans ce d\'e9cor, c\rquote \'e9tait d\'e9licieux. D\rquote
+une terrasse voisine on cria bravo\~; et le Proven\'e7al, ramenant en mesure les avirons, avait soif de cette musique divine aux l\'e8vres de sa ma\'eetresse, une tentation de mettre sa bouche \'e0 m\'eame la source, et de boire dans le soleil, la t\'ea
+te renvers\'e9e, toujours.
+\par
+\par Tout \'e0 coup Rosa, furieuse, interrompit la cantil\'e8ne dont le mariage de voix l\rquote irritait\~:
+\par
+\par \endash H\'e9 l\'e0-bas, la musique, quand vous aurez fini de vous roucouler dans la figure\'85 Si vous croyez qu\rquote elle nous amuse votre romance d\rquote enterre-morts\'85 En voil\'e0 assez\'85 d\rquote abord il est tard, il faut que Fanny rentre
+\'e0 la bo\'eete\'85
+\par
+\par Et d\rquote un geste furibond montrant le plus prochain d\'e9barcad\'e8re\~:
+\par
+\par \endash Aborde l\'e0\'85 dit-elle \'e0 son amant, ils seront plus pr\'e8s de la gare\'85
+\par
+\par C\rquote \'e9tait brutal comme cong\'e9\~; mais l\rquote ancienne dame des chars avait habitu\'e9 son monde \'e0 ces fa\'e7ons de faire, et personne n\rquote osa protester. Le couple jet\'e9 au rivag
+e avec quelques mots de froide politesse au jeune homme, des ordres \'e0 Fanny d\rquote une voix sifflante, la barque s\rquote \'e9loigna charg\'e9e de cris, d\rquote un train de dispute que termina un insultant \'e9clat de rire apport\'e9
+ aux deux amants par la sonorit\'e9 de l\rquote eau.
+\par
+\par \endash Tu entends, tu entends, disait Fanny bl\'eame de rage, c\rquote est de nous qu\rquote elle se moque\'85
+\par
+\par Et toutes ses humiliations, toutes ses ranc\'9curs lui remontant \'e0 cette derni\'e8re injure, elle les \'e9num\'e9rait en regagnant la gare, avouait m\'eame des choses qu\rquote elle avait toujours cach\'e9es. Rosa ne cherchait qu\rquote \'e0 l\rquote
+\'e9loigner de lui, qu\rquote \'e0 faciliter des occasions de le tromper.
+\par
+\par \endash Tout ce qu\rquote elle m\rquote a dit pour me faire prendre ce Hollandais\'85 Encore tout \'e0 l\rquote heure elles s\rquote y sont mises toutes\'85 Je t\rquote aime trop, tu comprends, \'e7a la g\'eane pour ses
+ vices, car elle les a tous, les plus bas, les plus monstrueux. Et c\rquote est parce que je ne veux plus\'85
+\par
+\par Elle s\rquote arr\'eata, le vit tr\'e8s p\'e2le, les l\'e8vres tremblantes, comme le soir o\'f9 il remuait le fumier aux lettres.
+\par
+\par \endash Oh\~! ne crains rien, dit-elle\'85 ton amour m\rquote a gu\'e9rie de toutes ces horreurs\'85 Elle et son cam\'e9l\'e9on qui empeste, ils me d\'e9go\'fbtent tous les deux.
+\par
+\par \endash Je ne veux plus que tu restes l\'e0, fit l\rquote amant affol\'e9 de jalousies malsaines\'85 Il y a trop de salet\'e9s dans le pain que tu gagnes\~; tu vas revenir avec moi, nous nous en tirerons toujours.
+\par
+\par Elle l\rquote attendait, ce cri, l\rquote appelait depuis longtemps. Cependant elle r\'e9sista, objectant qu\rquote en m\'e9nage, avec les trois cents francs du minist\'e8re, la vie serait bien difficile, qu\rquote il faudrait peut-\'eatre se s\'e9
+parer encore\'85 \'ab\~Et j\rquote ai tant souffert en quittant notre pauvre maison\~!\'85\~\'bb
+\par
+\par Des bancs s\rquote espa\'e7aient sous les acacias qui bordent la route avec les fils du t\'e9l\'e9graphe charg\'e9s d\rquote hirondelles\~; pour mieux causer, ils s\rquote assirent, tr\'e8s \'e9mus tous deux et les bras nou\'e9s\~:
+\par
+\par \endash Trois cents francs par mois, disait Jean, mais comment font les Hett\'e9ma qui n\rquote en ont que deux cent cinquante\~?\'85
+\par
+\par \endash Ils vivent \'e0 la campagne, \'e0 Chaville toute l\rquote ann\'e9e.
+\par
+\par \endash Eh bien, faisons comme eux, je ne tiens pas \'e0 Paris.
+\par
+\par \endash Vrai\~?\'85 tu veux bien\~?\'85 ah\~! m\rquote ami, m\rquote ami\~!\'85
+\par
+\par Du monde passait sur la route, une galopade d\rquote \'e2nes emportant un lendemain de noces. Ils ne pouvaient pas s\rquote embrasser, et restaient immobiles, serr\'e9s l\rquote un \'e0 l\rquote autre, r\'eavant d\rquote
+un bonheur rajeuni dans des soirs d\rquote \'e9t\'e9 qui auraient cette douceur champ\'eatre, ce calme ti\'e8de qu\rquote \'e9gayaient au loin les coups de carabine, les ritournelles d\rquote orgue d\rquote une f\'eate de banlieue.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96261184}VIII{\*\bkmkend _Toc96261184}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Ils s\rquote install\'e8rent \'e0 Chaville, entre le haut et le bas pays, le long de cette vieille route foresti\'e8re qu\rquote on appelle le Pav\'e9 des Gardes, dans un ancien rendez-vous de chasse, \'e0 la porte du bois\~: trois pi\'e8ces gu\'e8
+re plus grandes que celles de Paris, toujours leur mobilier de petit m\'e9nage, le fauteuil cann\'e9, l\rquote armoire peinte, et pour orner l\rquote affreux papier vert de leur
+chambre, rien que le portrait de Fanny, car la photographie de Castelet avait eu son cadre cass\'e9 pendant le d\'e9m\'e9nagement et se p\'e2lissait dans les combles.
+\par
+\par On n\rquote en parlait plus gu\'e8re, de ce pauvre Castelet, depuis que l\rquote oncle et la ni\'e8ce avaient interrompu leur correspondance. \'ab\~Un joli l\'e2cheur\'85\~\'bb disait-elle, se rappelant la facilit\'e9 du F\'e9nat \'e0 prot\'e9ger la premi
+\'e8re rupture. Les petites, seules, entretenaient leur fr\'e8re de nouvelles, mais Divonne n\rquote \'e9crivait plus. Peut-\'eatre gardait-elle encore rancune \'e0 son neveu\~; ou devinait-elle que la mauvaise femme \'e9tait revenue pour d\'e9
+cacheter et commenter ses pauvres lettres maternelles \'e0 gros caract\'e8res paysans.
+\par
+\par Par moments, ils auraient pu se croire encore rue d\rquote Amsterdam, quand ils se r\'e9veillaient avec la romance des Hett\'e9ma redevenus leurs voisins et le sifflement des trains qui se croisaient continuellement de l\rquote autre c\'f4t\'e9
+ du chemin, visibles \'e0 travers les branches d\rquote un grand parc. Mais, au lieu du vitrage blafard de la gare de l\rquote Ouest, de ses fen\'eatres sans rideaux montrant des silhouettes pench\'e9
+es de bureaucrates, et du fracas ronflant sur la rue en pente ils savouraient l\rquote espace silencieux et vert au-del\'e0 de leur petit verger entour\'e9 d\rquote autres jardins, de maisonnettes dans des bouquets d\rquote arbres, d\'e9gringolant jusqu
+\rquote au bas de la c\'f4te.
+\par
+\par Le matin, avant de partir, Jean d\'e9jeunait dans leur petite salle \'e0 manger, la crois\'e9e ouverte sur cette large route pav\'e9e, mang\'e9e d\rquote herbe, bord\'e9e de haies d\rquote \'e9pine blanche aux parfums amers. C\rquote est par l\'e0 qu
+\rquote il allait \'e0 la gare en dix minutes, longeant le parc bruissant et gazouillant\~; et, quand il revenait, cette rumeur s\rquote apaisait \'e0 mesure que l\rquote ombre sortait des taillis sur la mousse du chemin vert empourpr\'e9
+ de couchant, et que les appels des coucous \'e0 tous les coins du bois traversaient de trilles de rossignols dans les lierres.
+\par
+\par Mais voici que la premi\'e8re installation faite et la surprise pass\'e9e de cet apaisement des choses autour de lui, l\rquote amant se reprenait \'e0 ses tourments de jalousie st\'e9rile et explorante. La brouille de sa ma\'eetresse avec Rosa, le d\'e9
+part de l\rquote h\'f4tel avaient amen\'e9 entre les deux femmes une explication \'e0 double entente monstrueuse, ravivant ses soup\'e7ons, ses plus troublantes inqui\'e9tudes\~; et lorsqu\rquote il s\rquote en allait, qu\rquote
+il apercevait du wagon leur maison basse, en rez-de-chauss\'e9e surmont\'e9 d\rquote une lucarne ronde, son regard fouillait la muraille. Il se disait\~: \'ab\~qui sait\~?\~\'bb et cela le poursuivait jusque dans les paperasses de son bureau.
+\par
+\par Au retour, il lui faisait rendre compte de sa journ\'e9e, de ses moindres actes, de ses pr\'e9occupations, le plus souvent indiff\'e9rentes, qu\rquote il surprenait d\rquote un \'ab\~\'e0 quoi penses-tu\~?\'85 tout de suite\'85\~\'bb
+, craignant toujours qu\rquote elle regrett\'e2t quelque chose ou quelqu\rquote un de cet horrible pass\'e9, confess\'e9 par elle chaque fois avec la m\'eame ind\'e9concertable franchise.
+\par
+\par Au moins lorsqu\rquote ils ne se voyaient que le dimanche, avides l\rquote un de l\rquote autre, il ne prenait pas le temps de ces perquisitions morales, outrageantes et minutieuses. Mais rapproch\'e9s, avec la continuit\'e9 de la vie \'e0
+ deux, ils se torturaient jusque dans leurs caresses, dans leurs plus intimes \'e9treintes, agit\'e9s de la sourde col\'e8re, du douloureux sentiment de l\rquote irr\'e9parable\~; lui, s\rquote \'e9puisant \'e0 vouloir procurer \'e0 cette blas\'e9e d
+\rquote amour une commotion qu\rquote elle ignor\'e2t encore, elle pr\'eate au martyre pour donner une joie, qui n\rquote e\'fbt pas \'e9t\'e9 \'e0 dix autres, n\rquote y parvenant pas et pleurant de rage impuissante.
+\par
+\par Puis une d\'e9tente se fit en eux\~; peut-\'eatre la sati\'e9t\'e9. des sens dans le ti\'e8de enveloppement de la nature, ou plus simplement le voisinage des Hett\'e9ma. C\rquote est que, de tous les m\'e9nages camp\'e9
+s sur la banlieue parisienne, pas un peut-\'eatre ne go\'fbta jamais comme celui-l\'e0 les libert\'e9s campagnardes, la joie de s\rquote en aller v\'eatus de loques, coiff\'e9s de chapeaux d\rquote \'e9
+corce, madame sans corset, monsieur dans des espadrilles\~; de porter en sortant de table des cro\'fbtes aux canards, des \'e9pluchures aux lapins, puis sarcler, ratisser, greffer, arroser.
+\par
+\par Oh\~! l\rquote arrosage\'85
+\par
+\par Les Hett\'e9ma s\rquote y mettaient sit\'f4t que le mari rentr\'e9 \'e9changeait son costume de bureau contre une veste de Robinson\~; apr\'e8s d\'eener, ils s\rquote y reprenaient encore, et la nuit venue depuis longtemps, dans le noir du petit jardin d
+\rquote o\'f9 montait une bu\'e9e fra\'eeche de terre mouill\'e9e, on entendait le grincement de la pompe, les heurts des grands arrosoirs, et d\rquote \'e9normes souffles errant \'e0 toute
+s les plates-bandes avec un ruissellement qui semblait tomber du front des travailleurs dans leurs pommes d\rquote arrosage, puis de temps en temps un cri de triomphe\~:
+\par
+\par \endash J\rquote en ai mis trente-deux aux pois gourmands\~!\'85
+\par
+\par \endash Et moi quatorze aux balsamines\~!\'85
+\par
+\par Des gens qui ne se contentaient pas d\rquote \'eatre heureux, mais se regardaient l\rquote \'eatre, d\'e9gustaient leur bonheur \'e0 vous en faire venir l\rquote eau \'e0 la bouche\~; l\rquote homme surtout, par la fa\'e7on irr\'e9
+sistible dont il racontait les joies de l\rquote hivernage \'e0 deux\~:
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est rien maintenant, mais vous verrez en d\'e9cembre\~!\'85 On rentre crott\'e9, mouill\'e9, avec tous les emb\'eatements de Paris sur le dos\~
+; on trouve bon feu, bonne lampe, la soupe qui embaume et, sous la table, une paire de sabots remplis de paille. Non, voyez-vous, quand on s\rquote est fourr\'e9 une plat\'e9e de choux et de saucisses, un quartier de gruy\'e8
+re tenu au frais sous le linge, quand on a vers\'e9 l\'e0-dessus un litre de ginglard qui n\rquote a pas pass\'e9 par Bercy, libre de bapt\'eame et d\rquote entr\'e9e, ce que c\rquote est bon de tirer son fauteuil au coin du feu, d\rquote
+allumer une pipe, en buvant son caf\'e9 arros\'e9 d\rquote un caramel \'e0 l\rquote eau-de-vie, et de piquer un chien en face l\rquote un de l\rquote autre, pendant que le verglas d\'e9gouline sur les vitres\'85 Oh\~
+! un tout petit chien, le temps de laisser passer le gros de la digestion\'85 Apr\'e8s on dessine un moment, la femme dessert, fait son petit train-train, la couverture, le moine, et quand elle est couch\'e9e, la place chaude, on tombe dans le tas, et
+\'e7a vous fait par tout le corps une chaleur comme si l\rquote on entrait tout entier dans la paille de ses sabots\'85
+\par
+\par Il en devenait presque \'e9loquent de mat\'e9rialit\'e9, ce g\'e9ant velu, \'e0 lourde m\'e2choire, si timide \'e0 l\rquote ordinaire qu\rquote il ne pouvait pas dire deux mots sans rougir et sans b\'e9gayer.
+\par
+\par Cette timidit\'e9 folle, d\rquote un contraste comique avec cette barbe noire et cette envergure de colosse, avait fait son mariage et la tranquillit\'e9 de sa vie. \'c0 vingt-cinq ans, d\'e9bordant de vigueur et de sant\'e9, Hett\'e9ma ignorait l\rquote
+amour et la femme, quand un jour, \'e0 Nevers, apr\'e8s un repas de corps, des camarades l\rquote entra\'een\'e8rent \'e0 moiti\'e9 gris dans une maison de filles et l\rquote oblig\'e8rent \'e0 faire son choix. Il sortit de l\'e0 boulevers\'e9
+, revint, choisit la m\'eame, toujours, paya ses dettes, l\rquote emmena, et s\rquote effrayant \'e0 l\rquote id\'e9e qu\rquote on pourrait la lui prendre, qu\rquote il faudrait recommencer une nouvelle conqu\'eate, il finit par l\rquote \'e9pouser.
+
+\par
+\par \endash Un m\'e9nage l\'e9gitime, mon cher\'85 disait Fanny dans un rire de triomphe \'e0 Jean qui l\rquote \'e9coutait terrifi\'e9\'85 Et, de tous ceux que j\rquote ai connus, c\rquote est encore le plus propre, le plus honn\'eate.
+\par
+\par Elle l\rquote affirmait dans la sinc\'e9rit\'e9 de son ignorance, les m\'e9nages l\'e9gitimes o\'f9 elle avait pu p\'e9n\'e9trer ne m\'e9ritant sans doute pas d\rquote autre jugement\~; et toutes ses notions de la vie \'e9taient aussi fausses et sinc\'e8
+res que celle-l\'e0.
+\par
+\par D\rquote un calmant voisinage ces Hett\'e9ma, l\rquote humeur toujours \'e9gale, capables m\'eame de services pas trop d\'e9rangeants, ayant surtout l\rquote horreur des sc\'e8nes, des querelles o\'f9 il faut prendre parti, et en g\'e9n\'e9
+ral de tout ce qui peut troubler une heureuse digestion. La femme essayait d\rquote initier Fanny \'e0 l\rquote \'e9levage des poules et des lapins, aux joies salubres de l\rquote arrosage, mais inutilement.
+\par
+\par La ma\'eetresse de Gaussin, faubourienne pass\'e9e par les ateliers, n\rquote aimait la campagne qu\rquote en \'e9chapp\'e9es, en parties, comme un endroit o\'f9 l\rquote on peut crier, se rouler, se perdre avec son amant. Elle d\'e9testait l\rquote
+effort, le travail\~; et ses six mois de g\'e9rance ayant \'e9puis\'e9 pour longtemps ses facult\'e9s actives, elle s\rquote amollissait dans une torpeur vague, une griserie de bien-\'eatre et de plein air qui lui \'f4tait presque la force de s\rquote
+habiller, de se coiffer, ou m\'eame d\rquote ouvrir son piano.
+\par
+\par Le soin de leur int\'e9rieur laiss\'e9 tout entier \'e0 une m\'e9nag\'e8re du pays, quand, le soir venu, elle r\'e9sumait sa journ\'e9e pour la raconter \'e0 Jean, elle ne trouvait rien qu\rquote une visite \'e0 Olympe, des potins par-dessus la cl\'f4
+ture, et des cigarettes, des tas de cigarettes dont les d\'e9bris salissaient le marbre devant la chemin\'e9e. D\'e9j\'e0 six heures\~!\'85 }{\caps \'e0}{ peine le temps de passer une robe, de piquer une fleur \'e0
+ son corsage pour aller au-devant de lui par le chemin vert\'85
+\par
+\par Mais avec les brouillards, les pluies d\rquote automne, la nuit qui tombait de bonne heure, elle eut plus d\rquote un pr\'e9texte pour ne pas sortir\~; et souvent il la surprenait au retour dans une de ces gandouras de laine blanche \'e0 grands plis qu
+\rquote elle mettait le matin, les cheveux relev\'e9s comme quand il \'e9tait parti. Il la trouvait charmante ainsi, la nuque rest\'e9e jeune, sa chair tentante et soign\'e9e qu\rquote il sentait toute pr\'ea
+te, sans entraves. Pourtant cet aveulissement le choquait, l\rquote effrayait comme un danger.
+\par
+\par Lui-m\'eame, apr\'e8s un grand effort de travail pour augmenter un peu leurs ressources sans recourir \'e0 Castelet, des veill\'e9es pass\'e9es sur des plans, des reproductions de pi\'e8ces d\rquote artillerie, de caissons, de fusils nouveau mod\'e8le qu
+\rquote il dessinait au compte d\rquote Hett\'e9ma, se sentit envahi tout \'e0 coup par cette influence dissolvante de la campagne et de la solitude \'e0 laquelle se laissent prendre les plus forts, les plus actifs, et dont sa premi\'e8
+re enfance dans un coin perdu de nature avait mis en lui le germe engourdissant.
+\par
+\par Et la mat\'e9rialit\'e9 de leurs gros voisins aidant, se communiquant \'e0 eux dans de perp\'e9tuelles all\'e9es et venues d\rquote une maison \'e0 l\rquote autre, avec un peu de leur abaissement moral et de leur app\'e9tit monstrueux, Gaussin et sa ma
+\'eetresse en vinrent eux aussi \'e0 discuter gravement la question des repas et l\rquote heure du coucher. C\'e9saire ayant envoy\'e9 une pi\'e8ce de son vin de grenouille, ils pass\'e8rent tout un dimanche \'e0
+ le mettre en bouteilles, la porte de leur petit caveau ouverte sur le dernier soleil de l\rquote ann\'e9e, un ciel bleu o\'f9 couraient des nu\'e9es roses, d\rquote un rose de bruy\'e8re des bois. L\rquote heure n\rquote \'e9
+tait pas loin des sabots remplis de paille chaude, ni du petit somme \'e0 deux, de chaque c\'f4t\'e9 d\rquote un feu de souches. Heureusement il leur arriva une distraction.
+\par
+\par Il la trouva un soir tr\'e8s \'e9mue. Olympe venait de lui raconter l\rquote histoire d\rquote un pauvre petit enfant, \'e9lev\'e9 au Morvan par une grand-m\'e8re. Le p\'e8re et la m\'e8re \'e0 Paris, marchands de bois, n\rquote \'e9
+crivaient plus, ne payaient plus depuis des mois. La grand-m\'e8re morte subitement, des mariniers avaient ramen\'e9 le mioche par le canal de l\rquote Yonne pour le remettre \'e0 ses parents\~; mais, plus personne. Le chantier ferm\'e9, la m\'e8
+re partie avec un amant, le p\'e8re ivrogne, failli, disparu\'85 Ils vont bien les m\'e9nages l\'e9gitimes\~!\'85 Et voil\'e0 le pauvre petit, six ans, un amour, sans pain ni v\'eatements, \'e0 la rue.
+\par
+\par Elle s\rquote \'e9mouvait jusqu\rquote aux larmes, puis tout \'e0 coup\~:
+\par
+\par \endash Si nous le prenions\'85 veux-tu\~?
+\par
+\par \endash Quelle folie\~!
+\par
+\par \endash Pourquoi\~?\'85
+\par
+\par Et, de bien pr\'e8s, le c\'e2linant\~:
+\par
+\par \endash Tu sais comme j\rquote ai d\'e9sir\'e9 un enfant de toi\~; on \'e9l\'e8verait celui-l\'e0, on l\rquote instruirait. ces petits qu\rquote on ramasse, au bout d\rquote un temps on les aime comme s\rquote ils \'e9taient \'e0 vous\'85
+\par
+\par Elle invoquait aussi la distraction que ce serait pour elle, seule tout le jour \'e0 s\rquote ab\'eatir en remuant des tas de vilaines id\'e9es. Un enfant, c\rquote est une sauvegarde. Puis, le voyant effray\'e9 de la d\'e9pense\~:
+\par
+\par \endash Mais ce n\rquote est rien, la d\'e9pense\'85 Songe donc, \'e0 six ans\~!\'85 on l\rquote habillera avec tes vieux effets\'85 Olympe, qui s\rquote y entend, m\rquote assurait que nous ne nous en apercevrions m\'eame pas.
+\par
+\par \endash Que ne le prend-elle alors\~! dit Jean avec la mauvaise humeur de l\rquote homme qui se sent vaincu par sa propre faiblesse.
+\par
+\par Il essaya pourtant de r\'e9sister, \'e0 l\rquote aide de l\rquote argument d\'e9cisif\~:
+\par
+\par \endash Et quand je ne serai plus l\'e0\~?\'85
+\par
+\par Il en parlait rarement de ce d\'e9part pour ne pas attrister Fanny, mais y pensait, s\rquote en rassurait contre les dangers du m\'e9nage et les tristes confidences de De Potter.
+\par
+\par \endash Quelle complication que cet enfant, quelle charge pour toi dans l\rquote avenir\~!\'85
+\par
+\par Les yeux de Fanny se voil\'e8rent\~:
+\par
+\par \endash Tu te trompes, m\rquote ami, ce serait quelqu\rquote un \'e0 qui parler de toi, une consolation, une responsabilit\'e9 aussi qui me donnerait la force de travailler, de reprendre go\'fbt \'e0 l\rquote existence\'85
+\par
+\par Il r\'e9fl\'e9chit une minute, la vit toute seule, dans la maison vide\~:
+\par
+\par \endash O\'f9 est-il, ce petit\~?
+\par
+\par \endash Au Bas-Meudon, chez un marinier qui l\rquote a recueilli pour quelques jours\'85 Apr\'e8s, c\rquote est l\rquote hospice, l\rquote assistance.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! va le chercher, puisque tu y tiens\'85
+\par
+\par Elle lui sauta au cou, et d\rquote une joie d\rquote enfant tout le soir, fit de la musique, chanta, heureuse, exub\'e9rante, transfigur\'e9e. Le lendemain, en wagon, Jean parla de leur d\'e9cision au gros Hett\'e9ma qui paraissait instruit de l\rquote
+affaire, mais d\'e9sireux de ne pas s\rquote en m\'ealer. Enfonc\'e9 dans son coin et dans la lecture du }{\i Petit Journal}{, il b\'e9gayait du fond de sa barbe\~:
+\par
+\par }\pard\plain \s18\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\endash Oui, je sais\'85 ce sont ces dames\'85 \'e7a ne me regarde pas\'85
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Et montrant sa t\'eate au-dessus de la feuille d\'e9pli\'e9e\~:
+\par
+\par \endash Votre femme me para\'eet tr\'e8s romanesque, dit-il.
+\par
+\par Romanesque ou non, elle \'e9tait le soir constern\'e9e, \'e0 genoux, une assiette de soupe \'e0 la main, essayant d\rquote apprivoiser le petit gars morvandiau, qui debout, dans une pose de recul, la t\'eate basse, une t\'eate \'e9
+norme aux cheveux de chanvre, refusait \'e9nergiquement de parler, de manger, m\'eame de montrer sa figure et r\'e9p\'e9tait d\rquote une forte voix \'e9trangl\'e9e et monotone\~:
+\par
+\par \endash Voir }{\i m\'e9nine}{, voir }{\i m\'e9nine}{.
+\par
+\par \endash }{\i M\'e9nine}{, c\rquote est sa grand-m\'e8re, je pense\'85 Depuis deux heures, je n\rquote ai pas pu en tirer autre chose.
+\par
+\par Jean s\rquote y mit aussi \'e0 vouloir lui faire avaler sa soupe, mais sans succ\'e8s. Et ils restaient l\'e0, agenouill\'e9s tous deux \'e0 sa hauteur, tenant l\rquote un l\rquote assiette, l\rquote autre la cuiller, comme devant un agneau malade, \'e0 r
+\'e9p\'e9ter des encouragements, des mots de tendresse pour le d\'e9cider.
+\par
+\par \endash Mettons-nous \'e0 table, peut-\'eatre nous l\rquote intimidons\~; il mangera si nous ne le regardons plus\'85
+\par
+\par Mais il continua \'e0 se tenir immobile, ahuri, r\'e9p\'e9tant sa plainte de petit sauvage, \'ab\~voir m\'e9nine\~\'bb, qui leur d\'e9chirait le c\'9cur, jusqu\rquote \'e0 ce qu\rquote il se f\'fbt endormi, debout contre le buffet, et si profond\'e9
+ment qu\rquote ils purent le d\'e9shabiller, le coucher dans la lourde }{\i berce}{ campagnarde emprunt\'e9e \'e0 un voisin, sans qu\rquote il ouvr\'eet l\rquote \'9cil une seconde.
+\par
+\par \'ab\~Vois comme il est beau\'85\~\'bb disait Fanny tr\'e8s fi\'e8re de son acquisition\~; et elle for\'e7ait Gaussin \'e0 admirer ce front t\'eatu, ces traits fins et d\'e9licats sous leur h\'e2le paysan, cette perfection de petit corps aux reins r\'e2bl
+\'e9s, aux bras pleins, aux jambes de petit faune, longues et nerveuses, d\'e9j\'e0 duvet\'e9es dans le bas. Elle s\rquote oubliait \'e0 contempler cette beaut\'e9 d\rquote enfant.
+\par
+\par }\pard\plain \s33\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'ab\~Couvre-le donc, il va avoir froid\'85\~\'bb dit Jean dont la voix la fit tressaillir, comme tir\'e9e d\rquote un r\'eave\~; et tandis qu\rquote
+elle le bordait tendrement, le petit avait de longs soupirs sanglot\'e9s, une houle de d\'e9sespoir malgr\'e9 le sommeil.
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par La nuit, il se mit \'e0 parler tout seul\~:
+\par
+\par \endash }{\i Guerlaude m\'e9}{, }{\i m\'e9nine}{\'85
+\par
+\par \endash Qu\rquote est-ce qu\rquote il dit\~?\'85 \'e9coute\'85
+\par
+\par Il voulait \'eatre }{\i guerlaud\'e9}{\~; mais que signifiait ce mot patois\~? Jean, \'e0 tout hasard, allongea le bras et se mit \'e0 remuer la lourde couchette\~; \'e0 mesure l\rquote
+enfant se calmait et il se rendormit en tenant dans sa grosse petite main rugueuse, la main qu\rquote il croyait \'eatre celle de sa \'ab\~m\'e9nine\~\'bb, morte depuis quinze jours.
+\par
+\par }\pard\plain \s33\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Ce fut comme un chat sauvage dans la maison, qui griffait, mordait, mangeait \'e0 part des autres, avec des grondements quand on s\rquote approchait de son
+\'e9cuelle\~; les quelques mots qu\rquote on en tirait \'e9taient d\rquote un langage barbare de b\'fbcherons morvandiaux, que jamais sans les Hett\'e9ma, du m\'eame pays que lui, personne n\rquote aurait pu comprendre. Pourtant, \'e0
+ force de bons soins, de douceur, on parvint \'e0 l\rquote apprivoiser un peu, \'ab\~un pso\~\'bb, comme il disait. Il consentit \'e0 changer les guenilles dans lesquelles on l\rquote avait amen\'e9 contre les v\'eatements chauds et propres dont l\rquote
+approche, les premiers jours, le faisait \'ab\~querrier\~\'bb de fureur, en vrai chacal qu\rquote on voudrait affubler d\rquote un manteau de levrette. Il apprit \'e0 manger \'e0 table, l\rquote usage de la fourchette et de la cuiller, et \'e0 r\'e9
+pondre, quand on lui demandait son nom, qu\rquote au pays \'ab\~i li dision Josaph\~\'bb.
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Quant \'e0 lui donner les moindres notions \'e9l\'e9mentaires, il n\rquote y fallait pas songer encore. \'c9lev\'e9 en plein bois, sous une hutte de charbonnage, la rumeur d\rquote
+une nature bruissante et fourmillante hantait sa caboche dure de petit sylvain, comme le bruit de la mer la spirale d\rquote un coquillage\~; et nul moyen d\rquote y faire entrer autre chose, ni de le garder \'e0 la maison, m\'eame par les temps les p
+lus durs. Dans la pluie, la neige, quand les arbres d\'e9nud\'e9s se dressaient en coraux de givre, il s\rquote \'e9chappait, battait les buissons, fouillait les terriers avec d\rquote adroites cruaut\'e9s de furet chasseur, et lorsqu\rquote
+il rentrait, rabattu par la faim, il y avait toujours dans sa veste de futaine mise en loques, dans la poche de sa petite culotte crott\'e9e jusqu\rquote au ventre, quelque b\'eate engourdie ou morte, oiseau, taupe, mulot, ou, \'e0 d\'e9
+faut, des betteraves, des pommes de terre arrach\'e9es dans les champs.
+\par
+\par Rien ne pouvait vaincre ces instincts braconniers et chapardeurs, compliqu\'e9s d\rquote une manie paysanne, d\rquote
+enfouir toutes sortes de menus objets luisants, boutons de cuivre, perles de jais, papier de plomb du chocolat, que Josaph ramassait en fermant la main, emportait vers des cachettes de pie voleuse. Tout ce butin prenait pour lui un nom vague et g\'e9n\'e9
+rique, la denr\'e9e, qu\rquote il pronon\'e7ait }{\i denraie}{\~; et ni raisonnements, ni taloches n\rquote auraient pu l\rquote emp\'eacher de faire sa }{\i denraie}{ aux d\'e9pens de tout et de tous.
+\par
+\par Les Hett\'e9ma seuls y mettaient bon ordre, le dessinateur gardant \'e0 port\'e9e de sa main, sur sa table autour de laquelle r\'f4dait le petit sauvage attir\'e9 par les compas, les crayons de couleur, un fouet \'e0 chien qu\rquote
+il lui faisait claquer aux jambes. Mais ni Jean ni Fanny n\rquote eussent us\'e9 de menaces pareilles, quoique le petit se montr\'e2t, vis-\'e0-vis d\rquote eux, sournois, m\'e9fiant, inapprivoisable m\'eame aux g\'e2teries tendres, comme si la }{\i m\'e9
+nine}{, en mourant, l\rquote e\'fbt priv\'e9 de toute expansion affective. Fanny, \'ab\~parce qu\rquote elle puait bon\~\'bb, parvenait encore \'e0 le garder un moment sur ses genoux, tandis que pour Gaussin, cependant tr\'e8s doux avec lui, c\rquote \'e9
+tait toujours la b\'eate fauve de l\rquote arriv\'e9e, le regard m\'e9fiant, les griffes tendues.
+\par
+\par Cette r\'e9pulsion invincible et presque instinctive de l\rquote enfant, la malice curieuse de ses petits yeux bleus aux cils d\rquote albinos, et surtout l\rquote aveugle et subite tendresse de Fanny pour cet \'e9tranger tout \'e0 coup tomb\'e9
+ dans leur vie, troublaient l\rquote amant d\rquote un soup\'e7on nouveau. C\rquote \'e9tait peut-\'eatre un enfant \'e0 elle, \'e9lev\'e9 en nourrice ou chez sa belle-m\'e8re\~; et la mort de Machaume apprise vers cette \'e9poque semblait une co\'ef
+ncidence pour justifier son tourment. Parfois, la nuit, quand il tenait cette petite main cramponn\'e9e \'e0 la sienne, \endash car l\rquote enfant dans le vague du sommeil et du r\'eave croyait toujours la tendre \'e0 }{\i m\'e9nine}{, \endash il l
+\rquote interrogeait de tout son trouble int\'e9rieur et inavou\'e9\~: \'ab\~D\rquote o\'f9 viens-tu\~? Qui es-tu\~?\~\'bb esp\'e9rant deviner, communiqu\'e9 par la chaleur du petit \'eatre, le myst\'e8re de sa naissance.
+\par
+\par Mais son inqui\'e9tude tomba, sur un mot du p\'e8re Legrand qui venait demander qu\rquote on l\rquote aid\'e2t \'e0 payer un entourage \'e0 sa d\'e9funte et criait \'e0 sa fille en apercevant la berce de Josaph\~:
+\par
+\par \endash Tiens\~! un gosse\~!\'85 tu dois \'eatre contente\~!\'85 Toi qui n\rquote as jamais pu en d\'e9crocher un.
+\par
+\par Gaussin fut si heureux, qu\rquote il paya l\rquote entourage, sans demander \'e0 voir les devis, et retint le p\'e8re Legrand \'e0 d\'e9jeuner.
+\par
+\par Employ\'e9 dans les tramways de Paris \'e0 Versailles, inject\'e9 de vin et d\rquote apoplexie, mais toujours vert et de belle mine sous son chapeau de cuir bouilli entour\'e9 pour la circonstance d\rquote une lourde ganse de cr\'ea
+pe qui en faisait un vrai chapeau de croque-mort, le vieux cocher parut enchant\'e9 de l\rquote accueil du monsieur de sa fille, et revint de temps en temps manger la soupe avec eux. Ses cheveux blancs de polichinelle sur sa face rase et tum\'e9fi\'e9
+e, ses airs de pochard majestueux, le respect qu\rquote il portait \'e0 son fouet, le posant, le calant dans un coin s\'fbr avec des pr\'e9cautions de nourrice, impressionnaient beaucoup l\rquote enfant\~; et tout de suite le vieux et lui furent en grand
+e intimit\'e9. Un jour qu\rquote ils achevaient de d\'eener tous ensemble, les Hett\'e9ma vinrent les surprendre\~:
+\par
+\par \'ab\~Ah\~! pardon, vous \'eates en famille\'85\~\'bb fit la femme en minaudant, et le mot frappa Jean au visage, humiliant comme un soufflet.
+\par
+\par Sa famille\~!\'85 Cet enfant trouv\'e9 qui ronflait la t\'eate sur la nappe, ce vieux forban ramolli, la pipe en coin de bouche, la voix poisseuse, expliquant pour la centi\'e8
+me fois que deux sous de fouet lui duraient six mois et que, depuis vingt ans, il n\rquote avait pas chang\'e9 de manche\~!\'85 Sa famille, allons donc\~!\'85 pas plus qu\rquote elle n\rquote \'e9tait sa femme, cette Fanny Legrand, vieille et fatigu\'e9
+e, avachie sur ses coudes dans la fum\'e9e des cigarettes\'85 Avant un an, tout cela dispara\'eetrait de sa vie, avec le vague de rencontres de voyage, de convives de table d\rquote h\'f4te.
+\par
+\par Mais \'e0 d\rquote autres moments cette id\'e9e de d\'e9part qu\rquote il invoquait comme excuse \'e0 sa faiblesse, d\'e8s qu\rquote il se sentait d\'e9choir, tir\'e9 en bas, cette id\'e9
+e, au lieu de le rassurer, de le soulager, lui faisait sentir les liens multiples serr\'e9s autour de lui, quel d\'e9chirement ce serait que ce d\'e9part, non pas une rupture, mais dix ruptures, et qu\rquote il lui en co\'fbterait de l\'e2
+cher cette petite main d\rquote enfant qui la nuit s\rquote abandonnait dans la sienne. Jusqu\rquote \'e0 La Balue, le loriot sifflant et chantant dans sa cage trop petite qu\rquote on devait toujours lui changer et o\'f9
+ il courbait le dos comme le vieux cardinal dans sa prison de fer\~; oui, La Balue lui-m\'eame avait pris un petit coin de son c\'9cur, et ce serait une souffrance que l\rquote \'f4ter de l\'e0.
+\par
+\par Elle approchait pourtant, cette in\'e9vitable s\'e9paration\~; et le splendide mois de juin, qui mettait la nature en f\'eate, serait probablement le dernier qu\rquote ils passeraient ensemble. Est-ce cela qui la rendait nerveuse, irritable, ou l\rquote
+\'e9ducation de Josaph entreprise d\rquote une ardeur subite, au grand ennui du petit Morvandiau qui restait des heures devant ses lettres, sans les voir ni les prononcer, le front ferm\'e9 d\rquote une barre comme les battants d\rquote une cour de ferme
+\~? De jour en jour, ce caract\'e8re de femme s\rquote exaltait en violences et en pleurs dans des sc\'e8nes sans cesse renouvel\'e9es, bien que Gaussin s\rquote appliqu\'e2t \'e0 l\rquote indulgence\~; mais elle \'e9
+tait si injurieuse, il montait de sa col\'e8re une telle vase de rancune et de haine contre la jeunesse de son amant, son \'e9ducation, sa famille, l\rquote \'e9cart que la vie allait agrandir entre leurs deux destin\'e9es, elle s\rquote
+entendait si bien \'e0 le piquer aux points sensibles, qu\rquote il finissait par s\rquote emporter aussi et r\'e9pondre.
+\par
+\par Seulement sa col\'e8re \'e0 lui gardait une r\'e9serve, une piti\'e9 d\rquote homme bien \'e9lev\'e9, des coups qu\rquote il ne portait pas, comme trop douloureux et faciles, tandis qu\rquote elle se l\'e2
+chait dans ses fureurs de fille, sans responsabilit\'e9, ni pudeur, faisait arme de tout, \'e9piant sur le visage de sa victime avec une joie cruelle la contraction de souffrance qu\rquote elle occasionnait, puis tout \'e0
+ coup tombant dans ses bras et implorant son pardon.
+\par
+\par La physionomie des Hett\'e9ma, t\'e9moins de ces querelles \'e9clatant presque toujours \'e0 table, au moment assis et install\'e9 de d\'e9couvrir la soupi\'e8re ou de mettre le couteau dans le r\'f4ti, \'e9tait \'e0 peindre. Ils \'e9
+changeaient par-dessus la table servie un regard de comique effarement. Pourrait-on manger, ou le gigot allait-il voler par le jardin avec le plat, la sauce et l\rquote \'e9tuv\'e9e de haricots\~?
+\par
+\par \'ab\~Surtout pas de sc\'e8ne\~!\'85\~\'bb disaient-ils \'e0 chaque fois qu\rquote il \'e9tait question de se r\'e9unir\~; et c\rquote est le mot dont ils accueillaient une offre de d\'e9jeuner ensemble en for\'ea
+t, que Fanny leur jetait un dimanche par-dessus le mur\'85 Oh, non\~! on ne se disputerait pas aujourd\rquote hui, il faisait trop beau\~!\'85 Et elle courut habiller l\rquote enfant, remplir les paniers.
+\par
+\par Tout \'e9tait pr\'eat, on partait, quand le facteur apporta une lettre charg\'e9e dont la signature retint Gaussin en arri\'e8re. Il rejoignit la bande \'e0 l\rquote entr\'e9e du bois, et tout bas \'e0 Fanny\~:
+\par
+\par \endash C\rquote est de l\rquote oncle\'85 Il est ravi\'85 Une r\'e9colte superbe, vendue sur pied\'85 Il renvoie les huit mille francs de D\'e9chelette, avec bien des compliments et remerciements \'e0 sa ni\'e8ce.
+\par
+\par \endash Oui, sa ni\'e8ce\~!\'85 \'e0 la mode de Gascogne\'85 Vieille carotte, va\'85 dit Fanny qui ne conservait gu\'e8re d\rquote illusions sur les oncles du Midi\~; puis, toute joyeuse\~: Il va falloir placer cet argent\'85
+\par
+\par Il la regarda stup\'e9fait, l\rquote ayant toujours connue tr\'e8s scrupuleuse sur les questions de probit\'e9 monnay\'e9e\'85
+\par
+\par \endash Placer\~?\'85 mais ce n\rquote est pas \'e0 toi\'85
+\par
+\par \endash Tiens, au fait, je ne t\rquote ai pas dit\'85
+\par
+\par Elle rougit, avec ce regard qui se ternissait \'e0 la moindre alt\'e9ration de la v\'e9rit\'e9\'85 Ce bon enfant de D\'e9chelette ayant appris ce qu\rquote ils faisaient pour Joseph, lui avait \'e9crit que cet argent les aiderait \'e0 \'e9lever le petit.
+
+\par
+\par \endash Puis tu sais, si \'e7a t\rquote ennuie, on les lui rendra, ses huit mille francs\~; il est \'e0 Paris\'85
+\par
+\par La voix des Hett\'e9ma, qui discr\'e8tement avaient pris l\rquote avance, retentit sous les arbres\~:
+\par
+\par \endash }{\caps \'e0}{ droite ou \'e0 gauche\~?
+\par
+\par \endash }{\caps \'e0}{ droite, \'e0 droite\'85 aux \'c9tangs\~!\'85\~\'bb cria Fanny, puis, tourn\'e9e vers son amant\~: Voyons, tu ne vas pas recommencer \'e0 te d\'e9vorer pour des b\'eatises\'85 nous sommes un vieux m\'e9nage, que diable\~!\'85
+\par
+\par Elle connaissait cette p\'e2leur trembl\'e9e de ses l\'e8vres, ce coup d\rquote \'9cil au petit, l\rquote interrogeant des pieds \'e0 la t\'eate\~; mais cette fois ce ne fut qu\rquote une vell\'e9it\'e9 de violence jalouse. Il en arrivait maintenant aux l
+\'e2chet\'e9s de l\rquote habitude, aux concessions pour la paix. \'ab\~Quel besoin de me torturer, d\rquote aller au fond des choses\~?\'85 Si cet enfant est \'e0 elle, quoi de plus simple qu\rquote elle l\rquote ait pris, en me cachant la v\'e9rit\'e9
+, apr\'e8s toutes les sc\'e8nes, les interrogatoires que je lui ai fait subir\~!\'85 Vaut-il pas mieux accepter ce qui est et passer tranquillement les quelques mois qui nous restent\~?\'85\~\'bb
+\par
+\par Et par les chemins vallonn\'e9s du bois il s\rquote en allait portant leur d\'e9jeuner de cantine dans son lourd panier drap\'e9 de blanc, r\'e9sign\'e9, las, le dos rond d\rquote un vieux jardinier, tandis que devant lui la m\'e8re et l\rquote
+enfant marchaient ensemble, Josaph endimanch\'e9 et gauche dans un complet de la }{\i Belle-Jardini\'e8re}{ qui l\rquote emp\'eachait de courir, elle, en peignoir clair, t\'eate et cou nus sous un parasol japonais, la taille \'e9
+paissie, la marche veule, et dans ses beaux cheveux en torsades, une grande m\'e8che blanche qu\rquote elle ne se donnait plus la peine de cacher.
+\par
+\par }\pard\plain \s33\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {En avant et plus bas, se tassait dans la pente de l\rquote all\'e9e le couple Hett\'e9ma, coiff\'e9 de gigantesques chapeaux de paille pareils \'e0
+ ceux des cavaliers Touaregs, v\'eatu de flanelle rouge, charg\'e9 de victuailles, d\rquote engins de p\'eache, filets, balances \'e0 \'e9crevisses, et la femme, pour all\'e9ger son mari, port
+ant vaillamment en sautoir sur sa poitrine de colosse le cor de chasse sans lequel il n\rquote y avait pas de promenade en for\'eat possible pour le dessinateur. En marchant, le m\'e9nage chantait\~:
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i J\rquote aime entendre la rame
+\par Le soir battre les flots\~;
+\par J\rquote aime le cerf qui brame\'85
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par }\pard\plain \s33\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Le r\'e9pertoire d\rquote Olympe \'e9tait in\'e9puisable de ces sentimentalit\'e9s de la rue\~; et quand on se figurait o\'f9 elle les avait ramass\'e9
+es, dans quelle demi-ombre honteuse de persiennes closes, \'e0 combien d\rquote hommes elle les avait chant\'e9es, la s\'e9r\'e9nit\'e9 du mari accompagnant \'e0 la tierce prenait une extraordinaire grandeur. Le mot du grenadier \'e0 Waterloo\~: \'ab\~
+Ils sont trop\'85\~\'bb devait \'eatre celui de la philosophique indiff\'e9rence de cet homme.
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }\pard\plain \s33\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Pendant que Gaussin r\'eaveur regardait l\rquote \'e9norme couple s\rquote enfoncer dans un creux de vallon o\'f9 lui-m\'eame s\rquote engageait \'e0
+ sa suite, un grincement de roues montait l\rquote all\'e9e avec une vol\'e9e de fous rires, de voix enfantines\~; et tout \'e0 coup parut, \'e0 quelques pas de lui, un chargement de fillettes, rubans et cheveux flottants dans une charrette anglaise tra
+\'een\'e9e par un petit \'e2ne, qu\rquote une jeune fille, gu\'e8re plus \'e2g\'e9e que les autres, tirait par la bride sur ce chemin difficile.
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Il \'e9tait ais\'e9 de voir que Jean faisait partie de la bande dont les tournures h\'e9t\'e9roclites, la grosse dame surtout, ceintur\'e9e d\rquote un cor de chasse, avaient anim\'e9 le petit monde d\rquote une gaiet\'e9 inextinguible\~
+; aussi la jeune fille essaya-t-elle d\rquote imposer silence aux enfants une minute. Mais ce nouveau chapeau Touareg d\'e9cha\'eena plus fort leur folie moqueuse, et en passant devant l\rquote homme qui se rangeait pour laisser de la place \'e0
+ la petite charrette, un joli sourire un peu g\'ean\'e9 lui demandait gr\'e2ce et s\rquote \'e9tonnait na\'efvement de trouver au vieux jardinier une figure si douce et si jeune.
+\par
+\par Il salua timidement, rougit sans trop savoir de quelle honte\~; et l\rquote attelage s\rquote arr\'eatant en haut de la c\'f4te \'e0 une croiserie de chemins, avec un ramage de petites voix qui lisaient tout haut les noms du poteau indicateur \'e0
+ demi-effac\'e9s par les pluies\'85 }{\i Route des \'c9tangs}{, }{\i Ch\'eane du grand veneur}{, }{\i Fausses reposes}{, }{\i Chemin de}{ }{\i V\'e9lizy}{\'85, Jean se retourna pour voir dispara\'eetre dans l\rquote all\'e9e verte \'e9toil\'e9
+e de soleil et tapiss\'e9e de mousse, o\'f9 les roues filaient sur du velours, ce tourbillon de blonde jeunesse, cette charret\'e9e de bonheur aux couleurs du printemps, aux rires en fus\'e9es sous les branches.
+\par
+\par La trompe d\rquote Hett\'e9ma, furieuse, le tira brusquement de son r\'eave. Ils \'e9taient install\'e9s au bord de l\rquote \'e9tang, en train de d\'e9baller les provisions\~; et de loin on voyait refl\'e9t\'e9es par l\rquote
+eau claire la nappe blanche sur l\rquote herbe rase, et les vareuses de flanelle rouge \'e9clatant dans la verdure comme des vestes de piqueur.
+\par
+\par \'ab\~Arrivez donc\'85 c\rquote est vous qui avez le homard\~\'bb, criait le gros homme\~; et la voix nerveuse de Fanny\~:
+\par
+\par \endash C\rquote est la petite Bouchereau qui t\rquote a arr\'eat\'e9 en route\~?\'85
+\par
+\par Jean tressaillit \'e0 ce nom de Bouchereau qui le ramenait \'e0 Castelet, pr\'e8s du lit de sa m\'e8re malade.
+\par
+\par \endash Mais oui, dit le dessinateur lui prenant le panier des mains\'85 la grande, celle qui conduisait, c\rquote est la ni\'e8ce du m\'e9decin\'85 Une fille de son fr\'e8re qu\rquote il a prise chez lui. Ils habitent V\'e9lizy pendant l\rquote \'e9t
+\'e9\'85 Elle est jolie.
+\par
+\par \endash Oh\~! jolie\'85 l\rquote air effront\'e9, surtout\'85
+\par
+\par Et Fanny, coupant le pain, \'e9piait son amant, inqui\'e8te de ses yeux distraits.
+\par
+\par Mme\~Hett\'e9ma, tr\'e8s grave, d\'e9ballant le jambon, bl\'e2mait fort cette fa\'e7on de laisser des jeunes filles courir les bois en libert\'e9.
+\par
+\par \endash Vous me direz que c\rquote est le genre anglais, et que celle-ci a \'e9t\'e9 \'e9lev\'e9e \'e0 Londres\'85, mais c\rquote est \'e9gal, \'e7a n\rquote est vraiment pas convenable.
+\par
+\par \endash Non, mais tr\'e8s commode pour les aventures\~!
+\par
+\par \endash Oh\~! Fanny\'85
+\par
+\par \endash Pardon, j\rquote oubliais\'85 Monsieur croit aux innocentes\'85
+\par
+\par \endash Voyons, si l\rquote on d\'e9jeunait\'85 fit Hett\'e9ma qui commen\'e7ait \'e0 s\rquote effrayer.
+\par
+\par Mais il fallait qu\rquote elle l\'e2ch\'e2t tout ce qu\rquote elle savait des jeunes filles du monde. Elle avait de belles histoires l\'e0 dessus\'85, les couvents, les pensionnats, c\rquote \'e9tait du propre\'85 Elles sortaient de l\'e0 \'e9puis\'e9
+es, fl\'e9tries, avec le d\'e9go\'fbt de l\rquote homme\~; pas m\'eame capables de faire des enfants.
+\par
+\par \endash Et c\rquote est alors qu\rquote on vous les donne, tas de jobards\'85 Une ing\'e9nue\~!\'85 Comme s\rquote il y avait des ing\'e9nues\~; comme si du monde ou pas du monde, toutes les filles ne savaient pas, de naissance, de quoi il retourne\'85
+ Moi, d\rquote abord, \'e0 douze ans, je n\rquote avais plus rien \'e0 apprendre\'85 vous non plus, n\rquote est-ce pas, Olympe\~?
+\par
+\par \endash \'85 naturellement\'85 dit Mme\~Hett\'e9ma avec un haussement d\rquote \'e9paules\~; mais le sort du d\'e9jeuner la pr\'e9occupait surtout, en entendant Gaussin qui se montait, d\'e9clarer qu\rquote
+il y avait jeunes filles et jeunes filles, et qu\rquote on trouverait encore dans les familles\'85
+\par
+\par \endash Ah\~! oui, la famille, ripostait sa ma\'eetresse d\rquote un air de m\'e9pris, parlons-en\'85\~; surtout de la tienne.
+\par
+\par \endash Tais-toi\'85 Je te d\'e9fends\'85
+\par
+\par \endash Bourgeois\~!
+\par
+\par \endash Dr\'f4lesse\~!\'85 Heureusement \'e7a va finir\'85 Je n\rquote en ai plus pour longtemps \'e0 vivre avec toi\'85
+\par
+\par \endash Va, va, file, c\rquote est moi qui serai contente\'85
+\par
+\par Ils s\rquote injuriaient en pleine figure, devant la curiosit\'e9 mauvaise de l\rquote enfant \'e0 plat ventre dans l\rquote herbe, quand une effroyable sonnerie de trompe, centupl\'e9e en \'e9cho par l\rquote \'e9tang, les masses \'e9tag\'e9
+es du bois, couvrit tout \'e0 coup leur querelle.
+\par
+\par \'ab\~En avez-vous assez\~?\'85 En voulez-vous encore\~?\~\'bb et rouge, le cou gonfl\'e9, le gros Hett\'e9ma, n\rquote ayant trouv\'e9 que ce moyen de les faire taire, attendait, l\rquote embouchure aux l\'e8vres, le pavillon mena\'e7ant.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96261185}IX{\*\bkmkend _Toc96261185}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par D\rquote habitude leurs f\'e2cheries ne duraient gu\'e8re, fondues \'e0 un peu de musique, aux c\'e2lines effusions de Fanny\~; mais, cette fois, il lui en voulut s\'e9rieusement, et plusieurs jours de suite garda le m\'eame pli au front, le m\'ea
+me silence de rancune, s\rquote installant \'e0 dessiner sit\'f4t les repas, se refusant \'e0 toute sortie avec elle.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait comme une honte subite de l\rquote abjection o\'f9 il vivait, la crainte de rencontrer encore la petite charrette montant l\rquote all\'e9e et ce limpide sourire de jeunesse auquel il songeait constamment. Puis, avec un brouillement de r
+\'eave qui s\rquote en va, de d\'e9cor qui se casse pour les changements \'e0 vue d\rquote une f\'e9erie, l\rquote
+apparition devint confuse, se perdit dans son lointain de bois, et Jean ne la revit plus. Seulement il lui resta un fond de tristesse dont Fanny crut savoir la cause, et r\'e9solut d\rquote avoir raison....
+\par
+\par \endash C\rquote est fait, lui dit-elle un jour toute joyeuse\'85 J\rquote ai vu D\'e9chelette\'85 Je lui ai rendu l\rquote argent\'85 Il trouve, comme toi, que c\rquote est plus convenable ainsi\~; je me demande pourquoi, par exemple\'85 Enfin, \'e7
+a y est\'85 Plus tard, quand je serai seule, il pensera au petit\'85 Es-tu content\~?\'85 M\rquote en veux-tu toujours\~?
+\par
+\par Et elle lui raconta sa visite rue de Rome, son \'e9tonnement de trouver au lieu du caravans\'e9rail bruyant et fou, travers\'e9 de bandes en d\'e9lire, une maison bourgeoise paisible, gard\'e9e d\rquote une consigne tr\'e8s s\'e9v\'e8
+re. Plus de galas, plus de bals masqu\'e9s\~; et l\rquote explication de ce changement, dans ces mots \'e0 la craie que quelque parasite \'e9conduit et furieux avait \'e9crits sur la petite entr\'e9e de l\rquote atelier\~: }{\i Ferm\'e9
+ pour cause de collage}{.
+\par
+\par }\pard\plain \s33\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\endash Et c\rquote est la v\'e9rit\'e9, mon cher\'85 D\'e9chelette en arrivant s\rquote est toqu\'e9 d\rquote une fille de skating, Alice Dor\'e9\~; il l
+\rquote a prise avec lui depuis un mois, en m\'e9nage, absolument en m\'e9nage\'85 Une petite femme bien gentille, bien douce, un joli mouton\'85 Ils ne font gu\'e8re de bruit \'e0 eux deux\'85 J\rquote ai promis que nous irions les voir\~; \'e7
+a nous changera un peu du cor de chasse et des barcarolles\'85 C\rquote est \'e9gal, dis donc, le philosophe avec ses th\'e9ories\'85 Pas de lendemain, pas de collage\'85 Ah\~! je l\rquote ai joliment blagu\'e9\~!
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Jean se laissa conduire chez D\'e9chelette qu\rquote il n\rquote avait pas revu depuis leur rencontre \'e0 la Madeleine. On l\rquote e\'fbt bien surpris alors, en lui disant qu\rquote il en arriverait \'e0 fr\'e9quenter sans d\'e9go\'fbt ce cynique et d
+\'e9daigneux amant de sa ma\'eetresse, \'e0 devenir presque son ami. D\'e8s la premi\'e8re visite, lui-m\'eame s\rquote \'e9tonnait de se sentir si \'e0 l\rquote aise, charm\'e9 par la douceur de cet homme au bon rire d\rquote
+enfant dans sa barbe de cosaque, et d\rquote une s\'e9r\'e9nit\'e9 d\rquote humeur que n\rquote alt\'e9raient pas les cruelles crises de foie qui plombaient son teint, le tour de ses yeux.
+\par
+\par Et comme on comprenait bien la tendresse qu\rquote il inspirait \'e0 cette Alice Dor\'e9, aux longues mains molles et blanches, \'e0 l\rquote insignifiante beaut\'e9 blonde, que relevait l\rquote \'e9clat de sa chair de Flamande, aussi dor\'e9
+e que son nom\~; de l\rquote or dans les cheveux, dans les prunelles, frangeant les cils, pailletant la peau jusque sous les ongles.
+\par
+\par Ramass\'e9e par D\'e9chelette sur l\rquote asphalte du skating, parmi les grossi\'e8ret\'e9s, les brutalit\'e9s de la traite, les tourbillons de fum\'e9e que l\rquote homme crache, avec un chiffre, dans le maquilla
+ge de la fille, la politesse de celui-ci l\rquote avait attendrie et surprise. Elle se retrouva femme, de pauvre b\'e9tail \'e0 plaisir qu\rquote elle \'e9tait, et quand il voulut la renvoyer au matin, conform\'e9ment \'e0 ses principes, avec un bon d\'e9
+jeuner et quelques louis, elle eut le c\'9cur si gros, lui demanda si doucement, si d\'e9sir\'e9ment \'ab\~garde-moi encore\'85\~\'bb qu\rquote il ne se sentit pas le courage de refuser. Depuis, moiti\'e9 respect humain, moiti\'e9
+ lassitude, il tenait sa porte close sur cette lune de miel de hasard, qu\rquote il passait au frais et au calme de son palais d\rquote \'e9t\'e9 si bien am\'e9nag\'e9 pour le confortable\~; et ils vivaient ainsi tr\'e8s heureux, elle de ces \'e9
+gards tendres qu\rquote elle n\rquote avait jamais connus, lui du bonheur qu\rquote il donnait \'e0 ce pauvre \'eatre et de sa reconnaissance na\'efve, subissant aussi sans qu\rquote il s\rquote en rend\'eet compte, et pour la premi\'e8
+re fois, le charme p\'e9n\'e9trant d\rquote une intimit\'e9 de femme, le myst\'e9rieux sortil\'e8ge de la vie \'e0 deux, dans une conformit\'e9 de bont\'e9 et de douceur.
+\par
+\par Pour Gaussin, l\rquote atelier de la rue de Rome fut une diversion au milieu bas et mesquin o\'f9 tra\'eenait sa vie de petit employ\'e9 en faux m\'e9nage\~; il aimait la conversation de ce savant aux go\'fbts d\rquote
+artiste, de ce philosophe en robe persane, l\'e9g\'e8re et l\'e2che comme sa doctrine, ces r\'e9cits de voyages que D\'e9chelette esquissait avec le moins de mots possible, et si bien \'e0 leur place parmi les tentures orientales, les Bouddhas dor\'e9
+s, les chim\'e8res de bronze, le luxe exotique de ce hall immense o\'f9 le jour tombait d\rquote un haut vitrage, vraie lumi\'e8re de fond de parc, remu\'e9e par le feuillage gr\'eale des bambous, les palmes d\'e9coup\'e9es des foug\'e8
+res arborescentes, et les \'e9normes feuilles des strilligias m\'eal\'e9es \'e0 des philodendrons aux minces flexibilit\'e9s de plantes d\rquote eau, cherchant l\rquote ombre et l\rquote humide.
+\par
+\par Le dimanche surtout, avec cette large baie sur une rue d\'e9serte du Paris d\rquote \'e9t\'e9, le frisson des feuilles, l\rquote odeur de terre fra\'eeche au pied des plantes, c\rquote \'e9tait la campagne et le sous-bois presque autant qu\rquote \'e0
+ Chaville, moins la promiscuit\'e9 et la trompe des Hett\'e9ma. Il ne venait jamais de monde\~; une fois pourtant Gaussin et sa ma\'eetresse, arrivant pour d\'eener, entendirent d\'e8s l\rquote entr\'e9e l\rquote
+animation de plusieurs voix. Le jour baissait, on prenait le raki dans la serre, et la discussion semblait vive\~:
+\par
+\par \endash Et moi je trouve que cinq ans de Mazas, le nom perdu, la vie d\'e9truite, c\rquote est assez payer cher un coup de passion et de folie\'85 Je signerai votre p\'e9tition, D\'e9chelette.
+\par
+\par \endash C\rquote est Caoudal\'85 dit Fanny tout bas, en tressaillant.
+\par
+\par Quelqu\rquote un r\'e9pondait avec la s\'e9cheresse cassante d\rquote un refus\~:
+\par
+\par \endash Moi, je ne signe rien, n\rquote acceptant aucune solidarit\'e9 avec ce dr\'f4le\'85
+\par
+\par \endash La Gournerie, maintenant\'85
+\par
+\par Et Fanny, serr\'e9e contre son amant, murmurait\~:
+\par
+\par \endash Allons-nous-en, si \'e7a t\rquote ennuie de les voir\'85
+\par
+\par \endash Pourquoi donc\~! mais pas du tout\'85
+\par
+\par En r\'e9alit\'e9, il ne se rendait pas bien compte de l\rquote impression qu\rquote il aurait \'e0 se trouver en face de ces hommes, mais il ne voulait pas reculer devant l\rquote \'e9preuve, d\'e9sireux peut-\'eatre de savoir le degr\'e9
+ actuel de cette jalousie qui avait fait son mis\'e9rable amour.
+\par
+\par \'ab\~Allons\~!\~\'bb dit-il, et ils se montr\'e8rent dans une lumi\'e8re rose de fin de jour, \'e9clairant les cr\'e2nes chauves, les barbes grisonnantes des amis de D\'e9chelette jet\'e9s sur les divans bas, autour d\rquote une table d\rquote
+Orient en escabeau o\'f9 tremblait, dans cinq ou six verres, la liqueur anis\'e9e et laiteuse qu\rquote Alice \'e9tait en train de verser. Les femmes s\rquote embrass\'e8rent\~:
+\par
+\par \endash Vous connaissez ces messieurs, Gaussin\~? demanda D\'e9chelette, au mouvement berceur de son fauteuil \'e0 bascule.
+\par
+\par S\rquote il les connaissait\~!\'85 Deux au moins lui \'e9taient familiers \'e0 force d\rquote avoir d\'e9visag\'e9 pendant des heures leurs portraits aux vitrines de c\'e9l\'e9brit\'e9s. Comme ils l\rquote avaient fait souffrir, quelle haine il s\rquote
+\'e9tait sentie contre eux, une haine de succession, une rage \'e0 sauter dessus, \'e0 leur manger la figure, lorsqu\rquote il les rencontrait dans la rue\~!\'85 Mais Fanny disait bien que cela lui passerait\~; maintenant c\rquote \'e9
+tait pour lui des visages de connaissance, presque des parents, des oncles lointains qu\rquote il retrouvait.
+\par
+\par \'ab\~Toujours beau, le petit\~!\'85\~\'bb dit Caoudal, allong\'e9 de toute sa taille g\'e9ante et tenant un \'e9cran au-dessus de ses paupi\'e8res pour les garantir du vitrage. \'ab\~Et Fanny, voyons\~?\'85\~\'bb
+ Il se leva sur le coude, cligna ses yeux d\rquote expert\~:
+\par
+\par \endash La figure tient encore\~; mais la taille, tu fais bien de la ficeler\'85 enfin, console-toi, ma fille, La Gournerie est encore plus gros que toi.
+\par
+\par Le po\'e8te pin\'e7a d\'e9daigneusement ses l\'e8vres minces. Assis \'e0 la turque sur une pile de coussins \endash depuis son voyage en Alg\'e9rie il pr\'e9tendait ne pouvoir se tenir autrement \endash , \'e9norme, emp\'e2t\'e9, n\rquote ayant plus d
+\rquote intelligent que son front solide sous une for\'eat blanche, et son dur regard de n\'e9grier, il affectait avec Fanny une r\'e9serve mondaine, une politesse exag\'e9r\'e9e, comme pour donner une le\'e7on \'e0 Caoudal.
+\par
+\par Deux paysagistes \'e0 t\'eates h\'e2l\'e9es et rustiques compl\'e9taient la r\'e9union\~; eux aussi connaissaient la ma\'eetresse de Jean, et le plus jeune lui dit dans un serrement de main\~:
+\par
+\par \endash D\'e9chelette nous a cont\'e9 l\rquote histoire de l\rquote enfant, c\rquote est tr\'e8s gentil ce que vous avez fait l\'e0, ma ch\'e8re.
+\par
+\par \endash Oui, fit Caoudal \'e0 Gaussin, oui, tr\'e8s chic, l\rquote adoption\'85 Pas province du tout.
+\par
+\par Elle semblait embarrass\'e9e de ces \'e9loges, quand on buta contre un meuble dans l\rquote atelier obscur, et une voix, demanda\~:
+\par
+\par \endash Personne\~?
+\par
+\par D\'e9chelette dit\~:
+\par
+\par \endash Voil\'e0 Ezano.
+\par
+\par Celui-l\'e0, Jean ne l\rquote avait jamais vu\~; mais il savait quelle place ce boh\'e8me, ce fantaisiste, aujourd\rquote hui rang\'e9, mari\'e9, chef de division aux Beaux-Arts, avait tenue dans l\rquote existence de Fanny Legrand, et il se souvenait d
+\rquote un paquet de lettres passionn\'e9es et charmantes. Un petit homme s\rquote avan\'e7a, creus\'e9, dess\'e9ch\'e9, la d\'e9marche raide, qui donnait la main de loin, tenait les gens \'e0 distance par une habitude d\rquote
+estrade, de figuration administrative. Il parut tr\'e8s surpris de voir Fanny, surtout de la retrouver belle apr\'e8s tant d\rquote ann\'e9es\~:
+\par
+\par \'ab\~Tiens\~!\'85 Sapho\'85\~\'bb et une rougeur furtive \'e9gaya ses pommettes.
+\par
+\par Ce nom de Sapho qui la rendait au pass\'e9, la rapprochait de tous ses anciens, causa une certaine g\'eane.
+\par
+\par \'ab\~Et M.\~d\rquote Armandy qui nous l\rquote a amen\'e9e\'85\~\'bb fit D\'e9chelette vivement pour pr\'e9venir le nouveau venu. Ezano salua\~; on se mit \'e0 causer. Fanny rassur\'e9e de voir comme son amant prenait les choses, et fi\'e8
+re de lui, de sa beaut\'e9, de sa jeunesse, devant des artistes, des connaisseurs, se montra tr\'e8s gaie, tr\'e8s en verve. Toute \'e0 sa passion pr\'e9sente, \'e0 peine se souvenait-elle de ses liaisons avec ces hommes\~; des ann\'e9
+es de cohabitation pourtant, de vie en commun o\'f9 l\rquote empreinte se fait d\rquote habitudes, de manies, gagn\'e9es \'e0 un contact et lui survivant, jusqu\rquote \'e0 cette fa\'e7on de rouler les cigarettes qu\rquote elle tenait d\rquote
+Ezano comme sa pr\'e9f\'e9rence du Job et du maryland.
+\par
+\par Jean constatait sans le moindre trouble ce petit d\'e9tail qui l\rquote e\'fbt exasp\'e9r\'e9 jadis, \'e9prouvant \'e0 se trouver aussi calme, la joie d\rquote un prisonnier qui a lim\'e9 sa cha\'eene, et sent que le moindre effort lui suffira pour l
+\rquote \'e9vasion.
+\par
+\par \endash Hein\~! ma pauvre Fanny, disait Caoudal d\rquote un ton blagueur en lui montrant les autres\'85 quel d\'e9chet\~!\'85 sont-ils vieux, sont-ils raplatis\~!\'85 il n\rquote y a que nous deux, vois-tu, qui tenions le coup.
+\par
+\par Fanny se mit \'e0 rire\~:
+\par
+\par \endash Ah\~! pardon, colonel \endash on l\rquote appelait quelquefois ainsi \'e0 cause de ses moustaches \endash , ce n\rquote est pas tout \'e0 fait la m\'eame chose\'85 je suis d\rquote une autre promotion\'85
+\par
+\par \endash Caoudal oublie toujours qu\rquote il est un anc\'eatre, dit La Gournerie\~; et sur un mouvement du sculpteur qu\rquote il savait toucher au vif\~: M\'e9daill\'e9 de 1840, cria-t-il de sa voix stridente, c\rquote est une date, mon bon\~!\'85
+
+\par
+\par Il restait entre ces deux anciens amis un ton agressif, une sourde antipathie qui ne les avait jamais s\'e9par\'e9s, mais \'e9clatait dans leurs regards, leurs moindres paroles, et cela depuis vingt ans, du jour o\'f9 le po\'e8te enlevait sa ma\'ee
+tresse au sculpteur. Fanny ne comptait plus pour eux, ils avaient l\rquote un et l\rquote autre couru d\rquote autres joies, d\rquote autres d\'e9boires, mais la rancune subsistait, creus\'e9e plus profonde avec les ann\'e9es.
+\par
+\par \endash Regardez-nous donc tous les deux, et dites franchement si c\rquote est moi qui suis l\rquote anc\'eatre\~!\'85
+\par
+\par Serr\'e9 dans le veston qui faisait saillir ses muscles, Caoudal se campait debout, la poitrine cambr\'e9e, secouant sa crini\'e8re flamboyante o\'f9 ne se voyait pas un poil blanc\~:
+\par
+\par \endash M\'e9daill\'e9 de 1840\'85 cinquante-huit ans dans trois mois\'85 Et puis, qu\rquote est-ce que \'e7a prouve\~?\'85 Est-ce l\rquote \'e2ge qui fait les vieux\~?\'85 Il n\rquote y a qu\rquote \'e0 la Com\'e9die-Fran\'e7
+aise et au Conservatoire que les hommes bafouillent \'e0 la soixantaine, en branlant la t\'eate, et petonnent, le dos rond, les jambes molles, avec des accidents s\'e9niles. \'c0 soixante ans, sacrebleu\~! on marche plus droit qu\rquote \'e0
+ trente, parce qu\rquote on se surveille\~; et la femme vous gobe encore pourvu que le c\'9cur reste jeune, et chauffe, et remonte toute la carcasse\'85
+\par
+\par \endash Crois-tu\~? fit La Gournerie qui regardait Fanny en ricanant.
+\par
+\par Et D\'e9chelette, avec son bon sourire\~:
+\par
+\par \endash Pourtant tu dis toujours qu\rquote il n\rquote y a que la jeunesse, tu en rab\'e2ches\'85
+\par
+\par \endash C\rquote est ma petite Cousinard qui m\rquote a fait changer d\rquote id\'e9e\'85 Cousinard, mon nouveau mod\'e8le\'85 Dix-huit ans, des ronds, des fossettes partout, un Clodion\'85 Et si bon enfant, si peuple, du Paris de la Halle o\'f9 sa m\'e8
+re vend de la volaille\'85 Elle vous a de ces mots b\'eates \'e0 l\rquote embrasser, de ces mots\'85 L\rquote autre jour, dans l\rquote atelier, elle trouve un roman de Dejoie, regarde le titre\~: }{\i Th\'e9r\'e8se}{, et le rejette avec sa jolie moue\~:
+\'ab\~Si \'e7a s\rquote \'e9tait appel\'e9 Pauv\rquote Th\'e9r\'e8se, je l\rquote aurais lu toute la nuit\~!\'85\~\'bb J\rquote en suis fou, je vous dis.
+\par
+\par \endash Du coup te voil\'e0 en m\'e9nage\~?\'85 Et dans six mois encore une rupture, des larmes comme le poing, le d\'e9go\'fbt du travail, des col\'e8res \'e0 tout tuer\'85
+\par
+\par Le front de Caoudal s\rquote assombrit\~:
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai que rien ne dure\'85 On se prend, on se quitte\'85
+\par
+\par \endash Alors pourquoi se prendre\~?
+\par
+\par \endash Eh bien, et toi\~?\'85 Crois-tu donc que tu en as pour la vie avec ta Flamande\~!\'85
+\par
+\par \endash Oh\~! nous autres, nous ne sommes pas en m\'e9nage\'85 pas vrai, Alice\~?
+\par
+\par \endash Certainement, r\'e9pondit d\rquote une voix douce et distraite la jeune femme mont\'e9e sur une chaise, en train de cueillir des glycines et des verdures pour un bouquet de table.
+\par
+\par D\'e9chelette continua\~:
+\par
+\par \endash Il n\rquote y aura pas de rupture entre nous, \'e0 peine une quitterie\'85 Nous avons fait un bail de deux mois \'e0 passer ensemble\~; le dernier jour on se s\'e9parera sans d\'e9sespoir et sans surprise\'85 Moi je retournerai \'e0 Ispahan
+\endash je viens de retenir mon }{\i sleeping}{ \endash et Alice rentrera dans son petit appartement de la rue Labruy\'e8re qu\rquote elle a toujours gard\'e9.
+\par
+\par \endash Troisi\'e8me au-dessus de l\rquote entresol, tout ce qu\rquote il y a de plus commode pour se fiche par la fen\'eatre\~!
+\par
+\par En disant cela, la jeune femme souriait, rousse et lumineuse dans le jour tombant, sa lourde grappe de fleurs mauves \'e0 la main\~; mais l\rquote accent de sa parole \'e9tait si profond, si grave, que personne ne r\'e9pondit. Le vent fra\'ee
+chissait, les maisons d\rquote en face semblaient plus hautes.
+\par
+\par \endash Allons nous mettre \'e0 table, cria le colonel\'85 Et disons des choses fol\'e2tres\'85
+\par
+\par \endash Oui, c\rquote est cela, }{\i gaudeamus}{ }{\i igitur}{\'85 amusons-nous pendant que nous sommes jeunes, n\rquote est-ce pas, Caoudal\~?\'85 dit La Gournerie avec un rire qui sonnait faux.
+\par
+\par Jean, quelques jours apr\'e8s, passait de nouveau rue de Rome, il trouvait l\rquote atelier ferm\'e9, le grand rideau de coutil descendu sur la vitre, un silence morne des caves jusqu\rquote \'e0 la toiture en terrasse. D\'e9chelette \'e9tait parti, \'e0
+ l\rquote heure indiqu\'e9e, le bail fini. Et lui pensait\~:
+\par
+\par \endash C\rquote est beau de faire ce qu\rquote on veut dans l\rquote existence, de gouverner sa raison et son c\'9cur\'85 Aurai-je jamais ce courage\~?\'85
+\par
+\par Une main se posa sur son \'e9paule\~:
+\par
+\par \endash Bonjour, Gaussin\~!\'85
+\par
+\par D\'e9chelette, l\rquote air fatigu\'e9, plus jaune et plus fronc\'e9 que d\rquote habitude, lui expliqua qu\rquote il ne partait pas encore, retenu \'e0 Paris par quelques affaires, et qu\rquote il habitait le Grand-H\'f4tel, l\rquote
+atelier lui faisant horreur depuis cette histoire \'e9pouvantable\'85
+\par
+\par \endash Quoi donc\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai, vous ne savez pas\'85 Alice est morte\'85 Elle s\rquote est tu\'e9e\'85 Attendez-moi, que je regarde si j\rquote ai des lettres\'85
+\par
+\par Il revint presque aussit\'f4t, et tout en faisant sauter des bandes de journaux d\rquote un doigt nerveux, il parlait sourdement, comme un somnambule, sans regarder Gaussin qui marchait pr\'e8s de lui\~:
+\par
+\par \endash Oui, tu\'e9e, jet\'e9e par la fen\'eatre, comme elle l\rquote avait dit le soir o\'f9 vous \'e9tiez l\'e0\'85 Qu\rquote est-ce que vous voulez\~?\'85 moi, je ne savais pas, je ne pouvais pas me douter\'85 Le jour o\'f9
+ je devais partir, elle me dit d\rquote un air tranquille\~: \'ab\~Emm\'e8ne-moi, D\'e9chelette\'85 ne me laisse pas seule\'85 je ne pourrai plus vivre sans toi\'85\~\'bb \'c7a me faisait rire. Me voyez-vous avec une femme, l\'e0-bas, chez ces Kurdes\'85
+ Le d\'e9sert, les fi\'e8vres, les nuits de bivouac\'85 }{\caps \'e0}{ d\'eener, elle me r\'e9p\'e9tait encore\~: \'ab\~Je ne te g\'eanerai pas, tu verras comme je serai gentille\'85\~\'bb Puis, voyant qu\rquote elle me faisait de la peine, elle n\rquote
+a plus insist\'e9\'85 Apr\'e8s, nous sommes all\'e9s aux Vari\'e9t\'e9s dans une baignoire\'85 tout cela convenu d\rquote avance\'85 Elle paraissait contente, me tenait la main tout le temps et murmurait\~: \'ab\~Je suis bien\'85\~\'bb
+ Comme je partais dans la nuit, je la ramenai chez elle en voiture\~; mais nous \'e9tions tristes tous deux, sans parler. Elle ne me dit m\'eame pas merci pour un petit paquet que je lui glissai dans la poche, de quoi vivre tranquille un an ou deux. Arriv
+\'e9s rue Labruy\'e8re, elle me demande de monter\'85 Je ne voulais pas. \'ab\~Je t\rquote en prie\'85 jusqu\rquote \'e0 la porte seulement.\~\'bb Mais l\'e0 je tins bon, je n\rquote entrai pas. Ma place \'e9tait retenue, mon sac fait, puis j\rquote
+avais trop dit que je partirais\'85 En descendant, le c\'9cur un peu gros, j\rquote entendais qu\rquote elle me criait quelque chose comme \'ab\~\'85 plus vite que toi\'85\~\'bb mais je ne compris qu\rquote en bas, dans la rue\'85 Oh\~!\'85
+\par
+\par Il s\rquote arr\'eata, les yeux \'e0 terre, devant l\rquote horrible vision que le trottoir lui pr\'e9sentait maintenant \'e0 chaque pas, cette masse inerte et noire qui r\'e2lait\'85
+\par
+\par \endash Elle est morte deux heures apr\'e8s, sans un mot, sans une plainte, me fixant de ses prunelles d\rquote or. Souffrait-elle\~? m\rquote a-t-elle reconnu\~? Nous l\rquote avions couch\'e9e sur son lit, tout habill\'e9
+e, une grande mantille de dentelle enveloppant la t\'eate d\rquote un c\'f4t\'e9, pour cacher la blessure du cr\'e2ne. Tr\'e8s p\'e2le, avec un peu de sang sur la tempe, elle \'e9tait encore jolie, si douce\'85
+ Mais comme je me penchais pour essuyer cette goutte de sang qui revenait toujours, in\'e9puisable \endash son regard m\rquote a sembl\'e9 prendre une expression indign\'e9e et terrible\'85 Une mal\'e9diction muette que la pauvre fille me jetait\'85
+ Aussi qu\rquote est-ce que \'e7a me faisait de rester quelque temps encore ou de l\rquote emmener avec moi, pr\'eate \'e0 tout, si peu g\'eanante\~?\'85 Non, l\rquote orgueil, l\rquote ent\'eatement d\rquote une parole dite\'85 Eh bien, je n\rquote
+ai pas c\'e9d\'e9, et elle est morte, morte de moi qui l\rquote aimais pourtant\'85
+\par
+\par Il se montait, parlait tout haut, suivi de l\rquote \'e9tonnement des gens qu\rquote il coudoyait en descendant la rue d\rquote Amsterdam\~; et Gaussin, passant devant son ancien logis dont il apercevait le balcon, la v\'e9randa, faisait un ret
+our vers Fanny et leur propre histoire, se sentait pris d\rquote un frisson, pendant que D\'e9chelette continuait\~:
+\par
+\par \endash Je l\rquote ai conduite \'e0 Montparnasse, sans amis, sans famille\'85 J\rquote ai voulu \'eatre seul \'e0 m\rquote occuper d\rquote elle\'85 Et depuis, je suis l\'e0, pensant toujours \'e0 la m\'eame chose, ne pouvant me d\'e9cider \'e0
+ partir avec cette id\'e9e obs\'e9dante, et fuyant ma maison o\'f9 j\rquote ai pass\'e9 deux mois si heureux \'e0 c\'f4t\'e9 d\rquote elle\'85 Je vis dehors, je cours, j\rquote essaye de me distraire, d\rquote \'e9chapper \'e0 cet \'9cil de morte qui m
+\rquote accuse sous un filet de sang\'85
+\par
+\par Et s\rquote arr\'eatant, but\'e9 \'e0 ce remords, avec deux grosses larmes qui glissaient sur son petit nez camard si bon, si \'e9pris de la vie, il disait\~:
+\par
+\par \endash Voyons, mon ami\~; je ne suis pourtant pas m\'e9chant\'85 C\rquote est un peu fort tout de m\'eame que j\rquote aie fait \'e7a\'85
+\par
+\par Jean essayait de le consoler, rejetant tout sur un hasard, un mauvais sort\~; mais D\'e9chelette r\'e9p\'e9tait en secouant la t\'eate, les dents serr\'e9es\~:
+\par
+\par \endash Non, non\'85 Je ne me pardonnerai jamais\'85 Je voudrais me punir\'85
+\par
+\par Ce d\'e9sir d\rquote une expiation ne cessa de le hanter, il en parlait \'e0 tous ses amis, \'e0 Gaussin qu\rquote il venait prendre \'e0 la sortie du bureau.
+\par
+\par \'ab\~Allez-vous-en donc, D\'e9chelette\'85 Voyagez, travaillez, \'e7a vous distraira\'85\~\'bb lui r\'e9p\'e9taient Caoudal et les autres, un peu inquiets de son id\'e9e fixe, de cet acharnement \'e0 leur faire r\'e9p\'e9ter qu\rquote il n\rquote \'e9
+tait pas m\'e9chant. Enfin un soir, soit qu\rquote il e\'fbt voulu revoir l\rquote atelier avant de partir, ou qu\rquote un projet tr\'e8s arr\'eat\'e9 d\rquote en finir avec sa peine l\rquote y e\'fbt amen\'e9, il rentra chez lui et au matin des o
+uvriers descendant des faubourgs \'e0 leur travail le ramass\'e8rent, le cr\'e2ne en deux, sur le trottoir devant sa porte, mort du m\'eame suicide que la femme, avec les m\'eames affres, le m\'eame fracassement d\rquote un d\'e9sespoir jet\'e9 \'e0
+ la rue.
+\par
+\par Dans l\rquote atelier en demi-jour, une foule se pressait, d\rquote artistes, de mod\'e8les, de femmes de th\'e9\'e2tre, tous les danseurs, tous les soupeurs des derni\'e8res f\'eates. C\rquote \'e9tait un bruit pi\'e9tin\'e9, chuchot\'e9
+, une rumeur de chapelle sous la flamme courte des cierges. On regardait \'e0 travers les lianes, les feuillages, le corps expos\'e9 dans une \'e9toffe de soie ramag\'e9e de fleurs d\rquote or, coiff\'e9 en turban pour la hideuse plaie de la t\'ea
+te, et tout de son long \'e9tendu, les mains blanches en avant qui disaient l\rquote abandon, le d\'e9liement supr\'eame, sur le divan bas ombrag\'e9 de glycines o\'f9 Gaussin et sa ma\'eetresse s\rquote \'e9taient connus l\'e0 nuit du bal.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96261186}X{\*\bkmkend _Toc96261186}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par On en meurt donc quelquefois de ces ruptures\~!\'85 Maintenant, quand ils se disputaient, Jean n\rquote osait plus parler de son d\'e9part, il ne criait plus, exasp\'e9r\'e9\~:
+\par
+\par \endash Heureusement, \'e7a va finir.
+\par
+\par Elle n\rquote aurait eu qu\rquote \'e0 r\'e9pondre\~:
+\par
+\par \endash C\rquote est bien, va-t\rquote en\'85 moi, je me tuerai, je ferai comme l\rquote autre\'85
+\par
+\par Et cette menace qu\rquote il croyait comprendre dans la m\'e9lancolie de ses regards et des airs qu\rquote elle chantait, dans la songerie de ses silences, le troublait jusqu\rquote \'e0 l\rquote \'e9pouvante.
+\par
+\par Cependant il avait pass\'e9 l\rquote examen de classement qui termine, pour les attach\'e9s consulaires, le stage minist\'e9riel\~; re\'e7u dans un bon rang, on allait le d\'e9signer pour un des premiers postes libres, ce n\rquote \'e9tait plus qu\rquote
+une affaire de semaines, de jours\~!\'85 Et autour d\rquote eux, dans cette fin de saison aux soleils de plus en plus brefs, tout se h\'e2tait aussi vers les changements de l\rquote hiver. Un matin, Fanny, ouvrant la fen\'ea
+tre devant le premier brouillard, s\rquote \'e9criait\~:
+\par
+\par \endash Tiens, les hirondelles sont parties\'85
+\par
+\par L\rquote une apr\'e8s l\rquote autre, les maisons bourgeoises du pays fermaient leurs persiennes\~; sur la route de Versailles, des voitures de d\'e9m\'e9nagement se succ\'e9daient, de grands omnibus de campagne charg\'e9s de paquets, avec des pan
+aches de plantes vertes sur la plate-forme, pendant que les feuilles s\rquote en allaient par tourbillons, roulaient comme les nuages en fuite sous le ciel bas, et que les meules montaient dans les champs d\'e9garnis. Derri\'e8re le verger, d\'e9pouill
+\'e9, rapetiss\'e9 par le manque de verdure, les chalets ferm\'e9s, les s\'e9choirs des blanchisseries aux toits rouges se massaient en paysage triste, et de l\rquote autre c\'f4t\'e9 de la maison, la voie ferr\'e9e mise \'e0 nu d\'e9
+roulait tout le long des bois en grisaille sa noire ligne voyageuse.
+\par
+\par Quelle cruaut\'e9 de la laisser l\'e0 toute seule dans cette tristesse des choses\~! Il sentait son c\'9cur d\'e9faillir d\rquote avance\~; jamais il n\rquote aurait le courage de l\rquote adieu. C\rquote \'e9tait bien l\'e0-dessus qu\rquote
+elle comptait, l\rquote attendant \'e0 cette minute supr\'eame, et jusque-l\'e0 tranquille, ne parlant de rien, fid\'e8le \'e0 sa promesse de ne pas mettre d\rquote entraves \'e0 ce d\'e9part de tout temps pr\'e9
+vu et consenti. Un jour, il rentra avec cette nouvelle\~:
+\par
+\par \endash Je suis nomm\'e9\'85
+\par
+\par \endash Ah\~!\'85 et o\'f9 donc\~?\'85
+\par
+\par Elle questionnait, l\rquote air indiff\'e9rent, mais les l\'e8vres et les yeux d\'e9color\'e9s, une telle crispation sur tout le visage qu\rquote il ne la fit pas plus longtemps attendre\~:
+\par
+\par \endash Non, non\'85 pas encore\'85 J\rquote ai c\'e9d\'e9 mon tour \'e0 H\'e9douin\'85 \'e7a nous donne au moins six mois.
+\par
+\par Ce fut un d\'e9bordement de larmes, de rires, de baisers fous qui balbutiaient\~:
+\par
+\par \endash Merci, merci\'85 Quelle bonne vie je vais te faire maintenant\~!\'85 C\rquote \'e9tait \'e7a, vois-tu, qui me rendait m\'e9chante, cette id\'e9e de d\'e9part\'85
+\par
+\par Elle allait s\rquote y pr\'e9parer mieux, s\rquote y r\'e9signer petit \'e0 petit. Et puis, dans six mois, ce ne serait plus l\rquote automne, avec le contre-coup de ces histoires de mort.
+\par
+\par Elle tint parole. Plus de nerfs, plus de querelles\~; et m\'eame, pour \'e9viter les ennuis caus\'e9s par l\rquote enfant, elle se d\'e9cidait \'e0 le mettre en pension \'e0 Versailles. Il ne sortait que le dimanche, et si ce nouveau r\'e9
+gime ne modifiait pas encore sa nature rebelle et sauvage, du moins il lui apprenait l\rquote hypocrisie. On vivait au calme, les d\'eeners avec les Hett\'e9ma savour\'e9s sans orage, et le piano rouvert pour les partitions favorites. Mais au fond, Jean r
+estait plus troubl\'e9, plus perplexe que jamais, se demandant o\'f9 le m\'e8nerait sa faiblesse, songeant parfois \'e0 renoncer aux consulats, \'e0 passer dans le service des bureaux. C\rquote \'e9tait Paris, le bail du m\'e9nage ind\'e9finiment renouvel
+\'e9\~; mais tout le r\'eave de sa jeunesse \'e0 bas, et le d\'e9sespoir des siens, la brouille certaine avec son p\'e8re qui ne lui pardonnerait pas cet abandon, surtout lorsqu\rquote il en saurait les causes.
+\par
+\par Et pour qui\~?\'85 Pour une cr\'e9ature vieillie, fan\'e9e, qu\rquote il n\rquote aimait plus, il en avait eu la preuve en face de ses amants\'85 Quel mal\'e9fice tenait donc, dans cette vie \'e0 deux\~?
+\par
+\par Comme il montait en wagon, un matin, aux derniers jours d\rquote octobre, un regard de jeune fille lev\'e9 vers le sien lui rappela tout \'e0 coup sa rencontre du bois, cette gr\'e2ce radieuse de femme-enfant, dont le souvenir l\rquote
+avait poursuivi pendant des mois. Elle portait la m\'eame robe claire que le soleil tachait si joliment sous les branches, mais recouverte d\rquote un grand manteau de voyage\~; et dans le wagon, des livres, un petit sac, un bouquet de gr
+ands roseaux, et des derni\'e8res fleurs disaient le retour vers Paris, la fin de la vill\'e9giature. Elle aussi l\rquote avait reconnu, d\rquote un demi-sourire frissonnant sur la limpidit\'e9 d\rquote eau de source de ses yeux\~
+; et ce fut, pendant une seconde, l\rquote entente inexprim\'e9e de la m\'eame pens\'e9e chez ces deux \'eatres.
+\par
+\par \'ab\~Comment va votre m\'e8re, M.\~d\rquote Armandy\~?\~\'bb demanda tout \'e0 coup le vieux Bouchereau que Jean, \'e9bloui, n\rquote avait pas vu d\rquote abord dans son coin, enfoui et lisant, sa p\'e2le figure inclin\'e9e.
+\par
+\par Jean donna des nouvelles, tr\'e8s touch\'e9 qu\rquote on se souv\'eent des siens et de lui, bien plus \'e9mu encore, quand la jeune fille s\rquote informa des deux petites bessonnes qui avaient \'e9crit \'e0
+ son oncle une si gentille lettre pour le remercier des soins donn\'e9s \'e0 leur m\'e8re\'85 Elle les connaissait\~!\'85 cela le remplit de joie\~; puis comme il \'e9tait, para\'eet-il, d\rquote une sensibilit\'e9 extraordinaire ce matin-l\'e0
+, il devint triste aussit\'f4t, en apprenant qu\rquote ils rentraient \'e0 Paris, que Bouchereau allait prendre son cours de semestre \'e0 l\rquote }{\caps \'e9}{cole de M\'e9decine. Il n\rquote aurait plus la chance de la revoir\'85
+ Et les champs filant aux porti\'e8res, splendides tout \'e0 l\rquote heure, lui semblaient lugubres, \'e9clair\'e9s d\rquote une lumi\'e8re d\rquote \'e9clipse.
+\par
+\par Le train siffla longuement\~; on arrivait. Il salua, les perdit, mais \'e0 la sortie de la gare ils se retrouv\'e8rent, et Bouchereau dans le tumulte de la presse l\rquote avertit qu\rquote \'e0 partir du jeudi suivant il restait chez lui, place Vend\'f4
+me\'85 si le c\'9cur lui disait d\rquote une tasse de th\'e9\'85 Elle donnait le bras \'e0 son oncle, et il sembla \'e0 Jean que c\rquote \'e9tait elle qui l\rquote invitait sans rien dire.
+\par
+\par Apr\'e8s avoir d\'e9cid\'e9 plusieurs fois qu\rquote il irait chez Bouchereau, puis qu\rquote il n\rquote irait pas \endash car \'e0 quoi bon se donner des regrets inutiles\~? \endash il pr\'e9vint pourtant chez lui qu\rquote il y aurait bient\'f4
+t une grande soir\'e9e au minist\'e8re \'e0 laquelle il lui faudrait assister. Fanny visitait son habit, lui faisait repasser des cravates blanches\~; et brusquement, le jeudi soir, il n\rquote eut plus la moindre envie de sortir. Mais sa ma\'ee
+tresse le raisonnait sur la n\'e9cessit\'e9 de cette corv\'e9e, se reprochant de l\rquote avoir trop absorb\'e9, gard\'e9 pour elle en \'e9go\'efste, et elle le d\'e9cidait, achevait de l\rquote habiller avec des jeux tendres, retouchait le n\'9c
+ud de sa cravate, le pli de ses cheveux, riait parce que ses doigts sentaient la cigarette qu\rquote elle reprenait et posait sur la chemin\'e9e \'e0 toute minute, et que cela ferait faire la grimace aux danseuses. Et de la voir tr\'e8s gaie et tr\'e8
+s bonne, il avait le remords de son mensonge, serait volontiers rest\'e9 pr\'e8s d\rquote elle au coin du feu, si Fanny ne l\rquote e\'fbt forc\'e9\~: \'ab\~Je veux\'85 il le faut\~\'bb, tendrement pouss\'e9 dehors dans la nuit du chemin.
+\par
+\par Il \'e9tait tard quand il rentra\~; elle dormait, et la lampe allum\'e9e sur ce sommeil de fatigue lui rappela une rentr\'e9e pareille, trois ans pass\'e9s d\'e9j\'e0, apr\'e8s les r\'e9v\'e9lations terribles qu\rquote on venait de lui faire. Comme il s
+\rquote \'e9tait montr\'e9 l\'e2che alors\~! Par quelle aberration ce qui devait briser sa cha\'eene l\rquote avait-il riv\'e9e plus solidement\~?\'85 Une naus\'e9e lui monta aux l\'e8vres, de d\'e9go\'fbt. La chambre, le lit, la femme lui faisaient \'e9
+galement horreur\~; il prit la lumi\'e8re, l\rquote emporta dans la pi\'e8ce \'e0 c\'f4t\'e9, doucement. Il d\'e9sirait tant \'eatre seul pour songer \'e0 ce qui lui arrivait\'85 oh\~! rien, presque rien\'85..
+\par
+\par Il aimait.
+\par
+\par Il y a dans certains mots que nous employons ordinairement un ressort cach\'e9 qui tout \'e0 coup les ouvre jusqu\rquote au fond, nous les explique dans leur intimit\'e9 exceptionnelle\~
+; puis le mot se replie, reprend sa forme banale et roule insignifiant, us\'e9 par l\rquote habitude et le machinal. L\rquote amour est un de ces mots-l\'e0\~; ceux pour qui sa clart\'e9 s\rquote est une fois traduite enti\'e8re, comprendront l\rquote
+angoisse d\'e9licieuse o\'f9 vivait Jean depuis une heure, sans bien se rendre compte d\rquote abord de ce qu\rquote il \'e9prouvait.
+\par
+\par L\'e0-bas, place Vend\'f4me, dans ce coin de salon o\'f9 ils \'e9taient rest\'e9s longtemps \'e0 causer ensemble, il ne sentait rien qu\rquote un grand bien-\'eatre, un charme doux qui l\rquote enveloppait. Ce n\rquote est qu\rquote
+une fois dehors, la porte retomb\'e9e sur lui, qu\rquote il avait \'e9t\'e9 saisi d\rquote une all\'e9gresse folle, puis d\rquote une d\'e9faillance \'e0 croire que toutes ses veines s\rquote ouvraient\~: \'ab\~Qu\rquote est-ce que j\rquote ai, mon Dieu\~
+?\'85\~\'bb Et le Paris qu\rquote il traversait pour revenir lui paraissait tout nouveau, f\'e9erique, \'e9largi, radieux. Oui, \'e0 cette heure o\'f9 les b\'eates de nuit sont l\'e2ch\'e9es et circulent, o\'f9 la vase des \'e9gouts remonte, s\rquote \'e9
+tale, grouille sous le gaz jaune, lui l\rquote amant de Sapho, curieux de toutes les d\'e9bauches, le Paris que peut voir la jeune fille revenant du bal avec des airs de valse plein la t\'eate qu\rquote elle redit aux \'e9
+toiles sous les blancheurs de sa parure, ce Paris chaste baign\'e9 de lune claire o\'f9 s\rquote \'e9closent les \'e2mes vierges, c\rquote est ce Paris qu\rquote il avait vu\~!\'85 Et tout \'e0 coup, comme il montait le large escalier de la gare, si pr
+\'e8s du retour vers le mauvais g\'eete, il se surprenait \'e0 dire tout haut\~: \'ab\~Mais je l\rquote aime\'85 je l\rquote aime\'85\~\'bb et c\rquote est ainsi qu\rquote il l\rquote avait appris.
+\par
+\par \endash Tu es l\'e0, Jean\~?\'85 Que fais-tu donc\~?
+\par
+\par Fanny s\rquote \'e9veille en sursaut, effray\'e9e de ne pas le sentir \'e0 c\'f4t\'e9 d\rquote elle. Il faut venir l\rquote embrasser, mentir, raconter le bal du minist\'e8re, dire s\rquote il y avait de jolies toilettes et avec qui il a dans\'e9\~
+; mais pour \'e9chapper \'e0 cette inquisition, surtout aux caresses qu\rquote il redoute, tout impr\'e9gn\'e9 du souvenir de l\rquote autre, il invente un travail press\'e9, les dessins d\rquote Hett\'e9ma.
+\par
+\par \endash Il n\rquote y a plus de feu\~; tu vas avoir froid.
+\par
+\par \endash Non, non\'85
+\par
+\par \endash Au moins laisse la porte ouverte, que je voie ta lampe\'85
+\par
+\par Il doit jouer son mensonge jusqu\rquote au bout, installer la table, les \'e9pures\~; puis assis, immobile, retenant son souffle, il songe, il se rappelle, et, pour fixer son r\'eave, le raconte \'e0 C\'e9
+saire dans une longue lettre, pendant que le vent de nuit remue les branches qui craquent sans un froissement de feuilles, que les trains se succ\'e8dent en grondant et que La Balue, troubl\'e9 par la lumi\'e8re, s\rquote
+agite dans sa petite cage, sautille d\rquote un perchoir \'e0 l\rquote autre avec des cris h\'e9sitants.
+\par
+\par Il dit tout, la rencontre dans les bois, le wagon, son \'e9motion singuli\'e8re \'e0 l\rquote entr\'e9e de ces salons qu\rquote
+il avait vus si lugubres et tragiques le jour de la consultation, des chuchotements furtifs dans les portes, de tristes regards \'e9chang\'e9s de chaise \'e0 chaise, et qui, ce soir, s\rquote ouvraient anim\'e9s et bru
+yants en une longue enfilade lumineuse. Bouchereau lui-m\'eame n\rquote avait plus sa physionomie dure, cet \'9cil noir, fouilleur et d\'e9concertant sous ses gros sourcils d\rquote \'e9toupe, mais une expression repos\'e9
+e et paternelle de bonhomme qui consent \'e0 ce que l\rquote on s\rquote amuse chez lui.
+\par
+\par \'ab\~Tout \'e0 coup elle est venue vers moi et je n\rquote ai plus rien vu\'85 Mon ami, elle s\rquote appelle Ir\'e8ne, elle est jolie, l\rquote air bon, les cheveux de ce brun dor\'e9 des Anglaises, une bouche d\rquote enfant toujours pr\'eate \'e0 rire
+\'85 Oh\~! pas ce rire sans gaiet\'e9, qui agace chez tant de femmes\~; une vraie expansion de jeunesse et de bonheur\'85 Elle est n\'e9e \'e0 Londres\~; mais son p\'e8re \'e9tait Fran\'e7ais et elle n\rquote a pas d\rquote
+accent du tout, seulement une adorable fa\'e7on de prononcer certains mots, de dire \'ab\~uncl\'e9\~\'bb qui chaque fois met une caresse dans les yeux du vieux Bouchereau. Il l\rquote a prise avec lui pour soulager la famille de son fr\'e8
+re qui est nombreuse, et remplacer la s\'9cur d\rquote Ir\'e8ne, l\rquote a\'een\'e9e, mari\'e9e depuis deux ans \'e0 son chef de clinique. Mais elle, voil\'e0, les m\'e9decins ne lui vont gu\'e8re\'85 Comme elle m\rquote a amus\'e9 avec la b\'ea
+tise de ce jeune savant exigeant de sa fianc\'e9e, sur toute chose, un engagement formel et solennel de l\'e9guer leur deux corps \'e0 la Soci\'e9t\'e9 d\rquote anthropologie\~! \'85 Elle, c\rquote est un oiseau voyageur. Elle aime les bateaux, la mer\~;
+la vue d\rquote un beaupr\'e9 tourn\'e9 au large lui prend le c\'9cur\'85 Elle me disait tout cela librement, en camarade, bien }{\i miss}{ d\rquote allures, malgr\'e9 sa gr\'e2ce parisienne, et je l\rquote \'e9
+coutais ravi de sa voix, de son rire, de la conformit\'e9 de nos go\'fbts, d\rquote une certitude intime que le bonheur de ma vie \'e9tait l\'e0, \'e0 c\'f4t\'e9 de ma main, et que je n\rquote avais qu\rquote \'e0 le saisir, l\rquote
+emporter loin, bien loin, o\'f9 m\rquote enverrait la carri\'e8re aventureuse\'85\~\'bb
+\par
+\par }\pard\plain \s18\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\endash Viens donc te coucher, m\rquote ami\'85
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Il tressaute, s\rquote arr\'eate, cache instinctivement la lettre qu\rquote il est en train d\rquote \'e9crire\~!
+\par
+\par \endash Tout \'e0 l\rquote heure\'85 Dors, dors\'85
+\par
+\par Il lui parle avec col\'e8re et, le dos tendu, \'e9coute le sommeil revenir dans cette respiration de femme, car ils sont tr\'e8s pr\'e8s l\rquote un de l\rquote autre, et si loin\~!
+\par
+\par \'ab\~\'85 Quoi qu\rquote il arrive, ce sera la d\'e9livrance que cette rencontre et cet amour. Tu connais ma vie\~; tu as compris, sans que nous en parlions jamais, qu\rquote elle est la m\'eame qu\rquote autrefois, que je n\rquote ai pas pu m\rquote
+affranchir. Mais ce que tu ne sais pas, c\rquote est que j\rquote \'e9tais pr\'eat \'e0 sacrifier fortune, avenir, tout, \'e0 cette habitude fatale o\'f9 je m\rquote enlisais un peu plus chaque jour. Maintenant, j\rquote ai trouv\'e9
+ le ressort, le point d\rquote appui qui me manquait\~; et pour ne plus laisser de recours \'e0 ma faiblesse, je me suis jur\'e9 de ne retourner l\'e0-bas que libre et s\'e9par\'e9\'85 }{\caps \'e0}{ demain l\rquote \'e9vasion\'85\~\'bb
+\par
+\par Ce ne fut ni le lendemain ni le jour suivant. Il fallait un moyen pour s\rquote \'e9vader, un pr\'e9texte, le d\'e9nouement d\rquote une querelle o\'f9 l\rquote on crie\~: \'ab\~Je m\rquote en vais\~\'bb, pour ne plus revenir\~
+; et Fanny se montrait douce et gaie comme aux premiers temps illusionn\'e9s du m\'e9nage.
+\par
+\par \'c9crire \'ab\~c\rquote est fini\~\'bb sans plus d\rquote explications\~?\'85 Mais cette violente ne se r\'e9signerait pas ainsi, le relancerait, s\rquote acharnerait jusqu\rquote \'e0 la porte de son h\'f4tel, de son bureau. Non, mieux vaudrait l
+\rquote attaquer de face, la convaincre de l\rquote irr\'e9vocable, du d\'e9finitif de cette rupture, et sans col\'e8re comme sans piti\'e9, lui en \'e9num\'e9rer les causes.
+\par
+\par Mais avec ces r\'e9flexions, une peur lui revint du suicide d\rquote Alice Dor\'e9. Il y avait devant chez eux, de l\rquote autre c\'f4t\'e9 du pav\'e9, une ruelle en pente conduisant \'e0 la voie et ferm\'e9e d\rquote une barri\'e8re\~
+; les voisins prenaient par l\'e0, les jours de presse, pour suivre les rails jusqu\rquote \'e0 la gare. Et l\rquote imagination du M\'e9ridional voyait, apr\'e8s leur sc\'e8ne de rupture, sa ma\'eetresse s\rquote \'e9chapper sur la route, joindre l
+a traverse, se jeter sous les roues du train qui l\rquote emportait. Cette crainte l\rquote obs\'e9dait au point que la seule pens\'e9e de cette barri\'e8re battante, entre deux murs charg\'e9s de lierre, lui faisait reculer l\rquote explication.
+\par
+\par Encore s\rquote il avait eu l\'e0 un ami, quelqu\rquote un pour la garder, l\rquote assister \'e0 cette premi\'e8re crise\~; mais, terr\'e9s dans leur collage comme des marmottes, ils ne connaissaient personne, et ce n\rquote \'e9tait pas les Hett\'e9
+ma, ces monstrueux \'e9go\'efstes luisants et noy\'e9s de graisse, bestialis\'e9s encore par l\rquote approche de leur hivernage d\rquote Esquimaux, que la malheureuse aurait pu appeler au secours de son d\'e9sespoir et de son abandon.
+\par
+\par Il fallait rompre, pourtant, et rompre vite. Malgr\'e9 sa promesse \'e0 lui-m\'eame, Jean \'e9tait retourn\'e9 deux ou trois fois place Vend\'f4me, de plus en plus \'e9pris\~; et quoiqu\rquote il n\rquote e\'fbt rien dit encore, l\rquote accueil \'e0
+ bras ouverts du vieux Bouchereau, l\rquote attitude d\rquote Ir\'e8ne o\'f9 se m\'ealaient dans la r\'e9serve une tendresse, une indulgence, et comme l\rquote attente \'e9mue de la d\'e9claration, tout l\rquote avertissait de ne plus tarder.
+ Puis le supplice de mentir, les pr\'e9textes qu\rquote il inventait pour Fanny, et l\rquote esp\'e8ce de sacril\'e8ge d\rquote aller des baisers de Sapho \'e0 la cour discr\'e8te, balbutiante\'85
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96261187}XI{\*\bkmkend _Toc96261187}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Au milieu de ces alternatives, il trouvait au minist\'e8re, sur sa table, la carte d\rquote un monsieur venu d\'e9j\'e0 deux fois dans la matin\'e9e, disait l\rquote huissier avec un certain respect de la nomenclature suivante\~:
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {C. GAUSSIN D\rquote ARMANDY
+\par
+\par }\pard\plain \s34\qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \i\f40\fs32\lang1036\cgrid {\i0 Pr\'e9sident des Submersionnistes de la Vall\'e9e du Rh\'f4ne,
+\par Membre du Comit\'e9 central d\rquote \'e9tude et de vigilance,
+\par D\'e9l\'e9gu\'e9 d\'e9partemental, etc., etc.
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par L\rquote oncle C\'e9saire \'e0 Paris\~!\'85 Le F\'e9nat d\'e9l\'e9gu\'e9, membre d\rquote un comit\'e9 de vigilance\~!\'85 Sa stupeur durait encore, quand l\rquote
+oncle parut, toujours brun comme une pomme de pin, ses yeux fous, son rire au coin des tempes, sa barbe du temps de la Ligue, mais au lieu de l\rquote \'e9ternelle veste de futaine \'e0 c\'f4
+tes, une redingote en drap neuf bridant sur le ventre et donnant au petit homme une majest\'e9 vraiment pr\'e9sidentielle.
+\par
+\par Ce qui l\rquote amenait \'e0 Paris\~? L\rquote achat d\rquote une machine \'e9l\'e9vatoire pour l\rquote immersion de ses nouvelles vignes \endash il pronon\'e7ait le mot \'ab\~\'e9l\'e9vatoire\~\'bb avec une conviction qui le grandissait \'e0
+ ses propres yeux \endash , puis la commande de son buste que ses coll\'e8gues lui demandaient pour orner la salle du conseil.
+\par
+\par \endash Tu as vu, ajouta-t-il d\rquote un air modeste, ils m\rquote ont nomm\'e9 pr\'e9sident\'85 Mon id\'e9e de submersion bouleverse le Midi\'85 Et dire que c\rquote est moi, le F\'e9nat, qui suis en train de sauver les vins de France\~!\'85 Il n
+\rquote y a que les toqu\'e9s, vois-tu.
+\par
+\par Mais le but principal de son voyage, c\rquote \'e9tait la rupture avec Fanny. Comprenant que l\rquote affaire tra\'eenait en longueur, il venait donner un coup de main.
+\par
+\par \endash Je m\rquote y connais, tu penses\'85 Quand courbebaisse a l\'e2ch\'e9 la sienne pour se marier\'85
+\par
+\par Avant d\rquote attaquer son histoire, il s\rquote arr\'eata et, d\'e9boutonnant sa redingote, il en tira un petit portefeuille rondement tendu\~:
+\par
+\par \endash D\rquote abord, d\'e9barrasse-moi de ceci\'85 B\'e9 oui\~! l\rquote argent\'85 la lib\'e9ration du territoire\'85
+\par
+\par Il se trompa au geste de son neveu, comprit qu\rquote il refusait par discr\'e9tion\~:
+\par
+\par \endash Prends donc\~! prends donc\~!\'85 C\rquote est ma fiert\'e9 de pouvoir rendre au fils un peu de ce que le p\'e8re a fait pour moi\'85 D\rquote ailleurs, Divonne le veut ainsi. Elle est au courant de l\rquote affaire, et si contente que tu penses
+\'e0 te marier, \'e0 secouer ton vieux crampon\~!
+\par
+\par Dans la bouche de C\'e9saire, apr\'e8s le service que sa ma\'eetresse lui avait rendu, Jean trouva \'ab\~vieux crampon\~\'bb un peu injuste, et c\rquote est avec une pointe d\rquote amertume qu\rquote il r\'e9pondit\~:
+\par
+\par \endash Reprenez votre portefeuille, mon oncle\'85 vous savez mieux que personne combien ces questions sont indiff\'e9rentes \'e0 Fanny.
+\par
+\par \endash Oui, c\rquote \'e9tait une bonne fille\'85 dit l\rquote oncle en oraison fun\'e8bre, et il ajouta, clignant sa patte d\rquote oie\~: Garde toujours l\rquote argent\'85 Avec les tentations de Paris, je l\rquote
+aime mieux entre tes mains que dans les miennes\~; et puis il en faut pour les ruptures comme pour les duels\'85
+\par
+\par Il se leva l\'e0-dessus, d\'e9clarant qu\rquote il mourait de faim et que cette grosse question se discuterait mieux, la fourchette \'e0 la main, en d\'e9jeunant. Toujours la l\'e9g\'e8ret\'e9 gouailleuse du M\'e9ridional \'e0
+ traiter les affaires de femme.
+\par
+\par \endash Entre nous, petit\'85
+\par
+\par Ils \'e9taient attabl\'e9s dans un restaurant de la rue de Bourgogne, et l\rquote oncle s\rquote \'e9panouissait, la serviette au menton, tandis que Jean grignotait du bout des dents, l\rquote estomac serr\'e9.
+\par
+\par \endash \'85 Je trouve que tu prends la chose trop au tragique. Je sais bien que le premier coup est dur, l\rquote explication ennuyeuse\~; mais, si cela te co\'fbte trop, ne dis rien, fais comme Courbebaisse. Jusqu\rquote
+au matin du mariage, la Mornas a tout ignor\'e9. Le soir, en sortant de chez sa future, il allait chercher la chanteuse \'e0 son beuglant, et la reconduisait chez elle. Tu me diras que \'e7a n\rquote est pas tr\'e8s r\'e9
+gulier ni bien loyal non plus. Mais quand on n\rquote aime pas les sc\'e8nes, et avec des femmes terribles comme Paola Mornas\~!\'85 Il y avait pr\'e8s de dix ans que ce grand beau gar\'e7on tremblait devant cette petite moricaude. Pour le d\'e9
+crochage, il fallait ruser, man\'9cuvrer\'85
+\par
+\par Et voici comme il s\rquote y \'e9tait pris.
+\par
+\par La veille du mariage, un Quinze Ao\'fbt, le jour de la f\'eate, C\'e9saire proposa \'e0 la petite d\rquote aller p\'eacher une friture dans l\rquote Yvette. Courbebaisse devait venir les rejoindre pour d\'eener\~; et l\rquote on s\rquote
+en retournerait tous trois le lendemain soir, quand Paris aurait \'e9vapor\'e9 son odeur de poussi\'e8re, de carcasses de fus\'e9es et d\rquote huile \'e0 lampions. \'c7a va. Les voil\'e0 tous deux \'e9tendus dans l\rquote herbe au b
+ord de cette petite rivi\'e8re qui fr\'e9tille et luit entre ses berges basses, fait les prairies si vertes et les saules si feuillus. Apr\'e8s la p\'eache, le bain. Ce n\rquote \'e9tait pas la premi\'e8re fois qu\rquote
+il leur arrivait de nager ensemble, Paola et lui, en bons gar\'e7ons, en camarades\~; mais ce jour-l\'e0, cette petite Mornas, les bras, les jambes nues, son corps de maugrabine fait au moule, que la mouillure du costume plaquait de partout\'85 peut-\'ea
+tre aussi l\rquote id\'e9e que Courbebaisse lui avait donn\'e9 carte blanche\'85 Ah\~! la m\'e2tine\'85 Elle se retourna, le regarda dans les yeux, durement.
+\par
+\par \endash Vous savez, C\'e9saire, n\rquote y revenez plus.
+\par
+\par Il n\rquote insista pas, de peur de g\'e2ter son affaire, et se dit\~: \'ab\~Ce sera pour apr\'e8s d\'eener.\~\'bb Tr\'e8s gai, le d\'eener, sur le balcon en bois de l\rquote auberge, entre les deux drapeaux que le patron avait arbor\'e9s en l\rquote
+honneur du Quinze Ao\'fbt. Il faisait chaud, les foins sentaient bon, et l\rquote on entendait les tambours, les p\'e9tards, la musique de l\rquote orph\'e9on qui courait les rues.
+\par
+\par \endash Est-il emb\'eatant, ce Courbebaisse, de n\rquote arriver que demain, disait la Mornas, qui s\rquote \'e9tirait les bras avec un coup de champagne dans les yeux\'85, j\rquote ai envie de m\rquote amuser, moi, ce soir.
+\par
+\par \endash Et moi, donc\~!
+\par
+\par Il \'e9tait venu s\rquote appuyer \'e0 c\'f4t\'e9 d\rquote elle sur la rampe du balcon, encore br\'fblante du soleil de la journ\'e9e, et sournoisement, en sondeur, il passait le bras autour de sa taille\~:
+\par
+\par \endash Oh\~! Paola\'85 Paola\'85
+\par
+\par Cette fois, au lieu de se f\'e2cher, la chanteuse se mit \'e0 rire, mais si fort, de si bon c\'9cur qu\rquote il finit par en faire autant. M\'eame tentative repouss\'e9e de la m\'eame fa\'e7on, le soir, en rentrant de la f\'eate o\'f9 ils avaient dans
+\'e9, tir\'e9 des macarons\~; et comme leurs chambres \'e9taient voisines, elle lui chantait \'e0 travers la cloison\~: }{\i T\rquote es trop p\rquote tit, t\rquote es trop p\rquote tit}{\'85, avec toutes sortes de comparaisons d\'e9sobli
+geantes entre lui et Courbebaisse. Il se tenait pour ne pas lui r\'e9pondre, l\rquote appeler la veuve Mornas\~; mais c\rquote \'e9tait encore trop t\'f4t. Le lendemain, par exemple, en s\rquote installant devant un bon d\'e9jeuner, pendant que Paola s
+\rquote impatientait et s\rquote inqui\'e9tait, \'e0 la fin, de ne pas voir arriver son homme, ce fut avec une certaine satisfaction qu\rquote il tira sa montre et dit solennellement\~:
+\par
+\par \endash Midi, c\rquote est fait\'85
+\par
+\par \endash Quoi donc\~?
+\par
+\par \endash Il est mari\'e9.
+\par
+\par \endash Qui\~?
+\par
+\par \endash Courbebaisse.
+\par
+\par Vlan\~!
+\par
+\par \endash Ah\~! mon ami, quelle gifle\'85 Dans toutes mes aventures galantes je n\rquote ai jamais rien re\'e7u de pareil. Et, tout de suite, la voil\'e0 qui veut partir\'85 Mais, pas de train avant quatre heures\'85 Et pendant ce temps l\rquote infid\'e8
+le br\'fblait les rails du P.-L.-M.\~vers l\rquote Italie avec sa femme. Alors, dans sa rage, elle repique, m\rquote ab\'eeme de coups et de griffes\~; \endash cette chance\~!\'85 moi qui nous avais enferm\'e9s \'e0 clef\~; \endash puis elle s\rquote
+en prend \'e0 la vaisselle et tombe enfin dans une crise de nerfs \'e9pouvantable. \'c0 cinq, on la porte sur son lit, on la maintient, tandis que tout \'e9rafl\'e9, comme si je sortais d\rquote un buisson de ronces, je cours pour trouver le m\'e9decin d
+\rquote Orsay\'85 Dans ces affaires-l\'e0, c\rquote est comme sur le terrain, il faudrait toujours avoir un m\'e9decin avec soi. Me vois-tu, par les routes, \'e0 jeun, et un soleil\~!\'85 Il faisait nuit quand je le ramenai\'85 Tout \'e0
+ coup, en approchant de l\rquote auberge, une rumeur de foule, un rassemblement sous les fen\'eatres\'85 Ah\~! mon Dieu, elle s\rquote est suicid\'e9e\~? Elle a tu\'e9 quelqu\rquote un\~? Avec la Mornas c\rquote \'e9tait plus vraisemblable\'85 Je me pr
+\'e9cipite, et qu\rquote est-ce que je vois\~?\'85 Le balcon charg\'e9 de lanternes v\'e9nitiennes et la chanteuse debout, consol\'e9e et superbe, enroul\'e9e dans un des drapeaux et gueulant la }{\i Marseillaise}{, en pleine f\'eate imp\'e9
+riale, au-dessus du peuple qui acclamait. Et voil\'e0, mon petit, comment s\rquote est termin\'e9e la liaison de Courbebaisse\~; je ne te dirai pas que tout a \'e9t\'e9 fini d\rquote une fois. Apr\'e8
+s dix ans de fers, il faut toujours compter un peu de surveillance. Mais enfin, le plus fort s\rquote \'e9tait pass\'e9 sur moi\~; et j\rquote en recevrai bien autant de la tienne, si tu veux.
+\par
+\par \endash Ah\~! mon oncle, ce n\rquote est pas le m\'eame genre de femme.
+\par
+\par \endash Va donc, dit C\'e9saire d\'e9cachetant une bo\'eete de cigares qu\rquote il approchait de son oreille pour s\rquote assurer s\rquote ils \'e9taient secs, tu n\rquote es pas le premier qui la quitte\'85
+\par
+\par \endash C\rquote est pourtant vrai\'85
+\par
+\par Et Jean se rattrapait avec bonheur \'e0 ce mot qui l\rquote e\'fbt navr\'e9 quelques mois auparavant. Au fond, l\rquote oncle et son histoire comique le rassuraient un peu, mais ce qu\rquote il n\rquote admettait pas, c\rquote \'e9
+tait le mensonge en partie double pendant des mois, cette hypocrisie, ce partage, il ne pourrait jamais s\rquote y r\'e9soudre et n\rquote avait que trop attendu.
+\par
+\par \endash Alors, comment veux-tu faire\~?\'85
+\par
+\par Pendant que le jeune homme se d\'e9battait dans ces incertitudes, le membre du conseil de vigilance lissait sa barbe, essayait des sourires, des effets, des ports de t\'eate, puis d\rquote un air n\'e9gligent\~:
+\par
+\par \endash C\rquote est loin d\rquote ici qu\rquote il demeure\~?
+\par
+\par \endash Qui donc\~?
+\par
+\par \endash Mais cet artiste, ce Caoudal dont tu m\rquote as parl\'e9 pour mon buste\'85 On pourrait aller voir ses prix, pendant qu\rquote on est ensemble\'85
+\par
+\par Caoudal, bien que c\'e9l\'e8bre, grand mangeur d\rquote argent, occupait toujours rue d\rquote Assas l\rquote atelier de ses premiers succ\'e8s. C\'e9saire, tout en allant, s\rquote informait de sa valeur artistique\~
+; il y mettrait le prix, certainement, mais ces messieurs du comit\'e9 tenaient \'e0 une \'9cuvre de premier ordre.
+\par
+\par \endash Oh\~! ne craignez rien, mon oncle, si Caoudal veut bien s\rquote en charger\'85
+\par
+\par Et il lui \'e9num\'e9rait les titres du sculpteur, membre de l\rquote Institut, commandeur de la L\'e9gion d\rquote honneur et d\rquote une foule d\rquote ordres \'e9trangers. Le F\'e9nat ouvrait de grands yeux.
+\par
+\par \endash Et vous \'eates amis\~?
+\par
+\par \endash Tr\'e8s amis.
+\par
+\par \endash Ce Paris, pas moins\~!\'85 comme on y fait de belles connaissances.
+\par
+\par Gaussin aurait eu pourtant quelque honte \'e0 avouer que Caoudal \'e9tait un ancien amant de Fanny, et qu\rquote elle les avait mis en relation. Mais on e\'fbt dit que C\'e9saire y pensait\~:
+\par
+\par \endash C\rquote est lui l\rquote auteur de cette Sapho que nous avons \'e0 Castelet\~?\'85 Alors il conna\'eet ta ma\'eetresse, et pourrait t\rquote aider peut-\'eatre \'e0 la rupture. L\rquote Institut, la L\'e9gion d\rquote honneur, \'e7
+a impressionne toujours une femme\'85
+\par
+\par Jean ne r\'e9pondit pas, songeant aussi peut-\'eatre \'e0 utiliser l\rquote influence du premier amant.
+\par
+\par Et l\rquote oncle continuait d\rquote un bon rire\~:
+\par
+\par \endash }{\caps \'e0}{ propos, tu sais, le bronze n\rquote est plus chez ton p\'e8re\'85 Quand Divonne a su, quand j\rquote ai eu le malheur de lui dire que \'e7a repr\'e9sentait ta ma\'eetresse, elle n\rquote a plus voulu qu\rquote il f\'fbt l\'e0\'85
+ Avec les manies du consul, ses difficult\'e9s au moindre changement, ce n\rquote \'e9tait pas commode, surtout sans laisser soup\'e7onner le motif\'85 Oh\~! les femmes\'85 Elle a si bien man\'9cuvr\'e9 qu\rquote \'e0 cette heure M.\~Thiers pr\'e9
+side sur la chemin\'e9e de ton p\'e8re, et la pauvre Sapho se ronge de poussi\'e8re dans la chambre du vent, avec les vieux chenets et les meubles hors d\rquote usage\~; m\'eame qu\rquote elle a re\'e7u un atout dans le transport, le chignon cass\'e9
+ et sa lyre qui ne tient plus. La rancune de Divonne, sans doute, qui lui aura port\'e9 malheur.
+\par
+\par Ils arrivaient rue d\rquote Assas. Devant l\rquote aspect modeste et travailleur de cette cit\'e9 d\rquote artistes, ces ateliers aux portes de remises num\'e9rot\'e9es, s\rquote ouvrant de chaque c\'f4t\'e9 d\rquote une longue cour que terminent les b
+\'e2timents vulgaires d\rquote une \'e9cole communale aux perp\'e9tuelles m\'e9lop\'e9es de lecture, le pr\'e9sident des submersionnistes eut de nouveaux doutes sur le talent d\rquote un homme aussi m\'e9diocrement log\'e9\~; mais sit\'f4t entr\'e9
+ chez Caoudal, il sut \'e0 quoi s\rquote en tenir\~: \'ab\~Pas pour cent mille francs, pas pour un million\~!\'85\~\'bb hurlait le sculpteur au premier mot de Gaussin\~; et soulevant \'e0 mesure son grand corps du divan o\'f9 il s\rquote
+allongeait dans le d\'e9sordre et l\rquote abandon de l\rquote atelier\~: \'ab\~Un buste\~!\'85 Ah bien\~! oui\'85 mais regardez donc l\'e0-bas cet \'e9crasement de pl\'e2tre en mille miettes\'85 ma figure du prochain Salon que je viens de d\'e9molir \'e0
+ coups de maillet\'85 Voil\'e0 le cas que j\rquote en fais, de la sculpture, et si tentante que soit la binette du monsieur\'85
+\par
+\par }\pard \qj\li567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\endash Gaussin d\rquote Armandy\'85 pr\'e9sident\'85
+\par
+\par }\pard \qj\fi540\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {L\rquote oncle rassemblait tous ses titres, mais il y en avait trop, Cadoual l\rquote interrompit, et tourn\'e9 vers le jeune homme\~:
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par \endash Vous me regardez, Gaussin\'85 Vous me trouvez vieilli\~?\'85\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est vrai qu\rquote il avait bien son \'e2ge dans ce jour tomb\'e9 d\rquote en haut sur les balafres, les creux et meurtrissures de sa t\'eate viveuse et surmen\'e9e, sa crini\'e8re de lion montrant des r\'e2
+pes de vieux tapis, ses bajoues pendantes et flasques, et sa moustache aux tons de m\'e9tal d\'e9dor\'e9 qu\rquote il ne se donnait plus la peine de friser ni de teindre\'85 }{\caps \'e0}{ quoi bon\~?\'85 Cousinard, le petit mod\'e8le, venait de partir.
+
+\par
+\par \endash Oui, mon cher, avec mon mouleur, un sauvage, une brute, mais vingt ans\~!\'85
+\par
+\par L\rquote intonation rageuse et ironique, il arpentait l\rquote atelier, bousculant d\rquote un coup de botte l\rquote escabeau qui le g\'eanait au passage. Tout \'e0 coup, arr\'eat\'e9 devant le miroir enguirland\'e9
+ de cuivre au-dessus du divan, il se regardait avec une affreuse grimace\~:
+\par
+\par \endash Suis-je assez laid, assez d\'e9moli, en voil\'e0 des cordes, des fanons de vieille vache\~!\'85
+\par
+\par Il prenait son cou \'e0 poign\'e9e, puis dans un accent lamentable et comique, une pr\'e9voyance de vieux beau qui se pleure\~:
+\par
+\par \endash Et dire que je regretterai \'e7a, l\rquote an prochain\~!\'85
+\par
+\par L\rquote oncle restait effar\'e9. Cet acad\'e9micien qui se tirait la langue racontait ses basses amours\~! Il y avait donc des toqu\'e9s partout, m\'eame \'e0 l\rquote Institut\~; et son admiration pour le grand homme s\rquote
+amoindrissait de la sympathie qu\rquote il ressentait pour ses faiblesses.
+\par
+\par \endash Comment va Fanny\~?\'85 \'cates-vous toujours \'e0 Chaville\~?\'85 fit Caoudal subitement apais\'e9 et venant s\rquote asseoir \'e0 c\'f4t\'e9 de Gaussin dont il tapotait famili\'e8rement l\rquote \'e9paule.
+\par
+\par \endash Ah\~! la pauvre Fanny, nous n\rquote avons plus longtemps \'e0 vivre ensemble\'85
+\par
+\par \endash Vous partez\~?
+\par
+\par \endash Oui, bient\'f4t\'85 et je me marie avant\'85 Il faut que je la quitte.
+\par
+\par Le sculpteur eut un rire f\'e9roce\~:
+\par
+\par \endash Bravo\~! Je suis content\'85 Venge-nous, mon petit, venge-nous de ces coquines-l\'e0. L\'e2che-les, trompe-les, et qu\rquote elles pleurent, les mis\'e9rables\~! Tu ne leur feras jamais autant de mal qu\rquote elles en ont fait aux autres.
+\par
+\par L\rquote oncle C\'e9saire triomphait\~:
+\par
+\par \endash Tu vois, monsieur ne prend pas les choses aussi tragiquement que toi\'85 Comprenez-vous cet innocent\'85 ce qui le retient de s\rquote en aller, c\rquote est la peur qu\rquote elle se tue\~!
+\par
+\par Jean avoua tr\'e8s simplement l\rquote impression que lui avait faite le suicide d\rquote Alice Dor\'e9.
+\par
+\par \endash Mais ce n\rquote est pas la m\'eame chose, dit Caoudal vivement\'85 Celle-l\'e0, c\rquote \'e9tait une triste, une molle aux mains tombantes\'85 une pauvre poup\'e9e qui manquait de son\'85 D\'e9chelette a eu tort de croire qu\rquote
+elle mourait pour lui\'85 Un suicide par fatigue et ennui de vivre. Tandis que Sapho\'85 ah\~! ouiche, se tuer\'85 Elle aime bien trop l\rquote amour et br\'fblera jusqu\rquote au bout, jusqu\rquote aux bob\'e8
+ches. Elle est de la race des jeunes premiers qui ne changent jamais de r\'f4le, et finissent sans dents, sans cils, dans leur peau de jeunes premiers\'85 Regardez-moi donc\'85 Est-ce que je me tue\~?\'85 J\rquote ai beau avoir du
+chagrin, je sais bien que, celle-l\'e0 partie, j\rquote en prendrai une autre, qu\rquote il m\rquote en faudra toujours\'85 Votre ma\'eetresse fera comme moi, comme elle a d\'e9j\'e0 fait\'85 Seulement, elle n\rquote
+est plus jeune, et ce sera plus difficile.
+\par
+\par L\rquote oncle continuait \'e0 triompher\~:
+\par
+\par \endash Te voil\'e0 rassur\'e9, hein\~?
+\par
+\par Jean ne disait rien, mais ses scrupules \'e9taient vaincus et sa r\'e9solution bien prise. Ils partaient, quand le sculpteur les rappela pour leur montrer une photographie ramass\'e9e sur la poussi\'e8re de sa table et qu\rquote il essuyait d\rquote
+un revers de manche.
+\par
+\par \endash Tenez, la voil\'e0\~!\'85 Est-elle jolie, la coquine\'85 \'e0 se mettre \'e0 genoux devant\'85 Ces jambes, cette gorge\~!
+\par
+\par Et c\rquote \'e9tait terrible le contraste de ces yeux ardents, de cette voix passionn\'e9e avec le tremblement s\'e9nile des gros doigts en spatule o\'f9 grelottait l\rquote image souriante, aux charmes capitonn\'e9
+s de fossettes, de Cousinard le petit mod\'e8le.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96261188}XII{\*\bkmkend _Toc96261188}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par \endash C\rquote est toi\~?\'85 Comme tu viens de bonne heure\~!\'85
+\par
+\par Elle arrivait du fond du jardin, sa robe pleine de pommes tomb\'e9es, et montait le perron tr\'e8s vite, un peu inqui\'e8te de la mine \'e0 la fois g\'ean\'e9e et volontaire de son amant.
+\par
+\par \endash Qu\rquote y a-t-il donc\~?
+\par
+\par \endash Rien, rien\'85 c\rquote est ce temps, ce soleil\'85 J\rquote ai voulu profiter du dernier beau jour pour faire un tour en for\'eat, nous deux\'85 Veux-tu\~?
+\par
+\par Elle eut son cri d\rquote enfant de la rue, qui lui revenait chaque fois qu\rquote elle \'e9tait contente\~:
+\par
+\par \endash Oh\~! veine\'85
+\par
+\par Plus d\rquote un mois qu\rquote ils n\rquote \'e9taient sortis, bloqu\'e9s par les pluies, les bourrasques de novembre. On ne s\rquote amusait pas toujours \'e0 la campagne\~; autant vivre dans l\rquote arche avec les bestiaux de No\'e9\'85
+ Elle avait quelques recommandations \'e0 faire \'e0 la cuisine, \'e0 cause des Hett\'e9ma qui venaient d\'eener\~; et pendant qu\rquote il l\rquote attendait dehors, sur le Pav\'e9 des Gardes, Jean regardait la petite maison r\'e9chauff\'e9
+e de cette lumi\'e8re douce d\rquote arri\'e8re-\'e9t\'e9, la rue de campagne aux larges dalles moussues, avec cet adieu de nos yeux, \'e9treignant et dou\'e9 de m\'e9moire, aux endroits que nous allons quitter.
+\par
+\par La fen\'eatre de la salle, grande ouverte, laissait \'e9chapper les vocalises du loriot, alternant avec les ordres de Fanny \'e0 la femme de service\~:
+\par
+\par \endash Surtout n\rquote oubliez pas, pour six heures et demie\'85 Vous servirez d\rquote abord la pintade\'85 Ah\~! que je vous donne du linge\'85
+\par
+\par Sa voix sonnait, claire, heureuse, parmi des gr\'e9sillements de cuisine et les petits cris de l\rquote oiseau s\rquote \'e9gosillant au soleil. Et lui qui savait que leur m\'e9nage n\rquote avait plus que deux heures \'e0 vivre, ces pr\'e9paratifs de f
+\'eate lui serraient le c\'9cur.
+\par
+\par Il eut envie de rentrer, de tout lui dire, l\'e0, d\rquote un coup\~; mais il eut peur de ses cris, de la sc\'e8ne \'e9pouvantable que le voisinage entendrait, d\rquote un scandale \'e0 ameuter le haut et le bas Chaville. Il savait que d\'e9cha\'een\'e9
+e, rien ne comptait plus pour elle, et s\rquote en tint \'e0 son id\'e9e de la conduire en for\'eat.
+\par
+\par \endash Voil\'e0\'85 j\rquote y suis\'85
+\par
+\par L\'e9g\'e8re, elle prit son bras, l\rquote avertissant de parler bas et de marcher vite en passant devant chez leurs voisins, dans la crainte qu\rquote Olympe voul\'fbt les accompagner et g\'eaner leur bonne partie. Elle ne fut tranquille que le pav\'e9
+ franchi et la vo\'fbte du chemin de fer, lorsqu\rquote ils eurent tourn\'e9 \'e0 gauche dans le bois.
+\par
+\par Il faisait un temps doux, rayonnant, un soleil tamis\'e9 d\rquote une brume argent\'e9e et flottante, qui baignait toute l\rquote atmosph\'e8re, s\rquote accrochait aux taillis o\'f9 quelques arbres, entre leurs feuilles dor\'e9es tenant en
+core, gardaient des nids de pies, des paquets de gui vert \'e0 de grandes hauteurs. On entendait un cri d\rquote oiseau, continu, en bruit de lime, et ces coups de bec sur le bois qui r\'e9pondent au b\'fbcheron dans les coupes.
+\par
+\par Ils allaient lentement, marquant leurs pas sur la terre amollie par les pluies de l\rquote automne. Elle avait chaud d\rquote \'eatre venue si vite, les joues allum\'e9es, les yeux brillants, s\rquote arr\'ea
+ta pour enlever la grande mantille de blonde, un cadeau de Rosa, dont elle s\rquote \'e9tait garantie la t\'eate en sortant, le reste fragile et co\'fbteux des splendeurs pass\'e9es. La robe qu\rquote elle portait, une pauvre robe en soie noire, craqu\'e9
+e sous les bras, \'e0 la taille, il la lui connaissait depuis trois ans\~; et quand elle la relevait, en passant devant lui, \'e0 cause de quelque flaque, il voyait les talons de ses bottines qui se tournaient.
+\par
+\par Comme elle avait pris gaiement cette demi-mis\'e8re, sans regret ni plainte, occup\'e9e de lui, de son bien-\'eatre, jamais plus heureuse que lorsqu\rquote elle le fr\'f4lait, les deux mains crois\'e9es sur son bras. Et Jea
+n se demandait en la regardant toute rajeunie de ce renouveau de soleil et d\rquote amour, quelle pouss\'e9e de s\'e8ve il y avait dans une cr\'e9ature pareille, quelle merveilleuse facult\'e9 d\rquote oubli et de pardon, pour garder tant de gaiet\'e9, d
+\rquote insouciance, apr\'e8s une vie de passions, de traverses et de larmes, tout cela marqu\'e9 sur son visage, mais s\rquote effa\'e7ant au moindre \'e9panouissement de gaiet\'e9.
+\par
+\par \endash C\rquote est un c\'e8pe, je te dis que c\rquote est un c\'e8pe\'85
+\par
+\par Elle entrait sous bois, enfon\'e7ait jusqu\rquote aux genoux dans les feuilles mortes, revenait toute d\'e9coiff\'e9e et frip\'e9e par les ronces, et lui montrait ce petit r\'e9seau sur le pied du champignon qui distingue le vrai c\'e8pe du faux\~:
+\par
+\par \endash Tu vois, il a le tulle\~!\'85
+\par
+\par Et elle triomphait.
+\par
+\par Lui n\rquote \'e9coutait pas, distrait, s\rquote interrogeant\~:
+\par
+\par \endash Est-ce le moment\~?\'85 Faut-il\~?\'85
+\par
+\par Mais le courage lui manquait, elle riait trop, ou l\rquote endroit n\rquote \'e9tait pas favorable\~; et il l\rquote entra\'eenait toujours plus loin, comme un assassin qui m\'e9dite son coup.
+\par
+\par Il allait se d\'e9cider, quand au tournant d\rquote une all\'e9e, quelqu\rquote un apparut et les d\'e9rangea, le garde de ce peuplement, Hochecorne, qu\rquote
+ils rencontraient quelquefois. Pauvre diable qui avait successivement perdu, dans la petite maison foresti\'e8re que l\rquote }{\caps \'e9}{tat lui allouait au bord de l\rquote \'e9tang, deux enfants, puis sa femme, et toujours des m\'eames fi\'e8
+vres pernicieuses. D\'e8s le premier d\'e9c\'e8s, le m\'e9decin d\'e9clarait le logement insalubre, trop pr\'e8s de l\rquote eau et de ses \'e9manations\~; et malgr\'e9 les certificats, les apostilles, on l\rquote avait laiss\'e9 l\'e0
+ deux ans, trois ans, le temps de voir mourir tous les siens, \'e0 l\rquote exception d\rquote une petite fille avec qui il venait enfin de s\rquote installer dans un logis neuf \'e0 l\rquote entr\'e9e du bois.
+\par
+\par Hochecorne, face de Breton t\'eatu, aux yeux clairs et courageux, au front fuyant sous sa casquette d\rquote uniforme, vrai type de fid\'e9lit\'e9, de superstition \'e0 toutes les consignes, avait la bricole de son fusil sur une \'e9paule, sur l\rquote
+autre la t\'eate endormie de son enfant, qu\rquote il portait.
+\par
+\par \endash Comment va-t-elle\~? demanda Fanny souriant \'e0 cette fillette de quatre ans, p\'e2lie et diminu\'e9e par la fi\'e8vre, qui s\rquote \'e9veillait, ouvrait de grands yeux cercl\'e9s de rose.
+\par
+\par Le garde soupira\~:
+\par
+\par \endash Pas bien\'85 J\rquote ai beau la mener partout avec moi\'85 voil\'e0 qu\rquote elle ne mange plus, qu\rquote elle n\rquote a de go\'fbt \'e0 rien\~; faut croire que c\rquote \'e9tait trop tard quand on a chang\'e9 d\rquote air et qu\rquote
+elle a d\'e9j\'e0 pris le mal\'85 Elle est si l\'e9g\'e8re, voyez, madame, on dirait une feuille\'85 Un de ces jours elle va fiche le camp comme les autres\'85 Bon Dieu\~!\'85
+\par
+\par Ce \'ab\~bon Dieu\~!\~\'bb tout bas, dans la moustache, c\rquote \'e9tait toute sa r\'e9volte contre la cruaut\'e9 des bureaux et des paperassiers.
+\par
+\par \endash Elle tremble, on dirait qu\rquote elle a froid.
+\par
+\par \endash c\rquote est la fi\'e8vre, madame.
+\par
+\par \endash Attendez, nous allons la r\'e9chauffer\'85
+\par
+\par Elle prit la mantille qui pendait sur son bras, en entoura la petite\~:
+\par
+\par \endash Si, si, laissez donc\'85 ce sera son voile de mari\'e9e, plus tard\'85
+\par
+\par Le p\'e8re eut un sourire navr\'e9, et remuant la menotte de l\rquote enfant qui se rendormait, bl\'eame dans tout ce blanc comme une petite morte, il lui faisait dire merci \'e0 la dame, puis s\rquote \'e9loignait avec un \'ab\~bon Dieu\~!\~\'bb
+ perdu dans le craquement des branches sous ses pieds.
+\par
+\par Fanny n\rquote \'e9tait plus gaie, serr\'e9e contre lui de toute cette tendresse craintive de la femme que son \'e9motion, tristesse ou joie, rapproche de celui qu\rquote elle aime. Jean se disait\~: \'ab\~Quelle bonne fille\'85\~\'bb
+, mais sans faiblir dans ses d\'e9cisions, s\rquote y affermissant au contraire, car sur la pente de l\rquote all\'e9e o\'f9 ils entraient se levait l\rquote image d\rquote Ir\'e8ne, le souvenir du rayonnant sourire rencontr\'e9 l\'e0 et qui l\rquote
+avait pris tout de suite, avant m\'eame qu\rquote il en conn\'fbt le charme profond, la source intime de douceur intelligente. Il songea qu\rquote il avait attendu jusqu\rquote au dernier moment, que c\rquote \'e9tait aujourd\rquote hui jeudi\'85 \'ab\~
+Allons, il le faut\'85\~\'bb et visant un rond-point \'e0 quelque distance, il se le donna comme derni\'e8re limite.
+\par
+\par Une \'e9claircie dans une coupe de bois, des arbres couch\'e9s au milieu de copeaux, de sanglants d\'e9bris d\rquote \'e9corce, et des fagots, des trous de charbonnage\'85 Un peu plus bas on voyait l\rquote \'e9tang d\rquote o\'f9 montait une bu\'e9
+e blanche, et sur le bord la petite maison abandonn\'e9e, au toit tombant, aux fen\'eatres cass\'e9es, ouvertes, le lazaret des Hochecorne. Apr\'e8s, les bois remontaient vers V\'e9lizy, un grand coteau de toisons rousses, de haute futaie serr\'e9
+e et triste\'85 Il s\rquote arr\'eata brusquement\~:
+\par
+\par \endash Si l\rquote on se reposait un peu\~?
+\par
+\par Ils s\rquote assirent sur une longue charpente jet\'e9e \'e0 terre, un ancien ch\'eane dont se comptaient les branches aux blessures de la hache. L\rquote endroit \'e9tait ti\'e8de, \'e9gay\'e9 d\rquote une p\'e2le r\'e9verb\'e9ration lumineuse, et d
+\rquote un parfum de violettes perdues.
+\par
+\par \endash Comme il fait bon\~!\'85 dit-elle, alanguie sur son \'e9paule et cherchant la place d\rquote un baiser dans son cou.
+\par
+\par Il se recula un peu, lui prit la main. Alors, devant l\rquote expression subitement durcie de son visage, elle s\rquote effraya\~:
+\par
+\par \endash Quoi donc\~? Qu\rquote y a-t-il\~?
+\par
+\par \endash Une mauvaise nouvelle, ma pauvre amie\'85 H\'e9douin, tu sais, celui qui est parti \'e0 ma place\'85
+\par
+\par Il parlait p\'e9niblement, avec une voix rauque dont le son l\rquote \'e9tonnait lui-m\'eame, mais qui se raffermissait vers la fin de l\rquote histoire pr\'e9par\'e9e d\rquote avance\'85 H\'e9douin tomb\'e9 malade en arrivant \'e0 son poste, et lui, d
+\'e9sign\'e9 d\rquote office pour aller le remplacer. Il avait trouv\'e9 cela plus facile \'e0 dire, moins cruel que la v\'e9rit\'e9. Elle l\rquote \'e9couta jusqu\rquote au bout sans l\rquote interrompre, la face d\rquote une p\'e2leur grise, l\rquote
+\'9cil fixe.
+\par
+\par \endash Quand pars-tu\~? demanda-t-elle, en retirant sa main.
+\par
+\par \endash Mais ce soir\'85 cette nuit\'85
+\par
+\par Et la voix fausse et dolente, il ajouta\~:
+\par
+\par \endash Je compte passer vingt-quatre heures \'e0 Castelet, puis m\rquote embarquer \'e0 Marseille\'85
+\par
+\par \endash Assez, ne mens plus, cria-t-elle dans une explosion farouche qui la mit debout, ne mens plus, tu ne sais pas\~!\'85 Le vrai, c\rquote est que tu te maries\'85 Il y a assez longtemps que ta famille te travaille\'85
+ Ils ont tellement peur que je te retienne, que je t\rquote emp\'eache d\rquote aller chercher le typhus ou la fi\'e8vre jaune\'85 Enfin les voil\'e0 satisfaits\'85 La demoiselle \'e0 ton go\'fbt, il faut croire\'85 Et quand je pense aux n\'9c
+uds de cravate que je te faisais, le jeudi\~!\'85 \'c9tais-je assez b\'eate, hein\~?
+\par
+\par Elle riait d\rquote un rire douloureux, atroce, qui tordait sa bouche, montrait l\rquote \'e9cart que faisait sur le c\'f4t\'e9 la cassure toute r\'e9cente sans doute, car il ne l\rquote avait pas vue encore, d\rquote une de ses belles dents nacr\'e9
+es dont elle \'e9tait si fi\'e8re\~; et cela, cette dent manquante dans cette figure terreuse, creus\'e9e, boulevers\'e9e, fit \'e0 Gaussin une peine horrible.
+\par
+\par \endash }{\caps \'e9}{coute-moi, dit-il la reprenant, l\rquote asseyant de force contre lui\'85 Eh bien, oui, je me marie\'85 Mon p\'e8re y tenait, tu sais bien\~; mais qu\rquote est-ce que cela peut te faire puisque je dois partir\~?\'85
+\par
+\par Elle se d\'e9gagea, voulant garder sa col\'e8re\~:
+\par
+\par \endash Et c\rquote est pour m\rquote apprendre \'e7a, que tu m\rquote as fait faire une lieue \'e0 travers bois\'85 Tu t\rquote es dit\~: Au moins on ne l\rquote entendra pas, si elle crie\'85 Non, tu vois\'85 pas un \'e9clat, pas une larme. D\rquote
+abord, j\rquote en ai plein le dos du joli gar\'e7on que tu es\'85 tu peux t\rquote en aller, ce n\rquote est pas moi qui te ferai revenir\'85 Sauve toi donc dans les \'celes avec ta femme, ta petite, comme on dit chez toi\'85 Elle doit \'ea
+tre propre, la petite\'85 laide comme un gorille, ou alors enceinte \'e0 pleine ceinture\'85 car tu es aussi jobard que ceux qui te l\rquote ont choisie.
+\par
+\par Elle ne se retenait plus, lanc\'e9e dans un d\'e9bordement d\rquote injures, d\rquote infamies, jusqu\rquote \'e0 ne pouvoir b\'e9gayer \'e0 la fin que des mots \'ab\~l\'e2che\'85 menteur\'85 l\'e2che\'85\~\'bb
+ sous son nez, en provocation, comme on montre le poing.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait au tour de Jean de l\rquote \'e9couter sans rien dire, sans aucun effort pour l\rquote arr\'eater. Il l\rquote aimait mieux ainsi, insultante, ignoble, la vraie fille du p\'e8re Legrand\~; la s\'e9paration serait moins cruelle\'85
+ En eut-elle conscience\~? Mais elle se tut tout \'e0 coup, tomba, la t\'eate et le buste en avant, dans les genoux de son amant, avec un grand sanglot qui la secouait toute, et d\rquote o\'f9 sortait une plainte entrecoup\'e9e\~:
+\par
+\par \endash Pardon, gr\'e2ce\'85 je t\rquote aime, je n\rquote ai que toi\'85 Mon amour, ma vie, ne fais pas \'e7a\'85 ne me laisse pas\'85 qu\rquote est-ce que tu veux que je devienne\~?
+\par
+\par L\rquote \'e9motion le gagnait\'85 Oh\~! voil\'e0 ce qu\rquote il avait redout\'e9\'85 Les larmes montaient d\rquote elle \'e0 lui, et il renversait la t\'eate en arri\'e8re pour les garder dans ses yeux d\'e9bordants, essayant de l\rquote
+apaiser par des mots b\'eates, et toujours cet argument raisonnable\~:
+\par
+\par \endash Mais puisque je devais partir\'85
+\par
+\par Elle se redressa avec ce cri qui d\'e9voilait tout son espoir\~:
+\par
+\par \endash Eh\~! tu ne serais pas parti. Je t\rquote aurais dit\~: Attends, laisse-toi aimer encore\'85 Crois-tu que cela se retrouve deux fois d\rquote \'eatre aim\'e9 comme je t\rquote aime\~?\'85 Tu as le temps de te marier, tu es si jeune\'85 moi, bient
+\'f4t, je serai finie\'85 je ne pourrai plus, et alors nous nous quitterons naturellement.
+\par
+\par Il voulut se lever\~; il eut ce courage, et de lui dire que tout ce qu\rquote elle faisait \'e9tait inutile\~; mais s\rquote accrochant \'e0 lui, se tra\'eenant agenouill\'e9e dans la boue rest\'e9e \'e0 ce creux de vallon, elle le for\'e7ait \'e0 rep
+rendre sa place, et devant lui, dans ses jambes, avec le souffle de ses l\'e8vres, la voluptueuse \'e9treinte de ses yeux, et des caresses enfantines, les mains \'e0
+ plat sur cette figure qui se raidissait, les doigts dans ses cheveux, dans sa bouche, elle essayait de tisonner les cendres froides de leur amour, lui redisait tout bas les d\'e9lices pass\'e9s, les r\'e9veils sans force, l\rquote enlacement an\'e9
+anti de leurs apr\'e8s-midi du dimanche. Tout cela n\rquote \'e9tait rien aupr\'e8s de ce qu\rquote elle lui donnerait encore\~; elle savait d\rquote autres baisers, d\rquote autres ivresses, elle en inventerait pour lui\'85
+\par
+\par Et pendant qu\rquote elle lui chuchotait de ces mots comme les hommes en entendent \'e0 la porte des bouges, elle avait de grosses larmes ruisselant sur une expression d\rquote agonie et de terreur, se d\'e9battait, criait d\rquote une voix de r\'eave\~:
+
+\par
+\par \endash Oh\~! que \'e7a ne soit pas\'85 dis que ce n\rquote est pas vrai que tu me quittes\'85
+\par
+\par Et des sanglots encore, des g\'e9missements, des appels au secours, comme si elle lui voyait un couteau dans les mains.
+\par
+\par Le bourreau n\rquote \'e9tait gu\'e8re plus vaillant que la victime. Sa col\'e8re, il ne la craignait pas plus que ses caresses\~; mais il restait sans d\'e9fense contre ce d\'e9sespoir, cette bram\'e9e qui remplissait le bois, allait s\rquote \'e9
+teindre sur l\rquote eau morte et fi\'e9vreuse o\'f9 descendait un triste soleil rouge\'85 Il pensait bien souffrir, mais pas \'e0 cette acuit\'e9\~; et il lui fallait tout l\rquote \'e9blouissement du nouvel amour pour r\'e9sister \'e0
+ la relever des deux mains, lui dire\~:
+\par
+\par \endash Je reste, tais-toi, je reste\'85
+\par
+\par Depuis combien de temps s\rquote \'e9puisaient-ils ainsi tous deux\~?\'85 Le soleil n\rquote \'e9tait plus qu\rquote une barre toujours plus \'e9troite au couchant\~; l\rquote \'e9tang se teignait d\rquote un gris d\rquote ardoise, et l\rquote on e\'fb
+t dit que sa vapeur malsaine envahissait la lande et le bois, les coteaux en face. Dans l\rquote ombre qui les gagnait, il ne voyait plus que cette figure p\'e2le, lev\'e9e vers lui, cette bouche ouverte, clamant d\rquote
+une intarissable plainte. Un peu apr\'e8s, la nuit venue, les cris s\rquote apais\'e8rent. Maintenant, c\rquote \'e9tait un bruit de larmes \'e0 flots, sans fin, une de ces longues pluies install\'e9es sur le grand fracas de l\rquote
+orage, et de temps en temps un \'ab\~Oh\~!\'85\~\'bb profond et sourd comme devant quelque chose d\rquote horrible qu\rquote elle chassait et revoyait toujours.
+\par
+\par Puis, plus rien. C\rquote est fini, la b\'eate est morte\'85 Une bise froide se l\'e8ve, froisse les branches, apportant l\rquote \'e9cho d\rquote une heure lointaine.
+\par
+\par \endash Allons, viens, ne reste pas l\'e0.
+\par
+\par Il la soul\'e8ve doucement, la sent molle dans ses mains, ob\'e9issante comme un enfant et convulsionn\'e9e de gros soupirs. Il semble qu\rquote elle garde une peur, un respect de l\rquote homme qui vient de se montrer si fort. Elle marche \'e0 c\'f4t\'e9
+ de lui, de son pas, mais timidement, sans lui donner le bras\~; et \'e0 les voir ainsi, chancelants et mornes, par les all\'e9es o\'f9 les guide le reflet jaune du terrain, on dirait un couple de paysans, qui rentre harass\'e9 d\rquote
+une longue fatigue en plein air.
+\par
+\par \'c0 la lisi\'e8re, une lueur appara\'eet, la porte ouverte d\rquote Hochecorne, \'e9clairant la silhouette arr\'eat\'e9e de deux hommes\~:
+\par
+\par \endash Est-ce vous, Gaussin\~? demande la voix d\rquote Hett\'e9ma qui s\rquote approche avec le garde.
+\par
+\par Ils commen\'e7aient \'e0 \'eatre inquiets de ne pas les voir revenir, et de ces g\'e9missements qu\rquote on entendait \'e0 travers bois. Hochecorne allait prendre son fusil, se mettre \'e0 leur recherche\'85
+\par
+\par \endash Bonsoir, monsieur, madame\'85 c\rquote est la petite qui est contente de son ch\'e2le\'85
+\par
+\par A fallu que je la couche, avec\'85\~\'bb Leur derni\'e8re action en commun, cette charit\'e9 de tout \'e0 l\rquote heure, leurs mains une derni\'e8re fois li\'e9es autour de ce petit corps moribond.
+\par
+\par \endash Adieu, adieu, p\'e8re Hochecorne.
+\par
+\par Et ils se h\'e2tent tous trois vers la maison, Hett\'e9ma toujours tr\'e8s intrigu\'e9 de ces clameurs qui remplissaient le bois.
+\par
+\par \endash \'c7a montait, descendait, on aurait dit une b\'eate qu\rquote on \'e9gorge\'85 Mais comment n\rquote avez-vous rien entendu\~?
+\par
+\par Ni l\rquote un ni l\rquote autre ne r\'e9pondent.
+\par
+\par Au coin du Pav\'e9 des Gardes, Jean h\'e9site.
+\par
+\par \endash Reste d\'eener\'85 lui dit-elle tout bas, suppliante\'85 Ton train est pass\'e9\'85 tu prendras celui de neuf heures.
+\par
+\par Il rentre avec eux. Que peut-il craindre\~? On ne recommence pas deux fois une sc\'e8ne pareille, et c\rquote est bien le moins qu\rquote il lui donne cette petite consolation.
+\par
+\par La salle est chaude, la lampe \'e9claire bien, et le bruit de leurs pas dans la traverse a pr\'e9venu la servante, qui apporte la soupe sur la table.
+\par
+\par \'ab\~Enfin, vous voil\'e0\~!\'85\~\'bb dit Olympe d\'e9j\'e0 install\'e9e, la serviette remont\'e9e sous ses bras courts. Elle d\'e9couvre la soupi\'e8re et s\rquote arr\'eate tout \'e0 coup avec un cri\~:
+\par
+\par \endash Mon Dieu, ma ch\'e8re\~!\'85
+\par
+\par H\'e2ve, de dix ans plus vieille, les paupi\'e8res gonfl\'e9es et sanglantes, de la boue sur sa robe, jusque dans ses cheveux, le d\'e9sordre effar\'e9 d\rquote une pierreuse qui sort d\rquote une chasse de police, c\rquote
+est Fanny. Elle respire un moment, ses pauvres yeux br\'fbl\'e9s clignotent \'e0 la lumi\'e8re, et peu \'e0 peu la chaleur de la petite maison, cette table gaiement servie, provoquent le souvenir des bons jours, un nouveau rappel de larmes o\'f9
+ se distinguent ces mots\~:
+\par
+\par \endash Il me quitte\'85 Il se marie.
+\par
+\par Hett\'e9ma, sa femme, la paysanne qui les sert se regardent, regardent Gaussin. \'ab\~Enfin, d\'eenons toujours\~\'bb, dit le gros homme qu\rquote on sent furieux\~; et le bruit des cuiller\'e9es voraces se m\'eale \'e0 un ruissellement d\rquote eau
+ dans la chambre voisine, o\'f9 Fanny est en train d\rquote \'e9ponger son visage. Quand elle revient toute bleuie de poudre, en blanc peignoir de laine, les Hett\'e9ma l\rquote \'e9pient avec angoisse, s\rquote attendant \'e0
+ quelque nouvelle explosion, et sont tr\'e8s \'e9tonn\'e9s de la voir, sans un mot, se jeter sur les plats gloutonnement, comme un naufrag\'e9, combler le creusement de son chagrin et le gouffre de ses cris de tout ce qu\rquote elle trouve \'e0 port\'e9
+e, le pain, les choux, une aile de pintade, des pommes. Elle mange, elle mange\'85
+\par
+\par On cause d\rquote abord d\rquote un air contraint, puis plus librement, et comme avec les Hett\'e9ma ce n\rquote est que de choses bien plates et mat\'e9rielles, la fa\'e7on d\rquote accommoder les cr\'ea
+pes aux confitures, ou si le crin vaut mieux que la plume pour dormir, on arrive sans encombre au caf\'e9, que le gros m\'e9nage agr\'e9mente d\rquote un petit caramel savour\'e9 lentement, les coudes sur la table.
+\par
+\par C\rquote est plaisir de voir le bon regard confiant et tranquille qu\rquote \'e9changent ces lourds compagnons de cr\'e8che et de liti\'e8re. Ils n\rquote ont pas envie de se quitter, ceux-l\'e0. Jean surprend ce regard et, dans l\rquote intimit\'e9
+ de la salle pleine de souvenirs, d\rquote habitudes tapies \'e0 tous les coins, une torpeur de fatigue, de digestion, de bien-\'eatre l\rquote envahit. Fanny qui le surveille a rapproch\'e9 doucement sa chaise, coul\'e9 ses jambes, gliss\'e9
+son bras sous le sien.
+\par
+\par \endash }{\caps \'e9}{coute, dit-il brusquement\'85 Neuf heures\'85 vite, adieu\'85 Je t\rquote \'e9crirai.
+\par
+\par Il est debout, dehors, la rue franchie, t\'e2te dans l\rquote ombre pour ouvrir la barri\'e8re du passage. Deux bras l\rquote \'e9treignent \'e0 plein corps\~:
+\par
+\par \endash Embrasse-moi au moins\'85
+\par
+\par Il se sent pris sous le peignoir ouvert o\'f9 elle est nue, p\'e9n\'e9tr\'e9 de cette odeur, de cette chaleur de chair de femme, boulevers\'e9 de ce baiser d\rquote adieu qui lui laisse dans la bouche un go\'fbt de fi\'e8vre et de larmes\~
+; et elle, tout bas, le sentant faible\~:
+\par
+\par \endash Encore une nuit, plus qu\rquote une\'85
+\par
+\par Un signal sur la voie\'85 C\rquote est le train\~!\'85
+\par
+\par Comment eut-il la force de se d\'e9gager, de bondir jusqu\rquote \'e0 la gare dont les fanaux luisaient \'e0 travers les branches d\'e9feuill\'e9es\~? Il s\rquote en \'e9tonnait encore, tout haletant dans un coin de wagon, guettant par la porti\'e8
+re les fen\'eatres allum\'e9es de la maisonnette, une forme blanche contre la barri\'e8re\'85
+\par
+\par \endash Adieu\~! adieu\~!\'85
+\par
+\par Et ce cri rassurait la terreur silencieuse qu\rquote il venait d\rquote avoir \'e0 ce tournant des rails, en apercevant sa ma\'eetresse \'e0 la place occup\'e9e par son r\'eave de mort.
+\par
+\par La t\'eate dehors, il voyait fuir et diminuer et rouler dans le pelotonnement des terrains leur petit pavillon, dont la lueur n\rquote \'e9tait plus qu\rquote une \'e9toile \'e9gar\'e9e. Tout \'e0 coup il sentit une joie, un soulagement \'e9normes. C
+omme on respirait, que c\rquote \'e9tait beau toute cette vall\'e9e de Meudon et ces grands coteaux noirs d\'e9gageant au loin un triangle \'e9tincelant d\rquote innombrables lumi\'e8res, \'e9gren\'e9es vers la Seine en cordons r\'e9guliers\~! Ir\'e8ne l
+\rquote attendait l\'e0, et il allait \'e0 elle de toute la vitesse du train, de tout son d\'e9sir d\rquote amoureux, de tout son \'e9lan vers l\rquote honn\'eate et jeune vie\'85
+\par
+\par Paris\~!\'85 Il arr\'eatait une voiture pour se faire conduire place Vend\'f4me. Mais, sous le gaz, il aper\'e7ut ses v\'eatements, ses souliers couverts de boue, une boue lourde, \'e9paisse, tout son pass\'e9 qui le tenait encore pesamment et salement.
+\'ab\~Oh\~! non, pas ce soir\'85\~\'bb Et il rentra \'e0 son ancien h\'f4tel, rue Jacob, o\'f9 le F\'e9nat lui avait retenu une chambre pr\'e8s de la sienne.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96261189}XIII{\*\bkmkend _Toc96261189}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Le lendemain, C\'e9saire, qui s\rquote \'e9tait charg\'e9 de la commission d\'e9licate d\rquote aller \'e0 Chaville reprendre les effets, les livres de son neveu, consommer la rupture par le d\'e9m\'e9nagement, revint fort tard, alors que Gaussin commen
+\'e7ait \'e0 se fatiguer de toutes sortes de suppositions folles ou sinistres. Enfin un fiacre \'e0 galerie, lourd comme un corbillard, tourna le coin de la rue Jacob, charg\'e9 de caisses ficel\'e9es et d\rquote une \'e9norme malle qu\rquote
+il reconnut pour la sienne, et l\rquote oncle rentra myst\'e9rieux et navr\'e9\~:
+\par
+\par \endash J\rquote ai \'e9t\'e9 long, pour ramasser le tout en une fois et n\rquote \'eatre pas oblig\'e9 d\rquote y revenir\'85
+\par
+\par Puis, montrant les colis que deux gar\'e7ons rangeaient par la chambre\~:
+\par
+\par \endash Ici le linge, les v\'eatements, l\'e0 tes papiers, tes livres\'85 Il ne manque que tes lettres\~; elle m\rquote a suppli\'e9 de les lui laisser encore pour les relire, avoir quelque chose de toi. J\rquote ai pens\'e9 que \'e7a n\rquote
+offrait pas de danger\'85 C\rquote est une si bonne fille\'85
+\par
+\par Il souffla longuement, assis sur la malle, et s\rquote \'e9pongeant le front avec son mouchoir de soie \'e9crue, large comme une serviette. Jean n\rquote osait demander des d\'e9tails, dans quelles dispositions il l\rquote avait trouv\'e9e\~; l\rquote
+autre n\rquote en donnait pas, de peur de l\rquote attrister. Et ils remplirent ce silence, difficile, gros de choses inexprim\'e9es, par des remarques sur le temps chang\'e9 brusquement depuis la veille, tourn\'e9 au froid, sur l\rquote
+aspect lamentable de cette banlieue de Paris d\'e9serte et d\'e9nud\'e9e, plant\'e9e de chemin\'e9es d\rquote usines et de ces \'e9normes cylindres de fonte, r\'e9servoirs des mara\'eechers. Puis au bout d\rquote un moment\~:
+\par
+\par \endash Elle ne vous a rien donn\'e9 pour moi, mon oncle\~?
+\par
+\par \endash Non\'85 tu peux \'eatre tranquille\'85 Elle ne t\rquote emb\'eatera pas, elle a pris son parti avec beaucoup de r\'e9solution et de dignit\'e9\'85
+\par
+\par Pourquoi Jean vit-il dans ce peu de mots une intention de bl\'e2me, un reproche de sa rigueur\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est \'e9gal, corv\'e9e pour corv\'e9e, reprenait l\rquote oncle, j\rquote aimais mieux encore les griffes de la Mornas que le d\'e9sespoir de cette malheureuse.
+\par
+\par \endash Elle a beaucoup pleur\'e9\~?
+\par
+\par \endash Ah\~! mon ami\'85 Et si bien, d\rquote un tel c\'9cur, que je sanglotais moi-m\'eame en face d\rquote elle sans la force de\'85
+\par
+\par Il s\rquote \'e9broua, secoua son \'e9motion d\rquote un coup de t\'eate de vieille ch\'e8vre\~:
+\par
+\par \endash Enfin, que veux-tu\~? ce n\rquote est pas ta faute\'85 tu ne pouvais passer toute ta vie l\'e0\'85 Les choses sont tr\'e8s convenablement faites, tu lui laisses de l\rquote argent, un mobilier\'85 Et maintenant, voguent les amours\~! T\'e2
+che de nous mener ton mariage rondement\'85 Des affaires trop s\'e9rieuses pour moi, par exemple\'85 Il faudra que le consul s\rquote en m\'eale\'85 Moi, je suis pour les liquidations de la main gauche\'85
+\par
+\par Et brusquement repris d\rquote un acc\'e8s m\'e9lancolique, le front \'e0 la vitre, regardant le ciel bas qui ruisselait entre les toits\~:
+\par
+\par \endash C\rquote est \'e9gal, le monde devient triste\'85 De mon temps on se s\'e9parait plus gaiement que \'e7a.
+\par
+\par Le F\'e9nat parti, suivi de sa machine \'e9l\'e9vatoire, Jean, priv\'e9 de cette bonne humeur remuante et bavarde, eut une longue semaine \'e0 passer, une impression de vide et de solitude, tout le noir d\'e9sorientement d\rquote
+un veuvage. En pareil cas, m\'eame sans le regret d\rquote une passion, on cherche son double, il vous manque\~; car l\rquote existence \'e0 deux, la cohabitation de la table et du lit, cr\'e9ent un tissu de liens invisibles et subtils, dont la solidit
+\'e9 ne se r\'e9v\'e8le qu\rquote \'e0 la douleur, \'e0 l\rquote effort de la brisure. L\rquote influence du contact et de l\rquote habitude est si miraculeusement p\'e9n\'e9trante que deux \'eatres vivant de la m\'eame vie en arrivent \'e0 se ressembler.
+
+\par
+\par Ses cinq ans de Sapho n\rquote avaient pu le p\'e9trir encore \'e0 ce point\~; mais son corps gardait pourtant les marques de la cha\'eene, en subissait le lourd entra\'eenement. Et de m\'eame que, plusieurs fois, ses pas l\rquote
+auraient tout seuls dirig\'e9 vers Chaville au sortir de son bureau, il lui arrivait le matin de chercher \'e0 c\'f4t\'e9 de lui sur l\rquote oreiller les cheveux noirs en nappes lourdes, d\'e9mordus de leur peigne, o\'f9 tombait son premier baiser.
+
+\par
+\par Les soir\'e9es surtout lui semblaient interminables, dans cette chambre d\rquote h\'f4tel qui lui rappelait les premiers temps de leur liaison, la pr\'e9sence d\rquote une autre ma\'eetresse d\'e9
+licate et silencieuse, dont la petite carte embaumait la glace d\rquote un parfum d\rquote alc\'f4ve et du myst\'e8re de son nom\~: Fanny Legrand. Alors il s\rquote en allait se fatiguer, marcher, s\rquote \'e9tourdir aux flonflons et aux lumi\'e8
+res de quelque petit th\'e9\'e2tre, jusqu\rquote au moment o\'f9 le vieux Bouchereau lui donnait le droit de passer trois soir\'e9es par semaine aupr\'e8s de sa fianc\'e9e.
+\par
+\par On s\rquote \'e9tait enfin entendu. Ir\'e8ne l\rquote aimait, }{\i Uncl\'e9}{ voulait bien\~; ce serait pour les premiers jours d\rquote avril, \'e0 la fin du cours. Trois mois d\rquote hiver \'e0 se voir, \'e0 s\rquote apprendre, se d\'e9
+sirer, faire la paraphrase aimante et charmante du premier regard qui lie les \'e2mes et du premier aveu qui les trouble.
+\par
+\par }\pard\plain \s33\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Le soir des accordailles, en rentrant chez lui sans la moindre envie de dormir, Jean \'e9prouva le d\'e9sir de faire sa chambre ordonn\'e9
+e et laborieuse, par cet instinct naturel de mettre notre vie en rapport avec nos id\'e9es. Il installa sa table et ses livres non encore d\'e9ficel\'e9s, tass\'e9s au fond d\rquote une de ces caisses faites \'e0 la h\'e2
+te, les codes entre une pile de mouchoirs et une vareuse de jardin. De l\rquote entreb\'e2illement d\rquote un dictionnaire de Droit commercial, le plus fr\'e9quemment feuillet\'e9, tombait alors une lettre sans enveloppe, \'e0 l\rquote \'e9
+criture de la ma\'eetresse.
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Fanny l\rquote avait confi\'e9e au hasard de travaux futurs, se m\'e9fiant de l\rquote attendrissement trop court de C\'e9saire, pensant qu\rquote elle arriverait plus s\'fbrement ainsi. Il se d\'e9fendait d\rquote abord de l\rquote ouvrir, mais c\'e9
+dait aux premiers mots bien doux, bien raisonnables, dont l\rquote agitation se sentait seulement au trembl\'e9 de la plume, \'e0 l\rquote in\'e9gale conduite des lignes. Elle ne demandait qu\rquote une gr\'e2ce, une seule, qu\rquote il rev\'ee
+nt de temps \'e0 autre. Elle ne dirait rien, ne reprocherait rien, ni le mariage, ni cette s\'e9paration qu\rquote elle savait absolue et d\'e9finitive. Mais le voir\~!\'85
+\par
+\par \'ab\~Songe que c\rquote est pour moi un coup terrible et si inattendu, si brusque\'85 Je suis comme apr\'e8s une mort ou un incendie, ne sachant \'e0 quoi me prendre. Je pleure, j\rquote attends, je regarde la place de mon bonheur. Il n\rquote
+y aurait que toi pour m\rquote acclimater \'e0 cette situation nouvelle\'85 C\rquote est une charit\'e9, viens me voir, que je ne me sente pas si seule\'85 j\rquote ai peur de moi\'85\~\'bb
+\par
+\par Ces plaintes, ce suppliant appel couraient tout le long de la lettre, se reprenaient chaque fois au m\'eame mot\~: \'ab\~Viens, viens\'85\~\'bb Il pouvait se croire dans la clairi\'e8re au milieu des bois avec Fanny \'e0
+ ses pieds, et sous la cendre violette du soir, cette pauvre figure lev\'e9e vers lui, toute frip\'e9e et molle de larmes, cette bouche ouverte qui s\rquote emplissait d\rquote ombre \'e0 crier. C\rquote
+est cela qui le poursuivit toute la nuit, cela qui troubla son sommeil, et non l\rquote heureuse ivresse qu\rquote il avait rapport\'e9e de l\'e0-bas. C\rquote est cette figure vieillie, fl\'e9trie, qu\rquote il revoyait, malgr\'e9 tous ses efforts pou
+r mettre entre lui et elle le visage aux purs contours, \'e0 la pulpe d\rquote \'9cillet en fleur, que l\rquote aveu de l\rquote amour teintait de petites flammes roses sous les yeux.
+\par
+\par Cette lettre avait huit jours de date\~; huit jours que la malheureuse attendait un mot, ou une visite, l\rquote encouragement \'e0 la r\'e9signation qu\rquote elle demandait. Mais comment n\rquote avait-elle pas r\'e9crit depuis\~? Peut-\'eatre \'e9
+tait-elle malade\~; et d\rquote anciennes craintes lui revenaient. Il pensa qu\rquote Hett\'e9ma pourrait lui donner des nouvelles, et, confiant dans la r\'e9gularit\'e9 de ses habitudes, alla l\rquote attendre devant le Comit\'e9 d\rquote artillerie.
+
+\par
+\par Le dernier coup de dix heures sonnait \'e0 Saint-Thomas d\rquote Aquin lorsque le gros homme tourna le coin de la petite place, le collet retrouss\'e9, la pipe aux dents, qu\rquote il tenait \'e0 deux mains po
+ur se chauffer les doigts. Jean le regardait venir de loin, tr\'e8s \'e9mu de tout ce qu\rquote il lui rappelait\~; mais Hett\'e9ma l\rquote accueillit d\rquote un mouvement d\rquote humeur \'e0 peine contraint.
+\par
+\par \endash Vous voil\'e0\~!\'85 Je ne sais pas si nous vous avons maudit cette semaine\~!\'85 nous qui sommes all\'e9s \'e0 la campagne pour vivre au calme\'85
+\par
+\par Et sur la porte, en finissant sa pipe, il lui raconta que le dimanche pr\'e9c\'e9dent ils avaient invit\'e9 Fanny \'e0 d\'eener chez eux avec l\rquote enfant dont c\rquote \'e9tait le jour de sortie, histoire de la distraire un peu de ses vilaines id\'e9
+es. En effet, on avait mang\'e9 assez gaiement, m\'eame elle leur chantait un morceau de musique au dessert\~; puis on se s\'e9parait vers dix heures, et ils s\rquote appr\'eataient \'e0 se mettre au lit d\'e9licieusement, quand tout \'e0
+ coup on frappe aux volets et la voix du petit Joseph appelle effar\'e9e\~:
+\par
+\par \endash Venez vite, maman veut s\rquote empoisonner\'85
+\par
+\par Hett\'e9ma se pr\'e9cipite, arrive \'e0 temps pour lui arracher de force le flacon de laudanum. Il avait fallu se battre, la prendre \'e0 bras-le-corps, la maintenir et se d\'e9fendre, contre les coups de t\'eate, les coups de peigne dont elle lui ab\'ee
+mait l\'e0 figure. Dans la lutte, la fiole se brisait, le laudanum r\'e9pandu partout, et il n\rquote en avait pas \'e9t\'e9 autre chose que des v\'eatements tach\'e9s et empest\'e9s de poison.
+\par
+\par \endash Mais vous comprenez bien que des sc\'e8nes pareilles, tout ce drame de faits-divers, pour des gens tranquilles\'85 Aussi c\rquote est fini, j\rquote ai donn\'e9 cong\'e9, le mois prochain je d\'e9m\'e9nage\'85
+\par
+\par Il remit sa pipe dans l\rquote \'e9tui, et avec un adieu bien paisible disparut sous les arcades basses d\rquote une petite cour, laissant Gaussin tout boulevers\'e9 de ce qu\rquote il venait d\rquote entendre.
+\par
+\par Il se repr\'e9sentait la sc\'e8ne dans cette chambre qui avait \'e9t\'e9 leur chambre, l\rquote effroi du petit appelant au secours, la lutte brutale avec le gros homme, et il croyait sentir le go\'fbt opiac\'e9, l\rquote amertume somnolente du laudanum r
+\'e9pandu. L\rquote \'e9pouvante lui en resta tout le jour, aggrav\'e9e de l\rquote isolement o\'f9 elle allait se trouver. Les Hett\'e9ma partis, qui lui retiendrait la main \'e0 la nouvelle tentative\~?
+\par
+\par Une lettre vint le rassurer un peu. Fanny le remerciait de n\rquote \'eatre pas si dur qu\rquote il voulait le para\'eetre, puisqu\rquote il prenait encore quelque int\'e9r\'eat \'e0 la pauvre abandonn\'e9e\~: \'ab\~On t\rquote a dit, n\rquote est-ce pas
+\~?\'85 J\rquote ai voulu mourir\'85 c\rquote \'e9tait de me sentir si seule\~!\'85 J\rquote ai essay\'e9, je n\rquote ai pas pu, on m\rquote a arr\'eat\'e9e, ma main tremblait peut-\'eatre\'85 la peur de souffrir, de devenir laide\'85 Oh\~
+! cette petite Dor\'e9, comment a-t-elle eu le courage\~?\'85 Apr\'e8s la premi\'e8re honte de m\rquote \'eatre manqu\'e9e, \'e7\rquote a \'e9t\'e9 une joie de penser que je pourrais t\rquote \'e9crire, t\rquote aimer de loin, te voir encore\~
+; car je ne perds pas l\rquote espoir que tu viendras une fois, comme on vient chez une amie malheureuse, dans une maison en deuil, par piti\'e9, seulement par piti\'e9.\~\'bb
+\par
+\par D\'e8s lors il arriva de Chaville tous les deux ou trois jours une capricieuse correspondance, longue, courte, un journal de douleur qu\rquote il n\rquote eut pas la force de renvoyer et qui agrandit dans ce c\'9cur tendre la place \'e0 vif d\rquote
+une piti\'e9 sans amour, non plus pour la ma\'eetresse, mais pour l\rquote \'eatre humain souffrant \'e0 cause de lui.
+\par
+\par Un jour c\rquote \'e9tait le d\'e9part de ses voisins, ces t\'e9moins de son bonheur pass\'e9 qui lui emportaient tant de souvenirs. \'c0 pr\'e9sent elle n\rquote
+avait plus pour les lui rappeler que les meubles, les murs de leur petite maison, et la femme de service, pauvre b\'eate sauvage, aussi peu int\'e9ress\'e9e aux choses que le loriot, tout frileux de l\rquote hiver, tristement \'e9bouriff\'e9
+ dans un coin de sa cage.
+\par
+\par Un autre jour, un p\'e2le rayon \'e9gayant la vitre, elle se r\'e9veillait toute joyeuse dans cette persuasion\~: il viendra aujourd\rquote hui\~!\'85 Pourquoi\~?\'85 rien, une id\'e9e\'85 Tout de suite elle se mettait \'e0
+ faire la maison belle, et la femme coquette avec sa robe des dimanches et la coiffure qu\rquote il aimait\~; puis jusqu\rquote au soir, jusqu\rquote \'e0 la derni\'e8re goutte de lumi\'e8re, elle comptait les trains \'e0 la fen\'eatre de la salle, l
+\rquote \'e9coutait venir par le Pav\'e9 des Gardes\'85 Fallait-il \'eatre folle\~!
+\par
+\par Quelquefois rien qu\rquote une ligne\~: \'ab\~Il pleut, il fait noir\'85 je suis seule et je te pleure\'85\~\'bb Ou bien elle se contentait de mettre sous enveloppe une pauvre fleur toute tremp\'e9e et raide de frimas, la derni\'e8
+re de leur petit jardin. Mieux que toutes les plaintes, cette fleur ramass\'e9e sous la neige, disait l\rquote hiver, la solitude, l\rquote abandon\~; il voyait la place, au bout de l\rquote all\'e9e, et contre les plates-bandes, une jupe de femme mouill
+\'e9e jusqu\rquote \'e0 l\rquote ourlet, allant et revenant dans une solitaire promenade.
+\par
+\par Cette piti\'e9 qui lui angoissait le c\'9cur le faisait vivre encore avec Fanny, malgr\'e9 la rupture. Il y songeait, se la figurait \'e0 toute heure\~; mais par une singuli\'e8re d\'e9faillance de sa m\'e9moire, quoiqu\rquote il n\rquote y e\'fbt gu\'e8
+re plus de cinq ou six semaines depuis leur s\'e9paration, et que les moindres d\'e9tails de leur int\'e9rieur lui fussent encore pr\'e9sents, la cage de La Balue en face d\rquote un coucou en bois gagn\'e9 \'e0 une f\'eate de campagne, jusqu\rquote
+aux branches du noisetier qui battaient au moindre vent la vitre de leur cabinet de toilette, la femme elle-m\'eame ne lui apparaissait plus distinctement. Il la voyait dans un reculement de brume avec un seul d\'e9tail de sa figure, accentu\'e9 et p\'e9
+nible, la bouche d\'e9form\'e9e, le sourire trou\'e9 par cette dent qui manquait.
+\par
+\par Ainsi vieillie, qu\rquote allait-elle devenir, la pauvre cr\'e9ature contre qui il avait dormi si longtemps\~? L\rquote argent fini qu\rquote il lui avait laiss\'e9, o\'f9 irait-elle, jusque vers quel bas-fond\~? Et tout \'e0 coup
+ se dressait dans son souvenir, la triste raccrocheuse, rencontr\'e9e le soir dans une taverne anglaise, mourant de soif devant sa tranche de saumon fum\'e9. Elle deviendrait cela, celle dont il avait si longtemps accept\'e9
+ les soins, la tendresse passionn\'e9e et fid\'e8le. Et cette id\'e9e le d\'e9sesp\'e9rait\'85 Cependant, que faire\~? Parce qu\rquote il avait eu le malheur de rencontrer cette femme, de vivre quelque temps avec elle, \'e9tait-il condamn\'e9 \'e0
+ la garder toujours, \'e0 lui sacrifier son bonheur\~? Pourquoi lui et pas les autres\~? Au nom de quelle justice\~?
+\par
+\par Tout en s\rquote interdisant de la revoir, il lui \'e9crivait\~; et ses lettres \'e0 dessein positives et s\'e8ches laissaient deviner son \'e9motion sous des conseils de sagesse et d\rquote apaisement. Il l\rquote engageait \'e0
+ retirer Joseph de pension, \'e0 le reprendre pour s\rquote occuper, se distraire\~; mais Fanny refusait. \'c0 quoi bon mettre cet enfant en pr\'e9sence de sa douleur, de son d\'e9couragement\~? c\rquote \'e9tait bien assez du dimanche o\'f9 le petit r
+\'f4dait de chaise en chaise, errait de la salle au jardin, devinant qu\rquote un grand malheur avait attrist\'e9 la maison, et n\rquote osant plus demander des nouvelles de \'ab\~papa Jean\~\'bb depuis qu\rquote on lui avait dit avec des sanglots qu
+\rquote il \'e9tait parti, qu\rquote il ne reviendrait plus\~:
+\par
+\par \endash Tous mes papas s\rquote en vont, alors\~!
+\par
+\par Et ce mot du petit abandonn\'e9, tombant d\rquote une lettre navrante, restait lourd sur le c\'9cur de Gaussin. Bient\'f4t, cette pens\'e9e de la savoir \'e0 Chaville devint une oppression telle, qu\rquote
+il lui conseilla de rentrer dans Paris, de voir du monde. Avec sa triste exp\'e9rience des hommes et des ruptures, Fanny ne vit dans cette offre qu\rquote un affreux \'e9go\'efsme, l\rquote envie de se d\'e9barrasser d\rquote elle \'e0
+ jamais, par un de ces brusques b\'e9guins dont elle \'e9tait famili\'e8re\~; et elle s\rquote en expliqua avec sinc\'e9rit\'e9\~:
+\par
+\par \'ab\~Tu sais ce que je t\rquote ai dit autrefois\'85 Je resterai ta femme malgr\'e9 tout, ta femme aimante et fid\'e8le. Notre petite maison m\rquote enveloppe de toi, et je ne voudrais la quitter pour rien au monde\'85 Que ferais-je \'e0 Paris\~? J
+\rquote ai le d\'e9go\'fbt de mon pass\'e9 qui t\rquote \'e9loigne\~; et puis, songe \'e0 quoi tu nous exposes\'85 Tu te crois donc bien fort\~? Viens, alors, m\'e9chant\'85 une fois, rien qu\rquote une\'85\~\'bb
+\par
+\par Il n\rquote y alla pas\~; mais, un dimanche, l\rquote apr\'e8s-midi, seul et travaillant, il entendit frapper deux petits coups \'e0 sa porte. Il tressaillit, reconnut sa fa\'e7on vive de s\rquote annoncer comme autrefois.
+Craignant de trouver en bas quelque consigne, elle \'e9tait mont\'e9e d\rquote une haleine, sans rien demander. Il s\rquote approcha, les pas enfonc\'e9s dans le tapis, entendant son souffle par la feuillure\~:
+\par
+\par \endash Jean, es-tu l\'e0\~?\'85
+\par
+\par Oh\~! cette voix humble et bris\'e9e\'85 Encore une fois, pas bien fort\~: \'ab\~Jean\~!\'85\~\'bb puis une plainte soupir\'e9e, le froissement d\rquote une lettre, et la caresse et l\rquote adieu d\rquote un baiser jet\'e9.
+\par
+\par L\rquote escalier descendu marche \'e0 marche, lentement, comme si elle attendait un rappel, Jean, seulement alors, ramassa la lettre et l\rquote ouvrit. On avait enterr\'e9 le matin la petite Hochecorne \'e0 l\rquote hospice des Enfants-Malades. Elle
+\'e9tait venue avec le p\'e8re et quelques personnes de Chaville, et n\rquote avait pu se d\'e9fendre de monter pour le voir ou laisser ces lignes \'e9crites d\rquote avance. \'ab\~\'85\~Quand je te le disais\~!\'85 si j\rquote
+habitais Paris, on ne verrait que moi dans ton escalier\'85 Adieu, m\rquote ami, je rentre chez nous\'85\~\'bb
+\par
+\par Et en lisant, les yeux brouill\'e9s de larmes, il se rappelait la m\'eame sc\'e8ne rue de l\rquote Arcade, la douleur de l\rquote amant cong\'e9di\'e9, la lettre gliss\'e9e sous la porte, et le rire sans c\'9cur de Fanny. Elle l\rquote aimait donc plus qu
+\rquote il n\rquote aimait Ir\'e8ne\~! Ou bien est-ce que l\rquote homme, plus m\'eal\'e9 que la femme au combat des affaires et de la vie, n\rquote a pas comme elle l\rquote exclusivisme de l\rquote amour, l\rquote oubli et l\rquote indiff\'e9renc
+e de tout ce qui n\rquote est pas sa passion, absorbante et unique\~?
+\par
+\par Cette torture, ce mal de piti\'e9 dont il souffrait, ne s\rquote apaisait qu\rquote aupr\'e8s d\rquote Ir\'e8ne. Ici seulement l\rquote angoisse se desserrait, fondait sous le doux rayon bleu de ses regards. Il ne lui restait plus qu\rquote
+une grande lassitude, une tentation de mettre la t\'eate sur son \'e9paule et de rester l\'e0, sans parler, sans bouger, \'e0 l\rquote abri.
+\par
+\par \endash Qu\rquote avez-vous, lui disait-elle\'85 Est-ce que vous n\rquote \'eates pas heureux\~?
+\par
+\par Si, bien heureux. Mais pourquoi son bonheur \'e9tait-il fait de tant de tristesse et de larmes\~? Et par moments il aurait voulu tout lui dire, comme \'e0 une amie intelligente et bonne\~
+; sans songer, pauvre fou, au trouble que de pareilles confidences agitent dans les \'e2mes toutes neuves, aux ingu\'e9rissables blessures qu\rquote elles peuvent faire \'e0 la confiance d\rquote une affection. Ah\~! s\rquote il avait pu l\rquote
+emporter, fuir avec elle\~! il sentait que ce serait la fin des tourments\~; mais le vieux Bouchereau ne voulait pas faire gr\'e2ce d\rquote une heure sur le temps fix\'e9\~:
+\par
+\par \endash Je suis vieux, je suis malade\'85 Je ne verrai plus mon enfant, ne me privez pas de ces derniers jours\'85
+\par
+\par Sous son air dur, c\rquote \'e9tait le meilleur des hommes que ce grand homme. Condamn\'e9 sans r\'e9mission par la maladie de c\'9cur dont il suivait et constatait lui-m\'eame les progr\'e8s, il en
+parlait avec un sang-froid admirable, continuait ses cours en suffoquant, auscultait des malades moins atteints que lui. Une seule faiblesse dans ce vaste esprit, et marquant bien l\rquote origine paysanne du Tourangeau\~
+: son respect pour les titres, la noblesse. Et le souvenir des petites tourelles de Castelet, le vieux nom d\rquote Armandy n\rquote avaient pas \'e9t\'e9 \'e9trangers \'e0 sa facilit\'e9 d\rquote agr\'e9er Jean comme mari de sa ni\'e8ce.
+\par
+\par Le mariage se ferait \'e0 la gentilhommi\'e8re, ce qui \'e9viterait de d\'e9placer la pauvre maman qui envoyait tous les huit jours \'e0 sa future fille une bonne lettre bien tendre, dict\'e9e \'e0 Divonne ou \'e0 l\rquote une des petites de B\'e9
+thanie. Et c\rquote \'e9tait une joie douce pour lui de parler avec Ir\'e8ne de ses gens, de retrouver Castelet place Vend\'f4me, toutes ses affections serr\'e9es autour de sa ch\'e8re fianc\'e9e.
+\par
+\par Seulement il s\rquote effrayait de se sentir si vieux, si las en face d\rquote elle, de la voir prendre un plaisir d\rquote enfant \'e0 des choses qui ne l\rquote amusaient plus, \'e0 des joies de la vie commune, d\'e9j\'e0 escompt\'e9
+es par lui. Ainsi la liste \'e0 dresser de tout ce qu\rquote il leur faudrait emporter au Consulat, meubles, \'e9toffes \'e0 choisir, liste au milieu de laquelle il s\rquote arr\'eatait un soir, la plume h\'e9sitante, \'e9pouvant\'e9 du retour qu\rquote
+il faisait vers son installation de la rue d\rquote Amsterdam, et du recommencement in\'e9vitable de tant de jolis bonheurs us\'e9s, finis par ces cinq ans aupr\'e8s d\rquote une femme, dans un travestissement de mariage et de m\'e9nage.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96261190}XIV{\*\bkmkend _Toc96261190}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par \endash Oui, mon cher, mort cette nuit dans les bras de Rosa\'85 Je viens de le porter chez l\rquote empailleur.
+\par
+\par De Potter, le musicien, que Jean rencontrait sortant d\rquote un magasin de la rue du Bac, s\rquote accrochait \'e0 lui avec un besoin d\rquote effusion qui n\rquote allait gu\'e8re \'e0 ses traits impassibles et durs d\rquote homme d\rquote
+affaires, et lui racontait le martyre du pauvre Bichito tu\'e9 par l\rquote hiver parisien, ratatin\'e9 de froid malgr\'e9 les tampons d\rquote ouate, la m\'e8che d\rquote esprit-de-vin allum\'e9
+e depuis deux mois sous sa petite niche, comme on fait aux enfants venus avant terme. Rien n\rquote avait pu l\rquote emp\'eacher de grelotter, et la nuit d\rquote avant, pendant qu\rquote ils \'e9
+taient tous autour de lui, un dernier frisson le secouant de la t\'eate \'e0 la queue, il \'e9tait mort en bon chr\'e9tien, gr\'e2ce aux flots d\rquote eau b\'e9nite que sur sa peau grenue, o\'f9 la vie s\rquote \'e9
+vanouissait en moires changeantes, en mouvements de prisme, maman Pilar r\'e9pandait en disant, les yeux au ciel\~: \'ab\~}{\i Dios loui pardonne}{\~!\~\'bb
+\par
+\par \endash J\rquote en ris, mais j\rquote ai le c\'9cur gros tout de m\'eame\~; surtout quand je pense au chagrin de ma pauvre Rosa que j\rquote ai laiss\'e9e en larmes\'85 Heureusement Fanny \'e9tait pr\'e8s d\rquote elle\'85
+\par
+\par \endash Fanny\~?\'85
+\par
+\par \endash Oui, voil\'e0 des temps que nous ne l\rquote avions vue\'85 Elle est arriv\'e9e ce matin juste au milieu du drame, et cette bonne fille est rest\'e9e consoler son amie.
+\par
+\par Il ajouta, sans s\rquote apercevoir de l\rquote impression caus\'e9e par ses paroles\~:
+\par
+\par \endash C\rquote est donc fini\~? Vous n\rquote \'eates plus ensemble\~?\'85 Vous rappelez-vous notre conversation au lac d\rquote Enghien\~? Au moins, vous profitez des le\'e7ons qu\rquote on vous donne\'85
+\par
+\par Et il per\'e7ait une pointe d\rquote envie dans son approbation.
+\par
+\par Gaussin, le front pliss\'e9, \'e9prouvait un v\'e9ritable malaise \'e0 songer que Fanny \'e9tait retourn\'e9e chez Rosario\~; mais il s\rquote en voulait de cette faiblesse, n\rquote ayant plus apr\'e8s tout ni droit, ni responsabilit\'e9
+ sur cette existence. Devant une maison de la rue de Beaune, une tr\'e8s ancienne rue du Paris aristocratique d\rquote autrefois o\'f9 ils venaient de s\rquote engager, de Potter s\rquote arr\'eata. C\rquote est l\'e0 qu\rquote il demeurait ou qu\rquote
+il \'e9tait cens\'e9 demeurer pour les convenances, pour le monde, car r\'e9ellement son temps se passait avenue de Villiers ou \'e0 Enghien, et il ne faisait que des apparitions au domicile conjugal, pour emp\'eacher que sa femme et son enfant n\rquote
+eussent l\rquote air trop abandonn\'e9s.
+\par
+\par Jean suivait sa route, esquissant d\'e9j\'e0 un adieu, mais l\rquote autre lui retint la main dans ses longues mains dures de briseur de clavier et, sans le moindre embarras, comme un homme que son vice ne g\'eane plus\~:
+\par
+\par \endash Rendez-moi donc un service\'85 montez avec moi. Je devais d\'eener chez ma femme aujourd\rquote hui, mais je ne peux vraiment pas laisser ma pauvre Rosa toute seule \'e0 son d\'e9sespoir\'85 Vous servirez de pr\'e9texte \'e0 ma sortie et m
+\rquote \'e9viterez une explication ennuyeuse.
+\par
+\par Le cabinet du musicien, dans un superbe et froid appartement bourgeois du second \'e9tage, sentait l\rquote abandon de la pi\'e8ce o\'f9 l\rquote on ne travaille pas. Tout y \'e9tait trop net, sans rien du d\'e9sordre, de l\rquote active petite fi\'e8
+vre qui gagne les objets et les meubles. Pas un livre, pas un feuillet sur la table qu\rquote encombrait majestueusement un \'e9norme encrier de bronze \'e0 sec et reluisant comme dans une devanture\~; ni la moindre partition au vieux piano \'e0 forme d
+\rquote \'e9pinette dont s\rquote \'e9taient inspir\'e9es les premi\'e8res \'9cuvres. Et un buste en marbre blanc, le buste d\rquote une jeune femme aux traits d\'e9licats, \'e0 l\rquote expression de douceur, tout p\'e2
+le dans le jour qui tombait, faisait plus froide encore la chemin\'e9e sans feu et drap\'e9e, semblait regarder tristement les murs charg\'e9s de couronnes dor\'e9es, enrubann\'e9es, de m\'e9dailles, de cadres comm\'e9moratifs, toute une d\'e9
+froque glorieuse et vaniteuse g\'e9n\'e9reusement laiss\'e9e \'e0 la femme en compensation, et qu\rquote elle entretenait comme les ornements de tombe de son bonheur.
+\par
+\par \'c0 peine \'e9taient-ils entr\'e9s, la porte du cabinet se rouvrit, et Mme\~de\~Potter parut\~:
+\par
+\par \endash C\rquote est toi, Gustave\~?
+\par
+\par Elle le croyait seul, s\rquote arr\'eata devant la figure inconnue, avec une visible inqui\'e9tude. \'c9l\'e9gante et jolie, d\rquote une recherche de mise intelligente, elle paraissait plus affin\'e9e que son buste, la douce physionomie chang\'e9
+e en une r\'e9solution courageuse et nerveuse. Dans le monde, les avis se partageaient sur ce caract\'e8re de femme. Les uns la bl\'e2maient de supporter le d\'e9dain affich\'e9 du mari, ce m\'e9nage en ville, connu, install\'e9\~; d\rquote
+autres admiraient au contraire sa r\'e9signation silencieuse. Et l\rquote opinion g\'e9n\'e9rale la tenait pour une tranquille personne aimant son repos par-dessus tout, trouvant des compensations suffisantes \'e0 son veuvage dans les caresses d\rquote
+un bel enfant et la joie de porter le nom d\rquote un grand homme.
+\par
+\par Mais pendant que le musicien pr\'e9sentait son compagnon et d\'e9bitait n\rquote importe quel mensonge pour se d\'e9barrasser du d\'eener de famille, au tressaillement de ce jeune visage f\'e9minin, \'e0 la fixit\'e9 de ce regard qui ne voyait plus, n
+\rquote \'e9coutait plus, comme absorb\'e9 de souffrance, Jean pouvait se rendre compte que sous ces dehors mondains une grande douleur s\rquote enterrait vivante. Elle parut accepter cette histoire qu\rquote elle ne croyait pas, se contenta de dire douc
+ement\~:
+\par
+\par \endash Raymond va pleurer, je lui avais promis que nous d\'eenerions pr\'e8s de son lit.
+\par
+\par \endash Comment est-il\~? demanda de Potter, distrait, impatient.
+\par
+\par \endash Mieux, mais il tousse toujours\'85 Tu ne viens pas le voir\~?
+\par
+\par Il bredouilla quelques mots dans sa moustache, en feignant de chercher autour de la pi\'e8ce\~:
+\par
+\par \endash Pas maintenant\'85 tr\'e8s press\'e9\'85 rendez-vous au club pour six heures\'85
+\par
+\par Ce qu\rquote il voulait \'e9viter, c\rquote \'e9tait d\rquote \'eatre seul avec elle.
+\par
+\par \'ab\~Adieu alors\~\'bb, fit la jeune femme subitement apais\'e9e, les traits en place, referm\'e9e comme une eau pure que vient de troubler une pierre jusqu\rquote au fond. Elle salua, disparut.
+\par
+\par \endash Filons\~!\'85
+\par
+\par Et de Potter d\'e9livr\'e9 entra\'eena Gaussin qui regardait descendre devant lui, raide et correct dans son long pardessus serr\'e9 de coupe anglaise, ce sinistre passionn\'e9, tellement \'e9mu quand il portait \'e0 empailler le cam\'e9l\'e9on de sa ma
+\'eetresse, et s\rquote en allant sans embrasser son enfant malade.
+\par
+\par \endash Tout \'e7a, mon cher, fit le musicien comme en r\'e9ponse \'e0 la pens\'e9e de son ami, c\rquote est la faute de ceux qui m\rquote ont mari\'e9. Un vrai service qu\rquote ils m\rquote ont rendu l\'e0 et \'e0 cette pauvre femme\'85
+ Quelle folie de vouloir faire de moi un mari et un p\'e8re\~!\'85 J\rquote \'e9tais l\rquote amant de Rosa, je le suis rest\'e9, je le resterai jusqu\rquote \'e0 ce que l\rquote un de nous cr\'e8ve\'85 Un vice qui vous a pris au bon moment, qui vo
+us tient bien, est-ce qu\rquote on s\rquote en d\'e9gage jamais\~?\'85 Et vous-m\'eame, \'eates-vous s\'fbr que si Fanny avait voulu\~?\'85
+\par
+\par Il h\'e9la un fiacre vide qui passait, et en montant\~:
+\par
+\par \endash }{\caps \'e0}{ propos de Fanny, vous savez la nouvelle\~?\'85 Flamant est graci\'e9, sorti de Mazas\'85 C\rquote est la p\'e9tition de D\'e9chelette\'85 Pauvre D\'e9chelette\~! il aura fait du bien m\'eame apr\'e8s sa mort.
+\par
+\par Immobile, avec une envie folle de courir, de rattraper ces roues qui cahotaient \'e0 fond de train dans la rue sombre o\'f9 le gaz s\rquote allumait, Gaussin s\rquote \'e9tonnait de se sentir si \'e9mu.
+\par
+\par \endash Flamant graci\'e9\'85 sorti de Mazas\'85
+\par
+\par Il redisait ces mots tout bas, y voyant la raison du silence de Fanny depuis quelques jours, de ses lamentations brusquement interrompues, tomb\'e9es sous les caresses d\rquote un consolateur\~; car la premi\'e8re pens\'e9e du mis\'e9ra
+ble enfin libre avait d\'fb \'eatre pour elle.
+\par
+\par Il se rappelait la correspondance amoureuse dat\'e9e de la prison, l\rquote obstination de sa ma\'eetresse \'e0 d\'e9fendre celui-l\'e0 seul, quand elle faisait si bon march\'e9 des autres\~; et au lieu de se f\'e9liciter d\rquote une aventure qui lo
+giquement le d\'e9chargeait de toute inqui\'e9tude, de tout remords, une angoisse ind\'e9finissable le tint \'e9veill\'e9 et fi\'e9vreux une partie de la nuit. Pourquoi\~? Il ne l\rquote aimait plus\~; seulement il songeait \'e0 ses lettres rest\'e9
+es aux mains de cette femme, qu\rquote elle lirait peut-\'eatre \'e0 l\rquote autre, et dont \endash qui sait\~? \endash sous une influence mauvaise, elle pourrait se servir un jour pour troubler son repos, son bonheur.
+\par
+\par Vraie ou fausse, ou cachant sans qu\rquote il s\rquote en dout\'e2t un souci d\rquote autre genre, cette pr\'e9occupation de ses lettres le d\'e9cida \'e0 une d\'e9marche imprudente, la visite \'e0 Chaville qu\rquote il avait toujours obstin\'e9ment refus
+\'e9e. Mais \'e0 qui confier une mission aussi intime et d\'e9licate\~?\'85 Un matin de f\'e9vrier, il prit le train de dix heures, tr\'e8s calme d\rquote esprit et de c\'9cur, avec la seule crainte de trouver la maison ferm\'e9e, la femme disparue d\'e9j
+\'e0 \'e0 la suite de son bandit.
+\par
+\par D\'e8s la courbe de la voie, les persiennes ouvertes, les rideaux aux fen\'eatres du pavillon le rassur\'e8rent\~; et se souvenant de son \'e9motion, lorsqu\rquote il voyait fuir derri\'e8re lui la petite lumi\'e8re mouchetant l\rquote
+ombre, il se raillait lui-m\'eame et la fragilit\'e9 de ses impressions. Ce n\rquote \'e9tait plus le m\'eame homme qui passait l\'e0, et certainement il ne trouverait plus la m\'eame femme. Il n\rquote y avait pourtant que deux mois depuis. Les bois
+ que longeait le train n\rquote avaient pas pris de nouvelles feuilles, gardaient les m\'eames l\'e8pres de rouille que le jour de la rupture, et de sa clameur aux \'e9chos.
+\par
+\par Il descendit seul \'e0 la station, par ce brouillard p\'e9n\'e9trant et froid, prit le petit chemin de campagne tout glissant de neige durcie, la vo\'fbte du chemin de fer, ne rencontra personne avant le Pav\'e9
+ des Gardes, au tournant duquel apparurent un homme et un enfant suivis d\rquote un employ\'e9 de la gare poussant sa brouette charg\'e9e de malles.
+\par
+\par L\rquote enfant, tout emmitoufl\'e9 d\rquote un cache-nez, la casquette jusqu\rquote aux oreilles, retint un cri en passant pr\'e8s de lui. \'ab\~Mais c\rquote est Joseph\'85\~\'bb se dit-il, un peu \'e9tonn\'e9 et triste de cette ingratitude du petit\~
+; et s\rquote \'e9tant retourn\'e9 il rencontra le regard de l\rquote homme qui accompagnait l\rquote enfant par la main. Cette figure intelligente et fine, p\'e2lie par la claustration, ces v\'eatements de confection achet\'e9
+s de la veille, cette barbe blonde \'e0 fleur de menton, qui n\rquote avait pas eu le temps de repousser depuis Mazas\'85 Flamant, parbleu\~! Et Joseph \'e9tait son fils\'85
+\par
+\par Ce fut une r\'e9v\'e9lation dans un \'e9clair. Il revit, comprit tout, depuis la lettre du coffret o\'f9 le beau graveur confiait \'e0 sa ma\'eetresse un enfant qu\rquote il avait en province, jusqu\rquote \'e0 l\rquote arriv\'e9e myst\'e9
+rieuse du petit, et la mine g\'ean\'e9e d\rquote Hett\'e9ma pour parler de cette adoption, et les regards de Fanny \'e0 Olympe\~; car ils s\rquote \'e9taient tous entendus pour lui faire nourrir le fils du faussaire. Oh\~
+! le joli niais, et comme ils avaient d\'fb rire\~!\'85 Un d\'e9go\'fbt lui en vint de tout ce pass\'e9 de honte, une envie de fuir bien loin\~; mais des choses le troublaient qu\rquote il aurait voulu savoir. L\rquote homme et l\rquote
+enfant partis, pourquoi pas elle\~? Et puis ses lettres, il lui fallait ses lettres, ne rien laisser de lui dans ce coin de souillure et de malheur.
+\par
+\par \endash Madame\~?\'85 Voil\'e0 monsieur\~!\'85
+\par
+\par \endash Qui, monsieur\~?\'85 demanda na\'efvement une voix du fond de la chambre.
+\par
+\par \endash Moi\'85
+\par
+\par On entendit un cri, un bond pr\'e9cipit\'e9, puis\~:
+\par
+\par \endash Attends, je me l\'e8ve\'85 je viens\'85
+\par
+\par Encore au lit \'e0 midi pass\'e9\~! Jean se doutait bien pourquoi, il connaissait les causes de ces lendemains bris\'e9s, harass\'e9s\~; et pendant qu\rquote il l\rquote
+attendait dans la salle aux moindres objets familiers, le sifflet du train montant, le \'ab\~m\'e9\~\'bb grelottant d\rquote une ch\'e8vre dans un jardinet voisin, les couverts \'e9pars sur la table le reportaient aux matins d\rquote autrefois, le petit d
+\'e9jeuner en h\'e2te avant le d\'e9part.
+\par
+\par Fanny entra avec un \'e9lan vers lui, puis, s\rquote arr\'eatant devant sa froideur, ils rest\'e8rent une seconde \'e9tonn\'e9s, h\'e9sitants, comme lorsqu\rquote on se retrouve apr\'e8s ces intimit\'e9s bris\'e9es, de chaque c\'f4t\'e9 d\rquote
+un pont rompu, d\rquote une distance de rive \'e0 rive, et entre soi l\rquote espace immense des flots roulants et engloutissants.
+\par
+\par \endash Bonjour\'85 dit-elle tout bas, sans bouger.
+\par
+\par Elle le trouvait chang\'e9, p\'e2li. Lui s\rquote \'e9tonnait de la revoir si jeune, un peu grossie seulement, moins grande qu\rquote il ne se la figurait, mais baign\'e9e de ce rayonnement sp\'e9cial, cet \'e9
+clat du teint et des yeux, cette douceur de pelouse fra\'eeche que lui laissaient les nuits de grandes caresses. Elle \'e9tait donc rest\'e9e dans le bois, au fond du ravin encombr\'e9 de feuilles mortes, celle dont le souvenir le rongeait de piti\'e9.
+
+\par
+\par \endash On se l\'e8ve tard \'e0 la campagne\'85 fit-il d\rquote un accent ironique.
+\par
+\par Elle s\rquote excusait, pr\'e9textait une migraine, et, comme lui, employait des formes impersonnelles, ne sachant dire ni toi, ni vous\~; puis \'e0 l\rquote interrogation muette qui lui montrait le repas desservi\~:
+\par
+\par \endash C\rquote est l\rquote enfant\'85 il a d\'e9jeun\'e9 l\'e0 ce matin avant de s\rquote en aller\'85
+\par
+\par \endash S\rquote en aller\~?\'85 O\'f9 donc\~?
+\par
+\par Il affectait une supr\'eame indiff\'e9rence du bout des l\'e8vres, mais l\rquote \'e9clair de ses yeux le trahissait. Et Fanny\~:
+\par
+\par \endash Le p\'e8re a reparu\'85 il est venu le reprendre\'85
+\par
+\par \endash En sortant de Mazas, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par Elle tressaillit, mais n\rquote essaya pas de mentir.
+\par
+\par \endash Eh bien, oui\'85 J\rquote avais promis, je l\rquote ai fait\'85 Que de fois l\rquote envie me tenait de te le dire, mais je n\rquote osais pas, j\rquote avais peur que tu le renvoies, le pauvre petit\'85
+\par
+\par Et elle ajouta timidement\~:
+\par
+\par \endash Tu \'e9tais si jaloux\'85
+\par
+\par Il eut un beau rire de d\'e9dain. Jaloux, lui, de ce for\'e7at\'85 allons donc\~!\'85 Et sentant monter sa col\'e8re il coupa court, dit vivement ce qui l\rquote amenait. Ses lettres\~!\'85 Pourquoi ne les avait-elle pas donn\'e9es \'e0 C\'e9
+saire, cela leur e\'fbt \'e9vit\'e9 une entrevue p\'e9nible pour tous deux.
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai, dit-elle, toujours tr\'e8s douce, mais je vais te les rendre, elles sont l\'e0\'85
+\par
+\par Il la suivit dans la chambre, aper\'e7ut le lit d\'e9fait, recouvert en h\'e2te sur les deux oreillers, respira cette odeur de cigarettes br\'fbl\'e9es m\'eal\'e9e \'e0 des parfums de toilette de femme, qu\rquote
+il reconnaissait comme le petit coffret nacr\'e9 pos\'e9 sur la table. Et la m\'eame pens\'e9e leur venant \'e0 tous deux\~:
+\par
+\par \endash Il n\rquote y en a pas lourd, dit-elle en ouvrant la bo\'eete\'85 nous ne risquerions pas de mettre le feu\'85
+\par
+\par Il se taisait, troubl\'e9, la bouche s\'e8che, h\'e9sitant \'e0 se rapprocher de ce lit saccag\'e9, devant lequel elle feuilletait les lettres une derni\'e8re fois, la t\'eate pench\'e9e, la nuque solide et blanche sous la torsade relev\'e9
+e de ses cheveux, et dans le flottant v\'eatement de laine la taille \'e9paissie et molle, \'e0 l\rquote abandon\'85
+\par
+\par \endash Voil\'e0\~!\'85 Elles y sont toutes.
+\par
+\par Le paquet pris, mis brusquement dans sa poche, car ses pr\'e9occupations avaient chang\'e9, Jean demanda\~:
+\par
+\par \endash Alors il emm\'e8ne son enfant\~?\'85 O\'f9 vont-ils\~?\'85
+\par
+\par \endash Au Morvan, dans son pays, pour se cacher, faire sa gravure qu\rquote il enverra \'e0 Paris sous un faux nom.
+\par
+\par \endash Et toi\~?\'85 Est-ce que tu comptes rester ici\~?\'85
+\par
+\par Elle d\'e9tourna les yeux pour lui \'e9chapper, balbutiant que ce serait bien triste. Aussi elle pensait\'85 elle partirait peut-\'eatre bient\'f4t\'85 un petit voyage.
+\par
+\par \endash Dans le Morvan, sans doute\~?\'85 En famille\~!\'85
+\par
+\par Et l\'e2chant sa fureur jalouse\~:
+\par
+\par \endash Dis donc tout de suite que tu rejoindras ton voleur, que vous allez vous mettre en m\'e9nage\'85 Il y a assez longtemps que tu en as envie\'85 Allons. Retourne \'e0 ta bauge\'85 Fille et faussaire \'e7a va ensemble, j\rquote \'e9
+tais bien bon de vouloir te tirer de cette boue.
+\par
+\par Elle gardait son mutisme immobile, un \'e9clair de triomphe filtrant entre ses cils baiss\'e9s. Et plus il la cinglait d\rquote une ironie f\'e9roce, outrageante, plus elle semblait fi\'e8re, et s\rquote
+accentuait le frisson au coin de sa bouche. Maintenant il parlait de son bonheur \'e0 lui, l\rquote amour honn\'eate et jeune, le seul amour. Oh\~! le doux oreiller pour dormir qu\rquote un c\'9cur d\rquote honn\'eate femme\'85
+ Puis, brusquement, la voix baiss\'e9e, comme s\rquote il avait honte\~:
+\par
+\par \endash Je viens de le rencontrer, ton Flamant, il a pass\'e9 la nuit ici\~?
+\par
+\par \endash Oui, il \'e9tait tard, il neigeait\'85 On lui a fait un lit sur le divan.
+\par
+\par \endash Tu mens, il a couch\'e9 l\'e0\'85 il n\rquote y a qu\rquote \'e0 voir le lit, qu\rquote \'e0 te regarder.
+\par
+\par \endash Et apr\'e8s\~?
+\par
+\par Elle approchait son visage du sien, ses grands yeux gris \'e9clair\'e9s de flammes libertines\'85
+\par
+\par \endash Est-ce que je savais que tu viendrais\~?\'85 Et toi perdu, qu\rquote est-ce que \'e7a pouvait me faire, tout le reste\~? J\rquote \'e9tais triste, seule, d\'e9go\'fbt\'e9e\'85
+\par
+\par \endash Et puis le bouquet du bagne\~!\'85 Depuis le temps que tu vivais avec un honn\'eate homme\'85 \'e7a t\rquote a sembl\'e9 bon, hein\~?\'85 Avez-vous d\'fb vous en fourrer de ces caresses\'85 Ah\~! salet\'e9\~!\'85 tiens\'85
+\par
+\par Elle vit venir le coup sans l\rquote \'e9viter, le re\'e7ut en pleine figure, puis avec un grondement sourd de douleur, de joie, de victoire, elle sauta sur lui, l\rquote empoigna \'e0 pleins bras\~: \'ab\~M\rquote ami, m\rquote ami\'85 tu m\rquote
+aimes encore\'85\~\'bb et ils roul\'e8rent ensemble sur le lit.
+\par
+\par Le passage \'e0 grand fracas d\rquote un express le r\'e9veilla en sursaut vers le soir\~; et les yeux ouverts, il resta quelques instants sans se reconna\'eetre, tout seul au fond de ce grand lit o\'f9 ses membres rompus comme par une marche excessive s
+emblaient pos\'e9s les uns \'e0 c\'f4t\'e9 des autres, sans attaches ni ressorts. L\rquote apr\'e8s-midi, il \'e9tait tomb\'e9 beaucoup de neige. Dans un silence de d\'e9sert, on l\rquote entendait fondre, ruisseler contre les murs, le long des vitres, s
+\rquote \'e9goutter dans les combles du toit, et, par moments, sur le feu de coke de la chemin\'e9e qu\rquote elle \'e9claboussait.
+\par
+\par O\'f9 \'e9tait-il\~? Que faisait-il l\'e0\~? Peu \'e0 peu, dans la r\'e9verb\'e9ration du petit jardin, la chambre lui apparaissait toute blanche, \'e9clair\'e9e d\rquote en bas, le grand portrait de Fanny dress\'e9 en fac
+e de lui, et le souvenir lui revenait de sa chute, sans le moindre \'e9tonnement. D\'e8s en entrant, devant ce lit, il s\rquote \'e9tait senti repris, perdu\~; ces draps l\rquote attiraient comme un gouffre, et il se disait\~: \'ab\~Si j\rquote
+y tombe, ce sera sans r\'e9mission et pour toujours.\~\'bb C\rquote \'e9tait fait\~; et sous le triste d\'e9go\'fbt de sa l\'e2chet\'e9, il y avait comme un soulagement \'e0 l\rquote id\'e9e qu\rquote
+il ne sortirait plus de cette fange, le pitoyable bien-\'eatre du bless\'e9 qui, perdant son sang, tra\'eenant sa plaie, s\rquote est \'e9tendu sur un tas de fumier pour y mourir, et las de souffrir, de lutter, toutes les veines ouvertes, s\rquote
+enfonce d\'e9licieusement dans la ti\'e9deur molle et f\'e9tide.
+\par
+\par Ce qui lui restait \'e0 faire maintenant \'e9tait horrible, mais tr\'e8s simple. Retourner \'e0 Ir\'e8ne apr\'e8s cette trahison, risquer un m\'e9nage \'e0 la de Potter\~?\'85 Si bas qu\rquote il f\'fbt tomb\'e9, il n\rquote en \'e9tait pas encore l\'e0
+\'85 Il allait \'e9crire \'e0 Bouchereau, au grand physiologiste qui le premier a \'e9tudi\'e9 et d\'e9crit les maladies de la volont\'e9, lui en soumettre un cas terrible, l\rquote histoire de sa vie depuis la premi\'e8
+re rencontre avec cette femme quand elle lui avait pos\'e9 sa main sur le bras, jusqu\rquote au jour o\'f9, se croyant sauv\'e9, en plein bonheur, en pleine ivresse, elle le ressaisissait par la magie du pass\'e9, cet horrible pass\'e9 o\'f9 l\rquote
+amour tenait si peu de place, seulement la l\'e2che habitude et le vice entr\'e9 dans les os\'85
+\par
+\par La porte s\rquote ouvrit. Fanny marchait tout doucement dans la chambre pour ne pas le r\'e9veiller. Entre ses paupi\'e8res closes, il la regardait, alerte et forte, rajeunie, chauffant au foyer ses pieds tremp\'e9s d
+e la neige du jardin, et de temps en temps tourn\'e9e vers lui avec le petit sourire qu\rquote elle avait le matin, dans la dispute. Elle vint prendre le paquet de maryland \'e0 sa place habituelle, roula une cigarette et s\rquote
+en allait, mais il la retint.
+\par
+\par \endash Tu ne dors donc pas\~?
+\par
+\par \endash Non\'85 assieds-toi l\'e0\'85 et causons.
+\par
+\par Elle resta au bord du lit, un peu surprise de cette gravit\'e9.
+\par
+\par \endash Fanny\'85 Nous allons partir.
+\par
+\par Elle crut d\rquote abord qu\rquote il plaisantait pour l\rquote \'e9prouver. Mais les d\'e9tails tr\'e8s pr\'e9cis qu\rquote il donnait la d\'e9tromp\'e8rent vite. Il y avait un poste vacant, celui d\rquote Arica\~; il le demanderait. C\rquote \'e9tait l
+\rquote affaire d\rquote une quinzaine de jours, le temps de pr\'e9parer les malles\'85
+\par
+\par \endash Et ton mariage\~?
+\par
+\par \endash Plus un mot l\'e0-dessus\'85 Ce que j\rquote ai fait est irr\'e9parable\'85 Je vois bien que c\rquote est fini, je ne pourrai plus me s\'e9parer de toi.
+\par
+\par \endash Pauvre b\'e9b\'e9\~! fit-elle avec une douceur triste, un peu m\'e9prisante.
+\par
+\par Puis, apr\'e8s avoir tir\'e9 deux ou trois bouff\'e9es\~:
+\par
+\par \endash C\rquote est loin, ce pays que tu dis\~?
+\par
+\par \endash Arica\~?\'85 tr\'e8s loin, au P\'e9rou\'85
+\par
+\par Et tout bas\~:
+\par
+\par \endash Flamant ne pourra pas te rejoindre\'85
+\par
+\par Elle resta songeuse et myst\'e9rieuse dans son nuage de tabac. Lui, tenait toujours sa main, fr\'f4lait son bras nu, et berc\'e9 par le d\'e9goulinement de l\rquote eau tout autour de la petite maison, il fermait les yeux, s\rquote enfon\'e7
+ait dans la vase doucement.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96261191}XV{\*\bkmkend _Toc96261191}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Nerveux, tr\'e9pidant, sous vapeur, d\'e9j\'e0 parti comme tous ceux qui s\rquote appr\'eatent au d\'e9part, Gaussin est depuis deux jours \'e0 Marseille o\'f9 Fanny doit venir le rejoindre et s\rquote embarquer avec lui. Tout est pr\'eat, les places re
+tenues, deux cabines de premi\'e8re pour le vice-consul d\rquote Arica voyageant avec sa belle s\'9cur\~; et le voil\'e0 qui arpente le carreau d\'e9rougi de la chambre d\rquote h\'f4tel, dans la double attente fi\'e9vreuse de sa ma\'eetresse et de l
+\rquote appareillage.
+\par
+\par Il faut qu\rquote il marche et s\rquote agite sur place, puisqu\rquote il n\rquote ose sortir. La rue le g\'eane comme un criminel, comme un d\'e9serteur, la rue marseillaise m\'eal\'e9e et grouillante o\'f9 il lui semble qu\rquote \'e0
+ chaque tournant son p\'e8re, le vieux Bouchereau vont se montrer, lui mettre la main sur l\rquote \'e9paule pour le reprendre et le ramener.
+\par
+\par Il s\rquote enferme, mange l\'e0 sans m\'eame descendre \'e0 la table d\rquote h\'f4te, lit sans fixer ses yeux, se jette sur son lit, distrayant ses vagues siestes avec le Naufrage de La P\'e9rouse, la Mort du capitaine Cook pendus aux murs, piquet\'e9
+s de mouches, et des heures enti\'e8res s\rquote accoude au balcon en bois vermoulu, abrit\'e9 d\rquote un store jaune aussi rapi\'e9c\'e9 que la voile d\rquote un bateau de p\'eache.
+\par
+\par Son h\'f4tel, l\rquote \'ab\~h\'f4tel du Jeune Anacharsis\~\'bb, dont le nom pris au hasard sur le Bottin l\rquote a tent\'e9 quand il convenait du rendez-vous avec Fanny, est une vieille auberge point luxueuse ni m\'eame tr\'e8
+s propre, mais qui donne sur le port, en pleine marine, en plein voyage. Sous ses fen\'eatres, des perruches, des cacato\'e8s, des oiseaux des \'eeles au doux ramage interminable, tout l\rquote \'e9talage en plein air d\rquote
+un oiselier dont les cages empil\'e9es saluent le jour levant d\rquote une rumeur de for\'eat vierge, couverte et domin\'e9e, \'e0 mesure que la journ\'e9e s\rquote avance, par les bruyants travaux du port, r\'e9gl\'e9
+s au bourdon de Notre Dame-de-la-Garde.
+\par
+\par C\rquote est une confusion de jurons dans toutes les langues, de cris de bateliers, de portefaix, de marchands de coquillages, entre les coups de marteau du bassin de radoub, le grincement des grues, le heurt sonore des \'ab\~romaines\~\'bb
+ rebondissant sur le pav\'e9, cloches de bords, sifflets de machines, bruits rythm\'e9s de pompes, de cabestans, eaux de cale qu\rquote on d\'e9gorge, vapeur qui s\rquote \'e9chappe, tout ce fracas doubl\'e9 et r\'e9percut\'e9
+ par le tremplin de la mer voisine, d\rquote o\'f9 monte de loin en loin le mugissement rauque, l\rquote haleine de monstre marin d\rquote un grand transatlantique qui prend le large.
+\par
+\par Et les odeurs aussi \'e9voquent des pays lointains, des quais plus ensoleill\'e9s et chauds encore que celui-ci\~; les bois de santal, de camp\'eache qu\rquote on d\'e9charge, les limons, les oranges, pistaches, f\'e8ves, arachides, dont l\rquote \'e2
+cre senteur se d\'e9gage, monte avec des tourbillons de poussi\'e8res exotiques dans une atmosph\'e8re satur\'e9e d\rquote eau saum\'e2tre, d\rquote herbes br\'fbl\'e9es, des graisses fumeuses des }{\i Cook-house}{.
+\par
+\par Le soir venu, ces rumeurs s\rquote apaisent, ces \'e9paisseurs de l\rquote air retombent et s\rquote \'e9vaporent\~; et tandis que Jean, rassur\'e9 par l\rquote ombre, le store relev\'e9, regarde le port endormi et noir sous l\rquote
+entre-croisement en hachures des m\'e2ts, des vergues, des beaupr\'e9s, quand le silence n\rquote est travers\'e9 que du clapotis d\rquote une rame, de l\rquote aboi lointain d\rquote
+un chien de bord, au large, tout au large, le phare de Planier projette en tournant une longue flamme rouge ou blanche qui d\'e9chire l\rquote ombre, montre en un clignotement d\rquote \'e9clair des silhouettes d\rquote \'ee
+les, de forts, de roches. Et ce regard lumineux guidant des milliers de vies \'e0 l\rquote horizon, c\rquote est encore le voyage, qui l\rquote invite et lui fait signe, l\rquote appelle dans la voix d\rquote
+un vent, les houles de la pleine mer, et la rauque clameur d\rquote un }{\i steamboat}{ qui r\'e2le et souffle toujours \'e0 quelque point de la rade.
+\par
+\par }\pard\plain \s33\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Encore vingt-quatre heures d\rquote attente\~; Fanny ne doit le rejoindre que dimanche. Ces trois jours trop t\'f4t au rendez-vous, il devait les passer pr
+\'e8s des siens, les donner aux bien-aim\'e9s qu\rquote il ne reverra de plusieurs ann\'e9es, qu\rquote il ne retrouvera plus peut-\'eatre\~; mais d\'e8s le soir de son arriv\'e9e \'e0 Castelet, quand son p\'e8re a su que le mariage \'e9tait rompu et qu
+\rquote il en a devin\'e9 les causes, une explication a eu lieu, violente, terrible.
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Que sommes-nous donc, que sont nos affections les plus tendres, les plus pr\'e8s de notre c\'9cur, pour qu\rquote une col\'e8re qui passe entre deux \'eatres de m\'eame chair, de m\'ea
+me sang, arrache, torde, emporte leur tendresse, les sentiments de nature aux racines si profondes et si fines, avec la violence aveugle, irr\'e9sistible, d\rquote un de ces typhons des mers de Chine dont les plus durs marins n\rquote
+osent se souvenir et disent en p\'e2lissant\~:
+\par
+\par \endash Ne parlons pas de \'e7a\'85
+\par
+\par Il n\rquote en parlera jamais, mais il s\rquote en souviendra toute sa vie de cette horrible sc\'e8ne sur la terrasse de Castelet o\'f9 s\rquote est pass\'e9e son enfance heureuse, devant cet horizon splendide et calme, ces pins, ces myrtes, ces cypr\'e8
+s qui se serraient immobiles et frissonnants autour de la mal\'e9diction paternelle. Toujours il reverra ce grand vieillard, aux joues convuls\'e9es et remuantes, marchant sur lui avec cette bouche de haine, ce regard de haine, prof\'e9rant les paroles qu
+\rquote on ne pardonne pas, le chassant de la maison et de l\rquote honneur\~:
+\par
+\par \endash Va-t\rquote en, pars avec ta gueuse, tu es mort pour nous\~!\'85
+\par
+\par Et les petites bessonnes criant, se tra\'eenant \'e0 genoux sur le perron, demandant gr\'e2ce pour le grand fr\'e8re, et la p\'e2leur de Divonne, sans un regard, sans un adieu, pendant que l\'e0-haut, derri\'e8
+re la vitre, le doux et anxieux visage de la malade demandait pourquoi tout ce bruit et son Jean s\rquote en allant si vite et sans l\rquote embrasser.
+\par
+\par Cette id\'e9e qu\rquote il n\rquote avait pas embrass\'e9 sa m\'e8re l\rquote a fait revenir \'e0 mi-route d\rquote Avignon\~; il a laiss\'e9 C\'e9saire avec la voiture au bas du pays, pris la traverse et p\'e9n\'e9tr\'e9
+ dans Castelet par le clos, comme un voleur. La nuit \'e9tait sombre\~; ses pas s\rquote emp\'eatraient dans la vigne morte, et m\'eame il finissait par ne plus pouvoir s\rquote orienter, cherchant sa maison dans les t\'e9n\'e8bres, d\'e9j\'e0 \'e9
+tranger chez lui. La blancheur des murs cr\'e9pis le guidait enfin d\rquote un reflet vague\~; mais la porte du perron \'e9tait ferm\'e9e, les fen\'eatres partout \'e9teintes. Sonner, appeler\~? Il n\rquote osait, par crainte de son p\'e8
+re. Deux ou trois fois il a fait le tour du logis, esp\'e9rant trouver l\rquote issue d\rquote un volet mal clos. Partout la lanterne de Divonne avait pass\'e9 comme chaque soir\~; et apr\'e8s un long regard \'e0 la chambre de sa m\'e8re, l\rquote
+adieu de tout son c\'9cur \'e0 sa maison d\rquote enfance qui le repousse elle aussi, il s\rquote est enfui d\'e9sesp\'e9r\'e9 avec un remords qui ne le quitte plus.
+\par
+\par D\rquote ordinaire, pour ces absences de dur\'e9e, ces travers\'e9es aux dangereux hasards de la mer et du vent, les parents, les amis, prolongent les adieux jusqu\rquote \'e0 l\rquote embarquement d\'e9finitif\~; on passe la derni\'e8re journ\'e9
+e ensemble, on visite le bateau, la cabine du partant afin de mieux le suivre dans sa route. Plusieurs fois par jour, Jean voit passer devant l\rquote h\'f4tel de ces affectueuses reconduites, parfois nombreuses et bruyantes\~; mais il s\rquote \'e9
+meut surtout d\rquote un groupe familial \'e0 l\rquote \'e9tage au-dessous du sien. Un vieux, une vieille, des gens de campagne \'e0 tournure ais\'e9e, en veste de drap et cambr\'e9sine jaune, sont venus accompagner leur gar\'e7on, l\rquote
+assistent jusqu\rquote au d\'e9part du paquebot\~; et pench\'e9s \'e0 leur fen\'eatre, dans le d\'e9s\'9cuvrement de l\rquote attente, on les voit tous les trois, se tenant par le bras, le matelot au milieu, bien serr\'e9s. Ils ne parlent pas, ils s
+\rquote \'e9treignent.
+\par
+\par Jean songe en les regardant au beau d\'e9part qu\rquote il aurait eu\'85 Son p\'e8re, ses petites s\'9curs, et, s\rquote appuyant sur lui d\rquote une douce main fr\'e9missante, celle dont les beaupr\'e9s au large entra\'eenaient le vif esprit et l
+\rquote \'e2me aventureuse\'85 Regrets st\'e9riles. Le crime est accompli, son destin sur les rails, il n\rquote a qu\rquote \'e0 partir et \'e0 oublier\'85
+\par
+\par Qu\rquote elles lui sembl\'e8rent lentes et cruelles les heures de la derni\'e8re nuit\~! Il se tournait, se retournait dans son lit d\rquote auberge, guettait le jour sur la vitre aux d\'e9croissements lents du noir au gris, puis au blanc d\rquote
+aube que le phare piquait encore d\rquote une \'e9tincelle rouge effac\'e9e au soleil levant.
+\par
+\par Alors seulement il s\rquote endormit, r\'e9veill\'e9 tout \'e0 coup par un \'e9claboussement de rayons dans sa chambre, les cris confondus des cages de l\rquote oiselier avec les innombrables carillons du dimanche de Marseille, r\'e9pandus par les quais
+\'e9largis, toutes machines au repos, des oriflammes flottant aux m\'e2ts\'85 D\'e9j\'e0 dix heures\~! Et l\rquote express de Paris arrive \'e0 midi, vite il s\rquote habille pour aller au-devant de sa ma\'eetresse\~; ils d\'e9
+jeuneront en face de la mer, puis on portera les bagages \'e0 bord et \'e0 cinq heures, le signal.
+\par
+\par Un jour merveilleux, un ciel profond o\'f9 les mouettes passent en taches blanches, la mer d\rquote un bleu plus fonc\'e9, d\rquote un bleu min\'e9ral, sur lequel, \'e0 l\rquote horizon, des voiles, des fum\'e9
+es, tout est visible, tout miroite et tout danse\~; et comme le chant naturel de ces rives de soleil aux transparences d\rquote atmosph\'e8re et d\rquote eau, des harpes sonnent sous les crois\'e9es de l\rquote h\'f4tel, un air italien d\rquote
+une facilit\'e9 divine, mais dont la note pinc\'e9e et tra\'een\'e9e sur les cordes \'e9meut cruellement les nerfs. C\rquote est plus que de la musique, c\rquote est la traduction ail\'e9e de ces all\'e9gresses du Midi, ces pl\'e9nitudes de vie et d
+\rquote amour gonfl\'e9es jusqu\rquote aux larmes. Et le souvenir d\rquote Ir\'e8ne passe dans la m\'e9lodie, vibrant et pleurant. Comme c\rquote est loin\~!\'85 Quel beau pays perdu, quel regret pour toujours des choses bris\'e9es, irr\'e9parables\~!
+
+\par
+\par Allons\~!
+\par
+\par Sur le seuil, en sortant, Jean rencontre un gar\'e7on\~!
+\par
+\par \endash Une lettre pour M.\~le consul\'85 Elle est arriv\'e9e le matin, mais M.\~le consul dormait si profond\'e9ment\~!
+\par
+\par Les voyageurs de distinction sont rares \'e0 l\rquote h\'f4tel du }{\i Jeune Anacharsis}{\~; aussi les braves Marseillais font-ils sonner \'e0 tout propos le titre de leur pensionnaire\'85 Qui peut lui \'e9crire\~? Personne ne conna\'eet son adresse, \'e0
+ moins que Fanny\'85 Et regardant mieux l\rquote enveloppe, il s\rquote \'e9pouvante, il a compris.
+\par
+\par }\pard\plain \s33\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'ab\~Eh bien, non\~! je ne pars pas\~; c\rquote
+est une trop grande folie dont je ne me sens pas la force. Pour des coups pareils, mon pauvre ami, il faut la jeunesse que je n\rquote ai plus, ou l\rquote aveuglement d\rquote une passion folle qui nous manque \'e0 l\rquote un comme \'e0 l\rquote
+autre. Il y a cinq ans, aux beaux jours, un signe de toi m\rquote aurait fait te suivre de l\rquote autre c\'f4t\'e9 de la terre, car tu ne peux nier que je t\rquote aie aim\'e9 passionn\'e9ment. Je t\rquote ai donn\'e9 tout ce que j\rquote avais\~
+; et lorsqu\rquote il a fallu m\rquote arracher de toi j\rquote ai souffert, comme jamais pour aucun homme. Mais \'e7a use, vois-tu, un amour pareil\'85 Te sentir si beau, si jeune, toujours trembler, tant de choses \'e0 d\'e9fendre\~!\'85 Maintenant je n
+\rquote en peux plus, tu m\rquote as trop fait vivre, trop fait souffrir, je suis \'e0 bout.
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par \'ab\~Dans ces conditions, la perspective de ce grand voyage, de ce d\'e9m\'e9nagement d\rquote existence, me fait peur. Moi qui aime tant ne pas bouger et qui ne suis jamais all\'e9e plus loin que Saint-Germain, tu penses\~
+! Et puis les femmes vieillissent trop vite au soleil, et tu n\rquote aurais pas encore trente ans que je serais jaunie et frip\'e9e comme maman Pilar\~; c\rquote est pour le coup que tu m\rquote
+en voudrais de ton sacrifice et que la pauvre Fanny payerait pour tout le monde. }{\caps \'e9}{coute, il y a un pays d\rquote Orient, j\rquote ai lu \'e7a dans un de tes }{\i Tour du Monde}{, o\'f9
+, quand une femme trompe son mari, on la coud vivante avec un chat, en une peau de b\'eate toute fra\'eeche, puis on l\'e2che le paquet sur la plage hurlant et bondissant en plein soleil. La femme miaule, le chat griffe, tous deux s\rquote entre-d\'e9
+vorent pendant que la peau se racornit, se resserre sur cette horrible bataille de captifs, jusqu\rquote au dernier r\'e2le, jusqu\rquote \'e0 la derni\'e8re palpitation du sac. c\rquote est un peu le supplice qui nous attendait ensemble\'85\~\'bb
+\par
+\par Il s\rquote arr\'eata une minute, \'e9cras\'e9, stupide. \'c0 perte de vue le bleu de la mer \'e9tincelait. }{\i Addio}{\'85 chantaient les harpes auxquelles s\rquote \'e9tait jointe une voix chaude et passionn\'e9e comme elles\'85 }{\i Addio}{\'85
+ Et le n\'e9ant de sa vie d\'e9truite, ravag\'e9e, toute de d\'e9bris et de larmes, lui apparut, le champ ras, les moissons faites sans espoir de retour, et pour cette femme qui lui \'e9chappait\'85
+\par
+\par \'ab\~J\rquote aurais d\'fb te dire cela plus t\'f4t, mais je n\rquote osais pas, te voyant si mont\'e9, si r\'e9solu. Ton exaltation me gagnait\~; puis la vanit\'e9 de la femme, la fiert\'e9 bien naturelle de t\rquote avoir reconquis apr\'e8
+s la rupture. Seulement, tout au fond de moi, je sentais que \'e7a n\rquote y \'e9tait plus, quelque chose de fini, de craqu\'e9. Comment veux-tu\~? apr\'e8s des secousses pareilles\'85 Et ne te figure pas que ce soit \'e0
+ cause de ce malheureux Flamant. Pour lui comme pour toi et tous les autres, c\rquote est fini, mon c\'9cur est mort\~; mais il reste cet enfant dont je ne peux plus me passer et qui me ram\'e8ne aupr\'e8s du p\'e8re, pauvre homme qui s\rquote
+est perdu par amour et m\rquote est revenu de Mazas aussi fervent et tendre qu\rquote \'e0 notre premi\'e8re rencontre. Figure-toi que, lorsque nous nous sommes revus, il a pass\'e9 toute la nuit \'e0 pleurer sur mon \'e9paule\~; tu vois qu\rquote il n
+\rquote y avait gu\'e8re de quoi te monter la t\'eate\'85
+\par
+\par \'ab\~Je te l\rquote ai dit, mon cher enfant, j\rquote ai trop aim\'e9, je suis rompue. \'c0 pr\'e9sent j\rquote ai besoin qu\rquote on m\rquote aime \'e0 mon tour, qu\rquote on me choie, et m\rquote admire, et me berce. Celui-l\'e0 sera \'e0
+ genoux, ne me verra jamais de rides ni de cheveux blancs\~; et s\rquote il m\rquote \'e9pouse, comme il en a l\rquote intention, c\rquote est moi qui lui ferai une gr\'e2ce. Compare\'85 Surtout pas de folies. Mes pr\'e9
+cautions sont prises pour que tu ne puisses me retrouver. Du petit caf\'e9 de la gare d\rquote o\'f9 je t\rquote \'e9cris, je vois \'e0 travers les arbres la maison o\'f9 nous avons eu de si bons et de si cruels moments, et l\rquote \'e9
+criteau qui se balance sur la porte, attendant de nouveaux h\'f4tes\'85 Te voil\'e0 libre, tu n\rquote entendras plus jamais parler de moi\'85 Adieu, un baiser, le dernier, dans le cou\'85, m\rquote ami\'85\~\'bb
+\par \page }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 End of the Project Gutenberg EBook of Sapho, by Alphonse Daudet
+\par
+\par *** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SAPHO ***
+\par
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+\f2\fs20\lang1033\cgrid0 .zip *****
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@@ -0,0 +1,7611 @@
+The Project Gutenberg EBook of Sapho, by Alphonse Daudet
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Sapho
+
+Author: Alphonse Daudet
+
+Release Date: October 21, 2004 [EBook #13825]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SAPHO ***
+
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+This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
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+Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.
+
+
+
+
+
+Alphonse Daudet
+
+SAPHO
+(1884)
+
+
+Table des matieres
+
+I
+II
+III
+IV
+V
+VI
+VII
+VIII
+IX
+X
+XI
+XII
+XIII
+XIV
+XV
+
+
+I
+
+-- Regardez-moi, voyons... J'aime la couleur de vos yeux...
+
+-- Comment vous appelez-vous?
+
+-- Jean.
+
+-- Jean tout court?
+
+-- Jean Gaussin.
+
+-- Du Midi, j'entends ca... Quel age?
+
+-- Vingt et un ans.
+
+-- Artiste?
+
+-- Non, madame.
+
+-- Ah! tant mieux...
+
+Ces bouts de phrases, presque inintelligibles au milieu des cris,
+des rires, des airs de danse d'une fete travestie, s'echangeaient
+-- une nuit de juin -- entre un _pifferaro_ et une femme fellah
+dans la serre de palmiers, de fougeres arborescentes, qui faisait
+le fond de l'atelier de Dechelette.
+
+Au pressant interrogatoire de l'Egyptienne, le _pifferaro_
+repondait avec l'ingenuite de son age tendre, l'abandon, le
+soulagement d'un Meridional reste longtemps sans parler. Etranger
+a tout ce monde de peintres, de sculpteurs, perdu des en entrant
+dans le bal par l'ami qui l'avait amene, il se morfondait depuis
+deux heures, promenant sa jolie figure de blond hale et dore par
+le soleil, les cheveux en frisons serres et courts comme la peau
+de mouton de son costume; et un succes, dont il ne se doutait
+guere, se levait et chuchotait autour de lui.
+
+Des epaules de danseurs le bousculaient brusquement, des rires de
+rapins blaguaient la cornemuse qu'il portait tout de travers et sa
+defroque de montagne, lourde et genante dans cette nuit d'ete. Une
+Japonaise aux yeux de faubourg, des couteaux d'acier tenant son
+chignon remonte, fredonnait en l'agacant: _Ah! qu'il est beau,
+qu'il est beau, le postillon...[1]_; tandis qu'une _novio_
+espagnole en blanches dentelles de soie, passant au bras d'un chef
+apache, lui fourrait violemment sous le nez son bouquet de jasmins
+blancs.
+
+Il ne comprenait rien a ces avances, se croyait extremement
+ridicule et se refugiait dans l'ombre fraiche de la galerie
+vitree, bordee d'un large divan sous les verdures. Tout de suite
+cette femme etait venue s'asseoir pres de lui.
+
+Jeune, belle? Il n'aurait su le dire... Du long fourreau de
+lainage bleu ou sa taille pleine ondulait, sortaient deux bras,
+ronds et fins, nus jusqu'a l'epaule; et ses petites mains chargees
+de bagues, ses yeux gris larges ouverts et grandis par les
+bizarres ornements de fer lui tombant du front, composaient un
+ensemble harmonieux.
+
+Une actrice sans doute. Il en venait beaucoup chez Dechelette; et
+cette pensee n'etait pas pour le mettre a l'aise, ce genre de
+personnes lui faisant tres peur. Elle lui parlait de tout pres, un
+coude au genou, la tete appuyee sur la main, avec une douceur
+grave, un peu lasse... "Du Midi vraiment?... Et des cheveux de ce
+blond-la!... Voila une chose extraordinaire."
+
+Et elle voulait savoir depuis combien de temps il habitait Paris,
+si c'etait tres difficile cet examen pour les consulats qu'il
+preparait, s'il connaissait beaucoup de monde et comment il se
+trouvait a la soiree de Dechelette, rue de Rome, si loin de son
+quartier Latin. Quand il dit le nom de l'etudiant qui l'avait
+amene... "La Gournerie... un parent de l'ecrivain... elle
+connaissait sans doute..." l'expression de ce visage de femme
+changea, s'assombrit subitement; mais il n'y prit pas garde, ayant
+l'age ou les yeux brillent sans rien voir. La Gournerie lui avait
+promis que son cousin serait la, qu'il le presenterait. "J'aime
+tant ses vers... je serais si heureux de le connaitre..."
+
+Elle eut un sourire de pitie pour sa candeur, un joli resserrement
+d'epaules, en meme temps qu'elle ecartait de sa main les feuilles
+legeres d'un bambou et regardait dans le bal si elle ne lui
+decouvrirait pas son grand homme.
+
+La fete a ce moment etincelait et roulait comme une apotheose de
+feerie. L'atelier, le hall plutot, car on n'y travaillait guere,
+developpe dans toute la hauteur de l'hotel et n'en faisant qu'une
+piece immense, recevait sur ses tentures claires, legeres,
+estivales, ses stores de paille fine ou de gaze, ses paravents de
+laque, ses verreries multicolores, et sur le buisson de roses
+jaunes garnissant le foyer d'une haute cheminee Renaissance,
+l'eclairage varie et bizarre d'innombrables lanternes chinoises,
+persanes, mauresques, japonaises, les unes en fer ajoure,
+decoupees d'ogives comme une porte de mosquee, d'autres en papier
+de couleur pareilles a des fruits, d'autres deployees en eventail,
+ayant des formes de fleurs, d'ibis, de serpents; et tout a coup de
+grands jets electriques, rapides et bleuatres, faisaient palir ces
+mille lumieres et givraient d'un clair de lune les visages et les
+epaules nues, toute la fantasmagorie d'etoffes, de plumes, de
+paillons, de rubans qui se froissaient dans le bal, s'etageaient
+sur l'escalier hollandais a large rampe menant aux galeries du
+premier que depassaient les manches des contrebasses et la mesure
+frenetique d'un baton de chef d'orchestre.
+
+De sa place, le jeune homme voyait cela a travers un reseau de
+branches vertes, de lianes fleuries qui se melaient au decor,
+l'encadraient et, par une illusion d'optique, jetaient au va-et-
+vient de la danse des guirlandes de glycine sur la traine d'argent
+d'une robe de princesse, coiffaient d'une feuille de dracaena un
+minois de bergere Pompadour; et pour lui maintenant l'interet du
+spectacle se doublait du plaisir d'apprendre par son Egyptienne
+les noms, tous glorieux, tous connus, que cachaient ces travestis
+d'une variete, d'une fantaisie si amusantes.
+
+Ce valet de chiens, son fouet court en bandouliere, c'etait Jadin;
+tandis qu'un peu plus loin cette soutane elimee de cure de
+campagne deguisait le vieil Isabey, grandi par un jeu de cartes
+dans ses souliers a boucles. Le pere Corot souriait sous l'enorme
+visiere d'une casquette d'invalide. On lui montrait aussi Thomas
+Couture en bouledogue, Jundt en argousin, Cham en oiseau des iles.
+
+Et quelques costumes historiques et graves, un Murat empanache, un
+prince Eugene, un Charles Ier, portes par de tout jeunes peintres,
+marquaient bien la difference entre les deux generations
+d'artistes; les derniers venus, serieux, froids, des tetes de gens
+de bourse vieillis de ces rides particulieres que creusent les
+preoccupations d'argent, les autres bien plus gamins, rapins,
+bruyants, debrides.
+
+Malgre ses cinquante-cinq ans et les palmes de l'Institut, le
+sculpteur Caoudal en hussard de baraque, les bras nus, ses biceps
+d'hercule, une palette de peintre battant ses longues jambes en
+guise de sabretache, tortillait un cavalier seul du temps de la
+Grande Chaumiere en face du musicien de Potter, en muezzin qui
+fait la fete, le turban de travers, mimant la danse du ventre et
+piaillant le "la Allah, il Allah" d'une voix suraigue.
+
+On entourait ces joyeux illustres d'un large cercle qui reposait
+les danseurs; et au premier rang, Dechelette, le maitre du logis,
+froncait sous un haut bonnet persan ses petits yeux, son nez
+kalmouck, sa barbe grisonnante, heureux de la gaiete des autres et
+s'amusant eperdument, sans qu'il y parut.
+
+L'ingenieur Dechelette, une figure du Paris artiste d'il y a dix
+ou douze ans, tres bon, tres riche, avec des velleites d'art et
+cette libre allure, ce mepris de l'opinion que donnent la vie de
+voyage et le celibat, avait alors l'entreprise d'une ligne ferree
+de Tauris a Teheran; et chaque annee, pour se remettre de dix mois
+de fatigues, de nuits sous la tente, de galopades fievreuses a
+travers sables et marais, il venait passer les grandes chaleurs
+dans cet hotel de la rue de Rome, construit sur ses dessins,
+meuble en palais d'ete, ou il reunissait des gens d'esprit et de
+jolies filles, demandant a la civilisation de lui donner en
+quelques semaines l'essence de ce qu'elle a de montant et de
+savoureux.
+
+"Dechelette est arrive." C'etait la nouvelle des ateliers, sitot
+qu'on avait vu se lever comme un rideau de theatre l'immense store
+de coutil sur la facade vitree de l'hotel. Cela voulait dire que
+la fete commencait et qu'on allait en avoir pour deux mois de
+musiques et festins, danses et bombances, tranchant sur la torpeur
+silencieuse du quartier de l'Europe a cette epoque des
+villegiatures et des bains de mer.
+
+Personnellement, Dechelette n'etait pour rien dans le bacchanal
+qui grondait chez lui nuit et jour. Ce noceur infatigable
+apportait au plaisir une frenesie a froid, un regard vague,
+souriant, comme hatschische, mais d'une tranquillite, d'une
+lucidite imperturbables. Tres fidele ami, donnant sans compter, il
+avait pour les femmes un mepris d'homme d'Orient, fait
+d'indulgence et de politesse; et de celles qui venaient la,
+attirees par sa grande fortune et la fantaisie joyeuse du milieu,
+pas une ne pouvait se vanter d'avoir ete sa maitresse plus d'un
+jour.
+
+"Un bon homme tout de meme..." ajouta l'Egyptienne qui donnait a
+Gaussin ces renseignements. S'interrompant tout a coup:
+
+-- Voila votre poete...
+
+-- Ou donc?
+
+-- Devant vous... en marie de village...
+
+Le jeune homme eut un "Oh!" desappointe. Son poete! Ce gros homme,
+suant, luisant, etalant des graces lourdes dans le faux-col a deux
+pointes et le gilet fleuri de Jeannot... Les grands cris
+desesperes du _Livre de l'Amour_ lui venaient a la memoire, du
+livre qu'il ne lisait jamais sans un petit battement de fievre; et
+tout haut, machinalement, il murmurait:
+
+_Pour animer le marbre orgueilleux de ton corps,_
+_O Sapho, j'ai donne tout le sang de mes veines..._
+
+Elle se retourna vivement, avec le cliquetis de sa parure barbare:
+
+-- Que dites-vous la?
+
+C'etaient des vers de La Gournerie; il s'etonnait qu'elle ne les
+connut pas.
+
+"Je n'aime pas les vers..." fit-elle d'un ton bref; et elle
+restait debout, le sourcil fronce, regardant la danse et froissant
+nerveusement les belles grappes lilas qui pendaient devant elle.
+Puis, avec l'effort d'une decision qui lui coutait: "Bonsoir..."
+et elle disparut.
+
+Le pauvre _pifferaro_ resta tout saisi. "Qu'est-ce qu'elle a?...
+Que lui ai-je dit?..." Il chercha, ne trouva rien, sinon qu'il
+ferait bien d'aller se coucher. Il ramassa melancoliquement sa
+cornemuse et rentra dans le bal, moins trouble du depart de
+l'Egyptienne que de toute cette foule qu'il devait traverser pour
+gagner la porte.
+
+Le sentiment de son obscurite parmi tant d'illustrations le
+rendait plus timide encore. Maintenant on ne dansait plus;
+quelques couples ca et la, acharnes aux dernieres mesures d'une
+valse qui mourait, et parmi eux Caoudal, superbe et gigantesque,
+tourbillonnant la tete haute avec une petite tricoteuse, coiffe au
+vent, qu'il enlevait sur ses bras roux.
+
+Par le grand vitrage du fond large ouvert, entraient des bouffees
+d'air matinales et blanchissantes, agitant les feuilles des
+palmiers, couchant les flammes des bougies comme pour les
+eteindre. Une lanterne en papier prit feu, des bobeches
+eclaterent, et tout autour de la salle, les domestiques
+installaient des petites tables rondes comme aux terrasses des
+cafes. On soupait toujours ainsi par quatre ou cinq chez
+Dechelette; et les sympathies en ce moment se cherchaient, se
+groupaient.
+
+C'etaient des cris, des appels feroces, le "Pil... ouit" du
+faubourg repondant au "You you you you" en crecelle des filles
+d'Orient, et des colloques a voix basse, et des rires voluptueux
+de femmes qu'on entrainait d'une caresse.
+
+Gaussin profitait du tumulte pour se glisser vers la sortie, quand
+son ami l'etudiant l'arreta, ruisselant, les yeux en boule, une
+bouteille sous chaque bras: "Mais ou etes-vous donc?... Je vous
+cherche partout... j'ai une table, des femmes, la petite
+Bachellery des Bouffes... En Japonaise, savez bien... Elle
+m'envoie vous chercher. Venez vite..." et il repartit en courant.
+
+Le _pifferaro_ avait soif; puis l'ivresse du bal le tentait, et le
+minois de la petite actrice qui de loin lui faisait des signes.
+Mais une voix serieuse et douce murmura pres de son oreille: "N'y
+va pas..."
+
+Celle de tout a l'heure etait la, tout contre lui, l'entrainant
+dehors, et il la suivit sans hesiter. Pourquoi? Ce n'etait pas
+l'attrait de cette femme; il l'avait a peine regardee, et l'autre
+la-bas qui l'appelait, dressant les couteaux d'acier de sa
+chevelure, lui plaisait bien davantage. Mais il obeissait a une
+volonte superieure a la sienne, a la violence impetueuse d'un
+desir.
+
+N'y va pas!...
+
+Et subitement ils se trouverent tous deux sur le trottoir de la
+rue de Rome. Des fiacres attendaient dans le matin bleme. Des
+balayeurs, des ouvriers allant au travail regardaient cette maison
+de fete grondante et debordante, ce couple travesti, un Mardi Gras
+en plein ete.
+
+"Chez vous, ou chez moi?..." demanda-t-elle. Sans bien s'expliquer
+pourquoi, il pensa que chez lui ce serait mieux, donna son adresse
+lointaine au cocher; et pendant la route qui fut longue ils
+parlerent peu. Seulement elle tenait une de ses mains entre les
+siennes qu'il sentait tres petites et glacees; et, sans le froid
+de cette etreinte nerveuse, il aurait pu croire qu'elle dormait,
+renversee au fond du fiacre, avec le reflet glissant du store bleu
+sur la figure.
+
+On s'arreta rue Jacob, devant un hotel d'etudiants. Quatre etages
+a monter, c'etait haut et dur." Voulez-vous que je vous porte?..."
+dit-il en riant, mais tout bas, a cause de la maison endormie.
+Elle l'enveloppa d'un lent regard, meprisant et tendre, un regard
+d'experience qui le jaugeait et clairement disait: "Pauvre
+petit..."
+
+Alors lui, d'un bel elan, bien de son age et de son Midi, la prit,
+l'emporta comme un enfant, car il etait solide et decouple avec sa
+peau blonde de demoiselle, et il monta le premier etage d'une
+haleine, heureux de ce poids que deux beaux bras, frais et nus,
+lui nouaient au cou.
+
+Le second etage fut plus long, sans agrement. La femme
+s'abandonnait, se faisait plus lourde a mesure. Le fer de ses
+pendeloques, qui d'abord le caressait d'un chatouillement, entrait
+peu a peu et cruellement dans sa chair.
+
+Au troisieme, il ralait comme un demenageur de piano; le souffle
+lui manquait, pendant qu'elle murmurait, ravie, la paupiere
+allongee: "Oh! m'ami, que c'est bon... qu'on est bien..." Et les
+dernieres marches, qu'il grimpait une a une, lui semblaient d'un
+escalier geant dont les murs, la rampe, les etroites fenetres
+tournaient en une interminable spirale. Ce n'etait plus une femme
+qu'il portait, mais quelque chose de lourd, d'horrible, qui
+l'etouffait, et qu'a tout moment il etait tente de lacher, de
+jeter avec colere, au risque d'un ecrasement brutal.
+
+Arrives sur l'etroit palier: "Deja..." dit-elle en ouvrant les
+yeux. Lui pensait: "Enfin!..." mais n'aurait pu le dire, tres
+pale, les deux mains sur sa poitrine qui eclatait.
+
+Toute leur histoire, cette montee d'escalier dans la grise
+tristesse du matin.
+
+
+II
+
+Il la garda deux jours; puis elle partit, lui laissant une
+impression de peau douce et de linge fin. Pas d'autre
+renseignement sur elle que son nom, son adresse et ceci: "Quand
+vous me voudrez, appelez-moi... je serai toujours prete..."
+
+La toute petite carte, elegante, odorante, portait:
+
+FANNY LEGRAND
+
+_6, rue de l'Arcade_
+
+Il la mit a sa glace entre une invitation au dernier bal des
+Affaires Etrangeres et le programme enlumine et fantaisiste de la
+soiree de Dechelette, ses deux seules sorties mondaines de
+l'annee; et le souvenir de la femme, reste quelques jours autour
+de la cheminee dans ce delicat et leger parfum, s'evapora en meme
+temps que lui, sans que Gaussin, serieux, travailleur, se mefiant
+par-dessus tout des entrainements de Paris, eut eu la fantaisie de
+renouveler cette amourette d'un soir.
+
+L'examen, ministeriel aurait lieu en novembre. Il ne lui restait
+que trois mois pour le preparer. Apres, viendrait un stage de
+trois ou quatre ans dans les bureaux du service consulaire; puis
+il s'en irait quelque part, tres loin. Cette idee d'exil ne
+l'effrayait pas; car une tradition chez les Gaussin d'Armandy,
+vieille famille avignonnaise, voulait que l'aine des fils suivit
+ce qu'on appelle _la carriere_, avec l'exemple, l'encouragement et
+la protection morale de ceux qui l'y avaient precede. Pour ce
+provincial, Paris n'etait que la premiere escale d'une tres longue
+traversee, ce qui l'empechait de nouer aucune liaison serieuse en
+amour comme en amitie.
+
+Une semaine ou deux apres le bal de Dechelette, un soir que
+Gaussin, la lampe allumee, ses livres prepares sur la table, se
+mettait au travail, on frappa timidement; et, la porte ouverte,
+une femme apparut en toilette elegante et claire. Il la reconnut
+seulement quand elle eut releve sa voilette.
+
+-- Vous voyez, c'est moi... je reviens...
+
+Puis surprenant le regard inquiet, gene, qu'il jetait sur la
+besogne en train:
+
+-- Oh! je ne vous derangerai pas... je sais ce que c'est...
+
+Elle defit son chapeau, prit une livraison du _Tour du monde_,
+s'installa et ne bougea plus, absorbee en apparence par sa
+lecture; mais, chaque fois qu'il levait les yeux, il rencontrait
+son regard.
+
+Et vraiment il lui fallait du courage pour ne pas la prendre tout
+de suite entre ses bras, car elle etait bien tentante et d'un
+grand charme avec sa toute petite tete au front bas, au nez court,
+a la levre sensuelle et bonne, et la maturite souple de sa taille
+dans cette robe d'une correction toute parisienne, moins
+effrayante pour lui que sa defroque de fille d'Egypte.
+
+Partie le lendemain de bonne heure, elle revint plusieurs fois
+dans la semaine, et toujours elle entrait avec la meme paleur, les
+memes mains froides et moites, la meme voix serree d'emotion.
+
+-- Oh! je sais bien que je t'ennuie, lui disait-elle, que je te
+fatigue. Je devrais etre plus fiere... Si tu crois!... Tous les
+matins en m'en allant de chez toi, je jure de ne plus venir; puis
+ca me reprend, le soir, comme une folie.
+
+Il la regardait, amuse, surpris dans son dedain de la femme, par
+cette persistance amoureuse. Celles qu'il avait connues jusque-la,
+des filles de brasserie ou de skating, quelquefois jeunes et
+jolies, lui laissaient toujours le degout de leur rire bete, de
+leurs mains de cuisinieres, d'une grossierete d'instincts et de
+propos qui lui faisait ouvrir la fenetre derriere elles. Dans sa
+croyance d'innocent, il pensait toutes les filles de plaisir
+pareilles. Aussi s'etonnait-il de trouver en Fanny une douceur,
+une reserve vraiment femme, avec cette superiorite -- sur les
+bourgeoises qu'il rencontrait en province chez sa mere -- d'un
+frottis d'art, d'une connaissance de toutes choses, qui rendaient
+les causeries interessantes et variees.
+
+Puis elle etait musicienne, s'accompagnait au piano et chantait,
+d'une voix de contralto un peu fatiguee, inegale, mais exercee,
+quelque romance de Chopin ou de Schumann, des chansons de pays,
+des airs berrichons, bourguignons ou picards dont elle avait tout
+un repertoire.
+
+Gaussin, fou de musique, cet art de paresse et de plein air ou se
+plaisent ceux de son pays, s'exaltait par le son aux heures de
+travail, en bercait son repos delicieusement. Et de Fanny, cela
+surtout le ravissait. Il s'etonnait qu'elle ne fut pas dans un
+theatre, et apprit ainsi qu'elle avait chante au Lyrique.
+
+-- Mais pas longtemps... Je m'ennuyais trop...
+
+En elle effectivement rien de l'etudie, du convenu de la femme de
+theatre; pas l'ombre de vanite ni de mensonge. Seulement un
+certain mystere sur sa vie au-dehors, mystere garde meme aux
+heures de passion, et que son amant n'essayait pas de penetrer, ne
+se sentant ni jaloux ni curieux, la laissant arriver a l'heure
+dite sans meme regarder la pendule, ignorant encore la sensation
+de l'attente, ces grands coups a pleine poitrine qui sonnent le
+desir et l'impatience.
+
+De temps en temps, l'ete etant tres beau cette annee-la, ils s'en
+allaient a la decouverte de tous ces jolis coins des environs de
+Paris dont elle savait la carte precise et detaillee. Ils se
+melaient aux departs nombreux, turbulents, des gares de banlieue,
+dejeunaient dans quelque cabaret a la lisiere des bois ou des
+eaux, evitant seulement certains endroits trop courus. Un jour
+qu'il lui proposait d'aller aux Vaux-de-Cernay.
+
+-- Non, non... pas la... il y a trop de peintres...
+
+Et cette antipathie des artistes, il se rappela qu'elle avait ete
+l'initiation de leur amour. Comme il en demandait la raison:
+
+-- Ce sont, dit-elle, des detraques, des compliques qui racontent
+toujours plus de choses qu'il n'y en a... Ils m'ont fait beaucoup
+de mal...
+
+Lui protestait:
+
+-- Pourtant, l'art, c'est beau... Rien de tel pour embellir,
+elargir la vie.
+
+-- Vois-tu, m'ami, ce qui est beau, c'est d'etre simple et droit
+comme toi, d'avoir vingt ans et de bien s'aimer...
+
+Vingt ans! on ne lui eut pas donne davantage, a la voir si
+vivante, toujours prete, riant a tout, trouvant tout bon.
+
+Un soir, a Saint-Clair, dans la vallee de Chevreuse, ils
+arriverent la veille de la fete et ne trouverent pas de chambre.
+Il etait tard, il fallait une lieue de bois dans la nuit pour
+rejoindre le prochain village. Enfin on leur offrit un lit de
+sangle, reste libre au bout d'une grange ou dormaient des macons.
+
+-- Allons-y, dit-elle en riant... ca me rappellera mon temps de
+misere.
+
+Elle avait donc connu la misere.
+
+Ils se glisserent a tatons entre les lits occupes dans la grande
+salle crepie a la chaux, ou fumait une veilleuse au fond d'une
+niche sur la muraille; et toute la nuit serres l'un contre
+l'autre, ils etouffaient leurs baisers et leurs rires, en
+entendant ronfler, geindre de fatigue ces compagnons, dont les
+bourgerons, les lourdes chaussures de travail trainaient tout pres
+de la robe de soie et des fines bottes de la Parisienne.
+
+Au petit jour, une chatiere s'ouvrit au bas du large portail, un
+rai de lumiere blanche frola la sangle des lits, la terre battue,
+pendant qu'une voix enrouee criait: "Ohe! la coterie..." Puis il
+se fit, dans la grange redevenue obscure, un remue-menage penible
+et lent, des baillees, des etirements, de grosses toux, les
+tristes bruits humains d'une chambree qui s'eveille; et lourds,
+silencieux, les Limousins s'en allerent, un par un, sans se douter
+qu'ils avaient dormi pres d'une belle fille.
+
+Derriere eux, elle se leva, mit sa robe a tatons, tordit ses
+cheveux en hate: "Reste la... je reviens..." Elle rentrait au bout
+d'un moment avec une enorme brassee de fleurs des champs inondees
+de rosee. "Maintenant dormons..." dit-elle en eparpillant sur le
+lit cette odorante fraicheur de la flore matinale qui ravivait
+l'atmosphere autour d'eux. Et jamais elle ne lui avait paru si
+jolie qu'a cette entree de grange, riant dans le petit jour, avec
+ses legers cheveux tout envoles et ses herbes folles.
+
+Une autre fois, ils dejeunaient a Ville-d'Avray devant l'etang. Un
+matin d'automne enveloppait de brume l'eau calme, la rouille des
+bois en face d'eux; et seuls dans le petit jardin du restaurant,
+ils s'embrassaient en mangeant des ablettes. Tout a coup, d'un
+pavillon rustique branche dans le platane au pied duquel leur
+table etait mise, une voix forte et narquoise appela: "Dites donc,
+les autres, quand vous aurez fini de vous becoter..." Et la face
+de lion, la moustache rousse du sculpteur Caoudal se penchait dans
+l'embrasure en rondins du chalet.
+
+-- J'ai bien envie de descendre dejeuner avec vous... Je m'ennuie
+comme un hibou dans mon arbre...
+
+Fanny ne repondait pas, visiblement genee de la rencontre; lui, au
+contraire, accepta bien vite, curieux de l'artiste celebre, flatte
+de l'avoir a sa table.
+
+Caoudal, tres coquet dans une apparence negligee, mais ou tout
+etait calcule depuis la cravate en crepe de chine blanc pour
+eclaircir un teint sabre de rides et de couperoses, jusqu'au
+veston serre sur la taille encore svelte et les muscles en
+saillie, Caoudal lui parut plus vieux qu'au bal de Dechelette.
+
+Mais ce qui le surprit et meme l'embarrassait un peu, ce fut le
+ton d'intimite du sculpteur avec sa maitresse. Il l'appelait
+Fanny, la tutoyait.
+
+-- Tu sais, lui disait-il en installant son couvert sur leur
+nappe, je suis veuf depuis quinze jours. Maria est partie avec
+Morateur. Ca m'a laisse assez tranquille les premiers temps...
+Mais ce matin, en entrant a l'atelier, je me suis senti faignant
+comme tout... Impossible de travailler... Alors j'ai lache mon
+groupe et je suis venu dejeuner a la campagne. Fichue idee, quand
+on est seul... Un peu plus je larmoyais dans ma gibelotte...
+
+Puis regardant le Provencal dont la barbe follette et les cheveux
+boucles avaient le ton du sauternes dans les verres:
+
+-- Est-ce beau, la jeunesse!... Pas de danger qu'on le lache,
+celui-la... Et ce qu'il y a de plus fort, c'est que ca se gagne...
+Elle a l'air aussi jeune que lui...
+
+-- Malhonnete!... fit-elle en riant; et son rire sonnait bien la
+seduction sans age, la jeunesse de la femme qui aime et veut se
+faire aimer.
+
+"Etonnante... Etonnante..." murmurait Caoudal, qui l'examinait
+tout en mangeant, avec un pli de tristesse et d'envie grimacant au
+coin de sa bouche.
+
+-- Dis donc, Fanny, te rappelles-tu un dejeuner ici... c'est loin,
+dam!... nous etions Ezano, Dejoie, toute la bande... tu es tombee
+dans l'etang. On t'a habillee en homme, avec la tunique du garde-
+peche. Ca t'allait richement bien...
+
+-- Rappelle plus... fit-elle froidement, et sans mentir; car ces
+creatures changeantes et de hasard ne sont jamais qu'a l'heure
+presente de leur amour. Nulle memoire de ce qui preceda, nulle
+crainte de ce qui peut venir.
+
+Caoudal, au contraire, tout au passe, devidait a coups de
+sauternes ses exploits de robuste jeunesse, d'amour et de
+beuverie, parties de campagne, bals a l'Opera, charges d'atelier,
+batailles et conquetes. Mais, en se tournant vers eux avec
+l'eclair remonte a ses yeux de toutes les flammes qu'il remuait,
+il s'apercut qu'ils ne l'ecoutaient guere, occupes a egrener des
+raisins aux levres l'un de l'autre.
+
+-- Est-ce assez rasant ce que je vous raconte la... Mais si, mais
+si, je vous assomme... Ah! nom d'un chien... C'est bete d'etre
+vieux...
+
+Il se leva, jeta sa serviette
+
+-- Pour moi, le dejeuner, pere Langlois... cria-t-il vers le
+restaurant.
+
+Il s'eloigna tristement, trainant les pieds, comme ronge d'un mal
+incurable. Longtemps les amoureux suivirent sa longue taille qui
+se voutait sous les feuilles couleur d'or.
+
+"Pauvre Caoudal!... c'est vrai qu'il se tasse..." murmura Fanny
+d'un ton de douce commiseration; et comme Gaussin s'indignait que
+cette Maria, une fille, un modele, put s'amuser des souffrances
+d'un Caoudal et preferer au grand artiste... qui?... Morateur, un
+petit peintre sans talent, n'ayant pour lui que sa jeunesse, elle
+se mit a rire: "Ah! innocent... innocent..." et lui renversant la
+tete a deux mains sur ses genoux, elle le humait, le respirait,
+dans les yeux, dans les cheveux, partout, comme un bouquet.
+
+Le soir de ce jour-la, Jean pour la premiere fois coucha chez sa
+maitresse qui le tourmentait a ce sujet depuis trois mois:
+
+-- Mais enfin, pourquoi ne veux-tu pas?
+
+-- Je ne sais... ca me gene.
+
+-- Puisque je te dis que je suis libre, que je suis seule...
+
+Et la fatigue de la partie de campagne aidant, elle l'entraina rue
+de l'Arcade, tout pres de la gare. A l'entresol d'une maison
+bourgeoise d'apparence honnete et cossue, une vieille servante en
+bonnet paysan, l'air reveche, vint leur ouvrir.
+
+-- C'est Machaume... Bonjour Machaume... dit Fanny lui sautant au
+cou. Tu sais, le voila mon aime, mon roi... je l'amene... Vite,
+allume tout, fais la maison belle...
+
+Jean resta seul dans un tout petit salon aux fenetres cintrees et
+basses, drapees de la meme soie bleue banale qui couvrait les
+divans et quelques meubles laques. Aux murs trois ou quatre
+paysages egayaient et aeraient l'etoffe; tous portaient un mot de
+dedicace: "A Fanny Legrand", "A ma chere Fanny...".
+
+Sur la cheminee, un marbre demi-grandeur de la Sapho de Caoudal,
+dont le bronze est partout, et que Gaussin des sa petite enfance
+avait vu dans le cabinet de travail de pere. Et a la lueur de
+l'unique bougie posee pres du socle, il s'apercut de la
+ressemblance, affinee et comme rajeunissante, de cette oeuvre
+d'art avec sa maitresse. ces lignes du profil, ce mouvement de
+taille sous la draperie, cette rondeur filante des bras noues
+autour des genoux lui etaient connus, intimes; son oeil les
+savourait avec le souvenir de sensations plus tendres.
+
+Fanny, le trouvant en contemplation devant le marbre, lui dit d'un
+air degage: "Il y a quelque chose de moi, n'est ce pas?... le
+modele de Caoudal me ressemblait..." Et tout de suite elle
+l'emmena dans sa chambre, ou Machaume en rechignant installait
+deux couverts sur un gueridon; tous les flambeaux allumes,
+jusqu'aux bras de l'armoire a glace, un beau feu de bois, gai
+comme un premier feu, flambant sous le pare-etincelles, la chambre
+d'une femme qui s'habille pour le bal.
+
+-- J'ai voulu souper la, dit-elle en riant... nous serons plus
+vite au lit.
+
+Jamais Jean n'avait vu d'ameublement aussi coquet. Les lampes
+Louis XVI, les mousselines claires des chambres de sa mere et de
+ses soeurs ne donnaient pas la moindre idee de ce nid ouate,
+capitonne, ou les boiseries se cachaient sous des satins tendres,
+ou le lit n'etait qu'un divan plus large que les autres, etale au
+fond sur des fourrures blanches.
+
+Delicieuse, cette caresse de lumiere, de chaleur, de reflets bleus
+allonges dans les glaces biseautees, apres leur course a travers
+champs, l'ondee qu'ils avaient recue, la boue des chemins creux
+sous le jour qui tombait. Mais ce qui l'empechait de deguster en
+vrai provincial ce confort de rencontre, c'etait la mauvaise
+humeur de la servante, le regard soupconneux dont elle le fixait,
+au point que Fanny la renvoya d'un mot: "Laisse-nous Machaume...
+nous nous servirons..." Et comme la paysanne jetait la porte en
+s'en allant: "N'y fais pas attention, elle m'en veut de trop
+t'aimer... Elle dit que je perds ma vie... ces gens de campagne,
+c'est si rapace!... Sa cuisine, par exemple, vaut mieux qu'elle...
+goute-moi cette terrine de lievre."
+
+Elle decoupait le pate, debouchait le champagne, oubliait de se
+servir pour le regarder manger, faisant a chaque geste remonter
+jusqu'a l'epaule les manches d'une gandoura d'Alger, de laine
+souple et blanche, qu'elle portait toujours a la maison. Elle lui
+rappelait ainsi leur premiere rencontre chez Dechelette; et serres
+sur le meme fauteuil, mangeant dans la meme assiette, ils
+parlaient de cette soiree.
+
+-- Oh! moi, disait-elle, des que je t'ai vu entrer, j'ai eu envie
+de toi... J'aurais voulu te prendre, t'emmener tout de suite, pour
+que les autres ne t'aient pas... Et toi, qu'est-ce que tu pensais,
+quand tu m'as vue?...
+
+D'abord elle lui avait fait peur; puis il s'etait senti plein de
+confiance, en intimite complete avec elle.
+
+-- Au fait, ajouta-t-il, je ne t'ai jamais demande... Pourquoi
+t'es-tu fachee?... Pour deux vers de La Gournerie?...
+
+Elle eut le meme froncement de sourcils qu'au bal, puis un geste
+de tete:
+
+-- Des betises!... n'en parlons plus...
+
+Et les bras autour de lui:
+
+--C'est que j'avais un peu peur, moi aussi... j'essayais de me
+sauver, de me reprendre... mais je n'ai pas pu, je ne pourrai
+jamais...
+
+-- Oh! jamais.
+
+-- Tu verras.
+
+Il se contenta de repondre avec le sourire sceptique de son age,
+sans s'arreter a l'accent passionne, presque menacant, dont lui
+fut jete ce "tu verras...". Cette etreinte de femme etait si
+douce, si soumise; il croyait fermement n'avoir qu'un geste a
+faire pour se degager...
+
+Meme a quoi bon se degager?... Il etait si bien dans le
+dorlotement de cette chambre voluptueuse, si delicieusement
+etourdi par cette haleine en caresse sur ses paupieres qui
+battaient, lourdes de sommeil, pleines de visions fuyantes, bois
+rouilles, pres, meules ruisselantes, toute leur journee d'amour a
+la campagne...
+
+Au matin, il fut reveille en sursaut par la voix de Machaume
+criant au pied du lit, sans le moindre mystere:
+
+-- Il est la... il veut vous parler...
+
+-- Comment! il veut?... Je ne suis donc plus chez moi!... tu l'as
+donc laisse entrer...
+
+Furieuse, elle bondit, s'echappa de la chambre, a moitie nue, la
+batiste ouverte:
+
+-- Ne bouge pas, m'ami... je reviens...
+
+Mais il ne l'attendit pas et ne sentit tranquille que lorsqu'il
+fut leve a son tour, et vetu, ses pieds solides dans ses bottes.
+
+Tout en ramassant ses vetements dans la chambre hermetiquement
+close ou la veilleuse eclairait encore le desordre du petit
+souper, il entendait le bruit d'un debat terrible etouffe par les
+tentures du salon. Une voix d'homme, irritee d'abord, puis
+implorante, dont les eclats s'ecrasaient en sanglots, en
+larmoyantes faiblesses, alternait avec une autre voix qu'il ne
+reconnut pas tout de suite, dure et rauque, chargee de haine et de
+mots ignobles arrivant jusqu'a lui comme d'une dispute de
+brasserie de filles.
+
+Tout ce luxe amoureux en etait souille, degrade d'un
+eclaboussement de taches sur de la soie; et la femme salie aussi,
+au niveau d'autres qu'il avait meprisees auparavant.
+
+Elle rentra haletante, tordant d'un beau geste sa chevelure
+repandue:
+
+-- Est-ce bete un homme qui pleure!...
+
+Puis le voyant debout, habille, elle eut un cri de rage:
+
+-- Tu t'es leve!... recouche-toi... tout de suite... Je le veux...
+
+Subitement radoucie, et l'enlacant du geste et de la voix:
+
+-- Non, non... ne pars pas... tu ne peux pas t'en aller comme
+ca... D'abord je suis sure que tu ne reviendrais plus.
+
+-- Mais si... Pourquoi donc?...
+
+-- Jure que tu n'es pas fache, que tu viendras encore... oh! c'est
+que je te connais.
+
+Il jura ce qu'elle voulut, mais ne se recoucha pas malgre ses
+supplications et l'assurance reiteree qu'elle etait chez elle,
+libre de sa vie, de ses actes. A la fin elle sembla se resigner a
+le voir partir, et l'accompagna jusqu'a la porte, n'ayant plus
+rien de la faunesse en delire, bien humble au contraire, cherchant
+a se faire pardonner.
+
+Une longue et profonde caresse d'adieu les retint dans
+l'antichambre.
+
+"Alors... quand?..." lui demandait-elle, les yeux tout au fond des
+yeux. Il allait repondre, mentir sans doute, dans sa hate d'etre
+dehors, quand un coup de sonnette l'arreta. Machaume sortit de sa
+cuisine, mais Fanny lui fit signe: "Non... n'ouvre pas..." Et ils
+restaient la, tous les trois, immobiles, sans parler.
+
+On entendit une plainte etouffee, puis le froissement d'une lettre
+glissee sous la porte, et des pas qui descendaient lentement.
+
+-- Quand je te disais que j'etais libre... tiens!...
+
+Elle passa a son amant la lettre qu'elle venait d'ouvrir, une
+pauvre lettre d'amour, bien basse, bien lache, crayonnee en hate
+sur une table de cafe et dans laquelle le malheureux demandait
+grace pour sa folie du matin, reconnaissait n'avoir aucun droit
+sur elle que celui qu'elle voudrait bien lui laisser, priait a
+deux mains jointes qu'on ne l'exilat pas sans retour, promettant
+d'accepter tout, resigne a tout... mais ne pas la perdre, mon
+Dieu! ne pas la perdre...
+
+"Crois-tu!..." dit-elle avec un mauvais rire; et ce rire acheva de
+lui barrer le coeur qu'elle voulait conquerir. Jean la trouva
+cruelle. Il ne savait pas encore que la femme qui aime n'a
+d'entrailles que pour son amour, toutes ses forces vives de
+charite, de bonte, de pitie, de devouement absorbees au profit
+d'un etre, d'un seul.
+
+"Tu as bien tort de te moquer... cette lettre est horriblement
+belle et navrante..." et tout bas, d'une voix grave, en lui tenant
+les mains:
+
+-- Voyons... pourquoi le chasses-tu?...
+
+-- Je n'en veux plus... Je ne l'aime pas.
+
+-- Pourtant c'etait ton amant... Il t'a fait ce luxe ou tu vis, ou
+tu as toujours vecu, qui t'est necessaire.
+
+-- M'ami, dit-elle avec son accent de franchise, quand je ne te
+connaissais pas, je trouvais tout cela tres bien... Maintenant
+c'est une fatigue, une honte; j'en avais le coeur qui me levait...
+Oh! je sais, tu vas me dire que toi ce n'est pas serieux, que tu
+ne m'aimes pas... Mais ca, j'en fais mon affaire... Que tu le
+veuilles ou non, je te forcerai bien de m'aimer.
+
+Il ne repondit pas, convint d'un rendez-vous pour le lendemain, et
+se sauva, laissant quelques louis a Machaume, le fond de sa bourse
+d'etudiant, en paiement de la terrine. Pour lui, c'etait fini
+maintenant. De quel droit troubler cette existence de femme, et
+que pouvait-il lui offrir en echange de ce qu'il lui faisait
+perdre?
+
+Il lui ecrivit cela, le jour meme, aussi doucement, aussi
+sincerement qu'il put, mais sans lui avouer que de leur liaison,
+de ce caprice leger et aimable, il avait senti se degager tout a
+coup quelque chose de violent, de malsain, en entendant apres sa
+nuit d'amour ces sanglots d'amant trompe qui alternaient avec son
+rire a elle et ses jurons de blanchisseuse.
+
+Dans ce grand garcon, pousse loin de Paris, en pleine garrigue
+provencale, il y avait un peu de la rudesse paternelle, et toutes
+les delicatesses, toutes les nervosites de sa mere a laquelle il
+ressemblait comme un portrait. Et pour le defendre contre les
+entrainements du plaisir s'ajoutait encore l'exemple d'un frere de
+son pere, dont les desordres, les folies avaient a demi ruine leur
+famille et mis l'honneur du nom en peril.
+
+L'oncle Cesaire! Rien qu'avec ces deux mots et le drame intime
+qu'ils evoquaient, on pouvait exiger de Jean des sacrifices
+autrement terribles que celui de cette amourette a laquelle il
+n'avait jamais donne d'importance. Pourtant ce fut plus dur a
+rompre qu'il ne se l'imaginait.
+
+Formellement congediee, elle revint sans se decourager de ses
+refus de la voir, de la porte fermee, des consignes inexorables.
+"Je n'ai pas d'amour-propre..." lui ecrivait-elle. Elle guettait
+l'heure de ses repas au restaurant, l'attendait devant le cafe ou
+il lisait ses journaux. Et pas de larmes, ni de scenes. S'il etait
+en compagnie, elle se contentait de le suivre, d'epier le moment
+ou il restait seul.
+
+"Veux-tu de moi, ce soir?... Non?... Alors ce sera pour une autre
+fois." Et elle s'en allait avec la douceur resignee du forain qui
+reboucle sa balle, lui laissant le remords de ses duretes et
+l'humiliation du mensonge qu'il balbutiait a chaque rencontre.
+"L'examen tout proche... le temps qui manquait... Apres, plus
+tard, si ca la tenait encore..." De fait, il comptait, sitot recu,
+prendre un mois de vacances dans le Midi et qu'elle l'oublierait
+pendant ce temps-la.
+
+Malheureusement, l'examen passe, Jean tomba malade. Une angine,
+gagnee dans un couloir de ministere, et qui, negligee, s'envenima.
+Il ne connaissait personne a Paris, a part quelques etudiants de
+sa province, que son exigeante liaison avait eloignes et
+disperses. D'ailleurs il fallait ici plus qu'un devouement
+ordinaire, et des le premier soir ce fut Fanny Legrand qui
+s'installa pres de son lit, ne le quittant de dix jours, le
+soignant sans fatigue, sans peur ni degout, adroite comme une
+soeur de garde, avec des calineries tendres, qui parfois, aux
+heures de fievre, le reportaient a une grosse maladie d'enfance,
+lui faisaient appeler sa tante Divonne, dire "merci, Divonne",
+quand il sentait les mains de Fanny sur la moiteur de son front.
+
+-- Ce n'est pas Divonne... c'est moi... je te veille...
+
+Elle le sauvait des soins mercenaires, des feux eteints
+maladroitement, des tisanes fabriquees dans une loge de concierge;
+et Jean n'en revenait pas de ce qu'il y avait d'alerte,
+d'ingenieux, d'expeditif, dans ces mains d'indolence et de
+volupte. La nuit elle dormait deux heures sur le divan, -- un
+divan d'hotel du Quartier, moelleux comme la planche d'un poste de
+police.
+
+-- Mais, ma pauvre Fanny, tu ne vas donc jamais chez toi?... lui
+demandait-il un jour... Je suis mieux a present... Il faudrait
+rassurer Machaume.
+
+Elle se mit a rire. Beau temps qu'elle courait, Machaume, et toute
+la maison avec. On avait tout vendu, les meubles, la defroque,
+meme la literie. Il lui restait la robe qu'elle avait sur le dos
+et un peu de linge fin, sauve par sa bonne... Maintenant s'il la
+renvoyait, elle serait a la rue.
+
+
+III
+
+"Cette fois, je crois que j'ai trouve... Rue d'Amsterdam, vis-a-
+vis la gare... Trois pieces, et un grand balcon... Si tu veux,
+nous irons voir, apres ton ministere... c'est haut, cinq etages...
+mais tu me porteras. C'etait si bon, tu te rappelles..." Et tout
+amusee de ce souvenir, elle se frolait, se roulait dans son cou,
+cherchait l'ancienne place, sa place.
+
+A deux, dans leur garni d'hotel, avec les moeurs du quartier, ces
+traineries par l'escalier de filles en filets et en savates, ces
+cloisons de papier derriere lesquelles grouillaient d'autres
+menages, cette promiscuite des cles, des bougeoirs, des bottines,
+la vie devenait intolerable. Non pas a elle certes; avec Jean, le
+toit, la cave, meme l'egout, tout lui etait bon pour nicher. Mais
+la delicatesse de l'amant s'effarouchait de certains contacts,
+auxquels, garcon, il ne pensait guere. Ces menages d'une nuit le
+genaient, deshonoraient le sien, lui causaient un peu la tristesse
+et le degout de la cage des singes au Jardin des Plantes,
+grimacant tous les gestes et les expressions de l'amour humain. Le
+restaurant aussi l'ennuyait, ce repas qu'il fallait aller chercher
+deux fois par jour au boulevard Saint-Michel, dans une grande
+salle encombree d'etudiants, d'eleves des Beaux-Arts, peintres,
+architectes, qui sans le connaitre avaient l'habitude de sa
+figure, depuis un an qu'il mangeait la.
+
+Il rougissait -- en poussant la porte -- de tous ces yeux tournes
+vers Fanny, entrait avec la gene agressive des tout jeunes gens
+qui accompagnent une femme; et il craignait aussi la rencontre
+d'un de ses chefs du ministere ou de quelqu'un de son pays. Puis
+la question d'economie.
+
+-- Que c'est cher!... disait-elle chaque fois, emportant et
+commentant la petite note du diner... Si nous etions chez nous,
+j'aurais fait marcher la maison trois jours pour ce prix-la.
+
+-- Eh bien, qui nous empeche?...
+
+Et l'on se mit en quete d'une installation.
+
+C'est le piege. Tous y sont pris, les meilleurs, les plus
+honnetes, par cet instinct de proprete, ce gout du "home" qu'ont
+mis en eux l'education familiale et la tiedeur du foyer.
+
+L'appartement de la rue d'Amsterdam fut loue tout de suite et
+trouve charmant, malgre ses pieces en enfilade qui ouvraient, --
+la cuisine et la salle sur une arriere-cour moisie ou montaient
+d'une taverne anglaise des odeurs de rincure et de chlore, -- la
+chambre sur la rue en pente et bruyante, secouee jour et nuit aux
+cahots des fourgons, camions, fiacres, omnibus, aux sifflets
+d'arrivee et de depart, tout le vacarme de la gare de l'Ouest
+developpant en face ses toitures en vitrage couleur d'eau sale.
+L'avantage, c'etait de savoir le train a sa porte, et Saint-cloud,
+Ville-d'Avray, Saint-Germain, les vertes stations des bords de la
+Seine presque sous leur terrasse. Car ils avaient une terrasse,
+large et commode, qui gardait de la munificence des anciens
+locataires une tente de zinc peinte en coutil raye, ruisselante et
+triste sous le crepitement des pluies d'hiver, mais ou l'on serait
+tres bien l'ete pour diner au bon air, comme dans un chalet de
+montagne.
+
+On s'occupa des meubles. Jean ayant fait part chez lui de son
+projet d'installation, tante Divonne, qui etait comme l'intendante
+de la maison, envoya l'argent necessaire; et sa lettre annoncait
+en meme temps le prochain arrivage d'une armoire, d'une commode,
+et d'un grand fauteuil canne, tires de la "Chambre du vent" a
+l'intention du Parisien.
+
+Cette chambre, qu'il revoyait au fond d'un couloir de Castelet,
+toujours inhabitee, les volets clos attaches d'une barre, la porte
+fermee au verrou, etait condamnee, par son exposition aux coups du
+mistral qui la faisaient craquer comme une chambre de phare. On y
+entassait des vieilleries, ce que chaque generation d'habitants
+releguait au passe devant les acquisitions nouvelles.
+
+Ah! si Divonne avait su a quelles singulieres siestes servirait le
+fauteuil canne, et que des jupons de surah, des pantalons a
+manchettes empliraient les tiroirs de la commode Empire... Mais le
+remords de Gaussin a ce sujet se trouvait perdu dans les mille
+petites joies de l'installation.
+
+C'etait si amusant, apres le bureau, entre chien et loup, de
+partir en grandes courses, serres au bras l'un de l'autre, et de
+s'en aller dans quelque rue de faubourg choisir une salle a
+manger, -- le buffet, la table et six chaises, ou des rideaux de
+cretonne a fleurs pour la croisee et le lit. Lui acceptait tout,
+les yeux fermes; mais Fanny regardait pour deux, essayait les
+chaises, faisait, glisser les battants de la table, montrait une
+experience marchandeuse.
+
+Elle connaissait les maisons ou l'on avait a prix de fabrique une
+batterie de cuisine complete pour petit menage, les quatre
+casseroles en fer, la cinquieme emaillee pour le chocolat du
+matin; jamais de cuivre, c'est trop long a nettoyer. Six couverts
+de metal avec la cuillere a potage et deux douzaines d'assiettes
+en faience anglaise, solide et gaie, tout cela compte, prepare,
+emballe comme une dinette de poupee. Pour les draps, serviettes,
+linges de toilette et de table, elle connaissait un marchand, le
+representant d'une grande fabrique de Roubaix, chez qui on payait
+a tant par mois; et toujours a guetter les devantures, en quete de
+ces liquidations, de ces debris de naufrage que Paris amene
+continuellement dans l'ecume de ses bords, elle decouvrait au
+boulevard de Clichy l'occasion d'un lit superbe, presque neuf, et
+large a y coucher en rang les sept demoiselles de l'ogre.
+
+Lui aussi, en revenant du bureau, essayait des acquisitions; mais
+il ne s'entendait a rien, ne sachant dire non, ni s'en aller les
+mains vides. Entre chez un brocanteur pour acheter un huilier
+ancien qu'elle lui avait signale, il rapportait en guise de
+l'objet deja vendu un lustre de salon a pendeloques, bien inutile
+puisqu'ils n'avaient pas de salon.
+
+-- Nous le mettrons dans la veranda... disait Fanny pour le
+consoler.
+
+Et le bonheur de prendre des mesures, les discussions sur la place
+d'un meuble; et les cris, les rires fous, les bras eperdus au
+plafond quand on s'apercevait que malgre toutes les precautions,
+malgre la liste tres complete des achats indispensables, il y
+avait toujours quelque chose d'oublie.
+
+Ainsi la rape a sucre. Concoit-on qu'ils allaient se mettre en
+menage sans rape a sucre!....
+
+Puis, tout achete et mis en place, les rideaux pendus, une meche a
+la lampe neuve, quelle bonne soiree que celle de l'installation,
+la revue minutieuse des trois pieces avant de se coucher, et comme
+elle riait en l'eclairant pendant qu'il verrouillait la porte:
+
+-- Encore un tour, encore... ferme bien... Soyons bien chez
+nous...
+
+Alors ce fut une vie nouvelle, delicieuse. En quittant son
+travail, il rentrait vite, presse d'etre arrive, en pantoufles au
+coin de leur feu. Et dans le noir pataugeage de la rue, il se
+figurait leur chambre allumee et chaude, egayee de ses vieux
+meubles provinciaux que Fanny traitait par avance de debarras et
+qui s'etaient trouves de fort jolies anciennes choses; l'armoire
+surtout, un bijou Louis XVI, avec ses panneaux peints,
+representant des fetes provencales, des bergers en jaquettes
+fleuries, des danses au galoubet et au tambourin. La presence,
+familiere a ses yeux d'enfant, de ces vieilleries demodees lui
+rappelait la maison paternelle, consacrait son nouvel interieur
+dont il etait a gouter le bien-etre.
+
+Des son coup de sonnette, Fanny arrivait, soignee, coquette, "sur
+le pont", comme elle disait. Sa robe de laine noire, tres unie,
+mais taillee sur un patron de bon faiseur, une simplicite de femme
+qui a eu de la toilette, les manches retroussees, un grand tablier
+blanc; car elle faisait elle-meme leur cuisine et se contentait
+d'une femme de menage pour les grosses besognes qui gercent les
+mains ou les deforment.
+
+Elle s'y entendait meme tres bien, savait une foule de recettes,
+plats du Nord ou du Midi, varies comme son repertoire de chansons
+populaires que, le diner fini, le tablier blanc accroche derriere
+la porte refermee de la cuisine, elle entonnait de sa voix de
+contralto, meurtrie et passionnee.
+
+En bas la rue grondait, roulait en torrent. La pluie froide
+tintait sur le zinc de la veranda; et Gaussin, les pieds au feu,
+etale dans son fauteuil, regardait en face les vitres de la gare
+et les employes courbes a ecrire sous la lumiere blanche de grands
+reflecteurs.
+
+Il etait bien, se laissait bercer. Amoureux? Non; mais
+reconnaissant de l'amour dont on l'enveloppait, de cette tendresse
+toujours egale. Comment avait-il pu se priver si longtemps de ce
+bonheur, dans la crainte -- dont il riait maintenant -- d'un
+acoquinement, d'une entrave quelconque? Est-ce que sa vie n'etait
+pas plus propre que lorsqu'il allait de fille en fille, risquant
+sa sante?
+
+Aucun danger pour plus tard. Dans trois ans, quand il partirait,
+la brisure se ferait toute seule et sans secousse. Fanny etait
+prevenue; ils en parlaient ensemble, comme de la mort, d'une
+fatalite lointaine, mais ineluctable. Restait le grand chagrin
+qu'ils auraient chez lui en apprenant qu'il ne vivait pas seul, la
+colere de son pere si rigide et si prompt.
+
+Mais comment pourraient-ils savoir? Jean ne voyait personne a
+Paris. Son pere, "le consul" comme on disait la-bas, etait retenu
+toute l'annee par la surveillance du domaine tres considerable
+qu'il faisait valoir et ses rudes batailles avec la vigne. La
+mere, impotente, ne pouvait faire sans aide un pas ni un geste,
+laissant a Divonne la direction de la maison, le soin des deux
+petites soeurs jumelles, Marthe et Marie, dont la double naissance
+en surprise avait a tout jamais emporte ses forces actives. Quant
+a l'oncle Cesaire, le mari de Divonne, c'etait un grand enfant
+qu'on ne laissait pas voyager seul.
+
+Et Fanny maintenant connaissait toute la famille. Lorsqu'il
+recevait une lettre de Castelet, au bas de laquelle les bessonnes
+avaient mis quelques lignes de leur grosse ecriture a petits
+doigts, elle la lisait par-dessus son epaule, s'attendrissait avec
+lui. De son existence a elle il ne savait rien, ne s'informait
+pas. Il avait le bel egoisme inconscient de sa jeunesse, aucune
+jalousie, aucune inquietude. Plein de sa propre vie, il la
+laissait deborder, pensait tout haut, se livrait, pendant que
+l'autre restait muette.
+
+Ainsi les jours, les semaines s'en allaient dans une heureuse
+quietude un moment troublee par une circonstance qui les emut
+beaucoup, mais diversement. Elle se crut enceinte et le lui apprit
+avec une joie telle qu'il ne put que la partager. Au fond, il
+avait peur. Un enfant, a son age!... Qu'en ferait-il?... Devait-il
+le reconnaitre?... Et quel gage entre cette femme et lui, quelle
+complication d'avenir!
+
+Soudainement, la chaine lui apparut, lourde, froide et scellee. La
+nuit, il ne dormait pas plus qu'elle; et cote a cote dans leur
+grand lit, ils revaient, les yeux ouverts, a mille lieues l'un de
+l'autre.
+
+Par bonheur, cette fausse alerte ne se renouvela plus, et ils
+reprirent leur train de vie paisible, exquisement close. Puis
+l'hiver fini, le vrai soleil enfin revenu, leur case
+s'embellissait encore, agrandie de la terrasse et de la tente. Le
+soir, ils dinaient la sous le ciel teinte de vert, que rayait le
+sifflement en coup d'ongle des hirondelles.
+
+La rue envoyait ses bouffees chaudes et tous les bruits des
+maisons voisines; mais le moindre souffle d'air etait pour eux, et
+ils s'oubliaient des heures, leurs genoux enlaces, n'y voyant
+plus. Jean se rappelait des nuits semblables au bord du Rhone,
+revait de consulats lointains dans des pays tres chauds, de ponts
+de navires en partance ou la brise aurait cette haleine longue
+dont fremissait le rideau de la tente. Et lorsqu'une caresse
+invisible murmurait sur ses levres: "m'aimes-tu?..." il revenait
+toujours de tres loin pour repondre: "oh! oui, je t'aime..." Voila
+ce que c'est de les prendre si jeunes; ils ont trop de choses dans
+la tete.
+
+Sur le meme balcon, separe d'eux par une grille en fer
+enguirlandee de fleurs grimpantes, un autre couple roucoulait,
+M. et Mme Hettema, des gens maries, tres gros, dont les baisers
+claquaient comme des gifles. Merveilleusement appareilles, dans
+une conformite d'age, de gout, de lourdes tournures, c'etait
+touchant d'entendre ces amoureux a fin de jeunesse chanter en duo
+tout bas, en s'appuyant a la balustrade, de vieilles romances
+sentimentales...
+
+_Mais je l'entends qui soupire dans l'ombre_
+_C'est un beau reve, ah! laissez-moi dormir._
+
+Ils plaisaient a Fanny, elle aurait voulu les connaitre.
+Quelquefois meme la voisine et elle echangeaient par-dessus le fer
+noirci de la rampe un sourire de femmes amoureuses et heureuses;
+mais les hommes comme toujours se tenaient plus raides et l'on ne
+se parlait pas.
+
+Jean revenait du quai d'Orsay, une apres-midi, quand il s'entendit
+appeler au coin de la rue Royale. Il faisait un jour admirable,
+une lumiere chaude ou Paris s'epanouissait a ce tournant du
+boulevard qui par un beau couchant, vers l'heure du Bois, n'a pas
+son pareil au monde.
+
+-- Mettez-vous la, belle jeunesse, et buvez quelque chose... ca
+m'amuse les yeux de vous regarder.
+
+Deux grands bras l'avaient happe, assis sous la tente d'un cafe
+envahissant le trottoir de ses trois rangs de tables. Il se
+laissait faire, flatte d'entendre autour de lui ce public de
+provinciaux, d'etrangers, jaquettes rayees et chapeaux ronds,
+chuchoter curieusement le nom de Caoudal.
+
+Le sculpteur, attable devant une absinthe qui allait avec sa
+taille militaire et sa rosette d'officier, avait aupres de lui
+l'ingenieur Dechelette arrive de la veille, toujours le meme, hale
+et jaune, ses pommettes en saillie remontant ses petits yeux bons,
+sa narine gourmande qui reniflait Paris. Des que le jeune homme
+fut assis, Caoudal, le montrant avec une fureur comique:
+
+-- Est-il beau, cet animal-la... Dire que j'ai eu cet age et que
+je frisais comme ca... Oh! la jeunesse, la jeunesse...
+
+-- Toujours donc? fit Dechelette saluant d'un sourire la toquade
+de son ami.
+
+-- Mon cher, ne riez pas... Tout ce que j'ai, ce que je suis, les
+medailles, les croix, l'Institut, le tremblement, je le donnerais
+pour ces cheveux-la et ce teint de soleil...
+
+Puis revenant a Gaussin avec sa brusque allure:
+
+-- Et Sapho, qu'est-ce que vous en faites?... On ne la voit plus.
+
+Jean arrondissait les yeux, sans comprendre.
+
+-- Vous n'etes donc plus avec elle?
+
+Et devant son ahurissement, Caoudal ajouta sur un ton
+d'impatience:
+
+-- Sapho, voyons... Fanny Legrand... Ville-d'Avray...
+
+-- Oh! c'est fini, il y a longtemps...
+
+Comment lui vint ce mensonge? Par une sorte de honte, de malaise,
+a ce nom de Sapho donne a sa maitresse; la gene de parler d'elle
+avec d'autres hommes, peut-etre aussi le desir d'apprendre des
+choses qu'on ne lui aurait pas dites sans cela.
+
+-- Tiens! Sapho... Elle roule encore? demanda Dechelette distrait,
+tout a l'ivresse de revoir l'escalier de la Madeleine, le marche
+aux fleurs, la longue enfilade des boulevards entre deux rangs de
+bouquets verts.
+
+-- Vous ne vous la rappelez donc pas, chez vous, l'annee
+derniere!... Elle etait superbe dans sa tunique de fellah... Et le
+matin de cet automne, ou je l'ai trouvee dejeunant avec ce joli
+garcon chez Langlois, vous auriez dit une mariee de quinze jours.
+
+-- Quel age a-t-elle donc?... Depuis le temps qu'on la connait...
+
+Caoudal leva la tete pour chercher: "Quel age?.... quel age?...
+Voyons, dix-sept ans en 53, quand elle me posait ma figure... nous
+sommes en 73. Ainsi, comptez." Tout a coup ses yeux s'allumerent:
+"Ah! si vous l'aviez vue, il y a vingt ans... longue, fine, la
+bouche en arc, le front solide... Des bras, des epaules encore un
+peu maigres, mais cela allait bien a la brulure de Sapho... Et la
+femme, la maitresse!... Ce qu'il y avait dans cette chair a
+plaisir, ce qu'on tirait de cette pierre a feu, de ce clavier ou
+ne manquait pas une note... Toute la lyre!... comme disait La
+Gournerie."
+
+Jean, tres pale, demanda:
+
+-- Est-ce qu'il a ete son amant, aussi celui-la?...
+
+-- La Gournerie?... Je crois bien, j'en ai assez souffert...
+Quatre ans que nous vivions ensemble comme mari et femme, quatre
+ans que je la couvais, que je m'epuisais pour suffire a tous ses
+caprices... maitres de chant, de piano, de cheval, est-ce que je
+sais?... Et quand je l'ai eu bien polie, patinee, taillee en
+pierre fine, sortie du ruisseau ou je l'avais ramassee une nuit,
+devant le bal Ragache, ce bellatre astiqueur de rimes est venu me
+la prendre chez moi, a la table amie ou il s'asseyait tous les
+dimanches!
+
+Il souffla tres fort, comme pour chasser cette vieille rancune
+d'amour qui vibrait encore dans sa voix, puis il reprit, plus
+calme:
+
+-- D'ailleurs, sa canaillerie ne lui a pas profite... Leurs trois
+ans de menage, c'a ete l'enfer. Ce poete aux airs calins etait
+rat, mechant, maniaque. Ils se peignaient, fallait voir!... Quand
+on allait chez eux, on la trouvait un bandeau sur l'oeil, lui la
+figure sabree de griffes... Mais le beau, c'est lorsqu'il a voulu
+la quitter. Elle s'accrochait comme une teigne, le suivait,
+crevait sa porte, l'attendait couchee en travers de son
+paillasson. Une nuit, en plein hiver, elle est restee cinq heures
+en bas de chez la Farcy ou ils etaient montes toute la bande...
+Une pitie!... Mais le poete elegiaque demeurait implacable,
+jusqu'au jour ou pour s'en debarrasser il a fait marcher la
+police. Ah! un joli monsieur... Et comme fin finale, remerciement
+a cette belle fille qui lui avait donne le meilleur de sa
+jeunesse, de son intelligence et de sa chair, il lui a vide sur la
+tete un volume de vers haineux, baveux, d'imprecations, de
+lamentations, le _Livre de l'Amour_, son plus beau livre...
+
+Immobile, le dos tendu, Gaussin ecoutait, aspirant a tout petits
+coups par une longue paille la boisson glacee servie devant lui.
+Quelque poison, bien sur, qu'on lui avait verse la, et qui le
+gelait du coeur aux entrailles.
+
+Il grelottait malgre l'heure splendide, voyait dans une reculee
+blafarde des ombres qui allaient et venaient, un tonneau
+d'arrosage arrete devant la Madeleine, et cet entrecroisement de
+voitures roulant sur la terre molle silencieusement comme sur de
+la ouate. Plus de bruit dans Paris, plus rien que ce qui se disait
+a cette table. Maintenant Dechelette parlait, c'est lui qui
+versait le poison:
+
+-- Quelle atroce chose que ces ruptures... Et sa voix tranquille
+et railleuse prenait une expression de douceur, de pitie
+infinie... On a vecu des annees ensemble, dormi l'un contre
+l'autre, confondu ses reves, sa sueur. On s'est tout dit, tout
+donne. On a pris des habitudes, des facons d'etre, de parler, meme
+des traits l'un de l'autre. On se tient de la tete aux pieds... Le
+collage enfin!... Puis brusquement on se quitte, on s'arrache...
+Comment font-ils? Comment a-t-on ce courage?... Moi, jamais je ne
+pourrais... Oui, trompe, outrage, sali de ridicule et de boue, la
+femme pleurerait, me dirait: "Reste..." Je ne m'en irais pas... Et
+voila pourquoi, quand j'en prends une, ce n'est jamais qu'a la
+nuit... Pas de lendemain, comme disait la vieille France... ou
+alors le mariage. C'est definitif et plus propre.
+
+-- Pas de lendemain... pas de lendemain... Vous en parlez a votre
+aise. Il y a des femmes qu'on ne garde pas qu'une nuit... Celle-la
+par exemple...
+
+-- Je ne lui ai pas donne une minute de grace... fit Dechelette
+avec un placide sourire que le pauvre amant trouva hideux.
+
+-- Alors c'est que vous n'etiez pas son type, sans quoi... C'est
+une fille, quand elle aime, elle se cramponne... Elle a le gout du
+menage... Du reste, pas de chance dans ses installations. Elle se
+met avec Dejoie, le romancier; il meurt... Elle passe a Ezano, il
+se marie... Apres, est venu le beau Flamant, le graveur, l'ancien,
+modele, -- car elle a toujours eu le beguin du talent ou de la
+beaute, -- et vous savez son epouvantable aventure...
+
+-- Quelle aventure?..." demanda Gaussin, la voix etranglee; et il
+se remit a tirer sur sa paille, en ecoutant le drame d'amour, qui
+passionna Paris, il y a quelques annees.
+
+Le graveur etait pauvre, fou de cette femme; et de peur d'etre
+lache, pour lui maintenir son luxe, il fit de faux billets de
+banque. Decouvert presque aussitot, coffre avec sa maitresse, il
+en fut quitte pour dix ans de reclusion, elle six mois de
+prevention a Saint-Lazare, la preuve de son innocence ayant ete
+faite.
+
+Et Caoudal rappelait a Dechelette, -- qui avait suivi le. proces,
+-- comme elle etait jolie sous son petit bonnet de Saint Lazare,
+et crane, pas geignarde, fidele a son homme jusqu'au bout... Et sa
+reponse a ce vieux cornichon de president, et le baiser qu'elle
+envoyait a Flamant par-dessus les tricornes des gendarmes, en lui
+criant d'une voix a attendrir les pierres: "T'ennuie pas, m'ami...
+Les beaux jours reviendront, nous nous aimerons encore!..." Tout
+de meme, ca l'avait un peu degoutee du menage, la pauvre fille.
+
+"Depuis, lancee dans le monde chic, elle a pris des amants au
+mois, a la semaine, et jamais d'artistes... Oh! les artistes, elle
+en a une peur... J'etais le seul, je crois bien, qu'elle eut
+continue a voir... De loin en loin elle venait fumer sa cigarette
+a l'atelier. Puis j'ai passe des mois sans entendre parler d'elle,
+jusqu'au jour ou je l'ai retrouvee en train de dejeuner avec ce
+bel enfant et lui mangeant des raisins sur la bouche. Je me suis
+dit: voila ma Sapho repincee."
+
+Jean ne put en entendre davantage. Il se sentait mourir de tout ce
+poison absorbe. Apres le froid de tout a l'heure, une brulure lui
+tordait la poitrine, montait a sa tete bourdonnante et pres
+d'eclater comme une tole chauffee a blanc. Il traversa la
+chaussee, en chancelant sous les roues des voitures. Des cochers
+criaient. A qui en avaient-ils, ces imbeciles?
+
+En passant sur le marche de la Madeleine, il fut trouble par une
+odeur d'heliotrope, l'odeur preferee de sa maitresse. Il pressa le
+pas pour la fuir, et furieux, dechire, il pensait tout haut: "ma
+maitresse!... oui, une belle ordure... Sapho, Sapho... Dire que
+j'ai vecu un an avec ca!..." Il repetait le nom avec rage, se
+rappelant l'avoir vu sur les petits journaux parmi d'autres
+sobriquets de filles, dans le grotesque Almanach-Gotha de la
+galanterie: Sapho, Cora, Caro, Phryne, Jeanne de Poitiers, le
+Phoque...
+
+Et avec les cinq lettres de son nom abominable, toute la vie de
+cette femme lui passait en fuite d'egout sous les yeux...
+L'atelier de Caoudal, les trepignees chez La Gournerie, les
+factions de nuit devant les bouges ou sur le paillasson du
+poete... Puis le beau graveur, les faux, la cour d'assises... et
+le petit bonnet du bagne qui lui allait si bien, et le baiser jete
+a son faussaire: "T'ennuie pas, m'ami..." M'ami! le meme nom, la
+meme caresse que pour lui... Quelle honte! Ah! il allait joliment
+te balayer ces saletes-la... Et toujours cette odeur d'heliotrope
+qui le poursuivait dans un crepuscule du meme lilas pale que la
+toute petite fleur.
+
+Tout a coup, il s'apercut qu'il etait encore a arpenter le marche
+comme un pont de bateau. Il reprit sa course, arriva d'une traite
+rue d'Amsterdam, bien decide a chasser cette femme de chez lui, a
+la jeter sur l'escalier sans explication, en lui crachant l'injure
+de son nom dans le dos. A la porte il hesita, reflechit, fit
+quelques pas encore. Elle allait crier, sangloter, lacher par la
+maison tout son vocabulaire du trottoir, comme la-bas, rue de
+l'Arcade...
+
+Ecrire?... oui, c'est cela, il valait mieux ecrire, lui regler son
+compte en quatre mots, bien feroces. Il entra dans une taverne
+anglaise, deserte et morne sous le gaz qu'on allumait, s'assit a
+une table empoissee, pres de l'unique consommateur, une fille a
+tete de mort qui devorait du saumon fume, sans boire. Il demanda
+une pinte d'ale, n'y toucha pas et commenca une lettre. Mais trop
+de mots se pressaient dans sa tete, qui voulaient sortir a la
+fois, et que l'encre decomposee et grumeleuse tracait lentement a
+son gre.
+
+Il dechirait deux ou trois commencements, s'en allait enfin sans
+ecrire, quand tout bas pres de lui une bouche pleine et vorace
+demanda timidement: "Vous ne buvez pas?... on peut?..." Il fit
+signe que oui. La fille se jeta sur la pinte et la vida d'une
+goulee violente qui revelait la detresse de cette malheureuse,
+ayant tout juste dans sa poche de quoi rassasier sa faim sans
+l'arroser d'un peu de biere. Une pitie lui vint, qui l'apaisa,
+l'eclaira subitement sur les miseres d'une vie de femme; et il se
+mit a juger plus humainement, a raisonner son malheur.
+
+Apres tout, elle ne lui avait pas menti; et s'il ne savait rien de
+sa vie, c'est qu'il ne s'en etait jamais soucie. Que lui
+reprochait-il?... Son temps a Saint-Lazare?... Mais puisqu'on
+l'avait acquittee, portee presque en triomphe a la sortie...
+Alors, quoi? D'autres hommes avant lui?... Est-ce qu'il ne le
+savait pas?... Quelle raison de lui en vouloir davantage, parce
+que les noms de ces amants etaient connus, celebres, qu'il pouvait
+les rencontrer, leur parler, regarder leurs portraits aux
+devantures? Devait-il lui faire un crime d'avoir prefere ceux-la?
+
+Et tout au fond de son etre, se levait une fierte mauvaise,
+inavouable, de la partager avec ces grands artistes, de se dire
+qu'ils l'avaient trouvee belle. A son age on n'est jamais sur, on
+ne sait pas bien. On aime la femme, l'amour; mais les yeux et
+l'experience manquent, et le jeune amant qui vous montre un
+portrait de sa maitresse, cherche un regard, une approbation qui
+le rassurent. La figure de Sapho lui semblait grandie, aureolee,
+depuis qu'il la savait chantee par La Gournerie, fixee par Caoudal
+dans le marbre et le bronze.
+
+Mais brusquement repris de rage, il quittait le banc ou sa
+meditation l'avait jete sur un boulevard exterieur, au milieu des
+cris d'enfants, des commerages de femmes d'ouvriers dans la
+poudreuse soiree de juin; et il se remettait a marcher, a parler
+tout haut, furieusement... Joli, le bronze de Sapho... du bronze
+de commerce, qui a traine partout, banal comme un air d'orgue,
+comme ce mot de Sapho qui a force de rouler les siecles s'est
+encrasse de legendes immondes sur sa grace premiere, et d'un nom
+de deesse est devenu l'etiquette d'une maladie... Quel degout que
+tout cela, mon Dieu!...
+
+Il s'en allait ainsi, tour a tour apaise ou furieux, a ce remous
+d'idees, de sentiments contraires. Le boulevard s'assombrissait,
+devenait desert. Une fadeur acre trainait dans l'air chaud; et il
+reconnaissait la porte du grand cimetiere ou il etait venu l'annee
+d'avant assister avec toute la jeunesse a l'inauguration d'un
+buste de Caoudal sur la tombe de Dejoie, le romancier du quartier
+Latin, l'auteur de Cenderinette. Dejoie, Caoudal! L'etrange accent
+que ces noms prenaient pour lui depuis deux heures! et comme elle
+lui semblait menteuse et lugubre, l'histoire de l'etudiante et de
+son petit menage, maintenant qu'il en savait les tristes dessous,
+qu'il avait appris par Dechelette l'affreux surnom donne a ces
+mariages du trottoir.
+
+Toute cette ombre, plus noire du voisinage de la mort,
+l'effrayait. Il revint sur ses pas, frolant des blouses qui
+rodaient, silencieuses comme des ailes de nuit, des jupes sordides
+a la porte de bouges dont les vitres depolies decoupaient de
+grandes lumieres de lanterne magique ou des couples passaient,
+s'embrassaient... Quelle heure?... Il se sentait brise, comme une
+recrue a la fin de l'etape; et de sa douleur assourdie, tombee
+dans ses jambes, il ne lui restait que la courbature. Oh! se
+coucher, dormir... Puis au reveil, froidement, sans colere, il
+dirait a la femme: "Voila... je sais qui tu es... Ce n'est pas ta
+faute ni la mienne; mais nous ne pouvons plus vivre ensemble.
+Separons-nous..." Et pour se mettre a l'abri de ses poursuites, il
+irait embrasser sa mere et ses soeurs, secouer au vent du Rhone,
+au libre et vivifiant mistral, les souillures et l'effroi de son
+mauvais reve.
+
+Elle s'etait couchee, lasse d'attendre, et dormait en plein sous
+la lampe, un livre ouvert sur le drap devant elle. Son approche ne
+l'eveilla pas; et debout pres du lit, il la regardait curieusement
+comme une femme nouvelle, une etrangere qu'il aurait trouvee la.
+Belle, oh! belle, les bras, la gorge, les epaules, d'un ambre fin,
+solide, sans tache ni felure. Mais sur ces paupieres rougies, --
+peut-etre le roman qu'elle lisait, peut-etre l'inquietude,
+l'attente, -- sur ces traits detendus dans le repos et que ne
+soutenait plus l'apre desir de la femme qui veut etre aimee,
+quelle lassitude, quels aveux! Son age, son histoire, ses bordees,
+ses caprices, ses collages, et Saint-Lazare, les coups, les
+larmes, les terreurs, tout se voyait, s'etalait; et les
+meurtrissures violettes du plaisir et de l'insomnie, et le pli de
+degout affaissant la levre inferieure, usee, fatiguee comme une
+margelle ou tout le communal est venu boire, et la bouffissure
+commencante qui delie les chairs pour les rides de la vieillesse.
+
+Cette trahison du sommeil, le silence de mort enveloppant cela,
+c'etait grand, c'etait sinistre; un champ de bataille a la nuit,
+avec toute l'horreur qui se montre et celle qu'on devine aux
+vagues mouvements de l'ombre.
+
+Et tout a coup il vint au pauvre enfant une grosse, une etouffante
+envie de pleurer.
+
+
+IV
+
+Ils achevaient de diner, la fenetre ouverte, au long sifflement
+des hirondelles saluant la tombee de la lumiere. Jean ne parlait
+pas, mais il allait parler et toujours de la meme cruelle chose
+qui le hantait, et dont il torturait Fanny, depuis la rencontre
+avec Caoudal. Elle, voyant ses yeux baisses, l'air faussement
+indifferent qu'il prenait pour de nouvelles questions, devina et
+le prevint:
+
+-- Ecoute, je sais ce que tu vas me dire... epargne-nous, je t'en
+prie... on s'epuise a la fin... puisque c'est mort, tout ca, que
+je n'aime que toi, qu'il n'y a plus que toi au monde...
+
+-- Si c'etait mort comme tu dis, tout ce passe...
+
+Et il la regardait au fond de ses beaux yeux d'un gris frissonnant
+et changeant a chaque impression:
+
+-- ... Tu ne garderais pas des choses qui te le rappellent... oui,
+la-haut dans l'armoire...
+
+Le gris se velouta d'un noir d'ombre:
+
+-- Tu sais donc?
+
+Tout ce fatras de lettres d'amour, de portraits, ces archives
+galantes et glorieuses sauvees de tant de debacles, il allait donc
+falloir s'en defaire!
+
+-- Au moins me croiras-tu apres?
+
+Et sur un sourire incredule qui la defiait, elle courut chercher
+le coffret de laque dont les ferrures ciselees entre les piles
+delicates de son linge avaient si fort intrigue son amant depuis
+quelques jours.
+
+-- Brule, dechire, c'est a toi...
+
+Mais il ne se pressait pas de tourner la petite clef, regardait
+les cerisiers a fruits de nacre rose et les vols de cigognes
+incrustes sur le couvercle qu'il fit sauter brusquement... Tous
+les formats, toutes les ecritures, papiers de couleur aux en-tetes
+dores, vieux billets jaunis casses aux pliures, griffonnages au
+crayon sur des feuilles de carnet, des cartes de visite, en tas,
+sans ordre, comme en un tiroir souvent fouille et bouscule ou lui-
+meme enfoncait maintenant ses mains tremblantes...
+
+-- Passe-les-moi. Je les brulerai sous tes yeux.
+
+Elle parlait fievreusement, accroupie devant la cheminee, une
+bougie allumee par terre, a cote d'elle.
+
+-- Donne...
+
+Mais lui:
+
+-- Non... attends...
+
+Et plus bas, comme honteux:
+
+-- Je voudrais lire...
+
+-- Pourquoi? tu vas te faire mal encore...
+
+Elle ne songeait qu'a sa souffrance et non a l'indelicatesse de
+livrer ainsi les secrets de passion, la confession sur l'oreiller
+de tous ces hommes qui l'avaient aimee; et se rapprochant,
+toujours a genoux, elle lisait en meme temps que lui, l'epiait du
+coin de l'oeil.
+
+Dix pages, signees La Gournerie, 1861, d'une ecriture longue et
+feline, dans lesquelles le poete, envoye en Algerie pour le
+compte-rendu officiel et lyrique du voyage de l'empereur et de
+l'imperatrice, faisait a sa maitresse une description eblouissante
+des fetes.
+
+Alger debordant et grouillant, vraie Bagdad des Mille et Une
+Nuits; toute l'Afrique accourue, entassee autour de la ville,
+battant ses portes a les rompre, comme un simoun. Caravanes de
+negres et de chameaux charges de gomme, tentes de poil dressees,
+une odeur de musc humain sur toute cette singerie qui bivouaquait
+au bord de la mer, dansait la nuit autour de grands feux,
+s'ecartait chaque matin devant l'arrivee des chefs du Sud pareils
+a des Rois Mages avec la pompe orientale, les musiques
+discordantes, flutes de roseau, petits tambours rauques, le goum
+entourant l'etendard du Prophete aux trois couleurs; et derriere,
+menes en laisse par des negres, les chevaux destines en present a
+l'_Emberour_, vetus de soie, caparaconnes d'argent, secouant a
+chaque pas des grelots et des broderies...
+
+Le genie du poete rendait tout cela vivant et present; les mots
+brillaient sur la page, comme ces pierres sans monture que jugent
+les joailliers sur du papier. Vraiment elle pouvait etre fiere, la
+femme aux genoux de qui l'on jetait ces richesses. Fallait-il
+qu'elle fut aimee, puisque, malgre la curiosite de ces fetes, le
+poete ne songeait qu'a elle, mourait de ne pas la voir:
+
+-- Oh! cette nuit, j'etais avec toi sur le grand divan de la rue
+de l'Arcade. Tu etais nue, tu etais folle, tu criais de joie sous
+mes caresses, quand je me suis reveille en sursaut roule dans un
+tapis sur ma terrasse, en pleine nuit d'etoiles. Le cri du muezzin
+montait d'un minaret voisin en claire et limpide fusee voluptueuse
+plutot que priante, et c'est toi que j'entendais encore en sortant
+de mon reve...
+
+Quelle force mauvaise le poussait donc a continuer sa lecture
+malgre l'horrible jalousie qui blanchissait ses levres,
+contractait ses mains? Doucement, calinement, Fanny essayait de
+lui reprendre la lettre; mais il la lut jusqu'au bout, et apres
+celle-la une autre, puis une autre, les laissant tomber au fur et
+a mesure avec un detachement de mepris, d'indifference, sans
+regarder la flamme qui s'avivait dans la cheminee aux effusions
+lyriques et passionnees du grand poete. Et quelquefois, dans le
+debordement de cet amour exagere a la temperature africaine, le
+lyrisme de l'amant s'entachait de quelque grosse obscenite de
+corps de garde dont auraient ete surprises et scandalisees les
+lectrices mondaines du _Livre de l'Amour_, d'un spiritualisme
+raffine, immacule comme la corne d'argent de la Yungfrau.
+
+Miseres du coeur! c'est a ces passages surtout que Jean
+s'arretait, a ces souillures de la page, sans se douter des
+tressauts nerveux qui chaque fois agitaient sa figure. Meme il eut
+le courage de ricaner a ce post-scriptum qui suivait le recit
+eblouissant d'une fete d'Aissaouas: "Je relis ma lettre... il y a
+vraiment des choses pas mal; mets-la-moi de cote, je pourrai m'en
+servir..."
+
+-- Un monsieur qui ne laissait rien trainer! fit-il en passant a
+un autre feuillet de la meme ecriture ou, sur un ton glace d'homme
+d'affaires, La Gournerie reclamait un recueil de chansons arabes
+et une paire de babouches en paille de riz.
+
+C'etait la liquidation de leur amour. Ah! il avait su s'en aller,
+il etait fort, celui-la...
+
+Et sans s'arreter, Jean continuait a drainer ce marecage d'ou
+montait une haleine chaude et malsaine. La nuit venue, il avait
+mis la bougie sur la table, et parcourait des billets tres courts,
+illisiblement traces comme au poincon par de trop gros doigts qui
+a tous moments, dans une brusquerie de desir ou de colere,
+trouaient et dechiraient le papier. Les premiers temps d'une
+liaison avec Caoudal, rendez-vous, soupers, parties de campagne,
+puis des brouilles, de suppliants retours, des cris, des injures
+ignobles et basses d'ouvrier, coupees tout a coup de droleries, de
+mots cocasses, de reproches sanglotes, toute la faiblesse mise a
+nu du grand artiste devant la rupture et l'abandon.
+
+Le feu prenait cela, allongeait de grands jets rouges ou fumaient
+et gresillaient la chair, le sang, les larmes d'un homme de genie;
+mais qu'importait a Fanny, toute au jeune amant qu'elle
+surveillait, dont l'ardente fievre la brulait a travers leurs
+vetements. Il venait de trouver un portrait a la plume signe
+Gavarni, avec cette dedicace: _A mon amie Fanny Legrand, dans une
+auberge de Dampierre, un jour qu'il pleuvait_. Une tete
+intelligente et douloureuse, aux yeux caves, quelque chose d'amer
+et de ravage.
+
+-- Qui est-ce?
+
+-- Andre Dejoie... J'y tenais a cause de la signature...
+
+Il eut un "Garde-le, tu es libre", si contraint, si malheureux,
+qu'elle prit le dessin, le jeta au feu en chiffon, pendant que lui
+s'abimait dans la correspondance du romancier, une suite navrante,
+datee de plages d'hiver, de villes d'eaux, ou l'ecrivain envoye
+pour sa sante se desesperait de sa detresse physique et morale, se
+forant le crane pour y trouver une idee loin de Paris, et melait a
+des demandes de potions, d'ordonnances, a des inquietudes d'argent
+ou de metier, envois d'epreuves, de billets renouveles, toujours
+le meme cri de desir et d'adoration vers ce beau corps de Sapho
+que les medecins lui defendaient.
+
+Jean murmurait, enrage et candide:
+
+-- Mais qu'est-ce qu'ils avaient donc tous pour etre apres toi
+comme ca?...
+
+C'etait pour lui la seule signification de ces lettres desolees,
+confessant le desarroi d'une de ces existences glorieuses
+qu'envient les jeunes gens et dont revent les femmes
+romanesques... Oui, qu'avaient-ils donc tous? Et que leur faisait-
+elle boire?... Il eprouvait la souffrance atroce d'un homme qui,
+garrotte, verrait outrager devant lui la femme qu'il aime; et,
+pourtant, il ne pouvait se decider a vider d'un coup, les yeux
+fermes, ce fond de boite.
+
+A present, venait le tour du graveur qui, miserable, inconnu, sans
+autre celebrite que celle de la _Gazette des Tribunaux_, ne devait
+sa place dans le reliquaire qu'au grand amour qu'on avait eu pour
+lui. Deshonorantes, ces lettres datees de Mazas, et niaises,
+gauches, sentimentales comme celles du troupier a sa payse. Mais
+on y sentait, a travers les poncifs de romance, un accent de
+sincerite dans la passion, un respect de la femme, un oubli de
+soi-meme qui le distinguait des autres, ce forcat; ainsi, quand il
+demandait pardon a Fanny du crime de l'avoir trop aimee, ou quand
+du greffe du Palais de Justice, tout de suite apres sa
+condamnation, il ecrivait sa joie de savoir sa maitresse acquittee
+et libre. Il ne se plaignait de rien; il avait eu pres d'elle,
+grace a elle, deux ans d'un bonheur si plein, si profond, que le
+souvenir en suffirait pour remplir sa vie, adoucir l'horreur de
+son sort, et il terminait par la demande d'un service:
+
+"Tu sais que j'ai un enfant au pays, dont la mere est morte depuis
+longtemps; il vit chez une vieille parente, dans un coin si perdu
+qu'on n'y saura jamais rien de mon affaire. L'argent qui me
+restait, je le leur ai envoye, disant que je partais tres loin, en
+voyage, et c'est sur toi que je compte, ma bonne Nini, pour
+t'informer de temps en temps de ce petit malheureux et m'envoyer
+de ses nouvelles..."
+
+Comme preuve de l'interet de Fanny, suivait une lettre de
+remerciements et une autre, toute recente, ayant a peine six mois
+de date: "Oh! tu es bonne d'etre venue... Que tu etais belle,
+comme tu sentais bon, en face de ma veste de prisonnier dont
+j'avais si grand'honte!..." et Jean s'interrompait, furieux:
+
+-- Tu as donc continue a le voir?
+
+-- De loin en loin, par charite...
+
+-- Meme depuis que nous sommes ensemble?
+
+-- Oui, une fois, une seule, au parloir... on ne les voit que la.
+
+-- Ah! tu es une bonne fille...
+
+Cette idee que, malgre leur liaison, elle visitait ce faussaire,
+l'exasperait plus que tout. Il etait trop fier pour le dire; mais
+un paquet de lettres, le dernier, noue d'une faveur bleue sur des
+petits caracteres fins et penches, une ecriture de femme, dechaina
+toute sa colere.
+
+"Je change de tunique apres la course des chars... viens dans ma
+loge..."
+
+-- Non, non... ne lis pas ca...
+
+Elle sautait sur lui, arrachait et jetait au feu toute la liasse,
+sans qu'il eut compris d'abord meme en la voyant a ses genoux,
+empourpree du reflet de la flamme et de la honte de son aveu:
+
+-- J'etais jeune, c'est Caoudal... ce grand fou... Je faisais ce
+qu'il voulait.
+
+Alors seulement il comprit, devint tres pale.
+
+-- Ah! oui... Sapho... toute la lyre...
+
+Et la repoussant du pied, comme une bete immonde:
+
+-- Laisse-moi, ne me touche pas, tu me souleves le coeur...
+
+Son cri se perdit dans un effroyable grondement de tonnerre, tout
+proche et prolonge, en meme temps qu'une lueur vive eclairait la
+chambre... Le feu!... Elle se dressa epouvantee, prit
+machinalement la carafe restee sur la table, la vida sur cet amas
+de papiers dont la flamme embrasait les suies du dernier hiver,
+puis le pot a l'eau, les cruches, et se voyant impuissante, des
+flammeches voletant jusqu'au milieu de la chambre, elle courut au
+balcon en criant:
+
+-- Au feu! au feu!
+
+Les Hettema arriverent les premiers, ensuite le concierge, les
+sergents de ville. On criait:
+
+-- Baissez la plaque!... montez sur le toit!... De l'eau, de
+l'eau!... non, une couverture!...
+
+Atterres, ils regardaient leur interieur envahi et souille; puis,
+l'alerte finie, le feu eteint, quand le noir attroupement en bas,
+sous le gaz de la rue, se fut dissipe, les voisins rassures,
+rentres chez eux, les deux amants au milieu de ce gachis d'eau, de
+suie en boue, de meubles renverses et ruisselants, se sentirent
+ecoeures et laches, sans force pour reprendre la querelle ni faire
+la chambre propre autour d'eux. Quelque chose de sinistre et de
+bas venait d'entrer dans leur vie; et, ce soir-la, oubliant leurs
+repugnances anciennes, ils allerent coucher a l'hotel.
+
+Le sacrifice de Fanny ne devait servir a rien. De ces lettres
+disparues, brulees, des phrases entieres retenues par coeur
+hantaient la memoire de l'amoureux, lui montaient au visage en
+coups de sang comme certains passages de mauvais livres. Et ces
+anciens amants de sa maitresse etaient presque tous des hommes
+celebres. Les morts se survivaient; les vivants, on voyait leurs
+portraits et leurs noms partout, on parlait d'eux devant lui, et
+chaque fois il eprouvait une gene, comme d'un lien de famille
+douloureusement rompu.
+
+Le mal lui affinant l'esprit et les yeux, il arrivait bientot a
+retrouver chez Fanny la trace des influences premieres, et les
+mots, les idees, les habitudes qu'elle en avait gardes. cette
+facon d'avancer le pouce comme pour faconner, petrir l'objet dont
+elle parlait avec un "Tu vois ca d'ici..." appartenait au
+sculpteur. A Dejoie, elle avait pris la manie des queues de mots,
+et les chansons populaires dont il avait publie un recueil,
+celebre a tous les coins de la France; a La Gournerie, son
+intonation hautaine et meprisante, la severite de ses jugements
+sur la litterature moderne.
+
+Elle s'etait assimile tout cela, superposant les disparates, par
+ce meme phenomene de stratification qui permet de connaitre l'age
+et les revolutions de la terre a ses differentes couches
+geologiques; et, peut-etre, n'etait-elle pas aussi intelligente
+qu'elle lui avait semble d'abord. Mais il s'agissait bien
+d'intelligence; sotte comme pas une, vulgaire et de dix ans plus
+vieille encore, elle l'eut tenu par la force de son passe, par
+cette jalousie basse qui le rongeait et dont il ne taisait plus
+les irritations ni les rancoeurs, eclatant a tout propos contre
+l'un et l'autre.
+
+Les romans de Dejoie ne se vendaient plus, toute l'edition
+trainait le quai a vingt-cinq centimes. Et ce vieux fou de Caoudal
+s'entetant a l'amour a son age...
+
+-- Tu sais qu'il n'a plus de dents... Je le regardais a ce
+dejeuner de Ville d'Avray... Il mange comme les chevres, sur le
+devant de la bouche.
+
+Fini aussi le talent. Quel four, sa Faunesse du dernier Salon! "Ca
+ne tenait pas..." Un mot qui lui venait d'elle, "Ca ne tenait
+pas..." et qu'elle-meme gardait du sculpteur. Quand il
+entreprenait ainsi un de ses rivaux du temps passe, Fanny faisait
+chorus pour lui plaire; et l'on aurait entendu ce gamin ignorant
+de l'art, de la vie, de tout, et cette fille superficielle,
+frottee d'un peu d'esprit a ces artistes fameux, les juger de
+haut, les condamner doctoralement.
+
+Mais l'ennemi intime de Gaussin, c'etait Flamant le graveur. De
+celui-la, il savait seulement qu'il etait tres beau, blond comme
+lui, qu'on lui disait "m'ami", qu'on allait le voir en cachette,
+et que lorsqu'il l'attaquait comme les autres, l'appelant "le
+Forcat sentimental" ou "le Joli reclusionnaire", Fanny detournait
+la tete sans un mot. Bientot il accusa sa maitresse de garder une
+indulgence pour ce bandit, et elle dut s'en expliquer doucement,
+mais avec une certaine fermete.
+
+-- Tu sais bien que je ne l'aime plus, Jean, puisque je t'aime...
+Je ne vais plus la-bas, je ne reponds pas a ses lettres; mais tu
+ne me feras jamais dire du mal de l'homme qui m'a adoree jusqu'a
+la folie, jusqu'au crime...
+
+A cet accent de franchise, ce qu'il y avait de meilleur en elle,
+Jean ne protestait pas, mais il souffrait d'une haine jalouse,
+aiguisee d'inquietude, qui le ramenait parfois rue d'Amsterdam en
+surprise, au milieu du jour. "Si elle etait allee le voir!"
+
+Il la trouvait toujours la, casaniere, inactive dans leur petit
+logis comme une femme d'Orient, ou bien au piano, donnant une
+lecon de chant a leur grosse voisine, madame Hettema. On s'etait
+lie depuis le soir du feu avec ces bonnes gens, placides et
+plethoriques, vivant dans un perpetuel courant d'air, portes et
+fenetres ouvertes.
+
+Le mari, dessinateur au Musee d'artillerie, apportait de la
+besogne chez lui, et chaque soir de la semaine, le dimanche toute
+la journee, on le voyait penche sur sa large table a treteaux,
+suant, soufflant, en bras de chemise, secouant ses manches pour y
+faire circuler l'air, de la barbe jusque dans les yeux. Pres de
+lui, sa grosse femme en camisole s'evaporait aussi, quoiqu'elle ne
+fit jamais rien; et, pour se rafraichir le sang, ils entamaient de
+temps en temps un de leurs duos favoris.
+
+L'intimite s'etablit vite entre les deux menages. Le matin, vers
+dix heures, la forte voix d'Hettema criait devant la porte: "Y
+etes-vous, Gaussin?" Et leurs bureaux se trouvant du meme cote,
+ils faisaient route ensemble. Bien lourd, bien vulgaire, de
+quelques degres sociaux plus bas que son jeune compagnon, le
+dessinateur parlait peu, bredouillait comme s'il avait eu autant
+de barbe dans la bouche que sur les joues; mais on le sentait
+brave homme, et le desarroi moral de Jean avait besoin de ce
+contact-la. Il y tenait surtout a cause de sa maitresse vivant
+dans une solitude peuplee de souvenirs et de regrets plus
+dangereux peut-etre que les relations auxquelles elle avait
+volontairement renonce, et qui trouvait dans madame Hettema, sans
+cesse preoccupee de son homme, et de la surprise gourmande qu'elle
+lui ferait pour diner, et de la romance nouvelle qu'elle lui
+chanterait au dessert, une relation honnete et saine.
+
+Pourtant, quand l'amitie se resserra jusqu'a des invitations
+reciproques, un scrupule lui vint. Ces gens devaient les croire
+maries, sa conscience se refusait au mensonge, et il chargea Fanny
+de prevenir la voisine, pour qu'il n'y eut pas de malentendu. Cela
+la fit beaucoup rire... Pauvre bebe! il n'y avait que lui pour des
+naivetes pareilles...
+
+-- Mais ils ne l'ont pas cru une minute que nous etions maries...
+Et ce qu'ils s'en moquent!... Si tu savais ou il a ete prendre sa
+femme... Tout ce que j'ai fait, moi, c'est de la Saint-Jean a
+cote. Il ne l'a epousee que pour l'avoir a lui tout seul, et tu
+vois que le passe ne le gene guere...
+
+Il n'en revenait pas. Une ancienne, cette bonne mere aux yeux
+clairs, au petit rire d'enfant sur des traits de chair tendre, aux
+provincialismes trainards, et pour qui les romances n'etaient
+jamais assez sentimentales, ni les mots trop distingues; et lui,
+l'homme, si tranquille, si sur dans son bien-etre amoureux! Il le
+regardait marcher a son cote, la pipe aux dents, avec de petits
+souffles de beatitude, pendant que lui-meme songeait toujours, se
+devorait de rage impuissante.
+
+"Ca te passera, m'ami..." lui disait doucement Fanny aux heures ou
+l'on se dit tout; et elle l'apaisait, tendre et charmante comme au
+premier jour, mais avec quelque chose d'abandonne, que Jean ne
+savait definir.
+
+C'etait l'allure plus libre et la facon de s'exprimer, une
+conscience de son pouvoir, des confidences bizarres et qu'il ne
+lui demandait pas sur sa vie passee, ses debauches anciennes, ses
+folies de curiosite. Elle ne se privait plus de fumer maintenant,
+roulant entre ses doigts, posant sur tous les meubles l'eternelle
+cigarette qui aveulit la journee des filles, et dans leurs
+discussions elle emettait sur la vie, l'infamie des hommes, la
+coquinerie des femmes, les theories les plus cyniques. Jusqu'a ses
+yeux, dont l'expression changeait, alourdis d'une buee d'eau
+dormante, ou passait l'eclair d'un rire libertin.
+
+Et l'intimite de leur tendresse se transformait aussi. D'abord
+reservee avec la jeunesse de son amant dont elle respectait
+l'illusion premiere, la femme ne se genait plus apres avoir vu
+l'effet, sur cet enfant, de son passe de debauche brusquement
+decouvert, la fievre de marecage dont elle lui avait allume le
+sang. Et les caresses perverses si longtemps retenues, tous ces
+mots de delire que ses dents serrees arretaient au passage, elle
+les lachait a present, s'etalait, se livrait dans son plein de
+courtisane amoureuse et savante, dans toute la gloire horrible de
+Sapho.
+
+Pudeur, reserve, a quoi bon? Les hommes sont tous pareils, enrages
+de vice et de corruption, ce petit-la comme les autres. Les
+appater avec ce qu'ils aiment, c'est encore le meilleur moyen de
+les tenir. Et ce qu'elle savait, ces depravations du plaisir qu'on
+lui avait inoculees, Jean les apprenait a son tour pour les passer
+a d'autres. Ainsi le poison va, se propage, brulure de corps et
+d'ame, semblable a ces flambeaux dont parle le poete latin, et qui
+couraient de main en main par le stade.
+
+
+V
+Dans leur chambre, a cote d'un beau portrait de Fanny par James
+Tissot, une epave des anciennes splendeurs de la fille, il y avait
+un paysage du Midi, tout noir et blanc, grossierement rendu sous
+le soleil par un photographe de campagne.
+
+Une cote rocheuse escaladee de vignes, etayee de muretins de
+pierre, puis en haut, derriere des files de cypres contre le vent
+du nord, et s'accotant a un petit bois de pins et de myrtes aux
+clairs reflets, la grande maison blanche, moitie ferme et moitie
+chateau, large perron, toiture italienne, portes ecussonnees, que
+continuaient les murailles rousses du _mas_ provencal, les
+perchoirs pour les paons, la creche aux troupeaux, la baie noire
+des hangars ouverts sur le luisant des charrues et des herses. La
+ruine d'anciens remparts, une tour enorme, dechiquetee sur un ciel
+sans nuage, dominait le tout, avec quelques toits et le clocher
+roman de Chateauneuf-des-Papes ou les Gaussin d'Armandy avaient
+habite de tout temps.
+
+Castelet, clos et domaine, riche de ses vignobles fameux comme
+ceux de la Nerte et de l'Ermitage, se transmettait de pere en
+fils, indivis entre tous les enfants, mais toujours le cadet
+faisait valoir, par cette tradition familiale d'envoyer l'aine
+dans les consulats. Malheureusement la nature contrecarre souvent
+ces projets; et s'il y eut jamais un etre incapable de gerer un
+domaine, de gerer n'importe quoi, c'etait bien Cesaire Gaussin, a
+qui incombait a vingt-quatre ans cette lourde responsabilite.
+
+Libertin, coureur de tripots et de guilledoux villageois, Cesaire,
+ou plutot _le Fenat_, le vaurien, le mauvais drole, pour lui
+garder son surnom de jeunesse, accentuait ce type contradictoire
+qui apparait de loin en loin dans les familles les plus austeres,
+dont il est comme la soupape d'echappement.
+
+En quelques annees d'incurie, de dilapidations imbeciles, de
+bouillottes desastreuses aux cercles d'Avignon et d'Orange, le
+clos fut hypotheque, les caves de reserve mises a sec, les
+recoltes a venir vendues d'avance; puis un jour, a la veille d'une
+saisie definitive, le Fenat imita la signature de son frere, fit
+trois traites payables au consulat de Shang-Hai, persuade qu'avant
+l'echeance il trouverait l'argent pour les retirer; mais elles
+arriverent regulierement a l'aine avec une lettre eperdue avouant
+la ruine et les faux. Le consul accourut a Chateauneuf, remedia a
+cette situation desesperee, a l'aide de ses economies et de la dot
+de sa femme, et voyant l'incapacite du Fenat, il renonca a la
+"carriere" qui s'ouvrait pourtant brillante devant lui et se fit
+simplement vigneron.
+
+Un vrai Gaussin, celui-la, traditionnel jusqu'a la manie, violent
+et calme, a la facon des volcans eteints qui gardent des menaces
+et des reserves d'eruption, laborieux avec cela, tres entendu a la
+culture. Grace a lui, Castelet prospera, s'agrandit de toutes les
+terres jusqu'au Rhone, et, comme les chances humaines vont
+toujours par compagnie, le petit Jean fit son apparition sous les
+myrtes du domaine. Pendant ce temps, le Fenat errait par la
+maison, aneanti sous le poids de sa faute, osant a peine lever les
+yeux vers son frere dont le meprisant silence l'accablait; il ne
+respirait qu'aux champs, a la chasse, a la peche, fatiguant son
+chagrin a d'ineptes besognes, ramassant des escargots, se taillant
+des cannes superbes de myrte ou de roseau, et dejeunant tout seul
+dehors d'une brochette de becs fins qu'il cuisait, sur un feu de
+souches d'oliviers, au milieu de la garrigue. Le soir, rentre pour
+diner a la table fraternelle, il ne prononcait pas un mot, malgre
+l'indulgent sourire de sa belle-soeur, pitoyable au pauvre etre et
+le fournissant d'argent de poche, en cachette de son mari qui
+tenait rigueur au Fenat, moins pour ses sottises passees que pour
+toutes celles a commettre; et en effet la grande incartade
+reparee, l'orgueil de Gaussin l'aine fut mis a une nouvelle
+epreuve.
+
+Trois fois par semaine, venait en journee de couture, a Castelet,
+une jolie fille de pecheurs, Divonne Abrieu, nee dans l'oseraie au
+bord du Rhone, vraie plante fluviale a la tige ondulante et
+longue. Sous sa _catalane_ a trois pieces enserrant sa petite tete
+et dont les brides rejetees laissaient admirer l'attache du cou
+legerement bistre comme le visage, jusqu'aux neves delicats de la
+gorge et des epaules, elle faisait songer a quelque _done_ des
+anciennes cours d'amour jadis tenues tout autour de Chateauneuf, a
+Courthezon, a Vacqueiras, dans ces vieux donjons dont les ruines
+s'effritent par les collines.
+
+Ce souvenir historique n'etait pour rien dans l'amour de Cesaire,
+ame simple, denuee d'ideal et de lecture; mais, de petite taille,
+il aimait les femmes grandes et fut pris des le premier jour. Il
+s'y entendait, le Fenat, a ces aventures villageoises; une
+contredanse au bal le dimanche, un cadeau de gibier, puis a la
+premiere rencontre en pleins champs la vive attaque a la renverse,
+sur la lavande ou le paillis. Il se trouva que Divonne ne dansait
+pas, qu'elle rapporta le gibier a la cuisine, et que solide comme
+un de ces peupliers de rive, blancs et flexibles, elle envoya le
+seducteur rouler a dix pas. Depuis, elle le tint a distance avec
+la pointe des ciseaux pendus a sa ceinture par un clavier d'acier,
+le rendit fou d'amour, si bien qu'il parla d'epouser et se confia
+a sa belle soeur. Celle-ci, connaissant Divonne Abrieu depuis
+l'enfance, la sachant serieuse et delicate, trouvait dans le fond
+de son coeur que cette mesalliance serait peut-etre le salut du
+Fenat; mais la fierte du consul se revoltait a l'idee d'un Gaussin
+d'Armandy epousant une paysanne: "Si Cesaire fait cela, je ne le
+revois plus..." et il tint parole.
+
+Cesaire marie quitta Castelet, alla vivre au bord du Rhone chez
+les parents de sa femme, d'une petite rente que lui servait son
+frere et qu'apportait tous les mois l'indulgente belle-soeur. Le
+petit Jean accompagnait sa mere dans ses visites, ravi de la
+cabane des Abrieu, sorte de rotonde enfumee, secouee par la
+tramontane ou le mistral, et que soutenait une poutre unique et
+verticale comme un mat. La porte ouverte encadrait le petit mole
+ou sechaient les filets, ou luisait et fretillait l'argent vif et
+nacre des ecailles; au bas deux ou trois grosses barques houlant
+et criant sur leurs amarres, et le grand fleuve joyeux, large,
+lumineux, tout rebrousse par le vent contre ses iles en touffes
+d'un vert pale. Et, tout petit, Jean prenait la son gout des
+lointains voyages, et de la mer qu'il n'avait pas encore vue.
+
+Cet exil de l'oncle Cesaire dura deux ou trois ans, n'aurait
+jamais fini peut-etre sans un evenement familial, la naissance des
+deux petites bessonnes, Marthe et Marie. La mere tomba malade a la
+suite de cette double couche, et Cesaire et sa femme eurent la
+permission de venir la voir. La reconciliation des deux freres
+suivit, irraisonnee, instinctive, par la toute-puissance du meme
+sang; le menage habita Castelet, et comme une incurable anemie,
+compliquee bientot de goutte rhumatismale, immobilisait la pauvre
+mere, Divonne se trouva chargee de mener la maison, de surveiller
+la nourriture des petites, le personnel nombreux, d'aller voir
+Jean deux fois la semaine au lycee d'Avignon, sans compter que le
+soin de sa malade la reclamait a toute heure.
+
+Femme d'ordre et de tete, elle suppleait a l'instruction qui lui
+manquait, par son intelligence, son aprete paysanne, les lambeaux
+d'etudes restes dans la cervelle du Fenat dompte et discipline. Le
+consul se reposait sur elle de toute la depense de la maison, tres
+lourde avec ses charges accrues et des revenus diminuant d'annee
+en annee, ronges au pied des vignes par le phylloxera. Toute la
+plaine etait atteinte, mais le clos resistait encore, et c'etait
+la preoccupation du consul: sauver le clos a force de recherches
+et d'experiences.
+
+Cette Divonne Abrieu qui restait fidele a ses coiffes, a son
+clavier d'artisane et se tenait si modestement a sa place
+d'intendante, de dame de compagnie, garda la maison de la gene, en
+ces annees de crise, la malade toujours entouree des memes soins
+couteux, les petites elevees pres de leur mere, en demoiselles, la
+pension de Jean regulierement payee, d'abord au lycee, puis a Aix
+ou il faisait son droit, enfin a Paris ou il etait alle l'achever.
+
+Par quels miracles d'ordre, de vigilance y arrivait-elle, tous
+l'ignoraient comme elle-meme. Mais chaque fois que Jean songeait a
+Castelet, qu'il levait les yeux vers la photographie a reflets
+pales, effacee de lumiere, la premiere figure evoquee, le premier
+nom prononce, c'etait Divonne, la paysanne au grand coeur qu'il
+sentait cachee derriere la gentilhommiere et la tenant debout par
+l'effort de sa volonte. Depuis quelques jours cependant, depuis
+qu'il savait ce qu'etait sa maitresse, il evitait de prononcer ce
+nom venere devant elle, comme celui de sa mere ni d'aucun des
+siens; meme la photographie le genait a regarder, deplacee, egaree
+a cette muraille, au-dessus du lit de Sapho.
+
+Un jour, en rentrant diner, il fut surpris de voir trois couverts
+au lieu de deux, plus encore de trouver Fanny en train de jouer
+aux cartes avec un petit homme qu'il ne reconnut pas d'abord, mais
+qui en se retournant lui montra les yeux clairs de chevre folle,
+le grand nez conquerant dans une face halee et poupine, le crane
+chauve et la barbe de ligueur de l'oncle Cesaire. Au cri de son
+neveu, il repondit sans lacher les cartes:
+
+-- Tu vois, je ne m'ennuie pas, je fais un besigue avec ma niece.
+
+Sa niece!
+
+Et Jean qui cachait si soigneusement sa liaison a tout le monde.
+Cette familiarite lui deplut, et les choses que Cesaire lui
+debitait a voix basse, pendant que Fanny s'occupait du diner...
+
+-- Mon compliment, petit... des yeux... des bras... un morceau de
+roi.
+
+Ce fut bien pis, quand a table le Fenat se mit a parler sans
+aucune reserve des affaires de Castelet, de ce qui l'amenait a
+Paris.
+
+Le pretexte du voyage c'etait de l'argent a toucher, huit mille
+francs qu'il avait pretes autrefois a son ami Courbebaisse et
+qu'il ne comptait jamais revoir, quand une lettre du notaire lui
+avait appris et la mort de Courbebaisse, _pechere_! et le
+remboursement tout pret de ses huit mille francs. Mais le vrai
+motif, car on aurait pu lui faire parvenir l'argent:
+
+-- Le vrai motif c'est la sante de ta mere, mon pauvre... Depuis
+quelque temps elle s'affaiblit beaucoup, et des fois qu'il y a, sa
+tete demenage, elle oublie tout, jusqu'au nom des petites. L'autre
+soir, ton pere sortait de sa chambre, elle a demande a Divonne qui
+etait ce bon Monsieur qui venait la voir si souvent. Personne ne
+s'est encore apercu de cela que ta tante, et elle ne m'en a parle
+que pour me decider a venir consulter Bouchereau sur l'etat de la
+pauvre femme qu'il a soignee autrefois.
+
+-- Avez-vous eu deja des fous dans votre famille? demanda Fanny,
+l'air doctoral et grave, son air La Gournerie.
+
+-- Jamais... dit le Fenat, ajoutant avec un sourire malin, fronce
+jusqu'aux tempes, qu'il avait ete un peu toque dans sa jeunesse...
+mais ma folie ne deplaisait pas aux dames, et l'on n'a pas eu
+besoin de m'enfermer.
+
+Jean les regardait, navre. Au chagrin que lui causait la triste
+nouvelle, se joignait un oppressant malaise d'entendre cette femme
+parler de sa mere, de ses infirmites d'age critique, avec le libre
+langage et l'experience d'une matrone, les coudes sur la nappe, en
+roulant une cigarette. Et l'autre, bavard, indiscret,
+s'abandonnait, disait les secrets intimes de la famille.
+
+Ah! les vignes... fichues les vignes!... Et le clos lui-meme n'en
+avait plus pour longtemps; la moitie des cepages etait deja
+devoree, et l'on ne conservait le reste que par miracle, en
+soignant chaque grappe, chaque grain comme des enfants malades,
+avec des drogues qui coutaient cher. Le terrible, c'est que le
+consul s'entetait a planter toujours de nouveaux ceps que le ver
+attaquait, au lieu de laisser a la culture des oliviers, des
+capriers, toute cette bonne terre inutile couverte de pampres
+lepreux et roussis.
+
+Heureusement qu'il avait, lui, Cesaire, quelques hectares au bord
+du Rhone, qu'il soignait par l'immersion, une decouverte superbe
+applicable seulement dans les terrains bas. Deja une bonne recolte
+l'encourageait, d'un petit vin pas tres chaud, "du vin de
+grenouille", disait le consul dedaigneusement; mais le Fenat
+s'entetait aussi, et, avec les huit mille francs de Courbebaisse,
+il allait acheter la Piboulette...
+
+-- Tu sais, petit, la premiere ile sur le Rhone, en aval des
+Abrieu... mais ceci entre nous, il faut que personne a Castelet ne
+se doute de rien encore...
+
+-- Pas meme Divonne, mon oncle? demanda Fanny en souriant...
+
+Au nom de sa femme, les yeux du Fenat se mouillerent:
+
+-- Oh! Divonne, je ne fais jamais rien sans elle. Elle a foi dans
+mon idee d'ailleurs, et serait si heureuse que son pauvre Cesaire
+refit la fortune de Castelet, apres en avoir commence la ruine.
+
+Jean fremit; allait-il donc faire sa confession, raconter cette
+lamentable histoire des faux? Mais le Provencal tout a sa
+tendresse pour Divonne, s'etait mis a parler d'elle, du bonheur
+qu'elle lui donnait. Et si belle avec ca, si magnifiquement
+charpentee:
+
+-- Tenez, ma niece, vous qui etes femme, vous devez vous y
+connaitre.
+
+Il lui tendait un portrait-carte, tire de son portefeuille, et qui
+ne le quittait jamais.
+
+A l'accent filial de Jean quand il parlait de sa tante, aux
+conseils maternels de la paysanne ecrits d'une grande ecriture, un
+peu tremblee, Fanny se figurait une de ces villageoises a marmotte
+de Seine-et-Oise, et resta saisie devant ce joli visage aux lignes
+pures, eclairci par l'etroite coiffe blanche, cette taille
+elegante et souple d'une femme de trente cinq ans.
+
+-- Tres belle en effet... dit-elle en pincant les levres, d'une
+intonation singuliere.
+
+-- Et une charpente! fit l'oncle qui tenait a son image.
+
+Puis on passa sur le balcon. Apres une journee chaude dont le zinc
+de la veranda brulait encore, il tombait, d'un nuage perdu, une
+fine pluie d'arrosage qui rafraichissait l'air, tintait gaiement
+sur les toits, eclaboussait les trottoirs. Paris riait sous cette
+ondee, et le train de la foule, des voitures, toute cette rumeur
+montante grisait le provincial, remuait dans sa tete vide et
+mobile comme un grelot, des rappels de jeunesse, et d'un sejour de
+trois mois qu'il avait fait, quelque trente ans auparavant, chez
+son ami Courbebaisse.
+
+Quelle noce, mes enfants, quelles bordees!... Et leur entree au
+Prado une nuit de mi-careme, Courbebaisse en chicard, et sa
+maitresse, la Mornas, en marchande de chansons, un deguisement qui
+lui avait porte chance puisqu'elle etait devenue une celebrite de
+cafe-concert. Lui-meme, l'oncle, remorquait un petit chiffon du
+quartier que l'on appelait Pellicule... Et tout ragaillardi, il
+riait de la bouche jusqu'aux tempes, fredonnait des airs a danser,
+saisissait en mesure sa niece par la taille. A minuit, quand il
+les quitta pour gagner l'hotel Cujas, le seul qu'il connut dans
+Paris, il chantait a pleine gorge dans l'escalier, envoyait des
+baisers a sa niece qui l'eclairait, et criait a Jean:
+
+-- Tu sais, prends garde a toi!...
+
+Des qu'il fut parti, Fanny dont le front gardait un pli preoccupe,
+passa vivement dans son cabinet de toilette et, par la porte
+restee entrouverte, pendant que Jean se couchait, elle commencait
+d'une voix presque insouciante.
+
+-- Dis donc, elle est tres jolie, ta tante... ca ne m'etonne plus
+si tu en parlais si souvent... Vous avez du lui en faire porter a
+ce pauvre Fenat, une tete a ca du reste...
+
+Il protestait de toute son indignation... Divonne! une seconde
+mere pour lui, qui, tout petit, le soignait, l'habillait... Elle
+l'avait sauve d'une maladie, de la mort... non, jamais la
+tentation ne lui serait venue d'une infamie pareille.
+
+-- Va donc, va donc, reprenait la voix stridente de la femme, des
+epingles a coiffer entre les dents, tu ne me feras pas croire
+qu'avec ces yeux-la et la belle charpente dont parlait cet
+imbecile, sa Divonne ait pu rester sans desir a cote d'un joli
+blond a peau de fille comme toi?... Vois-tu, des bords du Rhone ou
+d'ailleurs, nous sommes toutes les memes...
+
+Elle le disait avec conviction, croyant son sexe entier facile a
+tout caprice et vaincu du premier desir. Lui, se defendait, mais
+trouble, interrogeant ses souvenirs, se demandant si jamais le
+frolement d'une innocente caresse avait pu l'avertir d'un danger
+quelconque; et quoique ne trouvant rien, la candeur de son
+affection restait atteinte, le pur camee raye d'un coup d'ongle.
+
+-- Tiens!... regarde... la coiffe de ton pays...
+
+Sur ses beaux cheveux, masses en deux longs bandeaux, elle avait
+epingle un fichu blanc qui imitait assez bien la catalane, le
+beguin a trois pieces des filles de Chateauneuf; et, droite devant
+lui, dans les plis laiteux de sa batiste de nuit, les yeux
+brulants, elle lui demandait:
+
+-- Est-ce que je ressemble a Divonne?
+
+Oh! non, pas du tout; elle ne ressemblait qu'a elle-meme sous ce
+petit bonnet rappelant l'autre, celui de Saint-Lazare, qui la
+rendait si jolie, disait-on, pendant qu'elle envoyait a son forcat
+un baiser d'adieu en plein tribunal:
+
+-- T'ennuie pas, m'ami, les beaux jours reviendront...
+
+Et ce souvenir lui fit tant de mal que, sitot sa maitresse
+couchee, il eteignit bien vite, pour ne plus la voir.
+
+Le lendemain de bonne heure, l'oncle arrivait en casseur, la canne
+haute, criant: "Ohe! les bebes", avec l'intonation fringante et
+protegeante qu'avait Courbebaisse autrefois quand il venait le
+chercher dans les bras de Pellicule. Il paraissait encore plus
+excite que la veille: l'hotel Cujas, sans doute, et surtout les
+huit mille francs plies dans son portefeuille. L'argent de la
+Piboulette, be oui, mais il avait bien le droit d'en distraire
+quelques louis pour offrir un dejeuner a la campagne a sa
+niece!...
+
+"Et Bouchereau?" observa le neveu, qui ne pouvait manquer son
+ministere deux jours de suite. Il fut convenu qu'on dejeunerait
+aux Champs-Elysees et que les deux hommes iraient apres a la
+consultation.
+
+Ce n'etait pas ce que le Fenat avait reve, l'arrivee a Saint Cloud
+en grande remise, du champagne plein la voiture; mais le repas fut
+charmant tout de meme sur la terrasse du restaurant ombragee
+d'acacias et de vernis du Japon, que traversaient les flonflons
+d'une repetition de jour au voisin cafe-concert. Cesaire, tres
+bavard, tres galant, mit toutes ses graces a l'air pour eblouir la
+Parisienne. Il "attrapait" les garcons, complimentait le chef de
+sa sauce meuniere; et Fanny riait d'un elan bete et force, d'une
+niaiserie de cabinet particulier, qui fit de la peine a Gaussin,
+ainsi que l'intimite s'etablissant entre l'oncle et la niece par-
+dessus sa tete.
+
+On eut dit des amis de vingt ans. Le Fenat, devenu sentimental
+avec les vins de dessert, parlait de Castelet, de Divonne et aussi
+de son petit Jean; il etait heureux de le savoir avec elle, une
+femme serieuse qui l'empecherait de faire des sottises. Et sur le
+caractere un peu ombrageux du jeune homme, la facon de le prendre,
+il lui donnait des conseils comme a une jeune mariee en lui
+tapotant les bras, la langue epaisse, l'oeil eteint et mouille.
+
+Il se degrisa chez Bouchereau. Deux heures d'attente au premier
+etage de la place Vendome, dans ses grands salons, hauts et
+froids, encombres d'une foule silencieuse et angoissee; l'enfer de
+la douleur dont ils traverserent successivement tous les cercles,
+passant de piece en piece jusqu'au cabinet de l'illustre savant.
+
+Bouchereau, avec sa memoire prodigieuse, se souvint tres bien de
+Mme Gaussin, etant venu en consultation a Castelet dix ans
+auparavant au commencement de la maladie; il s'en fit raconter les
+differentes phases, relut les ordonnances anciennes et, tout de
+suite, rassura les deux hommes sur les accidents cerebraux qui
+venaient de se produire et qu'il attribuait a l'emploi de certains
+medicaments. Pendant qu'immobile, ses gros sourcils baisses sur
+ses petits yeux aigus et fouilleurs, il ecrivait une longue lettre
+a son confrere d'Avignon, l'oncle et le neveu ecoutaient, retenant
+leur souffle, le grincement de cette plume qui couvrait pour eux,
+a elle seule, toute la rumeur du Paris luxueux; et subitement leur
+apparaissait la puissance du medecin dans les temps modernes,
+dernier pretre, croyance supreme, invincible superstition...
+
+Cesaire sortit de la, serieux et refroidi:
+
+-- Je rentre a l'hotel boucler ma malle, l'air de Paris est
+mauvais pour moi, vois-tu, petit... si j'y restais, je ferais des
+betises. Je prendrai ce soir le train de sept heures, excuse-moi
+pres de ma niece, he?
+
+Jean se garda bien de le retenir, effraye de son enfantillage, de
+sa legerete; et le lendemain, en s'eveillant, il se felicitait de
+le savoir rentre, sous cle, pres de Divonne, quand on le vit
+apparaitre, la figure a l'envers, le linge en desordre:
+
+-- Bon Dieu! mon oncle, que vous arrive-t-il?
+
+Effondre dans un fauteuil, sans voix et sans gestes d'abord, mais
+s'animant a mesure, l'oncle avoua une rencontre du temps de
+Courbebaisse, le diner trop copieux, les huit mille francs perdus
+la nuit dans un tripot... Plus un sou, rien!... Comment rentrer
+la-bas, raconter ca a Divonne! Et l'achat de la Piboulette... Tout
+a coup pris d'une sorte de delire, il se mettait les mains sur les
+yeux, les pouces bouchant les oreilles, et hurlant, sanglotant,
+dechaine, le Meridional s'invectivait, etalait son remords dans
+une confession generale de toute sa vie. Il etait la honte et le
+malheur des siens; des types tels que lui dans les familles on
+aurait le droit de les abattre comme des loups. Sans la generosite
+de son frere ou serait-il?... Au bagne avec les voleurs et les
+faussaires.
+
+-- Mon oncle, mon oncle!... disait Gaussin tres malheureux,
+essayant de l'arreter.
+
+Mais l'autre, volontairement aveugle et sourd, se delectait a ce
+temoignage public de son crime, raconte dans les moindres details,
+tandis que Fanny le regardait avec une pitie melee d'admiration.
+Un passionne au moins celui-la, un brule-tout comme elle les
+aimait; et, remuee dans ses entrailles de bonne fille, elle
+cherchait un moyen de lui venir en aide. Mais lequel? Elle ne
+voyait plus personne depuis un an, Jean n'avait aucune relation...
+Subitement un nom lui vint a l'esprit: Dechelette!... Il devait
+etre a Paris en ce moment, et c'etait un si bon garcon.
+
+-- Mais je le connais a peine... dit Jean.
+
+-- J'irai, moi....
+
+-- Comment! tu veux?
+
+-- Pourquoi pas?
+
+Leurs regards se croiserent et se comprirent. Dechelette aussi
+avait ete son amant, l'amant d'une nuit qu'elle se rappelait a
+peine. Mais lui n'en oubliait pas un; ils etaient tous en rang
+dans sa tete, comme les saints d'un calendrier.
+
+-- Si cela t'ennuie... fit-elle un peu genee.
+
+Alors Cesaire, qui, pendant ce court debat s'etait interrompu de
+crier, tres anxieux, tourna vers eux un tel regard de supplication
+desesperee, que Jean se resigna, consentit entre les dents...
+
+Qu'elle leur parut longue cette heure, a tous deux, dechires par
+des pensees qu'ils ne s'avouaient pas, appuyes au balcon, guettant
+la rentree de la femme.
+
+-- C'est donc bien loin, ce Dechelette?...
+
+-- Mais non, rue de Rome... a deux pas, repondait Jean furieux, et
+trouvant, lui aussi, que Fanny etait bien longue a revenir.
+
+Il essayait de se tranquilliser avec la devise amoureuse de
+l'ingenieur "pas de lendemain", et la facon meprisante dont il
+l'avait entendu parler de Sapho, comme d'une ancienne de la vie
+galante; mais sa fierte d'amant se revoltait, et il aurait presque
+souhaite que Dechelette la trouvat encore belle et desirable. Ah!
+ce vieux toque de Cesaire avait bien besoin de rouvrir ainsi
+toutes les plaies.
+
+Enfin le mantelet de Fanny tourna l'angle de la rue. Elle,
+rentrait, rayonnante:
+
+-- C'est fait... j'ai l'argent.
+
+Les huit mille francs etales devant lui, l'oncle pleurait de joie,
+voulait faire un recu, fixer les interets, la date du
+remboursement.
+
+-- Inutile, mon oncle... Je n'ai pas prononce votre nom... C'est a
+moi qu'on a prete cet argent, c'est a moi que vous le devez, et
+aussi longtemps qu'il vous plaira.
+
+-- Des services pareils, mon enfant, repondait Cesaire transporte
+de reconnaissance, on les paye avec de l'amitie qui ne finit
+plus...
+
+Et dans la gare, ou Gaussin l'accompagnait pour etre assure cette
+fois de son depart, il repetait les larmes aux yeux:
+
+-- Quelle femme, quel tresor!... Il faut la rendre heureuse, vois-
+tu...
+
+Jean resta tres fache de cette aventure, sentant sa chaine, deja
+si lourde, se river de plus en plus, et se confondre deux choses
+que sa delicatesse native avait toujours tenues separees et
+distinctes: la famille et sa liaison. A present, Cesaire mettait
+la maitresse au courant de ses travaux, de ses plantations, lui
+donnait des nouvelles de tout Castelet; et Fanny critiquait
+l'obstination du consul dans l'affaire des vignes, parlait de la
+sante de la mere, irritait Jean d'une sollicitude ou de conseils
+deplaces. Jamais d'allusion au service rendu par exemple, ni a
+l'ancienne aventure du Fenat, a cette tare de la maison d'Armandy,
+que l'oncle avait livree devant elle. Une seule fois elle s'en
+faisait une arme de riposte, dans les circonstances que voici:
+
+Ils rentraient du theatre, et montaient en voiture, sous la pluie,
+a une station du boulevard. L'equipage, une de ces guimbardes qui
+ne roulent qu'apres minuit, fut long a demarrer, l'homme endormi,
+la bete secouant sa musette. Pendant qu'ils attendaient a couvert
+dans le fiacre, un vieux cocher, en train de rajuster une meche a
+son fouet, s'approcha tranquillement de la portiere, son filin
+entre les dents, et dit a Fanny d'une voix cassee qui puait le
+vin:
+
+-- Bonsoir... Comment qu'a ca va? Tiens, c'est vous?
+
+Elle eut un petit tressaut vite reprime et, tout bas, a son amant:
+
+-- Mon pere!...
+
+Son pere, ce maraudeur a la longue levite d'ancienne livree,
+souillee de boue, aux boutons de metal arraches, et montrant sous
+le gaz du trottoir une face bouffie, apoplectisee d'alcool, ou
+Gaussin croyait retrouver en vulgaire le profil regulier et
+sensuel de Fanny, ses larges yeux de jouisseuse! Sans se
+preoccuper de l'homme qui accompagnait sa fille, et comme s'il ne
+l'eut pas vu, le pere Legrand donnait des nouvelles de la maison.
+
+-- La vieille est a Necker depuis quinze jours, elle file un
+mauvais coton... Va donc la voir un de ces jeudis, ca y donnera du
+courage... Moi, heureusement, le coffre est solide; toujours bon
+fouet, bonne meche. Seulement le commerce ne va pas fort... Si
+t'avais besoin d'un bon cocher au mois, ca ferait joliment mon
+affaire... Non? tant pis alors, et a la revoyure...
+
+Ils se serrerent les mains mollement; le fiacre partit.
+
+"Hein? crois-tu..." murmurait Fanny; et tout de suite elle se mit
+a lui parler longuement de sa famille, ce qu'elle avait toujours
+evite... "c'etait si laid, si bas..." mais on se connaissait mieux
+maintenant; on n'avait plus rien a se cacher. Elle etait nee au
+Moulin-aux-Anglais, dans la banlieue, de ce pere, ancien dragon,
+qui faisait le service des voitures de Paris a Chatillon, et d'une
+servante d'auberge, entre deux tournees de comptoir. Elle n'avait
+pas connu sa mere, morte en couches; seulement les patrons du
+relais, braves gens, obligerent le pere a reconnaitre sa petite et
+a payer les mois de nourrice. Il n'osa pas refuser, car il devait
+gros dans la maison, et quand Fanny eut quatre ans il l'emmenait
+sur sa voiture comme un petit chien, nichee en haut, sous la
+bache, amusee de rouler ainsi par les chemins, de voir la lumiere
+des lanternes courir des deux cotes, fumer et haleter le dos des
+betes, de s'endormir au noir, a la bise, en entendant sonner les
+grelots.
+
+Mais le pere Legrand se fatigua vite de cette pose a la paternite;
+si peu que ca coutat, il fallait la nourrir, l'habiller, cette
+morveuse. Puis elle le genait pour un mariage avec la veuve d'un
+maraicher dont il guignait les cloches a melon, les choux en
+carres alignes sur son itineraire. Elle eut alors la sensation
+tres nette que son pere voulait la perdre; c'etait son idee fixe
+d'ivrogne, se debarrasser de l'enfant a toute force, et si la
+veuve elle-meme, la brave mere Machaume, n'avait pris la fillette
+sous sa protection...
+
+-- Au fait tu l'as connue, Machaume, dit Fanny.
+
+-- Comment! cette servante que j'ai vue chez toi...
+
+-- C'etait ma belle-mere... Elle avait ete si bonne pour moi quand
+j'etais petite; je la prenais pour l'arracher a son gueux de mari
+qui, apres lui avoir mange tout son bien, la rouait de coups,
+l'obligeait a servir une gaupe avec laquelle il vivait... Ah! la
+pauvre Machaume, elle sait ce que coute un bel homme. Eh bien!
+quand elle m'a eu quittee, malgre tout ce que j'ai pu lui dire,
+elle est courue se remettre avec lui et, maintenant, la voila a
+l'hospice. Comme il se laisse aller sans elle, le vieux gredin!
+etait-il sale! quelle mine de rouleur! il n'y a que son fouet...
+as-tu vu comme il le tenait droit?... Meme saoul a tomber, il le
+porte devant lui comme un cierge, le serre dans sa chambre; il n'a
+jamais eu que ca de propre... Bon fouet, bonne meche, c'est son
+mot.
+
+Elle en parlait inconsciemment, ainsi que d'un etranger, sans
+degout ni honte; et Jean s'epouvantait a l'entendre. Ce pere!...
+cette mere!... en face de la figure severe du consul et de
+l'angelique sourire de Mme Gaussin!... Et comprenant tout a coup
+ce qu'il y avait dans le silence de son amant, quelle revolte
+contre ce gachis social dont il s'eclaboussait aupres d'elle:
+
+-- Apres tout, dit Fanny sur un ton philosophe, c'est un peu ca
+dans toutes les familles, on n'en est pas responsable... moi, j'ai
+mon pere Legrand; toi, tu as ton oncle Cesaire.
+
+
+VI
+
+"Mon cher enfant, je t'ecris encore toute tremblante du gros
+tourment que nous venons d'avoir; nos bessonnes disparues, parties
+de Castelet pendant tout un jour, une nuit et la matinee du
+lendemain!...
+
+"C'est dimanche, a l'heure du dejeuner, qu'on s'est apercu que les
+petites manquaient. Je les avais faites belles pour la messe de
+huit heures ou le consul devait les conduire, puis je ne m'en
+etais plus occupee, retenue aupres de la mere plus nerveuse que
+d'habitude, comme sentant le malheur qui rodait autour de nous. Tu
+sais qu'elle a toujours eu ca depuis sa maladie, de prevoir ce qui
+doit arriver; et moins elle peut bouger, plus sa tete travaille.
+
+"Ta mere dans sa chambre heureusement, tu nous vois tous a la
+salle, attendant les petites; on les appelle par le clos, le
+berger souffle avec sa grosse coquille a ramener les brebis, puis
+Cesaire d'un cote, moi d'un autre, Rousseline, Tardive, nous voila
+tous a galoper dans Castelet et, chaque fois, en nous rencontrant:
+"Eh bien? -- Rien vu." A la fin on n'osait plus demander; le coeur
+battant, on allait au puits, au bas des hautes fenetres du
+grenier... Quelle journee!... et il me fallait monter a tout
+moment pres de ta mere, sourire d'un air tranquille, expliquer
+l'absence des petites en disant que je les avais envoyees passer
+le dimanche chez leur tante de Villamuris. Elle avait paru le
+croire; mais tard dans la soiree, pendant que je la veillais,
+guettant derriere la vitre les lumieres qui couraient dans la
+plaine et sur le Rhone a la recherche des enfants, je l'entendis
+qui pleurait doucement dans son lit; et comme je l'interrogeais:
+"Je pleure pour quelque chose que l'on me cache, mais que j'ai
+devine tout de meme...", me repondit-elle de cette voix de petite
+fille qui lui est revenue a force de souffrance; et sans plus nous
+parler, nous nous inquietions toutes deux, a part dans notre
+chagrin...
+
+"Enfin, mon cher enfant, pour ne pas faire durer cette penible
+histoire, le lundi matin nos petites nous furent ramenees par les
+ouvriers que ton oncle occupe dans l'ile et qui les avaient
+trouvees sur un tas de sarments, pales de froid et de faim apres
+cette nuit en plein air, au milieu de l'eau. Et voici ce qu'elles
+nous ont conte dans l'innocence de leurs petits coeurs. Depuis
+longtemps l'idee les tourmentait de faire comme leurs patronnes
+Marthe et Marie dont elles avaient lu l'histoire, de s'en aller
+dans un bateau sans voiles, ni rames, ni provisions d'aucune
+sorte, repandre l'Evangile sur le premier rivage ou les pousserait
+le souffle de Dieu. Dimanche donc apres la messe, detachant une
+barque a la pecherie et s'agenouillant au fond comme les saintes
+femmes, tandis que le courant les emportait, elles s'en sont
+allees doucement, echouer dans les roseaux de la Piboulette,
+malgre les grandes eaux de la saison, les coups de vent, les
+_revouluns_... Oui, le bon Dieu les gardait et c'est lui qui nous
+les a rendues, les jolies! ayant un peu fripe leurs guimpes du
+dimanche et gate la dorure de leurs paroissiens. On n'a pas eu la
+force de les gronder, seulement de grands baisers a bras ouverts;
+mais nous sommes tous restes malades de la peur que nous avons
+eue.
+
+"La plus frappee, c'est ta mere qui, sans que nous lui ayons
+encore rien raconte, a senti, comme elle dit, passer la mort sur
+castelet, et garde, elle si tranquille, si gaie d'ordinaire, une
+tristesse que rien ne peut guerir, malgre que ton pere, moi, tout
+le monde nous nous serrions tendrement autour d'elle... Et si je
+te disais, mon Jean, que c'est de toi, surtout, qu'elle languit et
+s'inquiete. Elle n'ose pas l'avouer devant le pere qui veut qu'on
+te laisse a ton travail, mais tu n'es pas venu apres ton examen
+comme tu l'avais promis. Fais-nous la surprise pour les fetes de
+Noel; que notre malade reprenne son bon sourire. Si tu savais,
+quand on ne les a plus, ses vieux, comme on regrette de ne pas
+leur avoir donne plus de temps..."
+
+Debout pres de la fenetre ou filtrait un jour paresseux d'hiver
+sous le brouillard, Jean lisait cette lettre, en savourait le
+bouquet sauvage, les chers souvenirs de tendresse et de soleil.
+
+-- Qu'est-ce que c'est?... fais voir...
+
+Fanny venait de s'eveiller a la jaune lueur du rideau ecarte et,
+toute bouffie de sommeil, allongeait machinalement la main vers le
+paquet de maryland a demeure sur la table de nuit. Il hesita,
+sachant la jalousie qu'exasperait en sa maitresse le nom seul de
+Divonne; mais comment dissimuler le billet dont elle reconnaissait
+la provenance et le format?
+
+D'abord l'escapade des fillettes l'emut gentiment, tandis que, les
+bras et la gorge a l'air, dressee sur l'oreiller dans le flot de
+ses cheveux bruns, elle lisait tout en roulant une cigarette; mais
+la fin l'irrita jusqu'a la fureur, et chiffonnant et jetant la
+lettre par la chambre:
+
+-- Je t'en collerai, moi, des saintes femmes!... Tout ca des
+inventions pour te faire partir... Son beau neveu lui manque a
+cette...
+
+Il voulut l'arreter, empecher le mot ordurier qu'elle lanca et
+bien d'autres a la file. Jamais elle ne s'etait encore emportee
+aussi grossierement devant lui, dans ce debordement de colere
+fangeuse, d'egout creve lachant sa vase et sa puanteur. Tout
+l'argot de son passe de fille et de voyou gonflait son cou,
+detendait sa levre.
+
+Pas malin de voir ce qu'ils voulaient tous la-bas... Cesaire avait
+parle, et l'on combinait ca en famille de rompre leur liaison, de
+l'attirer au pays avec la belle charpente de la Divonne pour
+amorce.
+
+-- D'abord, tu sais, si tu pars, moi je lui ecris a ton cocu... Je
+l'avertis... ah mais!...
+
+En parlant, elle se ramassait haineusement sur le lit, bleme, la
+face creuse, les traits grandis, comme une bete mechante prete a
+bondir.
+
+Et Gaussin se rappelait l'avoir vue ainsi rue de l'Arcade; mais
+c'etait contre lui maintenant, cette haine rugie qui lui donnait
+la tentation de tomber sur sa maitresse et de la battre, car en
+ces amours de chair ou l'estime et le respect de l'etre aime sont
+neant, la brutalite surgit toujours dans la colere ou les
+caresses. Il eut peur de lui-meme, s'echappa pour son bureau, et
+tout en marchant il s'indignait contre cette vie qu'il s'etait
+faite. Ca lui apprendrait a se livrer a une pareille femme!... Que
+d'infamies, que d'horreurs!... Ses soeurs, sa mere, il y en avait
+eu pour tout le monde... Quoi! pas meme le droit d'aller voir les
+siens. Mais dans quel bagne s'etait-il donc enferme? Et toute
+l'histoire de leur liaison lui apparaissant, il voyait comment les
+beaux bras nus de l'Egyptienne, noues a son cou le soir du bal,
+s'etaient cramponnes despotes et forts, l'isolant de ses amis, de
+sa famille. Maintenant, sa resolution etait prise. Le soir meme
+et, coute que coute, il partirait pour Castelet.
+
+Quelques affaires expediees, son conge obtenu au ministere, il
+revint chez lui de bonne heure, s'attendant a une scene terrible,
+pret a tout, meme a la rupture. Mais le bonjour bien doux que
+Fanny lui dit tout de suite, ses yeux gros, ses joues comme
+amollies de larmes, lui laisserent a peine le courage d'une
+volonte.
+
+-- Je pars ce soir... fit-il en se raidissant.
+
+-- Tu as raison, m'ami... Va voir ta mere, et surtout... Elle se
+rapprochait calinement... Oublie comme j'ai ete mechante, je
+t'aime trop, c'est ma folie...
+
+Tout le restant du jour, faisant la malle avec de coquettes
+sollicitudes, ramenee a la douceur des premiers temps, elle garda
+cette attitude repentie, peut-etre dans l'espoir de le retenir.
+Pourtant, pas une fois elle ne lui demanda: "Reste..." et lorsque
+a la derniere minute, tout espoir perdu devant les apprets
+definitifs, elle se frolait, se serrait contre son amant, tachant
+de l'impregner d'elle pour toute la duree de la route et de
+l'absence, son adieu, son baiser ne murmurerent que ceci:
+
+-- Dis, Jean, tu ne m'en veux pas?...
+
+Oh! l'ivresse, au matin, de s'eveiller dans sa petite chambre
+d'enfant, le coeur encore chaud des etreintes familiales, des
+belles effusions de l'arrivee, de retrouver a la meme place, sur
+la moustiquaire de son lit etroit, la meme barre lumineuse qu'y
+cherchaient ses reveils passes, d'entendre les cris des paons sur
+leurs perchoirs, grincer la poulie du puits, le culbutement a
+pattes pressees du troupeau, et lorsqu'il eut fait claquer ses
+volets a la muraille, de revoir cette belle lumiere chaude qui
+entrait par nappes, en tombee d'ecluse, et ce merveilleux horizon
+de vignes en pente, de cypres, d'oliviers et de miroitants bois de
+pins, se perdant jusqu'au Rhone sous un ciel profond et pur, sans
+un duvet de brume malgre l'heure matinale, un ciel vert, balaye
+toute la nuit par le mistral qui remplissait encore l'immense
+vallee de son souffle allegre et fort.
+
+Jean comparait ce reveil a ceux de la-bas sous un ciel boueux
+comme son amour, et se sentait heureux et libre. Il descendit. La
+maison blanche de soleil dormait encore, tous ses volets fermes
+comme des yeux; et il fut heureux d'un moment de solitude pour se
+reprendre, dans cette convalescence morale qu'il sentait commencer
+pour lui.
+
+Il fit quelques pas sur la terrasse, prit une allee montante du
+parc, ce qu'on appelait le parc, un bois de pins et de myrtes
+jetes au hasard dans la cote rude de Castelet, coupee de sentiers
+inegaux tout glissants d'aiguilles seches. Son chien Miracle, bien
+vieux et boitant, etait sorti de sa niche, et le suivait
+silencieusement dans ses talons; ils avaient si souvent fait
+ensemble cette promenade du matin!
+
+A l'entree des vignes, dont les grands cypres de cloture
+inclinaient leurs cimes pointues, le chien hesita; il savait
+combien le sol en epaisse couche de sable, -- un nouveau remede au
+phylloxera que le consul etait en train d'essayer, -- serait
+difficile a ses vieilles pattes, ainsi que les gradins d'etai de
+la terrasse. La joie de suivre son maitre le decida pourtant; et
+c'etaient a chaque obstacle de douloureux efforts, des petits cris
+peureux, des arrets et des maladresses de crabe sur un rocher.
+Jean ne le regardait pas, tout occupe de ce nouveau plant
+d'alicante, dont son pere l'avait longtemps entretenu la veille.
+Les souches paraissaient d'une belle venue sur le sable uni et
+luisant. Enfin le pauvre homme allait etre paye de ses peines
+entetees; le clos de Castelet pourrait revivre, quand la Nerte,
+l'Ermitage, tous les grands crus du Midi etaient morts!
+
+Une petite coiffe blanche se dressa tout a coup devant lui.
+C'etait Divonne, la premiere levee a la maison; elle avait une
+serpette dans la main, autre chose aussi qu'elle jeta, et ses
+joues si mates d'ordinaire s'allumaient d'une rougeur vive:
+
+-- C'est toi, Jean?... tu m'as fait peur... J'ai cru que c'etait
+ton pere...
+
+Puis se remettant, elle l'embrassa:
+
+-- As-tu bien dormi?
+
+-- Tres bien, tante, mais pourquoi craigniez-vous l'arrivee de mon
+pere?...
+
+-- Pourquoi?...
+
+Elle ramassa le pied de vigne qu'elle venait d'arracher:
+
+-- Le consul t'a dit, n'est-ce pas, que cette fois il etait sur de
+reussir... Eh bien, te! voila la bete...
+
+Jean regardait une petite mousse jaunatre incrustee dans le bois,
+l'imperceptible moisissure qui, de proche en proche, a ruine des
+provinces entieres; et c'etait une ironie de la nature, dans cette
+splendide matinee, sous le soleil vivifiant, que cet infiniment
+petit, destructeur et indestructible.
+
+-- C'est le commencement... Dans trois mois tout le clos sera
+devore, et ton pere recommencera encore, car il y a mis son
+orgueil. Ce seront de nouveaux plants, de nouveaux remedes,
+jusqu'au jour...
+
+Un geste desole acheva et souligna sa phrase.
+
+-- Vraiment! nous en sommes la?
+
+-- Oh! tu connais le consul... Il ne dit jamais rien, me donne le
+mois comme toujours; mais je le vois preoccupe. Il court a
+Avignon, a Orange. c'est de l'argent qu'il cherche...
+
+-- Et Cesaire? ses immersions? demanda le jeune homme consterne.
+
+Grace a Dieu, par la tout allait bien. Ils avaient eu cinquante
+pieces de petit vin a la derniere recolte; et cet an apporterait
+le double. Devant ce succes le consul avait cede a son frere
+toutes les vignes de la plaine, restees jusqu'ici en jachere, en
+alignements de bois morts comme un cimetiere de campagne; et
+maintenant elles etaient sous l'eau pour trois mois...
+
+Et fiere de l'oeuvre de son homme, de son Fenat, la Provencale
+montrait a Jean, du lieu eleve ou ils se trouvaient, de grands
+etangs, des _clairs_, maintenus par des bourrelets de chaux, comme
+sur les salines.
+
+-- Dans deux ans ce cepage donnera; dans deux ans aussi la
+Piboulette, et encore l'ile de Lamotte que ton oncle a achetee
+sans le dire... Alors nous serons riches... mais il faut tenir
+jusque-la, et que chacun y mette du sien et se sacrifie.
+
+Elle en parlait gaiement du sacrifice, en femme qu'il n'etonne
+plus, et avec un si facile entrainement que Jean, traverse d'une
+idee subite, lui repondit sur le meme ton:
+
+-- On se sacrifiera, Divonne...
+
+Le jour meme, il ecrivit a Fanny que ses parents ne pouvaient lui
+continuer sa pension, qu'il serait reduit aux appointements
+ministeriels et que, dans ces conditions, la vie a deux devenait
+impossible. C'etait rompre plus tot qu'il n'avait pense, trois ou
+quatre ans avant le depart prevu; mais il comptait que sa
+maitresse accepterait ces raisons graves, qu'elle aurait pitie de
+lui et de sa peine, l'aiderait dans cet accomplissement douloureux
+d'un devoir.
+
+Etait-ce bien un sacrifice? Ne fut-il pas au contraire soulage
+d'en finir avec une existence qui lui semblait odieuse et
+malsaine, depuis surtout qu'il etait rendu a la nature, a la
+famille, aux affections simples et droites?... Sa lettre ecrite
+sans lutte ni souffrance, il compta, pour le defendre contre une
+reponse qu'il prevoyait furieuse, pleine de menaces et
+d'extravagances, sur la tendresse honnete et fidele des braves
+coeurs qui l'entouraient, l'exemple de ce pere droit et fier entre
+tous, sur le sourire candide des petites saintes femmes, et aussi
+sur ces grands horizons paisibles, aux saines emanations de
+montagnes, ce ciel en hauteur, ce fleuve rapide et entrainant; car
+en songeant a sa passion, a toutes les vilenies dont elle etait
+faite, il lui semblait sortir d'une fievre pernicieuse comme on en
+gagne a la buee des terrains marecageux.
+
+Cinq ou six jours se passerent dans le silence du grand coup
+porte. Matin et soir, Jean allait a la poste et revenait les mains
+vides, singulierement trouble. Que faisait-elle? Qu'avait-elle
+decide, et, en tout cas, pourquoi ne pas repondre? Il ne pensait
+qu'a cela. Et la nuit, tout le monde dormant a Castelet avec le
+bruit berceur du vent par les longs corridors, ils en causaient,
+Cesaire et lui, dans sa petite chambre.
+
+"Elle est dans le cas d'arriver!..." disait l'oncle; et son
+inquietude se doublait de ceci, qu'il avait du mettre sous
+l'enveloppe de la rupture deux billets, a six mois et a un an,
+reglant sa dette avec les interets. Comment les payerait-il ces
+billets? Comment expliquer a Divonne?... Il frissonnait rien que
+d'y penser et faisait peine a son neveu, quand, le nez allonge et
+secouant sa pipe, la veillee finie, il lui disait tristement:
+
+-- Allons, bonsoir... de toute maniere c'est tres bien ce que tu
+as fait la.
+
+Enfin elle arriva cette reponse, et des les premieres lignes: "Mon
+homme cheri, je ne t'ai pas ecrit plus tot, parce que je tenais a
+te prouver autrement que par des paroles a quel point je te
+comprends et je t'aime...", Jean s'arreta, surpris comme un homme
+qui entend une symphonie a la place de la chamade qu'il redoutait.
+Il tourna vite la derniere page, ou il lut "... rester jusqu'a la
+mort ton chien qui t'aime, que tu peux battre, et qui te caresse
+passionnement...".
+
+Elle n'avait donc pas recu sa lettre! Mais, reprise ligne a ligne
+et les larmes aux yeux, celle-ci etait bien une reponse, disait
+bien que Fanny s'attendait depuis longtemps a cette mauvaise
+nouvelle, a la detresse de Castelet amenant l'inevitable
+separation. Tout de suite elle s'etait misE en quete d'une
+occupation pour ne plus rester a sa charge, et elle avait trouve
+la gerance d'un hotel meuble, avenue du Bois-de-Boulogne, au
+compte d'une dame tres riche. Cent francs par mois, nourrie, logee
+et la liberte des dimanches...
+
+"Tu entends, mon homme, tout un jour par semaine pour nous aimer;
+car tu voudras bien encore, dis? Tu me recompenseras du grand
+effort que je fais de travailler pour la premiere fois de ma vie,
+de cet esclavage de nuit et de jour que j'accepte, avec des
+humiliations que tu ne peux te figurer et qui seront bien lourdes
+a ma folie d'independance... Mais j'eprouve un contentement
+extraordinaire a souffrir par amour de toi. Je te dois tant, tu
+m'as fait comprendre tant de bonnes et honnetes choses dont
+personne ne m'avait jamais parle!... Ah! si nous nous etions
+rencontres plus tot!... Mais tu ne marchais pas encore, que deja
+je roulais dans les bras des hommes. Pas un de ceux-la, toujours,
+ne pourra se vanter de m'avoir inspire une resolution pareille
+pour le garder encore un petit peu... Maintenant, reviens quand tu
+voudras, l'appartement est libre. J'ai ramasse toutes mes
+affaires; c'etait ca le plus dur, secouer les tiroirs et les
+souvenirs. Tu ne trouveras que mon portrait qui ne te coutera
+rien, lui; seulement les bons regards que je mendie en sa faveur.
+Ah! m'ami, m'ami... Enfin, si tu me gardes mon dimanche et ma
+petite place dans ton cou... ma place, tu sais..." Et des
+tendresses, des calineries, une voluptueuse lecherie de mere
+chatte, de ces mots de passion qui faisaient l'amant froler son
+visage au papier satine, comme si la caresse s'en degageait
+humaine et tiede.
+
+-- Elle ne parle pas de mes billets? demanda timidement l'oncle
+Cesaire.
+
+-- Elle vous les renvoie... Vous la rembourserez quand vous serez
+riche...
+
+L'oncle eut un soupir soulage, les tempes froncees de
+contentement, et avec une gravite prudhommesque, sa forte
+intonation meridionale:
+
+-- Te! veux-tu que je te dise... Cette femme-la, c'est une sainte.
+
+Puis, passant a un autre ordre d'idees, par cette mobilite, ce
+manque de logique et de memoire, une des cocasseries de sa nature:
+
+-- Et quelle passion, mon bon, quel feu! J'en ai la bouche seche,
+comme quand Courbebaisse me lisait la correspondance de la
+Mornas...
+
+Une fois encore, Jean dut subir le premier voyage a Paris, l'hotel
+Cujas, Pellicule; mais il n'entendait pas, accoude a la fenetre
+ouverte sur la nuit apaisee, baignee d'une lune pleine, tellement
+brillante, que les coqs s'y trompaient et la saluaient comme le
+jour levant.
+
+Ainsi donc c'etait vrai cette redemption par l'amour dont parlent
+les poetes; et il eprouvait une fierte a songer que tous ces
+grands, ces illustres que Fanny avait aimes avant lui, loin de la
+regenerer, la depravaient davantage, tandis que lui, par la seule
+force de son honnetete, la tirerait peut-etre du vice pour
+toujours.
+
+Il lui etait reconnaissant d'avoir trouve ce moyen terme, cette
+demi-rupture ou elle prendrait les nouvelles habitudes de travail
+si difficiles a sa nature indolente; et sur un ton paternel, de
+vieux monsieur, il lui ecrivit le lendemain pour encourager sa
+reforme, s'inquieter du genre d'hotel qu'elle gerait, du monde qui
+venait la; car il se mefiait de son indulgence et de sa facilite a
+dire en se resignant: "Qu'est-ce que tu veux? c'est comme ca..."
+
+Courrier par courrier, avec une docilite de petite fille, Fanny
+lui fit le tableau de son hotel, vraie maison de famille habitee
+par des etrangers. Au premier, des Peruviens, pere et mere,
+enfants et domestiques nombreux; au second, des Russes et un riche
+Hollandais, marchand de corail. Les chambres du troisieme
+logeaient deux ecuyers de l'Hippodrome, chic anglais, tres comme
+il faut, et le plus interessant petit menage, Mlle Minna Vogel,
+cithariste de Stuttgart, avec son frere Leo, un pauvre petit
+poitrinaire, oblige d'interrompre ses etudes de clarinette au
+Conservatoire de Paris, et que la grande soeur etait venue
+soigner, sans autre ressource que le produit de quelques concerts
+pour payer l'hotel et la pension.
+
+"Tout ce qu'on peut imaginer de plus touchant et de plus
+honorable, comme tu vois, mon homme cheri. Moi-meme, je passe pour
+veuve, et l'on me montre toutes sortes d'egards. Je ne souffrirais
+pas d'abord qu'il en fut autrement; il faut que ta femme soit
+respectee. Quand je dis "ta femme", comprends-moi bien. Je sais
+que tu t'en iras un jour, que je te perdrai, mais apres il n'y en
+aura plus d'autre; a jamais je resterai tienne, conservant le gout
+de tes caresses, et les bons instincts que tu as reveilles en
+moi... C'est bien drole, n'est-ce pas, Sapho vertueuse!... Oui,
+vertueuse, quand tu ne seras plus la; mais pour toi je me garde
+telle que tu m'as aimee, delirante et brulante... je t'adore..."
+
+Subitement, Jean fut pris d'une grande tristesse ennuyee. Ces
+retours de l'enfant prodigue, apres les joies de l'arrivee,
+l'orgie de veau gras et d'effusions tendres, souffrent toujours
+des hantises de la vie nomade, du regret des glands amers et du
+paresseux troupeau a conduire. C'est un desenchantement qui tombe
+des choses et des etres, tout a coup depouilles et decolores. Les
+matins de l'hiver provencal n'avaient plus pour lui leur salubre
+allegresse, ni d'attrait la chasse aux belles loutres mordorees,
+le long des berges, ni le tir aux macreuses dans le _naye-chien_
+du vieil Abrieu. Jean trouvait le vent dur, l'eau reche, et bien
+monotones les promenades dans les vignes inondees avec l'oncle
+expliquant son systeme de vannes, martelieres, rigoles d'amenee.
+
+Le village qu'il revoyait les premiers jours a travers ses courses
+joyeuses de gamin, baraques anciennes, quelques-unes abandonnees,
+sentait la mort et la desolation d'un village italien; et quand il
+allait a la poste, il lui fallait subir, sur la pierre branlante
+de chaque porte, le rabachage de tous ces vieux tordus comme des
+plein-vent, les bras passes dans des morceaux de bas tricotes, de
+ces vieilles au menton de buis jaune sous leurs coiffes serrees,
+aux petits yeux luisants et fretillants comme il en brille aux
+lezardes des vieux murs.
+
+Toujours les memes lamentations sur la mort des vignes, la fin de
+la garance, la maladie des muriers, les sept plaies d'Egypte
+ruinant ce beau pays de Provence; et pour les eviter, quelquefois
+il revenait par les ruelles en pente qui longent les anciens murs
+d'enceinte du chateau des Papes, ruelles desertes encombrees de
+broussailles, de ces grandes herbes de Saint-Roch pour guerir les
+dartres, bien a leur place dans ce coin moyen age, ombre de
+l'enorme ruine dechiquetee en haut du chemin.
+
+Alors il rencontrait le cure Malassagne venant de dire sa messe et
+descendant a grands pas furieux, le rabat de travers, sa soutane
+relevee a deux mains, a cause des ronces et des teignes. Le pretre
+s'arretait, tonnait contre l'impiete des paysans, l'infamie du
+conseil municipal; il jetait sa malediction sur les champs, les
+betes et les hommes, des malandrins qui ne venaient plus a
+l'office, qui enterraient leurs morts sans sacrements, se
+soignaient par le magnetisme, le spiritisme, pour s'epargner le
+pretre et le medecin:
+
+-- Oui, monsieur, le spiritisme!... voila ou ils en arrivent, nos
+paysans du Comtat... Et vous ne voulez pas que les vignes soient
+malades!...
+
+Jean, qui avait la lettre de Fanny tout ouverte et embrasee dans
+sa poche, ecoutait, le regard absent, echappait le plus vite
+possible a l'homelie du pretre, et rentrait a castelet s'abriter
+dans un creux de roche, ce que les Provencaux appellent un
+"cagnard", garanti du vent qui souffle tout autour et concentrant
+le soleil reverbere dans la pierre.
+
+Il choisissait le plus perdu, le plus sauvage, envahi par les
+ronces et les chenes kermes, s'y terrait pour lire sa lettre; et
+peu a peu de la fine odeur qu'elle exhalait, de la caresse des
+mots, des images evoquees, lui venait une griserie sensuelle qui
+activait son pouls, l'hallucinait jusqu'a faire disparaitre comme
+un decor inutile le fleuve, les iles en bouquets, les villages au
+creux des Alpilles, toute la courbe de l'immense vallee ou la
+bourrasque chassait, roulait en flots la poudre du soleil. Il
+etait la-bas, dans leur chambre, devant la gare aux toits gris, en
+proie aux caresses folles, a ces desirs furieux qui les
+cramponnaient l'un a l'autre avec des crispations de noyes...
+
+Tout a coup, des pas dans le sentier, des rires clairs: "Il est
+la!..." Ses soeurs apparaissaient, petites jambes nues dans la
+lavande, conduites par le vieux Miracle, tout fier d'avoir depiste
+son maitre et remuant la queue victorieusement; mais Jean le
+renvoyait d'un coup de pied et rebutait les offres de jouer a
+cache-cache ou a courir qu'on lui faisait d'un air timide. Il les
+aimait pourtant, ses petites bessonnes raffolant du grand frere
+toujours si loin; il s'etait fait enfant pour elles des l'arrivee,
+s'amusait du contraste de ces jolies creatures nees en meme temps
+et dissemblables. L'une longue, brune, les cheveux crepeles, a la
+fois mystique et volontaire; c'est elle qui avait eu l'idee de la
+barque, exaltee par les lectures du cure Malassagne, et cette
+petite Marie l'Egyptienne avait entraine la blonde Marthe, un peu
+molle et douce, ressemblant a sa mere et a son frere.
+
+Mais quelle gene odieuse, pendant qu'il etait a remuer ses
+souvenirs, que ces innocentes calineries d'enfants se frottant au
+parfum coquet que mettait sur lui la lettre de sa maitresse.
+
+-- Non, laissez-moi... il faut que je travaille...
+
+Et il rentrait avec l'intention de s'enfermer chez lui, quand la
+voix de son pere l'appelait au passage.
+
+-- C'est toi, Jean... ecoute donc...
+
+L'heure du courrier apportait de nouveaux sujets de morosite a cet
+homme deja sombre de nature, gardant de l'Orient des habitudes de
+solennite silencieuse, coupee de brusques souvenirs..., "quand
+j'etais consul a Hong-Kong", qui partaient en eclats de souches au
+grand feu. Pendant qu'il ecoutait son pere lire et discuter ses
+journaux du matin, Jean regardait sur la cheminee la Sapho de
+Caoudal, les bras aux genoux, sa lyre a cote d'elle, TOUTE LA
+LYRE, un bronze achete il y avait vingt ans, lors des
+embellissements de Castelet; et ce bronze du commerce, qui
+l'ecoeurait aux vitrines parisiennes, lui donnait ici, dans son
+isolement, une emotion amoureuse, l'envie de baiser ces epaules,
+de delier ces bras froids et polis, de se faire dire: "Sapho pour
+toi, mais rien que pour toi!"
+
+L'image tentatrice se levait quand il sortait, marchait avec lui,
+doublait le bruit de son pas dans le grand escalier pompeux.
+C'etait le nom de Sapho que rythmait le balancier de la vieille
+horloge, que chuchotait le vent par les grands corridors dalles et
+froids de la demeure estivale, son nom qu'il retrouvait dans tous
+les livres de cette bibliotheque de campagne, vieux bouquins a
+tranches rouges conservant entre la brochure des miettes de ses
+gouters d'enfant. Et cet obsedant souvenir de sa maitresse le
+poursuivait jusque dans la chambre maternelle, ou Divonne coiffait
+la malade, relevait ses beaux cheveux blancs sur ce visage reste
+paisible et rose malgre des tortures variees et perpetuelles.
+
+"Ah! voila notre Jean", disait la mere. Mais avec son cou nu, sa
+petite coiffe, ses manches retroussees pour cette toilette dont
+elle seule avait la charge, sa tante lui rappelait d'autres
+reveils, evoquait la maitresse encore, sautant du lit dans le
+nuage de sa premiere cigarette. Il s'en voulait d'idees pareilles,
+dans cette chambre surtout! Que faire cependant pour y echapper?
+
+-- Notre enfant n'est plus le meme, ma soeur, disait Mme Gaussin
+tristement... Qu'est-ce qu'il a?
+
+Et elles cherchaient ensemble. Divonne torturait son entendement
+ingenu, elle aurait voulu questionner le jeune homme; mais il
+semblait la fuir maintenant, eviter d'etre seul avec elle.
+
+Une fois, l'ayant guette, elle vint le surprendre au cagnard dans
+la fievre de ses lettres et de ses mauvais reves. Il se levait,
+l'oeil sombre... Elle le retint, s'assit pres de lui sur la pierre
+chaude:
+
+-- Tu ne m'aimes donc plus?... je ne suis donc plus ta Divonne a
+qui tu disais toutes tes peines?
+
+-- Mais si, mais si... begayait-il, trouble par sa facon tendre,
+et detournant les yeux pour qu'elle ne put y retrouver quelque
+chose de ce qu'il venait de lire, appels d'amour, cris eperdus, le
+delire de la passion a distance.
+
+-- Qu'as-tu?... pourquoi es-tu triste? murmurait Divonne avec des
+calineries de voix et de mains comme on en a pour les enfants.
+C'etait un peu son petit, il restait pour elle a dix ans, l'age
+des petits hommes qu'on emancipe.
+
+Lui, deja brulant de sa lecture, s'exaltait au charme troublant de
+ce beau corps si pres du sien, de cette bouche fraiche au sang
+avive par le grand air qui derangeait les cheveux, les envolait
+au-dessus du front en delicats frisons a la mode parisienne. Et
+les lecons de Sapho: "toutes les femmes sont les memes... en face
+de l'homme elles n'ont qu'une idee en tete...", lui faisaient
+trouver provocants l'heureux sourire de la paysanne, son geste
+pour le retenir au tendre interrogatoire.
+
+Tout a coup, il sentit monter le vertige d'une tentation mauvaise;
+et l'effort qu'il faisait pour y resister le secoua d'un frisson
+convulsif. Divonne s'effrayait de le voir si pale, les dents
+claquantes. "Ah! le pauvre... il a la fievre..." D'un geste de
+tendresse irreflechi elle denouait le grand fichu qui entourait sa
+taille pour le lui mettre au cou; mais brusquement saisie,
+enveloppee, elle sentit la brulure d'une caresse folle sur sa
+nuque, ses epaules, toute la chair etincelante qui venait de
+jaillir au soleil. Elle n'eut le temps de crier ni de se defendre,
+peut-etre meme pas le sentiment juste de ce qui venait de se
+passer.
+
+-- Ah! je suis fou... je suis fou...
+
+Il se sauvait, deja loin dans la garrigue dont les pierres
+roulaient sinistrement sous ses pieds.
+
+A dejeuner, ce jour-la, Jean annonca qu'il partirait le soir meme,
+rappele par un ordre du ministre.
+
+-- Partir, deja!... tu avais dit... tu ne fais que d'arriver...
+
+Et des cris, des supplications. Mais il ne pouvait plus rester
+avec eux, puisque entre toutes ces tendresses intervenait
+l'influence agitante et corruptrice de Sapho. D'ailleurs, ne leur
+avait-il pas fait le plus grand sacrifice en renoncant a la vie a
+deux? La rupture complete s'acheverait un peu plus tard; et il
+reviendrait alors aimer sans honte, ni gene, embrasser tous ces
+braves gens.
+
+Il etait nuit, la maison couchee, eteinte, quand Cesaire revint de
+conduire son neveu au train d'Avignon. L'avoine donnee au cheval,
+apres avoir scrute le ciel, -- ce regard aux presages du temps,
+des hommes qui vivent de la terre, -- il allait rentrer quand il
+vit une forme blanche sur un banc de la terrasse.
+
+-- C'est toi, Divonne?
+
+-- Oui, je t'attendais...
+
+Tres occupee tout le jour, separee de son Fenat qu'elle adorait,
+ils avaient le soir de ces rendez-vous pour causer, faire un tour
+de promenade ensemble. Etait-ce la courte scene entre elle et
+Jean, comprise en y pensant, et plus qu'elle n'eut voulu, ou
+l'emotion d'avoir vu pleurer la pauvre mere tout le jour
+silencieusement? Elle avait la voix alteree, une inquietude
+d'esprit extraordinaire chez cette calme personne de devoir.
+
+-- Sais-tu quelque chose? Pourquoi nous a-t-il quittes si
+vivement?...
+
+Elle ne croyait pas a cette histoire de ministere, soupconnant
+plutot quelque attache mauvaise qui tirait l'enfant loin de sa
+famille. Tant de dangers, de si fatales rencontres dans ce Paris
+de perdition!
+
+Cesaire, qui ne savait rien lui cacher, avoua qu'il y avait en
+effet une femme dans la vie de Jean, mais une bonne creature
+incapable de le detourner des siens; et il parla de son
+devouement, des lettres touchantes qu'elle ecrivait, vanta surtout
+la resolution courageuse qu'elle avait prise de travailler, ce qui
+sembla tout naturel a la paysanne:
+
+-- Car enfin, il faut travailler pour vivre.
+
+-- Pas ce genre de femmes-la... dit Cesaire.
+
+-- C'est donc une rien du tout avec qui Jean vivait!... Et tu es
+alle la-dedans?...
+
+-- Je te jure, Divonne, que depuis qu'elle le connait il n'y a pas
+de femme plus chaste, plus honnete... L'amour l'a rehabilitee.
+
+Mais c'etaient des mots trop longs, Divonne ne comprenait pas.
+Pour elle, cette dame rentrait dans ce rebut qu'elle appelait "les
+mauvaises femmes", et la pensee que son Jean etait la proie d'une
+creature pareille l'indignait. Si le consul se doutait de cela!...
+
+Cesaire essayait de la calmer, assurait par tous les plis de sa
+bonne face un peu grivoise qu'a l'age du garcon on ne pouvait se
+passer de femme.
+
+-- Te, pardi! qu'il se marie, dit elle avec une conviction
+attendrissante.
+
+-- Enfin ils ne sont deja plus ensemble, c'est toujours ca...
+
+Et alors, d'un ton grave:
+
+-- Ecoute, Cesaire... tu sais comme on dit chez nous: Le malheur
+dure toujours plus que celui qui l'amene... Si c'est vraiment
+comme tu racontes, si Jean a tire cette femme de la boue, il s'est
+peut-etre bien sali a cette triste besogne. Possible qu'il l'ait
+rendue meilleure et plus honnete, mais qui sait si le mauvais qui
+etait en elle n'a pas gate notre enfant jusqu'au coeur!
+
+Ils revenaient vers la terrasse. Nuit paisible et limpide sur
+toute la vallee silencieuse ou rien ne vivait que la lumiere
+glissante de la lune, le fleuve houleux, les _clairs_ en flaques
+d'argent. On respirait le calme, l'eloignement de tout, le grand
+repos d'un sommeil sans reves. Soudain le train montant deroula au
+bord du Rhone sa rumeur sourde a toute vapeur.
+
+-- Oh! ce Paris, fit Divonne, montrant le poing vers l'ennemi que
+la province charge de toutes ses coleres... ce Paris!... ce qu'on
+lui donne et ce qu'il nous renvoie!
+
+
+VII
+
+Il faisait un froid brumeux, une apres-midi sombre a quatre
+heures, meme sur cette large avenue, des Champs-Elysees ou se
+hataient les voitures dans un roulement sourd et ouate. C'est a
+peine si Jean put lire au fond d'un jardinet dont la grille etait
+ouverte ces lettres dorees, tres hautes, au-dessus de l'entresol
+d'une maison a l'aspect luxueux et tranquille de cottage:
+_Appartements meubles, pension de famille_. Un coupe attendait au
+ras du trottoir.
+
+La porte du bureau poussee, Jean la vit tout de suite, celle qu'il
+cherchait, assise dans le jour de la fenetre, feuilletant un gros
+livre de comptes en face d'une autre femme, elegante et grande, un
+mouchoir aux mains et un petit sac de boursicotiere.
+
+-- Vous desirer, monsieur?...
+
+Fanny le reconnut, se leva, saisie, et passant devant la dame:
+
+-- C'est le petit... dit-elle tout bas.
+
+L'autre examina Gaussin des pieds a la tete avec le beau sang-
+froid connaisseur que donne l'experience, et tres haut, sans se
+gener:
+
+-- Embrassez-vous, mes enfants... Je ne vous regarde pas.
+
+Puis elle se mit a la place de Fanny, continua a verifier ses
+chiffres.
+
+Ils s'etaient pris les mains, se chuchotaient des phrases betes:
+
+-- Comment ca va?
+
+-- Pas mal, merci...
+
+-- Alors tu es parti hier au soir?...
+
+Mais l'alteration de leurs voix donnait aux mots leur vraie
+signification. Et assis sur le divan, se remettant un peu:
+
+-- Tu n'as pas reconnu ma patronne?... disait Fanny a voix
+basse... tu l'as deja vue pourtant... au bal de Dechelette, en
+mariee espagnole... Un peu defraichie, la mariee.
+
+-- Alors c'est...?
+
+-- Rosario Sanches, la femme a de Potter.
+
+Cette Rosario, Rosa, de son nom de fete ecrit sur toutes les
+glaces des restaurants de nuit et toujours souligne de quelque
+ordure, etait une ancienne "dame des chars" a l'Hippodrome,
+celebre dans le monde de la noce par son devergondage cynique, ses
+coups de gueule et de cravache tres recherches des hommes de
+cercle, qu'elle menait comme ses chevaux.
+
+Espagnole d'Oran, elle avait ete plus belle que jolie et tirait
+encore aux lumieres un certain effet de ses yeux noirs bistres, de
+ses sourcils rejoints en barre; mais ici, meme dans ce faux jour,
+elle avait bien ses cinquante ans, marques sur une face plate,
+dure, a la peau soulevee et jaune comme un limon de son pays.
+Intime de Fanny Legrand pendant des annees, elle l'avait
+chaperonnee dans la galanterie, et rien que son nom epouvantait
+l'amoureux.
+
+Fanny, qui comprit le tremblement de son bras, essaya de
+s'excuser. A qui s'adresser pour trouver un emploi? On etait bien
+embarrasse. D'ailleurs Rosa maintenant se tenait tranquille;
+riche, tres riche, vivant dans son hotel avenue de Villiers ou a
+sa villa d'Enghien, recevant quelques anciens amis, mais un seul
+amant, toujours le meme, son musicien.
+
+-- De Potter? demanda Jean... je le croyais marie.
+
+-- Oui... marie, des enfants, il parait meme que sa femme est
+jolie... ca ne l'a pas empeche de revenir a l'ancienne... et si tu
+voyais comme elle lui parle, comme elle le traite... Ah! il est
+bien mordu, celui-la...
+
+Elle lui serrait la main avec un tendre reproche. La dame a ce
+moment interrompit sa lecture et s'adressa a son sac qui sautait
+au bout de la cordeliere:
+
+-- Mais reste donc tranquille, voyons!...
+
+Puis, a la gerante, sur un ton de commandement:
+
+-- Donne-Moi vite un bout de sucre pour Bichito.
+
+Fanny se Leva, apporta le sucre qu'elle approchait de l'ouverture
+du ridicule avec des petites flatteries, des mots enfantins...
+"Regarde la jolie bete..." dit-elle a son amant, en lui montrant,
+tout entoure de ouate, une sorte de gros lezard difforme et grenu,
+crete, dentele, la tete en capuchon sur une chair grelottante et
+gelatineuse; un cameleon envoye d'Algerie a Rosa, qui le
+preservait de l'hiver parisien a force de soins et de chaleur.
+Elle l'adorait comme jamais elle n'avait aime aucun homme; et Jean
+demelait bien aux mamours flagorneurs de Fanny la place que
+l'horrible bete tenait dans la maison.
+
+La dame ferma le livre, prete a partir.
+
+-- Pas trop mal pour une seconde quinzaine... Seulement veille a
+la bougie.
+
+Elle jeta son regard de patronne autour du petit salon, tenu,
+range, au meuble de velours frappe, souffla un peu de poussiere
+sur le yucca du gueridon, constata un accroc dans la guipure des
+croisees; apres quoi, elle dit aux jeunes gens avec un oeil
+entendu: "Vous savez, mes petits, pas de betises... la maison est
+tres convenable..." et rejoignant la voiture qui l'attendait a la
+porte, elle s'en alla faire son tour de bois.
+
+-- Crois-tu que c'est sciant!... dit Fanny. Je les ai sur le dos,
+elle ou sa mere, deux fois la semaine... La mere est encore plus
+terrible, plus pingre... Il faut que je t'aime, va, pour durer
+dans cette baraque... Enfin te voila, je t'ai encore!... J'ai eu
+si peur...
+
+Et elle l'enlaca debout, longuement, levres contre levres,
+s'assurant bien au tressaillement du baiser qu'il etait encore
+tout a elle. Mais on allait et venait dans le couloir, il fallait
+se mefier. Quand on eut apporte la lampe, elle s'assit a sa place
+habituelle, un petit ouvrage aux doigts; lui, tout pres comme en
+visite...
+
+-- Suis-je changee, hein?... Est-ce assez peu moi?...
+
+Elle souriait en montrant son crochet manie avec une gaucherie de
+petite fille. Toujours elle avait deteste ces travaux d'aiguille;
+un livre, son piano, sa cigarette, ou les manches retroussees pour
+la confection d'un petit plat, elle ne s'occupait jamais
+autrement. Mais ici, que faire? Le piano du salon, elle ne pouvait
+y songer de tout le jour, obligee de se tenir au bureau... Des
+romans? Elle savait bien d'autres histoires que celles qu'ils
+racontaient. A defaut de la cigarette prohibee, elle avait pris
+cette dentelle qui lui occupait les doigts et la laissait libre de
+penser, comprenant a cette heure le gout des femmes pour ces menus
+travaux qu'elle meprisait jadis.
+
+Et tandis qu'elle rattrapait son fil avec des maladresses encore,
+une attention d'inexperience, Jean la regardait, toute reposee
+dans sa robe simple, son petit col droit, les cheveux bien a plat
+sur la rondeur antique de sa tete, et l'air si honnete, si
+raisonnable. Dehors, dans un decor luxueux, roulait
+continuellement le train des filles a la mode, haut perchees sur
+leurs phaetons, redescendant vers le Paris bruyant des boulevards;
+et Fanny ne semblait pas avoir un regret pour ce vice etale et
+triomphant, dont elle aurait pu prendre sa part, qu'elle avait
+dedaigne pour lui. Pourvu qu'il consentit a la voir de temps en
+temps, elle acceptait tres bien sa vie de servitude, y trouvait
+meme des cotes amusants.
+
+Tous les pensionnaires l'adoraient. Les femmes, etrangeres, sans
+aucun gout, la consultaient pour leurs achats de toilette; elle
+donnait des lecons de chant le matin a l'ainee des petites
+Peruviennes, et pour le livre a lire, la piece a voir, elle
+conseillait ces messieurs qui la traitaient avec toutes sortes
+d'egards, de prevenances, un surtout, le Hollandais du second.
+
+-- Il s'assied la ou tu es, reste en contemplation jusqu'a ce que
+je lui dise: "Kuyper, vous m'ennuyez." Alors il repond: "_pien_"
+et il s'en va... C'est lui qui m'a donne cette petite broche en
+corail... Tu sais, ca vaut cent sous; je l'ai acceptee pour avoir
+la paix.
+
+Un garcon entrait, apportait un plateau charge qu'il posait sur un
+bout du gueridon en reculant un peu la plante verte.
+
+-- C'est la que je mange toute seule, une heure avant la table
+d'hote.
+
+Elle indiqua deux plats du menu assez long et copieux. La gerante
+n'avait droit qu'a deux plats et au potage.
+
+-- Faut-il qu'elle soit chienne, cette Rosario!... Du reste,
+j'aime mieux manger la; je n'ai pas besoin de parler et je relis
+tes lettres qui me tiennent compagnie.
+
+Elle s'interrompit encore pour atteindre une nappe, des
+serviettes; a tout moment on la derangeait, un ordre a donner, une
+armoire a ouvrir, une reclamation a satisfaire. Jean comprit qu'il
+la generait en restant davantage; puis on installait son diner, et
+c'etait si pietre, cette petite soupiere d'une portion qui fumait
+sur la table, leur donnant a tous deux la meme pensee, le meme
+regret de leurs anciens tete-a-tete!
+
+"A dimanche... a dimanche..." murmura-t-elle tout bas, en le
+renvoyant. Et comme ils ne pouvaient s'embrasser a cause du
+service, des pensionnaires qui descendaient, elle lui avait pris
+la main, l'appuyait contre son coeur longuement pour y faire
+entrer la caresse.
+
+Tout le soir, la nuit, il pensa a elle, souffrant de sa servitude
+humiliee devant cette gueuse et son gros lezard; puis le
+Hollandais le troublait aussi, et jusqu'au dimanche il ne vecut
+pas. En realite cette demi-rupture qui devait preparer sans
+secousse la fin de leur liaison fut pour celle-ci le coup de serpe
+de l'emondeur dont se ravive l'arbre fatigue. Ils s'ecrivirent,
+presque chaque jour, de ces billets de tendresse comme en
+griffonne l'impatience des amoureux; ou bien c'etait, au sortir du
+ministere, une causerie douce dans le bureau pendant l'heure du
+travail a l'aiguille.
+
+Elle avait dit a l'hotel en parlant de lui: "Un de mes parents..."
+et sous le couvert de cette vague appellation il put venir
+quelquefois passer la soiree au salon, a mille lieues de Paris. Il
+connut la famille peruvienne avec ses innombrables demoiselles,
+fagotees de couleurs criardes, rangees autour du salon, de vrais
+aras au perchoir; il entendit la cithare de Mlle Minna Vogel,
+enguirlandee comme une perche a houblon, et vit son frere, malade,
+aphone, suivant de la tete avec passion le rythme de la musique et
+promenant ses doigts sur une clarinette imaginaire, la seule dont
+il eut permission de jouer. Il fit le whist du Hollandais de
+Fanny, un gros balourd, chauve, d'aspect sordide, qui avait
+navigue par tous les oceans du monde, et quand on lui demandait
+quelques renseignements sur l'Australie ou il venait de passer des
+mois, repondait avec un roulement d'yeux: "Devinez combien les
+pommes de terre a Melbourne?..." n'ayant ete frappe que de ce fait
+unique, la cherte des pommes de terre dans tous les pays ou il
+allait.
+
+Fanny etait l'ame de ces reunions, causait, chantait, jouait la
+Parisienne informee et mondaine; et ce qu'il restait dans ses
+facons de la boheme ou de l'atelier echappait a ces exotiques, ou
+leur semblait le supreme genre. Elle les eblouissait de ses
+relations avec les personnalites fameuses des arts ou de la
+litterature, donnait a la dame russe qui raffolait des oeuvres de
+Dejoie, des renseignements sur la facon d'ecrire du romancier, le
+nombre de tasses de cafe qu'il absorbait en une nuit, le chiffre
+exact et derisoire dont les editeurs de _Cenderinette_ avaient
+paye le chef-d'oeuvre qui faisait leur fortune. Et les succes de
+sa maitresse rendaient Gaussin si fier qu'il oubliait d'etre
+jaloux, aurait volontiers certifie sa parole, si quelqu'un l'eut
+mise en doute.
+
+Pendant qu'il l'admirait dans ce paisible salon eclaire de lampes
+a abat-jour, servant le the, accompagnant les melodies des jeunes
+filles, leur donnant des conseils de grande soeur, il y avait pour
+lui un montant singulier a se la figurer tout autre, quand elle
+arrivait chez lui le dimanche matin, trempee, grelottante, et que
+sans meme s'approcher du feu qui flambait en son honneur, elle se
+deshabillait a la hate, et se glissait dans le grand lit, contre
+l'amant. Alors quelles etreintes, quelles caresses longues ou se
+vengeaient les contraintes de toute la semaine, cette privation
+l'un de l'autre qui gardait le desir vivifiant a leur amour.
+
+Les heures passaient, s'embrouillaient; on ne bougeait plus du lit
+jusqu'au soir. Rien ne les tentait que la; nul plaisir, personne a
+voir, pas meme les Hettema qui, par economie, s'etaient decides a
+vivre a la campagne. Le petit dejeuner prepare, a cote d'eux, ils
+entendaient, aneantis, la rumeur du dimanche parisien pataugeant
+dans la rue, le sifflet des trains, le roulement des fiacres
+charges; et la pluie en larges gouttes sur le zinc du balcon, avec
+les battements precipites de leurs poitrines, rythmaient cette
+absence de la vie, sans notion de l'heure, jusqu'au crepuscule.
+
+Le gaz, qu'on allumait en face, glissait alors un pale rayon sur
+la tenture; il fallait se lever, Fanny devant etre rentree a sept
+heures. Dans le demi-jour de la chambre, tous ses ennuis, tous ses
+ecoeurements lui revenaient plus lourds, plus cruels, en remettant
+ses bottines encore humides de la course a pied, ses jupons, sa
+robe de la gerance, l'uniforme noir des femmes pauvres.
+
+Et ce qui gonflait son chagrin c'etaient ces choses aimees autour
+d'elle, les meubles, le petit cabinet de toilette des beaux
+jours... Elle s'arrachait: "Allons!..." et pour rester plus
+longtemps ensemble, Jean la reconduisait; ils remontaient serres
+et lents l'avenue des Champs-Elysees dont la double rangee de
+lampadaires, avec l'Arc de Triomphe en haut, ecarte d'ombre, et
+deux ou trois etoiles piquant un bout de ciel, figuraient un fond
+de diorama. Au coin de la rue Pergolese, tout pres de la pension,
+elle relevait sa voilette pour un dernier baiser, et le laissait
+desoriente, degoute de son interieur ou il rentrait le plus tard
+possible, maudissant la misere, en voulant presque a ceux de
+Castelet du sacrifice qu'il s'imposait pour eux.
+
+Ils trainerent deux ou trois mois cette existence devenue vers la
+fin absolument insupportable, Jean ayant ete oblige de restreindre
+ses visites a l'hotel a cause d'un bavardage de domestique, et
+Fanny de plus en plus exasperee par l'avarice de la mere et de la
+fille Sanches. Elle pensait silencieusement a reprendre leur petit
+menage et sentait son amant a bout de forces lui aussi, mais elle
+eut voulu qu'il parlat le premier.
+
+Un dimanche d'avril, Fanny arriva plus paree que d'ordinaire, en
+chapeau rond, en robe de printemps bien simple, -- on n'etait pas
+riche, -- mais tendue aux graces de son corps.
+
+-- Leve-toi vite, nous allons dejeuner a la campagne...
+
+-- A la campagne!...
+
+-- Oui, a Enghien, chez Rosa... Elle nous invite tous les deux...
+
+Il dit non d'abord, mais elle insista. Jamais Rose ne pardonnerait
+un refus.
+
+-- Tu peux bien consentir pour moi... J'en fais assez, il me
+semble.
+
+C'etait au bord du lac d'Enghien, devant une immense pelouse
+descendant jusqu'a un petit port ou se balancaient quelques yoles
+et gondoles, un grand chalet, merveilleusement orne et meuble, et
+dont les plafonds, les panneaux en miroirs refletaient
+l'etincellement de l'eau, les superbes charmilles d'un parc deja
+frissonnant de verdures hatives et de lilas en fleurs. Les livrees
+correctes, les allees ou ne trainait pas une brindille, faisaient
+honneur a la double surveillance de Rosario et de la vieille
+Pilar.
+
+On etait a table quand ils arriverent, une fausse indication les
+ayant egares une heure autour du lac, par des ruelles entre de
+grands murs de jardins. Jean acheva de se decontenancer, au froid
+accueil de la maitresse de la maison, furieuse qu'on l'eut fait
+attendre, et a l'aspect extraordinaire des vieilles parques
+auxquelles Rosa le presentait de sa voix de charretier. Trois
+"elegantes", comme se designent entre elles les grandes cocottes,
+trois antiques roulures comptant parmi les gloires du second
+Empire, aux noms aussi fameux que celui d'un grand poete ou d'un
+general a victoires, Wilkie Cob, Sombreuse, Clara Desfous.
+
+Elegantes, certes elles l'etaient toujours, attifees a la mode
+nouvelle, aux couleurs du printemps, delicieusement chiffonnees de
+la collerette aux bottines; mais si fanees, fardees, retapees!
+Sombreuse sans cils, les yeux morts, la levre detendue, tatonnant
+autour de son assiette, de sa fourchette, de son verre; la Desfous
+enorme, couperosee, une boule d'eau chaude aux pieds, etalant sur
+la nappe ses pauvres doigts goutteux et tordus, aux bagues
+etincelantes, aussi difficiles, compliquees a entrer et a sortir
+que les anneaux d'une question romaine. Et Cob toute mince, avec
+une taille jeunette qui faisait plus hideuse sa tete decharnee de
+clown malade sous une criniere d'etoupes jaunes. Celle-la, ruinee,
+saisie, etait allee tenter un dernier coup a Monte-Carlo et en
+revenait sans un sou, enragee d'amour pour un beau croupier qui
+n'avait pas voulu d'elle; Rosa, l'ayant recueillie, la
+nourrissait, s'en faisait gloire.
+
+Toutes ces femmes connaissaient Fanny, la saluaient d'un bonjour
+protecteur: "Comment va, petite?" Le fait est qu'avec sa robe a
+trois francs le metre, sans un bijou que la broche rouge de
+Kuyper, elle avait l'air d'une recrue parmi ces epouvantables
+chevronnees de la galanterie, que ce cadre de luxe, toute la
+lumiere refletee du lac et du ciel, entrant melee d'odeurs
+printanieres par les battants de la salle a manger, faisaient plus
+spectrales encore.
+
+Il y avait aussi la vieille mere Pilar, "le _chinge_", comme elle
+s'appelait elle-meme dans son charabia franco-espagnol, vraie
+macaque a peau deteinte et rapeuse, d'une malice feroce sur des
+traits grimacants, coiffee en garcon, les cheveux gris au ras de
+l'oreille, et sur sa robe de vieux satin noir un grand col bleu de
+maitre-timonier.
+
+-- Et puis M. Bichito... dit Rosa, achevant de presenter ses
+convives et montrant a Gaussin un tampon d'ouate rose ou le
+cameleon grelottait sur la nappe.
+
+-- Eh bien, et moi, on ne me presente pas? reclama sur un ton de
+jovialite forcee un grand garcon a moustaches grisonnantes, de
+tenue correcte, meme un peu raide, dans son veston clair et son
+col montant.
+
+-- C'est vrai... Et Tatave? dirent les femmes en riant.
+
+La maitresse de maison lacha son nom avec negligence.
+
+Tatave, c'etait de Potter, le savant musicien, l'auteur acclame de
+_Claudia_, de _Savonarole_; et Jean, qui n'avait fait que
+l'entrevoir chez Dechelette, s'etonnait de trouver au grand
+artiste des allures si peu geniales, ce masque en bois dur et
+regulier, ces yeux deteints scellant une passion folle, incurable,
+qui depuis des annees l'accrochait a cette gueuse, lui faisait
+quitter femme et enfants, pour rester commensal de cette maison ou
+il engloutissait une partie de sa grande fortune, ses gains de
+theatre, et ou on le traitait plus mal qu'un domestique. Il
+fallait voir l'air excede de Rosa des qu'il racontait quelque
+chose, de quel ton meprisant elle lui imposait silence; et
+rencherissant sur sa fille, Pilar ne manquait jamais d'ajouter
+d'un accent convaincu:
+
+-- _Foute_-nous la paix, mon garcon.
+
+Jean l'avait pour voisine, cette Pilar, et ces vieilles babines
+qui grondaient en mangeant avec un ruminement de bete, ce coup
+d'oeil inquisiteur dans son assiette, mettaient au supplice le
+jeune homme deja gene par le ton de patronne de Rosa, plaisantant
+Fanny sur les soirees musicales de l'hotel et la jobarderie de ces
+pauvres rastaquoueres qui prenaient la gerante pour une femme du
+monde tombee dans le malheur. L'ancienne dame des chars, bouffie
+de graisse malsaine, des cabochons de dix mille francs a chaque
+oreille, semblait envier a son amie le renouveau de jeunesse et de
+beaute que lui communiquait cet amant jeune et beau; et Fanny ne
+se fachait pas, amusait au contraire la table, raillait en rapin
+les pensionnaires, le Peruvien qui lui avouait, en roulant des
+yeux blancs, son desir de connaitre une _grande coucoute_, et la
+cour silencieuse, a souffle de phoque, du Hollandais haletant
+derriere sa chaise: "Tevinez combien les pommes de terre a
+Batavia."
+
+Gaussin ne riait guere, lui; Pilar non plus, occupee a surveiller
+l'argenterie de sa fille, ou s'elancant d'un geste brusque, visant
+sur le couvert devant elle ou la manche de son voisin une mouche
+qu'elle presentait en baragouinant des mots de tendresse "mange,
+mi alma; mange, mi corazon" a la hideuse petite bete echouee sur
+la nappe, fletrie, plissee, informe comme les doigts de la
+Desfous.
+
+Quelquefois, toutes les mouches en deroute, elle en apercevait une
+contre le dressoir ou la vitre de la porte, se levait, et la
+raflait triomphalement. ce manege souvent repete impatienta sa
+fille, decidement tres nerveuse, ce matin-la:
+
+-- Ne te leve donc pas a toute minute, c'est fatigant.
+
+Avec la meme voix descendue de deux tons dans le charabia, la mere
+repondit:
+
+-- Vous devorez, _bos otros_... pourquoi tu veux pas qu'il mange,
+_loui_?
+
+-- Sors de table, ou tiens-toi tranquille... tu nous embetes...
+
+La vieille se rebiffa, et toutes deux commencerent a s'injurier en
+devotes espagnoles, melant le demon et l'enfer a des invectives de
+trottoir:
+
+"_Hija del demonio_.
+
+-- _Cuerno de satanas_.
+
+-- _Puta_!...
+
+-- _Mi madre_!
+
+Jean les regardait epouvante, tandis que les autres convives,
+habitues a ces scenes de famille, continuaient de manger
+tranquillement. De Potter seul intervint par egard pour
+l'etranger:
+
+-- Ne vous disputez donc pas, voyons.
+
+Mais Rosa, furieuse, se retourna contre lui:
+
+-- De quoi te meles-tu, toi?... en voila des manieres!... Est-ce
+que je ne suis pas libre de parler... Va donc voir un peu chez ta
+femme, si j'y suis!... J'en ai assez de tes yeux de merlan frit,
+et des trois cheveux qui te restent... Va les porter a ta dinde,
+il n'est que temps!...
+
+De Potter souriait, un peu pale:
+
+-- Et il faut vivre avec ca!... murmurait-il dans sa moustache.
+
+-- Ca vaut bien ca... hurla-t-elle, tout le corps en avant sur la
+table... Et tu sais, la porte est ouverte... file... hop!
+
+-- Voyons, Rosa... supplierent les pauvres yeux ternes.
+
+Et la mere Pilar, se remettant a manger, dit avec un flegme si
+comique: "Foute-nous la paix, mon garcon..." que tout le monde
+eclata de rire, meme Rosa, meme de Potter qui embrassait sa
+maitresse encore toute grondante et, pour achever de gagner sa
+grace, attrapait une mouche et la donnait delicatement, par les
+ailes, a Bichito.
+
+Et c'etait de Potter, le compositeur glorieux, la fierte de
+l'Ecole francaise! Comment cette femme le retenait-elle, par quel
+sortilege, vieillie de vices, grossiere, avec cette mere qui
+doublait son infamie, la montrait telle qu'elle serait vingt ans
+plus tard, comme vue dans une boule etamee?...
+
+On servit le cafe au bord du lac, sous une petite grotte en
+rocaille, revetue a l'interieur de soies claires que moirait le
+mouvement de l'eau voisine, un de ces delicieux nids a baisers
+inventes par les contes du dix-huitieme siecle, avec une glace au
+plafond qui refletait les attitudes des vieilles parques repandues
+sur le large divan dans une pamoison digerante, et Rosa, les joues
+allumees sous le fard, s'etirant les bras a la renverse contre son
+musicien:
+
+-- Oh! mon Tatave... mon Tatave!...
+
+Mais cette chaleur de tendresse s'evapora avec celle de la
+chartreuse, et l'idee d'une promenade en bateau etant venue a
+l'une de ces dames, elle envoya de Potter preparer le canot.
+
+-- Le canot, tu entends, pas la norvegienne.
+
+-- Si je disais a Desire.
+
+-- Desire dejeune....
+
+-- C'est que le canot est plein d'eau; il faut ecoper, c'est tout
+un travail...
+
+-- Jean ira avec vous, de Potter... dit Fanny qui voyait venir
+encore une scene.
+
+Assis en face l'un de l'autre, les jambes ecartees, chacun sur un
+banc du bateau, ils l'egouttaient activement, sans se parler, sans
+se regarder, comme hypnotises par le rythme de l'eau jaillie des
+deux ecopes. Autour d'eux l'ombre d'un grand catalpa tombait en
+fraicheur odorante et se decoupait sur le lac resplendissant de
+lumiere.
+
+-- Y a-t-il longtemps que vous etes avec Fanny?... demanda tout a
+coup le musicien s'arretant dans sa besogne.
+
+-- Deux ans... repondit Gaussin un peu surpris.
+
+-- Seulement deux ans!... Alors ce que vous voyez aujourd'hui
+pourra peut-etre vous servir. Moi, voila vingt ans que je vis avec
+Rosa, vingt ans que revenant d'Italie apres mes trois annees de
+Prix de Rome, je suis entre a l'Hippodrome, un soir, et que je
+l'ai vue debout dans son petit char au tournant de la piste,
+m'arrivant dessus, le fouet en l'air, avec son casque a huit fers
+de lance, et sa cotte d'ecailles d'or, lui serrant la taille
+jusqu'a mi-cuisse. Ah! si l'on m'avait dit...
+
+Et se remettant a vider le bateau, il racontait comment chez lui
+on n'avait fait que rire d'abord de cette liaison; puis, la chose
+devenant serieuse, de combien d'efforts, de prieres, de
+sacrifices, ses parents auraient paye une rupture. Deux ou trois
+fois la fille etait partie a force d'argent, mais lui la
+rejoignait toujours. "Essayons du voyage..." avait dit la mere. Il
+voyagea, revint et la reprit. Alors il s'etait laisse marier;
+jolie fille, riche dot, la promesse de l'Institut dans la
+corbeille de noce... Et trois mois apres il lachait le nouveau
+menage pour l'ancien...
+
+-- Ah! jeune homme, jeune homme...
+
+Il debitait sa vie d'une voix seche, sans qu'un muscle animat son
+masque, raide comme le col empese qui le tenait si droit. Et des
+barques passaient chargees d'etudiants et de filles, debordantes
+de chansons, de rires de jeunesse et d'ivresse; combien parmi ces
+inconscients auraient du s'arreter, prendre leur part de
+l'effroyable lecon!...
+
+Dans le kiosque, pendant ce temps, comme si c'etait un mot donne
+de travailler a leur rupture, les vieilles elegantes prechaient la
+raison a Fanny Legrand...
+
+-- Joli, son petit, mais pas le sou... a quoi ca la menerait-
+il?...
+
+-- Enfin, puisque je l'aime!...
+
+Et Rosa levant les epaules:
+
+-- Laissez-la donc... elle va encore rater son Hollandais, comme
+je l'ai vue rater toutes ses belles affaires... Apres son histoire
+avec Flamant, elle avait pourtant essaye de devenir pratique, mais
+la voila plus folle que jamais...
+
+-- _Ay_! _vellaca_... grogna maman Pilar.
+
+L'Anglaise a tete de clown intervint avec l'horrible accent qui,
+si longtemps, avait fait son succes:
+
+-- C'etait tres bien d'aimer l'amour, petite... c'etait tres
+bonne, l'amour, vous savez... mais vous devez aimer l'argent
+aussi... moi maintenant, si j'etais riche toujours, est-ce que mon
+croupier il dirait je suis laide, croyez-vous?...
+
+Elle eut un bond de fureur, lui haussant la voix a l'aigu:
+
+-- Oh! c'etait pourtant terrible, cette chose... Avoir ete celebre
+au monde, universelle, connue comme un monument, comme un
+boulevard... si connue que vous n'avez pas un miserable cocher,
+quand vous disez "Wilkie Cob!" tout de suite il savait ou
+c'etait... Avoir eu des princes pour mes pieds dessus, et des
+rois, si je crachais, ils disaient c'etait joli, le crachement!...
+Et voila maintenant ce sale voyou qui voulait pas de moi sur cette
+motive de ma laideur; et je avais pas de quoi seulement me le
+payer pour une nuit.
+
+Et se montant a cette idee qu'on avait pu la trouver laide, elle
+ouvrit sa robe brusquement:
+
+-- La figure, _yes_, je sacrifiais; mais ca, le gorge, les
+epaules... Est-ce blanc? Est-ce dur?...
+
+Elle etalait avec impudeur sa chair de sorciere, restee
+miraculeusement jeune apres trente ans de fournaise, et que la
+tete surmontait, fletrie et macabre depuis la ligne du cou.
+
+"Mesdames le bateau est pret!..." cria de Potter; et l'Anglaise,
+agrafant sa robe sur ce qui lui restait de jeunesse, murmura dans
+un navrement comique:
+
+-- _Je_ pouvais pourtant pas aller toute _nioue_ sur les
+places!...
+
+Dans ce decor de Lancret, ou la blancheur coquette des villas
+eclatait parmi la verdure nouvelle, avec ces terrasses, ces
+pelouses encadrant le petit lac tout ecaille de soleil, quel
+embarquement que celui de toute cette vieille Cythere eclopee;
+l'aveugle Sombreuse et le vieux clown et Desfous la paralytique,
+laissant dans le sillon de l'eau le parfum musque de leur
+maquillage!
+
+Jean tenait les rames, le dos courbe, honteux et desole qu'on put
+le voir et lui attribuer quelque basse fonction dans cette
+sinistre barque allegorique. Heureusement qu'il avait en face de
+lui, pour rafraichir son coeur et ses yeux, Fanny Legrand assise a
+l'arriere, pres de la barre que tenait de Potter, Fanny dont le
+sourire ne lui avait jamais paru si jeune, sans doute par
+comparaison.
+
+"Chante-nous quelque chose, petite..." demanda la Desfous que le
+printemps amollissait. De sa voix expressive et profonde, Fanny
+commencait la barcarolle de _Claudia_ que le musicien, remue par
+ce rappel de son premier grand succes, suivait en imitant a bouche
+fermee le dessin de l'orchestre, cette ondulation qui fait courir
+sur la melodie comme une lumiere d'eau dansante. A cette heure,
+dans ce decor, c'etait delicieux. D'une terrasse voisine on cria
+bravo; et le Provencal, ramenant en mesure les avirons, avait soif
+de cette musique divine aux levres de sa maitresse, une tentation
+de mettre sa bouche a meme la source, et de boire dans le soleil,
+la tete renversee, toujours.
+
+Tout a coup Rosa, furieuse, interrompit la cantilene dont le
+mariage de voix l'irritait:
+
+-- He la-bas, la musique, quand vous aurez fini de vous roucouler
+dans la figure... Si vous croyez qu'elle nous amuse votre romance
+d'enterre-morts... En voila assez... d'abord il est tard, il faut
+que Fanny rentre a la boite...
+
+Et d'un geste furibond montrant le plus prochain debarcadere:
+
+-- Aborde la... dit-elle a son amant, ils seront plus pres de la
+gare...
+
+C'etait brutal comme conge; mais l'ancienne dame des chars avait
+habitue son monde a ces facons de faire, et personne n'osa
+protester. Le couple jete au rivage avec quelques mots de froide
+politesse au jeune homme, des ordres a Fanny d'une voix sifflante,
+la barque s'eloigna chargee de cris, d'un train de dispute que
+termina un insultant eclat de rire apporte aux deux amants par la
+sonorite de l'eau.
+
+-- Tu entends, tu entends, disait Fanny bleme de rage, c'est de
+nous qu'elle se moque...
+
+Et toutes ses humiliations, toutes ses rancoeurs lui remontant a
+cette derniere injure, elle les enumerait en regagnant la gare,
+avouait meme des choses qu'elle avait toujours cachees. Rosa ne
+cherchait qu'a l'eloigner de lui, qu'a faciliter des occasions de
+le tromper.
+
+-- Tout ce qu'elle m'a dit pour me faire prendre ce Hollandais...
+Encore tout a l'heure elles s'y sont mises toutes... Je t'aime
+trop, tu comprends, ca la gene pour ses vices, car elle les a
+tous, les plus bas, les plus monstrueux. Et c'est parce que je ne
+veux plus...
+
+Elle s'arreta, le vit tres pale, les levres tremblantes, comme le
+soir ou il remuait le fumier aux lettres.
+
+-- Oh! ne crains rien, dit-elle... ton amour m'a guerie de toutes
+ces horreurs... Elle et son cameleon qui empeste, ils me degoutent
+tous les deux.
+
+-- Je ne veux plus que tu restes la, fit l'amant affole de
+jalousies malsaines... Il y a trop de saletes dans le pain que tu
+gagnes; tu vas revenir avec moi, nous nous en tirerons toujours.
+
+Elle l'attendait, ce cri, l'appelait depuis longtemps. Cependant
+elle resista, objectant qu'en menage, avec les trois cents francs
+du ministere, la vie serait bien difficile, qu'il faudrait peut-
+etre se separer encore... "Et j'ai tant souffert en quittant notre
+pauvre maison!..."
+
+Des bancs s'espacaient sous les acacias qui bordent la route avec
+les fils du telegraphe charges d'hirondelles; pour mieux causer,
+ils s'assirent, tres emus tous deux et les bras noues:
+
+-- Trois cents francs par mois, disait Jean, mais comment font les
+Hettema qui n'en ont que deux cent cinquante?...
+
+-- Ils vivent a la campagne, a Chaville toute l'annee.
+
+-- Eh bien, faisons comme eux, je ne tiens pas a Paris.
+
+-- Vrai?... tu veux bien?... ah! m'ami, m'ami!...
+
+Du monde passait sur la route, une galopade d'anes emportant un
+lendemain de noces. Ils ne pouvaient pas s'embrasser, et restaient
+immobiles, serres l'un a l'autre, revant d'un bonheur rajeuni dans
+des soirs d'ete qui auraient cette douceur champetre, ce calme
+tiede qu'egayaient au loin les coups de carabine, les ritournelles
+d'orgue d'une fete de banlieue.
+
+
+VIII
+
+Ils s'installerent a Chaville, entre le haut et le bas pays, le
+long de cette vieille route forestiere qu'on appelle le Pave des
+Gardes, dans un ancien rendez-vous de chasse, a la porte du bois:
+trois pieces guere plus grandes que celles de Paris, toujours leur
+mobilier de petit menage, le fauteuil canne, l'armoire peinte, et
+pour orner l'affreux papier vert de leur chambre, rien que le
+portrait de Fanny, car la photographie de Castelet avait eu son
+cadre casse pendant le demenagement et se palissait dans les
+combles.
+
+On n'en parlait plus guere, de ce pauvre Castelet, depuis que
+l'oncle et la niece avaient interrompu leur correspondance. "Un
+joli lacheur..." disait-elle, se rappelant la facilite du Fenat a
+proteger la premiere rupture. Les petites, seules, entretenaient
+leur frere de nouvelles, mais Divonne n'ecrivait plus. Peut-etre
+gardait-elle encore rancune a son neveu; ou devinait-elle que la
+mauvaise femme etait revenue pour decacheter et commenter ses
+pauvres lettres maternelles a gros caracteres paysans.
+
+Par moments, ils auraient pu se croire encore rue d'Amsterdam,
+quand ils se reveillaient avec la romance des Hettema redevenus
+leurs voisins et le sifflement des trains qui se croisaient
+continuellement de l'autre cote du chemin, visibles a travers les
+branches d'un grand parc. Mais, au lieu du vitrage blafard de la
+gare de l'Ouest, de ses fenetres sans rideaux montrant des
+silhouettes penchees de bureaucrates, et du fracas ronflant sur la
+rue en pente ils savouraient l'espace silencieux et vert au-dela
+de leur petit verger entoure d'autres jardins, de maisonnettes
+dans des bouquets d'arbres, degringolant jusqu'au bas de la cote.
+
+Le matin, avant de partir, Jean dejeunait dans leur petite salle a
+manger, la croisee ouverte sur cette large route pavee, mangee
+d'herbe, bordee de haies d'epine blanche aux parfums amers. C'est
+par la qu'il allait a la gare en dix minutes, longeant le parc
+bruissant et gazouillant; et, quand il revenait, cette rumeur
+s'apaisait a mesure que l'ombre sortait des taillis sur la mousse
+du chemin vert empourpre de couchant, et que les appels des
+coucous a tous les coins du bois traversaient de trilles de
+rossignols dans les lierres.
+
+Mais voici que la premiere installation faite et la surprise
+passee de cet apaisement des choses autour de lui, l'amant se
+reprenait a ses tourments de jalousie sterile et explorante. La
+brouille de sa maitresse avec Rosa, le depart de l'hotel avaient
+amene entre les deux femmes une explication a double entente
+monstrueuse, ravivant ses soupcons, ses plus troublantes
+inquietudes; et lorsqu'il s'en allait, qu'il apercevait du wagon
+leur maison basse, en rez-de-chaussee surmonte d'une lucarne
+ronde, son regard fouillait la muraille. Il se disait: "qui sait?"
+et cela le poursuivait jusque dans les paperasses de son bureau.
+
+Au retour, il lui faisait rendre compte de sa journee, de ses
+moindres actes, de ses preoccupations, le plus souvent
+indifferentes, qu'il surprenait d'un "a quoi penses-tu?... tout de
+suite...", craignant toujours qu'elle regrettat quelque chose ou
+quelqu'un de cet horrible passe, confesse par elle chaque fois
+avec la meme indeconcertable franchise.
+
+Au moins lorsqu'ils ne se voyaient que le dimanche, avides l'un de
+l'autre, il ne prenait pas le temps de ces perquisitions morales,
+outrageantes et minutieuses. Mais rapproches, avec la continuite
+de la vie a deux, ils se torturaient jusque dans leurs caresses,
+dans leurs plus intimes etreintes, agites de la sourde colere, du
+douloureux sentiment de l'irreparable; lui, s'epuisant a vouloir
+procurer a cette blasee d'amour une commotion qu'elle ignorat
+encore, elle prete au martyre pour donner une joie, qui n'eut pas
+ete a dix autres, n'y parvenant pas et pleurant de rage
+impuissante.
+
+Puis une detente se fit en eux; peut-etre la satiete. des sens
+dans le tiede enveloppement de la nature, ou plus simplement le
+voisinage des Hettema. C'est que, de tous les menages campes sur
+la banlieue parisienne, pas un peut-etre ne gouta jamais comme
+celui-la les libertes campagnardes, la joie de s'en aller vetus de
+loques, coiffes de chapeaux d'ecorce, madame sans corset, monsieur
+dans des espadrilles; de porter en sortant de table des croutes
+aux canards, des epluchures aux lapins, puis sarcler, ratisser,
+greffer, arroser.
+
+Oh! l'arrosage...
+
+Les Hettema s'y mettaient sitot que le mari rentre echangeait son
+costume de bureau contre une veste de Robinson; apres diner, ils
+s'y reprenaient encore, et la nuit venue depuis longtemps, dans le
+noir du petit jardin d'ou montait une buee fraiche de terre
+mouillee, on entendait le grincement de la pompe, les heurts des
+grands arrosoirs, et d'enormes souffles errant a toutes les
+plates-bandes avec un ruissellement qui semblait tomber du front
+des travailleurs dans leurs pommes d'arrosage, puis de temps en
+temps un cri de triomphe:
+
+-- J'en ai mis trente-deux aux pois gourmands!...
+
+-- Et moi quatorze aux balsamines!...
+
+Des gens qui ne se contentaient pas d'etre heureux, mais se
+regardaient l'etre, degustaient leur bonheur a vous en faire venir
+l'eau a la bouche; l'homme surtout, par la facon irresistible dont
+il racontait les joies de l'hivernage a deux:
+
+-- Ce n'est rien maintenant, mais vous verrez en decembre!... On
+rentre crotte, mouille, avec tous les embetements de Paris sur le
+dos; on trouve bon feu, bonne lampe, la soupe qui embaume et, sous
+la table, une paire de sabots remplis de paille. Non, voyez-vous,
+quand on s'est fourre une platee de choux et de saucisses, un
+quartier de gruyere tenu au frais sous le linge, quand on a verse
+la-dessus un litre de ginglard qui n'a pas passe par Bercy, libre
+de bapteme et d'entree, ce que c'est bon de tirer son fauteuil au
+coin du feu, d'allumer une pipe, en buvant son cafe arrose d'un
+caramel a l'eau-de-vie, et de piquer un chien en face l'un de
+l'autre, pendant que le verglas degouline sur les vitres... Oh! un
+tout petit chien, le temps de laisser passer le gros de la
+digestion... Apres on dessine un moment, la femme dessert, fait
+son petit train-train, la couverture, le moine, et quand elle est
+couchee, la place chaude, on tombe dans le tas, et ca vous fait
+par tout le corps une chaleur comme si l'on entrait tout entier
+dans la paille de ses sabots...
+
+Il en devenait presque eloquent de materialite, ce geant velu, a
+lourde machoire, si timide a l'ordinaire qu'il ne pouvait pas dire
+deux mots sans rougir et sans begayer.
+
+Cette timidite folle, d'un contraste comique avec cette barbe
+noire et cette envergure de colosse, avait fait son mariage et la
+tranquillite de sa vie. A vingt-cinq ans, debordant de vigueur et
+de sante, Hettema ignorait l'amour et la femme, quand un jour, a
+Nevers, apres un repas de corps, des camarades l'entrainerent a
+moitie gris dans une maison de filles et l'obligerent a faire son
+choix. Il sortit de la bouleverse, revint, choisit la meme,
+toujours, paya ses dettes, l'emmena, et s'effrayant a l'idee qu'on
+pourrait la lui prendre, qu'il faudrait recommencer une nouvelle
+conquete, il finit par l'epouser.
+
+-- Un menage legitime, mon cher... disait Fanny dans un rire de
+triomphe a Jean qui l'ecoutait terrifie... Et, de tous ceux que
+j'ai connus, c'est encore le plus propre, le plus honnete.
+
+Elle l'affirmait dans la sincerite de son ignorance, les menages
+legitimes ou elle avait pu penetrer ne meritant sans doute pas
+d'autre jugement; et toutes ses notions de la vie etaient aussi
+fausses et sinceres que celle-la.
+
+D'un calmant voisinage ces Hettema, l'humeur toujours egale,
+capables meme de services pas trop derangeants, ayant surtout
+l'horreur des scenes, des querelles ou il faut prendre parti, et
+en general de tout ce qui peut troubler une heureuse digestion. La
+femme essayait d'initier Fanny a l'elevage des poules et des
+lapins, aux joies salubres de l'arrosage, mais inutilement.
+
+La maitresse de Gaussin, faubourienne passee par les ateliers,
+n'aimait la campagne qu'en echappees, en parties, comme un endroit
+ou l'on peut crier, se rouler, se perdre avec son amant. Elle
+detestait l'effort, le travail; et ses six mois de gerance ayant
+epuise pour longtemps ses facultes actives, elle s'amollissait
+dans une torpeur vague, une griserie de bien-etre et de plein air
+qui lui otait presque la force de s'habiller, de se coiffer, ou
+meme d'ouvrir son piano.
+
+Le soin de leur interieur laisse tout entier a une menagere du
+pays, quand, le soir venu, elle resumait sa journee pour la
+raconter a Jean, elle ne trouvait rien qu'une visite a Olympe, des
+potins par-dessus la cloture, et des cigarettes, des tas de
+cigarettes dont les debris salissaient le marbre devant la
+cheminee. Deja six heures!... A peine le temps de passer une robe,
+de piquer une fleur a son corsage pour aller au-devant de lui par
+le chemin vert...
+
+Mais avec les brouillards, les pluies d'automne, la nuit qui
+tombait de bonne heure, elle eut plus d'un pretexte pour ne pas
+sortir; et souvent il la surprenait au retour dans une de ces
+gandouras de laine blanche a grands plis qu'elle mettait le matin,
+les cheveux releves comme quand il etait parti. Il la trouvait
+charmante ainsi, la nuque restee jeune, sa chair tentante et
+soignee qu'il sentait toute prete, sans entraves. Pourtant cet
+aveulissement le choquait, l'effrayait comme un danger.
+
+Lui-meme, apres un grand effort de travail pour augmenter un peu
+leurs ressources sans recourir a Castelet, des veillees passees
+sur des plans, des reproductions de pieces d'artillerie, de
+caissons, de fusils nouveau modele qu'il dessinait au compte
+d'Hettema, se sentit envahi tout a coup par cette influence
+dissolvante de la campagne et de la solitude a laquelle se
+laissent prendre les plus forts, les plus actifs, et dont sa
+premiere enfance dans un coin perdu de nature avait mis en lui le
+germe engourdissant.
+
+Et la materialite de leurs gros voisins aidant, se communiquant a
+eux dans de perpetuelles allees et venues d'une maison a l'autre,
+avec un peu de leur abaissement moral et de leur appetit
+monstrueux, Gaussin et sa maitresse en vinrent eux aussi a
+discuter gravement la question des repas et l'heure du coucher.
+Cesaire ayant envoye une piece de son vin de grenouille, ils
+passerent tout un dimanche a le mettre en bouteilles, la porte de
+leur petit caveau ouverte sur le dernier soleil de l'annee, un
+ciel bleu ou couraient des nuees roses, d'un rose de bruyere des
+bois. L'heure n'etait pas loin des sabots remplis de paille
+chaude, ni du petit somme a deux, de chaque cote d'un feu de
+souches. Heureusement il leur arriva une distraction.
+
+Il la trouva un soir tres emue. Olympe venait de lui raconter
+l'histoire d'un pauvre petit enfant, eleve au Morvan par une
+grand-mere. Le pere et la mere a Paris, marchands de bois,
+n'ecrivaient plus, ne payaient plus depuis des mois. La grand-mere
+morte subitement, des mariniers avaient ramene le mioche par le
+canal de l'Yonne pour le remettre a ses parents; mais, plus
+personne. Le chantier ferme, la mere partie avec un amant, le pere
+ivrogne, failli, disparu... Ils vont bien les menages
+legitimes!... Et voila le pauvre petit, six ans, un amour, sans
+pain ni vetements, a la rue.
+
+Elle s'emouvait jusqu'aux larmes, puis tout a coup:
+
+-- Si nous le prenions... veux-tu?
+
+-- Quelle folie!
+
+-- Pourquoi?...
+
+Et, de bien pres, le calinant:
+
+-- Tu sais comme j'ai desire un enfant de toi; on eleverait celui-
+la, on l'instruirait. ces petits qu'on ramasse, au bout d'un temps
+on les aime comme s'ils etaient a vous...
+
+Elle invoquait aussi la distraction que ce serait pour elle, seule
+tout le jour a s'abetir en remuant des tas de vilaines idees. Un
+enfant, c'est une sauvegarde. Puis, le voyant effraye de la
+depense:
+
+-- Mais ce n'est rien, la depense... Songe donc, a six ans!... on
+l'habillera avec tes vieux effets... Olympe, qui s'y entend,
+m'assurait que nous ne nous en apercevrions meme pas.
+
+-- Que ne le prend-elle alors! dit Jean avec la mauvaise humeur de
+l'homme qui se sent vaincu par sa propre faiblesse.
+
+Il essaya pourtant de resister, a l'aide de l'argument decisif:
+
+-- Et quand je ne serai plus la?...
+
+Il en parlait rarement de ce depart pour ne pas attrister Fanny,
+mais y pensait, s'en rassurait contre les dangers du menage et les
+tristes confidences de De Potter.
+
+-- Quelle complication que cet enfant, quelle charge pour toi dans
+l'avenir!...
+
+Les yeux de Fanny se voilerent:
+
+-- Tu te trompes, m'ami, ce serait quelqu'un a qui parler de toi,
+une consolation, une responsabilite aussi qui me donnerait la
+force de travailler, de reprendre gout a l'existence...
+
+Il reflechit une minute, la vit toute seule, dans la maison vide:
+
+-- Ou est-il, ce petit?
+
+-- Au Bas-Meudon, chez un marinier qui l'a recueilli pour quelques
+jours... Apres, c'est l'hospice, l'assistance.
+
+-- Eh bien! va le chercher, puisque tu y tiens...
+
+Elle lui sauta au cou, et d'une joie d'enfant tout le soir, fit de
+la musique, chanta, heureuse, exuberante, transfiguree. Le
+lendemain, en wagon, Jean parla de leur decision au gros Hettema
+qui paraissait instruit de l'affaire, mais desireux de ne pas s'en
+meler. Enfonce dans son coin et dans la lecture du _Petit
+Journal_, il begayait du fond de sa barbe:
+
+-- Oui, je sais... ce sont ces dames... ca ne me regarde pas...
+
+Et montrant sa tete au-dessus de la feuille depliee:
+
+-- Votre femme me parait tres romanesque, dit-il.
+
+Romanesque ou non, elle etait le soir consternee, a genoux, une
+assiette de soupe a la main, essayant d'apprivoiser le petit gars
+morvandiau, qui debout, dans une pose de recul, la tete basse, une
+tete enorme aux cheveux de chanvre, refusait energiquement de
+parler, de manger, meme de montrer sa figure et repetait d'une
+forte voix etranglee et monotone:
+
+-- Voir _menine_, voir _menine_.
+
+-- _Menine_, c'est sa grand-mere, je pense... Depuis deux heures,
+je n'ai pas pu en tirer autre chose.
+
+Jean s'y mit aussi a vouloir lui faire avaler sa soupe, mais sans
+succes. Et ils restaient la, agenouilles tous deux a sa hauteur,
+tenant l'un l'assiette, l'autre la cuiller, comme devant un agneau
+malade, a repeter des encouragements, des mots de tendresse pour
+le decider.
+
+-- Mettons-nous a table, peut-etre nous l'intimidons; il mangera
+si nous ne le regardons plus...
+
+Mais il continua a se tenir immobile, ahuri, repetant sa plainte
+de petit sauvage, "voir menine", qui leur dechirait le coeur,
+jusqu'a ce qu'il se fut endormi, debout contre le buffet, et si
+profondement qu'ils purent le deshabiller, le coucher dans la
+lourde _berce_ campagnarde empruntee a un voisin, sans qu'il
+ouvrit l'oeil une seconde.
+
+"Vois comme il est beau..." disait Fanny tres fiere de son
+acquisition; et elle forcait Gaussin a admirer ce front tetu, ces
+traits fins et delicats sous leur hale paysan, cette perfection de
+petit corps aux reins rables, aux bras pleins, aux jambes de petit
+faune, longues et nerveuses, deja duvetees dans le bas. Elle
+s'oubliait a contempler cette beaute d'enfant.
+
+"Couvre-le donc, il va avoir froid..." dit Jean dont la voix la
+fit tressaillir, comme tiree d'un reve; et tandis qu'elle le
+bordait tendrement, le petit avait de longs soupirs sanglotes, une
+houle de desespoir malgre le sommeil.
+
+La nuit, il se mit a parler tout seul:
+
+-- _Guerlaude me_, _menine_...
+
+-- Qu'est-ce qu'il dit?... ecoute...
+
+Il voulait etre _guerlaude_; mais que signifiait ce mot patois?
+Jean, a tout hasard, allongea le bras et se mit a remuer la lourde
+couchette; a mesure l'enfant se calmait et il se rendormit en
+tenant dans sa grosse petite main rugueuse, la main qu'il croyait
+etre celle de sa "menine", morte depuis quinze jours.
+
+Ce fut comme un chat sauvage dans la maison, qui griffait,
+mordait, mangeait a part des autres, avec des grondements quand on
+s'approchait de son ecuelle; les quelques mots qu'on en tirait
+etaient d'un langage barbare de bucherons morvandiaux, que jamais
+sans les Hettema, du meme pays que lui, personne n'aurait pu
+comprendre. Pourtant, a force de bons soins, de douceur, on
+parvint a l'apprivoiser un peu, "un pso", comme il disait. Il
+consentit a changer les guenilles dans lesquelles on l'avait amene
+contre les vetements chauds et propres dont l'approche, les
+premiers jours, le faisait "querrier" de fureur, en vrai chacal
+qu'on voudrait affubler d'un manteau de levrette. Il apprit a
+manger a table, l'usage de la fourchette et de la cuiller, et a
+repondre, quand on lui demandait son nom, qu'au pays "i li dision
+Josaph".
+
+Quant a lui donner les moindres notions elementaires, il n'y
+fallait pas songer encore. Eleve en plein bois, sous une hutte de
+charbonnage, la rumeur d'une nature bruissante et fourmillante
+hantait sa caboche dure de petit sylvain, comme le bruit de la mer
+la spirale d'un coquillage; et nul moyen d'y faire entrer autre
+chose, ni de le garder a la maison, meme par les temps les plus
+durs. Dans la pluie, la neige, quand les arbres denudes se
+dressaient en coraux de givre, il s'echappait, battait les
+buissons, fouillait les terriers avec d'adroites cruautes de furet
+chasseur, et lorsqu'il rentrait, rabattu par la faim, il y avait
+toujours dans sa veste de futaine mise en loques, dans la poche de
+sa petite culotte crottee jusqu'au ventre, quelque bete engourdie
+ou morte, oiseau, taupe, mulot, ou, a defaut, des betteraves, des
+pommes de terre arrachees dans les champs.
+
+Rien ne pouvait vaincre ces instincts braconniers et chapardeurs,
+compliques d'une manie paysanne, d'enfouir toutes sortes de menus
+objets luisants, boutons de cuivre, perles de jais, papier de
+plomb du chocolat, que Josaph ramassait en fermant la main,
+emportait vers des cachettes de pie voleuse. Tout ce butin prenait
+pour lui un nom vague et generique, la denree, qu'il prononcait
+_denraie_; et ni raisonnements, ni taloches n'auraient pu
+l'empecher de faire sa _denraie_ aux depens de tout et de tous.
+
+Les Hettema seuls y mettaient bon ordre, le dessinateur gardant a
+portee de sa main, sur sa table autour de laquelle rodait le petit
+sauvage attire par les compas, les crayons de couleur, un fouet a
+chien qu'il lui faisait claquer aux jambes. Mais ni Jean ni Fanny
+n'eussent use de menaces pareilles, quoique le petit se montrat,
+vis-a-vis d'eux, sournois, mefiant, inapprivoisable meme aux
+gateries tendres, comme si la _menine_, en mourant, l'eut prive de
+toute expansion affective. Fanny, "parce qu'elle puait bon",
+parvenait encore a le garder un moment sur ses genoux, tandis que
+pour Gaussin, cependant tres doux avec lui, c'etait toujours la
+bete fauve de l'arrivee, le regard mefiant, les griffes tendues.
+
+Cette repulsion invincible et presque instinctive de l'enfant, la
+malice curieuse de ses petits yeux bleus aux cils d'albinos, et
+surtout l'aveugle et subite tendresse de Fanny pour cet etranger
+tout a coup tombe dans leur vie, troublaient l'amant d'un soupcon
+nouveau. C'etait peut-etre un enfant a elle, eleve en nourrice ou
+chez sa belle-mere; et la mort de Machaume apprise vers cette
+epoque semblait une coincidence pour justifier son tourment.
+Parfois, la nuit, quand il tenait cette petite main cramponnee a
+la sienne, -- car l'enfant dans le vague du sommeil et du reve
+croyait toujours la tendre a _menine_, -- il l'interrogeait de
+tout son trouble interieur et inavoue: "D'ou viens-tu? Qui es-tu?"
+esperant deviner, communique par la chaleur du petit etre, le
+mystere de sa naissance.
+
+Mais son inquietude tomba, sur un mot du pere Legrand qui venait
+demander qu'on l'aidat a payer un entourage a sa defunte et criait
+a sa fille en apercevant la berce de Josaph:
+
+-- Tiens! un gosse!... tu dois etre contente!... Toi qui n'as
+jamais pu en decrocher un.
+
+Gaussin fut si heureux, qu'il paya l'entourage, sans demander a
+voir les devis, et retint le pere Legrand a dejeuner.
+
+Employe dans les tramways de Paris a Versailles, injecte de vin et
+d'apoplexie, mais toujours vert et de belle mine sous son chapeau
+de cuir bouilli entoure pour la circonstance d'une lourde ganse de
+crepe qui en faisait un vrai chapeau de croque-mort, le vieux
+cocher parut enchante de l'accueil du monsieur de sa fille, et
+revint de temps en temps manger la soupe avec eux. Ses cheveux
+blancs de polichinelle sur sa face rase et tumefiee, ses airs de
+pochard majestueux, le respect qu'il portait a son fouet, le
+posant, le calant dans un coin sur avec des precautions de
+nourrice, impressionnaient beaucoup l'enfant; et tout de suite le
+vieux et lui furent en grande intimite. Un jour qu'ils achevaient
+de diner tous ensemble, les Hettema vinrent les surprendre:
+
+"Ah! pardon, vous etes en famille..." fit la femme en minaudant,
+et le mot frappa Jean au visage, humiliant comme un soufflet.
+
+Sa famille!... Cet enfant trouve qui ronflait la tete sur la
+nappe, ce vieux forban ramolli, la pipe en coin de bouche, la voix
+poisseuse, expliquant pour la centieme fois que deux sous de fouet
+lui duraient six mois et que, depuis vingt ans, il n'avait pas
+change de manche!... Sa famille, allons donc!... pas plus qu'elle
+n'etait sa femme, cette Fanny Legrand, vieille et fatiguee,
+avachie sur ses coudes dans la fumee des cigarettes... Avant un
+an, tout cela disparaitrait de sa vie, avec le vague de rencontres
+de voyage, de convives de table d'hote.
+
+Mais a d'autres moments cette idee de depart qu'il invoquait comme
+excuse a sa faiblesse, des qu'il se sentait dechoir, tire en bas,
+cette idee, au lieu de le rassurer, de le soulager, lui faisait
+sentir les liens multiples serres autour de lui, quel dechirement
+ce serait que ce depart, non pas une rupture, mais dix ruptures,
+et qu'il lui en couterait de lacher cette petite main d'enfant qui
+la nuit s'abandonnait dans la sienne. Jusqu'a La Balue, le loriot
+sifflant et chantant dans sa cage trop petite qu'on devait
+toujours lui changer et ou il courbait le dos comme le vieux
+cardinal dans sa prison de fer; oui, La Balue lui-meme avait pris
+un petit coin de son coeur, et ce serait une souffrance que l'oter
+de la.
+
+Elle approchait pourtant, cette inevitable separation; et le
+splendide mois de juin, qui mettait la nature en fete, serait
+probablement le dernier qu'ils passeraient ensemble. Est-ce cela
+qui la rendait nerveuse, irritable, ou l'education de Josaph
+entreprise d'une ardeur subite, au grand ennui du petit Morvandiau
+qui restait des heures devant ses lettres, sans les voir ni les
+prononcer, le front ferme d'une barre comme les battants d'une
+cour de ferme? De jour en jour, ce caractere de femme s'exaltait
+en violences et en pleurs dans des scenes sans cesse renouvelees,
+bien que Gaussin s'appliquat a l'indulgence; mais elle etait si
+injurieuse, il montait de sa colere une telle vase de rancune et
+de haine contre la jeunesse de son amant, son education, sa
+famille, l'ecart que la vie allait agrandir entre leurs deux
+destinees, elle s'entendait si bien a le piquer aux points
+sensibles, qu'il finissait par s'emporter aussi et repondre.
+
+Seulement sa colere a lui gardait une reserve, une pitie d'homme
+bien eleve, des coups qu'il ne portait pas, comme trop douloureux
+et faciles, tandis qu'elle se lachait dans ses fureurs de fille,
+sans responsabilite, ni pudeur, faisait arme de tout, epiant sur
+le visage de sa victime avec une joie cruelle la contraction de
+souffrance qu'elle occasionnait, puis tout a coup tombant dans ses
+bras et implorant son pardon.
+
+La physionomie des Hettema, temoins de ces querelles eclatant
+presque toujours a table, au moment assis et installe de decouvrir
+la soupiere ou de mettre le couteau dans le roti, etait a peindre.
+Ils echangeaient par-dessus la table servie un regard de comique
+effarement. Pourrait-on manger, ou le gigot allait-il voler par le
+jardin avec le plat, la sauce et l'etuvee de haricots?
+
+"Surtout pas de scene!..." disaient-ils a chaque fois qu'il etait
+question de se reunir; et c'est le mot dont ils accueillaient une
+offre de dejeuner ensemble en foret, que Fanny leur jetait un
+dimanche par-dessus le mur... Oh, non! on ne se disputerait pas
+aujourd'hui, il faisait trop beau!... Et elle courut habiller
+l'enfant, remplir les paniers.
+
+Tout etait pret, on partait, quand le facteur apporta une lettre
+chargee dont la signature retint Gaussin en arriere. Il rejoignit
+la bande a l'entree du bois, et tout bas a Fanny:
+
+-- C'est de l'oncle... Il est ravi... Une recolte superbe, vendue
+sur pied... Il renvoie les huit mille francs de Dechelette, avec
+bien des compliments et remerciements a sa niece.
+
+-- Oui, sa niece!... a la mode de Gascogne... Vieille carotte,
+va... dit Fanny qui ne conservait guere d'illusions sur les oncles
+du Midi; puis, toute joyeuse: Il va falloir placer cet argent...
+
+Il la regarda stupefait, l'ayant toujours connue tres scrupuleuse
+sur les questions de probite monnayee...
+
+-- Placer?... mais ce n'est pas a toi...
+
+-- Tiens, au fait, je ne t'ai pas dit...
+
+Elle rougit, avec ce regard qui se ternissait a la moindre
+alteration de la verite... Ce bon enfant de Dechelette ayant
+appris ce qu'ils faisaient pour Joseph, lui avait ecrit que cet
+argent les aiderait a elever le petit.
+
+-- Puis tu sais, si ca t'ennuie, on les lui rendra, ses huit mille
+francs; il est a Paris...
+
+La voix des Hettema, qui discretement avaient pris l'avance,
+retentit sous les arbres:
+
+-- A droite ou a gauche?
+
+-- A droite, a droite... aux Etangs!..." cria Fanny, puis, tournee
+vers son amant: Voyons, tu ne vas pas recommencer a te devorer
+pour des betises... nous sommes un vieux menage, que diable!...
+
+Elle connaissait cette paleur tremblee de ses levres, ce coup
+d'oeil au petit, l'interrogeant des pieds a la tete; mais cette
+fois ce ne fut qu'une velleite de violence jalouse. Il en arrivait
+maintenant aux lachetes de l'habitude, aux concessions pour la
+paix. "Quel besoin de me torturer, d'aller au fond des choses?...
+Si cet enfant est a elle, quoi de plus simple qu'elle l'ait pris,
+en me cachant la verite, apres toutes les scenes, les
+interrogatoires que je lui ai fait subir!... Vaut-il pas mieux
+accepter ce qui est et passer tranquillement les quelques mois qui
+nous restent?..."
+
+Et par les chemins vallonnes du bois il s'en allait portant leur
+dejeuner de cantine dans son lourd panier drape de blanc, resigne,
+las, le dos rond d'un vieux jardinier, tandis que devant lui la
+mere et l'enfant marchaient ensemble, Josaph endimanche et gauche
+dans un complet de la _Belle-Jardiniere_ qui l'empechait de
+courir, elle, en peignoir clair, tete et cou nus sous un parasol
+japonais, la taille epaissie, la marche veule, et dans ses beaux
+cheveux en torsades, une grande meche blanche qu'elle ne se
+donnait plus la peine de cacher.
+
+En avant et plus bas, se tassait dans la pente de l'allee le
+couple Hettema, coiffe de gigantesques chapeaux de paille pareils
+a ceux des cavaliers Touaregs, vetu de flanelle rouge, charge de
+victuailles, d'engins de peche, filets, balances a ecrevisses, et
+la femme, pour alleger son mari, portant vaillamment en sautoir
+sur sa poitrine de colosse le cor de chasse sans lequel il n'y
+avait pas de promenade en foret possible pour le dessinateur. En
+marchant, le menage chantait:
+
+_J'aime entendre la rame_
+_Le soir battre les flots;_
+_J'aime le cerf qui brame..._
+
+Le repertoire d'Olympe etait inepuisable de ces sentimentalites de
+la rue; et quand on se figurait ou elle les avait ramassees, dans
+quelle demi-ombre honteuse de persiennes closes, a combien
+d'hommes elle les avait chantees, la serenite du mari accompagnant
+a la tierce prenait une extraordinaire grandeur. Le mot du
+grenadier a Waterloo: "Ils sont trop..." devait etre celui de la
+philosophique indifference de cet homme.
+
+Pendant que Gaussin reveur regardait l'enorme couple s'enfoncer
+dans un creux de vallon ou lui-meme s'engageait a sa suite, un
+grincement de roues montait l'allee avec une volee de fous rires,
+de voix enfantines; et tout a coup parut, a quelques pas de lui,
+un chargement de fillettes, rubans et cheveux flottants dans une
+charrette anglaise trainee par un petit ane, qu'une jeune fille,
+guere plus agee que les autres, tirait par la bride sur ce chemin
+difficile.
+
+Il etait aise de voir que Jean faisait partie de la bande dont les
+tournures heteroclites, la grosse dame surtout, ceinturee d'un cor
+de chasse, avaient anime le petit monde d'une gaiete
+inextinguible; aussi la jeune fille essaya-t-elle d'imposer
+silence aux enfants une minute. Mais ce nouveau chapeau Touareg
+dechaina plus fort leur folie moqueuse, et en passant devant
+l'homme qui se rangeait pour laisser de la place a la petite
+charrette, un joli sourire un peu gene lui demandait grace et
+s'etonnait naivement de trouver au vieux jardinier une figure si
+douce et si jeune.
+
+Il salua timidement, rougit sans trop savoir de quelle honte; et
+l'attelage s'arretant en haut de la cote a une croiserie de
+chemins, avec un ramage de petites voix qui lisaient tout haut les
+noms du poteau indicateur a demi-effaces par les pluies... _Route
+des Etangs_, _Chene du grand veneur_, _Fausses reposes_, _Chemin
+de_ _Velizy_..., Jean se retourna pour voir disparaitre dans
+l'allee verte etoilee de soleil et tapissee de mousse, ou les
+roues filaient sur du velours, ce tourbillon de blonde jeunesse,
+cette charretee de bonheur aux couleurs du printemps, aux rires en
+fusees sous les branches.
+
+La trompe d'Hettema, furieuse, le tira brusquement de son reve.
+Ils etaient installes au bord de l'etang, en train de deballer les
+provisions; et de loin on voyait refletees par l'eau claire la
+nappe blanche sur l'herbe rase, et les vareuses de flanelle rouge
+eclatant dans la verdure comme des vestes de piqueur.
+
+"Arrivez donc... c'est vous qui avez le homard", criait le gros
+homme; et la voix nerveuse de Fanny:
+
+-- C'est la petite Bouchereau qui t'a arrete en route?...
+
+Jean tressaillit a ce nom de Bouchereau qui le ramenait a
+Castelet, pres du lit de sa mere malade.
+
+-- Mais oui, dit le dessinateur lui prenant le panier des mains...
+la grande, celle qui conduisait, c'est la niece du medecin... Une
+fille de son frere qu'il a prise chez lui. Ils habitent Velizy
+pendant l'ete... Elle est jolie.
+
+-- Oh! jolie... l'air effronte, surtout...
+
+Et Fanny, coupant le pain, epiait son amant, inquiete de ses yeux
+distraits.
+
+Mme Hettema, tres grave, deballant le jambon, blamait fort cette
+facon de laisser des jeunes filles courir les bois en liberte.
+
+-- Vous me direz que c'est le genre anglais, et que celle-ci a ete
+elevee a Londres..., mais c'est egal, ca n'est vraiment pas
+convenable.
+
+-- Non, mais tres commode pour les aventures!
+
+-- Oh! Fanny...
+
+-- Pardon, j'oubliais... Monsieur croit aux innocentes...
+
+-- Voyons, si l'on dejeunait... fit Hettema qui commencait a
+s'effrayer.
+
+Mais il fallait qu'elle lachat tout ce qu'elle savait des jeunes
+filles du monde. Elle avait de belles histoires la dessus..., les
+couvents, les pensionnats, c'etait du propre... Elles sortaient de
+la epuisees, fletries, avec le degout de l'homme; pas meme
+capables de faire des enfants.
+
+-- Et c'est alors qu'on vous les donne, tas de jobards... Une
+ingenue!... Comme s'il y avait des ingenues; comme si du monde ou
+pas du monde, toutes les filles ne savaient pas, de naissance, de
+quoi il retourne... Moi, d'abord, a douze ans, je n'avais plus
+rien a apprendre... vous non plus, n'est-ce pas, Olympe?
+
+-- ... naturellement... dit Mme Hettema avec un haussement
+d'epaules; mais le sort du dejeuner la preoccupait surtout, en
+entendant Gaussin qui se montait, declarer qu'il y avait jeunes
+filles et jeunes filles, et qu'on trouverait encore dans les
+familles...
+
+-- Ah! oui, la famille, ripostait sa maitresse d'un air de mepris,
+parlons-en...; surtout de la tienne.
+
+-- Tais-toi... Je te defends...
+
+-- Bourgeois!
+
+-- Drolesse!... Heureusement ca va finir... Je n'en ai plus pour
+longtemps a vivre avec toi...
+
+-- Va, va, file, c'est moi qui serai contente...
+
+Ils s'injuriaient en pleine figure, devant la curiosite mauvaise
+de l'enfant a plat ventre dans l'herbe, quand une effroyable
+sonnerie de trompe, centuplee en echo par l'etang, les masses
+etagees du bois, couvrit tout a coup leur querelle.
+
+"En avez-vous assez?... En voulez-vous encore?" et rouge, le cou
+gonfle, le gros Hettema, n'ayant trouve que ce moyen de les faire
+taire, attendait, l'embouchure aux levres, le pavillon menacant.
+
+
+IX
+
+D'habitude leurs facheries ne duraient guere, fondues a un peu de
+musique, aux calines effusions de Fanny; mais, cette fois, il lui
+en voulut serieusement, et plusieurs jours de suite garda le meme
+pli au front, le meme silence de rancune, s'installant a dessiner
+sitot les repas, se refusant a toute sortie avec elle.
+
+C'etait comme une honte subite de l'abjection ou il vivait, la
+crainte de rencontrer encore la petite charrette montant l'allee
+et ce limpide sourire de jeunesse auquel il songeait constamment.
+Puis, avec un brouillement de reve qui s'en va, de decor qui se
+casse pour les changements a vue d'une feerie, l'apparition devint
+confuse, se perdit dans son lointain de bois, et Jean ne la revit
+plus. Seulement il lui resta un fond de tristesse dont Fanny crut
+savoir la cause, et resolut d'avoir raison....
+
+-- C'est fait, lui dit-elle un jour toute joyeuse... J'ai vu
+Dechelette... Je lui ai rendu l'argent... Il trouve, comme toi,
+que c'est plus convenable ainsi; je me demande pourquoi, par
+exemple... Enfin, ca y est... Plus tard, quand je serai seule, il
+pensera au petit... Es-tu content?... M'en veux-tu toujours?
+
+Et elle lui raconta sa visite rue de Rome, son etonnement de
+trouver au lieu du caravanserail bruyant et fou, traverse de
+bandes en delire, une maison bourgeoise paisible, gardee d'une
+consigne tres severe. Plus de galas, plus de bals masques; et
+l'explication de ce changement, dans ces mots a la craie que
+quelque parasite econduit et furieux avait ecrits sur la petite
+entree de l'atelier: _Ferme pour cause de collage_.
+
+-- Et c'est la verite, mon cher... Dechelette en arrivant s'est
+toque d'une fille de skating, Alice Dore; il l'a prise avec lui
+depuis un mois, en menage, absolument en menage... Une petite
+femme bien gentille, bien douce, un joli mouton... Ils ne font
+guere de bruit a eux deux... J'ai promis que nous irions les voir;
+ca nous changera un peu du cor de chasse et des barcarolles...
+C'est egal, dis donc, le philosophe avec ses theories... Pas de
+lendemain, pas de collage... Ah! je l'ai joliment blague!
+
+Jean se laissa conduire chez Dechelette qu'il n'avait pas revu
+depuis leur rencontre a la Madeleine. On l'eut bien surpris alors,
+en lui disant qu'il en arriverait a frequenter sans degout ce
+cynique et dedaigneux amant de sa maitresse, a devenir presque son
+ami. Des la premiere visite, lui-meme s'etonnait de se sentir si a
+l'aise, charme par la douceur de cet homme au bon rire d'enfant
+dans sa barbe de cosaque, et d'une serenite d'humeur que
+n'alteraient pas les cruelles crises de foie qui plombaient son
+teint, le tour de ses yeux.
+
+Et comme on comprenait bien la tendresse qu'il inspirait a cette
+Alice Dore, aux longues mains molles et blanches, a
+l'insignifiante beaute blonde, que relevait l'eclat de sa chair de
+Flamande, aussi doree que son nom; de l'or dans les cheveux, dans
+les prunelles, frangeant les cils, pailletant la peau jusque sous
+les ongles.
+
+Ramassee par Dechelette sur l'asphalte du skating, parmi les
+grossieretes, les brutalites de la traite, les tourbillons de
+fumee que l'homme crache, avec un chiffre, dans le maquillage de
+la fille, la politesse de celui-ci l'avait attendrie et surprise.
+Elle se retrouva femme, de pauvre betail a plaisir qu'elle etait,
+et quand il voulut la renvoyer au matin, conformement a ses
+principes, avec un bon dejeuner et quelques louis, elle eut le
+coeur si gros, lui demanda si doucement, si desirement "garde-moi
+encore..." qu'il ne se sentit pas le courage de refuser. Depuis,
+moitie respect humain, moitie lassitude, il tenait sa porte close
+sur cette lune de miel de hasard, qu'il passait au frais et au
+calme de son palais d'ete si bien amenage pour le confortable; et
+ils vivaient ainsi tres heureux, elle de ces egards tendres
+qu'elle n'avait jamais connus, lui du bonheur qu'il donnait a ce
+pauvre etre et de sa reconnaissance naive, subissant aussi sans
+qu'il s'en rendit compte, et pour la premiere fois, le charme
+penetrant d'une intimite de femme, le mysterieux sortilege de la
+vie a deux, dans une conformite de bonte et de douceur.
+
+Pour Gaussin, l'atelier de la rue de Rome fut une diversion au
+milieu bas et mesquin ou trainait sa vie de petit employe en faux
+menage; il aimait la conversation de ce savant aux gouts
+d'artiste, de ce philosophe en robe persane, legere et lache comme
+sa doctrine, ces recits de voyages que Dechelette esquissait avec
+le moins de mots possible, et si bien a leur place parmi les
+tentures orientales, les Bouddhas dores, les chimeres de bronze,
+le luxe exotique de ce hall immense ou le jour tombait d'un haut
+vitrage, vraie lumiere de fond de parc, remuee par le feuillage
+grele des bambous, les palmes decoupees des fougeres
+arborescentes, et les enormes feuilles des strilligias melees a
+des philodendrons aux minces flexibilites de plantes d'eau,
+cherchant l'ombre et l'humide.
+
+Le dimanche surtout, avec cette large baie sur une rue deserte du
+Paris d'ete, le frisson des feuilles, l'odeur de terre fraiche au
+pied des plantes, c'etait la campagne et le sous-bois presque
+autant qu'a Chaville, moins la promiscuite et la trompe des
+Hettema. Il ne venait jamais de monde; une fois pourtant Gaussin
+et sa maitresse, arrivant pour diner, entendirent des l'entree
+l'animation de plusieurs voix. Le jour baissait, on prenait le
+raki dans la serre, et la discussion semblait vive:
+
+-- Et moi je trouve que cinq ans de Mazas, le nom perdu, la vie
+detruite, c'est assez payer cher un coup de passion et de folie...
+Je signerai votre petition, Dechelette.
+
+-- C'est Caoudal... dit Fanny tout bas, en tressaillant.
+
+Quelqu'un repondait avec la secheresse cassante d'un refus:
+
+-- Moi, je ne signe rien, n'acceptant aucune solidarite avec ce
+drole...
+
+-- La Gournerie, maintenant...
+
+Et Fanny, serree contre son amant, murmurait:
+
+-- Allons-nous-en, si ca t'ennuie de les voir...
+
+-- Pourquoi donc! mais pas du tout...
+
+En realite, il ne se rendait pas bien compte de l'impression qu'il
+aurait a se trouver en face de ces hommes, mais il ne voulait pas
+reculer devant l'epreuve, desireux peut-etre de savoir le degre
+actuel de cette jalousie qui avait fait son miserable amour.
+
+"Allons!" dit-il, et ils se montrerent dans une lumiere rose de
+fin de jour, eclairant les cranes chauves, les barbes grisonnantes
+des amis de Dechelette jetes sur les divans bas, autour d'une
+table d'Orient en escabeau ou tremblait, dans cinq ou six verres,
+la liqueur anisee et laiteuse qu'Alice etait en train de verser.
+Les femmes s'embrasserent:
+
+-- Vous connaissez ces messieurs, Gaussin? demanda Dechelette, au
+mouvement berceur de son fauteuil a bascule.
+
+S'il les connaissait!... Deux au moins lui etaient familiers a
+force d'avoir devisage pendant des heures leurs portraits aux
+vitrines de celebrites. Comme ils l'avaient fait souffrir, quelle
+haine il s'etait sentie contre eux, une haine de succession, une
+rage a sauter dessus, a leur manger la figure, lorsqu'il les
+rencontrait dans la rue!... Mais Fanny disait bien que cela lui
+passerait; maintenant c'etait pour lui des visages de
+connaissance, presque des parents, des oncles lointains qu'il
+retrouvait.
+
+"Toujours beau, le petit!..." dit Caoudal, allonge de toute sa
+taille geante et tenant un ecran au-dessus de ses paupieres pour
+les garantir du vitrage. "Et Fanny, voyons?..." Il se leva sur le
+coude, cligna ses yeux d'expert:
+
+-- La figure tient encore; mais la taille, tu fais bien de la
+ficeler... enfin, console-toi, ma fille, La Gournerie est encore
+plus gros que toi.
+
+Le poete pinca dedaigneusement ses levres minces. Assis a la
+turque sur une pile de coussins -- depuis son voyage en Algerie il
+pretendait ne pouvoir se tenir autrement --, enorme, empate,
+n'ayant plus d'intelligent que son front solide sous une foret
+blanche, et son dur regard de negrier, il affectait avec Fanny une
+reserve mondaine, une politesse exageree, comme pour donner une
+lecon a Caoudal.
+
+Deux paysagistes a tetes halees et rustiques completaient la
+reunion; eux aussi connaissaient la maitresse de Jean, et le plus
+jeune lui dit dans un serrement de main:
+
+-- Dechelette nous a conte l'histoire de l'enfant, c'est tres
+gentil ce que vous avez fait la, ma chere.
+
+-- Oui, fit Caoudal a Gaussin, oui, tres chic, l'adoption... Pas
+province du tout.
+
+Elle semblait embarrassee de ces eloges, quand on buta contre un
+meuble dans l'atelier obscur, et une voix, demanda:
+
+-- Personne?
+
+Dechelette dit:
+
+-- Voila Ezano.
+
+Celui-la, Jean ne l'avait jamais vu; mais il savait quelle place
+ce boheme, ce fantaisiste, aujourd'hui range, marie, chef de
+division aux Beaux-Arts, avait tenue dans l'existence de Fanny
+Legrand, et il se souvenait d'un paquet de lettres passionnees et
+charmantes. Un petit homme s'avanca, creuse, desseche, la demarche
+raide, qui donnait la main de loin, tenait les gens a distance par
+une habitude d'estrade, de figuration administrative. Il parut
+tres surpris de voir Fanny, surtout de la retrouver belle apres
+tant d'annees:
+
+"Tiens!... Sapho..." et une rougeur furtive egaya ses pommettes.
+
+Ce nom de Sapho qui la rendait au passe, la rapprochait de tous
+ses anciens, causa une certaine gene.
+
+"Et M. d'Armandy qui nous l'a amenee..." fit Dechelette vivement
+pour prevenir le nouveau venu. Ezano salua; on se mit a causer.
+Fanny rassuree de voir comme son amant prenait les choses, et
+fiere de lui, de sa beaute, de sa jeunesse, devant des artistes,
+des connaisseurs, se montra tres gaie, tres en verve. Toute a sa
+passion presente, a peine se souvenait-elle de ses liaisons avec
+ces hommes; des annees de cohabitation pourtant, de vie en commun
+ou l'empreinte se fait d'habitudes, de manies, gagnees a un
+contact et lui survivant, jusqu'a cette facon de rouler les
+cigarettes qu'elle tenait d'Ezano comme sa preference du Job et du
+maryland.
+
+Jean constatait sans le moindre trouble ce petit detail qui l'eut
+exaspere jadis, eprouvant a se trouver aussi calme, la joie d'un
+prisonnier qui a lime sa chaine, et sent que le moindre effort lui
+suffira pour l'evasion.
+
+-- Hein! ma pauvre Fanny, disait Caoudal d'un ton blagueur en lui
+montrant les autres... quel dechet!... sont-ils vieux, sont-ils
+raplatis!... il n'y a que nous deux, vois-tu, qui tenions le coup.
+
+Fanny se mit a rire:
+
+-- Ah! pardon, colonel -- on l'appelait quelquefois ainsi a cause
+de ses moustaches --, ce n'est pas tout a fait la meme chose... je
+suis d'une autre promotion...
+
+-- Caoudal oublie toujours qu'il est un ancetre, dit La Gournerie;
+et sur un mouvement du sculpteur qu'il savait toucher au vif:
+Medaille de 1840, cria-t-il de sa voix stridente, c'est une date,
+mon bon!...
+
+Il restait entre ces deux anciens amis un ton agressif, une sourde
+antipathie qui ne les avait jamais separes, mais eclatait dans
+leurs regards, leurs moindres paroles, et cela depuis vingt ans,
+du jour ou le poete enlevait sa maitresse au sculpteur. Fanny ne
+comptait plus pour eux, ils avaient l'un et l'autre couru d'autres
+joies, d'autres deboires, mais la rancune subsistait, creusee plus
+profonde avec les annees.
+
+-- Regardez-nous donc tous les deux, et dites franchement si c'est
+moi qui suis l'ancetre!...
+
+Serre dans le veston qui faisait saillir ses muscles, Caoudal se
+campait debout, la poitrine cambree, secouant sa criniere
+flamboyante ou ne se voyait pas un poil blanc:
+
+-- Medaille de 1840... cinquante-huit ans dans trois mois... Et
+puis, qu'est-ce que ca prouve?... Est-ce l'age qui fait les
+vieux?... Il n'y a qu'a la Comedie-Francaise et au Conservatoire
+que les hommes bafouillent a la soixantaine, en branlant la tete,
+et petonnent, le dos rond, les jambes molles, avec des accidents
+seniles. A soixante ans, sacrebleu! on marche plus droit qu'a
+trente, parce qu'on se surveille; et la femme vous gobe encore
+pourvu que le coeur reste jeune, et chauffe, et remonte toute la
+carcasse...
+
+-- Crois-tu? fit La Gournerie qui regardait Fanny en ricanant.
+
+Et Dechelette, avec son bon sourire:
+
+-- Pourtant tu dis toujours qu'il n'y a que la jeunesse, tu en
+rabaches...
+
+-- C'est ma petite Cousinard qui m'a fait changer d'idee...
+Cousinard, mon nouveau modele... Dix-huit ans, des ronds, des
+fossettes partout, un Clodion... Et si bon enfant, si peuple, du
+Paris de la Halle ou sa mere vend de la volaille... Elle vous a de
+ces mots betes a l'embrasser, de ces mots... L'autre jour, dans
+l'atelier, elle trouve un roman de Dejoie, regarde le titre:
+_Therese_, et le rejette avec sa jolie moue: "Si ca s'etait appele
+Pauv' Therese, je l'aurais lu toute la nuit!..." J'en suis fou, je
+vous dis.
+
+-- Du coup te voila en menage?... Et dans six mois encore une
+rupture, des larmes comme le poing, le degout du travail, des
+coleres a tout tuer...
+
+Le front de Caoudal s'assombrit:
+
+-- C'est vrai que rien ne dure... On se prend, on se quitte...
+
+-- Alors pourquoi se prendre?
+
+-- Eh bien, et toi?... Crois-tu donc que tu en as pour la vie avec
+ta Flamande!...
+
+-- Oh! nous autres, nous ne sommes pas en menage... pas vrai,
+Alice?
+
+-- Certainement, repondit d'une voix douce et distraite la jeune
+femme montee sur une chaise, en train de cueillir des glycines et
+des verdures pour un bouquet de table.
+
+Dechelette continua:
+
+-- Il n'y aura pas de rupture entre nous, a peine une quitterie...
+Nous avons fait un bail de deux mois a passer ensemble; le dernier
+jour on se separera sans desespoir et sans surprise... Moi je
+retournerai a Ispahan -- je viens de retenir mon _sleeping_ -- et
+Alice rentrera dans son petit appartement de la rue Labruyere
+qu'elle a toujours garde.
+
+-- Troisieme au-dessus de l'entresol, tout ce qu'il y a de plus
+commode pour se fiche par la fenetre!
+
+En disant cela, la jeune femme souriait, rousse et lumineuse dans
+le jour tombant, sa lourde grappe de fleurs mauves a la main; mais
+l'accent de sa parole etait si profond, si grave, que personne ne
+repondit. Le vent fraichissait, les maisons d'en face semblaient
+plus hautes.
+
+-- Allons nous mettre a table, cria le colonel... Et disons des
+choses folatres...
+
+-- Oui, c'est cela, _gaudeamus_ _igitur_... amusons-nous pendant
+que nous sommes jeunes, n'est-ce pas, Caoudal?... dit La Gournerie
+avec un rire qui sonnait faux.
+
+Jean, quelques jours apres, passait de nouveau rue de Rome, il
+trouvait l'atelier ferme, le grand rideau de coutil descendu sur
+la vitre, un silence morne des caves jusqu'a la toiture en
+terrasse. Dechelette etait parti, a l'heure indiquee, le bail
+fini. Et lui pensait:
+
+-- C'est beau de faire ce qu'on veut dans l'existence, de
+gouverner sa raison et son coeur... Aurai-je jamais ce courage?...
+
+Une main se posa sur son epaule:
+
+-- Bonjour, Gaussin!...
+
+Dechelette, l'air fatigue, plus jaune et plus fronce que
+d'habitude, lui expliqua qu'il ne partait pas encore, retenu a
+Paris par quelques affaires, et qu'il habitait le Grand-Hotel,
+l'atelier lui faisant horreur depuis cette histoire
+epouvantable...
+
+-- Quoi donc?
+
+-- C'est vrai, vous ne savez pas... Alice est morte... Elle s'est
+tuee... Attendez-moi, que je regarde si j'ai des lettres...
+
+Il revint presque aussitot, et tout en faisant sauter des bandes
+de journaux d'un doigt nerveux, il parlait sourdement, comme un
+somnambule, sans regarder Gaussin qui marchait pres de lui:
+
+-- Oui, tuee, jetee par la fenetre, comme elle l'avait dit le soir
+ou vous etiez la... Qu'est-ce que vous voulez?... moi, je ne
+savais pas, je ne pouvais pas me douter... Le jour ou je devais
+partir, elle me dit d'un air tranquille: "Emmene-moi,
+Dechelette... ne me laisse pas seule... je ne pourrai plus vivre
+sans toi..." Ca me faisait rire. Me voyez-vous avec une femme, la-
+bas, chez ces Kurdes... Le desert, les fievres, les nuits de
+bivouac... A diner, elle me repetait encore: "Je ne te generai
+pas, tu verras comme je serai gentille..." Puis, voyant qu'elle me
+faisait de la peine, elle n'a plus insiste... Apres, nous sommes
+alles aux Varietes dans une baignoire... tout cela convenu
+d'avance... Elle paraissait contente, me tenait la main tout le
+temps et murmurait: "Je suis bien..." Comme je partais dans la
+nuit, je la ramenai chez elle en voiture; mais nous etions tristes
+tous deux, sans parler. Elle ne me dit meme pas merci pour un
+petit paquet que je lui glissai dans la poche, de quoi vivre
+tranquille un an ou deux. Arrives rue Labruyere, elle me demande
+de monter... Je ne voulais pas. "Je t'en prie... jusqu'a la porte
+seulement." Mais la je tins bon, je n'entrai pas. Ma place etait
+retenue, mon sac fait, puis j'avais trop dit que je partirais...
+En descendant, le coeur un peu gros, j'entendais qu'elle me criait
+quelque chose comme "... plus vite que toi..." mais je ne compris
+qu'en bas, dans la rue... Oh!...
+
+Il s'arreta, les yeux a terre, devant l'horrible vision que le
+trottoir lui presentait maintenant a chaque pas, cette masse
+inerte et noire qui ralait...
+
+-- Elle est morte deux heures apres, sans un mot, sans une
+plainte, me fixant de ses prunelles d'or. Souffrait-elle? m'a-t-
+elle reconnu? Nous l'avions couchee sur son lit, tout habillee,
+une grande mantille de dentelle enveloppant la tete d'un cote,
+pour cacher la blessure du crane. Tres pale, avec un peu de sang
+sur la tempe, elle etait encore jolie, si douce... Mais comme je
+me penchais pour essuyer cette goutte de sang qui revenait
+toujours, inepuisable -- son regard m'a semble prendre une
+expression indignee et terrible... Une malediction muette que la
+pauvre fille me jetait... Aussi qu'est-ce que ca me faisait de
+rester quelque temps encore ou de l'emmener avec moi, prete a
+tout, si peu genante?... Non, l'orgueil, l'entetement d'une parole
+dite... Eh bien, je n'ai pas cede, et elle est morte, morte de moi
+qui l'aimais pourtant...
+
+Il se montait, parlait tout haut, suivi de l'etonnement des gens
+qu'il coudoyait en descendant la rue d'Amsterdam; et Gaussin,
+passant devant son ancien logis dont il apercevait le balcon, la
+veranda, faisait un retour vers Fanny et leur propre histoire, se
+sentait pris d'un frisson, pendant que Dechelette continuait:
+
+-- Je l'ai conduite a Montparnasse, sans amis, sans famille...
+J'ai voulu etre seul a m'occuper d'elle... Et depuis, je suis la,
+pensant toujours a la meme chose, ne pouvant me decider a partir
+avec cette idee obsedante, et fuyant ma maison ou j'ai passe deux
+mois si heureux a cote d'elle... Je vis dehors, je cours, j'essaye
+de me distraire, d'echapper a cet oeil de morte qui m'accuse sous
+un filet de sang...
+
+Et s'arretant, bute a ce remords, avec deux grosses larmes qui
+glissaient sur son petit nez camard si bon, si epris de la vie, il
+disait:
+
+-- Voyons, mon ami; je ne suis pourtant pas mechant... C'est un
+peu fort tout de meme que j'aie fait ca...
+
+Jean essayait de le consoler, rejetant tout sur un hasard, un
+mauvais sort; mais Dechelette repetait en secouant la tete, les
+dents serrees:
+
+-- Non, non... Je ne me pardonnerai jamais... Je voudrais me
+punir...
+
+Ce desir d'une expiation ne cessa de le hanter, il en parlait a
+tous ses amis, a Gaussin qu'il venait prendre a la sortie du
+bureau.
+
+"Allez-vous-en donc, Dechelette... Voyagez, travaillez, ca vous
+distraira..." lui repetaient Caoudal et les autres, un peu
+inquiets de son idee fixe, de cet acharnement a leur faire repeter
+qu'il n'etait pas mechant. Enfin un soir, soit qu'il eut voulu
+revoir l'atelier avant de partir, ou qu'un projet tres arrete d'en
+finir avec sa peine l'y eut amene, il rentra chez lui et au matin
+des ouvriers descendant des faubourgs a leur travail le
+ramasserent, le crane en deux, sur le trottoir devant sa porte,
+mort du meme suicide que la femme, avec les memes affres, le meme
+fracassement d'un desespoir jete a la rue.
+
+Dans l'atelier en demi-jour, une foule se pressait, d'artistes, de
+modeles, de femmes de theatre, tous les danseurs, tous les
+soupeurs des dernieres fetes. C'etait un bruit pietine, chuchote,
+une rumeur de chapelle sous la flamme courte des cierges. On
+regardait a travers les lianes, les feuillages, le corps expose
+dans une etoffe de soie ramagee de fleurs d'or, coiffe en turban
+pour la hideuse plaie de la tete, et tout de son long etendu, les
+mains blanches en avant qui disaient l'abandon, le deliement
+supreme, sur le divan bas ombrage de glycines ou Gaussin et sa
+maitresse s'etaient connus la nuit du bal.
+
+
+X
+
+On en meurt donc quelquefois de ces ruptures!... Maintenant, quand
+ils se disputaient, Jean n'osait plus parler de son depart, il ne
+criait plus, exaspere:
+
+-- Heureusement, ca va finir.
+
+Elle n'aurait eu qu'a repondre:
+
+-- C'est bien, va-t'en... moi, je me tuerai, je ferai comme
+l'autre...
+
+Et cette menace qu'il croyait comprendre dans la melancolie de ses
+regards et des airs qu'elle chantait, dans la songerie de ses
+silences, le troublait jusqu'a l'epouvante.
+
+Cependant il avait passe l'examen de classement qui termine, pour
+les attaches consulaires, le stage ministeriel; recu dans un bon
+rang, on allait le designer pour un des premiers postes libres, ce
+n'etait plus qu'une affaire de semaines, de jours!... Et autour
+d'eux, dans cette fin de saison aux soleils de plus en plus brefs,
+tout se hatait aussi vers les changements de l'hiver. Un matin,
+Fanny, ouvrant la fenetre devant le premier brouillard, s'ecriait:
+
+-- Tiens, les hirondelles sont parties...
+
+L'une apres l'autre, les maisons bourgeoises du pays fermaient
+leurs persiennes; sur la route de Versailles, des voitures de
+demenagement se succedaient, de grands omnibus de campagne charges
+de paquets, avec des panaches de plantes vertes sur la plate-
+forme, pendant que les feuilles s'en allaient par tourbillons,
+roulaient comme les nuages en fuite sous le ciel bas, et que les
+meules montaient dans les champs degarnis. Derriere le verger,
+depouille, rapetisse par le manque de verdure, les chalets fermes,
+les sechoirs des blanchisseries aux toits rouges se massaient en
+paysage triste, et de l'autre cote de la maison, la voie ferree
+mise a nu deroulait tout le long des bois en grisaille sa noire
+ligne voyageuse.
+
+Quelle cruaute de la laisser la toute seule dans cette tristesse
+des choses! Il sentait son coeur defaillir d'avance; jamais il
+n'aurait le courage de l'adieu. C'etait bien la-dessus qu'elle
+comptait, l'attendant a cette minute supreme, et jusque-la
+tranquille, ne parlant de rien, fidele a sa promesse de ne pas
+mettre d'entraves a ce depart de tout temps prevu et consenti. Un
+jour, il rentra avec cette nouvelle:
+
+-- Je suis nomme...
+
+-- Ah!... et ou donc?...
+
+Elle questionnait, l'air indifferent, mais les levres et les yeux
+decolores, une telle crispation sur tout le visage qu'il ne la fit
+pas plus longtemps attendre:
+
+-- Non, non... pas encore... J'ai cede mon tour a Hedouin... ca
+nous donne au moins six mois.
+
+Ce fut un debordement de larmes, de rires, de baisers fous qui
+balbutiaient:
+
+-- Merci, merci... Quelle bonne vie je vais te faire
+maintenant!... C'etait ca, vois-tu, qui me rendait mechante, cette
+idee de depart...
+
+Elle allait s'y preparer mieux, s'y resigner petit a petit. Et
+puis, dans six mois, ce ne serait plus l'automne, avec le contre-
+coup de ces histoires de mort.
+
+Elle tint parole. Plus de nerfs, plus de querelles; et meme, pour
+eviter les ennuis causes par l'enfant, elle se decidait a le
+mettre en pension a Versailles. Il ne sortait que le dimanche, et
+si ce nouveau regime ne modifiait pas encore sa nature rebelle et
+sauvage, du moins il lui apprenait l'hypocrisie. On vivait au
+calme, les diners avec les Hettema savoures sans orage, et le
+piano rouvert pour les partitions favorites. Mais au fond, Jean
+restait plus trouble, plus perplexe que jamais, se demandant ou le
+menerait sa faiblesse, songeant parfois a renoncer aux consulats,
+a passer dans le service des bureaux. C'etait Paris, le bail du
+menage indefiniment renouvele; mais tout le reve de sa jeunesse a
+bas, et le desespoir des siens, la brouille certaine avec son pere
+qui ne lui pardonnerait pas cet abandon, surtout lorsqu'il en
+saurait les causes.
+
+Et pour qui?... Pour une creature vieillie, fanee, qu'il n'aimait
+plus, il en avait eu la preuve en face de ses amants... Quel
+malefice tenait donc, dans cette vie a deux?
+
+Comme il montait en wagon, un matin, aux derniers jours d'octobre,
+un regard de jeune fille leve vers le sien lui rappela tout a coup
+sa rencontre du bois, cette grace radieuse de femme-enfant, dont
+le souvenir l'avait poursuivi pendant des mois. Elle portait la
+meme robe claire que le soleil tachait si joliment sous les
+branches, mais recouverte d'un grand manteau de voyage; et dans le
+wagon, des livres, un petit sac, un bouquet de grands roseaux, et
+des dernieres fleurs disaient le retour vers Paris, la fin de la
+villegiature. Elle aussi l'avait reconnu, d'un demi-sourire
+frissonnant sur la limpidite d'eau de source de ses yeux; et ce
+fut, pendant une seconde, l'entente inexprimee de la meme pensee
+chez ces deux etres.
+
+"Comment va votre mere, M. d'Armandy?" demanda tout a coup le
+vieux Bouchereau que Jean, ebloui, n'avait pas vu d'abord dans son
+coin, enfoui et lisant, sa pale figure inclinee.
+
+Jean donna des nouvelles, tres touche qu'on se souvint des siens
+et de lui, bien plus emu encore, quand la jeune fille s'informa
+des deux petites bessonnes qui avaient ecrit a son oncle une si
+gentille lettre pour le remercier des soins donnes a leur mere...
+Elle les connaissait!... cela le remplit de joie; puis comme il
+etait, parait-il, d'une sensibilite extraordinaire ce matin-la, il
+devint triste aussitot, en apprenant qu'ils rentraient a Paris,
+que Bouchereau allait prendre son cours de semestre a l'Ecole de
+Medecine. Il n'aurait plus la chance de la revoir... Et les champs
+filant aux portieres, splendides tout a l'heure, lui semblaient
+lugubres, eclaires d'une lumiere d'eclipse.
+
+Le train siffla longuement; on arrivait. Il salua, les perdit,
+mais a la sortie de la gare ils se retrouverent, et Bouchereau
+dans le tumulte de la presse l'avertit qu'a partir du jeudi
+suivant il restait chez lui, place Vendome... si le coeur lui
+disait d'une tasse de the... Elle donnait le bras a son oncle, et
+il sembla a Jean que c'etait elle qui l'invitait sans rien dire.
+
+Apres avoir decide plusieurs fois qu'il irait chez Bouchereau,
+puis qu'il n'irait pas -- car a quoi bon se donner des regrets
+inutiles? -- il prevint pourtant chez lui qu'il y aurait bientot
+une grande soiree au ministere a laquelle il lui faudrait
+assister. Fanny visitait son habit, lui faisait repasser des
+cravates blanches; et brusquement, le jeudi soir, il n'eut plus la
+moindre envie de sortir. Mais sa maitresse le raisonnait sur la
+necessite de cette corvee, se reprochant de l'avoir trop absorbe,
+garde pour elle en egoiste, et elle le decidait, achevait de
+l'habiller avec des jeux tendres, retouchait le noeud de sa
+cravate, le pli de ses cheveux, riait parce que ses doigts
+sentaient la cigarette qu'elle reprenait et posait sur la cheminee
+a toute minute, et que cela ferait faire la grimace aux danseuses.
+Et de la voir tres gaie et tres bonne, il avait le remords de son
+mensonge, serait volontiers reste pres d'elle au coin du feu, si
+Fanny ne l'eut force: "Je veux... il le faut", tendrement pousse
+dehors dans la nuit du chemin.
+
+Il etait tard quand il rentra; elle dormait, et la lampe allumee
+sur ce sommeil de fatigue lui rappela une rentree pareille, trois
+ans passes deja, apres les revelations terribles qu'on venait de
+lui faire. Comme il s'etait montre lache alors! Par quelle
+aberration ce qui devait briser sa chaine l'avait-il rivee plus
+solidement?... Une nausee lui monta aux levres, de degout. La
+chambre, le lit, la femme lui faisaient egalement horreur; il prit
+la lumiere, l'emporta dans la piece a cote, doucement. Il desirait
+tant etre seul pour songer a ce qui lui arrivait... oh! rien,
+presque rien.....
+
+Il aimait.
+
+Il y a dans certains mots que nous employons ordinairement un
+ressort cache qui tout a coup les ouvre jusqu'au fond, nous les
+explique dans leur intimite exceptionnelle; puis le mot se replie,
+reprend sa forme banale et roule insignifiant, use par l'habitude
+et le machinal. L'amour est un de ces mots-la; ceux pour qui sa
+clarte s'est une fois traduite entiere, comprendront l'angoisse
+delicieuse ou vivait Jean depuis une heure, sans bien se rendre
+compte d'abord de ce qu'il eprouvait.
+
+La-bas, place Vendome, dans ce coin de salon ou ils etaient restes
+longtemps a causer ensemble, il ne sentait rien qu'un grand bien-
+etre, un charme doux qui l'enveloppait. Ce n'est qu'une fois
+dehors, la porte retombee sur lui, qu'il avait ete saisi d'une
+allegresse folle, puis d'une defaillance a croire que toutes ses
+veines s'ouvraient: "Qu'est-ce que j'ai, mon Dieu?..." Et le Paris
+qu'il traversait pour revenir lui paraissait tout nouveau,
+feerique, elargi, radieux. Oui, a cette heure ou les betes de nuit
+sont lachees et circulent, ou la vase des egouts remonte, s'etale,
+grouille sous le gaz jaune, lui l'amant de Sapho, curieux de
+toutes les debauches, le Paris que peut voir la jeune fille
+revenant du bal avec des airs de valse plein la tete qu'elle redit
+aux etoiles sous les blancheurs de sa parure, ce Paris chaste
+baigne de lune claire ou s'eclosent les ames vierges, c'est ce
+Paris qu'il avait vu!... Et tout a coup, comme il montait le large
+escalier de la gare, si pres du retour vers le mauvais gite, il se
+surprenait a dire tout haut: "Mais je l'aime... je l'aime..." et
+c'est ainsi qu'il l'avait appris.
+
+-- Tu es la, Jean?... Que fais-tu donc?
+
+Fanny s'eveille en sursaut, effrayee de ne pas le sentir a cote
+d'elle. Il faut venir l'embrasser, mentir, raconter le bal du
+ministere, dire s'il y avait de jolies toilettes et avec qui il a
+danse; mais pour echapper a cette inquisition, surtout aux
+caresses qu'il redoute, tout impregne du souvenir de l'autre, il
+invente un travail presse, les dessins d'Hettema.
+
+-- Il n'y a plus de feu; tu vas avoir froid.
+
+-- Non, non...
+
+-- Au moins laisse la porte ouverte, que je voie ta lampe...
+
+Il doit jouer son mensonge jusqu'au bout, installer la table, les
+epures; puis assis, immobile, retenant son souffle, il songe, il
+se rappelle, et, pour fixer son reve, le raconte a Cesaire dans
+une longue lettre, pendant que le vent de nuit remue les branches
+qui craquent sans un froissement de feuilles, que les trains se
+succedent en grondant et que La Balue, trouble par la lumiere,
+s'agite dans sa petite cage, sautille d'un perchoir a l'autre avec
+des cris hesitants.
+
+Il dit tout, la rencontre dans les bois, le wagon, son emotion
+singuliere a l'entree de ces salons qu'il avait vus si lugubres et
+tragiques le jour de la consultation, des chuchotements furtifs
+dans les portes, de tristes regards echanges de chaise a chaise,
+et qui, ce soir, s'ouvraient animes et bruyants en une longue
+enfilade lumineuse. Bouchereau lui-meme n'avait plus sa
+physionomie dure, cet oeil noir, fouilleur et deconcertant sous
+ses gros sourcils d'etoupe, mais une expression reposee et
+paternelle de bonhomme qui consent a ce que l'on s'amuse chez lui.
+
+"Tout a coup elle est venue vers moi et je n'ai plus rien vu...
+Mon ami, elle s'appelle Irene, elle est jolie, l'air bon, les
+cheveux de ce brun dore des Anglaises, une bouche d'enfant
+toujours prete a rire... Oh! pas ce rire sans gaiete, qui agace
+chez tant de femmes; une vraie expansion de jeunesse et de
+bonheur... Elle est nee a Londres; mais son pere etait Francais et
+elle n'a pas d'accent du tout, seulement une adorable facon de
+prononcer certains mots, de dire "uncle" qui chaque fois met une
+caresse dans les yeux du vieux Bouchereau. Il l'a prise avec lui
+pour soulager la famille de son frere qui est nombreuse, et
+remplacer la soeur d'Irene, l'ainee, mariee depuis deux ans a son
+chef de clinique. Mais elle, voila, les medecins ne lui vont
+guere... Comme elle m'a amuse avec la betise de ce jeune savant
+exigeant de sa fiancee, sur toute chose, un engagement formel et
+solennel de leguer leur deux corps a la Societe d'anthropologie!
+... Elle, c'est un oiseau voyageur. Elle aime les bateaux, la mer;
+la vue d'un beaupre tourne au large lui prend le coeur... Elle me
+disait tout cela librement, en camarade, bien _miss_ d'allures,
+malgre sa grace parisienne, et je l'ecoutais ravi de sa voix, de
+son rire, de la conformite de nos gouts, d'une certitude intime
+que le bonheur de ma vie etait la, a cote de ma main, et que je
+n'avais qu'a le saisir, l'emporter loin, bien loin, ou m'enverrait
+la carriere aventureuse..."
+
+-- Viens donc te coucher, m'ami...
+
+Il tressaute, s'arrete, cache instinctivement la lettre qu'il est
+en train d'ecrire!
+
+-- Tout a l'heure... Dors, dors...
+
+Il lui parle avec colere et, le dos tendu, ecoute le sommeil
+revenir dans cette respiration de femme, car ils sont tres pres
+l'un de l'autre, et si loin!
+
+"... Quoi qu'il arrive, ce sera la delivrance que cette rencontre
+et cet amour. Tu connais ma vie; tu as compris, sans que nous en
+parlions jamais, qu'elle est la meme qu'autrefois, que je n'ai pas
+pu m'affranchir. Mais ce que tu ne sais pas, c'est que j'etais
+pret a sacrifier fortune, avenir, tout, a cette habitude fatale ou
+je m'enlisais un peu plus chaque jour. Maintenant, j'ai trouve le
+ressort, le point d'appui qui me manquait; et pour ne plus laisser
+de recours a ma faiblesse, je me suis jure de ne retourner la-bas
+que libre et separe... A demain l'evasion..."
+
+Ce ne fut ni le lendemain ni le jour suivant. Il fallait un moyen
+pour s'evader, un pretexte, le denouement d'une querelle ou l'on
+crie: "Je m'en vais", pour ne plus revenir; et Fanny se montrait
+douce et gaie comme aux premiers temps illusionnes du menage.
+
+Ecrire "c'est fini" sans plus d'explications?... Mais cette
+violente ne se resignerait pas ainsi, le relancerait,
+s'acharnerait jusqu'a la porte de son hotel, de son bureau. Non,
+mieux vaudrait l'attaquer de face, la convaincre de l'irrevocable,
+du definitif de cette rupture, et sans colere comme sans pitie,
+lui en enumerer les causes.
+
+Mais avec ces reflexions, une peur lui revint du suicide d'Alice
+Dore. Il y avait devant chez eux, de l'autre cote du pave, une
+ruelle en pente conduisant a la voie et fermee d'une barriere; les
+voisins prenaient par la, les jours de presse, pour suivre les
+rails jusqu'a la gare. Et l'imagination du Meridional voyait,
+apres leur scene de rupture, sa maitresse s'echapper sur la route,
+joindre la traverse, se jeter sous les roues du train qui
+l'emportait. Cette crainte l'obsedait au point que la seule pensee
+de cette barriere battante, entre deux murs charges de lierre, lui
+faisait reculer l'explication.
+
+Encore s'il avait eu la un ami, quelqu'un pour la garder,
+l'assister a cette premiere crise; mais, terres dans leur collage
+comme des marmottes, ils ne connaissaient personne, et ce n'etait
+pas les Hettema, ces monstrueux egoistes luisants et noyes de
+graisse, bestialises encore par l'approche de leur hivernage
+d'Esquimaux, que la malheureuse aurait pu appeler au secours de
+son desespoir et de son abandon.
+
+Il fallait rompre, pourtant, et rompre vite. Malgre sa promesse a
+lui-meme, Jean etait retourne deux ou trois fois place Vendome, de
+plus en plus epris; et quoiqu'il n'eut rien dit encore, l'accueil
+a bras ouverts du vieux Bouchereau, l'attitude d'Irene ou se
+melaient dans la reserve une tendresse, une indulgence, et comme
+l'attente emue de la declaration, tout l'avertissait de ne plus
+tarder. Puis le supplice de mentir, les pretextes qu'il inventait
+pour Fanny, et l'espece de sacrilege d'aller des baisers de Sapho
+a la cour discrete, balbutiante...
+
+
+XI
+
+Au milieu de ces alternatives, il trouvait au ministere, sur sa
+table, la carte d'un monsieur venu deja deux fois dans la matinee,
+disait l'huissier avec un certain respect de la nomenclature
+suivante:
+
+C. GAUSSIN D'ARMANDY
+
+President des Submersionnistes de la Vallee du Rhone,
+Membre du Comite central d'etude et de vigilance,
+Delegue departemental, etc., etc.
+
+L'oncle Cesaire a Paris!... Le Fenat delegue, membre d'un comite
+de vigilance!... Sa stupeur durait encore, quand l'oncle parut,
+toujours brun comme une pomme de pin, ses yeux fous, son rire au
+coin des tempes, sa barbe du temps de la Ligue, mais au lieu de
+l'eternelle veste de futaine a cotes, une redingote en drap neuf
+bridant sur le ventre et donnant au petit homme une majeste
+vraiment presidentielle.
+
+Ce qui l'amenait a Paris? L'achat d'une machine elevatoire pour
+l'immersion de ses nouvelles vignes -- il prononcait le mot
+"elevatoire" avec une conviction qui le grandissait a ses propres
+yeux --, puis la commande de son buste que ses collegues lui
+demandaient pour orner la salle du conseil.
+
+-- Tu as vu, ajouta-t-il d'un air modeste, ils m'ont nomme
+president... Mon idee de submersion bouleverse le Midi... Et dire
+que c'est moi, le Fenat, qui suis en train de sauver les vins de
+France!... Il n'y a que les toques, vois-tu.
+
+Mais le but principal de son voyage, c'etait la rupture avec
+Fanny. Comprenant que l'affaire trainait en longueur, il venait
+donner un coup de main.
+
+-- Je m'y connais, tu penses... Quand courbebaisse a lache la
+sienne pour se marier...
+
+Avant d'attaquer son histoire, il s'arreta et, deboutonnant sa
+redingote, il en tira un petit portefeuille rondement tendu:
+
+-- D'abord, debarrasse-moi de ceci... Be oui! l'argent... la
+liberation du territoire...
+
+Il se trompa au geste de son neveu, comprit qu'il refusait par
+discretion:
+
+-- Prends donc! prends donc!... C'est ma fierte de pouvoir rendre
+au fils un peu de ce que le pere a fait pour moi... D'ailleurs,
+Divonne le veut ainsi. Elle est au courant de l'affaire, et si
+contente que tu penses a te marier, a secouer ton vieux crampon!
+
+Dans la bouche de Cesaire, apres le service que sa maitresse lui
+avait rendu, Jean trouva "vieux crampon" un peu injuste, et c'est
+avec une pointe d'amertume qu'il repondit:
+
+-- Reprenez votre portefeuille, mon oncle... vous savez mieux que
+personne combien ces questions sont indifferentes a Fanny.
+
+-- Oui, c'etait une bonne fille... dit l'oncle en oraison funebre,
+et il ajouta, clignant sa patte d'oie: Garde toujours l'argent...
+Avec les tentations de Paris, je l'aime mieux entre tes mains que
+dans les miennes; et puis il en faut pour les ruptures comme pour
+les duels...
+
+Il se leva la-dessus, declarant qu'il mourait de faim et que cette
+grosse question se discuterait mieux, la fourchette a la main, en
+dejeunant. Toujours la legerete gouailleuse du Meridional a
+traiter les affaires de femme.
+
+-- Entre nous, petit...
+
+Ils etaient attables dans un restaurant de la rue de Bourgogne, et
+l'oncle s'epanouissait, la serviette au menton, tandis que Jean
+grignotait du bout des dents, l'estomac serre.
+
+-- ... Je trouve que tu prends la chose trop au tragique. Je sais
+bien que le premier coup est dur, l'explication ennuyeuse; mais,
+si cela te coute trop, ne dis rien, fais comme Courbebaisse.
+Jusqu'au matin du mariage, la Mornas a tout ignore. Le soir, en
+sortant de chez sa future, il allait chercher la chanteuse a son
+beuglant, et la reconduisait chez elle. Tu me diras que ca n'est
+pas tres regulier ni bien loyal non plus. Mais quand on n'aime pas
+les scenes, et avec des femmes terribles comme Paola Mornas!... Il
+y avait pres de dix ans que ce grand beau garcon tremblait devant
+cette petite moricaude. Pour le decrochage, il fallait ruser,
+manoeuvrer...
+
+Et voici comme il s'y etait pris.
+
+La veille du mariage, un Quinze Aout, le jour de la fete, Cesaire
+proposa a la petite d'aller pecher une friture dans l'Yvette.
+Courbebaisse devait venir les rejoindre pour diner; et l'on s'en
+retournerait tous trois le lendemain soir, quand Paris aurait
+evapore son odeur de poussiere, de carcasses de fusees et d'huile
+a lampions. Ca va. Les voila tous deux etendus dans l'herbe au
+bord de cette petite riviere qui fretille et luit entre ses berges
+basses, fait les prairies si vertes et les saules si feuillus.
+Apres la peche, le bain. Ce n'etait pas la premiere fois qu'il
+leur arrivait de nager ensemble, Paola et lui, en bons garcons, en
+camarades; mais ce jour-la, cette petite Mornas, les bras, les
+jambes nues, son corps de maugrabine fait au moule, que la
+mouillure du costume plaquait de partout... peut-etre aussi l'idee
+que Courbebaisse lui avait donne carte blanche... Ah! la matine...
+Elle se retourna, le regarda dans les yeux, durement.
+
+-- Vous savez, Cesaire, n'y revenez plus.
+
+Il n'insista pas, de peur de gater son affaire, et se dit: "Ce
+sera pour apres diner." Tres gai, le diner, sur le balcon en bois
+de l'auberge, entre les deux drapeaux que le patron avait arbores
+en l'honneur du Quinze Aout. Il faisait chaud, les foins sentaient
+bon, et l'on entendait les tambours, les petards, la musique de
+l'orpheon qui courait les rues.
+
+-- Est-il embetant, ce Courbebaisse, de n'arriver que demain,
+disait la Mornas, qui s'etirait les bras avec un coup de champagne
+dans les yeux..., j'ai envie de m'amuser, moi, ce soir.
+
+-- Et moi, donc!
+
+Il etait venu s'appuyer a cote d'elle sur la rampe du balcon,
+encore brulante du soleil de la journee, et sournoisement, en
+sondeur, il passait le bras autour de sa taille:
+
+-- Oh! Paola... Paola...
+
+Cette fois, au lieu de se facher, la chanteuse se mit a rire, mais
+si fort, de si bon coeur qu'il finit par en faire autant. Meme
+tentative repoussee de la meme facon, le soir, en rentrant de la
+fete ou ils avaient danse, tire des macarons; et comme leurs
+chambres etaient voisines, elle lui chantait a travers la cloison:
+_T'es trop p'tit, t'es trop p'tit_..., avec toutes sortes de
+comparaisons desobligeantes entre lui et Courbebaisse. Il se
+tenait pour ne pas lui repondre, l'appeler la veuve Mornas; mais
+c'etait encore trop tot. Le lendemain, par exemple, en
+s'installant devant un bon dejeuner, pendant que Paola
+s'impatientait et s'inquietait, a la fin, de ne pas voir arriver
+son homme, ce fut avec une certaine satisfaction qu'il tira sa
+montre et dit solennellement:
+
+-- Midi, c'est fait...
+
+-- Quoi donc?
+
+-- Il est marie.
+
+-- Qui?
+
+-- Courbebaisse.
+
+Vlan!
+
+-- Ah! mon ami, quelle gifle... Dans toutes mes aventures galantes
+je n'ai jamais rien recu de pareil. Et, tout de suite, la voila
+qui veut partir... Mais, pas de train avant quatre heures... Et
+pendant ce temps l'infidele brulait les rails du P.-L.-M. vers
+l'Italie avec sa femme. Alors, dans sa rage, elle repique, m'abime
+de coups et de griffes; -- cette chance!... moi qui nous avais
+enfermes a clef; -- puis elle s'en prend a la vaisselle et tombe
+enfin dans une crise de nerfs epouvantable. A cinq, on la porte
+sur son lit, on la maintient, tandis que tout erafle, comme si je
+sortais d'un buisson de ronces, je cours pour trouver le medecin
+d'Orsay... Dans ces affaires-la, c'est comme sur le terrain, il
+faudrait toujours avoir un medecin avec soi. Me vois-tu, par les
+routes, a jeun, et un soleil!... Il faisait nuit quand je le
+ramenai... Tout a coup, en approchant de l'auberge, une rumeur de
+foule, un rassemblement sous les fenetres... Ah! mon Dieu, elle
+s'est suicidee? Elle a tue quelqu'un? Avec la Mornas c'etait plus
+vraisemblable... Je me precipite, et qu'est-ce que je vois?... Le
+balcon charge de lanternes venitiennes et la chanteuse debout,
+consolee et superbe, enroulee dans un des drapeaux et gueulant la
+_Marseillaise_, en pleine fete imperiale, au-dessus du peuple qui
+acclamait. Et voila, mon petit, comment s'est terminee la liaison
+de Courbebaisse; je ne te dirai pas que tout a ete fini d'une
+fois. Apres dix ans de fers, il faut toujours compter un peu de
+surveillance. Mais enfin, le plus fort s'etait passe sur moi; et
+j'en recevrai bien autant de la tienne, si tu veux.
+
+-- Ah! mon oncle, ce n'est pas le meme genre de femme.
+
+-- Va donc, dit Cesaire decachetant une boite de cigares qu'il
+approchait de son oreille pour s'assurer s'ils etaient secs, tu
+n'es pas le premier qui la quitte...
+
+-- C'est pourtant vrai...
+
+Et Jean se rattrapait avec bonheur a ce mot qui l'eut navre
+quelques mois auparavant. Au fond, l'oncle et son histoire comique
+le rassuraient un peu, mais ce qu'il n'admettait pas, c'etait le
+mensonge en partie double pendant des mois, cette hypocrisie, ce
+partage, il ne pourrait jamais s'y resoudre et n'avait que trop
+attendu.
+
+-- Alors, comment veux-tu faire?...
+
+Pendant que le jeune homme se debattait dans ces incertitudes, le
+membre du conseil de vigilance lissait sa barbe, essayait des
+sourires, des effets, des ports de tete, puis d'un air negligent:
+
+-- C'est loin d'ici qu'il demeure?
+
+-- Qui donc?
+
+-- Mais cet artiste, ce Caoudal dont tu m'as parle pour mon
+buste... On pourrait aller voir ses prix, pendant qu'on est
+ensemble...
+
+Caoudal, bien que celebre, grand mangeur d'argent, occupait
+toujours rue d'Assas l'atelier de ses premiers succes. Cesaire,
+tout en allant, s'informait de sa valeur artistique; il y mettrait
+le prix, certainement, mais ces messieurs du comite tenaient a une
+oeuvre de premier ordre.
+
+-- Oh! ne craignez rien, mon oncle, si Caoudal veut bien s'en
+charger...
+
+Et il lui enumerait les titres du sculpteur, membre de l'Institut,
+commandeur de la Legion d'honneur et d'une foule d'ordres
+etrangers. Le Fenat ouvrait de grands yeux.
+
+-- Et vous etes amis?
+
+-- Tres amis.
+
+-- Ce Paris, pas moins!... comme on y fait de belles
+connaissances.
+
+Gaussin aurait eu pourtant quelque honte a avouer que Caoudal
+etait un ancien amant de Fanny, et qu'elle les avait mis en
+relation. Mais on eut dit que Cesaire y pensait:
+
+-- C'est lui l'auteur de cette Sapho que nous avons a Castelet?...
+Alors il connait ta maitresse, et pourrait t'aider peut-etre a la
+rupture. L'Institut, la Legion d'honneur, ca impressionne toujours
+une femme...
+
+Jean ne repondit pas, songeant aussi peut-etre a utiliser
+l'influence du premier amant.
+
+Et l'oncle continuait d'un bon rire:
+
+-- A propos, tu sais, le bronze n'est plus chez ton pere... Quand
+Divonne a su, quand j'ai eu le malheur de lui dire que ca
+representait ta maitresse, elle n'a plus voulu qu'il fut la...
+Avec les manies du consul, ses difficultes au moindre changement,
+ce n'etait pas commode, surtout sans laisser soupconner le
+motif... Oh! les femmes... Elle a si bien manoeuvre qu'a cette
+heure M. Thiers preside sur la cheminee de ton pere, et la pauvre
+Sapho se ronge de poussiere dans la chambre du vent, avec les
+vieux chenets et les meubles hors d'usage; meme qu'elle a recu un
+atout dans le transport, le chignon casse et sa lyre qui ne tient
+plus. La rancune de Divonne, sans doute, qui lui aura porte
+malheur.
+
+Ils arrivaient rue d'Assas. Devant l'aspect modeste et travailleur
+de cette cite d'artistes, ces ateliers aux portes de remises
+numerotees, s'ouvrant de chaque cote d'une longue cour que
+terminent les batiments vulgaires d'une ecole communale aux
+perpetuelles melopees de lecture, le president des
+submersionnistes eut de nouveaux doutes sur le talent d'un homme
+aussi mediocrement loge; mais sitot entre chez Caoudal, il sut a
+quoi s'en tenir: "Pas pour cent mille francs, pas pour un
+million!..." hurlait le sculpteur au premier mot de Gaussin; et
+soulevant a mesure son grand corps du divan ou il s'allongeait
+dans le desordre et l'abandon de l'atelier: "Un buste!... Ah bien!
+oui... mais regardez donc la-bas cet ecrasement de platre en mille
+miettes... ma figure du prochain Salon que je viens de demolir a
+coups de maillet... Voila le cas que j'en fais, de la sculpture,
+et si tentante que soit la binette du monsieur...
+
+-- Gaussin d'Armandy... president...
+
+L'oncle rassemblait tous ses titres, mais il y en avait trop,
+Cadoual l'interrompit, et tourne vers le jeune homme:
+
+-- Vous me regardez, Gaussin... Vous me trouvez vieilli?..."
+
+C'est vrai qu'il avait bien son age dans ce jour tombe d'en haut
+sur les balafres, les creux et meurtrissures de sa tete viveuse et
+surmenee, sa criniere de lion montrant des rapes de vieux tapis,
+ses bajoues pendantes et flasques, et sa moustache aux tons de
+metal dedore qu'il ne se donnait plus la peine de friser ni de
+teindre... A quoi bon?... Cousinard, le petit modele, venait de
+partir.
+
+-- Oui, mon cher, avec mon mouleur, un sauvage, une brute, mais
+vingt ans!...
+
+L'intonation rageuse et ironique, il arpentait l'atelier,
+bousculant d'un coup de botte l'escabeau qui le genait au passage.
+Tout a coup, arrete devant le miroir enguirlande de cuivre au-
+dessus du divan, il se regardait avec une affreuse grimace:
+
+-- Suis-je assez laid, assez demoli, en voila des cordes, des
+fanons de vieille vache!...
+
+Il prenait son cou a poignee, puis dans un accent lamentable et
+comique, une prevoyance de vieux beau qui se pleure:
+
+-- Et dire que je regretterai ca, l'an prochain!...
+
+L'oncle restait effare. Cet academicien qui se tirait la langue
+racontait ses basses amours! Il y avait donc des toques partout,
+meme a l'Institut; et son admiration pour le grand homme
+s'amoindrissait de la sympathie qu'il ressentait pour ses
+faiblesses.
+
+-- Comment va Fanny?... Etes-vous toujours a Chaville?... fit
+Caoudal subitement apaise et venant s'asseoir a cote de Gaussin
+dont il tapotait familierement l'epaule.
+
+-- Ah! la pauvre Fanny, nous n'avons plus longtemps a vivre
+ensemble...
+
+-- Vous partez?
+
+-- Oui, bientot... et je me marie avant... Il faut que je la
+quitte.
+
+Le sculpteur eut un rire feroce:
+
+-- Bravo! Je suis content... Venge-nous, mon petit, venge-nous de
+ces coquines-la. Lache-les, trompe-les, et qu'elles pleurent, les
+miserables! Tu ne leur feras jamais autant de mal qu'elles en ont
+fait aux autres.
+
+L'oncle Cesaire triomphait:
+
+-- Tu vois, monsieur ne prend pas les choses aussi tragiquement
+que toi... Comprenez-vous cet innocent... ce qui le retient de
+s'en aller, c'est la peur qu'elle se tue!
+
+Jean avoua tres simplement l'impression que lui avait faite le
+suicide d'Alice Dore.
+
+-- Mais ce n'est pas la meme chose, dit Caoudal vivement... Celle-
+la, c'etait une triste, une molle aux mains tombantes... une
+pauvre poupee qui manquait de son... Dechelette a eu tort de
+croire qu'elle mourait pour lui... Un suicide par fatigue et ennui
+de vivre. Tandis que Sapho... ah! ouiche, se tuer... Elle aime
+bien trop l'amour et brulera jusqu'au bout, jusqu'aux bobeches.
+Elle est de la race des jeunes premiers qui ne changent jamais de
+role, et finissent sans dents, sans cils, dans leur peau de jeunes
+premiers... Regardez-moi donc... Est-ce que je me tue?... J'ai
+beau avoir du chagrin, je sais bien que, celle-la partie, j'en
+prendrai une autre, qu'il m'en faudra toujours... Votre maitresse
+fera comme moi, comme elle a deja fait... Seulement, elle n'est
+plus jeune, et ce sera plus difficile.
+
+L'oncle continuait a triompher:
+
+-- Te voila rassure, hein?
+
+Jean ne disait rien, mais ses scrupules etaient vaincus et sa
+resolution bien prise. Ils partaient, quand le sculpteur les
+rappela pour leur montrer une photographie ramassee sur la
+poussiere de sa table et qu'il essuyait d'un revers de manche.
+
+-- Tenez, la voila!... Est-elle jolie, la coquine... a se mettre a
+genoux devant... Ces jambes, cette gorge!
+
+Et c'etait terrible le contraste de ces yeux ardents, de cette
+voix passionnee avec le tremblement senile des gros doigts en
+spatule ou grelottait l'image souriante, aux charmes capitonnes de
+fossettes, de Cousinard le petit modele.
+
+
+XII
+
+-- C'est toi?... Comme tu viens de bonne heure!...
+
+Elle arrivait du fond du jardin, sa robe pleine de pommes tombees,
+et montait le perron tres vite, un peu inquiete de la mine a la
+fois genee et volontaire de son amant.
+
+-- Qu'y a-t-il donc?
+
+-- Rien, rien... c'est ce temps, ce soleil... J'ai voulu profiter
+du dernier beau jour pour faire un tour en foret, nous deux...
+Veux-tu?
+
+Elle eut son cri d'enfant de la rue, qui lui revenait chaque fois
+qu'elle etait contente:
+
+-- Oh! veine...
+
+Plus d'un mois qu'ils n'etaient sortis, bloques par les pluies,
+les bourrasques de novembre. On ne s'amusait pas toujours a la
+campagne; autant vivre dans l'arche avec les bestiaux de Noe...
+Elle avait quelques recommandations a faire a la cuisine, a cause
+des Hettema qui venaient diner; et pendant qu'il l'attendait
+dehors, sur le Pave des Gardes, Jean regardait la petite maison
+rechauffee de cette lumiere douce d'arriere-ete, la rue de
+campagne aux larges dalles moussues, avec cet adieu de nos yeux,
+etreignant et doue de memoire, aux endroits que nous allons
+quitter.
+
+La fenetre de la salle, grande ouverte, laissait echapper les
+vocalises du loriot, alternant avec les ordres de Fanny a la femme
+de service:
+
+-- Surtout n'oubliez pas, pour six heures et demie... Vous
+servirez d'abord la pintade... Ah! que je vous donne du linge...
+
+Sa voix sonnait, claire, heureuse, parmi des gresillements de
+cuisine et les petits cris de l'oiseau s'egosillant au soleil. Et
+lui qui savait que leur menage n'avait plus que deux heures a
+vivre, ces preparatifs de fete lui serraient le coeur.
+
+Il eut envie de rentrer, de tout lui dire, la, d'un coup; mais il
+eut peur de ses cris, de la scene epouvantable que le voisinage
+entendrait, d'un scandale a ameuter le haut et le bas Chaville. Il
+savait que dechainee, rien ne comptait plus pour elle, et s'en
+tint a son idee de la conduire en foret.
+
+-- Voila... j'y suis...
+
+Legere, elle prit son bras, l'avertissant de parler bas et de
+marcher vite en passant devant chez leurs voisins, dans la crainte
+qu'Olympe voulut les accompagner et gener leur bonne partie. Elle
+ne fut tranquille que le pave franchi et la voute du chemin de
+fer, lorsqu'ils eurent tourne a gauche dans le bois.
+
+Il faisait un temps doux, rayonnant, un soleil tamise d'une brume
+argentee et flottante, qui baignait toute l'atmosphere,
+s'accrochait aux taillis ou quelques arbres, entre leurs feuilles
+dorees tenant encore, gardaient des nids de pies, des paquets de
+gui vert a de grandes hauteurs. On entendait un cri d'oiseau,
+continu, en bruit de lime, et ces coups de bec sur le bois qui
+repondent au bucheron dans les coupes.
+
+Ils allaient lentement, marquant leurs pas sur la terre amollie
+par les pluies de l'automne. Elle avait chaud d'etre venue si
+vite, les joues allumees, les yeux brillants, s'arreta pour
+enlever la grande mantille de blonde, un cadeau de Rosa, dont elle
+s'etait garantie la tete en sortant, le reste fragile et couteux
+des splendeurs passees. La robe qu'elle portait, une pauvre robe
+en soie noire, craquee sous les bras, a la taille, il la lui
+connaissait depuis trois ans; et quand elle la relevait, en
+passant devant lui, a cause de quelque flaque, il voyait les
+talons de ses bottines qui se tournaient.
+
+Comme elle avait pris gaiement cette demi-misere, sans regret ni
+plainte, occupee de lui, de son bien-etre, jamais plus heureuse
+que lorsqu'elle le frolait, les deux mains croisees sur son bras.
+Et Jean se demandait en la regardant toute rajeunie de ce
+renouveau de soleil et d'amour, quelle poussee de seve il y avait
+dans une creature pareille, quelle merveilleuse faculte d'oubli et
+de pardon, pour garder tant de gaiete, d'insouciance, apres une
+vie de passions, de traverses et de larmes, tout cela marque sur
+son visage, mais s'effacant au moindre epanouissement de gaiete.
+
+-- C'est un cepe, je te dis que c'est un cepe...
+
+Elle entrait sous bois, enfoncait jusqu'aux genoux dans les
+feuilles mortes, revenait toute decoiffee et fripee par les
+ronces, et lui montrait ce petit reseau sur le pied du champignon
+qui distingue le vrai cepe du faux:
+
+-- Tu vois, il a le tulle!...
+
+Et elle triomphait.
+
+Lui n'ecoutait pas, distrait, s'interrogeant:
+
+-- Est-ce le moment?... Faut-il?...
+
+Mais le courage lui manquait, elle riait trop, ou l'endroit
+n'etait pas favorable; et il l'entrainait toujours plus loin,
+comme un assassin qui medite son coup.
+
+Il allait se decider, quand au tournant d'une allee, quelqu'un
+apparut et les derangea, le garde de ce peuplement, Hochecorne,
+qu'ils rencontraient quelquefois. Pauvre diable qui avait
+successivement perdu, dans la petite maison forestiere que l'Etat
+lui allouait au bord de l'etang, deux enfants, puis sa femme, et
+toujours des memes fievres pernicieuses. Des le premier deces, le
+medecin declarait le logement insalubre, trop pres de l'eau et de
+ses emanations; et malgre les certificats, les apostilles, on
+l'avait laisse la deux ans, trois ans, le temps de voir mourir
+tous les siens, a l'exception d'une petite fille avec qui il
+venait enfin de s'installer dans un logis neuf a l'entree du bois.
+
+Hochecorne, face de Breton tetu, aux yeux clairs et courageux, au
+front fuyant sous sa casquette d'uniforme, vrai type de fidelite,
+de superstition a toutes les consignes, avait la bricole de son
+fusil sur une epaule, sur l'autre la tete endormie de son enfant,
+qu'il portait.
+
+-- Comment va-t-elle? demanda Fanny souriant a cette fillette de
+quatre ans, palie et diminuee par la fievre, qui s'eveillait,
+ouvrait de grands yeux cercles de rose.
+
+Le garde soupira:
+
+-- Pas bien... J'ai beau la mener partout avec moi... voila
+qu'elle ne mange plus, qu'elle n'a de gout a rien; faut croire que
+c'etait trop tard quand on a change d'air et qu'elle a deja pris
+le mal... Elle est si legere, voyez, madame, on dirait une
+feuille... Un de ces jours elle va fiche le camp comme les
+autres... Bon Dieu!...
+
+Ce "bon Dieu!" tout bas, dans la moustache, c'etait toute sa
+revolte contre la cruaute des bureaux et des paperassiers.
+
+-- Elle tremble, on dirait qu'elle a froid.
+
+-- c'est la fievre, madame.
+
+-- Attendez, nous allons la rechauffer...
+
+Elle prit la mantille qui pendait sur son bras, en entoura la
+petite:
+
+-- Si, si, laissez donc... ce sera son voile de mariee, plus
+tard...
+
+Le pere eut un sourire navre, et remuant la menotte de l'enfant
+qui se rendormait, bleme dans tout ce blanc comme une petite
+morte, il lui faisait dire merci a la dame, puis s'eloignait avec
+un "bon Dieu!" perdu dans le craquement des branches sous ses
+pieds.
+
+Fanny n'etait plus gaie, serree contre lui de toute cette
+tendresse craintive de la femme que son emotion, tristesse ou
+joie, rapproche de celui qu'elle aime. Jean se disait: "Quelle
+bonne fille...", mais sans faiblir dans ses decisions, s'y
+affermissant au contraire, car sur la pente de l'allee ou ils
+entraient se levait l'image d'Irene, le souvenir du rayonnant
+sourire rencontre la et qui l'avait pris tout de suite, avant meme
+qu'il en connut le charme profond, la source intime de douceur
+intelligente. Il songea qu'il avait attendu jusqu'au dernier
+moment, que c'etait aujourd'hui jeudi... "Allons, il le faut..."
+et visant un rond-point a quelque distance, il se le donna comme
+derniere limite.
+
+Une eclaircie dans une coupe de bois, des arbres couches au milieu
+de copeaux, de sanglants debris d'ecorce, et des fagots, des trous
+de charbonnage... Un peu plus bas on voyait l'etang d'ou montait
+une buee blanche, et sur le bord la petite maison abandonnee, au
+toit tombant, aux fenetres cassees, ouvertes, le lazaret des
+Hochecorne. Apres, les bois remontaient vers Velizy, un grand
+coteau de toisons rousses, de haute futaie serree et triste... Il
+s'arreta brusquement:
+
+-- Si l'on se reposait un peu?
+
+Ils s'assirent sur une longue charpente jetee a terre, un ancien
+chene dont se comptaient les branches aux blessures de la hache.
+L'endroit etait tiede, egaye d'une pale reverberation lumineuse,
+et d'un parfum de violettes perdues.
+
+-- Comme il fait bon!... dit-elle, alanguie sur son epaule et
+cherchant la place d'un baiser dans son cou.
+
+Il se recula un peu, lui prit la main. Alors, devant l'expression
+subitement durcie de son visage, elle s'effraya:
+
+-- Quoi donc? Qu'y a-t-il?
+
+-- Une mauvaise nouvelle, ma pauvre amie... Hedouin, tu sais,
+celui qui est parti a ma place...
+
+Il parlait peniblement, avec une voix rauque dont le son
+l'etonnait lui-meme, mais qui se raffermissait vers la fin de
+l'histoire preparee d'avance... Hedouin tombe malade en arrivant a
+son poste, et lui, designe d'office pour aller le remplacer. Il
+avait trouve cela plus facile a dire, moins cruel que la verite.
+Elle l'ecouta jusqu'au bout sans l'interrompre, la face d'une
+paleur grise, l'oeil fixe.
+
+-- Quand pars-tu? demanda-t-elle, en retirant sa main.
+
+-- Mais ce soir... cette nuit...
+
+Et la voix fausse et dolente, il ajouta:
+
+-- Je compte passer vingt-quatre heures a Castelet, puis
+m'embarquer a Marseille...
+
+-- Assez, ne mens plus, cria-t-elle dans une explosion farouche
+qui la mit debout, ne mens plus, tu ne sais pas!... Le vrai, c'est
+que tu te maries... Il y a assez longtemps que ta famille te
+travaille... Ils ont tellement peur que je te retienne, que je
+t'empeche d'aller chercher le typhus ou la fievre jaune... Enfin
+les voila satisfaits... La demoiselle a ton gout, il faut
+croire... Et quand je pense aux noeuds de cravate que je te
+faisais, le jeudi!... Etais-je assez bete, hein?
+
+Elle riait d'un rire douloureux, atroce, qui tordait sa bouche,
+montrait l'ecart que faisait sur le cote la cassure toute recente
+sans doute, car il ne l'avait pas vue encore, d'une de ses belles
+dents nacrees dont elle etait si fiere; et cela, cette dent
+manquante dans cette figure terreuse, creusee, bouleversee, fit a
+Gaussin une peine horrible.
+
+-- Ecoute-moi, dit-il la reprenant, l'asseyant de force contre
+lui... Eh bien, oui, je me marie... Mon pere y tenait, tu sais
+bien; mais qu'est-ce que cela peut te faire puisque je dois
+partir?...
+
+Elle se degagea, voulant garder sa colere:
+
+-- Et c'est pour m'apprendre ca, que tu m'as fait faire une lieue
+a travers bois... Tu t'es dit: Au moins on ne l'entendra pas, si
+elle crie... Non, tu vois... pas un eclat, pas une larme. D'abord,
+j'en ai plein le dos du joli garcon que tu es... tu peux t'en
+aller, ce n'est pas moi qui te ferai revenir... Sauve toi donc
+dans les Iles avec ta femme, ta petite, comme on dit chez toi...
+Elle doit etre propre, la petite... laide comme un gorille, ou
+alors enceinte a pleine ceinture... car tu es aussi jobard que
+ceux qui te l'ont choisie.
+
+Elle ne se retenait plus, lancee dans un debordement d'injures,
+d'infamies, jusqu'a ne pouvoir begayer a la fin que des mots
+"lache... menteur... lache..." sous son nez, en provocation, comme
+on montre le poing.
+
+C'etait au tour de Jean de l'ecouter sans rien dire, sans aucun
+effort pour l'arreter. Il l'aimait mieux ainsi, insultante,
+ignoble, la vraie fille du pere Legrand; la separation serait
+moins cruelle... En eut-elle conscience? Mais elle se tut tout a
+coup, tomba, la tete et le buste en avant, dans les genoux de son
+amant, avec un grand sanglot qui la secouait toute, et d'ou
+sortait une plainte entrecoupee:
+
+-- Pardon, grace... je t'aime, je n'ai que toi... Mon amour, ma
+vie, ne fais pas ca... ne me laisse pas... qu'est-ce que tu veux
+que je devienne?
+
+L'emotion le gagnait... Oh! voila ce qu'il avait redoute... Les
+larmes montaient d'elle a lui, et il renversait la tete en arriere
+pour les garder dans ses yeux debordants, essayant de l'apaiser
+par des mots betes, et toujours cet argument raisonnable:
+
+-- Mais puisque je devais partir...
+
+Elle se redressa avec ce cri qui devoilait tout son espoir:
+
+-- Eh! tu ne serais pas parti. Je t'aurais dit: Attends, laisse-
+toi aimer encore... Crois-tu que cela se retrouve deux fois d'etre
+aime comme je t'aime?... Tu as le temps de te marier, tu es si
+jeune... moi, bientot, je serai finie... je ne pourrai plus, et
+alors nous nous quitterons naturellement.
+
+Il voulut se lever; il eut ce courage, et de lui dire que tout ce
+qu'elle faisait etait inutile; mais s'accrochant a lui, se
+trainant agenouillee dans la boue restee a ce creux de vallon,
+elle le forcait a reprendre sa place, et devant lui, dans ses
+jambes, avec le souffle de ses levres, la voluptueuse etreinte de
+ses yeux, et des caresses enfantines, les mains a plat sur cette
+figure qui se raidissait, les doigts dans ses cheveux, dans sa
+bouche, elle essayait de tisonner les cendres froides de leur
+amour, lui redisait tout bas les delices passes, les reveils sans
+force, l'enlacement aneanti de leurs apres-midi du dimanche. Tout
+cela n'etait rien aupres de ce qu'elle lui donnerait encore; elle
+savait d'autres baisers, d'autres ivresses, elle en inventerait
+pour lui...
+
+Et pendant qu'elle lui chuchotait de ces mots comme les hommes en
+entendent a la porte des bouges, elle avait de grosses larmes
+ruisselant sur une expression d'agonie et de terreur, se
+debattait, criait d'une voix de reve:
+
+-- Oh! que ca ne soit pas... dis que ce n'est pas vrai que tu me
+quittes...
+
+Et des sanglots encore, des gemissements, des appels au secours,
+comme si elle lui voyait un couteau dans les mains.
+
+Le bourreau n'etait guere plus vaillant que la victime. Sa colere,
+il ne la craignait pas plus que ses caresses; mais il restait sans
+defense contre ce desespoir, cette bramee qui remplissait le bois,
+allait s'eteindre sur l'eau morte et fievreuse ou descendait un
+triste soleil rouge... Il pensait bien souffrir, mais pas a cette
+acuite; et il lui fallait tout l'eblouissement du nouvel amour
+pour resister a la relever des deux mains, lui dire:
+
+-- Je reste, tais-toi, je reste...
+
+Depuis combien de temps s'epuisaient-ils ainsi tous deux?... Le
+soleil n'etait plus qu'une barre toujours plus etroite au
+couchant; l'etang se teignait d'un gris d'ardoise, et l'on eut dit
+que sa vapeur malsaine envahissait la lande et le bois, les
+coteaux en face. Dans l'ombre qui les gagnait, il ne voyait plus
+que cette figure pale, levee vers lui, cette bouche ouverte,
+clamant d'une intarissable plainte. Un peu apres, la nuit venue,
+les cris s'apaiserent. Maintenant, c'etait un bruit de larmes a
+flots, sans fin, une de ces longues pluies installees sur le grand
+fracas de l'orage, et de temps en temps un "Oh!..." profond et
+sourd comme devant quelque chose d'horrible qu'elle chassait et
+revoyait toujours.
+
+Puis, plus rien. C'est fini, la bete est morte... Une bise froide
+se leve, froisse les branches, apportant l'echo d'une heure
+lointaine.
+
+-- Allons, viens, ne reste pas la.
+
+Il la souleve doucement, la sent molle dans ses mains, obeissante
+comme un enfant et convulsionnee de gros soupirs. Il semble
+qu'elle garde une peur, un respect de l'homme qui vient de se
+montrer si fort. Elle marche a cote de lui, de son pas, mais
+timidement, sans lui donner le bras; et a les voir ainsi,
+chancelants et mornes, par les allees ou les guide le reflet jaune
+du terrain, on dirait un couple de paysans, qui rentre harasse
+d'une longue fatigue en plein air.
+
+A la lisiere, une lueur apparait, la porte ouverte d'Hochecorne,
+eclairant la silhouette arretee de deux hommes:
+
+-- Est-ce vous, Gaussin? demande la voix d'Hettema qui s'approche
+avec le garde.
+
+Ils commencaient a etre inquiets de ne pas les voir revenir, et de
+ces gemissements qu'on entendait a travers bois. Hochecorne allait
+prendre son fusil, se mettre a leur recherche...
+
+-- Bonsoir, monsieur, madame... c'est la petite qui est contente
+de son chale...
+
+A fallu que je la couche, avec..." Leur derniere action en commun,
+cette charite de tout a l'heure, leurs mains une derniere fois
+liees autour de ce petit corps moribond.
+
+-- Adieu, adieu, pere Hochecorne.
+
+Et ils se hatent tous trois vers la maison, Hettema toujours tres
+intrigue de ces clameurs qui remplissaient le bois.
+
+-- Ca montait, descendait, on aurait dit une bete qu'on egorge...
+Mais comment n'avez-vous rien entendu?
+
+Ni l'un ni l'autre ne repondent.
+
+Au coin du Pave des Gardes, Jean hesite.
+
+-- Reste diner... lui dit-elle tout bas, suppliante... Ton train
+est passe... tu prendras celui de neuf heures.
+
+Il rentre avec eux. Que peut-il craindre? On ne recommence pas
+deux fois une scene pareille, et c'est bien le moins qu'il lui
+donne cette petite consolation.
+
+La salle est chaude, la lampe eclaire bien, et le bruit de leurs
+pas dans la traverse a prevenu la servante, qui apporte la soupe
+sur la table.
+
+"Enfin, vous voila!..." dit Olympe deja installee, la serviette
+remontee sous ses bras courts. Elle decouvre la soupiere et
+s'arrete tout a coup avec un cri:
+
+-- Mon Dieu, ma chere!...
+
+Have, de dix ans plus vieille, les paupieres gonflees et
+sanglantes, de la boue sur sa robe, jusque dans ses cheveux, le
+desordre effare d'une pierreuse qui sort d'une chasse de police,
+c'est Fanny. Elle respire un moment, ses pauvres yeux brules
+clignotent a la lumiere, et peu a peu la chaleur de la petite
+maison, cette table gaiement servie, provoquent le souvenir des
+bons jours, un nouveau rappel de larmes ou se distinguent ces
+mots:
+
+-- Il me quitte... Il se marie.
+
+Hettema, sa femme, la paysanne qui les sert se regardent,
+regardent Gaussin. "Enfin, dinons toujours", dit le gros homme
+qu'on sent furieux; et le bruit des cuillerees voraces se mele a
+un ruissellement d'eau dans la chambre voisine, ou Fanny est en
+train d'eponger son visage. Quand elle revient toute bleuie de
+poudre, en blanc peignoir de laine, les Hettema l'epient avec
+angoisse, s'attendant a quelque nouvelle explosion, et sont tres
+etonnes de la voir, sans un mot, se jeter sur les plats
+gloutonnement, comme un naufrage, combler le creusement de son
+chagrin et le gouffre de ses cris de tout ce qu'elle trouve a
+portee, le pain, les choux, une aile de pintade, des pommes. Elle
+mange, elle mange...
+
+On cause d'abord d'un air contraint, puis plus librement, et comme
+avec les Hettema ce n'est que de choses bien plates et
+materielles, la facon d'accommoder les crepes aux confitures, ou
+si le crin vaut mieux que la plume pour dormir, on arrive sans
+encombre au cafe, que le gros menage agremente d'un petit caramel
+savoure lentement, les coudes sur la table.
+
+C'est plaisir de voir le bon regard confiant et tranquille
+qu'echangent ces lourds compagnons de creche et de litiere. Ils
+n'ont pas envie de se quitter, ceux-la. Jean surprend ce regard
+et, dans l'intimite de la salle pleine de souvenirs, d'habitudes
+tapies a tous les coins, une torpeur de fatigue, de digestion, de
+bien-etre l'envahit. Fanny qui le surveille a rapproche doucement
+sa chaise, coule ses jambes, glisse son bras sous le sien.
+
+-- Ecoute, dit-il brusquement... Neuf heures... vite, adieu... Je
+t'ecrirai.
+
+Il est debout, dehors, la rue franchie, tate dans l'ombre pour
+ouvrir la barriere du passage. Deux bras l'etreignent a plein
+corps:
+
+-- Embrasse-moi au moins...
+
+Il se sent pris sous le peignoir ouvert ou elle est nue, penetre
+de cette odeur, de cette chaleur de chair de femme, bouleverse de
+ce baiser d'adieu qui lui laisse dans la bouche un gout de fievre
+et de larmes; et elle, tout bas, le sentant faible:
+
+-- Encore une nuit, plus qu'une...
+
+Un signal sur la voie... C'est le train!...
+
+Comment eut-il la force de se degager, de bondir jusqu'a la gare
+dont les fanaux luisaient a travers les branches defeuillees? Il
+s'en etonnait encore, tout haletant dans un coin de wagon,
+guettant par la portiere les fenetres allumees de la maisonnette,
+une forme blanche contre la barriere...
+
+-- Adieu! adieu!...
+
+Et ce cri rassurait la terreur silencieuse qu'il venait d'avoir a
+ce tournant des rails, en apercevant sa maitresse a la place
+occupee par son reve de mort.
+
+La tete dehors, il voyait fuir et diminuer et rouler dans le
+pelotonnement des terrains leur petit pavillon, dont la lueur
+n'etait plus qu'une etoile egaree. Tout a coup il sentit une joie,
+un soulagement enormes. Comme on respirait, que c'etait beau toute
+cette vallee de Meudon et ces grands coteaux noirs degageant au
+loin un triangle etincelant d'innombrables lumieres, egrenees vers
+la Seine en cordons reguliers! Irene l'attendait la, et il allait
+a elle de toute la vitesse du train, de tout son desir d'amoureux,
+de tout son elan vers l'honnete et jeune vie...
+
+Paris!... Il arretait une voiture pour se faire conduire place
+Vendome. Mais, sous le gaz, il apercut ses vetements, ses souliers
+couverts de boue, une boue lourde, epaisse, tout son passe qui le
+tenait encore pesamment et salement. "Oh! non, pas ce soir..." Et
+il rentra a son ancien hotel, rue Jacob, ou le Fenat lui avait
+retenu une chambre pres de la sienne.
+
+
+XIII
+
+Le lendemain, Cesaire, qui s'etait charge de la commission
+delicate d'aller a Chaville reprendre les effets, les livres de
+son neveu, consommer la rupture par le demenagement, revint fort
+tard, alors que Gaussin commencait a se fatiguer de toutes sortes
+de suppositions folles ou sinistres. Enfin un fiacre a galerie,
+lourd comme un corbillard, tourna le coin de la rue Jacob, charge
+de caisses ficelees et d'une enorme malle qu'il reconnut pour la
+sienne, et l'oncle rentra mysterieux et navre:
+
+-- J'ai ete long, pour ramasser le tout en une fois et n'etre pas
+oblige d'y revenir...
+
+Puis, montrant les colis que deux garcons rangeaient par la
+chambre:
+
+-- Ici le linge, les vetements, la tes papiers, tes livres... Il
+ne manque que tes lettres; elle m'a supplie de les lui laisser
+encore pour les relire, avoir quelque chose de toi. J'ai pense que
+ca n'offrait pas de danger... C'est une si bonne fille...
+
+Il souffla longuement, assis sur la malle, et s'epongeant le front
+avec son mouchoir de soie ecrue, large comme une serviette. Jean
+n'osait demander des details, dans quelles dispositions il l'avait
+trouvee; l'autre n'en donnait pas, de peur de l'attrister. Et ils
+remplirent ce silence, difficile, gros de choses inexprimees, par
+des remarques sur le temps change brusquement depuis la veille,
+tourne au froid, sur l'aspect lamentable de cette banlieue de
+Paris deserte et denudee, plantee de cheminees d'usines et de ces
+enormes cylindres de fonte, reservoirs des maraichers. Puis au
+bout d'un moment:
+
+-- Elle ne vous a rien donne pour moi, mon oncle?
+
+-- Non... tu peux etre tranquille... Elle ne t'embetera pas, elle
+a pris son parti avec beaucoup de resolution et de dignite...
+
+Pourquoi Jean vit-il dans ce peu de mots une intention de blame,
+un reproche de sa rigueur?
+
+-- C'est egal, corvee pour corvee, reprenait l'oncle, j'aimais
+mieux encore les griffes de la Mornas que le desespoir de cette
+malheureuse.
+
+-- Elle a beaucoup pleure?
+
+-- Ah! mon ami... Et si bien, d'un tel coeur, que je sanglotais
+moi-meme en face d'elle sans la force de...
+
+Il s'ebroua, secoua son emotion d'un coup de tete de vieille
+chevre:
+
+-- Enfin, que veux-tu? ce n'est pas ta faute... tu ne pouvais
+passer toute ta vie la... Les choses sont tres convenablement
+faites, tu lui laisses de l'argent, un mobilier... Et maintenant,
+voguent les amours! Tache de nous mener ton mariage rondement...
+Des affaires trop serieuses pour moi, par exemple... Il faudra que
+le consul s'en mele... Moi, je suis pour les liquidations de la
+main gauche...
+
+Et brusquement repris d'un acces melancolique, le front a la
+vitre, regardant le ciel bas qui ruisselait entre les toits:
+
+-- C'est egal, le monde devient triste... De mon temps on se
+separait plus gaiement que ca.
+
+Le Fenat parti, suivi de sa machine elevatoire, Jean, prive de
+cette bonne humeur remuante et bavarde, eut une longue semaine a
+passer, une impression de vide et de solitude, tout le noir
+desorientement d'un veuvage. En pareil cas, meme sans le regret
+d'une passion, on cherche son double, il vous manque; car
+l'existence a deux, la cohabitation de la table et du lit, creent
+un tissu de liens invisibles et subtils, dont la solidite ne se
+revele qu'a la douleur, a l'effort de la brisure. L'influence du
+contact et de l'habitude est si miraculeusement penetrante que
+deux etres vivant de la meme vie en arrivent a se ressembler.
+
+Ses cinq ans de Sapho n'avaient pu le petrir encore a ce point;
+mais son corps gardait pourtant les marques de la chaine, en
+subissait le lourd entrainement. Et de meme que, plusieurs fois,
+ses pas l'auraient tout seuls dirige vers Chaville au sortir de
+son bureau, il lui arrivait le matin de chercher a cote de lui sur
+l'oreiller les cheveux noirs en nappes lourdes, demordus de leur
+peigne, ou tombait son premier baiser.
+
+Les soirees surtout lui semblaient interminables, dans cette
+chambre d'hotel qui lui rappelait les premiers temps de leur
+liaison, la presence d'une autre maitresse delicate et
+silencieuse, dont la petite carte embaumait la glace d'un parfum
+d'alcove et du mystere de son nom: Fanny Legrand. Alors il s'en
+allait se fatiguer, marcher, s'etourdir aux flonflons et aux
+lumieres de quelque petit theatre, jusqu'au moment ou le vieux
+Bouchereau lui donnait le droit de passer trois soirees par
+semaine aupres de sa fiancee.
+
+On s'etait enfin entendu. Irene l'aimait, _Uncle_ voulait bien; ce
+serait pour les premiers jours d'avril, a la fin du cours. Trois
+mois d'hiver a se voir, a s'apprendre, se desirer, faire la
+paraphrase aimante et charmante du premier regard qui lie les ames
+et du premier aveu qui les trouble.
+
+Le soir des accordailles, en rentrant chez lui sans la moindre
+envie de dormir, Jean eprouva le desir de faire sa chambre
+ordonnee et laborieuse, par cet instinct naturel de mettre notre
+vie en rapport avec nos idees. Il installa sa table et ses livres
+non encore deficeles, tasses au fond d'une de ces caisses faites a
+la hate, les codes entre une pile de mouchoirs et une vareuse de
+jardin. De l'entrebaillement d'un dictionnaire de Droit
+commercial, le plus frequemment feuillete, tombait alors une
+lettre sans enveloppe, a l'ecriture de la maitresse.
+
+Fanny l'avait confiee au hasard de travaux futurs, se mefiant de
+l'attendrissement trop court de Cesaire, pensant qu'elle
+arriverait plus surement ainsi. Il se defendait d'abord de
+l'ouvrir, mais cedait aux premiers mots bien doux, bien
+raisonnables, dont l'agitation se sentait seulement au tremble de
+la plume, a l'inegale conduite des lignes. Elle ne demandait
+qu'une grace, une seule, qu'il revint de temps a autre. Elle ne
+dirait rien, ne reprocherait rien, ni le mariage, ni cette
+separation qu'elle savait absolue et definitive. Mais le voir!...
+
+"Songe que c'est pour moi un coup terrible et si inattendu, si
+brusque... Je suis comme apres une mort ou un incendie, ne sachant
+a quoi me prendre. Je pleure, j'attends, je regarde la place de
+mon bonheur. Il n'y aurait que toi pour m'acclimater a cette
+situation nouvelle... C'est une charite, viens me voir, que je ne
+me sente pas si seule... j'ai peur de moi..."
+
+Ces plaintes, ce suppliant appel couraient tout le long de la
+lettre, se reprenaient chaque fois au meme mot: "Viens, viens..."
+Il pouvait se croire dans la clairiere au milieu des bois avec
+Fanny a ses pieds, et sous la cendre violette du soir, cette
+pauvre figure levee vers lui, toute fripee et molle de larmes,
+cette bouche ouverte qui s'emplissait d'ombre a crier. C'est cela
+qui le poursuivit toute la nuit, cela qui troubla son sommeil, et
+non l'heureuse ivresse qu'il avait rapportee de la-bas. C'est
+cette figure vieillie, fletrie, qu'il revoyait, malgre tous ses
+efforts pour mettre entre lui et elle le visage aux purs contours,
+a la pulpe d'oeillet en fleur, que l'aveu de l'amour teintait de
+petites flammes roses sous les yeux.
+
+Cette lettre avait huit jours de date; huit jours que la
+malheureuse attendait un mot, ou une visite, l'encouragement a la
+resignation qu'elle demandait. Mais comment n'avait-elle pas
+recrit depuis? Peut-etre etait-elle malade; et d'anciennes
+craintes lui revenaient. Il pensa qu'Hettema pourrait lui donner
+des nouvelles, et, confiant dans la regularite de ses habitudes,
+alla l'attendre devant le Comite d'artillerie.
+
+Le dernier coup de dix heures sonnait a Saint-Thomas d'Aquin
+lorsque le gros homme tourna le coin de la petite place, le collet
+retrousse, la pipe aux dents, qu'il tenait a deux mains pour se
+chauffer les doigts. Jean le regardait venir de loin, tres emu de
+tout ce qu'il lui rappelait; mais Hettema l'accueillit d'un
+mouvement d'humeur a peine contraint.
+
+-- Vous voila!... Je ne sais pas si nous vous avons maudit cette
+semaine!... nous qui sommes alles a la campagne pour vivre au
+calme...
+
+Et sur la porte, en finissant sa pipe, il lui raconta que le
+dimanche precedent ils avaient invite Fanny a diner chez eux avec
+l'enfant dont c'etait le jour de sortie, histoire de la distraire
+un peu de ses vilaines idees. En effet, on avait mange assez
+gaiement, meme elle leur chantait un morceau de musique au
+dessert; puis on se separait vers dix heures, et ils s'appretaient
+a se mettre au lit delicieusement, quand tout a coup on frappe aux
+volets et la voix du petit Joseph appelle effaree:
+
+-- Venez vite, maman veut s'empoisonner...
+
+Hettema se precipite, arrive a temps pour lui arracher de force le
+flacon de laudanum. Il avait fallu se battre, la prendre a bras-
+le-corps, la maintenir et se defendre, contre les coups de tete,
+les coups de peigne dont elle lui abimait la figure. Dans la
+lutte, la fiole se brisait, le laudanum repandu partout, et il
+n'en avait pas ete autre chose que des vetements taches et
+empestes de poison.
+
+-- Mais vous comprenez bien que des scenes pareilles, tout ce
+drame de faits-divers, pour des gens tranquilles... Aussi c'est
+fini, j'ai donne conge, le mois prochain je demenage...
+
+Il remit sa pipe dans l'etui, et avec un adieu bien paisible
+disparut sous les arcades basses d'une petite cour, laissant
+Gaussin tout bouleverse de ce qu'il venait d'entendre.
+
+Il se representait la scene dans cette chambre qui avait ete leur
+chambre, l'effroi du petit appelant au secours, la lutte brutale
+avec le gros homme, et il croyait sentir le gout opiace,
+l'amertume somnolente du laudanum repandu. L'epouvante lui en
+resta tout le jour, aggravee de l'isolement ou elle allait se
+trouver. Les Hettema partis, qui lui retiendrait la main a la
+nouvelle tentative?
+
+Une lettre vint le rassurer un peu. Fanny le remerciait de n'etre
+pas si dur qu'il voulait le paraitre, puisqu'il prenait encore
+quelque interet a la pauvre abandonnee: "On t'a dit, n'est-ce
+pas?... J'ai voulu mourir... c'etait de me sentir si seule!...
+J'ai essaye, je n'ai pas pu, on m'a arretee, ma main tremblait
+peut-etre... la peur de souffrir, de devenir laide... Oh! cette
+petite Dore, comment a-t-elle eu le courage?... Apres la premiere
+honte de m'etre manquee, c'a ete une joie de penser que je
+pourrais t'ecrire, t'aimer de loin, te voir encore; car je ne
+perds pas l'espoir que tu viendras une fois, comme on vient chez
+une amie malheureuse, dans une maison en deuil, par pitie,
+seulement par pitie."
+
+Des lors il arriva de Chaville tous les deux ou trois jours une
+capricieuse correspondance, longue, courte, un journal de douleur
+qu'il n'eut pas la force de renvoyer et qui agrandit dans ce coeur
+tendre la place a vif d'une pitie sans amour, non plus pour la
+maitresse, mais pour l'etre humain souffrant a cause de lui.
+
+Un jour c'etait le depart de ses voisins, ces temoins de son
+bonheur passe qui lui emportaient tant de souvenirs. A present
+elle n'avait plus pour les lui rappeler que les meubles, les murs
+de leur petite maison, et la femme de service, pauvre bete
+sauvage, aussi peu interessee aux choses que le loriot, tout
+frileux de l'hiver, tristement ebouriffe dans un coin de sa cage.
+
+Un autre jour, un pale rayon egayant la vitre, elle se reveillait
+toute joyeuse dans cette persuasion: il viendra aujourd'hui!...
+Pourquoi?... rien, une idee... Tout de suite elle se mettait a
+faire la maison belle, et la femme coquette avec sa robe des
+dimanches et la coiffure qu'il aimait; puis jusqu'au soir, jusqu'a
+la derniere goutte de lumiere, elle comptait les trains a la
+fenetre de la salle, l'ecoutait venir par le Pave des Gardes...
+Fallait-il etre folle!
+
+Quelquefois rien qu'une ligne: "Il pleut, il fait noir... je suis
+seule et je te pleure..." Ou bien elle se contentait de mettre
+sous enveloppe une pauvre fleur toute trempee et raide de frimas,
+la derniere de leur petit jardin. Mieux que toutes les plaintes,
+cette fleur ramassee sous la neige, disait l'hiver, la solitude,
+l'abandon; il voyait la place, au bout de l'allee, et contre les
+plates-bandes, une jupe de femme mouillee jusqu'a l'ourlet, allant
+et revenant dans une solitaire promenade.
+
+Cette pitie qui lui angoissait le coeur le faisait vivre encore
+avec Fanny, malgre la rupture. Il y songeait, se la figurait a
+toute heure; mais par une singuliere defaillance de sa memoire,
+quoiqu'il n'y eut guere plus de cinq ou six semaines depuis leur
+separation, et que les moindres details de leur interieur lui
+fussent encore presents, la cage de La Balue en face d'un coucou
+en bois gagne a une fete de campagne, jusqu'aux branches du
+noisetier qui battaient au moindre vent la vitre de leur cabinet
+de toilette, la femme elle-meme ne lui apparaissait plus
+distinctement. Il la voyait dans un reculement de brume avec un
+seul detail de sa figure, accentue et penible, la bouche deformee,
+le sourire troue par cette dent qui manquait.
+
+Ainsi vieillie, qu'allait-elle devenir, la pauvre creature contre
+qui il avait dormi si longtemps? L'argent fini qu'il lui avait
+laisse, ou irait-elle, jusque vers quel bas-fond? Et tout a coup
+se dressait dans son souvenir, la triste raccrocheuse, rencontree
+le soir dans une taverne anglaise, mourant de soif devant sa
+tranche de saumon fume. Elle deviendrait cela, celle dont il avait
+si longtemps accepte les soins, la tendresse passionnee et fidele.
+Et cette idee le desesperait... Cependant, que faire? Parce qu'il
+avait eu le malheur de rencontrer cette femme, de vivre quelque
+temps avec elle, etait-il condamne a la garder toujours, a lui
+sacrifier son bonheur? Pourquoi lui et pas les autres? Au nom de
+quelle justice?
+
+Tout en s'interdisant de la revoir, il lui ecrivait; et ses
+lettres a dessein positives et seches laissaient deviner son
+emotion sous des conseils de sagesse et d'apaisement. Il
+l'engageait a retirer Joseph de pension, a le reprendre pour
+s'occuper, se distraire; mais Fanny refusait. A quoi bon mettre
+cet enfant en presence de sa douleur, de son decouragement?
+c'etait bien assez du dimanche ou le petit rodait de chaise en
+chaise, errait de la salle au jardin, devinant qu'un grand malheur
+avait attriste la maison, et n'osant plus demander des nouvelles
+de "papa Jean" depuis qu'on lui avait dit avec des sanglots qu'il
+etait parti, qu'il ne reviendrait plus:
+
+-- Tous mes papas s'en vont, alors!
+
+Et ce mot du petit abandonne, tombant d'une lettre navrante,
+restait lourd sur le coeur de Gaussin. Bientot, cette pensee de la
+savoir a Chaville devint une oppression telle, qu'il lui conseilla
+de rentrer dans Paris, de voir du monde. Avec sa triste experience
+des hommes et des ruptures, Fanny ne vit dans cette offre qu'un
+affreux egoisme, l'envie de se debarrasser d'elle a jamais, par un
+de ces brusques beguins dont elle etait familiere; et elle s'en
+expliqua avec sincerite:
+
+"Tu sais ce que je t'ai dit autrefois... Je resterai ta femme
+malgre tout, ta femme aimante et fidele. Notre petite maison
+m'enveloppe de toi, et je ne voudrais la quitter pour rien au
+monde... Que ferais-je a Paris? J'ai le degout de mon passe qui
+t'eloigne; et puis, songe a quoi tu nous exposes... Tu te crois
+donc bien fort? Viens, alors, mechant... une fois, rien qu'une..."
+
+Il n'y alla pas; mais, un dimanche, l'apres-midi, seul et
+travaillant, il entendit frapper deux petits coups a sa porte. Il
+tressaillit, reconnut sa facon vive de s'annoncer comme autrefois.
+Craignant de trouver en bas quelque consigne, elle etait montee
+d'une haleine, sans rien demander. Il s'approcha, les pas enfonces
+dans le tapis, entendant son souffle par la feuillure:
+
+-- Jean, es-tu la?...
+
+Oh! cette voix humble et brisee... Encore une fois, pas bien fort:
+"Jean!..." puis une plainte soupiree, le froissement d'une lettre,
+et la caresse et l'adieu d'un baiser jete.
+
+L'escalier descendu marche a marche, lentement, comme si elle
+attendait un rappel, Jean, seulement alors, ramassa la lettre et
+l'ouvrit. On avait enterre le matin la petite Hochecorne a
+l'hospice des Enfants-Malades. Elle etait venue avec le pere et
+quelques personnes de Chaville, et n'avait pu se defendre de
+monter pour le voir ou laisser ces lignes ecrites d'avance.
+"... Quand je te le disais!... si j'habitais Paris, on ne verrait
+que moi dans ton escalier... Adieu, m'ami, je rentre chez nous..."
+
+Et en lisant, les yeux brouilles de larmes, il se rappelait la
+meme scene rue de l'Arcade, la douleur de l'amant congedie, la
+lettre glissee sous la porte, et le rire sans coeur de Fanny. Elle
+l'aimait donc plus qu'il n'aimait Irene! Ou bien est-ce que
+l'homme, plus mele que la femme au combat des affaires et de la
+vie, n'a pas comme elle l'exclusivisme de l'amour, l'oubli et
+l'indifference de tout ce qui n'est pas sa passion, absorbante et
+unique?
+
+Cette torture, ce mal de pitie dont il souffrait, ne s'apaisait
+qu'aupres d'Irene. Ici seulement l'angoisse se desserrait, fondait
+sous le doux rayon bleu de ses regards. Il ne lui restait plus
+qu'une grande lassitude, une tentation de mettre la tete sur son
+epaule et de rester la, sans parler, sans bouger, a l'abri.
+
+-- Qu'avez-vous, lui disait-elle... Est-ce que vous n'etes pas
+heureux?
+
+Si, bien heureux. Mais pourquoi son bonheur etait-il fait de tant
+de tristesse et de larmes? Et par moments il aurait voulu tout lui
+dire, comme a une amie intelligente et bonne; sans songer, pauvre
+fou, au trouble que de pareilles confidences agitent dans les ames
+toutes neuves, aux inguerissables blessures qu'elles peuvent faire
+a la confiance d'une affection. Ah! s'il avait pu l'emporter, fuir
+avec elle! il sentait que ce serait la fin des tourments; mais le
+vieux Bouchereau ne voulait pas faire grace d'une heure sur le
+temps fixe:
+
+-- Je suis vieux, je suis malade... Je ne verrai plus mon enfant,
+ne me privez pas de ces derniers jours...
+
+Sous son air dur, c'etait le meilleur des hommes que ce grand
+homme. Condamne sans remission par la maladie de coeur dont il
+suivait et constatait lui-meme les progres, il en parlait avec un
+sang-froid admirable, continuait ses cours en suffoquant,
+auscultait des malades moins atteints que lui. Une seule faiblesse
+dans ce vaste esprit, et marquant bien l'origine paysanne du
+Tourangeau: son respect pour les titres, la noblesse. Et le
+souvenir des petites tourelles de Castelet, le vieux nom d'Armandy
+n'avaient pas ete etrangers a sa facilite d'agreer Jean comme mari
+de sa niece.
+
+Le mariage se ferait a la gentilhommiere, ce qui eviterait de
+deplacer la pauvre maman qui envoyait tous les huit jours a sa
+future fille une bonne lettre bien tendre, dictee a Divonne ou a
+l'une des petites de Bethanie. Et c'etait une joie douce pour lui
+de parler avec Irene de ses gens, de retrouver Castelet place
+Vendome, toutes ses affections serrees autour de sa chere fiancee.
+
+Seulement il s'effrayait de se sentir si vieux, si las en face
+d'elle, de la voir prendre un plaisir d'enfant a des choses qui ne
+l'amusaient plus, a des joies de la vie commune, deja escomptees
+par lui. Ainsi la liste a dresser de tout ce qu'il leur faudrait
+emporter au Consulat, meubles, etoffes a choisir, liste au milieu
+de laquelle il s'arretait un soir, la plume hesitante, epouvante
+du retour qu'il faisait vers son installation de la rue
+d'Amsterdam, et du recommencement inevitable de tant de jolis
+bonheurs uses, finis par ces cinq ans aupres d'une femme, dans un
+travestissement de mariage et de menage.
+
+
+XIV
+
+-- Oui, mon cher, mort cette nuit dans les bras de Rosa... Je
+viens de le porter chez l'empailleur.
+
+De Potter, le musicien, que Jean rencontrait sortant d'un magasin
+de la rue du Bac, s'accrochait a lui avec un besoin d'effusion qui
+n'allait guere a ses traits impassibles et durs d'homme
+d'affaires, et lui racontait le martyre du pauvre Bichito tue par
+l'hiver parisien, ratatine de froid malgre les tampons d'ouate, la
+meche d'esprit-de-vin allumee depuis deux mois sous sa petite
+niche, comme on fait aux enfants venus avant terme. Rien n'avait
+pu l'empecher de grelotter, et la nuit d'avant, pendant qu'ils
+etaient tous autour de lui, un dernier frisson le secouant de la
+tete a la queue, il etait mort en bon chretien, grace aux flots
+d'eau benite que sur sa peau grenue, ou la vie s'evanouissait en
+moires changeantes, en mouvements de prisme, maman Pilar repandait
+en disant, les yeux au ciel: "_Dios loui pardonne_!"
+
+-- J'en ris, mais j'ai le coeur gros tout de meme; surtout quand
+je pense au chagrin de ma pauvre Rosa que j'ai laissee en
+larmes... Heureusement Fanny etait pres d'elle...
+
+-- Fanny?...
+
+-- Oui, voila des temps que nous ne l'avions vue... Elle est
+arrivee ce matin juste au milieu du drame, et cette bonne fille
+est restee consoler son amie.
+
+Il ajouta, sans s'apercevoir de l'impression causee par ses
+paroles:
+
+-- C'est donc fini? Vous n'etes plus ensemble?... Vous rappelez-
+vous notre conversation au lac d'Enghien? Au moins, vous profitez
+des lecons qu'on vous donne...
+
+Et il percait une pointe d'envie dans son approbation.
+
+Gaussin, le front plisse, eprouvait un veritable malaise a songer
+que Fanny etait retournee chez Rosario; mais il s'en voulait de
+cette faiblesse, n'ayant plus apres tout ni droit, ni
+responsabilite sur cette existence. Devant une maison de la rue de
+Beaune, une tres ancienne rue du Paris aristocratique d'autrefois
+ou ils venaient de s'engager, de Potter s'arreta. C'est la qu'il
+demeurait ou qu'il etait cense demeurer pour les convenances, pour
+le monde, car reellement son temps se passait avenue de Villiers
+ou a Enghien, et il ne faisait que des apparitions au domicile
+conjugal, pour empecher que sa femme et son enfant n'eussent l'air
+trop abandonnes.
+
+Jean suivait sa route, esquissant deja un adieu, mais l'autre lui
+retint la main dans ses longues mains dures de briseur de clavier
+et, sans le moindre embarras, comme un homme que son vice ne gene
+plus:
+
+-- Rendez-moi donc un service... montez avec moi. Je devais diner
+chez ma femme aujourd'hui, mais je ne peux vraiment pas laisser ma
+pauvre Rosa toute seule a son desespoir... Vous servirez de
+pretexte a ma sortie et m'eviterez une explication ennuyeuse.
+
+Le cabinet du musicien, dans un superbe et froid appartement
+bourgeois du second etage, sentait l'abandon de la piece ou l'on
+ne travaille pas. Tout y etait trop net, sans rien du desordre, de
+l'active petite fievre qui gagne les objets et les meubles. Pas un
+livre, pas un feuillet sur la table qu'encombrait majestueusement
+un enorme encrier de bronze a sec et reluisant comme dans une
+devanture; ni la moindre partition au vieux piano a forme
+d'epinette dont s'etaient inspirees les premieres oeuvres. Et un
+buste en marbre blanc, le buste d'une jeune femme aux traits
+delicats, a l'expression de douceur, tout pale dans le jour qui
+tombait, faisait plus froide encore la cheminee sans feu et
+drapee, semblait regarder tristement les murs charges de couronnes
+dorees, enrubannees, de medailles, de cadres commemoratifs, toute
+une defroque glorieuse et vaniteuse genereusement laissee a la
+femme en compensation, et qu'elle entretenait comme les ornements
+de tombe de son bonheur.
+
+A peine etaient-ils entres, la porte du cabinet se rouvrit, et
+Mme de Potter parut:
+
+-- C'est toi, Gustave?
+
+Elle le croyait seul, s'arreta devant la figure inconnue, avec une
+visible inquietude. Elegante et jolie, d'une recherche de mise
+intelligente, elle paraissait plus affinee que son buste, la douce
+physionomie changee en une resolution courageuse et nerveuse. Dans
+le monde, les avis se partageaient sur ce caractere de femme. Les
+uns la blamaient de supporter le dedain affiche du mari, ce menage
+en ville, connu, installe; d'autres admiraient au contraire sa
+resignation silencieuse. Et l'opinion generale la tenait pour une
+tranquille personne aimant son repos par-dessus tout, trouvant des
+compensations suffisantes a son veuvage dans les caresses d'un bel
+enfant et la joie de porter le nom d'un grand homme.
+
+Mais pendant que le musicien presentait son compagnon et debitait
+n'importe quel mensonge pour se debarrasser du diner de famille,
+au tressaillement de ce jeune visage feminin, a la fixite de ce
+regard qui ne voyait plus, n'ecoutait plus, comme absorbe de
+souffrance, Jean pouvait se rendre compte que sous ces dehors
+mondains une grande douleur s'enterrait vivante. Elle parut
+accepter cette histoire qu'elle ne croyait pas, se contenta de
+dire doucement:
+
+-- Raymond va pleurer, je lui avais promis que nous dinerions pres
+de son lit.
+
+-- Comment est-il? demanda de Potter, distrait, impatient.
+
+-- Mieux, mais il tousse toujours... Tu ne viens pas le voir?
+
+Il bredouilla quelques mots dans sa moustache, en feignant de
+chercher autour de la piece:
+
+-- Pas maintenant... tres presse... rendez-vous au club pour six
+heures...
+
+Ce qu'il voulait eviter, c'etait d'etre seul avec elle.
+
+"Adieu alors", fit la jeune femme subitement apaisee, les traits
+en place, refermee comme une eau pure que vient de troubler une
+pierre jusqu'au fond. Elle salua, disparut.
+
+-- Filons!...
+
+Et de Potter delivre entraina Gaussin qui regardait descendre
+devant lui, raide et correct dans son long pardessus serre de
+coupe anglaise, ce sinistre passionne, tellement emu quand il
+portait a empailler le cameleon de sa maitresse, et s'en allant
+sans embrasser son enfant malade.
+
+-- Tout ca, mon cher, fit le musicien comme en reponse a la pensee
+de son ami, c'est la faute de ceux qui m'ont marie. Un vrai
+service qu'ils m'ont rendu la et a cette pauvre femme... Quelle
+folie de vouloir faire de moi un mari et un pere!... J'etais
+l'amant de Rosa, je le suis reste, je le resterai jusqu'a ce que
+l'un de nous creve... Un vice qui vous a pris au bon moment, qui
+vous tient bien, est-ce qu'on s'en degage jamais?... Et vous-meme,
+etes-vous sur que si Fanny avait voulu?...
+
+Il hela un fiacre vide qui passait, et en montant:
+
+-- A propos de Fanny, vous savez la nouvelle?... Flamant est
+gracie, sorti de Mazas... C'est la petition de Dechelette...
+Pauvre Dechelette! il aura fait du bien meme apres sa mort.
+
+Immobile, avec une envie folle de courir, de rattraper ces roues
+qui cahotaient a fond de train dans la rue sombre ou le gaz
+s'allumait, Gaussin s'etonnait de se sentir si emu.
+
+-- Flamant gracie... sorti de Mazas...
+
+Il redisait ces mots tout bas, y voyant la raison du silence de
+Fanny depuis quelques jours, de ses lamentations brusquement
+interrompues, tombees sous les caresses d'un consolateur; car la
+premiere pensee du miserable enfin libre avait du etre pour elle.
+
+Il se rappelait la correspondance amoureuse datee de la prison,
+l'obstination de sa maitresse a defendre celui-la seul, quand elle
+faisait si bon marche des autres; et au lieu de se feliciter d'une
+aventure qui logiquement le dechargeait de toute inquietude, de
+tout remords, une angoisse indefinissable le tint eveille et
+fievreux une partie de la nuit. Pourquoi? Il ne l'aimait plus;
+seulement il songeait a ses lettres restees aux mains de cette
+femme, qu'elle lirait peut-etre a l'autre, et dont -- qui sait? --
+sous une influence mauvaise, elle pourrait se servir un jour pour
+troubler son repos, son bonheur.
+
+Vraie ou fausse, ou cachant sans qu'il s'en doutat un souci
+d'autre genre, cette preoccupation de ses lettres le decida a une
+demarche imprudente, la visite a Chaville qu'il avait toujours
+obstinement refusee. Mais a qui confier une mission aussi intime
+et delicate?... Un matin de fevrier, il prit le train de dix
+heures, tres calme d'esprit et de coeur, avec la seule crainte de
+trouver la maison fermee, la femme disparue deja a la suite de son
+bandit.
+
+Des la courbe de la voie, les persiennes ouvertes, les rideaux aux
+fenetres du pavillon le rassurerent; et se souvenant de son
+emotion, lorsqu'il voyait fuir derriere lui la petite lumiere
+mouchetant l'ombre, il se raillait lui-meme et la fragilite de ses
+impressions. Ce n'etait plus le meme homme qui passait la, et
+certainement il ne trouverait plus la meme femme. Il n'y avait
+pourtant que deux mois depuis. Les bois que longeait le train
+n'avaient pas pris de nouvelles feuilles, gardaient les memes
+lepres de rouille que le jour de la rupture, et de sa clameur aux
+echos.
+
+Il descendit seul a la station, par ce brouillard penetrant et
+froid, prit le petit chemin de campagne tout glissant de neige
+durcie, la voute du chemin de fer, ne rencontra personne avant le
+Pave des Gardes, au tournant duquel apparurent un homme et un
+enfant suivis d'un employe de la gare poussant sa brouette chargee
+de malles.
+
+L'enfant, tout emmitoufle d'un cache-nez, la casquette jusqu'aux
+oreilles, retint un cri en passant pres de lui. "Mais c'est
+Joseph..." se dit-il, un peu etonne et triste de cette ingratitude
+du petit; et s'etant retourne il rencontra le regard de l'homme
+qui accompagnait l'enfant par la main. Cette figure intelligente
+et fine, palie par la claustration, ces vetements de confection
+achetes de la veille, cette barbe blonde a fleur de menton, qui
+n'avait pas eu le temps de repousser depuis Mazas... Flamant,
+parbleu! Et Joseph etait son fils...
+
+Ce fut une revelation dans un eclair. Il revit, comprit tout,
+depuis la lettre du coffret ou le beau graveur confiait a sa
+maitresse un enfant qu'il avait en province, jusqu'a l'arrivee
+mysterieuse du petit, et la mine genee d'Hettema pour parler de
+cette adoption, et les regards de Fanny a Olympe; car ils
+s'etaient tous entendus pour lui faire nourrir le fils du
+faussaire. Oh! le joli niais, et comme ils avaient du rire!... Un
+degout lui en vint de tout ce passe de honte, une envie de fuir
+bien loin; mais des choses le troublaient qu'il aurait voulu
+savoir. L'homme et l'enfant partis, pourquoi pas elle? Et puis ses
+lettres, il lui fallait ses lettres, ne rien laisser de lui dans
+ce coin de souillure et de malheur.
+
+-- Madame?... Voila monsieur!...
+
+-- Qui, monsieur?... demanda naivement une voix du fond de la
+chambre.
+
+-- Moi...
+
+On entendit un cri, un bond precipite, puis:
+
+-- Attends, je me leve... je viens...
+
+Encore au lit a midi passe! Jean se doutait bien pourquoi, il
+connaissait les causes de ces lendemains brises, harasses; et
+pendant qu'il l'attendait dans la salle aux moindres objets
+familiers, le sifflet du train montant, le "me" grelottant d'une
+chevre dans un jardinet voisin, les couverts epars sur la table le
+reportaient aux matins d'autrefois, le petit dejeuner en hate
+avant le depart.
+
+Fanny entra avec un elan vers lui, puis, s'arretant devant sa
+froideur, ils resterent une seconde etonnes, hesitants, comme
+lorsqu'on se retrouve apres ces intimites brisees, de chaque cote
+d'un pont rompu, d'une distance de rive a rive, et entre soi
+l'espace immense des flots roulants et engloutissants.
+
+-- Bonjour... dit-elle tout bas, sans bouger.
+
+Elle le trouvait change, pali. Lui s'etonnait de la revoir si
+jeune, un peu grossie seulement, moins grande qu'il ne se la
+figurait, mais baignee de ce rayonnement special, cet eclat du
+teint et des yeux, cette douceur de pelouse fraiche que lui
+laissaient les nuits de grandes caresses. Elle etait donc restee
+dans le bois, au fond du ravin encombre de feuilles mortes, celle
+dont le souvenir le rongeait de pitie.
+
+-- On se leve tard a la campagne... fit-il d'un accent ironique.
+
+Elle s'excusait, pretextait une migraine, et, comme lui, employait
+des formes impersonnelles, ne sachant dire ni toi, ni vous; puis a
+l'interrogation muette qui lui montrait le repas desservi:
+
+-- C'est l'enfant... il a dejeune la ce matin avant de s'en
+aller...
+
+-- S'en aller?... Ou donc?
+
+Il affectait une supreme indifference du bout des levres, mais
+l'eclair de ses yeux le trahissait. Et Fanny:
+
+-- Le pere a reparu... il est venu le reprendre...
+
+-- En sortant de Mazas, n'est-ce pas?
+
+Elle tressaillit, mais n'essaya pas de mentir.
+
+-- Eh bien, oui... J'avais promis, je l'ai fait... Que de fois
+l'envie me tenait de te le dire, mais je n'osais pas, j'avais peur
+que tu le renvoies, le pauvre petit...
+
+Et elle ajouta timidement:
+
+-- Tu etais si jaloux...
+
+Il eut un beau rire de dedain. Jaloux, lui, de ce forcat... allons
+donc!... Et sentant monter sa colere il coupa court, dit vivement
+ce qui l'amenait. Ses lettres!... Pourquoi ne les avait-elle pas
+donnees a Cesaire, cela leur eut evite une entrevue penible pour
+tous deux.
+
+-- C'est vrai, dit-elle, toujours tres douce, mais je vais te les
+rendre, elles sont la...
+
+Il la suivit dans la chambre, apercut le lit defait, recouvert en
+hate sur les deux oreillers, respira cette odeur de cigarettes
+brulees melee a des parfums de toilette de femme, qu'il
+reconnaissait comme le petit coffret nacre pose sur la table. Et
+la meme pensee leur venant a tous deux:
+
+-- Il n'y en a pas lourd, dit-elle en ouvrant la boite... nous ne
+risquerions pas de mettre le feu...
+
+Il se taisait, trouble, la bouche seche, hesitant a se rapprocher
+de ce lit saccage, devant lequel elle feuilletait les lettres une
+derniere fois, la tete penchee, la nuque solide et blanche sous la
+torsade relevee de ses cheveux, et dans le flottant vetement de
+laine la taille epaissie et molle, a l'abandon...
+
+-- Voila!... Elles y sont toutes.
+
+Le paquet pris, mis brusquement dans sa poche, car ses
+preoccupations avaient change, Jean demanda:
+
+-- Alors il emmene son enfant?... Ou vont-ils?...
+
+-- Au Morvan, dans son pays, pour se cacher, faire sa gravure
+qu'il enverra a Paris sous un faux nom.
+
+-- Et toi?... Est-ce que tu comptes rester ici?...
+
+Elle detourna les yeux pour lui echapper, balbutiant que ce serait
+bien triste. Aussi elle pensait... elle partirait peut-etre
+bientot... un petit voyage.
+
+-- Dans le Morvan, sans doute?... En famille!...
+
+Et lachant sa fureur jalouse:
+
+-- Dis donc tout de suite que tu rejoindras ton voleur, que vous
+allez vous mettre en menage... Il y a assez longtemps que tu en as
+envie... Allons. Retourne a ta bauge... Fille et faussaire ca va
+ensemble, j'etais bien bon de vouloir te tirer de cette boue.
+
+Elle gardait son mutisme immobile, un eclair de triomphe filtrant
+entre ses cils baisses. Et plus il la cinglait d'une ironie
+feroce, outrageante, plus elle semblait fiere, et s'accentuait le
+frisson au coin de sa bouche. Maintenant il parlait de son bonheur
+a lui, l'amour honnete et jeune, le seul amour. Oh! le doux
+oreiller pour dormir qu'un coeur d'honnete femme... Puis,
+brusquement, la voix baissee, comme s'il avait honte:
+
+-- Je viens de le rencontrer, ton Flamant, il a passe la nuit ici?
+
+-- Oui, il etait tard, il neigeait... On lui a fait un lit sur le
+divan.
+
+-- Tu mens, il a couche la... il n'y a qu'a voir le lit, qu'a te
+regarder.
+
+-- Et apres?
+
+Elle approchait son visage du sien, ses grands yeux gris eclaires
+de flammes libertines...
+
+-- Est-ce que je savais que tu viendrais?... Et toi perdu, qu'est-
+ce que ca pouvait me faire, tout le reste? J'etais triste, seule,
+degoutee...
+
+-- Et puis le bouquet du bagne!... Depuis le temps que tu vivais
+avec un honnete homme... ca t'a semble bon, hein?... Avez-vous du
+vous en fourrer de ces caresses... Ah! salete!... tiens...
+
+Elle vit venir le coup sans l'eviter, le recut en pleine figure,
+puis avec un grondement sourd de douleur, de joie, de victoire,
+elle sauta sur lui, l'empoigna a pleins bras: "M'ami, m'ami... tu
+m'aimes encore..." et ils roulerent ensemble sur le lit.
+
+Le passage a grand fracas d'un express le reveilla en sursaut vers
+le soir; et les yeux ouverts, il resta quelques instants sans se
+reconnaitre, tout seul au fond de ce grand lit ou ses membres
+rompus comme par une marche excessive semblaient poses les uns a
+cote des autres, sans attaches ni ressorts. L'apres-midi, il etait
+tombe beaucoup de neige. Dans un silence de desert, on l'entendait
+fondre, ruisseler contre les murs, le long des vitres, s'egoutter
+dans les combles du toit, et, par moments, sur le feu de coke de
+la cheminee qu'elle eclaboussait.
+
+Ou etait-il? Que faisait-il la? Peu a peu, dans la reverberation
+du petit jardin, la chambre lui apparaissait toute blanche,
+eclairee d'en bas, le grand portrait de Fanny dresse en face de
+lui, et le souvenir lui revenait de sa chute, sans le moindre
+etonnement. Des en entrant, devant ce lit, il s'etait senti
+repris, perdu; ces draps l'attiraient comme un gouffre, et il se
+disait: "Si j'y tombe, ce sera sans remission et pour toujours."
+C'etait fait; et sous le triste degout de sa lachete, il y avait
+comme un soulagement a l'idee qu'il ne sortirait plus de cette
+fange, le pitoyable bien-etre du blesse qui, perdant son sang,
+trainant sa plaie, s'est etendu sur un tas de fumier pour y
+mourir, et las de souffrir, de lutter, toutes les veines ouvertes,
+s'enfonce delicieusement dans la tiedeur molle et fetide.
+
+Ce qui lui restait a faire maintenant etait horrible, mais tres
+simple. Retourner a Irene apres cette trahison, risquer un menage
+a la de Potter?... Si bas qu'il fut tombe, il n'en etait pas
+encore la... Il allait ecrire a Bouchereau, au grand physiologiste
+qui le premier a etudie et decrit les maladies de la volonte, lui
+en soumettre un cas terrible, l'histoire de sa vie depuis la
+premiere rencontre avec cette femme quand elle lui avait pose sa
+main sur le bras, jusqu'au jour ou, se croyant sauve, en plein
+bonheur, en pleine ivresse, elle le ressaisissait par la magie du
+passe, cet horrible passe ou l'amour tenait si peu de place,
+seulement la lache habitude et le vice entre dans les os...
+
+La porte s'ouvrit. Fanny marchait tout doucement dans la chambre
+pour ne pas le reveiller. Entre ses paupieres closes, il la
+regardait, alerte et forte, rajeunie, chauffant au foyer ses pieds
+trempes de la neige du jardin, et de temps en temps tournee vers
+lui avec le petit sourire qu'elle avait le matin, dans la dispute.
+Elle vint prendre le paquet de maryland a sa place habituelle,
+roula une cigarette et s'en allait, mais il la retint.
+
+-- Tu ne dors donc pas?
+
+-- Non... assieds-toi la... et causons.
+
+Elle resta au bord du lit, un peu surprise de cette gravite.
+
+-- Fanny... Nous allons partir.
+
+Elle crut d'abord qu'il plaisantait pour l'eprouver. Mais les
+details tres precis qu'il donnait la detromperent vite. Il y avait
+un poste vacant, celui d'Arica; il le demanderait. C'etait
+l'affaire d'une quinzaine de jours, le temps de preparer les
+malles...
+
+-- Et ton mariage?
+
+-- Plus un mot la-dessus... Ce que j'ai fait est irreparable... Je
+vois bien que c'est fini, je ne pourrai plus me separer de toi.
+
+-- Pauvre bebe! fit-elle avec une douceur triste, un peu
+meprisante.
+
+Puis, apres avoir tire deux ou trois bouffees:
+
+-- C'est loin, ce pays que tu dis?
+
+-- Arica?... tres loin, au Perou...
+
+Et tout bas:
+
+-- Flamant ne pourra pas te rejoindre...
+
+Elle resta songeuse et mysterieuse dans son nuage de tabac. Lui,
+tenait toujours sa main, frolait son bras nu, et berce par le
+degoulinement de l'eau tout autour de la petite maison, il fermait
+les yeux, s'enfoncait dans la vase doucement.
+
+
+XV
+
+Nerveux, trepidant, sous vapeur, deja parti comme tous ceux qui
+s'appretent au depart, Gaussin est depuis deux jours a Marseille
+ou Fanny doit venir le rejoindre et s'embarquer avec lui. Tout est
+pret, les places retenues, deux cabines de premiere pour le vice-
+consul d'Arica voyageant avec sa belle soeur; et le voila qui
+arpente le carreau derougi de la chambre d'hotel, dans la double
+attente fievreuse de sa maitresse et de l'appareillage.
+
+Il faut qu'il marche et s'agite sur place, puisqu'il n'ose sortir.
+La rue le gene comme un criminel, comme un deserteur, la rue
+marseillaise melee et grouillante ou il lui semble qu'a chaque
+tournant son pere, le vieux Bouchereau vont se montrer, lui mettre
+la main sur l'epaule pour le reprendre et le ramener.
+
+Il s'enferme, mange la sans meme descendre a la table d'hote, lit
+sans fixer ses yeux, se jette sur son lit, distrayant ses vagues
+siestes avec le Naufrage de La Perouse, la Mort du capitaine Cook
+pendus aux murs, piquetes de mouches, et des heures entieres
+s'accoude au balcon en bois vermoulu, abrite d'un store jaune
+aussi rapiece que la voile d'un bateau de peche.
+
+Son hotel, l'"hotel du Jeune Anacharsis", dont le nom pris au
+hasard sur le Bottin l'a tente quand il convenait du rendez-vous
+avec Fanny, est une vieille auberge point luxueuse ni meme tres
+propre, mais qui donne sur le port, en pleine marine, en plein
+voyage. Sous ses fenetres, des perruches, des cacatoes, des
+oiseaux des iles au doux ramage interminable, tout l'etalage en
+plein air d'un oiselier dont les cages empilees saluent le jour
+levant d'une rumeur de foret vierge, couverte et dominee, a mesure
+que la journee s'avance, par les bruyants travaux du port, regles
+au bourdon de Notre Dame-de-la-Garde.
+
+C'est une confusion de jurons dans toutes les langues, de cris de
+bateliers, de portefaix, de marchands de coquillages, entre les
+coups de marteau du bassin de radoub, le grincement des grues, le
+heurt sonore des "romaines" rebondissant sur le pave, cloches de
+bords, sifflets de machines, bruits rythmes de pompes, de
+cabestans, eaux de cale qu'on degorge, vapeur qui s'echappe, tout
+ce fracas double et repercute par le tremplin de la mer voisine,
+d'ou monte de loin en loin le mugissement rauque, l'haleine de
+monstre marin d'un grand transatlantique qui prend le large.
+
+Et les odeurs aussi evoquent des pays lointains, des quais plus
+ensoleilles et chauds encore que celui-ci; les bois de santal, de
+campeche qu'on decharge, les limons, les oranges, pistaches,
+feves, arachides, dont l'acre senteur se degage, monte avec des
+tourbillons de poussieres exotiques dans une atmosphere saturee
+d'eau saumatre, d'herbes brulees, des graisses fumeuses des _Cook-
+house_.
+
+Le soir venu, ces rumeurs s'apaisent, ces epaisseurs de l'air
+retombent et s'evaporent; et tandis que Jean, rassure par l'ombre,
+le store releve, regarde le port endormi et noir sous l'entre-
+croisement en hachures des mats, des vergues, des beaupres, quand
+le silence n'est traverse que du clapotis d'une rame, de l'aboi
+lointain d'un chien de bord, au large, tout au large, le phare de
+Planier projette en tournant une longue flamme rouge ou blanche
+qui dechire l'ombre, montre en un clignotement d'eclair des
+silhouettes d'iles, de forts, de roches. Et ce regard lumineux
+guidant des milliers de vies a l'horizon, c'est encore le voyage,
+qui l'invite et lui fait signe, l'appelle dans la voix d'un vent,
+les houles de la pleine mer, et la rauque clameur d'un _steamboat_
+qui rale et souffle toujours a quelque point de la rade.
+
+Encore vingt-quatre heures d'attente; Fanny ne doit le rejoindre
+que dimanche. Ces trois jours trop tot au rendez-vous, il devait
+les passer pres des siens, les donner aux bien-aimes qu'il ne
+reverra de plusieurs annees, qu'il ne retrouvera plus peut-etre;
+mais des le soir de son arrivee a Castelet, quand son pere a su
+que le mariage etait rompu et qu'il en a devine les causes, une
+explication a eu lieu, violente, terrible.
+
+Que sommes-nous donc, que sont nos affections les plus tendres,
+les plus pres de notre coeur, pour qu'une colere qui passe entre
+deux etres de meme chair, de meme sang, arrache, torde, emporte
+leur tendresse, les sentiments de nature aux racines si profondes
+et si fines, avec la violence aveugle, irresistible, d'un de ces
+typhons des mers de Chine dont les plus durs marins n'osent se
+souvenir et disent en palissant:
+
+-- Ne parlons pas de ca...
+
+Il n'en parlera jamais, mais il s'en souviendra toute sa vie de
+cette horrible scene sur la terrasse de Castelet ou s'est passee
+son enfance heureuse, devant cet horizon splendide et calme, ces
+pins, ces myrtes, ces cypres qui se serraient immobiles et
+frissonnants autour de la malediction paternelle. Toujours il
+reverra ce grand vieillard, aux joues convulsees et remuantes,
+marchant sur lui avec cette bouche de haine, ce regard de haine,
+proferant les paroles qu'on ne pardonne pas, le chassant de la
+maison et de l'honneur:
+
+-- Va-t'en, pars avec ta gueuse, tu es mort pour nous!...
+
+Et les petites bessonnes criant, se trainant a genoux sur le
+perron, demandant grace pour le grand frere, et la paleur de
+Divonne, sans un regard, sans un adieu, pendant que la-haut,
+derriere la vitre, le doux et anxieux visage de la malade
+demandait pourquoi tout ce bruit et son Jean s'en allant si vite
+et sans l'embrasser.
+
+Cette idee qu'il n'avait pas embrasse sa mere l'a fait revenir a
+mi-route d'Avignon; il a laisse Cesaire avec la voiture au bas du
+pays, pris la traverse et penetre dans Castelet par le clos, comme
+un voleur. La nuit etait sombre; ses pas s'empetraient dans la
+vigne morte, et meme il finissait par ne plus pouvoir s'orienter,
+cherchant sa maison dans les tenebres, deja etranger chez lui. La
+blancheur des murs crepis le guidait enfin d'un reflet vague; mais
+la porte du perron etait fermee, les fenetres partout eteintes.
+Sonner, appeler? Il n'osait, par crainte de son pere. Deux ou
+trois fois il a fait le tour du logis, esperant trouver l'issue
+d'un volet mal clos. Partout la lanterne de Divonne avait passe
+comme chaque soir; et apres un long regard a la chambre de sa
+mere, l'adieu de tout son coeur a sa maison d'enfance qui le
+repousse elle aussi, il s'est enfui desespere avec un remords qui
+ne le quitte plus.
+
+D'ordinaire, pour ces absences de duree, ces traversees aux
+dangereux hasards de la mer et du vent, les parents, les amis,
+prolongent les adieux jusqu'a l'embarquement definitif; on passe
+la derniere journee ensemble, on visite le bateau, la cabine du
+partant afin de mieux le suivre dans sa route. Plusieurs fois par
+jour, Jean voit passer devant l'hotel de ces affectueuses
+reconduites, parfois nombreuses et bruyantes; mais il s'emeut
+surtout d'un groupe familial a l'etage au-dessous du sien. Un
+vieux, une vieille, des gens de campagne a tournure aisee, en
+veste de drap et cambresine jaune, sont venus accompagner leur
+garcon, l'assistent jusqu'au depart du paquebot; et penches a leur
+fenetre, dans le desoeuvrement de l'attente, on les voit tous les
+trois, se tenant par le bras, le matelot au milieu, bien serres.
+Ils ne parlent pas, ils s'etreignent.
+
+Jean songe en les regardant au beau depart qu'il aurait eu... Son
+pere, ses petites soeurs, et, s'appuyant sur lui d'une douce main
+fremissante, celle dont les beaupres au large entrainaient le vif
+esprit et l'ame aventureuse... Regrets steriles. Le crime est
+accompli, son destin sur les rails, il n'a qu'a partir et a
+oublier...
+
+Qu'elles lui semblerent lentes et cruelles les heures de la
+derniere nuit! Il se tournait, se retournait dans son lit
+d'auberge, guettait le jour sur la vitre aux decroissements lents
+du noir au gris, puis au blanc d'aube que le phare piquait encore
+d'une etincelle rouge effacee au soleil levant.
+
+Alors seulement il s'endormit, reveille tout a coup par un
+eclaboussement de rayons dans sa chambre, les cris confondus des
+cages de l'oiselier avec les innombrables carillons du dimanche de
+Marseille, repandus par les quais elargis, toutes machines au
+repos, des oriflammes flottant aux mats... Deja dix heures! Et
+l'express de Paris arrive a midi, vite il s'habille pour aller au-
+devant de sa maitresse; ils dejeuneront en face de la mer, puis on
+portera les bagages a bord et a cinq heures, le signal.
+
+Un jour merveilleux, un ciel profond ou les mouettes passent en
+taches blanches, la mer d'un bleu plus fonce, d'un bleu mineral,
+sur lequel, a l'horizon, des voiles, des fumees, tout est visible,
+tout miroite et tout danse; et comme le chant naturel de ces rives
+de soleil aux transparences d'atmosphere et d'eau, des harpes
+sonnent sous les croisees de l'hotel, un air italien d'une
+facilite divine, mais dont la note pincee et trainee sur les
+cordes emeut cruellement les nerfs. C'est plus que de la musique,
+c'est la traduction ailee de ces allegresses du Midi, ces
+plenitudes de vie et d'amour gonflees jusqu'aux larmes. Et le
+souvenir d'Irene passe dans la melodie, vibrant et pleurant. Comme
+c'est loin!... Quel beau pays perdu, quel regret pour toujours des
+choses brisees, irreparables!
+
+Allons!
+
+Sur le seuil, en sortant, Jean rencontre un garcon!
+
+-- Une lettre pour M. le consul... Elle est arrivee le matin, mais
+M. le consul dormait si profondement!
+
+Les voyageurs de distinction sont rares a l'hotel du _Jeune
+Anacharsis_; aussi les braves Marseillais font-ils sonner a tout
+propos le titre de leur pensionnaire... Qui peut lui ecrire?
+Personne ne connait son adresse, a moins que Fanny... Et regardant
+mieux l'enveloppe, il s'epouvante, il a compris.
+
+"Eh bien, non! je ne pars pas; c'est une trop grande folie dont je
+ne me sens pas la force. Pour des coups pareils, mon pauvre ami,
+il faut la jeunesse que je n'ai plus, ou l'aveuglement d'une
+passion folle qui nous manque a l'un comme a l'autre. Il y a cinq
+ans, aux beaux jours, un signe de toi m'aurait fait te suivre de
+l'autre cote de la terre, car tu ne peux nier que je t'aie aime
+passionnement. Je t'ai donne tout ce que j'avais; et lorsqu'il a
+fallu m'arracher de toi j'ai souffert, comme jamais pour aucun
+homme. Mais ca use, vois-tu, un amour pareil... Te sentir si beau,
+si jeune, toujours trembler, tant de choses a defendre!...
+Maintenant je n'en peux plus, tu m'as trop fait vivre, trop fait
+souffrir, je suis a bout.
+
+"Dans ces conditions, la perspective de ce grand voyage, de ce
+demenagement d'existence, me fait peur. Moi qui aime tant ne pas
+bouger et qui ne suis jamais allee plus loin que Saint-Germain, tu
+penses! Et puis les femmes vieillissent trop vite au soleil, et tu
+n'aurais pas encore trente ans que je serais jaunie et fripee
+comme maman Pilar; c'est pour le coup que tu m'en voudrais de ton
+sacrifice et que la pauvre Fanny payerait pour tout le monde.
+Ecoute, il y a un pays d'Orient, j'ai lu ca dans un de tes _Tour
+du Monde_, ou, quand une femme trompe son mari, on la coud vivante
+avec un chat, en une peau de bete toute fraiche, puis on lache le
+paquet sur la plage hurlant et bondissant en plein soleil. La
+femme miaule, le chat griffe, tous deux s'entre-devorent pendant
+que la peau se racornit, se resserre sur cette horrible bataille
+de captifs, jusqu'au dernier rale, jusqu'a la derniere palpitation
+du sac. c'est un peu le supplice qui nous attendait ensemble..."
+
+Il s'arreta une minute, ecrase, stupide. A perte de vue le bleu de
+la mer etincelait. _Addio_... chantaient les harpes auxquelles
+s'etait jointe une voix chaude et passionnee comme elles...
+_Addio_... Et le neant de sa vie detruite, ravagee, toute de
+debris et de larmes, lui apparut, le champ ras, les moissons
+faites sans espoir de retour, et pour cette femme qui lui
+echappait...
+
+"J'aurais du te dire cela plus tot, mais je n'osais pas, te voyant
+si monte, si resolu. Ton exaltation me gagnait; puis la vanite de
+la femme, la fierte bien naturelle de t'avoir reconquis apres la
+rupture. Seulement, tout au fond de moi, je sentais que ca n'y
+etait plus, quelque chose de fini, de craque. Comment veux-tu?
+apres des secousses pareilles... Et ne te figure pas que ce soit a
+cause de ce malheureux Flamant. Pour lui comme pour toi et tous
+les autres, c'est fini, mon coeur est mort; mais il reste cet
+enfant dont je ne peux plus me passer et qui me ramene aupres du
+pere, pauvre homme qui s'est perdu par amour et m'est revenu de
+Mazas aussi fervent et tendre qu'a notre premiere rencontre.
+Figure-toi que, lorsque nous nous sommes revus, il a passe toute
+la nuit a pleurer sur mon epaule; tu vois qu'il n'y avait guere de
+quoi te monter la tete...
+
+"Je te l'ai dit, mon cher enfant, j'ai trop aime, je suis rompue.
+A present j'ai besoin qu'on m'aime a mon tour, qu'on me choie, et
+m'admire, et me berce. Celui-la sera a genoux, ne me verra jamais
+de rides ni de cheveux blancs; et s'il m'epouse, comme il en a
+l'intention, c'est moi qui lui ferai une grace. Compare... Surtout
+pas de folies. Mes precautions sont prises pour que tu ne puisses
+me retrouver. Du petit cafe de la gare d'ou je t'ecris, je vois a
+travers les arbres la maison ou nous avons eu de si bons et de si
+cruels moments, et l'ecriteau qui se balance sur la porte,
+attendant de nouveaux hotes... Te voila libre, tu n'entendras plus
+jamais parler de moi... Adieu, un baiser, le dernier, dans le
+cou..., m'ami..."
+
+
+
+ [1] _Le postillon de Longjumeau_ est un opera de Adam qui
+comporte un air tres connu, du temps de Daudet, sur le beau
+postillon... [Note de l'editeur]
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Sapho, by Alphonse Daudet
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SAPHO ***
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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