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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.net + + +Title: Les compagnons de Jehu + +Author: Alexandre Dumas + +Release Date: October 21, 2004 [EBook #13819] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES COMPAGNONS DE JEHU *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com + + + + + +Alexandre Dumas + +LES COMPAGNONS +DE JEHU +(1857) + + +Table des matieres + +PROLOGUE LA VILLE D'AVIGNON +I -- UNE TABLE D'HOTE +II -- UN PROVERBE ITALIEN +III -- L'ANGLAIS +IV -- LE DUEL +V -- ROLAND +VI -- MORGAN +VII -- LA CHARTREUSE DE SEILLON +VIII -- A QUOI SERVAIT L'ARGENT DU DIRECTOIRE +IX -- ROMEO ET JULIETTE +X -- LA FAMILLE DE ROLAND +XI -- LE CHATEAU DES NOIRES--FONTAINES +XII -- LES PLAISIRS DE LA PROVINCE +XIII -- LE RAGOT +XIV -- UNE MAUVAISE COMMISSION +XV -- L'ESPRIT FORT +XVI -- LE FANTOME +XVII -- PERQUISITION +XVIII -- LE JUGEMENT +XIX: LA PETITE MAISON DE LA RUE DE LA VICTOIRE +XX -- LES CONVIVES DU GENERAL BONAPARTE +XXI -- LE BILAN DU DIRECTOIRE +XXII -- UN PROJET DE DECRET +XXIII -- ALEA JACTA EST +XXIV -- LE 18 BRUMAIRE +XXV -- UNE COMMUNICATION IMPORTANTE +XXVI -- LE BAL DES VICTIMES +XXVII -- LA PEAU DES OURS +XXVIII -- EN FAMILLE +XXIX -- LA DILIGENCE DE GENEVE +XXX -- LE RAPPORT DU CITOYEN FOUCHE +XXXI -- LE FILS DU MEUNIER DE LEGUERNO +XXXII -- BLANC ET BLEU +XXXIII -- LA PEINE DU TALION +XXXIV -- LA DIPLOMATIE DE GEORGES CADOUDAL +XXXV -- PROPOSITION DE MARIAGE +XXXVI -- SCULPTURE ET PEINTURE +XXXVII -- L'AMBASSADEUR +XXXVIII -- LES DEUX SIGNAUX +XXXIX -- LA GROTTE DE CEYZERIAT +XL -- BUISSON CREUX +XLI -- L'HOTEL DE LA POSTE +XLII -- LA MALLE DE CHAMBERY +XLIII -- LA REPONSE DE LORD GRENVILLE +XLIV -- DEMENAGEMENT +XLV -- LE CHERCHEUR DE PISTE +XLVI -- UNE INSPIRATION +XLVII -- UNE RECONNAISSANCE +XLVIII -- OU LES PRESSENTIMENTS DE MORGAN SE REALISENT +XLIX -- LA REVANCHE DE ROLAND +L -- CADOUDAL AUX TUILERIES +LI -- L'ARMEE DE RESERVE +LII -- LE JUGEMENT +LIII -- OU AMELIE TIENT SA PAROLE +LIV -- LA CONFESSION +LV -- L'INVULNERABLE +CONCLUSION +UN MOT AU LECTEUR + + +PROLOGUE +LA VILLE D'AVIGNON + +Nous ne savons si le prologue que nous allons mettre sous les yeux +du lecteur est bien utile, et cependant nous ne pouvons resister +au desir d'en faire, non pas le premier chapitre, mais la preface +de ce livre. + +Plus nous avancons dans la vie, plus nous avancons dans l'art, +plus nous demeurons convaincu que rien n'est abrupt et isole, que +la nature et la societe marchent par deductions et non par +accidents, et que l'evenement, fleur joyeuse ou triste, parfumee +ou fetide, souriante ou fatale, qui s'ouvre aujourd'hui sous nos +yeux, avait son bouton dans le passe et ses racines parfois dans +les jours anterieurs a nos jours comme elle aura son fruit dans +l'avenir. + +Jeune, l'homme prend le temps comme il vient, amoureux de la +veille, insoucieux du jour, s'inquietant peu du lendemain. La +jeunesse, c'est le printemps avec ses fraiches aurores et ses +beaux soirs; si parfois un orage passe au ciel, il eclate, gronde +et s'evanouit, laissant le ciel plus azure, l'atmosphere plus +pure, la nature plus souriante qu'auparavant. + +A quoi bon reflechir aux causes de cet orage qui passe, rapide +comme un caprice, ephemere comme une fantaisie? Avant que nous +ayons le mot de l'enigme meteorologique, l'orage aura disparu. + +Mais il n'en est point ainsi de ces phenomenes terribles qui, vers +la fin de l'ete, menacent nos moissons; qui, au milieu de +l'automne, assiegent nos vendanges: on se demande ou ils vont, on +s'inquiete d'ou ils viennent, on cherche le moyen de les prevenir. + +Or, pour le penseur, pour l'historien, pour le poete, il y a un +bien autre sujet de reverie dans les revolutions, ces tempetes de +l'atmosphere sociale qui couvrent la terre de sang et brisent +toute une generation d'hommes, que dans les orages du ciel qui +noient une moisson ou grelent une vendange, c'est-a-dire l'espoir +d'une annee seulement, et qui font un tort que peut, a tout +prendre, largement reparer l'annee suivante, a moins que le +Seigneur ne soit dans ses jours de colere. + +Ainsi, autrefois, soit oubli, soit insouciance, ignorance peut- +etre -- heureux qui ignore! malheureux qui sait! -- autrefois, +j'eusse eu a raconter l'histoire que je vais vous dire +aujourd'hui, que, sans m'arreter au lieu ou se passe la premiere +scene de mon livre, j'eusse insoucieusement ecrit cette scene, +j'eusse traverse le Midi comme une autre province, j'eusse nomme +Avignon comme une autre ville. + +Mais aujourd'hui, il n'en est pas de meme; j'en suis non plus aux +bourrasques du printemps, mais aux orages de l'ete, mais aux +tempetes de l'automne. Aujourd'hui, quand je nomme Avignon, +j'evoque un spectre, et, de meme qu'Antoine, deployant le linceul +de Cesar, disait: "Voici le trou qu'a fait le poignard de Casca, +voici celui qu'a fait le glaive de Cassius, voici celui qu'a fait +l'epee de Brutus", je dis, moi, en voyant le suaire sanglant de la +ville papale: "Voila le sang des Albigeois; voila le sang des +Cevennois; voila le sang des republicains; voila le sang des +royalistes; voila le sang de Lescuyer; voila le sang du marechal +Brune." + +Et je me sens alors pris d'une profonde tristesse, et je me mets a +ecrire; mais, des les premieres lignes, je m'apercois que, sans +que je m'en doutasse, le bureau de l'historien a pris, entre mes +doigts, la place de la plume du romancier. + +Eh bien, soyons l'un et l'autre: lecteur, accordez les dix, les +quinze, les vingt premieres pages a l'historien; le romancier aura +le reste. +Disons donc quelques mots d'Avignon, lieu ou va s'ouvrir la +premiere scene du nouveau livre que nous offrons au public. + +Peut-etre avant de lire ce que nous en dirons, est-il bon de jeter +les yeux sur ce qu'en dit son historien national, Francois +Nouguier. + +"Avignon, dit-il, ville noble pour son antiquite, agreable pour +son assiette, superbe pour ses murailles, riante pour la fertilite +du sol, charmante pour la douceur de ses habitants, magnifique +pour son palais, belle pour ses grandes rues, merveilleuse pour la +structure de son pont, riche par son commerce, et connue par toute +la terre." + +Que l'ombre de Francois Nouguier nous pardonne si nous ne voyons +pas tout a fait sa ville avec les memes yeux que lui. + +Ceux qui connaissent Avignon diront qui l'a mieux vue de +l'historien ou du romancier. + +Il est juste d'etablir avant tout qu'Avignon est une ville a part, +c'est-a-dire la ville des passions extremes; l'epoque des +dissensions religieuses qui ont amene pour elle les haines +politiques, remonte au douzieme siecle; les vallees du mont +Ventoux abriterent, apres sa fuite de Lyon, Pierre de Valdo et ses +Vaudois, les ancetres de ces protestants qui, sous le nom +d'Albigeois, couterent aux comtes de Toulouse et valurent a la +papaute les sept chateaux que Raymond VI possedait dans le +Languedoc. + +Puissante republique gouvernee par des podestats, Avignon refusa +de se soumettre au roi de France. Un matin, Louis VIII -- qui +trouvait plus simple de se croiser contre Avignon, comme avait +fait Simon de Montfort, que pour Jerusalem, comme avait fait +Philippe-Auguste -- un matin, disons-nous, Louis VIII se presenta +aux portes d'Avignon, demandant a y entrer, la lance en arret, le +casque en tete, les bannieres deployees et les trompettes de +guerre sonnant. + +Les bourgeois refuserent; ils offrirent au roi de France, comme +derniere concession, l'entree pacifique, tete nue, lance haute, et +banniere royale seule deployee. Le roi commenca le blocus; ce +blocus dura trois mois, pendant lesquels, dit le chroniqueur, les +bourgeois d'Avignon rendirent aux soldats francais fleches pour +fleches, blessures pour blessures, mort pour mort. + +La ville capitula enfin. Louis VIII conduisait dans son armee le +cardinal-legat romain de Saint-Ange; ce fut lui qui dicta les +conditions, veritables conditions de pretre, dures et absolues. + +Les Avignonnais furent condamnes a demolir leurs remparts, a +combler leurs fosses, a abattre trois cents tours, a livrer leurs +navires, a bruler leurs engins et leurs machines de guerre. Ils +durent, en outre, payer une contribution enorme, abjurer l'heresie +vaudoise, entretenir en Palestine trente hommes d'armes +parfaitement armes et equipes pour y concourir a la delivrance du +tombeau du Christ. Enfin, pour veiller a l'accomplissement de ces +conditions, dont la bulle existe encore dans les archives de la +ville, il fut fonde une confrerie de penitents qui, traversant +plus des six siecles, s'est perpetuee jusqu'a nos jours. + +En opposition avec ces penitents, qu'on appelait les penitents +blancs, se fonda l'ordre des penitents noirs, tout impregnes de +l'esprit d'opposition de Raymond de Toulouse. + +A partir de ce jour, les haines religieuses devinrent des haines +politiques. + +Ce n'etait point assez pour Avignon d'etre la terre de l'heresie, +il fallait qu'elle devint le theatre du schisme. +Qu'on nous permette, a propos de la Rome francaise, une courte +digression historique; a la rigueur, elle ne serait point +necessaire au sujet que nous traitons, et peut-etre ferions-nous +mieux d'entrer de plein bond dans le drame; mais nous esperons +qu'on nous la pardonnera. Nous ecrivons surtout pour ceux qui, +dans un roman, aiment a rencontrer parfois autre chose que du +roman. + +En 1285, Philippe le Bel monta sur le trone. + +C'est une grande date historique que cette date de 1285. La +papaute, qui, dans la personne de Gregoire VII, a tenu tete a +l'empereur d'Allemagne; la papaute, qui, vaincue materiellement +par Henri IV, l'a vaincu moralement; la papaute est souffletee par +un simple gentilhomme sabin, et le gantelet de fer de Colonna +rougit la face de Boniface VIII. + +Mais le roi de France, par la main duquel le soufflet avait ete +reellement donne, qu'allait-il advenir de lui sous le successeur +de Boniface VIII? + +Ce successeur, c'etait Benoit XI, homme de bas lieu, mais qui eut +ete un homme de genie peut-etre, si on lui en eut donne le temps. + +Trop faible pour heurter en face Philippe le Bel, il trouva un +moyen que lui eut envie, deux cents ans plus tard, le fondateur +d'un ordre celebre: il pardonna hautement, publiquement a Colonna. + +Pardonner a Colonna, c'etait declarer Colonna coupable; les +coupables seuls ont besoin de pardon. + +Si Colonna etait coupable, le roi de France etait au moins son +complice. +Il y avait quelque danger a soutenir un pareil argument; aussi +Benoit XI ne fut-il pape que huit mois. + +Un jour, une femme voilee, qui se donnait pour converse de Sainte- +Petronille a Perouse, vint, comme il etait, a table, lui presenter +une corbeille de figues. + +Un aspic y etait-il cache, comme dans celle de Cleopatre? Le fait +est que, le lendemain, le saint-siege etait vacant. + +Alors Philippe le Bel eut une idee etrange, si etrange, qu'elle +dut lui paraitre d'abord une hallucination. + +C'etait de tirer la papaute de Rome, de l'amener en France, de la +mettre en geole et de lui faire battre monnaie a son profit. + +Le regne de Philippe le Bel est l'avenement de l'or. + +L'or, c'etait le seul et unique dieu de ce roi qui avait soufflete +un pape. Saint Louis avait eu pour ministre un pretre, le digne +abbe Suger; Philippe le Bel eut pour ministres deux banquiers, les +deux Florentins Biscio et Musiato. + +Vous attendez-vous, cher lecteur, a ce que nous allons tomber dans +ce lieu commun philosophique qui consiste a anathematiser l'or? +Vous vous tromperiez. + +Au treizieme siecle, l'or est un progres. + +Jusque-la on ne connaissait que la terre. + +L'or, c'etait la terre monnayee, la terre mobile, echangeable, +transportable, divisible, subtilisee, spiritualisee, pour ainsi +dire. + +Tant que la terre n'avait pas eu sa representation dans l'or, +l'homme, comme le dieu Terme, cette borne des champs, avait eu les +pieds pris dans la terre. Autrefois, la terre emportait l'homme; +aujourd'hui, c'est l'homme qui emporte la terre. + +Mais l'or, il fallait le tirer d'ou il etait; et ou il etait, il +etait bien autrement enfoui que dans les mines du Chili ou de +Mexico. + +L'or etait chez les juifs et dans les eglises. + +Pour le tirer de cette double mine, il fallait plus qu'un roi, il +fallait un pape. + +C'est pourquoi Philippe le Bel, le grand tireur d'or, resolut +d'avoir un pape a lui. + +Benoit XI mort, il y avait conclave a Perouse; les cardinaux +francais etaient en majorite au conclave. + +Philippe le Bel jeta les yeux sur l'archeveque de Bordeaux, +Bertrand de Got. Il lui donna rendez-vous dans une foret, pres de +Saint-Jean d'Angely. + +Bertrand de Got n'avait garde de manquer au rendez-vous. + +Le roi et l'archeveque y entendirent la messe, et, au moment de +l'elevation, sur ce Dieu que l'on glorifiait, ils se jurerent un +secret absolu. + +Bertrand de Got ignorait encore ce dont il etait question. + +La messe entendue: + +-- Archeveque, lui dit Philippe le Bel, il est en mon pouvoir de +te faire pape. + +Bertrand de Got n'en ecouta pas davantage et se jeta aux pieds du +roi. + +-- Que faut-il faire pour cela? demanda-t-il. + +-- Me faire six graces que je te demanderai, repondit Philippe le +Bel. + +-- C'est a toi de commander et a moi d'obeir, dit le futur pape. + +Le serment de servage etait fait. + +Le roi releva Bertrand de Got, le baisa sur la bouche et lui dit: + +-- Les six graces que je te demande sont les suivantes: + +"La premiere, que tu me reconcilies parfaitement avec l'Eglise, et +que tu me fasses pardonner le mefait que j'ai commis a l'egard de +Boniface VIII. + +"La seconde, que tu me rendes a moi et aux miens la communion que +la cour de Rome m'a enlevee. + +"La troisieme, que tu m'accordes les decimes du clerge, dans mon +royaume, pour cinq ans, afin d'aider aux depenses faites en la +guerre de Flandre. + +"La quatrieme, que tu detruises et annules la memoire du pape +Boniface VIII. + +"La cinquieme, que tu rendes la dignite de cardinal a messires +Jacopo et Pietro de Colonna. + +"Pour la sixieme grace et promesse, je me reserve de t'en parler +en temps et lieu." + +Bertrand de Got jura pour les promesses et graces connues, et pour +la promesse et grace inconnue. + +Cette derniere, que le roi n'avait ose dire a la suite des autres, +c'etait la destruction des Templiers. + +Outre la promesse et le serment faits sur le _Corpus Dominici, +_Bertrand de Got donna pour otages son frere et deux de ses +neveux. + +Le roi jura, de son cote, qu'il le ferait elire pape. + +Cette scene, se passant dans le carrefour d'une foret, au milieu +des tenebres, ressemblait bien plus a une evocation entre un +magicien et un demon, qu'a un engagement pris entre un roi et un +pape. + +Aussi, le couronnement du roi, qui eut lieu quelque temps apres a +Lyon, et qui commencait la captivite de l'Eglise, parut-il peu +agreable a Dieu. + +Au moment ou le cortege royal passait, un mur charge de +spectateurs s'ecroula, blessa le roi et tua le duc de Bretagne. + +Le pape fut renverse, la tiare roula dans la boue. + +Bertrand de Got fut elu pape sous le nom de Clement V. + +Clement V paya tout ce qu'avait promis Bertrand de Got. + +Philippe fut innocente, la communion fut rendue a lui et aux +siens, la pourpre remonta aux epaules des Colonna, l'Eglise fut +obligee de payer les guerres de Flandre et la croisade de Philippe +de Valois contre l'empire grec. La memoire du pape Boniface VIII +fut, sinon detruite et annulee, du moins fletrie; les murailles du +Temple furent rasees et les Templiers brules sur le terre-plein du +pont Neuf. + +Tous ces edits -- cela ne s'appelait plus des bulles, du moment ou +c'etait le pouvoir temporel qui dictait -- tous ces edits etaient +dates d'Avignon. + +Philippe le Bel fut le plus riche des rois de la monarchie +francaise; il avait un tresor inepuisable: c'etait son pape. Il +l'avait achete, il s'en servait, il le mettait au pressoir, et, +comme d'un pressoir coulent le cidre et le vin, de ce pape ecrase, +coulait l'or. + +Le pontificat, soufflete par Colonna dans la personne de Boniface +VIII, abdiquait l'empire du monde dans celle de Clement V. + +Nous avons dit comment le roi du sang et le pape de l'or etaient +venus. + +On sait comment ils s'en allerent. + +Jacques de Molay, du haut de son bucher, les avait ajournes tous +deux a un an pour comparaitre devant Dieu. H twn gerwn oibullia_, +_dit Aristophane: _Les moribonds chenus ont l'esprit de la +sibylle._ + +Clement V partit le premier; il avait vu en songe son palais +incendie. + +"A partir de ce moment, dit Baluze, il devint triste et ne dura +guere." + +Sept mois apres, ce fut le tour de Philippe; les uns le font +mourir a la chasse, renverse par un sanglier, Dante est du nombre +de ceux-la. "Celui, dit-il, qui a ete vu pres de la Seine +falsifiant les monnaies, mourra d'un coup de dent de sanglier." + +Mais Guillaume de Nangis fait au roi faux-monnayeur une mort bien +autrement providentielle. + +"Mine par une maladie inconnue aux medecins, Philippe s'eteignit, +dit-il, au grand etonnement de tout le monde, sans que son pouls +ni son urine revelassent ni la cause de la maladie ni l'imminence +du peril." + +Le roi desordre, le roi vacarme, Louis X, dit _le Hutin, _succede +a son pere Philippe le Bel; Jean XXII, a Clement V. + +Avignon devint alors bien veritablement une seconde Rome, Jean +XXII et Clement VI la sacrerent reine du luxe. Les moeurs du temps +en firent la reine de la debauche et de la mollesse. A la place de +ses tours, abattues par Romain de Saint-Ange, Hernandez de Heredi, +grand maitre de Saint-Jean de Jerusalem, lui noua autour de la +taille une ceinture de murailles. Elle eut des moines dissolus, +qui transformerent l'enceinte benie des couvents en lieux de +debauche et de luxure; elle eut de belles courtisanes qui +arracherent les diamants de la tiare pour s'en faire des bracelets +et des colliers; enfin, elle eut les echos de Vaucluse, qui lui +renvoyerent les molles et melodieuses chansons de Petrarque. + +Cela dura jusqu'a ce que le roi Charles V, qui etait un prince +sage et religieux, ayant resolu de faire cesser ce scandale, +envoya le marechal de Boucicaut pour chasser d'Avignon l'antipape +Benoit XIII; mais, a la vue des soldats du roi de France, celui-ci +se souvint qu'avant d'etre pape sous le nom de Benoit XIII, il +avait ete capitaine sous le nom de Pierre de Luna. Pendant cinq +mois, il se defendit, pointant lui-meme, du haut des murailles du +chateau, ses machines de guerre, bien autrement meurtrieres que +ses foudres pontificales. Enfin, force de fuir, il sortit de la +ville par une poterne, apres avoir ruine cent maisons et tue +quatre mille Avignonnais, et se refugia en Espagne, ou le roi +d'Aragon lui offrit un asile. La, tous les matins, du haut d'une +tour, assiste de deux pretres, dont il avait fait son sacre +college, il benissait le monde, qui n'en allait pas mieux, et +excommuniait ses ennemis, qui ne s'en portaient pas plus mal. +Enfin, se sentant pres de mourir, et craignant que le schisme ne +mourut avec lui, il nomma ses deux vicaires cardinaux, a la +condition que, lui trepasse, l'un des deux elirait l'autre pape. +L'election se fit. Le nouveau pape poursuivit un instant le +schisme, soutenu par le cardinal qui l'avait proclame. Enfin, tous +deux entrerent en negociation avec Rome, firent amende honorable +et rentrerent dans le giron de la sainte Eglise, l'un avec le +titre d'archeveque de Seville, l'autre avec celui d'archeveque de +Tolede. + +A partir de ce moment jusqu'en 1790, Avignon, veuve de ses papes, +avait ete gouvernee par des legats et des vice-legats; elle avait +eu sept souverains pontifes qui avaient reside dans ses murs +pendant sept dizaines d'annees; elle avait sept hopitaux, sept +confreries de penitents, sept couvents d'hommes, sept couvents de +femmes, sept paroisses et sept cimetieres. Pour ceux qui +connaissent Avignon, il y avait a cette epoque, il y a encore, +deux villes dans la ville: la ville des pretres, c'est-a-dire la +ville romaine; la ville des commercants, c'est-a-dire la ville +francaise. + +La ville des pretres, avec son palais des papes, ses cent eglises, +ses cloches innombrables, toujours pretes a sonner le tocsin de +l'incendie, le glas du meurtre. + +La ville des commercants, avec son Rhone, ses ouvriers en soierie +et son transit croise qui va du nord au sud, de l'ouest a l'est, +de Lyon a Marseille, de Nimes a Turin. + +La ville francaise, la ville damnee, envieuse d'avoir un roi, +jalouse d'obtenir des libertes et qui fremissait de se sentir +terre esclave, terre des pretres, ayant le clerge pour seigneur. + +Le clerge -- non pas le clerge pieux, tolerant, austere au devoir +et a la charite, vivant dans le monde pour le consoler et +l'edifier, sans se meler a ses joies ni a ses passions -- mais le +clerge tel que l'avaient fait l'intrigue, l'ambition et la +cupidite, c'est-a-dire des abbes de cour, rivaux des abbes +romains, oisifs, libertins, elegants, hardis, rois de la mode, +autocrates des salons, baisant la main des dames dont ils +s'honoraient d'etre les sigisbees, donnant leurs mains a baiser +aux femmes du peuple, a qui ils faisaient l'honneur de les prendre +pour maitresses. + +Voulez-vous un type de ces abbes-la? Prenez l'abbe Maury. +Orgueilleux comme un duc, insolent comme un laquais, fils de +cordonnier, plus aristocrate qu'un fils de grand seigneur. + +On comprend que ces deux categories d'habitants, representant, +l'une l'heresie, l'autre l'orthodoxie; l'une le parti francais, +l'autre le parti romain; l'une le parti monarchiste absolu, +l'autre le parti constitutionnel progressif, n'etaient pas des +elements de paix et de securite pour l'ancienne ville pontificale; +on comprend, disons-nous, qu'au moment ou eclata la revolution a +Paris et ou cette revolution se manifesta par la prise de la +Bastille, les deux partis, encore tout chauds des guerres de +religion de Louis XIV, ne resterent pas inertes en face l'un de +l'autre. + +Nous avons dit: Avignon ville de pretres, ajoutons ville de +haines. Nulle part mieux que dans les couvents on n'apprend a +hair. Le coeur de l'enfant, partout ailleurs pur de mauvaises +passions, naissait la plein de haines paternelles, leguees de pere +en fils, depuis huit cents ans, et, apres une vie haineuse, +leguait a son tour l'heritage diabolique a ses enfants. + +Aussi, au premier cri de liberte que poussa la France, la ville +francaise se leva-t-elle pleine de joie et d'esperance; le moment +etait enfin venu pour elle de contester tout haut la concession +faite par une jeune reine mineure, pour racheter ses peches, d'une +ville, d'une province et avec elle d'un demi-million d'ames. De +quel droit ces ames avaient-elles ete vendues _in oeternum _au +plus dur et au plus exigeant de tous les maitres, au pontife +romain? + +La France allait se reunir au Champ-de-Mars dans l'embrassement +fraternel de la Federation. N'etait-elle pas la France? On nomma +des deputes; ces deputes se rendirent chez le legat et le prierent +respectueusement de partir. + +On lui donnait vingt-quatre heures pour quitter la ville. + +Pendant la nuit, les papistes s'amuserent a pendre a une potence +un mannequin portant la cocarde tricolore. + +On dirige le Rhone, on canalise la Durance, on met des digues aux +apres torrents qui, au moment de la fonte des neiges, se +precipitent en avalanches liquides des sommets du mont Ventoux. +Mais ce flot terrible, ce flot vivant, ce torrent humain qui +bondit sur la pente rapide des rues d'Avignon, une fois lache, une +fois bondissant, Dieu lui-meme n'a point encore essaye de +l'arreter. + +A la vue du mannequin aux couleurs nationales, se balancant au +bout d'une corde, la ville francaise se souleva de ses fondements +en poussant des cris de rage. Quatre papistes soupconnes de ce +sacrilege, deux marquis, un bourgeois, un ouvrier, furent arraches +de leur maison et pendus a la place du mannequin. + +C'etait le 11 juin 1790. + +La ville francaise tout entiere ecrivit a l'Assemblee nationale +qu'elle se donnait a la France, et avec elle son Rhone, son +commerce, le Midi, la moitie de la Provence. + +L'Assemblee nationale etait dans un de ses jours de reaction, elle +ne voulait pas se brouiller avec le pape, elle menageait le roi: +elle ajourna l'affaire. + +Des lors, le mouvement d'Avignon etait une revolte, et le pape +pouvait faire d'Avignon ce que la cour eut fait de Paris, apres la +prise de la Bastille, si l'Assemblee eut ajourne la proclamation +des droits de l'homme. + +Le pape ordonna d'annuler tout ce qui s'etait fait dans le Comtat +Venaissin, de retablir les privileges des nobles et du clerge, et +de relever l'inquisition dans toute sa rigueur. + +Les decrets pontificaux furent affiches. + +Un homme, seul, en plein jour, a la face de tous, osa aller droit +a la muraille ou etait affiche le decret et l'en arracher. + +Il se nommait Lescuyer. + +Ce n'etait point un jeune homme; il n'etait donc point emporte par +la fougue de l'age. Non, c'etait presque un vieillard qui n'etait +meme pas du pays; il etait Francais, Picard, ardent et reflechi a +la fois; ancien notaire, etabli depuis longtemps a Avignon. + +Ce fut un crime dont Avignon romaine se souvint; un crime si +grand, que la Vierge en pleura! + +Vous le voyez, Avignon, c'est deja l'Italie. Il lui faut a tout +prix des miracles; et, si Dieu n'en fait pas, il se trouve a coup +sur quelqu'un pour en inventer. Encore faut-il que le miracle soit +un miracle de la Vierge. La Vierge est tout pour l'Italie, cette +terre poetique. La _Madonna, _tout l'esprit, tout le coeur, toute +la langue des Italiens est pleine de ces deux mots. + +Ce fut dans l'eglise des Cordeliers que ce miracle se fit. + +La foule y accourut. + +C'etait beaucoup que la Vierge pleurat; mais un bruit se repandit +en meme temps qui mit le comble a l'emotion. Un grand coffre bien +ferme avait ete transporte par la ville: ce coffre avait excite la +curiosite des Avignonnais. Que pouvait-il contenir? + +Deux heures apres, ce n'etait plus un coffre dont il etait +question, c'etaient dix-huit malles que l'on avait vues se rendant +au Rhone. + +Quant aux objets qu'elles contenaient, un portefaix l'avait +revele: c'etaient les effets du mont-de-piete, que le parti +francais emportait avec lui en s'exilant d'Avignon. + +Les effets du mont-de-piete, c'est-a-dire la depouille des +pauvres. + +Plus une ville est miserable, plus le mont-de-piete est riche. Peu +de monts-de-piete pouvaient se vanter d'etre aussi riches que +celui d'Avignon. + +Ce n'etait plus une affaire d'opinion, c'etait un vol et un vol +infame. Blancs et rouges coururent a l'eglise des Cordeliers, +criant qu'il fallait que la municipalite leur rendit compte. + +Lescuyer etait le secretaire de la municipalite. + +Son nom fut jete a la foule, non pas comme ayant arrache les deux +decrets pontificaux -- des lors il y eut eu des defenseurs -- mais +comme ayant signe l'ordre au gardien du mont-de-piete de laisser +enlever les effets. + +On envoya quatre hommes pour prendre Lescuyer et l'amener a +l'eglise. On le trouva dans la rue, se rendant a la municipalite. +Les quatre hommes se ruerent sur lui et le trainerent dans +l'eglise avec des cris feroces. + +Arrive la, au lieu d'etre dans la maison du Seigneur, Lescuyer +comprit, aux yeux flamboyants qui se fixaient sur lui, aux poings +etendus qui le menacaient, aux cris qui demandaient sa mort, +Lescuyer comprit qu'il etait dans un de ces cercles de l'enfer +oublies par Dante. + +La seule idee qui lui vint fut que cette haine soulevee contre lui +avait pour cause la mutilation des affiches pontificales; il monta +dans la chaire, comptant s'en faire une tribune, et, de la voix +d'un homme qui, non seulement ne se reproche rien, mais qui encore +est pret a recommencer: + +-- Mes freres, dit-il, j'ai cru la revolution necessaire; j'ai, en +consequence, agi de tout mon pouvoir... + +Les fanatiques comprirent que si Lescuyer s'expliquait, Lescuyer +etait sauve. + +Ce n'etait point cela qu'il leur fallait. Ils se jeterent sur lui, +l'arracherent de la tribune, le pousserent au milieu de la meute +aboyante, qui l'entraina vers l'autel en poussant cette espece de +cri terrible qui tient du sifflement du serpent et du rugissement +du tigre, ce meurtrier _zou zou!_ particulier a la population +avignonnaise. + +Lescuyer connaissait ce cri fatal; il essaya de se refugier au +pied de l'autel. + +Il ne s'y refugia pas, il y tomba. + +Un ouvrier matelassier, arme d'un baton, venait de lui en assener +un si rude coup sur la tete, que le baton s'etait brise en deux +morceaux. + +Alors on se precipita sur ce pauvre, corps, et, avec ce melange de +ferocite et de gaiete particulier aux peuples du Midi, les hommes, +en chantant, se mirent a lui danser sur le ventre, tandis que les +femmes, afin qu'il expiat les blasphemes qu'il avait prononces +contre le pape, lui decoupaient, disons mieux, lui festonnaient +les levres avec leurs ciseaux. + +Et de tout ce groupe effroyable sortait un cri ou plutot un rale; +ce rale disait: + +-- Au nom du ciel! au nom de la Vierge! au nom de l'humanite! +tuez-moi tout de suite. + +Ce rale fut entendu: d'un commun accord, les assassins +s'eloignerent. On laissa le malheureux, sanglant, defigure, broye, +savourer son agonie. + +Elle dura cinq heures pendant lesquelles, au milieu des eclats de +rire, des insultes et des railleries de la foule, ce pauvre corps +palpita sur les marches de l'autel. + +Voila comment on tue a Avignon. +Attendez; il y a une autre facon encore. + +Un homme du parti francais eut l'idee d'aller au mont-de-piete et +de s'informer. + +Tout y etait en bon etat, il n'en etait pas sorti un couvert +d'argent. + +Ce n'etait donc pas comme complice d'un vol que Lescuyer venait +d'etre si cruellement assassine: c'etait comme patriote. + +Il y avait en ce moment a Avignon un homme qui disposait de la +populace. + +Tous ces terribles meneurs du Midi ont conquis une si fatale +celebrite, qu'il suffit de les nommer pour que chacun, meme les +moins lettres, les connaisse. + +Cet homme, c'etait Jourdan. + +Vantard et menteur, il avait fait croire aux gens du peuple que +c'etait lui qui avait coupe le cou au gouverneur de la Bastille. + +Aussi l'appelait-on Jourdan Coupe-Tete. Ce n'etait pas son nom: il +s'appelait Mathieu Jouve. Il n'etait pas Provencal, il etait du +Puy-en-Velay. Il avait d'abord ete muletier sur ces apres hauteurs +qui entourent sa ville natale, puis soldat sans guerre, la guerre +l'eut peut-etre rendu plus humain; puis cabaretier a Paris. + +A Avignon, il etait marchand de garance. + +Il reunit trois cents hommes, s'empara des portes de la ville, y +laissa la moitie de sa troupe, et, avec le reste, marcha sur +l'eglise des Cordeliers, precede de deux pieces de canot. +Il les mit en batterie devant l'eglise et tira tout au hasard. + +Les assassins se disperserent comme une nuee d'oiseaux +effarouches, laissant quelques morts sur les degres de l'eglise. + +Jourdan et ses hommes enjamberent par-dessus les cadavres et +entrerent dans le saint lieu. + +Il n'y restait plus que la Vierge et le malheureux Lescuyer +respirant encore. + +Jourdan et ses camarades se garderent bien d'achever Lescuyer: son +agonie etait un supreme moyen d'excitation. Ils prirent ce reste +de vivant, ces trois quarts de cadavre, et l'emporterent saignant, +pantelant, ralant. + +Chacun fuyait a cette vue, fermant portes et fenetres. + +Au bout d'une heure, Jourdan et ses trois cents hommes etaient +maitres de la ville. + +Lescuyer etait mort, mais peu importait; on n'avait plus besoin de +son agonie. + +Jourdan profita de la terreur qu'il inspirait, et arreta ou fit +arreter quatre-vingts personnes a peu pres, assassins ou pretendus +assassins de Lescuyer. + +Trente peut-etre n'avaient pas meme mis le pied dans l'eglise; +mais, quand on trouve une bonne occasion de se defaire de ses +ennemis, il faut en profiter; les bonnes occasions sont rares. + +Ces quatre-vingts personnes furent entassees dans la tour +Trouillas. + +On l'a appelee historiquement la tour de la Glaciere. + +Pourquoi donc changer ce nom de la tour Trouillas? Le nom est +immonde et va bien a l'immonde action qui devait s'y passer. + +C'etait le theatre de la torture inquisitionnelle. + +Aujourd'hui encore on y voit, le long des murailles, la grasse +suie qui montait avec la fumee du bucher ou se consumaient les +chairs humaines; aujourd'hui encore, on vous montre le mobilier de +la torture precieusement conserve: la chaudiere, le four, les +chevalets, les chaines, les oubliettes et jusqu'a des vieux +ossements, rien n'y manque. + +Ce fut dans cette tour, batie par Clement V, que l'on enferma les +quatre-vingts prisonniers. + +Ces quatre-vingts prisonniers faits et enfermes dans la tour +Trouillas, on en fut bien embarrasse. + +Par qui les faire juger? + +Il n'y avait de tribunaux legalement constitues que les tribunaux +du pape. + +Faire tuer ces malheureux comme ils avaient tue Lescuyer? + +Nous avons dit qu'il y en avait un tiers, une moitie peut-etre, +qui non seulement n'avaient point pris part a l'assassinat, mais +qui meme n'avaient pas mis le pied dans l'eglise. + +Les faire tuer! La tuerie passerait sur le compte des +represailles. + +Mais pour tuer ces quatre-vingts personnes, il fallait un certain +nombre de bourreaux. + +Une espece de tribunal, improvise par Jourdan, siegeait dans une +des salles du palais: il avait un greffier nomme Raphel, un +president moitie Italien, moitie Francais, orateur en patois +populaire, nomme Barbe Savournin de la Roua; puis trois ou quatre +pauvres diables; un boulanger, un charcutier; les noms se perdent +dans l'infimite des conditions. + +C'etaient ces gens-la qui criaient: + +-- Il faut les tuer tous; s'il s'en sauvait un seul, il servirait +de temoin. + +Mais, nous l'avons dit, les tueurs manquaient. + +A peine avait-on sous la main une vingtaine d'hommes dans la cour, +tous appartenant au petit peuple d'Avignon: un perruquier, un +cordonnier pour femmes, un savetier, un macon, un menuisier; tout +cela arme a peine, au hasard, l'un d'un sabre, l'autre d'une +baionnette, celui-ci d'une barre de fer, celui-la d'un morceau de +bois durci au feu. + +Tous ces gens-la refroidis par une fine pluie d'octobre. + +Il etait difficile d'en faire des assassins. + +Bon! rien est-il difficile au diable? + +Il y a, dans ces sortes d'evenements, une heure ou il semble que +Dieu abandonne la partie. + +Alors, c'est le tour du demon. + +Le demon entra en personne dans cette cour froide et boueuse. + +Il avait revetu l'apparence, la forme, la figure d'un apothicaire +du pays, nomme Mendes: il dressa une table eclairee par deux +lanternes; sur cette table, il deposa des verres, des brocs, des +cruches, des bouteilles. + +Quel etait l'infernal breuvage renferme dans ces mysterieux +recipients, aux formes bizarres? On l'ignore, mais l'effet en est +bien connu. + +Tous ceux qui burent de la liqueur diabolique se sentirent pris +soudain d'une rage fievreuse, d'un besoin de meurtre et de sang. +Des lors, on n'eut plus qu'a leur montrer la porte, ils se ruerent +dans le cachot. + +Le massacre dura toute la nuit: toute la nuit, des cris, des +plaintes, des rales de mort furent entendus dans les tenebres. + +On tua tout, on egorgea tout, hommes et femmes; ce fut long: les +tueurs, nous l'avons dit, etaient ivres et mal armes. + +Cependant ils y arriverent. + +Au milieu des tueurs, un enfant se faisait remarquer par sa +cruaute bestiale, par sa soif immoderee de sang. + +C'etait le fils de Lescuyer. + +Il tuait, et puis tuait encore; il se vanta d'avoir a lui seul, de +sa main enfantine, tue dix hommes et quatre femmes. + +-- Bon! je puis tuer a mon aise, disait-il: je n'ai pas quinze +ans, on ne me fera rien. + +A mesure qu'on tuait, on jetait morts et blesses, cadavres et +vivants, dans la tour Trouillas; ils tombaient de soixante pieds +de haut; les hommes y furent jetes d'abord, les femmes ensuite. Il +avait fallu aux assassins le temps de violer les cadavres de +celles qui etaient jeunes et jolies. + +A neuf heures du matin, apres douze heures de massacres, une voix +criait encore du fond de ce sepulcre: + +-- Par grace! venez m'achever, je ne puis mourir. + +Un homme, l'armurier Bouffier se pencha dans le trou et regarda; +les autres n'osaient. + +-- Qui crie donc? demanderent-ils. + +-- C'est Lami, repondit Bouffier. + +Puis, quand il fut au milieu des autres: + +-- Eh bien, firent-ils, qu'as-tu vu au fond? + +-- Une drole de marmelade, dit-il: tout pele-mele, des hommes et +des femmes, des pretres et des jolies filles, c'est a crever de +rire. + +"Decidement c'est une vilaine chenille que l'homme!..." disait le +comte de Monte-Cristo a M. de Villefort. + +Eh bien, c'est dans la ville encore sanglante, encore chaude, +encore emue de ces derniers massacres, que nous allons introduire +les deux personnages principaux de notre histoire. + + +I -- UNE TABLE D'HOTE + +Le 9 octobre de l'annee 1799, par une belle journee de cet automne +meridional qui fait, aux deux extremites de la Provence, murir les +oranges d'Hyeres et les raisins de Saint-Peray, une caleche +attelee de trois chevaux de poste traversait a fond de train le +pont jete sur la Durance, entre Cavaillon et Chateau-Renard, se +dirigeant sur Avignon, l'ancienne ville papale, qu'un decret du 25 +mai 1791 avait, huit ans auparavant, reunie a la France, reunion +confirmee par le traite signe, en 1797, a Tolentino, entre le +general Bonaparte et le pape Pie VI. + +La voiture entra par la porte d'Aix, traversa dans toute sa +longueur, et sans ralentir sa course, la ville aux rues etroites +et tortueuses, batie tout a la fois contre le vent et contre le +soleil, et alla s'arreter a cinquante pas de la porte d'Oulle, a +l'hotel du Palais-Egalite, que l'on commencait tout doucement a +rappeler l'hotel du Palais-Royal, nom qu'il avait porte autrefois +et qu'il porte encore aujourd'hui. + +Ces quelques mots, presque insignifiants, a propos du titre de +l'hotel devant lequel s'arretait la chaise de poste sur laquelle +nous avons les yeux fixes, indiquent assez bien l'etat ou etait la +France sous ce gouvernement de reaction thermidorienne que l'on +appelait le Directoire. + +Apres la lutte revolutionnaire qui s'etait accomplie du 14 juillet +1789 au 9 thermidor 1794; apres les journees des 5 et 6 octobre, +du 21 juin, du 10 aout, des 2 et 3 septembre, du 21 mai, du 29 +thermidor, et du 1er prairial; apres avoir vu tomber la tete du +roi et de ses juges, de la reine et de son accusateur, des +Girondins et des Cordeliers, des moderes et des Jacobins, la +France avait eprouve la plus effroyable et la plus nauseabonde de +toutes les lassitudes, la lassitude du sang! + +Elle en etait donc revenue, sinon au besoin de la royaute, du +moins au desir d'un gouvernement fort, dans lequel elle put mettre +sa confiance, sur lequel elle put s'appuyer, qui agit pour elle et +qui lui permit de se reposer elle-meme pendant qu'il agissait. + +A la place de ce gouvernement vaguement desire, elle avait le +faible et irresolu Directoire, compose pour le moment du +voluptueux Barras, de l'intrigant Sieyes, du brave Moulins, de +l'insignifiant Roger Ducos et de l'honnete, mais un peu trop naif, +Gohier. + +Il en resultait une dignite mediocre au dehors et une tranquillite +fort contestable au dedans. + +Il est vrai qu'au moment ou nous en sommes arrives, nos armees, si +glorieuses pendant les campagnes epiques de 1796 et 1797, un +instant refoulees vers la France par l'incapacite de Scherer a +Verone et a Cassano, et par la defaite et la mort de Joubert a +Novi, commencent a reprendre l'offensive. Moreau a battu Souvaroff +a Bassignano; Brune a battu le duc d'York et le general Hermann a +Bergen; Massena a aneanti les Austro-Russes a Zurich; Korsakov +s'est sauve a grand-peine et l'Autrichien Hotz ainsi que trois +autres generaux ont ete tues, et cinq faits prisonniers. + +Massena a sauve la France a Zurich, comme, quatre-vingt-dix ans +auparavant, Villars l'avait sauvee a Denain. + +Mais, a l'interieur, les affaires n'etaient point en si bon etat, +et le gouvernement directorial etait, il faut le dire, fort +embarrasse entre la guerre de la Vendee et les brigandages du +Midi, auxquels, selon son habitude, la population avignonnaise +etait loin de rester etrangere. + +Sans doute, les deux voyageurs qui descendirent de la chaise de +poste, arretee a la porte de l'hotel du Palais-Royal, avaient-ils +quelque raison de craindre la situation d'esprit dans laquelle se +trouvait la population, toujours agitee, de la ville papale, car, +un peu au-dessus d'Orgon, a l'endroit ou trois chemins se +presentent aux voyageurs -- l'un conduisant a Nimes, le second a +Carpentras, le troisieme a Avignon -- le postillon avait arrete +ses chevaux, et, se retournant, avait demande: + +-- Les citoyens passent-ils par Avignon ou par Carpentras? + +-- Laquelle des deux routes est la plus courte? avait demande, +d'une voix breve et stridente, l'aine des deux voyageurs, qui, +quoique visiblement plus vieux de quelques mois, etait a peine age +de trente ans. + +-- Oh! la route d'Avignon, citoyen, d'une bonne lieue et demie au +moins. + +-- Alors, avait-il repondu, suivons la route d'Avignon. + +Et la voiture avait repris un galop qui annoncait que les +_citoyens_ voyageurs, comme les appelait le postillon, quoique la +qualification de _monsieur_ commencat a rentrer dans la +conversation, payaient au moins trente sous de guides. + +Ce meme desir de ne point perdre de temps se manifesta a l'entree +de l'hotel. + +Ce fut toujours le plus age des deux voyageurs qui, la comme sur +la route, prit la parole. Il demanda si l'on pouvait diner +promptement, et la forme dont etait faite la demande indiquait +qu'il etait pret a passer sur bien des exigences gastronomiques, +pourvu que le repas demande fut promptement servi. + +-- Citoyen, repondit l'hote qui, au bruit de la voiture, etait +accouru, la serviette a la main, au-devant des voyageurs, vous +serez rapidement et convenablement servis dans votre chambre; mais +si je me permettais de vous donner un conseil... + +Il hesita. + +-- Oh! donnez! donnez! dit le plus jeune des deux voyageurs, +prenant la parole pour la premiere fois. + +-- Eh bien, ce serait de diner tout simplement a table d'hote, +comme fait en ce moment le voyageur qui est attendu par cette +voiture tout attelee; le diner y est excellent et tout servi. + +L'hote, en meme temps, montrait une voiture organisee de la facon +la plus confortable, et attelee, en effet, de deux chevaux qui +frappaient du pied tandis que le postillon prenait patience, en +vidant, sur le bord de la fenetre, une bouteille de vin de Cahors. + +Le premier mouvement de celui a qui cette offre etait faite fut +negatif; cependant, apres une seconde de reflexion, le plus age +des deux voyageurs, comme s'il fut revenu sur sa determination +premiere, fit un signe interrogateur a son compagnon. + +Celui-ci repondit d'un regard qui signifiait: "Vous savez bien que +je suis a vos ordres." + +-- Eh bien, soit, dit celui qui paraissait charge de prendre +l'initiative, nous dinerons a table d'hote. + +Puis, se retournant vers le postillon qui, chapeau bas, attendait +ses ordres: + +-- Que dans une demi-heure au plus tard, dit-il, les chevaux +soient a la voiture. + +Et, sur l'indication du maitre d'hotel, tous deux entrerent dans +la salle a manger, le plus age des deux marchant le premier, +l'autre le suivant. + +On sait l'impression que produisent, en general, de nouveaux venus +a une table d'hote. Tous les regards se tournerent vers les +arrivants; la conversation, qui paraissait assez animee, fut +interrompue. + +Les convives se composaient des habitues de l'hotel, du voyageur +dont la voiture attendait tout attelee a la porte, d'un marchand +de vin de Bordeaux en sejour momentane a Avignon pour les causes +que nous allons dire, et d'un certain nombre de voyageurs se +rendant de Marseille a Lyon par la diligence. + +Les nouveaux arrives saluerent la societe d'une legere inclination +de tete, et se placerent a l'extremite de la table, s'isolant des +autres convives par un intervalle de trois ou quatre couverts. + +Cette espece de reserve aristocratique redoubla la curiosite dont +ils etaient l'objet; d'ailleurs, on sentait qu'on avait affaire a +des personnages d'une incontestable distinction, quoique leurs +vetements fussent de la plus grande simplicite. + +Tous deux portaient la botte a retroussis sur la culotte courte, +l'habit a longues basques, le surtout de voyage et le chapeau a +larges bords, ce qui etait a peu pres le costume de tous les +jeunes gens de l'epoque; mais ce qui les distinguait des elegants +de Paris et meme de la province, c'etaient leurs cheveux, longs et +plats, et leur cravate noire serree autour du cou, a la facon des +militaires. + +Les muscadins -- c'etait le nom que l'on donnait alors aux jeunes +gens a la mode -- les muscadins portaient les oreilles de chien +bouffant aux deux tempes, les cheveux retrousses en chignon +derriere la tete, et la cravate immense aux longs bouts flottants +et dans laquelle s'engouffrait le menton. Quelques-uns poussaient +la reaction jusqu'a la poudre. + +Quant au portrait des deux jeunes gens, il offrait deux types +completement opposes. + +Le plus age des deux, celui qui plusieurs fois avait, nous l'avons +deja remarque, pris l'initiative, et dont la voix, meme dans ses +intonations les plus familieres, denotait l'habitude du +commandement, etait, nous l'avons dit, un homme d'une trentaine +d'annees, aux cheveux noirs separes sur le milieu du front, plats +et tombant le long des tempes jusque sur ses epaules. Il avait le +teint basane de l'homme qui a voyage dans les pays meridionaux, +les levres minces, le nez droit, les dents blanches, et ces yeux +de faucon que Dante donne a Cesar. + +Sa taille etait plutot petite que grande, sa main etait delicate, +son pied fin et elegant; il avait dans les manieres une certaine +gene qui indiquait qu'il portait en ce moment un costume dont il +n'avait point l'habitude, et quand il avait parle, si l'on eut ete +sur les bords de la Loire au lieu d'etre sur les bords du Rhone, +son interlocuteur aurait pu remarquer qu'il avait dans la +prononciation un certain accent italien. + +Son compagnon paraissait de trois ou quatre ans moins age que lui. + +C'etait un beau jeune homme au teint rose, aux cheveux blonds, aux +yeux bleu clair, au nez ferme et droit, au menton prononce, mais +presque imberbe. Il pouvait avoir deux pouces de plus que son +compagnon, et, quoique d'une taille au-dessus de la moyenne, il +semblait si bien pris dans tout son ensemble, si admirablement +libre dans tous ses mouvements, qu'on devinait qu'il devait etre, +sinon d'une force, au moins d'une agilite et d'une adresse peu +communes. + +Quoique mis de la meme facon, quoique se presentant sur le pied de +l'egalite, il paraissait avoir pour le jeune homme brun une +deference remarquable, qui, ne pouvant tenir a l'age, tenait sans +doute a une inferiorite dans la condition sociale. En outre, il +l'appelait citoyen, tandis que son compagnon l'appelait simplement +Roland. + +Ces remarques, que nous faisons pour initier plus profondement le +lecteur a notre recit, ne furent probablement point faites dans +toute leur etendue par les convives de la table d'hote; car, apres +quelques secondes d'attention donnees aux nouveaux venus, les +regards se detacherent d'eux, et la conversation, un instant +interrompue, reprit son cours. + +Il faut avouer qu'elle portait sur un sujet des plus interessants +pour des voyageurs: il etait question de l'arrestation d'une +diligence chargee d'une somme de soixante mille francs appartenant +au gouvernement. L'arrestation avait eu lieu, la veille, sur la +route de Marseille a Avignon, entre Lambesc et Pont-Royal. + +Aux premiers mots qui furent dits sur l'evenement, les deux jeunes +gens preterent l'oreille avec un veritable interet. + +L'evenement avait eu lieu sur la route meme qu'ils venaient de +suivre, et celui qui le racontait etait un des acteurs principaux +de cette scene de grand chemin. + +C'etait le marchand de vin de Bordeaux. + +Ceux qui paraissaient le plus curieux de details etaient les +voyageurs de la diligence qui venait d'arriver et qui allait +repartir. Les autres convives, ceux qui appartenaient a la +localite, paraissaient assez au courant de ces sortes de +catastrophes pour donner eux-memes des details, au lieu d'en +recevoir. + +-- Ainsi, citoyen, disait un gros monsieur contre lequel se +pressait, dans sa terreur, une femme grande, seche et maigre, vous +dites que c'est sur la route meme que nous venons de suivre que le +vol a eu lieu? + +-- Oui, citoyen, entre Lambesc et Pont-Royal. Avez-vous remarque +un endroit ou la route monte et se resserre entre deux monticules? +Il y a la une foule de rochers. + +-- Oui, oui, mon ami, dit la femme en serrant le bras de son mari, +je, l'ai remarque; j'ai meme dit, tu dois t'en souvenir: "Voici un +mauvais endroit, j'aime mieux y passer de jour que de nuit." + +-- Oh! madame, dit un jeune homme dont la voix affectait le parler +grasseyant de l'epoque, et qui, dans les temps ordinaires, +paraissait exercer sur la table d'hote la royaute de la +conversation, vous savez que, pour MM. Les _compagnons de Jehu_ il +n'y a ni jour ni nuit. + +-- Comment! citoyen, demanda la dame encore plus effrayee, c'est +en plein jour que vous avez ete arrete? + +-- En plein jour, citoyenne, a dix heures du matin. + +-- Et combien etaient-ils? demanda le gros monsieur. + +-- Quatre, citoyen. + +-- Embusques sur la route? + +-- Non; ils sont arrives a cheval, armes jusqu'aux dents et +masques. + +-- C'est leur habitude, dit le jeune habitue de la table d'hote; +ils ont dit, n'est-ce pas: "Ne vous defendez point, il ne vous +sera fait aucun mal, nous n'en voulons qu'a l'argent du +gouvernement." + +-- Mot pour mot, citoyen. + +-- Puis, continua celui qui paraissait si bien renseigne, deux +sont descendus de cheval, ont jete la bride de leurs chevaux a +leurs compagnons et ont somme le conducteur de leur remettre +l'argent. + +-- Citoyen, dit le gros homme emerveille, vous racontez la chose +comme si vous l'aviez vue. + +-- Monsieur y etait peut-etre, dit un des voyageurs, moitie +plaisantant, moitie doutant. + +-- Je ne sais, citoyen, si, en disant cela, vous avez l'intention +de me dire une impolitesse, fit insoucieusement le jeune homme qui +venait si complaisamment et si pertinemment en aide au narrateur; +mais mes opinions politiques font que je ne regarde pas votre +soupcon comme une insulte. Si j'avais eu le malheur d'etre du +nombre de ceux qui etaient attaques, ou l'honneur d'etre du nombre +de ceux qui attaquaient, je le dirais aussi franchement dans un +cas que dans l'autre; mais, hier matin, a dix heures, juste au +moment ou l'on arretait la diligence a quatre lieues d'ici, je +dejeunais tranquillement a cette meme place, et justement, tenez, +avec les deux citoyens qui me font en ce moment l'honneur d'etre +places a ma droite et a ma gauche. + +-- Et, demanda le plus jeune des deux voyageurs qui venaient de +prendre place a table, et que son compagnon designait sous le nom +de Roland, et combien etiez-vous d'hommes dans la diligence? + +-- Attendez; je crois que nous etions... oui, c'est cela, nous +etions sept hommes et trois femmes. + +-- Sept hommes, non compris le conducteur? repeta Roland. + +-- Bien entendu. + +-- Et, a sept hommes, vous vous etes laisses devaliser par quatre +bandits? Je vous en fais mon compliment, messieurs. + +-- Nous savions a qui nous avions affaire, repondit le marchand de +vin, et nous n'avions garde de nous defendre. + +-- Comment! repliqua le jeune homme, a qui vous aviez affaire? +mais vous aviez affaire, ce me semble, a des voleurs, a des +bandits! + +-- Point du tout: ils s'etaient nommes. + +-- Ils s'etaient nommes? + +-- Ils avaient dit: "Messieurs, il est inutile de vous defendre; +mesdames, n'ayez pas peur; nous ne sommes pas des brigands, nous +sommes des _compagnons de Jehu_." + +-- Oui, dit le jeune homme de la table d'hote, ils previennent +pour qu'il n'y ait pas de meprise, c'est leur habitude. + +-- Ah ca! dit Roland, qu'est-ce que c'est donc que ce Jehu qui a +des compagnons si polis? Est-ce leur capitaine? + +-- Monsieur, dit un homme dont le costume avait quelque chose d'un +pretre secularise et qui paraissait, lui aussi, non seulement un +habitue de la table d'hote, mais encore un initie aux mysteres de +l'honorable corporation dont on etait en train de discuter les +merites, si vous etiez plus verse que vous ne paraissez l'etre +dans la lecture des Ecritures saintes, vous sauriez qu'il y a +quelque chose comme deux mille six cents ans que ce Jehu est mort, +et que, par consequent, il ne peut arreter, a l'heure qu'il est, +les diligences sur les grandes routes. + +-- Monsieur l'abbe, repondit Roland qui avait reconnu l'homme +d'Eglise, comme, malgre le ton aigrelet avec lequel vous parlez, +vous paraissez fort instruit, permettez a un pauvre ignorant de +vous demander quelques details sur ce Jehu mort il y a eu deux +mille six cents ans, et qui, cependant, a l'honneur d'avoir des +compagnons qui portent son nom. + +-- Jehu! repondit l'homme d'Eglise du meme ton vinaigre, etait un +roi d'Israel, sacre par Elisee, sous la condition de punir les +crimes de la maison d'Achab et de Jezabel, et de mettre a mort +tous les pretres de Baal. + +-- Monsieur l'abbe, repliqua en riant le jeune homme, je vous +remercie de l'explication: je ne doute point qu'elle ne soit +exacte et surtout tres savante; seulement, je vous avoue qu'elle +ne m'apprend pas grand-chose. + +-- Comment, citoyen, dit l'habitue de la table d'hote, vous ne +comprenez pas que Jehu, c'est Sa Majeste Louis XVIII, sacre sous +la condition de punir les crimes de la Revolution et de mettre a +mort les pretres de Baal, c'est-a-dire tous ceux qui ont pris une +part quelconque a cet abominable etat de choses que, depuis sept +ans, on appelle la Republique? + +-- Oui-da! fit le jeune homme; si fait, je comprends. Mais, parmi +ceux que les compagnons de Jehu sont charges de combattre, +comptez-vous les braves soldats qui ont repousse l'etranger des +frontieres de France, et les illustres generaux qui ont commande +les armees du Tyrol, de Sambre-et-Meuse et d'Italie? + +-- Mais sans doute, ceux-la les premiers et avant tout. + +Les yeux du jeune homme lancerent un eclair; sa narine se dilata, +ses levres se serrerent: il se souleva sur sa chaise; mais son +compagnon le tira par son habit et le fit rasseoir, tandis que, +d'un seul regard, il lui imposait silence. + +Puis celui qui venait de donner cette preuve de sa puissance, +prenant la parole pour la premiere fois: + +-- Citoyen, dit-il, s'adressant au jeune homme de la table d'hote, +excusez deux voyageurs qui arrivent du bout du monde, comme qui +dirait de l'Amerique ou de l'Inde, qui ont quitte la France depuis +deux ans, qui ignorent completement ce qui s'y passe, et qui sont +desireux de s'instruire. + +-- Mais, comment donc, repondit celui auquel ces paroles etaient +adressees, c'est trop juste, citoyen; interrogez et l'on vous +repondra. + +-- Eh bien, continua le jeune homme brun a l'oeil d'aigle, aux +cheveux noirs et plats, au teint granitique, maintenant que je +sais ce que c'est Jehu et dans quel but sa compagnie est +instituee, je voudrais savoir ce que ses compagnons font de +l'argent qu'ils prennent. + +-- Oh! mon Dieu, c'est bien simple, citoyen; vous savez qu'il est +fort question de la restauration de la monarchie bourbonienne? + +-- Non, je ne le savais pas, repondit le jeune homme brun d'un ton +qu'il essayait inutilement de rendre naif; j'arrive, comme je vous +l'ai dit, du bout du monde. + +-- Comment! vous ne saviez pas cela? eh bien, dans six mois ce +sera un fait accompli. + +-- Vraiment! + +-- C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, citoyen. + +Les deux jeunes gens a la tournure militaire echangerent entre eux +un regard et un sourire, quoique le jeune blond parut sous le +poids d'une vive impatience. + +Leur interlocuteur continua: + +-- Lyon est le quartier general de la conspiration, si toutefois +on peut appeler conspiration un complot qui s'organise au grand +jour; le nom de gouvernement provisoire conviendrait mieux. + +-- Eh bien, citoyen, dit le jeune homme brun avec une politesse +qui n'etait point exempte de raillerie, disons gouvernement +provisoire. + +-- Ce gouvernement provisoire a son etat-major et ses armees. + +-- Bah! son etat-major, peut-etre... mais ses armees... + +-- Ses armees, je le repete. + +-- Ou sont-elles? + +-- Il y en a une qui s'organise dans les montagnes d'Auvergne, +sous les ordres de M. de Chardon; une autre dans les montagnes du +Jura, sous les ordres de M. Teyssonnet; enfin, une troisieme qui +fonctionne, et meme assez agreablement a cette heure, dans la +Vendee, sous les ordres d'Escarboville, d'Achille Leblond et de +Cadoudal. + +-- En verite, citoyen, vous me rendez un veritable service en +m'apprenant toutes ces nouvelles. Je croyais les Bourbons +completements resignes a l'exil; je croyais la police faite de +maniere qu'il n'existat ni comite provisoire royaliste dans les +grandes villes, ni bandits sur les grandes routes. Enfin, je +croyais la Vendee completement pacifiee par le general Hoche. + +Le jeune homme auquel s'adressait cette reponse eclata de rire. + +-- Mais d'ou venez-vous? s'ecria-t-il, d'ou venez-vous? + +-- Je vous l'ai dit, citoyen, du bout du monde. + +-- On le voit. + +Puis continuant: + +-- Eh bien, vous comprenez dit-il, les Bourbons ne sont pas +riches; les emigres dont on a vendu les biens, sont ruines; il est +impossible d'organiser deux armees et d'en entretenir une +troisieme sans argent. On etait embarrasse; il n'y avait que la +Republique qui put solder ses ennemis: or, il n'etait pas probable +qu'elle s'y decidat de gre a gre; alors, sans essayer avec elle +cette negociation scabreuse, on jugea qu'il etait plus court de +lui prendre son argent que de le lui demander. + +-- Ah! je comprends enfin. + +-- C'est bien heureux. + +-- Les _compagnons de Jehu _sont les intermediaires entre la +Republique et la contre-revolution, les percepteurs des generaux +royalistes. + +-- Oui; ce n'est plus un vol, c'est une operation militaire, un +fait d'armes comme un autre. + +-- Justement, citoyen, vous y etes, et vous voila sur ce point, +maintenant, aussi savant que nous. + +-- Mais, glissa timidement le marchand de vin de Bordeaux, si +MM. les compagnons de Jehu -- remarquez que je n'en dis aucun mal +-- si MM. Les compagnons de Jehu n'en veulent qu'a l'argent du +gouvernement... + +-- A l'argent du gouvernement, pas a d'autre; il est sans exemple +qu'ils aient devalise un particulier. + +-- Sans exemple? + +-- Sans exemple. + +-- Comment se fait-il alors que, hier, avec l'argent du +gouvernement, ils aient emporte un group de deux cents louis qui +m'appartenait? + +-- Mon cher Monsieur, repondit le jeune homme de la table d'hote, +je vous ai deja dit qu'il y avait la quelque erreur, et qu'aussi +vrai que je m'appelle Alfred de Barjols, cet argent vous sera +rendu un jour ou l'autre. + +Le marchand de vin poussa un soupir et secoua la tete en homme +qui, malgre l'assurance qu'on lui donne, conserve encore quelques +doutes. + +Mais, en ce moment, comme si l'engagement pris par le jeune noble, +qui venait de reveler sa condition sociale en disant son nom, +avait eveille la delicatesse de ceux pour lesquels il se portait +garant, un cheval s'arreta a la porte, on entendit des pas dans le +corridor, la porte de la salle a manger s'ouvrit, et un homme +masque et arme jusqu'aux dents parut sur le seuil. + +-- Messieurs, dit-il au milieu du profond silence cause par son +apparition, y a-t-il parmi vous un voyageur nomme Jean Picot, qui +se trouvait hier dans la diligence qui a ete arretee entre Lambesc +et Pont-Royal? + +-- Oui, dit le marchand de vin tout etonne. + +-- C'est vous? demanda l'homme masque. + +-- C'est moi. + +-- Ne vous a-t-il rien ete pris? + +-- Si fait, il m'a ete pris un group de deux cents louis que +j'avais confie au conducteur. + +-- Et je dois meme dire, ajouta le jeune noble, qu'a l'instant +meme monsieur en parlait et le regardait comme perdu. + +-- Monsieur avait tort, dit l'inconnu masque, nous faisons la +guerre au gouvernement et non aux particuliers; nous sommes des +partisans et non des voleurs. Voici vos deux cents louis, +monsieur, et si pareille erreur arrivait a l'avenir, reclamez et +recommandez-vous du nom de Morgan. + +A ces mots, l'homme masque deposa un sac d'or a la droite du +marchand de vin, salua courtoisement les convives de la table +d'hote et sortit, laissant les uns dans la terreur et les autres +dans la stupefaction d'une pareille hardiesse. + + +II -- UN PROVERBE ITALIEN + +Au reste, quoique les deux sentiments que nous venons d'indiquer +eussent ete les sentiments dominants, ils ne se manifestaient +point chez tous les assistants a un degre semblable. Les nuances +se graduerent selon le sexe, selon l'age, selon le caractere, nous +dirons presque selon la position sociale des auditeurs. + +Le marchand de vin, Jean Picot, principal interesse dans +l'evenement qui venait de s'accomplir, reconnaissant des la +premiere vue, a son costume, a ses armes et a son masque, un des +hommes auxquels il avait eu affaire la veille, avait d'abord, a +son apparition, ete frappe de stupeur: puis, peu a peu, +reconnaissant le motif de la visite que lui faisait le mysterieux +bandit, il avait passe de la stupeur a la joie en traversant +toutes les nuances intermediaires qui separent ces deux +sentiments. Son sac d'or etait pres de lui et l'on eut dit qu'il +n'osait y toucher: peut-etre craignait-il, au moment ou il y +porterait la main, de le voir s'evanouir comme l'or que l'on croit +trouver en reve et qui disparait meme avant que l'on rouvre les +yeux, pendant cette periode de lucidite progressive qui separe le +sommeil profond du reveil complet. + +Le gros monsieur de la diligence et sa femme avaient manifeste, +ainsi que les autres voyageurs faisant partie du meme convoi, la +plus franche et la plus complete terreur. Place a la gauche de +Jean Picot, quand il avait vu le bandit s'approcher du marchand de +vin, il avait, dans l'esperance illusoire de maintenir une +distance honnete entre lui et le compagnon de Jehu, recule sa +chaise sur celle de sa femme, qui, cedant au mouvement, de +pression, avait essaye de reculer la sienne a son tour. Mais, +comme la chaise qui venait ensuite etait celle du citoyen Alfred +de Barjols, qui, lui, n'avait aucun motif de craindre des hommes +sur lesquels il venait de manifester une si haute et si +avantageuse opinion, la chaise de la femme du gros monsieur avait +trouve un obstacle dans l'immobilite de celle du jeune noble; de +sorte que, de meme qu'il arriva a Marengo, huit ou neuf mois plus +tard, lorsque le general en chef jugea qu'il etait temps de +reprendre l'offensive, le mouvement retrograde s'etait arrete. + +Quant a celui-ci -- c'est du citoyen Alfred de Barjols que nous +parlons -- son aspect, comme celui de l'abbe qui avait donne +l'explication biblique touchant le roi d'Israel Jehu et la mission +qu'il avait recue d'Elisee, son aspect, disons-nous, avait ete +celui d'un homme qui non seulement n'eprouve aucune crainte, mais +qui s'attend meme a l'evenement qui arrive, si inattendu que soit +cet evenement. Il avait, le sourire sur les levres, suivi du +regard l'homme masque, et, si tous les convives n'eussent ete si +preoccupes des deux acteurs principaux de la scene qui +s'accomplissait, ils eussent pu remarquer un signe presque +imperceptible echange des yeux entre le bandit et le jeune noble, +signe qui, a l'instant meme, s'etait reproduit entre le jeune +noble et l'abbe. + +De leur cote, les deux voyageurs que nous avons introduits dans la +salle de la table d'hote et qui, comme nous l'avons dit, etaient +assez isoles a l'extremite de la table, avaient conserve +l'attitude propre a leurs differents caracteres. Le plus jeune des +deux avait instinctivement porte la main a son cote, comme pour y +chercher une arme absente, et s'etait leve, comme mu par un +ressort, pour s'elancer a la gorge de l'homme masque, ce qui n'eut +certes pas manque d'arriver s'il eut ete seul; mais le plus age, +celui qui paraissait avoir non seulement l'habitude, mais le droit +de lui donner des ordres, s'etait, comme il l'avait deja fait une +premiere fois, contente de le retenir vivement par son habit en +lui disant d'un ton imperatif, presque dur meme: + +-- Assis, Roland! + +Et le jeune homme s'etait assis. + +Mais celui de tous les convives qui etait demeure, en apparence du +moins, le plus impassible pendant toute la scene qui venait de +s'accomplir, etait un homme de trente-trois a trente-quatre ans, +blond de cheveux, roux de barbe, calme et beau de visage, avec de +grands yeux bleus, un teint clair, des levres intelligentes et +fines, une taille elevee, et un accent etranger qui indiquait un +homme ne au sein de cette ile dont le gouvernement nous faisait, a +cette heure, une si rude guerre; autant qu'on pouvait en juger par +les rares paroles qui lui etaient echappees, il parlait, malgre +l'accent que nous avons signale, la langue francaise avec une rare +purete. Au premier mot qu'il avait prononce et dans lequel il +avait reconnu cet accent d'outre-Manche, le plus age des deux +voyageurs avait tressailli, et, se retournant du cote de son +compagnon, habitue a lire la pensee dans son regard, il avait +semble lui demander comment un Anglais se trouvait en France au +moment ou la guerre acharnee que se faisaient les deux nations +exilait naturellement les Anglais de la France, comme les Francais +de l'Angleterre. Sans doute, l'explication avait paru impossible a +Roland, car celui-ci avait repondu d'un mouvement des yeux et d'un +geste des epaules qui signifiaient: "Cela me parait tout aussi +extraordinaire qu'a vous; mais, si vous ne trouvez pas +l'explication d'un pareil probleme, vous, le mathematicien par +excellence, ne me la demandez pas a moi." + +Ce qui etait reste de plus clair dans tout cela, dans l'esprit des +deux jeunes gens, c'est que l'homme blond, a l'accent anglo-saxon, +etait le voyageur dont la caleche confortable attendait tout +attelee a la porte de l'hotel, et que ce voyageur etait de Londres +ou, tout au moins, de quelqu'un des comtes ou duches de la Grande- +Bretagne. + +Quant aux paroles qu'il avait prononcees, nous avons dit qu'elles +etaient rares, si rares qu'en realite c'etaient plutot des +exclamations que des paroles; seulement, a chaque explication qui +avait ete demandee sur l'etat de la France, l'Anglais avait +ostensiblement tire un calepin de sa poche, et, en priant soit le +marchand de vin, soit l'abbe, soit le jeune noble, de repeter +l'explication -- ce que chacun avait fait avec une complaisance +pareille a la courtoisie qui presidait a la demande -- il avait +pris en note ce qui avait ete dit de plus important, de plus +extraordinaire et de plus pittoresque, sur l'arrestation de la +diligence, l'etat de la Vendee et les compagnons de Jehu, +remerciant chaque fois de la voix et du geste, avec cette roideur +familiere a nos voisins d'outre-mer, et chaque fois remettant dans +la poche de cote de sa redingote son calepin enrichi d'une note +nouvelle. + +Enfin, comme un spectateur tout joyeux d'un denouement inattendu, +il s'etait ecrie de satisfaction a l'aspect de l'homme masque, +avait ecoute de toutes ses oreilles, avait regarde de tous ses +yeux, ne l'avait point perdu de vue, que la porte ne se fut +refermee derriere lui, et alors, tirant vivement son calepin de sa +poche + +-- Oh! monsieur, avait-il dit a son voisin, qui n'etait autre que +l'abbe, seriez-vous assez bon, si je ne m'en souvenais pas, de me +repeter mot pour mot ce qu'a dit le gentleman qui sort d'ici? + +Il s'etait mis a ecrire aussitot, et, la memoire de l'abbe +s'associant a la sienne, il avait eu la satisfaction de +transcrire, dans toute son integrite, la phrase du compagnon de +Jehu au citoyen Jean Picot. + +Puis, cette phrase transcrite, il s'etait ecrie avec un accent qui +ajoutait un etrange cachet d'originalite a ses paroles + +-- Oh! ce n'est qu'en France, en verite, qu'il arrive de pareilles +choses; la France, c'est le pays le plus curieux du monde. Je suis +enchante, messieurs, de voyager en France et de connaitre les +Francais. + +Et la derniere phrase avait ete dite avec tant de courtoisie qu'il +ne restait plus, lorsqu'on l'avait entendue sortir de cette bouche +serieuse, qu'a remercier celui qui l'avait prononcee, fut-il le +descendant des vainqueurs de Crecy, de Poitiers et d'Azincourt. + +Ce fut le plus jeune des deux voyageurs qui repondit a cette +politesse avec le ton d'insouciante causticite qui paraissait lui +etre naturel. + +-- Par ma foi! je suis exactement comme vous, milord; je dis +milord, car je presume que vous etes Anglais. + +-- Oui, monsieur, repondit le gentleman, j'ai cet honneur. + +-- Eh bien! comme je vous le disais, continua le jeune homme, je +suis enchante de voyager en France et d'y voir ce que j'y ai vu. +Il faut vivre sous le gouvernement des citoyens Gohier, Moulins, +Roger Ducos, Sieyes et Barras, pour assister a une pareille +drolerie, et quand, dans cinquante ans, on racontera qu'au milieu +d'une ville de trente mille ames, en plein jour, un voleur de +grand chemin est venu, le masque sur le visage, deux pistolets et +un sabre a la ceinture, rapporter a un honnete negociant qui se +desesperait de les avoir perdus, les deux cents louis qu'il lui +avait pris la veille; quand on ajoutera que cela s'est passe a une +table d'hote ou etaient assises vingt ou vingt-cinq personnes, et +que ce bandit modele s'est retire sans que pas une des vingt ou +vingt-cinq personnes presentes lui ait saute a la gorge; j'offre +de parier que l'on traitera d'infime menteur celui qui aura +l'audace de raconter l'anecdote. + +Et le jeune homme, se renversant sur sa chaise, eclata de rire, +mais d'un rire si nerveux et si strident, que tout le monde le +regarda avec etonnement, tandis que, de son cote, son compagnon +avait les yeux figes sur lui avec une inquietude presque +paternelle. + +-- Monsieur, dit le citoyen Alfred de Barjols, qui, ainsi que les +autres, paraissait impressionne de cette etrange modulation, plus +triste, ou plutot plus douloureuse que gaie, et dont, avant de +repondre, il avait laisse eteindre jusqu'au dernier fremissement; +monsieur, permettez-moi de vous faire observer que l'homme que +vous venez de voir n'est point un voleur de grand chemin. + +-- Bah? franchement, qu'est-ce donc? + +-- C'est, selon toute probabilite, un jeune homme d'aussi bonne +famille que vous et moi. + +-- Le comte de Horn, que le regent fit rouer en place de Greve, +etait aussi un jeune homme de bonne famille, et la preuve, c'est +que toute la noblesse de Paris envoya des voitures a son +execution. + +-- Le comte de Horn avait, si je m'en souviens bien, assassine un +juif pour lui voler une lettre de change qu'il n'etait point en +mesure de lui payer, et nul n'osera vous dire qu'un compagnon de +Jehu ait touche a un cheveu de la tete d'un enfant. + +-- Eh bien! soit; admettons que l'institution soit fondee au point +de vue philanthropique, pour retablir la balance entre les +fortunes, redresser les caprices du hasard, reformer les abus de +la societe; pour etre un voleur a la facon de Karl Moor, votre ami +Morgan, n'est-ce point Morgan qu'a dit que s'appelait cet honnete +citoyen? + +-- Oui, dit l'Anglais. + +-- Eh bien! votre ami Morgan n'en est pas moins un voleur. + +Le citoyen Alfred de Barjols devint tres pale. + +-- Le citoyen Morgan n'est pas mon ami, repondit le jeune +aristocrate, et, s'il l'etait, je me ferais honneur de son amitie. + +-- Sans doute, repondit Roland en eclatant de rire; comme dit +M. de Voltaire: "_L'amitie d'un grand homme est un bienfait des +dieux._" + +-- Roland, Roland! lui dit a voix basse son compagnon. + +-- Oh! general, repondit celui-ci laissant, a dessein peut-etre, +echapper le titre qui etait du a son compagnon, laissez-moi, par +grace, continuer avec monsieur une discussion qui m'interesse au +plus haut degre. + +Celui-ci haussa les epaules. + +-- Seulement, citoyen, continua le jeune homme avec une etrange +persistance, j'ai besoin d'etre edifie: il y a deux ans que j'ai +quitte la France, et, depuis mon depart, tant de choses ont +change, costume, moeurs, accent, que la langue pourrait bien avoir +change aussi. Comment appelez-vous, dans la langue que l'on parle +aujourd'hui en France, arreter les diligences et prendre l'argent +qu'elles renferment? + +-- Monsieur, dit le jeune homme du ton d'un homme decide a +soutenir la discussion jusqu'au bout, j'appelle cela faire la +guerre; et voila votre compagnon, que vous avez appele general +tout a l'heure, qui, en sa qualite de militaire, vous dira qu'a +part le plaisir de tuer et d'etre tue, les generaux de tout temps +n'ont pas fait autre chose que ce que fait le citoyen Morgan. + +-- Comment! s'ecria le jeune homme, dont les yeux lancerent un +eclair, vous osez comparer?... + +-- Laissez monsieur developper sa theorie, Roland, dit le voyageur +brun, dont les yeux, tout au contraire de ceux de son compagnon, +qui semblaient s'etre dilates pour jeter leurs flammes, se +voilerent sous ses longs cils noirs, pour ne point laisser voir ce +qui se passait dans son coeur. + +-- Ah! dit le jeune homme avec son accent saccade, vous voyez bien +qu'a votre tour vous commencez a prendre interet a la discussion. + +Puis, se tournant vers celui qu'il semblait avoir pris a partie: + +-- Continuez, monsieur, continuez, dit-il, le general le permet. + +Le jeune noble rougit d'une facon aussi visible qu'il venait de +palir un instant auparavant et, les dents serrees, les coudes sur +la table, le menton sur son poing pour se rapprocher autant que +possible de son adversaire, avec un accent provencal qui devenait +de plus en plus prononce a mesure que la discussion devenait plus +intense: + +-- Puisque _le general le permet, _reprit-il en appuyant sur ces +deux mots _le general, _j'aurai l'honneur de lui dire, et a vous, +citoyen, par contrecoup, que je crois me souvenir d'avoir lu dans +Plutarque, qu'au moment ou Alexandre partit pour l'Inde, il +n'emportait avec lui que dix-huit ou vingt talents d'or, quelque +chose comme cent ou cent vingt mille francs. Or, croyez-vous que +ce soit avec ces dix-huit ou vingt talents d'or qu'il nourrit son +armee, gagna la bataille du Granique, soumit l'Asie Mineure, +conquit Tyr, Gaza, la Syrie, l'Egypte, batit Alexandrie, penetra +jusqu'en Libye, se fit declarer fils de Jupiter par l'oracle +d'Ammon, penetra jusqu'a l'Hyphase, et, comme ses soldats +refusaient de le suivre plus loin, revint a Babylone pour y +surpasser en luxe, en debauches et en mollesse, les plus luxueux, +les plus debauches et les plus voluptueux des rois d'Asie? Est-ce +de Macedoine qu'il tirait son argent, et croyez-vous que le roi +Philippe, un des plus pauvres rois de la pauvre Grece, faisait +honneur aux traites que son fils tirait sur lui? Non pas: +Alexandre faisait comme le citoyen Morgan; seulement, au lieu +d'arreter les diligences sur les grandes routes, il pillait les +villes, mettait les rois a rancon, levait des contributions sur +les pays conquis. Passons a Annibal. Vous savez comment il est +parti de Carthage, n'est-ce pas? Il n'avait pas meme les dix-huit +ou vingt talents de son predecesseur Alexandre; mais, comme il lui +fallait de l'argent, il prit et saccagea, au milieu de la paix et +contre la foi des traites, la ville de Sagonte; des lors il fut +riche et put se mettre en campagne. Pardon, cette fois-ci, ce +n'est plus du Plutarque, c'est du Cornelius Nepos. Je vous tiens +quitte de sa descente des Pyrenees, de sa montee des Alpes, des +trois batailles qu'il a gagnees en s'emparant chaque fois des +tresors du vaincu, et j'en arrive aux cinq ou six ans qu'il a +passes dans la Campanie. Croyez-vous que lui et son armee payaient +pension aux Capouans et que les banquiers de Carthage, qui etaient +brouilles avec lui, lui envoyaient de l'argent? Non: la guerre +nourrissait la guerre, systeme Morgan, citoyen. Passons a Cesar. +Ah! Cesar, c'est autre chose. Il part de l'Espagne avec quelque +chose comme trente millions de dettes, revient a peu pres au pair, +part pour la Gaule, reste dix ans chez nos ancetres; pendant ces +dix ans, il envoie plus de cent millions a Rome, repasse les +Alpes, franchit le Rubicon, marche droit au Capitole, force les +portes du temple de Saturne, ou est le tresor, y prend pour ses +besoins particuliers, et non pas pour la republique, trois mille +livres pesant d'or en lingots, et meurt, lui que ses creanciers, +vingt ans auparavant, ne voulaient pas laisser sortir de sa petite +maison de la rue Suburra, laissant deux ou trois mille sesterces +par chaque tete de citoyen, dix ou douze millions a Calpurnie et +trente ou quarante millions a Octave; systeme Morgan toujours, a +l'exception que Morgan, j'en suis sur, mourra sans avoir touche +pour son compte ni a l'argent des Gaulois, ni a l'or du Capitole. +Maintenant, sautons dix-huit cents ans et arrivons au general +_Buonaparte_... + +Et le jeune aristocrate, comme avaient l'habitude de le faire les +ennemis du vainqueur de l'Italie, affecta d'appuyer sur l'u, que +Bonaparte avait retranche de son nom, et sur l'e dont il avait +enleve l'accent aigu. + +Cette affectation parut irriter vivement Roland, qui fit un +mouvement comme pour s'elancer en avant; mais son compagnon +l'arreta. + +-- Laissez, dit-il, laissez, Roland; je suis bien sur que le +citoyen Barjols ne dira pas que le general _Buonaparte_, comme il +l'appelle, est un voleur. + +-- Non, je ne le dirai pas, moi; mais il y a un proverbe italien +qui le dit pour moi. + +-- Voyons le proverbe? demanda le general se substituant a son +compagnon, et, cette fois, fixant sur le jeune noble son oeil +limpide, calme et profond. + +-- Le voici dans toute sa simplicite: _"Francesi non sono tutti +ladroni, ma buona, parte." _Ce qui veut dire: "Tous les Francais +ne sont pas des voleurs, mais..." + +-- Une bonne partie? dit Roland. + +-- Oui, mais _Buonaparte_, repondit Alfred de Barjols. + +A peine l'insolente parole etait-elle sortie de la bouche du jeune +aristocrate, que l'assiette avec laquelle jouait Roland s'etait +echappee de ses mains et l'allait frapper en plein visage. + +Les femmes jeterent un cri, les hommes se leverent. + +Roland eclata de ce rire nerveux qui lui etait habituel et retomba +sur sa chaise. + +Le jeune aristocrate resta calme, quoiqu'une rigole de sang coulat +de son sourcil sur sa joue. + +En ce moment, le conducteur entra, disant, selon la formule +habituelle: + +-- Allons, citoyens voyageurs, en voiture! + +Les voyageurs, presses de s'eloigner du theatre de la rixe a +laquelle ils venaient d'assister, se precipiterent vers la porte. + +-- Pardon, monsieur, dit Alfred de Barjols a Roland, vous n'etes +pas de la diligence, j'espere? + +-- Non, monsieur, je suis de la chaise de poste; mais, soyez +tranquille, je ne pars pas. + +-- Ni moi, dit l'Anglais; detelez les chevaux, je reste. + +-- Moi, je pars, dit avec un soupir le jeune homme brun, auquel +Roland avait donne le titre de general; tu sais qu'il le faut, mon +ami, et que ma presence est absolument necessaire la-bas. Mais je +te jure bien que je ne te quitterais point ainsi si je pouvais +faire autrement... + +Et, en disant ces mots, sa voix trahissait une emotion dont son +timbre, ordinairement ferme et metallique, ne paraissait pas +susceptible. + +Tout au contraire, Roland paraissait au comble de la joie; on eut +dit que cette nature de lutte s'epanouissait a l'approche du +danger qu'il n'avait peut-etre pas fait naitre, mais que du moins +il n'avait point cherche a eviter. + +-- Bon! general, dit-il, nous devions nous quitter a Lyon, puisque +vous avez eu la bonte de m'accorder un conge d'un mois pour aller +a Bourg, dans ma famille. C'est une soixantaine de lieues de moins +que nous faisons ensemble, voila tout. Je vous retrouverai a +Paris. Seulement, vous savez, si vous avez besoin d'un homme +devoue et qui ne boude pas, songez a moi. + +-- Sois tranquille, Roland, fit le general. + +Puis, regardant attentivement les deux adversaires: + +-- Avant tout, Roland, dit-il a son compagnon avec un +indefinissable accent de tendresse, ne te fais pas tuer; mais, si +la chose est possible, ne tue pas non plus ton adversaire. Ce +jeune homme, a tout prendre, est un homme de coeur, et je veux +avoir un jour pour moi tous les gens de coeur. + +-- On fera de son mieux, general, soyez tranquille. + +En ce moment, l'hote parut sur le seuil de la porte. + +-- La chaise de poste pour Paris est attelee, dit-il. + +Le general prit son chapeau et sa canne deposes sur une chaise; +mais, au contraire, Roland affecta de le suivre nu-tete, pour que +l'on vit bien qu'il ne comptait point partir avec son compagnon. + +Aussi Alfred de Barjols ne fit-il aucune opposition a sa sortie. +D'ailleurs, il etait facile de voir que son adversaire etait +plutot de ceux qui cherchent les querelles que de ceux qui les +evitent. +Celui-ci accompagna le general jusqu'a la voiture, ou le general +monta. + +-- C'est egal, dit ce dernier en s'asseyant, cela me fait gros +coeur de te laisser seul ici, Roland, sans un ami pour te servir +de temoin. + +-- Bon! ne vous inquietez point de cela, general; on ne manque +jamais de temoin: il y a et il y aura toujours des gens curieux de +savoir comment un homme en tue un autre. + +-- Au revoir, Roland; tu entends bien, je ne te dis pas adieu, je +te dis au revoir! + +-- Oui, mon cher general, repondit le jeune homme d'une voix +presque attendrie, j'entends bien, et je vous remercie. + +-- Promets-moi de me donner de tes nouvelles aussitot l'affaire +terminee, ou de me faire ecrire par quelqu'un, si tu ne pouvais +m'ecrire toi-meme. + +-- Oh! n'ayez crainte, general; avant quatre jours, vous aurez une +lettre de moi, repondit Roland. + +Puis, avec un accent de profonde amertume: + +-- Ne vous etes-vous pas apercu, dit-il, qu'il y a sur moi une +fatalite qui ne veut pas que je meure? + +-- Roland! fit le general d'un ton severe, encore! + +-- Rien, rien, dit le jeune homme en secouant la tete, et en +donnant a ses traits l'apparence d'une insouciante gaiete, qui +devait etre l'expression habituelle de son visage avant que lui +fut arrive le malheur inconnu qui, si jeune, paraissait lui faire +desirer la mort. + +-- Bien. A propos, tache de savoir une chose. + +-- Laquelle, general? + +-- C'est comment il se fait qu'au moment ou nous sommes en guerre +avec l'Angleterre, un Anglais se promene en France, aussi libre et +aussi tranquille que s'il etait chez lui. + +-- Bon: je le saurai. + +-- Comment cela? + +-- Je l'ignore; mais quand je vous promets de le savoir, je le +saurai, dusse-je le lui demander, a lui. + +-- Mauvaise tete! ne va pas te faire une autre affaire de ce cote- +la. + +-- Dans tous les cas, comme c'est un ennemi, ce ne serait plus un +duel, ce serait un combat. + +-- Allons, encore une fois, au revoir et embrasse-moi. + +Roland se jeta avec un mouvement de reconnaissance passionnee au +cou de celui qui venait de lui donner cette permission. + +-- Oh! general! s'ecria-t-il, que je serais heureux... si je +n'etais pas si malheureux! + +Le general le regarda avec une affection profonde. + +-- Un jour, tu me conteras ton malheur, n'est-ce pas, Roland? dit- +il. + +Roland eclata de ce rire douloureux qui, deux ou trois fois deja, +s'etait fait jour entre ses levres. + +-- Oh! par ma foi, non, dit-il, vous en ririez trop. + +Le general le regarda comme il eut regarde un fou. + +-- Enfin, dit-il, il faut prendre les gens comme ils sont. + +-- Surtout lorsqu'ils ne sont pas ce qu'ils paraissent etre. + +-- Tu me prends pour OEdipe, et tu me poses des enigmes, Roland. + +-- Ah! si vous devinez celle-la, general, je vous salue roi de +Thebes. Mais, avec toutes mes folies, j'oublie que chacune de vos +minutes est precieuse et que je vous retiens ici inutilement. + +-- Tu as raison. As-tu des commissions pour Paris? + +-- Trois, mes amities a Bourrienne, mes respects a votre frere +Lucien, et mes plus tendres hommages a madame Bonaparte. + +-- Il sera fait comme tu le desires. + +-- Ou vous retrouverai-je, a Paris? + +-- Dans ma maison de la rue de la +Victoire, et peut-etre... +-- +-- Peut-etre... + +-- Qui sait? peut-etre au Luxembourg! + +Puis, se rejetant en arriere, comme s'il regrettait d'en avoir +tant dit, meme a celui qu'il regardait comme son meilleur ami: + +-- Route d'Orange! cria-t-il au postillon, et le plus vite +possible. + +Le postillon, qui n'attendait qu'un ordre, fouetta ses chevaux; la +voiture partit, rapide et grondante comme la foudre, et disparut +par la porte d'Oulle. + + +III -- L'ANGLAIS + +Roland resta immobile a sa place, non seulement tant qu'il put +voir la voiture, mais encore longtemps apres qu'elle eut disparu. + +Puis, secouant la tete comme pour faire tomber de son front le +nuage qui l'assombrissait, il rentra dans l'hotel et demanda une +chambre. + +-- Conduisez monsieur au n deg. 3, dit l'hote a une femme de chambre. + +La femme de chambre prit une clef suspendue a une large tablette +de bois noir, sur laquelle etaient ranges, sur deux lignes, des +numeros blancs, et fit signe au jeune voyageur qu'il pouvait la +suivre. + +-- Faites-moi monter du papier, une plume et de l'encre, dit le +jeune homme a l'hote, et si M. de Barjols s'informe ou je suis, +donnez-lui le numero de ma chambre. + +L'hote promit de se conformer aux intentions de Roland, qui monta +derriere la fille en sifflant la _Marseillaise_. + +Cinq minutes apres, il etait assis pres d'une table, ayant devant +lui le papier, la plume, l'encre demandes, et s'appretant a +ecrire. + +Mais, au moment ou il allait tracer la premiere ligne, on frappa +trois coups a sa porte. + +-- Entrez, dit-il en faisant pirouetter sur un de ses pieds de +derriere le fauteuil dans lequel il etait assis, afin de faire +face au visiteur, qui, dans son appreciation, devait etre soit +M. de Barjols, soit un de ses amis. + +La porte s'ouvrit d'un mouvement regulier comme celui d'une +mecanique, et l'Anglais parut sur le seuil. + +-- Ah! s'ecria Roland, enchante de la visite au point de vue de la +recommandation que lui avait faite son general, c'est vous? + +-- Oui, dit l'Anglais, c'est moi. + +-- Soyez le bienvenu. + +-- Oh! que je sois le bienvenu, tant mieux! car je ne savais pas +si je devais venir. + +-- Pourquoi cela? + +-- A cause d'Aboukir. + +Roland se mit a rire. + +-- Il y a deux batailles d'Aboukir, dit-il: celle que nous avons +perdue, celle que nous avons gagnee. + +-- A cause de celle que vous avez perdue. + +-- Bon! dit Roland, on se bat, on se tue, on s'extermine sur le +champ de bataille; mais cela n'empeche point qu'on ne se serre la +main quand on se rencontre en terre neutre. Je vous repete donc, +soyez le bienvenu, surtout si vous voulez bien me dire pourquoi +vous venez. + +-- Merci; mais, avant tout, lisez ceci. + +Et l'Anglais tira un papier de sa poche. + +-- Qu'est-ce? demanda Roland. + +-- Mon passeport. + +-- Qu'ai-je affaire de votre passeport? demanda Roland; je ne suis +pas gendarme. + +-- Non; mais comme je viens vous offrir mes services, peut-etre ne +les accepteriez-vous point, si vous ne saviez pas qui je suis. + +-- Vos services, monsieur? + +-- Oui; mais lisez. + +"Au nom de la Republique francaise, le Directoire executif invite +a laisser circuler librement, et a lui preter aide et protection +en cas de besoin, sir John Tanlay, dans toute l'etendue du +territoire de la Republique. + +"Signe: FOUCHE." + +-- Et plus bas, voyez. + +"Je recommande tout particulierement a qui de droit sir John +Tanlay comme un philanthrope et un ami de la liberte. + +"Signe: BARRAS." + +-- Vous avez lu? + +-- Oui, j'ai lu; apres?... + +-- Oh! apres?... Mon pere, milord Tanlay, a rendu des services a +M. Barras; c'est pourquoi M. Barras permet que je me promene en +France, et je suis bien content de me promener en France; je +m'amuse beaucoup. + +-- Oui, je me le rappelle, sir John; vous nous avez deja fait +l'honneur de nous dire cela a table. + +-- Je l'ai dit, c'est vrai; j'ai dit aussi que j'aimais beaucoup +les Francais. + +Roland s'inclina. + +-- Et surtout le general Bonaparte, continua sir John. + +-- Vous aimez beaucoup le general Bonaparte? + +-- Je l'admire; c'est un grand, un tres grand homme. + +-- Ah! pardieu! sir John, je suis fache qu'il n'entende pas un +Anglais dire cela de lui.. + +-- Oh! s'il etait la, je ne le dirais point. + +-- Pourquoi? + +-- Je ne voudrais pas qu'il crut que je dis cela pour lui faire +plaisir, je dis cela parce que c'est mon opinion. + +-- Je n'en doute pas, milord, fit Roland, qui ne savait pas ou +l'Anglais en voulait venir, et qui, ayant appris par le passeport +ce qu'il voulait savoir, se tenait sur la reserve. + +-- Et quand j'ai vu, continua l'Anglais avec le meme flegme, quand +j'ai vu que vous preniez le parti du general Bonaparte, cela m'a +fait plaisir. + +-- Vraiment? + +-- Grand plaisir, fit l'Anglais avec un mouvement de tete +affirmatif. + +-- Tant mieux! + +-- Mais quand j'ai vu que vous jetiez une assiette a la tete de +M. Alfred de Barjols, cela m'a fait de la peine. + +-- Cela vous a fait de la peine, milord; et en quoi? + +-- Parce qu'en Angleterre, un gentleman ne jette pas une assiette +a la tete d'un autre gentleman. + +-- Ah! milord, dit Roland en se levant et froncant le sourcil, +seriez-vous venu, par hasard, pour me faire une lecon? + +-- Oh! non; je suis venu vous dire: vous etes embarrasse peut-etre +de trouver un temoin? + +-- Ma foi, sir John, je vous l'avouerai, et, au moment ou vous +avez frappe a la porte, je m'interrogeais pour savoir a qui je +demanderais ce service. + +-- Moi, si voulez, dit l'Anglais, je serai votre temoin. + +-- Ah! pardieu! fit Roland, j'accepte et de grand coeur! + +-- Voila le service que je voulais rendre, moi, a vous! + +Roland lui tendit la main. + +-- Merci, dit-il. + +L'Anglais s'inclina. + +-- Maintenant, continua Roland, vous avez eu le bon gout, milord, +avant de m'offrir vos services, de me dire qui vous etiez; il est +trop juste, du moment ou je les accepte, que vous sachiez qui je +suis. + +-- Oh! comme vous voudrez. + +-- Je me nomme Louis de Montrevel; je suis aide de camp du general +Bonaparte. + +-- Aide de camp du general Bonaparte! je suis bien aise. + +-- Cela vous explique comment j'ai pris, un peu trop chaudement +peut-etre, la defense de mon general. + +-- Non, pas trop chaudement; seulement, l'assiette... + +-- Oui, je sais bien, la provocation pouvait se passer de +l'assiette; mais, que voulez-vous! je la tenais a la main, je ne +savais qu'en faire, je l'ai jetee a la tete de M. de Barjols; elle +est partie toute seule sans que je le voulusse. + +-- Vous ne lui direz pas cela, a lui? + +-- Oh! soyez tranquille; je vous le dis, a vous, pour mettre votre +conscience en repos. + +-- Tres bien; alors, vous vous battrez? + +-- Je suis reste pour cela, du moins. + +-- Et a quoi vous battrez-vous? + +-- Cela ne vous regarde pas, milord. + +-- Comment, cela ne me regarde pas? + +-- Non; M. de Barjols est l'insulte, c'est a lui de choisir ses +armes. + +-- Alors, l'arme qu'il proposera, vous l'accepterez? + +-- Pas moi, sir John, mais vous, en mon nom, puisque vous me +faites l'honneur d'etre mon temoin. + +-- Et, si c'est le pistolet qu'il choisit, a quelle distance et +comment desirez-vous vous battre? + +-- Ceci, c'est votre affaire, milord, et non la mienne. Je ne sais +pas si cela se fait ainsi en Angleterre, mais, en France, les +combattants ne se melent de rien; c'est aux temoins d'arranger les +choses; ce qu'ils font est toujours bien fait. + +-- Alors ce que je ferai sera bien fait? + +-- Parfaitement fait, milord. + +L'Anglais s'inclina. + +-- L'heure et le jour du combat? + +-- Oh! cela, le plus tot possible; il y a deux ans que je n'ai vu +ma famille, et je vous avoue que je suis presse d'embrasser tout +mon monde. + +L'Anglais regarda Roland avec un certain etonnement; il parlait +avec tant d'assurance, qu'on eut dit qu'il avait d'avance la +certitude de ne pas etre tue. + +En ce moment, on frappa a la porte, et la voix de l'aubergiste +demanda: + +-- Peut-on entrer? + +Le jeune homme repondit affirmativement: la porte s'ouvrit, et +l'aubergiste entra effectivement, tenant a la main une carte qu'il +presenta a son hote. + +Le jeune homme prit la carte et lut: + +"Charles de Valensolle." + +-- De la part de M. Alfred de Barjols, dit l'hote. +-- Tres bien! fit Roland. + +Puis, passant la carte a l'Anglais: + +-- Tenez, cela vous regarde; c'est inutile que je voie ce +monsieur, puisque, dans ce pays-ci, on n'est plus citoyen... +M. de Valensolle est le temoin de M. de Barjols, vous etes le +mien: arrangez la chose entre vous; seulement, ajouta le jeune +homme en serrant la main de l'Anglais et en le regardant fixement, +tachez que ce soit serieux; je ne recuserais ce que vous aurez +fait que s'il n'y avait point chance de mort pour l'un ou pour +l'autre. + +-- Soyez tranquille, dit l'Anglais, je ferai comme pour moi. + +-- A la bonne heure, allez, et, quand tout sera arrete, remontez; +je ne bouge pas d'ici. + +Sir John suivit l'aubergiste; Roland se rassit, fit pirouetter son +fauteuil dans le sens inverse et se retrouva devant sa table. + +Il prit sa plume et se mit a ecrire. + +Lorsque sir John rentra, Roland, apres avoir ecrit et cachete deux +lettres, mettait l'adresse sur la troisieme. + +Il fit signe de la main a l'Anglais d'attendre qu'il eut fini afin +de pouvoir lui donner toute son attention. + +Il acheva l'adresse, cacheta la lettre, et se retourna. + +-- Eh bien, demanda-t-il, tout est-il regle? + +-- Oui, dit l'Anglais, et ca a ete chose facile, vous avez affaire +a un vrai gentleman. + +-- Tant mieux! fit Roland. + +Et il attendit. + +-- Vous vous battez dans deux heures a la fontaine de Vaucluse -- +un lieu charmant -- au pistolet, en marchant l'un sur l'autre, +chacun tirant a sa volonte et pouvant continuer de marcher apres +le feu de son adversaire. + +-- Par ma foi! vous avez raison, sir John; voila qui est tout a +fait bien. C'est vous qui avez regle cela? + +-- Moi et le temoin de M. Barjols, votre adversaire ayant renonce +a tous ses privileges d'insulte. + +-- S'est-on occupe des armes? + +-- J'ai offert mes pistolets; ils ont ete acceptes, sur ma parole +d'honneur qu'ils etaient aussi inconnus a vous qu'a M. de Barjols; +ce sont d'excellentes armes avec lesquelles, a vingt pas, je coupe +une balle sur la lame d'un couteau. + +-- Peste! vous tirez bien, a ce qu'il parait, milord? + +-- Oui; je suis, a ce que l'on dit, le meilleur tireur de +l'Angleterre. + +-- C'est bon a savoir; quand je voudrai me faire tuer, sir John, +je vous chercherai querelle. + +-- Oh! ne cherchez jamais une querelle a moi, dit l'Anglais, cela +me ferait trop grand-peine d'etre oblige de me battre avec vous. + +-- On tachera, milord, de ne pas vous faire de chagrin. Ainsi, +c'est dans deux heures. + +-- Oui; vous m'avez dit que vous etiez presse. + +-- Parfaitement. Combien y a-t-il d'ici a l'endroit charmant? + +-- D'ici a Vaucluse? + +-- Oui. + +-- Quatre lieues. + +-- C'est l'affaire d'une heure et demie; nous n'avons pas de temps +a perdre; debarrassons-nous donc des choses ennuyeuses pour +n'avoir plus que le plaisir. + +L'Anglais regarda le jeune homme avec etonnement. + +Roland ne parut faire aucune attention a ce regard. + +-- Voici trois lettres, dit-il: une pour madame de Montrevel, ma +mere; une pour mademoiselle de Montrevel, ma soeur, une pour le +citoyen Bonaparte, mon general. Si je suis tue, vous les mettrez +purement et simplement a la poste. Est-ce trop de peine? + +-- Si ce malheur arrive, je porterai moi-meme les lettres, dit +l'Anglais. Ou demeurent madame votre mere et mademoiselle votre +soeur? demanda celui-ci. +-- A Bourg, chef-lieu du departement de l'Ain. + +-- C'est tout pres d'ici, repondit l'Anglais. Quant au general +Bonaparte, j'irai, s'il le faut, en Egypte; je serais extremement +satisfait de voir le general Bonaparte. + +-- Si vous prenez, comme vous le dites, milord, la peine de porter +la lettre vous-meme, vous n'aurez pas une si longue course a +faire: dans trois jours, le general Bonaparte sera a Paris. + +-- Oh! fit l'Anglais, sans manifester le moindre etonnement, vous +croyez? + +-- J'en suis sur, repondit Roland. + +-- C'est, en verite, un homme fort extraordinaire, que le general +Bonaparte. Maintenant, avez-vous encore quelque autre +recommandation a me faire, monsieur de Montrevel? + +-- Une seule, milord. + +-- Oh! plusieurs si vous voulez. + +-- Non, merci, une seule, mais tres importante. + +-- Dites. + +-- Si je suis tue... mais je doute que j'aie cette chance... + +Sir John regarda Roland avec cet oeil etonne qu'il avait deja deux +ou trois fois arrete sur lui. + +-- Si je suis tue, reprit Roland, car, au bout du compte, il faut +bien tout prevoir... + +-- Oui, si vous etes tue, j'entends. + +-- Ecoutez bien ceci, milord, car je tiens expressement en ce cas, +a ce que les choses se passent exactement comme je vais vous le +dire. + +-- Cela se passera comme vous le direz, repliqua sir John; je suis +un homme fort exact. + +-- Eh bien donc, si je suis tue, insista Roland en posant et en +appuyant la main sur l'epaule de son temoin, comme pour mieux +imprimer dans sa memoire la recommandation qu'il allait lui faire, +vous mettrez mon corps comme il sera, tout habille, sans permettre +que personne le touche, dans un cercueil de plomb que vous ferez +souder devant vous; vous enfermerez le cercueil de plomb dans une +biere de chene, que vous ferez egalement clouer devant vous. +Enfin, vous expedierez le tout a ma mere, a moins que vous +n'aimiez mieux jeter le tout dans le Rhone, ce que je laisse +absolument a votre choix, pourvu qu'il y soit jete. + +-- Il ne me coutera pas plus de peine, reprit l'Anglais, puisque +je porte la lettre, de porter le cercueil avec moi. + +--Allons, decidement, milord, dit Roland riant aux eclats de son +rire etrange, vous etes un homme charmant, et c'est la Providence +en personne qui a permis que je vous rencontre. En route, milord, +en route! + +Tous deux sortirent de la chambre de Roland. Celle de sir John +etait situee sur le meme palier. Roland attendit que l'Anglais +rentrat chez lui pour prendre ses armes. + +Il en sortit apres quelques secondes, tenant a la main une boite +de pistolets. + +-- Maintenant, milord, demanda Roland, comment allons-nous a +Vaucluse? a cheval ou en voiture? + +-- En voiture, si vous voulez bien. Une voiture, c'est commode +beaucoup plus si l'on etait blesse: la mienne attend en bas. + +-- Je croyais que vous aviez fait deteler? + +-- J'en avais donne l'ordre, mais j'ai fait courir apres le +postillon pour lui donner contre-ordre. + +On descendit l'escalier. + +-- Tom! Tom! dit sir John en arrivant a la porte, ou l'attendait +un domestique dans la severe livree d'un groom anglais, chargez- +vous de cette boite. +_ _ +_-- I am going with, mylord _?_ _demanda_ _le domestique? + +-- _Yes_! repondit sir John. + +Puis, montrant a Roland le marchepied de la caleche qu'abaissait +son domestique. + +-- Venez, monsieur de Montrevel, dit-il. + +Roland monta dans la caleche et s'y etendit voluptueusement. + +-- En verite, dit-il, il n'y a decidement que vous autres Anglais +pour comprendre les voitures de voyage; on est dans la votre comme +dans son lit. Je parie que vous faites capitonner vos bieres avant +de vous y coucher. + +-- Oui, c'est un fait, repondit John, le peuple anglais, il entend +tres bien le confortable; mais le peuple francais, il est un +peuple plus curieux et plus amusant... + +-- Postillon, a Vaucluse. + + +IV -- LE DUEL + +La route n'est praticable que d'Avignon a l'Isle. On fit les trois +lieues qui separent l'Isle d'Avignon en une heure. + +Pendant cette heure, Roland, comme s'il eut pris a tache de faire +paraitre le temps court a son compagnon de voyage, fut verveux et +plein d'entrain; plus il approchait du lieu du combat, plus sa +gaiete redoublait. Quiconque n'eut pas su la cause du voyage ne se +fut jamais doute que ce jeune homme, au babil intarissable et au +rire incessant, fut sous la menace d'un danger mortel. + +Au village de l'Isle, il fallut descendre de voiture. On +s'informa; Roland et sir John etaient les premiers arrives. + +Ils s'engagerent dans le chemin qui conduit a la fontaine. + +-- Oh! oh! dit Roland, il doit y avoir un bel echo ici. + +Il y jeta un ou deux cris auxquels l'echo repondit avec une +complaisance parfaite. + +-- Ah! par ma foi, dit le jeune homme, voici un echo merveilleux. +Je ne connais que celui de la Seinonnetta, a Milan, qui lui soit +comparable. Attendez, milord. + +Et il se mit, avec des modulations qui indiquaient a la fois une +voix admirable et une methode excellente, a chanter une tyrolienne +qui semblait un defi porte, par la musique revoltee, au gosier +humain. + +Sir John regardait et ecoutait Roland avec un etonnement qu'il ne +se donnait plus la peine de dissimuler. +Lorsque la derniere note se fut eteinte dans la cavite de la +montagne: + +-- Je crois, Dieu me damne! dit sir John, que vous avez le spleen. + +Roland tressaillit et le regarda comme pour l'interroger. Mais, +voyant que sir John n'allait pas plus loin: + +-- Bon! et qui vous fait croire cela demanda-t-il. + +-- Vous etes trop bruyamment gai pour n'etre pas profondement +triste. + +-- Oui, et cette anomalie vous etonne? + +-- Rien ne m'etonne, chaque chose a sa raison d'etre. + +-- C'est juste; le tout est d'etre dans le secret de la chose. Eh +bien, je vais vous y mettre. + +-- Oh! je ne vous y force aucunement. + +-- Vous etes trop courtois pour cela; mais avouez que cela vous +ferait plaisir d'etre fixe a mon endroit. + +-- Par interet pour vous, oui. + +-- Eh bien, milord, voici le mot de l'enigme, et je vais vous +dire, a vous, ce que je n'ai encore dit a personne. Tel que vous +me voyez, et avec les apparences d'une sante excellente, je suis +atteint d'un anevrisme qui me fait horriblement souffrir. Ce sont +a tout moment des spasmes, des faiblesses, des evanouissements qui +feraient honte a une femme. Je passe ma vie a prendre des +precautions ridicules, et, avec tout cela, Larrey m'a prevenu que +je dois m'attendre a disparaitre de ce monde d'un moment a +l'autre, l'artere attaquee pouvant se rompre dans ma poitrine au +moindre effort que je ferai. Jugez comme c'est amusant pour un +militaire! Vous comprenez que, du moment ou j'ai ete eclaire sur +ma situation, j'ai decide que je me ferais tuer avec le plus +d'eclat possible. Je me suis mis incontinent a l'oeuvre. Un autre +plus chanceux aurait reussi deja cent fois; mais moi, ah bien, +oui, je suis ensorcele: ni balles ni boulets ne veulent de moi; on +dirait que les sabres ont peur de s'ebrecher sur ma peau. Je ne +manque pourtant pas une occasion; vous l'avez vu d'apres ce qui +s'est passe a table. Eh bien, nous allons nous battre, n'est-ce +pas? Je vais me livrer comme un fou, donner tous les avantages a +mon adversaire, cela n'y fera absolument rien: il tirera a quinze +pas, a dix pas, a cinq pas, a bout portant sur moi, et il me +manquera, ou son pistolet brulera l'amorce sans partir; et tout +cela, la belle avance, je vous le demande un peu, pour que je +creve un beau jour au moment ou je m'y attendrai le moins, en +tirant mes bottes? Mais silence, voici mon adversaire. + +En effet, par la meme route qu'avaient suivie Roland et sir John a +travers les sinuosites du terrain et les asperites du rocher, on +voyait apparaitre la partie superieure du corps de trois +personnages qui allaient grandissant a mesure qu'ils approchaient. + +Roland les compta. + +-- Trois. Pourquoi trois, dit-il, quand nous ne sommes que deux. + +-- Ah! j'avais oublie, dit l'Anglais: M. de Barjols, autant dans +votre interet que dans le sien, a demande d'amener un chirurgien +de ses amis. + +-- Pourquoi faire? demanda Roland d'un ton brusque et en froncant +le sourcil. + +-- Mais pour le cas ou l'un de vous serait blesse; une saignee, +dans certaines circonstances, peut sauver la vie a un homme. + +-- Sir John, fit Roland avec une expression presque feroce, je ne +comprends pas toutes ces delicatesses en matiere de duel. Quand on +se bat, c'est pour se tuer. Qu'on se fasse auparavant toutes +sortes de politesses, comme vos ancetres et les miens s'en sont +fait a Fontenoy, tres bien; mais, une fois que les epees sont hors +du fourreau ou les pistolets charges, il faut que la vie d'un +homme paye la peine que l'on a prise et les battements de coeur +que l'on a perdus. Moi, sur votre parole d'honneur, sir John, je +vous demande une chose: c'est que blesse ou tue, vivant ou mort, +le chirurgien de M. de Barjols ne me touchera pas. + +-- Mais cependant, monsieur Roland... + +-- Oh! c'est a prendre ou a laisser. Votre parole d'honneur, +milord, ou, le diable m'emporte, je ne me bats pas. + +L'Anglais regarda le jeune homme avec etonnement: son visage etait +devenu livide, ses membres etaient agites d'un tremblement qui +ressemblait a de la terreur. + +Sans rien comprendre a cette impression inexplicable, sir John +donna sa parole. + +-- A la bonne heure, fit Roland; tenez, c'est encore un des effets +de cette charmante maladie: toujours je suis pret a me trouver mal +a l'idee d'une trousse deroulee, a la vue d'un bistouri ou d'une +lancette. J'ai du devenir tres pale, n'est-ce pas? + +-- J'ai cru un instant que vous alliez vous evanouir. + +Roland eclata de rire. + +-- Ah! la belle affaire que cela eut fait, dit-il, nos adversaires +arrivant et vous trouvant occupe a me faire respirer des sels +comme a une femme qui a des syncopes. Savez-vous ce qu'ils +auraient dit, eux, et ce que vous auriez dit vous le premier? Ils +auraient dit que j'avais peur. +Les trois nouveaux venus, pendant ce temps, s'etaient avances et +se trouvaient a portee de la voix, de sorte que sir John n'eut pas +meme le temps de repondre a Roland. + +Ils saluerent en arrivant. Roland, le sourire sur les levres, ses +belles dents a fleur de levres, repondit a leur salut. + +Sir John s'approcha de son oreille. + +-- Vous etes encore un peu pale, dit-il; allez faire un tour +jusqu'a la fontaine; j'irai vous chercher quand il sera temps. + +-- Ah! c'est une idee, cela, dit Roland; j'ai toujours eu envie de +voir cette fameuse fontaine de Vaucluse, Hippocrene de Petrarque. +Vous connaissez son sonnet? + +_Chiare, fresche e dolci acque_ +_Ove le belle membra_ +_Pose colei, che sofa a me par donna._ + +-- Et cette occasion-ci passee, je n'en retrouverais peut-etre pas +une pareille. De quel cote est-elle, votre fontaine? + +-- Vous en etes a trente pas; suivez le chemin, vous allez la +trouver au detour de la route, au pied de cet enorme rocher dont +vous voyez le faite. + +-- Milord, dit Roland, vous etes le meilleur cicerone que je +connaisse; merci. + +Et, faisant a son temoin un signe amical de la main, il s'eloigna +dans la direction de la fontaine en chantonnant entre ses dents la +charmante villanelle de Philippe Desportes: + +_Rosette, pour un peu d'absence,_ +_Votre coeur vous avez change._ +_Et, moi sachant cette inconstance,_ +_Le mien autre part j'ai range._ +_Jamais plus beaute si legere_ +_Sur moi tant de pouvoir n'aura;_ +_Nous verrons, volage bergere,_ +_Qui premier s'en repentira."_ + +Sir John se retourna aux modulations de cette voix a la fois +fraiche et tendre, et qui, dans les notes elevees, avait quelque +chose de la voix d'une femme; son esprit methodique et froid ne +comprenait rien a cette nature saccadee et nerveuse, sinon qu'il +avait sous les yeux une des plus etonnantes organisations que l'on +put rencontrer. + +Les deux jeunes gens l'attendaient; le chirurgien se tenait un peu +a l'ecart. + +Sir John portait a la main sa boite de pistolets; il la posa sur +un rocher ayant la forme d'une table, tira de sa poche une petite +clef qui semblait travaillee par un orfevre, et non par un +serrurier, et ouvrit la boite. +Les armes etaient magnifiques, quoique d'une grande simplicite; +elles sortaient des ateliers de Menton, le grand-pere de celui qui +aujourd'hui est encore un des meilleurs arquebusiers de Londres. +Il les donna a examiner au temoin de M. de Barjols, qui en fit +jouer les ressorts et poussa la gachette d'arriere en avant, pour +voir s'ils etaient a double detente. + +Ils etaient a detente simple. + +M. de Barjols jeta dessus un coup d'oeil; mais ne les toucha meme +pas. + +-- Notre adversaire ne connait point vos armes? demanda +M. de Valensolle. + +-- Il ne les a meme pas vues, repondit sir John, je vous en donne +ma parole d'honneur. + +-- Oh! fit M. de Valensolle, une simple denegation suffisait. + +On regla une seconde fois, afin qu'il n'y eut point de malentendu, +les conditions du combat deja arretees; puis, ces conditions +reglees, afin de perdre le moins de temps possible en preparatifs +inutiles, on chargea les pistolets, on les remit tout charges dans +la boite, on confia la boite au chirurgien, et sir John, la clef +de sa boite dans sa poche alla chercher Roland. + +Il le trouva causant avec un petit patre qui faisait paitre trois +chevres aux flancs roides et rocailleux de la montagne, et jetant +des cailloux dans le bassin. + +Sir John ouvrait la bouche pour lui dire que tout etait pret; mais +lui, sans donner a l'Anglais le temps de parler: + +-- Vous ne savez pas ce que me raconte cet enfant, milord! Une +veritable legende des bords du Rhin. Il dit que ce bassin, dont on +ne connait pas le fond, s'etend a plus de deux ou trois lieues +sous la montagne, et sert de demeure a une fee, moitie femme, +moitie serpent, qui, dans les nuits calmes et pures de l'ete, +glisse a la surface de l'eau, appelant les patres de la montagne +et ne leur montrant, bien entendu, que sa tete aux longs cheveux, +ses epaules nues et ses beaux bras; mais les imbeciles se laissent +prendre a ce semblant de femme: ils s'approchent, lui font signe +de venir a eux, tandis que, de son cote, la fee leur fait signe de +venir a elle. Les imprudents s'avancent sans s'en apercevoir, ne +regardant pas a leurs pieds; tout a coup la terre leur manque, la +fee etend le bras, plonge avec eux dans ses palais humides, et, le +lendemain, reparait seule. Qui diable a pu faire a ces idiots de +bergers le meme conte que Virgile racontait en si beaux vers a +Auguste et a Mecene? + +Il demeura pensif un instant, et les yeux fixes sur cette eau +azuree et profonde; puis, se retournant vers sir John: + +-- On dit que jamais nageur, si vigoureux qu'il soit, n'a reparu +apres avoir plonge dans ce gouffre; si j'y plongeais, milord, ce +serait peut-etre plus sur que la balle de M. de Barjols. Au fait, +ce sera toujours une derniere ressource; en attendant, essayons de +la balle. Allons, milord, allons. + +Et, prenant par dessous le bras l'Anglais emerveille de cette +mobilite d'esprit, il le ramena vers ceux qui les attendaient. + +Eux, pendant ce temps, s'etaient occupes de chercher un endroit +convenable et l'avaient trouve. + +C'etait un petit plateau, accroche en quelque sorte a la rampe +escarpee de la montagne, expose au soleil couchant et portant une +espece de chateau en ruine, qui servait d'asile aux patres surpris +par le mistral. +Un espace plan, d'une cinquantaine de pas de long et d'une +vingtaine de pas de large, lequel avait du etre autrefois la +plate-forme du chateau, allait etre le theatre du drame qui +approchait de son denouement. + +-- Nous voici, messieurs, dit sir John. + +-- Nous sommes prets, messieurs, dit M. de Valensolle. + +-- Que les adversaires veuillent bien ecouter les conditions du +combat, dit sir John. + +Puis, s'adressant a M. de Valensolle: + +-- Redites-les, monsieur, ajouta-t-il; vous etes Francais et moi +etranger; vous les expliquerez plus clairement que moi. + +-- Vous etes de ces etrangers, milord, qui montreraient la langue +a de pauvres Provencaux comme nous; mais, puisque vous avez la +courtoisie de me ceder la parole, j'obeirai a votre invitation. + +Et il salua sir John, qui lui rendit son salut. + +-- Messieurs, continua le gentilhomme qui servait de temoin a +M. de Barjols, il est convenu que l'on vous placera a quarante +pas; que vous marcherez l'un vers l'autre; que chacun tirera a sa +volonte, et, blesse ou non, aura la liberte de marcher apres le +feu de son adversaire. + +Les deux combattants s'inclinerent en signe d'assentiment, et, +d'une meme voix, presque en meme temps, dirent: + +-- Les armes! + +Sir John tira la petite clef de sa poche et ouvrit la boite. + +Puis il s'approcha de M. de Barjols et la lui presenta tout +ouverte. + +Celui-ci voulut renvoyer le choix des armes a son adversaire; +mais, d'un signe de la main, Roland refusa en disant avec une voix +d'une douceur presque feminine: + +-- Apres vous, monsieur de Barjols; j'apprends que, quoique +insulte par moi, vous avez renonce a tous vos avantages; c'est +bien le moins que je vous laisse celui-ci, si toutefois cela en +est un. + +M. de Barjols n'insista point davantage et prit au hasard un des +deux pistolets. + +Sir John alla offrir l'autre a Roland, qui le prit, l'arma, et, +sans meme en etudier le mecanisme, le laissa pendre au bout de son +bras. +Pendant ce temps, M. de Valensolle mesurait les quarante pas: une +canne avait ete plantee au point de depart. + +-- Voulez-vous mesurer apres moi, monsieur? demanda-t-il a sir +John. + +-- Inutile, monsieur, repondit celui-ci; nous nous en rapportons, +M. de Montrevel et moi, parfaitement a vous. + +M. de Valensolle planta une seconde canne au quarantieme pas. + +-- Messieurs, dit-il, quand vous voudrez. + +L'adversaire de Roland etait deja a son poste, chapeau et habit +bas. + +Le chirurgien et les deux temoins se tenaient a l'ecart. + +L'endroit avait ete si bien choisi, que nul ne pouvait avoir sur +son ennemi desavantage de terrain ni de soleil. + +Roland jeta pres de lui son habit, son chapeau, et vint se placer +a quarante pas de M. de Barjols, en face de lui. + +Tous deux, l'un a droite, l'autre a gauche, envoyerent un regard +sur le meme horizon. + +L'aspect en etait en harmonie avec la terrible solennite de la +scene qui allait s'accomplir. + +Rien a voir a la droite de Roland, ni a la gauche de +M. de Barjols; c'etait la montagne descendant vers eux avec la +pente rapide et elevee d'un toit gigantesque. + +Mais du cote oppose, c'est-a-dire a la droite de M. de Barjols et +a la gauche de Roland, c'etait tout autre chose. + +L'horizon etait infini. + +Au premier plan, c'etait cette plaine aux terrains rougeatres +trouee de tous cotes par des points de roches, et pareille a un +cimetiere de Titans dont les os perceraient la terre. + +Au second plan, se dessinant en vigueur sur le soleil couchant, +c'etait Avignon avec sa ceinture de murailles et son palais +gigantesque, qui, pareil a un lion accroupi, semble tenir la ville +haletante sous sa griffe. +Au-dela d'Avignon, une lime lumineuse comme une riviere d'or fondu +denoncait le Rhone. + +Enfin, de l'autre cote du Rhone, se levait, comme une lime d'azur +fonce, la chaine de collines qui separent Avignon de Nimes et +d'Uzes. + +Au fond, tout au fond, le soleil, que l'un de ces deux hommes +regardait probablement pour la derniere fois, s'enfoncait +lentement et majestueusement dans un ocean d'or et de pourpre. + +Au reste, ces deux hommes formaient un contraste etrange. + +L'un, avec ses cheveux noirs, son teint basane, ses membres +greles, son oeil sombre, etait le type de cette race meridionale +qui compte parmi ses ancetres des Grecs, des Romains, des Arabes +et des Espagnols. + +L'autre, avec son teint rose, ses cheveux blonds, ses grands yeux +azures, ses mains potelees comme celles d'une femme, etait le type +de cette race des pays temperes, qui compte les Gaulois, les +Germains et les Normands parmi ses aieux. + +Si l'on voulait grandir la situation, il etait facile d'en arriver +a croire que c'etait quelque chose de plus qu'un combat singulier +entre deux hommes. + +On pouvait croire que c'etait le duel d'un peuple contre un autre +peuple, d'une race contre une autre race, du Midi contre le Nord. + +Etaient-ce les idees que nous venons d'exprimer qui occupaient +l'esprit de Roland et qui le plongeaient dans une melancolique +reverie? + +Ce n'est point probable. + +Le fait est qu'un moment il sembla oublier temoins, duel, +adversaire, abime qu'il etait dans la contemplation du splendide +spectacle. + +La voix de M. de Barjols le tira de ce poetique engourdissement. + +-- Quand vous serez pret, monsieur, dit-il, je le suis. + +Roland tressaillit. + +-- Pardon de vous avoir fait attendre, monsieur, dit-il; mais il +ne fallait pas vous preoccuper de moi, je suis fort distrait; me +voici, monsieur. + +Et, le sourire aux levres, les cheveux souleves par le vent du +soir, sans s'effacer, comme il eut fait dans une promenade +ordinaire, tandis qu'au contraire son adversaire prenait toutes +les precautions usitees en pareil cas, Roland marcha droit sur +M. de Barjols. + +La physionomie de sir John, malgre son impassibilite ordinaire, +trahissait une angoisse profonde. + +La distance s'effacait rapidement entre les deux adversaires. + +M. de Barjols s'arreta le premier, visa et fit feu, au moment ou +Roland n'etait plus qu'a dix pas de lui. + +La balle de son pistolet enleva une boucle des cheveux de Roland, +mais ne l'atteignit pas. + +Le jeune homme se retourna vers son temoin. + +-- Eh bien, demanda-t-il, que vous avais-je dit? + +-- Tirez, monsieur, tirez donc! dirent les temoins. + +M. de Barjols resta muet et immobile a la place ou il avait fait +feu. + +-- Pardon, messieurs, repondit Roland; mais vous me permettrez, je +l'espere, d'etre juge du moment et de la facon dont je dois +riposter. Apres avoir essuye le feu de M. de Barjols, j'ai a lui +dire quelques paroles que je ne pouvais lui dire auparavant. + +Puis, se retournant vers le jeune aristocrate, pale mais calme: + +-- Monsieur, lui dit-il, peut-etre ai-je ete un peu vif dans notre +discussion de ce matin. + +Et il attendit. + +-- C'est a vous de tirer, monsieur, repondit M. de Barjols. + +-- Mais, continua Roland comme s'il n'avait pas entendu, vous +allez comprendre la cause de cette vivacite et l'excuser peut- +etre. Je suis militaire et aide de camp du general Bonaparte. + +-- Tirez, monsieur, repeta le jeune noble. + +-- Dites une simple parole de retractation, monsieur, reprit le +jeune officier; dites que la reputation d'honneur et de +delicatesse du general Bonaparte est telle, qu'un mauvais proverbe +italien, fait par des vaincus de mauvaise humeur, ne peut lui +porter atteinte; dites cela, et je jette cette arme loin de moi, +et je vais vous serrer la main; car, je le reconnais, monsieur, +vous etes un brave. +-- Je ne rendrai hommage a cette reputation d'honneur et de +delicatesse dont vous parlez, monsieur, que lorsque votre generai +en chef se servira de l'influence que lui a donnee son genie sur +les affaires de la France, pour faire ce qu'a fait Monk, c'est-a- +dire pour rendre le trone a son souverain legitime. + +-- Ah! fit Roland avec un sourire, c'est trop demander d'un +general republicain. + +-- Alors, je maintiens ce que j'ai dit, repondit le jeune noble; +tirez, monsieur, tirez. + +Puis, comme Roland ne se hatait pas d'obeir a l'injonction: + +-- Mais, ciel et terre! tirez donc! dit-il en frappant du pied. + +Roland, a ces mots, fit un mouvement indiquant qu'il allait tirer +en l'air. + +Alors, avec une vivacite de parole et de geste qui ne lui permit +pas de l'accomplir: + +-- Ah! s'ecria M. de Barjols, ne tirez point en l'air, par grace! +ou j'exige que l'on recommence et que vous fassiez feu le premier. + +-- Sur mon honneur! s'ecria Roland devenant aussi pale que si tout +son sang l'abandonnait, voici la premiere fois que j'en fais +autant pour un homme, quel qu'il soit. Allez-vous en au diable! +et, puisque vous ne voulez pas de la vie, prenez la mort. + +Et a l'instant meme, sans prendre la peine de viser, il abaissa +son arme et fit feu. + +Alfred de Barjols porta la main a sa poitrine, oscilla en avant et +en arriere, fit un tour sur lui-meme et tomba la face contre +terre. + +La balle de Roland lui avait traverse le coeur. + +Sir John, en voyant tomber M. de Barjols, alla droit a Roland et +l'entraina vers l'endroit ou il avait jete son habit et son +chapeau. + +-- C'est le troisieme, murmura Roland avec un soupir; mais vous +m'etes temoin que celui-ci l'a voulu. + +Et, rendant son pistolet tout fumant a sir John, il revetit son +habit et son chapeau. + +Pendant ce temps, M. de Valensolle ramassait le pistolet echappe a +la main de son ami et le rapportait avec la boite a sir John. + +-- Eh bien demanda l'Anglais en designant des yeux Alfred de +Barjols. + +-- Il est mort, repondit le temoin. + +-- Ai-je fait en homme d'honneur, monsieur? demanda Roland en +essuyant avec son mouchoir la sueur qui, a l'annonce de la mort de +son adversaire, lui avait subitement inonde le visage. + +-- Oui, monsieur, repondit M. de Valensolle; seulement, laissez- +moi vous dire ceci: vous avez la main malheureuse. + +Et, saluant Roland et son temoin avec une exquise politesse, il +retourna pres du cadavre de son ami. + +-- Et vous, milord, reprit Roland, que dites-vous? + +-- Je dis, repliqua sir John avec une espece d'admiration forcee, +que vous etes de ces hommes a qui le divin Shakespeare fait dire +d'eux-memes: "Le danger et moi sommes deux lions nes le meme jour: +mais je suis l'aine." + + +V -- ROLAND + +Le retour fut muet et triste; on eut dit qu'en voyant s'evanouir +ses chances de mort, Roland avait perdu toute sa gaiete. + +La catastrophe dont il venait d'etre l'auteur pouvait bien etre +pour quelque chose dans cette taciturnite; mais, hatons-nous de le +dire, Roland, sur le champ de bataille, et surtout dans sa +derniere campagne contre les Arabes, avait eu trop souvent a +enlever son cheval par-dessus les cadavres qu'il venait de faire, +pour que l'impression produite sur lui par la mort d'un inconnu +l'eut si fort impressionne. + +Il y avait donc une autre raison a cette tristesse; il fallait +donc que ce fut bien reellement celle que le jeune homme avait +confiee a sir John. Ce n'etait donc pas le regret de la mort +d'autrui, c'etait le desappointement de sa propre mort. + +En rentrant a l'hotel du Palais-Royal, sir John monta dans sa +chambre pour y deposer ses pistolets, dont la vue pouvait exciter +dans l'esprit de Roland quelque chose de pareil a un remords; puis +il vint rejoindre le jeune officier pour lui remettre les trois +lettres qu'il en avait recues. + +Il le trouva tout pensif et accoude sur sa table. + +Sans prononcer une parole, l'Anglais deposa les trois lettres +devant Roland. + +Le jeune homme jeta les yeux sur les adresses, prit celle qui +etait destinee a sa mere, la decacheta et la lut. + +A mesure qu'il la lisait, de grosses larmes coulaient sur ses +joues. + +Sir John regardait avec etonnement cette nouvelle face sous +laquelle Roland lui apparaissait. + +Il eut cru tout possible a cette nature multiple, excepte de +verser les larmes qui coulaient silencieusement de ses yeux. + +Puis, secouant la tete et sans faire le moins du monde attention a +la presence de sir John, Roland murmura: + +-- Pauvre mere! elle eut bien pleure; peut-etre vaut-il mieux que +cela soit ainsi: des meres ne sont pas faites pour pleurer leurs +enfants! + +Et, d'un mouvement machinal, il dechira la lettre ecrite a sa +mere, celle ecrite a sa soeur, et celle ecrite au general +Bonaparte. + +Apres quoi, il en brula avec soin tous les morceaux. + +Alors, sonnant la fille de chambre: + +-- Jusqu'a quelle heure peut-on mettre les lettres a la poste? +demanda-t-il. + +-- Jusqu'a six heures et demie, repondit celle-ci; vous n'avez +plus que quelques minutes. + +-- Attendez, alors. + +Il prit une plume et ecrivit: + +"Mon cher general, + +"Je vous l'avais bien dit, je suis vivant et lui mort. Vous +conviendrez que cela a l'air d'une gageure. + +"Devouement jusqu'a la mort. + +"Votre paladin." + +Puis il cacheta la lettre, ecrivit sur l'adresse: Au _general +Bonaparte, rue de la victoire, a Paris_, et la remit a la fille de +chambre en lui recommandant de ne pas perdre une seconde pour la +faire mettre a la poste. + +Ce fut alors seulement qu'il parut remarquer sir John et qu'il lui +tendit la main. + +-- Vous venez de me rendre un grand service, milord, lui dit-il, +un de ces services qui lient deux hommes pour l'eternite. Je suis +deja votre ami; voulez-vous me faire l'honneur d'etre le mien? + +Sir John serra la main que lui presentait Roland. + +-- Oh! dit-il; je vous remercie bien beaucoup. Je n'eusse point +ose vous demander cet honneur; mais vous me l'offrez... je +l'accepte. + +Et, a son tour, l'impassible Anglais sentit s'amollir son coeur et +secoua une larme qui tremblait au bout de ses cils. + +Puis, regardant Roland: + +-- Il est tres malheureux, dit-il, que vous soyez si presse de +partir; j'eusse ete heureux et satisfait de passer encore un jour +ou deux avec vous. + +-- Ou alliez-vous, milord, quand je vous ai rencontre? + +-- Oh! moi, nulle part, je voyageais pour desennuyer moi! J'ai le +malheur de m'ennuyer souvent. + +-- De sorte que vous n'alliez nulle part? + +-- J'allais partout. + +-- C'est exactement la meme chose, dit le jeune officier en +souriant. Eh bien, voulez-vous faire une chose? + +-- Oh! tres volontiers, si c'est possible. + +-- Parfaitement possible: elle ne depend que de vous. + +-- Dites. + +-- Vous deviez, si j'etais tue, me reconduire mort a ma mere, ou +me jeter dans le Rhone? + +-- Je vous eusse reconduit mort a votre mere et pas jete dans le +Rhone. + +-- Eh bien, au lieu de me reconduire mort, reconduisez-moi vivant, +vous n'en serez que mieux recu. + +-- Oh! + +-- Nous resterons quinze jours a Bourg; c'est ma ville natale, une +des villes les plus ennuyeuses de France; mais, comme vos +compatriotes brillent surtout par l'originalite, peut-etre vous +amuserez-vous ou les autres s'ennuient. Est-ce dit? + +-- Je ne demanderais pas mieux, fit l'Anglais; mais il me semble +que c'est peu convenable de ma part. + +-- Oh! nous ne sommes pas en Angleterre, milord, ou l'etiquette +est une souveraine absolue. Nous, nous n'avons plus ni roi ni +reine, et nous n'avons pas coupe le cou a cette pauvre creature +qui s'appelait Marie-Antoinette, pour mettre Sa Majeste +l'Etiquette a sa place. + +-- J'en ai bien envie, dit sir John. + +-- Vous le verrez, ma mere est une excellente femme, d'ailleurs +fort distinguee. Ma soeur avait seize ans quand je suis parti, +elle doit en avoir dix-huit; elle etait jolie, elle doit etre +belle. Il n'y a pas jusqu'a mon frere Edouard, un charmant gamin +de douze ans, qui vous fera partir des fusees dans les jambes et +qui baragouinera l'anglais avec vous; puis, ces quinze jours +passes, nous irons a Paris ensemble. + +-- J'en viens, de Paris, fit l'Anglais. + +-- Attendez donc, vous vouliez aller en Egypte pour voir le +general Bonaparte: il n'y a pas si loin d'ici a Paris que d'ici au +Caire; je vous presenterai a lui; presente par moi, soyez +tranquille, vous serez bien recu. Puis vous parliez de Shakespeare +tout a l'heure. + +-- Oh! oui, j'en parle toujours. + +-- Cela prouve que vous aimez les comedies, les drames. +-- Je les aime beaucoup, c'est vrai. + +-- Eh bien, le general Bonaparte est sur le point d'en faire +representer un a sa facon, qui ne manquera pas d'interet, je vous +en reponds. + +-- Ainsi, dit sir John hesitant encore, je puis, sans etre +indiscret, accepter votre offre? + +-- Je le crois bien, et vous ferez plaisir a tout le monde, a moi +surtout. + +-- J'accepte, alors. + +-- Bravo! Eh bien, voyons, quand voulez-vous partir? + +-- Aussitot qu'il vous plaira. Ma caleche etait attelee quand vous +avez jete cette malheureuse assiette a la tete de Barjols; mais +comme, sans cette assiette, je ne vous eusse jamais connu, je suis +content que vous la lui ayez jetee; oui, tres content. + +-- Voulez-vous que nous partions ce soir? + +-- A l'instant. Je vais dire au postillon de renvoyer un de ses +camarades avec d'autres chevaux, et, le postillon et les chevaux +arrives, nous partons. + +Roland fit un signe d'assentiment. + +Sir John sortit pour donner ses ordres, remonta en disant qu'il +venait de faire servir deux cotelettes et une volaille froide. + +Roland prit la valise et descendit. +L'Anglais reintegra ses pistolets dans le coffre de sa voiture. + +Tous deux mangerent un morceau pour pouvoir marcher toute la nuit +sans s'arreter, et, comme neuf heures sonnaient a l'eglise des +Cordeliers, tous deux s'accommoderent dans la voiture et +quitterent Avignon, ou leur passage laissait une nouvelle tache de +sang, Roland avec l'insouciance de son caractere, sir John Tanlay +avec l'impassibilite de sa nation. + +Un quart d'heure apres, tous deux dormaient, ou du moins le +silence que chacun gardait de son cote pouvait faire croire qu'ils +avaient cede au sommeil. + +Nous profiterons de cet instant de repos pour donner a nos +lecteurs quelques renseignements indispensables sur Roland et sa +famille. + +Roland etait ne le 1er juillet 1773, quatre ans et quelques jours +apres Bonaparte, aux cotes duquel, ou plutot a la suite duquel il +a fait son apparition dans ce livre. + +Il etait fils de M. Charles de Montrevel, colonel d'un regiment +longtemps en garnison a la Martinique, ou il s'etait marie a une +creole nommee Clotilde de la Clemenciere. + +Trois enfants etaient nes de ce mariage, deux garcons et une +fille: Louis, avec qui nous avons fait connaissance sous le nom de +Roland; Amelie, dont celui-ci avait vante la beaute a sir John, et +Edouard. + +Rappele en France vers 1782, M. de Montrevel avait obtenu +l'admission du jeune Louis de Montrevel (nous verrons plus tard +comment il troqua son nom de Louis contre celui de Roland) a +l'Ecole militaire de Paris. + +Louis etait le plus jeune des eleves. + +Quoiqu'il n'eut que treize ans, il se faisait deja remarquer par +ce caractere indomptable et querelleur dont nous lui avons vu, +dix-sept ans plus tard, donner un exemple a la table d'hote +d'Avignon. + +Bonaparte avait, lui, tout enfant aussi, le bon cote de ce +caractere, c'est-a-dire que, sans etre querelleur, il etait +absolu, entete, indomptable; il reconnut dans l'enfant quelques +unes des qualites qu'il avait lui-meme, et cette parite de +sentiments fit qu'il lui pardonna ses defauts et s'attacha a lui. + +De son cote, l'enfant, sentant dans le jeune Corse un soutien, s'y +appuya. + +Un jour, l'enfant vint trouver son grand ami, c'est ainsi qu'il +appelait Napoleon, au moment ou celui-ci etait profondement +enseveli dans la solution d'un probleme de mathematiques. + +Il savait l'importance que le futur officier d'artillerie +attachait a cette science qui lui avait valu, jusque-la, ses plus +grands, ou plutot ses seuls succes. + +Il se tint debout pres de lui, sans parler, sans bouger. + +Le jeune mathematicien devina la presence de l'enfant et s'enfonca +de plus en plus dans ses deductions mathematiques, d'ou, au bout +de dix minutes, il se tira enfin a son honneur. + +Alors, il se retourna vers son jeune camarade avec la satisfaction +interieure de l'homme qui sort vainqueur d'une lutte quelconque, +soit contre la science, soit contre la matiere. + +L'enfant etait debout, pale, les dents serrees, les bras roides, +les poings fermes. + +-- Oh! oh! dit le jeune Bonaparte, qu'y a-t-il donc de nouveau? + +-- Il y a que Valence, le neveu du gouverneur, m'a donne un +soufflet. + +-- Ah! dit Bonaparte en riant, et tu viens me chercher pour que je +le lui rende? + +L'enfant secoua la tete. + +-- Non, dit-il je viens te chercher parce que je veux me battre. + +-- Avec Valence? + +-- Oui. + +-- Mais c'est Valence qui te battra, mon enfant; il est quatre +fois fort comme toi. + +-- Aussi, je ne veux pas me battre contre lui comme se battent les +enfants, mais comme se battent les hommes. + +-- Ah bah! + +-- Cela t'etonne? demanda l'enfant. + +-- Non, dit Bonaparte. Et a quoi veux-tu te battre? + +-- A l'epee. +-- Mais les sergents seuls ont des epees, et ils ne vous en +preteront pas. + +-- Nous nous passerons d'epees. + +-- Et avec quoi vous battrez-vous? + +L'enfant montra au jeune mathematicien le compas avec lequel il +venait de faire ses equations. + +-- Oh! mon enfant, dit Bonaparte, c'est une bien mauvaise blessure +que celle d'un compas. + +Tant mieux, repliqua Louis, je le tuerai. + +-- Et, s'il te tue, toi? + +-- J'aime mieux cela que de garder son soufflet. + +Bonaparte n'insista pas davantage: il aimait le courage par +instinct: celui de son jeune camarade lui plut. + +-- Eh bien soit! reprit-il; j'irai dire a Valence que tu veux te +battre avec lui, mais demain. + +-- Pourquoi demain? + +-- Tu auras la nuit pour reflechir. + +-- Et d'ici a demain, repliqua l'enfant, Valence croira que je +suis un lache! + +Puis, secouant la tete: +-- C'est trop long d'ici a demain. + +Et il s'eloigna. + +-- Ou vas-tu? lui demanda Bonaparte. + +-- Je vais demander a un autre s'il veut etre mon ami. + +-- Je ne le suis donc plus, moi? + +-- Tu ne l'es plus, puisque tu me crois un lache. + +-- C'est bien, dit le jeune homme en se levant. + +-- Tu y vas? + +-- J'y vais. + +-- Tout de suite? + +-- Tout de suite. + +-- Ah! s'ecria l'enfant, je te demande pardon: tu es toujours mon +ami. + +Et il lui sauta au cou en pleurant. + +C'etaient les premieres larmes qu'il avait versees depuis le +soufflet recu. + +Bonaparte alla trouver Valence et lui expliqua gravement la +mission dont il etait charge. +Valence etait un grand garcon de dix-sept ans, ayant deja, comme +chez certaines natures hatives, de la barbe et des moustaches: il +en paraissait vingt. II avait, en outre, la tete de plus que celui +qu'il avait insulte. + +Valence repondit que Louis etait venu lui tirer la queue de la +meme facon qu'il eut tire un cordon de sonnette -- on portait des +queues a cette epoque -- qu'il l'avait prevenu deux fois de ne pas +y revenir, que Louis y etait revenu une troisieme, et qu'alors, ne +voyant en lui qu'un gamin, il l'avait traite comme un gamin. + +On alla porter la reponse de Valence a Louis, qui repliqua que +tirer la queue d'un camarade n'etait qu'une taquinerie, tandis que +donner un soufflet etait une insulte. + +L'entetement donnait a un enfant de treize ans la logique d'un +homme de trente. + +Le moderne Popilius retourna porter la guerre a Valence. + +Le jeune homme etait fort embarrasse: il ne pouvait, sous peine de +ridicule, se battre avec un enfant: s'il se battait et qu'il le +blessat, c'etait odieux; s'il etait blesse lui-meme, c'etait a ne +jamais s'en consoler de sa vie. + +Cependant l'entetement de Louis, qui n'en demordait pas, rendait +l'affaire gave. + +On assembla le conseil des _grands_, comme cela se faisait dans +les circonstances serieuses. + +Le conseil des grands decida qu'un des leurs ne pouvait pas se +battre avec un enfant; mais que, puisque cet enfant s'obstinait a +se regarder comme un jeune homme, Valence lui dirait devant tous +ses compagnons qu'il etait fache de s'etre laisse emporter a le +traiter comme un enfant et que desormais il le regarderait comme +un jeune homme. + +On envoya chercher Louis, qui attendait dans la chambre de son +ami; on l'introduisit au milieu du cercle que faisaient dans la +cour les jeunes eleves. + +La, Valence, a qui ses camarades avaient dicte une sorte de +discours longtemps debattu entre eux pour sauvegarder l'honneur +des grands a l'endroit des petits, declara a Louis qu'il etait au +desespoir de ce qui etait arrive, qu'il l'avait traite selon son +age, et non selon son intelligence et son courage, le priant de +vouloir bien excuser sa vivacite et de lui donner la main en signe +que tout etait oublie. + +Mais Louis secoua la tete. + +-- J'ai entendu dire un jour a mon pere, qui est colonel, +repliqua-t-il, que celui qui recevait un soufflet et qui ne se +battait pas etait un lache. La premiere fois que je verrai mon +pere, je lui demanderai si celui qui donne le soufflet et qui fait +des excuses pour ne pas se battre n'est pas plus lache que celui +qui l'a recu. + +Les jeunes gens se regarderent; mais l'avis general avait ete +contre un duel qui eut ressemble a un assassinat, et les jeunes +gens a l'unanimite, Bonaparte compris, affirmerent a l'enfant +qu'il devait se contenter de ce qu'avait dit Valence, ce que +Valence avait dit etant le resume de l'opinion generale. + +Louis se retira pale de colere, et boudant son grand ami, qui, +disait-il avec un imperturbable serieux, avait abandonne les +interets de son honneur. + +Le lendemain, a la lecon de mathematiques des grands, Louis se +glissa dans la salle d'etudes, et, tandis que Valence faisait une +demonstration sur la table noire, il s'approcha de lui sans que +personne le remarquat, monta sur un tabouret, afin de parvenir a +la hauteur de son visage, et lui rendit le soufflet qu'il en avait +recu la veille. + +-- La, dit-il, maintenant nous sommes quittes et j'ai tes excuses +de plus; car, moi, je ne t'en ferai pas, tu peux bien etre +tranquille. + +Le scandale fut grand; le fait s'etait passe en presence du +professeur, qui fut oblige de faire son rapport au gouverneur de +l'ecole, le marquis Tiburce Valence. + +Celui-ci qui ne connaissait pas les antecedents du soufflet recu +par son neveu, fit venir le delinquant devant lui, et apres une +effroyable semonce, lui annonca qu'il ne faisait plus partie de +l'ecole, et qu'il devait le meme jour se tenir pret a retourner a +Bourg, pres de sa mere. + +Louis repondit que, dans dix minutes, son paquet serait fait, et +que, dans un quart d'heure, il serait hors de l'ecole. + +Du soufflet qu'il avait recu lui-meme, il ne dit point un mot. + +La reponse parut plus qu'irreverencieuse au marquis Tiburce +Valence; il avait bonne envie d'envoyer l'insolent pour huit jours +au cachot, mais il ne pouvait a la fois l'envoyer au cachot et le +mettre a la porte. + +On donna a l'enfant un surveillant qui ne devait plus le quitter +qu'apres l'avoir depose dans la voiture de Macon; madame de +Montrevel serait prevenue d'aller recevoir son fils a la descente +de la voiture. +Bonaparte rencontra le jeune homme suivi de son surveillant, et +lui demanda une explication sur cette espece de garde de la +connetablie attache a sa personne. + +-- Je vous raconterais cela si vous etiez encore mon ami, repondit +l'enfant; mais vous ne l'etes plus: pourquoi vous inquietez-vous +de ce qui m'arrive de bon ou de mauvais? + +Bonaparte fit un signe au surveillant, qui, tandis que Louis +faisait sa petite malle, vint lui parler a la porte. + +Il apprit alors que l'enfant etait chasse de l'ecole. + +La mesure etait grave: elle desesperait toute une famille et +brisait peut-etre l'avenir de son jeune camarade. + +Avec cette rapidite de decision qui etait un des signes +caracteristiques de son organisation, il prit le parti de faire +demander une audience au gouverneur, tout en recommandant au +surveillant de ne pas presser le depart de Louis. + +Bonaparte etait un excellent eleve, fort aime a l'ecole, fort +estime du marquis Tiburce Valence; sa demande lui fut donc +accordee a l'instant meme. + +Introduit pres du gouverneur, il lui raconta tout, et, sans +charger le moins du monde Valence, il tacha d'innocenter Louis. + +-- C'est vrai, ce que vous me racontez la, monsieur? demanda le +gouverneur. + +-- Interrogez votre neveu lui-meme, je m'en rapporterai a ce qu'il +vous dira. + +On envoya chercher Valence. Il avait appris l'expulsion de Louis +et venait lui meme raconter a son oncle ce qui s'etait passe. + +Son recit fut entierement conforme a celui du jeune Bonaparte. + +-- C'est bien, dit le gouverneur; Louis ne partira pas, c'est vous +qui partirez; vous etes en age de sortir de l'ecole. + +Puis, sonnant: + +-- Que l'on me donne le tableau des sous-lieutenances vacantes, +dit-il au planton. + +Le meme jour, une sous-lieutenance etait demandee d'urgence au +ministre pour le jeune Valence. + +Le meme soir, Valence partait pour rejoindre son regiment. + +Il alla dire adieu a Louis, qu'il embrassa moitie de gre, moitie +de force, tandis que Bonaparte lui tenait les mains. + +L'enfant ne recut l'accolade qu'a contrecoeur. + +-- C'est bien pour maintenant, dit-il; mais, si nous nous +rencontrons jamais et que nous ayons tous deux l'epee au cote... + +Un geste de menace acheva sa phrase. + +Valence partit. + +Le 10 octobre 1785, Bonaparte recevait lui-meme son brevet de +sous-lieutenant: il faisait partie des cinquante-huit brevets que +Louis XVI venait de signer pour l'ecole militaire. + +Onze ans plus tard, le 15 novembre 1796, Bonaparte, general en +chef de l'armee d'Italie, a la tete du pont d'Arcole, que +defendaient deux regiments de Croates et deux pieces de canon, +voyant la mitraille et la fusillade decimer ses rangs, sentant la +victoire plier entre ses mains, s'effrayant de l'hesitation des +plus braves, arrachait aux doigts crispes d'un mort un drapeau +tricolore et s'elancait sur le pont en s'ecriant: "Soldats! +n'etes-vous plus les hommes de Lodi?" lorsqu'il s'apercut qu'il +etait depasse par un jeune lieutenant qui le couvrait de son +corps. + +Ce n'etait point ce que voulait Bonaparte; il voulait passer le +premier; il eut voulu, si la chose eut ete possible, passer seul. + +Il saisit le jeune homme par le pan de son habit, et, le tirant en +arriere: + +-- Citoyen, dit-il, tu n'es que lieutenant, je suis general en +chef; a moi le pas. + +-- C'est trop juste, repondit celui-ci. + +Et il suivit Bonaparte, au lieu de le preceder. + +Le soir, en apprenant que deux divisions autrichiennes avaient ete +completement detruites, en voyant les deux mille prisonniers qu'il +avait faits, en comptant les canons et les drapeaux enleves, +Bonaparte se souvint de ce jeune lieutenant qu'il avait trouve +devant lui au moment ou il croyait n'avoir devant lui que la mort. + +-- Berthier, dit-il, donne l'ordre a mon aide de camp Valence de +me chercher un jeune lieutenant de grenadiers avec lequel j'ai eu +une affaire ce matin sur le pont d'Arcole. + +-- General, repondit Berthier en balbutiant, Valence est blesse. + +-- En effet, je ne l'ai pas vu aujourd'hui. Blesse, ou? comment? +sur le champ de bataille? + +-- Non general; il a pris hier une querelle et a recu un coup +d'epee a travers la poitrine. + +Bonaparte fronce le sourcil: + +-- On sait cependant autour de moi que je n'aime pas les duels; le +sang d'un soldat n'est pas a lui, il est a la France. Donne +l'ordre a Muiron, alors. + +-- Il est tue, general. + +-- A Elliot, en ce cas. + +-- Tue aussi. + +Bonaparte tira un mouchoir de sa poche et le passa sur son front +inonde de sueur. + +-- A qui vous voudrez, alors; mais je veux voir ce lieutenant. + +Il n'osait plus nommer personne, de peur d'entendre encore +retentir cette fatale parole: "Il est tue." + +Un quart d'heure apres, le jeune lieutenant etait introduit sous +sa tente. + +La lampe ne jetait qu'une faible lueur. + +-- Approchez, lieutenant, dit Bonaparte. + +Le jeune homme fit trois pas et entra dans le cercle de lumiere. + +-- C'est donc vous, continua Bonaparte, qui vouliez ce matin +passer avant _moi?_ + +-- C'etait un pari que j'avais fait, general, repondit gaiement le +jeune lieutenant, dont la voix fit tressaillir le general en chef. + +-- Et je vous l'ai fait perdre? + +-- Peut-etre oui, peut-etre non. + +-- Et quel etait ce pari? + +-- Que je serais nomme aujourd'hui capitaine. + +-- Vous avez gagne. + +-- Merci, general. + +Et le jeune homme s'elanca comme pour serrer la main de Bonaparte; +mais presque aussitot il fit un mouvement en arriere. + +La lumiere avait eclaire son visage pendant une seconde; cette +seconde avait suffi au general en chef pour remarquer le visage +comme il avait remarque la voix. + +Ni l'un ni l'autre ne lui etaient inconnus. + +Il chercha un instant dans sa memoire; mais, trouvant sa memoire +rebelle: + +-- Je vous connais, dit-il. + +-- C'est possible, general. + +-- C'est certain meme; seulement je ne puis me rappeler votre nom. + +-- Vous vous etes arrange, general, de maniere qu'on n'oublie pas +le votre. + +-- Qui etes-vous? + +-- Demandez a Valence, general. + +Bonaparte poussa un cri de joie. + +-- Louis de Montrevel, dit-il. + +Et il ouvrit ses deux bras. + +Cette fois, le jeune lieutenant ne fit point difficulte de s'y +jeter. + +-- C'est bien, dit Bonaparte, tu feras huit jours le service de +ton nouveau grade, afin qu'on s'habitue a te voir sur le dos les +epaulettes de capitaine, et puis tu remplaceras mon pauvre Muiron +comme aide de, camp. Va! + +-- Encore une fois, dit le jeune homme en faisant le geste d'un +homme qui ouvre les bras. + +-- Ah! ma foi! oui, dit Bonaparte avec joie. + +Et, le retenant contre lui apres l'avoir embrasse une seconde +fois: + +-- Ah ca! c'est donc toi qui as donne un coup d'epee a Valence? +lui demanda-t-il. +-- Dame! general, repondit le nouveau capitaine et le futur aide +de camp, vous etiez la quand je le lui ai promis: un soldat n'a +que sa parole. + +Huit jours apres, le capitaine Montrevel faisait le service +d'officier d'ordonnance pres du general en chef qui avait remplace +son prenom de Louis, malsonnant a cette epoque, par le pseudonyme +de _Roland_. + +Et le jeune homme s'etait console de ne plus descendre de saint +Louis en devenant le neveu de Charlemagne. + +Roland -- nul ne se serait avise d'appeler le capitaine Montrevel +Louis, du moment ou Bonaparte l'avait baptise Roland -- Roland fit +avec le general en chef la campagne d'Italie, et revint avec lui a +Paris, apres la paix de Campo-Formio. + +Lorsque l'expedition d'Egypte fut decidee, Roland, que la mort du +general de brigade de Montrevel, tue sur le Rhin tandis que son +fils combattait sur l'Adige et le Mincio, avait rappele pres de sa +mere, Roland fut designe un des premiers par le general en chef +pour prendre rang dans l'inutile mais poetique croisade qu'il +entreprenait. + +Il laissa sa mere, sa soeur Amelie et son jeune frere Edouard a +Bourg, ville natale du general de Montrevel; ils habitaient a +trois quarts de lieue de la ville, c'est-a-dire aux Noires- +Fontaines, une charmante maison a laquelle on donnait le nom de +chateau, et qui, avec une ferme et quelques centaines d'arpents de +terre situes aux environs, formait toute la fortune du general, +six ou huit mille livres de rente a peu pres. + +Ce fut une grande douleur au coeur de la pauvre veuve que le +depart de Roland pour cette aventureuse expedition; la mort du +pere semblait presager celle du fils, et madame de Montrevel, +douce et tendre creole, etait loin d'avoir les apres vertus d'une +mere de Sparte ou de Lacedemone. + +Bonaparte, qui aimait de tout son coeur son ancien camarade de +l'Ecole militaire, avait permis a celui-ci de le rejoindre au +dernier moment a Toulon. + +Mais la peur d'arriver trop tard empecha Roland de profiter de la +permission dans toute son etendue. Il quitta sa mere en lui +promettant une chose qu'il n'avait garde de tenir: c'etait de ne +s'exposer que dans les cas d'une absolue necessite, et arriva a +Marseille huit jours avant que la flotte ne mit a la voile. + +Notre intention n'est pas plus de faire une relation de la +campagne d'Egypte que nous n'en avons fait une de la campagne +d'Italie. Nous n'en dirons que ce qui sera absolument necessaire a +l'intelligence de cette histoire et au developpement du caractere +de Roland. + +Le 19 mai 1798, Bonaparte et tout son etat-major mettaient a la +voile pour l'Orient; le 15 juin, les chevaliers de Malte lui +rendaient les clefs de la citadelle. Le 2 juillet, l'armee +debarquait au Marabout; le meme jour, elle prenait Alexandrie; le +25, Bonaparte entrait au Caire apres avoir battu les mameluks a +Chebreiss et aux Pyramides. + +Pendant cette suite de marches et de combats, Roland avait ete +l'officier que nous connaissons, gai, courageux, spirituel, +bravant la chaleur devorante des jours, la rosee glaciale des +nuits, se jetant en heros ou en fou au milieu des sabres turcs ou +des balles bedouines. + +En outre, pendant les quarante jours de traversee, il n'avait +point quitte l'interprete Ventura; de sorte qu'avec sa facilite +admirable, il etait arrive, non point a parler couramment l'arabe, +mais a se faire entendre dans cette langue. + +Aussi arrivait-il souvent que, quand le general en chef ne voulait +point avoir recours a l'interprete jure, c'etait Roland qu'il +chargeait de faire certaines communications aux muftis, aux ulemas +et aux cheiks. + +Pendant la nuit du 20 au 21 octobre, le Caire se revolta; a cinq +heures du matin, on apprit la mort du general Dupuy, tue d'un coup +de lance; a huit heures du matin, au moment ou l'on croyait etre +maitre de l'insurrection, un aide de camp du general mort +accourut, annoncant que les Bedouins de la campagne menacaient +Bab-el-Nasr ou la porte de la Victoire. + +Bonaparte dejeunait avec son aide de camp Sulkowsky, grievement +blesse a Salahieh, et qui se levait a grand-peine de son lit de +douleur. + +Bonaparte, dans sa preoccupation, oublia l'etat dans lequel etait +le jeune Polonais. + +-- Sulkowsky, dit-il, prenez quinze guides, et allez voir ce que +nous veut cette canaille. + +Sulkowsky se leva. + +-- General, dit Roland, chargez-moi de la commission; vous voyez +bien que mon camarade peut a peine se tenir debout. + +-- C'est juste, dit Bonaparte; va. + +Roland sortit, prit quinze guides et partit. + +Mais l'ordre avait ete donne a Sulkowsky, et Sulkowsky tenait a +l'executer. + +Il partit de son cote avec cinq ou six hommes qu'il trouva prets. + +Soit hasard, soit qu'il connut mieux que Roland les rues du Caire, +il arriva quelques. secondes avant lui a la porte de la Victoire. + +En arrivant a son tour, Roland vit un officier que les Arabes +emmenaient; ses cinq ou six hommes etaient deja tues. +Quelquefois les Arabes, qui massacraient impitoyablement les +soldats, epargnaient les officiers dans l'espoir d'une rancon. + +Roland reconnut Sulkowsky; il le montra de la pointe de son sabre +a ses quinze hommes, et chargea au galop. + +Une demi-heure apres, un guide rentrait seul au quartier general, +annoncant la mort de Sulkowsky, de Roland et de ses vingt et un +compagnons. +Bonaparte, nous l'avons dit, aimait Roland comme un frere, comme +un fils, comme il aimait Eugene; il voulut connaitre la +catastrophe dans tous ses details et interrogea le guide. + +Le guide avait vu un Arabe trancher la tete de Sulkowsky et +attacher cette tete a l'arcon de sa selle. + +Quant a Roland, son cheval avait ete tue. Pour lui, il s'etait +degage des etriers et avait combattu un instant a pied; mais +bientot il avait disparu dans une fusillade presque a bout +portant. + +Bonaparte poussa un soupir, versa une larme, murmura: "Encore un!" +et sembla n'y plus penser. + +Seulement, il s'informa a quelle tribu appartenaient les Arabes +bedouins qui venaient de lui tuer deux des hommes qu'il aimait le +mieux. + +Il apprit que c'etait une tribu d'Arabes insoumis dont le village +etait distant de dix lieues a peu pres. + +Bonaparte leur laissa un mois, afin qu'ils crussent bien a leur +impunite; puis, un mois ecoule, il ordonna a un de ses aides de +camp, nomme Croisier, de cerner le village, de detruire les +buttes, de faire couper la tete aux hommes, de mettre les tetes +dans des sacs, et d'amener au Caire le reste de la population, +c'est-a-dire les femmes et les enfants. + +Croisier executa ponctuellement l'ordre; on amena au Caire toute +la population de femmes et d'enfants que l'on put prendre, et, +parmi cette population, un Arabe vivant, lie et garrotte sur son +cheval. + +-- Pourquoi cet homme vivant? demanda Bonaparte; j'avais dit de +trancher la tete a tout ce qui etait en etat de porter les armes. + +-- General, dit Croisier, qui, lui aussi, baragouinait quelques +mots d'arabe, au moment ou j'allais faire couper la tete de cet +homme, j'ai cru comprendre qu'il offrait d'echanger sa vie contre +celle d'un prisonnier. J'ai pense que nous aurions toujours le +temps de lui couper la tete, et je l'ai amene. Si je me suis +trompe, la ceremonie qui aurait du avoir lieu la-bas se fera ici +meme; ce qui est differe n'est pas perdu. + +On fit venir l'interprete Ventura et l'on interrogea le Bedouin. + +Le Bedouin repondit qu'il avait sauve la vie a un officier +francais, grievement blesse a la porte de la Victoire; que cet +officier, qui parlait un peu l'arabe, s'etait dit aide de camp du +general Bonaparte; qu'il l'avait envoye a son frere, qui exercait +la profession de medecin dans la tribu voisine; que l'officier +etait prisonnier dans cette tribu, et que, si on voulait lui +promettre la vie, il ecrirait a son frere de renvoyer le +prisonnier au Caire. + +C'etait peut-etre une fable pour gagner du temps, mais c'etait +peut-etre aussi la verite; on ne risquait rien d'attendre. + +On placa l'Arabe sous bonne garde, on lui donna un _thaleb_ qui +ecrivit sous sa dictee, il scella la lettre de son cachet, et un +Arabe du Caire partit pour mener la negociation. + +Il y avait, si le negociateur reussissait, la vie pour le Bedouin, +cinq cents piastres pour le negociateur. + +Trois jours apres, le negociateur revint ramenant Roland. + +Bonaparte avait espere ce retour, mais il n'y avait pas cru. +Ce coeur de bronze, qui avait paru insensible a la douleur, se +fondit dans la joie. Il ouvrit ses bras a Roland comme au jour ou +il l'avait retrouve, et deux larmes, deux perles -- les larmes de +Bonaparte etaient rares -- coulerent de ses yeux. + +Quant a Roland, chose etrange! il resta sombre au milieu de la +joie qu'occasionnait son retour, confirma le recit de l'Arabe, +appuya sa mise en liberte, mais refusa de donner aucun detail +personnel sur la facon dont il avait ete pris par les bedouins et +traite par le _thaleb_: quant a Sulkowsky, il avait ete tue et +decapite sous ses yeux; il n'y fallait donc plus songer. + +Seulement, Roland reprit son service d'habitude, et l'on remarqua +que ce qui, jusque-la, avait ete du courage chez lui, etait devenu +de la temerite; que ce qui avait ete un besoin de gloire, semblait +etre devenu un besoin de mort. + +D'un autre cote, comme il arrive a ceux qui bravent le fer et le +feu, le fer et le feu s'ecarterent miraculeusement de lui; devant, +derriere Roland, a ses cotes, les hommes tombaient: lui restait +debout, invulnerable comme le demon de la guerre. + +Lors de la campagne de Syrie, on envoya deux parlementaires sommer +Djezzar-Pacha de rendre Saint-Jean d'Acre; les deux parlementaires +ne reparurent plus: ils avaient eu la tete tranchee. + +On dut en envoyer un troisieme: Roland se presenta, insista pour y +aller, en obtint, a force d'instances, la permission du general en +chef, et revint. + +Il fut de chacun des dix-neuf assauts qu'on livra a la forteresse; +a chaque assaut on le vit parvenir sur la breche: il fut un des +dix hommes qui penetrerent dans la tour Maudite; neuf y resterent, +lui revint sans une egratignure. + +Pendant la retraite, Bonaparte ordonna a ce qui restait de +cavaliers dans l'armee de donner leurs chevaux aux blesses et aux +malades; c'etait a qui ne donnerait pas son cheval aux pestiferes, +de peur de la contagion. + +Roland donna le sien de preference a ceux-ci: trois tomberent de +son cheval a terre; il remonta son cheval apres eux, et arriva +sain et sauf au Caire. + +A Aboukir, il se jeta au milieu de la melee, penetra jusqu'au +pacha en forcant la ceinture de noirs qui l'entouraient, l'arreta +par la barbe, et essuya le feu de ses deux pistolets, dont l'un +brula l'amorce seulement; la balle de l'autre passa sous son bras +et alla tuer un guide derriere lui. + +Quand Bonaparte prit la resolution de revenir en France, Roland +fut le premier a qui le general en chef annonca ce retour. Tout +autre eut bondi de joie; lui resta triste et sombre, disant: + +-- J'aurais mieux aime que nous restassions ici, general; j'avais +plus de chance d'y mourir. + +Cependant, c'eut ete une ingratitude a lui de ne pas suivre le +general en chef; il le suivit. + +Pendant toute la traverse, il resta morne et impassible. Dans les +mers de Corse, on apercut la, flotte anglaise; la seulement, il +sembla se reprendre a la vie. Bonaparte avait declare a l'amiral +Gantheaume que l'on combattrait jusqu'a la mort, et avait donne +l'ordre de faire sauter la fregate plutot que d'amener le +pavillon. + +On passa sans etre vu au milieu de la flotte, et, le 8 octobre +1799, on debarqua a Frejus. + +Ce fut a qui toucherait le premier la terre de France; Roland +descendit le dernier. + +Le general en chef semblait ne faire attention a aucun de ces +details, pas un ne lui echappait; il fit partir Eugene, Berthier, +Bourrienne, ses aides de camp, sa suite, par la route de Gap et de +Draguignan. + +Lui prit incognito la route d'Aix, afin de juger par ses yeux de +l'etat du Midi, ne gardant avec lui que Roland. + +Dans l'espoir qu'a la vue de la famille, la vie rentrerait dans ce +tueur brise d'une atteinte inconnue, il lui avait annonce, en +arrivant a Aix, qu'il le laisserait a Lyon, et lui donnait trois +semaines de conge a titre de gratification pour lui et de surprise +a sa mere et a sa soeur. + +Roland avait repondu: + +-- Merci, general; ma soeur et ma mere seront bien heureuses de me +revoir. + +Autrefois Roland aurait repondu: "Merci, general, je serai bien +heureux de revoir ma mere et ma soeur." + +Nous avons assiste a ce qui s'etait passe a Avignon; nous avons vu +avec quel mepris profond du danger, avec quel degout amer de la +vie Roland avait marche a un duel terrible. Nous avons entendu la +raison qu'il avait donnee a sir John de son insouciance en face de +la mort: la raison etait-elle bonne ou mauvaise, vraie ou fausse? +Sir John dut se contenter de celle-la; evidemment, Roland n'etait +point dispose a en donner d'autre. + +Et maintenant, nous l'avons dit, tous deux dormaient ou faisaient +semblant de dormir, rapidement emportes par le galop de deux +chevaux de poste sur la route d'Avignon a Orange. + + +VI -- MORGAN + +Il faut que nos lecteurs nous permettent d'abandonner un instant +Roland et sir John, qui, grace a la disposition physique et morale +dans laquelle nous les avons laisses, ne doivent leur inspirer +aucune inquietude, et de nous occuper serieusement d'un personnage +qui n'a fait qu'apparaitre dans cette histoire et qui, cependant, +doit y jouer un grand role. + +Nous voulons parler de l'homme qui etait entre masque et arme dans +la salle de la table d'hote d'Avignon, pour rapporter a Jean Picot +le group de deux cents louis qui lui avait ete vole par megarde, +confondu qu'il etait avec l'argent du gouvernement. + +Nous avons vu que l'audacieux bandit, qui s'etait donne a lui-meme +le nom de Morgan, etait arrive a Avignon, masque, a cheval et en +plein jour. Il avait, pour entrer dans l'hotel du Palais-Egalite, +laisse son cheval a la porte, et, comme si ce cheval eut joui dans +la ville pontificale et royaliste de la meme impunite que son +maitre, il l'avait retrouve au tournebride, l'avait detache, avait +saute dessus, etait sorti par la porte d'Oulle, avait longe les +murailles au grand galop et avait disparu sur la route de Lyon. + +Seulement, a un quart de lieue d'Avignon, il avait ramene son +manteau autour de lui pour derober aux passants la vue de ses +armes, et, otant son masque, il l'avait glisse dans une de ses +fontes. + +Ceux qu'il avait laisses a Avignon si fort intrigues de ce que +pouvait etre ce terrible Morgan, la terreur du Midi, eussent pu +alors, s'ils se fussent trouves sur la route d'Avignon a +Bedarrides, s'assurer par leurs propres yeux si l'aspect du bandit +etait aussi terrible que l'etait sa renommee. + +Nous n'hesitons point a dire que les traits qui se fussent alors +offerts a leurs regards leur auraient paru si peu en harmonie avec +l'idee que leur imagination prevenue s'en etait faite, que leur +etonnement eut ete extreme. + +En effet, le masque, enleve par une main d'une blancheur et d'une +delicatesse parfaites, venait de laisser a decouvert le visage +d'un jeune homme de vingt-quatre a vingt-cinq ans a peine, visage +qui, par la regularite des traits et la douceur de la physionomie, +eut pu le disputer a un visage de femme. + +Un seul detail donnait a cette physionomie ou plutot devait lui +donner, dans certains moments, un caractere de fermete etrange: +c'etaient, sous de beaux cheveux blonds flottant sur le front et +sur les tempes, comme on les portait a cette epoque, des sourcils, +des yeux et des cils d'un noir d'ebene. + +Le reste du visage, nous l'avons dit, etait presque feminin. + +Il se composait de deux petites oreilles dont on n'apercevait que +l'extremite sous cette touffe de cheveux temporale a laquelle les +incroyables de l'epoque avaient donne le nom d'oreilles de chien; +d'un nez droit et d'une proportion parfaite; d'une bouche un peu +brande, mais rosee et toujours souriante, et qui, en souriant, +laissait voir une double rangee de dents admirables; d'un menton +fin et delicat, legerement teinte de bleu et indiquant, par cette +nuance, que, si sa barbe n'eut point ete si soigneusement et si +recemment faite, elle eut, protestant contre la couleur doree de +la chevelure, ete du meme ton que les sourcils, les cils et les +yeux, c'est-a-dire du noir le plus prononce. + +Quant a la taille de l'inconnu, on avait pu l'apprecier au moment +ou il etait entre dans la salle de la table d'hote: elle etait +elevee, bien prise, flexible, et denotait, sinon une grande force +musculaire, du moins une grande souplesse et une grande agilite. + +Quant a la facon dont il etait a cheval, elle indiquait +l'assurance d'un ecuyer consomme. + +Son manteau rejete sur son epaule, son masque cache dans ses +fontes, son chapeau enfonce sur ses yeux, le cavalier reprit +l'allure rapide un instant abandonnee par lui, traversa Bedarrides +au galop, et, arrive aux premieres maisons d'Orange, entra sous +une porte qui se referma immediatement derriere lui. + +Un domestique attendait et sauta au mors du cheval. + +Le cavalier mit rapidement pied a terre. + +-- Ton maitre est-il ici? demanda-t-il au domestique. + +-- Non, monsieur le baron, repondit celui-ci; cette nuit, il a ete +force de partir, et il a dit que, si monsieur venait et le +demandait, on repondit a monsieur qu'il voyageait pour les +affaires de la compagnie. + +-- Bien, Baptiste. Je lui ramene son cheval en bon etat quoique un +peu fatigue. Il faudrait le laver avec du vin, en meme temps que +tu lui donnerais, pendant deux ou trois jours, de l'orge au lieu +d'avoine; il a fait quelque chose comme quarante lieues depuis +hier matin. + +-- Monsieur le_ _baron en a ete content? + +-- Tres content. La voiture est-elle prete? + +-- Oui, monsieur le baron, tout attelee sous la remise; le +postillon boit avec Julien: monsieur avait recommande qu'on +l'occupat hors de la maison pour qu'il ne le vit pas venir. + +-- Il croit que c'est ton maitre qu'il conduit? + +-- Oui, monsieur le baron; voici le passeport de mon maitre, avec +lequel on a ete prendre les chevaux a la poste, et, comme mon +maitre est alle du cote de Bordeaux avec le passeport de M. le +baron, et que M. le baron va du cote de Geneve avec le passeport +de mon maitre, il est probable que l'echeveau de fil sera assez +embrouille pour que dame police, si subtils que soient ses doigts, +ne le devide pas facilement. + +-- Detache la valise qui est a la croupe du cheval, Baptiste, et +donne-la-moi. + +Baptiste se mit en devoir d'obeir; seulement, la valise faillit +lui echapper des mains. + +-- Ah! dit-il en riant, M. le baron ne m'avait pas prevenu! +Diable! M. le baron n'a pas perdu son temps, a ce qu'il parait. + +-- C'est ce qui te trompe, Baptiste: si je n'ai pas perdu tout mon +temps, j'en ai au moins perdu beaucoup; aussi je voudrais bien +repartir le plus tot possible. + +-- M. le baron ne dejeunera-t-il pas? + +-- Je mangerai un morceau, mais tres rapidement. + +-- Monsieur ne sera pas retarde; il est deux heures de l'apres- +midi, et le dejeuner l'attend depuis dix heures du matin; +heureusement que c'est un dejeuner froid. + +Et Baptiste se mit en devoir de faire, en l'absence de son maitre, +les honneurs de la maison a l'etranger en lui montrant la route de +la salle a manger. +-- Inutile, dit celui-ci, je connais le chemin. Occupe-toi de la +voiture; qu'elle soit sous l'allee, la portiere tout ouverte au +moment ou je sortirai, afin que le postillon ne puisse me voir. +Voila de quoi lui payer sa premiere poste. + +Et l'etranger, designe sous le titre de baron, remit a Baptiste +une poignee d'assignats. + +-- Ah! monsieur, dit celui-ci, mais il y a la de quoi payer le +voyage jusqu'a Lyon! + +-- Contente-toi de le payer jusqu'a Valence, sous pretexte que je +veux dormir; le reste sera pour la peine que tu vas prendre a +faire les comptes. + +-- Dois-je mettre la valise dans le coffre? + +-- Je l'y mettrai moi-meme. + +Et, prenant la valise des mains du domestique, sans laisser voir +qu'elle pesat a sa main, il s'achemina vers la salle a manger, +tandis que Baptiste s'acheminait vers le cabaret voisin, en +mettant de l'ordre dans ses assignats. + +Comme l'avait dit l'etranger, le chemin lui etait familier; car il +s'enfonca dans un corridor, ouvrit sans hesiter une premiere +porte, puis une seconde, et, cette seconde porte ouverte, se +trouva en face d'une table elegamment servie. + +Une volaille, deux perdreaux, un jambon froid, des fromages de +plusieurs especes, un dessert compose de fruits magnifiques, et +deux carafes contenant, l'une du vin couleur de rubis, et l'autre +du vin couleur de topaze, constituaient un dejeuner, qui, quoique +evidemment servi pour une seule personne puisqu'un seul couvert +etait mis, pouvait, en cas de besoin, suffire a trois ou quatre +convives. + +Le premier soin du jeune homme, en entrant dans la salle a manger, +fut d'aller droit a une glace, d'oter son chapeau, de rajuster ses +cheveux avec un petit peigne qu'il tira de sa poche; apres quoi, +il s'avanca vers un bassin de faience surmonte de sa fontaine, +prit une serviette qui paraissait preparee a cet effet, et se lava +le visage et les mains. + +Ce ne fut qu'apres ces soins -- qui indiquaient l'homme elegant +par habitude -- ce ne fut, disons-nous, qu'apres ces soins +minutieusement accomplis que l'etranger se mit a table. + +Quelques minutes lui suffirent pour satisfaire un appetit auquel +la fatigue et la jeunesse avaient cependant donne de majestueuses +proportions; et, quand Baptiste reparut pour annoncer au convive +solitaire que la voiture etait prete, il le vit aussitot debout +que prevenu. + +L'etranger enfonca son chapeau sur ses yeux, s'enveloppa de son +manteau, mit sa valise sous son bras, et, comme Baptiste avait eu +le soin de faire approcher le marchepied aussi pres que possible +de la porte, il s'elanca dans la chaise de poste sans avoir ete vu +du postillon. + +Baptiste referma la portiere sur lui; puis, s'adressant a l'homme +aux grosses bottes: + +-- Tout est paye jusqu'a Valence, n'est-ce pas, postes et guides? +demanda-t-il. + +-- Tout; vous faut-il un recu? repondit en goguenardant le +postillon. + +-- Non; mais M. le marquis de Ribier, mon maitre, ne desire pas +etre derange jusqu'a Valence. + +-- C'est bien, repondit le postillon avec le meme accent +gouailleur, on ne derangera pas le citoyen marquis. Allons houp! + +Et il enleva ses chevaux en faisant resonner son fouet avec cette +bruyante eloquence qui dit a la fois aux voisins et aux passants: +"Gare ici, gare la-bas, ou sinon tant pis pour vous! je mene un +homme qui paye bien et qui a le droit d'ecraser les autres." + +Une fois dans la voiture, le faux marquis de Ribier ouvrit les +glaces, baissa les stores, leva la banquette, mit sa valise dans +le coffre, s'assit dessus, s'enveloppa dans son manteau, et, sur +de n'etre reveille qu'a Valence, s'endormit comme il avait +dejeune, c'est-a-dire avec tout l'appetit de la jeunesse. + +On fit le trajet d'Orange a Valence en huit heures; un peu avant +d'entrer dans la ville, notre voyageur se reveilla. + +Il souleva un store avec precaution et reconnut qu'il traversait +le petit bourg de la Paillasse: il faisait nuit; il fit sonner sa +montre: elle sonna onze heures du soir. + +Il jugea inutile de se rendormir, fit le compte des postes a payer +jusqu'a Lyon, et prepara son argent. + +Au moment ou le postillon de Valence s'approchait de son camarade +qu'il allait remplacer, le voyageur entendit celui-ci qui disait a +l'autre: + +-- Il parait que c'est un ci-devant; mais, depuis Orange, il est +recommande, et, vu qu'il paye vingt sous de guides, faut le mener +comme un patriote. +-- C'est bon, repondit le Valentinois, on le menera en +consequence. + +Le voyageur crut que c'etait le moment d'intervenir, il souleva +son store. + +-- Et tu ne feras que me rendre justice, dit-il, un patriote, +corbleu! je me vante d'en etre un, et du premier calibre encore; +et la preuve, tiens, voila pour boire a la sante de la Republique! + +Et il donna un assignat de cent francs au postillon qui l'avait +recommande a son camarade. + +Et comme l'autre regardait d'un oeil avide le chiffon de papier: + +-- Et voila le pareil pour toi, dit-il, si tu veux faire aux +autres la meme recommandation que tu viens de recevoir. + +-- Oh! soyez tranquille, citoyen, dit le postillon, il n'y aura +qu'un mot d'ordre d'ici a Lyon: ventre a terre! + +-- Et voici d'avance le prix des seize postes, y compris la double +poste d'entree; je paye vingt sous de guides; arrangez cela entre +vous. + +Le postillon enfourcha son cheval et partit au galop. + +La voiture relayait a Lyon vers les quatre heures de l'apres-midi. + +Pendant que la voiture relayait, un homme habille en +commissionnaire, et qui, son crochet sur le dos, se tenait assis +sur une borne, se leva, s'approcha de la voiture et dit tout bas +au jeune compagnon de Jehu quelques paroles qui parurent jeter +celui-ci dans le plus profond etonnement. + +-- En es-tu bien sur? demanda-t-il au commissionnaire. + +-- Quand je te dis que je l'ai vu, de mes yeux vu! repondit ce +dernier. + +-- Je puis donc annoncer a nos amis la nouvelle comme certaine? + +-- Tu le peux; seulement, hate-toi. + +-- Est-on prevenu a Serval? + +-- Oui; tu trouveras un cheval pret, entre Serval et Sue. + +Le postillon s'approcha; le jeune homme echangea un dernier regard +avec le commissionnaire qui s'eloigna comme s'il etait charge +d'une lettre tres pressee. + +-- Quelle route, citoyen? demanda le postillon. + +-- La route de Bourg; il faut que je sois a Serval a neuf heures +du soir; je paye trente sous de guides. + +-- Quatorze lieues en cinq heures, c'est dur; mais, enfin, cela +peut se faire. + +-- Cela se fera-t-il? + +-- On tachera. + +Et le postillon enleva ses chevaux au grand galop. + +A neuf heures sonnantes, on entrait dans Serval. + +-- Un ecu de six livres pour ne pas relayer et me conduire a +moitie chemin de Sue! cria par la portiere le jeune homme au +postillon. + +-- Ca va! repondit celui-ci. + +Et la voiture passa sans s'arreter devant la poste. + +A un demi-quart de lieue de Serval, Morgan fit arreter la voiture, +passa sa tete par la portiere, rapprocha ses mains, et imita le +cri du chat-huant. + +L'imitation etait si fidele, que, des bois voisins, un chat-huant +lui repondit. + +-- C'est ici, cria Morgan. + +Le postillon arreta ses chevaux. + +-- Si c'est ici, dit-il, inutile d'aller plus loin. + +Le jeune homme prit la valise, ouvrit la portiere, descendit, et, +s'approchant du postillon + +-- Voici l'ecu de six livres promis. + +Le postillon prit l'ecu, le mit dans l'orbite de son oeil, et l'y +maintint comme un elegant de nos jours y maintient son lorgnon. + +Morgan devina que cette pantomime avait une signification. + +-- Eh bien, demanda-t-il que veut dire cela? + +-- Cela veut dire, fit le postillon, que, j'ai beau faire, j'y +vois d'un oeil. + +-- Je comprends, reprit le jeune homme en riant, et si je bouche +l'autre oeil... + +-- Dame! je n'y verrai plus. + +-- En voila un drole, qui aime mieux etre aveugle que borgne! +Enfin, il ne faut pas disputer des gouts; tiens! + +Et il lui donna un second ecu. + +Le postillon le mit sur son autre oeil, fit tourner la voiture, et +reprit le chemin de Serval. + +Le compagnon de Jehu attendit qu'il se fut perdu dans l'obscurite, +et, approchant de sa bouche une clef foree, il en tira un son +prolonge et tremblotant, comme celui d'un sifflet de contremaitre. + +Un son pareil lui repondit. + +Et, en meme temps, on vit un cavalier sortir du bois et +s'approcher au galop. + +A la vue de ce cavalier, Morgan se couvrit de nouveau le visage de +son masque. + +-- Au nom de qui venez-vous? demanda le cavalier, dont on ne +pouvait point voir la figure, cachee qu'elle etait sous les bords +d'un enorme chapeau. + +-- Au nom du prophete Elisee, repondit le jeune homme masque. + +-- Alors c'est vous que j'attends. + +Et il descendit de cheval. + +-- Es-tu prophete ou disciple? demanda Morgan. + +-- Je suis disciple, repondit le nouveau venu. + +-- Et ton maitre, ou est-il? + +-- Vous le trouverez a la chartreuse de Seillon. + +-- Sais-tu le nombre des compagnons qui y sont reunis ce soir? +-- Douze. + +-- C'est bien; si tu en rencontres quelques autres, envoie-les au +rendez-vous. + +Celui qui s'etait donne le titre de disciple s'inclina en signe +d'obeissance, aida Morgan a attacher la valise sur la croupe de +son cheval, et le tint respectueusement par le mors, tandis que +celui-ci montait. + +Sans meme attendre que son second pied eut atteint l'etrier, +Morgan piqua son cheval, qui arracha le mors des mains du +domestique et partit au galop. + +On voyait a la droite de la route s'etendre la foret de Seillon, +comme une mer de tenebres dont le vent de la nuit faisait onduler +et gemir les vagues sombres. + +A un quart de lieue au dela de Sue, le cavalier poussa son cheval +a travers terres, et alla au-devant de la foret, qui, de son cote, +semblait venir au-devant de lui. + +Le cheval, guide par une main experimentee, s'y enfonca sans +hesitation. + +Au bout de dix minutes, il reparut de l'autre cote. + +A cent pas de la foret s'elevait une masse sombre, isolee au +milieu de la plaine. + +C'etait un batiment d'une architecture massive, ombrage par cinq +ou six arbres seculaires. + +Le cavalier s'arreta devant une grande porte au-dessus de laquelle +etaient placees, en triangle, trois statues: celle de la Vierge, +celle de Notre-Seigneur Jesus, et celle de saint Jean-Baptiste. La +statue de la Vierge marquait le point le plus eleve du triangle. + +Le voyageur mysterieux etait arrive au but de son voyage, c'est-a- +dire a la chartreuse de Seillon. + +La chartreuse de Seillon, la vingt-deuxieme de l'ordre, avait ete +fondee en 1178. +En 1672, un batiment moderne avait ete substitue au vieux +monastere; c'est de cette derniere construction que l'on voit +encore aujourd'hui les vestiges. + +Ces vestiges sont, a l'exterieur, la facade que, nous avons dite, +facade ornee de trois statues, et devant laquelle nous avons vu +s'arreter le cavalier mysterieux; a l'interieur, une petite +chapelle ayant son entree a droite sous la grande porte. + +Un paysan, sa femme, deux enfants l'habitent a cette heure, et, de +l'ancien monastere, ils ont fait une ferme. + +En 1791, les chartreux avaient ete expulses de leur couvent; en +1792, la chartreuse et ses dependances avaient ete mises en vente +comme propriete ecclesiastique. + +Les dependances etaient d'abord le parc, attenant aux batiments, +et ensuite la belle foret qui porte encore aujourd'hui le nom de +Seillon. + +Mais, a Bourg, ville royaliste et surtout religieuse, personne ne +risqua de compromettre son ame, en achetant un bien qui avait +appartenu a de dignes moines que chacun venerait. Il en resultait +que le couvent, le parc et la foret etaient devenus, sous le titre +de _biens de l'Etat_, la propriete de la Republique, c'est-a-dire +n'appartenaient a personne -- ou, du moins, restaient delaisses -- +car la Republique, depuis sept ans, avait eu bien autre chose a +penser que de faire recrepir des murs, entretenir un verger, et +mettre en coupe reglee une foret. + +Depuis sept ans donc, la chartreuse etait completement abandonnee, +et quand, par hasard, un regard curieux penetrait par le trou de +la serrure, il voyait l'herbe poussant dans les cours comme les +ronces dans le verger, comme les broussailles dans la foret, +laquelle, percee a cette epoque d'une route et de deux ou trois +sentiers seulement, etait partout ailleurs, en apparence du moins, +devenue impraticable. + +Une espece de pavillon, nomme la Correrie, dependant de la +chartreuse et distant du monastere d'un demi-quart de lieue, +verdissait de son cote dans la foret, laquelle, profitant de la +liberte qui lui etait laissee de pousser a sa fantaisie, l'avait +enveloppe de tout cote d'une ceinture de feuillages, et avait fini +par le derober a la vue. + +Au reste, les bruits les plus etranges couraient sur ces deux +batiments: on les disait hantes par des hotes invisibles le jour, +effrayants la nuit; des bucherons ou des paysans attardes, qui +parfois allaient encore exercer dans la foret de la Republique les +droits d'usage dont la ville de Bourg jouissait du temps des +chartreux, pretendaient avoir vu, a travers les fentes des volets +fermes, courir des flammes dans les corridors et dans les +escaliers, et avoir distinctement entendu des bruits de chaines +trainant sur les dalles des cloitres et les paves des cours. Les +esprits forts niaient la chose; mais, en opposition avec les +incredules, deux sortes de gens l'affirmaient et donnaient, selon +leurs opinions et leurs croyances, a ces bruits effrayants et a +ces lueurs nocturnes, deux causes differentes: les patriotes +pretendaient que c'etaient les ames des pauvres moines que la +tyrannie des cloitres avait ensevelis vivants dans les _in-pace_, +qui revenaient en appelant la vengeance du ciel sur leurs +persecuteurs, et qui trainaient apres leur mort les fers dont ils +avaient ete charges pendant leur vie; les royalistes disaient que +c'etait le diable en personne qui, trouvant un couvent vide et +n'ayant plus a craindre le goupillon des dignes religieux, venait +tranquillement prendre ses ebats la ou autrefois il n'eut pas ose +hasarder le bout de sa griffe; mais il y avait un fait qui +laissait toute chose en suspens: c'est que pas un de ceux qui +niaient ou qui affirmaient -- soit qu'il eut pris parti pour les +ames des moines martyrs ou pour le sabbat tenu par Belzebuth -- +n'avait eu le courage de se hasarder dans les tenebres et de +venir, aux heures solennelles de la nuit, s'assurer de la verite, +afin de pouvoir dire le lendemain si la chartreuse etait solitaire +ou hantee, et, si elle etait hantee, quelle espece d'hotes y +revenaient. + +Mais sans doute tous ces bruits, fondes on non, n'avaient aucune +influence sur le cavalier mysterieux; car, ainsi que nous l'avons +dit, quoique neuf heures sonnassent a Bourg, et que, par +consequent, il fit nuit close, il arreta son cheval a la porte du +monastere abandonne, et, sans mettre pied a terre, tirant un +pistolet de ses fontes, il frappa du pommeau contre la porte trois +coups espaces a la maniere des francs-macons. + +Puis il ecouta. + +Un instant il avait doute qu'il y eut reunion a la chartreuse, +car, si fixement qu'il eut regarde, si attentivement qu'il eut +prete l'oreille; il n'avait vu aucune lumiere, n'avait entendu +aucun bruit. + +Cependant, il lui sembla qu'un pas circonspect s'approchait +interieurement de la porte. + +Il frappa une seconde fois avec la meme arme et de la meme facon. + +-- Qui frappe? demanda une voix. + +-- Celui qui vient de la part d'Elisee, repondit le voyageur. + +-- Quel est le roi auquel les fils d'Isaac doivent obeir? + +-- Jehu. + +-- Quelle est la maison qu'ils doivent exterminer? + +-- Celle d'Achab. + +-- Etes-vous prophete ou disciple? + +-- Je suis prophete. + +-- Alors, soyez le bienvenu dans la maison du Seigneur, dit la +voix. + +Aussitot les barres de fer qui assuraient la massive cloture +basculerent sur elles-memes, les verrous grincerent dans les +tenons, un des battants de la porte s'ouvrit silencieusement, et +le cheval et le cavalier s'enfoncerent sous la sombre voute qui se +referma derriere eux. + +Celui qui avait ouvert cette porte, si lente a s'ouvrir, si +prompte a se refermer, etait vetu de la longue robe blanche des +chartreux, dont le capuchon, retombant sur son visage, voilait +entierement ses traits. + + +VII -- LA CHARTREUSE DE SEILLON + +Sans doute, de meme que le premier affilie rencontre sur la route +de Sue par celui qui venait de se donner le titre de prophete, le +moine qui avait ouvert la porte n'occupait qu'un rang secondaire +dans la confrerie car, saisissant la bride du cheval, il le +maintint tandis que le cavalier mettait pied a terre, rendant +ainsi au jeune homme le meme service que lui eut rendu un +palefrenier. + +Morgan descendit, detacha la valise, tira les pistolets de leurs +fontes, les passa a sa ceinture, pres de ceux qui y etaient deja, +et, s'adressant au moine d'un ton de commandement + +-- Je croyais, dit-il, trouver les freres reunis en conseil. + +-- Ils sont reunis, en effet, repondit le moine. + +-- Ou cela? + +-- Dans la Correrie; on a vu, depuis quelques jours, roder autour +de la chartreuse des figures suspectes, et des ordres superieurs +ont ordonne les plus grandes precautions. + +Le jeune homme haussa les epaules en signe qu'il regardait ces +precautions comme inutiles, et, toujours du meme ton de +commandement: + +-- Faites mener ce cheval a l'ecurie et conduisez-moi au conseil, +dit-il. + +Le moine appela un autre frere aux mains duquel il jeta la bride +du cheval, prit une torche qu'il alluma a une lampe brulant dans +la petite chapelle que l'on peut, aujourd'hui encore, voir a +droite sous la grande porte, et marcha devant le nouvel arrive. + +Il traversa le cloitre, fit quelques pas dans le jardin, ouvrit +une porte conduisant a une espece de citerne, fit entrer Morgan, +referma aussi soigneusement la porte de la citerne qu'il avait +referme celle de la rue, poussa du pied une pierre qui semblait se +trouver la par hasard, demasqua un anneau et souleva une dalle +fermant l'entree d'un souterrain dans lequel on descendait par +plusieurs marches. + +Ces marches conduisaient a un couloir arrondi en voute et pouvant +donner passage a deux hommes s'avancant de front. + +Nos deux personnages marcherent ainsi pendant cinq a six minutes, +apres lesquelles ils se trouverent en face d'une grille. Le moine +tira une clef de dessous sa robe et l'ouvrit. Puis, quand tous +deux eurent franchi la grille et que la grille se fut refermee: + +-- Sous quel nom vous annoncerai-je? demanda le moine. + +-- Sous le nom de frere Morgan. + +-- Attendez ici; dans cinq minutes je serai de retour. + +Le jeune homme fit de la tete un signe qui annoncait qu'il etait +familiarise avec toutes ces defiances et toutes ces precautions. +Puis il s'assit sur une tombe -- on etait dans les caveaux +mortuaires du couvent --, et il attendit. + +En effet, cinq minutes ne s'etaient point ecoulees, que le moine +reparut. + +-- Suivez-moi, dit-il: les freres sont heureux de votre presence; +ils craignaient qu'il ne vous fut arrive malheur. + +Quelques secondes plus tard, frere Morgan etait introduit dans la +salle du conseil. + +Douze moines l'attendaient, le capuchon rabattu sur les yeux; +mais, des que la porte se fut refermee derriere lui et que le +frere servant eut disparu, en meme temps que Morgan lui-meme otait +son masque, tous les capuchons se rabattirent et chaque moine +laissa voir son visage. + +Jamais communaute n'avait brille par une semblable reunion de +beaux et joyeux jeunes gens. + +Deux ou trois seulement, parmi ces etranges moines, avaient +atteint l'age de quarante ans. + +Toutes les mains se tendirent vers Morgan; deux ou trois accolades +furent donnees au nouvel arrivant. + +-- Ah! par ma foi, dit l'un de ceux qui l'avaient embrasse le plus +tendrement, tu nous tires une fameuse epine hors du pied: nous te +croyions mort ou tout au moins prisonnier. + +-- Mort, je te le passe, Amiet; mais prisonnier, non, citoyen, +comme on dit encore quelquefois -- et comme on ne dira bientot +plus, j'espere -- il faut meme dire que les choses se sont passees +de part et d'autre avec une amenite touchante: des qu'il nous ont +apercus, le conducteur a crie au postillon d'arreter; je crois +meme qu'il a ajoute: "Je sais ce que c'est". -- Alors, lui ai-je +dit, si vous savez ce que c'est, mon cher ami, les explications ne +seront pas longues. -- L'argent du gouvernement? a-t-il demande. - +- Justement, ai-je repondu. Puis, comme il se faisait un grand +remue-menage dans la voiture: "Attendez, mon ami, ai-je ajoute; +avant tout, descendez, et dites a ces messieurs, et surtout a ces +dames, que nous sommes des gens comme il faut, qu'on ne les +touchera pas -- ces dames, bien entendu -- et que l'on ne +regardera que celles qui passeront la tete par la portiere." Une +s'est hasardee, ma foi! il est vrai qu'elle etait charmante... Je +lui ai envoye un baiser; elle a pousse un petit cri et s'est +refugiee dans la voiture, ni plus ni moins que Galatee; mais comme +il n'y avait pas de saules, je ne l'y ai pas poursuivie. Pendant +ce temps, le conducteur fouillait dans sa caisse en toute hate, et +il se hatait si bien, qu'avec l'argent du gouvernement, il m'a +remis, dans sa precipitation, deux cents louis appartenant a un +pauvre marchand de vin de Bordeaux. + +-- Ah! diable! fit celui des freres auquel le narrateur avait +donne le nom d'Amiet, qui probablement, comme celui de Morgan, +n'etait qu'un nom de guerre, voila qui est facheux! Tu sais que le +Directoire, qui est plein d'imagination, organise des compagnies +de chauffeurs qui operent en notre nom, et qui ont pour but de +faire croire que nous en voulons aux pieds et aux bourses des +particuliers, c'est-a-dire que nous sommes de simples voleurs. + +-- Attendez donc, reprit Morgan, voila justement ce qui m'a +retarde; j'avais entendu dire quelque chose de pareil a Lyon, de +sorte que j'etais deja a moitie chemin de Valence quand je me suis +apercu de l'erreur par l'etiquette. Ce n'etait pas bien difficile, +il y avait sur le sac, comme si le bonhomme eut prevu le cas: +_Jean Picot, marchand de vin a Fronsac, pres Bordeaux._ + +-- Et tu lui as renvoye son argent? + +-- J'ai mieux fait, je le lui ai reporte. + +-- A Fronsac? + +-- Oh! non, mais a Avignon. Je me suis doute qu'un homme si +soigneux devait s'etre arrete a la premiere ville un peu +importante pour prendre des informations sur ses deux cents louis. +Je ne me trompais pas: je m'informe a l'hotel si l'on connait le +citoyen Jean Picot; on me repond que non seulement on le connait, +mais qu'il dine a table d'hote. J'entre. Vous devinez de quoi l'on +parlait: de l'arrestation de la diligence. Jugez de l'effet de +l'apparition! le dieu antique descendant dans la machine ne +faisait pas un denouement plus inattendu. Je demande lequel de +tous les convives s'appelle Jean Picot; celui qui porte ce nom +distingue et harmonieux se montre. Je depose devant lui les deux +cents louis en lui faisant mes excuses, au nom de la societe, de +l'inquietude que lui ont causee les compagnons de Jehu. J'echange +un signe d'amitie avec Barjols, un salut de politesse avec l'abbe +de Rians, qui etaient la; je tire ma reverence a la compagnie et +je sors. C'est peu de chose; mais cela m'a pris une quinzaine +d'heures: de la le retard. J'ai pense que mieux valait etre en +retard et ne pas laisser sur nos traces une fausse opinion de +nous. Ai-je bien fait, mes maitres? + +La societe eclata en bravos. + +-- Seulement, dit un des assistants, je trouve assez imprudent, a +vous, d'avoir tenu a remettre l'argent vous-meme au citoyen Jean +Picot. + +-- Mon cher colonel, repondit le jeune homme, il y a un proverbe +d'origine italienne qui dit: "Qui veut va, qui ne veut pas +envoie." Je voulais, j'ai ete. + +-- Et voila un gaillard qui, pour vous remercier, si vous avez un +jour la mauvaise chance de tomber entre les mains du Directoire, +se haterait de vous reconnaitre; reconnaissance qui aurait pour +resultat de vous faire couper le cou. + +-- Oh! Je l'en defie bien de me reconnaitre. +-- Qui l'en empecherait? + +-- Ah ca! mais vous croyez donc que je fais mes equipees a visage +decouvert? En verite, mon cher colonel, vous me prenez pour un +autre. Quitter mon masque, c'est bon entre amis; mais avec les +etrangers, allons donc. Ne sommes-nous pas en plein carnaval? Je +ne vois pas pourquoi je ne me deguiserais pas en Abellino ou en +Karl Moor, quand MM. Gohier, Sieyes, Roger Ducos, Moulin et Barras +se deguisent en rois de France. + +-- Et vous etes entre masque dans la ville? + +-- Dans la ville, dans l'hotel, dans la salle de la table d'hote. +Il est vrai que, si le visage etait couvert, la ceinture etait +decouverte, et, comme vous voyez, elle etait bien garnie. + +Le jeune homme fit un mouvement qui ecarta son manteau, et montra +sa ceinture, a laquelle etaient passes quatre pistolets et +suspendu un court couteau de chasse. + +Puis, avec cette gaiete qui semblait un des caracteres dominants +de cette insoucieuse organisation: + +-- Je devais avoir l'air feroce, n'est-ce pas? Ils m'auront pris +pour feu Mandrin descendant des montagnes de la Savoie. A propos, +voila les soixante mille francs de Son Altesse le Directoire. + +Et le jeune homme poussa dedaigneusement du pied la valise qu'il +avait deposee a terre et dont les entrailles froissees rendirent +ce son metallique qui indique la presence de l'or. + +Puis il alla se confondre dans le groupe de ses amis, dont il +avait ete separe par cette distance qui se fait naturellement +entre le narrateur et ses auditeurs. +Un des mines se baissa et ramassa la valise. + +-- Meprisez l'or tant que vous voudrez, mon cher Morgan, puisque +cela ne vous empeche pas de le recueillir; mais je sais de braves +gens qui attendent les soixante mille francs que vous crossez +dedaigneusement du pied, avec autant d'impatience et d'anxiete que +la caravane egaree au desert attend la goutte d'eau qui +l'empechera de mourir de soif. + +-- Nos amis de la Vendee, n'est-ce pas? repondit Morgan; grand +bien leur fasse! Les egoistes, ils se battent, eux. Ces messieurs +ont choisi les roses et nous laissent les epines. Ah ca! mais ils +ne recoivent donc rien de l'Angleterre? + +-- Si fait, dit gaiement un des moines; a Quiberon, ils ont recu +des boulets et de la mitraille. + +-- Je ne dis pas des Anglais, reprit Morgan, je dis de +l'Angleterre. + +-- Pas un sou. + +-- Il me semble, cependant, dit un des assistants, qui paraissait +posseder une tete un peu plus reflechie que celles de ses +compagnons, il me semble que nos princes pourraient bien envoyer +un peu d'or a ceux qui versent leur sang pour la cause de la +monarchie! Ne craignent-ils pas que la Vendee finisse par se +lasser, un jour ou l'autre, d'un devouement qui, jusqu'au- +jourd'hui, ne lui a pas encore valu, que je sache, meme un +remerciement? + +-- La Vendee, cher ami, reprit Morgan, est une terre genereuse et +qui ne se lassera pas, soyez tranquille; d'ailleurs, quel serait +le merite de la fidelite, si elle n'avait point affaire a +l'ingratitude? Du moment ou le devouement rencontre la +reconnaissance, ce n'est plus du devouement: c'est un echange, +puisqu'il est recompense. Soyons fideles toujours, soyons devoues +tant que nous pourrons, messieurs, et prions le ciel qu'il fasse +ingrats ceux auxquels nous nous devouons, et nous aurons, croyez- +moi, la belle part dans l'histoire de nos guerres civiles. + +A peine Morgan achevait-il de formuler cet axiome chevaleresque et +exprimait-il un souhait qui avait toute chance d'etre accompli, +que trois coups maconniques retentirent a la meme porte par +laquelle il avait ete introduit lui-meme. + +-- Messieurs, dit celui des moines qui paraissait remplir le role +de president, vite les capuchons et les masques; nous ne savons +pas qui nous arrive. + + +VIII -- A QUOI SERVAIT L'ARGENT DU DIRECTOIRE + +Chacun s'empressa d'obeir, les moines rabattant les capuchons de +leurs longues robes sur leurs visages, Morgan remettant son +masque. + +-- Entrez! dit le superieur. + +La porte s'ouvrit et l'on vit reparaitre le frere servant. + +-- Un emissaire du general Georges Cadoudal demande a etre +introduit, dit-il. + +-- A-t-il repondu aux trois mots d'ordres? + +-- Parfaitement. + +-- Qu'il soit introduit. + +Le frere servant rentra dans le souterrain, et, deux secondes +apres, reparut, conduisant un homme qu'a son costume il etait +facile de reconnaitre pour un paysan, et a sa tete carree, coiffee +de grands cheveux roux, pour un Breton. + +Il s'avanca jusqu'au milieu du cercle sans paraitre intimide le +moins du monde, fixant tour a tour ses yeux sur chacun des moines +et attendant que l'une de ces douze statues de granit rompit le +silence. + +Ce fut le president qui lui adressa la parole: + +-- De la part de qui viens-tu? lui demanda-t-il. + +-- Celui qui m'a envoye, repondit le paysan, m'a commande, si l'on +me faisait une question, de dire que je venais de la part de Jehu. + +-- Es-tu porteur d'un message verbal ou ecrit? + +-- Je dois repondre aux questions qui me seront faites par vous et +echanger un chiffon de papier contre de l'argent. + +-- C'est bien; commencons par les questions: ou en sont nos freres +de Vendee? + +-- Ils avaient depose les armes et n'attendaient qu'un mot de vous +pour les reprendre. + +-- Et pourquoi avaient-ils depose les armes? + +-- Ils en avaient recu l'ordre de S. M. Louis XVIII. + +-- On a parle d'une proclamation ecrite de la main meme du roi. + +-- En voici la copie. + +Le paysan presenta le papier au personnage qui l'interrogeait. + +Celui-ci l'ouvrit et lut: + +"La guerre n'est absolument propre qu'a rendre la royaute odieuse +et menacante. Les monarques qui rentrent par son secours sanglant +ne peuvent jamais etre aimes: il faut donc abandonner les moyens +sanglants et se confier a l'empire de l'opinion, qui revient +d'elle-meme aux principes sauveurs. Dieu et le roi seront bientot +le cri de ralliement des Francais; il faut reunir en un formidable +faisceau les elements epars du royalisme, abandonner la Vendee +militante a son malheureux sort, et marcher dans une voie plus +pacifique et moins incoherente. Les royalistes de l'Ouest ont fait +leur temps, et l'on doit s'appuyer enfin sur ceux de Paris, qui +ont tout prepare pour une restauration prochaine..." + +Le president releva la tete, et, cherchant Morgan d'un oeil dont +son capuchon ne pouvait voiler entierement l'eclair: + +-- Eh bien, frere, lui dit-il, j'espere que voila ton souhait de +tout a l'heure accompli, et les royalistes de la Vendee et du Midi +auront tout le merite du devouement. + +Puis, abaissant son regard sur la proclamation, dont restaient +quelques lignes a lire, il continua: + +"Les Juifs avaient crucifie leur roi, depuis ce temps ils errent +par tout le monde: les Francais ont guillotine le leur, ils seront +disperses par toute la terre. + +"Datee de Blankenbourg, le 25 aout 1799, jour de notre fete, de +notre regne le sixieme. + +"Signe: Louis_._" + +Les jeunes gens se regarderent. + +-- Q_uos vultperdere Jupiter dementat_! dit Morgan. + +-- Oui, dit le president; mais, quand ceux que Jupiter veut perdre +representent un principe, il faut les soutenir, non seulement +contre Jupiter, mais contre eux-memes. Ajax, au milieu de la +foudre et des eclairs, se cramponnait a un rocher, et, dressant au +ciel son poing ferme, disait: "j'echapperai malgre les dieux..." + +Puis, se retournant du cote de l'envoye de Cadoudal: + +-- Et a cette proclamation qu'a repondu celui qui t'envoie? + +-- A peu pres ce que vous venez de repondre vous-meme. Il m'a dit +de venir voir et de m'informer de vous si vous etiez decides a +tenir malgre tout, malgre le roi lui-meme. + +-- Pardieu! dit Morgan. + +-- Nous sommes decides, dit le president. + +-- En ce cas, dit le paysan, tout va bien. Voici les noms reels +des nouveaux chefs et leurs noms de guerre; le general vous +recommande de ne vous servir le plus possible dans vos +correspondances que des noms de guerre: c'est le soin qu'il prend +lorsque, de son cote, il parle de vous. + +-- Vous avez la liste? demanda le president. + +-- Non; je pouvais etre arrete, et la liste eut ete prise. +Ecrivez, je vais vous dicter. + +Le president s'assit a sa table, prit une plume et ecrivit sous la +dictee du paysan vendeen les noms suivants: + +"Georges Cadoudal, _Jehu ou la Tete-ronde; _Joseph Cadoudal, +_Judas Macchabee; _Lahaye Saint-Hilaire, _David; _Burban Malabry, +_Brave-la-Mort; _Poulpiquez, Royal-_Carnage; _Bonfils, _Brise- +Barriere; _Dampherne, _Piquevers; _Duchayla, la _Couronne; +_Duparc, _le Terrible; _la Roche, _Mithridate; _Puisage, _Jean le +Blond."_ + +-- Voila les successeurs des Charrette, des Stofflet, des +Cathelineau, des Bonchamp, des d'Elbee, des la Rochejacquelein et +des Lescure! dit une voix. + +Le Breton se retourna vers celui qui venait de parler: + +-- S'ils se font tuer comme leurs predecesseurs, dit-il, que leur +demanderez-vous? + +-- Allons, bien repondu, dit Morgan; de sorte...? + +-- De sorte que, des que notre general aura votre reponse, reprit +le paysan, il reprendra les armes. + +-- Et si notre reponse eut ete negative...? demanda une voix. + +-- Tant pis pour vous! repondit le paysan; dans tous les cas, +l'insurrection etait fixee au 20 octobre. + +-- Eh bien, dit le president, le general aura, grace a nous, de +quoi payer son premier mois de solde. Ou est votre recu? + +-- Le voici, dit le paysan tirant de sa poche un papier sur lequel +etaient ecrits ces mots: + +"Recu de nos freres du Midi et de l'Est, pour etre employee au +bien de la cause, la somme de: +"GEORGES CADOUDAL, + +"General en chef de l'armee royaliste de Bretagne." + +La somme, comme on voit, etait restee en blanc. + +-- Savez-vous ecrire? demanda le president. + +-- Assez pour remplir les trois ou quatre mots qui manquent. + +-- Eh bien, ecrivez: "Cent mille francs." + +Le Breton ecrivit; puis, tendant le papier au president: + +-- Voici le recu, dit-il; ou est l'argent? + +-- Baissez-vous, et ramassez le sac qui est a vos pieds; il +contient soixante mille francs. + +Puis, s'adressant a un des moines: + +-- Montbar, ou sont les quarante autres mille? demanda-t-il. + +Le moine interpelle alla ouvrir une armoire et en tira un sac un +peu moins volumineux que celui qu'avait rapporte Morgan, mais qui, +cependant, contenait la somme assez ronde de quarante mille +francs. + +-- Voici la somme complete, dit le moine. + +-- Maintenant, mon ami, dit le president, mangez et reposez-vous; +demain, vous partirez. +-- On m'attend la-bas, dit le Vendeen; je mangerai et je dormirai +sur mon cheval. Adieu, messieurs, le ciel vous garde! + +Et il s'avanca, pour sortir, vers la porte par laquelle il etait +entre. + +-- Attendez! dit Morgan. + +Le messager de Georges s'arreta. + +-- Nouvelle pour nouvelle, fit Morgan; dites au general Cadoudal +que le general Bonaparte a quitte l'armee d'Egypte, est debarque +avant-hier a Frejus et sera dans trois jours a Paris. Ma nouvelle +vaut bien les votres; qu'en dites-vous? + +-- Impossible! s'ecrierent tous les moines d'une voix. + +-- Rien n'est pourtant plus vrai, messieurs; je tiens la chose de +notre ami le Pretre, qui l'a vu relayer une heure avant moi a Lyon +et qui l'a reconnu. + +-- Que vient-il faire en France? demanderent deux ou trois voix. + +-- Ma foi, dit Morgan, nous le saurons bien un jour ou l'autre; il +est probable qu'il ne revient pas a Paris pour y garder +l'incognito. + +-- Ne perdez pas un instant pour annoncer cette nouvelle a nos +freres de l'Ouest, dit le president au paysan vendeen: tout a +l'heure je vous retenais; maintenant, c'est moi qui vous dis: +"Allez!" + +Le paysan salua et sortit; le president attendit que la porte fut +refermee: + +-- Messieurs, dit-il, la nouvelle que vient de nous annoncer frere +Morgan est tellement grave, que je proposerai une mesure speciale. + +-- Laquelle? demanderent d'une seule voix les compagnons de Jehu. + +-- C'est que l'un de nous, designe par le sort, parte pour Paris, +et, avec le chiffre convenu, nous tienne au courant de tout ce qui +se passera. + +-- Adopte, repondirent-ils. + +-- En ce cas, reprit le president, ecrivons nos treize noms, +chacun le sien, sur un morceau de papier; mettons-les dans un +chapeau, et celui dont le nom sortira partira a l'instant meme. + +Les jeunes gens, d'un mouvement unanime, s'approcherent de la +table, ecrivirent leurs noms sur des carres de papier qu'ils +roulerent, et les mirent dans un chapeau. + +Le plus jeune fut appele pour etre le prete-nom du hasard. + +Il tira un des petits rouleaux de papier et le presenta au +president, qui le deplia. + +-- Morgan, dit le president. + +-- Mes instructions, demanda le jeune homme. + +-- Rappelez-vous, repondit le president, avec une solennite a +laquelle les voutes de ce cloitre pretaient une supreme grandeur, +que vous vous appelez le baron de Sainte-Hermine, que votre pere a +ete guillotine sur la place de la Revolution et votre frere tue a +l'armee de Conde. Noblesse oblige! voila vos instructions. + +-- Et pour le reste, demanda le jeune homme. + +-- Pour le reste? dit le president, nous nous en rapportons a +votre royalisme et a votre loyaute. + +-- Alors, mes amis, permettez-moi de prendre conge de vous a +l'instant meme; je voudrais etre sur la route de Paris avant le +jour, et j'ai une visite indispensable a faire avant mon depart. + +-- Va! dit le president en ouvrant ses bras a Morgan; je +t'embrasse au nom de tous les freres. A un autre je dirais: "sois +brave, perseverant, actif!" a toi je dirai: "Sois prudent!" + +Le jeune homme recut l'accolade fraternelle, salua d'un sourire +ses autres amis, echangea une poignee de main avec deux ou trois +d'entre eux, s'enveloppa de son manteau, enfonca son chapeau sur +sa tete et sortit. + + +IX -- ROMEO ET JULIETTE + +Dans la prevoyance d'un prochain depart, le cheval de Morgan, +apres avoir ete lave, bouchonne, seche, avait recu double ration +d'avoine et avait ete de nouveau selle et bride. + +Le jeune homme n'eut donc qu'a le demander et a sauter dessus. + +A peine fut-il en selle que la porte s'ouvrit comme par +enchantement; le cheval s'elanca dehors hennissant et rapide, +ayant oublie sa premiere course et pret a en devorer une seconde. + +A la porte de la chartreuse, Morgan demeura un instant indecis, +pour savoir s'il tournerait a droite ou a gauche; enfin, il tourna +a droite, suivit un instant le sentier qui conduit de Bourg a +Seillon, se jeta une seconde fois a droite, mais a travers plaine, +s'enfonca dans un angle de foret qu'il rencontra sur son chemin, +reparut bientot de l'autre cote du bois, gagna la grande route de +Pont-d'Ain, la suivit pendant l'espace d'une demi-lieue a peu +pres, et ne s'arreta qu'a un groupe de maisons que l'on appelle +aujourd'hui la Maison-des-Gardes. + +Une de ces maisons portait pour enseigne un bouquet de houx, qui +indiquait une de ces haltes campagnardes ou les pietons se +desalterent et reprennent des forces en se reposant un instant, +avant de continuer le long et fatigant voyage de la vie. + +Ainsi qu'il avait fait a la porte de la chartreuse, Morgan +s'arreta, tira un pistolet de sa fonte et se servit de sa crosse +comme d'un marteau; seulement, comme, selon toute probabilite, les +braves gens qui habitaient l'humble auberge ne conspiraient pas, +la reponse a l'appel du voyageur se fit plus longtemps attendre +qu'a la chartreuse. +Enfin, on entendit le pas du garcon d'ecurie, alourdi par ses +sabots; la porte cria, et le bonhomme qui venait de l'ouvrir, +voyant un cavalier tenant un pistolet a la main, s'appreta +instinctivement a la refermer. + +-- C'est moi, Pataut, dit le jeune homme; n'aie pas peur. + +-- Ah! de fait, dit le paysan, c'est vous, monsieur Charles. Ah! +je n'ai pas peur non plus; mais vous savez, comme disait M. le +cure, du temps qu'il y avait un bon Dieu, les precautions, c'est +la mere de la surete. + +-- Oui, Pataut, oui, dit le jeune homme en mettant pied a terre et +en glissant une piece d'argent dans la main du garcon d'ecurie; +mais, sois tranquille, le bon Dieu reviendra, et, par contrecoup, +M. le cure aussi. + +-- Oh! quant a ca, fit le bonhomme, on voit bien qu'il n'y a plus +personne la-haut, a la facon dont tout marche. Est-ce que ca +durera longtemps encore comme ca, monsieur Charles? + +-- Pataut, je te promets de faire de mon mieux pour que tu ne +t'impatientes pas trop, parole d'honneur! je ne suis pas moins +presse que toi. Aussi te prierai-je de ne pas te coucher, mon bon +Pataut. + +-- Ah! vous savez bien, monsieur, que, quand vous venez, c'est +assez mon habitude de ne pas me coucher; et, quant au cheval... Ah +ca! vous en changez donc tous les jours, de cheval? L'avant- +derniere fois, c'etait un alezan; la derniere fois, c'etait un +pommele, et, aujourd'hui, c'est un noir. + +-- Oui, je suis capricieux de ma nature. Quant au cheval, comme tu +disais, mon cher Pataut, il n'a besoin de rien, et tu ne t'en +occuperas que pour le debrider. Laisse lui la selle sur le dos... +Attends: remets donc ce pistolet dans les fontes, et puis garde- +moi encore ces deux-la. + +Et le jeune homme detacha ceux qui etaient passes a sa ceinture et +les donna au garcon d'ecurie. + +-- Bon! fit celui-ci en riant, plus que ca d'aboyeurs! + +-- Tu sais, Pataut, on dit que les routes ne sont pas sures. + +-- Ah! je crois bien qu'elles ne sont pas sures! nous nageons en +plein brigandage, monsieur Charles. Est-ce qu'on n'a pas arrete et +depouille, pas plus tard que la semaine derniere, la diligence de +Geneve a Bourg? + +-- Bah! fit Morgan; et qui accuse-t-on de ce vol? + +-- Oh! c'est une farce; imaginez-vous qu'ils disent que c'est les +compagnons de Jesus. Je n'en ai pas cru un mot, vous pensez bien; +qu'est-ce que c'est que les compagnons de Jesus, sinon les douze +apotres? + +-- En effet, dit Morgan avec son eternel et joyeux sourire, je +n'en vois pas d'autres. + +-- Bon! continua Pataut, accuser les douze apotres de devaliser +les diligences, il ne manquerait plus que cela! Oh! je vous le +dis, monsieur Charles, nous vivons dans un temps ou l'on ne +respecte plus rien. + +Et, tout en secouant la tete en misanthrope degoute, sinon de la +vie, du moins des hommes, Pataut conduisit le cheval a l'ecurie. + +Quant a Morgan, il regarda pendant quelques secondes Pataut +s'enfoncer dans les profondeurs de la cour et dans les tenebres +des ecuries; puis, tournant la haie qui ceignait le jardin, il +descendit vers un grand massif d'arbres dont les hautes cimes se +dressaient et se decoupaient dans la nuit avec la majeste des +choses immobiles, tout en ombrageant une charmante petite campagne +qui portait, dans les environs, le titre pompeux de chateau des +Noires-Fontaines. + +Comme Morgan atteignait le mur du chateau, l'heure sonna au +clocher du village de Montagnac. Le jeune homme preta l'oreille au +timbre qui passait en vibrant dans l'atmosphere calme et +silencieuse d'une nuit d'automne, et compta jusqu'a onze coups. + +Bien des choses, comme on le voit, s'etaient passees en deux +heures. + +Morgan fit encore quelques pas, examina le mur, paraissant +chercher un endroit connu, puis, cet endroit trouve, introduisit +la pointe de sa botte dans la jointure de deux pierres, s'elanca +comme un homme qui monte a cheval, saisit le chaperon du mur de la +main gauche, d'un seul elan se trouva a califourchon sur le mur, +et, rapide comme l'eclair, se laissa retomber de l'autre cote. + +Tout cela s'etait fait avec tant de rapidite, d'adresse et de +legerete, que, si quelqu'un eut passe par hasard en ce moment-la, +il eut pu croire qu'il etait le jouet d'une vision. + +Comme il avait fait d'un cote du mur, Morgan s'arreta et ecouta de +l'autre, tandis que son oeil sondait, autant que la chose etait +possible, dans les tenebres obscurcies par le feuillage des +trembles et des peupliers, les profondeurs du petit buis. + +Tout etait solitaire et silencieux. Morgan se hasarda de continuer +son chemin. +Nous disons se hasarda, parce qu'il y avait, depuis qu'il s'etait +approche du chateau des Noires-Fontaines, dans toutes les allures +du jeune homme, une timidite et une hesitation si peu habituelles +a son caractere, qu'il etait evident que, cette fois, s'il avait +des craintes, ces craintes n'etaient pas pour lui seul. + +Il gagna la lisiere du bois en prenant les memes precautions. + +Arrive sur une pelouse, a l'extremite de laquelle s'elevait le +petit chateau, il s'arreta et interrogea la facade de la maison. + +Une seule fenetre etait eclairee, des douze fenetres qui, sur +trois etages, percaient cette facade. + +Elle etait au premier etage, a l'angle de la maison. + +Un petit balcon tout couvert de vignes vierges qui grimpaient le +long de la muraille, s'enroulaient autour des rinceaux de fer et +retombaient en festons, s'avancait au-dessous de cette fenetre et +surplombait le jardin. + +Aux deux cotes de la fenetre, places sur le balcon meme, des +arbres a larges feuilles s'elancaient de leurs caisses et +formaient au-dessus de la corniche un berceau de verdure. + +Une jalousie, montant et descendant a l'aide de cordes, faisait +une separation entre le balcon et la fenetre, separation qui +disparaissait a volonte. + +C'etait a travers les interstices de la jalousie que Morgan avait +vu la lumiere. + +Le premier mouvement du jeune homme, fut de traverser la pelouse +en droite ligne; mais, cette fois encore, les craintes dont nous +avons parle le retinrent. + +Une allee de tilleuls longeait la muraille et conduisait a la +maison. + +Il fit un detour et s'engagea sous la voute obscure et feuillue. + +Puis, arrive a l'extremite de l'allee, il traversa, rapide comme +un daim effarouche, l'espace libre, et se trouva au pied de la +muraille, dans l'ombre epaisse projetee par la maison. + +Il fit quelques pas a reculons, les yeux fixes sur la fenetre, +mais de maniere a ne pas sortir de l'ombre. + +Puis, arrive au point calcule par lui, il frappa trois fois dans +ses mains. + +A cet appel, une ombre s'elanca du fond de l'appartement, et vint, +gracieuse, flexible, presque transparente, se coller a la fenetre. + +Morgan renouvela le signal. + +Aussitot la fenetre s'ouvrit, la jalousie se leva, et une +ravissante jeune fille, en peignoir de nuit avec sa chevelure +blonde ruisselant sur ses epaules, parut dans l'encadrement de +verdure. + +Le jeune homme tendit les bras a celle dont les bras etaient +tendus vers lui, et deux noms, ou plutot deux cris sortis du +coeur, se croiserent, allant au-devant l'un de l'autre. + +-- Charles! + +-- Amelie! + +Puis le jeune homme bondit contre la muraille, s'accrocha aux +tiges des vigies, aux asperites de la pierre, aux saillies des +corniches, et en une seconde se trouva sur le balcon. + +Ce que les deux beaux jeunes gens se dirent alors ne fut qu'un +murmure d'amour perdu dans un interminable baiser. + +Mais, par un doux effort, le jeune homme entraina d'un bras la +jeune fille dans la chambre, tandis que l'autre lachait les +cordons de la jalousie, qui retombait bruyante derriere eux. + +Derriere la jalousie la fenetre se referma. + +Puis la lumiere s'eteignit, et toute la facade du chateau des +Noires-Fontaines se trouva dans l'obscurite. + +Cette obscurite durait depuis un quart d'heure a peu pres, +lorsqu'on entendit le roulement d'une voiture sur le chemin qui +conduisait de la grande route de Pont-d'Ain a l'entree du chateau. + +Puis le bruit cessa; il etait evident que la voiture venait de +s'arreter devant la grille. + + +X -- LA FAMILLE DE ROLAND + +Cette voiture qui s'arretait a la porte etait celle qui ramenait a +sa famille Roland, accompagne de sir John. + +On etait si loin de l'attendre, que, nous l'avons dit, toutes les +lumieres de la maison etaient eteintes, toutes les fenetres dans +l'obscurite, meme celle d'Amelie. + +Le postillon, depuis cinq cents pas, faisait bien claquer son +fouet a outrance; mais le bruit etait insuffisant pour reveiller +des provinciaux dans leur premier sommeil. + +La voiture une fois arretee, Roland ouvrit la portiere, sauta a +terre sans toucher le marchepied, et se pendit a la sonnette. + +Cela dura cinq minutes pendant lesquelles, apres chaque sonnerie, +Roland se retournait vers la voiture en disant: + +-- Ne vous impatientez pas, sir John. + +Enfin, une fenetre s'ouvrit et une voix enfantine, mais ferme, +cria: + +-- Qui sonne donc ainsi? + +-- Ah! c'est toi, petit Edouard, dit Roland; ouvre vite! + +L'enfant se rejeta en arriere avec un cri joyeux et disparut. + +Mais, en meme temps, on entendit sa voix qui criait dans les +corridors: +-- Mere! reveille-toi, c'est Roland!... Soeur! reveille-toi, c'est +le grand frere. + +Puis, avec sa chemise seulement et ses petites pantoufles, il se +precipita par les degres en criant: + +-- Ne t'impatiente pas, Roland, me voila! me voila! + +Un instant apres, on entendit la clef qui grincait dans la +serrure, les verrous qui glissaient dans les tenons; puis une +forme blanche apparut sur le perron et vola, plutot qu'elle ne +courut, vers la grille, qui, au bout d'un instant, grinca a son +tour sur ses gonds et s'ouvrit. + +L'enfant sauta au cou de Roland et y resta pendu. + +-- Ah! frere! ah! frere! criait-il en embrassant le jeune homme et +en riant et pleurant tout a la fois; ah! grand frere Roland, que +mere va etre contente! et Amelie donc! Tout le monde se porte +bien, c'est moi le plus malade... ah! excepte Michel, tu sais, le +jardinier, qui s'est donne une entorse. Pourquoi donc n'es-tu pas +en militaire?... Ah! que tu es laid en bourgeois! Tu viens +d'Egypte; m'as-tu rapporte des pistolets montes en argent et un +beau sabre recourbe? Non! ah bien, tu n'es pas gentil et je ne +veux plus t'embrasser; mais non, non, va, n'aie pas peur, je +t'aime toujours! + +Et l'enfant couvrait le grand frere de baisers, comme il +l'ecrasait de questions. + +L'Anglais, reste dans la voiture, regardait, la tete inclinee a la +portiere, et souriait. + +Au milieu de ces tendresses fraternelles, une voix de femme +eclata. +Une voix de mere! + +-- Ou est-il, mon Roland, mon fils bien-aime? demandait madame de +Montrevel d'une voix empreinte d'une emotion joyeuse si violente, +qu'elle allait presque jusqu'a la douleur; ou est-il? Est-ce bien +vrai qu'il soit revenu? est-ce bien vrai qu'il ne soit pas +prisonnier, qu'il ne soit pas mort? est-ce bien vrai qu'il vive? + +L'enfant, a cette voix, glissa comme un serpent dans les bras de +son frere, tomba debout sur le gazon, et, comme enleve par un +ressort, bondit vers sa mere. + +-- Par ici, mere, par ici! dit-il en entrainant sa mere a moitie +vetue vers Roland. + +A la vue de sa mere, Roland n'y put tenir; il sentit se fondre +cette espece de glacon qui semblait petrifie dans sa poitrine; son +coeur battit comme celui d'un autre. + +-- Ah! s'ecria-t-il, j'etais veritablement ingrat envers Dieu +quand la vie me garde encore de semblables joies. + +Et il se jeta tout sanglotant au cou de madame de Montrevel sans +se souvenir de sir John, qui, lui aussi, sentait se fondre son +flegme anglican, et qui essuyait silencieusement les larmes qui +coulaient sur ses joues et qui venaient mouiller son sourire. + +L'enfant, la mere et Roland formaient un groupe adorable de +tendresse et d'emotion. + +Tout a coup, le petit Edouard, comme une feuille que le vent +emporte, se detacha du groupe en criant: + +-- Et soeur Amelie, ou est-elle donc? + +Puis il s'elanca vers la maison, en repetant: + +-- Soeur Amelie, reveille-toi! leve-toi accours! + +Et l'on entendit les coups de pied et les coups de poing de +l'enfant qui retentissaient contre une porte. + +Il se fit un grand silence. + +Puis presque aussitot on entendit le petit Edouard qui criait: + +-- Au secours, mere! au secours, frere Roland! soeur Amelie se +trouve mal. + +Madame de Montrevel et son fils s'elancerent dans la maison; sir +John, qui, en touriste consomme qu'il etait, avait dans une +trousse des lancettes et dans sa poche un flacon de sels, +descendit de voiture, et, obeissant a un premier mouvement, +s'avanca jusqu'au perron. + +La, il s'arreta, reflechissant qu'il n'etait point presente, +formalite toute puissante pour un Anglais. + +Mais, d'ailleurs, en ce moment, celle au-devant de laquelle il +allait venait au-devant de lui. + +Au bruit que son frere faisait a sa porte, Amelie avait enfin paru +sur le palier; mais sans doute la commotion qui l'avait frappee en +apprenant le retour de Roland etait trop forte, et, apres avoir +descendu quelques degres d'un pas presque automatique et en +faisant un violent effort sur elle-meme, elle avait pousse un +soupir; et, comme une fleur qui plie, comme une branche qui +s'affaisse, comme une echarpe qui flotte, elle etait tombee ou +plutot s'etait couchee sur l'escalier. + +C'etait alors que l'enfant avait crie. + +Mais, au cri de l'enfant, Amelie avait retrouve, sinon la force, +du moins la volonte; elle s'etait redressee et en balbutiant: +"Tais-toi, Edouard! tais-toi au nom du ciel! me voila!" Elle +s'etait cramponnee d'une main a la rampe, et, appuyee de l'autre +sur l'enfant, elle avait continue de descendre les degres. + +A la derniere marche, elle avait rencontre sa mere et son frere; +alors d'un mouvement violent, presque desespere, elle avait jete +ses deux bras au cou de Roland, en criant: + +-- Mon frere! mon frere! + +Puis Roland avait senti que la jeune fille pesait plus lourdement +a son epaule, et en disant: "Elle se trouve mal, de l'air! de +l'air!" il l'avait entrainee vers le perron. + +C'etait ce nouveau groupe, si different du premier, que sir John +avait sous les yeux. + +Au contact de l'air, Amelie respira et redressa la tete. + +En ce moment, la lune, dans toute sa splendeur, se debarrassait +d'un nuage qui la voilait, et eclairait le visage d'Amelie, aussi +pale qu'elle. + +Sir John poussa un cri d'admiration. + +Il n'avait jamais vu statue de marbre si parfaite que ce marbre +vivant qu'il avait sous les yeux. +Il faut dire qu'Amelie etait merveilleusement belle, vue ainsi. + +Vetue d'un long peignoir de batiste, qui dessinait les formes d'un +corps moule sur celui de la Polymnie antique, sa tete pale, +legerement inclinee sur l'epaule de son frere, ses longs cheveux +d'un blond d'or tombant sur des epaules de neige, son bras jete au +cou de sa mere, et qui laissait pendre sur le chale rouge dont +madame de Montrevel etait enveloppee une main d'albatre rose, +telle etait la soeur de Roland apparaissant aux regards de sir +John. + +Au cri d'admiration que poussa l'Anglais, Roland se souvint que +celui-ci etait la, et madame de Montrevel s'apercut de sa +presence. + +Quant a l'enfant, etonne de voir cet etranger chez sa mere, il +descendit rapidement le perron, et, restant seul sur la troisieme +marche, non pas qu'il craignit d'aller plus loin, mais pour rester +a la hauteur de celui qu'il interpellait: + +-- Qui etes-vous, monsieur? demanda-t-il a sir John, et que +faites-vous ici? + +-- Mon petit Edouard, dit sir John, je suis un ami de votre frere, +et je viens vous apporter les pistolets montes en argent et le +damas qu'il vous a promis. + +-- Ou sont-ils? demanda l'enfant. + +-- Ah! dit sir John, ils sont en Angleterre, et il faut le temps +de les faire venir; mais voila votre grand frere qui repondra de +moi et qui vous dira que je suis un homme de parole. + +-- Oui, Edouard, oui, dit Roland; si milord te les promet, tu les +auras. + +Puis, s'adressant a madame de Montrevel et a sa soeur: + +-- Excusez-moi, ma mere; excuse-moi, Amelie, dit-il, ou plutot +excusez-vous vous-memes comme vous pourrez pres de milord: vous +venez de faire de moi un abominable ingrat. + +Puis, allant a sir John et lui prenant la main: + +-- Ma mere, continua Roland, milord a trouve moyen, le premier +jour qu'il m'a vu, la premiere fois qu'il m'a rencontre, de me +rendre un eminent service; je sais que vous n'oubliez pas ces +choses-la: j'espere donc que vous voudrez bien vous souvenir que +sir John est un de vos meilleurs amis, et il va vous en donner une +preuve en repetant avec moi qu'il consent a s'ennuyer quinze jours +ou trois semaines avec nous. + +-- Madame, dit sir John, permettez-moi, au contraire, de ne point +repeter les paroles de mon ami Roland; ce ne serait point quinze +jours, ce ne serait point trois semaines que je voudrais passer au +milieu de votre famille, ce serait une vie toute entiere.. + +Madame de Montrevel descendit le perron, et tendit a sir John une +main que celui-ci baisa avec une galanterie toute francaise. + +-- Milord, dit-elle, cette maison est la votre; le jour ou vous y +etes entre a ete un jour de joie, le jour ou vous la quitterez +sera un jour de regret et de tristesse. + +Sir John se tourna vers Amelie, qui, confuse de paraitre ainsi +defaite devant un etranger, ramenait autour de son cou les plis de +son peignoir: + +-- Je vous parle en mon nom et au nom de ma fille, trop emue +encore du retour inattendu de son frere pour vous accueillir elle- +meme comme elle le fera dans un instant, continua madame de +Montrevel en venant au secours d'Amelie. + +-- Ma soeur, dit Roland, permettra a mon ami sir John de lui +baiser la main, et il acceptera, j'en suis sur, cette facon de lui +souhaiter la bienvenue. + +Amelie balbutia quelques mots, souleva lentement le bras, et +tendit sa main a sir John avec un sourire presque douloureux. + +L'Anglais prit la main d'Amelie; mais, sentant que cette main +etait glacee et frissonnante, au lieu de la porter a ses levres: + +-- Roland, dit-il, votre soeur est serieusement indisposee; ne +nous occupons ce soir que de sa sante; je suis un peu medecin, et, +si elle veut bien convertir la faveur qu'elle daignait m'accorder +en celle que je lui tate le pouls, je lui en aurai une egale +reconnaissance. + +Mais, comme si elle craignait que l'on ne devinat la cause de son +mal, Amelie retira vivement sa main en disant: + +-- Mais, non, milord se trompe: la joie ne rend pas malade, et la +joie seule de revoir mon frere a cause cette indisposition d'un +instant qui a deja disparu. + +Puis, se retournant vers madame de Montrevel: + +-- Ma mere, dit-elle avec un accent rapide, presque fievreux, nous +oublions que ces messieurs arrivent d'un long voyage; que, depuis +Lyon ils n'ont probablement rien pris; et que, si Roland a +toujours ce bon appetit que nous lui connaissions, il ne m'en +voudra pas de vous laisser faire, a lui et a milord, les honneurs +de la maison, en songeant que je m'occupe des details peu +poetiques, mais tres apprecies par lui du menage. + +Et laissant, en effet, sa mere faire les honneurs de la maison, +Amelie rentra pour reveiller les femmes de chambre et le +domestique, laissant dans l'esprit de sir John cette espece de +souvenir feerique que laisserait, dans celui d'un touriste +descendant les bords du Rhin, l'apparition de la Lorely debout sur +son rocher, sa lyre a la main et laissant flotter au vent de la +nuit l'or fluide de ses cheveux! + +Pendant ce temps, Morgan remontait a cheval, reprenant au grand +galop le chemin de la chartreuse, s'arretant devant la porte, +tirant un carnet de sa poche, et ecrivant sur une feuille de ce +carnet quelques lignes au crayon, qu'il roulait et faisait passer +d'un cote a l'autre de la serrure, sans prendre le temps de +descendre de son cheval. + +Puis, piquant des deux et se courbant sur la criniere du noble +animal, il disparaissait dans la foret, rapide et mysterieux comme +Faust se rendant a la montagne du sabbat. + +Les trois lignes qu'il avait ecrites etaient celles-ci: + +"Louis de Montrevel, aide de camp du general Bonaparte, est arrive +cette nuit au chateau des Noires-Fontaines. + +"Garde a vous, compagnons de Jehu!" + +Mais, tout en prevenant ses amis de se garder de Louis de +Montrevel, Morgan avait trace une croix au-dessus de son nom, ce +qui voulait dire que, quelque chose qu'il arrivat, le jeune +officier devait leur etre sacre. + +Chaque compagnon de Jehu pouvait sauvegarder un ami sans avoir +besoin de rendre compte des motifs qui le faisaient agir ainsi. + +Morgan usait de son privilege: il sauvegardait le frere d'amitie. + + +XI -- LE CHATEAU DES NOIRES--FONTAINES + +Le chateau des Noires-Fontaines, ou nous venons de conduire deux +des principaux personnages de cette histoire, etait situe dans une +des plus charmantes situations de la vallee, ou s'eleve la ville +de Bourg. + +Son parc, de cinq ou six arpents, plante d'arbres centenaires, +etait ferme de trois cotes par des murailles de gres, ouvertes sur +le devant de toute la largeur d'une belle grille de fer travaillee +au marteau, et faconnee du temps et a la maniere de Louis XV, et +du quatrieme cote par la petite riviere de la Royssouse, charmant +ruisseau qui prend sa source a Journaud, c'est-a-dire au bas des +premieres rampes jurassiques, et qui, coulant du midi au nord d'un +cours presque insensible, va se jeter dans la Saone au pont de +Fleurville, en face de Pont-de-Vaux, patrie de Joubert, lequel, un +mois avant l'epoque ou nous sommes arrives, venait d'etre tue a la +fatale bataille de Novi. + +Au-dela de la Reyssouse et sur ses rives s'etendaient, a droite et +a gauche du chateau des Noires-Fontaines, les villages de +Montagnat et de Saint-Just, domines par celui de Ceyzeriat. + +Derriere ce dernier bourg se dessinent les gracieuses silhouettes +des collines du Jura, au-dessus de la crete desquelles on +distingue la cime bleuatre des montagnes du Bugey, qui semblent se +hausser pour regarder curieusement par-dessus l'epaule de leurs +soeurs cadettes ce qui se passe dans la vallee de l'Ain. + +Ce fut en face de ce ravissant paysage que se reveilla sir John. + +Pour la premiere fois de sa vie peut-etre, le morose et taciturne +Anglais souriait a la nature; il lui semblait etre dans une de ces +belles vallees de la Thessalie, celebrees par Virgile, ou pres de +ces douces rives du Lignon, chantees par d'Urfe, dont la maison +natale, quoi qu'en disent les biographes, tombait en ruine a trois +quarts de lieue du chateau des Noires-Fontaines. + +Il fut tire de sa contemplation par trois coups legerement frappes +a sa porte: c'etait son hote, Roland, qui venait s'informer de +quelle facon il avait passe la nuit. + +Il le trouva radieux comme le soleil qui se jouait sur les +feuilles deja jaunies des marronniers et des tilleuls. + +-- Oh! oh! sir John, dit-il, permettez-moi de vous feliciter; je +m'attendais a voir un homme triste comme ces pauvres chartreux aux +longues robes blanches qui m'effrayaient tant dans ma jeunesse, +quoique, a vrai dire, je n'aie jamais ete facile a la peur; et, +pas du tout, je vous trouve, au milieu de notre triste mois +d'octobre, souriant comme une matinee de mai. + +-- Mon cher Roland, repondit sir John, je suis presque orphelin; +j'ai perdu ma mere le jour de ma naissance, mon pere a douze ans. +A l'age ou l'on met les enfants au college, j'etais maitre d'une +fortune de plus d'un million de rente; mais j'etais seul en ce +monde, sans personne que j'aimasse, sans personne qui m'aimat; les +douces joies de la famille me sont donc completement inconnues. De +douze a dix-huit ans, j'ai etudie a l'universite de Cambridge; mon +caractere taciturne, un peu hautain peut-etre, m'isolait au milieu +de mes jeunes compagnons. A dix-huit ans, je voyageai. Voyageur +arme qui parcourez le monde a l'ombre de votre drapeau, c'est-a- +dire a l'ombre de la patrie; qui avez tous les jours les emotions +de la lutte et les orgueils de la gloire, vous ne vous doutez +point quelle chose lamentable c'est que de traverser les villes, +les provinces, les Etats, les royaumes, pour visiter tout +simplement une eglise ici, un chateau la; de quitter le lit a +quatre heures du matin a la voix du guide impitoyable, pour voir +le soleil se lever du haut du Righi ou de l'Etna; de passer, comme +un fantome deja mort, au milieu de ces ombres vivantes que l'on +appelle les hommes; de ne savoir ou s'arreter; de n'avoir pas une +terre ou prendre racine, pas un bras ou s'appuyer, pas un coeur ou +verser son coeur! Eh bien, hier au soir, mon cher Roland, tout a +coup, en un instant, en une seconde, ce vide de ma vie a ete +comble; j'ai vecu en vous; les joies que je cherche, je vous les +ai vu eprouver; cette famille que j'ignore, je l'ai vue s'epanouir +florissante autour de vous; en regardant votre mere, je me suis +dit: ma mere etait ainsi, j'en suis certain. En regardant votre +soeur, je me suis dit: si j'avais eu une soeur, je ne l'aurais pas +voulue autrement. En embrassant votre frere, je me suis dit que je +pourrais, a la rigueur, avoir un enfant de cet age-la, et laisser +ainsi quelque chose apres moi dans ce monde; tandis qu'avec le +caractere dont je me connais, je mourrai comme j'ai vecu, triste, +maussade aux autres et importun a moi-meme. Ah! vous etes heureux, +Roland! vous avez la famille, vous avez la gloire, vous avez la +jeunesse, vous avez -- ce qui ne gate rien meme chez un homme -- +vous avez la beaute. Aucune joie ne vous manque, aucun bonheur ne +vous fait defaut; je vous le repete, Roland, vous etes un homme +heureux, bien heureux. + +-- Bon! dit Roland, et vous oubliez mon anevrisme, milord. + +Sir John regarda le jeune homme d'un air d'incredulite. En effet, +Roland paraissait jouir d'une sante formidable. + +-- Votre anevrisme contre mon million de rente, Roland, dit avec +un sentiment de profonde tristesse lord Tanlay, pourvu qu'avec +votre anevrisme vous me donniez cette mere qui pleure de joie en +vous revoyant, cette soeur qui se trouve mal de bonheur a votre +retour, cet enfant qui se pend a votre cou comme un jeune et beau +fruit a un arbre jeune et beau; pourvu qu'avec tout cela encore +vous me donniez ce chateau aux frais ombrages, cette riviere aux +rives gazonneuses et fleuries, ces lointains bleuatres, ou +blanchissent, comme des troupes de cygnes, de jolis villages avec +leurs clochers bourdonnants; votre anevrisme, Roland, la mort dans +trois ans, dans deux ans, dans un an, dans six mois; mais six mois +de votre vie si pleine, si agitee, si douce, si accidentee, si +glorieuse! et je me regarderai comme un homme heureux. + +Roland eclata de rire, de ce rire nerveux qui lui etait +particulier. + +-- Ah! dit-il, que voila bien le touriste, le voyageur +superficiel, le juif errant de la civilisation, qui, ne s'arretant +nulle part, ne peut rien apprecier, rien approfondir, juge chaque +chose par la sensation qu'elle lui apporte, et dit, sans ouvrir la +porte de ces cabanes ou sont renfermes ces fous qu'on appelle des +hommes: derriere cette muraille on est heureux! Eh bien, mon cher, +vous voyez bien cette charmante riviere, n'est-ce pas? ces beaux +gazons fleuris, ces jolis villages: c'est l'image de la paix, de +l'innocence, de la fraternite; c'est le siecle de Saturne, c'est +l'age d'or; c'est l'Eden; c'est le paradis. Eh bien, tout cela est +peuple de gens qui s'egorgent les uns les autres; les jungles de +Calcutta, les roseaux du Bengale ne sont pas peuples de tigres +plus feroces et de pantheres plus cruelles que ces jolis villages, +que ces frais gazons, que les bords de cette charmante riviere. +Apres avoir fait des fetes funeraires au bon, au grand, a +l'immortel Marat, qu'on a fini, Dieu merci! par jeter a la voirie +comme une charogne qu'il etait, et meme qu'il avait toujours ete; +apres avoir fait des fetes funeraires dans lesquelles chacun +apportait une urne ou il versait toutes les larmes de son corps, +voila que nos bons Bressans, nos doux Bressans, nos engraisseurs +de poulardes, se sont avises que les republicains etaient tous des +assassins, et qu'ils les ont assassines par charretees, pour les +corriger de ce vilain defaut qu'a l'homme sauvage ou civilise de +tuer son semblable. Vous doutez? Oh! mon cher, sur la route de +Lons-le-Saulnier, si vous etes curieux, on vous montrera la place +ou, voila six mois a peine, il s'est organise une tuerie qui +ferait lever le coeur aux plus feroces sabreurs de nos champs de +bataille. Imaginez-vous une charrette chargee de prisonniers que +l'on conduisait a Lons-le-Saulnier, une charrette a ridelles, une +de ces immenses charrettes sur lesquelles on conduit les veaux a +la boucherie; dans cette charrette, une trentaine d'hommes dont +tout le crime etait une folle exaltation de pensees et de paroles +menacantes; tout cela lie, garrotte, la tete pendante et bosselee +par les cahots, la poitrine haletante de soif, de desespoir et de +terreur; des malheureux qui n'ont pas meme, comme au temps de +Neron et de Commode, la lutte du cirque, la discussion a main +armee avec la mort; que le massacre surprend impuissants et +immobiles; qu'on egorge dans leurs liens et qu'on frappe non +seulement pendant leur vie, mais jusqu'au fond de la mort; sur le +corps desquels -- quand, dans ces corps, le coeur a cesse de +battre -- sur le corps desquels l'assommoir retentit sourd et mat, +pliant les chairs, broyant les os, et des femmes regardant ce +massacre, paisibles et joyeuses, soulevant au-dessus de leurs +tetes leurs enfants battant des mains; des vieillards qui +n'auraient plus du penser qu'a faire une mort chretienne, et qui +contribuaient, par leurs cris et leurs excitations, a faire a ces +malheureux une mort desesperee, et, au milieu de ces vieillards, +un petit septuagenaire, bien coquet, bien poudre, chiquenaudant +son jabot de dentelle pour le moindre grain de poussiere, prenant +son tabac d'Espagne dans une tabatiere d'or avec un chiffre en +diamants, mangeant ses pastilles a l'ambre dans une bonbonniere de +Sevres qui lui a ete donnee par madame du Barry, bonbonniere ornee +du portrait de la donatrice, ce septuagenaire -- voyez le tableau, +mon cher! -- pietinant avec ses escarpins sur ces corps qui ne +laissaient plus qu'un matelas de chair humaine, et fatigant son +bras, appauvri par l'age, a frapper avec un jonc a pomme de +vermeil ceux de ces cadavres qui ne lui paraissaient pas +suffisamment morts, convenablement passes au pilon... Pouah! mon +cher, j'ai vu Montebello, j'ai vu Arcole, j'ai vu Rivoli, j'ai vu +les Pyramides; je croyais ne pouvoir rien voir de plus terrible. +Eh bien, le simple recit de ma mere, hier, quand vous avez ete +rentre dans votre chambre, m'a fait dresser les cheveux? Ma foi! +voila qui explique les spasmes de ma pauvre soeur aussi clairement +que mon anevrisme explique les miens. + +Sir John regardait et ecoutait Roland avec cet etonnement curieux +que lui causaient toujours les sorties misanthropiques de son +jeune ami. En effet, Roland semblait embusque au coin de la +conversation pour tomber sur le genre humain a la moindre occasion +qui s'en presenterait. Il s'apercut du sentiment qu'il venait de +faire penetrer dans l'esprit de sir John et changea completement +de ton, substituant la raillerie amere a l'emportement +philanthropique. + +-- Il est vrai, dit-il, qu'apres cet excellent aristocrate qui +achevait ce que les massacreurs avaient commence, et qui +retrempait dans le sang ses talons rouges deteints, les gens qui +font ces sortes d'executions sont des gens de bas etage, des +bourgeois et des manants, comme disaient nos aieux en parlant de +ceux qui les nourrissaient; les nobles s'y prennent plus +elegamment. Vous avez vu, au reste, ce qui s'est passe a Avignon: +on vous le raconterait, n'est-ce pas? que vous ne le croiriez pas. +Ces messieurs les detrousseurs de diligences se piquent d'une +delicatesse infinie; ils ont deux faces sans compter leur masque: +ce sont tantot des Cartouches et des Mandrins, tantot des Amadis +et des Galaors. On raconte des histoires fabuleuses de ces heros +de grand chemin. Ma mere me disait hier qu'il y avait un nomme +Laurent -- vous comprenez bien, mon cher, que Laurent est un nom +de guerre qui sert a cacher le nom veritable, comme le masque +cache le visage -- il y avait un nomme Laurent qui reunissait +toutes les qualites d'un heros de roman, tous les +accomplissements, comme vous dites, vous autres Anglais, qui, sous +le pretexte que vous avez ete Normands autrefois, vous permettez +de temps en temps d'enrichir notre langue d'une expression +pittoresque, d'un mot dont la gueuse demandait l'aumone a nos +savants, qui se gardaient bien de la lui faire. Le susdit Laurent +etait donc beau jusqu'a l'idealite; il faisait partie d'une bande +de soixante et douze compagnons de Jehu que l'on vient de juger a +Yssengeaux: soixante-dix furent acquittes; lui et un de ses +compagnons furent seuls condamnes a mort; on renvoya les innocents +seance tenante, et l'on garda Laurent et son compagnon pour la +guillotine. Mais bast! maitre Laurent avait une trop jolie tete +pour que cette tete tombat sous l'ignoble couteau d'un executeur: +les juges qui l'avaient juge, les curieux qui s'attendaient a le +voir executer, avaient oublie cette recommandation corporelle de +la beaute, comme dit Montaigne. Il y avait une femme chez le +geolier d'Yssengeaux, sa fille, sa soeur, sa niece; l'histoire -- +car c'est une histoire que je vous raconte et non un roman -- +l'histoire n'est pas fixee la-dessus; tant il y a que la femme, +quelle qu'elle fut, devint amoureuse du beau condamne; si bien +que, deux heures avant l'execution, au moment ou maitre Laurent +croyait voir entrer l'executeur, et dormait ou faisait semblant de +dormir, comme il se pratique toujours en pareil cas, il vit entrer +l'ange sauveur. + +"Vous dire comment les mesures etaient prises, je n'en sais rien: +les deux amants ne sont point entres dans les details, et pour +cause; mais la verite est -- et je vous rappelle toujours, sir +John, que c'est la verite et non une fable -- la verite est que +Laurent se trouva libre avec le regret de ne pouvoir sauver son +camarade, qui etait dans un autre cachot. Gensonne, en pareille +circonstance, refusa de fuir et voulut mourir avec ses compagnons +les Girondins; mais Gensonne n'avait pas la tete d'Antinoues sur le +corps d'Apollon: plus la tete est belle, vous comprenez, plus on y +tient. Laurent accepta donc l'offre qui lui etait faite et +s'enfuit; un cheval l'attendait au prochain village; la jeune +fille, qui eut pu retarder ou embarrasser sa fuite, devait l'y +rejoindre au point du jour. Le jour parut, mais n'amena point +l'ange sauveur; il parait que notre chevalier tenait plus a sa +maitresse qu'a son compagnon: il avait fui sans son compagnon, il +ne voulut pas fuir sans sa maitresse. Il etait six heures du +matin, l'heure juste de l'execution; l'impatience, le gagnait. Il +avait, depuis quatre heures, tourne trois fois la fete de son +cheval vers la ville et chaque fois s'en etait approche davantage. +Une idee, a cette troisieme fois, lui passa par l'esprit: c'est +que sa maitresse est prise et va payer pour lui; il etait venu +jusqu'aux premieres maisons, il pique son cheval, rentre dans la +ville, traverse a visage decouvert et au milieu de gens qui le +nomment par son nom, tout etonnes de le voir libre et a cheval, +quand ils s'attendaient a le voir garrotte et en charrette, +traverse la place de l'execution, ou le bourreau vient d'apprendre +qu'un de ses patients a disparu, apercoit sa liberatrice qui +fendait a grand-peine la foule, non pas pour voir l'execution, +elle, mais pour aller le rejoindre. A sa vue, il enleve son +cheval, bondit vers elle, renverse trois ou quatre badauds en les +heurtant du poitrail de son Bayard, parvient jusqu'a elle, la +jette sur l'arcon de sa selle, pousse un cri de joie et disparait +en brandissant son chapeau, comme M. de Conde a la bataille de +Lens; et le peuple d'applaudir et les femmes de trouver l'action +heroique et de devenir amoureuses du heros. + +Roland s'arreta et, voyant que sir John gardait le silence, il +l'interrogea du regard. + +-- Allez toujours, repondit l'Anglais, je vous ecoute, et, comme +je suis sur que vous ne me dites tout cela que pour arriver a un +point qui vous reste a dire, j'attends. + +-- Eh bien, reprit en riant Roland, vous avez raison, tres cher, +et vous me connaissez, ma parole, comme si nous etions amis de +college. Eh bien, savez-vous l'idee qui m'a, toute la nuit, trotte +dans l'esprit? C'est de voir de pres ce que c'est que ces +messieurs de Jehu. + +-- Ah! oui, je comprends, vous n'avez pas pu vous faire tuer par +M. de Barjols, vous allez essayer de vous faire tuer par +M. Morgan. + +-- Ou un autre, mon cher sir John, repondit tranquillement le +jeune officier; car je vous declare que je n'ai rien +particulierement contre M. Morgan, au contraire, quoique ma +premiere pensee, quand il est entre dans la salle et a fait son +petit _speech_ -- n'est-ce pas un _speech _que vous appelez cela? + +Sir John fit de la tete un signe affirmatif. + +-- Bien que ma premiere pensee, reprit Roland, ait ete de lui +sauter au cou et de l'etrangler d'une main, tandis que, de +l'autre, je lui eusse arrache son masque. + +-- Maintenant que je vous connais, mon cher Roland, je me demande, +en effet, comment vous n'avez pas mis un si beau projet a +execution. + +-- Ce n'est pas ma faute, je vous le jure! j'etais parti, mon +compagnon m'a retenu. + +-- Il y a donc des gens qui vous retiennent? + +-- Pas beaucoup, mais celui-la. + +-- De sorte que vous en etes aux regrets? + +-- Non pas, en verite; ce brave detrousseur de diligences a fait +sa petite affaire avec une cranerie qui m'a plu: j'aime +instinctivement les gens braves; si je n'avais pas tue +M. de Barjols, j'aurais voulu etre son ami. Il est vrai que je ne +pouvais savoir combien il etait brave qu'en le tuant. Mais parlons +d'autre chose. C'est un de mes mauvais souvenirs que ce duel. +Pourquoi etais-je donc monte? A coup sur, ce n'etait point pour +vous parler des compagnons de Jehu, ni des exploits de +M. Laurent... Ah! c'etait pour m'entendre avec vous sur ce que +vous comptez faire ici. Je me mettrai en quatre pour vous amuser, +mon cher hote, mais j'ai deux chances contre moi: mon pays, qui +n'est guere amusant; votre nation, qui n'est guere amusable. + +-- Je vous ai deja dit, Roland, repliqua lord Tanlay en tendant la +main au jeune homme, que je tenais le chateau de Noires-Fontaines +pour un paradis. + +-- D'accord; mais, pourtant, dans la crainte que vous ne trouviez +bientot votre paradis monotone, je ferai de mon mieux pour vous +distraire. Aimez-vous l'archeologie, Westminster, Cantorbery? nous +avons l'eglise de Brou, une merveille, de la dentelle sculptee par +maitre Colomban; il y a une legende la-dessus, je vous la dirai un +soir que vous aurez le sommeil difficile. Vous y verrez les +tombeaux de Marguerite de Bourbon, de Philippe le Beau et de +Marguerite d'Autriche; nous vous poserons le grand probleme de sa +devise: "Fortune, infortune, fortune" que j'ai la pretention +d'avoir resolu par cette version latinisee: "F_ortuna, infortuna, +forti una_"_ _Aimez-vous la peche, mon cher hote? vous avez la +Reyssouse au bout de votre pied; a l'extremite de votre main une +collection de lignes et d'hamecons appartenant a Edouard, une +collection de filets appartenant a Michel. Quant aux poissons, +vous savez que c'est la derniere chose dont on s'occupe. Aimez- +vous la chasse? nous avons la foret de Seillon a cent pas de nous; +pas la chasse a courre, par exemple, il faut y renoncer, mais la +chasse a tir. Il parait que les bois de mes anciens +croquemitaines, les chartreux, foisonnent de sangliers, de +chevreuils, de lievres et de renards. Personne n'y chasse par la +raison que c'est au gouvernement, et que le gouvernement, dans ce +moment-ci, c'est personne. En ma qualite d'aide de camp du general +Bonaparte, je remplirai la lacune, et nous verrons si quelqu'un +ose trouver mauvais qu'apres avoir chasse les Autrichiens sur +l'Adige et les mameluks sur le Nil, je chasse les sangliers, les +daims, les chevreuils, les renards et les lievres sur la +Reyssouse. Un jour d'archeologie, un jour de peche et un jour de +chasse. Voila deja trois jours, vous voyez, mon cher hote, nous +n'avons plus a avoir d'inquietude que pour quinze ou seize. + +-- Mon cher Roland, dit sir John avec une profonde tristesse et +sans repondre a la verbeuse improvisation du jeune officier, ne me +direz-vous jamais quelle fievre vous brule, quel chagrin vous +mine? + +-- Ah! par exemple, fit Roland avec un eclat de rire strident et +douloureux, je n'ai jamais ete si gai que ce matin; c'est vous qui +avez le _spleen_, milord, et qui voyez tout en noir. + +-- Un jour, je serai reellement votre ami, repondit serieusement +sir John; ce jour-la, vous me ferez vos confidences; ce jour-la, +je porterai une part de vos peines. +-- Et la moitie de mon anevrisme... Avez-vous faim, milord? + +-- Pourquoi me faites-vous cette question? + +-- C'est que j'entends dans l'escalier les pas d'Edouard, qui +vient nous dire que le dejeuner est servi. + +En effet, Roland n'avait pas prononce le dernier mot, que la porte +s'ouvrait et que l'enfant disait: + +-- Grand frere Roland, mere et soeur Amelie attendent pour +dejeuner milord et toi. + +Puis, s'attachant a la main droite de l'Anglais, il lui regarda +attentivement la premiere phalange du pouce, de l'index et de +l'annulaire. + +-- Que regardez-vous, mon jeune ami? demanda sir John. + +-- Je regarde si vous avez de l'encre aux doigts. + +-- Et si j'avais de l'encre aux doigts, que voudrait dire cette +encre? + +-- Que vous auriez ecrit en Angleterre. Vous auriez demande mes +pistolets et mon sabre. + +-- Non, je n'ai pas ecrit, dit sir John; mais j'ecrirai +aujourd'hui. + +-- Tu entends, grand frere Roland? j'aurai dans quinze jours mes +pistolets et mon sabre! + +Et l'enfant, tout joyeux, presenta ses joues roses et fermes au +baiser de sir John, qui l'embrassa aussi tendrement que l'eut fait +un pere. + +Puis tous trois descendirent dans la salle a manger, ou les +attendaient Amelie et madame de Montrevel. + + +XII -- LES PLAISIRS DE LA PROVINCE + +Le meme jour, Roland mit une partie du projet arrete a execution: +il emmena sir John voir l'eglise de Brou. + +Ceux qui ont vu la charmante petite chapelle de Brou savent que +c'est une des cent merveilles de la Renaissance; ceux qui ne l'ont +pas vue l'ont entendu dire. + +Roland, qui comptait faire a sir John les honneurs de son bijou +historique, et qui ne l'avait pas vu depuis sept ou huit ans, fut +fort desappointe quand, en arrivant devant la facade, il trouva +les niches des saints vides et les figurines du portail +decapitees. + +Il demanda le sacristain; on lui rit au nez: il n'y avait plus de +sacristain. + +Il s'informa a qui il devait s'adresser pour avoir les clefs: on +lui repondit que c'etait au capitaine de la gendarmerie. + +Le capitaine de la gendarmerie n'etait pas loin; le cloitre +attenant a l'eglise avait ete converti en caserne. + +Roland monta a la chambre du capitaine, se fit reconnaitre pour +aide de camp de Bonaparte. Le capitaine, avec l'obeissance passive +d'un inferieur pour son superieur, lui remit les clefs et le +suivit par derriere. + +Sir John attendait devant le porche, admirant, malgre les +mutilations qu'ils avaient subies, les admirables details de la +facade. + +Roland ouvrit la porte et recula d'etonnement: l'eglise etait +litteralement bourree de foin, comme un canon charge jusqu'a la +gueule. + +-- Qu'est-ce que cela? demanda-t-il au capitaine de gendarmerie. + +-- Mon officier, c'est une precaution de la municipalite. + +-- Comment! une precaution de la municipalite? + +-- Oui. + +-- Dans quel but? + +-- Celui de sauvegarder l'eglise. On allait la demolir; mais le +maire a decrete qu'en expiation du culte d'erreur auquel elle +avait servi, elle serait convertie en magasin a fourrages. + +Roland eclata de rire, et, se retournant vers sir John: + +-- Mon cher lord, dit-il, l'eglise etait curieuse a voir; mais je +crois que ce que monsieur nous raconte la est non moins curieux. +Vous trouverez toujours, soit a Strasbourg, soit a Cologne, soit a +Milan, une chapelle ou un dome qui vaudront la chapelle de Brou; +mais vous ne trouverez pas toujours des administrateurs assez +betes pour vouloir demolir un chef-d'oeuvre, et un maire assez +spirituel pour en faire une eglise a fourrages. Mille +remerciements, capitaine; voila vos clefs. + +-- Comme je le disais a Avignon, la premiere fois que j'eus +l'honneur de vous voir, mon cher Roland, repliqua sir John, c'est +un peuple bien amusant que le peuple francais. + +-- Cette fois, milord, vous etes trop poli, repondit Roland: c'est +bien idiot qu'il faut dire; ecoutez: je comprends les cataclysmes +politiques qui ont bouleverse notre societe depuis mille ans; je +comprends les communes, les pastoureaux, la Jacquerie, les +maillotins, la Saint-Barthelemy, la Digue, la Fronde, les +dragonnades, la Revolution; je comprends le 14 juillet, les 5 et 6 +octobre, le 20 juin, le 10 aout, les 2 et 3 septembre, le 21 +janvier, le 31 mai, les 30 octobre et 9 thermidor; je comprends la +torche des guerres civiles avec son feu gregeois qui se rallume +dans le sang au lieu de s'eteindre; je comprends la maree des +revolutions qui monte toujours avec son flux que rien n'arrete, et +son reflux qui roule les debris des institutions que son flux a +renversees; je comprends tout cela, mais lance contre lance, epee +contre epee, hommes contre hommes, peuple contre peuple! Je +comprends la colere mortelle des vainqueurs, je comprends les +reactions sanglantes des vaincus; je comprends les volcans +politiques qui grondent dans les entrailles du globe, qui secouent +la terre, qui renversent les trones, qui culbutent les monarchies, +qui font rouler tetes et couronnes sur les echafauds... mais ce +que je ne comprends pas, c'est la mutilation du granit, la mise +hors la loi des monuments, la destruction de choses inanimees qui +n'appartiennent ni a ceux qui les detruisent, ni a l'epoque qui +les detruit; c'est la mise au pilon de cette bibliotheque +gigantesque ou l'antiquaire peut lire l'histoire archeologique +d'un pays. Oh! les vandales et les barbares! mieux que tout cela, +les idiots! qui se vengent sur des pierres des crimes de Borgia et +des debauches de Louis XV! Qu'ils connaissaient bien l'homme pour +l'animal le plus pervers, le plus destructif, le plus malfaisant +de tous, ces Pharaons, ces Menes, ces Cheops, ces Osymandias qui +faisaient batir des pyramides, non pas avec des rinceaux de +guipure et des jubes de dentelle, mais avec des blocs de granit de +cinquante pieds de long! Ils ont bien du rire au fond de leurs +sepulcres quand ils ont vu le temps y user sa faux et les pachas y +retourner leurs ongles. Batissons des pyramides, mon cher lord: ce +n'est pas difficile comme architecture, ce n'est pas beau comme +art; mais c'est solide, et cela permet a un general de dire au +bout de quatre mille ans: "Soldats, du haut de ces monuments, +quarante siecles vous contemplent!" Tenez, ma parole d'honneur, +mon cher lord, je voudrais rencontrer dans ce moment-ci un moulin +a vent pour lui chercher querelle. + +Et Roland, eclatant de son rire habituel, entraina sir John dans +la direction du chateau. + +Sir John l'arreta. + +--Oh! dit-il, n'y avait-il donc a voir dans toute la ville que +l'eglise de Brou? + +-- Autrefois, mon cher lord, repondit Roland, avant qu'elle fut +convertie en magasin a fourrages, je vous eusse offert de +descendre avec moi dans les caveaux des ducs de Savoie; nous +eussions cherche ensemble un passage souterrain qu'on dit exister, +qui a pres d'une lieue de long, et qui communique, a ce que l'on +assure, avec la grotte de Ceyzeriat -- remarquez bien que je +n'aurais pas propose une pareille partie de plaisir a un autre +qu'un Anglais -- c'etait rentrer dans les _Mysteres d'Udolphe_, de +la celebre Anne Radcliffe; mais vous voyez que c'est impossible. +Allons, il faut en faire notre deuil, venez. + +-- Et ou allons-nous? + +-- Ma foi, je n'en sais rien; il y a dix ans, je vous eusse mene +vers les etablissements ou l'on engraissait les poulardes. Les +poulardes de Bresse, vous le savez, avaient une reputation +europeenne; Bourg etait une succursale de la grande rue de +Strasbourg. Mais, pendant la Terreur, vous comprenez bien que les +engraisseurs ont ferme boutique; on etait repute aristocrate pour +avoir mange de la poularde, et vous connaissez le refrain +fraternel: _Ah! ca ira, ca ira, les aristocrates a la lanterne_!_ +_Apres la chute de Robespierre, ils ont rouvert; mais, depuis le +18 fructidor, il y a eu en France ordre de maigrir, meme pour la +volaille. N'importe, venez toujours, a defaut de poulardes, je +vous ferai voir autre chose: la place ou l'on executait ceux qui +en mangeaient, par exemple. En outre, depuis que je ne suis venu +en ville, nos rues ont change de nom; je connais toujours les +sacs, mais je ne connais plus les etiquettes. + +-- Ah ca! demanda sir John, vous n'etes donc pas republicain? + +-- Moi, pas republicain? allons donc! je me crois un excellent +republicain, au contraire, et je suis capable de me laisser bruler +le poignet comme Mucius Scevola, ou de me jeter dans un gouffre +comme Curtius, pour sauver la republique; mais j'ai le malheur +d'avoir l'esprit trop bien fait: le ridicule me prend malgre moi +aux cotes et me chatouille a me faire crever de rire. J'accepte +volontiers la constitution de 1791; mais, quand le pauvre Herault +de Sechelles ecrivait au directeur de la bibliotheque nationale de +lui envoyer les lois de Minos afin qu'il put faire une +constitution sur le modele de celle de l'ile de Crete, je trouvais +que c'etait aller chercher un modele un peu loin et que nous +pouvions nous contenter de celle de Lycurgue. Je trouve que +janvier, fevrier et mars, tout mythologiques qu'ils etaient, +valaient bien nivose, pluviose et ventose. Je ne comprends pas +pourquoi, lorsqu'on s'appelait Antoine ou Chrysostome en 1789, on +s'appelle Brutus ou Cassius en 1793. Ainsi, tenez, milord, voila +une honnete rue qui s'appelait la rue des Halles; cela n'avait +rien d'indecent, ni d'aristocrate, n'est-ce pas? Eh bien, elle +s'appelle aujourd'hui... attendez (Roland regarda l'inscription): +elle s'appelle aujourd'hui la _rue de la Revolution. _En voila une +autre qui s'appelait la rue Notre-Dame et qui s'appelle la _rue du +Temple. _Pourquoi la rue du Temple? Pour eterniser probablement le +souvenir de l'endroit ou l'infame Simon a essaye d'apprendre +l'etat de savetier a l'heritier de soixante-trois rois: je me +trompe d'un ou deux, ne me faites pas une querelle pour cela. +Enfin, voyez cette troisieme: elle s'appelait la rue Crevecoeur, +un nom illustre en Bresse, en Bourgogne et dans les Flandres; elle +s'appelle la rue _de la Federation_. La Federation est une belle +chose, mais Crevecoeur etait un beau nom. Et puis, voyez-vous, +elle conduit tout droit aujourd'hui a la place de la Guillotine; +ce qui est un tort, a mon avis. Je voudrais qu'il n'y eut point de +rues pour conduire a ces places-la. Celle-ci a un avantage: elle +est a cent pas de la prison; ce qui economisait et ce qui +economise meme encore une charrette et un cheval a _M. de Bourg. +_Remarquez que le bourreau est reste noble, lui. Au surplus, la +place est admirablement bien disposee pour les spectateurs, et mon +aieul Montrevel, dont elle porte le nom, a, dans la prevoyance +sans doute de sa destination, resolu ce grand probleme, encore a +resoudre dans les theatres: c'est qu'on voit bien de partout. Si +jamais on m'y coupe la tete, ce qui n'aurait rien d'extraordinaire +par les temps ou nous vivons, je n'aurais qu'un regret: celui +d'etre moins bien place et de voir plus mal que les autres. La, +maintenant montons cette petite rampe; nous voila sur la place +_des Lices. _Nos revolutionnaires lui ont laisse son nom, parce +que, selon toute probabilite, ils ne savent pas ce que cela veut +dire; je ne le sais guere mieux qu'eux, mais je crois me rappeler +qu'un sire d'Estavayer a defie je ne sais quel comte flamand, et +que le combat a eu lieu sur cette place. Maintenant, mon cher +lord, quant a la prison, c'est un batiment qui vous donnera une +idee des vicissitudes humaines; Gil Blas n'a pas plus souvent +change d'etat que ce monument de destination. Avant l'arrivee de +Cesar, c'etait un temple gaulois; Cesar en fit une forteresse +romaine; un architecte inconnu le transforma en un ouvrage +militaire du Moyen-Age; les sires de Baye, a l'exemple de Cesar, +le refirent forteresse. Les princes de Savoie y ont eu une +residence; c'etait la que demeurait la tante de Charles Quint +quand elle visitait son eglise de Brou, qu'elle ne devait pas +avoir la satisfaction de voir terminee. Enfin, apres le traite de +Lyon, quand la Bresse fit retour a la France, on en tira a la fois +une prison et un palais de justice. Attendez-moi la, milord, si +vous n'aimez pas le cri des grilles et le grincement des verrous. +J'ai une visite a rendre a certain cachot. + +-- Le grincement des verrous et le cri des grilles ne sont pas un +bruit fort recreatif, mais n'importe! puisque vous voulez bien +vous charger de mon education, conduisez-moi a votre cachot. + +-- Eh bien, alors, entrons vite; il me semble que je vois une +foule de gens qui ont l'air d'avoir envie de me parler. + +Et, en effet, peu a peu une espece de rumeur semblait se repandre +dans la ville; on sortait des maisons, on formait des groupes dans +la rue, et ces groupes se montraient Roland avec curiosite. + +Roland sonna a la grille situee, a cette epoque, a l'endroit ou +elle est encore aujourd'hui, mais s'ouvrant sur le preau de la +prison. + +Un guichetier vint ouvrir. + +-- Ah! ah! c'est toujours vous, pere Courtois? demanda le jeune +homme. + +Puis, se retournant vers sir John: + +-- Un beau nom de geolier, n'est-ce pas, milord? + +Le geolier regarda le jeune homme avec etonnement. + +-- Comment se fait-il, demanda-t-il a travers la grille, que vous +sachiez mon nom et que je ne sache pas le votre? + +-- Bon! je sais non seulement votre nom, mais encore votre +opinion; vous etes un vieux royaliste, pere Courtois! + +-- Monsieur, dit le geolier tout effraye, pas de mauvaises +plaisanteries, s'il vous plait, et dites ce que vous desirez. + +-- Eh bien, mon brave pere Courtois, je desirerais visiter le +cachot ou l'on a mis ma mere et ma soeur, madame et mademoiselle +de Montrevel. + +-- Ah! s'ecria le concierge, comment! c'est vous, monsieur Louis? +Ah bien, vous aviez raison de dire que je ne connaissais que vous. +Savez-vous que vous voila devenu fierement beau garcon? + +-- Vous trouvez, pere Courtois? Eh bien, je vous rends la +pareille, votre fille Charlotte est, par ma foi, une belle fille. + +-- Charlotte est la femme de chambre de ma soeur, milord. Et elle +en est bien heureuse; elle se trouve mieux qu'ici, monsieur +Roland, Est-ce vrai que vous etes aide de camp du general +Bonaparte? + +-- Helas! Courtois, j'ai cet honneur. Tu aimerais mieux que je +fusse aide de camp de M. le comte d'Artois ou de M. le duc +d'Angouleme? + +-- Mais taisez-vous donc, monsieur Louis! + +Puis, s'approchant de l'oreille du jeune homme: + +-- Dites donc, fit-il, est-ce que c'est positif? + +-- Quoi, pere Courtois? + +-- Que le general Bonaparte soit passe hier a Lyon? + +-- Il parait qu'il y a quelque chose de vrai dans cette nouvelle, +car voila deux fois que je l'entends repeter. Ah! je comprends +maintenant ces braves gens qui me regardaient avec curiosite et +qui avaient l'air de vouloir me faire des questions. Ils sont +comme vous, pere Courtois, ils desirent savoir a quoi s'en tenir +sur cette arrivee du general Bonaparte. + +-- Vous ne savez pas ce qu'on dit encore, monsieur Louis! + +-- On dit donc encore autre chose pere Courtois? + +-- Je crois bien qu'on dit encore autre chose, mais tout bas. + +-- Quoi donc? + +-- On dit qu'il vient reclamer au Directoire le trone de Sa +Majeste Louis XVIII pour le faire monter dessus, et que, si le +citoyen Gohier ne veut pas, en sa qualite de president, le lui +rendre de bonne volonte, il le lui rendra de force. + +-- Ah bah! fit le jeune officier avec un air de doute qui allait +jusqu'a la raillerie. + +Mais le pere Courtois insista par un signe de tete affirmatif. + +-- C'est possible, dit le jeune homme; mais, quant a cela, ce +n'est pas la seconde nouvelle, c'est la premiere; et maintenant +que vous me connaissez, voulez-vous m'ouvrir? + +-- Vous ouvrir! je crois bien; que diable fais-je donc? + +Et le geolier ouvrit la porte avec autant d'empressement qu'il +avait paru d'abord y mettre de repugnance. + +Le jeune homme entra; sir John le suivit. + +Le geolier referma la grille avec soin et marcha le premier; +Roland le suivit, l'Anglais suivit Roland. + +Il commencait a s'habituer au caractere fantasque de son jeune +ami. + +Le _spleen_, c'est la misanthropie moins les boutades de Timon et +l'esprit d'Alceste. + +Le geolier traversa tout le preau, separe du palais de justice par +une muraille de quinze pieds de hauteur, faisant vers son milieu +retour en arriere, de quelques pieds, sur la partie anterieure de +laquelle on avait scelle, pour donner passage aux prisonniers sans +que ceux-ci eussent besoin de tourner par la rue, une porte de +chene massif. Le geolier, disons-nous, traversa tout le preau et +gagna, dans l'angle gauche de la cour, un escalier tournant qui +conduisait a l'interieur de la prison. + +Si nous insistons sur ces details, c'est que nous aurons a revenir +un jour sur ces localites; et que, par consequent, nous desirons +qu'arrive a ce moment-la de notre recit, elles ne soient point +completement etrangeres a nos lecteurs. + +L'escalier conduisait d'abord a l'antichambre de la prison, c'est- +a-dire a la chambre du concierge du presidial; puis, de cette +chambre, par un escalier de dix marches, on descendait dans une +premiere cour, separee de celle des prisonniers par une muraille +dans le genre de celle que nous avons decrite, mais percee de +trois portes; a l'extremite de cette cour, un couloir conduisait a +la chambre du geolier, laquelle donnait de plain-pied, a l'aide +d'un second couloir, dans des cachots pittoresquement appeles +cages. + +Le geolier s'arreta a la premiere de ces cages, et, frappant a la +porte: + +-- C'est ici, dit-il; j'avais mis la madame votre Mere et +mademoiselle votre soeur, afin que, si les cheres dames avaient +besoin de moi ou de Charlotte, elles n'eussent qu'a frapper. + +-- Est-ce qu'il y a quelqu'un dans le cachot? + +-- Personne. + +-- Eh bien, faites-moi la grace de m'en ouvrir la porte; voici mon +ami, lord Tanlay, un Anglais philanthrope, qui voyage pour savoir +si l'on est mieux dans les prisons de France que dans celles +d'Angleterre. Entrez, milord, entrez. + +Et, le pere Courtois ayant ouvert la porte, Roland poussa sir John +dans un cachot formant un carre parfait de dix a douze pieds sur +toutes les faces. + +-- Oh! oh! fit sir John, l'endroit est lugubre. + +-- Vous trouvez? Eh bien, mon cher lord, voila l'endroit ou ma +mere, la plus digne femme qu'il y ait au monde, et ma soeur, vous +la connaissez, ont passe six semaines, avec la perspective de n'en +sortir que pour aller faire un tour sur la place du Bastion; +remarquez bien qu'il y a cinq ans de cela; ma soeur en avait, par +consequent, douze a peine. + +-- Mais quel crime avaient-elles donc commis? + +-- Oh! un crime enorme: dans la fete anniversaire que la ville de +Bourg a cru devoir consacrer a la mort de l'Ami du peuple, ma mere +a refuse de laisser faire a ma soeur une des vierges qui portaient +les urnes contenant les larmes de la France. Que voulez-vous! +pauvre femme, elle avait cru avoir assez fait pour la patrie en +lui offrant le sang de son fils et de son mari, qui coulait pour +l'un, en Italie, pour l'autre, en Allemagne: elle se trompait. La +patrie, a ce qu'il parait, reclamait encore les larmes de sa +fille; pour le coup, elle a trouve que c'etait trop, du moment +surtout ou ces larmes coulaient pour le citoyen Marat. Il en +resulta que, le soir meme de la fete, au milieu de l'enthousiasme +que cette fete avait excite, ma mere fut decretee d'accusation. +Par bonheur, Bourg n'etait pas a la hauteur de Paris sous le +rapport de la celerite. Un ami que nous avions au greffe fit +trainer l'affaire, et, un beau jour, on apprit tout a la fois la +chute et la mort de Robespierre. Cela interrompit beaucoup de +choses, et, entre autres, les guillotinades; notre ami du greffe +fit comprendre au tribunal que le vent qui venait de Paris etait a +la clemence; on attendit huit jours, on attendit quinze jours, et, +le seizieme, on vint dire a ma mere et a ma soeur qu'elles etaient +libres; de sorte que, mon cher, vous comprenez -- et cela fait +faire les plus hautes reflexions philosophiques -- de sorte que, +si mademoiselle Teresa Cabarrus n'etait pas venue d'Espagne en +France; que si elle n'avait pas epouse M. Fontenay, conseiller au +parlement; que si elle n'avait pas ete arretee et conduite devant +le proconsul Tallien, fils du maitre d'hotel du marquis de Bercy, +ex-clerc de procureur, ex-prote d'imprimerie, ex-commis +expeditionnaire, ex-secretaire de la commune de Paris, pour le +moment en mission a Bordeaux; que si l'ex-proconsul ne fut pas +devenu amoureux d'elle, que si elle n'eut pas ete emprisonnee, que +si, le 9 thermidor, elle ne lui avait pas fait passer un poignard +avec ces mots: "si le tyran ne meurt pas aujourd'hui, je meurs +demain" que si Saint-Just n'avait pas ete arrete au milieu de son +discours, que si Robespierre n'avait pas eu, ce jour la, un chat +dans la gorge; que si Garnier (de l'Aube) ne lui avait pas crie: +"C'est le sang de Danton qui t'etouffe!" que si Louchet n'avait +pas demande son arrestation; que s'il n'avait pas ete arrete, +delivre par la Commune, repris sur elle, eu la machoire cassee +d'un coup de pistolet, ete execute le lendemain, ma mere avait, +selon toute probabilite, le cou coupe pour n'avoir pas permis que +sa fille pleurat le citoyen Marat dans une des douze urnes que la +ville de Bourg devait remplir de ces larmes. Adieu, Courtois, tu +es un brave, homme; tu as donne a ma mere et a ma soeur un peu de +vin pour mettre avec leur eau, un peu de viande pour mettre sur +leur pain, un peu d'esperance a mettre sur leur coeur; tu leur as +prete ta fille pour qu'elles ne balayassent pas leur cachot elles- +memes; cela vaudrait une fortune; malheureusement, je ne suis pas +riche: j'ai cinquante louis sur moi, les voila. Venez milord. + +Et le jeune homme entraina sir John avant que le geolier fut +revenu de sa surprise et eut le temps de remercier Roland ou de +refuser les cinquante louis; ce qui, il faut le dire, eut ete une +bien grande preuve de desinteressement pour un geolier, surtout +quand ce geolier etait d'une opinion contraire au gouvernement +qu'il servait. + +En sortant de la prison, Roland et sir John trouverent la place +des Lices encombree de gens qui avaient appris le retour du +general Bonaparte en France et qui criaient: "_Vive Bonaparte!_" a +tue-tete, les uns parce qu'ils etaient effectivement les +admirateurs du vainqueur d'Arcole, de Rivoli et des Pyramides, les +autres parce qu'on leur avait dit, comme au pere Courtois, que ce +meme vainqueur n'avait vaincu qu'au profit de Sa Majeste Louis +XVIII. + +Cette fois, comme Roland et sir John avaient visite tout ce que la +ville de Bourg offrait de curieux, ils reprirent le chemin du +chateau des Noires-Fontaines, ou ils arriverent sans que rien les +arretat davantage. + +Madame de Montrevel et Amelie etaient sorties. Roland installa sir +John dans un fauteuil en le priant d'attendre cinq minutes. + +Au bout de cinq minutes, il revint tenant a la main une espece de +brochure en papier gris, assez mal imprimee. + +-- Mon cher hote, dit-il, vous m'avez paru elever quelques doutes +sur l'authenticite de la fete dont je vous parlais tout a l'heure, +et qui a failli couter la vie a ma mere et a ma soeur; je vous en +apporte le programme: lisez-moi cela, et, pendant ce temps, j'irai +voir ce que l'on a fait de mes chiens; car je presume que vous me +tenez quitte de la journee de peche et que nous passerons tout de +suite a la chasse. + +Et il sortit, laissant entre les mains de sir John l'arrete de la +municipalite de la ville de Bourg touchant la fete funebre a +celebrer en l'honneur de Marat, le jour anniversaire de sa mort. + + +XIII -- LE RAGOT + +Sir John achevait la lecture de cette piece interessante, lorsque +madame de Montrevel et sa fille rentrerent. + +Amelie, qui ne savait point qu'il eut ete si fort question d'elle +entre Roland et sir John, fut etonnee de l'expression avec +laquelle le gentleman fixa son regard sur elle. + +Amelie semblait a celui-ci plus ravissante que jamais. + +Il comprenait bien cette mere qui, au peril de sa vie, n'avait +point voulu que cette charmante creature profanat sa jeunesse et +sa beaute en servant de comparse a une fete dont Marat etait le +dieu. + +Il se rappelait ce cachot froid et humide qu'il avait visite une +heure auparavant, et il frissonnait a l'idee que cette blanche et +delicate hermine qu'il avait sous les yeux y etait reste six +semaines enfermee, sans air et sans soleil. + +Il regardait ce cou, un peu trop long peut-etre, mais, comme celui +du cygne, plein de mollesse et de grace dans son exageration, et +il se rappelait ce mot si melancolique de la pauvre princesse de +Lamballe, passant la main sur le sien: "Il ne donnera pas grand +mal au bourreau!" + +Les pensees qui se succedaient dans l'esprit de sir John donnaient +a sa physionomie une expression si differente de celle qu'il avait +habituellement, que madame de Montrevel ne put s'empecher de lui +demander ce qu'il avait. + +Sir John alors raconta a madame de Montrevel sa visite a la prison +et le pieux pelerinage de Roland au cachot qui avait enferme sa +mere et sa soeur. + +Au moment ou sir John terminait son recit, une fanfare de chasse +sonnant le _bien aller _se fit entendre, et Roland entra son cor a +la bouche. + +Mais, le detachant presque aussitot de ses levres: + +-- Mon cher hote, dit-il, remerciez ma mere: grace a elle, nous +ferons demain une chasse magnifique. + +-- Grace a moi? demanda madame de Montrevel. + +-- Comment cela? dit sir John. + +-- Je vous ai quitte pour aller voir ce que l'on avait fait de mes +chiens, n'est-ce pas? + +-- Vous me l'avez dit, du moins. + +-- J'en avais deux, Barbichon et Ravaude, deux excellentes betes, +le male et la femelle. + +-- Oh! fit sir John, seraient-elles mortes? + +-- Ah bien, oui, imaginez-vous que cette excellente mere que voila +(et il prit madame de Montrevel par la tete et l'embrassa sur les +deux joues) n'a pas voulu qu'on jetat a l'eau un seul des petits +qu'ils ont faits, sous le pretexte que c'etaient les chiens de mes +chiens; de sorte, mon cher lord, que les enfants, les petits- +enfants et les arriere-petits-enfants de Barbichon et Ravaude sont +aussi nombreux aujourd'hui que les descendants d'Ismael, et que ce +n'est plus une paire de chiens que j'ai, mais toute une meute, +vingt-cinq betes chassant du meme pied; tout cela noir comme une +bande de taupes, avec les pattes blanches, du feu aux yeux et au +poitrail, et un regiment de queues en trompette qui vous fera +plaisir a voir. + +Et, la-dessus, Roland sonna une nouvelle fanfare qui fit accourir +son jeune frere. + +-- Ah! s'ecria celui-ci en entrant, tu vas demain a la chasse, +frere Roland; j'y vais aussi, j'y vais aussi, j'y vais aussi! + +-- Bon! fit Roland, mais sais-tu a quelle chasse nous allons? + +-- Non; je sais seulement que j'y vais. + +-- Nous allons a la chasse au sanglier. + +-- Oh! quel bonheur! fit l'enfant en frappant ses deux petites +mains l'une contre l'autre. + +-- Mais tu es fou! dit madame de Montrevel en palissant. + +-- Pourquoi cela, madame maman, s'il vous plait? + +-- Parce que la chasse au sanglier est une chasse fort dangereuse. + +-- Pas si dangereuse que la chasse aux hommes; tu vois bien que +mon frere est revenu de celle-la, je reviendrai bien de l'autre. + +-- Roland, fit madame de Montrevel tandis qu'Amelie, plongee dans +une reverie profonde, ne prenait aucune part a la discussion, +Roland, fais donc entendre raison a Edouard, et dis-lui donc qu'il +n'a pas le sens commun. + +Mais Roland, qui se revoyait enfant et qui se reconnaissait dans +son jeune frere, au lieu de le blamer, souriait a ce courage +enfantin. + +-- Ce serait bien volontiers que je t'emmenerais, dit-il a +l'enfant; mais, pour aller a la chasse, il faut au moins savoir ce +que c'est qu'un fusil. + +-- Oh! monsieur Roland, fit Edouard, venez un peu dans le jardin, +et mettez votre chapeau a cent pas, et je vous montrerai ce que +c'est qu'un fusil. + +-- Malheureux enfant! s'ecria madame de Montrevel toute +tremblante; mais ou l'as-tu appris? + +-- Tiens, chez l'armurier de Montagnat, ou sont les fusils de papa +et de frere Roland. Tu me demandes quelquefois ce que je fais de +mon argent, n'est-ce pas? Eh bien, j'en achete de la poudre et des +balles, et j'apprends a tuer les Autrichiens et les Arabes, comme +fait mon frere Roland. + +Madame de Montrevel leva les mains au ciel. + +-- Que voulez-vous, ma mere, dit Roland, bon chien chasse de race; +il ne se peut pas qu'un Montrevel ait peur de la poudre. Tu +viendras avec nous demain, Edouard. + +L'enfant sauta au cou de son frere. + +-- Et moi, dit sir John, je me charge de vous armer aujourd'hui +chasseur, comme on armait autrefois chevalier. J'ai une charmante +petite carabine que je vous donnerai et qui vous fera prendre +patience pour attendre vos pistolets et votre sabre. + +-- Eh bien, demanda Roland, es-tu content, Edouard? + +-- Oui; mais quand me la donnerez-vous? S'il faut ecrire en +Angleterre, je vous previens que je n'y crois pas. + +-- Non, mon jeune ami: il ne faut que monter a ma chambre et +ouvrir ma boite a fusil; vous voyez que cela sera bientot fait. + +-- Alors, montons-y tout de suite, a votre chambre. + +-- Venez, fit sir John. + +Et il sortit, suivi d'Edouard. + +Un instant apres, Amelie, toujours reveuse, se leva et sortit a +son tour. + +Ni madame de Montrevel ni Roland ne firent attention a sa sortie; +ils etaient engages dans une grave discussion. + +Madame de Montrevel tachait d'obtenir de Roland qu'il n'emmenat +point, le lendemain, son jeune frere a la chasse, et Roland lui +expliquait comme quoi Edouard, destine a etre soldat comme son +pere et son frere, ne pouvait que gagner a faire le plus tot +possible ses premieres armes et a se familiariser avec la poudre +et le plomb. + +La discussion n'etait pas encore finie lorsque Edouard rentra avec +sa carabine en bandouliere. + +-- Tiens, frere, dit-il en se tournant vers Roland, vois donc le +beau cadeau que milord m'a fait. + +Et il remerciait du regard sir John, qui se tenait sur la porte +cherchant des yeux, mais inutilement, Amelie. + +C'etait, en effet, un magnifique cadeau: l'arme, executee avec +cette sobriete d'ornements et cette simplicite de forme +particuliere aux armes anglaises, etait du plus precieux fini; +comme les pistolets, dont Roland avait pu apprecier la justesse, +elle sortait des ateliers de Menton et portait une balle du +calibre 24. Elle avait du etre faite pour une femme: c'etait +facile a voir au peu de longueur de la crosse et au coussin de +velours dont etait garnie la couche; cette destination primitive +en faisait une arme parfaitement appropriee a la taille d'un +enfant de douze ans. + +Roland enleva la carabine des epaules du petit Edouard, la regarda +en amateur, en fit jouer les batteries, la mit en joue, la jeta +d'une main dans l'autre, et, la rendant a Edouard: + +-- Remercie encore une fois milord, dit-il: tu as la une carabine +qui a ete faite pour un fils de roi; allons l'essayer. + +Et tous trois sortirent pour essayer la carabine de sir John, +laissant madame de Montrevel triste comme Thetis lorsqu'elle vit +Achille, sous sa robe de femme, tirer l'epee du fourreau d'Ulysse. + +Un quart d'heure apres, Edouard rentrait triomphant; il rapportait +a sa mere un carton de la grandeur d'un rond de chapeau dans +lequel, a cinquante pas, il avait mis dix balles sur douze. + +Les deux hommes etaient restes a causer et a se promener dans le +parc. + +Madame de Montrevel ecouta sur ses prouesses le recit legerement +gascon d'Edouard; puis elle le regarda avec cette longue et sainte +tristesse des meres pour lesquelles la gloire n'est pas une +compensation du sang qu'elle fait repandre. + +Oh! bien ingrat l'enfant qui a vu ce regard se fixer sur lui, et +qui ne se rappelle pas eternellement ce regard! + +Puis, au bout de quelques secondes de cette contemplation +douloureuse, serrant son second fils contre son coeur: + +-- Et toi aussi, murmura-t-elle en eclatant en sanglots, toi +aussi, un jour tu abandonneras donc ta mere? + +-- Oui, ma mere, dit l'enfant, mais pour devenir general comme mon +pere, ou aide de camp comme mon frere. + +-- Et pour te faire tuer comme s'est fait tuer ton pere, et comme +se fera tuer ton frere, peut-etre. + +Car ce changement etrange qui s'etait fait dans le caractere de +Roland n'avait point echappe a madame de Montrevel, et c'etait une +inquietude de plus a ajouter a ses autres inquietudes. + +Au nombre de ces dernieres, il fallait ranger cette reverie et +cette paleur d'Amelie. + +Amelie atteignait dix-sept ans, sa jeunesse avait ete celle d'une +enfant rieuse, pleine de joie et de sante. + +La mort de son pere etait venue jeter un voile noir sur sa +jeunesse et sur sa gaiete; mais ces orages du printemps passent +vite: le sourire ce beau soleil de Taube de la vie, etait revenu, +et, comme celui de la nature, il avait brille a travers cette +rosee du coeur qu'on appelle les larmes. + +Puis, un jour -- il y avait six mois de cela, a peu pres -- le +front d'Amelie s'etait attriste, ses joues avaient pali, et de +meme que les oiseaux voyageurs s'eloignent a l'approche des temps +brumeux, les rires enfantins qui s'echappent des levres +entr'ouvertes et des dents blanches, s'etaient envoles de la +bouche d'Amelie, mais pour ne pas revenir. + +Madame de Montrevel avait interroge sa fille; mais Amelie avait +pretendu etre toujours la meme: elle avait fait un effort pour +sourire; puis comme une pierre jetee dans un lac y cree des +cercles mouvants qui s'effacent peu a peu, les cercles crees par +les inquietudes maternelles s'etaient peu a peu effaces du visage +d'Amelie. + +Avec cet instinct admirable des meres, madame de Montrevel avait +songe a l'amour; mais qui pouvait aimer Amelie? On ne recevait +personne au chateau des Noires-Fontaines; les troubles politiques +avaient detruit la societe, et Amelie ne sortait jamais seule. + +Madame de Montrevel avait donc ete forcee d'en rester aux +conjectures. + +Le retour de Roland lui avait un instant rendu l'espoir; mais cet +espoir avait bientot disparu lorsqu'elle avait vu l'impression +produite sur Amelie par ce retour. + +Ce n'etait point une soeur, c'etait un spectre, on se le rappelle, +qui etait venu au-devant de lui. + +Depuis l'arrivee de son fils, madame de Montrevel n'avait pas +perdu de vue Amelie, et, avec un etonnement douloureux, elle +s'etait apercue de l'effet que causait sur sa soeur la presence du +jeune officier; c'etait presque de l'effroi. + +Il n'y avait qu'un instant encore, Amelie n'avait-elle pas profite +du premier moment de liberte qui s'etait offert a elle pour +remonter dans sa chambre, seul endroit du chateau ou elle parut se +trouver a peu pres bien, et ou elle passait, depuis six mois, la +plus grande partie de son temps. + +La journee s'etait passee, pour Roland et pour sir John, a visiter +Bourg, comme nous l'avons dit, et a faire les preparatifs de la +chasse du lendemain. + +Du matin a midi, on devait faire une battue; de midi au soir on +devait chasser a courre. Michel, braconnier enrage, retenu sur sa +chaise par une entorse, comme l'avait raconte le petit Edouard a +son frere, s'etait senti soulage des qu'il s'etait agi de chasse, +et s'etait hisse sur un petit cheval qui servait a faire les +courses de la maison, pour aller retenir les rabatteurs a Saint- +Just et a Montagnat. + +Lui, qui ne pouvait ni rabattre ni courir, se tiendrait avec la +meute, les chevaux de sir John et de Roland et le poney d'Edouard, +au centre a peu pres de la foret, percee seulement d'une grande +route et de deux sentiers praticables. + +Les rabatteurs, qui ne pouvaient suivre une chasse a courre, +reviendraient au chateau avec le gibier tue. + +Le lendemain, a six heures du matin, les rabatteurs etaient a la +porte. + +Michel ne devait partir avec les chiens et les chevaux qu'a onze +heures. + +Le chateau des Noires-Fontaines touchait a la foret meme de +Seillon; on pouvait donc se mettre en chasse immediatement apres +la sortie de la grille. + +Comme la battue promettait surtout des daims, des chevreuils et +des lievres, elle devait se faire a plomb. Roland donna a Edouard +un fusil simple qui lui avait servi a lui-meme quand il etait +enfant, et avec lequel il avait fait ses premieres armes; il +n'avait point encore assez de confiance dans la prudence de +l'enfant pour lui confier un fusil a deux coups. + +Quant a la carabine que sir John lui avait donnee la veille, +c'etait un canon raye qui ne pouvait porter que la balle. Elle +avait donc ete remise aux mains de Michel, et devait, dans le cas +ou on lancerait un sanglier, etre remise a l'enfant pour la +seconde partie de la chasse. + +Pour cette seconde partie de la chasse, Roland et sir John +changeraient aussi de fusils et seraient armes de carabines a deux +coups et de couteaux de chasse pointus comme des poignards, +affiles comme des rasoirs, qui faisaient partie de l'arsenal de +sir John, et qui pouvaient indifferemment se pendre au cote ou se +visser au bout du canon, en guise de baionnette. + +Des la premiere battue, il fut facile de voir que la chasse serait +bonne: on tua un chevreuil et deux lievres. + +A midi, trois daims, sept chevreuils et deux renards avaient ete +tues: on avait vu deux sangliers; mais, aux coups de gros plomb +qu'ils avaient recus, ils s'etaient contentes de repondre en +secouant la peau et avaient disparu. + +Edouard etait au comble de la joie: il avait tue un chevreuil. + +Comme il etait convenu, les rabatteurs, bien recompenses de la +fatigue qu'ils avaient prise, avaient ete envoyes au chateau avec +le gibier. + +On sonna d'une espece de cornet pour savoir ou etait Michel; +Michel repondit. + +En moins de dix minutes, les trois chasseurs furent reunis au +jardinier, a la meute et aux chevaux. + +Michel avait eu connaissance d'un ragot; il l'avait fait detourner +par l'aine de ses fils: il etait dans une enceinte, a cent pas des +chasseurs. + +Jacques -- c'etait l'aine des fils de Michel -- fourra l'enceinte +avec sa tete de meute, Barbichon et Ravaude; au bout de cinq +minutes, le sanglier tenait a la bauge. + +On eut pu le tuer tout de suite, ou du moins le tirer, mais la +chasse eut ete trop tot finie; on lacha toute la meute sur +l'animal, qui, voyant ce troupeau de pygmees fondre sur lui, +partit au petit trot. + +Il traversa la route; Roland sonna la vue, et, comme l'animal +prenait son parti du cote de la chartreuse de Seillon, les trois +cavaliers enfilerent le sentier qui coupait le bois dans toute sa +longueur. + +L'animal se fit battre jusqu'a cinq heures du soir, revenant sur +ses voies et ne pouvant pas se decider a quitter une foret si bien +fourree. + +Enfin, vers cinq heures, on comprit, a la violence et a +l'intensite des abois, que l'animal tenait aux chiens. + +C'etait a une centaine de pas du pavillon dependant de la +chartreuse, a l'un des endroits les plus difficiles de la foret. +Il etait impossible de penetrer a cheval jusqu'a la bete. On mit +pied a terre. + +Les abois des chiens guidaient les chasseurs, de maniere qu'ils ne +pouvaient devier du chemin qu'autant que les difficultes du +terrain les empechaient de suivre la ligne droite. + +De temps en temps, des cris de douleur indiquaient qu'un des +assaillants s'etait hasarde a attaquer l'animal de trop pres et +avait recu le prix de sa temerite. + +A vingt pas de l'endroit ou se passait le drame cynegetique, on +commencait d'apercevoir les personnages qui en composaient +faction. + +Le ragot s'etait accule a un rocher, de facon a ne pouvoir etre +attaque par derriere; arc-boute sur ses deux pattes de devant, il +presentait aux chiens sa tete aux yeux sanglants, armee de deux +enormes defenses. + +Les chiens flottaient devant lui, autour de lui, sur lui-meme, +comme un tapis mouvant. + +Cinq ou six, blesses plus ou moins grievement, tachaient de sang +le champ de bataille, mais n'en continuaient pas moins a assaillir +le sanglier avec un acharnement qui eut pu servir d'exemple de +courage aux hommes les plus courageux. + +Chacun des chasseurs etait arrive en face de ce spectacle dans la +condition de son age, de son caractere et de sa nation. + +Edouard, le plus imprudent et en meme temps le plus petit, +eprouvant moins d'obstacle a cause de sa taille, y etait arrive le +premier. + +Roland, insoucieux du danger, quel qu'il fut, le cherchait plutot +qu'il ne le fuyait, et l'y avait suivi. + +Enfin, sir John, plus lent, plus grave, plus reflechi, y etait +arrive le troisieme. + +Au moment ou le sanglier avait apercu les chasseurs, il n'avait +plus paru faire aucune attention aux chiens. + +Ses yeux s'etaient arretes, fixes et sanglants, sur eux, et le +seul mouvement qu'il indiquat etait un mouvement de ses machoires, +qui, en se rapprochant violemment l'une contre l'autre, faisaient +un bruit menacant. + +Roland regarda un instant ce spectacle, eprouvant evidemment le +desir de se jeter, son couteau de chasse a la main, au milieu du +groupe et d'egorger le sanglier, comme un boucher fait d'un veau, +ou un charcutier d'un cochon ordinaire. + +Ce mouvement etait si visible, que sir John le retint par le bras, +tandis que le petit Edouard disait + +-- Oh! mon frere, laisse-moi tirer le sanglier. + +Roland se retint. + +-- Eh bien, oui, dit-il en posant son fusil contre un arbre et en +restant arme seulement de son couteau de chasse, qu'il tira du +fourreau, tire-le: attention! + +-- Oh! sois tranquille, dit l'enfant les dents serrees, le visage +pale mais resolu, et levant le canon de sa carabine a la hauteur +de l'animal. + +-- S'il le manque ou ne fait que le blesser, fit observer sir +John, vous savez que l'animal sera sur nous avant que nous ayons +le temps de le voir? + +-- Je le sais, milord; mais je suis habitue a cette chasse-la, +repondit Roland, les narines dilatees, l'oeil ardent, les levres +entrouvertes. Feu, Edouard. + +Le coup partit aussitot le commandement; mais aussitot le coup, en +meme temps que le coup, avant peut-etre, l'animal, rapide comme +l'eclair, avait fonce sur l'enfant. + +On entendit un second coup de fusil; puis, au milieu de la fumee, +on vit briller les yeux sanglants de l'animal. + +Mais, sur son passage, il rencontra Roland, un genou en terre et +le couteau de chasse a la main. + +Un instant, un groupe confus et informe roula sur le sol, l'homme +lie au sanglier, le sanglier lie a l'homme. + +Puis un troisieme coup de fusil se fit entendre, suivi d'un eclat +de rire de Roland. + +-- Eh! milord, dit le jeune officier, c'est de la poudre et une +balle perdues; ne voyez-vous pas que l'animal est eventre? +Seulement debarrassez-moi de son corps; le drole pese quatre cents +et m'etouffe. + +Mais, avant que sir John se fut baisse, Roland, d'un vigoureux +mouvement d'epaule, avait fait rouler de cote le cadavre de +l'animal, et se relevait, couvert de sang mais sans la moindre +egratignure. + +Le petit Edouard, soit defaut de temps, soit courage, n'avait pas +recule d'un pas. Il est vrai qu'il etait completement protege par +le corps de son frere, qui s'etait jete devant lui. + +Sir John avait fait un saut de cote pour avoir l'animal en +travers, et il regardait Roland se secouant apres ce second duel, +avec le meme etonnement qu'il l'avait regarde apres le premier. + +Les chiens -- ceux qui restaient, et il en restait une vingtaine - +- avaient suivi le sanglier et s'etaient rues sur son cadavre, +essayant, mais inutilement, d'entamer cette peau aux soies +herissees, presque aussi impenetrable que le fer. + +-- Vous allez voir, dit Roland en essuyant, avec un mouchoir de +fine batiste, ses mains et son visage, couverts de sang, vous +allez voir qu'ils vont le manger et votre couteau avec, milord. + +-- En effet, demanda sir John, le couteau? + +-- Il est dans sa gaine, dit Roland. + +-- Ah! fit l'enfant, il n'y a plus que le manche qui sorte. + +Et, s'elancant sur l'animal, il arracha le poignard, enfonce en +effet, comme l'avait dit l'enfant, au defaut de l'epaule, et +jusqu'au manche. + +La pointe aigue, dirigee par un oeil calme, maintenue par une main +vigoureuse, avait penetre droit au coeur. + +On voyait sur le corps du sanglier trois autres blessures. + +La premiere, qui etait causee par la balle de l'enfant, etait +indiquee par un sillon sanglant trace au-dessus de l'oeil, la +balle etant trop faible pour briser l'os frontal. + +La seconde venait du premier coup de sir John; la balle avait pris +l'animal en biais et avait glisse sur sa cuirasse. + +La troisieme, recue a bout portant, lui traversait le corps, mais +lui avait ete faite, comme avait dit Roland, lorsqu'il etait deja +mort. + + +XIV -- UNE MAUVAISE COMMISSION + +La chasse etait finie, la nuit tombee; il s'agissait de regagner +le chateau. + +Les chevaux n'etaient qu'a cinquante pas, a peu pres; on les +entendait hennir d'impatience; ils semblaient demander si l'on +doutait de leur courage en ne les faisant point participer au +drame qui venait de s'accomplir. + +Edouard voulait absolument trainer le sanglier jusqu'a eux, le +charger en croupe et le rapporter au chateau; mais Roland lui fit +observer qu'il etait bien plus simple d'envoyer pour le chercher +deux hommes avec un brancard. Ce fut aussi l'avis de sir John, et +force fut a Edouard -- qui ne cessait de dire, en montrant la +blessure de la tete: "Voila mon coup a moi; je le visais la!" -- +force fut, disons-nous, a Edouard de se rendre a l'avis de la +majorite. + +Les trois chasseurs regagnerent la place ou etaient attaches les +chevaux, se remirent en selle, et, en moins de dix minutes, furent +arrives au chateau des Noires-Fontaines. + +Madame de Montrevel les attendait sur le perron; il y avait deja +plus d'une heure que la pauvre mere etait la, tremblant qu'il ne +fut arrive malheur a l'un ou a l'autre de ses fils. + +Du plus loin qu'Edouard la vit, il mit son poney au galop, criant +a travers la grille: + +-- Mere! mere! nous avons tue un sanglier gros comme un baudet; +moi, je le visais a la tete: tu verras le trou de ma balle; Roland +lui a fourre son couteau de chasse dans le ventre jusqu'a la +garde; milord lui a tire deux coups de fusil. Vite! vite! des +hommes pour l'aller chercher. N'ayez pas peur en voyant Roland +couvert de sang, mere: c'est le sang de l'animal; mais Roland n'a +pas une egratignure. + +Tout cela se disait avec la volubilite habituelle a Edouard, +tandis que madame de Montrevel franchissait l'espace qui se +trouvait entre le perron et la route, et ouvrait la grille. + +Elle voulut recevoir Edouard dans ses bras; mais celui-ci sauta a +terre, et de terre, se jeta a son cou. + +Roland et sir John arrivaient; en ce moment aussi, Amelie +paraissait a son tour sur le perron. + +Edouard laissa sa mere s'inquieter aupres de Roland qui, tout +couvert de sang, etait effrayant a voir, et courut faire a sa +soeur le meme recit qu'il avait debite a sa mere. + +Amelie l'ecouta d'une facon distraite qui sans doute blessa +l'amour-propre d'Edouard; car celui-ci se precipita dans les +cuisines pour raconter l'evenement a Michel, par lequel il etait +bien sur d'etre ecoute. + +En effet, cela interessait Michel au plus haut degre; seulement, +quand Edouard, apres avoir dit l'endroit ou gisait le sanglier, +lui intima, de la part de Roland, l'ordre de trouver des hommes +pour aller chercher l'animal, il secoua la tete. + +-- Eh bien, quoi! demanda Edouard, vas-tu refuser d'obeir a mon +frere? + +-- Dieu m'en garde, monsieur Edouard, et Jacques va partir a +l'instant meme pour, Montagnat. + +-- Tu as peur qu'il ne trouve personne? + +-- Bon! Il trouvera dix hommes pour un; mais c'est a cause de +l'heure qu'il est, et de l'endroit de l'hallali. Vous dites que +c'est pres du pavillon de la chartreuse? + +-- A vingt pas. + +-- J'aimerais mieux que c'en fut a une lieue, repondit Michel en +se grattant la tete; mais n'importe: on va toujours les envoyer +chercher sans leur dire ni pourquoi ni comment. Une fois ici, eh +bien, dame, ce sera a votre frere a les decider. + +-- C'est bien! c'est bien! qu'ils viennent, je les deciderai, moi. + +-- Oh! fit Michel, si je n'avais pas ma gueuse d'entorse, j'irais +moi-meme; mais la journee d'aujourd'hui lui a fait drolement du +bien. Jacques! Jacques! + +Jacques arriva. + +Edouard resta non seulement jusqu'a ce que l'ordre fut donne au +jeune homme de partir pour Montagnat, mais jusqu'a ce qu'il fut +parti. + +Puis il remonta pour faire ce que faisaient sir John et Roland, +c'est-a-dire pour faire sa toilette. + +Il ne fut, comme on le comprend bien, question a table que des +prouesses de la journee. Edouard ne demandait pas mieux que d'en +parler, et sir John, emerveille de ce courage, de cette adresse et +de ce bonheur de Roland, rencherissait sur le recit de l'enfant. + +Madame de Montrevel fremissait a chaque detail, et cependant elle +se faisait redire chaque detail vingt fois. + +Ce qui lui parut le plus clair, a la fin de tout cela, c'est que +Roland avait sauve la vie a Edouard. + +-- L'as-tu bien remercie, au moins? demanda-t-elle a l'enfant. + +-- Qui cela? + +-- Le grand frere. + +-- Pourquoi donc le remercier? dit Edouard. Est-ce que je n'aurais +pas fait comme lui? + +-- Que voulez-vous, madame! dit sir John, vous etes une gazelle +qui, sans vous en douter, avez mis au jour une race de lions. + +Amelie avait, de son cote, accorde une grande attention au recit; +mais c'etait surtout quand elle avait vu les chasseurs se +rapprocher de la chartreuse. + +A partir de ce moment, elle avait ecoute, l'oeil inquiet, et +n'avait paru respirer que lorsque les trois chasseurs, n'ayant, +apres l'hallali, aucun motif de poursuivre leur course dans le +bois, etaient remontes a cheval. + +A la fin du diner, on vint annoncer que Jacques etait de retour +avec deux paysans de Montagnat; les paysans demandaient des +renseignements precis sur l'endroit ou les chasseurs avaient +laisse l'animal. + +Roland se leva pour aller les donner; mais madame de Montrevel, +qui ne voyait jamais assez son fils, se tournant vers le messager: + +-- Faites entrer ces braves gens, dit-elle; il est inutile que +Roland se derange pour cela. + +Cinq minutes apres, les deux paysans entrerent, roulant leurs +chapeaux entre leurs doigts. + +-- Mes enfants, dit Roland, il s'agit d'aller chercher dans la +foret de Seillon un sanglier que nous y avons tue. + +-- Ca peut se faire, repondit un des paysans. + +Et il consulta son compagnon du regard. + +-- Ca peut se faire tout de meme, dit l'autre. + +-- Soyez tranquilles, continua Roland, vous ne perdrez pas votre +peine. + +-- Oh! nous sommes tranquilles, fit un des paysans; on vous +connait, monsieur de Montrevel. + +-- Oui, repondit l'autre, on sait que vous n'avez pas plus que +votre pere, le general, l'habitude de faire travailler les gens +pour rien. Oh! si tous les aristocrates avaient ete comme vous, il +n'y aurait pas eu de revolution, monsieur Louis. + +-- Mais non, qu'il n'y en aurait pas eu, dit l'autre, qui semblait +venu la pour etre l'echo affirmatif de ce que disait son +compagnon. + +-- Reste maintenant a savoir ou est l'animal, demanda le premier +paysan. + +-- Oui, repeta le second, reste a savoir ou il est. + +-- Oh! il ne sera pas difficile a trouver. + +-- Tant mieux, fit le paysan. + +-- Vous connaissez bien le pavillon de la foret? + +-- Lequel? + +-- Oui, lequel? + +-- Le pavillon qui depend de la chartreuse de Seillon. + +Les deux paysans se regarderent. + +-- Eh bien, vous le trouverez a vingt pas de la facade du cote du +bois de Genoud. + +Les deux paysans se regarderent encore. + +-- Hum! fit l'un. + +-- Hum! repeta l'autre, fidele echo de son compagnon. + +-- Eh bien, quoi, hum? demanda Roland. + +-- Dame... + +-- Voyons, expliquez-vous; qu'y a-t-il? + +-- Il y a que nous aimerions mieux que ce fut a l'autre extremite +de la foret. + +-- Comment a l'autre extremite de la foret? + +-- Ca est un fait, dit le second paysan. + +-- Mais pourquoi a l'autre extremite de la foret? reprit Roland +avec impatience; il y a trois lieues d'ici a l'autre extremite de +la foret, tandis que vous avez une lieue a peine d'ici a l'endroit +ou est le sanglier. + +-- Oui, dit le premier paysan, c'est que l'endroit ou est le +sanglier... + +Et il s'arreta en se grattant la tete. + +-- Justement, voila! dit le second. + +-- Voila quoi? + +-- C'est un peu trop pres de la chartreuse. + +-- Pas de la chartreuse, je vous ai dit du pavillon. + +-- C'est tout un; vous savez bien, monsieur Louis, qu'on dit qu'il +y a un passage souterrain qui va du pavillon a la chartreuse. + +-- Oh! il y en a un, c'est sur, dit le second paysan. + +-- Eh bien, fit Roland, qu'ont de commun la chartreuse, le +pavillon et le passage souterrain avec notre sanglier? + +-- Cela a de commun que l'animal est dans un mauvais endroit; +voila. + +-- Oh! oui, un mauvais endroit, repeta le second paysan. + +-- Ah ca! vous expliquerez-vous, droles? s'ecria Roland, qui +commencait a se facher, tandis que sa mere s'inquietait et +qu'Amelie palissait visiblement. + +-- Pardon, monsieur Louis, dit le paysan, nous ne sommes pas des +droles: nous sommes des gens craignant Dieu, voila tout. + +-- Eh! mille tonnerres! dit Roland, moi aussi je crains Dieu! +Apres? + +-- Ce qui fait que nous ne nous soucions pas d'avoir des demeles +avec le diable. + +-- Non, non, non, dit le second paysan. + +-- Avec son semblable, continua le premier paysan, un homme vaut +un homme. + +-- Quelquefois meme il en vaut deux, dit le second bati en +Hercule. + +-- Mais avec des etres surnaturels, des fantomes, des spectres, +non, merci! continua le premier paysan. + +-- Merci! repeta le second. +-- Ah ca, ma mere; ah ca, ma soeur, demanda Roland s'adressant aux +deux femmes, comprenez-vous, au nom du ciel, quelque chose a ce +que disent ces deux imbeciles? + +-- Imbeciles! fit le premier paysan, c'est possible; mais il n'en +est pas moins vrai que Pierre Marey, pour avoir voulu regarder +seulement par-dessus le mur de la chartreuse, a eu le cou tordu; +il est vrai que c'etait un samedi, jour de sabbat. + +-- Et qu'on n'a jamais pu le lui redresser, affirma le second +paysan; de sorte qu'on a ete oblige de l'enterrer le visage a +l'envers et regardant ce qui se passe derriere lui. + +-- Oh! oh! fit sir John, voila qui devient interessant; j'aime +fort les histoires de fantomes. + +-- Bon! dit Edouard, ce n'est point comme ma soeur Amelie, milord, +a ce qu'il parait. + +-- Pourquoi cela? + +-- Regarde donc, frere Roland, comme elle est pale. + +-- En effet, dit sir John, mademoiselle semble pres de se trouver +mal. + +-- Moi? pas du tout, fit Amelie; seulement ne trouvez-vous pas +qu'il fait un peu chaud ici, ma mere? + +Et Amelie essuya son front couvert de sueur. + +-- Non, dit madame de Montrevel. + +-- Cependant, insista Amelie, si je ne craignais pas de vous +incommoder, madame, je vous demanderais la permission d'ouvrir une +fenetre. + +-- Fais, mon enfant. + +Amelie se leva vivement pour mettre a profit la permission recue, +et, tout en chancelant, alla ouvrir une fenetre donnant sur le +jardin. + +La fenetre ouverte, elle resta debout, adossee a la barre d'appui, +et a moitie cachee par les rideaux. + +-- Ah! dit-elle, ici, au moins, on respire. + +Sir John se leva pour lui offrir son flacon de sels; mais +vivement: + +-- Non, non, milord, dit Amelie, je vous remercie, cela va tout a +fait mieux. + +-- Voyons, voyons, dit Roland, il ne s'agit pas de cela, mais de +notre sanglier. + +-- Eh bien, votre sanglier, monsieur Louis, on l'ira chercher +demain. + +-- C'est ca, dit le second paysan, demain matin il fera jour. + +-- De sorte que, pour y aller ce soir?... + +-- Oh! pour y aller ce soir... + +Le paysan regarda son camarade, et, tous deux en meme temps, +secouant la tete: + +-- Pour y aller ce soir, ca ne se peut pas. + +-- Poltrons! + +-- Monsieur Louis, on n'est pas poltron pour avoir peur, dit le +premier paysan. + +-- Que non, on n'est pas poltron pour ca, repondit le second. + +-- Ah! fit Roland, je voudrais bien qu'un plus fort que vous me +soutint cette these, que l'on n'est pas poltron pour avoir peur. + +-- Dame, c'est selon la chose dont on a peur, monsieur Louis: +qu'on me donne une bonne serpe et un bon gourdin, je n'ai pas peur +d'un loup; qu'on me donne un bon fusil, je n'ai pas peur d'un +homme, quand bien meme je saurais que cet homme m'attend pour +m'assassiner... + +-- Oui, dit Edouard; mais d'un fantome, fut-ce d'un fantome de +moine, tu as peur? + +-- Mon petit monsieur Edouard, dit le paysan, laissez parler votre +frere, M. Louis; vous n'etes pas encore assez grand pour +plaisanter avec ces choses-la, non. + +-- Non, ajouta l'autre paysan; attendez que vous ayez de la barbe +au menton, mon petit monsieur. + +-- Je n'ai pas de barbe au menton, repondit Edouard en se +redressant; mais cela n'empeche point que, si j'etais assez fort +pour porter le sanglier, je l'irais bien chercher tout seul, que +ce fut le jour ou la nuit. + +-- Grand bien vous fasse, mon jeune monsieur; mais voila mon +camarade et moi qui vous disons que, pour un louis, nous n'irions +pas. + +-- Mais pour deux? dit Roland, qui voulait les pousser a bout. + +-- Ni pour deux, ni pour quatre, ni pour dix, monsieur de +Montrevel. C'est bon, dix louis; mais qu'est-ce que je ferais de +vos dix louis quand j'aurais le cou tordu? + +-- Oui, le cou tordu comme Pierre Marey, dit le second paysan. + +-- Ce n'est pas vos dix louis qui donneront du pain a ma femme et +a mes enfants pour le restant de leurs jours, n'est-ce pas? + +-- Et encore, quand tu dis dix louis, reprit le second paysan, +cela ne serait que cinq, puisqu'il y en aurait cinq pour moi. + +-- Alors, il revient des fantomes dans le pavillon? demanda +Roland. + +-- Je ne dis pas dans le pavillon -- dans le pavillon, je n'en +suis pas sur -- mais dans la chartreuse... + +-- Dans la chartreuse, tu en es sur? + +-- Oh! oui, la, bien certainement. + +-- Tu les as vus? + +-- Pas moi; mais il y a des gens qui les ont vus. + +-- Ton camarade? demanda le jeune officier en se tournant vers le +second paysan. + +-- Je ne les ai pas vus; mais j'ai vu des flammes, et Claude +Philippon a entendu des chaines. + +-- Ah! il y a des flammes et des chaines? demanda Roland. + +-- Oui! et, quant aux flammes, dit le premier paysan, je les ai +vues, moi. + +-- Et Claude Philippon a entendu les chaines, repeta le premier. + +-- Tres bien, mes amis, tres bien, reprit Roland d'un ton +goguenard; donc, a aucun prix, vous n'irez ce soir? + +-- A aucun prix. + +-- Pas pour tout l'or du monde. + +-- Et vous irez demain au jour? + +-- Oh! monsieur Louis, avant que vous soyez leve, le sanglier sera +ici. + +-- Il y sera que vous ne serez pas leve, repondit l'echo. + +-- Eh bien, fit Roland, venez me revoir apres-demain. +-- Volontiers, monsieur Louis; pourquoi faire? + +-- Venez toujours. + +-- Oh! nous viendrons. + +-- C'est-a-dire que, du moment ou vous nous dites: "Venez!" vous +pouvez etre sur que nous n'y manquerons pas, monsieur Louis. + +-- Eh bien, moi, je vous en donnerai des nouvelles sures. + +-- De qui? + +-- Des fantomes. + +Amelie jeta un cri etouffe; madame de Montrevel, seule, entendit +ce cri. Louis prenait de la main conge des deux paysans, qui se +cognaient a la porte, ou ils voulaient passer tous les deux en +meme temps. + +Il ne fut plus question, pendant tout le reste de la soiree, ni de +la Chartreuse, ni du pavillon, ni des hotes surnaturels, spectres +ou fantomes, qui les hantaient. + + +XV -- L'ESPRIT FORT + +A dix heures sonnantes, tout le monde etait couche au chateau des +Noires-Fontaines, ou tout au moins chacun etait retire dans sa +chambre. + +Deux ou trois fois pendant la soiree, Amelie s'etait approchee de +Roland, comme si elle eut eu quelque chose a lui dire; mais +toujours la parole avait expire sur ses levres. + +Quand on avait quitte le salon, elle s'etait appuyee a son bras, +et, quoique la chambre de Roland fut situee un etage au-dessus de +la sienne, elle avait accompagne Roland jusqu'a la porte de sa +chambre. + +Roland l'avait embrassee, avait ferme sa porte, en lui souhaitant +une bonne nuit et en se declarant tres fatigue. + +Cependant, malgre cette declaration, Roland, rentre chez lui, +n'avait point procede a sa toilette de nuit; il etait alle a son +trophee d'armes, en avait tire une magnifique paire de pistolets +d'honneur, de la manufacture de Versailles, donnee a son pere par +la Convention, en avait fait jouer les chiens, et avait souffle +dans les canons pour voir s'ils n'etaient pas vieux charges. + +Les pistolets etaient en excellent etat. + +Apres quoi, il les avait poses cote a cote sur la table, etait +alle ouvrir doucement la porte de la chambre, regardant du cote de +l'escalier pour savoir si personne ne l'epiait, et, voyant que +corridor et escalier etaient solitaires, il etait alle frapper a +la porte de sir John. + +-- Entrez, dit l'Anglais. +Sir John, lui non plus, n'avait pas encore commence sa toilette de +nuit. + +-- J'ai compris, a un signe que vous m'avez fait, que vous aviez +quelque chose a me dire, fit sir John, et, vous le voyez, je vous +attendais. + +-- Certainement, que j'ai quelque chose a vous dire, repondit +Roland en s'etendant joyeusement dans un fauteuil. + +-- Mon cher hote, repondit l'Anglais, je commence a vous +connaitre; de sorte que, quand je vous vois aussi gai que cela, je +suis comme vos paysans, j'ai peur. + +-- Vous avez entendu ce qu'ils ont dit? + +-- C'est-a-dire qu'ils ont raconte une magnifique histoire de +fantomes. J'ai un chateau en Angleterre, ou il en revient, des +fantomes. + +-- Vous les avez vus, milord? + +-- Oui, quand j'etais petit; par malheur, depuis que je suis +grand, ils ont disparu. + +-- C'est comme cela, les fantomes, dit gaiement Roland, ca va, ca +vient; quelle chance, hein! que je sois revenu justement a l'heure +ou il y a des fantomes a la chartreuse de Seillon. + +-- Oui, fit sir John, c'est bien heureux; seulement, etes-vous sur +qu'il y en ait? + +-- Non; mais, apres-demain, je saurai a quoi m'en tenir la-dessus. +-- Comment cela? + +-- Je compte passer la-bas la nuit de demain. + +-- Oh! dit l'Anglais, voulez-vous, moi, que j'aille avec vous? + +-- Ce serait avec plaisir; mais, par malheur, la chose est +impossible. + +-- Impossible, oh! + +-- C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, mon cher hote. + +-- Impossible! Pourquoi? + +-- Connaissez-vous les moeurs des fantomes, milord? demanda +gravement Roland. + +-- Non. + +-- Eh bien, je les connais, moi: les fantomes ne se montrent que +dans certaines conditions. + +-- Expliquez-moi cela. + +-- Ainsi, par exemple, tenez, milord, en Italie, en Espagne, pays +des plus superstitieux, eh bien, il n'y a pas de fantomes, ou, +s'il y en a, dame, dame, c'est tous les dix ans, c'est tous les +vingt ans, c'est tous les siecles. + +-- Et a quoi attribuez-vous cette absence de fantomes? + +-- Au defaut de brouillard, milord. +--Ah! ah! + +-- Sans doute; vous comprenez bien l'atmosphere des fantomes, +c'est le brouillard: en Ecosse, en Danemark, en Angleterre, pays +de brouillards, on regorge de fantomes: on a le spectre du pere +d'Hamlet, le spectre de Banquo, les ombres des victimes de Richard +III. En Italie, vous n'avez qu'un spectre, celui de Cesar; et +encore ou apparait-il a Brutus? A Philippes en Macedoine, en +Thrace, c'est-a-dire dans le Danemark de la Grece, dans l'Ecosse +de l'Orient, ou le brouillard a trouve moyen de rendre Ovide +melancolique a ce point qu'il a intitule Tristes les vers qu'il y +a faits. Pourquoi Virgile fait-il apparaitre l'ombre d'Anchise a +Enee? Parce que Virgile est de Mantoue. Connaissez-vous Mantoue? +un pays de marais, une vraie grenouillere, une fabrique de +rhumatismes, une atmosphere de vapeurs, par consequent, un nid de +fantomes! + +-- Allez toujours, je vous ecoute. + +-- Vous avez vu les bords du Rhin? + +-- Oui. + +-- L'Allemagne, n'est-ce pas? + +-- Oui. + +-- Encore un pays de fees, d'ondines, de sylphes et, par +consequent, de fantomes (qui peut le plus, peut le moins) tout +cela a cause du brouillard toujours; mais, en Italie, en Espagne, +ou diable voulez-vous que les fantomes se refugient? Pas la plus +petite vapeur... Aussi, si j'etais en Espagne ou en Italie, je ne +tenterais meme pas l'aventure de demain. + +-- Tout cela ne me dit point pourquoi vous refusez ma compagnie, +insista sir John. + +-- Attendez donc: je vous ai deja explique comment les fantomes ne +se hasardent pas dans certains pays, parce qu'ils n'y trouvent pas +certaines conditions atmospheriques; laissez-moi vous expliquer +les chances qu'il faut se menager quand on desire en voir. + +-- Expliquez! expliquez! dit sir John; en verite, vous etes +l'homme que j'aime le mieux entendre parler, Roland. + +Et sir John s'etendit a son tour dans un fauteuil, s'appretant a +ecouter avec delices les improvisations de cet esprit fantasque, +qu'il avait deja vu sous tant de faces depuis cinq ou six jours a +peine qu'il le connaissait. + +Roland s'inclina en signe de remerciement. + +-- Eh bien, voici donc l'affaire, et vous allez comprendre cela, +milord: j'ai tant entendu parler fantomes dans ma vie, que je +connais ces gaillards-la comme si je les avais faits. Pourquoi les +fantomes se montrent-ils? + +-- Vous me demandez cela? fit sir John. + +-- Oui, je vous le demande. + +-- Je vous avoue que, n'ayant pas etudie les fantomes comme vous, +je ne saurais vous faire une reponse positive. + +-- Vous voyez bien! Les fantomes se montrent, mon cher lord, pour +faire peur a celui auquel ils apparaissent. + +-- C'est incontestable. + +-- Parbleu! s'ils ne font pas peur a celui a qui ils apparaissent, +c'est celui a qui ils apparaissent qui leur fait peur: temoin +M. de Turenne, dont les fantomes se sont trouves etre des faux- +monnayeurs. Connaissez-vous cette histoire-la? + +-- Non. + +-- Je vous la raconterai un autre jour; ne nous embrouillons pas. +Voila pourquoi, lorsqu'ils se decident a apparaitre -- ce qui est +rare -- voila pourquoi les fantomes choisissent les nuits +orageuses, ou il fait des eclairs, du tonnerre, du vent: c'est +leur mise en scene. + +-- Je suis force d'avouer que tout cela est on ne peut pas plus +juste. + +-- Attendez! il y a certaines secondes ou l'homme le plus brave +sent un frisson courir dans ses veines; du temps ou je n'avais pas +un anevrisme, cela m'est arrive dix fois, quand je voyais briller +sur ma tete l'eclair des sabres et que j'entendais gronder a mes +oreilles le tonnerre des canons. Il est vrai que, depuis que j'ai +un anevrisme, je cours ou l'eclair brille, ou le tonnerre gronde; +mais j'ai une chance: c'est que les fantomes ne sachent pas cela, +c'est que les fantomes croient que je puis avoir peur. + +-- Tandis que c'est impossible, n'est-ce pas? demanda sir John. + +-- Que voulez-vous? quand, au lieu d'avoir peur de la mort, on +croit, a tort ou a raison, avoir un motif de chercher la mort, je +ne sais pas de quoi l'on aurait peur; mais, je vous le repete, il +est possible que les fantomes, qui savent beaucoup de choses +cependant, ne sachent point cela. Seulement, ils savent ceci: +c'est que le sentiment de la peur s'augmente ou diminue par la vue +et par l'audition des objets exterieurs. Ainsi, par exemple, ou +les fantomes apparaissent-ils de preference? dans les lieux +obscurs, dans les cimetieres, dans les vieux cloitres, dans les +ruines, dans les souterrains parce que deja l'aspect des localites +a dispose l'ame a la peur. Apres quoi apparaissent-ils? apres des +bruits de chaines, des gemissements, des soupirs, parce que tout +cela n'a rien de bien recreatif; ils n'ont garde de venir au +milieu d'une grande lumiere ou apres un air de contredanse; non, +la peur est abime ou l'on descend marche a marche, jusqu'a ce que +le vertige vous prenne, jusqu'a ce que le pied vous glisse, +jusqu'a ce que vous tombiez les yeux fermes jusqu'au fond du +precipice. Ainsi, lisez le recit de toutes les apparitions, voici +comment les fantomes procedent: d'abord le ciel s'obscurcit, le +tonnerre gronde, le vent siffle, les fenetres et les portes +crient, la lampe, s'il y a une lampe dans la chambre de celui a +qui ils tiennent a faire peur, la lampe petille, palit et +s'eteint; obscurite complete! alors, dans l'obscurite, on entend +des plaintes; des gemissements; des bruits de chaines, enfin la +porte s'ouvre et le fantome apparait. Je dois dire que toutes les +apparitions que j'ai, non pas vues, mais lues, se sont produites +dans des circonstances pareilles. Voyons, est-ce bien cela, sir +John? + +-- Parfaitement. + +-- Et avez-vous jamais vu qu'un fantome ait apparu a deux +personnes a la fois? + +-- En effet, je ne l'ai jamais lu, ni entendu dire. + +-- C'est tout simple, mon cher lord: a deux, vous comprenez, on +n'a pas peur; la peur, c'est une chose mysterieuse, etrange, +independante de la volonte, pour laquelle il faut l'isolement, les +tenebres, la solitude. Un fantome n'est pas plus dangereux qu'un +boulet de canon. Eh bien, est-ce qu'un soldat a peur d'un boulet +de canon, le jour, quand il est en compagnie de ses camarades, +quand il sent les coudes a gauche? Non, il va droit a la piece, il +est tue ou il tue: c'est ce que ne veulent pas les fantomes; c'est +ce qui fait qu'ils n'apparaissent pas a deux personnes a la fois! +c'est ce qui fait que je veux aller seul a la chartreuse, milord; +votre presence empecherait le fantome le plus resolu de paraitre. +Si je n'ai rien vu, ou si j'ai vu quelque chose qui en vaille la +peine, eh bien, ce sera votre tour apres demain. Le marche vous +convient-il? + +-- A merveille! Mais pourquoi n'irais-je pas le premier? + +-- Ah! d'abord, parce que l'idee ne vous en est pas venue, et que +c'est bien le moins que j'aie le benefice de mon idee; ensuite, +parce que je suis du pays, que j'etais lie avec tous ces bons +moines de leur vivant, et qu'il y a dans cette liaison une chance +de plus qu'ils m'apparaissent apres leur mort; enfin, parce que, +connaissant les localites, s'il faut fuir ou poursuivre, je me +tirerai mieux que vous de l'agression ou de la retraite. Tout cela +vous parait-il juste, mon cher lord? + +-- On ne peut plus juste, oui; mais, moi, j'irai le lendemain? + +-- Le lendemain, le surlendemain, tous les jours, toutes les nuits +si vous voulez; ce a quoi je tiens, c'est a la primeur. +Maintenant, continua Roland en se levant, c'est entre vous et moi, +n'est-ce pas? Pas un mot a qui que ce soit au monde; les fantomes +pourraient etre prevenus et agir en consequence. Il ne faut pas +nous faire rouler par ces gaillards-la, ce serait trop grotesque. + +-- Soyez tranquille. Vous prendrez des armes, n'est-ce pas? + +-- Si je croyais n'avoir affaire qu'a des fantomes, j'irais les +deux mains dans mes poches, et rien dans les goussets; mais, comme +je vous disais tout a l'heure, je me rappelle les faux-monnayeurs +de M. de Turenne, et je prendrai des pistolets. +-- Voulez-vous les miens? + +-- Non, merci; ceux-la, quoiqu'ils soient bons, j'ai a peu pres +resolu de ne m'en servir jamais. + +Puis, avec un sourire dont il serait impossible de rendre +l'amertume: + +-- Ils me portent malheur, ajouta Roland. Bonne nuit, milord! Il +faut que je dorme les poings fermes, cette nuit, pour ne pas avoir +envie de dormir demain. + +Et, apres avoir secoue energiquement la main de l'Anglais, il +sortit de la chambre de celui-ci et rentra dans la sienne. + +Seulement, en rentrant dans la sienne, une chose le frappa: c'est +qu'il retrouvait ouverte sa porte, qu'il etait sur d'avoir laissee +fermee. + +Mais il fut a peine entre, que la vue de sa soeur lui expliqua ce +changement. + +-- Tiens! fit-il moitie etonne, moitie inquiet, c'est toi, Amelie? + +-- Oui, c'est moi, fit la jeune fille. + +Puis, s'approchant de son frere et lui donnant son front a baiser. + +-- Tu n'iras pas, dit-elle d'un ton suppliant, n'est-ce pas, mon +ami? + +-- Ou cela? demanda Roland. + +-- A la chartreuse. + +-- Bon? et qui t'a dit que j'y allais? + +-- Oh! lorsqu'on te connait, comme c'est difficile a deviner! + +-- Et pourquoi veux-tu que je n'aille pas a la chartreuse? + +-- Je crains qu'il ne t'arrive un malheur. + +-- Ah ca! tu crois donc aux fantomes, toi? dit Roland en fixant +son regard sur celui d'Amelie. + +Amelie baissa les yeux, et Roland sentit la main de sa soeur +trembler dans la sienne. + +-- Voyons, dit Roland, Amelie, celle qu'autrefois j'ai connue, du +moins, la fille du general de Montrevel, la soeur de Roland, est +trop intelligente pour subir des terreurs vulgaires; il est +impossible que tu croies a ces contes d'apparitions, de chaines, +de flammes, de spectres, de fantomes. + +-- Si j'y croyais, mon ami, mes craintes seraient moins grandes: +si les fantomes existent, ce sont des ames depouillees de leur +corps, et, par consequent, qui ne peuvent sortir du tombeau avec +les haines de la matiere; or, pourquoi un fantome, te hairait-il, +toi, Roland, qui n'as jamais fait de mal a personne? + +-- Bon! tu oublies ceux que j'ai tues a l'armee ou en duel. + +Amelie secoua la tete. +-- Je ne crains pas ceux-la. + +-- Que crains-tu donc, alors? + +La jeune fille leva sur Roland. ses beaux yeux tout mouilles de +larmes, et, se jetant dans les bras de son frere: + +-- Je ne sais, dit-elle, Roland; mais, que veux-tu! je crains! + +Le jeune homme, par une legere violence, releva la tete qu'Amelie +cachait dans sa poitrine, et, baisant doucement et tendrement ses +longues paupieres: + +-- Tu ne crois pas que ce soient des fantomes que j'aurai demain a +combattre, n'est-ce pas? demanda-t-il. + +-- Mon frere, ne va pas a la chartreuse! insista Amelie d'un ton +suppliant, en eludant la question. + +-- C'est notre mere qui t'a chargee de me demander cela: avoue-le, +Amelie. + +-- Oh! mon frere, non, ma mere ne m'en a pas dit un mot; c'est moi +qui ai devine que tu voulais y aller. + +-- Eh bien, si je voulais y aller, Amelie, dit Roland d'un ton +ferme, tu dois savoir une chose, c'est que j'irais. + +-- Meme si je t'en prie a mains jointes, mon frere? dit Amelie +avec un accent presque douloureux, meme si je t'en prie a genoux? + +Et elle se laissa glisser aux pieds de son frere. +-- Oh! femmes! femmes! murmura Roland, inexplicables creatures +dont les paroles sont un mystere, dont la bouche ne dit jamais les +secrets du coeur, qui pleurent, qui prient, qui tremblent, +pourquoi? Dieu le sait! mais nous autres hommes, jamais! J'irai, +Amelie, parce que j'ai resolu d'y aller, et que, quand j'ai pris +une fois une resolution, nulle puissance au monde n'a le pouvoir +de m'en faire changer. Maintenant, embrasse-moi, ne crains rien, +et je te dirai tout bas un grand secret. + +Amelie releva la tete, fixant sur Roland un regard a la fois +interrogateur et desespere. + +-- J'ai reconnu depuis plus d'un an, repondit le jeune homme, que +j'ai le malheur de ne pouvoir mourir; rassure-toi donc et sois +tranquille. + +Roland prononca ces paroles d'un ton si douloureux, qu'Amelie, qui +jusque-la etait parvenue a retenir ses larmes, rentra chez elle en +eclatant en sanglots. + +Le jeune officier apres s'etre assure que sa soeur avait referme +sa porte, referma la sienne en murmurant: + +-- Nous verrons bien qui se lassera enfin, de moi ou de la +destinee. + + +XVI -- LE FANTOME + +Le lendemain, a l'heure a peu pres a laquelle nous venons de +quitter Roland, le jeune officier, apres s'etre assure que tout le +monde etait couche au chateau des Noires-Fontaines, entrouvrit +doucement sa porte, descendit l'escalier en retenant sa +respiration, gagna le vestibule, tira sans bruit les verrous de la +porte d'entree, descendit le perron, se retourna pour s'assurer +que tout etait bien tranquille, et, rassure par l'obscurite des +fenetres, il attaqua bravement la grille. + +La grille, dont les gonds avaient, selon toute probabilite, ete +huiles dans la journee, tourna sans faire entendre le moindre +grincement, et se referma comme elle s'etait ouverte, apres avoir +donne passage a Roland, qui s'avanca rapidement alors dans la +direction du chemin de Pont-d'Ain a Bourg. + +A peine eut-il fait cent pas que la cloche de Saint-Just tinta un +coup: celle de Montagnat lui repondit comme un echo de bronze; dix +heures et demie sonnaient. + +Au pas dont marchait le jeune homme, il lui fallait a peine vingt +minutes pour atteindre la chartreuse de Seillon, surtout si, au +lieu de contourner le bois, il prenait le sentier qui conduisait +droit au monastere. + +Roland etait trop familiarise depuis sa jeunesse avec les moindres +laies de la foret de Seillon pour allonger inutilement son chemin +de dix minutes. Il prit donc sans hesiter a travers bois, et, au +bout de cinq minutes, il reparut de l'autre cote de la foret. + +Arrive la, il n'avait plus a traverser qu'un bout de plaine pour +etre arrive au mur du verger du cloitre. +Ce fut l'affaire de cinq autres minutes a peine. + +Au pied du mur, il s'arreta, mais ce fut pour quelques secondes. + +Il degrafa son manteau, le roula en tampon et le jeta par-dessus +le mur. + +Son manteau ote, il resta avec une redingote de velours, une +culotte de peau blanche et des bottes a retroussis. + +La redingote etait serree autour du corps par une ceinture dans +laquelle etaient passes deux pistolets. + +Un chapeau a larges bords couvrait son visage et le voilait +d'ombre. + +Avec la meme rapidite qu'il s'etait debarrasse du vetement qui +pouvait le gener pour franchir le mur, il se mit a l'escalader. + +Son pied chercha une jointure qu'il n'eut pas de peine a trouver; +il s'elanca, saisit la crete du chaperon, et retomba de l'autre +cote sans avoir meme touche le faite de ce mur, par-dessus lequel +il avait bondi. + +Il ramassa son manteau, le rejeta sur ses epaules, l'agrafa de +nouveau, et, a travers le verger, gagna a grands pas une petite +porte qui servait de communication entre le verger et le cloitre. + +Comme il franchissait le seuil de cette petite porte, onze heures +sonnaient. + +Roland s'arreta, compta les coups, fit lentement le tour du +cloitre, regardant et ecoutant. +Il ne vit rien et n'entendit pas le moindre bruit. + +Le monastere offrait l'image de la desolation et de la solitude; +toutes les portes etaient ouvertes: celles des cellules, celle de +la chapelle, celle du refectoire. + +Dans le refectoire, immense piece ou les tables etaient encore +dressees, Roland vit voleter cinq ou six chauves-souris; une +chouette effrayee s'echappa par une fenetre brisee, se percha sur +un arbre a quelques pas de la et fit entendre son cri funebre. + +-- Bon! dit tout haut Roland, je crois que c'est ici que je dois +etablir mon quartier general; chauves-souris et chouettes sont +l'avant-garde des fantomes. + +Le son de cette voix humaine, s'elevant du milieu de cette +solitude, de ces tenebres et de cette desolation, avait quelque +chose d'insolite et de lugubre qui eut fait frissonner celui-la +meme qui venait de parler, si Roland, comme il l'avait dit lui- +meme, n'avait pas eu une ame inaccessible a la peur. + +Il chercha un point d'ou il put du regard embrasser toute la +salle: une table isolee, placee sur une espece d'estrade, a l'une +des extremites du refectoire, et qui avait sans doute servi au +superieur du couvent, soit pour faire une lecture pieuse pendant +le repas, soit pour prendre son repas separe des autres freres, +lui parut un lieu d'observation reunissant tous les avantages +qu'il pouvait desirer. + +Appuye au mur, il ne pouvait etre surpris par derriere, et, de la, +son regard, lorsqu'il serait habitue aux tenebres, dominerait tous +les peints de la salle. + +Il chercha un siege quelconque et trouva, renverse a trois pas de +la table, l'escabeau qui avait du etre celui du convive ou du +lecteur isole. + +Il s'assit devant la table, detacha son manteau pour avoir toute +liberte dans ses mouvements, prit ses pistolets a sa ceinture, en +disposa un devant lui, et, frappant trois coups sur la table avec +la crosse de l'autre: + +-- La seance est ouverte, dit-il a haute voix, les fantomes +peuvent venir. + +Ceux qui, la nuit, traversant a deux des cimetieres ou des +eglises, ont quelquefois eprouve, sans s'en rendre compte, ce +supreme besoin de parler bas et religieusement, qui s'attache a +certaines localites, ceux-la seuls comprendront quelle etrange +impression eut produite, sur celui qui l'eut entendue, cette voix +railleuse et saccadee troublant la solitude et les tenebres. + +Elle vibra un instant dans l'obscurite, qu'elle fit en quelque +sorte tressaillir; puis elle s'eteignit et mourut sans echo, +s'echappant a la fois par toutes ces ouvertures que les ailes du +temps avaient faites sur son passage. + +Comme il s'y etait attendu, les yeux de Roland s'etaient habitues +aux tenebres, et maintenant, grace a la pale lumiere de la lune, +qui venait de se lever, et qui penetrait dans le refectoire en +longs rayons blanchatres, par les fenetres brisees, pouvait voir +distinctement d'un bout a l'autre de l'immense chambre. + +Quoique evidemment, a l'interieur comme a l'exterieur, Roland fut +sans crainte, il n'etait pas sans defiance, et son oreille +percevait les moindres bruits. + +II entendit sonner la demie. +Malgre lui, le timbre le fit tressaillir; il venait de l'eglise +meme du couvent. + +Comment, dans cette ruine ou tout etait mort, l'horloge, cette +pulsation du temps, etait-elle demeuree vivante? + +-- Oh! oh! dit Roland, voila qui m'indique que je verrai quelque +chose. + +Ces paroles furent presque un aparte; la majeste des lieux et du +silence agissait sur ce coeur petri d'un bronze aussi dur que +celui qui venait de lui envoyer cet appel du temps contre +l'eternite. + +Les minutes s'ecoulerent les unes apres les autres; sans doute un +nuage passait entre la lune et la terre, car il semblait a Roland +que les tenebres s'epaississaient. + +Puis il lui semblait, a mesure que minuit s'approchait, entendre +mille bruits a peine perceptibles, confus et differents, qui, sans +doute, venaient de ce monde nocturne qui s'eveille quand l'autre +s'endort. + +La nature n'a pas voulu qu'il y eut suspension dans la vie, meme +pour le repos; elle a fait son univers nocturne comme elle a fait +son monde du jour, depuis le moustique bourdonnant au chevet du +dormeur, jusqu'au lion rodant autour du _douar_ de l'Arabe. + +Mais, Roland, veilleur des camps, sentinelle perdue dans le +desert, Roland chasseur, Roland soldat, connaissait tous ces +bruits; ces bruits ne le troublaient donc pas, lorsque, tout a +coup, a ces bruits vint se meler de nouveau le timbre de l'horloge +vibrant pour la seconde fois au-dessus de sa tete. + +Cette fois, c'etait minuit; il compta les douze coups les uns +apres les autres. + +Le dernier se fit entendre, frissonna dans l'air comme un oiseau +aux ailes de bronze, puis s'eteignit lentement, tristement, +douloureusement. + +En meme temps, il sembla, au jeune homme qu'il entendait une +plainte. + +Roland tendit l'oreille du cote d'ou venait le bruit. + +La plainte se fit entendre plus rapprochee. + +Il se leva, mais les mains appuyees sur la table et ayant sous la +paume de chacune de ses mains la crosse d'un pistolet. Un +frolement pareil a celui d'un drap ou d'une robe qui trainerait +sur l'herbe, se fit entendre a sa gauche, a dix pas de lui. + +II se redressa comme mu par un ressort. + +Au meme moment, une ombre apparut au seuil de la salle immense. +Cette ombre ressemblait a une de ces vieilles statues couchees sur +les sepulcres; elle etait enveloppee d'un immense linceul qui +trainait derriere elle. + +Roland douta un instant de lui-meme. La preoccupation de son +esprit lui faisait-elle voir ce qui n'etait pas? etait-il la dupe +de ses sens, le jouet de ces hallucinations que la medecine +constate, mais ne peut expliquer? + +Une plainte poussee par le fantome fit evanouir ses doutes. + +-- Ah! par ma foi! dit-il en eclatant de rire, a nous deux, ami +spectre! + +Le spectre s'arreta et etendit la main vers le jeune officier. + +-- Roland! Roland, dit le spectre d'une voix sourde, ce serait une +pitie que de ne pas poursuivre les morts dans le tombeau ou tu les +as fait descendre. + +Et le spectre continua son chemin sans hater le pas. + +Roland, un instant etonne, descendit de son estrade et se mit +resolument a la poursuite du fantome. + +Le chemin etait difficile, encombre qu'il se presentait de +pierres, de bancs mis en travers, de tables renversees. + +Et cependant on eut dit qu'a travers tous ces obstacles un sentier +invisible etait trace pour le spectre, qui marchait du meme pas +sans que rien l'arretat. + +Chaque fois qu'il passait devant une fenetre, la lumiere +exterieure, si faible qu'elle fut, se reflechissait sur ce +linceul, et le fantome dessinait ses contours, qui, la fenetre +franchie, se perdaient dans l'obscurite pour reparaitre bientot et +se perdre encore. + +Roland, l'oeil fixe sur celui qu'il poursuivait, craignant de le +perdre de vue s'il en detachait un instant son regard, ne pouvait +interroger du regard ce chemin si facile au spectre et si herisse +d'obstacles pour lui. + +A chaque pas, il trebuchait; le fantome gagnait sur lui. + +Le fantome arriva pres de la porte opposee a celle par laquelle il +etait entre, Roland vit s'ouvrir l'entree d'un corridor obscur; il +comprit que l'ombre allait lui echapper. + +-- Homme ou spectre, voleur ou moine, dit-il, arrete, ou je fais +feu! + +-- On ne tue pas deux fois le meme corps, et la mort, tu le sais +bien, continua le fantome d'une voix sourde, n'a pas de prise sur +les ames. + +-- Qui es-tu donc? demanda Roland. + +-- Je suis le spectre de celui que tu as violemment arrache de ce +monde. + +Le jeune officier eclata de rire, de son rire strident et nerveux +rendu plus effrayant encore dans les tenebres. + +-- Par ma foi, dit-il, si tu n'as pas d'autre indication a me +donner, je ne prendrai pas meme la peine de chercher, je t'en +previens. + +-- Rappelle-toi la fontaine de Vaucluse, dit le fantome avec un +accent si faible, que cette phrase sembla sortir de sa bouche +plutot comme un soupir que comme des paroles articulees. + +Un instant, Roland sentit, non pas son coeur faiblir, mais la +sueur perler a son front; par une reaction sur lui-meme, il reprit +sa force, et, d'une voix menacante: + +-- Une derniere fois, apparition ou realite, cria-t-il, je te +previens que, si tu ne m'attends pas, je fais feu. + +Le spectre fut sourd et continua son chemin. + +Roland s'arreta une seconde pour viser: le spectre etait a dix pas +de lui: Roland avait la main sure, c'etait lui-meme qui avait +glisse la balle dans le pistolet, un instant auparavant; il venait +de passer la baguette dans les canons pour s'assurer qu'ils +etaient charges. + +Au moment ou le spectre se dessinait de toute sa hauteur, blanc, +sous la voute sombre du corridor, Roland fit feu. + +La flamme illumina comme un eclair le corridor, dans lequel +continua de s'enfoncer le spectre, sans hater ni ralentir le pas. + +Puis tout rentra dans une obscurite d'autant plus profonde que la +lumiere avait ete plus vive. + +Le spectre avait disparu sous l'arcade sombre. + +Roland s'y elanca a sa poursuite, tout en faisant passer son +second pistolet dans sa main droite. + +Mais, si court qu'eut ete le temps d'arret, le fantome avait gagne +du chemin; Roland le vit au bout du corridor, se dessinant cette +fois en vigueur sur l'atmosphere grise de la nuit. + +Il doubla le pas et arriva a l'extremite du corridor au moment ou +le spectre disparaissait derriere la porte de la citerne. + +Roland redoubla de vitesse; arrive sur le seuil de la porte, il +lui sembla que le spectre s'enfoncait dans les entrailles de la +terre. + +Cependant tout le torse etait encore visible. + +-- Fusses-tu le demon, dit Roland, je te rejoindrai. + +Et il lacha son second coup de pistolet, qui emplit de flamme et +de fumee le caveau dans lequel s'etait englouti le spectre. + +Quand la fumee fut dissipee, Roland chercha vainement; il etait +seul. + +Roland se precipita dans le caveau en hurlant de rage; il sonda +les murs de la crosse de ses pistolets, il frappa le sol du pied: +partout le sol et la pierre rendirent ce son mat des objets +solides. + +Il essaya de percer l'obscurite du regard; mais c'etait chose +impossible: le peu de lumiere que laissait filtrer la lune +s'arretait aux premieres marches de la citerne. + +-- Oh! s'ecria Roland, une torche! une torche! + +Personne ne lui repondit; le seul bruit qui se fit entendre etait +le murmure de la source coulant a trois pas de lui. + +Il vit qu'une plus longue recherche serait inutile, sortit du +caveau, tira de sa poche une poire a poudre, deux balles tout +enveloppees dans du papier, et rechargea vivement ses pistolets. + +Puis il reprit le chemin qu'il venait de suivre, retrouva le +couloir sombre, au bout du couloir le refectoire immense, et alla +reprendre, a l'extremite de la salle muette, la place qu'il avait +quittee pour suivre le fantome. + +La, il attendit. + +Mais les heures de la nuit sonnerent successivement jusqu'a ce +qu'elles devinssent les heures matinales et que les premiers +rayons du jour teignissent de leurs tons blafards les murailles du +cloitre. + +-- Allons, murmura Roland, c'est fini pour cette nuit; peut-etre +une autre fois serai-je plus heureux. + +Vingt minutes apres, il rentrait au chateau des Noires-Fontaines. + + +XVII -- PERQUISITION + +Il ne pouvait point se figurer que sa soeur craignit pour un autre +que lui. + +Amelie s'elanca hors de sa chambre, avec son peignoir de nuit. + +Il etait facile de voir, a la paleur de son teint, au cercle de +bistre s'etendant jusqu'a la moitie de sa joue, qu'elle n'avait +pas ferme l'oeil de la nuit. + +-- Il ne t'est rien arrive, Roland? s'ecria-t-elle en serrant son +frere dans ses bras et en le tatant avec inquietude. + +-- Rien. + +-- Ni a toi ni a personne? + +-- Ni a moi ni a personne. + +-- Et tu n'as rien vu? + +-- Je ne dis pas cela, fit Roland. + +-- Qu'as-tu vu, mon Dieu? + +-- Je te raconterai cela plus tard; en attendant, tant tues que +blesses, il n'y a personne de mort. + +-- Ah! je respire. + +-- Maintenant, si j'ai un conseil a te donner, petite soeur, c'est +d'aller te mettre gentiment dans ton lit et de dormir, si tu peux, +jusqu'a l'heure du dejeuner. Je vais faire autant, et je te +promets que l'on n'aura pas besoin de me bercer pour m'endormir: +bonne nuit ou plutot bon matin! + +Roland embrassa tendrement sa soeur, et, en affectant de siffloter +insoucieusement un air de chasse, il monta l'escalier du second +etage. + +Sir John l'attendait franchement dans le corridor. + +Il alla droit au jeune homme. + +-- Eh bien? lui demanda-t-il. + +-- Eh bien, je n'ai point fait completement buisson creux. + +-- Vous avez vu un fantome? + +-- J'ai vu quelque chose, du moins, qui y ressemblait beaucoup. + +-- Vous allez me raconter cela. + +-- Oui, je comprends, vous ne dormiriez pas ou vous dormiriez mal; +voici en deux mots la chose telle qu'elle s'est passee... + +Et Roland fit un recit exact et circonstancie de l'aventure de la +nuit. + +-- Bon! dit sir John quand Roland eut acheve, j'espere que vous en +avez laisse pour moi? + +-- J'ai meme peur, dit Roland, de vous avoir laisse le plus dur. + +Puis, comme sir John insistait, revenant sur chaque detail, se +faisant indiquer la disposition des localites: + +-- Ecoutez, dit Roland; aujourd'hui, apres dejeuner, nous irons +faire a la chartreuse une visite de jour, ce qui ne vous empechera +point d'y faire votre station de nuit; au contraire, la visite de +jour vous servira a etudier les localites. Seulement, ne dites +rien a personne. + +-- Oh! fit sir John, ai-je donc l'air d'un bavard? + +-- Non, c'est vrai, dit Roland en riant; ce n'est pas vous, +milord, qui etes un bavard, c'est moi qui suis un niais. + +Et il rentra dans sa chambre. + +Apres le dejeuner, les deux hommes descendirent les pentes du +jardin comme pour aller faire une promenade aux bords de la +Reyssouse, puis ils appuyerent a fauche, remonterent au bout de +quarante pas, gagnerent la grande route, traverserent le bois, et +se trouverent au pied du mur de la chartreuse, a l'endroit meme ou +la veille Roland l'avait escalade. + +-- Milord, dit Roland, voici le chemin. + +-- En bien, fit sir John, prenons-le. + +Et lentement, mais avec une admirable force de poignet qui +indiquait un homme possedant a fond sa gymnastique, l'Anglais +saisit le chaperon du mur, s'assit sur le faite, et se laissa +retomber de l'autre. + +Roland le suivit avec la prestesse d'un homme qui n'en etait point +a son coup d'essai. + +Tous deux se trouverent de l'autre cote. + +L'abandon etait encore plus visible de jour que la nuit. + +L'herbe avait pousse partout dans les allees et montait jusqu'aux +genoux; les escaliers etaient envahis par des vignes devenues si +epaisses, que le raisin n'y pouvait murir sous l'ombre des +feuilles; en plusieurs endroits, le mur etait degrade, et le +lierre, ce parasite bien plus que cet ami des ruines, commencait a +s'etendre de tous cotes. + +Quant aux arbres en plein vent, pruniers, pechers, abricotiers, +ils avaient pousse avec la liberte des hetres et des chenes de la +foret, dont ils semblaient envier la hauteur et l'epaisseur, et la +seve, tout entiere absorbee par les branches aux jets multiples et +vigoureux, ne donnait que des fruits rares et mal venus. + +Deux ou trois fois, au mouvement des longues herbes agitees devant +eux, sir John et Roland devinerent que la couleuvre, cette hotesse +rampante de la solitude, avait etabli la son domicile et fuyait +tout etonnee qu'on la derangeat. + +Roland conduisit son ami droit a la porte donnant du verger dans +le cloitre; mais, avant d'entrer dans le cloitre, il jeta les yeux +sur le cadran de l'horloge; l'horloge, qui marchait la nuit, etait +arretee le jour. + +Du cloitre, il passa dans le refectoire: la, le jour lui revela +sous leur veritable aspect les objets que l'obscurite avait +revetus des formes fantastiques de la nuit. + +Roland montra a sir John l'escabeau renverse, la table rayee sous +les batteries des pistolets, la porte par laquelle etait entre le +fantome. + +Il suivit, avec l'Anglais, le chemin qu'il avait suivi a la piste +du fantome; il reconnut les obstacles qui l'avaient arrete, mais +qui etaient faciles a franchir pour quelqu'un qui d'avance aurait +pris connaissance de la localite. + +Arrive a l'endroit ou il avait fait feu, il retrouva les bourres, +mais il chercha inutilement la balle. + +Par la disposition du corridor, fuyant en biais, il etait +cependant impossible, si la balle n'avait pas laisse de traces sur +la muraille, qu'elle n'eut point atteint le fantome. + +Et cependant, si le fantome avait ete atteint et presentait un +corps solide, comment se faisait-il que ce corps fut reste debout? +comment, au moins, n'avait-il point ete blesse? et comment, ayant +ete blesse, ne trouvait-on sur le sol aucune trace de sang? + +Or, il n'y avait ni trace de sang ni trace de balle. + +Lord Tanlay n'etait pas loin d'admettre que son ami eut eu affaire +a un spectre veritable. + +-- On est venu depuis moi, dit Roland, et l'on a ramasse la balle. + +-- Mais, si vous avez tire sur un homme, comment la balle n'est- +elle pas entree? + +-- Oh! c'est bien simple, l'homme avait une cotte de mailles sous +son linceul. + +C'etait possible: cependant, sir John secoua la tete en signe de +doute; il aimait mieux croire a un evenement surnaturel, cela le +fatiguait moins. + +L'officier et lui continuerent leur investigation. + +On arriva au bout du corridor, et l'on se trouva a l'autre +extremite du verger. + +C'etait la que Roland avait revu son spectre, un instant disparu +sous la voute sombre. + +Il alla droit a la citerne; il semblait suivre encore le fantome, +tant il hesitait peu. + +La, il comprit l'obscurite de la nuit devenue plus intense encore +par l'absence de tout reflet exterieur: a peine y voyait-on +pendant le jour. + +Roland tira de dessous son manteau deux torches d'un pied de long, +prit un briquet, y alluma de l'amadou, et a l'amadou une +allumette. + +Les deux torches flamberent. + +Il s'agissait de decouvrir le passage par ou le fantome avait +disparu. + +Roland et sir John approcherent les torches du sol. + +La citerne etait pavee de grandes dalles de liais qui semblaient +parfaitement jointes les unes aux autres. + +Roland cherchait sa seconde balle avec autant de persistance qu'il +avait cherche la premiere. Une pierre se trouvait sous ses pieds, +il repoussa la pierre et apercut un anneau scelle dans une des +dalles. + +Sans rien dire, Roland passa sa main dans l'anneau, s'arc-bouta +sur ses pieds et tira a lui. + +La dalle tourna sur son pivot avec une facilite qui indiquait +qu'elle operait souvent la meme manoeuvre. + +En tournant, elle decouvrit l'entree du souterrain. + +-- Ah! fit Roland, voici le passage de mon spectre. + +Et il descendit dans l'ouverture beante. + +Sir John le suivit. + +Ils firent le meme trajet qu'avait fait Morgan lorsqu'il etait +revenu rendre compte de son expedition; au bout du souterrain, ils +trouverent la grille donnant sur les caveaux funeraires. + +Roland secoua la grille; la grille n'etait point fermee, elle +ceda. + +Ils traverserent le cimetiere souterrain et atteignirent l'autre +grille; comme la premiere, elle etait ouverte. + +Roland marchant toujours le premier, ils monterent quelques +marches et se trouverent dans le choeur de la chapelle ou s'etait +passee la scene que nous avons racontee entre Morgan et les +compagnons de Jehu. + +Seulement, les stalles etaient vides, le choeur etait solitaire, +et l'autel, degrade par l'abandon du culte, n'avait plus ni ses +cierges flamboyants, ni sa nappe sainte. + +Il etait evident pour Roland que la avait abouti la course du faux +fantome, que sir John s'obstinait a croire veritable. + +Mais, que le fantome fut vrai ou faux, sir John avouait que +c'etait la en effet que sa course avait du aboutir. + +Il reflechit un instant, puis, apres cet instant de reflexion: + +-- Eh bien, dit l'Anglais, puisque c'est a mon tour a veiller ce +soir, puisque j'ai le droit de choisir la place ou je veillerai, +je veillerai la, dit-il. + +Et il montra une espece de table formee au milieu du choeur par le +pied de chene qui supportait autrefois l'aile du lutrin. + +-- En effet, dit Roland avec la meme insouciance que s'il se fut +agi de lui-meme, vous ne serez pas mal la; seulement, comme ce +soir vous pourriez trouver la pierre scellee et les deux grilles +fermees, nous allons chercher une issue qui vous conduise, +directement ici. + +Au bout de cinq minutes, l'issue etait trouvee. + +La porte d'une ancienne sacristie s'ouvrait sur le choeur, et, de +cette sacristie, une fenetre degradee donnait passage dans la +foret. + +Les deux hommes sortirent par la fenetre et se trouverent dans le +plus epais du bois, juste a vingt pas de l'endroit ou ils avaient +tue le sanglier. + +-- Voila notre affaire, dit Roland; seulement, mon cher lord, +comme vous ne vous retrouveriez pas de nuit dans cette foret ou +l'on a deja assez de mal a se retrouver de jour, je vous +accompagnerai jusqu'ici. + +-- Oui, mais, moi entre, vous vous retirez aussitot, dit +l'Anglais; je me souviens de ce que vous m'avez dit touchant la +susceptibilite des fantomes: vous sachant a quelques pas de moi, +ils pourraient hesiter a apparaitre, et, puisque vous en avez vu +un, je veux aussi en voir un au moins. + +-- Je me retirerai, repondit Roland, soyez tranquille; seulement, +ajouta-t-il en riant, je n'ai qu'une peur. + +-- Laquelle? + +-- C'est qu'en votre qualite d'Anglais et d'heretique; ils ne +soient mal a l'aise avec vous. + +-- Oh! dit sir John gravement, quel malheur que je n'aie pas le +temps d'abjurer d'ici a ce soir! + +Les deux amis avaient vu tout ce qu'ils avaient a voir: en +consequence, ils revinrent au chateau. + +Personne, pas meme Amelie, n'avait paru soupconner dans leur +promenade autre chose qu'une promenade ordinaire. + +La journee se passa donc sans questions et meme sans inquietudes +apparentes: d'ailleurs, au retour des deux amis, elle etait deja +bien avancee. + +On se mit a table, et, a la grande joie d'Edouard, on projeta une +nouvelle chasse. + +Cette chasse fit les frais de la conversation pendant le diner et +pendant une partie de la soiree. + +A dix heures, comme d'habitude, chacun etait rentre dans sa +chambre, seulement Roland etait dans celle de sir John. + +La difference des caracteres eclatait visiblement dans les +preparatifs: Roland avait fait les siens joyeusement, comme pour +une partie de plaisir; sir John faisait les siens gravement, comme +pour un duel. + +Les pistolets furent charges avec le plus grand soin et passes a +la ceinture de l'Anglais, et, au lieu d'un manteau qui pouvait +gener ses mouvements, ce fut une grande redingote a collet qu'il +endossa par-dessus son habit. + +A dix heures et demie, tous deux sortirent avec les memes +precautions que Roland avait prises pour lui tout seul. + +A onze heures moins cinq minutes, ils etaient au pied de la +fenetre degradee, mais a laquelle des pierres tombees de la voute +pouvaient servir de marchepied. + +La, ils devaient, selon leurs conventions, se separer. +Sir John rappela ces conditions a Roland: + +-- Oui, dit le jeune homme, avec moi, milord, une fois pour +toutes, ce qui est convenu est convenu; seulement, a mon tour, une +recommandation. + +-- Laquelle? + +-- Je n'ai pas retrouve les balles parce que l'on est venu les +enlever; on est venu les enlever pour que je ne visse pas +l'empreinte qu'elles avaient conservee sans doute. + +-- Et, dans votre opinion, quelle empreinte eussent-elles +conservee? + +-- Celle des chainons d'une cotte de mailles; mon fantome etait un +homme cuirasse. + +-- Tant pis, dit sir John, j'aimais fort le fantome, moi. + +Puis, apres un moment de silence ou un soupir de l'Anglais +exprimait son regret profond d'etre force de renoncer au spectre: + +-- Et votre recommandation? dit-il. + +-- Tirez au visage. + +L'Anglais fit un signe d'assentiment, serra la main du jeune +officier, escalada les pierres, entra dans la sacristie, et +disparut. + +-- Bonne nuit! lui cria Roland. + +Et, avec cette insouciance du danger qu'en general un soldat a +pour lui-meme et pour ses compagnons, Roland, comme il l'avait +promis a sir John, reprit le chemin du chateau des Noires- +Fontaines. + + +XVIII -- LE JUGEMENT + +Le lendemain, Roland, qui n'etait parvenu a s'endormir que vers +deux heures du matin, s'eveilla a sept heures. + +En s'eveillant, il reunit ses souvenirs epars, se rappela ce qui +s'etait passe la veille, entre lui et sir John, et s'etonna qu'a +son retour l'Anglais ne l'eut point eveille. + +Il s'habilla vivement et alla, au risque de le reveiller au milieu +de son premier sommeil, frapper a la porte de la chambre de sir +John. + +Mais sir John ne repondit point. + +Roland frappa plus fort. + +Meme silence. + +Cette fois, un peu d'inquietude se melait a la curiosite de +Roland. + +La clef etait en dehors; le jeune officier ouvrit la porte et +plongea dans la chambre un regard rapide. + +Sir John n'etait point dans la chambre, sir John n'etait point +rentre. + +Le lit etait intact. + +Qu'etait-il donc arrive? + +Il n'y avait pas un instant a perdre, et, avec la rapidite de +resolution que nous connaissons a Roland, on devine qu'il ne +perdit pas un instant. + +Il s'elanca dans sa chambre, acheva de s'habiller, mit son couteau +de chasse a sa ceinture, son fusil en bandouliere, et sortit. + +Personne n'etait encore eveille, sinon la femme de chambre. + +Roland la rencontra sur l'escalier: + +-- Vous direz a madame de Montrevel, dit-il, que je suis sorti +pour faire un tour dans la foret de Seillon avec mon fusil; qu'on +ne soit pas inquiet si milord et moi ne rentrions pas precisement +a l'heure du dejeuner. + +Et Roland s'elanca rapidement hors du chateau. + +Dix minutes apres, il etait pres de la fenetre ou, la veille, a +onze heures du soir, il avait quitte lord Tanlay. + +Il ecouta: on n'entendait aucun bruit a l'interieur; a l'exterieur +seulement, l'oreille d'un chasseur pouvait reconnaitre toutes ces +rumeurs matinales que fait le gibier dans les bois. + +Roland escalada la fenetre avec son agilite ordinaire et s'elanca +de la sacristie dans le choeur. + +Un regard lui suffit pour s'assurer que non seulement le choeur, +mais le vaisseau entier de la petite chapelle, etait vide. + +Les fantomes avaient-ils fait suivre a l'Anglais le chemin oppose +a celui qu'il avait suivi lui-meme? + +C'etait possible. + +Roland passa rapidement derriere l'autel, gagna la grille des +caveaux: la grille etait ouverte. + +Il s'engagea dans le cimetiere souterrain. + +L'obscurite l'empechait de voir dans ses profondeurs. Il appela a +trois reprises sir John; personne ne lui repondit. + +Il gagna l'autre grille donnant dans le souterrain; elle etait +ouverte comme la premiere. + +Il s'engagea dans le passage voute. + +Seulement, la, comme il eut ete impossible, au milieu des +tenebres, de se servir de son fusil, il le passa en bandouliere et +mit le couteau de chasse a la main. + +En tatonnant, il s'enfonca toujours davantage sans rencontrer +personne, et, au fur et a mesure qu'il allait en avant, +l'obscurite redoublait, ce qui indiquait que la dalle de la +citerne etait fermee. + +Il arriva ainsi a la premiere marche de l'escalier, monta jusqu'a +ce qu'il touchat la dalle tournante avec sa tete, fit un effort, +la dalle tourna. + +Roland revit le jour. + +Il s'elanca dans la citerne. + +La porte qui donnait sur le verger etait ouverte; Roland sortit +par cette porte, traversa la partie du verger qui se trouvait +entre la citerne et le corridor, a l'autre extremite duquel il +avait fait feu sur son fantome. + +Il traversa le corridor et se trouva dans le refectoire. + +Le refectoire etait vide. + +Comme il avait fait dans le souterrain funebre, Roland appela +trois fois sir John. + +L'echo etonne, qui semblait avoir desappris les sons de la parole +humaine, lui repondit seul en balbutiant. + +Il n'etait point probable que sir John fut venu de ce cote; il +fallait retourner au point de depart. + +Roland repassa par le meme chemin et se retrouva dans le choeur de +la chapelle. + +C'etait la que sir John avait du passer la nuit, c'etait la qu'on +devait retrouver sa trace. + +Roland s'avanca dans le choeur. + +A peine y fut-il, qu'un cri s'echappa de sa poitrine. + +Une large tache de sang s'etendait a ses pieds et tachait les +dalles du choeur. + +De l'autre cote du choeur, a quatre pas de celle qui rougissait le +marbre a ses pieds, il y avait une seconde tache non moins large, +non mois rouge, non moins recente, et qui semblait faire le +pendant de la premiere. +Une de ces taches etait a droite, l'autre a gauche de cette espece +de piedestal devant lequel milord avait dit qu'il etablirait son +domicile. + +Roland s'approcha du piedestal; le piedestal etait ruisselant de +sang. + +C'etait la evidement que le drame s'etait passe. + +Le drame, s'il fallait en croire les traces qu'il avait laissees, +le drame avait ete terrible. + +Roland, en sa double qualite de chasseur et de soldat, devait etre +un habile chercheur de piste. + +Il avait pu calculer ce qu'a repandu de sang un homme mort, ou ce +qu'en repand un homme blesse. + +Cette nuit avait vu tomber trois hommes morts ou blesses. + +Maintenant, quelles etaient les probabilites? + +Les deux taches de sang du choeur, celle de droite et celle de +gauche, etaient probablement le sang de deux des antagonistes de +sir John. + +Le sang du piedestal, etait probablement le sien. + +Attaque de deux cotes, a droite et a gauche, il avait fait feu des +deux mains et avait tue ou blesse un homme de chaque coup. + +De la les deux taches de sang qui rougissaient le pave. + +Attaque a son tour lui-meme, il avait ete frappe pres du +piedestal, et sur le piedestal son sang avait rejailli. + +Au bout de cinq secondes d'examen, Roland etait aussi sur de ce +que nous venons de dire, que s'il avait vu la lutte de ses propres +yeux. + +Maintenant qu'avait-on fait des deux autres corps et du corps de +sir John? + +Ce qu'on avait fait des deux autres corps, Roland s'en inquietait +assez peu. + +Mais il tenait fort a savoir ce qu'etait devenu celui de sir John. + +Une trace de sang partait du piedestal et allait jusqu'a la porte. + +Le corps de sir John avait ete porte dehors. + +Roland secoua la porte massive; elle n'etait fermee qu'au pene. + +Sous son premier effort elle s'ouvrit: de l'autre cote du seuil, +il retrouva les traces de sang. + +Puis, a travers les broussailles, le chemin qu'avaient suivi les +gens qui emportaient le corps. + +Les branches brisees, les herbes foulees conduisirent Roland +jusqu'a la lisiere de la foret donnant sur le chemin de Pont-d'Ain +a Bourg. + +La, vivant ou mort, le corps semblait avoir ete depose le long du +talus du fosse. + +Apres quoi, plus rien. + +Un homme passa, venant du cote du chateau des Noires-Fontaines; +Roland alla a lui. + +-- N'avez-vous rien vu sur votre chemin? n'avez-vous rencontre +personne? demanda-t-il. + +-- Si fait, repondit l'homme, j'ai vu deux paysans qui portaient +un corps sur une civiere. + +-- Ah! s'ecria Roland, et ce corps etait celui d'un homme vivant? + +-- L'homme etait pale et sans mouvement, et il avait bien l'air +d'etre mort. + +-- Le sang coulait-il? + +-- J'en ai vu des gouttes sur le chemin. + +-- En ce cas, il vit. + +Alors, tirant un louis de sa poche: + +-- Voila un louis, dit-il; cours chez le docteur Milliet, a Bourg; +dis-lui de monter a cheval et de se rendre a franc etrier au +chateau des Noires-Fontaines; ajoute, qu'il y a un homme en danger +de mort. + +Et, tandis que le paysan, stimule par la recompense recue, +pressait sa course vers Bourg, Roland, bondissant sur son jarret +de fer, pressait la sienne vers le chateau. + +Et maintenant, comme notre lecteur est selon toute probabilite, +aussi curieux que Roland de savoir ce qui est arrive a sir John, +nous allons le mettre au courant des evenements de la nuit. + +Sir John, comme on l'a vu, etait entre a onze heures moins +quelques minutes dans ce que l'on avait coutume d'appeler la +Correrie ou le pavillon de la chartreuse, et qui n'etait rien +autre chose qu'une chapelle elevee au milieu du bois. + +De la sacristie, il avait passe dans le choeur. + +Le choeur etait vide et paraissait solitaire. Une lune assez +brillante, mais qui cependant disparaissait de temps en temps +voilee par les nuages, infiltrait son rayon bleuatre a travers les +fenetres en ogive et les vitraux de couleur a moitie brises de la +chapelle. + +Sir John penetra jusqu'au milieu du choeur, s'arreta devant le +piedestal et s'y tint debout. + +Les minutes s'ecoulerent; mais, cette fois, ce ne fut point +l'horloge de la chartreuse qui donna la mesure du temps, ce fut +l'eglise de Peronnaz, c'est-a-dire du village le plus proche de la +chapelle ou sir John attendait. + +Tout se passa, jusqu'a minuit, comme tout s'etait passe pour +Roland, c'est-a-dire que sir John ne fut distrait que par de +vagues rumeurs et par des bruits passagers. + +Minuit sonna: c'etait le moment qu'attendait avec impatience sir +John, car c'etait celui ou l'evenement devait se produire, si un +evenement quelconque se produisait. + +Au dernier coup, il lui sembla entendre des pas souterrains et +voir une lumiere apparaitre du cote de la grille qui communiquait +aux tombeaux. + +Toute son attention se porta donc de ce cote. + +Un moine sortit du passage, son capuchon rabattu sur ses yeux et +tenant une torche a la main. + +Il portait la robe des chartreux. + +Un second le suivit, puis un troisieme. Sir John en compta douze. + +Ils se separerent devant l'autel. Il y avait douze stalles dans le +choeur; six a la droite de sir John, six a sa gauche. + +Les douze moines prirent silencieusement place dans les douze +stalles. + +Chacun planta sa torche dans un trou pratique a cet effet dans les +appuis du chene, et attendit. + +Un treizieme parut et se placa devant l'autel. + +Aucun de ces moines n'affectait l'allure fantastique des fantomes +ou des ombres; tous appartenaient evidemment encore a la Terre, +tous etaient des hommes vivants. + +Sir John, debout, un pistolet de chaque main, appuye a son +piedestal place juste au milieu du choeur, regardait avec un grand +flegme cette manoeuvre qui tendait a l'envelopper. + +Comme lui, les moines etaient debout et muets. + +Le moine de l'autel rompit le silence. + +-- Freres, demanda-t-il, pourquoi les vengeurs sont-ils reunis? + +-- Pour juger un profane, repondirent les moines. + +-- Ce profane, reprit l'interrogateur, quel crime a-t-il commis? + +-- Il a tente de penetrer les secrets des compagnons de Jehu. + +-- Quelle peine a-t-il meritee? + +-- La peine de mort. + +Le moine de l'autel laissa, pour ainsi dire, a l'arret qui venait +d'etre rendu le temps de penetrer jusqu'au coeur de celui qu'il +atteignait. + +Puis, se retournant vers l'Anglais, toujours aussi calme que s'il +eut assiste a une comedie: + +-- Sir John Tanlay, lui dit-il, vous etes etranger, vous etes +Anglais; c'etait une double raison pour laisser tranquillement les +compagnons de Jehu debattre leurs affaires avec le gouvernement +dont ils ont jure la perte. Vous n'avez point eu cette sagesse; +vous avez cede a une vaine curiosite; au lieu de vous en ecarter, +vous avez penetre dans l'antre du lion, le lion vous dechirera. + +Puis, apres un instant de silence pendant lequel il sembla +attendre la reponse de l'Anglais, voyant que celui-ci demeurait +muet: + +-- Sir John Tanlay, ajouta-t-il, tu es condamne a mort; prepare- +toi a mourir. + +-- Ah! ah! je vois que je suis tombe au milieu d'une bande de +voleurs. S'il en est ainsi, on peut se racheter par une rancon. + +Puis se tournant vers le moine de l'autel: + +-- A combien la fixez-vous, capitaine? + +Un murmure de menaces accueillit ces insolentes paroles. + +Le moine de l'autel etendit la main. + +-- Tu te trompes, sir John: nous ne sommes pas une bande de +voleurs, dit-il d'un ton qui pouvait lutter de calme et de sang- +froid avec celui de l'Anglais, et la preuve, c'est que, si tu as +quelque somme considerable ou quelques bijoux precieux sur toi, tu +n'as qu'a donner tes instructions, et argent et bijoux seront +remis, soit a ta famille, soit a la personne que tu designeras. + +-- Et quel garant aurais-je que ma derniere volonte sera +accomplie? + +-- Ma parole. + +-- La parole d'un chef d'assassins! je n'y crois pas. + +-- Cette fois comme l'autre, tu te trompes, sir John: je ne suis +pas plus un chef d'assassins que je n'etais un capitaine de +voleurs. + +-- Et qu'es-tu donc alors? + +-- Je suis l'elu de la vengeance celeste; je suis l'envoye de +Jehu, roi d'Israel, qui a ete sacre par le prophete Elisee pour +exterminer la maison d'Achab. + +-- Si vous etes ce que vous dites, pourquoi vous voilez-vous le +visage? Pourquoi vous cuirassez-vous sous vos robes? Des elus +frappent a decouvert et risquent la mort en donnant la mort. +Rabattez vos capuchons, montrez-moi vos poitrines nues, et je vous +reconnaitrai pour ce que vous pretendez etre. + +-- Freres, vous avez entendu? dit le moine de l'autel. + +Et, depouillant sa robe, il ouvrit d'un seul coup son habit, son +gilet et jusqu'a sa chemise. + +Chaque moine en fit autant, et se trouva visage decouvert et +poitrine nue. + +C'etaient tous de beaux jeunes gens dont le plus age ne paraissait +pas avoir trente-cinq ans. + +Leur mise indiquait l'elegance la plus parfaite; seulement, chose +etrange, pas un seul n'etait arme. + +C'etaient bien des juges et pas autre chose. + +-- Sois content, sir John Tanlay, dit le moine de l'autel, tu vas +mourir; mais, en mourant, comme tu en as exprime le desir tout a +l'heure, tu pourras reconnaitre et tuer. Sir John, tu as cinq +minutes pour recommander ton ame a Dieu. + +Sir John, au lieu de profiter de la permission accordee et de +songer a son salut spirituel, souleva tranquillement la batterie +de ses pistolets pour voir si l'amorce etait en bon etat, fit +jouer les chiens pour s'assurer de la bonte des ressorts, et passa +la baguette dans les canons pour etre bien certain de l'immobilite +des balles. + +Puis, sans attendre les cinq minutes qui lui etaient accordees: + +-- Messieurs, dit-il, je suis pret; l'etes-vous? + +Les jeunes gens se regarderent: puis, sur un signe de leur chef, +marcherent droit a sir John, l'enveloppant de tous les cotes. + +Le moine de l'autel resta immobile a sa place, dominant du regard +la scene qui allait se passer. + +Sir John n'avait que deux pistolets, par consequent que deux +hommes a tuer. + +Il choisit ses victimes et fit feu. + +Deux compagnons de Jehu roulerent sur les dalles qu'ils rougirent +de leur sang. + +Les autres, comme si rien ne s'etait passe, s'avancerent du meme +pas, etendant la main sur sir John. + +Sir John avait pris ses pistolets par le canon et s'en servait +comme de deux marteaux. +Il etait vigoureux, la lutte fut longue. + +Pendant pres de dix minutes, un groupe confus s'agita au milieu du +choeur; puis, enfin, ce mouvement desordonne cessa, et les +compagnons de Jehu s'ecarterent a droite et a gauche, regagnant +leurs stalles, et laissant sir John garrotte avec les cordes de +leur robes et couche sur le piedestal au milieu du choeur. + +-- As-tu recommande ton ame a Dieu? demanda le moine de l'autel. + +-- Oui, assassin! repondit sir John; tu peux frapper. + +Le moine prit sur l'autel un poignard, s'avanca le bras haut vers +sir John, et suspendant le poignard au-dessus de sa poitrine: + +-- Sir John Tanlay, lui dit-il, tu es brave, tu dois etre loyal; +fais serment que pas un mot de ce que tu viens de voir ne sortira +de ta bouche; jure que dans quelque circonstance que ce soit, tu +ne reconnaitras aucun de nous, et nous te faisons grace de la vie. + +-- Aussitot sorti d'ici, repondit sir John, ce sera pour vous +denoncer; aussitot libre, ce sera pour vous poursuivre. + +-- Jure! repeta une seconde fois le moine. + +-- Non! dit sir John. + +-- Jure! repeta une troisieme fois le moine. + +-- Jamais! repeta a son tour sir John. + +-- Eh bien, meurs donc, puisque tu le veux! + +Et il enfonca son poignard jusqu'a la garde dans la poitrine de +sir John, qui, soit force de volonte, soit qu'il eut ete tue sur +le coup, ne poussa pas meme un soupir. + +Puis, d'une voix pleine, sonore, de la voix d'un homme qui a la +conscience d'avoir accompli son devoir: + +-- Justice est faite! dit le moine. + +Alors, remontant a l'autel en laissant le poignard dans la +blessure: + +-- Freres, dit-il, vous savez que vous etes invites a Paris, rue +du Bac, n deg. 35, au bal des victimes, qui aura lieu le 21 janvier +prochain, en memoire de la mort du roi Louis XVI. + +Puis, le premier, il rentra dans le souterrain, ou le suivirent +les dix moines restes debout, emportant chacun sa torche. + +Deux torches restaient pour eclairer les trois cadavres. + +Un instant apres, a la lueur de ces deux torches, quatre freres +servants entrerent; ils commencerent par prendre les deux cadavres +gisant sur les dalles et les emporterent dans le caveau. + +Puis ils rentrerent, souleverent le corps de sir John, le poserent +sur un brancard, l'emporterent hors de la chapelle, par la grande +porte d'entree, qu'ils refermerent derriere eux. + +Les deux moines qui marchaient devant le brancard avaient pris les +deux dernieres torches. + +Et maintenant, si nos lecteurs nous demandent pourquoi cette +difference entre les evenements arrives a Roland et ceux arrives a +sir John; pourquoi cette mansuetude envers l'un, et pourquoi cette +rigueur envers l'autre, nous leur repondrons: + +"Souvenez-vous que Morgan avait sauvegarde le frere d'Amelie, et +que, sauvegarde ainsi, Roland, dans aucun cas, ne pouvait mourir +de la main d'un compagnon de Jehu." + + +XIX: LA PETITE MAISON DE LA RUE DE LA VICTOIRE + +Tandis que l'on transporte au chateau des Noires-Fontaines le +corps de sir John Tanlay; tandis que Roland s'elance dans la +direction qui lui a ete indiquee; tandis que le paysan depeche par +lui court a Bourg prevenir le docteur Milliet de la catastrophe +qui rend sa presence necessaire chez madame de Montrevel, +franchissons l'espace qui separe Bourg de Paris et le temps qui +s'est ecoule entre le 16 octobre et le 7 novembre, c'est-a-dire +entre le 24 vendemiaire et le 7 brumaire, et penetrons, vers les +quatre heures de l'apres-midi, dans cette petite maison de la rue +de la Victoire rendue historique par la fameuse conspiration du 18 +brumaire, qui en sortit tout armee. + +C'est la meme qui semble etonnee de presenter encore aujourd'hui, +apres tant de changements successifs de gouvernements, les +faisceaux consulaires sur chaque battant de sa double porte de +chene et qui s'offre -- situee au cote droit de la rue, sous le +numero 60 -- a la curiosite des passants. + +Suivons la longue et etroite allee de tilleuls qui conduit de la +porte de la rue a la porte de la maison; entrons dans +l'antichambre; prenons le couloir a droite, et montons les vingt +marches qui conduisent a un cabinet de travail tendu de papier +vert et meuble de rideaux, de chaises, de fauteuils et de canapes +de la meme couleur. + +Ses murailles sont couvertes de cartes geographiques et de plans +des villes; une double bibliotheque en bois d'erable s'etend aux +deux cotes de la cheminee, qu'elle emboite; les chaises, les +fauteuils, les canapes, les tables et les bureaux sont surcharges +de livres; a peine y a-t-il place sur les sieges pour s'asseoir, +et sur les tables et les bureaux pour ecrire. + +Au milieu d'un encombrement de rapports, de lettres, de brochures +et de livres ou il s'est menage une place, un homme est assis et +essaye, en s'arrachant de temps en temps les cheveux d'impatience, +de dechiffrer une page de notes pres desquelles les hieroglyphes +de l'obelisque de Louqsor sont intelligibles jusqu'a la +transparence. + +Au moment ou l'impatience du secretaire approchait du desespoir, +la porte s'ouvrit, et un jeune officier entra en costume d'aide de +camp. + +Le secretaire leva la tete et une vive expression de joie se +reflechit sur son visage. + +-- Oh! mon cher Roland, dit-il, c'est vous, enfin! Je suis +enchante de vous voir pour trois raisons: la premiere, parce que +je m'ennuyais de vous a en mourir; la seconde, parce que le +general vous attend avec impatience et vous demande a cor et a +cri; la troisieme parce que vous allez m'aider a lire ce mot-la, +sur lequel je palis depuis dix minutes... Mais, d'abord, et avant +tout, embrassez-moi. + +Le secretaire et l'aide de camp s'embrasserent. + +-- Eh bien, voyons, dit ce dernier, quel est ce mot qui vous +embarrasse tant, mon cher Bourrienne? + +-- Ah! mon cher, quelle ecriture! il m'en vient un cheveu blanc +par page que je dechiffre, et j'en suis a ma troisieme page +d'aujourd'hui! Tenez, lisez si vous pouvez. + +Roland prit la page des mains du secretaire et, fixant son regard +a l'endroit indique, il lut assez couramment: + +-- "_Paragraphe XI_. Le Nil, depuis Assouan jusqu'a trois lieues +au nord du Caire, coule dans une seule branche..." Eh bien, mais, +fit-il en s'interrompant, cela va tout seul. Que disiez-vous donc? +Le general s'est applique au contraire. + +-- Continuez, continuez, dit Bourrienne. + +Le jeune homme reprit: + +-- "De ce point que l'on appelle..." Ah! ah! + +-- Nous y sommes, qu'en dites-vous? + +Roland repeta: + +-- "Que l'on appelle..." Diable! "Que l'on appelle..." + +-- Oui, que l'on appelle, apres? + +-- Que me donnerez-vous, Bourrienne, s'ecria Roland, si je le +tiens? + +-- Je vous donnerai le premier brevet de colonel que je trouverai +signe en blanc. + +-- Par ma foi, non, je ne veux pas quitter le general, j'aime +mieux avoir un bon pere que cinq cents mauvais enfants. Je vais +vous donner vos trois mots pour rien. + +-- Comment! il y a trois mots la? + +-- Qui n'ont pas l'air d'en faire tout a fait deux, j'en conviens. +Ecoutez et inclinez-vous: "De ce point que l'on appelle _Ventre +della Tlacca."_ + +-- Ah! "_Ventre de la Vache!..." _Pardieu! c'est deja illisible en +francais: s'il va se mettre dans l'imagination d'ecrire en +italien, et en patois d'Ajaccio encore! je croyais ne courir que +le risque de devenir fou, je deviendrai stupide! ... C'est cela. + +Et il repeta la phrase tout entiere: + +-- "Le Nil, depuis Assouan jusqu'a trois lieues au nord du Caire, +coule dans une seule branche; de ce point, que l'on appelle +_Ventre de la Vache_, il forme les branches de Rosette et de +Damiette." Merci, Roland. + +Et il se mit en devoir d'ecrire la fin du paragraphe dont le +commencement etait deja jete sur le papier. + +-- Ah ca! demanda Roland, il a donc toujours son dada, notre +general: coloniser l'Egypte? + +-- Oui, oui, et puis, par contrecoup, un petit peu gouverner la +France; nous coloniserons... a distance. + +-- Eh bien, voyons, mon cher Bourrienne, mettez-moi au courant de +l'air du pays, que je n'aie point l'air d'arriver du Monomotapa. + +-- D'abord, revenez-vous de vous-meme, ou etes-vous rappele? + +-- Rappele, tout ce qu'il y a de plus rappele! + +-- Par qui? + +-- Mais par le general lui-meme. + +-- Depeche particuliere? + +-- De sa main; voyez! + +Le jeune homme tira de sa poche un papier contenant deux lignes +non signees, de cette meme ecriture dont Bourrienne avait tout un +cahier sous les yeux. + +Ces deux lignes disaient: + +"Pars, et sois a Paris le 16 brumaire; j'ai besoin de toi." + +-- Oui, fit Bourrienne, je crois que ce sera pour le 18. + +-- Pour le 18, quoi? + +-- Ah! par ma foi, vous m'en demandez plus que je n'en sais, +Roland. L'homme, vous ne l'ignorez pas, n'est point communicatif. +Qu'y aura-t-il le 18 brumaire? Je n'en sais rien encore; +cependant, je repondrais qu'il y aura quelque chose. + +-- Oh! vous avez bien un leger doute? + +-- Je crois qu'il veut se faire directeur a la place de Sieyes, +peut-etre president a la place de Gohier. + +-- Bon! et la constitution de l'an III? + +-- Comment! la constitution de l'an III? +-- Eh bien, oui, il faut quarante ans pour etre directeur, et il +s'en faut juste de dix ans que le general n'en ait quarante. + +-- Dame, tant pis pour la constitution on la violera. + +-- Elle est bien jeune encore, Bourrienne; on ne viole guere les +enfants de sept ans. + +-- Entre les mains du citoyen Barras, mon cher, on grandit bien +vite: la petite fille de sept ans est deja une vieille courtisane. + +Roland secoua la tete. + +-- Eh bien, quoi? demanda Bourrienne. + +-- Eh bien, je ne crois pas que notre general se fasse simple +directeur avec quatre collegues; juge donc, mon cher, cinq rois de +France, ce n'est plus un dictatoriat, c'est un attelage. + +-- En tout cas, jusqu'a present, il n'a laisse apercevoir que +cela; mais, vous savez, mon cher ami, avec notre general, quand on +veut savoir, il faut deviner. + +-- Ah! ma foi, je suis trop paresseux pour prendre cette peine, +Bourrienne; moi, je suis un veritable janissaire: ce qu'il fera +sera bien fait. Pourquoi diable me donnerais-je la peine d'avoir +une opinion, de la debattre, de la defendre? C'est deja bien assez +ennuyeux de vivre. + +Et le jeune homme appuya cet aphorisme d'un long baillement; puis +il ajouta, avec l'accent d'une profonde insouciance: + +-- Croyez-vous que l'on se donnera des coups de sabre, Bourrienne? + +-- C'est probable. + +-- Eh bien, il y aura une chance de se faire tuer; c'est tout ce +qu'il me faut. Ou est le general? + +-- Chez madame Bonaparte; il est descendu il y a un quart d'heure. +Lui avez-vous fait dire que vous etiez arrive? + +-- Non, je n'etais point fache de vous voir d'abord. Mais, tenez, +j'entends son pas: le voici. + +Au meme moment, la porte s'ouvrit brusquement, et le meme +personnage historique que nous avons vu remplir incognito a +Avignon un role silencieux, apparut sur le seuil de la porte dans +son costume pittoresque de general en chef de l'armee d'Egypte. + +Seulement, comme il etait chez lui, la tete etait nue. + +Roland lui trouva les yeux plus caves et le teint plus plombe +encore que d'habitude. + +Cependant, en apercevant le jeune homme, l'oeil sombre ou plutot +meditatif de Bonaparte lanca un eclair de joie. + +-- Ah! c'est toi, Roland! dit-il; fidele comme l'acier; on +t'appelle, tu accours. Sois le bienvenu. + +Et il tendit la main au jeune homme. + +Puis, avec un imperceptible sourire: +-- Que fais-tu chez Bourrienne? + +-- Je vous attends, general. + +-- Et, en attendant, vous bavardez comme deux vieilles femmes. + +-- Je vous l'avoue, general; je lui montrais mon ordre d'etre ici +le 16 brumaire. + +-- J'ai je ecrit le 16 ou le 17? + +-- Oh! le 16 general; le 17, c'eut ete trop tard. + +-- Pourquoi trop tard le 17? + +-- Dame, s'il y a, comme l'a dit Bourrienne, de grands projets +pour le 18. + +-- Bon! murmura Bourrienne, voila mon ecervele qui va me faire +laver la tete. + +-- Ah! il t'a dit que j'avais de grands projets pour le 18? + +Il alla a Bourrienne, et, le prenant par l'oreille: + +-- Portiere! lui dit-il. + +Puis a Roland: + +-- Eh bien, oui, mon cher, nous avons de grands projets pour le +18: nous dinons, ma femme et moi, chez le president Gohier, un +excellent homme, qui a parfaitement recu Josephine en mon absence. +Tu dineras avec nous, Roland. + +Roland regarda Bonaparte. + +-- C'est pour cela que vous m'avez fait revenir, general? dit-il +en riant. + +-- Pour cela, oui, et peut-etre encore pour autre chose. Ecris, +Bourrienne. + +Bourrienne reprit vivement la plume. + +-- Y es-tu? + +-- Oui, general. + +"Mon cher president, je vous previens que ma femme, moi et un de +mes aides de camp, irons vous demander a diner apres-demain 18. + +"C'est vous dire que nous nous contenterons du diner de famille +...." + +-- Apres? fit Bourrienne. + +-- Comment, apres? + +-- Faut-il mettre: "Liberte, egalite, fraternite?" + +-- "Ou la mort!" ajouta Roland. + +-- Non, dit Bonaparte. Donne-moi la plume. +Il prit la plume des mains de Bourrienne et ajouta de la sienne: + +"Tout a vous, BONAPARTE." + +Puis, repoussant le papier: + +-- Tiens, mets l'adresse, Bourrienne, et envoie cela par +ordonnance. + +Bourrienne mit l'adresse, cacheta, sonna. Un officier de service +entra. + +-- Faites porter cela par ordonnance, dit Bourrienne. + +-- Il y a reponse, ajouta Bonaparte. + +L'officier referma la porte. + +-- Bourrienne, dit le general en montrant Roland, regarde ton ami. + +-- Eh bien, general, je le regarde. + +-- Sais-tu ce qu'il a fait a Avignon? + +-- J'espere qu'il n'a pas fait un pape. + +-- Non; il a jete une assiette a la tete d'un homme. + +-- Oh! c'est vif. + +-- Ce n'est pas le tout + +-- Je le presume bien. + +-- Il s'est battu en duel avec cet homme. + +-- Et tout naturellement il l'a tue, dit Bourrienne. + +-- Justement; et sais-tu pourquoi? + +-- Non. + +Le general haussa les epaules. + +-- Parce que cet homme avait dit que j'etais un voleur. + +Puis, regardant Roland avec une indefinissable expression de +raillerie et d'amitie: + +-- Niais! dit-il. + +Puis, tout a coup: + +-- A propos, et l'Anglais? + +-- Justement, l'Anglais, mon general, j'allais vous en parler. + +-- Il est toujours en France? + +-- Oui, et j'ai meme cru un instant qu'il y resterait jusqu'au +jour ou la trompette du jugement dernier sonnera la diane dans la +vallee de Josaphat. +-- As-tu manque de tuer celui-la aussi? + +-- Oh! non, pas moi; nous sommes les meilleurs amis du monde; et, +mon general, c'est un si excellent homme, et si original en meme +temps, que je vous demanderai un tout petit brin de bienveillance +pour lui. + +-- Diable! pour un Anglais? + +Bonaparte secoua la tete. + +-- Je n'aime pas les Anglais. + +-- Bon! comme peuple; mais les individus... + +-- Eh bien, que lui est-il arrive, a ton ami? + +-- Il a ete juge, condamne et execute. + +-- Que diable me comptes-tu la? + +-- La verite du bon Dieu, mon general. + +-- Comment! il a ete juge, condamne et guillotine? + +-- Oh! pas tout a fait; juge, condamne, oui; guillotine, non; s'il +avait ete guillotine, il serait encore plus malade qu'il n'est. + +-- Voyons, que me rabaches-tu? par quel tribunal a-t-il ete juge +et condamne? + +-- Par le tribunal des compagnons de Jehu. +-- Qu'est-ce que c'est que cela, les compagnons de Jehu? + +-- Allons! voila que vous avez deja oublie notre ami Morgan, +l'homme masque qui a rapporte au marchand de vin ses deux cents +louis. + +-- Non, fit Bonaparte, je ne l'ai pas oublie. Bourrienne, je t'ai +raconte l'audace de ce drole, n'est-ce pas? + +-- Oui, general, fit Bourrienne, et je vous ai repondu qu'a votre +place j'aurais voulu savoir qui il etait. + +-- Oh! le general le saurait deja s'il m'avait laisse faire: +j'allais lui sauter a la gorge et lui arracher son masque, quand +le general m'a dit de ce ton que vous lui connaissez: _Ami +Roland_! + +-- Voyons, reviens a ton Anglais, bavard! fit le general. Ce +Morgan l'a-t-il assassine? + +-- Non, pas lui... ce sont ses compagnons. + +-- Mais tu parlais tout a l'heure de tribunal, de jugement. + +-- Mon general, vous etes toujours le meme, dit Roland avec ce +reste de familiarite prise a l'Ecole militaire: vous voulez +savoir, et vous ne donnez pas le temps de parler. + +-- Entre aux Cinq-Cents, et tu parleras tant que tu voudras. + +-- Bon! aux Cinq-Cents, j'aurai quatre cent quatre-vingt-dix-neuf +collegues qui auront tout autant envie de parler que moi, et qui +me couperont la parole: j'aime encore mieux etre interrompu par +vous que par un avocat. + +-- Parleras-tu? + +-- Je ne demande pas mieux. Imaginez-vous, general, qu'il y a pres +de Bourg une chartreuse... + +-- La chartreuse de Seillon: je connais cela. + +-- Comment! vous connaissez la chartreuse de Seillon? demanda +Roland. + +-- Est-ce que le general ne connait pas tout? fit Bourrienne. + +-- Voyons, ta chartreuse, est-ce qu'il y a encore des chartreux? + +-- Non; il n'y a plus que des fantomes. + +-- Aurais-tu, par hasard, une histoire de revenant a me raconter? + +-- Et des plus belles. + +-- Diable! Bourrienne sait que je les adore. Va. + +-- Eh bien, on est venu nous dire chez ma mere qu'il revenait des +fantomes a la chartreuse; vous comprenez que nous avons voulu en +avoir le coeur net, sir John et moi, ou plutot moi et sir John; +nous y avons donc passe chacun une nuit. + +-- Ou cela? + +-- A la chartreuse, donc. + +Bonaparte pratiqua avec le pouce un imperceptible signe de croix, +habitude corse qu'il ne perdit jamais. + +-- Ah! ah! fit-il; et en as-tu vu des fantomes? + +-- J'en ai vu un. + +-- Et qu'en as-tu fait? + +-- J'ai tire dessus. + +-- Alors? + +-- Alors, il a continue son chemin. + +-- Et tu t'es tenu pour battu! + +-- Ah! bon! voila comme vous me connaissez! Je l'ai poursuivi, et +j'ai retire dessus; mais, comme il connaissait mieux son chemin +que moi a travers les ruines, il m'a echappe. + +-- Diable! + +-- Le lendemain, c'etait le tour de sir John, de notre Anglais. + +-- Et a-t-il vu ton revenant? + +-- Il a vu mieux que cela: il a vu douze moines qui sont entres +dans l'eglise, qui l'ont juge comme ayant voulu penetrer leurs +secrets, qui l'ont condamne a mort, et qui l'ont, ma foi! +poignarde. + +-- Et il ne s'est pas defendu? +-- Comme un lion. Il en a tue deux. + +-- Et il est mort? + +-- Il n'en vaut guere mieux; mais j'espere cependant qu'il s'en +tirera. Imaginez-vous, general, qu'on l'a retrouve au bord du +chemin et qu'on l'a rapporte chez ma mere avec un poignard plante +au milieu de la poitrine, comme un echalas dans une vigne. + +-- Ah ca! mais c'est une scene de la Sainte-Vehme que tu me +racontes la, ni plus ni moins. + +-- Et sur la lame du poignard, afin qu'on ne doutat point d'ou +venait, le coup, il y avait grave en creux: _Compagnons de Jehu._ + +-- Voyons, il n'est pas possible qu'il se passe de pareilles +choses en France, pendant la derniere annee du dix-huitieme +siecle! C'etait bon en Allemagne, au moyen age, du temps des Henri +et des Othon. + +-- Pas possible, general? Eh bien, voila le poignard; que dites +vous de la forme? Elle est avenante, n'est-ce pas? + +Et le jeune homme tira de dessous son habit un poignard tout en +fer, lame et garde. + +La garde, ou plutot la poignee, avait la forme d'une croix, et sur +la lame etaient, en effet, graves ces trois mots: _Compagnons de +Jehu._ + +Bonaparte examina l'arme avec soin. + +-- Et tu dis qu'ils lui ont plante ce joujou-la dans la poitrine, +a ton Anglais? +-- Jusqu'au manche. + +-- Et il n'est pas mort! + +-- Pas encore, du moins. + +-- Tu as entendu, Bourrienne? + +-- Avec le plus grand interet. + +-- Il faudra me rappeler cela, Roland. + +-- Quand, general? + +-- Quand... quand je serai maitre. Viens dire bonjour a Josephine; +viens, Bourrienne, tu dineras avec nous; faites attention a ce que +vous direz l'un et l'autre: nous avons Moreau a diner. Ah! je +garde le poignard comme curiosite. + +Et il sortit le premier, suivi de Roland, qui bientot fut suivi +lui-meme de Bourrienne. + +Sur l'escalier, il rencontra l'ordonnance qu'il avait envoyee a +Gohier. + +-- Eh bien, demanda-t-il? + +-- Voici la reponse du president. + +-- Donnez. + +Il decacheta la lettre et lut: +"Le president Gohier est enchante de la bonne fortune que lui +promet le general Bonaparte; il l'attendra apres-demain, 18 +brumaire, a diner avec sa charmante femme et l'aide de camp +annonce, quel qu'il soit. + +"On se mettra a table a cinq heures. + +"Si cette heure ne convenait pas au general Bonaparte, il est prie +de faire connaitre celle contre laquelle il desirerait qu'elle fut +changee. + +"Le president, + +"16 brumaire an VII. + +"GOHIER." + +Bonaparte mit, avec un indescriptible sourire, la lettre dans sa +poche. + +Puis, se retournant vers Roland: + +-- Connais-tu le president Gohier? lui demanda-t-il. + +-- Non, mon general. + +-- Ah! tu verras, c'est un bien brave homme. + +Et ces paroles furent prononcees avec un accent non moins +indescriptible que le sourire. + + +XX -- LES CONVIVES DU GENERAL BONAPARTE + +Josephine, malgre ses trente-quatre ans, et peut-etre meme a cause +de ses trente-quatre ans -- cet age delicieux de la femme, du +sommet duquel elle plane a la fois sur sa jeunesse passee et sur +sa vieillesse future -- Josephine, toujours belle, plus que jamais +gracieuse, etait la femme charmante que vous savez. + +Une confidence imprudente de Junot avait, au moment du retour de +son mari, jete un peu de froid entre celui-ci et elle; mais trois +jours avaient suffi pour rendre a l'enchanteresse tout son pouvoir +sur le vainqueur de Rivoli et des Pyramides. + +Elle faisait les honneurs du salon quand Roland y entra. + +Toujours incapable, en veritable creole qu'elle etait, de +maitriser ses sensations, elle jeta un cri de joie et lui tendit +la main en l'apercevant; elle savait Roland profondement devoue a +son mari; elle connaissait sa folle bravoure; elle n'ignorait pas +que, si le jeune homme avait eu vingt existences, il les eut +donnees toutes pour le general Bonaparte. + +Roland prit avec empressement la main qu'elle lui tendait, et la +baisa avec respect. + +Josephine avait connu la mere de Roland a la Martinique; jamais, +lorsqu'elle voyait Roland, elle ne manquait de lui parler de son +grand-pere maternel M. de la Clemenciere, dans le magnifique +jardin duquel, etant enfant, elle allait cueillir ces fruits +splendides inconnus a nos froides regions. + +Le texte de la conversation etait donc tout trouve; elle s'informa +tendrement de la sante de madame de Montrevel, de celle de sa +fille et de celle du petit Edouard. + +Puis, ces informations prises: + +-- Mon cher Roland, lui dit-elle, je me dois a tout le monde; mais +tachez donc, ce soir, de rester apres les autres ou de vous +trouver demain seul avec moi: j'ai a vous parler de _lui_ (elle +designait Bonaparte de l'oeil), et j'ai des millions de choses a +raconter. + +Puis, avec un soupir et en serrant la main du jeune homme: + +-- Quoi qu'il arrive, dit-elle, vous ne le quitterez point, n'est- +ce pas? + +-- Comment! quoi qu'il arrive? demanda Roland etonne. + +-- Je me comprends, dit Josephine, et je suis sure que, quand vous +aurez cause dix minutes avec Bonaparte, vous me comprendrez aussi. +En attendant, regardez, ecoutez et taisez-vous. + +Roland salua et se retira a l'ecart, resolu, ainsi que le conseil +venait de lui en etre donne par Josephine, de se borner au role +d'observateur. + +Il y avait de quoi observer. + +Trois groupes principaux occupaient le salon. + +Un premier, qui etait reuni autour de madame Bonaparte, seule +femme qu'il y eut dans l'appartement: c'etait, au reste, plutot un +flux et un reflux qu'un groupe. + +Un second, qui etait reuni autour de Talma et qui se composait +d'Arnault, de Parseval-Grandmaison, de Monge, de Berthollet et de +deux ou trois autres membres de l'Institut. + +Un troisieme, auquel Bonaparte venait de se meler et dans lequel +on remarquait Talleyrand, Barras, Lucien, l'amiral Bruig, +Roederer, Regnaud de Saint-Jean d'Angely, Fouche, Real et deux ou +trois generaux au milieu desquels on remarquait Lefebvre. +Dans le premier groupe, on parlait modes, musique, spectacle; dans +le second, on parlait litterature, sciences, art dramatique; dans +le troisieme, on parlait de tout, excepte de la chose dont chacun +avait envie de parler. + +Sans doute, cette retenue ne correspondait point a la pensee qui +animait en ce moment Bonaparte; car, apres quelques secondes de +cette banale conversation, il prit par le bras l'ancien eveque +d'Autun et l'emmena dans l'embrasure d'une fenetre. + +-- Eh bien?, lui demanda-t-il. + +Talleyrand regarda Bonaparte avec cet oeil qui n'appartenait qu'a +lui. + +-- Eh bien, que vous avais-je dit de Sieyes, general? + +-- Vous m'avez dit: "Cherchez un appui dans les gens qui traitent +de jacobins les amis de la Republique, et soyez convaincu que +Sieyes est a la tete de ces gens-la." + +-- Je ne m'etais pas trompe. +-- Il se rend donc? + +-- Il fait mieux, il est rendu... + +-- L'homme qui voulait me faire fusiller pour avoir debarque a +Frejus sans faire quarantaine! + +-- Oh! non, ce n'etait point pour cela. + +-- Pourquoi donc? + +-- Pour ne l'avoir point regarde et pour ne lui avoir point +adresse la parole a un diner chez Gohier. + +-- Je vous avoue que je l'ai fait expres; je ne puis pas souffrir +ce moine defroque. + +Bonaparte s'apercut, mais un peu tard, que la parole qu'il venait +de lacher etait, comme le glaive de l'archange, a double +tranchant: si Sieyes etait defroque, Talleyrand etait demitre. + +Il jeta un coup d'oeil rapide sur le visage de son interlocuteur; +l'ex-eveque d'Autun souriait de son plus doux sourire. + +-- Ainsi je puis compter sur lui? + +-- J'en repondrais. + +-- Et Cambaceres, et Lebrun, les avez-vous vus? + +-- Je m'etais charge de Sieyes, c'est-a-dire du plus recalcitrant; +c'est Bruix qui a vu les deux autres. + +L'amiral, du milieu du groupe ou il etait reste, ne quittait pas +des yeux le general et le diplomate; il se doutait que leur +conversation avait une certaine importance. + +Bonaparte lui fit signe de venir le rejoindre. + +Un homme moins habile eut obei a l'instant meme; Bruix s'en garda +bien. + +Il fit, avec une indifference affectee, deux ou trois tours dans +le salon; puis, comme s'il apercevait tout a coup Talleyrand et +Bonaparte causant ensemble, il alla a eux. + +-- C'est un homme tres fort que Bruix, dit Bonaparte, qui jugeait +les hommes aussi bien d'apres les petites choses que d'apres les +grandes. + +-- Et tres prudent surtout, general! dit Talleyrand. + +-- Eh bien, mais il va falloir un tire-bouchon pour lui tirer les +paroles du ventre. + +-- Oh! non; maintenant qu'il nous a rejoints, il va, au contraire, +aborder franchement la question. + +En effet, a peine Bruix etait-il reuni a Bonaparte et a +Talleyrand, qu'il entra en matiere par ces mots aussi clairs que +concis: + +-- Je les ai vus, ils hesitent! + +-- Ils hesitent! Cambaceres et Lebrun hesitent? Lebrun, je le +comprends encore: une espece d'homme de lettres, un modere, un +puritain; mais Cambaceres... +-- C'est comme cela. + +-- Ne leur avez-vous pas dit que je comptais faire de chacun d'eux +un consul? + +-- Je ne me suis pas avance jusque-la, repondit Bruix en riant. + +-- Et pourquoi cela? demanda Bonaparte. + +-- Mais parce que voila le premier mot que vous me dites de vos +intentions, citoyen general. + +-- C'est juste, dit Bonaparte en se mordant les levres. + +-- Faut-il reparer cette omission? demanda Bruix. + +-- Non, non, fit vivement Bonaparte; ils croiraient que j'ai +besoin d'eux; je ne veux pas de tergiversations. Qu'ils se +decident aujourd'hui sans autres conditions que celles que vous +leur avez offertes, sinon, demain, il sera trop tard; je me sens +assez fort pour etre seul, et j'ai maintenant Sieyes et Barras. + +-- Barras? repeterent les deux negociateurs etonnes. + +-- Oui, Barras, qui me traite de petit caporal et qui ne me +renvoie pas en Italie parce que, dit-il, j'y ai fait ma fortune, +et qu'il est inutile que j'y retourne... eh bien, Barras... + +-- Barras? + +-- Rien... + +Puis, se reprenant: +--Ah! ma foi, au reste, je puis bien vous le dire! Savez-vous ce +que Barras a avoue hier a diner devant moi? qu'il etait impossible +de marcher plus longtemps avec la constitution de l'an III; qu'il +reconnaissait la necessite d'une dictature; qu'il etait decide a +se retirer, a abandonner les renes du gouvernement, ajoutant qu'il +etait use dans l'opinion et que la Republique avait besoin +d'hommes nouveaux. Or, devinez sur qui il est dispose a deverser +son pouvoir -- je vous le donne, comme madame de Sevigne, en cent, +en mille, en dix mille! -- sur le general Hedouville, un brave +homme... mais je n'ai eu besoin que de le regarder en face pour +lui faire baisser les yeux; il est vrai que mon regard devait etre +foudroyant! Il en est resulte que, ce matin, a huit heures, Barras +etait aupres de mon lit, s'excusant comme il pouvait de sa betise +d'hier, reconnaissant que, seul, je pouvais sauver la Republique, +me declarant qu'il venait se mettre a ma disposition, faire ce que +je voudrais, prendre le role que je lui donnerais, et me priant de +lui promettre que, si je meditais quelque chose, je compterais sur +lui... oui, sur lui, qu'il m'attende sous l'orme! + +-- Cependant, general, dit M. de Talleyrand ne pouvant resister au +desir de faire un mot, du moment ou l'orme n'est point un arbre de +la liberte. + +Bonaparte jeta un regard de cote a l'ex-eveque. + +-- Oui, je sais que Barras est votre ami, celui de Fouche et de +Real; mais il n'est pas le mien et je le lui prouverai. Vous +retournerez chez Lebrun et chez Cambaceres, Bruix, et vous leur +mettrez le marche a la main. + +Puis, regardant a sa montre et froncant le sourcil: + +-- Il me semble que Moreau se fait attendre. + +Et il se dirigea vers le groupe ou dominait Talma. +Les deux diplomates le regarderent s'eloigner. + +Puis, tout bas: + +-- Que dites-vous, mon cher Maurice, demanda l'amiral Bruig, de +ces sentiments pour l'homme qui l'a distingue au siege de Toulon +n'etant que simple officier, qui lui a donne la defense de la +Convention au 13 vendemiaire, qui, enfin, l'a fait nommer, a +vingt-six ans, general en chef de l'armee d'Italie? + +-- Je dis, mon cher amiral, repondit M. de Talleyrand avec son +sourire pale et narquois tout ensemble, qu'il existe des services +si grands, qu'ils ne peuvent se payer que par l'ingratitude. + +En ce moment la porte s'ouvrit et l'on annonca le general Moreau. + +A cette annonce, qui etait plus qu'une nouvelle, qui etait un +etonnement pour la plupart des assistants, tous les regards se +tournerent vers la porte. + +Moreau parut. + +Trois hommes occupaient, a cette epoque, les regards de la France, +et Moreau etait un de ces trois hommes. + +Les deux autres etaient Bonaparte et Pichegru. + +Chacun d'eux etait devenu une espece de symbole. + +Pichegru, depuis le 18 fructidor, etait le symbole de la +monarchie. + +Moreau, depuis qu'on l'avait surnomme Fabius, etait le symbole de +la republique. + +Bonaparte, symbole de la guerre, les dominait tous deux par le +cote aventureux de son genie. + +Moreau etait alors dans toute la force de l'age, nous dirions dans +toute la force de son genie, si un des caracteres du genie n'etait +pas la decision. Or, nul n'etait plus indecis que le fameux +_cunctateur._ + +Il avait alors trente-six ans, etait de haute taille, avait a la +fois la figure douce, calme et ferme; il devait ressembler a +Xenophon. + +Bonaparte ne l'avait jamais vu: lui, de son cote, n'avait jamais +vu Bonaparte. + +Tandis que l'un combattait sur l'Adige et le Mincio, l'autre +combattait sur le Danube et sur le Rhin. + +Bonaparte, en l'apercevant, alla au-devant de lui. + +-- Soyez le bienvenu, general! lui dit-il. + +Moreau sourit avec une extreme courtoisie: + +-- General, repondit-il pendant que chacun faisait cercle autour +d'eux pour voir comment cet autre Cesar aborderait cet autre +Pompee, vous arrivez d'Egypte victorieux, et moi, j'arrive +d'Italie apres une grande defaite. + +-- Qui n'etait pas votre et dont vous ne devez pas repondre, +general. Cette defaite, c'est la faute de Joubert; s'il s'etait +rendu a l'armee d'Italie aussitot qu'il en a ete nomme general en +chef, il est plus que probable que les Russes et les Autrichiens, +avec les seules troupes qu'ils avaient alors, n'eussent pas pu lui +resister; mais la lune de miel l'a retenu a Paris, ce mois fatal, +que le pauvre Joubert a paye de sa vie, leur a donne le temps de +reunir toutes leurs forces; la reddition de Mantoue les a accrues +de quinze mille hommes arrives la veille du combat; il etait +impossible que notre brave armee ne fut pas accablee par tant de +forces reunies! + +-- Helas! oui, dit Moreau, c'est toujours le plus grand nombre qui +bat le plus petit. + +-- Grande verite, general! s'ecria Bonaparte, verite +incontestable! + +-- Cependant, dit Arnault se melant a la conversation, avec de +petites armees, general, vous en avez battu de grandes. + +-- Si vous etiez Marius, au lieu d'etre l'auteur de _Marius, _vous +ne diriez pas cela, monsieur le poete. Meme quand j'ai battu de +grandes armees avec de petites -- ecoutez bien cela, vous surtout, +jeunes gens qui obeissez aujourd'hui et qui commanderez plus tard +-- c'est toujours le plus petit nombre qui a ete battu par le +grand. + +-- Je ne comprends pas? dirent ensemble Arnault et Lefebvre. + +Mais Moreau fit un signe de tete indiquant qu'il comprenait, lui. + +Bonaparte continua: + +-- Suivez bien ma theorie, c'est tout l'art de la guerre. Lorsque +avec de moindres forces j'etais en presence d'une grande armee, +groupant avec rapidite la mienne, je tombais comme la foudre sur +l'une de ses ailes et je la culbutais; je profitais ensuite du +desordre que cette manoeuvre ne manquait jamais de mettre dans +l'armee ennemie pour l'attaquer dans une autre partie, toujours +avec toutes mes forces; je la battais ainsi en detail, et la +victoire qui etait le resultat etait toujours, comme vous le +voyez, le triomphe du grand nombre sur le petit. + +Au moment ou l'habile general venait de donner cette definition de +son genie, la porte s'ouvrit et un domestique annonca qu'on etait +servi. + +-- Allons, general, dit Bonaparte conduisant Moreau a Josephine, +donnez le bras a ma femme, et a table! + +Et, sur cette invitation, chacun passa du salon dans la salle a +manger. + +Apres le diner, sous le pretexte de lui montrer un sabre +magnifique qu'il avait rapporte d'Egypte, Bonaparte emmena Moreau +dans son cabinet. + +La, les deux rivaux resterent plus d'une heure enfermes. + +Que se passa-t-il entre eux? quel fut le pacte signe? quelles +furent les promesses faites? Nul ne le sut jamais. + +Seulement, Bonaparte, en rentrant seul au salon, repondit a +Lucien, qui lui demandait: "Eh bien, Moreau?" + +-- Comme je l'avais prevu, il prefere le pouvoir militaire au +pouvoir politique; je lui ai promis le commandement d'une armee... + +En prononcant ces derniers mots, Bonaparte sourit. + +-- Et, en attendant..., continua-t-il. + +-- En attendant? demanda Lucien. + +-- Il aura celui du Luxembourg; je ne suis pas fache d'en faire le +geolier des directeurs avant d'en faire le vainqueur des +Autrichiens. + +Le lendemain on lisait dans le _Moniteur_: + +_"Paris, 17 brumaire. -- _Bonaparte a fait present a Moreau d'un +damas garni de pierres precieuses qu'il a rapporte d'Egypte, et +qui est estime douze mille francs." + + +XXI -- LE BILAN DU DIRECTOIRE + +Nous avons dit que Moreau, muni sans doute de ses instructions, +etait sorti de la petite maison de la rue de la Victoire, tandis +que Bonaparte etait rentre seul au salon. + +Tout etait objet de controle dans une pareille soiree; aussi +remarqua-t-on l'absence de Moreau, la rentree solitaire de +Bonaparte, et la visible bonne humeur qui animait la physionomie +de ce dernier. + +Les regards qui s'etaient fixes le plus ardemment sur lui etaient +ceux de Josephine et de Roland: Moreau pour Bonaparte ajoutait +vingt chances de succes au complot; Moreau contre Bonaparte lui en +enlevait cinquante. + +L'oeil de Josephine etait si suppliant que, en quittant Lucien, +Bonaparte poussa son frere du cote de sa femme. + +Lucien comprit; il s'approcha de Josephine. + +-- Tout va bien, dit-il. + +-- Moreau? + +-- Il est avec nous. + +-- Je le croyais republicain. + +-- On lui a prouve que l'on agissait pour le bien de la +Republique. + +-- Moi, je l'eusse cru ambitieux, dit Roland. + +Lucien tressaillit et regarda le jeune homme. + +-- Vous etes dans le vrai, vous, dit il. + +-- Eh bien, alors, demanda Josephine, s'il est ambitieux, il ne +laissera pas Bonaparte s'emparer du pouvoir. + +-- Pourquoi cela? + +-- Parce qu'il le voudra pour lui-meme. + +-- Oui; mais il attendra qu'on le lui apporte tout fait, vu qu'il +ne saura pas le creer et qu'il n'osera pas le prendre. + +Pendant ce temps Bonaparte s'approchait du groupe qui s'etait +forme, comme avant le diner, autour de Talma; les hommes +superieurs sont toujours au centre. + +-- Que racontez-vous la, Talma? demanda Bonaparte; il me semble +qu'on vous ecoute avec bien de l'attention. + +-- Oui, mais voila mon regne fini, dit l'artiste. + +-- Et pourquoi cela? + +-- Je fais comme le citoyen Barras, j'abdique. + +-- Le citoyen Barras abdique donc? + +-- Le bruit en court. + +-- Et sait-on qui sera nomme a sa place? + +-- On s'en doute. + +-- Est-ce un de vos amis, Talma? + +-- Autrefois, dit Talma en s'inclinant, il m'a fait l'honneur de +me dire que j'etais le sien. + +-- Eh bien, en ce cas, Talma, je vous demande votre protection. + +-- Elle vous est acquise, dit Talma, en riant; maintenant reste a +savoir pourquoi faire. + +-- Pour m'envoyer en Italie, ou le citoyen Barras ne veut pas que +je retourne. + +-- Dame, fit Talma, vous connaissez la, chanson, general? + +"_Nous n'irons plus au bois, Les lauriers sont coupes_!" + +-- O Roscius! Roscius! dit en souriant Bonaparte, serais-tu devenu +flatteur en mon absence? + +-- Roscius etait l'ami de Cesar, general, et, a son retour des +Gaules, il dut lui dire a peu pres ce que je vous dis. + +Bonaparte posa la main sur l'epaule de Talma. + +-- Lui eut-il dit les memes paroles apres le passage du Rubicon? + +Talma regarda Bonaparte en face: + +-- Non, repondit-il; il lui eut dit, comme le devin: "_Cesar, +prends garde aux ides de mars_!" + +Bonaparte fourra sa main dans sa poitrine comme pour y chercher +quelque chose, et, y retrouvant le poignard des compagnons de +Jehu, il l'y serra convulsivement. + +Avait-il un pressentiment des conspirations d'Arena, de Saint- +Regent et de Cadoudal? + +En ce moment la porte s'ouvrit et l'on annonca: + +-- Le general Bernadotte. + +-- Bernadotte! ne put s'empecher de murmurer Bonaparte, que vient- +il faire ici? + +En effet, depuis le retour de Bonaparte, Bernadotte s'etait tenu a +l'ecart, se refusant a toutes les instances que le general en chef +lui avait faites ou lui avait fait faire par ses amis. + +C'est que, des longtemps, Bernadotte avait devine l'homme +politique sous la capote du soldat, le dictateur sous le general +en chef; c'est que Bernadotte, tout roi qu'il fut depuis, etait +alors bien autrement republicain que Moreau. + +D'ailleurs, Bernadotte croyait avoir a se plaindre de Bonaparte. + +Sa carriere militaire avait ete non moins brillante que celle du +jeune general; sa fortune devait egaler la sienne jusqu'au bout; +seulement, plus heureux que lui, il devait mourir sur le trone. + +Il est vrai que, ce trone, Bernadotte ne l'avait pas conquis: il y +avait ete appele. + +Fils d'un avocat de Pau, Bernadotte, ne en 1764, c'est-a-dire cinq +ans avant Bonaparte, s'etait engage comme simple soldat a l'age de +dix-sept ans. En 1789, il n'etait encore que sergent-major; mais +c'etait l'epoque des avancements rapides; en 1794, Kleber l'avait +proclame general de brigade sur le champ de bataille meme ou il +venait de decider de la victoire; devenu general de division, il +avait pris une part brillante aux journees de Fleurus et de +Juliers, fait capituler Maestricht, pris Altdorf, et protege, +contre une armee une fois plus nombreuse que la sienne, la marche +de Jourdan force de battre en retraite; en 1797, le Directoire +l'avait charge de conduire dix-sept mille hommes a Bonaparte: ces +dix-sept mille hommes, c'etaient ses vieux soldats, les vieux +soldats de Kleber, de Marceau, de Hoche, des soldats de Samare-et- +Meuse, et alors, il avait oublie la rivalite et seconde Bonaparte +de tout son pouvoir, ayant sa part du passage du Tagliamento, +prenant Gradiska, Trieste, Laybach, Idria, venant apres la +campagne rapporter au Directoire les drapeaux pris a l'ennemi, et +acceptant, a contrecoeur peut-etre, l'ambassade de Vienne, tandis +que Bonaparte se faisait donner le commandement en chef de l'armee +d'Egypte. + +A Vienne, une emeute suscitee par le drapeau tricolore arbore a la +porte de l'ambassade, emeute dont l'ambassadeur ne put obtenir +satisfaction, le forca de demander ses passeports. De retour a +Paris, il avait ete nomme par le Directoire ministre de la guerre; +une subtilite de Sieyes, que le republicanisme de Bernadotte +offusquait, avait amene celui-ci a donner sa demission, la +demission avait ete acceptee, et, lorsque Bonaparte avait debarque +a Frejus, le demissionnaire etait depuis trois mois remplace par +Dubois-Crance. + +Depuis le retour de Bonaparte, quelques amis de Bernadotte avaient +voulu le rappeler au ministere; mais Bonaparte s'y etait oppose; +il en resultait une hostilite, sinon ouverte, du moins reelle, +entre les deux generaux. + +La presence de Bernadotte dans le salon de Bonaparte etait donc un +evenement presque aussi extraordinaire que celle de Moreau, et +l'entree du vainqueur de Maestricht fit retourner au moins autant +de tetes que l'entree du vainqueur de Rastadt. + +Seulement, au lieu d'aller a lui comme il avait ete au-devant de +Moreau, Bonaparte, pour le nouveau venu, se contenta de se +retourner et d'attendre. + +Bernadotte, du seuil de la porte, jeta un regard rapide sur le +salon; il divisa et analysa les groupes, et, quoiqu'il eut, au +centre du groupe principal, apercu Bonaparte, il s'approcha de +Josephine, a demi couchee au coin de la cheminee sur une chaise +longue, belle et drapee comme la statue d'Agrippine du musee +Pitti, et la salua avec toute la courtoisie d'un chevalier, lui +adressa quelques compliments, s'informa de sa sante, et, alors +seulement, releva la tete pour voir sur quel point il devait aller +chercher Bonaparte. + +Toute chose avait trop de signification dans un pareil moment pour +que chacun ne remarquat point cette affectation de courtoisie de +la part de Bernadotte. + +Bonaparte, avec son esprit rapide et comprehensif, n'avait point +ete le dernier a faire cette remarque; aussi l'impatience le prit- +elle, et, au lieu d'attendre Bernadotte au milieu du groupe ou il +se trouvait, se dirigea-t-il vers l'embrasure d'une fenetre, comme +s'il portait a l'ex-ministre de la guerre le defi de l'y suivre. + +Bernadotte salua gracieusement a droite et a gauche, et, +commandant le calme a sa physionomie d'ordinaire si mobile, il +s'avanca vers Bonaparte, qui l'attendait comme un lutteur attend +son adversaire, le pied droit en avant et les levres serrees. + +Les deux hommes se saluerent; seulement, Bonaparte ne fit aucun +mouvement pour tendre la main a Bernadotte; celui-ci, de son cote, +ne fit aucun mouvement pour la lui prendre. + +-- C'est vous, dit Bonaparte; je suis bien aise de vous voir. + +-- Merci, general, repondit Bernadotte; je viens ici parce que je +crois avoir a vous donner quelques explications. + +-- Je ne vous avais pas reconnu d'abord. + +-- Mais il me semble cependant, general, que mon nom avait ete +prononce, par le domestique qui m'a annonce, d'une voix assez +haute et assez claire pour qu'il n'y eut point de doute sur mon +identite. + +-- Oui: mais il avait annonce le general Bernadotte. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, j'ai vu un homme en bourgeois, et, tout en vous +reconnaissant, je doutais que ce fut vous. + +Depuis quelque temps, en effet, Bernadotte affectait de porter +l'habit bourgeois, de preference a l'uniforme. + +-- Vous savez, repondit-il en riant, que je ne suis plus militaire +qu'a moitie: je suis mis au traitement de reforme par le citoyen +Sieyes. + +-- Il parait qu'il n'est point malheureux pour moi que vous n'ayez +plus ete ministre de la guerre, lors de mon debarquement a Frejus. + +-- Pourquoi cela? + +-- Vous avez dit, a ce que l'on m'assure, que si vous aviez recu +l'ordre de me faire arreter pour avoir transgresse les lois +sanitaires, vous l'eussiez fait. + +-- Je l'ai dit et je le repete, general; soldat, j'ai toujours ete +un fidele observateur de la discipline; ministre, je devenais un +esclave de la loi. + +Bonaparte se mordit les levres. + +-- Et vous direz apres cela que vous n'avez pas une inimitie +personnelle contre moi! + +-- Une inimitie personnelle contre vous, general? repondit +Bernadotte; pourquoi cela? nous avons toujours marche a peu pres +sur le meme rang, j'etais meme general avant vous; mes campagnes +sur le Rhin, pour etre moins brillantes que vos campagnes sur +l'Adige, n'ont pas ete moins profitables a la Republique, et, +quand j'ai eu l'honneur de servir sous vos ordres en Italie, vous +avez, je l'espere, trouve en moi un lieutenant devoue, sinon a +l'homme, du moins a la patrie. Il est vrai que, depuis votre +depart, general, j'ai ete plus heureux que vous, n'ayant pas la +responsabilite d'une grande armee que, s'il faut en croire les +dernieres depeches de Kleber, vous avez laissee dans une facheuse +position. + +-- Comment! d'apres les dernieres depeches de Kleber? Kleber a +ecrit? + +-- L'ignorez-vous, general? Le Directoire ne vous aurait-il pas +communique les plaintes de votre successeur? Ce serait une grande +faiblesse de sa part, et je me felicite alors doublement d'etre +venu redresser dans votre esprit ce que l'on dit de moi, et vous +apprendre ce que l'on dit de vous. + +Bonaparte fixa sur Bernadotte un oeil sombre comme celui de +l'aigle. + +-- Et que dit-on de moi? demanda-t-il. + +-- Un dit que, puisque vous reveniez, vous auriez du ramener +l'armee avec vous. + +-- Avais-je une flotte? et ignorez-vous que Brueys a laisse bruler +la sienne? + +-- Alors, on dit, general, que, n'ayant pu ramener l'armee, il eut +peut-etre ete meilleur pour votre renommee de rester avec elle. + +-- C'est ce que j'eusse fait, monsieur, si les evenements ne +m'eussent pas rappele en France. + +-- Quels evenements, general? + +-- Vos defaites. + +-- Pardon, general, vous voulez dire les defaites de Scherer? + +-- Ce sont toujours vos defaites. + +-- Je ne reponds des generaux qui ont commande nos armees du Rhin +et d'Italie que depuis que je suis ministre de la guerre. Or, +depuis ce temps-la, enumerons defaites et victoires, general, et +nous verrons de quel cote penchera la balance. + +-- Ne viendrez-vous pas me dire que vos affaires sont en bon etat? + +-- Non; mais je vous dirai qu'elles ne sont pas dans un etat aussi +desespere que vous affectez de le croire. + +-- Que j'affecte!... En verite, general, a vous entendre, il +semblerait que j'eusse interet a ce que la France soit abaissee +aux yeux de l'etranger... + +-- Je ne dis pas cela: je dis que je suis venu pour etablir avec +vous la balance de nos victoires et de nos defaites depuis trois +mois, et, comme je suis venu pour cela, que je suis chez vous, que +j'y viens en accuse... + +-- Ou en accusateur! + +-- En accuse d'abord... je commence. + +-- Et, moi, dit Bonaparte visiblement sur les charbons, j'ecoute. + +-- Mon ministere date du 30 prairial, du 8 juin, si vous l'aimez +mieux; nous n'aurons jamais de querelle pour les mots. + +-- Ce qui veut dire que nous en aurons pour les choses. + +Bernadotte continua sans repondre: + +-- J'entrai donc, comme je vous le disais, au ministere le 8 juin, +c'est-a-dire quelques jours apres la levee du siege de Saint-Jean +d'Acre. + +Bonaparte se mordit les levres. + +-- Je n'ai leve le siege de Saint-Jean d'Acre qu'apres avoir ruine +les fortifications, repliqua-t-il. + +-- Ce n'est pas ce qu'ecrit Kleber; mais cela ne me regarde +point... + +Et, en souriant, il ajouta: + +-- C'etait du temps du ministere de Clarke. + +Il y eut un instant de silence pendant lequel Bonaparte essaya de +faire baisser les yeux a Bernadotte; mais, voyant qu'il n'y +reussissait pas: + +-- Continuez, lui dit-il. + +Bernadotte s'inclina et reprit: + +-- Jamais ministre de la guerre peut-etre -- et les archives du +ministere sont la pour en faire foi -- jamais ministre de la +guerre ne recut son portefeuille dans des circonstances plus +critiques: la guerre civile a l'interieur, l'etranger a nos +portes, le decouragement dans nos vieilles armees, le denuement le +plus absolu de moyens pour en mettre sur pied de nouvelles; voila +ou j'en etais le 8 juin au soir; mais j'etais deja entre en +fonctions... A partir du 8 juin, une correspondance active, +etablie avec les autorites civiles et militaires, ranimait leur +courage et leurs esperances; mes adresses aux armees -- c'est un +tort peut-etre -- sont celles, non pas d'un ministre a des +soldats, mais d'un camarade a des camarades, de meme que mes +adresses aux administrateurs sont celles d'un citoyen a ses +concitoyens. Je m'adressais au courage de l'armee et au coeur des +Francais, j'obtins tout ce que je demandais: la garde nationale +s'organisa avec un nouveau zele, des legions se formerent sur le +Rhin, sur la Moselle, des bataillons de veterans prirent la place +d'anciens regiments pour aller renforcer ceux qui defendent nos +frontieres; aujourd'hui, notre cavalerie se recrute d'une remonte +de quarante mille chevaux, cent mille conscrits habilles, armes et +equipes, recoivent au cri de "Vive la Republique!" les drapeaux +sous lesquels ils vont combattre et vaincre... + +-- Mais, interrompit amerement Bonaparte, c'est toute une apologie +que vous faites la de vous-meme! + +-- Soit; je diviserai mon discours en deux parties: la premiere +sera une apologie contestable; la seconde sera une exposition de +faits incontestes; laissons de cote l'apologie, je passe aux +faits. + +"Les 17 et 18 juin, bataille de la Trebbia: Mac Donald veut +combattre sans Moreau; il franchit la Trebbia, attaque l'ennemi, +est battu par lui et se retire sur Modene. Le 20 juin, combat de +Tortona: Moreau bat l'Autrichien Bellegarde. Le 22 juillet, +reddition de la citadelle d'Alexandrie aux Austro-Russes. La +balance penche pour la defaite. Le 30, reddition de Mantoue: +encore un echec! Le 15 aout, bataille de Novi: cette fois, c'est +plus qu'un echec, c'est une defaite; enregistrez-la, general, +c'est la derniere. + +"En meme temps que nous nous faisons battre a Novi, Massena se +maintient dans ses positions de Zug et de Lucerne, et s'affermit +sur l'Aar et sur le Rhin, tandis que Lecourbe, les 14 et 15 aout, +prend le Saint-Gothard. Le 19, bataille de Bergen: Brune defait +l'armee anglo-russe, forte de quarante-quatre mille hommes et fait +prisonnier le general russe Hermann. Les 25, 26 et 27 du meme +mois, combats de Zurich: Massena bat les Austro-Russes commandes +par Korsakov; Hotze et trois autres generaux autrichiens sont +pris, trois sont tues; l'ennemi perd douze mille hommes, cent +canons, tous ses bagages! les Autrichiens, separes des Russes, ne +peuvent les rejoindre qu'au-dela du lac de Constance. La +s'arretent les progres que l'ennemi faisait depuis le commencement +de la campagne; depuis la reprise de Zurich, le territoire de la +France est garanti de toute invasion. + +"Le 30 aout, Molitor bat les generaux autrichiens Jeilachich et +Linken, et les rejette dans les Grisons. Le 1er septembre, Molitor +attaque et bat dans la Muttathalle le general Rosemberg. Le 2, +Molitor force Souvaroff d'evacuer Glaris, d'abandonner ses +blesses, ses canons et seize cents prisonniers. Le 6, le general +Brune bat pour la seconde fois les Anglo-Russes, commandes par le +duc d'York. Le 7, le general Gazan s'empare de Constance. Le 9, +vous abordez pres de Frejus. + +"Eh bien, general, continua Bernadotte, puisque la France va +probablement passer entre vos mains, il est bon que vous sachiez +dans quel etat vous la prenez, et qu'a defaut de recu, un etat des +lieux fasse foi de la situation dans laquelle nous vous la +donnons. Ce que nous faisons a cette heure-ci, general, c'est de +l'histoire, et il est important que ceux qui auront interet a la +falsifier un jour, trouvent sur leur chemin le dementi de +Bernadotte! + +-- Dites-vous cela pour moi, general? + +-- Je dis cela pour les flatteurs... Vous avez pretendu, assure-t- +on, que vous reveniez parce que nos armees etaient detruites, +parce que la France etait menacee, la Republique aux abois. Vous +pouvez etre parti d'Egypte dans cette crainte; mais, une fois +arrive en France, il faut que cette crainte disparaisse et fasse +place a une croyance contraire. + +-- Je ne demande pas mieux que de me ranger a votre avis, general, +repondit Bonaparte avec une supreme dignite, et plus vous me +montrerez la France grande et puissante, plus j'en serai +reconnaissant a ceux a qui elle devra sa puissance et sa grandeur. + +-- Oh! le resultat est clair, general! Trois armees battues et +disparues, les Russes extermines, les Autrichiens vaincus et mis +en deroute; vingt mille prisonniers, cent pieces de canon; quinze +drapeaux, tous les bagages de l'ennemi en notre pouvoir; neuf +generaux pris ou tues, la Suisse libre, nos frontieres assurees, +le Rhin fier de leur servir de limite; voila le contingent de +Massena et la situation de l'Helvetie. + +"L'armee anglo-russe deux fois vaincue, entierement decouragee, +nous abandonnant son artillerie, ses bagages, ses magasins de +guerre et de bouche, et jusqu'aux femmes et aux enfants debarques +avec les Anglais, qui se regardaient deja comme maitres de la +Hollande; huit mille prisonniers francais et bataves rendus a la +patrie, la Hollande completement evacuee: voila le contingent de +Brune et la situation de la Hollande. + +"L'arriere-garde du general Klenau forcee de mettre bas les armes +a Villanova; mille prisonniers, trois pieces de canon tombees +entre nos mains et les Autrichiens rejetes derriere la Bormida; en +tout, avec les combats de la Stura, de Pignerol, quatre mille +prisonniers, seize bouches a feu, la place de Mondovi, +l'occupation de tout le pays situe entre la Stura et le Tanaso; +voila le contingent de Championnet et la situation de l'Italie. + +"Deux cent mille soldats sous les armes, quarante mille cavaliers +montes, voila mon contingent a moi, et la situation de la France. + +-- Mais, demanda Bonaparte d'un air railleur, si vous avez, comme +vous le dites, deux cent quarante mille soldats sous les armes, +qu'aviez-vous affaire que je vous ramenasse les quinze ou vingt +mille hommes que j'avais en Egypte et qui sont utiles la-bas pour +coloniser? + +-- Si je vous les reclame, general, ce n'est pas pour le besoin +que nous avons d'eux, c'est dans la crainte qu'il ne leur arrive +malheur. + +-- Et quel malheur voulez-vous qu'il leur arrive, commandes par +Kleber? + +-- Kleber peut etre tue, general, et, derriere Kleber, que reste- +t-il? Menou... Kleber et vos vingt mille hommes sont perdus, +general! + +-- Comment, perdus? + +-- Oui, le sultan enverra des troupes _; _il a la terre. Les +Anglais enverront des flottes; ils ont la mer. Nous, nous n'avons +ni la terre ni la mer, et nous serons obliges d'assister d'ici a +l'evacuation de l'Egypte et a la capitulation de notre armee. + +-- Vous voyez les choses en noir, general! + +-- L'avenir dira qui de nous deux les a vues comme elles etaient. +_ _ +_--_ Qu'eussiez-vous donc fait a ma place? + +-- Je ne sais pas; mais, quand j'aurais du les ramener par +Constantinople, je n'eusse pas abandonne ceux que la France +m'avait confies. Xenophon, sur les rives du Tigre, etait dans une +situation plus desesperee que vous sur les bords du Nil: il ramena +les dix mille jusqu'en Ionie, et ces dix mille, ce n'etaient point +des enfants d'Athenes, ce n'etaient pas ses concitoyens, c'etaient +des mercenaires! + +Depuis que Bernadotte avait prononce le mot de Constantinople, +Bonaparte n'ecoutait plus; on eut dit que ce nom avait eveille en +lui une source d'idees nouvelles et qu'il suivait sa propre +pensee. + +Il posa sa main sur le bras de Bernadotte etonne, et les yeux +perdus comme un homme qui suit, dans l'espace, le fantome d'un +grand projet evanoui: + +-- Oui, dit-il, oui! j'y ai pense, et voila pourquoi je +m'obstinais a prendre cette bicoque de Saint-Jean d'Acre. Vous +n'avez vu d'ici que mon entetement, vous, une perte d'hommes +inutile_, _sacrifice a l'amour-propre d'un general mediocre qui +craint qu'on ne lui reproche un echec; que m'eut importe la levee +du siege de Saint-Jean d'Acre, si Saint-Jean d'Acre n'avait ete +une barriere placee au-devant du plus immense projet qui ait +jamais ete concu!... Des villes! eh! mon Dieu, j'en prendrai +autant qu'en ont pris Alexandre et Cesar; mais c'etait Saint-Jean +d'Acre qu'il fallait prendre! si j'avais pris Saint-Jean d'Acre, +savez-vous ce que je faisais? + +Et son regard se fixa, ardent, sur celui de Bernadotte, qui, cette +fois, baissa les yeux sous la flamme du genie. + +-- Ce que je faisais, repeta Bonaparte, et, comme Ajax, il sembla +menacer le ciel du poing, si j'avais pris Saint-Jean d'Acre, je +trouvais dans la ville les tresors du pacha et des armes pour +trois cent mille hommes; je soulevais et j'armais toute la Syrie, +qu'avait tant indignee la ferocite de Djezzar, qu'a chacun de mes +assauts, les populations en priere demandaient sa chute a Dieu; je +marchais sur Damas et Alep; je grossissais mon armee de tous les +mecontents; a mesure que j'avancais dans le pays, j'annoncais aux +peuples l'abolition de la servitude et l'aneantissement du +gouvernement tyrannique des pachas. J'arrivais a Constantinople +avec des masses armees; je renversais l'empire turc, et je fondais +a Constantinople un grand empire qui fixait ma place dans la +posterite au-dessus de Constantin et de Mahomet II! Enfin, peut- +etre revenais-je a Paris par Andrinople ou par Vienne, apres avoir +aneanti la maison d'Autriche. Eh bien! Mon cher general, voila le +projet que cette bicoque de Saint-Jean d'Acre a fait avorter! + +Et il oubliait si bien a qui il parlait, pour se bercer dans les +debris de son reve evanoui, qu'il appelait Bernadotte, _mon cher +general_. + +Celui-ci, presque epouvante de la grandeur du projet que venait de +lui developper Bonaparte, avait fait un pas en arriere. + +-- Oui, dit Bernadotte, je vois ce qu'il vous faut, et vous venez +de trahir votre pensee: en Orient et en Occident, un trone! Un +trone! soit; pourquoi pas! Comptez sur moi pour le conquerir, mais +partout ailleurs qu'en France: je suis republicain et je mourrai +republicain. + +Bonaparte secoua la tete, comme pour chasser les pensees qui le +soutenaient dans les nuages. + +-- Et moi aussi, je suis republicain, dit-il; mais voyez donc ce +qu'est devenue votre Republique! + +-- Qu'importe! s'ecria Bernadotte, ce n'est ni au mot ni a la +forme que je suis fidele, c'est au principe. Que les directeurs me +donnent le pouvoir, et je saurai bien defendre la Republique de +ses ennemis interieurs comme je l'ai defendue de ses ennemis +exterieurs. + +Et, en disant ces derniers mots, Bernadotte releva les yeux; son +regard se croisa avec celui de Bonaparte. + +Deux glaives nus qui se choquent ne jettent pas un eclair plus +terrible et plus brulant. + +Depuis longtemps, Josephine, inquiete, observait les deux hommes +avec attention. + +Elle vit ce double regard, plein de menaces reciproques. + +Elle se leva vivement, et, allant a Bernadotte: + +-- General, dit-elle. + +Bernadotte s'inclina. + +-- Vous etes lie avec Gohier, n'est-ce pas? continua-t-elle. + +-- C'est un de mes meilleurs amis, madame, dit Bernadotte. + +-- Eh bien, nous dinons chez lui apres-demain, 18 brumaire; venez +donc y diner aussi, et amenez-nous madame Bernadotte; je serais si +heureuse de me lier avec elle! + +-- Madame, dit Bernadotte, du temps des Grecs, vous eussiez ete +une des trois Graces; au moyen age, vous eussiez ete une fee; +aujourd'hui, vous etes la femme la plus adorable que je connaisse. + +Et, faisant trois pas en arriere, en saluant, il trouva moyen de +se retirer sans que Bonaparte eut la moindre part a son salut. + +Josephine suivit des yeux Bernadotte jusqu'a ce qu'il fut sorti. + +Alors, se retournant vers son mari: + +-- Eh bien, lui demanda-t-elle, il parait que cela n'a pas ete +avec Bernadotte comme avec Moreau? + +-- Entreprenant, hardi, desinteresse, republicain sincere, +inaccessible a la seduction. C'est un homme obstacle: on le +tournera puisqu'on ne peut le renverser. + +Et, quittant le salon sans prendre conge de personne, il remonta +dans son cabinet, ou Roland et Bourrienne le suivirent. + +A peine y etaient-ils depuis un quart d'heure, que la clef tourna +doucement dans la serrure et que la porte s'ouvrit. + +Lucien parut. + + +XXII -- UN PROJET DE DECRET + +Lucien etait evidemment attendu. Pas une seule fois Bonaparte, +depuis son entree dans le cabinet, n'avait prononce son nom; mais, +tout en gardant le silence, il avait, avec une impatience +croissante, tourne trois ou quatre fois la tete vers la porte, et, +lorsque le jeune homme parut, une exclamation d'attente satisfaite +s'echappa de la bouche de Bonaparte. + +Lucien, frere du general en chef, etait ne en 1775, ce qui lui +donnait vingt-cinq ans a peine: depuis 1797, c'est-a-dire a l'age +de vingt-deux ans et demi, il etait entre au conseil des Cinq- +Cents, qui, pour faire honneur a Bonaparte, venait de le nommer +son president. + +Avec les projets qu'il avait concus, c'etait ce que Bonaparte +pouvait desirer de plus heureux. + +Franc et loyal au reste, republicain de coeur, Lucien, en +secondant les projets de son frere, croyait servir encore plus la +Republique que le futur premier consul. + +A ses yeux, nul ne pouvait mieux la sauver une seconde fois que +celui qui l'avait deja sauvee une premiere. + +C'est donc anime de ce sentiment qu'il venait retrouver son frere. + +-- Te voila! lui dit Bonaparte; je t'attendais avec impatience. + +-- Je m'en doutais; mais il me fallait attendre, pour sortir, un +moment ou personne ne songeait a moi. + +-- Et tu crois que tu as reussi? + +-- Oui; Talma racontait je ne sais quelle histoire sur Marat et +Dumouriez. Tout interessante qu'elle paraissait etre, je me suis +prive de l'histoire et me voila. + +-- Je viens d'entendre une voiture qui s'eloignait; la personne +qui sortait ne t'a-t-elle pas vu prendre l'escalier de mon +cabinet? + +-- La personne qui sortait, c'etait moi-meme; la voiture qui +s'eloignait, c'etait la mienne; ma voiture absente, tout le monde +me croira parti. + +Bonaparte respira. + +-- Eh bien, voyons, demanda-t-il; a quoi as-tu employe ta journee? + +-- Oh! je n'ai pas perdu mon temps, va! + +-- Aurons-nous le decret du conseil des Anciens? + +-- Nous l'avons redige aujourd'hui, et je te l'apporte -- le +brouillon du moins -- pour que tu voies s'il y a quelque chose a +en retrancher ou a y ajouter. + +-- Voyons! dit Bonaparte. + +Et, prenant vivement des mains de Lucien le papier que celui-ci +lui presentait, il lut: + +"Art. 1er. Le Corps legislatif est transfere dans la commune de +Saint-Cloud; les deux conseils y siegeront dans les deux ailes du +palais..." + +-- C'etait l'article important, dit Lucien; je l'ai fait mettre en +tete pour qu'il frappe tout d'abord le peuple. + +-- Oui, oui, fit Bonaparte. + +Et il continua: + +"Art. 2. Ils y seront rendus demain 20 brumaire..." + +-- Non; non, dit Bonaparte: "Demain 19." Changez la date, +Bourrienne. + +Et il passa le papier a son secretaire. + +-- Tu crois etre en mesure pour le 18? + +-- Je le serai. Fouche m'a dit avant-hier: "_Pressez-vous ou je ne +reponds plus de rien_." + +-- "19 brumaire" dit Bourrienne en rendant le papier au general. + +Bonaparte reprit: + +"Art. 2. -- Ils seront rendus demain, 19 brumaire, a midi. Toute +continuation de deliberations est interdite ailleurs et avant ce +terme." + +Bonaparte relut cet article. +-- C'est bien, dit-il; il n'y a point de double entente. Et il +poursuivit: + +"Art. 3. Le general Bonaparte est charge de l'execution du present +decret: il prendra tontes les mesures necessaires pour la surete +de la representation nationale." + +Un sourire railleur passa sur les levres de pierre du lecteur; +mais, presque aussitot, continuant: + +"Le general commandant la 17e division militaire, la garde du +Corps legislatif, la garde nationale sedentaire, les troupes de +ligne qui se trouvent dans la commune de Paris, dans +l'arrondissement constitutionnel et dans toute l'etendue de la 47e +division, sont mis immediatement sous ses ordres et tenus de le +reconnaitre en cette qualite." + +-- Ajoute, Bourrienne: "Tous les citoyens lui porteront main-forte +a sa premiere requisition." Les bourgeois adorent se meler des +affaires politiques, et quand ils peuvent nous servir dans nos +projets, il faut leur donner cette satisfaction. + +Bourrienne obeit; puis il rendit le papier au general, qui +continua: + +"Art. 4. Le general Bonaparte est appele dans le sein du conseil +pour y recevoir une expedition du present decret et preter +serment. Il se concertera avec les commissaires inspecteurs des +deux Conseils." + +"Art. 5. Le present decret sera _de suite _transmis par un +messager au conseil des Cinq-Cents et au Directoire executif." + +"Il sera imprime, affiche, promulgue dans toutes les communes de +la Republique par des courriers extraordinaires." +"Paris, ce..." + +-- La date est en blanc, dit Lucien. + +-- Mets: "18 brumaire" Bourrienne; il faut que le decret surprenne +tout le monde. Rendu a sept heures du matin, il faut qu'en meme +temps qu'il sera rendu, auparavant meme, il soit affiche sur tous +les murs de Paris. + +-- Mais, si les Anciens allaient refuser de le rendre...? + +-- Raison de plus pour qu'il soit affiche, niais! dit Bonaparte; +nous agirons comme s'il etait rendu. + +-- Faut-il corriger en meme temps une faute de francais qui se +trouve dans le dernier paragraphe? demanda Bourrienne en riant. + +-- Laquelle? fit Lucien avec l'accent d'un auteur blesse dans son +amour-propre. + +-- _De suite, _reprit Bourrienne; dans ce cas-la on ne dit pas _de +suite, _on dit _tout de suite_. + +-- Ce n'est point la peine, dit Bonaparte; j'agirai, soyez +tranquille, comme s'il y avait _tout de suite_. + +Puis, apres une seconde de reflexion: + +-- Quant a ce que tu disais tout a l'heure de la crainte que tu +avais que le decret ne passat point, il y a un moyen bien simple +pour qu'il passe. + +-- Lequel? + +-- C'est de convoquer pour six heures du matin les membres dont +nous sommes surs, et pour huit heures ceux dont nous ne sommes pas +surs. N'ayant que des hommes a nous, c'est bien le diable si nous +manquons la majorite. + +-- Mais six heures aux uns, et huit heures aux autres..., fit +Lucien. + +-- Prends deux secretaires differents; il y en aura un qui se sera +trompe. + +Puis, se tournant vers Bourrienne: + +-- Ecris, lui dit-il. + +Et, tout en se promenant, il dicta sans hesiter, comme un homme +qui a songe d'avance et longtemps a ce qu'il dicte, mais en +s'arretant de temps en temps devant Bourrienne pour voir si la +plume du secretaire suivait sa parole: + +"Citoyens! + +"Le conseil des Anciens, depositaire de la sagesse nationale, +vient de rendre le decret ci-joint; il y est autorise par les +articles 102 et 103 de l'acte constitutionnel. + +"Il me charge de prendre des mesures pour la surete de la +representation nationale, sa translation necessaire et +momentanee..." + +Bourrienne regarda Bonaparte: c'etait _instantanee _que celui-ci +avait voulu dire; mais, comme le general ne se reprit point, +Bourrienne laissa _momentanee._ + +Bonaparte continua de dicter: + +"Le Corps legislatif se trouvera a meme de tirer la representation +du danger imminent ou la desorganisation de toutes les parties de +l'administration nous a conduits. + +"Il a besoin, dans cette circonstance essentielle, de l'union et +de la confiance des patriotes; ralliez-vous autour de lui; c'est +le seul moyen d'asseoir la Republique sur les bases de la liberte +civile, du bonheur interieur, de la victoire et de la paix." + +Bonaparte relut cette espece de proclamation, et, de la tete, fit +signe que c'etait bien. + +Puis il tira sa montre: + +-- Onze heures, dit-il; il est temps encore. + +Alors, s'asseyant a la place de Bourrienne, il ecrivit quelques +mots en forme de billet, cacheta et mit sur l'adresse: "Au citoyen +Barras." + +-- Roland, dit-il quand il eut acheve, tu vas prendre, soit un +cheval a l'ecurie, soit une voiture sur la place, et tu te rendras +chez Barras; je lui demande un rendez-vous pour demain a minuit. +Il y a reponse. + +Roland sortit. + +Un instant apres, on entendit dans la cour de l'hotel le galop +d'un cheval qui s'eloignait dans la direction de la rue du Mont- +Blanc. + +-- Maintenant, Bourrienne, dit Bonaparte, apres avoir prete +l'oreille au bruit, demain a minuit, que je sois a l'hotel ou que +je n'y sois pas, vous ferez atteler, vous monterez dans ma voiture +et vous irez a ma place chez Barras. + +-- A votre place, general? + +-- Oui; toute la journee, il comptera sur moi pour le soir, et ne +fera rien, croyant que je le mets dans ma partie. A minuit, vous +serez chez lui, vous lui direz qu'un grand mal de tete m'a force +de me coucher, mais que je serai chez lui a sept heures du matin +sans faute. Il vous croira ou ne vous croira pas; mais, en tout +cas, il sera trop tard pour qu'il agisse contre nous: a sept +heures du matin, j'aurai dix mille hommes sous mes ordres. + +-- Bien, general. Avez-vous d'autres ordres a me donner? + +-- Non, pas pour ce soir, repondit Bonaparte. Soyez demain ici de +bonne heure. + +-- Et moi? demanda Lucien. + +-- Vois Sieyes; c'est lui qui a dans sa main le conseil des +Anciens; prends toutes tes mesures avec lui. Je ne veux pas qu'on +le voie chez moi, ni qu'on me voie chez lui; si par hasard nous +echouons, c'est un homme a renier. Je veux apres-demain etre +maitre de mes actions et n'avoir d'engagement absolu avec +personne. + +-- Crois-tu avoir besoin de moi demain? + +-- Viens dans la nuit, et rends-moi compte de tout. + +-- Rentres-tu au salon? + +-- Non. Je vais attendre Josephine chez elle. Bourrienne, vous lui +direz un mot a l'oreille en passant, afin qu'elle se debarrasse le +plus vite possible de tout son monde. + +Et, saluant de la main et presque du meme geste son frere et +Bourrienne, il passa, par un corridor particulier, de son cabinet +dans la chambre de Josephine. + +La, eclaire par la simple lueur d'une lampe d'albatre, qui faisait +le front du conspirateur plus pale encore que d'habitude, +Bonaparte ecouta le bruit des voitures qui s'eloignaient les unes +apres les autres. + +Enfin, un dernier roulement se fit entendre, et, cinq minutes +apres, la porte de la chambre s'ouvrit pour donner passage a +Josephine. + +Elle etait seule et tenait a la main un candelabre a deux +branches. + +Son visage, eclaire par la double lumiere, exprimait la plus vive +angoisse. + +-- Eh bien, lui demanda Bonaparte, qu'as-tu donc? + +-- J'ai peur! dit Josephine. + +-- Et de quoi? des niais du Directoire ou des deux Conseils? +Allons donc! aux Anciens, j'ai Sieyes; aux Cinq-Cents, j'ai +Lucien. + +-- Tout va donc bien? + +-- A merveille! + +-- C'est que, comme tu m'avais fait dire que tu m'attendais chez +moi, je craignais que tu n'eusses de mauvaises nouvelles a me +communiquer. + +-- Bon! si j'avais de mauvaises nouvelles, est-ce que je te le +dirais? + +-- Comme c'est rassurant! + +-- Mais, sois tranquille, je n'en ai que de bonnes; seulement, je +t'ai donne une part dans la conspiration. + +-- Laquelle? + +-- Mets-toi la, et ecris a Gohier. + +-- Que nous n'irons pas diner chez lui? + +-- Au contraire: qu'il vienne avec sa femme dejeuner chez nous; +entre gens qui s'aiment comme nous nous aimons, on ne saurait trop +se voir. + +Josephine se mit a un petit secretaire en bois de rose. + +-- Dicte, dit-elle, j'ecrirai. + +-- Bon! pour qu'on reconnaisse mon style! allons donc! tu sais +bien mieux que moi comment on ecrit un de ces billets charmants +auxquels il est impossible de resister. + +Josephine sourit du compliment, tendit son front a. Bonaparte qui +l'embrassa amoureusement, et ecrivit ce billet que nous copions +sur l'original: + +"Au citoyen Gohier, president du Directoire executif de la +Republique francaise..." + +-- Est-ce cela? demanda-t-elle. + +-- Parfait! Comme il n'a pas longtemps a garder ce titre de +president, ne le lui marchandons pas. + +-- N'en ferez-vous donc rien? + +-- J'en ferai tout ce qu'il voudra, s'il fait tout ce que je veux! +Continue, chere amie. + +Josephine reprit la plume et ecrivit: + +"Venez, mon cher Gohier et votre femme, dejeuner demain avec moi, +a huit heures du matin; n'y manquez pas: j'ai a causer avec vous +sur des choses tres interessantes. + +"Adieu, mon cher Gohier! comptez toujours sur ma sincere amitie! + +"LA PAGERIE-BONAPARTE." + +-- J'ai mis _demain, _fit Josephine; il faut que je date ma lettre +du 17 brumaire. + +-- Et tu ne mentiras pas, dit Bonaparte: voila minuit qui sonne. + +En effet, un jour de plus venait de tomber dans l'abime du temps; +la pendule tinta douze coups. + +Bonaparte les ecouta, grave et reveur; il n'etait plus separe que +par vingt-quatre heures du jour solennel qu'il preparait depuis un +mois, qu'il revait depuis trois ans! + +Faisons ce qu'il eut bien voulu faire, sautons par-dessus les +vingt-quatre heures qui nous separent de ce jour que l'histoire +n'a pas encore juge, et voyons ce qui se passait, a sept heures du +matin, sur les differents points de Paris ou les evenements que +nous allons raconter devaient produire une supreme sensation. + + +XXIII -- ALEA JACTA EST + +A sept heures du matin, le ministre de la police, Fouche, entrait +chez Gohier, president du Directoire. + +-- Oh! oh! fit Gohier en l'apercevant, qu'y a-t-il donc de +nouveau, monsieur le ministre de la justice, que j'aie le plaisir +de vous voir si matin? + +-- Vous ne connaissez pas encore le decret? dit Fouche. + +-- Quel decret? demanda l'honnete Gohier. + +-- Le decret du conseil des Anciens. + +-- Rendu quand? + +-- Rendu cette nuit. + +-- Le conseil des Anciens se reunit donc la nuit maintenant? + +-- Quand il y a urgence, oui. + +-- Et que dit le decret? + +-- Il transfere les seances du corps legislatif a Saint-Cloud. + +Gohier sentit le coup. Il comprenait tout le parti que le genie +entreprenant de Bonaparte pouvait tirer de cet isolement. + +-- Et depuis quand, demanda-t-il a Fouche, un ministre de la +police est-il transforme en messager du conseil des Anciens? + +-- Voila ce qui vous trompe, citoyen president, repondit l'ex- +conventionnel; je suis ce matin plus ministre de la police que +jamais, puisque je viens vous denoncer un acte qui peut avoir les +plus graves consequences. + +Fouche ne savait pas encore comment tournerait la conspiration de +la rue de la victoire; il n'etait point fache de se menager une +porte de retraite au Luxembourg. + +Mais Gohier, tout honnete qu'il etait, connaissait trop bien +l'homme pour etre sa dupe. + +-- C'etait hier qu'il fallait m'annoncer le decret, citoyen +ministre, et non ce matin; car, en me faisant cette communication, +vous ne devancez que de quelques instants l'annonce officielle qui +va m'en etre faite. + +En effet, en ce moment, un huissier ouvrit la porte et prevint le +president qu'un envoye des inspecteurs du palais des Anciens etait +la et demandait a lui faire une communication. + +-- Qu'il entre! dit Gohier. + +Le messager entra, et presenta une lettre au president. + +Celui-ci la decacheta vivement et lut: + +"Citoyen president, + +"la commission s'empresse de vous faire part du decret de la +translation de la residence du Corps legislatif a Saint-Cloud. + +"Le decret va vous etre expedie; mais des mesures de surete +exigent des details dont nous nous occupons. + +"Nous vous invitons a venir a la commission des Anciens; vous y +trouverez Sieyes et Ducos. + +"Salut fraternel, + +"BARILLON -- FARGUES -- CORNET." + +-- C'est bien, dit Gohier au messager en le congediant d'un signe. + +Le messager sortit. + +Gohier se retourna vers Fouche: + +-- Ah! dit-il, le complot est bien mene: on m'annonce le decret, +mais on ne me l'envoie pas; par bonheur vous allez me dire dans +quels termes il est concu. + +-- Mais, dit Fouche, je n'en sais rien. + +-- Comment! il y a seance au conseil des Anciens, et vous, +ministre de la police, vous n'en savez rien, quand cette seance +est extraordinaire, quand elle a ete arretee par lettres? + +-- Si fait, je savais la seance, mais je n'ai pu y assister. + +-- Et vous n'y aviez pas un de vos secretaires, un stenographe, +qui put, paroles pour paroles, vous rendre compte de cette seance, +quand, selon toute probabilite, cette seance va disposer du sort +de la France?... Ah! citoyen Fouche, vous etes un ministre de la +police bien maladroit ou plutot bien adroit! + +-- Avez-vous des ordres a me donner citoyen president? demanda +Fouche. + +-- Aucun, citoyen ministre, repondit le president. Si le +Directoire juge a propos de donner des ordres, il les donnera a +des hommes qu'il croira dignes de sa confiance. Vous pouvez +retourner vers ceux qui vous envoient, ajouta-t-il en tournant le +dos a son interlocuteur. + +Fouche sortit. Gohier sonna aussitot. + +Un huissier entra. + +-- Passez chez Barras, chez Sieyes, chez Ducos et chez Moulin, et +invitez-les a se rendre a l'instant meme chez moi... Ah! prevenez +en meme temps, madame Gohier de passer dans mon cabinet et +d'apporter la lettre de madame Bonaparte qui nous invite a +dejeuner. + +Cinq minutes apres, madame Gohier entrait, la lettre a la main et +tout habillee; l'invitation etait pour huit heures du matin; il +etait plus de sept heures et demie, et il fallait vingt minutes au +moins pour aller du Luxembourg a la rue de la Victoire. + +-- Voici, mon ami, dit madame Gohier en presentant la lettre a son +mari; c'est pour huit heures. + +-- Oui, repondit Gohier, je ne doute pas de l'heure, mais du jour. + +Et, prenant la lettre des mains de sa femme, il relut: + +"Venez, mon cher Gohier et votre femme, dejeuner demain avec moi, +a huit heures du matin... n'y manquez pas... j'ai a causer avec +vous sur des choses tres interessantes." + +-- Ah! continua-t-il, il n'y a pas a s'y tromper! + +-- Eh bien, mon ami, y allons-nous? demanda madame Gohier. + +-- Toi, tu y vas, mais pas moi. Il nous survient un evenement +auquel le citoyen Bonaparte n'est probablement pas etranger, et +qui nous retient, mes collegues et moi au Luxembourg. + +-- Un evenement grave? + +-- Peut-etre. + +-- Alors, je reste pres de toi. + +-- Non pas: tu ne peux m'etre d'aucune utilite. Va chez madame +Bonaparte; je me trompe peut-etre, mais, s'il s'y passe quelque +chose d'extraordinaire et qui te paraisse alarmant, fais-le-moi +savoir par un moyen quelconque; tout sera bon, je comprendrai a +demi-mot. + +-- C'est bien, mon ami, j'y vais; l'espoir de t'etre utile la-bas +me decide. + +-- Va! + +En ce moment l'huissier rentra. + +-- Le general Moulin me suit, dit-il; le citoyen Barras est au +bain et va venir; les citoyens Sieyes et Ducos sont sortis a cinq +heures du matin et ne sont point rentres. + +-- Voila les deux traitres! dit Gohier. Barras n'est que dupe. + +Et, embrassant sa femme: + +-- Va! dit-il, va! + +En se retournant, madame Gohier se trouva face a face avec le +general Moulin; celui-ci, d'un caractere emporte, paraissait +furieux. + +-- Pardon, citoyenne, dit-il. + +Puis, s'elancant dans le cabinet de Gohier: + +--Eh bien, dit-il, vous savez ce qui se passe, president? + +-- Non; mais je m'en doute. + +-- Le corps legislatif est transfere a Saint-Cloud; le general +Bonaparte est charge de l'execution du decret, et la force armee +est mise sous ses ordres. + +-- Ah! voila le fond du sac! dit Gohier. Eh bien, il faut nous +reunir et lutter. + +-- Vous avez entendu: Sieyes et Roger Ducos ne sont pas au palais. + +-- Parbleu! ils sont aux Tuileries! Mais Barras est au bain; +courons chez Barras. Le Directoire peut prendre des arretes du +moment ou il est en majorite; nous sommes trois: je le repete, +luttons! + +-- Alors, faisons dire a Barras de venir nous trouver aussitot +qu'il sera sorti du bain. + +-- Non, allons le trouver avant qu'il en sorte. + +Les deux directeurs sortirent et se dirigerent vivement vers +l'appartement de Barras. + +Ils le trouverent effectivement au bain; ils insisterent pour +entrer. + +-- Eh bien? demanda Barras en les apercevant. + +-- Vous savez? + +-- Rien au monde! + +Ils lui raconterent alors ce qu'ils savaient eux-memes. + +-- Ah! dit Barras, tout m'est explique maintenant. + +-- Comment? + +-- Oui, voila pourquoi il n'est pas venu hier au soir. + +-- Qui + +-- Eh! Bonaparte! + +-- Vous l'attendiez hier au soir? + +-- Il m'avait fait dire par un de ses aides de camp qu'il +viendrait de onze heures a minuit. + +-- Et il n'est pas venu? + +-- Non; il m'a envoye Bourrienne avec sa voiture en me faisant +dire qu'un violent mal de tete le retenait au lit, mais que ce +matin, de bonne heure, il serait ici. + +Les directeurs se regarderent. + +-- C'est clair! dirent-ils. + +-- Maintenant, continua Barras, j'ai envoye Bollot, mon +secretaire, un garcon tres intelligent, a la decouverte. + +Il sonna, un domestique parut. + +-- Aussitot que le citoyen Bollot rentrera, dit Barras, vous le +prierez de se rendre ici. + +-- Il descend a l'instant meme de voiture dans la cour du palais. + +-- Qu'il monte! qu'il monte! + +Bollot etait deja a la porte. + +-- Eh bien? firent les trois directeurs. + +-- Eh bien, le general Bonaparte, en grand uniforme, accompagne +des generaux Beurnonville, Mac Donald et Morceau, marche sur les +Tuileries, dans la cour desquelles dix mille hommes l'attendent! + +-- Moreau!... Moreau est avec lui! s'ecria Gohier. + +-- A sa droite! + +-- Je vous l'ai toujours dit! s'ecria Moulin, avec sa rudesse +militaire, Moreau, c'est une... salope et pas autre chose! + +-- Etes-vous toujours d'avis de resister, Barras? demanda Gohier + +-- Oui, repondit Barras. + +-- Eh bien, alors, habillez-vous et venez nous rejoindre dans la +salle des seances. + +-- Allez, dit Barras, je vous suis. + +Les deux directeurs se rendirent dans la salle des seances. + +Au bout de dix minutes d'attente: + +-- Nous aurions du attendre Barras, dit Moulin: si Moreau est une +s..., Barras est une p...! + +Deux heures apres, ils attendaient encore Barras. + +Derriere eux, on avait introduit, dans la meme salle de bain, +Talleyrand et Bruix, et, en causant avec eux, Barras avait oublie +qu'il etait attendu. + +Voyons ce qui s'etait passe rue de la Victoire. + +A sept heures, contre son habitude, Bonaparte etait leve et +attendait en grand uniforme dans sa chambre. + +Roland entra. + +Bonaparte etait parfaitement calme; on etait a la veille d'une +bataille. + +-- N'est-il venu personne encore, Roland? demanda-t-il. + +-- Non, mon general, repondit le jeune homme; mais j'ai entendu +tout a l'heure le roulement d'une voiture. + +-- Moi aussi, dit Bonaparte. + +En ce moment, on annonca: + +-- Le citoyen Joseph Bonaparte et le citoyen general Bernadotte. + +Roland interrogea Bonaparte de l'oeil. + +Devait-il rester ou sortir? + +Il devait rester. + +Roland resta debout a l'angle d'une bibliotheque, comme une +sentinelle a son poste. + +-- Ah! ah! fit Bonaparte en voyant Bernadotte habille comme la +surveille en simple bourgeois, vous avez donc decidement horreur +de l'uniforme, general? + +-- Ah ca! reprit Bernadotte, pourquoi diable serais-je en uniforme +a sept heures du matin, quand je ne suis pas de service? + +-- Vous y serez bientot. + +-- Bon! je suis en non-activite. + +-- Oui; mais, moi, je vous remets en activite. + +-- Vous? + +-- Oui, moi. + +-- Au nom du Directoire? + +-- Est-ce qu'il y a encore un Directoire? + +-- Comment! il n'y a plus de Directoire? + +-- N'avez-vous pas vu, en venant ici, des soldats echelonnes dans +les rues conduisant aux Tuileries? + +-- Je les ai vus et m'en suis etonne. + +-- Ces soldats, ce sont les miens. + +-- Pardon! dit Bernadotte, j'avais cru que c'etaient ceux de la +France. + +-- Eh! moi ou la France, n'est-ce pas tout un? + +-- Je l'ignorais, dit froidement Bernadotte. + +-- Alors, vous vous en doutez maintenant; ce soir, vous en serez +sur. Tenez, Bernadotte, le moment est supreme, decidez-vous! + +-- General, dit Bernadotte, j'ai le bonheur d'etre en ce moment +simple citoyen; laissez-moi rester simple citoyen. + +-- Bernadotte, prenez garde, qui n'est pas pour moi est contre +moi! + +-- General, faites attention a vos paroles; vous m'avez dit: +"Prenez garde!" si c'est une menace, vous savez que je ne les +crains pas. + +Bonaparte revint a lui et lui prit les deux mains. + +-- Eh! oui, je sais cela; voila pourquoi je veux absolument vous +avoir avec moi. Non seulement je vous estime, Bernadotte, mais +encore je vous aime. Je vous laisse avec Joseph; vous etes beaux- +freres; que diable! entre parents, on ne se brouille pas. + +-- Et vous, ou allez-vous? + +-- En votre qualite de Spartiate, vous etes un rigide observateur +des lois, n'est-ce pas? Eh bien, voici un decret rendu cette nuit +par le conseil des Cinq-Cents, qui me confere immediatement le +commandement de la force armee de Paris; j'avais donc raison, +ajouta-t-il, de vous dire que les soldats que vous avez rencontres +sont mes soldats, puisqu'ils sont sous mes ordres. + +Et il remit entre les mains de Bernadotte l'expedition du decret +qui avait ete rendu a six heures du matin. + +Bernadotte lut le decret depuis la premiere jusqu'a la derniere +ligne. + +-- A ceci, je n'ai rien a ajouter, fit-il: veillez a la surete de +la representation nationale, et tous les bons citoyens seront avec +vous. + +-- Eh bien, soyez donc avec moi, alors! + +-- Permettez-moi, general, d'attendre encore vingt-quatre heures +pour voir comment vous remplirez votre mandat. + +-- Diable d'homme, va! fit Bonaparte. + +Alors, le prenant par le bras et l'entrainant a quelques pas de +Joseph: + +-- Bernadotte, reprit-il, je veux jouer franc jeu avec vous! + +-- A quoi bon, repondit celui-ci, puisque je ne suis pas de votre +partie? + +-- N'importe! vous etes a la galerie et je veux que la galerie +dise que je n'ai pas triche. + +-- Me demandez-vous le secret? + +-- Non... + +-- Vous faites bien; car dans ce cas j'eusse refuse d'ecouter vos +confidences. + +-- Oh! mes confidences, elles ne sont pas longues!... Votre +Directoire est deteste, votre Constitution est usee; il faut faire +maison nette et donner une autre direction au gouvernement. Vous +ne me repondez pas? + +-- J'attends ce qui vous reste a me dire. + +-- Ce qui me reste a vous dire, c'est d'aller mettre votre +uniforme; je ne puis vous attendre plus longtemps: vous viendrez +me rejoindre aux Tuileries au milieu de tous nos camarades. + +Bernadotte secoua la tete. + +-- Vous croyez que vous pouvez compter sur Moreau, sur +Beurnonville, sur Lefebvre, reprit Bonaparte; tenez, regardez par +la fenetre, qui voyez-vous la... la! Moreau et Beurnonville! Quant +a Lefebvre, je ne le vois pas, mais je suis certain que je ne +ferai pas cent pas sans le rencontrer... Eh bien, vous decidez- +vous? + +-- General, reprit Bernadotte, je suis l'homme qui se laisse le +moins entrainer par l'exemple, et surtout par le mauvais exemple. +Que Moreau, que Beurnonville, que Lefebvre fassent ce qu'ils +veulent; je ferai, moi, ce que je dois. + +-- Ainsi, vous refusez positivement de m'accompagner aux +Tuileries? + +-- Je ne veux pas prendre part a une rebellion. + +-- Une rebellion! une rebellion! et contre qui? Contre un tas +d'imbeciles qui avocassent du matin au soir dans leur taudis! + +-- Ces imbeciles, general, sont en ce moment les representants de +la loi, la Constitution les sauvegarde; ils sont sacres pour moi. + +-- Au moins, promettez-moi une chose, barre de fer que vous etes! + +-- Laquelle? + +-- C'est de rester tranquille. + +-- Je resterai tranquille comme citoyen; mais... + +-- Mais quoi?... Voyons, je vous ai vide mon sac, videz le votre! + +-- Mais, si le Directoire me donne l'ordre d'agir, je marcherai +contre les perturbateurs, quels qu'ils soient. + +-- Ah ca! mais vous croyez donc que je suis ambitieux? dit +Bonaparte. + +Bernadotte sourit. + +-- Je le soupconne, dit-il. + +-- Ah! par ma foi! dit Bonaparte, vous ne me connaissez guere; +j'en ai assez de la politique, et, si je desire une chose, c'est +la paix. Ah! mon cher, la Malmaison avec cinquante mille livres de +rente, et je donne ma demission de tout le reste. Vous ne voulez +pas me croire; je vous invite a venir m'y voir dans trois mois, +et, si vous aimez la pastorale, eh bien, nous en ferons ensemble. +Allons, au revoir! je vous laisse avec Joseph, et, malgre vos +refus, je vous attends aux Tuileries... Tenez, voila nos amis qui +s'impatientent. + +On criait: "Vive Bonaparte!" + +Bernadotte palit legerement. + +Bonaparte vit cette paleur. + +-- Ah! ah! murmura-t-il, jaloux... Je me trompais, ce n'est point +un Spartiate: c'est un Athenien! + +En effet, comme l'avait dit Bonaparte, ses amis s'impatientaient. + +Depuis une heure que le decret etait affiche, le salon, les +antichambres et la cour de l'hotel etaient encombres. + +La premiere personne que Bonaparte rencontra au haut de l'escalier +fut son compatriote le colonel Sebastiani. + +Il commandait le 9e regiment de dragons. + +-- Ah! c'est vous, Sebastiani! dit Bonaparte. Et vos hommes? + +-- En bataille dans la rue de la Victoire, general. + +-- Bien disposes? + +-- Enthousiastes! Je leur ai fait distribuer dix mille cartouches +qui etaient en depot chez moi. + +-- Oui; mais qui n'en devaient sortir que sur un ordre du +commandant de Paris. Savez-vous que vous avez brule vos vaisseaux, +Sebastiani? + +-- Prenez-moi avec vous dans votre barque, general; j'ai foi en +votre fortune. + +-- Tu me prends pour Cesar, Sebastiani? + +-- Par ma foi! on se tromperait de plus loin... Il y a, en outre, +dans la cour de votre hotel, une quarantaine d'officiers de toutes +armes, sans solde, et que le Directoire laisse depuis un an dans +le denuement le plus complet; ils n'ont d'espoir qu'en vous, +general; aussi sont-ils prets a se faire tuer pour vous. + +-- C'est bien. Va te mettre a la tete de ton regiment et fais-lui +tes adieux! + +-- Mes adieux! comment cela, general? + +-- Je te le troque contre une brigade. Va, va! + +Sebastiani ne se le fit pas repeter deux fois; Bonaparte continua +son chemin. + +Au bas de l'escalier, il rencontra Lefebvre. + +-- C'est moi, general, dit Lefebvre. + +-- Toi!... Eh bien, et la 17e division militaire, ou est-elle? + +-- J'attends ma nomination, pour la faire agir. + +-- N'es-tu pas nomme? + +-- Par le Directoire, oui; mais, comme je ne suis pas un traitre, +je viens de lui envoyer ma demission, afin qu'il sache qu'il ne +doit pas compter sur moi. + +-- Et tu viens pour que je te nomme, afin que j'y puisse compter, +moi? + +-- Justement! + +-- Vite, Roland, un brevet en blanc; remplis-le aux noms du +general, que je n'aie plus qu'a y mettre mon nom. Je le signerai +sur l'arcon de ma selle. + +-- Ce sont ceux-la qui sont les bons, dit Lefebvre. + +-- Roland? + +Le jeune homme, qui avait deja fait quelques pas pour obeir, se +rapprocha de son general. + +-- Prends sur ma cheminee, lui dit Bonaparte a voix basse, une +paire de pistolets a deux coups, et apporte-les-moi en meme temps. +On ne sait pas ce qui peut arriver. + +-- Oui, general, dit Roland; d'ailleurs, je ne vous quitterai pas. + +-- A moins que je n'aie besoin de te faire tuer ailleurs. + +-- C'est juste, dit le jeune homme. + +Et il courut remplir la double commission qu'il venait de +recevoir. + +Bonaparte allait continuer son chemin quand il apercut comme une +ombre dans le corridor. + +Il reconnut Josephine et courut a elle. + +-- Mon Dieu! lui dit celle-ci, y a-t-il donc tant de danger? + +-- Pourquoi cela? + +-- Je viens d'entendre l'ordre que tu as donne a Roland. + +-- C'est bien fait! voila ce que c'est que d'ecouter aux portes... +Et Gohier? + +-- Il n'est pas venu. + +-- Ni sa femme? + +-- Sa femme est la. + +Bonaparte ecarta Josephine de la main et entra dans le salon. Il y +vit madame Gohier, seule et assez pale. + +-- Eh quoi! demanda-t-il sans autre preambule, le president ne +vient pas? + +-- Cela ne lui a pas ete possible, general, repondit madame +Gohier. + +Bonaparte reprima un mouvement d'impatience. + +-- Il faut absolument qu'il vienne, dit-il. Ecrivez-lui que je +l'attends; je vais lui faire porter la lettre. + +-- Merci, general, repliqua madame Gohier, j'ai mes gens ici: ils +s'en chargeront. + +-- Ecrivez, ma bonne amie, ecrivez, dit Josephine. + +Et elle presenta une plume, de l'encre et du papier a la femme du +president. + +Bonaparte etait place de facon a lire par-dessus l'epaule de +celle-ci ce qu'elle allait ecrire. + +Madame Gohier le regarda fixement. + +Il recula d'un pas en s'inclinant. + +Madame Gohier ecrivit. + +Puis elle plia la lettre, et chercha de la cire; mais -- soit +hasard, soit premeditation -- il n'y avait sur la table que des +pains a cacheter. + +Elle mit un pain a cacheter a la lettre et sonna. + +Un domestique parut. + +-- Remettez cette lettre a Comtois, dit madame Gohier, et qu'il la +porte a l'instant au Luxembourg. + +Bonaparte suivit des yeux le domestique ou plutot la lettre +jusqu'a ce que la porte fut refermee. Puis: + +-- Je regrette, dit-il a madame Gohier de ne pouvoir dejeuner avec +vous; mais si le president a ses affaires, moi aussi, j'ai les +miennes. Vous dejeunerez avec ma femme; bon appetit! + +Et il sortit. + +A la porte, il rencontra Roland. + +-- Voici le brevet, general, dit le jeune homme, et voila la +plume. + +Bonaparte prit la plume, et, sur le revers du chapeau de son aide +de camp, signa le brevet. + +Roland presenta alors les deux pistolets au general. + +-- Les as-tu visites? demanda celui-ci. + +Roland sourit. + +-- Soyez tranquille, dit-il, je vous reponds d'eux. + +Bonaparte passa les pistolets a sa ceinture, et, tout en les y +passant, murmura: + +-- Je voudrais bien savoir ce qu'elle a ecrit a son mari. + +-- Ce qu'elle a ecrit, mon general, je vais vous le dire mot pour +mot. + +-- Toi, Bourrienne? + +-- Oui; elle a ecrit: "Tu as bien fait de ne pas venir, mon ami: +tout ce qui se passe ici m'annonce que l'invitation etait un +piege. Je ne tarderai a te rejoindre." + +-- Tu as decachete la lettre?... + +-- General, Sextus Pompee donnait a diner sur sa galere a Antoine +et a Lepide; son affranchi vint lui dire: "Voulez-vous que je vous +fasse empereur du monde? -- Comment cela? -- C'est bien simple: je +coupe le cable de votre galere, et Antoine et Lepide sont vos +prisonniers. -- Il fallait le faire sans me le dire, repondit +Sextus; maintenant, sur ta vie, ne le fais pas!" Je me suis +rappele ces mots, general: _Il fallait le faire sans me le dire._ + +Bonaparte resta un instant pensif; puis, sortant de sa reverie: + +-- Tu te trompes, dit-il a Bourrienne: c'etait Octave, et non pas +Antoine, qui etait avec Lepide sur la galere de Sextus. + +Et il descendit dans la cour, bornant ses reproches a rectifier +cette faute historique. + +A peine le general parut-il sur le perron, que les cris de "Vive +Bonaparte" retentirent dans la cour, et, se prolongeant jusqu'a la +rue, allerent eveiller le meme cri dans la bouche des dragons qui +stationnaient a la porte. + +-- Voila qui est de bon augure, general, dit Roland. + +-- Oui; donne vite a Lefebvre son brevet, et, s'il n'a pas de +cheval, qu'il en prenne un des miens. Je lui donne rendez-vous +dans la cour des Tuileries. + +-- Sa division y est deja. + +-- Raison de plus. + +Alors, regardant autour de lui, Bonaparte vit Beurnonville et +Moreau qui l'attendaient; leurs chevaux etaient tenus par des +domestiques. Il les salua du geste, mais deja bien plus en maitre +qu'en camarade. + +Puis, apercevant le general Debel sans uniforme, il descendit deux +marches et alla a lui. + +-- Pourquoi en bourgeois? demanda-t-il. + +-- Mon general, je n'etais aucunement prevenu; je passais par +hasard dans la rue, et, voyant un attroupement devant votre hotel, +je suis entre, craignant que vous ne courussiez quelque danger. + +-- Allez vite mettre votre uniforme. + +-- Bon! je demeure a l'autre bout de Paris: ce serait trop long. + +Et cependant, il fit un pas pour se retirer. + +-- Qu'allez-vous faire? + +-- Soyez tranquille, general. + +Debel avait avise un artilleur a cheval: l'homme etait a peu pres +de sa taille. + +-- Mon ami, lui dit-il, je suis le general Debel; par ordre du +general Bonaparte, donne-moi ton habit et ton cheval: je te +dispense de tout service aujourd'hui. Voila un louis pour boire a +la sante du general en chef. Demain, tu reviendras prendre le tout +chez moi; uniforme et cheval. Je demeure rue du Cherche-Midi, N deg. +11. + +-- Et il ne m'arrivera rien? + +-- Si fait, tu seras nomme brigadier. + +-- Bon! fit l'artilleur. + +Et il remit son habit et son cheval au general Debel. + +Pendant ce temps, Bonaparte avait entendu causer au-dessus de lui; +il avait leve la tete et avait vu Joseph et Bernadotte a sa +fenetre. + +-- Une derniere fois, general, dit-il a Bernadotte, voulez-vous +venir avec moi? + +-- Non, lui repondit fermement celui-ci. + +Puis, a voix basse: + +-- Vous m'avez dit tout a l'heure de prendre garde? dit +Bernadotte. + +-- Oui. + +-- Eh bien, je vous le dis a mon tour, prenez garde. + +-- A quoi? + +-- Vous allez aux Tuileries? + +-- Sans doute. + +-- Les Tuileries sont bien pres de la place de la Revolution. + +-- Bah! dit Bonaparte, la guillotine a ete transferee a la +barriere du Trone. + +-- Qu'importe! c'est toujours le brasseur Santerre qui commande au +faubourg Saint-Antoine, et Santerre est farci de Moulin. + +-- Santerre est prevenu qu'au premier mouvement qu'il tente, je le +fais fusiller. Venez-vous? + +-- Non. + +-- Comme vous voudrez. Vous separez votre fortune de la mienne; +mais je ne separe pas la mienne de la votre. + +Puis, s'adressant a son piqueur: + +-- Mon cheval, dit-il + +On lui amena son cheval. + +Mais, voyant un simple artilleur pres de lui: + +-- Que fais-tu la, au milieu des grosses epaulettes? dit-il. + +L'artilleur se mit a rire. + +-- Vous ne me reconnaissez pas, general? dit-il. + +-- Ah! par ma foi, c'est vous, Debel! Et a qui avez-vous pris ce +cheval et cet uniforme? + +-- A cet artilleur que vous voyez la, a pied et en bras de +chemise. Il vous en coutera un brevet de brigadier. + +-- Vous vous trompez, Debel, dit Bonaparte, il m'en coutera deux: +un de brigadier et un de general de division. En marche, +messieurs! nous allons aux Tuileries. + +Et, courbe sur son cheval, comme c'etait son habitude, sa main +gauche tenant les renes laches, son poignet droit appuye sur sa +cuisse, la tete inclinee, le front reveur, le regard perdu, il fit +les premiers pas sur cette pente glorieuse et fatale a la fois, +qui devait le conduire au trone... et a Sainte-Helene. + + +XXIV -- LE 18 BRUMAIRE + +En debouchant dans la rue de la Victoire, Bonaparte trouva les +dragons de Sebastiani ranges en bataille. + +Il voulut les haranguer; mais ceux-ci, l'interrompant aux premiers +mots: + +-- Nous n'avons pas besoin d'explications, crierent-ils; nous +savons que vous ne voulez que le bien de la Republique. Vive +Bonaparte! + +Et le cortege suivit, aux cris de "Vive Bonaparte!", les rues qui +conduisaient de la rue de la Victoire aux Tuileries. + +Le general Lefebvre, selon sa promesse, attendait a la porte du +palais. + +Bonaparte, a son arrivee aux Tuileries, fut salue des memes vivats +qui l'avaient accompagne jusque-la. + +Alors, il releva le front et secoua la tete. Peut-etre n'etait-ce +point assez pour lui que ce cri de "Vive Bonaparte!" et revait-il +deja celui de "Vive Napoleon!" + +Il s'avanca sur le front de la troupe, et, entoure d'un immense +etat-major, il lut le decret des Cinq-Cents qui transferait les +seances du corps legislatif a Saint-Cloud et lui donnait le +commandement de la force armee. + +Puis, de memoire, ou en improvisant -- Bonaparte ne mettait +personne dans cette sorte de secret --, au lieu de la proclamation +qu'il avait dictee l'avant-veille a Bourrienne, il prononca celle- +ci: +"Soldats, + +"Le conseil extraordinaire des Anciens m'a remis le commandement +de la ville et de l'armee. + +"Je l'ai accepte pour seconder les mesures qu'il va prendre et qui +sont tout entieres en faveur du peuple. + +"La Republique est mal gouvernee depuis deux ans; vous avez espere +que mon retour mettrait un terme a tant de maux; vous l'avez +celebre avec une union qui m'impose des obligations que je +remplis. Vous remplirez les votres, et vous seconderez votre +general avec l'energie, la fermete, la confiance que j'ai toujours +vues en vous. + +"La liberte, la victoire, la paix, replaceront la Republique +francaise au rang qu'elle occupait en Europe, et que l'ineptie et +la trahison ont pu, seules, lui faire perdre." + +Les soldats applaudirent avec frenesie; c'etait une declaration de +guerre au Directoire, et des soldats applaudissent toujours a une +declaration de guerre. + +Le general mit pied a terre, au milieu des cris et des bravos. + +Il entra aux Tuileries. + +C'etait la seconde fois qu'il franchissait le seuil du palais des +Valois, dont les voutes avaient si mal abrite la couronne et la +tete du dernier Bourbon qui y avait regne. + +A ses cotes marchait le citoyen Roederer. + +En le reconnaissant, Bonaparte tressaillit. +-- Ah! dit-il, citoyen Roederer, vous etiez ici dans la matinee du +10 aout? + +-- Oui, general, repondit le futur comte de l'Empire. + +-- C'est vous qui avez donne a Louis XVI le conseil de se rendre a +l'Assemblee nationale? + +-- Oui. + +-- Mauvais conseil, citoyen Roederer! je ne l'eusse pas suivi. + +-- Selon que l'on connait les hommes on les conseille. Je ne +donnerai pas au general Bonaparte le conseil que j'ai donne au roi +Louis XVI. Quand un roi a, dans son passe, la fuite a Varennes et +le 20 juin, il est difficile a sauver! + +Au moment ou Roederer prononcait ces paroles, on etait arrive +devant une fenetre qui donnait sur le jardin des Tuileries. + +Bonaparte s'arreta, et, saisissant Roederer par le bras: + +-- Le 20 juin, dit-il, j'etais la (et il montrait du doigt la +terrasse du bord de l'eau), derriere le troisieme tilleul; je +pouvais voir, a travers la fenetre ouverte, le pauvre roi avec le +bonnet rouge sur la tete; il faisait une piteuse figure, j'en eus +pitie. + +-- Et que fites-vous? + +-- Oh! je ne fis rien, je ne pouvais rien faire: j'etais +lieutenant d'artillerie; seulement j'eus envie d'entrer, comme les +autres, et de dire tout bas: "Sire! Donnez-moi quatre pieces +d'artillerie, et je me charge de vous balayer toute cette +canaille!" + +Que serait-il arrive si le lieutenant Bonaparte eut cede a son +envie, et, bien accueilli par Louis XVI, eut, en effet, balaye +_cette canaille, _c'est-a-dire le peuple de Paris? En mitraillant, +le 20 juin, au profit du roi, n'eut-il plus eu a mitrailler, le 13 +vendemiaire, au profit de la Convention?... + +Pendant que l'ex-procureur-syndic, demeure reveur, esquissait +peut-etre deja, dans sa pensee, les premieres pages de son +_Histoire du Consulat, _Bonaparte se presentait a la barre du +conseil des Anciens, suivi de son etat-major, suivi lui-meme de +tous ceux qui avaient voulu le suivre. + +Quand le tumulte cause par l'arrivee de cette foule fut apaise, le +president donna lecture au general du decret qui l'investissait du +pouvoir militaire. Puis, en l'invitant a preter serment: + +-- Celui qui ne promit jamais en vain des victoires a la patrie, +ajouta le president, ne peut qu'executer religieusement sa +nouvelle promesse de la servir et de lui rester fidele. + +Bonaparte etendit la main et dit solennellement: +_ _ +_-- Je le jure!_ + +Tous les generaux repeterent apres lui, chacun pour soi: + +-- Je le jure! + +Le dernier achevait a peine, quand Bonaparte reconnut le +secretaire de Barras, ce meme Bollot, dont le directeur avait +parle le matin a ses deux collegues. + +Il etait purement et simplement venu la pour pouvoir rendre compte +a son patron de ce qui se passait; Bonaparte le crut charge de +quelque mission secrete de la part de Barras. + +Il resolut de lui epargner le premier pas, et, marchant droit au +jeune homme: + +-- Vous venez de la part des directeurs? dit-il. + +Puis, sans lui donner le temps de repondre: + +-- Qu'ont-ils fait, continua-t-il, de cette France que j'avais +laissee si brillante? J'avais laisse la paix, j'ai retrouve la +guerre; j'avais laisse des victoires, j'ai retrouve des revers; +j'avais laisse les millions de l'Italie, j'ai retrouve la +spoliation et la misere! Que sont devenus cent mille Francais que +je connaissais tous par leur nom? Ils sont morts! + +Ce n'etait point precisement au secretaire de Barras que ces +choses devaient etre dites; mais Bonaparte voulait les dire, avait +besoin de les dire; peu lui importait a qui il les disait. + +Peut-etre meme, a son point de vue, valait-il mieux qu'il les dit +a quelqu'un qui ne pouvait lui repondre. + +En ce moment, Sieyes se leva. + +-- Citoyens, dit-il, les directeurs Moulin et Gohier demandent a +etre introduits. + +-- Ils ne sont plus directeurs, dit Bonaparte, puisqu'il n'y a +plus de Directoire. + +-- Mais, objecta Sieyes, ils n'ont pas encore donne leur +demission. + +-- Qu'ils entrent donc et qu'ils la donnent, repliqua Bonaparte. + +Moulin et Gohier entrerent. + +Ils etaient pales mais calmes; ils savaient qu'ils venaient +chercher la lutte, et que, derriere leur resistance, il y avait +peut-etre Sinnamari. Les deportes qu'ils avaient faits au 18 +fructidor leur en montraient le chemin. + +-- Je vois avec satisfaction, se hata de dire Bonaparte, que vous +vous rendez a nos voeux et a ceux de vos deux collegues. + +Gohier fit un pas en avant, et, d'une voix ferme: + +-- Nous nous rendons, non pas a vos voeux ni a ceux de nos deux +collegues, qui ne sont plus nos collegues, puisqu'ils ont donne +leur demission, mais aux voeux de la loi: elle veut que le decret +qui transfere a Saint-Cloud le siege du corps legislatif soit +proclame sans delai; nous venons remplir le devoir que nous impose +la loi, bien determines a la defendre contre les factieux, quels +qu'ils soient, qui tenteraient a l'attaquer. + +-- Votre zele ne nous etonne point, reprit froidement Bonaparte, +et c'est parce que vous etes connu pour un homme aimant votre pays +que vous allez vous reunir a nous. + +-- Nous reunir a vous! et pour quoi faire? + +-- Pour sauver la Republique. + +-- Sauver la Republique!.. il fut un temps, general, ou vous aviez +l'honneur d'en etre le soutien; mais, aujourd'hui, c'est a nous +qu'est reservee la gloire de la sauver. + +-- La sauver! fit Bonaparte, et avec quoi? avec les moyens que +vous donne votre Constitution? Voyez donc! elle croule de toute +part, et, quand meme je ne la pousserais pas du doigt a cette +heure, elle n'aurait pas huit jours a vivre. + +-- Ah! s'ecria Moulin, vous avouez enfin vos projets hostiles! + +-- Mes projets ne sont pas hostiles! s'ecria Bonaparte en frappant +le parquet du talon de sa botte; la Republique est en peril, il +faut la sauver, je le veux! + +-- Vous le voulez dit Gohier, mais il me semble que c'est au +Directoire, et non a vous, de dire: "Je le veux!" + +-- Il n'y a plus de Directoire! + +-- En effet, on m'a dit qu'un instant avant notre entree, vous +aviez annonce cela. + +-- Il n'y a plus de Directoire du moment ou Sieyes et Roger-Ducos +ont donne leur demission. + +-- Vous vous trompez: il y a un Directoire tant qu'il reste trois +directeurs, et ni Moulin, ni moi, ni Barras, ne vous avons donne +la notre. + +En ce moment, on glissa un papier dans la main de Bonaparte en +disant: + +-- Lisez! +Bonaparte lut. + +-- Vous vous trompez vous-meme, reprit-il: Barras a donne sa +demission, car la voici. La loi veut que vous soyez trois pour +exister: vous n'etes que deux! et qui resiste a la loi, vous +l'avez dit tout a l'heure, est un rebelle. + +Puis, donnant le papier au president: + +-- Reunissez, dit-il, la demission du citoyen Barras a celle des +citoyens Sieyes et Ducos, et proclamez la decheance du Directoire. +Moi, je vais l'annoncer a mes soldats. + +Moulin et Gohier resterent aneantis; cette demission de Barras +detruisait tous leurs projets. + +Bonaparte n'avait plus rien a faire au conseil des Anciens, et il +lui restait encore beaucoup de choses a faire dans la cour des +Tuileries. + +Il descendit, suivi de ceux qui l'avaient accompagne pour monter. + +A peine les soldats le virent-ils reparaitre, que les cris de +"Vive Bonaparte!" retentirent plus bruyants et plus presses qu'a +son arrivee. + +Il sauta sur son cheval et fit signe qu'il voulait parler. + +Dix mille voix qui eclataient en cris se turent a la fois, et le +silence se fit comme par enchantement. + +-- Soldats! dit Bonaparte d'une voix si puissante, que tout le +monde l'entendit, vos compagnons d'armes, qui sont aux frontieres, +sont denues des choses les plus necessaires; le peuple est +malheureux. Les auteurs de tant de maux sont les factieux contre +lesquels je vous rassemble aujourd'hui. J'espere sous peu vous +conduire a la victoire; mais, auparavant, il faut reduire a +l'impuissance de nuire tous ceux qui voudraient s'opposer au bon +ordre public et a la prosperite generale! + +Soit lassitude du gouvernement dictatorial, soit fascination +exercee par l'homme magique qui en appelait a la victoire, si +longtemps oubliee en son absence, des cris d'enthousiasme +s'eleverent, et, comme une trainee de poudre enflammee, se +communiquerent des Tuileries au Carrousel, du Carrousel aux rues +adjacentes. + +Bonaparte profita de ce mouvement, et, se tournant vers Moreau: + +-- General, lui dit-il, je vais vous donner une preuve de +l'immense confiance que j'ai en vous. Bernadotte, que j'ai laisse +chez moi, et qui refuse de nous suivre, a eu l'audace de me dire +que, s'il recevait un ordre du Directoire, il l'executerait, quels +que fussent les perturbateurs. General, je vous confie la garde du +Luxembourg; la tranquillite de Paris et le salut de la Republique +sont entre vos mains. + +Et, sans attendre la reponse de Moreau, il mit son cheval au galop +et se porta sur le point oppose de la ligne. + +Moreau, par ambition militaire, avait consenti a jouer un role +dans ce grand drame: il etait force d'accepter celui que lui +distribuait l'auteur. + +Gohier et Moulin, en revenant au Luxembourg, ne trouverent rien de +change en apparence; toutes les sentinelles etaient a leurs +postes. Ils se retirerent dans un des salons de la presidence afin +de se consulter. +Mais a peine venaient-ils d'entrer en conference, que le general +Jube, commandant du Luxembourg, recevait l'ordre de rejoindre +Bonaparte aux Tuileries avec la garde directoriale, et que Moreau +prenait sa place avec des soldats encore electrises par le +discours de Bonaparte. + +Cependant, les deux directeurs redigeaient un message au conseil +des Cinq-Cents, message ou ils protestaient energiquement contre +ce qui venait de se faire. Quand il fut termine, Gohier le remit a +son secretaire, et Moulin, tombant d'inanition, passa chez lui +pour prendre quelque nourriture. + +Il etait pres de quatre heures de l'apres-midi. + +Un instant apres, le secretaire de Gohier rentra tout agite. + +-- Eh bien! lui demanda Gohier, vous n'etes pas encore parti? + +-- Citoyen president, repondit le jeune homme, nous sommes +prisonniers au palais! + +-- Comment! prisonniers? + +-- La garde est changee, et ce n'est plus le general Jube qui la +commande. + +-- Qui le remplace donc? + +-- J'ai cru entendre que c'etait le general Moreau. + +-- Moreau? impossible!... et Barras, le lache! ou est-il? + +-- Parti pour sa terre de Grosbois. +-- Ah! il faut que je voie Moulin! s'ecria Gohier en s'elancant +vers la porte. + +Mais, a l'entree du corridor, il trouva une sentinelle qui lui +barra le passage. + +Gohier voulut insister. + +-- On ne passe pas! dit la sentinelle. + +-- Comment! on ne passe pas? + +-- Non. + +-- Mais je suis le president Gohier. + +-- On ne passe pas! c'est la consigne. + +Gohier vit que cette consigne, il ne parviendrait point a la faire +lever. L'emploi de la force etait impossible. Il rentra chez lui. + +Pendant ce temps, le general Moreau se presentait chez Moulin: il +venait pour se justifier. + +Mais, sans vouloir l'entendre, l'ex-directeur lui tourna le dos; +et, comme Moreau insistait: + +-- General, lui dit-il, passez dans l'antichambre: c'est la place +des geoliers. + +Moreau courba la tete et comprit seulement alors dans quel piege, +fatal a sa renommee, il venait de tomber. + +A cinq heures, Bonaparte reprenait le chemin de la rue de la +Victoire; tout ce qu'il y avait de generaux et d'officiers +superieurs a Paris l'accompagnaient. + +Les plus aveugles, ceux qui n'avaient pas compris le 13 +vendemiaire, ceux qui n'avaient pas compris le retour d'Egypte, +venaient de voir rayonner au-dessus des Tuileries l'astre +flamboyant de son avenir; et, chacun ne pouvant etre planete, +c'etait a qui se ferait satellite! + +Les cris de "Vive Bonaparte!" qui venaient du bas de la rue du +Mont-Blanc, et montaient comme une maree sonore vers la rue de la +Victoire, annoncerent a Josephine le retour de son epoux. + +L'impressionnable creole l'attendait avec anxiete; elle s'elanca +au-devant de lui, tellement emue qu'elle ne pouvait prononcer une +seule parole. + +-- Voyons, voyons, lui dit Bonaparte redevenant le bonhomme qu'il +etait dans son interieur, tranquillise-toi; tout ce que l'on a pu +faire aujourd'hui est fait. + +-- Et tout est-il fait, mon ami? + +-- Oh! non, repondit Bonaparte. + +-- Ainsi, ce sera a recommencer demain? + +-- Oui; mais demain, ce n'est qu'une formalite. + +La _formalite_ fut un peu rude; mais chacun sait le resultat des +evenements de Saint-Cloud: nous nous dispenserons donc de les +raconter, nous reportant tout de suite au resultat, presse que +nous sommes de revenir au veritable sujet de notre drame, dont la +grande figure historique, que nous y avons introduite, nous a un +instant ecarte. + +Un dernier mot. + +Le 20 brumaire, a une heure du matin, Bonaparte etait nomme +premier consul pour dix ans, et se faisait adjoindre Cambaceres et +Lebrun, a titre de seconds consuls, bien resolu toutefois a +concentrer dans sa personne, non seulement les fonctions de ses +deux collegues, mais encore celles des ministres. + +Le 20 brumaire au soir, il couchait au Luxembourg, dans le lit du +citoyen Gohier, mis en liberte dans la journee; ainsi que son +collegue Moulin. + +Roland fut nomme gouverneur du chateau du Luxembourg. + + +XXV -- UNE COMMUNICATION IMPORTANTE + +Quelque temps apres cette revolution militaire, qui avait eu un +immense retentissement dans toute l'Europe, dont elle devait un +instant bouleverser la face comme la tempete bouleverse la face de +l'Ocean; quelque temps apres, disons-nous, dans la matinee du 30 +nivose, autrement et plus clairement dit pour nos lecteurs, du 20 +janvier 1800, Roland, en decachetant la volumineuse correspondance +que lui valait sa charge nouvelle, trouva, au milieu de cinquante +autres demandes d'audience, une lettre ainsi concue: + +"Monsieur le gouverneur, + +"Je connais votre loyaute, et vous allez voir si j'en fais cas. + +"J'ai besoin de causer avec vous pendant cinq minutes; pendant ces +cinq minutes, je resterai masque. + +"J'ai une demande a vous faire. + +"Cette demande, vous me l'accorderez ou me la refuserez; dans l'un +et l'autre cas, n'essayant de penetrer dans le palais du +Luxembourg que pour l'interet du premier consul Bonaparte et de la +cause royaliste, a laquelle j'appartiens, je vous demande votre +parole d'honneur de me laisser sortir librement comme vous m'aurez +laisse entrer. + +"Si demain, a sept heures du soir, je vois une lumiere isolee a la +fenetre situee au-dessous de l'horloge, c'est que le colonel +Roland de Montrevel m'aura engage sa parole d'honneur, et je me +presenterai hardiment a la petite porte de l'aile gauche du +palais, donnant sur le jardin. + +"Afin que vous sachiez d'avance a qui vous engagez ou refusez +votre parole, je signe d'un nom qui vous est connu, ce nom ayant +deja, dans une circonstance que vous n'avez probablement pas +oubliee, ete prononce devant vous +_ _ +"_MORGAN,_ +_ _ +"_Chef des compagnons de Jehu."_ + +Roland relut deux fois la lettre, resta un instant pensif; puis, +tout a coup, il se leva, et, passant dans le cabinet du premier +consul, il lui tendit silencieusement la lettre. + +Celui-ci la lut sans que son visage trahit la moindre emotion, ni +meme le moindre etonnement, et, avec un laconisme tout +lacedemonien: + +-- Il faut mettre la lumiere, dit-il. + +Et il rendit la lettre a Roland. + +Le lendemain, a sept heures du soir, la lumiere brillait a la +fenetre, et, a sept heures cinq minutes, Roland, en personne, +attendait a la petite porte du jardin. + +Il y etait a peine depuis quelques instants, que trois coups +furent frappes a la maniere des francs-macons, c'est-a-dire deux +et un. + +La porte s'ouvrit aussitot: un homme enveloppe d'un manteau se +dessina en vigueur sur l'atmosphere grisatre de cette nuit +d'hiver; quant a Roland, il etait absolument cache dans l'ombre. + +Ne voyant personne, l'homme au manteau demeura une seconde +immobile. + +-- Entrez, dit Roland. + +-- Ah! c'est vous, colonel. + +-- Comment savez-vous que c'est moi? demanda Roland. + +-- Je reconnais votre voix. + +-- Ma voix! mais, pendant les quelques secondes ou nous nous +sommes trouves dans la meme chambre, a Avignon, je n'ai point +prononce une seule parole. + +-- En ce cas, j'aurai entendu votre voix ailleurs. + +Roland chercha ou le chef des compagnons de Jehu avait pu entendre +sa voix. + +Mais celui-ci, gaiement: + +-- Est-ce une raison, colonel, parce que je connais votre voix, +pour que nous restions a cette porte? + +-- Non pas, dit Roland; prenez-moi par le pan de mon habit, et +suivez-moi; j'ai defendu a dessein qu'on eclairat l'escalier et le +corridor qui conduisent a ma chambre. + +-- Je vous sais gre de l'intention; mais, avec votre parole, je +traverserais le palais d'un bout a l'autre, fut-il eclaire _a +giorno_, comme disent les Italiens. + +-- Vous l'avez, ma parole, repondit Roland; ainsi, montez +hardiment. + +Morgan n'avait pas besoin d'etre encourage, il suivit hardiment +son guide. + +Au haut de l'escalier, celui-ci prit un corridor aussi sombre que +l'escalier lui-meme, fit une vingtaine de pas, ouvrit une porte et +se trouva dans sa chambre. + +Morgan l'y suivit. + +La chambre etait eclairee, mais par deux bougies seulement. + +Une fois entre, Morgan rejeta son manteau et deposa ses pistolets +sur une table. + +-- Que faites-vous? demanda Roland. + +-- Ma foi, avec votre permission, dit gaiement son interlocuteur, +je me mets a mon aise. + +-- Mais ces pistolets dont vous vous depouillez...? + +-- Ah ca! croyez-vous que ce soit pour vous que je les ai pris? + +-- Pour qui donc? + +-- Mais pour dame Police; vous entendez bien que je ne suis pas +dispose a me laisser prendre par le citoyen Fouche, sans bruler +quelque peu la moustache au premier de ses sbires qui mettra la +main sur moi. + +-- Alors, une fois ici, vous avez la conviction de n'avoir plus +rien a craindre? + +-- Parbleu! dit le jeune homme, puisque j'ai votre parole. + +-- Alors, pourquoi n'otez-vous pas votre masque? + +-- Parce que ma figure n'est que moitie a moi; l'autre moitie est +a mes compagnons. Qui sait si un seul de nous, reconnu, n'entraine +pas les autres a la guillotine? car vous pensez bien, colonel, que +je ne me dissimule pas que c'est la le jeu que nous jouons. + +-- Alors, pourquoi le jouez-vous? + +-- Ah! que voila une bonne question! Pourquoi allez-vous sur le +champ de bataille; ou une balle peut vous trouer la poitrine ou un +boulet vous emporter la tete? + +-- C'est bien different, permettez-moi de vous le dire: sur un +champ de bataille, je risque une mort honorable. + +-- Ah ca! vous figurez-vous que, le jour ou j'aurai eu le cou +tranche par le triangle revolutionnaire, je me croirai deshonore? +Pas le moins du monde: j'ai la pretention d'etre un soldat comme +vous; seulement, tous ne peuvent pas servir leur cause de la meme +facon: chaque religion a ses heros et ses martyrs; bienheureux +dans ce monde les heros, mais bienheureux dans l'autre les +martyrs! + +Le jeune homme avait prononce ces paroles avec une conviction qui +n'avait pas laisse que d'emouvoir ou plutot d'etonner Roland. + +-- Mais, continua Morgan, abandonnant bien vite l'exaltation, et +revenant a la gaiete qui paraissait le trait distinctif de son +caractere, je ne suis pas venu pour faire de la philosophie +politique; je suis venu pour vous prier de me faire parler au +premier consul. + +-- Comment! au premier consul? s'ecria Roland. + +-- Sans doute; relisez ma lettre: je vous dis que j'ai une demande +a vous faire? + +-- Oui. + +-- Eh bien, cette demande, c'est de me faire parler au general +Bonaparte. + +-- Permettez, comme je ne m'attendais point a cette demande... + +-- Elle vous etonne: elle vous inquiete meme. Mon cher colonel, +vous pourrez, si vous ne vous en rapportez pas a ma parole, me +fouiller des pieds a la tete, et vous verrez que je n'ai d'autres +armes que ces pistolets, que je n'ai meme plus, puisque les voila +sur votre table. Il y a mieux: prenez-en un de chaque main, +placez-vous entre le premier consul et moi, et brulez-moi la +cervelle au premier mouvement suspect que je ferai. La Condition +vous va-t-elle? + +-- Mais si je derange le premier consul pour qu'il ecoute la +communication que vous avez a lui faire, vous m'assurez que cette +communication en vaut la peine? + +-- Oh! quant a cela, je vous en reponds! + +Puis, avec son joyeux accent: + +-- Je suis pour le moment, ajouta-t-il, l'ambassadeur d'une tete +couronnee, ou plutot decouronnee, ce qui ne la rend pas moins +respectable pour les nobles coeurs; d'ailleurs, je prendrai peu de +temps a votre general, monsieur Roland, et, du moment ou la +conversation trainera en longueur, il pourra me congedier; je ne +me le ferai pas redire a deux fois, soyez tranquille. + +Roland demeura un instant pensif et silencieux. + +-- Et c'est au premier consul seul que vous pouvez faire cette +communication? + +-- Au premier consul seul, puisque, seul, le premier consul peut +me repondre. + +-- C'est bien, attendez-moi, je vais prendre ses ordres. + +Roland fit un pas vers la chambre de son general; mais il +s'arreta, jetant un regard d'inquietude vers une foule de papiers +amonceles sur sa table. + +Morgan surprit ce regard. + +-- Ah! bon! dit-il, vous avez peur qu'en votre absence je ne lise +ces paperasses? Si vous saviez comme je deteste lire! c'est au +point que ma condamnation a mort serait sur cette table, que je ne +me donnerais pas la peine de la lire; je dirais: C'est l'affaire +du greffier, a chacun sa besogne. Monsieur Roland, j'ai froid aux +pieds, je vais en votre absence me les chauffer, assis dans votre +fauteuil; vous m'y retrouverez a votre retour, et je n'en aurai +pas bouge. + +-- C'est bien, monsieur, dit Roland. + +Et il entra chez le premier consul. + +Bonaparte causait avec le general Hedouville, commandant en chef +des troupes de la Vendee. + +En entendant la porte s'ouvrir, il se retourna avec impatience. + +-- J'avais dit a Bourrienne que je n'y etais pour personne. + +-- C'est ce qu'il m'a appris en passant, mon general; mais je lui +ai repondu que je n'etais pas quelqu'un. + +-- Tu as raison. Que me veux-tu? dis vite. + +-- Il est chez moi. + +-- Qui cela? + +-- L'homme d'Avignon. + +-- Ah! ah! et que demande-t-il? + +-- Il demande a vous voir. + +-- A me voir, moi? + +-- Oui; vous, general; cela vous etonne? + +-- Non; mais que peut-il avoir a me dire. + +-- Il a obstinement refuse de m'en instruire; mais j'oserais +affirmer que ce n'est ni un importun ni un fou. + +-- Non; mais c'est peut-etre un assassin. + +Roland secoua la tete. + +-- En effet, du moment ou c'est toi qui l'introduis... + +-- D'ailleurs, il ne se refuse pas a ce que j'assiste a la +conference: je serai entre vous et lui. + +Bonaparte reflechit un instant. + +-- Fais-le entrer, dit-il. + +-- Vous savez, mon general, qu'excepte moi... + +-- Oui; le general Hedouville aura la complaisance d'attendre une +seconde; notre conversation n'est point de celles que l'on epuise +en une seance. Va, Roland. + +Roland sortit, traversa le cabinet de Bourrienne, rentra dans sa +chambre, et retrouva Morgan, qui se chauffait les pieds comme il +avait dit. + +-- Venez! le premier consul vous attend, dit le jeune homme. + +Morgan se leva et suivit Roland. + +Lorsqu'ils rentrerent dans le cabinet de Bonaparte, celui-ci etait +seul. + +Il jeta un coup d'oeil rapide sur le chef des compagnons de Jehu, +et ne fit point de doute que ce ne fut le meme homme qu'il avait +vu a Avignon. + +Morgan s'etait arrete a quelques pas de la porte, et, de son cote, +regardait curieusement Bonaparte, et s'affermissait dans la +conviction que c'etait bien lui qu'il avait entrevu a la table +d'hote le jour ou il avait tente cette perilleuse restitution des +deux cents louis voles par megarde a Jean Picot. + +-- Approchez, dit le premier consul. + +Morgan s'inclina et fit trois pas en avant. + +Bonaparte repondit a son salut par un leger signe de tete. + +-- Vous avez dit a mon aide de camp, le colonel Roland, que vous +aviez une communication a me faire. + +-- Oui, citoyen premier consul. + +-- Cette communication exige-t-elle le tete-a-tete? + +-- Non, citoyen premier consul, quoiqu'elle soit d'une telle +importance... + +-- Que vous aimeriez mieux que je fusse seul.. + +-- Sans doute, mais la prudence... + +-- Ce qu'il y a de plus prudent en France, citoyen Morgan, c'est +le courage. + +-- Ma presence chez vous, general, est une preuve que je suis +parfaitement de votre avis. + +Bonaparte se retourna vers le jeune colonel. + +-- Laisse-nous seuls, Roland, dit-il. + +-- Mais, mon general!... insista celui-ci. + +Bonaparte s'approcha de lui; puis, tout bas: + +-- Je vois ce que c'est, reprit-il: tu es curieux de savoir ce que +ce mysterieux chevalier de grand chemin peut avoir a me dire, sois +tranquille, tu le sauras... + +-- Ce n'est pas cela; mais, si, comme vous le disiez tout a +l'heure, cet homme etait un assassin? + +-- Ne m'as-tu pas repondu que non? Allons, ne fais pas l'enfant, +laisse-nous. + +Roland sortit. + +-- Nous voila seuls, monsieur dit le premier consul; parlez! + +Morgan, sans repondre, tira une lettre de sa poche et la presenta +au general. + +Le general l'examina: elle etait a son adresse et fermee d'un +cachet aux trois fleurs de lis de France. + +-- Oh! oh! dit-il, qu'est-ce que cela, monsieur? + +-- Lisez, citoyen premier consul. + +Bonaparte ouvrit la lettre et alla droit a la signature. + +-- "Louis" dit-il. + +-- Louis, repeta Morgan. + +-- Quel Louis? + +-- Mais Louis de Bourbon, je presume. + +-- M. le comte de Provence, le frere de Louis XVI? + +-- Et, par consequent, Louis XVIII depuis que son neveu le Dauphin +est mort. + +Bonaparte regarda de nouveau l'inconnu; car il etait evident que +ce nom de Morgan, qu'il s'etait donne, n'etait qu'un pseudonyme +destine a cacher son veritable nom. + +Apres quoi, reportant son regard sur la lettre, il lut: + +"3 janvier 1800, + +"Quelle que soit leur conduite apparente, monsieur, des hommes +tels que vous n'inspirent jamais d'inquietude; vous avez accepte +une place eminente, je vous en sais gre: mieux que personne, vous +savez ce qu'il faut de force et de puissance pour faire le bonheur +d'une grande nation: Sauvez la France de ses propres fureurs, et +vous aurez rempli le voeu de mon coeur; rendez-lui son roi, et les +generations futures beniront votre memoire. Si vous doutez que je +sois susceptible de reconnaissance, marquez votre place, fixez le +sort de vos amis. Quant a mes principes, je suis Francais; clement +par caractere, je le serai encore par raison. Non, le vainqueur de +Lodi, de Castiglione et d'Arcole, le conquerant de l'Italie et de +l'Egypte ne peut preferer a la gloire une vaine celebrite. Ne +perdez pas un temps precieux: nous pouvons assurer la gloire de la +France, je dis_ nous _parce que j'ai besoin de Bonaparte pour cela +et qu'il ne le pourrait sans moi. General, l'Europe vous observe, +la gloire vous attend, et je suis impatient de rendre le bonheur a +mon peuple. + +"LOUIS." + +Bonaparte se retourna vers le jeune homme, qui attendait debout, +immobile et muet comme une statue. + +-- Connaissez-vous le contenu de cette lettre? demanda-t-il. + +Le jeune homme s'inclina. + +-- Oui, citoyen premier consul. + +-- Elle etait cachetee, cependant. + +-- Elle a ete envoyee sous cachet volant a celui qui me l'a +remise, et, avant meme de me la confier, il me l'a fait lire afin +que j'en connusse bien toute l'importance. + +-- Et peut-on savoir le nom de celui qui vous l'a confiee? + +-- Georges Cadoudal. + +Bonaparte, tressaillit legerement. + +-- Vous connaissez Georges Cadoudal? demanda-t-il. + +-- C'est mon ami. + +-- Et pourquoi vous l'a-t-il confiee, a vous, plutot qu'a un +autre? + +-- Parce qu'il savait qu'en me disant que cette lettre devait vous +etre remise en main propre, elle serait remise comme il le +desirait. + +-- En effet, monsieur, vous avez tenu votre promesse. + +-- Pas encore tout a fait, citoyen premier consul. + +-- Comment cela? ne me l'avez-vous pas remise? + +-- Oui; mais j'ai promis, de rapporter une reponse. + +-- Et si je vous dis que je ne veux pas en faire? + +-- Vous aurez repondu, pas precisement comme j'eusse desire que +vous le fissiez; mais ce sera toujours une reponse. + +Bonaparte demeura quelques instants pensif. Puis, sortant de sa +reverie par un mouvement d'epaules: + +-- Ils sont fous! dit-il. + +-- Qui cela, citoyen? demanda Morgan. + +-- Ceux qui m'ecrivent de pareilles lettres; fous, archifous! +Croient-ils donc que je suis de ceux qui prennent leurs exemples +dans le passe, qui se modelent sur d'autres hommes? Recommencer +Monk! a quoi bon? Pour faire un Charles II! Ce n'est, ma foi, pas +la peine. Quand on a derriere soi Toulon, le 13 vendemiaire, Lodi, +Castiglione, Arcole, Rivoli, les Pyramides, on est un autre homme +que Monk, et l'on a le droit d'aspirer a autre chose qu'au duche +d'Albemarle et au commandement des armees de terre et de mer de Sa +Majeste Louis XVIII. + +-- Aussi, vous dit-on de faire vos conditions, citoyen premier +consul. + +Bonaparte tressaillit au son de cette voix comme s'il eut oublie +que quelqu'un etait la. + +-- Sans compter, reprit-il, que c'est une famille perdue, un +rameau mort d'un tronc pourri; les Bourbons se sont tant maries +entre eux, que c'est une race abatardie, qui a use sa seve et +toute sa vigueur dans Louis XIV. Vous connaissez l'histoire, +monsieur? dit Bonaparte en se tournant vers le jeune homme. + +-- Oui, general, repondit celui-ci; du moins, comme un ci-devant +peut la connaitre. + +-- Eh bien, vous avez du remarquer dans l'histoire, dans celle de +France surtout, que chaque race a son point de depart, son point +culminant et sa decadence. Voyez les Capetiens directs: partis de +Hugues, ils arrivent a leur apogee avec Philippe-Auguste et Louis +IX, et tombent avec Philippe V et Charles IV. Voyez les Valois: +partis de Philippe VI, ils ont leur point culminant dans Francois +Ier et tombent avec Charles IX et Henri III. Enfin, voyez les +Bourbons: partis de Henri IV, ils ont leur point culminant dans +Louis XIV et tombent avec Louis XV et Louis XVI; seulement, ils +tombent plus bas que les autres: plus bas dans la debauche avec +Louis XV, plus bas dans le malheur avec Louis XVI. Vous me parlez +des Stuarts, et vous me montrez l'exemple de Monk. Voulez-vous me +dire qui succede a Charles II? Jacques II; et a Jacques II? +Guillaume d'Orange, un usurpateur. N'aurait-il pas mieux valu, je +vous le demande, que Monk mit tout de suite la couronne sur sa +tete? Eh bien, si j'etais assez fou pour rendre le trone a Louis +XVIII, comme Charles II, il n'aurait pas d'enfants, comme Jacques +II, son frere Charles X lui succederait, et, comme Jacques II, il +se ferait chasser par quelque Guillaume d'Orange. Oh! non, Dieu +n'a pas mis la destinee d'un beau et grand pays qu'on appelle la +France entre mes mains pour que je la rende a ceux qui l'ont jouee +et qui l'ont perdue. + +-- Remarquez, general, que je ne vous demandais pas tout cela. + +-- Mais, moi, je vous le demande... + +-- Je crois que vous me faites l'honneur de me prendre pour la +posterite. + +Bonaparte tressaillit, se retourna, vit a qui il parlait, et se +tut. + +-- Je n'avais besoin, continua Morgan avec une dignite qui etonna +celui auquel il s'adressait, que d'un oui ou d'un non. + +-- Et pourquoi aviez-vous besoin de cela? + +-- Pour savoir si nous continuerions de vous faire la guerre comme +a un ennemi, ou si nous tomberions a vos genoux comme devant un +sauveur. + +-- La guerre! dit Bonaparte, la guerre! insenses ceux qui me la +font; ne voient-ils pas que je suis l'elu de Dieu? + +-- Attila disait la meme chose. + +-- Oui; mais il etait l'elu de la destruction, et moi, je suis +celui de l'ere nouvelle; l'herbe sechait ou il avait passe: les +moissons muriront partout ou j'aurai passe la charrue. La guerre! +dites-moi ce que sont devenus ceux qui me l'ont faite Ils sont +couches dans les plaines du Piemont, de la Lombardie ou du Caire. + +-- Vous oubliez la Vendee. La Vendee est toujours debout. + +-- Debout, soit; mais ses chefs? mais Cathelineau, mais Lescure, +mais La Rochejacquelein, mais d'Elbee, mais Bonchamp, mais +Stofflet, mais Charrette? + +-- Vous ne parlez la que des hommes: les hommes ont ete +moissonnes, c'est vrai; mais le principe est debout, et tout +autour de lui combattent aujourd'hui d'Autichamp, Suzannet, +Grignon, Frotte, Chatillon, Cadoudal; les cadets ne valent peut- +etre pas les aines; mais pourvu qu'ils meurent a leur tour, c'est +tout ce que l'on peut exiger d'eux. + +-- Qu'ils prennent garde! si je decide une campagne de la Vendee, +je n'y enverrai ni des Santerre ni des Rossignol! + +-- La Convention y a envoye Kleber, et le Directoire Hochet... + +-- Je n'enverrai pas, j'irai moi-meme. + +-- Il ne peut rien leur arriver de pis que d'etre tues, comme +Lescure, ou fusilles, comme Charette. + +-- Il peut leur arriver que je leur fasse grace. + +-- Caton nous a appris comment on echappait au pardon de Cesar. + +-- Ah! faites attention: vous citez un republicain! + +-- Caton est un de ces hommes dont on peut suivre l'exemple, a +quelque parti que l'on appartienne. + +-- Et si je vous disais que je tiens la Vendee dans ma main?... + +-- Vous? + +-- Et que, si je veux, dans trois mois elle sera pacifiee? + +Le jeune homme secoua la tete. + +-- Vous ne me croyez pas? + +-- J'hesite a vous croire. + +-- Si je vous affirme que ce que je dis est vrai; si je vous le +prouve en vous disant par quel moyen, ou plutot par quels hommes, +j'y arriverai? + +-- Si un homme comme le general Bonaparte m'affirme une chose, je +la croirai, et si cette chose qu'il m'affirme est la pacification +de la Vendee, je lui dirai a mon tour: Prenez garde! mieux vaut +pour vous la Vendee combattant que la Vendee conspirant: la Vendee +combattant, c'est l'epee; la Vendee conspirant c'est le poignard. + +-- Oh! je le connais, votre poignard, dit Bonaparte; le voila! + +Et il alla prendre dans un tiroir le poignard qu'il avait tire des +mains de Roland et le posa sur une table, a la portee de la main +de Morgan. + +-- Mais, ajouta-t-il, il y a loin de la poitrine de Bonaparte au +poignard d'un assassin; essayez plutot. + +Et il s'avanca sur le jeune homme en fixant sur lui son regard de +flamme. + +-- Je ne suis pas venu ici pour vous assassiner, dit froidement le +jeune homme; plus tard, si je crois votre mort indispensable au +triomphe de la cause, je ferai de mon mieux, et, si alors je vous +manque, ce n'est point parce que vous serez Marius et que je serai +le Cimbre... Vous n'avez pas autre chose a me dire, citoyen +premier consul? continua le jeune homme en s'inclinant. + +-- Si fait; dites a Cadoudal que, lorsqu'il voudra se battre +contre l'ennemi au lieu de se battre contre des Francais, j'ai +dans mon bureau son brevet de colonel tout signe. + +-- Cadoudal commande, non pas a un regiment, mais a une armee; +vous n'avez pas voulu dechoir en devenant, de Bonaparte, Monk; +pourquoi voulez-vous qu'il devienne, de general, colonel?... Vous +n'avez pas autre chose a me dire, citoyen premier consul? + +-- Si fait; avez-vous un moyen de faire passer ma reponse au comte +de Provence? + +-- Vous voulez dire au roi Louis XVIII? + +-- Ne chicanons pas sur les mots; a celui qui m'a ecrit. + +-- Son envoye est au camp des Aubiers. + +-- Eh bien! je change d'avis, je lui reponds; ces Bourbons sont si +aveugles, que celui-la interpreterait mal mon silence. + +Et Bonaparte, s'asseyant a son bureau, ecrivit la lettre suivante +avec une application indiquant qu'il tenait a ce qu'elle fut +lisible. + +"J'ai recu, monsieur, votre lettre; je, vous remercie de la bonne +opinion que vous y exprimez sur moi. Vous ne devez pas souhaiter +votre retour en France, il vous faudrait marcher sur cent mille +cadavres; sacrifiez votre interet au repos et au bonheur de la +France, l'histoire vous en tiendra compte. Je ne suis point +insensible aux malheurs de votre famille, et j'apprendrai avec +plaisir que vous etes environne de tout ce qui peut contribuer a +la tranquillite de votre retraite. + +"BONAPARTE." + +Et, pliant et cachetant la lettre, il ecrivit l'adresse: _A +monsieur le comte de Provence, _la remit a Morgan, puis appela +Roland, comme s'il pensait bien que celui-ci n'etait pas loin. + +-- General?... demanda le jeune officier, paraissant en effet au +meme instant. + +-- Reconduisez monsieur jusque dans la rue, dit Bonaparte; jusque- +la, vous repondez de lui. + +Roland s'inclina en signe d'obeissance, laissa passer le jeune +homme, qui se retira sans prononcer une parole, et sortit derriere +lui. + +Mais, avant de sortir, Morgan jeta un dernier regard sur +Bonaparte. + +Celui-ci etait debout, immobile, muet et les bras croises, l'oeil +fixe sur ce poignard, qui preoccupait sa pensee plus qu'il ne +voulait se l'avouer a lui-meme. + +En traversant la chambre de Roland, le chef des compagnons de Jehu +reprit son manteau et ses pistolets. + +Tandis qu'il les passait a sa ceinture: + +-- Il parait, lui dit Roland, que le citoyen premier consul vous a +montre le poignard que je lui ai donne. + +-- Oui, monsieur, repondit Morgan. + +-- Et vous l'avez reconnu? + +-- Pas celui-la particulierement... tous nos poignards se +ressemblent. + +-- Eh bien! fit Roland, je vais vous dire d'ou il vient. + +-- Ah!... Et d'ou vient-il? + +-- De la poitrine d'un de mes amis, ou vos compagnons, et peut- +etre vous-meme l'aviez enfonce. + +-- C'est possible, repondit insoucieusement le jeune homme; mais +votre ami se sera expose a ce chatiment. + +-- Mon ami a voulu voir ce qui ce passait la nuit dans la +chartreuse de Seillon. + +-- Il a eu tort. + +-- Mais, moi, j'avais eu le meme tort la veille, pourquoi ne +m'est-il rien arrive? + +-- Parce que sans doute quelque talisman vous sauvegardait. + +-- Monsieur, je vous dirai une chose: c'est que je suis un homme +de droit chemin et de grand jour; il en resulte que j'ai horreur +du mysterieux. + +-- Heureux ceux qui peuvent marcher au grand jour et suivre le +grand chemin, monsieur de Montrevel. + +-- C'est pour cela que je vais vous dire le serment que j'ai fait, +monsieur Morgan. En tirant le poignard que vous avez vu de la +poitrine de mon ami, le plus delicatement possible, pour ne pas en +tirer son ame en meme temps, j'ai fait serment que ce serait +desormais entre ses assassins et moi une guerre a mort, et c'est +en grande partie pour vous dire cela a vous-meme que je vous ai +donne la parole qui vous sauvegardait. + +-- C'est un serment que j'espere vous voir oublier, monsieur de +Montrevel. + +-- C'est un serment que je tiendrai dans toutes les occasions, +monsieur Morgan, et vous serez bien aimable de m'en fournir une le +plus tot possible. + +-- De quelle facon, monsieur? + +-- Eh bien! mais, par exemple, en acceptant avec moi une rencontre +soit au bois de Boulogne, soit au bois de Vincennes; nous n'avons +pas besoin de dire, bien entendu, que nous nous battons parce que +vous ou vos amis avez donne un coup de poignard a lord Tanlay. +Non, nous dirons ce que vous voudrez, que c'est a propos, par +exemple... (Roland chercha) de l'eclipse de lune qui doit avoir +lieu le 12 du mois prochain. Le pretexte vous va-t-il? + +-- Le pretexte m'irait, monsieur, repondit Morgan avec un accent +de melancolie dont on l'eut cru incapable, si le duel lui-meme me +pouvait aller. Vous avez fait un serment, et vous le tiendrez, +dites-vous? Eh bien! tout initie en fait un aussi en entrant dans +la compagnie de Jehu: c'est de n'exposer dans aucune querelle +particuliere une vie qui appartient a sa cause, et non plus a lui. + +-- Oui; si bien que vous assassinez, mais ne vous battez pas. + +-- Vous vous trompez, nous nous battons quelquefois. + +-- Soyez assez bon pour m'indiquer une occasion d'etudier ce +phenomene. + +-- C'est bien simple: tachez, monsieur de Montrevel, de vous +trouver, avec cinq ou six hommes resolus comme vous, dans quelque +diligence portant l'argent du gouvernement; defendez ce que nous +attaquerons, et l'occasion que vous cherchez sera venue; mais, +croyez-moi, faites mieux que cela: ne vous trouvez pas sur notre +chemin. + +-- C'est une menace, monsieur? dit le jeune homme en relevant la +tete. + +-- Non, monsieur, fit Morgan d'une voix douce, presque suppliante, +c'est une priere. + +-- M'est-elle particulierement adressee, ou la feriez-vous a un +autre? + +-- Je la fais a vous particulierement. + +Et le chef des compagnons de Jehu appuya sur ce dernier mot. + +-- Ah! ah! fit le jeune homme, j'ai donc le bonheur de vous +interesser? + +-- Comme un frere, repondit Morgan, toujours de sa meme voix douce +et caressante. + +-- Allons, dit Roland, decidement c'est une gageure. + +En ce moment, Bourrienne entra. + +-- Roland, dit-il, le premier consul vous demande. + +-- Le temps de reconduire monsieur jusqu'a la porte de la rue, et +je suis a lui. + +-- Hatez-vous; vous savez qu'il n'aime point a attendre. + +-- Voulez-vous me suivre, monsieur? dit Roland a son mysterieux +compagnon. + +-- Il y a longtemps que je suis a vos ordres, monsieur. + +-- Venez, alors. + +Et Roland, reprenant le meme chemin par lequel il avait amene +Morgan, le reconduisit, non pas jusqu'a la porte donnant dans le +jardin -- le jardin etait ferme -- mais jusqu'a celle de la rue. + +Arrive la: + +-- Monsieur, dit-il a Morgan, je vous ai donne ma parole, je l'ai +tenue fidelement; mais, pour qu'il n'y ait point de malentendu +entre nous, dites-moi bien que cette parole etait pour une fois et +pour aujourd'hui seulement. + +-- C'est comme cela que je l'ai entendu, monsieur. + +-- Ainsi, cette parole, vous me la rendez? + +-- Je voudrais la garder, monsieur; mais je reconnais que vous +etes libre de me la reprendre. + +-- C'est tout ce que je desirais. Au revoir, monsieur Morgan. + +-- Permettez-moi de ne pas faire le meme souhait, monsieur de +Montrevel. + +Les deux jeunes gens se saluerent avec une courtoisie parfaite, +Roland rentrant au Luxembourg, et Morgan prenant, en suivant la +ligne d'ombre projetee par la muraille, une des petites rues qui +conduisent a la place Saint-Sulpice. + +C'est celui-ci que nous allons suivre. + + +XXVI -- LE BAL DES VICTIMES + +Au bout de cent pas a peine, Morgan ota son masque; au milieu des +rues de Paris, il courait bien autrement risque d'etre remarque +avec un masque que remarque sans masque. + +Arrive rue Taranne, il frappa a la porte d'un petit hotel garni +qui faisait le coin de cette rue et de la rue du Dragon, entra, +prit sur un meuble un chandelier, a un clou la clef du numero 42, +et monta sans eveiller d'autre sensation que celle d'un locataire +bien connu qui rentre apres etre sorti. + +Dix heures sonnaient a la pendule au moment meme ou il refermait +sur lui la porte de sa chambre. + +Il ecouta attentivement les heures, la lumiere de la bougie ne se +projetant pas jusqu'a la cheminee; puis, ayant compte dix coups: + +-- Bon! se dit-il a lui-meme, je n'arriverai pas trop tard. + +Malgre cette probabilite, Morgan parut decide a ne point perdre de +temps; il passa un papier flamboyant sous un grand foyer prepare +dans la cheminee, et qui s'enflamma aussitot, alluma quatre +bougies, c'est-a-dire tout ce qu'il y en avait dans la chambre, en +disposa deux sur la cheminee, deux sur la commode en face, ouvrit +un tiroir de la commode, et etendit sur le lit un costume complet +d'incroyable du dernier gout. + +Ce costume se composait d'un habit court et carre par devant, long +par derriere, d'une couleur tendre, flottant entre le vert d'eau +et le gris-perle, d'un gilet de panne chamois a dix-huit boutons +de nacre, d'une immense cravate blanche de la plus fine batiste, +d'un pantalon collant de casimir blanc, avec un flot de rubans a +l'endroit ou il se boutonnait, c'est-a-dire au-dessous du mollet; +enfin des bas de soie gris-perle, rayes transversalement du meme +vert que l'habit, et de fins escarpins a boucles de diamants. + +Le lorgnon de rigueur n'etait pas oublie. + +Quant au chapeau, c'etait le meme que celui dont Carle Vernet a +coiffe son elegant du Directoire. + +Ces objets prepares, Morgan parut attendre avec impatience. + +Au bout de cinq minutes, il sonna; un garcon parut. + +-- Le perruquier, demanda Morgan, n'est-il point venu? + +A cette epoque, les perruquiers n'etaient pas encore des +coiffeurs. + +-- Si fait, citoyen, repondit le garcon, il est venu; mais vous +n'etiez pas encore rentre, et il a dit qu'il allait revenir. Du +reste, comme vous sonniez, on frappait a la porte; c'etait +probablement... + +-- Voila! voila! dit une voix dans l'escalier. + +-- Ah! bravo! fit Morgan; arrivez, maitre Cadenette! il s'agit de +faire de moi quelque chose comme Adonis. + +-- Ce ne sera pas difficile, monsieur le baron, dit le perruquier. + +-- Eh bien, eh bien, vous voulez donc absolument me compromettre, +citoyen Cadenette? + +-- Monsieur le baron, je vous en supplie, appelez-moi Cadenette +tout court, cela m'honorera, car ce sera une preuve de +familiarite; mais ne m'appelez pas citoyen: fi! c'est une +denomination revolutionnaire; et, au plus fort de la Terreur, j'ai +toujours appele mon epouse _madame _cadenette. Maintenant, +excusez-moi de ne pas vous avoir attendu; mais il y a ce soir +grand bal rue du Bac, bal des victimes (le perruquier appuya sur +ce mot); j'aurais cru que monsieur le baron devait en etre. + +-- Ah ca! fit Morgan en riant, vous etes donc toujours royaliste, +Cadenette? + +Le perruquier mit tragiquement la main sur son coeur. + +-- Monsieur le baron, dit-il, c'est non seulement une affaire de +conscience, mais aussi une affaire d'etat. + +-- De conscience! je comprends, maitre Cadenette, mais d'etat! que +diable l'honorable corporation des perruquiers a-t-elle a faire a +la politique? + +-- Comment! monsieur le baron, dit Cadenette tout en s'appretant a +coiffer son client, vous demandez cela? vous, un aristocrate! + +-- Chut, Cadenette! + +-- Monsieur le baron, entre ci-devant, on peut se dire ces choses- +la. + +-- Alors vous etes un ci-devant? + +-- Tout ce qu'il y a de plus ci-devant. Quelle coiffure monsieur +le baron desire-t-il? + +-- Les oreilles de chien, et les cheveux retrousses par derriere. + +-- Avec un oeil de poudre? + +-- Deux yeux si vous voulez, Cadenette. + +-- Ah! monsieur, quand on pense que, pendant cinq ans, on n'a +trouve que chez moi de la poudre a la marechale! monsieur le +baron, pour une boite de poudre, on etait guillotine. + +-- J'ai connu des gens qui l'ont ete pour moins que cela, +Cadenette. Mais expliquez-moi comment vous vous trouvez etre un +ci-devant; j'aime a me rendre compte de tout. + +-- C'est bien simple, monsieur le baron. Vous admettez, n'est-ce +pas, que, parmi les corporations, il y en avait de plus ou moins +aristocrates? + +-- Sans doute, selon qu'elles se rapprochaient des hautes classes +de la societe. + +-- C'est cela, monsieur le baron. Eh bien, les hautes classes de +la societe, nous les tenions par les cheveux; moi, tel que vous me +voyez, j'ai coiffe un soir madame de Polignac; mon pere a coiffe +madame du Barry, mon grand-pere madame de Pompadour; nous avions +nos privileges, monsieur: nous portions l'epee. Il est vrai que, +pour eviter les accidents qui pouvaient arriver entre tetes +chaudes comme les notres, la plupart du temps nos epees etaient en +bois; mais tout au moins, si ce n'etait pas la chose, c'etait le +simulacre. Oui, monsieur le baron, continua Cadenette avec un +soupir, ce temps-la, c'etait le beau temps, non seulement des +perruquiers, mais aussi de la France. Nous etions de tous les +secrets, de toutes les intrigues, on ne se cachait pas de nous: et +il n'y a pas d'exemple, monsieur le baron, qu'un secret ait ete +trahi par un perruquier. Voyez notre pauvre reine, a qui a-t-elle +confie ses diamants? au grand, a l'illustre Leonard, au prince de +la coiffure. Eh bien, monsieur le baron, deux hommes ont suffi +pour renverser l'echafaudage d'une puissance qui reposait sur les +perruques de Louis XIV, sur les poufs de la Regence, sur les +crepes de Louis XV et sur les galeries de Marie-Antoinette. + +-- Et ces deux hommes, ces deux niveleurs, ces deux +revolutionnaires, quels sont-ils, Cadenette? que je les voue, +autant qu'il sera en mon pouvoir, a l'execration publique. + +-- M. Rousseau et le citoyen Talma. M. Rousseau, qui a dit cette +absurdite: "Revenez a la nature" et le citoyen Talma, qui a +invente les coiffures a la Titus. + +-- C'est vrai, Cadenette, c'est vrai. + +-- Enfin, avec le Directoire, on a eu un instant d'esperance. +M. Barras n'a jamais abandonne la poudre, et le citoyen Moulin a +conserve la queue; mais, vous comprenez, le 18 brumaire a tout +aneanti: le moyen de faire friser les cheveux de M. Bonaparte!... +Ah! tenez, continua Cadenette en faisant bouffer les oreilles de +chien de sa pratique, a la bonne heure, voila de veritables +cheveux d'aristocrate, doux et fins comme de la soie, et qui +tiennent le fer, que c'est a croire que vous portez perruque. +Regardez-vous, monsieur le baron; vous vouliez etre beau comme +Adonis... Ah! si Venus vous avait vu, ce n'est point d'Adonis que +Mars eut ete jaloux. + +Et Cadenette, arrive, au bout de son travail, et satisfait de son +oeuvre, presenta un miroir a main a Morgan, qui se regarda avec +complaisance. + +-- Allons, allons! dit-il au perruquier, decidement, mon cher, +vous etes un artiste! Retenez bien cette coiffure-la: si jamais on +me coupe le cou, comme il y aura probablement des femmes a mon +execution, c'est cette coiffure-la que je me choisis. + +-- Monsieur le baron veut qu'on le regrette, dit serieusement le +perruquier. + +-- Oui, et, en attendant, mon cher Cadenette, voici un ecu pour la +peine que vous avez prise. Ayez la bonte de dire en descendant que +l'on m'appelle une voiture. + +Cadenette poussa un soupir. + +-- Monsieur le baron, dit-il, il y a une epoque ou je vous eusse +repondu: Montrez-vous a la cour avec cette coiffure, et je serai +paye; mais il n'y a plus de cour, monsieur le baron, et il faut +vivre... Vous aurez votre voiture. + +Sur quoi, Cadenette poussa un second soupir, mit l'ecu de Morgan +dans sa poche, fit le salut reverencieux des perruquiers et des +maitres de danse, et laissa le jeune homme parachever sa toilette. + +Une fois la coiffure achevee, ce devait etre chose bientot faite; +la cravate, seule, prit un peu de temps a cause des brouillards +qu'elle necessitait, mais Morgan se tira de cette tache difficile +en homme experimente, et, a onze heures sonnantes, il etait pret a +monter en voiture. + +Cadenette n'avait point oublie la commission: un fiacre attendait +a la porte. + +Morgan y sauta en criant: + +-- Rue du Bac, n deg. 60. + +Le fiacre prit la rue de Grenelle, remonta la rue du Bac et +s'arreta au n deg. 60. + +-- Voila votre course payee double, mon ami, dit Morgan, mais a la +condition que vous ne stationnerez pas a la porte. + +Le fiacre recut trois francs et disparut au coin de la rue de +Varennes. + +Morgan jeta les yeux sur la facade de la maison; c'etait a croire +qu'il s'etait trompe de porte, tant cette facade etait sombre et +silencieuse. + +Cependant Morgan n'hesita point, il frappa d'une certaine facon. + +La porte s'ouvrit. + +Au fond de la cour s'etendait un grand batiment ardemment eclaire. + +Le jeune homme se dirigea vers le batiment; a mesure qu'il +approchait, le son des instruments venait a lui. + +Il monta un etage et se trouva dans le vestiaire. + +Il tendit son manteau au controleur charge de veiller sur les +pardessus. + +-- Voici un numero, lui dit le controleur; quant aux armes, +deposez-les dans la galerie, de maniere que vous puissiez les +reconnaitre. + +Morgan mit le numero dans la poche de son pantalon, et entra dans +une grande galerie transformee en arsenal. + +Il y avait la une veritable collection d'armes de toutes les +especes: pistolets, tromblons, carabines, epees, poignards. Comme +le bal pouvait etre tout a coup interrompu par une descente de la +police, il fallait qu'a la seconde chaque danseur put se +transformer en combattant. + +Debarrasse de ses armes, Morgan entra dans la salle du bal. + +Nous doutons que la plume puisse donner a nos lecteurs une idee de +l'aspect qu'offrait ce bal. + +En general, comme l'indiquait son nom, bal des victimes, on +n'etait admis a ce bal qu'en vertu des droits etranges que vous y +avaient donnes vos parents envoyes sur l'echafaud par la +Convention ou la commune de Paris, mitrailles par Collot- +d'Herbois, ou noyes par Carrier; mais comme, a tout prendre, +c'etaient les guillotines qui, pendant les trois annees de terreur +que l'on venait de traverser, l'avaient emporte en nombre sur les +autres victimes, les costumes qui formaient la majorite etaient +les costumes des victimes de l'echafaud. + +Ainsi, la plus grande partie des jeunes filles, dont les meres et +les soeurs ainees etaient tombees sous la main du bourreau, +portaient elles-memes le costume que leur mere et leur soeur +avaient revetu pour la supreme et lugubre ceremonie, c'est-a-dire +la robe blanche, le chale rouge et les cheveux coupes a fleur de +cou. + +Quelques-unes, pour ajouter a ce costume, deja si caracteristique, +un detail plus significatif encore, quelques-unes avaient noue +autour de leur cou un fil de soie rouge, mince comme le tranchant +d'un rasoir, lequel, comme chez la Marguerite de Faust au sabbat, +indiquait le passage du fer entre les mastoides et les clavicules. + +Quant aux hommes qui se trouvaient dans le meme cas, ils avaient +le collet de leur habit rabattu en arriere, celui de leur chemise +flottant, le cou nu et les cheveux coupes. + +Mais beaucoup avaient d'autres droits, pour entrer dans ce bal, +que d'avoir eu des victimes dans leurs familles: beaucoup avaient +fait eux-memes des victimes. + +Ceux-la cumulaient. + +Il y avait la des hommes de quarante a quarante-cinq ans, qui +avaient ete eleves dans les boudoirs des belles courtisanes du +XVIIe siecle, qui avaient connu madame du Barry dans les mansardes +de Versailles, la Sophie Arnoult chez M. de Lauraguais, la Duthe +chez le comte d'Artois, qui avaient emprunte a la politesse du +vice le vernis dont ils recouvraient leur ferocite. Ils etaient +encore jeunes et beaux; ils entraient dans un salon secouant leurs +chevelures odorantes et leurs mouchoirs parfumes, et ce n'etait +point une precaution inutile, car, s'ils n'eussent senti l'ambre +ou la verveine, ils eussent senti le sang. + +Il y avait la des hommes de vingt-cinq a trente ans, mis avec une +elegance infinie, qui faisaient partie de l'Association des +Vengeurs, qui semblaient saisis de la monomanie de l'assassinat, +de la folie de l'egorgement; qui avaient la frenesie du sang, et +que le sang ne desalterait pas; qui, lorsque l'ordre leur etait +venu de tuer, tuaient celui qui leur etait designe, ami ou ennemi; +qui portaient la conscience du commerce dans la comptabilite du +meurtre; qui recevaient la traite sanglante qui leur demandait la +tete de tel ou tel jacobin, et qui la payaient a vue. + +Il y avait la des jeunes gens de dix-huit a vingt ans, des enfants +presque, mais des enfants nourris comme Achille, de la moelle des +betes feroces, comme Pyrrhus de la chair des ours; c'etaient des +eleves bandits de Schiller, des apprentis francs-juges de la +sainte Vehme; c'etait cette generation etrange qui arrive apres +les grandes convulsions politiques, comme vinrent les Titans apres +le chaos, les hydres apres le deluge, comme viennent enfin les +vautours et les corbeaux apres le carnage. + +C'etait un spectre de bronze, impassible, implacable, inflexible +qu'on appelle le talion. + +Et ce spectre se melait aux vivants; il entrait dans les salons +dores, il faisait un signe du regard, un geste de la main, un +mouvement de la tete, et on le suivait. + +On faisait, dit l'auteur auquel nous empruntons ces details si +inconnus et cependant si veridiques, on faisait Charlemagne a la +bouillotte pour une partie d'extermination. + +La Terreur avait affecte un grand cynisme dans ses vetements, une +austerite lacedemonienne dans ses repas, le plus profond mepris +enfin d'un peuple sauvage pour tous les arts et pour tous les +spectacles. + +La reaction thermidorienne, au contraire, etait elegante, paree et +opulente; elle epuisait tous les luxes et toutes les voluptes, +comme sous la royaute de Louis XV; seulement, elle ajouta le luxe +de la vengeance, la volupte du sang. + +Freron donna son nom a toute cette jeunesse que l'on appela la +jeunesse de Freron ou jeunesse doree. + +Pourquoi Freron, plutot qu'un autre, eut-il cet etrange et fatal +honneur? + +Je ne me chargerai pas de vous le dire: mes recherches -- et ceux +qui me connaissent me rendront cette justice que, quand je veux +arriver a un but, les recherches ne me coutent pas -- mes +recherches ne m'ont rien appris la-dessus. + +Ce fut un caprice de la mode; la mode est la seule deesse plus +capricieuse encore que la fortune. + +A peine nos lecteurs savent-ils aujourd'hui ce que c'etait que +Freron, et celui qui fut le patron de Voltaire est plus connu que +celui qui fut le patron de ces elegants assassins. + +L'un etait le fils de l'autre. Louis Stanislas etait le fils +d'Elie-Catherine; le pere etait mort de colere de voir son journal +supprime par le garde des sceaux, Miromesnil. + +L'autre, irrite par les injustices dont son pere avait ete +victime, avait d'abord embrasse avec ardeur les principes +revolutionnaires, et, a la place de _l'Annee litteraire, _morte et +etranglee en 1775, il avait, en 1789, cree _l'Orateur du peuple. +_Envoye dans le Midi, comme agent extraordinaire, Marseille et +Toulon gardent encore aujourd'hui le souvenir de ses cruautes. + +Mais tout fut oublie quand, au 9 thermidor, il se prononca contre +Robespierre, et aida a precipiter de l'autel de l'Etre supreme le +colosse qui, d'apotre, s'etait fait dieu. Freron, repudie par la +Montagne, qui l'abandonna aux lourdes machoires de Moise Bayle; +Freron, repousse avec dedain par la Gironde, qui le livra aux +imprecations d'Isnard; Freron, comme le disait le terrible et +pittoresque orateur du Var, Freron tout nu et tout couvert de la +lepre du crime, fut recueilli, caresse, choye par les +thermidoriens; puis, du camp de ceux-ci, il passa dans le camp des +royalistes, et, sans aucune raison d'obtenir ce fatal honneur, se +trouva tout a coup a la tete d'un parti puissant de jeunesse, +d'energie et de vengeance, place entre les passions du temps, qui +menaient a tout, et l'impuissance des lois, qui souffraient tout. + +Ce fut au milieu de cette jeunesse doree, de cette jeunesse de +Freron, grasseyant, zezayant, donnant sa parole d'honneur a tout +propos, que Morgan se fraya un passage. + +Toute cette jeunesse, il faut le dire, malgre le costume dont elle +etait revetue, malgre les souvenirs que rappelaient ces costumes, +toute cette jeunesse etait d'une gaiete folle. + +C'est incomprehensible, mais c'etait ainsi. + +Expliquez si vous pouvez cette danse macabre qui, au commencement +du XVe siecle, avec la furie d'un galop moderne conduit par +Musard, deroulant ses anneaux dans le cimetiere meme des +Innocents, laissa choir au milieu des tombes cinquante mille de +ses funebres danseurs. + +Morgan cherchait evidemment quelqu'un. + +Un jeune elegant qui plongeait, dans une bonbonniere de vermeil +que lui tendait une charmante victime, un doigt rouge de sang, +seule partie de sa main delicate qui eut ete soustraite a la pate +d'amande, voulait l'arreter pour lui donner des details sur +l'expedition dont il avait rapporte ce sanglant trophee; mais +Morgan lui sourit, pressa celle de ses deux mains qui etait +gantee, et se contenta de lui repondre: + +-- Je cherche quelqu'un. + +-- Affaire pressee? + +-- Compagnie de Jehu. + +Le jeune homme au doigt sanglant le laissa passer. + +Une adorable furie, comme eut dit Corneille, qui avait ses cheveux +retenus par un poignard a la lame plus pointue que celle d'une +aiguille, lui barra le passage en lui disant: + +-- Morgan, vous etes le plus beau, le plus brave et le plus digne +d'etre aime de tous ceux qui sont ici. Qu'avez-vous a repondre a +la femme qui vous dit cela? + +-- J'ai a lui repondre que j'aime, dit Morgan, et que mon coeur +est trop etroit pour une haine et deux amours. + +Et il continua sa recherche. + +Deux jeunes gens qui discutaient, l'un disant: "C'est un Anglais" +l'autre disant: "C'est un Allemand" arreterent Morgan: + +-- Ah! pardieu! dit l'un, voila l'homme qui peut nous tirer +d'embarras. + +-- Non, repondit Morgan en essayant de rompre la barriere qu'ils +lui opposaient, car je suis presse. + +-- Il n'y a qu'un mot a repondre, dit l'autre. Nous venons de +parier, Saint-Amand et moi, que l'homme juge et execute dans la +chartreuse de Seillon etait selon lui un Allemand, selon moi un +Anglais. + +-- Je ne sais, repondit Morgan; je n'y etais pas. Adressez-vous a +Hector; c'est lui qui presidait ce soir-la. + +-- Dis-nous alors ou est Hector? + +-- Dites-moi plutot ou est Tiffauges; je le cherche. + +-- La-bas, au fond, dit le jeune homme en indiquant un point de la +salle ou la contredanse bondissait plus joyeuse et plus animee. Tu +le reconnaitras a son gilet; son pantalon, non plus, n'est point a +dedaigner, et je m'en ferai faire un pareil avec la peau du +premier mathevon a qui j'aurai affaire. + +Morgan ne prit point le temps de demander ce que le gilet de +Tiffauges avait de remarquable, et par quelle coupe bizarre ou +quelle etoffe precieuse son pantalon avait pu obtenir +l'approbation d'un homme aussi expert en pareille matiere que +l'etait celui qui lui adressait la parole. Il alla droit au point +indique par le jeune homme, et vit celui qu'il cherchait dansant +un pas d'ete qui semblait, par son habilete et son tricotage, +qu'on me pardonne ce terme technique, sorti des salons de Vestris +lui-meme. + +Morgan fit un signe au danseur. + +Tiffauges s'arreta a l'instant meme, salua sa danseuse, la +reconduisit a sa place, s'excusa sur l'urgence de l'affaire qui +l'appelait, et vint prendre le bras de Morgan. + +-- L'avez-vous vu? demanda Tiffauges a Morgan. + +-- Je le quitte, repondit celui-ci. + +-- Et vous lui avez remis la lettre du roi? + +-- A lui-meme. + +-- L'a-t-il lue? + +-- A l'instant. + +-- Et il a fait une reponse? + +-- Il en a fait deux, une verbale et une ecrite; la seconde +dispense de la premiere. + +-- Et vous l'avez? + +-- La voici. + +-- Et savez-vous le contenu? + +-- C'est un refus. + +-- Positif? + +-- Tout ce qu'il y a de plus positif. + +-- Sait-il que, du moment ou il nous ote tout espoir, nous le +traitons en ennemi? + +-- Je le lui ai dit. + +-- Et il a repondu? + +-- Il n'a pas repondu, il a hausse les epaules. + +-- Quelle intention lui croyez-vous donc? + +-- Ce n'est pas difficile a deviner. + +-- Aurait-il l'idee de garder le pouvoir pour lui? + +-- Cela m'en a bien l'air. + +-- Le pouvoir, mais pas le trone! + +-- Pourquoi pas le trone? + +-- Il n'oserait se faire roi. + +-- Oh! je ne puis pas vous repondre si c'est precisement roi qu'il +se fera; mais je vous reponds qu'il se fera quelque chose. + +-- Mais, enfin, c'est un soldat de fortune. + +-- Mon cher, mieux vaut en ce moment etre le fils de ses oeuvres +que le petit-fils d'un roi. + +Le jeune homme resta pensif. + +-- Je rapporterai tout cela a Cadoudal, fit-il. + +-- Et ajoutez que le premier consul a dit ces propres paroles: "Je +tiens la Vendee dans ma main, et, si je veux, dans trois mois, il +ne s'y brulera plus une amorce." + +-- C'est bon a savoir. + +-- Vous le savez; que Cadoudal le sache, et faites-en votre +profit. + +En ce moment, la musique cessa tout a coup; le bourdonnement des +danseurs s'eteignit; il se fit un grand silence, et, au milieu de +ce silence, quatre noms furent prononces par une voix sonore et +accentuee. + +Ces quatre noms etaient ceux de Morgan, de Montbar, d'Adler et de +d'Assas. + +-- Pardon, dit Morgan a Tiffauges, il se prepare probablement +quelque expedition dont je suis; force m'est donc, a mon grand +regret, de vous dire adieu: seulement, avant de vous quitter, +laissez-moi regarder de plus pres votre gilet et votre pantalon, +dont on m'a parle; c'est une curiosite d'amateur, j'espere que +vous l'excuserez. + +-- Comment donc! fit le jeune Vendeen, bien volontiers. + + +XXVII -- LA PEAU DES OURS + +Et, avec une rapidite et une complaisance qui faisaient honneur a +sa courtoisie, il s'approcha des candelabres qui brulaient sur la +cheminee. + +Le gilet et le pantalon paraissaient etre de la meme etoffe; mais +quelle etait cette etoffe? c'etait la que le connaisseur le plus +experimente se fut trouve dans l'embarras. + +Le pantalon etait un pantalon collant ordinaire, de couleur +tendre, flottant entre le chamois et la couleur de chair; il +n'offrait rien de remarquable que d'etre sans couture aucune et de +coller exactement sur la chair. + +Le gilet avait, au contraire, deux signes caracteristiques qui +appelaient plus particulierement l'attention sur lui: il etait +troue de trois balles dont on avait laisse les trous beants, en +les ravivant avec du carmin qui jouait le sang a s'y meprendre. + +En outre, au cote gauche etait peint le coeur sanglant qui servait +de point de reconnaissance aux Vendeens. + +Morgan examina les deux objets avec la plus grande attention, mais +l'examen fut infructueux. + +-- Si je n'etais pas si presse, dit-il, je voudrais en avoir le +coeur net et ne m'en rapporter qu'a mes propres lumieres; mais, +vous avez entendu, il est probablement arrive quelques nouvelles +au comite; c'est de l'argent que vous pouvez annoncer a Cadoudal: +seulement, il faut l'aller prendre. Je commande d'ordinaire ces +sortes d'expeditions, et, si je tardais, un autre se presenterait +a ma place. Dites-moi donc quel est le tissu dont vous etes +habille? + +-- Mon cher Morgan, dit le Vendeen, vous avez peut-etre entendu +dire que mon frere avait ete pris aux environs de Bressuire et +fusille par les bleus? + +-- Oui, je sais cela. + +-- Les bleus etaient en retraite; ils laisserent le corps au coin +d'une haie; nous les poursuivions l'epee dans les reins, de sorte +que nous arrivames derriere eux. Je retrouvai le corps de mon +frere encore chaud. Dans une de ses blessures etait plantee une +branche d'arbre avec cette etiquette: "Fusille comme brigand, par +moi, Claude Flageolet, caporal au 3e bataillon de Paris." Je +recueillis le corps de mon frere; je lui fis enlever la peau de la +poitrine, cette peau qui, trouee de trois balles, devait +eternellement crier vengeance devant mes yeux, et j'en fis faire +mon gilet de bataille. + +-- Ah! ah! fit Morgan avec un certain etonnement dans lequel, pour +la premiere fois, se melait quelque chose qui ressemblait a de la +terreur; ah! ce gilet est fait avec la peau de votre frere? Et le +pantalon? + +-- Oh! repondit le Vendeen, le pantalon, c'est autre chose: il est +fait avec celle du citoyen Claude Flageolet, caporal au 3e +bataillon de Paris. + +En ce moment la meme voix retentit, appelant pour la seconde fois, +et dans le meme ordre, les noms de Morgan, de Montbar, d'Adler et +de d'Assas. + +Morgan s'elanca hors du cabinet. + +Morgan traversa la salle de danse dans toute sa longueur et se +dirigea vers un petit salon situe de l'autre cote du vestiaire. + +Ses trois compagnons, Montbar, Adler et d'Assas l'y attendaient +deja. + +Avec eux se trouvait un jeune homme portant le costume d'un +courrier de cabinet a la livree du gouvernement, c'est-a-dire +l'habit vert et or. + +Il avait les grosses bottes poudreuses, la casquette-visiere et le +sac de depeches qui constituent le harnachement essentiel d'un +courrier de cabinet. + +Une carte de Cassini, sur laquelle on pouvait relever jusqu'aux +moindres sinuosites de terrain, etait etendue sur une table. + +Avant de dire ce que faisait la ce courrier et dans quel but etait +etendue cette carte, jetons un coup d'oeil sur les trois nouveaux +personnages dont les noms venaient de retentir dans la salle du +bal, et qui sont destines a jouer un role important dans la suite +de cette histoire. + +Le lecteur connait deja Morgan, l'Achille et le Paris tout a la +fois de cette etrange association. Morgan avec ses yeux bleus, ses +cheveux noirs, sa taille haute et bien prise, sa tournure +gracieuse, vive et svelte, son oeil qu'on n'avait jamais vu sans +un regard anime; sa bouche aux levres fraiches et aux dents +blanches, qu'on n'avait jamais vue sans un sourire; sa physionomie +si remarquable, composee d'un melange d'elements qui semblaient +etrangers les uns aux autres, et sur laquelle on retrouvait tout a +la fois la force et la tendresse, la douceur et l'energie, et tout +cela mele a l'etourdissante expression d'une gaiete qui devenait +effrayante parfois lorsqu'on songeait que cet homme cotoyait +eternellement la mort, et la plus effrayante de toutes les morts, +celle de l'echafaud. + +Quant a d'Assas, c'etait un homme de trente-cinq a trente-huit +ans, aux cheveux touffus et grisonnants, mais aux sourcils et aux +moustaches d'un noir d'ebene; pour ses yeux, ils etaient de cette +admirable nuance des yeux indiens tirant sur le marron. C'etait un +ancien capitaine de dragons, admirablement bati pour la lutte +physique et morale, dont les muscles indiquaient la force, et la +physionomie l'entetement. Au reste, d'une tournure noble, d'une +grande elegance de manieres, parfume comme un petit-maitre, et +respirant par manie ou par maniere de volupte, soit un flacon de +sel anglais, soit une cassolette de vermeil contenant les parfums +les plus subtils. + +Montbar et Adler, dont on ne connaissait pas plus les veritables +noms que l'on ne connaissait ceux de d'Assas et de Morgan, etaient +generalement appeles dans la compagnie les _inseparables. +_Figurez-vous Damon et Pythias, Euryale et Nisus, Oreste et Pylade +a vingt-deux ans; l'un joyeux, loquace, bruyant; l'autre triste, +silencieux, reveur, partageant tout, dangers, argent, maitresses; +se completant l'un par l'autre, atteignant a eux deux les limites +de tous les extremes; chacun dans le peril s'oubliant lui-meme +pour veiller sur l'autre, comme les jeunes Spartiates du bataillon +sacre, et vous aurez une idee de Montbar et d'Adler. + +Il va sans dire que tous trois etaient compagnons de Jehu. + +Ils etaient convoques, comme s'en etait doute Morgan, pour affaire +de la compagnie. + +Morgan, en entrant, alla droit au faux courrier et lui serra la +main. + +-- Ah! ce cher ami! dit celui-ci avec un mouvement de l'arriere- +train indiquant qu'on ne fait pas impunement, si bon cavalier que +l'on soit, une cinquantaine de lieues a franc etrier sur des +bidets de poste; vous vous la passez douce, vous autres Parisiens, +et, relativement a vous, Annibal a Capoue etait sur des ronces et +des epines! Je n'ai fait que jeter un coup d'oeil sur la salle de +bal, en passant, comme doit faire un pauvre courrier de cabinet +portant les depeches du general Massena au citoyen premier consul; +mais vous avez la, il me semble, un choix de victimes parfaitement +entendu; seulement, mes pauvres amis, il faut pour le moment dire +adieu a tout cela; c'est desagreable, c'est malheureux, c'est +desesperant, mais la maison de Jehu avant tout. + +-- Mon cher Hastier, dit Morgan. + +-- Hola! dit Hastier, pas de noms propres, s'il vous plait, +messieurs. La famille Hastier est une honnete famille de Lyon +faisant negoce, comme on dit, place des Terreaux, de pere en fils, +et qui serait fort humiliee d'apprendre que son heritier s'est +fait courrier de cabinet, et court les grands chemins avec la +besace nationale sur le dos. Lecoq, tant que vous voudrez, mais +Hastier point; je ne connais pas Hastier. Et vous, messieurs, +continua le jeune homme s'adressant a Montbar, a Adler et a +d'Assas, le connaissez-vous? + +-- Non, repondirent les trois jeunes gens, et nous demandons +pardon pour Morgan, qui a fait erreur. + +-- Mon cher Lecoq, fit Morgan. + +-- A la bonne heure, interrompit Hastier, je reponds a ce nom-la. +Eh bien, voyons, que voulais-tu me dire? + +-- Je voulais te dire que, si tu n'etais pas l'antipode du dieu +Harpocrate, que les Egyptiens representaient un doigt sur la +bouche, au lieu de te jeter dans une foule de divagations plus ou +moins fleuries, nous saurions deja pourquoi ce costume et pourquoi +cette carte. + +-- Eh! pardieu! si tu ne le sais pas encore, reprit le jeune +homme, c'est ta faute et non la mienne. S'il n'avait point fallu +t'appeler deux fois, perdu que tu etais probablement avec quelque +belle Eumenide, demandant a un beau jeune homme vivant vengeance +pour de vieux parents morts, tu serais aussi avance que ces +messieurs, et je ne serais pas oblige de bisser ma cavatine. Voici +ce que c'est: il s'agit tout simplement d'un reste du tresor des +ours de Berne, que, par ordre du general Massena, le general +Lecourbe a expedie au citoyen premier consul. Une misere, cent +mille francs, qu'on n'ose faire passer par le Jura a cause des +partisans de M. Teysonnet, qui seraient, a ce que l'on pretend, +gens a s'en emparer, et que l'on expedie par Geneve, Bourg, Macon, +Dijon et Troyes; route bien autrement sure, comme on s'en +apercevra au passage. + +-- Tres bien! + +-- Nous avons ete avises de la nouvelle par Renard, qui est parti +de_ _Gex a franc etrier, et qui l'a transmise a l'Hirondelle, pour +le moment en station a Chalons-sur-Saone, lequel ou laquelle l'a +transmise a Auxerre, a moi, Lecoq, lequel vient de faire quarante- +cinq lieues pour vous la transmettre a son tour. Quant aux details +secondaires, les voici. Le tresor est parti de Berne octodi +dernier, 28 nivose an VIII de la Republique triple et divisible. +Il doit arriver aujourd'hui duodi a Geneve; il en partira, demain +tridi avec la diligence de Geneve a Bourg; de sorte qu'en partant +cette nuit meme, apres-demain quintidi, vous pouvez, mes chers +fils d'Israel, rencontrer le tresor de MM. les ours entre Dijon et +Troyes, vers Bar-sur-Seine ou Chatillon. Qu'en dites-vous? + +-- Pardieu! fit Morgan, ce que nous en disons, il me semble qu'il +n'y a pas de discussions la-dessus; nous disons que jamais nous ne +nous serions permis de toucher a l'argent de messeigneurs les ours +de Berne tant qu'il ne serait pas sorti des coffres de Leurs +Seigneuries; mais que, du moment ou il a change de destination une +premiere fois, je ne vois aucun inconvenient a ce qu'il en change +une seconde. Seulement comment allons-nous partir? + +-- N'avez-vous donc pas la chaise de poste? + +-- Si fait, elle est ici, sous la remise. + +-- N'avez-vous pas des chevaux pour vous conduire jusqu'a la +prochaine poste? + +-- Ils sont a l'ecurie. + +-- N'avez-vous pas chacun votre passeport? + +-- Nous en avons chacun quatre. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, nous ne pouvons pas arreter la diligence en chaise de +poste; nous ne nous genons guere, mais nous ne prenons pas encore +nos aises a ce point-la. + +-- Bon! pourquoi pas? dit Montbar; ce serait original. Je ne vois +pas pourquoi, puisqu'on prend un batiment a l'abordage avec une +barque, on ne prendrait pas aussi une diligence a l'abordage avec +une chaise de poste; cela nous manque comme fantaisie; en +essayons-nous, Adler? + +-- Je ne demanderais pas mieux, repondit celui-ci; mais le +postillon, qu'en feras-tu? + +-- C'est juste, repondit Montbar. + +-- Le cas est prevu, mes enfants, dit le courrier; on a expedie +une estafette a Troyes: vous laisserez votre chaise de poste chez +Delbauce; vous y trouverez quatre chevaux tout selles qui +regorgeront d'avoine; vous calculerez votre temps, et, apres- +demain, ou plutot demain, car minuit est sonne, demain, entre sept +et huit heures du matin, l'argent de MM. Les ours passera un +mauvais quart d'heure. + +-- Allons-nous changer de costumes? demanda d'Assas. + +-- Pour quoi faire? dit Morgan; il me semble que nous sommes fort +presentables comme nous voici; jamais diligence n'aura ete +soulagee d'un poids incommode par des gens mieux vetus. Jetons un +dernier coup d'oeil sur la carte, faisons apporter du buffet dans +les coffres de la voiture un pate, une volaille froide et une +douzaine de bouteilles de vin de Champagne, armons-nous a +l'arsenal, enveloppons-nous dans de bons manteaux, et fouette +cocher! + +-- Tiens, dit Montbar, c'est une idee, cela. + +-- Je crois bien, continua Morgan; nous creverons les chevaux s'il +le faut; nous serons de retour ici a sept heures du soir, et nous +nous montrerons a l'Opera. + +-- Ce qui etablira un alibi, dit d'Assas. + +-- Justement, continua Morgan avec son inalterable gaiete; le +moyen d'admettre que des gens qui applaudissent mademoiselle +Clotilde et M. Vestris a huit heures du soir, etaient occupes le +matin, entre Bar et Chatillon, a regler leurs comptes avec le +conducteur d'une diligence? Voyons, mes enfants, un coup d'oeil +sur la carte, afin de choisir notre endroit. + +Les quatre jeunes gens se pencherent sur l'oeuvre de Cassini. +-- Si j'avais un conseil topographique a vous donner, dit le +courrier, ce serait de vous embusquer un peu en-deca de Massu; il +y a un gue en face des Riceys... tenez, la! + +Et le jeune homme indiqua le point precis sur la carte. + +-- Je gagnerais Chaource, que voila; de Chaource, vous avez une +route departementale, droite comme un I, qui vous conduit a +Troyes; a Troyes, vous retrouvez votre voiture, vous prenez la +route de Sens au lieu de celle de Coulommiers; les badauds -- il y +en a en province -- qui vous ont vus passer la veille, ne +s'etonnent pas de vous voir repasser le lendemain; vous etes a +l'Opera a dix heures, au lieu d'y etre a huit, ce qui est de bien +meilleur ton, et ni vu ni connu, je t'embrouille. + +-- Adopte pour mon compte, dit Morgan. + +-- Adopte! repeterent en choeur les trois autres jeunes gens. + +Morgan tira une des deux montres dont les chaines se balancaient a +sa ceinture; c'etait un chef-d'oeuvre de Petitot comme email, et +sur la double boite qui protegeait la peinture etait un chiffre en +diamants. La filiation de ce merveilleux bijou etait etablie comme +celle d'un cheval arabe: elle avait ete faite pour Marie- +Antoinette, qui l'avait donnee a la duchesse de Polastron, +laquelle l'avait donnee a la mere de Morgan. + +-- Une heure du matin, dit Morgan; allons, messieurs, il faut qu'a +trois heures nous relayions a Lagny. + +A partir de ce moment, l'expedition etait commencee, Morgan +devenait le chef; il ne consultait plus, il ordonnait. + +D'Assas -- qui en son absence commandait -- lui present, obeissait +tout le premier. +Une demi-heure apres, une voiture enfermant quatre jeunes gens +enveloppes de leurs manteaux etait arretee a la barriere +Fontainebleau par le chef de poste, qui demandait les passeports. + +-- Oh! la bonne plaisanterie! fit l'un d'eux en passant sa tete +par la portiere et en affectant l'accent a la mode; il faut donc +des passeports pour _sasser _a Grosbois, chez le citoyen Baas_? +_Ma _paole _d'honneur _panachee, _vous etes fou, mon _che_ ami! +Allons, fouette cocher! + +Le cocher fouetta et la voiture passa sans difficulte. + + +XXVIII -- EN FAMILLE + +Laissons nos quatre _chasseurs _gagner Lagny, ou, grace aux +passeports qu'ils doivent a la complaisance des employes du +citoyen Fouche, ils troqueront leurs chevaux de maitre contre des +chevaux de poste, et leur cocher contre un postillon, et voyons +pourquoi le premier consul avait fait demander Roland. + +Roland s'etait empresse, en quittant Morgan, de se rendre aux +ordres de son general. + +Il avait trouve celui-ci debout et pensif devant la cheminee. + +Au bruit qu'il avait fait en entrant, le general Bonaparte avait +leve la tete. + +-- Que vous etes-vous dit tous les deux? demanda Bonaparte sans +preambule, et se fiant a l'habitude que Roland avait de repondre a +sa pensee. + +-- Mais, dit Roland, nous nous sommes fait toutes sortes de +compliments... et nous nous sommes quittes, les meilleurs amis du +monde. + +-- Quel effet te fait-il? + +-- L'effet d'un homme parfaitement eleve. + +-- Quel age lui donnes-tu? + +-- Mon age, tout au plus. + +-- Oui, c'est bien cela; la voix est jeune. Ah ca, Roland, est-ce +que je me tromperais? est-ce qu'il y aurait une jeune generation +royaliste? + +-- Eh! mon general, repondit Roland avec un mouvement d'epaules, +c'est un reste de la vieille. + +-- Eh bien, Roland, il faut en faire une autre qui soit devouee a +mon fils, si jamais j'ai un fils. + +Roland fit un geste qui pouvait se traduire par ces mots: "Je ne +m'y oppose pas." + +Bonaparte comprit parfaitement le geste. + +-- Ce n'est pas le tout que tu ne t'y opposes pas, dit-il, il faut +y contribuer. + +Un frissonnement nerveux passa sur le corps de Roland. + +-- Et comment cela? demanda-t-il. + +-- En te mariant. + +Roland eclata de rire. + +-- Bon! avec mon anevrisme! dit-il. + +Bonaparte le regarda. + +-- Mon cher Roland, dit-il, ton anevrisme m'a bien l'air d'un +pretexte pour rester garcon. + +-- Vous croyez? + +-- Oui; et, comme je suis un homme moral, je veux qu'on se marie. + +-- Avec cela que je suis immoral, moi, repondit Roland, et que je +cause du scandale avec mes maitresses! + +-- Auguste, reprit Bonaparte, avait rendu des lois contre les +celibataires; il les privait de leurs droits de citoyens romains. + +-- Auguste... + +-- Eh bien? + +-- J'attendrai que vous soyez Auguste; vous n'etes encore que +Cesar. + +Bonaparte s'approcha du jeune homme. + +-- Il y a des noms, mon cher Roland, dit-il en lui posant la main +sur l'epaule, que je ne veux pas voir s'eteindre, et le nom de +Montrevel est de ceux-la. + +-- Eh bien! general, est-ce qu'a mon defaut, et en supposant que, +par un caprice, une fantaisie, un entetement, je me refuse a la +perpetuer, est-ce qu'il n'y a pas mon frere! + +-- Comment ton frere? tu as donc un frere? + +-- Mais oui, j'ai un frere! pourquoi donc n'aurais-je pas un +frere? + +-- Quel age a-t-il? + +-- Onze a douze ans. + +-- Pourquoi ne m'as-tu jamais parle de lui? + +--Parce que j'ai pense que les faits et gestes d'un gamin de cet +age-la ne vous interesseraient pas beaucoup. + +-- Tu te trompes, Roland: je m'interesse a tout ce qui touche mes +amis; il fallait me demander quelque chose pour ce frere. + +-- Quoi, general? + +-- Son admission dans un college de Paris. + +-- Bah! vous avez assez de solliciteurs autour de vous sans que +j'en grossisse le nombre. + +-- Tu entends, il faut qu'il vienne dans un college de Paris; +quand il aura l'age, je le ferai entrer a l'Ecole militaire ou a +quelque autre ecole que je fonderai d'ici la. + +-- Ma foi, general, repondit Roland, a l'heure qu'il est, comme si +j'eusse devine vos bonnes intentions a son egard, il est en route +ou bien pres de s'y mettre. + +-- Comment cela? + +-- J'ai ecrit, il y a trois jours, a ma mere d'amener l'enfant a +Paris; je comptais lui choisir un college sans vous en rien dire, +et, quand il aurait l'age, vous en parler... en supposant +toutefois que mon anevrisme ne m'ait pas enleve d'ici la. Mais, +dans ce cas... + +-- Dans ce cas? + +-- Dans ce cas, je laissais un bout de testament a votre adresse, +qui vous recommandait la mere, le fils et la fille, tout le +bataclan. + +-- Comment, la fille? + +-- Oui, ma soeur. + +-- Tu as donc aussi une soeur? + +-- Parfaitement: + +-- Quel age? + +-- Dix-sept ans. + +-- Jolie? + +-- Charmante! + +-- Je me charge de son etablissement. + +Roland se mit a rire. + +-- Qu'as-tu? lui demanda le premier consul. + +-- Je dis, general, que je vais faire mettre un ecriteau au-dessus +de la grande porte du Luxembourg. + +-- Et sur cet ecriteau? + +-- _Bureau de mariages_. + +-- Ah ca! mais, si tu ne veux pas te marier, toi, ce n'est point +une raison pour que ta soeur reste fille. Je n'aime pas plus les +vieilles filles que les vieux garcons. + +-- Je ne vous dis pas, mon general, que ma soeur restera vieille +fille; c'est bien assez qu'un membre de la famille Montrevel +encoure votre mecontentement. + +-- Eh bien, alors, que me dis-tu? + +-- Je vous dis que, si vous le voulez bien, comme la chose la +regarde, nous la consulterons la-dessus. + +-- Ah! ah! y aurait-il quelque passion de province? + +-- Je ne dirais pas non! J'avais quitte la pauvre Amelie fraiche +et souriante, je l'ai retrouvee pale et triste. Je tirerai tout +cela au clair avec elle; et, puisque vous voulez que je vous en +reparle, eh bien, je vous en reparlerai. + +-- Oui, a ton retour de la Vendee; c'est cela. + +-- Ah! je vais donc en Vendee? + +-- Est-ce comme pour le mariage? as-tu des repugnances? + +-- Aucunement. + +-- Eh bien, alors, tu vas en Vendee. + +-- Quand cela? + +-- Oh! rien ne presse, et, pourvu que tu partes demain matin... + +-- A merveille! plus tot si vous voulez; dites-moi ce que j'y vais +faire. + +-- Une chose de la plus haute importance, Roland. + +-- Diable! ce n'est pas une mission diplomatique, je presume? + +-- Si, c'est une mission diplomatique pour laquelle j'ai besoin +d'un homme qui ne soit pas diplomate. + +-- Oh! general, comme je fais votre affaire! Seulement, vous +comprenez, moins je suis diplomate, plus il me faut des +instructions precises. + +-- Aussi vais-je te les donner. Tiens, vois-tu cette carte? + +Et il montra au jeune homme une grande carte du Piemont etendue a +terre et eclairee par une lampe suspendue au plafond. + +-- Oui, je la vois, repondit Roland, habitue a suivre son general +dans tous les bonds inattendus de son genie; seulement, c'est une +carte du Piemont. + +-- Oui, c'est une carte du Piemont. + +-- Ah! Il est donc question de l'Italie? + +-- Il est toujours question de l'Italie. + +-- Je croyais qu'il s'agissait de la Vendee? + +-- Secondairement. + +-- Ah ca, general, vous n'allez pas m'envoyer dans la Vendee et +vous en aller en Italie, vous? + +-- Non, sois tranquille. + +-- A la bonne heure! Je vous previens que, dans ce cas la, je +deserte et vous rejoins. + +-- Je te le permets; mais revenons a Melas. + +-- Pardon, general, c'est la premiere fois que nous en parlons. + +-- Oui; mais il y a longtemps que j'y pense. Sais-tu ou je bats +Melas? + +-- Parbleu! + +-- Ou cela? + +-- Ou vous le rencontrerez. + +Bonaparte se mit a rire. + +-- Niais! dit-il avec la plus intime familiarite. + +Puis se couchant sur la carte: + +-- Viens ici, dit-il a Roland. + +Roland se coucha a cote de lui. + +-- Tiens, reprit Bonaparte, voila ou je le bats. + +-- Pres d'Alexandrie? + +-- A deux ou trois lieues. Il a a Alexandrie ses magasins, ses +hopitaux, son artillerie, ses reserves; il ne s'en eloignera pas. +Il faut que je frappe un grand coup, je n'obtiendrai la paix qu'a +cette condition. Je passe les Alpes -- il montra le grand Saint- +Bernard -- je tombe sur Melas au moment ou il s'y attend le moins, +et je le bats a plate couture. + +-- Oh! je m'en rapporte bien a vous pour cela. + +-- Mais, tu comprends, pour que je m'eloigne tranquille, Roland, +pas d'inflammation d'entrailles, c'est-a-dire pas de Vendee +derriere moi. + +-- Ah! voila votre affaire: pas de Vendee! et vous m'envoyez en +Vendee pour que je supprime la Vendee. + +-- Ce jeune homme m'a dit de la Vendee des choses tres gaves. Ce +sont de braves soldats que ces Vendeens conduits par un homme de +tete; il y a Georges Cadoudal surtout... Je lui ai fait offrir un +regiment, qu'il n'acceptera pas. + +-- Peste! il est bien degoute. + +-- Mais il y a une chose dont il ne se doute point. + +-- Qui, Cadoudal? + +-- Cadoudal. C'est que l'abbe Bernier, m'a fait des ouvertures. + +-- L'abbe Bernier? + +-- Oui. + +-- Qu'est-ce que c'est que cela, l'abbe Bernier? + +-- C'est le fils d'un paysan de l'Anjou, qui peut avoir +aujourd'hui de trente-trois a trente-quatre ans, qui etait cure a +Saint-Laud a Angers lors de l'insurrection, qui a refuse le +serment, et qui s'est jete parmi les Vendeens. Deux ou trois fois +la Vendee a ete pacifiee, une ou deux fois on l'a crue morte. On +se trompait: la Vendee etait pacifiee; mais l'abbe Bernier n'avait +pas signe la paix; la Vendee etait morte, mais l'abbe Bernier +etait vivant. Un jour, la Vendee fut ingrate envers lui: il +voulait etre nomme agent general de toutes les armees royalistes +de l'interieur; Stofflet pesa sur la decision et fit nommer le +comte Colbert de Maulevrier, son ancien maitre. A deux heures du +matin, le conseil s'etait separe, l'abbe Bernier avait disparu. Ce +qu'il fit, cette nuit-la, Dieu et lui pourraient seuls le dire; +mais, a quatre heures du matin, un detachement republicain +entourait la metairie ou dormait Stofflet desarme et sans defense. +A quatre heures et demie, Stofflet etait pris; huit jours apres, +il etait execute a Angers... Le lendemain, d'Autichamp prenait le +commandement en chef, et, le meme jour, afin de ne pas tomber dans +la meme faute que son predecesseur Stofflet, il nommait l'abbe +Bernier agent general... Y es-tu? + +-- Parfaitement! + +-- Eh bien, l'abbe Bernier, agent general des puissances +belligerantes, fonde des pleins pouvoirs du comte d'Artois, l'abbe +Bernier m'a fait faire des ouvertures. + +-- A vous, a Bonaparte, premier consul, il daigne...? Savez-vous +que c'est tres bien de la part de l'abbe Bernier? Et vous acceptez +les ouvertures de l'abbe Bernier? + +-- Oui, Roland; que la Vendee me donne la paix, je lui rouvre ses +eglises, je lui rends ses pretres. + +-- Et s'ils chantent le _Domine, salvum fac_ _regem?_ + +-- Cela vaut encore mieux que de ne rien chanter du tout. Dieu est +tout puissant et decidera. La mission te convient-elle, maintenant +que je te l'ai expliquee? + +-- A merveille! + +-- Eh bien, voila une lettre pour le general Redouville. Il +traitera avec l'abbe Bernier, comme general en chef de l'armee de +l'Ouest; mais tu assisteras a toutes les conferences: lui, ne sera +que ma parole; toi, tu es ma pensee. Maintenant, pars le plus tot +possible; plus tot tu reviendras, plus tot Melas sera battu. + +-- General, je vous demande le temps d'ecrire a ma mere, voila +tout. + +-- Ou doit-elle descendre? + +-- Hotel des Ambassadeurs. + +-- Quand crois-tu qu'elle arrive? + +-- Nous sommes dans la nuit du 21 au 22 janvier; elle arrivera le +23 au soir ou le 24 au matin. + +-- Et elle descend hotel des Ambassadeurs? + +-- Oui, general. + +-- Je me charge de tout. + +-- Comment! vous vous chargez de tout? + +-- Certainement! ta mere ne peut pas rester a l'hotel. + +-- Ou voulez-vous donc qu'elle reste? + +-- Chez un ami. + +-- Elle ne connait personne a Paris. + +-- Je vous demande bien pardon, monsieur Roland: elle connait le +citoyen Bonaparte, premier consul, et la citoyenne Josephine, sa +femme. + +-- Vous n'allez pas loger ma mere au Luxembourg, general; je vous +previens que cela la generait beaucoup. + +-- Non, mais je la logerai rue de la Victoire. + +-- Oh! general! + +-- Allons! allons! c'est decide. Pars et reviens le plus vite +possible. + +Roland prit la main du premier consul pour la baiser; mais +Bonaparte, l'attirant vivement a lui: + +-- Embrasse-moi, mon cher Roland, lui dit-il, et bonne chance. + +Deux heures apres, Roland roulait en chaise de poste sur la route +d'Orleans. + +Le lendemain, a neuf heures du matin, il entrait a Nantes apres +trente-trois heures de voyage. + + +XXIX -- LA DILIGENCE DE GENEVE + +A l'heure a peu pres ou Roland entrait a Nantes, une diligence +pesamment chargee s'arretait a l'auberge de la Croix-d'Or au +milieu de la grande rue de Chatillon-sur-Seine. + +Les diligences se composaient, a cette epoque, de deux +compartiments seulement, le coupe et l'interieur. + +La rotonde est une adjonction d'invention moderne. + +La diligence a peine arretee, le postillon mit pied a terre et +ouvrit les portieres. + +La voilure eventree donna passage aux voyageurs. + +Ces voyageurs, voyageuses comprises, atteignaient en tout au +chiffre de sept personnes. + +Dans l'interieur, trois hommes, deux femmes et un enfant a la +mamelle. + +Dans le coupe, une mere et son fils. + +Les trois hommes de l'interieur etaient, l'un un medecin de +Troyes, l'autre un horloger de Geneve, le troisieme un architecte +de Bourg. + +Les deux femmes etaient, l'une une femme de chambre qui allait +rejoindre sa maitresse a Paris, l'autre une nourrice. L'enfant +etait le nourrisson de cette derniere: elle le ramenait a ses +parents. + +La mere et le fils du coupe etaient, la mere une femme d'une +quarantaine d'annees, gardant les traces d'une grande beaute, et +le fils un enfant de onze a douze ans. + +La troisieme place du coupe etait occupee par le conducteur. + +Le dejeuner etait prepare, comme d'habitude, dans la grande salle +de l'hotel; un de ces dejeuners que le conducteur, d'accord sans +doute avec l'hote, ne laisse jamais aux voyageurs le temps de +manger. + +La femme et la nourrice descendirent pour aller chez le boulanger +y prendre chacune un petit pain chaud, auquel la nourrice joignit +un saucisson a l'ail, et toutes deux remonterent dans la voiture, +ou elles s'etablirent tranquillement pour dejeuner, s'epargnant +ainsi les frais, sans doute trop considerables pour leur budget, +du dejeuner de l'hote. + +Le medecin, l'architecte, l'horloger, la mere et son fils +entrerent a l'auberge, et, apres s'etre rapidement chauffes en +passant a la grande cheminee de la cuisine, entrerent dans la +salle a manger et se mirent a table. + +La mere se contenta d'une tasse de cafe a la creme et de quelques +fruits. + +L'enfant, enchante de constater qu'il etait un homme, par +l'appetit du moins, attaqua bravement le dejeuner a la fourchette. + +Le premier moment fut, comme toujours, donne a l'apaisement de la +faim. + +L'horloger de Geneve prit le premier la parole: + +-- Ma foi! citoyen, dit-il (dans les endroits publics on +s'appelait encore citoyen), je vous avouerai franchement que je +n'ai ete aucunement fache ce matin quand j'ai vu venir le jour. + +-- Monsieur ne dort pas en voiture? demanda le medecin. + +-- Si fait, monsieur, repondit le compatriote de Jean-Jacques; +d'habitude, au contraire, je ne fais qu'un somme; mais +l'inquietude a ete plus forte que la fatigue. + +-- Vous craigniez de verser? demanda l'architecte. + +-- Non pas, j'ai de la chance, sous ce rapport, et je crois qu'il +suffit que je sois dans une voiture pour qu'elle devienne +inversable; non, ce n'est point cela encore. + +-- Qu'etait-ce donc? demanda le medecin. + +-- C'est qu'on dit la-bas, a Geneve, que les routes de France ne +sont pas sures. + +-- C'est selon, dit l'architecte. + +-- Ah! c'est selon, fit le Genevois. + +-- Oui, continua l'architecte; ainsi, par exemple, si nous +transportions avec nous de l'argent du gouvernement, nous serions +bien surs d'etre arretes, ou plutot nous le serions deja. + +-- Vous croyez? dit le Genevois. + +-- Ca, c'est immanquable; je ne sais comment ces diables de +compagnons de Jehu s'y prennent pour etre si bien renseignes; mais +ils n'en manquent pas une. + +Le medecin fit un signe de tete affirmatif. + +-- Ah! ainsi, demanda le Genevois au medecin, vous aussi, vous +etes de l'avis de monsieur? + +-- Entierement. + +-- Et, sachant qu'il y a de l'argent du gouvernement sur la +diligence, auriez-vous fait l'imprudence de vous y embarquer? + +-- Je vous avoue, dit le medecin, que j'y eusse regarde a deux +fois. + +-- Et vous, monsieur? demanda le questionneur a l'architecte. + +-- Oh! moi, repondit celui-ci, etant appele par une affaire tres +pressee, je fusse parti tout de meme. + +-- J'ai bien envie, dit le Genevois, de faire descendre ma valise +et mes caisses et d'attendre la diligence de demain, parce que +j'ai pour une vingtaine de mille francs de montres dans mes +caisses; nous avons eu de la chance jusque aujourd'hui, mais il ne +faut pas tenter Dieu. + +-- N'avez-vous pas entendu, monsieur, dit la mere se melant a la +conversation, que nous ne courions risque d'etre arretes -- ces +messieurs le disent du moins -- que dans le cas ou nous porterions +de l'argent du gouvernement? + +-- Eh bien, c'est justement cela, reprit l'horloger en regardant +avec inquietude tout autour de lui: nous en avons la! + +La mere palit legerement en regardant son fils: avant de craindre +pour elle, toute mere craint pour son enfant. + +-- Comment! nous en transportons? reprirent en meme temps, et +d'une voix emue a des degres differents, le medecin et +l'architecte; etes-vous bien sur de ce que vous dites? + +-- Parfaitement sur, monsieur. + +-- Alors, vous auriez du nous le dire plus tot, ou, nous le disant +maintenant, vous deviez nous le dire tout bas. + +-- Mais, repeta le medecin, monsieur n'est peut-etre pas bien +certain de ce qu'il dit? + +-- Ou monsieur s'amuse peut-etre? ajouta l'architecte. + +-- Dieu m'en garde! + +-- Les Genevois aiment fort a rire, reprit le medecin. + +-- Monsieur, dit le Genevois fort blesse que l'on put penser qu'il +aimat a rire, monsieur, je l'ai vu charger devant moi. + +-- Quoi? + +-- L'argent. + +-- Et y en a-t-il beaucoup? + +-- J'ai vu passer bon nombre de sacs. + +-- Mais d'ou vient cet argent-la? + +-- Il vient du tresor des ours de Berne. Vous n'etes pas sans +savoir, messieurs, que les ours de Berne ont eu jusqu'a cinquante +et meme soixante mille livres de rente. + +Le medecin eclata de rire. + +-- Decidement, dit-il, monsieur nous fait peur. + +-- Messieurs, dit l'horloger, je vous donne ma parole d'honneur... + +-- En voiture, messieurs! cria le conducteur ouvrant la porte; en +voiture! nous sommes en retard de trois quarts d'heure. + +-- Un instant, conducteur, un instant, dit l'architecte, nous nous +consultons. + +-- Sur quoi? + +-- Fermez donc la porte, conducteur, et venez ici. + +-- Buvez donc un verre de vin avec nous, conducteur. + +-- Avec plaisir, messieurs, dit le conducteur; un verre de vin, +cela ne se refuse pas. + +Le conducteur tendit son verre; les trois voyageurs trinquerent +avec lui. + +Au moment ou il allait porter le verre a sa bouche, le medecin lui +arreta le bras. + +-- Voyons, conducteur, franchement, est-ce que c'est vrai? + +-- Quoi? + +-- Ce que nous dit monsieur. + +Et il montra le Genevois. + +-- Monsieur Feraud? + +-- Je ne sais pas si monsieur s'appelle M. Feraud. + +-- Oui, monsieur, c'est mon nom, pour vous servir, dit le Genevois +en s'inclinant, Feraud et compagnie, horlogers, rue du Rempart, n deg. +6, a Geneve. + +-- Messieurs, dit le conducteur, en voiture! + +-- Mais vous ne nous repondez pas. + +-- Que diable voulez-vous que je vous reponde? vous ne me demandez +rien. + +-- Si fait, nous vous demandons s'il est vrai que vous transportez +dans votre diligence une somme considerable appartenant au +gouvernement francais? + +-- Bavard! dit le conducteur a l'horloger; c'est vous qui avez dit +cela? + +-- Dame, mon cher monsieur... + +-- Allons, messieurs, en voiture. + +-- Mais c'est qu'avant de remonter, nous voudrions savoir... + +-- Quoi? si j'ai de l'argent au gouvernement? Oui, j'en ai; +maintenant, si nous sommes arretes, ne soufflez pas un mot, et +tout se passera a merveille. + +-- Vous etes sur? + +-- Laissez-moi arranger l'affaire avec ces messieurs. + +-- Que ferez-vous si l'on nous arrete? demanda le medecin a +l'architecte. + +-- Ma foi! je suivrai le conseil du conducteur. + +-- C'est ce que vous avez de mieux a faire, reprit celui-ci. + +-- Alors, je me tiendrai tranquille, dit l'architecte. + +-- Et moi aussi, dit l'horloger. + +-- Allons, messieurs, en voiture, depechons-nous. + +L'enfant avait ecoute toute cette conversation le sourcil +contracte, les dents serrees. + +-- Eh bien, moi, dit-il a sa mere, si nous sommes arretes, je sais +bien ce que je ferai. +-- Et que feras-tu? demanda celle-ci. + +-- Tu verras. + +-- Que dit ce jeune enfant? demanda l'horloger. + +-- Je dis que vous etes tous des poltrons, repondit l'enfant sans +hesiter. + +-- Eh bien, Edouard! fit la mere, qu'est-ce que cela? + +-- Je voudrais qu'on arretat la diligence, moi, dit l'enfant, +l'oeil etincelant de volonte. + +-- Allons, allons, messieurs, au nom du ciel! en diligence, +s'ecria pour la derniere fois le conducteur. + +-- Conducteur, dit le medecin, je presume que vous n'avez pas +d'armes. + +-- Si fait, j'ai des pistolets. + +-- Malheureux! + +Le conducteur se pencha a son oreille, et, tout bas: + +-- Soyez tranquille, docteur; ils ne sont charges qu'a poudre. + +-- A la bonne heure. + +Et il ferma la portiere de l'interieur. + +-- Allons, postillon, en route! + +Et tandis que le postillon fouettait ses chevaux et que la lourde +machine s'ebranlait, il referma la portiere du coupe. + +-- Ne montez-vous pas avec nous, conducteur? demanda la mere. + +-- Merci, madame de Montrevel, repondit le conducteur, j'ai +affaire sur l'imperiale. + +Puis, en passant devant l'ouverture du carreau: + +-- Prenez garde, dit-il, que M. Edouard ne touche aux pistolets +qui sont dans la poche, il pourrait se blesser. + +-- Bon! dit l'enfant, comme si l'on ne savait pas ce que c'est que +des pistolets: j'en ai de plus beaux que les votres, allez, que +mon ami sir John m'a fait venir d'Angleterre; n'est-ce pas, maman? + +-- N'importe, dit madame de Montrevel; je t'en prie, Edouard, ne +touche a rien. + +-- Oh! sois tranquille, petite mere. + +Seulement, il repeta a demi-voix: + +-- C'est egal, si les compagnons de Jehu nous arretent, je sais +bien ce que je ferai, moi. + +La diligence avait repris sa marche pesante et roulait vers Paris. +Il faisait une de ces belles journees d'hiver qui font comprendre, +a ceux qui croient la nature morte, que la nature ne meurt pas, +mais dort seulement. L'homme qui vit soixante et dix ou quatre- +vingts ans, dans ses longues annees a des nuits de dix a douze +heures, et se plaint que la longueur de ses nuits abrege encore la +brievete de ses jours; la nature, qui a une existence infinie, les +arbres, qui ont une vie millenaire, ont des sommeils de cinq mois, +qui sont des hivers pour nous et qui ne sont que des nuits pour +eux. Les poetes chantent, dans leurs vers envieux, l'immortalite +de la nature, qui meurt chaque automne et ressuscite chaque +printemps; les poetes se trompent: la nature ne meurt pas chaque +automne, elle s'endort; la nature ne ressuscite pas chaque +printemps, elle se reveille. Le jour ou notre globe mourra +reellement, il sera bien mort, et alors il roulera dans l'espace +ou tombera dans les abymes du chaos, inerte, muet, solitaire, sans +arbres, sans fleurs, sans verdure, sans poetes. + +Or, par cette belle journee du 23 fevrier 1800, la nature endormie +semblait rever du printemps; un soleil brillant, presque joyeux, +faisait etinceler, sur l'herbe du double fosse qui accompagnait la +route dans toute sa longueur, ces trompeuses perles de givre qui +fondent aux doigts des enfants et qui rejouissent l'oeil du +laboureur lorsqu'elles tremblent a la pointe de ses bles, sortant +bravement de terre. On avait ouvert les vitres de la diligence, +pour donner passage a ce precoce sourire de Dieu, et l'on disait +au rayon, depuis si longtemps absent: Sois le bienvenu, voyageur +que nous avions cru perdu dans les profonds nuages de l'ouest ou +dans les vagues tumultueuses de l'Ocean. + +Tout a coup, et apres avoir roule une heure a peu pres depuis +Chatillon, en arrivant a un coude de la riviere, la voiture +s'arreta sans obstacle apparent; seulement, quatre cavaliers +s'avancaient tranquillement au pas de leurs chevaux, et l'un +d'eux, qui marchait a deux ou a trois pas en avant des autres, +avait fait de la main, au postillon, signe de s'arreter. + +Le postillon avait obei. +-- Oh! maman, dit le petit Edouard qui, debout malgre les +recommandations de madame de Montrevel, regardait par l'ouverture +de la vitre baissee; oh! maman, les beaux chevaux! Mais pourquoi +donc ces cavaliers ont-ils un masque! Nous ne sommes point en +carnaval. + +Madame de Montrevel revait; une femme reve toujours un peu: jeune, +a l'avenir; vieille, au passe. + +Elle sortit de sa reverie, avanca a son tour la tete hors de la +diligence, et poussa un cri. + +Edouard se retourna vivement. + +-- Qu'as-tu donc, mere! lui demanda-t-il. + +Madame de Montrevel, palissant, le prit dans ses bras sans lui +repondre. + +On entendait des cris de terreur dans l'interieur de la diligence. + +-- Mais qu'y a-t-il donc? demandait le petit Edouard en se +debattant dans la chaine passee a son cou par le bras de sa mere. + +-- Il y a, mon petit ami, dit d'une voix pleine de douceur un des +hommes masques en passant sa tete dans le coupe, que nous avons un +compte a regler avec le conducteur, un compte qui ne regarde en +rien MM. les voyageurs; dites donc a madame votre mere de vouloir +bien agreer l'hommage de nos respects, et de ne pas faire plus +d'attention a nous que si nous n'etions pas la. + +Puis, passant a l'interieur: + +-- Messieurs, votre serviteur, dit-il, ne craignez rien pour votre +bourse ou pour vos bijoux, et rassurez la nourrice; nous ne sommes +pas venus pour faire tourner son lait. + +Puis au conducteur: + +-- Allons! pere Jerome, nous avons une centaine de mille francs +sur l'imperiale et dans les coffres, n'est-ce pas? + +-- Messieurs, je vous assure... + +-- L'argent est au gouvernement, il appartient au tresor des ours +de Berne; soixante et dix mille francs sont en or, le reste en +argent; l'argent est sur la voiture, l'or dans le coffre du coupe; +est-ce cela, et sommes-nous bien renseignes? + +A ces mots _dans le coffre du coupe_, madame de Montrevel poussa +un second cri de terreur; elle allait se trouver en contact +immediat avec ces hommes qui, malgre leur politesse, lui +inspiraient une profonde terreur. + +-- Mais qu'as-tu donc, mere? qu'as-tu donc? demandait l'enfant +avec impatience. + +-- Tais-toi, Edouard, tais-toi. + +-- Pourquoi me taire? + +-- Ne comprends-tu pas? + +-- Non. + +-- La diligence est arretee. +-- Pourquoi? mais dis donc pourquoi?... Ah! mere, je comprends. + +-- Non, non, dit madame de Montrevel, tu ne comprends pas. + +-- Ces messieurs, ce sont des voleurs. + +-- Garde-toi bien de dire cela. + +-- Comment! ce ne sont pas des voleurs? les voila qui prennent +l'argent du conducteur. + +En effet, l'un d'eux chargeait, sur la croupe de son cheval, les +sacs d'argent que le conducteur lui jetait de dessus l'imperiale. + +-- Non, dit madame de Montrevel, non, ce ne sont pas des voleurs. + +Puis, baissant la voix: + +-- Ce sont des _compagnons de Jehu._ + +-- Ah! dit l'enfant, ce sont donc ceux-la qui ont assassine mon +ami sir John? + +Et l'enfant devint tres pale a son tour, et sa respiration +commenca de siffler entre ses dents serrees. + +En ce moment, un des hommes masques ouvrit la portiere du coupe, +et, avec la plus exquise politesse: + +-- Madame la comtesse, dit-il, a notre grand regret, nous sommes +forces de vous deranger; mais nous avons, ou plutot le conducteur +a affaire dans le coffre de son coupe; soyez donc assez bonne pour +mettre un instant pied a terre; Jerome fera la chose aussi vite +que possible. + +Puis, avec un accent de gaiete qui n'etait jamais completement +absent de cette voix rieuse: + +-- N'est-ce pas, Jerome? dit-il. + +Jerome repondit du haut de sa diligence, confirmant les paroles de +son interlocuteur. + +Par un mouvement instinctif, et pour se mettre entre le danger et +son fils, s'il y avait danger, madame de Montrevel, tout en +obeissant a l'invitation, avait fait passer Edouard derriere elle. + +Cet instant avait suffi a l'enfant pour s'emparer des pistolets du +conducteur. + +Le jeune homme a la voix rieuse aida, avec les plus grands egards, +madame de Montrevel a descendre, fit signe a un de ses compagnons +de lui offrir le bras, et se retourna vers la voiture. + +Mais, en ce moment, une double detonation se fit entendre; Edouard +venait de faire feu de ses deux mains sur le compagnon de Jehu, +qui disparut dans un nuage de fumee. + +Madame de Montrevel jeta un cri et s'evanouit. + +Plusieurs cris, expressions de sentiments divers, repondirent au +cri maternel. + +Dans l'interieur, ce fut un cri d'angoisse; on etait bien convenu +de n'opposer aucune resistance, et voila que quelqu'un resistait. + +Chez les trois autres jeunes gens, ce fut un cri de surprise; +c'etait la premiere fois qu'arrivait pareille chose. + +Ils se precipiterent vers leur camarade, qu'ils croyaient +pulverise. + +Ils le trouverent debout, sain et sauf, et riant aux eclats, +tandis que le conducteur, les mains jointes, s'ecriait: + +-- Monsieur, je vous jure qu'il n'y avait pas de balles; monsieur, +je vous proteste qu'ils etaient charges a poudre seulement. + +-- Pardieu! fit le jeune homme, je le vois bien qu'ils etaient +charges a poudre seulement: mais la bonne intention y etait... +n'est-ce pas, mon petit Edouard? + +Puis, se retournant vers ses compagnons: + +-- Avouez, messieurs, dit-il, que voila un charmant enfant, qui +est bien le fils de son pere, et le frere de son frere; bravo, +Edouard, tu seras un homme un jour! + +Et, prenant l'enfant dans ses deux bras, il le baisa malgre lui +sur les deux joues. + +Edouard se debattait comme un demon, trouvant sans doute qu'il +etait humiliant d'etre embrasse par un homme sur lequel il venait +de tirer deux coups de pistolet. + +Pendant ce temps, un des trois autres compagnons avait emporte la +mere d'Edouard a quelques pas de la diligence, et l'avait couchee +sur un manteau au bord d'un fosse. + +Celui qui venait d'embrasser Edouard avec tant d'affection et de +persistance la chercha un instant des yeux, et l'apercevant: + +-- Avec tout cela, dit-il, madame de Montrevel ne revient pas a +elle; nous ne pouvons abandonner une femme dans cet etat, +messieurs; conducteur, chargez-vous de M. Edouard. + +Il remit l'enfant entre ses bras, et s'adressant a l'un de ses +compagnons: + +-- Voyons, toi, l'homme aux precautions, dit-il, est-ce que tu +n'as pas sur toi quelque flacon de sels ou quelque bouteille d'eau +de melisse? + +-- Tiens, repondit celui auquel il s'adressait. + +Et il tira de sa poche un flacon de vinaigre anglais. + +-- La! maintenant, dit le jeune homme, qui paraissait le chef de +la bande, termine sans moi avec maitre Jerome; moi, je me charge +de porter secours a madame de Montrevel. + +Il etait temps, en effet; l'evanouissement de madame de Montrevel +prenait peu a peu le caractere d'une attaque de nerfs: des +mouvements saccades agitaient tout son corps, et des cris sourds +s'echappaient de sa poitrine. + +Le jeune homme s'inclina vers elle et lui fit respirer les sels. + +Madame de Montrevel rouvrit des yeux effares, et tout en appelant: +"Edouard! Edouard!" d'un geste involontaire, elle fit tomber le +masque de celui qui lui portait secours. + +Le visage du jeune homme se trouva a decouvert. + +Le jeune homme, courtois et rieur -- nos lecteurs l'ont deja +reconnu --, c'etait Morgan. + +Madame de Montrevel demeura stupefaite a l'aspect de ces beaux +yeux bleus, de ce front eleve, de ces levres gracieuses, de ces +dents blanches entrouvertes par un sourire. + +Elle comprit qu'elle ne courait aucun danger aux mains d'un pareil +homme et que rien de mal n'avait pu arriver a Edouard. + +Et, traitant Morgan non pas comme le bandit qui est la cause de +l'evanouissement, mais comme l'homme du monde qui porte secours a +une femme evanouie: + +-- Oh! monsieur, dit-elle, que vous etes bon! + +Et il y avait, dans ces paroles et dans l'intonation avec laquelle +elles avaient ete prononcees, tout un monde de remerciements, non +seulement pour elle, mais pour son enfant. + +Avec une coquetterie etrange et qui etait tout entiere dans son +caractere chevaleresque, Morgan, au lieu de ramasser vivement son +masque et de le ramener assez rapidement sur son visage pour que +madame de Montrevel n'en gardat qu'un souvenir passager et confus, +Morgan repondit par une salutation au compliment, laissa a sa +physionomie tout le temps de produire son effet, et, passant le +flacon de d'Assas aux mains de madame de Montrevel, renoua +seulement alors les cordons de son masque. + +Madame de Montrevel comprit cette delicatesse du jeune homme. + +-- Oh! monsieur, dit-elle, soyez tranquille, en quelque lieu et +dans quelque situation que je vous retrouve, vous m'etes inconnu. + +-- Alors, madame, dit Morgan, c'est a moi de vous remercier et de +vous dire, a mon tour, que vous etes bonne! + +-- Allons, messieurs les voyageurs, en voiture! dit le conducteur +avec son intonation habituelle et comme si rien d'extraordinaire +ne s'etait passe. + +-- Etes-vous tout a fait remise, madame, et avez-vous besoin +encore de quelques instants? demanda Morgan; la diligence +attendrait. + +-- Non, messieurs, c'est inutile; je vous en rends graces et me +sens parfaitement bien. + +Morgan presenta son bras a madame de Montrevel, qui s'y appuya +pour traverser tout le revers du chemin et pour remonter dans la +diligence. + +Le conducteur y avait deja introduit le petit Edouard. + +Lorsque madame de Montrevel eut repris sa place, Morgan, qui avait +deja fait la paix avec la mere, voulut la faire avec le fils. + +-- Sans rancune, mon jeune heros, dit-il en lui tendant la main. + +Mais l'enfant reculait. + +_--_ Je ne donne pas la main a un voleur de grande route, dit-il. + +Madame de Montrevel fit un mouvement d'effroi. + +-- Vous avez un charmant enfant, madame, dit Morgan; seulement, il +a des prejuges. + +Et, saluant avec la plus grande courtoisie: + +-- Bon voyage, madame! ajouta t-il en fermant, la portiere. + +-- En route! cria le conducteur. + +La voiture s'ebranla. + +-- Oh! pardon, monsieur, s'ecria madame de Montrevel, votre +flacon! votre flacon! + +-- Gardez-le, madame, dit Morgan, quoique j'espere que vous soyez +assez bien remise pour n'en avoir plus besoin. + +Mais l'enfant, l'arrachant des mains de sa mere: + +-- Maman ne recoit pas de cadeau d'un voleur, dit-il. + +Et il jeta le flacon par la portiere. + +-- Diable! murmura Morgan avec le premier soupir que ses +compagnons lui eussent entendu pousser, je crois que je fais bien +de ne pas demander ma pauvre Amelie en mariage. + +Puis, a ses camarade: + +-- Allons! messieurs, dit-il, est-ce fini? + +-- Oui! repondirent ceux-ci d'une seule voix. + +-- Alors, a cheval et en route! N'oublions pas que nous devons +etre ce soir a neuf heures a l'opera. + +Et, sautant en selle, il s'elanca le premier par-dessus le fosse, +gagna le bord de la riviere, et, sans hesiter, s'engagea dans le +gue indique sur la carte de Cassini par le faux courrier. + +Arrive sur l'autre bord et tandis que les jeunes gens se +ralliaient: + +-- Dis donc, demanda d'Assas a Morgan, est-ce que ton masque n'est +pas tombe? + +-- Oui; mais madame de Montrevel seule a vu mon visage. + +-- Hum! fit d'Assas, mieux vaudrait que personne ne l'eut vu. + +Et tous quatre, mettant leurs chevaux au galop, disparurent a +travers champs du cote de Chaource. + + +XXX -- LE RAPPORT DU CITOYEN FOUCHE + +En arrivant le lendemain, vers onze heures du matin, a l'hotel des +Ambassadeurs, madame de Montrevel fut tout etonnee de trouver, au +lieu de Roland, un etranger qui l'attendait. + +Cet etranger s'approcha d'elle. + +-- Vous etes la veuve du general de Montrevel, madame? lui +demanda-t-il + +-- Oui, monsieur, repondit madame de Montrevel assez etonnee. + +-- Et vous cherchez votre fils? + +-- En effet, et je ne comprends pas, apres la lettre qu'il m'a +ecrite... + +-- L'homme propose et le premier consul dispose, repondit en riant +l'etranger; le premier consul a dispose de votre fils pour +quelques jours et m'a envoye pour vous recevoir a sa place. + +Madame de Montrevel s'inclina. + +-- Et j'ai l'honneur de parler...? demanda-t-elle. + +-- Au citoyen Fauvelet de Bourrienne, son premier secretaire, +repondit l'etranger. + +-- Vous remercierez pour moi le premier consul, repliqua madame de +Montrevel, et vous aurez la bonte de lui exprimer, je l'espere, le +profond regret que j'eprouve de ne pouvoir le remercier moi-meme. + +-- Mais rien ne vous sera plus facile, madame. + +-- Comment cela? + +-- Le premier consul m'a ordonne de vous conduire au Luxembourg. + +-- Moi? + +-- Vous et monsieur votre fils. + +-- Oh! je vais voir le general Bonaparte, je vais voir le general +Bonaparte, s'ecria l'enfant, quel bonheur! + +Et il sauta de joie en battant des mains. + +-- Eh bien, eh bien, Edouard! fit Madame de Montrevel. + +Puis, se retournant vers Bourrienne: + +-- Excusez-le, monsieur, dit-elle, c'est un sauvage des montagnes +du Jura. + +Bourrienne tendit la main a l'enfant. + +-- Je suis un ami de votre frere, lui dit-il; voulez-vous +m'embrasser? + +-- Oh! bien volontiers, monsieur, repondit Edouard, vous n'etes +pas un voleur, vous. + +-- Mais non, je l'espere, repartit en riant le secretaire. + +-- Encore une fois, excusez-le, monsieur, mais nous avons ete +arretes en route. + +-- Comment, arretes? + +-- Oui. + +-- Par des voleurs? + +--Pas precisement. + +-- Monsieur, demanda Edouard, est-ce que les gens qui prennent +l'argent des autres ne sont pas des voleurs? + +-- En general, mon cher enfant, on les nomme ainsi. + +-- La! tu vois, maman. + +--Voyons, Edouard, tais-toi, je t'en prie. + +Bourrienne jeta un regard sur madame de Montrevel et vit +clairement, a l'expression de son visage, que le sujet de la +conversation lui etait desagreable; il n'insista point. + +-- Madame, dit-il, oserai-je vous rappeler que j'ai recu l'ordre +de vous conduire au Luxembourg, comme j'ai deja eu l'honneur de +vous le dire, et d'ajouter que madame Bonaparte vous y attend! + +-- Monsieur, le temps de changer de robe et d'habiller Edouard. + +-- Et ce temps-la, madame, combien durera-t-il? + +-- Est-ce trop de vous demander une demi-heure? + +-- Oh! non, et, si une demi-heure vous suffisait, je trouverais la +demande fort raisonnable. + +-- Soyez tranquille, monsieur, elle me suffira. + +-- Eh bien, madame, dit le secretaire en s'inclinant, je fais une +course, et, dans une demi-heure, je viens me mettre a vos ordres. + +-- Je vous remercie, monsieur. + +-- Ne m'en veuillez pas si je suis ponctuel. + +-- Je ne vous ferai pas attendre. + +Bourrienne partit. + +Madame de Montrevel habilla d'abord Edouard puis s'habilla elle- +meme, et, quand Bourrienne reparut, depuis cinq minutes elle etait +prete. + +-- Prenez garde, madame, dit Bourrienne en riant, que je ne fasse +part au premier consul de votre ponctualite. + +-- Et qu'aurais-je a craindre dans ce cas? + +-- Qu'il ne vous retint pres de lui pour donner des lecons +d'exactitude a madame Bonaparte. + +-- Oh! fit madame de Montrevel, il faut bien passer quelque chose +aux creoles. + +-- Mais vous etes creole aussi, madame, a ce que je crois. + +-- Madame Bonaparte, dit en riant madame de Montrevel, voit son +mari tous les jours, tandis que, moi, je vais voir le premier +consul pour la premiere fois. + +-- Partons! partons, mere! dit Edouard. + +Le secretaire s'effaca pour laisser passer madame de Montrevel. + +Un quart d'heure apres, on etait au Luxembourg. + +Bonaparte occupait, au petit Luxembourg, l'appartement du rez-de- +chaussee a droite; Josephine avait sa chambre et son boudoir au +premier etage; un couloir conduisait du cabinet du premier consul +chez elle. + +Elle etait prevenue, car, en apercevant madame de Montrevel, elle +lui ouvrit ses bras comme a une amie. + +Madame de Montrevel s'etait arretee respectueusement a la porte. + +-- Oh! venez donc! venez, madame dit Josephine; je ne vous connais +pas d'aujourd'hui, mais du jour ou j'ai connu votre digne et +excellent Roland. Savez-vous une chose qui me rassure quand +Bonaparte me quitte? C'est que Roland le suit, et que, quand je +sais Roland pres de lui, je crois qu'il ne peut plus lui arriver +malheur... Eh bien, vous ne voulez pas m'embrasser? + +Madame de Montrevel etait confuse de tant de bonte. + +-- Nous sommes compatriotes, n'est-ce pas? continua-t-elle. Oh! je +me rappelle parfaitement M. de la Clemenciere, qui avait un si +beau jardin et des fruits si magnifiques! Je me rappelle avoir +entrevu une belle jeune fille qui en paraissait la reine. Vous +vous etes mariee bien jeune, madame? + +-- A quatorze ans. + +-- Il faut cela pour que vous ayez un fils de l'age de Roland; +mais asseyez-vous donc! + +Elle donna l'exemple en faisant signe a madame de Montrevel de +s'asseoir a ses cotes. + +-- Et ce charmant enfant, continua-t-elle en montrant Edouard, +c'est aussi votre fils?... + +Elle poussa un soupir. + +-- Dieu a ete prodigue envers vous, madame, reprit-elle, et +puisqu'il fait tout ce que vous pouvez desirer, vous devriez bien +le prier de m'en envoyer un. + +Elle appuya envieusement ses levres, sur le front d'Edouard. + +-- Mon mari sera bien heureux de vous voir, madame. Il aime tant +votre fils! Aussi ne serait-ce pas chez moi que l'on vous eut +conduite d'abord, s'il n'etait pas avec le ministre de la +police... Au reste, ajouta-t-elle en riant, vous arrivez dans un +assez mauvais moment; il est furieux! + +-- Oh! s'ecria madame de Montrevel presque effrayee, s'il en etait +ainsi, j'aimerais mieux attendre. + +-- Non pas! non pas! au contraire, votre vue le calmera; je ne +sais ce qui est arrive: on arrete, a ce qu'il parait, les +diligences comme dans la foret Noire, au grand jour, en pleine +route. Fouche n'a qu'a bien se tenir, si la chose se renouvelle. + +Madame de Montrevel allait repondre; mais, en ce moment, la porte +s'ouvrit, et un huissier paraissant: + +-- Le premier consul attend madame de Montrevel, dit-il. + +-- Allez, allez, dit Josephine; le temps est si precieux pour +Bonaparte, qu'il est presque aussi impatient que Louis XIV, qui +n'avait rien a faire. Il n'aime pas a attendre. + +Madame de Montrevel se leva vivement et voulut emmener son fils. + +-- Non, dit Josephine, laissez-moi ce bel enfant-la; nous vous +gardons a diner: Bonaparte le verra a six heures; d'ailleurs, s'il +a envie de le voir, il le fera demander; pour l'instant, je suis +sa seconde maman. Voyons, qu'allons-nous faire pour vous amuser? + +-- Le premier consul doit avoir de bien belles armes, madame? dit +l'enfant. + +-- Oui, tres belles. Eh bien, on va vous montrer les armes du +premier consul. + +Josephine sortit par une porte, emmenant l'enfant, et madame de +Montrevel par l'autre, suivant l'huissier. + +Sur le chemin, la comtesse rencontra un homme blond, au visage +pale et a l'oeil terne, qui la regarda avec une inquietude qui +semblait lui etre habituelle. + +Elle se rangea vivement pour le laisser passer. + +L'huissier vit le mouvement. + +-- C'est le prefet de police, lui dit-il tout bas. + +Madame de Montrevel le regarda s'eloigner avec une certaine +curiosite; Fouche, a cette epoque, etait deja fatalement celebre. + +En ce moment, la porte du cabinet de Bonaparte s'ouvrit, et l'on +vit se dessiner sa tete dans l'entrebaillement. + +Il apercut madame de Montrevel. + +-- Madame de Montrevel, dit-il, venez, venez! + +Madame de Montrevel pressa le pas et entra dans le cabinet. + +-- Venez, dit Bonaparte en refermant la porte sur lui-meme. Je +vous ai fait attendre, c'est bien contre mon desir; j'etais en +train de laver la tete a Fouche. Vous savez que je suis tres +content de Roland, et que je compte en faire un general au premier +jour. A quelle heure etes-vous arrivee? + +-- A l'instant meme, general. + +-- D'ou venez-vous? Roland me l'a dit, mais je l'ai oublie. + +-- De Bourg. + +-- Par quelle route? + +-- Par la route de Champagne! + +-- Alors vous etiez a Chatillon quand...? + +-- Hier matin, a neuf heures. + +-- En ce cas, vous avez du entendre parler de l'arrestation d'une +diligence? + +-- General... + +-- Oui, une diligence a ete arretee a dix heures du matin, entre +Chatillon et Bar-sur-Seine. + +-- General, c'etait la notre. + +-- Comment, la votre? + +-- Oui. + +-- Vous etiez dans la diligence qui a ete arretee? + +-- J'y etais. + +-- Ah! je vais donc avoir des details precis! Excusez-moi, vous +comprenez mon desir d'etre renseigne, n'est-ce pas? Dans un pays +civilise, qui a le general Bonaparte pour premier magistrat, on +n'arrete pas impunement une diligence sur une grande route, en +plein jour, ou alors... + +-- General, je ne puis rien vous dire, sinon que ceux qui ont +arrete la diligence etaient a cheval et masques. + +-- Combien etaient-ils? + +-- Quatre. + +-- Combien y avait-il d'hommes dans la diligence? + +-- Quatre, y compris le conducteur. + +-- Et l'on ne s'est pas defendu? + +-- Non, general. + +-- Le rapport de la police porte cependant que deux coups de +pistolet ont ete tires. + +-- Oui, general; mais ces deux coups de pistolet... + +-- Eh bien? + +-- Ont ete tires par mon fils. + +-- Votre fils! mais votre fils est en Vendee. + +-- Roland, oui; mais Edouard etait avec moi. + +-- Edouard! qu'est-ce qu'Edouard? + +-- Le frere de Roland. + +-- Il m'en a parle; mais c'est un enfant! + +-- Il n'a pas encore douze ans, general. + +-- Et c'est lui qui a tire les deux coups de pistolet? + +-- Oui, general. + +-- Pourquoi ne me l'avez-vous pas amene? + +-- Il est avec moi. + +-- Ou cela? + +-- Je l'ai laisse chez madame Bonaparte. + +Bonaparte sonna, un huissier parut. + +-- Dites a Josephine de venir avec l'enfant. + +Puis, se promenant dans son cabinet: + +-- Quatre hommes, murmura-t-il; et c'est un enfant qui leur donne +l'exemple du courage! Et pas un de ces bandits n'a ete blesse? + +-- Il n'y avait pas de balles dans les pistolets. + +-- Comment, il n'y avait pas de balles? + +-- Non: c'etaient ceux du conducteur, et le conducteur avait eu la +precaution de ne les charger qu'a poudre. + +-- C'est bien, on saura son nom. + +En ce moment, la porte s'ouvrit, et madame Bonaparte parut, tenant +l'enfant par la main. + +-- Viens ici, dit Bonaparte a l'enfant. + +Edouard s'approcha sans hesitation et fit le salut militaire. + +-- C'est donc toi qui tires des coups de pistolet aux voleurs? + +-- Vois-tu, maman, que ce sont des voleurs? interrompit l'enfant. + +-- Certainement que ce sont des voleurs; je voudrais bien qu'on me +dit le contraire! Enfin, c'est donc toi qui tires des coups de +pistolet aux voleurs, quand les hommes ont peur? + +-- Oui, c'est moi, general; mais, par malheur, ce poltron de +conducteur n'avait charge ses pistolets qu'a poudre; sans cela, je +tuais leur chef. + +-- Tu n'as donc pas eu peur, toi? + +-- Moi? non, dit l'enfant; je n'ai jamais peur. + +-- Vous devriez vous appeler Cornelie, madame, fit Bonaparte en se +retournant vers madame de Montrevel, appuyee au bras de Josephine. + +Puis, a l'enfant: + +-- C'est bien, dit-il en l'embrassant, on aura soin de toi; que +veux-tu etre? + +-- Soldat d'abord. + +-- Comment, d'abord? + +-- Oui; et puis plus tard colonel comme mon frere et general comme +mon pere. + +-- Ce ne sera pas de ma faute, si tu ne l'es pas, dit le premier +consul. + +-- Ni la mienne, repliqua l'enfant. + +--Edouard! fit madame de Montrevel craintive. + +-- N'allez-vous pas le gronder pour avoir bien repondu? + +Il prit l'enfant, l'amena a la hauteur de son visage et +l'embrassa. + +-- Vous dinez avec nous, dit-il, et, ce soir, Bourrienne, qui a +ete vous chercher a l'hotel, vous installera rue de la Victoire; +vous resterez la jusqu'au retour de Roland, qui vous cherchera un +logement a sa guise. Edouard entrera au Prytanee, et je marie +votre fille. + +-- General! + +-- C'est convenu avec Roland. + +Puis, se tournant vers Josephine: + +-- Emmene madame de Montrevel, et tache qu'elle ne s'ennuie pas +trop. Madame de Montrevel, si _votre amie -- _Bonaparte appuya sur +ce mot -- veut entrer chez une marchande de modes, empechez-la; +elle ne doit pas manquer de chapeaux: elle en a achete trente-huit +le mois dernier. + +Et, donnant un petit soufflet d'amitie a Edouard, il congedia les +deux femmes du geste. + + +XXXI -- LE FILS DU MEUNIER DE LEGUERNO + +Nous avons dit qu'au moment meme ou Morgan et ses trois compagnons +arretaient la diligence de Geneve, entre Bar-sur-Seine et +Chatillon, Roland entrait a Nantes. + +Si nous voulons savoir le resultat de sa mission, nous devons, non +pas le suivre pas a pas, au milieu des tatonnements dont l'abbe +Bernier enveloppait ses desirs ambitieux, mais le prendre au bourg +de Muzillac, situe entre Ambon et le Guernic, a deux lieues au- +dessus du petit golfe dans lequel se jette la Vilaine. + +La, nous sommes en plein Morbihan, c'est-a-dire a l'endroit ou la +Chouannerie a pris naissance; c'est pres de Laval, sur la closerie +des Poiriers, que sont nes de Pierre Cottereau et de Jeanne Moyne, +les quatre freres Chouans. Un de leurs aieux, bucheron +misanthrope, paysan morose, se tenait eloigne des autres paysans +comme le chat-huant se tient eloigne des autres oiseaux: de la, +par corruption, le nom de _Chouan._ + +Ce nom devint celui de tout un parti; sur la rive droite de la +Loire, on disait les _Chouans _pour dire les Bretons, comme, sur +la rive gauche, on disait les _brigands_ pour dire les Vendeens. + +Ce n'est pas a nous de raconter la mort, la destruction de cette +heroique famille, de suivre sur l'echafaud les deux soeurs et un +frere, sur les champs de bataille, ou ils se couchent blesses ou +morts, Jean et Rene, martyrs de leur foi. Depuis les executions de +Perrine, de Rene et de Pierre, depuis la mort de Jean, bien des +annees se sont ecoulees, et le supplice des soeurs et les exploits +des freres sont passes a l'etat de legende. + +C'est a leurs successeurs que nous avons affaire. + +Il est vrai que ces gars sont fideles aux traditions: tels on les +a vus combattre aux cotes de la Rouerie, de Bois-Hardy et de +Bernard de Villeneuve, tels ils combattent aux cotes de Bourmont, +de Frotte et de Georges Cadoudal; c'est toujours le meme courage +et le meme devouement; ce sont toujours les soldats chretiens et +les royalistes exaltes; leur aspect est toujours le meme, rude et +sauvage; leurs armes sont toujours les memes, le fusil ou le +simple baton que, dans le pays, on appelle une _ferte_; c'est +toujours le meme costume, c'est-a-dire le bonnet de laine brune ou +le chapeau a larges bords, ayant peine a couvrir les longs cheveux +plats qui coulent en desordre sur leurs epaules; ce sont encore +les vieux _Aulerci Cenomani, _comme au temps de Cesar, _promisso +capilto; _ce sont encore les Bretons aux larges braies, dont +Martial a dit: + +"_Tam taxa est_... + +"_Quam veteres braccae Britonis pauperis_." + +Pour se proteger contre la pluie et le froid, ils portent la +casaque de peau de chevre garnie de longs poils; et, pour signe de +ralliement, sur la poitrine ceux-ci un scapulaire et un chapelet, +ceux-la un tueur, le tueur de Jesus, marque distincte d'une +confrerie qui s'astreignait chaque jour a une priere commune. + +Tels sont les hommes qui, a l'heure ou nous traversons la limite +qui separe la Loire-Inferieure du Morbihan, sont eparpilles de la +Roche-Bernard a Vannes, et de Quertemberg a Billers, enveloppant, +par consequent, le bourg de Muzillac. + +Seulement, il faut l'oeil de l'aigle qui plane du haut des airs, +ou du chat-huant qui voit dans les tenebres, pour les distinguer +au milieu des genets, des bruyeres et des buissons ou ils sont +tapis. + +Passons au milieu de ce reseau de sentinelles invisibles, et, +apres avoir traverse a gue deux ruisseaux affluents du fleuve sans +nom qui vient se jeter a la mer pres de Billiers, entre Arzal et +Damgan, entrons hardiment dans le village de Muzillac. Tout y est +sombre et calme; une seule lumiere brille a travers les fentes des +volets d'une maison ou plutot d'une chaumiere que rien, +d'ailleurs, ne distingue des autres. + +C'est la quatrieme a droite, en entrant. + +Approchons notre oeil d'une des fenetres de ce volet, et +regardons. + +Nous voyons un homme vetu du costume des riches paysans du +Morbihan; seulement, un galon d'or, large d'un doigt, borde le +collet et les boutonnieres de son habit et les extremites de son +chapeau. + +Le reste de son costume se complete d'un pantalon de peau et de +bottes a retroussis. + +Sur une chaise son sabre est jete. + +Une paire de pistolets est a la portee de sa main. + +Dans la cheminee, les canons de deux ou trois carabines refletent +un feu ardent. + +Il est assis devant une table; une lampe eclaire des papiers qu'il +lit avec la plus grande attention, et eclaire en meme temps son +visage. + +Ce visage est celui d'un homme de trente ans; quand les soucis +d'une guerre de partisans ne l'assombrissent pas, on voit que son +expression doit etre franche et joyeuse: de beaux cheveux blonds +l'encadrent, de grands yeux bleus l'animent; la tete a cette forme +particuliere aux tetes bretonnes, et qu'ils doivent, si l'on en +croit le systeme de Gall, au developpement exagere des organes de +l'entetement. + +Aussi, cet homme a-t-il deux noms: + +Son nom familier, le nom sous lequel le designent ses soldats: la +_tete ronde_. + +Puis son nom veritable, celui qu'il a recu de ses dignes et braves +parents, Georges Cadudal, ou plutot Georges Cadoudal, la tradition +ayant change l'orthographe de ce nom devenu historique. + +Georges etait le fils d'un cultivateur de la paroisse de Kerleano, +dans la paroisse de Brech. La legende veut que ce cultivateur ait +ete en meme temps meunier. Il venait, au college de Vannes -- dont +Brech n'est distant que de quelques lieues --, de recevoir une +bonne et solide education, lorsque les premiers appels de +l'insurrection royaliste eclaterent dans la Vendee: Cadoudal les +entendit, reunit quelques-uns de ses compagnons de chasse et de +plaisir, traversa la Loire a leur tete, et vint offrir ses +services a Stofflet; mais Stofflet exigea de le voir a l'oeuvre +avant de l'attacher a lui: c'est ce que demandait Georges. On +n'attendait pas longtemps ces sortes d'occasions dans l'armee +vendeenne; des le lendemain, il y eut combat; Georges se mit a la +besogne, et s'y acharna si bien, qu'en le voyant charger les +bleus, l'ancien garde-chasse de M. de Maulevrier ne put s'empecher +de dire tout haut a Bonchamp, qui etait pres de lui: + +-- Si un boulet de canon n'emporte pas cette _grosse tete ronde, +_elle ira loin, je vous le predis. + +Le nom en resta a Cadoudal. + +C'etait ainsi que, cinq siecles auparavant, les sires de +Malestroit, de Penhoet, de Beaumanoir et de Rochefort designaient +le grand connetable dont les femmes de la Bretagne filerent la +rancon. + +"Voila la grosse tete ronde, disaient-ils: nous allons echanger de +bons coups d'epee avec les Anglais." + +Par malheur, ce n'etait plus Bretons contre Anglais que l'on +echangeait les coups d'epee; a cette heure: c'etait Francais +contre Francais. + +Georges resta en Vendee jusqu'a la deroute de Savenay. + +L'armee vendeenne tout entiere demeura sur le champ de bataille, +ou s'evanouit comme une fumee. + +Georges avait, pendant pres de trois ans, fait des prodiges de +courage, d'adresse et de force; il repassa la Loire et rentra dans +le Morbihan avec un seul de ceux qui l'avaient suivi. + +Celui-la sera a son tour aide de camp, ou plutot son compagnon de +guerre; il ne le quittera plus, et, en echange de la rude campagne +qu'ils ont faite ensemble, il changera son nom de Lemercier contre +celui de Tiffauges. Nous l'avons vu, au bal des victimes, charge +d'une mission pour Morgan. + +Rentre sur sa terre natale, c'est pour son compte que Cadoudal y +fomente des lors l'insurrection; les boulets ont respecte la +grosse tete ronde, et la grosse tete ronde, justifiant la +prophetie de Stofflet, succedant aux La Rochejacquelein, aux +d'Elbee, aux Bonchamp, aux Lescure, a Stofflet lui-meme, est +devenu leur rival en gloire et leur superieur en puissance; car il +en etait arrive -- chose qui donnera la mesure de sa force -- a +lutter a peu pres seul contre le gouvernement de Bonaparte, nomme +premier consul depuis trois mois. + +Les deux chefs restes fideles, avec lui, a la dynastie +bourbonienne etaient Frotte et Bourmont. + +A l'heure ou nous sommes arrives, c'est-a-dire au 26 janvier 1800, +Cadoudal commande a trois ou quatre mille hommes avec lesquels il +s'apprete a bloquer dans Vannes le general Hatry. + +Tout le temps qu'il a attendu la reponse du premier consul a la +lettre de Louis XVIII, il a suspendu les hostilites; mais, depuis +deux jours, Tiffauges est arrive et la lui a remise. + +Elle est deja expediee pour l'Angleterre, d'ou elle passera a +Mittau; et, puisque le premier consul ne veut point la paix aux +conditions dictees par Louis XVIII, Cadoudal, general en chef de +Louis XVIII, dans l'Ouest, continuera la guerre contre Bonaparte, +dut-il la faire seul avec son ami Tiffauges, en ce moment, au +reste, a Pouance, ou se tiennent les conferences entre Chatillon, +d'Autichamp, l'abbe Bernier et le general Hedouville. + +Il reflechit, a cette heure, ce dernier survivant des grands +lutteurs de la guerre civile, et les nouvelles qu'il vient +d'apprendre sont, en effet, matiere a reflexion. + +Le general Brune, le vainqueur d'Alkmaar et de Castricum, le +sauveur de la Hollande, vient d'etre nomme general en chef des +armees republicaines de l'Ouest, et, depuis trois jours, est +arrive a Nantes; il doit, a tout prix, ecraser Cadoudal et ses +Chouans. + +A tout prix, il faut que les Chouans et Cadoudal prouvent au +nouveau general en chef que l'on n'a pas peur et qu'il n'a rien a +attendre de l'intimidation. + +Dans ce moment, le galop d'un cheval retentit; sans doute, le +cavalier a le mot d'ordre, car il passe sans difficulte au milieu +des patrouilles echelonnees sur la route de la Roche-Bernard, et, +sans difficulte, il est entre dans le bourg de Muzillac. + +Il s'arrete devant la porte de la chaumiere ou est Georges. Celui- +ci leve la tete, ecoute, et, a tout hasard, met la main sur ses +pistolets, quoiqu'il soit probable qu'il va avoir affaire a un +ami. + +Le cavalier met pied a terre, s'engage dans l'allee, et ouvre la +porte de la chambre ou se trouve Georges. + +-- Ah! c'est toi, Coeur-de-Roi! dit Cadoudal; d'ou viens-tu? + +-- De Pouance, general! + +-- Quelles nouvelles? + +-- Une lettre de Tiffauges. + +-- Donne. + +Georges prit vivement la lettre des mains de Coeur-de-Roi, et la +lut. + +-- Ah! fit-il. + +Et il la relut une seconde fois. + +-- As-tu vu celui dont il m'annonce l'arrivee? demanda Cadoudal. + +-- Oui, general, repondit le courrier. +-- Quel homme est-ce? + +-- Un beau jeune homme de vingt-six a vingt-sept ans. + +-- Son air? + +-- Determine! + +-- C'est bien cela; quand arrive-t-il? + +-- Probablement cette nuit. + +-- L'as-tu recommande tout le long de la route? + +-- Oui; il passera librement. + +-- Recommande-le de nouveau; il ne doit rien lui arriver de mal: +il est sauvegarde par Morgan. + +-- C'est convenu, general. + +-- As-tu autre chose a me dire? + +-- L'avant-garde des republicains est a la Roche-Bernard. + +-- Combien d'hommes? + +-- Un millier d'hommes a peu pres; ils ont avec eux une guillotine +et le commissaire du pouvoir executif Milliere. + +-- Tu en es sur? + +-- Je les ai rencontres en route; le commissaire etait a cheval +pres du colonel, je l'ai parfaitement reconnu. Il a fait executer +mon frere, et j'ai jure qu'il ne mourrait que de ma main. + +-- Et tu risqueras ta vie pour tenir ton serment? + +-- A la premiere occasion. + +-- Peut-etre ne se fera-t-elle point attendre. + +En ce moment, le galop d'un cheval retentit dans la rue. + +-- Ah! dit Coeur-de-Roi, voila probablement celui que vous +attendez. + +-- Non, dit Georges; le cavalier qui nous arrive vient du cote de +Vannes. + +En effet, le bruit etant devenu plus distinct, on put reconnaitre +que Cadoudal avait raison. + +Comme le premier, le second cavalier s'arreta devant la porte; +comme le premier, il mit pied a terre; comme le premier il entra. + +Le chef royaliste le reconnut tout de suite, malgre le large +manteau dont il etait enveloppe. + +-- C'est toi, Benedicite, dit-il. + +-- Oui, mon general. + +-- D'ou viens-tu? +-- De Vapues, ou vous m'aviez envoye pour surveiller les bleus. + +-- Eh bien que font-ils les bleus? + +-- Ils craignent de mourir de faim, si vous bloquez la ville, et, +pour se procurer des vivres, le general Harty a le projet +d'enlever cette nuit les magasins de Grandchamp; le general +commandera en personne l'expedition, et pour qu'elle se fasse plus +lestement, la colonne sera de cent hommes seulement. + +-- Es-tu fatigue, Benedicite? + +-- Jamais, general. + +-- Et ton cheval? + +-- Il est venu bien vite, mais il peut faire encore quatre ou cinq +lieues du meme train sans crever. + +-- Donne-lui deux heures de repos, double ration d'avoine, et +qu'il en fasse dix. + +-- A ces conditions, il les fera. + +-- Dans deux heures, tu partiras; tu seras a Grandchamp au point +du jour; tu donneras en mon nom l'ordre d'evacuer le village: je +me charge du general Hatry et de sa colonne. Est-ce tout ce que tu +as a me dire? + +-- Non, j'ai a vous apprendre une nouvelle. + +-- Laquelle? +-- C'est que Vannes a un nouvel eveque. + +-- Ah! l'on nous rend donc nos eveques? + +-- Il parait; mais, s'ils sont tous comme celui-la, ils peuvent +bien les garder. + +-- Et quel est celui-la? + +-- Audrein! + +-- Le regicide? + +-- Audrein le renegat. + +-- Et quand arrive-t-il? + +-- Cette nuit ou demain. + +-- Je n'irai pas au-devant de lui, mais qu'il ne tombe pas entre +les mains de mes hommes! + +Benedicite et Coeur-de-Roi firent entendre un eclat de rire qui +completait la pensee de Georges. + +-- Chut! fit Cadoudal. + +Les trois hommes ecouterent. + +-- Cette fois, c'est probablement lui, dit Georges. + +On entendait le galop d'un cheval venant du cote de la Roche- +Bernard. + +-- C'est lui, bien certainement, repeta Coeur-de-Roi. + +-- Alors, mes amis, laissez-moi seul... Toi, Benedicite, a +Grandchamp le plus tot possible; toi, Coeur-de-Roi, dans la cour +avec une trentaine d'hommes: je puis avoir des messagers a +expedier sur differentes routes. A propos, arrange-toi pour que +l'on m'apporte ce que l'on aura de mieux a souper dans le village. + +-- Pour combien de personnes, general? + +-- Oh! pour deux personnes. + +-- Vous sortez? + +-- Non, je vais au-devant de celui qui arrive. + +Deux ou trois gars avaient deja fait passer dans la cour les +chevaux des deux messagers. + +Les messagers s'esquiverent a leur tour. + +Georges arrivait a la porte de la rue, juste au moment ou un +cavalier, arretant son cheval et regardant de tous cotes, +paraissait hesiter. + +-- C'est ici, monsieur, dit Georges. + +-- Qui est ici? demanda le cavalier. + +-- Celui que vous cherchez. + +-- Comment savez-vous quel est celui que je cherche? + +-- Je presume que c'est Georges Cadoudal, autrement dit la grosse +tete ronde. + +-- Justement. + +-- Soyez le bienvenu alors, monsieur Roland de Montrevel, car je +suis celui que vous cherchez. + +-- Ah! ah! fit le jeune homme etonne. + +Et, mettant pied a terre, il sembla chercher des yeux quelqu'un a +qui confier sa monture. + +-- Jetez la bride sur le cou de votre cheval, et ne vous inquietez +point de lui; vous le retrouverez quand vous en aurez besoin: rien +ne se perd en Bretagne, vous etes sur la terre de la loyaute. + +Le jeune homme ne fit aucune observation, jeta la bride sur le cou +de son cheval, comme il en avait recu l'invitation, et suivit +Cadoudal, qui marcha devant lui. + +-- C'est pour vous montrer le chemin, colonel, dit le chef des +Chouans. + +Et tous deux entrerent dans la chaumiere dont une main invisible +venait de ranimer le feu. + + +XXXII -- BLANC ET BLEU + +Roland entra, comme nous l'avons dit, derriere Georges, et, en +entrant, jeta autour de lui un regard d'insouciante curiosite. + +Ce regard lui suffit pour voir qu'ils etaient parfaitement seuls. + +-- C'est ici votre quartier general? demanda Roland avec un +sourire et en approchant de la flamme le dessous de ses bottes. + +-- Oui, colonel. + +-- Il est singulierement garde. + +Georges sourit a son tour. + +-- Vous me demandez cela, dit-il, parce que, de la Roche-Bernard a +ici, vous avez trouve la route libre? + +-- C'est-a-dire que je n'ai point rencontre une ame. + +-- Cela ne prouve aucunement que la route n'etait point gardee. + +-- A moins qu'elle ne l'ait ete par les chouettes et les chats- +huants qui semblaient voler d'arbre en arbre pour m'accompagner, +general... en ce cas-la, je retire ma proposition. + +-- Justement, repondit Cadoudal, ce sont ces chats-huants et ces +chouettes qui sont mes sentinelles, sentinelles qui ont de bons +yeux, puisque ces yeux ont sur ceux des hommes l'avantage d'y voir +la nuit. +-- Il n'en est pas moins vrai que, par bonheur, je m'etais fait +renseigner a la Roche-Bernard; sans quoi, je n'eusse pas trouve un +chat pour me dire ou je pourrais vous rencontrer. + +-- A quelque endroit de la route que vous eussiez demande a haute +voix: "Ou trouverai-je Georges Cadoudal?" une voix vous eut +repondu: "Au bourg de Muzillac, la quatrieme maison a droite." +Vous n'avez vu personne, colonel; seulement, a l'heure qu'il est, +il y a quinze cents hommes, a peu pres, qui savent que le colonel +Roland, aide de camp du premier consul, est en conference avec le +fils du meunier de Leguerno. + +-- Mais, s'ils savent que je suis colonel au service de la +Republique et aide de camp du premier consul, comment m'ont-ils +laisse passer? + +-- Parce qu'ils en avaient recu l'ordre. + +-- Vous saviez donc que je venais? + +-- Je savais non seulement que vous veniez, mais encore pourquoi +vous veniez. + +Roland regarda fixement son interlocuteur. + +-- Alors, il est inutile que je vous le dise! et vous me +repondriez quand meme je garderais le silence? + +-- Mais a peu pres. + +-- Ah! pardieu! je serais curieux d'avoir la preuve de cette +superiorite de votre police sur la notre. + +-- Je m'offre de vous la donner, colonel. +-- J'ecoute, et cela avec d'autant plus de satisfaction, que je +serai tout entier a cet excellent feu, qui, lui aussi, semblait +m'attendre. + +-- Vous ne croyez pas si bien dire, colonel, il n'y a pas jusqu'au +feu qui ne fasse de son mieux pour vous souhaiter la bienvenue. + +-- Oui, mais, pas plus que vous, il ne me dit l'objet de ma +mission. + +-- Votre mission, que vous me faites l'honneur d'etendre jusqu'a +moi, colonel, etait primitivement pour l'abbe Bernier tout seul. +Par malheur, l'abbe Bernier, dans la lettre qu'il a fait passer a +son ami Martin Duboys, a un peu trop presume de ses forces; il +offrait sa mediation au premier consul. + +-- Pardon, interrompit Roland, mais vous m'apprenez la une chose +que j'ignorais: c'est que l'abbe Bernier eut ecrit au general +Bonaparte. + +-- Je dis qu'il a ecrit a son ami Martin Duboys, ce qui est bien +different... Mes gens ont intercepte sa lettre et me l'ont +apportee: je l'ai fait copier, et j'ai envoye la lettre qui, j'en +suis certain, est parvenue a bon port; votre visite au general +Hedouville en fait foi. + +-- Vous savez que ce n'est plus le general qui commande a Nantes, +mais le general Brune. + +-- Vous pouvez meme dire qui commande a la Roche-Bernard; car un +millier de soldats republicains ont fait leur entree dans cette +ville ce soir vers six heures, accompagnes de la guillotine et du +citoyen commissaire general Thomas Milliere. Ayant l'instrument, +il fallait le bourreau. + +-- Vous dites donc, general, que j'etais venu pour l'abbe Bernier? + +-- Oui: l'abbe Bernier avait offert sa mediation; mais il a oublie +qu'aujourd'hui il y a deux Vendees, la Vendee de la rive gauche et +la Vendee de la rive droite; que, si l'on peut traiter avec +d'Autichamp, Chatillon et Suzannet a Pouance, reste a traiter avec +Frotte, Bourmont et Cadoudal... mais ou cela? voila ce que +personne ne peut dire... + +-- Que vous, general. + +-- Alors, avec la chevalerie qui fait le fond de votre caractere, +vous vous etes charge de venir m'apporter le traite signe le 25. +L'abbe Bernier, d'Autichamp, Chatillon et Suzannet vous ont signe +un laissez-passer, et vous voila. + +-- Ma foi! general, je dois dire que vous etes parfaitement +renseigne: le premier consul desire la paix de tout coeur; il sait +qu'il a affaire en vous a un brave et loyal adversaire, et, ne +pouvant vous voir, attendu que vous ne viendrez probablement point +a Paris, il m'a depeche vers vous. + +-- C'est-a-dire vers l'abbe Bernier. + +-- General, peu vous importe, si je m'engage a faire ratifier par +le premier consul ce que nous aurons arrete entre nous. Quelles +sont vos conditions pour la paix? + +-- Oh! elles sont bien simples, colonel: que le premier consul +rende le trone a Sa Majeste Louis XVIII; qu'il devienne son +connetable, son lieutenant general, le chef de ses armees de terre +et de mer, et je deviens, moi, son premier soldat. + +-- Le premier consul a deja repondu a cette demande. + +-- Et voila pourquoi je suis decide a repondre moi-meme a cette +reponse. + +-- Quand? + +-- Cette nuit meme, si l'occasion s'en presente. + +-- De quelle facon? + +-- En reprenant les hostilites. + +-- Mais vous savez que Chatillon, d'Autichamp et Suzannet ont +depose les armes? + +--Ils sont chefs des Vendeens, et, au nom des Vendeens, ils +peuvent faire tout ce qu'ils veulent; je suis chef des Chouans, +et, au nom des Chouans, je ferai ce qui me conviendra. + +-- Alors, c'est une guerre d'extermination a laquelle vous +condamnez ce malheureux pays, general? + +-- C'est un martyre auquel je convoque des chretiens et des +royalistes. + +-- Le general Brune est a Nantes avec les huit mille prisonniers +que les Anglais viennent de nous rendre, apres leurs defaites +d'Alkmaar et de Castricum. + +-- C'est la derniere fois qu'ils auront eu cette chance; les bleus +nous ont donne cette mauvaise habitude de ne point faire de +prisonniers; quant au nombre de nos ennemis, nous ne nous en +soucions pas, c'est une affaire de detail. + +-- Si le general Brune et ses huit mille prisonniers, joints aux +vingt mille soldats qu'il reprend des mains du general Hedouville, +ne suffisent point, le premier consul est decide a marcher contre +vous en personne, et avec cent mille hommes. + +Cadoudal sourit. + +-- Nous tacherons, dit-il, de lui prouver que nous sommes dignes +de le combattre. + +-- Il incendiera vos villes. + +-- Nous nous retirerons dans nos chaumieres. + +-- Il brulera vos chaumieres. + +-- Nous vivrons dans nos bois. + +-- Vous reflechirez, general. + +-- Faites-moi l'honneur de rester avec moi quarante-huit heures, +colonel, et vous verrez que mes reflexions sont faites. + +-- J'ai bien envie d'accepter. + +-- Seulement, colonel, ne me demandez pas plus que je ne puis vous +donner: le sommeil sous un toit de chaume ou dans un manteau, sous +les branches d'un chene; un de mes chevaux pour me suivre, un +sauf-conduit pour me quitter. + +-- J'accepte. + +-- Votre parole, colonel, de ne vous opposer en rien aux ordres +que je donnerai, de ne faire echouer en rien les surprises que je +tenterai. + +-- Je suis trop curieux de vous voir faire pour cela; vous avez ma +parole, general. + +-- Quelque chose qui se passe sous vos yeux. + +-- Quelque chose qui se passe sous mes yeux; je renonce au role +d'acteur pour m'enfermer dans celui de spectateur; je veux pouvoir +dire au premier consul + +"J'ai vu." + +Cadoudal sourit. + +-- Eh bien, vous verrez, dit-il. + +En ce moment, la porte s'ouvrit, et deux paysans apporterent une +table toute servie, ou fumaient une soupe aux choux et un morceau +de lard; un enorme pot de cidre qui venait d'etre tire a la piece, +debordait et moussait entre deux verres. + +Quelques galettes de sarrasin etaient destinees a faire le dessert +de ce modeste repas. + +La table portait deux couverts. + +-- Vous le voyez, monsieur de Montrevel, dit Cadoudal, mes gars +esperent que vous me ferez l'honneur de souper avec moi. + +-- Et, sur ma foi, ils n'ont pas tort; je vous le demanderais si +vous ne m'invitiez pas, et je tacherais de vous en prendre de +force ma part, si vous me la refusiez. + +-- Alors a table! + +Le jeune colonel s'assit gaiement. + +-- Pardon pour le repas que je vous offre, dit Cadoudal; je n'ai +point comme vos generaux des indemnites de campagne, et ce ont mes +soldats qui me nourrissent. Qu'as-tu a nous donner avec cela, +Brise-Bleu? + +-- Une fricassee de poulet, general. + +-- Voila le menu de votre diner monsieur de Montrevel. + +-- C'est un festin! Maintenant, je n'ai qu'une crainte, general. + +-- Laquelle? + +-- Cela ira tres bien, tant que nous mangerons; mais quand il +s'agira de boire?... + +-- Vous n'aimez pas le cidre? Ah! diable, vous m'embarrassez. Du +cidre ou de l'eau, voila ma cave. + +-- Ce n'est point cela: a la sante de qui boirons-nous? + +-- N'est-ce que cela, monsieur? dit Cadoudal avec une supreme +dignite. Nous boirons a la sante de notre mere commune, la France; +nous la servons chacun avec un esprit different, mais, je +l'espere, avec un meme coeur. A la France! monsieur, dit Cadoudal +en remplissant les deux verres. + +-- A la France! general, repondit Roland en choquant son verre +contre celui de Georges. + +Et toux deux se rassirent gaiement, et, la conscience en repos, +attaquerent la soupe, avec des appetits dont le plus age n'avait +pas trente ans. + + +XXXIII -- LA PEINE DU TALION + +-- Maintenant, general, dit Roland lorsque le souper fut fini, et +que les deux jeunes gens, les coudes sur la table, allonges devant +un grand feu; commencerent d'eprouver ce bien-etre, suite +ordinaire d'un repas dont l'appetit et la jeunesse ont ete +l'assaisonnement; maintenant, vous m'avez promis de me faire voir +des choses que je puisse reporter au premier consul. + +-- Et vous avez promis, vous, de ne pas vous y opposer? + +-- Oui; mais je me reserve, si ce que vous me ferez voir heurtait +trop ma conscience, de me retirer. + +-- On n'aura que la selle a jeter sur le dos de votre cheval, +colonel, ou, sur le dos du mien dans le cas ou le votre serait +trop fatigue, et vous etes libre. + +-- Tres bien. + +-- Justement, dit Cadoudal, les evenements vous servent; je suis +ici non seulement general, mais encore haut justicier, et il y a +longtemps que j'ai une justice a faire. Vous m'avez dit, colonel, +que le general Brune etait a Nantes: je le savais; vous m'avez dit +que son avant-garde etait a quatre lieues d'ici, a la Roche- +Bernard, je le savais encore; mais une chose que vous ne savez +peut-etre pas, c'est que cette avant-garde n'est pas commandee par +un soldat comme vous et moi: elle est commandee par le citoyen +Milliere, commissaire du pouvoir executif. Une autre chose, que +vous ignorez peut-etre, c'est que le citoyen Thomas Milliere ne se +bat point comme nous, avec des canons, des fusils, des +baionnettes, des pistolets et des sabres, mais avec un instrument +invente par un de vos philanthropes republicains et qu'on appelle +la guillotine. +-- Il est impossible, monsieur, s'ecria Roland, que, sous le +premier consul, on fasse cette sorte de guerre. + +-- Ah! entendons-nous bien, colonel; je ne vous dis pas que c'est +le premier consul qui la fait, je vous dis qu'elle se fait en son +nom. + +-- Et quel est le miserable qui abuse ainsi de l'autorite qui lui +est confiee pour faire la guerre avec un etat-major de bourreaux? + +-- Je vous l'ai dit, il s'appelle le citoyen Thomas Milliere; +informez-vous, colonel, et, dans toute la Vendee et dans toute la +Bretagne, il n'y aura qu'une seule voix sur cet homme. Depuis le +jour du premier soulevement vendeen et breton, c'est-a-dire depuis +six ans, ce Milliere a ete toujours et partout un des agents les +plus actifs de la Terreur; pour lui, la Terreur n'a point fini +avec Robespierre. Denoncant aux autorites superieures ou se +faisant denoncer a lui-meme les soldats bretons ou vendeens, leurs +parents, leurs amis, leurs freres, leurs soeurs, leurs femmes, +leurs filles, jusqu'aux blesses, jusqu'aux mourants, il ordonnait +de tout fusiller, de tout guillotiner sans jugement. A Daumeray, +par exemple, il a laisse une trace de sang, qui n'est point encore +effacee, qui ne s'effacera jamais; plus de quatre-vingts habitants +ont ete egorges sous ses yeux; des fils ont ete frappes dans les +bras de leurs meres, qui jusqu'ici ont vainement, pour demander +vengeance, leve leurs bras sanglants au ciel. Les pacifications +successives de la Vendee ou de la Bretagne n'ont point calme cette +soif de meurtre qui brule ses entrailles. En 1800, il est le meme +qu'en 1793. Eh bien, cet homme... + +Roland regarda le general. + +-- Cet homme, continua Georges avec le plus grand calme, voyant +que la societe ne le condamnait pas, je l'ai condamne, moi; cet +homme va mourir. + +-- Comment! il va mourir, a la Roche-Bernard, au milieu des +republicains, malgre sa garde d'assassins, malgre son escorte de +bourreaux? + +-- Son heure a sonne, il va mourir. + +Cadoudal prononca ces paroles avec une telle solennite, que pas un +doute ne demeura dans l'esprit de Roland, non seulement sur +l'arret prononce, mais encore sur l'execution de cet arret. + +Il demeura pensif un instant. + +-- Et vous vous croyez le droit de juger et de condamner cet +homme, tout coupable qu'il est? + +-- Oui; car cet homme a juge et condamne, non pas des coupables, +mais des innocents. + +-- Si je vous disais: A mon retour a Paris, je demanderai la mise +en accusation et le jugement de cet homme, n'auriez-vous pas foi +en ma parole? + +-- J'aurais foi en votre parole; mais je vous dirais: une bete +enragee se sauve de sa cage, un meurtrier se sauve de sa prison; +les hommes sont des hommes sujets a l'erreur. Ils ont parfois +condamne des innocents, ils peuvent epargner un coupable. Ma +justice est plus sure que la votre, colonel, car c'est la justice +de Dieu. Cet homme mourra. + +-- Et de quel droit dites-vous que votre justice, a vous, homme +soumis a l'erreur comme les autres hommes, est la justice de Dieu? + +-- Parce que j'ai mis Dieu de moitie dans mon jugement. Oh! ce +n'est pas d'hier qu'il est juge. + +-- Comment cela? + +-- Au milieu d'un orage ou la foudre grondait sans interruption, +ou l'eclair brillait de minute en minute, j'ai leve les bras au +ciel et j'ai dit a Dieu: "Mon Dieu! toi dont cet eclair est le +regard, toi dont ce tonnerre est la voix, si cet homme doit +mourir, eteins pendant dix minutes ton tonnerre et tes eclairs; le +silence des airs et l'obscurite du ciel seront ta reponse!" et, ma +montre a la main, j'ai compte onze minutes sans eclairs et sans +tonnerre... J'ai vu a la pointe du grand mont, par une tempete +terrible, une barque montee par un seul homme et qui menacait a +chaque instant d'etre submergee; une lame l'enleva comme le +souffle d'un enfant enleve une plume, et la laissa retomber sur un +rocher. La barque vola en morceaux, l'homme se cramponna au +rocher; tout le monde s'ecria: "Cet homme est perdu!" Son pere +etait la, ses deux freres etaient la et ni freres ni pere +n'osaient lui porter secours. Je levai les bras au Seigneur et je +dis: "Si Milliere est condamne, mon Dieu, par vous comme par moi, +je sauverai cet homme, et sans autre secours que vous, je me +sauverai moi-meme." Je me deshabillai, je nouai le bout d'une +corde autour de mon bras, et je nageai jusqu'au rocher. On eut dit +que la mer s'aplanissait sous ma poitrine; j'atteignis l'homme. +Son pere et ses freres tenaient l'autre bout de la corde. Il gagna +le rivage. Je pouvais y revenir comme lui, en fixant ma corde au +rocher. Je la jetai loin de moi, et me confiai a Dieu et aux +flots; les flots me porterent au rivage aussi doucement et aussi +surement que les eaux du Nil porterent le berceau de Moise vers la +fille de Pharaon. Une sentinelle ennemie etait placee en avant du +village de Saint-Nolf; j'etais cache dans le bois de Grandchamp +avec cinquante hommes. Je sortis seul du bois en recommandant mon +ame a Dieu et en disant: "Seigneur, si vous avez decide la mort de +Milliere, cette sentinelle tirera sur moi et me manquera, et, moi, +je reviendrai vers les miens sans faire de mal a cette sentinelle, +car vous aurez ete avec elle un instant." Je marchai au +republicain; a vingt pas, il fit feu sur moi et me manqua. Voici +le trou de la balle dans mon chapeau, a un pouce de ma tete; la +main de Dieu elle-meme a leve l'arme. C'est hier que la chose est +arrivee. Je croyais Milliere a Nantes. Ce soir, on est venu +m'annoncer que Milliere et sa guillotine etaient a la Roche- +Bernard. Alors j'ai dit: "Dieu me l'amene, il va mourir!" + +Roland avait ecoute avec un certain respect la superstitieuse +narration du chef breton. Il ne s'etonnait point de trouver cette +croyance et cette poesie dans l'homme habitue a vivre en face de +la mer sauvage, au milieu des dolmens de Karnac. Il comprit que +Milliere etait veritablement condamne, et que Dieu, qui semblait +trois fois avoir approuve son jugement, pouvait seul le sauver. + +Seulement, une derniere question lui restait a faire. + +-- Comment le frapperez-vous? demanda-t-il. + +-- Oh! dit Georges, je ne m'inquiete point de cela; il sera +frappe. + +Un des deux hommes qui avaient apporte la table du souper entrait +en ce moment. + +-- Brise-Bleu, lui dit Cadoudal, previens Coeur-de-Roi que j'ai un +mot a lui dire. + +Deux minutes apres, le Breton etait en face de son general. + +-- Coeur-de-Roi, lui demanda Cadoudal, n'est-ce pas toi qui m'as +dit que l'assassin Thomas Milliere etait a la Roche-Bernard? + +-- Je l'y ai vu entrer cote a cote avec le colonel republicain, +qui paraissait meme peu flatte du voisinage. + +-- N'as-tu pas ajoute qu'il etait suivi de sa guillotine? + +-- Je vous ai dit que sa guillotine suivait entre deux canons, et +je crois que, si les canons avaient pu s'ecarter d'elle, ils +l'eussent laissee rouler toute seule. + +-- Quelles sont les precautions que prend Milliere dans les villes +qu'il habite? + +-- Il a autour de lui une garde speciale; il fait barricader les +rues qui conduisent a sa maison; il a toujours une paire de +pistolets a portee de sa main. + +-- Malgre cette garde, malgre cette barricade, malgre ces +pistolets, te charges-tu d'arriver jusqu'a lui? + +-- Je m'en charge, general! + +-- J'ai, a cause de ses crimes, condamne cet homme; il faut qu'il +meure! + +-- Ah! s'ecria Coeur-de-Roi, le jour de la justice est donc venu! + +-- Te charges-tu d'executer mon jugement, Coeur-de-Roi? + +-- Je m'en charge, general. + +-- Va, Coeur-de-Roi, prends le nombre d'hommes que tu voudras... +imagine le stratageme que tu voudras... mais parviens jusqu'a lui +et frappe. + +-- Si je meurs, general... + +-- Sois tranquille, le cure de Leguerno dira assez de messes a ton +intention pour que ta pauvre ame ne demeure pas en peine; mais tu +ne mourras pas, Coeur-de-Roi. + +-- C'est bien, c'est bien, general! du moment ou il y aura des +messes, on ne vous en demande pas davantage; j'ai mon plan. + +-- Quand pars-tu? + +-- Cette nuit. + +-- Quand sera-t-il mort? + +-- Demain. + +-- Va, et que trois cents hommes soient prets a me suivre dans une +demi-heure. + +Coeur-de-Roi sortit aussi simplement qu'il etait entre. + +-- Vous voyez, dit Cadoudal, voila les hommes auxquels je +commande; votre premier consul est-il aussi bien servi que moi, +monsieur de Montrevel? + +-- Par quelques-uns, oui. + +-- Eh bien, moi, ce n'est point par quelques-uns, c'est par tous. + +Benedicite entra et interrogea Georges du regard. + +-- Oui, repondit Georges, tout a la fois de la voix et de la tete. + +Benedicite sortit. + +-- Vous n'avez pas vu un homme en venant ici? dit Georges. + +-- Pas un. + +-- J'ai demande trois cents hommes dans une demi-heure, et, dans +une demi-heure, ils seront la; j'en eusse demande cinq cents, +mille, deux mille, qu'ils eussent ete prets aussi promptement. + +-- Mais, dit Roland, vous avez, comme nombre du moins, des limites +que vous ne pouvez franchir. + +-- Voulez-vous connaitre l'effectif de mes forces, c'est bien +simple: je ne vous le dirai pas moi-meme, vous ne me croiriez pas; +mais attendez, je vais vous le faire dire. + +Il ouvrit la porte et appela: + +-- Branche-d'or? + +Deux secondes apres, Branche-d'or parut. + +-- C'est mon major general, dit en riant Cadoudal; il remplit pres +de moi les fonctions que le general Berthier remplit pres du +premier consul. Branche-d'or? + +-- Mon general! + +-- Combien d'hommes echelonnes depuis la Roche-Bernard jusqu'ici, +c'est-a-dire sur la route suivie par monsieur pour me venir +trouver? + +-- Six cents dans les landes d'Arzal, six cents dans les bruyeres +de Marzan, trois cents a Peaule, trois cents a Billiers. + +-- Total dix-huit cents; combien entre Noyal et Muzillac? + +-- Quatre cents. + +-- Deux mille deux cents; combien d'ici a Vannes? + +-- Cinquante a Theig, trois cents a la Trinite, six cents entre la +Trinite et Muzillac. + +-- Trois mille deux cents; et d'Ambon a Leguerno? + +-- Douze cents. + +-- Quatre mille quatre cents; et dans le bourg meme, autour de +moi, dans les maisons, dans les jardins, dans les caves? + +-- Cinq a six cents, general. + +-- Merci, Benedicite. + +Il fit un signe de tete, Benedicite sortit. + +-- Vous le voyez, dit simplement Cadoudal, cinq mille hommes a peu +pres. Eh bien, avec ces cinq mille hommes, tous du pays, qui +connaissent chaque arbre, chaque pierre, chaque buisson, je puis +faire la guerre aux cent mille hommes que le premier consul menace +d'envoyer contre moi. + +Roland sourit. + +-- Oui, c'est fort, n'est-ce pas? + +-- Je crois que vous vous vantez un peu, general, ou plutot que +vous vantez vos hommes. + +-- Non; car j'ai pour auxiliaire toute la population; un de vos +generaux ne peut pas faire un mouvement que je ne le sache; il ne +peut pas envoyer une ordonnance, que je ne la surprenne; il ne +peut pas trouver un refuge, que je ne l'y poursuive; la terre meme +est royaliste et chretienne! elle parlerait a defaut d'habitants +pour me dire: "Les bleus sont passes ici; les egorgeurs sont +caches la!" Au reste vous allez en juger. + +-- Comment? + +-- Nous allons faire une expedition a six lieues d'ici. Quelle +heure est-il? + +Les jeunes gens tirerent leurs montres tous deux a la fois. + +-- Minuit moins un quart, dirent-ils. + +-- Bon! fit Georges, nos montres marquent la meme heure, c'est bon +signe; peut-etre, un jour, nos coeurs seront-ils d'accord comme +nos montres. + +-- Vous disiez, general? + +-- Je disais qu'il etait minuit moins un quart, colonel, qu'a six +heures, avant le jour, nous devions etre a sept lieues d'ici; +avez-vous besoin de repos? + +-- Moi! + +-- Oui, vous pouvez dormir une heure. + +-- Merci; c'est inutile. + +-- Alors, nous partirons quand vous voudrez. + +-- Et vos hommes? + +-- Oh! mes hommes sont prets. + +-- Ou cela? + +-- Partout. + +-- Je voudrais les voir. + +-- Vous les verrez. + +-- Quand? + +-- Quand cela vous sera agreable; oh! mes hommes sont des hommes +fort discrets, et ils ne se montrent que si je leur fais signe de +se montrer. + +-- De sorte que, quand je desirerai les voir... + +-- Vous me le direz, je ferai un signe, et ils se montreront. + +-- Partons, general! + +-- Partons. + +Les deux jeunes gens s'envelopperent de leurs manteaux et +sortirent. + +A la porte, Roland se heurta a un petit groupe de cinq hommes. + +Ces cinq hommes portaient l'uniforme republicain; l'un deux avait +sur ses manches des galons de sergent. + +-- Qu'est-ce que cela? demanda Roland. + +-- Rien, repondit Cadoudal en riant. + +-- Mais, enfin, ces hommes, quels sont-ils? + +-- Coeur-de-Roi et les siens, qui partent pour l'expedition que +vous savez. + +-- Alors, ils comptent a l'aide de cet uniforme?... + +-- Oh! vous allez tout savoir, colonel, je n'ai point de secret +pour vous. + +Et, se tournant du cote du groupe: + +-- Coeur-de-Roi! dit Cadoudal. + +L'homme dont les manches etaient ornees de deux galons se detacha +du groupe et vint a Cadoudal. + +-- Vous m'avez appele, general? demanda le faux sergent. + +-- Je veux savoir ton plan. + +-- Oh! general, il est bien simple. + +-- Voyons, j'en jugerai. + +-- Je passe ce papier dans la baguette de mon fusil... + +Coeur-de-Roi montra une large enveloppe scellee d'un cachet rouge +qui, sans doute, avait renferme quelque ordre republicain surpris +par les Chouans. + +-- Je me presente aux factionnaires en disant: "Ordonnance du +general de division!" J'entre au premier poste, je demande qu'on +m'indique la maison du citoyen commissaire; on me l'indique, je +remercie: il faut toujours etre poli; j'arrive a la maison, j'y +trouve un second factionnaire, je lui fais le meme conte qu'au +premier, je monte ou je descends chez le citoyen Milliere, selon +qu'il demeure au grenier ou a la cave, j'entre sans difficulte +aucune; vous comprenez: _Ordre du general de division_! je le +trouve dans son cabinet ou ailleurs, je lui presente mon papier, +et, tandis qu'il le decachette, je le tue avec ce poignard cache +dans ma manche. + +-- Oui, mais toi et tes hommes? + +-- Ah! ma foi, a la garde de Dieu! nous defendons sa cause, c'est +a lui de s'inquieter de nous. + +-- Eh bien, vous le voyez, colonel, dit Cadoudal, ce n'est pas +plus difficile que cela. A cheval, colonel! Bonne chance, Coeur- +de-Roi! + +-- Lequel des deux chevaux dois-je prendre? demanda Roland. + +-- Prenez au hasard: ils sont aussi bons l'un que l'autre, et +chacun a dans ses fontes une excellente paire de pistolets de +fabrique anglaise. + +-- Tout charges? + +-- Et bien charges, colonel; c'est une besogne pour laquelle je ne +me fie a personne. + +-- Alors a cheval. + +Les deux jeunes gens se mirent en selle, et prirent la route qui +conduisait a Vannes, Cadoudal servant de guide a Roland, et +Branche-d'or, le major general de l'armee, comme l'avait appele +Georges, marchant une vingtaine de pas en arriere. + +Arrive a l'extremite du village, Roland plongea son regard sur la +route qui s'etend sur une ligne presque tiree au cordeau de +Muzillac a la Trinite. + +La route, entierement decouverte, paraissait parfaitement +solitaire. + +On fit ainsi une demi-lieue a peu pres. + +Au bout de cette demi-lieue: + +-- Mais ou diable sont donc vos hommes? demanda Roland. + +-- A notre droite, a notre gauche, devant nous, derriere nous. + +-- Ah la bonne plaisanterie! fit Roland. + +-- Ce n'est point une plaisanterie, colonel; croyez-vous que je +suis assez imprudent pour me hasarder ainsi sans eclaireurs? + +-- Vous m'avez dit, je crois, que, si je desirais voir vos hommes, +je n'avais qu'a vous le dire. + +-- Je vous l'ai dit. + +-- Eh bien, je desire les voir. + +-- En totalite ou en partie? + +-- Combien avez-vous dit que vous en emmeniez avec vous? + +-- Trois cents. + +-- Eh bien, je desire en voir cent cinquante. + +-- Halte! fit Cadoudal. + +Et, rapprochant ses deux mains de sa bouche, il fit entendre un +houhoulement de chat-huant, suivi d'un cri de chouette; seulement, +il jeta le houhoulement a droite, et le cri de chouette a gauche. + +Presque instantanement, aux deux cotes de la route, on vit +s'agiter des formes humaines, lesquelles, franchissant le fosse +qui separait le chemin du taillis, vinrent se ranger aux deux +cotes des chevaux. + +-- Qui commande a droite? demanda Cadoudal. + +-- Moi, Moustache, repondit un paysan s'approchant. + +-- Qui commande, a gauche? repeta le general. + +-- Moi, Chante-en-hiver, repondit un paysan s'approchant. + +-- Combien d'hommes avec toi, Moustache? + +-- Cent. + +-- Combien d'hommes avec toi, Chante-en-hiver? + +-- Cinquante. + +-- En tout cent cinquante, alors? demanda Georges. + +-- Oui, repondirent les deux chefs bretons. + +-- Est-ce votre compte, colonel? demanda Cadoudal en riant. + +-- Vous etes un magicien, general. + +-- Eh! non, je suis un pauvre paysan comme eux; seulement, je +commande une troupe ou chaque cerveau se rend compte de ce qu'il +fait, ou chaque coeur bat pour les deux grands principes de ce +monde: la religion et la royaute. + +Puis, se retournant vers ses hommes: + +-- Qui commande l'avant-garde? demanda Cadoudal. + +-- Fend-l'air, repondirent les deux Chouans. + +-- Et l'arriere-garde? + +-- La Giberne. + +La seconde reponse fut faite avec le meme ensemble que la +premiere. + +-- Alors, nous pouvons continuer tranquillement notre route? + +-- Ah! general, comme si vous alliez a la messe a l'eglise de +votre village. + +-- Continuons donc notre route, colonel, dit Cadoudal a Roland. + +Puis, se retournant vers ses hommes: + +-- Egayez-vous, mes gars, leur dit-il. + +Au meme instant chaque homme sauta le fosse et disparut. + +On entendit, pendant quelques secondes, le froissement des +branches dans le taillis, et le bruit des pas dans les +broussailles. + +Puis on n'entendit plus rien. + +-- Eh bien, demanda Cadoudal, croyez-vous qu'avec de pareils +hommes j'aie quelque chose a craindre de vos bleus, si braves +qu'ils soient? + +Roland poussa un soupir; il etait parfaitement de l'avis de +Cadoudal. + +On continua de marcher. + +A une lieue a peu pres de la Trinite, on vit sur la route +apparaitre un point noir qui allait grossissant avec rapidite. + +Devenu plus distinct, ce point sembla tout a coup rester fixe. + +-- Qu'est-ce que cela? demanda Roland. + +-- Vous le voyez bien, repondit Cadoudal, c'est un homme. + +-- Sans doute, mais cet homme, qui est-il? + +-- Vous avez pu deviner, a la rapidite de sa course, que c'est un +messager. + +-- Pourquoi s'arrete-t-il? + +-- Parce qu'il nous a apercus de son cote, et qu'il ne sait s'il +doit avancer ou reculer. + +-- Que va-t-il faire? + +-- Il attend pour se decider. + +-- Quoi? + +-- Un signal. + +-- Et a ce signal, il repondra? + +-- Non seulement il repondra, mais il obeira. Voulez-vous qu'il +avance? Voulez-vous qu'il recule? voulez-vous qu'il se jette de +cote? + +-- Je desire qu'il s'avance: c'est un moyen que nous sachions la +nouvelle qu'il porte. + +Cadoudal fit entendre le chant du coucou avec une telle +perfection, que Roland regarda tout autour de lui. + +-- C'est moi, dit Cadoudal, ne cherchez pas. + +-- Alors, le messager va venir? + +-- Il ne va pas venir, il vient. + +En effet, le messager avait repris sa course, et s'avancait +rapidement: en quelques secondes il fut pres de son general. + +-- Ah! dit celui-ci, c'est toi, Monte-a-l'assaut! + +Le general se pencha; Monte-a-l'assaut lui dit quelques mots a +l'oreille. + +-- J'etais deja prevenu par Benedicite, dit Georges. + +Puis, se retournant vers Roland: + +-- Il va, dit-il, se passer, dans un quart d'heure, au village de +la Trinite, une chose grave et que vous devez voir; au galop! + +Et, donnant l'exemple, il mit son cheval au galop. + +Roland le suivit. + +En arrivant au village, on put distinguer de loin une multitude +s'agitant sur la place, a la lueur des torches resineuses. + +Les cris et les mouvements de cette multitude annoncaient, en +effet, un grave evenement. + +-- Piquons! piquons! dit Cadoudal. + +Roland ne demandait pas mieux: il mit les eperons au ventre de sa +monture. + +Au bruit du galop des chevaux, les paysans s'ecarterent; ils +etaient cinq ou six cents au moins, tous armes. + +Cadoudal et Roland se trouverent dans le cercle de lumiere, au +milieu de l'agitation et des rumeurs. + +Le tumulte se pressait, surtout a l'entree de la rue conduisant au +village de Tridon. + +Une diligence venait par cette rue, escortee de douze Chouans: +deux se tenaient a chaque cote du postillon, les dix autres +gardaient les portieres. + +Au milieu de la place, la voiture s'arreta. + +Tout le monde etait si preoccupe de la diligence, qu'a peine si +l'on avait fait attention a Cadoudal. + +-- Hola! cria Georges, que se passe-t-il donc? + +A cette voix bien connue, chacun se retourna, et les fronts se +decouvrirent. + +-- La grosse tete ronde! murmura chaque voix. + +-- Oui, dit Cadoudal. + +Un homme s'approcha de Georges. + +-- N'etiez-vous pas prevenu, et par Benedicite et par Monte-a- +l'assaut? demanda-t-il. + +-- Si fait; est-ce donc la diligence de Ploermel a Vannes que vous +ramenez la? + +-- Oui, mon general; elle a ete arretee entre Trefleon et Saint- +Nolf. + +-- Est-il dedans? + +-- On le croit. + +-- Faites selon votre conscience; s'il y a crime vis-a-vis de +Dieu, prenez-le sur vous; je ne me charge que de la responsabilite +vis-a-vis des hommes; j'assisterai a ce qui va se passer, mais +sans y prendre part, ni pour l'empecher, ni pour y aider. + +-- Eh bien, demanderent cent voix, qu'a-t-il dit, Sabre-tout? + +-- Il a dit que nous pouvions faire selon notre conscience, et +qu'il s'en lavait les mains. + +-- Vive la grosse tete ronde! s'ecrierent tous les assistants en +se precipitant vers la diligence. + +Cadoudal resta immobile au milieu de ce torrent. + +Roland etait debout pres de lui, immobile comme lui, plein de +curiosite; car il ignorait completement de qui et de quoi il etait +question. + +Celui qui etait venu parler a Cadoudal, et que ses compagnons +avaient designe sous le nom de Sabre-tout, ouvrit la portiere. + +On vit alors les voyageurs se presser, tremblants, dans les +profondeurs de la diligence. + +-- Si vous n'avez rien a vous reprocher contre le roi et la +religion, dit Sabre-tout d'une voix pleine et sonore, descendez +sans crainte; nous ne sommes pas des brigands, nous sommes des +chretiens et des royalistes. + +Sans doute cette declaration rassura les voyageurs, car un homme +se presenta a la portiere et descendit, puis deux femmes, puis une +mere serrant son enfant entre ses bras, puis un homme encore. + +Les Chouans les recevaient au bas du marchepied, les regardaient +avec attention, puis, ne reconnaissant pas celui qu'ils +cherchaient: "Passez!" + +Un seul homme resta dans la voiture. + +Un Chouan y introduisit la flamme d'une torche, et l'on vit que +cet homme etait un pretre. + +-- Ministre du Seigneur, dit Sabre-tout, pourquoi ne descends-tu +pas avec les autres? n'as-tu pas entendu que j'ai dit que nous +etions des royalistes et des chretiens? + +Le pretre ne bougea pas; seulement ses dents claquerent. + +-- Pourquoi cette terreur? continua Sabre-tout; ton habit ne +plaide-t-il pas pour toi?... L'homme qui porte une soutane ne peut +avoir rien fait contre la royaute ni contre la religion. + +Le pretre se ramassa sur lui-meme en murmurant: + +-- Grace! grace! + +-- Pourquoi grace? demanda Sabre-tout; tu te sens donc coupable, +miserable! + +-- Oh! oh! fit Roland; messieurs les royalistes et chretiens, +voila comme vous parlez aux hommes de Dieu! + +-- Cet homme, repondit Cadoudal, n'est pas l'homme de Dieu, mais +l'homme du demon! + +-- Qui est-ce donc? + +-- C'est a la fois un athee et un regicide; il a renie son Dieu et +vote la mort de son roi: c'est le conventionnel Audrein. + +Roland frissonna. + +-- Que vont-ils lui faire? demanda-t-il. + +-- Il a donne la mort, il recevra la mort, repondit Cadoudal. + +Pendant ce temps, les Chouans avaient tire Audrein de la +diligence. + +-- Ah! c'est donc bien toi, eveque de Vannes! dit Sabre-tout. + +-- Grace! s'ecria l'eveque. + +-- Nous etions prevenus de ton passage, et c'est toi que nous +attendions. + +-- Grace! repeta l'eveque pour la troisieme fois. + +-- As-tu avec toi tes habits pontificaux? + +-- Oui, mes amis, je les ai. + +-- Eh bien, habille-toi en prelat; il y a longtemps que nous n'en +avons vu. + +On descendit de la diligence une malle au nom du prelat; on +l'ouvrit, on en tira un costume complet d'eveque, et on le +presenta a Audrein, qui le revetit. + +Puis, lorsque le costume fut entierement revetu, les paysans se +rangerent en cercle, chacun tenant son fusil a la main. + +La lueur des torches se refletait sur les canons, qui lancaient de +sinistres eclairs. + +Deux hommes prirent l'eveque et l'amenerent dans ce cercle, en le +soutenant par-dessous les bras. + +Il etait pale comme un mort. + +Il se fit un instant de lugubre silence. + +Une voix le rompit; c'etait celle de Sabre-tout. + +-- Nous allons, dit le Chouan, proceder a ton jugement; pretre de +Dieu, tu as trahi l'Eglise; enfant de la France, tu as condamne +ton roi. + +-- Helas! helas! balbutia le pretre. + +-- Est-ce vrai? + +-- Je ne le nie pas. + +-- Parce que c'est impossible a nier. Qu'as-tu a repondre pour ta +justification? + +-- Citoyens... + +-- Nous ne sommes pas des citoyens, dit Sabre-tout d'une voix de +tonnerre, nous sommes des royalistes. + +-- Messieurs... + +-- Nous ne sommes pas des messieurs, nous sommes des Chouans. + +-- Mes amis... + +-- Nous ne sommes pas tes amis, nous sommes tes juges; tes juges +t'interrogent, reponds. + +-- Je me repens de ce que j'ai fait, et j'en demande pardon a Dieu +et aux hommes. + +-- Les hommes ne peuvent te pardonner, repondit la meme voix +implacable, car, pardonne aujourd'hui, tu recommencerais demain; +tu peux changer de peau, jamais de coeur. Tu n'as plus que la mort +a attendre des hommes; quant a Dieu, implore sa misericorde. + +Le regicide courba la tete, le renegat flechit le genou. + +Mais, tout a coup, se redressant: + +-- J'ai vote la mort du roi, dit-il, c'est vrai, mais avec la +reserve... + +-- Quelle reserve? + +-- La reserve du temps ou l'execution devait avoir lieu. + +-- Proche ou eloignee, c'etait toujours la mort que tu votais, et +le roi etait innocent. + +-- C'est vrai, c'est vrai, dit le pretre, mais j'avais peur. + +-- Alors; tu es non seulement un regicide, non seulement un +apostat; mais encore, un lache! Nous ne sommes pas des pretres, +nous; mais nous serons plus justes que toi: tu as vote la mort +d'un innocent; nous votons la mort d'un coupable. Tu as dix +minutes pour te preparer a paraitre devant Dieu. + +L'eveque jeta un cri d'epouvante et tomba sur ses deux genoux; les +cloches de l'eglise sonnerent comme si elles s'ebranlaient toutes +seules, et deux de ces hommes, habitues aux chants d'eglise, +commencerent a repeter les prieres des agonisants. + +L'eveque fut quelque temps sans trouver les paroles par lesquelles +il devait repondre. + +Il tournait sur ses juges des regards effares qui allaient +suppliants des uns aux autres; mais sur aucun visage il n'eut la +consolation de rencontrer la douce expression de la pitie. + +Les torches qui tremblaient au vent donnaient, au contraire, a +tous ces visages une expression sauvage et terrible. + +Alors, il se decida a meler sa voix aux voix qui priaient pour +lui. + +Les juges laisserent s'epuiser jusqu'au dernier mot de la priere +funebre. + +Pendant ce temps, des hommes preparaient un bucher. + +-- Oh! s'ecria le pretre, qui voyait ces apprets avec une terreur +croissante, auriez-vous la cruaute de me reserver une pareille +mort? + +-- Non, repondit l'inflexible accusateur, le feu est la mort des +martyrs, et tu n'es pas digne d'une pareille mort. Allons, +apostat, ton heure est venue. + +-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'ecria le pretre en levant les bras au +ciel. + +-- Debout! dit le Chouan. + +L'eveque essaya d'obeir, mais les forces lui manquerent et il +retomba sur ses genoux. + +-- Allez-vous donc laisser s'accomplir cet assassinat sous vos +yeux? demanda Roland a Cadoudal. + +-- J'ai dit que je m'en lavais les mains, repondit celui-ci. + +-- C'est le mot de Pilate et les mains de Pilate sont restees +rouges du sang de Jesus-Christ. + +-- Parce que Jesus-Christ etait un juste; mais cet homme, ce n'est +pas Jesus-Christ, c'est Barrabas. + +-- Baise ta croix, baise ta croix! s'ecria Sabre-tout. + +Le prelat le regarda d'un air effare, mais sans obeir! il etait +evident qu'il ne voyait deja plus, qu'il n'entendait deja plus. + +-- Oh! s'ecria Roland en faisant un mouvement pour descendre de +cheval, il ne sera pas dit que l'on aura assassine un homme devant +moi et que je ne lui aurai pas porte secours. + +Un murmure de menaces gronda tout autour de Roland; les paroles +qu'il venait de prononcer avaient ete entendues. + +C'etait juste ce qu'il fallait pour exciter l'impetueux jeune +homme. + +-- Ah! c'est ainsi? dit-il. + +Et il porta la main droite a une de ses fontes. + +Mais, d'un mouvement rapide comme la pensee, Cadoudal lui saisit +la main, et, tandis que Roland essayait vainement de la degager de +l'etreinte de fer: + +-- Feu! dit Cadoudal. + +Vingt coups de fusil retentirent a la fois, et, pareil a une masse +inerte, l'eveque tomba foudroye. + +-- Ah! s'ecria Roland, que venez-vous de faire? + +-- Je vous ai force de tenir votre serment, repondit Cadoudal; +vous aviez jure de tout voir et de tout entendre sans vous opposer +a rien... + +-- Ainsi perira tout ennemi de Dieu et du roi, dit Sabre-tout +d'une voix solennelle. +_ _ +_--_ _Amen! _repondirent tous les assistants d'une seule voix et +avec un sinistre ensemble. + +Puis ils depouillerent le cadavre de ses ornements sacerdotaux, +qu'ils jeterent dans la flamme du bucher, firent remonter les +autres voyageurs dans la diligence, remirent le postillon en +selle, et s'ouvrant pour les laisser passer: + +-- Allez avec Dieu! dirent-ils. + +La diligence s'eloigna rapidement. + +-- Allons, allons, en route! dit Cadoudal; nous avons encore +quatre lieues a faire, et nous avons perdu une heure ici. + +Puis, s'adressant aux executeurs: + +-- Cet homme etait coupable, cet homme a ete puni; la justice +humaine et la justice divine sont satisfaites. Que les prieres des +morts soient dites sur son cadavre, et qu'il ait une sepulture +chretienne, vous entendez? + +Et, sur d'etre obei, Cadoudal mit son cheval au galop. + +Roland sembla hesiter un instant s'il le suivrait, puis, comme +s'il se decidait a accomplir un devoir: + +-- Allons jusqu'au bout, dit-il. + +Et, lancant a son tour son cheval dans la direction qu'avait prise +Cadoudal, il le rejoignit en quelques elans. + +Tous deux disparurent bientot dans l'obscurite, qui allait +s'epaississant au fur et a mesure que l'on s'eloignait de la place +ou les torches eclairaient le prelat mort, ou le feu devorait ses +vetements. + + +XXXIV -- LA DIPLOMATIE DE GEORGES CADOUDAL + +Le sentiment qu'eprouvait Roland en suivant Georges Cadoudal +ressemblait a celui d'un homme a moitie eveille qui se sent sous +l'empire d'un reve, et qui se rapproche peu a peu des limites qui +separent pour lui la nuit du jour: il cherche a se rendre compte +s'il marche sur le terrain de la fiction ou sur celui de la +realite, et plus il creuse les tenebres de son cerveau, plus il +s'enfonce dans le doute. + +Un homme existait pour lequel Roland avait un culte presque divin; +accoutume a vivre dans l'atmosphere glorieuse qui enveloppait cet +homme, habitue a voir les autres obeir a ses commandements et a y +obeir lui-meme avec une promptitude et une abnegation presque +orientales, il lui semblait etonnant de rencontrer aux deux +extremites de la France deux pouvoirs organises, ennemis du +pouvoir de cet homme, et prets a lutter contre ce pouvoir. +Supposez un de ces Juifs de Judas Macchabee, adorateur de Jehovah, +l'ayant, depuis son enfance, entendu appeler le Roi des rois, le +Dieu fort, le Dieu vengeur, le Dieu des armees, l'Eternel, enfin, +et se heurtant tout a coup au mysterieux Osiris des Egyptiens ou +au foudroyant Jupiter des Grecs. + +Ses aventures a Avignon et a Bourg, avec Morgan et les compagnons +de Jehu, ses aventures au bourg de Muzillac et au village de la +Trinite, avec Cadoudal et les Chouans, lui semblaient une +initiation etrange a quelque religion inconnue; mais, comme ces +neophytes courageux qui risquent la mort pour connaitre le secret +de l'initiation, il etait resolu d'aller jusqu'au bout. + +D'ailleurs, il n'etait pas sans une certaine admiration pour ces +caracteres exceptionnels; ce n'etait pas sans etonnement qu'il +mesurait ces Titans revoltes, qui luttaient contre son Dieu, et il +sentait bien que ce n'etaient point des hommes vulgaires, ceux-la +qui poignardaient sir John a la Chartreuse de Seillon, et qui +fusillaient l'eveque de Vannes au village de la Trinite. + +Maintenant, qu'allait-il voir encore? C'est ce qu'il ne tarderait +pas a savoir; on etait en marche depuis cinq heures et demie, et +le jour approchait. + +Au-dessus du village de Tridon, on avait pris a travers champs; +puis, laissant Vannes a gauche, on avait gagne Trefleon. A +Trefleon, Cadoudal, toujours suivi de son major general Branche- +d'or, avait retrouve Monte-a-l'assaut et Chante-en-hiver, leur +avait donne des ordres, et avait continue sa route en appuyant a +gauche et en gagnant la lisiere du petit bois qui s'etend de +Grandchamp a Larre. + +La, Cadoudal fit halte, imita trois fois de suite le houhoulement +du hibou, et au bout d'un instant, se trouva entoure de ses trois +cents hommes. + +Une lueur grisatre apparaissait du cote de Trefleon et de Saint- +Nolf; c'etaient, non pas les premiers rayons du soleil, mais les +premieres lueurs du jour. + +Une epaisse vapeur sortait de terre, et empechait que l'on ne vit +a cinquante pas devant soi. + +Avant de se hasarder plus loin, Cadoudal semblait attendre des +nouvelles. + +Tout a coup, on entendit, a cinq cents pas a peu pres, eclater le +chant du coq. + +Cadoudal dressa l'oreille; ses hommes se regarderent en riant. + +Le chant retentit une seconde fois, mais plus rapproche. + +-- C'est lui, dit Cadoudal: repondez. + +Le hurlement d'un chien se fit entendre a trois pas de Roland, +imite avec une telle perfection, que le jeune homme, quoique +prevenu, chercha des yeux l'animal qui poussait la plainte +lugubre. + +Presque au meme instant, on vit se mouvoir au milieu du brouillard +un homme qui s'avancait rapidement, et dont la forme se dessinait +au fur et a mesure qu'il avancait. + +Le survenant apercut les deux cavaliers et se dirigea vers eux. + +Cadoudal fit quelques pas en avant, tout en mettant un doigt sur +sa bouche, pour inviter l'homme qui accourait a parler bas. + +Celui-ci, en consequence, ne s'arreta que lorsqu'il fut pres du +general. + +-- Eh bien, Fleur-d'epine, demanda Georges, les tenons-nous? + +-- Comme la souris dans la souriciere, et pas un ne rentrera a +Vannes, si vous le voulez. + +-- Je ne demande pas mieux. Combien sont-ils? + +-- Cent hommes, commandes par le general en personne. + +-- Combien de chariots? + +-- Dix-sept. + +-- Quant se mettent-ils en marche? + +-- Ils doivent etre a trois quarts de lieue d'ici. + +-- Quelle route suivent-ils? + +-- Celle de Grandchamp a Vannes. + +-- De sorte qu'en m'etendant de Meucon a Plescop... + +-- Vous leur barrez le chemin. + +-- C'est tout ce qu'il faut. + +Cadoudal appela a lui ses quatre lieutenants: Chante-en-hiver, +Monte-a-l'assaut, Fend-l'air et la Giberne. + +Puis, quand ils furent pres de lui, il donna a chacun ses hommes. + +Chacun fit entendre a son tour le cri de la chouette et disparut +avec cinquante hommes. + +Le brouillard continuait d'etre si epais, que les cinquante hommes +formant chacun de ces groupes, en s'eloignant de cent pas, +disparaissaient comme des ombres. + +Cadoudal restait avec une centaine d'hommes, Branche-d'or et +Fleur-d'epine. + +Il revint pres de Roland. + +-- Eh bien, general, lui demanda celui-ci, tout va-t-il selon vos +desirs? + +-- Mais, oui, a peu pres, colonel, repondit le Chouan; et, dans +une demi-heure, vous allez en juger par vous-meme. + +-- Il sera difficile de juger quelque chose avec ce brouillard-la. + +Cadoudal jeta les yeux autour de lui. + +-- Dans une demi-heure, dit-il, il sera dissipe. Voulez-vous +utiliser cette demi-heure en mangeant un morceau et en buvant un +coup? + +-- Ma foi, dit le jeune homme, j'avoue que la marche m'a creuse. + +-- Et moi, dit Georges, j'ai l'habitude, avant de me battre, de +dejeuner du mieux que je puis. + +-- Vous allez donc vous battre? + +-- Je le crois. + +-- Contre qui? + +-- Mais contre les republicains, et, comme nous avons affaire au +general Natry en personne, je doute qu'il se rende sans faire +resistance. + +-- Et les republicains savent-ils qu'ils vont se battre contre +vous? + +-- Ils ne s'en doutent pas. + +-- De sorte que c'est une surprise? + +-- Pas tout a fait, attendu que le brouillard se levera et qu'ils +nous verront a ce moment comme nous les verrons eux-memes. + +Alors, se retournant vers celui qui paraissait charge du +departement des vivres: + +-- Brise-Bleu, demanda Cadoudal, as-tu de quoi nous donner, a +dejeuner? + +Brise-Bleu fit un signe affirmatif, entra dans le bois et en +sortit trainant un ane charge de deux paniers. + +En un instant un manteau fut etendu sur une butte de terre, et, +sur le manteau, un poulet roti, un morceau de petit sale froid, du +pain et des galettes de sarrasin furent etales. + +Cette fois, Brise-Bleu y avait mis du luxe: il s'etait procure une +bouteille de vin et un verre. + +Cadoudal montra a Roland la table mise et le repas improvise. + +Roland sauta a bas de son cheval et remit la bride a un Chouan. + +Cadoudal l'imita. + +-- Maintenant, dit celui-ci en se tournant vers ses hommes, vous +avez une demi-heure pour en faire autant que nous; ceux qui +n'auront pas dejeune dans une demi-heure, sont prevenus qu'ils se +battront le ventre vide. + +L'invitation semblait equivaloir a un ordre, tant elle fut +executee avec promptitude et precision. Chacun tira un morceau de +pain ou une galette de sarrasin de son sac ou de sa poche, et +imita l'exemple de son general, qui avait deja ecartele le poulet +a son profit et a celui de Roland. + +Comme il n'avait qu'un verre, tout deux burent dans le meme. + +Pendant qu'ils dejeunaient cote a cote, pareils a deux amis qui +font une halte de chasse, le jour se levait, et, comme l'avait +predit Cadoudal, le brouillard devenait de moins en moins intense. + +Bientot on commenca a apercevoir les arbres les plus proches, puis +on distingua la ligne du bois s'etendant a droite de Meucon a +Grandchamp, tandis qu'a gauche, la plaine de Plescop, coupee par +un ruisseau, allait en s'abaissant jusqu'a Vannes. + +On y sentait cette declivite naturelle a la terre au fur et a +mesure qu'elle approche de l'Ocean. + +Sur la route de Grandchamp a Plescop, on distingua bientot une +ligne de chariots dont la queue se perdait dans le bois. + +Cette ligne de chariots etait immobile; il etait facile de +comprendre qu'un obstacle imprevu l'arretait dans sa course. + +En effet, a un demi-quart de lieue en avant du premier chariot, on +pouvait distinguer les deux cents hommes de Monte-a-l'assaut, de +Chante-en-hiver, de Fend-l'air et de la Giberne qui barraient le +chemin. + +Les republicains, inferieurs en nombre -- nous avons dit qu'ils +n'etaient que cent -- avaient fait halte, et attendaient +l'evaporation entiere du brouillard pour s'assurer du nombre de +leurs ennemis et des gens a qui ils avaient affaire. + +Hommes et chariots etaient dans un triangle dont Cadoudal et ses +cent hommes formaient une des extremites. + +A la vue de ce petit nombre d'hommes enveloppes par des forces +triples, a l'aspect de cet uniforme dont la couleur avait fait +donner le nom de bleus aux republicains, Roland se leva vivement. + +Quant a Cadoudal, il resta nonchalamment etendu, achevant son +repas. + +Des cent hommes qui entouraient le general, pas un ne semblait +preoccupe du spectacle qu'il avait sous les yeux; on eut dit +qu'ils attendaient l'ordre de Cadoudal pour y faire attention. + +Roland n'eut besoin de jeter qu'un seul coup d'oeil sur les +republicains pour voir qu'ils etaient perdus. + +Cadoudal suivait sur le visage du jeune homme les divers +sentiments qui s'y succedaient. + +-- Eh bien, lui demanda le Chouan apres un moment de silence, +trouvez-vous mes dispositions bien prises, colonel? + +-- Vous pourriez meme dire vos precautions, general, repondit +Roland avec un sourire railleur. + +-- N'est-ce point l'habitude du premier consul, demanda Cadoudal, +de prendre ses avantages quand il les trouve? + +Roland se mordit les levres, et, au lieu de repondre a la question +du chef royaliste: + +-- General, dit-il, j'ai a vous demander une faveur que vous ne me +refuserez pas, je l'espere. + +-- Laquelle? + +-- C'est la permission d'aller me faire tuer avec mes compagnons. + +Cadoudal se leva. + +-- Je m'attendais a cette demande, dit-il. + +-- Alors, vous me l'accordez, dit Roland, dont les yeux +etincelaient de joie. + +-- Oui; mais j'ai auparavant un service a reclamer de vous, dit le +chef royaliste avec une supreme dignite. + +-- Dites, monsieur. + +-- C'est d'etre mon parlementaire pres du general Hatry. + +-- Dans quel but? + +-- J'ai plusieurs propositions a lui faire avant de commencer le +combat. + +-- Je presume que, parmi ces propositions dont vous voulez me +faire l'honneur de me charger, vous ne comptez pas celle de mettre +bas les armes? + +-- Vous comprenez, au contraire, colonel, que celle-la vient en +tete des autres. + +-- Le general Hatry refusera. + +-- C'est probable. + +-- Et alors? + +-- Alors, je lui laisserai le choix entre deux autres propositions +qu'il pourra accepter, je crois, sans forfaire a l'honneur. + +-- Lesquelles? + +-- Je vous les dirai en temps et lieu; commencez par la premiere. + +-- Formulez-la. + +-- Voici. Le general Hatry et ses cent hommes sont entoures par +des forces triples: je leur offre la vie sauve; mais ils +deposeront leurs armes, et feront serment de ne pas servir a +nouveau, de cinq ans, dans la Vendee. + +Roland secoua la tete. + +-- Cela vaudrait mieux cependant que de faire ecraser ses hommes? + +-- Soit; mais il aimera mieux les faire ecraser et se faire +ecraser avec eux. + +-- Ne croyez-vous point, en tout cas, dit en riant Cadoudal, qu'il +serait bon, avant tout, de le lui demander? + +-- C'est juste, dit Roland. + +-- Eh bien, colonel, ayez la bonte de monter a cheval, de vous +faire reconnaitre par le general et de lui transmettre ma +proposition. + +-- Soit, dit Roland. + +-- Le cheval du colonel, dit Cadoudal en faisant signe au Chouan +qui le gardait. + +Un amena le cheval a Roland. + +Le jeune homme sauta dessus, et on le vit traverser rapidement +l'espace qui le separait du convoi arrete. + +Un groupe s'etait forme sur les flancs de ce convoi: il etait +evident qu'il se composait du general Hatry et de ses officiers. + +Roland se dirigea vers ce groupe, eloigne des Chouans de trois +portees de fusil a peine. + +L'etonnement fut grand, de la part du general Hatry, quand il vit +venir a lui un officier portant l'uniforme de colonel republicain. + +Il sortit du groupe, et fit trois pas au-devant du messager. + +Roland se fit reconnaitre, raconta comment il se trouvait parmi +les blancs, et transmit la proposition de Cadoudal au general +Hatry. + +Comme l'avait prevu le jeune homme, celui-ci refusa. + +Roland revint vers Cadoudal, le coeur joyeux et fier. + +-- Il refuse! cria-t-il d'aussi loin que sa voix put se faire +entendre. + +Cadoudal fit un signe de tete annoncant qu'il n'etait aucunement +etonne de ce refus. + +-- Eh bien, dans ce cas, dit-il, portez-lui ma seconde +proposition; je ne veux avoir rien a me reprocher, ayant a +repondre a un juge d'honneur comme vous. + +Roland s'inclina. + +-- Voyons la seconde proposition? dit-il + +-- La voici: le general Hatry viendra au-devant de moi, dans +l'espace qui est libre entre nos deux troupes; il aura les memes +armes que moi: c'est-a-dire son sabre et deux pistolets, et la +question se decidera entre nous deux; si je le tue, ses hommes se +soumettront aux conditions que j'ai dites, car, des prisonniers, +nous n'en pouvons pas faire; s'il me tue, ses hommes passeront +librement et gagneront Vannes sans etre inquietes. Ah! j'espere +que voila une proposition que vous accepteriez, colonel! + +-- Aussi, je l'accepte pour moi, dit Roland. + +-- Oui, fit Cadoudal; mais vous n'etes pas le general Hatry; +contentez-vous donc, pour le moment, d'etre son parlementaire, et, +si cette proposition, qu'a sa place je ne laisserais pas echapper, +ne lui agree pas encore, eh bien, je suis bon prince! vous +reviendrez, et je lui en ferai une troisieme. + +Roland s'eloigna une seconde fois; il etait attendu du cote des +republicains avec une visible impatience. + +Il transmit son message au general Hatry. + +-- Citoyen, repondit le general, je dois compte de ma conduite au +premier consul, vous etes son aide de camp, et c'est vous que je +charge, a votre retour a Paris, de temoigner pour moi aupres de +lui. Que feriez-vous a ma place? Ce que vous feriez, je le ferai. + +Roland tressaillit; sa figure prit l'expression grave de l'homme +qui discute avec lui-meme une question d'honneur. + +Puis, au bout de quelques secondes: + +-- General, dit-il, je refuserais. + +-- Vos raisons, citoyen? demanda le general. + +-- C'est que les chances d'un duel sont aleatoires: c'est que vous +ne pouvez soumettre la destinee de cent braves a ces chances; +c'est que, dans une affaire comme celle-ci, ou chacun est engage +pour son compte, c'est a chacun a defendre sa peau de son mieux. + +-- C'est votre avis, colonel? + +-- Sur mon honneur! + +-- C'est aussi le mien; portez ma reponse au general royaliste. + +Roland revint au galop vers Cadoudal, et lui transmit la reponse +du general Hatry. + +Cadoudal sourit. + +-- Je m'en doutais, dit-il. + +-- Vous ne pouviez pas vous en douter, puisque ce conseil, c'est +moi qui le lui ai donne. + +-- Vous etiez cependant d'un avis contraire; tout a l'heure? + +-- Oui; mais vous-meme m'avez fait observer que je n'etais pas le +general Hatry... Voyons donc votre troisieme proposition? demanda +Roland avec impatience; car il commencait a s'apercevoir, ou +plutot il s'apercevait depuis le commencement, que le general +royaliste avait le beau role. + +-- Ma troisieme proposition, dit Cadoudal, n'est point une +proposition; c'est un ordre: l'ordre que je donne a deux cents de +mes hommes de se retirer. Le general Hatry a cent hommes, j'en +garde cent; mes aieux les Bretons ont ete habitues a se battre +pied contre pied, poitrine contre poitrine, homme contre homme, et +plutot un contre trois que trois contre un; si le general Hatry +est vainqueur, il passera sur nos corps et rentrera tranquillement +a Vannes; s'il est vaincu, il ne dira point qu'il l'a ete par le +nombre... Allez, monsieur de Montrevel, et restez avec vos amis; +je leur donne l'avantage du nombre a leur tour: vous valez dix +hommes a vous seul. + +Roland leva son chapeau. + +-- Que faites-vous, monsieur? demanda Cadoudal. + +-- J'ai l'habitude de saluer tout ce qui me parait grand, +monsieur, et je vous salue... + +-- Allons, colonel, dit Cadoudal, un dernier verre de vin! chacun +de nous le boira a ce qu'il aime, a ce qu'il regrette de quitter +sur la terre, a ce qu'il espere revoir au ciel. + +Puis, prenant la bouteille et le verre unique, il l'emplit a +moitie et le presenta a Roland. + +-- Nous n'avons qu'un verre, monsieur de Montrevel, buvez le +premier. + +-- Pourquoi le premier? + +-- Parce que, d'abord, vous etes mon hote; ensuite, parce qu'il y +a un proverbe qui dit que quiconque boit apres un autre sait sa +pensee. + +Puis, il ajouta en riant: + +-- Je veux savoir votre pensee, monsieur de Montrevel. + +Roland vida le verre, et rendit le verre vide a Cadoudal. + +Cadoudal, comme il l'avait fait pour Roland, l'emplit a moitie, et +le vida a son tour. + +-- Eh bien, maintenant, demanda Roland, savez-vous ma pensee, +general? + +-- Non, repondit celui-ci, le proverbe est faux. + +-- Eh bien, dit Roland avec sa franchise habituelle, ma pensee est +que vous etes un brave general, et je serai honore qu'au moment de +combattre l'un contre l'autre, vous vouliez bien me donner la +main. + +Les deux jeunes gens se tendirent et se serrerent la main plutot +comme deux amis qui se quittent pour une longue absence, que comme +deux ennemis qui vont se retrouver sur un champ de bataille. + +Il y avait une grandeur simple et cependant pleine de majeste dans +ce qui venait de se passer. + +Chacun d'eux leva son chapeau. + +-- Bonne chance! dit Roland a Cadoudal; mais permettez-moi de +douter que mon souhait se realise. Je dois vous avouer, il est +vrai, que je le fais des levres et non du coeur. + +-- Dieu vous garde, monsieur! dit Cadoudal a Roland, et j'espere +que mon souhait, a moi, se realisera, car il est l'expression +complete de ma pensee. + +-- Quel sera le signal annoncant que vous etes pret? demanda +Roland. + +-- Un coup de fusil tire en l'air et auquel vous repondrez par un +coup de fusil de votre cote. + +-- C'est bien, general, repondit Roland. + +Et, mettant son cheval au galop, il franchit, pour la troisieme +fois, l'espace qui se trouvait entre le general royaliste et le +general republicain. + +Alors, etendant la main vers Roland: + +-- Mes amis, dit Cadoudal, vous voyez ce jeune homme? + +Tous les regards se dirigerent vers Roland, toutes les bouches +murmurerent le mot _oui_. + +-- Eh bien, il nous est recommande par nos freres du midi; que sa +vie vous soit sacree; on peut le prendre, mais vivant et sans +qu'il tombe un cheveu de sa tete. + +-- C'est bien, general, repondirent les Chouans. + +-- Et, maintenant, mes amis, souvenez-vous que vous etes les fils +de ces trente Bretons qui combattirent trente Anglais entre +Ploermel et Josselin, a dix lieues d'ici, et qui furent +vainqueurs. + +Puis, avec un soupir et a demi-voix: + +-- Par malheur, ajouta-t-il, nous n'avons point, cette fois, +affaire a des Anglais. + +Le brouillard s'etait dissipe tout a fait, et, comme il arrive +presque toujours en ce cas, quelques rayons d'un soleil d'hiver +marbraient d'une teinte jaunatre la plaine de Plescop. + +On pouvait donc distinguer tous les mouvements qui se faisaient +dans les deux troupes. + +En meme temps que Roland retournait vers les republicains, +Branche-d'or partait au galop, se dirigeant vers ses deux cents +hommes qui leur coupaient la route. + +A peine Branche-d'or eut-il parle aux quatre lieutenants de +Cadoudal, que l'on vit cent hommes se separer et faire demi-tour a +droite, et cent autres nommes, par un mouvement oppose, faire +demi-tour a gauche. + +Les deux troupes s'eloignerent chacune dans sa direction: l'une +marchant sur Plumergat, l'autre marchant sur Saint-Ave, et +laissant la route libre. + +Chacune fit halte a un quart de lieue de la route, mit la crosse +du fusil a terre et se tint immobile. + +Branche-d'or revint vers Cadoudal. + +-- Avez-vous des ordres particuliers a me donner, general? dit-il. + +-- Un seul, repondit Cadoudal; prends huit hommes et suis-moi; +quand tu verras le jeune republicain avec lequel j'ai dejeune +tomber sous son cheval, tu te jetteras sur lui, toi et tes huit +hommes, avant qu'il ait eu le temps de se degager, et tu le feras +prisonnier. + +-- Oui, general. + +-- Tu sais que je veux le retrouver sain et sauf. + +-- C'est convenu, general. + +-- Choisis tes huit hommes; M. de Montrevel prisonnier et sa +parole donnee, vous pouvez agir a votre volonte. + +-- Et s'il ne veut pas donner sa parole? + +-- Vous l'envelopperez de maniere a ce qu'il ne puisse fuir, et +vous le garderez jusqu'a la fin du combat. + +-- Soit! dit Branche-d'or en poussant un soupir; seulement, ce +sera un peu triste de se tenir les bras croises tandis que les +autres s'egayeront. + +-- Bah! qui sait? dit Cadoudal, il y en aura probablement pour +tout le monde. + +Puis, jetant un regard sur la plaine, voyant ses hommes a l'ecart +et les republicains masses en bataille: + +-- Un fusil! dit-il. + +On lui apporta un fusil. + +Cadoudal le leva au-dessus de sa tete et lacha le coup en l'air. + +Presque au meme instant, un coup de feu lache dans les memes +conditions, au milieu des republicains, repondit comme un echo au +coup de Cadoudal. + +On entendit, deux tambours qui battaient la charge; un clairon les +accompagnait. + +Cadoudal se dressa sur ses etriers. + +-- Enfants! demanda-t-il, tout le monde a-t-il fait sa priere du +matin? + +-- Oui! oui! repondit la presque totalite des voix. + +-- Si quelqu'un d'entre vous avait oublie ou n'avait pas eu le +temps de la faire, qu'il la fasse. + +Cinq ou six paysans se mirent aussitot a genoux et prierent. + +On entendit les tambours et le clairon qui se rapprochaient. + +-- General! general! dirent plusieurs voix avec impatience, vous +voyez qu'ils approchent. + +Le general montra d'un geste les Chouans agenouilles. + +-- C'est juste, dirent les impatients. + +Ceux qui priaient se releverent tour a tour, selon que leur priere +avait ete plus ou moins longue. + +Lorsque le dernier fut debout, les republicains avaient deja +franchi a peu pres le tiers de la distance. + +Ils marchaient, la baionnette en avant, sur trois rangs, chaque +rang ayant trois hommes d'epaisseur. + +Roland marchait en tete du premier rang; le general Hatry entre le +premier et le second. + +Ils etaient tous deux faciles a reconnaitre, etant les seuls qui +fussent a cheval. + +Parmi les Chouans, Cadoudal etait le seul cavalier. + +Branche-d'or avait mis pied a terre en prenant le commandement des +huit hommes qui devaient suivre Georges. + +-- General, dit une voix, la priere est faite et tout le monde est +debout. +Cadoudal s'assura que la chose etait vraie. + +Puis, d'une voix forte: + +-- Allons! cria-t-il, egayez-vous, mes gars! + +Cette permission, qui, pour les Chouans et les Vendeens, +equivalait a la charge battue ou sonnee, etait a peine donnee, que +les Chouans se repandirent dans la plaine aux cris de "Vive le +roi!" en agitant leur chapeau d'une main et leur fusil de l'autre. + +Seulement, au lieu de rester serres comme les republicains, ils +s'eparpillerent en tirailleurs, prenant la forme d'un immense +croissant dont Georges et son cheval etaient le centre. + +En un instant les republicains furent debordes, et la fusillade +commenca a petiller. + +Presque tous les hommes de Cadoudal etaient des braconniers, +c'est-a-dire d'excellents tireurs armes de carabines anglaises +d'une portee double des fusils de munition. + +Quoique ceux qui avaient tire les premiers coups eussent paru etre +hors de portee, quelques messagers de mort n'en penetrerent pas +moins dans les rangs des republicains, et trois ou quatre hommes +tomberent. + +-- En avant! cria le general. + +Les soldats continuerent de marcher a la baionnette. + +Mais, en quelques secondes, ils n'eurent plus rien devant eux. + +Les cent hommes de Cadoudal etaient devenus des tirailleurs, et +avaient disparu comme troupe. + +Cinquante hommes s'etaient repandus sur chaque aile. + +Le general Hatry ordonna face a droite et face a gauche. + +Puis, on entendit retentir le commandement: + +-- Feu! + +Deux decharges s'accomplirent avec l'ensemble et la regularite +d'une troupe parfaitement exercee; mais elles furent presque sans +resultat, les republicains tirant sur des hommes isoles. + +Il n'en etait point ainsi des Chouans qui tiraient sur une masse; +de leur part, chaque coup portait. + +Roland vit le desavantage de la position. + +Il regarda tout autour de lui, et, au milieu de la fumee, +distingua Cadoudal, debout et immobile comme une statue equestre. + +Il comprit que le chef royaliste l'attendait. + +Il jeta un cri et piqua droit a lui. + +De son cote, pour lui epargner une partie du chemin, Cadoudal mit +son cheval au galop. + +Mais, a cent pas de Roland, il s'arreta. + +-- Attention! dit-il a Branche-d'or et a ses hommes. + +-- Soyez tranquille, general; on est la, dit Branche-d'or. + +Cadoudal tira un pistolet de ses fontes et l'arma. + +Roland avait mis le sabre a la main et chargeait couche sur le cou +de son cheval. + +Lorsqu'il ne fut plus qu'a vingt pas de lui, Cadoudal leva +lentement la main dans la direction de Roland. + +A dix pas, il fit feu. + +Le cheval que montait Roland avait une etoile blanche au milieu du +front. + +La balle frappa au milieu de l'etoile. + +Le cheval, mortellement blesse, vint rouler avec son cavalier aux +pieds de Cadoudal. + +Cadoudal mit les eperons au ventre de sa propre monture, et sauta +par-dessus cheval et cavalier. + +Branche-d'or et ses hommes se tenaient prets. Ils bondirent comme +une troupe de jaguars sur Roland, engage sous le corps de son +cheval. + +Le jeune homme lacha son sabre et voulut saisir ses pistolets; +mais, avant qu'il eut mis la main a ses fontes, deux hommes +s'etaient empares de chacun de ses bras, tandis que les quatre +autres lui tiraient le cheval d'entre les jambes. + +La chose s'etait faite avec un tel ensemble, qu'il etait facile de +voir que c'etait une manoeuvre combinee d'avance. + +Roland rugissait de rage. + +Branche-d'or s'approcha de lui et mit le chapeau a la main. + +-- Je ne me rends pas! cria Roland. + +-- Il est inutile que vous vous rendiez, monsieur de Montrevel, +repondit Branche-d'or avec la plus grande politesse. + +-- Et pourquoi cela? demanda Roland epuisant ses forces dans une +lutte aussi desesperee qu'inutile. + +-- Parce que vous etes pris, monsieur. + +La chose etait si parfaitement vraie, qu'il n'y avait rien a +repondre. + +-- Eh bien, alors, tuez-moi! s'ecria Roland. + +-- Nous ne voulons pas vous tuer, monsieur, repliqua Branche-d'or. + +-- Alors, que voulez-vous? + +-- Que vous nous donniez votre parole de ne plus prendre part au +combat; a ce prix, nous vous lachons, et vous etes libre. + +-- Jamais! dit Roland. + +-- Excusez-moi, monsieur de Montrevel, dit Branche-d'or, mais ce +que vous faites la n'est pas loyal. + +-- Comment! s'ecria Roland au comble de la rage, pas loyal? Tu +m'insultes, miserable, parce que tu sais que je ne puis ni me +defendre, ni te punir. + +-- Je ne suis pas un miserable et je ne vous insulte pas, monsieur +de Montrevel; seulement, je dis qu'en ne donnant pas votre parole, +vous privez le general du secours de neuf hommes qui peuvent lui +etre utiles et qui vont etre forces de rester ici pour vous +garder; ce n'est pas comme cela qu'a agi la grosse tete ronde vis- +a-vis de vous; il avait deux cents hommes de plus que vous, et il +les a renvoyes; maintenant, nous ne sommes plus que quatre-vingt- +onze contre cent. + +Une flamme passa sur le visage de Roland; puis presque aussitot il +devint pale comme la mort. + +-- Tu as raison, Branche-d'or, lui repondit-il, secouru ou non +secouru, je me rends; tu peux aller te battre avec tes compagnons. + +Les Chouans jeterent un cri de joie, lacherent Roland, et se +precipiterent vers les republicains en agitant leurs chapeaux et +leurs fusils et en ecriant: + +-- Vive le roi! + +Roland, libre de leur etreinte, mais desarme materiellement par sa +chute, moralement par sa parole, alla s'asseoir sur la petite +eminence encore couverte du manteau qui avait servi de nappe pour +le dejeuner. + +De la, il dominait tout le combat et n'en perdait pas un detail. + +Cadoudal etait debout sur son cheval au milieu du feu et de la +fumee, pareil au demon de la guerre, invulnerable et acharne comme +lui. + +Ca et la, on voyait les cadavres d'une douzaine de Chouans +eparpilles sur le sol. + +Mais il etait evident que les republicains, toujours serres en +masse, avaient deja perdu plus du double. + +Des blesses se trainaient dans l'espace vide, se joignaient, se +redressaient comme des serpents brises et luttaient, les +republicains avec leurs baionnettes, et les Chouans avec leurs +couteaux. + +Ceux des Chouans qui, blesses, etaient trop loin pour se battre +corps a corps avec des blesses comme eux, rechargeaient leurs +fusils, se relevaient sur un genou, faisaient feu et retombaient. + +Des deux cotes, la lutte etait impitoyable, incessante, acharnee; +on sentait que la guerre civile, c'est-a-dire la guerre sans +merci, sans pitie, secouait sa torche au-dessus du champ de +bataille. + +Cadoudal tournait, sur son cheval, tout autour de la redoute +vivante, faisait feu a vingt pas, tantot de ses pistolets, tantot +d'un fusil a deux coups qu'il jetait apres l'avoir decharge et +qu'il reprenait tout charge en repassant. + +A chacun de ses coups, un homme tombait. + +A la troisieme fois qu'il renouvelait cette manoeuvre, un feu de +peloton l'accueillit; le general Hatry lui en faisait les honneurs +pour lui tout seul. +Il disparut dans la flamme et dans la fumee, et Roland le vit +s'affaisser, lui et son cheval, comme s'ils eussent ete foudroyes +tous deux. + +Dix ou douze republicains s'elancerent hors des rangs contre +autant de Chouans. + +Ce fut une lutte terrible, corps a corps, dans laquelle les +Chouans, avec leurs couteaux, devaient avoir l'avantage. + +Tout a coup, Cadoudal se retrouva debout, un pistolet de chaque +main; c'etait la mort de deux hommes: deux hommes tomberent. + +Puis, par la breche de ces dix ou douze hommes, il se precipita +avec trente. + +Il avait ramasse un fusil de munition, il s'en servait comme d'une +massue et a chaque coup abattait un homme. + +Il troua le bataillon et reparut de l'autre cote. + +Puis, comme un sanglier qui revient sur un chasseur culbute et qui +lui fouille les entrailles, il rentra dans la blessure beante en +l'elargissant. + +Des lors, tout fut fini. + +Le general Hatry rallia a lui une vingtaine d'hommes, et, la +baionnette en avant, fonca sur le cercle qui l'enveloppait; il +marchait a pied a la tete de ses vingt soldats; son cheval avait +ete eventre. + +Dix hommes tomberent avant d'avoir rompu ce cercle. + +Le general se trouva de l'autre cote du cercle. + +Les Chouans voulurent le poursuivre. + +Mais Cadoudal, d'une voix de tonnerre: + +-- Il ne fallait pas le laisser passer, cria-t-il: mais, du moment +ou il a passe, qu'il se retire librement. + +Les Chouans obeirent avec la religion qu'ils avaient pour les +paroles de leur chef. + +-- Et maintenant, cria Cadoudal, que le feu cesse; plus de morts: +des prisonniers. + +Les Chouans se resserrerent, enveloppant le monceau de morts et +les quelques vivants plus ou moins blesses qui s'agitaient au +milieu des cadavres. + +Se rendre, c'etait encore combattre dans cette guerre, ou, de part +et d'autre, on fusillait les prisonniers: d'un cote, parce qu'on +regardait Chouans et Vendeens comme des brigands; de l'autre cote, +parce qu'on ne savait ou les mettre. + +Les republicains jeterent loin d'eux leurs fusils pour ne pas les +rendre. + +Lorsqu'on s'approcha d'eux, tous avaient la giberne ouverte. + +Ils avaient brule jusqu'a leur derniere cartouche. + +Cadoudal s'achemina vers Roland. + +Pendant toute cette lutte supreme, le jeune homme etait reste +assis, et, les yeux fixes sur le combat, les cheveux mouilles de +sueur, la poitrine haletante, il avait attendu. + +Puis, quand il avait vu venir la fortune contraire, il avait +laisse tomber sa tete dans ses mains, et etait demeure le front +courbe vers la terre. + +Cadoudal arriva jusqu'a lui sans qu'il parut entendre le bruit de +ses pas; il lui toucha l'epaule: le jeune homme releva lentement +la tete sans essayer de cacher deux larmes qui roulaient sur ses +joues. + +-- General! dit Roland, disposez de moi, je suis votre prisonnier. + +-- On ne fait pas prisonnier un ambassadeur du premier consul, +repondit Cadoudal en riant, mais on le prie de rendre un service. + +-- Ordonnez, general! + +-- Je manque d'ambulance pour les blesses, je manque de prison +pour les prisonniers; chargez-vous de ramener a Vannes les soldats +republicains prisonniers ou blesses. + +-- Comment, general? s'ecria Roland. + +-- C'est a vous que je les donne, ou plutot a vous que je les +confie; je regrette que votre cheval soit mort, je regrette que le +mien ait ete tue; mais il vous reste celui de Branche-d'or, +acceptez-le. + +Le jeune homme fit un mouvement. + +-- Jusqu'a ce que vous ayez pu vous en procurer un autre, bien +entendu, fit Cadoudal en s'inclinant. + +Roland comprit qu'il fallait etre, par la simplicite du moins, a +la hauteur de celui auquel il avait affaire. + +-- Vous reverrai-je, general? demanda-t-il en se levant. + +-- J'en doute, monsieur; mes operations m'appellent sur la cote de +Port-Louis, votre devoir vous appelle au Luxembourg. + +-- Que dirai-je au premier consul, general? + +-- Ce que vous avec vu, monsieur; il jugera entre la diplomatie de +l'abbe Bernier et celle de Georges Cadoudal. + +-- D'apres ce que j'ai vu, monsieur, je doute que vous ayez jamais +besoin de moi, dit Roland, mais, en tout cas, souvenez-vous que +vous avez un ami pres du premier consul. + +Et il tendit la main a Cadoudal. + +Le chef royaliste la lui prit avec la meme franchise et le meme +abandon qu'il l'avait fait avant le combat. + +-- Adieu, monsieur de Montrevel, lui dit-il, je n'ai point a vous +recommander, n'est-ce pas, de justifier le general Hatry? Une +semblable defaite est aussi glorieuse qu'une victoire. + +Pendant ce temps, on avait amene au colonel republicain le cheval +de Branche-d'or. + +Il sauta en selle. + +-- A propos, lui dit Cadoudal, informez-vous un peu, en passant a +la Roche-Bernard, de ce qu'est devenu le citoyen Thomas Milliere. + +-- Il est mort, repondit une voix. + +Coeur-de-Roi et ses quatre hommes, couverts de sueur et de boue, +venaient d'arriver, mais trop tard pour prendre part a la +bataille. + +Roland promena un dernier regard sur le champ de bataille, poussa +un soupir, et, jetant un adieu a Cadoudal, partit au galop, et a +travers champs, pour aller attendre sur la route de Vannes la +charrette de blesses et de prisonniers qu'il etait charge de +reconduire au general Hatry. Cadoudal avait fait donner un ecu de +six livres a chaque homme. + +Roland ne put s'empecher de penser que c'etait avec l'argent du +Directoire, achemine vers l'ouest par Morgan et ses compagnons, +que le chef royaliste faisait ses liberalites. + + +XXXV -- PROPOSITION DE MARIAGE + +La premiere visite de Roland, en arrivant a Paris, fut pour le +premier consul; il lui apportait la double nouvelle de la +pacification de la Vendee, mais de l'insurrection plus ardente que +jamais de la Bretagne. + +Bonaparte connaissait Roland: le triple recit de l'assassinat de +Thomas Milliere, du jugement de l'eveque Audrein et du combat de +Grandchamp, produisit donc sur lui une profonde impression; il y +avait, d'ailleurs, dans la narration du jeune homme, une espece de +desespoir sombre auquel il ne pouvait se tromper. + +Roland etait desespere d'avoir manque cette nouvelle occasion de +se faire tuer. + +Puis il lui paraissait qu'un pouvoir inconnu veillait sur lui, +qu'il sortait sain et sauf de dangers ou d'autres laissaient leur +vie; ou sir John avait trouve douze juges et un jugement a mort, +lui n'avait trouve qu'un fantome, invulnerable, c'est vrai, mais +inoffensif. + +Il s'accusa avec amertume d'avoir cherche un combat singulier avec +Georges Cadoudal, combat prevu par celui-ci, au lieu de s'etre +jete dans la melee generale, ou, du moins, il eut pu tuer ou etre +tue. + +Le premier consul le regardait avec inquietude tandis qu'il +parlait; il trouvait persistant dans son coeur ce desir de mort +qu'il avait cru voir guerir par le contact de la terre natale, par +les embrassements de la famille. + +Il s'accusa pour innocenter, pour exalter le general Hatry; mais, +juste et impartial comme un soldat, il fit a Cadoudal la part de +courage et de generosite que meritait le general royaliste. + +Bonaparte l'ecouta gravement, presque tristement; autant il etait +ardent a la guerre etrangere, pleine de rayonnements glorieux, +autant il repugnait a cette guerre intestine ou le pays verse son +propre sang, dechire ses propres entrailles. + +C'etait dans ce cas qu'il lui paraissait que la negociation devait +etre substituee a la guerre. + +Mais comment negocier avec un homme comme Cadoudal? + +Bonaparte n'ignorait point tout ce qu'il y avait en lui de +seductions personnelles lorsqu'il voulait y mettre un peu de bonne +volonte; il prit la resolution de voir Cadoudal, et, sans en rien +dire a Roland, compta sur lui pour cette entrevue lorsque l'heure +en serait arrivee. + +En attendant, il voulait savoir si Brune, dans les talents +militaires duquel il avait une grande confiance, serait plus +heureux que ses predecesseurs. + +Il congedia Roland apres lui avoir annonce l'arrivee de sa mere, +et son installation dans la petite maison de la rue de la +Victoire. + +Roland sauta dans une voiture et se fit conduire a l'hotel. + +Il y trouva madame de Montrevel, heureuse et fiere autant que +puisse l'etre une femme et une mere. + +Edouard etait installe de la veille au Prytanee francais. +Madame de Montrevel s'appretait a quitter Paris pour retourner +aupres d'Amelie, dont la sante continuait de lui donner des +inquietudes. + +Quant a sir John, il etait non seulement hors de danger, mais a +peu pres gueri; il etait a Paris, etait venu pour faire une visite +a madame de Montrevel, l'avait trouvee sortie pour conduire +Edouard au Prytanee, et avait laisse sa carte. + +Sur cette carte etait son adresse. Sir John logeait rue de +Richelieu, hotel Mirabeau. + +Il etait onze heures du matin: c'etait l'heure du dejeuner de sir +John; Roland avait toute chance de le rencontrer a cette heure. Il +remonta en voiture et ordonna au cocher de toucher a l'hotel +Mirabeau. + +Il trouva sir John, en effet, devant une table servie a +l'anglaise, chose rare a cette epoque, et buvant de grandes tasses +de the, et mangeant des cotelettes saignantes. + +En apercevant Roland, sir John jeta un cri de joie, se leva et +courut au-devant de lui. + +Roland avait pris, pour cette nature exceptionnelle ou les +qualites du coeur semblaient prendre a tache de se cacher sous les +excentricites nationales, un sentiment de profonde affection. + +Sir John etait pale et amaigri; mais, du reste, il se portait a +merveille. + +Sa blessure etait completement cicatrisee, et, a part une +oppression qui allait chaque jour diminuant et qui bientot devait +disparaitre tout a fait, il etait tout pret a recouvrer sa +premiere sante. +Lui, de son cote, fit a Roland des tendresses que l'on eut ete +bien loin d'attendre de cette nature concentree, et pretendit que +la joie qu'il eprouvait de le revoir allait lui rendre ce +complement de sante qui lui manquait. + +Et d'abord, il offrit a Roland de partager son repas, en +s'engageant a le faire servir a la francaise. + +Roland accepta; mais, comme tous les soldats qui avaient fait ces +rudes guerres de la Revolution ou le pain manquait souvent, Roland +etait peu gastronome, et il avait pris l'habitude de manger de +toutes les cuisines, dans la prevoyance des jours ou il n'aurait +pas de cuisine du tout. + +L'attention de sir John de le faire servir a la francaise fut donc +une attention a peu pres perdue. + +Mais ce qui ne fut point perdu, ce que remarqua Roland, ce fut la +preoccupation de sir John. + +Il etait evident que son ami avait sur les levres un secret qui +hesitait a en sortir. + +Roland pensa qu'il fallait l'y aider. + +Aussi, le dejeuner arrive a sa derniere periode, Roland, avec +cette franchise qui allait chez lui presque jusqu'a la brutalite, +appuyant ses coudes sur la table et son menton entre ses deux +mains: + +-- Eh bien! fit-il, mon cher lord, vous avez donc a dire a votre +ami Roland quelque chose que vous n'osez pas lui dire? + +Sir John tressaillit, et, de pale qu'il etait, devint pourpre. +-- Peste! continua Roland, il faut que cela vous paraisse bien +difficile; mais, si vous avez beaucoup de choses a me demander, +sir John, j'en sais peu, moi, que j'aie le droit de vous refuser. +Parlez donc, je vous ecoute. + +Et Roland ferma les yeux, comme pour concentrer toute son +attention sur ce qu'allait lui dire sir John. + +Mais, en effet, c'etait, au point de vue de lord Tanlay, quelque +chose sans doute de bien difficile a dire, car, au bout d'une +dizaine de secondes, voyant que sir John restait muet, Roland +rouvrit les yeux. + +Sir John etait redevenu pale; seulement, il etait redevenu plus +pale qu'il n'etait avant de devenir rouge. + +Roland lui tendit la main. + +-- Allons, dit-il, je vois que vous voulez vous plaindre a moi de +la facon dont vous avez ete traite au chateau des Noires- +Fontaines. + +-- Justement, mon ami; attendu que de mon sejour dans ce chateau +datera le bonheur ou le malheur de ma vie. + +Roland regarda fixement sir John. + +-- Ah! pardieu! dit-il, serais-je assez heureux?... + +Et il s'arreta, comprenant qu'au point de vue ordinaire de la +societe, il allait commettre une faute d'inconvenance. + +-- Oh! dit sir John, achevez mon cher Roland. + +-- Vous le voulez? + +-- Je vous en supplie. + +-- Et si je me trompe? si je dis une niaiserie? + +-- Mon ami, mon ami, achevez. + +-- Eh bien! je disais, milord, serais-je assez heureux pour que +Votre Seigneurie fit a ma soeur l'honneur d'etre amoureuse d'elle? + +Sir John jeta un cri de joie, et, d'un mouvement si rapide qu'on +l'en eut cru, lui, l'homme flegmatique, completement incapable, il +se precipita dans les bras de Roland. + +-- Votre soeur est un ange, mon cher Roland, s'ecria-t-il, et je +l'aime de toute mon ame! + +-- Vous etes completement libre, Milord? + +-- Completement; depuis douze ans, je vous l'ai dit, je jouis de +ma fortune, et cette fortune est de vingt-cinq mille livres +sterling par an. + +-- C'est beaucoup trop, mon cher, pour une femme qui n'a a vous +apporter qu'une cinquantaine de mille francs. + +-- Oh! fit l'Anglais avec cet accent national qu'il retrouvait +parfois dans les grandes emotions, s'il faut se defaire de la +fortune, on s'en defera. + +-- Non, dit en riant Roland, c'est inutile; vous etes riche, c'est +un malheur; mais qu'y faire?... Non, la n'est point la question. +Vous aimez ma soeur? + +-- Oh! j'adore elle. + +-- Mais elle, reprit Roland parodiant l'anglicisme de son ami, +aime-t-elle vous, ma soeur? + +--Vous comprenez bien, reprit sir John, que je ne le lui ai pas +demande; je devais, avant toute chose, mon cher Roland, m'adresser +a vous, et, si la chose vous agreait, vous prier de plaider ma +cause pres de votre mere; puis, votre aveu a tous deux obtenu, +alors je me declarais, ou plutot, mon cher Roland, vous me +declariez, car, moi, je n'oserais jamais. + +-- Alors, c'est moi qui recois votre premiere confidence? + +-- Vous etes mon meilleur ami, c'est trop juste. + +-- Eh bien! mon cher, vis-a-vis de moi, votre proces est gagne +naturellement. + +-- Restent votre mere et votre soeur. + +-- C'est tout un. Vous comprenez: ma mere laissera Amelie +entierement libre de son choix, et je n'ai pas besoin de vous dire +que, si ce choix se porte sur vous, elle en sera parfaitement +heureuse; mais il reste quelqu'un que vous oubliez. + +-- Qui cela? demanda sir John en homme qui a longtemps pese dans +sa tete les chances contraires et favorables a un projet, qui +croit les avoir toutes passees en revue, et auquel on presente un +nouvel obstacle qu'il n'attendait pas. +-- Le premier consul, fit Roland. + +-- _God...!_ laissa echapper l'Anglais avalant la moitie du juron +national. + +-- Il m'a justement, avant mon depart pour la Vendee, continua +Roland, parle du mariage de ma soeur, me disant que cela ne nous +regardait plus, ma mere ni moi, mais bien lui-meme. + +-- Alors, dit sir John, je suis perdu. + +-- Pourquoi cela? + +-- Le premier consul, il n'aime pas les Anglais. + +-- Dites que les Anglais n'aiment pas le premier consul. + +-- Mais qui parlera de mon desir au premier consul? + +-- Moi. + +-- Et vous parlerez de ce desir comme d'une chose qui vous est +agreable, a vous? + +-- Je ferai de vous une colombe de paix entre les deux nations, +dit Roland en se levant. + +-- Oh! merci, s'ecria sir John en saisissant la main du jeune +homme. + +Puis, avec regret: + +-- Et vous me quittez? +-- Cher ami, j'ai un conge de quelques heures: j'en ai donne une a +ma mere, deux a vous, j'en dois une a votre ami Edouard... Je vais +l'embrasser et recommander a ses maitres de le laisser se cogner +tout a son aise avec ses camarades; puis je rentre au Luxembourg. + +-- Eh bien, portez-lui mes compliments, et dites-lui que je lui ai +commande une paire de pistolets, afin qu'il n'ait plus besoin, +quand il sera attaque par des brigands, de se servir des pistolets +du conducteur. + +Roland regarda sir John. + +-- Qu'est-ce encore? demanda-t-il. + +-- Comment! vous ne savez pas? + +-- Non; qu'est-ce que je ne sais pas? + +-- Une chose qui a failli faire mourir de terreur notre pauvre +Amelie! + +-- Quelle chose? + +-- L'attaque de la diligence. + +-- Mais quelle diligence? + +-- Celle ou etait votre mere. + +-- La diligence ou etait ma mere? + +-- Oui. +-- La diligence ou etait ma mere a ete arretee? + +-- Vous avez vu madame de Montrevel, et elle ne vous a rien dit? + +-- Pas un mot de cela, du moins. + +-- Eh bien, mon cher Edouard a ete un heros; comme personne ne se +defendait, lui s'est defendu. Il a pris les pistolets du +conducteur et a fait feu. + +-- Brave enfant! s'ecria Roland. + +-- Oui; mais par malheur, ou par bonheur, le conducteur avait eu +la precaution d'enlever les balles; Edouard a ete caresse par +MM. les Compagnons de Jehu, comme etant le brave des braves, mais +il n'a tue ni blesse personne. + +-- Et vous etes sur de ce que vous me dites la? + +-- Je vous repete que votre soeur a pense en mourir d'effroi. + +-- C'est bien, dit Roland. + +-- Quoi, c'est bien? fit sir John. + +-- Oui... raison de plus pour que je voie Edouard. + +-- Qu'avez-vous encore? + +-- Un projet. + +-- Vous m'en ferez part. +-- Ma foi, non; mes projets, a moi, ne tournent pas assez bien +pour vous. + +-- Cependant vous comprenez, cher Roland, s'il y avait une +revanche a prendre? + +-- Eh bien, je la prendrai pour nous deux; vous etes amoureux, mon +cher lord, vivez dans votre amour. + +-- Vous me promettez toujours votre appui? + +-- C'est convenu; j'ai le plus grand desir de vous appeler mon +frere. + +-- Etes-vous las de m'appeler votre ami? + +-- Ma foi, oui: c'est trop peu. + +-- Merci. + +Et tous deux se serrerent la main et se separerent. + +Un quart d'heure apres, Roland etait au Prytanee francais, situe +ou est situe aujourd'hui le lycee Louis-le-Grand, c'est-a-dire +vers le haut de la rue Saint-Jacques, derriere la Sorbonne. + +Au premier mot que lui dit le directeur de l'etablissement, Roland +vit que son jeune frere avait ete recommande tout +particulierement. + +On fit venir l'enfant. + +Edouard se jeta dans les bras de son grand frere avec cet elan +d'adoration qu'il avait pour lui. + +Roland, apres les premiers embrassements, mit la conversation sur +l'arrestation de la diligence. + +Si madame de Montrevel n'avait rien dit, si lord Tanlay avait ete +sobre de details, il n'en fut pas de meme d'Edouard. + +Cette arrestation de diligence, c'etait son Iliade a lui. + +Il raconta la chose a Roland dans ses moindres details, la +connivence de Jerome avec les bandits, les pistolets charges, mais +a poudre seulement, l'evanouissement de sa mere, les secours +prodigues pendant cet evanouissement par ceux-la memes qui +l'avaient cause, son nom de bapteme connu des agresseurs, enfin le +masque un instant tombe du visage de celui qui portait secours a +madame de Montrevel, ce qui faisait que madame de Montrevel avait +du voir le visage de celui qui la secourait. + +Roland s'arreta surtout a ce dernier detail. + +Puis vint, racontee par l'enfant, la relation de l'audience du +premier consul, comment celui-ci l'avait embrasse, caresse, choye, +et enfin recommande au directeur du Prytanee francais. + +Roland apprit de l'enfant tout ce qu'il en voulait savoir, et, +comme il n'y a que cinq minutes de chemin de la rue Saint-Jacques +au Luxembourg, il etait au Luxembourg cinq minutes apres. + + + +XXXVI -- SCULPTURE ET PEINTURE + +Lorsque Roland rentra au Luxembourg, la pendule du palais marquait +une heure et un quart de l'apres-midi. + +Le premier consul travaillait avec Bourrienne. + +Si nous ne faisions qu'un simple roman, nous nous haterions vers +le denouement, et, pour y arriver plus vite, nous negligerions +certains details dont, assure-t-on, les grandes figures +historiques peuvent se passer. + +Ce n'est point notre avis. + +Du jour ou nous avons mis la main a la plume -- et il y aura de +cela bientot trente ans -- soit que notre pensee se concentrat +dans un drame, soit qu'elle s'etendit dans un roman, nous avons eu +un double but: instruire et amuser. + +Et nous disons instruire d'abord; car l'amusement, chez nous, n'a +ete qu'un masque a l'instruction. + +Avons-nous reussi? Nous le croyons. + +Nous allons tantot avoir parcouru avec nos recits, a quelque date +qu'ils se soient rattaches, une periode immense: entre la +_Comtesse de Salisbury_ et le _Comte de Monte-Cristo_, cinq +siecles et demi se trouvent enfermes. + +Eh bien, nous avons la pretention d'avoir, sur ces cinq siecles et +demi, appris a la France autant d'histoire qu'aucun historien. + +Il y a plus: quoique notre opinion soit bien connue, quoique, sous +les Bourbons de la branche cadette, sous la republique comme sous +le gouvernement actuel, nous l'ayons toujours proclamee hautement, +nous ne croyons pas que cette opinion se soit jamais manifestee +intempestivement, ni dans nos drames ni dans nos livres. + +Nous admirons le marquis de Posai dans le _Don Carlos _de +Schiller; mais, a la place de Schiller, nous n'eussions pas +anticipe sur l'esprit des temps, au point de placer un philosophe +du XVIIIe siecle au milieu de heros du XVIe, un encyclopediste a +la cour de Philippe II. + +Ainsi, de meme que nous avons ete -- litterairement parlant -- +monarchiste sous la monarchie, republicain sous la republique, +nous sommes aujourd'hui reconstructeurs sous le consulat. + +Cela n'empeche point notre pensee de planer au-dessus des hommes +et au-dessus de l'epoque, et de faire a chacun sa part dans le +bien comme dans le mal. + +Or, cette part, nul n'a le droit, excepte Dieu, de la faire a lui +tout seul. Ces rois d'Egypte qui, au moment d'etre livres a +l'inconnu, etaient juges au seuil de leur tombeau, n'etaient point +juges par un homme, mais par un peuple. + +C'est pour cela qu'on a dit: "Le jugement du peuple est le +jugement de Dieu." + +Historien, romancier, poete, auteur dramatique, nous ne sommes +rien autre chose qu'un de ces presidents de jury qui, +impartialement, resument les debats et laissent les jures +prononcer le jugement. + +Le livre, c'est le resume. +Les lecteurs, c'est le jury. + +C'est pourquoi, ayant a peindre une des figures les plus +gigantesques, non seulement du monde moderne, mais encore de tous +les temps, ayant a la peindre a l'epoque de sa transition, c'est- +a-dire au moment ou Bonaparte se fait Napoleon, ou le general se +fait empereur; c'est pourquoi, disons-nous, dans la crainte d'etre +injuste, nous abandonnons les appreciations pour y substituer des +faits. + +Nous ne sommes pas de l'avis de ceux qui disent, c'etait Voltaire +qui disait cela: "Il n'y a pas de heros pour son valet de +chambre." + +C'est possible, quand le valet de chambre est myope ou envieux, +deux infirmites qui se ressemblent plus qu'on ne le pense. + +Nous soutenons, nous, qu'un heros peut devenir un bon homme, mais +qu'un bon homme, pour etre bon homme, n'en est pas moins un heros. + +Qu'est-ce qu'un heros en face du public? Un homme dont le genie +l'emporte momentanement sur le coeur. + +Qu'est-ce qu'un heros dans l'intimite? + +Un homme dont le coeur l'emporte momentanement sur le genie. + +Historiens, jugez le genie. + +Peuple, juge le coeur. + +Qui a juge Charlemagne? Les historiens. + +Qui a juge Henri IV? Le peuple. + +Lequel a votre avis est le mieux juge? + +Eh bien, pour qu'un jugement soit juste, pour que le tribunal +d'appel, qui n'est autre chose que la posterite, confirme l'arret +des contemporains, il ne faut point eclairer un seul cote de la +figure que l'on a a peindre: il faut en faire le tour, et, la ou +ne peut arriver le soleil, porter le flambeau et meme la bougie. + +Revenons a Bonaparte. + +Il travaillait, nous l'avons dit, avec Bourrienne. + +Quelle etait la division du temps pour le premier consul au +Luxembourg? + +Il se levait de sept a huit heures du matin, appelait aussitot un +de ses secretaires, Bourrienne de preference, travaillait avec lui +jusqu'a dix heures. A dix heures, on venait annoncer que le +dejeuner etait servi; Josephine, Hortense et Eugene attendaient ou +se mettaient a table en famille, c'est-a-dire avec les aides de +camp de service et Bourrienne. Apres le dejeuner, on causait avec +les commensaux et les invites, s'il y en avait; une heure etait +consacree a cette causerie, a laquelle venaient prendre part, +d'habitude, les deux freres du premier consul, Lucien et Joseph, +Regnault de Saint-Jean d'Angely, Boulay (de la Meurthe), Monge, +Berthollet, Laplace, Arnault. Vers midi arrivait Cambaceres. En +general, Bonaparte consacrait une demi-heure a son chancelier; +puis, tout a coup, sans transition, il se levait, disant: + +-- Au revoir, Josephine! au revoir, Hortense!... Bourrienne, +allons travailler. +Ces paroles, qui revenaient a peu pres regulierement et dans les +memes termes tous les jours a la meme heure, une fois prononcees, +Bonaparte sortait du salon et rentrait dans son cabinet. + +La, aucune methode de travail n'etait adoptee; c'etait une affaire +d'urgence ou de caprice: ou Bonaparte dictait, ou Bourrienne +faisait une lecture; apres quoi, le premier consul se rendait au +conseil. + +Dans les premiers mois, il etait oblige, pour s'y rendre, de +traverser la cour du petit Luxembourg; ce qui, par les temps +pluvieux, le mettait de mauvaise humeur; mais, vers la fin de +decembre, il avait pris le parti de faire couvrir la cour. Aussi, +depuis cette epoque, rentrait-il presque toujours en chantant dans +son cabinet. + +Bonaparte chantait presque aussi faux que Louis XV. + +Une fois rentre chez lui, il examinait le travail qu'il avait +commande, signait quelques lettres, s'allongeait dans son +fauteuil, dont, tout en causant, il taillait un des bras avec son +canif; s'il n'etait point en train de causer, il relisait les +lettres de la veille ou les brochures du jour, riait dans les +intervalles avec l'air bonhomme d'un grand enfant; puis, tout a +coup, comme se reveillant d'un songe, il se dressait tout debout, +disant: + +-- Ecrivez, Bourrienne. + +Et alors, il indiquait le plan d'un monument a eriger, ou dictait +quelqu'un de ces projets immenses qui ont etonne -- disons mieux - +- qui ont parfois epouvante le monde. + +A cinq heures, on dinait; apres le diner, le premier consul +remontait chez Josephine, ou il recevait habituellement la visite +des ministres, et particulierement celle du ministre des affaires +exterieures, M. de Talleyrand. + +A minuit, quelquefois plus tot, jamais plus tard, il donnait le +signal de la retraite, en disant brusquement: + +-- Allons nous coucher. + +Le lendemain, a sept heures du matin, la meme vie recommencait, +troublee seulement par les incidents imprevus. + +Apres les details sur les habitudes particulieres au genie +puissant, que nous tentons de montrer sous son premier aspect, il +nous semble que doit venir le portrait. + +Bonaparte, premier consul, a laisse moins de monuments de sa +propre personne que Napoleon empereur; or, comme rien ne ressemble +moins a l'empereur de 1812 que le premier consul de 1800, +indiquons, s'il est possible, avec notre plume, ces traits que le +pinceau ne peut traduire, la physionomie que le bronze ni le +marbre ne peuvent fixer. + +La plupart des peintres et des sculpteurs dont s'honorait cette +illustre periode de l'art, qui a vu fleurir les Gros, les David, +les Prud'hon, les Girodet et les Bosio, ont essaye de conserver a +la posterite les traits de l'homme du destin, aux differentes +epoques ou se sont revelees les grandes vues providentielles +auxquelles il etait appele: ainsi, nous avons des portraits de +Bonaparte general en chef, de Bonaparte premier consul et de +Napoleon empereur, et, quoique peintres ou statuaires aient saisi, +plus ou moins heureusement, le type de son visage, on peut dire +qu'il n'existe pas, ni du general, ni du premier consul, ni de +l'empereur, un seul portrait ou buste parfaitement ressemblant. + +C'est qu'il n'etait pas donne, meme au genie, de triompher d'une +impossibilite; c'est que, dans la premiere periode de la vie de +Bonaparte, on pouvait peindre ou sculpter son crane proeminent, +son front sillonne par la ride sublime de la pensee, sa figure +pale, allongee, son teint granitique et l'habitude meditative de +sa physionomie; c'est que, dans la seconde, on pouvait peindre ou +sculpter son front elargi, son sourcil admirablement dessine, son +nez droit, ses levres serrees, son menton modele avec une rare +perfection, tout son visage enfin devenu la medaille d'Auguste; +mais que ni buste ni portrait ne pouvaient rendre ce qui etait +hors du domaine de l'imitation, c'est-a-dire la mobilite de son +regard: le regard, qui est a l'homme ce que l'eclair est a Dieu, +c'est-a-dire la preuve de sa divinite. + +Ce regard, dans Bonaparte, obeissait a sa volonte avec la rapidite +de l'eclair; dans la meme minute, il jaillissait de ses paupieres +tantot vif et percant comme la lame d'un poignard tire violemment +du fourreau, tantot doux comme un rayon ou une caresse, tantot +severe comme une interrogation ou terrible comme une menace. + +Bonaparte avait un regard pour chacune des pensees qui agitaient +son ame. + +Chez Napoleon, ce regard, excepte dans les grandes circonstances +de sa vie, cesse d'etre mobile pour devenir fixe; mais, fixe, il +n'en est que plus impossible a rendre: c'est une vrille qui creuse +le coeur de celui qu'il regarde et qui semble vouloir en sonder +jusqu'a la plus profonde, jusqu'a la plus secrete pensee. + +Or, le marbre et la peinture ont bien pu rendre cette fixite; mais +ni l'un ni l'autre n'ont pu rendre la vie, c'est-a-dire l'action +penetrante et magnetique de ce regard. + +Les coeurs troubles ont les yeux voiles. + +Bonaparte, meme au temps de sa maigreur, avait de belles mains; il +mettait a les montrer une certaine coquetterie. Lorsqu'il +engraissa, ses mains devinrent superbes; il en avait un soin tout +particulier, et, en causant, les regardait avec complaisance. + +Il avait la meme pretention pour les dents; les dents, en effet, +etaient belles, mais elles n'avaient point la splendeur des mains. + +Lorsqu'il se promenait, soit seul, soit avec quelqu'un, que la +promenade eut lieu dans ses appartements ou dans un jardin, il +marchait presque toujours un peu courbe, comme si sa tete eut ete +lourde a porter; et, les mains croisees derriere le dos, il +faisait frequemment un mouvement involontaire de l'epaule droite, +comme si un frissonnement nerveux passait a travers cette epaule, +et, en meme temps, sa bouche faisait, de gauche a droite, un +mouvement qui semblait se rattacher au premier. Ces mouvements, au +reste, n'avaient, quoi qu'on en ait dit, rien de convulsif: +c'etait un simple tic d'habitude, indiquant chez lui une grande +preoccupation, une sorte de congestion d'esprit; aussi ce tic se +produisait-il plus frequemment aux epoques ou le general, le +premier consul ou l'empereur murissait de vastes projets. C'etait +apres de telles promenades, accompagnees de ce double mouvement de +l'epaule et de la bouche, qu'il dictait ses notes les plus +importantes; en campagne, a l'armee, a cheval, il etait +infatigable, et presque aussi infatigable dans la vie ordinaire, +ou parfois il marchait pendant cinq ou six heures de suite sans +s'en apercevoir. + +Quand il se promenait ainsi avec quelqu'un de sa familiarite, il +passait habituellement son bras sous celui de son interlocuteur et +s'appuyait dessus. + +Tout mince, tout maigre qu'il etait a l'epoque ou nous le mettons +sous les yeux de nos lecteurs, il se preoccupait de sa future +obesite, c'etait d'ordinaire a Bourrienne qu'il faisait cette +singuliere confidence. +-- Vous voyez, Bourrienne, combien je suis sobre et mince; eh +bien, on ne m'oterait pas de l'idee qu'a quarante ans je serai +gros mangeur et que je prendrai beaucoup d'embonpoint. Je prevois +que ma constitution changera, et, cependant, je fais assez +d'exercice; mais que voulez-vous! c'est un pressentiment, cela ne +peut manquer d'arriver. + +On sait a quel degre d'obesite etait parvenu le prisonnier de +Sainte-Helene. + +Il avait pour les bains une veritable passion qui, sans doute, ne +contribua point mediocrement a developper son obesite; cette +passion lui faisait du bain un besoin irresistible. Il en prenait +un tous les deux jours, y restait deux heures, se faisant, pendant +ce temps, lire les journaux ou les pamphlets; pendant cette +lecture, il ouvrait a toute minute le robinet d'eau chaude, de +sorte qu'il elevait la temperature de son bain a un degre que ne +pouvait supporter le lecteur, qui d'ailleurs n'y voyait plus pour +lire. + +Seulement alors, il permettait que l'on ouvrit la porte. + +On a parle des attaques d'epilepsie auxquelles, des la premiere +campagne d'Italie, il aurait ete sujet; Bourrienne est reste onze +ans pres de lui et ne l'a jamais vu atteint de ce mal. + +D'un autre cote, infatigable le jour, il avait la nuit un +imperieux besoin de sommeil, surtout dans la periode ou nous le +prenons; Bonaparte, general ou premier consul, faisait veiller les +autres, mais dormait, lui, et dormait bien. Il se couchait a +minuit, quelquefois meme plus tot, nous l'avons dit, et, lorsque, +a sept heures du matin, on entrait dans sa chambre pour +l'eveiller, on le trouvait toujours endormi; le plus souvent, au +premier appel, il se levait; mais parfois, tout sommeillant +encore, il disait en balbutiant: + +-- Bourrienne, je t'en prie, laisse-moi dormir encore un moment. + +Et, quand rien ne pressait, Bourrienne rentrait a huit heures; +sinon il insistait, et, tout en grognant, Bonaparte finissait par +se lever. + +Il dormait sept heures sur vingt-quatre, parfois huit heures, +faisant alors une courte sieste dans l'apres-midi. + +Aussi avait-il des instructions particulieres pour la nuit. + +-- La nuit, disait-il, vous entrerez, en general, le moins +possible dans ma chambre; ne m'eveillez jamais quand vous aurez +une bonne nouvelle a m'annoncer: une bonne nouvelle peut attendre; +mais, s'il s'agit d'une mauvaise nouvelle, reveillez-moi a +l'instant meme; car, alors, il n'y a pas un instant a perdre pour +y faire face. + +Des que Bonaparte etait leve et avait fait sa toilette du matin, +toujours tres complete, son valet de chambre entrait, lui faisait +la barbe et peignait ses cheveux; pendant qu'on le rasait, un +secretaire ou un aide de camp lui lisait les journaux en +commencant toujours par le _Moniteur. _Il ne donnait d'attention +reelle qu'aux journaux anglais et allemands. + +-- Passez, passez, disait-il a la lecture des journaux francais; +_je sais ce qu'ils disent, parce qu'ils ne disent que ce que je +veux._ + +La toilette de Bonaparte faite dans sa chambre a coucher, il +descendait dans son cabinet. Nous avons vu plus haut ce qu'il y +faisait. + +A dix heures, on annoncait, avons-nous dit, le dejeuner. + +C'etait le maitre d'hotel qui faisait cette annonce et il la +faisait en ces termes: + +-- Le general est servi. + +Aucun titre, comme on voit, pas meme celui de premier consul. + +Le repas etait frugal; tous les matins, on servait a Bonaparte un +plat de predilection dont il mangeait presque tous les jours: +c'etait un poulet frit a l'huile et a l'ail, le meme qui a pris +depuis, sur la carte des restaurateurs, le nom de poulet _a la +Marengo._ + +Bonaparte buvait peu, ne buvait que du vin de Bordeaux ou de +Bourgogne, et preferablement ce dernier. + +Apres son dejeuner comme apres son diner, il prenait une tasse de +cafe noir; jamais entre ses repas. + +Quand il lui arrivait de travailler jusqu'a une heure avancee de +la nuit, c'etait, non point du cafe, mais du chocolat qu'on lui +apportait, et le secretaire qui travaillait avec lui en avait une +tasse pareille a la sienne. + +La plupart des historiens, des chroniqueurs, des biographes, apres +avoir dit que Bonaparte prenait beaucoup de cafe, ajoutent qu'il +prenait immoderement de tabac. + +C'est une double erreur. + +Des l'age de vingt-quatre ans, Bonaparte avait contracte +l'habitude de priser, mais juste ce qu'il fallait pour tenir son +cerveau eveille: il prisait habituellement non pas dans la poche +de son gilet, comme on l'a pretendu, mais dans une tabatiere qu'il +echangeait presque chaque jour contre une nouvelle, ayant, sur ce +point de collectionneur de tabatieres, une certaine ressemblance +avec le grand Frederic; s'il prisait, par hasard, dans la poche de +son gilet, c'etait les jours de bataille, ou il lui eut ete +difficile de tenir a la fois, en traversant le feu au galop, la +bride de son cheval et une tabatiere; il avait pour ces jours-la +des gilets avec la poche droite doublee en peau parfumee, et, +comme l'echancrure de son habit lui permettait d'inserer le pouce +et l'index dans sa poche sans ouvrir son habit, il pouvait, en +quelque circonstance et a quelque allure que ce fut, priser tout a +son aise. + +General ou premier consul, il ne mettait pas de gants, se +contentant de les tenir et de les froisser dans sa main gauche; +empereur, il y eut un progres, il en mit un, et, comme il +changeait de gants non seulement tous les jours, mais encore deux +ou trois fois par jour, son valet de chambre eut l'idee de ne +faire refaire qu'un seul gant, completant la paire avec celui qui +ne servait pas. + +Bonaparte avait deux grandes passions dont Napoleon herita: la +guerre et les monuments. + +Gai et presque rieur dans les camps, il devenait reveur et sombre +dans le repos; c'etait alors que, pour sortir de cette tristesse, +il avait recours a l'electricite de l'art et revait ces monuments +gigantesques comme il en a entrepris beaucoup et acheve quelques- +uns. Il savait que les monuments font partie de la vie des +peuples; qu'ils sont son histoire ecrite en lettres majuscules; +que, longtemps apres que les generations ont disparu de la terre, +ces jalons des ages restent debout; que Rome vit dans ses ruines, +que la Grece parle dans ses monuments, que, par les siens, +l'Egypte apparait, spectre splendide et mysterieux, au seuil des +civilisations. + +Mais ce qu'il aimait par-dessus tout, ce qu'il caressait +preferablement a tout, c'etait la renommee, c'etait le bruit; de +la ce besoin de guerre, cette soif de gloire. +Souvent il disait: + +-- Une grande reputation, c'est un grand bruit; plus on en fait, +plus il s'entend au loin; les lois, les institutions, les +monuments, les nations, tout cela tombe; mais le bruit reste et +retentit dans d'autres generations. Babylone et Alexandrie sont +tombees; Semiramis et Alexandre sont restes debout, plus grands +peut-etre par l'echo de leur renommee, repete et accru d'age en +age, qu'ils ne l'etaient dans la realite meme. + +Puis, rattachant ces grandes idees a lui-meme: + +-- Mon pouvoir, disait-il, tient a ma gloire, et ma gloire aux +batailles que j'ai gagnees; la conquete m'a fait ce que je suis, +la conquete seule peut me maintenir. Un gouvernement nouveau-ne a +besoin d'etonner et d'eblouir: des qu'il ne flamboie plus, il +s'eteint; du moment ou il cesse de grandir, il tombe. + +Longtemps il avait ete Corse, supportant avec impatience la +conquete de sa patrie; mais, le 13 vendemiaire passe, il s'etait +fait veritablement Francais, et en etait arrive a aimer la France +avec passion; son reve c'etait de la voir grande, heureuse, +puissante, a la tete des nations comme gloire et comme art; il est +vrai que, faisant la France grande, il grandissait avec elle, et +qu'indestructiblement il attachait son nom a sa grandeur. Pour +lui, vivant eternellement dans cette pensee, le moment actuel +disparaissait dans l'avenir; partout ou l'emportait l'ouragan de +la guerre, il avait, avant toute chose, avant tout autre pays, la +France presente a sa pensee. "Que penseront les Atheniens?" disait +Alexandre apres Issus et Arbelles. "J'espere que les Francais +seront contents de moi", disait Bonaparte apres Rivoli et les +Pyramides. + +Avant la bataille, le moderne Alexandre s'occupait peu de ce qu'il +ferait en cas de succes, mais beaucoup en cas de revers; il etait, +plus que tout autre, convaincu qu'un rien decide parfois des plus +grands evenements; aussi etait-il plus occupe de prevoir ces +evenements que de les provoquer; il les regardait naitre, il les +voyait murir; puis, le moment venu, il apparaissait, mettait la +main sur eux, et les domptait et les dirigeait comme un habile +ecuyer dompte et dirige un cheval fougueux. + +Sa grandeur rapide au milieu des revolutions, les changements +politiques qu'il avait prepares ou vus s'accomplir, les evenements +qu'il avait domines lui avaient donne un certain mepris des +hommes, que, d'ailleurs, par sa nature, il n'etait point porte a +estimer: aussi avait-il souvent a la bouche cette maxime d'autant +plus desolante qu'il en avait reconnu la verite: + +"_Il y a deux leviers pour remuer les hommes, la crainte et +l'interet._" + +Avec de pareils sentiments, Bonaparte ne devait pas croire et ne +croyait point a l'amitie. + +"Combien de fois, dit Bourrienne, ne m'a-t-il pas repete: +_L'amitie n'est qu'un mot; je n'aime personne, pas meme mes +freres... Joseph un peu, peut-etre; et encore, si je l'aime, c'est +par habitude et parce qu'il est mon aine... Duroc, oui, lui, je +l'aime; mais pourquoi? parce que son caractere me plait, parce +qu'il est froid, sec et severe; puis Duroc ne pleure jamais!... +D'ailleurs, pourquoi aimerais-je? Croyez-vous que j'aie de vrais +amis, moi? Tant que je serai ce que je suis, je m'en ferai, en +apparence du moins; mais que je cesse d'etre heureux, et, vous +verrez! Les arbres n'ont pas de feuilles pendant l'hiver... Voyez- +vous, Bourrienne, il faut laisser pleurnicher les femmes. C'est +leur affaire; mais, moi, pas de sensibilite. Il faut avoir la main +vigoureuse et le coeur ferme; autrement il ne faut se meler ni de +guerre ni de gouvernement._" + +Dans ses relations familieres, Bonaparte etait ce que l'on appelle +au college un taquin; mais ses taquineries etaient exemptes de +mechancete et presque jamais desobligeantes; sa mauvaise humeur, +facile d'ailleurs a exciter, passait comme un nuage chasse par le +vent, s'exhalait en paroles, se dissipait dans ses propres eclats. +Pourtant, lorsqu'il s'agissait des affaires publiques, de quelque +faute d'un de ses lieutenants ou de ses ministres, il se laissait +aller a de graves emportements; ses boutades alors etaient vives +et dures toujours, humiliantes parfois; il donnait un coup de +massue sous lequel il fallait, bon gre mal gre, courber la tete: +ainsi sa scene avec Jomini, ainsi sa scene avec le duc de Bellune. + +Bonaparte avait deux sortes d'ennemis, les jacobins et les +royalistes: il detestait les premiers et craignait les seconds; +lorsqu'il parlait des jacobins, il ne les appelait que les +assassins de Louis XVI; quant aux royalistes, c'etait autre chose: +on eut dit qu'il prevoyait la Restauration. + +Il avait pres de lui deux hommes qui avaient vote la mort du roi: +Fouche et Cambaceres. + +Il renvoya Fouche de son ministere, et, s'il garda Cambaceres, ce +fut a cause des services que pouvait rendre l'eminent legiste; +mais il n'y pouvait tenir, et, souvent, prenant par l'oreille son +collegue le second consul: + +-- Mon pauvre Cambaceres, disait-il, j'en suis bien fache, mais +votre affaire est claire: si jamais les Bourbons reviennent, vous +serez pendu! + +Un jour, Cambaceres s'impatienta, et, par un hochement de tete, +arrachant son oreille aux pinces vivantes qui la tenaient: + +-- Allons, dit-il, laissez donc de cote vos mauvaises +plaisanteries! + +Toutes les fois que Bonaparte echappait a un danger, une habitude +d'enfance, une habitude corse reparaissait: il faisait sur sa +poitrine, et avec le pouce, un rapide signe de croix. + +Quand il eprouvait quelque contrariete ou etait en proie a une +pensee desagreable, il fredonnait: quel air? un air a lui, qui +n'en etait pas un, que personne n'a reconnu, tant il avait la voix +fausse; alors, et tout en chantonnant, il s'asseyait devant sa +table de travail, se dandinant dans son fauteuil, se penchant en +arriere au point de tomber a la renverse, et mutilant, comme nous +l'avons dit, le bras de son fauteuil avec un canif qui n'avait pas +pour lui d'autre utilite, attendu que jamais il ne taillait une +plume lui-meme: c'etait son secretaire qui avait cette charge, et +qui les lui taillait du mieux possible, interesse qu'il etait a ce +que cette effroyable ecriture que l'on connait ne fut pas tout a +fait illisible. + +On sait l'effet que produisait sur Bonaparte le son des cloches: +c'etait la seule musique qu'il comprit et qui lui allat au coeur; +s'il etait assis lorsque la vibration se faisait entendre, d'un +signe de la main il recommandait le silence et se penchait du cote +du son; s'il etait en train de se promener, il s'arretait, +inclinait la tete et ecoutait: tant que la cloche tintait, il +restait immobile; le bruit eteint dans l'espace, il reprenait son +travail, repondant a ceux qui le priaient d'expliquer cette +singuliere sympathie pour la voix de bronze: + +-- Cela me rappelle les premieres annees que j'ai passees a +Brienne. J'etais heureux alors! + +A l'epoque ou nous sommes arrives, sa grande preoccupation etait +l'achat qu'il venait de faire du domaine de la Malmaison; il +allait tous les samedis soirs a cette campagne, y passait, comme +un ecolier en vacances, la journee du dimanche et souvent meme +celle du lundi. La, le travail etait neglige pour la promenade; +pendant cette promenade, il surveillait lui-meme les +embellissements qu'il faisait executer. Quelquefois, et dans les +commencements surtout, ses promenades s'etendaient hors des +limites de la maison de campagne; les rapports de la police mirent +bientot ordre a ces excursions, qui furent supprimees completement +apres la conspiration d'Arena et l'affaire de la machine +infernale. + +Le revenu de la Malmaison, calcule par Bonaparte lui-meme, en +supposant qu'il fit vendre ses fruits et ses legumes, pouvait +monter a six mille francs. + +-- Cela n'est pas mal, disait-il a Bourrienne; mais, ajoutait-il +avec un soupir, il faudrait avoir trente mille livres de rente en +dehors pour pouvoir vivre ici. + +Bonaparte melait une certaine poesie a son gout pour la campagne: +il aimait a voir sous les allees sombres du parc se promener une +femme a la taille haute et flexible; seulement, il fallait qu'elle +fut vetue de blanc: il detestait les robes de couleur foncee, et +avait en horreur les grosses femmes; quant aux femmes enceintes, +il eprouvait pour elles une telle repugnance, qu'il etait bien +rare qu'il les invitat a ses soirees ou a ses fetes; du reste, peu +galant de sa nature, imposant trop pour attirer, a peine poli avec +les femmes, il prenait rarement sur lui de dire, meme aux plus +jolies, une chose agreable; souvent meme on tressaillait, etonne +des mauvais compliments qu'il faisait aux meilleures amies de +Josephine. A telle femme il avait dit: "Oh! comme vous avez les +bras rouges!" a telle autre: "Oh! la vilaine coiffure que vous +avez la!" a celle-ci: "Vous avez une robe bien sale, je vous l'ai +deja vue vingt fois!" a celle-la: "Vous devriez bien changer de +couturiere, car vous etes singulierement fagotee." + +Un jour, il dit a la duchesse de Chevreuse, charmante blonde dont +tout le monde admirait la chevelure: + +-- Ah! c'est singulier, comme vous etes rousse! + +-- C'est possible, repondit la duchesse; seulement, c'est la +premiere fois qu'un homme me le dit. + +Bonaparte n'aimait pas le jeu, et, quand il jouait par hasard, +c'etait au vingt-et-un; du reste, il avait cela de commun avec +Henri IV, qu'il trichait; mais, le jeu fini, il laissait tout ce +qu'il avait d'or et de billets sur la table en disant: + +-- Vous etes des niais! j'ai triche pendant tout le temps que nous +avons joue, et vous ne vous en etes pas apercus. Que ceux qui ont +perdu se rattrapent. + +Bonaparte, ne et eleve dans la religion catholique, n'avait de +preference pour aucun dogme; lorsqu'il retablit l'exercice du +culte, ce fut un acte politique qu'il accomplit et non un acte +religieux. Il aimait cependant les causeries qui portaient sur ce +sujet; mais lui-meme se tracait d'avance sa part dans la +discussion en disant: + +-- Ma raison me tient dans l'incredulite de beaucoup de choses; +mais les impressions de mon enfance et les inspirations de ma +premiere jeunesse me rejettent dans l'incertitude. + +Pourtant, il ne voulait pas entendre parler de materialisme; peu +lui importait le dogme, pourvu que ce dogme reconnut un Createur. +Pendant une belle soiree de messidor, tandis que son batiment +glissait entre le double azur de la mer et du ciel, les +mathematiciens soutenaient qu'il n'y avait pas de Dieu, mais +seulement une matiere animee. Bonaparte regarda cette voute +celeste, plus brillante cent fois entre Malte et Alexandrie +qu'elle ne l'est dans notre Europe, et, au moment ou l'on croyait +qu'il etait bien loin de la conversation: + +-- Vous avez beau dire, s'ecria-t-il en montrant les etoiles, +c'est un Dieu qui a fait tout cela. +Bonaparte, tres exact a payer ses depenses particulieres, l'etait +infiniment moins pour les depenses publiques; il etait convaincu +que, dans les marches passes entre les ministres et les +fournisseurs, si le ministre qui avait conclu le marche n'etait +pas dupe, l'Etat, en tout cas, etait vole; aussi reculait-il +autant que possible l'epoque du payement; alors il n'y avait point +de chicanes et de difficultes qu'il ne fit, point de mauvaises +raisons qu'il ne donnat; c'etait chez lui une idee fixe, un +principe invariable, que tout fournisseur etait un fripon. + +Un jour, on lui presente un homme qui avait fait une soumission et +avait ete accepte. + +-- Comment vous appelez-vous? demanda-t-il avec sa brusquerie +ordinaire. + +-- Vollant, citoyen premier consul. + +-- Beau nom de fournisseur. + +-- Mon nom, citoyen, s'ecrie avec deux ll. + +-- On n'en vole que mieux, monsieur, reprit Bonaparte. + +Et il lui tourna le dos. + +Bonaparte revenait rarement sur une decision arretee, meme quand +il l'avait reconnue injuste; jamais nul ne lui entendit dire: +"J'ai eu tort." tout au contraire, son mot favori etait: "Je +commence toujours par croire le mal." La maxime etait plus digne +de Timon que d'Auguste. + +Mais, avec tout cela, on sentait que c'etait chez Bonaparte plutot +un parti pris d'avoir l'air de mepriser les hommes que de les +mepriser veritablement. Il n'etait ni haineux ni vindicatif; +seulement, parfois croyait-il trop a la _necessite_, la deesse aux +coins de fer; au reste, hors du champ de la politique, sensible, +bon, accessible a la pitie, aimant les enfants, grande preuve d'un +coeur doux et pitoyable, ayant dans la vie privee de l'indulgence +pour les faiblesses humaines, et parfois une certaine bonhomie, +celle de Henri IV jouant avec ses enfants, malgre l'arrivee de +l'ambassadeur d'Espagne. + +Si nous faisions ici de l'histoire, nous aurions encore bien des +choses a dire de Bonaparte, sans compter -- quand nous aurions +fini avec Bonaparte -- ce qui nous resterait a dire de Napoleon. + +Mais nous ecrivons une simple chronique dans laquelle Bonaparte +joue son role; par malheur, la ou se montre Bonaparte, ne fit-il +qu'apparaitre, il devient, malgre le narrateur, un personnage +principal. + +Qu'on nous pardonne donc d'etre retombe dans la digression, cet +homme qui est a lui seul tout un monde, nous a, en depit de nous- +meme, entraine dans son tourbillon. + +Revenons a Roland et, par consequent, a notre recit. + + +XXXVII -- L'AMBASSADEUR + +Nous avons vu qu'en rentrant, Roland avait demande le premier +consul, et qu'on lui avait repondu que le premier consul +travaillait avec le ministre de la police. + +Roland etait le familier de la maison; quel que fut le +fonctionnaire avec lequel travaillat Bonaparte, a son retour d'un +voyage ou d'une simple course, il avait l'habitude d'entr'ouvrir +la porte du cabinet et de passer la tete. + +Souvent le premier consul etait si occupe, qu'il ne faisait pas +attention a cette tete qui passait. + +Alors, Roland prononcait ce seul mot: + +"General!" ce qui voulait dire dans cette langue intime que les +deux condisciples avaient continue de parler: "General, je suis +la; avez-vous besoin de moi? j'attends vos ordres." Si le premier +n'avait pas besoin de Roland, il repondait: "C'est bien." Si, au +contraire, il avait besoin de lui, il disait ce seul mot: "Entre." + +Roland entrait alors, et attendait dans l'embrasure d'une fenetre +que son general lui dit pour quel motif il l'avait fait entrer. + +Comme d'habitude, Roland passa la tete en disant: + +-- General! + +-- Entre, repondit le premier consul, avec une satisfaction +visible. Entre! Entre! + +Roland entra. + +Comme on le lui avait dit, Bonaparte travaillait avec le ministre +de la police. + +L'affaire dont s'occupait le premier consul, et qui paraissait le +preoccuper fort, avait aussi pour Roland son cote d'interet. + +Il s'agissait de nouvelles arrestations de diligences operees par +les compagnons de Jehu. + +Sur la table etaient trois proces-verbaux constatant l'arrestation +d'une diligence et de deux malles-poste. + +Dans une de ces malles-poste se trouvait le caissier de l'armee +d'Italie, Triber. + +Les arrestations avaient eu lieu, la premiere sur la grande route +de Meximieux a Montluel, dans la partie du chemin qui traverse le +territoire de la commune de Belignieux; la seconde, a l'extremite +du lac de Silans, du cote de Nantua; la troisieme, sur la grande +route de Saint-Etienne a Bourg, a l'endroit appele les +Carronnieres. + +Un fait particulier se rattachait a l'une de ces arrestations. + +Une somme de quatre mille francs et une caisse de bijouterie +avaient, par megarde, ete confondues avec les groupes d'argent +appartenant au gouvernement, et enlevees aux voyageurs; ceux-ci +les croyaient perdues, lorsque le juge de paix de Nantua recut une +lettre sans signature, qui lui indiquait l'endroit ou ces objets +avaient ete enterres, avec priere de les remettre a leurs +proprietaires, les compagnons de Jehu faisant la guerre au +gouvernement, mais non aux particuliers. + +D'un autre cote, dans l'affaire des Cartonnieres, ou les voleurs, +pour arreter la malle-poste, qui, malgre leur ordre de faire +halte, redoublait de vitesse, avaient ete forces de faire feu sur +un cheval, les compagnons de Jehu avaient cru devoir un +dedommagement au maitre de poste, et celui-ci avait recu cinq +cents francs en paiement de son cheval tue. + +C'etait juste ce que le cheval avait coute huit jours auparavant, +et cette estimation prouvait que l'on avait affaire a des gens qui +se connaissaient en chevaux. + +Les proces-verbaux dresses par les autorites locales etaient +accompagnes des declarations des voyageurs. + +Bonaparte chantonnait cet air inconnu dont nous avons parle; ce +qui prouvait qu'il etait furieux. + +Aussi, comme de nouveaux renseignements devaient lui arriver avec +Roland, avait-il repete trois fois a Roland d'entrer. + +-- Eh bien, lui dit-il, decidement ton departement est en revolte +contre moi; tiens, regarde. + +Roland jeta un coup d'oeil sur les papiers et comprit. + +-- Justement, dit-il, je revenais pour vous parler de cela, mon +general. + +-- Alors, parlons-en; mais, d'abord, demande a Bourrienne mon +atlas departemental. + +Roland demanda l'atlas, et, devinant ce que desirait Bonaparte, +l'ouvrit au departement de l'Ain. + +-- C'est cela, dit Bonaparte; montre-moi ou les choses se sont +passees. + +Roland posa le doigt sur l'extremite de la carte, du cote de Lyon. + +-- Tenez, mon general, voici l'endroit precis de la premiere +attaque, ici, en face de Bellignieux. + +-- Et la seconde? + +-- A eu lieu ici, dit Roland reportant son doigt de l'autre cote +du departement, vers Geneve; voici le lac de Nantua, et voici +celui de Silans. + +-- Maintenant, la troisieme? + +Roland ramena son doigt vers le centre. + +-- General, voici la place precise; les Cartonnieres ne sont point +marquees sur la carte, a cause de leur peu d'importance. + +-- Qu'est-ce que les Cartonnieres? demanda le premier consul. + +-- General, on appelle Cartonnieres, chez nous, des fabriques de +tuiles; elles appartiennent au citoyen Terrier: voici la place +qu'elles devraient occuper sur la carte. + +Et Roland indiqua, du bout d'un crayon qui laissa sa trace sur le +papier, l'endroit precis ou devait avoir eu lieu l'arrestation. + +-- Comment, dit Bonaparte, la chose s'est passee a une demi-lieue +a peine de Bourg! + +-- A peine, oui, general; cela explique comment le cheval blesse a +ete ramene a Bourg, et n'est mort que dans les ecuries de la +Belle-Alliance. + +-- Vous entendez tous ces details, monsieur! dit Bonaparte en +s'adressant au ministre de la police. + +-- Oui, citoyen premier consul, repondit celui-ci. + +-- Vous savez que je veux que les brigandages cessent. + +-- J'y ferai tous mes efforts. + +-- Il ne s'agit pas de faire tous vos efforts, il s'agit de +reussir. + +Le ministre s'inclina. + +-- Ce n'est qu'a cette condition, continua Bonaparte, que je +reconnaitrai que vous etes veritablement l'homme habile que vous +pretendez etre. + +-- Je vous y aiderai, citoyen, dit Roland. + +-- Je n'osais vous demander votre concours, dit le ministre. + +-- Oui, mais moi je vous l'offre; ne faites rien que nous ne nous +soyons concertes ensemble. + +Le ministre regarda Bonaparte. + +-- C'est bien, dit Bonaparte, allez. Roland passera au ministere. + +Le ministre salua et sortit. + +-- En effet, continua le premier consul, il y va de ton honneur +d'exterminer ces bandits, Roland: d'abord, la chose se passe dans +ton departement; puis ils paraissent en vouloir particulierement a +toi et a ta famille. + +-- Au contraire, dit Roland, et voila ce dont j'enrage, c'est +qu'ils epargnent moi et ma famille. + +-- Revenons la-dessus, Roland; chaque detail a son importance; +c'est la guerre de Bedouins que nous recommencons. + +-- Remarquez ceci, general: je vais passer une nuit a la +chartreuse de Seillon, attendu, m'assure-t-on, qu'il y revient des +fantomes. En effet, un fantome m'apparait, mais parfaitement +inoffensif: je tire sur lui deux coups de pistolet, il ne se +retourne meme pas. Ma mere se trouve dans une diligence arretee, +elle s'evanouit: un des voleurs a pour elle les soins les plus +delicats, lui frotte les tempes avec du vinaigre et lui fait +respirer des sels. Mon frere Edouard se defend autant qu'il est en +lui: on le prend, on l'embrasse, on lui fait toutes sortes de +compliments sur son courage; peu s'en faut qu'on ne lui donne des +bonbons en recompense de sa belle conduite. Tout au contraire, mon +ami sir John m'imite, va ou j'ai ete; on le traite en espion et on +le poignarde! + +-- Mais il n'en est pas mort? + +-- Non: tout au contraire, il se porte si bien, qu'il veut epouser +ma soeur. + +-- Ah! ah! il a fait la demande? + +-- Officielle. + +-- Et tu as repondu?... + +-- J'ai repondu que ma soeur dependait de deux personnes. + +-- Ta mere et toi, c'est trop juste. + +-- Non pas: ma soeur elle-meme... et vous. + +-- Elle, je comprends; mais moi? + +-- Ne m'avez-vous pas dit, general, que vous vouliez la marier? + +Bonaparte se promena un instant, les bras croises, et +reflechissant; puis, tout a coup, s'arretant devant Roland: + +-- Qu'est-ce que ton Anglais? + +-- Vous l'avez vu, general. + +-- Je ne parle pas physiquement; tous les Anglais se ressemblent: +des yeux bleus, les cheveux roux, le teint blanc et la machoire +allongee. + +-- C'est le _the, _dit gravement Roland. + +-- Comment, le the? + +-- Oui; vous avez appris l'anglais, general? + +-- C'est-a-dire que j'ai essaye de l'apprendre. + +-- Votre professeur a du vous dire alors que le _the _se +prononcait en appuyant la langue contre les dents; eh bien, a +force de prononcer le _the, _et, par consequent, de repousser +leurs dents avec leur langue, les Anglais finissent par avoir +cette machoire allongee qui, comme vous le disiez tout a l'heure, +est un des caracteres distinctifs de leur physionomie. + +Bonaparte regarda Roland pour savoir si l'eternel railleur riait +ou parlait serieusement. + +Roland demeura imperturbable. + +-- C'est ton opinion? dit Bonaparte. + +-- Oui, general, et je crois que, physiologiquement, elle en vaut +bien une autre; j'ai une foule d'opinions comme celle-la que je +mets au jour au fur et a mesure que l'occasion s'en presente. + +-- Revenons a ton Anglais. + +-- Volontiers, general. + +-- Je te demandais ce qu'il etait. + +-- Mais c'est un excellent gentleman: tres brave, tres calme, tres +impassible, tres noble, tres riche, et, de plus -- ce qui n'est +probablement pas une recommandation pour vous -- neveu de lord +Grenville, premier ministre de Sa Majeste. + +-- Tu dis? + +-- Je dis premier ministre de Sa Majeste Britannique. + +Bonaparte reprit sa promenade, et, revenant a Roland: + +-- Puis-je le voir ton Anglais? + +-- Vous savez bien, mon general, que vous pouvez tout. + +-- Ou est-il? + +-- A Paris. + +-- Va le chercher et amene-le-moi. + +Roland avait l'habitude d'obeir sans repliquer; il prit son +chapeau et s'avanca vers la porte. + +-- Envoie-moi Bourrienne, dit le premier consul, au moment ou +Roland passait dans le cabinet de son secretaire. + +Cinq minutes apres que Roland avait disparu, Bourrienne +paraissait. + +-- Asseyez-vous la, Bourrienne, dit le premier consul. + +Bourrienne s'assit, prepara son papier, trempa sa plume dans +l'encre et attendit. + +-- Y etes-vous? demanda Bonaparte en s'asseyant sur le bureau meme +ou ecrivait Bourrienne, ce qui etait encore une de ses habitudes, +habitude qui desesperait le secretaire, Bonaparte ne cessant point +de se balancer pendant tout le temps qu'il dictait, et, par ce +balancement, agitant le bureau de la meme facon a peu pres que +s'il eut ete au milieu de l'Ocean sur une mer houleuse. + +-- J'y suis, repondit Bourrienne, qui avait fini par se faire, +tant bien que mal, a toutes les excentricites du premier consul. + +-- Alors, ecrivez. + +Et il dicta: + +"Bonaparte, premier consul de la Republique, a Sa Majeste le roi +de la Grande-Bretagne et d'Irlande. + +"Appele par le voeu de la nation francaise a occuper la premiere +magistrature de la Republique, je crois convenable d'en faire +directement part a Votre Majeste. + +"La guerre qui, depuis huit ans, ravage les quatre parties du +monde, doit-elle etre eternelle? N'est-il donc aucun moyen de +s'entendre? + +"Comment les deux nations les plus eclairees de l'Europe, +puissantes et fortes toutes deux plus que ne l'exigent leur surete +et leur independance, peuvent-elles sacrifier a des idees de vaine +grandeur ou a des antipathies mal raisonnees le bien du commerce, +la prosperite interieure, le bonheur des familles? comment ne +sentent-elles pas que la paix est le premier des besoins comme la +premiere des gloires? + +"Ces sentiments ne sauraient etre etrangers au coeur de Votre +Majeste, qui gouverne une nation libre dans le seul but de la +rendre heureuse. + +"Votre Majeste ne verra dans cette ouverture que mon desir sincere +de contribuer efficacement, pour la seconde fois, a la +pacification generale par une demarche prompte, toute de confiance +et degagee de ces formes qui, necessaires peut-etre pour deguiser +la dependance des Etats faibles, ne decelent dans les Etats forts +que le desir mutuel de se tromper. + +"La France et l'Angleterre, par l'abus de leurs forces, peuvent +longtemps encore, pour le malheur de tous les peuples, en retarder +l'epuisement; mais, j'ose le dire, le sort de toutes les nations +civilisees est attache a la fin d'une guerre qui embrase le monde +entier." + +Bonaparte s'arreta. + +-- Je crois que c'est bien ainsi, dit-il; relisez-moi cela, +Bourrienne. + +Bourrienne lut la lettre qu'il venait d'ecrire. + +Apres chaque paragraphe, le premier consul approuvait de la tete, +en disant: + +-- Allez. + +Avant meme les derniers mots, il prit la lettre des mains de +Bourrienne, et signa avec une plume neuve. + +C'etait son habitude de ne se servir qu'une fois de la meme plume, +rien ne lui etait plus desagreable qu'une tache d'encre aux +doigts. + +-- C'est bien, dit-il; cachetez et mettez l'adresse: A _lord +Grenville._ + +Bourrienne fit ce qui lui etait recommande. + +En ce moment, on entendit le bruit d'une voiture qui s'arretait +dans la cour du Luxembourg. + +Puis, un instant apres, la porte s'ouvrit et Roland parut. + +-- Eh bien? demanda Bonaparte. + +-- Quand je vous disais que vous pouviez tout ce que vous vouliez, +general. + +-- Tu as ton Anglais? + +-- Je l'ai rencontre au carrefour de Buci, et, sachant que vous +n'aimiez pas a attendre, je l'ai pris tel qu'il etait et l'ai +force de monter en voiture. Par ma foi, un instant j'ai cru que je +serais oblige de le faire conduire ici par le poste de la rue +Mazarine; il est en bottes et en redingote. + +-- Qu'il entre, dit Bonaparte. + +-- Entrez, milord, fit Roland en se retournant. + +Lord Tanlay parut sur le seuil de la porte. + +Bonaparte n'eut besoin que de jeter un coup d'oeil sur lui pour +reconnaitre le parfait gentleman. + +Un peu d'amaigrissement, un reste de paleur donnaient a sir John +tous les caracteres d'une haute distinction. + +Il s'inclina et attendit la presentation en veritable Anglais +qu'il etait. + +-- General, dit Roland, j'ai l'honneur de vous presenter sir John +Tanlay, qui voulait, pour avoir l'honneur de vous voir, aller +jusqu'a la troisieme cataracte, et qui, aujourd'hui, se fait tirer +l'oreille pour venir jusqu'au Luxembourg. + +-- Venez, milord, venez, dit Bonaparte; ce n'est ni la premiere +fois que nous nous voyons, ni la premiere fois que j'exprime le +desir de vous connaitre; il y avait donc presque de l'ingratitude, +a vous, de vous refuser a mon desir. + +-- Si j'ai hesite, general, repondit sir John en excellent +francais, selon son habitude, c'est que je ne pouvais croire a +l'honneur que vous me faites. + +-- Et puis, tout naturellement et par sentiment national, vous me +detestez, n'est-ce pas, comme tous vos compatriotes? + +-- Je dois avouer, general, repondit sir John en souriant, qu'ils +n'en sont encore qu'a l'admiration. + +-- Et partagez-vous cet absurde prejuge de croire que l'honneur +national veut que l'on haisse aujourd'hui l'ennemi qui peut etre +notre ami demain? + +-- La France a presque ete pour moi une seconde patrie, general, +et mon ami Roland vous dira que j'aspire au moment ou, de mes deux +patries, celle a qui je devrai le plus sera la France. + +-- Ainsi, vous verriez sans repugnance la France et l'Angleterre +se donner la main pour le bonheur du monde? + +-- Le jour ou je verrais cela serait pour moi un jour heureux. + +-- Et, si vous pouviez contribuer a amener ce resultat, vous y +preteriez-vous? + +-- J'y exposerais ma vie. + +-- Roland m'a dit que vous etiez parent de lord Grenville. + +-- Je suis son neveu. + +-- Etes-vous en bons termes avec lui? + +-- Il aimait fort ma mere, qui etait sa soeur ainee. + +-- Avez-vous herite de la tendresse qu'il portait a votre mere? + +-- Oui; seulement, je crois qu'il la tient en reserve pour le jour +ou je rentrerai en Angleterre. + +-- Vous chargeriez-vous de lui porter une lettre de moi? + +-- Adressee a qui? + +-- Au roi George III. + +-- Ce serait un grand honneur pour moi. + +-- Vous chargeriez-vous de dire de vive voix a votre oncle ce que +l'on ne peut ecrire dans une lettre? + +-- Sans y changer un mot: les paroles du general Bonaparte sont de +l'histoire. + +-- Eh bien, dites-lui... + +Mais, s'interrompant et se retournant vers Bourrienne: + +-- Bourrienne, dit-il, cherchez-moi la derniere lettre de +l'empereur de Russie. + +Bourrienne ouvrit un carton, et, sans chercher, mit la main sur +une lettre qu'il donna a Bonaparte. + +Bonaparte jeta un coup d'oeil sur la lettre, et, la presentant a +lord Tanlay: + +-- Dites-lui, reprit-il, d'abord et avant toute chose que vous +avez lu cette lettre. + +Sir John s'inclina et lut: + +"Citoyen premier consul, + +"J'ai recu, armes et habilles a neuf, chacun avec l'uniforme de +son corps, les neuf mille Russes faits prisonniers en Hollande, et +que vous m'avez envoyes sans rancon, sans echange, sans condition +aucune. + +"C'est de la pure chevalerie, et j'ai la pretention d'etre un +chevalier. + +"Je crois que ce que je puis vous offrir de mieux, citoyen premier +consul, en echange de ce magnifique cadeau, c'est mon amitie. + +"La voulez-vous? + +"Comme arrhes de cette amitie, j'envoie ses passeports a lord +Whitworth, ambassadeur d'Angleterre a Saint-Petersbourg. + +"En outre, si vous voulez etre, je ne dirai pas meme mon second, +mais mon temoin, je provoque en duel personnel et particulier tous +les rois qui ne prendront point parti contre l'Angleterre et qui +ne lui fermeront pas leurs ports. + +"Je commence par mon voisin, le roi du Danemark, et vous pouvez +lire, dans la _Gazette de _la Cour, le cartel que je lui envoie. + +"Ai-je encore autre chose a vous dire? + +"Non. + +"Si ce n'est qu'a nous deux nous pouvons faire la loi au monde. + +"Et puis encore que je suis votre admirateur et sincere ami. + +"PAUL." + +Lord Tanlay se retourna vers le premier consul. + +-- Vous savez que l'empereur de Russie est fou, dit-il. + +-- Serait-ce cette lettre qui vous l'apprendrait, milord? demanda +Bonaparte. + +-- Non; mais elle me confirme dans mon opinion. + +-- C'est d'un fou que Henri VI de Lancastre a recu la couronne de +saint Louis, et le blason d'Angleterre -- jusqu'au moment ou je +les y gratterai avec mon epee -- porte encore les fleurs de lis de +France. + +Sir John sourit; son orgueil national se revoltait a cette +pretention du vainqueur des Pyramides. + +-- Mais, reprit Bonaparte, il n'est point question de cela +aujourd'hui, et chaque chose viendra en son temps. + +-- Oui, murmura sir John, nous sommes encore trop pres d'Aboukir. + +-- Oh! ce n'est pas sur mer que je vous battrai, dit Bonaparte: il +me faudrait cinquante ans pour faire de la France une nation +maritime; c'est la-bas... + +Et de sa main, il montra l'Orient. + +-- Pour le moment, je vous le repete, il s'agit, non pas de +guerre, mais de paix: j'ai besoin de la paix pour accomplir le +reve que je fais, et surtout de la paix avec l'Angleterre. Vous +voyez que je joue cartes sur table: je suis assez fort pour etre +franc. Le jour ou un diplomate dira la verite, ce sera le premier +diplomate du monde, attendu que personne ne le croira, et que, des +lors, il arrivera sans obstacle a son but. + +-- J'aurai donc a dire a mon oncle que vous voulez la paix? + +-- Tout en lui disant que je ne crains pas la guerre. Ce que je ne +fais pas avec le roi George, vous le voyez, je puis le faire avec +l'empereur Paul; mais la Russie n'en est pas au point de +civilisation ou je la voudrais pour en faire une alliee. + +-- Un instrument vaut quelquefois mieux qu'un allie. + +-- Oui; mais, vous l'avez dit, l'empereur est fou, et, au lieu +d'armer les fous, milord, mieux vaut les desarmer. Je vous dis +donc que deux nations comme la France et l'Angleterre doivent etre +deux amies inseparables ou deux ennemies acharnees: amies, elles +sont les deux poles de la terre, equilibrant son mouvement par un +poids egal; ennemies, il faut que l'une detruise l'autre et se +fasse l'axe du monde. + +-- Et si lord Grenville, sans douter de votre genie, doutait de +votre puissance; s'il est de l'avis de notre poete Coleridge, s'il +croit que l'Ocean au rauque murmure garde son ile et lui sert de +rempart, que lui dirai-je? + +-- Deroulez-nous une carte du monde, Bourrienne, dit Bonaparte. + +Bourrienne deroula une carte; Bonaparte s'en approcha. + +-- Voyez-vous ces deux fleuves? dit-il. + +Et il montrait a sir John le Volga et le Danube. + +-- Voila la route de l'Inde, ajouta-t-il. + +-- Je croyais que c'etait l'Egypte, general, dit sir John. + +-- Je l'ai cru un instant comme vous, ou plutot, j'ai pris celle- +la parce que je n'en avais pas d'autre. Le tzar m'ouvre celle-ci; +que votre gouvernement ne me force point a la prendre! Me suivez- +vous? + +-- Oui, citoyen; marchez devant. + +-- Eh bien, si l'Angleterre me force a la combattre, si je suis +oblige d'accepter l'alliance du successeur de Catherine, voici ce +que je fais: j'embarque quarante mille Russes sur le Volga; je +leur fais descendre le fleuve jusqu'a Astrakan; ils traversent la +mer Caspienne et vont m'attendre a Asterabad. + +Sir John s'inclina en signe d'attention profonde. + +Bonaparte continua. + +-- J'embarque quarante mille Francais sur le Danube. + +-- Pardon, citoyen premier consul, mais le Danube est un fleuve +autrichien. + +-- J'aurai pris Vienne. + +Sir John regarda Bonaparte. + +-- J'aurai pris Vienne, continua celui-ci. J'embarque donc +quarante mille Francais sur le Danube; je trouve, a son +embouchure, des vaisseaux russes qui les transportent jusqu'a +Taganrog; je leur fais remonter par terre le cours du Don jusqu'a +Pratisbianskaia, d'ou ils se portent a Tzaritsin; la, ils +descendent le Volga a leur tour avec les memes batiments qui ont +conduit les quarante mille Russes a Asterabad; quinze jours apres, +j'ai quatre-vingt mille hommes dans la Perse occidentale. +D'Asterabad, les deux corps reunis se porteront sur l'Indus; la +Perse, ennemie de l'Angleterre, est notre alliee naturelle. + +-- Oui; mais, une fois dans le Pendjab, l'alliance perse vous +manque, et une armee de quatre-vingt mille hommes ne traine point +facilement avec elle ses approvisionnements. + +-- Vous oubliez une chose, dit Bonaparte, comme si l'expedition +etait faite, c'est que j'ai laisse des banquiers a Teheran et a +Caboul; or, rappelez-vous ce qui arriva, il y a neuf ans, dans la +guerre de lord Cornwallis contre Tippo-Saib: le general en chef +manquait de vivres; un simple capitaine... je ne me rappelle plus +son nom... + +-- Le capitaine Malcom, fit lord Tanlay. + +-- C'est cela, s'ecria Bonaparte, vous savez l'affaire! Le +capitaine Malcom eut recours a la caste des brinjaries, ces +bohemiens de l'Inde, qui couvrent de leurs campements la peninsule +hindoustanique, ou ils font exclusivement le commerce de grains; +eh bien, ces bohemiens sont a ceux qui les payent, fideles +jusqu'au dernier sou: ce sont eux qui me nourriront. + +-- Il faudra passer l'Indus. + +-- Bon! dit Bonaparte, j'ai soixante lieues de developpement entre +Dera-Ismael-Khan et Attok; je connais l'Indus comme je connais la +Seine; c'est un fleuve lent qui fait une lieue a l'heure, dont la +profondeur moyenne, la ou je dis, est de douze a quinze pieds et +qui a dix gues peut-etre sur ma ligne d'operation. + +-- Ainsi votre ligne d'operation est deja tracee? demanda sir John +en souriant. + +-- Oui, attendu qu'elle se deploie devant un massif non interrompu +de provinces fertiles et bien arrosees; attendu qu'en l'abordant +je tourne les deserts sablonneux qui separent la vallee inferieure +de l'Indus du Radjepoutanah; attendu, enfin, que c'est sur cette +base que se sont faites toutes les invasions de l'Inde qui ont eu +quelques succes depuis Mahmoud de Ghizni, en l'an 1000, jusqu'a +Nadir-Schah, en 1739: et combien entre ces deux epoques ont fait +la route que je compte faire! passons-les en revue... Apres +Mahmoud de Ghizni, Mahomet-Gouri, en 1184, avec cent vingt mille +hommes; apres Mahomet-Gouri, Timour-Lung ou Timour le Boiteux, +dont nous avons fait Tamerlan, avec soixante mille hommes; apres +Timour-Lung, Babour; apres Babour, Humayoun; que sais-je, moi! +L'Inde n'est-elle pas a qui veut ou a qui sait la prendre? + +-- Vous oubliez, citoyen premier consul, que tous ces conquerants +que vous venez de nommer n'ont eu affaire qu'aux peuplades +indigenes, tandis que vous aurez affaire aux Anglais, vous. Nous +avons dans l'Inde... + +-- Vingt a vingt-deux mille hommes. + +-- Et cent mille cipayes. + +-- J'ai fait le compte de chacun, et je traite l'Angleterre et +l'Inde, l'une avec le respect, l'autre avec le mepris qu'elle +merite: partout ou je trouve l'infanterie europeenne, je prepare +une seconde, une troisieme, s'il le faut une quatrieme ligne de +reserve, supposant que les trois premieres peuvent plier sous la +baionnette anglaise; mais partout ou je ne rencontre que des +cipayes, des fouets de poste pour cette canaille, c'est tout ce +qu'il me faut. Avez-vous encore quelques questions a me faire, +milord? + +-- Une seule, citoyen premier consul: desirez-vous serieusement la +paix? + +-- Voici la lettre par laquelle je la demande a votre roi, milord; +et c'est pour etre bien sur qu'elle sera remise a Sa Majeste +Britannique, que je prie le neveu de lord Grenville d'etre mon +messager. + +-- Il sera fait selon votre desir, citoyen; et, si j'etais l'oncle +au lieu d'etre le neveu, je promettrais davantage. + +-- Quand pouvez-vous partir? + +-- Dans une heure, je serai parti. + +-- Vous n'avez aucun desir a m'exprimer avant votre depart? + +-- Aucun. En tous cas, si j'en avais, je laisse mes pleins +pouvoirs a mon ami Roland. + +-- Donnez-moi la main, milord; ce sera de bon augure, puisque nous +representons, vous l'Angleterre, et moi la France. + +Sir John accepta l'honneur que lui faisait Bonaparte, avec cette +exacte mesure qui indiquait a la fois sa sympathie pour la France +et ses reserves pour l'honneur national. + +Puis, ayant serre celle de Roland avec une effusion toute +fraternelle, il salua une derniere fois le premier consul et +sortit. + +Bonaparte le suivit des yeux, parut reflechir un instant; puis, +tout a coup: + +-- Roland, dit-il, non seulement je consens au mariage de ta soeur +avec lord Tanlay, mais encore je le desire: tu entends? je le +desire. + +Et il pesa tellement sur chacun de ces trois mots, qu'ils +signifierent clairement, pour quiconque connaissait le premier +consul, non plus "je le desire", mais "je le veux!" + +La tyrannie etait douce pour Roland; aussi l'accepta-t-il avec un +remerciement plein de reconnaissance. + + +XXXVIII -- LES DEUX SIGNAUX + +Disons ce qui se passait au chateau des Noires-Fontaines, trois +jours apres que les evenements que nous venons de raconter se +passaient a Paris. + +Depuis que, successivement, Roland d'abord, puis madame de +Montrevel et son fils, et enfin sir John, avaient pris la route de +Paris, Roland pour rejoindre son general, madame de Montrevel pour +conduire Edouard au college, et sir John pour faire a Roland ses +ouvertures matrimoniales, Amelie etait restee seule avec Charlotte +au chateau des Noires-Fontaines. + +Nous disons _seule, _parce que Michel et son fils Jacques +n'habitaient pas precisement le chateau: ils logeaient dans un +petit pavillon attenant a la grille; ce qui adjoignait pour Michel +les fonctions de concierge a celles de jardinier. + +Il en resultait que, le soir -- a part la chambre d'Amelie, +situee, comme nous l'avons dit, au premier etage sur le jardin, et +celle de Charlotte, situee dans les mansardes au troisieme -- les +trois rangs de fenetres du chateau restaient dans l'obscurite. + +Madame de Montrevel avait emmene avec elle la seconde femme de +chambre. + +Les deux jeunes filles etaient peut-etre bien isolees dans ce +corps de batiment, se composant d'une douzaine de chambres et de +trois etages, surtout au moment ou la rumeur publique signalait +tant d'arrestations sur les grandes routes; aussi Michel avait-il +offert a sa jeune maitresse de coucher dans le corps de logis +principal, afin d'etre a meme de lui porter secours en cas de +besoin; mais celle-ci avait, d'une voix ferme, declare qu'elle +n'avait pas peur et qu'elle desirait que rien ne fut change aux +dispositions habituelles du chateau. + +Michel n'avait point autrement insiste et s'etait retire tout en +disant que, du reste, mademoiselle pouvait dormir tranquille, et +que lui et Jacques feraient des rondes autour du chateau. + +Ces rondes de Michel avaient paru un instant inquieter Amelie; +mais elle avait bientot reconnu que Michel se bornait a aller, +avec Jacques, se mettre a l'affut sur la lisiere de la foret de +Seillon, et la frequente apparition sur la table, ou d'un rable de +lievre ou d'un cuissot de chevreuil, prouvait que Michel tenait sa +parole a l'endroit des rondes promises. + +Amelie avait donc cesse de s'inquieter de ces rondes de Michel qui +avaient lieu justement du cote oppose a celui ou elle avait craint +d'abord qu'il ne les fit. + +Or, comme nous l'avons dit, trois jours apres les evenements que +nous venons de raconter, ou, pour parler plus correctement, +pendant la nuit qui suivit ce troisieme jour, ceux qui etaient +habitues a ne voir de lumiere qu'a deux fenetres du chateau des +Noires-Fontaines, c'est-a-dire a la fenetre d'Amelie au premier +etage, et a la fenetre de Charlotte au troisieme, eussent pu +remarquer avec etonnement que, de onze heures du soir a minuit, +les quatre fenetres du premier etaient eclairees. + +Il est vrai que chacune d'elles n'etait eclairee que par une seule +bougie. + +Ils eussent pu voir encore la forme d'une jeune fille qui, a +travers son rideau, fixait les yeux dans la direction du village +de Ceyzeriat. + +Cette jeune fille, c'etait Amelie, Amelie pale, la poitrine +oppressee, et paraissant attendre anxieusement un signal. + +Au bout de quelques minutes, elle s'essuya le front et respira +presque joyeusement. + +Un feu venait de s'allumer dans la direction ou se perdait son +regard. + +Aussitot elle passa de chambre en chambre, et eteignit les unes +apres les autres les trois bougies, ne laissant vivre et bruler +que celle qui se trouvait dans sa chambre. + +Comme si le feu n'eut attendu que cette obscurite, il s'eteignit a +son tour. + +Amelie s'assit pres de sa fenetre, et demeura immobile, les yeux +fixes sur le jardin. + +Il faisait une nuit sombre, sans etoiles, sans lune, et cependant, +au bout d'un quart d'heure, elle vit, ou plutot elle devina une +ombre qui traversait la pelouse et s'approchait du chateau. + +Elle placa son unique bougie dans l'angle le plus recule de la +chambre et revint ouvrir sa fenetre. + +Celui qu'elle attendait etait deja sur le balcon. + +Comme la premiere nuit ou nous l'avons vu faire cette escalade, il +enveloppa de son bras la taille de la jeune fille et l'entraina +dans la chambre. + +Mais celle-ci opposa une legere resistance; elle cherchait de la +main la cordelette de la jalousie: elle la detacha du clou qui la +retenait, et la jalousie retomba avec plus de bruit que la +prudence ne l'eut peut-etre voulu. + +Derriere la jalousie, elle ferma la fenetre. + +Puis elle alla chercher la bougie dans l'angle ou elle l'avait +cachee. + +La bougie alors eclaira son visage. + +Le jeune homme jeta un cri d'effroi; le visage d'Amelie etait +couvert de larmes. + +-- Qu'est-il donc arrive? demanda-t-il. + +-- Un grand malheur! dit la jeune fille. + +-- Oh! je m'en suis doute en voyant le signal par lequel tu me +rappelais, m'ayant recu la nuit derniere... Mais, dis, ce malheur +est-il irreparable? + +-- A peu pres, repliqua Amelie. + +-- Au moins, j'espere, ne menace-t-il que moi? + +-- Il nous menace tous deux. + +Le jeune homme passa sa main sur son front pour en essuyer la +sueur. + +-- Allons, fit-il, j'ai de la force. + +-- Si tu as la force d'ecouter tout, je n'ai point celle de tout +te dire. + +Alors, prenant une lettre sur la cheminee: + +-- Lis, dit-elle; voici ce que j'ai recu par le courrier du soir. + +Le jeune homme prit la lettre, et, l'ouvrant, courut a la +signature. + +-- Elle est de madame de Montrevel, dit-il. + +-- Oui, avec un post-scriptum de Roland. + +Le jeune homme lut: + +"Ma fille bien-aimee, + +"Je desire que la nouvelle que je t'annonce te cause une joie +egale a celle qu'elle m'a faite et qu'elle fait a notre cher +Roland. Sir John, a qui tu contestais un coeur et que tu +pretendais etre une mecanique sortie des ateliers de Vaucanson, +reconnait qu'on eut eu parfaitement raison de le juger ainsi +jusqu'au jour ou il t'a vue; mais il soutient que, depuis ce jour, +il a veritablement un coeur, et que ce coeur t'adore. + +"T'en serais-tu doutee, ma chere Amelie, a ses manieres +aristocratiquement polies, mais ou l'oeil meme de ta mere n'avait +rien reconnu de tendre? + +"Ce matin, en dejeunant avec ton frere, il lui a fait la demande +officielle de ta main. Ton frere a accueilli cette ouverture avec +joie; cependant, il n'a rien promis d'abord. Le premier consul, +avant le depart de Roland pour la Vendee, avait deja parle de se +charger de ton etablissement; mais voila que le premier consul a +desire voir lord Tanlay, qu'il l'a vu, et que lord Tanlay, du +premier coup, tout en faisant ses reserves nationales, est entre +dans les bonnes graces du premier consul, au point que celui-ci +l'a charge, seance tenante, d'une mission pour son oncle lord +Grenville. Lord Tanlay est parti a l'instant meme pour +l'Angleterre. + +"Je ne sais combien de jours sir John restera absent; mais, a coup +sur, a son retour, il demandera la permission de se presenter +devant toi comme ton fiance. + +"Lord Tanlay est jeune encore, d'une figure agreable, immensement +riche; il est admirablement apparente en Angleterre; il est l'ami +de Roland. Je ne sais pas d'homme qui ait plus de droits, je ne +dirai point a ton amour, ma chere Amelie, mais a ta profonde +estime. + +"Maintenant, tout le reste en deux mots. + +"Le premier consul est toujours parfaitement bon pour moi et pour +tes deux freres, et madame Bonaparte m'a fait entendre qu'elle +n'attendait que ton mariage pour t'appeler pres d'elle. + +"Il est question de quitter le Luxembourg et d'aller demeurer aux +Tuileries: Comprends-tu toute la portee de ce changement de +domicile? + +"Ta mere, qui t'aime, + +"CLOTILDE DE MONTREVEL" + +Sans s'arreter, le jeune homme passa au post-scriptum de Roland. + +Il etait concu en ces termes: + +"Tu as lu, chere petite soeur, ce que t'ecrit notre bonne mere. Ce +mariage est convenable sous tous les rapports. Il ne s'agit point +ici de faire la petite fille; le premier consul _desire_ que tu +sois lady Tanlay, c'est-a-dire qu'il _le veut._ + +"Je quitte Paris pour quelques jours; mais, si je ne te vois pas, +tu entendras parler de moi. + +"Je t'embrasse. + +"ROLAND" + +-- Eh bien, Charles, demanda Amelie lorsque le jeune homme eut +fini sa lecture, que dis-tu de cela? + +-- Que c'etait une chose a laquelle nous devions nous attendre +d'un jour a l'autre, mon pauvre ange, mais qui n'en est pas moins +terrible. + +-- Que faire? + +-- Il y a trois choses a faire. + +-- Dis. + +-- Avant tout, resiste, si tu en as la force; c'est le plus court +et le plus sur. + +Amelie baissa la tete. + +-- Tu n'oseras jamais, n'est-ce pas? + +-- Jamais. + +-- Cependant tu es ma femme, Amelie. Un pretre a beni notre union. + +-- Mais ils disent que ce mariage est nul devant la loi, parce +qu'il n'a ete que beni par un pretre. + +-- Et toi, dit Morgan, toi, l'epouse d'un proscrit, cela ne te +suffit pas? + +En parlant ainsi, sa voix tremblait. + +Amelie eut un elan pour se jeter dans ses bras. + +-- Mais ma mere! dit-elle. Nous n'avions pas la presence et la +benediction de ma mere. + +-- Parce qu'il y avait des risques a courir et que nous avons +voulu les courir seuls. + +-- Et cet homme, surtout... N'as-tu pas entendu que mon frere dit +qu'il _veut?_ + +--Oh! si tu m'aimais, Amelie, cet homme verrait bien qu'il peut +changer la face d'un Etat, porter la guerre d'un bout du monde a +l'autre, fonder une legislation, batir un trone, mais qu'il ne +peut forcer une bouche a dire oui lorsque le coeur dit non. + +-- Si je t'aimais! dit Amelie du ton d'un doux reproche. Il est +minuit, tu es dans ma chambre, je pleure dans tes bras, je suis la +fille du general de Montrevel, la soeur de Roland, et tu dis: "Si +tu m'aimais." + +-- J'ai tort, j'ai tort, mon adoree Amelie; oui, je sais que tu es +elevee dans l'adoration de cet homme; tu ne comprends pas que l'on +puisse lui resister, et quiconque lui resiste est a tes yeux un +rebelle. + +-- Charles, tu as dit que nous avions trois choses a faire; quelle +est la seconde? + +-- Accepter en apparence l'union qu'on te propose, mais gagner du +temps en la retardant sous toutes sortes de pretextes. L'homme +n'est pas immortel. + +-- Non; mais il est bien jeune pour que nous comptions sur sa +mort. La troisieme chose, mon ami? + +-- Fuir... mais, a cette ressource extreme, Amelie, il y a deux +obstacles: tes repugnances d'abord. + +-- Je suis a toi, Charles; ces repugnances, je les surmonterai. + +-- Puis, ajouta le jeune homme, mes engagements. + +-- Tes engagements? + +-- Mes compagnons sont lies a moi, Amelie; mais je suis lie a eux. +Nous aussi, nous avons un homme dont nous relevons, un homme a qui +nous avons jure obeissance. Cet homme, c'est le futur roi de +France. Si tu admets le devouement de ton frere a Bonaparte, +admets le notre a Louis XVIII. + +Amelie laissa tomber sa tete dans ses mains en poussant un soupir. + +-- Alors, dit-elle, nous sommes perdus. + +-- Pourquoi cela? Sous differents pretextes, sous celui de ta +sante surtout, tu peux gagner un an; avant un an, il sera oblige +de recommencer une guerre en Italie probablement; une seule +defaite lui ote tout son prestige; enfin, en un an, il se passe +bien des choses. + +-- Tu n'as donc pas lu le post-scriptum de Roland, Charles? + +-- Si fait; mais je n'y vois rien de plus que dans la lettre de ta +mere. + +-- Relis la derniere phrase. + +Et Amelie remit la lettre sous les yeux du jeune homme. + +Il lut: + +"Je quitte Paris pour quelques jours; mais, si tu ne me vois pas, +tu entendras parler de moi." + +-- Eh bien? + +-- Sais-tu ce que cela veut dire? + +-- Non. + +-- Cela veut dire que Roland est a ta poursuite. + +-- Qu'importe, puisqu'il ne peut mourir de la main d'aucun de +nous? + +-- Mais, toi, malheureux, tu peux mourir de la sienne! + +-- Crois-tu que je dusse lui en vouloir beaucoup s'il me tuait, +Amelie? + +-- Oh! cela ne s'etait point encore presente a mon esprit, dans +mes craintes les plus sombres. + +-- Ainsi, tu crois ton frere en chasse de nous? + +-- J'en suis sure. + +-- D'ou te vient cette certitude? + +-- Sur sir John mourant et qu'il croyait mort, il a jure de le +venger. + +-- S'il eut ete mort au lieu d'etre mourant, fit le jeune homme +avec amertume, nous ne serions pas ou nous en sommes, Amelie. + +-- Dieu l'a sauve, Charles; il etait donc bon qu'il ne mourut pas. + +-- Pour nous?... + +-- Je ne sonde pas les desseins du Seigneur. Je te dis, mon +Charles bien-aime, garde-toi de Roland; Roland est pres d'ici. + +Charles sourit d'un air de doute. + +-- Je te dis qu'il est non seulement pres d'ici, mais ici; on l'a +vu. + +-- On l'a vu! ou? Qui? + +-- Qui l'a vu? + +-- Oui. + +-- Charlotte, la femme de chambre, la fille du concierge de la +prison; elle m'avait demande la permission d'aller visiter ses +parents hier dimanche: je devais te voir, je lui ai donne conge +jusqu'a ce matin. + +-- Eh bien? + +-- Elle a donc passe la nuit chez ses parents. A onze heures, le +capitaine de gendarmerie est venu amener des prisonniers. Tandis +qu'on les ecrouait, un homme est arrive enveloppe d'un manteau, et +a demande le capitaine. Charlotte a cru reconnaitre la voix du +nouvel arrivant; elle a regarde avec attention; et, dans un moment +ou le manteau s'est ecarte du visage, elle a reconnu mon frere. + +Le jeune homme fit un mouvement. + +-- Comprends-tu, Charles? mon frere qui vient ici, a Bourg; qui y +vient mysterieusement, sans me prevenir de sa presence; mon frere +qui demande le capitaine de gendarmerie, qui le suit jusque dans +la prison, qui ne parle qu'a lui et qui disparait? N'est-ce point +une menace terrible pour mon amour, dis? + +Et, en effet, au fur et a mesure qu'Amelie parlait, le front de +son amant se couvrait d'un nuage sombre. + +-- Amelie, dit-il, quand nous nous sommes faits ce que nous +sommes, nul de nous ne s'est dissimule les perils qu'il courait. + +-- Mais, au moins, demanda Amelie, vous avez change d'asile, vous +avez abandonne la chartreuse de Seillon? + +-- Nos morts seuls y sont restes et l'habitent a cette heure. + +-- Est-ce un asile bien sur que la grotte de Ceyzeriat? + +-- Aussi sur que peut l'etre tout asile ayant deux issues. + +-- La chartreuse de Seillon aussi avait deux issues, et cependant, +tu le dis, vous y avez laisse vos morts. + +-- Les morts sont plus en surete que les vivants: ils sont +certains de ne pas mourir sur l'echafaud. + +Amelie sentit un frisson lui passer par tout le corps. + +-- Charles! murmura-t-elle. + +-- Ecoute, dit le jeune homme, Dieu m'est temoin, et toi aussi, +que j'ai toujours, dans nos entrevues, mis mon sourire et ma +gaiete entre tes pressentiments et mes craintes; mais, +aujourd'hui, l'aspect des choses a change; nous arrivons en face +de la lutte. Quel qu'il soit, nous approchons du denouement; je ne +te demande point, mon Amelie, ces choses folles et egoistes que +les amants menaces d'un grand danger exigent de leurs maitresses, +je ne te demande pas de garder ton coeur au mort, ton amour au +cadavre... + +-- Ami, fit la jeune fille en lui posant la main sur le bras, +prends garde, tu vas douter de moi. + +-- Non: je te fais le merite plus grand en te laissant libre +d'accomplir le sacrifice dans toute son etendue; mais je ne veux +pas qu'aucun serment te lie, qu'aucun lien t'etreigne. + +-- C'est bien, fit Amelie. + +-- Ce que je te demande, continua le jeune homme, ce que tu vas me +jurer sur notre amour, helas! si funeste pour toi, c'est que, si +je suis arrete, si je suis desarme, si je suis emprisonne, +condamne a mort, ce que je te demande, ce que j'exige de toi, +Amelie, c'est que, par tous les moyens possibles, tu me fasses +passer des armes, non seulement pour moi, mais encore pour mes +compagnons, afin que nous soyons toujours maitres de notre vie. + +--Mais alors, Charles, ne me permettrais-tu donc pas de tout dire, +d'en appeler a la tendresse de mon frere, a la generosite du +premier consul? + +La jeune fille n'acheva point, son amant lui saisissait violemment +le poignet. + +-- Amelie, lui dit-il, ce n'est plus un serment, ce sont deux +serments que je te demande. 'Tu vas me jurer d'abord, et avant +tout, que tu ne solliciteras point ma grace. Jure, Amelie, jure! + +-- Ai-je besoin de jurer, ami? dit la jeune fille en eclatant en +sanglots; je te le promets. + +-- Sur le moment ou je t'ai dit que je t'aimais, sur celui ou tu +m'as repondu que j'etais aime? + +-- Sur ta vie, sur la mienne, sur le passe, sur l'avenir, sur nos +sourires, sur nos larmes! + +-- C'est que je n'en mourrais pas moins, vois-tu, Amelie, dusse-je +me briser la tete contre la muraille; seulement, je mourrais +deshonore. + +-- Je te le promets, Charles. + +-- Reste ma seconde priere, Amelie: si nous sommes pris et +condamnes; des armes ou du poison, enfin un moyen de mourir; un +moyen, quelconque! Me venant de toi, la mort me sera encore un +bonheur. + +-- De pres ou de loin, libre ou prisonnier, vivant ou mort, tu es +mon maitre, je suis ton esclave; ordonne et je t'obeirai. + +-- Voila tout, Amelie; tu le vois, c'est simple et clair: point de +grace, et des armes. + +-- Simple et clair, mais terrible. + +-- Et cela sera ainsi, n'est-ce pas? + +-- Tu le veux? + +-- Je t'en supplie. + +-- Ordre ou priere, mon Charles, ta volonte sera faite. + +Le jeune homme soutint de son bras gauche la jeune fille, qui +semblait pres de s'evanouir, et rapprocha sa bouche de la sienne. + +Mais, au moment ou leurs levres allaient se toucher, le cri de la +chouette se fit entendre si pres de la fenetre, qu'Amelie +tressaillit, et que Charles releva la tete. + +Le cri se fit entendre une seconde fois, puis une troisieme. + +-- Ah! murmura Amelie, reconnais-tu le cri de l'oiseau de mauvais +augure! Nous sommes condamnes, mon ami. + +Mais Charles secoua la tete. + +-- Ce n'est point le cri de la chouette, Amelie, dit-il, c'est +l'appel de l'un de mes compagnons. Eteins la bougie. + +Amelie souffla la lumiere, tandis que son amant ouvrait la +fenetre. + +-- Ah! jusqu'ici! murmura-t-elle; on vient te chercher jusqu'ici! + +-- Oh! c'est notre ami, notre confident, le comte de Jayat; nul +autre que lui ne sait ou je suis. + +Puis, du balcon: + +-- Est-ce toi, Montbar? demanda-t-il. + +-- Oui, est-ce toi, Morgan? + +-- Oui. + +Un homme sortit d'un massif d'arbres. + +-- Nouvelles de Paris; pas un instant a perdre: il y va de notre +vie a tous. + +-- Tu entends, Amelie? + +Et, prenant la jeune fille dans ses bras, il la serra +convulsivement contre son coeur. + +-- Va, dit-elle d'une voix mourante, va; n'as-tu pas entendu qu'il +s'agissait de votre vie a tous? + +-- Adieu, mon Amelie bien-aimee, adieu! + +-- Oh! ne dis pas adieu! + +-- Non, non, au revoir. + +-- Morgan! Morgan! dit la voix de celui qui attendait au bas du +balcon. + +Le jeune homme appuya une derniere fois ses levres sur celles +d'Amelie, et, s'elancant vers la fenetre, il enjamba le balcon, +et, d'un seul bond, se trouva pres de son ami. + +Amelie poussa un cri et s'avanca jusqu'a la balustrade; mais elle +ne vit plus que deux ombres qui se perdaient dans les tenebres, +rendues plus epaisses par le voisinage des grands arbres qui +formaient le parc. + + +XXXIX -- LA GROTTE DE CEYZERIAT + +Les deux jeunes gens s'enfoncerent sous l'ombre des grands arbres; +Morgan guida son compagnon, moins familier que lui avec les +detours du parc, et le conduisit juste a l'endroit ou il avait +l'habitude d'escalader le mur. + +Il ne fallut qu'une seconde a chacun d'eux pour accomplir cette +operation. + +Un instant apres, ils etaient sur les bords de la Reyssouse. + +Un bateau attendait au pied d'un saule. + +Ils s'y jeterent tous deux, et, en trois coups d'aviron, +toucherent l'autre bord. + +Un sentier cotoyait la berge de la riviere et conduisait a un +petit bois qui s'etend de Ceyzeriat a Etrez, c'est-a-dire sur une +longueur de trois lieues, faisant ainsi, de l'autre cote de la +Reyssouse, le pendant de la foret de Seillon. + +Arrives a la lisiere du bois, ils s'arreterent; jusque-la, ils +avaient marche aussi rapidement qu'il est possible de le faire +sans courir, et ni l'un ni l'autre n'avaient prononce une parole. + +Toute la route parcourue etait deserte; il etait probable, certain +meme, qu'on n'avait ete vu de personne. + +On pouvait donc respirer. + +-- Ou sont les compagnons? demanda Morgan. + +-- Dans la grotte, repondit Montbar. + +-- Et pourquoi ne nous y rendons-nous pas a l'instant meme? + +-- Parce qu'au pied de ce hetre nous devons trouver un des notres +qui nous dira si nous pouvons aller plus loin sans danger. + +-- Lequel? + +-- D'Assas. + +Une ombre apparut derriere l'arbre et s'en detacha. + +-- Me voici, dit l'ombre. + +-- Ah! c'est toi, firent les deux jeunes gens. + +-- Quoi de nouveau? demanda Montbar. + +-- Rien; on vous attend pour prendre une decision. + +-- En ce cas, allons vite. + +Les trois jeunes gens reprirent leur course; au bout de trois +cents pas, Montbar s'arretait de nouveau. + +-- Armand! fit-il a demi-voix. + +A cet appel, on entendit le froissement des feuilles seches, et +une quatrieme ombre sortit d'un massif et s'approcha des trois +compagnons. + +-- Rien de nouveau? demanda Montbar. + +-- Si fait: un envoye de Cadoudal. + +-- Celui qui est deja venu? + +-- Oui. + +-- Ou est-il? + +-- Avec les freres, dans la grotte. + +-- Allons. + +Montbar s'elanca le premier; le sentier etait devenu si etroit, +que les quatre jeunes gens ne pouvaient marcher que l'un apres +l'autre. + +Le chemin monte, pendant cinq cents pas a peu pres, par une pente +assez douce, mais tortueuse. + +Arrive a une clairiere, Montbar s'arreta et fit entendre trois +fois ce meme cri de la chouette qui avait indique sa presence a +Morgan. + +Un seul houhoulement de hibou lui repondit. + +Puis, du milieu des branches d'un chene touffu, un homme se laissa +glisser a terre; c'etait la sentinelle qui veillait a l'ouverture +de la grotte. + +Cette ouverture etait a dix pas du chene. + +Par la disposition des massifs qui l'entouraient, il fallait etre +presque dessus pour l'apercevoir. + +La sentinelle echangea quelques mots tout bas avec Montbar, qui +semblait, en remplissant les devoirs d'un chef, vouloir laisser +Morgan tout entier a ses pensees; puis, comme sa faction sans +doute n'etait point achevee, le bandit remonta dans les branches +du chene, et, au bout d'un instant, se trouva si bien ne faire +qu'un avec le corps de l'arbre, que ceux a la vue desquels il +venait d'echapper le cherchaient vainement dans son bastion +aerien. + +Le defile devenait plus etroit au fur et a mesure qu'on approchait +de l'entree de la grotte. + +Montbar y penetra le premier, et, d'un enfoncement ou il les +savait trouver, tira un briquet, une pierre a feu, de l'amadou, +des allumettes et une torche. + +L'etincelle jaillit, l'amadou prit feu, l'allumette repandit sa +flamme bleuatre et incertaine, a laquelle succeda la flamme +petillante et resineuse de la torche. + +Trois ou quatre chemins se presentaient, Montbar en prit un sans +hesiter. + +Ce chemin tournait sur lui-meme en s'enfoncant dans la terre; on +eut dit que les jeunes gens reprenaient sous le sol la trace de +leurs pas, et suivaient le contre-pied de la route qui les avait +amenes. + +Il etait evident que l'on parcourait les detours d'une ancienne +carriere, peut-etre celle d'ou sortirent, il y a dix-neuf cents +ans, les trois villes romaines qui ne sont plus aujourd'hui que +des villages, et le camp de Cesar qui les surmonte. + +De place en place, le sentier souterrain que l'on suivait etait +coupe dans toute sa largeur par un large fosse, franchissable +seulement a l'aide d'une planche, que l'on pouvait d'un coup de +pied faire tomber au fond de la tranchee. + +De place en place encore, on voyait des epaulements derriere +lesquels on pouvait se retrancher et faire feu, sans exposer a la +vue de l'ennemi aucune partie de son corps. + +Enfin, a cinq cents pas de l'entree a peu pres, une barricade a +hauteur d'homme offrait un dernier obstacle a ceux qui eussent +voulu parvenir jusqu'a une espece de rotonde ou se tenaient, assis +ou couches, une dizaine d'hommes occupes, les uns a lire, les +autres a jouer. + +Aucun des lecteurs ni des joueurs ne se derangea au bruit des pas +des arrivants, ou a la vue de la lumiere qui se jouait sur les +parois de la carriere, tant ils etaient surs que des amis seuls +pouvaient penetrer jusqu'a eux, gardes comme ils l'etaient. + +Au reste, l'aspect qu'offrait ce campement etait des plus +pittoresques; les bougies, qui brulaient a profusion -- les +compagnons de Jehu etaient trop aristocrates pour s'eclairer a une +autre lumiere que celle de la bougie --, se refletaient sur des +trophees d'armes de toute espece, parmi lesquelles les fusils a +deux coups et les pistolets tenaient le premier rang; des fleurets +et des masques d'armes etaient pendus dans les intervalles; +quelques instruments de musique etaient poses ca et la; enfin une +ou deux glaces dans leurs cadres dores indiquaient que la toilette +n'etait pas un de ces passe-temps les moins apprecies des etranges +habitants de cette demeure souterraine. + +Tous paraissaient aussi tranquilles que si la nouvelle qui avait +tire Morgan des bras d'Amelie eut ete inconnue, ou regardee comme +sans importance. + +Cependant, lorsque a l'approche du petit groupe venant du dehors, +ces mots: "Le capitaine! le capitaine!" se furent fait entendre, +tous se leverent, non pas avec la servilite des soldats qui voient +venir leur chef, mais avec la deference affectueuse de gens +intelligents et forts pour un plus fort et plus intelligent +qu'eux. + +Morgan alors secoua la tete, releva le front, et, passant devant +Montbar, penetra au centre du cercle qui s'etait forme a sa vue. + +-- Eh bien, amis, demanda-t-il, il parait qu'il y a des nouvelles? + +-- Oui, capitaine, dit une voix; on assure que la police du +premier consul nous fait l'honneur de s'occuper de nous. + +-- Ou est le messager? demanda Morgan. + +-- Me voici, dit un jeune homme vetu de l'uniforme des courriers +de cabinet, et tout couvert encore de poussiere et de boue. + +-- Avez-vous des depeches? + +-- Ecrites, non; verbales, oui. + +-- D'ou viennent-elles? + +-- Du cabinet particulier du ministre. + +-- Alors, on peut y croire? + +-- Je vous en reponds; c'est tout ce qu'il y a de plus officiel. + +-- Il est bon d'avoir des amis partout, fit Montbar en maniere de +parenthese. + +-- Et surtout pres de M. Fouche, reprit Morgan; voyons les +nouvelles. + +-- Dois-je les dire tout haut, ou a vous seul? + +-- Comme je presume qu'elles nous interessent tous, dites-nous les +tout haut. + +-- Eh bien, le premier consul a fait venir le citoyen Fouche au +palais du Luxembourg, et lui a lave la tete a notre endroit. + +-- Bon! Apres? + +-- Le citoyen Fouche a repondu que nous etions des droles fort +adroits, fort difficiles a joindre, plus difficiles encore a +prendre quand on nous avait rejoints. Bref, il a fait le plus +grand eloge de nous. + +-- C'est bien aimable a lui. Apres? + +-- Apres, le premier consul a repondu que cela ne le regardait +pas, que nous etions des brigands, et que c'etaient nous qui, avec +nos brigandages, soutenions la guerre de la Vendee; que le jour ou +nous ne ferions plus passer d'argent en Bretagne, il n'y aurait +plus de Chouannerie. + +-- Cela me parait admirablement raisonne. + +-- Que c'etait dans l'Est et dans le Midi qu'il fallait frapper +l'Ouest. + +-- Comme l'Angleterre dans l'Inde. + +-- Qu'en consequence, il donnait carte blanche au citoyen Fouche, +et que, dut-il depenser un million et faire tuer cinq cents +hommes, il lui fallait nos tetes. + +-- Eh bien, mais il sait a qui il les demande; reste a, savoir si +nous les laisserons prendre. + +-- Alors, le citoyen Fouche est rentre furieux, et il a declare +qu'il fallait, qu'avant huit jours, il n'existat plus en France un +seul compagnon de Jehu. + +-- Le delai est court. + +-- Le meme jour, des courriers sont partis pour Lyon, pour Macon, +pour Lons-le-Saulnier, pour Besancon et pour Geneve, avec ordre +aux chefs des garnisons de faire personnellement tout ce qu'ils +pourraient pour arriver a notre destruction, mais, en outre, +d'obeir sans replique a M. Roland de Montrevel, aide de camp du +premier consul, et de mettre a sa disposition, pour en user comme +bon lui semblerait, toutes les troupes dont il pourrait avoir +besoin. + +-- Et je puis ajouter ceci, dit Morgan, que M. Roland de Montrevel +est deja en campagne; hier, il a eu, a la prison de Bourg, une +conference avec le capitaine de gendarmerie. + +-- Sait-on dans quel but? demanda une voix. + +-- Pardieu! dit un autre, pour y retenir nos logements. + +-- Maintenant le sauvegarderas-tu toujours? demanda d'Assas. +-- Plus que jamais. + +-- Ah! c'est trop fort, murmura une voix. + +-- Pourquoi cela? repliqua Morgan d'un ton imperieux; n'est-ce pas +mon droit de simple compagnon? + +-- Certainement, dirent deux autres voix. + +-- Eh bien, j'en use, et comme simple compagnon, et comme votre +capitaine. + +-- Si cependant, au milieu de la melee, une balle s'egare! dit une +voix. + +-- Alors, ce n'est pas un droit que je reclame, ce n'est pas un +ordre que je donne, c'est une priere que je fais; mes amis, +promettez-moi, sur l'honneur, que la vie de Roland de Montrevel +vous sera sacree. + +D'une voix unanime, tous ceux qui etaient la repondirent en +etendant la main + +-- Sur l'honneur, nous le jurons! + +-- Maintenant, reprit Morgan, il s'agit d'envisager notre position +sous son veritable point de vue, de ne pas nous faire d'illusions, +le jour ou une police intelligente se mettra a notre poursuite et +nous fera veritablement la guerre, il est impossible que nous +resistions: nous ruserons comme le renard, nous nous retournerons +comme le sanglier, mais notre resistance sera une affaire de +temps, et voila tout: c'est mon avis du moins. + +Morgan interrogea des yeux ses compagnons, et l'adhesion fut +unanime: seulement, c'etait le sourire sur les levres qu'ils +reconnaissaient que leur perte etait assuree. + +II en etait ainsi a cette etrange epoque: on recevait la mort sans +crainte, comme on la donnait sans emotion. + +-- Et maintenant, demanda Montbar, n'as-tu rien a ajouter? + +-- Si fait, dit Morgan; j'ai a ajouter que rien n'est plus facile +que de nous procurer des chevaux ou meme de partir a pied: nous +sommes tous chasseurs et plus ou moins montagnards. A cheval, il +nous faut six heures pour etre hors de France; a pied, il nous en +faut douze; une fois en Suisse, nous faisons la nique au citoyen +Fouche et a sa police; voila ce que j'avais a ajouter. + +-- C'est bien amusant de se moquer du citoyen Fouche, dit Adler, +mais c'est bien ennuyeux de quitter la France. + +-- Aussi ne mettrai-je aux voix ce parti extreme qu'apres que nous +aurons entendu le messager de Cadoudal. + +-- Ah! c'est vrai, dirent deux ou trois voix, le Breton! ou donc +est le Breton? + +-- Il dormait quand je suis parti, dit Montbar. + +-- Et il dort encore, dit Adler en designant du doigt un homme +couche sur un lit de paille dans un renfoncement de la grotte. + +On reveilla le Breton, qui se dressa sur ses genoux en se frottant +les yeux d'une main et en cherchant par habitude sa carabine de +l'autre. + +-- Vous etes avec des amis, dit une voix, n'ayez donc pas peur. + +-- Peur! dit le Breton; qui donc suppose la-bas que je puisse +avoir peur? + +-- Quelqu'un qui probablement ne sait pas ce que c'est, mon cher +Branche-d'or, dit Morgan (car il reconnaissait le messager de +Cadoudal pour celui qui etait deja venu et qu'on avait recu dans +la chartreuse pendant la nuit ou lui-meme etait arrive a Avignon), +et au nom duquel je vous fais des excuses. + +Branche-d'or regarda le groupe de jeunes gens devant lequel il se +trouvait, d'un air qui ne laissait pas de doute sur la repugnance +avec laquelle il acceptait un certain genre de plaisanteries; +mais, comme ce groupe n'avait rien d'offensif et qu'il etait +evident que sa gaiete n'etait point de la raillerie, il demanda +d'un air assez gracieux: + +-- Lequel de vous tous, messieurs, est le chef? J'ai a lui +remettre une lettre de la part de mon general. + +Morgan fit un pas en avant. + +-- C'est moi, dit-il. + +-- Votre nom? + +-- J'en ai deux. + +-- Votre nom de guerre? + +-- Morgan. + +-- Oui, c'est bien celui-la que le general a dit; d'ailleurs, je +vous reconnais; c'est vous qui, le soir ou j'ai ete recu par des +moines, m'avez remis un sac de soixante mille francs: alors, j'ai +une lettre pour vous. + +-- Donne. + +Le paysan prit son chapeau, en arracha la coiffe, et, entre la +coiffe et le feutre, prit un morceau de papier qui avait l'air +d'une double coiffe et qui semblait blanc au premier abord. + +Puis, avec le salut militaire, il presenta le papier a Morgan. + +Celui-ci commenca par le tourner et le retourner; voyant que rien +n'y etait ecrit, ostensiblement du moins: + +-- Une bougie, dit-il. + +On approcha une bougie; Morgan exposa le papier a la flamme. + +Peu a peu le papier se couvrit de caracteres, et a la chaleur +l'ecriture parut. + +Cette experience paraissait familiere aux jeunes gens; le Breton +seul la regardait avec une certaine surprise. + +Pour cet esprit naif, il pouvait bien y avoir, dans cette +operation, une certaine magie; mais, du moment ou le diable +servait la cause royaliste, le Chouan n'etait pas loin de pactiser +avec le diable. + +-- Messieurs, dit Morgan, voulez-vous savoir ce que nous dit le +maitre? +Tous s'inclinerent, ecoutant. + +Le jeune homme lut: + +"Mon cher Morgan, + +"Si l'on vous disait que j'ai abandonne la cause et traite avec le +gouvernement du premier consul en meme temps que les chefs +vendeens, n'en croyez pas un mot; je suis de la Bretagne +bretonnante, et par consequent, entete comme un vrai Breton. Le +premier consul a envoye un de ses aides de camp m'offrir amnistie +entiere pour mes hommes, et pour moi le grade de colonel; je n'ai +pas meme consulte mes hommes, et j'ai refuse pour eux et pour moi. + +"Maintenant, tout depend de vous: comme nous ne recevons des +princes ni argent ni encouragement, vous etes notre seul +tresorier; fermez-nous votre caisse, ou plutot cessez de nous +ouvrir celle du gouvernement, et l'opposition royaliste, dont le +coeur ne bat plus qu'en Bretagne, se ralentit peu a peu et finit +par s'eteindre tout a fait. + +"Je n'ai pas besoin de vous dire que, lorsqu'il se sera eteint, +c'est que le mien aura cesse de battre. + +"Notre mission est dangereuse; il est probable que nous y +laisserons notre tete; mais ne trouvez-vous pas qu'il sera beau +pour nous d'entendre dire apres nous, si l'on entend encore +quelque chose au-dela de la tombe: _Tous avaient desespere, eux ne +desespererent pas!_ + +"L'un de nous deux survivra a l'autre, mais pour succomber a son +tour; que celui-la dise en mourant: _Etiamsi omnes, ego non._ + +"Comptez sur moi comme je compte sur vous. +"GEORGES CADOUDAL" + +"P.S. Vous savez que vous pouvez remettre a Branche-d'or tout ce +que vous avez d'argent pour la cause; il m'a promis de ne pas se +laisser prendre, et je me fie a sa parole." + +Un murmure d'enthousiasme s'eleva, parmi les jeunes gens lorsque +Morgan eut acheve les derniers mots de cette lettre. + +-- Vous avez entendu, messieurs? dit-il. + +-- Oui, oui, oui, repeterent toutes les voix. + +-- D'abord, quelle somme avons-nous a remettre a Branche-d'or? + +-- Treize mille francs du lac de Silans; vingt-deux mille des +Carronnieres, quatorze mille de Meximieux; en tout, quarante-neuf +mille, dit Adler. + +-- Vous entendez, mon cher Branche-d'or? dit Morgan; ce n'est pas +grand-chose, et nous sommes de moitie plus pauvres que la derniere +fois; mais vous connaissez le proverbe: "La plus belle fille du +monde ne peut donner que ce qu'elle a." + +-- Le general sait ce que vous risquez pour conquerir cet argent, +et il a dit que, si peu que vous puissiez lui envoyer, il le +recevrait avec reconnaissance. + +-- D'autant plus que le prochain envoi sera meilleur, dit la voix +d'un jeune homme qui venait de se meler au groupe sans etre vu, +tant l'attention s'etait concentree sur la lettre de Cadoudal et +sur celui qui la lisait, surtout si nous voulons dire deux mots a +la malle de Chambery samedi prochain. + +-- Ah! c'est toi, Valensolle, dit Morgan. + +-- Pas de noms propres, s'il te plait, baron; faisons-nous +fusiller, guillotiner, rouer, ecarteler, mais sauvons l'honneur de +la famille. Je m'appelle Adler et ne reponds pas a d'autre nom. + +-- Pardon, j'ai tort; tu disais donc...? + +-- Que la malle de Paris a Chambery passerait samedi entre la +Chapelle-de-Guinchay et Belleville, portant cinquante mille francs +du gouvernement aux religieux du mont Saint-Bernard, ce a quoi +j'ajoutais qu'il y avait, entre ces deux localites, un endroit +nomme la Maison-Blanche, lequel me parait admirable pour tendre +une embuscade. + +-- Qu'en dites-vous, messieurs? demanda Morgan; faisons-nous +l'honneur au citoyen Fouche de nous inquieter de sa police? +Partons-nous? Quittons-nous la France? ou bien restons-nous les +fideles compagnons de Jehu? + +Il n'y eut qu'un cri: + +-- Restons! + +-- A la bonne heure! dit Morgan; je nous reconnais la, freres; +Cadoudal nous a trace notre route dans l'admirable lettre que nous +venons de recevoir de lui; adoptons donc son heroique devise: +_Etiamsi omnes, ego non._ + +Alors, s'adressant au paysan breton: + +-- Branche-d'or, lui dit-il, les quarante neuf mille francs sont a +ta disposition; pars quand tu voudras; promets en notre nom +quelque chose de mieux pour la prochaine fois, et dis au general, +de ma part, que, partout ou il ira, meme a l'echafaud, je me ferai +un honneur de le suivre ou de le preceder; au revoir, Branche- +d'or! + +Puis, se retournant vers le jeune homme qui avait paru si fort +desirer que l'on respectat son incognito: + +-- Mon cher Adler, lui dit-il en homme qui a retrouve sa gaiete un +instant absente, c'est moi qui me charge de vous nourrir et de +vous coucher cette nuit, si toutefois vous daignez m'accepter pour +votre hote. + +-- Avec reconnaissance, ami Morgan, repondit le nouvel arrivant: +seulement, je te previens que je m'accommoderai de tous les lits, +attendu que je tombe de fatigue; mais pas de tous les soupers, +attendu que je meurs de faim. + +-- Tu auras un bon lit et un souper excellent. + +-- Que faut-il faire pour cela? + +-- Me suivre. + +-- Je suis pret. + +-- Alors, viens. Bonne nuit, messieurs! C'est toi qui veilles, +Montbar? + +-- Oui. + +-- En ce cas, nous pouvons dormir tranquilles. + +Sur quoi, Morgan passa un de ses bras sous le bras de son ami, +prit de l'autre main une torche qu'on lui presentait, et s'avanca +dans les profondeurs de la grotte, ou nous allons le suivre si le +lecteur n'est pas trop fatigue de cette longue seance. + +C'etait la premiere fois que Valensolle, qui etait, ainsi que nous +l'avons vu, des environs d'Aix, avait l'occasion de visiter la +grotte de Ceyzeriat, tout recemment adoptee par les compagnons de +Jehu pour lieu de refuge. Dans les reunions precedentes, il avait +eu l'occasion seulement d'explorer les tours et les detours de la +chartreuse de Seillon, qu'il avait fini par connaitre assez +intimement pour que, dans la comedie jouee devant Roland, on lui +confiat le role de fantome. + +Tout etait donc curieux et inconnu pour lui dans le nouveau +domicile ou il allait faire son premier somme, et qui paraissait +etre, pour quelques jours du moins, le quartier general de Morgan. + +Comme il en est de toutes les carrieres abandonnees, et qui +ressemblent, au premier abord, a une cite souterraine, les +differentes rues creusees pour l'extraction de la pierre +finissaient toujours par aboutir a un cul-de-sac, c'est-a-dire a +ce point de la mine ou le travail avait ete interrompu. + +Une seule de ces rues semblait se prolonger indefiniment. + +Cependant, arrivait un point ou elle-meme avait du s'arreter un +jour; mais, vers l'angle de l'impasse, avait ete creusee -- dans +quel but? la chose est restee un mystere pour les gens du pays +meme -- une ouverture des deux tiers moins large que la galerie a +laquelle elle aboutissait, et pouvant donner passage a deux hommes +de front a peu pres. + +Les deux amis s'engagerent dans cette ouverture. +L'air y devenait si rare, que leur torche, a chaque pas, menacait +de s'eteindre. + +Valensolle sentit des gouttes d'eau glacees tomber sur ses epaules +et sur ses mains. + +-- Tiens! dit-il, il pleut ici? + +--Non, repondit Morgan en riant: seulement, nous passons sous la +Reyssouse. + +-- Alors, nous allons a Bourg? + +-- A peu pres. + +-- Soit; tu me conduis, tu me promets a souper et a coucher: je +n'ai a m'inquieter de rien, que de voir s'eteindre notre lampe +cependant..., ajouta le jeune homme en suivant des yeux la lumiere +palissante de la torche. + +-- Et ce ne serait pas bien inquietant, attendu que nous nous +retrouverions toujours. + +-- Enfin! dit Valensolle, et quand on pense que c'est pour des +princes qui ne savent pas meme notre nom, et qui, s'ils le +savaient un jour, l'auraient oublie le lendemain du jour ou ils +l'auraient su, qu'a trois heures du matin nous nous promenons dans +une grotte, que nous passons sous des rivieres, et que nous allons +coucher je ne sais ou, avec la perspective d'etre pris, juges et +guillotines un beau matin; sais-tu que c'est stupide, Morgan? + +-- Mon cher, repondit Morgan, ce qui passe pour stupide, et ce qui +n'est pas compris du vulgaire en pareil cas, a bien des chances +pour etre sublime. + +-- Allons, dit Valensolle, je vois que tu perds encore plus que +moi au metier que nous faisons; je n'y mets que du devouement, et +tu y mets de l'enthousiasme. + +Morgan poussa un soupir. + +-- Nous sommes arrives, dit-il, laissant tomber la conversation +comme un fardeau qui lui pesait a porter plus longtemps. + +En effet, il venait de heurter du pied les premieres marches d'un +escalier. + +Morgan, eclairant et precedant Valensolle, monta dix degres et +rencontra une grille. + +Au moyen d'une clef qu'il tira de sa poche, la grille fut ouverte. + +On se trouva dans un caveau funeraire. + +Aux deux cotes de ce caveau, deux cercueils etaient soutenus par +des trepieds de fer; des couronnes ducales et l'ecusson d'azur a +la croix d'argent indiquaient que ces cercueils devaient renfermer +des membres de la famille de Savoie avant que cette famille portat +la couronne royale. + +Un escalier apparaissait dans la profondeur du caveau, conduisant +a un etage superieur. + +Valensolle jeta un regard curieux autour de lui, et, a la lueur +vacillante de la torche, reconnut la localite funebre dans +laquelle il se trouvait. + +-- Diable! fit-il, nous sommes, a ce qu'il parait, tout le +contraire des Spartiates. + +-- En ce qu'ils etaient republicains et que nous sommes +royalistes? demanda Morgan. + +-- Non: en ce qu'ils faisaient venir un squelette a la fin de +leurs repas, tandis que nous, c'est au commencement. + +-- Es-tu bien sur que ce soient les Spartiates qui donnassent +cette preuve de philosophie? demanda Morgan en refermant la porte. + +-- Eux ou d'autres, peu m'importe, dit Valensolle; par ma foi, ma +citation est faite; l'abbe Vertot ne recommencait pas son siege, +je ne recommencerai pas ma citation. + +-- Eh bien! une autre fois, tu diras les Egyptiens. + +-- Bon! fit Valensolle avec une insouciance qui ne manquait pas +d'une certaine melancolie, je serai probablement un squelette moi- +meme avant d'avoir l'occasion de montrer mon erudition une seconde +fois. Mais que diable fais-tu donc? et pourquoi eteins-tu la +torche? Tu ne vas pas me faire souper et coucher ici, j'espere +bien? + +En effet, Morgan venait d'eteindre sa torche sur la premiere +marche de l'escalier qui conduisait a l'etage superieur. + +-- Donne-moi la main, repondit le jeune homme. + +Valensolle saisit la main de son ami avec un empressement qui +temoignait d'un mediocre desir de faire, au milieu des tenebres, +un long sejour dans le caveau des ducs de Savoie, quelque honneur +qu'il y eut pour un vivant a frayer avec de si illustres morts. + +Morgan monta les degres. + +Puis il parut, au roidissement de sa main, qu'il faisait un +effort. + +En effet, une dalle se souleva, et, par l'ouverture, une lueur +crepusculaire tremblota aux yeux de Valensolle, tandis qu'une +odeur aromatique, succedant a l'atmosphere mephitique du caveau, +vint rejouir son odorat. + +-- Ah! dit-il, par ma foi, nous sommes dans une grange, j'aime +mieux cela. + +Morgan ne repondit rien; il aida son compagnon a sortir du caveau, +et laissa retomber la dalle. + +Valensolle regarda tout autour de lui: il etait au centre d'un +vaste batiment rempli de foin, et dans lequel la lumiere penetrait +par des fenetres si admirablement decoupees, que ce ne pouvaient +etre celles d'une grange. + +-- Mais, dit Valensolle, nous ne sommes pas dans une grange? + +-- Grimpe sur ce foin et va t'asseoir pres de cette fenetre, +repondit Morgan. + +Valensolle obeit, grimpa sur le foin comme un ecolier en vacances, +et alla, ainsi que le lui avait dit Morgan, s'asseoir pres de la +fenetre. Un instant apres, Morgan deposa entre les jambes de son +ami une serviette contenant un pate, du pain, une bouteille de +vin, deux verres, deux couteaux et deux fourchettes. + +-- Peste! dit Valensolle, Lucullus soupe chez Lucullus. + +Puis, plongeant son regard, a travers les vitraux sur un batiment +perce d'une quantite de fenetres, qui semblait une aile de celui +ou les deux amis se trouvaient, et devant lequel se promenait un +factionnaire: + +-- Decidement, fit-il, je souperai mal si je ne sais pas ou nous +sommes; quel est ce batiment? et pourquoi ce factionnaire se +promene-t-il devant la porte? + +-- Eh bien! dit Morgan, puisque tu le veux absolument, je vais te +le dire: nous sommes dans l'eglise de Brou, qu'un arrete du +conseil municipal a convertie en magasin a fourrage. Ce batiment +auquel nous touchons, c'est la caserne de la gendarmerie, et ce +factionnaire, c'est la sentinelle chargee d'empecher qu'on ne nous +derange pendant notre souper et qu'on ne nous surprenne pendant +notre sommeil. + +-- Braves gendarmes, dit Valensolle, en remplissant son verre. A +leur sante, Morgan! + +-- Et a la notre! dit le jeune homme en riant; le diable +m'etrangle si l'on a l'idee de venir nous chercher ici. + +A peine Morgan eut-il vide son verre, que, comme si le diable eut +accepte le defi qui lui etait porte, on entendit la voix stridente +de la sentinelle qui criait: "Qui vive?" + +-- Eh! firent les deux jeunes gens, que veut dire cela? + +En effet, une troupe d'une trentaine d'hommes venait du cote de +Pont-d'Ain, et, apres avoir echange le mot d'ordre avec la +sentinelle, se fractionna: une partie, la plus considerable, +conduite par deux hommes qui semblaient des officiers, rentra dans +la caserne; l'autre poursuivit son chemin. + +-- Attention! fit Morgan. + +Et tous deux sur leurs genoux, l'oreille au guet, l'oeil colle +contre la vitre, attendirent. + +Expliquons au lecteur ce qui causait une interruption dans un +repas qui, pour etre pris a trois heures du matin, n'en etait pas, +comme on le voit, plus tranquille. + + +XL -- BUISSON CREUX + +La fille du concierge ne s'etait point trompee: c'etait bien +Roland qu'elle avait vu parler dans la geole au capitaine de +gendarmerie. + +De son cote, Amelie n'avait pas tort de craindre; car c'etait bien +sur les traces de Morgan qu'il etait lache. + +S'il ne s'etait point presente au chateau des Noires-Fontaines, ce +n'etait pas qu'il eut le moindre soupcon de l'interet que sa soeur +portait au chef des compagnons de Jehu; mais il se defiait d'une +indiscretion d'un de ses domestiques. + +Il avait bien reconnu Charlotte chez son pere; mais celle-ci +n'ayant manifeste aucun etonnement, il croyait n'avoir pas ete +reconnu par elle; d'autant plus qu'apres avoir echange quelques +mots avec le marechal des logis, il etait alle attendre ce dernier +sur la place du Bastion, fort deserte a une pareille heure. + +Son ecrou termine, le capitaine de gendarmerie etait alle le +rejoindre. + +Il avait trouve Roland se promenant de long en large et +l'attendant impatiemment. + +Chez le concierge Roland s'etait contente de se faire reconnaitre; +la, il pouvait entrer en matiere. + +Il initia, en consequence, le capitaine de gendarmerie au but de +son voyage. + +De meme que, dans les assemblees publiques, on demande la parole +pour un fait personnel et on l'obtient sans contestation, Roland +avait demande au premier consul, et cela pour un fait personnel, +que la poursuite des compagnons de Jehu lui fut confiee; et il +avait obtenu cette faveur sans difficulte. + +Un ordre du ministre de la guerre mettait a sa disposition les +garnisons non seulement de Bourg, mais encore des villes +environnantes. + +Un ordre du ministre de la police enjoignait a tous les officiers +de gendarmerie de lui preter main-forte. + +Il avait pense naturellement, et avant tout, a s'adresser au +capitaine de la gendarmerie de Bourg, qu'il connaissait de longue +date, et qu'il savait etre un homme de courage et d'execution. + +Il avait trouve ce qu'il cherchait: le capitaine de gendarmerie de +Bourg avait la tete horriblement montee contre les compagnons de +Jehu, qui arretaient les diligences a un quart de lieue de la +ville, et sur lesquels il ne pouvait point arriver a mettre la +main. + +Il connaissait les rapports envoyes sur les trois dernieres +arrestations au ministre de la police, et il comprenait la +mauvaise humeur de celui-ci. + +Mais Roland porta le comble a son etonnement en lui racontant ce +qui lui etait arrive, dans la chartreuse de Seillon, la nuit ou il +avait veille, et surtout ce qui etait arrive, dans la meme +chartreuse, a sir John pendant la nuit suivante. + +Le capitaine avait bien su par la rumeur publique que l'hote de +madame de Montrevel avait recu un coup de poignard; mais, comme +personne n'avait porte plainte, il ne s'etait pas cru le droit de +percer l'obscurite dans laquelle il lui semblait que Roland +voulait laisser l'affaire ensevelie. + +A cette epoque de trouble, la force armee avait des indulgences +qu'elle n'eut point eues en d'autres temps.. + +Quant a Roland, il n'avait rien dit, desirant se reserver la +satisfaction de poursuivre, en temps et lieu, les hotes de la +chartreuse, mystificateurs ou assassins. + +Cette fois, il venait avec tous les moyens de mettre son dessein a +execution, et bien resolu a ne pas revenir pres du premier consul +sans l'avoir accompli. + +D'ailleurs, c'etait la une de ces aventures comme les cherchait +Roland. N'y avait-il pas a la fois du danger et du pittoresque? + +N'etait-ce point une occasion de jouer sa vie contre des gens qui, +ne menageant pas la leur, ne menageraient probablement pas la +sienne? + +Roland etait loin d'attribuer a sa veritable cause, c'est-a-dire +la sauvegarde etendue sur lui par Morgan, le bonheur avec lequel +il s'etait tire du danger, la nuit ou il avait veille dans la +chartreuse et le jour ou il avait combattu contre Cadoudal. + +Comment supposer qu'une simple croix avait ete faite au-dessus de +son nom, et qu'a deux cent cinquante lieues de distance ce signe +de la redemption l'avait protege aux deux bouts de la France? + +Au reste, la premiere chose a faire etait d'envelopper la +chartreuse de Seillon et de la fouiller dans ses recoins les plus +secrets; ce que Roland se croyait parfaitement en etat de faire. + +Seulement, la nuit etait trop avancee pour que cette expedition +put avoir lieu avant la nuit prochaine. + +En attendant, Roland se cacherait dans la caserne de gendarmerie +et se tiendrait dans la chambre du capitaine, afin que personne ne +soupconnat a Bourg sa presence ni la cause qui l'amenait. Le +lendemain, il guiderait l'expedition. + +Dans la journee du lendemain, un des gendarmes, qui etait +tailleur, lui confectionnerait un costume complet de marechal des +logis. + +Il passerait pour etre attache a la brigade de Lons-le-Saulnier, +et, grace a cet uniforme, il pourrait, sans etre reconnu, diriger +la perquisition dans la chartreuse. + +Tout s'accomplit selon le plan convenu. + +Vers une heure, Roland rentra dans la caserne avec le capitaine, +monta a la chambre de ce dernier, s'y arrangea un lit de camp, et +y dormit en homme qui vient de passer deux jours et deux nuits, en +chaise de poste. + +Le lendemain il prit patience en faisant, pour l'instruction du +marechal des logis, un plan de la chartreuse de Seillon a l'aide +duquel, meme sans l'aide de Roland, le digne officier eut pu +diriger l'expedition sans s'egarer d'un pas. + +Comme le capitaine n'avait que dix-huit soldats sous ses ordres, +que ce n'etait point assez pour cerner completement la chartreuse, +ou plutot pour en garder les deux issues et la fouiller +entierement, qu'il eut fallu deux ou trois jours pour completer la +brigade disseminee dans les environs et attendre un chiffre +d'hommes necessaire, le capitaine, par ordre de Roland, alla dans +la journee mettre le colonel des dragons, dont le regiment etait +en garnison a Bourg, au courant de l'evenement, et lui demander +douze hommes qui, avec les dix-huit du capitaine, feraient un +total de trente. + +Non seulement le colonel accorda ces douze hommes, mais encore, +apprenant que l'expedition devait etre dirigee par le chef de +brigade Roland de Montrevel, aide de camp du premier consul, il +declara qu'il voulait, lui aussi, etre de la partie, et qu'il +conduirait ses douze hommes. + +Roland accepta son concours, et il fut convenu que le colonel -- +nous employons indifferemment le titre de colonel ou celui de chef +de brigade qui designait le meme grade -- et il fut convenu, +disons-nous, que le colonel et douze dragons prendraient en +passant Roland, le capitaine et leurs dix-huit gendarmes, la +caserne de la gendarmerie se trouvant justement sur la route de la +chartreuse de Seillon. + +Le depart etait fixe a onze heures. + +A onze heures, heure militaire, c'est-a-dire a onze heures +precises, le colonel des dragons et ses douze hommes ralliaient +les gendarmes, et les deux troupes, reunies en une seule, se +mettaient en marche. + +Roland, sous son costume de marechal des logis de gendarmerie, +s'etait fait reconnaitre de son collegue le colonel de dragons; +mais, pour les dragons et les gendarmes, il etait, comme la chose +avait ete convenue, un marechal des logis detache de la brigade de +Lons-le-Saulnier. + +Seulement, comme ils eussent pu s'etonner qu'un marechal des logis +etranger aux localites leur fut donne pour guide, on leur avait +dit que, dans sa jeunesse, Roland avait ete novice a Seillon, +noviciat qui l'avait mis a meme de reconnaitre mieux que personne +les detours les plus mysterieux de la Chartreuse. +Le premier sentiment de ces braves militaires avait bien ete de se +trouver un peu humilies d'etre conduits par un ex-moine; mais, au +bout du compte, comme cet ex-moine portait le chapeau a trois +cornes d'une facon assez coquette, comme son allure etait celle +d'un homme qui, en portant l'uniforme, semblait avoir completement +oublie qu'il eut autrefois porte la robe, ils avaient fini par +prendre leur parti de cette humiliation, se reservant d'arreter +definitivement leur opinion sur le marechal des logis d'apres la +facon dont il manierait le mousquet qu'il portait au bras, les +pistolets qu'il portait a la ceinture, et le sabre qu'il portait +au cote. + +On se munit de torches, et l'on se mit en route dans le plus +profond silence et en trois pelotons: l'un de huit hommes commande +par le capitaine de gendarmerie, l'autre de dix hommes commande +par le colonel, l'autre de douze commande par Roland. + +En sortant de la ville, on se separa. + +Le capitaine de gendarmerie, qui connaissait mieux les localites +que le colonel de dragons, se chargea de garder la fenetre de la +Correrie donnant sur le bois de Seillon; il avait avec lui huit +gendarmes. + +Le colonel de dragons fut charge par Roland de garder la grande +porte d'entree de la Chartreuse. Il avait avec lui cinq dragons et +cinq gendarmes. + +Roland se chargea de fouiller l'interieur; il avait avec lui cinq +gendarmes et sept dragons. + +On donna une demi-heure a chacun pour etre a son poste. C'etait +plus qu'il ne fallait. + +A onze heures et demie sonnantes a l'eglise de Peronnaz, Roland et +ses hommes devaient escalader le mur du verger. + +Le capitaine de gendarmerie suivit la route de Pont-d'Ain jusqu'a +la lisiere de la foret, et, en cotoyant la lisiere, gagna le poste +qui lui etait indique. + +Le colonel de dragons prit le chemin de traverse qui s'embranche +sur la route de Pont-d'Ain et qui mene a la grande porte de la +Chartreuse. + +Enfin, Roland prit a travers terres, et gagna le mur du verger +qu'en d'autres circonstances il avait, on se le rappelle, deja +escalade deux fois. + +A onze heures et demie sonnantes, il donna le signal a ses hommes +et escalada le mur du verger; gendarmes et dragons le suivirent. +Arrives de l'autre cote du mur, ils ne savaient pas encore si +Roland etait brave, mais ils savaient qu'il etait leste. + +Roland leur montra dans l'obscurite la porte sur laquelle ils +devaient se diriger; c'etait celle qui donnait du verger dans le +cloitre. + +Puis il s'elanca le premier a travers les hautes herbes, le +premier poussa la porte, le premier se trouva dans le cloitre. + +Tout etait obscur, muet, solitaire. + +Roland, servant toujours de guide a ses hommes, gagna le +refectoire. + +Partout la solitude, partout le silence. + +Il s'engagea sous la voute oblique, et se retrouva dans le jardin +sans avoir effarouche d'autres etres vivants que les chats-huants +et les chauves-souris. + +Restait a visiter la citerne, le caveau mortuaire et le pavillon +ou plutot la chapelle de la foret. + +Roland traversa l'espace vide qui le separait de la citerne. +Arrive au bas des degres, il alluma trois torches, en garda une et +remit les deux autres, l'une aux mains d'un dragon, l'autre aux +mains d'un gendarme; puis il souleva la pierre qui masquait +l'escalier. + +Les gendarmes qui suivaient Roland commencaient a croire qu'il +etait aussi brave que leste. + +On franchit le couloir souterrain et l'on rencontra la premiere +grille; elle etait poussee, mais non fermee. + +On entra dans le caveau funebre. + +La, c'etait plus que la solitude, plus que le silence: c'etait la +mort. + +Les plus braves sentirent un frisson passer dans la racine de +leurs cheveux. + +Roland alla de tombe en tombe, sondant les sepulcres avec la +crosse du pistolet qu'il tenait a la main. + +Tout resta muet. + +On traversa le caveau funebre, on rencontra la seconde grille, on +penetra dans la chapelle. +Meme silence, meme solitude; tout etait abandonne, et, on eut pu +le croire, depuis des annees. + +Roland alla droit au choeur; il retrouva le sang sur les dalles: +personne n'avait pris la peine de l'effacer. + +La, on etait a bout de recherches et il fallait desesperer. + +Roland, ne pouvait se decider la retraite. + +Il pensa que peut-etre n'avait-il pas ete attaque, a cause de sa +nombreuse escorte; il laissa dix hommes et une torche dans la +chapelle, les chargea de se mettre, par la fenetre ruinee, en +communication avec le capitaine de gendarmerie embusque dans la +foret, a quelques pas de cette fenetre, et, avec deux hommes, +revint, sur ses pas. + +Cette fois, les deux hommes qui suivaient Roland le trouvaient +plus que brave, ils le trouvaient temeraire. + +Mais Roland, ne s'inquietant pas meme s'il etait suivi, reprit sa +propre piste, a defaut de celle des bandits. + +Les deux hommes eurent honte et le suivirent. + +Decidement, la chartreuse etait abandonnee. + +Arrive devant la grande porte, Roland appela le colonel de +dragons; le colonel et ses dix hommes etaient a leur poste. + +Roland ouvrit la porte et fit sa jonction avec eux. + +Ils n'avaient rien vu, rien entendu. +Ils rentrerent tous ensemble, refermant et barricadant la porte +derriere eux pour couper la retraite aux bandits, s'ils avaient le +bonheur d'en rencontrer. + +Puis ils allerent rejoindre leurs compagnons, qui, de leur cote, +avaient rallie le capitaine de gendarmerie et ses huit hommes. + +Tout cela les attendait dans le choeur. + +Il fallait se decider a la retraite: deux heures du matin venaient +de sonner; depuis pres de trois heures, on etait en quete sans +avoir rien trouve. + +Roland, rehabilite dans l'esprit des gendarmes et des dragons, qui +trouvaient que l'ex-novice ne boudait pas, donna, a son grand +regret, le signal de la retraite en ouvrant la porte de la +chapelle qui donnait sur la foret. + +Cette fois, comme on n'esperait plus rencontrer personne, Roland +se contenta de la fermer derriere lui. + +Puis, au pas accelere, la petite troupe reprit le chemin de Bourg. + +Le capitaine de gendarmerie, ses dix-huit hommes et Roland +rentrerent a leur caserne apres s'etre fait reconnaitre de la +sentinelle. + +Le colonel de dragons et ses douze hommes continuerent leur chemin +et rentrerent dans la ville. + +C'etait ce cri de la sentinelle qui avait attire l'attention de +Morgan et de Valensolle; c'etait la rentree de ces dix-huit hommes +a la caserne qui avait interrompu leur repas; c'etait enfin cette +circonstance imprevue qui avait fait dire a Morgan: "Attention!" + +En effet, dans la situation ou se trouvaient les deux jeunes gens, +tout meritait attention. + +Aussi le repas fut-il interrompu, les machoires cesserent-elles de +fonctionner pour laisser les yeux et les oreilles remplir leur +office dans toute son etendue. + +On vit bientot que les yeux seuls seraient occupes. + +Chaque gendarme regagna sa chambre sans lumiere; rien n'attira +donc l'attention des deux jeunes gens sur les nombreuses fenetres +de la caserne, de sorte qu'elle put se concentrer sur un seul +point. + +Au milieu de toutes ces fenetres obscures, deux s'illuminerent; +elles etaient placees en retour relativement au reste du batiment, +et juste en face de celle, ou les deux amis prenaient leur repas. + +Ces fenetres etaient au premier etage; mais, dans la position +qu'ils occupaient, c'est-a-dire sur le faite des bottes de +fourrage, Morgan et Valensolle non seulement se trouvaient a la +meme hauteur qu'elles, mais encore plongeaient dessus. + +Ces fenetres etaient celles du capitaine de gendarmerie. + +Soit insouciance du brave capitaine, soit penurie de l'Etat, on +avait oublie de garnir ces fenetres de rideaux, de sorte que, +grace aux deux chandelles allumees par l'officier de gendarmerie +pour faire honneur a son hote, Morgan et Valensolle pouvaient voir +tout ce qui se passait dans cette chambre. + +Tout a coup, Morgan saisit le bras de Valensolle et l'etreignit +avec force: + +-- Bon! dit Valensolle, qu'y a-t-il encore de nouveau? + +Roland venait de jeter son chapeau a trois cornes sur une chaise, +et Morgan l'avait reconnu. + +-- Roland de Montrevel! dit-il, Roland sous l'uniforme d'un +marechal des logis de gendarmerie! cette fois, nous tenons sa +piste, tandis qu'il cherche encore la notre. C'est a nous de ne +pas la perdre. + +-- Que fais-tu? demanda Valensolle sentant que son ami s'eloignait +de lui. + +-- Je vais prevenir nos compagnons; toi, reste, et ne le perds pas +de vue; il detache son sabre et depose ses pistolets, il est +probable qu'il passera la nuit dans la chambre du capitaine: +demain, je le defie de prendre une route, quelle qu'elle soit, +sans avoir l'un de nous sur ses talons. + +Et Morgan, se laissant glisser sur la declivite du fourrage, +disparut aux yeux de son compagnon, qui, accroupi comme un sphinx, +ne perdait pas de vue Roland de Montrevel. + +Un quart d'heure apres, Morgan etait de retour et les fenetres de +l'officier de gendarmerie etaient, comme toutes les autres +fenetres de la caserne, rentrees dans l'obscurite. + +-- Eh bien? demanda Morgan. + +-- Eh bien, repondit Valensolle, la chose a fini de la facon la +plus prosaique du monde: ils se sont deshabilles, ont eteint les +chandelles et se sont couches, le capitaine dans son lit, et +Roland sur un matelas; il est probable qu'a cette heure ils +ronflent a qui mieux mieux. + +-- En ce cas, dit Morgan, bonne nuit a eux et a nous aussi. + +Dix minutes apres, ce souhait etait exauce, et les deux jeunes +gens dormaient comme s'ils n'avaient pas eu le danger pour +camarade de lit. + + +XLI -- L'HOTEL DE LA POSTE + +Le meme jour, vers six heures du matin, c'est-a-dire pendant le +lever grisatre et froid d'un des derniers jours de fevrier, un +cavalier, eperonnant un bidet de poste et precede d'un postillon +charge de ramener le cheval en main, sortait de Bourg par la route +de Macon ou de Saint-Jullien. + +Nous disons par la route de Macon ou de Saint-Jullien, parce qu'a +une lieue de la capitale de la Bresse la route bifurque et +presente deux chemins, l'un qui conduit, en suivant tout droit, a +Saint-Jullien; l'autre qui, en deviant a gauche, mene a Macon. + +Arrive a l'embranchement des deux routes, le cavalier allait +prendre le chemin de Macon, lorsqu'une voix qui semblait sortir de +dessous une voiture renversee implora sa misericorde. + +Le cavalier ordonna au postillon de voir ce que c'etait. + +Un pauvre maraicher etait pris, en effet, sous une voiture de +legumes. Sans doute avait-il voulu la soutenir au moment ou la +roue, mordant sur le fosse, perdait l'equilibre; la voiture etait +tombee sur lui, et cela avec tant de bonheur, qu'il esperait, +disait-il, n'avoir rien de casse, et ne demandait qu'une chose, +c'est qu'on aidat sa voiture a se remettre sur ses roues; il +esperait, lui, alors, pouvoir se remettre sur ses jambes. + +Le cavalier etait misericordieux pour son prochain, car non +seulement il permit que le postillon s'arretat pour tirer le +maraicher de l'embarras ou il se trouvait, mais encore il mit lui- +meme pied a terre, et, avec une vigueur qu'on eut ete loin +d'attendre d'un homme de taille moyenne comme il l'etait, il aida +le postillon a remettre la voiture, non seulement sur ses roues, +mais encore sur le pave du chemin. + +Apres quoi, il voulut aider l'homme a se relever a son tour; mais +celui-ci avait dit vrai: il etait sain et sauf, et, s'il lui +restait une espece de flageolement dans les jambes, c'etait pour +justifier le proverbe qui pretend qu'il y a un Dieu pour les +ivrognes. + +Le maraicher se confondit en remerciements et prit son cheval par +la bride, mais tout autant -- la chose etait facile a voir -- pour +se soutenir lui-meme que pour conduire l'animal par le droit +chemin. + +Les deux cavaliers se remirent en selle, lancerent leurs chevaux +au galop et disparurent bientot au coude que fait la route cinq +minutes avant d'arriver au bois Monnet. + +Mais a peine eurent-ils disparu, qu'il se fit un changement +notable dans les allures du maraicher: il arreta son cheval, se +redressa, porta a ses levres l'embouchure d'une petite trompe, et +sonna trois coups. + +Une espece de palefrenier sortit du bois qui borde la route, +conduisant un cheval de maitre par la bride. + +Le maraicher depouilla rapidement sa blouse, jeta bas son pantalon +de grosse toile, et se trouva en veste et en culotte de daim et +chausse de bottes a retroussis. + +Il fouilla dans sa voiture, en tira un paquet qu'il ouvrit, secoua +un habit de chasse vert, a brandebourgs d'or, l'endossa, passa +par-dessus une houppelande marron, prit des mains du palefrenier +un chapeau que celui-ci lui presentait et qui etait assorti a son +elegant costume, se fit visser des eperons a ses bottes, et, +sautant sur son cheval avec la legerete et l'adresse d'un ecuyer +consomme: + +-- Trouve-toi ce soir a sept heures, dit-il au palefrenier, entre +Saint-Just et Ceyzeriat; tu y rencontreras Morgan, et tu lui diras +que celui _qu'il sait _va a Macon, mais que j'y serai avant lui. + +Et, en effet, sans s'inquieter de la voiture de legumes, qu'il +laissait d'ailleurs a la garde de son domestique, l'ex-maraicher, +qui n'etait autre que notre ancienne connaissance Montbar, tourna +la tete de son cheval du cote du bois Monnet et le mit au galop. + +Celui-la n'etait pas un mauvais bidet de poste, comme celui que +montait Roland, mais, au contraire, c'etait un excellent cheval de +course; de sorte qu'entre le bois Monnet et Polliat, Montbar +rejoignit et depassa les deux cavaliers. + +Le cheval, sauf une courte halte a Saint-Cyr-sur-Menthon, fit +d'une seule traite, et en moins de trois heures, les neuf ou dix +lieues qui separent Bourg de Macon. + +Arrive a Macon, Montbar descendit a l'hotel de la Poste, le seul +qui, a cette epoque, avait la reputation d'accaparer tous les +voyageurs de distinction. + +Au reste, a la facon dont Montbar fut recu dans l'hotel, on voyait +que l'hote avait affaire a une ancienne connaissance. + +-- Ah! c'est vous, monsieur de Jayat, dit l'hote; nous nous +demandions hier ce que vous etiez devenu; il y a plus d'un mois +qu'on ne vous a vu dans nos pays. + +-- Vous croyez qu'il y a aussi longtemps que cela, mon ami? dit le +jeune homme en affectant le grasseyement a la mode; oui, c'est ma +parole, vrai! J'ai ete chez des amis, chez les Treffort, les +Hautecourt; vous connaissez ces messieurs de nom, n'est-ce pas? +-- Oh! de nom et de personne. + +-- Nous avons chasse a courre; ils ont d'excellents equipages, +parole d'honneur! Mais dejeune-t-on chez vous, ce matin? + +-- Pourquoi pas? + +-- Eh bien alors, servez-moi un poulet, une bouteille de vin de +Bordeaux, deux cotelettes, des fruits, la moindre chose. + +-- Dans un instant. Voulez-vous etre servi dans votre chambre, ou +dans la salle commune? + +-- Dans la salle commune, c'est plus gai; seulement, servez-moi +sur une table a part. Ah! n'oubliez pas mon cheval: c'est une +excellente bete, et que j'aime mieux que certains chretiens, +parole d'honneur. + +L'hote donna ses ordres, Montbar se mit devant la cheminee, +retroussa sa houppelande et se chauffa les mollets. + +-- C'est toujours vous qui tenez la poste? demanda-t-il a l'hote, +comme pour ne pas laisser tomber la conversation. + +-- Je crois bien! + +Alors, c'est chez vous que relayent les diligences? + +-- Non pas les diligences, les malles. + +-- Ah! dites donc: il faut que j'aille a Chambery un de ces jours, +combien y a-t-il de places dans la malle? + +-- Trois: deux dans l'interieur, une avec le courrier. + +-- Et ai-je chance de trouver une place libre? + +-- Ca se peut encore quelquefois; mais le plus sur, voyez-vous, +c'est toujours d'avoir sa caleche ou son cabriolet a soi. + +-- On ne peut donc pas retenir sa place d'avance? + +-- Non; car vous comprenez bien, monsieur de Jayat, s'il y a des +voyageurs qui aient pris leurs places de Paris a Lyon, ils vous +priment. + +-- Voyez-vous, les aristocrates! dit en riant Montbar. A propos +d'aristocrates, il vous en arrive un derriere moi en poste; je +l'ai depasse a un quart de lieue de Polliat: il m'a semble qu'il +montait un bidet un peu poussif. + +-- Oh! fit l'hote, ce n'est pas etonnant, mes confreres sont si +mal equipes en chevaux! + +-- Et tenez, justement voila notre homme reprit Montbar; je +croyais avoir plus d'avance que cela sur lui. + +En effet, Roland au moment meme passait au galop devant les +fenetres et entrait dans la cour. + +-- Prenez-vous toujours la chambre n deg. 1, monsieur de Jayat? +demanda l'hote. + +-- Pourquoi la question? + +-- Mais parce que c'est la meilleure, et que, si vous ne la prenez +pas, nous la donnerions a la personne qui arrive, dans le cas ou +elle ferait sejour. + +-- Oh! ne vous preoccupez pas de moi, je ne saurai que dans le +courant de la journee si je reste ou si je pars. Si le nouvel +arrivant fait sejour comme vous dites, donnez-lui le n deg. 1; je me +contenterai du n deg. 2. + +-- Monsieur est servi, dit le garcon en paraissant sur la porte de +communication qui conduisait de la cuisine a la salle commune. + +Montbar fit un signe de tete et se rendit a l'invitation qui lui +etait faite; il entrait dans la salle commune juste au moment ou +Roland entrait dans la cuisine. + +La table etait servie en effet; Montbar changea son couvert de +cote, et se placa de facon a tourner le dos a la porte. + +La precaution etait inutile: Roland n'entra point dans la salle +commune, et le dejeuneur put achever son repas sans etre derange. + +Seulement, au dessert, son hote vint lui apporter lui-meme le +cafe. + +Montbar comprit que le digne homme etait en humeur de causer; cela +tombait a merveille: il y avait certaines choses que lui-meme +desirait savoir. + +-- Eh bien, demanda Montbar, qu'est donc devenu notre homme? est- +ce qu'il n'a fait que changer de cheval? + +-- Non, non, non, repondit l'hote; comme vous le disiez, c'est un +aristocrate: il a demande qu'on lui servit son dejeuner dans sa +chambre. + +-- Dans sa chambre ou dans ma chambre! demanda Montbar; car je +suis bien sur que vous lui avez donnez le fameux n deg. 1. + +-- Dame! monsieur de Jayat, c'est votre faute; vous m'avez dit que +j'en pouvais disposer. + +-- Et vous m'avez pris au mot, vous avez bien fait; je me +contenterai du n deg. 2. + +-- Oh! vous y serez bien mal; la chambre n'est separee du n deg. 1 que +par une cloison, et l'on entend tout ce qui se fait ou se dit +d'une chambre dans l'autre. + +-- Ah ca! mon cher hote, vous croyez donc que je suis venu chez +vous pour faire des choses inconvenantes ou chanter des chansons +seditieuses, que vous avez peur qu'on n'entende ce que je dirai ou +ce que je ferai? + +-- Oh! ce n'est pas cela. + +-- Qu'est-ce donc? + +-- Je n'ai pas peur que vous derangiez les autres; j'ai peur que +vous ne soyez derange. + +-- Bon! votre jeune homme est donc un tapageur? + +-- Non; mais ca m'a l'air d'un officier. + +-- Qui a pu vous faire croire cela? + +-- Sa tournure d'abord; puis il s'est informe du regiment qui +etait en garnison a Macon; je lui ai dit que c'etait le 7e +chasseurs a cheval. "Ah! bon, a-t-il repris, je connais le chef de +brigade, un de mes amis; votre garcon peut-il lui porter ma carte, +et lui demander s'il veut venir dejeuner avec moi?" + +-- Ah! ah! + +-- De sorte que, vous comprenez, des officiers entre eux, ca va +etre du bruit, du tapage! Ils vont peut-etre non seulement +dejeuner, mais diner, mais souper. + +-- Je vous ai deja dit, mon cher hote, que je ne croyais point +avoir le plaisir de passer la nuit chez vous; j'attends, poste +restante, des lettres de Paris qui decideront de ce que je vais +faire. En attendant, allumez-moi du feu dans la chambre n deg. 2, en +faisant le moins de bruit possible, pour ne pas gener mon voisin; +vous me ferez monter en meme temps une plume, de l'encre et du +papier, j'ai a ecrire. + +Les ordres de Montbar furent ponctuellement executes, et lui-meme +monta sur les pas du garcon de service pour veiller a ce que +Roland ne fut point incommode de son voisinage. + +La chambre etait bien telle que l'hote de la poste l'avait dite, +et pas un mouvement ne pouvait se faire dans l'une, pas un mot ne +pouvait s'y dire qui ne fut entendu dans l'autre. + +Aussi Montbar entendit-il parfaitement le garcon d'hotel annoncer +a Roland le chef de brigade Saint-Maurice, et, a la suite du pas +resonnant de celui-ci dans le corridor, les exclamations que +laisserent echapper les deux amis, enchantes de se revoir. + +De son cote, Roland, distrait un instant par le bruit qui s'etait +fait dans la chambre voisine, avait oublie ce bruit des qu'il +avait cesse, et il n'y avait point de danger qu'il se renouvelat. +Montbar, une fois seul, s'etait assis a la table sur laquelle +etaient deposes, encre, plume et papier, et etait reste immobile. + +Les deux officiers s'etaient connus autrefois en Italie, et Roland +s'etait trouve sous les ordres de Saint-Maurice lorsque celui-ci +etait capitaine, et que lui, Roland, n'etait que lieutenant. + +Aujourd'hui, les grades etaient egaux; de plus, Roland avait +double mission du premier consul et du prefet de police, qui lui +donnait commandement sur les officiers du meme grade que lui, et +meme, dans les limites de sa mission, sur des officiers d'un grade +plus eleve. + +Morgan ne s'etait pas trompe en presumant que le frere d'Amelie +etait a la poursuite des compagnons de Jehu: quand les +perquisitions nocturnes faites dans la chartreuse de Seillon n'en +eussent pas donne la preuve, cette preuve eut ressorti de la +conversation du jeune officier avec son collegue, en supposant que +cette conversation eut ete entendue. + +Ainsi le premier consul envoyait bien effectivement cinquante +mille francs, a titre de don, aux peres du Saint-Bernard; ainsi +ces cinquante mille francs etaient bien reellement envoyes par la +poste; mais ces cinquante mille francs n'etaient qu'une espece de +piege ou l'on comptait prendre les devaliseurs de diligences, +s'ils n'etaient point surpris dans la chartreuse de Seillon ou +dans quelque autre lieu de leur retraite. + +Maintenant, restait a savoir comment on les prendrait. + +Ce fut ce qui, tout en dejeunant, se debattit longuement entre les +deux officiers. + +Au dessert, ils etaient d'accord, et le plan etait arrete. + +Le meme soir, Morgan recevait une lettre ainsi concue: + +"Comme nous l'a dit Adler, vendredi prochain, a cinq heures du +soir, la malle partira de Paris avec cinquante mille francs +destines aux peres du Saint-Bernard. + +"Les trois places, la place du coupe et les deux places de +l'interieur sont deja retenues par trois voyageurs qui monteront, +le premier a Sens, les deux autres a Tonnerre. + +"Ces voyageurs seront, dans le coupe, un des plus braves agents du +citoyen Fouche, et dans l'interieur, M. Roland de Montrevel et le +chef de brigade du 7e chasseurs, en garnison a Macon. + +"Ils seront en costumes bourgeois, pour ne point inspirer de +soupcons, mais armes jusqu'aux dents. + +"Douze chasseurs a cheval, avec mousquetons, pistolets et sabres, +escorteront la malle, mais a distance, et de maniere a arriver au +milieu de l'operation. + +"Le premier coup de pistolet tire doit leur donner le signal de +mettre leurs chevaux au galop et de tomber sur les devaliseurs. + +"Maintenant, mon avis est que, malgre toutes ces precautions, et +meme a cause de toutes ces precautions, l'attaque soit maintenue +et s'opere a l'endroit indique, c'est-a-dire a la Maison-Blanche. + +"Si c'est l'avis des compagnons, qu'on me le fasse savoir; c'est +moi qui conduirai la malle en postillon, de Macon a Belleville. + +"Je fait mon affaire du chef de brigade; que l'un de vous fasse la +sienne de l'agent du citoyen Fouche. + +"Quant a M. Roland de Montrevel, il ne lui arrivera rien, attendu +que je me charge, par un moyen a moi connu et par moi invente, de +l'empecher de descendre de la malle-poste. + +"L'heure precise ou la malle de Chambery passe a la Maison-Blanche +est samedi, a six heures du soir. + +"Un seul mot de reponse concu en ces termes: _Samedi a six heures +du soir_, et tout ira comme sur des roulettes. + +"MONTBAR" + +A minuit, Montbar, qui effectivement s'etait plaint du bruit fait +par son voisin et avait ete mis dans une chambre situee a l'autre +extremite de l'hotel, etait reveille par un courrier, lequel +n'etait autre que le palefrenier qui lui avait amene sur la route +un cheval tout selle. + +Cette lettre contenait simplement ces mots, suivis d'un post- +scriptum: + +"Samedi, a six heures du soir. + +"MORGAN. + +"P.S. Ne pas oublier, meme au milieu du combat, que la vie de +Roland de Montrevel est sauvegardee." +Le jeune homme lut cette reponse avec une joie visible; ce n'etait +plus une simple arrestation de diligence, cette fois, c'etait une +espece d'affaire d'honneur entre hommes d'une opinion differente, +une rencontre entre braves. + +Ce n'etait pas seulement de l'or qu'on allait repandre sur la +grande route, c'etait du sang. + +Ce n'etait pas aux pistolets sans balles du conducteur, manies par +les mains d'un enfant, qu'on allait avoir affaire, c'etait aux +armes mortelles de soldats habitues a s'en servir. + +Au reste, on avait toute la journee qui allait s'ouvrir, et toute +celle du lendemain, pour prendre ses mesures. Montbar se contenta +donc de demander au palefrenier quel etait le postillon de service +qui devait, a cinq heures, prendre la malle a Macon et faire la +poste ou plutot les deux postes qui s'etendent de Macon a +Belleville. + +Il lui recommanda en outre d'acheter quatre pitons et deux cadenas +fermant a clef. + +Il savait d'avance que la malle arrivait a quatre heures et demie +a Macon, y dinait, et en repartait a cinq heures precises. + +Sans doute, toutes les mesures de Montbar etaient prises d'avance, +car, ces recommandations faites a son domestique, il le congedia, +et s'endormit comme un homme qui a un arriere de sommeil a +combler. + +Le lendemain, il ne se reveilla, ou plutot ne descendit qu'a neuf +heures du matin. Il demanda sans affectation a l'hote des +nouvelles de son bruyant voisin. + +Le voyageur etait parti a six heures du matin, par la malle-poste +de Lyon a Paris, avec son ami le chef de brigade des chasseurs, et +l'hote avait cru entendre qu'ils n'avaient retenu leurs places que +jusqu'a Tonnerre. + +Au reste, de meme que M. de Jayat s'inquietait du jeune officier, +le jeune officier, de son cote, s'etait inquiete de lui, avait +demande qui il etait, s'il venait d'habitude dans l'hotel, et si +l'on croyait qu'il consentit a vendre son cheval. + +L'hote avait repondu qu'il connaissait parfaitement M. de Jayat, +que celui-ci avait l'habitude de loger a son hotel toutes les fois +que ses affaires l'appelaient a Macon, et que, quant a son cheval, +il ne croyait pas, vu la tendresse que le jeune gentilhomme avait +manifestee pour lui, qu'il consentit a s'en defaire a quelque prix +que ce fut. + +Sur quoi, le voyageur etait parti sans insister davantage. + +Apres le dejeuner, M. de Jayat, qui paraissait fort desoeuvre, fit +seller son cheval, monta dessus et sortit de Macon par la route de +Lyon. Tant qu'il fut dans la ville, il laissa marcher son cheval a +l'allure qui convenait a l'elegant animal; mais, une fois hors de +la ville, il rassembla les renes et serra les genoux. + +L'indication etait suffisante. L'animal partit au galop. + +Montbar traversa les villages de Varennes et de la Creche et la +Chapelle-de-Guinchay, et ne s'arreta qu'a la Maison-Blanche. + +Le lieu etait bien tel que l'avait dit Valensolle, et merveilleu- +sement choisi pour une embuscade. + +La Maison-Blanche etait situee au fond d'une petite vallee, entre +une descente et une montee; a l'angle de son jardin passait un +petit ruisseau sans nom qui allait se jeter dans la Saone a la +hauteur de Challe. + +Des arbres touffus et eleves suivaient le cours de la riviere et, +decrivant un demi-cercle, enveloppaient la maison. + +Quant a la maison elle-meme, apres avoir ete autrefois une auberge +dont l'aubergiste n'avait pas fait ses affaires, elle etait fermee +depuis sept ou huit ans, et commencait a tomber en ruine. + +Avant d'y arriver, en venant de Macon, la route faisait un coude. + +Montbar examina les localites avec le soin d'un ingenieur charge +de choisir le terrain d'un champ de bataille, tira un crayon et un +portefeuille de sa poche et traca un plan exact de la position. + +Puis il revint a Macon. + +Deux heures apres, le palefrenier partait, portant le plan a +Morgan et laissant a son maitre le nom du postillon qui devait +conduire la malle; il s'appelait Antoine. Le palefrenier avait, en +outre, achete les quatre pitons et les deux cadenas. + +Montbar fit monter une bouteille de vieux bourgogne et demanda +Antoine. + +Dix minutes apres, Antoine entrait. + +C'etait un grand et beau garcon de vingt-cinq a vingt-six ans, de +la taille a peu pres de Montbar, ce que celui-ci, apres l'avoir +toise des pieds a la tete, avait remarque avec satisfaction. + +Le postillon s'arreta sur le seuil de la porte, et, mettant la +main a son chapeau a la maniere des militaires: + +-- Le citoyen m'a fait demander? dit-il. + +-- C'est bien vous qu'on appelle Antoine? fit Montbar. + +-- Pour vous servir, si j'en etais capable, vous et votre +compagnie. + +-- Eh bien, oui, mon ami, tu peux me servir... Ferme donc la porte +et viens ici. + +Antoine ferma la porte, s'approcha jusqu'a distance de deux pas de +Montbar, et, portant de nouveau la main a son chapeau: + +-- Voila, notre maitre. + +-- D'abord, dit Montbar, si tu n'y vois point d'inconvenient, nous +allons boire un verre de vin a la sante de ta maitresse. + +-- Oh! oh! de ma maitresse! fit Antoine, est-ce que les gens comme +nous ont des maitresses? C'est bon pour des seigneurs comme vous +d'avoir des maitresses. + +-- Ne vas-tu pas me faire accroire, drole, qu'avec une encolure +comme la tienne, on fait voeu de continence? + +-- Oh! je ne veux pas dire que l'on soit un moine a cet endroit; +on a par-ci par-la quelque amourette sur le grand chemin. + +-- Oui, a chaque cabaret; c'est pour cela qu'on s'arrete si +souvent avec les chevaux de retour pour boire la goutte ou allumer +sa pipe. + +-- Dame! fit Antoine avec un intraduisible mouvement d'epaules, il +faut bien rire. + +-- Eh bien, goute-moi ce vin-la, mon garcon! je te reponds que ce +n'est pas lui qui te fera pleurer. + +Et, prenant un verre plein, Montbar fit signe au postillon de +prendre l'autre verre. + +-- C'est bien de l'honneur pour moi... A votre sante et a celle de +votre compagnie! + +C'etait une locution familiere au brave postillon, une espece +d'extension de politesse qui n'avait pas besoin d'etre justifiee +pour lui par une compagnie quelconque. + +-- Ah! oui, dit-il apres avoir bu et en faisant clapper sa langue, +en voila du chenu, et moi, qui l'ai avale sans le gouter, comme si +c'etait du petit bleu. + +-- C'est un tort, Antoine. + +-- Mais oui, que c'est un tort. + +-- Bon! fit Montbar en versant un second verre, heureusement qu'il +peut se reparer. + +-- Pas plus haut que le pouce, notre bourgeois, dit le facetieux +postillon en tendant le verre et ayant soin que son pouce fut au +niveau du bord. + +-- Minute, fit Montbar au moment ou Antoine allait porter le verre +a sa bouche. + +-- Il etait temps, dit le postillon; il allait y passer, le +malheureux! Qu'y a-t-il? + +-- Tu n'as pas voulu que je boive a la sante de ta maitresse; mais +tu ne refuseras pas, je l'espere, de boire a la sante de la +mienne. + +-- Oh! ca ne se refuse pas, surtout avec de pareil vin; a la sante +de votre maitresse et de sa compagnie! + +Et le citoyen Antoine avala la rouge liqueur, en la degustant +cette fois. + +-- Eh bien, fit Montbar, tu t'es encore trop presse, mon ami. + +-- Bah! fit le postillon. + +-- Oui... suppose que j'aie plusieurs maitresses: du moment ou +nous ne nommons pas celle a la sante de laquelle nous buvons, +comment veux-tu que cela lui profite. + +-- C'est ma foi, vrai! + +-- C'est triste, mais il faut recommencer cela, mon ami. + +-- Ah! recommencons! Il ne s'agit pas, avec un homme comme vous, +de mal faire les choses; on a commis la faute, on la boira. + +Et Antoine tendit son verre que Montbar remplit jusqu'au bord. + +-- Maintenant, dit-il en jetant un coup d'oeil sur la bouteille, +et en s'assurant par ce coup d'oeil qu'elle etait vide, il ne +s'agit plus de nous tromper. Son nom? + +-- A la belle Josephine! dit Montbar. + +-- A la belle Josephine! repeta Antoine. + +Et il avala le bourgogne avec une satisfaction qui semblait aller +croissant. + +Puis, apres avoir bu et s'etre essuye les levres avec sa manche, +au moment de reposer le verre sur la table: + +-- Eh! dit-il, un instant, bourgeois. + +-- Bon! fit Montbar, est-ce qu'il y a encore quelque chose qui ne +va pas? + +-- Je crois bien: nous avons fait de la mauvaise besogne, mais il +est trop tard. + +-- Pourquoi cela? + +-- La bouteille est vide. + +-- Celle-ci, oui, mais pas celle-la. + +Et Montbar prit dans le coin de la cheminee une bouteille toute +debouchee. +-- Ah! ah! fit Antoine, dont le visage s'eclaira d'un radieux +sourire. + +-- Y a-t-il du remede? demanda Montbar. + +-- Il y en a fit Antoine. + +Et il tendit son verre. + +Montbar le remplit avec la meme conscience qu'il y avait mise les +trois premieres fois. + +-- Eh bien, fit le postillon mirant au jour le liquide rubis qui +etincelait dans son verre, je disais donc que nous avions bu a la +sante de la belle Josephine... + +-- Oui, dit Montbar. + +-- Mais, continua Antoine, il y a diablement de Josephines en +France. + +-- C'est vrai; combien crois-tu qu'il y en ait, Antoine? + +-- Bon! il y en a bien cent mille. + +-- Je t'accorde cela; apres? + +-- Eh bien, sur ces cent mille, j'admets qu'il n'y en a qu'un +dixieme de belles. + +-- C'est beaucoup. + +-- Mettons un vingtieme. +-- Soit. + +-- Cela fait cinq mille. + +-- Diable! sais-tu que tu es fort en arithmetique? + +-- Je suis fils de maitre d'ecole. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, a laquelle de ces cinq mille avons-nous bu?... ah! + +-- Tu as, par ma foi, raison, Antoine; il faut ajouter le nom de +famille au nom de bapteme; a la belle Josephine... + +-- Attendez, le verre est entame, il ne peut plus servir; il faut, +pour que la sante soit profitable, le vider et le remplir. + +Antoine porta le verre a sa bouche. + +-- Le voila vide, dit-il. + +-- Et le voila rempli, fit Montbar en le mettant en contact avec +la bouteille. + +-- Aussi, j'attends; a la belle Josephine?... + +-- A la belle Josephine... Lollier! + +Et Montbar vida son verre. + +-- Jarnidieu! fit Antoine; mais, attendez donc, Josephine Lollier, +je connais cela. + +-- Je ne dis pas non. + +-- Josephine Lollier, mais c'est la fille du maitre de la poste +aux chevaux de Belleville. + +-- Justement. + +-- Fichtre! fit le postillon, vous n'etes pas a plaindre, notre +bourgeois; un joli brin de fille! A la sante de la belle Josephine +Lollier! + +Et il avala son cinquieme verre de Bourgogne. + +-- Eh bien, maintenant, demanda Montbar, comprends-tu pourquoi je +t'ai fait monter, mon garcon? + +-- Non; mais je ne vous en veux pas tout de meme. + +-- C'est bien gentil de ta part. + +-- Oh! moi, je suis bon diable. + +-- Eh bien, je vais te le dire, pourquoi je t'ai fait monter. + +-- Je suis tout oreilles. + +-- Attends! Je crois que tu entendras encore mieux si ton verre +est plein que s'il est vide. + +-- Est-ce que vous avez ete medecin des sourds, vous, par hasard? +demanda le postillon en goguenardant. + +-- Non; mais j'ai beaucoup vecu avec les ivrognes, repondit +Montbar en remplissant de nouveau le verre d'Antoine. + +-- On n'est pas ivrogne parce qu'on aime le vin, dit Antoine. + +-- Je suis de ton avis, mon brave, repliqua Montbar; on n'est +ivrogne que quand on ne sait pas le porter. + +-- Bien dit! fit Antoine, qui paraissait porter le sien a +merveille; j'ecoute. + +-- Tu m'as dit que tu ne comprenais pas pourquoi je t'avais fait +monter? + +-- Je l'ai dit. + +-- Cependant, tu dois bien te douter que j'avais un but? + +-- Tout homme en a un, bon ou mauvais, a ce que pretend notre +cure, dit sentencieusement Antoine. + +-- Eh bien, le mien, mon ami, reprit Montbar, est de penetrer la +nuit, sans etre reconnu, dans la cour de maitre Nicolas Denis +Lollier, maitre de poste de Belleville. + +-- A Belleville, repeta Antoine, qui suivait les paroles de +Montbar avec toute l'attention dont il etait capable; je +comprends. Et vous voulez penetrer, sans etre reconnu, dans la +cour de maitre Nicolas Denis Lollier, maitre de poste a +Belleville, pour voir a votre aise la belle Josephine? Ah! mon +gaillard! + +-- Tu y es, mon cher Antoine; et je veux y penetrer sans etre +reconnu, parce que le pere Lollier a tout decouvert, et qu'il a +defendu a sa fille de me recevoir. + +-- Voyez-vous!... Et que puis-je a cela, moi? + +-- Tu as encore les idees obscures, Antoine; bois ce verre de vin- +la pour les eclaircir. + +-- Vous avez raison, fit Antoine. + +Et il avala son sixieme verre de vin. + +-- Ce que tu y peux, Antoine? + +-- Oui, qu'est-ce que j'y peux? Voila ce que je demande. + +-- Tu y peux tout, mon ami. + +-- Moi? + +-- Toi. + +-- Ah! je serais curieux de savoir cela: eclaircissez, +eclaircissez. + +Et il tendit son verre. + +-- Tu conduis, demain, la malle de Chambery? + +-- Un peu; a six heures. + +-- Eh bien, supposons qu'Antoine soit un bon garcon. + +-- C'est tout suppose, il l'est. + +-- Eh bien, voici ce que fait Antoine... + +-- Voyons, que fait-il? + +-- D'abord, il vide son verre. + +-- Ce n'est pas difficile... c'est fait. + +-- Puis il prend ces dix louis. + +Montbar aligna dix louis sur la table. + +-- Ah! ah! fit Antoine, des jaunets, des vrais! Je croyais qu'ils +avaient tous emigre, ces diables-la! + +-- Tu vois qu'il en reste. + +-- Et que faut-il qu'Antoine fasse pour qu'ils passent dans sa +poche? + +-- Il faut qu'Antoine me prete son plus bel habit de postillon. + +-- A vous? + +-- Et me donne sa place demain au soir. + +-- Eh! oui, pour que vous voyiez la belle Josephine sans etre +reconnu. +-- Allons donc! J'arrive a huit heures a Belleville, j'entre dans +la cour, je dis que les chevaux sont fatigues, je les fais reposer +jusqu'a dix heures, et, de huit heures a dix... + +-- Ni vu ni connu, je t'embrouille le pere Lollier. + +-- Eh bien, ca y est-il, Antoine? + +-- Ca y est! on est jeune, on est du parti des jeunes; on est +garcon, on est du parti des garcons; quand on sera vieux et papa, +on sera du parti des papas et des vieux, et on criera: "Vivent les +ganaches!" + +-- Ainsi, mon brave Antoine, tu me pretes ta plus belle veste et +ta plus belle culotte? + +-- J'ai justement une veste et une culotte que je n'ai pas encore +mises. + +-- Tu me donnes ta place? + +-- Avec plaisir. + +-- Et moi, je te donne d'abord ces cinq louis d'arrhes. + +-- Et le reste? + +-- Demain, en passant les bottes; seulement, tu auras une +precaution... + +-- Laquelle? + +-- On parle beaucoup de brigand qui devalisent les diligences; tu +auras soin de mettre des fontes a la selle du porteur. + +-- Pour quoi faire? + +-- Pour y fourrer des pistolets. + +-- Allons donc! n'allez-vous pas leur faire du mal a ces braves +gens? + +-- Comment! tu appelles braves gens des voleurs qui devalisent les +diligences? + +-- Bon! on n'est pas un voleur parce qu'on vole l'argent du +gouvernement. + +-- C'est ton avis. + +-- Je crois bien, et encore que c'est l'avis de bien d'autres. Je +sais bien, quant a moi, que, si j'etais juge, je ne les +condamnerais pas. + +-- Tu boirais peut-etre a leur sante? + +-- Ah! tout de meme, ma foi, si le vin etait bon. + +-- Je t'en defie, dit Montbar en versant dans le verre d'Antoine +tout ce qui restait de la seconde bouteille. + +-- Vous savez le proverbe? dit le postillon. + +-- Lequel? + +-- Il ne faut pas defier un fou de faire sa folie. A la sante des +compagnons de Jehu. + +-- Ainsi soit-il! dit Montbar. + +-- Et les cinq louis? fit Antoine en reposant le verre sur la +table. + +-- Les voila. + +-- Merci; vous aurez des fontes a votre selle; mais, croyez-moi, +ne mettez pas de pistolets dedans ou, si vous mettez des pistolets +dedans, faites comme le pere Jerome, le conducteur de Geneve, ne +mettez pas de balles dans vos pistolets. + +Et, sur cette recommandation philanthropique, le postillon prit +conge de Montbar et descendit l'escalier en chantant d'une voix +avinee. + +"Le matin, je me prends, je me leve; +"Dans le bois, je m'en suis alle; +"J'y trouvai ma bergere qui reve; +"Doucement je la reveillai. +"Je lui dis: _Aimable bergere,_ +"_Un berger vous ferait-il peur?_ +"_Un berger! a moi pourquoi faire?_ +"_Taisez-vous, monsieur le trompeur."_ + +Montbar suivit consciencieusement le chanteur jusqu'a la fin du +second couplet; mais, quelque interet qu'il prit a la romance de +maitre Antoine, la voix de celui-ci s'etant perdue dans +l'eloignement; il fut oblige de faire son deuil du reste de la +chanson. + + +XLII -- LA MALLE DE CHAMBERY + +Le lendemain, a cinq heures de l'apres-midi, Antoine, pour ne +point etre en retard sans doute, harnachait, dans la cour de +l'hotel de la poste, les trois chevaux qui devaient enlever la +malle. + +Un instant apres, la malle entrait au grand galop dans la cour de +l'hotel et venait se ranger sous les fenetres de la chambre qui +avait tant paru preoccuper Antoine, c'est-a-dire a trois pas de la +derniere marche de l'escalier de service. + +Si l'on eut pu faire, sans y avoir un interet positif, attention a +un si petit detail, on eut remarque que le rideau de la fenetre +s'ecartait d'une facon presque imprudente pour permettre a la +personne qui habitait la chambre de voir qui descendait de la +malle-poste. + +Il en descendit trois hommes qui, avec la hate de voyageurs +affames, se dirigerent vers les fenetres ardemment eclairees de la +salle commune. + +A peine etaient-ils entres, que l'on vit, par l'escalier de +service, descendre un elegant postillon non chausse encore de ses +grosses bottes, mais simplement de fins escarpins par-dessus +lesquels il comptait les passer. + +Le postillon elegant passa les grosses bottes d'Antoine, lui +glissa cinq louis dans la main, puis se tourna pour que celui-ci +lui jetat sur les epaules sa houppelande, que la rigueur de la +saison rendait a peu pres necessaire. + +Cette toilette achevee, Antoine rentra lestement dans l'ecurie, ou +il se dissimula dans le coin le plus obscur. + +Quant a celui auquel il venait de ceder sa place, rassure sans +doute par la hauteur du col de la houppelande, qui lui cachait la +moitie du visage, il alla droit aux trois chevaux harnaches +d'avance par Antoine, glissa une paire de pistolets a deux coups +dans les arcons, et, profitant de l'isolement ou etait la malle- +poste par le detellement des chevaux et l'eloignement du postillon +de Tournus, il planta, a l'aide d'un poincon aigu qui pouvait a la +rigueur devenir un poignard, ses quatre pitons dans le bois de la +malle-poste, c'est-a-dire a chaque portiere, et les deux autres en +regard dans le bois de la caisse. + +Apres quoi, il se mit a atteler les chevaux avec une promptitude +et une adresse qui indiquaient un homme familiarise depuis son +enfance avec tous les details de l'art pousse si loin de nos jours +par cette honorable classe de la societe que nous appelons les +_gentilshommes riders._ + +Cela fait, il attendit, calmant ses chevaux impatients a l'aide de +la parole et du fouet, savamment combines, ou employes chacun a +son tour. + +On connait la rapidite avec laquelle s'executaient les repas des +malheureux condamnes au regime de la malle-poste; la demi-heure +n'etait donc pas ecoulee, qu'on entendit la voix du conducteur qui +criait: + +-- Allons, citoyens voyageurs, en voiture. + +Montbar se tint pres de la portiere, et, malgre leur deguisement, +reconnut parfaitement Roland et le chef de brigade du 7e +chasseurs, qui monterent et prirent place dans l'interieur sans +faire attention au postillon. + +Celui-ci referma sur eux la portiere, passa le cadenas dans les +deux pitons et donna un tour de clef. +Puis, contournant la malle, il fit semblant de laisser tomber son +fouet devant l'autre portiere, passa, en se baissant, le second +cadenas dans les autres pitons, lui donna un tour de clef en se +relevant et, sur que les deux officiers etaient bien verrouilles, +il enfourcha son cheval en gourmandant le conducteur, qui lui +laissait faire sa besogne. + +En effet, le voyageur du coupe etait deja a sa place, que le +conducteur debattait encore un reste de compte avec l'hote. + +-- Est-ce pour ce soir, pour cette nuit, ou pour demain matin, +pere Francois? cria le faux postillon en imitant de son mieux la +voix du vrai. + +-- C'est bon, c'est bon, on y va, repondit le conducteur. + +Puis, regardant autour de lui: + +-- Tiens! ou sont donc les voyageurs? demanda-t-il. + +-- Nous voila, dirent a la fois les deux officiers, dans +l'interieur de la malle, et l'agent du coupe. + +-- La portiere est bien fermee? insista le pere Francois. + +-- Oh! je vous en reponds, fit Montbar. + +-- En ce cas, en route, mauvaise troupe! cria le conducteur tout +en gravissant le marchepied, en prenant place pres du voyageur et +en tirant la portiere apres lui. + +Le postillon ne se le fit pas redire; il enleva ses chevaux en +enfoncant ses eperons dans le ventre du porteur et en cinglant aux +deux autres un vigoureux coup de fouet. +La malle-poste partit au galop. + +Montbar conduisait comme s'il n'eut fait que cela toute sa vie; il +traversa la ville en faisant danser les vitres et trembler les +maisons; jamais veritable postillon n'avait fait claquer son fouet +d'une si savante maniere. + +A la sortie de Macon, il vit un petit groupe de cavaliers: +c'etaient les douze chasseurs qui devaient suivre la malle sans +avoir l'air de l'escorter. + +Le chef de brigade passa la tete par la portiere et fit signe au +marechal des logis qui les commandait. + +Montbar ne parut rien remarquer; mais, au bout de cinq cents pas, +tout en executant une symphonie avec son fouet, il retourna la +tete et vit que l'escorte s'etait mise en marche. + +-- Attendez, mes petits enfants, dit Montbar, je vais vous en +faire voir du pays! + +Et il redoubla de coups d'eperons et de coups de fouet. + +Les chevaux semblaient avoir des ailes, la malle volait sur le +pave, on eut dit le char du tonnerre qui passait. + +Le conducteur s'inquieta. + +-- Eh! maitre Antoine, cria-t-il, est-ce que nous serions ivre par +hasard? + +-- Ivre? ah bien oui! repondit Montbar, j'ai dine avec une salade +de betterave. + +-- Mais, morbleu? s'il va de ce train-la, cria Roland en passant a +son tour la tete par la portiere, l'escorte ne pourra nous suivre. + +-- Tu entends ce qu'on te dit! cria le conducteur. + +-- Non, repondit Montbar, je n'entends pas. + +-- Eh bien, on te fait observer que, si tu vas de ce train-la, +l'escorte ne pourra pas suivre. + +-- Il y a donc une escorte? demanda Montbar. + +-- Eh oui! puisque nous avons de l'argent du gouvernement. + +-- C'est autre chose, alors; il fallait donc dire cela tout de +suite. + +Mais, au lieu de ralentir sa course, la malle continua d'aller le +meme train, et, s'il se fit un changement, ce fut qu'elle gagna +encore en velocite. + +-- Tu sais que, s'il nous arrive un accident, dit le conducteur, +je te casse la tete d'un coup de pistolet. + +-- Allons donc! fit Montbar, on les connait vos pistolets, il n'y +a pas de balles dedans. + +-- C'est possible, mais il y en a dans les miens! cria l'agent de +police. + +-- C'est ce qu'on verra dans l'occasion, repondit Montbar. + +Et il continua sa route sans plus s'inquieter des observations. + +On traversa, avec la vitesse de l'eclair, le village de Varennes, +celui de la Creche et la petite ville de la Chapelle-de-Guinchay. + +Il restait un quart de lieue, a peine, pour arriver a la Maison- +Blanche. + +Les chevaux ruisselaient et hennissaient de rage en jetant l'ecume +par la bouche. + +Montbar jeta les yeux derriere lui; a plus de mille pas de la +malle-poste, les etincelles jaillissaient sous les pieds de +l'escorte. + +Devant lui etait la declivite de la montagne. + +Il s'elanca sur la pente, mais tout en rassemblant ses renes de +maniere a se rendre maitre des chevaux quand il voudrait. + +Le conducteur avait cesse de crier, car il reconnaissait qu'il +etait conduit par une main habile et vigoureuse a la fois. + +Seulement, de temps en temps, le chef de brigade regardait par la +portiere pour voir a quelle distance etaient ses hommes. + +A la moitie de la pente, Montbar etait maitre de ses chevaux, sans +avoir eu un seul moment l'air de ralentir leur course. + +Il se mit alors a entonner a pleine voix le _Reveil du Peuple: +_c'etait la chanson des royalistes, comme la _Marseillaise _etait +le chant des jacobins. + +-- Que fait donc ce drole-la? cria Roland en passant la tete par +la portiere; dites-lui donc qu'il se taise, conducteur, ou je lui +envoie une balle dans les reins. + +Peut-etre le conducteur allait-il repeter au postillon la menace +de Roland, mais il lui sembla voir une ligne noire qui barrait la +route. + +En meme temps, une voix tonnante cria: + +-- Halte-la, conducteur! + +-- Postillon, passez-moi sur le ventre de ces bandits-la! cria +l'agent de police. + +-- Bon! comme vous y allez, vous! dit Montbar. Est-ce que l'on +passe comme cela sur le ventre des amis?... Hoooh! + +La malle-poste s'arreta comme par enchantement. + +-- En avant! en avant! crierent a la fois Roland et le chef de +brigade, comprenant que l'escorte etait trop loin pour les +soutenir. + +-- Ah! brigand de postillon! cria l'agent de police en sautant a +bas du coupe et en dirigeant un pistolet sur Montbar, tu vas payer +pour tous. + +Mais il n'avait pas acheve, que Montbar, le prevenant, faisait feu +et que l'agent roulait, mortellement blesse, sous les roues de la +malle. + +Son doigt crispe par l'agonie appuya sur la gachette, le coup +partit, mais au hasard, sans que la balle atteignit personne. + +-- Conducteur, criaient les deux officiers, de par tous les +tonnerres du ciel, ouvrez donc! + +-- Messieurs, dit Morgan s'avancant, nous n'en voulons pas a vos +personnes, mais seulement a l'argent du gouvernement. Ainsi donc, +conducteur, les cinquante mille livres et vivement! + +Deux coups de feu partis de l'interieur furent la reponse des deux +officiers, qui, apres avoir vainement ebranle les portieres, +essayaient vainement encore de sortir par l'ouverture des vitres. + +Sans doute, un des coups de feu porta, car on entendit un cri de +rage en meme temps qu'un eclair illuminait la route. + +Le chef de brigade poussa un soupir et tomba sur Roland. Il venait +d'etre tue raide. + +Roland fit feu de son second pistolet, mais personne ne lui +riposta. + +Ses deux pistolets etaient decharges; enferme qu'il etait, il ne +pouvait se servir de son sabre et hurlait de colere. + +Pendant ce temps, on forcait le conducteur, le pistolet sur la +gorge, de donner l'argent; deux hommes prirent les sacs qui +contenaient les cinquante mille francs et en chargerent le cheval +de Montbar, que son palefrenier lui amenait tout selle et bride +comme a un rendez-vous de chasse. + +Montbar s'etait debarrasse de ses grosses bottes, et sauta en +selle avec ses escarpins. + +-- Bien des choses au premier consul, monsieur de Montrevel! cria +Morgan. + +Puis, se tournant vers ses compagnons: + +-- Au large, enfants, et par la route que chacun voudra. Vous +connaissez le rendez-vous; a demain au soir. + +-- Oui, oui, repondirent dix ou douze voix. + +Et toute la bande s'eparpilla comme une volee d'oiseaux, +disparaissant dans la vallee sous l'ombre des arbres qui +cotoyaient la riviere et enveloppaient la Maison-Blanche. + +En ce moment, on entendit le galop des chevaux et l'escorte, +attiree par les coups de feu, apparut au sommet de la montee, +qu'elle descendit comme une avalanche. + +Mais elle arriva trop tard: elle ne trouva plus que le conducteur +assis sur le bord du fosse; les deux cadavres de l'agent de police +et du chef de brigade, et Roland, prisonnier et rugissant comme un +lion qui mord les barreaux de sa cage. + + +XLIII -- LA REPONSE DE LORD GRENVILLE + +Pendant que les evenements que nous venons de raconter +s'accomplissaient et occupaient les esprits et les gazettes de la +province, d'autres evenements, bien autrement graves, se +preparaient a Paris qui allaient occuper les esprits et les +gazettes du monde tout entier. + +Lord Tanlay etait revenu avec la reponse de son oncle lord +Grenville. + +Cette reponse consistait en une lettre adressee a +M. de Talleyrand, et dans une note ecrite pour le premier consul. + +La lettre etait concue en ces termes: + +"Downing-street, le 14 fevrier 1800. + +"Monsieur, + +"J'ai recu et mis sous les yeux du roi la lettre que vous m'avez +transmise par l'intermediaire de mon neveu lord Tanlay. Sa +Majeste, ne voyant aucune raison de se departir des formes qui ont +ete longtemps etablies en Europe pour traiter d'affaires avec les +Etats etrangers, m'a ordonne de vous faire passer en son nom la +reponse officielle que je vous envoie ci-incluse. + +"J'ai l'honneur d'etre avec une haute consideration, monsieur, +votre tres humble et tres obeissant serviteur, + +"GRENVILLE" + +La, reponse etait seche, la note precise. +De plus, une lettre avait ete ecrite _autographe_ par le premier +consul au roi Georges, et le roi Georges, _ne se departissant +point des formes etablies en Europe pour traiter avec les Etats +etrangers, _repondait par une simple note de l'ecriture du premier +secretaire venu. + +Il est vrai que la note etait signee Grenville. + +Ce n'etait qu'une longue recrimination contre la France, contre +l'esprit de desordre qui l'agitait, contre les craintes que cet +esprit de desordre inspirait a toute l'Europe, et sur la necessite +imposee, par le soin de leur propre conservation, a tous les +souverains regnants de la reprimer. En somme, c'etait la +continuation de la guerre. + +A la lecture d'un pareil factum, les yeux de Bonaparte brillerent +de cette flamme qui precedait chez lui les grandes decisions, +comme l'eclair precede la foudre. + +-- Ainsi, monsieur, dit-il en se retournant vers lord Tanlay, +voila tout ce que vous avez pu obtenir? + +-- Oui, citoyen premier consul. + +-- Vous n'avez donc point repete verbalement a votre oncle tout ce +que je vous avais charge de lui dire? + +-- Je n'en ai pas oublie une syllabe. + +-- Vous ne lui avez donc pas dit que vous habitiez la France +depuis deux ou trois ans, que vous l'aviez vue, que vous l'aviez +etudiee, qu'elle etait forte, puissante, heureuse, desireuse de la +paix, mais preparee a la guerre? + +-- Je lui ai dit tout cela. + +-- Vous n'avez donc pas ajoute que c'est une guerre insensee que +nous font les Anglais; que cet esprit de desordre dont ils +parlent, et qui n'est, a tout prendre, que les ecarts de la +liberte trop longtemps comprimee, il fallait l'enfermer dans la +France meme par une paix universelle; que cette paix etait le seul +cordon sanitaire qui put l'empecher de franchir nos frontieres; +qu'en allumant en France le volcan de la guerre, la France, comme +une lave, va se repandre sur l'etranger... L'Italie est delivree, +dit le roi d'Angleterre; mais delivree de qui? De ses liberateurs! +L'Italie est delivree, mais pourquoi? Parce que je conquerais +l'Egypte, du Delta a la troisieme cataracte; l'Italie est +delivree, parce que je n'etais pas en Italie... Mais me voila: +dans un mois, je puis y etre, en Italie, et, pour la reconquerir +des Alpes a l'Adriatique, que me faut-il? Une bataille. Que +croyez-vous que fasse Massena en defendant Genes? Il m'attend... +Ah! les souverains de l'Europe ont besoin de la guerre pour +assurer leur couronne! eh bien, milord, c'est moi qui vous le dis, +je secouerai si bien l'Europe, que la couronne leur en tremblera +au front. Ils ont besoin de la guerre? Attendez... Bourrienne! +Bourrienne! + +La porte de communication du cabinet du premier consul avec le +cabinet du premier secretaire s'ouvrit precipitamment, et +Bourrienne parut, le visage aussi effare que s'il eut cru que +Bonaparte appelait au secours. + +Il vit celui-ci fort anime, froissant la note diplomatique d'une +main et frappant de l'autre sur le bureau, et lord Tanlay calme, +debout et muet a trois pas de lui. + +Il comprit tout de suite que c'etait la reponse de l'Angleterre +qui irritait le premier consul. + +-- Vous m'avez appele, general? dit-il. + +-- Oui, fit le premier consul; mettez vous la et ecrivez. + +Et, d'une voix breve et saccadee, sans chercher les mots, mais, au +contraire, comme si les mots se pressaient aux portes de son +esprit, il dicta la proclamation suivante: + +"Soldats! + +"En promettant la paix au peuple francais, j'ai ete votre organe; +je connais votre valeur. + +"Vous etes les memes hommes qui conquirent le Rhin, la Hollande, +l'Italie, et qui donnerent la paix sous les murs de Vienne +etonnee. + +"Soldats! ce ne sont plus vos frontieres qu'il faut defendre, ce +sont les Etats ennemis qu'il faut envahir. + +"Soldats! lorsqu'il en sera temps, je serai au milieu de vous, et +l'Europe etonnee se souviendra que vous etes de la race des +braves!" + +Bourrienne leva la tete, attendant, apres ces derniers mots +ecrits. + +-- Eh bien, c'est tout, dit Bonaparte. + +-- Ajouterai-je, les mots sacramentels: "Vive la Republique?" + +-- Pourquoi demandez-vous cela? + +-- C'est que nous n'avons pas fait de proclamation depuis quatre +mois, et que quelque chose pourrait etre change aux formules +ordinaires. + +-- La proclamation est bien telle qu'elle est, dit Bonaparte; n'y +ajoutez rien. + +Et, prenant une plume, il ecrasa plutot qu'il n'ecrivit sa +signature au bas de la proclamation. + +Puis, la rendant a Bourrienne: + +-- Que cela paraisse demain dans le Mo_niteur, _dit-il. + +Bourrienne sortit, emportant la proclamation. + +Bonaparte, reste avec lord Tanlay, se promena un instant de long +en large, comme s'il eut oublie sa presence; mais, tout a coup, +s'arretant devant lui: + +-- Milord, dit-il, croyez-vous avoir obtenu de votre oncle tout ce +qu'un autre a votre place eut pu obtenir? + +-- Davantage, citoyen premier consul. + +-- Davantage! davantage!... qu'avez-vous donc obtenu? + +-- Je crois que le citoyen premier consul n'a pas lu la note +royale avec toute l'attention qu'elle merite. + +-- Bon! fit Bonaparte, je la sais par coeur. + +-- Alors le citoyen premier consul n'a pas pese l'esprit de +certain paragraphe, n'en a pas pese les mots. + +-- Vous croyez? + +-- J'en suis sur... et, si le citoyen premier consul me permettait +de lui lire le paragraphe auquel je fais allusion... + +Bonaparte desserra la main dans laquelle etait la note froissee, +la deplia et la remit a lord Tanlay, en lui disant: + +-- Lisez. + +Sir John jeta les yeux sur la note, qui lui paraissait familiere, +s'arreta au dixieme paragraphe et lut: + +-- "Le meilleur et le plus sur gage de la realite de la paix, +ainsi que de sa duree, serait la restauration de cette lignee de +princes qui, pendant tant de siecles, ont conserve a la nation +francaise la prosperite au dedans, la consideration et le respect +au dehors. Un tel evenement aurait ecarte, et dans tous les temps +ecartera les obstacles qui se trouvent sur la voie des +negociations et de la paix; il confirmerait a la France la +jouissance tranquille de son ancien territoire, et procurerait a +toutes les autres nations de l'Europe, par la tranquillite et la +paix, cette securite qu'elles sont obligees maintenant de chercher +par d'autres moyens." + +-- Eh bien, fit Bonaparte impatient, j'avais tres bien lu, et +parfaitement compris. Soyez Monk, ayez travaille pour un autre, et +l'on vous pardonnera vos victoires, votre renommee, votre genie; +abaissez-vous, et l'on vous permettra de rester grand! + +-- Citoyen premier consul, dit lord Tanlay, personne ne sait mieux +que moi la difference qu'il y a de vous a Monk, et combien vous le +depassez en genie et en renommee. + +-- Alors, que me lisez-vous donc? + +-- Je ne vous lis ce paragraphe, repliqua sir John, que pour vous +prier de donner a celui qui suit sa veritable valeur. + +-- Voyons celui qui suit, dit Bonaparte avec une impatience +contenue. + +Sir John continua: + +-- "Mais, quelque desirable que puisse etre un pareil evenement +pour la France et pour le monde, ce n'est point a ce mode +exclusivement que Sa Majeste limite la possibilite d'une +pacification solide et sure... + +Sir John appuya sur ces derniers mots. + +-- Ah! ah! fit Bonaparte. + +Et il se rapprocha vivement de sir John. + +L'Anglais continua: + +-- "Sa Majeste n'a pas la pretention de prescrire a la France +quelle sera la forme de son gouvernement ni dans quelles mains +sera placee l'autorite necessaire pour conduire les affaires d'une +grande et puissante nation." + +-- Relisez, monsieur, dit vivement Bonaparte. + +-- Relisez vous-meme, repondit sir John. + +Et il lui tendit la note. + +Bonaparte relut. + +-- C'est vous, monsieur, dit-il, qui avez fait ajouter ce +paragraphe? + +-- J'ai du moins insiste pour qu'il fut mis. + +Bonaparte reflechit. + +-- Vous avez raison, dit-il, il y a un grand pas de fait; le +retour des Bourbons n'est plus une condition _sine qua non. _Je +suis accepte non seulement comme puissance militaire, mais aussi +comme pouvoir politique. + +Puis, tendant la main a sir John: + +-- Avez-vous quelque chose a me demander, monsieur? + +-- La seule chose que j'ambitionne vous a ete demandee par mon ami +Roland. + +-- Et je lui ai deja repondu, monsieur, que je vous verrais avec +plaisir devenir l'epoux de sa soeur... Si j'etais plus riche, ou +si vous l'etiez moins, je vous offrirais de la doter... + +Sir John fit un mouvement. + +-- Mais je sais que votre fortune peut suffire a deux, et meme, +ajouta Bonaparte en souriant, peut suffire a davantage. Je vous +laisse donc la joie de donner non seulement le bonheur mais encore +la richesse a la femme que vous aimez. + +Puis, appelant: + +-- Bourrienne! + +Bourrienne parut. + +-- C'est parti, general, dit-il. + +-- Bien, fit le premier consul; mais ce n'est pas pour cela que je +vous appelle. + +-- J'attends vos ordres. + +-- A quelque heure du jour ou de la nuit que se presente lord +Tanlay, je serai heureux de le recevoir, et de le recevoir sans +qu'il attende; vous entendez, mon cher Bourrienne? Vous entendez, +milord? + +Lord Tanlay s'inclina en signe de remerciement. + +-- Et maintenant, dit Bonaparte, je presume que vous etes presse +de partir pour le chateau des Noires-Fontaines; je ne vous retiens +pas, je n'y mets qu'une condition. + +-- Laquelle, general? + +-- C'est que, si j'ai besoin de vous pour une nouvelle +ambassade... + +-- Ce n'est point une condition, citoyen premier consul, c'est une +faveur. + +Lord Tanlay s'inclina et sortit. + +Bourrienne s'appretait a le suivre. + +Mais Bonaparte, rappelant son secretaire: + +-- Avons-nous une voiture attelee? demanda-t-il. + +Bourrienne regarda dans la cour. + +-- Oui, general. + +-- Eh bien, appretez-vous; nous sortons ensemble. + +-- Je suis pret, general; je n'ai que mon chapeau et ma redingote +a prendre, et ils sont dans mon cabinet. + +-- Alors, partons, dit Bonaparte. + +Et lui-meme prit son chapeau et son pardessus, et, marchant le +premier, descendit par le petit escalier, et fit signe a la +voiture d'approcher. + +Quelque hate que Bourrienne eut mise a le suivre, il n'arriva que +derriere lui. + +Le laquais ouvrit la portiere; Bonaparte, sauta dans la voiture. + +-- Ou allons-nous, general? dit Bourrienne. + +-- Aux Tuileries, repondit Bonaparte. + +Bourrienne, tout etonne, repeta l'ordre et se retourna vers le +premier consul comme pour lui en demander l'explication; mais +celui-ci paraissait plonge dans des reflexions, dont le +secretaire, qui a cette epoque etait encore l'ami, ne jugea pas a +propos de le tirer. + +La voiture partit au galop des chevaux -- c'etait toujours ainsi +que marchait Bonaparte -- et se dirigea vers les Tuileries. + +Les Tuileries, habitees par Louis XVI apres les journees des 5 et +6 octobre, occupees successivement par la Convention et le conseil +des Cinq-Cents, etaient vides et devastees depuis le 18 brumaire. + +Depuis le 18 brumaire, Bonaparte avait plus d'une fois jete les +yeux sur cet ancien palais de la royaute, mais il etait important +de ne pas laisser soupconner qu'un roi futur put habiter le palais +des rois abolis. + +Bonaparte avait rapporte d'Italie un magnifique buste de Junius +Brutus; il n'avait point sa place au Luxembourg, et, vers la fin +de novembre, le premier consul avait fait venir le republicain +David et l'avait charge de placer ce buste dans la galerie des +Tuileries. + +Comment croire que David, l'ami de Marat, preparait la demeure +d'un empereur futur, en placant dans la galerie des Tuileries le +buste du meurtrier de Cesar? + +Aussi, personne non seulement ne l'avait cru, mais meme ne s'en +etait doute. + +En allant voir si le buste faisait bien dans la galerie, Bonaparte +s'apercut des devastations commises dans le palais de Catherine de +Medicis; les Tuileries n'etaient plus la demeure des rois, c'est +vrai, mais elles etaient un palais national, et la nation ne +pouvait laisser un de ses palais dans le delabrement. + +Bonaparte fit venir le citoyen Lecomte, architecte du palais, et +lui ordonna de _nettoyer _les Tuileries. + +Le mot pouvait se prendre a la fois dans son acception physique et +dans son acception morale. + +Un devis fut demande a l'architecte pour savoir ce que couterait +le _nettoyage._ + +Le devis montait a cinq cent mille francs. + +Bonaparte demanda si, moyennant ce nettoyage, les Tuileries +pouvaient devenir le palais _du gouvernement._ + +L'architecte repondit que cette somme suffirait, non seulement +pour les remettre dans leur ancien etat, mais encore pour les +rendre habitables. + +C'etait tout ce que voulait Bonaparte, un palais habitable. Avait- +il besoin, lui, republicain, du luxe de la royaute... Pour le +palais _du gouvernement, il _fallait des ornements graves et +severes, des marbres, des statues; seulement, quelles seraient ces +statues? C'etait au premier consul de les designer. + +Bonaparte les choisit dans trois grands siecles et dans trois +grandes nations: chez les Grecs, chez les Romains, chez nous et +chez nos rivaux. + +Chez les Grecs, il choisit Alexandre et Demosthene, le genie des +conquetes et le genie de l'eloquence. + +Chez les Romains, il choisit Scipion, Ciceron, Caton, Brutus et +Cesar, placant la grande victime pres du meurtrier, presque aussi +grand qu'elle. + +Dans le monde moderne, il choisit Gustave-Adolphe, Turenne, le +grand Conde, Dugay-Trouin, Marlborough, le prince Eugene et le +marechal de Saxe; enfin, le grand Frederic et Washington, c'est-a- +dire la fausse philosophie sur le trone et la vraie sagesse +fondant un Etat libre. + +Puis il ajouta a ces illustrations guerrieres, Dampierre, +Dugommier et Joubert, pour prouver que, de meme que le souvenir +d'un Bourbon ne l'effrayait pas dans la personne du grand Conde, +il n'etait point envieux de la gloire de trois freres d'armes +victimes d'une cause qui, d'ailleurs, n'etait deja plus la sienne. + +Les choses en etaient la a l'epoque ou nous sommes arrives, c'est- +a-dire a la fin de fevrier 1800; les Tuileries etait nettoyees, +les bustes etaient sur leurs socles, les statues sur leurs +piedestaux; on n'attendait qu'une occasion favorable. + +Cette occasion etait arrivee: on venait de recevoir la nouvelle de +la mort de Washington. + +Le fondateur de la liberte des Etats-Unis avait cesse de vivre le +14 decembre 1799. + +C'etait a quoi songeait Bonaparte, lorsque Bourrienne avait +reconnu a sa physionomie qu'il fallait le laisser tout entier aux +reflexions qui l'absorbaient. + +La voiture s'arreta devant les Tuileries; Bonaparte en sortit avec +la meme vivacite qu'il y etait entre, monta rapidement les +escaliers, parcourut les appartements, examina plus particulie- +rement ceux qu'avaient habites Louis XVI et Marie-Antoinette. + +Puis, s'arretant au cabinet de Louis XVI: + +-- Nous logerons ici, Bourrienne, dit-il tout a coup comme si +celui-ci avait pu le suivre dans le labyrinthe ou il s'egarait +avec ce fil d'Ariane qu'on appelle la pensee; oui, nous logerons +ici; le troisieme consul logera au pavillon de Flore; Cambaceres +restera a la Chancellerie. + +-- Cela fait, dit Bourrienne, que, le jour venu, vous n'en aurez +qu'un a renvoyer. + +Bonaparte prit Bourrienne par l'oreille. + +-- Allons, dit-il, pas mal! + +-- Et quand emmenageons-nous, general? demanda Bourrienne. + +-- Oh! pas demain encore; car il nous faut au moins huit jours +pour preparer les Parisiens a me voir quitter le Luxembourg et +venir aux Tuileries. + +-- Huit jours, fit Bourrienne; on peut attendre. + +-- Surtout en s'y prenant tout de suite. Allons, Bourrienne, au +Luxembourg. + +Et, avec la rapidite qui presidait a tous ses mouvements, quand il +s'agissait d'interets graves, il repassa par la file +d'appartements qu'il avait deja visites, descendit l'escalier et +sauta dans la voiture en criant: + +-- Au Luxembourg! + +-- Eh bien, eh bien, dit Bourrienne encore sous le vestibule, vous +ne m'attendez pas, general? + +-- Trainard! fit Bonaparte. + +Et la voiture partit comme elle etait venue, c'est-a-dire au +galop. + +En rentrant dans son cabinet, Bonaparte trouva le ministre de la +police qui l'attendait. + +-- Bon! dit-il, qu'y a-t-il donc, citoyen Fouche? vous avez le +visage tout bouleverse! M'aurait-on assassine par hasard? + +-- Citoyen premier consul, dit le ministre, vous avez paru +attacher une grande importance a la destruction des bandes qui +s'intitulent les compagnies de Jehu. + +-- Oui, puisque j'ai envoye Roland lui-meme a leur poursuite. A-t- +on de leurs nouvelles? + +-- On en a. + +-- Par qui? + +-- Par leur chef lui-meme. + +-- Comment, par leur chef? + +-- Il a eu l'audace de me rendre compte de sa derniere expedition. + +-- Contre qui? + +-- Contre les cinquante mille francs que vous avez envoyes aux +peres du Saint-Bernard. + +-- Et que sont-ils devenus? + +-- Les cinquante mille francs! + +-- Oui. + +--Ils sont entre les mains des bandits, et leur chef m'annonce +qu'ils seront bientot entre celles de Cadoudal. + +-- Alors, Roland est tue? + +-- Non. + +-- Comment, non? + +--Mon agent est tue, le chef de brigade Saint-Maurice est tue, +mais votre aide de camp est sain et sauf. + +-- Alors, il se pendra, dit Bonaparte. + +-- Pour quoi faire? la corde casserait; vous connaissez son +bonheur. + +-- Ou son malheur, oui... Ou est ce rapport? + +-- Vous voulez dire cette lettre? + +-- Cette lettre, ce rapport, la chose, enfin, quelle qu'elle soit, +qui vous donne les nouvelles que vous m'apportez. + +Le ministre de la police presenta au premier consul un petit +papier plie elegamment dans une enveloppe parfumee. + +-- Qu'est cela? + +-- La chose que vous demandez. + +Bonaparte lut: + +"Au citoyen Fouche, ministre de la police, en son hotel, a Paris." + +Il ouvrit la lettre; elle contenait ce qui suit: + +"Citoyen ministre, j'ai l'honneur de vous annoncer que les +cinquante mille francs destines aux peres du Saint-Bernard sont +passes entre nos mains pendant la soiree du 25 fevrier 1800 (vieux +style), et que, d'ici a huit jours, ils seront entre celles du +citoyen Cadoudal. + +"La chose s'est operee a merveille, sauf la mort de votre agent et +celle du chef de brigade de Saint-Maurice; quant a M. Roland de +Montrevel, j'ai la satisfaction de vous apprendre qu'il ne lui est +rien arrive de facheux. Je n'avais point oublie que c'etait lui +qui m'avait introduit au Luxembourg. + +"Je vous ecris, citoyen ministre, parce que je presume qu'a cette +heure M. Roland de Montrevel est trop occupe de notre poursuite +pour vous ecrire lui-meme. + +"Mais, au premier instant de repos qu'il prendra, je suis sur que +vous recevrez de lui un rapport ou il consignera tous les details +dans lesquels je ne puis entrer, faute de temps et de facilite +pour vous ecrire. + +"En echange du service que je vous rends, citoyen ministre, je +vous prierai de m'en rendre un autre: c'est de rassurer sans +retard madame de Montrevel sur la vie de son fils. + +"MORGAN. + +"De la Maison-Blanche, route de Macon a Lyon, le samedi, a neuf +heures du soir." + +-- Ah! pardieu, dit Bonaparte, voila un hardi drole! + +Puis, avec un soupir: + +-- Quels capitaines et quels colonels tous ces hommes-la me +feraient! ajouta-t-il. + +-- Qu'ordonne le premier consul? demanda le ministre de la police. + +-- Rien; cela regarde Roland: son honneur y est engage; et, +puisqu'il n'est pas mort, il prendra sa revanche. + +-- Alors, le premier consul ne s'occupe plus de cette affaire. + +-- Pas dans ce moment, du moins. + +Puis, se retournant du cote de son secretaire: + +-- Nous avons bien d'autres chats a fouetter, dit-il; n'est-ce +pas, Bourrienne? + +Bourrienne fit de la tete un signe affirmatif. + +-- Quand le premier consul desire-t-il me revoir? demanda le +ministre. + +-- Ce soir, a dix heures, soyez ici. Nous demenagerons dans huit +jours. + +-- Ou allez-vous? + +-- Aux Tuileries. + +Fouche fit un mouvement de stupefaction. + +-- C'est contre vos opinions, je le sais, dit le premier consul; +mais je vous macherai la besogne et vous n'aurez qu'a obeir. + +Fouche salua et s'appreta a sortir. + +-- A propos! fit Bonaparte. + +Fouche se retourna. + +-- N'oubliez pas de prevenir madame de Montrevel que son fils est +sain et sauf; c'est le moins que vous fassiez pour le citoyen +Morgan, apres le service qu'il vous a rendu. + +Et il tourna le dos au ministre de la police, qui se retira en se +mordant les levres jusqu'au sang. + + +XLIV -- DEMENAGEMENT + +Le meme jour, le premier consul, reste avec Bourrienne, lui avait +dicte l'ordre suivant, adresse a la garde des consuls et a +l'armee: + +"Washington est mort! Ce grand homme s'est battu contre la +tyrannie; il a consolide la liberte de l'Amerique; sa memoire sera +toujours chere au peuple francais comme a tous les hommes libres +des deux mondes, et specialement aux soldats francais qui, comme +lui et les soldats americains, se battirent pour la liberte et +l'egalite; en consequence, le premier consul ordonne que, pendant +dix jours, des crepes noirs seront suspendus a tous les drapeaux +et a tous les guidons de la Republique." + +Mais le premier consul ne comptait point se borner a cet ordre du +jour. + +Parmi les moyens destines a faciliter son passage du Luxembourg +aux Tuileries, figurait une de ces fetes par lesquelles il savait +si bien, non seulement amuser les yeux, mais encore penetrer les +esprits; cette fete devait avoir lieu aux Invalides, ou plutot, +comme on disait alors, au _temple de Mars _: il s'agissait tout a +la fois d'inaugurer le buste de Washington, et de recevoir des +mains du general Lannes les drapeaux d'Aboukir. + +C'etait la une de ces combinaisons comme Bonaparte les comprenait, +un eclair tire du choc de deux contrastes. + +Ainsi il prenait un grand homme au monde nouveau, une victoire au +vieux monde, et il ombrageait la jeune Amerique avec les palmes de +Thebes et de Memphis! + +Au jour fixe pour la ceremonie, six mille hommes de cavalerie +etaient echelonnes du Luxembourg aux Invalides. + +A huit heures, Bonaparte monta a cheval dans la grande cour du +palais consulaire, et, par la rue de Tournon, se dirigea vers les +quais, accompagne d'un etat-major de generaux dont le plus vieux +n'avait pas trente-cinq ans. + +Lannes marchait en tete; derriere lui, soixante guides portaient +les soixante drapeaux conquis; puis venait Bonaparte, de deux +longueurs de cheval en avant de son etat-major. + +Le ministre de la guerre, Berthier, attendait le cortege sous le +dome du temple; il etait appuye a une statue de Mars au repos; +tous les ministres et conseillers d'Etat se groupaient autour de +lui. Aux colonnes soutenant la voute etaient suspendus deja les +drapeaux de Denain et de Fontenoy et ceux de la premiere campagne +d'Italie; deux invalides centenaires, qui avaient combattu aux +cotes du marechal de Saxe, se tenaient, l'un a la gauche, l'autre +a la droite de Berthier, comme ces cariatides des anciens jours +regardant pardessus la cime des siecles; enfin, a droite, sur une +estrade, etait pose le buste de Washington que l'on devait +ombrager avec les drapeaux d'Aboukir. Sur une autre estrade, en +face de celle-la, etait le fauteuil de Bonaparte. + +Le long des bas-cotes du temple s'elevaient des amphitheatres ou +toute la societe elegante de Paris -- celle du moins qui se +ralliait a l'ordre d'idees que l'on fetait dans ce grand jour -- +etait venue prendre place. + +A l'apparition des drapeaux, des fanfares militaires firent +eclater leurs notes cuivrees sous les voutes du temple. + +Lannes entra le premier, et fit un signe aux guides, qui, montant +deux a deux les degres de l'estrade, passerent les hampes des +drapeaux dans les tenons prepares d'avance. + +Pendant ce temps, Bonaparte avait, au milieu des applaudissements, +pris place dans son fauteuil. + +Alors, Lannes s'avanca vers le ministre de la guerre, et, de cette +voix puissante qui savait si bien crier: "En avant!" sur les +champs de bataille: + +-- Citoyen ministre, dit-il, voici tous les drapeaux de l'armee +ottomane, detruite sous vos yeux a Aboukir. L'armee d'Egypte, +apres avoir traverse des deserts brulants, triomphe de la faim et +de la soif, se trouve devant un ennemi fier de son nombre et de +ses succes, et qui croit voir une proie facile dans nos troupes +extenuees par la fatigue et par des combats sans cesse +renaissants; il ignore que le soldat francais est plus grand parce +qu'il sait souffrir, parce qu'il sait vaincre, et que son courage +s'irrite et s'accroit avec le danger. Trois mille Francais, vous +le savez, fondent alors sur dix-huit mille barbares, les +enfoncent, les renversent, les serrent entre leurs rangs et la +mer, et la terreur que nos baionnettes inspirent est telle, que +les musulmans, forces a choisir leur mort, se precipitent dans les +abimes de la Mediterranee. + +"Dans cette journee memorable furent peses les destins de +l'Egypte, de la France et de l'Europe, sauves par votre courage. + +"Puissances coalisees, si vous osiez violer le territoire de la +France et que le general qui nous fut rendu par la victoire +d'Aboukir fit un appel a la nation, puissances coalisees, vos +succes vous seraient plus funestes que vos revers! Quel Francais +ne voudrait encore vaincre sous les drapeaux du premier consul, ou +faire sous lui l'apprentissage de la gloire?" + +Puis, s'adressant aux invalides, auxquels la tribune du fond avait +ete reservee tout entiere: + +"Et vous, continua-t-il d'une voix plus forte, vous braves +veterans, honorables victimes du sort des combats, vous ne seriez +pas les derniers a voler sous les ordres de celui qui console vos +malheurs et votre gloire, et qui place au milieu de vous et sous +votre garde ces trophees conquis par votre valeur! Ah! je le sais, +braves veterans, vous brulez de sacrifier la moitie de la vie qui +vous reste pour votre patrie et votre liberte!" + +Cet echantillon de l'eloquence militaire du vainqueur de +Montebello fut crible d'applaudissements; trois fois le ministre +de la guerre essaya de lui repondre, trois fois les bravos +reconnaissants lui couperent la parole: enfin le silence se fit et +Berthier s'exprima en ces termes: + +"Elever aux bords de la Seine des trophees conquis sur les rives +du Nil; suspendre aux voutes de nos temples, a cote des drapeaux +de Vienne, de Petersbourg et de Londres, les drapeaux benis dans +les mosquees de Byzance et du Caire; les voir ici presentes a la +patrie par les memes guerriers; jeunes d'annees, vieux de gloire, +que la victoire a si souvent couronnes, c'est ce qui n'appartient +qu'a la France republicaine. + +"Ce n'est la, d'ailleurs, qu'une partie de ce qu'a fait, a la +fleur de son age, ce heros qui, couvert des lauriers d'Europe, se +montra vainqueur devant ces pyramides du haut desquelles quarante +siecles le contemplaient, affranchissant par la victoire la terre +natale des arts, et venant y reporter, entoure de savants et de +guerriers, les lumieres de la civilisation. + +"Soldats, deposez dans ce temple des vertus guerrieres ces +enseignes du croissant, enlevees sur les rochers de Canope par +trois mille Francais a dix-huit mille guerriers aussi braves que +barbares; qu'elles y conservent le souvenir de cette expedition +celebre dont le but et le succes semblent absoudre la guerre des +maux qu'elle cause; qu'elles y attestent, non la bravoure du +soldat francais, l'univers entier en retentit, mais son +inalterable constance, mais son devouement sublime; que la vue de +ces drapeaux vous rejouisse et vous console, vous, guerriers, dont +les corps, glorieusement mutiles dans les champs de l'honneur, ne +permettent plus a votre courage que des voeux et des souvenirs; +que, du haut de ces voutes, ces enseignes proclament aux ennemis +du peuple francais l'influence du genie, la valeur des heros qui +les conquirent, et leur presagent aussi tous les malheurs de la +guerre s'ils restent sourds a la voix qui leur offre la paix; oui, +s'ils veulent la guerre, nous la ferons, et nous la ferons +terrible! + +"La patrie, satisfaite, contemple l'armee d'Orient avec un +sentiment d'orgueil. + +"Cette invincible armee apprendra avec joie que les braves qui +vainquirent avec elle aient ete son organe; elle est certaine que +le premier consul veille sur les enfants de la gloire; elle saura +qu'elle est l'objet des plus vives sollicitudes de la Republique; +elle saura que nous l'avons honoree dans nos temples, en attendant +que nous imitions, s'il le faut, dans les champs de l'Europe, tant +de vertus guerrieres que nous avons vu deployer dans les deserts +brulants de l'Afrique et de l'Asie. + +"Venez en son nom, intrepide general! venez, au nom de tous ces +heros au milieu desquels vous vous montrez, recevoir dans cet +embrassement le gage de la reconnaissance nationale. + +"Mais, au moment de ressaisir les armes protectrices de notre +independance, si l'aveugle fureur des rois refuse au monde la paix +que nous lui offrons, jetons, mes camarades, un rameau de laurier +sur les cendres de Washington, de ce heros qui affranchit +l'Amerique du joug des ennemis les plus implacables de notre +liberte, et que son ombre illustre nous montre au-dela du tombeau +la gloire qui accompagne la memoire des liberateurs de la patrie!" + +Bonaparte descendit de son estrade, et, au nom de la France, fut +embrasse par Berthier. + +M. de Fontanes, charge de prononcer l'eloge de Washington, laissa +courtoisement s'ecouler jusqu'a la derniere goutte le torrent +d'applaudissements qui semblait tomber par cascades de l'immense +amphitheatre. + +Au milieu de ces glorieuses individualites, M. de Fontanes etait +une curiosite, moitie politique, moitie litteraire. + +Apres le 18 fructidor, il avait ete proscrit avec Suard et +Laharpe; mais, parfaitement cache chez un de ses amis, ne sortant +que le soir, il avait trouve moyen de ne pas quitter Paris. + +Un accident impossible a prevoir l'avait denonce. + +Renverse sur la place du Carrousel par un cabriolet dont le cheval +s'etait emporte, il fut reconnu par un agent de police qui etait +accouru a son aide. Cependant Fouche, prevenu non seulement de sa +presence a Paris, mais encore de la retraite qu'il habitait, fit +semblant de ne rien savoir. + +Quelques jours apres le 18 brumaire, Maret, qui fut depuis duc de +Bassano, Laplace, qui resta tout simplement un homme de science, +et Regnault de Saint-Jean d'Angely, qui mourut fou, parlerent au +premier consul de M. de Fontanes et de sa presence a Paris. + +-- Presentez-le-moi, repondit simplement le premier consul. + +M. de Fontanes fut presente a Bonaparte, qui, connaissant ce +caractere souple et cette eloquence adroitement louangeuse, +l'avait choisi pour faire l'eloge de Washington et peut-etre bien +un peu le sien en meme temps. + +Le discours de M. de Fontanes fut trop long pour que nous le +rapportions ici; mais ce que nous pouvons dire, c'est qu'il fut +tel que le desirait Bonaparte. + +Le soir, il y eut grande reception au Luxembourg. Pendant la +ceremonie, le bruit avait couru d'une installation probable du +premier consul aux Tuileries; les plus hardis ou les plus curieux +en hasarderent quelques mots a Josephine; mais la pauvre femme, +qui avait encore sous les yeux la charrette et l'echafaud de +Marie-Antoinette, repugnait instinctivement a tout ce qui la +pouvait rapprocher de la royaute; elle hesitait donc a repondre, +renvoyant les questionneurs a son mari. + +Puis, il y avait une autre nouvelle qui commencait a circuler et +qui faisait contrepoids a la premiere. + +Murat avait demande en mariage mademoiselle Caroline Bonaparte. + +Or, ce mariage, s'il devait se faire, ne se faisait pas tout seul. + +Bonaparte avait eu un moment de brouille, nous devrions dire une +annee de brouille, avec celui qui aspirait a l'honneur de devenir +son beau-frere. + +Le motif de cette brouille va paraitre un peu bien etrange a nos +lecteurs. + +Murat, le lion de l'armee, Murat, dont le courage est devenu +proverbial, Murat, que l'on donnerait a un sculpteur comme le +modele a prendre pour la statue du dieu de la guerre, Murat, un +jour qu'il avait mal dormi ou mal dejeune, avait eu une +defaillance. + +C'etait devant Mantoue, dans laquelle Wurmser, apres la bataille +de Rivoli, avait ete force de s'enfermer avec vingt-huit mille +hommes. Le general Miollis, avec quatre mille seulement, devait +maintenir le blocus de la place; or, pendant une sortie que +tentaient les Autrichiens, Murat, a la tete de cinq cents hommes, +recut l'ordre d'en charger trois mille. + +Murat chargea, mais mollement. + +Bonaparte, dont il etait l'aide de camp, en fut tellement irrite, +qu'il l'eloigna de sa personne. + +Ce fut pour Murat un desespoir d'autant plus grand, que, des cette +epoque, il avait le desir, sinon l'espoir, de devenir le beau- +frere de son general: il etait amoureux de Caroline Bonaparte. + +Comment cet amour lui etait-il venu? + +Nous le dirons en deux mots: + +Peut-etre ceux qui lisent chacun de nos livres isolement +s'etonnent-ils que nous appuyions parfois sur certains details qui +semblent un peu etendus pour le livre meme dans lequel ils se +trouvent. + +C'est que nous ne faisons pas un livre isole; mais, comme nous +l'avons dit deja, nous remplissons ou nous essayons de remplir un +cadre immense. + +Pour nous, la presence de nos personnages n'est point limitee a +l'apparition qu'ils font dans un livre; celui que vous voyez aide +de camp dans cet ouvrage, vous le retrouverez roi dans un second, +proscrit et fusille dans un troisieme. + +Balzac a fait une grande et belle oeuvre a cent faces, intitulee +la _Comedie humaine._ + +Notre oeuvre, a nous, commencee en meme temps que la sienne, mais +que nous ne qualifions pas, bien entendu, peut s'intituler _le +Drame de la France._ + +Revenons a Murat. + +Disons comment cet amour, qui influa d'une facon si glorieuse et +peut-etre si fatale sur sa destinee, lui etait venu. + +Murat, en 1796, avait ete envoye a Paris et charge de presenter au +Directoire les drapeaux pris par l'armee francaise aux combats de +Dego et de Mondovi; pendant ce voyage, il fit la connaissance de +madame Bonaparte et de madame Tallien. + +Chez madame Bonaparte, il retrouva mademoiselle Caroline +Bonaparte. + +Nous disons retrouva, car ce n'etait point la premiere fois qu'il +rencontrait celle avec laquelle il devait partager la couronne de +Naples: il l'avait deja vue a Rome chez son frere Joseph, et la, +malgre la rivalite d'un jeune et beau prince romain, il avait ete +remarque par elle. + +Les trois femmes se reunirent et obtinrent du Directoire le grade +de general de brigade pour Murat. + +Murat retourna a l'armee d'Italie, plus amoureux que jamais de +mademoiselle Bonaparte, et, malgre son grade de general de +brigade, sollicita et obtint la faveur immense pour lui de rester +aide de camp du general en chef. + +Par malheur arriva cette fatale sortie de Mantoue, a la suite de +laquelle il tomba dans la disgrace de Bonaparte. + +Cette disgrace eut un instant tous les caracteres d'une veritable +inimitie. + +Bonaparte le remercia de ses services comme aide de camp et le +placa dans la division de Neille, puis dans celle de Baraguey- +d'Hilliers. + +Il en resulta que, quand Bonaparte revint a Paris apres le traite +de Tolentino, Murat ne fut pas du voyage. + +Ce n'etait point l'affaire du _triumfeminat_ qui avait pris sous +sa protection le jeune general de brigade. + +Les trois belles solliciteuses se mirent en campagne, et, comme il +etait question de l'expedition d'Egypte, elles obtinrent du +ministere de la guerre que Murat fit partie de l'expedition. + +Il s'embarqua sur le meme batiment que Bonaparte, c'est-a-dire a +bord de _l'Orient, _mais pas une seule fois pendant la traversee +Bonaparte ne lui adressa la parole. + +Debarque a Alexandrie, Murat ne put d'abord rompre la barriere de +glace qui le separait de son general, lequel, pour l'eloigner de +lui plutot encore que pour lui donner l'occasion de se signaler, +l'opposa a Mourad-Bey. + +Mais, dans cette campagne, Murat fit de tels prodiges de valeur, +il effaca, par de telles temerites, le souvenir d'un moment de +mollesse, il chargea si intrepidement, si follement a Aboukir, que +Bonaparte n'eut pas le courage de lui garder plus longtemps +rancune. + +En consequence, Murat etait revenu en France avec Bonaparte; Murat +avait puissamment coopere au 18 et surtout au 19 brumaire; Murat +etait donc rentre en pleine faveur, et, comme preuve de cette +faveur, avait recu le commandement de la garde des consuls. + +Il avait cru que c'etait le moment de faire l'aveu de son amour +pour mademoiselle Bonaparte, amour parfaitement connu de +Josephine, qui l'avait favorise. + +Josephine avait eu deux raisons pour cela. + +D'abord, elle etait femme dans toute la charmante acception du +mot, c'est-a-dire que toutes les douces passions de la femme lui +etaient sympathiques; Joachim aimait Caroline, Caroline aimait +Murat, c'etait deja chose suffisante pour qu'elle protegeat cet +amour. + +Puis Josephine etait detestee des freres de Bonaparte; elle avait +des ennemis acharnes dans Joseph et Lucien; elle n'etait pas +fachee de se faire deux amis devoues dans Murat et Caroline. + +Elle encouragea donc Murat a s'ouvrir a Bonaparte. + +Trois jours avant la ceremonie que nous avons racontee plus haut, +Murat etait donc entre dans le cabinet de Bonaparte, et, apres de +longues hesitations et des detours sans fin, il en etait arrive a +lui exposer sa demande. + +Selon toute probabilite, cet amour des deux jeunes gens l'un pour +l'autre n'etait point une nouvelle pour le premier consul. + +Celui-ci accueillit l'ouverture avec une gravite severe et se +contenta de repondre qu'il y songerait. + +La chose meritait que l'on y songeat, en effet: Bonaparte etait +issu d'une famille noble, Murat etait le fils d'un aubergiste. +Cette alliance, dans un pareil moment, avait une grande +signification. + +Le premier consul, malgre la noblesse de sa famille, malgre le +rang eleve qu'il avait conquis, etait-il, non seulement assez +republicain, mais encore assez democrate pour meler son sang a un +sang roturier? + +Il ne reflechit pas longtemps: son sens si profondement droit, son +esprit si parfaitement logique lui dirent qu'il avait tout interet +a le faire, et, le jour meme, il donna son consentement au mariage +de Murat et de Caroline. + +Les deux nouvelles de ce mariage et du demenagement pour les +Tuileries furent donc lancees en meme temps dans le public; l'une +devait servir de contrepoids a l'autre. + +Le premier consul allait occuper la residence des anciens rois, +coucher dans le lit des Bourbons, comme on disait a cette epoque; +mais il donnait sa soeur au fils d'un aubergiste. + +Maintenant, quelle dot apportait au heros d'Aboukir la future +reine de Naples? + +Trente mille francs en argent et un collier de diamants que le +premier consul prenait a sa femme, etant trop pauvre pour en +acheter un. Cela faisait un peu grimacer Josephine, qui tenait +fort a son collier de diamants, mais cela repondait +victorieusement a ceux qui disaient que Bonaparte avait fait sa +fortune en Italie; et puis pourquoi Josephine avait-elle pris si +fort a coeur les interets des futurs epoux! Elle avait voulu le +mariage, elle devait contribuer a la dot. + +Il resulta de cette habile combinaison que, le jour _ou les +consuls _quitterent le Luxembourg (30 pluviose an VIII) pour se +rendre au palais du _gouvernement, _escortes par le _fils d'un +aubergiste _devenu beau-frere de Bonaparte, ceux qui virent passer +le cortege ne songerent qu'a l'admirer et a l'applaudir. + +Et, en effet, c'etaient des corteges admirables et dignes +d'applaudissements que ceux qui avaient a leur tete un homme comme +Bonaparte et dans leurs rangs des hommes comme Murat, comme +Moreau, comme Brune, comme Lannes, comme Junot, comme Duroc, comme +Augereau, et comme Massena. + +Une grande revue etait commandee pour ce jour-la, dans la cour du +Carrousel; madame Bonaparte devait y assister, non pas du balcon +de l'horloge, le balcon de l'horloge etait trop royal, mais des +appartements occupes par Lebrun, c'est-a-dire du pavillon de +Flore. + +Bonaparte partit a une heure precise du palais du Luxembourg, +escorte de trois mille hommes d'elite, au nombre desquels le +superbe regiment des guides, cree depuis trois ans, a propos d'un +danger couru par Bonaparte dans ses campagnes d'Italie: apres le +passage du Mincio, il se reposait, harasse de fatigue, dans un +petit chateau, et se disposait a y prendre un bain, quand un +detachement autrichien, en fuite et se trompant de direction, +envahit le chateau, garde par les sentinelles seulement; Bonaparte +n'avait eu que le temps de s'enfuir en chemise! + +Un embarras qui merite la peine d'etre rapporte s'etait presente +le matin de cette journee du 30 pluviose. + +Les generaux avaient bien leurs chevaux, les ministres leurs +voitures; mais les autres fonctionnaires n'avaient point encore +juge opportun de faire une pareille depense. + +Les voitures manquaient donc. + +On y supplea en louant des fiacres dont on couvrit les numeros +avec du papier de la meme couleur que la caisse. + +La voiture seule du premier consul etait attelee de six chevaux +blancs; mais, comme les trois consuls etaient dans la meme +voiture, Bonaparte et Cambaceres au fond, Lebrun sur le devant, ce +n'etait, a tout prendre, que deux chevaux par consul. + +D'ailleurs, ces six chevaux blancs, donnes par l'empereur Francois +au general en chef Bonaparte apres le traite de Campo-Formio, +n'etaient-ils pas eux-memes un trophee? + +La voiture traversa une partie de Paris en suivant la rue de +Thionville, le quai Voltaire et le pont Royal. + +A partir du guichet du Carrousel jusqu'a la grande porte des +Tuileries, la garde des consuls formait la haie. + +En passant sous la porte du guichet, Bonaparte leva la tete et lut +l'inscription qui s'y trouvait. + +Cette inscription etait concue en ces termes: + +10 AOUT 1792 +_LA ROYAUTE EST ABOLIE EN FRANCE_ +_ET NE SE RELEVERA JAMAIS_ + +Un imperceptible sourire contracta les levres du premier consul. + +A la porte des Tuileries, Bonaparte descendit de voiture et sauta +en selle pour passer la troupe en revue. + +Lorsqu'on le vit sur son cheval de bataille, les applaudissements +eclaterent de tous les cotes. + +La revue terminee, il vint se placer en avant du pavillon de +l'horloge, ayant Murat a sa droite, Lannes a sa gauche, et +derriere lui tout le glorieux etat-major de l'armee d'Italie. + +Alors le defile commenca. + +La, il trouva une de ces inspirations qui se gravaient +profondement dans le coeur du soldat. + +Quand passerent devant lui les drapeaux de la _96e, _de la _30e +_et de la _33e _demi-brigades, voyant ces drapeaux qui ne +presentaient plus qu'un baton surmonte de quelques lambeaux +cribles de balles et noircis par la poudre, il ota son chapeau et +s'inclina. + +Puis, le defile acheve, il descendit de cheval et monta d'un pied +hardi l'escalier des Valois et des Bourbons. + +Le soir, quand il se retrouva seul avec Bourrienne: + +-- Eh bien, general, lui demanda celui-ci, etes-vous content? + +-- Oui, repondit vaguement Bonaparte; tout s'est bien passe, +n'est-ce pas? + +-- A merveille! + +-- Je vous ai vu pres de madame Bonaparte a la fenetre du rez-de- +chaussee du pavillon de Flore. + +-- Moi aussi, je vous ai vu, general: vous lisiez l'inscription du +guichet du Carrousel. + +-- Oui, dit Bonaparte: 10 _aout 1792. La royaute est abolie en +France, et ne se relevera jamais._ + +-- Faut-il la faire enlever, general? demanda Bourrienne. + +-- Inutile, repondit le premier consul, elle tombera bien toute +seule. + +Puis, avec un soupir: + +-- Savez-vous, Bourrienne, l'homme qui m'a manque aujourd'hui? +demanda-t-il. + +-- Non general. + +-- Roland... Que diable peut-il faire, qu'il ne nous donne pas de +ses nouvelles? + +Ce que faisait Roland, nous allons le savoir. + + +XLV -- LE CHERCHEUR DE PISTE + +Le lecteur n'a pas oublie dans quelle situation l'escorte du _7e +_chasseurs avait retrouve la malle-poste de Chambery. + +La premiere chose dont on s'occupa fut de chercher l'obstacle qui +s'opposait a la sortie de Roland; on reconnut la presence d'un +cadenas, on brisa la portiere. + +Roland bondit hors de la voiture comme un tigre hors de sa cage. + +Nous avons dit que la terre etait couverte de neige. + +Roland, chasseur et soldat, n'avait qu'une idee: c'etait de suivre +la piste des compagnons de Jehu. + +Il les avait vus s'enfoncer dans la direction de Thoissey; mais il +avait pense qu'ils n'avaient pu suivre cette direction, puisque +entre cette petite ville et eux coulait la Saone, et qu'il n'y +avait de ponts pour traverser la riviere qu'a Belleville et a +Macon. + +Il donna l'ordre a l'escorte et au conducteur de l'attendre sur la +grande route, et, a pied, s'enfonca seul, sans songer meme a +recharger ses pistolets, sur les traces de Morgan et de ses +compagnons. + +Il ne s'etait pas trompe: a un quart de lieue de la route, les +fugitifs avaient trouve la Saone; la, ils s'etaient arretes, +avaient delibere un instant -- on le voyait au pietinement des +chevaux -- puis ils s'etaient separes en deux troupes: l'une avait +remonte la riviere du cote de Macon, l'autre l'avait descendue du +cote de Belleville. + +Cette division avait eu pour but evident de jeter dans le doute +ceux qui les poursuivraient s'ils etaient poursuivis. + +Roland avait entendu le cri de ralliement du chef: "Demain soir ou +vous savez." + +Il ne doutait donc pas que, quelle que fut la piste qu'il suivit, +soit celle qui remontait, soit celle qui descendait la Saone, elle +ne le conduisit -- si la neige ne fondait pas trop vite -- au lieu +du rendez-vous, puisque, soit reunis, soit separement, les +compagnons de Jehu devaient aboutir au meme but. + +Il revint, suivant ses propres traces, ordonna au conducteur de +passer les bottes abandonnees sur la grande route par le faux +postillon, de monter a cheval et de conduire la malle jusqu'au +prochain relais, c'est-a-dire jusqu'a Belleville; le marechal des +logis des chasseurs et quatre chasseurs sachant ecrire devaient +accompagner le conducteur pour signer avec lui au proces-verbal. + +Defense absolue de faire mention de lui, Roland, ni de ce qu'il +etait devenu, rien ne devant mettre les detrousseurs de diligences +en eveil sur ses projets futurs. + +Le reste de l'escorte ramenerait le corps du chef de brigade a +Macon, et ferait, de son cote, un proces-verbal qui concorderait +avec celui du conducteur, et dans lequel il ne serait pas plus +question de Roland que dans l'autre. + +Ces ordres donnes, le jeune homme demonta un chasseur, choisissant +dans toute l'escorte le cheval qui lui paraissait le plus solide; +puis il rechargea ses pistolets qu'il mit dans les fontes de sa +selle a la place des pistolets d'arcon du chasseur demonte. + +Apres quoi, promettant au conducteur et aux soldats une prompte +vengeance, subordonnee cependant a la facon dont ils lui +garderaient le secret, il monta a cheval et disparut dans la meme +direction qu'il avait deja suivie. + +Arrive au point ou les deux troupes s'etaient separees, il lui +fallut faire un choix entre les deux pistes. + +Il choisit celle qui descendait la Saone et se dirigeait vers +Belleville. Il avait, pour faire ce choix, qui peut-etre +l'eloignait de deux ou trois lieues, une excellente raison. + +D'abord, il etait plus pres de Belleville que de Macon. + +Puis il avait fait un sejour de vingt-quatre heures a Macon, et +pouvait etre reconnu, tandis qu'il n'avait jamais stationne a +Belleville que le temps de changer de chevaux, lorsque par hasard +il y avait passe en poste. + +Tous les evenements que nous venons de raconter avaient pris une +heure a peine; huit heures du soir sonnaient donc a l'horloge de +Thoissey lorsque Roland se lanca a la poursuite des fugitifs. + +La route etait toute tracee; cinq ou six chevaux avaient laisse +leurs empreintes, sur la neige; un de ces chevaux marchait +l'amble. + +Roland franchit les deux ou trois ruisseaux qui coupent la prairie +qu'il traversait pour arriver a Belleville. + +A cent pas de Belleville, il s'arreta: la avait eu lieu une +nouvelle division: deux des six cavaliers avaient pris a droite, +c'est-a-dire s'etaient eloignes de la Saone, quatre avaient pris a +gauche, c'est-a-dire avaient continue leur chemin vers Belleville. + +Aux premieres maisons de Belleville, une troisieme scission +s'etait operee: trois cavaliers avaient tourne la ville; un seul +avait suivi la rue. + +Roland s'attacha a celui qui avait suivi la rue, bien certain de +retrouver la trace des autres. + +Celui qui avait suivi la rue s'etait lui-meme arrete a une jolie +maison entre cour et jardin, portant le n deg. 67. Il avait sonne; +quelqu'un etait venu lui ouvrir. On voyait a travers la grille les +pas de la personne qui etait venue lui ouvrir, puis, a cote de ces +pas, une autre trace: celle du cheval, que l'on menait a l'ecurie. + +Il etait evident qu'un des compagnons de Jehu s'etait arrete la. + +Roland, en se rendant chez le maire, en exhibant ses pouvoirs, en +requerant la gendarmerie, pouvait le faire arreter a l'instant +meme. + +Mais ce n'etait point la son but, ce n'etait point un individu +isole qu'il voulait arreter: c'etait toute la troupe qu'il tenait +a prendre d'un coup de filet. + +Il grava dans son souvenir le n deg. 67 et continua son chemin. + +Il traversa toute la ville, fit une centaine de pas au-dela de la +derniere maison sans revoir aucune trace. + +Il allait retourner sur ses pas; mais il songea que ces traces, si +elles devaient reparaitre, reparaitraient a la tete du pont +seulement. + +En effet, a la tete du pont, il reconnut la piste de ses trois +chevaux. C'etaient bien les memes: un des chevaux marchait +l'amble. + +Roland galopa sur la voie meme de ceux qu'il poursuivait. En +arrivant a Monceaux, meme precaution; les trois cavaliers avaient +tourne le village; mais Roland etait trop bon limier pour +s'inquieter de cela; il suivit son chemin, et, a l'autre bout de +Monceaux il retrouva les traces des fugitifs. + +Un peu avant Chatillon, un des trois chevaux quittait la route, +prenait a droite, et se dirigeait vers un petit chateau situe sur +une colline, a quelques de la route de Chatillon a Trevoux. + +Cette fois, les cavaliers restants, croyant avoir assez fait pour +depister ceux qui auraient eu envie de les suivre, avaient +tranquillement traverse Chatillon et pris la route de Neuville. + +La direction suivie par les fugitifs rejouissait fort Roland; ils +se rendaient evidemment a Bourg: s'ils ne s'y fussent pas rendus, +ils eussent pris la route de Marlieux. + +Or, Bourg etait le quartier general qu'avait choisi lui-meme +Roland pour en faire le centre de ses operations; Bourg, c'etait +sa ville a lui, et, avec cette surete des souvenirs de l'enfance, +il connaissait jusqu'au moindre buisson, jusqu'a la moindre +masure, jusqu'a la moindre grotte des environs. + +A Neuville, les fugitifs avaient tourne le village. + +Roland ne s'inquieta pas de cette ruse deja connue et eventee: +seulement, de l'autre cote de Neuville, il ne retrouva plus que la +trace d'un seul cheval. + +Mais il n'y avait pas a s'y tromper: c'etait celui qui marchait +l'amble. + +Sur de retrouver la trace qu'il abandonnait pour un instant, +Roland remonta la piste. + +Les deux amis s'etaient separes a la route de Vannas; l'un l'avait +suivie, l'autre avait contourne le village, et, comme nous l'avons +dit, etait revenu prendre la route de Bourg. + +C'etait celui-la qu'il fallait suivre; d'ailleurs, l'allure de son +cheval donnait une facilite de plus a celui qui le poursuivait, +puisque son pas ne pouvait se confondre avec un autre pas. + +Puis il prenait la route de Bourg, et, de Neuville a Bourg, il n'y +avait d'autre village que Saint-Denis. + +Au reste, il n'etait pas probable que le dernier des fugitifs +allat plus loin que Bourg. + +Roland se remit sur la voie avec d'autant plus d'acharnement, +qu'il approchait visiblement du but. En effet, le cavalier n'avait +pas tourne Bourg, il s'etait bravement engage dans la ville. + +La, il parut a Roland que le cavalier avait hesite sur le chemin +qu'il devait suivre, a moins que l'hesitation ne fut une ruse pour +faire perdre sa trace. + +Mais, au bout de dix minutes employees a suivre ces tours et ces +detours, Roland fut sur de son fait; ce n'etait point une ruse, +c'etait de l'hesitation. + +Les pas d'un homme a pied venaient par une rue transversale; le +cavalier et l'homme a pied avaient confere un instant; puis le +cavalier avait obtenu du pieton qu'il lui servit de guide. On +voyait, a partir de ce moment, des pas d'homme cotoyant les pas de +l'animal. + +Les uns et les autres aboutissaient a l'auberge de la _Belle- +Alliance._ + +Roland se rappela que c'etait a cette auberge qu'on avait ramene +le cheval blesse apres l'attaque des Carronnieres. + +Il y avait, selon toute probabilite, connivence entre l'aubergiste +et les compagnons de Jehu. + +Au reste, selon toute probabilite encore, le voyageur de la +_Belle-Alliance _y resterait jusqu'au lendemain soir. Roland +sentait a sa propre fatigue que celui-ci devait avoir besoin de se +reposer. + +Et Roland, pour ne point forcer son cheval et aussi pour +reconnaitre la route suivie, avait mis six heures a faire les +douze lieues. + +Trois heures sonnaient au clocher tronque de Notre-Dame. + +Qu'allait faire Roland? S'arreter dans quelque auberge de la +ville? Impossible; il etait trop connu a Bourg; d'ailleurs son +cheval, equipe d'une chabraque de chasseur, donnerait des +soupcons. + +Une des conditions de son succes etait que sa presence a Bourg fut +completement ignoree. + +Il pouvait se cacher au chateau des Noires-Fontaines, et la, se +tenir en observation; mais serait-il sur de la discretion des +domestiques? + +Michel et Jacques se tairaient, Roland etait sur d'eux; Amelie se +tairait; mais Charlotte, la fille du geolier, ne bavarderait-elle +point? + +Il etait trois heures du matin, tout le monde dormait; le plus sur +pour le jeune homme etait de se mettre en communication avec +Michel. + +Michel trouverait bien moyen de le cacher. + +Au grand regret de sa monture, qui avait sans doute flaire une +auberge, Roland lui fit tourner bride et prit la route de Pont- +d'Ain. + +En passant devant l'eglise de Brou, il jeta un regard sur la +caserne des gendarmes. Selon toute probabilite, les gendarmes et +leur capitaine dormaient du sommeil des justes. + +Roland traversa la petite aile de foret qui enjambait par-dessus +la route. La neige amortissait le bruit des pas de son cheval. + +En debouchant de l'autre cote, il vit deux hommes qui longeaient +le fosse en portant un chevreuil suspendu a un petit arbre par ses +quatre pattes liees. + +Il lui sembla reconnaitre la tournure de ces hommes. + +Il piqua son cheval pour les rejoindre. + +Les deux hommes avaient l'oreille au guet; ils se retournerent, +virent un cavalier qui semblait en vouloir a eux; ils jeterent +l'animal dans le fosse, et s'enfuirent a travers champs, pour +regagner la foret de Seillon. + +-- He! Michel! cria Roland de plus en plus convaincu qu'il avait +affaire a son jardinier. + +Michel s'arreta court; l'autre homme continua de gagner aux +champs. + +-- He! Jacques! cria Roland. + +L'autre homme s'arreta. + +S'ils etaient reconnus, inutile de fuir; d'ailleurs, l'appel +n'avait rien d'hostile: la voix etait plutot amie que menacante. + +-- Tiens! fit Jacques, on dirait M. Roland. + +-- Et que c'est lui tout de meme, dit Michel. + +Et les deux hommes, au lieu de continuer a fuir vers le bois, +revinrent vers la grande route. + +Roland n'avait point entendu ce qu'avaient dit les deux +braconniers, mais il l'avait devine. + +-- Eh! pardieu, oui, c'est moi! cria-t-il. + +Au bout d'un instant, Michel et Jacques etaient pres de lui. + +Les interrogations du pere et du fils se croiserent, et il faut +convenir qu'elles etaient motivees. + +Roland en bourgeois, monte sur un cheval de chasseur, a trois +heures du matin, sur la route de Bourg aux Noires-Fontaines. + +Le jeune officier coupa court aux questions. + +-- Silence, braconniers! dit-il; que l'on mette ce chevreuil en +croupe derriere moi et que l'on s'achemine vers la maison; tout le +monde doit ignorer ma presence aux Noires-Fontaines, meme ma +soeur. + +Roland parlait avec la fermete d'un militaire, et chacun savait +que, lorsqu'une fois il avait donne un ordre, il n'y avait point a +repliquer. + +On ramassa le chevreuil, on le mit en croupe derriere Roland, et +les deux hommes, prenant le grand trot, suivirent le petit trot du +cheval. + +Il restait a peine un quart de lieue a faire. + +Il se fit en dix minutes. + +A cent pas du chateau, Roland s'arreta. + +Les deux hommes furent envoyes en eclaireurs, pour s'assurer que +tout etait calme. + +L'exploration achevee, ils firent signe a Roland de venir. + +Roland vint, descendit de cheval, trouva la porte du pavillon +ouverte et entra. + +Michel conduisit le cheval a l'ecurie et porta le chevreuil a +l'office; car Michel appartenait a cette honorable classe de +braconniers qui tuent le gibier pour le plaisir de le tuer, et non +pour l'interet de le vendre. + +Il ne fallait s'inquieter ni du cheval ni du chevreuil; Amelie ne +se preoccupait pas plus de ce qui se passait a l'ecurie que de ce +qu'on lui servait a table. + +Pendant ce temps, Jacques allumait du feu. + +En revenant, Michel apporta un reste de gigot et une demi-douzaine +d'oeufs destines a faire une omelette; Jacques prepara un lit dans +un cabinet. + +Roland se rechauffa et soupa sans prononcer une parole. + +Les deux hommes le regardaient avec un etonnement qui n'etait +point exempt d'une certaine inquietude. + +Le bruit de l'expedition de Seillon s'etait repandu, et l'on +disait tout bas que c'etait Roland qui l'avait dirigee. + +Il etait evident qu'il revenait pour quelque expedition du meme +genre. + +Lorsque Roland eut soupe, il releva la tete et appela Michel. + +-- Ah! tu etais la? fit Roland. + +-- J'attendais les ordres de monsieur. + +-- Voici mes ordres; ecoute-moi bien. + +-- Je suis tout oreilles. + +-- Il s'agit de vie et de mort; il s'agit de plus encore: il +s'agit de mon honneur. + +-- Parlez, monsieur Roland. + +Roland tira sa montre. + +-- Il est cinq heures. A l'ouverture de l'auberge de la _Belle- +Alliance, _tu seras la comme si tu passais, tu t'arreteras a +causer avec celui qui t'ouvrira. + +-- Ce sera probablement Pierre. + +-- Pierre ou un autre, tu sauras de lui quel est le voyageur qui +est arrive chez son maitre sur un cheval marchant l'amble; tu sais +ce que c'est, l'amble? + +-- Parbleu! c'est un cheval qui marche comme les ours, les deux +jambes du meme cote a la fois. + +-- Bravo... Tu pourras bien savoir aussi, n'est-ce pas, si le +voyageur est dispose a partir ce matin, ou s'il parait devoir +passer la journee a l'hotel? + +-- Pour sur je le saurai. + +-- Eh bien, quand tu sauras tout cela, tu viendras me le dire; +mais le plus grand silence sur mon sejour ici. Si l'on te demande +de mes nouvelles, on a recu une lettre de moi hier; je suis a +Paris, pres du premier consul. + +-- C'est convenu. + +Michel partit. Roland se coucha et s'endormit, laissant a Jacques +la garde du pavillon. + +Lorsque Roland se reveilla, Michel etait de retour. + +Il savait tout ce que son maitre lui avait recommande de savoir. + +Le cavalier arrive dans la nuit devait repartir dans la soiree, +et, sur le registre des voyageurs que chaque aubergiste etait +force de tenir regulierement a cette epoque, on avait ecrit: + +"Samedi, 30 pluviose, dix _heures du soir: _le citoyen Valensolle, +arrivant de Lyon, allant a Geneve." + +Ainsi l'alibi etait prepare, puisque le registre faisait foi que +le citoyen Valensolle etait arrive a dix heures du soir et qu'il +etait impossible qu'il eut arrete, a huit heures et demie, la +malle a la Maison-Blanche, et qu'il fut entre a dix heures a +l'hotel de la _Belle-Alliance._ + +Mais ce qui preoccupa le plus Roland, c'est que celui qu'il avait +suivi une partie de la nuit, et dont il venait de decouvrir la +retraite et le nom, n'etait autre que le temoin d'Alfred de +Barjols, tue par lui en duel a la fontaine de Vaucluse, temoin +qui, selon toute probabilite, avait joue le role du fantome dans +la chartreuse du Seillon. + +Les compagnons de Jehu n'etaient donc pas des voleurs ordinaires, +mais, au contraire, comme le bruit en courait, des gentilshommes +de bonne famille, qui, tandis que les nobles bretons risquaient +leur vie dans l'Ouest pour la cause royaliste, affrontaient, de +leur cote, l'echafaud pour faire passer aux combattants l'argent +recueilli a l'autre bout de la France dans leurs hasardeuses +expeditions. + + +XLVI -- UNE INSPIRATION + +Nous avons vu que, dans la poursuite qu'il avait faite la nuit +precedente, Roland eut pu faire arreter un ou deux de ceux qu'il +poursuivait. + +Il pouvait en faire autant de M. de Valensolle, qui, probablement, +faisait ce qu'avait fait Roland, c'est-a-dire prenait un jour de +repos apres une nuit de fatigue. + +Il lui suffisait, pour cela, d'ecrire un petit mot au capitaine de +gendarmerie, ou au chef de brigade de dragons qui avait fait avec +lui l'expedition de Seillon: leur honneur etait engage dans +l'affaire; on cernait M. de Valensolle dans son lit, on en etait +quitte pour deux coups de pistolet, c'est-a-dire pour deux hommes +tues ou blesses, et M. de Valensolle etait pris. + +Mais l'arrestation de M. de Valensolle donnait l'eveil au reste de +la troupe, qui se mettait a l'instant meme en surete en traversant +la frontiere. + +Il valait donc mieux s'en tenir a la premiere idee de Roland, +c'est-a-dire temporiser, suivre les differentes pistes qui +devaient converger a un meme centre, et, au risque d'un veritable +combat, jeter le filet sur toute la compagnie. + +Pour cela, il ne fallait point arreter M. de Valensolle; il +fallait continuer de le suivre dans son pretendu voyage a Geneve, +qui n'etait, vraisemblablement, qu'un pretexte pour derouter les +investigations. + +Il fut convenu cette fois que Roland, qui, si bien deguise qu'il +fut, pouvait etre reconnu, resterait au pavillon, et que ce +seraient Michel et Jacques qui, pour cette nuit, detourneraient le +gibier. +Selon toute probabilite, M. de Valensolle ne se mettrait en voyage +qu'a la nuit close. + +Roland se fit renseigner sur la vie que menait sa soeur depuis le +depart de sa mere. + +Depuis le depart de sa mere, Amelie n'avait pas une seule fois +quitte le chateau des Noires-Fontaines. Ses habitudes etaient les +memes, moins les sorties habituelles qu'elle faisait avec madame +de Montrevel. + +Elle se levait a sept ou huit heures du matin, dessinait ou +faisait de la musique jusqu'au dejeuner; apres le dejeuner, elle +lisait ou s'occupait de quelque ouvrage de tapisserie, ou bien +encore profitait d'un rayon de soleil pour descendre jusqu'a la +riviere avec Charlotte; parfois elle appelait Michel, faisait +detacher la petite barque, et, bien enveloppee dans ses fourrures, +remontait la Reyssouse jusqu'a Montagnac ou la descendait jusqu'a +Saint-Just, puis rentrait sans jamais avoir parle a personne; +dinait; apres son diner, montait dans sa chambre avec Charlotte, +et, a partir de ce moment, ne paraissait plus. + +A six heures et demie, Michel et Jacques pouvaient donc decamper +sans que personne au monde s'inquietat de ce qu'ils etaient +devenus. + +A six heures, Michel et Jacques prirent leurs blouses, leurs +carniers, leurs fusils, et partirent. + +Ils avaient recu leurs instructions. + +Suivre le cheval marchant l'amble jusqu'a ce qu'on sut ou il +menait son cavalier, ou jusqu'a ce que l'on perdit sa trace. + +Michel devait aller s'embusquer en face de la ferme de la Belle- +Alliance; Jacques, se placer a la patte-d'oie que forment, en +sortant de Bourg, les trois routes de Saint-Amour, de Saint-Claude +et de Nantua. + +Cette derniere est en meme temps celle de Geneve. + +Il etait evident qu'a moins de revenir sur ses pas, ce qui n'etait +pas probable, M. de Valensolle prendrait une de ces trois routes. + +Le pere partit d'un cote, le fils de l'autre. + +Michel remonta vers la ville par la route de Pont-d'Ain, en +passant devant l'eglise de Brou. + +Jacques traversa la Reyssouse, suivit la rive droite de la petite +riviere, et se trouva, en appuyant d'une centaine de pas hors du +faubourg, a l'angle aigu que faisaient les trois routes en +aboutissant a la ville. + +Au meme moment, a peu pres, ou le fils prenait son poste, le pere +devait etre arrive au sien. + +En ce moment encore, c'est-a-dire vers sept heures du soir, +interrompant la solitude et le silence accoutumes du chateau des +Noires-Fontaines, une voiture de poste s'arretait devant la +grille, et un domestique en livree tirait la chaine de fer de la +sonnette. + +C'eut ete l'office de Michel d'ouvrir, mais Michel etait ou vous +savez. + +Amelie et Charlotte comptaient probablement sur lui, car le +tintement de la cloche se renouvela trois fois sans que personne +vint ouvrir. + +Enfin, la femme de chambre parut au haut de l'escalier. Elle +s'approcha timidement, appelant Michel. + +Michel ne repondit point. + +Enfin, protegee par la grille, Charlotte se hasarda a s'approcher. + +Malgre l'obscurite, elle reconnut le domestique. + +-- Ah! c'est vous, monsieur James? s'ecria-t-elle un peu rassuree. + +James etait le domestique de confiance de sir John. + +-- Oh! oui, dit le domestique, ce etait moi, mademoiselle +Charlotte, ou plutot ce etait milord. + +En ce moment, la portiere s'ouvrit et l'on entendit la voix de sir +John qui disait: + +-- Mademoiselle Charlotte, veuillez dire a votre maitresse que +j'arrive de Paris et que je viens m'inscrire chez elle, non pas +pour etre recu ce soir, mais pour lui demander la permission de me +presenter demain, si elle veut bien m'accorder cette faveur; +demandez-lui l'heure a laquelle je serai le moins indiscret. + +Mademoiselle Charlotte avait une grande consideration pour milord; +aussi s'empressa-t-elle de s'acquitter de la commission. + +Cinq minutes apres, elle revenait annoncer a milord qu'il serait +revu le lendemain, de midi a une heure. + +Roland savait ce que venait faire milord; dans son esprit, le +mariage etait decide, et sir John etait son beau-frere. + +Il hesita un instant pour savoir s'il se ferait reconnaitre a lui +et s'il le mettrait de moitie dans ses projets; mais il reflechit +que lord Tanlay n'etait pas homme a le laisser operer seul. Il +avait une revanche a prendre avec les compagnons de Jehu; il +voudrait accompagner Roland dans l'expedition, quelle qu'elle fut. +L'expedition, quelle qu'elle fut, serait dangereuse, et il +pourrait lui arriver malheur. + +La chance qui accompagnait Roland -- et Roland l'avait eprouve -- +ne s'etendait point a ses amis; sir John, grievement blesse, en +etait revenu a grand-peine; le chef de brigade des chasseurs avait +ete tue roide. + +Il laissa donc sir John s'eloigner sans donner signe d'existence. + +Quant a Charlotte, elle ne parut nullement etonnee que Michel +n'eut point ete la pour ouvrir; on etait evidemment habitue a ses +absences, et ces absences ne preoccupaient ni la femme de chambre +ni sa maitresse. + +Au reste, Roland s'expliqua cette espece d'insouciance; Amelie, +faible devant une douleur morale, inconnue a Roland, qui +attribuait a de simples crises nerveuses les variations de +caractere de sa soeur, Amelie eut ete grande et forte devant un +danger reel. + +De la sans doute venait le peu de crainte que les deux jeunes +filles avaient a rester seules dans un chateau isole, et sans +autres gardiens que deux hommes qui passaient leurs nuits a +braconner. + +Quant a nous, nous savons comment Michel et son fils, en +s'eloignant, servaient les desirs d'Amelie bien mieux qu'en +restant au chateau; leur absence faisait le chemin libre a Morgan, +et c'etait tout ce que demandait Amelie. + +La soiree et une partie de la nuit s'ecoulerent sans que Roland +eut aucune nouvelle. + +Il essaya de dormir, mais dormit mal; il croyait, a chaque +instant, entendre rouvrir la porte. + +Le jour commencait en realite de percer a travers les volets +lorsque la porte s'ouvrit. + +C'etaient Michel et Jacques qui rentraient. + +Voici ce qui s'etait passe. + +Chacun s'etait rendu a son poste: Michel a la porte de l'auberge, +Jacques a la patte-d'oie. + +A vingt pas de l'auberge, Michel avait trouve Pierre; en trois +mots, il s'etait assure que M. de Valensolle etait toujours a +l'auberge; celui-ci avait annonce qu'ayant une longue route a +faire, il laisserait reposer son cheval et ne partirait que dans +la nuit. + +Pierre ne doutait point que le voyageur ne partit pour Geneve, +comme il l'avait dit. + +Michel proposa a Pierre de boire un verre de vin; s'il manquait +l'affut du soir, il lui resterait l'affut du matin. + +Pierre accepta. Des lors Michel etait bien sur d'etre prevenu; +Pierre etait garcon d'ecurie: rien ne pouvait se faire, dans le +departement dont il etait charge, sans qu'il en eut avis. + +Cet avis, un gamin attache a l'hotel promit de le lui donner, et +recut en recompense, de Michel, trois charges de poudre pour faire +des fusees. + +A minuit, le voyageur n'etait pas encore parti; on avait bu quatre +bouteilles de vin, mais Michel s'etait menage: sur ces quatre +bouteilles, il avait trouve moyen d'en vider trois dans le verre +de Pierre, ou, bien entendu, elles n'etaient pas restees. + +A minuit, Pierre rentra pour s'informer; mais alors qu'allait +faire Michel? le cabaret fermait, et Michel avait encore quatre +heures a attendre jusqu'a l'affut du matin. + +Pierre offrit a Michel un lit de paille dans l'ecurie; il aurait +chaud et serait doucement couche. + +Michel accepta. + +Les deux amis entrerent par la grande porte, bras dessus, bras +dessous; Pierre trebuchait, Michel faisait semblant de trebucher. + +A trois heures du matin, le domestique de l'hotel appela Pierre. + +Le voyageur voulait partir. + +Michel pretexta que l'heure de l'affut etait arrivee, et se leva. + +Sa toilette n'etait pas longue a faire: il s'agissait de secouer +la paille qui pouvait s'etre attachee a sa blouse, a son carnier +ou a ses cheveux. + +Apres quoi, Michel prit conge de son ami Pierre et alla +s'embusquer au coin d'une rue. + +Un quart d'heure apres, la porte s'ouvrit, un cavalier sortit de +l'hotel: le cheval de ce cavalier marchait l'amble. + +C'etait bien M. de Valensolle. + +Il prenait les rues qui conduisaient a la route de Geneve. + +Michel le suivait sans affectation, en sifflant un air de chasse. + +Seulement, Michel ne pouvait courir, il eut ete remarque; il +resulta de cette difficulte qu'en un instant il eut perdu de vue +M. de Valensolle. + +Restait Jacques, qui devait attendre le jeune homme a la patte- +d'oie. + +Mais Jacques etait a la patte-d'oie depuis plus de six heures, par +une nuit d'hiver, avec un froid de cinq ou six degres! + +Jacques avait-il eu le courage de rester six heures les pieds dans +la neige, a battre la semelle contre les arbres de la route? + +Michel prit au galop par les rues et ruelles, raccourcissant le +chemin; mais cheval et cavalier, quelque hate qu'il y eut mise, +avaient ete plus vite que lui. + +Il arriva a la patte-d'oie. + +La route etait solitaire. + +La neige, foulee pendant toute la journee de la veille, qui etait +un dimanche, ne permettait pas de suivre la trace du cheval, +perdue dans la boue du chemin. + +Aussi Michel ne s'inquieta-t-il point de la trace du cheval; +c'etait chose inutile, c'etait du temps perdu. + +Il s'occupa de savoir ce qu'avait fait Jacques. + +Son coup d'oeil de braconnier le mit bientot sur la voie. + +Jacques avait stationne au pied d'un arbre; combien de temps? Cela +etait difficile a dire, assez longtemps, en tout cas, pour avoir +froid: la neige etait battue par ses gros souliers de chasse. + +Il avait essaye de se rechauffer en marchant de long en large. + +Puis, tout a coup, il s'etait souvenu qu'il y avait, de l'autre +cote de la route, une de ces petites huttes baties avec de la +terre, ou les cantonniers vont chercher un abri contre la pluie. + +Il avait descendu le fosse, avait traverse le chemin; on pouvait +suivre sur les bas cotes la trace perdue un instant sur le milieu +de la route. + +Cette trace formait une diagonale allant droit a la hutte. + +Il etait evident que c'etait dans cette hutte que Jacques avait +passe la nuit. + +Maintenant, depuis quand en etait-il sorti? et pourquoi en etait- +il sorti? + +Depuis quand il en etait sorti? La chose n'etait guere +appreciable, tandis qu'au contraire le piqueur le plus malhabile +eut reconnu pourquoi il en etait sorti. + +Il en etait sorti pour suivre M. de Valensolle. + +Le meme pas qui avait abouti a la hutte en sortait et s'eloignait +dans la direction de Ceyzeriat. + +Le cavalier avait donc bien reellement pris la route de Geneve: le +pas de Jacques le disait clairement. + +Ce pas etait allonge comme celui d'un homme qui court, et il +suivait, en dehors du fosse, du cote des champs, la ligne d'arbres +qui pouvait le derober a la vue du voyageur. + +En face d'une auberge borgne, d'une de ces auberges au-dessus de +la porte cochere desquelles sont ecrits ces mots: _Ici on donne a +boire et a manger, loge a pied et a cheval, _les pas s'arretaient. + +Il etait evident que le voyageur avait fait halte dans cette +auberge, puisque a vingt pas de la Jacques avait fait lui-meme +halte derriere un arbre. + +Seulement, au bout d'un instant, probablement quand la porte +s'etait refermee sur le cavalier et le cheval, Jacques avait +quitte son arbre, avait traverse la route, cette fois avec +hesitation, et a petits pas, et s'etait dirige non point vers la +porte, mais vers la fenetre. + +Michel emboita son pas dans celui de son fils, et arriva a la +fenetre; a travers le volet mal joint, on pouvait, quand +l'interieur etait eclaire, voir dans l'interieur; mais alors +l'interieur etait sombre, et l'on ne voyait rien. + +C'etait pour voir dans l'interieur que Jacques s'etait approche de +la fenetre; sans doute l'interieur avait ete eclaire un instant, +et Jacques avait vu. + +Ou etait-il alle en quittant la fenetre? + +Il avait tourne autour de la maison en longeant le mur; on pouvait +aisement le suivre dans cette excursion: la neige etait vierge. + +Quant a son but en contournant la maison, il n'etait pas difficile +a deviner. Jacques, en garcon de sens, avait bien pense que le +cavalier n'etait point parti a trois heures du matin, en disant +qu'il allait a Geneve, pour s'arreter a un quart de lieue du bourg +dans une pareille auberge. + +Il avait du sortir par quelque porte de derriere. + +Jacques contournait donc la muraille dans l'esperance de retrouver +de l'autre cote de la maison, la trace du cheval ou tout au moins +celle du cavalier. + +En effet, a partir d'une petite porte de derriere donnant sur la +foret qui s'etend de Cotrez a Ceyzeriat, on pouvait suivre une +trace de pas s'avancant en ligne directe vers la lisiere du bois. + +Ces pas etaient ceux d'un homme elegamment chausse, et chausse en +cavalier. + +Ses eperons avaient laisse trace sur la neige. + +Jacques n'avait pas hesite, il avait suivi les pas. + +On voyait la trace de son gros soulier pres de celle de la fine +botte, du large pied du paysan pres du pied elegant du citadin. + +Il etait cinq heures du matin, le jour allait venir; Michel +resolut de ne pas aller plus loin. + +Du moment ou Jacques etait sur la piste, le jeune braconnier +valait le vieux. Michel fit un grand tour par la plaine, comme +s'il revenait de Ceyzeriat, et resolut d'entrer dans l'auberge et +d'y attendre Jacques. + +Jacques comprendrait que son pere avait du le suivre et qu'il +s'etait arrete a la maison isolee. + +Michel frappa au contrevent, se fit ouvrir; il connaissait l'hote, +habitue a le voir dans ses exercices nocturnes, lui demanda une +bouteille de vin, se plaignit d'avoir fait buisson creux, et +demanda, tout en buvant, la permission d'attendre son fils, qui +etait a l'affut de son cote, et qui peut-etre aurait ete plus +heureux que lui. + +Il va sans dire que la permission fut facile a obtenir. + +Michel avait eu soin de faire ouvrir les volets pour voir sur la +route. + +Au bout d'un instant, on frappa aux carreaux. +C'etait Jacques. + +Son pere l'appela. + +Jacques avait ete aussi malheureux que son pere: il n'avait rien +tue. + +Jacques etait gele. + +Une brassee de bois fut jetee sur le feu, un second verre apporte. +Jacques se rechauffa et but. + +Puis, comme il fallait rentrer au chateau des Noires-Fontaines +avec le jour, pour qu'on ne s'apercut point de l'absence des deux +braconniers, Michel paya la bouteille de vin et la flambee, et +tous deux partirent. + +Ni l'un ni l'autre n'avaient dit devant l'hote un mot de ce qui +les preoccupait; il ne fallait point que l'on soupconnat qu'ils +fussent en quete d'autre chose que du gibier. + +Mais, une fois de l'autre cote du seuil, Michel se rapprocha +vivement de son fils. + +Alors, Jacques lui raconta qu'il avait suivi les traces assez +avant dans la foret, mais qu'arrive a un carrefour, il avait vu +tout a coup se lever devant lui un homme arme d'un fusil; et que +cet homme lui avait demande ce qu'il venait faire a cette heure +dans le bois. + +Jacques avait repondu qu'il cherchait un affut. + +-- Alors, allez plus loin, avait repondu l'homme; car, vous le +voyez, cette place est prise. +Jacques avait reconnu la justesse de la reclamation et avait, en +effet, ete cent pas plus loin. + +Mais, au moment ou il obliquait a gauche pour rentrer dans +l'enceinte dont il avait ete ecarte, un autre homme, arme comme le +premier, s'etait tout aussi inopinement leve devant lui, lui +adressant la meme question. + +Jacques n'avait pas d'autre reponse a faire que la reponse deja +faite: + +-- Je cherche un affut. + +L'homme alors lui avait montre du doigt la lisiere de la foret, +et, d'un ton presque menacant, lui avait dit: + +-- Si j'ai un conseil a vous donner, mon jeune ami, c'est d'aller +la-bas; je crois qu'il fait meilleur la-bas qu'ici. + +Jacques avait suivi le conseil, ou du moins avait fait semblant de +le suivre; car, arrive a l'endroit indique, il s'etait glisse le +long du fosse, et, convaincu de l'impossibilite de retrouver, en +ce moment du moins, la piste de M. de Valensolle, il avait gagne +au large, avait rejoint la grande route a travers champs et etait +revenu vers le cabaret, ou il esperait retrouver son pere et ou il +l'avait retrouve en effet. + +Ils etaient arrives tous deux au chateau des Noires-Fontaines, on +le sait deja, au moment ou les premiers rayons du jour penetraient +a travers les volets. + +Tout ce que nous venons de dire fut raconte a Roland avec une +foule de details que nous omettons, et qui n'eurent pour resultat +que de convaincre le jeune officier que les deux hommes armes de +fusils qui s'etaient leves a l'approche de Jacques, n'etaient +autres, tout braconniers qu'ils semblaient etre, que des +compagnons de Jehu. + +Mais quel pouvait etre ce repaire? Il n'y avait de ce cote-la ni +couvent abandonne, ni ruines. + +Tout a coup, Roland se frappa la tete. + +-- Oh! belitre que je suis! comment n'avais-je point songe a cela? + +Un sourire de triomphe passa sur ses levres, et, s'adressant aux +deux hommes, desesperes de ne point lui apporter de nouvelles plus +precises: + +-- Mes enfants, dit-il, je sais tout ce que je voulais savoir. +Couchez-vous et dormez tranquilles; vous l'avez, pardieu, bien +merite. + +Et, de son cote, donnant l'exemple, Roland dormit en homme qui +vient de resoudre un probleme de la plus haute importance, qu'il a +longtemps creuse inutilement. + +L'idee lui etait venue que les compagnons de Jehu avaient +abandonne la chartreuse de Seillon pour les grottes de Ceyzeriat +et en meme temps il s'etait rappele la communication souterraine +qui existait entre cette grotte et l'eglise de Brou. + + +XLVII -- UNE RECONNAISSANCE + +Le meme jour, usant de la permission qui lui avait ete accordee la +veille, sir John se presenta entre midi et une heure chez +mademoiselle de Montrevel. + +Tout se passa, comme l'avait desire Morgan. Sir John fut recu +comme un ami de la famille, lord Tanlay fut recu comme un +pretendant dont la recherche honorait. + +Amelie n'opposa aux desirs de son frere et de sa mere, aux ordres +du premier consul, que l'etat de sa sante; c'etait demander du +temps. Lord Tanlay s'inclina; il obtenait autant qu'il avait +espere obtenir, il etait agree. + +Cependant il comprit que sa presence trop prolongee a Bourg serait +inconvenante, Amelie se trouvant eloignee, toujours par ce +pretexte de sante, de sa mere et de son frere. + +En consequence, il annonca a Amelie une seconde visite pour le +lendemain et son depart pour la meme soiree. + +Il attendrait, pour la revoir, ou qu'Amelie vint a Paris, ou que +madame de Montrevel revint a Bourg. Cette seconde circonstance +etait la plus probable, Amelie disant qu'elle avait besoin du +printemps et de l'air natal pour aider au retour de sa sante. + +Grace a la delicatesse parfaite de sir John, les desirs d'Amelie +et de Morgan etaient accomplis, les deux amants avaient devant eux +du temps et de la solitude. + +Michel sut ces details de Charlotte, et Roland les sut de Michel. + +Roland resolut de laisser partir sir John avant de rien tenter. + +Mais cela ne l'empecha point de lever un dernier doute. + +La nuit venue, il prit un costume de chasseur, jeta sur ce costume +la blouse de Michel, abrita son visage sous un large chapeau, +passa une paire de pistolets dans le ceinturon de son couteau de +chasse, cache comme ses pistolets sous sa blouse, et se hasarda +sur la route des Noires-Fontaines a Bourg. + +Il s'arreta a la caserne de gendarmerie et demanda a parler au +capitaine. + +Le capitaine etait dans sa chambre; Roland monta et se fit +reconnaitre; puis, comme il n'etait que huit heures du soir et +qu'il pouvait etre reconnu par quelque passant, il eteignit la +lampe. + +Les deux hommes resterent dans l'obscurite. + +Le capitaine savait deja ce qui s'etait passe, trois jours +auparavant, sur la route de Lyon, et, certain que Roland n'avait +pas ete tue, il s'attendait a sa visite. + +A son grand etonnement, Roland ne venait lui demander qu'une seule +chose, ou plutot que deux choses: la clef de l'eglise de Bourg et +une pince. + +Le capitaine lui remit les deux objets demandes et offrit a Roland +de l'accompagner dans son excursion; mais Roland refusa: il etait +evident qu'il avait ete trahi par quelqu'un lors de son expedition +de la Maison-Blanche; il ne voulait pas s'exposer a un second +echec. + +Aussi recommanda-t-il au capitaine de ne parler a personne de sa +presence et d'attendre son retour, quand meme ce retour tarderait +d'une heure ou deux. + +Le capitaine s'y engagea. + +Roland, sa clef a la main droite, sa pince a la main gauche, gagna +sans bruit la porte laterale de l'eglise, l'ouvrit, la referma et +se trouva en face de la muraille de fourrage. + +Il ecouta: le plus profond silence regnait dans l'eglise +solitaire. + +Il rappela ses souvenirs de jeunesse, s'orienta, mit la clef dans +sa poche, et escalada la muraille de foin, qui avait une quinzaine +de pieds de haut, et formait une espece de plate-forme; puis, +comme on descend d'un rempart au moyen d'un talus, par une espece +de talus il se laissa glisser jusqu'au sol, tout pave de dalles +mortuaires. + +Le choeur etait vide, grace au jube qui le protegeait d'un cote, +et grace aux murailles qui l'enceignaient a droite et a gauche. + +La porte du jube etait ouverte: Roland penetra donc sans +difficulte dans le choeur. + +Il se trouva en face du monument de Philibert le Beau. + +A la tete du prince se trouvait une grande dalle carree: c'etait +celle par laquelle on descendait dans les caveaux souterrains. + +Roland connaissait ce passage; car, arrive pres de la dalle, il +s'agenouilla, cherchant avec sa main la jointure de la pierre. + +Il la trouva, se releva, introduisit la pince dans la rainure et +souleva la dalle. + +D'une main, il la soutint au-dessus de sa tete, tandis qu'il +descendait dans le caveau. + +Puis lentement il la laissa retomber. + +On eut dit que, volontairement, le visiteur nocturne se separait +du monde des vivants et descendait dans le monde des morts. + +Et ce qui devait paraitre etrange a celui qui voit dans le jour et +dans les tenebres, sur la terre comme dessous, c'etait +l'impassibilite de cet homme qui cotoyait les morts pour decouvrir +les vivants, et qui, malgre l'obscurite, la solitude, le silence, +ne frissonnait meme pas au contact des marbres funebres. + +Il alla, tatonnant au milieu des tombes, jusqu'a ce qu'il eut +reconnu la grille qui donnait dans le souterrain. + +Il explora la serrure; elle etait fermee au pene seulement. Il +introduisit l'extremite de sa pince entre le pene et la gache, et +poussa legerement. + +La grille s'ouvrit. + +Il tira la porte, mais sans la fermer, afin de pouvoir revenir sur +ses pas, et dressa la pince dans son angle. + +Puis, l'oreille tendue, la pupille dilatee, tous les sens +surexcites par le desir d'entendre, le besoin de respirer, +l'impossibilite de voir, il s'avanca lentement, un pistolet tout +arme d'une main, et s'appuyant, de l'autre, a la paroi de la +muraille. + +Il marcha ainsi un quart d'heure. + +Quelques gouttes d'eau glacee, en filtrant a travers la voute du +souterrain et en tombant sur ses mains et sur ses epaules, lui +avaient appris qu'il passait au-dessous de la Reyssouse. + +Au bout de ce quart d'heure de marche, il trouva la porte qui +communiquait du souterrain dans la carriere. Il fit halte un +instant; il respirait plus librement, en outre, il lui semblait +entendre des bruits lointains, et voir voltiger sur les piliers de +pierre qui soutenaient la voute comme des lueurs de feux follets. + +On eut pu croire, en ne distinguant que la forme de ce sombre +ecouteur, que c'etait de l'hesitation, mais, si l'on eut pu voir +sa physionomie, on eut compris que c'etait de l'esperance. + +Il se remit en chemin, se dirigeant vers les lueurs qu'il avait +cru apercevoir, vers ce bruit qu'il avait cru entendre. + +A mesure qu'il approchait, le bruit arrivait a lui plus distinct, +la lumiere lui apparaissait plus vive. + +Il etait evident que la carriere etait habitee; par qui? Il n'en +savait rien encore; mais il allait le savoir. + +Il n'etait plus qu'a dix pas du carrefour de granit que nous avons +signale a notre premiere descente dans la grotte de Ceyzeriat. Il +se colla contre la muraille, s'avancant imperceptiblement; on eut +dit, au milieu de l'obscurite, un bas-relief mobile. + +Enfin, sa tete arriva a depasser un angle, et son regard plongea +sur ce que l'on pouvait appeler le camp des compagnons de Jehu. + +Ils etaient douze ou quinze occupes a souper. + +Il prit a Roland une folle envie: c'etait de se precipiter au +milieu de tous ces hommes, de les attaquer seul, et de combattre +jusqu'a la mort. + +Mais il comprima ce desir insense, releva sa tete avec la meme +lenteur qu'il l'avait avancee, et, les yeux pleins de lumiere, le +coeur plein de joie, sans avoir ete entendu, sans avoir ete +soupconne, il revint sur ses pas, reprenant le chemin qu'il venait +de faire. + +Ainsi, tout lui etait explique: l'abandon de la chartreuse de +Seillon, la disparition de M. de Valensolle, les faux braconniers +places aux environs de l'ouverture de la grotte de Ceyzeriat. + +Cette fois, il allait donc prendre sa vengeance, et la prendre +terrible, la prendre mortelle. + +Mortelle, car, de meme qu'il soupconnait qu'on l'avait epargne, il +allait ordonner d'epargner les autres; seulement, lui, on l'avait +epargne pour la vie; les autres, on allait les epargner pour la +mort. + +A la moitie du retour a peu pres, il lui sembla entendre du bruit +derriere lui; il se retourna et crut voir le rayonnement d'une +lumiere. + +Il doubla le pas; une fois la porte depassee, il n'y avait plus a +s'egarer: ce n'etait plus une carriere aux mille detours, c'etait +une voute etroite, rigide, aboutissant a une grille funeraire. + +Au bout de dix minutes, il passait de nouveau sous la riviere; une +ou deux minutes apres, il touchait la grille du bout de sa main +etendue. + +Il prit sa pince ou il l'avait laissee, entra dans le caveau, tira +la grille apres lui, la referma doucement et sans bruit, guide par +les tombeaux retrouva l'escalier, poussa la dalle avec sa tete et +se retrouva sur le sol des vivants. + +La, relativement, il faisait jour. + +Il sortit du choeur, repoussa la porte du jube afin de la remettre +dans le meme etat ou il l'avait trouvee, escalada le talus, +traversa la plate-forme et redescendit de l'autre cote. + +Il avait conserve la clef; il ouvrit la porte et se trouva dehors. + +Le capitaine de gendarmerie l'attendait; il confera quelques +instants avec lui, puis tous deux sortirent ensemble. + +Tous deux rentrerent a Bourg par le chemin de ronde pour ne pas +etre vus, prirent la porte des halles, la rue de la Revolution, la +rue de la Liberte, la rue d'Espagne, devenue la rue Simonneau. +Puis Roland s'enfonca dans un des angles de la rue du Greffe et +attendit. + +Le capitaine de gendarmerie continua seul son chemin. + +Il allait rue des Ursules, devenue depuis sept ans la rue des +Casernes; c'etait la que le chef de brigade des dragons avait son +logement, et il venait de se mettre au lit au moment ou le +capitaine entra dans sa chambre; celui-ci lui dit deux mots tout +bas, et en hate le chef de brigade s'habilla et sortit. + +Au moment ou le chef de brigade des dragons et le capitaine de +gendarmerie apparaissaient sur la place, une ombre se detachait de +la muraille et s'approchait d'eux. + +Cette ombre, c'etait Roland. + +Les trois hommes resterent en conference dix minutes, Roland +donnant des ordres, les deux autres l'ecoutant et l'approuvant. + +Puis ils se separerent. + +Le chef de brigade rentra chez lui; Roland et le capitaine de +gendarmerie, par la rue de l'Etoile, les degres des Jacobins et la +rue du Bourgneuf, regagnerent le chemin de ronde, puis, en +diagonale, ils allerent rejoindre la route de Pont-d'Ain. + +Roland laissa, en passant, le capitaine de gendarmerie a la +caserne et continua son chemin. + +Vingt minutes apres, pour ne pas reveiller Amelie, au lieu de +sonner a la grille, il frappait au volet de Michel; Michel ouvrit +le volet, et, d'un seul bond, Roland -- devore de cette fievre qui +s'emparait de lui lorsqu'il courait ou meme revait tout simplement +quelque danger -- sautait dans le pavillon. + +Il n'eut point reveille Amelie, eut-il sonne a la porte, car +Amelie ne dormait point. + +Charlotte, qui, elle aussi, de son cote, arrivait de la ville sous +pretexte d'aller voir son pere, mais, en realite pour faire +parvenir une lettre a Morgan, avait trouve Morgan et rapportait la +reponse a sa maitresse. + +Amelie lisait cette reponse; elle etait concue en ces termes: + +"Amour a moi! + +"Oui, tout va bien de ton cote, car tu es l'ange, mais j'ai bien +peur que tout n'aille mal du mien, moi qui suis le demon. + +"Il faut absolument que je te voie, que je te presse dans mes +bras, que je te serre contre mon coeur; je ne sais quel +pressentiment plane au-dessus de moi, je suis triste a mourir. + +"Envoie demain Charlotte s'assurer que sir John est bien parti; +puis, lorsque tu auras acquis la certitude de ce depart, fais le +signal accoutume. + +"Ne t'effraye point, ne me parle point de la neige, ne me dis pas +que l'on verra mes pas. + +"Ce n'est pas moi, cette fois, qui irai a toi, c'est toi qui +viendras a moi; comprends-tu bien? tu peux te promener dans le +parc, personne n'ira suivre la trace de tes pas. + +"Tu te couvriras de ton chale le plus chaud, de tes fourrures les +plus epaisses; puis, dans la barque amarree sous les saules, nous +passerons une heure en changeant de role. D'habitude, je te dis +mes esperances et tu me dis tes craintes; demain, mon adoree +Amelie, c'est toi qui me diras tes esperances et moi qui te dirai +mes craintes. + +"Seulement, aussitot le signal fait, descends; je t'attendrai a +Montagnac, et, de Montagnac a la Reyssouse, il n'y a pas, pour moi +qui t'aime, cinq minutes de chemin. + +"Au revoir, ma pauvre Amelie! si tu ne m'eusses pas rencontre, tu +eusses ete heureuse entre les heureuses. + +"La fatalite m'a mis sur ton chemin, et j'ai, j'en ai bien peur, +fait de toi une martyre. + +"Ton CHARLES. + +"A demain, n'est-ce pas? a moins d'obstacle surhumain." + + +XLVIII -- OU LES PRESSENTIMENTS DE MORGAN SE REALISENT + +Rien de plus calme et de plus serein souvent que les heures qui +precedent une grande tempete. + +La journee fut belle et sereine, une de ces belles journees de +fevrier ou, malgre le froid piquant de l'atmosphere, ou, malgre le +blanc linceul qui couvre la terre, le soleil sourit aux hommes et +leur promet le printemps. + +Sir John vint sur le midi faire a Amelie sa visite d'adieu. Sir +John avait ou croyait avoir la parole d'Amelie; cette parole lui +suffisait. Son impatience etait personnelle; mais Amelie, en +accueillant sa recherche, quoiqu'elle eut laisse l'epoque de leur +union dans le vague de l'avenir, avait comble toutes ses +esperances. + +Il s'en rapportait pour le reste au desir du premier consul et a +l'amitie de Roland. + +Il retournait donc a Paris pour faire sa cour a madame de +Montrevel, ne pouvant rester pour la faire a Amelie. + +Un quart d'heure apres la sortie de sir John du chateau des +Noires-Fontaines, Charlotte a son tour prenait le chemin de Bourg. + +Vers les quatre heures, elle venait rapporter a Amelie qu'elle +avait vu de ses yeux sir John monter en voiture a la porte de +l'hotel de France et partir par la route de Macon. + +Amelie pouvait donc etre parfaitement tranquille de ce cote. Elle +respira. + +Amelie avait tente d'inspirer a Morgan une tranquillite qu'elle +n'avait point elle meme; depuis le jour ou Charlotte lui avait +revele la presence de Roland a Bourg, elle avait pressenti, comme +Morgan, que l'on approchait d'un denouement terrible. Elle +connaissait tous les details des evenements arrives a la +chartreuse de Seillon; elle voyait la lutte engagee entre son +frere et son amant, et, rassuree sur le sort de son frere, grace a +la recommandation faite par le chef des compagnons de Jehu, elle +tremblait pour la vie de son amant. + +De plus, elle avait appris l'arrestation de la malle de Chambery +et la mort du chef de brigade des chasseurs de Macon; elle avait +su que son frere etait sauve, mais qu'il avait disparu. + +Elle n'avait recu aucune lettre de lui. + +Cette disparition et ce silence, pour elle qui connaissait Roland, +c'etait quelque chose de pis qu'une guerre ouverte et declaree. + +Quant a Morgan, elle ne l'avait pas revu depuis la scene que nous +avons racontee, et dans laquelle elle avait pris l'engagement de +lui faire parvenir des armes partout ou il serait, si jamais il +etait condamne a mort. + +Cette entrevue demandee par Morgan, Amelie l'attendait donc avec +autant d'impatience que celui qui la demandait. + +Aussi, des qu'elle put croire que Michel et son fils etaient +couches, alluma-t-elle aux quatre fenetres les bougies qui +devaient servir de signal a Morgan. + +Puis, comme le lui avait recommande son amant, elle s'enveloppa +d'un cachemire rapporte par son frere du champ de bataille des +Pyramides, et qu'il avait lui-meme deroule de la tete d'un bey tue +par lui: elle jeta par-dessus son cachemire une mante de +fourrures, laissa Charlotte pour lui donner avis de ce qui pouvait +arriver, et esperant qu'il n'arriverait rien, elle ouvrit la porte +du parc et s'achemina vers la riviere. + +Dans la journee, elle avait ete deux ou trois fois jusqu'a la +Reyssouse, et en etait revenue, afin de tracer un reseau de pas +dans lesquels les pas nocturnes ne fussent point reconnus. + +Elle descendit donc, sinon tranquillement, du moins hardiment, la +pente qui conduisait jusqu'a la Reyssouse; arrivee au bord de la +riviere, elle chercha des yeux la barque amarree sous les saules. + +Un homme l'y attendait. C'etait Morgan. + +En deux coups de rame, il arriva jusqu'a un endroit praticable a +la descente; Amelie s'elanca, il la recut dans ses bras. + +La premiere chose que vit la jeune fille, ce fut le rayonnement +joyeux qui illuminait, pour ainsi dire, le visage de son amant. + +-- Oh! s'ecria-t-elle, tu as quelque chose d'heureux a m'annoncer. + +-- Pourquoi cela, chere amie? demanda Morgan avec son plus doux +sourire. + +-- Il y a sur ton visage, o mon bien aime Charles, quelque chose +de plus que le bonheur de me revoir. + +-- Tu as raison, dit Morgan enroulant la chaine de la barque au +tronc d'un saule, et laissant les avirons battre les flancs du +canot. + +Puis, prenant Amelie dans ses bras: + +-- Tu as raison, mon Amelie, lui dit-il, et mes pressentiments me +trompaient. Oh! faibles et aveugles que nous sommes, c'est au +moment ou il va toucher le bonheur de la main que l'homme +desespere et doute. + +-- Oh! parle, parle! dit Amelie; qu'est-il donc arrive? + +-- Te rappelles-tu, mon Amelie, ce que, dans notre derniere +entrevue, tu me repondis quand je te parlais de fuir et que je +craignais tes repugnances? + +-- Oh! oui, je m'en souviens: Charles, je te repondis que j'etais +a toi, et que, si j'avais des repugnances, je les surmonterais. + +-- Et moi, je te repondis que j'avais des engagements qui +m'empechaient de fuir; que, de meme qu'ils etaient lies a moi, +j'etais lie a eux; qu'il y avait un homme dont nous relevions, et +a qui nous devions obeissance absolue, et que cet homme, c'etait +le futur roi de France, Louis XVIII. + +-- Oui, tu m'as dit tout cela. + +-- Eh bien, nous sommes releves de notre voeu d'obeissance, +Amelie, non seulement par le roi Louis XVIII, mais encore par +notre general Georges Cadoudal. + +-- Oh! mon ami, tu vas donc redevenir un homme comme tous les +autres, au-dessus de tous les autres! + +-- Je vais redevenir un simple proscrit, Amelie. Il n'y a pas a +esperer pour nous l'amnistie vendeenne ou bretonne. + +-- Et pourquoi cela? + +-- Nous ne sommes pas des soldats, nous, mon enfant bien-aimee; +nous ne sommes pas meme des rebelles: nous sommes des _compagnons +de Jehu._ +_ _ +Amelie poussa un soupir. + +-- Nous sommes des bandits, des brigands, des devaliseurs de +malles-poste, appuya Morgan avec une intention visible. + +-- Silence! fit Amelie en appuyant sa main sur la bouche de son +amant; silence! ne parlons point de cela, dis-moi comment votre +roi vous releve de vos engagements, comment votre general vous +donne conge. + +-- Le premier consul a voulu voir Cadoudal. D'abord, il lui a +envoye ton frere pour lui faire des propositions; Cadoudal a +refuse d'entrer en arrangements; mais, comme nous, Cadoudal a recu +de Louis XVIII l'ordre de cesser les hostilites. Coincidant avec +cet ordre, est arrive un nouveau message du premier consul; ce +messager, c'etait un sauf-conduit pour le general vendeen, une +invitation de venir a Paris; un traite enfin de puissance a +puissance. Cadoudal a accepte, et doit etre a cette heure sur la +route de Paris: Il y a donc sinon paix, du moins treve. + +-- Oh! quelle joie, mon Charles! + +-- Ne te rejouis pas trop, mon amour. + +-- Et pourquoi cela? + +-- Parce que cet ordre de cesser les hostilites est venu, sais-tu +pourquoi? + +-- Non. + +-- Eh bien, c'est un homme tres fort que M. Fouche; il a compris +que, ne pouvant nous vaincre, il fallait nous deshonorer. Il a +organise de faux compagnons de Jehu qu'il a laches dans le Maine +et dans l'Anjou, et qui ne contentent pas, eux, de prendre +l'argent du gouvernement, mais qui pillent et detroussent les +voyageurs, qui entrent la nuit dans les chateaux et dans les +fermes, qui mettent les proprietaires de ces fermes et de ces +chateaux les pieds sur des charbons ardents, et qui leur arrachent +par des tortures le secret de l'endroit ou est cache leur argent. +Eh bien, ces hommes, ces miserables, ces bandits, ces chauffeurs, +ils prennent le meme nom que nous, et sont censes combattre pour +le meme principe; si bien que la police de M. Fouche nous met non +seulement hors la loi, mais aussi hors l'honneur. + +-- Oh! + +-- Voila, ce que j'avais a te dire, mon Amelie, avant de te +proposer une seconde fois de fuir ensemble. Aux yeux de la France, +aux yeux de l'etranger, aux yeux du prince meme que nous avons +servi et pour qui nous avons risque l'echafaud, nous serons dans +l'avenir, nous sommes probablement deja des miserables dignes de +l'echafaud. + +-- Oui... mais, pour moi, mon bien-aime Charles, tu es l'homme +devoue, l'homme de conviction, le royaliste obstine qui a continue +de combattre quand tout le monde avait mis bas les armes; pour +moi, tu es le loyal baron de Sainte-Hermine; pour moi, si tu +l'aimes mieux, tu es le noble, le courageux et l'invincible +Morgan. + +-- Ah! voila tout ce que je voulais savoir, ma bien-aimee; tu +n'hesiteras donc pas un instant, malgre le nuage infame que l'on +essaye d'elever entre nous et l'honneur, tu n'hesiteras donc pas, +je ne dirai point a te donner a moi, tu t'es deja donnee, mais a +etre ma femme? + +-- Que dis-tu la? Pas un instant, pas une seconde; mais ce serait +la joie de mon etre, le bonheur de ma vie! Ta femme, je suis ta +femme devant Dieu; Dieu comblera tous mes desirs les jours ou il +permettra que je sois ta femme devant les hommes. + +Morgan tomba a genoux. + +-- Eh bien, dit-il, a tes pieds, Amelie, les mains jointes, avec +la voix la plus suppliante de mon coeur, je viens te dire: +"Amelie, veux-tu fuir? Amelie, veux-tu quitter la France? Amelie, +veux-tu etre ma femme?" + +Amelie se dressa tout debout, prit son front entre ses deux mains, +comme si la violence du sang qui affluait a son cerveau allait le +faire eclater. + +Morgan lui saisit les deux mains, et, la regardant avec +inquietude: + +-- Hesites-tu? lui demanda-t-il d'une voix sourde, tremblante, +presque brisee. + +-- Non! oh! non! pas une seconde, s'ecria resolument Amelie; je +suis a toi, dans le passe et dans l'avenir, en tout et partout. +Seulement, le coup est d'autant plus violent qu'il etait +inattendu. + +-- Reflechis bien, Amelie; ce que je te propose, c'est l'abandon +de la patrie et de la famille, c'est-a-dire de tout ce qui est +cher, de tout ce qui est sacre: en me suivant, tu quittes le +chateau ou tu es nee, la mere qui t'y a enfantee et nourrie, le +frere qui t'aime, et qui, lorsqu'il saura que tu es la femme d'un +brigand, te haira peut-etre, te meprisera certainement. + +Et, en parlant ainsi, Morgan interrogeait avec anxiete le visage +d'Amelie. + +Ce visage s'eclaira graduellement d'un doux sourire, et, comme il +s'abaissait du ciel sur la terre, s'inclinant sur le jeune homme +toujours a genoux. + +-- Oh! Charles! dit la jeune fille d'une voix douce comme le +murmure de la riviere qui s'ecoulait claire et limpide sous ses +pieds, il faut que ce soit une chose bien puissante que l'amour +qui emane directement de Dieu puisque, malgre les paroles +terribles que tu viens de prononcer, sans crainte, sans +hesitation, presque sans regrets, je te dis: Charles, me voila; +Charles, je suis a toi; Charles, quand partons-nous? + +-- Amelie, nos destinees ne sont point de celles avec lesquelles +on transige et on discute; si nous partons, si tu me suis, c'est a +l'instant meme; demain, il faut que nous soyons de l'autre cote de +la frontiere. + +-- Et nos moyens de fuite? + +-- J'ai, a Montagnac, deux chevaux tout selles: un pour toi, +Amelie, un pour moi; j'ai pour deux cent mille francs de lettres +de credit sur Londres ou sur Vienne. La ou tu voudras aller, nous +irons. + +-- Ou tu seras, Charles, je serai; que m'importe le pays! que +m'importe la ville! + +-- Alors, viens! + +-- Cinq minutes, Charles, est-ce trop? + +-- Ou vas-tu? + +-- J'ai a dire adieu a bien des choses, j'ai a emporter tes +lettres cheries, j'ai a prendre le chapelet d'ivoire de ma +premiere communion, j'ai quelques souvenirs cheris, pieux, sacres, +des souvenirs d'enfance qui seront la-bas tout ce qui me restera +de ma mere, de ma famille, de la France; je vais les prendre et je +reviens. + +-- Amelie! + +-- Quoi? + +-- Je voudrais bien ne pas te quitter; il me semble qu'au moment +d'etre reunis, te quitter un instant, c'est te perdre pour +toujours; Amelie, veux-tu que je te suive? + +-- Oh! viens; qu'importe qu'on voie tes pas maintenant! nous +serons loin demain au jour; viens! + +Le jeune homme sauta hors de la barque et donna la main a Amelie, +puis il l'enveloppa de son bras, et tous deux prirent le chemin de +la maison. + +Sur le perron, Charles s'arreta. + +-- Va, lui dit-il, la religion des souvenirs a sa pudeur; quoique +je la comprenne, je te generais. Je t'attends ici, d'ici je te +garde; du moment ou je n'ai qu'a etendre la main pour te prendre, +je suis bien sur que tu ne m'echapperas point. Va, mon Amelie, +mais reviens vite. + +Amelie repondit en tendant ses levres au jeune homme; puis elle +monta rapidement l'escalier, rentra dans sa chambre, prit un petit +coffret de chene sculpte, cercle de fer, ou etait son tresor, les +lettres de Charles, depuis la premiere jusqu'a la derniere, +detacha de la glace de la cheminee le blanc et virginal chapelet +d'ivoire qui y etait suspendu, mit a sa ceinture une montre que +son pere lui avait donnee; puis elle passa dans la chambre de sa +mere, s'inclina au chevet de son lit, baisa l'oreiller que la tete +de madame de Montrevel avait touche, s'agenouilla devant le Christ +veillant au pied de son lit, commenca une action de graces qu'elle +n'osa continuer, l'interrompit par un acte de foi, puis tout a +coup s'arreta. Il lui avait semble que Charles l'appelait. + +Elle preta l'oreille, et entendit une seconde fois son nom +prononce avec un accent d'angoisse dont elle ne pouvait se rendre +compte. + +Elle tressaillit, se redressa et descendit rapidement l'escalier. + +Charles etait toujours a la meme place; mais, penche en avant, +l'oreille tendue, il semblait ecouter avec anxiete un bruit +lointain. + +-- Qu'y a-t-il? demanda Amelie en saisissant la main du jeune +homme. + +-- Ecoute, ecoute, dit celui-ci. + +Amelie preta l'oreille a son tour. + +Il lui sembla entendre des detonations successives comme un +petillement de mousqueterie. + +Cela venait du cote de Ceyzeriat. + +-- Oh! s'ecria Morgan, j'avais bien raison de douter de mon +bonheur jusqu'au dernier moment! Mes amis sont attaques! Amelie, +adieu, adieu! + +-- Comment! adieu? s'ecria Amelie palissante; tu me quittes? + +Le bruit de la fusillade devint plus distinct. + +-- N'entends-tu pas? Ils se battent, et je ne suis pas la pour me +battre avec eux! + +Fille et soeur de soldat, Amelie comprit tout, et n'essaya point +de resister. + +-- Va, dit-elle en laissant tomber ses bras; tu avais raison, nous +sommes perdus. + +Le jeune homme poussa un cri de rage, saisit une seconde fois la +jeune fille, la serra sur sa poitrine, comme s'il voulait +l'etouffer; puis, bondissant du haut en bas du perron, et +s'elancant dans la direction de la fusillade avec la rapidite du +daim poursuivi par les chasseurs: + +-- Me voila, amis! cria-t-il, me voila! + +Et il disparut comme une ombre sous les grands arbres du parc. + +Amelie tomba a genoux, les bras etendus vers lui, mais sans avoir +la force de le rappeler; ou, si elle le rappela, ce fut d'une voix +si faible que Morgan ne lui repondit point, et ne ralentit point +sa course pour lui repondre. + + +XLIX -- LA REVANCHE DE ROLAND + +On devine ce qui s'etait passe. + +Roland n'avait point perdu son temps avec le capitaine de +gendarmerie et le colonel de dragons. + +Ceux-ci, de leur cote, n'avaient pas oublie qu'ils avaient une +revanche a prendre. + +Roland avait decouvert au capitaine de gendarmerie le passage +souterrain qui communiquait de l'eglise de Brou a la grotte de +Ceyzeriat. + +A neuf heures du soir, le capitaine et les dix-huit hommes qu'il +avait sous ses ordres devaient entrer dans l'eglise, descendre +dans le caveau des ducs de Savoie, et fermer de leurs baionnettes +la communication des carrieres avec le souterrain. + +Roland, a la tete de vingt dragons, devait envelopper le bois, le +battre en resserrant le demi-cercle, afin que les deux ailes de ce +demi-cercle vinssent aboutir a la grotte de Ceyzeriat. + +A neuf heures, le premier mouvement devait etre fait de ce cote, +se combinant avec celui du capitaine de gendarmerie. + +On a vu, par les paroles echangees entre Amelie et Morgan, quelles +etaient pendant ce temps les dispositions des compagnons de Jehu. + +Les nouvelles arrivees a la fois de Mittau et de Bretagne avaient +mis tout le monde a l'aise; chacun se sentait libre et, comprenant +que l'on faisait une guerre desesperee, etait joyeux de sa +liberte. + +Il y avait donc reunion complete dans la grotte de Ceyzeriat, +presque une fete; a minuit, tous se separaient, et chacun, selon +les facilites qu'il pouvait avoir de traverser la frontiere, se +mettait en route pour quitter la France. + +On a vu a quoi leur chef occupait ses derniers instants. + +Les autres, qui n'avaient point les memes liens de coeur, +faisaient ensemble dans le carrefour, splendidement eclaire, un +repas de separation et d'adieu: car, une fois hors de la France, +la Vendee et la Bretagne pacifiees, l'armee de Conde detruite, ou +se retrouveraient-ils sur la terre etrangere? Dieu le savait! + +Tout a coup, le retentissement d'un coup de fusil arriva jusqu'a +eux. + +Comme par un choc electrique, chacun fut debout. + +Un second coup de fusil se fit entendre. + +Puis, dans les profondeurs de la carriere, ces deux mots +penetrerent, frissonnant comme les ailes d'un oiseau funebre: + +-- Aux armes! + +Pour des compagnons de Jehu, soumis a toutes les vicissitudes +d'une vie de bandits, le repos d'un instant n'etait jamais la +paix. + +Poignards, pistolets et carabines etaient toujours a la portee de +la main. +Au cri pousse, selon toute probabilite, par la sentinelle, chacun +sauta sur ses armes et resta le cou tendu, la poitrine haletante, +l'oreille ouverte. + +Au milieu du silence, on entendit le bruit d'un pas aussi rapide +que pouvait le permettre l'obscurite dans laquelle le pas +s'enfoncait. + +Puis, dans le rayon de lumiere projete par les torches et par les +bougies, un homme apparut. + +-- Aux armes! cria-t-il une seconde, fois, nous sommes attaques! + +Les deux coups que l'on avait entendus etaient la double +detonation du fusil de chasse de la sentinelle. + +C'etait elle qui accourait, son fusil encore fumant a la main. + +-- Ou est Morgan? crierent vingt voix. + +-- Absent, repondit Montbar, et, par consequent, a moi le +commandement! Eteignez tout, et en retraite sur l'eglise; un +combat est inutile maintenant, et le sang verse serait du sang +perdu. + +On obeit avec cette promptitude qui indique que chacun apprecie le +danger. + +Puis on se serra dans l'obscurite. + +Montbar, a qui les detours du souterrain etaient aussi bien connus +qu'a Morgan, se chargea de diriger la troupe, et s'enfonca, suivi +de ses compagnons, dans les profondeurs de la carriere. +Tout a coup, il lui sembla entendre a cinquante pas devant lui un +commandement prononce a voix basse, puis le claquement d'un +certain nombre de fusils que l'on arme. + +Il etendit les deux bras en murmurant a son tour le mot: "Halte!" + +Au meme instant, on entendit distinctement le commandement: "Feu!" + +Ce commandement n'etait pas prononce, que le souterrain s'eclaira +avec une detonation terrible. + +Dix carabines venaient de faire feu a la fois. + +A la lueur de cet eclair, Montbar et ses compagnons purent +apercevoir et reconnaitre l'uniforme des gendarmes. + +-- Feu! cria a son tour Montbar. + +Sept ou huit coups de fusil retentirent a ce commandement. + +La voute obscure s'eclaira de nouveau. + +Deux compagnons de Jehu gisaient sur le sol, l'un tue raide, +l'autre blesse mortellement. + +-- La retraite est coupee, dit Montbar; volte-face, mes amis; si +nous avons une chance, c'est du cote de la foret. + +Le mouvement se fit avec la regularite d'une manoeuvre militaire. + +Montbar se retrouva a la tete de ses compagnons, et revint sur ses +pas. + +En ce moment, les gendarmes firent feu une seconde fois. + +Personne ne riposta: ceux qui avaient decharge leurs armes les +rechargerent; ceux qui n'avaient pas tire se tenaient prets pour +la veritable lutte, qui allait avoir lieu a l'entree de la grotte. + +Un ou deux soupirs indiquerent seuls que cette riposte de la +gendarmerie n'etait point sans resultat. + +Au bout de cinq minutes, Montbar s'arreta. + +On etait revenu a la hauteur du carrefour, a peu pres. + +-- Tous les fusils et tous les pistolets sont-ils charges? +demanda-t-il. + +-- Tous, repondirent une douzaine de voix. + +-- Vous vous rappelez le mot d'ordre pour ceux de nous qui +tomberont entre les mains de la justice: nous appartenons aux +bandes de M. Teyssonnet; nous sommes venus pour recruter des +hommes a la cause royaliste; nous ne savons pas ce que l'on veut +dire quand on nous parle des malles-poste et des diligences +arretees. + +-- C'est convenu. + +-- Dans l'un ou l'autre cas, c'est la mort, nous le savons bien; +mais c'est la mort du soldat au lieu de la mort des voleurs, la +fusillade au lieu de la guillotine. + +-- Et la fusillade, dit une voix railleuse, nous savons ce que +c'est. Vive la fusillade! + +-- En avant, mes amis, dit Montbar, et vendons-leur notre vie ce +qu'elle vaut, c'est-a-dire le plus cher possible. + +-- En avant! repeterent les compagnons. + +Et aussi rapidement qu'il etait possible de le faire dans les +tenebres, la petite troupe se remit en marche, toujours conduite +par Montbar. + +A mesure qu'ils avancaient, Montbar respirait une odeur de fumee +qui l'inquietait. + +En meme temps, se refletaient sur les parois des murailles et aux +angles des piliers, certaines lueurs qui indiquaient qu'il se +passait quelque chose d'insolite vers l'ouverture de la grotte. + +-- Je crois que ces gredins-la nous enfument, dit Montbar. + +-- J'en ai peur, repondit Adler. + +-- Ils croient avoir affaire a des renards. + +-- Oh! repondit la meme voix, ils verront bien a nos griffes que +nous sommes des lions. + +La fumee devenait de plus en plus epaisse, la lueur de plus en +plus vive. + +On arriva au dernier angle. + +Un amas de bois sec avait ete allume dans l'interieur de la +carriere, a une cinquantaine de pas de son ouverture, non pas pour +enfumer, mais pour eclairer. + +A la lumiere repandue par le foyer incandescent, on voyait reluire +a l'entree de la grotte les armes des dragons. + +A dix pas en avant d'eux, un officier attendait, appuye sur sa +carabine, non seulement expose a tous les coups, mais semblant les +provoquer. + +C'etait Roland. + +Il etait facile a reconnaitre: il avait jete loin de lui son +chapeau, sa tete etait nue, et la reverberation de la flamme se +jouait sur son visage. + +Mais ce qui eut du le perdre le sauvait. + +Montbar le reconnut et fit un pas en arriere. + +-- Roland de Montrevel! dit-il; rappelez-vous la recommandation de +Morgan. + +-- C'est bien, repondirent les compagnons d'une voix sourde. + +-- Et maintenant, cria Montbar, mourons, mais tuons! + +Et il s'elanca le premier dans l'espace eclaire par la flamme du +foyer, dechargea un des canons de son fusil a deux coups sur les +dragons qui repondirent par une decharge generale. + +Il serait impossible de raconter ce qui se passa alors: la grotte +s'emplit d'une fumee au sein de laquelle chaque coup de feu +brillait comme un eclair; les deux troupes se joignirent et +s'attaquerent corps a corps: ce fut le tour des pistolets et des +poignards. Au bruit de la lutte, la gendarmerie accourut; mais il +lui fut impossible de faire feu, tant etaient confondus amis et +ennemis. + +Seulement, quelques demons de plus semblerent se meler a cette +lutte de demons. + +On voyait des groupes confus luttant au milieu de cette atmosphere +rouge et fumeuse, s'abaissant, se relevant, s'affaissant encore; +on entendait un hurlement de rage ou un cri d'agonie: c'etait le +dernier soupir d'un homme. + +Le survivant cherchait un nouvel adversaire, commencait une +nouvelle lutte. + +Cet egorgement dura un quart d'heure, vingt minutes peut-etre. + +Au bout de ces vingt minutes, on pouvait compter dans la grotte de +Ceyzeriat vingt-deux cadavres. + +Treize appartenaient aux dragons et aux gendarmes, neuf aux +compagnons de Jehu. + +Cinq de ces derniers survivaient; ecrases par le nombre, cribles +de blessures, ils avaient ete pris vivants. + +Les gendarmes et les dragons, au nombre de vingt-cinq, les +entouraient. + +Le capitaine de gendarmerie avait eu le bras gauche casse, le chef +de brigade des dragons avait eu la cuisse traversee par une balle. + +Seul, Roland, couvert de sang mais d'un sang qui n'etait pas le +sien, n'avait pas recu une egratignure. + +Deux des prisonniers etaient si grievement blesses, qu'on renonca +a les faire marcher; il fallut les transporter sur des brancards. + +On alluma des torches preparees a cet effet, et on prit le chemin +de la ville. + +Au moment ou l'on passait de la foret sur la grande route, on +entendit le galop d'un cheval. + +Ce galop se rapprochait rapidement. + +-- Continuez votre chemin, dit Roland; je reste en arriere pour +savoir ce que c'est. + +C'etait un cavalier qui, comme nous l'avons dit, accourait a toute +bride. + +-- Qui vive? cria Roland, lorsque le cavalier ne fut plus qu'a +vingt pas de lui. + +Et il appreta sa carabine. + +-- Un prisonnier de plus, monsieur de Montrevel, repondit le +cavalier; je n'ai pas pu me trouver au combat, je veux du moins me +trouver a l'echafaud. Ou sont mes amis? + +-- La, monsieur, repondit Roland, qui avait reconnu, non pas la +figure, mais la voix du jeune homme, voix qu'il entendait pour la +troisieme fois. + +Et il indiqua de la main le groupe formant le centre de la petite +troupe qui suivait la route de Ceyzeriat a Bourg. + +-- Je vois avec bonheur qu'il ne vous est rien arrive, monsieur de +Montrevel, dit le jeune homme avec une courtoisie parfaite, et ce +m'est une grande joie, je vous le jure. + +Et, piquant son cheval, il fut en quelques elans pres des dragons +et des gendarmes. + +-- Pardon, messieurs, dit-il en mettant pied a terre, mais je +reclame une place au milieu de mes trois amis, le vicomte de +Jahiat, le comte de Valensolle et le marquis de Ribier. + +Les trois prisonniers jeterent un cri d'admiration et tendirent +les mains a leur ami. + +Les deux blesses se souleverent sur leur brancard et murmurerent: + +-- Bien, Sainte-Hermine.., bien! + +-- Je crois, Dieu me pardonne! s'ecria Roland, que le beau cote de +l'affaire restera jusqu'au bout a ces bandits! + + +L -- CADOUDAL AUX TUILERIES + +Le surlendemain du jour, ou plutot de la nuit, ou s'etaient passes +les evenements que nous venons de raconter, deux hommes marchaient +cote a cote dans le grand salon des Tuileries donnant sur le +jardin. + +Ils parlaient vivement; des deux cotes, les paroles etaient +accompagnees de gestes rapides et animes. + +Ces deux hommes, c'etaient le premier consul Bonaparte et Georges +Cadoudal. + +Georges Cadoudal, touche des malheurs que pouvait entrainer pour +la Bretagne une plus longue resistance, venait de signer la paix +avec Brune. + +C'etait apres la signature de cette paix qu'il avait delie de leur +serment les compagnons de Jehu. + +Par malheur, le conge qu'il leur donnait etait arrive, comme nous +l'avons vu, vingt-quatre heures trop tard. + +En traitant avec Brune, Georges Cadoudal n'avait rien stipule pour +lui-meme, que la liberte de passer immediatement en Angleterre. + +Mais Brune avait tant insiste, que le chef vendeen avait consenti +a une entrevue avec le premier consul. + +Il etait, en consequence, parti pour Paris. + +Le matin meme de son arrivee, il s'etait presente aux Tuileries, +s'etait nomme et avait ete recu. + +C'etait Rapp qui, en l'absence de Roland, l'avait introduit. + +En se retirant, l'aide de camp avait laisse les deux portes +ouvertes, afin de tout voir du cabinet de Bourrienne, et de porter +secours au premier consul, s'il etait besoin. + +Mais Bonaparte, qui avait compris l'intention de Rapp, avait ete +fermer la porte. + +Puis, revenant vivement vers Cadoudal: + +-- Ah! c'est vous, enfin! lui avait-il dit; je suis bien aise de +vous voir; un de vos ennemis, mon aide de camp, Roland de +Montrevel, m'a dit le plus grand bien de vous. + +-- Cela ne m'etonne point, avait repondu Cadoudal; pendant le peu +de temps que j'ai vu M. de Montrevel, j'ai cru reconnaitre en lui +les sentiments les plus chevaleresques. + +-- Oui, et cela vous a touche? repondit le premier consul. + +Puis, fixant sur le chef royaliste son oeil de faucon: + +-- Ecoutez, Georges, reprit-il, j'ai besoin d'hommes energiques +pour accomplir l'oeuvre que j'entreprends. Voulez-vous etre des +miens? Je vous ai fait offrir le grade de colonel; vous valez +mieux que cela: je vous offre le grade de general de division. + +-- Je vous remercie du plus profond de mon coeur, citoyen premier +consul, repondit Georges; mais vous me mepriseriez si j'acceptais. + +-- Pourquoi cela? demanda vivement Bonaparte. + +-- Parce que j'ai prete serment a la maison de Bourbon, et que je +lui resterai fidele, quand meme. + +-- Voyons, reprit le premier consul, n'y a-t-il aucun moyen de +vous rallier a moi? + +-- General, repondit l'officier royaliste, m'est-il permis de vous +repeter ce que l'on ma dit? + +-- Et pourquoi pas? + +-- C'est que cela touche aux plus profonds arcanes de la +politique. + +-- Bon! quelque niaiserie, fit le premier consul avec un sourire +inquiet. + +Cadoudal s'arreta et regarda fixement son interlocuteur. + +-- On dit qu'il y a eu un accord fait a Alexandrie, entre vous et +le commodore Sidney Smith; que cet accord avait pour objet de vous +laisser le retour libre en France, a la condition, acceptee par +vous, de relever le trone de nos anciens rois. + +Bonaparte eclata de rire. + +-- Que vous etes etonnants, vous autres plebeiens, dit-il, avec +votre amour pour vos anciens rois! Supposez que je retablisse ce +trone -- chose dont je n'ai nulle envie, je vous le declare -- que +vous en reviendra-t-il, a vous qui avez verse votre sang pour le +retablissement de ce trone? Pas meme la confirmation du grade que +vous avez conquis, colonel! Et ou avez-vous vu dans les armees +royales un colonel qui ne fut pas noble? Avez-vous jamais entendu +dire que, pres de ces gens-la, un homme se soit eleve par son +propre merite? Tandis qu'aupres de moi, Georges, vous pouvez +atteindre a tout, puisque plus je m'eleverai, plus j'eleverai avec +moi ceux qui m'entoureront. Quant a me voir jouer le role de Monk, +n'y comptez pas; Monk vivait dans un siecle ou les prejuges que +nous avons combattus et renverses en 1789 avaient toute leur +vigueur; Monk eut voulu se faire roi, qu'il ne l'eut pas pu; +dictateur, pas davantage! Il fallait etre Cromwell pour cela. +Richard n'y a pas pu tenir; il est vrai que c'etait un veritable +fils de grand homme, c'est-a-dire un sot. Si j'eusse voulu me +faire roi, rien ne m'en eut empeche, et, si l'envie m'en prend +jamais, rien ne m'en empechera. Voyons, vous avez quelque chose a +repondre! Repondez. + +-- Vous dites, citoyen premier consul, que la situation n'est +point la meme en France en 1800 qu'en Angleterre en 1660; je n'y +vois moi aucune difference. Charles Ier avait ete decapite en +1649, Louis XVI l'a ete en 1793; onze ans se sont ecoules en +Angleterre entre la mort du pere et la restauration du fils; sept +ans se sont deja ecoules en France depuis la mort de Louis XVI... +Peut-etre me direz-vous que la revolution anglaise fut une +revolution religieuse, tandis que la revolution francaise est une +revolution politique; eh bien, je repondrai qu'une charte est +aussi facile a faire qu'une abjuration. + +Bonaparte sourit. + +-- Non, reprit-il, je ne vous dirai pas cela; je vous dirai +simplement: Cromwell avait cinquante ans quand Charles Ier a ete +execute; moi, j'en avais vingt-quatre, a la mort de Louis XVI. +Cromwell est mort en 1658, c'est-a-dire a cinquante-neuf ans; en +dix ans de pouvoir, il a eu le temps d'entreprendre beaucoup, mais +d'accomplir peu; et, d'ailleurs, lui, c'etait une reforme complete +qu'il entreprenait, reforme politique par la substitution du +gouvernement republicain au gouvernement monarchique. Eh bien, +accordez-moi de vivre les annees de Cromwell, cinquante-neuf ans, +ce n'est pas beaucoup. J'ai encore vint ans a vivre, juste le +double de Cromwell, et, remarquez-le, je ne change rien, je +poursuis; je ne renverse pas, j'eleve. Supposez qu'a trente ans, +Cesar, au lieu de n'etre encore que le premier debauche de Rome, +en ait ete le premier citoyen; supposez que sa campagne des Gaules +ait ete faite, sa campagne d'Egypte achevee, sa campagne d'Espagne +menee a bonne fin; supposez qu'il ait eu trente ans au lieu d'en +avoir cinquante, croyez-vous qu'il n'eut pas ete a la fois Cesar +et Auguste? + +-- Oui, s'il n'eut pas trouve sur son chemin Brutus, Cassius et +Casca. + +-- Ainsi, dit Bonaparte avec melancolie, c'est sur un assassinat +que mes ennemis comptent! en ce cas, la chose leur sera facile et +a vous tout le premier, qui etes mon ennemi; car qui vous empeche +en ce moment, si vous avez la conviction de Brutus, de me frapper +comme il a frappe Cesar? Je suis seul avec vous, les portes sont +fermees; vous auriez le temps d'etre a moi avant qu'on fut a vous. + +Cadoudal fit un pas en arriere. + +-- Non, dit-il, nous ne comptons point sur l'assassinat, et je +crois qu'il faudrait une extremite bien grave pour que l'un de +nous se determinat a se faire assassin; mais les chances de la +guerre sont la. Un seul revers peut vous faire perdre votre +prestige; une defaite introduit l'ennemi au coeur de la France: +des frontieres de la Provence, on peut voir le feu des bivouacs +autrichiens; un boulet peut vous enlever la tete, comme au +marechal de Berwick; alors, que devient la France? Vous n'avez +point d'enfants, et vos freres... + +-- Oh! sous ce point de vue, vous avez raison; mais, si vous ne +croyez pas a la Providence, j'y crois, moi; je crois qu'elle ne +fait rien au hasard; je crois que, lorsqu'elle a permis que, le 15 +aout 1769 -- un an jour pour jour apres que Louis XV eut rendu +l'edit qui reunissait la Corse a la France -- naquit a Ajaccio un +enfant qui ferait le 13 vendemiaire et le 18 brumaire, elle avait +sur cet enfant de grandes vues, de supremes projets. Cet enfant, +c'est moi; si j'ai une mission, je ne crains rien, ma mission me +sert de bouclier; si je n'en ai pas, si je me trompe, si, au lieu +de vivre les vingt-cinq ou trente ans qui me sont necessaires pour +achever mon oeuvre, je suis frappe d'un coup de couteau comme +Cesar, ou atteint d'un boulet comme Berwick, c'est que la +Providence aura sa raison d'agir ainsi, et ce sera a elle de +pourvoir a ce qui convient a la France... Nous parlions de Cesar +tout a l'heure: quand Rome suivait en deuil les funerailles du +dictateur et brulait les maisons de ses assassins; quand, aux +quatre points cardinaux du monde, la ville eternelle regardait +d'ou lui viendrait le genie qui mettrait fin a ses guerres +civiles; quand elle tremblait a la vue de l'ivrogne Antoine ou de +l'hypocrite Lepide, elle etait loin de songer a l'ecolier +d'Apollonie, au neveu de Cesar, au jeune Octave. Qui pensait a ce +fils du banquier de Velletri, tout blanchi par la farine de ses +aieux? Qui le devina lorsqu'on le vit arriver boitant et +clignotant des yeux pour passer en revue les vieilles bandes de +Cesar? Pas meme le prevoyant Ciceron: O_rnandum et tollen_dum, +disait-il. Eh bien, l'enfant joua toutes les barbes grises du +senat, et regna presque aussi longtemps que Louis XIV! Georges, +Georges, ne luttez pas contre la Providence qui me suscite; car la +Providence vous brisera. + +-- J'aurai ete brise en suivant la voie et la religion de mes +peres, repondit Cadoudal en s'inclinant, et j'espere que Dieu me +pardonnera mon erreur qui sera celle d'un chretien fervent et d'un +fils pieux. + +Bonaparte posa la main sur l'epaule du jeune chef: + +-- Soit, lui dit-il; mais, au moins, restez neutre; laissez les +evenements s'accomplir, regardez les trones s'ebranler, regardez +tomber les couronnes; ordinairement, ce sont les spectateurs qui +payent: moi, je vous payerai pour regarder faire. + +-- Et combien me donnerez-vous pour cela, citoyen premier consul? +demanda en riant Cadoudal. + +-- Cent mille francs par an, monsieur, repondit Bonaparte. + +-- Si vous donnez cent mille francs par an a un simple chef de +rebelles, dit Cadoudal, combien offrirez-vous au prince pour +lequel il a combattu? + +-- Rien, monsieur; ce que je paye en vous, c'est le courage et non +pas le principe qui vous a fait agir; je vous prouve que pour moi, +homme de mes oeuvres, les hommes n'existent que par leurs oeuvres. +Acceptez, Georges, je vous en prie. + +-- Et si je refuse? + +-- Vous aurez tort. + +-- Serai-je toujours libre de me retirer ou il me conviendra? + +Bonaparte alla a la porte et l'ouvrit. + +-- L'aide de camp de service! demanda-t-il. + +Il s'attendait a voir paraitre Rapp. + +Il vit paraitre Roland. + +-- Ah! dit-il, c'est toi? + +Puis, se retournant vers Cadoudal: + +-- Je n'ai pas besoin, colonel, de vous presenter mon aide de camp +Roland de Montrevel: c'est une de vos connaissances. + +-- Roland, dis au colonel qu'il est aussi libre a Paris que tu +l'etais dans son camp de Muzillac, et que, s'il desire un +passeport pour quelque pays du monde que ce soit, Fouche a l'ordre +de le lui donner. + +-- Votre parole me suffit, citoyen premier consul, repondit en +s'inclinant Cadoudal; ce soir, je pars. + +-- Et peut-on vous demander ou vous allez? + +-- A Londres, general. + +-- Tant mieux. + +-- Pourquoi tant mieux? + +-- Parce que, la, vous verrez de pres les hommes pour lesquels +vous vous etes battu. + +-- Apres? + +-- Et que, quand vous les aurez vus... + +-- Eh bien? +-- Vous les comparerez a ceux contre lesquels vous vous etes +battu... Seulement, une fois sorti de France, colonel... + +Bonaparte s'arreta. + +-- J'attends, fit Cadoudal. + +-- Eh bien, n'y rentrez qu'en me prevenant, ou sinon, ne vous +etonnez pas d'etre traite en ennemi. + +-- Ce sera un honneur pour moi, general, puisque vous me +prouverez, en me traitant ainsi, que je suis un homme a craindre. + +Et Georges salua le premier consul et se retira. + +-- Eh bien, general, demanda Roland, apres que la porte fut +refermee sur Cadoudal, est-ce bien l'homme que je vous avais dit? + +-- Oui, repondit Bonaparte pensif; seulement, il voit mal l'etat +des choses; mais l'exageration de ses principes prend sa source +dans de nobles sentiments, qui doivent lui donner une grande +influence parmi les siens. + +Alors, a voix basse: + +-- Il faudra pourtant en finir! ajouta-t-il. + +Puis, s'adressant a Roland: + +-- Et toi? demanda-t-il. + +-- Moi, repondit Roland, j'en ai fini. +-- Ah! ah! de sorte que les compagnons de Jehu...? + +-- Ont cesse d'exister, general; les trois quarts sont morts, le +reste est prisonnier. + +-- Et toi sain et sauf? + +-- Ne m'en parlez pas, general; je commence a croire que, sans +m'en douter, j'ai fait un pacte avec le diable. + +Le meme soir, comme il l'avait dit au premier consul, Cadoudal +partit pour l'Angleterre. + +A la nouvelle que le chef breton etait heureusement arrive a +Londres, Louis XVIII lui ecrivait: + +"J'ai appris avec la plus vive satisfaction, general, que vous +etes enfin echappe aux mains du tyran, qui vous a meconnu au point +de vous proposer de le servir; j'ai gemi des malheureuses +circonstances qui vous ont force de traiter avec lui; mais je n'ai +jamais concu la plus legere inquietude: le coeur de mes fideles +Bretons et le votre en particulier me sont trop bien connus. +Aujourd'hui, vous etes libre, vous etes aupres de mon frere: tout +mon espoir renait: je n'ai pas besoin d'en dire davantage a un +Francais tel que vous. + +"Louis" + +A cette lettre etaient joints le brevet de lieutenant-general et +le grand cordon de Saint-Louis. + + +LI -- L'ARMEE DE RESERVE + +Le premier consul en etait arrive au point qu'il desirait: les +compagnons de Jehu etaient detruits, la Vendee etait pacifiee. + +Tout en demandant la paix a l'Angleterre, il avait espere la +guerre; il comprenait tres bien que, ne de la guerre, il ne +pouvait grandir que par la guerre; il semblait deviner qu'un jour +un poete l'appellerait _le geant des batailles._ + +Mais cette guerre, comment la ferait-il? + +Un article de la constitution de l'an VIII s'opposait a ce que le +premier consul commandat les armees en personne et quittat la +France. + +Il y a toujours dans les constitutions un article absurde; bien +heureuses les constitutions ou il n'y en a qu'un! + +Le premier consul trouva un moyen. + +Il etablit un camp a Dijon; l'armee qui devait occuper ce camp +prendrait le nom d'armee de reserve. + +Le noyau de cette armee fut forme par ce que l'on put tirer de la +Vendee et de la Bretagne, trente mille hommes a peu pres. Vingt +mille conscrits y furent incorpores. Le general Berthier en fut +nomme commandant en chef. + +Le plan qu'avait, un jour, dans son cabinet du Luxembourg, +explique Bonaparte a Roland, etait reste le meme dans son esprit. + +Il comptait reconquerir l'Italie par une seule bataille; cette +bataille devait etre une grande victoire. + +Moreau, en recompense de sa cooperation au 18 brumaire, avait +obtenu ce commandement militaire qu'il desirait: il etait general +en chef de l'armee du Rhin, et avait quatre-vingt mille hommes +sous ses ordres. + +Augereau commandait l'armee gallo-batave, forte de vingt-cinq +mille hommes. + +Enfin, Massena commandait l'armee d'Italie, refugiee dans le pays +de Genes, et soutenait avec acharnement le siege de la capitale de +ce pays, bloquee du cote de la terre par le general autrichien +Ott, et du cote de la mer par l'amiral Keith. + +Pendant que ces mouvements s'operaient en Italie, Moreau avait +pris l'offensive sur le Rhin et battu l'ennemi a Stockach et a +Moeskirch. Une seule victoire devait etre, pour l'armee de +reserve, le signal d'entrer a son tour en ligue; deux victoires ne +laissaient aucun doute sur l'opportunite de ses operations. + +Seulement, comment cette armee descendrait-elle en Italie? + +La premiere pensee de Bonaparte avait ete de remonter le Valais et +de deboucher par le Simplon: on tournait ainsi le Piemont et l'on +entrait a Milan; mais l'operation etait longue et se manifestait +au grand jour. + +Bonaparte y renonca; il entrait dans son plan de surprendre les +Autrichiens, et d'etre avec toute son armee dans les plaines du +Piemont avant que l'on put se douter qu'il eut passe les Alpes. + +Il s'etait donc decide a operer son passage par le grand Saint- +Bernard. +C'etait alors qu'il avait envoye aux peres desservant le monastere +qui couronne cette montagne les cinquante mille francs dont +s'etaient empares les compagnons de Jehu. + +Cinquante mille autres avaient ete expedies, qui etaient parvenus +heureusement a leur destination. + +Grace a ces cinquante mille francs, les moines devaient etre +abondamment pourvus de rafraichissements necessaires a une armee +de cinquante mille hommes faisant une halte d'un jour. + +En consequence, vers la fin d'avril, toute l'artillerie fut +dirigee sur Lausanne, Villeneuve, Martigny et Saint-Pierre. + +Le general Marmont, commandant l'artillerie, avait ete envoye en +avant pour veiller au transport des pieces. + +Ce transport des pieces etait une chose a peu pres impraticable. +Il fallait cependant qu'il eut lieu. + +Il n'y avait point d'antecedent sur lequel on put s'appuyer; +Annibal avec ses elephants, ses Numides et ses Gaulois, +Charlemagne avec ses Francs, n'avaient rien eu de semblable a +surmonter. + +Lors de la premiere campagne d'Italie, en 1796, on n'avait pas +franchi les Alpes, on les avait tournees; on etait descendu de +Nice a Cherasco par la route de la Corniche. + +Cette fois, on allait entreprendre une oeuvre veritablement +gigantesque. + +Il fallait d'abord s'assurer que la montagne n'etait point +occupee; la montagne sans Autrichiens etait deja un ennemi assez +difficile a vaincre! + +Lannes fut lance en enfant perdu avec toute une division; il passa +le col du Saint-Bernard, sans artillerie, sans bagages, et +s'empara de Chatillon. + +Les Autrichiens n'avaient rien laisse dans le Piemont, que de la +cavalerie, des depots et quelques postes d'observation; il n'y +avait donc plus d'autres obstacles a vaincre que ceux de la +nature. On commenca les operations. + +On avait fait construire des traineaux pour transporter les +canons; mais, si etroite que fut leur voie, on reconnut qu'elle +serait toujours trop large. + +Il fallut aviser a un autre moyen. + +On creusa des troncs de sapins, on y emboita les pieces; a +l'extremite superieure, on fixa un cable pour tirer; a l'extremite +inferieure, un levier pour diriger. + +Vingt grenadiers s'attelaient au cable, vingt autres portaient, +avec leur bagage, le bagage de ceux qui trainaient les pieces. Un +artilleur commandait chaque detachement, et avait sur lui pouvoir +absolu, au besoin droit de vie et de mort. + +Le bronze, en pareille circonstance, etait bien autrement precieux +que la chair! + +Avant de partir, on donna a chaque homme une paire de souliers +neufs et vingt biscuits. + +Chacun chaussa les souliers, et se pendit les biscuits au cou. + +Le premier consul, installe au bas de la montagne, donnait a +chaque prolonge le signal du depart. + +Il faut avoir traverse les memes chemins en simple touriste, a +pied ou a mulet, avoir sonde de l'oeil les memes precipices pour +se faire une idee de ce qu'etait ce voyage: toujours gravir par +des pentes escarpees, par des sentiers etroits, sur des cailloux +qui coupaient les souliers d'abord, les pieds ensuite! + +De temps en temps, on s'arretait, on reprenait haleine et l'on se +remettait en route sans une plainte. + +On arriva aux glaces: avant de s'y engager, les hommes recurent +d'autres souliers: ceux du matin etaient en lambeaux; on cassa un +morceau de biscuit, on but une goutte d'eau-de-vie a la gourde, et +l'on se remit en chemin. + +On ne savait ou l'on montait; quelques-uns demandaient pour +combien de jours on en avait encore; d'autres, s'il serait permis +de s'arreter un instant a la lune. + +Enfin, l'on atteignit les neiges eternelles. + +La, le travail devenait plus facile; les sapins glissaient sur la +neige, et l'on allait plus vite. + +Un fait donnera la mesure du pouvoir concede a l'artilleur +conduisant chaque prolonge. + +Le general Chamberlhac passait; il trouva que l'on n'allait pas +assez vite, et, voulant faire hater le pas, il s'approcha du +canonnier et prit avec lui un ton de maitre. + +-- Ce n'est pas vous qui commandez ici, repondit l'artilleur; +c'est moi! c'est moi qui suis responsable de la piece, c'est moi +qui la dirige; passez votre chemin! + +Le general s'avanca vers le canonnier comme pour lui mettre la +main au collet. + +Mais celui-ci, faisant un pas en arriere: + +-- General, dit-il, ne me touchez pas, ou je vous assomme d'un +coup de levier et je vous jette dans le precipice. + +Apres des fatigues inouies, on atteignit le pied de la montee au +sommet de laquelle s'eleve le couvent. + +Le general se retira. + +La, on trouva la trace du passage de la division Lannes: comme la +pente est tres rapide, les soldats avaient pratique une espece +d'escalier gigantesque. + +On l'escalada. + +Les peres du Saint-Bernard attendaient sur la plate-forme. Ils +conduisirent successivement a l'hospice chaque peloton formant les +prolonges. Des tables etaient dressees dans de longs corridors, +et, sur ces tables, il y avait du pain, du fromage de Gruyere et +du vin. + +En quittant le couvent, les soldats serraient les mains des moines +et embrassaient leurs chiens. + +La descente, au premier abord, semblait plus commode que +l'ascension; aussi les officiers declarerent-ils que c'etait a +leur tour de trainer les pieces. Mais, cette fois, les pieces +entrainaient l'attelage et quelques-unes descendaient beaucoup +plus vite qu'ils n'eussent voulu. + +Le general Lannes, avec sa division, marchait toujours a l'avant- +garde. Il etait descendu avant le reste de l'armee dans la vallee; +il etait entre a Aoste et avait recu l'ordre de se porter sur +Ivree, a l'entree des plaines du Piemont. + +Mais, la, il rencontra un obstacle que nul n'avait prevu: c'etait +le fort de Bard. + +Le village de Bard est situe a huit lieues d'Aoste; en descendant +le chemin d'Ivree, un peu en arriere du village, un monticule +ferme presque hermetiquement la vallee; la Doire coule entre ce +monticule et la montagne de droite. + +La riviere ou plutot le torrent remplit tout l'intervalle. + +La montagne de gauche presente a peu pres le meme aspect; +seulement, au lieu de la riviere, c'est la route qui y passe. + +C'est de ce cote qu'est bati le fort de Bard; il occupe le sommet +du monticule et descend jusqu'a la moitie de son elevation. + +Comment personne n'avait-il songe a cet obstacle, qui etait tout +simplement insurmontable? + +Il n'y avait pas moyen de le battre en breche du bas de la vallee, +et il etait impossible de gravir les rocs qui le dominaient. + +Cependant, a force de chercher, on trouva un sentier que l'on +aplanit et par lequel l'infanterie et la cavalerie pouvaient +passer; mais on essaya vainement de le faire gravir a +l'artillerie, meme en la demontant comme au Saint-Bernard. + +Bonaparte fit braquer deux pieces de canon sur la route et ouvrir +le feu contre la forteresse; mais on s'apercut bientot que ces +pieces etaient sans effet; d'ailleurs, un boulet du fort +s'engouffra dans une des deux pieces qui fut brisee et perdue. + +Le premier consul ordonna un assaut par escalade; des colonnes +formees dans le village et munies d'echelles s'elancerent au pas +de course et se presenterent sur plusieurs points. Il fallait, +pour reussir, non seulement de la celerite, mais encore du +silence: c'etait une affaire de surprise. Au lieu de cela, le +colonel Dufour, qui commandait une des colonnes, fit battre la +charge et marcha bravement a l'assaut. + +La colonne fut repoussee, et le commandant recut une balle au +travers du corps. + +Alors, on fit choix des meilleurs tireurs; on les approvisionna de +vivres et de cartouches; ils se glisserent entre les rochers et +parvinrent a une plate-forme d'ou ils dominaient le fort. + +Du haut de cette plate-forme, on en decouvrait une autre moins +elevee et qui cependant plongeait egalement sur le fort; a grand- +peine on y hissa deux pieces de canon que l'on mit en batterie. + +Ces deux pieces d'un cote, et les tirailleurs, de l'autre, +commencerent a inquieter l'ennemi. + +Pendant ce temps, le general Marmont proposait au premier consul +un plan tellement hardi, qu'il n'etait pas possible que l'ennemi +s'en defiat. + +C'etait de faire tout simplement passer l'artillerie, la nuit, sur +la grande route, malgre la proximite du fort. + +On fit repandre sur cette route du fumier et la laine de tous les +matelas que l'on put trouver dans le village, puis on enveloppa +les roues, les chaines et toutes les parties sonnantes des +voitures avec du foin tordu. + +Enfin, on detela les canons et les caissons, et l'on remplaca, +pour chaque piece, les chevaux par cinquante hommes places en +galere. + +Cet attelage offrait deux avantages considerables: d'abord, les +chevaux pouvaient hennir, tandis que les hommes avaient tout +interet a garder le plus profond silence; ensuite un cheval tue +arretait tout le convoi, tandis qu'un homme tue ne tenait point a +la voiture, etait pousse de cote, remplace par un autre, et +n'arretait rien. + +On mit a la tete de chaque voiture un officier et un sous-officier +d'artillerie, et l'on promit six cents francs pour le transport de +chaque voiture hors de la vue du fort. + +Le general Marmont, qui avait donne ce conseil, presidait lui-meme +a la premiere operation. + +Par bonheur, un orage avait rendu la nuit fort obscure. + +Les six premieres pieces d'artillerie et les six premiers caissons +arriverent a leur destination sans qu'un seul coup de fusil eut +ete tire du fort. + +On revint par le meme chemin sur la pointe du pied, a la queue les +uns des autres; mais, cette fois, l'ennemi entendit quelque bruit, +et, voulant en connaitre la cause, il lanca des grenades. + +Les grenades, par bonheur, tombaient de l'autre cote du chemin. + +Pourquoi ces hommes, une fois passes, revenaient-ils sur leurs +pas? + +Pour chercher leurs fusils et leurs bagages; on eut pu leur +epargner cette peine et ce danger, en placant bagages et fusils +sur les caissons; mais on ne pense pas a tout; et la preuve, c'est +que l'on n'avait pas pense non plus au fort de Bard. + +Une fois la possibilite du passage demontree, le transport de +l'artillerie fut un service comme un autre; seulement, l'ennemi +prevenu, il devenait plus dangereux. Le fort semblait un volcan, +tant il vomissait de flammes et de fumee; mais, vu la facon +verticale dont il etait oblige de tirer, il faisait plus de bruit +que de mal. + +On perdit cinq ou six hommes par voiture, c'est-a-dire un dixieme +sur cinquante; mais l'artillerie passa, le sort de la campagne +etait la! + +Plus tard, on s'apercut que le col du petit Saint-Bernard etait +praticable et que l'on eut pu y faire passer toute l'artillerie +sans demonter une seule piece. + +Il est vrai que le passage eut ete moins beau, etant moins +difficile. + +Enfin, on se trouva dans les magnifiques plaines du Piemont. + +Sur le Tessin, on rencontra un corps de douze mille hommes detache +de l'armee du Rhin par Moreau, qui, apres les deux victoires +remportees par lui, pouvait preter a l'armee d'Italie ce +supplement de soldats; il avait debouche par le Saint-Gothard, et, +renforce de ces douze mille hommes, le premier consul entra dans +Milan sans coup ferir. + +A propos, comment avait fait le premier consul, qui, d'apres un +article de la constitution de l'an VIII, ne pouvait sortir de +France et se mettre a la tete des armees? + +Nous allons vous le dire. + +La veille du jour ou il devait quitter Paris, c'est-a-dire le 5 +mai, ou, selon le calendrier du temps, le 15 floreal, il avait +fait venir chez lui les deux autres consuls et les ministres, et +avait dit a Lucien: + +-- Preparez pour demain une circulaire aux prefets. + +Puis, a Fouche: + +-- Vous ferez publier cette circulaire dans les journaux; elle +dira que je suis parti pour Dijon, ou je vais inspecter l'armee de +reserve; vous ajouterez, mais sans rien affirmer, que j'irai peut- +etre jusqu'a Geneve; en tous cas, faites bien remarquer que je ne +serai pas absent plus de quinze jours. S'il se passait quelque +chose d'insolite, je reviendrais comme la foudre. Je vous +recommande a tous les grands interets de la France; j'espere que +bientot on parlera de moi, a Vienne et a Londres. + +Et, le 6, il etait parti. + +Des lors, son intention etait bien de descendre dans les plaines +du Piemont et d'y livrer une grande bataille; puis, comme il ne +doutait pas de la victoire, il repondrait, de meme que Scipion +accuse, a ceux qui lui reprocheraient de violer la constitution: +"A pareil jour et a pareille heure, je battais les Carthaginois; +montons au Capitole et rendons grace aux dieux!" + +Parti de Paris le 6 mai, le 26 du meme mois, le general en chef +campait avec son armee entre Turin et Casal. Il avait plu toute la +journee; vers le soir, l'orage se calma, et le ciel, comme il +arrive en Italie, passa en quelques instants de la teinte la plus +sombre au plus bel azur, et les etoiles s'y montrerent +scintillantes. + +Le premier consul fit signe a Roland de le suivre; tous deux +sortirent de la petite ville de Chivasso et suivirent les bords du +fleuve. A cent pas au-dela des dernieres maisons, un arbre abattu +par la tempete offrait un banc aux promeneurs. Bonaparte s'y assit +et fit signe a Roland de prendre place pres de lui. + +Le general en chef avait evidemment quelque confidence intime a +faire a son aide de camp. + +Tous deux garderent un instant le silence. + +Bonaparte l'interrompit le premier. + +-- Te rappelles-tu, Roland, lui dit-il, une conversation que nous +eumes ensemble au Luxembourg? + +-- General, dit Roland en riant, nous avons eu beaucoup de +conversations au Luxembourg, une entre autres ou vous m'avez +annonce que nous descendrions en Italie au printemps, et que nous +battrions le general Melas a Torre di Garofolo ou San-Giuliano; +cela tient-il toujours? + +-- Oui; mais ce n'est pas de cette conversation que je voulais +parler. + +-- Voulez-vous me remettre sur la voie, general? + +-- Il etait question de mariage. + +-- Ah! oui, du mariage de ma soeur. Ce doit etre fini a present, +general. + +-- Non pas du mariage de ta soeur, Roland, mais du tien. + +-- Ah! bon! dit Roland avec son sourire amer, je croyais cette +question-la coulee a fond entre nous, general. + +Et il fit un mouvement pour se lever. + +Bonaparte le retint par le bras. + +-- Lorsque je te parlai de cela, Roland, continua-t-il avec un +serieux qui prouvait son desir d'etre ecoute, sais-tu qui je te +destinais? + +-- Non, general. + +-- Et bien, je te destinais ma soeur Caroline. + +-- Votre soeur? + +-- Oui; cela t'etonne? + +-- Je ne croyais pas que jamais vous eussiez pense a me faire un +tel honneur. + +-- Tu es un ingrat, Roland, ou tu ne me dis pas ce que tu penses; +tu sais que je t'aime. + +-- Oh! mon general! s'ecria Roland. + +Et il prit les deux mains du premier consul, qu'il serra avec une +profonde reconnaissance. + +-- Eh bien, j'aurais voulu t'avoir pour beau-frere. + +-- Votre soeur et Murat s'aimaient, general, dit Roland: mieux +vaut donc que votre projet ne se soit point realise. D'ailleurs, +ajouta-t-il d'une voix sourde, je croyais vous avoir deja dit, +general, que je ne me marierais jamais. + +Bonaparte sourit. + +-- Que ne dis-tu tout de suite que tu te feras trappiste. + +-- Ma foi; general, retablissez les couvents et enlevez-moi les +occasions de me faire tuer, qui, Dieu merci, ne vont point nous +manquer, je l'espere, et vous pourriez bien avoir devine la facon +dont je finirai. + +-- Quelque chagrin de coeur? quelque infidelite de femme? + +-- Ah! bon! fit Roland, vous me croyez amoureux! il ne me manquait +plus que cela pour etre dignement classe dans votre esprit. + +-- Plains-toi de la place que tu y occupes, toi a qui je voulais +donner ma soeur. + +-- Oui; mais, par malheur, voila la chose devenue impossible! vos +trois soeurs sont mariees, general; la plus jeune a epouse le +general Leclerc, la seconde a epouse le prince Bacciocchi, l'autre +a epouse Murat. + +-- De sorte, dit Bonaparte en riant, que te voila tranquille et +heureux; tu te crois debarrasse de mon alliance. + +-- Oh! general!... fit Roland. + +-- Tu n'es pas ambitieux, a ce qu'il parait? + +-- General, laissez-moi vous aimer pour le bien que vous m'avez +fait, et non pour celui que vous voulez me faire. + +-- Et si c'etait par egoisme que je desirasse t'attacher a moi, +non seulement par les liens de l'amitie, mais encore par ceux de +la parente; si je te disais: "Dans mes projets d'avenir, je compte +peu sur mes freres, tandis que je ne douterais pas un instant de +toi?" + +-- Sous le rapport du coeur, vous auriez bien raison. + +-- Sous tous les rapports! Que veux-tu que je fasse de Leclerc? +c'est un homme mediocre; de Bacciocchi, qui n'est pas Francais? de +Murat, coeur de lion, mais tete folle? Il faudra pourtant bien +qu'un jour j'en fasse des princes, puisqu'ils seront les maris de +mes soeurs. Pendant ce temps, que ferais-je de toi? + +-- Vous ferez de moi un marechal de France. + +-- Et puis apres? + +-- Comment, apres? Je trouve que c'est fort joli deja. + +-- Et alors tu seras un douzieme au lieu d'etre une unite. + +-- Laissez-moi etre tout simplement votre ami; laissez-moi vous +dire eternellement la verite; et, je vous en reponds, vous m'aurez +tire de la foule. + +-- C'est peut-etre assez pour toi, Roland, ce n'est point assez +pour moi, insista Bonaparte. + +Puis, comme Roland gardait le silence: + +-- Je n'ai plus de soeurs, dit-il, c'est vrai; mais j'ai reve pour +toi quelque chose de mieux encore que d'etre mon frere. + +Roland continua de se taire. + +-- Il existe de par le monde, Roland, une charmante enfant que +j'aime comme ma fille; elle vient d'avoir dix-sept ans; tu en as +vingt-six, tu es general de brigade de fait; avant la fin de la +campagne, tu seras general de division; eh bien, Roland, a la fin +de la campagne, nous reviendrons a Paris, et tu epouseras... + +-- General, interrompit Roland, voici, je crois, Bourrienne qui +vous cherche. + +En effet, le secretaire du premier consul etait a dix pas a peine +des deux causeurs. + +-- C'est toi, Bourrienne? demanda Bonaparte avec quelque +impatience. + +-- Oui, general... Un courrier de France. + +-- Ah! + +-- Et une lettre de madame Bonaparte. + +-- Bon! dit le premier consul se levant vivement; donne. + +Et il lui arracha presque la lettre des mains. + +-- Et pour moi, demanda Roland, rien? + +-- Rien. + +-- C'est etrange! fit le jeune homme tout pensif. + +La lune s'etait levee, et, a la lueur de cette belle lune +d'Italie, Bonaparte pouvait lire et lisait. + +Pendant les deux premieres pages, son visage indiqua la serenite +la plus parfaite; Bonaparte adorait sa femme: les lettres publiees +par la reine Hortense font foi de cet amour. Roland suivait sur le +visage du general les impressions de son ame. + +Mais, vers la fin de la lettre, son visage se rembrunit, son +sourcil se fronca, il jeta a la derobee un regard sur Roland. + +-- Ah! fit le jeune homme, il parait qu'il est question de moi +dans cette lettre. + +Bonaparte ne repondit point et acheva sa lecture. + +La lecture achevee, il plia la lettre et la mit dans la poche de +cote de son habit; puis, se tournant vers Bourrienne: + +-- C'est bien, dit-il, nous allons rentrer; probablement +expedierai-je un courrier. Allez m'attendre en me taillant des +plumes. + +Bourrienne salua et reprit le chemin de Chivasso. + +Bonaparte alors s'approcha de Roland, et, lui posant la main sur +l'epaule: + +-- Je n'ai pas de bonheur avec les mariages que je desire, dit-il. + +-- Pourquoi cela? demanda Roland. + +-- Le mariage de ta soeur est manque. + +-- Elle a refuse? + +-- Non, pas elle. + +-- Comment! pas elle? Serait-ce lord Tanlay, par hasard? + +-- Oui. + +-- Il a refuse ma soeur apres avoir demandee a moi, a ma mere, a +vous, a elle-meme? + +-- Voyons, ne commence point par t'emporter, et tache de +comprendre qu'il y a quelque mystere la-dessous. + +-- Je ne vois pas de mystere, je vois une insulte. + +-- Ah! voila bien mon homme! cela m'explique pourquoi ni ta mere +ni ta soeur n'ont voulu t'ecrire; mais Josephine a pense que, +l'affaire etant grave, tu devais en etre instruit. Elle m'annonce +donc cette nouvelle en m'invitant a te la transmettre si je le +crois convenable. Tu vois que je n'ai pas hesite. + +-- Je vous remercie sincerement, general... Et lord Tanlay donne- +t-il une raison a ce refus? + +-- Une raison qui n'en est pas une. + +-- Laquelle? + +-- Cela ne peut pas etre la veritable cause. + +-- Mais encore? + +-- Il ne faut que voir l'homme et causer cinq minutes avec lui +pour le juger sous ce rapport. + +-- Mais, enfin, general, que dit-il pour degager sa parole? + +-- Que ta soeur est moins riche qu'il ne le croyait. + +Roland eclata de ce rire nerveux qui decelait chez lui la plus +violente agitation. + +-- Ah! fit-il, justement, c'est la premiere chose que je lui ai +dite. + +-- Laquelle? + +-- Que ma soeur n'avait pas le sou. Est-ce que nous sommes riches, +nous autres enfants de generaux republicains? + +-- Et que t'a-t-il repondu? + +-- Qu'il etait assez riche pour deux. + +-- Tu vois donc que ce ne peut etre la le motif de son refus. + +-- Et vous etes d'avis qu'un de vos aides de camp ne peut pas +recevoir une insulte dans la personne de sa soeur, sans en +demander raison? + +-- Dans ces sortes de situations, mon cher Roland, c'est a la +personne qui se croit offensee a peser elle-meme le pour et le +contre. + +-- General, dans combien de jours croyez-vous que nous ayons une +affaire decisive? + +Bonaparte calcula. + +-- Pas avant quinze jours ou trois semaines, repondit-il. + +-- General, je vous demande un conge de quinze jours. + +-- A une condition. + +-- Laquelle? + +-- C'est que tu passeras par Bourg et que tu interrogeras ta soeur +pour savoir d'elle de quel cote vient le refus. + +-- C'etait bien mon intention. + +-- En ce cas, il n'y a pas un instant a perdre. + +-- Vous voyez bien que je ne perds pas un instant, dit le jeune +homme en faisant quelques pas pour rentrer dans le village. + +-- Une minute encore: tu te chargeras de mes depeches pour Paris, +n'est-ce pas? + +-- Je comprends: je suis le courrier dont vous parliez tout a +l'heure a Bourrienne. + +-- Justement. + +-- Alors, venez. + +-- Attends encore. Les jeunes gens que tu as arretes... + +-- Les compagnons de Jehu? + +-- Oui... Et bien, il parait que tout cela appartient a des +familles nobles; ce sont des fanatiques plutot que des coupables. +Il parait que ta mere, victime de je ne sais quelle surprise +judiciaire, a temoigne dans leur proces et a ete cause de leur +condamnation. + +-- C'est possible. Ma mere, comme vous le savez, avait ete arretee +par eux et avait vu la figure de leur chef. + +-- Eh bien, ta mere me supplie, par l'intermediaire de Josephine, +de faire grace a ces pauvres fous: c'est le terme dont elle se +sert. Ils se sont pourvus en cassation. Tu arriveras avant que le +pourvoi soit rejete, et, si tu juges la chose convenable, tu diras +de ma part au ministre de la justice de surseoir. A ton retour, +nous verrons ce qu'il y aura a faire definitivement. + +-- Merci, general. N'avez-vous rien autre chose a me dire? + +-- Non, si ce n'est de penser a la conversation que nous venons +d'avoir. + +-- A propos? + +-- A propos de mariage. + + +LII -- LE JUGEMENT + +-- Eh bien, je vous dirai comme vous disiez vous-meme tout a +l'heure: nous parlerons de cela a mon retour, si je reviens. + +-- Oh! pardieu! fit Bonaparte, tu tueras encore celui-la comme tu +as tue les autres, je suis bien tranquille; cependant, je te +l'avoue, si tu le tues, je le regretterai. + +-- Si vous devez le regretter tant que cela, general, il est bien +facile que ce soit moi qui sois tue a sa place. + +-- Ne vas pas faire une betise comme celle-la, niais! fit vivement +le premier consul; je te regretterais encore bien davantage. + +-- En verite, mon general, fit Roland avec son rire saccade, vous +etes l'homme le plus difficile a contenter que je connaisse. + +Et, cette fois, il reprit le chemin de Chivasso sans que le +general le retint. + +Une demi-heure apres Roland galopait sur la route d'Ivree dans une +voiture de poste; il devait voyager ainsi jusqu'a Aoste; a Aoste +prendre un mulet, traverser le Saint-Bernard, descendre a +Martigny, et, par Geneve, gagner Bourg, et, de Bourg, Paris. + +Pendant que Roland galope, voyons ce qui s'etait passe en France, +et eclaircissons les points qui peuvent etre restes obscurs pour +nos lecteurs dans la conversation que nous venons de rapporter +entre Bonaparte et son aide de camp. + +Les prisonniers faits par Roland dans la grotte de Ceyzeriat +n'avaient passe qu'une nuit seulement dans la prison de Bourg, et +avaient ete immediatement transferes dans celle de Besancon, ou +ils devaient comparaitre devant un conseil de guerre. + +On se rappelle que deux de ces prisonniers avaient ete si +grievement blesses, qu'on avait ete oblige de les transporter sur +des brancards; l'un etait mort le meme soir, l'autre trois jours +apres son arrivee a Besancon. + +Le nombre des prisonniers etait donc reduit a quatre: Morgan, qui +s'etait rendu volontairement et qui etait sain et sauf, et +Montbar, Adler et d'Assas, qui avaient ete plus ou moins blesses +pendant le combat, mais dont aucun n'avait recu de blessures +dangereuses. + +Ces quatre pseudonymes cachaient, on se le rappellera, les noms du +baron de Sainte-Hermine, du comte de Jahiat, du vicomte de +Valensolle et du marquis de Ribier. + +Pendant que l'on instruisait, devant la commission militaire de +Besancon, le proces des quatre prisonniers, arriva l'expiration de +la loi qui soumettait aux tribunaux militaires les delits +d'arrestation de diligences sur les grands chemins. + +Les prisonniers se trouvaient des lors passibles des tribunaux +civils. + +C'etait une grande difference pour eux, non point relativement a +la peine, mais quant au mode d'execution de la peine. + +Condamnes par les tribunaux militaires, ils etaient fusilles; +condamnes par les tribunaux civils, ils etaient guillotines. + +La fusillade n'etait point infamante, la guillotine l'etait. + +Du moment ou ils devaient etre juges par un jury, leur proces +relevait du jury de Bourg. + +Vers la fin de mars, les accuses avaient donc ete transferes des +prisons de Besancon dans celle de Bourg, et l'instruction avait +commence. + +Mais les quatre accuses avaient adopte un systeme qui ne laissait +pas que d'embarrasser le juge d'instruction. + +Ils declarerent s'appeler le baron de Sainte-Hermine, le comte de +Jahiat, le vicomte de Valensolle et le marquis de Rihier, mais +n'avoir jamais eu aucune relation avec les detrousseurs de +diligences qui s'etaient fait appeler Morgan, Montbar, Adler et +d'Assas. + +Ils avouaient bien avoir fait partie d'un rassemblement a main +armee; mais ce rassemblement appartenait aux bandes de +M. de Teyssonnet, et etait une ramification de l'armee de Bretagne +destinee a operer dans le Midi ou dans l'Est, tandis que l'armee +de Bretagne, qui venait de signer la paix, etait destinee a operer +dans l'Ouest. + +Ils n'attendaient eux-memes que la soumission de Cadoudal pour +faire la leur, et l'avis de leur chef allait sans doute leur +arriver, quand ils avaient ete attaques et pris. + +La preuve contraire etait difficile a fournir; la spoliation des +diligences avait toujours ete faite par des hommes masques, et, a +part madame de Montrevel et sir John, personne n'avait vu le +visage d'un de nos aventuriers. + +On se rappelle dans quelles circonstances: sir John, dans la nuit +ou il avait ete juge, condamne, frappe par eux; madame de +Montrevel, lors de l'arrestation de la diligence, et quand, en se +debattant contre une crise nerveuse, elle avait fait tomber le +masque de Morgan. + +Tous deux avaient ete appeles devant le juge d'instruction, tous +deux avaient ete confrontes avec les quatre accuses; mais sir John +et madame de Montrevel avaient declare ne reconnaitre aucun de ces +derniers. + +D'ou venait cette reserve? + +De la part de madame de Montrevel, elle etait comprehensible: +madame de Montrevel avait garde une double reconnaissance a +l'homme qui avait sauvegarde son fils Edouard, et qui lui avait +porte secours a elle. + +De la part de sir John, le silence etait plus difficile a +expliquer; car, bien certainement, parmi les quatre prisonniers, +sir John reconnaissait au moins deux ses assassins. + +Eux l'avaient reconnu, et un certain frissonnement avait passe +dans leurs veines a sa vue, mais ils n'en avaient pas moins +resolument fixe leurs regards sur lui, lorsque, a leur grand +etonnement, sir John, malgre l'insistance du juge, avait +obstinement repondu: + +-- _Je n'ai pas l'honneur de reconnaitre ces messieurs._ +_ _ +Amelie -- nous n'avons point parle d'elle: il y a des douleurs que +la plume ne doit pas meme essayer de peindre -- Amelie, pale, +fievreuse, mourante depuis la nuit fatale ou Morgan avait ete +arrete, Amelie attendait avec anxiete le retour de sa mere et de +lord Tanlay de chez le juge d'instruction. + +Ce fut lord Tanlay qui rentra le premier; madame de Montrevel +etait restee un peu en arriere pour donner des ordres a Michel. + +Des qu'elle apercut sir John, Amelie s'elanca vers lui en +s'ecriant: + +-- Eh bien? + +Sir John regarda autour de lui pour s'assurer que madame de +Montrevel ne pouvait ni le voir ni l'entendre. + +-- Ni votre mere ni moi n'avons reconnu personne, repondit-il. + +-- Ah! que vous etes noble! que vous etes genereux! que vous etes +bon, milord! s'ecria la jeune fille en essayant de baiser la main +de sir John. + +Mais lui, retirant sa main: + +-- Je n'ai fait que tenir ce que je vous avais promis, dit-il; +mais silence! voici votre mere. + +Amelie fit un pas en arriere. + +-- Ainsi, madame, dit-elle, vous n'avez pas contribue a +compromettre ces malheureux? + +-- Comment, repondit madame de Montrevel, voulais-tu que +j'envoyasse a l'echafaud un homme qui m'avait porte secours, et +qui, au lieu de frapper Edouard, l'avait embrasse? + +-- Et cependant, madame, demanda Amelie toute tremblante, vous +l'aviez reconnu? + +-- Parfaitement, repondit madame de Montrevel; c'est le blond avec +des sourcils et des yeux noirs, celui qui se fait appeler Charles +de Sainte-Hermine. + +Amelie jeta un cri etouffe; puis, faisant un effort sur elle-meme: + +-- Alors, dit-elle, tout est fini pour vous et pour milord, et +vous ne serez plus appeles? + +-- Il est probable que non, repondit madame de Montrevel. + +-- En tout cas, repondit sir John, je crois que, comme moi qui +n'ai effectivement reconnu personne, madame de Montrevel +persisterait dans sa deposition. + +-- Oh! bien certainement, fit madame de Montrevel; Dieu me garde +de causer la mort de ce malheureux jeune homme, je ne me le +pardonnerais jamais; c'est bien assez que lui et ses compagnons +aient ete arretes par Roland. + +Amelie poussa un soupir; cependant, un peu de calme se repandit +sur son visage. + +Elle jeta un regard de reconnaissance a sir John et remonta dans +son appartement, ou l'attendait Charlotte. + +Charlotte etait devenue pour Amelie plus qu'une femme de chambre, +elle etait devenue presque une amie. + +Tous les jours, depuis que les accuses avaient ete ramenes a la +prison de Bourg, Charlotte allait passer une heure pres de son +pere. + +Pendant cette heure, il n'etait question que des prisonniers, que +le digne geolier, en sa qualite de royaliste, plaignait de tout +son coeur. + +Charlotte se faisait renseigner sur les moindres paroles, et, +chaque jour, elle rapportait a Amelie des nouvelles des accuses. + +C'etait sur ces entrefaites qu'etaient arrives aux Noires- +Fontaines madame de Montrevel et sir John. + +Avant de quitter Paris, le premier consul avait fait dire par +Roland, et redire par Josephine, a madame de Montrevel qu'il +desirait que le mariage eut lieu en son absence et le plus +promptement possible. + +Sir John, en partant avec madame de Montrevel pour les Noires- +Fontaines, avait declare que ses desirs les plus ardents seraient +accomplis par cette union, et qu'il n'attendait que les ordres +d'Amelie pour devenir le plus heureux des hommes. + +Les choses etant arrivees a ce point, madame de Montrevel -- le +matin meme du jour ou sir John et elle devaient deposer comme +temoins -- avait autorise un tete-a-tete entre sir John et sa +fille. + +L'entrevue avait dure plus d'une heure, et sir John n'avait quitte +Amelie que pour monter en voiture avec madame de Montrevel et +aller faire sa deposition. + +Nous avons vu que cette deposition avait ete tout a la decharge +des accuses; nous avons vu encore comment, a son retour, sir John +avait ete recu par Amelie. + +Le soir, madame de Montrevel avait eu a son tour une conference +avec sa fille. + +Aux instances pressantes de sa mere, Amelie s'etait contentee de +repondre que son etat de souffrance lui faisait desirer +l'ajournement de son mariage, mais qu'elle s'en rapportait sur ce +point a la delicatesse de lord Tanlay. + +Le lendemain, madame de Montrevel avait ete forcee de quitter +Bourg pour revenir a Paris, sa position aupres de madame Bonaparte +ne lui permettant pas une longue absence. + +Le matin du depart, elle avait fortement insiste pour qu'Amelie +l'accompagnat a Paris; mais Amelie s'etait, sur ce point encore, +appuyee de la faiblesse de sa sante. On allait entrer dans les +mois doux et vivifiants de l'annee, dans les mois d'avril et de +mai; elle demandait a passer ces deux mois a la campagne, +certaine, disait-elle, que ces deux mois lui feraient du bien. + +Madame de Montrevel ne savait rien refuser a Amelie, surtout +lorsqu'il s'agissait de sa sante. + +Ce nouveau delai fut accorde a la malade. + +Comme, pour venir a Bourg, madame de Montrevel avait voyage avec +lord Tanlay, pour retourner a Paris, elle voyagea avec lui; a son +grand etonnement, pendant les deux jours que dura le voyage, sir +John ne lui avait pas dit un mot de son mariage avec Amelie. + +Mais madame Bonaparte, en revoyant son amie, lui avait fait sa +question accoutumee: + +-- Eh bien, quand marions-nous Amelie avec sir John? Vous savez +que ce mariage est un des desirs du premier consul! + +Ce a quoi madame de Montrevel avait repondu: + +-- La chose depend entierement de lord Tanlay. + +Cette reponse avait longuement fait reflechir madame Bonaparte. +Comment, apres avoir paru d'abord si empresse, lord Tanlay etait- +il devenu si froid? + +Le temps seul pouvait expliquer un pareil mystere. + +Le temps s'ecoulait et le proces des prisonniers s'instruisait. + +On les avait confrontes avec tous les voyageurs qui avaient signe +les differents proces-verbaux que nous avons vus entre les mains +du ministre de la police; mais aucun des voyageurs n'avait pu les +reconnaitre, aucun ne les ayant vus a visage decouvert. + +Les voyageurs avaient, en outre, atteste qu'aucun objet leur +appartenant, argent ou bijoux, ne leur avait ete pris. + +Jean Picot avait atteste qu'on lui avait rapporte les deux cents +louis qui lui avaient ete enleves par megarde. + +L'instruction avait pris deux mois, et, au bout de ces deux mois, +les accuses, dont nul n'avait pu constater l'identite, restaient +sous le seul poids de leurs propres aveux: c'est-a-dire +qu'affilies a la revolte bretonne et vendeenne, ils faisaient +simplement partie des bandes armees qui parcouraient le Jura sous +les ordres de M. de Teyssonnet. + +Les juges avaient, autant que possible, retarde l'ouverture des +debats, esperant toujours que quelque temoin a charge se +produirait; leur esperance avait ete trompee. + +Personne, en realite, n'avait souffert des faits imputes aux +quatre jeunes gens, a l'exception du Tresor, dont le malheur +n'interessait personne. + +Il fallait bien ouvrir les debats. + +De leur cote, les accuses avaient mis le temps a profit. + +On a vu qu'au moyen d'un habile echange de passeports, Morgan +voyageait sous le nom de Ribier, Ribier sous celui de Sainte- +Hermine, et ainsi des autres; il en etait resulte dans les +temoignages des aubergistes une confusion que leurs livres etaient +encore venus augmenter. + +L'arrivee des voyageurs, consignee sur les registres une heure +plus tot ou une heure plus tard, appuyait des alibis irrecusables. + +Il y avait conviction morale chez les juges; seulement, cette +conviction etait impuissante devant les temoignages. + +Puis, il faut le dire, d'un autre cote, il y avait pour les +accuses sympathie complete dans le public. + +Les debats s'ouvrirent. + +La prison de Bourg est attenante au pretoire; par les corridors +interieurs, on pouvait conduire les prisonniers a la salle +d'audience. + +Si grande que fut cette salle d'audience, elle fut encombree le +jour de l'ouverture des debats; toute la ville de Bourg se +pressait aux portes du tribunal, et l'on etait venu de Macon, de +Lons-le-Saulnier, de Besancon et de Nantua, tant les arrestations +de diligences avaient fait de bruit, tant les exploits des +compagnons de Jehu etaient devenus populaires. + +L'entree des quatre accuses fut saluee d'un murmure qui n'avait +rien de repulsif: on y demelait en partie presque egale la +curiosite et la sympathie. + +Et leur presence etait bien faite, il faut le dire, pour eveiller +ces deux sentiments. Parfaitement beaux, mis a la derniere mode de +l'epoque, assures sans impudence, souriants vis-a-vis de +l'auditoire, courtois envers leurs juges, quoique railleurs +parfois, leur meilleure defense etait dans leur propre aspect. + +Le plus age des quatre avait a peine trente ans. + +Interroges sur leurs noms, prenoms, age et lieu de naissance, ils +repondirent se nommer: + +Charles de Sainte-Hermine, ne a Tours, departement d'Indre-et- +Loire, age de vingt-quatre ans; + +Louis-Andre de Jahiat, ne a Bage-le-Chateau, departement de l'Ain, +age de vingt-neuf ans; + +Raoul-Frederic-Auguste de Valensolle, ne a Sainte-Colombe, +departement du Rhone, age de vingt-sept ans; + +Pierre-Hector de Ribier, ne a Bollene, departement de Vaucluse, +age de vingt-six ans. + +Interroges sur leur condition et leur etat, tous quatre +declarerent etre gentilshommes et royalistes. + +Ces quatre beaux jeunes gens qui se defendaient contre la +guillotine, mais non contre la fusillade, qui demandaient la mort, +qui declaraient l'avoir meritee, mais qui voulaient la mort des +soldats, formaient un groupe admirable de jeunesse, de courage et +de generosite. + +Aussi les juges comprenaient que, sous la simple accusation de +rebellion a main armee, la Vendee etant soumise, la Bretagne +pacifiee, ils seraient acquittes. + +Et ce n'etait point cela que voulait le ministre de la police; la +mort prononcee par un conseil de guerre ne lui suffisait meme pas, +il lui fallait la mort deshonorante, la mort des malfaiteurs, la +mort des infames. + +Les debats etaient ouverts depuis trois jours et n'avaient pas +fait un seul pas dans le sens du ministere public. Charlotte, qui +par la prison pouvait penetrer la premiere dans la salle +d'audience, assistait chaque jour aux debats, et chaque soir +venait rapporter a Amelie une parole d'esperance. + +Le quatrieme jour, Amelie n'y put tenir; elle avait fait faire un +costume exactement pareil a celui de Charlotte; seulement, la +dentelle noire qui enveloppait le chapeau etait plus longue et +plus epaisse qu'aux chapeaux ordinaires. + +Il formait un voile et empechait que l'on ne put voir le visage. + +Charlotte presenta Amelie a son pere, comme une de ses jeunes +amies curieuse d'assister aux debats; le bonhomme Courtois ne +reconnut point mademoiselle de Montrevel, et, pour qu'elles +vissent bien les accuses, il les placa dans le corridor ou ceux-ci +devaient passer et qui conduisait de la chambre du concierge du +presidial a la salle d'audience. + +Le corridor etait si etroit au moment ou l'on passait de la +chambre du concierge a l'endroit que l'on designait sous le nom de +bucher, que, des quatre gendarmes qui accompagnaient les +prisonniers, deux passaient d'abord, puis venaient les prisonniers +un a un, puis les deux derniers gendarmes. + +Ce fut dans le rentrant de la porte du bucher que se rangerent +Charlotte et Amelie. + +Lorsqu'elle entendit ouvrir les portes, Amelie fut obligee de +s'appuyer sur l'epaule de Charlotte; il lui semblait que la terre +manquait sous ses pieds et la muraille derriere elle. + +Elle entendit le bruit des pas, les sabres retentissants des +gendarmes; enfin, la porte de communication s'ouvrit. + +Un gendarme passa. + +Puis un second. + +Sainte-Hermine marchait le premier, comme s'il se fut encore +appele Morgan. + +Au moment ou il passait: + +-- Charles! murmura Amelie. + +Le prisonnier reconnut la voix adoree, poussa un faible cri et +sentit qu'on lui glissait un billet dans la main. + +Il serra cette chere main, murmura le nom d'Amelie et passa. + +Les autres vinrent ensuite et ne remarquerent point ou firent +semblant de ne point remarquer les deux jeunes filles. + +Quant aux gendarmes, ils n'avaient rien vu ni entendu. + +Des qu'il fut dans un endroit eclaire, Morgan deplia le billet. + +Il ne contenait que ces mots: + +"Sois tranquille, mon Charles, je suis et serai ta fidele Amelie +dans la vie comme dans la mort. J'ai tout avoue a lord Tanlay; +c'est l'homme le plus genereux de la terre: j'ai sa parole qu'il +rompra le mariage et prendra sur lui la responsabilite de cette +rupture. Je t'aime!" + +Morgan baisa le billet et le posa sur son coeur; puis il jeta un +regard du cote du corridor; les deux jeunes Bressanes etaient +appuyees contre la porte. + +Amelie avait tout risque pour le voir une fois encore. + +Il est vrai que l'on esperait que cette seance serait supreme s'il +ne se presentait point de nouveaux temoins a charge: il etait +impossible de condamner les accuses, vu l'absence de preuves. + +Les premiers avocats du departement, ceux de Lyon, ceux de +Besancon avaient ete appeles par les accuses pour les defendre. + +Ils avaient parle, chacun a son tour, detruisant piece a piece +l'acte d'accusation, comme, dans un tournoi du moyen age, un +champion adroit et fort faisait tomber piece a piece l'armure de +son adversaire. + +De flatteuses interruptions avaient, malgre les avertissements des +huissiers et les admonestations du president, accueilli les +parties les plus remarquables de ces plaidoyers. + +Amelie, les mains jointes, remerciait Dieu, qui se manifestait si +visiblement en faveur des accuses; un poids affreux s'ecartait de +sa poitrine brisee; elle respirait avec delices, et elle +regardait, a travers des larmes de reconnaissance, le Christ place +au-dessus de la tete du president. + +Les debats allaient etre fermes. + +Tout a coup, un huissier entra, s'approcha du president et lui dit +quelques mots a l'oreille. + +-- Messieurs, dit le president, la seance est suspendue; que l'on +fasse sortir les accuses. + +Il y eut un mouvement d'inquietude febrile dans l'auditoire. + +Qu'etait-il arrive de nouveau? qu'allait-il se passer d'inattendu? + +Chacun regarda son voisin avec anxiete. Un pressentiment serra le +coeur d'Amelie; elle porta la main a sa poitrine, elle avait senti +quelque chose de pareil a un fer glace, penetrant jusqu'aux +sources de sa vie. + +Les gendarmes se leverent, les accuses les suivirent et reprirent +le chemin de leur cachot. + +Ils repasserent les uns apres les autres devant Amelie. + +Les mains des deux jeunes gens se toucherent, la main d'Amelie +etait froide comme celle d'une morte. + +-- Quoi qu'il arrive, merci, dit Charles en passant. + +Amelie voulut lui repondre; les paroles expirerent sur ses levres. + +Pendant ce temps, le president s'etait leve et avait passe dans la +chambre du conseil. + +Il y avait trouve une femme voilee qui venait de descendre de +voiture a la porte meme du tribunal, et qu'on avait amenee ou elle +etait sans qu'elle eut echange une seule parole avec qui que ce +fut. + +-- Madame, lui dit-il, je vous presente toutes mes excuses pour la +facon un peu brutale dont, en vertu de mon pouvoir +discretionnaire, je vous ai fait prendre a Paris et conduire ici: +mais il y va de la vie d'un homme, et, devant cette consideration, +toutes les autres ont du se taire. + +-- Vous n'avez pas besoin de vous excuser, monsieur, repondit la +dame voilee: je sais quelles sont les prerogatives de la justice, +et me voici a ses ordres. + +-- Madame, reprit le president, le tribunal et, moi apprecions le +sentiment d'exquise delicatesse qui vous a poussee, au moment de +votre confrontation avec les accuses, a ne pas vouloir reconnaitre +celui qui vous avait porte des secours; alors, les accuses niaient +leur identite avec les spoliateurs de diligences; depuis, ils ont +tout avoue: seulement, nous avons besoin de connaitre celui qui +vous a donne cette marque de courtoisie de vous secourir, afin de +le recommander a la clemence du premier consul. + +-- Comment! s'ecria la dame voilee, ils ont avoue? + +-- Oui, madame, mais ils s'obstinent a taire celui d'entre eux qui +vous a secourue; sans doute craignent-ils de vous mettre en +contradiction avec votre temoignage, et ne veulent-ils pas que +l'un d'eux achete sa grace a ce prix. + +-- Et que demandez-vous de moi, monsieur? + +-- Que vous sauviez votre sauveur. + +-- Oh! bien volontiers, dit la dame en se levant; qu'aurai-je a +faire? + +-- A repondre a la question qui vous sera adressee par moi. + +-- Je me tiens prete, monsieur. + +-- Attendez un instant ici; vous serez introduite dans quelques +secondes. + +Le president rentra. + +Un gendarme place a chaque porte empechait que personne ne +communiquat avec la dame voilee. + +Le president reprit sa place. +-- Messieurs, dit-il, la seance est rouverte. + +Il se fit un grand murmure; les huissiers crierent silence. + +Le silence se retablit. + +-- Introduisez le temoin, dit le president. + +Un huissier ouvrit la porte du conseil; la dame voilee fut +introduite. + +Tous les regards se porterent sur elle. + +Quelle etait cette dame voilee? que venait-elle faire? a quelle +fin etait-elle appelee? + +Avant ceux de personne, les yeux d'Amelie s'etaient fixes sur +elle. + +-- Oh! mon Dieu, murmura-t-elle, j'espere que je me trompe. + +-- Madame, dit le president, les accuses vont rentrer dans cette +salle; designez a la justice celui d'entre eux qui, lors de +l'arrestation de la diligence de Geneve, vous a prodigue des soins +si touchants. + +Un frissonnement courut dans l'assemblee; on comprit qu'il y avait +quelque piege sinistre tendu sous les pas des accuses. + +Dix voix allaient s'ecrier: "Ne parlez pas!" lorsque, sur un signe +du president, l'huissier d'une voix imperative cria: + +-- Silence! +Un froid mortel enveloppa le coeur d'Amelie, une sueur glacee +perla son front, ses genoux plierent et tremblerent sous elle. + +-- Faites entrer les accuses, dit le president en imposant silence +du regard comme l'huissier l'avait fait de la voix, et vous, +madame, avancez et levez votre voile. + +La dame voilee obeit a ces deux invitations. + +-- Ma mere! s'ecria Amelie, mais d'une voix assez sourde pour que +ceux qui l'entouraient l'entendissent seuls. + +-- Madame de Montrevel! murmura l'auditoire. + +En ce moment, le premier gendarme parut a la porte, puis le +second; apres lui venaient les accuses, mais dans un autre ordre: +Morgan s'etait place le troisieme, afin que, separe qu'il etait +des gendarmes par Montbar et Adler, qui marchaient devant lui, et +par d'Assas, qui marchait derriere, il put serrer plus facilement +la main d'Amelie. + +Montbar entra donc d'abord. + +Madame de Montrevel secoua la tete. + +Puis vint Adler. + +Madame de Montrevel fit le meme signe de denegation. + +En ce moment, Morgan passait devant Amelie. + +-- Oh! nous sommes perdus! dit-elle. + +Il la regarda avec etonnement; une main convulsive serrait la +sienne. + +Il entra. + +-- C'est monsieur, dit madame de Montrevel en apercevant Morgan, +ou, si vous le voulez, le baron Charles de Sainte-Hermine, qui ne +faisait plus qu'un seul et meme homme du moment ou madame de +Montrevel venait de donner cette preuve d'identite. + +Ce fut dans tout l'auditoire un long cri de douleur. + +Montbar eclata de rire. + +-- Oh! par ma foi, dit-il, cela t'apprendra, cher ami, a faire le +galant aupres des femmes qui se trouvent mal. + +Puis, se retournant vers madame de Montrevel: + +-- Madame, lui dit-il, avec deux mots vous venez de faire tomber +quatre tetes. Il se fit un silence terrible, au milieu duquel un +sourd gemissement se fit entendre. + +-- Huissier, dit le president, n'avez-vous pas prevenu le public +que toute marque d'approbation ou d'improbation etait defendue? + +L'huissier s'informa pour savoir qui avait manque a la justice en +poussant ce gemissement. + +C'etait une femme portant le costume de Bressane, et que l'on +venait d'emporter chez le concierge de la prison. + +Des lors, les accuses n'essayerent meme plus de nier; seulement, +de meme que Morgan s'etait reuni a eux, ils se reunirent a lui. + +Leurs quatre tetes devaient etre sauvees ou tomber ensemble. + +Le meme jour, a dix heures du soir, le jury declara les accuses +coupables, et la cour prononca la peine de mort. + +Trois jours apres, a force de prieres, les avocats obtinrent que +les accuses se pourvussent en cassation. + +Mais ils ne purent obtenir qu'ils se pourvussent en grace. + + +LIII -- OU AMELIE TIENT SA PAROLE + +Le verdict rendu par le jury de la ville de Bourg avait produit un +effet terrible, non seulement dans l'audience, mais encore dans +toute la ville. + +Il y avait parmi les quatre accuses un tel accord de fraternite +chevaleresque, une telle elegance de manieres, une telle +conviction dans la foi qu'ils professaient, que leurs ennemis eux- +memes admiraient cet etrange devouement qui avait fait des voleurs +de grand chemin de gentilshommes de naissance et de nom. + +Madame de Montrevel, desesperee de la part qu'elle venait de +prendre au proces et du role qu'elle avait bien involontairement +joue dans ce drame au denouement mortel, n'avait vu qu'un moyen de +reparer le mal qu'elle avait fait: c'etait de repartir a l'instant +meme pour Paris, de se jeter aux pieds du premier consul et de lui +demander la grace des quatre condamnes. + +Elle ne prit pas meme le temps d'aller embrasser Amelie au chateau +des Noires-Fontaines; elle savait que le depart de Bonaparte etait +fixe aux premiers jours de mai, et l'on etait au 6. + +Lorsqu'elle avait quitte Paris, tous les apprets du depart etaient +faits. + +Elle ecrivit un mot a sa fille, lui expliqua par quelle fatale +suggestion elle venait, en essayant de sauver un des quatre +accuses, de les faire condamner tous les quatre. + +Puis, comme si elle eut eu honte d'avoir manque a la promesse +qu'elle avait faite a Amelie, et surtout qu'elle s'etait faite a +elle-meme, elle envoya chercher des chevaux frais a la poste, +remonta en voiture et repartit pour Paris. + +Elle y arriva le 8 mai au matin. + +Bonaparte en etait parti le 6 au soir. + +Il avait dit, en partant, qu'il n'allait qu'a Dijon, peut-etre a +Geneve, mais qu'en tout cas il ne serait pas plus de trois +semaines absent. + +Le pourvoi des condamnes, fut-il rejete, devait prendre au moins +cinq ou six semaines. + +Tout espoir n'etait donc pas perdu. + +Mais il le fut, lorsqu'on apprit que la revue de Dijon n'etait +qu'un pretexte, que le voyage a Geneve n'avait jamais ete serieux, +et que Bonaparte, au lieu d'aller en Suisse, allait en Italie. + +Alors, madame de Montrevel, ne voulant pas s'adresser a son fils, +quand elle savait le serment qu'il avait fait au moment ou lord +Tanlay avait ete assassine, et la part qu'il avait prise a +l'arrestation des compagnons de Jehu; alors, disons-nous, madame +de Montrevel s'adressa a Josephine: Josephine promit d'ecrire a +Bonaparte. + +Le meme soir, elle tint parole. + +Mais le proces avait fait grand bruit; il n'en etait point de ces +accuses-la comme d'accuses ordinaires, la justice fit diligence, +et, le trente-cinquieme jour apres le jugement, le pourvoi en +cassation fut rejete. + +Le rejet fut expedie immediatement a Bourg, avec ordre d'executer +les condamnes dans les vingt-quatre heures. + +Mais quelque diligence qu'eut faite le ministere de la justice, +l'autorite judiciaire ne fut point prevenue la premiere. + +Tandis que les prisonniers se promenaient dans la cour interieure, +une pierre passa par-dessus les murs et vint tomber a leurs pieds. + +Une lettre etait attachee a cette pierre. + +Morgan, qui avait, a l'endroit de ses compagnons, conserve, meme +en prison, la superiorite d'un chef, ramassa la pierre, ouvrit la +lettre et la lut. + +Puis, se retournant vers ses compagnons: + +-- Messieurs, dit-il, notre pourvoi est rejete, comme nous devions +nous y attendre, et, selon toute probabilite, la ceremonie aura +lieu demain. + +Valensolle et Ribier, qui jouaient au petit palet avec des ecus de +six livres et des louis, avaient quitte leur jeu pour ecouter la +nouvelle. + +La nouvelle entendue, ils reprirent leur partie sans faire de +reflexion. + +Jahiat, qui lisait _la Nouvelle Heloise, _reprit sa lecture en +disant: + +-- Je crois que je n'aurai pas le temps de finir le chef-d'oeuvre +de M. Jean-Jacques Rousseau; mais, sur l'honneur, je ne le +regrette pas: c'est le livre le plus faux et le plus ennuyeux que +j'aie lu de ma vie. + +Sainte-Hermine passa la main sur son front en murmurant: + +-- Pauvre Amelie! + +Puis, apercevant Charlotte, qui se tenait a la fenetre de la geole +donnant dans la cour des prisonniers, il alla a elle: + +-- Dites a Amelie que c'est cette nuit qu'elle doit tenir la +promesse qu'elle m'a faite. + +La fille du geolier referma la fenetre et embrassa son pere, en +lui annoncant qu'il la reverrait selon toute probabilite dans la +soiree. + +Puis elle prit le chemin des Noires-Fontaines, chemin que depuis +deux mois elle faisait tous les jours deux fois: une fois vers le +milieu du jour pour aller a la prison, une fois le soir pour +revenir au chateau. + +Chaque soir, en rentrant, elle trouvait Amelie a la meme place, +c'est-a-dire assise a cette fenetre qui, dans des jours plus +heureux, s'ouvrait pour donner passage a son bien-aime Charles. + +Depuis le jour de son evanouissement, a la suite du verdict du +jury, Amelie n'avait pas verse une larme, et nous pourrions +presque ajouter n'avait pas prononce une parole. + +Au lieu d'etre le marbre de l'antiquite s'animant pour devenir +femme, on eut pu croire que c'etait l'etre anime qui peu a peu se +petrifiait. + +Chaque jour, il semblait qu'elle fut devenue un peu plus pale, un +peu plus glacee. + +Charlotte la regardait avec etonnement: les esprits vulgaires, +tres impressionnables aux bruyantes demonstrations, c'est-a-dire +aux cris et aux pleurs, ne comprennent rien aux douleurs muettes. + +Il semble que, pour eux, le mutisme, c'est l'indifference. + +Elle fut donc etonnee du calme avec lequel Amelie recut le message +qu'elle etait chargee de transmettre. + +Elle ne vit pas que son visage, plonge dans la demi-teinte du +crepuscule, passait de la paleur a la lividite; elle ne sentit +point l'etreinte mortelle qui, comme une tenaille de fer, lui +broya le coeur; elle ne comprit point, lorsqu'elle s'achemina vers +la porte, qu'une roideur plus automatique encore que de coutume +accompagnait ses mouvements. + +Seulement, elle s'appreta a la suivre. + +Mais, arrivee a la porte, Amelie etendit la main: + +-- Attends-moi la, dit-elle. + +Charlotte obeit. + +Amelie referma la porte derriere elle et monta a la chambre de +Roland. + +La chambre de Roland etait une veritable chambre de soldat et de +chasseur, dont le principal ornement etaient des panoplies et des +trophees. +Il y avait la des armes de toute espece, indigenes et etrangeres, +depuis les pistolets aux canons azures de Versailles jusqu'aux +pistolets a pommeau d'argent du Caire, depuis le couteau catalan +jusqu'au cangiar turc. + +Elle detacha des trophees quatre poignards aux lames tranchantes +et aigues; elle enleva aux panoplies huit pistolets de differentes +formes. + +Elle prit des balles dans un sac, de la poudre dans une corne. + +Puis elle descendit rejoindre Charlotte. + +Dix minutes apres, aidee de sa femme de chambre, elle avait revetu +son costume de Bressane. + +On attendit la nuit; la nuit vient tard au mois de juin. + +Amelie resta debout, immobile, muette, appuyee a sa cheminee +eteinte, regardant par la fenetre ouverte le village de Ceyzeriat, +qui disparaissait peu a peu dans les ombres crepusculaires. + +Lorsque Amelie ne vit plus rien que les lumieres s'allumant de +place en place: + +-- Allons, dit-elle, il est temps. + +Les deux jeunes filles sortirent; Michel ne fit point attention a +Amelie qu'il prit pour une amie de Charlotte qui etait venue voir +celle-ci et que celle-ci allait reconduire. + +Dix heures sonnaient, comme les jeunes filles passaient devant +l'eglise de Brou. + +Il etait dix heures un quart a peu pres lorsque Charlotte frappa a +la porte de la prison. + +Le pere Courtois vint ouvrir. + +Nous avons dit quelles etaient les opinions politiques du digne +geolier. + +Le pere Courtois etait royaliste. + +Il avait donc ete pris d'une profonde sympathie pour les quatre +condamnes; il esperait, comme tout le monde, que madame de +Montrevel, dont on connaissait le desespoir, obtiendrait leur +grace du premier consul, et, autant qu'il avait pu le faire sans +manquer a ses devoirs, il avait adouci la captivite de ses +prisonniers en ecartant d'eux toute rigueur inutile. + +Il est vrai que, d'un autre cote, malgre cette sympathie, il avait +refuse soixante mille francs en or -- somme qui, a cette epoque, +valait le triple de ce qu'elle vaut aujourd'hui -- pour les +sauver. + +Mais, nous l'avons vu, mis dans la confidence par sa fille +Charlotte, il avait autorise Amelie, deguisee en Bressane, a +assister au jugement. + +On se rappelle les soins et les egards que le digne homme avait +eus pour Amelie, lorsque elle-meme avait ete prisonniere avec +madame de Montrevel. + +Cette fois encore, et comme il ignorait le rejet du pourvoi, il se +laissa facilement attendrir. + +Charlotte lui dit que sa jeune maitresse allait dans la nuit meme +partir pour Paris, afin de hater la grace, et qu'avant de partir +elle venait prendre conge du baron de Sainte-Hermine et lui +demander ses instructions pour agir. + +Il y avait cinq portes a forcer pour gagner celle de la rue: un +corps de garde dans la cour, une sentinelle interieure et une +exterieure; par consequent, le pere Courtois n'avait point a +craindre que les prisonniers s'evadassent. + +Il permit donc qu'Amelie vit Morgan. + +Qu'on nous excuse de dire tantot Morgan, tantot Charles, tantot le +baron de Sainte-Hermine; nos lecteurs savent bien que, par cette +triple appellation, nous designons le meme homme. + +Le pere Courtois prit une lumiere et marcha devant Amelie. + +La jeune fille, comme si, sortant de la prison, elle devait partir +par la malle-poste, tenait a la main un sac de nuit. + +Charlotte suivait sa maitresse. + +-- Vous reconnaitrez le cachot, mademoiselle de Montrevel; c'est +celui ou vous avez ete enfermee avec madame votre mere. Le chef de +ces malheureux jeunes gens, le baron Charles de Sainte-Hermine, +m'a demande comme une faveur la cage n deg. 4. Vous savez que c'est le +nom que nous donnons a nos cellules. Je n'ai pas cru devoir lui +refuser cette consolation, sachant que le pauvre garcon vous +aimait. Oh! soyez tranquille, mademoiselle Amelie: ce secret ne +sortira jamais de ma bouche. Puis il m'a fait des questions, m'a +demande ou etait le lit de votre mere, ou etait le votre; je le +lui ai dit. Alors, il a desire que sa couchette fut placee juste +au meme endroit ou la votre se trouvait; ce n'etait pas difficile: +non seulement elle etait au meme endroit, mais encore c'etait la +meme: De sorte que, depuis le jour de son entree dans votre +prison, le pauvre jeune homme est reste presque constamment +couche. + +Amelie poussa un soupir qui ressemblait a un gemissement; elle +sentit, chose qu'elle n'avait pas eprouvee depuis longtemps, une +larme prete a mouiller sa paupiere. + +Elle etait donc aimee comme elle aimait, et c'etait une bouche +etrangere et desinteressee qui lui en donnait la preuve. + +Au moment d'une separation eternelle, cette conviction etait le +plus beau diamant qu'elle put trouver dans l'ecrin de la douleur. + +Les portes s'ouvrirent les unes apres les autres devant le pere +Courtois. + +Arrivee a la derniere, Amelie mit la main sur l'epaule du geolier. + +Il lui semblait entendre quelque chose comme un chant. + +Elle ecouta avec plus d'attention: une voix disait des vers. + +Mais cette voix n'etait point celle de Morgan; cette voix lui +etait inconnue. + +C'etait a la fois quelque chose de triste comme une elegie, de +religieux comme un psaume. + +La voix disait: + +_J'ai revele mon coeur au Dieu de l'innocence;_ +_Il a vu mes pleurs penitents;_ +_Il guerit mes remords, il m'arme de constance:_ +_Les malheureux sont ses enfants, _ +_ _ +_Mes ennemis, riant, ont dit dans leur colere;_ +_"Qu'il meure, et sa gloire avec lui!"_ +_Mais a mon coeur calme le Seigneur dit en pere:_ +_"Leur haine sera ton appui."_ +_ _ +_A tes plus chers amis ils ont prete leur rage;_ +_Tout trompe ta simplicite:_ +_Celui que tu nourris court vendre ton image,_ +_Noir de sa mechancete._ +_ _ +_Mais Dieu t'entend gemir; Dieu, vers qui te ramene_ +_Un vrai remords ne de douleurs;_ +_Dieu qui pardonne enfin a la nature humaine_ +_D'etre faible dans les malheurs._ +_ _ +_J'eveillerai pour toi la pitie, la justice_ +_De l'incorruptible avenir:_ +_Eux-memes epureront, par leur long artifice, _ +_Ton honneur qu'ils pensent ternir._ +_ _ +_Soyez beni, mon Dieu, vous qui daignez me rendre_ +_L'innocence et son noble orgueil;_ +_Vous qui, pour proteger le repos de ma cendre,_ +_Veillerez pres de mon cercueil!_ +_ _ +_Au banquet de la vie, infortune convive,_ +_J'apparus un jour, et je meurs;_ +_Je meurs, et sur ma tombe, ou lentement j'arrive,_ +_Nul ne viendra verser des pleurs._ +_ _ +_Salut, champs que j'aimais, et vous, douce verdure,_ +_Et vous, riant exil des bois!_ +_Ciel, pavillon de l'homme, admirable nature,_ +_Salut pour la derniere fois!_ +_ _ +_Ah! puissent voir longtemps votre beaute sacree_ +_Tant d'amis sourds a mes adieux!_ +_Qu'ils meurent pleins de jour! que leur mort soit pleuree_ +_Qu'un ami leur ferme les yeux!_ + +La voix se tut; sans doute, la derniere strophe etait dite. + +Amelie, qui n'avait pas voulu interrompre la meditation supreme +des condamnes et qui avait reconnu la belle ode de Gilbert, ecrite +par lui sur le grabat d'un hopital, la veille de sa mort, fit +signe au geolier qu'il pouvait ouvrir. + +Le pere Courtois qui, tout geolier qu'il etait, semblait partager +l'emotion de la jeune fille, fit le plus doucement possible qu'il +put tourner la clef dans la serrure: la porte s'ouvrit. + +Amelie embrassa d'un coup d'oeil l'ensemble du cachot et des +personnages qui l'habitaient. + +Valensolle, debout, appuye a la muraille, tenait encore a la main +le livre ou il venait de lire les vers qu'Amelie avait entendus; +Jahiat etait assis pres d'une table, la tete appuyee sur sa main; +Ribier etait assis sur la table meme; pres de lui, au fond, +Sainte-Hermine, les yeux fermes, et comme s'il eut ete plonge dans +le plus profond sommeil, etait couche sur le lit. + +A la vue de la jeune fille qu'ils reconnurent pour Amelie, Jahiat +et Ribier se leverent. + +Morgan resta immobile; il n'avait rien entendu. + +Amelie alla droit a lui, et comme si le sentiment qu'elle +eprouvait pour son amant etait sanctifie par l'approche de la +mort, sans s'inquieter de la presence de ses trois amis, elle +s'approcha de Morgan, et, tout en appuyant ses levres sur les +levres du prisonnier, elle murmura: + +-- Reveille-toi, mon Charles; c'est ton Amelie qui vient tenir sa +parole. + +Morgan jeta un cri joyeux et enveloppa la jeune fille de ses deux +bras. + +-- Monsieur Courtois, dit Montbar, vous etes un brave homme; +laissez ces deux pauvres jeunes gens ensemble: ce serait une +impiete que de troubler par notre presence les quelques minutes +qu'ils ont encore a rester ensemble sur cette terre. + +Le pere Courtois, sans rien dire, ouvrit la porte du cachot +voisin. Valensolle, Jahiat et de Ribier y entrerent: il ferma la +porte sur eux. + +Puis, faisant signe a Charlotte de le suivre, il sortit a son +tour. + +Les deux amants se trouverent seuls. + +Il y a des scenes qu'il ne faut pas tenter de peindre, des paroles +qu'il ne faut pas essayer de repeter; Dieu, qui les ecoute de son +trone immortel, pourrait seul dire ce qu'elles contiennent de +sombres joies et de voluptes ameres. + +Au bout d'une heure, les deux jeunes gens entendirent la clef +tourner de nouveau dans la serrure. Ils etaient tristes, mais +calmes, et la conviction que leur separation ne serait pas longue +leur donnait cette douce serenite. + +Le digne geolier avait l'air plus sombre et plus embarrasse encore +a cette seconde apparition qu'a la premiere. Morgan et Amelie le +remercierent en souriant. + +Il alla a la porte du cachot ou etaient enfermes les trois amis et +ouvrit cette porte en murmurant + +-- Par ma foi, c'est bien le moins qu'ils passent cette nuit +ensemble, puisque c'est leur derniere nuit. + +Valensolle, Jahiat et Ribier rentrerent. + +Amelie, en tenant Morgan enveloppe dans son bras gauche, leur +tendit la main a tous les trois. + +Tous les trois baiserent, l'un apres l'autre, sa main froide et +humide, puis Morgan la conduisit jusqu'a la porte. + +-- Au revoir! dit Morgan. + +-- A bientot! dit Amelie. + +Et ce rendez-vous pris dans la tombe fut scelle d'un long baiser, +apres lequel ils se separerent avec un gemissement si douloureux, +qu'on eut dit que leurs deux coeurs venaient de se briser en meme +temps. + +La porte se referma derriere Amelie, les verrous et les clefs +grincerent. + +-- Eh bien? demanderent ensemble Valensolle, Jahiat et Ribier. + +-- Voici, repondit Morgan en vidant sur la table le sac de nuit. + +Les trois jeunes gens pousserent un cri de joie en voyant ces +pistolets brillants et ces lames aigues. + +C'etait ce qu'ils pouvaient desirer de plus apres la liberte; +c'etait la joie douloureuse et supreme de se sentir maitres de +leur vie, et, a la rigueur, de celle des autres. + +Pendant ce temps, le geolier reconduisait Amelie jusqu'a la porte +de la rue. + +Arrive la, il hesita un instant; puis, enfin, l'arretant par le +bras: + +-- Mademoiselle de Montrevel, lui dit-il, pardonnez-moi de vous +causer une telle douleur, mais il est inutile que vous alliez a +Paris... + +-- Parce que le pourvoi est rejete et que l'execution a lieu +demain, n'est-ce pas? repondit Amelie. + +Le geolier, dans son etonnement, fit un pas en arriere. + +-- Je le savais, mon ami, continua Amelie. + +Puis, se tournant vers sa femme de chambre: + +-- Conduis-moi jusqu'a la prochaine eglise, Charlotte, dit-elle; +tu viendras m'y reprendre demain lorsque tout sera fini. + +La prochaine eglise n'etait pas bien eloignee: c'etait Sainte- +Claire. + +Depuis trois mois a peu pres, sous les ordres du premier consul, +elle venait d'etre rendue au culte. + +Comme il etait tout pres de minuit, l'eglise etait fermee; mais +Charlotte connaissait la demeure du sacristain et elle se chargea +de l'aller eveiller. + +Amelie attendit debout, appuyee contre la muraille, aussi immobile +que les figures de pierre qui ornent la facade. + +Au bout d'une demi-heure, le sacristain arriva. + +Pendant cette demi-heure, Amelie avait vu passer une chose qui lui +avait paru lugubre. + +C'etaient trois hommes vetus de noir, conduisant une charrette, +qu'a la lueur de la lune elle avait reconnue etre peinte en rouge. + +Cette charrette portait des objets informes: planches demesurees, +echelles etranges peintes de la meme couleur; elle se dirigeait du +cote du bastion Montrevel, c'est-a-dire vers la place des +executions. + +Amelie devina ce que c'etait; elle tomba a genoux et poussa un +cri. + +A ce cri, les hommes vetus de noir se retournerent; il leur sembla +qu'une des sculptures du porche s'etait detachee de sa niche et +s'etait agenouillee. + +Celui qui paraissait etre le chef des hommes noirs fit quelques +pas vers Amelie. + +-- Ne m'approchez pas, monsieur! cria celle-ci; ne m'approchez +pas! + +L'homme reprit humblement sa place et continua son chemin. + +La charrette disparut au coin de la rue des Prisons; mais le bruit +de ses roues retentit encore longtemps sur le pave, et dans le +coeur d'Amelie. + +Lorsque le sacristain et Charlotte revinrent, ils trouverent la +jeune fille a genoux. + +Le sacristain fit quelques difficultes pour ouvrir l'eglise a une +pareille heure; mais une piece d'or et le nom de mademoiselle de +Montrevel leverent ses scrupules. + +Une seconde piece d'or le determina a illuminer une petite +chapelle. + +C'etait celle ou, tout enfant, Amelie avait fait sa premiere +communion. + +Cette chapelle illuminee, Amelie s'agenouilla au pied de l'autel +et demanda qu'on la laissat seule. + +Vers trois heures du matin, elle vit s'eclairer la fenetre aux +vitraux de couleurs qui surmontait l'autel de la Vierge. Cette +fenetre s'ouvrait par hasard a l'orient, de sorte que le premier +rayon du soleil vint droit a la jeune fille comme un messager de +Dieu. + +Peu a peu, la ville s'eveilla: Amelie remarqua qu'elle etait plus +bruyante que d'habitude; bientot meme les voutes de l'eglise +tremblerent, au bruit des pas d'une troupe de cavaliers; cette +troupe se rendait du cote de la prison. + +Un peu avant neuf heures, la jeune fille entendit une grande +rumeur, et il lui sembla que chacun se precipitait du meme cote. + +Elle essaya de s'enfoncer plus avant encore dans la priere pour ne +plus entendre ces differents bruits, qui parlaient a son coeur une +langue inconnue, et dont cependant les angoisses qu'elle eprouvait +lui disaient tout bas qu'elle comprenait chaque mot. + +C'est que, en effet, il se passait a la prison une chose terrible, +et qui meritait bien que tout le monde courut la voir. + +Lorsque, vers neuf heures du matin, le pere Courtois etait entre +dans leur cachot, pour annoncer aux condamnes tout a la fois que +leur pourvoi etait rejete et qu'ils devaient se preparer a la +mort, il les avait trouves tous les quatre armes jusqu'aux dents. + +Le geolier, pris a l'improviste, fut attire dans le cachot, la +porte fut fermee derriere lui; puis, sans qu'il essayat meme de se +defendre, tant sa surprise etait inouie, les jeunes gens lui +arracherent son trousseau de clefs, et, ouvrant puis refermant la +porte situee en face de celle par laquelle le geolier etait entre, +ils le laisserent enferme a leur place, et se trouverent, eux, +dans le cachot voisin, ou, la veille, Valensolle, Jahiat et Ribier +avaient attendu que l'entrevue entre Morgan et Amelie fut +terminee. + +Une des clefs du trousseau ouvrait la seconde porte de cet autre +cachot; cette porte donnait sur la cour des prisonniers. + +La cour des prisonniers etait, elle, fermee par trois portes +massives qui, toutes trois, donnaient dans une espece de couloir +donnant lui-meme dans la loge du concierge du presidial. + +De cette loge du concierge du presidial, on descendait par quinze +marches dans le preau du parquet, vaste cour fermee par une +grille. + +D'habitude, cette grille n'etait fermee que la nuit. + +Si, par hasard, les circonstances ne l'avaient pas fait fermer le +jour, il etait possible que cette ouverture presentat une issue a +leur fuite. + +Morgan trouva la clef de la cour des prisonniers, l'ouvrit, se +precipita, avec ses compagnons, de cette cour dans la loge du +concierge du presidial, et s'elanca sur le perron donnant dans le +preau du tribunal. + +Du haut de cette espece de plate-forme, les quatre jeunes gens +virent que tout espoir etait perdu. + +La grille du preau etait fermee, et quatre-vingts hommes a peu +pres, tant gendarmes que dragons, etaient ranges devant cette +grille. + +A la vue des quatre condamnes libres et bondissant de la loge du +Concierge sur le perron, un grand cri, cri d'etonnement et de +terreur tout a la fois, s'eleva de la foule. + +En effet, leur aspect etait formidable. + +Pour conserver toute la liberte de leurs mouvements, et peut-etre +aussi pour dissimuler l'epanchement du sang qui se manifeste si +vite sur une toile blanche, ils etaient nus jusqu'a la ceinture. + +Un mouchoir, noue autour de leur taille, etait herisse d'armes. + +Il ne leur fallut qu'un regard pour comprendre qu'ils etaient +maitres de leur vie, mais qu'ils ne l'etaient pas de leur liberte. + +Au milieu des clameurs qui s'elevaient de la foule et du cliquetis +des sabres qui sortaient des fourreaux, ils confererent un +instant. + +Puis, apres leur avoir serre la main, Montbar se detacha de ses +compagnons, descendit les quinze marches et s'avanca vers la +grille. + +Arrive a quatre pas de cette grille, il jeta un dernier regard et +un dernier sourire a ses compagnons, salua gracieusement la foule +redevenue muette, et, s'adressant aux soldats: + +-- Tres bien, messieurs les gendarmes! Tres bien, messieurs les +dragons! dit-il. + +Et, introduisant dans sa bouche l'extremite du canon d'un de ses +pistolets, il se fit sauter la cervelle. + +Des cris confus et presque insenses suivirent l'explosion, mais +cesserent presque aussitot; Valensolle descendit a son tour: lui +tenait simplement a la main un poignard a lame droite, aigue, +tranchante. + +Ses pistolets, dont il ne paraissait pas dispose a faire usage, +etaient restes a sa ceinture. + +Il s'avanca vers une espece de petit hangar supporte par trois +colonnes, s'arreta a la premiere colonne, y appuya le pommeau du +poignard, dirigea la pointe vers son coeur, prit la colonne entre +ses bras, salua une derniere fois ses amis, et serra la colonne +jusqu'a ce que la lame tout entiere eut disparu dans sa poitrine. + +Il resta un instant encore debout; mais une paleur mortelle +s'etendit sur son visage, puis ses bras se detacherent, et il +tomba mort au pied de la colonne. + +Cette fois la foule resta muette. + +Elle etait glacee d'effroi. + +C'etait le tour de Ribier: lui tenait a la main ses deux +pistolets. + +Il s'avanca jusqu'a la grille; puis, arrive la, il dirigea les +canons de ses pistolets sur les gendarmes. + +Il ne tira pas, mais les gendarmes tirerent. + +Trois ou quatre coups de feu se firent entendre, et Ribier tomba +perce de deux balles. + +Une sorte d'admiration venait de faire, parmi les assistants, +place aux sentiments divers qui, a la vue de ces trois +catastrophes successives, s'etaient succede dans son coeur. + +Elle comprenait que ces jeunes gens voulaient bien mourir, mais +qu'ils tenaient a mourir comme ils l'entendraient, et surtout, +comme des gladiateurs antiques, a mourir avec grace. + +Elle fit donc silence lorsque Morgan, reste seul, descendit, en +souriant, les marches du perron, et fit signe qu'il voulait +parler. + +D'ailleurs, que lui manquait-il, a cette foule avide de sangs? On +lui donnait plus qu'on ne lui avait promis. + +On lui avait promis quatre morts, mais quatre morts uniformes, +quatre tetes tranchees; et on lui donnait quatre morts +differentes, pittoresques, inattendues; il etait donc bien naturel +qu'elle fit silence lorsqu'elle vit s'avancer Morgan. + +Morgan ne tenait a la main ni pistolets, ni poignard; poignard et +pistolets reposaient a sa ceinture. + +Il passa pres du cadavre de Valensolle et vint se placer entre +ceux de Jahiat et de Ribier. + +-- Messieurs, dit-il, transigeons. + +Il se fit un silence comme si la respiration de tous les +assistants etait suspendue. + +-- Vous avez eu un homme qui s'est brule la cervelle (il designa +Jahiat); un autre qui s'est poignarde (il designa Valensolle); un +troisieme qui a ete fusille (il designa Ribier); vous voudriez +voir guillotiner le quatrieme, je comprends cela. + +Il passa un frissonnement terrible dans la foule. + +-- Eh bien, continua Morgan, je ne demande pas mieux que de vous +donner cette satisfaction. Je suis pret a me laisser faire, mais +je desire aller a l'echafaud de mon plein gre et sans que personne +me touche; celui qui m'approche, _je le brule, _si ce n'est +monsieur, continua Morgan en montrant le bourreau. C'est une +affaire que nous avons ensemble et qui, de part et d'autre, ne +demande que des procedes. + +Cette demande, sans doute, ne parut pas exorbitante a la foule, +car de toute part on entendit crier: + +-- Oui! oui! oui! + +L'officier de gendarmerie vit que ce qu'il y avait de plus court +etait de passer par ou voulait Morgan. + +-- Promettez-vous, dit-il, si l'on vous laisse les pieds et les +mains libres, de ne point chercher a vous echapper? + +-- J'en donne ma parole d'honneur, reprit Morgan. + +-- Eh bien, dit l'officier de gendarmerie, eloignez-vous et +laissez-nous enlever les cadavres de vos camarades. + +-- C'est trop juste, dit Morgan. + +Et il alla, a dix pas d'ou il etait, s'appuyer contre la muraille. + +La grille s'ouvrit. + +Les trois hommes vetus de noir entrerent dans la cour, ramasserent +l'un apres l'autre les trois corps. + +Ribier n'etait point tout a fait mort; il rouvrit les yeux et +parut chercher Morgan. + +-- Me voila, dit celui-ci, sois tranquille, cher ami, _j'en suis._ + +Ribier referma les yeux sans faire entendre une parole. + +Quand les trois corps furent emportes: + +-- Monsieur, demanda l'officier de gendarmerie a Morgan, etes-vous +pret? + +-- Oui, monsieur, repondit Morgan en saluant avec une exquise +politesse. + +-- Alors, venez. + +-- Me voici, dit Morgan. + +Et il alla prendre place entre le peloton de gendarmerie et le +detachement de dragons. + +-- Desirez-vous monter dans la charrette ou aller a pied, +monsieur? demanda le capitaine. + +-- A pied, a pied, monsieur: je tiens beaucoup a ce que l'on sache +que c'est une fantaisie que je me passe en me laissant +guillotiner; mais je n'ai pas peur. + +Le cortege sinistre traversa la place des Lices, et longea les +murs du jardin de l'hotel Montbazon. + +La charrette trainant les trois cadavre marchait la premiere; puis +venaient les dragons; puis Morgan, marchant seul dans un +intervalle libre d'une dizaine de pas; puis les gendarmes, +precedes de leur capitaine. + +A l'extremite du mur, le cortege tourna a gauche. + +Tout a coup, par l'ouverture qui se trouvait alors entre le jardin +et la grande halle, Morgan apercut l'echafaud qui dressait vers le +ciel ses deux poteaux rouges comme deux bras sanglants. + +-- Pouah! dit-il, je n'avais jamais vu de guillotine, et je ne +savais point que ce fut aussi laid que cela. + +Et, sans autre explication, tirant son poignard de sa ceinture, il +se le plongea jusqu'au manche dans la poitrine. + +Le capitaine de gendarmerie vit le mouvement sans pouvoir le +prevenir et lanca son cheval vers Morgan, reste debout, au grand +etonnement de tout le monde et de lui-meme. + +Mais Morgan, tirant un de ses pistolets de sa ceinture et +l'armant: + +-- Halte-la! dit-il; il est convenu que personne ne me touchera; +je mourrai seul ou nous mourrons trois; c'est a choisir. + +Le capitaine fit faire a son cheval un pas a reculons. + +-- Marchons, dit Morgan. + +Et, en effet, il se remit en marche. + +Arrive au pied de la guillotine, Morgan tira le poignard de sa +blessure et s'en frappa une seconde fois aussi profondement que la +premiere. + +Un cri de rage plutot que de douleur lui echappa. + +-- Il faut, en verite, que j'aie l'ame chevillee dans le corps, +dit-il. + +Puis, comme les aides voulaient l'aider a monter l'escalier au +haut duquel l'attendait le bourreau: + +-- Oh! dit-il, encore une fois, que l'on ne me touche pas! + +Et il monta les six degres sans chanceler. + +Arrive sur la plate-forme, il tira le poignard de sa blessure et +s'en donna un troisieme coup. + +Alors un effroyable eclat de rire sortit de sa bouche, et jetant +aux pieds du bourreau le poignard qu'il venait d'arracher de sa +troisieme blessure, aussi inutile que les deux premieres: + +-- Par ma foi! dit-il, j'en ai assez; a ton tour, et tire-toi de +la comme tu pourras. + +Une minute apres, la tete de l'intrepide jeune homme tombait sur +l'echafaud, et, par un phenomene de cette implacable vitalite qui +s'etait revelee en lui, bondissait et roulait hors de l'appareil +du supplice. + +Allez a Bourg comme j'y ai ete, et l'on vous dira qu'en +bondissant, cette tete avait prononce le nom d'Amelie. + +Les morts furent executes apres le vivant; de sorte que les +spectateurs, au lieu de perdre quelque chose aux evenements que +nous venons de raconter, eurent double spectacle. + + +LIV -- LA CONFESSION + +Trois jours apres les evenements dont on vient de lire le recit, +vers les sept heures du soir, une voiture couverte de poussiere et +attelee de deux chevaux de poste blancs d'ecume, s'arretait a la +grille du chateau des Noires-Fontaines. + +Au grand etonnement de celui qui paraissait si presse d'arriver, +la grille etait toute grande ouverte, des pauvres encombraient la +cour, et le perron etait couvert d'hommes et de femmes +agenouilles. + +Puis, le sens de l'ouie s'eveillant au fur et a mesure que +l'etonnement donnait plus d'acuite a celui de la vue, le voyageur +crut entendre le tintement d'une sonnette. + +Il ouvrit vivement la portiere, sauta a bas de la chaise, traversa +la cour d'un pas rapide, monta le perron et vit l'escalier qui +menait au premier etage couvert de monde. + +Il franchit cet escalier comme il avait franchi le perron, et +entendit un murmure religieux qui lui parut venir de la chambre +d'Amelie. + +Il s'avanca vers cette chambre; elle etait ouverte. + +Au chevet etaient agenouilles madame de Montrevel et le petit +Edouard, un peu plus loin Charlotte, Michel et son fils. + +Le cure de Sainte-Claire administrait les derniers sacrements a +Amelie; cette scene lugubre n'etait eclairee que par la lueur des +cierges. + +On avait reconnu Roland dans le voyageur dont la voiture venait de +s'arreter devant la grille; on s'ecarta sur son passage, il entra +la tete decouverte, et alla s'agenouiller pres de sa mere. + +La mourante, couchee sur le dos, les mains jointes, la tete +soulevee par son oreiller, les yeux fixes au ciel dans une espece +d'extase, ne parut point s'apercevoir de l'arrivee de Roland. + +On eut dit que le corps etait encore de ce monde, mais que l'ame +etait deja flottante entre la terre et le ciel. + +La main de madame de Montrevel chercha celle de Roland, et la +pauvre mere, l'ayant trouvee, laissa tomber en sanglotant sa tete +sur l'epaule de son fils. + +Ces sanglots maternels ne furent sans doute pas plus entendus +d'Amelie que la presence de Roland n'en avait ete remarquee; car +la jeune fille garda l'immobilite la plus complete. Seulement, +lorsque le viatique lui eut ete administre, lorsque la beatitude +eternelle lui eut ete promise par la bouche consolatrice du +pretre, ses levres de marbre parurent s'animer, et elle murmura, +d'une voix faible, mais intelligible: + +-- Ainsi soit-il. + +Alors, la sonnette tinta de nouveau; l'enfant de choeur qui la +portait sortit le premier, puis les deux clercs qui portaient les +cierges, puis celui qui portait la croix, puis enfin le pretre, +qui portait Dieu. + +Tous les etrangers suivirent le cortege; les personnes de la +maison et les membres de la famille resterent seuls. + +La maison, un instant auparavant pleine de bruit et de monde, +resta silencieuse et presque deserte. + +La mourante n'avait pas bouge: ses levres s'etaient refermees, ses +mains etaient restees jointes, ses yeux leves au ciel. + +Au bout de quelques minutes, Roland se pencha a l'oreille de +madame de Montrevel, et lui dit a voix basse: + +-- Venez, ma mere, j'ai a vous parler. + +Madame de Montrevel se leva; elle poussa le petit Edouard vers le +lit de sa soeur; l'enfant se dressa sur la pointe des pieds, et +baisa Amelie au front. + +Puis madame de Montrevel vint apres lui, s'inclina sur sa fille, +et, tout en sanglotant, deposa un baiser a la meme place. + +Roland vint a son tour, le coeur brise, mais les yeux secs; il eut +donne bien des choses pour verser les larmes qui noyaient son +coeur. + +Il embrassa Amelie comme avaient fait son frere et sa mere. + +Amelie parut aussi insensible a ce baiser qu'elle l'avait ete aux +deux precedents. + +L'enfant marchant le premier, madame de Montrevel et Roland, +suivant Edouard, s'avancerent donc vers la porte. + +Au moment d'en franchir le seuil, tous trois s'arreterent en +tressaillant. + +Ils avaient entendu le nom de Roland distinctement prononce. + +Roland se retourna. + +Amelie une seconde fois prononca le nom de son frere. + +-- M'appelles-tu, Amelie? demanda Roland. + +-- Oui, repondit la voix de la mourante. + +-- Seul, ou avec ma mere? + +-- Seul. + +Cette voix, sans accentuation, mais cependant parfaitement +intelligible, avait quelque chose de glace; elle semblait un echo +d'un autre monde. + +-- Allez, ma mere, dit Roland; vous voyez que c'est a moi seul que +veut parler Amelie. + +-- Oh! mon Dieu! murmura madame de Montrevel, resterait-il un +dernier espoir? + +Si bas que ces mots eussent ete prononces, la mourante les +entendit. + +-- Non, ma mere, dit-elle; Dieu a permis que je revisse mon frere; +mais, cette nuit, je serai pres de Dieu. + +Madame de Montrevel poussa un gemissement profond. + +-- Roland! Roland! fit-elle, ne dirait-on point qu'elle y est +deja? + +Roland lui fit signe de le laisser seul; madame de Montrevel +s'eloigna avec le petit Edouard. + +Roland rentra, referma la porte, et, avec une indicible emotion, +revint au chevet du lit d'Amelie. + +Tout le corps etait deja en proie a ce qu'on appelle la roideur +cadaverique, le souffle eut a peine terni une glace, tant il etait +faible; les yeux seuls, demesurement ouverts, etaient fixes et +brillants, comme si tout ce qui restait d'existence dans ce corps +condamne avant l'age s'etait concentre en eux. + +Roland avait entendu parler de cet etat etrange que l'on nomme +l'extase, et qui n'est rien autre chose que la catalepsie. + +Il comprit qu'Amelie etait en proie a cette mort anticipee. + +-- Me voila, ma soeur, dit-il; que me veux-tu? + +-- Je savais que tu allais arriver, repondit la jeune fille +toujours immobile, et j'attendais. + +-- Comment savais-tu que j'allais arriver? demanda Roland. + +-- Je te voyais venir. + +Roland frissonna. + +-- Et, demanda-t-il, savais-tu pourquoi je venais? + +-- Oui; aussi j'ai tant prie Dieu du fond de mon coeur, qu'il a +permis que je me levasse et que j'ecrivisse. + +-- Quand cela? + +-- La nuit derniere. + +-- Et la lettre? + +-- Elle est sous mon oreiller, prends-la et lis. + +Roland hesita un instant; sa soeur n'etait-elle point en proie au +delire? + +-- Pauvre Amelie! murmura Roland. + +-- Il ne faut pas me plaindre, dit la jeune fille, je vais le +rejoindre. + +-- Qui cela? demanda Roland. + +-- Celui que j'aimais et que tu as tue. + +Roland poussa un cri: c'etait bien du delire, de qui sa soeur +voulait-elle parler? + +-- Amelie, dit-il, j'etais venu pour t'interroger. + +-- Sur lord Tanlay, je le sais, repondit la jeune fille. + +-- Tu le sais! et comment cela? + +-- Ne t'ai-je pas dit que je t'avais vu venir et que je savais +pourquoi tu venais? + +-- Alors, reponds-moi. + +-- Ne me detourne pas de Dieu et de lui, Roland; je t'ai ecrit, +lis ma lettre. + +Roland passa sa main sous l'oreiller, convaincu que sa soeur etait +en delire. + +A son grand etonnement, il sentit un papier qu'il tira a lui. + +C'etait une lettre sous enveloppe; sur l'enveloppe etaient ecrits +ces quelques mots: + +"Pour Roland, qui arrive demain." + +Il s'approcha de la veilleuse, afin de lire plus facilement. + +La lettre etait datee de la veille a onze heures du soir. + +Roland lut: + +"Mon frere, nous avons chacun une chose terrible a nous +pardonner..." + +Roland regarda sa soeur, elle etait toujours immobile. + +Il continua: + +"J'aimais Charles de Sainte-Hermine; je faisais plus que de +l'aimer: il etait mon amant..." + +-- Oh! murmura le jeune homme entre ses dents, il mourra! + +-- Il est mort, dit Amelie. + +Roland jeta un cri d'etonnement; il avait dit si bas les paroles +auxquelles repondait Amelie, qu'a peine les avait-il entendues +lui-meme. + +Ses yeux se reporterent sur la lettre: + +"Il n'y avait aucune union possible entre la soeur de Roland de +Montrevel et le chef des compagnons de Jehu; la etait le secret +terrible que je ne pouvais pas dire et qui me devorait. + +"Une seule personne devait le savoir et l'a su; cette personne, +c'est sir John Tanlay. + +"Dieu benisse l'homme au coeur loyal qui m'avait promis de rompre +un mariage impossible et qui a tenu parole. + +"Que la vie de lord Tanlay te soit sacree, o Roland! c'est le seul +ami que j'aie eu dans ma douleur, le seul homme dont les larmes se +soient melees aux miennes. + +"J'aimais Charles de Sainte-Hermine, j'etais la maitresse de +Charles: voila la chose terrible que tu as a me pardonner. + +"Mais en echange, c'est toi qui es cause de sa mort: voila la +chose terrible que je te pardonne. + +"Et maintenant arrive vite, o Roland, puisque je ne dois mourir +que quand tu seras arrive. + +"Mourir, c'est le revoir; mourir, c'est le rejoindre pour ne le +quitter jamais; je suis heureuse de mourir." + +Tout etait clair et precis, il etait evident qu'il n'y avait pas +dans cette lettre trace de delire. + +Roland la relut deux fois et resta un instant immobile, muet, +haletant, plein d'anxiete; mais, enfin, la pitie l'emporta sur la +colere. + +Il s'approcha d'Amelie, etendit la main sur elle, et d'une voix +douce: + +-- Ma soeur, dit-il, je te pardonne. + +Un leger tressaillement agita le corps de la mourante. + +-- Et maintenant, dit-elle, appelle notre mere; c'est dans ses +bras que je dois mourir. + +Roland alla a la porte et appela madame de Montrevel. + +Sa chambre etait ouverte; elle attendait evidemment, et accourut. + +-- Qu'y a-t-il de nouveau? s'informa-t-elle vivement. + +-- Rien, repondit Roland, sinon qu'Amelie demande a mourir dans +vos bras. + +Madame de Montrevel entra et alla tomber a genoux devant le lit de +sa fille. + +Elle, alors, comme si un bras invisible avait detache les liens +qui semblaient la retenir sur sa couche d'agonie, se souleva +lentement, detachant les mains de dessus sa poitrine et laissant +glisser une de ses mains dans celle de sa mere: + +-- Ma mere, dit-elle, vous m'avez donne la vie, vous me l'avez +otee, soyez benie; c'etait ce que vous pouviez faire de plus +maternel pour moi, puisqu'il n'y avait plus pour votre fille de +bonheur possible en ce monde. + +Puis, comme Roland etait alle s'agenouiller de l'autre cote du +lit; laissant, comme elle avait fait pour sa mere, tomber sa +seconde main dans la sienne: + +-- Nous nous sommes pardonnes tous deux, frere, dit-elle. + +-- Oui, pauvre Amelie, repondit Roland, et, je l'espere, du plus +profond de notre coeur. + +-- Je n'ai plus qu'une derniere recommandation a te faire. + +-- Laquelle? + +-- N'oublie pas que lord Tanlay a ete mon meilleur ami. + +-- Sois tranquille, dit Roland, la vie de lord Tanlay m'est +sacree. + +Amelie respira. + +Puis, d'une voix dans laquelle il etait impossible de reconnaitre +une autre alteration qu'une faiblesse croissante: + +-- Adieu, Roland! dit-elle, adieu, ma mere! vous embrasserez +Edouard pour moi. + +Puis, avec un cri sorti du coeur et dans lequel il y avait plus de +joie que de tristesse: + +-- Me voila, Charles; dit-elle, me voila. + +Et elle retomba sur son lit, retirant a elle, dans le mouvement +qu'elle faisait, ses deux mains, qui allerent se rejoindre sur sa +poitrine. + +Roland et madame de Montrevel se releverent et s'inclinerent sur +elle chacun de son cote. + +Elle avait repris sa position premiere; seulement, ses paupieres +s'etaient refermees, et le faible souffle qui sortait de sa +poitrine s'etait eteint. + +Le martyre etait consomme, Amelie etait morte. + + +LV -- L'INVULNERABLE + +Amelie etait morte dans la nuit du lundi au mardi, c'est-a-dire du +2 au 3 juin 1800. + +Dans la soiree du jeudi, c'est-a-dire du 5, il y avait foule au +grand Opera, ou l'on donnait la seconde representation d'_Ossian, +ou les Bardes._ + +On savait l'admiration profonde que le premier consul professait +pour les chants recueillis par Mac Pherson, et par flatterie +autant que par choix litteraire, l'Academie nationale de musique +avait commande un opera qui, malgre les diligences faites, etait +arrive un mois environ apres que le general Bonaparte avait quitte +Paris pour aller rejoindre l'armee de reserve. + +Au balcon de gauche, un amateur de musique se faisait remarquer +par la profonde attention qu'il pretait au spectacle, lorsque, +dans l'intervalle du premier au second acte, l'ouvreuse, se +glissant entre les deux rangs de fauteuils, s'approcha de lui et +demanda a demi-voix: + +-- Pardon, monsieur, n'etes-vous point lord Tanlay? + +-- Oui, repondit l'amateur de musique. + +-- En ce cas, milord, un jeune homme qui aurait, dit-il, une +communication de la plus haute importance a vous faire, vous prie +d'etre assez bon pour venir le joindre dans le corridor. + +-- Oh! oh! fit sir John; un officier? + +-- Il est en bourgeois, milord; mais, en effet, sa tournure +indique un militaire. + +-- Bon! dit sir John, je sais ce que c'est. + +Il se leva et suivit l'ouvreuse. + +A l'entree du corridor attendait Roland. + +Lord Tanlay ne parut aucunement etonne de le voir; seulement la +figure severe du jeune homme reprima en lui ce premier elan de +l'amitie profonde, qui l'eut porte a se jeter au cou de celui qui +le faisait demander. + +-- Me voici, monsieur, dit sir John. + +Roland s'inclina. + +-- Je viens de votre hotel, milord, dit Roland; vous avez, a ce +qu'il parait, pris depuis quelque temps la precaution de dire au +concierge ou vous allez, afin que les personnes qui pourraient +avoir affaire a vous sachent ou vous rencontrer. + +-- C'est vrai, monsieur. + +-- La precaution est bonne, surtout pour les gens qui, venant de +loin et etant presses, n'ont, comme moi, pas le loisir de perdre +leur temps. + +-- Alors, demanda sir John, c'est pour me revoir que vous avez +quitte l'armee, et que vous etes venu a Paris? + +-- Uniquement pour avoir cet honneur, milord; et j'espere que vous +devinerez la cause de mon empressement, et m'epargnerez toute +explication. + +-- Monsieur, dit sir John, a partir de ce moment, je me tiens a +votre disposition. + +-- A quelle heure deux de mes amis pourront-ils se presenter chez +vous demain, milord? + +-- Mais depuis sept heures du matin jusqu'a minuit, monsieur; a +moins que vous n'aimiez mieux que ce soit tout de suite? + +-- Non, milord; j'arrive a l'instant meme, et il me faut le temps +de trouver ces deux amis et de leur donner mes instructions. Ils +ne vous derangeront donc, selon toute probabilite, que demain de +onze heures a midi; seulement, je vous serais bien oblige si +l'affaire que nous avons a regler par leur intermediaire pouvait +se regler dans la meme journee. + +-- Je crois la chose possible, monsieur, et, du moment ou il +s'agit de satisfaire votre desir, le retard ne viendra pas de mon +cote. + +-- Voila tout ce que je desirais s'avoir, milord; je serais donc +desole de vous deranger plus longtemps. + +Et Roland salua. + +Sir John lui rendit son salut; et, tandis que le jeune homme +s'eloignait, il rentra au balcon et alla reprendre sa place. + +Toutes les paroles echangees l'avaient ete, de part et d'autre, +d'une voix si contenue et avec un visage si impassible, que les +personnes les plus proches ne pouvaient pas meme se douter qu'il y +eut eu la moindre discussion entre deux interlocuteurs qui +venaient de se saluer si courtoisement. + +C'etait le jour de reception du ministre de la guerre; Roland +rentra a son hotel, fit disparaitre jusqu'a la derniere trace du +voyage qu'il venait de faire, monta en voiture, et, a dix heures +moins quelques minutes, put encore se faire annoncer chez le +citoyen Carnot. + +Deux motifs l'y conduisaient: le premier etait une communication +verbale qu'il avait a faire au ministre de la guerre de la part du +premier consul; le second, l'espoir de trouver dans son salon les +deux temoins dont il avait besoin pour regler sa rencontre avec +sir John. + +Tout se passa comme Roland l'avait espere; le ministre de la +guerre eut par lui les details les plus precis sur le passage du +Saint-Bernard et la situation de l'armee, et il trouva dans les +salons ministeriels les deux amis qu'il y venait chercher. + +Quelques mots suffirent pour les mettre au courant; les +militaires, d'ailleurs, sont coulants sur ces sortes de +confidences. + +Roland parla d'une insulte grave qui demeurerait secrete, meme +pour ceux qui devaient assister a son expiation. Il declara etre +l'offense et reclama pour lui, dans le choix des armes et le mode +de combat, tous les avantages reserves aux offenses. + +Les deux jeunes gens avaient mission de se presenter le lendemain, +a neuf heures du matin, a l'hotel Mirabeau, rue de Richelieu, et +de s'entendre avec les deux temoins de lord Tanlay; apres quoi, +ils viendraient rejoindre Roland, hotel de Paris, meme rue. +Roland rentra chez lui a onze heures, ecrivit pendant une heure a +peu pres, se coucha et s'endormit. + +A neuf heures et demie, ses deux amis se presenterent chez lui. + +Ils quittaient sir John. + +Sir John avait reconnu tous les droits de Roland, leur avait +declare qu'il ne discuterait aucune des conditions du combat, et +que, du moment ou Roland se pretendait l'offense, c'etait a lui de +dicter les conditions. + +Sur l'observation faite par eux, qu'ils avaient cru avoir affaire +a deux de ses amis et non a lui-meme, lord Tanlay avait repondu +qu'il ne connaissait aucune personne assez intimement a Paris pour +la mettre dans la confidence d'une pareille affaire, qu'il +esperait donc qu'arrive sur le terrain un des deux amis de Roland +passerait de son cote et l'assisterait. Enfin, sur tous les +points, ils avaient trouve lord Tanlay un parfait gentleman. + +Roland declara que la demande de son adversaire, a l'endroit d'un +de ses temoins, etait non seulement juste, mais convenable, et +autorisa l'un des deux jeunes gens a assister sir John et a +prendre ses interets. + +Restait, de la part de Roland, a dicter les conditions du combat. + +On se battrait au pistolet. + +Les deux pistolets charges, les adversaires se placeraient a cinq +pas. Au troisieme coup frappe dans les mains des temoins, ils +feraient feu. + +C'etait, comme on le voit, un duel a mort, ou celui qui ne tuerait +pas ferait evidemment grace a son adversaire. + +Aussi, les deux jeunes gens multiplierent-ils les observations; +mais Roland insista, declarant que, seul juge de la gravite de +l'offense qui lui avait ete faite, il la jugeait assez grave pour +que la reparation eut lieu ainsi et pas autrement. + +Il fallut ceder devant cette obstination. + +Celui des deux amis de Roland qui devait assister sir John fit +toutes ses reserves, declarant qu'il ne s'engageait nullement pour +son client, et qu'a moins d'ordre absolu de sa part, il ne +permettrait jamais un pareil egorgement. + +-- Ne vous echauffez pas, cher ami, lui dit Roland; je connais sir +John, et je crois qu'il sera plus coulant que vous. + +Les deux jeunes gens sortirent et se presenterent de nouveau chez +sir John. + +Ils le trouverent dejeunant a l'anglaise, c'est-a-dire avec un +bifteck, des pommes de terre et du the. + +Celui-ci, a leur aspect, se leva, leur offrit de partager son +repas, et, sur leur refus, se mit a leur disposition. + +Les deux amis de Roland commencerent par annoncer a lord Tanlay +qu'il pouvait compter sur l'un d'eux pour l'assister. + +Puis celui qui restait dans les interets de Roland etablit les +conditions de la rencontre. + +A chaque exigence de Roland, sir John inclinait la tete en signe +d'assentiment, et se contentait de repondre: + +-- Tres bien. + +Celui des deux jeunes gens qui etait charge de prendre ses +interets voulut faire quelques observations sur un mode de combat +qui devait, a moins d'un hasard impossible, amener a la fois la +mort des deux combattants; mais lord Tanlay le pria de ne pas +insister. + +-- M. de Montrevel est galant homme, dit-il; je desire ne le +contrarier en rien; ce qu'il fera sera bien fait. + +Restait l'heure a laquelle on se rencontrerait. + +Sur ce point comme sur les autres, lord Tanlay se mettait +entierement a la disposition de Roland. + +Les deux temoins quitterent sir John encore plus enchantes de lui +a cette seconde entrevue qu'a la premiere. + +Roland les attendait; ils lui raconterent tout. + +-- Que vous avais-je dit? fit Roland. + +Ils lui demanderent l'heure et le lieu: Roland fixa sept heures du +soir et l'allee de la Muette; c'etait l'heure ou le bois etait a +peu pres desert et le jour serait encore assez clair -- on se +rappelle que l'on etait au mois de juin -- pour que deux +adversaires pussent se battre a quelque arme que ce fut. + +Personne n'avait parle des pistolets: les deux jeunes gens +offrirent a Roland d'en prendre chez un armurier. +-- Non, dit Roland; lord Tanlay a une paire d'excellents pistolets +dont je me suis deja servi; s'il n'a pas de repugnance a se battre +avec ses pistolets, je les prefere a tous les autres. + +Celui des deux jeunes gens qui devait servir de temoin a sir John +alla retrouver son client et lui posa les trois dernieres +questions, a savoir: si l'heure et le lieu de la rencontre lui +convenaient, et s'il voulait que ses pistolets servissent au +combat. + +Lord Tanlay repondit en reglant sa montre sur celle de son temoin +et en lui remettant la boite de pistolets. + +-- Viendrai-je vous prendre, milord? demanda le jeune homme. + +Sir John sourit avec melancolie. + +-- Inutile, dit-il; vous etes l'ami de M. de Montrevel, la route +vous sera plus agreable avec lui qu'avec moi, allez donc avec lui; +j'irai a cheval avec mon domestique, et vous me trouverez au +rendez-vous. + +Le jeune officier rapporta cette reponse a Roland. + +-- Que vous avais-je dit? fit celui-ci. + +Il etait midi; on avait sept heures devant soi; Roland donna a ses +deux amis conge d'aller a leurs plaisirs ou a leurs affaires. + +A six heures et demie precises, ils devaient etre a la porte de +Roland avec trois chevaux et deux domestiques. + +Il importait, pour ne point etre derange, de donner a tous les +apprets du duel les apparences d'une promenade. + +A six heures et demie sonnantes, le garcon de l'hotel prevenait +Roland qu'il etait attendu a la porte de la rue. + +C'etaient les deux temoins et les deux domestiques; un de ces +derniers tenait en bride un cheval de main. + +Roland fit un signe affectueux aux deux officiers et sauta en +selle. + +Puis, par les boulevards, on gagna la place Louis XV et les +Champs-Elysees. + +Pendant la route, cet etrange phenomene qui avait tant etonne sir +John lors du duel de Roland avec M. de Barjols se reproduisit. + +Roland fut d'une gaiete que l'on eut pu croire exageree, si, +evidemment, elle n'eut ete si franche. + +Les deux jeunes gens qui se connaissaient en courage, restaient +etourdis devant une pareille insouciance. Ils l'eussent comprise +dans un duel ordinaire, ou le sang-froid et l'adresse donnent +l'espoir, a l'homme qui les possede, de l'emporter sur son +adversaire; mais, dans un combat comme celui au-devant duquel on +allait, il n'y avait ni adresse ni sang-froid qui pussent sauver +les combattants, sinon de la mort, du moins de quelque effroyable +blessure. + +En outre, Roland poussait son cheval en homme qui a hate +d'arriver, de sorte que, cinq minutes avant l'heure fixee, il +etait a l'une des extremites de l'allee de la Muette. + +Un homme se promenait dans cette allee. + +Roland reconnut sir John. + +Les deux jeunes gens examinerent d'un meme mouvement la +physionomie de Roland a la vue de son adversaire. + +A leur grand etonnement, la seule expression qui se manifesta sur +le visage du jeune homme fut celle d'une bienveillance presque +tendre. + +Un temps de galop suffit pour que les quatre principaux acteurs de +la scene qui allait se passer se joignissent et se saluassent. + +Sir John etait parfaitement calme, mais son visage avait une +teinte profonde de melancolie. + +Il etait evident que cette rencontre lui etait aussi douloureuse +qu'elle paraissait agreable a Roland. + +On mit pied a terre; un des deux temoins prit la boite aux +pistolets des mains d'un des domestiques, auxquels il ordonna de +continuer de suivre l'allee comme s'ils promenaient les chevaux de +leurs maitres. Ils ne devaient se rapprocher qu'au bruit des coups +de pistolet. Le groom de sir John devait se joindre a eux et faire +ainsi qu'eux. + +Les deux adversaires et les deux temoins entrerent dans le bois, +s'enfoncant au plus epais du taillis, pour trouver une place +convenable. + +Au reste, comme l'avait prevu Roland, le bois etait desert; +l'heure du diner avait ramene chez eux les promeneurs. + +On trouva une espece de clairiere qui semblait faite expres pour +la circonstance. + +Les temoins regarderent Roland et sir John. + +Ceux-ci firent de la tete un signe d'assentiment. + +-- Rien n'est change? demanda un des temoins s'adressant a lord +Tanlay. + +-- Demandez a M. de Montrevel, dit lord Tanlay; je suis ici sous +son entiere dependance. + +-- Rien, fit Roland. + +On tira les pistolets de la boite, et on commenca a les charger. + +Sir John se tenait a l'ecart, fouillant les hautes herbes du bout +de sa cravache. + +Roland le regarda, sembla hesiter un instant; puis, prenant sa +resolution, marcha a lui. Sir John releva la tete et attendit avec +une esperance visible. + +-- Milord, lui dit Roland, je puis avoir a me plaindre de vous +sous certains rapports, mais je ne vous en crois pas moins homme +de parole. + +-- Et vous avez raison, monsieur, repondit sir John. + +-- Etes-vous homme, si vous me survivez, a me tenir ici la +promesse que vous m'aviez faite a Avignon? + +-- Il n'y a pas de probabilite que je vous survive, monsieur, +repondit lord Tanlay; mais vous pouvez disposer de moi tant qu'il +me restera un souffle de vie. + +-- Il s'agit des dernieres dispositions a prendre a l'endroit de +mon corps. + +-- Seraient-elles les memes ici qu'a Avignon? + +-- Elles seraient les memes, milord. + +-- Bien... Vous pouvez etre parfaitement tranquille. + +Roland salua sir John et revint a ses deux amis. + +-- Avez-vous, en cas de malheur, quelque recommandation +particuliere a nous faire? demanda l'un d'eux. + +-- Une seule. + +-- Faites. + +-- Vous ne vous opposerez en rien a ce que milord Tanlay decidera +de mon corps et de mes funerailles. Au reste, voici dans ma main +gauche un billet qui lui est destine au cas ou je serais tue sans +avoir le temps de prononcer quelques paroles; vous ouvririez ma +main et lui remettriez le billet. + +-- Est-ce tout? + +-- C'est tout. + +-- Les pistolets sont charges. + +-- Eh bien, prevenez-en lord Tanlay. + +Un des jeunes gens se detacha et marcha vers sir John. + +L'autre mesura cinq pas. + +Roland vit que la distance etait plus grande qu'il ne croyait. + +-- Pardon, fit-il, j'ai dit trois pas. + +-- Cinq, repondit l'officier qui mesurait la distance. + +-- Du tout, cher ami, vous etes dans l'erreur. + +Il se retourna vers sir John et son temoin en les interrogeant du +regard. + +-- Trois pas vont tres bien, repondit sir John en s'inclinant. + +Il n'y avait rien a dire puisque les deux adversaires etaient du +meme avis. + +-- On reduisit les cinq pas a trois. + +Puis on coucha a terre deux sabres pour servir de limite. + +Sir John et Roland s'approcherent chacun de son cote, jusqu'a ce +qu'ils eussent la pointe de leur botte sur la lame du sabre. + +Alors, on leur mit a chacun un pistolet tout charge dans la main. + +Ils se saluerent pour dire qu'ils etaient prets. + +Les temoins s'eloignerent; ils devaient frapper trois coups dans +les mains. + +Au premier coup, les adversaires armaient leurs pistolets; au +second, ils ajustaient; au troisieme, ils lachaient le coup. + +Les trois battements de mains retentirent a une distance egale au +milieu du plus profond silence; on eut dit que le vent lui-meme se +taisait, que les feuilles elles-memes etaient muettes. + +Les adversaires etaient calmes; mais une angoisse visible se +peignait sur le visage des deux temoins. + +Au troisieme coup, les deux detonations retentirent avec une telle +simultaneite, qu'elles n'en firent qu'une. + +Mais, au grand etonnement des temoins, les deux combattants +resterent debout. + +Au moment de tirer, Roland avait detourne son pistolet en +l'abaissant vers la terre. + +Lord Tanlay avait leve le sien et coupe une branche derriere +Roland, a trois pieds au-dessus de sa tete. + +Chacun des combattants etait evidemment etonne d'une chose: +c'etait d'etre encore vivant, ayant epargne son adversaire. + +Roland fut le premier qui reprit la parole: + +-- Milord! s'ecria-t-il, ma soeur me l'avait bien dit que vous +etiez l'homme le plus genereux de la terre. + +Et, jetant son pistolet loin de lui, il tendit les bras a sir +John. + +Sir John s'y precipita. + +-- Ah! je comprends, dit-il: cette fois encore, vous vouliez +mourir; mais, par bonheur, Dieu n'a pas permis que je fusse votre +meurtrier! + +Les deux temoins s'approcherent. + +-- Qu'y a-t-il donc? demanderent-ils. + +-- Rien, fit Roland, sinon que, decide a mourir, je voulais du +moins mourir de la main de l'homme que j'aime le mieux au monde; +par malheur, vous l'avez vu, il preferait mourir lui-meme plutot +que de me tuer. Allons, ajouta Roland d'une voix sourde, je vois +bien que c'est une besogne qu'il faut reserver aux Autrichiens. + +Puis, se jetant encore une fois dans les bras de lord Tanlay, et +serrant la main de ses deux amis: + +-- Excusez-moi, messieurs, dit-il; mais le premier consul va +livrer une grande bataille en Italie, et je n'ai pas de temps a +perdre si je veux en etre. + +Et, laissant sir John donner aux officiers les explications que +ceux-ci jugeaient convenable de lui demander, Roland regagna +l'allee, sauta sur son cheval et retourna vers Paris au galop. + +Toujours possede de cette fatale manie de la mort, nous avons dit +quel etait son dernier espoir. + + +CONCLUSION + +Cependant l'armee francaise avait continue sa marche, et, le 2 +juin, elle etait entree a Milan. + +Il y avait eu peu de resistance: le fort de Milan avait ete +bloque. Murat, envoye a Plaisance, s'en etait empare sans coup +ferir. Enfin, Lannes avait battu le general Ott a Montebello. + +Ainsi place, on se trouvait sur les derrieres de l'armee +autrichienne, sans que celle-ci s'en doutat. + +Dans la nuit du 8 juin etait arrive un courrier de Murat, qui, +ainsi que nous venons de le dire, occupait Plaisance; Murat avait +intercepte une depeche du general Melas et l'envoyait au premier +consul. + +Cette depeche annoncait la capitulation de Genes: Massena, apres +avoir mange les chevaux, les chiens, les chats, les rats, avait +ete force de se rendre. + +Melas, au reste, traitait l'armee de reserve avec le plus profond +dedain; il parlait de la presence de Bonaparte en Italie comme +d'une fable, et savait de source certaine que le premier consul +etait toujours a Paris. + +C'etaient la des nouvelles qu'il fallait communiquer sans retard a +Bonaparte, la reddition de Genes les rangeant dans la categorie +des mauvaises. + +En consequence, Bourrienne reveilla le general a trois heures du +matin et lui traduisit la depeche. + +Le premier mot de Bonaparte fut: + +-- Bourrienne, vous ne savez pas l'allemand! + +Mais Bourrienne recommenca la traduction mot a mot. + +Apres cette seconde lecture, le general se leva, fit reveiller +tout le monde, donna ses ordres, puis se recoucha et se rendormit. + +Le meme jour, il quitta Milan, etablit son quartier general a la +Stradella, y resta jusqu'au 12 juin, en partit le 13, et marchant +sur la Scrivia, traversa Montebello, ou il vit le champ de +bataille tout saignant et tout dechire encore de la victoire de +Lannes. La trace de la mort etait partout; l'eglise regorgeait de +morts et de blesses. + +-- Diable! fit le premier consul en s'adressant au vainqueur, il +parait qu'il a fait chaud, ici! + +-- Si chaud, general, que les os craquaient dans ma division comme +la grele qui tombe sur les vitrages. + +Le 11 juin, pendant que le general etait a la Stradella, Desaix +l'y avait rejoint. + +Libre en vertu de la capitulation d'El-Arich, il etait arrive a +Toulon le 6 mai, c'est-a-dire le jour meme ou Bonaparte etait +parti de Paris. + +Au pied du Saint-Bernard, le premier consul avait recu une lettre +de Desaix, lui demandant s'il devait partir pour Paris ou +rejoindre l'armee. + +-- Ah bien oui, partir pour Paris! avait repondu Bonaparte; +ecrivez-lui de nous rejoindre en Italie partout ou nous serons, au +quartier general. + +Bourrienne avait ecrit, et, comme nous l'avons dit, Desaix etait +arrive le 12 juin a la Stradella. + +Le premier consul l'avait recu avec une double joie: d'abord, il +retrouvait un homme sans ambition, un officier intelligent, un ami +devoue; ensuite, Desaix arrivait juste pour remplacer dans le +commandement de sa division, Boudet, qui venait d'etre tue. + +Sur un faux rapport du general Gardanne, le premier consul avait +cru que l'ennemi refusait la bataille et se retirait sur Genes; il +envoya Desaix et sa division sur la route de Novi pour lui couper +la retraite. + +La nuit du 13 au 14 s'etait passee le plus tranquillement du +monde. Il y avait eu, la veille, malgre un orage terrible, un +engagement dans lequel les Autrichiens avaient ete battus. On eut +dit que la nature et les hommes etaient fatigues et se reposaient. + +Bonaparte etait tranquille; un seul pont existait sur la Bormida, +et on lui avait affirme que ce pont etait coupe. + +Des avant-postes avaient ete places aussi loin que possible du +cote de la Bormida, et ils etaient eclaires eux-memes par des +groupes de quatre hommes. + +Toute la nuit fut occupee par l'ennemi a passer la riviere. + +A deux heures du matin, deux des groupes de quatre hommes furent +surpris; sept hommes furent egorges; le huitieme s'echappa et +vint, en criant: "Aux armes!" donner dans l'un des avant-postes. +A l'instant meme un courrier fut expedie au premier consul, qui +avait couche a Torre-di-Garofolo. + +Mais, en attendant les ordres qui allaient arriver, la generale +battit sur toute la ligne. + +Il faut avoir assiste a une pareille scene pour se faire une idee +de l'effet que produit sur une armee endormie, le tambour appelant +le soldat aux armes, a trois heures du matin. + +C'est le frisson pour les plus braves. + +Les soldats s'etaient couches tout habilles; chacun se leva, +courut aux faisceaux, sauta sur son arme. + +Les lignes se formerent dans la vaste plaine de Marengo; le bruit +du tambour s'etendait comme une longue trainee de poudre, et, dans +la demi-obscurite, on voyait courir et s'agiter l'avant-garde. + +Quand le jour se leva, nos troupes occupaient les positions +suivantes: + +La division Gardanne et la division Chamberlhac, formant l'extreme +avant-garde, etaient campees a la cassine de Petra-Bona, c'est-a- +dire dans l'angle que fait, avec la route de Marengo a Tortone, la +Bormida traversant cette route pour aller se jeter dans le Tanaro. + +Le corps du general Lannes etait en avant du village de San- +Giuliano, le meme que le premier consul avait montre, trois mois +auparavant, sur la carte, a Roland, en lui disant que la se +deciderait le sort de la prochaine campagne. + +La garde des consuls etait placee en arriere des troupes du +general Lannes, a une distance de cinq cents toises environ. + +La brigade de cavalerie aux ordres du general Kellermann et +quelques escadrons de hussards et de chasseurs formaient la gauche +et remplissaient sur la premiere ligne les intervalles des +divisions Gardanne et Chamberlhac. + +Une seconde brigade de cavalerie, commandee par le general +Champeaux, formait la droite et remplissait, sur la seconde ligne, +les intervalles de la cavalerie du general Lannes. + +Enfin, le 12e regiment de hussards et le 21e regiment de +chasseurs, detaches par Murat sous les ordres du general Rivaud, +occupaient le debouche de Salo situe a l'extreme droite de la +position generale. + +Tout cela pouvait former vingt-cinq ou vingt-six mille hommes sans +compter les divisions Monnier et Boudet, dix mille hommes a peu +pres, commandees par Desaix et detachees de l'armee pour aller +couper la retraite a l'ennemi sur la route de Genes. + +Seulement, au lieu de battre en retraite, l'ennemi attaquait. + +En effet, le 13, dans la journee, le general Melas, general en +chef de l'armee autrichienne, avait acheve de reunir les troupes +des generaux Haddick, Kaim et Ott, avait passe le Tanaro, et etait +venu camper en avant d'Alexandrie avec trente-six mille hommes +d'infanterie, sept mille de cavalerie et une artillerie nombreuse, +bien servie et bien attelee. + +A quatre heures du matin, la fusillade s'engageait sur la droite, +et le general Victor assignait a chacun sa ligne de bataille. + +A cinq heures, Bonaparte fut reveille par le bruit du canon. + +Au moment ou il s'habillait a la hate, un aide de camp de Victor +accourut lui annoncer que l'ennemi avait passe la Bormida et que +l'on se battait sur toute la ligne. + +Le premier consul se fit amener son cheval, sauta dessus, s'elanca +au galop vers l'endroit ou la bataille etait engagee. + +Du sommet d'un monticule, il vit la position des deux armees. + +L'ennemi etait forme sur trois colonnes; celle de gauche, composee +de toute la cavalerie et de l'infanterie legere, se dirigeait vers +Castel-Ceriolo par le chemin de Salo, en meme temps que les +colonnes du centre et de la droite, appuyees l'une a l'autre, et +comprenant les corps d'infanterie des generaux Haddick, Kaim et +O'Reilly et la reserve des grenadiers aux ordres du general Ott, +s'avancaient par la route de Tortone en remontant la Bormida. + +A leurs premiers pas au-dela de la riviere, ces deux dernieres +colonnes etaient venues se heurter aux troupes du general +Gardanne, postees, comme nous l'avons dit, a la ferme et sur le +ravin de Petra-Bona; c'etait le bruit de l'artillerie marchant +devant elles qui attirait Bonaparte sur le champ de bataille. + +Il arriva juste au moment ou la division Gardanne, ecrasee par le +feu de cette artillerie, commencait a se replier, et ou le general +Victor faisait avancer a son secours la division Chamberlhac. + +Soutenues par ce mouvement, les troupes de Gardanne operaient leur +retraite en bon ordre et couvraient le village de Marengo. + +La situation etait grave; toutes les combinaisons du general en +chef etaient renversees. Au lieu d'attaquer, selon son habitude, +avec des forces savamment massees, il se voyait attaque lui-meme +avant d'avoir pu concentrer ses troupes. + +Profitant du terrain qui s'elargissait devant eux, les Autrichiens +cessaient de marcher en colonnes et se deployaient en lignes +paralleles a celles des generaux Gardanne et Chamberlhac; +seulement, ils etaient deux contre un. + +La premiere des lignes ennemies etait commandee par le general +Haddick; la seconde, par le general Melas; la troisieme, par le +general Ott. + +A une tres petite distance en avant de la Bormida, il existe un +ruisseau appele le Fontanone; ce ruisseau coule dans un ravin +profond, qui forme un demi-cercle autour du village de Marengo et +le defend. + +Le general Victor avait deja vu le parti que l'on pouvait tirer de +ce retranchement naturel, et s'en etait servi pour rallier les +divisions Gardanne et Chamberlhac. + +Bonaparte approuvant les dispositions de Victor, lui envoya +l'ordre de defendre Marengo jusqu'a la derniere extremite: il lui +fallait a lui le temps de reconnaitre son jeu sur ce grand +echiquier enferme entre la Bormida, le Fontanone et Marengo. + +La premiere mesure a prendre etait de rappeler le corps de Desaix, +en marche, comme nous l'avons dit, pour couper la route de Genes. + +Bonaparte expedia deux ou trois aides de camp en leur ordonnant de +ne s'arreter que lorsqu'ils auraient rejoint ce corps. + +Puis il attendit, comprenant qu'il n'y avait rien a faire qu'a +battre en retraite le plus regulierement possible, jusqu'au moment +ou une masse compacte lui permettrait non seulement d'arreter le +mouvement retrograde, mais encore de marcher en avant. + +Seulement, l'attente etait terrible. + +Au bout d'un instant, l'action s'etait reengagee sur toute la +ligne. Les Autrichiens etaient parvenus au bord du Fontanone, dont +les Francais tenaient l'autre rive; on se fusillait de chaque cote +du ravin; on s'envoyait et se renvoyait la mitraille a portee de +pistolet. + +Protege par une artillerie terrible, l'ennemi, superieur en +nombre, n'a qu'a s'etendre pour nous deborder. + +Le general Rivaud, de la division Gardanne, le voit qui s'apprete +a operer ce mouvement. + +Il se porte hors du village de Marengo, place un bataillon en rase +campagne, lui ordonne de se faire tuer sans reculer d'un pas; +puis, tandis que ce bataillon sert de point de mire a l'artillerie +ennemie, il forme sa cavalerie en colonne, tourne le bataillon, +tombe sur trois mille Autrichiens qui s'avancent au pas de charge, +les repousse, les met en desordre, et tout blesse qu'il est, par +un biscaien, les force a aller se reformer derriere leur ligne. + +Apres quoi, il vient se replacer a la droite du bataillon qui n'a +pas bouge d'un pas. + +Mais, pendant ce temps, la division Gardanne, qui depuis le matin +lutte contre l'ennemi, est rejetee dans Marengo, ou la suit la +premiere ligne des Autrichiens, dont la premiere ligne force +bientot la division Chamberlhac a se replier en arriere du +village. + +La, un aide de camp du general en chef ordonne aux deux divisions +de se rallier, et coute que coute, de reprendre Marengo. + +Le general Victor les reforme, se met a leur tete, penetre dans +les rues que les Autrichiens n'ont pas eu le temps de barricader, +reprend le village, le reperd, le reprend encore; puis, enfin, +ecrase par le nombre, le reperd une derniere fois. + +Il est vrai qu'il est onze heures du matin, et qu'a cette heure, +Desaix, rejoint par les aides de camp de Bonaparte, doit marcher +au canon. + +Cependant, les deux divisions de Lannes sont arrivees au secours +des divisions engagees; ce renfort aide Gardanne, et Chamberlhac a +reformer leurs lignes parallelement a l'ennemi, qui debouche a la +fois par Marengo et par la droite et la gauche du village. + +Les Autrichiens vont nous deborder. + +Lannes, formant son centre des divisions ralliees de Victor, +s'etend avec ses deux divisions moins fatiguees, afin de les +opposer aux deux ailes autrichiennes; les deux corps, l'un exalte +par un commencement de victoire, l'autre tout frais de son repos, +se heurtent avec rage, et le combat, un instant interrompu par la +double manoeuvre de l'armee, recommence sur toute la ligne. + +Apres une lutte d'une heure, pied a pied, baionnette a baionnette, +le corps d'armee du general Kaim plie et recule; le general +Champeaux, a la tete du 1er et du 8e regiments de dragons, charge +sur lui et augmente son desordre. Le general Watrin, avec le 6e +leger, les 22e et 44e de ligne, se met a leur poursuite et les +rejette a pres de mille toises derriere le ruisseau. Mais le +mouvement qu'il vient de faire l'a separe de son corps d'armee; +les divisions du centre vont se trouver compromises par la +victoire de l'aile droite, et les generaux Champeaux et Watrin +sont obliges de revenir prendre le poste qu'ils ont laisse a +decouvert. + +En ce montent, Kellerman faisait a l'aile gauche ce que Watrin et +Champeaux venaient de faire a l'aile droite. Deux charges de +cavalerie ont perce l'ennemi a jour; mais, derriere la premiere +ligne, il en a trouve une seconde, et, n'osant s'engager plus +avant a cause de la superiorite du nombre, il a perdu le fruit de +sa victoire momentanee. + +Il est midi. + +La ligne francaise, qui ondulait comme un serpent de flamme sur +une longueur de pres d'une lieue, est brisee vers son centre. Ce +centre, en reculant, abandonnait les ailes: les ailes ont donc ete +forcees de suivre le mouvement retrograde. Kellermann a gauche, +Watrin a droite, ont donne a leurs hommes l'ordre de reculer. + +La retraite s'opera par echiquier, sous le feu de quatre-vingts +pieces d'artillerie qui precedaient la marche des bataillons +autrichiens; les rangs se degarnissaient a vue d'oeil: on ne +voyait que blesses apportes a l'ambulance par leurs camarades, +qui, pour la plupart, ne revenaient plus. + +Une division battait en retraite a travers un champ de bles murs; +un obus eclata et mit le feu a cette paille deja seche, deux ou +trois mille hommes se trouverent au milieu d'un incendie. Les +gibernes prirent feu et sauterent. Un immense desordre se mit dans +les rangs. + +Alors, Bonaparte lanca la garde consulaire; elle arriva au pas de +course, se deploya en bataille et arreta les progres de l'ennemi. +De leur cote, les grenadiers a cheval se precipiterent au galop et +culbuterent la cavalerie autrichienne. + +Pendant ce temps, la division echappee a l'incendie se reformait, +recevait de nouvelles cartouches et rentrait en ligne. + +Mais ce mouvement n'avait eu d'autre resultat que d'empecher la +retraite de se changer en deroute. + +Il etait deux heures. + +Bonaparte regardait cette retraite, assis sur la levee du fosse de +la grande route d'Alexandrie; il etait seul; il avait la bride de +son cheval passee au bras et faisait voltiger de petites pierres +en les fouettant du bout de sa cravache. Les boulets sillonnaient +la terre tout autour de lui. + +Il semblait indifferent a ce grand drame, au denouement duquel +cependant etaient suspendues toutes ses esperances. + +Jamais il n'avait joue si terrible partie: six ans de victoire +contre la couronne de France! + +Tout a coup, il parut sortir de sa reverie; au milieu de +l'effroyable bruit de la fusillade et du canon, il lui semblait +entendre le bruit d'un galop de cheval. Il leva la tete. En effet, +du cote de Novi arrivait un cavalier a toute bride sur un cheval +blanc d'ecume. + +Lorsque le cavalier ne fut plus qu'a cinquante pas, Bonaparte jeta +un cri. + +-- Roland! dit-il. + +Celui-ci, de son cote, arrivait en criant: + +-- Desaix! Desaix! Desaix! + +Bonaparte ouvrit les bras; Roland sauta a bas de son cheval, et se +precipita au cou du premier consul. + +Il y avait pour Bonaparte deux joies dans cette arrivee: celle de +revoir un homme qu'il savait lui etre devoue jusqu'a la mort, +celle de la nouvelle apportee par lui. + +-- Ainsi, Desaix?... interrogea le premier consul. + +-- Desaix est a une lieue a peine; l'un de vos aides de camp l'a +rencontre revenant sur ses pas et marchant au canon. + +-- Allons, dit Bonaparte, peut-etre arrivera-t-il encore a temps. + +-- Comment, a temps? + +-- Regarde! + +Roland jeta un coup d'oeil sur le champ de bataille et comprit la +situation. + +Pendant les quelques minutes ou Bonaparte avait detourne ses yeux +de la melee, elle s'etait encore aggravee. + +La premiere colonne autrichienne, qui s'etait dirigee sur Castel- +Ceriolo et qui n'avait pas encore donne, debordait notre droite. + +Si elle entrait en ligne, c'etait la deroute au lieu de la +retraite. + +Desaix arriverait trop tard. + +-- Prends mes deux derniers regiments de grenadiers, dit +Bonaparte; rallie la garde consulaire, et porte-toi avec eux a +l'extreme droite... tu comprends? en carre, Roland! et arrete +cette colonne comme une redoute de granit. + +Il n'y avait pas un instant a perdre; Roland sauta a cheval, prit +les deux regiments de grenadiers, rallia la garde consulaire et +s'elanca a l'extreme droite. + +Arrive a cinquante pas de la colonne du general Elsnitz: + +-- En carre! cria Roland; le premier consul nous regarde. + +Le carre se forma; chaque homme sembla prendre racine a sa place. + +Au lieu de continuer son chemin pour venir en aide aux generaux +Melas et Kaim, au lieu de mepriser ces neuf cents hommes qui +n'etaient point a craindre sur les derrieres d'une armee +victorieuse, le general Elsnitz s'acharna contre eux. + +Ce fut une faute; cette faute sauva l'armee. + +Ces neuf cents hommes furent veritablement la redoute de granit +qu'avait esperee Bonaparte: artillerie, fusillade, baionnettes, +tout s'usa sur elle. + +Elle ne recula point d'un pas. + +Bonaparte la regardait avec admiration, quand, en detournant enfin +les yeux du cote de la route de Novi, il vit apparaitre les +premieres baionnettes de Desaix. + +Place au point le plus eleve du plateau, il voyait ce que ne +pouvait voir l'ennemi. + +Il fit signe a un groupe d'officiers qui se tenait a quelques pas +de lui, prets a porter ses ordres. + +Derriere ces officiers etaient deux ou trois domestiques tenant +des chevaux de main. + +Officiers et domestiques s'avancerent. + +Bonaparte montra a l'un des officiers la foret de baionnettes qui +reluisaient au soleil. + +-- Au galop vers ces baionnettes, dit-il, et qu'elles se hatent! +Quant a Desaix, vous lui direz que je suis ici et que je +l'attends. + +L'officier partit au galop. + +Bonaparte reporta ses yeux sur le champ de bataille. + +La retraite continuait; mais le general Elsnitz et sa colonne +etaient arretes par Roland et ses neuf cents hommes. + +La redoute de granit s'etait changee en volcan; elle jetait le feu +par ses quatre faces. + +Alors, s'adressant aux trois autres officiers: + +-- Un de vous au centre; les deux autres aux ailes! dit Bonaparte; +annoncez partout l'arrivee de la reserve et la reprise de +l'offensive. + +Les trois officiers partirent comme trois fleches lancees par le +meme arc, s'ecartant de leur point de depart au fur et a mesure +qu'ils approchaient de leur but respectif. + +Au moment ou, apres les avoir suivis des yeux, Bonaparte se +retournait, un cavalier portant l'uniforme d'officier general +n'etait plus qu'a cinquante pas de lui. + +C'etait Desaix. + +Desaix, qu'il avait quitte sur la terre d'Egypte et qui, le matin +meme, disait en riant: + +-- Les boulets d'Europe ne me connaissent plus, il m'arrivera +malheur. + +Une poignee de mains suffit aux deux amis pour echanger leur +coeur. + +Puis Bonaparte etendit le bras vers le champ de bataille. + +La simple vue en apprenait plus que toutes les paroles du monde. + +Des vingt mille hommes qui avaient commence le combat vers cinq +heures du matin, a peine, sur un rayon de deux lieues, restait-il +neuf mille hommes d'infanterie, mille chevaux et dix pieces de +canon en etat de faire feu; un quart de l'armee etait hors de +combat; l'autre quart, occupe a transporter les blesses que le +premier consul avait donne l'ordre de ne pas abandonner. Tout +reculait, a l'exception de Roland et de ses neuf cents hommes. + +Le vaste espace compris entre la Bormida et le point de retraite +ou l'on etait arrive, etait couvert de cadavres d'hommes et de +chevaux, de canons demontes, de caissons brises. + +De place en place montaient des colonnes de flamme et de fumee; +c'etaient des champs de ble qui brulaient. + +Desaix embrassa tous ces details d'un coup d'oeil. + +-- Que pensez-vous de la bataille? demanda Bonaparte. + +-- Je pense, dit Desaix, qu'elle est perdue; mais comme il n'est +encore que trois heures de l'apres-midi, nous avons le temps d'en +gagner une autre. + +-- Seulement, dit une voix, il vous faut du canon. + +Cette voix, c'etait celle de Marmont, qui commandait en chef +l'artillerie. + +-- Vous avez raison, Marmont; mais ou allez vous en prendre, du +canon? + +-- Cinq pieces que je puis retirer du champ de bataille encore +intactes, cinq autres que nous avions laissees sur la Scrivia et +qui viennent d'arriver. + +-- Et huit pieces que j'amene, dit Desaix. + +-- Dix-huit pieces, reprit Marmont, c'est tout ce qu'il me faut. + +Un aide de camp partit pour hater l'arrivee des pieces de Desaix. +La reserve approchait toujours et n'etait plus qu'a un demi-quart +de lieue. + +La position, du reste, semblait choisie a l'avance; a la gauche de +la route s'elevait une haie gigantesque, perpendiculaire au chemin +et protegee par un talus. + +On y fit filer l'infanterie au fur et a mesure qu'elle arrivait; +la cavalerie elle-meme put se dissimuler derriere ce large rideau. + +Pendant ce temps, Marmont avait reuni ses dix-huit pieces de canon +et les avait mises en batterie sur le front droit de l'armee. + +Tout a coup, elles eclaterent et vomirent sur les etrangers un +deluge de mitraille. + +Il y eut dans les rangs ennemis un moment d'hesitation. + +Bonaparte en profita pour passer sur toute la ligne francaise. + +-- Camarades, s'ecria-t-il, c'est assez faire de pas en arriere, +souvenez-vous que c'est mon habitude de coucher sur le champ de +bataille. + +En meme temps, et comme pour repondre a la canonnade de Marmont, +des feux de peloton eclatent a gauche, prenant les Autrichiens en +flanc. + +C'est Desaix et sa division qui les foudroient a bout portant et +en plein travers. + +Toute l'armee comprend que c'est la reserve qui donne et qu'il +faut l'aider d'un effort supreme. + +Le mot "En avant!" retentit de l'extreme gauche a l'extreme +droite. + +Les tambours battent la charge. + +Les Autrichiens, qui n'ont pas vu les renforts qui viennent +d'arriver et qui, croyant la journee a eux, marchaient le fusil +sur l'epaule comme a une promenade, sentent qu'il vient de se +passer dans nos rangs quelque chose d'etrange, et veulent retenir +la victoire qu'ils sentent glisser entre leurs mains. + +Mais partout les Francais ont repris l'offensive, partout le +terrible pas de charge et la victorieuse _Marseillaise _se font +entendre; la batterie de Marmont vomit le feu; Kellermann s'elance +avec ses cuirassiers et traverse les deux lignes ennemies. + +Desaix saute les fosses, franchit les haies, arrive sur une petite +eminence et tombe au moment ou il se retourne pour voir si sa +division le suit; mais sa mort, au lieu de diminuer l'ardeur de +ses soldats, la redouble: ils s'elancent a la baionnette sur la +colonne du general Zach. + +En ce moment, Kellermann, qui a traverse les deux lignes ennemies, +voit la division Desaix aux prises avec une masse compacte et +immobile, il charge en flanc, penetre dans un intervalle, l'ouvre, +la brise, l'ecartele; en moins d'un quart d'heure, les cinq mille +grenadiers autrichiens qui composent cette masse sont enfonces, +culbutes, disperses, foudroyes, aneantis, ils disparaissent comme +une fumee; le general Zach et son etat-major sont faits +prisonniers; c'est tout ce qu'il en reste. + +Alors, a son tour, l'ennemi veut faire donner son immense +cavalerie; mais le feu continuel de la mousqueterie, la mitraille +devorante et la terrible baionnette l'arretent court. + +Murat manoeuvre sur les flancs avec deux pieces d'artillerie +legere et un obusier qui envoient la mort en courant. + +Un instant il s'arrete pour degager Roland et ses neuf cents +hommes; un de ses obus tombe dans les rangs des Autrichiens et +eclate; une ouverture se fait pareille a un gouffre de flammes: +Roland s'y elance, un pistolet d'une main, son sabre de l'autre; +toute la garde consulaire le suit, ouvrant les rangs autrichiens +comme un coin de fer ouvre un tronc de chene; il penetre jusqu'a +un caisson brise qu'entoure la masse ennemie; il introduit son +bras arme du pistolet dans l'ouverture du caisson et fait feu. + +Une detonation effroyable se fait entendre, un volcan s'est ouvert +et a devore tout ce qui l'entourait. + +Le corps d'armee du general Elsnitz est en pleine deroute. + +Alors tout plie, tout recule, tout se debande; les generaux +autrichiens, veulent en vain soutenir la retraite, l'armee +francaise franchit en une demi-heure la plaine qu'elle a defendue +pied a pied pendant huit heures. + +L'ennemi ne s'arrete qu'a Marengo, ou il tente en vain de se +reformer sous le feu des artilleurs de Carra-Saint-Cyr, oublies a +Castel-Ceriolo, et qu'on retrouve au denouement de la journee; +mais arrivent au pas de course les divisions Desaix, Gardanne et +Chamberlhac, qui poursuivent les Autrichiens de rue en rue. + +Marengo est emporte; l'ennemi se retire sur la position de Petra- +Bana, qui est emportee comme Marengo. + +Les Autrichiens se precipitent vers les ponts de la Bormida, mais +Carra-Saint-Cyr y est arrive avant eux: alors la multitude des +fuyards cherche les gues, et s'elance dans la Bormida sous le feu +de toute notre ligne, qui ne s'eteint qu'a dix heures du soir... +Les debris de l'armee autrichienne regagnerent leur camp +d'Alexandrie; l'armee francaise bivouaqua devant les tetes de +pont. + +La journee avait coute aux Autrichiens quatre mille cinq cents +morts, six mille blesses, cinq mille prisonniers, douze drapeaux, +trente pieces de canon. + +Jamais la fortune ne s'etait montree sous deux faces si opposees. + +A deux heures de l'apres-midi, c'etait pour Bonaparte une defaite +et ses desastreuses consequences; a cinq heures, c'etait l'Italie +reconquise d'un seul coup et le trone de France en perspective. + +Le soir meme, le premier consul ecrivait cette lettre a madame de +Montrevel: + +"Madame, + +"J'ai remporte aujourd'hui ma plus belle victoire; mais cette +victoire me coute les deux moities de mon coeur, Desaix et Roland. + +"Ne pleurez point, madame: depuis longtemps, votre fils voulait +mourir et il ne pouvait mourir plus glorieusement. + +"BONAPARTE." + +On fit des recherches inutiles pour retrouver le cadavre du jeune +aide de camp: comme Romulus, il avait disparu dans une tempete. + +Nul ne sut jamais quelle cause lui avait fait poursuivre, avec +tant d'acharnement, une mort qu'il avait eu tant de peine a +rencontrer. + + +UN MOT AU LECTEUR + +Il y a a peu pres un an que mon vieil ami Jules Simon, l'auteur du +_Devoir, _vint me demander de lui faire un roman pour le _Journal +pour Tous._ + +Je lui racontai un sujet de roman que j'avais dans la tete. Le +sujet lui convenait. Nous signames le traite seance tenante. + +L'action se passait de 1791 a 1793, et le premier chapitre +s'ouvrait a Varennes, le soir de l'arrestation du roi. + +Seulement, si presse que fut le _Journal pour Tous_, je demandai a +Jules Simon une quinzaine de jours avant de me mettre a son roman. + +Je voulais aller a Varennes; je ne connaissais pas Varennes. + +Il y a une chose que je ne sais pas faire: c'est un livre ou un +drame sur des localites que je n'ai pas vues. + +Pour faire _Christine, _j'ai ete a Fontainebleau; pour faire +_Henri III_, j'ai ete a Blois; pour faire les _Mousquetaires_, +j'ai ete a Boulogne et a Bethune; pour faire _Monte-Cristo, _je +suis retourne aux Catalans et au chateau d'If; pour faire _Isaac +Laquedem_, je suis retourne a Rome; et j'ai, certes, perdu plus de +temps a etudier Jerusalem et Corinthe a distance que si j'y fusse +alle. + +Cela donne un tel caractere de verite a ce que je fais, que les +personnages que je plante poussent parfois aux endroits ou je les +ai plantes, de telle facon que quelques-uns finissent par croire +qu'ils ont existe. + +Il y a meme des gens qui les ont connus. + +Ainsi je vais vous dire une chose en confidence, chers lecteurs; +seulement, ne la repetez point. Je ne veux pas faire tort a +d'honnetes peres de famille qui vivent de cette petite industrie, +mais, si vous allez a Marseille, on vous montrera la maison de +Morel sur le Cours, la maison de Mercedes aux Catalans, et les +cachots de Dantes et de Faria au chateau d'If. + +Lorsque je mis en scene _Monte-Cristo _au Theatre-Historique, +j'ecrivis a Marseille pour que l'on me fit un dessin du chateau +d'If, et qu'on me l'envoyat. Ce dessin etait destine au +decorateur. + +Le peintre auquel je m'etais adresse m'envoya le dessin demande. +Seulement il fit mieux que je n'eusse ose exiger de lui; il +ecrivit sous le dessin: "Vue du chateau d'If, a l'endroit ou +Dantes fut precipite." + +J'ai appris, depuis, qu'un brave homme de cicerone, attache au +chateau d'If, vendait des plumes en cartilages de poisson, faites +par l'abbe Faria lui-meme. + +Il n'y a qu'un malheur, c'est que Dantes et l'abbe Faria n'ont +jamais existe que dans mon imagination, et que, par consequent, +Dantes n'a pu etre precipite du haut en bas du chateau d'If, ni +l'abbe Faria faire des plumes. + +Mais voila ce que c'est de visiter les localites. + +Je voulais donc visiter Varennes avant de commencer mon roman, +dont le premier chapitre s'ouvrait a Varennes. + +Puis, historiquement, Varennes me tracassait fort: plus je lisais +de relations historiques sur Varennes, moins je comprenais +topographiquement l'arrestation du roi. + +Je proposai donc a mon jeune ami Paul Bocage de venir avec moi a +Varennes. + +J'etais sur d'avance qu'il accepterait. Proposer un pareil voyage +a cet esprit pittoresque et charmant, c'etait le faire bondir de +sa chaise au chemin de fer. + +Nous primes le chemin de fer de Chalons. + +A Chalons, nous fimes prix avec un loueur de voitures qui, a +raison de dix francs par jour, nous preta un cheval et une +carriole. + +Nous fumes sept jours en chemin: trois jours pour aller de Chalons +a Varennes, trois jours de Varennes a Chalons, et un jour pour +faire toutes nos recherches locales dans la ville. + +Je reconnus, avec une satisfaction que vous comprendrez +facilement, que pas un historien n'avait ete historique, et, avec +une satisfaction plus grande encore, que c'etait M. Thiers qui +avait ete le moins historique de tous les historiens. + +Je m'en doutais bien deja, mais je n'en avais pas la certitude. + +Le seul qui eut ete exact, mais d'une exactitude absolue, c'etait +Victor Hugo, dans son livre intitule _Le Rhin._ +_ _ +Il est vrai que Victor Hugo est un poete, et non pas un historien. + +Quels historiens cela ferait, que les poetes, s'ils consentaient a +se faire historiens + +Un jour, Lamartine me demandait a quoi j'attribuais l'immense +succes de son _Histoire des Girondins_. + +-- A ce que vous vous etes eleve a la hauteur du roman, lui +repondis-je. + +Il reflechit longtemps, et finit, je crois, par etre de mon avis. + +Je restai donc un jour a Varennes, et visitai toutes les localites +necessaires a mon roman, qui devait etre intitule _Rene +d'Argonne_. + +Puis je revins. + +Mon fils etait a la campagne a Sainte-Assise, pres Melun; ma +chambre m'attendait; je resolus d'y aller faire mon roman. + +Je ne sais pas deux caracteres plus opposes que celui d'Alexandre +et le mien, et qui cependant aillent mieux ensemble. + +Nous avons certes de bonnes heures parmi celles que nous passons +loin l'un de l'autre; mais je crois que nous n'en avons pas de +meilleures que celles que nous passons l'un pres de l'autre. + +Au reste, depuis trois ou quatre jours, j'etais installe, essayant +de me mettre a mon _Rene d'Argonne, _prenant la plume, et la +deposant presque aussitot. + +Cela n'allait pas. + +Je m'en consolais en racontant des histoires. + +Le hasard fit que j'en racontai une qui m'avait ete racontee a +moi-meme par Nodier: c'etait celle de quatre jeunes gens affilies +a la compagnie de Jehu, et qui avaient ete executes a Bourg en +Bresse, avec des circonstances du plus haut dramatique. + +L'un de ces quatre jeunes gens, celui qui eut le plus de peine a +mourir, ou plutot celui que l'on eut le plus de peine a tuer, +avait dix-neuf ans et demi. + +Alexandre ecouta mon histoire avec beaucoup d'attention. + +Puis, quand j'eus fini: + +-- Sais-tu, me dit-il, ce que je ferais a ta place? + +-- Je laisserais la _Rene d'Argonne, qui _ne rend pas, et je +ferais tes _Compagnons de Jehu_, a la place. + +-- Mais pense donc que j'ai l'autre roman dans ma tete depuis un +an ou deux, et qu'il est presque fini. + +-- Il ne le sera jamais, puisqu'il ne l'est pas maintenant. + +-- Tu pourrais bien avoir raison; mais je vais perdre six mois a +me retrouver ou j'en suis. + +-- Bon! dans trois jours, tu auras fait un demi-volume. + +-- Alors, tu m'aideras. + +-- Oui, je vais te donner deux personnages. + +-- Voila tout? + +-- Tu es trop exigeant! le reste te regarde; moi, je fais ma +_Question d'argent_. + +-- Eh bien, quels sont tes deux personnages? + +-- Un gentleman anglais et un capitaine francais. + +-- Voyons l'Anglais d'abord. + +-- Soit! + +Et Alexandre me fit le portrait de lord Tanlay. + +-- Ton gentleman anglais me va, lui dis-je; maintenant, voyons ton +capitaine francais. + +-- Mon capitaine francais est un personnage mysterieux, qui veut +se faire tuer a toute force et qui ne peut pas en venir a bout; de +sorte que, chaque fois qu'il veut se faire tuer, comme il +accomplit une action d'eclat, il monte d'un grade. + +-- Mais pourquoi veut-il se faire tuer? + +-- Parce qu'il est degoute de la vie. + +-- Et pourquoi est-il degoute de la vie? + +-- Ah! voila le secret du livre. + +-- Il faudra toujours finir par le dire. + +-- Moi, a ta place, je ne le dirais pas. + +-- Les lecteurs le demanderont. + +-- Tu leur repondras qu'ils n'ont qu'a chercher; il faut bien leur +laisser quelque chose a faire, aux lecteurs. + +-- Cher ami, je vais etre ecrase de lettres. + +-- Tu n'y repondras pas. + +-- Oui, mais, pour ma satisfaction personnelle, faut-il au moins +que je sache pourquoi mon heros veut se faire tuer. + +-- Oh! a toi je ne refuse pas de le dire. + +-- Voyons. + +-- Eh bien, je suppose qu'au lieu d'etre professeur de +dialectique, Abeilard ait ete soldat. + +-- Apres? + +-- Eh bien, suppose qu'une balle... + +-- Tres bien. + +-- Tu comprends! au lieu de se retirer au Paraclet, il aurait fait +tout ce qu'il aurait pu pour se faire tuer. + +-- Hum! + +-- Quoi? + +-- C'est rude! + +-- Rude, comment? + +-- A faire avaler au public. + +-- Puisque tu ne le lui diras pas, au public. + +-- C'est juste. Par ma foi, je crois que tu as raison... Attends. + +-- J'attends. + +-- As-tu les _Souvenirs de la Revolution_, de Nodier? + +-- J'ai tout Nodier. + +-- Va me chercher ses _Souvenirs de la revolution_. Je crois qu'il +a ecrit une ou deux pages sur Guyon, Lepretre, Amiet et Hyvert. + +-- Alors, on va dire que tu as vole Nodier. + +-- Oh! il m'aimait assez de son vivant pour me donner ce que je +vais lui prendre apres sa mort. Va me chercher les _Souvenirs de +la Revolution_. + +Alexandre alla me chercher les _Souvenirs de la Revolution_. +J'ouvris le livre, je feuilletai trois ou quatre pages, et enfin +je tombai sur ce que je cherchais. + +Un peu de Nodier, chers lecteurs, vous n'y perdrez rien. C'est lui +qui parle: + +"Les voleurs de diligences dont il est question dans l'article +Amiet, que j'ai cite tout a l'heure, s'appelaient Lepretre, +Hyvert, Guyon et Amiet. + +"Lepretre avait quarante-huit ans; c'etait un ancien capitaine de +dragons, chevalier de Saint-Louis, doue d'une physionomie noble, +d'une tournure avantageuse et d'une grande elegance de manieres. +Guyon et Amiet n'ont jamais ete connus sous leur veritable nom. +Ils devaient ceux-la a l'obligeance si commune des marchands de +passeports. Qu'on se figure deux etourdis d'entre vingt et trente +ans, lies par quelque responsabilite commune qui etait peut-etre +celle d'une mauvaise action, ou par un interet plus delicat et +plus genereux, la crainte de compromettre leur nom de famille, on +connaitra de Guyon et d'Amiet tout ce que je m'en rappelle. Ce +dernier avait la figure sinistre, et c'est peut-etre a sa mauvaise +apparence qu'il doit la mauvaise reputation dont les biographes +l'ont dote. Hyvert etait le fils d'un riche negociant de Lyon, qui +avait offert, au sous-officier charge de son transferement, +soixante mille francs pour le laisser s'evader. C'etait a la fois +l'Achille de Paris et de la bande. Sa taille etait moyenne, mais +bien prise, sa tournure gracieuse, vive et svelte. On n'avait +jamais vu son oeil sans un regard anime, ni sa bouche sans un +sourire. Il avait une de ces physionomies qu'on ne peut oublier, +et qui se composent d'un melange inexprimable de douceur et de +force, de tendresse et d'energie. Quand il se livrait a +l'eloquente petulance de ses inspirations, il s'elevait jusqu'a +l'enthousiasme. Sa conversation annoncait un commencement +d'instruction bien faite et beaucoup d'esprit naturel. Ce qu'il y +avait d'effrayant en lui, c'etait l'expression etourdissante de sa +gaiete, qui contrastait d'une maniere horrible avec sa position. +D'ailleurs, on s'accordait a le trouver bon, genereux, humain, +facile a manier pour les faibles; car il aimait a faire parade +contre les autres d'une vigueur reellement athletique, que ses +traits effemines etaient loin d'indiquer. Il se flattait de +n'avoir jamais manque d'argent et de n'avoir jamais eu d'ennemis. +Ce fut sa seule reponse a l'imputation de vol et d'assassinat. Il +avait vingt-deux ans. + +"Ces quatre hommes avaient ete charges de l'attaque d'une +diligence qui portait quarante mille francs pour le compte du +gouvernement. Cette operation s'executait en plein jour, presque a +l'amiable, et les voyageurs, desinteresses dans l'affaire, s'en +souciaient fort peu. Ce jour-la, un enfant de dix ans, bravement +extravagant, s'elanca sur le pistolet du conducteur et tira sur +les assaillants. Comme l'arme pacifique n'etait chargee qu'a +poudre, suivant l'usage, personne ne fut blesse; mais il y eut +dans la voiture une grande et juste apprehension de represailles. +La mere du petit garcon fut saisie d'une crise de nerfs si +affreuse, que cette nouvelle inquietude fit diversion a toutes les +autres, et qu'elle occupa tout particulierement l'attention des +brigands. L'un d'eux s'elanca pres d'elle en la rassurant de la +maniere la plus affectueuse, en la felicitant sur le courage +premature de son fils, en lui prodiguant les sels et les parfums +dont ces messieurs etaient ordinairement munis pour leur propre +usage. Elle revint a elle, et ses compagnons de voyage +remarquerent que, dans ce moment d'emotion, le masque du voleur +etait tombe, mais ils ne le virent point. + +"La police de ce temps-la, retranchee sur une observation +impuissante, ne pouvait s'opposer aux operations des bandits; mais +elle ne manquait pas de moyens pour se mettre a leur trace. Le mot +d'ordre se donnait au cafe, et on se rendait compte d'un fait qui +emportait la peine de mort d'un bout du billard a l'autre. Telle +etait l'importance qu'y attachaient les coupables et qu'y +attachait l'opinion. Ces hommes de terreur et de sang se +retrouvaient le soir dans le monde et parlaient de leurs +expeditions nocturnes comme d'une veillee de plaisir. Lepretre, +Hyvert, Guyon et Amiet furent traduits devant le tribunal d'un +departement voisin. Personne n'avait souffert de leur attentat, +que le Tresor, qui n'interessait qui que ce fut, car on ne savait +plus a qui il appartenait. Personne n'en pouvait reconnaitre un, +si ce n'est la belle dame, qui n'eut garde de le faire. Ils furent +acquittes a l'unanimite. + +"Cependant la conviction de l'opinion etait si manifeste et si +prononcee, que le ministere public fut oblige d'en appeler. Le +jugement fut casse; mais telle etait alors l'incertitude du +pouvoir, qu'il redoutait presque de punir des exces qui pouvaient, +le lendemain, etre cites comme des titres. Les accuses furent +renvoyes devant le tribunal de l'Ain, dans cette ville de Bourg ou +etaient une partie de leurs amis, de leurs parents, de leurs +fauteurs, de leurs complices. On croyait avoir satisfait aux +reclamations d'un parti en lui ramenant ses victimes. On croyait +etre assure de ne pas deplaire a l'autre en les placant sous des +garanties presque infaillibles. Leur entree dans les prisons fut, +en effet, une espece de triomphe. + +"L'instruction recommenca; elle produisit d'abord les memes +resultats que la precedente. Les quatre accuses etaient places +sous la faveur d'un alibi tres faux, mais revetu de cent +signatures, et pour lequel on en aurait trouve dix mille. Toutes +les convictions morales devaient tomber en presence d'une pareille +autorite. L'absolution paraissait infaillible, quand une question +du president, peut-etre involontairement insidieuse, changea +l'aspect du proces. + +"-- Madame, dit-il a celle qui avait ete si aimablement assistee +par un des voleurs, quel est celui des accuses qui vous a accorde +tant de soins? + +"Cette forme inattendue d'interrogation intervertit l'ordre de ses +idees. Il est probable que sa pensee admit le fait comme reconnu; +et qu'elle ne vit plus dans la maniere de l'envisager qu'un moyen +de modifier le sort de l'homme qui l'interessait. + +"-- C'est monsieur, dit-elle en montrant Lepretre. + +"Les quatre accuses, compris dans un alibi indivisible, tombaient +de ce seul fait sous le fer du bourreau. Ils se leverent et la +saluerent en souriant. + +"-- Pardieu! dit Hyvert en retombant sur sa banquette avec de +grands eclats de rire, voila, capitaine, qui vous apprendra a etre +galant. + +"J'ai entendu dire que, peu de temps apres, cette malheureuse dame +etait morte de chagrin. + +"Il y eut le pourvoi accoutume; mais, cette fois, il donnait peu +d'esperances. Le parti de la revolution, que Napoleon allait +ecraser un mois plus tard, avait repris l'ascendant. Celui de la +contre-revolution s'etait compromis par des exces odieux. On +voulait des exemples, et on s'etait arrange pour cela, comme on le +pratique ordinairement dans les temps difficiles, car il en est +des gouvernements comme des hommes; les plus faibles sont les plus +cruels. Les compagnies de Jehu n'avaient d'ailleurs plus +d'existence compacte. Les heros de ces bandes farouches, Debeauce, +Hastier, Bary, Le Coq, Dabri, Delboulbe, Storkenfeld, etaient +tombes sur l'echafaud ou a cote. Il n'y avait plus de ressources +pour les condamnes dans le courage entreprenant de ces fous +fatigues, qui n'etaient pas meme capables, des lors, de defendre +leur propre vie, et qui se l'otaient froidement, comme Piard, a la +fin d'un joyeux repas, pour en epargner la peine a la justice ou a +la vengeance. Nos brigands devaient mourir. + +"Leur pourvoi fut rejete; mais l'autorite judiciaire n'en fut pas +prevenue la premiere. Trois coups de fusil tires sous les +murailles, du cachot avertirent les condamnes. Le commissaire du +Directoire executif, qui exercait le ministere public pres des +tribunaux, epouvante par ce symptome de connivence, requit une +partie de la force armee, dont mon oncle etait alors le chef: A +six heures du matin, soixante cavaliers etaient ranges devant la +grille du preau. + +"Quoique les guichetiers eussent pris toutes les precautions +possibles pour penetrer dans le cachot de ces quatre malheureux, +qu'ils avaient laisses la veille si etroitement garrottes et +charges de fers si lourds, ils ne purent pas leur opposer une +longue resistance. Les prisonniers etaient libres et armes +jusqu'aux dents. Ils sortirent sans difficulte, apres avoir +enferme leurs gardiens sous les gonds et sous les verrous; et, +munis de toutes les clefs, ils traverserent aussi aisement +l'espace qui les separait du preau. Leur aspect dut etre terrible +pour la populace qui les attendait devant les grilles. Pour +conserver toute la liberte de leurs mouvements, pour affecter +peut-etre une securite plus menacante encore que la renommee de +force et d'intrepidite qui s'attachait a leur nom, peut-etre meme +pour dissimuler l'epanchement du sang qui se manifeste si vite +sous une toile blanche, et qui trahit les derniers efforts d'un +homme blesse a mort, ils avaient le buste nu. Leurs bretelles +croisees sur la poitrine, leurs larges ceintures rouges herissees +d'armes, leur cri d'attaque et de rage, tout cela devait avoir +quelque chose de fantastique. Arrives au preau ils virent la +gendarmerie deployee, immobile, impossible a rompre et a +traverser. Ils s'arreterent un moment et parurent conferer entre +eux. Lepretre, qui etait, comme je l'ai dit, leur aine et leur +chef, salua de la main le piquet, en disant avec cette noble grace +qui lui etait particuliere: + +"-- Tres bien, messieurs de la gendarmerie! + +"Ensuite il passa devant ses camarades, en leur adressant un vif +et dernier adieu, et se brula la cervelle. Guyon, Amiet et Hyvert +se mirent en etat de defense, le canon de leurs doubles pistolets +tourne sur la force armee. Ils ne tirerent point; mais elle +regarda cette demonstration comme une hostilite declaree: elle +tira. Guyon tomba roide mort sur le corps de Lepretre, qui n'avait +pas bouge. Amiet eut la cuisse cassee pres de l'aine. La +_Biographie des Contemporains_ dit qu'il fut execute. J'ai entendu +raconter bien des fois qu'il avait rendu le dernier soupir au pied +de l'echafaud. Hyvert restait seul: sa contenance assuree, son +oeil terrible, ses pistolets agites par deux mains vives et +exercees qui promenaient la mort sur tous les spectateurs, je ne +sais quelle admiration peut-etre qui s'attache au desespoir d'un +beau jeune homme aux cheveux flottants, connu pour n'avoir jamais +verse le sang, et auquel la justice demande une expiation de sang, +l'aspect de ces trois cadavres sur lesquels il bondissait comme un +loup excede par des chasseurs, l'effroyable nouveaute de ce +spectacle, suspendirent un moment la fureur de la troupe. Il s'en +apercut et transigea. + +"-- Messieurs, dit-il, a la mort! J'y vais! j'y vais de tout mon +coeur! mais que personne ne m'approche, ou celui qui m'approche, +je le _brule_, si ce n'est monsieur, continua-t-il en montrant le +bourreau. Cela, c'est une affaire que nous avons ensemble, et qui +ne demande de part et d'autre que des procedes. + +"La concession etait facile, car il n'y avait la personne qui ne +souffrit de la duree de cette horrible tragedie, et qui ne fut +presse de la voir finir. Quand il vit que cette concession etait +faite, il prit un de ses pistolets aux dents, tira de sa ceinture +un poignard, et se le plongea dans la poitrine jusqu'au manche. Il +resta debout et en parut etonne. On voulut se precipiter sur lui. + +"-- Tout beau, messieurs! cria-t-il en dirigeant de nouveau sur +les hommes qui se disposaient a l'envelopper les pistolets dont il +s'etait ressaisi pendant que le sang jaillissait a grands flots de +la blessure ou le poignard etait reste. Vous savez nos +conventions: je mourrai seul, ou nous mourrons trois. Marchons! + +"On le laissa marcher. Il alla droit a la guillotine en tournant +le couteau dans son sein. + +"-- Il faut, ma foi, dit-il, que j'aie l'ame chevillee dans le +ventre! je ne peux pas mourir. Tachez de vous tirer de la. + +"Il adressait ceci aux executeurs. + +"Un instant apres, sa tete tomba. Soit par hasard, soit quelque +phenomene particulier de la vitalite, elle bondit, elle roula hors +de tout l'appareil du supplice, et on vous dirait encore a Bourg +que la tete d'Hyvert a parle." + +La lecture n'etait pas achevee, que j'etais decide a laisser de +cote _Rene d'Argonne_ pour _les Compagnons de Jehu._ +Le lendemain, je descendais, mon sac de nuit sous le bras. + +-- Tu pars? me dit Alexandre. + +-- Oui. + +-- Ou vas-tu? + +-- A Bourg en Bresse. + +-- Quoi faire? + +-- Visiter les localites et consulter les souvenirs des gens qui +ont vu executer Lepretre, Amiet, Guyon et Hyvert. + +*** + +Deux chemins conduisent a Bourg, quand on vient de Paris, bien +entendu: on peut quitter le chemin de fer a Macon, et prendre une +diligence qui conduit de Macon a Bourg; on peut continuer jusqu'a +Lyon, et prendre le chemin de fer de Bourg a Lyon. + +J'hesitais entre ces deux voies, lorsque je fus determine par un +des voyageurs qui habitaient momentanement le meme wagon que moi. +Il allait a Bourg, ou il avait, me dit-il, de frequentes +relations; il y allait par Lyon; donc, la route de Lyon etait la +meilleure. + +Je resolus d'aller par la meme route que lui. + +Je couchai a Lyon, et, le lendemain, a dix heures du matin, +j'etais a Bourg. + +Un journal de la seconde capitale du royaume m'y rejoignit. Il +contenait un article aigre-doux sur moi. + +Lyon n'a pas pu me pardonner depuis 1833, je crois, il y a de cela +vingt-quatre ans, d'avoir dit qu'il n'etait pas litteraire. + +Helas! j'ai encore sur Lyon, en 1857, la meme opinion que j'avais +sur lui en 1833. Je ne change pas facilement d'opinion. + +Il y a en France une seconde ville qui m'en veut presque autant +que Lyon: c'est Rouen. + +Rouen a siffle toutes mes pieces, y compris _le Compte Hermann_. + +Un jour, un Napolitain se vantait a moi d'avoir siffle Rossini et +la Malibran, le _Barbier _et la Desdemona. + +-- Cela doit etre vrai, lui repondis-je, car Rossini et la +Malibran, de leur cote, se vantent d'avoir ete siffles par les +Napolitains. + +Je me vante donc d'avoir ete siffle par les Rouennais. + +Cependant, un jour que j'avais un Rouennais pur sang sous la main, +je resolus de savoir pourquoi on me sifflait a Rouen. Que voulez- +vous! j'aime a me rendre compte des plus petites choses. + +Le Rouennais me repondit: + +-- Nous vous sifflons, parce que nous vous en voulons. + +Pourquoi pas? Rouen en avait bien voulu a Jeanne d'Arc. + +Cependant, ce ne pouvait pas etre pour le meme motif. + +Je demandai au Rouennais pourquoi lui et ses compatriotes m'en +voulaient: je n'avais jamais dit de mal du sucre de pomme; j'avais +respecte M. Barbet tout le temps qu'il avait ete maire, et, +delegue par la Societe des gens de lettres a l'inauguration de la +statue du grand Corneille, j'etais le seul qui eut pense a saluer +avant de prononcer son discours. + +Il n'y avait rien dans tout cela qui dut raisonnablement me +meriter la haine des Rouennais. + +Aussi, a cette fiere reponse: "Nous vous sifflons parce que nous +vous en voulons" fis-je humblement cette demande: + +-- Et pourquoi m'en voulez-vous, mon Dieu? + +-- Oh! vous le savez bien, repondit le Rouennais. + +-- Moi? fis je. + +-- Oui, vous. + +-- N'importe, faites comme si je ne le savais pas. + +-- Vous vous rappelez le diner que vous a donne la ville, a propos +de la statue de Corneille? + +-- Parfaitement. M'en voudrait-elle de ne pas le lui avoir rendu? + +-- Non, ce n'est pas cela. + +-- Qu'est-ce? + +-- Eh bien, a ce diner, on vous a dit "Monsieur Dumas, vous +devriez bien faire une piece pour la ville de Rouen, sur un sujet +tire de son histoire." + +-- Ce a quoi j'ai repondu: Rien de plus facile; je viendrai, a +votre premiere sommation, passer quinze jours a Rouen. On me +donnera un sujet, et, pendant ces quinze jours, je ferai la piece, +dont les droits d'auteur seront pour les pauvres. + +-- C'est vrai, vous avez dit cela. + +-- Je ne vois rien de si blessant la dedans pour les Rouennais, +que j'aie encouru leur haine. + +-- Oui; mais l'on a ajoute: "La ferez-vous en prose?" ce a quoi +vous avez repondu... Vous rappelez-vous ce que vous avez repondu? + +-- Ma foi, non. + +-- Vous avez repondu: "Je la ferai en vers, ce sera plus tot +fait." + +-- J'en suis bien capable. + +-- Eh bien! + +-- Apres? + +-- Apres, c'etait une insulte pour Corneille, monsieur Dumas; +voila pourquoi les Rouennais vous en veulent et vous en voudront +encore longtemps. + +Textuel! + +O dignes Rouennais! j'espere bien que vous ne me ferez jamais le +mauvais tour de me pardonner et de m'applaudir. + +Le journal disait que M. Dumas n'etait reste qu'une nuit a Lyon, +sans doute parce qu'une ville si peu litteraire n'etait pas digne +de le garder plus longtemps. + +M. Dumas n'avait pas songe le moins du monde a cela. Il n'etait +reste qu'une nuit a Lyon, parce qu'il etait presse d'arriver a +Bourg; aussi, a peine arrive a Bourg, M. Dumas se fit-il conduire +au journal du departement. + +Je savais qu'il etait dirige par un archeologue distingue, editeur +de l'ouvrage de mon ami Baux sur l'eglise de Brou. + +Je demandai M. Milliet. M. Milliet, accourut. + +Nous echangeames une poignee de main, et je lui exposai le but de +mon voyage. + +-- J'ai votre affaire, me dit-il; je vais vous conduire chez un +magistrat de notre pays qui ecrit l'histoire de la province. + +-- Mais ou en est-il de votre histoire? + +-- Il en est a 1822. + +-- Tout va bien, alors. Comme les evenements que j'ai a raconter +datent de 1799, et que mes heros ont ete executes en 1800, il aura +passe l'epoque et pourra me renseigner. Allons chez votre +magistrat. + +En route, M. Milliet m'apprit que ce meme magistrat etait en meme +temps un gourmet distingue. + +Depuis Brillat-Savarin, c'est une mode que les magistrats soient +gourmets. Par malheur, beaucoup se contentent d'etre gourmands; ce +qui n'est pas du tout la meme chose. + +On nous introduisit dans le cabinet du magistrat. + +Je trouvai un homme a la figure luisante et au sourire goguenard. + +Il m'accueillit avec cet air protecteur que les historiens +daignent avoir pour les poetes. + +-- Eh bien, monsieur, me demanda-t-il, vous venez donc chercher +des sujets de roman dans notre pauvre pays? + +Non, monsieur: mon sujet est tout trouve; je viens seulement +consulter les pieces historiques. + +-- Bon! je ne croyais pas que, pour faire des romans, il fut +besoin de se donner tant de peine. + +-- Vous etes dans l'erreur, monsieur, a mon endroit du moins. J'ai +l'habitude de faire des recherches tres serieuses sur les sujets +historiques que je traite. + +-- Vous auriez pu tout au moins envoyer quelqu'un. + +-- La personne que j'eusse envoyee, monsieur, n'etant point +penetree de mon sujet, eut pu passer pres de faits tres importants +sans les voir; puis je m'aide beaucoup des localites, je ne sais +pas decrire sans avoir vu. + +-- Alors, c'est un roman que vous comptez faire vous-meme? + +-- Eh! oui, monsieur. J'avais fait faire le dernier par mon valet +de chambre mais, comme il a eu un grand succes, le drole m'a +demande des gages si exorbitants qu'a mon grand regret je n'ai pu +le garder. + +Le magistrat se mordit les levres. Puis, apres un instant de +silence: + +-- Vous voudrez bien m'apprendre, monsieur, me dit-il, a quoi je +puis vous etre bon dans cet important travail. + +-- Vous pouvez me diriger dans mes recherches, monsieur. Ayant +fait une histoire du departement, aucun des evenements importants +qui se sont passes dans le chef-lieu ne doit vous etre inconnu. + +-- En effet, monsieur, je crois, sous ce rapport, etre assez bien +renseigne. + +-- Eh bien, monsieur, d'abord votre departement a ete le centre +des operations des compagnons de Jehu. + +-- Monsieur, j'ai entendu parler des compagnons de Jesus, repondit +le magistrat en retrouvant son sourire gouailleur. + +-- C'est-a-dire des jesuites, n'est-ce pas? Ce n'est pas cela que +je cherche, monsieur. + +-- Ce n'est pas de cela que je parle non plus; je parle des +voleurs de diligences qui infesterent les routes de 1797 a 1800. + +-- Eh bien, monsieur, permettez-moi de vous dire que ceux-la +justement sur lesquels je viens chercher des renseignements a +Bourg s'appelaient les compagnons de Jehu et non les compagnons de +Jesus. + +-- Mais qu'aurait voulu dire ce titre de _Compagnons de Jehu_? +J'aime a me rendre compte de tout. + +-- Moi aussi, monsieur; voila pourquoi je n'ai pas voulu confondre +des voleurs de grand chemin avec les apotres. + +-- En effet, ce ne serait pas tres orthodoxe. + +-- C'est ce que vous faisiez cependant, monsieur, si je ne fusse +pas venu tout expres pour rectifier, moi, poete, votre jugement, a +vous, historien. + +-- J'attends l'explication, monsieur, reprit le magistrat en se +pincant les levres. + +-- Elle sera courte et simple. Jehu etait un roi d'Israel sacre +par Elisee pour l'extermination de la maison d'Achab. _Elisee_, +c'etait Louis XVIII; _Jehu_, c'etait Cadoudal; _la maison +d'Achab_, c'etait la Revolution. Voila pourquoi les detrousseurs +de diligences qui pillaient l'argent du gouvernement pour +entretenir la guerre de la Vendee s'appelaient les compagnons de +Jehu. + +-- Monsieur, je suis heureux d'apprendre quelque chose a mon age. + +-- Oh! monsieur, on apprend toujours, en tout temps, a tout age: +pendant la vie, on apprend l'homme; pendant la mort, on apprend +Dieu. + +-- Mais, enfin, me dit mon interlocuteur avec un mouvement +d'impatience, puis-je savoir a quoi je puis vous etre bon? + +-- Voici, monsieur. Quatre de ces jeunes gens, les principaux +parmi les compagnons de Jehu, ont ete executes a Bourg, sur la +place du Bastion. + +-- D'abord, monsieur, a Bourg, on n'execute pas sur la place du +Bastion; on execute au champ de foire. + +-- Maintenant, monsieur... depuis quinze ou vingt ans, c'est +vrai... depuis Peytel. Mais, auparavant, et du temps de la +Revolution surtout, on executait sur la place du Bastion. + +-- C'est possible. + +-- C'est ainsi... Ces quatre jeunes gens se nommaient Guyon, +Lepretre, Amiet et Hyvert. + +-- C'est la premiere fois que j'entends prononcer ces noms-la. + +-- Ils ont pourtant eu un certain retentissement, a Bourg surtout. + +-- Et vous etes sur, monsieur, que ces gens-la ont ete executes +ici? + +-- J'en suis sur. + +-- De qui tenez-vous le renseignement? + +-- D'un homme dont l'oncle, commandant de gendarmerie, assistait a +l'execution. + +-- Vous nommez cet homme? + +-- Charles Nodier. + +-- Charles Nodier, le romancier, le poete? + +-- Si c'etait un historien, je n'hesiterais pas monsieur. J'ai +appris dernierement, dans un voyage a Varennes, le cas qu'il faut +faire des historiens. Mais, justement parce que c'est un poete, un +romancier, j'insiste. + +-- Libre a vous, mais je ne sais rien de ce que vous desirez +savoir, et j'ose meme dire que, si vous n'etes venu dire a Bourg +que pour avoir des renseignements sur l'execution de MM... Comment +les appelez-vous? + +-- Guyon, Lepretre, Amiet et Hyvert. + +-- Vous avez fait un voyage inutile. Il y a vingt ans, monsieur, +que je compulse les archives de la ville, et je n'ai rien vu de +pareil a ce que vous me dites la. + +-- Les archives de la ville ne sont pas celles du greffe, +monsieur; peut-etre, dans celles du greffe, trouverai-je ce que je +cherche. + +-- Ah! monsieur, si vous trouvez quelque chose dans les archives +du greffe, vous serez bien malin! c'est un chaos, monsieur, que +les archives du greffe, un vrai chaos; il vous faudrait rester ici +un mois, et encore... encore... + +-- Je compte n'y rester qu'un jour, monsieur; mais, si, dans ce +jour, je trouve ce que je cherche, me permettez-vous de vous en +faire part?... + +-- Oui, monsieur, oui, monsieur, oui, et vous me rendrez un tres +grand service. + +-- Pas plus grand que celui que je venais vous demander; je vous +apprendrai une chose que vous ne saviez pas, voila tout. + +*** + +Vous devinez qu'en sortant de chez mon magistrat j'etais pique +d'honneur, je voulais, coute que coute, avoir mes renseignements +sur les compagnons de Jehu. + +Je m'en pris a Milliet et le mis au pied du mur. + +-- Ecoutez, me dit-il, j'ai un beau-frere avocat. + +-- Voila mon homme! Allons chez le beau-frere. + +-- C'est qu'a cette heure, il est au Palais. + +-- Allons au Palais. + +-- Votre apparition fera rumeur, je vous en previens. + +-- Alors, allez-y tout seul; dites-lui de quoi il est question; +qu'il fasse ses recherches. Moi, je vais aller voir les environs +de la ville pour etablir mon travail sur les localites; nous nous +retrouverons a quatre heures sur la place du Bastion, si vous le +voulez bien. + +-- Parfaitement. + +-- Il me semble que j'ai vu une foret en venant. + +-- La foret de Seillon. + +-- Bravo! + +-- Vous avez besoin d'une foret? + +-- Elle m'est indispensable. + +-- Alors permettez... + +-- Quoi? + +-- Je vais vous conduire chez un de mes amis, M. Leduc, un poete, +qui, dans ses moments perdus, est inspecteur. + +-- Inspecteur de quoi? + +-- De la foret. + +-- Il n'y a pas quelques ruines dans la foret? + +-- Il y a la Chartreuse, qui n'est pas dans la foret, mais qui en +est a cent pas. + +-- Et dans la foret? + +-- Il y a une espece de fabrique que l'on appelle la Correrie, qui +depend de la Chartreuse, et qui communique avec elle par un +passage souterrain. + +-- Bon! Maintenant, si vous pouvez m'offrir une grotte, vous +m'aurez comble. + +-- Nous avons la grotte de Ceyzeriat, mais de l'autre cote de la +Reyssouse. + +-- Peu m'importe. Si la grotte ne vient pas a moi, je ferai comme +Mahomet, j'irai a la grotte. En attendant, allons chez M. Leduc. + +Cinq minutes apres, nous etions chez M. Leduc, qui, sachant de +quoi il etait question, se mettait, lui, son cheval et sa voiture, +a ma disposition. + +J'acceptai le tout. Il y a des hommes qui s'offrent d'une certaine +facon qui vous met du premier coup tout a l'aise. + +Nous visitames d'abord la Chartreuse. Je l'eusse fait batir +expres, qu'elle n'eut pas ete plus a ma convenance. Cloitre +desert, jardin devaste, habitants presque sauvages. Merci, hasard! + +De la, nous passames a la Correrie; c'etait le complement de la +Chartreuse. Je ne savais pas encore ce que j'en ferais; mais il +etait evident que cela pouvait m'etre utile. + +-- Maintenant, monsieur, dis-je a mon obligeant conducteur, j'ai +besoin d'un joli site, un peu sombre, sous des grands arbres, pres +d'une riviere. Tenez-vous cela dans le pays? + +-- Pour quoi faire? + +-- Pour y batir un chateau. + +-- Quel chateau? + +-- Un chateau de cartes, parbleu! J'ai une famille a loger, une +mere modele, une jeune fille melancolique; un frere espiegle, un +jardinier braconnier. + +-- Nous avons un endroit appele les Noires-Fontaines. + +-- Voila d'abord un nom charmant. + +-- Mais il n'y a pas de chateau. + +-- Tant mieux, car j'aurais ete oblige de l'abattre. + +-- Allons aux Noires-Fontaines. + +Nous partimes; un quart d'heure apres, nous descendions a la +maison des gardes. + +-- Prenons ce petit sentier, me dit M. Leduc, il nous conduira ou +vous voulez aller. + +Il nous conduisit, en effet, a un endroit plante de grands arbres, +lesquels ombrageaient trois ou quatre sources. + +-- Voila ce qu'on appelle les Noires-Fontaines, me dit M. Leduc. + +-- C'est ici que demeureront madame de Montrevel, Amelie et le +petit Edouard. Maintenant quels sont les villages que je vois en +face de moi? + +-- Ici, tout pres, Montagnac; la-bas, dans la montagne, Ceyzeriat. + +-- Est-ce qu'il y a une grotte? + +-- Oui. Comment savez-vous qu'il y a une grotte a Ceyzeriat? + +-- Allez toujours. Le nom de ces autres villages, s'il vous plait. + +-- Saint-Just, Treconnasse, Ramasse, Villereversure. + +-- Tres bien. + +-- Vous en avez assez! + +-- Oui. + +Je pris mon calepin, je fis le plan de la localite et j'inscrivis +a peu pres a leur place le nom des villages que M. Leduc venait de +me faire passer en revue. + +-- C'est fait, lui dis-je. + +-- Ou allons-nous? + +-- L'eglise de Brou doit etre sur notre chemin? + +-- Justement. + +-- Visitons l'eglise de Brou. + +-- En avez-vous aussi besoin dans votre roman? + +-- Sans doute; vous vous imaginez bien que je ne vais pas faire +passer mon action dans un pays qui possede le chef-d'oeuvre de +l'architecture du XVIe siecle sans utiliser ce chef-d'oeuvre. + +-- Allons a l'eglise de Brou. + +Un quart d'heure apres, le sacristain nous introduisait dans cet +ecrin de granit ou sont renfermes les trois joyaux de marbre que +l'on appelle les tombeaux de Marguerite d'Autriche, de Marguerite +de Bourbon et de Philibert le Beau. + +-- Comment, demandai-je au sacristain, tous ces chefs-d'oeuvre +n'ont-ils pas ete mis en poussiere a l'epoque de la Revolution? + +-- Ah! monsieur, la municipalite avait eu une idee. + +-- Laquelle? + +-- C'etait de faire de l'eglise un magasin a fourrage. + +-- Oui, et le foin a sauve le marbre; vous avez raison, mon ami, +c'est une idee. + +-- L'idee de la municipalite vous en donne-t-elle une? me demanda +M. Leduc. + +-- Ma foi, oui, et j'aurai bien du malheur si je n'en fais pas +quelque chose. + +Je tirai ma montre. + +-- Trois heures! allons a la prison; j'ai rendez-vous a quatre +heures place du Bastion, avec M. Milliet. + +-- Attendez... une derniere chose. + +-- Laquelle? + +-- Avez-vous vu la devise de Marguerite d'Autriche? + +-- Non; ou cela? + +-- Tenez, partout; d'abord au-dessus de son tombeau. + +-- _Fortune, infortune, fortune._ + +-- Justement. + +-- Eh bien, que veut dire ce jeu de mots? + +-- Les savants l'expliquent ainsi: _Le sort persecute beaucoup une +femme_. + +-- Voyons un peu. + +-- Il faut d'abord supposer la devise latine a sa source. + +-- Supposons, c'est probable. + +-- Eh bien: F_ortuna infortunat_... + +-- Oh! oh! _infortunat_. + +-- Dame... + +-- Cela ressemble fort a un barbarisme. + +-- Que voulez-vous! + +-- Je veux une explication. + +-- Donnez-la! + +-- La voici: _Fortuna, infortuna forti una_ -- _Fortune et +infortune sont egales pour le fort_. + +-- Savez-vous que cela pourrait bien etre la vraie traduction? + +-- Parbleu! voila ce que c'est que de ne pas etre savant, mon cher +monsieur; on est sense, et, avec du sens, on voit plus juste +qu'avec de la science. Vous n'avez pas autre chose a me dire? + +-- Non. + +-- Allons a la prison, alors. + +Nous remontames en voiture, rentrames dans la ville et ne nous +arretames que devant la porte de la prison. + +Je passai la tete par la portiere. + +-- Oh! fis je, on me l'a gatee. + +-- Comment! on vous l'a gatee? + +-- Certainement, elle n'etait pas comme cela du temps de mes +prisonniers, a moi. Pouvons-nous parler au geolier? + +-- Sans doute. + +-- Parlons-lui. + +Nous frappames a la porte. Un homme d'une quarantaine d'annees +vint nous ouvrir. + +Il reconnut M. Leduc. + +-- Mon cher, lui dit M. Leduc, voici un savant de mes amis. + +-- Eh! la-bas, fis-je en l'interrompant, pas de mauvaises +plaisanteries. + +-- Qui pretend, continua M. Leduc, que la prison n'est plus telle +qu'au dernier siecle? + +-- C'est vrai, monsieur Leduc, elle a ete abattue et rebatie en +1816. + +-- Alors, la disposition interieure n'est plus la meme? + +-- Oh! non, monsieur, tout a ete change. + +-- Pourrait-on avoir un ancien plan? + +-- Ah! M. Martin l'architecte pourrait peut-etre vous en retrouver +un. + +-- Est-ce un parent de M. Martin l'avocat? + +-- C'est son frere. + +-- Tres bien, mon ami; j'aurai mon plan. + +-- Alors, nous n'avons plus besoin ici? demanda M. Leduc. + +-- Aucunement. + +-- Je puis rentrer chez moi? + +-- Cela me fera de la peine de vous quitter, voila tout. + +-- Vous n'avez pas besoin de moi pour trouver le Bastion? + +-- C'est a deux pas. + +-- Que faites-vous de votre soiree? + +-- Je la passe chez vous, si vous voulez. + +-- Tres bien! A neuf heures, une tasse de the vous attendra. + +-- Je l'irai prendre. + +Je remerciai M. Leduc. Nous echangeames une poignee de main, et +nous nous quittames. + +Je descendis par la rue des Lisses (lisez Lices, a cause d'un +combat qui eut lieu sur la place ou elle conduit), et, longeant le +jardin Montburon, je me trouvai sur la place du Bastion. + +C'est un hemicycle ou se tient aujourd'hui le marche de la ville. +Au milieu de cet hemicycle s'eleve la statue de Bichat, par David +(d'Angers). Bichat, en redingote -- pourquoi cette exageration de +realisme -- pose la main sur le coeur d'un enfant de neuf a dix +ans, parfaitement nu -- pourquoi cet exces d'idealite? -- tandis +qu'aux pieds de Bichat est etendu un cadavre. C'est le livre de +Bichat traduit en bronze: _De la vie et de la mort_!... + +J'etais occupe a regarder cette statue, qui resume les defauts et +les qualites de David (d'Angers), lorsque je sentis que l'on me +touchait l'epaule. Je me retournai: c'etait M. Milliet. Il tenait +un papier a la main. + +-- Eh bien? lui demandai-je. + +-- Eh bien, victoire. + +-- Qu'est-ce que cela? + +-- Le proces-verbal d'execution. + +-- ...? + +-- De vos hommes. + +-- De Guyon, de Lepretre, d'Amiet?... + +-- Et d'Hyvert. + +-- Mais donnez-moi donc cela. + +-- Le voici. + +Je pris et je lus: + +PROCES-VERBAL DE MORT ET EXECUTION DE + +LAURENT GUYON, ETIENNE HYVERT, FRANCOIS AMIET, ANTOINE LEPRETRE, + +"Condamnes le 20 thermidor an VIII, et executes le 23 Vendemiaire +an IX + +"Ce jourd'hui, 23 vendemiaire an IX, le commissaire du +gouvernement pres le Tribunal, qui a recu, dans la nuit et a onze +heures du soir, le paquet du ministre de la justice contenant la +procedure et le jugement qui condamne a mort Laurent Guyon, +Etienne Hyvert, Francois Amiet et Antoine Lepretre; le jugement du +Tribunal de cassation du 6 du courant, qui rejette la requete en +cassation contre le jugement du 24 thermidor an VIII, a fait +avertir, par lettre, entre sept et huit heures du matin, les +quatre accuses que leur jugement a mort serait execute aujourd'hui +a onze heures. Dans l'intervalle qui s'est ecoule jusqu'a onze +heures, ces quatre accuses se sont tire des coups de pistolet et +donne des coups de poignard en prison. Lepretre et Guyon, selon le +bruit public, etaient morts; Hyvert blesse a mort et expirant; +Amiet blesse a mort, mais conservant sa connaissance. Tous quatre, +en cet etat, ont ete conduits a la guillotine, et, _morts ou +vivants, _ils ont ete guillotines; a onze heures et demie, +l'huissier Colin a remis le proces-verbal de leur supplice a la +Municipalite pour les inscrire sur le livre des morts. + +"Le capitaine de gendarmerie a remis au juge de paix le proces- +verbal de ce qui s'est passe en prison, ou il a ete present; pour +moi qui n'y ai point assiste, je certifie ce que la voix publique +m'a appris. + +"Bourg, 23 vendemiaire au IX. +"Signe: DUBOST, greffier." + +Ah! c'etait donc le poete qui avait raison contre l'historien! le +capitaine de gendarmerie qui avait remis au juge de paix le +proces-verbal de ce qui s'etait passe dans la prison -- _ou il +etait present_ -- c'etait l'oncle de Nodier. Ce proces-verbal +remis au juge de paix, c'etait le recit grave dans la tete du +jeune homme, recit qui, apres quarante ans, s'etait fait jour sans +alteration dans ce chef-d'oeuvre intitule _Souvenirs de la +Revolution._ + +Toute la procedure etait aux archives du greffe. M. Martin me +faisait offrir de la faire copier: interrogatoire, proces-verbaux, +jugement. + +J'avais dans ma poche les _Souvenirs de la Revolution _de Nodier. +Je tenais a la main le proces-verbal d'execution qui confirmait +les faits avances par lui. + +-- Allons chez notre magistrat, dis-je a M. Milliet. + +-- Allons chez notre magistrat, repeta-t-il. + +Le magistrat fut atterre, et je le laissai convaincu que les +poetes savent aussi bien l'histoire que les historiens, s'ils ne +la savent pas mieux. + +Alex. Dumas. + + + + + +End of Project Gutenberg's Les compagnons de Jehu, by Alexandre Dumas + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES COMPAGNONS DE JEHU *** + +***** This file should be named 13819.txt or 13819.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.net/1/3/8/1/13819/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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