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+The Project Gutenberg EBook of Les compagnons de Jehu, by Alexandre Dumas
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.net
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+
+Title: Les compagnons de Jehu
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: October 21, 2004 [EBook #13819]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES COMPAGNONS DE JEHU ***
+
+
+
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+Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+
+Alexandre Dumas
+
+LES COMPAGNONS
+DE JEHU
+(1857)
+
+
+Table des matieres
+
+PROLOGUE LA VILLE D'AVIGNON
+I -- UNE TABLE D'HOTE
+II -- UN PROVERBE ITALIEN
+III -- L'ANGLAIS
+IV -- LE DUEL
+V -- ROLAND
+VI -- MORGAN
+VII -- LA CHARTREUSE DE SEILLON
+VIII -- A QUOI SERVAIT L'ARGENT DU DIRECTOIRE
+IX -- ROMEO ET JULIETTE
+X -- LA FAMILLE DE ROLAND
+XI -- LE CHATEAU DES NOIRES--FONTAINES
+XII -- LES PLAISIRS DE LA PROVINCE
+XIII -- LE RAGOT
+XIV -- UNE MAUVAISE COMMISSION
+XV -- L'ESPRIT FORT
+XVI -- LE FANTOME
+XVII -- PERQUISITION
+XVIII -- LE JUGEMENT
+XIX: LA PETITE MAISON DE LA RUE DE LA VICTOIRE
+XX -- LES CONVIVES DU GENERAL BONAPARTE
+XXI -- LE BILAN DU DIRECTOIRE
+XXII -- UN PROJET DE DECRET
+XXIII -- ALEA JACTA EST
+XXIV -- LE 18 BRUMAIRE
+XXV -- UNE COMMUNICATION IMPORTANTE
+XXVI -- LE BAL DES VICTIMES
+XXVII -- LA PEAU DES OURS
+XXVIII -- EN FAMILLE
+XXIX -- LA DILIGENCE DE GENEVE
+XXX -- LE RAPPORT DU CITOYEN FOUCHE
+XXXI -- LE FILS DU MEUNIER DE LEGUERNO
+XXXII -- BLANC ET BLEU
+XXXIII -- LA PEINE DU TALION
+XXXIV -- LA DIPLOMATIE DE GEORGES CADOUDAL
+XXXV -- PROPOSITION DE MARIAGE
+XXXVI -- SCULPTURE ET PEINTURE
+XXXVII -- L'AMBASSADEUR
+XXXVIII -- LES DEUX SIGNAUX
+XXXIX -- LA GROTTE DE CEYZERIAT
+XL -- BUISSON CREUX
+XLI -- L'HOTEL DE LA POSTE
+XLII -- LA MALLE DE CHAMBERY
+XLIII -- LA REPONSE DE LORD GRENVILLE
+XLIV -- DEMENAGEMENT
+XLV -- LE CHERCHEUR DE PISTE
+XLVI -- UNE INSPIRATION
+XLVII -- UNE RECONNAISSANCE
+XLVIII -- OU LES PRESSENTIMENTS DE MORGAN SE REALISENT
+XLIX -- LA REVANCHE DE ROLAND
+L -- CADOUDAL AUX TUILERIES
+LI -- L'ARMEE DE RESERVE
+LII -- LE JUGEMENT
+LIII -- OU AMELIE TIENT SA PAROLE
+LIV -- LA CONFESSION
+LV -- L'INVULNERABLE
+CONCLUSION
+UN MOT AU LECTEUR
+
+
+PROLOGUE
+LA VILLE D'AVIGNON
+
+Nous ne savons si le prologue que nous allons mettre sous les yeux
+du lecteur est bien utile, et cependant nous ne pouvons resister
+au desir d'en faire, non pas le premier chapitre, mais la preface
+de ce livre.
+
+Plus nous avancons dans la vie, plus nous avancons dans l'art,
+plus nous demeurons convaincu que rien n'est abrupt et isole, que
+la nature et la societe marchent par deductions et non par
+accidents, et que l'evenement, fleur joyeuse ou triste, parfumee
+ou fetide, souriante ou fatale, qui s'ouvre aujourd'hui sous nos
+yeux, avait son bouton dans le passe et ses racines parfois dans
+les jours anterieurs a nos jours comme elle aura son fruit dans
+l'avenir.
+
+Jeune, l'homme prend le temps comme il vient, amoureux de la
+veille, insoucieux du jour, s'inquietant peu du lendemain. La
+jeunesse, c'est le printemps avec ses fraiches aurores et ses
+beaux soirs; si parfois un orage passe au ciel, il eclate, gronde
+et s'evanouit, laissant le ciel plus azure, l'atmosphere plus
+pure, la nature plus souriante qu'auparavant.
+
+A quoi bon reflechir aux causes de cet orage qui passe, rapide
+comme un caprice, ephemere comme une fantaisie? Avant que nous
+ayons le mot de l'enigme meteorologique, l'orage aura disparu.
+
+Mais il n'en est point ainsi de ces phenomenes terribles qui, vers
+la fin de l'ete, menacent nos moissons; qui, au milieu de
+l'automne, assiegent nos vendanges: on se demande ou ils vont, on
+s'inquiete d'ou ils viennent, on cherche le moyen de les prevenir.
+
+Or, pour le penseur, pour l'historien, pour le poete, il y a un
+bien autre sujet de reverie dans les revolutions, ces tempetes de
+l'atmosphere sociale qui couvrent la terre de sang et brisent
+toute une generation d'hommes, que dans les orages du ciel qui
+noient une moisson ou grelent une vendange, c'est-a-dire l'espoir
+d'une annee seulement, et qui font un tort que peut, a tout
+prendre, largement reparer l'annee suivante, a moins que le
+Seigneur ne soit dans ses jours de colere.
+
+Ainsi, autrefois, soit oubli, soit insouciance, ignorance peut-
+etre -- heureux qui ignore! malheureux qui sait! -- autrefois,
+j'eusse eu a raconter l'histoire que je vais vous dire
+aujourd'hui, que, sans m'arreter au lieu ou se passe la premiere
+scene de mon livre, j'eusse insoucieusement ecrit cette scene,
+j'eusse traverse le Midi comme une autre province, j'eusse nomme
+Avignon comme une autre ville.
+
+Mais aujourd'hui, il n'en est pas de meme; j'en suis non plus aux
+bourrasques du printemps, mais aux orages de l'ete, mais aux
+tempetes de l'automne. Aujourd'hui, quand je nomme Avignon,
+j'evoque un spectre, et, de meme qu'Antoine, deployant le linceul
+de Cesar, disait: "Voici le trou qu'a fait le poignard de Casca,
+voici celui qu'a fait le glaive de Cassius, voici celui qu'a fait
+l'epee de Brutus", je dis, moi, en voyant le suaire sanglant de la
+ville papale: "Voila le sang des Albigeois; voila le sang des
+Cevennois; voila le sang des republicains; voila le sang des
+royalistes; voila le sang de Lescuyer; voila le sang du marechal
+Brune."
+
+Et je me sens alors pris d'une profonde tristesse, et je me mets a
+ecrire; mais, des les premieres lignes, je m'apercois que, sans
+que je m'en doutasse, le bureau de l'historien a pris, entre mes
+doigts, la place de la plume du romancier.
+
+Eh bien, soyons l'un et l'autre: lecteur, accordez les dix, les
+quinze, les vingt premieres pages a l'historien; le romancier aura
+le reste.
+Disons donc quelques mots d'Avignon, lieu ou va s'ouvrir la
+premiere scene du nouveau livre que nous offrons au public.
+
+Peut-etre avant de lire ce que nous en dirons, est-il bon de jeter
+les yeux sur ce qu'en dit son historien national, Francois
+Nouguier.
+
+"Avignon, dit-il, ville noble pour son antiquite, agreable pour
+son assiette, superbe pour ses murailles, riante pour la fertilite
+du sol, charmante pour la douceur de ses habitants, magnifique
+pour son palais, belle pour ses grandes rues, merveilleuse pour la
+structure de son pont, riche par son commerce, et connue par toute
+la terre."
+
+Que l'ombre de Francois Nouguier nous pardonne si nous ne voyons
+pas tout a fait sa ville avec les memes yeux que lui.
+
+Ceux qui connaissent Avignon diront qui l'a mieux vue de
+l'historien ou du romancier.
+
+Il est juste d'etablir avant tout qu'Avignon est une ville a part,
+c'est-a-dire la ville des passions extremes; l'epoque des
+dissensions religieuses qui ont amene pour elle les haines
+politiques, remonte au douzieme siecle; les vallees du mont
+Ventoux abriterent, apres sa fuite de Lyon, Pierre de Valdo et ses
+Vaudois, les ancetres de ces protestants qui, sous le nom
+d'Albigeois, couterent aux comtes de Toulouse et valurent a la
+papaute les sept chateaux que Raymond VI possedait dans le
+Languedoc.
+
+Puissante republique gouvernee par des podestats, Avignon refusa
+de se soumettre au roi de France. Un matin, Louis VIII -- qui
+trouvait plus simple de se croiser contre Avignon, comme avait
+fait Simon de Montfort, que pour Jerusalem, comme avait fait
+Philippe-Auguste -- un matin, disons-nous, Louis VIII se presenta
+aux portes d'Avignon, demandant a y entrer, la lance en arret, le
+casque en tete, les bannieres deployees et les trompettes de
+guerre sonnant.
+
+Les bourgeois refuserent; ils offrirent au roi de France, comme
+derniere concession, l'entree pacifique, tete nue, lance haute, et
+banniere royale seule deployee. Le roi commenca le blocus; ce
+blocus dura trois mois, pendant lesquels, dit le chroniqueur, les
+bourgeois d'Avignon rendirent aux soldats francais fleches pour
+fleches, blessures pour blessures, mort pour mort.
+
+La ville capitula enfin. Louis VIII conduisait dans son armee le
+cardinal-legat romain de Saint-Ange; ce fut lui qui dicta les
+conditions, veritables conditions de pretre, dures et absolues.
+
+Les Avignonnais furent condamnes a demolir leurs remparts, a
+combler leurs fosses, a abattre trois cents tours, a livrer leurs
+navires, a bruler leurs engins et leurs machines de guerre. Ils
+durent, en outre, payer une contribution enorme, abjurer l'heresie
+vaudoise, entretenir en Palestine trente hommes d'armes
+parfaitement armes et equipes pour y concourir a la delivrance du
+tombeau du Christ. Enfin, pour veiller a l'accomplissement de ces
+conditions, dont la bulle existe encore dans les archives de la
+ville, il fut fonde une confrerie de penitents qui, traversant
+plus des six siecles, s'est perpetuee jusqu'a nos jours.
+
+En opposition avec ces penitents, qu'on appelait les penitents
+blancs, se fonda l'ordre des penitents noirs, tout impregnes de
+l'esprit d'opposition de Raymond de Toulouse.
+
+A partir de ce jour, les haines religieuses devinrent des haines
+politiques.
+
+Ce n'etait point assez pour Avignon d'etre la terre de l'heresie,
+il fallait qu'elle devint le theatre du schisme.
+Qu'on nous permette, a propos de la Rome francaise, une courte
+digression historique; a la rigueur, elle ne serait point
+necessaire au sujet que nous traitons, et peut-etre ferions-nous
+mieux d'entrer de plein bond dans le drame; mais nous esperons
+qu'on nous la pardonnera. Nous ecrivons surtout pour ceux qui,
+dans un roman, aiment a rencontrer parfois autre chose que du
+roman.
+
+En 1285, Philippe le Bel monta sur le trone.
+
+C'est une grande date historique que cette date de 1285. La
+papaute, qui, dans la personne de Gregoire VII, a tenu tete a
+l'empereur d'Allemagne; la papaute, qui, vaincue materiellement
+par Henri IV, l'a vaincu moralement; la papaute est souffletee par
+un simple gentilhomme sabin, et le gantelet de fer de Colonna
+rougit la face de Boniface VIII.
+
+Mais le roi de France, par la main duquel le soufflet avait ete
+reellement donne, qu'allait-il advenir de lui sous le successeur
+de Boniface VIII?
+
+Ce successeur, c'etait Benoit XI, homme de bas lieu, mais qui eut
+ete un homme de genie peut-etre, si on lui en eut donne le temps.
+
+Trop faible pour heurter en face Philippe le Bel, il trouva un
+moyen que lui eut envie, deux cents ans plus tard, le fondateur
+d'un ordre celebre: il pardonna hautement, publiquement a Colonna.
+
+Pardonner a Colonna, c'etait declarer Colonna coupable; les
+coupables seuls ont besoin de pardon.
+
+Si Colonna etait coupable, le roi de France etait au moins son
+complice.
+Il y avait quelque danger a soutenir un pareil argument; aussi
+Benoit XI ne fut-il pape que huit mois.
+
+Un jour, une femme voilee, qui se donnait pour converse de Sainte-
+Petronille a Perouse, vint, comme il etait, a table, lui presenter
+une corbeille de figues.
+
+Un aspic y etait-il cache, comme dans celle de Cleopatre? Le fait
+est que, le lendemain, le saint-siege etait vacant.
+
+Alors Philippe le Bel eut une idee etrange, si etrange, qu'elle
+dut lui paraitre d'abord une hallucination.
+
+C'etait de tirer la papaute de Rome, de l'amener en France, de la
+mettre en geole et de lui faire battre monnaie a son profit.
+
+Le regne de Philippe le Bel est l'avenement de l'or.
+
+L'or, c'etait le seul et unique dieu de ce roi qui avait soufflete
+un pape. Saint Louis avait eu pour ministre un pretre, le digne
+abbe Suger; Philippe le Bel eut pour ministres deux banquiers, les
+deux Florentins Biscio et Musiato.
+
+Vous attendez-vous, cher lecteur, a ce que nous allons tomber dans
+ce lieu commun philosophique qui consiste a anathematiser l'or?
+Vous vous tromperiez.
+
+Au treizieme siecle, l'or est un progres.
+
+Jusque-la on ne connaissait que la terre.
+
+L'or, c'etait la terre monnayee, la terre mobile, echangeable,
+transportable, divisible, subtilisee, spiritualisee, pour ainsi
+dire.
+
+Tant que la terre n'avait pas eu sa representation dans l'or,
+l'homme, comme le dieu Terme, cette borne des champs, avait eu les
+pieds pris dans la terre. Autrefois, la terre emportait l'homme;
+aujourd'hui, c'est l'homme qui emporte la terre.
+
+Mais l'or, il fallait le tirer d'ou il etait; et ou il etait, il
+etait bien autrement enfoui que dans les mines du Chili ou de
+Mexico.
+
+L'or etait chez les juifs et dans les eglises.
+
+Pour le tirer de cette double mine, il fallait plus qu'un roi, il
+fallait un pape.
+
+C'est pourquoi Philippe le Bel, le grand tireur d'or, resolut
+d'avoir un pape a lui.
+
+Benoit XI mort, il y avait conclave a Perouse; les cardinaux
+francais etaient en majorite au conclave.
+
+Philippe le Bel jeta les yeux sur l'archeveque de Bordeaux,
+Bertrand de Got. Il lui donna rendez-vous dans une foret, pres de
+Saint-Jean d'Angely.
+
+Bertrand de Got n'avait garde de manquer au rendez-vous.
+
+Le roi et l'archeveque y entendirent la messe, et, au moment de
+l'elevation, sur ce Dieu que l'on glorifiait, ils se jurerent un
+secret absolu.
+
+Bertrand de Got ignorait encore ce dont il etait question.
+
+La messe entendue:
+
+-- Archeveque, lui dit Philippe le Bel, il est en mon pouvoir de
+te faire pape.
+
+Bertrand de Got n'en ecouta pas davantage et se jeta aux pieds du
+roi.
+
+-- Que faut-il faire pour cela? demanda-t-il.
+
+-- Me faire six graces que je te demanderai, repondit Philippe le
+Bel.
+
+-- C'est a toi de commander et a moi d'obeir, dit le futur pape.
+
+Le serment de servage etait fait.
+
+Le roi releva Bertrand de Got, le baisa sur la bouche et lui dit:
+
+-- Les six graces que je te demande sont les suivantes:
+
+"La premiere, que tu me reconcilies parfaitement avec l'Eglise, et
+que tu me fasses pardonner le mefait que j'ai commis a l'egard de
+Boniface VIII.
+
+"La seconde, que tu me rendes a moi et aux miens la communion que
+la cour de Rome m'a enlevee.
+
+"La troisieme, que tu m'accordes les decimes du clerge, dans mon
+royaume, pour cinq ans, afin d'aider aux depenses faites en la
+guerre de Flandre.
+
+"La quatrieme, que tu detruises et annules la memoire du pape
+Boniface VIII.
+
+"La cinquieme, que tu rendes la dignite de cardinal a messires
+Jacopo et Pietro de Colonna.
+
+"Pour la sixieme grace et promesse, je me reserve de t'en parler
+en temps et lieu."
+
+Bertrand de Got jura pour les promesses et graces connues, et pour
+la promesse et grace inconnue.
+
+Cette derniere, que le roi n'avait ose dire a la suite des autres,
+c'etait la destruction des Templiers.
+
+Outre la promesse et le serment faits sur le _Corpus Dominici,
+_Bertrand de Got donna pour otages son frere et deux de ses
+neveux.
+
+Le roi jura, de son cote, qu'il le ferait elire pape.
+
+Cette scene, se passant dans le carrefour d'une foret, au milieu
+des tenebres, ressemblait bien plus a une evocation entre un
+magicien et un demon, qu'a un engagement pris entre un roi et un
+pape.
+
+Aussi, le couronnement du roi, qui eut lieu quelque temps apres a
+Lyon, et qui commencait la captivite de l'Eglise, parut-il peu
+agreable a Dieu.
+
+Au moment ou le cortege royal passait, un mur charge de
+spectateurs s'ecroula, blessa le roi et tua le duc de Bretagne.
+
+Le pape fut renverse, la tiare roula dans la boue.
+
+Bertrand de Got fut elu pape sous le nom de Clement V.
+
+Clement V paya tout ce qu'avait promis Bertrand de Got.
+
+Philippe fut innocente, la communion fut rendue a lui et aux
+siens, la pourpre remonta aux epaules des Colonna, l'Eglise fut
+obligee de payer les guerres de Flandre et la croisade de Philippe
+de Valois contre l'empire grec. La memoire du pape Boniface VIII
+fut, sinon detruite et annulee, du moins fletrie; les murailles du
+Temple furent rasees et les Templiers brules sur le terre-plein du
+pont Neuf.
+
+Tous ces edits -- cela ne s'appelait plus des bulles, du moment ou
+c'etait le pouvoir temporel qui dictait -- tous ces edits etaient
+dates d'Avignon.
+
+Philippe le Bel fut le plus riche des rois de la monarchie
+francaise; il avait un tresor inepuisable: c'etait son pape. Il
+l'avait achete, il s'en servait, il le mettait au pressoir, et,
+comme d'un pressoir coulent le cidre et le vin, de ce pape ecrase,
+coulait l'or.
+
+Le pontificat, soufflete par Colonna dans la personne de Boniface
+VIII, abdiquait l'empire du monde dans celle de Clement V.
+
+Nous avons dit comment le roi du sang et le pape de l'or etaient
+venus.
+
+On sait comment ils s'en allerent.
+
+Jacques de Molay, du haut de son bucher, les avait ajournes tous
+deux a un an pour comparaitre devant Dieu. H twn gerwn oibullia_,
+_dit Aristophane: _Les moribonds chenus ont l'esprit de la
+sibylle._
+
+Clement V partit le premier; il avait vu en songe son palais
+incendie.
+
+"A partir de ce moment, dit Baluze, il devint triste et ne dura
+guere."
+
+Sept mois apres, ce fut le tour de Philippe; les uns le font
+mourir a la chasse, renverse par un sanglier, Dante est du nombre
+de ceux-la. "Celui, dit-il, qui a ete vu pres de la Seine
+falsifiant les monnaies, mourra d'un coup de dent de sanglier."
+
+Mais Guillaume de Nangis fait au roi faux-monnayeur une mort bien
+autrement providentielle.
+
+"Mine par une maladie inconnue aux medecins, Philippe s'eteignit,
+dit-il, au grand etonnement de tout le monde, sans que son pouls
+ni son urine revelassent ni la cause de la maladie ni l'imminence
+du peril."
+
+Le roi desordre, le roi vacarme, Louis X, dit _le Hutin, _succede
+a son pere Philippe le Bel; Jean XXII, a Clement V.
+
+Avignon devint alors bien veritablement une seconde Rome, Jean
+XXII et Clement VI la sacrerent reine du luxe. Les moeurs du temps
+en firent la reine de la debauche et de la mollesse. A la place de
+ses tours, abattues par Romain de Saint-Ange, Hernandez de Heredi,
+grand maitre de Saint-Jean de Jerusalem, lui noua autour de la
+taille une ceinture de murailles. Elle eut des moines dissolus,
+qui transformerent l'enceinte benie des couvents en lieux de
+debauche et de luxure; elle eut de belles courtisanes qui
+arracherent les diamants de la tiare pour s'en faire des bracelets
+et des colliers; enfin, elle eut les echos de Vaucluse, qui lui
+renvoyerent les molles et melodieuses chansons de Petrarque.
+
+Cela dura jusqu'a ce que le roi Charles V, qui etait un prince
+sage et religieux, ayant resolu de faire cesser ce scandale,
+envoya le marechal de Boucicaut pour chasser d'Avignon l'antipape
+Benoit XIII; mais, a la vue des soldats du roi de France, celui-ci
+se souvint qu'avant d'etre pape sous le nom de Benoit XIII, il
+avait ete capitaine sous le nom de Pierre de Luna. Pendant cinq
+mois, il se defendit, pointant lui-meme, du haut des murailles du
+chateau, ses machines de guerre, bien autrement meurtrieres que
+ses foudres pontificales. Enfin, force de fuir, il sortit de la
+ville par une poterne, apres avoir ruine cent maisons et tue
+quatre mille Avignonnais, et se refugia en Espagne, ou le roi
+d'Aragon lui offrit un asile. La, tous les matins, du haut d'une
+tour, assiste de deux pretres, dont il avait fait son sacre
+college, il benissait le monde, qui n'en allait pas mieux, et
+excommuniait ses ennemis, qui ne s'en portaient pas plus mal.
+Enfin, se sentant pres de mourir, et craignant que le schisme ne
+mourut avec lui, il nomma ses deux vicaires cardinaux, a la
+condition que, lui trepasse, l'un des deux elirait l'autre pape.
+L'election se fit. Le nouveau pape poursuivit un instant le
+schisme, soutenu par le cardinal qui l'avait proclame. Enfin, tous
+deux entrerent en negociation avec Rome, firent amende honorable
+et rentrerent dans le giron de la sainte Eglise, l'un avec le
+titre d'archeveque de Seville, l'autre avec celui d'archeveque de
+Tolede.
+
+A partir de ce moment jusqu'en 1790, Avignon, veuve de ses papes,
+avait ete gouvernee par des legats et des vice-legats; elle avait
+eu sept souverains pontifes qui avaient reside dans ses murs
+pendant sept dizaines d'annees; elle avait sept hopitaux, sept
+confreries de penitents, sept couvents d'hommes, sept couvents de
+femmes, sept paroisses et sept cimetieres. Pour ceux qui
+connaissent Avignon, il y avait a cette epoque, il y a encore,
+deux villes dans la ville: la ville des pretres, c'est-a-dire la
+ville romaine; la ville des commercants, c'est-a-dire la ville
+francaise.
+
+La ville des pretres, avec son palais des papes, ses cent eglises,
+ses cloches innombrables, toujours pretes a sonner le tocsin de
+l'incendie, le glas du meurtre.
+
+La ville des commercants, avec son Rhone, ses ouvriers en soierie
+et son transit croise qui va du nord au sud, de l'ouest a l'est,
+de Lyon a Marseille, de Nimes a Turin.
+
+La ville francaise, la ville damnee, envieuse d'avoir un roi,
+jalouse d'obtenir des libertes et qui fremissait de se sentir
+terre esclave, terre des pretres, ayant le clerge pour seigneur.
+
+Le clerge -- non pas le clerge pieux, tolerant, austere au devoir
+et a la charite, vivant dans le monde pour le consoler et
+l'edifier, sans se meler a ses joies ni a ses passions -- mais le
+clerge tel que l'avaient fait l'intrigue, l'ambition et la
+cupidite, c'est-a-dire des abbes de cour, rivaux des abbes
+romains, oisifs, libertins, elegants, hardis, rois de la mode,
+autocrates des salons, baisant la main des dames dont ils
+s'honoraient d'etre les sigisbees, donnant leurs mains a baiser
+aux femmes du peuple, a qui ils faisaient l'honneur de les prendre
+pour maitresses.
+
+Voulez-vous un type de ces abbes-la? Prenez l'abbe Maury.
+Orgueilleux comme un duc, insolent comme un laquais, fils de
+cordonnier, plus aristocrate qu'un fils de grand seigneur.
+
+On comprend que ces deux categories d'habitants, representant,
+l'une l'heresie, l'autre l'orthodoxie; l'une le parti francais,
+l'autre le parti romain; l'une le parti monarchiste absolu,
+l'autre le parti constitutionnel progressif, n'etaient pas des
+elements de paix et de securite pour l'ancienne ville pontificale;
+on comprend, disons-nous, qu'au moment ou eclata la revolution a
+Paris et ou cette revolution se manifesta par la prise de la
+Bastille, les deux partis, encore tout chauds des guerres de
+religion de Louis XIV, ne resterent pas inertes en face l'un de
+l'autre.
+
+Nous avons dit: Avignon ville de pretres, ajoutons ville de
+haines. Nulle part mieux que dans les couvents on n'apprend a
+hair. Le coeur de l'enfant, partout ailleurs pur de mauvaises
+passions, naissait la plein de haines paternelles, leguees de pere
+en fils, depuis huit cents ans, et, apres une vie haineuse,
+leguait a son tour l'heritage diabolique a ses enfants.
+
+Aussi, au premier cri de liberte que poussa la France, la ville
+francaise se leva-t-elle pleine de joie et d'esperance; le moment
+etait enfin venu pour elle de contester tout haut la concession
+faite par une jeune reine mineure, pour racheter ses peches, d'une
+ville, d'une province et avec elle d'un demi-million d'ames. De
+quel droit ces ames avaient-elles ete vendues _in oeternum _au
+plus dur et au plus exigeant de tous les maitres, au pontife
+romain?
+
+La France allait se reunir au Champ-de-Mars dans l'embrassement
+fraternel de la Federation. N'etait-elle pas la France? On nomma
+des deputes; ces deputes se rendirent chez le legat et le prierent
+respectueusement de partir.
+
+On lui donnait vingt-quatre heures pour quitter la ville.
+
+Pendant la nuit, les papistes s'amuserent a pendre a une potence
+un mannequin portant la cocarde tricolore.
+
+On dirige le Rhone, on canalise la Durance, on met des digues aux
+apres torrents qui, au moment de la fonte des neiges, se
+precipitent en avalanches liquides des sommets du mont Ventoux.
+Mais ce flot terrible, ce flot vivant, ce torrent humain qui
+bondit sur la pente rapide des rues d'Avignon, une fois lache, une
+fois bondissant, Dieu lui-meme n'a point encore essaye de
+l'arreter.
+
+A la vue du mannequin aux couleurs nationales, se balancant au
+bout d'une corde, la ville francaise se souleva de ses fondements
+en poussant des cris de rage. Quatre papistes soupconnes de ce
+sacrilege, deux marquis, un bourgeois, un ouvrier, furent arraches
+de leur maison et pendus a la place du mannequin.
+
+C'etait le 11 juin 1790.
+
+La ville francaise tout entiere ecrivit a l'Assemblee nationale
+qu'elle se donnait a la France, et avec elle son Rhone, son
+commerce, le Midi, la moitie de la Provence.
+
+L'Assemblee nationale etait dans un de ses jours de reaction, elle
+ne voulait pas se brouiller avec le pape, elle menageait le roi:
+elle ajourna l'affaire.
+
+Des lors, le mouvement d'Avignon etait une revolte, et le pape
+pouvait faire d'Avignon ce que la cour eut fait de Paris, apres la
+prise de la Bastille, si l'Assemblee eut ajourne la proclamation
+des droits de l'homme.
+
+Le pape ordonna d'annuler tout ce qui s'etait fait dans le Comtat
+Venaissin, de retablir les privileges des nobles et du clerge, et
+de relever l'inquisition dans toute sa rigueur.
+
+Les decrets pontificaux furent affiches.
+
+Un homme, seul, en plein jour, a la face de tous, osa aller droit
+a la muraille ou etait affiche le decret et l'en arracher.
+
+Il se nommait Lescuyer.
+
+Ce n'etait point un jeune homme; il n'etait donc point emporte par
+la fougue de l'age. Non, c'etait presque un vieillard qui n'etait
+meme pas du pays; il etait Francais, Picard, ardent et reflechi a
+la fois; ancien notaire, etabli depuis longtemps a Avignon.
+
+Ce fut un crime dont Avignon romaine se souvint; un crime si
+grand, que la Vierge en pleura!
+
+Vous le voyez, Avignon, c'est deja l'Italie. Il lui faut a tout
+prix des miracles; et, si Dieu n'en fait pas, il se trouve a coup
+sur quelqu'un pour en inventer. Encore faut-il que le miracle soit
+un miracle de la Vierge. La Vierge est tout pour l'Italie, cette
+terre poetique. La _Madonna, _tout l'esprit, tout le coeur, toute
+la langue des Italiens est pleine de ces deux mots.
+
+Ce fut dans l'eglise des Cordeliers que ce miracle se fit.
+
+La foule y accourut.
+
+C'etait beaucoup que la Vierge pleurat; mais un bruit se repandit
+en meme temps qui mit le comble a l'emotion. Un grand coffre bien
+ferme avait ete transporte par la ville: ce coffre avait excite la
+curiosite des Avignonnais. Que pouvait-il contenir?
+
+Deux heures apres, ce n'etait plus un coffre dont il etait
+question, c'etaient dix-huit malles que l'on avait vues se rendant
+au Rhone.
+
+Quant aux objets qu'elles contenaient, un portefaix l'avait
+revele: c'etaient les effets du mont-de-piete, que le parti
+francais emportait avec lui en s'exilant d'Avignon.
+
+Les effets du mont-de-piete, c'est-a-dire la depouille des
+pauvres.
+
+Plus une ville est miserable, plus le mont-de-piete est riche. Peu
+de monts-de-piete pouvaient se vanter d'etre aussi riches que
+celui d'Avignon.
+
+Ce n'etait plus une affaire d'opinion, c'etait un vol et un vol
+infame. Blancs et rouges coururent a l'eglise des Cordeliers,
+criant qu'il fallait que la municipalite leur rendit compte.
+
+Lescuyer etait le secretaire de la municipalite.
+
+Son nom fut jete a la foule, non pas comme ayant arrache les deux
+decrets pontificaux -- des lors il y eut eu des defenseurs -- mais
+comme ayant signe l'ordre au gardien du mont-de-piete de laisser
+enlever les effets.
+
+On envoya quatre hommes pour prendre Lescuyer et l'amener a
+l'eglise. On le trouva dans la rue, se rendant a la municipalite.
+Les quatre hommes se ruerent sur lui et le trainerent dans
+l'eglise avec des cris feroces.
+
+Arrive la, au lieu d'etre dans la maison du Seigneur, Lescuyer
+comprit, aux yeux flamboyants qui se fixaient sur lui, aux poings
+etendus qui le menacaient, aux cris qui demandaient sa mort,
+Lescuyer comprit qu'il etait dans un de ces cercles de l'enfer
+oublies par Dante.
+
+La seule idee qui lui vint fut que cette haine soulevee contre lui
+avait pour cause la mutilation des affiches pontificales; il monta
+dans la chaire, comptant s'en faire une tribune, et, de la voix
+d'un homme qui, non seulement ne se reproche rien, mais qui encore
+est pret a recommencer:
+
+-- Mes freres, dit-il, j'ai cru la revolution necessaire; j'ai, en
+consequence, agi de tout mon pouvoir...
+
+Les fanatiques comprirent que si Lescuyer s'expliquait, Lescuyer
+etait sauve.
+
+Ce n'etait point cela qu'il leur fallait. Ils se jeterent sur lui,
+l'arracherent de la tribune, le pousserent au milieu de la meute
+aboyante, qui l'entraina vers l'autel en poussant cette espece de
+cri terrible qui tient du sifflement du serpent et du rugissement
+du tigre, ce meurtrier _zou zou!_ particulier a la population
+avignonnaise.
+
+Lescuyer connaissait ce cri fatal; il essaya de se refugier au
+pied de l'autel.
+
+Il ne s'y refugia pas, il y tomba.
+
+Un ouvrier matelassier, arme d'un baton, venait de lui en assener
+un si rude coup sur la tete, que le baton s'etait brise en deux
+morceaux.
+
+Alors on se precipita sur ce pauvre, corps, et, avec ce melange de
+ferocite et de gaiete particulier aux peuples du Midi, les hommes,
+en chantant, se mirent a lui danser sur le ventre, tandis que les
+femmes, afin qu'il expiat les blasphemes qu'il avait prononces
+contre le pape, lui decoupaient, disons mieux, lui festonnaient
+les levres avec leurs ciseaux.
+
+Et de tout ce groupe effroyable sortait un cri ou plutot un rale;
+ce rale disait:
+
+-- Au nom du ciel! au nom de la Vierge! au nom de l'humanite!
+tuez-moi tout de suite.
+
+Ce rale fut entendu: d'un commun accord, les assassins
+s'eloignerent. On laissa le malheureux, sanglant, defigure, broye,
+savourer son agonie.
+
+Elle dura cinq heures pendant lesquelles, au milieu des eclats de
+rire, des insultes et des railleries de la foule, ce pauvre corps
+palpita sur les marches de l'autel.
+
+Voila comment on tue a Avignon.
+Attendez; il y a une autre facon encore.
+
+Un homme du parti francais eut l'idee d'aller au mont-de-piete et
+de s'informer.
+
+Tout y etait en bon etat, il n'en etait pas sorti un couvert
+d'argent.
+
+Ce n'etait donc pas comme complice d'un vol que Lescuyer venait
+d'etre si cruellement assassine: c'etait comme patriote.
+
+Il y avait en ce moment a Avignon un homme qui disposait de la
+populace.
+
+Tous ces terribles meneurs du Midi ont conquis une si fatale
+celebrite, qu'il suffit de les nommer pour que chacun, meme les
+moins lettres, les connaisse.
+
+Cet homme, c'etait Jourdan.
+
+Vantard et menteur, il avait fait croire aux gens du peuple que
+c'etait lui qui avait coupe le cou au gouverneur de la Bastille.
+
+Aussi l'appelait-on Jourdan Coupe-Tete. Ce n'etait pas son nom: il
+s'appelait Mathieu Jouve. Il n'etait pas Provencal, il etait du
+Puy-en-Velay. Il avait d'abord ete muletier sur ces apres hauteurs
+qui entourent sa ville natale, puis soldat sans guerre, la guerre
+l'eut peut-etre rendu plus humain; puis cabaretier a Paris.
+
+A Avignon, il etait marchand de garance.
+
+Il reunit trois cents hommes, s'empara des portes de la ville, y
+laissa la moitie de sa troupe, et, avec le reste, marcha sur
+l'eglise des Cordeliers, precede de deux pieces de canot.
+Il les mit en batterie devant l'eglise et tira tout au hasard.
+
+Les assassins se disperserent comme une nuee d'oiseaux
+effarouches, laissant quelques morts sur les degres de l'eglise.
+
+Jourdan et ses hommes enjamberent par-dessus les cadavres et
+entrerent dans le saint lieu.
+
+Il n'y restait plus que la Vierge et le malheureux Lescuyer
+respirant encore.
+
+Jourdan et ses camarades se garderent bien d'achever Lescuyer: son
+agonie etait un supreme moyen d'excitation. Ils prirent ce reste
+de vivant, ces trois quarts de cadavre, et l'emporterent saignant,
+pantelant, ralant.
+
+Chacun fuyait a cette vue, fermant portes et fenetres.
+
+Au bout d'une heure, Jourdan et ses trois cents hommes etaient
+maitres de la ville.
+
+Lescuyer etait mort, mais peu importait; on n'avait plus besoin de
+son agonie.
+
+Jourdan profita de la terreur qu'il inspirait, et arreta ou fit
+arreter quatre-vingts personnes a peu pres, assassins ou pretendus
+assassins de Lescuyer.
+
+Trente peut-etre n'avaient pas meme mis le pied dans l'eglise;
+mais, quand on trouve une bonne occasion de se defaire de ses
+ennemis, il faut en profiter; les bonnes occasions sont rares.
+
+Ces quatre-vingts personnes furent entassees dans la tour
+Trouillas.
+
+On l'a appelee historiquement la tour de la Glaciere.
+
+Pourquoi donc changer ce nom de la tour Trouillas? Le nom est
+immonde et va bien a l'immonde action qui devait s'y passer.
+
+C'etait le theatre de la torture inquisitionnelle.
+
+Aujourd'hui encore on y voit, le long des murailles, la grasse
+suie qui montait avec la fumee du bucher ou se consumaient les
+chairs humaines; aujourd'hui encore, on vous montre le mobilier de
+la torture precieusement conserve: la chaudiere, le four, les
+chevalets, les chaines, les oubliettes et jusqu'a des vieux
+ossements, rien n'y manque.
+
+Ce fut dans cette tour, batie par Clement V, que l'on enferma les
+quatre-vingts prisonniers.
+
+Ces quatre-vingts prisonniers faits et enfermes dans la tour
+Trouillas, on en fut bien embarrasse.
+
+Par qui les faire juger?
+
+Il n'y avait de tribunaux legalement constitues que les tribunaux
+du pape.
+
+Faire tuer ces malheureux comme ils avaient tue Lescuyer?
+
+Nous avons dit qu'il y en avait un tiers, une moitie peut-etre,
+qui non seulement n'avaient point pris part a l'assassinat, mais
+qui meme n'avaient pas mis le pied dans l'eglise.
+
+Les faire tuer! La tuerie passerait sur le compte des
+represailles.
+
+Mais pour tuer ces quatre-vingts personnes, il fallait un certain
+nombre de bourreaux.
+
+Une espece de tribunal, improvise par Jourdan, siegeait dans une
+des salles du palais: il avait un greffier nomme Raphel, un
+president moitie Italien, moitie Francais, orateur en patois
+populaire, nomme Barbe Savournin de la Roua; puis trois ou quatre
+pauvres diables; un boulanger, un charcutier; les noms se perdent
+dans l'infimite des conditions.
+
+C'etaient ces gens-la qui criaient:
+
+-- Il faut les tuer tous; s'il s'en sauvait un seul, il servirait
+de temoin.
+
+Mais, nous l'avons dit, les tueurs manquaient.
+
+A peine avait-on sous la main une vingtaine d'hommes dans la cour,
+tous appartenant au petit peuple d'Avignon: un perruquier, un
+cordonnier pour femmes, un savetier, un macon, un menuisier; tout
+cela arme a peine, au hasard, l'un d'un sabre, l'autre d'une
+baionnette, celui-ci d'une barre de fer, celui-la d'un morceau de
+bois durci au feu.
+
+Tous ces gens-la refroidis par une fine pluie d'octobre.
+
+Il etait difficile d'en faire des assassins.
+
+Bon! rien est-il difficile au diable?
+
+Il y a, dans ces sortes d'evenements, une heure ou il semble que
+Dieu abandonne la partie.
+
+Alors, c'est le tour du demon.
+
+Le demon entra en personne dans cette cour froide et boueuse.
+
+Il avait revetu l'apparence, la forme, la figure d'un apothicaire
+du pays, nomme Mendes: il dressa une table eclairee par deux
+lanternes; sur cette table, il deposa des verres, des brocs, des
+cruches, des bouteilles.
+
+Quel etait l'infernal breuvage renferme dans ces mysterieux
+recipients, aux formes bizarres? On l'ignore, mais l'effet en est
+bien connu.
+
+Tous ceux qui burent de la liqueur diabolique se sentirent pris
+soudain d'une rage fievreuse, d'un besoin de meurtre et de sang.
+Des lors, on n'eut plus qu'a leur montrer la porte, ils se ruerent
+dans le cachot.
+
+Le massacre dura toute la nuit: toute la nuit, des cris, des
+plaintes, des rales de mort furent entendus dans les tenebres.
+
+On tua tout, on egorgea tout, hommes et femmes; ce fut long: les
+tueurs, nous l'avons dit, etaient ivres et mal armes.
+
+Cependant ils y arriverent.
+
+Au milieu des tueurs, un enfant se faisait remarquer par sa
+cruaute bestiale, par sa soif immoderee de sang.
+
+C'etait le fils de Lescuyer.
+
+Il tuait, et puis tuait encore; il se vanta d'avoir a lui seul, de
+sa main enfantine, tue dix hommes et quatre femmes.
+
+-- Bon! je puis tuer a mon aise, disait-il: je n'ai pas quinze
+ans, on ne me fera rien.
+
+A mesure qu'on tuait, on jetait morts et blesses, cadavres et
+vivants, dans la tour Trouillas; ils tombaient de soixante pieds
+de haut; les hommes y furent jetes d'abord, les femmes ensuite. Il
+avait fallu aux assassins le temps de violer les cadavres de
+celles qui etaient jeunes et jolies.
+
+A neuf heures du matin, apres douze heures de massacres, une voix
+criait encore du fond de ce sepulcre:
+
+-- Par grace! venez m'achever, je ne puis mourir.
+
+Un homme, l'armurier Bouffier se pencha dans le trou et regarda;
+les autres n'osaient.
+
+-- Qui crie donc? demanderent-ils.
+
+-- C'est Lami, repondit Bouffier.
+
+Puis, quand il fut au milieu des autres:
+
+-- Eh bien, firent-ils, qu'as-tu vu au fond?
+
+-- Une drole de marmelade, dit-il: tout pele-mele, des hommes et
+des femmes, des pretres et des jolies filles, c'est a crever de
+rire.
+
+"Decidement c'est une vilaine chenille que l'homme!..." disait le
+comte de Monte-Cristo a M. de Villefort.
+
+Eh bien, c'est dans la ville encore sanglante, encore chaude,
+encore emue de ces derniers massacres, que nous allons introduire
+les deux personnages principaux de notre histoire.
+
+
+I -- UNE TABLE D'HOTE
+
+Le 9 octobre de l'annee 1799, par une belle journee de cet automne
+meridional qui fait, aux deux extremites de la Provence, murir les
+oranges d'Hyeres et les raisins de Saint-Peray, une caleche
+attelee de trois chevaux de poste traversait a fond de train le
+pont jete sur la Durance, entre Cavaillon et Chateau-Renard, se
+dirigeant sur Avignon, l'ancienne ville papale, qu'un decret du 25
+mai 1791 avait, huit ans auparavant, reunie a la France, reunion
+confirmee par le traite signe, en 1797, a Tolentino, entre le
+general Bonaparte et le pape Pie VI.
+
+La voiture entra par la porte d'Aix, traversa dans toute sa
+longueur, et sans ralentir sa course, la ville aux rues etroites
+et tortueuses, batie tout a la fois contre le vent et contre le
+soleil, et alla s'arreter a cinquante pas de la porte d'Oulle, a
+l'hotel du Palais-Egalite, que l'on commencait tout doucement a
+rappeler l'hotel du Palais-Royal, nom qu'il avait porte autrefois
+et qu'il porte encore aujourd'hui.
+
+Ces quelques mots, presque insignifiants, a propos du titre de
+l'hotel devant lequel s'arretait la chaise de poste sur laquelle
+nous avons les yeux fixes, indiquent assez bien l'etat ou etait la
+France sous ce gouvernement de reaction thermidorienne que l'on
+appelait le Directoire.
+
+Apres la lutte revolutionnaire qui s'etait accomplie du 14 juillet
+1789 au 9 thermidor 1794; apres les journees des 5 et 6 octobre,
+du 21 juin, du 10 aout, des 2 et 3 septembre, du 21 mai, du 29
+thermidor, et du 1er prairial; apres avoir vu tomber la tete du
+roi et de ses juges, de la reine et de son accusateur, des
+Girondins et des Cordeliers, des moderes et des Jacobins, la
+France avait eprouve la plus effroyable et la plus nauseabonde de
+toutes les lassitudes, la lassitude du sang!
+
+Elle en etait donc revenue, sinon au besoin de la royaute, du
+moins au desir d'un gouvernement fort, dans lequel elle put mettre
+sa confiance, sur lequel elle put s'appuyer, qui agit pour elle et
+qui lui permit de se reposer elle-meme pendant qu'il agissait.
+
+A la place de ce gouvernement vaguement desire, elle avait le
+faible et irresolu Directoire, compose pour le moment du
+voluptueux Barras, de l'intrigant Sieyes, du brave Moulins, de
+l'insignifiant Roger Ducos et de l'honnete, mais un peu trop naif,
+Gohier.
+
+Il en resultait une dignite mediocre au dehors et une tranquillite
+fort contestable au dedans.
+
+Il est vrai qu'au moment ou nous en sommes arrives, nos armees, si
+glorieuses pendant les campagnes epiques de 1796 et 1797, un
+instant refoulees vers la France par l'incapacite de Scherer a
+Verone et a Cassano, et par la defaite et la mort de Joubert a
+Novi, commencent a reprendre l'offensive. Moreau a battu Souvaroff
+a Bassignano; Brune a battu le duc d'York et le general Hermann a
+Bergen; Massena a aneanti les Austro-Russes a Zurich; Korsakov
+s'est sauve a grand-peine et l'Autrichien Hotz ainsi que trois
+autres generaux ont ete tues, et cinq faits prisonniers.
+
+Massena a sauve la France a Zurich, comme, quatre-vingt-dix ans
+auparavant, Villars l'avait sauvee a Denain.
+
+Mais, a l'interieur, les affaires n'etaient point en si bon etat,
+et le gouvernement directorial etait, il faut le dire, fort
+embarrasse entre la guerre de la Vendee et les brigandages du
+Midi, auxquels, selon son habitude, la population avignonnaise
+etait loin de rester etrangere.
+
+Sans doute, les deux voyageurs qui descendirent de la chaise de
+poste, arretee a la porte de l'hotel du Palais-Royal, avaient-ils
+quelque raison de craindre la situation d'esprit dans laquelle se
+trouvait la population, toujours agitee, de la ville papale, car,
+un peu au-dessus d'Orgon, a l'endroit ou trois chemins se
+presentent aux voyageurs -- l'un conduisant a Nimes, le second a
+Carpentras, le troisieme a Avignon -- le postillon avait arrete
+ses chevaux, et, se retournant, avait demande:
+
+-- Les citoyens passent-ils par Avignon ou par Carpentras?
+
+-- Laquelle des deux routes est la plus courte? avait demande,
+d'une voix breve et stridente, l'aine des deux voyageurs, qui,
+quoique visiblement plus vieux de quelques mois, etait a peine age
+de trente ans.
+
+-- Oh! la route d'Avignon, citoyen, d'une bonne lieue et demie au
+moins.
+
+-- Alors, avait-il repondu, suivons la route d'Avignon.
+
+Et la voiture avait repris un galop qui annoncait que les
+_citoyens_ voyageurs, comme les appelait le postillon, quoique la
+qualification de _monsieur_ commencat a rentrer dans la
+conversation, payaient au moins trente sous de guides.
+
+Ce meme desir de ne point perdre de temps se manifesta a l'entree
+de l'hotel.
+
+Ce fut toujours le plus age des deux voyageurs qui, la comme sur
+la route, prit la parole. Il demanda si l'on pouvait diner
+promptement, et la forme dont etait faite la demande indiquait
+qu'il etait pret a passer sur bien des exigences gastronomiques,
+pourvu que le repas demande fut promptement servi.
+
+-- Citoyen, repondit l'hote qui, au bruit de la voiture, etait
+accouru, la serviette a la main, au-devant des voyageurs, vous
+serez rapidement et convenablement servis dans votre chambre; mais
+si je me permettais de vous donner un conseil...
+
+Il hesita.
+
+-- Oh! donnez! donnez! dit le plus jeune des deux voyageurs,
+prenant la parole pour la premiere fois.
+
+-- Eh bien, ce serait de diner tout simplement a table d'hote,
+comme fait en ce moment le voyageur qui est attendu par cette
+voiture tout attelee; le diner y est excellent et tout servi.
+
+L'hote, en meme temps, montrait une voiture organisee de la facon
+la plus confortable, et attelee, en effet, de deux chevaux qui
+frappaient du pied tandis que le postillon prenait patience, en
+vidant, sur le bord de la fenetre, une bouteille de vin de Cahors.
+
+Le premier mouvement de celui a qui cette offre etait faite fut
+negatif; cependant, apres une seconde de reflexion, le plus age
+des deux voyageurs, comme s'il fut revenu sur sa determination
+premiere, fit un signe interrogateur a son compagnon.
+
+Celui-ci repondit d'un regard qui signifiait: "Vous savez bien que
+je suis a vos ordres."
+
+-- Eh bien, soit, dit celui qui paraissait charge de prendre
+l'initiative, nous dinerons a table d'hote.
+
+Puis, se retournant vers le postillon qui, chapeau bas, attendait
+ses ordres:
+
+-- Que dans une demi-heure au plus tard, dit-il, les chevaux
+soient a la voiture.
+
+Et, sur l'indication du maitre d'hotel, tous deux entrerent dans
+la salle a manger, le plus age des deux marchant le premier,
+l'autre le suivant.
+
+On sait l'impression que produisent, en general, de nouveaux venus
+a une table d'hote. Tous les regards se tournerent vers les
+arrivants; la conversation, qui paraissait assez animee, fut
+interrompue.
+
+Les convives se composaient des habitues de l'hotel, du voyageur
+dont la voiture attendait tout attelee a la porte, d'un marchand
+de vin de Bordeaux en sejour momentane a Avignon pour les causes
+que nous allons dire, et d'un certain nombre de voyageurs se
+rendant de Marseille a Lyon par la diligence.
+
+Les nouveaux arrives saluerent la societe d'une legere inclination
+de tete, et se placerent a l'extremite de la table, s'isolant des
+autres convives par un intervalle de trois ou quatre couverts.
+
+Cette espece de reserve aristocratique redoubla la curiosite dont
+ils etaient l'objet; d'ailleurs, on sentait qu'on avait affaire a
+des personnages d'une incontestable distinction, quoique leurs
+vetements fussent de la plus grande simplicite.
+
+Tous deux portaient la botte a retroussis sur la culotte courte,
+l'habit a longues basques, le surtout de voyage et le chapeau a
+larges bords, ce qui etait a peu pres le costume de tous les
+jeunes gens de l'epoque; mais ce qui les distinguait des elegants
+de Paris et meme de la province, c'etaient leurs cheveux, longs et
+plats, et leur cravate noire serree autour du cou, a la facon des
+militaires.
+
+Les muscadins -- c'etait le nom que l'on donnait alors aux jeunes
+gens a la mode -- les muscadins portaient les oreilles de chien
+bouffant aux deux tempes, les cheveux retrousses en chignon
+derriere la tete, et la cravate immense aux longs bouts flottants
+et dans laquelle s'engouffrait le menton. Quelques-uns poussaient
+la reaction jusqu'a la poudre.
+
+Quant au portrait des deux jeunes gens, il offrait deux types
+completement opposes.
+
+Le plus age des deux, celui qui plusieurs fois avait, nous l'avons
+deja remarque, pris l'initiative, et dont la voix, meme dans ses
+intonations les plus familieres, denotait l'habitude du
+commandement, etait, nous l'avons dit, un homme d'une trentaine
+d'annees, aux cheveux noirs separes sur le milieu du front, plats
+et tombant le long des tempes jusque sur ses epaules. Il avait le
+teint basane de l'homme qui a voyage dans les pays meridionaux,
+les levres minces, le nez droit, les dents blanches, et ces yeux
+de faucon que Dante donne a Cesar.
+
+Sa taille etait plutot petite que grande, sa main etait delicate,
+son pied fin et elegant; il avait dans les manieres une certaine
+gene qui indiquait qu'il portait en ce moment un costume dont il
+n'avait point l'habitude, et quand il avait parle, si l'on eut ete
+sur les bords de la Loire au lieu d'etre sur les bords du Rhone,
+son interlocuteur aurait pu remarquer qu'il avait dans la
+prononciation un certain accent italien.
+
+Son compagnon paraissait de trois ou quatre ans moins age que lui.
+
+C'etait un beau jeune homme au teint rose, aux cheveux blonds, aux
+yeux bleu clair, au nez ferme et droit, au menton prononce, mais
+presque imberbe. Il pouvait avoir deux pouces de plus que son
+compagnon, et, quoique d'une taille au-dessus de la moyenne, il
+semblait si bien pris dans tout son ensemble, si admirablement
+libre dans tous ses mouvements, qu'on devinait qu'il devait etre,
+sinon d'une force, au moins d'une agilite et d'une adresse peu
+communes.
+
+Quoique mis de la meme facon, quoique se presentant sur le pied de
+l'egalite, il paraissait avoir pour le jeune homme brun une
+deference remarquable, qui, ne pouvant tenir a l'age, tenait sans
+doute a une inferiorite dans la condition sociale. En outre, il
+l'appelait citoyen, tandis que son compagnon l'appelait simplement
+Roland.
+
+Ces remarques, que nous faisons pour initier plus profondement le
+lecteur a notre recit, ne furent probablement point faites dans
+toute leur etendue par les convives de la table d'hote; car, apres
+quelques secondes d'attention donnees aux nouveaux venus, les
+regards se detacherent d'eux, et la conversation, un instant
+interrompue, reprit son cours.
+
+Il faut avouer qu'elle portait sur un sujet des plus interessants
+pour des voyageurs: il etait question de l'arrestation d'une
+diligence chargee d'une somme de soixante mille francs appartenant
+au gouvernement. L'arrestation avait eu lieu, la veille, sur la
+route de Marseille a Avignon, entre Lambesc et Pont-Royal.
+
+Aux premiers mots qui furent dits sur l'evenement, les deux jeunes
+gens preterent l'oreille avec un veritable interet.
+
+L'evenement avait eu lieu sur la route meme qu'ils venaient de
+suivre, et celui qui le racontait etait un des acteurs principaux
+de cette scene de grand chemin.
+
+C'etait le marchand de vin de Bordeaux.
+
+Ceux qui paraissaient le plus curieux de details etaient les
+voyageurs de la diligence qui venait d'arriver et qui allait
+repartir. Les autres convives, ceux qui appartenaient a la
+localite, paraissaient assez au courant de ces sortes de
+catastrophes pour donner eux-memes des details, au lieu d'en
+recevoir.
+
+-- Ainsi, citoyen, disait un gros monsieur contre lequel se
+pressait, dans sa terreur, une femme grande, seche et maigre, vous
+dites que c'est sur la route meme que nous venons de suivre que le
+vol a eu lieu?
+
+-- Oui, citoyen, entre Lambesc et Pont-Royal. Avez-vous remarque
+un endroit ou la route monte et se resserre entre deux monticules?
+Il y a la une foule de rochers.
+
+-- Oui, oui, mon ami, dit la femme en serrant le bras de son mari,
+je, l'ai remarque; j'ai meme dit, tu dois t'en souvenir: "Voici un
+mauvais endroit, j'aime mieux y passer de jour que de nuit."
+
+-- Oh! madame, dit un jeune homme dont la voix affectait le parler
+grasseyant de l'epoque, et qui, dans les temps ordinaires,
+paraissait exercer sur la table d'hote la royaute de la
+conversation, vous savez que, pour MM. Les _compagnons de Jehu_ il
+n'y a ni jour ni nuit.
+
+-- Comment! citoyen, demanda la dame encore plus effrayee, c'est
+en plein jour que vous avez ete arrete?
+
+-- En plein jour, citoyenne, a dix heures du matin.
+
+-- Et combien etaient-ils? demanda le gros monsieur.
+
+-- Quatre, citoyen.
+
+-- Embusques sur la route?
+
+-- Non; ils sont arrives a cheval, armes jusqu'aux dents et
+masques.
+
+-- C'est leur habitude, dit le jeune habitue de la table d'hote;
+ils ont dit, n'est-ce pas: "Ne vous defendez point, il ne vous
+sera fait aucun mal, nous n'en voulons qu'a l'argent du
+gouvernement."
+
+-- Mot pour mot, citoyen.
+
+-- Puis, continua celui qui paraissait si bien renseigne, deux
+sont descendus de cheval, ont jete la bride de leurs chevaux a
+leurs compagnons et ont somme le conducteur de leur remettre
+l'argent.
+
+-- Citoyen, dit le gros homme emerveille, vous racontez la chose
+comme si vous l'aviez vue.
+
+-- Monsieur y etait peut-etre, dit un des voyageurs, moitie
+plaisantant, moitie doutant.
+
+-- Je ne sais, citoyen, si, en disant cela, vous avez l'intention
+de me dire une impolitesse, fit insoucieusement le jeune homme qui
+venait si complaisamment et si pertinemment en aide au narrateur;
+mais mes opinions politiques font que je ne regarde pas votre
+soupcon comme une insulte. Si j'avais eu le malheur d'etre du
+nombre de ceux qui etaient attaques, ou l'honneur d'etre du nombre
+de ceux qui attaquaient, je le dirais aussi franchement dans un
+cas que dans l'autre; mais, hier matin, a dix heures, juste au
+moment ou l'on arretait la diligence a quatre lieues d'ici, je
+dejeunais tranquillement a cette meme place, et justement, tenez,
+avec les deux citoyens qui me font en ce moment l'honneur d'etre
+places a ma droite et a ma gauche.
+
+-- Et, demanda le plus jeune des deux voyageurs qui venaient de
+prendre place a table, et que son compagnon designait sous le nom
+de Roland, et combien etiez-vous d'hommes dans la diligence?
+
+-- Attendez; je crois que nous etions... oui, c'est cela, nous
+etions sept hommes et trois femmes.
+
+-- Sept hommes, non compris le conducteur? repeta Roland.
+
+-- Bien entendu.
+
+-- Et, a sept hommes, vous vous etes laisses devaliser par quatre
+bandits? Je vous en fais mon compliment, messieurs.
+
+-- Nous savions a qui nous avions affaire, repondit le marchand de
+vin, et nous n'avions garde de nous defendre.
+
+-- Comment! repliqua le jeune homme, a qui vous aviez affaire?
+mais vous aviez affaire, ce me semble, a des voleurs, a des
+bandits!
+
+-- Point du tout: ils s'etaient nommes.
+
+-- Ils s'etaient nommes?
+
+-- Ils avaient dit: "Messieurs, il est inutile de vous defendre;
+mesdames, n'ayez pas peur; nous ne sommes pas des brigands, nous
+sommes des _compagnons de Jehu_."
+
+-- Oui, dit le jeune homme de la table d'hote, ils previennent
+pour qu'il n'y ait pas de meprise, c'est leur habitude.
+
+-- Ah ca! dit Roland, qu'est-ce que c'est donc que ce Jehu qui a
+des compagnons si polis? Est-ce leur capitaine?
+
+-- Monsieur, dit un homme dont le costume avait quelque chose d'un
+pretre secularise et qui paraissait, lui aussi, non seulement un
+habitue de la table d'hote, mais encore un initie aux mysteres de
+l'honorable corporation dont on etait en train de discuter les
+merites, si vous etiez plus verse que vous ne paraissez l'etre
+dans la lecture des Ecritures saintes, vous sauriez qu'il y a
+quelque chose comme deux mille six cents ans que ce Jehu est mort,
+et que, par consequent, il ne peut arreter, a l'heure qu'il est,
+les diligences sur les grandes routes.
+
+-- Monsieur l'abbe, repondit Roland qui avait reconnu l'homme
+d'Eglise, comme, malgre le ton aigrelet avec lequel vous parlez,
+vous paraissez fort instruit, permettez a un pauvre ignorant de
+vous demander quelques details sur ce Jehu mort il y a eu deux
+mille six cents ans, et qui, cependant, a l'honneur d'avoir des
+compagnons qui portent son nom.
+
+-- Jehu! repondit l'homme d'Eglise du meme ton vinaigre, etait un
+roi d'Israel, sacre par Elisee, sous la condition de punir les
+crimes de la maison d'Achab et de Jezabel, et de mettre a mort
+tous les pretres de Baal.
+
+-- Monsieur l'abbe, repliqua en riant le jeune homme, je vous
+remercie de l'explication: je ne doute point qu'elle ne soit
+exacte et surtout tres savante; seulement, je vous avoue qu'elle
+ne m'apprend pas grand-chose.
+
+-- Comment, citoyen, dit l'habitue de la table d'hote, vous ne
+comprenez pas que Jehu, c'est Sa Majeste Louis XVIII, sacre sous
+la condition de punir les crimes de la Revolution et de mettre a
+mort les pretres de Baal, c'est-a-dire tous ceux qui ont pris une
+part quelconque a cet abominable etat de choses que, depuis sept
+ans, on appelle la Republique?
+
+-- Oui-da! fit le jeune homme; si fait, je comprends. Mais, parmi
+ceux que les compagnons de Jehu sont charges de combattre,
+comptez-vous les braves soldats qui ont repousse l'etranger des
+frontieres de France, et les illustres generaux qui ont commande
+les armees du Tyrol, de Sambre-et-Meuse et d'Italie?
+
+-- Mais sans doute, ceux-la les premiers et avant tout.
+
+Les yeux du jeune homme lancerent un eclair; sa narine se dilata,
+ses levres se serrerent: il se souleva sur sa chaise; mais son
+compagnon le tira par son habit et le fit rasseoir, tandis que,
+d'un seul regard, il lui imposait silence.
+
+Puis celui qui venait de donner cette preuve de sa puissance,
+prenant la parole pour la premiere fois:
+
+-- Citoyen, dit-il, s'adressant au jeune homme de la table d'hote,
+excusez deux voyageurs qui arrivent du bout du monde, comme qui
+dirait de l'Amerique ou de l'Inde, qui ont quitte la France depuis
+deux ans, qui ignorent completement ce qui s'y passe, et qui sont
+desireux de s'instruire.
+
+-- Mais, comment donc, repondit celui auquel ces paroles etaient
+adressees, c'est trop juste, citoyen; interrogez et l'on vous
+repondra.
+
+-- Eh bien, continua le jeune homme brun a l'oeil d'aigle, aux
+cheveux noirs et plats, au teint granitique, maintenant que je
+sais ce que c'est Jehu et dans quel but sa compagnie est
+instituee, je voudrais savoir ce que ses compagnons font de
+l'argent qu'ils prennent.
+
+-- Oh! mon Dieu, c'est bien simple, citoyen; vous savez qu'il est
+fort question de la restauration de la monarchie bourbonienne?
+
+-- Non, je ne le savais pas, repondit le jeune homme brun d'un ton
+qu'il essayait inutilement de rendre naif; j'arrive, comme je vous
+l'ai dit, du bout du monde.
+
+-- Comment! vous ne saviez pas cela? eh bien, dans six mois ce
+sera un fait accompli.
+
+-- Vraiment!
+
+-- C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, citoyen.
+
+Les deux jeunes gens a la tournure militaire echangerent entre eux
+un regard et un sourire, quoique le jeune blond parut sous le
+poids d'une vive impatience.
+
+Leur interlocuteur continua:
+
+-- Lyon est le quartier general de la conspiration, si toutefois
+on peut appeler conspiration un complot qui s'organise au grand
+jour; le nom de gouvernement provisoire conviendrait mieux.
+
+-- Eh bien, citoyen, dit le jeune homme brun avec une politesse
+qui n'etait point exempte de raillerie, disons gouvernement
+provisoire.
+
+-- Ce gouvernement provisoire a son etat-major et ses armees.
+
+-- Bah! son etat-major, peut-etre... mais ses armees...
+
+-- Ses armees, je le repete.
+
+-- Ou sont-elles?
+
+-- Il y en a une qui s'organise dans les montagnes d'Auvergne,
+sous les ordres de M. de Chardon; une autre dans les montagnes du
+Jura, sous les ordres de M. Teyssonnet; enfin, une troisieme qui
+fonctionne, et meme assez agreablement a cette heure, dans la
+Vendee, sous les ordres d'Escarboville, d'Achille Leblond et de
+Cadoudal.
+
+-- En verite, citoyen, vous me rendez un veritable service en
+m'apprenant toutes ces nouvelles. Je croyais les Bourbons
+completements resignes a l'exil; je croyais la police faite de
+maniere qu'il n'existat ni comite provisoire royaliste dans les
+grandes villes, ni bandits sur les grandes routes. Enfin, je
+croyais la Vendee completement pacifiee par le general Hoche.
+
+Le jeune homme auquel s'adressait cette reponse eclata de rire.
+
+-- Mais d'ou venez-vous? s'ecria-t-il, d'ou venez-vous?
+
+-- Je vous l'ai dit, citoyen, du bout du monde.
+
+-- On le voit.
+
+Puis continuant:
+
+-- Eh bien, vous comprenez dit-il, les Bourbons ne sont pas
+riches; les emigres dont on a vendu les biens, sont ruines; il est
+impossible d'organiser deux armees et d'en entretenir une
+troisieme sans argent. On etait embarrasse; il n'y avait que la
+Republique qui put solder ses ennemis: or, il n'etait pas probable
+qu'elle s'y decidat de gre a gre; alors, sans essayer avec elle
+cette negociation scabreuse, on jugea qu'il etait plus court de
+lui prendre son argent que de le lui demander.
+
+-- Ah! je comprends enfin.
+
+-- C'est bien heureux.
+
+-- Les _compagnons de Jehu _sont les intermediaires entre la
+Republique et la contre-revolution, les percepteurs des generaux
+royalistes.
+
+-- Oui; ce n'est plus un vol, c'est une operation militaire, un
+fait d'armes comme un autre.
+
+-- Justement, citoyen, vous y etes, et vous voila sur ce point,
+maintenant, aussi savant que nous.
+
+-- Mais, glissa timidement le marchand de vin de Bordeaux, si
+MM. les compagnons de Jehu -- remarquez que je n'en dis aucun mal
+-- si MM. Les compagnons de Jehu n'en veulent qu'a l'argent du
+gouvernement...
+
+-- A l'argent du gouvernement, pas a d'autre; il est sans exemple
+qu'ils aient devalise un particulier.
+
+-- Sans exemple?
+
+-- Sans exemple.
+
+-- Comment se fait-il alors que, hier, avec l'argent du
+gouvernement, ils aient emporte un group de deux cents louis qui
+m'appartenait?
+
+-- Mon cher Monsieur, repondit le jeune homme de la table d'hote,
+je vous ai deja dit qu'il y avait la quelque erreur, et qu'aussi
+vrai que je m'appelle Alfred de Barjols, cet argent vous sera
+rendu un jour ou l'autre.
+
+Le marchand de vin poussa un soupir et secoua la tete en homme
+qui, malgre l'assurance qu'on lui donne, conserve encore quelques
+doutes.
+
+Mais, en ce moment, comme si l'engagement pris par le jeune noble,
+qui venait de reveler sa condition sociale en disant son nom,
+avait eveille la delicatesse de ceux pour lesquels il se portait
+garant, un cheval s'arreta a la porte, on entendit des pas dans le
+corridor, la porte de la salle a manger s'ouvrit, et un homme
+masque et arme jusqu'aux dents parut sur le seuil.
+
+-- Messieurs, dit-il au milieu du profond silence cause par son
+apparition, y a-t-il parmi vous un voyageur nomme Jean Picot, qui
+se trouvait hier dans la diligence qui a ete arretee entre Lambesc
+et Pont-Royal?
+
+-- Oui, dit le marchand de vin tout etonne.
+
+-- C'est vous? demanda l'homme masque.
+
+-- C'est moi.
+
+-- Ne vous a-t-il rien ete pris?
+
+-- Si fait, il m'a ete pris un group de deux cents louis que
+j'avais confie au conducteur.
+
+-- Et je dois meme dire, ajouta le jeune noble, qu'a l'instant
+meme monsieur en parlait et le regardait comme perdu.
+
+-- Monsieur avait tort, dit l'inconnu masque, nous faisons la
+guerre au gouvernement et non aux particuliers; nous sommes des
+partisans et non des voleurs. Voici vos deux cents louis,
+monsieur, et si pareille erreur arrivait a l'avenir, reclamez et
+recommandez-vous du nom de Morgan.
+
+A ces mots, l'homme masque deposa un sac d'or a la droite du
+marchand de vin, salua courtoisement les convives de la table
+d'hote et sortit, laissant les uns dans la terreur et les autres
+dans la stupefaction d'une pareille hardiesse.
+
+
+II -- UN PROVERBE ITALIEN
+
+Au reste, quoique les deux sentiments que nous venons d'indiquer
+eussent ete les sentiments dominants, ils ne se manifestaient
+point chez tous les assistants a un degre semblable. Les nuances
+se graduerent selon le sexe, selon l'age, selon le caractere, nous
+dirons presque selon la position sociale des auditeurs.
+
+Le marchand de vin, Jean Picot, principal interesse dans
+l'evenement qui venait de s'accomplir, reconnaissant des la
+premiere vue, a son costume, a ses armes et a son masque, un des
+hommes auxquels il avait eu affaire la veille, avait d'abord, a
+son apparition, ete frappe de stupeur: puis, peu a peu,
+reconnaissant le motif de la visite que lui faisait le mysterieux
+bandit, il avait passe de la stupeur a la joie en traversant
+toutes les nuances intermediaires qui separent ces deux
+sentiments. Son sac d'or etait pres de lui et l'on eut dit qu'il
+n'osait y toucher: peut-etre craignait-il, au moment ou il y
+porterait la main, de le voir s'evanouir comme l'or que l'on croit
+trouver en reve et qui disparait meme avant que l'on rouvre les
+yeux, pendant cette periode de lucidite progressive qui separe le
+sommeil profond du reveil complet.
+
+Le gros monsieur de la diligence et sa femme avaient manifeste,
+ainsi que les autres voyageurs faisant partie du meme convoi, la
+plus franche et la plus complete terreur. Place a la gauche de
+Jean Picot, quand il avait vu le bandit s'approcher du marchand de
+vin, il avait, dans l'esperance illusoire de maintenir une
+distance honnete entre lui et le compagnon de Jehu, recule sa
+chaise sur celle de sa femme, qui, cedant au mouvement, de
+pression, avait essaye de reculer la sienne a son tour. Mais,
+comme la chaise qui venait ensuite etait celle du citoyen Alfred
+de Barjols, qui, lui, n'avait aucun motif de craindre des hommes
+sur lesquels il venait de manifester une si haute et si
+avantageuse opinion, la chaise de la femme du gros monsieur avait
+trouve un obstacle dans l'immobilite de celle du jeune noble; de
+sorte que, de meme qu'il arriva a Marengo, huit ou neuf mois plus
+tard, lorsque le general en chef jugea qu'il etait temps de
+reprendre l'offensive, le mouvement retrograde s'etait arrete.
+
+Quant a celui-ci -- c'est du citoyen Alfred de Barjols que nous
+parlons -- son aspect, comme celui de l'abbe qui avait donne
+l'explication biblique touchant le roi d'Israel Jehu et la mission
+qu'il avait recue d'Elisee, son aspect, disons-nous, avait ete
+celui d'un homme qui non seulement n'eprouve aucune crainte, mais
+qui s'attend meme a l'evenement qui arrive, si inattendu que soit
+cet evenement. Il avait, le sourire sur les levres, suivi du
+regard l'homme masque, et, si tous les convives n'eussent ete si
+preoccupes des deux acteurs principaux de la scene qui
+s'accomplissait, ils eussent pu remarquer un signe presque
+imperceptible echange des yeux entre le bandit et le jeune noble,
+signe qui, a l'instant meme, s'etait reproduit entre le jeune
+noble et l'abbe.
+
+De leur cote, les deux voyageurs que nous avons introduits dans la
+salle de la table d'hote et qui, comme nous l'avons dit, etaient
+assez isoles a l'extremite de la table, avaient conserve
+l'attitude propre a leurs differents caracteres. Le plus jeune des
+deux avait instinctivement porte la main a son cote, comme pour y
+chercher une arme absente, et s'etait leve, comme mu par un
+ressort, pour s'elancer a la gorge de l'homme masque, ce qui n'eut
+certes pas manque d'arriver s'il eut ete seul; mais le plus age,
+celui qui paraissait avoir non seulement l'habitude, mais le droit
+de lui donner des ordres, s'etait, comme il l'avait deja fait une
+premiere fois, contente de le retenir vivement par son habit en
+lui disant d'un ton imperatif, presque dur meme:
+
+-- Assis, Roland!
+
+Et le jeune homme s'etait assis.
+
+Mais celui de tous les convives qui etait demeure, en apparence du
+moins, le plus impassible pendant toute la scene qui venait de
+s'accomplir, etait un homme de trente-trois a trente-quatre ans,
+blond de cheveux, roux de barbe, calme et beau de visage, avec de
+grands yeux bleus, un teint clair, des levres intelligentes et
+fines, une taille elevee, et un accent etranger qui indiquait un
+homme ne au sein de cette ile dont le gouvernement nous faisait, a
+cette heure, une si rude guerre; autant qu'on pouvait en juger par
+les rares paroles qui lui etaient echappees, il parlait, malgre
+l'accent que nous avons signale, la langue francaise avec une rare
+purete. Au premier mot qu'il avait prononce et dans lequel il
+avait reconnu cet accent d'outre-Manche, le plus age des deux
+voyageurs avait tressailli, et, se retournant du cote de son
+compagnon, habitue a lire la pensee dans son regard, il avait
+semble lui demander comment un Anglais se trouvait en France au
+moment ou la guerre acharnee que se faisaient les deux nations
+exilait naturellement les Anglais de la France, comme les Francais
+de l'Angleterre. Sans doute, l'explication avait paru impossible a
+Roland, car celui-ci avait repondu d'un mouvement des yeux et d'un
+geste des epaules qui signifiaient: "Cela me parait tout aussi
+extraordinaire qu'a vous; mais, si vous ne trouvez pas
+l'explication d'un pareil probleme, vous, le mathematicien par
+excellence, ne me la demandez pas a moi."
+
+Ce qui etait reste de plus clair dans tout cela, dans l'esprit des
+deux jeunes gens, c'est que l'homme blond, a l'accent anglo-saxon,
+etait le voyageur dont la caleche confortable attendait tout
+attelee a la porte de l'hotel, et que ce voyageur etait de Londres
+ou, tout au moins, de quelqu'un des comtes ou duches de la Grande-
+Bretagne.
+
+Quant aux paroles qu'il avait prononcees, nous avons dit qu'elles
+etaient rares, si rares qu'en realite c'etaient plutot des
+exclamations que des paroles; seulement, a chaque explication qui
+avait ete demandee sur l'etat de la France, l'Anglais avait
+ostensiblement tire un calepin de sa poche, et, en priant soit le
+marchand de vin, soit l'abbe, soit le jeune noble, de repeter
+l'explication -- ce que chacun avait fait avec une complaisance
+pareille a la courtoisie qui presidait a la demande -- il avait
+pris en note ce qui avait ete dit de plus important, de plus
+extraordinaire et de plus pittoresque, sur l'arrestation de la
+diligence, l'etat de la Vendee et les compagnons de Jehu,
+remerciant chaque fois de la voix et du geste, avec cette roideur
+familiere a nos voisins d'outre-mer, et chaque fois remettant dans
+la poche de cote de sa redingote son calepin enrichi d'une note
+nouvelle.
+
+Enfin, comme un spectateur tout joyeux d'un denouement inattendu,
+il s'etait ecrie de satisfaction a l'aspect de l'homme masque,
+avait ecoute de toutes ses oreilles, avait regarde de tous ses
+yeux, ne l'avait point perdu de vue, que la porte ne se fut
+refermee derriere lui, et alors, tirant vivement son calepin de sa
+poche
+
+-- Oh! monsieur, avait-il dit a son voisin, qui n'etait autre que
+l'abbe, seriez-vous assez bon, si je ne m'en souvenais pas, de me
+repeter mot pour mot ce qu'a dit le gentleman qui sort d'ici?
+
+Il s'etait mis a ecrire aussitot, et, la memoire de l'abbe
+s'associant a la sienne, il avait eu la satisfaction de
+transcrire, dans toute son integrite, la phrase du compagnon de
+Jehu au citoyen Jean Picot.
+
+Puis, cette phrase transcrite, il s'etait ecrie avec un accent qui
+ajoutait un etrange cachet d'originalite a ses paroles
+
+-- Oh! ce n'est qu'en France, en verite, qu'il arrive de pareilles
+choses; la France, c'est le pays le plus curieux du monde. Je suis
+enchante, messieurs, de voyager en France et de connaitre les
+Francais.
+
+Et la derniere phrase avait ete dite avec tant de courtoisie qu'il
+ne restait plus, lorsqu'on l'avait entendue sortir de cette bouche
+serieuse, qu'a remercier celui qui l'avait prononcee, fut-il le
+descendant des vainqueurs de Crecy, de Poitiers et d'Azincourt.
+
+Ce fut le plus jeune des deux voyageurs qui repondit a cette
+politesse avec le ton d'insouciante causticite qui paraissait lui
+etre naturel.
+
+-- Par ma foi! je suis exactement comme vous, milord; je dis
+milord, car je presume que vous etes Anglais.
+
+-- Oui, monsieur, repondit le gentleman, j'ai cet honneur.
+
+-- Eh bien! comme je vous le disais, continua le jeune homme, je
+suis enchante de voyager en France et d'y voir ce que j'y ai vu.
+Il faut vivre sous le gouvernement des citoyens Gohier, Moulins,
+Roger Ducos, Sieyes et Barras, pour assister a une pareille
+drolerie, et quand, dans cinquante ans, on racontera qu'au milieu
+d'une ville de trente mille ames, en plein jour, un voleur de
+grand chemin est venu, le masque sur le visage, deux pistolets et
+un sabre a la ceinture, rapporter a un honnete negociant qui se
+desesperait de les avoir perdus, les deux cents louis qu'il lui
+avait pris la veille; quand on ajoutera que cela s'est passe a une
+table d'hote ou etaient assises vingt ou vingt-cinq personnes, et
+que ce bandit modele s'est retire sans que pas une des vingt ou
+vingt-cinq personnes presentes lui ait saute a la gorge; j'offre
+de parier que l'on traitera d'infime menteur celui qui aura
+l'audace de raconter l'anecdote.
+
+Et le jeune homme, se renversant sur sa chaise, eclata de rire,
+mais d'un rire si nerveux et si strident, que tout le monde le
+regarda avec etonnement, tandis que, de son cote, son compagnon
+avait les yeux figes sur lui avec une inquietude presque
+paternelle.
+
+-- Monsieur, dit le citoyen Alfred de Barjols, qui, ainsi que les
+autres, paraissait impressionne de cette etrange modulation, plus
+triste, ou plutot plus douloureuse que gaie, et dont, avant de
+repondre, il avait laisse eteindre jusqu'au dernier fremissement;
+monsieur, permettez-moi de vous faire observer que l'homme que
+vous venez de voir n'est point un voleur de grand chemin.
+
+-- Bah? franchement, qu'est-ce donc?
+
+-- C'est, selon toute probabilite, un jeune homme d'aussi bonne
+famille que vous et moi.
+
+-- Le comte de Horn, que le regent fit rouer en place de Greve,
+etait aussi un jeune homme de bonne famille, et la preuve, c'est
+que toute la noblesse de Paris envoya des voitures a son
+execution.
+
+-- Le comte de Horn avait, si je m'en souviens bien, assassine un
+juif pour lui voler une lettre de change qu'il n'etait point en
+mesure de lui payer, et nul n'osera vous dire qu'un compagnon de
+Jehu ait touche a un cheveu de la tete d'un enfant.
+
+-- Eh bien! soit; admettons que l'institution soit fondee au point
+de vue philanthropique, pour retablir la balance entre les
+fortunes, redresser les caprices du hasard, reformer les abus de
+la societe; pour etre un voleur a la facon de Karl Moor, votre ami
+Morgan, n'est-ce point Morgan qu'a dit que s'appelait cet honnete
+citoyen?
+
+-- Oui, dit l'Anglais.
+
+-- Eh bien! votre ami Morgan n'en est pas moins un voleur.
+
+Le citoyen Alfred de Barjols devint tres pale.
+
+-- Le citoyen Morgan n'est pas mon ami, repondit le jeune
+aristocrate, et, s'il l'etait, je me ferais honneur de son amitie.
+
+-- Sans doute, repondit Roland en eclatant de rire; comme dit
+M. de Voltaire: "_L'amitie d'un grand homme est un bienfait des
+dieux._"
+
+-- Roland, Roland! lui dit a voix basse son compagnon.
+
+-- Oh! general, repondit celui-ci laissant, a dessein peut-etre,
+echapper le titre qui etait du a son compagnon, laissez-moi, par
+grace, continuer avec monsieur une discussion qui m'interesse au
+plus haut degre.
+
+Celui-ci haussa les epaules.
+
+-- Seulement, citoyen, continua le jeune homme avec une etrange
+persistance, j'ai besoin d'etre edifie: il y a deux ans que j'ai
+quitte la France, et, depuis mon depart, tant de choses ont
+change, costume, moeurs, accent, que la langue pourrait bien avoir
+change aussi. Comment appelez-vous, dans la langue que l'on parle
+aujourd'hui en France, arreter les diligences et prendre l'argent
+qu'elles renferment?
+
+-- Monsieur, dit le jeune homme du ton d'un homme decide a
+soutenir la discussion jusqu'au bout, j'appelle cela faire la
+guerre; et voila votre compagnon, que vous avez appele general
+tout a l'heure, qui, en sa qualite de militaire, vous dira qu'a
+part le plaisir de tuer et d'etre tue, les generaux de tout temps
+n'ont pas fait autre chose que ce que fait le citoyen Morgan.
+
+-- Comment! s'ecria le jeune homme, dont les yeux lancerent un
+eclair, vous osez comparer?...
+
+-- Laissez monsieur developper sa theorie, Roland, dit le voyageur
+brun, dont les yeux, tout au contraire de ceux de son compagnon,
+qui semblaient s'etre dilates pour jeter leurs flammes, se
+voilerent sous ses longs cils noirs, pour ne point laisser voir ce
+qui se passait dans son coeur.
+
+-- Ah! dit le jeune homme avec son accent saccade, vous voyez bien
+qu'a votre tour vous commencez a prendre interet a la discussion.
+
+Puis, se tournant vers celui qu'il semblait avoir pris a partie:
+
+-- Continuez, monsieur, continuez, dit-il, le general le permet.
+
+Le jeune noble rougit d'une facon aussi visible qu'il venait de
+palir un instant auparavant et, les dents serrees, les coudes sur
+la table, le menton sur son poing pour se rapprocher autant que
+possible de son adversaire, avec un accent provencal qui devenait
+de plus en plus prononce a mesure que la discussion devenait plus
+intense:
+
+-- Puisque _le general le permet, _reprit-il en appuyant sur ces
+deux mots _le general, _j'aurai l'honneur de lui dire, et a vous,
+citoyen, par contrecoup, que je crois me souvenir d'avoir lu dans
+Plutarque, qu'au moment ou Alexandre partit pour l'Inde, il
+n'emportait avec lui que dix-huit ou vingt talents d'or, quelque
+chose comme cent ou cent vingt mille francs. Or, croyez-vous que
+ce soit avec ces dix-huit ou vingt talents d'or qu'il nourrit son
+armee, gagna la bataille du Granique, soumit l'Asie Mineure,
+conquit Tyr, Gaza, la Syrie, l'Egypte, batit Alexandrie, penetra
+jusqu'en Libye, se fit declarer fils de Jupiter par l'oracle
+d'Ammon, penetra jusqu'a l'Hyphase, et, comme ses soldats
+refusaient de le suivre plus loin, revint a Babylone pour y
+surpasser en luxe, en debauches et en mollesse, les plus luxueux,
+les plus debauches et les plus voluptueux des rois d'Asie? Est-ce
+de Macedoine qu'il tirait son argent, et croyez-vous que le roi
+Philippe, un des plus pauvres rois de la pauvre Grece, faisait
+honneur aux traites que son fils tirait sur lui? Non pas:
+Alexandre faisait comme le citoyen Morgan; seulement, au lieu
+d'arreter les diligences sur les grandes routes, il pillait les
+villes, mettait les rois a rancon, levait des contributions sur
+les pays conquis. Passons a Annibal. Vous savez comment il est
+parti de Carthage, n'est-ce pas? Il n'avait pas meme les dix-huit
+ou vingt talents de son predecesseur Alexandre; mais, comme il lui
+fallait de l'argent, il prit et saccagea, au milieu de la paix et
+contre la foi des traites, la ville de Sagonte; des lors il fut
+riche et put se mettre en campagne. Pardon, cette fois-ci, ce
+n'est plus du Plutarque, c'est du Cornelius Nepos. Je vous tiens
+quitte de sa descente des Pyrenees, de sa montee des Alpes, des
+trois batailles qu'il a gagnees en s'emparant chaque fois des
+tresors du vaincu, et j'en arrive aux cinq ou six ans qu'il a
+passes dans la Campanie. Croyez-vous que lui et son armee payaient
+pension aux Capouans et que les banquiers de Carthage, qui etaient
+brouilles avec lui, lui envoyaient de l'argent? Non: la guerre
+nourrissait la guerre, systeme Morgan, citoyen. Passons a Cesar.
+Ah! Cesar, c'est autre chose. Il part de l'Espagne avec quelque
+chose comme trente millions de dettes, revient a peu pres au pair,
+part pour la Gaule, reste dix ans chez nos ancetres; pendant ces
+dix ans, il envoie plus de cent millions a Rome, repasse les
+Alpes, franchit le Rubicon, marche droit au Capitole, force les
+portes du temple de Saturne, ou est le tresor, y prend pour ses
+besoins particuliers, et non pas pour la republique, trois mille
+livres pesant d'or en lingots, et meurt, lui que ses creanciers,
+vingt ans auparavant, ne voulaient pas laisser sortir de sa petite
+maison de la rue Suburra, laissant deux ou trois mille sesterces
+par chaque tete de citoyen, dix ou douze millions a Calpurnie et
+trente ou quarante millions a Octave; systeme Morgan toujours, a
+l'exception que Morgan, j'en suis sur, mourra sans avoir touche
+pour son compte ni a l'argent des Gaulois, ni a l'or du Capitole.
+Maintenant, sautons dix-huit cents ans et arrivons au general
+_Buonaparte_...
+
+Et le jeune aristocrate, comme avaient l'habitude de le faire les
+ennemis du vainqueur de l'Italie, affecta d'appuyer sur l'u, que
+Bonaparte avait retranche de son nom, et sur l'e dont il avait
+enleve l'accent aigu.
+
+Cette affectation parut irriter vivement Roland, qui fit un
+mouvement comme pour s'elancer en avant; mais son compagnon
+l'arreta.
+
+-- Laissez, dit-il, laissez, Roland; je suis bien sur que le
+citoyen Barjols ne dira pas que le general _Buonaparte_, comme il
+l'appelle, est un voleur.
+
+-- Non, je ne le dirai pas, moi; mais il y a un proverbe italien
+qui le dit pour moi.
+
+-- Voyons le proverbe? demanda le general se substituant a son
+compagnon, et, cette fois, fixant sur le jeune noble son oeil
+limpide, calme et profond.
+
+-- Le voici dans toute sa simplicite: _"Francesi non sono tutti
+ladroni, ma buona, parte." _Ce qui veut dire: "Tous les Francais
+ne sont pas des voleurs, mais..."
+
+-- Une bonne partie? dit Roland.
+
+-- Oui, mais _Buonaparte_, repondit Alfred de Barjols.
+
+A peine l'insolente parole etait-elle sortie de la bouche du jeune
+aristocrate, que l'assiette avec laquelle jouait Roland s'etait
+echappee de ses mains et l'allait frapper en plein visage.
+
+Les femmes jeterent un cri, les hommes se leverent.
+
+Roland eclata de ce rire nerveux qui lui etait habituel et retomba
+sur sa chaise.
+
+Le jeune aristocrate resta calme, quoiqu'une rigole de sang coulat
+de son sourcil sur sa joue.
+
+En ce moment, le conducteur entra, disant, selon la formule
+habituelle:
+
+-- Allons, citoyens voyageurs, en voiture!
+
+Les voyageurs, presses de s'eloigner du theatre de la rixe a
+laquelle ils venaient d'assister, se precipiterent vers la porte.
+
+-- Pardon, monsieur, dit Alfred de Barjols a Roland, vous n'etes
+pas de la diligence, j'espere?
+
+-- Non, monsieur, je suis de la chaise de poste; mais, soyez
+tranquille, je ne pars pas.
+
+-- Ni moi, dit l'Anglais; detelez les chevaux, je reste.
+
+-- Moi, je pars, dit avec un soupir le jeune homme brun, auquel
+Roland avait donne le titre de general; tu sais qu'il le faut, mon
+ami, et que ma presence est absolument necessaire la-bas. Mais je
+te jure bien que je ne te quitterais point ainsi si je pouvais
+faire autrement...
+
+Et, en disant ces mots, sa voix trahissait une emotion dont son
+timbre, ordinairement ferme et metallique, ne paraissait pas
+susceptible.
+
+Tout au contraire, Roland paraissait au comble de la joie; on eut
+dit que cette nature de lutte s'epanouissait a l'approche du
+danger qu'il n'avait peut-etre pas fait naitre, mais que du moins
+il n'avait point cherche a eviter.
+
+-- Bon! general, dit-il, nous devions nous quitter a Lyon, puisque
+vous avez eu la bonte de m'accorder un conge d'un mois pour aller
+a Bourg, dans ma famille. C'est une soixantaine de lieues de moins
+que nous faisons ensemble, voila tout. Je vous retrouverai a
+Paris. Seulement, vous savez, si vous avez besoin d'un homme
+devoue et qui ne boude pas, songez a moi.
+
+-- Sois tranquille, Roland, fit le general.
+
+Puis, regardant attentivement les deux adversaires:
+
+-- Avant tout, Roland, dit-il a son compagnon avec un
+indefinissable accent de tendresse, ne te fais pas tuer; mais, si
+la chose est possible, ne tue pas non plus ton adversaire. Ce
+jeune homme, a tout prendre, est un homme de coeur, et je veux
+avoir un jour pour moi tous les gens de coeur.
+
+-- On fera de son mieux, general, soyez tranquille.
+
+En ce moment, l'hote parut sur le seuil de la porte.
+
+-- La chaise de poste pour Paris est attelee, dit-il.
+
+Le general prit son chapeau et sa canne deposes sur une chaise;
+mais, au contraire, Roland affecta de le suivre nu-tete, pour que
+l'on vit bien qu'il ne comptait point partir avec son compagnon.
+
+Aussi Alfred de Barjols ne fit-il aucune opposition a sa sortie.
+D'ailleurs, il etait facile de voir que son adversaire etait
+plutot de ceux qui cherchent les querelles que de ceux qui les
+evitent.
+Celui-ci accompagna le general jusqu'a la voiture, ou le general
+monta.
+
+-- C'est egal, dit ce dernier en s'asseyant, cela me fait gros
+coeur de te laisser seul ici, Roland, sans un ami pour te servir
+de temoin.
+
+-- Bon! ne vous inquietez point de cela, general; on ne manque
+jamais de temoin: il y a et il y aura toujours des gens curieux de
+savoir comment un homme en tue un autre.
+
+-- Au revoir, Roland; tu entends bien, je ne te dis pas adieu, je
+te dis au revoir!
+
+-- Oui, mon cher general, repondit le jeune homme d'une voix
+presque attendrie, j'entends bien, et je vous remercie.
+
+-- Promets-moi de me donner de tes nouvelles aussitot l'affaire
+terminee, ou de me faire ecrire par quelqu'un, si tu ne pouvais
+m'ecrire toi-meme.
+
+-- Oh! n'ayez crainte, general; avant quatre jours, vous aurez une
+lettre de moi, repondit Roland.
+
+Puis, avec un accent de profonde amertume:
+
+-- Ne vous etes-vous pas apercu, dit-il, qu'il y a sur moi une
+fatalite qui ne veut pas que je meure?
+
+-- Roland! fit le general d'un ton severe, encore!
+
+-- Rien, rien, dit le jeune homme en secouant la tete, et en
+donnant a ses traits l'apparence d'une insouciante gaiete, qui
+devait etre l'expression habituelle de son visage avant que lui
+fut arrive le malheur inconnu qui, si jeune, paraissait lui faire
+desirer la mort.
+
+-- Bien. A propos, tache de savoir une chose.
+
+-- Laquelle, general?
+
+-- C'est comment il se fait qu'au moment ou nous sommes en guerre
+avec l'Angleterre, un Anglais se promene en France, aussi libre et
+aussi tranquille que s'il etait chez lui.
+
+-- Bon: je le saurai.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Je l'ignore; mais quand je vous promets de le savoir, je le
+saurai, dusse-je le lui demander, a lui.
+
+-- Mauvaise tete! ne va pas te faire une autre affaire de ce cote-
+la.
+
+-- Dans tous les cas, comme c'est un ennemi, ce ne serait plus un
+duel, ce serait un combat.
+
+-- Allons, encore une fois, au revoir et embrasse-moi.
+
+Roland se jeta avec un mouvement de reconnaissance passionnee au
+cou de celui qui venait de lui donner cette permission.
+
+-- Oh! general! s'ecria-t-il, que je serais heureux... si je
+n'etais pas si malheureux!
+
+Le general le regarda avec une affection profonde.
+
+-- Un jour, tu me conteras ton malheur, n'est-ce pas, Roland? dit-
+il.
+
+Roland eclata de ce rire douloureux qui, deux ou trois fois deja,
+s'etait fait jour entre ses levres.
+
+-- Oh! par ma foi, non, dit-il, vous en ririez trop.
+
+Le general le regarda comme il eut regarde un fou.
+
+-- Enfin, dit-il, il faut prendre les gens comme ils sont.
+
+-- Surtout lorsqu'ils ne sont pas ce qu'ils paraissent etre.
+
+-- Tu me prends pour OEdipe, et tu me poses des enigmes, Roland.
+
+-- Ah! si vous devinez celle-la, general, je vous salue roi de
+Thebes. Mais, avec toutes mes folies, j'oublie que chacune de vos
+minutes est precieuse et que je vous retiens ici inutilement.
+
+-- Tu as raison. As-tu des commissions pour Paris?
+
+-- Trois, mes amities a Bourrienne, mes respects a votre frere
+Lucien, et mes plus tendres hommages a madame Bonaparte.
+
+-- Il sera fait comme tu le desires.
+
+-- Ou vous retrouverai-je, a Paris?
+
+-- Dans ma maison de la rue de la
+Victoire, et peut-etre...
+--
+-- Peut-etre...
+
+-- Qui sait? peut-etre au Luxembourg!
+
+Puis, se rejetant en arriere, comme s'il regrettait d'en avoir
+tant dit, meme a celui qu'il regardait comme son meilleur ami:
+
+-- Route d'Orange! cria-t-il au postillon, et le plus vite
+possible.
+
+Le postillon, qui n'attendait qu'un ordre, fouetta ses chevaux; la
+voiture partit, rapide et grondante comme la foudre, et disparut
+par la porte d'Oulle.
+
+
+III -- L'ANGLAIS
+
+Roland resta immobile a sa place, non seulement tant qu'il put
+voir la voiture, mais encore longtemps apres qu'elle eut disparu.
+
+Puis, secouant la tete comme pour faire tomber de son front le
+nuage qui l'assombrissait, il rentra dans l'hotel et demanda une
+chambre.
+
+-- Conduisez monsieur au n deg. 3, dit l'hote a une femme de chambre.
+
+La femme de chambre prit une clef suspendue a une large tablette
+de bois noir, sur laquelle etaient ranges, sur deux lignes, des
+numeros blancs, et fit signe au jeune voyageur qu'il pouvait la
+suivre.
+
+-- Faites-moi monter du papier, une plume et de l'encre, dit le
+jeune homme a l'hote, et si M. de Barjols s'informe ou je suis,
+donnez-lui le numero de ma chambre.
+
+L'hote promit de se conformer aux intentions de Roland, qui monta
+derriere la fille en sifflant la _Marseillaise_.
+
+Cinq minutes apres, il etait assis pres d'une table, ayant devant
+lui le papier, la plume, l'encre demandes, et s'appretant a
+ecrire.
+
+Mais, au moment ou il allait tracer la premiere ligne, on frappa
+trois coups a sa porte.
+
+-- Entrez, dit-il en faisant pirouetter sur un de ses pieds de
+derriere le fauteuil dans lequel il etait assis, afin de faire
+face au visiteur, qui, dans son appreciation, devait etre soit
+M. de Barjols, soit un de ses amis.
+
+La porte s'ouvrit d'un mouvement regulier comme celui d'une
+mecanique, et l'Anglais parut sur le seuil.
+
+-- Ah! s'ecria Roland, enchante de la visite au point de vue de la
+recommandation que lui avait faite son general, c'est vous?
+
+-- Oui, dit l'Anglais, c'est moi.
+
+-- Soyez le bienvenu.
+
+-- Oh! que je sois le bienvenu, tant mieux! car je ne savais pas
+si je devais venir.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- A cause d'Aboukir.
+
+Roland se mit a rire.
+
+-- Il y a deux batailles d'Aboukir, dit-il: celle que nous avons
+perdue, celle que nous avons gagnee.
+
+-- A cause de celle que vous avez perdue.
+
+-- Bon! dit Roland, on se bat, on se tue, on s'extermine sur le
+champ de bataille; mais cela n'empeche point qu'on ne se serre la
+main quand on se rencontre en terre neutre. Je vous repete donc,
+soyez le bienvenu, surtout si vous voulez bien me dire pourquoi
+vous venez.
+
+-- Merci; mais, avant tout, lisez ceci.
+
+Et l'Anglais tira un papier de sa poche.
+
+-- Qu'est-ce? demanda Roland.
+
+-- Mon passeport.
+
+-- Qu'ai-je affaire de votre passeport? demanda Roland; je ne suis
+pas gendarme.
+
+-- Non; mais comme je viens vous offrir mes services, peut-etre ne
+les accepteriez-vous point, si vous ne saviez pas qui je suis.
+
+-- Vos services, monsieur?
+
+-- Oui; mais lisez.
+
+"Au nom de la Republique francaise, le Directoire executif invite
+a laisser circuler librement, et a lui preter aide et protection
+en cas de besoin, sir John Tanlay, dans toute l'etendue du
+territoire de la Republique.
+
+"Signe: FOUCHE."
+
+-- Et plus bas, voyez.
+
+"Je recommande tout particulierement a qui de droit sir John
+Tanlay comme un philanthrope et un ami de la liberte.
+
+"Signe: BARRAS."
+
+-- Vous avez lu?
+
+-- Oui, j'ai lu; apres?...
+
+-- Oh! apres?... Mon pere, milord Tanlay, a rendu des services a
+M. Barras; c'est pourquoi M. Barras permet que je me promene en
+France, et je suis bien content de me promener en France; je
+m'amuse beaucoup.
+
+-- Oui, je me le rappelle, sir John; vous nous avez deja fait
+l'honneur de nous dire cela a table.
+
+-- Je l'ai dit, c'est vrai; j'ai dit aussi que j'aimais beaucoup
+les Francais.
+
+Roland s'inclina.
+
+-- Et surtout le general Bonaparte, continua sir John.
+
+-- Vous aimez beaucoup le general Bonaparte?
+
+-- Je l'admire; c'est un grand, un tres grand homme.
+
+-- Ah! pardieu! sir John, je suis fache qu'il n'entende pas un
+Anglais dire cela de lui..
+
+-- Oh! s'il etait la, je ne le dirais point.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Je ne voudrais pas qu'il crut que je dis cela pour lui faire
+plaisir, je dis cela parce que c'est mon opinion.
+
+-- Je n'en doute pas, milord, fit Roland, qui ne savait pas ou
+l'Anglais en voulait venir, et qui, ayant appris par le passeport
+ce qu'il voulait savoir, se tenait sur la reserve.
+
+-- Et quand j'ai vu, continua l'Anglais avec le meme flegme, quand
+j'ai vu que vous preniez le parti du general Bonaparte, cela m'a
+fait plaisir.
+
+-- Vraiment?
+
+-- Grand plaisir, fit l'Anglais avec un mouvement de tete
+affirmatif.
+
+-- Tant mieux!
+
+-- Mais quand j'ai vu que vous jetiez une assiette a la tete de
+M. Alfred de Barjols, cela m'a fait de la peine.
+
+-- Cela vous a fait de la peine, milord; et en quoi?
+
+-- Parce qu'en Angleterre, un gentleman ne jette pas une assiette
+a la tete d'un autre gentleman.
+
+-- Ah! milord, dit Roland en se levant et froncant le sourcil,
+seriez-vous venu, par hasard, pour me faire une lecon?
+
+-- Oh! non; je suis venu vous dire: vous etes embarrasse peut-etre
+de trouver un temoin?
+
+-- Ma foi, sir John, je vous l'avouerai, et, au moment ou vous
+avez frappe a la porte, je m'interrogeais pour savoir a qui je
+demanderais ce service.
+
+-- Moi, si voulez, dit l'Anglais, je serai votre temoin.
+
+-- Ah! pardieu! fit Roland, j'accepte et de grand coeur!
+
+-- Voila le service que je voulais rendre, moi, a vous!
+
+Roland lui tendit la main.
+
+-- Merci, dit-il.
+
+L'Anglais s'inclina.
+
+-- Maintenant, continua Roland, vous avez eu le bon gout, milord,
+avant de m'offrir vos services, de me dire qui vous etiez; il est
+trop juste, du moment ou je les accepte, que vous sachiez qui je
+suis.
+
+-- Oh! comme vous voudrez.
+
+-- Je me nomme Louis de Montrevel; je suis aide de camp du general
+Bonaparte.
+
+-- Aide de camp du general Bonaparte! je suis bien aise.
+
+-- Cela vous explique comment j'ai pris, un peu trop chaudement
+peut-etre, la defense de mon general.
+
+-- Non, pas trop chaudement; seulement, l'assiette...
+
+-- Oui, je sais bien, la provocation pouvait se passer de
+l'assiette; mais, que voulez-vous! je la tenais a la main, je ne
+savais qu'en faire, je l'ai jetee a la tete de M. de Barjols; elle
+est partie toute seule sans que je le voulusse.
+
+-- Vous ne lui direz pas cela, a lui?
+
+-- Oh! soyez tranquille; je vous le dis, a vous, pour mettre votre
+conscience en repos.
+
+-- Tres bien; alors, vous vous battrez?
+
+-- Je suis reste pour cela, du moins.
+
+-- Et a quoi vous battrez-vous?
+
+-- Cela ne vous regarde pas, milord.
+
+-- Comment, cela ne me regarde pas?
+
+-- Non; M. de Barjols est l'insulte, c'est a lui de choisir ses
+armes.
+
+-- Alors, l'arme qu'il proposera, vous l'accepterez?
+
+-- Pas moi, sir John, mais vous, en mon nom, puisque vous me
+faites l'honneur d'etre mon temoin.
+
+-- Et, si c'est le pistolet qu'il choisit, a quelle distance et
+comment desirez-vous vous battre?
+
+-- Ceci, c'est votre affaire, milord, et non la mienne. Je ne sais
+pas si cela se fait ainsi en Angleterre, mais, en France, les
+combattants ne se melent de rien; c'est aux temoins d'arranger les
+choses; ce qu'ils font est toujours bien fait.
+
+-- Alors ce que je ferai sera bien fait?
+
+-- Parfaitement fait, milord.
+
+L'Anglais s'inclina.
+
+-- L'heure et le jour du combat?
+
+-- Oh! cela, le plus tot possible; il y a deux ans que je n'ai vu
+ma famille, et je vous avoue que je suis presse d'embrasser tout
+mon monde.
+
+L'Anglais regarda Roland avec un certain etonnement; il parlait
+avec tant d'assurance, qu'on eut dit qu'il avait d'avance la
+certitude de ne pas etre tue.
+
+En ce moment, on frappa a la porte, et la voix de l'aubergiste
+demanda:
+
+-- Peut-on entrer?
+
+Le jeune homme repondit affirmativement: la porte s'ouvrit, et
+l'aubergiste entra effectivement, tenant a la main une carte qu'il
+presenta a son hote.
+
+Le jeune homme prit la carte et lut:
+
+"Charles de Valensolle."
+
+-- De la part de M. Alfred de Barjols, dit l'hote.
+-- Tres bien! fit Roland.
+
+Puis, passant la carte a l'Anglais:
+
+-- Tenez, cela vous regarde; c'est inutile que je voie ce
+monsieur, puisque, dans ce pays-ci, on n'est plus citoyen...
+M. de Valensolle est le temoin de M. de Barjols, vous etes le
+mien: arrangez la chose entre vous; seulement, ajouta le jeune
+homme en serrant la main de l'Anglais et en le regardant fixement,
+tachez que ce soit serieux; je ne recuserais ce que vous aurez
+fait que s'il n'y avait point chance de mort pour l'un ou pour
+l'autre.
+
+-- Soyez tranquille, dit l'Anglais, je ferai comme pour moi.
+
+-- A la bonne heure, allez, et, quand tout sera arrete, remontez;
+je ne bouge pas d'ici.
+
+Sir John suivit l'aubergiste; Roland se rassit, fit pirouetter son
+fauteuil dans le sens inverse et se retrouva devant sa table.
+
+Il prit sa plume et se mit a ecrire.
+
+Lorsque sir John rentra, Roland, apres avoir ecrit et cachete deux
+lettres, mettait l'adresse sur la troisieme.
+
+Il fit signe de la main a l'Anglais d'attendre qu'il eut fini afin
+de pouvoir lui donner toute son attention.
+
+Il acheva l'adresse, cacheta la lettre, et se retourna.
+
+-- Eh bien, demanda-t-il, tout est-il regle?
+
+-- Oui, dit l'Anglais, et ca a ete chose facile, vous avez affaire
+a un vrai gentleman.
+
+-- Tant mieux! fit Roland.
+
+Et il attendit.
+
+-- Vous vous battez dans deux heures a la fontaine de Vaucluse --
+un lieu charmant -- au pistolet, en marchant l'un sur l'autre,
+chacun tirant a sa volonte et pouvant continuer de marcher apres
+le feu de son adversaire.
+
+-- Par ma foi! vous avez raison, sir John; voila qui est tout a
+fait bien. C'est vous qui avez regle cela?
+
+-- Moi et le temoin de M. Barjols, votre adversaire ayant renonce
+a tous ses privileges d'insulte.
+
+-- S'est-on occupe des armes?
+
+-- J'ai offert mes pistolets; ils ont ete acceptes, sur ma parole
+d'honneur qu'ils etaient aussi inconnus a vous qu'a M. de Barjols;
+ce sont d'excellentes armes avec lesquelles, a vingt pas, je coupe
+une balle sur la lame d'un couteau.
+
+-- Peste! vous tirez bien, a ce qu'il parait, milord?
+
+-- Oui; je suis, a ce que l'on dit, le meilleur tireur de
+l'Angleterre.
+
+-- C'est bon a savoir; quand je voudrai me faire tuer, sir John,
+je vous chercherai querelle.
+
+-- Oh! ne cherchez jamais une querelle a moi, dit l'Anglais, cela
+me ferait trop grand-peine d'etre oblige de me battre avec vous.
+
+-- On tachera, milord, de ne pas vous faire de chagrin. Ainsi,
+c'est dans deux heures.
+
+-- Oui; vous m'avez dit que vous etiez presse.
+
+-- Parfaitement. Combien y a-t-il d'ici a l'endroit charmant?
+
+-- D'ici a Vaucluse?
+
+-- Oui.
+
+-- Quatre lieues.
+
+-- C'est l'affaire d'une heure et demie; nous n'avons pas de temps
+a perdre; debarrassons-nous donc des choses ennuyeuses pour
+n'avoir plus que le plaisir.
+
+L'Anglais regarda le jeune homme avec etonnement.
+
+Roland ne parut faire aucune attention a ce regard.
+
+-- Voici trois lettres, dit-il: une pour madame de Montrevel, ma
+mere; une pour mademoiselle de Montrevel, ma soeur, une pour le
+citoyen Bonaparte, mon general. Si je suis tue, vous les mettrez
+purement et simplement a la poste. Est-ce trop de peine?
+
+-- Si ce malheur arrive, je porterai moi-meme les lettres, dit
+l'Anglais. Ou demeurent madame votre mere et mademoiselle votre
+soeur? demanda celui-ci.
+-- A Bourg, chef-lieu du departement de l'Ain.
+
+-- C'est tout pres d'ici, repondit l'Anglais. Quant au general
+Bonaparte, j'irai, s'il le faut, en Egypte; je serais extremement
+satisfait de voir le general Bonaparte.
+
+-- Si vous prenez, comme vous le dites, milord, la peine de porter
+la lettre vous-meme, vous n'aurez pas une si longue course a
+faire: dans trois jours, le general Bonaparte sera a Paris.
+
+-- Oh! fit l'Anglais, sans manifester le moindre etonnement, vous
+croyez?
+
+-- J'en suis sur, repondit Roland.
+
+-- C'est, en verite, un homme fort extraordinaire, que le general
+Bonaparte. Maintenant, avez-vous encore quelque autre
+recommandation a me faire, monsieur de Montrevel?
+
+-- Une seule, milord.
+
+-- Oh! plusieurs si vous voulez.
+
+-- Non, merci, une seule, mais tres importante.
+
+-- Dites.
+
+-- Si je suis tue... mais je doute que j'aie cette chance...
+
+Sir John regarda Roland avec cet oeil etonne qu'il avait deja deux
+ou trois fois arrete sur lui.
+
+-- Si je suis tue, reprit Roland, car, au bout du compte, il faut
+bien tout prevoir...
+
+-- Oui, si vous etes tue, j'entends.
+
+-- Ecoutez bien ceci, milord, car je tiens expressement en ce cas,
+a ce que les choses se passent exactement comme je vais vous le
+dire.
+
+-- Cela se passera comme vous le direz, repliqua sir John; je suis
+un homme fort exact.
+
+-- Eh bien donc, si je suis tue, insista Roland en posant et en
+appuyant la main sur l'epaule de son temoin, comme pour mieux
+imprimer dans sa memoire la recommandation qu'il allait lui faire,
+vous mettrez mon corps comme il sera, tout habille, sans permettre
+que personne le touche, dans un cercueil de plomb que vous ferez
+souder devant vous; vous enfermerez le cercueil de plomb dans une
+biere de chene, que vous ferez egalement clouer devant vous.
+Enfin, vous expedierez le tout a ma mere, a moins que vous
+n'aimiez mieux jeter le tout dans le Rhone, ce que je laisse
+absolument a votre choix, pourvu qu'il y soit jete.
+
+-- Il ne me coutera pas plus de peine, reprit l'Anglais, puisque
+je porte la lettre, de porter le cercueil avec moi.
+
+--Allons, decidement, milord, dit Roland riant aux eclats de son
+rire etrange, vous etes un homme charmant, et c'est la Providence
+en personne qui a permis que je vous rencontre. En route, milord,
+en route!
+
+Tous deux sortirent de la chambre de Roland. Celle de sir John
+etait situee sur le meme palier. Roland attendit que l'Anglais
+rentrat chez lui pour prendre ses armes.
+
+Il en sortit apres quelques secondes, tenant a la main une boite
+de pistolets.
+
+-- Maintenant, milord, demanda Roland, comment allons-nous a
+Vaucluse? a cheval ou en voiture?
+
+-- En voiture, si vous voulez bien. Une voiture, c'est commode
+beaucoup plus si l'on etait blesse: la mienne attend en bas.
+
+-- Je croyais que vous aviez fait deteler?
+
+-- J'en avais donne l'ordre, mais j'ai fait courir apres le
+postillon pour lui donner contre-ordre.
+
+On descendit l'escalier.
+
+-- Tom! Tom! dit sir John en arrivant a la porte, ou l'attendait
+un domestique dans la severe livree d'un groom anglais, chargez-
+vous de cette boite.
+_ _
+_-- I am going with, mylord _?_ _demanda_ _le domestique?
+
+-- _Yes_! repondit sir John.
+
+Puis, montrant a Roland le marchepied de la caleche qu'abaissait
+son domestique.
+
+-- Venez, monsieur de Montrevel, dit-il.
+
+Roland monta dans la caleche et s'y etendit voluptueusement.
+
+-- En verite, dit-il, il n'y a decidement que vous autres Anglais
+pour comprendre les voitures de voyage; on est dans la votre comme
+dans son lit. Je parie que vous faites capitonner vos bieres avant
+de vous y coucher.
+
+-- Oui, c'est un fait, repondit John, le peuple anglais, il entend
+tres bien le confortable; mais le peuple francais, il est un
+peuple plus curieux et plus amusant...
+
+-- Postillon, a Vaucluse.
+
+
+IV -- LE DUEL
+
+La route n'est praticable que d'Avignon a l'Isle. On fit les trois
+lieues qui separent l'Isle d'Avignon en une heure.
+
+Pendant cette heure, Roland, comme s'il eut pris a tache de faire
+paraitre le temps court a son compagnon de voyage, fut verveux et
+plein d'entrain; plus il approchait du lieu du combat, plus sa
+gaiete redoublait. Quiconque n'eut pas su la cause du voyage ne se
+fut jamais doute que ce jeune homme, au babil intarissable et au
+rire incessant, fut sous la menace d'un danger mortel.
+
+Au village de l'Isle, il fallut descendre de voiture. On
+s'informa; Roland et sir John etaient les premiers arrives.
+
+Ils s'engagerent dans le chemin qui conduit a la fontaine.
+
+-- Oh! oh! dit Roland, il doit y avoir un bel echo ici.
+
+Il y jeta un ou deux cris auxquels l'echo repondit avec une
+complaisance parfaite.
+
+-- Ah! par ma foi, dit le jeune homme, voici un echo merveilleux.
+Je ne connais que celui de la Seinonnetta, a Milan, qui lui soit
+comparable. Attendez, milord.
+
+Et il se mit, avec des modulations qui indiquaient a la fois une
+voix admirable et une methode excellente, a chanter une tyrolienne
+qui semblait un defi porte, par la musique revoltee, au gosier
+humain.
+
+Sir John regardait et ecoutait Roland avec un etonnement qu'il ne
+se donnait plus la peine de dissimuler.
+Lorsque la derniere note se fut eteinte dans la cavite de la
+montagne:
+
+-- Je crois, Dieu me damne! dit sir John, que vous avez le spleen.
+
+Roland tressaillit et le regarda comme pour l'interroger. Mais,
+voyant que sir John n'allait pas plus loin:
+
+-- Bon! et qui vous fait croire cela demanda-t-il.
+
+-- Vous etes trop bruyamment gai pour n'etre pas profondement
+triste.
+
+-- Oui, et cette anomalie vous etonne?
+
+-- Rien ne m'etonne, chaque chose a sa raison d'etre.
+
+-- C'est juste; le tout est d'etre dans le secret de la chose. Eh
+bien, je vais vous y mettre.
+
+-- Oh! je ne vous y force aucunement.
+
+-- Vous etes trop courtois pour cela; mais avouez que cela vous
+ferait plaisir d'etre fixe a mon endroit.
+
+-- Par interet pour vous, oui.
+
+-- Eh bien, milord, voici le mot de l'enigme, et je vais vous
+dire, a vous, ce que je n'ai encore dit a personne. Tel que vous
+me voyez, et avec les apparences d'une sante excellente, je suis
+atteint d'un anevrisme qui me fait horriblement souffrir. Ce sont
+a tout moment des spasmes, des faiblesses, des evanouissements qui
+feraient honte a une femme. Je passe ma vie a prendre des
+precautions ridicules, et, avec tout cela, Larrey m'a prevenu que
+je dois m'attendre a disparaitre de ce monde d'un moment a
+l'autre, l'artere attaquee pouvant se rompre dans ma poitrine au
+moindre effort que je ferai. Jugez comme c'est amusant pour un
+militaire! Vous comprenez que, du moment ou j'ai ete eclaire sur
+ma situation, j'ai decide que je me ferais tuer avec le plus
+d'eclat possible. Je me suis mis incontinent a l'oeuvre. Un autre
+plus chanceux aurait reussi deja cent fois; mais moi, ah bien,
+oui, je suis ensorcele: ni balles ni boulets ne veulent de moi; on
+dirait que les sabres ont peur de s'ebrecher sur ma peau. Je ne
+manque pourtant pas une occasion; vous l'avez vu d'apres ce qui
+s'est passe a table. Eh bien, nous allons nous battre, n'est-ce
+pas? Je vais me livrer comme un fou, donner tous les avantages a
+mon adversaire, cela n'y fera absolument rien: il tirera a quinze
+pas, a dix pas, a cinq pas, a bout portant sur moi, et il me
+manquera, ou son pistolet brulera l'amorce sans partir; et tout
+cela, la belle avance, je vous le demande un peu, pour que je
+creve un beau jour au moment ou je m'y attendrai le moins, en
+tirant mes bottes? Mais silence, voici mon adversaire.
+
+En effet, par la meme route qu'avaient suivie Roland et sir John a
+travers les sinuosites du terrain et les asperites du rocher, on
+voyait apparaitre la partie superieure du corps de trois
+personnages qui allaient grandissant a mesure qu'ils approchaient.
+
+Roland les compta.
+
+-- Trois. Pourquoi trois, dit-il, quand nous ne sommes que deux.
+
+-- Ah! j'avais oublie, dit l'Anglais: M. de Barjols, autant dans
+votre interet que dans le sien, a demande d'amener un chirurgien
+de ses amis.
+
+-- Pourquoi faire? demanda Roland d'un ton brusque et en froncant
+le sourcil.
+
+-- Mais pour le cas ou l'un de vous serait blesse; une saignee,
+dans certaines circonstances, peut sauver la vie a un homme.
+
+-- Sir John, fit Roland avec une expression presque feroce, je ne
+comprends pas toutes ces delicatesses en matiere de duel. Quand on
+se bat, c'est pour se tuer. Qu'on se fasse auparavant toutes
+sortes de politesses, comme vos ancetres et les miens s'en sont
+fait a Fontenoy, tres bien; mais, une fois que les epees sont hors
+du fourreau ou les pistolets charges, il faut que la vie d'un
+homme paye la peine que l'on a prise et les battements de coeur
+que l'on a perdus. Moi, sur votre parole d'honneur, sir John, je
+vous demande une chose: c'est que blesse ou tue, vivant ou mort,
+le chirurgien de M. de Barjols ne me touchera pas.
+
+-- Mais cependant, monsieur Roland...
+
+-- Oh! c'est a prendre ou a laisser. Votre parole d'honneur,
+milord, ou, le diable m'emporte, je ne me bats pas.
+
+L'Anglais regarda le jeune homme avec etonnement: son visage etait
+devenu livide, ses membres etaient agites d'un tremblement qui
+ressemblait a de la terreur.
+
+Sans rien comprendre a cette impression inexplicable, sir John
+donna sa parole.
+
+-- A la bonne heure, fit Roland; tenez, c'est encore un des effets
+de cette charmante maladie: toujours je suis pret a me trouver mal
+a l'idee d'une trousse deroulee, a la vue d'un bistouri ou d'une
+lancette. J'ai du devenir tres pale, n'est-ce pas?
+
+-- J'ai cru un instant que vous alliez vous evanouir.
+
+Roland eclata de rire.
+
+-- Ah! la belle affaire que cela eut fait, dit-il, nos adversaires
+arrivant et vous trouvant occupe a me faire respirer des sels
+comme a une femme qui a des syncopes. Savez-vous ce qu'ils
+auraient dit, eux, et ce que vous auriez dit vous le premier? Ils
+auraient dit que j'avais peur.
+Les trois nouveaux venus, pendant ce temps, s'etaient avances et
+se trouvaient a portee de la voix, de sorte que sir John n'eut pas
+meme le temps de repondre a Roland.
+
+Ils saluerent en arrivant. Roland, le sourire sur les levres, ses
+belles dents a fleur de levres, repondit a leur salut.
+
+Sir John s'approcha de son oreille.
+
+-- Vous etes encore un peu pale, dit-il; allez faire un tour
+jusqu'a la fontaine; j'irai vous chercher quand il sera temps.
+
+-- Ah! c'est une idee, cela, dit Roland; j'ai toujours eu envie de
+voir cette fameuse fontaine de Vaucluse, Hippocrene de Petrarque.
+Vous connaissez son sonnet?
+
+_Chiare, fresche e dolci acque_
+_Ove le belle membra_
+_Pose colei, che sofa a me par donna._
+
+-- Et cette occasion-ci passee, je n'en retrouverais peut-etre pas
+une pareille. De quel cote est-elle, votre fontaine?
+
+-- Vous en etes a trente pas; suivez le chemin, vous allez la
+trouver au detour de la route, au pied de cet enorme rocher dont
+vous voyez le faite.
+
+-- Milord, dit Roland, vous etes le meilleur cicerone que je
+connaisse; merci.
+
+Et, faisant a son temoin un signe amical de la main, il s'eloigna
+dans la direction de la fontaine en chantonnant entre ses dents la
+charmante villanelle de Philippe Desportes:
+
+_Rosette, pour un peu d'absence,_
+_Votre coeur vous avez change._
+_Et, moi sachant cette inconstance,_
+_Le mien autre part j'ai range._
+_Jamais plus beaute si legere_
+_Sur moi tant de pouvoir n'aura;_
+_Nous verrons, volage bergere,_
+_Qui premier s'en repentira."_
+
+Sir John se retourna aux modulations de cette voix a la fois
+fraiche et tendre, et qui, dans les notes elevees, avait quelque
+chose de la voix d'une femme; son esprit methodique et froid ne
+comprenait rien a cette nature saccadee et nerveuse, sinon qu'il
+avait sous les yeux une des plus etonnantes organisations que l'on
+put rencontrer.
+
+Les deux jeunes gens l'attendaient; le chirurgien se tenait un peu
+a l'ecart.
+
+Sir John portait a la main sa boite de pistolets; il la posa sur
+un rocher ayant la forme d'une table, tira de sa poche une petite
+clef qui semblait travaillee par un orfevre, et non par un
+serrurier, et ouvrit la boite.
+Les armes etaient magnifiques, quoique d'une grande simplicite;
+elles sortaient des ateliers de Menton, le grand-pere de celui qui
+aujourd'hui est encore un des meilleurs arquebusiers de Londres.
+Il les donna a examiner au temoin de M. de Barjols, qui en fit
+jouer les ressorts et poussa la gachette d'arriere en avant, pour
+voir s'ils etaient a double detente.
+
+Ils etaient a detente simple.
+
+M. de Barjols jeta dessus un coup d'oeil; mais ne les toucha meme
+pas.
+
+-- Notre adversaire ne connait point vos armes? demanda
+M. de Valensolle.
+
+-- Il ne les a meme pas vues, repondit sir John, je vous en donne
+ma parole d'honneur.
+
+-- Oh! fit M. de Valensolle, une simple denegation suffisait.
+
+On regla une seconde fois, afin qu'il n'y eut point de malentendu,
+les conditions du combat deja arretees; puis, ces conditions
+reglees, afin de perdre le moins de temps possible en preparatifs
+inutiles, on chargea les pistolets, on les remit tout charges dans
+la boite, on confia la boite au chirurgien, et sir John, la clef
+de sa boite dans sa poche alla chercher Roland.
+
+Il le trouva causant avec un petit patre qui faisait paitre trois
+chevres aux flancs roides et rocailleux de la montagne, et jetant
+des cailloux dans le bassin.
+
+Sir John ouvrait la bouche pour lui dire que tout etait pret; mais
+lui, sans donner a l'Anglais le temps de parler:
+
+-- Vous ne savez pas ce que me raconte cet enfant, milord! Une
+veritable legende des bords du Rhin. Il dit que ce bassin, dont on
+ne connait pas le fond, s'etend a plus de deux ou trois lieues
+sous la montagne, et sert de demeure a une fee, moitie femme,
+moitie serpent, qui, dans les nuits calmes et pures de l'ete,
+glisse a la surface de l'eau, appelant les patres de la montagne
+et ne leur montrant, bien entendu, que sa tete aux longs cheveux,
+ses epaules nues et ses beaux bras; mais les imbeciles se laissent
+prendre a ce semblant de femme: ils s'approchent, lui font signe
+de venir a eux, tandis que, de son cote, la fee leur fait signe de
+venir a elle. Les imprudents s'avancent sans s'en apercevoir, ne
+regardant pas a leurs pieds; tout a coup la terre leur manque, la
+fee etend le bras, plonge avec eux dans ses palais humides, et, le
+lendemain, reparait seule. Qui diable a pu faire a ces idiots de
+bergers le meme conte que Virgile racontait en si beaux vers a
+Auguste et a Mecene?
+
+Il demeura pensif un instant, et les yeux fixes sur cette eau
+azuree et profonde; puis, se retournant vers sir John:
+
+-- On dit que jamais nageur, si vigoureux qu'il soit, n'a reparu
+apres avoir plonge dans ce gouffre; si j'y plongeais, milord, ce
+serait peut-etre plus sur que la balle de M. de Barjols. Au fait,
+ce sera toujours une derniere ressource; en attendant, essayons de
+la balle. Allons, milord, allons.
+
+Et, prenant par dessous le bras l'Anglais emerveille de cette
+mobilite d'esprit, il le ramena vers ceux qui les attendaient.
+
+Eux, pendant ce temps, s'etaient occupes de chercher un endroit
+convenable et l'avaient trouve.
+
+C'etait un petit plateau, accroche en quelque sorte a la rampe
+escarpee de la montagne, expose au soleil couchant et portant une
+espece de chateau en ruine, qui servait d'asile aux patres surpris
+par le mistral.
+Un espace plan, d'une cinquantaine de pas de long et d'une
+vingtaine de pas de large, lequel avait du etre autrefois la
+plate-forme du chateau, allait etre le theatre du drame qui
+approchait de son denouement.
+
+-- Nous voici, messieurs, dit sir John.
+
+-- Nous sommes prets, messieurs, dit M. de Valensolle.
+
+-- Que les adversaires veuillent bien ecouter les conditions du
+combat, dit sir John.
+
+Puis, s'adressant a M. de Valensolle:
+
+-- Redites-les, monsieur, ajouta-t-il; vous etes Francais et moi
+etranger; vous les expliquerez plus clairement que moi.
+
+-- Vous etes de ces etrangers, milord, qui montreraient la langue
+a de pauvres Provencaux comme nous; mais, puisque vous avez la
+courtoisie de me ceder la parole, j'obeirai a votre invitation.
+
+Et il salua sir John, qui lui rendit son salut.
+
+-- Messieurs, continua le gentilhomme qui servait de temoin a
+M. de Barjols, il est convenu que l'on vous placera a quarante
+pas; que vous marcherez l'un vers l'autre; que chacun tirera a sa
+volonte, et, blesse ou non, aura la liberte de marcher apres le
+feu de son adversaire.
+
+Les deux combattants s'inclinerent en signe d'assentiment, et,
+d'une meme voix, presque en meme temps, dirent:
+
+-- Les armes!
+
+Sir John tira la petite clef de sa poche et ouvrit la boite.
+
+Puis il s'approcha de M. de Barjols et la lui presenta tout
+ouverte.
+
+Celui-ci voulut renvoyer le choix des armes a son adversaire;
+mais, d'un signe de la main, Roland refusa en disant avec une voix
+d'une douceur presque feminine:
+
+-- Apres vous, monsieur de Barjols; j'apprends que, quoique
+insulte par moi, vous avez renonce a tous vos avantages; c'est
+bien le moins que je vous laisse celui-ci, si toutefois cela en
+est un.
+
+M. de Barjols n'insista point davantage et prit au hasard un des
+deux pistolets.
+
+Sir John alla offrir l'autre a Roland, qui le prit, l'arma, et,
+sans meme en etudier le mecanisme, le laissa pendre au bout de son
+bras.
+Pendant ce temps, M. de Valensolle mesurait les quarante pas: une
+canne avait ete plantee au point de depart.
+
+-- Voulez-vous mesurer apres moi, monsieur? demanda-t-il a sir
+John.
+
+-- Inutile, monsieur, repondit celui-ci; nous nous en rapportons,
+M. de Montrevel et moi, parfaitement a vous.
+
+M. de Valensolle planta une seconde canne au quarantieme pas.
+
+-- Messieurs, dit-il, quand vous voudrez.
+
+L'adversaire de Roland etait deja a son poste, chapeau et habit
+bas.
+
+Le chirurgien et les deux temoins se tenaient a l'ecart.
+
+L'endroit avait ete si bien choisi, que nul ne pouvait avoir sur
+son ennemi desavantage de terrain ni de soleil.
+
+Roland jeta pres de lui son habit, son chapeau, et vint se placer
+a quarante pas de M. de Barjols, en face de lui.
+
+Tous deux, l'un a droite, l'autre a gauche, envoyerent un regard
+sur le meme horizon.
+
+L'aspect en etait en harmonie avec la terrible solennite de la
+scene qui allait s'accomplir.
+
+Rien a voir a la droite de Roland, ni a la gauche de
+M. de Barjols; c'etait la montagne descendant vers eux avec la
+pente rapide et elevee d'un toit gigantesque.
+
+Mais du cote oppose, c'est-a-dire a la droite de M. de Barjols et
+a la gauche de Roland, c'etait tout autre chose.
+
+L'horizon etait infini.
+
+Au premier plan, c'etait cette plaine aux terrains rougeatres
+trouee de tous cotes par des points de roches, et pareille a un
+cimetiere de Titans dont les os perceraient la terre.
+
+Au second plan, se dessinant en vigueur sur le soleil couchant,
+c'etait Avignon avec sa ceinture de murailles et son palais
+gigantesque, qui, pareil a un lion accroupi, semble tenir la ville
+haletante sous sa griffe.
+Au-dela d'Avignon, une lime lumineuse comme une riviere d'or fondu
+denoncait le Rhone.
+
+Enfin, de l'autre cote du Rhone, se levait, comme une lime d'azur
+fonce, la chaine de collines qui separent Avignon de Nimes et
+d'Uzes.
+
+Au fond, tout au fond, le soleil, que l'un de ces deux hommes
+regardait probablement pour la derniere fois, s'enfoncait
+lentement et majestueusement dans un ocean d'or et de pourpre.
+
+Au reste, ces deux hommes formaient un contraste etrange.
+
+L'un, avec ses cheveux noirs, son teint basane, ses membres
+greles, son oeil sombre, etait le type de cette race meridionale
+qui compte parmi ses ancetres des Grecs, des Romains, des Arabes
+et des Espagnols.
+
+L'autre, avec son teint rose, ses cheveux blonds, ses grands yeux
+azures, ses mains potelees comme celles d'une femme, etait le type
+de cette race des pays temperes, qui compte les Gaulois, les
+Germains et les Normands parmi ses aieux.
+
+Si l'on voulait grandir la situation, il etait facile d'en arriver
+a croire que c'etait quelque chose de plus qu'un combat singulier
+entre deux hommes.
+
+On pouvait croire que c'etait le duel d'un peuple contre un autre
+peuple, d'une race contre une autre race, du Midi contre le Nord.
+
+Etaient-ce les idees que nous venons d'exprimer qui occupaient
+l'esprit de Roland et qui le plongeaient dans une melancolique
+reverie?
+
+Ce n'est point probable.
+
+Le fait est qu'un moment il sembla oublier temoins, duel,
+adversaire, abime qu'il etait dans la contemplation du splendide
+spectacle.
+
+La voix de M. de Barjols le tira de ce poetique engourdissement.
+
+-- Quand vous serez pret, monsieur, dit-il, je le suis.
+
+Roland tressaillit.
+
+-- Pardon de vous avoir fait attendre, monsieur, dit-il; mais il
+ne fallait pas vous preoccuper de moi, je suis fort distrait; me
+voici, monsieur.
+
+Et, le sourire aux levres, les cheveux souleves par le vent du
+soir, sans s'effacer, comme il eut fait dans une promenade
+ordinaire, tandis qu'au contraire son adversaire prenait toutes
+les precautions usitees en pareil cas, Roland marcha droit sur
+M. de Barjols.
+
+La physionomie de sir John, malgre son impassibilite ordinaire,
+trahissait une angoisse profonde.
+
+La distance s'effacait rapidement entre les deux adversaires.
+
+M. de Barjols s'arreta le premier, visa et fit feu, au moment ou
+Roland n'etait plus qu'a dix pas de lui.
+
+La balle de son pistolet enleva une boucle des cheveux de Roland,
+mais ne l'atteignit pas.
+
+Le jeune homme se retourna vers son temoin.
+
+-- Eh bien, demanda-t-il, que vous avais-je dit?
+
+-- Tirez, monsieur, tirez donc! dirent les temoins.
+
+M. de Barjols resta muet et immobile a la place ou il avait fait
+feu.
+
+-- Pardon, messieurs, repondit Roland; mais vous me permettrez, je
+l'espere, d'etre juge du moment et de la facon dont je dois
+riposter. Apres avoir essuye le feu de M. de Barjols, j'ai a lui
+dire quelques paroles que je ne pouvais lui dire auparavant.
+
+Puis, se retournant vers le jeune aristocrate, pale mais calme:
+
+-- Monsieur, lui dit-il, peut-etre ai-je ete un peu vif dans notre
+discussion de ce matin.
+
+Et il attendit.
+
+-- C'est a vous de tirer, monsieur, repondit M. de Barjols.
+
+-- Mais, continua Roland comme s'il n'avait pas entendu, vous
+allez comprendre la cause de cette vivacite et l'excuser peut-
+etre. Je suis militaire et aide de camp du general Bonaparte.
+
+-- Tirez, monsieur, repeta le jeune noble.
+
+-- Dites une simple parole de retractation, monsieur, reprit le
+jeune officier; dites que la reputation d'honneur et de
+delicatesse du general Bonaparte est telle, qu'un mauvais proverbe
+italien, fait par des vaincus de mauvaise humeur, ne peut lui
+porter atteinte; dites cela, et je jette cette arme loin de moi,
+et je vais vous serrer la main; car, je le reconnais, monsieur,
+vous etes un brave.
+-- Je ne rendrai hommage a cette reputation d'honneur et de
+delicatesse dont vous parlez, monsieur, que lorsque votre generai
+en chef se servira de l'influence que lui a donnee son genie sur
+les affaires de la France, pour faire ce qu'a fait Monk, c'est-a-
+dire pour rendre le trone a son souverain legitime.
+
+-- Ah! fit Roland avec un sourire, c'est trop demander d'un
+general republicain.
+
+-- Alors, je maintiens ce que j'ai dit, repondit le jeune noble;
+tirez, monsieur, tirez.
+
+Puis, comme Roland ne se hatait pas d'obeir a l'injonction:
+
+-- Mais, ciel et terre! tirez donc! dit-il en frappant du pied.
+
+Roland, a ces mots, fit un mouvement indiquant qu'il allait tirer
+en l'air.
+
+Alors, avec une vivacite de parole et de geste qui ne lui permit
+pas de l'accomplir:
+
+-- Ah! s'ecria M. de Barjols, ne tirez point en l'air, par grace!
+ou j'exige que l'on recommence et que vous fassiez feu le premier.
+
+-- Sur mon honneur! s'ecria Roland devenant aussi pale que si tout
+son sang l'abandonnait, voici la premiere fois que j'en fais
+autant pour un homme, quel qu'il soit. Allez-vous en au diable!
+et, puisque vous ne voulez pas de la vie, prenez la mort.
+
+Et a l'instant meme, sans prendre la peine de viser, il abaissa
+son arme et fit feu.
+
+Alfred de Barjols porta la main a sa poitrine, oscilla en avant et
+en arriere, fit un tour sur lui-meme et tomba la face contre
+terre.
+
+La balle de Roland lui avait traverse le coeur.
+
+Sir John, en voyant tomber M. de Barjols, alla droit a Roland et
+l'entraina vers l'endroit ou il avait jete son habit et son
+chapeau.
+
+-- C'est le troisieme, murmura Roland avec un soupir; mais vous
+m'etes temoin que celui-ci l'a voulu.
+
+Et, rendant son pistolet tout fumant a sir John, il revetit son
+habit et son chapeau.
+
+Pendant ce temps, M. de Valensolle ramassait le pistolet echappe a
+la main de son ami et le rapportait avec la boite a sir John.
+
+-- Eh bien demanda l'Anglais en designant des yeux Alfred de
+Barjols.
+
+-- Il est mort, repondit le temoin.
+
+-- Ai-je fait en homme d'honneur, monsieur? demanda Roland en
+essuyant avec son mouchoir la sueur qui, a l'annonce de la mort de
+son adversaire, lui avait subitement inonde le visage.
+
+-- Oui, monsieur, repondit M. de Valensolle; seulement, laissez-
+moi vous dire ceci: vous avez la main malheureuse.
+
+Et, saluant Roland et son temoin avec une exquise politesse, il
+retourna pres du cadavre de son ami.
+
+-- Et vous, milord, reprit Roland, que dites-vous?
+
+-- Je dis, repliqua sir John avec une espece d'admiration forcee,
+que vous etes de ces hommes a qui le divin Shakespeare fait dire
+d'eux-memes: "Le danger et moi sommes deux lions nes le meme jour:
+mais je suis l'aine."
+
+
+V -- ROLAND
+
+Le retour fut muet et triste; on eut dit qu'en voyant s'evanouir
+ses chances de mort, Roland avait perdu toute sa gaiete.
+
+La catastrophe dont il venait d'etre l'auteur pouvait bien etre
+pour quelque chose dans cette taciturnite; mais, hatons-nous de le
+dire, Roland, sur le champ de bataille, et surtout dans sa
+derniere campagne contre les Arabes, avait eu trop souvent a
+enlever son cheval par-dessus les cadavres qu'il venait de faire,
+pour que l'impression produite sur lui par la mort d'un inconnu
+l'eut si fort impressionne.
+
+Il y avait donc une autre raison a cette tristesse; il fallait
+donc que ce fut bien reellement celle que le jeune homme avait
+confiee a sir John. Ce n'etait donc pas le regret de la mort
+d'autrui, c'etait le desappointement de sa propre mort.
+
+En rentrant a l'hotel du Palais-Royal, sir John monta dans sa
+chambre pour y deposer ses pistolets, dont la vue pouvait exciter
+dans l'esprit de Roland quelque chose de pareil a un remords; puis
+il vint rejoindre le jeune officier pour lui remettre les trois
+lettres qu'il en avait recues.
+
+Il le trouva tout pensif et accoude sur sa table.
+
+Sans prononcer une parole, l'Anglais deposa les trois lettres
+devant Roland.
+
+Le jeune homme jeta les yeux sur les adresses, prit celle qui
+etait destinee a sa mere, la decacheta et la lut.
+
+A mesure qu'il la lisait, de grosses larmes coulaient sur ses
+joues.
+
+Sir John regardait avec etonnement cette nouvelle face sous
+laquelle Roland lui apparaissait.
+
+Il eut cru tout possible a cette nature multiple, excepte de
+verser les larmes qui coulaient silencieusement de ses yeux.
+
+Puis, secouant la tete et sans faire le moins du monde attention a
+la presence de sir John, Roland murmura:
+
+-- Pauvre mere! elle eut bien pleure; peut-etre vaut-il mieux que
+cela soit ainsi: des meres ne sont pas faites pour pleurer leurs
+enfants!
+
+Et, d'un mouvement machinal, il dechira la lettre ecrite a sa
+mere, celle ecrite a sa soeur, et celle ecrite au general
+Bonaparte.
+
+Apres quoi, il en brula avec soin tous les morceaux.
+
+Alors, sonnant la fille de chambre:
+
+-- Jusqu'a quelle heure peut-on mettre les lettres a la poste?
+demanda-t-il.
+
+-- Jusqu'a six heures et demie, repondit celle-ci; vous n'avez
+plus que quelques minutes.
+
+-- Attendez, alors.
+
+Il prit une plume et ecrivit:
+
+"Mon cher general,
+
+"Je vous l'avais bien dit, je suis vivant et lui mort. Vous
+conviendrez que cela a l'air d'une gageure.
+
+"Devouement jusqu'a la mort.
+
+"Votre paladin."
+
+Puis il cacheta la lettre, ecrivit sur l'adresse: Au _general
+Bonaparte, rue de la victoire, a Paris_, et la remit a la fille de
+chambre en lui recommandant de ne pas perdre une seconde pour la
+faire mettre a la poste.
+
+Ce fut alors seulement qu'il parut remarquer sir John et qu'il lui
+tendit la main.
+
+-- Vous venez de me rendre un grand service, milord, lui dit-il,
+un de ces services qui lient deux hommes pour l'eternite. Je suis
+deja votre ami; voulez-vous me faire l'honneur d'etre le mien?
+
+Sir John serra la main que lui presentait Roland.
+
+-- Oh! dit-il; je vous remercie bien beaucoup. Je n'eusse point
+ose vous demander cet honneur; mais vous me l'offrez... je
+l'accepte.
+
+Et, a son tour, l'impassible Anglais sentit s'amollir son coeur et
+secoua une larme qui tremblait au bout de ses cils.
+
+Puis, regardant Roland:
+
+-- Il est tres malheureux, dit-il, que vous soyez si presse de
+partir; j'eusse ete heureux et satisfait de passer encore un jour
+ou deux avec vous.
+
+-- Ou alliez-vous, milord, quand je vous ai rencontre?
+
+-- Oh! moi, nulle part, je voyageais pour desennuyer moi! J'ai le
+malheur de m'ennuyer souvent.
+
+-- De sorte que vous n'alliez nulle part?
+
+-- J'allais partout.
+
+-- C'est exactement la meme chose, dit le jeune officier en
+souriant. Eh bien, voulez-vous faire une chose?
+
+-- Oh! tres volontiers, si c'est possible.
+
+-- Parfaitement possible: elle ne depend que de vous.
+
+-- Dites.
+
+-- Vous deviez, si j'etais tue, me reconduire mort a ma mere, ou
+me jeter dans le Rhone?
+
+-- Je vous eusse reconduit mort a votre mere et pas jete dans le
+Rhone.
+
+-- Eh bien, au lieu de me reconduire mort, reconduisez-moi vivant,
+vous n'en serez que mieux recu.
+
+-- Oh!
+
+-- Nous resterons quinze jours a Bourg; c'est ma ville natale, une
+des villes les plus ennuyeuses de France; mais, comme vos
+compatriotes brillent surtout par l'originalite, peut-etre vous
+amuserez-vous ou les autres s'ennuient. Est-ce dit?
+
+-- Je ne demanderais pas mieux, fit l'Anglais; mais il me semble
+que c'est peu convenable de ma part.
+
+-- Oh! nous ne sommes pas en Angleterre, milord, ou l'etiquette
+est une souveraine absolue. Nous, nous n'avons plus ni roi ni
+reine, et nous n'avons pas coupe le cou a cette pauvre creature
+qui s'appelait Marie-Antoinette, pour mettre Sa Majeste
+l'Etiquette a sa place.
+
+-- J'en ai bien envie, dit sir John.
+
+-- Vous le verrez, ma mere est une excellente femme, d'ailleurs
+fort distinguee. Ma soeur avait seize ans quand je suis parti,
+elle doit en avoir dix-huit; elle etait jolie, elle doit etre
+belle. Il n'y a pas jusqu'a mon frere Edouard, un charmant gamin
+de douze ans, qui vous fera partir des fusees dans les jambes et
+qui baragouinera l'anglais avec vous; puis, ces quinze jours
+passes, nous irons a Paris ensemble.
+
+-- J'en viens, de Paris, fit l'Anglais.
+
+-- Attendez donc, vous vouliez aller en Egypte pour voir le
+general Bonaparte: il n'y a pas si loin d'ici a Paris que d'ici au
+Caire; je vous presenterai a lui; presente par moi, soyez
+tranquille, vous serez bien recu. Puis vous parliez de Shakespeare
+tout a l'heure.
+
+-- Oh! oui, j'en parle toujours.
+
+-- Cela prouve que vous aimez les comedies, les drames.
+-- Je les aime beaucoup, c'est vrai.
+
+-- Eh bien, le general Bonaparte est sur le point d'en faire
+representer un a sa facon, qui ne manquera pas d'interet, je vous
+en reponds.
+
+-- Ainsi, dit sir John hesitant encore, je puis, sans etre
+indiscret, accepter votre offre?
+
+-- Je le crois bien, et vous ferez plaisir a tout le monde, a moi
+surtout.
+
+-- J'accepte, alors.
+
+-- Bravo! Eh bien, voyons, quand voulez-vous partir?
+
+-- Aussitot qu'il vous plaira. Ma caleche etait attelee quand vous
+avez jete cette malheureuse assiette a la tete de Barjols; mais
+comme, sans cette assiette, je ne vous eusse jamais connu, je suis
+content que vous la lui ayez jetee; oui, tres content.
+
+-- Voulez-vous que nous partions ce soir?
+
+-- A l'instant. Je vais dire au postillon de renvoyer un de ses
+camarades avec d'autres chevaux, et, le postillon et les chevaux
+arrives, nous partons.
+
+Roland fit un signe d'assentiment.
+
+Sir John sortit pour donner ses ordres, remonta en disant qu'il
+venait de faire servir deux cotelettes et une volaille froide.
+
+Roland prit la valise et descendit.
+L'Anglais reintegra ses pistolets dans le coffre de sa voiture.
+
+Tous deux mangerent un morceau pour pouvoir marcher toute la nuit
+sans s'arreter, et, comme neuf heures sonnaient a l'eglise des
+Cordeliers, tous deux s'accommoderent dans la voiture et
+quitterent Avignon, ou leur passage laissait une nouvelle tache de
+sang, Roland avec l'insouciance de son caractere, sir John Tanlay
+avec l'impassibilite de sa nation.
+
+Un quart d'heure apres, tous deux dormaient, ou du moins le
+silence que chacun gardait de son cote pouvait faire croire qu'ils
+avaient cede au sommeil.
+
+Nous profiterons de cet instant de repos pour donner a nos
+lecteurs quelques renseignements indispensables sur Roland et sa
+famille.
+
+Roland etait ne le 1er juillet 1773, quatre ans et quelques jours
+apres Bonaparte, aux cotes duquel, ou plutot a la suite duquel il
+a fait son apparition dans ce livre.
+
+Il etait fils de M. Charles de Montrevel, colonel d'un regiment
+longtemps en garnison a la Martinique, ou il s'etait marie a une
+creole nommee Clotilde de la Clemenciere.
+
+Trois enfants etaient nes de ce mariage, deux garcons et une
+fille: Louis, avec qui nous avons fait connaissance sous le nom de
+Roland; Amelie, dont celui-ci avait vante la beaute a sir John, et
+Edouard.
+
+Rappele en France vers 1782, M. de Montrevel avait obtenu
+l'admission du jeune Louis de Montrevel (nous verrons plus tard
+comment il troqua son nom de Louis contre celui de Roland) a
+l'Ecole militaire de Paris.
+
+Louis etait le plus jeune des eleves.
+
+Quoiqu'il n'eut que treize ans, il se faisait deja remarquer par
+ce caractere indomptable et querelleur dont nous lui avons vu,
+dix-sept ans plus tard, donner un exemple a la table d'hote
+d'Avignon.
+
+Bonaparte avait, lui, tout enfant aussi, le bon cote de ce
+caractere, c'est-a-dire que, sans etre querelleur, il etait
+absolu, entete, indomptable; il reconnut dans l'enfant quelques
+unes des qualites qu'il avait lui-meme, et cette parite de
+sentiments fit qu'il lui pardonna ses defauts et s'attacha a lui.
+
+De son cote, l'enfant, sentant dans le jeune Corse un soutien, s'y
+appuya.
+
+Un jour, l'enfant vint trouver son grand ami, c'est ainsi qu'il
+appelait Napoleon, au moment ou celui-ci etait profondement
+enseveli dans la solution d'un probleme de mathematiques.
+
+Il savait l'importance que le futur officier d'artillerie
+attachait a cette science qui lui avait valu, jusque-la, ses plus
+grands, ou plutot ses seuls succes.
+
+Il se tint debout pres de lui, sans parler, sans bouger.
+
+Le jeune mathematicien devina la presence de l'enfant et s'enfonca
+de plus en plus dans ses deductions mathematiques, d'ou, au bout
+de dix minutes, il se tira enfin a son honneur.
+
+Alors, il se retourna vers son jeune camarade avec la satisfaction
+interieure de l'homme qui sort vainqueur d'une lutte quelconque,
+soit contre la science, soit contre la matiere.
+
+L'enfant etait debout, pale, les dents serrees, les bras roides,
+les poings fermes.
+
+-- Oh! oh! dit le jeune Bonaparte, qu'y a-t-il donc de nouveau?
+
+-- Il y a que Valence, le neveu du gouverneur, m'a donne un
+soufflet.
+
+-- Ah! dit Bonaparte en riant, et tu viens me chercher pour que je
+le lui rende?
+
+L'enfant secoua la tete.
+
+-- Non, dit-il je viens te chercher parce que je veux me battre.
+
+-- Avec Valence?
+
+-- Oui.
+
+-- Mais c'est Valence qui te battra, mon enfant; il est quatre
+fois fort comme toi.
+
+-- Aussi, je ne veux pas me battre contre lui comme se battent les
+enfants, mais comme se battent les hommes.
+
+-- Ah bah!
+
+-- Cela t'etonne? demanda l'enfant.
+
+-- Non, dit Bonaparte. Et a quoi veux-tu te battre?
+
+-- A l'epee.
+-- Mais les sergents seuls ont des epees, et ils ne vous en
+preteront pas.
+
+-- Nous nous passerons d'epees.
+
+-- Et avec quoi vous battrez-vous?
+
+L'enfant montra au jeune mathematicien le compas avec lequel il
+venait de faire ses equations.
+
+-- Oh! mon enfant, dit Bonaparte, c'est une bien mauvaise blessure
+que celle d'un compas.
+
+Tant mieux, repliqua Louis, je le tuerai.
+
+-- Et, s'il te tue, toi?
+
+-- J'aime mieux cela que de garder son soufflet.
+
+Bonaparte n'insista pas davantage: il aimait le courage par
+instinct: celui de son jeune camarade lui plut.
+
+-- Eh bien soit! reprit-il; j'irai dire a Valence que tu veux te
+battre avec lui, mais demain.
+
+-- Pourquoi demain?
+
+-- Tu auras la nuit pour reflechir.
+
+-- Et d'ici a demain, repliqua l'enfant, Valence croira que je
+suis un lache!
+
+Puis, secouant la tete:
+-- C'est trop long d'ici a demain.
+
+Et il s'eloigna.
+
+-- Ou vas-tu? lui demanda Bonaparte.
+
+-- Je vais demander a un autre s'il veut etre mon ami.
+
+-- Je ne le suis donc plus, moi?
+
+-- Tu ne l'es plus, puisque tu me crois un lache.
+
+-- C'est bien, dit le jeune homme en se levant.
+
+-- Tu y vas?
+
+-- J'y vais.
+
+-- Tout de suite?
+
+-- Tout de suite.
+
+-- Ah! s'ecria l'enfant, je te demande pardon: tu es toujours mon
+ami.
+
+Et il lui sauta au cou en pleurant.
+
+C'etaient les premieres larmes qu'il avait versees depuis le
+soufflet recu.
+
+Bonaparte alla trouver Valence et lui expliqua gravement la
+mission dont il etait charge.
+Valence etait un grand garcon de dix-sept ans, ayant deja, comme
+chez certaines natures hatives, de la barbe et des moustaches: il
+en paraissait vingt. II avait, en outre, la tete de plus que celui
+qu'il avait insulte.
+
+Valence repondit que Louis etait venu lui tirer la queue de la
+meme facon qu'il eut tire un cordon de sonnette -- on portait des
+queues a cette epoque -- qu'il l'avait prevenu deux fois de ne pas
+y revenir, que Louis y etait revenu une troisieme, et qu'alors, ne
+voyant en lui qu'un gamin, il l'avait traite comme un gamin.
+
+On alla porter la reponse de Valence a Louis, qui repliqua que
+tirer la queue d'un camarade n'etait qu'une taquinerie, tandis que
+donner un soufflet etait une insulte.
+
+L'entetement donnait a un enfant de treize ans la logique d'un
+homme de trente.
+
+Le moderne Popilius retourna porter la guerre a Valence.
+
+Le jeune homme etait fort embarrasse: il ne pouvait, sous peine de
+ridicule, se battre avec un enfant: s'il se battait et qu'il le
+blessat, c'etait odieux; s'il etait blesse lui-meme, c'etait a ne
+jamais s'en consoler de sa vie.
+
+Cependant l'entetement de Louis, qui n'en demordait pas, rendait
+l'affaire gave.
+
+On assembla le conseil des _grands_, comme cela se faisait dans
+les circonstances serieuses.
+
+Le conseil des grands decida qu'un des leurs ne pouvait pas se
+battre avec un enfant; mais que, puisque cet enfant s'obstinait a
+se regarder comme un jeune homme, Valence lui dirait devant tous
+ses compagnons qu'il etait fache de s'etre laisse emporter a le
+traiter comme un enfant et que desormais il le regarderait comme
+un jeune homme.
+
+On envoya chercher Louis, qui attendait dans la chambre de son
+ami; on l'introduisit au milieu du cercle que faisaient dans la
+cour les jeunes eleves.
+
+La, Valence, a qui ses camarades avaient dicte une sorte de
+discours longtemps debattu entre eux pour sauvegarder l'honneur
+des grands a l'endroit des petits, declara a Louis qu'il etait au
+desespoir de ce qui etait arrive, qu'il l'avait traite selon son
+age, et non selon son intelligence et son courage, le priant de
+vouloir bien excuser sa vivacite et de lui donner la main en signe
+que tout etait oublie.
+
+Mais Louis secoua la tete.
+
+-- J'ai entendu dire un jour a mon pere, qui est colonel,
+repliqua-t-il, que celui qui recevait un soufflet et qui ne se
+battait pas etait un lache. La premiere fois que je verrai mon
+pere, je lui demanderai si celui qui donne le soufflet et qui fait
+des excuses pour ne pas se battre n'est pas plus lache que celui
+qui l'a recu.
+
+Les jeunes gens se regarderent; mais l'avis general avait ete
+contre un duel qui eut ressemble a un assassinat, et les jeunes
+gens a l'unanimite, Bonaparte compris, affirmerent a l'enfant
+qu'il devait se contenter de ce qu'avait dit Valence, ce que
+Valence avait dit etant le resume de l'opinion generale.
+
+Louis se retira pale de colere, et boudant son grand ami, qui,
+disait-il avec un imperturbable serieux, avait abandonne les
+interets de son honneur.
+
+Le lendemain, a la lecon de mathematiques des grands, Louis se
+glissa dans la salle d'etudes, et, tandis que Valence faisait une
+demonstration sur la table noire, il s'approcha de lui sans que
+personne le remarquat, monta sur un tabouret, afin de parvenir a
+la hauteur de son visage, et lui rendit le soufflet qu'il en avait
+recu la veille.
+
+-- La, dit-il, maintenant nous sommes quittes et j'ai tes excuses
+de plus; car, moi, je ne t'en ferai pas, tu peux bien etre
+tranquille.
+
+Le scandale fut grand; le fait s'etait passe en presence du
+professeur, qui fut oblige de faire son rapport au gouverneur de
+l'ecole, le marquis Tiburce Valence.
+
+Celui-ci qui ne connaissait pas les antecedents du soufflet recu
+par son neveu, fit venir le delinquant devant lui, et apres une
+effroyable semonce, lui annonca qu'il ne faisait plus partie de
+l'ecole, et qu'il devait le meme jour se tenir pret a retourner a
+Bourg, pres de sa mere.
+
+Louis repondit que, dans dix minutes, son paquet serait fait, et
+que, dans un quart d'heure, il serait hors de l'ecole.
+
+Du soufflet qu'il avait recu lui-meme, il ne dit point un mot.
+
+La reponse parut plus qu'irreverencieuse au marquis Tiburce
+Valence; il avait bonne envie d'envoyer l'insolent pour huit jours
+au cachot, mais il ne pouvait a la fois l'envoyer au cachot et le
+mettre a la porte.
+
+On donna a l'enfant un surveillant qui ne devait plus le quitter
+qu'apres l'avoir depose dans la voiture de Macon; madame de
+Montrevel serait prevenue d'aller recevoir son fils a la descente
+de la voiture.
+Bonaparte rencontra le jeune homme suivi de son surveillant, et
+lui demanda une explication sur cette espece de garde de la
+connetablie attache a sa personne.
+
+-- Je vous raconterais cela si vous etiez encore mon ami, repondit
+l'enfant; mais vous ne l'etes plus: pourquoi vous inquietez-vous
+de ce qui m'arrive de bon ou de mauvais?
+
+Bonaparte fit un signe au surveillant, qui, tandis que Louis
+faisait sa petite malle, vint lui parler a la porte.
+
+Il apprit alors que l'enfant etait chasse de l'ecole.
+
+La mesure etait grave: elle desesperait toute une famille et
+brisait peut-etre l'avenir de son jeune camarade.
+
+Avec cette rapidite de decision qui etait un des signes
+caracteristiques de son organisation, il prit le parti de faire
+demander une audience au gouverneur, tout en recommandant au
+surveillant de ne pas presser le depart de Louis.
+
+Bonaparte etait un excellent eleve, fort aime a l'ecole, fort
+estime du marquis Tiburce Valence; sa demande lui fut donc
+accordee a l'instant meme.
+
+Introduit pres du gouverneur, il lui raconta tout, et, sans
+charger le moins du monde Valence, il tacha d'innocenter Louis.
+
+-- C'est vrai, ce que vous me racontez la, monsieur? demanda le
+gouverneur.
+
+-- Interrogez votre neveu lui-meme, je m'en rapporterai a ce qu'il
+vous dira.
+
+On envoya chercher Valence. Il avait appris l'expulsion de Louis
+et venait lui meme raconter a son oncle ce qui s'etait passe.
+
+Son recit fut entierement conforme a celui du jeune Bonaparte.
+
+-- C'est bien, dit le gouverneur; Louis ne partira pas, c'est vous
+qui partirez; vous etes en age de sortir de l'ecole.
+
+Puis, sonnant:
+
+-- Que l'on me donne le tableau des sous-lieutenances vacantes,
+dit-il au planton.
+
+Le meme jour, une sous-lieutenance etait demandee d'urgence au
+ministre pour le jeune Valence.
+
+Le meme soir, Valence partait pour rejoindre son regiment.
+
+Il alla dire adieu a Louis, qu'il embrassa moitie de gre, moitie
+de force, tandis que Bonaparte lui tenait les mains.
+
+L'enfant ne recut l'accolade qu'a contrecoeur.
+
+-- C'est bien pour maintenant, dit-il; mais, si nous nous
+rencontrons jamais et que nous ayons tous deux l'epee au cote...
+
+Un geste de menace acheva sa phrase.
+
+Valence partit.
+
+Le 10 octobre 1785, Bonaparte recevait lui-meme son brevet de
+sous-lieutenant: il faisait partie des cinquante-huit brevets que
+Louis XVI venait de signer pour l'ecole militaire.
+
+Onze ans plus tard, le 15 novembre 1796, Bonaparte, general en
+chef de l'armee d'Italie, a la tete du pont d'Arcole, que
+defendaient deux regiments de Croates et deux pieces de canon,
+voyant la mitraille et la fusillade decimer ses rangs, sentant la
+victoire plier entre ses mains, s'effrayant de l'hesitation des
+plus braves, arrachait aux doigts crispes d'un mort un drapeau
+tricolore et s'elancait sur le pont en s'ecriant: "Soldats!
+n'etes-vous plus les hommes de Lodi?" lorsqu'il s'apercut qu'il
+etait depasse par un jeune lieutenant qui le couvrait de son
+corps.
+
+Ce n'etait point ce que voulait Bonaparte; il voulait passer le
+premier; il eut voulu, si la chose eut ete possible, passer seul.
+
+Il saisit le jeune homme par le pan de son habit, et, le tirant en
+arriere:
+
+-- Citoyen, dit-il, tu n'es que lieutenant, je suis general en
+chef; a moi le pas.
+
+-- C'est trop juste, repondit celui-ci.
+
+Et il suivit Bonaparte, au lieu de le preceder.
+
+Le soir, en apprenant que deux divisions autrichiennes avaient ete
+completement detruites, en voyant les deux mille prisonniers qu'il
+avait faits, en comptant les canons et les drapeaux enleves,
+Bonaparte se souvint de ce jeune lieutenant qu'il avait trouve
+devant lui au moment ou il croyait n'avoir devant lui que la mort.
+
+-- Berthier, dit-il, donne l'ordre a mon aide de camp Valence de
+me chercher un jeune lieutenant de grenadiers avec lequel j'ai eu
+une affaire ce matin sur le pont d'Arcole.
+
+-- General, repondit Berthier en balbutiant, Valence est blesse.
+
+-- En effet, je ne l'ai pas vu aujourd'hui. Blesse, ou? comment?
+sur le champ de bataille?
+
+-- Non general; il a pris hier une querelle et a recu un coup
+d'epee a travers la poitrine.
+
+Bonaparte fronce le sourcil:
+
+-- On sait cependant autour de moi que je n'aime pas les duels; le
+sang d'un soldat n'est pas a lui, il est a la France. Donne
+l'ordre a Muiron, alors.
+
+-- Il est tue, general.
+
+-- A Elliot, en ce cas.
+
+-- Tue aussi.
+
+Bonaparte tira un mouchoir de sa poche et le passa sur son front
+inonde de sueur.
+
+-- A qui vous voudrez, alors; mais je veux voir ce lieutenant.
+
+Il n'osait plus nommer personne, de peur d'entendre encore
+retentir cette fatale parole: "Il est tue."
+
+Un quart d'heure apres, le jeune lieutenant etait introduit sous
+sa tente.
+
+La lampe ne jetait qu'une faible lueur.
+
+-- Approchez, lieutenant, dit Bonaparte.
+
+Le jeune homme fit trois pas et entra dans le cercle de lumiere.
+
+-- C'est donc vous, continua Bonaparte, qui vouliez ce matin
+passer avant _moi?_
+
+-- C'etait un pari que j'avais fait, general, repondit gaiement le
+jeune lieutenant, dont la voix fit tressaillir le general en chef.
+
+-- Et je vous l'ai fait perdre?
+
+-- Peut-etre oui, peut-etre non.
+
+-- Et quel etait ce pari?
+
+-- Que je serais nomme aujourd'hui capitaine.
+
+-- Vous avez gagne.
+
+-- Merci, general.
+
+Et le jeune homme s'elanca comme pour serrer la main de Bonaparte;
+mais presque aussitot il fit un mouvement en arriere.
+
+La lumiere avait eclaire son visage pendant une seconde; cette
+seconde avait suffi au general en chef pour remarquer le visage
+comme il avait remarque la voix.
+
+Ni l'un ni l'autre ne lui etaient inconnus.
+
+Il chercha un instant dans sa memoire; mais, trouvant sa memoire
+rebelle:
+
+-- Je vous connais, dit-il.
+
+-- C'est possible, general.
+
+-- C'est certain meme; seulement je ne puis me rappeler votre nom.
+
+-- Vous vous etes arrange, general, de maniere qu'on n'oublie pas
+le votre.
+
+-- Qui etes-vous?
+
+-- Demandez a Valence, general.
+
+Bonaparte poussa un cri de joie.
+
+-- Louis de Montrevel, dit-il.
+
+Et il ouvrit ses deux bras.
+
+Cette fois, le jeune lieutenant ne fit point difficulte de s'y
+jeter.
+
+-- C'est bien, dit Bonaparte, tu feras huit jours le service de
+ton nouveau grade, afin qu'on s'habitue a te voir sur le dos les
+epaulettes de capitaine, et puis tu remplaceras mon pauvre Muiron
+comme aide de, camp. Va!
+
+-- Encore une fois, dit le jeune homme en faisant le geste d'un
+homme qui ouvre les bras.
+
+-- Ah! ma foi! oui, dit Bonaparte avec joie.
+
+Et, le retenant contre lui apres l'avoir embrasse une seconde
+fois:
+
+-- Ah ca! c'est donc toi qui as donne un coup d'epee a Valence?
+lui demanda-t-il.
+-- Dame! general, repondit le nouveau capitaine et le futur aide
+de camp, vous etiez la quand je le lui ai promis: un soldat n'a
+que sa parole.
+
+Huit jours apres, le capitaine Montrevel faisait le service
+d'officier d'ordonnance pres du general en chef qui avait remplace
+son prenom de Louis, malsonnant a cette epoque, par le pseudonyme
+de _Roland_.
+
+Et le jeune homme s'etait console de ne plus descendre de saint
+Louis en devenant le neveu de Charlemagne.
+
+Roland -- nul ne se serait avise d'appeler le capitaine Montrevel
+Louis, du moment ou Bonaparte l'avait baptise Roland -- Roland fit
+avec le general en chef la campagne d'Italie, et revint avec lui a
+Paris, apres la paix de Campo-Formio.
+
+Lorsque l'expedition d'Egypte fut decidee, Roland, que la mort du
+general de brigade de Montrevel, tue sur le Rhin tandis que son
+fils combattait sur l'Adige et le Mincio, avait rappele pres de sa
+mere, Roland fut designe un des premiers par le general en chef
+pour prendre rang dans l'inutile mais poetique croisade qu'il
+entreprenait.
+
+Il laissa sa mere, sa soeur Amelie et son jeune frere Edouard a
+Bourg, ville natale du general de Montrevel; ils habitaient a
+trois quarts de lieue de la ville, c'est-a-dire aux Noires-
+Fontaines, une charmante maison a laquelle on donnait le nom de
+chateau, et qui, avec une ferme et quelques centaines d'arpents de
+terre situes aux environs, formait toute la fortune du general,
+six ou huit mille livres de rente a peu pres.
+
+Ce fut une grande douleur au coeur de la pauvre veuve que le
+depart de Roland pour cette aventureuse expedition; la mort du
+pere semblait presager celle du fils, et madame de Montrevel,
+douce et tendre creole, etait loin d'avoir les apres vertus d'une
+mere de Sparte ou de Lacedemone.
+
+Bonaparte, qui aimait de tout son coeur son ancien camarade de
+l'Ecole militaire, avait permis a celui-ci de le rejoindre au
+dernier moment a Toulon.
+
+Mais la peur d'arriver trop tard empecha Roland de profiter de la
+permission dans toute son etendue. Il quitta sa mere en lui
+promettant une chose qu'il n'avait garde de tenir: c'etait de ne
+s'exposer que dans les cas d'une absolue necessite, et arriva a
+Marseille huit jours avant que la flotte ne mit a la voile.
+
+Notre intention n'est pas plus de faire une relation de la
+campagne d'Egypte que nous n'en avons fait une de la campagne
+d'Italie. Nous n'en dirons que ce qui sera absolument necessaire a
+l'intelligence de cette histoire et au developpement du caractere
+de Roland.
+
+Le 19 mai 1798, Bonaparte et tout son etat-major mettaient a la
+voile pour l'Orient; le 15 juin, les chevaliers de Malte lui
+rendaient les clefs de la citadelle. Le 2 juillet, l'armee
+debarquait au Marabout; le meme jour, elle prenait Alexandrie; le
+25, Bonaparte entrait au Caire apres avoir battu les mameluks a
+Chebreiss et aux Pyramides.
+
+Pendant cette suite de marches et de combats, Roland avait ete
+l'officier que nous connaissons, gai, courageux, spirituel,
+bravant la chaleur devorante des jours, la rosee glaciale des
+nuits, se jetant en heros ou en fou au milieu des sabres turcs ou
+des balles bedouines.
+
+En outre, pendant les quarante jours de traversee, il n'avait
+point quitte l'interprete Ventura; de sorte qu'avec sa facilite
+admirable, il etait arrive, non point a parler couramment l'arabe,
+mais a se faire entendre dans cette langue.
+
+Aussi arrivait-il souvent que, quand le general en chef ne voulait
+point avoir recours a l'interprete jure, c'etait Roland qu'il
+chargeait de faire certaines communications aux muftis, aux ulemas
+et aux cheiks.
+
+Pendant la nuit du 20 au 21 octobre, le Caire se revolta; a cinq
+heures du matin, on apprit la mort du general Dupuy, tue d'un coup
+de lance; a huit heures du matin, au moment ou l'on croyait etre
+maitre de l'insurrection, un aide de camp du general mort
+accourut, annoncant que les Bedouins de la campagne menacaient
+Bab-el-Nasr ou la porte de la Victoire.
+
+Bonaparte dejeunait avec son aide de camp Sulkowsky, grievement
+blesse a Salahieh, et qui se levait a grand-peine de son lit de
+douleur.
+
+Bonaparte, dans sa preoccupation, oublia l'etat dans lequel etait
+le jeune Polonais.
+
+-- Sulkowsky, dit-il, prenez quinze guides, et allez voir ce que
+nous veut cette canaille.
+
+Sulkowsky se leva.
+
+-- General, dit Roland, chargez-moi de la commission; vous voyez
+bien que mon camarade peut a peine se tenir debout.
+
+-- C'est juste, dit Bonaparte; va.
+
+Roland sortit, prit quinze guides et partit.
+
+Mais l'ordre avait ete donne a Sulkowsky, et Sulkowsky tenait a
+l'executer.
+
+Il partit de son cote avec cinq ou six hommes qu'il trouva prets.
+
+Soit hasard, soit qu'il connut mieux que Roland les rues du Caire,
+il arriva quelques. secondes avant lui a la porte de la Victoire.
+
+En arrivant a son tour, Roland vit un officier que les Arabes
+emmenaient; ses cinq ou six hommes etaient deja tues.
+Quelquefois les Arabes, qui massacraient impitoyablement les
+soldats, epargnaient les officiers dans l'espoir d'une rancon.
+
+Roland reconnut Sulkowsky; il le montra de la pointe de son sabre
+a ses quinze hommes, et chargea au galop.
+
+Une demi-heure apres, un guide rentrait seul au quartier general,
+annoncant la mort de Sulkowsky, de Roland et de ses vingt et un
+compagnons.
+Bonaparte, nous l'avons dit, aimait Roland comme un frere, comme
+un fils, comme il aimait Eugene; il voulut connaitre la
+catastrophe dans tous ses details et interrogea le guide.
+
+Le guide avait vu un Arabe trancher la tete de Sulkowsky et
+attacher cette tete a l'arcon de sa selle.
+
+Quant a Roland, son cheval avait ete tue. Pour lui, il s'etait
+degage des etriers et avait combattu un instant a pied; mais
+bientot il avait disparu dans une fusillade presque a bout
+portant.
+
+Bonaparte poussa un soupir, versa une larme, murmura: "Encore un!"
+et sembla n'y plus penser.
+
+Seulement, il s'informa a quelle tribu appartenaient les Arabes
+bedouins qui venaient de lui tuer deux des hommes qu'il aimait le
+mieux.
+
+Il apprit que c'etait une tribu d'Arabes insoumis dont le village
+etait distant de dix lieues a peu pres.
+
+Bonaparte leur laissa un mois, afin qu'ils crussent bien a leur
+impunite; puis, un mois ecoule, il ordonna a un de ses aides de
+camp, nomme Croisier, de cerner le village, de detruire les
+buttes, de faire couper la tete aux hommes, de mettre les tetes
+dans des sacs, et d'amener au Caire le reste de la population,
+c'est-a-dire les femmes et les enfants.
+
+Croisier executa ponctuellement l'ordre; on amena au Caire toute
+la population de femmes et d'enfants que l'on put prendre, et,
+parmi cette population, un Arabe vivant, lie et garrotte sur son
+cheval.
+
+-- Pourquoi cet homme vivant? demanda Bonaparte; j'avais dit de
+trancher la tete a tout ce qui etait en etat de porter les armes.
+
+-- General, dit Croisier, qui, lui aussi, baragouinait quelques
+mots d'arabe, au moment ou j'allais faire couper la tete de cet
+homme, j'ai cru comprendre qu'il offrait d'echanger sa vie contre
+celle d'un prisonnier. J'ai pense que nous aurions toujours le
+temps de lui couper la tete, et je l'ai amene. Si je me suis
+trompe, la ceremonie qui aurait du avoir lieu la-bas se fera ici
+meme; ce qui est differe n'est pas perdu.
+
+On fit venir l'interprete Ventura et l'on interrogea le Bedouin.
+
+Le Bedouin repondit qu'il avait sauve la vie a un officier
+francais, grievement blesse a la porte de la Victoire; que cet
+officier, qui parlait un peu l'arabe, s'etait dit aide de camp du
+general Bonaparte; qu'il l'avait envoye a son frere, qui exercait
+la profession de medecin dans la tribu voisine; que l'officier
+etait prisonnier dans cette tribu, et que, si on voulait lui
+promettre la vie, il ecrirait a son frere de renvoyer le
+prisonnier au Caire.
+
+C'etait peut-etre une fable pour gagner du temps, mais c'etait
+peut-etre aussi la verite; on ne risquait rien d'attendre.
+
+On placa l'Arabe sous bonne garde, on lui donna un _thaleb_ qui
+ecrivit sous sa dictee, il scella la lettre de son cachet, et un
+Arabe du Caire partit pour mener la negociation.
+
+Il y avait, si le negociateur reussissait, la vie pour le Bedouin,
+cinq cents piastres pour le negociateur.
+
+Trois jours apres, le negociateur revint ramenant Roland.
+
+Bonaparte avait espere ce retour, mais il n'y avait pas cru.
+Ce coeur de bronze, qui avait paru insensible a la douleur, se
+fondit dans la joie. Il ouvrit ses bras a Roland comme au jour ou
+il l'avait retrouve, et deux larmes, deux perles -- les larmes de
+Bonaparte etaient rares -- coulerent de ses yeux.
+
+Quant a Roland, chose etrange! il resta sombre au milieu de la
+joie qu'occasionnait son retour, confirma le recit de l'Arabe,
+appuya sa mise en liberte, mais refusa de donner aucun detail
+personnel sur la facon dont il avait ete pris par les bedouins et
+traite par le _thaleb_: quant a Sulkowsky, il avait ete tue et
+decapite sous ses yeux; il n'y fallait donc plus songer.
+
+Seulement, Roland reprit son service d'habitude, et l'on remarqua
+que ce qui, jusque-la, avait ete du courage chez lui, etait devenu
+de la temerite; que ce qui avait ete un besoin de gloire, semblait
+etre devenu un besoin de mort.
+
+D'un autre cote, comme il arrive a ceux qui bravent le fer et le
+feu, le fer et le feu s'ecarterent miraculeusement de lui; devant,
+derriere Roland, a ses cotes, les hommes tombaient: lui restait
+debout, invulnerable comme le demon de la guerre.
+
+Lors de la campagne de Syrie, on envoya deux parlementaires sommer
+Djezzar-Pacha de rendre Saint-Jean d'Acre; les deux parlementaires
+ne reparurent plus: ils avaient eu la tete tranchee.
+
+On dut en envoyer un troisieme: Roland se presenta, insista pour y
+aller, en obtint, a force d'instances, la permission du general en
+chef, et revint.
+
+Il fut de chacun des dix-neuf assauts qu'on livra a la forteresse;
+a chaque assaut on le vit parvenir sur la breche: il fut un des
+dix hommes qui penetrerent dans la tour Maudite; neuf y resterent,
+lui revint sans une egratignure.
+
+Pendant la retraite, Bonaparte ordonna a ce qui restait de
+cavaliers dans l'armee de donner leurs chevaux aux blesses et aux
+malades; c'etait a qui ne donnerait pas son cheval aux pestiferes,
+de peur de la contagion.
+
+Roland donna le sien de preference a ceux-ci: trois tomberent de
+son cheval a terre; il remonta son cheval apres eux, et arriva
+sain et sauf au Caire.
+
+A Aboukir, il se jeta au milieu de la melee, penetra jusqu'au
+pacha en forcant la ceinture de noirs qui l'entouraient, l'arreta
+par la barbe, et essuya le feu de ses deux pistolets, dont l'un
+brula l'amorce seulement; la balle de l'autre passa sous son bras
+et alla tuer un guide derriere lui.
+
+Quand Bonaparte prit la resolution de revenir en France, Roland
+fut le premier a qui le general en chef annonca ce retour. Tout
+autre eut bondi de joie; lui resta triste et sombre, disant:
+
+-- J'aurais mieux aime que nous restassions ici, general; j'avais
+plus de chance d'y mourir.
+
+Cependant, c'eut ete une ingratitude a lui de ne pas suivre le
+general en chef; il le suivit.
+
+Pendant toute la traverse, il resta morne et impassible. Dans les
+mers de Corse, on apercut la, flotte anglaise; la seulement, il
+sembla se reprendre a la vie. Bonaparte avait declare a l'amiral
+Gantheaume que l'on combattrait jusqu'a la mort, et avait donne
+l'ordre de faire sauter la fregate plutot que d'amener le
+pavillon.
+
+On passa sans etre vu au milieu de la flotte, et, le 8 octobre
+1799, on debarqua a Frejus.
+
+Ce fut a qui toucherait le premier la terre de France; Roland
+descendit le dernier.
+
+Le general en chef semblait ne faire attention a aucun de ces
+details, pas un ne lui echappait; il fit partir Eugene, Berthier,
+Bourrienne, ses aides de camp, sa suite, par la route de Gap et de
+Draguignan.
+
+Lui prit incognito la route d'Aix, afin de juger par ses yeux de
+l'etat du Midi, ne gardant avec lui que Roland.
+
+Dans l'espoir qu'a la vue de la famille, la vie rentrerait dans ce
+tueur brise d'une atteinte inconnue, il lui avait annonce, en
+arrivant a Aix, qu'il le laisserait a Lyon, et lui donnait trois
+semaines de conge a titre de gratification pour lui et de surprise
+a sa mere et a sa soeur.
+
+Roland avait repondu:
+
+-- Merci, general; ma soeur et ma mere seront bien heureuses de me
+revoir.
+
+Autrefois Roland aurait repondu: "Merci, general, je serai bien
+heureux de revoir ma mere et ma soeur."
+
+Nous avons assiste a ce qui s'etait passe a Avignon; nous avons vu
+avec quel mepris profond du danger, avec quel degout amer de la
+vie Roland avait marche a un duel terrible. Nous avons entendu la
+raison qu'il avait donnee a sir John de son insouciance en face de
+la mort: la raison etait-elle bonne ou mauvaise, vraie ou fausse?
+Sir John dut se contenter de celle-la; evidemment, Roland n'etait
+point dispose a en donner d'autre.
+
+Et maintenant, nous l'avons dit, tous deux dormaient ou faisaient
+semblant de dormir, rapidement emportes par le galop de deux
+chevaux de poste sur la route d'Avignon a Orange.
+
+
+VI -- MORGAN
+
+Il faut que nos lecteurs nous permettent d'abandonner un instant
+Roland et sir John, qui, grace a la disposition physique et morale
+dans laquelle nous les avons laisses, ne doivent leur inspirer
+aucune inquietude, et de nous occuper serieusement d'un personnage
+qui n'a fait qu'apparaitre dans cette histoire et qui, cependant,
+doit y jouer un grand role.
+
+Nous voulons parler de l'homme qui etait entre masque et arme dans
+la salle de la table d'hote d'Avignon, pour rapporter a Jean Picot
+le group de deux cents louis qui lui avait ete vole par megarde,
+confondu qu'il etait avec l'argent du gouvernement.
+
+Nous avons vu que l'audacieux bandit, qui s'etait donne a lui-meme
+le nom de Morgan, etait arrive a Avignon, masque, a cheval et en
+plein jour. Il avait, pour entrer dans l'hotel du Palais-Egalite,
+laisse son cheval a la porte, et, comme si ce cheval eut joui dans
+la ville pontificale et royaliste de la meme impunite que son
+maitre, il l'avait retrouve au tournebride, l'avait detache, avait
+saute dessus, etait sorti par la porte d'Oulle, avait longe les
+murailles au grand galop et avait disparu sur la route de Lyon.
+
+Seulement, a un quart de lieue d'Avignon, il avait ramene son
+manteau autour de lui pour derober aux passants la vue de ses
+armes, et, otant son masque, il l'avait glisse dans une de ses
+fontes.
+
+Ceux qu'il avait laisses a Avignon si fort intrigues de ce que
+pouvait etre ce terrible Morgan, la terreur du Midi, eussent pu
+alors, s'ils se fussent trouves sur la route d'Avignon a
+Bedarrides, s'assurer par leurs propres yeux si l'aspect du bandit
+etait aussi terrible que l'etait sa renommee.
+
+Nous n'hesitons point a dire que les traits qui se fussent alors
+offerts a leurs regards leur auraient paru si peu en harmonie avec
+l'idee que leur imagination prevenue s'en etait faite, que leur
+etonnement eut ete extreme.
+
+En effet, le masque, enleve par une main d'une blancheur et d'une
+delicatesse parfaites, venait de laisser a decouvert le visage
+d'un jeune homme de vingt-quatre a vingt-cinq ans a peine, visage
+qui, par la regularite des traits et la douceur de la physionomie,
+eut pu le disputer a un visage de femme.
+
+Un seul detail donnait a cette physionomie ou plutot devait lui
+donner, dans certains moments, un caractere de fermete etrange:
+c'etaient, sous de beaux cheveux blonds flottant sur le front et
+sur les tempes, comme on les portait a cette epoque, des sourcils,
+des yeux et des cils d'un noir d'ebene.
+
+Le reste du visage, nous l'avons dit, etait presque feminin.
+
+Il se composait de deux petites oreilles dont on n'apercevait que
+l'extremite sous cette touffe de cheveux temporale a laquelle les
+incroyables de l'epoque avaient donne le nom d'oreilles de chien;
+d'un nez droit et d'une proportion parfaite; d'une bouche un peu
+brande, mais rosee et toujours souriante, et qui, en souriant,
+laissait voir une double rangee de dents admirables; d'un menton
+fin et delicat, legerement teinte de bleu et indiquant, par cette
+nuance, que, si sa barbe n'eut point ete si soigneusement et si
+recemment faite, elle eut, protestant contre la couleur doree de
+la chevelure, ete du meme ton que les sourcils, les cils et les
+yeux, c'est-a-dire du noir le plus prononce.
+
+Quant a la taille de l'inconnu, on avait pu l'apprecier au moment
+ou il etait entre dans la salle de la table d'hote: elle etait
+elevee, bien prise, flexible, et denotait, sinon une grande force
+musculaire, du moins une grande souplesse et une grande agilite.
+
+Quant a la facon dont il etait a cheval, elle indiquait
+l'assurance d'un ecuyer consomme.
+
+Son manteau rejete sur son epaule, son masque cache dans ses
+fontes, son chapeau enfonce sur ses yeux, le cavalier reprit
+l'allure rapide un instant abandonnee par lui, traversa Bedarrides
+au galop, et, arrive aux premieres maisons d'Orange, entra sous
+une porte qui se referma immediatement derriere lui.
+
+Un domestique attendait et sauta au mors du cheval.
+
+Le cavalier mit rapidement pied a terre.
+
+-- Ton maitre est-il ici? demanda-t-il au domestique.
+
+-- Non, monsieur le baron, repondit celui-ci; cette nuit, il a ete
+force de partir, et il a dit que, si monsieur venait et le
+demandait, on repondit a monsieur qu'il voyageait pour les
+affaires de la compagnie.
+
+-- Bien, Baptiste. Je lui ramene son cheval en bon etat quoique un
+peu fatigue. Il faudrait le laver avec du vin, en meme temps que
+tu lui donnerais, pendant deux ou trois jours, de l'orge au lieu
+d'avoine; il a fait quelque chose comme quarante lieues depuis
+hier matin.
+
+-- Monsieur le_ _baron en a ete content?
+
+-- Tres content. La voiture est-elle prete?
+
+-- Oui, monsieur le baron, tout attelee sous la remise; le
+postillon boit avec Julien: monsieur avait recommande qu'on
+l'occupat hors de la maison pour qu'il ne le vit pas venir.
+
+-- Il croit que c'est ton maitre qu'il conduit?
+
+-- Oui, monsieur le baron; voici le passeport de mon maitre, avec
+lequel on a ete prendre les chevaux a la poste, et, comme mon
+maitre est alle du cote de Bordeaux avec le passeport de M. le
+baron, et que M. le baron va du cote de Geneve avec le passeport
+de mon maitre, il est probable que l'echeveau de fil sera assez
+embrouille pour que dame police, si subtils que soient ses doigts,
+ne le devide pas facilement.
+
+-- Detache la valise qui est a la croupe du cheval, Baptiste, et
+donne-la-moi.
+
+Baptiste se mit en devoir d'obeir; seulement, la valise faillit
+lui echapper des mains.
+
+-- Ah! dit-il en riant, M. le baron ne m'avait pas prevenu!
+Diable! M. le baron n'a pas perdu son temps, a ce qu'il parait.
+
+-- C'est ce qui te trompe, Baptiste: si je n'ai pas perdu tout mon
+temps, j'en ai au moins perdu beaucoup; aussi je voudrais bien
+repartir le plus tot possible.
+
+-- M. le baron ne dejeunera-t-il pas?
+
+-- Je mangerai un morceau, mais tres rapidement.
+
+-- Monsieur ne sera pas retarde; il est deux heures de l'apres-
+midi, et le dejeuner l'attend depuis dix heures du matin;
+heureusement que c'est un dejeuner froid.
+
+Et Baptiste se mit en devoir de faire, en l'absence de son maitre,
+les honneurs de la maison a l'etranger en lui montrant la route de
+la salle a manger.
+-- Inutile, dit celui-ci, je connais le chemin. Occupe-toi de la
+voiture; qu'elle soit sous l'allee, la portiere tout ouverte au
+moment ou je sortirai, afin que le postillon ne puisse me voir.
+Voila de quoi lui payer sa premiere poste.
+
+Et l'etranger, designe sous le titre de baron, remit a Baptiste
+une poignee d'assignats.
+
+-- Ah! monsieur, dit celui-ci, mais il y a la de quoi payer le
+voyage jusqu'a Lyon!
+
+-- Contente-toi de le payer jusqu'a Valence, sous pretexte que je
+veux dormir; le reste sera pour la peine que tu vas prendre a
+faire les comptes.
+
+-- Dois-je mettre la valise dans le coffre?
+
+-- Je l'y mettrai moi-meme.
+
+Et, prenant la valise des mains du domestique, sans laisser voir
+qu'elle pesat a sa main, il s'achemina vers la salle a manger,
+tandis que Baptiste s'acheminait vers le cabaret voisin, en
+mettant de l'ordre dans ses assignats.
+
+Comme l'avait dit l'etranger, le chemin lui etait familier; car il
+s'enfonca dans un corridor, ouvrit sans hesiter une premiere
+porte, puis une seconde, et, cette seconde porte ouverte, se
+trouva en face d'une table elegamment servie.
+
+Une volaille, deux perdreaux, un jambon froid, des fromages de
+plusieurs especes, un dessert compose de fruits magnifiques, et
+deux carafes contenant, l'une du vin couleur de rubis, et l'autre
+du vin couleur de topaze, constituaient un dejeuner, qui, quoique
+evidemment servi pour une seule personne puisqu'un seul couvert
+etait mis, pouvait, en cas de besoin, suffire a trois ou quatre
+convives.
+
+Le premier soin du jeune homme, en entrant dans la salle a manger,
+fut d'aller droit a une glace, d'oter son chapeau, de rajuster ses
+cheveux avec un petit peigne qu'il tira de sa poche; apres quoi,
+il s'avanca vers un bassin de faience surmonte de sa fontaine,
+prit une serviette qui paraissait preparee a cet effet, et se lava
+le visage et les mains.
+
+Ce ne fut qu'apres ces soins -- qui indiquaient l'homme elegant
+par habitude -- ce ne fut, disons-nous, qu'apres ces soins
+minutieusement accomplis que l'etranger se mit a table.
+
+Quelques minutes lui suffirent pour satisfaire un appetit auquel
+la fatigue et la jeunesse avaient cependant donne de majestueuses
+proportions; et, quand Baptiste reparut pour annoncer au convive
+solitaire que la voiture etait prete, il le vit aussitot debout
+que prevenu.
+
+L'etranger enfonca son chapeau sur ses yeux, s'enveloppa de son
+manteau, mit sa valise sous son bras, et, comme Baptiste avait eu
+le soin de faire approcher le marchepied aussi pres que possible
+de la porte, il s'elanca dans la chaise de poste sans avoir ete vu
+du postillon.
+
+Baptiste referma la portiere sur lui; puis, s'adressant a l'homme
+aux grosses bottes:
+
+-- Tout est paye jusqu'a Valence, n'est-ce pas, postes et guides?
+demanda-t-il.
+
+-- Tout; vous faut-il un recu? repondit en goguenardant le
+postillon.
+
+-- Non; mais M. le marquis de Ribier, mon maitre, ne desire pas
+etre derange jusqu'a Valence.
+
+-- C'est bien, repondit le postillon avec le meme accent
+gouailleur, on ne derangera pas le citoyen marquis. Allons houp!
+
+Et il enleva ses chevaux en faisant resonner son fouet avec cette
+bruyante eloquence qui dit a la fois aux voisins et aux passants:
+"Gare ici, gare la-bas, ou sinon tant pis pour vous! je mene un
+homme qui paye bien et qui a le droit d'ecraser les autres."
+
+Une fois dans la voiture, le faux marquis de Ribier ouvrit les
+glaces, baissa les stores, leva la banquette, mit sa valise dans
+le coffre, s'assit dessus, s'enveloppa dans son manteau, et, sur
+de n'etre reveille qu'a Valence, s'endormit comme il avait
+dejeune, c'est-a-dire avec tout l'appetit de la jeunesse.
+
+On fit le trajet d'Orange a Valence en huit heures; un peu avant
+d'entrer dans la ville, notre voyageur se reveilla.
+
+Il souleva un store avec precaution et reconnut qu'il traversait
+le petit bourg de la Paillasse: il faisait nuit; il fit sonner sa
+montre: elle sonna onze heures du soir.
+
+Il jugea inutile de se rendormir, fit le compte des postes a payer
+jusqu'a Lyon, et prepara son argent.
+
+Au moment ou le postillon de Valence s'approchait de son camarade
+qu'il allait remplacer, le voyageur entendit celui-ci qui disait a
+l'autre:
+
+-- Il parait que c'est un ci-devant; mais, depuis Orange, il est
+recommande, et, vu qu'il paye vingt sous de guides, faut le mener
+comme un patriote.
+-- C'est bon, repondit le Valentinois, on le menera en
+consequence.
+
+Le voyageur crut que c'etait le moment d'intervenir, il souleva
+son store.
+
+-- Et tu ne feras que me rendre justice, dit-il, un patriote,
+corbleu! je me vante d'en etre un, et du premier calibre encore;
+et la preuve, tiens, voila pour boire a la sante de la Republique!
+
+Et il donna un assignat de cent francs au postillon qui l'avait
+recommande a son camarade.
+
+Et comme l'autre regardait d'un oeil avide le chiffon de papier:
+
+-- Et voila le pareil pour toi, dit-il, si tu veux faire aux
+autres la meme recommandation que tu viens de recevoir.
+
+-- Oh! soyez tranquille, citoyen, dit le postillon, il n'y aura
+qu'un mot d'ordre d'ici a Lyon: ventre a terre!
+
+-- Et voici d'avance le prix des seize postes, y compris la double
+poste d'entree; je paye vingt sous de guides; arrangez cela entre
+vous.
+
+Le postillon enfourcha son cheval et partit au galop.
+
+La voiture relayait a Lyon vers les quatre heures de l'apres-midi.
+
+Pendant que la voiture relayait, un homme habille en
+commissionnaire, et qui, son crochet sur le dos, se tenait assis
+sur une borne, se leva, s'approcha de la voiture et dit tout bas
+au jeune compagnon de Jehu quelques paroles qui parurent jeter
+celui-ci dans le plus profond etonnement.
+
+-- En es-tu bien sur? demanda-t-il au commissionnaire.
+
+-- Quand je te dis que je l'ai vu, de mes yeux vu! repondit ce
+dernier.
+
+-- Je puis donc annoncer a nos amis la nouvelle comme certaine?
+
+-- Tu le peux; seulement, hate-toi.
+
+-- Est-on prevenu a Serval?
+
+-- Oui; tu trouveras un cheval pret, entre Serval et Sue.
+
+Le postillon s'approcha; le jeune homme echangea un dernier regard
+avec le commissionnaire qui s'eloigna comme s'il etait charge
+d'une lettre tres pressee.
+
+-- Quelle route, citoyen? demanda le postillon.
+
+-- La route de Bourg; il faut que je sois a Serval a neuf heures
+du soir; je paye trente sous de guides.
+
+-- Quatorze lieues en cinq heures, c'est dur; mais, enfin, cela
+peut se faire.
+
+-- Cela se fera-t-il?
+
+-- On tachera.
+
+Et le postillon enleva ses chevaux au grand galop.
+
+A neuf heures sonnantes, on entrait dans Serval.
+
+-- Un ecu de six livres pour ne pas relayer et me conduire a
+moitie chemin de Sue! cria par la portiere le jeune homme au
+postillon.
+
+-- Ca va! repondit celui-ci.
+
+Et la voiture passa sans s'arreter devant la poste.
+
+A un demi-quart de lieue de Serval, Morgan fit arreter la voiture,
+passa sa tete par la portiere, rapprocha ses mains, et imita le
+cri du chat-huant.
+
+L'imitation etait si fidele, que, des bois voisins, un chat-huant
+lui repondit.
+
+-- C'est ici, cria Morgan.
+
+Le postillon arreta ses chevaux.
+
+-- Si c'est ici, dit-il, inutile d'aller plus loin.
+
+Le jeune homme prit la valise, ouvrit la portiere, descendit, et,
+s'approchant du postillon
+
+-- Voici l'ecu de six livres promis.
+
+Le postillon prit l'ecu, le mit dans l'orbite de son oeil, et l'y
+maintint comme un elegant de nos jours y maintient son lorgnon.
+
+Morgan devina que cette pantomime avait une signification.
+
+-- Eh bien, demanda-t-il que veut dire cela?
+
+-- Cela veut dire, fit le postillon, que, j'ai beau faire, j'y
+vois d'un oeil.
+
+-- Je comprends, reprit le jeune homme en riant, et si je bouche
+l'autre oeil...
+
+-- Dame! je n'y verrai plus.
+
+-- En voila un drole, qui aime mieux etre aveugle que borgne!
+Enfin, il ne faut pas disputer des gouts; tiens!
+
+Et il lui donna un second ecu.
+
+Le postillon le mit sur son autre oeil, fit tourner la voiture, et
+reprit le chemin de Serval.
+
+Le compagnon de Jehu attendit qu'il se fut perdu dans l'obscurite,
+et, approchant de sa bouche une clef foree, il en tira un son
+prolonge et tremblotant, comme celui d'un sifflet de contremaitre.
+
+Un son pareil lui repondit.
+
+Et, en meme temps, on vit un cavalier sortir du bois et
+s'approcher au galop.
+
+A la vue de ce cavalier, Morgan se couvrit de nouveau le visage de
+son masque.
+
+-- Au nom de qui venez-vous? demanda le cavalier, dont on ne
+pouvait point voir la figure, cachee qu'elle etait sous les bords
+d'un enorme chapeau.
+
+-- Au nom du prophete Elisee, repondit le jeune homme masque.
+
+-- Alors c'est vous que j'attends.
+
+Et il descendit de cheval.
+
+-- Es-tu prophete ou disciple? demanda Morgan.
+
+-- Je suis disciple, repondit le nouveau venu.
+
+-- Et ton maitre, ou est-il?
+
+-- Vous le trouverez a la chartreuse de Seillon.
+
+-- Sais-tu le nombre des compagnons qui y sont reunis ce soir?
+-- Douze.
+
+-- C'est bien; si tu en rencontres quelques autres, envoie-les au
+rendez-vous.
+
+Celui qui s'etait donne le titre de disciple s'inclina en signe
+d'obeissance, aida Morgan a attacher la valise sur la croupe de
+son cheval, et le tint respectueusement par le mors, tandis que
+celui-ci montait.
+
+Sans meme attendre que son second pied eut atteint l'etrier,
+Morgan piqua son cheval, qui arracha le mors des mains du
+domestique et partit au galop.
+
+On voyait a la droite de la route s'etendre la foret de Seillon,
+comme une mer de tenebres dont le vent de la nuit faisait onduler
+et gemir les vagues sombres.
+
+A un quart de lieue au dela de Sue, le cavalier poussa son cheval
+a travers terres, et alla au-devant de la foret, qui, de son cote,
+semblait venir au-devant de lui.
+
+Le cheval, guide par une main experimentee, s'y enfonca sans
+hesitation.
+
+Au bout de dix minutes, il reparut de l'autre cote.
+
+A cent pas de la foret s'elevait une masse sombre, isolee au
+milieu de la plaine.
+
+C'etait un batiment d'une architecture massive, ombrage par cinq
+ou six arbres seculaires.
+
+Le cavalier s'arreta devant une grande porte au-dessus de laquelle
+etaient placees, en triangle, trois statues: celle de la Vierge,
+celle de Notre-Seigneur Jesus, et celle de saint Jean-Baptiste. La
+statue de la Vierge marquait le point le plus eleve du triangle.
+
+Le voyageur mysterieux etait arrive au but de son voyage, c'est-a-
+dire a la chartreuse de Seillon.
+
+La chartreuse de Seillon, la vingt-deuxieme de l'ordre, avait ete
+fondee en 1178.
+En 1672, un batiment moderne avait ete substitue au vieux
+monastere; c'est de cette derniere construction que l'on voit
+encore aujourd'hui les vestiges.
+
+Ces vestiges sont, a l'exterieur, la facade que, nous avons dite,
+facade ornee de trois statues, et devant laquelle nous avons vu
+s'arreter le cavalier mysterieux; a l'interieur, une petite
+chapelle ayant son entree a droite sous la grande porte.
+
+Un paysan, sa femme, deux enfants l'habitent a cette heure, et, de
+l'ancien monastere, ils ont fait une ferme.
+
+En 1791, les chartreux avaient ete expulses de leur couvent; en
+1792, la chartreuse et ses dependances avaient ete mises en vente
+comme propriete ecclesiastique.
+
+Les dependances etaient d'abord le parc, attenant aux batiments,
+et ensuite la belle foret qui porte encore aujourd'hui le nom de
+Seillon.
+
+Mais, a Bourg, ville royaliste et surtout religieuse, personne ne
+risqua de compromettre son ame, en achetant un bien qui avait
+appartenu a de dignes moines que chacun venerait. Il en resultait
+que le couvent, le parc et la foret etaient devenus, sous le titre
+de _biens de l'Etat_, la propriete de la Republique, c'est-a-dire
+n'appartenaient a personne -- ou, du moins, restaient delaisses --
+car la Republique, depuis sept ans, avait eu bien autre chose a
+penser que de faire recrepir des murs, entretenir un verger, et
+mettre en coupe reglee une foret.
+
+Depuis sept ans donc, la chartreuse etait completement abandonnee,
+et quand, par hasard, un regard curieux penetrait par le trou de
+la serrure, il voyait l'herbe poussant dans les cours comme les
+ronces dans le verger, comme les broussailles dans la foret,
+laquelle, percee a cette epoque d'une route et de deux ou trois
+sentiers seulement, etait partout ailleurs, en apparence du moins,
+devenue impraticable.
+
+Une espece de pavillon, nomme la Correrie, dependant de la
+chartreuse et distant du monastere d'un demi-quart de lieue,
+verdissait de son cote dans la foret, laquelle, profitant de la
+liberte qui lui etait laissee de pousser a sa fantaisie, l'avait
+enveloppe de tout cote d'une ceinture de feuillages, et avait fini
+par le derober a la vue.
+
+Au reste, les bruits les plus etranges couraient sur ces deux
+batiments: on les disait hantes par des hotes invisibles le jour,
+effrayants la nuit; des bucherons ou des paysans attardes, qui
+parfois allaient encore exercer dans la foret de la Republique les
+droits d'usage dont la ville de Bourg jouissait du temps des
+chartreux, pretendaient avoir vu, a travers les fentes des volets
+fermes, courir des flammes dans les corridors et dans les
+escaliers, et avoir distinctement entendu des bruits de chaines
+trainant sur les dalles des cloitres et les paves des cours. Les
+esprits forts niaient la chose; mais, en opposition avec les
+incredules, deux sortes de gens l'affirmaient et donnaient, selon
+leurs opinions et leurs croyances, a ces bruits effrayants et a
+ces lueurs nocturnes, deux causes differentes: les patriotes
+pretendaient que c'etaient les ames des pauvres moines que la
+tyrannie des cloitres avait ensevelis vivants dans les _in-pace_,
+qui revenaient en appelant la vengeance du ciel sur leurs
+persecuteurs, et qui trainaient apres leur mort les fers dont ils
+avaient ete charges pendant leur vie; les royalistes disaient que
+c'etait le diable en personne qui, trouvant un couvent vide et
+n'ayant plus a craindre le goupillon des dignes religieux, venait
+tranquillement prendre ses ebats la ou autrefois il n'eut pas ose
+hasarder le bout de sa griffe; mais il y avait un fait qui
+laissait toute chose en suspens: c'est que pas un de ceux qui
+niaient ou qui affirmaient -- soit qu'il eut pris parti pour les
+ames des moines martyrs ou pour le sabbat tenu par Belzebuth --
+n'avait eu le courage de se hasarder dans les tenebres et de
+venir, aux heures solennelles de la nuit, s'assurer de la verite,
+afin de pouvoir dire le lendemain si la chartreuse etait solitaire
+ou hantee, et, si elle etait hantee, quelle espece d'hotes y
+revenaient.
+
+Mais sans doute tous ces bruits, fondes on non, n'avaient aucune
+influence sur le cavalier mysterieux; car, ainsi que nous l'avons
+dit, quoique neuf heures sonnassent a Bourg, et que, par
+consequent, il fit nuit close, il arreta son cheval a la porte du
+monastere abandonne, et, sans mettre pied a terre, tirant un
+pistolet de ses fontes, il frappa du pommeau contre la porte trois
+coups espaces a la maniere des francs-macons.
+
+Puis il ecouta.
+
+Un instant il avait doute qu'il y eut reunion a la chartreuse,
+car, si fixement qu'il eut regarde, si attentivement qu'il eut
+prete l'oreille; il n'avait vu aucune lumiere, n'avait entendu
+aucun bruit.
+
+Cependant, il lui sembla qu'un pas circonspect s'approchait
+interieurement de la porte.
+
+Il frappa une seconde fois avec la meme arme et de la meme facon.
+
+-- Qui frappe? demanda une voix.
+
+-- Celui qui vient de la part d'Elisee, repondit le voyageur.
+
+-- Quel est le roi auquel les fils d'Isaac doivent obeir?
+
+-- Jehu.
+
+-- Quelle est la maison qu'ils doivent exterminer?
+
+-- Celle d'Achab.
+
+-- Etes-vous prophete ou disciple?
+
+-- Je suis prophete.
+
+-- Alors, soyez le bienvenu dans la maison du Seigneur, dit la
+voix.
+
+Aussitot les barres de fer qui assuraient la massive cloture
+basculerent sur elles-memes, les verrous grincerent dans les
+tenons, un des battants de la porte s'ouvrit silencieusement, et
+le cheval et le cavalier s'enfoncerent sous la sombre voute qui se
+referma derriere eux.
+
+Celui qui avait ouvert cette porte, si lente a s'ouvrir, si
+prompte a se refermer, etait vetu de la longue robe blanche des
+chartreux, dont le capuchon, retombant sur son visage, voilait
+entierement ses traits.
+
+
+VII -- LA CHARTREUSE DE SEILLON
+
+Sans doute, de meme que le premier affilie rencontre sur la route
+de Sue par celui qui venait de se donner le titre de prophete, le
+moine qui avait ouvert la porte n'occupait qu'un rang secondaire
+dans la confrerie car, saisissant la bride du cheval, il le
+maintint tandis que le cavalier mettait pied a terre, rendant
+ainsi au jeune homme le meme service que lui eut rendu un
+palefrenier.
+
+Morgan descendit, detacha la valise, tira les pistolets de leurs
+fontes, les passa a sa ceinture, pres de ceux qui y etaient deja,
+et, s'adressant au moine d'un ton de commandement
+
+-- Je croyais, dit-il, trouver les freres reunis en conseil.
+
+-- Ils sont reunis, en effet, repondit le moine.
+
+-- Ou cela?
+
+-- Dans la Correrie; on a vu, depuis quelques jours, roder autour
+de la chartreuse des figures suspectes, et des ordres superieurs
+ont ordonne les plus grandes precautions.
+
+Le jeune homme haussa les epaules en signe qu'il regardait ces
+precautions comme inutiles, et, toujours du meme ton de
+commandement:
+
+-- Faites mener ce cheval a l'ecurie et conduisez-moi au conseil,
+dit-il.
+
+Le moine appela un autre frere aux mains duquel il jeta la bride
+du cheval, prit une torche qu'il alluma a une lampe brulant dans
+la petite chapelle que l'on peut, aujourd'hui encore, voir a
+droite sous la grande porte, et marcha devant le nouvel arrive.
+
+Il traversa le cloitre, fit quelques pas dans le jardin, ouvrit
+une porte conduisant a une espece de citerne, fit entrer Morgan,
+referma aussi soigneusement la porte de la citerne qu'il avait
+referme celle de la rue, poussa du pied une pierre qui semblait se
+trouver la par hasard, demasqua un anneau et souleva une dalle
+fermant l'entree d'un souterrain dans lequel on descendait par
+plusieurs marches.
+
+Ces marches conduisaient a un couloir arrondi en voute et pouvant
+donner passage a deux hommes s'avancant de front.
+
+Nos deux personnages marcherent ainsi pendant cinq a six minutes,
+apres lesquelles ils se trouverent en face d'une grille. Le moine
+tira une clef de dessous sa robe et l'ouvrit. Puis, quand tous
+deux eurent franchi la grille et que la grille se fut refermee:
+
+-- Sous quel nom vous annoncerai-je? demanda le moine.
+
+-- Sous le nom de frere Morgan.
+
+-- Attendez ici; dans cinq minutes je serai de retour.
+
+Le jeune homme fit de la tete un signe qui annoncait qu'il etait
+familiarise avec toutes ces defiances et toutes ces precautions.
+Puis il s'assit sur une tombe -- on etait dans les caveaux
+mortuaires du couvent --, et il attendit.
+
+En effet, cinq minutes ne s'etaient point ecoulees, que le moine
+reparut.
+
+-- Suivez-moi, dit-il: les freres sont heureux de votre presence;
+ils craignaient qu'il ne vous fut arrive malheur.
+
+Quelques secondes plus tard, frere Morgan etait introduit dans la
+salle du conseil.
+
+Douze moines l'attendaient, le capuchon rabattu sur les yeux;
+mais, des que la porte se fut refermee derriere lui et que le
+frere servant eut disparu, en meme temps que Morgan lui-meme otait
+son masque, tous les capuchons se rabattirent et chaque moine
+laissa voir son visage.
+
+Jamais communaute n'avait brille par une semblable reunion de
+beaux et joyeux jeunes gens.
+
+Deux ou trois seulement, parmi ces etranges moines, avaient
+atteint l'age de quarante ans.
+
+Toutes les mains se tendirent vers Morgan; deux ou trois accolades
+furent donnees au nouvel arrivant.
+
+-- Ah! par ma foi, dit l'un de ceux qui l'avaient embrasse le plus
+tendrement, tu nous tires une fameuse epine hors du pied: nous te
+croyions mort ou tout au moins prisonnier.
+
+-- Mort, je te le passe, Amiet; mais prisonnier, non, citoyen,
+comme on dit encore quelquefois -- et comme on ne dira bientot
+plus, j'espere -- il faut meme dire que les choses se sont passees
+de part et d'autre avec une amenite touchante: des qu'il nous ont
+apercus, le conducteur a crie au postillon d'arreter; je crois
+meme qu'il a ajoute: "Je sais ce que c'est". -- Alors, lui ai-je
+dit, si vous savez ce que c'est, mon cher ami, les explications ne
+seront pas longues. -- L'argent du gouvernement? a-t-il demande. -
+- Justement, ai-je repondu. Puis, comme il se faisait un grand
+remue-menage dans la voiture: "Attendez, mon ami, ai-je ajoute;
+avant tout, descendez, et dites a ces messieurs, et surtout a ces
+dames, que nous sommes des gens comme il faut, qu'on ne les
+touchera pas -- ces dames, bien entendu -- et que l'on ne
+regardera que celles qui passeront la tete par la portiere." Une
+s'est hasardee, ma foi! il est vrai qu'elle etait charmante... Je
+lui ai envoye un baiser; elle a pousse un petit cri et s'est
+refugiee dans la voiture, ni plus ni moins que Galatee; mais comme
+il n'y avait pas de saules, je ne l'y ai pas poursuivie. Pendant
+ce temps, le conducteur fouillait dans sa caisse en toute hate, et
+il se hatait si bien, qu'avec l'argent du gouvernement, il m'a
+remis, dans sa precipitation, deux cents louis appartenant a un
+pauvre marchand de vin de Bordeaux.
+
+-- Ah! diable! fit celui des freres auquel le narrateur avait
+donne le nom d'Amiet, qui probablement, comme celui de Morgan,
+n'etait qu'un nom de guerre, voila qui est facheux! Tu sais que le
+Directoire, qui est plein d'imagination, organise des compagnies
+de chauffeurs qui operent en notre nom, et qui ont pour but de
+faire croire que nous en voulons aux pieds et aux bourses des
+particuliers, c'est-a-dire que nous sommes de simples voleurs.
+
+-- Attendez donc, reprit Morgan, voila justement ce qui m'a
+retarde; j'avais entendu dire quelque chose de pareil a Lyon, de
+sorte que j'etais deja a moitie chemin de Valence quand je me suis
+apercu de l'erreur par l'etiquette. Ce n'etait pas bien difficile,
+il y avait sur le sac, comme si le bonhomme eut prevu le cas:
+_Jean Picot, marchand de vin a Fronsac, pres Bordeaux._
+
+-- Et tu lui as renvoye son argent?
+
+-- J'ai mieux fait, je le lui ai reporte.
+
+-- A Fronsac?
+
+-- Oh! non, mais a Avignon. Je me suis doute qu'un homme si
+soigneux devait s'etre arrete a la premiere ville un peu
+importante pour prendre des informations sur ses deux cents louis.
+Je ne me trompais pas: je m'informe a l'hotel si l'on connait le
+citoyen Jean Picot; on me repond que non seulement on le connait,
+mais qu'il dine a table d'hote. J'entre. Vous devinez de quoi l'on
+parlait: de l'arrestation de la diligence. Jugez de l'effet de
+l'apparition! le dieu antique descendant dans la machine ne
+faisait pas un denouement plus inattendu. Je demande lequel de
+tous les convives s'appelle Jean Picot; celui qui porte ce nom
+distingue et harmonieux se montre. Je depose devant lui les deux
+cents louis en lui faisant mes excuses, au nom de la societe, de
+l'inquietude que lui ont causee les compagnons de Jehu. J'echange
+un signe d'amitie avec Barjols, un salut de politesse avec l'abbe
+de Rians, qui etaient la; je tire ma reverence a la compagnie et
+je sors. C'est peu de chose; mais cela m'a pris une quinzaine
+d'heures: de la le retard. J'ai pense que mieux valait etre en
+retard et ne pas laisser sur nos traces une fausse opinion de
+nous. Ai-je bien fait, mes maitres?
+
+La societe eclata en bravos.
+
+-- Seulement, dit un des assistants, je trouve assez imprudent, a
+vous, d'avoir tenu a remettre l'argent vous-meme au citoyen Jean
+Picot.
+
+-- Mon cher colonel, repondit le jeune homme, il y a un proverbe
+d'origine italienne qui dit: "Qui veut va, qui ne veut pas
+envoie." Je voulais, j'ai ete.
+
+-- Et voila un gaillard qui, pour vous remercier, si vous avez un
+jour la mauvaise chance de tomber entre les mains du Directoire,
+se haterait de vous reconnaitre; reconnaissance qui aurait pour
+resultat de vous faire couper le cou.
+
+-- Oh! Je l'en defie bien de me reconnaitre.
+-- Qui l'en empecherait?
+
+-- Ah ca! mais vous croyez donc que je fais mes equipees a visage
+decouvert? En verite, mon cher colonel, vous me prenez pour un
+autre. Quitter mon masque, c'est bon entre amis; mais avec les
+etrangers, allons donc. Ne sommes-nous pas en plein carnaval? Je
+ne vois pas pourquoi je ne me deguiserais pas en Abellino ou en
+Karl Moor, quand MM. Gohier, Sieyes, Roger Ducos, Moulin et Barras
+se deguisent en rois de France.
+
+-- Et vous etes entre masque dans la ville?
+
+-- Dans la ville, dans l'hotel, dans la salle de la table d'hote.
+Il est vrai que, si le visage etait couvert, la ceinture etait
+decouverte, et, comme vous voyez, elle etait bien garnie.
+
+Le jeune homme fit un mouvement qui ecarta son manteau, et montra
+sa ceinture, a laquelle etaient passes quatre pistolets et
+suspendu un court couteau de chasse.
+
+Puis, avec cette gaiete qui semblait un des caracteres dominants
+de cette insoucieuse organisation:
+
+-- Je devais avoir l'air feroce, n'est-ce pas? Ils m'auront pris
+pour feu Mandrin descendant des montagnes de la Savoie. A propos,
+voila les soixante mille francs de Son Altesse le Directoire.
+
+Et le jeune homme poussa dedaigneusement du pied la valise qu'il
+avait deposee a terre et dont les entrailles froissees rendirent
+ce son metallique qui indique la presence de l'or.
+
+Puis il alla se confondre dans le groupe de ses amis, dont il
+avait ete separe par cette distance qui se fait naturellement
+entre le narrateur et ses auditeurs.
+Un des mines se baissa et ramassa la valise.
+
+-- Meprisez l'or tant que vous voudrez, mon cher Morgan, puisque
+cela ne vous empeche pas de le recueillir; mais je sais de braves
+gens qui attendent les soixante mille francs que vous crossez
+dedaigneusement du pied, avec autant d'impatience et d'anxiete que
+la caravane egaree au desert attend la goutte d'eau qui
+l'empechera de mourir de soif.
+
+-- Nos amis de la Vendee, n'est-ce pas? repondit Morgan; grand
+bien leur fasse! Les egoistes, ils se battent, eux. Ces messieurs
+ont choisi les roses et nous laissent les epines. Ah ca! mais ils
+ne recoivent donc rien de l'Angleterre?
+
+-- Si fait, dit gaiement un des moines; a Quiberon, ils ont recu
+des boulets et de la mitraille.
+
+-- Je ne dis pas des Anglais, reprit Morgan, je dis de
+l'Angleterre.
+
+-- Pas un sou.
+
+-- Il me semble, cependant, dit un des assistants, qui paraissait
+posseder une tete un peu plus reflechie que celles de ses
+compagnons, il me semble que nos princes pourraient bien envoyer
+un peu d'or a ceux qui versent leur sang pour la cause de la
+monarchie! Ne craignent-ils pas que la Vendee finisse par se
+lasser, un jour ou l'autre, d'un devouement qui, jusqu'au-
+jourd'hui, ne lui a pas encore valu, que je sache, meme un
+remerciement?
+
+-- La Vendee, cher ami, reprit Morgan, est une terre genereuse et
+qui ne se lassera pas, soyez tranquille; d'ailleurs, quel serait
+le merite de la fidelite, si elle n'avait point affaire a
+l'ingratitude? Du moment ou le devouement rencontre la
+reconnaissance, ce n'est plus du devouement: c'est un echange,
+puisqu'il est recompense. Soyons fideles toujours, soyons devoues
+tant que nous pourrons, messieurs, et prions le ciel qu'il fasse
+ingrats ceux auxquels nous nous devouons, et nous aurons, croyez-
+moi, la belle part dans l'histoire de nos guerres civiles.
+
+A peine Morgan achevait-il de formuler cet axiome chevaleresque et
+exprimait-il un souhait qui avait toute chance d'etre accompli,
+que trois coups maconniques retentirent a la meme porte par
+laquelle il avait ete introduit lui-meme.
+
+-- Messieurs, dit celui des moines qui paraissait remplir le role
+de president, vite les capuchons et les masques; nous ne savons
+pas qui nous arrive.
+
+
+VIII -- A QUOI SERVAIT L'ARGENT DU DIRECTOIRE
+
+Chacun s'empressa d'obeir, les moines rabattant les capuchons de
+leurs longues robes sur leurs visages, Morgan remettant son
+masque.
+
+-- Entrez! dit le superieur.
+
+La porte s'ouvrit et l'on vit reparaitre le frere servant.
+
+-- Un emissaire du general Georges Cadoudal demande a etre
+introduit, dit-il.
+
+-- A-t-il repondu aux trois mots d'ordres?
+
+-- Parfaitement.
+
+-- Qu'il soit introduit.
+
+Le frere servant rentra dans le souterrain, et, deux secondes
+apres, reparut, conduisant un homme qu'a son costume il etait
+facile de reconnaitre pour un paysan, et a sa tete carree, coiffee
+de grands cheveux roux, pour un Breton.
+
+Il s'avanca jusqu'au milieu du cercle sans paraitre intimide le
+moins du monde, fixant tour a tour ses yeux sur chacun des moines
+et attendant que l'une de ces douze statues de granit rompit le
+silence.
+
+Ce fut le president qui lui adressa la parole:
+
+-- De la part de qui viens-tu? lui demanda-t-il.
+
+-- Celui qui m'a envoye, repondit le paysan, m'a commande, si l'on
+me faisait une question, de dire que je venais de la part de Jehu.
+
+-- Es-tu porteur d'un message verbal ou ecrit?
+
+-- Je dois repondre aux questions qui me seront faites par vous et
+echanger un chiffon de papier contre de l'argent.
+
+-- C'est bien; commencons par les questions: ou en sont nos freres
+de Vendee?
+
+-- Ils avaient depose les armes et n'attendaient qu'un mot de vous
+pour les reprendre.
+
+-- Et pourquoi avaient-ils depose les armes?
+
+-- Ils en avaient recu l'ordre de S. M. Louis XVIII.
+
+-- On a parle d'une proclamation ecrite de la main meme du roi.
+
+-- En voici la copie.
+
+Le paysan presenta le papier au personnage qui l'interrogeait.
+
+Celui-ci l'ouvrit et lut:
+
+"La guerre n'est absolument propre qu'a rendre la royaute odieuse
+et menacante. Les monarques qui rentrent par son secours sanglant
+ne peuvent jamais etre aimes: il faut donc abandonner les moyens
+sanglants et se confier a l'empire de l'opinion, qui revient
+d'elle-meme aux principes sauveurs. Dieu et le roi seront bientot
+le cri de ralliement des Francais; il faut reunir en un formidable
+faisceau les elements epars du royalisme, abandonner la Vendee
+militante a son malheureux sort, et marcher dans une voie plus
+pacifique et moins incoherente. Les royalistes de l'Ouest ont fait
+leur temps, et l'on doit s'appuyer enfin sur ceux de Paris, qui
+ont tout prepare pour une restauration prochaine..."
+
+Le president releva la tete, et, cherchant Morgan d'un oeil dont
+son capuchon ne pouvait voiler entierement l'eclair:
+
+-- Eh bien, frere, lui dit-il, j'espere que voila ton souhait de
+tout a l'heure accompli, et les royalistes de la Vendee et du Midi
+auront tout le merite du devouement.
+
+Puis, abaissant son regard sur la proclamation, dont restaient
+quelques lignes a lire, il continua:
+
+"Les Juifs avaient crucifie leur roi, depuis ce temps ils errent
+par tout le monde: les Francais ont guillotine le leur, ils seront
+disperses par toute la terre.
+
+"Datee de Blankenbourg, le 25 aout 1799, jour de notre fete, de
+notre regne le sixieme.
+
+"Signe: Louis_._"
+
+Les jeunes gens se regarderent.
+
+-- Q_uos vultperdere Jupiter dementat_! dit Morgan.
+
+-- Oui, dit le president; mais, quand ceux que Jupiter veut perdre
+representent un principe, il faut les soutenir, non seulement
+contre Jupiter, mais contre eux-memes. Ajax, au milieu de la
+foudre et des eclairs, se cramponnait a un rocher, et, dressant au
+ciel son poing ferme, disait: "j'echapperai malgre les dieux..."
+
+Puis, se retournant du cote de l'envoye de Cadoudal:
+
+-- Et a cette proclamation qu'a repondu celui qui t'envoie?
+
+-- A peu pres ce que vous venez de repondre vous-meme. Il m'a dit
+de venir voir et de m'informer de vous si vous etiez decides a
+tenir malgre tout, malgre le roi lui-meme.
+
+-- Pardieu! dit Morgan.
+
+-- Nous sommes decides, dit le president.
+
+-- En ce cas, dit le paysan, tout va bien. Voici les noms reels
+des nouveaux chefs et leurs noms de guerre; le general vous
+recommande de ne vous servir le plus possible dans vos
+correspondances que des noms de guerre: c'est le soin qu'il prend
+lorsque, de son cote, il parle de vous.
+
+-- Vous avez la liste? demanda le president.
+
+-- Non; je pouvais etre arrete, et la liste eut ete prise.
+Ecrivez, je vais vous dicter.
+
+Le president s'assit a sa table, prit une plume et ecrivit sous la
+dictee du paysan vendeen les noms suivants:
+
+"Georges Cadoudal, _Jehu ou la Tete-ronde; _Joseph Cadoudal,
+_Judas Macchabee; _Lahaye Saint-Hilaire, _David; _Burban Malabry,
+_Brave-la-Mort; _Poulpiquez, Royal-_Carnage; _Bonfils, _Brise-
+Barriere; _Dampherne, _Piquevers; _Duchayla, la _Couronne;
+_Duparc, _le Terrible; _la Roche, _Mithridate; _Puisage, _Jean le
+Blond."_
+
+-- Voila les successeurs des Charrette, des Stofflet, des
+Cathelineau, des Bonchamp, des d'Elbee, des la Rochejacquelein et
+des Lescure! dit une voix.
+
+Le Breton se retourna vers celui qui venait de parler:
+
+-- S'ils se font tuer comme leurs predecesseurs, dit-il, que leur
+demanderez-vous?
+
+-- Allons, bien repondu, dit Morgan; de sorte...?
+
+-- De sorte que, des que notre general aura votre reponse, reprit
+le paysan, il reprendra les armes.
+
+-- Et si notre reponse eut ete negative...? demanda une voix.
+
+-- Tant pis pour vous! repondit le paysan; dans tous les cas,
+l'insurrection etait fixee au 20 octobre.
+
+-- Eh bien, dit le president, le general aura, grace a nous, de
+quoi payer son premier mois de solde. Ou est votre recu?
+
+-- Le voici, dit le paysan tirant de sa poche un papier sur lequel
+etaient ecrits ces mots:
+
+"Recu de nos freres du Midi et de l'Est, pour etre employee au
+bien de la cause, la somme de:
+"GEORGES CADOUDAL,
+
+"General en chef de l'armee royaliste de Bretagne."
+
+La somme, comme on voit, etait restee en blanc.
+
+-- Savez-vous ecrire? demanda le president.
+
+-- Assez pour remplir les trois ou quatre mots qui manquent.
+
+-- Eh bien, ecrivez: "Cent mille francs."
+
+Le Breton ecrivit; puis, tendant le papier au president:
+
+-- Voici le recu, dit-il; ou est l'argent?
+
+-- Baissez-vous, et ramassez le sac qui est a vos pieds; il
+contient soixante mille francs.
+
+Puis, s'adressant a un des moines:
+
+-- Montbar, ou sont les quarante autres mille? demanda-t-il.
+
+Le moine interpelle alla ouvrir une armoire et en tira un sac un
+peu moins volumineux que celui qu'avait rapporte Morgan, mais qui,
+cependant, contenait la somme assez ronde de quarante mille
+francs.
+
+-- Voici la somme complete, dit le moine.
+
+-- Maintenant, mon ami, dit le president, mangez et reposez-vous;
+demain, vous partirez.
+-- On m'attend la-bas, dit le Vendeen; je mangerai et je dormirai
+sur mon cheval. Adieu, messieurs, le ciel vous garde!
+
+Et il s'avanca, pour sortir, vers la porte par laquelle il etait
+entre.
+
+-- Attendez! dit Morgan.
+
+Le messager de Georges s'arreta.
+
+-- Nouvelle pour nouvelle, fit Morgan; dites au general Cadoudal
+que le general Bonaparte a quitte l'armee d'Egypte, est debarque
+avant-hier a Frejus et sera dans trois jours a Paris. Ma nouvelle
+vaut bien les votres; qu'en dites-vous?
+
+-- Impossible! s'ecrierent tous les moines d'une voix.
+
+-- Rien n'est pourtant plus vrai, messieurs; je tiens la chose de
+notre ami le Pretre, qui l'a vu relayer une heure avant moi a Lyon
+et qui l'a reconnu.
+
+-- Que vient-il faire en France? demanderent deux ou trois voix.
+
+-- Ma foi, dit Morgan, nous le saurons bien un jour ou l'autre; il
+est probable qu'il ne revient pas a Paris pour y garder
+l'incognito.
+
+-- Ne perdez pas un instant pour annoncer cette nouvelle a nos
+freres de l'Ouest, dit le president au paysan vendeen: tout a
+l'heure je vous retenais; maintenant, c'est moi qui vous dis:
+"Allez!"
+
+Le paysan salua et sortit; le president attendit que la porte fut
+refermee:
+
+-- Messieurs, dit-il, la nouvelle que vient de nous annoncer frere
+Morgan est tellement grave, que je proposerai une mesure speciale.
+
+-- Laquelle? demanderent d'une seule voix les compagnons de Jehu.
+
+-- C'est que l'un de nous, designe par le sort, parte pour Paris,
+et, avec le chiffre convenu, nous tienne au courant de tout ce qui
+se passera.
+
+-- Adopte, repondirent-ils.
+
+-- En ce cas, reprit le president, ecrivons nos treize noms,
+chacun le sien, sur un morceau de papier; mettons-les dans un
+chapeau, et celui dont le nom sortira partira a l'instant meme.
+
+Les jeunes gens, d'un mouvement unanime, s'approcherent de la
+table, ecrivirent leurs noms sur des carres de papier qu'ils
+roulerent, et les mirent dans un chapeau.
+
+Le plus jeune fut appele pour etre le prete-nom du hasard.
+
+Il tira un des petits rouleaux de papier et le presenta au
+president, qui le deplia.
+
+-- Morgan, dit le president.
+
+-- Mes instructions, demanda le jeune homme.
+
+-- Rappelez-vous, repondit le president, avec une solennite a
+laquelle les voutes de ce cloitre pretaient une supreme grandeur,
+que vous vous appelez le baron de Sainte-Hermine, que votre pere a
+ete guillotine sur la place de la Revolution et votre frere tue a
+l'armee de Conde. Noblesse oblige! voila vos instructions.
+
+-- Et pour le reste, demanda le jeune homme.
+
+-- Pour le reste? dit le president, nous nous en rapportons a
+votre royalisme et a votre loyaute.
+
+-- Alors, mes amis, permettez-moi de prendre conge de vous a
+l'instant meme; je voudrais etre sur la route de Paris avant le
+jour, et j'ai une visite indispensable a faire avant mon depart.
+
+-- Va! dit le president en ouvrant ses bras a Morgan; je
+t'embrasse au nom de tous les freres. A un autre je dirais: "sois
+brave, perseverant, actif!" a toi je dirai: "Sois prudent!"
+
+Le jeune homme recut l'accolade fraternelle, salua d'un sourire
+ses autres amis, echangea une poignee de main avec deux ou trois
+d'entre eux, s'enveloppa de son manteau, enfonca son chapeau sur
+sa tete et sortit.
+
+
+IX -- ROMEO ET JULIETTE
+
+Dans la prevoyance d'un prochain depart, le cheval de Morgan,
+apres avoir ete lave, bouchonne, seche, avait recu double ration
+d'avoine et avait ete de nouveau selle et bride.
+
+Le jeune homme n'eut donc qu'a le demander et a sauter dessus.
+
+A peine fut-il en selle que la porte s'ouvrit comme par
+enchantement; le cheval s'elanca dehors hennissant et rapide,
+ayant oublie sa premiere course et pret a en devorer une seconde.
+
+A la porte de la chartreuse, Morgan demeura un instant indecis,
+pour savoir s'il tournerait a droite ou a gauche; enfin, il tourna
+a droite, suivit un instant le sentier qui conduit de Bourg a
+Seillon, se jeta une seconde fois a droite, mais a travers plaine,
+s'enfonca dans un angle de foret qu'il rencontra sur son chemin,
+reparut bientot de l'autre cote du bois, gagna la grande route de
+Pont-d'Ain, la suivit pendant l'espace d'une demi-lieue a peu
+pres, et ne s'arreta qu'a un groupe de maisons que l'on appelle
+aujourd'hui la Maison-des-Gardes.
+
+Une de ces maisons portait pour enseigne un bouquet de houx, qui
+indiquait une de ces haltes campagnardes ou les pietons se
+desalterent et reprennent des forces en se reposant un instant,
+avant de continuer le long et fatigant voyage de la vie.
+
+Ainsi qu'il avait fait a la porte de la chartreuse, Morgan
+s'arreta, tira un pistolet de sa fonte et se servit de sa crosse
+comme d'un marteau; seulement, comme, selon toute probabilite, les
+braves gens qui habitaient l'humble auberge ne conspiraient pas,
+la reponse a l'appel du voyageur se fit plus longtemps attendre
+qu'a la chartreuse.
+Enfin, on entendit le pas du garcon d'ecurie, alourdi par ses
+sabots; la porte cria, et le bonhomme qui venait de l'ouvrir,
+voyant un cavalier tenant un pistolet a la main, s'appreta
+instinctivement a la refermer.
+
+-- C'est moi, Pataut, dit le jeune homme; n'aie pas peur.
+
+-- Ah! de fait, dit le paysan, c'est vous, monsieur Charles. Ah!
+je n'ai pas peur non plus; mais vous savez, comme disait M. le
+cure, du temps qu'il y avait un bon Dieu, les precautions, c'est
+la mere de la surete.
+
+-- Oui, Pataut, oui, dit le jeune homme en mettant pied a terre et
+en glissant une piece d'argent dans la main du garcon d'ecurie;
+mais, sois tranquille, le bon Dieu reviendra, et, par contrecoup,
+M. le cure aussi.
+
+-- Oh! quant a ca, fit le bonhomme, on voit bien qu'il n'y a plus
+personne la-haut, a la facon dont tout marche. Est-ce que ca
+durera longtemps encore comme ca, monsieur Charles?
+
+-- Pataut, je te promets de faire de mon mieux pour que tu ne
+t'impatientes pas trop, parole d'honneur! je ne suis pas moins
+presse que toi. Aussi te prierai-je de ne pas te coucher, mon bon
+Pataut.
+
+-- Ah! vous savez bien, monsieur, que, quand vous venez, c'est
+assez mon habitude de ne pas me coucher; et, quant au cheval... Ah
+ca! vous en changez donc tous les jours, de cheval? L'avant-
+derniere fois, c'etait un alezan; la derniere fois, c'etait un
+pommele, et, aujourd'hui, c'est un noir.
+
+-- Oui, je suis capricieux de ma nature. Quant au cheval, comme tu
+disais, mon cher Pataut, il n'a besoin de rien, et tu ne t'en
+occuperas que pour le debrider. Laisse lui la selle sur le dos...
+Attends: remets donc ce pistolet dans les fontes, et puis garde-
+moi encore ces deux-la.
+
+Et le jeune homme detacha ceux qui etaient passes a sa ceinture et
+les donna au garcon d'ecurie.
+
+-- Bon! fit celui-ci en riant, plus que ca d'aboyeurs!
+
+-- Tu sais, Pataut, on dit que les routes ne sont pas sures.
+
+-- Ah! je crois bien qu'elles ne sont pas sures! nous nageons en
+plein brigandage, monsieur Charles. Est-ce qu'on n'a pas arrete et
+depouille, pas plus tard que la semaine derniere, la diligence de
+Geneve a Bourg?
+
+-- Bah! fit Morgan; et qui accuse-t-on de ce vol?
+
+-- Oh! c'est une farce; imaginez-vous qu'ils disent que c'est les
+compagnons de Jesus. Je n'en ai pas cru un mot, vous pensez bien;
+qu'est-ce que c'est que les compagnons de Jesus, sinon les douze
+apotres?
+
+-- En effet, dit Morgan avec son eternel et joyeux sourire, je
+n'en vois pas d'autres.
+
+-- Bon! continua Pataut, accuser les douze apotres de devaliser
+les diligences, il ne manquerait plus que cela! Oh! je vous le
+dis, monsieur Charles, nous vivons dans un temps ou l'on ne
+respecte plus rien.
+
+Et, tout en secouant la tete en misanthrope degoute, sinon de la
+vie, du moins des hommes, Pataut conduisit le cheval a l'ecurie.
+
+Quant a Morgan, il regarda pendant quelques secondes Pataut
+s'enfoncer dans les profondeurs de la cour et dans les tenebres
+des ecuries; puis, tournant la haie qui ceignait le jardin, il
+descendit vers un grand massif d'arbres dont les hautes cimes se
+dressaient et se decoupaient dans la nuit avec la majeste des
+choses immobiles, tout en ombrageant une charmante petite campagne
+qui portait, dans les environs, le titre pompeux de chateau des
+Noires-Fontaines.
+
+Comme Morgan atteignait le mur du chateau, l'heure sonna au
+clocher du village de Montagnac. Le jeune homme preta l'oreille au
+timbre qui passait en vibrant dans l'atmosphere calme et
+silencieuse d'une nuit d'automne, et compta jusqu'a onze coups.
+
+Bien des choses, comme on le voit, s'etaient passees en deux
+heures.
+
+Morgan fit encore quelques pas, examina le mur, paraissant
+chercher un endroit connu, puis, cet endroit trouve, introduisit
+la pointe de sa botte dans la jointure de deux pierres, s'elanca
+comme un homme qui monte a cheval, saisit le chaperon du mur de la
+main gauche, d'un seul elan se trouva a califourchon sur le mur,
+et, rapide comme l'eclair, se laissa retomber de l'autre cote.
+
+Tout cela s'etait fait avec tant de rapidite, d'adresse et de
+legerete, que, si quelqu'un eut passe par hasard en ce moment-la,
+il eut pu croire qu'il etait le jouet d'une vision.
+
+Comme il avait fait d'un cote du mur, Morgan s'arreta et ecouta de
+l'autre, tandis que son oeil sondait, autant que la chose etait
+possible, dans les tenebres obscurcies par le feuillage des
+trembles et des peupliers, les profondeurs du petit buis.
+
+Tout etait solitaire et silencieux. Morgan se hasarda de continuer
+son chemin.
+Nous disons se hasarda, parce qu'il y avait, depuis qu'il s'etait
+approche du chateau des Noires-Fontaines, dans toutes les allures
+du jeune homme, une timidite et une hesitation si peu habituelles
+a son caractere, qu'il etait evident que, cette fois, s'il avait
+des craintes, ces craintes n'etaient pas pour lui seul.
+
+Il gagna la lisiere du bois en prenant les memes precautions.
+
+Arrive sur une pelouse, a l'extremite de laquelle s'elevait le
+petit chateau, il s'arreta et interrogea la facade de la maison.
+
+Une seule fenetre etait eclairee, des douze fenetres qui, sur
+trois etages, percaient cette facade.
+
+Elle etait au premier etage, a l'angle de la maison.
+
+Un petit balcon tout couvert de vignes vierges qui grimpaient le
+long de la muraille, s'enroulaient autour des rinceaux de fer et
+retombaient en festons, s'avancait au-dessous de cette fenetre et
+surplombait le jardin.
+
+Aux deux cotes de la fenetre, places sur le balcon meme, des
+arbres a larges feuilles s'elancaient de leurs caisses et
+formaient au-dessus de la corniche un berceau de verdure.
+
+Une jalousie, montant et descendant a l'aide de cordes, faisait
+une separation entre le balcon et la fenetre, separation qui
+disparaissait a volonte.
+
+C'etait a travers les interstices de la jalousie que Morgan avait
+vu la lumiere.
+
+Le premier mouvement du jeune homme, fut de traverser la pelouse
+en droite ligne; mais, cette fois encore, les craintes dont nous
+avons parle le retinrent.
+
+Une allee de tilleuls longeait la muraille et conduisait a la
+maison.
+
+Il fit un detour et s'engagea sous la voute obscure et feuillue.
+
+Puis, arrive a l'extremite de l'allee, il traversa, rapide comme
+un daim effarouche, l'espace libre, et se trouva au pied de la
+muraille, dans l'ombre epaisse projetee par la maison.
+
+Il fit quelques pas a reculons, les yeux fixes sur la fenetre,
+mais de maniere a ne pas sortir de l'ombre.
+
+Puis, arrive au point calcule par lui, il frappa trois fois dans
+ses mains.
+
+A cet appel, une ombre s'elanca du fond de l'appartement, et vint,
+gracieuse, flexible, presque transparente, se coller a la fenetre.
+
+Morgan renouvela le signal.
+
+Aussitot la fenetre s'ouvrit, la jalousie se leva, et une
+ravissante jeune fille, en peignoir de nuit avec sa chevelure
+blonde ruisselant sur ses epaules, parut dans l'encadrement de
+verdure.
+
+Le jeune homme tendit les bras a celle dont les bras etaient
+tendus vers lui, et deux noms, ou plutot deux cris sortis du
+coeur, se croiserent, allant au-devant l'un de l'autre.
+
+-- Charles!
+
+-- Amelie!
+
+Puis le jeune homme bondit contre la muraille, s'accrocha aux
+tiges des vigies, aux asperites de la pierre, aux saillies des
+corniches, et en une seconde se trouva sur le balcon.
+
+Ce que les deux beaux jeunes gens se dirent alors ne fut qu'un
+murmure d'amour perdu dans un interminable baiser.
+
+Mais, par un doux effort, le jeune homme entraina d'un bras la
+jeune fille dans la chambre, tandis que l'autre lachait les
+cordons de la jalousie, qui retombait bruyante derriere eux.
+
+Derriere la jalousie la fenetre se referma.
+
+Puis la lumiere s'eteignit, et toute la facade du chateau des
+Noires-Fontaines se trouva dans l'obscurite.
+
+Cette obscurite durait depuis un quart d'heure a peu pres,
+lorsqu'on entendit le roulement d'une voiture sur le chemin qui
+conduisait de la grande route de Pont-d'Ain a l'entree du chateau.
+
+Puis le bruit cessa; il etait evident que la voiture venait de
+s'arreter devant la grille.
+
+
+X -- LA FAMILLE DE ROLAND
+
+Cette voiture qui s'arretait a la porte etait celle qui ramenait a
+sa famille Roland, accompagne de sir John.
+
+On etait si loin de l'attendre, que, nous l'avons dit, toutes les
+lumieres de la maison etaient eteintes, toutes les fenetres dans
+l'obscurite, meme celle d'Amelie.
+
+Le postillon, depuis cinq cents pas, faisait bien claquer son
+fouet a outrance; mais le bruit etait insuffisant pour reveiller
+des provinciaux dans leur premier sommeil.
+
+La voiture une fois arretee, Roland ouvrit la portiere, sauta a
+terre sans toucher le marchepied, et se pendit a la sonnette.
+
+Cela dura cinq minutes pendant lesquelles, apres chaque sonnerie,
+Roland se retournait vers la voiture en disant:
+
+-- Ne vous impatientez pas, sir John.
+
+Enfin, une fenetre s'ouvrit et une voix enfantine, mais ferme,
+cria:
+
+-- Qui sonne donc ainsi?
+
+-- Ah! c'est toi, petit Edouard, dit Roland; ouvre vite!
+
+L'enfant se rejeta en arriere avec un cri joyeux et disparut.
+
+Mais, en meme temps, on entendit sa voix qui criait dans les
+corridors:
+-- Mere! reveille-toi, c'est Roland!... Soeur! reveille-toi, c'est
+le grand frere.
+
+Puis, avec sa chemise seulement et ses petites pantoufles, il se
+precipita par les degres en criant:
+
+-- Ne t'impatiente pas, Roland, me voila! me voila!
+
+Un instant apres, on entendit la clef qui grincait dans la
+serrure, les verrous qui glissaient dans les tenons; puis une
+forme blanche apparut sur le perron et vola, plutot qu'elle ne
+courut, vers la grille, qui, au bout d'un instant, grinca a son
+tour sur ses gonds et s'ouvrit.
+
+L'enfant sauta au cou de Roland et y resta pendu.
+
+-- Ah! frere! ah! frere! criait-il en embrassant le jeune homme et
+en riant et pleurant tout a la fois; ah! grand frere Roland, que
+mere va etre contente! et Amelie donc! Tout le monde se porte
+bien, c'est moi le plus malade... ah! excepte Michel, tu sais, le
+jardinier, qui s'est donne une entorse. Pourquoi donc n'es-tu pas
+en militaire?... Ah! que tu es laid en bourgeois! Tu viens
+d'Egypte; m'as-tu rapporte des pistolets montes en argent et un
+beau sabre recourbe? Non! ah bien, tu n'es pas gentil et je ne
+veux plus t'embrasser; mais non, non, va, n'aie pas peur, je
+t'aime toujours!
+
+Et l'enfant couvrait le grand frere de baisers, comme il
+l'ecrasait de questions.
+
+L'Anglais, reste dans la voiture, regardait, la tete inclinee a la
+portiere, et souriait.
+
+Au milieu de ces tendresses fraternelles, une voix de femme
+eclata.
+Une voix de mere!
+
+-- Ou est-il, mon Roland, mon fils bien-aime? demandait madame de
+Montrevel d'une voix empreinte d'une emotion joyeuse si violente,
+qu'elle allait presque jusqu'a la douleur; ou est-il? Est-ce bien
+vrai qu'il soit revenu? est-ce bien vrai qu'il ne soit pas
+prisonnier, qu'il ne soit pas mort? est-ce bien vrai qu'il vive?
+
+L'enfant, a cette voix, glissa comme un serpent dans les bras de
+son frere, tomba debout sur le gazon, et, comme enleve par un
+ressort, bondit vers sa mere.
+
+-- Par ici, mere, par ici! dit-il en entrainant sa mere a moitie
+vetue vers Roland.
+
+A la vue de sa mere, Roland n'y put tenir; il sentit se fondre
+cette espece de glacon qui semblait petrifie dans sa poitrine; son
+coeur battit comme celui d'un autre.
+
+-- Ah! s'ecria-t-il, j'etais veritablement ingrat envers Dieu
+quand la vie me garde encore de semblables joies.
+
+Et il se jeta tout sanglotant au cou de madame de Montrevel sans
+se souvenir de sir John, qui, lui aussi, sentait se fondre son
+flegme anglican, et qui essuyait silencieusement les larmes qui
+coulaient sur ses joues et qui venaient mouiller son sourire.
+
+L'enfant, la mere et Roland formaient un groupe adorable de
+tendresse et d'emotion.
+
+Tout a coup, le petit Edouard, comme une feuille que le vent
+emporte, se detacha du groupe en criant:
+
+-- Et soeur Amelie, ou est-elle donc?
+
+Puis il s'elanca vers la maison, en repetant:
+
+-- Soeur Amelie, reveille-toi! leve-toi accours!
+
+Et l'on entendit les coups de pied et les coups de poing de
+l'enfant qui retentissaient contre une porte.
+
+Il se fit un grand silence.
+
+Puis presque aussitot on entendit le petit Edouard qui criait:
+
+-- Au secours, mere! au secours, frere Roland! soeur Amelie se
+trouve mal.
+
+Madame de Montrevel et son fils s'elancerent dans la maison; sir
+John, qui, en touriste consomme qu'il etait, avait dans une
+trousse des lancettes et dans sa poche un flacon de sels,
+descendit de voiture, et, obeissant a un premier mouvement,
+s'avanca jusqu'au perron.
+
+La, il s'arreta, reflechissant qu'il n'etait point presente,
+formalite toute puissante pour un Anglais.
+
+Mais, d'ailleurs, en ce moment, celle au-devant de laquelle il
+allait venait au-devant de lui.
+
+Au bruit que son frere faisait a sa porte, Amelie avait enfin paru
+sur le palier; mais sans doute la commotion qui l'avait frappee en
+apprenant le retour de Roland etait trop forte, et, apres avoir
+descendu quelques degres d'un pas presque automatique et en
+faisant un violent effort sur elle-meme, elle avait pousse un
+soupir; et, comme une fleur qui plie, comme une branche qui
+s'affaisse, comme une echarpe qui flotte, elle etait tombee ou
+plutot s'etait couchee sur l'escalier.
+
+C'etait alors que l'enfant avait crie.
+
+Mais, au cri de l'enfant, Amelie avait retrouve, sinon la force,
+du moins la volonte; elle s'etait redressee et en balbutiant:
+"Tais-toi, Edouard! tais-toi au nom du ciel! me voila!" Elle
+s'etait cramponnee d'une main a la rampe, et, appuyee de l'autre
+sur l'enfant, elle avait continue de descendre les degres.
+
+A la derniere marche, elle avait rencontre sa mere et son frere;
+alors d'un mouvement violent, presque desespere, elle avait jete
+ses deux bras au cou de Roland, en criant:
+
+-- Mon frere! mon frere!
+
+Puis Roland avait senti que la jeune fille pesait plus lourdement
+a son epaule, et en disant: "Elle se trouve mal, de l'air! de
+l'air!" il l'avait entrainee vers le perron.
+
+C'etait ce nouveau groupe, si different du premier, que sir John
+avait sous les yeux.
+
+Au contact de l'air, Amelie respira et redressa la tete.
+
+En ce moment, la lune, dans toute sa splendeur, se debarrassait
+d'un nuage qui la voilait, et eclairait le visage d'Amelie, aussi
+pale qu'elle.
+
+Sir John poussa un cri d'admiration.
+
+Il n'avait jamais vu statue de marbre si parfaite que ce marbre
+vivant qu'il avait sous les yeux.
+Il faut dire qu'Amelie etait merveilleusement belle, vue ainsi.
+
+Vetue d'un long peignoir de batiste, qui dessinait les formes d'un
+corps moule sur celui de la Polymnie antique, sa tete pale,
+legerement inclinee sur l'epaule de son frere, ses longs cheveux
+d'un blond d'or tombant sur des epaules de neige, son bras jete au
+cou de sa mere, et qui laissait pendre sur le chale rouge dont
+madame de Montrevel etait enveloppee une main d'albatre rose,
+telle etait la soeur de Roland apparaissant aux regards de sir
+John.
+
+Au cri d'admiration que poussa l'Anglais, Roland se souvint que
+celui-ci etait la, et madame de Montrevel s'apercut de sa
+presence.
+
+Quant a l'enfant, etonne de voir cet etranger chez sa mere, il
+descendit rapidement le perron, et, restant seul sur la troisieme
+marche, non pas qu'il craignit d'aller plus loin, mais pour rester
+a la hauteur de celui qu'il interpellait:
+
+-- Qui etes-vous, monsieur? demanda-t-il a sir John, et que
+faites-vous ici?
+
+-- Mon petit Edouard, dit sir John, je suis un ami de votre frere,
+et je viens vous apporter les pistolets montes en argent et le
+damas qu'il vous a promis.
+
+-- Ou sont-ils? demanda l'enfant.
+
+-- Ah! dit sir John, ils sont en Angleterre, et il faut le temps
+de les faire venir; mais voila votre grand frere qui repondra de
+moi et qui vous dira que je suis un homme de parole.
+
+-- Oui, Edouard, oui, dit Roland; si milord te les promet, tu les
+auras.
+
+Puis, s'adressant a madame de Montrevel et a sa soeur:
+
+-- Excusez-moi, ma mere; excuse-moi, Amelie, dit-il, ou plutot
+excusez-vous vous-memes comme vous pourrez pres de milord: vous
+venez de faire de moi un abominable ingrat.
+
+Puis, allant a sir John et lui prenant la main:
+
+-- Ma mere, continua Roland, milord a trouve moyen, le premier
+jour qu'il m'a vu, la premiere fois qu'il m'a rencontre, de me
+rendre un eminent service; je sais que vous n'oubliez pas ces
+choses-la: j'espere donc que vous voudrez bien vous souvenir que
+sir John est un de vos meilleurs amis, et il va vous en donner une
+preuve en repetant avec moi qu'il consent a s'ennuyer quinze jours
+ou trois semaines avec nous.
+
+-- Madame, dit sir John, permettez-moi, au contraire, de ne point
+repeter les paroles de mon ami Roland; ce ne serait point quinze
+jours, ce ne serait point trois semaines que je voudrais passer au
+milieu de votre famille, ce serait une vie toute entiere..
+
+Madame de Montrevel descendit le perron, et tendit a sir John une
+main que celui-ci baisa avec une galanterie toute francaise.
+
+-- Milord, dit-elle, cette maison est la votre; le jour ou vous y
+etes entre a ete un jour de joie, le jour ou vous la quitterez
+sera un jour de regret et de tristesse.
+
+Sir John se tourna vers Amelie, qui, confuse de paraitre ainsi
+defaite devant un etranger, ramenait autour de son cou les plis de
+son peignoir:
+
+-- Je vous parle en mon nom et au nom de ma fille, trop emue
+encore du retour inattendu de son frere pour vous accueillir elle-
+meme comme elle le fera dans un instant, continua madame de
+Montrevel en venant au secours d'Amelie.
+
+-- Ma soeur, dit Roland, permettra a mon ami sir John de lui
+baiser la main, et il acceptera, j'en suis sur, cette facon de lui
+souhaiter la bienvenue.
+
+Amelie balbutia quelques mots, souleva lentement le bras, et
+tendit sa main a sir John avec un sourire presque douloureux.
+
+L'Anglais prit la main d'Amelie; mais, sentant que cette main
+etait glacee et frissonnante, au lieu de la porter a ses levres:
+
+-- Roland, dit-il, votre soeur est serieusement indisposee; ne
+nous occupons ce soir que de sa sante; je suis un peu medecin, et,
+si elle veut bien convertir la faveur qu'elle daignait m'accorder
+en celle que je lui tate le pouls, je lui en aurai une egale
+reconnaissance.
+
+Mais, comme si elle craignait que l'on ne devinat la cause de son
+mal, Amelie retira vivement sa main en disant:
+
+-- Mais, non, milord se trompe: la joie ne rend pas malade, et la
+joie seule de revoir mon frere a cause cette indisposition d'un
+instant qui a deja disparu.
+
+Puis, se retournant vers madame de Montrevel:
+
+-- Ma mere, dit-elle avec un accent rapide, presque fievreux, nous
+oublions que ces messieurs arrivent d'un long voyage; que, depuis
+Lyon ils n'ont probablement rien pris; et que, si Roland a
+toujours ce bon appetit que nous lui connaissions, il ne m'en
+voudra pas de vous laisser faire, a lui et a milord, les honneurs
+de la maison, en songeant que je m'occupe des details peu
+poetiques, mais tres apprecies par lui du menage.
+
+Et laissant, en effet, sa mere faire les honneurs de la maison,
+Amelie rentra pour reveiller les femmes de chambre et le
+domestique, laissant dans l'esprit de sir John cette espece de
+souvenir feerique que laisserait, dans celui d'un touriste
+descendant les bords du Rhin, l'apparition de la Lorely debout sur
+son rocher, sa lyre a la main et laissant flotter au vent de la
+nuit l'or fluide de ses cheveux!
+
+Pendant ce temps, Morgan remontait a cheval, reprenant au grand
+galop le chemin de la chartreuse, s'arretant devant la porte,
+tirant un carnet de sa poche, et ecrivant sur une feuille de ce
+carnet quelques lignes au crayon, qu'il roulait et faisait passer
+d'un cote a l'autre de la serrure, sans prendre le temps de
+descendre de son cheval.
+
+Puis, piquant des deux et se courbant sur la criniere du noble
+animal, il disparaissait dans la foret, rapide et mysterieux comme
+Faust se rendant a la montagne du sabbat.
+
+Les trois lignes qu'il avait ecrites etaient celles-ci:
+
+"Louis de Montrevel, aide de camp du general Bonaparte, est arrive
+cette nuit au chateau des Noires-Fontaines.
+
+"Garde a vous, compagnons de Jehu!"
+
+Mais, tout en prevenant ses amis de se garder de Louis de
+Montrevel, Morgan avait trace une croix au-dessus de son nom, ce
+qui voulait dire que, quelque chose qu'il arrivat, le jeune
+officier devait leur etre sacre.
+
+Chaque compagnon de Jehu pouvait sauvegarder un ami sans avoir
+besoin de rendre compte des motifs qui le faisaient agir ainsi.
+
+Morgan usait de son privilege: il sauvegardait le frere d'amitie.
+
+
+XI -- LE CHATEAU DES NOIRES--FONTAINES
+
+Le chateau des Noires-Fontaines, ou nous venons de conduire deux
+des principaux personnages de cette histoire, etait situe dans une
+des plus charmantes situations de la vallee, ou s'eleve la ville
+de Bourg.
+
+Son parc, de cinq ou six arpents, plante d'arbres centenaires,
+etait ferme de trois cotes par des murailles de gres, ouvertes sur
+le devant de toute la largeur d'une belle grille de fer travaillee
+au marteau, et faconnee du temps et a la maniere de Louis XV, et
+du quatrieme cote par la petite riviere de la Royssouse, charmant
+ruisseau qui prend sa source a Journaud, c'est-a-dire au bas des
+premieres rampes jurassiques, et qui, coulant du midi au nord d'un
+cours presque insensible, va se jeter dans la Saone au pont de
+Fleurville, en face de Pont-de-Vaux, patrie de Joubert, lequel, un
+mois avant l'epoque ou nous sommes arrives, venait d'etre tue a la
+fatale bataille de Novi.
+
+Au-dela de la Reyssouse et sur ses rives s'etendaient, a droite et
+a gauche du chateau des Noires-Fontaines, les villages de
+Montagnat et de Saint-Just, domines par celui de Ceyzeriat.
+
+Derriere ce dernier bourg se dessinent les gracieuses silhouettes
+des collines du Jura, au-dessus de la crete desquelles on
+distingue la cime bleuatre des montagnes du Bugey, qui semblent se
+hausser pour regarder curieusement par-dessus l'epaule de leurs
+soeurs cadettes ce qui se passe dans la vallee de l'Ain.
+
+Ce fut en face de ce ravissant paysage que se reveilla sir John.
+
+Pour la premiere fois de sa vie peut-etre, le morose et taciturne
+Anglais souriait a la nature; il lui semblait etre dans une de ces
+belles vallees de la Thessalie, celebrees par Virgile, ou pres de
+ces douces rives du Lignon, chantees par d'Urfe, dont la maison
+natale, quoi qu'en disent les biographes, tombait en ruine a trois
+quarts de lieue du chateau des Noires-Fontaines.
+
+Il fut tire de sa contemplation par trois coups legerement frappes
+a sa porte: c'etait son hote, Roland, qui venait s'informer de
+quelle facon il avait passe la nuit.
+
+Il le trouva radieux comme le soleil qui se jouait sur les
+feuilles deja jaunies des marronniers et des tilleuls.
+
+-- Oh! oh! sir John, dit-il, permettez-moi de vous feliciter; je
+m'attendais a voir un homme triste comme ces pauvres chartreux aux
+longues robes blanches qui m'effrayaient tant dans ma jeunesse,
+quoique, a vrai dire, je n'aie jamais ete facile a la peur; et,
+pas du tout, je vous trouve, au milieu de notre triste mois
+d'octobre, souriant comme une matinee de mai.
+
+-- Mon cher Roland, repondit sir John, je suis presque orphelin;
+j'ai perdu ma mere le jour de ma naissance, mon pere a douze ans.
+A l'age ou l'on met les enfants au college, j'etais maitre d'une
+fortune de plus d'un million de rente; mais j'etais seul en ce
+monde, sans personne que j'aimasse, sans personne qui m'aimat; les
+douces joies de la famille me sont donc completement inconnues. De
+douze a dix-huit ans, j'ai etudie a l'universite de Cambridge; mon
+caractere taciturne, un peu hautain peut-etre, m'isolait au milieu
+de mes jeunes compagnons. A dix-huit ans, je voyageai. Voyageur
+arme qui parcourez le monde a l'ombre de votre drapeau, c'est-a-
+dire a l'ombre de la patrie; qui avez tous les jours les emotions
+de la lutte et les orgueils de la gloire, vous ne vous doutez
+point quelle chose lamentable c'est que de traverser les villes,
+les provinces, les Etats, les royaumes, pour visiter tout
+simplement une eglise ici, un chateau la; de quitter le lit a
+quatre heures du matin a la voix du guide impitoyable, pour voir
+le soleil se lever du haut du Righi ou de l'Etna; de passer, comme
+un fantome deja mort, au milieu de ces ombres vivantes que l'on
+appelle les hommes; de ne savoir ou s'arreter; de n'avoir pas une
+terre ou prendre racine, pas un bras ou s'appuyer, pas un coeur ou
+verser son coeur! Eh bien, hier au soir, mon cher Roland, tout a
+coup, en un instant, en une seconde, ce vide de ma vie a ete
+comble; j'ai vecu en vous; les joies que je cherche, je vous les
+ai vu eprouver; cette famille que j'ignore, je l'ai vue s'epanouir
+florissante autour de vous; en regardant votre mere, je me suis
+dit: ma mere etait ainsi, j'en suis certain. En regardant votre
+soeur, je me suis dit: si j'avais eu une soeur, je ne l'aurais pas
+voulue autrement. En embrassant votre frere, je me suis dit que je
+pourrais, a la rigueur, avoir un enfant de cet age-la, et laisser
+ainsi quelque chose apres moi dans ce monde; tandis qu'avec le
+caractere dont je me connais, je mourrai comme j'ai vecu, triste,
+maussade aux autres et importun a moi-meme. Ah! vous etes heureux,
+Roland! vous avez la famille, vous avez la gloire, vous avez la
+jeunesse, vous avez -- ce qui ne gate rien meme chez un homme --
+vous avez la beaute. Aucune joie ne vous manque, aucun bonheur ne
+vous fait defaut; je vous le repete, Roland, vous etes un homme
+heureux, bien heureux.
+
+-- Bon! dit Roland, et vous oubliez mon anevrisme, milord.
+
+Sir John regarda le jeune homme d'un air d'incredulite. En effet,
+Roland paraissait jouir d'une sante formidable.
+
+-- Votre anevrisme contre mon million de rente, Roland, dit avec
+un sentiment de profonde tristesse lord Tanlay, pourvu qu'avec
+votre anevrisme vous me donniez cette mere qui pleure de joie en
+vous revoyant, cette soeur qui se trouve mal de bonheur a votre
+retour, cet enfant qui se pend a votre cou comme un jeune et beau
+fruit a un arbre jeune et beau; pourvu qu'avec tout cela encore
+vous me donniez ce chateau aux frais ombrages, cette riviere aux
+rives gazonneuses et fleuries, ces lointains bleuatres, ou
+blanchissent, comme des troupes de cygnes, de jolis villages avec
+leurs clochers bourdonnants; votre anevrisme, Roland, la mort dans
+trois ans, dans deux ans, dans un an, dans six mois; mais six mois
+de votre vie si pleine, si agitee, si douce, si accidentee, si
+glorieuse! et je me regarderai comme un homme heureux.
+
+Roland eclata de rire, de ce rire nerveux qui lui etait
+particulier.
+
+-- Ah! dit-il, que voila bien le touriste, le voyageur
+superficiel, le juif errant de la civilisation, qui, ne s'arretant
+nulle part, ne peut rien apprecier, rien approfondir, juge chaque
+chose par la sensation qu'elle lui apporte, et dit, sans ouvrir la
+porte de ces cabanes ou sont renfermes ces fous qu'on appelle des
+hommes: derriere cette muraille on est heureux! Eh bien, mon cher,
+vous voyez bien cette charmante riviere, n'est-ce pas? ces beaux
+gazons fleuris, ces jolis villages: c'est l'image de la paix, de
+l'innocence, de la fraternite; c'est le siecle de Saturne, c'est
+l'age d'or; c'est l'Eden; c'est le paradis. Eh bien, tout cela est
+peuple de gens qui s'egorgent les uns les autres; les jungles de
+Calcutta, les roseaux du Bengale ne sont pas peuples de tigres
+plus feroces et de pantheres plus cruelles que ces jolis villages,
+que ces frais gazons, que les bords de cette charmante riviere.
+Apres avoir fait des fetes funeraires au bon, au grand, a
+l'immortel Marat, qu'on a fini, Dieu merci! par jeter a la voirie
+comme une charogne qu'il etait, et meme qu'il avait toujours ete;
+apres avoir fait des fetes funeraires dans lesquelles chacun
+apportait une urne ou il versait toutes les larmes de son corps,
+voila que nos bons Bressans, nos doux Bressans, nos engraisseurs
+de poulardes, se sont avises que les republicains etaient tous des
+assassins, et qu'ils les ont assassines par charretees, pour les
+corriger de ce vilain defaut qu'a l'homme sauvage ou civilise de
+tuer son semblable. Vous doutez? Oh! mon cher, sur la route de
+Lons-le-Saulnier, si vous etes curieux, on vous montrera la place
+ou, voila six mois a peine, il s'est organise une tuerie qui
+ferait lever le coeur aux plus feroces sabreurs de nos champs de
+bataille. Imaginez-vous une charrette chargee de prisonniers que
+l'on conduisait a Lons-le-Saulnier, une charrette a ridelles, une
+de ces immenses charrettes sur lesquelles on conduit les veaux a
+la boucherie; dans cette charrette, une trentaine d'hommes dont
+tout le crime etait une folle exaltation de pensees et de paroles
+menacantes; tout cela lie, garrotte, la tete pendante et bosselee
+par les cahots, la poitrine haletante de soif, de desespoir et de
+terreur; des malheureux qui n'ont pas meme, comme au temps de
+Neron et de Commode, la lutte du cirque, la discussion a main
+armee avec la mort; que le massacre surprend impuissants et
+immobiles; qu'on egorge dans leurs liens et qu'on frappe non
+seulement pendant leur vie, mais jusqu'au fond de la mort; sur le
+corps desquels -- quand, dans ces corps, le coeur a cesse de
+battre -- sur le corps desquels l'assommoir retentit sourd et mat,
+pliant les chairs, broyant les os, et des femmes regardant ce
+massacre, paisibles et joyeuses, soulevant au-dessus de leurs
+tetes leurs enfants battant des mains; des vieillards qui
+n'auraient plus du penser qu'a faire une mort chretienne, et qui
+contribuaient, par leurs cris et leurs excitations, a faire a ces
+malheureux une mort desesperee, et, au milieu de ces vieillards,
+un petit septuagenaire, bien coquet, bien poudre, chiquenaudant
+son jabot de dentelle pour le moindre grain de poussiere, prenant
+son tabac d'Espagne dans une tabatiere d'or avec un chiffre en
+diamants, mangeant ses pastilles a l'ambre dans une bonbonniere de
+Sevres qui lui a ete donnee par madame du Barry, bonbonniere ornee
+du portrait de la donatrice, ce septuagenaire -- voyez le tableau,
+mon cher! -- pietinant avec ses escarpins sur ces corps qui ne
+laissaient plus qu'un matelas de chair humaine, et fatigant son
+bras, appauvri par l'age, a frapper avec un jonc a pomme de
+vermeil ceux de ces cadavres qui ne lui paraissaient pas
+suffisamment morts, convenablement passes au pilon... Pouah! mon
+cher, j'ai vu Montebello, j'ai vu Arcole, j'ai vu Rivoli, j'ai vu
+les Pyramides; je croyais ne pouvoir rien voir de plus terrible.
+Eh bien, le simple recit de ma mere, hier, quand vous avez ete
+rentre dans votre chambre, m'a fait dresser les cheveux? Ma foi!
+voila qui explique les spasmes de ma pauvre soeur aussi clairement
+que mon anevrisme explique les miens.
+
+Sir John regardait et ecoutait Roland avec cet etonnement curieux
+que lui causaient toujours les sorties misanthropiques de son
+jeune ami. En effet, Roland semblait embusque au coin de la
+conversation pour tomber sur le genre humain a la moindre occasion
+qui s'en presenterait. Il s'apercut du sentiment qu'il venait de
+faire penetrer dans l'esprit de sir John et changea completement
+de ton, substituant la raillerie amere a l'emportement
+philanthropique.
+
+-- Il est vrai, dit-il, qu'apres cet excellent aristocrate qui
+achevait ce que les massacreurs avaient commence, et qui
+retrempait dans le sang ses talons rouges deteints, les gens qui
+font ces sortes d'executions sont des gens de bas etage, des
+bourgeois et des manants, comme disaient nos aieux en parlant de
+ceux qui les nourrissaient; les nobles s'y prennent plus
+elegamment. Vous avez vu, au reste, ce qui s'est passe a Avignon:
+on vous le raconterait, n'est-ce pas? que vous ne le croiriez pas.
+Ces messieurs les detrousseurs de diligences se piquent d'une
+delicatesse infinie; ils ont deux faces sans compter leur masque:
+ce sont tantot des Cartouches et des Mandrins, tantot des Amadis
+et des Galaors. On raconte des histoires fabuleuses de ces heros
+de grand chemin. Ma mere me disait hier qu'il y avait un nomme
+Laurent -- vous comprenez bien, mon cher, que Laurent est un nom
+de guerre qui sert a cacher le nom veritable, comme le masque
+cache le visage -- il y avait un nomme Laurent qui reunissait
+toutes les qualites d'un heros de roman, tous les
+accomplissements, comme vous dites, vous autres Anglais, qui, sous
+le pretexte que vous avez ete Normands autrefois, vous permettez
+de temps en temps d'enrichir notre langue d'une expression
+pittoresque, d'un mot dont la gueuse demandait l'aumone a nos
+savants, qui se gardaient bien de la lui faire. Le susdit Laurent
+etait donc beau jusqu'a l'idealite; il faisait partie d'une bande
+de soixante et douze compagnons de Jehu que l'on vient de juger a
+Yssengeaux: soixante-dix furent acquittes; lui et un de ses
+compagnons furent seuls condamnes a mort; on renvoya les innocents
+seance tenante, et l'on garda Laurent et son compagnon pour la
+guillotine. Mais bast! maitre Laurent avait une trop jolie tete
+pour que cette tete tombat sous l'ignoble couteau d'un executeur:
+les juges qui l'avaient juge, les curieux qui s'attendaient a le
+voir executer, avaient oublie cette recommandation corporelle de
+la beaute, comme dit Montaigne. Il y avait une femme chez le
+geolier d'Yssengeaux, sa fille, sa soeur, sa niece; l'histoire --
+car c'est une histoire que je vous raconte et non un roman --
+l'histoire n'est pas fixee la-dessus; tant il y a que la femme,
+quelle qu'elle fut, devint amoureuse du beau condamne; si bien
+que, deux heures avant l'execution, au moment ou maitre Laurent
+croyait voir entrer l'executeur, et dormait ou faisait semblant de
+dormir, comme il se pratique toujours en pareil cas, il vit entrer
+l'ange sauveur.
+
+"Vous dire comment les mesures etaient prises, je n'en sais rien:
+les deux amants ne sont point entres dans les details, et pour
+cause; mais la verite est -- et je vous rappelle toujours, sir
+John, que c'est la verite et non une fable -- la verite est que
+Laurent se trouva libre avec le regret de ne pouvoir sauver son
+camarade, qui etait dans un autre cachot. Gensonne, en pareille
+circonstance, refusa de fuir et voulut mourir avec ses compagnons
+les Girondins; mais Gensonne n'avait pas la tete d'Antinoues sur le
+corps d'Apollon: plus la tete est belle, vous comprenez, plus on y
+tient. Laurent accepta donc l'offre qui lui etait faite et
+s'enfuit; un cheval l'attendait au prochain village; la jeune
+fille, qui eut pu retarder ou embarrasser sa fuite, devait l'y
+rejoindre au point du jour. Le jour parut, mais n'amena point
+l'ange sauveur; il parait que notre chevalier tenait plus a sa
+maitresse qu'a son compagnon: il avait fui sans son compagnon, il
+ne voulut pas fuir sans sa maitresse. Il etait six heures du
+matin, l'heure juste de l'execution; l'impatience, le gagnait. Il
+avait, depuis quatre heures, tourne trois fois la fete de son
+cheval vers la ville et chaque fois s'en etait approche davantage.
+Une idee, a cette troisieme fois, lui passa par l'esprit: c'est
+que sa maitresse est prise et va payer pour lui; il etait venu
+jusqu'aux premieres maisons, il pique son cheval, rentre dans la
+ville, traverse a visage decouvert et au milieu de gens qui le
+nomment par son nom, tout etonnes de le voir libre et a cheval,
+quand ils s'attendaient a le voir garrotte et en charrette,
+traverse la place de l'execution, ou le bourreau vient d'apprendre
+qu'un de ses patients a disparu, apercoit sa liberatrice qui
+fendait a grand-peine la foule, non pas pour voir l'execution,
+elle, mais pour aller le rejoindre. A sa vue, il enleve son
+cheval, bondit vers elle, renverse trois ou quatre badauds en les
+heurtant du poitrail de son Bayard, parvient jusqu'a elle, la
+jette sur l'arcon de sa selle, pousse un cri de joie et disparait
+en brandissant son chapeau, comme M. de Conde a la bataille de
+Lens; et le peuple d'applaudir et les femmes de trouver l'action
+heroique et de devenir amoureuses du heros.
+
+Roland s'arreta et, voyant que sir John gardait le silence, il
+l'interrogea du regard.
+
+-- Allez toujours, repondit l'Anglais, je vous ecoute, et, comme
+je suis sur que vous ne me dites tout cela que pour arriver a un
+point qui vous reste a dire, j'attends.
+
+-- Eh bien, reprit en riant Roland, vous avez raison, tres cher,
+et vous me connaissez, ma parole, comme si nous etions amis de
+college. Eh bien, savez-vous l'idee qui m'a, toute la nuit, trotte
+dans l'esprit? C'est de voir de pres ce que c'est que ces
+messieurs de Jehu.
+
+-- Ah! oui, je comprends, vous n'avez pas pu vous faire tuer par
+M. de Barjols, vous allez essayer de vous faire tuer par
+M. Morgan.
+
+-- Ou un autre, mon cher sir John, repondit tranquillement le
+jeune officier; car je vous declare que je n'ai rien
+particulierement contre M. Morgan, au contraire, quoique ma
+premiere pensee, quand il est entre dans la salle et a fait son
+petit _speech_ -- n'est-ce pas un _speech _que vous appelez cela?
+
+Sir John fit de la tete un signe affirmatif.
+
+-- Bien que ma premiere pensee, reprit Roland, ait ete de lui
+sauter au cou et de l'etrangler d'une main, tandis que, de
+l'autre, je lui eusse arrache son masque.
+
+-- Maintenant que je vous connais, mon cher Roland, je me demande,
+en effet, comment vous n'avez pas mis un si beau projet a
+execution.
+
+-- Ce n'est pas ma faute, je vous le jure! j'etais parti, mon
+compagnon m'a retenu.
+
+-- Il y a donc des gens qui vous retiennent?
+
+-- Pas beaucoup, mais celui-la.
+
+-- De sorte que vous en etes aux regrets?
+
+-- Non pas, en verite; ce brave detrousseur de diligences a fait
+sa petite affaire avec une cranerie qui m'a plu: j'aime
+instinctivement les gens braves; si je n'avais pas tue
+M. de Barjols, j'aurais voulu etre son ami. Il est vrai que je ne
+pouvais savoir combien il etait brave qu'en le tuant. Mais parlons
+d'autre chose. C'est un de mes mauvais souvenirs que ce duel.
+Pourquoi etais-je donc monte? A coup sur, ce n'etait point pour
+vous parler des compagnons de Jehu, ni des exploits de
+M. Laurent... Ah! c'etait pour m'entendre avec vous sur ce que
+vous comptez faire ici. Je me mettrai en quatre pour vous amuser,
+mon cher hote, mais j'ai deux chances contre moi: mon pays, qui
+n'est guere amusant; votre nation, qui n'est guere amusable.
+
+-- Je vous ai deja dit, Roland, repliqua lord Tanlay en tendant la
+main au jeune homme, que je tenais le chateau de Noires-Fontaines
+pour un paradis.
+
+-- D'accord; mais, pourtant, dans la crainte que vous ne trouviez
+bientot votre paradis monotone, je ferai de mon mieux pour vous
+distraire. Aimez-vous l'archeologie, Westminster, Cantorbery? nous
+avons l'eglise de Brou, une merveille, de la dentelle sculptee par
+maitre Colomban; il y a une legende la-dessus, je vous la dirai un
+soir que vous aurez le sommeil difficile. Vous y verrez les
+tombeaux de Marguerite de Bourbon, de Philippe le Beau et de
+Marguerite d'Autriche; nous vous poserons le grand probleme de sa
+devise: "Fortune, infortune, fortune" que j'ai la pretention
+d'avoir resolu par cette version latinisee: "F_ortuna, infortuna,
+forti una_"_ _Aimez-vous la peche, mon cher hote? vous avez la
+Reyssouse au bout de votre pied; a l'extremite de votre main une
+collection de lignes et d'hamecons appartenant a Edouard, une
+collection de filets appartenant a Michel. Quant aux poissons,
+vous savez que c'est la derniere chose dont on s'occupe. Aimez-
+vous la chasse? nous avons la foret de Seillon a cent pas de nous;
+pas la chasse a courre, par exemple, il faut y renoncer, mais la
+chasse a tir. Il parait que les bois de mes anciens
+croquemitaines, les chartreux, foisonnent de sangliers, de
+chevreuils, de lievres et de renards. Personne n'y chasse par la
+raison que c'est au gouvernement, et que le gouvernement, dans ce
+moment-ci, c'est personne. En ma qualite d'aide de camp du general
+Bonaparte, je remplirai la lacune, et nous verrons si quelqu'un
+ose trouver mauvais qu'apres avoir chasse les Autrichiens sur
+l'Adige et les mameluks sur le Nil, je chasse les sangliers, les
+daims, les chevreuils, les renards et les lievres sur la
+Reyssouse. Un jour d'archeologie, un jour de peche et un jour de
+chasse. Voila deja trois jours, vous voyez, mon cher hote, nous
+n'avons plus a avoir d'inquietude que pour quinze ou seize.
+
+-- Mon cher Roland, dit sir John avec une profonde tristesse et
+sans repondre a la verbeuse improvisation du jeune officier, ne me
+direz-vous jamais quelle fievre vous brule, quel chagrin vous
+mine?
+
+-- Ah! par exemple, fit Roland avec un eclat de rire strident et
+douloureux, je n'ai jamais ete si gai que ce matin; c'est vous qui
+avez le _spleen_, milord, et qui voyez tout en noir.
+
+-- Un jour, je serai reellement votre ami, repondit serieusement
+sir John; ce jour-la, vous me ferez vos confidences; ce jour-la,
+je porterai une part de vos peines.
+-- Et la moitie de mon anevrisme... Avez-vous faim, milord?
+
+-- Pourquoi me faites-vous cette question?
+
+-- C'est que j'entends dans l'escalier les pas d'Edouard, qui
+vient nous dire que le dejeuner est servi.
+
+En effet, Roland n'avait pas prononce le dernier mot, que la porte
+s'ouvrait et que l'enfant disait:
+
+-- Grand frere Roland, mere et soeur Amelie attendent pour
+dejeuner milord et toi.
+
+Puis, s'attachant a la main droite de l'Anglais, il lui regarda
+attentivement la premiere phalange du pouce, de l'index et de
+l'annulaire.
+
+-- Que regardez-vous, mon jeune ami? demanda sir John.
+
+-- Je regarde si vous avez de l'encre aux doigts.
+
+-- Et si j'avais de l'encre aux doigts, que voudrait dire cette
+encre?
+
+-- Que vous auriez ecrit en Angleterre. Vous auriez demande mes
+pistolets et mon sabre.
+
+-- Non, je n'ai pas ecrit, dit sir John; mais j'ecrirai
+aujourd'hui.
+
+-- Tu entends, grand frere Roland? j'aurai dans quinze jours mes
+pistolets et mon sabre!
+
+Et l'enfant, tout joyeux, presenta ses joues roses et fermes au
+baiser de sir John, qui l'embrassa aussi tendrement que l'eut fait
+un pere.
+
+Puis tous trois descendirent dans la salle a manger, ou les
+attendaient Amelie et madame de Montrevel.
+
+
+XII -- LES PLAISIRS DE LA PROVINCE
+
+Le meme jour, Roland mit une partie du projet arrete a execution:
+il emmena sir John voir l'eglise de Brou.
+
+Ceux qui ont vu la charmante petite chapelle de Brou savent que
+c'est une des cent merveilles de la Renaissance; ceux qui ne l'ont
+pas vue l'ont entendu dire.
+
+Roland, qui comptait faire a sir John les honneurs de son bijou
+historique, et qui ne l'avait pas vu depuis sept ou huit ans, fut
+fort desappointe quand, en arrivant devant la facade, il trouva
+les niches des saints vides et les figurines du portail
+decapitees.
+
+Il demanda le sacristain; on lui rit au nez: il n'y avait plus de
+sacristain.
+
+Il s'informa a qui il devait s'adresser pour avoir les clefs: on
+lui repondit que c'etait au capitaine de la gendarmerie.
+
+Le capitaine de la gendarmerie n'etait pas loin; le cloitre
+attenant a l'eglise avait ete converti en caserne.
+
+Roland monta a la chambre du capitaine, se fit reconnaitre pour
+aide de camp de Bonaparte. Le capitaine, avec l'obeissance passive
+d'un inferieur pour son superieur, lui remit les clefs et le
+suivit par derriere.
+
+Sir John attendait devant le porche, admirant, malgre les
+mutilations qu'ils avaient subies, les admirables details de la
+facade.
+
+Roland ouvrit la porte et recula d'etonnement: l'eglise etait
+litteralement bourree de foin, comme un canon charge jusqu'a la
+gueule.
+
+-- Qu'est-ce que cela? demanda-t-il au capitaine de gendarmerie.
+
+-- Mon officier, c'est une precaution de la municipalite.
+
+-- Comment! une precaution de la municipalite?
+
+-- Oui.
+
+-- Dans quel but?
+
+-- Celui de sauvegarder l'eglise. On allait la demolir; mais le
+maire a decrete qu'en expiation du culte d'erreur auquel elle
+avait servi, elle serait convertie en magasin a fourrages.
+
+Roland eclata de rire, et, se retournant vers sir John:
+
+-- Mon cher lord, dit-il, l'eglise etait curieuse a voir; mais je
+crois que ce que monsieur nous raconte la est non moins curieux.
+Vous trouverez toujours, soit a Strasbourg, soit a Cologne, soit a
+Milan, une chapelle ou un dome qui vaudront la chapelle de Brou;
+mais vous ne trouverez pas toujours des administrateurs assez
+betes pour vouloir demolir un chef-d'oeuvre, et un maire assez
+spirituel pour en faire une eglise a fourrages. Mille
+remerciements, capitaine; voila vos clefs.
+
+-- Comme je le disais a Avignon, la premiere fois que j'eus
+l'honneur de vous voir, mon cher Roland, repliqua sir John, c'est
+un peuple bien amusant que le peuple francais.
+
+-- Cette fois, milord, vous etes trop poli, repondit Roland: c'est
+bien idiot qu'il faut dire; ecoutez: je comprends les cataclysmes
+politiques qui ont bouleverse notre societe depuis mille ans; je
+comprends les communes, les pastoureaux, la Jacquerie, les
+maillotins, la Saint-Barthelemy, la Digue, la Fronde, les
+dragonnades, la Revolution; je comprends le 14 juillet, les 5 et 6
+octobre, le 20 juin, le 10 aout, les 2 et 3 septembre, le 21
+janvier, le 31 mai, les 30 octobre et 9 thermidor; je comprends la
+torche des guerres civiles avec son feu gregeois qui se rallume
+dans le sang au lieu de s'eteindre; je comprends la maree des
+revolutions qui monte toujours avec son flux que rien n'arrete, et
+son reflux qui roule les debris des institutions que son flux a
+renversees; je comprends tout cela, mais lance contre lance, epee
+contre epee, hommes contre hommes, peuple contre peuple! Je
+comprends la colere mortelle des vainqueurs, je comprends les
+reactions sanglantes des vaincus; je comprends les volcans
+politiques qui grondent dans les entrailles du globe, qui secouent
+la terre, qui renversent les trones, qui culbutent les monarchies,
+qui font rouler tetes et couronnes sur les echafauds... mais ce
+que je ne comprends pas, c'est la mutilation du granit, la mise
+hors la loi des monuments, la destruction de choses inanimees qui
+n'appartiennent ni a ceux qui les detruisent, ni a l'epoque qui
+les detruit; c'est la mise au pilon de cette bibliotheque
+gigantesque ou l'antiquaire peut lire l'histoire archeologique
+d'un pays. Oh! les vandales et les barbares! mieux que tout cela,
+les idiots! qui se vengent sur des pierres des crimes de Borgia et
+des debauches de Louis XV! Qu'ils connaissaient bien l'homme pour
+l'animal le plus pervers, le plus destructif, le plus malfaisant
+de tous, ces Pharaons, ces Menes, ces Cheops, ces Osymandias qui
+faisaient batir des pyramides, non pas avec des rinceaux de
+guipure et des jubes de dentelle, mais avec des blocs de granit de
+cinquante pieds de long! Ils ont bien du rire au fond de leurs
+sepulcres quand ils ont vu le temps y user sa faux et les pachas y
+retourner leurs ongles. Batissons des pyramides, mon cher lord: ce
+n'est pas difficile comme architecture, ce n'est pas beau comme
+art; mais c'est solide, et cela permet a un general de dire au
+bout de quatre mille ans: "Soldats, du haut de ces monuments,
+quarante siecles vous contemplent!" Tenez, ma parole d'honneur,
+mon cher lord, je voudrais rencontrer dans ce moment-ci un moulin
+a vent pour lui chercher querelle.
+
+Et Roland, eclatant de son rire habituel, entraina sir John dans
+la direction du chateau.
+
+Sir John l'arreta.
+
+--Oh! dit-il, n'y avait-il donc a voir dans toute la ville que
+l'eglise de Brou?
+
+-- Autrefois, mon cher lord, repondit Roland, avant qu'elle fut
+convertie en magasin a fourrages, je vous eusse offert de
+descendre avec moi dans les caveaux des ducs de Savoie; nous
+eussions cherche ensemble un passage souterrain qu'on dit exister,
+qui a pres d'une lieue de long, et qui communique, a ce que l'on
+assure, avec la grotte de Ceyzeriat -- remarquez bien que je
+n'aurais pas propose une pareille partie de plaisir a un autre
+qu'un Anglais -- c'etait rentrer dans les _Mysteres d'Udolphe_, de
+la celebre Anne Radcliffe; mais vous voyez que c'est impossible.
+Allons, il faut en faire notre deuil, venez.
+
+-- Et ou allons-nous?
+
+-- Ma foi, je n'en sais rien; il y a dix ans, je vous eusse mene
+vers les etablissements ou l'on engraissait les poulardes. Les
+poulardes de Bresse, vous le savez, avaient une reputation
+europeenne; Bourg etait une succursale de la grande rue de
+Strasbourg. Mais, pendant la Terreur, vous comprenez bien que les
+engraisseurs ont ferme boutique; on etait repute aristocrate pour
+avoir mange de la poularde, et vous connaissez le refrain
+fraternel: _Ah! ca ira, ca ira, les aristocrates a la lanterne_!_
+_Apres la chute de Robespierre, ils ont rouvert; mais, depuis le
+18 fructidor, il y a eu en France ordre de maigrir, meme pour la
+volaille. N'importe, venez toujours, a defaut de poulardes, je
+vous ferai voir autre chose: la place ou l'on executait ceux qui
+en mangeaient, par exemple. En outre, depuis que je ne suis venu
+en ville, nos rues ont change de nom; je connais toujours les
+sacs, mais je ne connais plus les etiquettes.
+
+-- Ah ca! demanda sir John, vous n'etes donc pas republicain?
+
+-- Moi, pas republicain? allons donc! je me crois un excellent
+republicain, au contraire, et je suis capable de me laisser bruler
+le poignet comme Mucius Scevola, ou de me jeter dans un gouffre
+comme Curtius, pour sauver la republique; mais j'ai le malheur
+d'avoir l'esprit trop bien fait: le ridicule me prend malgre moi
+aux cotes et me chatouille a me faire crever de rire. J'accepte
+volontiers la constitution de 1791; mais, quand le pauvre Herault
+de Sechelles ecrivait au directeur de la bibliotheque nationale de
+lui envoyer les lois de Minos afin qu'il put faire une
+constitution sur le modele de celle de l'ile de Crete, je trouvais
+que c'etait aller chercher un modele un peu loin et que nous
+pouvions nous contenter de celle de Lycurgue. Je trouve que
+janvier, fevrier et mars, tout mythologiques qu'ils etaient,
+valaient bien nivose, pluviose et ventose. Je ne comprends pas
+pourquoi, lorsqu'on s'appelait Antoine ou Chrysostome en 1789, on
+s'appelle Brutus ou Cassius en 1793. Ainsi, tenez, milord, voila
+une honnete rue qui s'appelait la rue des Halles; cela n'avait
+rien d'indecent, ni d'aristocrate, n'est-ce pas? Eh bien, elle
+s'appelle aujourd'hui... attendez (Roland regarda l'inscription):
+elle s'appelle aujourd'hui la _rue de la Revolution. _En voila une
+autre qui s'appelait la rue Notre-Dame et qui s'appelle la _rue du
+Temple. _Pourquoi la rue du Temple? Pour eterniser probablement le
+souvenir de l'endroit ou l'infame Simon a essaye d'apprendre
+l'etat de savetier a l'heritier de soixante-trois rois: je me
+trompe d'un ou deux, ne me faites pas une querelle pour cela.
+Enfin, voyez cette troisieme: elle s'appelait la rue Crevecoeur,
+un nom illustre en Bresse, en Bourgogne et dans les Flandres; elle
+s'appelle la rue _de la Federation_. La Federation est une belle
+chose, mais Crevecoeur etait un beau nom. Et puis, voyez-vous,
+elle conduit tout droit aujourd'hui a la place de la Guillotine;
+ce qui est un tort, a mon avis. Je voudrais qu'il n'y eut point de
+rues pour conduire a ces places-la. Celle-ci a un avantage: elle
+est a cent pas de la prison; ce qui economisait et ce qui
+economise meme encore une charrette et un cheval a _M. de Bourg.
+_Remarquez que le bourreau est reste noble, lui. Au surplus, la
+place est admirablement bien disposee pour les spectateurs, et mon
+aieul Montrevel, dont elle porte le nom, a, dans la prevoyance
+sans doute de sa destination, resolu ce grand probleme, encore a
+resoudre dans les theatres: c'est qu'on voit bien de partout. Si
+jamais on m'y coupe la tete, ce qui n'aurait rien d'extraordinaire
+par les temps ou nous vivons, je n'aurais qu'un regret: celui
+d'etre moins bien place et de voir plus mal que les autres. La,
+maintenant montons cette petite rampe; nous voila sur la place
+_des Lices. _Nos revolutionnaires lui ont laisse son nom, parce
+que, selon toute probabilite, ils ne savent pas ce que cela veut
+dire; je ne le sais guere mieux qu'eux, mais je crois me rappeler
+qu'un sire d'Estavayer a defie je ne sais quel comte flamand, et
+que le combat a eu lieu sur cette place. Maintenant, mon cher
+lord, quant a la prison, c'est un batiment qui vous donnera une
+idee des vicissitudes humaines; Gil Blas n'a pas plus souvent
+change d'etat que ce monument de destination. Avant l'arrivee de
+Cesar, c'etait un temple gaulois; Cesar en fit une forteresse
+romaine; un architecte inconnu le transforma en un ouvrage
+militaire du Moyen-Age; les sires de Baye, a l'exemple de Cesar,
+le refirent forteresse. Les princes de Savoie y ont eu une
+residence; c'etait la que demeurait la tante de Charles Quint
+quand elle visitait son eglise de Brou, qu'elle ne devait pas
+avoir la satisfaction de voir terminee. Enfin, apres le traite de
+Lyon, quand la Bresse fit retour a la France, on en tira a la fois
+une prison et un palais de justice. Attendez-moi la, milord, si
+vous n'aimez pas le cri des grilles et le grincement des verrous.
+J'ai une visite a rendre a certain cachot.
+
+-- Le grincement des verrous et le cri des grilles ne sont pas un
+bruit fort recreatif, mais n'importe! puisque vous voulez bien
+vous charger de mon education, conduisez-moi a votre cachot.
+
+-- Eh bien, alors, entrons vite; il me semble que je vois une
+foule de gens qui ont l'air d'avoir envie de me parler.
+
+Et, en effet, peu a peu une espece de rumeur semblait se repandre
+dans la ville; on sortait des maisons, on formait des groupes dans
+la rue, et ces groupes se montraient Roland avec curiosite.
+
+Roland sonna a la grille situee, a cette epoque, a l'endroit ou
+elle est encore aujourd'hui, mais s'ouvrant sur le preau de la
+prison.
+
+Un guichetier vint ouvrir.
+
+-- Ah! ah! c'est toujours vous, pere Courtois? demanda le jeune
+homme.
+
+Puis, se retournant vers sir John:
+
+-- Un beau nom de geolier, n'est-ce pas, milord?
+
+Le geolier regarda le jeune homme avec etonnement.
+
+-- Comment se fait-il, demanda-t-il a travers la grille, que vous
+sachiez mon nom et que je ne sache pas le votre?
+
+-- Bon! je sais non seulement votre nom, mais encore votre
+opinion; vous etes un vieux royaliste, pere Courtois!
+
+-- Monsieur, dit le geolier tout effraye, pas de mauvaises
+plaisanteries, s'il vous plait, et dites ce que vous desirez.
+
+-- Eh bien, mon brave pere Courtois, je desirerais visiter le
+cachot ou l'on a mis ma mere et ma soeur, madame et mademoiselle
+de Montrevel.
+
+-- Ah! s'ecria le concierge, comment! c'est vous, monsieur Louis?
+Ah bien, vous aviez raison de dire que je ne connaissais que vous.
+Savez-vous que vous voila devenu fierement beau garcon?
+
+-- Vous trouvez, pere Courtois? Eh bien, je vous rends la
+pareille, votre fille Charlotte est, par ma foi, une belle fille.
+
+-- Charlotte est la femme de chambre de ma soeur, milord. Et elle
+en est bien heureuse; elle se trouve mieux qu'ici, monsieur
+Roland, Est-ce vrai que vous etes aide de camp du general
+Bonaparte?
+
+-- Helas! Courtois, j'ai cet honneur. Tu aimerais mieux que je
+fusse aide de camp de M. le comte d'Artois ou de M. le duc
+d'Angouleme?
+
+-- Mais taisez-vous donc, monsieur Louis!
+
+Puis, s'approchant de l'oreille du jeune homme:
+
+-- Dites donc, fit-il, est-ce que c'est positif?
+
+-- Quoi, pere Courtois?
+
+-- Que le general Bonaparte soit passe hier a Lyon?
+
+-- Il parait qu'il y a quelque chose de vrai dans cette nouvelle,
+car voila deux fois que je l'entends repeter. Ah! je comprends
+maintenant ces braves gens qui me regardaient avec curiosite et
+qui avaient l'air de vouloir me faire des questions. Ils sont
+comme vous, pere Courtois, ils desirent savoir a quoi s'en tenir
+sur cette arrivee du general Bonaparte.
+
+-- Vous ne savez pas ce qu'on dit encore, monsieur Louis!
+
+-- On dit donc encore autre chose pere Courtois?
+
+-- Je crois bien qu'on dit encore autre chose, mais tout bas.
+
+-- Quoi donc?
+
+-- On dit qu'il vient reclamer au Directoire le trone de Sa
+Majeste Louis XVIII pour le faire monter dessus, et que, si le
+citoyen Gohier ne veut pas, en sa qualite de president, le lui
+rendre de bonne volonte, il le lui rendra de force.
+
+-- Ah bah! fit le jeune officier avec un air de doute qui allait
+jusqu'a la raillerie.
+
+Mais le pere Courtois insista par un signe de tete affirmatif.
+
+-- C'est possible, dit le jeune homme; mais, quant a cela, ce
+n'est pas la seconde nouvelle, c'est la premiere; et maintenant
+que vous me connaissez, voulez-vous m'ouvrir?
+
+-- Vous ouvrir! je crois bien; que diable fais-je donc?
+
+Et le geolier ouvrit la porte avec autant d'empressement qu'il
+avait paru d'abord y mettre de repugnance.
+
+Le jeune homme entra; sir John le suivit.
+
+Le geolier referma la grille avec soin et marcha le premier;
+Roland le suivit, l'Anglais suivit Roland.
+
+Il commencait a s'habituer au caractere fantasque de son jeune
+ami.
+
+Le _spleen_, c'est la misanthropie moins les boutades de Timon et
+l'esprit d'Alceste.
+
+Le geolier traversa tout le preau, separe du palais de justice par
+une muraille de quinze pieds de hauteur, faisant vers son milieu
+retour en arriere, de quelques pieds, sur la partie anterieure de
+laquelle on avait scelle, pour donner passage aux prisonniers sans
+que ceux-ci eussent besoin de tourner par la rue, une porte de
+chene massif. Le geolier, disons-nous, traversa tout le preau et
+gagna, dans l'angle gauche de la cour, un escalier tournant qui
+conduisait a l'interieur de la prison.
+
+Si nous insistons sur ces details, c'est que nous aurons a revenir
+un jour sur ces localites; et que, par consequent, nous desirons
+qu'arrive a ce moment-la de notre recit, elles ne soient point
+completement etrangeres a nos lecteurs.
+
+L'escalier conduisait d'abord a l'antichambre de la prison, c'est-
+a-dire a la chambre du concierge du presidial; puis, de cette
+chambre, par un escalier de dix marches, on descendait dans une
+premiere cour, separee de celle des prisonniers par une muraille
+dans le genre de celle que nous avons decrite, mais percee de
+trois portes; a l'extremite de cette cour, un couloir conduisait a
+la chambre du geolier, laquelle donnait de plain-pied, a l'aide
+d'un second couloir, dans des cachots pittoresquement appeles
+cages.
+
+Le geolier s'arreta a la premiere de ces cages, et, frappant a la
+porte:
+
+-- C'est ici, dit-il; j'avais mis la madame votre Mere et
+mademoiselle votre soeur, afin que, si les cheres dames avaient
+besoin de moi ou de Charlotte, elles n'eussent qu'a frapper.
+
+-- Est-ce qu'il y a quelqu'un dans le cachot?
+
+-- Personne.
+
+-- Eh bien, faites-moi la grace de m'en ouvrir la porte; voici mon
+ami, lord Tanlay, un Anglais philanthrope, qui voyage pour savoir
+si l'on est mieux dans les prisons de France que dans celles
+d'Angleterre. Entrez, milord, entrez.
+
+Et, le pere Courtois ayant ouvert la porte, Roland poussa sir John
+dans un cachot formant un carre parfait de dix a douze pieds sur
+toutes les faces.
+
+-- Oh! oh! fit sir John, l'endroit est lugubre.
+
+-- Vous trouvez? Eh bien, mon cher lord, voila l'endroit ou ma
+mere, la plus digne femme qu'il y ait au monde, et ma soeur, vous
+la connaissez, ont passe six semaines, avec la perspective de n'en
+sortir que pour aller faire un tour sur la place du Bastion;
+remarquez bien qu'il y a cinq ans de cela; ma soeur en avait, par
+consequent, douze a peine.
+
+-- Mais quel crime avaient-elles donc commis?
+
+-- Oh! un crime enorme: dans la fete anniversaire que la ville de
+Bourg a cru devoir consacrer a la mort de l'Ami du peuple, ma mere
+a refuse de laisser faire a ma soeur une des vierges qui portaient
+les urnes contenant les larmes de la France. Que voulez-vous!
+pauvre femme, elle avait cru avoir assez fait pour la patrie en
+lui offrant le sang de son fils et de son mari, qui coulait pour
+l'un, en Italie, pour l'autre, en Allemagne: elle se trompait. La
+patrie, a ce qu'il parait, reclamait encore les larmes de sa
+fille; pour le coup, elle a trouve que c'etait trop, du moment
+surtout ou ces larmes coulaient pour le citoyen Marat. Il en
+resulta que, le soir meme de la fete, au milieu de l'enthousiasme
+que cette fete avait excite, ma mere fut decretee d'accusation.
+Par bonheur, Bourg n'etait pas a la hauteur de Paris sous le
+rapport de la celerite. Un ami que nous avions au greffe fit
+trainer l'affaire, et, un beau jour, on apprit tout a la fois la
+chute et la mort de Robespierre. Cela interrompit beaucoup de
+choses, et, entre autres, les guillotinades; notre ami du greffe
+fit comprendre au tribunal que le vent qui venait de Paris etait a
+la clemence; on attendit huit jours, on attendit quinze jours, et,
+le seizieme, on vint dire a ma mere et a ma soeur qu'elles etaient
+libres; de sorte que, mon cher, vous comprenez -- et cela fait
+faire les plus hautes reflexions philosophiques -- de sorte que,
+si mademoiselle Teresa Cabarrus n'etait pas venue d'Espagne en
+France; que si elle n'avait pas epouse M. Fontenay, conseiller au
+parlement; que si elle n'avait pas ete arretee et conduite devant
+le proconsul Tallien, fils du maitre d'hotel du marquis de Bercy,
+ex-clerc de procureur, ex-prote d'imprimerie, ex-commis
+expeditionnaire, ex-secretaire de la commune de Paris, pour le
+moment en mission a Bordeaux; que si l'ex-proconsul ne fut pas
+devenu amoureux d'elle, que si elle n'eut pas ete emprisonnee, que
+si, le 9 thermidor, elle ne lui avait pas fait passer un poignard
+avec ces mots: "si le tyran ne meurt pas aujourd'hui, je meurs
+demain" que si Saint-Just n'avait pas ete arrete au milieu de son
+discours, que si Robespierre n'avait pas eu, ce jour la, un chat
+dans la gorge; que si Garnier (de l'Aube) ne lui avait pas crie:
+"C'est le sang de Danton qui t'etouffe!" que si Louchet n'avait
+pas demande son arrestation; que s'il n'avait pas ete arrete,
+delivre par la Commune, repris sur elle, eu la machoire cassee
+d'un coup de pistolet, ete execute le lendemain, ma mere avait,
+selon toute probabilite, le cou coupe pour n'avoir pas permis que
+sa fille pleurat le citoyen Marat dans une des douze urnes que la
+ville de Bourg devait remplir de ces larmes. Adieu, Courtois, tu
+es un brave, homme; tu as donne a ma mere et a ma soeur un peu de
+vin pour mettre avec leur eau, un peu de viande pour mettre sur
+leur pain, un peu d'esperance a mettre sur leur coeur; tu leur as
+prete ta fille pour qu'elles ne balayassent pas leur cachot elles-
+memes; cela vaudrait une fortune; malheureusement, je ne suis pas
+riche: j'ai cinquante louis sur moi, les voila. Venez milord.
+
+Et le jeune homme entraina sir John avant que le geolier fut
+revenu de sa surprise et eut le temps de remercier Roland ou de
+refuser les cinquante louis; ce qui, il faut le dire, eut ete une
+bien grande preuve de desinteressement pour un geolier, surtout
+quand ce geolier etait d'une opinion contraire au gouvernement
+qu'il servait.
+
+En sortant de la prison, Roland et sir John trouverent la place
+des Lices encombree de gens qui avaient appris le retour du
+general Bonaparte en France et qui criaient: "_Vive Bonaparte!_" a
+tue-tete, les uns parce qu'ils etaient effectivement les
+admirateurs du vainqueur d'Arcole, de Rivoli et des Pyramides, les
+autres parce qu'on leur avait dit, comme au pere Courtois, que ce
+meme vainqueur n'avait vaincu qu'au profit de Sa Majeste Louis
+XVIII.
+
+Cette fois, comme Roland et sir John avaient visite tout ce que la
+ville de Bourg offrait de curieux, ils reprirent le chemin du
+chateau des Noires-Fontaines, ou ils arriverent sans que rien les
+arretat davantage.
+
+Madame de Montrevel et Amelie etaient sorties. Roland installa sir
+John dans un fauteuil en le priant d'attendre cinq minutes.
+
+Au bout de cinq minutes, il revint tenant a la main une espece de
+brochure en papier gris, assez mal imprimee.
+
+-- Mon cher hote, dit-il, vous m'avez paru elever quelques doutes
+sur l'authenticite de la fete dont je vous parlais tout a l'heure,
+et qui a failli couter la vie a ma mere et a ma soeur; je vous en
+apporte le programme: lisez-moi cela, et, pendant ce temps, j'irai
+voir ce que l'on a fait de mes chiens; car je presume que vous me
+tenez quitte de la journee de peche et que nous passerons tout de
+suite a la chasse.
+
+Et il sortit, laissant entre les mains de sir John l'arrete de la
+municipalite de la ville de Bourg touchant la fete funebre a
+celebrer en l'honneur de Marat, le jour anniversaire de sa mort.
+
+
+XIII -- LE RAGOT
+
+Sir John achevait la lecture de cette piece interessante, lorsque
+madame de Montrevel et sa fille rentrerent.
+
+Amelie, qui ne savait point qu'il eut ete si fort question d'elle
+entre Roland et sir John, fut etonnee de l'expression avec
+laquelle le gentleman fixa son regard sur elle.
+
+Amelie semblait a celui-ci plus ravissante que jamais.
+
+Il comprenait bien cette mere qui, au peril de sa vie, n'avait
+point voulu que cette charmante creature profanat sa jeunesse et
+sa beaute en servant de comparse a une fete dont Marat etait le
+dieu.
+
+Il se rappelait ce cachot froid et humide qu'il avait visite une
+heure auparavant, et il frissonnait a l'idee que cette blanche et
+delicate hermine qu'il avait sous les yeux y etait reste six
+semaines enfermee, sans air et sans soleil.
+
+Il regardait ce cou, un peu trop long peut-etre, mais, comme celui
+du cygne, plein de mollesse et de grace dans son exageration, et
+il se rappelait ce mot si melancolique de la pauvre princesse de
+Lamballe, passant la main sur le sien: "Il ne donnera pas grand
+mal au bourreau!"
+
+Les pensees qui se succedaient dans l'esprit de sir John donnaient
+a sa physionomie une expression si differente de celle qu'il avait
+habituellement, que madame de Montrevel ne put s'empecher de lui
+demander ce qu'il avait.
+
+Sir John alors raconta a madame de Montrevel sa visite a la prison
+et le pieux pelerinage de Roland au cachot qui avait enferme sa
+mere et sa soeur.
+
+Au moment ou sir John terminait son recit, une fanfare de chasse
+sonnant le _bien aller _se fit entendre, et Roland entra son cor a
+la bouche.
+
+Mais, le detachant presque aussitot de ses levres:
+
+-- Mon cher hote, dit-il, remerciez ma mere: grace a elle, nous
+ferons demain une chasse magnifique.
+
+-- Grace a moi? demanda madame de Montrevel.
+
+-- Comment cela? dit sir John.
+
+-- Je vous ai quitte pour aller voir ce que l'on avait fait de mes
+chiens, n'est-ce pas?
+
+-- Vous me l'avez dit, du moins.
+
+-- J'en avais deux, Barbichon et Ravaude, deux excellentes betes,
+le male et la femelle.
+
+-- Oh! fit sir John, seraient-elles mortes?
+
+-- Ah bien, oui, imaginez-vous que cette excellente mere que voila
+(et il prit madame de Montrevel par la tete et l'embrassa sur les
+deux joues) n'a pas voulu qu'on jetat a l'eau un seul des petits
+qu'ils ont faits, sous le pretexte que c'etaient les chiens de mes
+chiens; de sorte, mon cher lord, que les enfants, les petits-
+enfants et les arriere-petits-enfants de Barbichon et Ravaude sont
+aussi nombreux aujourd'hui que les descendants d'Ismael, et que ce
+n'est plus une paire de chiens que j'ai, mais toute une meute,
+vingt-cinq betes chassant du meme pied; tout cela noir comme une
+bande de taupes, avec les pattes blanches, du feu aux yeux et au
+poitrail, et un regiment de queues en trompette qui vous fera
+plaisir a voir.
+
+Et, la-dessus, Roland sonna une nouvelle fanfare qui fit accourir
+son jeune frere.
+
+-- Ah! s'ecria celui-ci en entrant, tu vas demain a la chasse,
+frere Roland; j'y vais aussi, j'y vais aussi, j'y vais aussi!
+
+-- Bon! fit Roland, mais sais-tu a quelle chasse nous allons?
+
+-- Non; je sais seulement que j'y vais.
+
+-- Nous allons a la chasse au sanglier.
+
+-- Oh! quel bonheur! fit l'enfant en frappant ses deux petites
+mains l'une contre l'autre.
+
+-- Mais tu es fou! dit madame de Montrevel en palissant.
+
+-- Pourquoi cela, madame maman, s'il vous plait?
+
+-- Parce que la chasse au sanglier est une chasse fort dangereuse.
+
+-- Pas si dangereuse que la chasse aux hommes; tu vois bien que
+mon frere est revenu de celle-la, je reviendrai bien de l'autre.
+
+-- Roland, fit madame de Montrevel tandis qu'Amelie, plongee dans
+une reverie profonde, ne prenait aucune part a la discussion,
+Roland, fais donc entendre raison a Edouard, et dis-lui donc qu'il
+n'a pas le sens commun.
+
+Mais Roland, qui se revoyait enfant et qui se reconnaissait dans
+son jeune frere, au lieu de le blamer, souriait a ce courage
+enfantin.
+
+-- Ce serait bien volontiers que je t'emmenerais, dit-il a
+l'enfant; mais, pour aller a la chasse, il faut au moins savoir ce
+que c'est qu'un fusil.
+
+-- Oh! monsieur Roland, fit Edouard, venez un peu dans le jardin,
+et mettez votre chapeau a cent pas, et je vous montrerai ce que
+c'est qu'un fusil.
+
+-- Malheureux enfant! s'ecria madame de Montrevel toute
+tremblante; mais ou l'as-tu appris?
+
+-- Tiens, chez l'armurier de Montagnat, ou sont les fusils de papa
+et de frere Roland. Tu me demandes quelquefois ce que je fais de
+mon argent, n'est-ce pas? Eh bien, j'en achete de la poudre et des
+balles, et j'apprends a tuer les Autrichiens et les Arabes, comme
+fait mon frere Roland.
+
+Madame de Montrevel leva les mains au ciel.
+
+-- Que voulez-vous, ma mere, dit Roland, bon chien chasse de race;
+il ne se peut pas qu'un Montrevel ait peur de la poudre. Tu
+viendras avec nous demain, Edouard.
+
+L'enfant sauta au cou de son frere.
+
+-- Et moi, dit sir John, je me charge de vous armer aujourd'hui
+chasseur, comme on armait autrefois chevalier. J'ai une charmante
+petite carabine que je vous donnerai et qui vous fera prendre
+patience pour attendre vos pistolets et votre sabre.
+
+-- Eh bien, demanda Roland, es-tu content, Edouard?
+
+-- Oui; mais quand me la donnerez-vous? S'il faut ecrire en
+Angleterre, je vous previens que je n'y crois pas.
+
+-- Non, mon jeune ami: il ne faut que monter a ma chambre et
+ouvrir ma boite a fusil; vous voyez que cela sera bientot fait.
+
+-- Alors, montons-y tout de suite, a votre chambre.
+
+-- Venez, fit sir John.
+
+Et il sortit, suivi d'Edouard.
+
+Un instant apres, Amelie, toujours reveuse, se leva et sortit a
+son tour.
+
+Ni madame de Montrevel ni Roland ne firent attention a sa sortie;
+ils etaient engages dans une grave discussion.
+
+Madame de Montrevel tachait d'obtenir de Roland qu'il n'emmenat
+point, le lendemain, son jeune frere a la chasse, et Roland lui
+expliquait comme quoi Edouard, destine a etre soldat comme son
+pere et son frere, ne pouvait que gagner a faire le plus tot
+possible ses premieres armes et a se familiariser avec la poudre
+et le plomb.
+
+La discussion n'etait pas encore finie lorsque Edouard rentra avec
+sa carabine en bandouliere.
+
+-- Tiens, frere, dit-il en se tournant vers Roland, vois donc le
+beau cadeau que milord m'a fait.
+
+Et il remerciait du regard sir John, qui se tenait sur la porte
+cherchant des yeux, mais inutilement, Amelie.
+
+C'etait, en effet, un magnifique cadeau: l'arme, executee avec
+cette sobriete d'ornements et cette simplicite de forme
+particuliere aux armes anglaises, etait du plus precieux fini;
+comme les pistolets, dont Roland avait pu apprecier la justesse,
+elle sortait des ateliers de Menton et portait une balle du
+calibre 24. Elle avait du etre faite pour une femme: c'etait
+facile a voir au peu de longueur de la crosse et au coussin de
+velours dont etait garnie la couche; cette destination primitive
+en faisait une arme parfaitement appropriee a la taille d'un
+enfant de douze ans.
+
+Roland enleva la carabine des epaules du petit Edouard, la regarda
+en amateur, en fit jouer les batteries, la mit en joue, la jeta
+d'une main dans l'autre, et, la rendant a Edouard:
+
+-- Remercie encore une fois milord, dit-il: tu as la une carabine
+qui a ete faite pour un fils de roi; allons l'essayer.
+
+Et tous trois sortirent pour essayer la carabine de sir John,
+laissant madame de Montrevel triste comme Thetis lorsqu'elle vit
+Achille, sous sa robe de femme, tirer l'epee du fourreau d'Ulysse.
+
+Un quart d'heure apres, Edouard rentrait triomphant; il rapportait
+a sa mere un carton de la grandeur d'un rond de chapeau dans
+lequel, a cinquante pas, il avait mis dix balles sur douze.
+
+Les deux hommes etaient restes a causer et a se promener dans le
+parc.
+
+Madame de Montrevel ecouta sur ses prouesses le recit legerement
+gascon d'Edouard; puis elle le regarda avec cette longue et sainte
+tristesse des meres pour lesquelles la gloire n'est pas une
+compensation du sang qu'elle fait repandre.
+
+Oh! bien ingrat l'enfant qui a vu ce regard se fixer sur lui, et
+qui ne se rappelle pas eternellement ce regard!
+
+Puis, au bout de quelques secondes de cette contemplation
+douloureuse, serrant son second fils contre son coeur:
+
+-- Et toi aussi, murmura-t-elle en eclatant en sanglots, toi
+aussi, un jour tu abandonneras donc ta mere?
+
+-- Oui, ma mere, dit l'enfant, mais pour devenir general comme mon
+pere, ou aide de camp comme mon frere.
+
+-- Et pour te faire tuer comme s'est fait tuer ton pere, et comme
+se fera tuer ton frere, peut-etre.
+
+Car ce changement etrange qui s'etait fait dans le caractere de
+Roland n'avait point echappe a madame de Montrevel, et c'etait une
+inquietude de plus a ajouter a ses autres inquietudes.
+
+Au nombre de ces dernieres, il fallait ranger cette reverie et
+cette paleur d'Amelie.
+
+Amelie atteignait dix-sept ans, sa jeunesse avait ete celle d'une
+enfant rieuse, pleine de joie et de sante.
+
+La mort de son pere etait venue jeter un voile noir sur sa
+jeunesse et sur sa gaiete; mais ces orages du printemps passent
+vite: le sourire ce beau soleil de Taube de la vie, etait revenu,
+et, comme celui de la nature, il avait brille a travers cette
+rosee du coeur qu'on appelle les larmes.
+
+Puis, un jour -- il y avait six mois de cela, a peu pres -- le
+front d'Amelie s'etait attriste, ses joues avaient pali, et de
+meme que les oiseaux voyageurs s'eloignent a l'approche des temps
+brumeux, les rires enfantins qui s'echappent des levres
+entr'ouvertes et des dents blanches, s'etaient envoles de la
+bouche d'Amelie, mais pour ne pas revenir.
+
+Madame de Montrevel avait interroge sa fille; mais Amelie avait
+pretendu etre toujours la meme: elle avait fait un effort pour
+sourire; puis comme une pierre jetee dans un lac y cree des
+cercles mouvants qui s'effacent peu a peu, les cercles crees par
+les inquietudes maternelles s'etaient peu a peu effaces du visage
+d'Amelie.
+
+Avec cet instinct admirable des meres, madame de Montrevel avait
+songe a l'amour; mais qui pouvait aimer Amelie? On ne recevait
+personne au chateau des Noires-Fontaines; les troubles politiques
+avaient detruit la societe, et Amelie ne sortait jamais seule.
+
+Madame de Montrevel avait donc ete forcee d'en rester aux
+conjectures.
+
+Le retour de Roland lui avait un instant rendu l'espoir; mais cet
+espoir avait bientot disparu lorsqu'elle avait vu l'impression
+produite sur Amelie par ce retour.
+
+Ce n'etait point une soeur, c'etait un spectre, on se le rappelle,
+qui etait venu au-devant de lui.
+
+Depuis l'arrivee de son fils, madame de Montrevel n'avait pas
+perdu de vue Amelie, et, avec un etonnement douloureux, elle
+s'etait apercue de l'effet que causait sur sa soeur la presence du
+jeune officier; c'etait presque de l'effroi.
+
+Il n'y avait qu'un instant encore, Amelie n'avait-elle pas profite
+du premier moment de liberte qui s'etait offert a elle pour
+remonter dans sa chambre, seul endroit du chateau ou elle parut se
+trouver a peu pres bien, et ou elle passait, depuis six mois, la
+plus grande partie de son temps.
+
+La journee s'etait passee, pour Roland et pour sir John, a visiter
+Bourg, comme nous l'avons dit, et a faire les preparatifs de la
+chasse du lendemain.
+
+Du matin a midi, on devait faire une battue; de midi au soir on
+devait chasser a courre. Michel, braconnier enrage, retenu sur sa
+chaise par une entorse, comme l'avait raconte le petit Edouard a
+son frere, s'etait senti soulage des qu'il s'etait agi de chasse,
+et s'etait hisse sur un petit cheval qui servait a faire les
+courses de la maison, pour aller retenir les rabatteurs a Saint-
+Just et a Montagnat.
+
+Lui, qui ne pouvait ni rabattre ni courir, se tiendrait avec la
+meute, les chevaux de sir John et de Roland et le poney d'Edouard,
+au centre a peu pres de la foret, percee seulement d'une grande
+route et de deux sentiers praticables.
+
+Les rabatteurs, qui ne pouvaient suivre une chasse a courre,
+reviendraient au chateau avec le gibier tue.
+
+Le lendemain, a six heures du matin, les rabatteurs etaient a la
+porte.
+
+Michel ne devait partir avec les chiens et les chevaux qu'a onze
+heures.
+
+Le chateau des Noires-Fontaines touchait a la foret meme de
+Seillon; on pouvait donc se mettre en chasse immediatement apres
+la sortie de la grille.
+
+Comme la battue promettait surtout des daims, des chevreuils et
+des lievres, elle devait se faire a plomb. Roland donna a Edouard
+un fusil simple qui lui avait servi a lui-meme quand il etait
+enfant, et avec lequel il avait fait ses premieres armes; il
+n'avait point encore assez de confiance dans la prudence de
+l'enfant pour lui confier un fusil a deux coups.
+
+Quant a la carabine que sir John lui avait donnee la veille,
+c'etait un canon raye qui ne pouvait porter que la balle. Elle
+avait donc ete remise aux mains de Michel, et devait, dans le cas
+ou on lancerait un sanglier, etre remise a l'enfant pour la
+seconde partie de la chasse.
+
+Pour cette seconde partie de la chasse, Roland et sir John
+changeraient aussi de fusils et seraient armes de carabines a deux
+coups et de couteaux de chasse pointus comme des poignards,
+affiles comme des rasoirs, qui faisaient partie de l'arsenal de
+sir John, et qui pouvaient indifferemment se pendre au cote ou se
+visser au bout du canon, en guise de baionnette.
+
+Des la premiere battue, il fut facile de voir que la chasse serait
+bonne: on tua un chevreuil et deux lievres.
+
+A midi, trois daims, sept chevreuils et deux renards avaient ete
+tues: on avait vu deux sangliers; mais, aux coups de gros plomb
+qu'ils avaient recus, ils s'etaient contentes de repondre en
+secouant la peau et avaient disparu.
+
+Edouard etait au comble de la joie: il avait tue un chevreuil.
+
+Comme il etait convenu, les rabatteurs, bien recompenses de la
+fatigue qu'ils avaient prise, avaient ete envoyes au chateau avec
+le gibier.
+
+On sonna d'une espece de cornet pour savoir ou etait Michel;
+Michel repondit.
+
+En moins de dix minutes, les trois chasseurs furent reunis au
+jardinier, a la meute et aux chevaux.
+
+Michel avait eu connaissance d'un ragot; il l'avait fait detourner
+par l'aine de ses fils: il etait dans une enceinte, a cent pas des
+chasseurs.
+
+Jacques -- c'etait l'aine des fils de Michel -- fourra l'enceinte
+avec sa tete de meute, Barbichon et Ravaude; au bout de cinq
+minutes, le sanglier tenait a la bauge.
+
+On eut pu le tuer tout de suite, ou du moins le tirer, mais la
+chasse eut ete trop tot finie; on lacha toute la meute sur
+l'animal, qui, voyant ce troupeau de pygmees fondre sur lui,
+partit au petit trot.
+
+Il traversa la route; Roland sonna la vue, et, comme l'animal
+prenait son parti du cote de la chartreuse de Seillon, les trois
+cavaliers enfilerent le sentier qui coupait le bois dans toute sa
+longueur.
+
+L'animal se fit battre jusqu'a cinq heures du soir, revenant sur
+ses voies et ne pouvant pas se decider a quitter une foret si bien
+fourree.
+
+Enfin, vers cinq heures, on comprit, a la violence et a
+l'intensite des abois, que l'animal tenait aux chiens.
+
+C'etait a une centaine de pas du pavillon dependant de la
+chartreuse, a l'un des endroits les plus difficiles de la foret.
+Il etait impossible de penetrer a cheval jusqu'a la bete. On mit
+pied a terre.
+
+Les abois des chiens guidaient les chasseurs, de maniere qu'ils ne
+pouvaient devier du chemin qu'autant que les difficultes du
+terrain les empechaient de suivre la ligne droite.
+
+De temps en temps, des cris de douleur indiquaient qu'un des
+assaillants s'etait hasarde a attaquer l'animal de trop pres et
+avait recu le prix de sa temerite.
+
+A vingt pas de l'endroit ou se passait le drame cynegetique, on
+commencait d'apercevoir les personnages qui en composaient
+faction.
+
+Le ragot s'etait accule a un rocher, de facon a ne pouvoir etre
+attaque par derriere; arc-boute sur ses deux pattes de devant, il
+presentait aux chiens sa tete aux yeux sanglants, armee de deux
+enormes defenses.
+
+Les chiens flottaient devant lui, autour de lui, sur lui-meme,
+comme un tapis mouvant.
+
+Cinq ou six, blesses plus ou moins grievement, tachaient de sang
+le champ de bataille, mais n'en continuaient pas moins a assaillir
+le sanglier avec un acharnement qui eut pu servir d'exemple de
+courage aux hommes les plus courageux.
+
+Chacun des chasseurs etait arrive en face de ce spectacle dans la
+condition de son age, de son caractere et de sa nation.
+
+Edouard, le plus imprudent et en meme temps le plus petit,
+eprouvant moins d'obstacle a cause de sa taille, y etait arrive le
+premier.
+
+Roland, insoucieux du danger, quel qu'il fut, le cherchait plutot
+qu'il ne le fuyait, et l'y avait suivi.
+
+Enfin, sir John, plus lent, plus grave, plus reflechi, y etait
+arrive le troisieme.
+
+Au moment ou le sanglier avait apercu les chasseurs, il n'avait
+plus paru faire aucune attention aux chiens.
+
+Ses yeux s'etaient arretes, fixes et sanglants, sur eux, et le
+seul mouvement qu'il indiquat etait un mouvement de ses machoires,
+qui, en se rapprochant violemment l'une contre l'autre, faisaient
+un bruit menacant.
+
+Roland regarda un instant ce spectacle, eprouvant evidemment le
+desir de se jeter, son couteau de chasse a la main, au milieu du
+groupe et d'egorger le sanglier, comme un boucher fait d'un veau,
+ou un charcutier d'un cochon ordinaire.
+
+Ce mouvement etait si visible, que sir John le retint par le bras,
+tandis que le petit Edouard disait
+
+-- Oh! mon frere, laisse-moi tirer le sanglier.
+
+Roland se retint.
+
+-- Eh bien, oui, dit-il en posant son fusil contre un arbre et en
+restant arme seulement de son couteau de chasse, qu'il tira du
+fourreau, tire-le: attention!
+
+-- Oh! sois tranquille, dit l'enfant les dents serrees, le visage
+pale mais resolu, et levant le canon de sa carabine a la hauteur
+de l'animal.
+
+-- S'il le manque ou ne fait que le blesser, fit observer sir
+John, vous savez que l'animal sera sur nous avant que nous ayons
+le temps de le voir?
+
+-- Je le sais, milord; mais je suis habitue a cette chasse-la,
+repondit Roland, les narines dilatees, l'oeil ardent, les levres
+entrouvertes. Feu, Edouard.
+
+Le coup partit aussitot le commandement; mais aussitot le coup, en
+meme temps que le coup, avant peut-etre, l'animal, rapide comme
+l'eclair, avait fonce sur l'enfant.
+
+On entendit un second coup de fusil; puis, au milieu de la fumee,
+on vit briller les yeux sanglants de l'animal.
+
+Mais, sur son passage, il rencontra Roland, un genou en terre et
+le couteau de chasse a la main.
+
+Un instant, un groupe confus et informe roula sur le sol, l'homme
+lie au sanglier, le sanglier lie a l'homme.
+
+Puis un troisieme coup de fusil se fit entendre, suivi d'un eclat
+de rire de Roland.
+
+-- Eh! milord, dit le jeune officier, c'est de la poudre et une
+balle perdues; ne voyez-vous pas que l'animal est eventre?
+Seulement debarrassez-moi de son corps; le drole pese quatre cents
+et m'etouffe.
+
+Mais, avant que sir John se fut baisse, Roland, d'un vigoureux
+mouvement d'epaule, avait fait rouler de cote le cadavre de
+l'animal, et se relevait, couvert de sang mais sans la moindre
+egratignure.
+
+Le petit Edouard, soit defaut de temps, soit courage, n'avait pas
+recule d'un pas. Il est vrai qu'il etait completement protege par
+le corps de son frere, qui s'etait jete devant lui.
+
+Sir John avait fait un saut de cote pour avoir l'animal en
+travers, et il regardait Roland se secouant apres ce second duel,
+avec le meme etonnement qu'il l'avait regarde apres le premier.
+
+Les chiens -- ceux qui restaient, et il en restait une vingtaine -
+- avaient suivi le sanglier et s'etaient rues sur son cadavre,
+essayant, mais inutilement, d'entamer cette peau aux soies
+herissees, presque aussi impenetrable que le fer.
+
+-- Vous allez voir, dit Roland en essuyant, avec un mouchoir de
+fine batiste, ses mains et son visage, couverts de sang, vous
+allez voir qu'ils vont le manger et votre couteau avec, milord.
+
+-- En effet, demanda sir John, le couteau?
+
+-- Il est dans sa gaine, dit Roland.
+
+-- Ah! fit l'enfant, il n'y a plus que le manche qui sorte.
+
+Et, s'elancant sur l'animal, il arracha le poignard, enfonce en
+effet, comme l'avait dit l'enfant, au defaut de l'epaule, et
+jusqu'au manche.
+
+La pointe aigue, dirigee par un oeil calme, maintenue par une main
+vigoureuse, avait penetre droit au coeur.
+
+On voyait sur le corps du sanglier trois autres blessures.
+
+La premiere, qui etait causee par la balle de l'enfant, etait
+indiquee par un sillon sanglant trace au-dessus de l'oeil, la
+balle etant trop faible pour briser l'os frontal.
+
+La seconde venait du premier coup de sir John; la balle avait pris
+l'animal en biais et avait glisse sur sa cuirasse.
+
+La troisieme, recue a bout portant, lui traversait le corps, mais
+lui avait ete faite, comme avait dit Roland, lorsqu'il etait deja
+mort.
+
+
+XIV -- UNE MAUVAISE COMMISSION
+
+La chasse etait finie, la nuit tombee; il s'agissait de regagner
+le chateau.
+
+Les chevaux n'etaient qu'a cinquante pas, a peu pres; on les
+entendait hennir d'impatience; ils semblaient demander si l'on
+doutait de leur courage en ne les faisant point participer au
+drame qui venait de s'accomplir.
+
+Edouard voulait absolument trainer le sanglier jusqu'a eux, le
+charger en croupe et le rapporter au chateau; mais Roland lui fit
+observer qu'il etait bien plus simple d'envoyer pour le chercher
+deux hommes avec un brancard. Ce fut aussi l'avis de sir John, et
+force fut a Edouard -- qui ne cessait de dire, en montrant la
+blessure de la tete: "Voila mon coup a moi; je le visais la!" --
+force fut, disons-nous, a Edouard de se rendre a l'avis de la
+majorite.
+
+Les trois chasseurs regagnerent la place ou etaient attaches les
+chevaux, se remirent en selle, et, en moins de dix minutes, furent
+arrives au chateau des Noires-Fontaines.
+
+Madame de Montrevel les attendait sur le perron; il y avait deja
+plus d'une heure que la pauvre mere etait la, tremblant qu'il ne
+fut arrive malheur a l'un ou a l'autre de ses fils.
+
+Du plus loin qu'Edouard la vit, il mit son poney au galop, criant
+a travers la grille:
+
+-- Mere! mere! nous avons tue un sanglier gros comme un baudet;
+moi, je le visais a la tete: tu verras le trou de ma balle; Roland
+lui a fourre son couteau de chasse dans le ventre jusqu'a la
+garde; milord lui a tire deux coups de fusil. Vite! vite! des
+hommes pour l'aller chercher. N'ayez pas peur en voyant Roland
+couvert de sang, mere: c'est le sang de l'animal; mais Roland n'a
+pas une egratignure.
+
+Tout cela se disait avec la volubilite habituelle a Edouard,
+tandis que madame de Montrevel franchissait l'espace qui se
+trouvait entre le perron et la route, et ouvrait la grille.
+
+Elle voulut recevoir Edouard dans ses bras; mais celui-ci sauta a
+terre, et de terre, se jeta a son cou.
+
+Roland et sir John arrivaient; en ce moment aussi, Amelie
+paraissait a son tour sur le perron.
+
+Edouard laissa sa mere s'inquieter aupres de Roland qui, tout
+couvert de sang, etait effrayant a voir, et courut faire a sa
+soeur le meme recit qu'il avait debite a sa mere.
+
+Amelie l'ecouta d'une facon distraite qui sans doute blessa
+l'amour-propre d'Edouard; car celui-ci se precipita dans les
+cuisines pour raconter l'evenement a Michel, par lequel il etait
+bien sur d'etre ecoute.
+
+En effet, cela interessait Michel au plus haut degre; seulement,
+quand Edouard, apres avoir dit l'endroit ou gisait le sanglier,
+lui intima, de la part de Roland, l'ordre de trouver des hommes
+pour aller chercher l'animal, il secoua la tete.
+
+-- Eh bien, quoi! demanda Edouard, vas-tu refuser d'obeir a mon
+frere?
+
+-- Dieu m'en garde, monsieur Edouard, et Jacques va partir a
+l'instant meme pour, Montagnat.
+
+-- Tu as peur qu'il ne trouve personne?
+
+-- Bon! Il trouvera dix hommes pour un; mais c'est a cause de
+l'heure qu'il est, et de l'endroit de l'hallali. Vous dites que
+c'est pres du pavillon de la chartreuse?
+
+-- A vingt pas.
+
+-- J'aimerais mieux que c'en fut a une lieue, repondit Michel en
+se grattant la tete; mais n'importe: on va toujours les envoyer
+chercher sans leur dire ni pourquoi ni comment. Une fois ici, eh
+bien, dame, ce sera a votre frere a les decider.
+
+-- C'est bien! c'est bien! qu'ils viennent, je les deciderai, moi.
+
+-- Oh! fit Michel, si je n'avais pas ma gueuse d'entorse, j'irais
+moi-meme; mais la journee d'aujourd'hui lui a fait drolement du
+bien. Jacques! Jacques!
+
+Jacques arriva.
+
+Edouard resta non seulement jusqu'a ce que l'ordre fut donne au
+jeune homme de partir pour Montagnat, mais jusqu'a ce qu'il fut
+parti.
+
+Puis il remonta pour faire ce que faisaient sir John et Roland,
+c'est-a-dire pour faire sa toilette.
+
+Il ne fut, comme on le comprend bien, question a table que des
+prouesses de la journee. Edouard ne demandait pas mieux que d'en
+parler, et sir John, emerveille de ce courage, de cette adresse et
+de ce bonheur de Roland, rencherissait sur le recit de l'enfant.
+
+Madame de Montrevel fremissait a chaque detail, et cependant elle
+se faisait redire chaque detail vingt fois.
+
+Ce qui lui parut le plus clair, a la fin de tout cela, c'est que
+Roland avait sauve la vie a Edouard.
+
+-- L'as-tu bien remercie, au moins? demanda-t-elle a l'enfant.
+
+-- Qui cela?
+
+-- Le grand frere.
+
+-- Pourquoi donc le remercier? dit Edouard. Est-ce que je n'aurais
+pas fait comme lui?
+
+-- Que voulez-vous, madame! dit sir John, vous etes une gazelle
+qui, sans vous en douter, avez mis au jour une race de lions.
+
+Amelie avait, de son cote, accorde une grande attention au recit;
+mais c'etait surtout quand elle avait vu les chasseurs se
+rapprocher de la chartreuse.
+
+A partir de ce moment, elle avait ecoute, l'oeil inquiet, et
+n'avait paru respirer que lorsque les trois chasseurs, n'ayant,
+apres l'hallali, aucun motif de poursuivre leur course dans le
+bois, etaient remontes a cheval.
+
+A la fin du diner, on vint annoncer que Jacques etait de retour
+avec deux paysans de Montagnat; les paysans demandaient des
+renseignements precis sur l'endroit ou les chasseurs avaient
+laisse l'animal.
+
+Roland se leva pour aller les donner; mais madame de Montrevel,
+qui ne voyait jamais assez son fils, se tournant vers le messager:
+
+-- Faites entrer ces braves gens, dit-elle; il est inutile que
+Roland se derange pour cela.
+
+Cinq minutes apres, les deux paysans entrerent, roulant leurs
+chapeaux entre leurs doigts.
+
+-- Mes enfants, dit Roland, il s'agit d'aller chercher dans la
+foret de Seillon un sanglier que nous y avons tue.
+
+-- Ca peut se faire, repondit un des paysans.
+
+Et il consulta son compagnon du regard.
+
+-- Ca peut se faire tout de meme, dit l'autre.
+
+-- Soyez tranquilles, continua Roland, vous ne perdrez pas votre
+peine.
+
+-- Oh! nous sommes tranquilles, fit un des paysans; on vous
+connait, monsieur de Montrevel.
+
+-- Oui, repondit l'autre, on sait que vous n'avez pas plus que
+votre pere, le general, l'habitude de faire travailler les gens
+pour rien. Oh! si tous les aristocrates avaient ete comme vous, il
+n'y aurait pas eu de revolution, monsieur Louis.
+
+-- Mais non, qu'il n'y en aurait pas eu, dit l'autre, qui semblait
+venu la pour etre l'echo affirmatif de ce que disait son
+compagnon.
+
+-- Reste maintenant a savoir ou est l'animal, demanda le premier
+paysan.
+
+-- Oui, repeta le second, reste a savoir ou il est.
+
+-- Oh! il ne sera pas difficile a trouver.
+
+-- Tant mieux, fit le paysan.
+
+-- Vous connaissez bien le pavillon de la foret?
+
+-- Lequel?
+
+-- Oui, lequel?
+
+-- Le pavillon qui depend de la chartreuse de Seillon.
+
+Les deux paysans se regarderent.
+
+-- Eh bien, vous le trouverez a vingt pas de la facade du cote du
+bois de Genoud.
+
+Les deux paysans se regarderent encore.
+
+-- Hum! fit l'un.
+
+-- Hum! repeta l'autre, fidele echo de son compagnon.
+
+-- Eh bien, quoi, hum? demanda Roland.
+
+-- Dame...
+
+-- Voyons, expliquez-vous; qu'y a-t-il?
+
+-- Il y a que nous aimerions mieux que ce fut a l'autre extremite
+de la foret.
+
+-- Comment a l'autre extremite de la foret?
+
+-- Ca est un fait, dit le second paysan.
+
+-- Mais pourquoi a l'autre extremite de la foret? reprit Roland
+avec impatience; il y a trois lieues d'ici a l'autre extremite de
+la foret, tandis que vous avez une lieue a peine d'ici a l'endroit
+ou est le sanglier.
+
+-- Oui, dit le premier paysan, c'est que l'endroit ou est le
+sanglier...
+
+Et il s'arreta en se grattant la tete.
+
+-- Justement, voila! dit le second.
+
+-- Voila quoi?
+
+-- C'est un peu trop pres de la chartreuse.
+
+-- Pas de la chartreuse, je vous ai dit du pavillon.
+
+-- C'est tout un; vous savez bien, monsieur Louis, qu'on dit qu'il
+y a un passage souterrain qui va du pavillon a la chartreuse.
+
+-- Oh! il y en a un, c'est sur, dit le second paysan.
+
+-- Eh bien, fit Roland, qu'ont de commun la chartreuse, le
+pavillon et le passage souterrain avec notre sanglier?
+
+-- Cela a de commun que l'animal est dans un mauvais endroit;
+voila.
+
+-- Oh! oui, un mauvais endroit, repeta le second paysan.
+
+-- Ah ca! vous expliquerez-vous, droles? s'ecria Roland, qui
+commencait a se facher, tandis que sa mere s'inquietait et
+qu'Amelie palissait visiblement.
+
+-- Pardon, monsieur Louis, dit le paysan, nous ne sommes pas des
+droles: nous sommes des gens craignant Dieu, voila tout.
+
+-- Eh! mille tonnerres! dit Roland, moi aussi je crains Dieu!
+Apres?
+
+-- Ce qui fait que nous ne nous soucions pas d'avoir des demeles
+avec le diable.
+
+-- Non, non, non, dit le second paysan.
+
+-- Avec son semblable, continua le premier paysan, un homme vaut
+un homme.
+
+-- Quelquefois meme il en vaut deux, dit le second bati en
+Hercule.
+
+-- Mais avec des etres surnaturels, des fantomes, des spectres,
+non, merci! continua le premier paysan.
+
+-- Merci! repeta le second.
+-- Ah ca, ma mere; ah ca, ma soeur, demanda Roland s'adressant aux
+deux femmes, comprenez-vous, au nom du ciel, quelque chose a ce
+que disent ces deux imbeciles?
+
+-- Imbeciles! fit le premier paysan, c'est possible; mais il n'en
+est pas moins vrai que Pierre Marey, pour avoir voulu regarder
+seulement par-dessus le mur de la chartreuse, a eu le cou tordu;
+il est vrai que c'etait un samedi, jour de sabbat.
+
+-- Et qu'on n'a jamais pu le lui redresser, affirma le second
+paysan; de sorte qu'on a ete oblige de l'enterrer le visage a
+l'envers et regardant ce qui se passe derriere lui.
+
+-- Oh! oh! fit sir John, voila qui devient interessant; j'aime
+fort les histoires de fantomes.
+
+-- Bon! dit Edouard, ce n'est point comme ma soeur Amelie, milord,
+a ce qu'il parait.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Regarde donc, frere Roland, comme elle est pale.
+
+-- En effet, dit sir John, mademoiselle semble pres de se trouver
+mal.
+
+-- Moi? pas du tout, fit Amelie; seulement ne trouvez-vous pas
+qu'il fait un peu chaud ici, ma mere?
+
+Et Amelie essuya son front couvert de sueur.
+
+-- Non, dit madame de Montrevel.
+
+-- Cependant, insista Amelie, si je ne craignais pas de vous
+incommoder, madame, je vous demanderais la permission d'ouvrir une
+fenetre.
+
+-- Fais, mon enfant.
+
+Amelie se leva vivement pour mettre a profit la permission recue,
+et, tout en chancelant, alla ouvrir une fenetre donnant sur le
+jardin.
+
+La fenetre ouverte, elle resta debout, adossee a la barre d'appui,
+et a moitie cachee par les rideaux.
+
+-- Ah! dit-elle, ici, au moins, on respire.
+
+Sir John se leva pour lui offrir son flacon de sels; mais
+vivement:
+
+-- Non, non, milord, dit Amelie, je vous remercie, cela va tout a
+fait mieux.
+
+-- Voyons, voyons, dit Roland, il ne s'agit pas de cela, mais de
+notre sanglier.
+
+-- Eh bien, votre sanglier, monsieur Louis, on l'ira chercher
+demain.
+
+-- C'est ca, dit le second paysan, demain matin il fera jour.
+
+-- De sorte que, pour y aller ce soir?...
+
+-- Oh! pour y aller ce soir...
+
+Le paysan regarda son camarade, et, tous deux en meme temps,
+secouant la tete:
+
+-- Pour y aller ce soir, ca ne se peut pas.
+
+-- Poltrons!
+
+-- Monsieur Louis, on n'est pas poltron pour avoir peur, dit le
+premier paysan.
+
+-- Que non, on n'est pas poltron pour ca, repondit le second.
+
+-- Ah! fit Roland, je voudrais bien qu'un plus fort que vous me
+soutint cette these, que l'on n'est pas poltron pour avoir peur.
+
+-- Dame, c'est selon la chose dont on a peur, monsieur Louis:
+qu'on me donne une bonne serpe et un bon gourdin, je n'ai pas peur
+d'un loup; qu'on me donne un bon fusil, je n'ai pas peur d'un
+homme, quand bien meme je saurais que cet homme m'attend pour
+m'assassiner...
+
+-- Oui, dit Edouard; mais d'un fantome, fut-ce d'un fantome de
+moine, tu as peur?
+
+-- Mon petit monsieur Edouard, dit le paysan, laissez parler votre
+frere, M. Louis; vous n'etes pas encore assez grand pour
+plaisanter avec ces choses-la, non.
+
+-- Non, ajouta l'autre paysan; attendez que vous ayez de la barbe
+au menton, mon petit monsieur.
+
+-- Je n'ai pas de barbe au menton, repondit Edouard en se
+redressant; mais cela n'empeche point que, si j'etais assez fort
+pour porter le sanglier, je l'irais bien chercher tout seul, que
+ce fut le jour ou la nuit.
+
+-- Grand bien vous fasse, mon jeune monsieur; mais voila mon
+camarade et moi qui vous disons que, pour un louis, nous n'irions
+pas.
+
+-- Mais pour deux? dit Roland, qui voulait les pousser a bout.
+
+-- Ni pour deux, ni pour quatre, ni pour dix, monsieur de
+Montrevel. C'est bon, dix louis; mais qu'est-ce que je ferais de
+vos dix louis quand j'aurais le cou tordu?
+
+-- Oui, le cou tordu comme Pierre Marey, dit le second paysan.
+
+-- Ce n'est pas vos dix louis qui donneront du pain a ma femme et
+a mes enfants pour le restant de leurs jours, n'est-ce pas?
+
+-- Et encore, quand tu dis dix louis, reprit le second paysan,
+cela ne serait que cinq, puisqu'il y en aurait cinq pour moi.
+
+-- Alors, il revient des fantomes dans le pavillon? demanda
+Roland.
+
+-- Je ne dis pas dans le pavillon -- dans le pavillon, je n'en
+suis pas sur -- mais dans la chartreuse...
+
+-- Dans la chartreuse, tu en es sur?
+
+-- Oh! oui, la, bien certainement.
+
+-- Tu les as vus?
+
+-- Pas moi; mais il y a des gens qui les ont vus.
+
+-- Ton camarade? demanda le jeune officier en se tournant vers le
+second paysan.
+
+-- Je ne les ai pas vus; mais j'ai vu des flammes, et Claude
+Philippon a entendu des chaines.
+
+-- Ah! il y a des flammes et des chaines? demanda Roland.
+
+-- Oui! et, quant aux flammes, dit le premier paysan, je les ai
+vues, moi.
+
+-- Et Claude Philippon a entendu les chaines, repeta le premier.
+
+-- Tres bien, mes amis, tres bien, reprit Roland d'un ton
+goguenard; donc, a aucun prix, vous n'irez ce soir?
+
+-- A aucun prix.
+
+-- Pas pour tout l'or du monde.
+
+-- Et vous irez demain au jour?
+
+-- Oh! monsieur Louis, avant que vous soyez leve, le sanglier sera
+ici.
+
+-- Il y sera que vous ne serez pas leve, repondit l'echo.
+
+-- Eh bien, fit Roland, venez me revoir apres-demain.
+-- Volontiers, monsieur Louis; pourquoi faire?
+
+-- Venez toujours.
+
+-- Oh! nous viendrons.
+
+-- C'est-a-dire que, du moment ou vous nous dites: "Venez!" vous
+pouvez etre sur que nous n'y manquerons pas, monsieur Louis.
+
+-- Eh bien, moi, je vous en donnerai des nouvelles sures.
+
+-- De qui?
+
+-- Des fantomes.
+
+Amelie jeta un cri etouffe; madame de Montrevel, seule, entendit
+ce cri. Louis prenait de la main conge des deux paysans, qui se
+cognaient a la porte, ou ils voulaient passer tous les deux en
+meme temps.
+
+Il ne fut plus question, pendant tout le reste de la soiree, ni de
+la Chartreuse, ni du pavillon, ni des hotes surnaturels, spectres
+ou fantomes, qui les hantaient.
+
+
+XV -- L'ESPRIT FORT
+
+A dix heures sonnantes, tout le monde etait couche au chateau des
+Noires-Fontaines, ou tout au moins chacun etait retire dans sa
+chambre.
+
+Deux ou trois fois pendant la soiree, Amelie s'etait approchee de
+Roland, comme si elle eut eu quelque chose a lui dire; mais
+toujours la parole avait expire sur ses levres.
+
+Quand on avait quitte le salon, elle s'etait appuyee a son bras,
+et, quoique la chambre de Roland fut situee un etage au-dessus de
+la sienne, elle avait accompagne Roland jusqu'a la porte de sa
+chambre.
+
+Roland l'avait embrassee, avait ferme sa porte, en lui souhaitant
+une bonne nuit et en se declarant tres fatigue.
+
+Cependant, malgre cette declaration, Roland, rentre chez lui,
+n'avait point procede a sa toilette de nuit; il etait alle a son
+trophee d'armes, en avait tire une magnifique paire de pistolets
+d'honneur, de la manufacture de Versailles, donnee a son pere par
+la Convention, en avait fait jouer les chiens, et avait souffle
+dans les canons pour voir s'ils n'etaient pas vieux charges.
+
+Les pistolets etaient en excellent etat.
+
+Apres quoi, il les avait poses cote a cote sur la table, etait
+alle ouvrir doucement la porte de la chambre, regardant du cote de
+l'escalier pour savoir si personne ne l'epiait, et, voyant que
+corridor et escalier etaient solitaires, il etait alle frapper a
+la porte de sir John.
+
+-- Entrez, dit l'Anglais.
+Sir John, lui non plus, n'avait pas encore commence sa toilette de
+nuit.
+
+-- J'ai compris, a un signe que vous m'avez fait, que vous aviez
+quelque chose a me dire, fit sir John, et, vous le voyez, je vous
+attendais.
+
+-- Certainement, que j'ai quelque chose a vous dire, repondit
+Roland en s'etendant joyeusement dans un fauteuil.
+
+-- Mon cher hote, repondit l'Anglais, je commence a vous
+connaitre; de sorte que, quand je vous vois aussi gai que cela, je
+suis comme vos paysans, j'ai peur.
+
+-- Vous avez entendu ce qu'ils ont dit?
+
+-- C'est-a-dire qu'ils ont raconte une magnifique histoire de
+fantomes. J'ai un chateau en Angleterre, ou il en revient, des
+fantomes.
+
+-- Vous les avez vus, milord?
+
+-- Oui, quand j'etais petit; par malheur, depuis que je suis
+grand, ils ont disparu.
+
+-- C'est comme cela, les fantomes, dit gaiement Roland, ca va, ca
+vient; quelle chance, hein! que je sois revenu justement a l'heure
+ou il y a des fantomes a la chartreuse de Seillon.
+
+-- Oui, fit sir John, c'est bien heureux; seulement, etes-vous sur
+qu'il y en ait?
+
+-- Non; mais, apres-demain, je saurai a quoi m'en tenir la-dessus.
+-- Comment cela?
+
+-- Je compte passer la-bas la nuit de demain.
+
+-- Oh! dit l'Anglais, voulez-vous, moi, que j'aille avec vous?
+
+-- Ce serait avec plaisir; mais, par malheur, la chose est
+impossible.
+
+-- Impossible, oh!
+
+-- C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, mon cher hote.
+
+-- Impossible! Pourquoi?
+
+-- Connaissez-vous les moeurs des fantomes, milord? demanda
+gravement Roland.
+
+-- Non.
+
+-- Eh bien, je les connais, moi: les fantomes ne se montrent que
+dans certaines conditions.
+
+-- Expliquez-moi cela.
+
+-- Ainsi, par exemple, tenez, milord, en Italie, en Espagne, pays
+des plus superstitieux, eh bien, il n'y a pas de fantomes, ou,
+s'il y en a, dame, dame, c'est tous les dix ans, c'est tous les
+vingt ans, c'est tous les siecles.
+
+-- Et a quoi attribuez-vous cette absence de fantomes?
+
+-- Au defaut de brouillard, milord.
+--Ah! ah!
+
+-- Sans doute; vous comprenez bien l'atmosphere des fantomes,
+c'est le brouillard: en Ecosse, en Danemark, en Angleterre, pays
+de brouillards, on regorge de fantomes: on a le spectre du pere
+d'Hamlet, le spectre de Banquo, les ombres des victimes de Richard
+III. En Italie, vous n'avez qu'un spectre, celui de Cesar; et
+encore ou apparait-il a Brutus? A Philippes en Macedoine, en
+Thrace, c'est-a-dire dans le Danemark de la Grece, dans l'Ecosse
+de l'Orient, ou le brouillard a trouve moyen de rendre Ovide
+melancolique a ce point qu'il a intitule Tristes les vers qu'il y
+a faits. Pourquoi Virgile fait-il apparaitre l'ombre d'Anchise a
+Enee? Parce que Virgile est de Mantoue. Connaissez-vous Mantoue?
+un pays de marais, une vraie grenouillere, une fabrique de
+rhumatismes, une atmosphere de vapeurs, par consequent, un nid de
+fantomes!
+
+-- Allez toujours, je vous ecoute.
+
+-- Vous avez vu les bords du Rhin?
+
+-- Oui.
+
+-- L'Allemagne, n'est-ce pas?
+
+-- Oui.
+
+-- Encore un pays de fees, d'ondines, de sylphes et, par
+consequent, de fantomes (qui peut le plus, peut le moins) tout
+cela a cause du brouillard toujours; mais, en Italie, en Espagne,
+ou diable voulez-vous que les fantomes se refugient? Pas la plus
+petite vapeur... Aussi, si j'etais en Espagne ou en Italie, je ne
+tenterais meme pas l'aventure de demain.
+
+-- Tout cela ne me dit point pourquoi vous refusez ma compagnie,
+insista sir John.
+
+-- Attendez donc: je vous ai deja explique comment les fantomes ne
+se hasardent pas dans certains pays, parce qu'ils n'y trouvent pas
+certaines conditions atmospheriques; laissez-moi vous expliquer
+les chances qu'il faut se menager quand on desire en voir.
+
+-- Expliquez! expliquez! dit sir John; en verite, vous etes
+l'homme que j'aime le mieux entendre parler, Roland.
+
+Et sir John s'etendit a son tour dans un fauteuil, s'appretant a
+ecouter avec delices les improvisations de cet esprit fantasque,
+qu'il avait deja vu sous tant de faces depuis cinq ou six jours a
+peine qu'il le connaissait.
+
+Roland s'inclina en signe de remerciement.
+
+-- Eh bien, voici donc l'affaire, et vous allez comprendre cela,
+milord: j'ai tant entendu parler fantomes dans ma vie, que je
+connais ces gaillards-la comme si je les avais faits. Pourquoi les
+fantomes se montrent-ils?
+
+-- Vous me demandez cela? fit sir John.
+
+-- Oui, je vous le demande.
+
+-- Je vous avoue que, n'ayant pas etudie les fantomes comme vous,
+je ne saurais vous faire une reponse positive.
+
+-- Vous voyez bien! Les fantomes se montrent, mon cher lord, pour
+faire peur a celui auquel ils apparaissent.
+
+-- C'est incontestable.
+
+-- Parbleu! s'ils ne font pas peur a celui a qui ils apparaissent,
+c'est celui a qui ils apparaissent qui leur fait peur: temoin
+M. de Turenne, dont les fantomes se sont trouves etre des faux-
+monnayeurs. Connaissez-vous cette histoire-la?
+
+-- Non.
+
+-- Je vous la raconterai un autre jour; ne nous embrouillons pas.
+Voila pourquoi, lorsqu'ils se decident a apparaitre -- ce qui est
+rare -- voila pourquoi les fantomes choisissent les nuits
+orageuses, ou il fait des eclairs, du tonnerre, du vent: c'est
+leur mise en scene.
+
+-- Je suis force d'avouer que tout cela est on ne peut pas plus
+juste.
+
+-- Attendez! il y a certaines secondes ou l'homme le plus brave
+sent un frisson courir dans ses veines; du temps ou je n'avais pas
+un anevrisme, cela m'est arrive dix fois, quand je voyais briller
+sur ma tete l'eclair des sabres et que j'entendais gronder a mes
+oreilles le tonnerre des canons. Il est vrai que, depuis que j'ai
+un anevrisme, je cours ou l'eclair brille, ou le tonnerre gronde;
+mais j'ai une chance: c'est que les fantomes ne sachent pas cela,
+c'est que les fantomes croient que je puis avoir peur.
+
+-- Tandis que c'est impossible, n'est-ce pas? demanda sir John.
+
+-- Que voulez-vous? quand, au lieu d'avoir peur de la mort, on
+croit, a tort ou a raison, avoir un motif de chercher la mort, je
+ne sais pas de quoi l'on aurait peur; mais, je vous le repete, il
+est possible que les fantomes, qui savent beaucoup de choses
+cependant, ne sachent point cela. Seulement, ils savent ceci:
+c'est que le sentiment de la peur s'augmente ou diminue par la vue
+et par l'audition des objets exterieurs. Ainsi, par exemple, ou
+les fantomes apparaissent-ils de preference? dans les lieux
+obscurs, dans les cimetieres, dans les vieux cloitres, dans les
+ruines, dans les souterrains parce que deja l'aspect des localites
+a dispose l'ame a la peur. Apres quoi apparaissent-ils? apres des
+bruits de chaines, des gemissements, des soupirs, parce que tout
+cela n'a rien de bien recreatif; ils n'ont garde de venir au
+milieu d'une grande lumiere ou apres un air de contredanse; non,
+la peur est abime ou l'on descend marche a marche, jusqu'a ce que
+le vertige vous prenne, jusqu'a ce que le pied vous glisse,
+jusqu'a ce que vous tombiez les yeux fermes jusqu'au fond du
+precipice. Ainsi, lisez le recit de toutes les apparitions, voici
+comment les fantomes procedent: d'abord le ciel s'obscurcit, le
+tonnerre gronde, le vent siffle, les fenetres et les portes
+crient, la lampe, s'il y a une lampe dans la chambre de celui a
+qui ils tiennent a faire peur, la lampe petille, palit et
+s'eteint; obscurite complete! alors, dans l'obscurite, on entend
+des plaintes; des gemissements; des bruits de chaines, enfin la
+porte s'ouvre et le fantome apparait. Je dois dire que toutes les
+apparitions que j'ai, non pas vues, mais lues, se sont produites
+dans des circonstances pareilles. Voyons, est-ce bien cela, sir
+John?
+
+-- Parfaitement.
+
+-- Et avez-vous jamais vu qu'un fantome ait apparu a deux
+personnes a la fois?
+
+-- En effet, je ne l'ai jamais lu, ni entendu dire.
+
+-- C'est tout simple, mon cher lord: a deux, vous comprenez, on
+n'a pas peur; la peur, c'est une chose mysterieuse, etrange,
+independante de la volonte, pour laquelle il faut l'isolement, les
+tenebres, la solitude. Un fantome n'est pas plus dangereux qu'un
+boulet de canon. Eh bien, est-ce qu'un soldat a peur d'un boulet
+de canon, le jour, quand il est en compagnie de ses camarades,
+quand il sent les coudes a gauche? Non, il va droit a la piece, il
+est tue ou il tue: c'est ce que ne veulent pas les fantomes; c'est
+ce qui fait qu'ils n'apparaissent pas a deux personnes a la fois!
+c'est ce qui fait que je veux aller seul a la chartreuse, milord;
+votre presence empecherait le fantome le plus resolu de paraitre.
+Si je n'ai rien vu, ou si j'ai vu quelque chose qui en vaille la
+peine, eh bien, ce sera votre tour apres demain. Le marche vous
+convient-il?
+
+-- A merveille! Mais pourquoi n'irais-je pas le premier?
+
+-- Ah! d'abord, parce que l'idee ne vous en est pas venue, et que
+c'est bien le moins que j'aie le benefice de mon idee; ensuite,
+parce que je suis du pays, que j'etais lie avec tous ces bons
+moines de leur vivant, et qu'il y a dans cette liaison une chance
+de plus qu'ils m'apparaissent apres leur mort; enfin, parce que,
+connaissant les localites, s'il faut fuir ou poursuivre, je me
+tirerai mieux que vous de l'agression ou de la retraite. Tout cela
+vous parait-il juste, mon cher lord?
+
+-- On ne peut plus juste, oui; mais, moi, j'irai le lendemain?
+
+-- Le lendemain, le surlendemain, tous les jours, toutes les nuits
+si vous voulez; ce a quoi je tiens, c'est a la primeur.
+Maintenant, continua Roland en se levant, c'est entre vous et moi,
+n'est-ce pas? Pas un mot a qui que ce soit au monde; les fantomes
+pourraient etre prevenus et agir en consequence. Il ne faut pas
+nous faire rouler par ces gaillards-la, ce serait trop grotesque.
+
+-- Soyez tranquille. Vous prendrez des armes, n'est-ce pas?
+
+-- Si je croyais n'avoir affaire qu'a des fantomes, j'irais les
+deux mains dans mes poches, et rien dans les goussets; mais, comme
+je vous disais tout a l'heure, je me rappelle les faux-monnayeurs
+de M. de Turenne, et je prendrai des pistolets.
+-- Voulez-vous les miens?
+
+-- Non, merci; ceux-la, quoiqu'ils soient bons, j'ai a peu pres
+resolu de ne m'en servir jamais.
+
+Puis, avec un sourire dont il serait impossible de rendre
+l'amertume:
+
+-- Ils me portent malheur, ajouta Roland. Bonne nuit, milord! Il
+faut que je dorme les poings fermes, cette nuit, pour ne pas avoir
+envie de dormir demain.
+
+Et, apres avoir secoue energiquement la main de l'Anglais, il
+sortit de la chambre de celui-ci et rentra dans la sienne.
+
+Seulement, en rentrant dans la sienne, une chose le frappa: c'est
+qu'il retrouvait ouverte sa porte, qu'il etait sur d'avoir laissee
+fermee.
+
+Mais il fut a peine entre, que la vue de sa soeur lui expliqua ce
+changement.
+
+-- Tiens! fit-il moitie etonne, moitie inquiet, c'est toi, Amelie?
+
+-- Oui, c'est moi, fit la jeune fille.
+
+Puis, s'approchant de son frere et lui donnant son front a baiser.
+
+-- Tu n'iras pas, dit-elle d'un ton suppliant, n'est-ce pas, mon
+ami?
+
+-- Ou cela? demanda Roland.
+
+-- A la chartreuse.
+
+-- Bon? et qui t'a dit que j'y allais?
+
+-- Oh! lorsqu'on te connait, comme c'est difficile a deviner!
+
+-- Et pourquoi veux-tu que je n'aille pas a la chartreuse?
+
+-- Je crains qu'il ne t'arrive un malheur.
+
+-- Ah ca! tu crois donc aux fantomes, toi? dit Roland en fixant
+son regard sur celui d'Amelie.
+
+Amelie baissa les yeux, et Roland sentit la main de sa soeur
+trembler dans la sienne.
+
+-- Voyons, dit Roland, Amelie, celle qu'autrefois j'ai connue, du
+moins, la fille du general de Montrevel, la soeur de Roland, est
+trop intelligente pour subir des terreurs vulgaires; il est
+impossible que tu croies a ces contes d'apparitions, de chaines,
+de flammes, de spectres, de fantomes.
+
+-- Si j'y croyais, mon ami, mes craintes seraient moins grandes:
+si les fantomes existent, ce sont des ames depouillees de leur
+corps, et, par consequent, qui ne peuvent sortir du tombeau avec
+les haines de la matiere; or, pourquoi un fantome, te hairait-il,
+toi, Roland, qui n'as jamais fait de mal a personne?
+
+-- Bon! tu oublies ceux que j'ai tues a l'armee ou en duel.
+
+Amelie secoua la tete.
+-- Je ne crains pas ceux-la.
+
+-- Que crains-tu donc, alors?
+
+La jeune fille leva sur Roland. ses beaux yeux tout mouilles de
+larmes, et, se jetant dans les bras de son frere:
+
+-- Je ne sais, dit-elle, Roland; mais, que veux-tu! je crains!
+
+Le jeune homme, par une legere violence, releva la tete qu'Amelie
+cachait dans sa poitrine, et, baisant doucement et tendrement ses
+longues paupieres:
+
+-- Tu ne crois pas que ce soient des fantomes que j'aurai demain a
+combattre, n'est-ce pas? demanda-t-il.
+
+-- Mon frere, ne va pas a la chartreuse! insista Amelie d'un ton
+suppliant, en eludant la question.
+
+-- C'est notre mere qui t'a chargee de me demander cela: avoue-le,
+Amelie.
+
+-- Oh! mon frere, non, ma mere ne m'en a pas dit un mot; c'est moi
+qui ai devine que tu voulais y aller.
+
+-- Eh bien, si je voulais y aller, Amelie, dit Roland d'un ton
+ferme, tu dois savoir une chose, c'est que j'irais.
+
+-- Meme si je t'en prie a mains jointes, mon frere? dit Amelie
+avec un accent presque douloureux, meme si je t'en prie a genoux?
+
+Et elle se laissa glisser aux pieds de son frere.
+-- Oh! femmes! femmes! murmura Roland, inexplicables creatures
+dont les paroles sont un mystere, dont la bouche ne dit jamais les
+secrets du coeur, qui pleurent, qui prient, qui tremblent,
+pourquoi? Dieu le sait! mais nous autres hommes, jamais! J'irai,
+Amelie, parce que j'ai resolu d'y aller, et que, quand j'ai pris
+une fois une resolution, nulle puissance au monde n'a le pouvoir
+de m'en faire changer. Maintenant, embrasse-moi, ne crains rien,
+et je te dirai tout bas un grand secret.
+
+Amelie releva la tete, fixant sur Roland un regard a la fois
+interrogateur et desespere.
+
+-- J'ai reconnu depuis plus d'un an, repondit le jeune homme, que
+j'ai le malheur de ne pouvoir mourir; rassure-toi donc et sois
+tranquille.
+
+Roland prononca ces paroles d'un ton si douloureux, qu'Amelie, qui
+jusque-la etait parvenue a retenir ses larmes, rentra chez elle en
+eclatant en sanglots.
+
+Le jeune officier apres s'etre assure que sa soeur avait referme
+sa porte, referma la sienne en murmurant:
+
+-- Nous verrons bien qui se lassera enfin, de moi ou de la
+destinee.
+
+
+XVI -- LE FANTOME
+
+Le lendemain, a l'heure a peu pres a laquelle nous venons de
+quitter Roland, le jeune officier, apres s'etre assure que tout le
+monde etait couche au chateau des Noires-Fontaines, entrouvrit
+doucement sa porte, descendit l'escalier en retenant sa
+respiration, gagna le vestibule, tira sans bruit les verrous de la
+porte d'entree, descendit le perron, se retourna pour s'assurer
+que tout etait bien tranquille, et, rassure par l'obscurite des
+fenetres, il attaqua bravement la grille.
+
+La grille, dont les gonds avaient, selon toute probabilite, ete
+huiles dans la journee, tourna sans faire entendre le moindre
+grincement, et se referma comme elle s'etait ouverte, apres avoir
+donne passage a Roland, qui s'avanca rapidement alors dans la
+direction du chemin de Pont-d'Ain a Bourg.
+
+A peine eut-il fait cent pas que la cloche de Saint-Just tinta un
+coup: celle de Montagnat lui repondit comme un echo de bronze; dix
+heures et demie sonnaient.
+
+Au pas dont marchait le jeune homme, il lui fallait a peine vingt
+minutes pour atteindre la chartreuse de Seillon, surtout si, au
+lieu de contourner le bois, il prenait le sentier qui conduisait
+droit au monastere.
+
+Roland etait trop familiarise depuis sa jeunesse avec les moindres
+laies de la foret de Seillon pour allonger inutilement son chemin
+de dix minutes. Il prit donc sans hesiter a travers bois, et, au
+bout de cinq minutes, il reparut de l'autre cote de la foret.
+
+Arrive la, il n'avait plus a traverser qu'un bout de plaine pour
+etre arrive au mur du verger du cloitre.
+Ce fut l'affaire de cinq autres minutes a peine.
+
+Au pied du mur, il s'arreta, mais ce fut pour quelques secondes.
+
+Il degrafa son manteau, le roula en tampon et le jeta par-dessus
+le mur.
+
+Son manteau ote, il resta avec une redingote de velours, une
+culotte de peau blanche et des bottes a retroussis.
+
+La redingote etait serree autour du corps par une ceinture dans
+laquelle etaient passes deux pistolets.
+
+Un chapeau a larges bords couvrait son visage et le voilait
+d'ombre.
+
+Avec la meme rapidite qu'il s'etait debarrasse du vetement qui
+pouvait le gener pour franchir le mur, il se mit a l'escalader.
+
+Son pied chercha une jointure qu'il n'eut pas de peine a trouver;
+il s'elanca, saisit la crete du chaperon, et retomba de l'autre
+cote sans avoir meme touche le faite de ce mur, par-dessus lequel
+il avait bondi.
+
+Il ramassa son manteau, le rejeta sur ses epaules, l'agrafa de
+nouveau, et, a travers le verger, gagna a grands pas une petite
+porte qui servait de communication entre le verger et le cloitre.
+
+Comme il franchissait le seuil de cette petite porte, onze heures
+sonnaient.
+
+Roland s'arreta, compta les coups, fit lentement le tour du
+cloitre, regardant et ecoutant.
+Il ne vit rien et n'entendit pas le moindre bruit.
+
+Le monastere offrait l'image de la desolation et de la solitude;
+toutes les portes etaient ouvertes: celles des cellules, celle de
+la chapelle, celle du refectoire.
+
+Dans le refectoire, immense piece ou les tables etaient encore
+dressees, Roland vit voleter cinq ou six chauves-souris; une
+chouette effrayee s'echappa par une fenetre brisee, se percha sur
+un arbre a quelques pas de la et fit entendre son cri funebre.
+
+-- Bon! dit tout haut Roland, je crois que c'est ici que je dois
+etablir mon quartier general; chauves-souris et chouettes sont
+l'avant-garde des fantomes.
+
+Le son de cette voix humaine, s'elevant du milieu de cette
+solitude, de ces tenebres et de cette desolation, avait quelque
+chose d'insolite et de lugubre qui eut fait frissonner celui-la
+meme qui venait de parler, si Roland, comme il l'avait dit lui-
+meme, n'avait pas eu une ame inaccessible a la peur.
+
+Il chercha un point d'ou il put du regard embrasser toute la
+salle: une table isolee, placee sur une espece d'estrade, a l'une
+des extremites du refectoire, et qui avait sans doute servi au
+superieur du couvent, soit pour faire une lecture pieuse pendant
+le repas, soit pour prendre son repas separe des autres freres,
+lui parut un lieu d'observation reunissant tous les avantages
+qu'il pouvait desirer.
+
+Appuye au mur, il ne pouvait etre surpris par derriere, et, de la,
+son regard, lorsqu'il serait habitue aux tenebres, dominerait tous
+les peints de la salle.
+
+Il chercha un siege quelconque et trouva, renverse a trois pas de
+la table, l'escabeau qui avait du etre celui du convive ou du
+lecteur isole.
+
+Il s'assit devant la table, detacha son manteau pour avoir toute
+liberte dans ses mouvements, prit ses pistolets a sa ceinture, en
+disposa un devant lui, et, frappant trois coups sur la table avec
+la crosse de l'autre:
+
+-- La seance est ouverte, dit-il a haute voix, les fantomes
+peuvent venir.
+
+Ceux qui, la nuit, traversant a deux des cimetieres ou des
+eglises, ont quelquefois eprouve, sans s'en rendre compte, ce
+supreme besoin de parler bas et religieusement, qui s'attache a
+certaines localites, ceux-la seuls comprendront quelle etrange
+impression eut produite, sur celui qui l'eut entendue, cette voix
+railleuse et saccadee troublant la solitude et les tenebres.
+
+Elle vibra un instant dans l'obscurite, qu'elle fit en quelque
+sorte tressaillir; puis elle s'eteignit et mourut sans echo,
+s'echappant a la fois par toutes ces ouvertures que les ailes du
+temps avaient faites sur son passage.
+
+Comme il s'y etait attendu, les yeux de Roland s'etaient habitues
+aux tenebres, et maintenant, grace a la pale lumiere de la lune,
+qui venait de se lever, et qui penetrait dans le refectoire en
+longs rayons blanchatres, par les fenetres brisees, pouvait voir
+distinctement d'un bout a l'autre de l'immense chambre.
+
+Quoique evidemment, a l'interieur comme a l'exterieur, Roland fut
+sans crainte, il n'etait pas sans defiance, et son oreille
+percevait les moindres bruits.
+
+II entendit sonner la demie.
+Malgre lui, le timbre le fit tressaillir; il venait de l'eglise
+meme du couvent.
+
+Comment, dans cette ruine ou tout etait mort, l'horloge, cette
+pulsation du temps, etait-elle demeuree vivante?
+
+-- Oh! oh! dit Roland, voila qui m'indique que je verrai quelque
+chose.
+
+Ces paroles furent presque un aparte; la majeste des lieux et du
+silence agissait sur ce coeur petri d'un bronze aussi dur que
+celui qui venait de lui envoyer cet appel du temps contre
+l'eternite.
+
+Les minutes s'ecoulerent les unes apres les autres; sans doute un
+nuage passait entre la lune et la terre, car il semblait a Roland
+que les tenebres s'epaississaient.
+
+Puis il lui semblait, a mesure que minuit s'approchait, entendre
+mille bruits a peine perceptibles, confus et differents, qui, sans
+doute, venaient de ce monde nocturne qui s'eveille quand l'autre
+s'endort.
+
+La nature n'a pas voulu qu'il y eut suspension dans la vie, meme
+pour le repos; elle a fait son univers nocturne comme elle a fait
+son monde du jour, depuis le moustique bourdonnant au chevet du
+dormeur, jusqu'au lion rodant autour du _douar_ de l'Arabe.
+
+Mais, Roland, veilleur des camps, sentinelle perdue dans le
+desert, Roland chasseur, Roland soldat, connaissait tous ces
+bruits; ces bruits ne le troublaient donc pas, lorsque, tout a
+coup, a ces bruits vint se meler de nouveau le timbre de l'horloge
+vibrant pour la seconde fois au-dessus de sa tete.
+
+Cette fois, c'etait minuit; il compta les douze coups les uns
+apres les autres.
+
+Le dernier se fit entendre, frissonna dans l'air comme un oiseau
+aux ailes de bronze, puis s'eteignit lentement, tristement,
+douloureusement.
+
+En meme temps, il sembla, au jeune homme qu'il entendait une
+plainte.
+
+Roland tendit l'oreille du cote d'ou venait le bruit.
+
+La plainte se fit entendre plus rapprochee.
+
+Il se leva, mais les mains appuyees sur la table et ayant sous la
+paume de chacune de ses mains la crosse d'un pistolet. Un
+frolement pareil a celui d'un drap ou d'une robe qui trainerait
+sur l'herbe, se fit entendre a sa gauche, a dix pas de lui.
+
+II se redressa comme mu par un ressort.
+
+Au meme moment, une ombre apparut au seuil de la salle immense.
+Cette ombre ressemblait a une de ces vieilles statues couchees sur
+les sepulcres; elle etait enveloppee d'un immense linceul qui
+trainait derriere elle.
+
+Roland douta un instant de lui-meme. La preoccupation de son
+esprit lui faisait-elle voir ce qui n'etait pas? etait-il la dupe
+de ses sens, le jouet de ces hallucinations que la medecine
+constate, mais ne peut expliquer?
+
+Une plainte poussee par le fantome fit evanouir ses doutes.
+
+-- Ah! par ma foi! dit-il en eclatant de rire, a nous deux, ami
+spectre!
+
+Le spectre s'arreta et etendit la main vers le jeune officier.
+
+-- Roland! Roland, dit le spectre d'une voix sourde, ce serait une
+pitie que de ne pas poursuivre les morts dans le tombeau ou tu les
+as fait descendre.
+
+Et le spectre continua son chemin sans hater le pas.
+
+Roland, un instant etonne, descendit de son estrade et se mit
+resolument a la poursuite du fantome.
+
+Le chemin etait difficile, encombre qu'il se presentait de
+pierres, de bancs mis en travers, de tables renversees.
+
+Et cependant on eut dit qu'a travers tous ces obstacles un sentier
+invisible etait trace pour le spectre, qui marchait du meme pas
+sans que rien l'arretat.
+
+Chaque fois qu'il passait devant une fenetre, la lumiere
+exterieure, si faible qu'elle fut, se reflechissait sur ce
+linceul, et le fantome dessinait ses contours, qui, la fenetre
+franchie, se perdaient dans l'obscurite pour reparaitre bientot et
+se perdre encore.
+
+Roland, l'oeil fixe sur celui qu'il poursuivait, craignant de le
+perdre de vue s'il en detachait un instant son regard, ne pouvait
+interroger du regard ce chemin si facile au spectre et si herisse
+d'obstacles pour lui.
+
+A chaque pas, il trebuchait; le fantome gagnait sur lui.
+
+Le fantome arriva pres de la porte opposee a celle par laquelle il
+etait entre, Roland vit s'ouvrir l'entree d'un corridor obscur; il
+comprit que l'ombre allait lui echapper.
+
+-- Homme ou spectre, voleur ou moine, dit-il, arrete, ou je fais
+feu!
+
+-- On ne tue pas deux fois le meme corps, et la mort, tu le sais
+bien, continua le fantome d'une voix sourde, n'a pas de prise sur
+les ames.
+
+-- Qui es-tu donc? demanda Roland.
+
+-- Je suis le spectre de celui que tu as violemment arrache de ce
+monde.
+
+Le jeune officier eclata de rire, de son rire strident et nerveux
+rendu plus effrayant encore dans les tenebres.
+
+-- Par ma foi, dit-il, si tu n'as pas d'autre indication a me
+donner, je ne prendrai pas meme la peine de chercher, je t'en
+previens.
+
+-- Rappelle-toi la fontaine de Vaucluse, dit le fantome avec un
+accent si faible, que cette phrase sembla sortir de sa bouche
+plutot comme un soupir que comme des paroles articulees.
+
+Un instant, Roland sentit, non pas son coeur faiblir, mais la
+sueur perler a son front; par une reaction sur lui-meme, il reprit
+sa force, et, d'une voix menacante:
+
+-- Une derniere fois, apparition ou realite, cria-t-il, je te
+previens que, si tu ne m'attends pas, je fais feu.
+
+Le spectre fut sourd et continua son chemin.
+
+Roland s'arreta une seconde pour viser: le spectre etait a dix pas
+de lui: Roland avait la main sure, c'etait lui-meme qui avait
+glisse la balle dans le pistolet, un instant auparavant; il venait
+de passer la baguette dans les canons pour s'assurer qu'ils
+etaient charges.
+
+Au moment ou le spectre se dessinait de toute sa hauteur, blanc,
+sous la voute sombre du corridor, Roland fit feu.
+
+La flamme illumina comme un eclair le corridor, dans lequel
+continua de s'enfoncer le spectre, sans hater ni ralentir le pas.
+
+Puis tout rentra dans une obscurite d'autant plus profonde que la
+lumiere avait ete plus vive.
+
+Le spectre avait disparu sous l'arcade sombre.
+
+Roland s'y elanca a sa poursuite, tout en faisant passer son
+second pistolet dans sa main droite.
+
+Mais, si court qu'eut ete le temps d'arret, le fantome avait gagne
+du chemin; Roland le vit au bout du corridor, se dessinant cette
+fois en vigueur sur l'atmosphere grise de la nuit.
+
+Il doubla le pas et arriva a l'extremite du corridor au moment ou
+le spectre disparaissait derriere la porte de la citerne.
+
+Roland redoubla de vitesse; arrive sur le seuil de la porte, il
+lui sembla que le spectre s'enfoncait dans les entrailles de la
+terre.
+
+Cependant tout le torse etait encore visible.
+
+-- Fusses-tu le demon, dit Roland, je te rejoindrai.
+
+Et il lacha son second coup de pistolet, qui emplit de flamme et
+de fumee le caveau dans lequel s'etait englouti le spectre.
+
+Quand la fumee fut dissipee, Roland chercha vainement; il etait
+seul.
+
+Roland se precipita dans le caveau en hurlant de rage; il sonda
+les murs de la crosse de ses pistolets, il frappa le sol du pied:
+partout le sol et la pierre rendirent ce son mat des objets
+solides.
+
+Il essaya de percer l'obscurite du regard; mais c'etait chose
+impossible: le peu de lumiere que laissait filtrer la lune
+s'arretait aux premieres marches de la citerne.
+
+-- Oh! s'ecria Roland, une torche! une torche!
+
+Personne ne lui repondit; le seul bruit qui se fit entendre etait
+le murmure de la source coulant a trois pas de lui.
+
+Il vit qu'une plus longue recherche serait inutile, sortit du
+caveau, tira de sa poche une poire a poudre, deux balles tout
+enveloppees dans du papier, et rechargea vivement ses pistolets.
+
+Puis il reprit le chemin qu'il venait de suivre, retrouva le
+couloir sombre, au bout du couloir le refectoire immense, et alla
+reprendre, a l'extremite de la salle muette, la place qu'il avait
+quittee pour suivre le fantome.
+
+La, il attendit.
+
+Mais les heures de la nuit sonnerent successivement jusqu'a ce
+qu'elles devinssent les heures matinales et que les premiers
+rayons du jour teignissent de leurs tons blafards les murailles du
+cloitre.
+
+-- Allons, murmura Roland, c'est fini pour cette nuit; peut-etre
+une autre fois serai-je plus heureux.
+
+Vingt minutes apres, il rentrait au chateau des Noires-Fontaines.
+
+
+XVII -- PERQUISITION
+
+Il ne pouvait point se figurer que sa soeur craignit pour un autre
+que lui.
+
+Amelie s'elanca hors de sa chambre, avec son peignoir de nuit.
+
+Il etait facile de voir, a la paleur de son teint, au cercle de
+bistre s'etendant jusqu'a la moitie de sa joue, qu'elle n'avait
+pas ferme l'oeil de la nuit.
+
+-- Il ne t'est rien arrive, Roland? s'ecria-t-elle en serrant son
+frere dans ses bras et en le tatant avec inquietude.
+
+-- Rien.
+
+-- Ni a toi ni a personne?
+
+-- Ni a moi ni a personne.
+
+-- Et tu n'as rien vu?
+
+-- Je ne dis pas cela, fit Roland.
+
+-- Qu'as-tu vu, mon Dieu?
+
+-- Je te raconterai cela plus tard; en attendant, tant tues que
+blesses, il n'y a personne de mort.
+
+-- Ah! je respire.
+
+-- Maintenant, si j'ai un conseil a te donner, petite soeur, c'est
+d'aller te mettre gentiment dans ton lit et de dormir, si tu peux,
+jusqu'a l'heure du dejeuner. Je vais faire autant, et je te
+promets que l'on n'aura pas besoin de me bercer pour m'endormir:
+bonne nuit ou plutot bon matin!
+
+Roland embrassa tendrement sa soeur, et, en affectant de siffloter
+insoucieusement un air de chasse, il monta l'escalier du second
+etage.
+
+Sir John l'attendait franchement dans le corridor.
+
+Il alla droit au jeune homme.
+
+-- Eh bien? lui demanda-t-il.
+
+-- Eh bien, je n'ai point fait completement buisson creux.
+
+-- Vous avez vu un fantome?
+
+-- J'ai vu quelque chose, du moins, qui y ressemblait beaucoup.
+
+-- Vous allez me raconter cela.
+
+-- Oui, je comprends, vous ne dormiriez pas ou vous dormiriez mal;
+voici en deux mots la chose telle qu'elle s'est passee...
+
+Et Roland fit un recit exact et circonstancie de l'aventure de la
+nuit.
+
+-- Bon! dit sir John quand Roland eut acheve, j'espere que vous en
+avez laisse pour moi?
+
+-- J'ai meme peur, dit Roland, de vous avoir laisse le plus dur.
+
+Puis, comme sir John insistait, revenant sur chaque detail, se
+faisant indiquer la disposition des localites:
+
+-- Ecoutez, dit Roland; aujourd'hui, apres dejeuner, nous irons
+faire a la chartreuse une visite de jour, ce qui ne vous empechera
+point d'y faire votre station de nuit; au contraire, la visite de
+jour vous servira a etudier les localites. Seulement, ne dites
+rien a personne.
+
+-- Oh! fit sir John, ai-je donc l'air d'un bavard?
+
+-- Non, c'est vrai, dit Roland en riant; ce n'est pas vous,
+milord, qui etes un bavard, c'est moi qui suis un niais.
+
+Et il rentra dans sa chambre.
+
+Apres le dejeuner, les deux hommes descendirent les pentes du
+jardin comme pour aller faire une promenade aux bords de la
+Reyssouse, puis ils appuyerent a fauche, remonterent au bout de
+quarante pas, gagnerent la grande route, traverserent le bois, et
+se trouverent au pied du mur de la chartreuse, a l'endroit meme ou
+la veille Roland l'avait escalade.
+
+-- Milord, dit Roland, voici le chemin.
+
+-- En bien, fit sir John, prenons-le.
+
+Et lentement, mais avec une admirable force de poignet qui
+indiquait un homme possedant a fond sa gymnastique, l'Anglais
+saisit le chaperon du mur, s'assit sur le faite, et se laissa
+retomber de l'autre.
+
+Roland le suivit avec la prestesse d'un homme qui n'en etait point
+a son coup d'essai.
+
+Tous deux se trouverent de l'autre cote.
+
+L'abandon etait encore plus visible de jour que la nuit.
+
+L'herbe avait pousse partout dans les allees et montait jusqu'aux
+genoux; les escaliers etaient envahis par des vignes devenues si
+epaisses, que le raisin n'y pouvait murir sous l'ombre des
+feuilles; en plusieurs endroits, le mur etait degrade, et le
+lierre, ce parasite bien plus que cet ami des ruines, commencait a
+s'etendre de tous cotes.
+
+Quant aux arbres en plein vent, pruniers, pechers, abricotiers,
+ils avaient pousse avec la liberte des hetres et des chenes de la
+foret, dont ils semblaient envier la hauteur et l'epaisseur, et la
+seve, tout entiere absorbee par les branches aux jets multiples et
+vigoureux, ne donnait que des fruits rares et mal venus.
+
+Deux ou trois fois, au mouvement des longues herbes agitees devant
+eux, sir John et Roland devinerent que la couleuvre, cette hotesse
+rampante de la solitude, avait etabli la son domicile et fuyait
+tout etonnee qu'on la derangeat.
+
+Roland conduisit son ami droit a la porte donnant du verger dans
+le cloitre; mais, avant d'entrer dans le cloitre, il jeta les yeux
+sur le cadran de l'horloge; l'horloge, qui marchait la nuit, etait
+arretee le jour.
+
+Du cloitre, il passa dans le refectoire: la, le jour lui revela
+sous leur veritable aspect les objets que l'obscurite avait
+revetus des formes fantastiques de la nuit.
+
+Roland montra a sir John l'escabeau renverse, la table rayee sous
+les batteries des pistolets, la porte par laquelle etait entre le
+fantome.
+
+Il suivit, avec l'Anglais, le chemin qu'il avait suivi a la piste
+du fantome; il reconnut les obstacles qui l'avaient arrete, mais
+qui etaient faciles a franchir pour quelqu'un qui d'avance aurait
+pris connaissance de la localite.
+
+Arrive a l'endroit ou il avait fait feu, il retrouva les bourres,
+mais il chercha inutilement la balle.
+
+Par la disposition du corridor, fuyant en biais, il etait
+cependant impossible, si la balle n'avait pas laisse de traces sur
+la muraille, qu'elle n'eut point atteint le fantome.
+
+Et cependant, si le fantome avait ete atteint et presentait un
+corps solide, comment se faisait-il que ce corps fut reste debout?
+comment, au moins, n'avait-il point ete blesse? et comment, ayant
+ete blesse, ne trouvait-on sur le sol aucune trace de sang?
+
+Or, il n'y avait ni trace de sang ni trace de balle.
+
+Lord Tanlay n'etait pas loin d'admettre que son ami eut eu affaire
+a un spectre veritable.
+
+-- On est venu depuis moi, dit Roland, et l'on a ramasse la balle.
+
+-- Mais, si vous avez tire sur un homme, comment la balle n'est-
+elle pas entree?
+
+-- Oh! c'est bien simple, l'homme avait une cotte de mailles sous
+son linceul.
+
+C'etait possible: cependant, sir John secoua la tete en signe de
+doute; il aimait mieux croire a un evenement surnaturel, cela le
+fatiguait moins.
+
+L'officier et lui continuerent leur investigation.
+
+On arriva au bout du corridor, et l'on se trouva a l'autre
+extremite du verger.
+
+C'etait la que Roland avait revu son spectre, un instant disparu
+sous la voute sombre.
+
+Il alla droit a la citerne; il semblait suivre encore le fantome,
+tant il hesitait peu.
+
+La, il comprit l'obscurite de la nuit devenue plus intense encore
+par l'absence de tout reflet exterieur: a peine y voyait-on
+pendant le jour.
+
+Roland tira de dessous son manteau deux torches d'un pied de long,
+prit un briquet, y alluma de l'amadou, et a l'amadou une
+allumette.
+
+Les deux torches flamberent.
+
+Il s'agissait de decouvrir le passage par ou le fantome avait
+disparu.
+
+Roland et sir John approcherent les torches du sol.
+
+La citerne etait pavee de grandes dalles de liais qui semblaient
+parfaitement jointes les unes aux autres.
+
+Roland cherchait sa seconde balle avec autant de persistance qu'il
+avait cherche la premiere. Une pierre se trouvait sous ses pieds,
+il repoussa la pierre et apercut un anneau scelle dans une des
+dalles.
+
+Sans rien dire, Roland passa sa main dans l'anneau, s'arc-bouta
+sur ses pieds et tira a lui.
+
+La dalle tourna sur son pivot avec une facilite qui indiquait
+qu'elle operait souvent la meme manoeuvre.
+
+En tournant, elle decouvrit l'entree du souterrain.
+
+-- Ah! fit Roland, voici le passage de mon spectre.
+
+Et il descendit dans l'ouverture beante.
+
+Sir John le suivit.
+
+Ils firent le meme trajet qu'avait fait Morgan lorsqu'il etait
+revenu rendre compte de son expedition; au bout du souterrain, ils
+trouverent la grille donnant sur les caveaux funeraires.
+
+Roland secoua la grille; la grille n'etait point fermee, elle
+ceda.
+
+Ils traverserent le cimetiere souterrain et atteignirent l'autre
+grille; comme la premiere, elle etait ouverte.
+
+Roland marchant toujours le premier, ils monterent quelques
+marches et se trouverent dans le choeur de la chapelle ou s'etait
+passee la scene que nous avons racontee entre Morgan et les
+compagnons de Jehu.
+
+Seulement, les stalles etaient vides, le choeur etait solitaire,
+et l'autel, degrade par l'abandon du culte, n'avait plus ni ses
+cierges flamboyants, ni sa nappe sainte.
+
+Il etait evident pour Roland que la avait abouti la course du faux
+fantome, que sir John s'obstinait a croire veritable.
+
+Mais, que le fantome fut vrai ou faux, sir John avouait que
+c'etait la en effet que sa course avait du aboutir.
+
+Il reflechit un instant, puis, apres cet instant de reflexion:
+
+-- Eh bien, dit l'Anglais, puisque c'est a mon tour a veiller ce
+soir, puisque j'ai le droit de choisir la place ou je veillerai,
+je veillerai la, dit-il.
+
+Et il montra une espece de table formee au milieu du choeur par le
+pied de chene qui supportait autrefois l'aile du lutrin.
+
+-- En effet, dit Roland avec la meme insouciance que s'il se fut
+agi de lui-meme, vous ne serez pas mal la; seulement, comme ce
+soir vous pourriez trouver la pierre scellee et les deux grilles
+fermees, nous allons chercher une issue qui vous conduise,
+directement ici.
+
+Au bout de cinq minutes, l'issue etait trouvee.
+
+La porte d'une ancienne sacristie s'ouvrait sur le choeur, et, de
+cette sacristie, une fenetre degradee donnait passage dans la
+foret.
+
+Les deux hommes sortirent par la fenetre et se trouverent dans le
+plus epais du bois, juste a vingt pas de l'endroit ou ils avaient
+tue le sanglier.
+
+-- Voila notre affaire, dit Roland; seulement, mon cher lord,
+comme vous ne vous retrouveriez pas de nuit dans cette foret ou
+l'on a deja assez de mal a se retrouver de jour, je vous
+accompagnerai jusqu'ici.
+
+-- Oui, mais, moi entre, vous vous retirez aussitot, dit
+l'Anglais; je me souviens de ce que vous m'avez dit touchant la
+susceptibilite des fantomes: vous sachant a quelques pas de moi,
+ils pourraient hesiter a apparaitre, et, puisque vous en avez vu
+un, je veux aussi en voir un au moins.
+
+-- Je me retirerai, repondit Roland, soyez tranquille; seulement,
+ajouta-t-il en riant, je n'ai qu'une peur.
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est qu'en votre qualite d'Anglais et d'heretique; ils ne
+soient mal a l'aise avec vous.
+
+-- Oh! dit sir John gravement, quel malheur que je n'aie pas le
+temps d'abjurer d'ici a ce soir!
+
+Les deux amis avaient vu tout ce qu'ils avaient a voir: en
+consequence, ils revinrent au chateau.
+
+Personne, pas meme Amelie, n'avait paru soupconner dans leur
+promenade autre chose qu'une promenade ordinaire.
+
+La journee se passa donc sans questions et meme sans inquietudes
+apparentes: d'ailleurs, au retour des deux amis, elle etait deja
+bien avancee.
+
+On se mit a table, et, a la grande joie d'Edouard, on projeta une
+nouvelle chasse.
+
+Cette chasse fit les frais de la conversation pendant le diner et
+pendant une partie de la soiree.
+
+A dix heures, comme d'habitude, chacun etait rentre dans sa
+chambre, seulement Roland etait dans celle de sir John.
+
+La difference des caracteres eclatait visiblement dans les
+preparatifs: Roland avait fait les siens joyeusement, comme pour
+une partie de plaisir; sir John faisait les siens gravement, comme
+pour un duel.
+
+Les pistolets furent charges avec le plus grand soin et passes a
+la ceinture de l'Anglais, et, au lieu d'un manteau qui pouvait
+gener ses mouvements, ce fut une grande redingote a collet qu'il
+endossa par-dessus son habit.
+
+A dix heures et demie, tous deux sortirent avec les memes
+precautions que Roland avait prises pour lui tout seul.
+
+A onze heures moins cinq minutes, ils etaient au pied de la
+fenetre degradee, mais a laquelle des pierres tombees de la voute
+pouvaient servir de marchepied.
+
+La, ils devaient, selon leurs conventions, se separer.
+Sir John rappela ces conditions a Roland:
+
+-- Oui, dit le jeune homme, avec moi, milord, une fois pour
+toutes, ce qui est convenu est convenu; seulement, a mon tour, une
+recommandation.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Je n'ai pas retrouve les balles parce que l'on est venu les
+enlever; on est venu les enlever pour que je ne visse pas
+l'empreinte qu'elles avaient conservee sans doute.
+
+-- Et, dans votre opinion, quelle empreinte eussent-elles
+conservee?
+
+-- Celle des chainons d'une cotte de mailles; mon fantome etait un
+homme cuirasse.
+
+-- Tant pis, dit sir John, j'aimais fort le fantome, moi.
+
+Puis, apres un moment de silence ou un soupir de l'Anglais
+exprimait son regret profond d'etre force de renoncer au spectre:
+
+-- Et votre recommandation? dit-il.
+
+-- Tirez au visage.
+
+L'Anglais fit un signe d'assentiment, serra la main du jeune
+officier, escalada les pierres, entra dans la sacristie, et
+disparut.
+
+-- Bonne nuit! lui cria Roland.
+
+Et, avec cette insouciance du danger qu'en general un soldat a
+pour lui-meme et pour ses compagnons, Roland, comme il l'avait
+promis a sir John, reprit le chemin du chateau des Noires-
+Fontaines.
+
+
+XVIII -- LE JUGEMENT
+
+Le lendemain, Roland, qui n'etait parvenu a s'endormir que vers
+deux heures du matin, s'eveilla a sept heures.
+
+En s'eveillant, il reunit ses souvenirs epars, se rappela ce qui
+s'etait passe la veille, entre lui et sir John, et s'etonna qu'a
+son retour l'Anglais ne l'eut point eveille.
+
+Il s'habilla vivement et alla, au risque de le reveiller au milieu
+de son premier sommeil, frapper a la porte de la chambre de sir
+John.
+
+Mais sir John ne repondit point.
+
+Roland frappa plus fort.
+
+Meme silence.
+
+Cette fois, un peu d'inquietude se melait a la curiosite de
+Roland.
+
+La clef etait en dehors; le jeune officier ouvrit la porte et
+plongea dans la chambre un regard rapide.
+
+Sir John n'etait point dans la chambre, sir John n'etait point
+rentre.
+
+Le lit etait intact.
+
+Qu'etait-il donc arrive?
+
+Il n'y avait pas un instant a perdre, et, avec la rapidite de
+resolution que nous connaissons a Roland, on devine qu'il ne
+perdit pas un instant.
+
+Il s'elanca dans sa chambre, acheva de s'habiller, mit son couteau
+de chasse a sa ceinture, son fusil en bandouliere, et sortit.
+
+Personne n'etait encore eveille, sinon la femme de chambre.
+
+Roland la rencontra sur l'escalier:
+
+-- Vous direz a madame de Montrevel, dit-il, que je suis sorti
+pour faire un tour dans la foret de Seillon avec mon fusil; qu'on
+ne soit pas inquiet si milord et moi ne rentrions pas precisement
+a l'heure du dejeuner.
+
+Et Roland s'elanca rapidement hors du chateau.
+
+Dix minutes apres, il etait pres de la fenetre ou, la veille, a
+onze heures du soir, il avait quitte lord Tanlay.
+
+Il ecouta: on n'entendait aucun bruit a l'interieur; a l'exterieur
+seulement, l'oreille d'un chasseur pouvait reconnaitre toutes ces
+rumeurs matinales que fait le gibier dans les bois.
+
+Roland escalada la fenetre avec son agilite ordinaire et s'elanca
+de la sacristie dans le choeur.
+
+Un regard lui suffit pour s'assurer que non seulement le choeur,
+mais le vaisseau entier de la petite chapelle, etait vide.
+
+Les fantomes avaient-ils fait suivre a l'Anglais le chemin oppose
+a celui qu'il avait suivi lui-meme?
+
+C'etait possible.
+
+Roland passa rapidement derriere l'autel, gagna la grille des
+caveaux: la grille etait ouverte.
+
+Il s'engagea dans le cimetiere souterrain.
+
+L'obscurite l'empechait de voir dans ses profondeurs. Il appela a
+trois reprises sir John; personne ne lui repondit.
+
+Il gagna l'autre grille donnant dans le souterrain; elle etait
+ouverte comme la premiere.
+
+Il s'engagea dans le passage voute.
+
+Seulement, la, comme il eut ete impossible, au milieu des
+tenebres, de se servir de son fusil, il le passa en bandouliere et
+mit le couteau de chasse a la main.
+
+En tatonnant, il s'enfonca toujours davantage sans rencontrer
+personne, et, au fur et a mesure qu'il allait en avant,
+l'obscurite redoublait, ce qui indiquait que la dalle de la
+citerne etait fermee.
+
+Il arriva ainsi a la premiere marche de l'escalier, monta jusqu'a
+ce qu'il touchat la dalle tournante avec sa tete, fit un effort,
+la dalle tourna.
+
+Roland revit le jour.
+
+Il s'elanca dans la citerne.
+
+La porte qui donnait sur le verger etait ouverte; Roland sortit
+par cette porte, traversa la partie du verger qui se trouvait
+entre la citerne et le corridor, a l'autre extremite duquel il
+avait fait feu sur son fantome.
+
+Il traversa le corridor et se trouva dans le refectoire.
+
+Le refectoire etait vide.
+
+Comme il avait fait dans le souterrain funebre, Roland appela
+trois fois sir John.
+
+L'echo etonne, qui semblait avoir desappris les sons de la parole
+humaine, lui repondit seul en balbutiant.
+
+Il n'etait point probable que sir John fut venu de ce cote; il
+fallait retourner au point de depart.
+
+Roland repassa par le meme chemin et se retrouva dans le choeur de
+la chapelle.
+
+C'etait la que sir John avait du passer la nuit, c'etait la qu'on
+devait retrouver sa trace.
+
+Roland s'avanca dans le choeur.
+
+A peine y fut-il, qu'un cri s'echappa de sa poitrine.
+
+Une large tache de sang s'etendait a ses pieds et tachait les
+dalles du choeur.
+
+De l'autre cote du choeur, a quatre pas de celle qui rougissait le
+marbre a ses pieds, il y avait une seconde tache non moins large,
+non mois rouge, non moins recente, et qui semblait faire le
+pendant de la premiere.
+Une de ces taches etait a droite, l'autre a gauche de cette espece
+de piedestal devant lequel milord avait dit qu'il etablirait son
+domicile.
+
+Roland s'approcha du piedestal; le piedestal etait ruisselant de
+sang.
+
+C'etait la evidement que le drame s'etait passe.
+
+Le drame, s'il fallait en croire les traces qu'il avait laissees,
+le drame avait ete terrible.
+
+Roland, en sa double qualite de chasseur et de soldat, devait etre
+un habile chercheur de piste.
+
+Il avait pu calculer ce qu'a repandu de sang un homme mort, ou ce
+qu'en repand un homme blesse.
+
+Cette nuit avait vu tomber trois hommes morts ou blesses.
+
+Maintenant, quelles etaient les probabilites?
+
+Les deux taches de sang du choeur, celle de droite et celle de
+gauche, etaient probablement le sang de deux des antagonistes de
+sir John.
+
+Le sang du piedestal, etait probablement le sien.
+
+Attaque de deux cotes, a droite et a gauche, il avait fait feu des
+deux mains et avait tue ou blesse un homme de chaque coup.
+
+De la les deux taches de sang qui rougissaient le pave.
+
+Attaque a son tour lui-meme, il avait ete frappe pres du
+piedestal, et sur le piedestal son sang avait rejailli.
+
+Au bout de cinq secondes d'examen, Roland etait aussi sur de ce
+que nous venons de dire, que s'il avait vu la lutte de ses propres
+yeux.
+
+Maintenant qu'avait-on fait des deux autres corps et du corps de
+sir John?
+
+Ce qu'on avait fait des deux autres corps, Roland s'en inquietait
+assez peu.
+
+Mais il tenait fort a savoir ce qu'etait devenu celui de sir John.
+
+Une trace de sang partait du piedestal et allait jusqu'a la porte.
+
+Le corps de sir John avait ete porte dehors.
+
+Roland secoua la porte massive; elle n'etait fermee qu'au pene.
+
+Sous son premier effort elle s'ouvrit: de l'autre cote du seuil,
+il retrouva les traces de sang.
+
+Puis, a travers les broussailles, le chemin qu'avaient suivi les
+gens qui emportaient le corps.
+
+Les branches brisees, les herbes foulees conduisirent Roland
+jusqu'a la lisiere de la foret donnant sur le chemin de Pont-d'Ain
+a Bourg.
+
+La, vivant ou mort, le corps semblait avoir ete depose le long du
+talus du fosse.
+
+Apres quoi, plus rien.
+
+Un homme passa, venant du cote du chateau des Noires-Fontaines;
+Roland alla a lui.
+
+-- N'avez-vous rien vu sur votre chemin? n'avez-vous rencontre
+personne? demanda-t-il.
+
+-- Si fait, repondit l'homme, j'ai vu deux paysans qui portaient
+un corps sur une civiere.
+
+-- Ah! s'ecria Roland, et ce corps etait celui d'un homme vivant?
+
+-- L'homme etait pale et sans mouvement, et il avait bien l'air
+d'etre mort.
+
+-- Le sang coulait-il?
+
+-- J'en ai vu des gouttes sur le chemin.
+
+-- En ce cas, il vit.
+
+Alors, tirant un louis de sa poche:
+
+-- Voila un louis, dit-il; cours chez le docteur Milliet, a Bourg;
+dis-lui de monter a cheval et de se rendre a franc etrier au
+chateau des Noires-Fontaines; ajoute, qu'il y a un homme en danger
+de mort.
+
+Et, tandis que le paysan, stimule par la recompense recue,
+pressait sa course vers Bourg, Roland, bondissant sur son jarret
+de fer, pressait la sienne vers le chateau.
+
+Et maintenant, comme notre lecteur est selon toute probabilite,
+aussi curieux que Roland de savoir ce qui est arrive a sir John,
+nous allons le mettre au courant des evenements de la nuit.
+
+Sir John, comme on l'a vu, etait entre a onze heures moins
+quelques minutes dans ce que l'on avait coutume d'appeler la
+Correrie ou le pavillon de la chartreuse, et qui n'etait rien
+autre chose qu'une chapelle elevee au milieu du bois.
+
+De la sacristie, il avait passe dans le choeur.
+
+Le choeur etait vide et paraissait solitaire. Une lune assez
+brillante, mais qui cependant disparaissait de temps en temps
+voilee par les nuages, infiltrait son rayon bleuatre a travers les
+fenetres en ogive et les vitraux de couleur a moitie brises de la
+chapelle.
+
+Sir John penetra jusqu'au milieu du choeur, s'arreta devant le
+piedestal et s'y tint debout.
+
+Les minutes s'ecoulerent; mais, cette fois, ce ne fut point
+l'horloge de la chartreuse qui donna la mesure du temps, ce fut
+l'eglise de Peronnaz, c'est-a-dire du village le plus proche de la
+chapelle ou sir John attendait.
+
+Tout se passa, jusqu'a minuit, comme tout s'etait passe pour
+Roland, c'est-a-dire que sir John ne fut distrait que par de
+vagues rumeurs et par des bruits passagers.
+
+Minuit sonna: c'etait le moment qu'attendait avec impatience sir
+John, car c'etait celui ou l'evenement devait se produire, si un
+evenement quelconque se produisait.
+
+Au dernier coup, il lui sembla entendre des pas souterrains et
+voir une lumiere apparaitre du cote de la grille qui communiquait
+aux tombeaux.
+
+Toute son attention se porta donc de ce cote.
+
+Un moine sortit du passage, son capuchon rabattu sur ses yeux et
+tenant une torche a la main.
+
+Il portait la robe des chartreux.
+
+Un second le suivit, puis un troisieme. Sir John en compta douze.
+
+Ils se separerent devant l'autel. Il y avait douze stalles dans le
+choeur; six a la droite de sir John, six a sa gauche.
+
+Les douze moines prirent silencieusement place dans les douze
+stalles.
+
+Chacun planta sa torche dans un trou pratique a cet effet dans les
+appuis du chene, et attendit.
+
+Un treizieme parut et se placa devant l'autel.
+
+Aucun de ces moines n'affectait l'allure fantastique des fantomes
+ou des ombres; tous appartenaient evidemment encore a la Terre,
+tous etaient des hommes vivants.
+
+Sir John, debout, un pistolet de chaque main, appuye a son
+piedestal place juste au milieu du choeur, regardait avec un grand
+flegme cette manoeuvre qui tendait a l'envelopper.
+
+Comme lui, les moines etaient debout et muets.
+
+Le moine de l'autel rompit le silence.
+
+-- Freres, demanda-t-il, pourquoi les vengeurs sont-ils reunis?
+
+-- Pour juger un profane, repondirent les moines.
+
+-- Ce profane, reprit l'interrogateur, quel crime a-t-il commis?
+
+-- Il a tente de penetrer les secrets des compagnons de Jehu.
+
+-- Quelle peine a-t-il meritee?
+
+-- La peine de mort.
+
+Le moine de l'autel laissa, pour ainsi dire, a l'arret qui venait
+d'etre rendu le temps de penetrer jusqu'au coeur de celui qu'il
+atteignait.
+
+Puis, se retournant vers l'Anglais, toujours aussi calme que s'il
+eut assiste a une comedie:
+
+-- Sir John Tanlay, lui dit-il, vous etes etranger, vous etes
+Anglais; c'etait une double raison pour laisser tranquillement les
+compagnons de Jehu debattre leurs affaires avec le gouvernement
+dont ils ont jure la perte. Vous n'avez point eu cette sagesse;
+vous avez cede a une vaine curiosite; au lieu de vous en ecarter,
+vous avez penetre dans l'antre du lion, le lion vous dechirera.
+
+Puis, apres un instant de silence pendant lequel il sembla
+attendre la reponse de l'Anglais, voyant que celui-ci demeurait
+muet:
+
+-- Sir John Tanlay, ajouta-t-il, tu es condamne a mort; prepare-
+toi a mourir.
+
+-- Ah! ah! je vois que je suis tombe au milieu d'une bande de
+voleurs. S'il en est ainsi, on peut se racheter par une rancon.
+
+Puis se tournant vers le moine de l'autel:
+
+-- A combien la fixez-vous, capitaine?
+
+Un murmure de menaces accueillit ces insolentes paroles.
+
+Le moine de l'autel etendit la main.
+
+-- Tu te trompes, sir John: nous ne sommes pas une bande de
+voleurs, dit-il d'un ton qui pouvait lutter de calme et de sang-
+froid avec celui de l'Anglais, et la preuve, c'est que, si tu as
+quelque somme considerable ou quelques bijoux precieux sur toi, tu
+n'as qu'a donner tes instructions, et argent et bijoux seront
+remis, soit a ta famille, soit a la personne que tu designeras.
+
+-- Et quel garant aurais-je que ma derniere volonte sera
+accomplie?
+
+-- Ma parole.
+
+-- La parole d'un chef d'assassins! je n'y crois pas.
+
+-- Cette fois comme l'autre, tu te trompes, sir John: je ne suis
+pas plus un chef d'assassins que je n'etais un capitaine de
+voleurs.
+
+-- Et qu'es-tu donc alors?
+
+-- Je suis l'elu de la vengeance celeste; je suis l'envoye de
+Jehu, roi d'Israel, qui a ete sacre par le prophete Elisee pour
+exterminer la maison d'Achab.
+
+-- Si vous etes ce que vous dites, pourquoi vous voilez-vous le
+visage? Pourquoi vous cuirassez-vous sous vos robes? Des elus
+frappent a decouvert et risquent la mort en donnant la mort.
+Rabattez vos capuchons, montrez-moi vos poitrines nues, et je vous
+reconnaitrai pour ce que vous pretendez etre.
+
+-- Freres, vous avez entendu? dit le moine de l'autel.
+
+Et, depouillant sa robe, il ouvrit d'un seul coup son habit, son
+gilet et jusqu'a sa chemise.
+
+Chaque moine en fit autant, et se trouva visage decouvert et
+poitrine nue.
+
+C'etaient tous de beaux jeunes gens dont le plus age ne paraissait
+pas avoir trente-cinq ans.
+
+Leur mise indiquait l'elegance la plus parfaite; seulement, chose
+etrange, pas un seul n'etait arme.
+
+C'etaient bien des juges et pas autre chose.
+
+-- Sois content, sir John Tanlay, dit le moine de l'autel, tu vas
+mourir; mais, en mourant, comme tu en as exprime le desir tout a
+l'heure, tu pourras reconnaitre et tuer. Sir John, tu as cinq
+minutes pour recommander ton ame a Dieu.
+
+Sir John, au lieu de profiter de la permission accordee et de
+songer a son salut spirituel, souleva tranquillement la batterie
+de ses pistolets pour voir si l'amorce etait en bon etat, fit
+jouer les chiens pour s'assurer de la bonte des ressorts, et passa
+la baguette dans les canons pour etre bien certain de l'immobilite
+des balles.
+
+Puis, sans attendre les cinq minutes qui lui etaient accordees:
+
+-- Messieurs, dit-il, je suis pret; l'etes-vous?
+
+Les jeunes gens se regarderent: puis, sur un signe de leur chef,
+marcherent droit a sir John, l'enveloppant de tous les cotes.
+
+Le moine de l'autel resta immobile a sa place, dominant du regard
+la scene qui allait se passer.
+
+Sir John n'avait que deux pistolets, par consequent que deux
+hommes a tuer.
+
+Il choisit ses victimes et fit feu.
+
+Deux compagnons de Jehu roulerent sur les dalles qu'ils rougirent
+de leur sang.
+
+Les autres, comme si rien ne s'etait passe, s'avancerent du meme
+pas, etendant la main sur sir John.
+
+Sir John avait pris ses pistolets par le canon et s'en servait
+comme de deux marteaux.
+Il etait vigoureux, la lutte fut longue.
+
+Pendant pres de dix minutes, un groupe confus s'agita au milieu du
+choeur; puis, enfin, ce mouvement desordonne cessa, et les
+compagnons de Jehu s'ecarterent a droite et a gauche, regagnant
+leurs stalles, et laissant sir John garrotte avec les cordes de
+leur robes et couche sur le piedestal au milieu du choeur.
+
+-- As-tu recommande ton ame a Dieu? demanda le moine de l'autel.
+
+-- Oui, assassin! repondit sir John; tu peux frapper.
+
+Le moine prit sur l'autel un poignard, s'avanca le bras haut vers
+sir John, et suspendant le poignard au-dessus de sa poitrine:
+
+-- Sir John Tanlay, lui dit-il, tu es brave, tu dois etre loyal;
+fais serment que pas un mot de ce que tu viens de voir ne sortira
+de ta bouche; jure que dans quelque circonstance que ce soit, tu
+ne reconnaitras aucun de nous, et nous te faisons grace de la vie.
+
+-- Aussitot sorti d'ici, repondit sir John, ce sera pour vous
+denoncer; aussitot libre, ce sera pour vous poursuivre.
+
+-- Jure! repeta une seconde fois le moine.
+
+-- Non! dit sir John.
+
+-- Jure! repeta une troisieme fois le moine.
+
+-- Jamais! repeta a son tour sir John.
+
+-- Eh bien, meurs donc, puisque tu le veux!
+
+Et il enfonca son poignard jusqu'a la garde dans la poitrine de
+sir John, qui, soit force de volonte, soit qu'il eut ete tue sur
+le coup, ne poussa pas meme un soupir.
+
+Puis, d'une voix pleine, sonore, de la voix d'un homme qui a la
+conscience d'avoir accompli son devoir:
+
+-- Justice est faite! dit le moine.
+
+Alors, remontant a l'autel en laissant le poignard dans la
+blessure:
+
+-- Freres, dit-il, vous savez que vous etes invites a Paris, rue
+du Bac, n deg. 35, au bal des victimes, qui aura lieu le 21 janvier
+prochain, en memoire de la mort du roi Louis XVI.
+
+Puis, le premier, il rentra dans le souterrain, ou le suivirent
+les dix moines restes debout, emportant chacun sa torche.
+
+Deux torches restaient pour eclairer les trois cadavres.
+
+Un instant apres, a la lueur de ces deux torches, quatre freres
+servants entrerent; ils commencerent par prendre les deux cadavres
+gisant sur les dalles et les emporterent dans le caveau.
+
+Puis ils rentrerent, souleverent le corps de sir John, le poserent
+sur un brancard, l'emporterent hors de la chapelle, par la grande
+porte d'entree, qu'ils refermerent derriere eux.
+
+Les deux moines qui marchaient devant le brancard avaient pris les
+deux dernieres torches.
+
+Et maintenant, si nos lecteurs nous demandent pourquoi cette
+difference entre les evenements arrives a Roland et ceux arrives a
+sir John; pourquoi cette mansuetude envers l'un, et pourquoi cette
+rigueur envers l'autre, nous leur repondrons:
+
+"Souvenez-vous que Morgan avait sauvegarde le frere d'Amelie, et
+que, sauvegarde ainsi, Roland, dans aucun cas, ne pouvait mourir
+de la main d'un compagnon de Jehu."
+
+
+XIX: LA PETITE MAISON DE LA RUE DE LA VICTOIRE
+
+Tandis que l'on transporte au chateau des Noires-Fontaines le
+corps de sir John Tanlay; tandis que Roland s'elance dans la
+direction qui lui a ete indiquee; tandis que le paysan depeche par
+lui court a Bourg prevenir le docteur Milliet de la catastrophe
+qui rend sa presence necessaire chez madame de Montrevel,
+franchissons l'espace qui separe Bourg de Paris et le temps qui
+s'est ecoule entre le 16 octobre et le 7 novembre, c'est-a-dire
+entre le 24 vendemiaire et le 7 brumaire, et penetrons, vers les
+quatre heures de l'apres-midi, dans cette petite maison de la rue
+de la Victoire rendue historique par la fameuse conspiration du 18
+brumaire, qui en sortit tout armee.
+
+C'est la meme qui semble etonnee de presenter encore aujourd'hui,
+apres tant de changements successifs de gouvernements, les
+faisceaux consulaires sur chaque battant de sa double porte de
+chene et qui s'offre -- situee au cote droit de la rue, sous le
+numero 60 -- a la curiosite des passants.
+
+Suivons la longue et etroite allee de tilleuls qui conduit de la
+porte de la rue a la porte de la maison; entrons dans
+l'antichambre; prenons le couloir a droite, et montons les vingt
+marches qui conduisent a un cabinet de travail tendu de papier
+vert et meuble de rideaux, de chaises, de fauteuils et de canapes
+de la meme couleur.
+
+Ses murailles sont couvertes de cartes geographiques et de plans
+des villes; une double bibliotheque en bois d'erable s'etend aux
+deux cotes de la cheminee, qu'elle emboite; les chaises, les
+fauteuils, les canapes, les tables et les bureaux sont surcharges
+de livres; a peine y a-t-il place sur les sieges pour s'asseoir,
+et sur les tables et les bureaux pour ecrire.
+
+Au milieu d'un encombrement de rapports, de lettres, de brochures
+et de livres ou il s'est menage une place, un homme est assis et
+essaye, en s'arrachant de temps en temps les cheveux d'impatience,
+de dechiffrer une page de notes pres desquelles les hieroglyphes
+de l'obelisque de Louqsor sont intelligibles jusqu'a la
+transparence.
+
+Au moment ou l'impatience du secretaire approchait du desespoir,
+la porte s'ouvrit, et un jeune officier entra en costume d'aide de
+camp.
+
+Le secretaire leva la tete et une vive expression de joie se
+reflechit sur son visage.
+
+-- Oh! mon cher Roland, dit-il, c'est vous, enfin! Je suis
+enchante de vous voir pour trois raisons: la premiere, parce que
+je m'ennuyais de vous a en mourir; la seconde, parce que le
+general vous attend avec impatience et vous demande a cor et a
+cri; la troisieme parce que vous allez m'aider a lire ce mot-la,
+sur lequel je palis depuis dix minutes... Mais, d'abord, et avant
+tout, embrassez-moi.
+
+Le secretaire et l'aide de camp s'embrasserent.
+
+-- Eh bien, voyons, dit ce dernier, quel est ce mot qui vous
+embarrasse tant, mon cher Bourrienne?
+
+-- Ah! mon cher, quelle ecriture! il m'en vient un cheveu blanc
+par page que je dechiffre, et j'en suis a ma troisieme page
+d'aujourd'hui! Tenez, lisez si vous pouvez.
+
+Roland prit la page des mains du secretaire et, fixant son regard
+a l'endroit indique, il lut assez couramment:
+
+-- "_Paragraphe XI_. Le Nil, depuis Assouan jusqu'a trois lieues
+au nord du Caire, coule dans une seule branche..." Eh bien, mais,
+fit-il en s'interrompant, cela va tout seul. Que disiez-vous donc?
+Le general s'est applique au contraire.
+
+-- Continuez, continuez, dit Bourrienne.
+
+Le jeune homme reprit:
+
+-- "De ce point que l'on appelle..." Ah! ah!
+
+-- Nous y sommes, qu'en dites-vous?
+
+Roland repeta:
+
+-- "Que l'on appelle..." Diable! "Que l'on appelle..."
+
+-- Oui, que l'on appelle, apres?
+
+-- Que me donnerez-vous, Bourrienne, s'ecria Roland, si je le
+tiens?
+
+-- Je vous donnerai le premier brevet de colonel que je trouverai
+signe en blanc.
+
+-- Par ma foi, non, je ne veux pas quitter le general, j'aime
+mieux avoir un bon pere que cinq cents mauvais enfants. Je vais
+vous donner vos trois mots pour rien.
+
+-- Comment! il y a trois mots la?
+
+-- Qui n'ont pas l'air d'en faire tout a fait deux, j'en conviens.
+Ecoutez et inclinez-vous: "De ce point que l'on appelle _Ventre
+della Tlacca."_
+
+-- Ah! "_Ventre de la Vache!..." _Pardieu! c'est deja illisible en
+francais: s'il va se mettre dans l'imagination d'ecrire en
+italien, et en patois d'Ajaccio encore! je croyais ne courir que
+le risque de devenir fou, je deviendrai stupide! ... C'est cela.
+
+Et il repeta la phrase tout entiere:
+
+-- "Le Nil, depuis Assouan jusqu'a trois lieues au nord du Caire,
+coule dans une seule branche; de ce point, que l'on appelle
+_Ventre de la Vache_, il forme les branches de Rosette et de
+Damiette." Merci, Roland.
+
+Et il se mit en devoir d'ecrire la fin du paragraphe dont le
+commencement etait deja jete sur le papier.
+
+-- Ah ca! demanda Roland, il a donc toujours son dada, notre
+general: coloniser l'Egypte?
+
+-- Oui, oui, et puis, par contrecoup, un petit peu gouverner la
+France; nous coloniserons... a distance.
+
+-- Eh bien, voyons, mon cher Bourrienne, mettez-moi au courant de
+l'air du pays, que je n'aie point l'air d'arriver du Monomotapa.
+
+-- D'abord, revenez-vous de vous-meme, ou etes-vous rappele?
+
+-- Rappele, tout ce qu'il y a de plus rappele!
+
+-- Par qui?
+
+-- Mais par le general lui-meme.
+
+-- Depeche particuliere?
+
+-- De sa main; voyez!
+
+Le jeune homme tira de sa poche un papier contenant deux lignes
+non signees, de cette meme ecriture dont Bourrienne avait tout un
+cahier sous les yeux.
+
+Ces deux lignes disaient:
+
+"Pars, et sois a Paris le 16 brumaire; j'ai besoin de toi."
+
+-- Oui, fit Bourrienne, je crois que ce sera pour le 18.
+
+-- Pour le 18, quoi?
+
+-- Ah! par ma foi, vous m'en demandez plus que je n'en sais,
+Roland. L'homme, vous ne l'ignorez pas, n'est point communicatif.
+Qu'y aura-t-il le 18 brumaire? Je n'en sais rien encore;
+cependant, je repondrais qu'il y aura quelque chose.
+
+-- Oh! vous avez bien un leger doute?
+
+-- Je crois qu'il veut se faire directeur a la place de Sieyes,
+peut-etre president a la place de Gohier.
+
+-- Bon! et la constitution de l'an III?
+
+-- Comment! la constitution de l'an III?
+-- Eh bien, oui, il faut quarante ans pour etre directeur, et il
+s'en faut juste de dix ans que le general n'en ait quarante.
+
+-- Dame, tant pis pour la constitution on la violera.
+
+-- Elle est bien jeune encore, Bourrienne; on ne viole guere les
+enfants de sept ans.
+
+-- Entre les mains du citoyen Barras, mon cher, on grandit bien
+vite: la petite fille de sept ans est deja une vieille courtisane.
+
+Roland secoua la tete.
+
+-- Eh bien, quoi? demanda Bourrienne.
+
+-- Eh bien, je ne crois pas que notre general se fasse simple
+directeur avec quatre collegues; juge donc, mon cher, cinq rois de
+France, ce n'est plus un dictatoriat, c'est un attelage.
+
+-- En tout cas, jusqu'a present, il n'a laisse apercevoir que
+cela; mais, vous savez, mon cher ami, avec notre general, quand on
+veut savoir, il faut deviner.
+
+-- Ah! ma foi, je suis trop paresseux pour prendre cette peine,
+Bourrienne; moi, je suis un veritable janissaire: ce qu'il fera
+sera bien fait. Pourquoi diable me donnerais-je la peine d'avoir
+une opinion, de la debattre, de la defendre? C'est deja bien assez
+ennuyeux de vivre.
+
+Et le jeune homme appuya cet aphorisme d'un long baillement; puis
+il ajouta, avec l'accent d'une profonde insouciance:
+
+-- Croyez-vous que l'on se donnera des coups de sabre, Bourrienne?
+
+-- C'est probable.
+
+-- Eh bien, il y aura une chance de se faire tuer; c'est tout ce
+qu'il me faut. Ou est le general?
+
+-- Chez madame Bonaparte; il est descendu il y a un quart d'heure.
+Lui avez-vous fait dire que vous etiez arrive?
+
+-- Non, je n'etais point fache de vous voir d'abord. Mais, tenez,
+j'entends son pas: le voici.
+
+Au meme moment, la porte s'ouvrit brusquement, et le meme
+personnage historique que nous avons vu remplir incognito a
+Avignon un role silencieux, apparut sur le seuil de la porte dans
+son costume pittoresque de general en chef de l'armee d'Egypte.
+
+Seulement, comme il etait chez lui, la tete etait nue.
+
+Roland lui trouva les yeux plus caves et le teint plus plombe
+encore que d'habitude.
+
+Cependant, en apercevant le jeune homme, l'oeil sombre ou plutot
+meditatif de Bonaparte lanca un eclair de joie.
+
+-- Ah! c'est toi, Roland! dit-il; fidele comme l'acier; on
+t'appelle, tu accours. Sois le bienvenu.
+
+Et il tendit la main au jeune homme.
+
+Puis, avec un imperceptible sourire:
+-- Que fais-tu chez Bourrienne?
+
+-- Je vous attends, general.
+
+-- Et, en attendant, vous bavardez comme deux vieilles femmes.
+
+-- Je vous l'avoue, general; je lui montrais mon ordre d'etre ici
+le 16 brumaire.
+
+-- J'ai je ecrit le 16 ou le 17?
+
+-- Oh! le 16 general; le 17, c'eut ete trop tard.
+
+-- Pourquoi trop tard le 17?
+
+-- Dame, s'il y a, comme l'a dit Bourrienne, de grands projets
+pour le 18.
+
+-- Bon! murmura Bourrienne, voila mon ecervele qui va me faire
+laver la tete.
+
+-- Ah! il t'a dit que j'avais de grands projets pour le 18?
+
+Il alla a Bourrienne, et, le prenant par l'oreille:
+
+-- Portiere! lui dit-il.
+
+Puis a Roland:
+
+-- Eh bien, oui, mon cher, nous avons de grands projets pour le
+18: nous dinons, ma femme et moi, chez le president Gohier, un
+excellent homme, qui a parfaitement recu Josephine en mon absence.
+Tu dineras avec nous, Roland.
+
+Roland regarda Bonaparte.
+
+-- C'est pour cela que vous m'avez fait revenir, general? dit-il
+en riant.
+
+-- Pour cela, oui, et peut-etre encore pour autre chose. Ecris,
+Bourrienne.
+
+Bourrienne reprit vivement la plume.
+
+-- Y es-tu?
+
+-- Oui, general.
+
+"Mon cher president, je vous previens que ma femme, moi et un de
+mes aides de camp, irons vous demander a diner apres-demain 18.
+
+"C'est vous dire que nous nous contenterons du diner de famille
+...."
+
+-- Apres? fit Bourrienne.
+
+-- Comment, apres?
+
+-- Faut-il mettre: "Liberte, egalite, fraternite?"
+
+-- "Ou la mort!" ajouta Roland.
+
+-- Non, dit Bonaparte. Donne-moi la plume.
+Il prit la plume des mains de Bourrienne et ajouta de la sienne:
+
+"Tout a vous, BONAPARTE."
+
+Puis, repoussant le papier:
+
+-- Tiens, mets l'adresse, Bourrienne, et envoie cela par
+ordonnance.
+
+Bourrienne mit l'adresse, cacheta, sonna. Un officier de service
+entra.
+
+-- Faites porter cela par ordonnance, dit Bourrienne.
+
+-- Il y a reponse, ajouta Bonaparte.
+
+L'officier referma la porte.
+
+-- Bourrienne, dit le general en montrant Roland, regarde ton ami.
+
+-- Eh bien, general, je le regarde.
+
+-- Sais-tu ce qu'il a fait a Avignon?
+
+-- J'espere qu'il n'a pas fait un pape.
+
+-- Non; il a jete une assiette a la tete d'un homme.
+
+-- Oh! c'est vif.
+
+-- Ce n'est pas le tout
+
+-- Je le presume bien.
+
+-- Il s'est battu en duel avec cet homme.
+
+-- Et tout naturellement il l'a tue, dit Bourrienne.
+
+-- Justement; et sais-tu pourquoi?
+
+-- Non.
+
+Le general haussa les epaules.
+
+-- Parce que cet homme avait dit que j'etais un voleur.
+
+Puis, regardant Roland avec une indefinissable expression de
+raillerie et d'amitie:
+
+-- Niais! dit-il.
+
+Puis, tout a coup:
+
+-- A propos, et l'Anglais?
+
+-- Justement, l'Anglais, mon general, j'allais vous en parler.
+
+-- Il est toujours en France?
+
+-- Oui, et j'ai meme cru un instant qu'il y resterait jusqu'au
+jour ou la trompette du jugement dernier sonnera la diane dans la
+vallee de Josaphat.
+-- As-tu manque de tuer celui-la aussi?
+
+-- Oh! non, pas moi; nous sommes les meilleurs amis du monde; et,
+mon general, c'est un si excellent homme, et si original en meme
+temps, que je vous demanderai un tout petit brin de bienveillance
+pour lui.
+
+-- Diable! pour un Anglais?
+
+Bonaparte secoua la tete.
+
+-- Je n'aime pas les Anglais.
+
+-- Bon! comme peuple; mais les individus...
+
+-- Eh bien, que lui est-il arrive, a ton ami?
+
+-- Il a ete juge, condamne et execute.
+
+-- Que diable me comptes-tu la?
+
+-- La verite du bon Dieu, mon general.
+
+-- Comment! il a ete juge, condamne et guillotine?
+
+-- Oh! pas tout a fait; juge, condamne, oui; guillotine, non; s'il
+avait ete guillotine, il serait encore plus malade qu'il n'est.
+
+-- Voyons, que me rabaches-tu? par quel tribunal a-t-il ete juge
+et condamne?
+
+-- Par le tribunal des compagnons de Jehu.
+-- Qu'est-ce que c'est que cela, les compagnons de Jehu?
+
+-- Allons! voila que vous avez deja oublie notre ami Morgan,
+l'homme masque qui a rapporte au marchand de vin ses deux cents
+louis.
+
+-- Non, fit Bonaparte, je ne l'ai pas oublie. Bourrienne, je t'ai
+raconte l'audace de ce drole, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, general, fit Bourrienne, et je vous ai repondu qu'a votre
+place j'aurais voulu savoir qui il etait.
+
+-- Oh! le general le saurait deja s'il m'avait laisse faire:
+j'allais lui sauter a la gorge et lui arracher son masque, quand
+le general m'a dit de ce ton que vous lui connaissez: _Ami
+Roland_!
+
+-- Voyons, reviens a ton Anglais, bavard! fit le general. Ce
+Morgan l'a-t-il assassine?
+
+-- Non, pas lui... ce sont ses compagnons.
+
+-- Mais tu parlais tout a l'heure de tribunal, de jugement.
+
+-- Mon general, vous etes toujours le meme, dit Roland avec ce
+reste de familiarite prise a l'Ecole militaire: vous voulez
+savoir, et vous ne donnez pas le temps de parler.
+
+-- Entre aux Cinq-Cents, et tu parleras tant que tu voudras.
+
+-- Bon! aux Cinq-Cents, j'aurai quatre cent quatre-vingt-dix-neuf
+collegues qui auront tout autant envie de parler que moi, et qui
+me couperont la parole: j'aime encore mieux etre interrompu par
+vous que par un avocat.
+
+-- Parleras-tu?
+
+-- Je ne demande pas mieux. Imaginez-vous, general, qu'il y a pres
+de Bourg une chartreuse...
+
+-- La chartreuse de Seillon: je connais cela.
+
+-- Comment! vous connaissez la chartreuse de Seillon? demanda
+Roland.
+
+-- Est-ce que le general ne connait pas tout? fit Bourrienne.
+
+-- Voyons, ta chartreuse, est-ce qu'il y a encore des chartreux?
+
+-- Non; il n'y a plus que des fantomes.
+
+-- Aurais-tu, par hasard, une histoire de revenant a me raconter?
+
+-- Et des plus belles.
+
+-- Diable! Bourrienne sait que je les adore. Va.
+
+-- Eh bien, on est venu nous dire chez ma mere qu'il revenait des
+fantomes a la chartreuse; vous comprenez que nous avons voulu en
+avoir le coeur net, sir John et moi, ou plutot moi et sir John;
+nous y avons donc passe chacun une nuit.
+
+-- Ou cela?
+
+-- A la chartreuse, donc.
+
+Bonaparte pratiqua avec le pouce un imperceptible signe de croix,
+habitude corse qu'il ne perdit jamais.
+
+-- Ah! ah! fit-il; et en as-tu vu des fantomes?
+
+-- J'en ai vu un.
+
+-- Et qu'en as-tu fait?
+
+-- J'ai tire dessus.
+
+-- Alors?
+
+-- Alors, il a continue son chemin.
+
+-- Et tu t'es tenu pour battu!
+
+-- Ah! bon! voila comme vous me connaissez! Je l'ai poursuivi, et
+j'ai retire dessus; mais, comme il connaissait mieux son chemin
+que moi a travers les ruines, il m'a echappe.
+
+-- Diable!
+
+-- Le lendemain, c'etait le tour de sir John, de notre Anglais.
+
+-- Et a-t-il vu ton revenant?
+
+-- Il a vu mieux que cela: il a vu douze moines qui sont entres
+dans l'eglise, qui l'ont juge comme ayant voulu penetrer leurs
+secrets, qui l'ont condamne a mort, et qui l'ont, ma foi!
+poignarde.
+
+-- Et il ne s'est pas defendu?
+-- Comme un lion. Il en a tue deux.
+
+-- Et il est mort?
+
+-- Il n'en vaut guere mieux; mais j'espere cependant qu'il s'en
+tirera. Imaginez-vous, general, qu'on l'a retrouve au bord du
+chemin et qu'on l'a rapporte chez ma mere avec un poignard plante
+au milieu de la poitrine, comme un echalas dans une vigne.
+
+-- Ah ca! mais c'est une scene de la Sainte-Vehme que tu me
+racontes la, ni plus ni moins.
+
+-- Et sur la lame du poignard, afin qu'on ne doutat point d'ou
+venait, le coup, il y avait grave en creux: _Compagnons de Jehu._
+
+-- Voyons, il n'est pas possible qu'il se passe de pareilles
+choses en France, pendant la derniere annee du dix-huitieme
+siecle! C'etait bon en Allemagne, au moyen age, du temps des Henri
+et des Othon.
+
+-- Pas possible, general? Eh bien, voila le poignard; que dites
+vous de la forme? Elle est avenante, n'est-ce pas?
+
+Et le jeune homme tira de dessous son habit un poignard tout en
+fer, lame et garde.
+
+La garde, ou plutot la poignee, avait la forme d'une croix, et sur
+la lame etaient, en effet, graves ces trois mots: _Compagnons de
+Jehu._
+
+Bonaparte examina l'arme avec soin.
+
+-- Et tu dis qu'ils lui ont plante ce joujou-la dans la poitrine,
+a ton Anglais?
+-- Jusqu'au manche.
+
+-- Et il n'est pas mort!
+
+-- Pas encore, du moins.
+
+-- Tu as entendu, Bourrienne?
+
+-- Avec le plus grand interet.
+
+-- Il faudra me rappeler cela, Roland.
+
+-- Quand, general?
+
+-- Quand... quand je serai maitre. Viens dire bonjour a Josephine;
+viens, Bourrienne, tu dineras avec nous; faites attention a ce que
+vous direz l'un et l'autre: nous avons Moreau a diner. Ah! je
+garde le poignard comme curiosite.
+
+Et il sortit le premier, suivi de Roland, qui bientot fut suivi
+lui-meme de Bourrienne.
+
+Sur l'escalier, il rencontra l'ordonnance qu'il avait envoyee a
+Gohier.
+
+-- Eh bien, demanda-t-il?
+
+-- Voici la reponse du president.
+
+-- Donnez.
+
+Il decacheta la lettre et lut:
+"Le president Gohier est enchante de la bonne fortune que lui
+promet le general Bonaparte; il l'attendra apres-demain, 18
+brumaire, a diner avec sa charmante femme et l'aide de camp
+annonce, quel qu'il soit.
+
+"On se mettra a table a cinq heures.
+
+"Si cette heure ne convenait pas au general Bonaparte, il est prie
+de faire connaitre celle contre laquelle il desirerait qu'elle fut
+changee.
+
+"Le president,
+
+"16 brumaire an VII.
+
+"GOHIER."
+
+Bonaparte mit, avec un indescriptible sourire, la lettre dans sa
+poche.
+
+Puis, se retournant vers Roland:
+
+-- Connais-tu le president Gohier? lui demanda-t-il.
+
+-- Non, mon general.
+
+-- Ah! tu verras, c'est un bien brave homme.
+
+Et ces paroles furent prononcees avec un accent non moins
+indescriptible que le sourire.
+
+
+XX -- LES CONVIVES DU GENERAL BONAPARTE
+
+Josephine, malgre ses trente-quatre ans, et peut-etre meme a cause
+de ses trente-quatre ans -- cet age delicieux de la femme, du
+sommet duquel elle plane a la fois sur sa jeunesse passee et sur
+sa vieillesse future -- Josephine, toujours belle, plus que jamais
+gracieuse, etait la femme charmante que vous savez.
+
+Une confidence imprudente de Junot avait, au moment du retour de
+son mari, jete un peu de froid entre celui-ci et elle; mais trois
+jours avaient suffi pour rendre a l'enchanteresse tout son pouvoir
+sur le vainqueur de Rivoli et des Pyramides.
+
+Elle faisait les honneurs du salon quand Roland y entra.
+
+Toujours incapable, en veritable creole qu'elle etait, de
+maitriser ses sensations, elle jeta un cri de joie et lui tendit
+la main en l'apercevant; elle savait Roland profondement devoue a
+son mari; elle connaissait sa folle bravoure; elle n'ignorait pas
+que, si le jeune homme avait eu vingt existences, il les eut
+donnees toutes pour le general Bonaparte.
+
+Roland prit avec empressement la main qu'elle lui tendait, et la
+baisa avec respect.
+
+Josephine avait connu la mere de Roland a la Martinique; jamais,
+lorsqu'elle voyait Roland, elle ne manquait de lui parler de son
+grand-pere maternel M. de la Clemenciere, dans le magnifique
+jardin duquel, etant enfant, elle allait cueillir ces fruits
+splendides inconnus a nos froides regions.
+
+Le texte de la conversation etait donc tout trouve; elle s'informa
+tendrement de la sante de madame de Montrevel, de celle de sa
+fille et de celle du petit Edouard.
+
+Puis, ces informations prises:
+
+-- Mon cher Roland, lui dit-elle, je me dois a tout le monde; mais
+tachez donc, ce soir, de rester apres les autres ou de vous
+trouver demain seul avec moi: j'ai a vous parler de _lui_ (elle
+designait Bonaparte de l'oeil), et j'ai des millions de choses a
+raconter.
+
+Puis, avec un soupir et en serrant la main du jeune homme:
+
+-- Quoi qu'il arrive, dit-elle, vous ne le quitterez point, n'est-
+ce pas?
+
+-- Comment! quoi qu'il arrive? demanda Roland etonne.
+
+-- Je me comprends, dit Josephine, et je suis sure que, quand vous
+aurez cause dix minutes avec Bonaparte, vous me comprendrez aussi.
+En attendant, regardez, ecoutez et taisez-vous.
+
+Roland salua et se retira a l'ecart, resolu, ainsi que le conseil
+venait de lui en etre donne par Josephine, de se borner au role
+d'observateur.
+
+Il y avait de quoi observer.
+
+Trois groupes principaux occupaient le salon.
+
+Un premier, qui etait reuni autour de madame Bonaparte, seule
+femme qu'il y eut dans l'appartement: c'etait, au reste, plutot un
+flux et un reflux qu'un groupe.
+
+Un second, qui etait reuni autour de Talma et qui se composait
+d'Arnault, de Parseval-Grandmaison, de Monge, de Berthollet et de
+deux ou trois autres membres de l'Institut.
+
+Un troisieme, auquel Bonaparte venait de se meler et dans lequel
+on remarquait Talleyrand, Barras, Lucien, l'amiral Bruig,
+Roederer, Regnaud de Saint-Jean d'Angely, Fouche, Real et deux ou
+trois generaux au milieu desquels on remarquait Lefebvre.
+Dans le premier groupe, on parlait modes, musique, spectacle; dans
+le second, on parlait litterature, sciences, art dramatique; dans
+le troisieme, on parlait de tout, excepte de la chose dont chacun
+avait envie de parler.
+
+Sans doute, cette retenue ne correspondait point a la pensee qui
+animait en ce moment Bonaparte; car, apres quelques secondes de
+cette banale conversation, il prit par le bras l'ancien eveque
+d'Autun et l'emmena dans l'embrasure d'une fenetre.
+
+-- Eh bien?, lui demanda-t-il.
+
+Talleyrand regarda Bonaparte avec cet oeil qui n'appartenait qu'a
+lui.
+
+-- Eh bien, que vous avais-je dit de Sieyes, general?
+
+-- Vous m'avez dit: "Cherchez un appui dans les gens qui traitent
+de jacobins les amis de la Republique, et soyez convaincu que
+Sieyes est a la tete de ces gens-la."
+
+-- Je ne m'etais pas trompe.
+-- Il se rend donc?
+
+-- Il fait mieux, il est rendu...
+
+-- L'homme qui voulait me faire fusiller pour avoir debarque a
+Frejus sans faire quarantaine!
+
+-- Oh! non, ce n'etait point pour cela.
+
+-- Pourquoi donc?
+
+-- Pour ne l'avoir point regarde et pour ne lui avoir point
+adresse la parole a un diner chez Gohier.
+
+-- Je vous avoue que je l'ai fait expres; je ne puis pas souffrir
+ce moine defroque.
+
+Bonaparte s'apercut, mais un peu tard, que la parole qu'il venait
+de lacher etait, comme le glaive de l'archange, a double
+tranchant: si Sieyes etait defroque, Talleyrand etait demitre.
+
+Il jeta un coup d'oeil rapide sur le visage de son interlocuteur;
+l'ex-eveque d'Autun souriait de son plus doux sourire.
+
+-- Ainsi je puis compter sur lui?
+
+-- J'en repondrais.
+
+-- Et Cambaceres, et Lebrun, les avez-vous vus?
+
+-- Je m'etais charge de Sieyes, c'est-a-dire du plus recalcitrant;
+c'est Bruix qui a vu les deux autres.
+
+L'amiral, du milieu du groupe ou il etait reste, ne quittait pas
+des yeux le general et le diplomate; il se doutait que leur
+conversation avait une certaine importance.
+
+Bonaparte lui fit signe de venir le rejoindre.
+
+Un homme moins habile eut obei a l'instant meme; Bruix s'en garda
+bien.
+
+Il fit, avec une indifference affectee, deux ou trois tours dans
+le salon; puis, comme s'il apercevait tout a coup Talleyrand et
+Bonaparte causant ensemble, il alla a eux.
+
+-- C'est un homme tres fort que Bruix, dit Bonaparte, qui jugeait
+les hommes aussi bien d'apres les petites choses que d'apres les
+grandes.
+
+-- Et tres prudent surtout, general! dit Talleyrand.
+
+-- Eh bien, mais il va falloir un tire-bouchon pour lui tirer les
+paroles du ventre.
+
+-- Oh! non; maintenant qu'il nous a rejoints, il va, au contraire,
+aborder franchement la question.
+
+En effet, a peine Bruix etait-il reuni a Bonaparte et a
+Talleyrand, qu'il entra en matiere par ces mots aussi clairs que
+concis:
+
+-- Je les ai vus, ils hesitent!
+
+-- Ils hesitent! Cambaceres et Lebrun hesitent? Lebrun, je le
+comprends encore: une espece d'homme de lettres, un modere, un
+puritain; mais Cambaceres...
+-- C'est comme cela.
+
+-- Ne leur avez-vous pas dit que je comptais faire de chacun d'eux
+un consul?
+
+-- Je ne me suis pas avance jusque-la, repondit Bruix en riant.
+
+-- Et pourquoi cela? demanda Bonaparte.
+
+-- Mais parce que voila le premier mot que vous me dites de vos
+intentions, citoyen general.
+
+-- C'est juste, dit Bonaparte en se mordant les levres.
+
+-- Faut-il reparer cette omission? demanda Bruix.
+
+-- Non, non, fit vivement Bonaparte; ils croiraient que j'ai
+besoin d'eux; je ne veux pas de tergiversations. Qu'ils se
+decident aujourd'hui sans autres conditions que celles que vous
+leur avez offertes, sinon, demain, il sera trop tard; je me sens
+assez fort pour etre seul, et j'ai maintenant Sieyes et Barras.
+
+-- Barras? repeterent les deux negociateurs etonnes.
+
+-- Oui, Barras, qui me traite de petit caporal et qui ne me
+renvoie pas en Italie parce que, dit-il, j'y ai fait ma fortune,
+et qu'il est inutile que j'y retourne... eh bien, Barras...
+
+-- Barras?
+
+-- Rien...
+
+Puis, se reprenant:
+--Ah! ma foi, au reste, je puis bien vous le dire! Savez-vous ce
+que Barras a avoue hier a diner devant moi? qu'il etait impossible
+de marcher plus longtemps avec la constitution de l'an III; qu'il
+reconnaissait la necessite d'une dictature; qu'il etait decide a
+se retirer, a abandonner les renes du gouvernement, ajoutant qu'il
+etait use dans l'opinion et que la Republique avait besoin
+d'hommes nouveaux. Or, devinez sur qui il est dispose a deverser
+son pouvoir -- je vous le donne, comme madame de Sevigne, en cent,
+en mille, en dix mille! -- sur le general Hedouville, un brave
+homme... mais je n'ai eu besoin que de le regarder en face pour
+lui faire baisser les yeux; il est vrai que mon regard devait etre
+foudroyant! Il en est resulte que, ce matin, a huit heures, Barras
+etait aupres de mon lit, s'excusant comme il pouvait de sa betise
+d'hier, reconnaissant que, seul, je pouvais sauver la Republique,
+me declarant qu'il venait se mettre a ma disposition, faire ce que
+je voudrais, prendre le role que je lui donnerais, et me priant de
+lui promettre que, si je meditais quelque chose, je compterais sur
+lui... oui, sur lui, qu'il m'attende sous l'orme!
+
+-- Cependant, general, dit M. de Talleyrand ne pouvant resister au
+desir de faire un mot, du moment ou l'orme n'est point un arbre de
+la liberte.
+
+Bonaparte jeta un regard de cote a l'ex-eveque.
+
+-- Oui, je sais que Barras est votre ami, celui de Fouche et de
+Real; mais il n'est pas le mien et je le lui prouverai. Vous
+retournerez chez Lebrun et chez Cambaceres, Bruix, et vous leur
+mettrez le marche a la main.
+
+Puis, regardant a sa montre et froncant le sourcil:
+
+-- Il me semble que Moreau se fait attendre.
+
+Et il se dirigea vers le groupe ou dominait Talma.
+Les deux diplomates le regarderent s'eloigner.
+
+Puis, tout bas:
+
+-- Que dites-vous, mon cher Maurice, demanda l'amiral Bruig, de
+ces sentiments pour l'homme qui l'a distingue au siege de Toulon
+n'etant que simple officier, qui lui a donne la defense de la
+Convention au 13 vendemiaire, qui, enfin, l'a fait nommer, a
+vingt-six ans, general en chef de l'armee d'Italie?
+
+-- Je dis, mon cher amiral, repondit M. de Talleyrand avec son
+sourire pale et narquois tout ensemble, qu'il existe des services
+si grands, qu'ils ne peuvent se payer que par l'ingratitude.
+
+En ce moment la porte s'ouvrit et l'on annonca le general Moreau.
+
+A cette annonce, qui etait plus qu'une nouvelle, qui etait un
+etonnement pour la plupart des assistants, tous les regards se
+tournerent vers la porte.
+
+Moreau parut.
+
+Trois hommes occupaient, a cette epoque, les regards de la France,
+et Moreau etait un de ces trois hommes.
+
+Les deux autres etaient Bonaparte et Pichegru.
+
+Chacun d'eux etait devenu une espece de symbole.
+
+Pichegru, depuis le 18 fructidor, etait le symbole de la
+monarchie.
+
+Moreau, depuis qu'on l'avait surnomme Fabius, etait le symbole de
+la republique.
+
+Bonaparte, symbole de la guerre, les dominait tous deux par le
+cote aventureux de son genie.
+
+Moreau etait alors dans toute la force de l'age, nous dirions dans
+toute la force de son genie, si un des caracteres du genie n'etait
+pas la decision. Or, nul n'etait plus indecis que le fameux
+_cunctateur._
+
+Il avait alors trente-six ans, etait de haute taille, avait a la
+fois la figure douce, calme et ferme; il devait ressembler a
+Xenophon.
+
+Bonaparte ne l'avait jamais vu: lui, de son cote, n'avait jamais
+vu Bonaparte.
+
+Tandis que l'un combattait sur l'Adige et le Mincio, l'autre
+combattait sur le Danube et sur le Rhin.
+
+Bonaparte, en l'apercevant, alla au-devant de lui.
+
+-- Soyez le bienvenu, general! lui dit-il.
+
+Moreau sourit avec une extreme courtoisie:
+
+-- General, repondit-il pendant que chacun faisait cercle autour
+d'eux pour voir comment cet autre Cesar aborderait cet autre
+Pompee, vous arrivez d'Egypte victorieux, et moi, j'arrive
+d'Italie apres une grande defaite.
+
+-- Qui n'etait pas votre et dont vous ne devez pas repondre,
+general. Cette defaite, c'est la faute de Joubert; s'il s'etait
+rendu a l'armee d'Italie aussitot qu'il en a ete nomme general en
+chef, il est plus que probable que les Russes et les Autrichiens,
+avec les seules troupes qu'ils avaient alors, n'eussent pas pu lui
+resister; mais la lune de miel l'a retenu a Paris, ce mois fatal,
+que le pauvre Joubert a paye de sa vie, leur a donne le temps de
+reunir toutes leurs forces; la reddition de Mantoue les a accrues
+de quinze mille hommes arrives la veille du combat; il etait
+impossible que notre brave armee ne fut pas accablee par tant de
+forces reunies!
+
+-- Helas! oui, dit Moreau, c'est toujours le plus grand nombre qui
+bat le plus petit.
+
+-- Grande verite, general! s'ecria Bonaparte, verite
+incontestable!
+
+-- Cependant, dit Arnault se melant a la conversation, avec de
+petites armees, general, vous en avez battu de grandes.
+
+-- Si vous etiez Marius, au lieu d'etre l'auteur de _Marius, _vous
+ne diriez pas cela, monsieur le poete. Meme quand j'ai battu de
+grandes armees avec de petites -- ecoutez bien cela, vous surtout,
+jeunes gens qui obeissez aujourd'hui et qui commanderez plus tard
+-- c'est toujours le plus petit nombre qui a ete battu par le
+grand.
+
+-- Je ne comprends pas? dirent ensemble Arnault et Lefebvre.
+
+Mais Moreau fit un signe de tete indiquant qu'il comprenait, lui.
+
+Bonaparte continua:
+
+-- Suivez bien ma theorie, c'est tout l'art de la guerre. Lorsque
+avec de moindres forces j'etais en presence d'une grande armee,
+groupant avec rapidite la mienne, je tombais comme la foudre sur
+l'une de ses ailes et je la culbutais; je profitais ensuite du
+desordre que cette manoeuvre ne manquait jamais de mettre dans
+l'armee ennemie pour l'attaquer dans une autre partie, toujours
+avec toutes mes forces; je la battais ainsi en detail, et la
+victoire qui etait le resultat etait toujours, comme vous le
+voyez, le triomphe du grand nombre sur le petit.
+
+Au moment ou l'habile general venait de donner cette definition de
+son genie, la porte s'ouvrit et un domestique annonca qu'on etait
+servi.
+
+-- Allons, general, dit Bonaparte conduisant Moreau a Josephine,
+donnez le bras a ma femme, et a table!
+
+Et, sur cette invitation, chacun passa du salon dans la salle a
+manger.
+
+Apres le diner, sous le pretexte de lui montrer un sabre
+magnifique qu'il avait rapporte d'Egypte, Bonaparte emmena Moreau
+dans son cabinet.
+
+La, les deux rivaux resterent plus d'une heure enfermes.
+
+Que se passa-t-il entre eux? quel fut le pacte signe? quelles
+furent les promesses faites? Nul ne le sut jamais.
+
+Seulement, Bonaparte, en rentrant seul au salon, repondit a
+Lucien, qui lui demandait: "Eh bien, Moreau?"
+
+-- Comme je l'avais prevu, il prefere le pouvoir militaire au
+pouvoir politique; je lui ai promis le commandement d'une armee...
+
+En prononcant ces derniers mots, Bonaparte sourit.
+
+-- Et, en attendant..., continua-t-il.
+
+-- En attendant? demanda Lucien.
+
+-- Il aura celui du Luxembourg; je ne suis pas fache d'en faire le
+geolier des directeurs avant d'en faire le vainqueur des
+Autrichiens.
+
+Le lendemain on lisait dans le _Moniteur_:
+
+_"Paris, 17 brumaire. -- _Bonaparte a fait present a Moreau d'un
+damas garni de pierres precieuses qu'il a rapporte d'Egypte, et
+qui est estime douze mille francs."
+
+
+XXI -- LE BILAN DU DIRECTOIRE
+
+Nous avons dit que Moreau, muni sans doute de ses instructions,
+etait sorti de la petite maison de la rue de la Victoire, tandis
+que Bonaparte etait rentre seul au salon.
+
+Tout etait objet de controle dans une pareille soiree; aussi
+remarqua-t-on l'absence de Moreau, la rentree solitaire de
+Bonaparte, et la visible bonne humeur qui animait la physionomie
+de ce dernier.
+
+Les regards qui s'etaient fixes le plus ardemment sur lui etaient
+ceux de Josephine et de Roland: Moreau pour Bonaparte ajoutait
+vingt chances de succes au complot; Moreau contre Bonaparte lui en
+enlevait cinquante.
+
+L'oeil de Josephine etait si suppliant que, en quittant Lucien,
+Bonaparte poussa son frere du cote de sa femme.
+
+Lucien comprit; il s'approcha de Josephine.
+
+-- Tout va bien, dit-il.
+
+-- Moreau?
+
+-- Il est avec nous.
+
+-- Je le croyais republicain.
+
+-- On lui a prouve que l'on agissait pour le bien de la
+Republique.
+
+-- Moi, je l'eusse cru ambitieux, dit Roland.
+
+Lucien tressaillit et regarda le jeune homme.
+
+-- Vous etes dans le vrai, vous, dit il.
+
+-- Eh bien, alors, demanda Josephine, s'il est ambitieux, il ne
+laissera pas Bonaparte s'emparer du pouvoir.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Parce qu'il le voudra pour lui-meme.
+
+-- Oui; mais il attendra qu'on le lui apporte tout fait, vu qu'il
+ne saura pas le creer et qu'il n'osera pas le prendre.
+
+Pendant ce temps Bonaparte s'approchait du groupe qui s'etait
+forme, comme avant le diner, autour de Talma; les hommes
+superieurs sont toujours au centre.
+
+-- Que racontez-vous la, Talma? demanda Bonaparte; il me semble
+qu'on vous ecoute avec bien de l'attention.
+
+-- Oui, mais voila mon regne fini, dit l'artiste.
+
+-- Et pourquoi cela?
+
+-- Je fais comme le citoyen Barras, j'abdique.
+
+-- Le citoyen Barras abdique donc?
+
+-- Le bruit en court.
+
+-- Et sait-on qui sera nomme a sa place?
+
+-- On s'en doute.
+
+-- Est-ce un de vos amis, Talma?
+
+-- Autrefois, dit Talma en s'inclinant, il m'a fait l'honneur de
+me dire que j'etais le sien.
+
+-- Eh bien, en ce cas, Talma, je vous demande votre protection.
+
+-- Elle vous est acquise, dit Talma, en riant; maintenant reste a
+savoir pourquoi faire.
+
+-- Pour m'envoyer en Italie, ou le citoyen Barras ne veut pas que
+je retourne.
+
+-- Dame, fit Talma, vous connaissez la, chanson, general?
+
+"_Nous n'irons plus au bois, Les lauriers sont coupes_!"
+
+-- O Roscius! Roscius! dit en souriant Bonaparte, serais-tu devenu
+flatteur en mon absence?
+
+-- Roscius etait l'ami de Cesar, general, et, a son retour des
+Gaules, il dut lui dire a peu pres ce que je vous dis.
+
+Bonaparte posa la main sur l'epaule de Talma.
+
+-- Lui eut-il dit les memes paroles apres le passage du Rubicon?
+
+Talma regarda Bonaparte en face:
+
+-- Non, repondit-il; il lui eut dit, comme le devin: "_Cesar,
+prends garde aux ides de mars_!"
+
+Bonaparte fourra sa main dans sa poitrine comme pour y chercher
+quelque chose, et, y retrouvant le poignard des compagnons de
+Jehu, il l'y serra convulsivement.
+
+Avait-il un pressentiment des conspirations d'Arena, de Saint-
+Regent et de Cadoudal?
+
+En ce moment la porte s'ouvrit et l'on annonca:
+
+-- Le general Bernadotte.
+
+-- Bernadotte! ne put s'empecher de murmurer Bonaparte, que vient-
+il faire ici?
+
+En effet, depuis le retour de Bonaparte, Bernadotte s'etait tenu a
+l'ecart, se refusant a toutes les instances que le general en chef
+lui avait faites ou lui avait fait faire par ses amis.
+
+C'est que, des longtemps, Bernadotte avait devine l'homme
+politique sous la capote du soldat, le dictateur sous le general
+en chef; c'est que Bernadotte, tout roi qu'il fut depuis, etait
+alors bien autrement republicain que Moreau.
+
+D'ailleurs, Bernadotte croyait avoir a se plaindre de Bonaparte.
+
+Sa carriere militaire avait ete non moins brillante que celle du
+jeune general; sa fortune devait egaler la sienne jusqu'au bout;
+seulement, plus heureux que lui, il devait mourir sur le trone.
+
+Il est vrai que, ce trone, Bernadotte ne l'avait pas conquis: il y
+avait ete appele.
+
+Fils d'un avocat de Pau, Bernadotte, ne en 1764, c'est-a-dire cinq
+ans avant Bonaparte, s'etait engage comme simple soldat a l'age de
+dix-sept ans. En 1789, il n'etait encore que sergent-major; mais
+c'etait l'epoque des avancements rapides; en 1794, Kleber l'avait
+proclame general de brigade sur le champ de bataille meme ou il
+venait de decider de la victoire; devenu general de division, il
+avait pris une part brillante aux journees de Fleurus et de
+Juliers, fait capituler Maestricht, pris Altdorf, et protege,
+contre une armee une fois plus nombreuse que la sienne, la marche
+de Jourdan force de battre en retraite; en 1797, le Directoire
+l'avait charge de conduire dix-sept mille hommes a Bonaparte: ces
+dix-sept mille hommes, c'etaient ses vieux soldats, les vieux
+soldats de Kleber, de Marceau, de Hoche, des soldats de Samare-et-
+Meuse, et alors, il avait oublie la rivalite et seconde Bonaparte
+de tout son pouvoir, ayant sa part du passage du Tagliamento,
+prenant Gradiska, Trieste, Laybach, Idria, venant apres la
+campagne rapporter au Directoire les drapeaux pris a l'ennemi, et
+acceptant, a contrecoeur peut-etre, l'ambassade de Vienne, tandis
+que Bonaparte se faisait donner le commandement en chef de l'armee
+d'Egypte.
+
+A Vienne, une emeute suscitee par le drapeau tricolore arbore a la
+porte de l'ambassade, emeute dont l'ambassadeur ne put obtenir
+satisfaction, le forca de demander ses passeports. De retour a
+Paris, il avait ete nomme par le Directoire ministre de la guerre;
+une subtilite de Sieyes, que le republicanisme de Bernadotte
+offusquait, avait amene celui-ci a donner sa demission, la
+demission avait ete acceptee, et, lorsque Bonaparte avait debarque
+a Frejus, le demissionnaire etait depuis trois mois remplace par
+Dubois-Crance.
+
+Depuis le retour de Bonaparte, quelques amis de Bernadotte avaient
+voulu le rappeler au ministere; mais Bonaparte s'y etait oppose;
+il en resultait une hostilite, sinon ouverte, du moins reelle,
+entre les deux generaux.
+
+La presence de Bernadotte dans le salon de Bonaparte etait donc un
+evenement presque aussi extraordinaire que celle de Moreau, et
+l'entree du vainqueur de Maestricht fit retourner au moins autant
+de tetes que l'entree du vainqueur de Rastadt.
+
+Seulement, au lieu d'aller a lui comme il avait ete au-devant de
+Moreau, Bonaparte, pour le nouveau venu, se contenta de se
+retourner et d'attendre.
+
+Bernadotte, du seuil de la porte, jeta un regard rapide sur le
+salon; il divisa et analysa les groupes, et, quoiqu'il eut, au
+centre du groupe principal, apercu Bonaparte, il s'approcha de
+Josephine, a demi couchee au coin de la cheminee sur une chaise
+longue, belle et drapee comme la statue d'Agrippine du musee
+Pitti, et la salua avec toute la courtoisie d'un chevalier, lui
+adressa quelques compliments, s'informa de sa sante, et, alors
+seulement, releva la tete pour voir sur quel point il devait aller
+chercher Bonaparte.
+
+Toute chose avait trop de signification dans un pareil moment pour
+que chacun ne remarquat point cette affectation de courtoisie de
+la part de Bernadotte.
+
+Bonaparte, avec son esprit rapide et comprehensif, n'avait point
+ete le dernier a faire cette remarque; aussi l'impatience le prit-
+elle, et, au lieu d'attendre Bernadotte au milieu du groupe ou il
+se trouvait, se dirigea-t-il vers l'embrasure d'une fenetre, comme
+s'il portait a l'ex-ministre de la guerre le defi de l'y suivre.
+
+Bernadotte salua gracieusement a droite et a gauche, et,
+commandant le calme a sa physionomie d'ordinaire si mobile, il
+s'avanca vers Bonaparte, qui l'attendait comme un lutteur attend
+son adversaire, le pied droit en avant et les levres serrees.
+
+Les deux hommes se saluerent; seulement, Bonaparte ne fit aucun
+mouvement pour tendre la main a Bernadotte; celui-ci, de son cote,
+ne fit aucun mouvement pour la lui prendre.
+
+-- C'est vous, dit Bonaparte; je suis bien aise de vous voir.
+
+-- Merci, general, repondit Bernadotte; je viens ici parce que je
+crois avoir a vous donner quelques explications.
+
+-- Je ne vous avais pas reconnu d'abord.
+
+-- Mais il me semble cependant, general, que mon nom avait ete
+prononce, par le domestique qui m'a annonce, d'une voix assez
+haute et assez claire pour qu'il n'y eut point de doute sur mon
+identite.
+
+-- Oui: mais il avait annonce le general Bernadotte.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, j'ai vu un homme en bourgeois, et, tout en vous
+reconnaissant, je doutais que ce fut vous.
+
+Depuis quelque temps, en effet, Bernadotte affectait de porter
+l'habit bourgeois, de preference a l'uniforme.
+
+-- Vous savez, repondit-il en riant, que je ne suis plus militaire
+qu'a moitie: je suis mis au traitement de reforme par le citoyen
+Sieyes.
+
+-- Il parait qu'il n'est point malheureux pour moi que vous n'ayez
+plus ete ministre de la guerre, lors de mon debarquement a Frejus.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Vous avez dit, a ce que l'on m'assure, que si vous aviez recu
+l'ordre de me faire arreter pour avoir transgresse les lois
+sanitaires, vous l'eussiez fait.
+
+-- Je l'ai dit et je le repete, general; soldat, j'ai toujours ete
+un fidele observateur de la discipline; ministre, je devenais un
+esclave de la loi.
+
+Bonaparte se mordit les levres.
+
+-- Et vous direz apres cela que vous n'avez pas une inimitie
+personnelle contre moi!
+
+-- Une inimitie personnelle contre vous, general? repondit
+Bernadotte; pourquoi cela? nous avons toujours marche a peu pres
+sur le meme rang, j'etais meme general avant vous; mes campagnes
+sur le Rhin, pour etre moins brillantes que vos campagnes sur
+l'Adige, n'ont pas ete moins profitables a la Republique, et,
+quand j'ai eu l'honneur de servir sous vos ordres en Italie, vous
+avez, je l'espere, trouve en moi un lieutenant devoue, sinon a
+l'homme, du moins a la patrie. Il est vrai que, depuis votre
+depart, general, j'ai ete plus heureux que vous, n'ayant pas la
+responsabilite d'une grande armee que, s'il faut en croire les
+dernieres depeches de Kleber, vous avez laissee dans une facheuse
+position.
+
+-- Comment! d'apres les dernieres depeches de Kleber? Kleber a
+ecrit?
+
+-- L'ignorez-vous, general? Le Directoire ne vous aurait-il pas
+communique les plaintes de votre successeur? Ce serait une grande
+faiblesse de sa part, et je me felicite alors doublement d'etre
+venu redresser dans votre esprit ce que l'on dit de moi, et vous
+apprendre ce que l'on dit de vous.
+
+Bonaparte fixa sur Bernadotte un oeil sombre comme celui de
+l'aigle.
+
+-- Et que dit-on de moi? demanda-t-il.
+
+-- Un dit que, puisque vous reveniez, vous auriez du ramener
+l'armee avec vous.
+
+-- Avais-je une flotte? et ignorez-vous que Brueys a laisse bruler
+la sienne?
+
+-- Alors, on dit, general, que, n'ayant pu ramener l'armee, il eut
+peut-etre ete meilleur pour votre renommee de rester avec elle.
+
+-- C'est ce que j'eusse fait, monsieur, si les evenements ne
+m'eussent pas rappele en France.
+
+-- Quels evenements, general?
+
+-- Vos defaites.
+
+-- Pardon, general, vous voulez dire les defaites de Scherer?
+
+-- Ce sont toujours vos defaites.
+
+-- Je ne reponds des generaux qui ont commande nos armees du Rhin
+et d'Italie que depuis que je suis ministre de la guerre. Or,
+depuis ce temps-la, enumerons defaites et victoires, general, et
+nous verrons de quel cote penchera la balance.
+
+-- Ne viendrez-vous pas me dire que vos affaires sont en bon etat?
+
+-- Non; mais je vous dirai qu'elles ne sont pas dans un etat aussi
+desespere que vous affectez de le croire.
+
+-- Que j'affecte!... En verite, general, a vous entendre, il
+semblerait que j'eusse interet a ce que la France soit abaissee
+aux yeux de l'etranger...
+
+-- Je ne dis pas cela: je dis que je suis venu pour etablir avec
+vous la balance de nos victoires et de nos defaites depuis trois
+mois, et, comme je suis venu pour cela, que je suis chez vous, que
+j'y viens en accuse...
+
+-- Ou en accusateur!
+
+-- En accuse d'abord... je commence.
+
+-- Et, moi, dit Bonaparte visiblement sur les charbons, j'ecoute.
+
+-- Mon ministere date du 30 prairial, du 8 juin, si vous l'aimez
+mieux; nous n'aurons jamais de querelle pour les mots.
+
+-- Ce qui veut dire que nous en aurons pour les choses.
+
+Bernadotte continua sans repondre:
+
+-- J'entrai donc, comme je vous le disais, au ministere le 8 juin,
+c'est-a-dire quelques jours apres la levee du siege de Saint-Jean
+d'Acre.
+
+Bonaparte se mordit les levres.
+
+-- Je n'ai leve le siege de Saint-Jean d'Acre qu'apres avoir ruine
+les fortifications, repliqua-t-il.
+
+-- Ce n'est pas ce qu'ecrit Kleber; mais cela ne me regarde
+point...
+
+Et, en souriant, il ajouta:
+
+-- C'etait du temps du ministere de Clarke.
+
+Il y eut un instant de silence pendant lequel Bonaparte essaya de
+faire baisser les yeux a Bernadotte; mais, voyant qu'il n'y
+reussissait pas:
+
+-- Continuez, lui dit-il.
+
+Bernadotte s'inclina et reprit:
+
+-- Jamais ministre de la guerre peut-etre -- et les archives du
+ministere sont la pour en faire foi -- jamais ministre de la
+guerre ne recut son portefeuille dans des circonstances plus
+critiques: la guerre civile a l'interieur, l'etranger a nos
+portes, le decouragement dans nos vieilles armees, le denuement le
+plus absolu de moyens pour en mettre sur pied de nouvelles; voila
+ou j'en etais le 8 juin au soir; mais j'etais deja entre en
+fonctions... A partir du 8 juin, une correspondance active,
+etablie avec les autorites civiles et militaires, ranimait leur
+courage et leurs esperances; mes adresses aux armees -- c'est un
+tort peut-etre -- sont celles, non pas d'un ministre a des
+soldats, mais d'un camarade a des camarades, de meme que mes
+adresses aux administrateurs sont celles d'un citoyen a ses
+concitoyens. Je m'adressais au courage de l'armee et au coeur des
+Francais, j'obtins tout ce que je demandais: la garde nationale
+s'organisa avec un nouveau zele, des legions se formerent sur le
+Rhin, sur la Moselle, des bataillons de veterans prirent la place
+d'anciens regiments pour aller renforcer ceux qui defendent nos
+frontieres; aujourd'hui, notre cavalerie se recrute d'une remonte
+de quarante mille chevaux, cent mille conscrits habilles, armes et
+equipes, recoivent au cri de "Vive la Republique!" les drapeaux
+sous lesquels ils vont combattre et vaincre...
+
+-- Mais, interrompit amerement Bonaparte, c'est toute une apologie
+que vous faites la de vous-meme!
+
+-- Soit; je diviserai mon discours en deux parties: la premiere
+sera une apologie contestable; la seconde sera une exposition de
+faits incontestes; laissons de cote l'apologie, je passe aux
+faits.
+
+"Les 17 et 18 juin, bataille de la Trebbia: Mac Donald veut
+combattre sans Moreau; il franchit la Trebbia, attaque l'ennemi,
+est battu par lui et se retire sur Modene. Le 20 juin, combat de
+Tortona: Moreau bat l'Autrichien Bellegarde. Le 22 juillet,
+reddition de la citadelle d'Alexandrie aux Austro-Russes. La
+balance penche pour la defaite. Le 30, reddition de Mantoue:
+encore un echec! Le 15 aout, bataille de Novi: cette fois, c'est
+plus qu'un echec, c'est une defaite; enregistrez-la, general,
+c'est la derniere.
+
+"En meme temps que nous nous faisons battre a Novi, Massena se
+maintient dans ses positions de Zug et de Lucerne, et s'affermit
+sur l'Aar et sur le Rhin, tandis que Lecourbe, les 14 et 15 aout,
+prend le Saint-Gothard. Le 19, bataille de Bergen: Brune defait
+l'armee anglo-russe, forte de quarante-quatre mille hommes et fait
+prisonnier le general russe Hermann. Les 25, 26 et 27 du meme
+mois, combats de Zurich: Massena bat les Austro-Russes commandes
+par Korsakov; Hotze et trois autres generaux autrichiens sont
+pris, trois sont tues; l'ennemi perd douze mille hommes, cent
+canons, tous ses bagages! les Autrichiens, separes des Russes, ne
+peuvent les rejoindre qu'au-dela du lac de Constance. La
+s'arretent les progres que l'ennemi faisait depuis le commencement
+de la campagne; depuis la reprise de Zurich, le territoire de la
+France est garanti de toute invasion.
+
+"Le 30 aout, Molitor bat les generaux autrichiens Jeilachich et
+Linken, et les rejette dans les Grisons. Le 1er septembre, Molitor
+attaque et bat dans la Muttathalle le general Rosemberg. Le 2,
+Molitor force Souvaroff d'evacuer Glaris, d'abandonner ses
+blesses, ses canons et seize cents prisonniers. Le 6, le general
+Brune bat pour la seconde fois les Anglo-Russes, commandes par le
+duc d'York. Le 7, le general Gazan s'empare de Constance. Le 9,
+vous abordez pres de Frejus.
+
+"Eh bien, general, continua Bernadotte, puisque la France va
+probablement passer entre vos mains, il est bon que vous sachiez
+dans quel etat vous la prenez, et qu'a defaut de recu, un etat des
+lieux fasse foi de la situation dans laquelle nous vous la
+donnons. Ce que nous faisons a cette heure-ci, general, c'est de
+l'histoire, et il est important que ceux qui auront interet a la
+falsifier un jour, trouvent sur leur chemin le dementi de
+Bernadotte!
+
+-- Dites-vous cela pour moi, general?
+
+-- Je dis cela pour les flatteurs... Vous avez pretendu, assure-t-
+on, que vous reveniez parce que nos armees etaient detruites,
+parce que la France etait menacee, la Republique aux abois. Vous
+pouvez etre parti d'Egypte dans cette crainte; mais, une fois
+arrive en France, il faut que cette crainte disparaisse et fasse
+place a une croyance contraire.
+
+-- Je ne demande pas mieux que de me ranger a votre avis, general,
+repondit Bonaparte avec une supreme dignite, et plus vous me
+montrerez la France grande et puissante, plus j'en serai
+reconnaissant a ceux a qui elle devra sa puissance et sa grandeur.
+
+-- Oh! le resultat est clair, general! Trois armees battues et
+disparues, les Russes extermines, les Autrichiens vaincus et mis
+en deroute; vingt mille prisonniers, cent pieces de canon; quinze
+drapeaux, tous les bagages de l'ennemi en notre pouvoir; neuf
+generaux pris ou tues, la Suisse libre, nos frontieres assurees,
+le Rhin fier de leur servir de limite; voila le contingent de
+Massena et la situation de l'Helvetie.
+
+"L'armee anglo-russe deux fois vaincue, entierement decouragee,
+nous abandonnant son artillerie, ses bagages, ses magasins de
+guerre et de bouche, et jusqu'aux femmes et aux enfants debarques
+avec les Anglais, qui se regardaient deja comme maitres de la
+Hollande; huit mille prisonniers francais et bataves rendus a la
+patrie, la Hollande completement evacuee: voila le contingent de
+Brune et la situation de la Hollande.
+
+"L'arriere-garde du general Klenau forcee de mettre bas les armes
+a Villanova; mille prisonniers, trois pieces de canon tombees
+entre nos mains et les Autrichiens rejetes derriere la Bormida; en
+tout, avec les combats de la Stura, de Pignerol, quatre mille
+prisonniers, seize bouches a feu, la place de Mondovi,
+l'occupation de tout le pays situe entre la Stura et le Tanaso;
+voila le contingent de Championnet et la situation de l'Italie.
+
+"Deux cent mille soldats sous les armes, quarante mille cavaliers
+montes, voila mon contingent a moi, et la situation de la France.
+
+-- Mais, demanda Bonaparte d'un air railleur, si vous avez, comme
+vous le dites, deux cent quarante mille soldats sous les armes,
+qu'aviez-vous affaire que je vous ramenasse les quinze ou vingt
+mille hommes que j'avais en Egypte et qui sont utiles la-bas pour
+coloniser?
+
+-- Si je vous les reclame, general, ce n'est pas pour le besoin
+que nous avons d'eux, c'est dans la crainte qu'il ne leur arrive
+malheur.
+
+-- Et quel malheur voulez-vous qu'il leur arrive, commandes par
+Kleber?
+
+-- Kleber peut etre tue, general, et, derriere Kleber, que reste-
+t-il? Menou... Kleber et vos vingt mille hommes sont perdus,
+general!
+
+-- Comment, perdus?
+
+-- Oui, le sultan enverra des troupes _; _il a la terre. Les
+Anglais enverront des flottes; ils ont la mer. Nous, nous n'avons
+ni la terre ni la mer, et nous serons obliges d'assister d'ici a
+l'evacuation de l'Egypte et a la capitulation de notre armee.
+
+-- Vous voyez les choses en noir, general!
+
+-- L'avenir dira qui de nous deux les a vues comme elles etaient.
+_ _
+_--_ Qu'eussiez-vous donc fait a ma place?
+
+-- Je ne sais pas; mais, quand j'aurais du les ramener par
+Constantinople, je n'eusse pas abandonne ceux que la France
+m'avait confies. Xenophon, sur les rives du Tigre, etait dans une
+situation plus desesperee que vous sur les bords du Nil: il ramena
+les dix mille jusqu'en Ionie, et ces dix mille, ce n'etaient point
+des enfants d'Athenes, ce n'etaient pas ses concitoyens, c'etaient
+des mercenaires!
+
+Depuis que Bernadotte avait prononce le mot de Constantinople,
+Bonaparte n'ecoutait plus; on eut dit que ce nom avait eveille en
+lui une source d'idees nouvelles et qu'il suivait sa propre
+pensee.
+
+Il posa sa main sur le bras de Bernadotte etonne, et les yeux
+perdus comme un homme qui suit, dans l'espace, le fantome d'un
+grand projet evanoui:
+
+-- Oui, dit-il, oui! j'y ai pense, et voila pourquoi je
+m'obstinais a prendre cette bicoque de Saint-Jean d'Acre. Vous
+n'avez vu d'ici que mon entetement, vous, une perte d'hommes
+inutile_, _sacrifice a l'amour-propre d'un general mediocre qui
+craint qu'on ne lui reproche un echec; que m'eut importe la levee
+du siege de Saint-Jean d'Acre, si Saint-Jean d'Acre n'avait ete
+une barriere placee au-devant du plus immense projet qui ait
+jamais ete concu!... Des villes! eh! mon Dieu, j'en prendrai
+autant qu'en ont pris Alexandre et Cesar; mais c'etait Saint-Jean
+d'Acre qu'il fallait prendre! si j'avais pris Saint-Jean d'Acre,
+savez-vous ce que je faisais?
+
+Et son regard se fixa, ardent, sur celui de Bernadotte, qui, cette
+fois, baissa les yeux sous la flamme du genie.
+
+-- Ce que je faisais, repeta Bonaparte, et, comme Ajax, il sembla
+menacer le ciel du poing, si j'avais pris Saint-Jean d'Acre, je
+trouvais dans la ville les tresors du pacha et des armes pour
+trois cent mille hommes; je soulevais et j'armais toute la Syrie,
+qu'avait tant indignee la ferocite de Djezzar, qu'a chacun de mes
+assauts, les populations en priere demandaient sa chute a Dieu; je
+marchais sur Damas et Alep; je grossissais mon armee de tous les
+mecontents; a mesure que j'avancais dans le pays, j'annoncais aux
+peuples l'abolition de la servitude et l'aneantissement du
+gouvernement tyrannique des pachas. J'arrivais a Constantinople
+avec des masses armees; je renversais l'empire turc, et je fondais
+a Constantinople un grand empire qui fixait ma place dans la
+posterite au-dessus de Constantin et de Mahomet II! Enfin, peut-
+etre revenais-je a Paris par Andrinople ou par Vienne, apres avoir
+aneanti la maison d'Autriche. Eh bien! Mon cher general, voila le
+projet que cette bicoque de Saint-Jean d'Acre a fait avorter!
+
+Et il oubliait si bien a qui il parlait, pour se bercer dans les
+debris de son reve evanoui, qu'il appelait Bernadotte, _mon cher
+general_.
+
+Celui-ci, presque epouvante de la grandeur du projet que venait de
+lui developper Bonaparte, avait fait un pas en arriere.
+
+-- Oui, dit Bernadotte, je vois ce qu'il vous faut, et vous venez
+de trahir votre pensee: en Orient et en Occident, un trone! Un
+trone! soit; pourquoi pas! Comptez sur moi pour le conquerir, mais
+partout ailleurs qu'en France: je suis republicain et je mourrai
+republicain.
+
+Bonaparte secoua la tete, comme pour chasser les pensees qui le
+soutenaient dans les nuages.
+
+-- Et moi aussi, je suis republicain, dit-il; mais voyez donc ce
+qu'est devenue votre Republique!
+
+-- Qu'importe! s'ecria Bernadotte, ce n'est ni au mot ni a la
+forme que je suis fidele, c'est au principe. Que les directeurs me
+donnent le pouvoir, et je saurai bien defendre la Republique de
+ses ennemis interieurs comme je l'ai defendue de ses ennemis
+exterieurs.
+
+Et, en disant ces derniers mots, Bernadotte releva les yeux; son
+regard se croisa avec celui de Bonaparte.
+
+Deux glaives nus qui se choquent ne jettent pas un eclair plus
+terrible et plus brulant.
+
+Depuis longtemps, Josephine, inquiete, observait les deux hommes
+avec attention.
+
+Elle vit ce double regard, plein de menaces reciproques.
+
+Elle se leva vivement, et, allant a Bernadotte:
+
+-- General, dit-elle.
+
+Bernadotte s'inclina.
+
+-- Vous etes lie avec Gohier, n'est-ce pas? continua-t-elle.
+
+-- C'est un de mes meilleurs amis, madame, dit Bernadotte.
+
+-- Eh bien, nous dinons chez lui apres-demain, 18 brumaire; venez
+donc y diner aussi, et amenez-nous madame Bernadotte; je serais si
+heureuse de me lier avec elle!
+
+-- Madame, dit Bernadotte, du temps des Grecs, vous eussiez ete
+une des trois Graces; au moyen age, vous eussiez ete une fee;
+aujourd'hui, vous etes la femme la plus adorable que je connaisse.
+
+Et, faisant trois pas en arriere, en saluant, il trouva moyen de
+se retirer sans que Bonaparte eut la moindre part a son salut.
+
+Josephine suivit des yeux Bernadotte jusqu'a ce qu'il fut sorti.
+
+Alors, se retournant vers son mari:
+
+-- Eh bien, lui demanda-t-elle, il parait que cela n'a pas ete
+avec Bernadotte comme avec Moreau?
+
+-- Entreprenant, hardi, desinteresse, republicain sincere,
+inaccessible a la seduction. C'est un homme obstacle: on le
+tournera puisqu'on ne peut le renverser.
+
+Et, quittant le salon sans prendre conge de personne, il remonta
+dans son cabinet, ou Roland et Bourrienne le suivirent.
+
+A peine y etaient-ils depuis un quart d'heure, que la clef tourna
+doucement dans la serrure et que la porte s'ouvrit.
+
+Lucien parut.
+
+
+XXII -- UN PROJET DE DECRET
+
+Lucien etait evidemment attendu. Pas une seule fois Bonaparte,
+depuis son entree dans le cabinet, n'avait prononce son nom; mais,
+tout en gardant le silence, il avait, avec une impatience
+croissante, tourne trois ou quatre fois la tete vers la porte, et,
+lorsque le jeune homme parut, une exclamation d'attente satisfaite
+s'echappa de la bouche de Bonaparte.
+
+Lucien, frere du general en chef, etait ne en 1775, ce qui lui
+donnait vingt-cinq ans a peine: depuis 1797, c'est-a-dire a l'age
+de vingt-deux ans et demi, il etait entre au conseil des Cinq-
+Cents, qui, pour faire honneur a Bonaparte, venait de le nommer
+son president.
+
+Avec les projets qu'il avait concus, c'etait ce que Bonaparte
+pouvait desirer de plus heureux.
+
+Franc et loyal au reste, republicain de coeur, Lucien, en
+secondant les projets de son frere, croyait servir encore plus la
+Republique que le futur premier consul.
+
+A ses yeux, nul ne pouvait mieux la sauver une seconde fois que
+celui qui l'avait deja sauvee une premiere.
+
+C'est donc anime de ce sentiment qu'il venait retrouver son frere.
+
+-- Te voila! lui dit Bonaparte; je t'attendais avec impatience.
+
+-- Je m'en doutais; mais il me fallait attendre, pour sortir, un
+moment ou personne ne songeait a moi.
+
+-- Et tu crois que tu as reussi?
+
+-- Oui; Talma racontait je ne sais quelle histoire sur Marat et
+Dumouriez. Tout interessante qu'elle paraissait etre, je me suis
+prive de l'histoire et me voila.
+
+-- Je viens d'entendre une voiture qui s'eloignait; la personne
+qui sortait ne t'a-t-elle pas vu prendre l'escalier de mon
+cabinet?
+
+-- La personne qui sortait, c'etait moi-meme; la voiture qui
+s'eloignait, c'etait la mienne; ma voiture absente, tout le monde
+me croira parti.
+
+Bonaparte respira.
+
+-- Eh bien, voyons, demanda-t-il; a quoi as-tu employe ta journee?
+
+-- Oh! je n'ai pas perdu mon temps, va!
+
+-- Aurons-nous le decret du conseil des Anciens?
+
+-- Nous l'avons redige aujourd'hui, et je te l'apporte -- le
+brouillon du moins -- pour que tu voies s'il y a quelque chose a
+en retrancher ou a y ajouter.
+
+-- Voyons! dit Bonaparte.
+
+Et, prenant vivement des mains de Lucien le papier que celui-ci
+lui presentait, il lut:
+
+"Art. 1er. Le Corps legislatif est transfere dans la commune de
+Saint-Cloud; les deux conseils y siegeront dans les deux ailes du
+palais..."
+
+-- C'etait l'article important, dit Lucien; je l'ai fait mettre en
+tete pour qu'il frappe tout d'abord le peuple.
+
+-- Oui, oui, fit Bonaparte.
+
+Et il continua:
+
+"Art. 2. Ils y seront rendus demain 20 brumaire..."
+
+-- Non; non, dit Bonaparte: "Demain 19." Changez la date,
+Bourrienne.
+
+Et il passa le papier a son secretaire.
+
+-- Tu crois etre en mesure pour le 18?
+
+-- Je le serai. Fouche m'a dit avant-hier: "_Pressez-vous ou je ne
+reponds plus de rien_."
+
+-- "19 brumaire" dit Bourrienne en rendant le papier au general.
+
+Bonaparte reprit:
+
+"Art. 2. -- Ils seront rendus demain, 19 brumaire, a midi. Toute
+continuation de deliberations est interdite ailleurs et avant ce
+terme."
+
+Bonaparte relut cet article.
+-- C'est bien, dit-il; il n'y a point de double entente. Et il
+poursuivit:
+
+"Art. 3. Le general Bonaparte est charge de l'execution du present
+decret: il prendra tontes les mesures necessaires pour la surete
+de la representation nationale."
+
+Un sourire railleur passa sur les levres de pierre du lecteur;
+mais, presque aussitot, continuant:
+
+"Le general commandant la 17e division militaire, la garde du
+Corps legislatif, la garde nationale sedentaire, les troupes de
+ligne qui se trouvent dans la commune de Paris, dans
+l'arrondissement constitutionnel et dans toute l'etendue de la 47e
+division, sont mis immediatement sous ses ordres et tenus de le
+reconnaitre en cette qualite."
+
+-- Ajoute, Bourrienne: "Tous les citoyens lui porteront main-forte
+a sa premiere requisition." Les bourgeois adorent se meler des
+affaires politiques, et quand ils peuvent nous servir dans nos
+projets, il faut leur donner cette satisfaction.
+
+Bourrienne obeit; puis il rendit le papier au general, qui
+continua:
+
+"Art. 4. Le general Bonaparte est appele dans le sein du conseil
+pour y recevoir une expedition du present decret et preter
+serment. Il se concertera avec les commissaires inspecteurs des
+deux Conseils."
+
+"Art. 5. Le present decret sera _de suite _transmis par un
+messager au conseil des Cinq-Cents et au Directoire executif."
+
+"Il sera imprime, affiche, promulgue dans toutes les communes de
+la Republique par des courriers extraordinaires."
+"Paris, ce..."
+
+-- La date est en blanc, dit Lucien.
+
+-- Mets: "18 brumaire" Bourrienne; il faut que le decret surprenne
+tout le monde. Rendu a sept heures du matin, il faut qu'en meme
+temps qu'il sera rendu, auparavant meme, il soit affiche sur tous
+les murs de Paris.
+
+-- Mais, si les Anciens allaient refuser de le rendre...?
+
+-- Raison de plus pour qu'il soit affiche, niais! dit Bonaparte;
+nous agirons comme s'il etait rendu.
+
+-- Faut-il corriger en meme temps une faute de francais qui se
+trouve dans le dernier paragraphe? demanda Bourrienne en riant.
+
+-- Laquelle? fit Lucien avec l'accent d'un auteur blesse dans son
+amour-propre.
+
+-- _De suite, _reprit Bourrienne; dans ce cas-la on ne dit pas _de
+suite, _on dit _tout de suite_.
+
+-- Ce n'est point la peine, dit Bonaparte; j'agirai, soyez
+tranquille, comme s'il y avait _tout de suite_.
+
+Puis, apres une seconde de reflexion:
+
+-- Quant a ce que tu disais tout a l'heure de la crainte que tu
+avais que le decret ne passat point, il y a un moyen bien simple
+pour qu'il passe.
+
+-- Lequel?
+
+-- C'est de convoquer pour six heures du matin les membres dont
+nous sommes surs, et pour huit heures ceux dont nous ne sommes pas
+surs. N'ayant que des hommes a nous, c'est bien le diable si nous
+manquons la majorite.
+
+-- Mais six heures aux uns, et huit heures aux autres..., fit
+Lucien.
+
+-- Prends deux secretaires differents; il y en aura un qui se sera
+trompe.
+
+Puis, se tournant vers Bourrienne:
+
+-- Ecris, lui dit-il.
+
+Et, tout en se promenant, il dicta sans hesiter, comme un homme
+qui a songe d'avance et longtemps a ce qu'il dicte, mais en
+s'arretant de temps en temps devant Bourrienne pour voir si la
+plume du secretaire suivait sa parole:
+
+"Citoyens!
+
+"Le conseil des Anciens, depositaire de la sagesse nationale,
+vient de rendre le decret ci-joint; il y est autorise par les
+articles 102 et 103 de l'acte constitutionnel.
+
+"Il me charge de prendre des mesures pour la surete de la
+representation nationale, sa translation necessaire et
+momentanee..."
+
+Bourrienne regarda Bonaparte: c'etait _instantanee _que celui-ci
+avait voulu dire; mais, comme le general ne se reprit point,
+Bourrienne laissa _momentanee._
+
+Bonaparte continua de dicter:
+
+"Le Corps legislatif se trouvera a meme de tirer la representation
+du danger imminent ou la desorganisation de toutes les parties de
+l'administration nous a conduits.
+
+"Il a besoin, dans cette circonstance essentielle, de l'union et
+de la confiance des patriotes; ralliez-vous autour de lui; c'est
+le seul moyen d'asseoir la Republique sur les bases de la liberte
+civile, du bonheur interieur, de la victoire et de la paix."
+
+Bonaparte relut cette espece de proclamation, et, de la tete, fit
+signe que c'etait bien.
+
+Puis il tira sa montre:
+
+-- Onze heures, dit-il; il est temps encore.
+
+Alors, s'asseyant a la place de Bourrienne, il ecrivit quelques
+mots en forme de billet, cacheta et mit sur l'adresse: "Au citoyen
+Barras."
+
+-- Roland, dit-il quand il eut acheve, tu vas prendre, soit un
+cheval a l'ecurie, soit une voiture sur la place, et tu te rendras
+chez Barras; je lui demande un rendez-vous pour demain a minuit.
+Il y a reponse.
+
+Roland sortit.
+
+Un instant apres, on entendit dans la cour de l'hotel le galop
+d'un cheval qui s'eloignait dans la direction de la rue du Mont-
+Blanc.
+
+-- Maintenant, Bourrienne, dit Bonaparte, apres avoir prete
+l'oreille au bruit, demain a minuit, que je sois a l'hotel ou que
+je n'y sois pas, vous ferez atteler, vous monterez dans ma voiture
+et vous irez a ma place chez Barras.
+
+-- A votre place, general?
+
+-- Oui; toute la journee, il comptera sur moi pour le soir, et ne
+fera rien, croyant que je le mets dans ma partie. A minuit, vous
+serez chez lui, vous lui direz qu'un grand mal de tete m'a force
+de me coucher, mais que je serai chez lui a sept heures du matin
+sans faute. Il vous croira ou ne vous croira pas; mais, en tout
+cas, il sera trop tard pour qu'il agisse contre nous: a sept
+heures du matin, j'aurai dix mille hommes sous mes ordres.
+
+-- Bien, general. Avez-vous d'autres ordres a me donner?
+
+-- Non, pas pour ce soir, repondit Bonaparte. Soyez demain ici de
+bonne heure.
+
+-- Et moi? demanda Lucien.
+
+-- Vois Sieyes; c'est lui qui a dans sa main le conseil des
+Anciens; prends toutes tes mesures avec lui. Je ne veux pas qu'on
+le voie chez moi, ni qu'on me voie chez lui; si par hasard nous
+echouons, c'est un homme a renier. Je veux apres-demain etre
+maitre de mes actions et n'avoir d'engagement absolu avec
+personne.
+
+-- Crois-tu avoir besoin de moi demain?
+
+-- Viens dans la nuit, et rends-moi compte de tout.
+
+-- Rentres-tu au salon?
+
+-- Non. Je vais attendre Josephine chez elle. Bourrienne, vous lui
+direz un mot a l'oreille en passant, afin qu'elle se debarrasse le
+plus vite possible de tout son monde.
+
+Et, saluant de la main et presque du meme geste son frere et
+Bourrienne, il passa, par un corridor particulier, de son cabinet
+dans la chambre de Josephine.
+
+La, eclaire par la simple lueur d'une lampe d'albatre, qui faisait
+le front du conspirateur plus pale encore que d'habitude,
+Bonaparte ecouta le bruit des voitures qui s'eloignaient les unes
+apres les autres.
+
+Enfin, un dernier roulement se fit entendre, et, cinq minutes
+apres, la porte de la chambre s'ouvrit pour donner passage a
+Josephine.
+
+Elle etait seule et tenait a la main un candelabre a deux
+branches.
+
+Son visage, eclaire par la double lumiere, exprimait la plus vive
+angoisse.
+
+-- Eh bien, lui demanda Bonaparte, qu'as-tu donc?
+
+-- J'ai peur! dit Josephine.
+
+-- Et de quoi? des niais du Directoire ou des deux Conseils?
+Allons donc! aux Anciens, j'ai Sieyes; aux Cinq-Cents, j'ai
+Lucien.
+
+-- Tout va donc bien?
+
+-- A merveille!
+
+-- C'est que, comme tu m'avais fait dire que tu m'attendais chez
+moi, je craignais que tu n'eusses de mauvaises nouvelles a me
+communiquer.
+
+-- Bon! si j'avais de mauvaises nouvelles, est-ce que je te le
+dirais?
+
+-- Comme c'est rassurant!
+
+-- Mais, sois tranquille, je n'en ai que de bonnes; seulement, je
+t'ai donne une part dans la conspiration.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Mets-toi la, et ecris a Gohier.
+
+-- Que nous n'irons pas diner chez lui?
+
+-- Au contraire: qu'il vienne avec sa femme dejeuner chez nous;
+entre gens qui s'aiment comme nous nous aimons, on ne saurait trop
+se voir.
+
+Josephine se mit a un petit secretaire en bois de rose.
+
+-- Dicte, dit-elle, j'ecrirai.
+
+-- Bon! pour qu'on reconnaisse mon style! allons donc! tu sais
+bien mieux que moi comment on ecrit un de ces billets charmants
+auxquels il est impossible de resister.
+
+Josephine sourit du compliment, tendit son front a. Bonaparte qui
+l'embrassa amoureusement, et ecrivit ce billet que nous copions
+sur l'original:
+
+"Au citoyen Gohier, president du Directoire executif de la
+Republique francaise..."
+
+-- Est-ce cela? demanda-t-elle.
+
+-- Parfait! Comme il n'a pas longtemps a garder ce titre de
+president, ne le lui marchandons pas.
+
+-- N'en ferez-vous donc rien?
+
+-- J'en ferai tout ce qu'il voudra, s'il fait tout ce que je veux!
+Continue, chere amie.
+
+Josephine reprit la plume et ecrivit:
+
+"Venez, mon cher Gohier et votre femme, dejeuner demain avec moi,
+a huit heures du matin; n'y manquez pas: j'ai a causer avec vous
+sur des choses tres interessantes.
+
+"Adieu, mon cher Gohier! comptez toujours sur ma sincere amitie!
+
+"LA PAGERIE-BONAPARTE."
+
+-- J'ai mis _demain, _fit Josephine; il faut que je date ma lettre
+du 17 brumaire.
+
+-- Et tu ne mentiras pas, dit Bonaparte: voila minuit qui sonne.
+
+En effet, un jour de plus venait de tomber dans l'abime du temps;
+la pendule tinta douze coups.
+
+Bonaparte les ecouta, grave et reveur; il n'etait plus separe que
+par vingt-quatre heures du jour solennel qu'il preparait depuis un
+mois, qu'il revait depuis trois ans!
+
+Faisons ce qu'il eut bien voulu faire, sautons par-dessus les
+vingt-quatre heures qui nous separent de ce jour que l'histoire
+n'a pas encore juge, et voyons ce qui se passait, a sept heures du
+matin, sur les differents points de Paris ou les evenements que
+nous allons raconter devaient produire une supreme sensation.
+
+
+XXIII -- ALEA JACTA EST
+
+A sept heures du matin, le ministre de la police, Fouche, entrait
+chez Gohier, president du Directoire.
+
+-- Oh! oh! fit Gohier en l'apercevant, qu'y a-t-il donc de
+nouveau, monsieur le ministre de la justice, que j'aie le plaisir
+de vous voir si matin?
+
+-- Vous ne connaissez pas encore le decret? dit Fouche.
+
+-- Quel decret? demanda l'honnete Gohier.
+
+-- Le decret du conseil des Anciens.
+
+-- Rendu quand?
+
+-- Rendu cette nuit.
+
+-- Le conseil des Anciens se reunit donc la nuit maintenant?
+
+-- Quand il y a urgence, oui.
+
+-- Et que dit le decret?
+
+-- Il transfere les seances du corps legislatif a Saint-Cloud.
+
+Gohier sentit le coup. Il comprenait tout le parti que le genie
+entreprenant de Bonaparte pouvait tirer de cet isolement.
+
+-- Et depuis quand, demanda-t-il a Fouche, un ministre de la
+police est-il transforme en messager du conseil des Anciens?
+
+-- Voila ce qui vous trompe, citoyen president, repondit l'ex-
+conventionnel; je suis ce matin plus ministre de la police que
+jamais, puisque je viens vous denoncer un acte qui peut avoir les
+plus graves consequences.
+
+Fouche ne savait pas encore comment tournerait la conspiration de
+la rue de la victoire; il n'etait point fache de se menager une
+porte de retraite au Luxembourg.
+
+Mais Gohier, tout honnete qu'il etait, connaissait trop bien
+l'homme pour etre sa dupe.
+
+-- C'etait hier qu'il fallait m'annoncer le decret, citoyen
+ministre, et non ce matin; car, en me faisant cette communication,
+vous ne devancez que de quelques instants l'annonce officielle qui
+va m'en etre faite.
+
+En effet, en ce moment, un huissier ouvrit la porte et prevint le
+president qu'un envoye des inspecteurs du palais des Anciens etait
+la et demandait a lui faire une communication.
+
+-- Qu'il entre! dit Gohier.
+
+Le messager entra, et presenta une lettre au president.
+
+Celui-ci la decacheta vivement et lut:
+
+"Citoyen president,
+
+"la commission s'empresse de vous faire part du decret de la
+translation de la residence du Corps legislatif a Saint-Cloud.
+
+"Le decret va vous etre expedie; mais des mesures de surete
+exigent des details dont nous nous occupons.
+
+"Nous vous invitons a venir a la commission des Anciens; vous y
+trouverez Sieyes et Ducos.
+
+"Salut fraternel,
+
+"BARILLON -- FARGUES -- CORNET."
+
+-- C'est bien, dit Gohier au messager en le congediant d'un signe.
+
+Le messager sortit.
+
+Gohier se retourna vers Fouche:
+
+-- Ah! dit-il, le complot est bien mene: on m'annonce le decret,
+mais on ne me l'envoie pas; par bonheur vous allez me dire dans
+quels termes il est concu.
+
+-- Mais, dit Fouche, je n'en sais rien.
+
+-- Comment! il y a seance au conseil des Anciens, et vous,
+ministre de la police, vous n'en savez rien, quand cette seance
+est extraordinaire, quand elle a ete arretee par lettres?
+
+-- Si fait, je savais la seance, mais je n'ai pu y assister.
+
+-- Et vous n'y aviez pas un de vos secretaires, un stenographe,
+qui put, paroles pour paroles, vous rendre compte de cette seance,
+quand, selon toute probabilite, cette seance va disposer du sort
+de la France?... Ah! citoyen Fouche, vous etes un ministre de la
+police bien maladroit ou plutot bien adroit!
+
+-- Avez-vous des ordres a me donner citoyen president? demanda
+Fouche.
+
+-- Aucun, citoyen ministre, repondit le president. Si le
+Directoire juge a propos de donner des ordres, il les donnera a
+des hommes qu'il croira dignes de sa confiance. Vous pouvez
+retourner vers ceux qui vous envoient, ajouta-t-il en tournant le
+dos a son interlocuteur.
+
+Fouche sortit. Gohier sonna aussitot.
+
+Un huissier entra.
+
+-- Passez chez Barras, chez Sieyes, chez Ducos et chez Moulin, et
+invitez-les a se rendre a l'instant meme chez moi... Ah! prevenez
+en meme temps, madame Gohier de passer dans mon cabinet et
+d'apporter la lettre de madame Bonaparte qui nous invite a
+dejeuner.
+
+Cinq minutes apres, madame Gohier entrait, la lettre a la main et
+tout habillee; l'invitation etait pour huit heures du matin; il
+etait plus de sept heures et demie, et il fallait vingt minutes au
+moins pour aller du Luxembourg a la rue de la Victoire.
+
+-- Voici, mon ami, dit madame Gohier en presentant la lettre a son
+mari; c'est pour huit heures.
+
+-- Oui, repondit Gohier, je ne doute pas de l'heure, mais du jour.
+
+Et, prenant la lettre des mains de sa femme, il relut:
+
+"Venez, mon cher Gohier et votre femme, dejeuner demain avec moi,
+a huit heures du matin... n'y manquez pas... j'ai a causer avec
+vous sur des choses tres interessantes."
+
+-- Ah! continua-t-il, il n'y a pas a s'y tromper!
+
+-- Eh bien, mon ami, y allons-nous? demanda madame Gohier.
+
+-- Toi, tu y vas, mais pas moi. Il nous survient un evenement
+auquel le citoyen Bonaparte n'est probablement pas etranger, et
+qui nous retient, mes collegues et moi au Luxembourg.
+
+-- Un evenement grave?
+
+-- Peut-etre.
+
+-- Alors, je reste pres de toi.
+
+-- Non pas: tu ne peux m'etre d'aucune utilite. Va chez madame
+Bonaparte; je me trompe peut-etre, mais, s'il s'y passe quelque
+chose d'extraordinaire et qui te paraisse alarmant, fais-le-moi
+savoir par un moyen quelconque; tout sera bon, je comprendrai a
+demi-mot.
+
+-- C'est bien, mon ami, j'y vais; l'espoir de t'etre utile la-bas
+me decide.
+
+-- Va!
+
+En ce moment l'huissier rentra.
+
+-- Le general Moulin me suit, dit-il; le citoyen Barras est au
+bain et va venir; les citoyens Sieyes et Ducos sont sortis a cinq
+heures du matin et ne sont point rentres.
+
+-- Voila les deux traitres! dit Gohier. Barras n'est que dupe.
+
+Et, embrassant sa femme:
+
+-- Va! dit-il, va!
+
+En se retournant, madame Gohier se trouva face a face avec le
+general Moulin; celui-ci, d'un caractere emporte, paraissait
+furieux.
+
+-- Pardon, citoyenne, dit-il.
+
+Puis, s'elancant dans le cabinet de Gohier:
+
+--Eh bien, dit-il, vous savez ce qui se passe, president?
+
+-- Non; mais je m'en doute.
+
+-- Le corps legislatif est transfere a Saint-Cloud; le general
+Bonaparte est charge de l'execution du decret, et la force armee
+est mise sous ses ordres.
+
+-- Ah! voila le fond du sac! dit Gohier. Eh bien, il faut nous
+reunir et lutter.
+
+-- Vous avez entendu: Sieyes et Roger Ducos ne sont pas au palais.
+
+-- Parbleu! ils sont aux Tuileries! Mais Barras est au bain;
+courons chez Barras. Le Directoire peut prendre des arretes du
+moment ou il est en majorite; nous sommes trois: je le repete,
+luttons!
+
+-- Alors, faisons dire a Barras de venir nous trouver aussitot
+qu'il sera sorti du bain.
+
+-- Non, allons le trouver avant qu'il en sorte.
+
+Les deux directeurs sortirent et se dirigerent vivement vers
+l'appartement de Barras.
+
+Ils le trouverent effectivement au bain; ils insisterent pour
+entrer.
+
+-- Eh bien? demanda Barras en les apercevant.
+
+-- Vous savez?
+
+-- Rien au monde!
+
+Ils lui raconterent alors ce qu'ils savaient eux-memes.
+
+-- Ah! dit Barras, tout m'est explique maintenant.
+
+-- Comment?
+
+-- Oui, voila pourquoi il n'est pas venu hier au soir.
+
+-- Qui
+
+-- Eh! Bonaparte!
+
+-- Vous l'attendiez hier au soir?
+
+-- Il m'avait fait dire par un de ses aides de camp qu'il
+viendrait de onze heures a minuit.
+
+-- Et il n'est pas venu?
+
+-- Non; il m'a envoye Bourrienne avec sa voiture en me faisant
+dire qu'un violent mal de tete le retenait au lit, mais que ce
+matin, de bonne heure, il serait ici.
+
+Les directeurs se regarderent.
+
+-- C'est clair! dirent-ils.
+
+-- Maintenant, continua Barras, j'ai envoye Bollot, mon
+secretaire, un garcon tres intelligent, a la decouverte.
+
+Il sonna, un domestique parut.
+
+-- Aussitot que le citoyen Bollot rentrera, dit Barras, vous le
+prierez de se rendre ici.
+
+-- Il descend a l'instant meme de voiture dans la cour du palais.
+
+-- Qu'il monte! qu'il monte!
+
+Bollot etait deja a la porte.
+
+-- Eh bien? firent les trois directeurs.
+
+-- Eh bien, le general Bonaparte, en grand uniforme, accompagne
+des generaux Beurnonville, Mac Donald et Morceau, marche sur les
+Tuileries, dans la cour desquelles dix mille hommes l'attendent!
+
+-- Moreau!... Moreau est avec lui! s'ecria Gohier.
+
+-- A sa droite!
+
+-- Je vous l'ai toujours dit! s'ecria Moulin, avec sa rudesse
+militaire, Moreau, c'est une... salope et pas autre chose!
+
+-- Etes-vous toujours d'avis de resister, Barras? demanda Gohier
+
+-- Oui, repondit Barras.
+
+-- Eh bien, alors, habillez-vous et venez nous rejoindre dans la
+salle des seances.
+
+-- Allez, dit Barras, je vous suis.
+
+Les deux directeurs se rendirent dans la salle des seances.
+
+Au bout de dix minutes d'attente:
+
+-- Nous aurions du attendre Barras, dit Moulin: si Moreau est une
+s..., Barras est une p...!
+
+Deux heures apres, ils attendaient encore Barras.
+
+Derriere eux, on avait introduit, dans la meme salle de bain,
+Talleyrand et Bruix, et, en causant avec eux, Barras avait oublie
+qu'il etait attendu.
+
+Voyons ce qui s'etait passe rue de la Victoire.
+
+A sept heures, contre son habitude, Bonaparte etait leve et
+attendait en grand uniforme dans sa chambre.
+
+Roland entra.
+
+Bonaparte etait parfaitement calme; on etait a la veille d'une
+bataille.
+
+-- N'est-il venu personne encore, Roland? demanda-t-il.
+
+-- Non, mon general, repondit le jeune homme; mais j'ai entendu
+tout a l'heure le roulement d'une voiture.
+
+-- Moi aussi, dit Bonaparte.
+
+En ce moment, on annonca:
+
+-- Le citoyen Joseph Bonaparte et le citoyen general Bernadotte.
+
+Roland interrogea Bonaparte de l'oeil.
+
+Devait-il rester ou sortir?
+
+Il devait rester.
+
+Roland resta debout a l'angle d'une bibliotheque, comme une
+sentinelle a son poste.
+
+-- Ah! ah! fit Bonaparte en voyant Bernadotte habille comme la
+surveille en simple bourgeois, vous avez donc decidement horreur
+de l'uniforme, general?
+
+-- Ah ca! reprit Bernadotte, pourquoi diable serais-je en uniforme
+a sept heures du matin, quand je ne suis pas de service?
+
+-- Vous y serez bientot.
+
+-- Bon! je suis en non-activite.
+
+-- Oui; mais, moi, je vous remets en activite.
+
+-- Vous?
+
+-- Oui, moi.
+
+-- Au nom du Directoire?
+
+-- Est-ce qu'il y a encore un Directoire?
+
+-- Comment! il n'y a plus de Directoire?
+
+-- N'avez-vous pas vu, en venant ici, des soldats echelonnes dans
+les rues conduisant aux Tuileries?
+
+-- Je les ai vus et m'en suis etonne.
+
+-- Ces soldats, ce sont les miens.
+
+-- Pardon! dit Bernadotte, j'avais cru que c'etaient ceux de la
+France.
+
+-- Eh! moi ou la France, n'est-ce pas tout un?
+
+-- Je l'ignorais, dit froidement Bernadotte.
+
+-- Alors, vous vous en doutez maintenant; ce soir, vous en serez
+sur. Tenez, Bernadotte, le moment est supreme, decidez-vous!
+
+-- General, dit Bernadotte, j'ai le bonheur d'etre en ce moment
+simple citoyen; laissez-moi rester simple citoyen.
+
+-- Bernadotte, prenez garde, qui n'est pas pour moi est contre
+moi!
+
+-- General, faites attention a vos paroles; vous m'avez dit:
+"Prenez garde!" si c'est une menace, vous savez que je ne les
+crains pas.
+
+Bonaparte revint a lui et lui prit les deux mains.
+
+-- Eh! oui, je sais cela; voila pourquoi je veux absolument vous
+avoir avec moi. Non seulement je vous estime, Bernadotte, mais
+encore je vous aime. Je vous laisse avec Joseph; vous etes beaux-
+freres; que diable! entre parents, on ne se brouille pas.
+
+-- Et vous, ou allez-vous?
+
+-- En votre qualite de Spartiate, vous etes un rigide observateur
+des lois, n'est-ce pas? Eh bien, voici un decret rendu cette nuit
+par le conseil des Cinq-Cents, qui me confere immediatement le
+commandement de la force armee de Paris; j'avais donc raison,
+ajouta-t-il, de vous dire que les soldats que vous avez rencontres
+sont mes soldats, puisqu'ils sont sous mes ordres.
+
+Et il remit entre les mains de Bernadotte l'expedition du decret
+qui avait ete rendu a six heures du matin.
+
+Bernadotte lut le decret depuis la premiere jusqu'a la derniere
+ligne.
+
+-- A ceci, je n'ai rien a ajouter, fit-il: veillez a la surete de
+la representation nationale, et tous les bons citoyens seront avec
+vous.
+
+-- Eh bien, soyez donc avec moi, alors!
+
+-- Permettez-moi, general, d'attendre encore vingt-quatre heures
+pour voir comment vous remplirez votre mandat.
+
+-- Diable d'homme, va! fit Bonaparte.
+
+Alors, le prenant par le bras et l'entrainant a quelques pas de
+Joseph:
+
+-- Bernadotte, reprit-il, je veux jouer franc jeu avec vous!
+
+-- A quoi bon, repondit celui-ci, puisque je ne suis pas de votre
+partie?
+
+-- N'importe! vous etes a la galerie et je veux que la galerie
+dise que je n'ai pas triche.
+
+-- Me demandez-vous le secret?
+
+-- Non...
+
+-- Vous faites bien; car dans ce cas j'eusse refuse d'ecouter vos
+confidences.
+
+-- Oh! mes confidences, elles ne sont pas longues!... Votre
+Directoire est deteste, votre Constitution est usee; il faut faire
+maison nette et donner une autre direction au gouvernement. Vous
+ne me repondez pas?
+
+-- J'attends ce qui vous reste a me dire.
+
+-- Ce qui me reste a vous dire, c'est d'aller mettre votre
+uniforme; je ne puis vous attendre plus longtemps: vous viendrez
+me rejoindre aux Tuileries au milieu de tous nos camarades.
+
+Bernadotte secoua la tete.
+
+-- Vous croyez que vous pouvez compter sur Moreau, sur
+Beurnonville, sur Lefebvre, reprit Bonaparte; tenez, regardez par
+la fenetre, qui voyez-vous la... la! Moreau et Beurnonville! Quant
+a Lefebvre, je ne le vois pas, mais je suis certain que je ne
+ferai pas cent pas sans le rencontrer... Eh bien, vous decidez-
+vous?
+
+-- General, reprit Bernadotte, je suis l'homme qui se laisse le
+moins entrainer par l'exemple, et surtout par le mauvais exemple.
+Que Moreau, que Beurnonville, que Lefebvre fassent ce qu'ils
+veulent; je ferai, moi, ce que je dois.
+
+-- Ainsi, vous refusez positivement de m'accompagner aux
+Tuileries?
+
+-- Je ne veux pas prendre part a une rebellion.
+
+-- Une rebellion! une rebellion! et contre qui? Contre un tas
+d'imbeciles qui avocassent du matin au soir dans leur taudis!
+
+-- Ces imbeciles, general, sont en ce moment les representants de
+la loi, la Constitution les sauvegarde; ils sont sacres pour moi.
+
+-- Au moins, promettez-moi une chose, barre de fer que vous etes!
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est de rester tranquille.
+
+-- Je resterai tranquille comme citoyen; mais...
+
+-- Mais quoi?... Voyons, je vous ai vide mon sac, videz le votre!
+
+-- Mais, si le Directoire me donne l'ordre d'agir, je marcherai
+contre les perturbateurs, quels qu'ils soient.
+
+-- Ah ca! mais vous croyez donc que je suis ambitieux? dit
+Bonaparte.
+
+Bernadotte sourit.
+
+-- Je le soupconne, dit-il.
+
+-- Ah! par ma foi! dit Bonaparte, vous ne me connaissez guere;
+j'en ai assez de la politique, et, si je desire une chose, c'est
+la paix. Ah! mon cher, la Malmaison avec cinquante mille livres de
+rente, et je donne ma demission de tout le reste. Vous ne voulez
+pas me croire; je vous invite a venir m'y voir dans trois mois,
+et, si vous aimez la pastorale, eh bien, nous en ferons ensemble.
+Allons, au revoir! je vous laisse avec Joseph, et, malgre vos
+refus, je vous attends aux Tuileries... Tenez, voila nos amis qui
+s'impatientent.
+
+On criait: "Vive Bonaparte!"
+
+Bernadotte palit legerement.
+
+Bonaparte vit cette paleur.
+
+-- Ah! ah! murmura-t-il, jaloux... Je me trompais, ce n'est point
+un Spartiate: c'est un Athenien!
+
+En effet, comme l'avait dit Bonaparte, ses amis s'impatientaient.
+
+Depuis une heure que le decret etait affiche, le salon, les
+antichambres et la cour de l'hotel etaient encombres.
+
+La premiere personne que Bonaparte rencontra au haut de l'escalier
+fut son compatriote le colonel Sebastiani.
+
+Il commandait le 9e regiment de dragons.
+
+-- Ah! c'est vous, Sebastiani! dit Bonaparte. Et vos hommes?
+
+-- En bataille dans la rue de la Victoire, general.
+
+-- Bien disposes?
+
+-- Enthousiastes! Je leur ai fait distribuer dix mille cartouches
+qui etaient en depot chez moi.
+
+-- Oui; mais qui n'en devaient sortir que sur un ordre du
+commandant de Paris. Savez-vous que vous avez brule vos vaisseaux,
+Sebastiani?
+
+-- Prenez-moi avec vous dans votre barque, general; j'ai foi en
+votre fortune.
+
+-- Tu me prends pour Cesar, Sebastiani?
+
+-- Par ma foi! on se tromperait de plus loin... Il y a, en outre,
+dans la cour de votre hotel, une quarantaine d'officiers de toutes
+armes, sans solde, et que le Directoire laisse depuis un an dans
+le denuement le plus complet; ils n'ont d'espoir qu'en vous,
+general; aussi sont-ils prets a se faire tuer pour vous.
+
+-- C'est bien. Va te mettre a la tete de ton regiment et fais-lui
+tes adieux!
+
+-- Mes adieux! comment cela, general?
+
+-- Je te le troque contre une brigade. Va, va!
+
+Sebastiani ne se le fit pas repeter deux fois; Bonaparte continua
+son chemin.
+
+Au bas de l'escalier, il rencontra Lefebvre.
+
+-- C'est moi, general, dit Lefebvre.
+
+-- Toi!... Eh bien, et la 17e division militaire, ou est-elle?
+
+-- J'attends ma nomination, pour la faire agir.
+
+-- N'es-tu pas nomme?
+
+-- Par le Directoire, oui; mais, comme je ne suis pas un traitre,
+je viens de lui envoyer ma demission, afin qu'il sache qu'il ne
+doit pas compter sur moi.
+
+-- Et tu viens pour que je te nomme, afin que j'y puisse compter,
+moi?
+
+-- Justement!
+
+-- Vite, Roland, un brevet en blanc; remplis-le aux noms du
+general, que je n'aie plus qu'a y mettre mon nom. Je le signerai
+sur l'arcon de ma selle.
+
+-- Ce sont ceux-la qui sont les bons, dit Lefebvre.
+
+-- Roland?
+
+Le jeune homme, qui avait deja fait quelques pas pour obeir, se
+rapprocha de son general.
+
+-- Prends sur ma cheminee, lui dit Bonaparte a voix basse, une
+paire de pistolets a deux coups, et apporte-les-moi en meme temps.
+On ne sait pas ce qui peut arriver.
+
+-- Oui, general, dit Roland; d'ailleurs, je ne vous quitterai pas.
+
+-- A moins que je n'aie besoin de te faire tuer ailleurs.
+
+-- C'est juste, dit le jeune homme.
+
+Et il courut remplir la double commission qu'il venait de
+recevoir.
+
+Bonaparte allait continuer son chemin quand il apercut comme une
+ombre dans le corridor.
+
+Il reconnut Josephine et courut a elle.
+
+-- Mon Dieu! lui dit celle-ci, y a-t-il donc tant de danger?
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Je viens d'entendre l'ordre que tu as donne a Roland.
+
+-- C'est bien fait! voila ce que c'est que d'ecouter aux portes...
+Et Gohier?
+
+-- Il n'est pas venu.
+
+-- Ni sa femme?
+
+-- Sa femme est la.
+
+Bonaparte ecarta Josephine de la main et entra dans le salon. Il y
+vit madame Gohier, seule et assez pale.
+
+-- Eh quoi! demanda-t-il sans autre preambule, le president ne
+vient pas?
+
+-- Cela ne lui a pas ete possible, general, repondit madame
+Gohier.
+
+Bonaparte reprima un mouvement d'impatience.
+
+-- Il faut absolument qu'il vienne, dit-il. Ecrivez-lui que je
+l'attends; je vais lui faire porter la lettre.
+
+-- Merci, general, repliqua madame Gohier, j'ai mes gens ici: ils
+s'en chargeront.
+
+-- Ecrivez, ma bonne amie, ecrivez, dit Josephine.
+
+Et elle presenta une plume, de l'encre et du papier a la femme du
+president.
+
+Bonaparte etait place de facon a lire par-dessus l'epaule de
+celle-ci ce qu'elle allait ecrire.
+
+Madame Gohier le regarda fixement.
+
+Il recula d'un pas en s'inclinant.
+
+Madame Gohier ecrivit.
+
+Puis elle plia la lettre, et chercha de la cire; mais -- soit
+hasard, soit premeditation -- il n'y avait sur la table que des
+pains a cacheter.
+
+Elle mit un pain a cacheter a la lettre et sonna.
+
+Un domestique parut.
+
+-- Remettez cette lettre a Comtois, dit madame Gohier, et qu'il la
+porte a l'instant au Luxembourg.
+
+Bonaparte suivit des yeux le domestique ou plutot la lettre
+jusqu'a ce que la porte fut refermee. Puis:
+
+-- Je regrette, dit-il a madame Gohier de ne pouvoir dejeuner avec
+vous; mais si le president a ses affaires, moi aussi, j'ai les
+miennes. Vous dejeunerez avec ma femme; bon appetit!
+
+Et il sortit.
+
+A la porte, il rencontra Roland.
+
+-- Voici le brevet, general, dit le jeune homme, et voila la
+plume.
+
+Bonaparte prit la plume, et, sur le revers du chapeau de son aide
+de camp, signa le brevet.
+
+Roland presenta alors les deux pistolets au general.
+
+-- Les as-tu visites? demanda celui-ci.
+
+Roland sourit.
+
+-- Soyez tranquille, dit-il, je vous reponds d'eux.
+
+Bonaparte passa les pistolets a sa ceinture, et, tout en les y
+passant, murmura:
+
+-- Je voudrais bien savoir ce qu'elle a ecrit a son mari.
+
+-- Ce qu'elle a ecrit, mon general, je vais vous le dire mot pour
+mot.
+
+-- Toi, Bourrienne?
+
+-- Oui; elle a ecrit: "Tu as bien fait de ne pas venir, mon ami:
+tout ce qui se passe ici m'annonce que l'invitation etait un
+piege. Je ne tarderai a te rejoindre."
+
+-- Tu as decachete la lettre?...
+
+-- General, Sextus Pompee donnait a diner sur sa galere a Antoine
+et a Lepide; son affranchi vint lui dire: "Voulez-vous que je vous
+fasse empereur du monde? -- Comment cela? -- C'est bien simple: je
+coupe le cable de votre galere, et Antoine et Lepide sont vos
+prisonniers. -- Il fallait le faire sans me le dire, repondit
+Sextus; maintenant, sur ta vie, ne le fais pas!" Je me suis
+rappele ces mots, general: _Il fallait le faire sans me le dire._
+
+Bonaparte resta un instant pensif; puis, sortant de sa reverie:
+
+-- Tu te trompes, dit-il a Bourrienne: c'etait Octave, et non pas
+Antoine, qui etait avec Lepide sur la galere de Sextus.
+
+Et il descendit dans la cour, bornant ses reproches a rectifier
+cette faute historique.
+
+A peine le general parut-il sur le perron, que les cris de "Vive
+Bonaparte" retentirent dans la cour, et, se prolongeant jusqu'a la
+rue, allerent eveiller le meme cri dans la bouche des dragons qui
+stationnaient a la porte.
+
+-- Voila qui est de bon augure, general, dit Roland.
+
+-- Oui; donne vite a Lefebvre son brevet, et, s'il n'a pas de
+cheval, qu'il en prenne un des miens. Je lui donne rendez-vous
+dans la cour des Tuileries.
+
+-- Sa division y est deja.
+
+-- Raison de plus.
+
+Alors, regardant autour de lui, Bonaparte vit Beurnonville et
+Moreau qui l'attendaient; leurs chevaux etaient tenus par des
+domestiques. Il les salua du geste, mais deja bien plus en maitre
+qu'en camarade.
+
+Puis, apercevant le general Debel sans uniforme, il descendit deux
+marches et alla a lui.
+
+-- Pourquoi en bourgeois? demanda-t-il.
+
+-- Mon general, je n'etais aucunement prevenu; je passais par
+hasard dans la rue, et, voyant un attroupement devant votre hotel,
+je suis entre, craignant que vous ne courussiez quelque danger.
+
+-- Allez vite mettre votre uniforme.
+
+-- Bon! je demeure a l'autre bout de Paris: ce serait trop long.
+
+Et cependant, il fit un pas pour se retirer.
+
+-- Qu'allez-vous faire?
+
+-- Soyez tranquille, general.
+
+Debel avait avise un artilleur a cheval: l'homme etait a peu pres
+de sa taille.
+
+-- Mon ami, lui dit-il, je suis le general Debel; par ordre du
+general Bonaparte, donne-moi ton habit et ton cheval: je te
+dispense de tout service aujourd'hui. Voila un louis pour boire a
+la sante du general en chef. Demain, tu reviendras prendre le tout
+chez moi; uniforme et cheval. Je demeure rue du Cherche-Midi, N deg.
+11.
+
+-- Et il ne m'arrivera rien?
+
+-- Si fait, tu seras nomme brigadier.
+
+-- Bon! fit l'artilleur.
+
+Et il remit son habit et son cheval au general Debel.
+
+Pendant ce temps, Bonaparte avait entendu causer au-dessus de lui;
+il avait leve la tete et avait vu Joseph et Bernadotte a sa
+fenetre.
+
+-- Une derniere fois, general, dit-il a Bernadotte, voulez-vous
+venir avec moi?
+
+-- Non, lui repondit fermement celui-ci.
+
+Puis, a voix basse:
+
+-- Vous m'avez dit tout a l'heure de prendre garde? dit
+Bernadotte.
+
+-- Oui.
+
+-- Eh bien, je vous le dis a mon tour, prenez garde.
+
+-- A quoi?
+
+-- Vous allez aux Tuileries?
+
+-- Sans doute.
+
+-- Les Tuileries sont bien pres de la place de la Revolution.
+
+-- Bah! dit Bonaparte, la guillotine a ete transferee a la
+barriere du Trone.
+
+-- Qu'importe! c'est toujours le brasseur Santerre qui commande au
+faubourg Saint-Antoine, et Santerre est farci de Moulin.
+
+-- Santerre est prevenu qu'au premier mouvement qu'il tente, je le
+fais fusiller. Venez-vous?
+
+-- Non.
+
+-- Comme vous voudrez. Vous separez votre fortune de la mienne;
+mais je ne separe pas la mienne de la votre.
+
+Puis, s'adressant a son piqueur:
+
+-- Mon cheval, dit-il
+
+On lui amena son cheval.
+
+Mais, voyant un simple artilleur pres de lui:
+
+-- Que fais-tu la, au milieu des grosses epaulettes? dit-il.
+
+L'artilleur se mit a rire.
+
+-- Vous ne me reconnaissez pas, general? dit-il.
+
+-- Ah! par ma foi, c'est vous, Debel! Et a qui avez-vous pris ce
+cheval et cet uniforme?
+
+-- A cet artilleur que vous voyez la, a pied et en bras de
+chemise. Il vous en coutera un brevet de brigadier.
+
+-- Vous vous trompez, Debel, dit Bonaparte, il m'en coutera deux:
+un de brigadier et un de general de division. En marche,
+messieurs! nous allons aux Tuileries.
+
+Et, courbe sur son cheval, comme c'etait son habitude, sa main
+gauche tenant les renes laches, son poignet droit appuye sur sa
+cuisse, la tete inclinee, le front reveur, le regard perdu, il fit
+les premiers pas sur cette pente glorieuse et fatale a la fois,
+qui devait le conduire au trone... et a Sainte-Helene.
+
+
+XXIV -- LE 18 BRUMAIRE
+
+En debouchant dans la rue de la Victoire, Bonaparte trouva les
+dragons de Sebastiani ranges en bataille.
+
+Il voulut les haranguer; mais ceux-ci, l'interrompant aux premiers
+mots:
+
+-- Nous n'avons pas besoin d'explications, crierent-ils; nous
+savons que vous ne voulez que le bien de la Republique. Vive
+Bonaparte!
+
+Et le cortege suivit, aux cris de "Vive Bonaparte!", les rues qui
+conduisaient de la rue de la Victoire aux Tuileries.
+
+Le general Lefebvre, selon sa promesse, attendait a la porte du
+palais.
+
+Bonaparte, a son arrivee aux Tuileries, fut salue des memes vivats
+qui l'avaient accompagne jusque-la.
+
+Alors, il releva le front et secoua la tete. Peut-etre n'etait-ce
+point assez pour lui que ce cri de "Vive Bonaparte!" et revait-il
+deja celui de "Vive Napoleon!"
+
+Il s'avanca sur le front de la troupe, et, entoure d'un immense
+etat-major, il lut le decret des Cinq-Cents qui transferait les
+seances du corps legislatif a Saint-Cloud et lui donnait le
+commandement de la force armee.
+
+Puis, de memoire, ou en improvisant -- Bonaparte ne mettait
+personne dans cette sorte de secret --, au lieu de la proclamation
+qu'il avait dictee l'avant-veille a Bourrienne, il prononca celle-
+ci:
+"Soldats,
+
+"Le conseil extraordinaire des Anciens m'a remis le commandement
+de la ville et de l'armee.
+
+"Je l'ai accepte pour seconder les mesures qu'il va prendre et qui
+sont tout entieres en faveur du peuple.
+
+"La Republique est mal gouvernee depuis deux ans; vous avez espere
+que mon retour mettrait un terme a tant de maux; vous l'avez
+celebre avec une union qui m'impose des obligations que je
+remplis. Vous remplirez les votres, et vous seconderez votre
+general avec l'energie, la fermete, la confiance que j'ai toujours
+vues en vous.
+
+"La liberte, la victoire, la paix, replaceront la Republique
+francaise au rang qu'elle occupait en Europe, et que l'ineptie et
+la trahison ont pu, seules, lui faire perdre."
+
+Les soldats applaudirent avec frenesie; c'etait une declaration de
+guerre au Directoire, et des soldats applaudissent toujours a une
+declaration de guerre.
+
+Le general mit pied a terre, au milieu des cris et des bravos.
+
+Il entra aux Tuileries.
+
+C'etait la seconde fois qu'il franchissait le seuil du palais des
+Valois, dont les voutes avaient si mal abrite la couronne et la
+tete du dernier Bourbon qui y avait regne.
+
+A ses cotes marchait le citoyen Roederer.
+
+En le reconnaissant, Bonaparte tressaillit.
+-- Ah! dit-il, citoyen Roederer, vous etiez ici dans la matinee du
+10 aout?
+
+-- Oui, general, repondit le futur comte de l'Empire.
+
+-- C'est vous qui avez donne a Louis XVI le conseil de se rendre a
+l'Assemblee nationale?
+
+-- Oui.
+
+-- Mauvais conseil, citoyen Roederer! je ne l'eusse pas suivi.
+
+-- Selon que l'on connait les hommes on les conseille. Je ne
+donnerai pas au general Bonaparte le conseil que j'ai donne au roi
+Louis XVI. Quand un roi a, dans son passe, la fuite a Varennes et
+le 20 juin, il est difficile a sauver!
+
+Au moment ou Roederer prononcait ces paroles, on etait arrive
+devant une fenetre qui donnait sur le jardin des Tuileries.
+
+Bonaparte s'arreta, et, saisissant Roederer par le bras:
+
+-- Le 20 juin, dit-il, j'etais la (et il montrait du doigt la
+terrasse du bord de l'eau), derriere le troisieme tilleul; je
+pouvais voir, a travers la fenetre ouverte, le pauvre roi avec le
+bonnet rouge sur la tete; il faisait une piteuse figure, j'en eus
+pitie.
+
+-- Et que fites-vous?
+
+-- Oh! je ne fis rien, je ne pouvais rien faire: j'etais
+lieutenant d'artillerie; seulement j'eus envie d'entrer, comme les
+autres, et de dire tout bas: "Sire! Donnez-moi quatre pieces
+d'artillerie, et je me charge de vous balayer toute cette
+canaille!"
+
+Que serait-il arrive si le lieutenant Bonaparte eut cede a son
+envie, et, bien accueilli par Louis XVI, eut, en effet, balaye
+_cette canaille, _c'est-a-dire le peuple de Paris? En mitraillant,
+le 20 juin, au profit du roi, n'eut-il plus eu a mitrailler, le 13
+vendemiaire, au profit de la Convention?...
+
+Pendant que l'ex-procureur-syndic, demeure reveur, esquissait
+peut-etre deja, dans sa pensee, les premieres pages de son
+_Histoire du Consulat, _Bonaparte se presentait a la barre du
+conseil des Anciens, suivi de son etat-major, suivi lui-meme de
+tous ceux qui avaient voulu le suivre.
+
+Quand le tumulte cause par l'arrivee de cette foule fut apaise, le
+president donna lecture au general du decret qui l'investissait du
+pouvoir militaire. Puis, en l'invitant a preter serment:
+
+-- Celui qui ne promit jamais en vain des victoires a la patrie,
+ajouta le president, ne peut qu'executer religieusement sa
+nouvelle promesse de la servir et de lui rester fidele.
+
+Bonaparte etendit la main et dit solennellement:
+_ _
+_-- Je le jure!_
+
+Tous les generaux repeterent apres lui, chacun pour soi:
+
+-- Je le jure!
+
+Le dernier achevait a peine, quand Bonaparte reconnut le
+secretaire de Barras, ce meme Bollot, dont le directeur avait
+parle le matin a ses deux collegues.
+
+Il etait purement et simplement venu la pour pouvoir rendre compte
+a son patron de ce qui se passait; Bonaparte le crut charge de
+quelque mission secrete de la part de Barras.
+
+Il resolut de lui epargner le premier pas, et, marchant droit au
+jeune homme:
+
+-- Vous venez de la part des directeurs? dit-il.
+
+Puis, sans lui donner le temps de repondre:
+
+-- Qu'ont-ils fait, continua-t-il, de cette France que j'avais
+laissee si brillante? J'avais laisse la paix, j'ai retrouve la
+guerre; j'avais laisse des victoires, j'ai retrouve des revers;
+j'avais laisse les millions de l'Italie, j'ai retrouve la
+spoliation et la misere! Que sont devenus cent mille Francais que
+je connaissais tous par leur nom? Ils sont morts!
+
+Ce n'etait point precisement au secretaire de Barras que ces
+choses devaient etre dites; mais Bonaparte voulait les dire, avait
+besoin de les dire; peu lui importait a qui il les disait.
+
+Peut-etre meme, a son point de vue, valait-il mieux qu'il les dit
+a quelqu'un qui ne pouvait lui repondre.
+
+En ce moment, Sieyes se leva.
+
+-- Citoyens, dit-il, les directeurs Moulin et Gohier demandent a
+etre introduits.
+
+-- Ils ne sont plus directeurs, dit Bonaparte, puisqu'il n'y a
+plus de Directoire.
+
+-- Mais, objecta Sieyes, ils n'ont pas encore donne leur
+demission.
+
+-- Qu'ils entrent donc et qu'ils la donnent, repliqua Bonaparte.
+
+Moulin et Gohier entrerent.
+
+Ils etaient pales mais calmes; ils savaient qu'ils venaient
+chercher la lutte, et que, derriere leur resistance, il y avait
+peut-etre Sinnamari. Les deportes qu'ils avaient faits au 18
+fructidor leur en montraient le chemin.
+
+-- Je vois avec satisfaction, se hata de dire Bonaparte, que vous
+vous rendez a nos voeux et a ceux de vos deux collegues.
+
+Gohier fit un pas en avant, et, d'une voix ferme:
+
+-- Nous nous rendons, non pas a vos voeux ni a ceux de nos deux
+collegues, qui ne sont plus nos collegues, puisqu'ils ont donne
+leur demission, mais aux voeux de la loi: elle veut que le decret
+qui transfere a Saint-Cloud le siege du corps legislatif soit
+proclame sans delai; nous venons remplir le devoir que nous impose
+la loi, bien determines a la defendre contre les factieux, quels
+qu'ils soient, qui tenteraient a l'attaquer.
+
+-- Votre zele ne nous etonne point, reprit froidement Bonaparte,
+et c'est parce que vous etes connu pour un homme aimant votre pays
+que vous allez vous reunir a nous.
+
+-- Nous reunir a vous! et pour quoi faire?
+
+-- Pour sauver la Republique.
+
+-- Sauver la Republique!.. il fut un temps, general, ou vous aviez
+l'honneur d'en etre le soutien; mais, aujourd'hui, c'est a nous
+qu'est reservee la gloire de la sauver.
+
+-- La sauver! fit Bonaparte, et avec quoi? avec les moyens que
+vous donne votre Constitution? Voyez donc! elle croule de toute
+part, et, quand meme je ne la pousserais pas du doigt a cette
+heure, elle n'aurait pas huit jours a vivre.
+
+-- Ah! s'ecria Moulin, vous avouez enfin vos projets hostiles!
+
+-- Mes projets ne sont pas hostiles! s'ecria Bonaparte en frappant
+le parquet du talon de sa botte; la Republique est en peril, il
+faut la sauver, je le veux!
+
+-- Vous le voulez dit Gohier, mais il me semble que c'est au
+Directoire, et non a vous, de dire: "Je le veux!"
+
+-- Il n'y a plus de Directoire!
+
+-- En effet, on m'a dit qu'un instant avant notre entree, vous
+aviez annonce cela.
+
+-- Il n'y a plus de Directoire du moment ou Sieyes et Roger-Ducos
+ont donne leur demission.
+
+-- Vous vous trompez: il y a un Directoire tant qu'il reste trois
+directeurs, et ni Moulin, ni moi, ni Barras, ne vous avons donne
+la notre.
+
+En ce moment, on glissa un papier dans la main de Bonaparte en
+disant:
+
+-- Lisez!
+Bonaparte lut.
+
+-- Vous vous trompez vous-meme, reprit-il: Barras a donne sa
+demission, car la voici. La loi veut que vous soyez trois pour
+exister: vous n'etes que deux! et qui resiste a la loi, vous
+l'avez dit tout a l'heure, est un rebelle.
+
+Puis, donnant le papier au president:
+
+-- Reunissez, dit-il, la demission du citoyen Barras a celle des
+citoyens Sieyes et Ducos, et proclamez la decheance du Directoire.
+Moi, je vais l'annoncer a mes soldats.
+
+Moulin et Gohier resterent aneantis; cette demission de Barras
+detruisait tous leurs projets.
+
+Bonaparte n'avait plus rien a faire au conseil des Anciens, et il
+lui restait encore beaucoup de choses a faire dans la cour des
+Tuileries.
+
+Il descendit, suivi de ceux qui l'avaient accompagne pour monter.
+
+A peine les soldats le virent-ils reparaitre, que les cris de
+"Vive Bonaparte!" retentirent plus bruyants et plus presses qu'a
+son arrivee.
+
+Il sauta sur son cheval et fit signe qu'il voulait parler.
+
+Dix mille voix qui eclataient en cris se turent a la fois, et le
+silence se fit comme par enchantement.
+
+-- Soldats! dit Bonaparte d'une voix si puissante, que tout le
+monde l'entendit, vos compagnons d'armes, qui sont aux frontieres,
+sont denues des choses les plus necessaires; le peuple est
+malheureux. Les auteurs de tant de maux sont les factieux contre
+lesquels je vous rassemble aujourd'hui. J'espere sous peu vous
+conduire a la victoire; mais, auparavant, il faut reduire a
+l'impuissance de nuire tous ceux qui voudraient s'opposer au bon
+ordre public et a la prosperite generale!
+
+Soit lassitude du gouvernement dictatorial, soit fascination
+exercee par l'homme magique qui en appelait a la victoire, si
+longtemps oubliee en son absence, des cris d'enthousiasme
+s'eleverent, et, comme une trainee de poudre enflammee, se
+communiquerent des Tuileries au Carrousel, du Carrousel aux rues
+adjacentes.
+
+Bonaparte profita de ce mouvement, et, se tournant vers Moreau:
+
+-- General, lui dit-il, je vais vous donner une preuve de
+l'immense confiance que j'ai en vous. Bernadotte, que j'ai laisse
+chez moi, et qui refuse de nous suivre, a eu l'audace de me dire
+que, s'il recevait un ordre du Directoire, il l'executerait, quels
+que fussent les perturbateurs. General, je vous confie la garde du
+Luxembourg; la tranquillite de Paris et le salut de la Republique
+sont entre vos mains.
+
+Et, sans attendre la reponse de Moreau, il mit son cheval au galop
+et se porta sur le point oppose de la ligne.
+
+Moreau, par ambition militaire, avait consenti a jouer un role
+dans ce grand drame: il etait force d'accepter celui que lui
+distribuait l'auteur.
+
+Gohier et Moulin, en revenant au Luxembourg, ne trouverent rien de
+change en apparence; toutes les sentinelles etaient a leurs
+postes. Ils se retirerent dans un des salons de la presidence afin
+de se consulter.
+Mais a peine venaient-ils d'entrer en conference, que le general
+Jube, commandant du Luxembourg, recevait l'ordre de rejoindre
+Bonaparte aux Tuileries avec la garde directoriale, et que Moreau
+prenait sa place avec des soldats encore electrises par le
+discours de Bonaparte.
+
+Cependant, les deux directeurs redigeaient un message au conseil
+des Cinq-Cents, message ou ils protestaient energiquement contre
+ce qui venait de se faire. Quand il fut termine, Gohier le remit a
+son secretaire, et Moulin, tombant d'inanition, passa chez lui
+pour prendre quelque nourriture.
+
+Il etait pres de quatre heures de l'apres-midi.
+
+Un instant apres, le secretaire de Gohier rentra tout agite.
+
+-- Eh bien! lui demanda Gohier, vous n'etes pas encore parti?
+
+-- Citoyen president, repondit le jeune homme, nous sommes
+prisonniers au palais!
+
+-- Comment! prisonniers?
+
+-- La garde est changee, et ce n'est plus le general Jube qui la
+commande.
+
+-- Qui le remplace donc?
+
+-- J'ai cru entendre que c'etait le general Moreau.
+
+-- Moreau? impossible!... et Barras, le lache! ou est-il?
+
+-- Parti pour sa terre de Grosbois.
+-- Ah! il faut que je voie Moulin! s'ecria Gohier en s'elancant
+vers la porte.
+
+Mais, a l'entree du corridor, il trouva une sentinelle qui lui
+barra le passage.
+
+Gohier voulut insister.
+
+-- On ne passe pas! dit la sentinelle.
+
+-- Comment! on ne passe pas?
+
+-- Non.
+
+-- Mais je suis le president Gohier.
+
+-- On ne passe pas! c'est la consigne.
+
+Gohier vit que cette consigne, il ne parviendrait point a la faire
+lever. L'emploi de la force etait impossible. Il rentra chez lui.
+
+Pendant ce temps, le general Moreau se presentait chez Moulin: il
+venait pour se justifier.
+
+Mais, sans vouloir l'entendre, l'ex-directeur lui tourna le dos;
+et, comme Moreau insistait:
+
+-- General, lui dit-il, passez dans l'antichambre: c'est la place
+des geoliers.
+
+Moreau courba la tete et comprit seulement alors dans quel piege,
+fatal a sa renommee, il venait de tomber.
+
+A cinq heures, Bonaparte reprenait le chemin de la rue de la
+Victoire; tout ce qu'il y avait de generaux et d'officiers
+superieurs a Paris l'accompagnaient.
+
+Les plus aveugles, ceux qui n'avaient pas compris le 13
+vendemiaire, ceux qui n'avaient pas compris le retour d'Egypte,
+venaient de voir rayonner au-dessus des Tuileries l'astre
+flamboyant de son avenir; et, chacun ne pouvant etre planete,
+c'etait a qui se ferait satellite!
+
+Les cris de "Vive Bonaparte!" qui venaient du bas de la rue du
+Mont-Blanc, et montaient comme une maree sonore vers la rue de la
+Victoire, annoncerent a Josephine le retour de son epoux.
+
+L'impressionnable creole l'attendait avec anxiete; elle s'elanca
+au-devant de lui, tellement emue qu'elle ne pouvait prononcer une
+seule parole.
+
+-- Voyons, voyons, lui dit Bonaparte redevenant le bonhomme qu'il
+etait dans son interieur, tranquillise-toi; tout ce que l'on a pu
+faire aujourd'hui est fait.
+
+-- Et tout est-il fait, mon ami?
+
+-- Oh! non, repondit Bonaparte.
+
+-- Ainsi, ce sera a recommencer demain?
+
+-- Oui; mais demain, ce n'est qu'une formalite.
+
+La _formalite_ fut un peu rude; mais chacun sait le resultat des
+evenements de Saint-Cloud: nous nous dispenserons donc de les
+raconter, nous reportant tout de suite au resultat, presse que
+nous sommes de revenir au veritable sujet de notre drame, dont la
+grande figure historique, que nous y avons introduite, nous a un
+instant ecarte.
+
+Un dernier mot.
+
+Le 20 brumaire, a une heure du matin, Bonaparte etait nomme
+premier consul pour dix ans, et se faisait adjoindre Cambaceres et
+Lebrun, a titre de seconds consuls, bien resolu toutefois a
+concentrer dans sa personne, non seulement les fonctions de ses
+deux collegues, mais encore celles des ministres.
+
+Le 20 brumaire au soir, il couchait au Luxembourg, dans le lit du
+citoyen Gohier, mis en liberte dans la journee; ainsi que son
+collegue Moulin.
+
+Roland fut nomme gouverneur du chateau du Luxembourg.
+
+
+XXV -- UNE COMMUNICATION IMPORTANTE
+
+Quelque temps apres cette revolution militaire, qui avait eu un
+immense retentissement dans toute l'Europe, dont elle devait un
+instant bouleverser la face comme la tempete bouleverse la face de
+l'Ocean; quelque temps apres, disons-nous, dans la matinee du 30
+nivose, autrement et plus clairement dit pour nos lecteurs, du 20
+janvier 1800, Roland, en decachetant la volumineuse correspondance
+que lui valait sa charge nouvelle, trouva, au milieu de cinquante
+autres demandes d'audience, une lettre ainsi concue:
+
+"Monsieur le gouverneur,
+
+"Je connais votre loyaute, et vous allez voir si j'en fais cas.
+
+"J'ai besoin de causer avec vous pendant cinq minutes; pendant ces
+cinq minutes, je resterai masque.
+
+"J'ai une demande a vous faire.
+
+"Cette demande, vous me l'accorderez ou me la refuserez; dans l'un
+et l'autre cas, n'essayant de penetrer dans le palais du
+Luxembourg que pour l'interet du premier consul Bonaparte et de la
+cause royaliste, a laquelle j'appartiens, je vous demande votre
+parole d'honneur de me laisser sortir librement comme vous m'aurez
+laisse entrer.
+
+"Si demain, a sept heures du soir, je vois une lumiere isolee a la
+fenetre situee au-dessous de l'horloge, c'est que le colonel
+Roland de Montrevel m'aura engage sa parole d'honneur, et je me
+presenterai hardiment a la petite porte de l'aile gauche du
+palais, donnant sur le jardin.
+
+"Afin que vous sachiez d'avance a qui vous engagez ou refusez
+votre parole, je signe d'un nom qui vous est connu, ce nom ayant
+deja, dans une circonstance que vous n'avez probablement pas
+oubliee, ete prononce devant vous
+_ _
+"_MORGAN,_
+_ _
+"_Chef des compagnons de Jehu."_
+
+Roland relut deux fois la lettre, resta un instant pensif; puis,
+tout a coup, il se leva, et, passant dans le cabinet du premier
+consul, il lui tendit silencieusement la lettre.
+
+Celui-ci la lut sans que son visage trahit la moindre emotion, ni
+meme le moindre etonnement, et, avec un laconisme tout
+lacedemonien:
+
+-- Il faut mettre la lumiere, dit-il.
+
+Et il rendit la lettre a Roland.
+
+Le lendemain, a sept heures du soir, la lumiere brillait a la
+fenetre, et, a sept heures cinq minutes, Roland, en personne,
+attendait a la petite porte du jardin.
+
+Il y etait a peine depuis quelques instants, que trois coups
+furent frappes a la maniere des francs-macons, c'est-a-dire deux
+et un.
+
+La porte s'ouvrit aussitot: un homme enveloppe d'un manteau se
+dessina en vigueur sur l'atmosphere grisatre de cette nuit
+d'hiver; quant a Roland, il etait absolument cache dans l'ombre.
+
+Ne voyant personne, l'homme au manteau demeura une seconde
+immobile.
+
+-- Entrez, dit Roland.
+
+-- Ah! c'est vous, colonel.
+
+-- Comment savez-vous que c'est moi? demanda Roland.
+
+-- Je reconnais votre voix.
+
+-- Ma voix! mais, pendant les quelques secondes ou nous nous
+sommes trouves dans la meme chambre, a Avignon, je n'ai point
+prononce une seule parole.
+
+-- En ce cas, j'aurai entendu votre voix ailleurs.
+
+Roland chercha ou le chef des compagnons de Jehu avait pu entendre
+sa voix.
+
+Mais celui-ci, gaiement:
+
+-- Est-ce une raison, colonel, parce que je connais votre voix,
+pour que nous restions a cette porte?
+
+-- Non pas, dit Roland; prenez-moi par le pan de mon habit, et
+suivez-moi; j'ai defendu a dessein qu'on eclairat l'escalier et le
+corridor qui conduisent a ma chambre.
+
+-- Je vous sais gre de l'intention; mais, avec votre parole, je
+traverserais le palais d'un bout a l'autre, fut-il eclaire _a
+giorno_, comme disent les Italiens.
+
+-- Vous l'avez, ma parole, repondit Roland; ainsi, montez
+hardiment.
+
+Morgan n'avait pas besoin d'etre encourage, il suivit hardiment
+son guide.
+
+Au haut de l'escalier, celui-ci prit un corridor aussi sombre que
+l'escalier lui-meme, fit une vingtaine de pas, ouvrit une porte et
+se trouva dans sa chambre.
+
+Morgan l'y suivit.
+
+La chambre etait eclairee, mais par deux bougies seulement.
+
+Une fois entre, Morgan rejeta son manteau et deposa ses pistolets
+sur une table.
+
+-- Que faites-vous? demanda Roland.
+
+-- Ma foi, avec votre permission, dit gaiement son interlocuteur,
+je me mets a mon aise.
+
+-- Mais ces pistolets dont vous vous depouillez...?
+
+-- Ah ca! croyez-vous que ce soit pour vous que je les ai pris?
+
+-- Pour qui donc?
+
+-- Mais pour dame Police; vous entendez bien que je ne suis pas
+dispose a me laisser prendre par le citoyen Fouche, sans bruler
+quelque peu la moustache au premier de ses sbires qui mettra la
+main sur moi.
+
+-- Alors, une fois ici, vous avez la conviction de n'avoir plus
+rien a craindre?
+
+-- Parbleu! dit le jeune homme, puisque j'ai votre parole.
+
+-- Alors, pourquoi n'otez-vous pas votre masque?
+
+-- Parce que ma figure n'est que moitie a moi; l'autre moitie est
+a mes compagnons. Qui sait si un seul de nous, reconnu, n'entraine
+pas les autres a la guillotine? car vous pensez bien, colonel, que
+je ne me dissimule pas que c'est la le jeu que nous jouons.
+
+-- Alors, pourquoi le jouez-vous?
+
+-- Ah! que voila une bonne question! Pourquoi allez-vous sur le
+champ de bataille; ou une balle peut vous trouer la poitrine ou un
+boulet vous emporter la tete?
+
+-- C'est bien different, permettez-moi de vous le dire: sur un
+champ de bataille, je risque une mort honorable.
+
+-- Ah ca! vous figurez-vous que, le jour ou j'aurai eu le cou
+tranche par le triangle revolutionnaire, je me croirai deshonore?
+Pas le moins du monde: j'ai la pretention d'etre un soldat comme
+vous; seulement, tous ne peuvent pas servir leur cause de la meme
+facon: chaque religion a ses heros et ses martyrs; bienheureux
+dans ce monde les heros, mais bienheureux dans l'autre les
+martyrs!
+
+Le jeune homme avait prononce ces paroles avec une conviction qui
+n'avait pas laisse que d'emouvoir ou plutot d'etonner Roland.
+
+-- Mais, continua Morgan, abandonnant bien vite l'exaltation, et
+revenant a la gaiete qui paraissait le trait distinctif de son
+caractere, je ne suis pas venu pour faire de la philosophie
+politique; je suis venu pour vous prier de me faire parler au
+premier consul.
+
+-- Comment! au premier consul? s'ecria Roland.
+
+-- Sans doute; relisez ma lettre: je vous dis que j'ai une demande
+a vous faire?
+
+-- Oui.
+
+-- Eh bien, cette demande, c'est de me faire parler au general
+Bonaparte.
+
+-- Permettez, comme je ne m'attendais point a cette demande...
+
+-- Elle vous etonne: elle vous inquiete meme. Mon cher colonel,
+vous pourrez, si vous ne vous en rapportez pas a ma parole, me
+fouiller des pieds a la tete, et vous verrez que je n'ai d'autres
+armes que ces pistolets, que je n'ai meme plus, puisque les voila
+sur votre table. Il y a mieux: prenez-en un de chaque main,
+placez-vous entre le premier consul et moi, et brulez-moi la
+cervelle au premier mouvement suspect que je ferai. La Condition
+vous va-t-elle?
+
+-- Mais si je derange le premier consul pour qu'il ecoute la
+communication que vous avez a lui faire, vous m'assurez que cette
+communication en vaut la peine?
+
+-- Oh! quant a cela, je vous en reponds!
+
+Puis, avec son joyeux accent:
+
+-- Je suis pour le moment, ajouta-t-il, l'ambassadeur d'une tete
+couronnee, ou plutot decouronnee, ce qui ne la rend pas moins
+respectable pour les nobles coeurs; d'ailleurs, je prendrai peu de
+temps a votre general, monsieur Roland, et, du moment ou la
+conversation trainera en longueur, il pourra me congedier; je ne
+me le ferai pas redire a deux fois, soyez tranquille.
+
+Roland demeura un instant pensif et silencieux.
+
+-- Et c'est au premier consul seul que vous pouvez faire cette
+communication?
+
+-- Au premier consul seul, puisque, seul, le premier consul peut
+me repondre.
+
+-- C'est bien, attendez-moi, je vais prendre ses ordres.
+
+Roland fit un pas vers la chambre de son general; mais il
+s'arreta, jetant un regard d'inquietude vers une foule de papiers
+amonceles sur sa table.
+
+Morgan surprit ce regard.
+
+-- Ah! bon! dit-il, vous avez peur qu'en votre absence je ne lise
+ces paperasses? Si vous saviez comme je deteste lire! c'est au
+point que ma condamnation a mort serait sur cette table, que je ne
+me donnerais pas la peine de la lire; je dirais: C'est l'affaire
+du greffier, a chacun sa besogne. Monsieur Roland, j'ai froid aux
+pieds, je vais en votre absence me les chauffer, assis dans votre
+fauteuil; vous m'y retrouverez a votre retour, et je n'en aurai
+pas bouge.
+
+-- C'est bien, monsieur, dit Roland.
+
+Et il entra chez le premier consul.
+
+Bonaparte causait avec le general Hedouville, commandant en chef
+des troupes de la Vendee.
+
+En entendant la porte s'ouvrir, il se retourna avec impatience.
+
+-- J'avais dit a Bourrienne que je n'y etais pour personne.
+
+-- C'est ce qu'il m'a appris en passant, mon general; mais je lui
+ai repondu que je n'etais pas quelqu'un.
+
+-- Tu as raison. Que me veux-tu? dis vite.
+
+-- Il est chez moi.
+
+-- Qui cela?
+
+-- L'homme d'Avignon.
+
+-- Ah! ah! et que demande-t-il?
+
+-- Il demande a vous voir.
+
+-- A me voir, moi?
+
+-- Oui; vous, general; cela vous etonne?
+
+-- Non; mais que peut-il avoir a me dire.
+
+-- Il a obstinement refuse de m'en instruire; mais j'oserais
+affirmer que ce n'est ni un importun ni un fou.
+
+-- Non; mais c'est peut-etre un assassin.
+
+Roland secoua la tete.
+
+-- En effet, du moment ou c'est toi qui l'introduis...
+
+-- D'ailleurs, il ne se refuse pas a ce que j'assiste a la
+conference: je serai entre vous et lui.
+
+Bonaparte reflechit un instant.
+
+-- Fais-le entrer, dit-il.
+
+-- Vous savez, mon general, qu'excepte moi...
+
+-- Oui; le general Hedouville aura la complaisance d'attendre une
+seconde; notre conversation n'est point de celles que l'on epuise
+en une seance. Va, Roland.
+
+Roland sortit, traversa le cabinet de Bourrienne, rentra dans sa
+chambre, et retrouva Morgan, qui se chauffait les pieds comme il
+avait dit.
+
+-- Venez! le premier consul vous attend, dit le jeune homme.
+
+Morgan se leva et suivit Roland.
+
+Lorsqu'ils rentrerent dans le cabinet de Bonaparte, celui-ci etait
+seul.
+
+Il jeta un coup d'oeil rapide sur le chef des compagnons de Jehu,
+et ne fit point de doute que ce ne fut le meme homme qu'il avait
+vu a Avignon.
+
+Morgan s'etait arrete a quelques pas de la porte, et, de son cote,
+regardait curieusement Bonaparte, et s'affermissait dans la
+conviction que c'etait bien lui qu'il avait entrevu a la table
+d'hote le jour ou il avait tente cette perilleuse restitution des
+deux cents louis voles par megarde a Jean Picot.
+
+-- Approchez, dit le premier consul.
+
+Morgan s'inclina et fit trois pas en avant.
+
+Bonaparte repondit a son salut par un leger signe de tete.
+
+-- Vous avez dit a mon aide de camp, le colonel Roland, que vous
+aviez une communication a me faire.
+
+-- Oui, citoyen premier consul.
+
+-- Cette communication exige-t-elle le tete-a-tete?
+
+-- Non, citoyen premier consul, quoiqu'elle soit d'une telle
+importance...
+
+-- Que vous aimeriez mieux que je fusse seul..
+
+-- Sans doute, mais la prudence...
+
+-- Ce qu'il y a de plus prudent en France, citoyen Morgan, c'est
+le courage.
+
+-- Ma presence chez vous, general, est une preuve que je suis
+parfaitement de votre avis.
+
+Bonaparte se retourna vers le jeune colonel.
+
+-- Laisse-nous seuls, Roland, dit-il.
+
+-- Mais, mon general!... insista celui-ci.
+
+Bonaparte s'approcha de lui; puis, tout bas:
+
+-- Je vois ce que c'est, reprit-il: tu es curieux de savoir ce que
+ce mysterieux chevalier de grand chemin peut avoir a me dire, sois
+tranquille, tu le sauras...
+
+-- Ce n'est pas cela; mais, si, comme vous le disiez tout a
+l'heure, cet homme etait un assassin?
+
+-- Ne m'as-tu pas repondu que non? Allons, ne fais pas l'enfant,
+laisse-nous.
+
+Roland sortit.
+
+-- Nous voila seuls, monsieur dit le premier consul; parlez!
+
+Morgan, sans repondre, tira une lettre de sa poche et la presenta
+au general.
+
+Le general l'examina: elle etait a son adresse et fermee d'un
+cachet aux trois fleurs de lis de France.
+
+-- Oh! oh! dit-il, qu'est-ce que cela, monsieur?
+
+-- Lisez, citoyen premier consul.
+
+Bonaparte ouvrit la lettre et alla droit a la signature.
+
+-- "Louis" dit-il.
+
+-- Louis, repeta Morgan.
+
+-- Quel Louis?
+
+-- Mais Louis de Bourbon, je presume.
+
+-- M. le comte de Provence, le frere de Louis XVI?
+
+-- Et, par consequent, Louis XVIII depuis que son neveu le Dauphin
+est mort.
+
+Bonaparte regarda de nouveau l'inconnu; car il etait evident que
+ce nom de Morgan, qu'il s'etait donne, n'etait qu'un pseudonyme
+destine a cacher son veritable nom.
+
+Apres quoi, reportant son regard sur la lettre, il lut:
+
+"3 janvier 1800,
+
+"Quelle que soit leur conduite apparente, monsieur, des hommes
+tels que vous n'inspirent jamais d'inquietude; vous avez accepte
+une place eminente, je vous en sais gre: mieux que personne, vous
+savez ce qu'il faut de force et de puissance pour faire le bonheur
+d'une grande nation: Sauvez la France de ses propres fureurs, et
+vous aurez rempli le voeu de mon coeur; rendez-lui son roi, et les
+generations futures beniront votre memoire. Si vous doutez que je
+sois susceptible de reconnaissance, marquez votre place, fixez le
+sort de vos amis. Quant a mes principes, je suis Francais; clement
+par caractere, je le serai encore par raison. Non, le vainqueur de
+Lodi, de Castiglione et d'Arcole, le conquerant de l'Italie et de
+l'Egypte ne peut preferer a la gloire une vaine celebrite. Ne
+perdez pas un temps precieux: nous pouvons assurer la gloire de la
+France, je dis_ nous _parce que j'ai besoin de Bonaparte pour cela
+et qu'il ne le pourrait sans moi. General, l'Europe vous observe,
+la gloire vous attend, et je suis impatient de rendre le bonheur a
+mon peuple.
+
+"LOUIS."
+
+Bonaparte se retourna vers le jeune homme, qui attendait debout,
+immobile et muet comme une statue.
+
+-- Connaissez-vous le contenu de cette lettre? demanda-t-il.
+
+Le jeune homme s'inclina.
+
+-- Oui, citoyen premier consul.
+
+-- Elle etait cachetee, cependant.
+
+-- Elle a ete envoyee sous cachet volant a celui qui me l'a
+remise, et, avant meme de me la confier, il me l'a fait lire afin
+que j'en connusse bien toute l'importance.
+
+-- Et peut-on savoir le nom de celui qui vous l'a confiee?
+
+-- Georges Cadoudal.
+
+Bonaparte, tressaillit legerement.
+
+-- Vous connaissez Georges Cadoudal? demanda-t-il.
+
+-- C'est mon ami.
+
+-- Et pourquoi vous l'a-t-il confiee, a vous, plutot qu'a un
+autre?
+
+-- Parce qu'il savait qu'en me disant que cette lettre devait vous
+etre remise en main propre, elle serait remise comme il le
+desirait.
+
+-- En effet, monsieur, vous avez tenu votre promesse.
+
+-- Pas encore tout a fait, citoyen premier consul.
+
+-- Comment cela? ne me l'avez-vous pas remise?
+
+-- Oui; mais j'ai promis, de rapporter une reponse.
+
+-- Et si je vous dis que je ne veux pas en faire?
+
+-- Vous aurez repondu, pas precisement comme j'eusse desire que
+vous le fissiez; mais ce sera toujours une reponse.
+
+Bonaparte demeura quelques instants pensif. Puis, sortant de sa
+reverie par un mouvement d'epaules:
+
+-- Ils sont fous! dit-il.
+
+-- Qui cela, citoyen? demanda Morgan.
+
+-- Ceux qui m'ecrivent de pareilles lettres; fous, archifous!
+Croient-ils donc que je suis de ceux qui prennent leurs exemples
+dans le passe, qui se modelent sur d'autres hommes? Recommencer
+Monk! a quoi bon? Pour faire un Charles II! Ce n'est, ma foi, pas
+la peine. Quand on a derriere soi Toulon, le 13 vendemiaire, Lodi,
+Castiglione, Arcole, Rivoli, les Pyramides, on est un autre homme
+que Monk, et l'on a le droit d'aspirer a autre chose qu'au duche
+d'Albemarle et au commandement des armees de terre et de mer de Sa
+Majeste Louis XVIII.
+
+-- Aussi, vous dit-on de faire vos conditions, citoyen premier
+consul.
+
+Bonaparte tressaillit au son de cette voix comme s'il eut oublie
+que quelqu'un etait la.
+
+-- Sans compter, reprit-il, que c'est une famille perdue, un
+rameau mort d'un tronc pourri; les Bourbons se sont tant maries
+entre eux, que c'est une race abatardie, qui a use sa seve et
+toute sa vigueur dans Louis XIV. Vous connaissez l'histoire,
+monsieur? dit Bonaparte en se tournant vers le jeune homme.
+
+-- Oui, general, repondit celui-ci; du moins, comme un ci-devant
+peut la connaitre.
+
+-- Eh bien, vous avez du remarquer dans l'histoire, dans celle de
+France surtout, que chaque race a son point de depart, son point
+culminant et sa decadence. Voyez les Capetiens directs: partis de
+Hugues, ils arrivent a leur apogee avec Philippe-Auguste et Louis
+IX, et tombent avec Philippe V et Charles IV. Voyez les Valois:
+partis de Philippe VI, ils ont leur point culminant dans Francois
+Ier et tombent avec Charles IX et Henri III. Enfin, voyez les
+Bourbons: partis de Henri IV, ils ont leur point culminant dans
+Louis XIV et tombent avec Louis XV et Louis XVI; seulement, ils
+tombent plus bas que les autres: plus bas dans la debauche avec
+Louis XV, plus bas dans le malheur avec Louis XVI. Vous me parlez
+des Stuarts, et vous me montrez l'exemple de Monk. Voulez-vous me
+dire qui succede a Charles II? Jacques II; et a Jacques II?
+Guillaume d'Orange, un usurpateur. N'aurait-il pas mieux valu, je
+vous le demande, que Monk mit tout de suite la couronne sur sa
+tete? Eh bien, si j'etais assez fou pour rendre le trone a Louis
+XVIII, comme Charles II, il n'aurait pas d'enfants, comme Jacques
+II, son frere Charles X lui succederait, et, comme Jacques II, il
+se ferait chasser par quelque Guillaume d'Orange. Oh! non, Dieu
+n'a pas mis la destinee d'un beau et grand pays qu'on appelle la
+France entre mes mains pour que je la rende a ceux qui l'ont jouee
+et qui l'ont perdue.
+
+-- Remarquez, general, que je ne vous demandais pas tout cela.
+
+-- Mais, moi, je vous le demande...
+
+-- Je crois que vous me faites l'honneur de me prendre pour la
+posterite.
+
+Bonaparte tressaillit, se retourna, vit a qui il parlait, et se
+tut.
+
+-- Je n'avais besoin, continua Morgan avec une dignite qui etonna
+celui auquel il s'adressait, que d'un oui ou d'un non.
+
+-- Et pourquoi aviez-vous besoin de cela?
+
+-- Pour savoir si nous continuerions de vous faire la guerre comme
+a un ennemi, ou si nous tomberions a vos genoux comme devant un
+sauveur.
+
+-- La guerre! dit Bonaparte, la guerre! insenses ceux qui me la
+font; ne voient-ils pas que je suis l'elu de Dieu?
+
+-- Attila disait la meme chose.
+
+-- Oui; mais il etait l'elu de la destruction, et moi, je suis
+celui de l'ere nouvelle; l'herbe sechait ou il avait passe: les
+moissons muriront partout ou j'aurai passe la charrue. La guerre!
+dites-moi ce que sont devenus ceux qui me l'ont faite Ils sont
+couches dans les plaines du Piemont, de la Lombardie ou du Caire.
+
+-- Vous oubliez la Vendee. La Vendee est toujours debout.
+
+-- Debout, soit; mais ses chefs? mais Cathelineau, mais Lescure,
+mais La Rochejacquelein, mais d'Elbee, mais Bonchamp, mais
+Stofflet, mais Charrette?
+
+-- Vous ne parlez la que des hommes: les hommes ont ete
+moissonnes, c'est vrai; mais le principe est debout, et tout
+autour de lui combattent aujourd'hui d'Autichamp, Suzannet,
+Grignon, Frotte, Chatillon, Cadoudal; les cadets ne valent peut-
+etre pas les aines; mais pourvu qu'ils meurent a leur tour, c'est
+tout ce que l'on peut exiger d'eux.
+
+-- Qu'ils prennent garde! si je decide une campagne de la Vendee,
+je n'y enverrai ni des Santerre ni des Rossignol!
+
+-- La Convention y a envoye Kleber, et le Directoire Hochet...
+
+-- Je n'enverrai pas, j'irai moi-meme.
+
+-- Il ne peut rien leur arriver de pis que d'etre tues, comme
+Lescure, ou fusilles, comme Charette.
+
+-- Il peut leur arriver que je leur fasse grace.
+
+-- Caton nous a appris comment on echappait au pardon de Cesar.
+
+-- Ah! faites attention: vous citez un republicain!
+
+-- Caton est un de ces hommes dont on peut suivre l'exemple, a
+quelque parti que l'on appartienne.
+
+-- Et si je vous disais que je tiens la Vendee dans ma main?...
+
+-- Vous?
+
+-- Et que, si je veux, dans trois mois elle sera pacifiee?
+
+Le jeune homme secoua la tete.
+
+-- Vous ne me croyez pas?
+
+-- J'hesite a vous croire.
+
+-- Si je vous affirme que ce que je dis est vrai; si je vous le
+prouve en vous disant par quel moyen, ou plutot par quels hommes,
+j'y arriverai?
+
+-- Si un homme comme le general Bonaparte m'affirme une chose, je
+la croirai, et si cette chose qu'il m'affirme est la pacification
+de la Vendee, je lui dirai a mon tour: Prenez garde! mieux vaut
+pour vous la Vendee combattant que la Vendee conspirant: la Vendee
+combattant, c'est l'epee; la Vendee conspirant c'est le poignard.
+
+-- Oh! je le connais, votre poignard, dit Bonaparte; le voila!
+
+Et il alla prendre dans un tiroir le poignard qu'il avait tire des
+mains de Roland et le posa sur une table, a la portee de la main
+de Morgan.
+
+-- Mais, ajouta-t-il, il y a loin de la poitrine de Bonaparte au
+poignard d'un assassin; essayez plutot.
+
+Et il s'avanca sur le jeune homme en fixant sur lui son regard de
+flamme.
+
+-- Je ne suis pas venu ici pour vous assassiner, dit froidement le
+jeune homme; plus tard, si je crois votre mort indispensable au
+triomphe de la cause, je ferai de mon mieux, et, si alors je vous
+manque, ce n'est point parce que vous serez Marius et que je serai
+le Cimbre... Vous n'avez pas autre chose a me dire, citoyen
+premier consul? continua le jeune homme en s'inclinant.
+
+-- Si fait; dites a Cadoudal que, lorsqu'il voudra se battre
+contre l'ennemi au lieu de se battre contre des Francais, j'ai
+dans mon bureau son brevet de colonel tout signe.
+
+-- Cadoudal commande, non pas a un regiment, mais a une armee;
+vous n'avez pas voulu dechoir en devenant, de Bonaparte, Monk;
+pourquoi voulez-vous qu'il devienne, de general, colonel?... Vous
+n'avez pas autre chose a me dire, citoyen premier consul?
+
+-- Si fait; avez-vous un moyen de faire passer ma reponse au comte
+de Provence?
+
+-- Vous voulez dire au roi Louis XVIII?
+
+-- Ne chicanons pas sur les mots; a celui qui m'a ecrit.
+
+-- Son envoye est au camp des Aubiers.
+
+-- Eh bien! je change d'avis, je lui reponds; ces Bourbons sont si
+aveugles, que celui-la interpreterait mal mon silence.
+
+Et Bonaparte, s'asseyant a son bureau, ecrivit la lettre suivante
+avec une application indiquant qu'il tenait a ce qu'elle fut
+lisible.
+
+"J'ai recu, monsieur, votre lettre; je, vous remercie de la bonne
+opinion que vous y exprimez sur moi. Vous ne devez pas souhaiter
+votre retour en France, il vous faudrait marcher sur cent mille
+cadavres; sacrifiez votre interet au repos et au bonheur de la
+France, l'histoire vous en tiendra compte. Je ne suis point
+insensible aux malheurs de votre famille, et j'apprendrai avec
+plaisir que vous etes environne de tout ce qui peut contribuer a
+la tranquillite de votre retraite.
+
+"BONAPARTE."
+
+Et, pliant et cachetant la lettre, il ecrivit l'adresse: _A
+monsieur le comte de Provence, _la remit a Morgan, puis appela
+Roland, comme s'il pensait bien que celui-ci n'etait pas loin.
+
+-- General?... demanda le jeune officier, paraissant en effet au
+meme instant.
+
+-- Reconduisez monsieur jusque dans la rue, dit Bonaparte; jusque-
+la, vous repondez de lui.
+
+Roland s'inclina en signe d'obeissance, laissa passer le jeune
+homme, qui se retira sans prononcer une parole, et sortit derriere
+lui.
+
+Mais, avant de sortir, Morgan jeta un dernier regard sur
+Bonaparte.
+
+Celui-ci etait debout, immobile, muet et les bras croises, l'oeil
+fixe sur ce poignard, qui preoccupait sa pensee plus qu'il ne
+voulait se l'avouer a lui-meme.
+
+En traversant la chambre de Roland, le chef des compagnons de Jehu
+reprit son manteau et ses pistolets.
+
+Tandis qu'il les passait a sa ceinture:
+
+-- Il parait, lui dit Roland, que le citoyen premier consul vous a
+montre le poignard que je lui ai donne.
+
+-- Oui, monsieur, repondit Morgan.
+
+-- Et vous l'avez reconnu?
+
+-- Pas celui-la particulierement... tous nos poignards se
+ressemblent.
+
+-- Eh bien! fit Roland, je vais vous dire d'ou il vient.
+
+-- Ah!... Et d'ou vient-il?
+
+-- De la poitrine d'un de mes amis, ou vos compagnons, et peut-
+etre vous-meme l'aviez enfonce.
+
+-- C'est possible, repondit insoucieusement le jeune homme; mais
+votre ami se sera expose a ce chatiment.
+
+-- Mon ami a voulu voir ce qui ce passait la nuit dans la
+chartreuse de Seillon.
+
+-- Il a eu tort.
+
+-- Mais, moi, j'avais eu le meme tort la veille, pourquoi ne
+m'est-il rien arrive?
+
+-- Parce que sans doute quelque talisman vous sauvegardait.
+
+-- Monsieur, je vous dirai une chose: c'est que je suis un homme
+de droit chemin et de grand jour; il en resulte que j'ai horreur
+du mysterieux.
+
+-- Heureux ceux qui peuvent marcher au grand jour et suivre le
+grand chemin, monsieur de Montrevel.
+
+-- C'est pour cela que je vais vous dire le serment que j'ai fait,
+monsieur Morgan. En tirant le poignard que vous avez vu de la
+poitrine de mon ami, le plus delicatement possible, pour ne pas en
+tirer son ame en meme temps, j'ai fait serment que ce serait
+desormais entre ses assassins et moi une guerre a mort, et c'est
+en grande partie pour vous dire cela a vous-meme que je vous ai
+donne la parole qui vous sauvegardait.
+
+-- C'est un serment que j'espere vous voir oublier, monsieur de
+Montrevel.
+
+-- C'est un serment que je tiendrai dans toutes les occasions,
+monsieur Morgan, et vous serez bien aimable de m'en fournir une le
+plus tot possible.
+
+-- De quelle facon, monsieur?
+
+-- Eh bien! mais, par exemple, en acceptant avec moi une rencontre
+soit au bois de Boulogne, soit au bois de Vincennes; nous n'avons
+pas besoin de dire, bien entendu, que nous nous battons parce que
+vous ou vos amis avez donne un coup de poignard a lord Tanlay.
+Non, nous dirons ce que vous voudrez, que c'est a propos, par
+exemple... (Roland chercha) de l'eclipse de lune qui doit avoir
+lieu le 12 du mois prochain. Le pretexte vous va-t-il?
+
+-- Le pretexte m'irait, monsieur, repondit Morgan avec un accent
+de melancolie dont on l'eut cru incapable, si le duel lui-meme me
+pouvait aller. Vous avez fait un serment, et vous le tiendrez,
+dites-vous? Eh bien! tout initie en fait un aussi en entrant dans
+la compagnie de Jehu: c'est de n'exposer dans aucune querelle
+particuliere une vie qui appartient a sa cause, et non plus a lui.
+
+-- Oui; si bien que vous assassinez, mais ne vous battez pas.
+
+-- Vous vous trompez, nous nous battons quelquefois.
+
+-- Soyez assez bon pour m'indiquer une occasion d'etudier ce
+phenomene.
+
+-- C'est bien simple: tachez, monsieur de Montrevel, de vous
+trouver, avec cinq ou six hommes resolus comme vous, dans quelque
+diligence portant l'argent du gouvernement; defendez ce que nous
+attaquerons, et l'occasion que vous cherchez sera venue; mais,
+croyez-moi, faites mieux que cela: ne vous trouvez pas sur notre
+chemin.
+
+-- C'est une menace, monsieur? dit le jeune homme en relevant la
+tete.
+
+-- Non, monsieur, fit Morgan d'une voix douce, presque suppliante,
+c'est une priere.
+
+-- M'est-elle particulierement adressee, ou la feriez-vous a un
+autre?
+
+-- Je la fais a vous particulierement.
+
+Et le chef des compagnons de Jehu appuya sur ce dernier mot.
+
+-- Ah! ah! fit le jeune homme, j'ai donc le bonheur de vous
+interesser?
+
+-- Comme un frere, repondit Morgan, toujours de sa meme voix douce
+et caressante.
+
+-- Allons, dit Roland, decidement c'est une gageure.
+
+En ce moment, Bourrienne entra.
+
+-- Roland, dit-il, le premier consul vous demande.
+
+-- Le temps de reconduire monsieur jusqu'a la porte de la rue, et
+je suis a lui.
+
+-- Hatez-vous; vous savez qu'il n'aime point a attendre.
+
+-- Voulez-vous me suivre, monsieur? dit Roland a son mysterieux
+compagnon.
+
+-- Il y a longtemps que je suis a vos ordres, monsieur.
+
+-- Venez, alors.
+
+Et Roland, reprenant le meme chemin par lequel il avait amene
+Morgan, le reconduisit, non pas jusqu'a la porte donnant dans le
+jardin -- le jardin etait ferme -- mais jusqu'a celle de la rue.
+
+Arrive la:
+
+-- Monsieur, dit-il a Morgan, je vous ai donne ma parole, je l'ai
+tenue fidelement; mais, pour qu'il n'y ait point de malentendu
+entre nous, dites-moi bien que cette parole etait pour une fois et
+pour aujourd'hui seulement.
+
+-- C'est comme cela que je l'ai entendu, monsieur.
+
+-- Ainsi, cette parole, vous me la rendez?
+
+-- Je voudrais la garder, monsieur; mais je reconnais que vous
+etes libre de me la reprendre.
+
+-- C'est tout ce que je desirais. Au revoir, monsieur Morgan.
+
+-- Permettez-moi de ne pas faire le meme souhait, monsieur de
+Montrevel.
+
+Les deux jeunes gens se saluerent avec une courtoisie parfaite,
+Roland rentrant au Luxembourg, et Morgan prenant, en suivant la
+ligne d'ombre projetee par la muraille, une des petites rues qui
+conduisent a la place Saint-Sulpice.
+
+C'est celui-ci que nous allons suivre.
+
+
+XXVI -- LE BAL DES VICTIMES
+
+Au bout de cent pas a peine, Morgan ota son masque; au milieu des
+rues de Paris, il courait bien autrement risque d'etre remarque
+avec un masque que remarque sans masque.
+
+Arrive rue Taranne, il frappa a la porte d'un petit hotel garni
+qui faisait le coin de cette rue et de la rue du Dragon, entra,
+prit sur un meuble un chandelier, a un clou la clef du numero 42,
+et monta sans eveiller d'autre sensation que celle d'un locataire
+bien connu qui rentre apres etre sorti.
+
+Dix heures sonnaient a la pendule au moment meme ou il refermait
+sur lui la porte de sa chambre.
+
+Il ecouta attentivement les heures, la lumiere de la bougie ne se
+projetant pas jusqu'a la cheminee; puis, ayant compte dix coups:
+
+-- Bon! se dit-il a lui-meme, je n'arriverai pas trop tard.
+
+Malgre cette probabilite, Morgan parut decide a ne point perdre de
+temps; il passa un papier flamboyant sous un grand foyer prepare
+dans la cheminee, et qui s'enflamma aussitot, alluma quatre
+bougies, c'est-a-dire tout ce qu'il y en avait dans la chambre, en
+disposa deux sur la cheminee, deux sur la commode en face, ouvrit
+un tiroir de la commode, et etendit sur le lit un costume complet
+d'incroyable du dernier gout.
+
+Ce costume se composait d'un habit court et carre par devant, long
+par derriere, d'une couleur tendre, flottant entre le vert d'eau
+et le gris-perle, d'un gilet de panne chamois a dix-huit boutons
+de nacre, d'une immense cravate blanche de la plus fine batiste,
+d'un pantalon collant de casimir blanc, avec un flot de rubans a
+l'endroit ou il se boutonnait, c'est-a-dire au-dessous du mollet;
+enfin des bas de soie gris-perle, rayes transversalement du meme
+vert que l'habit, et de fins escarpins a boucles de diamants.
+
+Le lorgnon de rigueur n'etait pas oublie.
+
+Quant au chapeau, c'etait le meme que celui dont Carle Vernet a
+coiffe son elegant du Directoire.
+
+Ces objets prepares, Morgan parut attendre avec impatience.
+
+Au bout de cinq minutes, il sonna; un garcon parut.
+
+-- Le perruquier, demanda Morgan, n'est-il point venu?
+
+A cette epoque, les perruquiers n'etaient pas encore des
+coiffeurs.
+
+-- Si fait, citoyen, repondit le garcon, il est venu; mais vous
+n'etiez pas encore rentre, et il a dit qu'il allait revenir. Du
+reste, comme vous sonniez, on frappait a la porte; c'etait
+probablement...
+
+-- Voila! voila! dit une voix dans l'escalier.
+
+-- Ah! bravo! fit Morgan; arrivez, maitre Cadenette! il s'agit de
+faire de moi quelque chose comme Adonis.
+
+-- Ce ne sera pas difficile, monsieur le baron, dit le perruquier.
+
+-- Eh bien, eh bien, vous voulez donc absolument me compromettre,
+citoyen Cadenette?
+
+-- Monsieur le baron, je vous en supplie, appelez-moi Cadenette
+tout court, cela m'honorera, car ce sera une preuve de
+familiarite; mais ne m'appelez pas citoyen: fi! c'est une
+denomination revolutionnaire; et, au plus fort de la Terreur, j'ai
+toujours appele mon epouse _madame _cadenette. Maintenant,
+excusez-moi de ne pas vous avoir attendu; mais il y a ce soir
+grand bal rue du Bac, bal des victimes (le perruquier appuya sur
+ce mot); j'aurais cru que monsieur le baron devait en etre.
+
+-- Ah ca! fit Morgan en riant, vous etes donc toujours royaliste,
+Cadenette?
+
+Le perruquier mit tragiquement la main sur son coeur.
+
+-- Monsieur le baron, dit-il, c'est non seulement une affaire de
+conscience, mais aussi une affaire d'etat.
+
+-- De conscience! je comprends, maitre Cadenette, mais d'etat! que
+diable l'honorable corporation des perruquiers a-t-elle a faire a
+la politique?
+
+-- Comment! monsieur le baron, dit Cadenette tout en s'appretant a
+coiffer son client, vous demandez cela? vous, un aristocrate!
+
+-- Chut, Cadenette!
+
+-- Monsieur le baron, entre ci-devant, on peut se dire ces choses-
+la.
+
+-- Alors vous etes un ci-devant?
+
+-- Tout ce qu'il y a de plus ci-devant. Quelle coiffure monsieur
+le baron desire-t-il?
+
+-- Les oreilles de chien, et les cheveux retrousses par derriere.
+
+-- Avec un oeil de poudre?
+
+-- Deux yeux si vous voulez, Cadenette.
+
+-- Ah! monsieur, quand on pense que, pendant cinq ans, on n'a
+trouve que chez moi de la poudre a la marechale! monsieur le
+baron, pour une boite de poudre, on etait guillotine.
+
+-- J'ai connu des gens qui l'ont ete pour moins que cela,
+Cadenette. Mais expliquez-moi comment vous vous trouvez etre un
+ci-devant; j'aime a me rendre compte de tout.
+
+-- C'est bien simple, monsieur le baron. Vous admettez, n'est-ce
+pas, que, parmi les corporations, il y en avait de plus ou moins
+aristocrates?
+
+-- Sans doute, selon qu'elles se rapprochaient des hautes classes
+de la societe.
+
+-- C'est cela, monsieur le baron. Eh bien, les hautes classes de
+la societe, nous les tenions par les cheveux; moi, tel que vous me
+voyez, j'ai coiffe un soir madame de Polignac; mon pere a coiffe
+madame du Barry, mon grand-pere madame de Pompadour; nous avions
+nos privileges, monsieur: nous portions l'epee. Il est vrai que,
+pour eviter les accidents qui pouvaient arriver entre tetes
+chaudes comme les notres, la plupart du temps nos epees etaient en
+bois; mais tout au moins, si ce n'etait pas la chose, c'etait le
+simulacre. Oui, monsieur le baron, continua Cadenette avec un
+soupir, ce temps-la, c'etait le beau temps, non seulement des
+perruquiers, mais aussi de la France. Nous etions de tous les
+secrets, de toutes les intrigues, on ne se cachait pas de nous: et
+il n'y a pas d'exemple, monsieur le baron, qu'un secret ait ete
+trahi par un perruquier. Voyez notre pauvre reine, a qui a-t-elle
+confie ses diamants? au grand, a l'illustre Leonard, au prince de
+la coiffure. Eh bien, monsieur le baron, deux hommes ont suffi
+pour renverser l'echafaudage d'une puissance qui reposait sur les
+perruques de Louis XIV, sur les poufs de la Regence, sur les
+crepes de Louis XV et sur les galeries de Marie-Antoinette.
+
+-- Et ces deux hommes, ces deux niveleurs, ces deux
+revolutionnaires, quels sont-ils, Cadenette? que je les voue,
+autant qu'il sera en mon pouvoir, a l'execration publique.
+
+-- M. Rousseau et le citoyen Talma. M. Rousseau, qui a dit cette
+absurdite: "Revenez a la nature" et le citoyen Talma, qui a
+invente les coiffures a la Titus.
+
+-- C'est vrai, Cadenette, c'est vrai.
+
+-- Enfin, avec le Directoire, on a eu un instant d'esperance.
+M. Barras n'a jamais abandonne la poudre, et le citoyen Moulin a
+conserve la queue; mais, vous comprenez, le 18 brumaire a tout
+aneanti: le moyen de faire friser les cheveux de M. Bonaparte!...
+Ah! tenez, continua Cadenette en faisant bouffer les oreilles de
+chien de sa pratique, a la bonne heure, voila de veritables
+cheveux d'aristocrate, doux et fins comme de la soie, et qui
+tiennent le fer, que c'est a croire que vous portez perruque.
+Regardez-vous, monsieur le baron; vous vouliez etre beau comme
+Adonis... Ah! si Venus vous avait vu, ce n'est point d'Adonis que
+Mars eut ete jaloux.
+
+Et Cadenette, arrive, au bout de son travail, et satisfait de son
+oeuvre, presenta un miroir a main a Morgan, qui se regarda avec
+complaisance.
+
+-- Allons, allons! dit-il au perruquier, decidement, mon cher,
+vous etes un artiste! Retenez bien cette coiffure-la: si jamais on
+me coupe le cou, comme il y aura probablement des femmes a mon
+execution, c'est cette coiffure-la que je me choisis.
+
+-- Monsieur le baron veut qu'on le regrette, dit serieusement le
+perruquier.
+
+-- Oui, et, en attendant, mon cher Cadenette, voici un ecu pour la
+peine que vous avez prise. Ayez la bonte de dire en descendant que
+l'on m'appelle une voiture.
+
+Cadenette poussa un soupir.
+
+-- Monsieur le baron, dit-il, il y a une epoque ou je vous eusse
+repondu: Montrez-vous a la cour avec cette coiffure, et je serai
+paye; mais il n'y a plus de cour, monsieur le baron, et il faut
+vivre... Vous aurez votre voiture.
+
+Sur quoi, Cadenette poussa un second soupir, mit l'ecu de Morgan
+dans sa poche, fit le salut reverencieux des perruquiers et des
+maitres de danse, et laissa le jeune homme parachever sa toilette.
+
+Une fois la coiffure achevee, ce devait etre chose bientot faite;
+la cravate, seule, prit un peu de temps a cause des brouillards
+qu'elle necessitait, mais Morgan se tira de cette tache difficile
+en homme experimente, et, a onze heures sonnantes, il etait pret a
+monter en voiture.
+
+Cadenette n'avait point oublie la commission: un fiacre attendait
+a la porte.
+
+Morgan y sauta en criant:
+
+-- Rue du Bac, n deg. 60.
+
+Le fiacre prit la rue de Grenelle, remonta la rue du Bac et
+s'arreta au n deg. 60.
+
+-- Voila votre course payee double, mon ami, dit Morgan, mais a la
+condition que vous ne stationnerez pas a la porte.
+
+Le fiacre recut trois francs et disparut au coin de la rue de
+Varennes.
+
+Morgan jeta les yeux sur la facade de la maison; c'etait a croire
+qu'il s'etait trompe de porte, tant cette facade etait sombre et
+silencieuse.
+
+Cependant Morgan n'hesita point, il frappa d'une certaine facon.
+
+La porte s'ouvrit.
+
+Au fond de la cour s'etendait un grand batiment ardemment eclaire.
+
+Le jeune homme se dirigea vers le batiment; a mesure qu'il
+approchait, le son des instruments venait a lui.
+
+Il monta un etage et se trouva dans le vestiaire.
+
+Il tendit son manteau au controleur charge de veiller sur les
+pardessus.
+
+-- Voici un numero, lui dit le controleur; quant aux armes,
+deposez-les dans la galerie, de maniere que vous puissiez les
+reconnaitre.
+
+Morgan mit le numero dans la poche de son pantalon, et entra dans
+une grande galerie transformee en arsenal.
+
+Il y avait la une veritable collection d'armes de toutes les
+especes: pistolets, tromblons, carabines, epees, poignards. Comme
+le bal pouvait etre tout a coup interrompu par une descente de la
+police, il fallait qu'a la seconde chaque danseur put se
+transformer en combattant.
+
+Debarrasse de ses armes, Morgan entra dans la salle du bal.
+
+Nous doutons que la plume puisse donner a nos lecteurs une idee de
+l'aspect qu'offrait ce bal.
+
+En general, comme l'indiquait son nom, bal des victimes, on
+n'etait admis a ce bal qu'en vertu des droits etranges que vous y
+avaient donnes vos parents envoyes sur l'echafaud par la
+Convention ou la commune de Paris, mitrailles par Collot-
+d'Herbois, ou noyes par Carrier; mais comme, a tout prendre,
+c'etaient les guillotines qui, pendant les trois annees de terreur
+que l'on venait de traverser, l'avaient emporte en nombre sur les
+autres victimes, les costumes qui formaient la majorite etaient
+les costumes des victimes de l'echafaud.
+
+Ainsi, la plus grande partie des jeunes filles, dont les meres et
+les soeurs ainees etaient tombees sous la main du bourreau,
+portaient elles-memes le costume que leur mere et leur soeur
+avaient revetu pour la supreme et lugubre ceremonie, c'est-a-dire
+la robe blanche, le chale rouge et les cheveux coupes a fleur de
+cou.
+
+Quelques-unes, pour ajouter a ce costume, deja si caracteristique,
+un detail plus significatif encore, quelques-unes avaient noue
+autour de leur cou un fil de soie rouge, mince comme le tranchant
+d'un rasoir, lequel, comme chez la Marguerite de Faust au sabbat,
+indiquait le passage du fer entre les mastoides et les clavicules.
+
+Quant aux hommes qui se trouvaient dans le meme cas, ils avaient
+le collet de leur habit rabattu en arriere, celui de leur chemise
+flottant, le cou nu et les cheveux coupes.
+
+Mais beaucoup avaient d'autres droits, pour entrer dans ce bal,
+que d'avoir eu des victimes dans leurs familles: beaucoup avaient
+fait eux-memes des victimes.
+
+Ceux-la cumulaient.
+
+Il y avait la des hommes de quarante a quarante-cinq ans, qui
+avaient ete eleves dans les boudoirs des belles courtisanes du
+XVIIe siecle, qui avaient connu madame du Barry dans les mansardes
+de Versailles, la Sophie Arnoult chez M. de Lauraguais, la Duthe
+chez le comte d'Artois, qui avaient emprunte a la politesse du
+vice le vernis dont ils recouvraient leur ferocite. Ils etaient
+encore jeunes et beaux; ils entraient dans un salon secouant leurs
+chevelures odorantes et leurs mouchoirs parfumes, et ce n'etait
+point une precaution inutile, car, s'ils n'eussent senti l'ambre
+ou la verveine, ils eussent senti le sang.
+
+Il y avait la des hommes de vingt-cinq a trente ans, mis avec une
+elegance infinie, qui faisaient partie de l'Association des
+Vengeurs, qui semblaient saisis de la monomanie de l'assassinat,
+de la folie de l'egorgement; qui avaient la frenesie du sang, et
+que le sang ne desalterait pas; qui, lorsque l'ordre leur etait
+venu de tuer, tuaient celui qui leur etait designe, ami ou ennemi;
+qui portaient la conscience du commerce dans la comptabilite du
+meurtre; qui recevaient la traite sanglante qui leur demandait la
+tete de tel ou tel jacobin, et qui la payaient a vue.
+
+Il y avait la des jeunes gens de dix-huit a vingt ans, des enfants
+presque, mais des enfants nourris comme Achille, de la moelle des
+betes feroces, comme Pyrrhus de la chair des ours; c'etaient des
+eleves bandits de Schiller, des apprentis francs-juges de la
+sainte Vehme; c'etait cette generation etrange qui arrive apres
+les grandes convulsions politiques, comme vinrent les Titans apres
+le chaos, les hydres apres le deluge, comme viennent enfin les
+vautours et les corbeaux apres le carnage.
+
+C'etait un spectre de bronze, impassible, implacable, inflexible
+qu'on appelle le talion.
+
+Et ce spectre se melait aux vivants; il entrait dans les salons
+dores, il faisait un signe du regard, un geste de la main, un
+mouvement de la tete, et on le suivait.
+
+On faisait, dit l'auteur auquel nous empruntons ces details si
+inconnus et cependant si veridiques, on faisait Charlemagne a la
+bouillotte pour une partie d'extermination.
+
+La Terreur avait affecte un grand cynisme dans ses vetements, une
+austerite lacedemonienne dans ses repas, le plus profond mepris
+enfin d'un peuple sauvage pour tous les arts et pour tous les
+spectacles.
+
+La reaction thermidorienne, au contraire, etait elegante, paree et
+opulente; elle epuisait tous les luxes et toutes les voluptes,
+comme sous la royaute de Louis XV; seulement, elle ajouta le luxe
+de la vengeance, la volupte du sang.
+
+Freron donna son nom a toute cette jeunesse que l'on appela la
+jeunesse de Freron ou jeunesse doree.
+
+Pourquoi Freron, plutot qu'un autre, eut-il cet etrange et fatal
+honneur?
+
+Je ne me chargerai pas de vous le dire: mes recherches -- et ceux
+qui me connaissent me rendront cette justice que, quand je veux
+arriver a un but, les recherches ne me coutent pas -- mes
+recherches ne m'ont rien appris la-dessus.
+
+Ce fut un caprice de la mode; la mode est la seule deesse plus
+capricieuse encore que la fortune.
+
+A peine nos lecteurs savent-ils aujourd'hui ce que c'etait que
+Freron, et celui qui fut le patron de Voltaire est plus connu que
+celui qui fut le patron de ces elegants assassins.
+
+L'un etait le fils de l'autre. Louis Stanislas etait le fils
+d'Elie-Catherine; le pere etait mort de colere de voir son journal
+supprime par le garde des sceaux, Miromesnil.
+
+L'autre, irrite par les injustices dont son pere avait ete
+victime, avait d'abord embrasse avec ardeur les principes
+revolutionnaires, et, a la place de _l'Annee litteraire, _morte et
+etranglee en 1775, il avait, en 1789, cree _l'Orateur du peuple.
+_Envoye dans le Midi, comme agent extraordinaire, Marseille et
+Toulon gardent encore aujourd'hui le souvenir de ses cruautes.
+
+Mais tout fut oublie quand, au 9 thermidor, il se prononca contre
+Robespierre, et aida a precipiter de l'autel de l'Etre supreme le
+colosse qui, d'apotre, s'etait fait dieu. Freron, repudie par la
+Montagne, qui l'abandonna aux lourdes machoires de Moise Bayle;
+Freron, repousse avec dedain par la Gironde, qui le livra aux
+imprecations d'Isnard; Freron, comme le disait le terrible et
+pittoresque orateur du Var, Freron tout nu et tout couvert de la
+lepre du crime, fut recueilli, caresse, choye par les
+thermidoriens; puis, du camp de ceux-ci, il passa dans le camp des
+royalistes, et, sans aucune raison d'obtenir ce fatal honneur, se
+trouva tout a coup a la tete d'un parti puissant de jeunesse,
+d'energie et de vengeance, place entre les passions du temps, qui
+menaient a tout, et l'impuissance des lois, qui souffraient tout.
+
+Ce fut au milieu de cette jeunesse doree, de cette jeunesse de
+Freron, grasseyant, zezayant, donnant sa parole d'honneur a tout
+propos, que Morgan se fraya un passage.
+
+Toute cette jeunesse, il faut le dire, malgre le costume dont elle
+etait revetue, malgre les souvenirs que rappelaient ces costumes,
+toute cette jeunesse etait d'une gaiete folle.
+
+C'est incomprehensible, mais c'etait ainsi.
+
+Expliquez si vous pouvez cette danse macabre qui, au commencement
+du XVe siecle, avec la furie d'un galop moderne conduit par
+Musard, deroulant ses anneaux dans le cimetiere meme des
+Innocents, laissa choir au milieu des tombes cinquante mille de
+ses funebres danseurs.
+
+Morgan cherchait evidemment quelqu'un.
+
+Un jeune elegant qui plongeait, dans une bonbonniere de vermeil
+que lui tendait une charmante victime, un doigt rouge de sang,
+seule partie de sa main delicate qui eut ete soustraite a la pate
+d'amande, voulait l'arreter pour lui donner des details sur
+l'expedition dont il avait rapporte ce sanglant trophee; mais
+Morgan lui sourit, pressa celle de ses deux mains qui etait
+gantee, et se contenta de lui repondre:
+
+-- Je cherche quelqu'un.
+
+-- Affaire pressee?
+
+-- Compagnie de Jehu.
+
+Le jeune homme au doigt sanglant le laissa passer.
+
+Une adorable furie, comme eut dit Corneille, qui avait ses cheveux
+retenus par un poignard a la lame plus pointue que celle d'une
+aiguille, lui barra le passage en lui disant:
+
+-- Morgan, vous etes le plus beau, le plus brave et le plus digne
+d'etre aime de tous ceux qui sont ici. Qu'avez-vous a repondre a
+la femme qui vous dit cela?
+
+-- J'ai a lui repondre que j'aime, dit Morgan, et que mon coeur
+est trop etroit pour une haine et deux amours.
+
+Et il continua sa recherche.
+
+Deux jeunes gens qui discutaient, l'un disant: "C'est un Anglais"
+l'autre disant: "C'est un Allemand" arreterent Morgan:
+
+-- Ah! pardieu! dit l'un, voila l'homme qui peut nous tirer
+d'embarras.
+
+-- Non, repondit Morgan en essayant de rompre la barriere qu'ils
+lui opposaient, car je suis presse.
+
+-- Il n'y a qu'un mot a repondre, dit l'autre. Nous venons de
+parier, Saint-Amand et moi, que l'homme juge et execute dans la
+chartreuse de Seillon etait selon lui un Allemand, selon moi un
+Anglais.
+
+-- Je ne sais, repondit Morgan; je n'y etais pas. Adressez-vous a
+Hector; c'est lui qui presidait ce soir-la.
+
+-- Dis-nous alors ou est Hector?
+
+-- Dites-moi plutot ou est Tiffauges; je le cherche.
+
+-- La-bas, au fond, dit le jeune homme en indiquant un point de la
+salle ou la contredanse bondissait plus joyeuse et plus animee. Tu
+le reconnaitras a son gilet; son pantalon, non plus, n'est point a
+dedaigner, et je m'en ferai faire un pareil avec la peau du
+premier mathevon a qui j'aurai affaire.
+
+Morgan ne prit point le temps de demander ce que le gilet de
+Tiffauges avait de remarquable, et par quelle coupe bizarre ou
+quelle etoffe precieuse son pantalon avait pu obtenir
+l'approbation d'un homme aussi expert en pareille matiere que
+l'etait celui qui lui adressait la parole. Il alla droit au point
+indique par le jeune homme, et vit celui qu'il cherchait dansant
+un pas d'ete qui semblait, par son habilete et son tricotage,
+qu'on me pardonne ce terme technique, sorti des salons de Vestris
+lui-meme.
+
+Morgan fit un signe au danseur.
+
+Tiffauges s'arreta a l'instant meme, salua sa danseuse, la
+reconduisit a sa place, s'excusa sur l'urgence de l'affaire qui
+l'appelait, et vint prendre le bras de Morgan.
+
+-- L'avez-vous vu? demanda Tiffauges a Morgan.
+
+-- Je le quitte, repondit celui-ci.
+
+-- Et vous lui avez remis la lettre du roi?
+
+-- A lui-meme.
+
+-- L'a-t-il lue?
+
+-- A l'instant.
+
+-- Et il a fait une reponse?
+
+-- Il en a fait deux, une verbale et une ecrite; la seconde
+dispense de la premiere.
+
+-- Et vous l'avez?
+
+-- La voici.
+
+-- Et savez-vous le contenu?
+
+-- C'est un refus.
+
+-- Positif?
+
+-- Tout ce qu'il y a de plus positif.
+
+-- Sait-il que, du moment ou il nous ote tout espoir, nous le
+traitons en ennemi?
+
+-- Je le lui ai dit.
+
+-- Et il a repondu?
+
+-- Il n'a pas repondu, il a hausse les epaules.
+
+-- Quelle intention lui croyez-vous donc?
+
+-- Ce n'est pas difficile a deviner.
+
+-- Aurait-il l'idee de garder le pouvoir pour lui?
+
+-- Cela m'en a bien l'air.
+
+-- Le pouvoir, mais pas le trone!
+
+-- Pourquoi pas le trone?
+
+-- Il n'oserait se faire roi.
+
+-- Oh! je ne puis pas vous repondre si c'est precisement roi qu'il
+se fera; mais je vous reponds qu'il se fera quelque chose.
+
+-- Mais, enfin, c'est un soldat de fortune.
+
+-- Mon cher, mieux vaut en ce moment etre le fils de ses oeuvres
+que le petit-fils d'un roi.
+
+Le jeune homme resta pensif.
+
+-- Je rapporterai tout cela a Cadoudal, fit-il.
+
+-- Et ajoutez que le premier consul a dit ces propres paroles: "Je
+tiens la Vendee dans ma main, et, si je veux, dans trois mois, il
+ne s'y brulera plus une amorce."
+
+-- C'est bon a savoir.
+
+-- Vous le savez; que Cadoudal le sache, et faites-en votre
+profit.
+
+En ce moment, la musique cessa tout a coup; le bourdonnement des
+danseurs s'eteignit; il se fit un grand silence, et, au milieu de
+ce silence, quatre noms furent prononces par une voix sonore et
+accentuee.
+
+Ces quatre noms etaient ceux de Morgan, de Montbar, d'Adler et de
+d'Assas.
+
+-- Pardon, dit Morgan a Tiffauges, il se prepare probablement
+quelque expedition dont je suis; force m'est donc, a mon grand
+regret, de vous dire adieu: seulement, avant de vous quitter,
+laissez-moi regarder de plus pres votre gilet et votre pantalon,
+dont on m'a parle; c'est une curiosite d'amateur, j'espere que
+vous l'excuserez.
+
+-- Comment donc! fit le jeune Vendeen, bien volontiers.
+
+
+XXVII -- LA PEAU DES OURS
+
+Et, avec une rapidite et une complaisance qui faisaient honneur a
+sa courtoisie, il s'approcha des candelabres qui brulaient sur la
+cheminee.
+
+Le gilet et le pantalon paraissaient etre de la meme etoffe; mais
+quelle etait cette etoffe? c'etait la que le connaisseur le plus
+experimente se fut trouve dans l'embarras.
+
+Le pantalon etait un pantalon collant ordinaire, de couleur
+tendre, flottant entre le chamois et la couleur de chair; il
+n'offrait rien de remarquable que d'etre sans couture aucune et de
+coller exactement sur la chair.
+
+Le gilet avait, au contraire, deux signes caracteristiques qui
+appelaient plus particulierement l'attention sur lui: il etait
+troue de trois balles dont on avait laisse les trous beants, en
+les ravivant avec du carmin qui jouait le sang a s'y meprendre.
+
+En outre, au cote gauche etait peint le coeur sanglant qui servait
+de point de reconnaissance aux Vendeens.
+
+Morgan examina les deux objets avec la plus grande attention, mais
+l'examen fut infructueux.
+
+-- Si je n'etais pas si presse, dit-il, je voudrais en avoir le
+coeur net et ne m'en rapporter qu'a mes propres lumieres; mais,
+vous avez entendu, il est probablement arrive quelques nouvelles
+au comite; c'est de l'argent que vous pouvez annoncer a Cadoudal:
+seulement, il faut l'aller prendre. Je commande d'ordinaire ces
+sortes d'expeditions, et, si je tardais, un autre se presenterait
+a ma place. Dites-moi donc quel est le tissu dont vous etes
+habille?
+
+-- Mon cher Morgan, dit le Vendeen, vous avez peut-etre entendu
+dire que mon frere avait ete pris aux environs de Bressuire et
+fusille par les bleus?
+
+-- Oui, je sais cela.
+
+-- Les bleus etaient en retraite; ils laisserent le corps au coin
+d'une haie; nous les poursuivions l'epee dans les reins, de sorte
+que nous arrivames derriere eux. Je retrouvai le corps de mon
+frere encore chaud. Dans une de ses blessures etait plantee une
+branche d'arbre avec cette etiquette: "Fusille comme brigand, par
+moi, Claude Flageolet, caporal au 3e bataillon de Paris." Je
+recueillis le corps de mon frere; je lui fis enlever la peau de la
+poitrine, cette peau qui, trouee de trois balles, devait
+eternellement crier vengeance devant mes yeux, et j'en fis faire
+mon gilet de bataille.
+
+-- Ah! ah! fit Morgan avec un certain etonnement dans lequel, pour
+la premiere fois, se melait quelque chose qui ressemblait a de la
+terreur; ah! ce gilet est fait avec la peau de votre frere? Et le
+pantalon?
+
+-- Oh! repondit le Vendeen, le pantalon, c'est autre chose: il est
+fait avec celle du citoyen Claude Flageolet, caporal au 3e
+bataillon de Paris.
+
+En ce moment la meme voix retentit, appelant pour la seconde fois,
+et dans le meme ordre, les noms de Morgan, de Montbar, d'Adler et
+de d'Assas.
+
+Morgan s'elanca hors du cabinet.
+
+Morgan traversa la salle de danse dans toute sa longueur et se
+dirigea vers un petit salon situe de l'autre cote du vestiaire.
+
+Ses trois compagnons, Montbar, Adler et d'Assas l'y attendaient
+deja.
+
+Avec eux se trouvait un jeune homme portant le costume d'un
+courrier de cabinet a la livree du gouvernement, c'est-a-dire
+l'habit vert et or.
+
+Il avait les grosses bottes poudreuses, la casquette-visiere et le
+sac de depeches qui constituent le harnachement essentiel d'un
+courrier de cabinet.
+
+Une carte de Cassini, sur laquelle on pouvait relever jusqu'aux
+moindres sinuosites de terrain, etait etendue sur une table.
+
+Avant de dire ce que faisait la ce courrier et dans quel but etait
+etendue cette carte, jetons un coup d'oeil sur les trois nouveaux
+personnages dont les noms venaient de retentir dans la salle du
+bal, et qui sont destines a jouer un role important dans la suite
+de cette histoire.
+
+Le lecteur connait deja Morgan, l'Achille et le Paris tout a la
+fois de cette etrange association. Morgan avec ses yeux bleus, ses
+cheveux noirs, sa taille haute et bien prise, sa tournure
+gracieuse, vive et svelte, son oeil qu'on n'avait jamais vu sans
+un regard anime; sa bouche aux levres fraiches et aux dents
+blanches, qu'on n'avait jamais vue sans un sourire; sa physionomie
+si remarquable, composee d'un melange d'elements qui semblaient
+etrangers les uns aux autres, et sur laquelle on retrouvait tout a
+la fois la force et la tendresse, la douceur et l'energie, et tout
+cela mele a l'etourdissante expression d'une gaiete qui devenait
+effrayante parfois lorsqu'on songeait que cet homme cotoyait
+eternellement la mort, et la plus effrayante de toutes les morts,
+celle de l'echafaud.
+
+Quant a d'Assas, c'etait un homme de trente-cinq a trente-huit
+ans, aux cheveux touffus et grisonnants, mais aux sourcils et aux
+moustaches d'un noir d'ebene; pour ses yeux, ils etaient de cette
+admirable nuance des yeux indiens tirant sur le marron. C'etait un
+ancien capitaine de dragons, admirablement bati pour la lutte
+physique et morale, dont les muscles indiquaient la force, et la
+physionomie l'entetement. Au reste, d'une tournure noble, d'une
+grande elegance de manieres, parfume comme un petit-maitre, et
+respirant par manie ou par maniere de volupte, soit un flacon de
+sel anglais, soit une cassolette de vermeil contenant les parfums
+les plus subtils.
+
+Montbar et Adler, dont on ne connaissait pas plus les veritables
+noms que l'on ne connaissait ceux de d'Assas et de Morgan, etaient
+generalement appeles dans la compagnie les _inseparables.
+_Figurez-vous Damon et Pythias, Euryale et Nisus, Oreste et Pylade
+a vingt-deux ans; l'un joyeux, loquace, bruyant; l'autre triste,
+silencieux, reveur, partageant tout, dangers, argent, maitresses;
+se completant l'un par l'autre, atteignant a eux deux les limites
+de tous les extremes; chacun dans le peril s'oubliant lui-meme
+pour veiller sur l'autre, comme les jeunes Spartiates du bataillon
+sacre, et vous aurez une idee de Montbar et d'Adler.
+
+Il va sans dire que tous trois etaient compagnons de Jehu.
+
+Ils etaient convoques, comme s'en etait doute Morgan, pour affaire
+de la compagnie.
+
+Morgan, en entrant, alla droit au faux courrier et lui serra la
+main.
+
+-- Ah! ce cher ami! dit celui-ci avec un mouvement de l'arriere-
+train indiquant qu'on ne fait pas impunement, si bon cavalier que
+l'on soit, une cinquantaine de lieues a franc etrier sur des
+bidets de poste; vous vous la passez douce, vous autres Parisiens,
+et, relativement a vous, Annibal a Capoue etait sur des ronces et
+des epines! Je n'ai fait que jeter un coup d'oeil sur la salle de
+bal, en passant, comme doit faire un pauvre courrier de cabinet
+portant les depeches du general Massena au citoyen premier consul;
+mais vous avez la, il me semble, un choix de victimes parfaitement
+entendu; seulement, mes pauvres amis, il faut pour le moment dire
+adieu a tout cela; c'est desagreable, c'est malheureux, c'est
+desesperant, mais la maison de Jehu avant tout.
+
+-- Mon cher Hastier, dit Morgan.
+
+-- Hola! dit Hastier, pas de noms propres, s'il vous plait,
+messieurs. La famille Hastier est une honnete famille de Lyon
+faisant negoce, comme on dit, place des Terreaux, de pere en fils,
+et qui serait fort humiliee d'apprendre que son heritier s'est
+fait courrier de cabinet, et court les grands chemins avec la
+besace nationale sur le dos. Lecoq, tant que vous voudrez, mais
+Hastier point; je ne connais pas Hastier. Et vous, messieurs,
+continua le jeune homme s'adressant a Montbar, a Adler et a
+d'Assas, le connaissez-vous?
+
+-- Non, repondirent les trois jeunes gens, et nous demandons
+pardon pour Morgan, qui a fait erreur.
+
+-- Mon cher Lecoq, fit Morgan.
+
+-- A la bonne heure, interrompit Hastier, je reponds a ce nom-la.
+Eh bien, voyons, que voulais-tu me dire?
+
+-- Je voulais te dire que, si tu n'etais pas l'antipode du dieu
+Harpocrate, que les Egyptiens representaient un doigt sur la
+bouche, au lieu de te jeter dans une foule de divagations plus ou
+moins fleuries, nous saurions deja pourquoi ce costume et pourquoi
+cette carte.
+
+-- Eh! pardieu! si tu ne le sais pas encore, reprit le jeune
+homme, c'est ta faute et non la mienne. S'il n'avait point fallu
+t'appeler deux fois, perdu que tu etais probablement avec quelque
+belle Eumenide, demandant a un beau jeune homme vivant vengeance
+pour de vieux parents morts, tu serais aussi avance que ces
+messieurs, et je ne serais pas oblige de bisser ma cavatine. Voici
+ce que c'est: il s'agit tout simplement d'un reste du tresor des
+ours de Berne, que, par ordre du general Massena, le general
+Lecourbe a expedie au citoyen premier consul. Une misere, cent
+mille francs, qu'on n'ose faire passer par le Jura a cause des
+partisans de M. Teysonnet, qui seraient, a ce que l'on pretend,
+gens a s'en emparer, et que l'on expedie par Geneve, Bourg, Macon,
+Dijon et Troyes; route bien autrement sure, comme on s'en
+apercevra au passage.
+
+-- Tres bien!
+
+-- Nous avons ete avises de la nouvelle par Renard, qui est parti
+de_ _Gex a franc etrier, et qui l'a transmise a l'Hirondelle, pour
+le moment en station a Chalons-sur-Saone, lequel ou laquelle l'a
+transmise a Auxerre, a moi, Lecoq, lequel vient de faire quarante-
+cinq lieues pour vous la transmettre a son tour. Quant aux details
+secondaires, les voici. Le tresor est parti de Berne octodi
+dernier, 28 nivose an VIII de la Republique triple et divisible.
+Il doit arriver aujourd'hui duodi a Geneve; il en partira, demain
+tridi avec la diligence de Geneve a Bourg; de sorte qu'en partant
+cette nuit meme, apres-demain quintidi, vous pouvez, mes chers
+fils d'Israel, rencontrer le tresor de MM. les ours entre Dijon et
+Troyes, vers Bar-sur-Seine ou Chatillon. Qu'en dites-vous?
+
+-- Pardieu! fit Morgan, ce que nous en disons, il me semble qu'il
+n'y a pas de discussions la-dessus; nous disons que jamais nous ne
+nous serions permis de toucher a l'argent de messeigneurs les ours
+de Berne tant qu'il ne serait pas sorti des coffres de Leurs
+Seigneuries; mais que, du moment ou il a change de destination une
+premiere fois, je ne vois aucun inconvenient a ce qu'il en change
+une seconde. Seulement comment allons-nous partir?
+
+-- N'avez-vous donc pas la chaise de poste?
+
+-- Si fait, elle est ici, sous la remise.
+
+-- N'avez-vous pas des chevaux pour vous conduire jusqu'a la
+prochaine poste?
+
+-- Ils sont a l'ecurie.
+
+-- N'avez-vous pas chacun votre passeport?
+
+-- Nous en avons chacun quatre.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, nous ne pouvons pas arreter la diligence en chaise de
+poste; nous ne nous genons guere, mais nous ne prenons pas encore
+nos aises a ce point-la.
+
+-- Bon! pourquoi pas? dit Montbar; ce serait original. Je ne vois
+pas pourquoi, puisqu'on prend un batiment a l'abordage avec une
+barque, on ne prendrait pas aussi une diligence a l'abordage avec
+une chaise de poste; cela nous manque comme fantaisie; en
+essayons-nous, Adler?
+
+-- Je ne demanderais pas mieux, repondit celui-ci; mais le
+postillon, qu'en feras-tu?
+
+-- C'est juste, repondit Montbar.
+
+-- Le cas est prevu, mes enfants, dit le courrier; on a expedie
+une estafette a Troyes: vous laisserez votre chaise de poste chez
+Delbauce; vous y trouverez quatre chevaux tout selles qui
+regorgeront d'avoine; vous calculerez votre temps, et, apres-
+demain, ou plutot demain, car minuit est sonne, demain, entre sept
+et huit heures du matin, l'argent de MM. Les ours passera un
+mauvais quart d'heure.
+
+-- Allons-nous changer de costumes? demanda d'Assas.
+
+-- Pour quoi faire? dit Morgan; il me semble que nous sommes fort
+presentables comme nous voici; jamais diligence n'aura ete
+soulagee d'un poids incommode par des gens mieux vetus. Jetons un
+dernier coup d'oeil sur la carte, faisons apporter du buffet dans
+les coffres de la voiture un pate, une volaille froide et une
+douzaine de bouteilles de vin de Champagne, armons-nous a
+l'arsenal, enveloppons-nous dans de bons manteaux, et fouette
+cocher!
+
+-- Tiens, dit Montbar, c'est une idee, cela.
+
+-- Je crois bien, continua Morgan; nous creverons les chevaux s'il
+le faut; nous serons de retour ici a sept heures du soir, et nous
+nous montrerons a l'Opera.
+
+-- Ce qui etablira un alibi, dit d'Assas.
+
+-- Justement, continua Morgan avec son inalterable gaiete; le
+moyen d'admettre que des gens qui applaudissent mademoiselle
+Clotilde et M. Vestris a huit heures du soir, etaient occupes le
+matin, entre Bar et Chatillon, a regler leurs comptes avec le
+conducteur d'une diligence? Voyons, mes enfants, un coup d'oeil
+sur la carte, afin de choisir notre endroit.
+
+Les quatre jeunes gens se pencherent sur l'oeuvre de Cassini.
+-- Si j'avais un conseil topographique a vous donner, dit le
+courrier, ce serait de vous embusquer un peu en-deca de Massu; il
+y a un gue en face des Riceys... tenez, la!
+
+Et le jeune homme indiqua le point precis sur la carte.
+
+-- Je gagnerais Chaource, que voila; de Chaource, vous avez une
+route departementale, droite comme un I, qui vous conduit a
+Troyes; a Troyes, vous retrouvez votre voiture, vous prenez la
+route de Sens au lieu de celle de Coulommiers; les badauds -- il y
+en a en province -- qui vous ont vus passer la veille, ne
+s'etonnent pas de vous voir repasser le lendemain; vous etes a
+l'Opera a dix heures, au lieu d'y etre a huit, ce qui est de bien
+meilleur ton, et ni vu ni connu, je t'embrouille.
+
+-- Adopte pour mon compte, dit Morgan.
+
+-- Adopte! repeterent en choeur les trois autres jeunes gens.
+
+Morgan tira une des deux montres dont les chaines se balancaient a
+sa ceinture; c'etait un chef-d'oeuvre de Petitot comme email, et
+sur la double boite qui protegeait la peinture etait un chiffre en
+diamants. La filiation de ce merveilleux bijou etait etablie comme
+celle d'un cheval arabe: elle avait ete faite pour Marie-
+Antoinette, qui l'avait donnee a la duchesse de Polastron,
+laquelle l'avait donnee a la mere de Morgan.
+
+-- Une heure du matin, dit Morgan; allons, messieurs, il faut qu'a
+trois heures nous relayions a Lagny.
+
+A partir de ce moment, l'expedition etait commencee, Morgan
+devenait le chef; il ne consultait plus, il ordonnait.
+
+D'Assas -- qui en son absence commandait -- lui present, obeissait
+tout le premier.
+Une demi-heure apres, une voiture enfermant quatre jeunes gens
+enveloppes de leurs manteaux etait arretee a la barriere
+Fontainebleau par le chef de poste, qui demandait les passeports.
+
+-- Oh! la bonne plaisanterie! fit l'un d'eux en passant sa tete
+par la portiere et en affectant l'accent a la mode; il faut donc
+des passeports pour _sasser _a Grosbois, chez le citoyen Baas_?
+_Ma _paole _d'honneur _panachee, _vous etes fou, mon _che_ ami!
+Allons, fouette cocher!
+
+Le cocher fouetta et la voiture passa sans difficulte.
+
+
+XXVIII -- EN FAMILLE
+
+Laissons nos quatre _chasseurs _gagner Lagny, ou, grace aux
+passeports qu'ils doivent a la complaisance des employes du
+citoyen Fouche, ils troqueront leurs chevaux de maitre contre des
+chevaux de poste, et leur cocher contre un postillon, et voyons
+pourquoi le premier consul avait fait demander Roland.
+
+Roland s'etait empresse, en quittant Morgan, de se rendre aux
+ordres de son general.
+
+Il avait trouve celui-ci debout et pensif devant la cheminee.
+
+Au bruit qu'il avait fait en entrant, le general Bonaparte avait
+leve la tete.
+
+-- Que vous etes-vous dit tous les deux? demanda Bonaparte sans
+preambule, et se fiant a l'habitude que Roland avait de repondre a
+sa pensee.
+
+-- Mais, dit Roland, nous nous sommes fait toutes sortes de
+compliments... et nous nous sommes quittes, les meilleurs amis du
+monde.
+
+-- Quel effet te fait-il?
+
+-- L'effet d'un homme parfaitement eleve.
+
+-- Quel age lui donnes-tu?
+
+-- Mon age, tout au plus.
+
+-- Oui, c'est bien cela; la voix est jeune. Ah ca, Roland, est-ce
+que je me tromperais? est-ce qu'il y aurait une jeune generation
+royaliste?
+
+-- Eh! mon general, repondit Roland avec un mouvement d'epaules,
+c'est un reste de la vieille.
+
+-- Eh bien, Roland, il faut en faire une autre qui soit devouee a
+mon fils, si jamais j'ai un fils.
+
+Roland fit un geste qui pouvait se traduire par ces mots: "Je ne
+m'y oppose pas."
+
+Bonaparte comprit parfaitement le geste.
+
+-- Ce n'est pas le tout que tu ne t'y opposes pas, dit-il, il faut
+y contribuer.
+
+Un frissonnement nerveux passa sur le corps de Roland.
+
+-- Et comment cela? demanda-t-il.
+
+-- En te mariant.
+
+Roland eclata de rire.
+
+-- Bon! avec mon anevrisme! dit-il.
+
+Bonaparte le regarda.
+
+-- Mon cher Roland, dit-il, ton anevrisme m'a bien l'air d'un
+pretexte pour rester garcon.
+
+-- Vous croyez?
+
+-- Oui; et, comme je suis un homme moral, je veux qu'on se marie.
+
+-- Avec cela que je suis immoral, moi, repondit Roland, et que je
+cause du scandale avec mes maitresses!
+
+-- Auguste, reprit Bonaparte, avait rendu des lois contre les
+celibataires; il les privait de leurs droits de citoyens romains.
+
+-- Auguste...
+
+-- Eh bien?
+
+-- J'attendrai que vous soyez Auguste; vous n'etes encore que
+Cesar.
+
+Bonaparte s'approcha du jeune homme.
+
+-- Il y a des noms, mon cher Roland, dit-il en lui posant la main
+sur l'epaule, que je ne veux pas voir s'eteindre, et le nom de
+Montrevel est de ceux-la.
+
+-- Eh bien! general, est-ce qu'a mon defaut, et en supposant que,
+par un caprice, une fantaisie, un entetement, je me refuse a la
+perpetuer, est-ce qu'il n'y a pas mon frere!
+
+-- Comment ton frere? tu as donc un frere?
+
+-- Mais oui, j'ai un frere! pourquoi donc n'aurais-je pas un
+frere?
+
+-- Quel age a-t-il?
+
+-- Onze a douze ans.
+
+-- Pourquoi ne m'as-tu jamais parle de lui?
+
+--Parce que j'ai pense que les faits et gestes d'un gamin de cet
+age-la ne vous interesseraient pas beaucoup.
+
+-- Tu te trompes, Roland: je m'interesse a tout ce qui touche mes
+amis; il fallait me demander quelque chose pour ce frere.
+
+-- Quoi, general?
+
+-- Son admission dans un college de Paris.
+
+-- Bah! vous avez assez de solliciteurs autour de vous sans que
+j'en grossisse le nombre.
+
+-- Tu entends, il faut qu'il vienne dans un college de Paris;
+quand il aura l'age, je le ferai entrer a l'Ecole militaire ou a
+quelque autre ecole que je fonderai d'ici la.
+
+-- Ma foi, general, repondit Roland, a l'heure qu'il est, comme si
+j'eusse devine vos bonnes intentions a son egard, il est en route
+ou bien pres de s'y mettre.
+
+-- Comment cela?
+
+-- J'ai ecrit, il y a trois jours, a ma mere d'amener l'enfant a
+Paris; je comptais lui choisir un college sans vous en rien dire,
+et, quand il aurait l'age, vous en parler... en supposant
+toutefois que mon anevrisme ne m'ait pas enleve d'ici la. Mais,
+dans ce cas...
+
+-- Dans ce cas?
+
+-- Dans ce cas, je laissais un bout de testament a votre adresse,
+qui vous recommandait la mere, le fils et la fille, tout le
+bataclan.
+
+-- Comment, la fille?
+
+-- Oui, ma soeur.
+
+-- Tu as donc aussi une soeur?
+
+-- Parfaitement:
+
+-- Quel age?
+
+-- Dix-sept ans.
+
+-- Jolie?
+
+-- Charmante!
+
+-- Je me charge de son etablissement.
+
+Roland se mit a rire.
+
+-- Qu'as-tu? lui demanda le premier consul.
+
+-- Je dis, general, que je vais faire mettre un ecriteau au-dessus
+de la grande porte du Luxembourg.
+
+-- Et sur cet ecriteau?
+
+-- _Bureau de mariages_.
+
+-- Ah ca! mais, si tu ne veux pas te marier, toi, ce n'est point
+une raison pour que ta soeur reste fille. Je n'aime pas plus les
+vieilles filles que les vieux garcons.
+
+-- Je ne vous dis pas, mon general, que ma soeur restera vieille
+fille; c'est bien assez qu'un membre de la famille Montrevel
+encoure votre mecontentement.
+
+-- Eh bien, alors, que me dis-tu?
+
+-- Je vous dis que, si vous le voulez bien, comme la chose la
+regarde, nous la consulterons la-dessus.
+
+-- Ah! ah! y aurait-il quelque passion de province?
+
+-- Je ne dirais pas non! J'avais quitte la pauvre Amelie fraiche
+et souriante, je l'ai retrouvee pale et triste. Je tirerai tout
+cela au clair avec elle; et, puisque vous voulez que je vous en
+reparle, eh bien, je vous en reparlerai.
+
+-- Oui, a ton retour de la Vendee; c'est cela.
+
+-- Ah! je vais donc en Vendee?
+
+-- Est-ce comme pour le mariage? as-tu des repugnances?
+
+-- Aucunement.
+
+-- Eh bien, alors, tu vas en Vendee.
+
+-- Quand cela?
+
+-- Oh! rien ne presse, et, pourvu que tu partes demain matin...
+
+-- A merveille! plus tot si vous voulez; dites-moi ce que j'y vais
+faire.
+
+-- Une chose de la plus haute importance, Roland.
+
+-- Diable! ce n'est pas une mission diplomatique, je presume?
+
+-- Si, c'est une mission diplomatique pour laquelle j'ai besoin
+d'un homme qui ne soit pas diplomate.
+
+-- Oh! general, comme je fais votre affaire! Seulement, vous
+comprenez, moins je suis diplomate, plus il me faut des
+instructions precises.
+
+-- Aussi vais-je te les donner. Tiens, vois-tu cette carte?
+
+Et il montra au jeune homme une grande carte du Piemont etendue a
+terre et eclairee par une lampe suspendue au plafond.
+
+-- Oui, je la vois, repondit Roland, habitue a suivre son general
+dans tous les bonds inattendus de son genie; seulement, c'est une
+carte du Piemont.
+
+-- Oui, c'est une carte du Piemont.
+
+-- Ah! Il est donc question de l'Italie?
+
+-- Il est toujours question de l'Italie.
+
+-- Je croyais qu'il s'agissait de la Vendee?
+
+-- Secondairement.
+
+-- Ah ca, general, vous n'allez pas m'envoyer dans la Vendee et
+vous en aller en Italie, vous?
+
+-- Non, sois tranquille.
+
+-- A la bonne heure! Je vous previens que, dans ce cas la, je
+deserte et vous rejoins.
+
+-- Je te le permets; mais revenons a Melas.
+
+-- Pardon, general, c'est la premiere fois que nous en parlons.
+
+-- Oui; mais il y a longtemps que j'y pense. Sais-tu ou je bats
+Melas?
+
+-- Parbleu!
+
+-- Ou cela?
+
+-- Ou vous le rencontrerez.
+
+Bonaparte se mit a rire.
+
+-- Niais! dit-il avec la plus intime familiarite.
+
+Puis se couchant sur la carte:
+
+-- Viens ici, dit-il a Roland.
+
+Roland se coucha a cote de lui.
+
+-- Tiens, reprit Bonaparte, voila ou je le bats.
+
+-- Pres d'Alexandrie?
+
+-- A deux ou trois lieues. Il a a Alexandrie ses magasins, ses
+hopitaux, son artillerie, ses reserves; il ne s'en eloignera pas.
+Il faut que je frappe un grand coup, je n'obtiendrai la paix qu'a
+cette condition. Je passe les Alpes -- il montra le grand Saint-
+Bernard -- je tombe sur Melas au moment ou il s'y attend le moins,
+et je le bats a plate couture.
+
+-- Oh! je m'en rapporte bien a vous pour cela.
+
+-- Mais, tu comprends, pour que je m'eloigne tranquille, Roland,
+pas d'inflammation d'entrailles, c'est-a-dire pas de Vendee
+derriere moi.
+
+-- Ah! voila votre affaire: pas de Vendee! et vous m'envoyez en
+Vendee pour que je supprime la Vendee.
+
+-- Ce jeune homme m'a dit de la Vendee des choses tres gaves. Ce
+sont de braves soldats que ces Vendeens conduits par un homme de
+tete; il y a Georges Cadoudal surtout... Je lui ai fait offrir un
+regiment, qu'il n'acceptera pas.
+
+-- Peste! il est bien degoute.
+
+-- Mais il y a une chose dont il ne se doute point.
+
+-- Qui, Cadoudal?
+
+-- Cadoudal. C'est que l'abbe Bernier, m'a fait des ouvertures.
+
+-- L'abbe Bernier?
+
+-- Oui.
+
+-- Qu'est-ce que c'est que cela, l'abbe Bernier?
+
+-- C'est le fils d'un paysan de l'Anjou, qui peut avoir
+aujourd'hui de trente-trois a trente-quatre ans, qui etait cure a
+Saint-Laud a Angers lors de l'insurrection, qui a refuse le
+serment, et qui s'est jete parmi les Vendeens. Deux ou trois fois
+la Vendee a ete pacifiee, une ou deux fois on l'a crue morte. On
+se trompait: la Vendee etait pacifiee; mais l'abbe Bernier n'avait
+pas signe la paix; la Vendee etait morte, mais l'abbe Bernier
+etait vivant. Un jour, la Vendee fut ingrate envers lui: il
+voulait etre nomme agent general de toutes les armees royalistes
+de l'interieur; Stofflet pesa sur la decision et fit nommer le
+comte Colbert de Maulevrier, son ancien maitre. A deux heures du
+matin, le conseil s'etait separe, l'abbe Bernier avait disparu. Ce
+qu'il fit, cette nuit-la, Dieu et lui pourraient seuls le dire;
+mais, a quatre heures du matin, un detachement republicain
+entourait la metairie ou dormait Stofflet desarme et sans defense.
+A quatre heures et demie, Stofflet etait pris; huit jours apres,
+il etait execute a Angers... Le lendemain, d'Autichamp prenait le
+commandement en chef, et, le meme jour, afin de ne pas tomber dans
+la meme faute que son predecesseur Stofflet, il nommait l'abbe
+Bernier agent general... Y es-tu?
+
+-- Parfaitement!
+
+-- Eh bien, l'abbe Bernier, agent general des puissances
+belligerantes, fonde des pleins pouvoirs du comte d'Artois, l'abbe
+Bernier m'a fait faire des ouvertures.
+
+-- A vous, a Bonaparte, premier consul, il daigne...? Savez-vous
+que c'est tres bien de la part de l'abbe Bernier? Et vous acceptez
+les ouvertures de l'abbe Bernier?
+
+-- Oui, Roland; que la Vendee me donne la paix, je lui rouvre ses
+eglises, je lui rends ses pretres.
+
+-- Et s'ils chantent le _Domine, salvum fac_ _regem?_
+
+-- Cela vaut encore mieux que de ne rien chanter du tout. Dieu est
+tout puissant et decidera. La mission te convient-elle, maintenant
+que je te l'ai expliquee?
+
+-- A merveille!
+
+-- Eh bien, voila une lettre pour le general Redouville. Il
+traitera avec l'abbe Bernier, comme general en chef de l'armee de
+l'Ouest; mais tu assisteras a toutes les conferences: lui, ne sera
+que ma parole; toi, tu es ma pensee. Maintenant, pars le plus tot
+possible; plus tot tu reviendras, plus tot Melas sera battu.
+
+-- General, je vous demande le temps d'ecrire a ma mere, voila
+tout.
+
+-- Ou doit-elle descendre?
+
+-- Hotel des Ambassadeurs.
+
+-- Quand crois-tu qu'elle arrive?
+
+-- Nous sommes dans la nuit du 21 au 22 janvier; elle arrivera le
+23 au soir ou le 24 au matin.
+
+-- Et elle descend hotel des Ambassadeurs?
+
+-- Oui, general.
+
+-- Je me charge de tout.
+
+-- Comment! vous vous chargez de tout?
+
+-- Certainement! ta mere ne peut pas rester a l'hotel.
+
+-- Ou voulez-vous donc qu'elle reste?
+
+-- Chez un ami.
+
+-- Elle ne connait personne a Paris.
+
+-- Je vous demande bien pardon, monsieur Roland: elle connait le
+citoyen Bonaparte, premier consul, et la citoyenne Josephine, sa
+femme.
+
+-- Vous n'allez pas loger ma mere au Luxembourg, general; je vous
+previens que cela la generait beaucoup.
+
+-- Non, mais je la logerai rue de la Victoire.
+
+-- Oh! general!
+
+-- Allons! allons! c'est decide. Pars et reviens le plus vite
+possible.
+
+Roland prit la main du premier consul pour la baiser; mais
+Bonaparte, l'attirant vivement a lui:
+
+-- Embrasse-moi, mon cher Roland, lui dit-il, et bonne chance.
+
+Deux heures apres, Roland roulait en chaise de poste sur la route
+d'Orleans.
+
+Le lendemain, a neuf heures du matin, il entrait a Nantes apres
+trente-trois heures de voyage.
+
+
+XXIX -- LA DILIGENCE DE GENEVE
+
+A l'heure a peu pres ou Roland entrait a Nantes, une diligence
+pesamment chargee s'arretait a l'auberge de la Croix-d'Or au
+milieu de la grande rue de Chatillon-sur-Seine.
+
+Les diligences se composaient, a cette epoque, de deux
+compartiments seulement, le coupe et l'interieur.
+
+La rotonde est une adjonction d'invention moderne.
+
+La diligence a peine arretee, le postillon mit pied a terre et
+ouvrit les portieres.
+
+La voilure eventree donna passage aux voyageurs.
+
+Ces voyageurs, voyageuses comprises, atteignaient en tout au
+chiffre de sept personnes.
+
+Dans l'interieur, trois hommes, deux femmes et un enfant a la
+mamelle.
+
+Dans le coupe, une mere et son fils.
+
+Les trois hommes de l'interieur etaient, l'un un medecin de
+Troyes, l'autre un horloger de Geneve, le troisieme un architecte
+de Bourg.
+
+Les deux femmes etaient, l'une une femme de chambre qui allait
+rejoindre sa maitresse a Paris, l'autre une nourrice. L'enfant
+etait le nourrisson de cette derniere: elle le ramenait a ses
+parents.
+
+La mere et le fils du coupe etaient, la mere une femme d'une
+quarantaine d'annees, gardant les traces d'une grande beaute, et
+le fils un enfant de onze a douze ans.
+
+La troisieme place du coupe etait occupee par le conducteur.
+
+Le dejeuner etait prepare, comme d'habitude, dans la grande salle
+de l'hotel; un de ces dejeuners que le conducteur, d'accord sans
+doute avec l'hote, ne laisse jamais aux voyageurs le temps de
+manger.
+
+La femme et la nourrice descendirent pour aller chez le boulanger
+y prendre chacune un petit pain chaud, auquel la nourrice joignit
+un saucisson a l'ail, et toutes deux remonterent dans la voiture,
+ou elles s'etablirent tranquillement pour dejeuner, s'epargnant
+ainsi les frais, sans doute trop considerables pour leur budget,
+du dejeuner de l'hote.
+
+Le medecin, l'architecte, l'horloger, la mere et son fils
+entrerent a l'auberge, et, apres s'etre rapidement chauffes en
+passant a la grande cheminee de la cuisine, entrerent dans la
+salle a manger et se mirent a table.
+
+La mere se contenta d'une tasse de cafe a la creme et de quelques
+fruits.
+
+L'enfant, enchante de constater qu'il etait un homme, par
+l'appetit du moins, attaqua bravement le dejeuner a la fourchette.
+
+Le premier moment fut, comme toujours, donne a l'apaisement de la
+faim.
+
+L'horloger de Geneve prit le premier la parole:
+
+-- Ma foi! citoyen, dit-il (dans les endroits publics on
+s'appelait encore citoyen), je vous avouerai franchement que je
+n'ai ete aucunement fache ce matin quand j'ai vu venir le jour.
+
+-- Monsieur ne dort pas en voiture? demanda le medecin.
+
+-- Si fait, monsieur, repondit le compatriote de Jean-Jacques;
+d'habitude, au contraire, je ne fais qu'un somme; mais
+l'inquietude a ete plus forte que la fatigue.
+
+-- Vous craigniez de verser? demanda l'architecte.
+
+-- Non pas, j'ai de la chance, sous ce rapport, et je crois qu'il
+suffit que je sois dans une voiture pour qu'elle devienne
+inversable; non, ce n'est point cela encore.
+
+-- Qu'etait-ce donc? demanda le medecin.
+
+-- C'est qu'on dit la-bas, a Geneve, que les routes de France ne
+sont pas sures.
+
+-- C'est selon, dit l'architecte.
+
+-- Ah! c'est selon, fit le Genevois.
+
+-- Oui, continua l'architecte; ainsi, par exemple, si nous
+transportions avec nous de l'argent du gouvernement, nous serions
+bien surs d'etre arretes, ou plutot nous le serions deja.
+
+-- Vous croyez? dit le Genevois.
+
+-- Ca, c'est immanquable; je ne sais comment ces diables de
+compagnons de Jehu s'y prennent pour etre si bien renseignes; mais
+ils n'en manquent pas une.
+
+Le medecin fit un signe de tete affirmatif.
+
+-- Ah! ainsi, demanda le Genevois au medecin, vous aussi, vous
+etes de l'avis de monsieur?
+
+-- Entierement.
+
+-- Et, sachant qu'il y a de l'argent du gouvernement sur la
+diligence, auriez-vous fait l'imprudence de vous y embarquer?
+
+-- Je vous avoue, dit le medecin, que j'y eusse regarde a deux
+fois.
+
+-- Et vous, monsieur? demanda le questionneur a l'architecte.
+
+-- Oh! moi, repondit celui-ci, etant appele par une affaire tres
+pressee, je fusse parti tout de meme.
+
+-- J'ai bien envie, dit le Genevois, de faire descendre ma valise
+et mes caisses et d'attendre la diligence de demain, parce que
+j'ai pour une vingtaine de mille francs de montres dans mes
+caisses; nous avons eu de la chance jusque aujourd'hui, mais il ne
+faut pas tenter Dieu.
+
+-- N'avez-vous pas entendu, monsieur, dit la mere se melant a la
+conversation, que nous ne courions risque d'etre arretes -- ces
+messieurs le disent du moins -- que dans le cas ou nous porterions
+de l'argent du gouvernement?
+
+-- Eh bien, c'est justement cela, reprit l'horloger en regardant
+avec inquietude tout autour de lui: nous en avons la!
+
+La mere palit legerement en regardant son fils: avant de craindre
+pour elle, toute mere craint pour son enfant.
+
+-- Comment! nous en transportons? reprirent en meme temps, et
+d'une voix emue a des degres differents, le medecin et
+l'architecte; etes-vous bien sur de ce que vous dites?
+
+-- Parfaitement sur, monsieur.
+
+-- Alors, vous auriez du nous le dire plus tot, ou, nous le disant
+maintenant, vous deviez nous le dire tout bas.
+
+-- Mais, repeta le medecin, monsieur n'est peut-etre pas bien
+certain de ce qu'il dit?
+
+-- Ou monsieur s'amuse peut-etre? ajouta l'architecte.
+
+-- Dieu m'en garde!
+
+-- Les Genevois aiment fort a rire, reprit le medecin.
+
+-- Monsieur, dit le Genevois fort blesse que l'on put penser qu'il
+aimat a rire, monsieur, je l'ai vu charger devant moi.
+
+-- Quoi?
+
+-- L'argent.
+
+-- Et y en a-t-il beaucoup?
+
+-- J'ai vu passer bon nombre de sacs.
+
+-- Mais d'ou vient cet argent-la?
+
+-- Il vient du tresor des ours de Berne. Vous n'etes pas sans
+savoir, messieurs, que les ours de Berne ont eu jusqu'a cinquante
+et meme soixante mille livres de rente.
+
+Le medecin eclata de rire.
+
+-- Decidement, dit-il, monsieur nous fait peur.
+
+-- Messieurs, dit l'horloger, je vous donne ma parole d'honneur...
+
+-- En voiture, messieurs! cria le conducteur ouvrant la porte; en
+voiture! nous sommes en retard de trois quarts d'heure.
+
+-- Un instant, conducteur, un instant, dit l'architecte, nous nous
+consultons.
+
+-- Sur quoi?
+
+-- Fermez donc la porte, conducteur, et venez ici.
+
+-- Buvez donc un verre de vin avec nous, conducteur.
+
+-- Avec plaisir, messieurs, dit le conducteur; un verre de vin,
+cela ne se refuse pas.
+
+Le conducteur tendit son verre; les trois voyageurs trinquerent
+avec lui.
+
+Au moment ou il allait porter le verre a sa bouche, le medecin lui
+arreta le bras.
+
+-- Voyons, conducteur, franchement, est-ce que c'est vrai?
+
+-- Quoi?
+
+-- Ce que nous dit monsieur.
+
+Et il montra le Genevois.
+
+-- Monsieur Feraud?
+
+-- Je ne sais pas si monsieur s'appelle M. Feraud.
+
+-- Oui, monsieur, c'est mon nom, pour vous servir, dit le Genevois
+en s'inclinant, Feraud et compagnie, horlogers, rue du Rempart, n deg.
+6, a Geneve.
+
+-- Messieurs, dit le conducteur, en voiture!
+
+-- Mais vous ne nous repondez pas.
+
+-- Que diable voulez-vous que je vous reponde? vous ne me demandez
+rien.
+
+-- Si fait, nous vous demandons s'il est vrai que vous transportez
+dans votre diligence une somme considerable appartenant au
+gouvernement francais?
+
+-- Bavard! dit le conducteur a l'horloger; c'est vous qui avez dit
+cela?
+
+-- Dame, mon cher monsieur...
+
+-- Allons, messieurs, en voiture.
+
+-- Mais c'est qu'avant de remonter, nous voudrions savoir...
+
+-- Quoi? si j'ai de l'argent au gouvernement? Oui, j'en ai;
+maintenant, si nous sommes arretes, ne soufflez pas un mot, et
+tout se passera a merveille.
+
+-- Vous etes sur?
+
+-- Laissez-moi arranger l'affaire avec ces messieurs.
+
+-- Que ferez-vous si l'on nous arrete? demanda le medecin a
+l'architecte.
+
+-- Ma foi! je suivrai le conseil du conducteur.
+
+-- C'est ce que vous avez de mieux a faire, reprit celui-ci.
+
+-- Alors, je me tiendrai tranquille, dit l'architecte.
+
+-- Et moi aussi, dit l'horloger.
+
+-- Allons, messieurs, en voiture, depechons-nous.
+
+L'enfant avait ecoute toute cette conversation le sourcil
+contracte, les dents serrees.
+
+-- Eh bien, moi, dit-il a sa mere, si nous sommes arretes, je sais
+bien ce que je ferai.
+-- Et que feras-tu? demanda celle-ci.
+
+-- Tu verras.
+
+-- Que dit ce jeune enfant? demanda l'horloger.
+
+-- Je dis que vous etes tous des poltrons, repondit l'enfant sans
+hesiter.
+
+-- Eh bien, Edouard! fit la mere, qu'est-ce que cela?
+
+-- Je voudrais qu'on arretat la diligence, moi, dit l'enfant,
+l'oeil etincelant de volonte.
+
+-- Allons, allons, messieurs, au nom du ciel! en diligence,
+s'ecria pour la derniere fois le conducteur.
+
+-- Conducteur, dit le medecin, je presume que vous n'avez pas
+d'armes.
+
+-- Si fait, j'ai des pistolets.
+
+-- Malheureux!
+
+Le conducteur se pencha a son oreille, et, tout bas:
+
+-- Soyez tranquille, docteur; ils ne sont charges qu'a poudre.
+
+-- A la bonne heure.
+
+Et il ferma la portiere de l'interieur.
+
+-- Allons, postillon, en route!
+
+Et tandis que le postillon fouettait ses chevaux et que la lourde
+machine s'ebranlait, il referma la portiere du coupe.
+
+-- Ne montez-vous pas avec nous, conducteur? demanda la mere.
+
+-- Merci, madame de Montrevel, repondit le conducteur, j'ai
+affaire sur l'imperiale.
+
+Puis, en passant devant l'ouverture du carreau:
+
+-- Prenez garde, dit-il, que M. Edouard ne touche aux pistolets
+qui sont dans la poche, il pourrait se blesser.
+
+-- Bon! dit l'enfant, comme si l'on ne savait pas ce que c'est que
+des pistolets: j'en ai de plus beaux que les votres, allez, que
+mon ami sir John m'a fait venir d'Angleterre; n'est-ce pas, maman?
+
+-- N'importe, dit madame de Montrevel; je t'en prie, Edouard, ne
+touche a rien.
+
+-- Oh! sois tranquille, petite mere.
+
+Seulement, il repeta a demi-voix:
+
+-- C'est egal, si les compagnons de Jehu nous arretent, je sais
+bien ce que je ferai, moi.
+
+La diligence avait repris sa marche pesante et roulait vers Paris.
+Il faisait une de ces belles journees d'hiver qui font comprendre,
+a ceux qui croient la nature morte, que la nature ne meurt pas,
+mais dort seulement. L'homme qui vit soixante et dix ou quatre-
+vingts ans, dans ses longues annees a des nuits de dix a douze
+heures, et se plaint que la longueur de ses nuits abrege encore la
+brievete de ses jours; la nature, qui a une existence infinie, les
+arbres, qui ont une vie millenaire, ont des sommeils de cinq mois,
+qui sont des hivers pour nous et qui ne sont que des nuits pour
+eux. Les poetes chantent, dans leurs vers envieux, l'immortalite
+de la nature, qui meurt chaque automne et ressuscite chaque
+printemps; les poetes se trompent: la nature ne meurt pas chaque
+automne, elle s'endort; la nature ne ressuscite pas chaque
+printemps, elle se reveille. Le jour ou notre globe mourra
+reellement, il sera bien mort, et alors il roulera dans l'espace
+ou tombera dans les abymes du chaos, inerte, muet, solitaire, sans
+arbres, sans fleurs, sans verdure, sans poetes.
+
+Or, par cette belle journee du 23 fevrier 1800, la nature endormie
+semblait rever du printemps; un soleil brillant, presque joyeux,
+faisait etinceler, sur l'herbe du double fosse qui accompagnait la
+route dans toute sa longueur, ces trompeuses perles de givre qui
+fondent aux doigts des enfants et qui rejouissent l'oeil du
+laboureur lorsqu'elles tremblent a la pointe de ses bles, sortant
+bravement de terre. On avait ouvert les vitres de la diligence,
+pour donner passage a ce precoce sourire de Dieu, et l'on disait
+au rayon, depuis si longtemps absent: Sois le bienvenu, voyageur
+que nous avions cru perdu dans les profonds nuages de l'ouest ou
+dans les vagues tumultueuses de l'Ocean.
+
+Tout a coup, et apres avoir roule une heure a peu pres depuis
+Chatillon, en arrivant a un coude de la riviere, la voiture
+s'arreta sans obstacle apparent; seulement, quatre cavaliers
+s'avancaient tranquillement au pas de leurs chevaux, et l'un
+d'eux, qui marchait a deux ou a trois pas en avant des autres,
+avait fait de la main, au postillon, signe de s'arreter.
+
+Le postillon avait obei.
+-- Oh! maman, dit le petit Edouard qui, debout malgre les
+recommandations de madame de Montrevel, regardait par l'ouverture
+de la vitre baissee; oh! maman, les beaux chevaux! Mais pourquoi
+donc ces cavaliers ont-ils un masque! Nous ne sommes point en
+carnaval.
+
+Madame de Montrevel revait; une femme reve toujours un peu: jeune,
+a l'avenir; vieille, au passe.
+
+Elle sortit de sa reverie, avanca a son tour la tete hors de la
+diligence, et poussa un cri.
+
+Edouard se retourna vivement.
+
+-- Qu'as-tu donc, mere! lui demanda-t-il.
+
+Madame de Montrevel, palissant, le prit dans ses bras sans lui
+repondre.
+
+On entendait des cris de terreur dans l'interieur de la diligence.
+
+-- Mais qu'y a-t-il donc? demandait le petit Edouard en se
+debattant dans la chaine passee a son cou par le bras de sa mere.
+
+-- Il y a, mon petit ami, dit d'une voix pleine de douceur un des
+hommes masques en passant sa tete dans le coupe, que nous avons un
+compte a regler avec le conducteur, un compte qui ne regarde en
+rien MM. les voyageurs; dites donc a madame votre mere de vouloir
+bien agreer l'hommage de nos respects, et de ne pas faire plus
+d'attention a nous que si nous n'etions pas la.
+
+Puis, passant a l'interieur:
+
+-- Messieurs, votre serviteur, dit-il, ne craignez rien pour votre
+bourse ou pour vos bijoux, et rassurez la nourrice; nous ne sommes
+pas venus pour faire tourner son lait.
+
+Puis au conducteur:
+
+-- Allons! pere Jerome, nous avons une centaine de mille francs
+sur l'imperiale et dans les coffres, n'est-ce pas?
+
+-- Messieurs, je vous assure...
+
+-- L'argent est au gouvernement, il appartient au tresor des ours
+de Berne; soixante et dix mille francs sont en or, le reste en
+argent; l'argent est sur la voiture, l'or dans le coffre du coupe;
+est-ce cela, et sommes-nous bien renseignes?
+
+A ces mots _dans le coffre du coupe_, madame de Montrevel poussa
+un second cri de terreur; elle allait se trouver en contact
+immediat avec ces hommes qui, malgre leur politesse, lui
+inspiraient une profonde terreur.
+
+-- Mais qu'as-tu donc, mere? qu'as-tu donc? demandait l'enfant
+avec impatience.
+
+-- Tais-toi, Edouard, tais-toi.
+
+-- Pourquoi me taire?
+
+-- Ne comprends-tu pas?
+
+-- Non.
+
+-- La diligence est arretee.
+-- Pourquoi? mais dis donc pourquoi?... Ah! mere, je comprends.
+
+-- Non, non, dit madame de Montrevel, tu ne comprends pas.
+
+-- Ces messieurs, ce sont des voleurs.
+
+-- Garde-toi bien de dire cela.
+
+-- Comment! ce ne sont pas des voleurs? les voila qui prennent
+l'argent du conducteur.
+
+En effet, l'un d'eux chargeait, sur la croupe de son cheval, les
+sacs d'argent que le conducteur lui jetait de dessus l'imperiale.
+
+-- Non, dit madame de Montrevel, non, ce ne sont pas des voleurs.
+
+Puis, baissant la voix:
+
+-- Ce sont des _compagnons de Jehu._
+
+-- Ah! dit l'enfant, ce sont donc ceux-la qui ont assassine mon
+ami sir John?
+
+Et l'enfant devint tres pale a son tour, et sa respiration
+commenca de siffler entre ses dents serrees.
+
+En ce moment, un des hommes masques ouvrit la portiere du coupe,
+et, avec la plus exquise politesse:
+
+-- Madame la comtesse, dit-il, a notre grand regret, nous sommes
+forces de vous deranger; mais nous avons, ou plutot le conducteur
+a affaire dans le coffre de son coupe; soyez donc assez bonne pour
+mettre un instant pied a terre; Jerome fera la chose aussi vite
+que possible.
+
+Puis, avec un accent de gaiete qui n'etait jamais completement
+absent de cette voix rieuse:
+
+-- N'est-ce pas, Jerome? dit-il.
+
+Jerome repondit du haut de sa diligence, confirmant les paroles de
+son interlocuteur.
+
+Par un mouvement instinctif, et pour se mettre entre le danger et
+son fils, s'il y avait danger, madame de Montrevel, tout en
+obeissant a l'invitation, avait fait passer Edouard derriere elle.
+
+Cet instant avait suffi a l'enfant pour s'emparer des pistolets du
+conducteur.
+
+Le jeune homme a la voix rieuse aida, avec les plus grands egards,
+madame de Montrevel a descendre, fit signe a un de ses compagnons
+de lui offrir le bras, et se retourna vers la voiture.
+
+Mais, en ce moment, une double detonation se fit entendre; Edouard
+venait de faire feu de ses deux mains sur le compagnon de Jehu,
+qui disparut dans un nuage de fumee.
+
+Madame de Montrevel jeta un cri et s'evanouit.
+
+Plusieurs cris, expressions de sentiments divers, repondirent au
+cri maternel.
+
+Dans l'interieur, ce fut un cri d'angoisse; on etait bien convenu
+de n'opposer aucune resistance, et voila que quelqu'un resistait.
+
+Chez les trois autres jeunes gens, ce fut un cri de surprise;
+c'etait la premiere fois qu'arrivait pareille chose.
+
+Ils se precipiterent vers leur camarade, qu'ils croyaient
+pulverise.
+
+Ils le trouverent debout, sain et sauf, et riant aux eclats,
+tandis que le conducteur, les mains jointes, s'ecriait:
+
+-- Monsieur, je vous jure qu'il n'y avait pas de balles; monsieur,
+je vous proteste qu'ils etaient charges a poudre seulement.
+
+-- Pardieu! fit le jeune homme, je le vois bien qu'ils etaient
+charges a poudre seulement: mais la bonne intention y etait...
+n'est-ce pas, mon petit Edouard?
+
+Puis, se retournant vers ses compagnons:
+
+-- Avouez, messieurs, dit-il, que voila un charmant enfant, qui
+est bien le fils de son pere, et le frere de son frere; bravo,
+Edouard, tu seras un homme un jour!
+
+Et, prenant l'enfant dans ses deux bras, il le baisa malgre lui
+sur les deux joues.
+
+Edouard se debattait comme un demon, trouvant sans doute qu'il
+etait humiliant d'etre embrasse par un homme sur lequel il venait
+de tirer deux coups de pistolet.
+
+Pendant ce temps, un des trois autres compagnons avait emporte la
+mere d'Edouard a quelques pas de la diligence, et l'avait couchee
+sur un manteau au bord d'un fosse.
+
+Celui qui venait d'embrasser Edouard avec tant d'affection et de
+persistance la chercha un instant des yeux, et l'apercevant:
+
+-- Avec tout cela, dit-il, madame de Montrevel ne revient pas a
+elle; nous ne pouvons abandonner une femme dans cet etat,
+messieurs; conducteur, chargez-vous de M. Edouard.
+
+Il remit l'enfant entre ses bras, et s'adressant a l'un de ses
+compagnons:
+
+-- Voyons, toi, l'homme aux precautions, dit-il, est-ce que tu
+n'as pas sur toi quelque flacon de sels ou quelque bouteille d'eau
+de melisse?
+
+-- Tiens, repondit celui auquel il s'adressait.
+
+Et il tira de sa poche un flacon de vinaigre anglais.
+
+-- La! maintenant, dit le jeune homme, qui paraissait le chef de
+la bande, termine sans moi avec maitre Jerome; moi, je me charge
+de porter secours a madame de Montrevel.
+
+Il etait temps, en effet; l'evanouissement de madame de Montrevel
+prenait peu a peu le caractere d'une attaque de nerfs: des
+mouvements saccades agitaient tout son corps, et des cris sourds
+s'echappaient de sa poitrine.
+
+Le jeune homme s'inclina vers elle et lui fit respirer les sels.
+
+Madame de Montrevel rouvrit des yeux effares, et tout en appelant:
+"Edouard! Edouard!" d'un geste involontaire, elle fit tomber le
+masque de celui qui lui portait secours.
+
+Le visage du jeune homme se trouva a decouvert.
+
+Le jeune homme, courtois et rieur -- nos lecteurs l'ont deja
+reconnu --, c'etait Morgan.
+
+Madame de Montrevel demeura stupefaite a l'aspect de ces beaux
+yeux bleus, de ce front eleve, de ces levres gracieuses, de ces
+dents blanches entrouvertes par un sourire.
+
+Elle comprit qu'elle ne courait aucun danger aux mains d'un pareil
+homme et que rien de mal n'avait pu arriver a Edouard.
+
+Et, traitant Morgan non pas comme le bandit qui est la cause de
+l'evanouissement, mais comme l'homme du monde qui porte secours a
+une femme evanouie:
+
+-- Oh! monsieur, dit-elle, que vous etes bon!
+
+Et il y avait, dans ces paroles et dans l'intonation avec laquelle
+elles avaient ete prononcees, tout un monde de remerciements, non
+seulement pour elle, mais pour son enfant.
+
+Avec une coquetterie etrange et qui etait tout entiere dans son
+caractere chevaleresque, Morgan, au lieu de ramasser vivement son
+masque et de le ramener assez rapidement sur son visage pour que
+madame de Montrevel n'en gardat qu'un souvenir passager et confus,
+Morgan repondit par une salutation au compliment, laissa a sa
+physionomie tout le temps de produire son effet, et, passant le
+flacon de d'Assas aux mains de madame de Montrevel, renoua
+seulement alors les cordons de son masque.
+
+Madame de Montrevel comprit cette delicatesse du jeune homme.
+
+-- Oh! monsieur, dit-elle, soyez tranquille, en quelque lieu et
+dans quelque situation que je vous retrouve, vous m'etes inconnu.
+
+-- Alors, madame, dit Morgan, c'est a moi de vous remercier et de
+vous dire, a mon tour, que vous etes bonne!
+
+-- Allons, messieurs les voyageurs, en voiture! dit le conducteur
+avec son intonation habituelle et comme si rien d'extraordinaire
+ne s'etait passe.
+
+-- Etes-vous tout a fait remise, madame, et avez-vous besoin
+encore de quelques instants? demanda Morgan; la diligence
+attendrait.
+
+-- Non, messieurs, c'est inutile; je vous en rends graces et me
+sens parfaitement bien.
+
+Morgan presenta son bras a madame de Montrevel, qui s'y appuya
+pour traverser tout le revers du chemin et pour remonter dans la
+diligence.
+
+Le conducteur y avait deja introduit le petit Edouard.
+
+Lorsque madame de Montrevel eut repris sa place, Morgan, qui avait
+deja fait la paix avec la mere, voulut la faire avec le fils.
+
+-- Sans rancune, mon jeune heros, dit-il en lui tendant la main.
+
+Mais l'enfant reculait.
+
+_--_ Je ne donne pas la main a un voleur de grande route, dit-il.
+
+Madame de Montrevel fit un mouvement d'effroi.
+
+-- Vous avez un charmant enfant, madame, dit Morgan; seulement, il
+a des prejuges.
+
+Et, saluant avec la plus grande courtoisie:
+
+-- Bon voyage, madame! ajouta t-il en fermant, la portiere.
+
+-- En route! cria le conducteur.
+
+La voiture s'ebranla.
+
+-- Oh! pardon, monsieur, s'ecria madame de Montrevel, votre
+flacon! votre flacon!
+
+-- Gardez-le, madame, dit Morgan, quoique j'espere que vous soyez
+assez bien remise pour n'en avoir plus besoin.
+
+Mais l'enfant, l'arrachant des mains de sa mere:
+
+-- Maman ne recoit pas de cadeau d'un voleur, dit-il.
+
+Et il jeta le flacon par la portiere.
+
+-- Diable! murmura Morgan avec le premier soupir que ses
+compagnons lui eussent entendu pousser, je crois que je fais bien
+de ne pas demander ma pauvre Amelie en mariage.
+
+Puis, a ses camarade:
+
+-- Allons! messieurs, dit-il, est-ce fini?
+
+-- Oui! repondirent ceux-ci d'une seule voix.
+
+-- Alors, a cheval et en route! N'oublions pas que nous devons
+etre ce soir a neuf heures a l'opera.
+
+Et, sautant en selle, il s'elanca le premier par-dessus le fosse,
+gagna le bord de la riviere, et, sans hesiter, s'engagea dans le
+gue indique sur la carte de Cassini par le faux courrier.
+
+Arrive sur l'autre bord et tandis que les jeunes gens se
+ralliaient:
+
+-- Dis donc, demanda d'Assas a Morgan, est-ce que ton masque n'est
+pas tombe?
+
+-- Oui; mais madame de Montrevel seule a vu mon visage.
+
+-- Hum! fit d'Assas, mieux vaudrait que personne ne l'eut vu.
+
+Et tous quatre, mettant leurs chevaux au galop, disparurent a
+travers champs du cote de Chaource.
+
+
+XXX -- LE RAPPORT DU CITOYEN FOUCHE
+
+En arrivant le lendemain, vers onze heures du matin, a l'hotel des
+Ambassadeurs, madame de Montrevel fut tout etonnee de trouver, au
+lieu de Roland, un etranger qui l'attendait.
+
+Cet etranger s'approcha d'elle.
+
+-- Vous etes la veuve du general de Montrevel, madame? lui
+demanda-t-il
+
+-- Oui, monsieur, repondit madame de Montrevel assez etonnee.
+
+-- Et vous cherchez votre fils?
+
+-- En effet, et je ne comprends pas, apres la lettre qu'il m'a
+ecrite...
+
+-- L'homme propose et le premier consul dispose, repondit en riant
+l'etranger; le premier consul a dispose de votre fils pour
+quelques jours et m'a envoye pour vous recevoir a sa place.
+
+Madame de Montrevel s'inclina.
+
+-- Et j'ai l'honneur de parler...? demanda-t-elle.
+
+-- Au citoyen Fauvelet de Bourrienne, son premier secretaire,
+repondit l'etranger.
+
+-- Vous remercierez pour moi le premier consul, repliqua madame de
+Montrevel, et vous aurez la bonte de lui exprimer, je l'espere, le
+profond regret que j'eprouve de ne pouvoir le remercier moi-meme.
+
+-- Mais rien ne vous sera plus facile, madame.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Le premier consul m'a ordonne de vous conduire au Luxembourg.
+
+-- Moi?
+
+-- Vous et monsieur votre fils.
+
+-- Oh! je vais voir le general Bonaparte, je vais voir le general
+Bonaparte, s'ecria l'enfant, quel bonheur!
+
+Et il sauta de joie en battant des mains.
+
+-- Eh bien, eh bien, Edouard! fit Madame de Montrevel.
+
+Puis, se retournant vers Bourrienne:
+
+-- Excusez-le, monsieur, dit-elle, c'est un sauvage des montagnes
+du Jura.
+
+Bourrienne tendit la main a l'enfant.
+
+-- Je suis un ami de votre frere, lui dit-il; voulez-vous
+m'embrasser?
+
+-- Oh! bien volontiers, monsieur, repondit Edouard, vous n'etes
+pas un voleur, vous.
+
+-- Mais non, je l'espere, repartit en riant le secretaire.
+
+-- Encore une fois, excusez-le, monsieur, mais nous avons ete
+arretes en route.
+
+-- Comment, arretes?
+
+-- Oui.
+
+-- Par des voleurs?
+
+--Pas precisement.
+
+-- Monsieur, demanda Edouard, est-ce que les gens qui prennent
+l'argent des autres ne sont pas des voleurs?
+
+-- En general, mon cher enfant, on les nomme ainsi.
+
+-- La! tu vois, maman.
+
+--Voyons, Edouard, tais-toi, je t'en prie.
+
+Bourrienne jeta un regard sur madame de Montrevel et vit
+clairement, a l'expression de son visage, que le sujet de la
+conversation lui etait desagreable; il n'insista point.
+
+-- Madame, dit-il, oserai-je vous rappeler que j'ai recu l'ordre
+de vous conduire au Luxembourg, comme j'ai deja eu l'honneur de
+vous le dire, et d'ajouter que madame Bonaparte vous y attend!
+
+-- Monsieur, le temps de changer de robe et d'habiller Edouard.
+
+-- Et ce temps-la, madame, combien durera-t-il?
+
+-- Est-ce trop de vous demander une demi-heure?
+
+-- Oh! non, et, si une demi-heure vous suffisait, je trouverais la
+demande fort raisonnable.
+
+-- Soyez tranquille, monsieur, elle me suffira.
+
+-- Eh bien, madame, dit le secretaire en s'inclinant, je fais une
+course, et, dans une demi-heure, je viens me mettre a vos ordres.
+
+-- Je vous remercie, monsieur.
+
+-- Ne m'en veuillez pas si je suis ponctuel.
+
+-- Je ne vous ferai pas attendre.
+
+Bourrienne partit.
+
+Madame de Montrevel habilla d'abord Edouard puis s'habilla elle-
+meme, et, quand Bourrienne reparut, depuis cinq minutes elle etait
+prete.
+
+-- Prenez garde, madame, dit Bourrienne en riant, que je ne fasse
+part au premier consul de votre ponctualite.
+
+-- Et qu'aurais-je a craindre dans ce cas?
+
+-- Qu'il ne vous retint pres de lui pour donner des lecons
+d'exactitude a madame Bonaparte.
+
+-- Oh! fit madame de Montrevel, il faut bien passer quelque chose
+aux creoles.
+
+-- Mais vous etes creole aussi, madame, a ce que je crois.
+
+-- Madame Bonaparte, dit en riant madame de Montrevel, voit son
+mari tous les jours, tandis que, moi, je vais voir le premier
+consul pour la premiere fois.
+
+-- Partons! partons, mere! dit Edouard.
+
+Le secretaire s'effaca pour laisser passer madame de Montrevel.
+
+Un quart d'heure apres, on etait au Luxembourg.
+
+Bonaparte occupait, au petit Luxembourg, l'appartement du rez-de-
+chaussee a droite; Josephine avait sa chambre et son boudoir au
+premier etage; un couloir conduisait du cabinet du premier consul
+chez elle.
+
+Elle etait prevenue, car, en apercevant madame de Montrevel, elle
+lui ouvrit ses bras comme a une amie.
+
+Madame de Montrevel s'etait arretee respectueusement a la porte.
+
+-- Oh! venez donc! venez, madame dit Josephine; je ne vous connais
+pas d'aujourd'hui, mais du jour ou j'ai connu votre digne et
+excellent Roland. Savez-vous une chose qui me rassure quand
+Bonaparte me quitte? C'est que Roland le suit, et que, quand je
+sais Roland pres de lui, je crois qu'il ne peut plus lui arriver
+malheur... Eh bien, vous ne voulez pas m'embrasser?
+
+Madame de Montrevel etait confuse de tant de bonte.
+
+-- Nous sommes compatriotes, n'est-ce pas? continua-t-elle. Oh! je
+me rappelle parfaitement M. de la Clemenciere, qui avait un si
+beau jardin et des fruits si magnifiques! Je me rappelle avoir
+entrevu une belle jeune fille qui en paraissait la reine. Vous
+vous etes mariee bien jeune, madame?
+
+-- A quatorze ans.
+
+-- Il faut cela pour que vous ayez un fils de l'age de Roland;
+mais asseyez-vous donc!
+
+Elle donna l'exemple en faisant signe a madame de Montrevel de
+s'asseoir a ses cotes.
+
+-- Et ce charmant enfant, continua-t-elle en montrant Edouard,
+c'est aussi votre fils?...
+
+Elle poussa un soupir.
+
+-- Dieu a ete prodigue envers vous, madame, reprit-elle, et
+puisqu'il fait tout ce que vous pouvez desirer, vous devriez bien
+le prier de m'en envoyer un.
+
+Elle appuya envieusement ses levres, sur le front d'Edouard.
+
+-- Mon mari sera bien heureux de vous voir, madame. Il aime tant
+votre fils! Aussi ne serait-ce pas chez moi que l'on vous eut
+conduite d'abord, s'il n'etait pas avec le ministre de la
+police... Au reste, ajouta-t-elle en riant, vous arrivez dans un
+assez mauvais moment; il est furieux!
+
+-- Oh! s'ecria madame de Montrevel presque effrayee, s'il en etait
+ainsi, j'aimerais mieux attendre.
+
+-- Non pas! non pas! au contraire, votre vue le calmera; je ne
+sais ce qui est arrive: on arrete, a ce qu'il parait, les
+diligences comme dans la foret Noire, au grand jour, en pleine
+route. Fouche n'a qu'a bien se tenir, si la chose se renouvelle.
+
+Madame de Montrevel allait repondre; mais, en ce moment, la porte
+s'ouvrit, et un huissier paraissant:
+
+-- Le premier consul attend madame de Montrevel, dit-il.
+
+-- Allez, allez, dit Josephine; le temps est si precieux pour
+Bonaparte, qu'il est presque aussi impatient que Louis XIV, qui
+n'avait rien a faire. Il n'aime pas a attendre.
+
+Madame de Montrevel se leva vivement et voulut emmener son fils.
+
+-- Non, dit Josephine, laissez-moi ce bel enfant-la; nous vous
+gardons a diner: Bonaparte le verra a six heures; d'ailleurs, s'il
+a envie de le voir, il le fera demander; pour l'instant, je suis
+sa seconde maman. Voyons, qu'allons-nous faire pour vous amuser?
+
+-- Le premier consul doit avoir de bien belles armes, madame? dit
+l'enfant.
+
+-- Oui, tres belles. Eh bien, on va vous montrer les armes du
+premier consul.
+
+Josephine sortit par une porte, emmenant l'enfant, et madame de
+Montrevel par l'autre, suivant l'huissier.
+
+Sur le chemin, la comtesse rencontra un homme blond, au visage
+pale et a l'oeil terne, qui la regarda avec une inquietude qui
+semblait lui etre habituelle.
+
+Elle se rangea vivement pour le laisser passer.
+
+L'huissier vit le mouvement.
+
+-- C'est le prefet de police, lui dit-il tout bas.
+
+Madame de Montrevel le regarda s'eloigner avec une certaine
+curiosite; Fouche, a cette epoque, etait deja fatalement celebre.
+
+En ce moment, la porte du cabinet de Bonaparte s'ouvrit, et l'on
+vit se dessiner sa tete dans l'entrebaillement.
+
+Il apercut madame de Montrevel.
+
+-- Madame de Montrevel, dit-il, venez, venez!
+
+Madame de Montrevel pressa le pas et entra dans le cabinet.
+
+-- Venez, dit Bonaparte en refermant la porte sur lui-meme. Je
+vous ai fait attendre, c'est bien contre mon desir; j'etais en
+train de laver la tete a Fouche. Vous savez que je suis tres
+content de Roland, et que je compte en faire un general au premier
+jour. A quelle heure etes-vous arrivee?
+
+-- A l'instant meme, general.
+
+-- D'ou venez-vous? Roland me l'a dit, mais je l'ai oublie.
+
+-- De Bourg.
+
+-- Par quelle route?
+
+-- Par la route de Champagne!
+
+-- Alors vous etiez a Chatillon quand...?
+
+-- Hier matin, a neuf heures.
+
+-- En ce cas, vous avez du entendre parler de l'arrestation d'une
+diligence?
+
+-- General...
+
+-- Oui, une diligence a ete arretee a dix heures du matin, entre
+Chatillon et Bar-sur-Seine.
+
+-- General, c'etait la notre.
+
+-- Comment, la votre?
+
+-- Oui.
+
+-- Vous etiez dans la diligence qui a ete arretee?
+
+-- J'y etais.
+
+-- Ah! je vais donc avoir des details precis! Excusez-moi, vous
+comprenez mon desir d'etre renseigne, n'est-ce pas? Dans un pays
+civilise, qui a le general Bonaparte pour premier magistrat, on
+n'arrete pas impunement une diligence sur une grande route, en
+plein jour, ou alors...
+
+-- General, je ne puis rien vous dire, sinon que ceux qui ont
+arrete la diligence etaient a cheval et masques.
+
+-- Combien etaient-ils?
+
+-- Quatre.
+
+-- Combien y avait-il d'hommes dans la diligence?
+
+-- Quatre, y compris le conducteur.
+
+-- Et l'on ne s'est pas defendu?
+
+-- Non, general.
+
+-- Le rapport de la police porte cependant que deux coups de
+pistolet ont ete tires.
+
+-- Oui, general; mais ces deux coups de pistolet...
+
+-- Eh bien?
+
+-- Ont ete tires par mon fils.
+
+-- Votre fils! mais votre fils est en Vendee.
+
+-- Roland, oui; mais Edouard etait avec moi.
+
+-- Edouard! qu'est-ce qu'Edouard?
+
+-- Le frere de Roland.
+
+-- Il m'en a parle; mais c'est un enfant!
+
+-- Il n'a pas encore douze ans, general.
+
+-- Et c'est lui qui a tire les deux coups de pistolet?
+
+-- Oui, general.
+
+-- Pourquoi ne me l'avez-vous pas amene?
+
+-- Il est avec moi.
+
+-- Ou cela?
+
+-- Je l'ai laisse chez madame Bonaparte.
+
+Bonaparte sonna, un huissier parut.
+
+-- Dites a Josephine de venir avec l'enfant.
+
+Puis, se promenant dans son cabinet:
+
+-- Quatre hommes, murmura-t-il; et c'est un enfant qui leur donne
+l'exemple du courage! Et pas un de ces bandits n'a ete blesse?
+
+-- Il n'y avait pas de balles dans les pistolets.
+
+-- Comment, il n'y avait pas de balles?
+
+-- Non: c'etaient ceux du conducteur, et le conducteur avait eu la
+precaution de ne les charger qu'a poudre.
+
+-- C'est bien, on saura son nom.
+
+En ce moment, la porte s'ouvrit, et madame Bonaparte parut, tenant
+l'enfant par la main.
+
+-- Viens ici, dit Bonaparte a l'enfant.
+
+Edouard s'approcha sans hesitation et fit le salut militaire.
+
+-- C'est donc toi qui tires des coups de pistolet aux voleurs?
+
+-- Vois-tu, maman, que ce sont des voleurs? interrompit l'enfant.
+
+-- Certainement que ce sont des voleurs; je voudrais bien qu'on me
+dit le contraire! Enfin, c'est donc toi qui tires des coups de
+pistolet aux voleurs, quand les hommes ont peur?
+
+-- Oui, c'est moi, general; mais, par malheur, ce poltron de
+conducteur n'avait charge ses pistolets qu'a poudre; sans cela, je
+tuais leur chef.
+
+-- Tu n'as donc pas eu peur, toi?
+
+-- Moi? non, dit l'enfant; je n'ai jamais peur.
+
+-- Vous devriez vous appeler Cornelie, madame, fit Bonaparte en se
+retournant vers madame de Montrevel, appuyee au bras de Josephine.
+
+Puis, a l'enfant:
+
+-- C'est bien, dit-il en l'embrassant, on aura soin de toi; que
+veux-tu etre?
+
+-- Soldat d'abord.
+
+-- Comment, d'abord?
+
+-- Oui; et puis plus tard colonel comme mon frere et general comme
+mon pere.
+
+-- Ce ne sera pas de ma faute, si tu ne l'es pas, dit le premier
+consul.
+
+-- Ni la mienne, repliqua l'enfant.
+
+--Edouard! fit madame de Montrevel craintive.
+
+-- N'allez-vous pas le gronder pour avoir bien repondu?
+
+Il prit l'enfant, l'amena a la hauteur de son visage et
+l'embrassa.
+
+-- Vous dinez avec nous, dit-il, et, ce soir, Bourrienne, qui a
+ete vous chercher a l'hotel, vous installera rue de la Victoire;
+vous resterez la jusqu'au retour de Roland, qui vous cherchera un
+logement a sa guise. Edouard entrera au Prytanee, et je marie
+votre fille.
+
+-- General!
+
+-- C'est convenu avec Roland.
+
+Puis, se tournant vers Josephine:
+
+-- Emmene madame de Montrevel, et tache qu'elle ne s'ennuie pas
+trop. Madame de Montrevel, si _votre amie -- _Bonaparte appuya sur
+ce mot -- veut entrer chez une marchande de modes, empechez-la;
+elle ne doit pas manquer de chapeaux: elle en a achete trente-huit
+le mois dernier.
+
+Et, donnant un petit soufflet d'amitie a Edouard, il congedia les
+deux femmes du geste.
+
+
+XXXI -- LE FILS DU MEUNIER DE LEGUERNO
+
+Nous avons dit qu'au moment meme ou Morgan et ses trois compagnons
+arretaient la diligence de Geneve, entre Bar-sur-Seine et
+Chatillon, Roland entrait a Nantes.
+
+Si nous voulons savoir le resultat de sa mission, nous devons, non
+pas le suivre pas a pas, au milieu des tatonnements dont l'abbe
+Bernier enveloppait ses desirs ambitieux, mais le prendre au bourg
+de Muzillac, situe entre Ambon et le Guernic, a deux lieues au-
+dessus du petit golfe dans lequel se jette la Vilaine.
+
+La, nous sommes en plein Morbihan, c'est-a-dire a l'endroit ou la
+Chouannerie a pris naissance; c'est pres de Laval, sur la closerie
+des Poiriers, que sont nes de Pierre Cottereau et de Jeanne Moyne,
+les quatre freres Chouans. Un de leurs aieux, bucheron
+misanthrope, paysan morose, se tenait eloigne des autres paysans
+comme le chat-huant se tient eloigne des autres oiseaux: de la,
+par corruption, le nom de _Chouan._
+
+Ce nom devint celui de tout un parti; sur la rive droite de la
+Loire, on disait les _Chouans _pour dire les Bretons, comme, sur
+la rive gauche, on disait les _brigands_ pour dire les Vendeens.
+
+Ce n'est pas a nous de raconter la mort, la destruction de cette
+heroique famille, de suivre sur l'echafaud les deux soeurs et un
+frere, sur les champs de bataille, ou ils se couchent blesses ou
+morts, Jean et Rene, martyrs de leur foi. Depuis les executions de
+Perrine, de Rene et de Pierre, depuis la mort de Jean, bien des
+annees se sont ecoulees, et le supplice des soeurs et les exploits
+des freres sont passes a l'etat de legende.
+
+C'est a leurs successeurs que nous avons affaire.
+
+Il est vrai que ces gars sont fideles aux traditions: tels on les
+a vus combattre aux cotes de la Rouerie, de Bois-Hardy et de
+Bernard de Villeneuve, tels ils combattent aux cotes de Bourmont,
+de Frotte et de Georges Cadoudal; c'est toujours le meme courage
+et le meme devouement; ce sont toujours les soldats chretiens et
+les royalistes exaltes; leur aspect est toujours le meme, rude et
+sauvage; leurs armes sont toujours les memes, le fusil ou le
+simple baton que, dans le pays, on appelle une _ferte_; c'est
+toujours le meme costume, c'est-a-dire le bonnet de laine brune ou
+le chapeau a larges bords, ayant peine a couvrir les longs cheveux
+plats qui coulent en desordre sur leurs epaules; ce sont encore
+les vieux _Aulerci Cenomani, _comme au temps de Cesar, _promisso
+capilto; _ce sont encore les Bretons aux larges braies, dont
+Martial a dit:
+
+"_Tam taxa est_...
+
+"_Quam veteres braccae Britonis pauperis_."
+
+Pour se proteger contre la pluie et le froid, ils portent la
+casaque de peau de chevre garnie de longs poils; et, pour signe de
+ralliement, sur la poitrine ceux-ci un scapulaire et un chapelet,
+ceux-la un tueur, le tueur de Jesus, marque distincte d'une
+confrerie qui s'astreignait chaque jour a une priere commune.
+
+Tels sont les hommes qui, a l'heure ou nous traversons la limite
+qui separe la Loire-Inferieure du Morbihan, sont eparpilles de la
+Roche-Bernard a Vannes, et de Quertemberg a Billers, enveloppant,
+par consequent, le bourg de Muzillac.
+
+Seulement, il faut l'oeil de l'aigle qui plane du haut des airs,
+ou du chat-huant qui voit dans les tenebres, pour les distinguer
+au milieu des genets, des bruyeres et des buissons ou ils sont
+tapis.
+
+Passons au milieu de ce reseau de sentinelles invisibles, et,
+apres avoir traverse a gue deux ruisseaux affluents du fleuve sans
+nom qui vient se jeter a la mer pres de Billiers, entre Arzal et
+Damgan, entrons hardiment dans le village de Muzillac. Tout y est
+sombre et calme; une seule lumiere brille a travers les fentes des
+volets d'une maison ou plutot d'une chaumiere que rien,
+d'ailleurs, ne distingue des autres.
+
+C'est la quatrieme a droite, en entrant.
+
+Approchons notre oeil d'une des fenetres de ce volet, et
+regardons.
+
+Nous voyons un homme vetu du costume des riches paysans du
+Morbihan; seulement, un galon d'or, large d'un doigt, borde le
+collet et les boutonnieres de son habit et les extremites de son
+chapeau.
+
+Le reste de son costume se complete d'un pantalon de peau et de
+bottes a retroussis.
+
+Sur une chaise son sabre est jete.
+
+Une paire de pistolets est a la portee de sa main.
+
+Dans la cheminee, les canons de deux ou trois carabines refletent
+un feu ardent.
+
+Il est assis devant une table; une lampe eclaire des papiers qu'il
+lit avec la plus grande attention, et eclaire en meme temps son
+visage.
+
+Ce visage est celui d'un homme de trente ans; quand les soucis
+d'une guerre de partisans ne l'assombrissent pas, on voit que son
+expression doit etre franche et joyeuse: de beaux cheveux blonds
+l'encadrent, de grands yeux bleus l'animent; la tete a cette forme
+particuliere aux tetes bretonnes, et qu'ils doivent, si l'on en
+croit le systeme de Gall, au developpement exagere des organes de
+l'entetement.
+
+Aussi, cet homme a-t-il deux noms:
+
+Son nom familier, le nom sous lequel le designent ses soldats: la
+_tete ronde_.
+
+Puis son nom veritable, celui qu'il a recu de ses dignes et braves
+parents, Georges Cadudal, ou plutot Georges Cadoudal, la tradition
+ayant change l'orthographe de ce nom devenu historique.
+
+Georges etait le fils d'un cultivateur de la paroisse de Kerleano,
+dans la paroisse de Brech. La legende veut que ce cultivateur ait
+ete en meme temps meunier. Il venait, au college de Vannes -- dont
+Brech n'est distant que de quelques lieues --, de recevoir une
+bonne et solide education, lorsque les premiers appels de
+l'insurrection royaliste eclaterent dans la Vendee: Cadoudal les
+entendit, reunit quelques-uns de ses compagnons de chasse et de
+plaisir, traversa la Loire a leur tete, et vint offrir ses
+services a Stofflet; mais Stofflet exigea de le voir a l'oeuvre
+avant de l'attacher a lui: c'est ce que demandait Georges. On
+n'attendait pas longtemps ces sortes d'occasions dans l'armee
+vendeenne; des le lendemain, il y eut combat; Georges se mit a la
+besogne, et s'y acharna si bien, qu'en le voyant charger les
+bleus, l'ancien garde-chasse de M. de Maulevrier ne put s'empecher
+de dire tout haut a Bonchamp, qui etait pres de lui:
+
+-- Si un boulet de canon n'emporte pas cette _grosse tete ronde,
+_elle ira loin, je vous le predis.
+
+Le nom en resta a Cadoudal.
+
+C'etait ainsi que, cinq siecles auparavant, les sires de
+Malestroit, de Penhoet, de Beaumanoir et de Rochefort designaient
+le grand connetable dont les femmes de la Bretagne filerent la
+rancon.
+
+"Voila la grosse tete ronde, disaient-ils: nous allons echanger de
+bons coups d'epee avec les Anglais."
+
+Par malheur, ce n'etait plus Bretons contre Anglais que l'on
+echangeait les coups d'epee; a cette heure: c'etait Francais
+contre Francais.
+
+Georges resta en Vendee jusqu'a la deroute de Savenay.
+
+L'armee vendeenne tout entiere demeura sur le champ de bataille,
+ou s'evanouit comme une fumee.
+
+Georges avait, pendant pres de trois ans, fait des prodiges de
+courage, d'adresse et de force; il repassa la Loire et rentra dans
+le Morbihan avec un seul de ceux qui l'avaient suivi.
+
+Celui-la sera a son tour aide de camp, ou plutot son compagnon de
+guerre; il ne le quittera plus, et, en echange de la rude campagne
+qu'ils ont faite ensemble, il changera son nom de Lemercier contre
+celui de Tiffauges. Nous l'avons vu, au bal des victimes, charge
+d'une mission pour Morgan.
+
+Rentre sur sa terre natale, c'est pour son compte que Cadoudal y
+fomente des lors l'insurrection; les boulets ont respecte la
+grosse tete ronde, et la grosse tete ronde, justifiant la
+prophetie de Stofflet, succedant aux La Rochejacquelein, aux
+d'Elbee, aux Bonchamp, aux Lescure, a Stofflet lui-meme, est
+devenu leur rival en gloire et leur superieur en puissance; car il
+en etait arrive -- chose qui donnera la mesure de sa force -- a
+lutter a peu pres seul contre le gouvernement de Bonaparte, nomme
+premier consul depuis trois mois.
+
+Les deux chefs restes fideles, avec lui, a la dynastie
+bourbonienne etaient Frotte et Bourmont.
+
+A l'heure ou nous sommes arrives, c'est-a-dire au 26 janvier 1800,
+Cadoudal commande a trois ou quatre mille hommes avec lesquels il
+s'apprete a bloquer dans Vannes le general Hatry.
+
+Tout le temps qu'il a attendu la reponse du premier consul a la
+lettre de Louis XVIII, il a suspendu les hostilites; mais, depuis
+deux jours, Tiffauges est arrive et la lui a remise.
+
+Elle est deja expediee pour l'Angleterre, d'ou elle passera a
+Mittau; et, puisque le premier consul ne veut point la paix aux
+conditions dictees par Louis XVIII, Cadoudal, general en chef de
+Louis XVIII, dans l'Ouest, continuera la guerre contre Bonaparte,
+dut-il la faire seul avec son ami Tiffauges, en ce moment, au
+reste, a Pouance, ou se tiennent les conferences entre Chatillon,
+d'Autichamp, l'abbe Bernier et le general Hedouville.
+
+Il reflechit, a cette heure, ce dernier survivant des grands
+lutteurs de la guerre civile, et les nouvelles qu'il vient
+d'apprendre sont, en effet, matiere a reflexion.
+
+Le general Brune, le vainqueur d'Alkmaar et de Castricum, le
+sauveur de la Hollande, vient d'etre nomme general en chef des
+armees republicaines de l'Ouest, et, depuis trois jours, est
+arrive a Nantes; il doit, a tout prix, ecraser Cadoudal et ses
+Chouans.
+
+A tout prix, il faut que les Chouans et Cadoudal prouvent au
+nouveau general en chef que l'on n'a pas peur et qu'il n'a rien a
+attendre de l'intimidation.
+
+Dans ce moment, le galop d'un cheval retentit; sans doute, le
+cavalier a le mot d'ordre, car il passe sans difficulte au milieu
+des patrouilles echelonnees sur la route de la Roche-Bernard, et,
+sans difficulte, il est entre dans le bourg de Muzillac.
+
+Il s'arrete devant la porte de la chaumiere ou est Georges. Celui-
+ci leve la tete, ecoute, et, a tout hasard, met la main sur ses
+pistolets, quoiqu'il soit probable qu'il va avoir affaire a un
+ami.
+
+Le cavalier met pied a terre, s'engage dans l'allee, et ouvre la
+porte de la chambre ou se trouve Georges.
+
+-- Ah! c'est toi, Coeur-de-Roi! dit Cadoudal; d'ou viens-tu?
+
+-- De Pouance, general!
+
+-- Quelles nouvelles?
+
+-- Une lettre de Tiffauges.
+
+-- Donne.
+
+Georges prit vivement la lettre des mains de Coeur-de-Roi, et la
+lut.
+
+-- Ah! fit-il.
+
+Et il la relut une seconde fois.
+
+-- As-tu vu celui dont il m'annonce l'arrivee? demanda Cadoudal.
+
+-- Oui, general, repondit le courrier.
+-- Quel homme est-ce?
+
+-- Un beau jeune homme de vingt-six a vingt-sept ans.
+
+-- Son air?
+
+-- Determine!
+
+-- C'est bien cela; quand arrive-t-il?
+
+-- Probablement cette nuit.
+
+-- L'as-tu recommande tout le long de la route?
+
+-- Oui; il passera librement.
+
+-- Recommande-le de nouveau; il ne doit rien lui arriver de mal:
+il est sauvegarde par Morgan.
+
+-- C'est convenu, general.
+
+-- As-tu autre chose a me dire?
+
+-- L'avant-garde des republicains est a la Roche-Bernard.
+
+-- Combien d'hommes?
+
+-- Un millier d'hommes a peu pres; ils ont avec eux une guillotine
+et le commissaire du pouvoir executif Milliere.
+
+-- Tu en es sur?
+
+-- Je les ai rencontres en route; le commissaire etait a cheval
+pres du colonel, je l'ai parfaitement reconnu. Il a fait executer
+mon frere, et j'ai jure qu'il ne mourrait que de ma main.
+
+-- Et tu risqueras ta vie pour tenir ton serment?
+
+-- A la premiere occasion.
+
+-- Peut-etre ne se fera-t-elle point attendre.
+
+En ce moment, le galop d'un cheval retentit dans la rue.
+
+-- Ah! dit Coeur-de-Roi, voila probablement celui que vous
+attendez.
+
+-- Non, dit Georges; le cavalier qui nous arrive vient du cote de
+Vannes.
+
+En effet, le bruit etant devenu plus distinct, on put reconnaitre
+que Cadoudal avait raison.
+
+Comme le premier, le second cavalier s'arreta devant la porte;
+comme le premier, il mit pied a terre; comme le premier il entra.
+
+Le chef royaliste le reconnut tout de suite, malgre le large
+manteau dont il etait enveloppe.
+
+-- C'est toi, Benedicite, dit-il.
+
+-- Oui, mon general.
+
+-- D'ou viens-tu?
+-- De Vapues, ou vous m'aviez envoye pour surveiller les bleus.
+
+-- Eh bien que font-ils les bleus?
+
+-- Ils craignent de mourir de faim, si vous bloquez la ville, et,
+pour se procurer des vivres, le general Harty a le projet
+d'enlever cette nuit les magasins de Grandchamp; le general
+commandera en personne l'expedition, et pour qu'elle se fasse plus
+lestement, la colonne sera de cent hommes seulement.
+
+-- Es-tu fatigue, Benedicite?
+
+-- Jamais, general.
+
+-- Et ton cheval?
+
+-- Il est venu bien vite, mais il peut faire encore quatre ou cinq
+lieues du meme train sans crever.
+
+-- Donne-lui deux heures de repos, double ration d'avoine, et
+qu'il en fasse dix.
+
+-- A ces conditions, il les fera.
+
+-- Dans deux heures, tu partiras; tu seras a Grandchamp au point
+du jour; tu donneras en mon nom l'ordre d'evacuer le village: je
+me charge du general Hatry et de sa colonne. Est-ce tout ce que tu
+as a me dire?
+
+-- Non, j'ai a vous apprendre une nouvelle.
+
+-- Laquelle?
+-- C'est que Vannes a un nouvel eveque.
+
+-- Ah! l'on nous rend donc nos eveques?
+
+-- Il parait; mais, s'ils sont tous comme celui-la, ils peuvent
+bien les garder.
+
+-- Et quel est celui-la?
+
+-- Audrein!
+
+-- Le regicide?
+
+-- Audrein le renegat.
+
+-- Et quand arrive-t-il?
+
+-- Cette nuit ou demain.
+
+-- Je n'irai pas au-devant de lui, mais qu'il ne tombe pas entre
+les mains de mes hommes!
+
+Benedicite et Coeur-de-Roi firent entendre un eclat de rire qui
+completait la pensee de Georges.
+
+-- Chut! fit Cadoudal.
+
+Les trois hommes ecouterent.
+
+-- Cette fois, c'est probablement lui, dit Georges.
+
+On entendait le galop d'un cheval venant du cote de la Roche-
+Bernard.
+
+-- C'est lui, bien certainement, repeta Coeur-de-Roi.
+
+-- Alors, mes amis, laissez-moi seul... Toi, Benedicite, a
+Grandchamp le plus tot possible; toi, Coeur-de-Roi, dans la cour
+avec une trentaine d'hommes: je puis avoir des messagers a
+expedier sur differentes routes. A propos, arrange-toi pour que
+l'on m'apporte ce que l'on aura de mieux a souper dans le village.
+
+-- Pour combien de personnes, general?
+
+-- Oh! pour deux personnes.
+
+-- Vous sortez?
+
+-- Non, je vais au-devant de celui qui arrive.
+
+Deux ou trois gars avaient deja fait passer dans la cour les
+chevaux des deux messagers.
+
+Les messagers s'esquiverent a leur tour.
+
+Georges arrivait a la porte de la rue, juste au moment ou un
+cavalier, arretant son cheval et regardant de tous cotes,
+paraissait hesiter.
+
+-- C'est ici, monsieur, dit Georges.
+
+-- Qui est ici? demanda le cavalier.
+
+-- Celui que vous cherchez.
+
+-- Comment savez-vous quel est celui que je cherche?
+
+-- Je presume que c'est Georges Cadoudal, autrement dit la grosse
+tete ronde.
+
+-- Justement.
+
+-- Soyez le bienvenu alors, monsieur Roland de Montrevel, car je
+suis celui que vous cherchez.
+
+-- Ah! ah! fit le jeune homme etonne.
+
+Et, mettant pied a terre, il sembla chercher des yeux quelqu'un a
+qui confier sa monture.
+
+-- Jetez la bride sur le cou de votre cheval, et ne vous inquietez
+point de lui; vous le retrouverez quand vous en aurez besoin: rien
+ne se perd en Bretagne, vous etes sur la terre de la loyaute.
+
+Le jeune homme ne fit aucune observation, jeta la bride sur le cou
+de son cheval, comme il en avait recu l'invitation, et suivit
+Cadoudal, qui marcha devant lui.
+
+-- C'est pour vous montrer le chemin, colonel, dit le chef des
+Chouans.
+
+Et tous deux entrerent dans la chaumiere dont une main invisible
+venait de ranimer le feu.
+
+
+XXXII -- BLANC ET BLEU
+
+Roland entra, comme nous l'avons dit, derriere Georges, et, en
+entrant, jeta autour de lui un regard d'insouciante curiosite.
+
+Ce regard lui suffit pour voir qu'ils etaient parfaitement seuls.
+
+-- C'est ici votre quartier general? demanda Roland avec un
+sourire et en approchant de la flamme le dessous de ses bottes.
+
+-- Oui, colonel.
+
+-- Il est singulierement garde.
+
+Georges sourit a son tour.
+
+-- Vous me demandez cela, dit-il, parce que, de la Roche-Bernard a
+ici, vous avez trouve la route libre?
+
+-- C'est-a-dire que je n'ai point rencontre une ame.
+
+-- Cela ne prouve aucunement que la route n'etait point gardee.
+
+-- A moins qu'elle ne l'ait ete par les chouettes et les chats-
+huants qui semblaient voler d'arbre en arbre pour m'accompagner,
+general... en ce cas-la, je retire ma proposition.
+
+-- Justement, repondit Cadoudal, ce sont ces chats-huants et ces
+chouettes qui sont mes sentinelles, sentinelles qui ont de bons
+yeux, puisque ces yeux ont sur ceux des hommes l'avantage d'y voir
+la nuit.
+-- Il n'en est pas moins vrai que, par bonheur, je m'etais fait
+renseigner a la Roche-Bernard; sans quoi, je n'eusse pas trouve un
+chat pour me dire ou je pourrais vous rencontrer.
+
+-- A quelque endroit de la route que vous eussiez demande a haute
+voix: "Ou trouverai-je Georges Cadoudal?" une voix vous eut
+repondu: "Au bourg de Muzillac, la quatrieme maison a droite."
+Vous n'avez vu personne, colonel; seulement, a l'heure qu'il est,
+il y a quinze cents hommes, a peu pres, qui savent que le colonel
+Roland, aide de camp du premier consul, est en conference avec le
+fils du meunier de Leguerno.
+
+-- Mais, s'ils savent que je suis colonel au service de la
+Republique et aide de camp du premier consul, comment m'ont-ils
+laisse passer?
+
+-- Parce qu'ils en avaient recu l'ordre.
+
+-- Vous saviez donc que je venais?
+
+-- Je savais non seulement que vous veniez, mais encore pourquoi
+vous veniez.
+
+Roland regarda fixement son interlocuteur.
+
+-- Alors, il est inutile que je vous le dise! et vous me
+repondriez quand meme je garderais le silence?
+
+-- Mais a peu pres.
+
+-- Ah! pardieu! je serais curieux d'avoir la preuve de cette
+superiorite de votre police sur la notre.
+
+-- Je m'offre de vous la donner, colonel.
+-- J'ecoute, et cela avec d'autant plus de satisfaction, que je
+serai tout entier a cet excellent feu, qui, lui aussi, semblait
+m'attendre.
+
+-- Vous ne croyez pas si bien dire, colonel, il n'y a pas jusqu'au
+feu qui ne fasse de son mieux pour vous souhaiter la bienvenue.
+
+-- Oui, mais, pas plus que vous, il ne me dit l'objet de ma
+mission.
+
+-- Votre mission, que vous me faites l'honneur d'etendre jusqu'a
+moi, colonel, etait primitivement pour l'abbe Bernier tout seul.
+Par malheur, l'abbe Bernier, dans la lettre qu'il a fait passer a
+son ami Martin Duboys, a un peu trop presume de ses forces; il
+offrait sa mediation au premier consul.
+
+-- Pardon, interrompit Roland, mais vous m'apprenez la une chose
+que j'ignorais: c'est que l'abbe Bernier eut ecrit au general
+Bonaparte.
+
+-- Je dis qu'il a ecrit a son ami Martin Duboys, ce qui est bien
+different... Mes gens ont intercepte sa lettre et me l'ont
+apportee: je l'ai fait copier, et j'ai envoye la lettre qui, j'en
+suis certain, est parvenue a bon port; votre visite au general
+Hedouville en fait foi.
+
+-- Vous savez que ce n'est plus le general qui commande a Nantes,
+mais le general Brune.
+
+-- Vous pouvez meme dire qui commande a la Roche-Bernard; car un
+millier de soldats republicains ont fait leur entree dans cette
+ville ce soir vers six heures, accompagnes de la guillotine et du
+citoyen commissaire general Thomas Milliere. Ayant l'instrument,
+il fallait le bourreau.
+
+-- Vous dites donc, general, que j'etais venu pour l'abbe Bernier?
+
+-- Oui: l'abbe Bernier avait offert sa mediation; mais il a oublie
+qu'aujourd'hui il y a deux Vendees, la Vendee de la rive gauche et
+la Vendee de la rive droite; que, si l'on peut traiter avec
+d'Autichamp, Chatillon et Suzannet a Pouance, reste a traiter avec
+Frotte, Bourmont et Cadoudal... mais ou cela? voila ce que
+personne ne peut dire...
+
+-- Que vous, general.
+
+-- Alors, avec la chevalerie qui fait le fond de votre caractere,
+vous vous etes charge de venir m'apporter le traite signe le 25.
+L'abbe Bernier, d'Autichamp, Chatillon et Suzannet vous ont signe
+un laissez-passer, et vous voila.
+
+-- Ma foi! general, je dois dire que vous etes parfaitement
+renseigne: le premier consul desire la paix de tout coeur; il sait
+qu'il a affaire en vous a un brave et loyal adversaire, et, ne
+pouvant vous voir, attendu que vous ne viendrez probablement point
+a Paris, il m'a depeche vers vous.
+
+-- C'est-a-dire vers l'abbe Bernier.
+
+-- General, peu vous importe, si je m'engage a faire ratifier par
+le premier consul ce que nous aurons arrete entre nous. Quelles
+sont vos conditions pour la paix?
+
+-- Oh! elles sont bien simples, colonel: que le premier consul
+rende le trone a Sa Majeste Louis XVIII; qu'il devienne son
+connetable, son lieutenant general, le chef de ses armees de terre
+et de mer, et je deviens, moi, son premier soldat.
+
+-- Le premier consul a deja repondu a cette demande.
+
+-- Et voila pourquoi je suis decide a repondre moi-meme a cette
+reponse.
+
+-- Quand?
+
+-- Cette nuit meme, si l'occasion s'en presente.
+
+-- De quelle facon?
+
+-- En reprenant les hostilites.
+
+-- Mais vous savez que Chatillon, d'Autichamp et Suzannet ont
+depose les armes?
+
+--Ils sont chefs des Vendeens, et, au nom des Vendeens, ils
+peuvent faire tout ce qu'ils veulent; je suis chef des Chouans,
+et, au nom des Chouans, je ferai ce qui me conviendra.
+
+-- Alors, c'est une guerre d'extermination a laquelle vous
+condamnez ce malheureux pays, general?
+
+-- C'est un martyre auquel je convoque des chretiens et des
+royalistes.
+
+-- Le general Brune est a Nantes avec les huit mille prisonniers
+que les Anglais viennent de nous rendre, apres leurs defaites
+d'Alkmaar et de Castricum.
+
+-- C'est la derniere fois qu'ils auront eu cette chance; les bleus
+nous ont donne cette mauvaise habitude de ne point faire de
+prisonniers; quant au nombre de nos ennemis, nous ne nous en
+soucions pas, c'est une affaire de detail.
+
+-- Si le general Brune et ses huit mille prisonniers, joints aux
+vingt mille soldats qu'il reprend des mains du general Hedouville,
+ne suffisent point, le premier consul est decide a marcher contre
+vous en personne, et avec cent mille hommes.
+
+Cadoudal sourit.
+
+-- Nous tacherons, dit-il, de lui prouver que nous sommes dignes
+de le combattre.
+
+-- Il incendiera vos villes.
+
+-- Nous nous retirerons dans nos chaumieres.
+
+-- Il brulera vos chaumieres.
+
+-- Nous vivrons dans nos bois.
+
+-- Vous reflechirez, general.
+
+-- Faites-moi l'honneur de rester avec moi quarante-huit heures,
+colonel, et vous verrez que mes reflexions sont faites.
+
+-- J'ai bien envie d'accepter.
+
+-- Seulement, colonel, ne me demandez pas plus que je ne puis vous
+donner: le sommeil sous un toit de chaume ou dans un manteau, sous
+les branches d'un chene; un de mes chevaux pour me suivre, un
+sauf-conduit pour me quitter.
+
+-- J'accepte.
+
+-- Votre parole, colonel, de ne vous opposer en rien aux ordres
+que je donnerai, de ne faire echouer en rien les surprises que je
+tenterai.
+
+-- Je suis trop curieux de vous voir faire pour cela; vous avez ma
+parole, general.
+
+-- Quelque chose qui se passe sous vos yeux.
+
+-- Quelque chose qui se passe sous mes yeux; je renonce au role
+d'acteur pour m'enfermer dans celui de spectateur; je veux pouvoir
+dire au premier consul
+
+"J'ai vu."
+
+Cadoudal sourit.
+
+-- Eh bien, vous verrez, dit-il.
+
+En ce moment, la porte s'ouvrit, et deux paysans apporterent une
+table toute servie, ou fumaient une soupe aux choux et un morceau
+de lard; un enorme pot de cidre qui venait d'etre tire a la piece,
+debordait et moussait entre deux verres.
+
+Quelques galettes de sarrasin etaient destinees a faire le dessert
+de ce modeste repas.
+
+La table portait deux couverts.
+
+-- Vous le voyez, monsieur de Montrevel, dit Cadoudal, mes gars
+esperent que vous me ferez l'honneur de souper avec moi.
+
+-- Et, sur ma foi, ils n'ont pas tort; je vous le demanderais si
+vous ne m'invitiez pas, et je tacherais de vous en prendre de
+force ma part, si vous me la refusiez.
+
+-- Alors a table!
+
+Le jeune colonel s'assit gaiement.
+
+-- Pardon pour le repas que je vous offre, dit Cadoudal; je n'ai
+point comme vos generaux des indemnites de campagne, et ce ont mes
+soldats qui me nourrissent. Qu'as-tu a nous donner avec cela,
+Brise-Bleu?
+
+-- Une fricassee de poulet, general.
+
+-- Voila le menu de votre diner monsieur de Montrevel.
+
+-- C'est un festin! Maintenant, je n'ai qu'une crainte, general.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Cela ira tres bien, tant que nous mangerons; mais quand il
+s'agira de boire?...
+
+-- Vous n'aimez pas le cidre? Ah! diable, vous m'embarrassez. Du
+cidre ou de l'eau, voila ma cave.
+
+-- Ce n'est point cela: a la sante de qui boirons-nous?
+
+-- N'est-ce que cela, monsieur? dit Cadoudal avec une supreme
+dignite. Nous boirons a la sante de notre mere commune, la France;
+nous la servons chacun avec un esprit different, mais, je
+l'espere, avec un meme coeur. A la France! monsieur, dit Cadoudal
+en remplissant les deux verres.
+
+-- A la France! general, repondit Roland en choquant son verre
+contre celui de Georges.
+
+Et toux deux se rassirent gaiement, et, la conscience en repos,
+attaquerent la soupe, avec des appetits dont le plus age n'avait
+pas trente ans.
+
+
+XXXIII -- LA PEINE DU TALION
+
+-- Maintenant, general, dit Roland lorsque le souper fut fini, et
+que les deux jeunes gens, les coudes sur la table, allonges devant
+un grand feu; commencerent d'eprouver ce bien-etre, suite
+ordinaire d'un repas dont l'appetit et la jeunesse ont ete
+l'assaisonnement; maintenant, vous m'avez promis de me faire voir
+des choses que je puisse reporter au premier consul.
+
+-- Et vous avez promis, vous, de ne pas vous y opposer?
+
+-- Oui; mais je me reserve, si ce que vous me ferez voir heurtait
+trop ma conscience, de me retirer.
+
+-- On n'aura que la selle a jeter sur le dos de votre cheval,
+colonel, ou, sur le dos du mien dans le cas ou le votre serait
+trop fatigue, et vous etes libre.
+
+-- Tres bien.
+
+-- Justement, dit Cadoudal, les evenements vous servent; je suis
+ici non seulement general, mais encore haut justicier, et il y a
+longtemps que j'ai une justice a faire. Vous m'avez dit, colonel,
+que le general Brune etait a Nantes: je le savais; vous m'avez dit
+que son avant-garde etait a quatre lieues d'ici, a la Roche-
+Bernard, je le savais encore; mais une chose que vous ne savez
+peut-etre pas, c'est que cette avant-garde n'est pas commandee par
+un soldat comme vous et moi: elle est commandee par le citoyen
+Milliere, commissaire du pouvoir executif. Une autre chose, que
+vous ignorez peut-etre, c'est que le citoyen Thomas Milliere ne se
+bat point comme nous, avec des canons, des fusils, des
+baionnettes, des pistolets et des sabres, mais avec un instrument
+invente par un de vos philanthropes republicains et qu'on appelle
+la guillotine.
+-- Il est impossible, monsieur, s'ecria Roland, que, sous le
+premier consul, on fasse cette sorte de guerre.
+
+-- Ah! entendons-nous bien, colonel; je ne vous dis pas que c'est
+le premier consul qui la fait, je vous dis qu'elle se fait en son
+nom.
+
+-- Et quel est le miserable qui abuse ainsi de l'autorite qui lui
+est confiee pour faire la guerre avec un etat-major de bourreaux?
+
+-- Je vous l'ai dit, il s'appelle le citoyen Thomas Milliere;
+informez-vous, colonel, et, dans toute la Vendee et dans toute la
+Bretagne, il n'y aura qu'une seule voix sur cet homme. Depuis le
+jour du premier soulevement vendeen et breton, c'est-a-dire depuis
+six ans, ce Milliere a ete toujours et partout un des agents les
+plus actifs de la Terreur; pour lui, la Terreur n'a point fini
+avec Robespierre. Denoncant aux autorites superieures ou se
+faisant denoncer a lui-meme les soldats bretons ou vendeens, leurs
+parents, leurs amis, leurs freres, leurs soeurs, leurs femmes,
+leurs filles, jusqu'aux blesses, jusqu'aux mourants, il ordonnait
+de tout fusiller, de tout guillotiner sans jugement. A Daumeray,
+par exemple, il a laisse une trace de sang, qui n'est point encore
+effacee, qui ne s'effacera jamais; plus de quatre-vingts habitants
+ont ete egorges sous ses yeux; des fils ont ete frappes dans les
+bras de leurs meres, qui jusqu'ici ont vainement, pour demander
+vengeance, leve leurs bras sanglants au ciel. Les pacifications
+successives de la Vendee ou de la Bretagne n'ont point calme cette
+soif de meurtre qui brule ses entrailles. En 1800, il est le meme
+qu'en 1793. Eh bien, cet homme...
+
+Roland regarda le general.
+
+-- Cet homme, continua Georges avec le plus grand calme, voyant
+que la societe ne le condamnait pas, je l'ai condamne, moi; cet
+homme va mourir.
+
+-- Comment! il va mourir, a la Roche-Bernard, au milieu des
+republicains, malgre sa garde d'assassins, malgre son escorte de
+bourreaux?
+
+-- Son heure a sonne, il va mourir.
+
+Cadoudal prononca ces paroles avec une telle solennite, que pas un
+doute ne demeura dans l'esprit de Roland, non seulement sur
+l'arret prononce, mais encore sur l'execution de cet arret.
+
+Il demeura pensif un instant.
+
+-- Et vous vous croyez le droit de juger et de condamner cet
+homme, tout coupable qu'il est?
+
+-- Oui; car cet homme a juge et condamne, non pas des coupables,
+mais des innocents.
+
+-- Si je vous disais: A mon retour a Paris, je demanderai la mise
+en accusation et le jugement de cet homme, n'auriez-vous pas foi
+en ma parole?
+
+-- J'aurais foi en votre parole; mais je vous dirais: une bete
+enragee se sauve de sa cage, un meurtrier se sauve de sa prison;
+les hommes sont des hommes sujets a l'erreur. Ils ont parfois
+condamne des innocents, ils peuvent epargner un coupable. Ma
+justice est plus sure que la votre, colonel, car c'est la justice
+de Dieu. Cet homme mourra.
+
+-- Et de quel droit dites-vous que votre justice, a vous, homme
+soumis a l'erreur comme les autres hommes, est la justice de Dieu?
+
+-- Parce que j'ai mis Dieu de moitie dans mon jugement. Oh! ce
+n'est pas d'hier qu'il est juge.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Au milieu d'un orage ou la foudre grondait sans interruption,
+ou l'eclair brillait de minute en minute, j'ai leve les bras au
+ciel et j'ai dit a Dieu: "Mon Dieu! toi dont cet eclair est le
+regard, toi dont ce tonnerre est la voix, si cet homme doit
+mourir, eteins pendant dix minutes ton tonnerre et tes eclairs; le
+silence des airs et l'obscurite du ciel seront ta reponse!" et, ma
+montre a la main, j'ai compte onze minutes sans eclairs et sans
+tonnerre... J'ai vu a la pointe du grand mont, par une tempete
+terrible, une barque montee par un seul homme et qui menacait a
+chaque instant d'etre submergee; une lame l'enleva comme le
+souffle d'un enfant enleve une plume, et la laissa retomber sur un
+rocher. La barque vola en morceaux, l'homme se cramponna au
+rocher; tout le monde s'ecria: "Cet homme est perdu!" Son pere
+etait la, ses deux freres etaient la et ni freres ni pere
+n'osaient lui porter secours. Je levai les bras au Seigneur et je
+dis: "Si Milliere est condamne, mon Dieu, par vous comme par moi,
+je sauverai cet homme, et sans autre secours que vous, je me
+sauverai moi-meme." Je me deshabillai, je nouai le bout d'une
+corde autour de mon bras, et je nageai jusqu'au rocher. On eut dit
+que la mer s'aplanissait sous ma poitrine; j'atteignis l'homme.
+Son pere et ses freres tenaient l'autre bout de la corde. Il gagna
+le rivage. Je pouvais y revenir comme lui, en fixant ma corde au
+rocher. Je la jetai loin de moi, et me confiai a Dieu et aux
+flots; les flots me porterent au rivage aussi doucement et aussi
+surement que les eaux du Nil porterent le berceau de Moise vers la
+fille de Pharaon. Une sentinelle ennemie etait placee en avant du
+village de Saint-Nolf; j'etais cache dans le bois de Grandchamp
+avec cinquante hommes. Je sortis seul du bois en recommandant mon
+ame a Dieu et en disant: "Seigneur, si vous avez decide la mort de
+Milliere, cette sentinelle tirera sur moi et me manquera, et, moi,
+je reviendrai vers les miens sans faire de mal a cette sentinelle,
+car vous aurez ete avec elle un instant." Je marchai au
+republicain; a vingt pas, il fit feu sur moi et me manqua. Voici
+le trou de la balle dans mon chapeau, a un pouce de ma tete; la
+main de Dieu elle-meme a leve l'arme. C'est hier que la chose est
+arrivee. Je croyais Milliere a Nantes. Ce soir, on est venu
+m'annoncer que Milliere et sa guillotine etaient a la Roche-
+Bernard. Alors j'ai dit: "Dieu me l'amene, il va mourir!"
+
+Roland avait ecoute avec un certain respect la superstitieuse
+narration du chef breton. Il ne s'etonnait point de trouver cette
+croyance et cette poesie dans l'homme habitue a vivre en face de
+la mer sauvage, au milieu des dolmens de Karnac. Il comprit que
+Milliere etait veritablement condamne, et que Dieu, qui semblait
+trois fois avoir approuve son jugement, pouvait seul le sauver.
+
+Seulement, une derniere question lui restait a faire.
+
+-- Comment le frapperez-vous? demanda-t-il.
+
+-- Oh! dit Georges, je ne m'inquiete point de cela; il sera
+frappe.
+
+Un des deux hommes qui avaient apporte la table du souper entrait
+en ce moment.
+
+-- Brise-Bleu, lui dit Cadoudal, previens Coeur-de-Roi que j'ai un
+mot a lui dire.
+
+Deux minutes apres, le Breton etait en face de son general.
+
+-- Coeur-de-Roi, lui demanda Cadoudal, n'est-ce pas toi qui m'as
+dit que l'assassin Thomas Milliere etait a la Roche-Bernard?
+
+-- Je l'y ai vu entrer cote a cote avec le colonel republicain,
+qui paraissait meme peu flatte du voisinage.
+
+-- N'as-tu pas ajoute qu'il etait suivi de sa guillotine?
+
+-- Je vous ai dit que sa guillotine suivait entre deux canons, et
+je crois que, si les canons avaient pu s'ecarter d'elle, ils
+l'eussent laissee rouler toute seule.
+
+-- Quelles sont les precautions que prend Milliere dans les villes
+qu'il habite?
+
+-- Il a autour de lui une garde speciale; il fait barricader les
+rues qui conduisent a sa maison; il a toujours une paire de
+pistolets a portee de sa main.
+
+-- Malgre cette garde, malgre cette barricade, malgre ces
+pistolets, te charges-tu d'arriver jusqu'a lui?
+
+-- Je m'en charge, general!
+
+-- J'ai, a cause de ses crimes, condamne cet homme; il faut qu'il
+meure!
+
+-- Ah! s'ecria Coeur-de-Roi, le jour de la justice est donc venu!
+
+-- Te charges-tu d'executer mon jugement, Coeur-de-Roi?
+
+-- Je m'en charge, general.
+
+-- Va, Coeur-de-Roi, prends le nombre d'hommes que tu voudras...
+imagine le stratageme que tu voudras... mais parviens jusqu'a lui
+et frappe.
+
+-- Si je meurs, general...
+
+-- Sois tranquille, le cure de Leguerno dira assez de messes a ton
+intention pour que ta pauvre ame ne demeure pas en peine; mais tu
+ne mourras pas, Coeur-de-Roi.
+
+-- C'est bien, c'est bien, general! du moment ou il y aura des
+messes, on ne vous en demande pas davantage; j'ai mon plan.
+
+-- Quand pars-tu?
+
+-- Cette nuit.
+
+-- Quand sera-t-il mort?
+
+-- Demain.
+
+-- Va, et que trois cents hommes soient prets a me suivre dans une
+demi-heure.
+
+Coeur-de-Roi sortit aussi simplement qu'il etait entre.
+
+-- Vous voyez, dit Cadoudal, voila les hommes auxquels je
+commande; votre premier consul est-il aussi bien servi que moi,
+monsieur de Montrevel?
+
+-- Par quelques-uns, oui.
+
+-- Eh bien, moi, ce n'est point par quelques-uns, c'est par tous.
+
+Benedicite entra et interrogea Georges du regard.
+
+-- Oui, repondit Georges, tout a la fois de la voix et de la tete.
+
+Benedicite sortit.
+
+-- Vous n'avez pas vu un homme en venant ici? dit Georges.
+
+-- Pas un.
+
+-- J'ai demande trois cents hommes dans une demi-heure, et, dans
+une demi-heure, ils seront la; j'en eusse demande cinq cents,
+mille, deux mille, qu'ils eussent ete prets aussi promptement.
+
+-- Mais, dit Roland, vous avez, comme nombre du moins, des limites
+que vous ne pouvez franchir.
+
+-- Voulez-vous connaitre l'effectif de mes forces, c'est bien
+simple: je ne vous le dirai pas moi-meme, vous ne me croiriez pas;
+mais attendez, je vais vous le faire dire.
+
+Il ouvrit la porte et appela:
+
+-- Branche-d'or?
+
+Deux secondes apres, Branche-d'or parut.
+
+-- C'est mon major general, dit en riant Cadoudal; il remplit pres
+de moi les fonctions que le general Berthier remplit pres du
+premier consul. Branche-d'or?
+
+-- Mon general!
+
+-- Combien d'hommes echelonnes depuis la Roche-Bernard jusqu'ici,
+c'est-a-dire sur la route suivie par monsieur pour me venir
+trouver?
+
+-- Six cents dans les landes d'Arzal, six cents dans les bruyeres
+de Marzan, trois cents a Peaule, trois cents a Billiers.
+
+-- Total dix-huit cents; combien entre Noyal et Muzillac?
+
+-- Quatre cents.
+
+-- Deux mille deux cents; combien d'ici a Vannes?
+
+-- Cinquante a Theig, trois cents a la Trinite, six cents entre la
+Trinite et Muzillac.
+
+-- Trois mille deux cents; et d'Ambon a Leguerno?
+
+-- Douze cents.
+
+-- Quatre mille quatre cents; et dans le bourg meme, autour de
+moi, dans les maisons, dans les jardins, dans les caves?
+
+-- Cinq a six cents, general.
+
+-- Merci, Benedicite.
+
+Il fit un signe de tete, Benedicite sortit.
+
+-- Vous le voyez, dit simplement Cadoudal, cinq mille hommes a peu
+pres. Eh bien, avec ces cinq mille hommes, tous du pays, qui
+connaissent chaque arbre, chaque pierre, chaque buisson, je puis
+faire la guerre aux cent mille hommes que le premier consul menace
+d'envoyer contre moi.
+
+Roland sourit.
+
+-- Oui, c'est fort, n'est-ce pas?
+
+-- Je crois que vous vous vantez un peu, general, ou plutot que
+vous vantez vos hommes.
+
+-- Non; car j'ai pour auxiliaire toute la population; un de vos
+generaux ne peut pas faire un mouvement que je ne le sache; il ne
+peut pas envoyer une ordonnance, que je ne la surprenne; il ne
+peut pas trouver un refuge, que je ne l'y poursuive; la terre meme
+est royaliste et chretienne! elle parlerait a defaut d'habitants
+pour me dire: "Les bleus sont passes ici; les egorgeurs sont
+caches la!" Au reste vous allez en juger.
+
+-- Comment?
+
+-- Nous allons faire une expedition a six lieues d'ici. Quelle
+heure est-il?
+
+Les jeunes gens tirerent leurs montres tous deux a la fois.
+
+-- Minuit moins un quart, dirent-ils.
+
+-- Bon! fit Georges, nos montres marquent la meme heure, c'est bon
+signe; peut-etre, un jour, nos coeurs seront-ils d'accord comme
+nos montres.
+
+-- Vous disiez, general?
+
+-- Je disais qu'il etait minuit moins un quart, colonel, qu'a six
+heures, avant le jour, nous devions etre a sept lieues d'ici;
+avez-vous besoin de repos?
+
+-- Moi!
+
+-- Oui, vous pouvez dormir une heure.
+
+-- Merci; c'est inutile.
+
+-- Alors, nous partirons quand vous voudrez.
+
+-- Et vos hommes?
+
+-- Oh! mes hommes sont prets.
+
+-- Ou cela?
+
+-- Partout.
+
+-- Je voudrais les voir.
+
+-- Vous les verrez.
+
+-- Quand?
+
+-- Quand cela vous sera agreable; oh! mes hommes sont des hommes
+fort discrets, et ils ne se montrent que si je leur fais signe de
+se montrer.
+
+-- De sorte que, quand je desirerai les voir...
+
+-- Vous me le direz, je ferai un signe, et ils se montreront.
+
+-- Partons, general!
+
+-- Partons.
+
+Les deux jeunes gens s'envelopperent de leurs manteaux et
+sortirent.
+
+A la porte, Roland se heurta a un petit groupe de cinq hommes.
+
+Ces cinq hommes portaient l'uniforme republicain; l'un deux avait
+sur ses manches des galons de sergent.
+
+-- Qu'est-ce que cela? demanda Roland.
+
+-- Rien, repondit Cadoudal en riant.
+
+-- Mais, enfin, ces hommes, quels sont-ils?
+
+-- Coeur-de-Roi et les siens, qui partent pour l'expedition que
+vous savez.
+
+-- Alors, ils comptent a l'aide de cet uniforme?...
+
+-- Oh! vous allez tout savoir, colonel, je n'ai point de secret
+pour vous.
+
+Et, se tournant du cote du groupe:
+
+-- Coeur-de-Roi! dit Cadoudal.
+
+L'homme dont les manches etaient ornees de deux galons se detacha
+du groupe et vint a Cadoudal.
+
+-- Vous m'avez appele, general? demanda le faux sergent.
+
+-- Je veux savoir ton plan.
+
+-- Oh! general, il est bien simple.
+
+-- Voyons, j'en jugerai.
+
+-- Je passe ce papier dans la baguette de mon fusil...
+
+Coeur-de-Roi montra une large enveloppe scellee d'un cachet rouge
+qui, sans doute, avait renferme quelque ordre republicain surpris
+par les Chouans.
+
+-- Je me presente aux factionnaires en disant: "Ordonnance du
+general de division!" J'entre au premier poste, je demande qu'on
+m'indique la maison du citoyen commissaire; on me l'indique, je
+remercie: il faut toujours etre poli; j'arrive a la maison, j'y
+trouve un second factionnaire, je lui fais le meme conte qu'au
+premier, je monte ou je descends chez le citoyen Milliere, selon
+qu'il demeure au grenier ou a la cave, j'entre sans difficulte
+aucune; vous comprenez: _Ordre du general de division_! je le
+trouve dans son cabinet ou ailleurs, je lui presente mon papier,
+et, tandis qu'il le decachette, je le tue avec ce poignard cache
+dans ma manche.
+
+-- Oui, mais toi et tes hommes?
+
+-- Ah! ma foi, a la garde de Dieu! nous defendons sa cause, c'est
+a lui de s'inquieter de nous.
+
+-- Eh bien, vous le voyez, colonel, dit Cadoudal, ce n'est pas
+plus difficile que cela. A cheval, colonel! Bonne chance, Coeur-
+de-Roi!
+
+-- Lequel des deux chevaux dois-je prendre? demanda Roland.
+
+-- Prenez au hasard: ils sont aussi bons l'un que l'autre, et
+chacun a dans ses fontes une excellente paire de pistolets de
+fabrique anglaise.
+
+-- Tout charges?
+
+-- Et bien charges, colonel; c'est une besogne pour laquelle je ne
+me fie a personne.
+
+-- Alors a cheval.
+
+Les deux jeunes gens se mirent en selle, et prirent la route qui
+conduisait a Vannes, Cadoudal servant de guide a Roland, et
+Branche-d'or, le major general de l'armee, comme l'avait appele
+Georges, marchant une vingtaine de pas en arriere.
+
+Arrive a l'extremite du village, Roland plongea son regard sur la
+route qui s'etend sur une ligne presque tiree au cordeau de
+Muzillac a la Trinite.
+
+La route, entierement decouverte, paraissait parfaitement
+solitaire.
+
+On fit ainsi une demi-lieue a peu pres.
+
+Au bout de cette demi-lieue:
+
+-- Mais ou diable sont donc vos hommes? demanda Roland.
+
+-- A notre droite, a notre gauche, devant nous, derriere nous.
+
+-- Ah la bonne plaisanterie! fit Roland.
+
+-- Ce n'est point une plaisanterie, colonel; croyez-vous que je
+suis assez imprudent pour me hasarder ainsi sans eclaireurs?
+
+-- Vous m'avez dit, je crois, que, si je desirais voir vos hommes,
+je n'avais qu'a vous le dire.
+
+-- Je vous l'ai dit.
+
+-- Eh bien, je desire les voir.
+
+-- En totalite ou en partie?
+
+-- Combien avez-vous dit que vous en emmeniez avec vous?
+
+-- Trois cents.
+
+-- Eh bien, je desire en voir cent cinquante.
+
+-- Halte! fit Cadoudal.
+
+Et, rapprochant ses deux mains de sa bouche, il fit entendre un
+houhoulement de chat-huant, suivi d'un cri de chouette; seulement,
+il jeta le houhoulement a droite, et le cri de chouette a gauche.
+
+Presque instantanement, aux deux cotes de la route, on vit
+s'agiter des formes humaines, lesquelles, franchissant le fosse
+qui separait le chemin du taillis, vinrent se ranger aux deux
+cotes des chevaux.
+
+-- Qui commande a droite? demanda Cadoudal.
+
+-- Moi, Moustache, repondit un paysan s'approchant.
+
+-- Qui commande, a gauche? repeta le general.
+
+-- Moi, Chante-en-hiver, repondit un paysan s'approchant.
+
+-- Combien d'hommes avec toi, Moustache?
+
+-- Cent.
+
+-- Combien d'hommes avec toi, Chante-en-hiver?
+
+-- Cinquante.
+
+-- En tout cent cinquante, alors? demanda Georges.
+
+-- Oui, repondirent les deux chefs bretons.
+
+-- Est-ce votre compte, colonel? demanda Cadoudal en riant.
+
+-- Vous etes un magicien, general.
+
+-- Eh! non, je suis un pauvre paysan comme eux; seulement, je
+commande une troupe ou chaque cerveau se rend compte de ce qu'il
+fait, ou chaque coeur bat pour les deux grands principes de ce
+monde: la religion et la royaute.
+
+Puis, se retournant vers ses hommes:
+
+-- Qui commande l'avant-garde? demanda Cadoudal.
+
+-- Fend-l'air, repondirent les deux Chouans.
+
+-- Et l'arriere-garde?
+
+-- La Giberne.
+
+La seconde reponse fut faite avec le meme ensemble que la
+premiere.
+
+-- Alors, nous pouvons continuer tranquillement notre route?
+
+-- Ah! general, comme si vous alliez a la messe a l'eglise de
+votre village.
+
+-- Continuons donc notre route, colonel, dit Cadoudal a Roland.
+
+Puis, se retournant vers ses hommes:
+
+-- Egayez-vous, mes gars, leur dit-il.
+
+Au meme instant chaque homme sauta le fosse et disparut.
+
+On entendit, pendant quelques secondes, le froissement des
+branches dans le taillis, et le bruit des pas dans les
+broussailles.
+
+Puis on n'entendit plus rien.
+
+-- Eh bien, demanda Cadoudal, croyez-vous qu'avec de pareils
+hommes j'aie quelque chose a craindre de vos bleus, si braves
+qu'ils soient?
+
+Roland poussa un soupir; il etait parfaitement de l'avis de
+Cadoudal.
+
+On continua de marcher.
+
+A une lieue a peu pres de la Trinite, on vit sur la route
+apparaitre un point noir qui allait grossissant avec rapidite.
+
+Devenu plus distinct, ce point sembla tout a coup rester fixe.
+
+-- Qu'est-ce que cela? demanda Roland.
+
+-- Vous le voyez bien, repondit Cadoudal, c'est un homme.
+
+-- Sans doute, mais cet homme, qui est-il?
+
+-- Vous avez pu deviner, a la rapidite de sa course, que c'est un
+messager.
+
+-- Pourquoi s'arrete-t-il?
+
+-- Parce qu'il nous a apercus de son cote, et qu'il ne sait s'il
+doit avancer ou reculer.
+
+-- Que va-t-il faire?
+
+-- Il attend pour se decider.
+
+-- Quoi?
+
+-- Un signal.
+
+-- Et a ce signal, il repondra?
+
+-- Non seulement il repondra, mais il obeira. Voulez-vous qu'il
+avance? Voulez-vous qu'il recule? voulez-vous qu'il se jette de
+cote?
+
+-- Je desire qu'il s'avance: c'est un moyen que nous sachions la
+nouvelle qu'il porte.
+
+Cadoudal fit entendre le chant du coucou avec une telle
+perfection, que Roland regarda tout autour de lui.
+
+-- C'est moi, dit Cadoudal, ne cherchez pas.
+
+-- Alors, le messager va venir?
+
+-- Il ne va pas venir, il vient.
+
+En effet, le messager avait repris sa course, et s'avancait
+rapidement: en quelques secondes il fut pres de son general.
+
+-- Ah! dit celui-ci, c'est toi, Monte-a-l'assaut!
+
+Le general se pencha; Monte-a-l'assaut lui dit quelques mots a
+l'oreille.
+
+-- J'etais deja prevenu par Benedicite, dit Georges.
+
+Puis, se retournant vers Roland:
+
+-- Il va, dit-il, se passer, dans un quart d'heure, au village de
+la Trinite, une chose grave et que vous devez voir; au galop!
+
+Et, donnant l'exemple, il mit son cheval au galop.
+
+Roland le suivit.
+
+En arrivant au village, on put distinguer de loin une multitude
+s'agitant sur la place, a la lueur des torches resineuses.
+
+Les cris et les mouvements de cette multitude annoncaient, en
+effet, un grave evenement.
+
+-- Piquons! piquons! dit Cadoudal.
+
+Roland ne demandait pas mieux: il mit les eperons au ventre de sa
+monture.
+
+Au bruit du galop des chevaux, les paysans s'ecarterent; ils
+etaient cinq ou six cents au moins, tous armes.
+
+Cadoudal et Roland se trouverent dans le cercle de lumiere, au
+milieu de l'agitation et des rumeurs.
+
+Le tumulte se pressait, surtout a l'entree de la rue conduisant au
+village de Tridon.
+
+Une diligence venait par cette rue, escortee de douze Chouans:
+deux se tenaient a chaque cote du postillon, les dix autres
+gardaient les portieres.
+
+Au milieu de la place, la voiture s'arreta.
+
+Tout le monde etait si preoccupe de la diligence, qu'a peine si
+l'on avait fait attention a Cadoudal.
+
+-- Hola! cria Georges, que se passe-t-il donc?
+
+A cette voix bien connue, chacun se retourna, et les fronts se
+decouvrirent.
+
+-- La grosse tete ronde! murmura chaque voix.
+
+-- Oui, dit Cadoudal.
+
+Un homme s'approcha de Georges.
+
+-- N'etiez-vous pas prevenu, et par Benedicite et par Monte-a-
+l'assaut? demanda-t-il.
+
+-- Si fait; est-ce donc la diligence de Ploermel a Vannes que vous
+ramenez la?
+
+-- Oui, mon general; elle a ete arretee entre Trefleon et Saint-
+Nolf.
+
+-- Est-il dedans?
+
+-- On le croit.
+
+-- Faites selon votre conscience; s'il y a crime vis-a-vis de
+Dieu, prenez-le sur vous; je ne me charge que de la responsabilite
+vis-a-vis des hommes; j'assisterai a ce qui va se passer, mais
+sans y prendre part, ni pour l'empecher, ni pour y aider.
+
+-- Eh bien, demanderent cent voix, qu'a-t-il dit, Sabre-tout?
+
+-- Il a dit que nous pouvions faire selon notre conscience, et
+qu'il s'en lavait les mains.
+
+-- Vive la grosse tete ronde! s'ecrierent tous les assistants en
+se precipitant vers la diligence.
+
+Cadoudal resta immobile au milieu de ce torrent.
+
+Roland etait debout pres de lui, immobile comme lui, plein de
+curiosite; car il ignorait completement de qui et de quoi il etait
+question.
+
+Celui qui etait venu parler a Cadoudal, et que ses compagnons
+avaient designe sous le nom de Sabre-tout, ouvrit la portiere.
+
+On vit alors les voyageurs se presser, tremblants, dans les
+profondeurs de la diligence.
+
+-- Si vous n'avez rien a vous reprocher contre le roi et la
+religion, dit Sabre-tout d'une voix pleine et sonore, descendez
+sans crainte; nous ne sommes pas des brigands, nous sommes des
+chretiens et des royalistes.
+
+Sans doute cette declaration rassura les voyageurs, car un homme
+se presenta a la portiere et descendit, puis deux femmes, puis une
+mere serrant son enfant entre ses bras, puis un homme encore.
+
+Les Chouans les recevaient au bas du marchepied, les regardaient
+avec attention, puis, ne reconnaissant pas celui qu'ils
+cherchaient: "Passez!"
+
+Un seul homme resta dans la voiture.
+
+Un Chouan y introduisit la flamme d'une torche, et l'on vit que
+cet homme etait un pretre.
+
+-- Ministre du Seigneur, dit Sabre-tout, pourquoi ne descends-tu
+pas avec les autres? n'as-tu pas entendu que j'ai dit que nous
+etions des royalistes et des chretiens?
+
+Le pretre ne bougea pas; seulement ses dents claquerent.
+
+-- Pourquoi cette terreur? continua Sabre-tout; ton habit ne
+plaide-t-il pas pour toi?... L'homme qui porte une soutane ne peut
+avoir rien fait contre la royaute ni contre la religion.
+
+Le pretre se ramassa sur lui-meme en murmurant:
+
+-- Grace! grace!
+
+-- Pourquoi grace? demanda Sabre-tout; tu te sens donc coupable,
+miserable!
+
+-- Oh! oh! fit Roland; messieurs les royalistes et chretiens,
+voila comme vous parlez aux hommes de Dieu!
+
+-- Cet homme, repondit Cadoudal, n'est pas l'homme de Dieu, mais
+l'homme du demon!
+
+-- Qui est-ce donc?
+
+-- C'est a la fois un athee et un regicide; il a renie son Dieu et
+vote la mort de son roi: c'est le conventionnel Audrein.
+
+Roland frissonna.
+
+-- Que vont-ils lui faire? demanda-t-il.
+
+-- Il a donne la mort, il recevra la mort, repondit Cadoudal.
+
+Pendant ce temps, les Chouans avaient tire Audrein de la
+diligence.
+
+-- Ah! c'est donc bien toi, eveque de Vannes! dit Sabre-tout.
+
+-- Grace! s'ecria l'eveque.
+
+-- Nous etions prevenus de ton passage, et c'est toi que nous
+attendions.
+
+-- Grace! repeta l'eveque pour la troisieme fois.
+
+-- As-tu avec toi tes habits pontificaux?
+
+-- Oui, mes amis, je les ai.
+
+-- Eh bien, habille-toi en prelat; il y a longtemps que nous n'en
+avons vu.
+
+On descendit de la diligence une malle au nom du prelat; on
+l'ouvrit, on en tira un costume complet d'eveque, et on le
+presenta a Audrein, qui le revetit.
+
+Puis, lorsque le costume fut entierement revetu, les paysans se
+rangerent en cercle, chacun tenant son fusil a la main.
+
+La lueur des torches se refletait sur les canons, qui lancaient de
+sinistres eclairs.
+
+Deux hommes prirent l'eveque et l'amenerent dans ce cercle, en le
+soutenant par-dessous les bras.
+
+Il etait pale comme un mort.
+
+Il se fit un instant de lugubre silence.
+
+Une voix le rompit; c'etait celle de Sabre-tout.
+
+-- Nous allons, dit le Chouan, proceder a ton jugement; pretre de
+Dieu, tu as trahi l'Eglise; enfant de la France, tu as condamne
+ton roi.
+
+-- Helas! helas! balbutia le pretre.
+
+-- Est-ce vrai?
+
+-- Je ne le nie pas.
+
+-- Parce que c'est impossible a nier. Qu'as-tu a repondre pour ta
+justification?
+
+-- Citoyens...
+
+-- Nous ne sommes pas des citoyens, dit Sabre-tout d'une voix de
+tonnerre, nous sommes des royalistes.
+
+-- Messieurs...
+
+-- Nous ne sommes pas des messieurs, nous sommes des Chouans.
+
+-- Mes amis...
+
+-- Nous ne sommes pas tes amis, nous sommes tes juges; tes juges
+t'interrogent, reponds.
+
+-- Je me repens de ce que j'ai fait, et j'en demande pardon a Dieu
+et aux hommes.
+
+-- Les hommes ne peuvent te pardonner, repondit la meme voix
+implacable, car, pardonne aujourd'hui, tu recommencerais demain;
+tu peux changer de peau, jamais de coeur. Tu n'as plus que la mort
+a attendre des hommes; quant a Dieu, implore sa misericorde.
+
+Le regicide courba la tete, le renegat flechit le genou.
+
+Mais, tout a coup, se redressant:
+
+-- J'ai vote la mort du roi, dit-il, c'est vrai, mais avec la
+reserve...
+
+-- Quelle reserve?
+
+-- La reserve du temps ou l'execution devait avoir lieu.
+
+-- Proche ou eloignee, c'etait toujours la mort que tu votais, et
+le roi etait innocent.
+
+-- C'est vrai, c'est vrai, dit le pretre, mais j'avais peur.
+
+-- Alors; tu es non seulement un regicide, non seulement un
+apostat; mais encore, un lache! Nous ne sommes pas des pretres,
+nous; mais nous serons plus justes que toi: tu as vote la mort
+d'un innocent; nous votons la mort d'un coupable. Tu as dix
+minutes pour te preparer a paraitre devant Dieu.
+
+L'eveque jeta un cri d'epouvante et tomba sur ses deux genoux; les
+cloches de l'eglise sonnerent comme si elles s'ebranlaient toutes
+seules, et deux de ces hommes, habitues aux chants d'eglise,
+commencerent a repeter les prieres des agonisants.
+
+L'eveque fut quelque temps sans trouver les paroles par lesquelles
+il devait repondre.
+
+Il tournait sur ses juges des regards effares qui allaient
+suppliants des uns aux autres; mais sur aucun visage il n'eut la
+consolation de rencontrer la douce expression de la pitie.
+
+Les torches qui tremblaient au vent donnaient, au contraire, a
+tous ces visages une expression sauvage et terrible.
+
+Alors, il se decida a meler sa voix aux voix qui priaient pour
+lui.
+
+Les juges laisserent s'epuiser jusqu'au dernier mot de la priere
+funebre.
+
+Pendant ce temps, des hommes preparaient un bucher.
+
+-- Oh! s'ecria le pretre, qui voyait ces apprets avec une terreur
+croissante, auriez-vous la cruaute de me reserver une pareille
+mort?
+
+-- Non, repondit l'inflexible accusateur, le feu est la mort des
+martyrs, et tu n'es pas digne d'une pareille mort. Allons,
+apostat, ton heure est venue.
+
+-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'ecria le pretre en levant les bras au
+ciel.
+
+-- Debout! dit le Chouan.
+
+L'eveque essaya d'obeir, mais les forces lui manquerent et il
+retomba sur ses genoux.
+
+-- Allez-vous donc laisser s'accomplir cet assassinat sous vos
+yeux? demanda Roland a Cadoudal.
+
+-- J'ai dit que je m'en lavais les mains, repondit celui-ci.
+
+-- C'est le mot de Pilate et les mains de Pilate sont restees
+rouges du sang de Jesus-Christ.
+
+-- Parce que Jesus-Christ etait un juste; mais cet homme, ce n'est
+pas Jesus-Christ, c'est Barrabas.
+
+-- Baise ta croix, baise ta croix! s'ecria Sabre-tout.
+
+Le prelat le regarda d'un air effare, mais sans obeir! il etait
+evident qu'il ne voyait deja plus, qu'il n'entendait deja plus.
+
+-- Oh! s'ecria Roland en faisant un mouvement pour descendre de
+cheval, il ne sera pas dit que l'on aura assassine un homme devant
+moi et que je ne lui aurai pas porte secours.
+
+Un murmure de menaces gronda tout autour de Roland; les paroles
+qu'il venait de prononcer avaient ete entendues.
+
+C'etait juste ce qu'il fallait pour exciter l'impetueux jeune
+homme.
+
+-- Ah! c'est ainsi? dit-il.
+
+Et il porta la main droite a une de ses fontes.
+
+Mais, d'un mouvement rapide comme la pensee, Cadoudal lui saisit
+la main, et, tandis que Roland essayait vainement de la degager de
+l'etreinte de fer:
+
+-- Feu! dit Cadoudal.
+
+Vingt coups de fusil retentirent a la fois, et, pareil a une masse
+inerte, l'eveque tomba foudroye.
+
+-- Ah! s'ecria Roland, que venez-vous de faire?
+
+-- Je vous ai force de tenir votre serment, repondit Cadoudal;
+vous aviez jure de tout voir et de tout entendre sans vous opposer
+a rien...
+
+-- Ainsi perira tout ennemi de Dieu et du roi, dit Sabre-tout
+d'une voix solennelle.
+_ _
+_--_ _Amen! _repondirent tous les assistants d'une seule voix et
+avec un sinistre ensemble.
+
+Puis ils depouillerent le cadavre de ses ornements sacerdotaux,
+qu'ils jeterent dans la flamme du bucher, firent remonter les
+autres voyageurs dans la diligence, remirent le postillon en
+selle, et s'ouvrant pour les laisser passer:
+
+-- Allez avec Dieu! dirent-ils.
+
+La diligence s'eloigna rapidement.
+
+-- Allons, allons, en route! dit Cadoudal; nous avons encore
+quatre lieues a faire, et nous avons perdu une heure ici.
+
+Puis, s'adressant aux executeurs:
+
+-- Cet homme etait coupable, cet homme a ete puni; la justice
+humaine et la justice divine sont satisfaites. Que les prieres des
+morts soient dites sur son cadavre, et qu'il ait une sepulture
+chretienne, vous entendez?
+
+Et, sur d'etre obei, Cadoudal mit son cheval au galop.
+
+Roland sembla hesiter un instant s'il le suivrait, puis, comme
+s'il se decidait a accomplir un devoir:
+
+-- Allons jusqu'au bout, dit-il.
+
+Et, lancant a son tour son cheval dans la direction qu'avait prise
+Cadoudal, il le rejoignit en quelques elans.
+
+Tous deux disparurent bientot dans l'obscurite, qui allait
+s'epaississant au fur et a mesure que l'on s'eloignait de la place
+ou les torches eclairaient le prelat mort, ou le feu devorait ses
+vetements.
+
+
+XXXIV -- LA DIPLOMATIE DE GEORGES CADOUDAL
+
+Le sentiment qu'eprouvait Roland en suivant Georges Cadoudal
+ressemblait a celui d'un homme a moitie eveille qui se sent sous
+l'empire d'un reve, et qui se rapproche peu a peu des limites qui
+separent pour lui la nuit du jour: il cherche a se rendre compte
+s'il marche sur le terrain de la fiction ou sur celui de la
+realite, et plus il creuse les tenebres de son cerveau, plus il
+s'enfonce dans le doute.
+
+Un homme existait pour lequel Roland avait un culte presque divin;
+accoutume a vivre dans l'atmosphere glorieuse qui enveloppait cet
+homme, habitue a voir les autres obeir a ses commandements et a y
+obeir lui-meme avec une promptitude et une abnegation presque
+orientales, il lui semblait etonnant de rencontrer aux deux
+extremites de la France deux pouvoirs organises, ennemis du
+pouvoir de cet homme, et prets a lutter contre ce pouvoir.
+Supposez un de ces Juifs de Judas Macchabee, adorateur de Jehovah,
+l'ayant, depuis son enfance, entendu appeler le Roi des rois, le
+Dieu fort, le Dieu vengeur, le Dieu des armees, l'Eternel, enfin,
+et se heurtant tout a coup au mysterieux Osiris des Egyptiens ou
+au foudroyant Jupiter des Grecs.
+
+Ses aventures a Avignon et a Bourg, avec Morgan et les compagnons
+de Jehu, ses aventures au bourg de Muzillac et au village de la
+Trinite, avec Cadoudal et les Chouans, lui semblaient une
+initiation etrange a quelque religion inconnue; mais, comme ces
+neophytes courageux qui risquent la mort pour connaitre le secret
+de l'initiation, il etait resolu d'aller jusqu'au bout.
+
+D'ailleurs, il n'etait pas sans une certaine admiration pour ces
+caracteres exceptionnels; ce n'etait pas sans etonnement qu'il
+mesurait ces Titans revoltes, qui luttaient contre son Dieu, et il
+sentait bien que ce n'etaient point des hommes vulgaires, ceux-la
+qui poignardaient sir John a la Chartreuse de Seillon, et qui
+fusillaient l'eveque de Vannes au village de la Trinite.
+
+Maintenant, qu'allait-il voir encore? C'est ce qu'il ne tarderait
+pas a savoir; on etait en marche depuis cinq heures et demie, et
+le jour approchait.
+
+Au-dessus du village de Tridon, on avait pris a travers champs;
+puis, laissant Vannes a gauche, on avait gagne Trefleon. A
+Trefleon, Cadoudal, toujours suivi de son major general Branche-
+d'or, avait retrouve Monte-a-l'assaut et Chante-en-hiver, leur
+avait donne des ordres, et avait continue sa route en appuyant a
+gauche et en gagnant la lisiere du petit bois qui s'etend de
+Grandchamp a Larre.
+
+La, Cadoudal fit halte, imita trois fois de suite le houhoulement
+du hibou, et au bout d'un instant, se trouva entoure de ses trois
+cents hommes.
+
+Une lueur grisatre apparaissait du cote de Trefleon et de Saint-
+Nolf; c'etaient, non pas les premiers rayons du soleil, mais les
+premieres lueurs du jour.
+
+Une epaisse vapeur sortait de terre, et empechait que l'on ne vit
+a cinquante pas devant soi.
+
+Avant de se hasarder plus loin, Cadoudal semblait attendre des
+nouvelles.
+
+Tout a coup, on entendit, a cinq cents pas a peu pres, eclater le
+chant du coq.
+
+Cadoudal dressa l'oreille; ses hommes se regarderent en riant.
+
+Le chant retentit une seconde fois, mais plus rapproche.
+
+-- C'est lui, dit Cadoudal: repondez.
+
+Le hurlement d'un chien se fit entendre a trois pas de Roland,
+imite avec une telle perfection, que le jeune homme, quoique
+prevenu, chercha des yeux l'animal qui poussait la plainte
+lugubre.
+
+Presque au meme instant, on vit se mouvoir au milieu du brouillard
+un homme qui s'avancait rapidement, et dont la forme se dessinait
+au fur et a mesure qu'il avancait.
+
+Le survenant apercut les deux cavaliers et se dirigea vers eux.
+
+Cadoudal fit quelques pas en avant, tout en mettant un doigt sur
+sa bouche, pour inviter l'homme qui accourait a parler bas.
+
+Celui-ci, en consequence, ne s'arreta que lorsqu'il fut pres du
+general.
+
+-- Eh bien, Fleur-d'epine, demanda Georges, les tenons-nous?
+
+-- Comme la souris dans la souriciere, et pas un ne rentrera a
+Vannes, si vous le voulez.
+
+-- Je ne demande pas mieux. Combien sont-ils?
+
+-- Cent hommes, commandes par le general en personne.
+
+-- Combien de chariots?
+
+-- Dix-sept.
+
+-- Quant se mettent-ils en marche?
+
+-- Ils doivent etre a trois quarts de lieue d'ici.
+
+-- Quelle route suivent-ils?
+
+-- Celle de Grandchamp a Vannes.
+
+-- De sorte qu'en m'etendant de Meucon a Plescop...
+
+-- Vous leur barrez le chemin.
+
+-- C'est tout ce qu'il faut.
+
+Cadoudal appela a lui ses quatre lieutenants: Chante-en-hiver,
+Monte-a-l'assaut, Fend-l'air et la Giberne.
+
+Puis, quand ils furent pres de lui, il donna a chacun ses hommes.
+
+Chacun fit entendre a son tour le cri de la chouette et disparut
+avec cinquante hommes.
+
+Le brouillard continuait d'etre si epais, que les cinquante hommes
+formant chacun de ces groupes, en s'eloignant de cent pas,
+disparaissaient comme des ombres.
+
+Cadoudal restait avec une centaine d'hommes, Branche-d'or et
+Fleur-d'epine.
+
+Il revint pres de Roland.
+
+-- Eh bien, general, lui demanda celui-ci, tout va-t-il selon vos
+desirs?
+
+-- Mais, oui, a peu pres, colonel, repondit le Chouan; et, dans
+une demi-heure, vous allez en juger par vous-meme.
+
+-- Il sera difficile de juger quelque chose avec ce brouillard-la.
+
+Cadoudal jeta les yeux autour de lui.
+
+-- Dans une demi-heure, dit-il, il sera dissipe. Voulez-vous
+utiliser cette demi-heure en mangeant un morceau et en buvant un
+coup?
+
+-- Ma foi, dit le jeune homme, j'avoue que la marche m'a creuse.
+
+-- Et moi, dit Georges, j'ai l'habitude, avant de me battre, de
+dejeuner du mieux que je puis.
+
+-- Vous allez donc vous battre?
+
+-- Je le crois.
+
+-- Contre qui?
+
+-- Mais contre les republicains, et, comme nous avons affaire au
+general Natry en personne, je doute qu'il se rende sans faire
+resistance.
+
+-- Et les republicains savent-ils qu'ils vont se battre contre
+vous?
+
+-- Ils ne s'en doutent pas.
+
+-- De sorte que c'est une surprise?
+
+-- Pas tout a fait, attendu que le brouillard se levera et qu'ils
+nous verront a ce moment comme nous les verrons eux-memes.
+
+Alors, se retournant vers celui qui paraissait charge du
+departement des vivres:
+
+-- Brise-Bleu, demanda Cadoudal, as-tu de quoi nous donner, a
+dejeuner?
+
+Brise-Bleu fit un signe affirmatif, entra dans le bois et en
+sortit trainant un ane charge de deux paniers.
+
+En un instant un manteau fut etendu sur une butte de terre, et,
+sur le manteau, un poulet roti, un morceau de petit sale froid, du
+pain et des galettes de sarrasin furent etales.
+
+Cette fois, Brise-Bleu y avait mis du luxe: il s'etait procure une
+bouteille de vin et un verre.
+
+Cadoudal montra a Roland la table mise et le repas improvise.
+
+Roland sauta a bas de son cheval et remit la bride a un Chouan.
+
+Cadoudal l'imita.
+
+-- Maintenant, dit celui-ci en se tournant vers ses hommes, vous
+avez une demi-heure pour en faire autant que nous; ceux qui
+n'auront pas dejeune dans une demi-heure, sont prevenus qu'ils se
+battront le ventre vide.
+
+L'invitation semblait equivaloir a un ordre, tant elle fut
+executee avec promptitude et precision. Chacun tira un morceau de
+pain ou une galette de sarrasin de son sac ou de sa poche, et
+imita l'exemple de son general, qui avait deja ecartele le poulet
+a son profit et a celui de Roland.
+
+Comme il n'avait qu'un verre, tout deux burent dans le meme.
+
+Pendant qu'ils dejeunaient cote a cote, pareils a deux amis qui
+font une halte de chasse, le jour se levait, et, comme l'avait
+predit Cadoudal, le brouillard devenait de moins en moins intense.
+
+Bientot on commenca a apercevoir les arbres les plus proches, puis
+on distingua la ligne du bois s'etendant a droite de Meucon a
+Grandchamp, tandis qu'a gauche, la plaine de Plescop, coupee par
+un ruisseau, allait en s'abaissant jusqu'a Vannes.
+
+On y sentait cette declivite naturelle a la terre au fur et a
+mesure qu'elle approche de l'Ocean.
+
+Sur la route de Grandchamp a Plescop, on distingua bientot une
+ligne de chariots dont la queue se perdait dans le bois.
+
+Cette ligne de chariots etait immobile; il etait facile de
+comprendre qu'un obstacle imprevu l'arretait dans sa course.
+
+En effet, a un demi-quart de lieue en avant du premier chariot, on
+pouvait distinguer les deux cents hommes de Monte-a-l'assaut, de
+Chante-en-hiver, de Fend-l'air et de la Giberne qui barraient le
+chemin.
+
+Les republicains, inferieurs en nombre -- nous avons dit qu'ils
+n'etaient que cent -- avaient fait halte, et attendaient
+l'evaporation entiere du brouillard pour s'assurer du nombre de
+leurs ennemis et des gens a qui ils avaient affaire.
+
+Hommes et chariots etaient dans un triangle dont Cadoudal et ses
+cent hommes formaient une des extremites.
+
+A la vue de ce petit nombre d'hommes enveloppes par des forces
+triples, a l'aspect de cet uniforme dont la couleur avait fait
+donner le nom de bleus aux republicains, Roland se leva vivement.
+
+Quant a Cadoudal, il resta nonchalamment etendu, achevant son
+repas.
+
+Des cent hommes qui entouraient le general, pas un ne semblait
+preoccupe du spectacle qu'il avait sous les yeux; on eut dit
+qu'ils attendaient l'ordre de Cadoudal pour y faire attention.
+
+Roland n'eut besoin de jeter qu'un seul coup d'oeil sur les
+republicains pour voir qu'ils etaient perdus.
+
+Cadoudal suivait sur le visage du jeune homme les divers
+sentiments qui s'y succedaient.
+
+-- Eh bien, lui demanda le Chouan apres un moment de silence,
+trouvez-vous mes dispositions bien prises, colonel?
+
+-- Vous pourriez meme dire vos precautions, general, repondit
+Roland avec un sourire railleur.
+
+-- N'est-ce point l'habitude du premier consul, demanda Cadoudal,
+de prendre ses avantages quand il les trouve?
+
+Roland se mordit les levres, et, au lieu de repondre a la question
+du chef royaliste:
+
+-- General, dit-il, j'ai a vous demander une faveur que vous ne me
+refuserez pas, je l'espere.
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est la permission d'aller me faire tuer avec mes compagnons.
+
+Cadoudal se leva.
+
+-- Je m'attendais a cette demande, dit-il.
+
+-- Alors, vous me l'accordez, dit Roland, dont les yeux
+etincelaient de joie.
+
+-- Oui; mais j'ai auparavant un service a reclamer de vous, dit le
+chef royaliste avec une supreme dignite.
+
+-- Dites, monsieur.
+
+-- C'est d'etre mon parlementaire pres du general Hatry.
+
+-- Dans quel but?
+
+-- J'ai plusieurs propositions a lui faire avant de commencer le
+combat.
+
+-- Je presume que, parmi ces propositions dont vous voulez me
+faire l'honneur de me charger, vous ne comptez pas celle de mettre
+bas les armes?
+
+-- Vous comprenez, au contraire, colonel, que celle-la vient en
+tete des autres.
+
+-- Le general Hatry refusera.
+
+-- C'est probable.
+
+-- Et alors?
+
+-- Alors, je lui laisserai le choix entre deux autres propositions
+qu'il pourra accepter, je crois, sans forfaire a l'honneur.
+
+-- Lesquelles?
+
+-- Je vous les dirai en temps et lieu; commencez par la premiere.
+
+-- Formulez-la.
+
+-- Voici. Le general Hatry et ses cent hommes sont entoures par
+des forces triples: je leur offre la vie sauve; mais ils
+deposeront leurs armes, et feront serment de ne pas servir a
+nouveau, de cinq ans, dans la Vendee.
+
+Roland secoua la tete.
+
+-- Cela vaudrait mieux cependant que de faire ecraser ses hommes?
+
+-- Soit; mais il aimera mieux les faire ecraser et se faire
+ecraser avec eux.
+
+-- Ne croyez-vous point, en tout cas, dit en riant Cadoudal, qu'il
+serait bon, avant tout, de le lui demander?
+
+-- C'est juste, dit Roland.
+
+-- Eh bien, colonel, ayez la bonte de monter a cheval, de vous
+faire reconnaitre par le general et de lui transmettre ma
+proposition.
+
+-- Soit, dit Roland.
+
+-- Le cheval du colonel, dit Cadoudal en faisant signe au Chouan
+qui le gardait.
+
+Un amena le cheval a Roland.
+
+Le jeune homme sauta dessus, et on le vit traverser rapidement
+l'espace qui le separait du convoi arrete.
+
+Un groupe s'etait forme sur les flancs de ce convoi: il etait
+evident qu'il se composait du general Hatry et de ses officiers.
+
+Roland se dirigea vers ce groupe, eloigne des Chouans de trois
+portees de fusil a peine.
+
+L'etonnement fut grand, de la part du general Hatry, quand il vit
+venir a lui un officier portant l'uniforme de colonel republicain.
+
+Il sortit du groupe, et fit trois pas au-devant du messager.
+
+Roland se fit reconnaitre, raconta comment il se trouvait parmi
+les blancs, et transmit la proposition de Cadoudal au general
+Hatry.
+
+Comme l'avait prevu le jeune homme, celui-ci refusa.
+
+Roland revint vers Cadoudal, le coeur joyeux et fier.
+
+-- Il refuse! cria-t-il d'aussi loin que sa voix put se faire
+entendre.
+
+Cadoudal fit un signe de tete annoncant qu'il n'etait aucunement
+etonne de ce refus.
+
+-- Eh bien, dans ce cas, dit-il, portez-lui ma seconde
+proposition; je ne veux avoir rien a me reprocher, ayant a
+repondre a un juge d'honneur comme vous.
+
+Roland s'inclina.
+
+-- Voyons la seconde proposition? dit-il
+
+-- La voici: le general Hatry viendra au-devant de moi, dans
+l'espace qui est libre entre nos deux troupes; il aura les memes
+armes que moi: c'est-a-dire son sabre et deux pistolets, et la
+question se decidera entre nous deux; si je le tue, ses hommes se
+soumettront aux conditions que j'ai dites, car, des prisonniers,
+nous n'en pouvons pas faire; s'il me tue, ses hommes passeront
+librement et gagneront Vannes sans etre inquietes. Ah! j'espere
+que voila une proposition que vous accepteriez, colonel!
+
+-- Aussi, je l'accepte pour moi, dit Roland.
+
+-- Oui, fit Cadoudal; mais vous n'etes pas le general Hatry;
+contentez-vous donc, pour le moment, d'etre son parlementaire, et,
+si cette proposition, qu'a sa place je ne laisserais pas echapper,
+ne lui agree pas encore, eh bien, je suis bon prince! vous
+reviendrez, et je lui en ferai une troisieme.
+
+Roland s'eloigna une seconde fois; il etait attendu du cote des
+republicains avec une visible impatience.
+
+Il transmit son message au general Hatry.
+
+-- Citoyen, repondit le general, je dois compte de ma conduite au
+premier consul, vous etes son aide de camp, et c'est vous que je
+charge, a votre retour a Paris, de temoigner pour moi aupres de
+lui. Que feriez-vous a ma place? Ce que vous feriez, je le ferai.
+
+Roland tressaillit; sa figure prit l'expression grave de l'homme
+qui discute avec lui-meme une question d'honneur.
+
+Puis, au bout de quelques secondes:
+
+-- General, dit-il, je refuserais.
+
+-- Vos raisons, citoyen? demanda le general.
+
+-- C'est que les chances d'un duel sont aleatoires: c'est que vous
+ne pouvez soumettre la destinee de cent braves a ces chances;
+c'est que, dans une affaire comme celle-ci, ou chacun est engage
+pour son compte, c'est a chacun a defendre sa peau de son mieux.
+
+-- C'est votre avis, colonel?
+
+-- Sur mon honneur!
+
+-- C'est aussi le mien; portez ma reponse au general royaliste.
+
+Roland revint au galop vers Cadoudal, et lui transmit la reponse
+du general Hatry.
+
+Cadoudal sourit.
+
+-- Je m'en doutais, dit-il.
+
+-- Vous ne pouviez pas vous en douter, puisque ce conseil, c'est
+moi qui le lui ai donne.
+
+-- Vous etiez cependant d'un avis contraire; tout a l'heure?
+
+-- Oui; mais vous-meme m'avez fait observer que je n'etais pas le
+general Hatry... Voyons donc votre troisieme proposition? demanda
+Roland avec impatience; car il commencait a s'apercevoir, ou
+plutot il s'apercevait depuis le commencement, que le general
+royaliste avait le beau role.
+
+-- Ma troisieme proposition, dit Cadoudal, n'est point une
+proposition; c'est un ordre: l'ordre que je donne a deux cents de
+mes hommes de se retirer. Le general Hatry a cent hommes, j'en
+garde cent; mes aieux les Bretons ont ete habitues a se battre
+pied contre pied, poitrine contre poitrine, homme contre homme, et
+plutot un contre trois que trois contre un; si le general Hatry
+est vainqueur, il passera sur nos corps et rentrera tranquillement
+a Vannes; s'il est vaincu, il ne dira point qu'il l'a ete par le
+nombre... Allez, monsieur de Montrevel, et restez avec vos amis;
+je leur donne l'avantage du nombre a leur tour: vous valez dix
+hommes a vous seul.
+
+Roland leva son chapeau.
+
+-- Que faites-vous, monsieur? demanda Cadoudal.
+
+-- J'ai l'habitude de saluer tout ce qui me parait grand,
+monsieur, et je vous salue...
+
+-- Allons, colonel, dit Cadoudal, un dernier verre de vin! chacun
+de nous le boira a ce qu'il aime, a ce qu'il regrette de quitter
+sur la terre, a ce qu'il espere revoir au ciel.
+
+Puis, prenant la bouteille et le verre unique, il l'emplit a
+moitie et le presenta a Roland.
+
+-- Nous n'avons qu'un verre, monsieur de Montrevel, buvez le
+premier.
+
+-- Pourquoi le premier?
+
+-- Parce que, d'abord, vous etes mon hote; ensuite, parce qu'il y
+a un proverbe qui dit que quiconque boit apres un autre sait sa
+pensee.
+
+Puis, il ajouta en riant:
+
+-- Je veux savoir votre pensee, monsieur de Montrevel.
+
+Roland vida le verre, et rendit le verre vide a Cadoudal.
+
+Cadoudal, comme il l'avait fait pour Roland, l'emplit a moitie, et
+le vida a son tour.
+
+-- Eh bien, maintenant, demanda Roland, savez-vous ma pensee,
+general?
+
+-- Non, repondit celui-ci, le proverbe est faux.
+
+-- Eh bien, dit Roland avec sa franchise habituelle, ma pensee est
+que vous etes un brave general, et je serai honore qu'au moment de
+combattre l'un contre l'autre, vous vouliez bien me donner la
+main.
+
+Les deux jeunes gens se tendirent et se serrerent la main plutot
+comme deux amis qui se quittent pour une longue absence, que comme
+deux ennemis qui vont se retrouver sur un champ de bataille.
+
+Il y avait une grandeur simple et cependant pleine de majeste dans
+ce qui venait de se passer.
+
+Chacun d'eux leva son chapeau.
+
+-- Bonne chance! dit Roland a Cadoudal; mais permettez-moi de
+douter que mon souhait se realise. Je dois vous avouer, il est
+vrai, que je le fais des levres et non du coeur.
+
+-- Dieu vous garde, monsieur! dit Cadoudal a Roland, et j'espere
+que mon souhait, a moi, se realisera, car il est l'expression
+complete de ma pensee.
+
+-- Quel sera le signal annoncant que vous etes pret? demanda
+Roland.
+
+-- Un coup de fusil tire en l'air et auquel vous repondrez par un
+coup de fusil de votre cote.
+
+-- C'est bien, general, repondit Roland.
+
+Et, mettant son cheval au galop, il franchit, pour la troisieme
+fois, l'espace qui se trouvait entre le general royaliste et le
+general republicain.
+
+Alors, etendant la main vers Roland:
+
+-- Mes amis, dit Cadoudal, vous voyez ce jeune homme?
+
+Tous les regards se dirigerent vers Roland, toutes les bouches
+murmurerent le mot _oui_.
+
+-- Eh bien, il nous est recommande par nos freres du midi; que sa
+vie vous soit sacree; on peut le prendre, mais vivant et sans
+qu'il tombe un cheveu de sa tete.
+
+-- C'est bien, general, repondirent les Chouans.
+
+-- Et, maintenant, mes amis, souvenez-vous que vous etes les fils
+de ces trente Bretons qui combattirent trente Anglais entre
+Ploermel et Josselin, a dix lieues d'ici, et qui furent
+vainqueurs.
+
+Puis, avec un soupir et a demi-voix:
+
+-- Par malheur, ajouta-t-il, nous n'avons point, cette fois,
+affaire a des Anglais.
+
+Le brouillard s'etait dissipe tout a fait, et, comme il arrive
+presque toujours en ce cas, quelques rayons d'un soleil d'hiver
+marbraient d'une teinte jaunatre la plaine de Plescop.
+
+On pouvait donc distinguer tous les mouvements qui se faisaient
+dans les deux troupes.
+
+En meme temps que Roland retournait vers les republicains,
+Branche-d'or partait au galop, se dirigeant vers ses deux cents
+hommes qui leur coupaient la route.
+
+A peine Branche-d'or eut-il parle aux quatre lieutenants de
+Cadoudal, que l'on vit cent hommes se separer et faire demi-tour a
+droite, et cent autres nommes, par un mouvement oppose, faire
+demi-tour a gauche.
+
+Les deux troupes s'eloignerent chacune dans sa direction: l'une
+marchant sur Plumergat, l'autre marchant sur Saint-Ave, et
+laissant la route libre.
+
+Chacune fit halte a un quart de lieue de la route, mit la crosse
+du fusil a terre et se tint immobile.
+
+Branche-d'or revint vers Cadoudal.
+
+-- Avez-vous des ordres particuliers a me donner, general? dit-il.
+
+-- Un seul, repondit Cadoudal; prends huit hommes et suis-moi;
+quand tu verras le jeune republicain avec lequel j'ai dejeune
+tomber sous son cheval, tu te jetteras sur lui, toi et tes huit
+hommes, avant qu'il ait eu le temps de se degager, et tu le feras
+prisonnier.
+
+-- Oui, general.
+
+-- Tu sais que je veux le retrouver sain et sauf.
+
+-- C'est convenu, general.
+
+-- Choisis tes huit hommes; M. de Montrevel prisonnier et sa
+parole donnee, vous pouvez agir a votre volonte.
+
+-- Et s'il ne veut pas donner sa parole?
+
+-- Vous l'envelopperez de maniere a ce qu'il ne puisse fuir, et
+vous le garderez jusqu'a la fin du combat.
+
+-- Soit! dit Branche-d'or en poussant un soupir; seulement, ce
+sera un peu triste de se tenir les bras croises tandis que les
+autres s'egayeront.
+
+-- Bah! qui sait? dit Cadoudal, il y en aura probablement pour
+tout le monde.
+
+Puis, jetant un regard sur la plaine, voyant ses hommes a l'ecart
+et les republicains masses en bataille:
+
+-- Un fusil! dit-il.
+
+On lui apporta un fusil.
+
+Cadoudal le leva au-dessus de sa tete et lacha le coup en l'air.
+
+Presque au meme instant, un coup de feu lache dans les memes
+conditions, au milieu des republicains, repondit comme un echo au
+coup de Cadoudal.
+
+On entendit, deux tambours qui battaient la charge; un clairon les
+accompagnait.
+
+Cadoudal se dressa sur ses etriers.
+
+-- Enfants! demanda-t-il, tout le monde a-t-il fait sa priere du
+matin?
+
+-- Oui! oui! repondit la presque totalite des voix.
+
+-- Si quelqu'un d'entre vous avait oublie ou n'avait pas eu le
+temps de la faire, qu'il la fasse.
+
+Cinq ou six paysans se mirent aussitot a genoux et prierent.
+
+On entendit les tambours et le clairon qui se rapprochaient.
+
+-- General! general! dirent plusieurs voix avec impatience, vous
+voyez qu'ils approchent.
+
+Le general montra d'un geste les Chouans agenouilles.
+
+-- C'est juste, dirent les impatients.
+
+Ceux qui priaient se releverent tour a tour, selon que leur priere
+avait ete plus ou moins longue.
+
+Lorsque le dernier fut debout, les republicains avaient deja
+franchi a peu pres le tiers de la distance.
+
+Ils marchaient, la baionnette en avant, sur trois rangs, chaque
+rang ayant trois hommes d'epaisseur.
+
+Roland marchait en tete du premier rang; le general Hatry entre le
+premier et le second.
+
+Ils etaient tous deux faciles a reconnaitre, etant les seuls qui
+fussent a cheval.
+
+Parmi les Chouans, Cadoudal etait le seul cavalier.
+
+Branche-d'or avait mis pied a terre en prenant le commandement des
+huit hommes qui devaient suivre Georges.
+
+-- General, dit une voix, la priere est faite et tout le monde est
+debout.
+Cadoudal s'assura que la chose etait vraie.
+
+Puis, d'une voix forte:
+
+-- Allons! cria-t-il, egayez-vous, mes gars!
+
+Cette permission, qui, pour les Chouans et les Vendeens,
+equivalait a la charge battue ou sonnee, etait a peine donnee, que
+les Chouans se repandirent dans la plaine aux cris de "Vive le
+roi!" en agitant leur chapeau d'une main et leur fusil de l'autre.
+
+Seulement, au lieu de rester serres comme les republicains, ils
+s'eparpillerent en tirailleurs, prenant la forme d'un immense
+croissant dont Georges et son cheval etaient le centre.
+
+En un instant les republicains furent debordes, et la fusillade
+commenca a petiller.
+
+Presque tous les hommes de Cadoudal etaient des braconniers,
+c'est-a-dire d'excellents tireurs armes de carabines anglaises
+d'une portee double des fusils de munition.
+
+Quoique ceux qui avaient tire les premiers coups eussent paru etre
+hors de portee, quelques messagers de mort n'en penetrerent pas
+moins dans les rangs des republicains, et trois ou quatre hommes
+tomberent.
+
+-- En avant! cria le general.
+
+Les soldats continuerent de marcher a la baionnette.
+
+Mais, en quelques secondes, ils n'eurent plus rien devant eux.
+
+Les cent hommes de Cadoudal etaient devenus des tirailleurs, et
+avaient disparu comme troupe.
+
+Cinquante hommes s'etaient repandus sur chaque aile.
+
+Le general Hatry ordonna face a droite et face a gauche.
+
+Puis, on entendit retentir le commandement:
+
+-- Feu!
+
+Deux decharges s'accomplirent avec l'ensemble et la regularite
+d'une troupe parfaitement exercee; mais elles furent presque sans
+resultat, les republicains tirant sur des hommes isoles.
+
+Il n'en etait point ainsi des Chouans qui tiraient sur une masse;
+de leur part, chaque coup portait.
+
+Roland vit le desavantage de la position.
+
+Il regarda tout autour de lui, et, au milieu de la fumee,
+distingua Cadoudal, debout et immobile comme une statue equestre.
+
+Il comprit que le chef royaliste l'attendait.
+
+Il jeta un cri et piqua droit a lui.
+
+De son cote, pour lui epargner une partie du chemin, Cadoudal mit
+son cheval au galop.
+
+Mais, a cent pas de Roland, il s'arreta.
+
+-- Attention! dit-il a Branche-d'or et a ses hommes.
+
+-- Soyez tranquille, general; on est la, dit Branche-d'or.
+
+Cadoudal tira un pistolet de ses fontes et l'arma.
+
+Roland avait mis le sabre a la main et chargeait couche sur le cou
+de son cheval.
+
+Lorsqu'il ne fut plus qu'a vingt pas de lui, Cadoudal leva
+lentement la main dans la direction de Roland.
+
+A dix pas, il fit feu.
+
+Le cheval que montait Roland avait une etoile blanche au milieu du
+front.
+
+La balle frappa au milieu de l'etoile.
+
+Le cheval, mortellement blesse, vint rouler avec son cavalier aux
+pieds de Cadoudal.
+
+Cadoudal mit les eperons au ventre de sa propre monture, et sauta
+par-dessus cheval et cavalier.
+
+Branche-d'or et ses hommes se tenaient prets. Ils bondirent comme
+une troupe de jaguars sur Roland, engage sous le corps de son
+cheval.
+
+Le jeune homme lacha son sabre et voulut saisir ses pistolets;
+mais, avant qu'il eut mis la main a ses fontes, deux hommes
+s'etaient empares de chacun de ses bras, tandis que les quatre
+autres lui tiraient le cheval d'entre les jambes.
+
+La chose s'etait faite avec un tel ensemble, qu'il etait facile de
+voir que c'etait une manoeuvre combinee d'avance.
+
+Roland rugissait de rage.
+
+Branche-d'or s'approcha de lui et mit le chapeau a la main.
+
+-- Je ne me rends pas! cria Roland.
+
+-- Il est inutile que vous vous rendiez, monsieur de Montrevel,
+repondit Branche-d'or avec la plus grande politesse.
+
+-- Et pourquoi cela? demanda Roland epuisant ses forces dans une
+lutte aussi desesperee qu'inutile.
+
+-- Parce que vous etes pris, monsieur.
+
+La chose etait si parfaitement vraie, qu'il n'y avait rien a
+repondre.
+
+-- Eh bien, alors, tuez-moi! s'ecria Roland.
+
+-- Nous ne voulons pas vous tuer, monsieur, repliqua Branche-d'or.
+
+-- Alors, que voulez-vous?
+
+-- Que vous nous donniez votre parole de ne plus prendre part au
+combat; a ce prix, nous vous lachons, et vous etes libre.
+
+-- Jamais! dit Roland.
+
+-- Excusez-moi, monsieur de Montrevel, dit Branche-d'or, mais ce
+que vous faites la n'est pas loyal.
+
+-- Comment! s'ecria Roland au comble de la rage, pas loyal? Tu
+m'insultes, miserable, parce que tu sais que je ne puis ni me
+defendre, ni te punir.
+
+-- Je ne suis pas un miserable et je ne vous insulte pas, monsieur
+de Montrevel; seulement, je dis qu'en ne donnant pas votre parole,
+vous privez le general du secours de neuf hommes qui peuvent lui
+etre utiles et qui vont etre forces de rester ici pour vous
+garder; ce n'est pas comme cela qu'a agi la grosse tete ronde vis-
+a-vis de vous; il avait deux cents hommes de plus que vous, et il
+les a renvoyes; maintenant, nous ne sommes plus que quatre-vingt-
+onze contre cent.
+
+Une flamme passa sur le visage de Roland; puis presque aussitot il
+devint pale comme la mort.
+
+-- Tu as raison, Branche-d'or, lui repondit-il, secouru ou non
+secouru, je me rends; tu peux aller te battre avec tes compagnons.
+
+Les Chouans jeterent un cri de joie, lacherent Roland, et se
+precipiterent vers les republicains en agitant leurs chapeaux et
+leurs fusils et en ecriant:
+
+-- Vive le roi!
+
+Roland, libre de leur etreinte, mais desarme materiellement par sa
+chute, moralement par sa parole, alla s'asseoir sur la petite
+eminence encore couverte du manteau qui avait servi de nappe pour
+le dejeuner.
+
+De la, il dominait tout le combat et n'en perdait pas un detail.
+
+Cadoudal etait debout sur son cheval au milieu du feu et de la
+fumee, pareil au demon de la guerre, invulnerable et acharne comme
+lui.
+
+Ca et la, on voyait les cadavres d'une douzaine de Chouans
+eparpilles sur le sol.
+
+Mais il etait evident que les republicains, toujours serres en
+masse, avaient deja perdu plus du double.
+
+Des blesses se trainaient dans l'espace vide, se joignaient, se
+redressaient comme des serpents brises et luttaient, les
+republicains avec leurs baionnettes, et les Chouans avec leurs
+couteaux.
+
+Ceux des Chouans qui, blesses, etaient trop loin pour se battre
+corps a corps avec des blesses comme eux, rechargeaient leurs
+fusils, se relevaient sur un genou, faisaient feu et retombaient.
+
+Des deux cotes, la lutte etait impitoyable, incessante, acharnee;
+on sentait que la guerre civile, c'est-a-dire la guerre sans
+merci, sans pitie, secouait sa torche au-dessus du champ de
+bataille.
+
+Cadoudal tournait, sur son cheval, tout autour de la redoute
+vivante, faisait feu a vingt pas, tantot de ses pistolets, tantot
+d'un fusil a deux coups qu'il jetait apres l'avoir decharge et
+qu'il reprenait tout charge en repassant.
+
+A chacun de ses coups, un homme tombait.
+
+A la troisieme fois qu'il renouvelait cette manoeuvre, un feu de
+peloton l'accueillit; le general Hatry lui en faisait les honneurs
+pour lui tout seul.
+Il disparut dans la flamme et dans la fumee, et Roland le vit
+s'affaisser, lui et son cheval, comme s'ils eussent ete foudroyes
+tous deux.
+
+Dix ou douze republicains s'elancerent hors des rangs contre
+autant de Chouans.
+
+Ce fut une lutte terrible, corps a corps, dans laquelle les
+Chouans, avec leurs couteaux, devaient avoir l'avantage.
+
+Tout a coup, Cadoudal se retrouva debout, un pistolet de chaque
+main; c'etait la mort de deux hommes: deux hommes tomberent.
+
+Puis, par la breche de ces dix ou douze hommes, il se precipita
+avec trente.
+
+Il avait ramasse un fusil de munition, il s'en servait comme d'une
+massue et a chaque coup abattait un homme.
+
+Il troua le bataillon et reparut de l'autre cote.
+
+Puis, comme un sanglier qui revient sur un chasseur culbute et qui
+lui fouille les entrailles, il rentra dans la blessure beante en
+l'elargissant.
+
+Des lors, tout fut fini.
+
+Le general Hatry rallia a lui une vingtaine d'hommes, et, la
+baionnette en avant, fonca sur le cercle qui l'enveloppait; il
+marchait a pied a la tete de ses vingt soldats; son cheval avait
+ete eventre.
+
+Dix hommes tomberent avant d'avoir rompu ce cercle.
+
+Le general se trouva de l'autre cote du cercle.
+
+Les Chouans voulurent le poursuivre.
+
+Mais Cadoudal, d'une voix de tonnerre:
+
+-- Il ne fallait pas le laisser passer, cria-t-il: mais, du moment
+ou il a passe, qu'il se retire librement.
+
+Les Chouans obeirent avec la religion qu'ils avaient pour les
+paroles de leur chef.
+
+-- Et maintenant, cria Cadoudal, que le feu cesse; plus de morts:
+des prisonniers.
+
+Les Chouans se resserrerent, enveloppant le monceau de morts et
+les quelques vivants plus ou moins blesses qui s'agitaient au
+milieu des cadavres.
+
+Se rendre, c'etait encore combattre dans cette guerre, ou, de part
+et d'autre, on fusillait les prisonniers: d'un cote, parce qu'on
+regardait Chouans et Vendeens comme des brigands; de l'autre cote,
+parce qu'on ne savait ou les mettre.
+
+Les republicains jeterent loin d'eux leurs fusils pour ne pas les
+rendre.
+
+Lorsqu'on s'approcha d'eux, tous avaient la giberne ouverte.
+
+Ils avaient brule jusqu'a leur derniere cartouche.
+
+Cadoudal s'achemina vers Roland.
+
+Pendant toute cette lutte supreme, le jeune homme etait reste
+assis, et, les yeux fixes sur le combat, les cheveux mouilles de
+sueur, la poitrine haletante, il avait attendu.
+
+Puis, quand il avait vu venir la fortune contraire, il avait
+laisse tomber sa tete dans ses mains, et etait demeure le front
+courbe vers la terre.
+
+Cadoudal arriva jusqu'a lui sans qu'il parut entendre le bruit de
+ses pas; il lui toucha l'epaule: le jeune homme releva lentement
+la tete sans essayer de cacher deux larmes qui roulaient sur ses
+joues.
+
+-- General! dit Roland, disposez de moi, je suis votre prisonnier.
+
+-- On ne fait pas prisonnier un ambassadeur du premier consul,
+repondit Cadoudal en riant, mais on le prie de rendre un service.
+
+-- Ordonnez, general!
+
+-- Je manque d'ambulance pour les blesses, je manque de prison
+pour les prisonniers; chargez-vous de ramener a Vannes les soldats
+republicains prisonniers ou blesses.
+
+-- Comment, general? s'ecria Roland.
+
+-- C'est a vous que je les donne, ou plutot a vous que je les
+confie; je regrette que votre cheval soit mort, je regrette que le
+mien ait ete tue; mais il vous reste celui de Branche-d'or,
+acceptez-le.
+
+Le jeune homme fit un mouvement.
+
+-- Jusqu'a ce que vous ayez pu vous en procurer un autre, bien
+entendu, fit Cadoudal en s'inclinant.
+
+Roland comprit qu'il fallait etre, par la simplicite du moins, a
+la hauteur de celui auquel il avait affaire.
+
+-- Vous reverrai-je, general? demanda-t-il en se levant.
+
+-- J'en doute, monsieur; mes operations m'appellent sur la cote de
+Port-Louis, votre devoir vous appelle au Luxembourg.
+
+-- Que dirai-je au premier consul, general?
+
+-- Ce que vous avec vu, monsieur; il jugera entre la diplomatie de
+l'abbe Bernier et celle de Georges Cadoudal.
+
+-- D'apres ce que j'ai vu, monsieur, je doute que vous ayez jamais
+besoin de moi, dit Roland, mais, en tout cas, souvenez-vous que
+vous avez un ami pres du premier consul.
+
+Et il tendit la main a Cadoudal.
+
+Le chef royaliste la lui prit avec la meme franchise et le meme
+abandon qu'il l'avait fait avant le combat.
+
+-- Adieu, monsieur de Montrevel, lui dit-il, je n'ai point a vous
+recommander, n'est-ce pas, de justifier le general Hatry? Une
+semblable defaite est aussi glorieuse qu'une victoire.
+
+Pendant ce temps, on avait amene au colonel republicain le cheval
+de Branche-d'or.
+
+Il sauta en selle.
+
+-- A propos, lui dit Cadoudal, informez-vous un peu, en passant a
+la Roche-Bernard, de ce qu'est devenu le citoyen Thomas Milliere.
+
+-- Il est mort, repondit une voix.
+
+Coeur-de-Roi et ses quatre hommes, couverts de sueur et de boue,
+venaient d'arriver, mais trop tard pour prendre part a la
+bataille.
+
+Roland promena un dernier regard sur le champ de bataille, poussa
+un soupir, et, jetant un adieu a Cadoudal, partit au galop, et a
+travers champs, pour aller attendre sur la route de Vannes la
+charrette de blesses et de prisonniers qu'il etait charge de
+reconduire au general Hatry. Cadoudal avait fait donner un ecu de
+six livres a chaque homme.
+
+Roland ne put s'empecher de penser que c'etait avec l'argent du
+Directoire, achemine vers l'ouest par Morgan et ses compagnons,
+que le chef royaliste faisait ses liberalites.
+
+
+XXXV -- PROPOSITION DE MARIAGE
+
+La premiere visite de Roland, en arrivant a Paris, fut pour le
+premier consul; il lui apportait la double nouvelle de la
+pacification de la Vendee, mais de l'insurrection plus ardente que
+jamais de la Bretagne.
+
+Bonaparte connaissait Roland: le triple recit de l'assassinat de
+Thomas Milliere, du jugement de l'eveque Audrein et du combat de
+Grandchamp, produisit donc sur lui une profonde impression; il y
+avait, d'ailleurs, dans la narration du jeune homme, une espece de
+desespoir sombre auquel il ne pouvait se tromper.
+
+Roland etait desespere d'avoir manque cette nouvelle occasion de
+se faire tuer.
+
+Puis il lui paraissait qu'un pouvoir inconnu veillait sur lui,
+qu'il sortait sain et sauf de dangers ou d'autres laissaient leur
+vie; ou sir John avait trouve douze juges et un jugement a mort,
+lui n'avait trouve qu'un fantome, invulnerable, c'est vrai, mais
+inoffensif.
+
+Il s'accusa avec amertume d'avoir cherche un combat singulier avec
+Georges Cadoudal, combat prevu par celui-ci, au lieu de s'etre
+jete dans la melee generale, ou, du moins, il eut pu tuer ou etre
+tue.
+
+Le premier consul le regardait avec inquietude tandis qu'il
+parlait; il trouvait persistant dans son coeur ce desir de mort
+qu'il avait cru voir guerir par le contact de la terre natale, par
+les embrassements de la famille.
+
+Il s'accusa pour innocenter, pour exalter le general Hatry; mais,
+juste et impartial comme un soldat, il fit a Cadoudal la part de
+courage et de generosite que meritait le general royaliste.
+
+Bonaparte l'ecouta gravement, presque tristement; autant il etait
+ardent a la guerre etrangere, pleine de rayonnements glorieux,
+autant il repugnait a cette guerre intestine ou le pays verse son
+propre sang, dechire ses propres entrailles.
+
+C'etait dans ce cas qu'il lui paraissait que la negociation devait
+etre substituee a la guerre.
+
+Mais comment negocier avec un homme comme Cadoudal?
+
+Bonaparte n'ignorait point tout ce qu'il y avait en lui de
+seductions personnelles lorsqu'il voulait y mettre un peu de bonne
+volonte; il prit la resolution de voir Cadoudal, et, sans en rien
+dire a Roland, compta sur lui pour cette entrevue lorsque l'heure
+en serait arrivee.
+
+En attendant, il voulait savoir si Brune, dans les talents
+militaires duquel il avait une grande confiance, serait plus
+heureux que ses predecesseurs.
+
+Il congedia Roland apres lui avoir annonce l'arrivee de sa mere,
+et son installation dans la petite maison de la rue de la
+Victoire.
+
+Roland sauta dans une voiture et se fit conduire a l'hotel.
+
+Il y trouva madame de Montrevel, heureuse et fiere autant que
+puisse l'etre une femme et une mere.
+
+Edouard etait installe de la veille au Prytanee francais.
+Madame de Montrevel s'appretait a quitter Paris pour retourner
+aupres d'Amelie, dont la sante continuait de lui donner des
+inquietudes.
+
+Quant a sir John, il etait non seulement hors de danger, mais a
+peu pres gueri; il etait a Paris, etait venu pour faire une visite
+a madame de Montrevel, l'avait trouvee sortie pour conduire
+Edouard au Prytanee, et avait laisse sa carte.
+
+Sur cette carte etait son adresse. Sir John logeait rue de
+Richelieu, hotel Mirabeau.
+
+Il etait onze heures du matin: c'etait l'heure du dejeuner de sir
+John; Roland avait toute chance de le rencontrer a cette heure. Il
+remonta en voiture et ordonna au cocher de toucher a l'hotel
+Mirabeau.
+
+Il trouva sir John, en effet, devant une table servie a
+l'anglaise, chose rare a cette epoque, et buvant de grandes tasses
+de the, et mangeant des cotelettes saignantes.
+
+En apercevant Roland, sir John jeta un cri de joie, se leva et
+courut au-devant de lui.
+
+Roland avait pris, pour cette nature exceptionnelle ou les
+qualites du coeur semblaient prendre a tache de se cacher sous les
+excentricites nationales, un sentiment de profonde affection.
+
+Sir John etait pale et amaigri; mais, du reste, il se portait a
+merveille.
+
+Sa blessure etait completement cicatrisee, et, a part une
+oppression qui allait chaque jour diminuant et qui bientot devait
+disparaitre tout a fait, il etait tout pret a recouvrer sa
+premiere sante.
+Lui, de son cote, fit a Roland des tendresses que l'on eut ete
+bien loin d'attendre de cette nature concentree, et pretendit que
+la joie qu'il eprouvait de le revoir allait lui rendre ce
+complement de sante qui lui manquait.
+
+Et d'abord, il offrit a Roland de partager son repas, en
+s'engageant a le faire servir a la francaise.
+
+Roland accepta; mais, comme tous les soldats qui avaient fait ces
+rudes guerres de la Revolution ou le pain manquait souvent, Roland
+etait peu gastronome, et il avait pris l'habitude de manger de
+toutes les cuisines, dans la prevoyance des jours ou il n'aurait
+pas de cuisine du tout.
+
+L'attention de sir John de le faire servir a la francaise fut donc
+une attention a peu pres perdue.
+
+Mais ce qui ne fut point perdu, ce que remarqua Roland, ce fut la
+preoccupation de sir John.
+
+Il etait evident que son ami avait sur les levres un secret qui
+hesitait a en sortir.
+
+Roland pensa qu'il fallait l'y aider.
+
+Aussi, le dejeuner arrive a sa derniere periode, Roland, avec
+cette franchise qui allait chez lui presque jusqu'a la brutalite,
+appuyant ses coudes sur la table et son menton entre ses deux
+mains:
+
+-- Eh bien! fit-il, mon cher lord, vous avez donc a dire a votre
+ami Roland quelque chose que vous n'osez pas lui dire?
+
+Sir John tressaillit, et, de pale qu'il etait, devint pourpre.
+-- Peste! continua Roland, il faut que cela vous paraisse bien
+difficile; mais, si vous avez beaucoup de choses a me demander,
+sir John, j'en sais peu, moi, que j'aie le droit de vous refuser.
+Parlez donc, je vous ecoute.
+
+Et Roland ferma les yeux, comme pour concentrer toute son
+attention sur ce qu'allait lui dire sir John.
+
+Mais, en effet, c'etait, au point de vue de lord Tanlay, quelque
+chose sans doute de bien difficile a dire, car, au bout d'une
+dizaine de secondes, voyant que sir John restait muet, Roland
+rouvrit les yeux.
+
+Sir John etait redevenu pale; seulement, il etait redevenu plus
+pale qu'il n'etait avant de devenir rouge.
+
+Roland lui tendit la main.
+
+-- Allons, dit-il, je vois que vous voulez vous plaindre a moi de
+la facon dont vous avez ete traite au chateau des Noires-
+Fontaines.
+
+-- Justement, mon ami; attendu que de mon sejour dans ce chateau
+datera le bonheur ou le malheur de ma vie.
+
+Roland regarda fixement sir John.
+
+-- Ah! pardieu! dit-il, serais-je assez heureux?...
+
+Et il s'arreta, comprenant qu'au point de vue ordinaire de la
+societe, il allait commettre une faute d'inconvenance.
+
+-- Oh! dit sir John, achevez mon cher Roland.
+
+-- Vous le voulez?
+
+-- Je vous en supplie.
+
+-- Et si je me trompe? si je dis une niaiserie?
+
+-- Mon ami, mon ami, achevez.
+
+-- Eh bien! je disais, milord, serais-je assez heureux pour que
+Votre Seigneurie fit a ma soeur l'honneur d'etre amoureuse d'elle?
+
+Sir John jeta un cri de joie, et, d'un mouvement si rapide qu'on
+l'en eut cru, lui, l'homme flegmatique, completement incapable, il
+se precipita dans les bras de Roland.
+
+-- Votre soeur est un ange, mon cher Roland, s'ecria-t-il, et je
+l'aime de toute mon ame!
+
+-- Vous etes completement libre, Milord?
+
+-- Completement; depuis douze ans, je vous l'ai dit, je jouis de
+ma fortune, et cette fortune est de vingt-cinq mille livres
+sterling par an.
+
+-- C'est beaucoup trop, mon cher, pour une femme qui n'a a vous
+apporter qu'une cinquantaine de mille francs.
+
+-- Oh! fit l'Anglais avec cet accent national qu'il retrouvait
+parfois dans les grandes emotions, s'il faut se defaire de la
+fortune, on s'en defera.
+
+-- Non, dit en riant Roland, c'est inutile; vous etes riche, c'est
+un malheur; mais qu'y faire?... Non, la n'est point la question.
+Vous aimez ma soeur?
+
+-- Oh! j'adore elle.
+
+-- Mais elle, reprit Roland parodiant l'anglicisme de son ami,
+aime-t-elle vous, ma soeur?
+
+--Vous comprenez bien, reprit sir John, que je ne le lui ai pas
+demande; je devais, avant toute chose, mon cher Roland, m'adresser
+a vous, et, si la chose vous agreait, vous prier de plaider ma
+cause pres de votre mere; puis, votre aveu a tous deux obtenu,
+alors je me declarais, ou plutot, mon cher Roland, vous me
+declariez, car, moi, je n'oserais jamais.
+
+-- Alors, c'est moi qui recois votre premiere confidence?
+
+-- Vous etes mon meilleur ami, c'est trop juste.
+
+-- Eh bien! mon cher, vis-a-vis de moi, votre proces est gagne
+naturellement.
+
+-- Restent votre mere et votre soeur.
+
+-- C'est tout un. Vous comprenez: ma mere laissera Amelie
+entierement libre de son choix, et je n'ai pas besoin de vous dire
+que, si ce choix se porte sur vous, elle en sera parfaitement
+heureuse; mais il reste quelqu'un que vous oubliez.
+
+-- Qui cela? demanda sir John en homme qui a longtemps pese dans
+sa tete les chances contraires et favorables a un projet, qui
+croit les avoir toutes passees en revue, et auquel on presente un
+nouvel obstacle qu'il n'attendait pas.
+-- Le premier consul, fit Roland.
+
+-- _God...!_ laissa echapper l'Anglais avalant la moitie du juron
+national.
+
+-- Il m'a justement, avant mon depart pour la Vendee, continua
+Roland, parle du mariage de ma soeur, me disant que cela ne nous
+regardait plus, ma mere ni moi, mais bien lui-meme.
+
+-- Alors, dit sir John, je suis perdu.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Le premier consul, il n'aime pas les Anglais.
+
+-- Dites que les Anglais n'aiment pas le premier consul.
+
+-- Mais qui parlera de mon desir au premier consul?
+
+-- Moi.
+
+-- Et vous parlerez de ce desir comme d'une chose qui vous est
+agreable, a vous?
+
+-- Je ferai de vous une colombe de paix entre les deux nations,
+dit Roland en se levant.
+
+-- Oh! merci, s'ecria sir John en saisissant la main du jeune
+homme.
+
+Puis, avec regret:
+
+-- Et vous me quittez?
+-- Cher ami, j'ai un conge de quelques heures: j'en ai donne une a
+ma mere, deux a vous, j'en dois une a votre ami Edouard... Je vais
+l'embrasser et recommander a ses maitres de le laisser se cogner
+tout a son aise avec ses camarades; puis je rentre au Luxembourg.
+
+-- Eh bien, portez-lui mes compliments, et dites-lui que je lui ai
+commande une paire de pistolets, afin qu'il n'ait plus besoin,
+quand il sera attaque par des brigands, de se servir des pistolets
+du conducteur.
+
+Roland regarda sir John.
+
+-- Qu'est-ce encore? demanda-t-il.
+
+-- Comment! vous ne savez pas?
+
+-- Non; qu'est-ce que je ne sais pas?
+
+-- Une chose qui a failli faire mourir de terreur notre pauvre
+Amelie!
+
+-- Quelle chose?
+
+-- L'attaque de la diligence.
+
+-- Mais quelle diligence?
+
+-- Celle ou etait votre mere.
+
+-- La diligence ou etait ma mere?
+
+-- Oui.
+-- La diligence ou etait ma mere a ete arretee?
+
+-- Vous avez vu madame de Montrevel, et elle ne vous a rien dit?
+
+-- Pas un mot de cela, du moins.
+
+-- Eh bien, mon cher Edouard a ete un heros; comme personne ne se
+defendait, lui s'est defendu. Il a pris les pistolets du
+conducteur et a fait feu.
+
+-- Brave enfant! s'ecria Roland.
+
+-- Oui; mais par malheur, ou par bonheur, le conducteur avait eu
+la precaution d'enlever les balles; Edouard a ete caresse par
+MM. les Compagnons de Jehu, comme etant le brave des braves, mais
+il n'a tue ni blesse personne.
+
+-- Et vous etes sur de ce que vous me dites la?
+
+-- Je vous repete que votre soeur a pense en mourir d'effroi.
+
+-- C'est bien, dit Roland.
+
+-- Quoi, c'est bien? fit sir John.
+
+-- Oui... raison de plus pour que je voie Edouard.
+
+-- Qu'avez-vous encore?
+
+-- Un projet.
+
+-- Vous m'en ferez part.
+-- Ma foi, non; mes projets, a moi, ne tournent pas assez bien
+pour vous.
+
+-- Cependant vous comprenez, cher Roland, s'il y avait une
+revanche a prendre?
+
+-- Eh bien, je la prendrai pour nous deux; vous etes amoureux, mon
+cher lord, vivez dans votre amour.
+
+-- Vous me promettez toujours votre appui?
+
+-- C'est convenu; j'ai le plus grand desir de vous appeler mon
+frere.
+
+-- Etes-vous las de m'appeler votre ami?
+
+-- Ma foi, oui: c'est trop peu.
+
+-- Merci.
+
+Et tous deux se serrerent la main et se separerent.
+
+Un quart d'heure apres, Roland etait au Prytanee francais, situe
+ou est situe aujourd'hui le lycee Louis-le-Grand, c'est-a-dire
+vers le haut de la rue Saint-Jacques, derriere la Sorbonne.
+
+Au premier mot que lui dit le directeur de l'etablissement, Roland
+vit que son jeune frere avait ete recommande tout
+particulierement.
+
+On fit venir l'enfant.
+
+Edouard se jeta dans les bras de son grand frere avec cet elan
+d'adoration qu'il avait pour lui.
+
+Roland, apres les premiers embrassements, mit la conversation sur
+l'arrestation de la diligence.
+
+Si madame de Montrevel n'avait rien dit, si lord Tanlay avait ete
+sobre de details, il n'en fut pas de meme d'Edouard.
+
+Cette arrestation de diligence, c'etait son Iliade a lui.
+
+Il raconta la chose a Roland dans ses moindres details, la
+connivence de Jerome avec les bandits, les pistolets charges, mais
+a poudre seulement, l'evanouissement de sa mere, les secours
+prodigues pendant cet evanouissement par ceux-la memes qui
+l'avaient cause, son nom de bapteme connu des agresseurs, enfin le
+masque un instant tombe du visage de celui qui portait secours a
+madame de Montrevel, ce qui faisait que madame de Montrevel avait
+du voir le visage de celui qui la secourait.
+
+Roland s'arreta surtout a ce dernier detail.
+
+Puis vint, racontee par l'enfant, la relation de l'audience du
+premier consul, comment celui-ci l'avait embrasse, caresse, choye,
+et enfin recommande au directeur du Prytanee francais.
+
+Roland apprit de l'enfant tout ce qu'il en voulait savoir, et,
+comme il n'y a que cinq minutes de chemin de la rue Saint-Jacques
+au Luxembourg, il etait au Luxembourg cinq minutes apres.
+
+
+
+XXXVI -- SCULPTURE ET PEINTURE
+
+Lorsque Roland rentra au Luxembourg, la pendule du palais marquait
+une heure et un quart de l'apres-midi.
+
+Le premier consul travaillait avec Bourrienne.
+
+Si nous ne faisions qu'un simple roman, nous nous haterions vers
+le denouement, et, pour y arriver plus vite, nous negligerions
+certains details dont, assure-t-on, les grandes figures
+historiques peuvent se passer.
+
+Ce n'est point notre avis.
+
+Du jour ou nous avons mis la main a la plume -- et il y aura de
+cela bientot trente ans -- soit que notre pensee se concentrat
+dans un drame, soit qu'elle s'etendit dans un roman, nous avons eu
+un double but: instruire et amuser.
+
+Et nous disons instruire d'abord; car l'amusement, chez nous, n'a
+ete qu'un masque a l'instruction.
+
+Avons-nous reussi? Nous le croyons.
+
+Nous allons tantot avoir parcouru avec nos recits, a quelque date
+qu'ils se soient rattaches, une periode immense: entre la
+_Comtesse de Salisbury_ et le _Comte de Monte-Cristo_, cinq
+siecles et demi se trouvent enfermes.
+
+Eh bien, nous avons la pretention d'avoir, sur ces cinq siecles et
+demi, appris a la France autant d'histoire qu'aucun historien.
+
+Il y a plus: quoique notre opinion soit bien connue, quoique, sous
+les Bourbons de la branche cadette, sous la republique comme sous
+le gouvernement actuel, nous l'ayons toujours proclamee hautement,
+nous ne croyons pas que cette opinion se soit jamais manifestee
+intempestivement, ni dans nos drames ni dans nos livres.
+
+Nous admirons le marquis de Posai dans le _Don Carlos _de
+Schiller; mais, a la place de Schiller, nous n'eussions pas
+anticipe sur l'esprit des temps, au point de placer un philosophe
+du XVIIIe siecle au milieu de heros du XVIe, un encyclopediste a
+la cour de Philippe II.
+
+Ainsi, de meme que nous avons ete -- litterairement parlant --
+monarchiste sous la monarchie, republicain sous la republique,
+nous sommes aujourd'hui reconstructeurs sous le consulat.
+
+Cela n'empeche point notre pensee de planer au-dessus des hommes
+et au-dessus de l'epoque, et de faire a chacun sa part dans le
+bien comme dans le mal.
+
+Or, cette part, nul n'a le droit, excepte Dieu, de la faire a lui
+tout seul. Ces rois d'Egypte qui, au moment d'etre livres a
+l'inconnu, etaient juges au seuil de leur tombeau, n'etaient point
+juges par un homme, mais par un peuple.
+
+C'est pour cela qu'on a dit: "Le jugement du peuple est le
+jugement de Dieu."
+
+Historien, romancier, poete, auteur dramatique, nous ne sommes
+rien autre chose qu'un de ces presidents de jury qui,
+impartialement, resument les debats et laissent les jures
+prononcer le jugement.
+
+Le livre, c'est le resume.
+Les lecteurs, c'est le jury.
+
+C'est pourquoi, ayant a peindre une des figures les plus
+gigantesques, non seulement du monde moderne, mais encore de tous
+les temps, ayant a la peindre a l'epoque de sa transition, c'est-
+a-dire au moment ou Bonaparte se fait Napoleon, ou le general se
+fait empereur; c'est pourquoi, disons-nous, dans la crainte d'etre
+injuste, nous abandonnons les appreciations pour y substituer des
+faits.
+
+Nous ne sommes pas de l'avis de ceux qui disent, c'etait Voltaire
+qui disait cela: "Il n'y a pas de heros pour son valet de
+chambre."
+
+C'est possible, quand le valet de chambre est myope ou envieux,
+deux infirmites qui se ressemblent plus qu'on ne le pense.
+
+Nous soutenons, nous, qu'un heros peut devenir un bon homme, mais
+qu'un bon homme, pour etre bon homme, n'en est pas moins un heros.
+
+Qu'est-ce qu'un heros en face du public? Un homme dont le genie
+l'emporte momentanement sur le coeur.
+
+Qu'est-ce qu'un heros dans l'intimite?
+
+Un homme dont le coeur l'emporte momentanement sur le genie.
+
+Historiens, jugez le genie.
+
+Peuple, juge le coeur.
+
+Qui a juge Charlemagne? Les historiens.
+
+Qui a juge Henri IV? Le peuple.
+
+Lequel a votre avis est le mieux juge?
+
+Eh bien, pour qu'un jugement soit juste, pour que le tribunal
+d'appel, qui n'est autre chose que la posterite, confirme l'arret
+des contemporains, il ne faut point eclairer un seul cote de la
+figure que l'on a a peindre: il faut en faire le tour, et, la ou
+ne peut arriver le soleil, porter le flambeau et meme la bougie.
+
+Revenons a Bonaparte.
+
+Il travaillait, nous l'avons dit, avec Bourrienne.
+
+Quelle etait la division du temps pour le premier consul au
+Luxembourg?
+
+Il se levait de sept a huit heures du matin, appelait aussitot un
+de ses secretaires, Bourrienne de preference, travaillait avec lui
+jusqu'a dix heures. A dix heures, on venait annoncer que le
+dejeuner etait servi; Josephine, Hortense et Eugene attendaient ou
+se mettaient a table en famille, c'est-a-dire avec les aides de
+camp de service et Bourrienne. Apres le dejeuner, on causait avec
+les commensaux et les invites, s'il y en avait; une heure etait
+consacree a cette causerie, a laquelle venaient prendre part,
+d'habitude, les deux freres du premier consul, Lucien et Joseph,
+Regnault de Saint-Jean d'Angely, Boulay (de la Meurthe), Monge,
+Berthollet, Laplace, Arnault. Vers midi arrivait Cambaceres. En
+general, Bonaparte consacrait une demi-heure a son chancelier;
+puis, tout a coup, sans transition, il se levait, disant:
+
+-- Au revoir, Josephine! au revoir, Hortense!... Bourrienne,
+allons travailler.
+Ces paroles, qui revenaient a peu pres regulierement et dans les
+memes termes tous les jours a la meme heure, une fois prononcees,
+Bonaparte sortait du salon et rentrait dans son cabinet.
+
+La, aucune methode de travail n'etait adoptee; c'etait une affaire
+d'urgence ou de caprice: ou Bonaparte dictait, ou Bourrienne
+faisait une lecture; apres quoi, le premier consul se rendait au
+conseil.
+
+Dans les premiers mois, il etait oblige, pour s'y rendre, de
+traverser la cour du petit Luxembourg; ce qui, par les temps
+pluvieux, le mettait de mauvaise humeur; mais, vers la fin de
+decembre, il avait pris le parti de faire couvrir la cour. Aussi,
+depuis cette epoque, rentrait-il presque toujours en chantant dans
+son cabinet.
+
+Bonaparte chantait presque aussi faux que Louis XV.
+
+Une fois rentre chez lui, il examinait le travail qu'il avait
+commande, signait quelques lettres, s'allongeait dans son
+fauteuil, dont, tout en causant, il taillait un des bras avec son
+canif; s'il n'etait point en train de causer, il relisait les
+lettres de la veille ou les brochures du jour, riait dans les
+intervalles avec l'air bonhomme d'un grand enfant; puis, tout a
+coup, comme se reveillant d'un songe, il se dressait tout debout,
+disant:
+
+-- Ecrivez, Bourrienne.
+
+Et alors, il indiquait le plan d'un monument a eriger, ou dictait
+quelqu'un de ces projets immenses qui ont etonne -- disons mieux -
+- qui ont parfois epouvante le monde.
+
+A cinq heures, on dinait; apres le diner, le premier consul
+remontait chez Josephine, ou il recevait habituellement la visite
+des ministres, et particulierement celle du ministre des affaires
+exterieures, M. de Talleyrand.
+
+A minuit, quelquefois plus tot, jamais plus tard, il donnait le
+signal de la retraite, en disant brusquement:
+
+-- Allons nous coucher.
+
+Le lendemain, a sept heures du matin, la meme vie recommencait,
+troublee seulement par les incidents imprevus.
+
+Apres les details sur les habitudes particulieres au genie
+puissant, que nous tentons de montrer sous son premier aspect, il
+nous semble que doit venir le portrait.
+
+Bonaparte, premier consul, a laisse moins de monuments de sa
+propre personne que Napoleon empereur; or, comme rien ne ressemble
+moins a l'empereur de 1812 que le premier consul de 1800,
+indiquons, s'il est possible, avec notre plume, ces traits que le
+pinceau ne peut traduire, la physionomie que le bronze ni le
+marbre ne peuvent fixer.
+
+La plupart des peintres et des sculpteurs dont s'honorait cette
+illustre periode de l'art, qui a vu fleurir les Gros, les David,
+les Prud'hon, les Girodet et les Bosio, ont essaye de conserver a
+la posterite les traits de l'homme du destin, aux differentes
+epoques ou se sont revelees les grandes vues providentielles
+auxquelles il etait appele: ainsi, nous avons des portraits de
+Bonaparte general en chef, de Bonaparte premier consul et de
+Napoleon empereur, et, quoique peintres ou statuaires aient saisi,
+plus ou moins heureusement, le type de son visage, on peut dire
+qu'il n'existe pas, ni du general, ni du premier consul, ni de
+l'empereur, un seul portrait ou buste parfaitement ressemblant.
+
+C'est qu'il n'etait pas donne, meme au genie, de triompher d'une
+impossibilite; c'est que, dans la premiere periode de la vie de
+Bonaparte, on pouvait peindre ou sculpter son crane proeminent,
+son front sillonne par la ride sublime de la pensee, sa figure
+pale, allongee, son teint granitique et l'habitude meditative de
+sa physionomie; c'est que, dans la seconde, on pouvait peindre ou
+sculpter son front elargi, son sourcil admirablement dessine, son
+nez droit, ses levres serrees, son menton modele avec une rare
+perfection, tout son visage enfin devenu la medaille d'Auguste;
+mais que ni buste ni portrait ne pouvaient rendre ce qui etait
+hors du domaine de l'imitation, c'est-a-dire la mobilite de son
+regard: le regard, qui est a l'homme ce que l'eclair est a Dieu,
+c'est-a-dire la preuve de sa divinite.
+
+Ce regard, dans Bonaparte, obeissait a sa volonte avec la rapidite
+de l'eclair; dans la meme minute, il jaillissait de ses paupieres
+tantot vif et percant comme la lame d'un poignard tire violemment
+du fourreau, tantot doux comme un rayon ou une caresse, tantot
+severe comme une interrogation ou terrible comme une menace.
+
+Bonaparte avait un regard pour chacune des pensees qui agitaient
+son ame.
+
+Chez Napoleon, ce regard, excepte dans les grandes circonstances
+de sa vie, cesse d'etre mobile pour devenir fixe; mais, fixe, il
+n'en est que plus impossible a rendre: c'est une vrille qui creuse
+le coeur de celui qu'il regarde et qui semble vouloir en sonder
+jusqu'a la plus profonde, jusqu'a la plus secrete pensee.
+
+Or, le marbre et la peinture ont bien pu rendre cette fixite; mais
+ni l'un ni l'autre n'ont pu rendre la vie, c'est-a-dire l'action
+penetrante et magnetique de ce regard.
+
+Les coeurs troubles ont les yeux voiles.
+
+Bonaparte, meme au temps de sa maigreur, avait de belles mains; il
+mettait a les montrer une certaine coquetterie. Lorsqu'il
+engraissa, ses mains devinrent superbes; il en avait un soin tout
+particulier, et, en causant, les regardait avec complaisance.
+
+Il avait la meme pretention pour les dents; les dents, en effet,
+etaient belles, mais elles n'avaient point la splendeur des mains.
+
+Lorsqu'il se promenait, soit seul, soit avec quelqu'un, que la
+promenade eut lieu dans ses appartements ou dans un jardin, il
+marchait presque toujours un peu courbe, comme si sa tete eut ete
+lourde a porter; et, les mains croisees derriere le dos, il
+faisait frequemment un mouvement involontaire de l'epaule droite,
+comme si un frissonnement nerveux passait a travers cette epaule,
+et, en meme temps, sa bouche faisait, de gauche a droite, un
+mouvement qui semblait se rattacher au premier. Ces mouvements, au
+reste, n'avaient, quoi qu'on en ait dit, rien de convulsif:
+c'etait un simple tic d'habitude, indiquant chez lui une grande
+preoccupation, une sorte de congestion d'esprit; aussi ce tic se
+produisait-il plus frequemment aux epoques ou le general, le
+premier consul ou l'empereur murissait de vastes projets. C'etait
+apres de telles promenades, accompagnees de ce double mouvement de
+l'epaule et de la bouche, qu'il dictait ses notes les plus
+importantes; en campagne, a l'armee, a cheval, il etait
+infatigable, et presque aussi infatigable dans la vie ordinaire,
+ou parfois il marchait pendant cinq ou six heures de suite sans
+s'en apercevoir.
+
+Quand il se promenait ainsi avec quelqu'un de sa familiarite, il
+passait habituellement son bras sous celui de son interlocuteur et
+s'appuyait dessus.
+
+Tout mince, tout maigre qu'il etait a l'epoque ou nous le mettons
+sous les yeux de nos lecteurs, il se preoccupait de sa future
+obesite, c'etait d'ordinaire a Bourrienne qu'il faisait cette
+singuliere confidence.
+-- Vous voyez, Bourrienne, combien je suis sobre et mince; eh
+bien, on ne m'oterait pas de l'idee qu'a quarante ans je serai
+gros mangeur et que je prendrai beaucoup d'embonpoint. Je prevois
+que ma constitution changera, et, cependant, je fais assez
+d'exercice; mais que voulez-vous! c'est un pressentiment, cela ne
+peut manquer d'arriver.
+
+On sait a quel degre d'obesite etait parvenu le prisonnier de
+Sainte-Helene.
+
+Il avait pour les bains une veritable passion qui, sans doute, ne
+contribua point mediocrement a developper son obesite; cette
+passion lui faisait du bain un besoin irresistible. Il en prenait
+un tous les deux jours, y restait deux heures, se faisant, pendant
+ce temps, lire les journaux ou les pamphlets; pendant cette
+lecture, il ouvrait a toute minute le robinet d'eau chaude, de
+sorte qu'il elevait la temperature de son bain a un degre que ne
+pouvait supporter le lecteur, qui d'ailleurs n'y voyait plus pour
+lire.
+
+Seulement alors, il permettait que l'on ouvrit la porte.
+
+On a parle des attaques d'epilepsie auxquelles, des la premiere
+campagne d'Italie, il aurait ete sujet; Bourrienne est reste onze
+ans pres de lui et ne l'a jamais vu atteint de ce mal.
+
+D'un autre cote, infatigable le jour, il avait la nuit un
+imperieux besoin de sommeil, surtout dans la periode ou nous le
+prenons; Bonaparte, general ou premier consul, faisait veiller les
+autres, mais dormait, lui, et dormait bien. Il se couchait a
+minuit, quelquefois meme plus tot, nous l'avons dit, et, lorsque,
+a sept heures du matin, on entrait dans sa chambre pour
+l'eveiller, on le trouvait toujours endormi; le plus souvent, au
+premier appel, il se levait; mais parfois, tout sommeillant
+encore, il disait en balbutiant:
+
+-- Bourrienne, je t'en prie, laisse-moi dormir encore un moment.
+
+Et, quand rien ne pressait, Bourrienne rentrait a huit heures;
+sinon il insistait, et, tout en grognant, Bonaparte finissait par
+se lever.
+
+Il dormait sept heures sur vingt-quatre, parfois huit heures,
+faisant alors une courte sieste dans l'apres-midi.
+
+Aussi avait-il des instructions particulieres pour la nuit.
+
+-- La nuit, disait-il, vous entrerez, en general, le moins
+possible dans ma chambre; ne m'eveillez jamais quand vous aurez
+une bonne nouvelle a m'annoncer: une bonne nouvelle peut attendre;
+mais, s'il s'agit d'une mauvaise nouvelle, reveillez-moi a
+l'instant meme; car, alors, il n'y a pas un instant a perdre pour
+y faire face.
+
+Des que Bonaparte etait leve et avait fait sa toilette du matin,
+toujours tres complete, son valet de chambre entrait, lui faisait
+la barbe et peignait ses cheveux; pendant qu'on le rasait, un
+secretaire ou un aide de camp lui lisait les journaux en
+commencant toujours par le _Moniteur. _Il ne donnait d'attention
+reelle qu'aux journaux anglais et allemands.
+
+-- Passez, passez, disait-il a la lecture des journaux francais;
+_je sais ce qu'ils disent, parce qu'ils ne disent que ce que je
+veux._
+
+La toilette de Bonaparte faite dans sa chambre a coucher, il
+descendait dans son cabinet. Nous avons vu plus haut ce qu'il y
+faisait.
+
+A dix heures, on annoncait, avons-nous dit, le dejeuner.
+
+C'etait le maitre d'hotel qui faisait cette annonce et il la
+faisait en ces termes:
+
+-- Le general est servi.
+
+Aucun titre, comme on voit, pas meme celui de premier consul.
+
+Le repas etait frugal; tous les matins, on servait a Bonaparte un
+plat de predilection dont il mangeait presque tous les jours:
+c'etait un poulet frit a l'huile et a l'ail, le meme qui a pris
+depuis, sur la carte des restaurateurs, le nom de poulet _a la
+Marengo._
+
+Bonaparte buvait peu, ne buvait que du vin de Bordeaux ou de
+Bourgogne, et preferablement ce dernier.
+
+Apres son dejeuner comme apres son diner, il prenait une tasse de
+cafe noir; jamais entre ses repas.
+
+Quand il lui arrivait de travailler jusqu'a une heure avancee de
+la nuit, c'etait, non point du cafe, mais du chocolat qu'on lui
+apportait, et le secretaire qui travaillait avec lui en avait une
+tasse pareille a la sienne.
+
+La plupart des historiens, des chroniqueurs, des biographes, apres
+avoir dit que Bonaparte prenait beaucoup de cafe, ajoutent qu'il
+prenait immoderement de tabac.
+
+C'est une double erreur.
+
+Des l'age de vingt-quatre ans, Bonaparte avait contracte
+l'habitude de priser, mais juste ce qu'il fallait pour tenir son
+cerveau eveille: il prisait habituellement non pas dans la poche
+de son gilet, comme on l'a pretendu, mais dans une tabatiere qu'il
+echangeait presque chaque jour contre une nouvelle, ayant, sur ce
+point de collectionneur de tabatieres, une certaine ressemblance
+avec le grand Frederic; s'il prisait, par hasard, dans la poche de
+son gilet, c'etait les jours de bataille, ou il lui eut ete
+difficile de tenir a la fois, en traversant le feu au galop, la
+bride de son cheval et une tabatiere; il avait pour ces jours-la
+des gilets avec la poche droite doublee en peau parfumee, et,
+comme l'echancrure de son habit lui permettait d'inserer le pouce
+et l'index dans sa poche sans ouvrir son habit, il pouvait, en
+quelque circonstance et a quelque allure que ce fut, priser tout a
+son aise.
+
+General ou premier consul, il ne mettait pas de gants, se
+contentant de les tenir et de les froisser dans sa main gauche;
+empereur, il y eut un progres, il en mit un, et, comme il
+changeait de gants non seulement tous les jours, mais encore deux
+ou trois fois par jour, son valet de chambre eut l'idee de ne
+faire refaire qu'un seul gant, completant la paire avec celui qui
+ne servait pas.
+
+Bonaparte avait deux grandes passions dont Napoleon herita: la
+guerre et les monuments.
+
+Gai et presque rieur dans les camps, il devenait reveur et sombre
+dans le repos; c'etait alors que, pour sortir de cette tristesse,
+il avait recours a l'electricite de l'art et revait ces monuments
+gigantesques comme il en a entrepris beaucoup et acheve quelques-
+uns. Il savait que les monuments font partie de la vie des
+peuples; qu'ils sont son histoire ecrite en lettres majuscules;
+que, longtemps apres que les generations ont disparu de la terre,
+ces jalons des ages restent debout; que Rome vit dans ses ruines,
+que la Grece parle dans ses monuments, que, par les siens,
+l'Egypte apparait, spectre splendide et mysterieux, au seuil des
+civilisations.
+
+Mais ce qu'il aimait par-dessus tout, ce qu'il caressait
+preferablement a tout, c'etait la renommee, c'etait le bruit; de
+la ce besoin de guerre, cette soif de gloire.
+Souvent il disait:
+
+-- Une grande reputation, c'est un grand bruit; plus on en fait,
+plus il s'entend au loin; les lois, les institutions, les
+monuments, les nations, tout cela tombe; mais le bruit reste et
+retentit dans d'autres generations. Babylone et Alexandrie sont
+tombees; Semiramis et Alexandre sont restes debout, plus grands
+peut-etre par l'echo de leur renommee, repete et accru d'age en
+age, qu'ils ne l'etaient dans la realite meme.
+
+Puis, rattachant ces grandes idees a lui-meme:
+
+-- Mon pouvoir, disait-il, tient a ma gloire, et ma gloire aux
+batailles que j'ai gagnees; la conquete m'a fait ce que je suis,
+la conquete seule peut me maintenir. Un gouvernement nouveau-ne a
+besoin d'etonner et d'eblouir: des qu'il ne flamboie plus, il
+s'eteint; du moment ou il cesse de grandir, il tombe.
+
+Longtemps il avait ete Corse, supportant avec impatience la
+conquete de sa patrie; mais, le 13 vendemiaire passe, il s'etait
+fait veritablement Francais, et en etait arrive a aimer la France
+avec passion; son reve c'etait de la voir grande, heureuse,
+puissante, a la tete des nations comme gloire et comme art; il est
+vrai que, faisant la France grande, il grandissait avec elle, et
+qu'indestructiblement il attachait son nom a sa grandeur. Pour
+lui, vivant eternellement dans cette pensee, le moment actuel
+disparaissait dans l'avenir; partout ou l'emportait l'ouragan de
+la guerre, il avait, avant toute chose, avant tout autre pays, la
+France presente a sa pensee. "Que penseront les Atheniens?" disait
+Alexandre apres Issus et Arbelles. "J'espere que les Francais
+seront contents de moi", disait Bonaparte apres Rivoli et les
+Pyramides.
+
+Avant la bataille, le moderne Alexandre s'occupait peu de ce qu'il
+ferait en cas de succes, mais beaucoup en cas de revers; il etait,
+plus que tout autre, convaincu qu'un rien decide parfois des plus
+grands evenements; aussi etait-il plus occupe de prevoir ces
+evenements que de les provoquer; il les regardait naitre, il les
+voyait murir; puis, le moment venu, il apparaissait, mettait la
+main sur eux, et les domptait et les dirigeait comme un habile
+ecuyer dompte et dirige un cheval fougueux.
+
+Sa grandeur rapide au milieu des revolutions, les changements
+politiques qu'il avait prepares ou vus s'accomplir, les evenements
+qu'il avait domines lui avaient donne un certain mepris des
+hommes, que, d'ailleurs, par sa nature, il n'etait point porte a
+estimer: aussi avait-il souvent a la bouche cette maxime d'autant
+plus desolante qu'il en avait reconnu la verite:
+
+"_Il y a deux leviers pour remuer les hommes, la crainte et
+l'interet._"
+
+Avec de pareils sentiments, Bonaparte ne devait pas croire et ne
+croyait point a l'amitie.
+
+"Combien de fois, dit Bourrienne, ne m'a-t-il pas repete:
+_L'amitie n'est qu'un mot; je n'aime personne, pas meme mes
+freres... Joseph un peu, peut-etre; et encore, si je l'aime, c'est
+par habitude et parce qu'il est mon aine... Duroc, oui, lui, je
+l'aime; mais pourquoi? parce que son caractere me plait, parce
+qu'il est froid, sec et severe; puis Duroc ne pleure jamais!...
+D'ailleurs, pourquoi aimerais-je? Croyez-vous que j'aie de vrais
+amis, moi? Tant que je serai ce que je suis, je m'en ferai, en
+apparence du moins; mais que je cesse d'etre heureux, et, vous
+verrez! Les arbres n'ont pas de feuilles pendant l'hiver... Voyez-
+vous, Bourrienne, il faut laisser pleurnicher les femmes. C'est
+leur affaire; mais, moi, pas de sensibilite. Il faut avoir la main
+vigoureuse et le coeur ferme; autrement il ne faut se meler ni de
+guerre ni de gouvernement._"
+
+Dans ses relations familieres, Bonaparte etait ce que l'on appelle
+au college un taquin; mais ses taquineries etaient exemptes de
+mechancete et presque jamais desobligeantes; sa mauvaise humeur,
+facile d'ailleurs a exciter, passait comme un nuage chasse par le
+vent, s'exhalait en paroles, se dissipait dans ses propres eclats.
+Pourtant, lorsqu'il s'agissait des affaires publiques, de quelque
+faute d'un de ses lieutenants ou de ses ministres, il se laissait
+aller a de graves emportements; ses boutades alors etaient vives
+et dures toujours, humiliantes parfois; il donnait un coup de
+massue sous lequel il fallait, bon gre mal gre, courber la tete:
+ainsi sa scene avec Jomini, ainsi sa scene avec le duc de Bellune.
+
+Bonaparte avait deux sortes d'ennemis, les jacobins et les
+royalistes: il detestait les premiers et craignait les seconds;
+lorsqu'il parlait des jacobins, il ne les appelait que les
+assassins de Louis XVI; quant aux royalistes, c'etait autre chose:
+on eut dit qu'il prevoyait la Restauration.
+
+Il avait pres de lui deux hommes qui avaient vote la mort du roi:
+Fouche et Cambaceres.
+
+Il renvoya Fouche de son ministere, et, s'il garda Cambaceres, ce
+fut a cause des services que pouvait rendre l'eminent legiste;
+mais il n'y pouvait tenir, et, souvent, prenant par l'oreille son
+collegue le second consul:
+
+-- Mon pauvre Cambaceres, disait-il, j'en suis bien fache, mais
+votre affaire est claire: si jamais les Bourbons reviennent, vous
+serez pendu!
+
+Un jour, Cambaceres s'impatienta, et, par un hochement de tete,
+arrachant son oreille aux pinces vivantes qui la tenaient:
+
+-- Allons, dit-il, laissez donc de cote vos mauvaises
+plaisanteries!
+
+Toutes les fois que Bonaparte echappait a un danger, une habitude
+d'enfance, une habitude corse reparaissait: il faisait sur sa
+poitrine, et avec le pouce, un rapide signe de croix.
+
+Quand il eprouvait quelque contrariete ou etait en proie a une
+pensee desagreable, il fredonnait: quel air? un air a lui, qui
+n'en etait pas un, que personne n'a reconnu, tant il avait la voix
+fausse; alors, et tout en chantonnant, il s'asseyait devant sa
+table de travail, se dandinant dans son fauteuil, se penchant en
+arriere au point de tomber a la renverse, et mutilant, comme nous
+l'avons dit, le bras de son fauteuil avec un canif qui n'avait pas
+pour lui d'autre utilite, attendu que jamais il ne taillait une
+plume lui-meme: c'etait son secretaire qui avait cette charge, et
+qui les lui taillait du mieux possible, interesse qu'il etait a ce
+que cette effroyable ecriture que l'on connait ne fut pas tout a
+fait illisible.
+
+On sait l'effet que produisait sur Bonaparte le son des cloches:
+c'etait la seule musique qu'il comprit et qui lui allat au coeur;
+s'il etait assis lorsque la vibration se faisait entendre, d'un
+signe de la main il recommandait le silence et se penchait du cote
+du son; s'il etait en train de se promener, il s'arretait,
+inclinait la tete et ecoutait: tant que la cloche tintait, il
+restait immobile; le bruit eteint dans l'espace, il reprenait son
+travail, repondant a ceux qui le priaient d'expliquer cette
+singuliere sympathie pour la voix de bronze:
+
+-- Cela me rappelle les premieres annees que j'ai passees a
+Brienne. J'etais heureux alors!
+
+A l'epoque ou nous sommes arrives, sa grande preoccupation etait
+l'achat qu'il venait de faire du domaine de la Malmaison; il
+allait tous les samedis soirs a cette campagne, y passait, comme
+un ecolier en vacances, la journee du dimanche et souvent meme
+celle du lundi. La, le travail etait neglige pour la promenade;
+pendant cette promenade, il surveillait lui-meme les
+embellissements qu'il faisait executer. Quelquefois, et dans les
+commencements surtout, ses promenades s'etendaient hors des
+limites de la maison de campagne; les rapports de la police mirent
+bientot ordre a ces excursions, qui furent supprimees completement
+apres la conspiration d'Arena et l'affaire de la machine
+infernale.
+
+Le revenu de la Malmaison, calcule par Bonaparte lui-meme, en
+supposant qu'il fit vendre ses fruits et ses legumes, pouvait
+monter a six mille francs.
+
+-- Cela n'est pas mal, disait-il a Bourrienne; mais, ajoutait-il
+avec un soupir, il faudrait avoir trente mille livres de rente en
+dehors pour pouvoir vivre ici.
+
+Bonaparte melait une certaine poesie a son gout pour la campagne:
+il aimait a voir sous les allees sombres du parc se promener une
+femme a la taille haute et flexible; seulement, il fallait qu'elle
+fut vetue de blanc: il detestait les robes de couleur foncee, et
+avait en horreur les grosses femmes; quant aux femmes enceintes,
+il eprouvait pour elles une telle repugnance, qu'il etait bien
+rare qu'il les invitat a ses soirees ou a ses fetes; du reste, peu
+galant de sa nature, imposant trop pour attirer, a peine poli avec
+les femmes, il prenait rarement sur lui de dire, meme aux plus
+jolies, une chose agreable; souvent meme on tressaillait, etonne
+des mauvais compliments qu'il faisait aux meilleures amies de
+Josephine. A telle femme il avait dit: "Oh! comme vous avez les
+bras rouges!" a telle autre: "Oh! la vilaine coiffure que vous
+avez la!" a celle-ci: "Vous avez une robe bien sale, je vous l'ai
+deja vue vingt fois!" a celle-la: "Vous devriez bien changer de
+couturiere, car vous etes singulierement fagotee."
+
+Un jour, il dit a la duchesse de Chevreuse, charmante blonde dont
+tout le monde admirait la chevelure:
+
+-- Ah! c'est singulier, comme vous etes rousse!
+
+-- C'est possible, repondit la duchesse; seulement, c'est la
+premiere fois qu'un homme me le dit.
+
+Bonaparte n'aimait pas le jeu, et, quand il jouait par hasard,
+c'etait au vingt-et-un; du reste, il avait cela de commun avec
+Henri IV, qu'il trichait; mais, le jeu fini, il laissait tout ce
+qu'il avait d'or et de billets sur la table en disant:
+
+-- Vous etes des niais! j'ai triche pendant tout le temps que nous
+avons joue, et vous ne vous en etes pas apercus. Que ceux qui ont
+perdu se rattrapent.
+
+Bonaparte, ne et eleve dans la religion catholique, n'avait de
+preference pour aucun dogme; lorsqu'il retablit l'exercice du
+culte, ce fut un acte politique qu'il accomplit et non un acte
+religieux. Il aimait cependant les causeries qui portaient sur ce
+sujet; mais lui-meme se tracait d'avance sa part dans la
+discussion en disant:
+
+-- Ma raison me tient dans l'incredulite de beaucoup de choses;
+mais les impressions de mon enfance et les inspirations de ma
+premiere jeunesse me rejettent dans l'incertitude.
+
+Pourtant, il ne voulait pas entendre parler de materialisme; peu
+lui importait le dogme, pourvu que ce dogme reconnut un Createur.
+Pendant une belle soiree de messidor, tandis que son batiment
+glissait entre le double azur de la mer et du ciel, les
+mathematiciens soutenaient qu'il n'y avait pas de Dieu, mais
+seulement une matiere animee. Bonaparte regarda cette voute
+celeste, plus brillante cent fois entre Malte et Alexandrie
+qu'elle ne l'est dans notre Europe, et, au moment ou l'on croyait
+qu'il etait bien loin de la conversation:
+
+-- Vous avez beau dire, s'ecria-t-il en montrant les etoiles,
+c'est un Dieu qui a fait tout cela.
+Bonaparte, tres exact a payer ses depenses particulieres, l'etait
+infiniment moins pour les depenses publiques; il etait convaincu
+que, dans les marches passes entre les ministres et les
+fournisseurs, si le ministre qui avait conclu le marche n'etait
+pas dupe, l'Etat, en tout cas, etait vole; aussi reculait-il
+autant que possible l'epoque du payement; alors il n'y avait point
+de chicanes et de difficultes qu'il ne fit, point de mauvaises
+raisons qu'il ne donnat; c'etait chez lui une idee fixe, un
+principe invariable, que tout fournisseur etait un fripon.
+
+Un jour, on lui presente un homme qui avait fait une soumission et
+avait ete accepte.
+
+-- Comment vous appelez-vous? demanda-t-il avec sa brusquerie
+ordinaire.
+
+-- Vollant, citoyen premier consul.
+
+-- Beau nom de fournisseur.
+
+-- Mon nom, citoyen, s'ecrie avec deux ll.
+
+-- On n'en vole que mieux, monsieur, reprit Bonaparte.
+
+Et il lui tourna le dos.
+
+Bonaparte revenait rarement sur une decision arretee, meme quand
+il l'avait reconnue injuste; jamais nul ne lui entendit dire:
+"J'ai eu tort." tout au contraire, son mot favori etait: "Je
+commence toujours par croire le mal." La maxime etait plus digne
+de Timon que d'Auguste.
+
+Mais, avec tout cela, on sentait que c'etait chez Bonaparte plutot
+un parti pris d'avoir l'air de mepriser les hommes que de les
+mepriser veritablement. Il n'etait ni haineux ni vindicatif;
+seulement, parfois croyait-il trop a la _necessite_, la deesse aux
+coins de fer; au reste, hors du champ de la politique, sensible,
+bon, accessible a la pitie, aimant les enfants, grande preuve d'un
+coeur doux et pitoyable, ayant dans la vie privee de l'indulgence
+pour les faiblesses humaines, et parfois une certaine bonhomie,
+celle de Henri IV jouant avec ses enfants, malgre l'arrivee de
+l'ambassadeur d'Espagne.
+
+Si nous faisions ici de l'histoire, nous aurions encore bien des
+choses a dire de Bonaparte, sans compter -- quand nous aurions
+fini avec Bonaparte -- ce qui nous resterait a dire de Napoleon.
+
+Mais nous ecrivons une simple chronique dans laquelle Bonaparte
+joue son role; par malheur, la ou se montre Bonaparte, ne fit-il
+qu'apparaitre, il devient, malgre le narrateur, un personnage
+principal.
+
+Qu'on nous pardonne donc d'etre retombe dans la digression, cet
+homme qui est a lui seul tout un monde, nous a, en depit de nous-
+meme, entraine dans son tourbillon.
+
+Revenons a Roland et, par consequent, a notre recit.
+
+
+XXXVII -- L'AMBASSADEUR
+
+Nous avons vu qu'en rentrant, Roland avait demande le premier
+consul, et qu'on lui avait repondu que le premier consul
+travaillait avec le ministre de la police.
+
+Roland etait le familier de la maison; quel que fut le
+fonctionnaire avec lequel travaillat Bonaparte, a son retour d'un
+voyage ou d'une simple course, il avait l'habitude d'entr'ouvrir
+la porte du cabinet et de passer la tete.
+
+Souvent le premier consul etait si occupe, qu'il ne faisait pas
+attention a cette tete qui passait.
+
+Alors, Roland prononcait ce seul mot:
+
+"General!" ce qui voulait dire dans cette langue intime que les
+deux condisciples avaient continue de parler: "General, je suis
+la; avez-vous besoin de moi? j'attends vos ordres." Si le premier
+n'avait pas besoin de Roland, il repondait: "C'est bien." Si, au
+contraire, il avait besoin de lui, il disait ce seul mot: "Entre."
+
+Roland entrait alors, et attendait dans l'embrasure d'une fenetre
+que son general lui dit pour quel motif il l'avait fait entrer.
+
+Comme d'habitude, Roland passa la tete en disant:
+
+-- General!
+
+-- Entre, repondit le premier consul, avec une satisfaction
+visible. Entre! Entre!
+
+Roland entra.
+
+Comme on le lui avait dit, Bonaparte travaillait avec le ministre
+de la police.
+
+L'affaire dont s'occupait le premier consul, et qui paraissait le
+preoccuper fort, avait aussi pour Roland son cote d'interet.
+
+Il s'agissait de nouvelles arrestations de diligences operees par
+les compagnons de Jehu.
+
+Sur la table etaient trois proces-verbaux constatant l'arrestation
+d'une diligence et de deux malles-poste.
+
+Dans une de ces malles-poste se trouvait le caissier de l'armee
+d'Italie, Triber.
+
+Les arrestations avaient eu lieu, la premiere sur la grande route
+de Meximieux a Montluel, dans la partie du chemin qui traverse le
+territoire de la commune de Belignieux; la seconde, a l'extremite
+du lac de Silans, du cote de Nantua; la troisieme, sur la grande
+route de Saint-Etienne a Bourg, a l'endroit appele les
+Carronnieres.
+
+Un fait particulier se rattachait a l'une de ces arrestations.
+
+Une somme de quatre mille francs et une caisse de bijouterie
+avaient, par megarde, ete confondues avec les groupes d'argent
+appartenant au gouvernement, et enlevees aux voyageurs; ceux-ci
+les croyaient perdues, lorsque le juge de paix de Nantua recut une
+lettre sans signature, qui lui indiquait l'endroit ou ces objets
+avaient ete enterres, avec priere de les remettre a leurs
+proprietaires, les compagnons de Jehu faisant la guerre au
+gouvernement, mais non aux particuliers.
+
+D'un autre cote, dans l'affaire des Cartonnieres, ou les voleurs,
+pour arreter la malle-poste, qui, malgre leur ordre de faire
+halte, redoublait de vitesse, avaient ete forces de faire feu sur
+un cheval, les compagnons de Jehu avaient cru devoir un
+dedommagement au maitre de poste, et celui-ci avait recu cinq
+cents francs en paiement de son cheval tue.
+
+C'etait juste ce que le cheval avait coute huit jours auparavant,
+et cette estimation prouvait que l'on avait affaire a des gens qui
+se connaissaient en chevaux.
+
+Les proces-verbaux dresses par les autorites locales etaient
+accompagnes des declarations des voyageurs.
+
+Bonaparte chantonnait cet air inconnu dont nous avons parle; ce
+qui prouvait qu'il etait furieux.
+
+Aussi, comme de nouveaux renseignements devaient lui arriver avec
+Roland, avait-il repete trois fois a Roland d'entrer.
+
+-- Eh bien, lui dit-il, decidement ton departement est en revolte
+contre moi; tiens, regarde.
+
+Roland jeta un coup d'oeil sur les papiers et comprit.
+
+-- Justement, dit-il, je revenais pour vous parler de cela, mon
+general.
+
+-- Alors, parlons-en; mais, d'abord, demande a Bourrienne mon
+atlas departemental.
+
+Roland demanda l'atlas, et, devinant ce que desirait Bonaparte,
+l'ouvrit au departement de l'Ain.
+
+-- C'est cela, dit Bonaparte; montre-moi ou les choses se sont
+passees.
+
+Roland posa le doigt sur l'extremite de la carte, du cote de Lyon.
+
+-- Tenez, mon general, voici l'endroit precis de la premiere
+attaque, ici, en face de Bellignieux.
+
+-- Et la seconde?
+
+-- A eu lieu ici, dit Roland reportant son doigt de l'autre cote
+du departement, vers Geneve; voici le lac de Nantua, et voici
+celui de Silans.
+
+-- Maintenant, la troisieme?
+
+Roland ramena son doigt vers le centre.
+
+-- General, voici la place precise; les Cartonnieres ne sont point
+marquees sur la carte, a cause de leur peu d'importance.
+
+-- Qu'est-ce que les Cartonnieres? demanda le premier consul.
+
+-- General, on appelle Cartonnieres, chez nous, des fabriques de
+tuiles; elles appartiennent au citoyen Terrier: voici la place
+qu'elles devraient occuper sur la carte.
+
+Et Roland indiqua, du bout d'un crayon qui laissa sa trace sur le
+papier, l'endroit precis ou devait avoir eu lieu l'arrestation.
+
+-- Comment, dit Bonaparte, la chose s'est passee a une demi-lieue
+a peine de Bourg!
+
+-- A peine, oui, general; cela explique comment le cheval blesse a
+ete ramene a Bourg, et n'est mort que dans les ecuries de la
+Belle-Alliance.
+
+-- Vous entendez tous ces details, monsieur! dit Bonaparte en
+s'adressant au ministre de la police.
+
+-- Oui, citoyen premier consul, repondit celui-ci.
+
+-- Vous savez que je veux que les brigandages cessent.
+
+-- J'y ferai tous mes efforts.
+
+-- Il ne s'agit pas de faire tous vos efforts, il s'agit de
+reussir.
+
+Le ministre s'inclina.
+
+-- Ce n'est qu'a cette condition, continua Bonaparte, que je
+reconnaitrai que vous etes veritablement l'homme habile que vous
+pretendez etre.
+
+-- Je vous y aiderai, citoyen, dit Roland.
+
+-- Je n'osais vous demander votre concours, dit le ministre.
+
+-- Oui, mais moi je vous l'offre; ne faites rien que nous ne nous
+soyons concertes ensemble.
+
+Le ministre regarda Bonaparte.
+
+-- C'est bien, dit Bonaparte, allez. Roland passera au ministere.
+
+Le ministre salua et sortit.
+
+-- En effet, continua le premier consul, il y va de ton honneur
+d'exterminer ces bandits, Roland: d'abord, la chose se passe dans
+ton departement; puis ils paraissent en vouloir particulierement a
+toi et a ta famille.
+
+-- Au contraire, dit Roland, et voila ce dont j'enrage, c'est
+qu'ils epargnent moi et ma famille.
+
+-- Revenons la-dessus, Roland; chaque detail a son importance;
+c'est la guerre de Bedouins que nous recommencons.
+
+-- Remarquez ceci, general: je vais passer une nuit a la
+chartreuse de Seillon, attendu, m'assure-t-on, qu'il y revient des
+fantomes. En effet, un fantome m'apparait, mais parfaitement
+inoffensif: je tire sur lui deux coups de pistolet, il ne se
+retourne meme pas. Ma mere se trouve dans une diligence arretee,
+elle s'evanouit: un des voleurs a pour elle les soins les plus
+delicats, lui frotte les tempes avec du vinaigre et lui fait
+respirer des sels. Mon frere Edouard se defend autant qu'il est en
+lui: on le prend, on l'embrasse, on lui fait toutes sortes de
+compliments sur son courage; peu s'en faut qu'on ne lui donne des
+bonbons en recompense de sa belle conduite. Tout au contraire, mon
+ami sir John m'imite, va ou j'ai ete; on le traite en espion et on
+le poignarde!
+
+-- Mais il n'en est pas mort?
+
+-- Non: tout au contraire, il se porte si bien, qu'il veut epouser
+ma soeur.
+
+-- Ah! ah! il a fait la demande?
+
+-- Officielle.
+
+-- Et tu as repondu?...
+
+-- J'ai repondu que ma soeur dependait de deux personnes.
+
+-- Ta mere et toi, c'est trop juste.
+
+-- Non pas: ma soeur elle-meme... et vous.
+
+-- Elle, je comprends; mais moi?
+
+-- Ne m'avez-vous pas dit, general, que vous vouliez la marier?
+
+Bonaparte se promena un instant, les bras croises, et
+reflechissant; puis, tout a coup, s'arretant devant Roland:
+
+-- Qu'est-ce que ton Anglais?
+
+-- Vous l'avez vu, general.
+
+-- Je ne parle pas physiquement; tous les Anglais se ressemblent:
+des yeux bleus, les cheveux roux, le teint blanc et la machoire
+allongee.
+
+-- C'est le _the, _dit gravement Roland.
+
+-- Comment, le the?
+
+-- Oui; vous avez appris l'anglais, general?
+
+-- C'est-a-dire que j'ai essaye de l'apprendre.
+
+-- Votre professeur a du vous dire alors que le _the _se
+prononcait en appuyant la langue contre les dents; eh bien, a
+force de prononcer le _the, _et, par consequent, de repousser
+leurs dents avec leur langue, les Anglais finissent par avoir
+cette machoire allongee qui, comme vous le disiez tout a l'heure,
+est un des caracteres distinctifs de leur physionomie.
+
+Bonaparte regarda Roland pour savoir si l'eternel railleur riait
+ou parlait serieusement.
+
+Roland demeura imperturbable.
+
+-- C'est ton opinion? dit Bonaparte.
+
+-- Oui, general, et je crois que, physiologiquement, elle en vaut
+bien une autre; j'ai une foule d'opinions comme celle-la que je
+mets au jour au fur et a mesure que l'occasion s'en presente.
+
+-- Revenons a ton Anglais.
+
+-- Volontiers, general.
+
+-- Je te demandais ce qu'il etait.
+
+-- Mais c'est un excellent gentleman: tres brave, tres calme, tres
+impassible, tres noble, tres riche, et, de plus -- ce qui n'est
+probablement pas une recommandation pour vous -- neveu de lord
+Grenville, premier ministre de Sa Majeste.
+
+-- Tu dis?
+
+-- Je dis premier ministre de Sa Majeste Britannique.
+
+Bonaparte reprit sa promenade, et, revenant a Roland:
+
+-- Puis-je le voir ton Anglais?
+
+-- Vous savez bien, mon general, que vous pouvez tout.
+
+-- Ou est-il?
+
+-- A Paris.
+
+-- Va le chercher et amene-le-moi.
+
+Roland avait l'habitude d'obeir sans repliquer; il prit son
+chapeau et s'avanca vers la porte.
+
+-- Envoie-moi Bourrienne, dit le premier consul, au moment ou
+Roland passait dans le cabinet de son secretaire.
+
+Cinq minutes apres que Roland avait disparu, Bourrienne
+paraissait.
+
+-- Asseyez-vous la, Bourrienne, dit le premier consul.
+
+Bourrienne s'assit, prepara son papier, trempa sa plume dans
+l'encre et attendit.
+
+-- Y etes-vous? demanda Bonaparte en s'asseyant sur le bureau meme
+ou ecrivait Bourrienne, ce qui etait encore une de ses habitudes,
+habitude qui desesperait le secretaire, Bonaparte ne cessant point
+de se balancer pendant tout le temps qu'il dictait, et, par ce
+balancement, agitant le bureau de la meme facon a peu pres que
+s'il eut ete au milieu de l'Ocean sur une mer houleuse.
+
+-- J'y suis, repondit Bourrienne, qui avait fini par se faire,
+tant bien que mal, a toutes les excentricites du premier consul.
+
+-- Alors, ecrivez.
+
+Et il dicta:
+
+"Bonaparte, premier consul de la Republique, a Sa Majeste le roi
+de la Grande-Bretagne et d'Irlande.
+
+"Appele par le voeu de la nation francaise a occuper la premiere
+magistrature de la Republique, je crois convenable d'en faire
+directement part a Votre Majeste.
+
+"La guerre qui, depuis huit ans, ravage les quatre parties du
+monde, doit-elle etre eternelle? N'est-il donc aucun moyen de
+s'entendre?
+
+"Comment les deux nations les plus eclairees de l'Europe,
+puissantes et fortes toutes deux plus que ne l'exigent leur surete
+et leur independance, peuvent-elles sacrifier a des idees de vaine
+grandeur ou a des antipathies mal raisonnees le bien du commerce,
+la prosperite interieure, le bonheur des familles? comment ne
+sentent-elles pas que la paix est le premier des besoins comme la
+premiere des gloires?
+
+"Ces sentiments ne sauraient etre etrangers au coeur de Votre
+Majeste, qui gouverne une nation libre dans le seul but de la
+rendre heureuse.
+
+"Votre Majeste ne verra dans cette ouverture que mon desir sincere
+de contribuer efficacement, pour la seconde fois, a la
+pacification generale par une demarche prompte, toute de confiance
+et degagee de ces formes qui, necessaires peut-etre pour deguiser
+la dependance des Etats faibles, ne decelent dans les Etats forts
+que le desir mutuel de se tromper.
+
+"La France et l'Angleterre, par l'abus de leurs forces, peuvent
+longtemps encore, pour le malheur de tous les peuples, en retarder
+l'epuisement; mais, j'ose le dire, le sort de toutes les nations
+civilisees est attache a la fin d'une guerre qui embrase le monde
+entier."
+
+Bonaparte s'arreta.
+
+-- Je crois que c'est bien ainsi, dit-il; relisez-moi cela,
+Bourrienne.
+
+Bourrienne lut la lettre qu'il venait d'ecrire.
+
+Apres chaque paragraphe, le premier consul approuvait de la tete,
+en disant:
+
+-- Allez.
+
+Avant meme les derniers mots, il prit la lettre des mains de
+Bourrienne, et signa avec une plume neuve.
+
+C'etait son habitude de ne se servir qu'une fois de la meme plume,
+rien ne lui etait plus desagreable qu'une tache d'encre aux
+doigts.
+
+-- C'est bien, dit-il; cachetez et mettez l'adresse: A _lord
+Grenville._
+
+Bourrienne fit ce qui lui etait recommande.
+
+En ce moment, on entendit le bruit d'une voiture qui s'arretait
+dans la cour du Luxembourg.
+
+Puis, un instant apres, la porte s'ouvrit et Roland parut.
+
+-- Eh bien? demanda Bonaparte.
+
+-- Quand je vous disais que vous pouviez tout ce que vous vouliez,
+general.
+
+-- Tu as ton Anglais?
+
+-- Je l'ai rencontre au carrefour de Buci, et, sachant que vous
+n'aimiez pas a attendre, je l'ai pris tel qu'il etait et l'ai
+force de monter en voiture. Par ma foi, un instant j'ai cru que je
+serais oblige de le faire conduire ici par le poste de la rue
+Mazarine; il est en bottes et en redingote.
+
+-- Qu'il entre, dit Bonaparte.
+
+-- Entrez, milord, fit Roland en se retournant.
+
+Lord Tanlay parut sur le seuil de la porte.
+
+Bonaparte n'eut besoin que de jeter un coup d'oeil sur lui pour
+reconnaitre le parfait gentleman.
+
+Un peu d'amaigrissement, un reste de paleur donnaient a sir John
+tous les caracteres d'une haute distinction.
+
+Il s'inclina et attendit la presentation en veritable Anglais
+qu'il etait.
+
+-- General, dit Roland, j'ai l'honneur de vous presenter sir John
+Tanlay, qui voulait, pour avoir l'honneur de vous voir, aller
+jusqu'a la troisieme cataracte, et qui, aujourd'hui, se fait tirer
+l'oreille pour venir jusqu'au Luxembourg.
+
+-- Venez, milord, venez, dit Bonaparte; ce n'est ni la premiere
+fois que nous nous voyons, ni la premiere fois que j'exprime le
+desir de vous connaitre; il y avait donc presque de l'ingratitude,
+a vous, de vous refuser a mon desir.
+
+-- Si j'ai hesite, general, repondit sir John en excellent
+francais, selon son habitude, c'est que je ne pouvais croire a
+l'honneur que vous me faites.
+
+-- Et puis, tout naturellement et par sentiment national, vous me
+detestez, n'est-ce pas, comme tous vos compatriotes?
+
+-- Je dois avouer, general, repondit sir John en souriant, qu'ils
+n'en sont encore qu'a l'admiration.
+
+-- Et partagez-vous cet absurde prejuge de croire que l'honneur
+national veut que l'on haisse aujourd'hui l'ennemi qui peut etre
+notre ami demain?
+
+-- La France a presque ete pour moi une seconde patrie, general,
+et mon ami Roland vous dira que j'aspire au moment ou, de mes deux
+patries, celle a qui je devrai le plus sera la France.
+
+-- Ainsi, vous verriez sans repugnance la France et l'Angleterre
+se donner la main pour le bonheur du monde?
+
+-- Le jour ou je verrais cela serait pour moi un jour heureux.
+
+-- Et, si vous pouviez contribuer a amener ce resultat, vous y
+preteriez-vous?
+
+-- J'y exposerais ma vie.
+
+-- Roland m'a dit que vous etiez parent de lord Grenville.
+
+-- Je suis son neveu.
+
+-- Etes-vous en bons termes avec lui?
+
+-- Il aimait fort ma mere, qui etait sa soeur ainee.
+
+-- Avez-vous herite de la tendresse qu'il portait a votre mere?
+
+-- Oui; seulement, je crois qu'il la tient en reserve pour le jour
+ou je rentrerai en Angleterre.
+
+-- Vous chargeriez-vous de lui porter une lettre de moi?
+
+-- Adressee a qui?
+
+-- Au roi George III.
+
+-- Ce serait un grand honneur pour moi.
+
+-- Vous chargeriez-vous de dire de vive voix a votre oncle ce que
+l'on ne peut ecrire dans une lettre?
+
+-- Sans y changer un mot: les paroles du general Bonaparte sont de
+l'histoire.
+
+-- Eh bien, dites-lui...
+
+Mais, s'interrompant et se retournant vers Bourrienne:
+
+-- Bourrienne, dit-il, cherchez-moi la derniere lettre de
+l'empereur de Russie.
+
+Bourrienne ouvrit un carton, et, sans chercher, mit la main sur
+une lettre qu'il donna a Bonaparte.
+
+Bonaparte jeta un coup d'oeil sur la lettre, et, la presentant a
+lord Tanlay:
+
+-- Dites-lui, reprit-il, d'abord et avant toute chose que vous
+avez lu cette lettre.
+
+Sir John s'inclina et lut:
+
+"Citoyen premier consul,
+
+"J'ai recu, armes et habilles a neuf, chacun avec l'uniforme de
+son corps, les neuf mille Russes faits prisonniers en Hollande, et
+que vous m'avez envoyes sans rancon, sans echange, sans condition
+aucune.
+
+"C'est de la pure chevalerie, et j'ai la pretention d'etre un
+chevalier.
+
+"Je crois que ce que je puis vous offrir de mieux, citoyen premier
+consul, en echange de ce magnifique cadeau, c'est mon amitie.
+
+"La voulez-vous?
+
+"Comme arrhes de cette amitie, j'envoie ses passeports a lord
+Whitworth, ambassadeur d'Angleterre a Saint-Petersbourg.
+
+"En outre, si vous voulez etre, je ne dirai pas meme mon second,
+mais mon temoin, je provoque en duel personnel et particulier tous
+les rois qui ne prendront point parti contre l'Angleterre et qui
+ne lui fermeront pas leurs ports.
+
+"Je commence par mon voisin, le roi du Danemark, et vous pouvez
+lire, dans la _Gazette de _la Cour, le cartel que je lui envoie.
+
+"Ai-je encore autre chose a vous dire?
+
+"Non.
+
+"Si ce n'est qu'a nous deux nous pouvons faire la loi au monde.
+
+"Et puis encore que je suis votre admirateur et sincere ami.
+
+"PAUL."
+
+Lord Tanlay se retourna vers le premier consul.
+
+-- Vous savez que l'empereur de Russie est fou, dit-il.
+
+-- Serait-ce cette lettre qui vous l'apprendrait, milord? demanda
+Bonaparte.
+
+-- Non; mais elle me confirme dans mon opinion.
+
+-- C'est d'un fou que Henri VI de Lancastre a recu la couronne de
+saint Louis, et le blason d'Angleterre -- jusqu'au moment ou je
+les y gratterai avec mon epee -- porte encore les fleurs de lis de
+France.
+
+Sir John sourit; son orgueil national se revoltait a cette
+pretention du vainqueur des Pyramides.
+
+-- Mais, reprit Bonaparte, il n'est point question de cela
+aujourd'hui, et chaque chose viendra en son temps.
+
+-- Oui, murmura sir John, nous sommes encore trop pres d'Aboukir.
+
+-- Oh! ce n'est pas sur mer que je vous battrai, dit Bonaparte: il
+me faudrait cinquante ans pour faire de la France une nation
+maritime; c'est la-bas...
+
+Et de sa main, il montra l'Orient.
+
+-- Pour le moment, je vous le repete, il s'agit, non pas de
+guerre, mais de paix: j'ai besoin de la paix pour accomplir le
+reve que je fais, et surtout de la paix avec l'Angleterre. Vous
+voyez que je joue cartes sur table: je suis assez fort pour etre
+franc. Le jour ou un diplomate dira la verite, ce sera le premier
+diplomate du monde, attendu que personne ne le croira, et que, des
+lors, il arrivera sans obstacle a son but.
+
+-- J'aurai donc a dire a mon oncle que vous voulez la paix?
+
+-- Tout en lui disant que je ne crains pas la guerre. Ce que je ne
+fais pas avec le roi George, vous le voyez, je puis le faire avec
+l'empereur Paul; mais la Russie n'en est pas au point de
+civilisation ou je la voudrais pour en faire une alliee.
+
+-- Un instrument vaut quelquefois mieux qu'un allie.
+
+-- Oui; mais, vous l'avez dit, l'empereur est fou, et, au lieu
+d'armer les fous, milord, mieux vaut les desarmer. Je vous dis
+donc que deux nations comme la France et l'Angleterre doivent etre
+deux amies inseparables ou deux ennemies acharnees: amies, elles
+sont les deux poles de la terre, equilibrant son mouvement par un
+poids egal; ennemies, il faut que l'une detruise l'autre et se
+fasse l'axe du monde.
+
+-- Et si lord Grenville, sans douter de votre genie, doutait de
+votre puissance; s'il est de l'avis de notre poete Coleridge, s'il
+croit que l'Ocean au rauque murmure garde son ile et lui sert de
+rempart, que lui dirai-je?
+
+-- Deroulez-nous une carte du monde, Bourrienne, dit Bonaparte.
+
+Bourrienne deroula une carte; Bonaparte s'en approcha.
+
+-- Voyez-vous ces deux fleuves? dit-il.
+
+Et il montrait a sir John le Volga et le Danube.
+
+-- Voila la route de l'Inde, ajouta-t-il.
+
+-- Je croyais que c'etait l'Egypte, general, dit sir John.
+
+-- Je l'ai cru un instant comme vous, ou plutot, j'ai pris celle-
+la parce que je n'en avais pas d'autre. Le tzar m'ouvre celle-ci;
+que votre gouvernement ne me force point a la prendre! Me suivez-
+vous?
+
+-- Oui, citoyen; marchez devant.
+
+-- Eh bien, si l'Angleterre me force a la combattre, si je suis
+oblige d'accepter l'alliance du successeur de Catherine, voici ce
+que je fais: j'embarque quarante mille Russes sur le Volga; je
+leur fais descendre le fleuve jusqu'a Astrakan; ils traversent la
+mer Caspienne et vont m'attendre a Asterabad.
+
+Sir John s'inclina en signe d'attention profonde.
+
+Bonaparte continua.
+
+-- J'embarque quarante mille Francais sur le Danube.
+
+-- Pardon, citoyen premier consul, mais le Danube est un fleuve
+autrichien.
+
+-- J'aurai pris Vienne.
+
+Sir John regarda Bonaparte.
+
+-- J'aurai pris Vienne, continua celui-ci. J'embarque donc
+quarante mille Francais sur le Danube; je trouve, a son
+embouchure, des vaisseaux russes qui les transportent jusqu'a
+Taganrog; je leur fais remonter par terre le cours du Don jusqu'a
+Pratisbianskaia, d'ou ils se portent a Tzaritsin; la, ils
+descendent le Volga a leur tour avec les memes batiments qui ont
+conduit les quarante mille Russes a Asterabad; quinze jours apres,
+j'ai quatre-vingt mille hommes dans la Perse occidentale.
+D'Asterabad, les deux corps reunis se porteront sur l'Indus; la
+Perse, ennemie de l'Angleterre, est notre alliee naturelle.
+
+-- Oui; mais, une fois dans le Pendjab, l'alliance perse vous
+manque, et une armee de quatre-vingt mille hommes ne traine point
+facilement avec elle ses approvisionnements.
+
+-- Vous oubliez une chose, dit Bonaparte, comme si l'expedition
+etait faite, c'est que j'ai laisse des banquiers a Teheran et a
+Caboul; or, rappelez-vous ce qui arriva, il y a neuf ans, dans la
+guerre de lord Cornwallis contre Tippo-Saib: le general en chef
+manquait de vivres; un simple capitaine... je ne me rappelle plus
+son nom...
+
+-- Le capitaine Malcom, fit lord Tanlay.
+
+-- C'est cela, s'ecria Bonaparte, vous savez l'affaire! Le
+capitaine Malcom eut recours a la caste des brinjaries, ces
+bohemiens de l'Inde, qui couvrent de leurs campements la peninsule
+hindoustanique, ou ils font exclusivement le commerce de grains;
+eh bien, ces bohemiens sont a ceux qui les payent, fideles
+jusqu'au dernier sou: ce sont eux qui me nourriront.
+
+-- Il faudra passer l'Indus.
+
+-- Bon! dit Bonaparte, j'ai soixante lieues de developpement entre
+Dera-Ismael-Khan et Attok; je connais l'Indus comme je connais la
+Seine; c'est un fleuve lent qui fait une lieue a l'heure, dont la
+profondeur moyenne, la ou je dis, est de douze a quinze pieds et
+qui a dix gues peut-etre sur ma ligne d'operation.
+
+-- Ainsi votre ligne d'operation est deja tracee? demanda sir John
+en souriant.
+
+-- Oui, attendu qu'elle se deploie devant un massif non interrompu
+de provinces fertiles et bien arrosees; attendu qu'en l'abordant
+je tourne les deserts sablonneux qui separent la vallee inferieure
+de l'Indus du Radjepoutanah; attendu, enfin, que c'est sur cette
+base que se sont faites toutes les invasions de l'Inde qui ont eu
+quelques succes depuis Mahmoud de Ghizni, en l'an 1000, jusqu'a
+Nadir-Schah, en 1739: et combien entre ces deux epoques ont fait
+la route que je compte faire! passons-les en revue... Apres
+Mahmoud de Ghizni, Mahomet-Gouri, en 1184, avec cent vingt mille
+hommes; apres Mahomet-Gouri, Timour-Lung ou Timour le Boiteux,
+dont nous avons fait Tamerlan, avec soixante mille hommes; apres
+Timour-Lung, Babour; apres Babour, Humayoun; que sais-je, moi!
+L'Inde n'est-elle pas a qui veut ou a qui sait la prendre?
+
+-- Vous oubliez, citoyen premier consul, que tous ces conquerants
+que vous venez de nommer n'ont eu affaire qu'aux peuplades
+indigenes, tandis que vous aurez affaire aux Anglais, vous. Nous
+avons dans l'Inde...
+
+-- Vingt a vingt-deux mille hommes.
+
+-- Et cent mille cipayes.
+
+-- J'ai fait le compte de chacun, et je traite l'Angleterre et
+l'Inde, l'une avec le respect, l'autre avec le mepris qu'elle
+merite: partout ou je trouve l'infanterie europeenne, je prepare
+une seconde, une troisieme, s'il le faut une quatrieme ligne de
+reserve, supposant que les trois premieres peuvent plier sous la
+baionnette anglaise; mais partout ou je ne rencontre que des
+cipayes, des fouets de poste pour cette canaille, c'est tout ce
+qu'il me faut. Avez-vous encore quelques questions a me faire,
+milord?
+
+-- Une seule, citoyen premier consul: desirez-vous serieusement la
+paix?
+
+-- Voici la lettre par laquelle je la demande a votre roi, milord;
+et c'est pour etre bien sur qu'elle sera remise a Sa Majeste
+Britannique, que je prie le neveu de lord Grenville d'etre mon
+messager.
+
+-- Il sera fait selon votre desir, citoyen; et, si j'etais l'oncle
+au lieu d'etre le neveu, je promettrais davantage.
+
+-- Quand pouvez-vous partir?
+
+-- Dans une heure, je serai parti.
+
+-- Vous n'avez aucun desir a m'exprimer avant votre depart?
+
+-- Aucun. En tous cas, si j'en avais, je laisse mes pleins
+pouvoirs a mon ami Roland.
+
+-- Donnez-moi la main, milord; ce sera de bon augure, puisque nous
+representons, vous l'Angleterre, et moi la France.
+
+Sir John accepta l'honneur que lui faisait Bonaparte, avec cette
+exacte mesure qui indiquait a la fois sa sympathie pour la France
+et ses reserves pour l'honneur national.
+
+Puis, ayant serre celle de Roland avec une effusion toute
+fraternelle, il salua une derniere fois le premier consul et
+sortit.
+
+Bonaparte le suivit des yeux, parut reflechir un instant; puis,
+tout a coup:
+
+-- Roland, dit-il, non seulement je consens au mariage de ta soeur
+avec lord Tanlay, mais encore je le desire: tu entends? je le
+desire.
+
+Et il pesa tellement sur chacun de ces trois mots, qu'ils
+signifierent clairement, pour quiconque connaissait le premier
+consul, non plus "je le desire", mais "je le veux!"
+
+La tyrannie etait douce pour Roland; aussi l'accepta-t-il avec un
+remerciement plein de reconnaissance.
+
+
+XXXVIII -- LES DEUX SIGNAUX
+
+Disons ce qui se passait au chateau des Noires-Fontaines, trois
+jours apres que les evenements que nous venons de raconter se
+passaient a Paris.
+
+Depuis que, successivement, Roland d'abord, puis madame de
+Montrevel et son fils, et enfin sir John, avaient pris la route de
+Paris, Roland pour rejoindre son general, madame de Montrevel pour
+conduire Edouard au college, et sir John pour faire a Roland ses
+ouvertures matrimoniales, Amelie etait restee seule avec Charlotte
+au chateau des Noires-Fontaines.
+
+Nous disons _seule, _parce que Michel et son fils Jacques
+n'habitaient pas precisement le chateau: ils logeaient dans un
+petit pavillon attenant a la grille; ce qui adjoignait pour Michel
+les fonctions de concierge a celles de jardinier.
+
+Il en resultait que, le soir -- a part la chambre d'Amelie,
+situee, comme nous l'avons dit, au premier etage sur le jardin, et
+celle de Charlotte, situee dans les mansardes au troisieme -- les
+trois rangs de fenetres du chateau restaient dans l'obscurite.
+
+Madame de Montrevel avait emmene avec elle la seconde femme de
+chambre.
+
+Les deux jeunes filles etaient peut-etre bien isolees dans ce
+corps de batiment, se composant d'une douzaine de chambres et de
+trois etages, surtout au moment ou la rumeur publique signalait
+tant d'arrestations sur les grandes routes; aussi Michel avait-il
+offert a sa jeune maitresse de coucher dans le corps de logis
+principal, afin d'etre a meme de lui porter secours en cas de
+besoin; mais celle-ci avait, d'une voix ferme, declare qu'elle
+n'avait pas peur et qu'elle desirait que rien ne fut change aux
+dispositions habituelles du chateau.
+
+Michel n'avait point autrement insiste et s'etait retire tout en
+disant que, du reste, mademoiselle pouvait dormir tranquille, et
+que lui et Jacques feraient des rondes autour du chateau.
+
+Ces rondes de Michel avaient paru un instant inquieter Amelie;
+mais elle avait bientot reconnu que Michel se bornait a aller,
+avec Jacques, se mettre a l'affut sur la lisiere de la foret de
+Seillon, et la frequente apparition sur la table, ou d'un rable de
+lievre ou d'un cuissot de chevreuil, prouvait que Michel tenait sa
+parole a l'endroit des rondes promises.
+
+Amelie avait donc cesse de s'inquieter de ces rondes de Michel qui
+avaient lieu justement du cote oppose a celui ou elle avait craint
+d'abord qu'il ne les fit.
+
+Or, comme nous l'avons dit, trois jours apres les evenements que
+nous venons de raconter, ou, pour parler plus correctement,
+pendant la nuit qui suivit ce troisieme jour, ceux qui etaient
+habitues a ne voir de lumiere qu'a deux fenetres du chateau des
+Noires-Fontaines, c'est-a-dire a la fenetre d'Amelie au premier
+etage, et a la fenetre de Charlotte au troisieme, eussent pu
+remarquer avec etonnement que, de onze heures du soir a minuit,
+les quatre fenetres du premier etaient eclairees.
+
+Il est vrai que chacune d'elles n'etait eclairee que par une seule
+bougie.
+
+Ils eussent pu voir encore la forme d'une jeune fille qui, a
+travers son rideau, fixait les yeux dans la direction du village
+de Ceyzeriat.
+
+Cette jeune fille, c'etait Amelie, Amelie pale, la poitrine
+oppressee, et paraissant attendre anxieusement un signal.
+
+Au bout de quelques minutes, elle s'essuya le front et respira
+presque joyeusement.
+
+Un feu venait de s'allumer dans la direction ou se perdait son
+regard.
+
+Aussitot elle passa de chambre en chambre, et eteignit les unes
+apres les autres les trois bougies, ne laissant vivre et bruler
+que celle qui se trouvait dans sa chambre.
+
+Comme si le feu n'eut attendu que cette obscurite, il s'eteignit a
+son tour.
+
+Amelie s'assit pres de sa fenetre, et demeura immobile, les yeux
+fixes sur le jardin.
+
+Il faisait une nuit sombre, sans etoiles, sans lune, et cependant,
+au bout d'un quart d'heure, elle vit, ou plutot elle devina une
+ombre qui traversait la pelouse et s'approchait du chateau.
+
+Elle placa son unique bougie dans l'angle le plus recule de la
+chambre et revint ouvrir sa fenetre.
+
+Celui qu'elle attendait etait deja sur le balcon.
+
+Comme la premiere nuit ou nous l'avons vu faire cette escalade, il
+enveloppa de son bras la taille de la jeune fille et l'entraina
+dans la chambre.
+
+Mais celle-ci opposa une legere resistance; elle cherchait de la
+main la cordelette de la jalousie: elle la detacha du clou qui la
+retenait, et la jalousie retomba avec plus de bruit que la
+prudence ne l'eut peut-etre voulu.
+
+Derriere la jalousie, elle ferma la fenetre.
+
+Puis elle alla chercher la bougie dans l'angle ou elle l'avait
+cachee.
+
+La bougie alors eclaira son visage.
+
+Le jeune homme jeta un cri d'effroi; le visage d'Amelie etait
+couvert de larmes.
+
+-- Qu'est-il donc arrive? demanda-t-il.
+
+-- Un grand malheur! dit la jeune fille.
+
+-- Oh! je m'en suis doute en voyant le signal par lequel tu me
+rappelais, m'ayant recu la nuit derniere... Mais, dis, ce malheur
+est-il irreparable?
+
+-- A peu pres, repliqua Amelie.
+
+-- Au moins, j'espere, ne menace-t-il que moi?
+
+-- Il nous menace tous deux.
+
+Le jeune homme passa sa main sur son front pour en essuyer la
+sueur.
+
+-- Allons, fit-il, j'ai de la force.
+
+-- Si tu as la force d'ecouter tout, je n'ai point celle de tout
+te dire.
+
+Alors, prenant une lettre sur la cheminee:
+
+-- Lis, dit-elle; voici ce que j'ai recu par le courrier du soir.
+
+Le jeune homme prit la lettre, et, l'ouvrant, courut a la
+signature.
+
+-- Elle est de madame de Montrevel, dit-il.
+
+-- Oui, avec un post-scriptum de Roland.
+
+Le jeune homme lut:
+
+"Ma fille bien-aimee,
+
+"Je desire que la nouvelle que je t'annonce te cause une joie
+egale a celle qu'elle m'a faite et qu'elle fait a notre cher
+Roland. Sir John, a qui tu contestais un coeur et que tu
+pretendais etre une mecanique sortie des ateliers de Vaucanson,
+reconnait qu'on eut eu parfaitement raison de le juger ainsi
+jusqu'au jour ou il t'a vue; mais il soutient que, depuis ce jour,
+il a veritablement un coeur, et que ce coeur t'adore.
+
+"T'en serais-tu doutee, ma chere Amelie, a ses manieres
+aristocratiquement polies, mais ou l'oeil meme de ta mere n'avait
+rien reconnu de tendre?
+
+"Ce matin, en dejeunant avec ton frere, il lui a fait la demande
+officielle de ta main. Ton frere a accueilli cette ouverture avec
+joie; cependant, il n'a rien promis d'abord. Le premier consul,
+avant le depart de Roland pour la Vendee, avait deja parle de se
+charger de ton etablissement; mais voila que le premier consul a
+desire voir lord Tanlay, qu'il l'a vu, et que lord Tanlay, du
+premier coup, tout en faisant ses reserves nationales, est entre
+dans les bonnes graces du premier consul, au point que celui-ci
+l'a charge, seance tenante, d'une mission pour son oncle lord
+Grenville. Lord Tanlay est parti a l'instant meme pour
+l'Angleterre.
+
+"Je ne sais combien de jours sir John restera absent; mais, a coup
+sur, a son retour, il demandera la permission de se presenter
+devant toi comme ton fiance.
+
+"Lord Tanlay est jeune encore, d'une figure agreable, immensement
+riche; il est admirablement apparente en Angleterre; il est l'ami
+de Roland. Je ne sais pas d'homme qui ait plus de droits, je ne
+dirai point a ton amour, ma chere Amelie, mais a ta profonde
+estime.
+
+"Maintenant, tout le reste en deux mots.
+
+"Le premier consul est toujours parfaitement bon pour moi et pour
+tes deux freres, et madame Bonaparte m'a fait entendre qu'elle
+n'attendait que ton mariage pour t'appeler pres d'elle.
+
+"Il est question de quitter le Luxembourg et d'aller demeurer aux
+Tuileries: Comprends-tu toute la portee de ce changement de
+domicile?
+
+"Ta mere, qui t'aime,
+
+"CLOTILDE DE MONTREVEL"
+
+Sans s'arreter, le jeune homme passa au post-scriptum de Roland.
+
+Il etait concu en ces termes:
+
+"Tu as lu, chere petite soeur, ce que t'ecrit notre bonne mere. Ce
+mariage est convenable sous tous les rapports. Il ne s'agit point
+ici de faire la petite fille; le premier consul _desire_ que tu
+sois lady Tanlay, c'est-a-dire qu'il _le veut._
+
+"Je quitte Paris pour quelques jours; mais, si je ne te vois pas,
+tu entendras parler de moi.
+
+"Je t'embrasse.
+
+"ROLAND"
+
+-- Eh bien, Charles, demanda Amelie lorsque le jeune homme eut
+fini sa lecture, que dis-tu de cela?
+
+-- Que c'etait une chose a laquelle nous devions nous attendre
+d'un jour a l'autre, mon pauvre ange, mais qui n'en est pas moins
+terrible.
+
+-- Que faire?
+
+-- Il y a trois choses a faire.
+
+-- Dis.
+
+-- Avant tout, resiste, si tu en as la force; c'est le plus court
+et le plus sur.
+
+Amelie baissa la tete.
+
+-- Tu n'oseras jamais, n'est-ce pas?
+
+-- Jamais.
+
+-- Cependant tu es ma femme, Amelie. Un pretre a beni notre union.
+
+-- Mais ils disent que ce mariage est nul devant la loi, parce
+qu'il n'a ete que beni par un pretre.
+
+-- Et toi, dit Morgan, toi, l'epouse d'un proscrit, cela ne te
+suffit pas?
+
+En parlant ainsi, sa voix tremblait.
+
+Amelie eut un elan pour se jeter dans ses bras.
+
+-- Mais ma mere! dit-elle. Nous n'avions pas la presence et la
+benediction de ma mere.
+
+-- Parce qu'il y avait des risques a courir et que nous avons
+voulu les courir seuls.
+
+-- Et cet homme, surtout... N'as-tu pas entendu que mon frere dit
+qu'il _veut?_
+
+--Oh! si tu m'aimais, Amelie, cet homme verrait bien qu'il peut
+changer la face d'un Etat, porter la guerre d'un bout du monde a
+l'autre, fonder une legislation, batir un trone, mais qu'il ne
+peut forcer une bouche a dire oui lorsque le coeur dit non.
+
+-- Si je t'aimais! dit Amelie du ton d'un doux reproche. Il est
+minuit, tu es dans ma chambre, je pleure dans tes bras, je suis la
+fille du general de Montrevel, la soeur de Roland, et tu dis: "Si
+tu m'aimais."
+
+-- J'ai tort, j'ai tort, mon adoree Amelie; oui, je sais que tu es
+elevee dans l'adoration de cet homme; tu ne comprends pas que l'on
+puisse lui resister, et quiconque lui resiste est a tes yeux un
+rebelle.
+
+-- Charles, tu as dit que nous avions trois choses a faire; quelle
+est la seconde?
+
+-- Accepter en apparence l'union qu'on te propose, mais gagner du
+temps en la retardant sous toutes sortes de pretextes. L'homme
+n'est pas immortel.
+
+-- Non; mais il est bien jeune pour que nous comptions sur sa
+mort. La troisieme chose, mon ami?
+
+-- Fuir... mais, a cette ressource extreme, Amelie, il y a deux
+obstacles: tes repugnances d'abord.
+
+-- Je suis a toi, Charles; ces repugnances, je les surmonterai.
+
+-- Puis, ajouta le jeune homme, mes engagements.
+
+-- Tes engagements?
+
+-- Mes compagnons sont lies a moi, Amelie; mais je suis lie a eux.
+Nous aussi, nous avons un homme dont nous relevons, un homme a qui
+nous avons jure obeissance. Cet homme, c'est le futur roi de
+France. Si tu admets le devouement de ton frere a Bonaparte,
+admets le notre a Louis XVIII.
+
+Amelie laissa tomber sa tete dans ses mains en poussant un soupir.
+
+-- Alors, dit-elle, nous sommes perdus.
+
+-- Pourquoi cela? Sous differents pretextes, sous celui de ta
+sante surtout, tu peux gagner un an; avant un an, il sera oblige
+de recommencer une guerre en Italie probablement; une seule
+defaite lui ote tout son prestige; enfin, en un an, il se passe
+bien des choses.
+
+-- Tu n'as donc pas lu le post-scriptum de Roland, Charles?
+
+-- Si fait; mais je n'y vois rien de plus que dans la lettre de ta
+mere.
+
+-- Relis la derniere phrase.
+
+Et Amelie remit la lettre sous les yeux du jeune homme.
+
+Il lut:
+
+"Je quitte Paris pour quelques jours; mais, si tu ne me vois pas,
+tu entendras parler de moi."
+
+-- Eh bien?
+
+-- Sais-tu ce que cela veut dire?
+
+-- Non.
+
+-- Cela veut dire que Roland est a ta poursuite.
+
+-- Qu'importe, puisqu'il ne peut mourir de la main d'aucun de
+nous?
+
+-- Mais, toi, malheureux, tu peux mourir de la sienne!
+
+-- Crois-tu que je dusse lui en vouloir beaucoup s'il me tuait,
+Amelie?
+
+-- Oh! cela ne s'etait point encore presente a mon esprit, dans
+mes craintes les plus sombres.
+
+-- Ainsi, tu crois ton frere en chasse de nous?
+
+-- J'en suis sure.
+
+-- D'ou te vient cette certitude?
+
+-- Sur sir John mourant et qu'il croyait mort, il a jure de le
+venger.
+
+-- S'il eut ete mort au lieu d'etre mourant, fit le jeune homme
+avec amertume, nous ne serions pas ou nous en sommes, Amelie.
+
+-- Dieu l'a sauve, Charles; il etait donc bon qu'il ne mourut pas.
+
+-- Pour nous?...
+
+-- Je ne sonde pas les desseins du Seigneur. Je te dis, mon
+Charles bien-aime, garde-toi de Roland; Roland est pres d'ici.
+
+Charles sourit d'un air de doute.
+
+-- Je te dis qu'il est non seulement pres d'ici, mais ici; on l'a
+vu.
+
+-- On l'a vu! ou? Qui?
+
+-- Qui l'a vu?
+
+-- Oui.
+
+-- Charlotte, la femme de chambre, la fille du concierge de la
+prison; elle m'avait demande la permission d'aller visiter ses
+parents hier dimanche: je devais te voir, je lui ai donne conge
+jusqu'a ce matin.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Elle a donc passe la nuit chez ses parents. A onze heures, le
+capitaine de gendarmerie est venu amener des prisonniers. Tandis
+qu'on les ecrouait, un homme est arrive enveloppe d'un manteau, et
+a demande le capitaine. Charlotte a cru reconnaitre la voix du
+nouvel arrivant; elle a regarde avec attention; et, dans un moment
+ou le manteau s'est ecarte du visage, elle a reconnu mon frere.
+
+Le jeune homme fit un mouvement.
+
+-- Comprends-tu, Charles? mon frere qui vient ici, a Bourg; qui y
+vient mysterieusement, sans me prevenir de sa presence; mon frere
+qui demande le capitaine de gendarmerie, qui le suit jusque dans
+la prison, qui ne parle qu'a lui et qui disparait? N'est-ce point
+une menace terrible pour mon amour, dis?
+
+Et, en effet, au fur et a mesure qu'Amelie parlait, le front de
+son amant se couvrait d'un nuage sombre.
+
+-- Amelie, dit-il, quand nous nous sommes faits ce que nous
+sommes, nul de nous ne s'est dissimule les perils qu'il courait.
+
+-- Mais, au moins, demanda Amelie, vous avez change d'asile, vous
+avez abandonne la chartreuse de Seillon?
+
+-- Nos morts seuls y sont restes et l'habitent a cette heure.
+
+-- Est-ce un asile bien sur que la grotte de Ceyzeriat?
+
+-- Aussi sur que peut l'etre tout asile ayant deux issues.
+
+-- La chartreuse de Seillon aussi avait deux issues, et cependant,
+tu le dis, vous y avez laisse vos morts.
+
+-- Les morts sont plus en surete que les vivants: ils sont
+certains de ne pas mourir sur l'echafaud.
+
+Amelie sentit un frisson lui passer par tout le corps.
+
+-- Charles! murmura-t-elle.
+
+-- Ecoute, dit le jeune homme, Dieu m'est temoin, et toi aussi,
+que j'ai toujours, dans nos entrevues, mis mon sourire et ma
+gaiete entre tes pressentiments et mes craintes; mais,
+aujourd'hui, l'aspect des choses a change; nous arrivons en face
+de la lutte. Quel qu'il soit, nous approchons du denouement; je ne
+te demande point, mon Amelie, ces choses folles et egoistes que
+les amants menaces d'un grand danger exigent de leurs maitresses,
+je ne te demande pas de garder ton coeur au mort, ton amour au
+cadavre...
+
+-- Ami, fit la jeune fille en lui posant la main sur le bras,
+prends garde, tu vas douter de moi.
+
+-- Non: je te fais le merite plus grand en te laissant libre
+d'accomplir le sacrifice dans toute son etendue; mais je ne veux
+pas qu'aucun serment te lie, qu'aucun lien t'etreigne.
+
+-- C'est bien, fit Amelie.
+
+-- Ce que je te demande, continua le jeune homme, ce que tu vas me
+jurer sur notre amour, helas! si funeste pour toi, c'est que, si
+je suis arrete, si je suis desarme, si je suis emprisonne,
+condamne a mort, ce que je te demande, ce que j'exige de toi,
+Amelie, c'est que, par tous les moyens possibles, tu me fasses
+passer des armes, non seulement pour moi, mais encore pour mes
+compagnons, afin que nous soyons toujours maitres de notre vie.
+
+--Mais alors, Charles, ne me permettrais-tu donc pas de tout dire,
+d'en appeler a la tendresse de mon frere, a la generosite du
+premier consul?
+
+La jeune fille n'acheva point, son amant lui saisissait violemment
+le poignet.
+
+-- Amelie, lui dit-il, ce n'est plus un serment, ce sont deux
+serments que je te demande. 'Tu vas me jurer d'abord, et avant
+tout, que tu ne solliciteras point ma grace. Jure, Amelie, jure!
+
+-- Ai-je besoin de jurer, ami? dit la jeune fille en eclatant en
+sanglots; je te le promets.
+
+-- Sur le moment ou je t'ai dit que je t'aimais, sur celui ou tu
+m'as repondu que j'etais aime?
+
+-- Sur ta vie, sur la mienne, sur le passe, sur l'avenir, sur nos
+sourires, sur nos larmes!
+
+-- C'est que je n'en mourrais pas moins, vois-tu, Amelie, dusse-je
+me briser la tete contre la muraille; seulement, je mourrais
+deshonore.
+
+-- Je te le promets, Charles.
+
+-- Reste ma seconde priere, Amelie: si nous sommes pris et
+condamnes; des armes ou du poison, enfin un moyen de mourir; un
+moyen, quelconque! Me venant de toi, la mort me sera encore un
+bonheur.
+
+-- De pres ou de loin, libre ou prisonnier, vivant ou mort, tu es
+mon maitre, je suis ton esclave; ordonne et je t'obeirai.
+
+-- Voila tout, Amelie; tu le vois, c'est simple et clair: point de
+grace, et des armes.
+
+-- Simple et clair, mais terrible.
+
+-- Et cela sera ainsi, n'est-ce pas?
+
+-- Tu le veux?
+
+-- Je t'en supplie.
+
+-- Ordre ou priere, mon Charles, ta volonte sera faite.
+
+Le jeune homme soutint de son bras gauche la jeune fille, qui
+semblait pres de s'evanouir, et rapprocha sa bouche de la sienne.
+
+Mais, au moment ou leurs levres allaient se toucher, le cri de la
+chouette se fit entendre si pres de la fenetre, qu'Amelie
+tressaillit, et que Charles releva la tete.
+
+Le cri se fit entendre une seconde fois, puis une troisieme.
+
+-- Ah! murmura Amelie, reconnais-tu le cri de l'oiseau de mauvais
+augure! Nous sommes condamnes, mon ami.
+
+Mais Charles secoua la tete.
+
+-- Ce n'est point le cri de la chouette, Amelie, dit-il, c'est
+l'appel de l'un de mes compagnons. Eteins la bougie.
+
+Amelie souffla la lumiere, tandis que son amant ouvrait la
+fenetre.
+
+-- Ah! jusqu'ici! murmura-t-elle; on vient te chercher jusqu'ici!
+
+-- Oh! c'est notre ami, notre confident, le comte de Jayat; nul
+autre que lui ne sait ou je suis.
+
+Puis, du balcon:
+
+-- Est-ce toi, Montbar? demanda-t-il.
+
+-- Oui, est-ce toi, Morgan?
+
+-- Oui.
+
+Un homme sortit d'un massif d'arbres.
+
+-- Nouvelles de Paris; pas un instant a perdre: il y va de notre
+vie a tous.
+
+-- Tu entends, Amelie?
+
+Et, prenant la jeune fille dans ses bras, il la serra
+convulsivement contre son coeur.
+
+-- Va, dit-elle d'une voix mourante, va; n'as-tu pas entendu qu'il
+s'agissait de votre vie a tous?
+
+-- Adieu, mon Amelie bien-aimee, adieu!
+
+-- Oh! ne dis pas adieu!
+
+-- Non, non, au revoir.
+
+-- Morgan! Morgan! dit la voix de celui qui attendait au bas du
+balcon.
+
+Le jeune homme appuya une derniere fois ses levres sur celles
+d'Amelie, et, s'elancant vers la fenetre, il enjamba le balcon,
+et, d'un seul bond, se trouva pres de son ami.
+
+Amelie poussa un cri et s'avanca jusqu'a la balustrade; mais elle
+ne vit plus que deux ombres qui se perdaient dans les tenebres,
+rendues plus epaisses par le voisinage des grands arbres qui
+formaient le parc.
+
+
+XXXIX -- LA GROTTE DE CEYZERIAT
+
+Les deux jeunes gens s'enfoncerent sous l'ombre des grands arbres;
+Morgan guida son compagnon, moins familier que lui avec les
+detours du parc, et le conduisit juste a l'endroit ou il avait
+l'habitude d'escalader le mur.
+
+Il ne fallut qu'une seconde a chacun d'eux pour accomplir cette
+operation.
+
+Un instant apres, ils etaient sur les bords de la Reyssouse.
+
+Un bateau attendait au pied d'un saule.
+
+Ils s'y jeterent tous deux, et, en trois coups d'aviron,
+toucherent l'autre bord.
+
+Un sentier cotoyait la berge de la riviere et conduisait a un
+petit bois qui s'etend de Ceyzeriat a Etrez, c'est-a-dire sur une
+longueur de trois lieues, faisant ainsi, de l'autre cote de la
+Reyssouse, le pendant de la foret de Seillon.
+
+Arrives a la lisiere du bois, ils s'arreterent; jusque-la, ils
+avaient marche aussi rapidement qu'il est possible de le faire
+sans courir, et ni l'un ni l'autre n'avaient prononce une parole.
+
+Toute la route parcourue etait deserte; il etait probable, certain
+meme, qu'on n'avait ete vu de personne.
+
+On pouvait donc respirer.
+
+-- Ou sont les compagnons? demanda Morgan.
+
+-- Dans la grotte, repondit Montbar.
+
+-- Et pourquoi ne nous y rendons-nous pas a l'instant meme?
+
+-- Parce qu'au pied de ce hetre nous devons trouver un des notres
+qui nous dira si nous pouvons aller plus loin sans danger.
+
+-- Lequel?
+
+-- D'Assas.
+
+Une ombre apparut derriere l'arbre et s'en detacha.
+
+-- Me voici, dit l'ombre.
+
+-- Ah! c'est toi, firent les deux jeunes gens.
+
+-- Quoi de nouveau? demanda Montbar.
+
+-- Rien; on vous attend pour prendre une decision.
+
+-- En ce cas, allons vite.
+
+Les trois jeunes gens reprirent leur course; au bout de trois
+cents pas, Montbar s'arretait de nouveau.
+
+-- Armand! fit-il a demi-voix.
+
+A cet appel, on entendit le froissement des feuilles seches, et
+une quatrieme ombre sortit d'un massif et s'approcha des trois
+compagnons.
+
+-- Rien de nouveau? demanda Montbar.
+
+-- Si fait: un envoye de Cadoudal.
+
+-- Celui qui est deja venu?
+
+-- Oui.
+
+-- Ou est-il?
+
+-- Avec les freres, dans la grotte.
+
+-- Allons.
+
+Montbar s'elanca le premier; le sentier etait devenu si etroit,
+que les quatre jeunes gens ne pouvaient marcher que l'un apres
+l'autre.
+
+Le chemin monte, pendant cinq cents pas a peu pres, par une pente
+assez douce, mais tortueuse.
+
+Arrive a une clairiere, Montbar s'arreta et fit entendre trois
+fois ce meme cri de la chouette qui avait indique sa presence a
+Morgan.
+
+Un seul houhoulement de hibou lui repondit.
+
+Puis, du milieu des branches d'un chene touffu, un homme se laissa
+glisser a terre; c'etait la sentinelle qui veillait a l'ouverture
+de la grotte.
+
+Cette ouverture etait a dix pas du chene.
+
+Par la disposition des massifs qui l'entouraient, il fallait etre
+presque dessus pour l'apercevoir.
+
+La sentinelle echangea quelques mots tout bas avec Montbar, qui
+semblait, en remplissant les devoirs d'un chef, vouloir laisser
+Morgan tout entier a ses pensees; puis, comme sa faction sans
+doute n'etait point achevee, le bandit remonta dans les branches
+du chene, et, au bout d'un instant, se trouva si bien ne faire
+qu'un avec le corps de l'arbre, que ceux a la vue desquels il
+venait d'echapper le cherchaient vainement dans son bastion
+aerien.
+
+Le defile devenait plus etroit au fur et a mesure qu'on approchait
+de l'entree de la grotte.
+
+Montbar y penetra le premier, et, d'un enfoncement ou il les
+savait trouver, tira un briquet, une pierre a feu, de l'amadou,
+des allumettes et une torche.
+
+L'etincelle jaillit, l'amadou prit feu, l'allumette repandit sa
+flamme bleuatre et incertaine, a laquelle succeda la flamme
+petillante et resineuse de la torche.
+
+Trois ou quatre chemins se presentaient, Montbar en prit un sans
+hesiter.
+
+Ce chemin tournait sur lui-meme en s'enfoncant dans la terre; on
+eut dit que les jeunes gens reprenaient sous le sol la trace de
+leurs pas, et suivaient le contre-pied de la route qui les avait
+amenes.
+
+Il etait evident que l'on parcourait les detours d'une ancienne
+carriere, peut-etre celle d'ou sortirent, il y a dix-neuf cents
+ans, les trois villes romaines qui ne sont plus aujourd'hui que
+des villages, et le camp de Cesar qui les surmonte.
+
+De place en place, le sentier souterrain que l'on suivait etait
+coupe dans toute sa largeur par un large fosse, franchissable
+seulement a l'aide d'une planche, que l'on pouvait d'un coup de
+pied faire tomber au fond de la tranchee.
+
+De place en place encore, on voyait des epaulements derriere
+lesquels on pouvait se retrancher et faire feu, sans exposer a la
+vue de l'ennemi aucune partie de son corps.
+
+Enfin, a cinq cents pas de l'entree a peu pres, une barricade a
+hauteur d'homme offrait un dernier obstacle a ceux qui eussent
+voulu parvenir jusqu'a une espece de rotonde ou se tenaient, assis
+ou couches, une dizaine d'hommes occupes, les uns a lire, les
+autres a jouer.
+
+Aucun des lecteurs ni des joueurs ne se derangea au bruit des pas
+des arrivants, ou a la vue de la lumiere qui se jouait sur les
+parois de la carriere, tant ils etaient surs que des amis seuls
+pouvaient penetrer jusqu'a eux, gardes comme ils l'etaient.
+
+Au reste, l'aspect qu'offrait ce campement etait des plus
+pittoresques; les bougies, qui brulaient a profusion -- les
+compagnons de Jehu etaient trop aristocrates pour s'eclairer a une
+autre lumiere que celle de la bougie --, se refletaient sur des
+trophees d'armes de toute espece, parmi lesquelles les fusils a
+deux coups et les pistolets tenaient le premier rang; des fleurets
+et des masques d'armes etaient pendus dans les intervalles;
+quelques instruments de musique etaient poses ca et la; enfin une
+ou deux glaces dans leurs cadres dores indiquaient que la toilette
+n'etait pas un de ces passe-temps les moins apprecies des etranges
+habitants de cette demeure souterraine.
+
+Tous paraissaient aussi tranquilles que si la nouvelle qui avait
+tire Morgan des bras d'Amelie eut ete inconnue, ou regardee comme
+sans importance.
+
+Cependant, lorsque a l'approche du petit groupe venant du dehors,
+ces mots: "Le capitaine! le capitaine!" se furent fait entendre,
+tous se leverent, non pas avec la servilite des soldats qui voient
+venir leur chef, mais avec la deference affectueuse de gens
+intelligents et forts pour un plus fort et plus intelligent
+qu'eux.
+
+Morgan alors secoua la tete, releva le front, et, passant devant
+Montbar, penetra au centre du cercle qui s'etait forme a sa vue.
+
+-- Eh bien, amis, demanda-t-il, il parait qu'il y a des nouvelles?
+
+-- Oui, capitaine, dit une voix; on assure que la police du
+premier consul nous fait l'honneur de s'occuper de nous.
+
+-- Ou est le messager? demanda Morgan.
+
+-- Me voici, dit un jeune homme vetu de l'uniforme des courriers
+de cabinet, et tout couvert encore de poussiere et de boue.
+
+-- Avez-vous des depeches?
+
+-- Ecrites, non; verbales, oui.
+
+-- D'ou viennent-elles?
+
+-- Du cabinet particulier du ministre.
+
+-- Alors, on peut y croire?
+
+-- Je vous en reponds; c'est tout ce qu'il y a de plus officiel.
+
+-- Il est bon d'avoir des amis partout, fit Montbar en maniere de
+parenthese.
+
+-- Et surtout pres de M. Fouche, reprit Morgan; voyons les
+nouvelles.
+
+-- Dois-je les dire tout haut, ou a vous seul?
+
+-- Comme je presume qu'elles nous interessent tous, dites-nous les
+tout haut.
+
+-- Eh bien, le premier consul a fait venir le citoyen Fouche au
+palais du Luxembourg, et lui a lave la tete a notre endroit.
+
+-- Bon! Apres?
+
+-- Le citoyen Fouche a repondu que nous etions des droles fort
+adroits, fort difficiles a joindre, plus difficiles encore a
+prendre quand on nous avait rejoints. Bref, il a fait le plus
+grand eloge de nous.
+
+-- C'est bien aimable a lui. Apres?
+
+-- Apres, le premier consul a repondu que cela ne le regardait
+pas, que nous etions des brigands, et que c'etaient nous qui, avec
+nos brigandages, soutenions la guerre de la Vendee; que le jour ou
+nous ne ferions plus passer d'argent en Bretagne, il n'y aurait
+plus de Chouannerie.
+
+-- Cela me parait admirablement raisonne.
+
+-- Que c'etait dans l'Est et dans le Midi qu'il fallait frapper
+l'Ouest.
+
+-- Comme l'Angleterre dans l'Inde.
+
+-- Qu'en consequence, il donnait carte blanche au citoyen Fouche,
+et que, dut-il depenser un million et faire tuer cinq cents
+hommes, il lui fallait nos tetes.
+
+-- Eh bien, mais il sait a qui il les demande; reste a, savoir si
+nous les laisserons prendre.
+
+-- Alors, le citoyen Fouche est rentre furieux, et il a declare
+qu'il fallait, qu'avant huit jours, il n'existat plus en France un
+seul compagnon de Jehu.
+
+-- Le delai est court.
+
+-- Le meme jour, des courriers sont partis pour Lyon, pour Macon,
+pour Lons-le-Saulnier, pour Besancon et pour Geneve, avec ordre
+aux chefs des garnisons de faire personnellement tout ce qu'ils
+pourraient pour arriver a notre destruction, mais, en outre,
+d'obeir sans replique a M. Roland de Montrevel, aide de camp du
+premier consul, et de mettre a sa disposition, pour en user comme
+bon lui semblerait, toutes les troupes dont il pourrait avoir
+besoin.
+
+-- Et je puis ajouter ceci, dit Morgan, que M. Roland de Montrevel
+est deja en campagne; hier, il a eu, a la prison de Bourg, une
+conference avec le capitaine de gendarmerie.
+
+-- Sait-on dans quel but? demanda une voix.
+
+-- Pardieu! dit un autre, pour y retenir nos logements.
+
+-- Maintenant le sauvegarderas-tu toujours? demanda d'Assas.
+-- Plus que jamais.
+
+-- Ah! c'est trop fort, murmura une voix.
+
+-- Pourquoi cela? repliqua Morgan d'un ton imperieux; n'est-ce pas
+mon droit de simple compagnon?
+
+-- Certainement, dirent deux autres voix.
+
+-- Eh bien, j'en use, et comme simple compagnon, et comme votre
+capitaine.
+
+-- Si cependant, au milieu de la melee, une balle s'egare! dit une
+voix.
+
+-- Alors, ce n'est pas un droit que je reclame, ce n'est pas un
+ordre que je donne, c'est une priere que je fais; mes amis,
+promettez-moi, sur l'honneur, que la vie de Roland de Montrevel
+vous sera sacree.
+
+D'une voix unanime, tous ceux qui etaient la repondirent en
+etendant la main
+
+-- Sur l'honneur, nous le jurons!
+
+-- Maintenant, reprit Morgan, il s'agit d'envisager notre position
+sous son veritable point de vue, de ne pas nous faire d'illusions,
+le jour ou une police intelligente se mettra a notre poursuite et
+nous fera veritablement la guerre, il est impossible que nous
+resistions: nous ruserons comme le renard, nous nous retournerons
+comme le sanglier, mais notre resistance sera une affaire de
+temps, et voila tout: c'est mon avis du moins.
+
+Morgan interrogea des yeux ses compagnons, et l'adhesion fut
+unanime: seulement, c'etait le sourire sur les levres qu'ils
+reconnaissaient que leur perte etait assuree.
+
+II en etait ainsi a cette etrange epoque: on recevait la mort sans
+crainte, comme on la donnait sans emotion.
+
+-- Et maintenant, demanda Montbar, n'as-tu rien a ajouter?
+
+-- Si fait, dit Morgan; j'ai a ajouter que rien n'est plus facile
+que de nous procurer des chevaux ou meme de partir a pied: nous
+sommes tous chasseurs et plus ou moins montagnards. A cheval, il
+nous faut six heures pour etre hors de France; a pied, il nous en
+faut douze; une fois en Suisse, nous faisons la nique au citoyen
+Fouche et a sa police; voila ce que j'avais a ajouter.
+
+-- C'est bien amusant de se moquer du citoyen Fouche, dit Adler,
+mais c'est bien ennuyeux de quitter la France.
+
+-- Aussi ne mettrai-je aux voix ce parti extreme qu'apres que nous
+aurons entendu le messager de Cadoudal.
+
+-- Ah! c'est vrai, dirent deux ou trois voix, le Breton! ou donc
+est le Breton?
+
+-- Il dormait quand je suis parti, dit Montbar.
+
+-- Et il dort encore, dit Adler en designant du doigt un homme
+couche sur un lit de paille dans un renfoncement de la grotte.
+
+On reveilla le Breton, qui se dressa sur ses genoux en se frottant
+les yeux d'une main et en cherchant par habitude sa carabine de
+l'autre.
+
+-- Vous etes avec des amis, dit une voix, n'ayez donc pas peur.
+
+-- Peur! dit le Breton; qui donc suppose la-bas que je puisse
+avoir peur?
+
+-- Quelqu'un qui probablement ne sait pas ce que c'est, mon cher
+Branche-d'or, dit Morgan (car il reconnaissait le messager de
+Cadoudal pour celui qui etait deja venu et qu'on avait recu dans
+la chartreuse pendant la nuit ou lui-meme etait arrive a Avignon),
+et au nom duquel je vous fais des excuses.
+
+Branche-d'or regarda le groupe de jeunes gens devant lequel il se
+trouvait, d'un air qui ne laissait pas de doute sur la repugnance
+avec laquelle il acceptait un certain genre de plaisanteries;
+mais, comme ce groupe n'avait rien d'offensif et qu'il etait
+evident que sa gaiete n'etait point de la raillerie, il demanda
+d'un air assez gracieux:
+
+-- Lequel de vous tous, messieurs, est le chef? J'ai a lui
+remettre une lettre de la part de mon general.
+
+Morgan fit un pas en avant.
+
+-- C'est moi, dit-il.
+
+-- Votre nom?
+
+-- J'en ai deux.
+
+-- Votre nom de guerre?
+
+-- Morgan.
+
+-- Oui, c'est bien celui-la que le general a dit; d'ailleurs, je
+vous reconnais; c'est vous qui, le soir ou j'ai ete recu par des
+moines, m'avez remis un sac de soixante mille francs: alors, j'ai
+une lettre pour vous.
+
+-- Donne.
+
+Le paysan prit son chapeau, en arracha la coiffe, et, entre la
+coiffe et le feutre, prit un morceau de papier qui avait l'air
+d'une double coiffe et qui semblait blanc au premier abord.
+
+Puis, avec le salut militaire, il presenta le papier a Morgan.
+
+Celui-ci commenca par le tourner et le retourner; voyant que rien
+n'y etait ecrit, ostensiblement du moins:
+
+-- Une bougie, dit-il.
+
+On approcha une bougie; Morgan exposa le papier a la flamme.
+
+Peu a peu le papier se couvrit de caracteres, et a la chaleur
+l'ecriture parut.
+
+Cette experience paraissait familiere aux jeunes gens; le Breton
+seul la regardait avec une certaine surprise.
+
+Pour cet esprit naif, il pouvait bien y avoir, dans cette
+operation, une certaine magie; mais, du moment ou le diable
+servait la cause royaliste, le Chouan n'etait pas loin de pactiser
+avec le diable.
+
+-- Messieurs, dit Morgan, voulez-vous savoir ce que nous dit le
+maitre?
+Tous s'inclinerent, ecoutant.
+
+Le jeune homme lut:
+
+"Mon cher Morgan,
+
+"Si l'on vous disait que j'ai abandonne la cause et traite avec le
+gouvernement du premier consul en meme temps que les chefs
+vendeens, n'en croyez pas un mot; je suis de la Bretagne
+bretonnante, et par consequent, entete comme un vrai Breton. Le
+premier consul a envoye un de ses aides de camp m'offrir amnistie
+entiere pour mes hommes, et pour moi le grade de colonel; je n'ai
+pas meme consulte mes hommes, et j'ai refuse pour eux et pour moi.
+
+"Maintenant, tout depend de vous: comme nous ne recevons des
+princes ni argent ni encouragement, vous etes notre seul
+tresorier; fermez-nous votre caisse, ou plutot cessez de nous
+ouvrir celle du gouvernement, et l'opposition royaliste, dont le
+coeur ne bat plus qu'en Bretagne, se ralentit peu a peu et finit
+par s'eteindre tout a fait.
+
+"Je n'ai pas besoin de vous dire que, lorsqu'il se sera eteint,
+c'est que le mien aura cesse de battre.
+
+"Notre mission est dangereuse; il est probable que nous y
+laisserons notre tete; mais ne trouvez-vous pas qu'il sera beau
+pour nous d'entendre dire apres nous, si l'on entend encore
+quelque chose au-dela de la tombe: _Tous avaient desespere, eux ne
+desespererent pas!_
+
+"L'un de nous deux survivra a l'autre, mais pour succomber a son
+tour; que celui-la dise en mourant: _Etiamsi omnes, ego non._
+
+"Comptez sur moi comme je compte sur vous.
+"GEORGES CADOUDAL"
+
+"P.S. Vous savez que vous pouvez remettre a Branche-d'or tout ce
+que vous avez d'argent pour la cause; il m'a promis de ne pas se
+laisser prendre, et je me fie a sa parole."
+
+Un murmure d'enthousiasme s'eleva, parmi les jeunes gens lorsque
+Morgan eut acheve les derniers mots de cette lettre.
+
+-- Vous avez entendu, messieurs? dit-il.
+
+-- Oui, oui, oui, repeterent toutes les voix.
+
+-- D'abord, quelle somme avons-nous a remettre a Branche-d'or?
+
+-- Treize mille francs du lac de Silans; vingt-deux mille des
+Carronnieres, quatorze mille de Meximieux; en tout, quarante-neuf
+mille, dit Adler.
+
+-- Vous entendez, mon cher Branche-d'or? dit Morgan; ce n'est pas
+grand-chose, et nous sommes de moitie plus pauvres que la derniere
+fois; mais vous connaissez le proverbe: "La plus belle fille du
+monde ne peut donner que ce qu'elle a."
+
+-- Le general sait ce que vous risquez pour conquerir cet argent,
+et il a dit que, si peu que vous puissiez lui envoyer, il le
+recevrait avec reconnaissance.
+
+-- D'autant plus que le prochain envoi sera meilleur, dit la voix
+d'un jeune homme qui venait de se meler au groupe sans etre vu,
+tant l'attention s'etait concentree sur la lettre de Cadoudal et
+sur celui qui la lisait, surtout si nous voulons dire deux mots a
+la malle de Chambery samedi prochain.
+
+-- Ah! c'est toi, Valensolle, dit Morgan.
+
+-- Pas de noms propres, s'il te plait, baron; faisons-nous
+fusiller, guillotiner, rouer, ecarteler, mais sauvons l'honneur de
+la famille. Je m'appelle Adler et ne reponds pas a d'autre nom.
+
+-- Pardon, j'ai tort; tu disais donc...?
+
+-- Que la malle de Paris a Chambery passerait samedi entre la
+Chapelle-de-Guinchay et Belleville, portant cinquante mille francs
+du gouvernement aux religieux du mont Saint-Bernard, ce a quoi
+j'ajoutais qu'il y avait, entre ces deux localites, un endroit
+nomme la Maison-Blanche, lequel me parait admirable pour tendre
+une embuscade.
+
+-- Qu'en dites-vous, messieurs? demanda Morgan; faisons-nous
+l'honneur au citoyen Fouche de nous inquieter de sa police?
+Partons-nous? Quittons-nous la France? ou bien restons-nous les
+fideles compagnons de Jehu?
+
+Il n'y eut qu'un cri:
+
+-- Restons!
+
+-- A la bonne heure! dit Morgan; je nous reconnais la, freres;
+Cadoudal nous a trace notre route dans l'admirable lettre que nous
+venons de recevoir de lui; adoptons donc son heroique devise:
+_Etiamsi omnes, ego non._
+
+Alors, s'adressant au paysan breton:
+
+-- Branche-d'or, lui dit-il, les quarante neuf mille francs sont a
+ta disposition; pars quand tu voudras; promets en notre nom
+quelque chose de mieux pour la prochaine fois, et dis au general,
+de ma part, que, partout ou il ira, meme a l'echafaud, je me ferai
+un honneur de le suivre ou de le preceder; au revoir, Branche-
+d'or!
+
+Puis, se retournant vers le jeune homme qui avait paru si fort
+desirer que l'on respectat son incognito:
+
+-- Mon cher Adler, lui dit-il en homme qui a retrouve sa gaiete un
+instant absente, c'est moi qui me charge de vous nourrir et de
+vous coucher cette nuit, si toutefois vous daignez m'accepter pour
+votre hote.
+
+-- Avec reconnaissance, ami Morgan, repondit le nouvel arrivant:
+seulement, je te previens que je m'accommoderai de tous les lits,
+attendu que je tombe de fatigue; mais pas de tous les soupers,
+attendu que je meurs de faim.
+
+-- Tu auras un bon lit et un souper excellent.
+
+-- Que faut-il faire pour cela?
+
+-- Me suivre.
+
+-- Je suis pret.
+
+-- Alors, viens. Bonne nuit, messieurs! C'est toi qui veilles,
+Montbar?
+
+-- Oui.
+
+-- En ce cas, nous pouvons dormir tranquilles.
+
+Sur quoi, Morgan passa un de ses bras sous le bras de son ami,
+prit de l'autre main une torche qu'on lui presentait, et s'avanca
+dans les profondeurs de la grotte, ou nous allons le suivre si le
+lecteur n'est pas trop fatigue de cette longue seance.
+
+C'etait la premiere fois que Valensolle, qui etait, ainsi que nous
+l'avons vu, des environs d'Aix, avait l'occasion de visiter la
+grotte de Ceyzeriat, tout recemment adoptee par les compagnons de
+Jehu pour lieu de refuge. Dans les reunions precedentes, il avait
+eu l'occasion seulement d'explorer les tours et les detours de la
+chartreuse de Seillon, qu'il avait fini par connaitre assez
+intimement pour que, dans la comedie jouee devant Roland, on lui
+confiat le role de fantome.
+
+Tout etait donc curieux et inconnu pour lui dans le nouveau
+domicile ou il allait faire son premier somme, et qui paraissait
+etre, pour quelques jours du moins, le quartier general de Morgan.
+
+Comme il en est de toutes les carrieres abandonnees, et qui
+ressemblent, au premier abord, a une cite souterraine, les
+differentes rues creusees pour l'extraction de la pierre
+finissaient toujours par aboutir a un cul-de-sac, c'est-a-dire a
+ce point de la mine ou le travail avait ete interrompu.
+
+Une seule de ces rues semblait se prolonger indefiniment.
+
+Cependant, arrivait un point ou elle-meme avait du s'arreter un
+jour; mais, vers l'angle de l'impasse, avait ete creusee -- dans
+quel but? la chose est restee un mystere pour les gens du pays
+meme -- une ouverture des deux tiers moins large que la galerie a
+laquelle elle aboutissait, et pouvant donner passage a deux hommes
+de front a peu pres.
+
+Les deux amis s'engagerent dans cette ouverture.
+L'air y devenait si rare, que leur torche, a chaque pas, menacait
+de s'eteindre.
+
+Valensolle sentit des gouttes d'eau glacees tomber sur ses epaules
+et sur ses mains.
+
+-- Tiens! dit-il, il pleut ici?
+
+--Non, repondit Morgan en riant: seulement, nous passons sous la
+Reyssouse.
+
+-- Alors, nous allons a Bourg?
+
+-- A peu pres.
+
+-- Soit; tu me conduis, tu me promets a souper et a coucher: je
+n'ai a m'inquieter de rien, que de voir s'eteindre notre lampe
+cependant..., ajouta le jeune homme en suivant des yeux la lumiere
+palissante de la torche.
+
+-- Et ce ne serait pas bien inquietant, attendu que nous nous
+retrouverions toujours.
+
+-- Enfin! dit Valensolle, et quand on pense que c'est pour des
+princes qui ne savent pas meme notre nom, et qui, s'ils le
+savaient un jour, l'auraient oublie le lendemain du jour ou ils
+l'auraient su, qu'a trois heures du matin nous nous promenons dans
+une grotte, que nous passons sous des rivieres, et que nous allons
+coucher je ne sais ou, avec la perspective d'etre pris, juges et
+guillotines un beau matin; sais-tu que c'est stupide, Morgan?
+
+-- Mon cher, repondit Morgan, ce qui passe pour stupide, et ce qui
+n'est pas compris du vulgaire en pareil cas, a bien des chances
+pour etre sublime.
+
+-- Allons, dit Valensolle, je vois que tu perds encore plus que
+moi au metier que nous faisons; je n'y mets que du devouement, et
+tu y mets de l'enthousiasme.
+
+Morgan poussa un soupir.
+
+-- Nous sommes arrives, dit-il, laissant tomber la conversation
+comme un fardeau qui lui pesait a porter plus longtemps.
+
+En effet, il venait de heurter du pied les premieres marches d'un
+escalier.
+
+Morgan, eclairant et precedant Valensolle, monta dix degres et
+rencontra une grille.
+
+Au moyen d'une clef qu'il tira de sa poche, la grille fut ouverte.
+
+On se trouva dans un caveau funeraire.
+
+Aux deux cotes de ce caveau, deux cercueils etaient soutenus par
+des trepieds de fer; des couronnes ducales et l'ecusson d'azur a
+la croix d'argent indiquaient que ces cercueils devaient renfermer
+des membres de la famille de Savoie avant que cette famille portat
+la couronne royale.
+
+Un escalier apparaissait dans la profondeur du caveau, conduisant
+a un etage superieur.
+
+Valensolle jeta un regard curieux autour de lui, et, a la lueur
+vacillante de la torche, reconnut la localite funebre dans
+laquelle il se trouvait.
+
+-- Diable! fit-il, nous sommes, a ce qu'il parait, tout le
+contraire des Spartiates.
+
+-- En ce qu'ils etaient republicains et que nous sommes
+royalistes? demanda Morgan.
+
+-- Non: en ce qu'ils faisaient venir un squelette a la fin de
+leurs repas, tandis que nous, c'est au commencement.
+
+-- Es-tu bien sur que ce soient les Spartiates qui donnassent
+cette preuve de philosophie? demanda Morgan en refermant la porte.
+
+-- Eux ou d'autres, peu m'importe, dit Valensolle; par ma foi, ma
+citation est faite; l'abbe Vertot ne recommencait pas son siege,
+je ne recommencerai pas ma citation.
+
+-- Eh bien! une autre fois, tu diras les Egyptiens.
+
+-- Bon! fit Valensolle avec une insouciance qui ne manquait pas
+d'une certaine melancolie, je serai probablement un squelette moi-
+meme avant d'avoir l'occasion de montrer mon erudition une seconde
+fois. Mais que diable fais-tu donc? et pourquoi eteins-tu la
+torche? Tu ne vas pas me faire souper et coucher ici, j'espere
+bien?
+
+En effet, Morgan venait d'eteindre sa torche sur la premiere
+marche de l'escalier qui conduisait a l'etage superieur.
+
+-- Donne-moi la main, repondit le jeune homme.
+
+Valensolle saisit la main de son ami avec un empressement qui
+temoignait d'un mediocre desir de faire, au milieu des tenebres,
+un long sejour dans le caveau des ducs de Savoie, quelque honneur
+qu'il y eut pour un vivant a frayer avec de si illustres morts.
+
+Morgan monta les degres.
+
+Puis il parut, au roidissement de sa main, qu'il faisait un
+effort.
+
+En effet, une dalle se souleva, et, par l'ouverture, une lueur
+crepusculaire tremblota aux yeux de Valensolle, tandis qu'une
+odeur aromatique, succedant a l'atmosphere mephitique du caveau,
+vint rejouir son odorat.
+
+-- Ah! dit-il, par ma foi, nous sommes dans une grange, j'aime
+mieux cela.
+
+Morgan ne repondit rien; il aida son compagnon a sortir du caveau,
+et laissa retomber la dalle.
+
+Valensolle regarda tout autour de lui: il etait au centre d'un
+vaste batiment rempli de foin, et dans lequel la lumiere penetrait
+par des fenetres si admirablement decoupees, que ce ne pouvaient
+etre celles d'une grange.
+
+-- Mais, dit Valensolle, nous ne sommes pas dans une grange?
+
+-- Grimpe sur ce foin et va t'asseoir pres de cette fenetre,
+repondit Morgan.
+
+Valensolle obeit, grimpa sur le foin comme un ecolier en vacances,
+et alla, ainsi que le lui avait dit Morgan, s'asseoir pres de la
+fenetre. Un instant apres, Morgan deposa entre les jambes de son
+ami une serviette contenant un pate, du pain, une bouteille de
+vin, deux verres, deux couteaux et deux fourchettes.
+
+-- Peste! dit Valensolle, Lucullus soupe chez Lucullus.
+
+Puis, plongeant son regard, a travers les vitraux sur un batiment
+perce d'une quantite de fenetres, qui semblait une aile de celui
+ou les deux amis se trouvaient, et devant lequel se promenait un
+factionnaire:
+
+-- Decidement, fit-il, je souperai mal si je ne sais pas ou nous
+sommes; quel est ce batiment? et pourquoi ce factionnaire se
+promene-t-il devant la porte?
+
+-- Eh bien! dit Morgan, puisque tu le veux absolument, je vais te
+le dire: nous sommes dans l'eglise de Brou, qu'un arrete du
+conseil municipal a convertie en magasin a fourrage. Ce batiment
+auquel nous touchons, c'est la caserne de la gendarmerie, et ce
+factionnaire, c'est la sentinelle chargee d'empecher qu'on ne nous
+derange pendant notre souper et qu'on ne nous surprenne pendant
+notre sommeil.
+
+-- Braves gendarmes, dit Valensolle, en remplissant son verre. A
+leur sante, Morgan!
+
+-- Et a la notre! dit le jeune homme en riant; le diable
+m'etrangle si l'on a l'idee de venir nous chercher ici.
+
+A peine Morgan eut-il vide son verre, que, comme si le diable eut
+accepte le defi qui lui etait porte, on entendit la voix stridente
+de la sentinelle qui criait: "Qui vive?"
+
+-- Eh! firent les deux jeunes gens, que veut dire cela?
+
+En effet, une troupe d'une trentaine d'hommes venait du cote de
+Pont-d'Ain, et, apres avoir echange le mot d'ordre avec la
+sentinelle, se fractionna: une partie, la plus considerable,
+conduite par deux hommes qui semblaient des officiers, rentra dans
+la caserne; l'autre poursuivit son chemin.
+
+-- Attention! fit Morgan.
+
+Et tous deux sur leurs genoux, l'oreille au guet, l'oeil colle
+contre la vitre, attendirent.
+
+Expliquons au lecteur ce qui causait une interruption dans un
+repas qui, pour etre pris a trois heures du matin, n'en etait pas,
+comme on le voit, plus tranquille.
+
+
+XL -- BUISSON CREUX
+
+La fille du concierge ne s'etait point trompee: c'etait bien
+Roland qu'elle avait vu parler dans la geole au capitaine de
+gendarmerie.
+
+De son cote, Amelie n'avait pas tort de craindre; car c'etait bien
+sur les traces de Morgan qu'il etait lache.
+
+S'il ne s'etait point presente au chateau des Noires-Fontaines, ce
+n'etait pas qu'il eut le moindre soupcon de l'interet que sa soeur
+portait au chef des compagnons de Jehu; mais il se defiait d'une
+indiscretion d'un de ses domestiques.
+
+Il avait bien reconnu Charlotte chez son pere; mais celle-ci
+n'ayant manifeste aucun etonnement, il croyait n'avoir pas ete
+reconnu par elle; d'autant plus qu'apres avoir echange quelques
+mots avec le marechal des logis, il etait alle attendre ce dernier
+sur la place du Bastion, fort deserte a une pareille heure.
+
+Son ecrou termine, le capitaine de gendarmerie etait alle le
+rejoindre.
+
+Il avait trouve Roland se promenant de long en large et
+l'attendant impatiemment.
+
+Chez le concierge Roland s'etait contente de se faire reconnaitre;
+la, il pouvait entrer en matiere.
+
+Il initia, en consequence, le capitaine de gendarmerie au but de
+son voyage.
+
+De meme que, dans les assemblees publiques, on demande la parole
+pour un fait personnel et on l'obtient sans contestation, Roland
+avait demande au premier consul, et cela pour un fait personnel,
+que la poursuite des compagnons de Jehu lui fut confiee; et il
+avait obtenu cette faveur sans difficulte.
+
+Un ordre du ministre de la guerre mettait a sa disposition les
+garnisons non seulement de Bourg, mais encore des villes
+environnantes.
+
+Un ordre du ministre de la police enjoignait a tous les officiers
+de gendarmerie de lui preter main-forte.
+
+Il avait pense naturellement, et avant tout, a s'adresser au
+capitaine de la gendarmerie de Bourg, qu'il connaissait de longue
+date, et qu'il savait etre un homme de courage et d'execution.
+
+Il avait trouve ce qu'il cherchait: le capitaine de gendarmerie de
+Bourg avait la tete horriblement montee contre les compagnons de
+Jehu, qui arretaient les diligences a un quart de lieue de la
+ville, et sur lesquels il ne pouvait point arriver a mettre la
+main.
+
+Il connaissait les rapports envoyes sur les trois dernieres
+arrestations au ministre de la police, et il comprenait la
+mauvaise humeur de celui-ci.
+
+Mais Roland porta le comble a son etonnement en lui racontant ce
+qui lui etait arrive, dans la chartreuse de Seillon, la nuit ou il
+avait veille, et surtout ce qui etait arrive, dans la meme
+chartreuse, a sir John pendant la nuit suivante.
+
+Le capitaine avait bien su par la rumeur publique que l'hote de
+madame de Montrevel avait recu un coup de poignard; mais, comme
+personne n'avait porte plainte, il ne s'etait pas cru le droit de
+percer l'obscurite dans laquelle il lui semblait que Roland
+voulait laisser l'affaire ensevelie.
+
+A cette epoque de trouble, la force armee avait des indulgences
+qu'elle n'eut point eues en d'autres temps..
+
+Quant a Roland, il n'avait rien dit, desirant se reserver la
+satisfaction de poursuivre, en temps et lieu, les hotes de la
+chartreuse, mystificateurs ou assassins.
+
+Cette fois, il venait avec tous les moyens de mettre son dessein a
+execution, et bien resolu a ne pas revenir pres du premier consul
+sans l'avoir accompli.
+
+D'ailleurs, c'etait la une de ces aventures comme les cherchait
+Roland. N'y avait-il pas a la fois du danger et du pittoresque?
+
+N'etait-ce point une occasion de jouer sa vie contre des gens qui,
+ne menageant pas la leur, ne menageraient probablement pas la
+sienne?
+
+Roland etait loin d'attribuer a sa veritable cause, c'est-a-dire
+la sauvegarde etendue sur lui par Morgan, le bonheur avec lequel
+il s'etait tire du danger, la nuit ou il avait veille dans la
+chartreuse et le jour ou il avait combattu contre Cadoudal.
+
+Comment supposer qu'une simple croix avait ete faite au-dessus de
+son nom, et qu'a deux cent cinquante lieues de distance ce signe
+de la redemption l'avait protege aux deux bouts de la France?
+
+Au reste, la premiere chose a faire etait d'envelopper la
+chartreuse de Seillon et de la fouiller dans ses recoins les plus
+secrets; ce que Roland se croyait parfaitement en etat de faire.
+
+Seulement, la nuit etait trop avancee pour que cette expedition
+put avoir lieu avant la nuit prochaine.
+
+En attendant, Roland se cacherait dans la caserne de gendarmerie
+et se tiendrait dans la chambre du capitaine, afin que personne ne
+soupconnat a Bourg sa presence ni la cause qui l'amenait. Le
+lendemain, il guiderait l'expedition.
+
+Dans la journee du lendemain, un des gendarmes, qui etait
+tailleur, lui confectionnerait un costume complet de marechal des
+logis.
+
+Il passerait pour etre attache a la brigade de Lons-le-Saulnier,
+et, grace a cet uniforme, il pourrait, sans etre reconnu, diriger
+la perquisition dans la chartreuse.
+
+Tout s'accomplit selon le plan convenu.
+
+Vers une heure, Roland rentra dans la caserne avec le capitaine,
+monta a la chambre de ce dernier, s'y arrangea un lit de camp, et
+y dormit en homme qui vient de passer deux jours et deux nuits, en
+chaise de poste.
+
+Le lendemain il prit patience en faisant, pour l'instruction du
+marechal des logis, un plan de la chartreuse de Seillon a l'aide
+duquel, meme sans l'aide de Roland, le digne officier eut pu
+diriger l'expedition sans s'egarer d'un pas.
+
+Comme le capitaine n'avait que dix-huit soldats sous ses ordres,
+que ce n'etait point assez pour cerner completement la chartreuse,
+ou plutot pour en garder les deux issues et la fouiller
+entierement, qu'il eut fallu deux ou trois jours pour completer la
+brigade disseminee dans les environs et attendre un chiffre
+d'hommes necessaire, le capitaine, par ordre de Roland, alla dans
+la journee mettre le colonel des dragons, dont le regiment etait
+en garnison a Bourg, au courant de l'evenement, et lui demander
+douze hommes qui, avec les dix-huit du capitaine, feraient un
+total de trente.
+
+Non seulement le colonel accorda ces douze hommes, mais encore,
+apprenant que l'expedition devait etre dirigee par le chef de
+brigade Roland de Montrevel, aide de camp du premier consul, il
+declara qu'il voulait, lui aussi, etre de la partie, et qu'il
+conduirait ses douze hommes.
+
+Roland accepta son concours, et il fut convenu que le colonel --
+nous employons indifferemment le titre de colonel ou celui de chef
+de brigade qui designait le meme grade -- et il fut convenu,
+disons-nous, que le colonel et douze dragons prendraient en
+passant Roland, le capitaine et leurs dix-huit gendarmes, la
+caserne de la gendarmerie se trouvant justement sur la route de la
+chartreuse de Seillon.
+
+Le depart etait fixe a onze heures.
+
+A onze heures, heure militaire, c'est-a-dire a onze heures
+precises, le colonel des dragons et ses douze hommes ralliaient
+les gendarmes, et les deux troupes, reunies en une seule, se
+mettaient en marche.
+
+Roland, sous son costume de marechal des logis de gendarmerie,
+s'etait fait reconnaitre de son collegue le colonel de dragons;
+mais, pour les dragons et les gendarmes, il etait, comme la chose
+avait ete convenue, un marechal des logis detache de la brigade de
+Lons-le-Saulnier.
+
+Seulement, comme ils eussent pu s'etonner qu'un marechal des logis
+etranger aux localites leur fut donne pour guide, on leur avait
+dit que, dans sa jeunesse, Roland avait ete novice a Seillon,
+noviciat qui l'avait mis a meme de reconnaitre mieux que personne
+les detours les plus mysterieux de la Chartreuse.
+Le premier sentiment de ces braves militaires avait bien ete de se
+trouver un peu humilies d'etre conduits par un ex-moine; mais, au
+bout du compte, comme cet ex-moine portait le chapeau a trois
+cornes d'une facon assez coquette, comme son allure etait celle
+d'un homme qui, en portant l'uniforme, semblait avoir completement
+oublie qu'il eut autrefois porte la robe, ils avaient fini par
+prendre leur parti de cette humiliation, se reservant d'arreter
+definitivement leur opinion sur le marechal des logis d'apres la
+facon dont il manierait le mousquet qu'il portait au bras, les
+pistolets qu'il portait a la ceinture, et le sabre qu'il portait
+au cote.
+
+On se munit de torches, et l'on se mit en route dans le plus
+profond silence et en trois pelotons: l'un de huit hommes commande
+par le capitaine de gendarmerie, l'autre de dix hommes commande
+par le colonel, l'autre de douze commande par Roland.
+
+En sortant de la ville, on se separa.
+
+Le capitaine de gendarmerie, qui connaissait mieux les localites
+que le colonel de dragons, se chargea de garder la fenetre de la
+Correrie donnant sur le bois de Seillon; il avait avec lui huit
+gendarmes.
+
+Le colonel de dragons fut charge par Roland de garder la grande
+porte d'entree de la Chartreuse. Il avait avec lui cinq dragons et
+cinq gendarmes.
+
+Roland se chargea de fouiller l'interieur; il avait avec lui cinq
+gendarmes et sept dragons.
+
+On donna une demi-heure a chacun pour etre a son poste. C'etait
+plus qu'il ne fallait.
+
+A onze heures et demie sonnantes a l'eglise de Peronnaz, Roland et
+ses hommes devaient escalader le mur du verger.
+
+Le capitaine de gendarmerie suivit la route de Pont-d'Ain jusqu'a
+la lisiere de la foret, et, en cotoyant la lisiere, gagna le poste
+qui lui etait indique.
+
+Le colonel de dragons prit le chemin de traverse qui s'embranche
+sur la route de Pont-d'Ain et qui mene a la grande porte de la
+Chartreuse.
+
+Enfin, Roland prit a travers terres, et gagna le mur du verger
+qu'en d'autres circonstances il avait, on se le rappelle, deja
+escalade deux fois.
+
+A onze heures et demie sonnantes, il donna le signal a ses hommes
+et escalada le mur du verger; gendarmes et dragons le suivirent.
+Arrives de l'autre cote du mur, ils ne savaient pas encore si
+Roland etait brave, mais ils savaient qu'il etait leste.
+
+Roland leur montra dans l'obscurite la porte sur laquelle ils
+devaient se diriger; c'etait celle qui donnait du verger dans le
+cloitre.
+
+Puis il s'elanca le premier a travers les hautes herbes, le
+premier poussa la porte, le premier se trouva dans le cloitre.
+
+Tout etait obscur, muet, solitaire.
+
+Roland, servant toujours de guide a ses hommes, gagna le
+refectoire.
+
+Partout la solitude, partout le silence.
+
+Il s'engagea sous la voute oblique, et se retrouva dans le jardin
+sans avoir effarouche d'autres etres vivants que les chats-huants
+et les chauves-souris.
+
+Restait a visiter la citerne, le caveau mortuaire et le pavillon
+ou plutot la chapelle de la foret.
+
+Roland traversa l'espace vide qui le separait de la citerne.
+Arrive au bas des degres, il alluma trois torches, en garda une et
+remit les deux autres, l'une aux mains d'un dragon, l'autre aux
+mains d'un gendarme; puis il souleva la pierre qui masquait
+l'escalier.
+
+Les gendarmes qui suivaient Roland commencaient a croire qu'il
+etait aussi brave que leste.
+
+On franchit le couloir souterrain et l'on rencontra la premiere
+grille; elle etait poussee, mais non fermee.
+
+On entra dans le caveau funebre.
+
+La, c'etait plus que la solitude, plus que le silence: c'etait la
+mort.
+
+Les plus braves sentirent un frisson passer dans la racine de
+leurs cheveux.
+
+Roland alla de tombe en tombe, sondant les sepulcres avec la
+crosse du pistolet qu'il tenait a la main.
+
+Tout resta muet.
+
+On traversa le caveau funebre, on rencontra la seconde grille, on
+penetra dans la chapelle.
+Meme silence, meme solitude; tout etait abandonne, et, on eut pu
+le croire, depuis des annees.
+
+Roland alla droit au choeur; il retrouva le sang sur les dalles:
+personne n'avait pris la peine de l'effacer.
+
+La, on etait a bout de recherches et il fallait desesperer.
+
+Roland, ne pouvait se decider la retraite.
+
+Il pensa que peut-etre n'avait-il pas ete attaque, a cause de sa
+nombreuse escorte; il laissa dix hommes et une torche dans la
+chapelle, les chargea de se mettre, par la fenetre ruinee, en
+communication avec le capitaine de gendarmerie embusque dans la
+foret, a quelques pas de cette fenetre, et, avec deux hommes,
+revint, sur ses pas.
+
+Cette fois, les deux hommes qui suivaient Roland le trouvaient
+plus que brave, ils le trouvaient temeraire.
+
+Mais Roland, ne s'inquietant pas meme s'il etait suivi, reprit sa
+propre piste, a defaut de celle des bandits.
+
+Les deux hommes eurent honte et le suivirent.
+
+Decidement, la chartreuse etait abandonnee.
+
+Arrive devant la grande porte, Roland appela le colonel de
+dragons; le colonel et ses dix hommes etaient a leur poste.
+
+Roland ouvrit la porte et fit sa jonction avec eux.
+
+Ils n'avaient rien vu, rien entendu.
+Ils rentrerent tous ensemble, refermant et barricadant la porte
+derriere eux pour couper la retraite aux bandits, s'ils avaient le
+bonheur d'en rencontrer.
+
+Puis ils allerent rejoindre leurs compagnons, qui, de leur cote,
+avaient rallie le capitaine de gendarmerie et ses huit hommes.
+
+Tout cela les attendait dans le choeur.
+
+Il fallait se decider a la retraite: deux heures du matin venaient
+de sonner; depuis pres de trois heures, on etait en quete sans
+avoir rien trouve.
+
+Roland, rehabilite dans l'esprit des gendarmes et des dragons, qui
+trouvaient que l'ex-novice ne boudait pas, donna, a son grand
+regret, le signal de la retraite en ouvrant la porte de la
+chapelle qui donnait sur la foret.
+
+Cette fois, comme on n'esperait plus rencontrer personne, Roland
+se contenta de la fermer derriere lui.
+
+Puis, au pas accelere, la petite troupe reprit le chemin de Bourg.
+
+Le capitaine de gendarmerie, ses dix-huit hommes et Roland
+rentrerent a leur caserne apres s'etre fait reconnaitre de la
+sentinelle.
+
+Le colonel de dragons et ses douze hommes continuerent leur chemin
+et rentrerent dans la ville.
+
+C'etait ce cri de la sentinelle qui avait attire l'attention de
+Morgan et de Valensolle; c'etait la rentree de ces dix-huit hommes
+a la caserne qui avait interrompu leur repas; c'etait enfin cette
+circonstance imprevue qui avait fait dire a Morgan: "Attention!"
+
+En effet, dans la situation ou se trouvaient les deux jeunes gens,
+tout meritait attention.
+
+Aussi le repas fut-il interrompu, les machoires cesserent-elles de
+fonctionner pour laisser les yeux et les oreilles remplir leur
+office dans toute son etendue.
+
+On vit bientot que les yeux seuls seraient occupes.
+
+Chaque gendarme regagna sa chambre sans lumiere; rien n'attira
+donc l'attention des deux jeunes gens sur les nombreuses fenetres
+de la caserne, de sorte qu'elle put se concentrer sur un seul
+point.
+
+Au milieu de toutes ces fenetres obscures, deux s'illuminerent;
+elles etaient placees en retour relativement au reste du batiment,
+et juste en face de celle, ou les deux amis prenaient leur repas.
+
+Ces fenetres etaient au premier etage; mais, dans la position
+qu'ils occupaient, c'est-a-dire sur le faite des bottes de
+fourrage, Morgan et Valensolle non seulement se trouvaient a la
+meme hauteur qu'elles, mais encore plongeaient dessus.
+
+Ces fenetres etaient celles du capitaine de gendarmerie.
+
+Soit insouciance du brave capitaine, soit penurie de l'Etat, on
+avait oublie de garnir ces fenetres de rideaux, de sorte que,
+grace aux deux chandelles allumees par l'officier de gendarmerie
+pour faire honneur a son hote, Morgan et Valensolle pouvaient voir
+tout ce qui se passait dans cette chambre.
+
+Tout a coup, Morgan saisit le bras de Valensolle et l'etreignit
+avec force:
+
+-- Bon! dit Valensolle, qu'y a-t-il encore de nouveau?
+
+Roland venait de jeter son chapeau a trois cornes sur une chaise,
+et Morgan l'avait reconnu.
+
+-- Roland de Montrevel! dit-il, Roland sous l'uniforme d'un
+marechal des logis de gendarmerie! cette fois, nous tenons sa
+piste, tandis qu'il cherche encore la notre. C'est a nous de ne
+pas la perdre.
+
+-- Que fais-tu? demanda Valensolle sentant que son ami s'eloignait
+de lui.
+
+-- Je vais prevenir nos compagnons; toi, reste, et ne le perds pas
+de vue; il detache son sabre et depose ses pistolets, il est
+probable qu'il passera la nuit dans la chambre du capitaine:
+demain, je le defie de prendre une route, quelle qu'elle soit,
+sans avoir l'un de nous sur ses talons.
+
+Et Morgan, se laissant glisser sur la declivite du fourrage,
+disparut aux yeux de son compagnon, qui, accroupi comme un sphinx,
+ne perdait pas de vue Roland de Montrevel.
+
+Un quart d'heure apres, Morgan etait de retour et les fenetres de
+l'officier de gendarmerie etaient, comme toutes les autres
+fenetres de la caserne, rentrees dans l'obscurite.
+
+-- Eh bien? demanda Morgan.
+
+-- Eh bien, repondit Valensolle, la chose a fini de la facon la
+plus prosaique du monde: ils se sont deshabilles, ont eteint les
+chandelles et se sont couches, le capitaine dans son lit, et
+Roland sur un matelas; il est probable qu'a cette heure ils
+ronflent a qui mieux mieux.
+
+-- En ce cas, dit Morgan, bonne nuit a eux et a nous aussi.
+
+Dix minutes apres, ce souhait etait exauce, et les deux jeunes
+gens dormaient comme s'ils n'avaient pas eu le danger pour
+camarade de lit.
+
+
+XLI -- L'HOTEL DE LA POSTE
+
+Le meme jour, vers six heures du matin, c'est-a-dire pendant le
+lever grisatre et froid d'un des derniers jours de fevrier, un
+cavalier, eperonnant un bidet de poste et precede d'un postillon
+charge de ramener le cheval en main, sortait de Bourg par la route
+de Macon ou de Saint-Jullien.
+
+Nous disons par la route de Macon ou de Saint-Jullien, parce qu'a
+une lieue de la capitale de la Bresse la route bifurque et
+presente deux chemins, l'un qui conduit, en suivant tout droit, a
+Saint-Jullien; l'autre qui, en deviant a gauche, mene a Macon.
+
+Arrive a l'embranchement des deux routes, le cavalier allait
+prendre le chemin de Macon, lorsqu'une voix qui semblait sortir de
+dessous une voiture renversee implora sa misericorde.
+
+Le cavalier ordonna au postillon de voir ce que c'etait.
+
+Un pauvre maraicher etait pris, en effet, sous une voiture de
+legumes. Sans doute avait-il voulu la soutenir au moment ou la
+roue, mordant sur le fosse, perdait l'equilibre; la voiture etait
+tombee sur lui, et cela avec tant de bonheur, qu'il esperait,
+disait-il, n'avoir rien de casse, et ne demandait qu'une chose,
+c'est qu'on aidat sa voiture a se remettre sur ses roues; il
+esperait, lui, alors, pouvoir se remettre sur ses jambes.
+
+Le cavalier etait misericordieux pour son prochain, car non
+seulement il permit que le postillon s'arretat pour tirer le
+maraicher de l'embarras ou il se trouvait, mais encore il mit lui-
+meme pied a terre, et, avec une vigueur qu'on eut ete loin
+d'attendre d'un homme de taille moyenne comme il l'etait, il aida
+le postillon a remettre la voiture, non seulement sur ses roues,
+mais encore sur le pave du chemin.
+
+Apres quoi, il voulut aider l'homme a se relever a son tour; mais
+celui-ci avait dit vrai: il etait sain et sauf, et, s'il lui
+restait une espece de flageolement dans les jambes, c'etait pour
+justifier le proverbe qui pretend qu'il y a un Dieu pour les
+ivrognes.
+
+Le maraicher se confondit en remerciements et prit son cheval par
+la bride, mais tout autant -- la chose etait facile a voir -- pour
+se soutenir lui-meme que pour conduire l'animal par le droit
+chemin.
+
+Les deux cavaliers se remirent en selle, lancerent leurs chevaux
+au galop et disparurent bientot au coude que fait la route cinq
+minutes avant d'arriver au bois Monnet.
+
+Mais a peine eurent-ils disparu, qu'il se fit un changement
+notable dans les allures du maraicher: il arreta son cheval, se
+redressa, porta a ses levres l'embouchure d'une petite trompe, et
+sonna trois coups.
+
+Une espece de palefrenier sortit du bois qui borde la route,
+conduisant un cheval de maitre par la bride.
+
+Le maraicher depouilla rapidement sa blouse, jeta bas son pantalon
+de grosse toile, et se trouva en veste et en culotte de daim et
+chausse de bottes a retroussis.
+
+Il fouilla dans sa voiture, en tira un paquet qu'il ouvrit, secoua
+un habit de chasse vert, a brandebourgs d'or, l'endossa, passa
+par-dessus une houppelande marron, prit des mains du palefrenier
+un chapeau que celui-ci lui presentait et qui etait assorti a son
+elegant costume, se fit visser des eperons a ses bottes, et,
+sautant sur son cheval avec la legerete et l'adresse d'un ecuyer
+consomme:
+
+-- Trouve-toi ce soir a sept heures, dit-il au palefrenier, entre
+Saint-Just et Ceyzeriat; tu y rencontreras Morgan, et tu lui diras
+que celui _qu'il sait _va a Macon, mais que j'y serai avant lui.
+
+Et, en effet, sans s'inquieter de la voiture de legumes, qu'il
+laissait d'ailleurs a la garde de son domestique, l'ex-maraicher,
+qui n'etait autre que notre ancienne connaissance Montbar, tourna
+la tete de son cheval du cote du bois Monnet et le mit au galop.
+
+Celui-la n'etait pas un mauvais bidet de poste, comme celui que
+montait Roland, mais, au contraire, c'etait un excellent cheval de
+course; de sorte qu'entre le bois Monnet et Polliat, Montbar
+rejoignit et depassa les deux cavaliers.
+
+Le cheval, sauf une courte halte a Saint-Cyr-sur-Menthon, fit
+d'une seule traite, et en moins de trois heures, les neuf ou dix
+lieues qui separent Bourg de Macon.
+
+Arrive a Macon, Montbar descendit a l'hotel de la Poste, le seul
+qui, a cette epoque, avait la reputation d'accaparer tous les
+voyageurs de distinction.
+
+Au reste, a la facon dont Montbar fut recu dans l'hotel, on voyait
+que l'hote avait affaire a une ancienne connaissance.
+
+-- Ah! c'est vous, monsieur de Jayat, dit l'hote; nous nous
+demandions hier ce que vous etiez devenu; il y a plus d'un mois
+qu'on ne vous a vu dans nos pays.
+
+-- Vous croyez qu'il y a aussi longtemps que cela, mon ami? dit le
+jeune homme en affectant le grasseyement a la mode; oui, c'est ma
+parole, vrai! J'ai ete chez des amis, chez les Treffort, les
+Hautecourt; vous connaissez ces messieurs de nom, n'est-ce pas?
+-- Oh! de nom et de personne.
+
+-- Nous avons chasse a courre; ils ont d'excellents equipages,
+parole d'honneur! Mais dejeune-t-on chez vous, ce matin?
+
+-- Pourquoi pas?
+
+-- Eh bien alors, servez-moi un poulet, une bouteille de vin de
+Bordeaux, deux cotelettes, des fruits, la moindre chose.
+
+-- Dans un instant. Voulez-vous etre servi dans votre chambre, ou
+dans la salle commune?
+
+-- Dans la salle commune, c'est plus gai; seulement, servez-moi
+sur une table a part. Ah! n'oubliez pas mon cheval: c'est une
+excellente bete, et que j'aime mieux que certains chretiens,
+parole d'honneur.
+
+L'hote donna ses ordres, Montbar se mit devant la cheminee,
+retroussa sa houppelande et se chauffa les mollets.
+
+-- C'est toujours vous qui tenez la poste? demanda-t-il a l'hote,
+comme pour ne pas laisser tomber la conversation.
+
+-- Je crois bien!
+
+Alors, c'est chez vous que relayent les diligences?
+
+-- Non pas les diligences, les malles.
+
+-- Ah! dites donc: il faut que j'aille a Chambery un de ces jours,
+combien y a-t-il de places dans la malle?
+
+-- Trois: deux dans l'interieur, une avec le courrier.
+
+-- Et ai-je chance de trouver une place libre?
+
+-- Ca se peut encore quelquefois; mais le plus sur, voyez-vous,
+c'est toujours d'avoir sa caleche ou son cabriolet a soi.
+
+-- On ne peut donc pas retenir sa place d'avance?
+
+-- Non; car vous comprenez bien, monsieur de Jayat, s'il y a des
+voyageurs qui aient pris leurs places de Paris a Lyon, ils vous
+priment.
+
+-- Voyez-vous, les aristocrates! dit en riant Montbar. A propos
+d'aristocrates, il vous en arrive un derriere moi en poste; je
+l'ai depasse a un quart de lieue de Polliat: il m'a semble qu'il
+montait un bidet un peu poussif.
+
+-- Oh! fit l'hote, ce n'est pas etonnant, mes confreres sont si
+mal equipes en chevaux!
+
+-- Et tenez, justement voila notre homme reprit Montbar; je
+croyais avoir plus d'avance que cela sur lui.
+
+En effet, Roland au moment meme passait au galop devant les
+fenetres et entrait dans la cour.
+
+-- Prenez-vous toujours la chambre n deg. 1, monsieur de Jayat?
+demanda l'hote.
+
+-- Pourquoi la question?
+
+-- Mais parce que c'est la meilleure, et que, si vous ne la prenez
+pas, nous la donnerions a la personne qui arrive, dans le cas ou
+elle ferait sejour.
+
+-- Oh! ne vous preoccupez pas de moi, je ne saurai que dans le
+courant de la journee si je reste ou si je pars. Si le nouvel
+arrivant fait sejour comme vous dites, donnez-lui le n deg. 1; je me
+contenterai du n deg. 2.
+
+-- Monsieur est servi, dit le garcon en paraissant sur la porte de
+communication qui conduisait de la cuisine a la salle commune.
+
+Montbar fit un signe de tete et se rendit a l'invitation qui lui
+etait faite; il entrait dans la salle commune juste au moment ou
+Roland entrait dans la cuisine.
+
+La table etait servie en effet; Montbar changea son couvert de
+cote, et se placa de facon a tourner le dos a la porte.
+
+La precaution etait inutile: Roland n'entra point dans la salle
+commune, et le dejeuneur put achever son repas sans etre derange.
+
+Seulement, au dessert, son hote vint lui apporter lui-meme le
+cafe.
+
+Montbar comprit que le digne homme etait en humeur de causer; cela
+tombait a merveille: il y avait certaines choses que lui-meme
+desirait savoir.
+
+-- Eh bien, demanda Montbar, qu'est donc devenu notre homme? est-
+ce qu'il n'a fait que changer de cheval?
+
+-- Non, non, non, repondit l'hote; comme vous le disiez, c'est un
+aristocrate: il a demande qu'on lui servit son dejeuner dans sa
+chambre.
+
+-- Dans sa chambre ou dans ma chambre! demanda Montbar; car je
+suis bien sur que vous lui avez donnez le fameux n deg. 1.
+
+-- Dame! monsieur de Jayat, c'est votre faute; vous m'avez dit que
+j'en pouvais disposer.
+
+-- Et vous m'avez pris au mot, vous avez bien fait; je me
+contenterai du n deg. 2.
+
+-- Oh! vous y serez bien mal; la chambre n'est separee du n deg. 1 que
+par une cloison, et l'on entend tout ce qui se fait ou se dit
+d'une chambre dans l'autre.
+
+-- Ah ca! mon cher hote, vous croyez donc que je suis venu chez
+vous pour faire des choses inconvenantes ou chanter des chansons
+seditieuses, que vous avez peur qu'on n'entende ce que je dirai ou
+ce que je ferai?
+
+-- Oh! ce n'est pas cela.
+
+-- Qu'est-ce donc?
+
+-- Je n'ai pas peur que vous derangiez les autres; j'ai peur que
+vous ne soyez derange.
+
+-- Bon! votre jeune homme est donc un tapageur?
+
+-- Non; mais ca m'a l'air d'un officier.
+
+-- Qui a pu vous faire croire cela?
+
+-- Sa tournure d'abord; puis il s'est informe du regiment qui
+etait en garnison a Macon; je lui ai dit que c'etait le 7e
+chasseurs a cheval. "Ah! bon, a-t-il repris, je connais le chef de
+brigade, un de mes amis; votre garcon peut-il lui porter ma carte,
+et lui demander s'il veut venir dejeuner avec moi?"
+
+-- Ah! ah!
+
+-- De sorte que, vous comprenez, des officiers entre eux, ca va
+etre du bruit, du tapage! Ils vont peut-etre non seulement
+dejeuner, mais diner, mais souper.
+
+-- Je vous ai deja dit, mon cher hote, que je ne croyais point
+avoir le plaisir de passer la nuit chez vous; j'attends, poste
+restante, des lettres de Paris qui decideront de ce que je vais
+faire. En attendant, allumez-moi du feu dans la chambre n deg. 2, en
+faisant le moins de bruit possible, pour ne pas gener mon voisin;
+vous me ferez monter en meme temps une plume, de l'encre et du
+papier, j'ai a ecrire.
+
+Les ordres de Montbar furent ponctuellement executes, et lui-meme
+monta sur les pas du garcon de service pour veiller a ce que
+Roland ne fut point incommode de son voisinage.
+
+La chambre etait bien telle que l'hote de la poste l'avait dite,
+et pas un mouvement ne pouvait se faire dans l'une, pas un mot ne
+pouvait s'y dire qui ne fut entendu dans l'autre.
+
+Aussi Montbar entendit-il parfaitement le garcon d'hotel annoncer
+a Roland le chef de brigade Saint-Maurice, et, a la suite du pas
+resonnant de celui-ci dans le corridor, les exclamations que
+laisserent echapper les deux amis, enchantes de se revoir.
+
+De son cote, Roland, distrait un instant par le bruit qui s'etait
+fait dans la chambre voisine, avait oublie ce bruit des qu'il
+avait cesse, et il n'y avait point de danger qu'il se renouvelat.
+Montbar, une fois seul, s'etait assis a la table sur laquelle
+etaient deposes, encre, plume et papier, et etait reste immobile.
+
+Les deux officiers s'etaient connus autrefois en Italie, et Roland
+s'etait trouve sous les ordres de Saint-Maurice lorsque celui-ci
+etait capitaine, et que lui, Roland, n'etait que lieutenant.
+
+Aujourd'hui, les grades etaient egaux; de plus, Roland avait
+double mission du premier consul et du prefet de police, qui lui
+donnait commandement sur les officiers du meme grade que lui, et
+meme, dans les limites de sa mission, sur des officiers d'un grade
+plus eleve.
+
+Morgan ne s'etait pas trompe en presumant que le frere d'Amelie
+etait a la poursuite des compagnons de Jehu: quand les
+perquisitions nocturnes faites dans la chartreuse de Seillon n'en
+eussent pas donne la preuve, cette preuve eut ressorti de la
+conversation du jeune officier avec son collegue, en supposant que
+cette conversation eut ete entendue.
+
+Ainsi le premier consul envoyait bien effectivement cinquante
+mille francs, a titre de don, aux peres du Saint-Bernard; ainsi
+ces cinquante mille francs etaient bien reellement envoyes par la
+poste; mais ces cinquante mille francs n'etaient qu'une espece de
+piege ou l'on comptait prendre les devaliseurs de diligences,
+s'ils n'etaient point surpris dans la chartreuse de Seillon ou
+dans quelque autre lieu de leur retraite.
+
+Maintenant, restait a savoir comment on les prendrait.
+
+Ce fut ce qui, tout en dejeunant, se debattit longuement entre les
+deux officiers.
+
+Au dessert, ils etaient d'accord, et le plan etait arrete.
+
+Le meme soir, Morgan recevait une lettre ainsi concue:
+
+"Comme nous l'a dit Adler, vendredi prochain, a cinq heures du
+soir, la malle partira de Paris avec cinquante mille francs
+destines aux peres du Saint-Bernard.
+
+"Les trois places, la place du coupe et les deux places de
+l'interieur sont deja retenues par trois voyageurs qui monteront,
+le premier a Sens, les deux autres a Tonnerre.
+
+"Ces voyageurs seront, dans le coupe, un des plus braves agents du
+citoyen Fouche, et dans l'interieur, M. Roland de Montrevel et le
+chef de brigade du 7e chasseurs, en garnison a Macon.
+
+"Ils seront en costumes bourgeois, pour ne point inspirer de
+soupcons, mais armes jusqu'aux dents.
+
+"Douze chasseurs a cheval, avec mousquetons, pistolets et sabres,
+escorteront la malle, mais a distance, et de maniere a arriver au
+milieu de l'operation.
+
+"Le premier coup de pistolet tire doit leur donner le signal de
+mettre leurs chevaux au galop et de tomber sur les devaliseurs.
+
+"Maintenant, mon avis est que, malgre toutes ces precautions, et
+meme a cause de toutes ces precautions, l'attaque soit maintenue
+et s'opere a l'endroit indique, c'est-a-dire a la Maison-Blanche.
+
+"Si c'est l'avis des compagnons, qu'on me le fasse savoir; c'est
+moi qui conduirai la malle en postillon, de Macon a Belleville.
+
+"Je fait mon affaire du chef de brigade; que l'un de vous fasse la
+sienne de l'agent du citoyen Fouche.
+
+"Quant a M. Roland de Montrevel, il ne lui arrivera rien, attendu
+que je me charge, par un moyen a moi connu et par moi invente, de
+l'empecher de descendre de la malle-poste.
+
+"L'heure precise ou la malle de Chambery passe a la Maison-Blanche
+est samedi, a six heures du soir.
+
+"Un seul mot de reponse concu en ces termes: _Samedi a six heures
+du soir_, et tout ira comme sur des roulettes.
+
+"MONTBAR"
+
+A minuit, Montbar, qui effectivement s'etait plaint du bruit fait
+par son voisin et avait ete mis dans une chambre situee a l'autre
+extremite de l'hotel, etait reveille par un courrier, lequel
+n'etait autre que le palefrenier qui lui avait amene sur la route
+un cheval tout selle.
+
+Cette lettre contenait simplement ces mots, suivis d'un post-
+scriptum:
+
+"Samedi, a six heures du soir.
+
+"MORGAN.
+
+"P.S. Ne pas oublier, meme au milieu du combat, que la vie de
+Roland de Montrevel est sauvegardee."
+Le jeune homme lut cette reponse avec une joie visible; ce n'etait
+plus une simple arrestation de diligence, cette fois, c'etait une
+espece d'affaire d'honneur entre hommes d'une opinion differente,
+une rencontre entre braves.
+
+Ce n'etait pas seulement de l'or qu'on allait repandre sur la
+grande route, c'etait du sang.
+
+Ce n'etait pas aux pistolets sans balles du conducteur, manies par
+les mains d'un enfant, qu'on allait avoir affaire, c'etait aux
+armes mortelles de soldats habitues a s'en servir.
+
+Au reste, on avait toute la journee qui allait s'ouvrir, et toute
+celle du lendemain, pour prendre ses mesures. Montbar se contenta
+donc de demander au palefrenier quel etait le postillon de service
+qui devait, a cinq heures, prendre la malle a Macon et faire la
+poste ou plutot les deux postes qui s'etendent de Macon a
+Belleville.
+
+Il lui recommanda en outre d'acheter quatre pitons et deux cadenas
+fermant a clef.
+
+Il savait d'avance que la malle arrivait a quatre heures et demie
+a Macon, y dinait, et en repartait a cinq heures precises.
+
+Sans doute, toutes les mesures de Montbar etaient prises d'avance,
+car, ces recommandations faites a son domestique, il le congedia,
+et s'endormit comme un homme qui a un arriere de sommeil a
+combler.
+
+Le lendemain, il ne se reveilla, ou plutot ne descendit qu'a neuf
+heures du matin. Il demanda sans affectation a l'hote des
+nouvelles de son bruyant voisin.
+
+Le voyageur etait parti a six heures du matin, par la malle-poste
+de Lyon a Paris, avec son ami le chef de brigade des chasseurs, et
+l'hote avait cru entendre qu'ils n'avaient retenu leurs places que
+jusqu'a Tonnerre.
+
+Au reste, de meme que M. de Jayat s'inquietait du jeune officier,
+le jeune officier, de son cote, s'etait inquiete de lui, avait
+demande qui il etait, s'il venait d'habitude dans l'hotel, et si
+l'on croyait qu'il consentit a vendre son cheval.
+
+L'hote avait repondu qu'il connaissait parfaitement M. de Jayat,
+que celui-ci avait l'habitude de loger a son hotel toutes les fois
+que ses affaires l'appelaient a Macon, et que, quant a son cheval,
+il ne croyait pas, vu la tendresse que le jeune gentilhomme avait
+manifestee pour lui, qu'il consentit a s'en defaire a quelque prix
+que ce fut.
+
+Sur quoi, le voyageur etait parti sans insister davantage.
+
+Apres le dejeuner, M. de Jayat, qui paraissait fort desoeuvre, fit
+seller son cheval, monta dessus et sortit de Macon par la route de
+Lyon. Tant qu'il fut dans la ville, il laissa marcher son cheval a
+l'allure qui convenait a l'elegant animal; mais, une fois hors de
+la ville, il rassembla les renes et serra les genoux.
+
+L'indication etait suffisante. L'animal partit au galop.
+
+Montbar traversa les villages de Varennes et de la Creche et la
+Chapelle-de-Guinchay, et ne s'arreta qu'a la Maison-Blanche.
+
+Le lieu etait bien tel que l'avait dit Valensolle, et merveilleu-
+sement choisi pour une embuscade.
+
+La Maison-Blanche etait situee au fond d'une petite vallee, entre
+une descente et une montee; a l'angle de son jardin passait un
+petit ruisseau sans nom qui allait se jeter dans la Saone a la
+hauteur de Challe.
+
+Des arbres touffus et eleves suivaient le cours de la riviere et,
+decrivant un demi-cercle, enveloppaient la maison.
+
+Quant a la maison elle-meme, apres avoir ete autrefois une auberge
+dont l'aubergiste n'avait pas fait ses affaires, elle etait fermee
+depuis sept ou huit ans, et commencait a tomber en ruine.
+
+Avant d'y arriver, en venant de Macon, la route faisait un coude.
+
+Montbar examina les localites avec le soin d'un ingenieur charge
+de choisir le terrain d'un champ de bataille, tira un crayon et un
+portefeuille de sa poche et traca un plan exact de la position.
+
+Puis il revint a Macon.
+
+Deux heures apres, le palefrenier partait, portant le plan a
+Morgan et laissant a son maitre le nom du postillon qui devait
+conduire la malle; il s'appelait Antoine. Le palefrenier avait, en
+outre, achete les quatre pitons et les deux cadenas.
+
+Montbar fit monter une bouteille de vieux bourgogne et demanda
+Antoine.
+
+Dix minutes apres, Antoine entrait.
+
+C'etait un grand et beau garcon de vingt-cinq a vingt-six ans, de
+la taille a peu pres de Montbar, ce que celui-ci, apres l'avoir
+toise des pieds a la tete, avait remarque avec satisfaction.
+
+Le postillon s'arreta sur le seuil de la porte, et, mettant la
+main a son chapeau a la maniere des militaires:
+
+-- Le citoyen m'a fait demander? dit-il.
+
+-- C'est bien vous qu'on appelle Antoine? fit Montbar.
+
+-- Pour vous servir, si j'en etais capable, vous et votre
+compagnie.
+
+-- Eh bien, oui, mon ami, tu peux me servir... Ferme donc la porte
+et viens ici.
+
+Antoine ferma la porte, s'approcha jusqu'a distance de deux pas de
+Montbar, et, portant de nouveau la main a son chapeau:
+
+-- Voila, notre maitre.
+
+-- D'abord, dit Montbar, si tu n'y vois point d'inconvenient, nous
+allons boire un verre de vin a la sante de ta maitresse.
+
+-- Oh! oh! de ma maitresse! fit Antoine, est-ce que les gens comme
+nous ont des maitresses? C'est bon pour des seigneurs comme vous
+d'avoir des maitresses.
+
+-- Ne vas-tu pas me faire accroire, drole, qu'avec une encolure
+comme la tienne, on fait voeu de continence?
+
+-- Oh! je ne veux pas dire que l'on soit un moine a cet endroit;
+on a par-ci par-la quelque amourette sur le grand chemin.
+
+-- Oui, a chaque cabaret; c'est pour cela qu'on s'arrete si
+souvent avec les chevaux de retour pour boire la goutte ou allumer
+sa pipe.
+
+-- Dame! fit Antoine avec un intraduisible mouvement d'epaules, il
+faut bien rire.
+
+-- Eh bien, goute-moi ce vin-la, mon garcon! je te reponds que ce
+n'est pas lui qui te fera pleurer.
+
+Et, prenant un verre plein, Montbar fit signe au postillon de
+prendre l'autre verre.
+
+-- C'est bien de l'honneur pour moi... A votre sante et a celle de
+votre compagnie!
+
+C'etait une locution familiere au brave postillon, une espece
+d'extension de politesse qui n'avait pas besoin d'etre justifiee
+pour lui par une compagnie quelconque.
+
+-- Ah! oui, dit-il apres avoir bu et en faisant clapper sa langue,
+en voila du chenu, et moi, qui l'ai avale sans le gouter, comme si
+c'etait du petit bleu.
+
+-- C'est un tort, Antoine.
+
+-- Mais oui, que c'est un tort.
+
+-- Bon! fit Montbar en versant un second verre, heureusement qu'il
+peut se reparer.
+
+-- Pas plus haut que le pouce, notre bourgeois, dit le facetieux
+postillon en tendant le verre et ayant soin que son pouce fut au
+niveau du bord.
+
+-- Minute, fit Montbar au moment ou Antoine allait porter le verre
+a sa bouche.
+
+-- Il etait temps, dit le postillon; il allait y passer, le
+malheureux! Qu'y a-t-il?
+
+-- Tu n'as pas voulu que je boive a la sante de ta maitresse; mais
+tu ne refuseras pas, je l'espere, de boire a la sante de la
+mienne.
+
+-- Oh! ca ne se refuse pas, surtout avec de pareil vin; a la sante
+de votre maitresse et de sa compagnie!
+
+Et le citoyen Antoine avala la rouge liqueur, en la degustant
+cette fois.
+
+-- Eh bien, fit Montbar, tu t'es encore trop presse, mon ami.
+
+-- Bah! fit le postillon.
+
+-- Oui... suppose que j'aie plusieurs maitresses: du moment ou
+nous ne nommons pas celle a la sante de laquelle nous buvons,
+comment veux-tu que cela lui profite.
+
+-- C'est ma foi, vrai!
+
+-- C'est triste, mais il faut recommencer cela, mon ami.
+
+-- Ah! recommencons! Il ne s'agit pas, avec un homme comme vous,
+de mal faire les choses; on a commis la faute, on la boira.
+
+Et Antoine tendit son verre que Montbar remplit jusqu'au bord.
+
+-- Maintenant, dit-il en jetant un coup d'oeil sur la bouteille,
+et en s'assurant par ce coup d'oeil qu'elle etait vide, il ne
+s'agit plus de nous tromper. Son nom?
+
+-- A la belle Josephine! dit Montbar.
+
+-- A la belle Josephine! repeta Antoine.
+
+Et il avala le bourgogne avec une satisfaction qui semblait aller
+croissant.
+
+Puis, apres avoir bu et s'etre essuye les levres avec sa manche,
+au moment de reposer le verre sur la table:
+
+-- Eh! dit-il, un instant, bourgeois.
+
+-- Bon! fit Montbar, est-ce qu'il y a encore quelque chose qui ne
+va pas?
+
+-- Je crois bien: nous avons fait de la mauvaise besogne, mais il
+est trop tard.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- La bouteille est vide.
+
+-- Celle-ci, oui, mais pas celle-la.
+
+Et Montbar prit dans le coin de la cheminee une bouteille toute
+debouchee.
+-- Ah! ah! fit Antoine, dont le visage s'eclaira d'un radieux
+sourire.
+
+-- Y a-t-il du remede? demanda Montbar.
+
+-- Il y en a fit Antoine.
+
+Et il tendit son verre.
+
+Montbar le remplit avec la meme conscience qu'il y avait mise les
+trois premieres fois.
+
+-- Eh bien, fit le postillon mirant au jour le liquide rubis qui
+etincelait dans son verre, je disais donc que nous avions bu a la
+sante de la belle Josephine...
+
+-- Oui, dit Montbar.
+
+-- Mais, continua Antoine, il y a diablement de Josephines en
+France.
+
+-- C'est vrai; combien crois-tu qu'il y en ait, Antoine?
+
+-- Bon! il y en a bien cent mille.
+
+-- Je t'accorde cela; apres?
+
+-- Eh bien, sur ces cent mille, j'admets qu'il n'y en a qu'un
+dixieme de belles.
+
+-- C'est beaucoup.
+
+-- Mettons un vingtieme.
+-- Soit.
+
+-- Cela fait cinq mille.
+
+-- Diable! sais-tu que tu es fort en arithmetique?
+
+-- Je suis fils de maitre d'ecole.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, a laquelle de ces cinq mille avons-nous bu?... ah!
+
+-- Tu as, par ma foi, raison, Antoine; il faut ajouter le nom de
+famille au nom de bapteme; a la belle Josephine...
+
+-- Attendez, le verre est entame, il ne peut plus servir; il faut,
+pour que la sante soit profitable, le vider et le remplir.
+
+Antoine porta le verre a sa bouche.
+
+-- Le voila vide, dit-il.
+
+-- Et le voila rempli, fit Montbar en le mettant en contact avec
+la bouteille.
+
+-- Aussi, j'attends; a la belle Josephine?...
+
+-- A la belle Josephine... Lollier!
+
+Et Montbar vida son verre.
+
+-- Jarnidieu! fit Antoine; mais, attendez donc, Josephine Lollier,
+je connais cela.
+
+-- Je ne dis pas non.
+
+-- Josephine Lollier, mais c'est la fille du maitre de la poste
+aux chevaux de Belleville.
+
+-- Justement.
+
+-- Fichtre! fit le postillon, vous n'etes pas a plaindre, notre
+bourgeois; un joli brin de fille! A la sante de la belle Josephine
+Lollier!
+
+Et il avala son cinquieme verre de Bourgogne.
+
+-- Eh bien, maintenant, demanda Montbar, comprends-tu pourquoi je
+t'ai fait monter, mon garcon?
+
+-- Non; mais je ne vous en veux pas tout de meme.
+
+-- C'est bien gentil de ta part.
+
+-- Oh! moi, je suis bon diable.
+
+-- Eh bien, je vais te le dire, pourquoi je t'ai fait monter.
+
+-- Je suis tout oreilles.
+
+-- Attends! Je crois que tu entendras encore mieux si ton verre
+est plein que s'il est vide.
+
+-- Est-ce que vous avez ete medecin des sourds, vous, par hasard?
+demanda le postillon en goguenardant.
+
+-- Non; mais j'ai beaucoup vecu avec les ivrognes, repondit
+Montbar en remplissant de nouveau le verre d'Antoine.
+
+-- On n'est pas ivrogne parce qu'on aime le vin, dit Antoine.
+
+-- Je suis de ton avis, mon brave, repliqua Montbar; on n'est
+ivrogne que quand on ne sait pas le porter.
+
+-- Bien dit! fit Antoine, qui paraissait porter le sien a
+merveille; j'ecoute.
+
+-- Tu m'as dit que tu ne comprenais pas pourquoi je t'avais fait
+monter?
+
+-- Je l'ai dit.
+
+-- Cependant, tu dois bien te douter que j'avais un but?
+
+-- Tout homme en a un, bon ou mauvais, a ce que pretend notre
+cure, dit sentencieusement Antoine.
+
+-- Eh bien, le mien, mon ami, reprit Montbar, est de penetrer la
+nuit, sans etre reconnu, dans la cour de maitre Nicolas Denis
+Lollier, maitre de poste de Belleville.
+
+-- A Belleville, repeta Antoine, qui suivait les paroles de
+Montbar avec toute l'attention dont il etait capable; je
+comprends. Et vous voulez penetrer, sans etre reconnu, dans la
+cour de maitre Nicolas Denis Lollier, maitre de poste a
+Belleville, pour voir a votre aise la belle Josephine? Ah! mon
+gaillard!
+
+-- Tu y es, mon cher Antoine; et je veux y penetrer sans etre
+reconnu, parce que le pere Lollier a tout decouvert, et qu'il a
+defendu a sa fille de me recevoir.
+
+-- Voyez-vous!... Et que puis-je a cela, moi?
+
+-- Tu as encore les idees obscures, Antoine; bois ce verre de vin-
+la pour les eclaircir.
+
+-- Vous avez raison, fit Antoine.
+
+Et il avala son sixieme verre de vin.
+
+-- Ce que tu y peux, Antoine?
+
+-- Oui, qu'est-ce que j'y peux? Voila ce que je demande.
+
+-- Tu y peux tout, mon ami.
+
+-- Moi?
+
+-- Toi.
+
+-- Ah! je serais curieux de savoir cela: eclaircissez,
+eclaircissez.
+
+Et il tendit son verre.
+
+-- Tu conduis, demain, la malle de Chambery?
+
+-- Un peu; a six heures.
+
+-- Eh bien, supposons qu'Antoine soit un bon garcon.
+
+-- C'est tout suppose, il l'est.
+
+-- Eh bien, voici ce que fait Antoine...
+
+-- Voyons, que fait-il?
+
+-- D'abord, il vide son verre.
+
+-- Ce n'est pas difficile... c'est fait.
+
+-- Puis il prend ces dix louis.
+
+Montbar aligna dix louis sur la table.
+
+-- Ah! ah! fit Antoine, des jaunets, des vrais! Je croyais qu'ils
+avaient tous emigre, ces diables-la!
+
+-- Tu vois qu'il en reste.
+
+-- Et que faut-il qu'Antoine fasse pour qu'ils passent dans sa
+poche?
+
+-- Il faut qu'Antoine me prete son plus bel habit de postillon.
+
+-- A vous?
+
+-- Et me donne sa place demain au soir.
+
+-- Eh! oui, pour que vous voyiez la belle Josephine sans etre
+reconnu.
+-- Allons donc! J'arrive a huit heures a Belleville, j'entre dans
+la cour, je dis que les chevaux sont fatigues, je les fais reposer
+jusqu'a dix heures, et, de huit heures a dix...
+
+-- Ni vu ni connu, je t'embrouille le pere Lollier.
+
+-- Eh bien, ca y est-il, Antoine?
+
+-- Ca y est! on est jeune, on est du parti des jeunes; on est
+garcon, on est du parti des garcons; quand on sera vieux et papa,
+on sera du parti des papas et des vieux, et on criera: "Vivent les
+ganaches!"
+
+-- Ainsi, mon brave Antoine, tu me pretes ta plus belle veste et
+ta plus belle culotte?
+
+-- J'ai justement une veste et une culotte que je n'ai pas encore
+mises.
+
+-- Tu me donnes ta place?
+
+-- Avec plaisir.
+
+-- Et moi, je te donne d'abord ces cinq louis d'arrhes.
+
+-- Et le reste?
+
+-- Demain, en passant les bottes; seulement, tu auras une
+precaution...
+
+-- Laquelle?
+
+-- On parle beaucoup de brigand qui devalisent les diligences; tu
+auras soin de mettre des fontes a la selle du porteur.
+
+-- Pour quoi faire?
+
+-- Pour y fourrer des pistolets.
+
+-- Allons donc! n'allez-vous pas leur faire du mal a ces braves
+gens?
+
+-- Comment! tu appelles braves gens des voleurs qui devalisent les
+diligences?
+
+-- Bon! on n'est pas un voleur parce qu'on vole l'argent du
+gouvernement.
+
+-- C'est ton avis.
+
+-- Je crois bien, et encore que c'est l'avis de bien d'autres. Je
+sais bien, quant a moi, que, si j'etais juge, je ne les
+condamnerais pas.
+
+-- Tu boirais peut-etre a leur sante?
+
+-- Ah! tout de meme, ma foi, si le vin etait bon.
+
+-- Je t'en defie, dit Montbar en versant dans le verre d'Antoine
+tout ce qui restait de la seconde bouteille.
+
+-- Vous savez le proverbe? dit le postillon.
+
+-- Lequel?
+
+-- Il ne faut pas defier un fou de faire sa folie. A la sante des
+compagnons de Jehu.
+
+-- Ainsi soit-il! dit Montbar.
+
+-- Et les cinq louis? fit Antoine en reposant le verre sur la
+table.
+
+-- Les voila.
+
+-- Merci; vous aurez des fontes a votre selle; mais, croyez-moi,
+ne mettez pas de pistolets dedans ou, si vous mettez des pistolets
+dedans, faites comme le pere Jerome, le conducteur de Geneve, ne
+mettez pas de balles dans vos pistolets.
+
+Et, sur cette recommandation philanthropique, le postillon prit
+conge de Montbar et descendit l'escalier en chantant d'une voix
+avinee.
+
+"Le matin, je me prends, je me leve;
+"Dans le bois, je m'en suis alle;
+"J'y trouvai ma bergere qui reve;
+"Doucement je la reveillai.
+"Je lui dis: _Aimable bergere,_
+"_Un berger vous ferait-il peur?_
+"_Un berger! a moi pourquoi faire?_
+"_Taisez-vous, monsieur le trompeur."_
+
+Montbar suivit consciencieusement le chanteur jusqu'a la fin du
+second couplet; mais, quelque interet qu'il prit a la romance de
+maitre Antoine, la voix de celui-ci s'etant perdue dans
+l'eloignement; il fut oblige de faire son deuil du reste de la
+chanson.
+
+
+XLII -- LA MALLE DE CHAMBERY
+
+Le lendemain, a cinq heures de l'apres-midi, Antoine, pour ne
+point etre en retard sans doute, harnachait, dans la cour de
+l'hotel de la poste, les trois chevaux qui devaient enlever la
+malle.
+
+Un instant apres, la malle entrait au grand galop dans la cour de
+l'hotel et venait se ranger sous les fenetres de la chambre qui
+avait tant paru preoccuper Antoine, c'est-a-dire a trois pas de la
+derniere marche de l'escalier de service.
+
+Si l'on eut pu faire, sans y avoir un interet positif, attention a
+un si petit detail, on eut remarque que le rideau de la fenetre
+s'ecartait d'une facon presque imprudente pour permettre a la
+personne qui habitait la chambre de voir qui descendait de la
+malle-poste.
+
+Il en descendit trois hommes qui, avec la hate de voyageurs
+affames, se dirigerent vers les fenetres ardemment eclairees de la
+salle commune.
+
+A peine etaient-ils entres, que l'on vit, par l'escalier de
+service, descendre un elegant postillon non chausse encore de ses
+grosses bottes, mais simplement de fins escarpins par-dessus
+lesquels il comptait les passer.
+
+Le postillon elegant passa les grosses bottes d'Antoine, lui
+glissa cinq louis dans la main, puis se tourna pour que celui-ci
+lui jetat sur les epaules sa houppelande, que la rigueur de la
+saison rendait a peu pres necessaire.
+
+Cette toilette achevee, Antoine rentra lestement dans l'ecurie, ou
+il se dissimula dans le coin le plus obscur.
+
+Quant a celui auquel il venait de ceder sa place, rassure sans
+doute par la hauteur du col de la houppelande, qui lui cachait la
+moitie du visage, il alla droit aux trois chevaux harnaches
+d'avance par Antoine, glissa une paire de pistolets a deux coups
+dans les arcons, et, profitant de l'isolement ou etait la malle-
+poste par le detellement des chevaux et l'eloignement du postillon
+de Tournus, il planta, a l'aide d'un poincon aigu qui pouvait a la
+rigueur devenir un poignard, ses quatre pitons dans le bois de la
+malle-poste, c'est-a-dire a chaque portiere, et les deux autres en
+regard dans le bois de la caisse.
+
+Apres quoi, il se mit a atteler les chevaux avec une promptitude
+et une adresse qui indiquaient un homme familiarise depuis son
+enfance avec tous les details de l'art pousse si loin de nos jours
+par cette honorable classe de la societe que nous appelons les
+_gentilshommes riders._
+
+Cela fait, il attendit, calmant ses chevaux impatients a l'aide de
+la parole et du fouet, savamment combines, ou employes chacun a
+son tour.
+
+On connait la rapidite avec laquelle s'executaient les repas des
+malheureux condamnes au regime de la malle-poste; la demi-heure
+n'etait donc pas ecoulee, qu'on entendit la voix du conducteur qui
+criait:
+
+-- Allons, citoyens voyageurs, en voiture.
+
+Montbar se tint pres de la portiere, et, malgre leur deguisement,
+reconnut parfaitement Roland et le chef de brigade du 7e
+chasseurs, qui monterent et prirent place dans l'interieur sans
+faire attention au postillon.
+
+Celui-ci referma sur eux la portiere, passa le cadenas dans les
+deux pitons et donna un tour de clef.
+Puis, contournant la malle, il fit semblant de laisser tomber son
+fouet devant l'autre portiere, passa, en se baissant, le second
+cadenas dans les autres pitons, lui donna un tour de clef en se
+relevant et, sur que les deux officiers etaient bien verrouilles,
+il enfourcha son cheval en gourmandant le conducteur, qui lui
+laissait faire sa besogne.
+
+En effet, le voyageur du coupe etait deja a sa place, que le
+conducteur debattait encore un reste de compte avec l'hote.
+
+-- Est-ce pour ce soir, pour cette nuit, ou pour demain matin,
+pere Francois? cria le faux postillon en imitant de son mieux la
+voix du vrai.
+
+-- C'est bon, c'est bon, on y va, repondit le conducteur.
+
+Puis, regardant autour de lui:
+
+-- Tiens! ou sont donc les voyageurs? demanda-t-il.
+
+-- Nous voila, dirent a la fois les deux officiers, dans
+l'interieur de la malle, et l'agent du coupe.
+
+-- La portiere est bien fermee? insista le pere Francois.
+
+-- Oh! je vous en reponds, fit Montbar.
+
+-- En ce cas, en route, mauvaise troupe! cria le conducteur tout
+en gravissant le marchepied, en prenant place pres du voyageur et
+en tirant la portiere apres lui.
+
+Le postillon ne se le fit pas redire; il enleva ses chevaux en
+enfoncant ses eperons dans le ventre du porteur et en cinglant aux
+deux autres un vigoureux coup de fouet.
+La malle-poste partit au galop.
+
+Montbar conduisait comme s'il n'eut fait que cela toute sa vie; il
+traversa la ville en faisant danser les vitres et trembler les
+maisons; jamais veritable postillon n'avait fait claquer son fouet
+d'une si savante maniere.
+
+A la sortie de Macon, il vit un petit groupe de cavaliers:
+c'etaient les douze chasseurs qui devaient suivre la malle sans
+avoir l'air de l'escorter.
+
+Le chef de brigade passa la tete par la portiere et fit signe au
+marechal des logis qui les commandait.
+
+Montbar ne parut rien remarquer; mais, au bout de cinq cents pas,
+tout en executant une symphonie avec son fouet, il retourna la
+tete et vit que l'escorte s'etait mise en marche.
+
+-- Attendez, mes petits enfants, dit Montbar, je vais vous en
+faire voir du pays!
+
+Et il redoubla de coups d'eperons et de coups de fouet.
+
+Les chevaux semblaient avoir des ailes, la malle volait sur le
+pave, on eut dit le char du tonnerre qui passait.
+
+Le conducteur s'inquieta.
+
+-- Eh! maitre Antoine, cria-t-il, est-ce que nous serions ivre par
+hasard?
+
+-- Ivre? ah bien oui! repondit Montbar, j'ai dine avec une salade
+de betterave.
+
+-- Mais, morbleu? s'il va de ce train-la, cria Roland en passant a
+son tour la tete par la portiere, l'escorte ne pourra nous suivre.
+
+-- Tu entends ce qu'on te dit! cria le conducteur.
+
+-- Non, repondit Montbar, je n'entends pas.
+
+-- Eh bien, on te fait observer que, si tu vas de ce train-la,
+l'escorte ne pourra pas suivre.
+
+-- Il y a donc une escorte? demanda Montbar.
+
+-- Eh oui! puisque nous avons de l'argent du gouvernement.
+
+-- C'est autre chose, alors; il fallait donc dire cela tout de
+suite.
+
+Mais, au lieu de ralentir sa course, la malle continua d'aller le
+meme train, et, s'il se fit un changement, ce fut qu'elle gagna
+encore en velocite.
+
+-- Tu sais que, s'il nous arrive un accident, dit le conducteur,
+je te casse la tete d'un coup de pistolet.
+
+-- Allons donc! fit Montbar, on les connait vos pistolets, il n'y
+a pas de balles dedans.
+
+-- C'est possible, mais il y en a dans les miens! cria l'agent de
+police.
+
+-- C'est ce qu'on verra dans l'occasion, repondit Montbar.
+
+Et il continua sa route sans plus s'inquieter des observations.
+
+On traversa, avec la vitesse de l'eclair, le village de Varennes,
+celui de la Creche et la petite ville de la Chapelle-de-Guinchay.
+
+Il restait un quart de lieue, a peine, pour arriver a la Maison-
+Blanche.
+
+Les chevaux ruisselaient et hennissaient de rage en jetant l'ecume
+par la bouche.
+
+Montbar jeta les yeux derriere lui; a plus de mille pas de la
+malle-poste, les etincelles jaillissaient sous les pieds de
+l'escorte.
+
+Devant lui etait la declivite de la montagne.
+
+Il s'elanca sur la pente, mais tout en rassemblant ses renes de
+maniere a se rendre maitre des chevaux quand il voudrait.
+
+Le conducteur avait cesse de crier, car il reconnaissait qu'il
+etait conduit par une main habile et vigoureuse a la fois.
+
+Seulement, de temps en temps, le chef de brigade regardait par la
+portiere pour voir a quelle distance etaient ses hommes.
+
+A la moitie de la pente, Montbar etait maitre de ses chevaux, sans
+avoir eu un seul moment l'air de ralentir leur course.
+
+Il se mit alors a entonner a pleine voix le _Reveil du Peuple:
+_c'etait la chanson des royalistes, comme la _Marseillaise _etait
+le chant des jacobins.
+
+-- Que fait donc ce drole-la? cria Roland en passant la tete par
+la portiere; dites-lui donc qu'il se taise, conducteur, ou je lui
+envoie une balle dans les reins.
+
+Peut-etre le conducteur allait-il repeter au postillon la menace
+de Roland, mais il lui sembla voir une ligne noire qui barrait la
+route.
+
+En meme temps, une voix tonnante cria:
+
+-- Halte-la, conducteur!
+
+-- Postillon, passez-moi sur le ventre de ces bandits-la! cria
+l'agent de police.
+
+-- Bon! comme vous y allez, vous! dit Montbar. Est-ce que l'on
+passe comme cela sur le ventre des amis?... Hoooh!
+
+La malle-poste s'arreta comme par enchantement.
+
+-- En avant! en avant! crierent a la fois Roland et le chef de
+brigade, comprenant que l'escorte etait trop loin pour les
+soutenir.
+
+-- Ah! brigand de postillon! cria l'agent de police en sautant a
+bas du coupe et en dirigeant un pistolet sur Montbar, tu vas payer
+pour tous.
+
+Mais il n'avait pas acheve, que Montbar, le prevenant, faisait feu
+et que l'agent roulait, mortellement blesse, sous les roues de la
+malle.
+
+Son doigt crispe par l'agonie appuya sur la gachette, le coup
+partit, mais au hasard, sans que la balle atteignit personne.
+
+-- Conducteur, criaient les deux officiers, de par tous les
+tonnerres du ciel, ouvrez donc!
+
+-- Messieurs, dit Morgan s'avancant, nous n'en voulons pas a vos
+personnes, mais seulement a l'argent du gouvernement. Ainsi donc,
+conducteur, les cinquante mille livres et vivement!
+
+Deux coups de feu partis de l'interieur furent la reponse des deux
+officiers, qui, apres avoir vainement ebranle les portieres,
+essayaient vainement encore de sortir par l'ouverture des vitres.
+
+Sans doute, un des coups de feu porta, car on entendit un cri de
+rage en meme temps qu'un eclair illuminait la route.
+
+Le chef de brigade poussa un soupir et tomba sur Roland. Il venait
+d'etre tue raide.
+
+Roland fit feu de son second pistolet, mais personne ne lui
+riposta.
+
+Ses deux pistolets etaient decharges; enferme qu'il etait, il ne
+pouvait se servir de son sabre et hurlait de colere.
+
+Pendant ce temps, on forcait le conducteur, le pistolet sur la
+gorge, de donner l'argent; deux hommes prirent les sacs qui
+contenaient les cinquante mille francs et en chargerent le cheval
+de Montbar, que son palefrenier lui amenait tout selle et bride
+comme a un rendez-vous de chasse.
+
+Montbar s'etait debarrasse de ses grosses bottes, et sauta en
+selle avec ses escarpins.
+
+-- Bien des choses au premier consul, monsieur de Montrevel! cria
+Morgan.
+
+Puis, se tournant vers ses compagnons:
+
+-- Au large, enfants, et par la route que chacun voudra. Vous
+connaissez le rendez-vous; a demain au soir.
+
+-- Oui, oui, repondirent dix ou douze voix.
+
+Et toute la bande s'eparpilla comme une volee d'oiseaux,
+disparaissant dans la vallee sous l'ombre des arbres qui
+cotoyaient la riviere et enveloppaient la Maison-Blanche.
+
+En ce moment, on entendit le galop des chevaux et l'escorte,
+attiree par les coups de feu, apparut au sommet de la montee,
+qu'elle descendit comme une avalanche.
+
+Mais elle arriva trop tard: elle ne trouva plus que le conducteur
+assis sur le bord du fosse; les deux cadavres de l'agent de police
+et du chef de brigade, et Roland, prisonnier et rugissant comme un
+lion qui mord les barreaux de sa cage.
+
+
+XLIII -- LA REPONSE DE LORD GRENVILLE
+
+Pendant que les evenements que nous venons de raconter
+s'accomplissaient et occupaient les esprits et les gazettes de la
+province, d'autres evenements, bien autrement graves, se
+preparaient a Paris qui allaient occuper les esprits et les
+gazettes du monde tout entier.
+
+Lord Tanlay etait revenu avec la reponse de son oncle lord
+Grenville.
+
+Cette reponse consistait en une lettre adressee a
+M. de Talleyrand, et dans une note ecrite pour le premier consul.
+
+La lettre etait concue en ces termes:
+
+"Downing-street, le 14 fevrier 1800.
+
+"Monsieur,
+
+"J'ai recu et mis sous les yeux du roi la lettre que vous m'avez
+transmise par l'intermediaire de mon neveu lord Tanlay. Sa
+Majeste, ne voyant aucune raison de se departir des formes qui ont
+ete longtemps etablies en Europe pour traiter d'affaires avec les
+Etats etrangers, m'a ordonne de vous faire passer en son nom la
+reponse officielle que je vous envoie ci-incluse.
+
+"J'ai l'honneur d'etre avec une haute consideration, monsieur,
+votre tres humble et tres obeissant serviteur,
+
+"GRENVILLE"
+
+La, reponse etait seche, la note precise.
+De plus, une lettre avait ete ecrite _autographe_ par le premier
+consul au roi Georges, et le roi Georges, _ne se departissant
+point des formes etablies en Europe pour traiter avec les Etats
+etrangers, _repondait par une simple note de l'ecriture du premier
+secretaire venu.
+
+Il est vrai que la note etait signee Grenville.
+
+Ce n'etait qu'une longue recrimination contre la France, contre
+l'esprit de desordre qui l'agitait, contre les craintes que cet
+esprit de desordre inspirait a toute l'Europe, et sur la necessite
+imposee, par le soin de leur propre conservation, a tous les
+souverains regnants de la reprimer. En somme, c'etait la
+continuation de la guerre.
+
+A la lecture d'un pareil factum, les yeux de Bonaparte brillerent
+de cette flamme qui precedait chez lui les grandes decisions,
+comme l'eclair precede la foudre.
+
+-- Ainsi, monsieur, dit-il en se retournant vers lord Tanlay,
+voila tout ce que vous avez pu obtenir?
+
+-- Oui, citoyen premier consul.
+
+-- Vous n'avez donc point repete verbalement a votre oncle tout ce
+que je vous avais charge de lui dire?
+
+-- Je n'en ai pas oublie une syllabe.
+
+-- Vous ne lui avez donc pas dit que vous habitiez la France
+depuis deux ou trois ans, que vous l'aviez vue, que vous l'aviez
+etudiee, qu'elle etait forte, puissante, heureuse, desireuse de la
+paix, mais preparee a la guerre?
+
+-- Je lui ai dit tout cela.
+
+-- Vous n'avez donc pas ajoute que c'est une guerre insensee que
+nous font les Anglais; que cet esprit de desordre dont ils
+parlent, et qui n'est, a tout prendre, que les ecarts de la
+liberte trop longtemps comprimee, il fallait l'enfermer dans la
+France meme par une paix universelle; que cette paix etait le seul
+cordon sanitaire qui put l'empecher de franchir nos frontieres;
+qu'en allumant en France le volcan de la guerre, la France, comme
+une lave, va se repandre sur l'etranger... L'Italie est delivree,
+dit le roi d'Angleterre; mais delivree de qui? De ses liberateurs!
+L'Italie est delivree, mais pourquoi? Parce que je conquerais
+l'Egypte, du Delta a la troisieme cataracte; l'Italie est
+delivree, parce que je n'etais pas en Italie... Mais me voila:
+dans un mois, je puis y etre, en Italie, et, pour la reconquerir
+des Alpes a l'Adriatique, que me faut-il? Une bataille. Que
+croyez-vous que fasse Massena en defendant Genes? Il m'attend...
+Ah! les souverains de l'Europe ont besoin de la guerre pour
+assurer leur couronne! eh bien, milord, c'est moi qui vous le dis,
+je secouerai si bien l'Europe, que la couronne leur en tremblera
+au front. Ils ont besoin de la guerre? Attendez... Bourrienne!
+Bourrienne!
+
+La porte de communication du cabinet du premier consul avec le
+cabinet du premier secretaire s'ouvrit precipitamment, et
+Bourrienne parut, le visage aussi effare que s'il eut cru que
+Bonaparte appelait au secours.
+
+Il vit celui-ci fort anime, froissant la note diplomatique d'une
+main et frappant de l'autre sur le bureau, et lord Tanlay calme,
+debout et muet a trois pas de lui.
+
+Il comprit tout de suite que c'etait la reponse de l'Angleterre
+qui irritait le premier consul.
+
+-- Vous m'avez appele, general? dit-il.
+
+-- Oui, fit le premier consul; mettez vous la et ecrivez.
+
+Et, d'une voix breve et saccadee, sans chercher les mots, mais, au
+contraire, comme si les mots se pressaient aux portes de son
+esprit, il dicta la proclamation suivante:
+
+"Soldats!
+
+"En promettant la paix au peuple francais, j'ai ete votre organe;
+je connais votre valeur.
+
+"Vous etes les memes hommes qui conquirent le Rhin, la Hollande,
+l'Italie, et qui donnerent la paix sous les murs de Vienne
+etonnee.
+
+"Soldats! ce ne sont plus vos frontieres qu'il faut defendre, ce
+sont les Etats ennemis qu'il faut envahir.
+
+"Soldats! lorsqu'il en sera temps, je serai au milieu de vous, et
+l'Europe etonnee se souviendra que vous etes de la race des
+braves!"
+
+Bourrienne leva la tete, attendant, apres ces derniers mots
+ecrits.
+
+-- Eh bien, c'est tout, dit Bonaparte.
+
+-- Ajouterai-je, les mots sacramentels: "Vive la Republique?"
+
+-- Pourquoi demandez-vous cela?
+
+-- C'est que nous n'avons pas fait de proclamation depuis quatre
+mois, et que quelque chose pourrait etre change aux formules
+ordinaires.
+
+-- La proclamation est bien telle qu'elle est, dit Bonaparte; n'y
+ajoutez rien.
+
+Et, prenant une plume, il ecrasa plutot qu'il n'ecrivit sa
+signature au bas de la proclamation.
+
+Puis, la rendant a Bourrienne:
+
+-- Que cela paraisse demain dans le Mo_niteur, _dit-il.
+
+Bourrienne sortit, emportant la proclamation.
+
+Bonaparte, reste avec lord Tanlay, se promena un instant de long
+en large, comme s'il eut oublie sa presence; mais, tout a coup,
+s'arretant devant lui:
+
+-- Milord, dit-il, croyez-vous avoir obtenu de votre oncle tout ce
+qu'un autre a votre place eut pu obtenir?
+
+-- Davantage, citoyen premier consul.
+
+-- Davantage! davantage!... qu'avez-vous donc obtenu?
+
+-- Je crois que le citoyen premier consul n'a pas lu la note
+royale avec toute l'attention qu'elle merite.
+
+-- Bon! fit Bonaparte, je la sais par coeur.
+
+-- Alors le citoyen premier consul n'a pas pese l'esprit de
+certain paragraphe, n'en a pas pese les mots.
+
+-- Vous croyez?
+
+-- J'en suis sur... et, si le citoyen premier consul me permettait
+de lui lire le paragraphe auquel je fais allusion...
+
+Bonaparte desserra la main dans laquelle etait la note froissee,
+la deplia et la remit a lord Tanlay, en lui disant:
+
+-- Lisez.
+
+Sir John jeta les yeux sur la note, qui lui paraissait familiere,
+s'arreta au dixieme paragraphe et lut:
+
+-- "Le meilleur et le plus sur gage de la realite de la paix,
+ainsi que de sa duree, serait la restauration de cette lignee de
+princes qui, pendant tant de siecles, ont conserve a la nation
+francaise la prosperite au dedans, la consideration et le respect
+au dehors. Un tel evenement aurait ecarte, et dans tous les temps
+ecartera les obstacles qui se trouvent sur la voie des
+negociations et de la paix; il confirmerait a la France la
+jouissance tranquille de son ancien territoire, et procurerait a
+toutes les autres nations de l'Europe, par la tranquillite et la
+paix, cette securite qu'elles sont obligees maintenant de chercher
+par d'autres moyens."
+
+-- Eh bien, fit Bonaparte impatient, j'avais tres bien lu, et
+parfaitement compris. Soyez Monk, ayez travaille pour un autre, et
+l'on vous pardonnera vos victoires, votre renommee, votre genie;
+abaissez-vous, et l'on vous permettra de rester grand!
+
+-- Citoyen premier consul, dit lord Tanlay, personne ne sait mieux
+que moi la difference qu'il y a de vous a Monk, et combien vous le
+depassez en genie et en renommee.
+
+-- Alors, que me lisez-vous donc?
+
+-- Je ne vous lis ce paragraphe, repliqua sir John, que pour vous
+prier de donner a celui qui suit sa veritable valeur.
+
+-- Voyons celui qui suit, dit Bonaparte avec une impatience
+contenue.
+
+Sir John continua:
+
+-- "Mais, quelque desirable que puisse etre un pareil evenement
+pour la France et pour le monde, ce n'est point a ce mode
+exclusivement que Sa Majeste limite la possibilite d'une
+pacification solide et sure...
+
+Sir John appuya sur ces derniers mots.
+
+-- Ah! ah! fit Bonaparte.
+
+Et il se rapprocha vivement de sir John.
+
+L'Anglais continua:
+
+-- "Sa Majeste n'a pas la pretention de prescrire a la France
+quelle sera la forme de son gouvernement ni dans quelles mains
+sera placee l'autorite necessaire pour conduire les affaires d'une
+grande et puissante nation."
+
+-- Relisez, monsieur, dit vivement Bonaparte.
+
+-- Relisez vous-meme, repondit sir John.
+
+Et il lui tendit la note.
+
+Bonaparte relut.
+
+-- C'est vous, monsieur, dit-il, qui avez fait ajouter ce
+paragraphe?
+
+-- J'ai du moins insiste pour qu'il fut mis.
+
+Bonaparte reflechit.
+
+-- Vous avez raison, dit-il, il y a un grand pas de fait; le
+retour des Bourbons n'est plus une condition _sine qua non. _Je
+suis accepte non seulement comme puissance militaire, mais aussi
+comme pouvoir politique.
+
+Puis, tendant la main a sir John:
+
+-- Avez-vous quelque chose a me demander, monsieur?
+
+-- La seule chose que j'ambitionne vous a ete demandee par mon ami
+Roland.
+
+-- Et je lui ai deja repondu, monsieur, que je vous verrais avec
+plaisir devenir l'epoux de sa soeur... Si j'etais plus riche, ou
+si vous l'etiez moins, je vous offrirais de la doter...
+
+Sir John fit un mouvement.
+
+-- Mais je sais que votre fortune peut suffire a deux, et meme,
+ajouta Bonaparte en souriant, peut suffire a davantage. Je vous
+laisse donc la joie de donner non seulement le bonheur mais encore
+la richesse a la femme que vous aimez.
+
+Puis, appelant:
+
+-- Bourrienne!
+
+Bourrienne parut.
+
+-- C'est parti, general, dit-il.
+
+-- Bien, fit le premier consul; mais ce n'est pas pour cela que je
+vous appelle.
+
+-- J'attends vos ordres.
+
+-- A quelque heure du jour ou de la nuit que se presente lord
+Tanlay, je serai heureux de le recevoir, et de le recevoir sans
+qu'il attende; vous entendez, mon cher Bourrienne? Vous entendez,
+milord?
+
+Lord Tanlay s'inclina en signe de remerciement.
+
+-- Et maintenant, dit Bonaparte, je presume que vous etes presse
+de partir pour le chateau des Noires-Fontaines; je ne vous retiens
+pas, je n'y mets qu'une condition.
+
+-- Laquelle, general?
+
+-- C'est que, si j'ai besoin de vous pour une nouvelle
+ambassade...
+
+-- Ce n'est point une condition, citoyen premier consul, c'est une
+faveur.
+
+Lord Tanlay s'inclina et sortit.
+
+Bourrienne s'appretait a le suivre.
+
+Mais Bonaparte, rappelant son secretaire:
+
+-- Avons-nous une voiture attelee? demanda-t-il.
+
+Bourrienne regarda dans la cour.
+
+-- Oui, general.
+
+-- Eh bien, appretez-vous; nous sortons ensemble.
+
+-- Je suis pret, general; je n'ai que mon chapeau et ma redingote
+a prendre, et ils sont dans mon cabinet.
+
+-- Alors, partons, dit Bonaparte.
+
+Et lui-meme prit son chapeau et son pardessus, et, marchant le
+premier, descendit par le petit escalier, et fit signe a la
+voiture d'approcher.
+
+Quelque hate que Bourrienne eut mise a le suivre, il n'arriva que
+derriere lui.
+
+Le laquais ouvrit la portiere; Bonaparte, sauta dans la voiture.
+
+-- Ou allons-nous, general? dit Bourrienne.
+
+-- Aux Tuileries, repondit Bonaparte.
+
+Bourrienne, tout etonne, repeta l'ordre et se retourna vers le
+premier consul comme pour lui en demander l'explication; mais
+celui-ci paraissait plonge dans des reflexions, dont le
+secretaire, qui a cette epoque etait encore l'ami, ne jugea pas a
+propos de le tirer.
+
+La voiture partit au galop des chevaux -- c'etait toujours ainsi
+que marchait Bonaparte -- et se dirigea vers les Tuileries.
+
+Les Tuileries, habitees par Louis XVI apres les journees des 5 et
+6 octobre, occupees successivement par la Convention et le conseil
+des Cinq-Cents, etaient vides et devastees depuis le 18 brumaire.
+
+Depuis le 18 brumaire, Bonaparte avait plus d'une fois jete les
+yeux sur cet ancien palais de la royaute, mais il etait important
+de ne pas laisser soupconner qu'un roi futur put habiter le palais
+des rois abolis.
+
+Bonaparte avait rapporte d'Italie un magnifique buste de Junius
+Brutus; il n'avait point sa place au Luxembourg, et, vers la fin
+de novembre, le premier consul avait fait venir le republicain
+David et l'avait charge de placer ce buste dans la galerie des
+Tuileries.
+
+Comment croire que David, l'ami de Marat, preparait la demeure
+d'un empereur futur, en placant dans la galerie des Tuileries le
+buste du meurtrier de Cesar?
+
+Aussi, personne non seulement ne l'avait cru, mais meme ne s'en
+etait doute.
+
+En allant voir si le buste faisait bien dans la galerie, Bonaparte
+s'apercut des devastations commises dans le palais de Catherine de
+Medicis; les Tuileries n'etaient plus la demeure des rois, c'est
+vrai, mais elles etaient un palais national, et la nation ne
+pouvait laisser un de ses palais dans le delabrement.
+
+Bonaparte fit venir le citoyen Lecomte, architecte du palais, et
+lui ordonna de _nettoyer _les Tuileries.
+
+Le mot pouvait se prendre a la fois dans son acception physique et
+dans son acception morale.
+
+Un devis fut demande a l'architecte pour savoir ce que couterait
+le _nettoyage._
+
+Le devis montait a cinq cent mille francs.
+
+Bonaparte demanda si, moyennant ce nettoyage, les Tuileries
+pouvaient devenir le palais _du gouvernement._
+
+L'architecte repondit que cette somme suffirait, non seulement
+pour les remettre dans leur ancien etat, mais encore pour les
+rendre habitables.
+
+C'etait tout ce que voulait Bonaparte, un palais habitable. Avait-
+il besoin, lui, republicain, du luxe de la royaute... Pour le
+palais _du gouvernement, il _fallait des ornements graves et
+severes, des marbres, des statues; seulement, quelles seraient ces
+statues? C'etait au premier consul de les designer.
+
+Bonaparte les choisit dans trois grands siecles et dans trois
+grandes nations: chez les Grecs, chez les Romains, chez nous et
+chez nos rivaux.
+
+Chez les Grecs, il choisit Alexandre et Demosthene, le genie des
+conquetes et le genie de l'eloquence.
+
+Chez les Romains, il choisit Scipion, Ciceron, Caton, Brutus et
+Cesar, placant la grande victime pres du meurtrier, presque aussi
+grand qu'elle.
+
+Dans le monde moderne, il choisit Gustave-Adolphe, Turenne, le
+grand Conde, Dugay-Trouin, Marlborough, le prince Eugene et le
+marechal de Saxe; enfin, le grand Frederic et Washington, c'est-a-
+dire la fausse philosophie sur le trone et la vraie sagesse
+fondant un Etat libre.
+
+Puis il ajouta a ces illustrations guerrieres, Dampierre,
+Dugommier et Joubert, pour prouver que, de meme que le souvenir
+d'un Bourbon ne l'effrayait pas dans la personne du grand Conde,
+il n'etait point envieux de la gloire de trois freres d'armes
+victimes d'une cause qui, d'ailleurs, n'etait deja plus la sienne.
+
+Les choses en etaient la a l'epoque ou nous sommes arrives, c'est-
+a-dire a la fin de fevrier 1800; les Tuileries etait nettoyees,
+les bustes etaient sur leurs socles, les statues sur leurs
+piedestaux; on n'attendait qu'une occasion favorable.
+
+Cette occasion etait arrivee: on venait de recevoir la nouvelle de
+la mort de Washington.
+
+Le fondateur de la liberte des Etats-Unis avait cesse de vivre le
+14 decembre 1799.
+
+C'etait a quoi songeait Bonaparte, lorsque Bourrienne avait
+reconnu a sa physionomie qu'il fallait le laisser tout entier aux
+reflexions qui l'absorbaient.
+
+La voiture s'arreta devant les Tuileries; Bonaparte en sortit avec
+la meme vivacite qu'il y etait entre, monta rapidement les
+escaliers, parcourut les appartements, examina plus particulie-
+rement ceux qu'avaient habites Louis XVI et Marie-Antoinette.
+
+Puis, s'arretant au cabinet de Louis XVI:
+
+-- Nous logerons ici, Bourrienne, dit-il tout a coup comme si
+celui-ci avait pu le suivre dans le labyrinthe ou il s'egarait
+avec ce fil d'Ariane qu'on appelle la pensee; oui, nous logerons
+ici; le troisieme consul logera au pavillon de Flore; Cambaceres
+restera a la Chancellerie.
+
+-- Cela fait, dit Bourrienne, que, le jour venu, vous n'en aurez
+qu'un a renvoyer.
+
+Bonaparte prit Bourrienne par l'oreille.
+
+-- Allons, dit-il, pas mal!
+
+-- Et quand emmenageons-nous, general? demanda Bourrienne.
+
+-- Oh! pas demain encore; car il nous faut au moins huit jours
+pour preparer les Parisiens a me voir quitter le Luxembourg et
+venir aux Tuileries.
+
+-- Huit jours, fit Bourrienne; on peut attendre.
+
+-- Surtout en s'y prenant tout de suite. Allons, Bourrienne, au
+Luxembourg.
+
+Et, avec la rapidite qui presidait a tous ses mouvements, quand il
+s'agissait d'interets graves, il repassa par la file
+d'appartements qu'il avait deja visites, descendit l'escalier et
+sauta dans la voiture en criant:
+
+-- Au Luxembourg!
+
+-- Eh bien, eh bien, dit Bourrienne encore sous le vestibule, vous
+ne m'attendez pas, general?
+
+-- Trainard! fit Bonaparte.
+
+Et la voiture partit comme elle etait venue, c'est-a-dire au
+galop.
+
+En rentrant dans son cabinet, Bonaparte trouva le ministre de la
+police qui l'attendait.
+
+-- Bon! dit-il, qu'y a-t-il donc, citoyen Fouche? vous avez le
+visage tout bouleverse! M'aurait-on assassine par hasard?
+
+-- Citoyen premier consul, dit le ministre, vous avez paru
+attacher une grande importance a la destruction des bandes qui
+s'intitulent les compagnies de Jehu.
+
+-- Oui, puisque j'ai envoye Roland lui-meme a leur poursuite. A-t-
+on de leurs nouvelles?
+
+-- On en a.
+
+-- Par qui?
+
+-- Par leur chef lui-meme.
+
+-- Comment, par leur chef?
+
+-- Il a eu l'audace de me rendre compte de sa derniere expedition.
+
+-- Contre qui?
+
+-- Contre les cinquante mille francs que vous avez envoyes aux
+peres du Saint-Bernard.
+
+-- Et que sont-ils devenus?
+
+-- Les cinquante mille francs!
+
+-- Oui.
+
+--Ils sont entre les mains des bandits, et leur chef m'annonce
+qu'ils seront bientot entre celles de Cadoudal.
+
+-- Alors, Roland est tue?
+
+-- Non.
+
+-- Comment, non?
+
+--Mon agent est tue, le chef de brigade Saint-Maurice est tue,
+mais votre aide de camp est sain et sauf.
+
+-- Alors, il se pendra, dit Bonaparte.
+
+-- Pour quoi faire? la corde casserait; vous connaissez son
+bonheur.
+
+-- Ou son malheur, oui... Ou est ce rapport?
+
+-- Vous voulez dire cette lettre?
+
+-- Cette lettre, ce rapport, la chose, enfin, quelle qu'elle soit,
+qui vous donne les nouvelles que vous m'apportez.
+
+Le ministre de la police presenta au premier consul un petit
+papier plie elegamment dans une enveloppe parfumee.
+
+-- Qu'est cela?
+
+-- La chose que vous demandez.
+
+Bonaparte lut:
+
+"Au citoyen Fouche, ministre de la police, en son hotel, a Paris."
+
+Il ouvrit la lettre; elle contenait ce qui suit:
+
+"Citoyen ministre, j'ai l'honneur de vous annoncer que les
+cinquante mille francs destines aux peres du Saint-Bernard sont
+passes entre nos mains pendant la soiree du 25 fevrier 1800 (vieux
+style), et que, d'ici a huit jours, ils seront entre celles du
+citoyen Cadoudal.
+
+"La chose s'est operee a merveille, sauf la mort de votre agent et
+celle du chef de brigade de Saint-Maurice; quant a M. Roland de
+Montrevel, j'ai la satisfaction de vous apprendre qu'il ne lui est
+rien arrive de facheux. Je n'avais point oublie que c'etait lui
+qui m'avait introduit au Luxembourg.
+
+"Je vous ecris, citoyen ministre, parce que je presume qu'a cette
+heure M. Roland de Montrevel est trop occupe de notre poursuite
+pour vous ecrire lui-meme.
+
+"Mais, au premier instant de repos qu'il prendra, je suis sur que
+vous recevrez de lui un rapport ou il consignera tous les details
+dans lesquels je ne puis entrer, faute de temps et de facilite
+pour vous ecrire.
+
+"En echange du service que je vous rends, citoyen ministre, je
+vous prierai de m'en rendre un autre: c'est de rassurer sans
+retard madame de Montrevel sur la vie de son fils.
+
+"MORGAN.
+
+"De la Maison-Blanche, route de Macon a Lyon, le samedi, a neuf
+heures du soir."
+
+-- Ah! pardieu, dit Bonaparte, voila un hardi drole!
+
+Puis, avec un soupir:
+
+-- Quels capitaines et quels colonels tous ces hommes-la me
+feraient! ajouta-t-il.
+
+-- Qu'ordonne le premier consul? demanda le ministre de la police.
+
+-- Rien; cela regarde Roland: son honneur y est engage; et,
+puisqu'il n'est pas mort, il prendra sa revanche.
+
+-- Alors, le premier consul ne s'occupe plus de cette affaire.
+
+-- Pas dans ce moment, du moins.
+
+Puis, se retournant du cote de son secretaire:
+
+-- Nous avons bien d'autres chats a fouetter, dit-il; n'est-ce
+pas, Bourrienne?
+
+Bourrienne fit de la tete un signe affirmatif.
+
+-- Quand le premier consul desire-t-il me revoir? demanda le
+ministre.
+
+-- Ce soir, a dix heures, soyez ici. Nous demenagerons dans huit
+jours.
+
+-- Ou allez-vous?
+
+-- Aux Tuileries.
+
+Fouche fit un mouvement de stupefaction.
+
+-- C'est contre vos opinions, je le sais, dit le premier consul;
+mais je vous macherai la besogne et vous n'aurez qu'a obeir.
+
+Fouche salua et s'appreta a sortir.
+
+-- A propos! fit Bonaparte.
+
+Fouche se retourna.
+
+-- N'oubliez pas de prevenir madame de Montrevel que son fils est
+sain et sauf; c'est le moins que vous fassiez pour le citoyen
+Morgan, apres le service qu'il vous a rendu.
+
+Et il tourna le dos au ministre de la police, qui se retira en se
+mordant les levres jusqu'au sang.
+
+
+XLIV -- DEMENAGEMENT
+
+Le meme jour, le premier consul, reste avec Bourrienne, lui avait
+dicte l'ordre suivant, adresse a la garde des consuls et a
+l'armee:
+
+"Washington est mort! Ce grand homme s'est battu contre la
+tyrannie; il a consolide la liberte de l'Amerique; sa memoire sera
+toujours chere au peuple francais comme a tous les hommes libres
+des deux mondes, et specialement aux soldats francais qui, comme
+lui et les soldats americains, se battirent pour la liberte et
+l'egalite; en consequence, le premier consul ordonne que, pendant
+dix jours, des crepes noirs seront suspendus a tous les drapeaux
+et a tous les guidons de la Republique."
+
+Mais le premier consul ne comptait point se borner a cet ordre du
+jour.
+
+Parmi les moyens destines a faciliter son passage du Luxembourg
+aux Tuileries, figurait une de ces fetes par lesquelles il savait
+si bien, non seulement amuser les yeux, mais encore penetrer les
+esprits; cette fete devait avoir lieu aux Invalides, ou plutot,
+comme on disait alors, au _temple de Mars _: il s'agissait tout a
+la fois d'inaugurer le buste de Washington, et de recevoir des
+mains du general Lannes les drapeaux d'Aboukir.
+
+C'etait la une de ces combinaisons comme Bonaparte les comprenait,
+un eclair tire du choc de deux contrastes.
+
+Ainsi il prenait un grand homme au monde nouveau, une victoire au
+vieux monde, et il ombrageait la jeune Amerique avec les palmes de
+Thebes et de Memphis!
+
+Au jour fixe pour la ceremonie, six mille hommes de cavalerie
+etaient echelonnes du Luxembourg aux Invalides.
+
+A huit heures, Bonaparte monta a cheval dans la grande cour du
+palais consulaire, et, par la rue de Tournon, se dirigea vers les
+quais, accompagne d'un etat-major de generaux dont le plus vieux
+n'avait pas trente-cinq ans.
+
+Lannes marchait en tete; derriere lui, soixante guides portaient
+les soixante drapeaux conquis; puis venait Bonaparte, de deux
+longueurs de cheval en avant de son etat-major.
+
+Le ministre de la guerre, Berthier, attendait le cortege sous le
+dome du temple; il etait appuye a une statue de Mars au repos;
+tous les ministres et conseillers d'Etat se groupaient autour de
+lui. Aux colonnes soutenant la voute etaient suspendus deja les
+drapeaux de Denain et de Fontenoy et ceux de la premiere campagne
+d'Italie; deux invalides centenaires, qui avaient combattu aux
+cotes du marechal de Saxe, se tenaient, l'un a la gauche, l'autre
+a la droite de Berthier, comme ces cariatides des anciens jours
+regardant pardessus la cime des siecles; enfin, a droite, sur une
+estrade, etait pose le buste de Washington que l'on devait
+ombrager avec les drapeaux d'Aboukir. Sur une autre estrade, en
+face de celle-la, etait le fauteuil de Bonaparte.
+
+Le long des bas-cotes du temple s'elevaient des amphitheatres ou
+toute la societe elegante de Paris -- celle du moins qui se
+ralliait a l'ordre d'idees que l'on fetait dans ce grand jour --
+etait venue prendre place.
+
+A l'apparition des drapeaux, des fanfares militaires firent
+eclater leurs notes cuivrees sous les voutes du temple.
+
+Lannes entra le premier, et fit un signe aux guides, qui, montant
+deux a deux les degres de l'estrade, passerent les hampes des
+drapeaux dans les tenons prepares d'avance.
+
+Pendant ce temps, Bonaparte avait, au milieu des applaudissements,
+pris place dans son fauteuil.
+
+Alors, Lannes s'avanca vers le ministre de la guerre, et, de cette
+voix puissante qui savait si bien crier: "En avant!" sur les
+champs de bataille:
+
+-- Citoyen ministre, dit-il, voici tous les drapeaux de l'armee
+ottomane, detruite sous vos yeux a Aboukir. L'armee d'Egypte,
+apres avoir traverse des deserts brulants, triomphe de la faim et
+de la soif, se trouve devant un ennemi fier de son nombre et de
+ses succes, et qui croit voir une proie facile dans nos troupes
+extenuees par la fatigue et par des combats sans cesse
+renaissants; il ignore que le soldat francais est plus grand parce
+qu'il sait souffrir, parce qu'il sait vaincre, et que son courage
+s'irrite et s'accroit avec le danger. Trois mille Francais, vous
+le savez, fondent alors sur dix-huit mille barbares, les
+enfoncent, les renversent, les serrent entre leurs rangs et la
+mer, et la terreur que nos baionnettes inspirent est telle, que
+les musulmans, forces a choisir leur mort, se precipitent dans les
+abimes de la Mediterranee.
+
+"Dans cette journee memorable furent peses les destins de
+l'Egypte, de la France et de l'Europe, sauves par votre courage.
+
+"Puissances coalisees, si vous osiez violer le territoire de la
+France et que le general qui nous fut rendu par la victoire
+d'Aboukir fit un appel a la nation, puissances coalisees, vos
+succes vous seraient plus funestes que vos revers! Quel Francais
+ne voudrait encore vaincre sous les drapeaux du premier consul, ou
+faire sous lui l'apprentissage de la gloire?"
+
+Puis, s'adressant aux invalides, auxquels la tribune du fond avait
+ete reservee tout entiere:
+
+"Et vous, continua-t-il d'une voix plus forte, vous braves
+veterans, honorables victimes du sort des combats, vous ne seriez
+pas les derniers a voler sous les ordres de celui qui console vos
+malheurs et votre gloire, et qui place au milieu de vous et sous
+votre garde ces trophees conquis par votre valeur! Ah! je le sais,
+braves veterans, vous brulez de sacrifier la moitie de la vie qui
+vous reste pour votre patrie et votre liberte!"
+
+Cet echantillon de l'eloquence militaire du vainqueur de
+Montebello fut crible d'applaudissements; trois fois le ministre
+de la guerre essaya de lui repondre, trois fois les bravos
+reconnaissants lui couperent la parole: enfin le silence se fit et
+Berthier s'exprima en ces termes:
+
+"Elever aux bords de la Seine des trophees conquis sur les rives
+du Nil; suspendre aux voutes de nos temples, a cote des drapeaux
+de Vienne, de Petersbourg et de Londres, les drapeaux benis dans
+les mosquees de Byzance et du Caire; les voir ici presentes a la
+patrie par les memes guerriers; jeunes d'annees, vieux de gloire,
+que la victoire a si souvent couronnes, c'est ce qui n'appartient
+qu'a la France republicaine.
+
+"Ce n'est la, d'ailleurs, qu'une partie de ce qu'a fait, a la
+fleur de son age, ce heros qui, couvert des lauriers d'Europe, se
+montra vainqueur devant ces pyramides du haut desquelles quarante
+siecles le contemplaient, affranchissant par la victoire la terre
+natale des arts, et venant y reporter, entoure de savants et de
+guerriers, les lumieres de la civilisation.
+
+"Soldats, deposez dans ce temple des vertus guerrieres ces
+enseignes du croissant, enlevees sur les rochers de Canope par
+trois mille Francais a dix-huit mille guerriers aussi braves que
+barbares; qu'elles y conservent le souvenir de cette expedition
+celebre dont le but et le succes semblent absoudre la guerre des
+maux qu'elle cause; qu'elles y attestent, non la bravoure du
+soldat francais, l'univers entier en retentit, mais son
+inalterable constance, mais son devouement sublime; que la vue de
+ces drapeaux vous rejouisse et vous console, vous, guerriers, dont
+les corps, glorieusement mutiles dans les champs de l'honneur, ne
+permettent plus a votre courage que des voeux et des souvenirs;
+que, du haut de ces voutes, ces enseignes proclament aux ennemis
+du peuple francais l'influence du genie, la valeur des heros qui
+les conquirent, et leur presagent aussi tous les malheurs de la
+guerre s'ils restent sourds a la voix qui leur offre la paix; oui,
+s'ils veulent la guerre, nous la ferons, et nous la ferons
+terrible!
+
+"La patrie, satisfaite, contemple l'armee d'Orient avec un
+sentiment d'orgueil.
+
+"Cette invincible armee apprendra avec joie que les braves qui
+vainquirent avec elle aient ete son organe; elle est certaine que
+le premier consul veille sur les enfants de la gloire; elle saura
+qu'elle est l'objet des plus vives sollicitudes de la Republique;
+elle saura que nous l'avons honoree dans nos temples, en attendant
+que nous imitions, s'il le faut, dans les champs de l'Europe, tant
+de vertus guerrieres que nous avons vu deployer dans les deserts
+brulants de l'Afrique et de l'Asie.
+
+"Venez en son nom, intrepide general! venez, au nom de tous ces
+heros au milieu desquels vous vous montrez, recevoir dans cet
+embrassement le gage de la reconnaissance nationale.
+
+"Mais, au moment de ressaisir les armes protectrices de notre
+independance, si l'aveugle fureur des rois refuse au monde la paix
+que nous lui offrons, jetons, mes camarades, un rameau de laurier
+sur les cendres de Washington, de ce heros qui affranchit
+l'Amerique du joug des ennemis les plus implacables de notre
+liberte, et que son ombre illustre nous montre au-dela du tombeau
+la gloire qui accompagne la memoire des liberateurs de la patrie!"
+
+Bonaparte descendit de son estrade, et, au nom de la France, fut
+embrasse par Berthier.
+
+M. de Fontanes, charge de prononcer l'eloge de Washington, laissa
+courtoisement s'ecouler jusqu'a la derniere goutte le torrent
+d'applaudissements qui semblait tomber par cascades de l'immense
+amphitheatre.
+
+Au milieu de ces glorieuses individualites, M. de Fontanes etait
+une curiosite, moitie politique, moitie litteraire.
+
+Apres le 18 fructidor, il avait ete proscrit avec Suard et
+Laharpe; mais, parfaitement cache chez un de ses amis, ne sortant
+que le soir, il avait trouve moyen de ne pas quitter Paris.
+
+Un accident impossible a prevoir l'avait denonce.
+
+Renverse sur la place du Carrousel par un cabriolet dont le cheval
+s'etait emporte, il fut reconnu par un agent de police qui etait
+accouru a son aide. Cependant Fouche, prevenu non seulement de sa
+presence a Paris, mais encore de la retraite qu'il habitait, fit
+semblant de ne rien savoir.
+
+Quelques jours apres le 18 brumaire, Maret, qui fut depuis duc de
+Bassano, Laplace, qui resta tout simplement un homme de science,
+et Regnault de Saint-Jean d'Angely, qui mourut fou, parlerent au
+premier consul de M. de Fontanes et de sa presence a Paris.
+
+-- Presentez-le-moi, repondit simplement le premier consul.
+
+M. de Fontanes fut presente a Bonaparte, qui, connaissant ce
+caractere souple et cette eloquence adroitement louangeuse,
+l'avait choisi pour faire l'eloge de Washington et peut-etre bien
+un peu le sien en meme temps.
+
+Le discours de M. de Fontanes fut trop long pour que nous le
+rapportions ici; mais ce que nous pouvons dire, c'est qu'il fut
+tel que le desirait Bonaparte.
+
+Le soir, il y eut grande reception au Luxembourg. Pendant la
+ceremonie, le bruit avait couru d'une installation probable du
+premier consul aux Tuileries; les plus hardis ou les plus curieux
+en hasarderent quelques mots a Josephine; mais la pauvre femme,
+qui avait encore sous les yeux la charrette et l'echafaud de
+Marie-Antoinette, repugnait instinctivement a tout ce qui la
+pouvait rapprocher de la royaute; elle hesitait donc a repondre,
+renvoyant les questionneurs a son mari.
+
+Puis, il y avait une autre nouvelle qui commencait a circuler et
+qui faisait contrepoids a la premiere.
+
+Murat avait demande en mariage mademoiselle Caroline Bonaparte.
+
+Or, ce mariage, s'il devait se faire, ne se faisait pas tout seul.
+
+Bonaparte avait eu un moment de brouille, nous devrions dire une
+annee de brouille, avec celui qui aspirait a l'honneur de devenir
+son beau-frere.
+
+Le motif de cette brouille va paraitre un peu bien etrange a nos
+lecteurs.
+
+Murat, le lion de l'armee, Murat, dont le courage est devenu
+proverbial, Murat, que l'on donnerait a un sculpteur comme le
+modele a prendre pour la statue du dieu de la guerre, Murat, un
+jour qu'il avait mal dormi ou mal dejeune, avait eu une
+defaillance.
+
+C'etait devant Mantoue, dans laquelle Wurmser, apres la bataille
+de Rivoli, avait ete force de s'enfermer avec vingt-huit mille
+hommes. Le general Miollis, avec quatre mille seulement, devait
+maintenir le blocus de la place; or, pendant une sortie que
+tentaient les Autrichiens, Murat, a la tete de cinq cents hommes,
+recut l'ordre d'en charger trois mille.
+
+Murat chargea, mais mollement.
+
+Bonaparte, dont il etait l'aide de camp, en fut tellement irrite,
+qu'il l'eloigna de sa personne.
+
+Ce fut pour Murat un desespoir d'autant plus grand, que, des cette
+epoque, il avait le desir, sinon l'espoir, de devenir le beau-
+frere de son general: il etait amoureux de Caroline Bonaparte.
+
+Comment cet amour lui etait-il venu?
+
+Nous le dirons en deux mots:
+
+Peut-etre ceux qui lisent chacun de nos livres isolement
+s'etonnent-ils que nous appuyions parfois sur certains details qui
+semblent un peu etendus pour le livre meme dans lequel ils se
+trouvent.
+
+C'est que nous ne faisons pas un livre isole; mais, comme nous
+l'avons dit deja, nous remplissons ou nous essayons de remplir un
+cadre immense.
+
+Pour nous, la presence de nos personnages n'est point limitee a
+l'apparition qu'ils font dans un livre; celui que vous voyez aide
+de camp dans cet ouvrage, vous le retrouverez roi dans un second,
+proscrit et fusille dans un troisieme.
+
+Balzac a fait une grande et belle oeuvre a cent faces, intitulee
+la _Comedie humaine._
+
+Notre oeuvre, a nous, commencee en meme temps que la sienne, mais
+que nous ne qualifions pas, bien entendu, peut s'intituler _le
+Drame de la France._
+
+Revenons a Murat.
+
+Disons comment cet amour, qui influa d'une facon si glorieuse et
+peut-etre si fatale sur sa destinee, lui etait venu.
+
+Murat, en 1796, avait ete envoye a Paris et charge de presenter au
+Directoire les drapeaux pris par l'armee francaise aux combats de
+Dego et de Mondovi; pendant ce voyage, il fit la connaissance de
+madame Bonaparte et de madame Tallien.
+
+Chez madame Bonaparte, il retrouva mademoiselle Caroline
+Bonaparte.
+
+Nous disons retrouva, car ce n'etait point la premiere fois qu'il
+rencontrait celle avec laquelle il devait partager la couronne de
+Naples: il l'avait deja vue a Rome chez son frere Joseph, et la,
+malgre la rivalite d'un jeune et beau prince romain, il avait ete
+remarque par elle.
+
+Les trois femmes se reunirent et obtinrent du Directoire le grade
+de general de brigade pour Murat.
+
+Murat retourna a l'armee d'Italie, plus amoureux que jamais de
+mademoiselle Bonaparte, et, malgre son grade de general de
+brigade, sollicita et obtint la faveur immense pour lui de rester
+aide de camp du general en chef.
+
+Par malheur arriva cette fatale sortie de Mantoue, a la suite de
+laquelle il tomba dans la disgrace de Bonaparte.
+
+Cette disgrace eut un instant tous les caracteres d'une veritable
+inimitie.
+
+Bonaparte le remercia de ses services comme aide de camp et le
+placa dans la division de Neille, puis dans celle de Baraguey-
+d'Hilliers.
+
+Il en resulta que, quand Bonaparte revint a Paris apres le traite
+de Tolentino, Murat ne fut pas du voyage.
+
+Ce n'etait point l'affaire du _triumfeminat_ qui avait pris sous
+sa protection le jeune general de brigade.
+
+Les trois belles solliciteuses se mirent en campagne, et, comme il
+etait question de l'expedition d'Egypte, elles obtinrent du
+ministere de la guerre que Murat fit partie de l'expedition.
+
+Il s'embarqua sur le meme batiment que Bonaparte, c'est-a-dire a
+bord de _l'Orient, _mais pas une seule fois pendant la traversee
+Bonaparte ne lui adressa la parole.
+
+Debarque a Alexandrie, Murat ne put d'abord rompre la barriere de
+glace qui le separait de son general, lequel, pour l'eloigner de
+lui plutot encore que pour lui donner l'occasion de se signaler,
+l'opposa a Mourad-Bey.
+
+Mais, dans cette campagne, Murat fit de tels prodiges de valeur,
+il effaca, par de telles temerites, le souvenir d'un moment de
+mollesse, il chargea si intrepidement, si follement a Aboukir, que
+Bonaparte n'eut pas le courage de lui garder plus longtemps
+rancune.
+
+En consequence, Murat etait revenu en France avec Bonaparte; Murat
+avait puissamment coopere au 18 et surtout au 19 brumaire; Murat
+etait donc rentre en pleine faveur, et, comme preuve de cette
+faveur, avait recu le commandement de la garde des consuls.
+
+Il avait cru que c'etait le moment de faire l'aveu de son amour
+pour mademoiselle Bonaparte, amour parfaitement connu de
+Josephine, qui l'avait favorise.
+
+Josephine avait eu deux raisons pour cela.
+
+D'abord, elle etait femme dans toute la charmante acception du
+mot, c'est-a-dire que toutes les douces passions de la femme lui
+etaient sympathiques; Joachim aimait Caroline, Caroline aimait
+Murat, c'etait deja chose suffisante pour qu'elle protegeat cet
+amour.
+
+Puis Josephine etait detestee des freres de Bonaparte; elle avait
+des ennemis acharnes dans Joseph et Lucien; elle n'etait pas
+fachee de se faire deux amis devoues dans Murat et Caroline.
+
+Elle encouragea donc Murat a s'ouvrir a Bonaparte.
+
+Trois jours avant la ceremonie que nous avons racontee plus haut,
+Murat etait donc entre dans le cabinet de Bonaparte, et, apres de
+longues hesitations et des detours sans fin, il en etait arrive a
+lui exposer sa demande.
+
+Selon toute probabilite, cet amour des deux jeunes gens l'un pour
+l'autre n'etait point une nouvelle pour le premier consul.
+
+Celui-ci accueillit l'ouverture avec une gravite severe et se
+contenta de repondre qu'il y songerait.
+
+La chose meritait que l'on y songeat, en effet: Bonaparte etait
+issu d'une famille noble, Murat etait le fils d'un aubergiste.
+Cette alliance, dans un pareil moment, avait une grande
+signification.
+
+Le premier consul, malgre la noblesse de sa famille, malgre le
+rang eleve qu'il avait conquis, etait-il, non seulement assez
+republicain, mais encore assez democrate pour meler son sang a un
+sang roturier?
+
+Il ne reflechit pas longtemps: son sens si profondement droit, son
+esprit si parfaitement logique lui dirent qu'il avait tout interet
+a le faire, et, le jour meme, il donna son consentement au mariage
+de Murat et de Caroline.
+
+Les deux nouvelles de ce mariage et du demenagement pour les
+Tuileries furent donc lancees en meme temps dans le public; l'une
+devait servir de contrepoids a l'autre.
+
+Le premier consul allait occuper la residence des anciens rois,
+coucher dans le lit des Bourbons, comme on disait a cette epoque;
+mais il donnait sa soeur au fils d'un aubergiste.
+
+Maintenant, quelle dot apportait au heros d'Aboukir la future
+reine de Naples?
+
+Trente mille francs en argent et un collier de diamants que le
+premier consul prenait a sa femme, etant trop pauvre pour en
+acheter un. Cela faisait un peu grimacer Josephine, qui tenait
+fort a son collier de diamants, mais cela repondait
+victorieusement a ceux qui disaient que Bonaparte avait fait sa
+fortune en Italie; et puis pourquoi Josephine avait-elle pris si
+fort a coeur les interets des futurs epoux! Elle avait voulu le
+mariage, elle devait contribuer a la dot.
+
+Il resulta de cette habile combinaison que, le jour _ou les
+consuls _quitterent le Luxembourg (30 pluviose an VIII) pour se
+rendre au palais du _gouvernement, _escortes par le _fils d'un
+aubergiste _devenu beau-frere de Bonaparte, ceux qui virent passer
+le cortege ne songerent qu'a l'admirer et a l'applaudir.
+
+Et, en effet, c'etaient des corteges admirables et dignes
+d'applaudissements que ceux qui avaient a leur tete un homme comme
+Bonaparte et dans leurs rangs des hommes comme Murat, comme
+Moreau, comme Brune, comme Lannes, comme Junot, comme Duroc, comme
+Augereau, et comme Massena.
+
+Une grande revue etait commandee pour ce jour-la, dans la cour du
+Carrousel; madame Bonaparte devait y assister, non pas du balcon
+de l'horloge, le balcon de l'horloge etait trop royal, mais des
+appartements occupes par Lebrun, c'est-a-dire du pavillon de
+Flore.
+
+Bonaparte partit a une heure precise du palais du Luxembourg,
+escorte de trois mille hommes d'elite, au nombre desquels le
+superbe regiment des guides, cree depuis trois ans, a propos d'un
+danger couru par Bonaparte dans ses campagnes d'Italie: apres le
+passage du Mincio, il se reposait, harasse de fatigue, dans un
+petit chateau, et se disposait a y prendre un bain, quand un
+detachement autrichien, en fuite et se trompant de direction,
+envahit le chateau, garde par les sentinelles seulement; Bonaparte
+n'avait eu que le temps de s'enfuir en chemise!
+
+Un embarras qui merite la peine d'etre rapporte s'etait presente
+le matin de cette journee du 30 pluviose.
+
+Les generaux avaient bien leurs chevaux, les ministres leurs
+voitures; mais les autres fonctionnaires n'avaient point encore
+juge opportun de faire une pareille depense.
+
+Les voitures manquaient donc.
+
+On y supplea en louant des fiacres dont on couvrit les numeros
+avec du papier de la meme couleur que la caisse.
+
+La voiture seule du premier consul etait attelee de six chevaux
+blancs; mais, comme les trois consuls etaient dans la meme
+voiture, Bonaparte et Cambaceres au fond, Lebrun sur le devant, ce
+n'etait, a tout prendre, que deux chevaux par consul.
+
+D'ailleurs, ces six chevaux blancs, donnes par l'empereur Francois
+au general en chef Bonaparte apres le traite de Campo-Formio,
+n'etaient-ils pas eux-memes un trophee?
+
+La voiture traversa une partie de Paris en suivant la rue de
+Thionville, le quai Voltaire et le pont Royal.
+
+A partir du guichet du Carrousel jusqu'a la grande porte des
+Tuileries, la garde des consuls formait la haie.
+
+En passant sous la porte du guichet, Bonaparte leva la tete et lut
+l'inscription qui s'y trouvait.
+
+Cette inscription etait concue en ces termes:
+
+10 AOUT 1792
+_LA ROYAUTE EST ABOLIE EN FRANCE_
+_ET NE SE RELEVERA JAMAIS_
+
+Un imperceptible sourire contracta les levres du premier consul.
+
+A la porte des Tuileries, Bonaparte descendit de voiture et sauta
+en selle pour passer la troupe en revue.
+
+Lorsqu'on le vit sur son cheval de bataille, les applaudissements
+eclaterent de tous les cotes.
+
+La revue terminee, il vint se placer en avant du pavillon de
+l'horloge, ayant Murat a sa droite, Lannes a sa gauche, et
+derriere lui tout le glorieux etat-major de l'armee d'Italie.
+
+Alors le defile commenca.
+
+La, il trouva une de ces inspirations qui se gravaient
+profondement dans le coeur du soldat.
+
+Quand passerent devant lui les drapeaux de la _96e, _de la _30e
+_et de la _33e _demi-brigades, voyant ces drapeaux qui ne
+presentaient plus qu'un baton surmonte de quelques lambeaux
+cribles de balles et noircis par la poudre, il ota son chapeau et
+s'inclina.
+
+Puis, le defile acheve, il descendit de cheval et monta d'un pied
+hardi l'escalier des Valois et des Bourbons.
+
+Le soir, quand il se retrouva seul avec Bourrienne:
+
+-- Eh bien, general, lui demanda celui-ci, etes-vous content?
+
+-- Oui, repondit vaguement Bonaparte; tout s'est bien passe,
+n'est-ce pas?
+
+-- A merveille!
+
+-- Je vous ai vu pres de madame Bonaparte a la fenetre du rez-de-
+chaussee du pavillon de Flore.
+
+-- Moi aussi, je vous ai vu, general: vous lisiez l'inscription du
+guichet du Carrousel.
+
+-- Oui, dit Bonaparte: 10 _aout 1792. La royaute est abolie en
+France, et ne se relevera jamais._
+
+-- Faut-il la faire enlever, general? demanda Bourrienne.
+
+-- Inutile, repondit le premier consul, elle tombera bien toute
+seule.
+
+Puis, avec un soupir:
+
+-- Savez-vous, Bourrienne, l'homme qui m'a manque aujourd'hui?
+demanda-t-il.
+
+-- Non general.
+
+-- Roland... Que diable peut-il faire, qu'il ne nous donne pas de
+ses nouvelles?
+
+Ce que faisait Roland, nous allons le savoir.
+
+
+XLV -- LE CHERCHEUR DE PISTE
+
+Le lecteur n'a pas oublie dans quelle situation l'escorte du _7e
+_chasseurs avait retrouve la malle-poste de Chambery.
+
+La premiere chose dont on s'occupa fut de chercher l'obstacle qui
+s'opposait a la sortie de Roland; on reconnut la presence d'un
+cadenas, on brisa la portiere.
+
+Roland bondit hors de la voiture comme un tigre hors de sa cage.
+
+Nous avons dit que la terre etait couverte de neige.
+
+Roland, chasseur et soldat, n'avait qu'une idee: c'etait de suivre
+la piste des compagnons de Jehu.
+
+Il les avait vus s'enfoncer dans la direction de Thoissey; mais il
+avait pense qu'ils n'avaient pu suivre cette direction, puisque
+entre cette petite ville et eux coulait la Saone, et qu'il n'y
+avait de ponts pour traverser la riviere qu'a Belleville et a
+Macon.
+
+Il donna l'ordre a l'escorte et au conducteur de l'attendre sur la
+grande route, et, a pied, s'enfonca seul, sans songer meme a
+recharger ses pistolets, sur les traces de Morgan et de ses
+compagnons.
+
+Il ne s'etait pas trompe: a un quart de lieue de la route, les
+fugitifs avaient trouve la Saone; la, ils s'etaient arretes,
+avaient delibere un instant -- on le voyait au pietinement des
+chevaux -- puis ils s'etaient separes en deux troupes: l'une avait
+remonte la riviere du cote de Macon, l'autre l'avait descendue du
+cote de Belleville.
+
+Cette division avait eu pour but evident de jeter dans le doute
+ceux qui les poursuivraient s'ils etaient poursuivis.
+
+Roland avait entendu le cri de ralliement du chef: "Demain soir ou
+vous savez."
+
+Il ne doutait donc pas que, quelle que fut la piste qu'il suivit,
+soit celle qui remontait, soit celle qui descendait la Saone, elle
+ne le conduisit -- si la neige ne fondait pas trop vite -- au lieu
+du rendez-vous, puisque, soit reunis, soit separement, les
+compagnons de Jehu devaient aboutir au meme but.
+
+Il revint, suivant ses propres traces, ordonna au conducteur de
+passer les bottes abandonnees sur la grande route par le faux
+postillon, de monter a cheval et de conduire la malle jusqu'au
+prochain relais, c'est-a-dire jusqu'a Belleville; le marechal des
+logis des chasseurs et quatre chasseurs sachant ecrire devaient
+accompagner le conducteur pour signer avec lui au proces-verbal.
+
+Defense absolue de faire mention de lui, Roland, ni de ce qu'il
+etait devenu, rien ne devant mettre les detrousseurs de diligences
+en eveil sur ses projets futurs.
+
+Le reste de l'escorte ramenerait le corps du chef de brigade a
+Macon, et ferait, de son cote, un proces-verbal qui concorderait
+avec celui du conducteur, et dans lequel il ne serait pas plus
+question de Roland que dans l'autre.
+
+Ces ordres donnes, le jeune homme demonta un chasseur, choisissant
+dans toute l'escorte le cheval qui lui paraissait le plus solide;
+puis il rechargea ses pistolets qu'il mit dans les fontes de sa
+selle a la place des pistolets d'arcon du chasseur demonte.
+
+Apres quoi, promettant au conducteur et aux soldats une prompte
+vengeance, subordonnee cependant a la facon dont ils lui
+garderaient le secret, il monta a cheval et disparut dans la meme
+direction qu'il avait deja suivie.
+
+Arrive au point ou les deux troupes s'etaient separees, il lui
+fallut faire un choix entre les deux pistes.
+
+Il choisit celle qui descendait la Saone et se dirigeait vers
+Belleville. Il avait, pour faire ce choix, qui peut-etre
+l'eloignait de deux ou trois lieues, une excellente raison.
+
+D'abord, il etait plus pres de Belleville que de Macon.
+
+Puis il avait fait un sejour de vingt-quatre heures a Macon, et
+pouvait etre reconnu, tandis qu'il n'avait jamais stationne a
+Belleville que le temps de changer de chevaux, lorsque par hasard
+il y avait passe en poste.
+
+Tous les evenements que nous venons de raconter avaient pris une
+heure a peine; huit heures du soir sonnaient donc a l'horloge de
+Thoissey lorsque Roland se lanca a la poursuite des fugitifs.
+
+La route etait toute tracee; cinq ou six chevaux avaient laisse
+leurs empreintes, sur la neige; un de ces chevaux marchait
+l'amble.
+
+Roland franchit les deux ou trois ruisseaux qui coupent la prairie
+qu'il traversait pour arriver a Belleville.
+
+A cent pas de Belleville, il s'arreta: la avait eu lieu une
+nouvelle division: deux des six cavaliers avaient pris a droite,
+c'est-a-dire s'etaient eloignes de la Saone, quatre avaient pris a
+gauche, c'est-a-dire avaient continue leur chemin vers Belleville.
+
+Aux premieres maisons de Belleville, une troisieme scission
+s'etait operee: trois cavaliers avaient tourne la ville; un seul
+avait suivi la rue.
+
+Roland s'attacha a celui qui avait suivi la rue, bien certain de
+retrouver la trace des autres.
+
+Celui qui avait suivi la rue s'etait lui-meme arrete a une jolie
+maison entre cour et jardin, portant le n deg. 67. Il avait sonne;
+quelqu'un etait venu lui ouvrir. On voyait a travers la grille les
+pas de la personne qui etait venue lui ouvrir, puis, a cote de ces
+pas, une autre trace: celle du cheval, que l'on menait a l'ecurie.
+
+Il etait evident qu'un des compagnons de Jehu s'etait arrete la.
+
+Roland, en se rendant chez le maire, en exhibant ses pouvoirs, en
+requerant la gendarmerie, pouvait le faire arreter a l'instant
+meme.
+
+Mais ce n'etait point la son but, ce n'etait point un individu
+isole qu'il voulait arreter: c'etait toute la troupe qu'il tenait
+a prendre d'un coup de filet.
+
+Il grava dans son souvenir le n deg. 67 et continua son chemin.
+
+Il traversa toute la ville, fit une centaine de pas au-dela de la
+derniere maison sans revoir aucune trace.
+
+Il allait retourner sur ses pas; mais il songea que ces traces, si
+elles devaient reparaitre, reparaitraient a la tete du pont
+seulement.
+
+En effet, a la tete du pont, il reconnut la piste de ses trois
+chevaux. C'etaient bien les memes: un des chevaux marchait
+l'amble.
+
+Roland galopa sur la voie meme de ceux qu'il poursuivait. En
+arrivant a Monceaux, meme precaution; les trois cavaliers avaient
+tourne le village; mais Roland etait trop bon limier pour
+s'inquieter de cela; il suivit son chemin, et, a l'autre bout de
+Monceaux il retrouva les traces des fugitifs.
+
+Un peu avant Chatillon, un des trois chevaux quittait la route,
+prenait a droite, et se dirigeait vers un petit chateau situe sur
+une colline, a quelques de la route de Chatillon a Trevoux.
+
+Cette fois, les cavaliers restants, croyant avoir assez fait pour
+depister ceux qui auraient eu envie de les suivre, avaient
+tranquillement traverse Chatillon et pris la route de Neuville.
+
+La direction suivie par les fugitifs rejouissait fort Roland; ils
+se rendaient evidemment a Bourg: s'ils ne s'y fussent pas rendus,
+ils eussent pris la route de Marlieux.
+
+Or, Bourg etait le quartier general qu'avait choisi lui-meme
+Roland pour en faire le centre de ses operations; Bourg, c'etait
+sa ville a lui, et, avec cette surete des souvenirs de l'enfance,
+il connaissait jusqu'au moindre buisson, jusqu'a la moindre
+masure, jusqu'a la moindre grotte des environs.
+
+A Neuville, les fugitifs avaient tourne le village.
+
+Roland ne s'inquieta pas de cette ruse deja connue et eventee:
+seulement, de l'autre cote de Neuville, il ne retrouva plus que la
+trace d'un seul cheval.
+
+Mais il n'y avait pas a s'y tromper: c'etait celui qui marchait
+l'amble.
+
+Sur de retrouver la trace qu'il abandonnait pour un instant,
+Roland remonta la piste.
+
+Les deux amis s'etaient separes a la route de Vannas; l'un l'avait
+suivie, l'autre avait contourne le village, et, comme nous l'avons
+dit, etait revenu prendre la route de Bourg.
+
+C'etait celui-la qu'il fallait suivre; d'ailleurs, l'allure de son
+cheval donnait une facilite de plus a celui qui le poursuivait,
+puisque son pas ne pouvait se confondre avec un autre pas.
+
+Puis il prenait la route de Bourg, et, de Neuville a Bourg, il n'y
+avait d'autre village que Saint-Denis.
+
+Au reste, il n'etait pas probable que le dernier des fugitifs
+allat plus loin que Bourg.
+
+Roland se remit sur la voie avec d'autant plus d'acharnement,
+qu'il approchait visiblement du but. En effet, le cavalier n'avait
+pas tourne Bourg, il s'etait bravement engage dans la ville.
+
+La, il parut a Roland que le cavalier avait hesite sur le chemin
+qu'il devait suivre, a moins que l'hesitation ne fut une ruse pour
+faire perdre sa trace.
+
+Mais, au bout de dix minutes employees a suivre ces tours et ces
+detours, Roland fut sur de son fait; ce n'etait point une ruse,
+c'etait de l'hesitation.
+
+Les pas d'un homme a pied venaient par une rue transversale; le
+cavalier et l'homme a pied avaient confere un instant; puis le
+cavalier avait obtenu du pieton qu'il lui servit de guide. On
+voyait, a partir de ce moment, des pas d'homme cotoyant les pas de
+l'animal.
+
+Les uns et les autres aboutissaient a l'auberge de la _Belle-
+Alliance._
+
+Roland se rappela que c'etait a cette auberge qu'on avait ramene
+le cheval blesse apres l'attaque des Carronnieres.
+
+Il y avait, selon toute probabilite, connivence entre l'aubergiste
+et les compagnons de Jehu.
+
+Au reste, selon toute probabilite encore, le voyageur de la
+_Belle-Alliance _y resterait jusqu'au lendemain soir. Roland
+sentait a sa propre fatigue que celui-ci devait avoir besoin de se
+reposer.
+
+Et Roland, pour ne point forcer son cheval et aussi pour
+reconnaitre la route suivie, avait mis six heures a faire les
+douze lieues.
+
+Trois heures sonnaient au clocher tronque de Notre-Dame.
+
+Qu'allait faire Roland? S'arreter dans quelque auberge de la
+ville? Impossible; il etait trop connu a Bourg; d'ailleurs son
+cheval, equipe d'une chabraque de chasseur, donnerait des
+soupcons.
+
+Une des conditions de son succes etait que sa presence a Bourg fut
+completement ignoree.
+
+Il pouvait se cacher au chateau des Noires-Fontaines, et la, se
+tenir en observation; mais serait-il sur de la discretion des
+domestiques?
+
+Michel et Jacques se tairaient, Roland etait sur d'eux; Amelie se
+tairait; mais Charlotte, la fille du geolier, ne bavarderait-elle
+point?
+
+Il etait trois heures du matin, tout le monde dormait; le plus sur
+pour le jeune homme etait de se mettre en communication avec
+Michel.
+
+Michel trouverait bien moyen de le cacher.
+
+Au grand regret de sa monture, qui avait sans doute flaire une
+auberge, Roland lui fit tourner bride et prit la route de Pont-
+d'Ain.
+
+En passant devant l'eglise de Brou, il jeta un regard sur la
+caserne des gendarmes. Selon toute probabilite, les gendarmes et
+leur capitaine dormaient du sommeil des justes.
+
+Roland traversa la petite aile de foret qui enjambait par-dessus
+la route. La neige amortissait le bruit des pas de son cheval.
+
+En debouchant de l'autre cote, il vit deux hommes qui longeaient
+le fosse en portant un chevreuil suspendu a un petit arbre par ses
+quatre pattes liees.
+
+Il lui sembla reconnaitre la tournure de ces hommes.
+
+Il piqua son cheval pour les rejoindre.
+
+Les deux hommes avaient l'oreille au guet; ils se retournerent,
+virent un cavalier qui semblait en vouloir a eux; ils jeterent
+l'animal dans le fosse, et s'enfuirent a travers champs, pour
+regagner la foret de Seillon.
+
+-- He! Michel! cria Roland de plus en plus convaincu qu'il avait
+affaire a son jardinier.
+
+Michel s'arreta court; l'autre homme continua de gagner aux
+champs.
+
+-- He! Jacques! cria Roland.
+
+L'autre homme s'arreta.
+
+S'ils etaient reconnus, inutile de fuir; d'ailleurs, l'appel
+n'avait rien d'hostile: la voix etait plutot amie que menacante.
+
+-- Tiens! fit Jacques, on dirait M. Roland.
+
+-- Et que c'est lui tout de meme, dit Michel.
+
+Et les deux hommes, au lieu de continuer a fuir vers le bois,
+revinrent vers la grande route.
+
+Roland n'avait point entendu ce qu'avaient dit les deux
+braconniers, mais il l'avait devine.
+
+-- Eh! pardieu, oui, c'est moi! cria-t-il.
+
+Au bout d'un instant, Michel et Jacques etaient pres de lui.
+
+Les interrogations du pere et du fils se croiserent, et il faut
+convenir qu'elles etaient motivees.
+
+Roland en bourgeois, monte sur un cheval de chasseur, a trois
+heures du matin, sur la route de Bourg aux Noires-Fontaines.
+
+Le jeune officier coupa court aux questions.
+
+-- Silence, braconniers! dit-il; que l'on mette ce chevreuil en
+croupe derriere moi et que l'on s'achemine vers la maison; tout le
+monde doit ignorer ma presence aux Noires-Fontaines, meme ma
+soeur.
+
+Roland parlait avec la fermete d'un militaire, et chacun savait
+que, lorsqu'une fois il avait donne un ordre, il n'y avait point a
+repliquer.
+
+On ramassa le chevreuil, on le mit en croupe derriere Roland, et
+les deux hommes, prenant le grand trot, suivirent le petit trot du
+cheval.
+
+Il restait a peine un quart de lieue a faire.
+
+Il se fit en dix minutes.
+
+A cent pas du chateau, Roland s'arreta.
+
+Les deux hommes furent envoyes en eclaireurs, pour s'assurer que
+tout etait calme.
+
+L'exploration achevee, ils firent signe a Roland de venir.
+
+Roland vint, descendit de cheval, trouva la porte du pavillon
+ouverte et entra.
+
+Michel conduisit le cheval a l'ecurie et porta le chevreuil a
+l'office; car Michel appartenait a cette honorable classe de
+braconniers qui tuent le gibier pour le plaisir de le tuer, et non
+pour l'interet de le vendre.
+
+Il ne fallait s'inquieter ni du cheval ni du chevreuil; Amelie ne
+se preoccupait pas plus de ce qui se passait a l'ecurie que de ce
+qu'on lui servait a table.
+
+Pendant ce temps, Jacques allumait du feu.
+
+En revenant, Michel apporta un reste de gigot et une demi-douzaine
+d'oeufs destines a faire une omelette; Jacques prepara un lit dans
+un cabinet.
+
+Roland se rechauffa et soupa sans prononcer une parole.
+
+Les deux hommes le regardaient avec un etonnement qui n'etait
+point exempt d'une certaine inquietude.
+
+Le bruit de l'expedition de Seillon s'etait repandu, et l'on
+disait tout bas que c'etait Roland qui l'avait dirigee.
+
+Il etait evident qu'il revenait pour quelque expedition du meme
+genre.
+
+Lorsque Roland eut soupe, il releva la tete et appela Michel.
+
+-- Ah! tu etais la? fit Roland.
+
+-- J'attendais les ordres de monsieur.
+
+-- Voici mes ordres; ecoute-moi bien.
+
+-- Je suis tout oreilles.
+
+-- Il s'agit de vie et de mort; il s'agit de plus encore: il
+s'agit de mon honneur.
+
+-- Parlez, monsieur Roland.
+
+Roland tira sa montre.
+
+-- Il est cinq heures. A l'ouverture de l'auberge de la _Belle-
+Alliance, _tu seras la comme si tu passais, tu t'arreteras a
+causer avec celui qui t'ouvrira.
+
+-- Ce sera probablement Pierre.
+
+-- Pierre ou un autre, tu sauras de lui quel est le voyageur qui
+est arrive chez son maitre sur un cheval marchant l'amble; tu sais
+ce que c'est, l'amble?
+
+-- Parbleu! c'est un cheval qui marche comme les ours, les deux
+jambes du meme cote a la fois.
+
+-- Bravo... Tu pourras bien savoir aussi, n'est-ce pas, si le
+voyageur est dispose a partir ce matin, ou s'il parait devoir
+passer la journee a l'hotel?
+
+-- Pour sur je le saurai.
+
+-- Eh bien, quand tu sauras tout cela, tu viendras me le dire;
+mais le plus grand silence sur mon sejour ici. Si l'on te demande
+de mes nouvelles, on a recu une lettre de moi hier; je suis a
+Paris, pres du premier consul.
+
+-- C'est convenu.
+
+Michel partit. Roland se coucha et s'endormit, laissant a Jacques
+la garde du pavillon.
+
+Lorsque Roland se reveilla, Michel etait de retour.
+
+Il savait tout ce que son maitre lui avait recommande de savoir.
+
+Le cavalier arrive dans la nuit devait repartir dans la soiree,
+et, sur le registre des voyageurs que chaque aubergiste etait
+force de tenir regulierement a cette epoque, on avait ecrit:
+
+"Samedi, 30 pluviose, dix _heures du soir: _le citoyen Valensolle,
+arrivant de Lyon, allant a Geneve."
+
+Ainsi l'alibi etait prepare, puisque le registre faisait foi que
+le citoyen Valensolle etait arrive a dix heures du soir et qu'il
+etait impossible qu'il eut arrete, a huit heures et demie, la
+malle a la Maison-Blanche, et qu'il fut entre a dix heures a
+l'hotel de la _Belle-Alliance._
+
+Mais ce qui preoccupa le plus Roland, c'est que celui qu'il avait
+suivi une partie de la nuit, et dont il venait de decouvrir la
+retraite et le nom, n'etait autre que le temoin d'Alfred de
+Barjols, tue par lui en duel a la fontaine de Vaucluse, temoin
+qui, selon toute probabilite, avait joue le role du fantome dans
+la chartreuse du Seillon.
+
+Les compagnons de Jehu n'etaient donc pas des voleurs ordinaires,
+mais, au contraire, comme le bruit en courait, des gentilshommes
+de bonne famille, qui, tandis que les nobles bretons risquaient
+leur vie dans l'Ouest pour la cause royaliste, affrontaient, de
+leur cote, l'echafaud pour faire passer aux combattants l'argent
+recueilli a l'autre bout de la France dans leurs hasardeuses
+expeditions.
+
+
+XLVI -- UNE INSPIRATION
+
+Nous avons vu que, dans la poursuite qu'il avait faite la nuit
+precedente, Roland eut pu faire arreter un ou deux de ceux qu'il
+poursuivait.
+
+Il pouvait en faire autant de M. de Valensolle, qui, probablement,
+faisait ce qu'avait fait Roland, c'est-a-dire prenait un jour de
+repos apres une nuit de fatigue.
+
+Il lui suffisait, pour cela, d'ecrire un petit mot au capitaine de
+gendarmerie, ou au chef de brigade de dragons qui avait fait avec
+lui l'expedition de Seillon: leur honneur etait engage dans
+l'affaire; on cernait M. de Valensolle dans son lit, on en etait
+quitte pour deux coups de pistolet, c'est-a-dire pour deux hommes
+tues ou blesses, et M. de Valensolle etait pris.
+
+Mais l'arrestation de M. de Valensolle donnait l'eveil au reste de
+la troupe, qui se mettait a l'instant meme en surete en traversant
+la frontiere.
+
+Il valait donc mieux s'en tenir a la premiere idee de Roland,
+c'est-a-dire temporiser, suivre les differentes pistes qui
+devaient converger a un meme centre, et, au risque d'un veritable
+combat, jeter le filet sur toute la compagnie.
+
+Pour cela, il ne fallait point arreter M. de Valensolle; il
+fallait continuer de le suivre dans son pretendu voyage a Geneve,
+qui n'etait, vraisemblablement, qu'un pretexte pour derouter les
+investigations.
+
+Il fut convenu cette fois que Roland, qui, si bien deguise qu'il
+fut, pouvait etre reconnu, resterait au pavillon, et que ce
+seraient Michel et Jacques qui, pour cette nuit, detourneraient le
+gibier.
+Selon toute probabilite, M. de Valensolle ne se mettrait en voyage
+qu'a la nuit close.
+
+Roland se fit renseigner sur la vie que menait sa soeur depuis le
+depart de sa mere.
+
+Depuis le depart de sa mere, Amelie n'avait pas une seule fois
+quitte le chateau des Noires-Fontaines. Ses habitudes etaient les
+memes, moins les sorties habituelles qu'elle faisait avec madame
+de Montrevel.
+
+Elle se levait a sept ou huit heures du matin, dessinait ou
+faisait de la musique jusqu'au dejeuner; apres le dejeuner, elle
+lisait ou s'occupait de quelque ouvrage de tapisserie, ou bien
+encore profitait d'un rayon de soleil pour descendre jusqu'a la
+riviere avec Charlotte; parfois elle appelait Michel, faisait
+detacher la petite barque, et, bien enveloppee dans ses fourrures,
+remontait la Reyssouse jusqu'a Montagnac ou la descendait jusqu'a
+Saint-Just, puis rentrait sans jamais avoir parle a personne;
+dinait; apres son diner, montait dans sa chambre avec Charlotte,
+et, a partir de ce moment, ne paraissait plus.
+
+A six heures et demie, Michel et Jacques pouvaient donc decamper
+sans que personne au monde s'inquietat de ce qu'ils etaient
+devenus.
+
+A six heures, Michel et Jacques prirent leurs blouses, leurs
+carniers, leurs fusils, et partirent.
+
+Ils avaient recu leurs instructions.
+
+Suivre le cheval marchant l'amble jusqu'a ce qu'on sut ou il
+menait son cavalier, ou jusqu'a ce que l'on perdit sa trace.
+
+Michel devait aller s'embusquer en face de la ferme de la Belle-
+Alliance; Jacques, se placer a la patte-d'oie que forment, en
+sortant de Bourg, les trois routes de Saint-Amour, de Saint-Claude
+et de Nantua.
+
+Cette derniere est en meme temps celle de Geneve.
+
+Il etait evident qu'a moins de revenir sur ses pas, ce qui n'etait
+pas probable, M. de Valensolle prendrait une de ces trois routes.
+
+Le pere partit d'un cote, le fils de l'autre.
+
+Michel remonta vers la ville par la route de Pont-d'Ain, en
+passant devant l'eglise de Brou.
+
+Jacques traversa la Reyssouse, suivit la rive droite de la petite
+riviere, et se trouva, en appuyant d'une centaine de pas hors du
+faubourg, a l'angle aigu que faisaient les trois routes en
+aboutissant a la ville.
+
+Au meme moment, a peu pres, ou le fils prenait son poste, le pere
+devait etre arrive au sien.
+
+En ce moment encore, c'est-a-dire vers sept heures du soir,
+interrompant la solitude et le silence accoutumes du chateau des
+Noires-Fontaines, une voiture de poste s'arretait devant la
+grille, et un domestique en livree tirait la chaine de fer de la
+sonnette.
+
+C'eut ete l'office de Michel d'ouvrir, mais Michel etait ou vous
+savez.
+
+Amelie et Charlotte comptaient probablement sur lui, car le
+tintement de la cloche se renouvela trois fois sans que personne
+vint ouvrir.
+
+Enfin, la femme de chambre parut au haut de l'escalier. Elle
+s'approcha timidement, appelant Michel.
+
+Michel ne repondit point.
+
+Enfin, protegee par la grille, Charlotte se hasarda a s'approcher.
+
+Malgre l'obscurite, elle reconnut le domestique.
+
+-- Ah! c'est vous, monsieur James? s'ecria-t-elle un peu rassuree.
+
+James etait le domestique de confiance de sir John.
+
+-- Oh! oui, dit le domestique, ce etait moi, mademoiselle
+Charlotte, ou plutot ce etait milord.
+
+En ce moment, la portiere s'ouvrit et l'on entendit la voix de sir
+John qui disait:
+
+-- Mademoiselle Charlotte, veuillez dire a votre maitresse que
+j'arrive de Paris et que je viens m'inscrire chez elle, non pas
+pour etre recu ce soir, mais pour lui demander la permission de me
+presenter demain, si elle veut bien m'accorder cette faveur;
+demandez-lui l'heure a laquelle je serai le moins indiscret.
+
+Mademoiselle Charlotte avait une grande consideration pour milord;
+aussi s'empressa-t-elle de s'acquitter de la commission.
+
+Cinq minutes apres, elle revenait annoncer a milord qu'il serait
+revu le lendemain, de midi a une heure.
+
+Roland savait ce que venait faire milord; dans son esprit, le
+mariage etait decide, et sir John etait son beau-frere.
+
+Il hesita un instant pour savoir s'il se ferait reconnaitre a lui
+et s'il le mettrait de moitie dans ses projets; mais il reflechit
+que lord Tanlay n'etait pas homme a le laisser operer seul. Il
+avait une revanche a prendre avec les compagnons de Jehu; il
+voudrait accompagner Roland dans l'expedition, quelle qu'elle fut.
+L'expedition, quelle qu'elle fut, serait dangereuse, et il
+pourrait lui arriver malheur.
+
+La chance qui accompagnait Roland -- et Roland l'avait eprouve --
+ne s'etendait point a ses amis; sir John, grievement blesse, en
+etait revenu a grand-peine; le chef de brigade des chasseurs avait
+ete tue roide.
+
+Il laissa donc sir John s'eloigner sans donner signe d'existence.
+
+Quant a Charlotte, elle ne parut nullement etonnee que Michel
+n'eut point ete la pour ouvrir; on etait evidemment habitue a ses
+absences, et ces absences ne preoccupaient ni la femme de chambre
+ni sa maitresse.
+
+Au reste, Roland s'expliqua cette espece d'insouciance; Amelie,
+faible devant une douleur morale, inconnue a Roland, qui
+attribuait a de simples crises nerveuses les variations de
+caractere de sa soeur, Amelie eut ete grande et forte devant un
+danger reel.
+
+De la sans doute venait le peu de crainte que les deux jeunes
+filles avaient a rester seules dans un chateau isole, et sans
+autres gardiens que deux hommes qui passaient leurs nuits a
+braconner.
+
+Quant a nous, nous savons comment Michel et son fils, en
+s'eloignant, servaient les desirs d'Amelie bien mieux qu'en
+restant au chateau; leur absence faisait le chemin libre a Morgan,
+et c'etait tout ce que demandait Amelie.
+
+La soiree et une partie de la nuit s'ecoulerent sans que Roland
+eut aucune nouvelle.
+
+Il essaya de dormir, mais dormit mal; il croyait, a chaque
+instant, entendre rouvrir la porte.
+
+Le jour commencait en realite de percer a travers les volets
+lorsque la porte s'ouvrit.
+
+C'etaient Michel et Jacques qui rentraient.
+
+Voici ce qui s'etait passe.
+
+Chacun s'etait rendu a son poste: Michel a la porte de l'auberge,
+Jacques a la patte-d'oie.
+
+A vingt pas de l'auberge, Michel avait trouve Pierre; en trois
+mots, il s'etait assure que M. de Valensolle etait toujours a
+l'auberge; celui-ci avait annonce qu'ayant une longue route a
+faire, il laisserait reposer son cheval et ne partirait que dans
+la nuit.
+
+Pierre ne doutait point que le voyageur ne partit pour Geneve,
+comme il l'avait dit.
+
+Michel proposa a Pierre de boire un verre de vin; s'il manquait
+l'affut du soir, il lui resterait l'affut du matin.
+
+Pierre accepta. Des lors Michel etait bien sur d'etre prevenu;
+Pierre etait garcon d'ecurie: rien ne pouvait se faire, dans le
+departement dont il etait charge, sans qu'il en eut avis.
+
+Cet avis, un gamin attache a l'hotel promit de le lui donner, et
+recut en recompense, de Michel, trois charges de poudre pour faire
+des fusees.
+
+A minuit, le voyageur n'etait pas encore parti; on avait bu quatre
+bouteilles de vin, mais Michel s'etait menage: sur ces quatre
+bouteilles, il avait trouve moyen d'en vider trois dans le verre
+de Pierre, ou, bien entendu, elles n'etaient pas restees.
+
+A minuit, Pierre rentra pour s'informer; mais alors qu'allait
+faire Michel? le cabaret fermait, et Michel avait encore quatre
+heures a attendre jusqu'a l'affut du matin.
+
+Pierre offrit a Michel un lit de paille dans l'ecurie; il aurait
+chaud et serait doucement couche.
+
+Michel accepta.
+
+Les deux amis entrerent par la grande porte, bras dessus, bras
+dessous; Pierre trebuchait, Michel faisait semblant de trebucher.
+
+A trois heures du matin, le domestique de l'hotel appela Pierre.
+
+Le voyageur voulait partir.
+
+Michel pretexta que l'heure de l'affut etait arrivee, et se leva.
+
+Sa toilette n'etait pas longue a faire: il s'agissait de secouer
+la paille qui pouvait s'etre attachee a sa blouse, a son carnier
+ou a ses cheveux.
+
+Apres quoi, Michel prit conge de son ami Pierre et alla
+s'embusquer au coin d'une rue.
+
+Un quart d'heure apres, la porte s'ouvrit, un cavalier sortit de
+l'hotel: le cheval de ce cavalier marchait l'amble.
+
+C'etait bien M. de Valensolle.
+
+Il prenait les rues qui conduisaient a la route de Geneve.
+
+Michel le suivait sans affectation, en sifflant un air de chasse.
+
+Seulement, Michel ne pouvait courir, il eut ete remarque; il
+resulta de cette difficulte qu'en un instant il eut perdu de vue
+M. de Valensolle.
+
+Restait Jacques, qui devait attendre le jeune homme a la patte-
+d'oie.
+
+Mais Jacques etait a la patte-d'oie depuis plus de six heures, par
+une nuit d'hiver, avec un froid de cinq ou six degres!
+
+Jacques avait-il eu le courage de rester six heures les pieds dans
+la neige, a battre la semelle contre les arbres de la route?
+
+Michel prit au galop par les rues et ruelles, raccourcissant le
+chemin; mais cheval et cavalier, quelque hate qu'il y eut mise,
+avaient ete plus vite que lui.
+
+Il arriva a la patte-d'oie.
+
+La route etait solitaire.
+
+La neige, foulee pendant toute la journee de la veille, qui etait
+un dimanche, ne permettait pas de suivre la trace du cheval,
+perdue dans la boue du chemin.
+
+Aussi Michel ne s'inquieta-t-il point de la trace du cheval;
+c'etait chose inutile, c'etait du temps perdu.
+
+Il s'occupa de savoir ce qu'avait fait Jacques.
+
+Son coup d'oeil de braconnier le mit bientot sur la voie.
+
+Jacques avait stationne au pied d'un arbre; combien de temps? Cela
+etait difficile a dire, assez longtemps, en tout cas, pour avoir
+froid: la neige etait battue par ses gros souliers de chasse.
+
+Il avait essaye de se rechauffer en marchant de long en large.
+
+Puis, tout a coup, il s'etait souvenu qu'il y avait, de l'autre
+cote de la route, une de ces petites huttes baties avec de la
+terre, ou les cantonniers vont chercher un abri contre la pluie.
+
+Il avait descendu le fosse, avait traverse le chemin; on pouvait
+suivre sur les bas cotes la trace perdue un instant sur le milieu
+de la route.
+
+Cette trace formait une diagonale allant droit a la hutte.
+
+Il etait evident que c'etait dans cette hutte que Jacques avait
+passe la nuit.
+
+Maintenant, depuis quand en etait-il sorti? et pourquoi en etait-
+il sorti?
+
+Depuis quand il en etait sorti? La chose n'etait guere
+appreciable, tandis qu'au contraire le piqueur le plus malhabile
+eut reconnu pourquoi il en etait sorti.
+
+Il en etait sorti pour suivre M. de Valensolle.
+
+Le meme pas qui avait abouti a la hutte en sortait et s'eloignait
+dans la direction de Ceyzeriat.
+
+Le cavalier avait donc bien reellement pris la route de Geneve: le
+pas de Jacques le disait clairement.
+
+Ce pas etait allonge comme celui d'un homme qui court, et il
+suivait, en dehors du fosse, du cote des champs, la ligne d'arbres
+qui pouvait le derober a la vue du voyageur.
+
+En face d'une auberge borgne, d'une de ces auberges au-dessus de
+la porte cochere desquelles sont ecrits ces mots: _Ici on donne a
+boire et a manger, loge a pied et a cheval, _les pas s'arretaient.
+
+Il etait evident que le voyageur avait fait halte dans cette
+auberge, puisque a vingt pas de la Jacques avait fait lui-meme
+halte derriere un arbre.
+
+Seulement, au bout d'un instant, probablement quand la porte
+s'etait refermee sur le cavalier et le cheval, Jacques avait
+quitte son arbre, avait traverse la route, cette fois avec
+hesitation, et a petits pas, et s'etait dirige non point vers la
+porte, mais vers la fenetre.
+
+Michel emboita son pas dans celui de son fils, et arriva a la
+fenetre; a travers le volet mal joint, on pouvait, quand
+l'interieur etait eclaire, voir dans l'interieur; mais alors
+l'interieur etait sombre, et l'on ne voyait rien.
+
+C'etait pour voir dans l'interieur que Jacques s'etait approche de
+la fenetre; sans doute l'interieur avait ete eclaire un instant,
+et Jacques avait vu.
+
+Ou etait-il alle en quittant la fenetre?
+
+Il avait tourne autour de la maison en longeant le mur; on pouvait
+aisement le suivre dans cette excursion: la neige etait vierge.
+
+Quant a son but en contournant la maison, il n'etait pas difficile
+a deviner. Jacques, en garcon de sens, avait bien pense que le
+cavalier n'etait point parti a trois heures du matin, en disant
+qu'il allait a Geneve, pour s'arreter a un quart de lieue du bourg
+dans une pareille auberge.
+
+Il avait du sortir par quelque porte de derriere.
+
+Jacques contournait donc la muraille dans l'esperance de retrouver
+de l'autre cote de la maison, la trace du cheval ou tout au moins
+celle du cavalier.
+
+En effet, a partir d'une petite porte de derriere donnant sur la
+foret qui s'etend de Cotrez a Ceyzeriat, on pouvait suivre une
+trace de pas s'avancant en ligne directe vers la lisiere du bois.
+
+Ces pas etaient ceux d'un homme elegamment chausse, et chausse en
+cavalier.
+
+Ses eperons avaient laisse trace sur la neige.
+
+Jacques n'avait pas hesite, il avait suivi les pas.
+
+On voyait la trace de son gros soulier pres de celle de la fine
+botte, du large pied du paysan pres du pied elegant du citadin.
+
+Il etait cinq heures du matin, le jour allait venir; Michel
+resolut de ne pas aller plus loin.
+
+Du moment ou Jacques etait sur la piste, le jeune braconnier
+valait le vieux. Michel fit un grand tour par la plaine, comme
+s'il revenait de Ceyzeriat, et resolut d'entrer dans l'auberge et
+d'y attendre Jacques.
+
+Jacques comprendrait que son pere avait du le suivre et qu'il
+s'etait arrete a la maison isolee.
+
+Michel frappa au contrevent, se fit ouvrir; il connaissait l'hote,
+habitue a le voir dans ses exercices nocturnes, lui demanda une
+bouteille de vin, se plaignit d'avoir fait buisson creux, et
+demanda, tout en buvant, la permission d'attendre son fils, qui
+etait a l'affut de son cote, et qui peut-etre aurait ete plus
+heureux que lui.
+
+Il va sans dire que la permission fut facile a obtenir.
+
+Michel avait eu soin de faire ouvrir les volets pour voir sur la
+route.
+
+Au bout d'un instant, on frappa aux carreaux.
+C'etait Jacques.
+
+Son pere l'appela.
+
+Jacques avait ete aussi malheureux que son pere: il n'avait rien
+tue.
+
+Jacques etait gele.
+
+Une brassee de bois fut jetee sur le feu, un second verre apporte.
+Jacques se rechauffa et but.
+
+Puis, comme il fallait rentrer au chateau des Noires-Fontaines
+avec le jour, pour qu'on ne s'apercut point de l'absence des deux
+braconniers, Michel paya la bouteille de vin et la flambee, et
+tous deux partirent.
+
+Ni l'un ni l'autre n'avaient dit devant l'hote un mot de ce qui
+les preoccupait; il ne fallait point que l'on soupconnat qu'ils
+fussent en quete d'autre chose que du gibier.
+
+Mais, une fois de l'autre cote du seuil, Michel se rapprocha
+vivement de son fils.
+
+Alors, Jacques lui raconta qu'il avait suivi les traces assez
+avant dans la foret, mais qu'arrive a un carrefour, il avait vu
+tout a coup se lever devant lui un homme arme d'un fusil; et que
+cet homme lui avait demande ce qu'il venait faire a cette heure
+dans le bois.
+
+Jacques avait repondu qu'il cherchait un affut.
+
+-- Alors, allez plus loin, avait repondu l'homme; car, vous le
+voyez, cette place est prise.
+Jacques avait reconnu la justesse de la reclamation et avait, en
+effet, ete cent pas plus loin.
+
+Mais, au moment ou il obliquait a gauche pour rentrer dans
+l'enceinte dont il avait ete ecarte, un autre homme, arme comme le
+premier, s'etait tout aussi inopinement leve devant lui, lui
+adressant la meme question.
+
+Jacques n'avait pas d'autre reponse a faire que la reponse deja
+faite:
+
+-- Je cherche un affut.
+
+L'homme alors lui avait montre du doigt la lisiere de la foret,
+et, d'un ton presque menacant, lui avait dit:
+
+-- Si j'ai un conseil a vous donner, mon jeune ami, c'est d'aller
+la-bas; je crois qu'il fait meilleur la-bas qu'ici.
+
+Jacques avait suivi le conseil, ou du moins avait fait semblant de
+le suivre; car, arrive a l'endroit indique, il s'etait glisse le
+long du fosse, et, convaincu de l'impossibilite de retrouver, en
+ce moment du moins, la piste de M. de Valensolle, il avait gagne
+au large, avait rejoint la grande route a travers champs et etait
+revenu vers le cabaret, ou il esperait retrouver son pere et ou il
+l'avait retrouve en effet.
+
+Ils etaient arrives tous deux au chateau des Noires-Fontaines, on
+le sait deja, au moment ou les premiers rayons du jour penetraient
+a travers les volets.
+
+Tout ce que nous venons de dire fut raconte a Roland avec une
+foule de details que nous omettons, et qui n'eurent pour resultat
+que de convaincre le jeune officier que les deux hommes armes de
+fusils qui s'etaient leves a l'approche de Jacques, n'etaient
+autres, tout braconniers qu'ils semblaient etre, que des
+compagnons de Jehu.
+
+Mais quel pouvait etre ce repaire? Il n'y avait de ce cote-la ni
+couvent abandonne, ni ruines.
+
+Tout a coup, Roland se frappa la tete.
+
+-- Oh! belitre que je suis! comment n'avais-je point songe a cela?
+
+Un sourire de triomphe passa sur ses levres, et, s'adressant aux
+deux hommes, desesperes de ne point lui apporter de nouvelles plus
+precises:
+
+-- Mes enfants, dit-il, je sais tout ce que je voulais savoir.
+Couchez-vous et dormez tranquilles; vous l'avez, pardieu, bien
+merite.
+
+Et, de son cote, donnant l'exemple, Roland dormit en homme qui
+vient de resoudre un probleme de la plus haute importance, qu'il a
+longtemps creuse inutilement.
+
+L'idee lui etait venue que les compagnons de Jehu avaient
+abandonne la chartreuse de Seillon pour les grottes de Ceyzeriat
+et en meme temps il s'etait rappele la communication souterraine
+qui existait entre cette grotte et l'eglise de Brou.
+
+
+XLVII -- UNE RECONNAISSANCE
+
+Le meme jour, usant de la permission qui lui avait ete accordee la
+veille, sir John se presenta entre midi et une heure chez
+mademoiselle de Montrevel.
+
+Tout se passa, comme l'avait desire Morgan. Sir John fut recu
+comme un ami de la famille, lord Tanlay fut recu comme un
+pretendant dont la recherche honorait.
+
+Amelie n'opposa aux desirs de son frere et de sa mere, aux ordres
+du premier consul, que l'etat de sa sante; c'etait demander du
+temps. Lord Tanlay s'inclina; il obtenait autant qu'il avait
+espere obtenir, il etait agree.
+
+Cependant il comprit que sa presence trop prolongee a Bourg serait
+inconvenante, Amelie se trouvant eloignee, toujours par ce
+pretexte de sante, de sa mere et de son frere.
+
+En consequence, il annonca a Amelie une seconde visite pour le
+lendemain et son depart pour la meme soiree.
+
+Il attendrait, pour la revoir, ou qu'Amelie vint a Paris, ou que
+madame de Montrevel revint a Bourg. Cette seconde circonstance
+etait la plus probable, Amelie disant qu'elle avait besoin du
+printemps et de l'air natal pour aider au retour de sa sante.
+
+Grace a la delicatesse parfaite de sir John, les desirs d'Amelie
+et de Morgan etaient accomplis, les deux amants avaient devant eux
+du temps et de la solitude.
+
+Michel sut ces details de Charlotte, et Roland les sut de Michel.
+
+Roland resolut de laisser partir sir John avant de rien tenter.
+
+Mais cela ne l'empecha point de lever un dernier doute.
+
+La nuit venue, il prit un costume de chasseur, jeta sur ce costume
+la blouse de Michel, abrita son visage sous un large chapeau,
+passa une paire de pistolets dans le ceinturon de son couteau de
+chasse, cache comme ses pistolets sous sa blouse, et se hasarda
+sur la route des Noires-Fontaines a Bourg.
+
+Il s'arreta a la caserne de gendarmerie et demanda a parler au
+capitaine.
+
+Le capitaine etait dans sa chambre; Roland monta et se fit
+reconnaitre; puis, comme il n'etait que huit heures du soir et
+qu'il pouvait etre reconnu par quelque passant, il eteignit la
+lampe.
+
+Les deux hommes resterent dans l'obscurite.
+
+Le capitaine savait deja ce qui s'etait passe, trois jours
+auparavant, sur la route de Lyon, et, certain que Roland n'avait
+pas ete tue, il s'attendait a sa visite.
+
+A son grand etonnement, Roland ne venait lui demander qu'une seule
+chose, ou plutot que deux choses: la clef de l'eglise de Bourg et
+une pince.
+
+Le capitaine lui remit les deux objets demandes et offrit a Roland
+de l'accompagner dans son excursion; mais Roland refusa: il etait
+evident qu'il avait ete trahi par quelqu'un lors de son expedition
+de la Maison-Blanche; il ne voulait pas s'exposer a un second
+echec.
+
+Aussi recommanda-t-il au capitaine de ne parler a personne de sa
+presence et d'attendre son retour, quand meme ce retour tarderait
+d'une heure ou deux.
+
+Le capitaine s'y engagea.
+
+Roland, sa clef a la main droite, sa pince a la main gauche, gagna
+sans bruit la porte laterale de l'eglise, l'ouvrit, la referma et
+se trouva en face de la muraille de fourrage.
+
+Il ecouta: le plus profond silence regnait dans l'eglise
+solitaire.
+
+Il rappela ses souvenirs de jeunesse, s'orienta, mit la clef dans
+sa poche, et escalada la muraille de foin, qui avait une quinzaine
+de pieds de haut, et formait une espece de plate-forme; puis,
+comme on descend d'un rempart au moyen d'un talus, par une espece
+de talus il se laissa glisser jusqu'au sol, tout pave de dalles
+mortuaires.
+
+Le choeur etait vide, grace au jube qui le protegeait d'un cote,
+et grace aux murailles qui l'enceignaient a droite et a gauche.
+
+La porte du jube etait ouverte: Roland penetra donc sans
+difficulte dans le choeur.
+
+Il se trouva en face du monument de Philibert le Beau.
+
+A la tete du prince se trouvait une grande dalle carree: c'etait
+celle par laquelle on descendait dans les caveaux souterrains.
+
+Roland connaissait ce passage; car, arrive pres de la dalle, il
+s'agenouilla, cherchant avec sa main la jointure de la pierre.
+
+Il la trouva, se releva, introduisit la pince dans la rainure et
+souleva la dalle.
+
+D'une main, il la soutint au-dessus de sa tete, tandis qu'il
+descendait dans le caveau.
+
+Puis lentement il la laissa retomber.
+
+On eut dit que, volontairement, le visiteur nocturne se separait
+du monde des vivants et descendait dans le monde des morts.
+
+Et ce qui devait paraitre etrange a celui qui voit dans le jour et
+dans les tenebres, sur la terre comme dessous, c'etait
+l'impassibilite de cet homme qui cotoyait les morts pour decouvrir
+les vivants, et qui, malgre l'obscurite, la solitude, le silence,
+ne frissonnait meme pas au contact des marbres funebres.
+
+Il alla, tatonnant au milieu des tombes, jusqu'a ce qu'il eut
+reconnu la grille qui donnait dans le souterrain.
+
+Il explora la serrure; elle etait fermee au pene seulement. Il
+introduisit l'extremite de sa pince entre le pene et la gache, et
+poussa legerement.
+
+La grille s'ouvrit.
+
+Il tira la porte, mais sans la fermer, afin de pouvoir revenir sur
+ses pas, et dressa la pince dans son angle.
+
+Puis, l'oreille tendue, la pupille dilatee, tous les sens
+surexcites par le desir d'entendre, le besoin de respirer,
+l'impossibilite de voir, il s'avanca lentement, un pistolet tout
+arme d'une main, et s'appuyant, de l'autre, a la paroi de la
+muraille.
+
+Il marcha ainsi un quart d'heure.
+
+Quelques gouttes d'eau glacee, en filtrant a travers la voute du
+souterrain et en tombant sur ses mains et sur ses epaules, lui
+avaient appris qu'il passait au-dessous de la Reyssouse.
+
+Au bout de ce quart d'heure de marche, il trouva la porte qui
+communiquait du souterrain dans la carriere. Il fit halte un
+instant; il respirait plus librement, en outre, il lui semblait
+entendre des bruits lointains, et voir voltiger sur les piliers de
+pierre qui soutenaient la voute comme des lueurs de feux follets.
+
+On eut pu croire, en ne distinguant que la forme de ce sombre
+ecouteur, que c'etait de l'hesitation, mais, si l'on eut pu voir
+sa physionomie, on eut compris que c'etait de l'esperance.
+
+Il se remit en chemin, se dirigeant vers les lueurs qu'il avait
+cru apercevoir, vers ce bruit qu'il avait cru entendre.
+
+A mesure qu'il approchait, le bruit arrivait a lui plus distinct,
+la lumiere lui apparaissait plus vive.
+
+Il etait evident que la carriere etait habitee; par qui? Il n'en
+savait rien encore; mais il allait le savoir.
+
+Il n'etait plus qu'a dix pas du carrefour de granit que nous avons
+signale a notre premiere descente dans la grotte de Ceyzeriat. Il
+se colla contre la muraille, s'avancant imperceptiblement; on eut
+dit, au milieu de l'obscurite, un bas-relief mobile.
+
+Enfin, sa tete arriva a depasser un angle, et son regard plongea
+sur ce que l'on pouvait appeler le camp des compagnons de Jehu.
+
+Ils etaient douze ou quinze occupes a souper.
+
+Il prit a Roland une folle envie: c'etait de se precipiter au
+milieu de tous ces hommes, de les attaquer seul, et de combattre
+jusqu'a la mort.
+
+Mais il comprima ce desir insense, releva sa tete avec la meme
+lenteur qu'il l'avait avancee, et, les yeux pleins de lumiere, le
+coeur plein de joie, sans avoir ete entendu, sans avoir ete
+soupconne, il revint sur ses pas, reprenant le chemin qu'il venait
+de faire.
+
+Ainsi, tout lui etait explique: l'abandon de la chartreuse de
+Seillon, la disparition de M. de Valensolle, les faux braconniers
+places aux environs de l'ouverture de la grotte de Ceyzeriat.
+
+Cette fois, il allait donc prendre sa vengeance, et la prendre
+terrible, la prendre mortelle.
+
+Mortelle, car, de meme qu'il soupconnait qu'on l'avait epargne, il
+allait ordonner d'epargner les autres; seulement, lui, on l'avait
+epargne pour la vie; les autres, on allait les epargner pour la
+mort.
+
+A la moitie du retour a peu pres, il lui sembla entendre du bruit
+derriere lui; il se retourna et crut voir le rayonnement d'une
+lumiere.
+
+Il doubla le pas; une fois la porte depassee, il n'y avait plus a
+s'egarer: ce n'etait plus une carriere aux mille detours, c'etait
+une voute etroite, rigide, aboutissant a une grille funeraire.
+
+Au bout de dix minutes, il passait de nouveau sous la riviere; une
+ou deux minutes apres, il touchait la grille du bout de sa main
+etendue.
+
+Il prit sa pince ou il l'avait laissee, entra dans le caveau, tira
+la grille apres lui, la referma doucement et sans bruit, guide par
+les tombeaux retrouva l'escalier, poussa la dalle avec sa tete et
+se retrouva sur le sol des vivants.
+
+La, relativement, il faisait jour.
+
+Il sortit du choeur, repoussa la porte du jube afin de la remettre
+dans le meme etat ou il l'avait trouvee, escalada le talus,
+traversa la plate-forme et redescendit de l'autre cote.
+
+Il avait conserve la clef; il ouvrit la porte et se trouva dehors.
+
+Le capitaine de gendarmerie l'attendait; il confera quelques
+instants avec lui, puis tous deux sortirent ensemble.
+
+Tous deux rentrerent a Bourg par le chemin de ronde pour ne pas
+etre vus, prirent la porte des halles, la rue de la Revolution, la
+rue de la Liberte, la rue d'Espagne, devenue la rue Simonneau.
+Puis Roland s'enfonca dans un des angles de la rue du Greffe et
+attendit.
+
+Le capitaine de gendarmerie continua seul son chemin.
+
+Il allait rue des Ursules, devenue depuis sept ans la rue des
+Casernes; c'etait la que le chef de brigade des dragons avait son
+logement, et il venait de se mettre au lit au moment ou le
+capitaine entra dans sa chambre; celui-ci lui dit deux mots tout
+bas, et en hate le chef de brigade s'habilla et sortit.
+
+Au moment ou le chef de brigade des dragons et le capitaine de
+gendarmerie apparaissaient sur la place, une ombre se detachait de
+la muraille et s'approchait d'eux.
+
+Cette ombre, c'etait Roland.
+
+Les trois hommes resterent en conference dix minutes, Roland
+donnant des ordres, les deux autres l'ecoutant et l'approuvant.
+
+Puis ils se separerent.
+
+Le chef de brigade rentra chez lui; Roland et le capitaine de
+gendarmerie, par la rue de l'Etoile, les degres des Jacobins et la
+rue du Bourgneuf, regagnerent le chemin de ronde, puis, en
+diagonale, ils allerent rejoindre la route de Pont-d'Ain.
+
+Roland laissa, en passant, le capitaine de gendarmerie a la
+caserne et continua son chemin.
+
+Vingt minutes apres, pour ne pas reveiller Amelie, au lieu de
+sonner a la grille, il frappait au volet de Michel; Michel ouvrit
+le volet, et, d'un seul bond, Roland -- devore de cette fievre qui
+s'emparait de lui lorsqu'il courait ou meme revait tout simplement
+quelque danger -- sautait dans le pavillon.
+
+Il n'eut point reveille Amelie, eut-il sonne a la porte, car
+Amelie ne dormait point.
+
+Charlotte, qui, elle aussi, de son cote, arrivait de la ville sous
+pretexte d'aller voir son pere, mais, en realite pour faire
+parvenir une lettre a Morgan, avait trouve Morgan et rapportait la
+reponse a sa maitresse.
+
+Amelie lisait cette reponse; elle etait concue en ces termes:
+
+"Amour a moi!
+
+"Oui, tout va bien de ton cote, car tu es l'ange, mais j'ai bien
+peur que tout n'aille mal du mien, moi qui suis le demon.
+
+"Il faut absolument que je te voie, que je te presse dans mes
+bras, que je te serre contre mon coeur; je ne sais quel
+pressentiment plane au-dessus de moi, je suis triste a mourir.
+
+"Envoie demain Charlotte s'assurer que sir John est bien parti;
+puis, lorsque tu auras acquis la certitude de ce depart, fais le
+signal accoutume.
+
+"Ne t'effraye point, ne me parle point de la neige, ne me dis pas
+que l'on verra mes pas.
+
+"Ce n'est pas moi, cette fois, qui irai a toi, c'est toi qui
+viendras a moi; comprends-tu bien? tu peux te promener dans le
+parc, personne n'ira suivre la trace de tes pas.
+
+"Tu te couvriras de ton chale le plus chaud, de tes fourrures les
+plus epaisses; puis, dans la barque amarree sous les saules, nous
+passerons une heure en changeant de role. D'habitude, je te dis
+mes esperances et tu me dis tes craintes; demain, mon adoree
+Amelie, c'est toi qui me diras tes esperances et moi qui te dirai
+mes craintes.
+
+"Seulement, aussitot le signal fait, descends; je t'attendrai a
+Montagnac, et, de Montagnac a la Reyssouse, il n'y a pas, pour moi
+qui t'aime, cinq minutes de chemin.
+
+"Au revoir, ma pauvre Amelie! si tu ne m'eusses pas rencontre, tu
+eusses ete heureuse entre les heureuses.
+
+"La fatalite m'a mis sur ton chemin, et j'ai, j'en ai bien peur,
+fait de toi une martyre.
+
+"Ton CHARLES.
+
+"A demain, n'est-ce pas? a moins d'obstacle surhumain."
+
+
+XLVIII -- OU LES PRESSENTIMENTS DE MORGAN SE REALISENT
+
+Rien de plus calme et de plus serein souvent que les heures qui
+precedent une grande tempete.
+
+La journee fut belle et sereine, une de ces belles journees de
+fevrier ou, malgre le froid piquant de l'atmosphere, ou, malgre le
+blanc linceul qui couvre la terre, le soleil sourit aux hommes et
+leur promet le printemps.
+
+Sir John vint sur le midi faire a Amelie sa visite d'adieu. Sir
+John avait ou croyait avoir la parole d'Amelie; cette parole lui
+suffisait. Son impatience etait personnelle; mais Amelie, en
+accueillant sa recherche, quoiqu'elle eut laisse l'epoque de leur
+union dans le vague de l'avenir, avait comble toutes ses
+esperances.
+
+Il s'en rapportait pour le reste au desir du premier consul et a
+l'amitie de Roland.
+
+Il retournait donc a Paris pour faire sa cour a madame de
+Montrevel, ne pouvant rester pour la faire a Amelie.
+
+Un quart d'heure apres la sortie de sir John du chateau des
+Noires-Fontaines, Charlotte a son tour prenait le chemin de Bourg.
+
+Vers les quatre heures, elle venait rapporter a Amelie qu'elle
+avait vu de ses yeux sir John monter en voiture a la porte de
+l'hotel de France et partir par la route de Macon.
+
+Amelie pouvait donc etre parfaitement tranquille de ce cote. Elle
+respira.
+
+Amelie avait tente d'inspirer a Morgan une tranquillite qu'elle
+n'avait point elle meme; depuis le jour ou Charlotte lui avait
+revele la presence de Roland a Bourg, elle avait pressenti, comme
+Morgan, que l'on approchait d'un denouement terrible. Elle
+connaissait tous les details des evenements arrives a la
+chartreuse de Seillon; elle voyait la lutte engagee entre son
+frere et son amant, et, rassuree sur le sort de son frere, grace a
+la recommandation faite par le chef des compagnons de Jehu, elle
+tremblait pour la vie de son amant.
+
+De plus, elle avait appris l'arrestation de la malle de Chambery
+et la mort du chef de brigade des chasseurs de Macon; elle avait
+su que son frere etait sauve, mais qu'il avait disparu.
+
+Elle n'avait recu aucune lettre de lui.
+
+Cette disparition et ce silence, pour elle qui connaissait Roland,
+c'etait quelque chose de pis qu'une guerre ouverte et declaree.
+
+Quant a Morgan, elle ne l'avait pas revu depuis la scene que nous
+avons racontee, et dans laquelle elle avait pris l'engagement de
+lui faire parvenir des armes partout ou il serait, si jamais il
+etait condamne a mort.
+
+Cette entrevue demandee par Morgan, Amelie l'attendait donc avec
+autant d'impatience que celui qui la demandait.
+
+Aussi, des qu'elle put croire que Michel et son fils etaient
+couches, alluma-t-elle aux quatre fenetres les bougies qui
+devaient servir de signal a Morgan.
+
+Puis, comme le lui avait recommande son amant, elle s'enveloppa
+d'un cachemire rapporte par son frere du champ de bataille des
+Pyramides, et qu'il avait lui-meme deroule de la tete d'un bey tue
+par lui: elle jeta par-dessus son cachemire une mante de
+fourrures, laissa Charlotte pour lui donner avis de ce qui pouvait
+arriver, et esperant qu'il n'arriverait rien, elle ouvrit la porte
+du parc et s'achemina vers la riviere.
+
+Dans la journee, elle avait ete deux ou trois fois jusqu'a la
+Reyssouse, et en etait revenue, afin de tracer un reseau de pas
+dans lesquels les pas nocturnes ne fussent point reconnus.
+
+Elle descendit donc, sinon tranquillement, du moins hardiment, la
+pente qui conduisait jusqu'a la Reyssouse; arrivee au bord de la
+riviere, elle chercha des yeux la barque amarree sous les saules.
+
+Un homme l'y attendait. C'etait Morgan.
+
+En deux coups de rame, il arriva jusqu'a un endroit praticable a
+la descente; Amelie s'elanca, il la recut dans ses bras.
+
+La premiere chose que vit la jeune fille, ce fut le rayonnement
+joyeux qui illuminait, pour ainsi dire, le visage de son amant.
+
+-- Oh! s'ecria-t-elle, tu as quelque chose d'heureux a m'annoncer.
+
+-- Pourquoi cela, chere amie? demanda Morgan avec son plus doux
+sourire.
+
+-- Il y a sur ton visage, o mon bien aime Charles, quelque chose
+de plus que le bonheur de me revoir.
+
+-- Tu as raison, dit Morgan enroulant la chaine de la barque au
+tronc d'un saule, et laissant les avirons battre les flancs du
+canot.
+
+Puis, prenant Amelie dans ses bras:
+
+-- Tu as raison, mon Amelie, lui dit-il, et mes pressentiments me
+trompaient. Oh! faibles et aveugles que nous sommes, c'est au
+moment ou il va toucher le bonheur de la main que l'homme
+desespere et doute.
+
+-- Oh! parle, parle! dit Amelie; qu'est-il donc arrive?
+
+-- Te rappelles-tu, mon Amelie, ce que, dans notre derniere
+entrevue, tu me repondis quand je te parlais de fuir et que je
+craignais tes repugnances?
+
+-- Oh! oui, je m'en souviens: Charles, je te repondis que j'etais
+a toi, et que, si j'avais des repugnances, je les surmonterais.
+
+-- Et moi, je te repondis que j'avais des engagements qui
+m'empechaient de fuir; que, de meme qu'ils etaient lies a moi,
+j'etais lie a eux; qu'il y avait un homme dont nous relevions, et
+a qui nous devions obeissance absolue, et que cet homme, c'etait
+le futur roi de France, Louis XVIII.
+
+-- Oui, tu m'as dit tout cela.
+
+-- Eh bien, nous sommes releves de notre voeu d'obeissance,
+Amelie, non seulement par le roi Louis XVIII, mais encore par
+notre general Georges Cadoudal.
+
+-- Oh! mon ami, tu vas donc redevenir un homme comme tous les
+autres, au-dessus de tous les autres!
+
+-- Je vais redevenir un simple proscrit, Amelie. Il n'y a pas a
+esperer pour nous l'amnistie vendeenne ou bretonne.
+
+-- Et pourquoi cela?
+
+-- Nous ne sommes pas des soldats, nous, mon enfant bien-aimee;
+nous ne sommes pas meme des rebelles: nous sommes des _compagnons
+de Jehu._
+_ _
+Amelie poussa un soupir.
+
+-- Nous sommes des bandits, des brigands, des devaliseurs de
+malles-poste, appuya Morgan avec une intention visible.
+
+-- Silence! fit Amelie en appuyant sa main sur la bouche de son
+amant; silence! ne parlons point de cela, dis-moi comment votre
+roi vous releve de vos engagements, comment votre general vous
+donne conge.
+
+-- Le premier consul a voulu voir Cadoudal. D'abord, il lui a
+envoye ton frere pour lui faire des propositions; Cadoudal a
+refuse d'entrer en arrangements; mais, comme nous, Cadoudal a recu
+de Louis XVIII l'ordre de cesser les hostilites. Coincidant avec
+cet ordre, est arrive un nouveau message du premier consul; ce
+messager, c'etait un sauf-conduit pour le general vendeen, une
+invitation de venir a Paris; un traite enfin de puissance a
+puissance. Cadoudal a accepte, et doit etre a cette heure sur la
+route de Paris: Il y a donc sinon paix, du moins treve.
+
+-- Oh! quelle joie, mon Charles!
+
+-- Ne te rejouis pas trop, mon amour.
+
+-- Et pourquoi cela?
+
+-- Parce que cet ordre de cesser les hostilites est venu, sais-tu
+pourquoi?
+
+-- Non.
+
+-- Eh bien, c'est un homme tres fort que M. Fouche; il a compris
+que, ne pouvant nous vaincre, il fallait nous deshonorer. Il a
+organise de faux compagnons de Jehu qu'il a laches dans le Maine
+et dans l'Anjou, et qui ne contentent pas, eux, de prendre
+l'argent du gouvernement, mais qui pillent et detroussent les
+voyageurs, qui entrent la nuit dans les chateaux et dans les
+fermes, qui mettent les proprietaires de ces fermes et de ces
+chateaux les pieds sur des charbons ardents, et qui leur arrachent
+par des tortures le secret de l'endroit ou est cache leur argent.
+Eh bien, ces hommes, ces miserables, ces bandits, ces chauffeurs,
+ils prennent le meme nom que nous, et sont censes combattre pour
+le meme principe; si bien que la police de M. Fouche nous met non
+seulement hors la loi, mais aussi hors l'honneur.
+
+-- Oh!
+
+-- Voila, ce que j'avais a te dire, mon Amelie, avant de te
+proposer une seconde fois de fuir ensemble. Aux yeux de la France,
+aux yeux de l'etranger, aux yeux du prince meme que nous avons
+servi et pour qui nous avons risque l'echafaud, nous serons dans
+l'avenir, nous sommes probablement deja des miserables dignes de
+l'echafaud.
+
+-- Oui... mais, pour moi, mon bien-aime Charles, tu es l'homme
+devoue, l'homme de conviction, le royaliste obstine qui a continue
+de combattre quand tout le monde avait mis bas les armes; pour
+moi, tu es le loyal baron de Sainte-Hermine; pour moi, si tu
+l'aimes mieux, tu es le noble, le courageux et l'invincible
+Morgan.
+
+-- Ah! voila tout ce que je voulais savoir, ma bien-aimee; tu
+n'hesiteras donc pas un instant, malgre le nuage infame que l'on
+essaye d'elever entre nous et l'honneur, tu n'hesiteras donc pas,
+je ne dirai point a te donner a moi, tu t'es deja donnee, mais a
+etre ma femme?
+
+-- Que dis-tu la? Pas un instant, pas une seconde; mais ce serait
+la joie de mon etre, le bonheur de ma vie! Ta femme, je suis ta
+femme devant Dieu; Dieu comblera tous mes desirs les jours ou il
+permettra que je sois ta femme devant les hommes.
+
+Morgan tomba a genoux.
+
+-- Eh bien, dit-il, a tes pieds, Amelie, les mains jointes, avec
+la voix la plus suppliante de mon coeur, je viens te dire:
+"Amelie, veux-tu fuir? Amelie, veux-tu quitter la France? Amelie,
+veux-tu etre ma femme?"
+
+Amelie se dressa tout debout, prit son front entre ses deux mains,
+comme si la violence du sang qui affluait a son cerveau allait le
+faire eclater.
+
+Morgan lui saisit les deux mains, et, la regardant avec
+inquietude:
+
+-- Hesites-tu? lui demanda-t-il d'une voix sourde, tremblante,
+presque brisee.
+
+-- Non! oh! non! pas une seconde, s'ecria resolument Amelie; je
+suis a toi, dans le passe et dans l'avenir, en tout et partout.
+Seulement, le coup est d'autant plus violent qu'il etait
+inattendu.
+
+-- Reflechis bien, Amelie; ce que je te propose, c'est l'abandon
+de la patrie et de la famille, c'est-a-dire de tout ce qui est
+cher, de tout ce qui est sacre: en me suivant, tu quittes le
+chateau ou tu es nee, la mere qui t'y a enfantee et nourrie, le
+frere qui t'aime, et qui, lorsqu'il saura que tu es la femme d'un
+brigand, te haira peut-etre, te meprisera certainement.
+
+Et, en parlant ainsi, Morgan interrogeait avec anxiete le visage
+d'Amelie.
+
+Ce visage s'eclaira graduellement d'un doux sourire, et, comme il
+s'abaissait du ciel sur la terre, s'inclinant sur le jeune homme
+toujours a genoux.
+
+-- Oh! Charles! dit la jeune fille d'une voix douce comme le
+murmure de la riviere qui s'ecoulait claire et limpide sous ses
+pieds, il faut que ce soit une chose bien puissante que l'amour
+qui emane directement de Dieu puisque, malgre les paroles
+terribles que tu viens de prononcer, sans crainte, sans
+hesitation, presque sans regrets, je te dis: Charles, me voila;
+Charles, je suis a toi; Charles, quand partons-nous?
+
+-- Amelie, nos destinees ne sont point de celles avec lesquelles
+on transige et on discute; si nous partons, si tu me suis, c'est a
+l'instant meme; demain, il faut que nous soyons de l'autre cote de
+la frontiere.
+
+-- Et nos moyens de fuite?
+
+-- J'ai, a Montagnac, deux chevaux tout selles: un pour toi,
+Amelie, un pour moi; j'ai pour deux cent mille francs de lettres
+de credit sur Londres ou sur Vienne. La ou tu voudras aller, nous
+irons.
+
+-- Ou tu seras, Charles, je serai; que m'importe le pays! que
+m'importe la ville!
+
+-- Alors, viens!
+
+-- Cinq minutes, Charles, est-ce trop?
+
+-- Ou vas-tu?
+
+-- J'ai a dire adieu a bien des choses, j'ai a emporter tes
+lettres cheries, j'ai a prendre le chapelet d'ivoire de ma
+premiere communion, j'ai quelques souvenirs cheris, pieux, sacres,
+des souvenirs d'enfance qui seront la-bas tout ce qui me restera
+de ma mere, de ma famille, de la France; je vais les prendre et je
+reviens.
+
+-- Amelie!
+
+-- Quoi?
+
+-- Je voudrais bien ne pas te quitter; il me semble qu'au moment
+d'etre reunis, te quitter un instant, c'est te perdre pour
+toujours; Amelie, veux-tu que je te suive?
+
+-- Oh! viens; qu'importe qu'on voie tes pas maintenant! nous
+serons loin demain au jour; viens!
+
+Le jeune homme sauta hors de la barque et donna la main a Amelie,
+puis il l'enveloppa de son bras, et tous deux prirent le chemin de
+la maison.
+
+Sur le perron, Charles s'arreta.
+
+-- Va, lui dit-il, la religion des souvenirs a sa pudeur; quoique
+je la comprenne, je te generais. Je t'attends ici, d'ici je te
+garde; du moment ou je n'ai qu'a etendre la main pour te prendre,
+je suis bien sur que tu ne m'echapperas point. Va, mon Amelie,
+mais reviens vite.
+
+Amelie repondit en tendant ses levres au jeune homme; puis elle
+monta rapidement l'escalier, rentra dans sa chambre, prit un petit
+coffret de chene sculpte, cercle de fer, ou etait son tresor, les
+lettres de Charles, depuis la premiere jusqu'a la derniere,
+detacha de la glace de la cheminee le blanc et virginal chapelet
+d'ivoire qui y etait suspendu, mit a sa ceinture une montre que
+son pere lui avait donnee; puis elle passa dans la chambre de sa
+mere, s'inclina au chevet de son lit, baisa l'oreiller que la tete
+de madame de Montrevel avait touche, s'agenouilla devant le Christ
+veillant au pied de son lit, commenca une action de graces qu'elle
+n'osa continuer, l'interrompit par un acte de foi, puis tout a
+coup s'arreta. Il lui avait semble que Charles l'appelait.
+
+Elle preta l'oreille, et entendit une seconde fois son nom
+prononce avec un accent d'angoisse dont elle ne pouvait se rendre
+compte.
+
+Elle tressaillit, se redressa et descendit rapidement l'escalier.
+
+Charles etait toujours a la meme place; mais, penche en avant,
+l'oreille tendue, il semblait ecouter avec anxiete un bruit
+lointain.
+
+-- Qu'y a-t-il? demanda Amelie en saisissant la main du jeune
+homme.
+
+-- Ecoute, ecoute, dit celui-ci.
+
+Amelie preta l'oreille a son tour.
+
+Il lui sembla entendre des detonations successives comme un
+petillement de mousqueterie.
+
+Cela venait du cote de Ceyzeriat.
+
+-- Oh! s'ecria Morgan, j'avais bien raison de douter de mon
+bonheur jusqu'au dernier moment! Mes amis sont attaques! Amelie,
+adieu, adieu!
+
+-- Comment! adieu? s'ecria Amelie palissante; tu me quittes?
+
+Le bruit de la fusillade devint plus distinct.
+
+-- N'entends-tu pas? Ils se battent, et je ne suis pas la pour me
+battre avec eux!
+
+Fille et soeur de soldat, Amelie comprit tout, et n'essaya point
+de resister.
+
+-- Va, dit-elle en laissant tomber ses bras; tu avais raison, nous
+sommes perdus.
+
+Le jeune homme poussa un cri de rage, saisit une seconde fois la
+jeune fille, la serra sur sa poitrine, comme s'il voulait
+l'etouffer; puis, bondissant du haut en bas du perron, et
+s'elancant dans la direction de la fusillade avec la rapidite du
+daim poursuivi par les chasseurs:
+
+-- Me voila, amis! cria-t-il, me voila!
+
+Et il disparut comme une ombre sous les grands arbres du parc.
+
+Amelie tomba a genoux, les bras etendus vers lui, mais sans avoir
+la force de le rappeler; ou, si elle le rappela, ce fut d'une voix
+si faible que Morgan ne lui repondit point, et ne ralentit point
+sa course pour lui repondre.
+
+
+XLIX -- LA REVANCHE DE ROLAND
+
+On devine ce qui s'etait passe.
+
+Roland n'avait point perdu son temps avec le capitaine de
+gendarmerie et le colonel de dragons.
+
+Ceux-ci, de leur cote, n'avaient pas oublie qu'ils avaient une
+revanche a prendre.
+
+Roland avait decouvert au capitaine de gendarmerie le passage
+souterrain qui communiquait de l'eglise de Brou a la grotte de
+Ceyzeriat.
+
+A neuf heures du soir, le capitaine et les dix-huit hommes qu'il
+avait sous ses ordres devaient entrer dans l'eglise, descendre
+dans le caveau des ducs de Savoie, et fermer de leurs baionnettes
+la communication des carrieres avec le souterrain.
+
+Roland, a la tete de vingt dragons, devait envelopper le bois, le
+battre en resserrant le demi-cercle, afin que les deux ailes de ce
+demi-cercle vinssent aboutir a la grotte de Ceyzeriat.
+
+A neuf heures, le premier mouvement devait etre fait de ce cote,
+se combinant avec celui du capitaine de gendarmerie.
+
+On a vu, par les paroles echangees entre Amelie et Morgan, quelles
+etaient pendant ce temps les dispositions des compagnons de Jehu.
+
+Les nouvelles arrivees a la fois de Mittau et de Bretagne avaient
+mis tout le monde a l'aise; chacun se sentait libre et, comprenant
+que l'on faisait une guerre desesperee, etait joyeux de sa
+liberte.
+
+Il y avait donc reunion complete dans la grotte de Ceyzeriat,
+presque une fete; a minuit, tous se separaient, et chacun, selon
+les facilites qu'il pouvait avoir de traverser la frontiere, se
+mettait en route pour quitter la France.
+
+On a vu a quoi leur chef occupait ses derniers instants.
+
+Les autres, qui n'avaient point les memes liens de coeur,
+faisaient ensemble dans le carrefour, splendidement eclaire, un
+repas de separation et d'adieu: car, une fois hors de la France,
+la Vendee et la Bretagne pacifiees, l'armee de Conde detruite, ou
+se retrouveraient-ils sur la terre etrangere? Dieu le savait!
+
+Tout a coup, le retentissement d'un coup de fusil arriva jusqu'a
+eux.
+
+Comme par un choc electrique, chacun fut debout.
+
+Un second coup de fusil se fit entendre.
+
+Puis, dans les profondeurs de la carriere, ces deux mots
+penetrerent, frissonnant comme les ailes d'un oiseau funebre:
+
+-- Aux armes!
+
+Pour des compagnons de Jehu, soumis a toutes les vicissitudes
+d'une vie de bandits, le repos d'un instant n'etait jamais la
+paix.
+
+Poignards, pistolets et carabines etaient toujours a la portee de
+la main.
+Au cri pousse, selon toute probabilite, par la sentinelle, chacun
+sauta sur ses armes et resta le cou tendu, la poitrine haletante,
+l'oreille ouverte.
+
+Au milieu du silence, on entendit le bruit d'un pas aussi rapide
+que pouvait le permettre l'obscurite dans laquelle le pas
+s'enfoncait.
+
+Puis, dans le rayon de lumiere projete par les torches et par les
+bougies, un homme apparut.
+
+-- Aux armes! cria-t-il une seconde, fois, nous sommes attaques!
+
+Les deux coups que l'on avait entendus etaient la double
+detonation du fusil de chasse de la sentinelle.
+
+C'etait elle qui accourait, son fusil encore fumant a la main.
+
+-- Ou est Morgan? crierent vingt voix.
+
+-- Absent, repondit Montbar, et, par consequent, a moi le
+commandement! Eteignez tout, et en retraite sur l'eglise; un
+combat est inutile maintenant, et le sang verse serait du sang
+perdu.
+
+On obeit avec cette promptitude qui indique que chacun apprecie le
+danger.
+
+Puis on se serra dans l'obscurite.
+
+Montbar, a qui les detours du souterrain etaient aussi bien connus
+qu'a Morgan, se chargea de diriger la troupe, et s'enfonca, suivi
+de ses compagnons, dans les profondeurs de la carriere.
+Tout a coup, il lui sembla entendre a cinquante pas devant lui un
+commandement prononce a voix basse, puis le claquement d'un
+certain nombre de fusils que l'on arme.
+
+Il etendit les deux bras en murmurant a son tour le mot: "Halte!"
+
+Au meme instant, on entendit distinctement le commandement: "Feu!"
+
+Ce commandement n'etait pas prononce, que le souterrain s'eclaira
+avec une detonation terrible.
+
+Dix carabines venaient de faire feu a la fois.
+
+A la lueur de cet eclair, Montbar et ses compagnons purent
+apercevoir et reconnaitre l'uniforme des gendarmes.
+
+-- Feu! cria a son tour Montbar.
+
+Sept ou huit coups de fusil retentirent a ce commandement.
+
+La voute obscure s'eclaira de nouveau.
+
+Deux compagnons de Jehu gisaient sur le sol, l'un tue raide,
+l'autre blesse mortellement.
+
+-- La retraite est coupee, dit Montbar; volte-face, mes amis; si
+nous avons une chance, c'est du cote de la foret.
+
+Le mouvement se fit avec la regularite d'une manoeuvre militaire.
+
+Montbar se retrouva a la tete de ses compagnons, et revint sur ses
+pas.
+
+En ce moment, les gendarmes firent feu une seconde fois.
+
+Personne ne riposta: ceux qui avaient decharge leurs armes les
+rechargerent; ceux qui n'avaient pas tire se tenaient prets pour
+la veritable lutte, qui allait avoir lieu a l'entree de la grotte.
+
+Un ou deux soupirs indiquerent seuls que cette riposte de la
+gendarmerie n'etait point sans resultat.
+
+Au bout de cinq minutes, Montbar s'arreta.
+
+On etait revenu a la hauteur du carrefour, a peu pres.
+
+-- Tous les fusils et tous les pistolets sont-ils charges?
+demanda-t-il.
+
+-- Tous, repondirent une douzaine de voix.
+
+-- Vous vous rappelez le mot d'ordre pour ceux de nous qui
+tomberont entre les mains de la justice: nous appartenons aux
+bandes de M. Teyssonnet; nous sommes venus pour recruter des
+hommes a la cause royaliste; nous ne savons pas ce que l'on veut
+dire quand on nous parle des malles-poste et des diligences
+arretees.
+
+-- C'est convenu.
+
+-- Dans l'un ou l'autre cas, c'est la mort, nous le savons bien;
+mais c'est la mort du soldat au lieu de la mort des voleurs, la
+fusillade au lieu de la guillotine.
+
+-- Et la fusillade, dit une voix railleuse, nous savons ce que
+c'est. Vive la fusillade!
+
+-- En avant, mes amis, dit Montbar, et vendons-leur notre vie ce
+qu'elle vaut, c'est-a-dire le plus cher possible.
+
+-- En avant! repeterent les compagnons.
+
+Et aussi rapidement qu'il etait possible de le faire dans les
+tenebres, la petite troupe se remit en marche, toujours conduite
+par Montbar.
+
+A mesure qu'ils avancaient, Montbar respirait une odeur de fumee
+qui l'inquietait.
+
+En meme temps, se refletaient sur les parois des murailles et aux
+angles des piliers, certaines lueurs qui indiquaient qu'il se
+passait quelque chose d'insolite vers l'ouverture de la grotte.
+
+-- Je crois que ces gredins-la nous enfument, dit Montbar.
+
+-- J'en ai peur, repondit Adler.
+
+-- Ils croient avoir affaire a des renards.
+
+-- Oh! repondit la meme voix, ils verront bien a nos griffes que
+nous sommes des lions.
+
+La fumee devenait de plus en plus epaisse, la lueur de plus en
+plus vive.
+
+On arriva au dernier angle.
+
+Un amas de bois sec avait ete allume dans l'interieur de la
+carriere, a une cinquantaine de pas de son ouverture, non pas pour
+enfumer, mais pour eclairer.
+
+A la lumiere repandue par le foyer incandescent, on voyait reluire
+a l'entree de la grotte les armes des dragons.
+
+A dix pas en avant d'eux, un officier attendait, appuye sur sa
+carabine, non seulement expose a tous les coups, mais semblant les
+provoquer.
+
+C'etait Roland.
+
+Il etait facile a reconnaitre: il avait jete loin de lui son
+chapeau, sa tete etait nue, et la reverberation de la flamme se
+jouait sur son visage.
+
+Mais ce qui eut du le perdre le sauvait.
+
+Montbar le reconnut et fit un pas en arriere.
+
+-- Roland de Montrevel! dit-il; rappelez-vous la recommandation de
+Morgan.
+
+-- C'est bien, repondirent les compagnons d'une voix sourde.
+
+-- Et maintenant, cria Montbar, mourons, mais tuons!
+
+Et il s'elanca le premier dans l'espace eclaire par la flamme du
+foyer, dechargea un des canons de son fusil a deux coups sur les
+dragons qui repondirent par une decharge generale.
+
+Il serait impossible de raconter ce qui se passa alors: la grotte
+s'emplit d'une fumee au sein de laquelle chaque coup de feu
+brillait comme un eclair; les deux troupes se joignirent et
+s'attaquerent corps a corps: ce fut le tour des pistolets et des
+poignards. Au bruit de la lutte, la gendarmerie accourut; mais il
+lui fut impossible de faire feu, tant etaient confondus amis et
+ennemis.
+
+Seulement, quelques demons de plus semblerent se meler a cette
+lutte de demons.
+
+On voyait des groupes confus luttant au milieu de cette atmosphere
+rouge et fumeuse, s'abaissant, se relevant, s'affaissant encore;
+on entendait un hurlement de rage ou un cri d'agonie: c'etait le
+dernier soupir d'un homme.
+
+Le survivant cherchait un nouvel adversaire, commencait une
+nouvelle lutte.
+
+Cet egorgement dura un quart d'heure, vingt minutes peut-etre.
+
+Au bout de ces vingt minutes, on pouvait compter dans la grotte de
+Ceyzeriat vingt-deux cadavres.
+
+Treize appartenaient aux dragons et aux gendarmes, neuf aux
+compagnons de Jehu.
+
+Cinq de ces derniers survivaient; ecrases par le nombre, cribles
+de blessures, ils avaient ete pris vivants.
+
+Les gendarmes et les dragons, au nombre de vingt-cinq, les
+entouraient.
+
+Le capitaine de gendarmerie avait eu le bras gauche casse, le chef
+de brigade des dragons avait eu la cuisse traversee par une balle.
+
+Seul, Roland, couvert de sang mais d'un sang qui n'etait pas le
+sien, n'avait pas recu une egratignure.
+
+Deux des prisonniers etaient si grievement blesses, qu'on renonca
+a les faire marcher; il fallut les transporter sur des brancards.
+
+On alluma des torches preparees a cet effet, et on prit le chemin
+de la ville.
+
+Au moment ou l'on passait de la foret sur la grande route, on
+entendit le galop d'un cheval.
+
+Ce galop se rapprochait rapidement.
+
+-- Continuez votre chemin, dit Roland; je reste en arriere pour
+savoir ce que c'est.
+
+C'etait un cavalier qui, comme nous l'avons dit, accourait a toute
+bride.
+
+-- Qui vive? cria Roland, lorsque le cavalier ne fut plus qu'a
+vingt pas de lui.
+
+Et il appreta sa carabine.
+
+-- Un prisonnier de plus, monsieur de Montrevel, repondit le
+cavalier; je n'ai pas pu me trouver au combat, je veux du moins me
+trouver a l'echafaud. Ou sont mes amis?
+
+-- La, monsieur, repondit Roland, qui avait reconnu, non pas la
+figure, mais la voix du jeune homme, voix qu'il entendait pour la
+troisieme fois.
+
+Et il indiqua de la main le groupe formant le centre de la petite
+troupe qui suivait la route de Ceyzeriat a Bourg.
+
+-- Je vois avec bonheur qu'il ne vous est rien arrive, monsieur de
+Montrevel, dit le jeune homme avec une courtoisie parfaite, et ce
+m'est une grande joie, je vous le jure.
+
+Et, piquant son cheval, il fut en quelques elans pres des dragons
+et des gendarmes.
+
+-- Pardon, messieurs, dit-il en mettant pied a terre, mais je
+reclame une place au milieu de mes trois amis, le vicomte de
+Jahiat, le comte de Valensolle et le marquis de Ribier.
+
+Les trois prisonniers jeterent un cri d'admiration et tendirent
+les mains a leur ami.
+
+Les deux blesses se souleverent sur leur brancard et murmurerent:
+
+-- Bien, Sainte-Hermine.., bien!
+
+-- Je crois, Dieu me pardonne! s'ecria Roland, que le beau cote de
+l'affaire restera jusqu'au bout a ces bandits!
+
+
+L -- CADOUDAL AUX TUILERIES
+
+Le surlendemain du jour, ou plutot de la nuit, ou s'etaient passes
+les evenements que nous venons de raconter, deux hommes marchaient
+cote a cote dans le grand salon des Tuileries donnant sur le
+jardin.
+
+Ils parlaient vivement; des deux cotes, les paroles etaient
+accompagnees de gestes rapides et animes.
+
+Ces deux hommes, c'etaient le premier consul Bonaparte et Georges
+Cadoudal.
+
+Georges Cadoudal, touche des malheurs que pouvait entrainer pour
+la Bretagne une plus longue resistance, venait de signer la paix
+avec Brune.
+
+C'etait apres la signature de cette paix qu'il avait delie de leur
+serment les compagnons de Jehu.
+
+Par malheur, le conge qu'il leur donnait etait arrive, comme nous
+l'avons vu, vingt-quatre heures trop tard.
+
+En traitant avec Brune, Georges Cadoudal n'avait rien stipule pour
+lui-meme, que la liberte de passer immediatement en Angleterre.
+
+Mais Brune avait tant insiste, que le chef vendeen avait consenti
+a une entrevue avec le premier consul.
+
+Il etait, en consequence, parti pour Paris.
+
+Le matin meme de son arrivee, il s'etait presente aux Tuileries,
+s'etait nomme et avait ete recu.
+
+C'etait Rapp qui, en l'absence de Roland, l'avait introduit.
+
+En se retirant, l'aide de camp avait laisse les deux portes
+ouvertes, afin de tout voir du cabinet de Bourrienne, et de porter
+secours au premier consul, s'il etait besoin.
+
+Mais Bonaparte, qui avait compris l'intention de Rapp, avait ete
+fermer la porte.
+
+Puis, revenant vivement vers Cadoudal:
+
+-- Ah! c'est vous, enfin! lui avait-il dit; je suis bien aise de
+vous voir; un de vos ennemis, mon aide de camp, Roland de
+Montrevel, m'a dit le plus grand bien de vous.
+
+-- Cela ne m'etonne point, avait repondu Cadoudal; pendant le peu
+de temps que j'ai vu M. de Montrevel, j'ai cru reconnaitre en lui
+les sentiments les plus chevaleresques.
+
+-- Oui, et cela vous a touche? repondit le premier consul.
+
+Puis, fixant sur le chef royaliste son oeil de faucon:
+
+-- Ecoutez, Georges, reprit-il, j'ai besoin d'hommes energiques
+pour accomplir l'oeuvre que j'entreprends. Voulez-vous etre des
+miens? Je vous ai fait offrir le grade de colonel; vous valez
+mieux que cela: je vous offre le grade de general de division.
+
+-- Je vous remercie du plus profond de mon coeur, citoyen premier
+consul, repondit Georges; mais vous me mepriseriez si j'acceptais.
+
+-- Pourquoi cela? demanda vivement Bonaparte.
+
+-- Parce que j'ai prete serment a la maison de Bourbon, et que je
+lui resterai fidele, quand meme.
+
+-- Voyons, reprit le premier consul, n'y a-t-il aucun moyen de
+vous rallier a moi?
+
+-- General, repondit l'officier royaliste, m'est-il permis de vous
+repeter ce que l'on ma dit?
+
+-- Et pourquoi pas?
+
+-- C'est que cela touche aux plus profonds arcanes de la
+politique.
+
+-- Bon! quelque niaiserie, fit le premier consul avec un sourire
+inquiet.
+
+Cadoudal s'arreta et regarda fixement son interlocuteur.
+
+-- On dit qu'il y a eu un accord fait a Alexandrie, entre vous et
+le commodore Sidney Smith; que cet accord avait pour objet de vous
+laisser le retour libre en France, a la condition, acceptee par
+vous, de relever le trone de nos anciens rois.
+
+Bonaparte eclata de rire.
+
+-- Que vous etes etonnants, vous autres plebeiens, dit-il, avec
+votre amour pour vos anciens rois! Supposez que je retablisse ce
+trone -- chose dont je n'ai nulle envie, je vous le declare -- que
+vous en reviendra-t-il, a vous qui avez verse votre sang pour le
+retablissement de ce trone? Pas meme la confirmation du grade que
+vous avez conquis, colonel! Et ou avez-vous vu dans les armees
+royales un colonel qui ne fut pas noble? Avez-vous jamais entendu
+dire que, pres de ces gens-la, un homme se soit eleve par son
+propre merite? Tandis qu'aupres de moi, Georges, vous pouvez
+atteindre a tout, puisque plus je m'eleverai, plus j'eleverai avec
+moi ceux qui m'entoureront. Quant a me voir jouer le role de Monk,
+n'y comptez pas; Monk vivait dans un siecle ou les prejuges que
+nous avons combattus et renverses en 1789 avaient toute leur
+vigueur; Monk eut voulu se faire roi, qu'il ne l'eut pas pu;
+dictateur, pas davantage! Il fallait etre Cromwell pour cela.
+Richard n'y a pas pu tenir; il est vrai que c'etait un veritable
+fils de grand homme, c'est-a-dire un sot. Si j'eusse voulu me
+faire roi, rien ne m'en eut empeche, et, si l'envie m'en prend
+jamais, rien ne m'en empechera. Voyons, vous avez quelque chose a
+repondre! Repondez.
+
+-- Vous dites, citoyen premier consul, que la situation n'est
+point la meme en France en 1800 qu'en Angleterre en 1660; je n'y
+vois moi aucune difference. Charles Ier avait ete decapite en
+1649, Louis XVI l'a ete en 1793; onze ans se sont ecoules en
+Angleterre entre la mort du pere et la restauration du fils; sept
+ans se sont deja ecoules en France depuis la mort de Louis XVI...
+Peut-etre me direz-vous que la revolution anglaise fut une
+revolution religieuse, tandis que la revolution francaise est une
+revolution politique; eh bien, je repondrai qu'une charte est
+aussi facile a faire qu'une abjuration.
+
+Bonaparte sourit.
+
+-- Non, reprit-il, je ne vous dirai pas cela; je vous dirai
+simplement: Cromwell avait cinquante ans quand Charles Ier a ete
+execute; moi, j'en avais vingt-quatre, a la mort de Louis XVI.
+Cromwell est mort en 1658, c'est-a-dire a cinquante-neuf ans; en
+dix ans de pouvoir, il a eu le temps d'entreprendre beaucoup, mais
+d'accomplir peu; et, d'ailleurs, lui, c'etait une reforme complete
+qu'il entreprenait, reforme politique par la substitution du
+gouvernement republicain au gouvernement monarchique. Eh bien,
+accordez-moi de vivre les annees de Cromwell, cinquante-neuf ans,
+ce n'est pas beaucoup. J'ai encore vint ans a vivre, juste le
+double de Cromwell, et, remarquez-le, je ne change rien, je
+poursuis; je ne renverse pas, j'eleve. Supposez qu'a trente ans,
+Cesar, au lieu de n'etre encore que le premier debauche de Rome,
+en ait ete le premier citoyen; supposez que sa campagne des Gaules
+ait ete faite, sa campagne d'Egypte achevee, sa campagne d'Espagne
+menee a bonne fin; supposez qu'il ait eu trente ans au lieu d'en
+avoir cinquante, croyez-vous qu'il n'eut pas ete a la fois Cesar
+et Auguste?
+
+-- Oui, s'il n'eut pas trouve sur son chemin Brutus, Cassius et
+Casca.
+
+-- Ainsi, dit Bonaparte avec melancolie, c'est sur un assassinat
+que mes ennemis comptent! en ce cas, la chose leur sera facile et
+a vous tout le premier, qui etes mon ennemi; car qui vous empeche
+en ce moment, si vous avez la conviction de Brutus, de me frapper
+comme il a frappe Cesar? Je suis seul avec vous, les portes sont
+fermees; vous auriez le temps d'etre a moi avant qu'on fut a vous.
+
+Cadoudal fit un pas en arriere.
+
+-- Non, dit-il, nous ne comptons point sur l'assassinat, et je
+crois qu'il faudrait une extremite bien grave pour que l'un de
+nous se determinat a se faire assassin; mais les chances de la
+guerre sont la. Un seul revers peut vous faire perdre votre
+prestige; une defaite introduit l'ennemi au coeur de la France:
+des frontieres de la Provence, on peut voir le feu des bivouacs
+autrichiens; un boulet peut vous enlever la tete, comme au
+marechal de Berwick; alors, que devient la France? Vous n'avez
+point d'enfants, et vos freres...
+
+-- Oh! sous ce point de vue, vous avez raison; mais, si vous ne
+croyez pas a la Providence, j'y crois, moi; je crois qu'elle ne
+fait rien au hasard; je crois que, lorsqu'elle a permis que, le 15
+aout 1769 -- un an jour pour jour apres que Louis XV eut rendu
+l'edit qui reunissait la Corse a la France -- naquit a Ajaccio un
+enfant qui ferait le 13 vendemiaire et le 18 brumaire, elle avait
+sur cet enfant de grandes vues, de supremes projets. Cet enfant,
+c'est moi; si j'ai une mission, je ne crains rien, ma mission me
+sert de bouclier; si je n'en ai pas, si je me trompe, si, au lieu
+de vivre les vingt-cinq ou trente ans qui me sont necessaires pour
+achever mon oeuvre, je suis frappe d'un coup de couteau comme
+Cesar, ou atteint d'un boulet comme Berwick, c'est que la
+Providence aura sa raison d'agir ainsi, et ce sera a elle de
+pourvoir a ce qui convient a la France... Nous parlions de Cesar
+tout a l'heure: quand Rome suivait en deuil les funerailles du
+dictateur et brulait les maisons de ses assassins; quand, aux
+quatre points cardinaux du monde, la ville eternelle regardait
+d'ou lui viendrait le genie qui mettrait fin a ses guerres
+civiles; quand elle tremblait a la vue de l'ivrogne Antoine ou de
+l'hypocrite Lepide, elle etait loin de songer a l'ecolier
+d'Apollonie, au neveu de Cesar, au jeune Octave. Qui pensait a ce
+fils du banquier de Velletri, tout blanchi par la farine de ses
+aieux? Qui le devina lorsqu'on le vit arriver boitant et
+clignotant des yeux pour passer en revue les vieilles bandes de
+Cesar? Pas meme le prevoyant Ciceron: O_rnandum et tollen_dum,
+disait-il. Eh bien, l'enfant joua toutes les barbes grises du
+senat, et regna presque aussi longtemps que Louis XIV! Georges,
+Georges, ne luttez pas contre la Providence qui me suscite; car la
+Providence vous brisera.
+
+-- J'aurai ete brise en suivant la voie et la religion de mes
+peres, repondit Cadoudal en s'inclinant, et j'espere que Dieu me
+pardonnera mon erreur qui sera celle d'un chretien fervent et d'un
+fils pieux.
+
+Bonaparte posa la main sur l'epaule du jeune chef:
+
+-- Soit, lui dit-il; mais, au moins, restez neutre; laissez les
+evenements s'accomplir, regardez les trones s'ebranler, regardez
+tomber les couronnes; ordinairement, ce sont les spectateurs qui
+payent: moi, je vous payerai pour regarder faire.
+
+-- Et combien me donnerez-vous pour cela, citoyen premier consul?
+demanda en riant Cadoudal.
+
+-- Cent mille francs par an, monsieur, repondit Bonaparte.
+
+-- Si vous donnez cent mille francs par an a un simple chef de
+rebelles, dit Cadoudal, combien offrirez-vous au prince pour
+lequel il a combattu?
+
+-- Rien, monsieur; ce que je paye en vous, c'est le courage et non
+pas le principe qui vous a fait agir; je vous prouve que pour moi,
+homme de mes oeuvres, les hommes n'existent que par leurs oeuvres.
+Acceptez, Georges, je vous en prie.
+
+-- Et si je refuse?
+
+-- Vous aurez tort.
+
+-- Serai-je toujours libre de me retirer ou il me conviendra?
+
+Bonaparte alla a la porte et l'ouvrit.
+
+-- L'aide de camp de service! demanda-t-il.
+
+Il s'attendait a voir paraitre Rapp.
+
+Il vit paraitre Roland.
+
+-- Ah! dit-il, c'est toi?
+
+Puis, se retournant vers Cadoudal:
+
+-- Je n'ai pas besoin, colonel, de vous presenter mon aide de camp
+Roland de Montrevel: c'est une de vos connaissances.
+
+-- Roland, dis au colonel qu'il est aussi libre a Paris que tu
+l'etais dans son camp de Muzillac, et que, s'il desire un
+passeport pour quelque pays du monde que ce soit, Fouche a l'ordre
+de le lui donner.
+
+-- Votre parole me suffit, citoyen premier consul, repondit en
+s'inclinant Cadoudal; ce soir, je pars.
+
+-- Et peut-on vous demander ou vous allez?
+
+-- A Londres, general.
+
+-- Tant mieux.
+
+-- Pourquoi tant mieux?
+
+-- Parce que, la, vous verrez de pres les hommes pour lesquels
+vous vous etes battu.
+
+-- Apres?
+
+-- Et que, quand vous les aurez vus...
+
+-- Eh bien?
+-- Vous les comparerez a ceux contre lesquels vous vous etes
+battu... Seulement, une fois sorti de France, colonel...
+
+Bonaparte s'arreta.
+
+-- J'attends, fit Cadoudal.
+
+-- Eh bien, n'y rentrez qu'en me prevenant, ou sinon, ne vous
+etonnez pas d'etre traite en ennemi.
+
+-- Ce sera un honneur pour moi, general, puisque vous me
+prouverez, en me traitant ainsi, que je suis un homme a craindre.
+
+Et Georges salua le premier consul et se retira.
+
+-- Eh bien, general, demanda Roland, apres que la porte fut
+refermee sur Cadoudal, est-ce bien l'homme que je vous avais dit?
+
+-- Oui, repondit Bonaparte pensif; seulement, il voit mal l'etat
+des choses; mais l'exageration de ses principes prend sa source
+dans de nobles sentiments, qui doivent lui donner une grande
+influence parmi les siens.
+
+Alors, a voix basse:
+
+-- Il faudra pourtant en finir! ajouta-t-il.
+
+Puis, s'adressant a Roland:
+
+-- Et toi? demanda-t-il.
+
+-- Moi, repondit Roland, j'en ai fini.
+-- Ah! ah! de sorte que les compagnons de Jehu...?
+
+-- Ont cesse d'exister, general; les trois quarts sont morts, le
+reste est prisonnier.
+
+-- Et toi sain et sauf?
+
+-- Ne m'en parlez pas, general; je commence a croire que, sans
+m'en douter, j'ai fait un pacte avec le diable.
+
+Le meme soir, comme il l'avait dit au premier consul, Cadoudal
+partit pour l'Angleterre.
+
+A la nouvelle que le chef breton etait heureusement arrive a
+Londres, Louis XVIII lui ecrivait:
+
+"J'ai appris avec la plus vive satisfaction, general, que vous
+etes enfin echappe aux mains du tyran, qui vous a meconnu au point
+de vous proposer de le servir; j'ai gemi des malheureuses
+circonstances qui vous ont force de traiter avec lui; mais je n'ai
+jamais concu la plus legere inquietude: le coeur de mes fideles
+Bretons et le votre en particulier me sont trop bien connus.
+Aujourd'hui, vous etes libre, vous etes aupres de mon frere: tout
+mon espoir renait: je n'ai pas besoin d'en dire davantage a un
+Francais tel que vous.
+
+"Louis"
+
+A cette lettre etaient joints le brevet de lieutenant-general et
+le grand cordon de Saint-Louis.
+
+
+LI -- L'ARMEE DE RESERVE
+
+Le premier consul en etait arrive au point qu'il desirait: les
+compagnons de Jehu etaient detruits, la Vendee etait pacifiee.
+
+Tout en demandant la paix a l'Angleterre, il avait espere la
+guerre; il comprenait tres bien que, ne de la guerre, il ne
+pouvait grandir que par la guerre; il semblait deviner qu'un jour
+un poete l'appellerait _le geant des batailles._
+
+Mais cette guerre, comment la ferait-il?
+
+Un article de la constitution de l'an VIII s'opposait a ce que le
+premier consul commandat les armees en personne et quittat la
+France.
+
+Il y a toujours dans les constitutions un article absurde; bien
+heureuses les constitutions ou il n'y en a qu'un!
+
+Le premier consul trouva un moyen.
+
+Il etablit un camp a Dijon; l'armee qui devait occuper ce camp
+prendrait le nom d'armee de reserve.
+
+Le noyau de cette armee fut forme par ce que l'on put tirer de la
+Vendee et de la Bretagne, trente mille hommes a peu pres. Vingt
+mille conscrits y furent incorpores. Le general Berthier en fut
+nomme commandant en chef.
+
+Le plan qu'avait, un jour, dans son cabinet du Luxembourg,
+explique Bonaparte a Roland, etait reste le meme dans son esprit.
+
+Il comptait reconquerir l'Italie par une seule bataille; cette
+bataille devait etre une grande victoire.
+
+Moreau, en recompense de sa cooperation au 18 brumaire, avait
+obtenu ce commandement militaire qu'il desirait: il etait general
+en chef de l'armee du Rhin, et avait quatre-vingt mille hommes
+sous ses ordres.
+
+Augereau commandait l'armee gallo-batave, forte de vingt-cinq
+mille hommes.
+
+Enfin, Massena commandait l'armee d'Italie, refugiee dans le pays
+de Genes, et soutenait avec acharnement le siege de la capitale de
+ce pays, bloquee du cote de la terre par le general autrichien
+Ott, et du cote de la mer par l'amiral Keith.
+
+Pendant que ces mouvements s'operaient en Italie, Moreau avait
+pris l'offensive sur le Rhin et battu l'ennemi a Stockach et a
+Moeskirch. Une seule victoire devait etre, pour l'armee de
+reserve, le signal d'entrer a son tour en ligue; deux victoires ne
+laissaient aucun doute sur l'opportunite de ses operations.
+
+Seulement, comment cette armee descendrait-elle en Italie?
+
+La premiere pensee de Bonaparte avait ete de remonter le Valais et
+de deboucher par le Simplon: on tournait ainsi le Piemont et l'on
+entrait a Milan; mais l'operation etait longue et se manifestait
+au grand jour.
+
+Bonaparte y renonca; il entrait dans son plan de surprendre les
+Autrichiens, et d'etre avec toute son armee dans les plaines du
+Piemont avant que l'on put se douter qu'il eut passe les Alpes.
+
+Il s'etait donc decide a operer son passage par le grand Saint-
+Bernard.
+C'etait alors qu'il avait envoye aux peres desservant le monastere
+qui couronne cette montagne les cinquante mille francs dont
+s'etaient empares les compagnons de Jehu.
+
+Cinquante mille autres avaient ete expedies, qui etaient parvenus
+heureusement a leur destination.
+
+Grace a ces cinquante mille francs, les moines devaient etre
+abondamment pourvus de rafraichissements necessaires a une armee
+de cinquante mille hommes faisant une halte d'un jour.
+
+En consequence, vers la fin d'avril, toute l'artillerie fut
+dirigee sur Lausanne, Villeneuve, Martigny et Saint-Pierre.
+
+Le general Marmont, commandant l'artillerie, avait ete envoye en
+avant pour veiller au transport des pieces.
+
+Ce transport des pieces etait une chose a peu pres impraticable.
+Il fallait cependant qu'il eut lieu.
+
+Il n'y avait point d'antecedent sur lequel on put s'appuyer;
+Annibal avec ses elephants, ses Numides et ses Gaulois,
+Charlemagne avec ses Francs, n'avaient rien eu de semblable a
+surmonter.
+
+Lors de la premiere campagne d'Italie, en 1796, on n'avait pas
+franchi les Alpes, on les avait tournees; on etait descendu de
+Nice a Cherasco par la route de la Corniche.
+
+Cette fois, on allait entreprendre une oeuvre veritablement
+gigantesque.
+
+Il fallait d'abord s'assurer que la montagne n'etait point
+occupee; la montagne sans Autrichiens etait deja un ennemi assez
+difficile a vaincre!
+
+Lannes fut lance en enfant perdu avec toute une division; il passa
+le col du Saint-Bernard, sans artillerie, sans bagages, et
+s'empara de Chatillon.
+
+Les Autrichiens n'avaient rien laisse dans le Piemont, que de la
+cavalerie, des depots et quelques postes d'observation; il n'y
+avait donc plus d'autres obstacles a vaincre que ceux de la
+nature. On commenca les operations.
+
+On avait fait construire des traineaux pour transporter les
+canons; mais, si etroite que fut leur voie, on reconnut qu'elle
+serait toujours trop large.
+
+Il fallut aviser a un autre moyen.
+
+On creusa des troncs de sapins, on y emboita les pieces; a
+l'extremite superieure, on fixa un cable pour tirer; a l'extremite
+inferieure, un levier pour diriger.
+
+Vingt grenadiers s'attelaient au cable, vingt autres portaient,
+avec leur bagage, le bagage de ceux qui trainaient les pieces. Un
+artilleur commandait chaque detachement, et avait sur lui pouvoir
+absolu, au besoin droit de vie et de mort.
+
+Le bronze, en pareille circonstance, etait bien autrement precieux
+que la chair!
+
+Avant de partir, on donna a chaque homme une paire de souliers
+neufs et vingt biscuits.
+
+Chacun chaussa les souliers, et se pendit les biscuits au cou.
+
+Le premier consul, installe au bas de la montagne, donnait a
+chaque prolonge le signal du depart.
+
+Il faut avoir traverse les memes chemins en simple touriste, a
+pied ou a mulet, avoir sonde de l'oeil les memes precipices pour
+se faire une idee de ce qu'etait ce voyage: toujours gravir par
+des pentes escarpees, par des sentiers etroits, sur des cailloux
+qui coupaient les souliers d'abord, les pieds ensuite!
+
+De temps en temps, on s'arretait, on reprenait haleine et l'on se
+remettait en route sans une plainte.
+
+On arriva aux glaces: avant de s'y engager, les hommes recurent
+d'autres souliers: ceux du matin etaient en lambeaux; on cassa un
+morceau de biscuit, on but une goutte d'eau-de-vie a la gourde, et
+l'on se remit en chemin.
+
+On ne savait ou l'on montait; quelques-uns demandaient pour
+combien de jours on en avait encore; d'autres, s'il serait permis
+de s'arreter un instant a la lune.
+
+Enfin, l'on atteignit les neiges eternelles.
+
+La, le travail devenait plus facile; les sapins glissaient sur la
+neige, et l'on allait plus vite.
+
+Un fait donnera la mesure du pouvoir concede a l'artilleur
+conduisant chaque prolonge.
+
+Le general Chamberlhac passait; il trouva que l'on n'allait pas
+assez vite, et, voulant faire hater le pas, il s'approcha du
+canonnier et prit avec lui un ton de maitre.
+
+-- Ce n'est pas vous qui commandez ici, repondit l'artilleur;
+c'est moi! c'est moi qui suis responsable de la piece, c'est moi
+qui la dirige; passez votre chemin!
+
+Le general s'avanca vers le canonnier comme pour lui mettre la
+main au collet.
+
+Mais celui-ci, faisant un pas en arriere:
+
+-- General, dit-il, ne me touchez pas, ou je vous assomme d'un
+coup de levier et je vous jette dans le precipice.
+
+Apres des fatigues inouies, on atteignit le pied de la montee au
+sommet de laquelle s'eleve le couvent.
+
+Le general se retira.
+
+La, on trouva la trace du passage de la division Lannes: comme la
+pente est tres rapide, les soldats avaient pratique une espece
+d'escalier gigantesque.
+
+On l'escalada.
+
+Les peres du Saint-Bernard attendaient sur la plate-forme. Ils
+conduisirent successivement a l'hospice chaque peloton formant les
+prolonges. Des tables etaient dressees dans de longs corridors,
+et, sur ces tables, il y avait du pain, du fromage de Gruyere et
+du vin.
+
+En quittant le couvent, les soldats serraient les mains des moines
+et embrassaient leurs chiens.
+
+La descente, au premier abord, semblait plus commode que
+l'ascension; aussi les officiers declarerent-ils que c'etait a
+leur tour de trainer les pieces. Mais, cette fois, les pieces
+entrainaient l'attelage et quelques-unes descendaient beaucoup
+plus vite qu'ils n'eussent voulu.
+
+Le general Lannes, avec sa division, marchait toujours a l'avant-
+garde. Il etait descendu avant le reste de l'armee dans la vallee;
+il etait entre a Aoste et avait recu l'ordre de se porter sur
+Ivree, a l'entree des plaines du Piemont.
+
+Mais, la, il rencontra un obstacle que nul n'avait prevu: c'etait
+le fort de Bard.
+
+Le village de Bard est situe a huit lieues d'Aoste; en descendant
+le chemin d'Ivree, un peu en arriere du village, un monticule
+ferme presque hermetiquement la vallee; la Doire coule entre ce
+monticule et la montagne de droite.
+
+La riviere ou plutot le torrent remplit tout l'intervalle.
+
+La montagne de gauche presente a peu pres le meme aspect;
+seulement, au lieu de la riviere, c'est la route qui y passe.
+
+C'est de ce cote qu'est bati le fort de Bard; il occupe le sommet
+du monticule et descend jusqu'a la moitie de son elevation.
+
+Comment personne n'avait-il songe a cet obstacle, qui etait tout
+simplement insurmontable?
+
+Il n'y avait pas moyen de le battre en breche du bas de la vallee,
+et il etait impossible de gravir les rocs qui le dominaient.
+
+Cependant, a force de chercher, on trouva un sentier que l'on
+aplanit et par lequel l'infanterie et la cavalerie pouvaient
+passer; mais on essaya vainement de le faire gravir a
+l'artillerie, meme en la demontant comme au Saint-Bernard.
+
+Bonaparte fit braquer deux pieces de canon sur la route et ouvrir
+le feu contre la forteresse; mais on s'apercut bientot que ces
+pieces etaient sans effet; d'ailleurs, un boulet du fort
+s'engouffra dans une des deux pieces qui fut brisee et perdue.
+
+Le premier consul ordonna un assaut par escalade; des colonnes
+formees dans le village et munies d'echelles s'elancerent au pas
+de course et se presenterent sur plusieurs points. Il fallait,
+pour reussir, non seulement de la celerite, mais encore du
+silence: c'etait une affaire de surprise. Au lieu de cela, le
+colonel Dufour, qui commandait une des colonnes, fit battre la
+charge et marcha bravement a l'assaut.
+
+La colonne fut repoussee, et le commandant recut une balle au
+travers du corps.
+
+Alors, on fit choix des meilleurs tireurs; on les approvisionna de
+vivres et de cartouches; ils se glisserent entre les rochers et
+parvinrent a une plate-forme d'ou ils dominaient le fort.
+
+Du haut de cette plate-forme, on en decouvrait une autre moins
+elevee et qui cependant plongeait egalement sur le fort; a grand-
+peine on y hissa deux pieces de canon que l'on mit en batterie.
+
+Ces deux pieces d'un cote, et les tirailleurs, de l'autre,
+commencerent a inquieter l'ennemi.
+
+Pendant ce temps, le general Marmont proposait au premier consul
+un plan tellement hardi, qu'il n'etait pas possible que l'ennemi
+s'en defiat.
+
+C'etait de faire tout simplement passer l'artillerie, la nuit, sur
+la grande route, malgre la proximite du fort.
+
+On fit repandre sur cette route du fumier et la laine de tous les
+matelas que l'on put trouver dans le village, puis on enveloppa
+les roues, les chaines et toutes les parties sonnantes des
+voitures avec du foin tordu.
+
+Enfin, on detela les canons et les caissons, et l'on remplaca,
+pour chaque piece, les chevaux par cinquante hommes places en
+galere.
+
+Cet attelage offrait deux avantages considerables: d'abord, les
+chevaux pouvaient hennir, tandis que les hommes avaient tout
+interet a garder le plus profond silence; ensuite un cheval tue
+arretait tout le convoi, tandis qu'un homme tue ne tenait point a
+la voiture, etait pousse de cote, remplace par un autre, et
+n'arretait rien.
+
+On mit a la tete de chaque voiture un officier et un sous-officier
+d'artillerie, et l'on promit six cents francs pour le transport de
+chaque voiture hors de la vue du fort.
+
+Le general Marmont, qui avait donne ce conseil, presidait lui-meme
+a la premiere operation.
+
+Par bonheur, un orage avait rendu la nuit fort obscure.
+
+Les six premieres pieces d'artillerie et les six premiers caissons
+arriverent a leur destination sans qu'un seul coup de fusil eut
+ete tire du fort.
+
+On revint par le meme chemin sur la pointe du pied, a la queue les
+uns des autres; mais, cette fois, l'ennemi entendit quelque bruit,
+et, voulant en connaitre la cause, il lanca des grenades.
+
+Les grenades, par bonheur, tombaient de l'autre cote du chemin.
+
+Pourquoi ces hommes, une fois passes, revenaient-ils sur leurs
+pas?
+
+Pour chercher leurs fusils et leurs bagages; on eut pu leur
+epargner cette peine et ce danger, en placant bagages et fusils
+sur les caissons; mais on ne pense pas a tout; et la preuve, c'est
+que l'on n'avait pas pense non plus au fort de Bard.
+
+Une fois la possibilite du passage demontree, le transport de
+l'artillerie fut un service comme un autre; seulement, l'ennemi
+prevenu, il devenait plus dangereux. Le fort semblait un volcan,
+tant il vomissait de flammes et de fumee; mais, vu la facon
+verticale dont il etait oblige de tirer, il faisait plus de bruit
+que de mal.
+
+On perdit cinq ou six hommes par voiture, c'est-a-dire un dixieme
+sur cinquante; mais l'artillerie passa, le sort de la campagne
+etait la!
+
+Plus tard, on s'apercut que le col du petit Saint-Bernard etait
+praticable et que l'on eut pu y faire passer toute l'artillerie
+sans demonter une seule piece.
+
+Il est vrai que le passage eut ete moins beau, etant moins
+difficile.
+
+Enfin, on se trouva dans les magnifiques plaines du Piemont.
+
+Sur le Tessin, on rencontra un corps de douze mille hommes detache
+de l'armee du Rhin par Moreau, qui, apres les deux victoires
+remportees par lui, pouvait preter a l'armee d'Italie ce
+supplement de soldats; il avait debouche par le Saint-Gothard, et,
+renforce de ces douze mille hommes, le premier consul entra dans
+Milan sans coup ferir.
+
+A propos, comment avait fait le premier consul, qui, d'apres un
+article de la constitution de l'an VIII, ne pouvait sortir de
+France et se mettre a la tete des armees?
+
+Nous allons vous le dire.
+
+La veille du jour ou il devait quitter Paris, c'est-a-dire le 5
+mai, ou, selon le calendrier du temps, le 15 floreal, il avait
+fait venir chez lui les deux autres consuls et les ministres, et
+avait dit a Lucien:
+
+-- Preparez pour demain une circulaire aux prefets.
+
+Puis, a Fouche:
+
+-- Vous ferez publier cette circulaire dans les journaux; elle
+dira que je suis parti pour Dijon, ou je vais inspecter l'armee de
+reserve; vous ajouterez, mais sans rien affirmer, que j'irai peut-
+etre jusqu'a Geneve; en tous cas, faites bien remarquer que je ne
+serai pas absent plus de quinze jours. S'il se passait quelque
+chose d'insolite, je reviendrais comme la foudre. Je vous
+recommande a tous les grands interets de la France; j'espere que
+bientot on parlera de moi, a Vienne et a Londres.
+
+Et, le 6, il etait parti.
+
+Des lors, son intention etait bien de descendre dans les plaines
+du Piemont et d'y livrer une grande bataille; puis, comme il ne
+doutait pas de la victoire, il repondrait, de meme que Scipion
+accuse, a ceux qui lui reprocheraient de violer la constitution:
+"A pareil jour et a pareille heure, je battais les Carthaginois;
+montons au Capitole et rendons grace aux dieux!"
+
+Parti de Paris le 6 mai, le 26 du meme mois, le general en chef
+campait avec son armee entre Turin et Casal. Il avait plu toute la
+journee; vers le soir, l'orage se calma, et le ciel, comme il
+arrive en Italie, passa en quelques instants de la teinte la plus
+sombre au plus bel azur, et les etoiles s'y montrerent
+scintillantes.
+
+Le premier consul fit signe a Roland de le suivre; tous deux
+sortirent de la petite ville de Chivasso et suivirent les bords du
+fleuve. A cent pas au-dela des dernieres maisons, un arbre abattu
+par la tempete offrait un banc aux promeneurs. Bonaparte s'y assit
+et fit signe a Roland de prendre place pres de lui.
+
+Le general en chef avait evidemment quelque confidence intime a
+faire a son aide de camp.
+
+Tous deux garderent un instant le silence.
+
+Bonaparte l'interrompit le premier.
+
+-- Te rappelles-tu, Roland, lui dit-il, une conversation que nous
+eumes ensemble au Luxembourg?
+
+-- General, dit Roland en riant, nous avons eu beaucoup de
+conversations au Luxembourg, une entre autres ou vous m'avez
+annonce que nous descendrions en Italie au printemps, et que nous
+battrions le general Melas a Torre di Garofolo ou San-Giuliano;
+cela tient-il toujours?
+
+-- Oui; mais ce n'est pas de cette conversation que je voulais
+parler.
+
+-- Voulez-vous me remettre sur la voie, general?
+
+-- Il etait question de mariage.
+
+-- Ah! oui, du mariage de ma soeur. Ce doit etre fini a present,
+general.
+
+-- Non pas du mariage de ta soeur, Roland, mais du tien.
+
+-- Ah! bon! dit Roland avec son sourire amer, je croyais cette
+question-la coulee a fond entre nous, general.
+
+Et il fit un mouvement pour se lever.
+
+Bonaparte le retint par le bras.
+
+-- Lorsque je te parlai de cela, Roland, continua-t-il avec un
+serieux qui prouvait son desir d'etre ecoute, sais-tu qui je te
+destinais?
+
+-- Non, general.
+
+-- Et bien, je te destinais ma soeur Caroline.
+
+-- Votre soeur?
+
+-- Oui; cela t'etonne?
+
+-- Je ne croyais pas que jamais vous eussiez pense a me faire un
+tel honneur.
+
+-- Tu es un ingrat, Roland, ou tu ne me dis pas ce que tu penses;
+tu sais que je t'aime.
+
+-- Oh! mon general! s'ecria Roland.
+
+Et il prit les deux mains du premier consul, qu'il serra avec une
+profonde reconnaissance.
+
+-- Eh bien, j'aurais voulu t'avoir pour beau-frere.
+
+-- Votre soeur et Murat s'aimaient, general, dit Roland: mieux
+vaut donc que votre projet ne se soit point realise. D'ailleurs,
+ajouta-t-il d'une voix sourde, je croyais vous avoir deja dit,
+general, que je ne me marierais jamais.
+
+Bonaparte sourit.
+
+-- Que ne dis-tu tout de suite que tu te feras trappiste.
+
+-- Ma foi; general, retablissez les couvents et enlevez-moi les
+occasions de me faire tuer, qui, Dieu merci, ne vont point nous
+manquer, je l'espere, et vous pourriez bien avoir devine la facon
+dont je finirai.
+
+-- Quelque chagrin de coeur? quelque infidelite de femme?
+
+-- Ah! bon! fit Roland, vous me croyez amoureux! il ne me manquait
+plus que cela pour etre dignement classe dans votre esprit.
+
+-- Plains-toi de la place que tu y occupes, toi a qui je voulais
+donner ma soeur.
+
+-- Oui; mais, par malheur, voila la chose devenue impossible! vos
+trois soeurs sont mariees, general; la plus jeune a epouse le
+general Leclerc, la seconde a epouse le prince Bacciocchi, l'autre
+a epouse Murat.
+
+-- De sorte, dit Bonaparte en riant, que te voila tranquille et
+heureux; tu te crois debarrasse de mon alliance.
+
+-- Oh! general!... fit Roland.
+
+-- Tu n'es pas ambitieux, a ce qu'il parait?
+
+-- General, laissez-moi vous aimer pour le bien que vous m'avez
+fait, et non pour celui que vous voulez me faire.
+
+-- Et si c'etait par egoisme que je desirasse t'attacher a moi,
+non seulement par les liens de l'amitie, mais encore par ceux de
+la parente; si je te disais: "Dans mes projets d'avenir, je compte
+peu sur mes freres, tandis que je ne douterais pas un instant de
+toi?"
+
+-- Sous le rapport du coeur, vous auriez bien raison.
+
+-- Sous tous les rapports! Que veux-tu que je fasse de Leclerc?
+c'est un homme mediocre; de Bacciocchi, qui n'est pas Francais? de
+Murat, coeur de lion, mais tete folle? Il faudra pourtant bien
+qu'un jour j'en fasse des princes, puisqu'ils seront les maris de
+mes soeurs. Pendant ce temps, que ferais-je de toi?
+
+-- Vous ferez de moi un marechal de France.
+
+-- Et puis apres?
+
+-- Comment, apres? Je trouve que c'est fort joli deja.
+
+-- Et alors tu seras un douzieme au lieu d'etre une unite.
+
+-- Laissez-moi etre tout simplement votre ami; laissez-moi vous
+dire eternellement la verite; et, je vous en reponds, vous m'aurez
+tire de la foule.
+
+-- C'est peut-etre assez pour toi, Roland, ce n'est point assez
+pour moi, insista Bonaparte.
+
+Puis, comme Roland gardait le silence:
+
+-- Je n'ai plus de soeurs, dit-il, c'est vrai; mais j'ai reve pour
+toi quelque chose de mieux encore que d'etre mon frere.
+
+Roland continua de se taire.
+
+-- Il existe de par le monde, Roland, une charmante enfant que
+j'aime comme ma fille; elle vient d'avoir dix-sept ans; tu en as
+vingt-six, tu es general de brigade de fait; avant la fin de la
+campagne, tu seras general de division; eh bien, Roland, a la fin
+de la campagne, nous reviendrons a Paris, et tu epouseras...
+
+-- General, interrompit Roland, voici, je crois, Bourrienne qui
+vous cherche.
+
+En effet, le secretaire du premier consul etait a dix pas a peine
+des deux causeurs.
+
+-- C'est toi, Bourrienne? demanda Bonaparte avec quelque
+impatience.
+
+-- Oui, general... Un courrier de France.
+
+-- Ah!
+
+-- Et une lettre de madame Bonaparte.
+
+-- Bon! dit le premier consul se levant vivement; donne.
+
+Et il lui arracha presque la lettre des mains.
+
+-- Et pour moi, demanda Roland, rien?
+
+-- Rien.
+
+-- C'est etrange! fit le jeune homme tout pensif.
+
+La lune s'etait levee, et, a la lueur de cette belle lune
+d'Italie, Bonaparte pouvait lire et lisait.
+
+Pendant les deux premieres pages, son visage indiqua la serenite
+la plus parfaite; Bonaparte adorait sa femme: les lettres publiees
+par la reine Hortense font foi de cet amour. Roland suivait sur le
+visage du general les impressions de son ame.
+
+Mais, vers la fin de la lettre, son visage se rembrunit, son
+sourcil se fronca, il jeta a la derobee un regard sur Roland.
+
+-- Ah! fit le jeune homme, il parait qu'il est question de moi
+dans cette lettre.
+
+Bonaparte ne repondit point et acheva sa lecture.
+
+La lecture achevee, il plia la lettre et la mit dans la poche de
+cote de son habit; puis, se tournant vers Bourrienne:
+
+-- C'est bien, dit-il, nous allons rentrer; probablement
+expedierai-je un courrier. Allez m'attendre en me taillant des
+plumes.
+
+Bourrienne salua et reprit le chemin de Chivasso.
+
+Bonaparte alors s'approcha de Roland, et, lui posant la main sur
+l'epaule:
+
+-- Je n'ai pas de bonheur avec les mariages que je desire, dit-il.
+
+-- Pourquoi cela? demanda Roland.
+
+-- Le mariage de ta soeur est manque.
+
+-- Elle a refuse?
+
+-- Non, pas elle.
+
+-- Comment! pas elle? Serait-ce lord Tanlay, par hasard?
+
+-- Oui.
+
+-- Il a refuse ma soeur apres avoir demandee a moi, a ma mere, a
+vous, a elle-meme?
+
+-- Voyons, ne commence point par t'emporter, et tache de
+comprendre qu'il y a quelque mystere la-dessous.
+
+-- Je ne vois pas de mystere, je vois une insulte.
+
+-- Ah! voila bien mon homme! cela m'explique pourquoi ni ta mere
+ni ta soeur n'ont voulu t'ecrire; mais Josephine a pense que,
+l'affaire etant grave, tu devais en etre instruit. Elle m'annonce
+donc cette nouvelle en m'invitant a te la transmettre si je le
+crois convenable. Tu vois que je n'ai pas hesite.
+
+-- Je vous remercie sincerement, general... Et lord Tanlay donne-
+t-il une raison a ce refus?
+
+-- Une raison qui n'en est pas une.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Cela ne peut pas etre la veritable cause.
+
+-- Mais encore?
+
+-- Il ne faut que voir l'homme et causer cinq minutes avec lui
+pour le juger sous ce rapport.
+
+-- Mais, enfin, general, que dit-il pour degager sa parole?
+
+-- Que ta soeur est moins riche qu'il ne le croyait.
+
+Roland eclata de ce rire nerveux qui decelait chez lui la plus
+violente agitation.
+
+-- Ah! fit-il, justement, c'est la premiere chose que je lui ai
+dite.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Que ma soeur n'avait pas le sou. Est-ce que nous sommes riches,
+nous autres enfants de generaux republicains?
+
+-- Et que t'a-t-il repondu?
+
+-- Qu'il etait assez riche pour deux.
+
+-- Tu vois donc que ce ne peut etre la le motif de son refus.
+
+-- Et vous etes d'avis qu'un de vos aides de camp ne peut pas
+recevoir une insulte dans la personne de sa soeur, sans en
+demander raison?
+
+-- Dans ces sortes de situations, mon cher Roland, c'est a la
+personne qui se croit offensee a peser elle-meme le pour et le
+contre.
+
+-- General, dans combien de jours croyez-vous que nous ayons une
+affaire decisive?
+
+Bonaparte calcula.
+
+-- Pas avant quinze jours ou trois semaines, repondit-il.
+
+-- General, je vous demande un conge de quinze jours.
+
+-- A une condition.
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est que tu passeras par Bourg et que tu interrogeras ta soeur
+pour savoir d'elle de quel cote vient le refus.
+
+-- C'etait bien mon intention.
+
+-- En ce cas, il n'y a pas un instant a perdre.
+
+-- Vous voyez bien que je ne perds pas un instant, dit le jeune
+homme en faisant quelques pas pour rentrer dans le village.
+
+-- Une minute encore: tu te chargeras de mes depeches pour Paris,
+n'est-ce pas?
+
+-- Je comprends: je suis le courrier dont vous parliez tout a
+l'heure a Bourrienne.
+
+-- Justement.
+
+-- Alors, venez.
+
+-- Attends encore. Les jeunes gens que tu as arretes...
+
+-- Les compagnons de Jehu?
+
+-- Oui... Et bien, il parait que tout cela appartient a des
+familles nobles; ce sont des fanatiques plutot que des coupables.
+Il parait que ta mere, victime de je ne sais quelle surprise
+judiciaire, a temoigne dans leur proces et a ete cause de leur
+condamnation.
+
+-- C'est possible. Ma mere, comme vous le savez, avait ete arretee
+par eux et avait vu la figure de leur chef.
+
+-- Eh bien, ta mere me supplie, par l'intermediaire de Josephine,
+de faire grace a ces pauvres fous: c'est le terme dont elle se
+sert. Ils se sont pourvus en cassation. Tu arriveras avant que le
+pourvoi soit rejete, et, si tu juges la chose convenable, tu diras
+de ma part au ministre de la justice de surseoir. A ton retour,
+nous verrons ce qu'il y aura a faire definitivement.
+
+-- Merci, general. N'avez-vous rien autre chose a me dire?
+
+-- Non, si ce n'est de penser a la conversation que nous venons
+d'avoir.
+
+-- A propos?
+
+-- A propos de mariage.
+
+
+LII -- LE JUGEMENT
+
+-- Eh bien, je vous dirai comme vous disiez vous-meme tout a
+l'heure: nous parlerons de cela a mon retour, si je reviens.
+
+-- Oh! pardieu! fit Bonaparte, tu tueras encore celui-la comme tu
+as tue les autres, je suis bien tranquille; cependant, je te
+l'avoue, si tu le tues, je le regretterai.
+
+-- Si vous devez le regretter tant que cela, general, il est bien
+facile que ce soit moi qui sois tue a sa place.
+
+-- Ne vas pas faire une betise comme celle-la, niais! fit vivement
+le premier consul; je te regretterais encore bien davantage.
+
+-- En verite, mon general, fit Roland avec son rire saccade, vous
+etes l'homme le plus difficile a contenter que je connaisse.
+
+Et, cette fois, il reprit le chemin de Chivasso sans que le
+general le retint.
+
+Une demi-heure apres Roland galopait sur la route d'Ivree dans une
+voiture de poste; il devait voyager ainsi jusqu'a Aoste; a Aoste
+prendre un mulet, traverser le Saint-Bernard, descendre a
+Martigny, et, par Geneve, gagner Bourg, et, de Bourg, Paris.
+
+Pendant que Roland galope, voyons ce qui s'etait passe en France,
+et eclaircissons les points qui peuvent etre restes obscurs pour
+nos lecteurs dans la conversation que nous venons de rapporter
+entre Bonaparte et son aide de camp.
+
+Les prisonniers faits par Roland dans la grotte de Ceyzeriat
+n'avaient passe qu'une nuit seulement dans la prison de Bourg, et
+avaient ete immediatement transferes dans celle de Besancon, ou
+ils devaient comparaitre devant un conseil de guerre.
+
+On se rappelle que deux de ces prisonniers avaient ete si
+grievement blesses, qu'on avait ete oblige de les transporter sur
+des brancards; l'un etait mort le meme soir, l'autre trois jours
+apres son arrivee a Besancon.
+
+Le nombre des prisonniers etait donc reduit a quatre: Morgan, qui
+s'etait rendu volontairement et qui etait sain et sauf, et
+Montbar, Adler et d'Assas, qui avaient ete plus ou moins blesses
+pendant le combat, mais dont aucun n'avait recu de blessures
+dangereuses.
+
+Ces quatre pseudonymes cachaient, on se le rappellera, les noms du
+baron de Sainte-Hermine, du comte de Jahiat, du vicomte de
+Valensolle et du marquis de Ribier.
+
+Pendant que l'on instruisait, devant la commission militaire de
+Besancon, le proces des quatre prisonniers, arriva l'expiration de
+la loi qui soumettait aux tribunaux militaires les delits
+d'arrestation de diligences sur les grands chemins.
+
+Les prisonniers se trouvaient des lors passibles des tribunaux
+civils.
+
+C'etait une grande difference pour eux, non point relativement a
+la peine, mais quant au mode d'execution de la peine.
+
+Condamnes par les tribunaux militaires, ils etaient fusilles;
+condamnes par les tribunaux civils, ils etaient guillotines.
+
+La fusillade n'etait point infamante, la guillotine l'etait.
+
+Du moment ou ils devaient etre juges par un jury, leur proces
+relevait du jury de Bourg.
+
+Vers la fin de mars, les accuses avaient donc ete transferes des
+prisons de Besancon dans celle de Bourg, et l'instruction avait
+commence.
+
+Mais les quatre accuses avaient adopte un systeme qui ne laissait
+pas que d'embarrasser le juge d'instruction.
+
+Ils declarerent s'appeler le baron de Sainte-Hermine, le comte de
+Jahiat, le vicomte de Valensolle et le marquis de Rihier, mais
+n'avoir jamais eu aucune relation avec les detrousseurs de
+diligences qui s'etaient fait appeler Morgan, Montbar, Adler et
+d'Assas.
+
+Ils avouaient bien avoir fait partie d'un rassemblement a main
+armee; mais ce rassemblement appartenait aux bandes de
+M. de Teyssonnet, et etait une ramification de l'armee de Bretagne
+destinee a operer dans le Midi ou dans l'Est, tandis que l'armee
+de Bretagne, qui venait de signer la paix, etait destinee a operer
+dans l'Ouest.
+
+Ils n'attendaient eux-memes que la soumission de Cadoudal pour
+faire la leur, et l'avis de leur chef allait sans doute leur
+arriver, quand ils avaient ete attaques et pris.
+
+La preuve contraire etait difficile a fournir; la spoliation des
+diligences avait toujours ete faite par des hommes masques, et, a
+part madame de Montrevel et sir John, personne n'avait vu le
+visage d'un de nos aventuriers.
+
+On se rappelle dans quelles circonstances: sir John, dans la nuit
+ou il avait ete juge, condamne, frappe par eux; madame de
+Montrevel, lors de l'arrestation de la diligence, et quand, en se
+debattant contre une crise nerveuse, elle avait fait tomber le
+masque de Morgan.
+
+Tous deux avaient ete appeles devant le juge d'instruction, tous
+deux avaient ete confrontes avec les quatre accuses; mais sir John
+et madame de Montrevel avaient declare ne reconnaitre aucun de ces
+derniers.
+
+D'ou venait cette reserve?
+
+De la part de madame de Montrevel, elle etait comprehensible:
+madame de Montrevel avait garde une double reconnaissance a
+l'homme qui avait sauvegarde son fils Edouard, et qui lui avait
+porte secours a elle.
+
+De la part de sir John, le silence etait plus difficile a
+expliquer; car, bien certainement, parmi les quatre prisonniers,
+sir John reconnaissait au moins deux ses assassins.
+
+Eux l'avaient reconnu, et un certain frissonnement avait passe
+dans leurs veines a sa vue, mais ils n'en avaient pas moins
+resolument fixe leurs regards sur lui, lorsque, a leur grand
+etonnement, sir John, malgre l'insistance du juge, avait
+obstinement repondu:
+
+-- _Je n'ai pas l'honneur de reconnaitre ces messieurs._
+_ _
+Amelie -- nous n'avons point parle d'elle: il y a des douleurs que
+la plume ne doit pas meme essayer de peindre -- Amelie, pale,
+fievreuse, mourante depuis la nuit fatale ou Morgan avait ete
+arrete, Amelie attendait avec anxiete le retour de sa mere et de
+lord Tanlay de chez le juge d'instruction.
+
+Ce fut lord Tanlay qui rentra le premier; madame de Montrevel
+etait restee un peu en arriere pour donner des ordres a Michel.
+
+Des qu'elle apercut sir John, Amelie s'elanca vers lui en
+s'ecriant:
+
+-- Eh bien?
+
+Sir John regarda autour de lui pour s'assurer que madame de
+Montrevel ne pouvait ni le voir ni l'entendre.
+
+-- Ni votre mere ni moi n'avons reconnu personne, repondit-il.
+
+-- Ah! que vous etes noble! que vous etes genereux! que vous etes
+bon, milord! s'ecria la jeune fille en essayant de baiser la main
+de sir John.
+
+Mais lui, retirant sa main:
+
+-- Je n'ai fait que tenir ce que je vous avais promis, dit-il;
+mais silence! voici votre mere.
+
+Amelie fit un pas en arriere.
+
+-- Ainsi, madame, dit-elle, vous n'avez pas contribue a
+compromettre ces malheureux?
+
+-- Comment, repondit madame de Montrevel, voulais-tu que
+j'envoyasse a l'echafaud un homme qui m'avait porte secours, et
+qui, au lieu de frapper Edouard, l'avait embrasse?
+
+-- Et cependant, madame, demanda Amelie toute tremblante, vous
+l'aviez reconnu?
+
+-- Parfaitement, repondit madame de Montrevel; c'est le blond avec
+des sourcils et des yeux noirs, celui qui se fait appeler Charles
+de Sainte-Hermine.
+
+Amelie jeta un cri etouffe; puis, faisant un effort sur elle-meme:
+
+-- Alors, dit-elle, tout est fini pour vous et pour milord, et
+vous ne serez plus appeles?
+
+-- Il est probable que non, repondit madame de Montrevel.
+
+-- En tout cas, repondit sir John, je crois que, comme moi qui
+n'ai effectivement reconnu personne, madame de Montrevel
+persisterait dans sa deposition.
+
+-- Oh! bien certainement, fit madame de Montrevel; Dieu me garde
+de causer la mort de ce malheureux jeune homme, je ne me le
+pardonnerais jamais; c'est bien assez que lui et ses compagnons
+aient ete arretes par Roland.
+
+Amelie poussa un soupir; cependant, un peu de calme se repandit
+sur son visage.
+
+Elle jeta un regard de reconnaissance a sir John et remonta dans
+son appartement, ou l'attendait Charlotte.
+
+Charlotte etait devenue pour Amelie plus qu'une femme de chambre,
+elle etait devenue presque une amie.
+
+Tous les jours, depuis que les accuses avaient ete ramenes a la
+prison de Bourg, Charlotte allait passer une heure pres de son
+pere.
+
+Pendant cette heure, il n'etait question que des prisonniers, que
+le digne geolier, en sa qualite de royaliste, plaignait de tout
+son coeur.
+
+Charlotte se faisait renseigner sur les moindres paroles, et,
+chaque jour, elle rapportait a Amelie des nouvelles des accuses.
+
+C'etait sur ces entrefaites qu'etaient arrives aux Noires-
+Fontaines madame de Montrevel et sir John.
+
+Avant de quitter Paris, le premier consul avait fait dire par
+Roland, et redire par Josephine, a madame de Montrevel qu'il
+desirait que le mariage eut lieu en son absence et le plus
+promptement possible.
+
+Sir John, en partant avec madame de Montrevel pour les Noires-
+Fontaines, avait declare que ses desirs les plus ardents seraient
+accomplis par cette union, et qu'il n'attendait que les ordres
+d'Amelie pour devenir le plus heureux des hommes.
+
+Les choses etant arrivees a ce point, madame de Montrevel -- le
+matin meme du jour ou sir John et elle devaient deposer comme
+temoins -- avait autorise un tete-a-tete entre sir John et sa
+fille.
+
+L'entrevue avait dure plus d'une heure, et sir John n'avait quitte
+Amelie que pour monter en voiture avec madame de Montrevel et
+aller faire sa deposition.
+
+Nous avons vu que cette deposition avait ete tout a la decharge
+des accuses; nous avons vu encore comment, a son retour, sir John
+avait ete recu par Amelie.
+
+Le soir, madame de Montrevel avait eu a son tour une conference
+avec sa fille.
+
+Aux instances pressantes de sa mere, Amelie s'etait contentee de
+repondre que son etat de souffrance lui faisait desirer
+l'ajournement de son mariage, mais qu'elle s'en rapportait sur ce
+point a la delicatesse de lord Tanlay.
+
+Le lendemain, madame de Montrevel avait ete forcee de quitter
+Bourg pour revenir a Paris, sa position aupres de madame Bonaparte
+ne lui permettant pas une longue absence.
+
+Le matin du depart, elle avait fortement insiste pour qu'Amelie
+l'accompagnat a Paris; mais Amelie s'etait, sur ce point encore,
+appuyee de la faiblesse de sa sante. On allait entrer dans les
+mois doux et vivifiants de l'annee, dans les mois d'avril et de
+mai; elle demandait a passer ces deux mois a la campagne,
+certaine, disait-elle, que ces deux mois lui feraient du bien.
+
+Madame de Montrevel ne savait rien refuser a Amelie, surtout
+lorsqu'il s'agissait de sa sante.
+
+Ce nouveau delai fut accorde a la malade.
+
+Comme, pour venir a Bourg, madame de Montrevel avait voyage avec
+lord Tanlay, pour retourner a Paris, elle voyagea avec lui; a son
+grand etonnement, pendant les deux jours que dura le voyage, sir
+John ne lui avait pas dit un mot de son mariage avec Amelie.
+
+Mais madame Bonaparte, en revoyant son amie, lui avait fait sa
+question accoutumee:
+
+-- Eh bien, quand marions-nous Amelie avec sir John? Vous savez
+que ce mariage est un des desirs du premier consul!
+
+Ce a quoi madame de Montrevel avait repondu:
+
+-- La chose depend entierement de lord Tanlay.
+
+Cette reponse avait longuement fait reflechir madame Bonaparte.
+Comment, apres avoir paru d'abord si empresse, lord Tanlay etait-
+il devenu si froid?
+
+Le temps seul pouvait expliquer un pareil mystere.
+
+Le temps s'ecoulait et le proces des prisonniers s'instruisait.
+
+On les avait confrontes avec tous les voyageurs qui avaient signe
+les differents proces-verbaux que nous avons vus entre les mains
+du ministre de la police; mais aucun des voyageurs n'avait pu les
+reconnaitre, aucun ne les ayant vus a visage decouvert.
+
+Les voyageurs avaient, en outre, atteste qu'aucun objet leur
+appartenant, argent ou bijoux, ne leur avait ete pris.
+
+Jean Picot avait atteste qu'on lui avait rapporte les deux cents
+louis qui lui avaient ete enleves par megarde.
+
+L'instruction avait pris deux mois, et, au bout de ces deux mois,
+les accuses, dont nul n'avait pu constater l'identite, restaient
+sous le seul poids de leurs propres aveux: c'est-a-dire
+qu'affilies a la revolte bretonne et vendeenne, ils faisaient
+simplement partie des bandes armees qui parcouraient le Jura sous
+les ordres de M. de Teyssonnet.
+
+Les juges avaient, autant que possible, retarde l'ouverture des
+debats, esperant toujours que quelque temoin a charge se
+produirait; leur esperance avait ete trompee.
+
+Personne, en realite, n'avait souffert des faits imputes aux
+quatre jeunes gens, a l'exception du Tresor, dont le malheur
+n'interessait personne.
+
+Il fallait bien ouvrir les debats.
+
+De leur cote, les accuses avaient mis le temps a profit.
+
+On a vu qu'au moyen d'un habile echange de passeports, Morgan
+voyageait sous le nom de Ribier, Ribier sous celui de Sainte-
+Hermine, et ainsi des autres; il en etait resulte dans les
+temoignages des aubergistes une confusion que leurs livres etaient
+encore venus augmenter.
+
+L'arrivee des voyageurs, consignee sur les registres une heure
+plus tot ou une heure plus tard, appuyait des alibis irrecusables.
+
+Il y avait conviction morale chez les juges; seulement, cette
+conviction etait impuissante devant les temoignages.
+
+Puis, il faut le dire, d'un autre cote, il y avait pour les
+accuses sympathie complete dans le public.
+
+Les debats s'ouvrirent.
+
+La prison de Bourg est attenante au pretoire; par les corridors
+interieurs, on pouvait conduire les prisonniers a la salle
+d'audience.
+
+Si grande que fut cette salle d'audience, elle fut encombree le
+jour de l'ouverture des debats; toute la ville de Bourg se
+pressait aux portes du tribunal, et l'on etait venu de Macon, de
+Lons-le-Saulnier, de Besancon et de Nantua, tant les arrestations
+de diligences avaient fait de bruit, tant les exploits des
+compagnons de Jehu etaient devenus populaires.
+
+L'entree des quatre accuses fut saluee d'un murmure qui n'avait
+rien de repulsif: on y demelait en partie presque egale la
+curiosite et la sympathie.
+
+Et leur presence etait bien faite, il faut le dire, pour eveiller
+ces deux sentiments. Parfaitement beaux, mis a la derniere mode de
+l'epoque, assures sans impudence, souriants vis-a-vis de
+l'auditoire, courtois envers leurs juges, quoique railleurs
+parfois, leur meilleure defense etait dans leur propre aspect.
+
+Le plus age des quatre avait a peine trente ans.
+
+Interroges sur leurs noms, prenoms, age et lieu de naissance, ils
+repondirent se nommer:
+
+Charles de Sainte-Hermine, ne a Tours, departement d'Indre-et-
+Loire, age de vingt-quatre ans;
+
+Louis-Andre de Jahiat, ne a Bage-le-Chateau, departement de l'Ain,
+age de vingt-neuf ans;
+
+Raoul-Frederic-Auguste de Valensolle, ne a Sainte-Colombe,
+departement du Rhone, age de vingt-sept ans;
+
+Pierre-Hector de Ribier, ne a Bollene, departement de Vaucluse,
+age de vingt-six ans.
+
+Interroges sur leur condition et leur etat, tous quatre
+declarerent etre gentilshommes et royalistes.
+
+Ces quatre beaux jeunes gens qui se defendaient contre la
+guillotine, mais non contre la fusillade, qui demandaient la mort,
+qui declaraient l'avoir meritee, mais qui voulaient la mort des
+soldats, formaient un groupe admirable de jeunesse, de courage et
+de generosite.
+
+Aussi les juges comprenaient que, sous la simple accusation de
+rebellion a main armee, la Vendee etant soumise, la Bretagne
+pacifiee, ils seraient acquittes.
+
+Et ce n'etait point cela que voulait le ministre de la police; la
+mort prononcee par un conseil de guerre ne lui suffisait meme pas,
+il lui fallait la mort deshonorante, la mort des malfaiteurs, la
+mort des infames.
+
+Les debats etaient ouverts depuis trois jours et n'avaient pas
+fait un seul pas dans le sens du ministere public. Charlotte, qui
+par la prison pouvait penetrer la premiere dans la salle
+d'audience, assistait chaque jour aux debats, et chaque soir
+venait rapporter a Amelie une parole d'esperance.
+
+Le quatrieme jour, Amelie n'y put tenir; elle avait fait faire un
+costume exactement pareil a celui de Charlotte; seulement, la
+dentelle noire qui enveloppait le chapeau etait plus longue et
+plus epaisse qu'aux chapeaux ordinaires.
+
+Il formait un voile et empechait que l'on ne put voir le visage.
+
+Charlotte presenta Amelie a son pere, comme une de ses jeunes
+amies curieuse d'assister aux debats; le bonhomme Courtois ne
+reconnut point mademoiselle de Montrevel, et, pour qu'elles
+vissent bien les accuses, il les placa dans le corridor ou ceux-ci
+devaient passer et qui conduisait de la chambre du concierge du
+presidial a la salle d'audience.
+
+Le corridor etait si etroit au moment ou l'on passait de la
+chambre du concierge a l'endroit que l'on designait sous le nom de
+bucher, que, des quatre gendarmes qui accompagnaient les
+prisonniers, deux passaient d'abord, puis venaient les prisonniers
+un a un, puis les deux derniers gendarmes.
+
+Ce fut dans le rentrant de la porte du bucher que se rangerent
+Charlotte et Amelie.
+
+Lorsqu'elle entendit ouvrir les portes, Amelie fut obligee de
+s'appuyer sur l'epaule de Charlotte; il lui semblait que la terre
+manquait sous ses pieds et la muraille derriere elle.
+
+Elle entendit le bruit des pas, les sabres retentissants des
+gendarmes; enfin, la porte de communication s'ouvrit.
+
+Un gendarme passa.
+
+Puis un second.
+
+Sainte-Hermine marchait le premier, comme s'il se fut encore
+appele Morgan.
+
+Au moment ou il passait:
+
+-- Charles! murmura Amelie.
+
+Le prisonnier reconnut la voix adoree, poussa un faible cri et
+sentit qu'on lui glissait un billet dans la main.
+
+Il serra cette chere main, murmura le nom d'Amelie et passa.
+
+Les autres vinrent ensuite et ne remarquerent point ou firent
+semblant de ne point remarquer les deux jeunes filles.
+
+Quant aux gendarmes, ils n'avaient rien vu ni entendu.
+
+Des qu'il fut dans un endroit eclaire, Morgan deplia le billet.
+
+Il ne contenait que ces mots:
+
+"Sois tranquille, mon Charles, je suis et serai ta fidele Amelie
+dans la vie comme dans la mort. J'ai tout avoue a lord Tanlay;
+c'est l'homme le plus genereux de la terre: j'ai sa parole qu'il
+rompra le mariage et prendra sur lui la responsabilite de cette
+rupture. Je t'aime!"
+
+Morgan baisa le billet et le posa sur son coeur; puis il jeta un
+regard du cote du corridor; les deux jeunes Bressanes etaient
+appuyees contre la porte.
+
+Amelie avait tout risque pour le voir une fois encore.
+
+Il est vrai que l'on esperait que cette seance serait supreme s'il
+ne se presentait point de nouveaux temoins a charge: il etait
+impossible de condamner les accuses, vu l'absence de preuves.
+
+Les premiers avocats du departement, ceux de Lyon, ceux de
+Besancon avaient ete appeles par les accuses pour les defendre.
+
+Ils avaient parle, chacun a son tour, detruisant piece a piece
+l'acte d'accusation, comme, dans un tournoi du moyen age, un
+champion adroit et fort faisait tomber piece a piece l'armure de
+son adversaire.
+
+De flatteuses interruptions avaient, malgre les avertissements des
+huissiers et les admonestations du president, accueilli les
+parties les plus remarquables de ces plaidoyers.
+
+Amelie, les mains jointes, remerciait Dieu, qui se manifestait si
+visiblement en faveur des accuses; un poids affreux s'ecartait de
+sa poitrine brisee; elle respirait avec delices, et elle
+regardait, a travers des larmes de reconnaissance, le Christ place
+au-dessus de la tete du president.
+
+Les debats allaient etre fermes.
+
+Tout a coup, un huissier entra, s'approcha du president et lui dit
+quelques mots a l'oreille.
+
+-- Messieurs, dit le president, la seance est suspendue; que l'on
+fasse sortir les accuses.
+
+Il y eut un mouvement d'inquietude febrile dans l'auditoire.
+
+Qu'etait-il arrive de nouveau? qu'allait-il se passer d'inattendu?
+
+Chacun regarda son voisin avec anxiete. Un pressentiment serra le
+coeur d'Amelie; elle porta la main a sa poitrine, elle avait senti
+quelque chose de pareil a un fer glace, penetrant jusqu'aux
+sources de sa vie.
+
+Les gendarmes se leverent, les accuses les suivirent et reprirent
+le chemin de leur cachot.
+
+Ils repasserent les uns apres les autres devant Amelie.
+
+Les mains des deux jeunes gens se toucherent, la main d'Amelie
+etait froide comme celle d'une morte.
+
+-- Quoi qu'il arrive, merci, dit Charles en passant.
+
+Amelie voulut lui repondre; les paroles expirerent sur ses levres.
+
+Pendant ce temps, le president s'etait leve et avait passe dans la
+chambre du conseil.
+
+Il y avait trouve une femme voilee qui venait de descendre de
+voiture a la porte meme du tribunal, et qu'on avait amenee ou elle
+etait sans qu'elle eut echange une seule parole avec qui que ce
+fut.
+
+-- Madame, lui dit-il, je vous presente toutes mes excuses pour la
+facon un peu brutale dont, en vertu de mon pouvoir
+discretionnaire, je vous ai fait prendre a Paris et conduire ici:
+mais il y va de la vie d'un homme, et, devant cette consideration,
+toutes les autres ont du se taire.
+
+-- Vous n'avez pas besoin de vous excuser, monsieur, repondit la
+dame voilee: je sais quelles sont les prerogatives de la justice,
+et me voici a ses ordres.
+
+-- Madame, reprit le president, le tribunal et, moi apprecions le
+sentiment d'exquise delicatesse qui vous a poussee, au moment de
+votre confrontation avec les accuses, a ne pas vouloir reconnaitre
+celui qui vous avait porte des secours; alors, les accuses niaient
+leur identite avec les spoliateurs de diligences; depuis, ils ont
+tout avoue: seulement, nous avons besoin de connaitre celui qui
+vous a donne cette marque de courtoisie de vous secourir, afin de
+le recommander a la clemence du premier consul.
+
+-- Comment! s'ecria la dame voilee, ils ont avoue?
+
+-- Oui, madame, mais ils s'obstinent a taire celui d'entre eux qui
+vous a secourue; sans doute craignent-ils de vous mettre en
+contradiction avec votre temoignage, et ne veulent-ils pas que
+l'un d'eux achete sa grace a ce prix.
+
+-- Et que demandez-vous de moi, monsieur?
+
+-- Que vous sauviez votre sauveur.
+
+-- Oh! bien volontiers, dit la dame en se levant; qu'aurai-je a
+faire?
+
+-- A repondre a la question qui vous sera adressee par moi.
+
+-- Je me tiens prete, monsieur.
+
+-- Attendez un instant ici; vous serez introduite dans quelques
+secondes.
+
+Le president rentra.
+
+Un gendarme place a chaque porte empechait que personne ne
+communiquat avec la dame voilee.
+
+Le president reprit sa place.
+-- Messieurs, dit-il, la seance est rouverte.
+
+Il se fit un grand murmure; les huissiers crierent silence.
+
+Le silence se retablit.
+
+-- Introduisez le temoin, dit le president.
+
+Un huissier ouvrit la porte du conseil; la dame voilee fut
+introduite.
+
+Tous les regards se porterent sur elle.
+
+Quelle etait cette dame voilee? que venait-elle faire? a quelle
+fin etait-elle appelee?
+
+Avant ceux de personne, les yeux d'Amelie s'etaient fixes sur
+elle.
+
+-- Oh! mon Dieu, murmura-t-elle, j'espere que je me trompe.
+
+-- Madame, dit le president, les accuses vont rentrer dans cette
+salle; designez a la justice celui d'entre eux qui, lors de
+l'arrestation de la diligence de Geneve, vous a prodigue des soins
+si touchants.
+
+Un frissonnement courut dans l'assemblee; on comprit qu'il y avait
+quelque piege sinistre tendu sous les pas des accuses.
+
+Dix voix allaient s'ecrier: "Ne parlez pas!" lorsque, sur un signe
+du president, l'huissier d'une voix imperative cria:
+
+-- Silence!
+Un froid mortel enveloppa le coeur d'Amelie, une sueur glacee
+perla son front, ses genoux plierent et tremblerent sous elle.
+
+-- Faites entrer les accuses, dit le president en imposant silence
+du regard comme l'huissier l'avait fait de la voix, et vous,
+madame, avancez et levez votre voile.
+
+La dame voilee obeit a ces deux invitations.
+
+-- Ma mere! s'ecria Amelie, mais d'une voix assez sourde pour que
+ceux qui l'entouraient l'entendissent seuls.
+
+-- Madame de Montrevel! murmura l'auditoire.
+
+En ce moment, le premier gendarme parut a la porte, puis le
+second; apres lui venaient les accuses, mais dans un autre ordre:
+Morgan s'etait place le troisieme, afin que, separe qu'il etait
+des gendarmes par Montbar et Adler, qui marchaient devant lui, et
+par d'Assas, qui marchait derriere, il put serrer plus facilement
+la main d'Amelie.
+
+Montbar entra donc d'abord.
+
+Madame de Montrevel secoua la tete.
+
+Puis vint Adler.
+
+Madame de Montrevel fit le meme signe de denegation.
+
+En ce moment, Morgan passait devant Amelie.
+
+-- Oh! nous sommes perdus! dit-elle.
+
+Il la regarda avec etonnement; une main convulsive serrait la
+sienne.
+
+Il entra.
+
+-- C'est monsieur, dit madame de Montrevel en apercevant Morgan,
+ou, si vous le voulez, le baron Charles de Sainte-Hermine, qui ne
+faisait plus qu'un seul et meme homme du moment ou madame de
+Montrevel venait de donner cette preuve d'identite.
+
+Ce fut dans tout l'auditoire un long cri de douleur.
+
+Montbar eclata de rire.
+
+-- Oh! par ma foi, dit-il, cela t'apprendra, cher ami, a faire le
+galant aupres des femmes qui se trouvent mal.
+
+Puis, se retournant vers madame de Montrevel:
+
+-- Madame, lui dit-il, avec deux mots vous venez de faire tomber
+quatre tetes. Il se fit un silence terrible, au milieu duquel un
+sourd gemissement se fit entendre.
+
+-- Huissier, dit le president, n'avez-vous pas prevenu le public
+que toute marque d'approbation ou d'improbation etait defendue?
+
+L'huissier s'informa pour savoir qui avait manque a la justice en
+poussant ce gemissement.
+
+C'etait une femme portant le costume de Bressane, et que l'on
+venait d'emporter chez le concierge de la prison.
+
+Des lors, les accuses n'essayerent meme plus de nier; seulement,
+de meme que Morgan s'etait reuni a eux, ils se reunirent a lui.
+
+Leurs quatre tetes devaient etre sauvees ou tomber ensemble.
+
+Le meme jour, a dix heures du soir, le jury declara les accuses
+coupables, et la cour prononca la peine de mort.
+
+Trois jours apres, a force de prieres, les avocats obtinrent que
+les accuses se pourvussent en cassation.
+
+Mais ils ne purent obtenir qu'ils se pourvussent en grace.
+
+
+LIII -- OU AMELIE TIENT SA PAROLE
+
+Le verdict rendu par le jury de la ville de Bourg avait produit un
+effet terrible, non seulement dans l'audience, mais encore dans
+toute la ville.
+
+Il y avait parmi les quatre accuses un tel accord de fraternite
+chevaleresque, une telle elegance de manieres, une telle
+conviction dans la foi qu'ils professaient, que leurs ennemis eux-
+memes admiraient cet etrange devouement qui avait fait des voleurs
+de grand chemin de gentilshommes de naissance et de nom.
+
+Madame de Montrevel, desesperee de la part qu'elle venait de
+prendre au proces et du role qu'elle avait bien involontairement
+joue dans ce drame au denouement mortel, n'avait vu qu'un moyen de
+reparer le mal qu'elle avait fait: c'etait de repartir a l'instant
+meme pour Paris, de se jeter aux pieds du premier consul et de lui
+demander la grace des quatre condamnes.
+
+Elle ne prit pas meme le temps d'aller embrasser Amelie au chateau
+des Noires-Fontaines; elle savait que le depart de Bonaparte etait
+fixe aux premiers jours de mai, et l'on etait au 6.
+
+Lorsqu'elle avait quitte Paris, tous les apprets du depart etaient
+faits.
+
+Elle ecrivit un mot a sa fille, lui expliqua par quelle fatale
+suggestion elle venait, en essayant de sauver un des quatre
+accuses, de les faire condamner tous les quatre.
+
+Puis, comme si elle eut eu honte d'avoir manque a la promesse
+qu'elle avait faite a Amelie, et surtout qu'elle s'etait faite a
+elle-meme, elle envoya chercher des chevaux frais a la poste,
+remonta en voiture et repartit pour Paris.
+
+Elle y arriva le 8 mai au matin.
+
+Bonaparte en etait parti le 6 au soir.
+
+Il avait dit, en partant, qu'il n'allait qu'a Dijon, peut-etre a
+Geneve, mais qu'en tout cas il ne serait pas plus de trois
+semaines absent.
+
+Le pourvoi des condamnes, fut-il rejete, devait prendre au moins
+cinq ou six semaines.
+
+Tout espoir n'etait donc pas perdu.
+
+Mais il le fut, lorsqu'on apprit que la revue de Dijon n'etait
+qu'un pretexte, que le voyage a Geneve n'avait jamais ete serieux,
+et que Bonaparte, au lieu d'aller en Suisse, allait en Italie.
+
+Alors, madame de Montrevel, ne voulant pas s'adresser a son fils,
+quand elle savait le serment qu'il avait fait au moment ou lord
+Tanlay avait ete assassine, et la part qu'il avait prise a
+l'arrestation des compagnons de Jehu; alors, disons-nous, madame
+de Montrevel s'adressa a Josephine: Josephine promit d'ecrire a
+Bonaparte.
+
+Le meme soir, elle tint parole.
+
+Mais le proces avait fait grand bruit; il n'en etait point de ces
+accuses-la comme d'accuses ordinaires, la justice fit diligence,
+et, le trente-cinquieme jour apres le jugement, le pourvoi en
+cassation fut rejete.
+
+Le rejet fut expedie immediatement a Bourg, avec ordre d'executer
+les condamnes dans les vingt-quatre heures.
+
+Mais quelque diligence qu'eut faite le ministere de la justice,
+l'autorite judiciaire ne fut point prevenue la premiere.
+
+Tandis que les prisonniers se promenaient dans la cour interieure,
+une pierre passa par-dessus les murs et vint tomber a leurs pieds.
+
+Une lettre etait attachee a cette pierre.
+
+Morgan, qui avait, a l'endroit de ses compagnons, conserve, meme
+en prison, la superiorite d'un chef, ramassa la pierre, ouvrit la
+lettre et la lut.
+
+Puis, se retournant vers ses compagnons:
+
+-- Messieurs, dit-il, notre pourvoi est rejete, comme nous devions
+nous y attendre, et, selon toute probabilite, la ceremonie aura
+lieu demain.
+
+Valensolle et Ribier, qui jouaient au petit palet avec des ecus de
+six livres et des louis, avaient quitte leur jeu pour ecouter la
+nouvelle.
+
+La nouvelle entendue, ils reprirent leur partie sans faire de
+reflexion.
+
+Jahiat, qui lisait _la Nouvelle Heloise, _reprit sa lecture en
+disant:
+
+-- Je crois que je n'aurai pas le temps de finir le chef-d'oeuvre
+de M. Jean-Jacques Rousseau; mais, sur l'honneur, je ne le
+regrette pas: c'est le livre le plus faux et le plus ennuyeux que
+j'aie lu de ma vie.
+
+Sainte-Hermine passa la main sur son front en murmurant:
+
+-- Pauvre Amelie!
+
+Puis, apercevant Charlotte, qui se tenait a la fenetre de la geole
+donnant dans la cour des prisonniers, il alla a elle:
+
+-- Dites a Amelie que c'est cette nuit qu'elle doit tenir la
+promesse qu'elle m'a faite.
+
+La fille du geolier referma la fenetre et embrassa son pere, en
+lui annoncant qu'il la reverrait selon toute probabilite dans la
+soiree.
+
+Puis elle prit le chemin des Noires-Fontaines, chemin que depuis
+deux mois elle faisait tous les jours deux fois: une fois vers le
+milieu du jour pour aller a la prison, une fois le soir pour
+revenir au chateau.
+
+Chaque soir, en rentrant, elle trouvait Amelie a la meme place,
+c'est-a-dire assise a cette fenetre qui, dans des jours plus
+heureux, s'ouvrait pour donner passage a son bien-aime Charles.
+
+Depuis le jour de son evanouissement, a la suite du verdict du
+jury, Amelie n'avait pas verse une larme, et nous pourrions
+presque ajouter n'avait pas prononce une parole.
+
+Au lieu d'etre le marbre de l'antiquite s'animant pour devenir
+femme, on eut pu croire que c'etait l'etre anime qui peu a peu se
+petrifiait.
+
+Chaque jour, il semblait qu'elle fut devenue un peu plus pale, un
+peu plus glacee.
+
+Charlotte la regardait avec etonnement: les esprits vulgaires,
+tres impressionnables aux bruyantes demonstrations, c'est-a-dire
+aux cris et aux pleurs, ne comprennent rien aux douleurs muettes.
+
+Il semble que, pour eux, le mutisme, c'est l'indifference.
+
+Elle fut donc etonnee du calme avec lequel Amelie recut le message
+qu'elle etait chargee de transmettre.
+
+Elle ne vit pas que son visage, plonge dans la demi-teinte du
+crepuscule, passait de la paleur a la lividite; elle ne sentit
+point l'etreinte mortelle qui, comme une tenaille de fer, lui
+broya le coeur; elle ne comprit point, lorsqu'elle s'achemina vers
+la porte, qu'une roideur plus automatique encore que de coutume
+accompagnait ses mouvements.
+
+Seulement, elle s'appreta a la suivre.
+
+Mais, arrivee a la porte, Amelie etendit la main:
+
+-- Attends-moi la, dit-elle.
+
+Charlotte obeit.
+
+Amelie referma la porte derriere elle et monta a la chambre de
+Roland.
+
+La chambre de Roland etait une veritable chambre de soldat et de
+chasseur, dont le principal ornement etaient des panoplies et des
+trophees.
+Il y avait la des armes de toute espece, indigenes et etrangeres,
+depuis les pistolets aux canons azures de Versailles jusqu'aux
+pistolets a pommeau d'argent du Caire, depuis le couteau catalan
+jusqu'au cangiar turc.
+
+Elle detacha des trophees quatre poignards aux lames tranchantes
+et aigues; elle enleva aux panoplies huit pistolets de differentes
+formes.
+
+Elle prit des balles dans un sac, de la poudre dans une corne.
+
+Puis elle descendit rejoindre Charlotte.
+
+Dix minutes apres, aidee de sa femme de chambre, elle avait revetu
+son costume de Bressane.
+
+On attendit la nuit; la nuit vient tard au mois de juin.
+
+Amelie resta debout, immobile, muette, appuyee a sa cheminee
+eteinte, regardant par la fenetre ouverte le village de Ceyzeriat,
+qui disparaissait peu a peu dans les ombres crepusculaires.
+
+Lorsque Amelie ne vit plus rien que les lumieres s'allumant de
+place en place:
+
+-- Allons, dit-elle, il est temps.
+
+Les deux jeunes filles sortirent; Michel ne fit point attention a
+Amelie qu'il prit pour une amie de Charlotte qui etait venue voir
+celle-ci et que celle-ci allait reconduire.
+
+Dix heures sonnaient, comme les jeunes filles passaient devant
+l'eglise de Brou.
+
+Il etait dix heures un quart a peu pres lorsque Charlotte frappa a
+la porte de la prison.
+
+Le pere Courtois vint ouvrir.
+
+Nous avons dit quelles etaient les opinions politiques du digne
+geolier.
+
+Le pere Courtois etait royaliste.
+
+Il avait donc ete pris d'une profonde sympathie pour les quatre
+condamnes; il esperait, comme tout le monde, que madame de
+Montrevel, dont on connaissait le desespoir, obtiendrait leur
+grace du premier consul, et, autant qu'il avait pu le faire sans
+manquer a ses devoirs, il avait adouci la captivite de ses
+prisonniers en ecartant d'eux toute rigueur inutile.
+
+Il est vrai que, d'un autre cote, malgre cette sympathie, il avait
+refuse soixante mille francs en or -- somme qui, a cette epoque,
+valait le triple de ce qu'elle vaut aujourd'hui -- pour les
+sauver.
+
+Mais, nous l'avons vu, mis dans la confidence par sa fille
+Charlotte, il avait autorise Amelie, deguisee en Bressane, a
+assister au jugement.
+
+On se rappelle les soins et les egards que le digne homme avait
+eus pour Amelie, lorsque elle-meme avait ete prisonniere avec
+madame de Montrevel.
+
+Cette fois encore, et comme il ignorait le rejet du pourvoi, il se
+laissa facilement attendrir.
+
+Charlotte lui dit que sa jeune maitresse allait dans la nuit meme
+partir pour Paris, afin de hater la grace, et qu'avant de partir
+elle venait prendre conge du baron de Sainte-Hermine et lui
+demander ses instructions pour agir.
+
+Il y avait cinq portes a forcer pour gagner celle de la rue: un
+corps de garde dans la cour, une sentinelle interieure et une
+exterieure; par consequent, le pere Courtois n'avait point a
+craindre que les prisonniers s'evadassent.
+
+Il permit donc qu'Amelie vit Morgan.
+
+Qu'on nous excuse de dire tantot Morgan, tantot Charles, tantot le
+baron de Sainte-Hermine; nos lecteurs savent bien que, par cette
+triple appellation, nous designons le meme homme.
+
+Le pere Courtois prit une lumiere et marcha devant Amelie.
+
+La jeune fille, comme si, sortant de la prison, elle devait partir
+par la malle-poste, tenait a la main un sac de nuit.
+
+Charlotte suivait sa maitresse.
+
+-- Vous reconnaitrez le cachot, mademoiselle de Montrevel; c'est
+celui ou vous avez ete enfermee avec madame votre mere. Le chef de
+ces malheureux jeunes gens, le baron Charles de Sainte-Hermine,
+m'a demande comme une faveur la cage n deg. 4. Vous savez que c'est le
+nom que nous donnons a nos cellules. Je n'ai pas cru devoir lui
+refuser cette consolation, sachant que le pauvre garcon vous
+aimait. Oh! soyez tranquille, mademoiselle Amelie: ce secret ne
+sortira jamais de ma bouche. Puis il m'a fait des questions, m'a
+demande ou etait le lit de votre mere, ou etait le votre; je le
+lui ai dit. Alors, il a desire que sa couchette fut placee juste
+au meme endroit ou la votre se trouvait; ce n'etait pas difficile:
+non seulement elle etait au meme endroit, mais encore c'etait la
+meme: De sorte que, depuis le jour de son entree dans votre
+prison, le pauvre jeune homme est reste presque constamment
+couche.
+
+Amelie poussa un soupir qui ressemblait a un gemissement; elle
+sentit, chose qu'elle n'avait pas eprouvee depuis longtemps, une
+larme prete a mouiller sa paupiere.
+
+Elle etait donc aimee comme elle aimait, et c'etait une bouche
+etrangere et desinteressee qui lui en donnait la preuve.
+
+Au moment d'une separation eternelle, cette conviction etait le
+plus beau diamant qu'elle put trouver dans l'ecrin de la douleur.
+
+Les portes s'ouvrirent les unes apres les autres devant le pere
+Courtois.
+
+Arrivee a la derniere, Amelie mit la main sur l'epaule du geolier.
+
+Il lui semblait entendre quelque chose comme un chant.
+
+Elle ecouta avec plus d'attention: une voix disait des vers.
+
+Mais cette voix n'etait point celle de Morgan; cette voix lui
+etait inconnue.
+
+C'etait a la fois quelque chose de triste comme une elegie, de
+religieux comme un psaume.
+
+La voix disait:
+
+_J'ai revele mon coeur au Dieu de l'innocence;_
+_Il a vu mes pleurs penitents;_
+_Il guerit mes remords, il m'arme de constance:_
+_Les malheureux sont ses enfants, _
+_ _
+_Mes ennemis, riant, ont dit dans leur colere;_
+_"Qu'il meure, et sa gloire avec lui!"_
+_Mais a mon coeur calme le Seigneur dit en pere:_
+_"Leur haine sera ton appui."_
+_ _
+_A tes plus chers amis ils ont prete leur rage;_
+_Tout trompe ta simplicite:_
+_Celui que tu nourris court vendre ton image,_
+_Noir de sa mechancete._
+_ _
+_Mais Dieu t'entend gemir; Dieu, vers qui te ramene_
+_Un vrai remords ne de douleurs;_
+_Dieu qui pardonne enfin a la nature humaine_
+_D'etre faible dans les malheurs._
+_ _
+_J'eveillerai pour toi la pitie, la justice_
+_De l'incorruptible avenir:_
+_Eux-memes epureront, par leur long artifice, _
+_Ton honneur qu'ils pensent ternir._
+_ _
+_Soyez beni, mon Dieu, vous qui daignez me rendre_
+_L'innocence et son noble orgueil;_
+_Vous qui, pour proteger le repos de ma cendre,_
+_Veillerez pres de mon cercueil!_
+_ _
+_Au banquet de la vie, infortune convive,_
+_J'apparus un jour, et je meurs;_
+_Je meurs, et sur ma tombe, ou lentement j'arrive,_
+_Nul ne viendra verser des pleurs._
+_ _
+_Salut, champs que j'aimais, et vous, douce verdure,_
+_Et vous, riant exil des bois!_
+_Ciel, pavillon de l'homme, admirable nature,_
+_Salut pour la derniere fois!_
+_ _
+_Ah! puissent voir longtemps votre beaute sacree_
+_Tant d'amis sourds a mes adieux!_
+_Qu'ils meurent pleins de jour! que leur mort soit pleuree_
+_Qu'un ami leur ferme les yeux!_
+
+La voix se tut; sans doute, la derniere strophe etait dite.
+
+Amelie, qui n'avait pas voulu interrompre la meditation supreme
+des condamnes et qui avait reconnu la belle ode de Gilbert, ecrite
+par lui sur le grabat d'un hopital, la veille de sa mort, fit
+signe au geolier qu'il pouvait ouvrir.
+
+Le pere Courtois qui, tout geolier qu'il etait, semblait partager
+l'emotion de la jeune fille, fit le plus doucement possible qu'il
+put tourner la clef dans la serrure: la porte s'ouvrit.
+
+Amelie embrassa d'un coup d'oeil l'ensemble du cachot et des
+personnages qui l'habitaient.
+
+Valensolle, debout, appuye a la muraille, tenait encore a la main
+le livre ou il venait de lire les vers qu'Amelie avait entendus;
+Jahiat etait assis pres d'une table, la tete appuyee sur sa main;
+Ribier etait assis sur la table meme; pres de lui, au fond,
+Sainte-Hermine, les yeux fermes, et comme s'il eut ete plonge dans
+le plus profond sommeil, etait couche sur le lit.
+
+A la vue de la jeune fille qu'ils reconnurent pour Amelie, Jahiat
+et Ribier se leverent.
+
+Morgan resta immobile; il n'avait rien entendu.
+
+Amelie alla droit a lui, et comme si le sentiment qu'elle
+eprouvait pour son amant etait sanctifie par l'approche de la
+mort, sans s'inquieter de la presence de ses trois amis, elle
+s'approcha de Morgan, et, tout en appuyant ses levres sur les
+levres du prisonnier, elle murmura:
+
+-- Reveille-toi, mon Charles; c'est ton Amelie qui vient tenir sa
+parole.
+
+Morgan jeta un cri joyeux et enveloppa la jeune fille de ses deux
+bras.
+
+-- Monsieur Courtois, dit Montbar, vous etes un brave homme;
+laissez ces deux pauvres jeunes gens ensemble: ce serait une
+impiete que de troubler par notre presence les quelques minutes
+qu'ils ont encore a rester ensemble sur cette terre.
+
+Le pere Courtois, sans rien dire, ouvrit la porte du cachot
+voisin. Valensolle, Jahiat et de Ribier y entrerent: il ferma la
+porte sur eux.
+
+Puis, faisant signe a Charlotte de le suivre, il sortit a son
+tour.
+
+Les deux amants se trouverent seuls.
+
+Il y a des scenes qu'il ne faut pas tenter de peindre, des paroles
+qu'il ne faut pas essayer de repeter; Dieu, qui les ecoute de son
+trone immortel, pourrait seul dire ce qu'elles contiennent de
+sombres joies et de voluptes ameres.
+
+Au bout d'une heure, les deux jeunes gens entendirent la clef
+tourner de nouveau dans la serrure. Ils etaient tristes, mais
+calmes, et la conviction que leur separation ne serait pas longue
+leur donnait cette douce serenite.
+
+Le digne geolier avait l'air plus sombre et plus embarrasse encore
+a cette seconde apparition qu'a la premiere. Morgan et Amelie le
+remercierent en souriant.
+
+Il alla a la porte du cachot ou etaient enfermes les trois amis et
+ouvrit cette porte en murmurant
+
+-- Par ma foi, c'est bien le moins qu'ils passent cette nuit
+ensemble, puisque c'est leur derniere nuit.
+
+Valensolle, Jahiat et Ribier rentrerent.
+
+Amelie, en tenant Morgan enveloppe dans son bras gauche, leur
+tendit la main a tous les trois.
+
+Tous les trois baiserent, l'un apres l'autre, sa main froide et
+humide, puis Morgan la conduisit jusqu'a la porte.
+
+-- Au revoir! dit Morgan.
+
+-- A bientot! dit Amelie.
+
+Et ce rendez-vous pris dans la tombe fut scelle d'un long baiser,
+apres lequel ils se separerent avec un gemissement si douloureux,
+qu'on eut dit que leurs deux coeurs venaient de se briser en meme
+temps.
+
+La porte se referma derriere Amelie, les verrous et les clefs
+grincerent.
+
+-- Eh bien? demanderent ensemble Valensolle, Jahiat et Ribier.
+
+-- Voici, repondit Morgan en vidant sur la table le sac de nuit.
+
+Les trois jeunes gens pousserent un cri de joie en voyant ces
+pistolets brillants et ces lames aigues.
+
+C'etait ce qu'ils pouvaient desirer de plus apres la liberte;
+c'etait la joie douloureuse et supreme de se sentir maitres de
+leur vie, et, a la rigueur, de celle des autres.
+
+Pendant ce temps, le geolier reconduisait Amelie jusqu'a la porte
+de la rue.
+
+Arrive la, il hesita un instant; puis, enfin, l'arretant par le
+bras:
+
+-- Mademoiselle de Montrevel, lui dit-il, pardonnez-moi de vous
+causer une telle douleur, mais il est inutile que vous alliez a
+Paris...
+
+-- Parce que le pourvoi est rejete et que l'execution a lieu
+demain, n'est-ce pas? repondit Amelie.
+
+Le geolier, dans son etonnement, fit un pas en arriere.
+
+-- Je le savais, mon ami, continua Amelie.
+
+Puis, se tournant vers sa femme de chambre:
+
+-- Conduis-moi jusqu'a la prochaine eglise, Charlotte, dit-elle;
+tu viendras m'y reprendre demain lorsque tout sera fini.
+
+La prochaine eglise n'etait pas bien eloignee: c'etait Sainte-
+Claire.
+
+Depuis trois mois a peu pres, sous les ordres du premier consul,
+elle venait d'etre rendue au culte.
+
+Comme il etait tout pres de minuit, l'eglise etait fermee; mais
+Charlotte connaissait la demeure du sacristain et elle se chargea
+de l'aller eveiller.
+
+Amelie attendit debout, appuyee contre la muraille, aussi immobile
+que les figures de pierre qui ornent la facade.
+
+Au bout d'une demi-heure, le sacristain arriva.
+
+Pendant cette demi-heure, Amelie avait vu passer une chose qui lui
+avait paru lugubre.
+
+C'etaient trois hommes vetus de noir, conduisant une charrette,
+qu'a la lueur de la lune elle avait reconnue etre peinte en rouge.
+
+Cette charrette portait des objets informes: planches demesurees,
+echelles etranges peintes de la meme couleur; elle se dirigeait du
+cote du bastion Montrevel, c'est-a-dire vers la place des
+executions.
+
+Amelie devina ce que c'etait; elle tomba a genoux et poussa un
+cri.
+
+A ce cri, les hommes vetus de noir se retournerent; il leur sembla
+qu'une des sculptures du porche s'etait detachee de sa niche et
+s'etait agenouillee.
+
+Celui qui paraissait etre le chef des hommes noirs fit quelques
+pas vers Amelie.
+
+-- Ne m'approchez pas, monsieur! cria celle-ci; ne m'approchez
+pas!
+
+L'homme reprit humblement sa place et continua son chemin.
+
+La charrette disparut au coin de la rue des Prisons; mais le bruit
+de ses roues retentit encore longtemps sur le pave, et dans le
+coeur d'Amelie.
+
+Lorsque le sacristain et Charlotte revinrent, ils trouverent la
+jeune fille a genoux.
+
+Le sacristain fit quelques difficultes pour ouvrir l'eglise a une
+pareille heure; mais une piece d'or et le nom de mademoiselle de
+Montrevel leverent ses scrupules.
+
+Une seconde piece d'or le determina a illuminer une petite
+chapelle.
+
+C'etait celle ou, tout enfant, Amelie avait fait sa premiere
+communion.
+
+Cette chapelle illuminee, Amelie s'agenouilla au pied de l'autel
+et demanda qu'on la laissat seule.
+
+Vers trois heures du matin, elle vit s'eclairer la fenetre aux
+vitraux de couleurs qui surmontait l'autel de la Vierge. Cette
+fenetre s'ouvrait par hasard a l'orient, de sorte que le premier
+rayon du soleil vint droit a la jeune fille comme un messager de
+Dieu.
+
+Peu a peu, la ville s'eveilla: Amelie remarqua qu'elle etait plus
+bruyante que d'habitude; bientot meme les voutes de l'eglise
+tremblerent, au bruit des pas d'une troupe de cavaliers; cette
+troupe se rendait du cote de la prison.
+
+Un peu avant neuf heures, la jeune fille entendit une grande
+rumeur, et il lui sembla que chacun se precipitait du meme cote.
+
+Elle essaya de s'enfoncer plus avant encore dans la priere pour ne
+plus entendre ces differents bruits, qui parlaient a son coeur une
+langue inconnue, et dont cependant les angoisses qu'elle eprouvait
+lui disaient tout bas qu'elle comprenait chaque mot.
+
+C'est que, en effet, il se passait a la prison une chose terrible,
+et qui meritait bien que tout le monde courut la voir.
+
+Lorsque, vers neuf heures du matin, le pere Courtois etait entre
+dans leur cachot, pour annoncer aux condamnes tout a la fois que
+leur pourvoi etait rejete et qu'ils devaient se preparer a la
+mort, il les avait trouves tous les quatre armes jusqu'aux dents.
+
+Le geolier, pris a l'improviste, fut attire dans le cachot, la
+porte fut fermee derriere lui; puis, sans qu'il essayat meme de se
+defendre, tant sa surprise etait inouie, les jeunes gens lui
+arracherent son trousseau de clefs, et, ouvrant puis refermant la
+porte situee en face de celle par laquelle le geolier etait entre,
+ils le laisserent enferme a leur place, et se trouverent, eux,
+dans le cachot voisin, ou, la veille, Valensolle, Jahiat et Ribier
+avaient attendu que l'entrevue entre Morgan et Amelie fut
+terminee.
+
+Une des clefs du trousseau ouvrait la seconde porte de cet autre
+cachot; cette porte donnait sur la cour des prisonniers.
+
+La cour des prisonniers etait, elle, fermee par trois portes
+massives qui, toutes trois, donnaient dans une espece de couloir
+donnant lui-meme dans la loge du concierge du presidial.
+
+De cette loge du concierge du presidial, on descendait par quinze
+marches dans le preau du parquet, vaste cour fermee par une
+grille.
+
+D'habitude, cette grille n'etait fermee que la nuit.
+
+Si, par hasard, les circonstances ne l'avaient pas fait fermer le
+jour, il etait possible que cette ouverture presentat une issue a
+leur fuite.
+
+Morgan trouva la clef de la cour des prisonniers, l'ouvrit, se
+precipita, avec ses compagnons, de cette cour dans la loge du
+concierge du presidial, et s'elanca sur le perron donnant dans le
+preau du tribunal.
+
+Du haut de cette espece de plate-forme, les quatre jeunes gens
+virent que tout espoir etait perdu.
+
+La grille du preau etait fermee, et quatre-vingts hommes a peu
+pres, tant gendarmes que dragons, etaient ranges devant cette
+grille.
+
+A la vue des quatre condamnes libres et bondissant de la loge du
+Concierge sur le perron, un grand cri, cri d'etonnement et de
+terreur tout a la fois, s'eleva de la foule.
+
+En effet, leur aspect etait formidable.
+
+Pour conserver toute la liberte de leurs mouvements, et peut-etre
+aussi pour dissimuler l'epanchement du sang qui se manifeste si
+vite sur une toile blanche, ils etaient nus jusqu'a la ceinture.
+
+Un mouchoir, noue autour de leur taille, etait herisse d'armes.
+
+Il ne leur fallut qu'un regard pour comprendre qu'ils etaient
+maitres de leur vie, mais qu'ils ne l'etaient pas de leur liberte.
+
+Au milieu des clameurs qui s'elevaient de la foule et du cliquetis
+des sabres qui sortaient des fourreaux, ils confererent un
+instant.
+
+Puis, apres leur avoir serre la main, Montbar se detacha de ses
+compagnons, descendit les quinze marches et s'avanca vers la
+grille.
+
+Arrive a quatre pas de cette grille, il jeta un dernier regard et
+un dernier sourire a ses compagnons, salua gracieusement la foule
+redevenue muette, et, s'adressant aux soldats:
+
+-- Tres bien, messieurs les gendarmes! Tres bien, messieurs les
+dragons! dit-il.
+
+Et, introduisant dans sa bouche l'extremite du canon d'un de ses
+pistolets, il se fit sauter la cervelle.
+
+Des cris confus et presque insenses suivirent l'explosion, mais
+cesserent presque aussitot; Valensolle descendit a son tour: lui
+tenait simplement a la main un poignard a lame droite, aigue,
+tranchante.
+
+Ses pistolets, dont il ne paraissait pas dispose a faire usage,
+etaient restes a sa ceinture.
+
+Il s'avanca vers une espece de petit hangar supporte par trois
+colonnes, s'arreta a la premiere colonne, y appuya le pommeau du
+poignard, dirigea la pointe vers son coeur, prit la colonne entre
+ses bras, salua une derniere fois ses amis, et serra la colonne
+jusqu'a ce que la lame tout entiere eut disparu dans sa poitrine.
+
+Il resta un instant encore debout; mais une paleur mortelle
+s'etendit sur son visage, puis ses bras se detacherent, et il
+tomba mort au pied de la colonne.
+
+Cette fois la foule resta muette.
+
+Elle etait glacee d'effroi.
+
+C'etait le tour de Ribier: lui tenait a la main ses deux
+pistolets.
+
+Il s'avanca jusqu'a la grille; puis, arrive la, il dirigea les
+canons de ses pistolets sur les gendarmes.
+
+Il ne tira pas, mais les gendarmes tirerent.
+
+Trois ou quatre coups de feu se firent entendre, et Ribier tomba
+perce de deux balles.
+
+Une sorte d'admiration venait de faire, parmi les assistants,
+place aux sentiments divers qui, a la vue de ces trois
+catastrophes successives, s'etaient succede dans son coeur.
+
+Elle comprenait que ces jeunes gens voulaient bien mourir, mais
+qu'ils tenaient a mourir comme ils l'entendraient, et surtout,
+comme des gladiateurs antiques, a mourir avec grace.
+
+Elle fit donc silence lorsque Morgan, reste seul, descendit, en
+souriant, les marches du perron, et fit signe qu'il voulait
+parler.
+
+D'ailleurs, que lui manquait-il, a cette foule avide de sangs? On
+lui donnait plus qu'on ne lui avait promis.
+
+On lui avait promis quatre morts, mais quatre morts uniformes,
+quatre tetes tranchees; et on lui donnait quatre morts
+differentes, pittoresques, inattendues; il etait donc bien naturel
+qu'elle fit silence lorsqu'elle vit s'avancer Morgan.
+
+Morgan ne tenait a la main ni pistolets, ni poignard; poignard et
+pistolets reposaient a sa ceinture.
+
+Il passa pres du cadavre de Valensolle et vint se placer entre
+ceux de Jahiat et de Ribier.
+
+-- Messieurs, dit-il, transigeons.
+
+Il se fit un silence comme si la respiration de tous les
+assistants etait suspendue.
+
+-- Vous avez eu un homme qui s'est brule la cervelle (il designa
+Jahiat); un autre qui s'est poignarde (il designa Valensolle); un
+troisieme qui a ete fusille (il designa Ribier); vous voudriez
+voir guillotiner le quatrieme, je comprends cela.
+
+Il passa un frissonnement terrible dans la foule.
+
+-- Eh bien, continua Morgan, je ne demande pas mieux que de vous
+donner cette satisfaction. Je suis pret a me laisser faire, mais
+je desire aller a l'echafaud de mon plein gre et sans que personne
+me touche; celui qui m'approche, _je le brule, _si ce n'est
+monsieur, continua Morgan en montrant le bourreau. C'est une
+affaire que nous avons ensemble et qui, de part et d'autre, ne
+demande que des procedes.
+
+Cette demande, sans doute, ne parut pas exorbitante a la foule,
+car de toute part on entendit crier:
+
+-- Oui! oui! oui!
+
+L'officier de gendarmerie vit que ce qu'il y avait de plus court
+etait de passer par ou voulait Morgan.
+
+-- Promettez-vous, dit-il, si l'on vous laisse les pieds et les
+mains libres, de ne point chercher a vous echapper?
+
+-- J'en donne ma parole d'honneur, reprit Morgan.
+
+-- Eh bien, dit l'officier de gendarmerie, eloignez-vous et
+laissez-nous enlever les cadavres de vos camarades.
+
+-- C'est trop juste, dit Morgan.
+
+Et il alla, a dix pas d'ou il etait, s'appuyer contre la muraille.
+
+La grille s'ouvrit.
+
+Les trois hommes vetus de noir entrerent dans la cour, ramasserent
+l'un apres l'autre les trois corps.
+
+Ribier n'etait point tout a fait mort; il rouvrit les yeux et
+parut chercher Morgan.
+
+-- Me voila, dit celui-ci, sois tranquille, cher ami, _j'en suis._
+
+Ribier referma les yeux sans faire entendre une parole.
+
+Quand les trois corps furent emportes:
+
+-- Monsieur, demanda l'officier de gendarmerie a Morgan, etes-vous
+pret?
+
+-- Oui, monsieur, repondit Morgan en saluant avec une exquise
+politesse.
+
+-- Alors, venez.
+
+-- Me voici, dit Morgan.
+
+Et il alla prendre place entre le peloton de gendarmerie et le
+detachement de dragons.
+
+-- Desirez-vous monter dans la charrette ou aller a pied,
+monsieur? demanda le capitaine.
+
+-- A pied, a pied, monsieur: je tiens beaucoup a ce que l'on sache
+que c'est une fantaisie que je me passe en me laissant
+guillotiner; mais je n'ai pas peur.
+
+Le cortege sinistre traversa la place des Lices, et longea les
+murs du jardin de l'hotel Montbazon.
+
+La charrette trainant les trois cadavre marchait la premiere; puis
+venaient les dragons; puis Morgan, marchant seul dans un
+intervalle libre d'une dizaine de pas; puis les gendarmes,
+precedes de leur capitaine.
+
+A l'extremite du mur, le cortege tourna a gauche.
+
+Tout a coup, par l'ouverture qui se trouvait alors entre le jardin
+et la grande halle, Morgan apercut l'echafaud qui dressait vers le
+ciel ses deux poteaux rouges comme deux bras sanglants.
+
+-- Pouah! dit-il, je n'avais jamais vu de guillotine, et je ne
+savais point que ce fut aussi laid que cela.
+
+Et, sans autre explication, tirant son poignard de sa ceinture, il
+se le plongea jusqu'au manche dans la poitrine.
+
+Le capitaine de gendarmerie vit le mouvement sans pouvoir le
+prevenir et lanca son cheval vers Morgan, reste debout, au grand
+etonnement de tout le monde et de lui-meme.
+
+Mais Morgan, tirant un de ses pistolets de sa ceinture et
+l'armant:
+
+-- Halte-la! dit-il; il est convenu que personne ne me touchera;
+je mourrai seul ou nous mourrons trois; c'est a choisir.
+
+Le capitaine fit faire a son cheval un pas a reculons.
+
+-- Marchons, dit Morgan.
+
+Et, en effet, il se remit en marche.
+
+Arrive au pied de la guillotine, Morgan tira le poignard de sa
+blessure et s'en frappa une seconde fois aussi profondement que la
+premiere.
+
+Un cri de rage plutot que de douleur lui echappa.
+
+-- Il faut, en verite, que j'aie l'ame chevillee dans le corps,
+dit-il.
+
+Puis, comme les aides voulaient l'aider a monter l'escalier au
+haut duquel l'attendait le bourreau:
+
+-- Oh! dit-il, encore une fois, que l'on ne me touche pas!
+
+Et il monta les six degres sans chanceler.
+
+Arrive sur la plate-forme, il tira le poignard de sa blessure et
+s'en donna un troisieme coup.
+
+Alors un effroyable eclat de rire sortit de sa bouche, et jetant
+aux pieds du bourreau le poignard qu'il venait d'arracher de sa
+troisieme blessure, aussi inutile que les deux premieres:
+
+-- Par ma foi! dit-il, j'en ai assez; a ton tour, et tire-toi de
+la comme tu pourras.
+
+Une minute apres, la tete de l'intrepide jeune homme tombait sur
+l'echafaud, et, par un phenomene de cette implacable vitalite qui
+s'etait revelee en lui, bondissait et roulait hors de l'appareil
+du supplice.
+
+Allez a Bourg comme j'y ai ete, et l'on vous dira qu'en
+bondissant, cette tete avait prononce le nom d'Amelie.
+
+Les morts furent executes apres le vivant; de sorte que les
+spectateurs, au lieu de perdre quelque chose aux evenements que
+nous venons de raconter, eurent double spectacle.
+
+
+LIV -- LA CONFESSION
+
+Trois jours apres les evenements dont on vient de lire le recit,
+vers les sept heures du soir, une voiture couverte de poussiere et
+attelee de deux chevaux de poste blancs d'ecume, s'arretait a la
+grille du chateau des Noires-Fontaines.
+
+Au grand etonnement de celui qui paraissait si presse d'arriver,
+la grille etait toute grande ouverte, des pauvres encombraient la
+cour, et le perron etait couvert d'hommes et de femmes
+agenouilles.
+
+Puis, le sens de l'ouie s'eveillant au fur et a mesure que
+l'etonnement donnait plus d'acuite a celui de la vue, le voyageur
+crut entendre le tintement d'une sonnette.
+
+Il ouvrit vivement la portiere, sauta a bas de la chaise, traversa
+la cour d'un pas rapide, monta le perron et vit l'escalier qui
+menait au premier etage couvert de monde.
+
+Il franchit cet escalier comme il avait franchi le perron, et
+entendit un murmure religieux qui lui parut venir de la chambre
+d'Amelie.
+
+Il s'avanca vers cette chambre; elle etait ouverte.
+
+Au chevet etaient agenouilles madame de Montrevel et le petit
+Edouard, un peu plus loin Charlotte, Michel et son fils.
+
+Le cure de Sainte-Claire administrait les derniers sacrements a
+Amelie; cette scene lugubre n'etait eclairee que par la lueur des
+cierges.
+
+On avait reconnu Roland dans le voyageur dont la voiture venait de
+s'arreter devant la grille; on s'ecarta sur son passage, il entra
+la tete decouverte, et alla s'agenouiller pres de sa mere.
+
+La mourante, couchee sur le dos, les mains jointes, la tete
+soulevee par son oreiller, les yeux fixes au ciel dans une espece
+d'extase, ne parut point s'apercevoir de l'arrivee de Roland.
+
+On eut dit que le corps etait encore de ce monde, mais que l'ame
+etait deja flottante entre la terre et le ciel.
+
+La main de madame de Montrevel chercha celle de Roland, et la
+pauvre mere, l'ayant trouvee, laissa tomber en sanglotant sa tete
+sur l'epaule de son fils.
+
+Ces sanglots maternels ne furent sans doute pas plus entendus
+d'Amelie que la presence de Roland n'en avait ete remarquee; car
+la jeune fille garda l'immobilite la plus complete. Seulement,
+lorsque le viatique lui eut ete administre, lorsque la beatitude
+eternelle lui eut ete promise par la bouche consolatrice du
+pretre, ses levres de marbre parurent s'animer, et elle murmura,
+d'une voix faible, mais intelligible:
+
+-- Ainsi soit-il.
+
+Alors, la sonnette tinta de nouveau; l'enfant de choeur qui la
+portait sortit le premier, puis les deux clercs qui portaient les
+cierges, puis celui qui portait la croix, puis enfin le pretre,
+qui portait Dieu.
+
+Tous les etrangers suivirent le cortege; les personnes de la
+maison et les membres de la famille resterent seuls.
+
+La maison, un instant auparavant pleine de bruit et de monde,
+resta silencieuse et presque deserte.
+
+La mourante n'avait pas bouge: ses levres s'etaient refermees, ses
+mains etaient restees jointes, ses yeux leves au ciel.
+
+Au bout de quelques minutes, Roland se pencha a l'oreille de
+madame de Montrevel, et lui dit a voix basse:
+
+-- Venez, ma mere, j'ai a vous parler.
+
+Madame de Montrevel se leva; elle poussa le petit Edouard vers le
+lit de sa soeur; l'enfant se dressa sur la pointe des pieds, et
+baisa Amelie au front.
+
+Puis madame de Montrevel vint apres lui, s'inclina sur sa fille,
+et, tout en sanglotant, deposa un baiser a la meme place.
+
+Roland vint a son tour, le coeur brise, mais les yeux secs; il eut
+donne bien des choses pour verser les larmes qui noyaient son
+coeur.
+
+Il embrassa Amelie comme avaient fait son frere et sa mere.
+
+Amelie parut aussi insensible a ce baiser qu'elle l'avait ete aux
+deux precedents.
+
+L'enfant marchant le premier, madame de Montrevel et Roland,
+suivant Edouard, s'avancerent donc vers la porte.
+
+Au moment d'en franchir le seuil, tous trois s'arreterent en
+tressaillant.
+
+Ils avaient entendu le nom de Roland distinctement prononce.
+
+Roland se retourna.
+
+Amelie une seconde fois prononca le nom de son frere.
+
+-- M'appelles-tu, Amelie? demanda Roland.
+
+-- Oui, repondit la voix de la mourante.
+
+-- Seul, ou avec ma mere?
+
+-- Seul.
+
+Cette voix, sans accentuation, mais cependant parfaitement
+intelligible, avait quelque chose de glace; elle semblait un echo
+d'un autre monde.
+
+-- Allez, ma mere, dit Roland; vous voyez que c'est a moi seul que
+veut parler Amelie.
+
+-- Oh! mon Dieu! murmura madame de Montrevel, resterait-il un
+dernier espoir?
+
+Si bas que ces mots eussent ete prononces, la mourante les
+entendit.
+
+-- Non, ma mere, dit-elle; Dieu a permis que je revisse mon frere;
+mais, cette nuit, je serai pres de Dieu.
+
+Madame de Montrevel poussa un gemissement profond.
+
+-- Roland! Roland! fit-elle, ne dirait-on point qu'elle y est
+deja?
+
+Roland lui fit signe de le laisser seul; madame de Montrevel
+s'eloigna avec le petit Edouard.
+
+Roland rentra, referma la porte, et, avec une indicible emotion,
+revint au chevet du lit d'Amelie.
+
+Tout le corps etait deja en proie a ce qu'on appelle la roideur
+cadaverique, le souffle eut a peine terni une glace, tant il etait
+faible; les yeux seuls, demesurement ouverts, etaient fixes et
+brillants, comme si tout ce qui restait d'existence dans ce corps
+condamne avant l'age s'etait concentre en eux.
+
+Roland avait entendu parler de cet etat etrange que l'on nomme
+l'extase, et qui n'est rien autre chose que la catalepsie.
+
+Il comprit qu'Amelie etait en proie a cette mort anticipee.
+
+-- Me voila, ma soeur, dit-il; que me veux-tu?
+
+-- Je savais que tu allais arriver, repondit la jeune fille
+toujours immobile, et j'attendais.
+
+-- Comment savais-tu que j'allais arriver? demanda Roland.
+
+-- Je te voyais venir.
+
+Roland frissonna.
+
+-- Et, demanda-t-il, savais-tu pourquoi je venais?
+
+-- Oui; aussi j'ai tant prie Dieu du fond de mon coeur, qu'il a
+permis que je me levasse et que j'ecrivisse.
+
+-- Quand cela?
+
+-- La nuit derniere.
+
+-- Et la lettre?
+
+-- Elle est sous mon oreiller, prends-la et lis.
+
+Roland hesita un instant; sa soeur n'etait-elle point en proie au
+delire?
+
+-- Pauvre Amelie! murmura Roland.
+
+-- Il ne faut pas me plaindre, dit la jeune fille, je vais le
+rejoindre.
+
+-- Qui cela? demanda Roland.
+
+-- Celui que j'aimais et que tu as tue.
+
+Roland poussa un cri: c'etait bien du delire, de qui sa soeur
+voulait-elle parler?
+
+-- Amelie, dit-il, j'etais venu pour t'interroger.
+
+-- Sur lord Tanlay, je le sais, repondit la jeune fille.
+
+-- Tu le sais! et comment cela?
+
+-- Ne t'ai-je pas dit que je t'avais vu venir et que je savais
+pourquoi tu venais?
+
+-- Alors, reponds-moi.
+
+-- Ne me detourne pas de Dieu et de lui, Roland; je t'ai ecrit,
+lis ma lettre.
+
+Roland passa sa main sous l'oreiller, convaincu que sa soeur etait
+en delire.
+
+A son grand etonnement, il sentit un papier qu'il tira a lui.
+
+C'etait une lettre sous enveloppe; sur l'enveloppe etaient ecrits
+ces quelques mots:
+
+"Pour Roland, qui arrive demain."
+
+Il s'approcha de la veilleuse, afin de lire plus facilement.
+
+La lettre etait datee de la veille a onze heures du soir.
+
+Roland lut:
+
+"Mon frere, nous avons chacun une chose terrible a nous
+pardonner..."
+
+Roland regarda sa soeur, elle etait toujours immobile.
+
+Il continua:
+
+"J'aimais Charles de Sainte-Hermine; je faisais plus que de
+l'aimer: il etait mon amant..."
+
+-- Oh! murmura le jeune homme entre ses dents, il mourra!
+
+-- Il est mort, dit Amelie.
+
+Roland jeta un cri d'etonnement; il avait dit si bas les paroles
+auxquelles repondait Amelie, qu'a peine les avait-il entendues
+lui-meme.
+
+Ses yeux se reporterent sur la lettre:
+
+"Il n'y avait aucune union possible entre la soeur de Roland de
+Montrevel et le chef des compagnons de Jehu; la etait le secret
+terrible que je ne pouvais pas dire et qui me devorait.
+
+"Une seule personne devait le savoir et l'a su; cette personne,
+c'est sir John Tanlay.
+
+"Dieu benisse l'homme au coeur loyal qui m'avait promis de rompre
+un mariage impossible et qui a tenu parole.
+
+"Que la vie de lord Tanlay te soit sacree, o Roland! c'est le seul
+ami que j'aie eu dans ma douleur, le seul homme dont les larmes se
+soient melees aux miennes.
+
+"J'aimais Charles de Sainte-Hermine, j'etais la maitresse de
+Charles: voila la chose terrible que tu as a me pardonner.
+
+"Mais en echange, c'est toi qui es cause de sa mort: voila la
+chose terrible que je te pardonne.
+
+"Et maintenant arrive vite, o Roland, puisque je ne dois mourir
+que quand tu seras arrive.
+
+"Mourir, c'est le revoir; mourir, c'est le rejoindre pour ne le
+quitter jamais; je suis heureuse de mourir."
+
+Tout etait clair et precis, il etait evident qu'il n'y avait pas
+dans cette lettre trace de delire.
+
+Roland la relut deux fois et resta un instant immobile, muet,
+haletant, plein d'anxiete; mais, enfin, la pitie l'emporta sur la
+colere.
+
+Il s'approcha d'Amelie, etendit la main sur elle, et d'une voix
+douce:
+
+-- Ma soeur, dit-il, je te pardonne.
+
+Un leger tressaillement agita le corps de la mourante.
+
+-- Et maintenant, dit-elle, appelle notre mere; c'est dans ses
+bras que je dois mourir.
+
+Roland alla a la porte et appela madame de Montrevel.
+
+Sa chambre etait ouverte; elle attendait evidemment, et accourut.
+
+-- Qu'y a-t-il de nouveau? s'informa-t-elle vivement.
+
+-- Rien, repondit Roland, sinon qu'Amelie demande a mourir dans
+vos bras.
+
+Madame de Montrevel entra et alla tomber a genoux devant le lit de
+sa fille.
+
+Elle, alors, comme si un bras invisible avait detache les liens
+qui semblaient la retenir sur sa couche d'agonie, se souleva
+lentement, detachant les mains de dessus sa poitrine et laissant
+glisser une de ses mains dans celle de sa mere:
+
+-- Ma mere, dit-elle, vous m'avez donne la vie, vous me l'avez
+otee, soyez benie; c'etait ce que vous pouviez faire de plus
+maternel pour moi, puisqu'il n'y avait plus pour votre fille de
+bonheur possible en ce monde.
+
+Puis, comme Roland etait alle s'agenouiller de l'autre cote du
+lit; laissant, comme elle avait fait pour sa mere, tomber sa
+seconde main dans la sienne:
+
+-- Nous nous sommes pardonnes tous deux, frere, dit-elle.
+
+-- Oui, pauvre Amelie, repondit Roland, et, je l'espere, du plus
+profond de notre coeur.
+
+-- Je n'ai plus qu'une derniere recommandation a te faire.
+
+-- Laquelle?
+
+-- N'oublie pas que lord Tanlay a ete mon meilleur ami.
+
+-- Sois tranquille, dit Roland, la vie de lord Tanlay m'est
+sacree.
+
+Amelie respira.
+
+Puis, d'une voix dans laquelle il etait impossible de reconnaitre
+une autre alteration qu'une faiblesse croissante:
+
+-- Adieu, Roland! dit-elle, adieu, ma mere! vous embrasserez
+Edouard pour moi.
+
+Puis, avec un cri sorti du coeur et dans lequel il y avait plus de
+joie que de tristesse:
+
+-- Me voila, Charles; dit-elle, me voila.
+
+Et elle retomba sur son lit, retirant a elle, dans le mouvement
+qu'elle faisait, ses deux mains, qui allerent se rejoindre sur sa
+poitrine.
+
+Roland et madame de Montrevel se releverent et s'inclinerent sur
+elle chacun de son cote.
+
+Elle avait repris sa position premiere; seulement, ses paupieres
+s'etaient refermees, et le faible souffle qui sortait de sa
+poitrine s'etait eteint.
+
+Le martyre etait consomme, Amelie etait morte.
+
+
+LV -- L'INVULNERABLE
+
+Amelie etait morte dans la nuit du lundi au mardi, c'est-a-dire du
+2 au 3 juin 1800.
+
+Dans la soiree du jeudi, c'est-a-dire du 5, il y avait foule au
+grand Opera, ou l'on donnait la seconde representation d'_Ossian,
+ou les Bardes._
+
+On savait l'admiration profonde que le premier consul professait
+pour les chants recueillis par Mac Pherson, et par flatterie
+autant que par choix litteraire, l'Academie nationale de musique
+avait commande un opera qui, malgre les diligences faites, etait
+arrive un mois environ apres que le general Bonaparte avait quitte
+Paris pour aller rejoindre l'armee de reserve.
+
+Au balcon de gauche, un amateur de musique se faisait remarquer
+par la profonde attention qu'il pretait au spectacle, lorsque,
+dans l'intervalle du premier au second acte, l'ouvreuse, se
+glissant entre les deux rangs de fauteuils, s'approcha de lui et
+demanda a demi-voix:
+
+-- Pardon, monsieur, n'etes-vous point lord Tanlay?
+
+-- Oui, repondit l'amateur de musique.
+
+-- En ce cas, milord, un jeune homme qui aurait, dit-il, une
+communication de la plus haute importance a vous faire, vous prie
+d'etre assez bon pour venir le joindre dans le corridor.
+
+-- Oh! oh! fit sir John; un officier?
+
+-- Il est en bourgeois, milord; mais, en effet, sa tournure
+indique un militaire.
+
+-- Bon! dit sir John, je sais ce que c'est.
+
+Il se leva et suivit l'ouvreuse.
+
+A l'entree du corridor attendait Roland.
+
+Lord Tanlay ne parut aucunement etonne de le voir; seulement la
+figure severe du jeune homme reprima en lui ce premier elan de
+l'amitie profonde, qui l'eut porte a se jeter au cou de celui qui
+le faisait demander.
+
+-- Me voici, monsieur, dit sir John.
+
+Roland s'inclina.
+
+-- Je viens de votre hotel, milord, dit Roland; vous avez, a ce
+qu'il parait, pris depuis quelque temps la precaution de dire au
+concierge ou vous allez, afin que les personnes qui pourraient
+avoir affaire a vous sachent ou vous rencontrer.
+
+-- C'est vrai, monsieur.
+
+-- La precaution est bonne, surtout pour les gens qui, venant de
+loin et etant presses, n'ont, comme moi, pas le loisir de perdre
+leur temps.
+
+-- Alors, demanda sir John, c'est pour me revoir que vous avez
+quitte l'armee, et que vous etes venu a Paris?
+
+-- Uniquement pour avoir cet honneur, milord; et j'espere que vous
+devinerez la cause de mon empressement, et m'epargnerez toute
+explication.
+
+-- Monsieur, dit sir John, a partir de ce moment, je me tiens a
+votre disposition.
+
+-- A quelle heure deux de mes amis pourront-ils se presenter chez
+vous demain, milord?
+
+-- Mais depuis sept heures du matin jusqu'a minuit, monsieur; a
+moins que vous n'aimiez mieux que ce soit tout de suite?
+
+-- Non, milord; j'arrive a l'instant meme, et il me faut le temps
+de trouver ces deux amis et de leur donner mes instructions. Ils
+ne vous derangeront donc, selon toute probabilite, que demain de
+onze heures a midi; seulement, je vous serais bien oblige si
+l'affaire que nous avons a regler par leur intermediaire pouvait
+se regler dans la meme journee.
+
+-- Je crois la chose possible, monsieur, et, du moment ou il
+s'agit de satisfaire votre desir, le retard ne viendra pas de mon
+cote.
+
+-- Voila tout ce que je desirais s'avoir, milord; je serais donc
+desole de vous deranger plus longtemps.
+
+Et Roland salua.
+
+Sir John lui rendit son salut; et, tandis que le jeune homme
+s'eloignait, il rentra au balcon et alla reprendre sa place.
+
+Toutes les paroles echangees l'avaient ete, de part et d'autre,
+d'une voix si contenue et avec un visage si impassible, que les
+personnes les plus proches ne pouvaient pas meme se douter qu'il y
+eut eu la moindre discussion entre deux interlocuteurs qui
+venaient de se saluer si courtoisement.
+
+C'etait le jour de reception du ministre de la guerre; Roland
+rentra a son hotel, fit disparaitre jusqu'a la derniere trace du
+voyage qu'il venait de faire, monta en voiture, et, a dix heures
+moins quelques minutes, put encore se faire annoncer chez le
+citoyen Carnot.
+
+Deux motifs l'y conduisaient: le premier etait une communication
+verbale qu'il avait a faire au ministre de la guerre de la part du
+premier consul; le second, l'espoir de trouver dans son salon les
+deux temoins dont il avait besoin pour regler sa rencontre avec
+sir John.
+
+Tout se passa comme Roland l'avait espere; le ministre de la
+guerre eut par lui les details les plus precis sur le passage du
+Saint-Bernard et la situation de l'armee, et il trouva dans les
+salons ministeriels les deux amis qu'il y venait chercher.
+
+Quelques mots suffirent pour les mettre au courant; les
+militaires, d'ailleurs, sont coulants sur ces sortes de
+confidences.
+
+Roland parla d'une insulte grave qui demeurerait secrete, meme
+pour ceux qui devaient assister a son expiation. Il declara etre
+l'offense et reclama pour lui, dans le choix des armes et le mode
+de combat, tous les avantages reserves aux offenses.
+
+Les deux jeunes gens avaient mission de se presenter le lendemain,
+a neuf heures du matin, a l'hotel Mirabeau, rue de Richelieu, et
+de s'entendre avec les deux temoins de lord Tanlay; apres quoi,
+ils viendraient rejoindre Roland, hotel de Paris, meme rue.
+Roland rentra chez lui a onze heures, ecrivit pendant une heure a
+peu pres, se coucha et s'endormit.
+
+A neuf heures et demie, ses deux amis se presenterent chez lui.
+
+Ils quittaient sir John.
+
+Sir John avait reconnu tous les droits de Roland, leur avait
+declare qu'il ne discuterait aucune des conditions du combat, et
+que, du moment ou Roland se pretendait l'offense, c'etait a lui de
+dicter les conditions.
+
+Sur l'observation faite par eux, qu'ils avaient cru avoir affaire
+a deux de ses amis et non a lui-meme, lord Tanlay avait repondu
+qu'il ne connaissait aucune personne assez intimement a Paris pour
+la mettre dans la confidence d'une pareille affaire, qu'il
+esperait donc qu'arrive sur le terrain un des deux amis de Roland
+passerait de son cote et l'assisterait. Enfin, sur tous les
+points, ils avaient trouve lord Tanlay un parfait gentleman.
+
+Roland declara que la demande de son adversaire, a l'endroit d'un
+de ses temoins, etait non seulement juste, mais convenable, et
+autorisa l'un des deux jeunes gens a assister sir John et a
+prendre ses interets.
+
+Restait, de la part de Roland, a dicter les conditions du combat.
+
+On se battrait au pistolet.
+
+Les deux pistolets charges, les adversaires se placeraient a cinq
+pas. Au troisieme coup frappe dans les mains des temoins, ils
+feraient feu.
+
+C'etait, comme on le voit, un duel a mort, ou celui qui ne tuerait
+pas ferait evidemment grace a son adversaire.
+
+Aussi, les deux jeunes gens multiplierent-ils les observations;
+mais Roland insista, declarant que, seul juge de la gravite de
+l'offense qui lui avait ete faite, il la jugeait assez grave pour
+que la reparation eut lieu ainsi et pas autrement.
+
+Il fallut ceder devant cette obstination.
+
+Celui des deux amis de Roland qui devait assister sir John fit
+toutes ses reserves, declarant qu'il ne s'engageait nullement pour
+son client, et qu'a moins d'ordre absolu de sa part, il ne
+permettrait jamais un pareil egorgement.
+
+-- Ne vous echauffez pas, cher ami, lui dit Roland; je connais sir
+John, et je crois qu'il sera plus coulant que vous.
+
+Les deux jeunes gens sortirent et se presenterent de nouveau chez
+sir John.
+
+Ils le trouverent dejeunant a l'anglaise, c'est-a-dire avec un
+bifteck, des pommes de terre et du the.
+
+Celui-ci, a leur aspect, se leva, leur offrit de partager son
+repas, et, sur leur refus, se mit a leur disposition.
+
+Les deux amis de Roland commencerent par annoncer a lord Tanlay
+qu'il pouvait compter sur l'un d'eux pour l'assister.
+
+Puis celui qui restait dans les interets de Roland etablit les
+conditions de la rencontre.
+
+A chaque exigence de Roland, sir John inclinait la tete en signe
+d'assentiment, et se contentait de repondre:
+
+-- Tres bien.
+
+Celui des deux jeunes gens qui etait charge de prendre ses
+interets voulut faire quelques observations sur un mode de combat
+qui devait, a moins d'un hasard impossible, amener a la fois la
+mort des deux combattants; mais lord Tanlay le pria de ne pas
+insister.
+
+-- M. de Montrevel est galant homme, dit-il; je desire ne le
+contrarier en rien; ce qu'il fera sera bien fait.
+
+Restait l'heure a laquelle on se rencontrerait.
+
+Sur ce point comme sur les autres, lord Tanlay se mettait
+entierement a la disposition de Roland.
+
+Les deux temoins quitterent sir John encore plus enchantes de lui
+a cette seconde entrevue qu'a la premiere.
+
+Roland les attendait; ils lui raconterent tout.
+
+-- Que vous avais-je dit? fit Roland.
+
+Ils lui demanderent l'heure et le lieu: Roland fixa sept heures du
+soir et l'allee de la Muette; c'etait l'heure ou le bois etait a
+peu pres desert et le jour serait encore assez clair -- on se
+rappelle que l'on etait au mois de juin -- pour que deux
+adversaires pussent se battre a quelque arme que ce fut.
+
+Personne n'avait parle des pistolets: les deux jeunes gens
+offrirent a Roland d'en prendre chez un armurier.
+-- Non, dit Roland; lord Tanlay a une paire d'excellents pistolets
+dont je me suis deja servi; s'il n'a pas de repugnance a se battre
+avec ses pistolets, je les prefere a tous les autres.
+
+Celui des deux jeunes gens qui devait servir de temoin a sir John
+alla retrouver son client et lui posa les trois dernieres
+questions, a savoir: si l'heure et le lieu de la rencontre lui
+convenaient, et s'il voulait que ses pistolets servissent au
+combat.
+
+Lord Tanlay repondit en reglant sa montre sur celle de son temoin
+et en lui remettant la boite de pistolets.
+
+-- Viendrai-je vous prendre, milord? demanda le jeune homme.
+
+Sir John sourit avec melancolie.
+
+-- Inutile, dit-il; vous etes l'ami de M. de Montrevel, la route
+vous sera plus agreable avec lui qu'avec moi, allez donc avec lui;
+j'irai a cheval avec mon domestique, et vous me trouverez au
+rendez-vous.
+
+Le jeune officier rapporta cette reponse a Roland.
+
+-- Que vous avais-je dit? fit celui-ci.
+
+Il etait midi; on avait sept heures devant soi; Roland donna a ses
+deux amis conge d'aller a leurs plaisirs ou a leurs affaires.
+
+A six heures et demie precises, ils devaient etre a la porte de
+Roland avec trois chevaux et deux domestiques.
+
+Il importait, pour ne point etre derange, de donner a tous les
+apprets du duel les apparences d'une promenade.
+
+A six heures et demie sonnantes, le garcon de l'hotel prevenait
+Roland qu'il etait attendu a la porte de la rue.
+
+C'etaient les deux temoins et les deux domestiques; un de ces
+derniers tenait en bride un cheval de main.
+
+Roland fit un signe affectueux aux deux officiers et sauta en
+selle.
+
+Puis, par les boulevards, on gagna la place Louis XV et les
+Champs-Elysees.
+
+Pendant la route, cet etrange phenomene qui avait tant etonne sir
+John lors du duel de Roland avec M. de Barjols se reproduisit.
+
+Roland fut d'une gaiete que l'on eut pu croire exageree, si,
+evidemment, elle n'eut ete si franche.
+
+Les deux jeunes gens qui se connaissaient en courage, restaient
+etourdis devant une pareille insouciance. Ils l'eussent comprise
+dans un duel ordinaire, ou le sang-froid et l'adresse donnent
+l'espoir, a l'homme qui les possede, de l'emporter sur son
+adversaire; mais, dans un combat comme celui au-devant duquel on
+allait, il n'y avait ni adresse ni sang-froid qui pussent sauver
+les combattants, sinon de la mort, du moins de quelque effroyable
+blessure.
+
+En outre, Roland poussait son cheval en homme qui a hate
+d'arriver, de sorte que, cinq minutes avant l'heure fixee, il
+etait a l'une des extremites de l'allee de la Muette.
+
+Un homme se promenait dans cette allee.
+
+Roland reconnut sir John.
+
+Les deux jeunes gens examinerent d'un meme mouvement la
+physionomie de Roland a la vue de son adversaire.
+
+A leur grand etonnement, la seule expression qui se manifesta sur
+le visage du jeune homme fut celle d'une bienveillance presque
+tendre.
+
+Un temps de galop suffit pour que les quatre principaux acteurs de
+la scene qui allait se passer se joignissent et se saluassent.
+
+Sir John etait parfaitement calme, mais son visage avait une
+teinte profonde de melancolie.
+
+Il etait evident que cette rencontre lui etait aussi douloureuse
+qu'elle paraissait agreable a Roland.
+
+On mit pied a terre; un des deux temoins prit la boite aux
+pistolets des mains d'un des domestiques, auxquels il ordonna de
+continuer de suivre l'allee comme s'ils promenaient les chevaux de
+leurs maitres. Ils ne devaient se rapprocher qu'au bruit des coups
+de pistolet. Le groom de sir John devait se joindre a eux et faire
+ainsi qu'eux.
+
+Les deux adversaires et les deux temoins entrerent dans le bois,
+s'enfoncant au plus epais du taillis, pour trouver une place
+convenable.
+
+Au reste, comme l'avait prevu Roland, le bois etait desert;
+l'heure du diner avait ramene chez eux les promeneurs.
+
+On trouva une espece de clairiere qui semblait faite expres pour
+la circonstance.
+
+Les temoins regarderent Roland et sir John.
+
+Ceux-ci firent de la tete un signe d'assentiment.
+
+-- Rien n'est change? demanda un des temoins s'adressant a lord
+Tanlay.
+
+-- Demandez a M. de Montrevel, dit lord Tanlay; je suis ici sous
+son entiere dependance.
+
+-- Rien, fit Roland.
+
+On tira les pistolets de la boite, et on commenca a les charger.
+
+Sir John se tenait a l'ecart, fouillant les hautes herbes du bout
+de sa cravache.
+
+Roland le regarda, sembla hesiter un instant; puis, prenant sa
+resolution, marcha a lui. Sir John releva la tete et attendit avec
+une esperance visible.
+
+-- Milord, lui dit Roland, je puis avoir a me plaindre de vous
+sous certains rapports, mais je ne vous en crois pas moins homme
+de parole.
+
+-- Et vous avez raison, monsieur, repondit sir John.
+
+-- Etes-vous homme, si vous me survivez, a me tenir ici la
+promesse que vous m'aviez faite a Avignon?
+
+-- Il n'y a pas de probabilite que je vous survive, monsieur,
+repondit lord Tanlay; mais vous pouvez disposer de moi tant qu'il
+me restera un souffle de vie.
+
+-- Il s'agit des dernieres dispositions a prendre a l'endroit de
+mon corps.
+
+-- Seraient-elles les memes ici qu'a Avignon?
+
+-- Elles seraient les memes, milord.
+
+-- Bien... Vous pouvez etre parfaitement tranquille.
+
+Roland salua sir John et revint a ses deux amis.
+
+-- Avez-vous, en cas de malheur, quelque recommandation
+particuliere a nous faire? demanda l'un d'eux.
+
+-- Une seule.
+
+-- Faites.
+
+-- Vous ne vous opposerez en rien a ce que milord Tanlay decidera
+de mon corps et de mes funerailles. Au reste, voici dans ma main
+gauche un billet qui lui est destine au cas ou je serais tue sans
+avoir le temps de prononcer quelques paroles; vous ouvririez ma
+main et lui remettriez le billet.
+
+-- Est-ce tout?
+
+-- C'est tout.
+
+-- Les pistolets sont charges.
+
+-- Eh bien, prevenez-en lord Tanlay.
+
+Un des jeunes gens se detacha et marcha vers sir John.
+
+L'autre mesura cinq pas.
+
+Roland vit que la distance etait plus grande qu'il ne croyait.
+
+-- Pardon, fit-il, j'ai dit trois pas.
+
+-- Cinq, repondit l'officier qui mesurait la distance.
+
+-- Du tout, cher ami, vous etes dans l'erreur.
+
+Il se retourna vers sir John et son temoin en les interrogeant du
+regard.
+
+-- Trois pas vont tres bien, repondit sir John en s'inclinant.
+
+Il n'y avait rien a dire puisque les deux adversaires etaient du
+meme avis.
+
+-- On reduisit les cinq pas a trois.
+
+Puis on coucha a terre deux sabres pour servir de limite.
+
+Sir John et Roland s'approcherent chacun de son cote, jusqu'a ce
+qu'ils eussent la pointe de leur botte sur la lame du sabre.
+
+Alors, on leur mit a chacun un pistolet tout charge dans la main.
+
+Ils se saluerent pour dire qu'ils etaient prets.
+
+Les temoins s'eloignerent; ils devaient frapper trois coups dans
+les mains.
+
+Au premier coup, les adversaires armaient leurs pistolets; au
+second, ils ajustaient; au troisieme, ils lachaient le coup.
+
+Les trois battements de mains retentirent a une distance egale au
+milieu du plus profond silence; on eut dit que le vent lui-meme se
+taisait, que les feuilles elles-memes etaient muettes.
+
+Les adversaires etaient calmes; mais une angoisse visible se
+peignait sur le visage des deux temoins.
+
+Au troisieme coup, les deux detonations retentirent avec une telle
+simultaneite, qu'elles n'en firent qu'une.
+
+Mais, au grand etonnement des temoins, les deux combattants
+resterent debout.
+
+Au moment de tirer, Roland avait detourne son pistolet en
+l'abaissant vers la terre.
+
+Lord Tanlay avait leve le sien et coupe une branche derriere
+Roland, a trois pieds au-dessus de sa tete.
+
+Chacun des combattants etait evidemment etonne d'une chose:
+c'etait d'etre encore vivant, ayant epargne son adversaire.
+
+Roland fut le premier qui reprit la parole:
+
+-- Milord! s'ecria-t-il, ma soeur me l'avait bien dit que vous
+etiez l'homme le plus genereux de la terre.
+
+Et, jetant son pistolet loin de lui, il tendit les bras a sir
+John.
+
+Sir John s'y precipita.
+
+-- Ah! je comprends, dit-il: cette fois encore, vous vouliez
+mourir; mais, par bonheur, Dieu n'a pas permis que je fusse votre
+meurtrier!
+
+Les deux temoins s'approcherent.
+
+-- Qu'y a-t-il donc? demanderent-ils.
+
+-- Rien, fit Roland, sinon que, decide a mourir, je voulais du
+moins mourir de la main de l'homme que j'aime le mieux au monde;
+par malheur, vous l'avez vu, il preferait mourir lui-meme plutot
+que de me tuer. Allons, ajouta Roland d'une voix sourde, je vois
+bien que c'est une besogne qu'il faut reserver aux Autrichiens.
+
+Puis, se jetant encore une fois dans les bras de lord Tanlay, et
+serrant la main de ses deux amis:
+
+-- Excusez-moi, messieurs, dit-il; mais le premier consul va
+livrer une grande bataille en Italie, et je n'ai pas de temps a
+perdre si je veux en etre.
+
+Et, laissant sir John donner aux officiers les explications que
+ceux-ci jugeaient convenable de lui demander, Roland regagna
+l'allee, sauta sur son cheval et retourna vers Paris au galop.
+
+Toujours possede de cette fatale manie de la mort, nous avons dit
+quel etait son dernier espoir.
+
+
+CONCLUSION
+
+Cependant l'armee francaise avait continue sa marche, et, le 2
+juin, elle etait entree a Milan.
+
+Il y avait eu peu de resistance: le fort de Milan avait ete
+bloque. Murat, envoye a Plaisance, s'en etait empare sans coup
+ferir. Enfin, Lannes avait battu le general Ott a Montebello.
+
+Ainsi place, on se trouvait sur les derrieres de l'armee
+autrichienne, sans que celle-ci s'en doutat.
+
+Dans la nuit du 8 juin etait arrive un courrier de Murat, qui,
+ainsi que nous venons de le dire, occupait Plaisance; Murat avait
+intercepte une depeche du general Melas et l'envoyait au premier
+consul.
+
+Cette depeche annoncait la capitulation de Genes: Massena, apres
+avoir mange les chevaux, les chiens, les chats, les rats, avait
+ete force de se rendre.
+
+Melas, au reste, traitait l'armee de reserve avec le plus profond
+dedain; il parlait de la presence de Bonaparte en Italie comme
+d'une fable, et savait de source certaine que le premier consul
+etait toujours a Paris.
+
+C'etaient la des nouvelles qu'il fallait communiquer sans retard a
+Bonaparte, la reddition de Genes les rangeant dans la categorie
+des mauvaises.
+
+En consequence, Bourrienne reveilla le general a trois heures du
+matin et lui traduisit la depeche.
+
+Le premier mot de Bonaparte fut:
+
+-- Bourrienne, vous ne savez pas l'allemand!
+
+Mais Bourrienne recommenca la traduction mot a mot.
+
+Apres cette seconde lecture, le general se leva, fit reveiller
+tout le monde, donna ses ordres, puis se recoucha et se rendormit.
+
+Le meme jour, il quitta Milan, etablit son quartier general a la
+Stradella, y resta jusqu'au 12 juin, en partit le 13, et marchant
+sur la Scrivia, traversa Montebello, ou il vit le champ de
+bataille tout saignant et tout dechire encore de la victoire de
+Lannes. La trace de la mort etait partout; l'eglise regorgeait de
+morts et de blesses.
+
+-- Diable! fit le premier consul en s'adressant au vainqueur, il
+parait qu'il a fait chaud, ici!
+
+-- Si chaud, general, que les os craquaient dans ma division comme
+la grele qui tombe sur les vitrages.
+
+Le 11 juin, pendant que le general etait a la Stradella, Desaix
+l'y avait rejoint.
+
+Libre en vertu de la capitulation d'El-Arich, il etait arrive a
+Toulon le 6 mai, c'est-a-dire le jour meme ou Bonaparte etait
+parti de Paris.
+
+Au pied du Saint-Bernard, le premier consul avait recu une lettre
+de Desaix, lui demandant s'il devait partir pour Paris ou
+rejoindre l'armee.
+
+-- Ah bien oui, partir pour Paris! avait repondu Bonaparte;
+ecrivez-lui de nous rejoindre en Italie partout ou nous serons, au
+quartier general.
+
+Bourrienne avait ecrit, et, comme nous l'avons dit, Desaix etait
+arrive le 12 juin a la Stradella.
+
+Le premier consul l'avait recu avec une double joie: d'abord, il
+retrouvait un homme sans ambition, un officier intelligent, un ami
+devoue; ensuite, Desaix arrivait juste pour remplacer dans le
+commandement de sa division, Boudet, qui venait d'etre tue.
+
+Sur un faux rapport du general Gardanne, le premier consul avait
+cru que l'ennemi refusait la bataille et se retirait sur Genes; il
+envoya Desaix et sa division sur la route de Novi pour lui couper
+la retraite.
+
+La nuit du 13 au 14 s'etait passee le plus tranquillement du
+monde. Il y avait eu, la veille, malgre un orage terrible, un
+engagement dans lequel les Autrichiens avaient ete battus. On eut
+dit que la nature et les hommes etaient fatigues et se reposaient.
+
+Bonaparte etait tranquille; un seul pont existait sur la Bormida,
+et on lui avait affirme que ce pont etait coupe.
+
+Des avant-postes avaient ete places aussi loin que possible du
+cote de la Bormida, et ils etaient eclaires eux-memes par des
+groupes de quatre hommes.
+
+Toute la nuit fut occupee par l'ennemi a passer la riviere.
+
+A deux heures du matin, deux des groupes de quatre hommes furent
+surpris; sept hommes furent egorges; le huitieme s'echappa et
+vint, en criant: "Aux armes!" donner dans l'un des avant-postes.
+A l'instant meme un courrier fut expedie au premier consul, qui
+avait couche a Torre-di-Garofolo.
+
+Mais, en attendant les ordres qui allaient arriver, la generale
+battit sur toute la ligne.
+
+Il faut avoir assiste a une pareille scene pour se faire une idee
+de l'effet que produit sur une armee endormie, le tambour appelant
+le soldat aux armes, a trois heures du matin.
+
+C'est le frisson pour les plus braves.
+
+Les soldats s'etaient couches tout habilles; chacun se leva,
+courut aux faisceaux, sauta sur son arme.
+
+Les lignes se formerent dans la vaste plaine de Marengo; le bruit
+du tambour s'etendait comme une longue trainee de poudre, et, dans
+la demi-obscurite, on voyait courir et s'agiter l'avant-garde.
+
+Quand le jour se leva, nos troupes occupaient les positions
+suivantes:
+
+La division Gardanne et la division Chamberlhac, formant l'extreme
+avant-garde, etaient campees a la cassine de Petra-Bona, c'est-a-
+dire dans l'angle que fait, avec la route de Marengo a Tortone, la
+Bormida traversant cette route pour aller se jeter dans le Tanaro.
+
+Le corps du general Lannes etait en avant du village de San-
+Giuliano, le meme que le premier consul avait montre, trois mois
+auparavant, sur la carte, a Roland, en lui disant que la se
+deciderait le sort de la prochaine campagne.
+
+La garde des consuls etait placee en arriere des troupes du
+general Lannes, a une distance de cinq cents toises environ.
+
+La brigade de cavalerie aux ordres du general Kellermann et
+quelques escadrons de hussards et de chasseurs formaient la gauche
+et remplissaient sur la premiere ligne les intervalles des
+divisions Gardanne et Chamberlhac.
+
+Une seconde brigade de cavalerie, commandee par le general
+Champeaux, formait la droite et remplissait, sur la seconde ligne,
+les intervalles de la cavalerie du general Lannes.
+
+Enfin, le 12e regiment de hussards et le 21e regiment de
+chasseurs, detaches par Murat sous les ordres du general Rivaud,
+occupaient le debouche de Salo situe a l'extreme droite de la
+position generale.
+
+Tout cela pouvait former vingt-cinq ou vingt-six mille hommes sans
+compter les divisions Monnier et Boudet, dix mille hommes a peu
+pres, commandees par Desaix et detachees de l'armee pour aller
+couper la retraite a l'ennemi sur la route de Genes.
+
+Seulement, au lieu de battre en retraite, l'ennemi attaquait.
+
+En effet, le 13, dans la journee, le general Melas, general en
+chef de l'armee autrichienne, avait acheve de reunir les troupes
+des generaux Haddick, Kaim et Ott, avait passe le Tanaro, et etait
+venu camper en avant d'Alexandrie avec trente-six mille hommes
+d'infanterie, sept mille de cavalerie et une artillerie nombreuse,
+bien servie et bien attelee.
+
+A quatre heures du matin, la fusillade s'engageait sur la droite,
+et le general Victor assignait a chacun sa ligne de bataille.
+
+A cinq heures, Bonaparte fut reveille par le bruit du canon.
+
+Au moment ou il s'habillait a la hate, un aide de camp de Victor
+accourut lui annoncer que l'ennemi avait passe la Bormida et que
+l'on se battait sur toute la ligne.
+
+Le premier consul se fit amener son cheval, sauta dessus, s'elanca
+au galop vers l'endroit ou la bataille etait engagee.
+
+Du sommet d'un monticule, il vit la position des deux armees.
+
+L'ennemi etait forme sur trois colonnes; celle de gauche, composee
+de toute la cavalerie et de l'infanterie legere, se dirigeait vers
+Castel-Ceriolo par le chemin de Salo, en meme temps que les
+colonnes du centre et de la droite, appuyees l'une a l'autre, et
+comprenant les corps d'infanterie des generaux Haddick, Kaim et
+O'Reilly et la reserve des grenadiers aux ordres du general Ott,
+s'avancaient par la route de Tortone en remontant la Bormida.
+
+A leurs premiers pas au-dela de la riviere, ces deux dernieres
+colonnes etaient venues se heurter aux troupes du general
+Gardanne, postees, comme nous l'avons dit, a la ferme et sur le
+ravin de Petra-Bona; c'etait le bruit de l'artillerie marchant
+devant elles qui attirait Bonaparte sur le champ de bataille.
+
+Il arriva juste au moment ou la division Gardanne, ecrasee par le
+feu de cette artillerie, commencait a se replier, et ou le general
+Victor faisait avancer a son secours la division Chamberlhac.
+
+Soutenues par ce mouvement, les troupes de Gardanne operaient leur
+retraite en bon ordre et couvraient le village de Marengo.
+
+La situation etait grave; toutes les combinaisons du general en
+chef etaient renversees. Au lieu d'attaquer, selon son habitude,
+avec des forces savamment massees, il se voyait attaque lui-meme
+avant d'avoir pu concentrer ses troupes.
+
+Profitant du terrain qui s'elargissait devant eux, les Autrichiens
+cessaient de marcher en colonnes et se deployaient en lignes
+paralleles a celles des generaux Gardanne et Chamberlhac;
+seulement, ils etaient deux contre un.
+
+La premiere des lignes ennemies etait commandee par le general
+Haddick; la seconde, par le general Melas; la troisieme, par le
+general Ott.
+
+A une tres petite distance en avant de la Bormida, il existe un
+ruisseau appele le Fontanone; ce ruisseau coule dans un ravin
+profond, qui forme un demi-cercle autour du village de Marengo et
+le defend.
+
+Le general Victor avait deja vu le parti que l'on pouvait tirer de
+ce retranchement naturel, et s'en etait servi pour rallier les
+divisions Gardanne et Chamberlhac.
+
+Bonaparte approuvant les dispositions de Victor, lui envoya
+l'ordre de defendre Marengo jusqu'a la derniere extremite: il lui
+fallait a lui le temps de reconnaitre son jeu sur ce grand
+echiquier enferme entre la Bormida, le Fontanone et Marengo.
+
+La premiere mesure a prendre etait de rappeler le corps de Desaix,
+en marche, comme nous l'avons dit, pour couper la route de Genes.
+
+Bonaparte expedia deux ou trois aides de camp en leur ordonnant de
+ne s'arreter que lorsqu'ils auraient rejoint ce corps.
+
+Puis il attendit, comprenant qu'il n'y avait rien a faire qu'a
+battre en retraite le plus regulierement possible, jusqu'au moment
+ou une masse compacte lui permettrait non seulement d'arreter le
+mouvement retrograde, mais encore de marcher en avant.
+
+Seulement, l'attente etait terrible.
+
+Au bout d'un instant, l'action s'etait reengagee sur toute la
+ligne. Les Autrichiens etaient parvenus au bord du Fontanone, dont
+les Francais tenaient l'autre rive; on se fusillait de chaque cote
+du ravin; on s'envoyait et se renvoyait la mitraille a portee de
+pistolet.
+
+Protege par une artillerie terrible, l'ennemi, superieur en
+nombre, n'a qu'a s'etendre pour nous deborder.
+
+Le general Rivaud, de la division Gardanne, le voit qui s'apprete
+a operer ce mouvement.
+
+Il se porte hors du village de Marengo, place un bataillon en rase
+campagne, lui ordonne de se faire tuer sans reculer d'un pas;
+puis, tandis que ce bataillon sert de point de mire a l'artillerie
+ennemie, il forme sa cavalerie en colonne, tourne le bataillon,
+tombe sur trois mille Autrichiens qui s'avancent au pas de charge,
+les repousse, les met en desordre, et tout blesse qu'il est, par
+un biscaien, les force a aller se reformer derriere leur ligne.
+
+Apres quoi, il vient se replacer a la droite du bataillon qui n'a
+pas bouge d'un pas.
+
+Mais, pendant ce temps, la division Gardanne, qui depuis le matin
+lutte contre l'ennemi, est rejetee dans Marengo, ou la suit la
+premiere ligne des Autrichiens, dont la premiere ligne force
+bientot la division Chamberlhac a se replier en arriere du
+village.
+
+La, un aide de camp du general en chef ordonne aux deux divisions
+de se rallier, et coute que coute, de reprendre Marengo.
+
+Le general Victor les reforme, se met a leur tete, penetre dans
+les rues que les Autrichiens n'ont pas eu le temps de barricader,
+reprend le village, le reperd, le reprend encore; puis, enfin,
+ecrase par le nombre, le reperd une derniere fois.
+
+Il est vrai qu'il est onze heures du matin, et qu'a cette heure,
+Desaix, rejoint par les aides de camp de Bonaparte, doit marcher
+au canon.
+
+Cependant, les deux divisions de Lannes sont arrivees au secours
+des divisions engagees; ce renfort aide Gardanne, et Chamberlhac a
+reformer leurs lignes parallelement a l'ennemi, qui debouche a la
+fois par Marengo et par la droite et la gauche du village.
+
+Les Autrichiens vont nous deborder.
+
+Lannes, formant son centre des divisions ralliees de Victor,
+s'etend avec ses deux divisions moins fatiguees, afin de les
+opposer aux deux ailes autrichiennes; les deux corps, l'un exalte
+par un commencement de victoire, l'autre tout frais de son repos,
+se heurtent avec rage, et le combat, un instant interrompu par la
+double manoeuvre de l'armee, recommence sur toute la ligne.
+
+Apres une lutte d'une heure, pied a pied, baionnette a baionnette,
+le corps d'armee du general Kaim plie et recule; le general
+Champeaux, a la tete du 1er et du 8e regiments de dragons, charge
+sur lui et augmente son desordre. Le general Watrin, avec le 6e
+leger, les 22e et 44e de ligne, se met a leur poursuite et les
+rejette a pres de mille toises derriere le ruisseau. Mais le
+mouvement qu'il vient de faire l'a separe de son corps d'armee;
+les divisions du centre vont se trouver compromises par la
+victoire de l'aile droite, et les generaux Champeaux et Watrin
+sont obliges de revenir prendre le poste qu'ils ont laisse a
+decouvert.
+
+En ce montent, Kellerman faisait a l'aile gauche ce que Watrin et
+Champeaux venaient de faire a l'aile droite. Deux charges de
+cavalerie ont perce l'ennemi a jour; mais, derriere la premiere
+ligne, il en a trouve une seconde, et, n'osant s'engager plus
+avant a cause de la superiorite du nombre, il a perdu le fruit de
+sa victoire momentanee.
+
+Il est midi.
+
+La ligne francaise, qui ondulait comme un serpent de flamme sur
+une longueur de pres d'une lieue, est brisee vers son centre. Ce
+centre, en reculant, abandonnait les ailes: les ailes ont donc ete
+forcees de suivre le mouvement retrograde. Kellermann a gauche,
+Watrin a droite, ont donne a leurs hommes l'ordre de reculer.
+
+La retraite s'opera par echiquier, sous le feu de quatre-vingts
+pieces d'artillerie qui precedaient la marche des bataillons
+autrichiens; les rangs se degarnissaient a vue d'oeil: on ne
+voyait que blesses apportes a l'ambulance par leurs camarades,
+qui, pour la plupart, ne revenaient plus.
+
+Une division battait en retraite a travers un champ de bles murs;
+un obus eclata et mit le feu a cette paille deja seche, deux ou
+trois mille hommes se trouverent au milieu d'un incendie. Les
+gibernes prirent feu et sauterent. Un immense desordre se mit dans
+les rangs.
+
+Alors, Bonaparte lanca la garde consulaire; elle arriva au pas de
+course, se deploya en bataille et arreta les progres de l'ennemi.
+De leur cote, les grenadiers a cheval se precipiterent au galop et
+culbuterent la cavalerie autrichienne.
+
+Pendant ce temps, la division echappee a l'incendie se reformait,
+recevait de nouvelles cartouches et rentrait en ligne.
+
+Mais ce mouvement n'avait eu d'autre resultat que d'empecher la
+retraite de se changer en deroute.
+
+Il etait deux heures.
+
+Bonaparte regardait cette retraite, assis sur la levee du fosse de
+la grande route d'Alexandrie; il etait seul; il avait la bride de
+son cheval passee au bras et faisait voltiger de petites pierres
+en les fouettant du bout de sa cravache. Les boulets sillonnaient
+la terre tout autour de lui.
+
+Il semblait indifferent a ce grand drame, au denouement duquel
+cependant etaient suspendues toutes ses esperances.
+
+Jamais il n'avait joue si terrible partie: six ans de victoire
+contre la couronne de France!
+
+Tout a coup, il parut sortir de sa reverie; au milieu de
+l'effroyable bruit de la fusillade et du canon, il lui semblait
+entendre le bruit d'un galop de cheval. Il leva la tete. En effet,
+du cote de Novi arrivait un cavalier a toute bride sur un cheval
+blanc d'ecume.
+
+Lorsque le cavalier ne fut plus qu'a cinquante pas, Bonaparte jeta
+un cri.
+
+-- Roland! dit-il.
+
+Celui-ci, de son cote, arrivait en criant:
+
+-- Desaix! Desaix! Desaix!
+
+Bonaparte ouvrit les bras; Roland sauta a bas de son cheval, et se
+precipita au cou du premier consul.
+
+Il y avait pour Bonaparte deux joies dans cette arrivee: celle de
+revoir un homme qu'il savait lui etre devoue jusqu'a la mort,
+celle de la nouvelle apportee par lui.
+
+-- Ainsi, Desaix?... interrogea le premier consul.
+
+-- Desaix est a une lieue a peine; l'un de vos aides de camp l'a
+rencontre revenant sur ses pas et marchant au canon.
+
+-- Allons, dit Bonaparte, peut-etre arrivera-t-il encore a temps.
+
+-- Comment, a temps?
+
+-- Regarde!
+
+Roland jeta un coup d'oeil sur le champ de bataille et comprit la
+situation.
+
+Pendant les quelques minutes ou Bonaparte avait detourne ses yeux
+de la melee, elle s'etait encore aggravee.
+
+La premiere colonne autrichienne, qui s'etait dirigee sur Castel-
+Ceriolo et qui n'avait pas encore donne, debordait notre droite.
+
+Si elle entrait en ligne, c'etait la deroute au lieu de la
+retraite.
+
+Desaix arriverait trop tard.
+
+-- Prends mes deux derniers regiments de grenadiers, dit
+Bonaparte; rallie la garde consulaire, et porte-toi avec eux a
+l'extreme droite... tu comprends? en carre, Roland! et arrete
+cette colonne comme une redoute de granit.
+
+Il n'y avait pas un instant a perdre; Roland sauta a cheval, prit
+les deux regiments de grenadiers, rallia la garde consulaire et
+s'elanca a l'extreme droite.
+
+Arrive a cinquante pas de la colonne du general Elsnitz:
+
+-- En carre! cria Roland; le premier consul nous regarde.
+
+Le carre se forma; chaque homme sembla prendre racine a sa place.
+
+Au lieu de continuer son chemin pour venir en aide aux generaux
+Melas et Kaim, au lieu de mepriser ces neuf cents hommes qui
+n'etaient point a craindre sur les derrieres d'une armee
+victorieuse, le general Elsnitz s'acharna contre eux.
+
+Ce fut une faute; cette faute sauva l'armee.
+
+Ces neuf cents hommes furent veritablement la redoute de granit
+qu'avait esperee Bonaparte: artillerie, fusillade, baionnettes,
+tout s'usa sur elle.
+
+Elle ne recula point d'un pas.
+
+Bonaparte la regardait avec admiration, quand, en detournant enfin
+les yeux du cote de la route de Novi, il vit apparaitre les
+premieres baionnettes de Desaix.
+
+Place au point le plus eleve du plateau, il voyait ce que ne
+pouvait voir l'ennemi.
+
+Il fit signe a un groupe d'officiers qui se tenait a quelques pas
+de lui, prets a porter ses ordres.
+
+Derriere ces officiers etaient deux ou trois domestiques tenant
+des chevaux de main.
+
+Officiers et domestiques s'avancerent.
+
+Bonaparte montra a l'un des officiers la foret de baionnettes qui
+reluisaient au soleil.
+
+-- Au galop vers ces baionnettes, dit-il, et qu'elles se hatent!
+Quant a Desaix, vous lui direz que je suis ici et que je
+l'attends.
+
+L'officier partit au galop.
+
+Bonaparte reporta ses yeux sur le champ de bataille.
+
+La retraite continuait; mais le general Elsnitz et sa colonne
+etaient arretes par Roland et ses neuf cents hommes.
+
+La redoute de granit s'etait changee en volcan; elle jetait le feu
+par ses quatre faces.
+
+Alors, s'adressant aux trois autres officiers:
+
+-- Un de vous au centre; les deux autres aux ailes! dit Bonaparte;
+annoncez partout l'arrivee de la reserve et la reprise de
+l'offensive.
+
+Les trois officiers partirent comme trois fleches lancees par le
+meme arc, s'ecartant de leur point de depart au fur et a mesure
+qu'ils approchaient de leur but respectif.
+
+Au moment ou, apres les avoir suivis des yeux, Bonaparte se
+retournait, un cavalier portant l'uniforme d'officier general
+n'etait plus qu'a cinquante pas de lui.
+
+C'etait Desaix.
+
+Desaix, qu'il avait quitte sur la terre d'Egypte et qui, le matin
+meme, disait en riant:
+
+-- Les boulets d'Europe ne me connaissent plus, il m'arrivera
+malheur.
+
+Une poignee de mains suffit aux deux amis pour echanger leur
+coeur.
+
+Puis Bonaparte etendit le bras vers le champ de bataille.
+
+La simple vue en apprenait plus que toutes les paroles du monde.
+
+Des vingt mille hommes qui avaient commence le combat vers cinq
+heures du matin, a peine, sur un rayon de deux lieues, restait-il
+neuf mille hommes d'infanterie, mille chevaux et dix pieces de
+canon en etat de faire feu; un quart de l'armee etait hors de
+combat; l'autre quart, occupe a transporter les blesses que le
+premier consul avait donne l'ordre de ne pas abandonner. Tout
+reculait, a l'exception de Roland et de ses neuf cents hommes.
+
+Le vaste espace compris entre la Bormida et le point de retraite
+ou l'on etait arrive, etait couvert de cadavres d'hommes et de
+chevaux, de canons demontes, de caissons brises.
+
+De place en place montaient des colonnes de flamme et de fumee;
+c'etaient des champs de ble qui brulaient.
+
+Desaix embrassa tous ces details d'un coup d'oeil.
+
+-- Que pensez-vous de la bataille? demanda Bonaparte.
+
+-- Je pense, dit Desaix, qu'elle est perdue; mais comme il n'est
+encore que trois heures de l'apres-midi, nous avons le temps d'en
+gagner une autre.
+
+-- Seulement, dit une voix, il vous faut du canon.
+
+Cette voix, c'etait celle de Marmont, qui commandait en chef
+l'artillerie.
+
+-- Vous avez raison, Marmont; mais ou allez vous en prendre, du
+canon?
+
+-- Cinq pieces que je puis retirer du champ de bataille encore
+intactes, cinq autres que nous avions laissees sur la Scrivia et
+qui viennent d'arriver.
+
+-- Et huit pieces que j'amene, dit Desaix.
+
+-- Dix-huit pieces, reprit Marmont, c'est tout ce qu'il me faut.
+
+Un aide de camp partit pour hater l'arrivee des pieces de Desaix.
+La reserve approchait toujours et n'etait plus qu'a un demi-quart
+de lieue.
+
+La position, du reste, semblait choisie a l'avance; a la gauche de
+la route s'elevait une haie gigantesque, perpendiculaire au chemin
+et protegee par un talus.
+
+On y fit filer l'infanterie au fur et a mesure qu'elle arrivait;
+la cavalerie elle-meme put se dissimuler derriere ce large rideau.
+
+Pendant ce temps, Marmont avait reuni ses dix-huit pieces de canon
+et les avait mises en batterie sur le front droit de l'armee.
+
+Tout a coup, elles eclaterent et vomirent sur les etrangers un
+deluge de mitraille.
+
+Il y eut dans les rangs ennemis un moment d'hesitation.
+
+Bonaparte en profita pour passer sur toute la ligne francaise.
+
+-- Camarades, s'ecria-t-il, c'est assez faire de pas en arriere,
+souvenez-vous que c'est mon habitude de coucher sur le champ de
+bataille.
+
+En meme temps, et comme pour repondre a la canonnade de Marmont,
+des feux de peloton eclatent a gauche, prenant les Autrichiens en
+flanc.
+
+C'est Desaix et sa division qui les foudroient a bout portant et
+en plein travers.
+
+Toute l'armee comprend que c'est la reserve qui donne et qu'il
+faut l'aider d'un effort supreme.
+
+Le mot "En avant!" retentit de l'extreme gauche a l'extreme
+droite.
+
+Les tambours battent la charge.
+
+Les Autrichiens, qui n'ont pas vu les renforts qui viennent
+d'arriver et qui, croyant la journee a eux, marchaient le fusil
+sur l'epaule comme a une promenade, sentent qu'il vient de se
+passer dans nos rangs quelque chose d'etrange, et veulent retenir
+la victoire qu'ils sentent glisser entre leurs mains.
+
+Mais partout les Francais ont repris l'offensive, partout le
+terrible pas de charge et la victorieuse _Marseillaise _se font
+entendre; la batterie de Marmont vomit le feu; Kellermann s'elance
+avec ses cuirassiers et traverse les deux lignes ennemies.
+
+Desaix saute les fosses, franchit les haies, arrive sur une petite
+eminence et tombe au moment ou il se retourne pour voir si sa
+division le suit; mais sa mort, au lieu de diminuer l'ardeur de
+ses soldats, la redouble: ils s'elancent a la baionnette sur la
+colonne du general Zach.
+
+En ce moment, Kellermann, qui a traverse les deux lignes ennemies,
+voit la division Desaix aux prises avec une masse compacte et
+immobile, il charge en flanc, penetre dans un intervalle, l'ouvre,
+la brise, l'ecartele; en moins d'un quart d'heure, les cinq mille
+grenadiers autrichiens qui composent cette masse sont enfonces,
+culbutes, disperses, foudroyes, aneantis, ils disparaissent comme
+une fumee; le general Zach et son etat-major sont faits
+prisonniers; c'est tout ce qu'il en reste.
+
+Alors, a son tour, l'ennemi veut faire donner son immense
+cavalerie; mais le feu continuel de la mousqueterie, la mitraille
+devorante et la terrible baionnette l'arretent court.
+
+Murat manoeuvre sur les flancs avec deux pieces d'artillerie
+legere et un obusier qui envoient la mort en courant.
+
+Un instant il s'arrete pour degager Roland et ses neuf cents
+hommes; un de ses obus tombe dans les rangs des Autrichiens et
+eclate; une ouverture se fait pareille a un gouffre de flammes:
+Roland s'y elance, un pistolet d'une main, son sabre de l'autre;
+toute la garde consulaire le suit, ouvrant les rangs autrichiens
+comme un coin de fer ouvre un tronc de chene; il penetre jusqu'a
+un caisson brise qu'entoure la masse ennemie; il introduit son
+bras arme du pistolet dans l'ouverture du caisson et fait feu.
+
+Une detonation effroyable se fait entendre, un volcan s'est ouvert
+et a devore tout ce qui l'entourait.
+
+Le corps d'armee du general Elsnitz est en pleine deroute.
+
+Alors tout plie, tout recule, tout se debande; les generaux
+autrichiens, veulent en vain soutenir la retraite, l'armee
+francaise franchit en une demi-heure la plaine qu'elle a defendue
+pied a pied pendant huit heures.
+
+L'ennemi ne s'arrete qu'a Marengo, ou il tente en vain de se
+reformer sous le feu des artilleurs de Carra-Saint-Cyr, oublies a
+Castel-Ceriolo, et qu'on retrouve au denouement de la journee;
+mais arrivent au pas de course les divisions Desaix, Gardanne et
+Chamberlhac, qui poursuivent les Autrichiens de rue en rue.
+
+Marengo est emporte; l'ennemi se retire sur la position de Petra-
+Bana, qui est emportee comme Marengo.
+
+Les Autrichiens se precipitent vers les ponts de la Bormida, mais
+Carra-Saint-Cyr y est arrive avant eux: alors la multitude des
+fuyards cherche les gues, et s'elance dans la Bormida sous le feu
+de toute notre ligne, qui ne s'eteint qu'a dix heures du soir...
+Les debris de l'armee autrichienne regagnerent leur camp
+d'Alexandrie; l'armee francaise bivouaqua devant les tetes de
+pont.
+
+La journee avait coute aux Autrichiens quatre mille cinq cents
+morts, six mille blesses, cinq mille prisonniers, douze drapeaux,
+trente pieces de canon.
+
+Jamais la fortune ne s'etait montree sous deux faces si opposees.
+
+A deux heures de l'apres-midi, c'etait pour Bonaparte une defaite
+et ses desastreuses consequences; a cinq heures, c'etait l'Italie
+reconquise d'un seul coup et le trone de France en perspective.
+
+Le soir meme, le premier consul ecrivait cette lettre a madame de
+Montrevel:
+
+"Madame,
+
+"J'ai remporte aujourd'hui ma plus belle victoire; mais cette
+victoire me coute les deux moities de mon coeur, Desaix et Roland.
+
+"Ne pleurez point, madame: depuis longtemps, votre fils voulait
+mourir et il ne pouvait mourir plus glorieusement.
+
+"BONAPARTE."
+
+On fit des recherches inutiles pour retrouver le cadavre du jeune
+aide de camp: comme Romulus, il avait disparu dans une tempete.
+
+Nul ne sut jamais quelle cause lui avait fait poursuivre, avec
+tant d'acharnement, une mort qu'il avait eu tant de peine a
+rencontrer.
+
+
+UN MOT AU LECTEUR
+
+Il y a a peu pres un an que mon vieil ami Jules Simon, l'auteur du
+_Devoir, _vint me demander de lui faire un roman pour le _Journal
+pour Tous._
+
+Je lui racontai un sujet de roman que j'avais dans la tete. Le
+sujet lui convenait. Nous signames le traite seance tenante.
+
+L'action se passait de 1791 a 1793, et le premier chapitre
+s'ouvrait a Varennes, le soir de l'arrestation du roi.
+
+Seulement, si presse que fut le _Journal pour Tous_, je demandai a
+Jules Simon une quinzaine de jours avant de me mettre a son roman.
+
+Je voulais aller a Varennes; je ne connaissais pas Varennes.
+
+Il y a une chose que je ne sais pas faire: c'est un livre ou un
+drame sur des localites que je n'ai pas vues.
+
+Pour faire _Christine, _j'ai ete a Fontainebleau; pour faire
+_Henri III_, j'ai ete a Blois; pour faire les _Mousquetaires_,
+j'ai ete a Boulogne et a Bethune; pour faire _Monte-Cristo, _je
+suis retourne aux Catalans et au chateau d'If; pour faire _Isaac
+Laquedem_, je suis retourne a Rome; et j'ai, certes, perdu plus de
+temps a etudier Jerusalem et Corinthe a distance que si j'y fusse
+alle.
+
+Cela donne un tel caractere de verite a ce que je fais, que les
+personnages que je plante poussent parfois aux endroits ou je les
+ai plantes, de telle facon que quelques-uns finissent par croire
+qu'ils ont existe.
+
+Il y a meme des gens qui les ont connus.
+
+Ainsi je vais vous dire une chose en confidence, chers lecteurs;
+seulement, ne la repetez point. Je ne veux pas faire tort a
+d'honnetes peres de famille qui vivent de cette petite industrie,
+mais, si vous allez a Marseille, on vous montrera la maison de
+Morel sur le Cours, la maison de Mercedes aux Catalans, et les
+cachots de Dantes et de Faria au chateau d'If.
+
+Lorsque je mis en scene _Monte-Cristo _au Theatre-Historique,
+j'ecrivis a Marseille pour que l'on me fit un dessin du chateau
+d'If, et qu'on me l'envoyat. Ce dessin etait destine au
+decorateur.
+
+Le peintre auquel je m'etais adresse m'envoya le dessin demande.
+Seulement il fit mieux que je n'eusse ose exiger de lui; il
+ecrivit sous le dessin: "Vue du chateau d'If, a l'endroit ou
+Dantes fut precipite."
+
+J'ai appris, depuis, qu'un brave homme de cicerone, attache au
+chateau d'If, vendait des plumes en cartilages de poisson, faites
+par l'abbe Faria lui-meme.
+
+Il n'y a qu'un malheur, c'est que Dantes et l'abbe Faria n'ont
+jamais existe que dans mon imagination, et que, par consequent,
+Dantes n'a pu etre precipite du haut en bas du chateau d'If, ni
+l'abbe Faria faire des plumes.
+
+Mais voila ce que c'est de visiter les localites.
+
+Je voulais donc visiter Varennes avant de commencer mon roman,
+dont le premier chapitre s'ouvrait a Varennes.
+
+Puis, historiquement, Varennes me tracassait fort: plus je lisais
+de relations historiques sur Varennes, moins je comprenais
+topographiquement l'arrestation du roi.
+
+Je proposai donc a mon jeune ami Paul Bocage de venir avec moi a
+Varennes.
+
+J'etais sur d'avance qu'il accepterait. Proposer un pareil voyage
+a cet esprit pittoresque et charmant, c'etait le faire bondir de
+sa chaise au chemin de fer.
+
+Nous primes le chemin de fer de Chalons.
+
+A Chalons, nous fimes prix avec un loueur de voitures qui, a
+raison de dix francs par jour, nous preta un cheval et une
+carriole.
+
+Nous fumes sept jours en chemin: trois jours pour aller de Chalons
+a Varennes, trois jours de Varennes a Chalons, et un jour pour
+faire toutes nos recherches locales dans la ville.
+
+Je reconnus, avec une satisfaction que vous comprendrez
+facilement, que pas un historien n'avait ete historique, et, avec
+une satisfaction plus grande encore, que c'etait M. Thiers qui
+avait ete le moins historique de tous les historiens.
+
+Je m'en doutais bien deja, mais je n'en avais pas la certitude.
+
+Le seul qui eut ete exact, mais d'une exactitude absolue, c'etait
+Victor Hugo, dans son livre intitule _Le Rhin._
+_ _
+Il est vrai que Victor Hugo est un poete, et non pas un historien.
+
+Quels historiens cela ferait, que les poetes, s'ils consentaient a
+se faire historiens
+
+Un jour, Lamartine me demandait a quoi j'attribuais l'immense
+succes de son _Histoire des Girondins_.
+
+-- A ce que vous vous etes eleve a la hauteur du roman, lui
+repondis-je.
+
+Il reflechit longtemps, et finit, je crois, par etre de mon avis.
+
+Je restai donc un jour a Varennes, et visitai toutes les localites
+necessaires a mon roman, qui devait etre intitule _Rene
+d'Argonne_.
+
+Puis je revins.
+
+Mon fils etait a la campagne a Sainte-Assise, pres Melun; ma
+chambre m'attendait; je resolus d'y aller faire mon roman.
+
+Je ne sais pas deux caracteres plus opposes que celui d'Alexandre
+et le mien, et qui cependant aillent mieux ensemble.
+
+Nous avons certes de bonnes heures parmi celles que nous passons
+loin l'un de l'autre; mais je crois que nous n'en avons pas de
+meilleures que celles que nous passons l'un pres de l'autre.
+
+Au reste, depuis trois ou quatre jours, j'etais installe, essayant
+de me mettre a mon _Rene d'Argonne, _prenant la plume, et la
+deposant presque aussitot.
+
+Cela n'allait pas.
+
+Je m'en consolais en racontant des histoires.
+
+Le hasard fit que j'en racontai une qui m'avait ete racontee a
+moi-meme par Nodier: c'etait celle de quatre jeunes gens affilies
+a la compagnie de Jehu, et qui avaient ete executes a Bourg en
+Bresse, avec des circonstances du plus haut dramatique.
+
+L'un de ces quatre jeunes gens, celui qui eut le plus de peine a
+mourir, ou plutot celui que l'on eut le plus de peine a tuer,
+avait dix-neuf ans et demi.
+
+Alexandre ecouta mon histoire avec beaucoup d'attention.
+
+Puis, quand j'eus fini:
+
+-- Sais-tu, me dit-il, ce que je ferais a ta place?
+
+-- Je laisserais la _Rene d'Argonne, qui _ne rend pas, et je
+ferais tes _Compagnons de Jehu_, a la place.
+
+-- Mais pense donc que j'ai l'autre roman dans ma tete depuis un
+an ou deux, et qu'il est presque fini.
+
+-- Il ne le sera jamais, puisqu'il ne l'est pas maintenant.
+
+-- Tu pourrais bien avoir raison; mais je vais perdre six mois a
+me retrouver ou j'en suis.
+
+-- Bon! dans trois jours, tu auras fait un demi-volume.
+
+-- Alors, tu m'aideras.
+
+-- Oui, je vais te donner deux personnages.
+
+-- Voila tout?
+
+-- Tu es trop exigeant! le reste te regarde; moi, je fais ma
+_Question d'argent_.
+
+-- Eh bien, quels sont tes deux personnages?
+
+-- Un gentleman anglais et un capitaine francais.
+
+-- Voyons l'Anglais d'abord.
+
+-- Soit!
+
+Et Alexandre me fit le portrait de lord Tanlay.
+
+-- Ton gentleman anglais me va, lui dis-je; maintenant, voyons ton
+capitaine francais.
+
+-- Mon capitaine francais est un personnage mysterieux, qui veut
+se faire tuer a toute force et qui ne peut pas en venir a bout; de
+sorte que, chaque fois qu'il veut se faire tuer, comme il
+accomplit une action d'eclat, il monte d'un grade.
+
+-- Mais pourquoi veut-il se faire tuer?
+
+-- Parce qu'il est degoute de la vie.
+
+-- Et pourquoi est-il degoute de la vie?
+
+-- Ah! voila le secret du livre.
+
+-- Il faudra toujours finir par le dire.
+
+-- Moi, a ta place, je ne le dirais pas.
+
+-- Les lecteurs le demanderont.
+
+-- Tu leur repondras qu'ils n'ont qu'a chercher; il faut bien leur
+laisser quelque chose a faire, aux lecteurs.
+
+-- Cher ami, je vais etre ecrase de lettres.
+
+-- Tu n'y repondras pas.
+
+-- Oui, mais, pour ma satisfaction personnelle, faut-il au moins
+que je sache pourquoi mon heros veut se faire tuer.
+
+-- Oh! a toi je ne refuse pas de le dire.
+
+-- Voyons.
+
+-- Eh bien, je suppose qu'au lieu d'etre professeur de
+dialectique, Abeilard ait ete soldat.
+
+-- Apres?
+
+-- Eh bien, suppose qu'une balle...
+
+-- Tres bien.
+
+-- Tu comprends! au lieu de se retirer au Paraclet, il aurait fait
+tout ce qu'il aurait pu pour se faire tuer.
+
+-- Hum!
+
+-- Quoi?
+
+-- C'est rude!
+
+-- Rude, comment?
+
+-- A faire avaler au public.
+
+-- Puisque tu ne le lui diras pas, au public.
+
+-- C'est juste. Par ma foi, je crois que tu as raison... Attends.
+
+-- J'attends.
+
+-- As-tu les _Souvenirs de la Revolution_, de Nodier?
+
+-- J'ai tout Nodier.
+
+-- Va me chercher ses _Souvenirs de la revolution_. Je crois qu'il
+a ecrit une ou deux pages sur Guyon, Lepretre, Amiet et Hyvert.
+
+-- Alors, on va dire que tu as vole Nodier.
+
+-- Oh! il m'aimait assez de son vivant pour me donner ce que je
+vais lui prendre apres sa mort. Va me chercher les _Souvenirs de
+la Revolution_.
+
+Alexandre alla me chercher les _Souvenirs de la Revolution_.
+J'ouvris le livre, je feuilletai trois ou quatre pages, et enfin
+je tombai sur ce que je cherchais.
+
+Un peu de Nodier, chers lecteurs, vous n'y perdrez rien. C'est lui
+qui parle:
+
+"Les voleurs de diligences dont il est question dans l'article
+Amiet, que j'ai cite tout a l'heure, s'appelaient Lepretre,
+Hyvert, Guyon et Amiet.
+
+"Lepretre avait quarante-huit ans; c'etait un ancien capitaine de
+dragons, chevalier de Saint-Louis, doue d'une physionomie noble,
+d'une tournure avantageuse et d'une grande elegance de manieres.
+Guyon et Amiet n'ont jamais ete connus sous leur veritable nom.
+Ils devaient ceux-la a l'obligeance si commune des marchands de
+passeports. Qu'on se figure deux etourdis d'entre vingt et trente
+ans, lies par quelque responsabilite commune qui etait peut-etre
+celle d'une mauvaise action, ou par un interet plus delicat et
+plus genereux, la crainte de compromettre leur nom de famille, on
+connaitra de Guyon et d'Amiet tout ce que je m'en rappelle. Ce
+dernier avait la figure sinistre, et c'est peut-etre a sa mauvaise
+apparence qu'il doit la mauvaise reputation dont les biographes
+l'ont dote. Hyvert etait le fils d'un riche negociant de Lyon, qui
+avait offert, au sous-officier charge de son transferement,
+soixante mille francs pour le laisser s'evader. C'etait a la fois
+l'Achille de Paris et de la bande. Sa taille etait moyenne, mais
+bien prise, sa tournure gracieuse, vive et svelte. On n'avait
+jamais vu son oeil sans un regard anime, ni sa bouche sans un
+sourire. Il avait une de ces physionomies qu'on ne peut oublier,
+et qui se composent d'un melange inexprimable de douceur et de
+force, de tendresse et d'energie. Quand il se livrait a
+l'eloquente petulance de ses inspirations, il s'elevait jusqu'a
+l'enthousiasme. Sa conversation annoncait un commencement
+d'instruction bien faite et beaucoup d'esprit naturel. Ce qu'il y
+avait d'effrayant en lui, c'etait l'expression etourdissante de sa
+gaiete, qui contrastait d'une maniere horrible avec sa position.
+D'ailleurs, on s'accordait a le trouver bon, genereux, humain,
+facile a manier pour les faibles; car il aimait a faire parade
+contre les autres d'une vigueur reellement athletique, que ses
+traits effemines etaient loin d'indiquer. Il se flattait de
+n'avoir jamais manque d'argent et de n'avoir jamais eu d'ennemis.
+Ce fut sa seule reponse a l'imputation de vol et d'assassinat. Il
+avait vingt-deux ans.
+
+"Ces quatre hommes avaient ete charges de l'attaque d'une
+diligence qui portait quarante mille francs pour le compte du
+gouvernement. Cette operation s'executait en plein jour, presque a
+l'amiable, et les voyageurs, desinteresses dans l'affaire, s'en
+souciaient fort peu. Ce jour-la, un enfant de dix ans, bravement
+extravagant, s'elanca sur le pistolet du conducteur et tira sur
+les assaillants. Comme l'arme pacifique n'etait chargee qu'a
+poudre, suivant l'usage, personne ne fut blesse; mais il y eut
+dans la voiture une grande et juste apprehension de represailles.
+La mere du petit garcon fut saisie d'une crise de nerfs si
+affreuse, que cette nouvelle inquietude fit diversion a toutes les
+autres, et qu'elle occupa tout particulierement l'attention des
+brigands. L'un d'eux s'elanca pres d'elle en la rassurant de la
+maniere la plus affectueuse, en la felicitant sur le courage
+premature de son fils, en lui prodiguant les sels et les parfums
+dont ces messieurs etaient ordinairement munis pour leur propre
+usage. Elle revint a elle, et ses compagnons de voyage
+remarquerent que, dans ce moment d'emotion, le masque du voleur
+etait tombe, mais ils ne le virent point.
+
+"La police de ce temps-la, retranchee sur une observation
+impuissante, ne pouvait s'opposer aux operations des bandits; mais
+elle ne manquait pas de moyens pour se mettre a leur trace. Le mot
+d'ordre se donnait au cafe, et on se rendait compte d'un fait qui
+emportait la peine de mort d'un bout du billard a l'autre. Telle
+etait l'importance qu'y attachaient les coupables et qu'y
+attachait l'opinion. Ces hommes de terreur et de sang se
+retrouvaient le soir dans le monde et parlaient de leurs
+expeditions nocturnes comme d'une veillee de plaisir. Lepretre,
+Hyvert, Guyon et Amiet furent traduits devant le tribunal d'un
+departement voisin. Personne n'avait souffert de leur attentat,
+que le Tresor, qui n'interessait qui que ce fut, car on ne savait
+plus a qui il appartenait. Personne n'en pouvait reconnaitre un,
+si ce n'est la belle dame, qui n'eut garde de le faire. Ils furent
+acquittes a l'unanimite.
+
+"Cependant la conviction de l'opinion etait si manifeste et si
+prononcee, que le ministere public fut oblige d'en appeler. Le
+jugement fut casse; mais telle etait alors l'incertitude du
+pouvoir, qu'il redoutait presque de punir des exces qui pouvaient,
+le lendemain, etre cites comme des titres. Les accuses furent
+renvoyes devant le tribunal de l'Ain, dans cette ville de Bourg ou
+etaient une partie de leurs amis, de leurs parents, de leurs
+fauteurs, de leurs complices. On croyait avoir satisfait aux
+reclamations d'un parti en lui ramenant ses victimes. On croyait
+etre assure de ne pas deplaire a l'autre en les placant sous des
+garanties presque infaillibles. Leur entree dans les prisons fut,
+en effet, une espece de triomphe.
+
+"L'instruction recommenca; elle produisit d'abord les memes
+resultats que la precedente. Les quatre accuses etaient places
+sous la faveur d'un alibi tres faux, mais revetu de cent
+signatures, et pour lequel on en aurait trouve dix mille. Toutes
+les convictions morales devaient tomber en presence d'une pareille
+autorite. L'absolution paraissait infaillible, quand une question
+du president, peut-etre involontairement insidieuse, changea
+l'aspect du proces.
+
+"-- Madame, dit-il a celle qui avait ete si aimablement assistee
+par un des voleurs, quel est celui des accuses qui vous a accorde
+tant de soins?
+
+"Cette forme inattendue d'interrogation intervertit l'ordre de ses
+idees. Il est probable que sa pensee admit le fait comme reconnu;
+et qu'elle ne vit plus dans la maniere de l'envisager qu'un moyen
+de modifier le sort de l'homme qui l'interessait.
+
+"-- C'est monsieur, dit-elle en montrant Lepretre.
+
+"Les quatre accuses, compris dans un alibi indivisible, tombaient
+de ce seul fait sous le fer du bourreau. Ils se leverent et la
+saluerent en souriant.
+
+"-- Pardieu! dit Hyvert en retombant sur sa banquette avec de
+grands eclats de rire, voila, capitaine, qui vous apprendra a etre
+galant.
+
+"J'ai entendu dire que, peu de temps apres, cette malheureuse dame
+etait morte de chagrin.
+
+"Il y eut le pourvoi accoutume; mais, cette fois, il donnait peu
+d'esperances. Le parti de la revolution, que Napoleon allait
+ecraser un mois plus tard, avait repris l'ascendant. Celui de la
+contre-revolution s'etait compromis par des exces odieux. On
+voulait des exemples, et on s'etait arrange pour cela, comme on le
+pratique ordinairement dans les temps difficiles, car il en est
+des gouvernements comme des hommes; les plus faibles sont les plus
+cruels. Les compagnies de Jehu n'avaient d'ailleurs plus
+d'existence compacte. Les heros de ces bandes farouches, Debeauce,
+Hastier, Bary, Le Coq, Dabri, Delboulbe, Storkenfeld, etaient
+tombes sur l'echafaud ou a cote. Il n'y avait plus de ressources
+pour les condamnes dans le courage entreprenant de ces fous
+fatigues, qui n'etaient pas meme capables, des lors, de defendre
+leur propre vie, et qui se l'otaient froidement, comme Piard, a la
+fin d'un joyeux repas, pour en epargner la peine a la justice ou a
+la vengeance. Nos brigands devaient mourir.
+
+"Leur pourvoi fut rejete; mais l'autorite judiciaire n'en fut pas
+prevenue la premiere. Trois coups de fusil tires sous les
+murailles, du cachot avertirent les condamnes. Le commissaire du
+Directoire executif, qui exercait le ministere public pres des
+tribunaux, epouvante par ce symptome de connivence, requit une
+partie de la force armee, dont mon oncle etait alors le chef: A
+six heures du matin, soixante cavaliers etaient ranges devant la
+grille du preau.
+
+"Quoique les guichetiers eussent pris toutes les precautions
+possibles pour penetrer dans le cachot de ces quatre malheureux,
+qu'ils avaient laisses la veille si etroitement garrottes et
+charges de fers si lourds, ils ne purent pas leur opposer une
+longue resistance. Les prisonniers etaient libres et armes
+jusqu'aux dents. Ils sortirent sans difficulte, apres avoir
+enferme leurs gardiens sous les gonds et sous les verrous; et,
+munis de toutes les clefs, ils traverserent aussi aisement
+l'espace qui les separait du preau. Leur aspect dut etre terrible
+pour la populace qui les attendait devant les grilles. Pour
+conserver toute la liberte de leurs mouvements, pour affecter
+peut-etre une securite plus menacante encore que la renommee de
+force et d'intrepidite qui s'attachait a leur nom, peut-etre meme
+pour dissimuler l'epanchement du sang qui se manifeste si vite
+sous une toile blanche, et qui trahit les derniers efforts d'un
+homme blesse a mort, ils avaient le buste nu. Leurs bretelles
+croisees sur la poitrine, leurs larges ceintures rouges herissees
+d'armes, leur cri d'attaque et de rage, tout cela devait avoir
+quelque chose de fantastique. Arrives au preau ils virent la
+gendarmerie deployee, immobile, impossible a rompre et a
+traverser. Ils s'arreterent un moment et parurent conferer entre
+eux. Lepretre, qui etait, comme je l'ai dit, leur aine et leur
+chef, salua de la main le piquet, en disant avec cette noble grace
+qui lui etait particuliere:
+
+"-- Tres bien, messieurs de la gendarmerie!
+
+"Ensuite il passa devant ses camarades, en leur adressant un vif
+et dernier adieu, et se brula la cervelle. Guyon, Amiet et Hyvert
+se mirent en etat de defense, le canon de leurs doubles pistolets
+tourne sur la force armee. Ils ne tirerent point; mais elle
+regarda cette demonstration comme une hostilite declaree: elle
+tira. Guyon tomba roide mort sur le corps de Lepretre, qui n'avait
+pas bouge. Amiet eut la cuisse cassee pres de l'aine. La
+_Biographie des Contemporains_ dit qu'il fut execute. J'ai entendu
+raconter bien des fois qu'il avait rendu le dernier soupir au pied
+de l'echafaud. Hyvert restait seul: sa contenance assuree, son
+oeil terrible, ses pistolets agites par deux mains vives et
+exercees qui promenaient la mort sur tous les spectateurs, je ne
+sais quelle admiration peut-etre qui s'attache au desespoir d'un
+beau jeune homme aux cheveux flottants, connu pour n'avoir jamais
+verse le sang, et auquel la justice demande une expiation de sang,
+l'aspect de ces trois cadavres sur lesquels il bondissait comme un
+loup excede par des chasseurs, l'effroyable nouveaute de ce
+spectacle, suspendirent un moment la fureur de la troupe. Il s'en
+apercut et transigea.
+
+"-- Messieurs, dit-il, a la mort! J'y vais! j'y vais de tout mon
+coeur! mais que personne ne m'approche, ou celui qui m'approche,
+je le _brule_, si ce n'est monsieur, continua-t-il en montrant le
+bourreau. Cela, c'est une affaire que nous avons ensemble, et qui
+ne demande de part et d'autre que des procedes.
+
+"La concession etait facile, car il n'y avait la personne qui ne
+souffrit de la duree de cette horrible tragedie, et qui ne fut
+presse de la voir finir. Quand il vit que cette concession etait
+faite, il prit un de ses pistolets aux dents, tira de sa ceinture
+un poignard, et se le plongea dans la poitrine jusqu'au manche. Il
+resta debout et en parut etonne. On voulut se precipiter sur lui.
+
+"-- Tout beau, messieurs! cria-t-il en dirigeant de nouveau sur
+les hommes qui se disposaient a l'envelopper les pistolets dont il
+s'etait ressaisi pendant que le sang jaillissait a grands flots de
+la blessure ou le poignard etait reste. Vous savez nos
+conventions: je mourrai seul, ou nous mourrons trois. Marchons!
+
+"On le laissa marcher. Il alla droit a la guillotine en tournant
+le couteau dans son sein.
+
+"-- Il faut, ma foi, dit-il, que j'aie l'ame chevillee dans le
+ventre! je ne peux pas mourir. Tachez de vous tirer de la.
+
+"Il adressait ceci aux executeurs.
+
+"Un instant apres, sa tete tomba. Soit par hasard, soit quelque
+phenomene particulier de la vitalite, elle bondit, elle roula hors
+de tout l'appareil du supplice, et on vous dirait encore a Bourg
+que la tete d'Hyvert a parle."
+
+La lecture n'etait pas achevee, que j'etais decide a laisser de
+cote _Rene d'Argonne_ pour _les Compagnons de Jehu._
+Le lendemain, je descendais, mon sac de nuit sous le bras.
+
+-- Tu pars? me dit Alexandre.
+
+-- Oui.
+
+-- Ou vas-tu?
+
+-- A Bourg en Bresse.
+
+-- Quoi faire?
+
+-- Visiter les localites et consulter les souvenirs des gens qui
+ont vu executer Lepretre, Amiet, Guyon et Hyvert.
+
+***
+
+Deux chemins conduisent a Bourg, quand on vient de Paris, bien
+entendu: on peut quitter le chemin de fer a Macon, et prendre une
+diligence qui conduit de Macon a Bourg; on peut continuer jusqu'a
+Lyon, et prendre le chemin de fer de Bourg a Lyon.
+
+J'hesitais entre ces deux voies, lorsque je fus determine par un
+des voyageurs qui habitaient momentanement le meme wagon que moi.
+Il allait a Bourg, ou il avait, me dit-il, de frequentes
+relations; il y allait par Lyon; donc, la route de Lyon etait la
+meilleure.
+
+Je resolus d'aller par la meme route que lui.
+
+Je couchai a Lyon, et, le lendemain, a dix heures du matin,
+j'etais a Bourg.
+
+Un journal de la seconde capitale du royaume m'y rejoignit. Il
+contenait un article aigre-doux sur moi.
+
+Lyon n'a pas pu me pardonner depuis 1833, je crois, il y a de cela
+vingt-quatre ans, d'avoir dit qu'il n'etait pas litteraire.
+
+Helas! j'ai encore sur Lyon, en 1857, la meme opinion que j'avais
+sur lui en 1833. Je ne change pas facilement d'opinion.
+
+Il y a en France une seconde ville qui m'en veut presque autant
+que Lyon: c'est Rouen.
+
+Rouen a siffle toutes mes pieces, y compris _le Compte Hermann_.
+
+Un jour, un Napolitain se vantait a moi d'avoir siffle Rossini et
+la Malibran, le _Barbier _et la Desdemona.
+
+-- Cela doit etre vrai, lui repondis-je, car Rossini et la
+Malibran, de leur cote, se vantent d'avoir ete siffles par les
+Napolitains.
+
+Je me vante donc d'avoir ete siffle par les Rouennais.
+
+Cependant, un jour que j'avais un Rouennais pur sang sous la main,
+je resolus de savoir pourquoi on me sifflait a Rouen. Que voulez-
+vous! j'aime a me rendre compte des plus petites choses.
+
+Le Rouennais me repondit:
+
+-- Nous vous sifflons, parce que nous vous en voulons.
+
+Pourquoi pas? Rouen en avait bien voulu a Jeanne d'Arc.
+
+Cependant, ce ne pouvait pas etre pour le meme motif.
+
+Je demandai au Rouennais pourquoi lui et ses compatriotes m'en
+voulaient: je n'avais jamais dit de mal du sucre de pomme; j'avais
+respecte M. Barbet tout le temps qu'il avait ete maire, et,
+delegue par la Societe des gens de lettres a l'inauguration de la
+statue du grand Corneille, j'etais le seul qui eut pense a saluer
+avant de prononcer son discours.
+
+Il n'y avait rien dans tout cela qui dut raisonnablement me
+meriter la haine des Rouennais.
+
+Aussi, a cette fiere reponse: "Nous vous sifflons parce que nous
+vous en voulons" fis-je humblement cette demande:
+
+-- Et pourquoi m'en voulez-vous, mon Dieu?
+
+-- Oh! vous le savez bien, repondit le Rouennais.
+
+-- Moi? fis je.
+
+-- Oui, vous.
+
+-- N'importe, faites comme si je ne le savais pas.
+
+-- Vous vous rappelez le diner que vous a donne la ville, a propos
+de la statue de Corneille?
+
+-- Parfaitement. M'en voudrait-elle de ne pas le lui avoir rendu?
+
+-- Non, ce n'est pas cela.
+
+-- Qu'est-ce?
+
+-- Eh bien, a ce diner, on vous a dit "Monsieur Dumas, vous
+devriez bien faire une piece pour la ville de Rouen, sur un sujet
+tire de son histoire."
+
+-- Ce a quoi j'ai repondu: Rien de plus facile; je viendrai, a
+votre premiere sommation, passer quinze jours a Rouen. On me
+donnera un sujet, et, pendant ces quinze jours, je ferai la piece,
+dont les droits d'auteur seront pour les pauvres.
+
+-- C'est vrai, vous avez dit cela.
+
+-- Je ne vois rien de si blessant la dedans pour les Rouennais,
+que j'aie encouru leur haine.
+
+-- Oui; mais l'on a ajoute: "La ferez-vous en prose?" ce a quoi
+vous avez repondu... Vous rappelez-vous ce que vous avez repondu?
+
+-- Ma foi, non.
+
+-- Vous avez repondu: "Je la ferai en vers, ce sera plus tot
+fait."
+
+-- J'en suis bien capable.
+
+-- Eh bien!
+
+-- Apres?
+
+-- Apres, c'etait une insulte pour Corneille, monsieur Dumas;
+voila pourquoi les Rouennais vous en veulent et vous en voudront
+encore longtemps.
+
+Textuel!
+
+O dignes Rouennais! j'espere bien que vous ne me ferez jamais le
+mauvais tour de me pardonner et de m'applaudir.
+
+Le journal disait que M. Dumas n'etait reste qu'une nuit a Lyon,
+sans doute parce qu'une ville si peu litteraire n'etait pas digne
+de le garder plus longtemps.
+
+M. Dumas n'avait pas songe le moins du monde a cela. Il n'etait
+reste qu'une nuit a Lyon, parce qu'il etait presse d'arriver a
+Bourg; aussi, a peine arrive a Bourg, M. Dumas se fit-il conduire
+au journal du departement.
+
+Je savais qu'il etait dirige par un archeologue distingue, editeur
+de l'ouvrage de mon ami Baux sur l'eglise de Brou.
+
+Je demandai M. Milliet. M. Milliet, accourut.
+
+Nous echangeames une poignee de main, et je lui exposai le but de
+mon voyage.
+
+-- J'ai votre affaire, me dit-il; je vais vous conduire chez un
+magistrat de notre pays qui ecrit l'histoire de la province.
+
+-- Mais ou en est-il de votre histoire?
+
+-- Il en est a 1822.
+
+-- Tout va bien, alors. Comme les evenements que j'ai a raconter
+datent de 1799, et que mes heros ont ete executes en 1800, il aura
+passe l'epoque et pourra me renseigner. Allons chez votre
+magistrat.
+
+En route, M. Milliet m'apprit que ce meme magistrat etait en meme
+temps un gourmet distingue.
+
+Depuis Brillat-Savarin, c'est une mode que les magistrats soient
+gourmets. Par malheur, beaucoup se contentent d'etre gourmands; ce
+qui n'est pas du tout la meme chose.
+
+On nous introduisit dans le cabinet du magistrat.
+
+Je trouvai un homme a la figure luisante et au sourire goguenard.
+
+Il m'accueillit avec cet air protecteur que les historiens
+daignent avoir pour les poetes.
+
+-- Eh bien, monsieur, me demanda-t-il, vous venez donc chercher
+des sujets de roman dans notre pauvre pays?
+
+Non, monsieur: mon sujet est tout trouve; je viens seulement
+consulter les pieces historiques.
+
+-- Bon! je ne croyais pas que, pour faire des romans, il fut
+besoin de se donner tant de peine.
+
+-- Vous etes dans l'erreur, monsieur, a mon endroit du moins. J'ai
+l'habitude de faire des recherches tres serieuses sur les sujets
+historiques que je traite.
+
+-- Vous auriez pu tout au moins envoyer quelqu'un.
+
+-- La personne que j'eusse envoyee, monsieur, n'etant point
+penetree de mon sujet, eut pu passer pres de faits tres importants
+sans les voir; puis je m'aide beaucoup des localites, je ne sais
+pas decrire sans avoir vu.
+
+-- Alors, c'est un roman que vous comptez faire vous-meme?
+
+-- Eh! oui, monsieur. J'avais fait faire le dernier par mon valet
+de chambre mais, comme il a eu un grand succes, le drole m'a
+demande des gages si exorbitants qu'a mon grand regret je n'ai pu
+le garder.
+
+Le magistrat se mordit les levres. Puis, apres un instant de
+silence:
+
+-- Vous voudrez bien m'apprendre, monsieur, me dit-il, a quoi je
+puis vous etre bon dans cet important travail.
+
+-- Vous pouvez me diriger dans mes recherches, monsieur. Ayant
+fait une histoire du departement, aucun des evenements importants
+qui se sont passes dans le chef-lieu ne doit vous etre inconnu.
+
+-- En effet, monsieur, je crois, sous ce rapport, etre assez bien
+renseigne.
+
+-- Eh bien, monsieur, d'abord votre departement a ete le centre
+des operations des compagnons de Jehu.
+
+-- Monsieur, j'ai entendu parler des compagnons de Jesus, repondit
+le magistrat en retrouvant son sourire gouailleur.
+
+-- C'est-a-dire des jesuites, n'est-ce pas? Ce n'est pas cela que
+je cherche, monsieur.
+
+-- Ce n'est pas de cela que je parle non plus; je parle des
+voleurs de diligences qui infesterent les routes de 1797 a 1800.
+
+-- Eh bien, monsieur, permettez-moi de vous dire que ceux-la
+justement sur lesquels je viens chercher des renseignements a
+Bourg s'appelaient les compagnons de Jehu et non les compagnons de
+Jesus.
+
+-- Mais qu'aurait voulu dire ce titre de _Compagnons de Jehu_?
+J'aime a me rendre compte de tout.
+
+-- Moi aussi, monsieur; voila pourquoi je n'ai pas voulu confondre
+des voleurs de grand chemin avec les apotres.
+
+-- En effet, ce ne serait pas tres orthodoxe.
+
+-- C'est ce que vous faisiez cependant, monsieur, si je ne fusse
+pas venu tout expres pour rectifier, moi, poete, votre jugement, a
+vous, historien.
+
+-- J'attends l'explication, monsieur, reprit le magistrat en se
+pincant les levres.
+
+-- Elle sera courte et simple. Jehu etait un roi d'Israel sacre
+par Elisee pour l'extermination de la maison d'Achab. _Elisee_,
+c'etait Louis XVIII; _Jehu_, c'etait Cadoudal; _la maison
+d'Achab_, c'etait la Revolution. Voila pourquoi les detrousseurs
+de diligences qui pillaient l'argent du gouvernement pour
+entretenir la guerre de la Vendee s'appelaient les compagnons de
+Jehu.
+
+-- Monsieur, je suis heureux d'apprendre quelque chose a mon age.
+
+-- Oh! monsieur, on apprend toujours, en tout temps, a tout age:
+pendant la vie, on apprend l'homme; pendant la mort, on apprend
+Dieu.
+
+-- Mais, enfin, me dit mon interlocuteur avec un mouvement
+d'impatience, puis-je savoir a quoi je puis vous etre bon?
+
+-- Voici, monsieur. Quatre de ces jeunes gens, les principaux
+parmi les compagnons de Jehu, ont ete executes a Bourg, sur la
+place du Bastion.
+
+-- D'abord, monsieur, a Bourg, on n'execute pas sur la place du
+Bastion; on execute au champ de foire.
+
+-- Maintenant, monsieur... depuis quinze ou vingt ans, c'est
+vrai... depuis Peytel. Mais, auparavant, et du temps de la
+Revolution surtout, on executait sur la place du Bastion.
+
+-- C'est possible.
+
+-- C'est ainsi... Ces quatre jeunes gens se nommaient Guyon,
+Lepretre, Amiet et Hyvert.
+
+-- C'est la premiere fois que j'entends prononcer ces noms-la.
+
+-- Ils ont pourtant eu un certain retentissement, a Bourg surtout.
+
+-- Et vous etes sur, monsieur, que ces gens-la ont ete executes
+ici?
+
+-- J'en suis sur.
+
+-- De qui tenez-vous le renseignement?
+
+-- D'un homme dont l'oncle, commandant de gendarmerie, assistait a
+l'execution.
+
+-- Vous nommez cet homme?
+
+-- Charles Nodier.
+
+-- Charles Nodier, le romancier, le poete?
+
+-- Si c'etait un historien, je n'hesiterais pas monsieur. J'ai
+appris dernierement, dans un voyage a Varennes, le cas qu'il faut
+faire des historiens. Mais, justement parce que c'est un poete, un
+romancier, j'insiste.
+
+-- Libre a vous, mais je ne sais rien de ce que vous desirez
+savoir, et j'ose meme dire que, si vous n'etes venu dire a Bourg
+que pour avoir des renseignements sur l'execution de MM... Comment
+les appelez-vous?
+
+-- Guyon, Lepretre, Amiet et Hyvert.
+
+-- Vous avez fait un voyage inutile. Il y a vingt ans, monsieur,
+que je compulse les archives de la ville, et je n'ai rien vu de
+pareil a ce que vous me dites la.
+
+-- Les archives de la ville ne sont pas celles du greffe,
+monsieur; peut-etre, dans celles du greffe, trouverai-je ce que je
+cherche.
+
+-- Ah! monsieur, si vous trouvez quelque chose dans les archives
+du greffe, vous serez bien malin! c'est un chaos, monsieur, que
+les archives du greffe, un vrai chaos; il vous faudrait rester ici
+un mois, et encore... encore...
+
+-- Je compte n'y rester qu'un jour, monsieur; mais, si, dans ce
+jour, je trouve ce que je cherche, me permettez-vous de vous en
+faire part?...
+
+-- Oui, monsieur, oui, monsieur, oui, et vous me rendrez un tres
+grand service.
+
+-- Pas plus grand que celui que je venais vous demander; je vous
+apprendrai une chose que vous ne saviez pas, voila tout.
+
+***
+
+Vous devinez qu'en sortant de chez mon magistrat j'etais pique
+d'honneur, je voulais, coute que coute, avoir mes renseignements
+sur les compagnons de Jehu.
+
+Je m'en pris a Milliet et le mis au pied du mur.
+
+-- Ecoutez, me dit-il, j'ai un beau-frere avocat.
+
+-- Voila mon homme! Allons chez le beau-frere.
+
+-- C'est qu'a cette heure, il est au Palais.
+
+-- Allons au Palais.
+
+-- Votre apparition fera rumeur, je vous en previens.
+
+-- Alors, allez-y tout seul; dites-lui de quoi il est question;
+qu'il fasse ses recherches. Moi, je vais aller voir les environs
+de la ville pour etablir mon travail sur les localites; nous nous
+retrouverons a quatre heures sur la place du Bastion, si vous le
+voulez bien.
+
+-- Parfaitement.
+
+-- Il me semble que j'ai vu une foret en venant.
+
+-- La foret de Seillon.
+
+-- Bravo!
+
+-- Vous avez besoin d'une foret?
+
+-- Elle m'est indispensable.
+
+-- Alors permettez...
+
+-- Quoi?
+
+-- Je vais vous conduire chez un de mes amis, M. Leduc, un poete,
+qui, dans ses moments perdus, est inspecteur.
+
+-- Inspecteur de quoi?
+
+-- De la foret.
+
+-- Il n'y a pas quelques ruines dans la foret?
+
+-- Il y a la Chartreuse, qui n'est pas dans la foret, mais qui en
+est a cent pas.
+
+-- Et dans la foret?
+
+-- Il y a une espece de fabrique que l'on appelle la Correrie, qui
+depend de la Chartreuse, et qui communique avec elle par un
+passage souterrain.
+
+-- Bon! Maintenant, si vous pouvez m'offrir une grotte, vous
+m'aurez comble.
+
+-- Nous avons la grotte de Ceyzeriat, mais de l'autre cote de la
+Reyssouse.
+
+-- Peu m'importe. Si la grotte ne vient pas a moi, je ferai comme
+Mahomet, j'irai a la grotte. En attendant, allons chez M. Leduc.
+
+Cinq minutes apres, nous etions chez M. Leduc, qui, sachant de
+quoi il etait question, se mettait, lui, son cheval et sa voiture,
+a ma disposition.
+
+J'acceptai le tout. Il y a des hommes qui s'offrent d'une certaine
+facon qui vous met du premier coup tout a l'aise.
+
+Nous visitames d'abord la Chartreuse. Je l'eusse fait batir
+expres, qu'elle n'eut pas ete plus a ma convenance. Cloitre
+desert, jardin devaste, habitants presque sauvages. Merci, hasard!
+
+De la, nous passames a la Correrie; c'etait le complement de la
+Chartreuse. Je ne savais pas encore ce que j'en ferais; mais il
+etait evident que cela pouvait m'etre utile.
+
+-- Maintenant, monsieur, dis-je a mon obligeant conducteur, j'ai
+besoin d'un joli site, un peu sombre, sous des grands arbres, pres
+d'une riviere. Tenez-vous cela dans le pays?
+
+-- Pour quoi faire?
+
+-- Pour y batir un chateau.
+
+-- Quel chateau?
+
+-- Un chateau de cartes, parbleu! J'ai une famille a loger, une
+mere modele, une jeune fille melancolique; un frere espiegle, un
+jardinier braconnier.
+
+-- Nous avons un endroit appele les Noires-Fontaines.
+
+-- Voila d'abord un nom charmant.
+
+-- Mais il n'y a pas de chateau.
+
+-- Tant mieux, car j'aurais ete oblige de l'abattre.
+
+-- Allons aux Noires-Fontaines.
+
+Nous partimes; un quart d'heure apres, nous descendions a la
+maison des gardes.
+
+-- Prenons ce petit sentier, me dit M. Leduc, il nous conduira ou
+vous voulez aller.
+
+Il nous conduisit, en effet, a un endroit plante de grands arbres,
+lesquels ombrageaient trois ou quatre sources.
+
+-- Voila ce qu'on appelle les Noires-Fontaines, me dit M. Leduc.
+
+-- C'est ici que demeureront madame de Montrevel, Amelie et le
+petit Edouard. Maintenant quels sont les villages que je vois en
+face de moi?
+
+-- Ici, tout pres, Montagnac; la-bas, dans la montagne, Ceyzeriat.
+
+-- Est-ce qu'il y a une grotte?
+
+-- Oui. Comment savez-vous qu'il y a une grotte a Ceyzeriat?
+
+-- Allez toujours. Le nom de ces autres villages, s'il vous plait.
+
+-- Saint-Just, Treconnasse, Ramasse, Villereversure.
+
+-- Tres bien.
+
+-- Vous en avez assez!
+
+-- Oui.
+
+Je pris mon calepin, je fis le plan de la localite et j'inscrivis
+a peu pres a leur place le nom des villages que M. Leduc venait de
+me faire passer en revue.
+
+-- C'est fait, lui dis-je.
+
+-- Ou allons-nous?
+
+-- L'eglise de Brou doit etre sur notre chemin?
+
+-- Justement.
+
+-- Visitons l'eglise de Brou.
+
+-- En avez-vous aussi besoin dans votre roman?
+
+-- Sans doute; vous vous imaginez bien que je ne vais pas faire
+passer mon action dans un pays qui possede le chef-d'oeuvre de
+l'architecture du XVIe siecle sans utiliser ce chef-d'oeuvre.
+
+-- Allons a l'eglise de Brou.
+
+Un quart d'heure apres, le sacristain nous introduisait dans cet
+ecrin de granit ou sont renfermes les trois joyaux de marbre que
+l'on appelle les tombeaux de Marguerite d'Autriche, de Marguerite
+de Bourbon et de Philibert le Beau.
+
+-- Comment, demandai-je au sacristain, tous ces chefs-d'oeuvre
+n'ont-ils pas ete mis en poussiere a l'epoque de la Revolution?
+
+-- Ah! monsieur, la municipalite avait eu une idee.
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'etait de faire de l'eglise un magasin a fourrage.
+
+-- Oui, et le foin a sauve le marbre; vous avez raison, mon ami,
+c'est une idee.
+
+-- L'idee de la municipalite vous en donne-t-elle une? me demanda
+M. Leduc.
+
+-- Ma foi, oui, et j'aurai bien du malheur si je n'en fais pas
+quelque chose.
+
+Je tirai ma montre.
+
+-- Trois heures! allons a la prison; j'ai rendez-vous a quatre
+heures place du Bastion, avec M. Milliet.
+
+-- Attendez... une derniere chose.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Avez-vous vu la devise de Marguerite d'Autriche?
+
+-- Non; ou cela?
+
+-- Tenez, partout; d'abord au-dessus de son tombeau.
+
+-- _Fortune, infortune, fortune._
+
+-- Justement.
+
+-- Eh bien, que veut dire ce jeu de mots?
+
+-- Les savants l'expliquent ainsi: _Le sort persecute beaucoup une
+femme_.
+
+-- Voyons un peu.
+
+-- Il faut d'abord supposer la devise latine a sa source.
+
+-- Supposons, c'est probable.
+
+-- Eh bien: F_ortuna infortunat_...
+
+-- Oh! oh! _infortunat_.
+
+-- Dame...
+
+-- Cela ressemble fort a un barbarisme.
+
+-- Que voulez-vous!
+
+-- Je veux une explication.
+
+-- Donnez-la!
+
+-- La voici: _Fortuna, infortuna forti una_ -- _Fortune et
+infortune sont egales pour le fort_.
+
+-- Savez-vous que cela pourrait bien etre la vraie traduction?
+
+-- Parbleu! voila ce que c'est que de ne pas etre savant, mon cher
+monsieur; on est sense, et, avec du sens, on voit plus juste
+qu'avec de la science. Vous n'avez pas autre chose a me dire?
+
+-- Non.
+
+-- Allons a la prison, alors.
+
+Nous remontames en voiture, rentrames dans la ville et ne nous
+arretames que devant la porte de la prison.
+
+Je passai la tete par la portiere.
+
+-- Oh! fis je, on me l'a gatee.
+
+-- Comment! on vous l'a gatee?
+
+-- Certainement, elle n'etait pas comme cela du temps de mes
+prisonniers, a moi. Pouvons-nous parler au geolier?
+
+-- Sans doute.
+
+-- Parlons-lui.
+
+Nous frappames a la porte. Un homme d'une quarantaine d'annees
+vint nous ouvrir.
+
+Il reconnut M. Leduc.
+
+-- Mon cher, lui dit M. Leduc, voici un savant de mes amis.
+
+-- Eh! la-bas, fis-je en l'interrompant, pas de mauvaises
+plaisanteries.
+
+-- Qui pretend, continua M. Leduc, que la prison n'est plus telle
+qu'au dernier siecle?
+
+-- C'est vrai, monsieur Leduc, elle a ete abattue et rebatie en
+1816.
+
+-- Alors, la disposition interieure n'est plus la meme?
+
+-- Oh! non, monsieur, tout a ete change.
+
+-- Pourrait-on avoir un ancien plan?
+
+-- Ah! M. Martin l'architecte pourrait peut-etre vous en retrouver
+un.
+
+-- Est-ce un parent de M. Martin l'avocat?
+
+-- C'est son frere.
+
+-- Tres bien, mon ami; j'aurai mon plan.
+
+-- Alors, nous n'avons plus besoin ici? demanda M. Leduc.
+
+-- Aucunement.
+
+-- Je puis rentrer chez moi?
+
+-- Cela me fera de la peine de vous quitter, voila tout.
+
+-- Vous n'avez pas besoin de moi pour trouver le Bastion?
+
+-- C'est a deux pas.
+
+-- Que faites-vous de votre soiree?
+
+-- Je la passe chez vous, si vous voulez.
+
+-- Tres bien! A neuf heures, une tasse de the vous attendra.
+
+-- Je l'irai prendre.
+
+Je remerciai M. Leduc. Nous echangeames une poignee de main, et
+nous nous quittames.
+
+Je descendis par la rue des Lisses (lisez Lices, a cause d'un
+combat qui eut lieu sur la place ou elle conduit), et, longeant le
+jardin Montburon, je me trouvai sur la place du Bastion.
+
+C'est un hemicycle ou se tient aujourd'hui le marche de la ville.
+Au milieu de cet hemicycle s'eleve la statue de Bichat, par David
+(d'Angers). Bichat, en redingote -- pourquoi cette exageration de
+realisme -- pose la main sur le coeur d'un enfant de neuf a dix
+ans, parfaitement nu -- pourquoi cet exces d'idealite? -- tandis
+qu'aux pieds de Bichat est etendu un cadavre. C'est le livre de
+Bichat traduit en bronze: _De la vie et de la mort_!...
+
+J'etais occupe a regarder cette statue, qui resume les defauts et
+les qualites de David (d'Angers), lorsque je sentis que l'on me
+touchait l'epaule. Je me retournai: c'etait M. Milliet. Il tenait
+un papier a la main.
+
+-- Eh bien? lui demandai-je.
+
+-- Eh bien, victoire.
+
+-- Qu'est-ce que cela?
+
+-- Le proces-verbal d'execution.
+
+-- ...?
+
+-- De vos hommes.
+
+-- De Guyon, de Lepretre, d'Amiet?...
+
+-- Et d'Hyvert.
+
+-- Mais donnez-moi donc cela.
+
+-- Le voici.
+
+Je pris et je lus:
+
+PROCES-VERBAL DE MORT ET EXECUTION DE
+
+LAURENT GUYON, ETIENNE HYVERT, FRANCOIS AMIET, ANTOINE LEPRETRE,
+
+"Condamnes le 20 thermidor an VIII, et executes le 23 Vendemiaire
+an IX
+
+"Ce jourd'hui, 23 vendemiaire an IX, le commissaire du
+gouvernement pres le Tribunal, qui a recu, dans la nuit et a onze
+heures du soir, le paquet du ministre de la justice contenant la
+procedure et le jugement qui condamne a mort Laurent Guyon,
+Etienne Hyvert, Francois Amiet et Antoine Lepretre; le jugement du
+Tribunal de cassation du 6 du courant, qui rejette la requete en
+cassation contre le jugement du 24 thermidor an VIII, a fait
+avertir, par lettre, entre sept et huit heures du matin, les
+quatre accuses que leur jugement a mort serait execute aujourd'hui
+a onze heures. Dans l'intervalle qui s'est ecoule jusqu'a onze
+heures, ces quatre accuses se sont tire des coups de pistolet et
+donne des coups de poignard en prison. Lepretre et Guyon, selon le
+bruit public, etaient morts; Hyvert blesse a mort et expirant;
+Amiet blesse a mort, mais conservant sa connaissance. Tous quatre,
+en cet etat, ont ete conduits a la guillotine, et, _morts ou
+vivants, _ils ont ete guillotines; a onze heures et demie,
+l'huissier Colin a remis le proces-verbal de leur supplice a la
+Municipalite pour les inscrire sur le livre des morts.
+
+"Le capitaine de gendarmerie a remis au juge de paix le proces-
+verbal de ce qui s'est passe en prison, ou il a ete present; pour
+moi qui n'y ai point assiste, je certifie ce que la voix publique
+m'a appris.
+
+"Bourg, 23 vendemiaire au IX.
+"Signe: DUBOST, greffier."
+
+Ah! c'etait donc le poete qui avait raison contre l'historien! le
+capitaine de gendarmerie qui avait remis au juge de paix le
+proces-verbal de ce qui s'etait passe dans la prison -- _ou il
+etait present_ -- c'etait l'oncle de Nodier. Ce proces-verbal
+remis au juge de paix, c'etait le recit grave dans la tete du
+jeune homme, recit qui, apres quarante ans, s'etait fait jour sans
+alteration dans ce chef-d'oeuvre intitule _Souvenirs de la
+Revolution._
+
+Toute la procedure etait aux archives du greffe. M. Martin me
+faisait offrir de la faire copier: interrogatoire, proces-verbaux,
+jugement.
+
+J'avais dans ma poche les _Souvenirs de la Revolution _de Nodier.
+Je tenais a la main le proces-verbal d'execution qui confirmait
+les faits avances par lui.
+
+-- Allons chez notre magistrat, dis-je a M. Milliet.
+
+-- Allons chez notre magistrat, repeta-t-il.
+
+Le magistrat fut atterre, et je le laissai convaincu que les
+poetes savent aussi bien l'histoire que les historiens, s'ils ne
+la savent pas mieux.
+
+Alex. Dumas.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les compagnons de Jehu, by Alexandre Dumas
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES COMPAGNONS DE JEHU ***
+
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
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+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
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+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+
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+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.net
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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