summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/13818-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '13818-0.txt')
-rw-r--r--13818-0.txt10335
1 files changed, 10335 insertions, 0 deletions
diff --git a/13818-0.txt b/13818-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..7885c1b
--- /dev/null
+++ b/13818-0.txt
@@ -0,0 +1,10335 @@
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13818 ***
+
+George Sand.
+
+[Illustration: ]
+
+
+JACQUES
+
+
+
+NOTICE
+
+Que Jacques soit l'expression et le résultat de pensées tristes et
+de sentiments amers, il n'est pas besoin de le dire. C'est un livre
+douloureux et un dénoûment désespéré. Les gens heureux, qui sont parfois
+fort intolérants, m'en ont blâmé. A-t-on le droit d'être désespéré?
+disaient-ils. A-t-on le droit d'être malade?
+
+Jacques n'est cependant pas l'apologie du suicide; c'est l'histoire
+d'une passion, de la dernière et intolérable passion, d'une âme
+passionnée; je ne prétends pas nier cette conséquence du roman, que
+certains coeurs dévoués se voient réduits à céder la place aux autres et
+que la société ne leur laisse guère d'autre choix, puisqu'elle raille et
+s'indigne devant la résignation ou la miséricorde d'un époux trahi.
+En ceci, la société ne se montre pas fort chrétienne. Aussi Jacques
+finit-il peu chrétiennement sa vie en s'arrogeant le droit d'en
+disposer. Mais à qui la faute? Jacques ne proteste pas tant qu'on croit
+contre cette société irréligieuse. Il lui cède, au contraire, beaucoup
+trop, puisqu'il tue et se tue. Il est donc l'homme de son temps, et
+apparemment que son temps n'est pas bon pour les gens mariés, puisque
+certains d'entre eux sont placés sans transaction possible entre l'état
+de meurtriers et celui de saints.
+
+Tâchons d'être saints, et si nous en venons à bout, nous saurons
+d'autant plus combien cela est difficile, et quelle indulgence on doit à
+ceux qui ne le sont pas encore. Alors nous reconnaîtrons peut-être qu'il
+y a quelque chose à modifier ou dans la loi, ou dans l'opinion, car le
+but de la société devrait être de rendre la perfection accessible à
+tous, et l'homme est bien faible quand il lutte seul contre le torrent
+des moeurs et des idées.
+
+J'ai écrit ce livre à Venise en 1834, ainsi que _Leone Leoni et André_.
+
+GEORGE SAND. Paris, mars 1853.
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+
+I.
+
+Tilly, près Tours; le...
+
+Tu veux, mon amie, que je te dise la vérité; tu me reproches d'être
+trop _mademoiselle_ avec toi, comme nous disions au couvent. Il faut
+absolument, dis-tu, que je t'ouvre mon coeur et que je te dise si j'aime
+M. Jacques. Eh bien, oui, ma chère, je l'aime, et beaucoup. Pourquoi
+n'en conviendrais-je pas à présent? Notre contrat de mariage sera signé
+demain, et avant un mois nous serons unis. Rassure-toi donc, et ne
+t'effraie plus de voir les choses aller si vite. Je crois, je suis
+persuadée que le bonheur m'attend dans cette union. Tu es folle avec tes
+craintes. Non, ma mère ne me sacrifie point à l'ambition d'une riche
+alliance. Il est vrai qu'elle est un peu trop sensible à cet avantage,
+et qu'au contraire la disproportion de nos fortunes me rendrait
+humiliante et pénible l'idée de tout devoir à mon mari, si Jacques
+n'était pas l'homme le plus noble de la terre. Mais tel que je le
+connais, j'ai sujet de me réjouir de sa richesse. Sans cela, ma mère ne
+lui aurait jamais pardonné d'être roturier. Tu dis que tu n'aimes pas ma
+mère et qu'elle t'a toujours fait l'effet d'une méchante femme; tu fais
+mal, je pense, de me parler ainsi de celle à qui je dois respect et
+vénération. Je suis bien coupable, à ce que je vois; car c'est moi qui
+t'ai portée à ce jugement par la faiblesse que j'ai eue souvent de te
+raconter les petits chagrins et les frivoles mortifications de notre
+intimité. Ne m'expose plus à ce remords, chère amie, en me disant du mal
+de ma mère.
+
+Ce qu'il y a de plaisant dans ta lettre, ce n'est pas cela certainement;
+mais c'est l'espèce de pénétration soupçonneuse avec laquelle tu devines
+à moitié les choses. Par exemple, tu prétends que Jacques doit être un
+homme vieux, froid, sec et sentant la pipe; il y a un peu de vrai dans
+ce jugement. Jacques n'est pas de la première jeunesse, il a l'extérieur
+calme et grave, et il fume. Vois combien il est heureux pour moi que
+Jacques soit riche! Encore une fois, ma mère aurait-elle toléré sans
+cela la vue et l'odeur d'une pipe!
+
+La première fois que je l'ai vu, il fumait, et à cause de cela j'aime
+toujours à le voir dans cette occupation et dans l'attitude qu'il avait
+alors. C'était chez les Borel. Tu sais que M. Borel était colonel de
+lanciers _du temps de l'autre_, comme disent nos paysans. Sa femme n'a
+jamais voulu le contrarier en rien, et, quoiqu'elle détestât l'odeur du
+tabac, elle a dissimulé sa répugnance, et peu à peu s'est habituée à la
+supporter. C'est un exemple dont je n'aurai pas besoin de m'encourager
+pour être complaisante envers mon mari. Je n'ai aucun déplaisir à sentir
+cette odeur de pipe. Eugénie autorise donc M. Borel et tous ses amis
+à fumer au jardin, au salon, partout où bon leur semble; elle a bien
+raison. Les femmes ont le talent de se rendre incommodes et déplaisantes
+aux hommes qui les aiment le plus, faute d'un très-léger effort sur
+elles-mêmes pour se ranger à leurs goûts et à leurs habitudes. Elles
+leur imposent au contraire mille petits sacrifices qui sont autant
+de coups d'épingle dans le bonheur domestique, et qui leur rendent
+insupportable peu à peu la vie de famille... Oh! mais je te vois d'ici
+rire aux éclats et admirer mes sentences et mes bonnes dispositions. Que
+veux-tu? je me sens en humeur d'approuver tout ce qui plaira à Jacques,
+et si l'avenir justifie tes méchantes prédictions, si un jour je dois
+cesser d'aimer en lui tout ce qui me plaît aujourd'hui, du moins j'aurai
+goûté la lune de miel.
+
+Cette manière d'être des Borel scandalise horriblement toutes les
+bégueules du canton. Eugénie s'en moque avec d'autant plus de raison
+qu'elle est heureuse, aimée de son mari, entourée d'amis dévoués, et
+riche par-dessus le marché, ce qui lui attire encore de temps en temps
+la visite des plus tiers légitimistes. Ma mère elle-même a sacrifié à
+cette considération» comme elle y sacrifie aujourd'hui à l'égard de
+Jacques, et c'est chez madame Borel qu'elle a été flairer et chercher la
+piste d'un mari pour sa pauvre fille sans dot.
+
+Allons! voilà que, malgré moi, je me mets encore à tourner ma mère en
+ridicule. Ah! je suis encore trop pensionnaire. Il faudra que Jacques
+me corrige de cela, lui qui ne rit pas tous les jours. En attendant, tu
+devrais me gronder, au lieu de me seconder comme tu fais, vilaine!
+
+Je te disais donc que j'avais vu Jacques là pour la première fois. Il y
+avait quinze jours qu'on ne parlait pas d'autre chose, chez les Borel,
+que de la prochaine arrivée du capitaine Jacques, un officier retiré du
+service, héritier d'un million. Ma mère ouvrait des yeux grands comme
+des fenêtres et des oreilles grandes comme des portes, pour aspirer le
+son et la vue de ce beau million. Pour moi, cela m'aurait donné une
+forte prévention contre Jacques, sans les choses extraordinaires que
+disaient Eugénie et son mari. Il n'était question que de sa bravoure,
+de sa générosité, de sa bonté. Il est vrai qu'on lui attribue aussi
+quelques singularités. Je n'ai jamais pu obtenir d'explication
+satisfaisante à cet égard, et je cherche en vain dans son caractère et
+dans ses manières ce qui peut avoir donné lieu à cette opinion. Un soir
+de cet été, nous entrons chez Eugénie; je crois bien que ma mère avait
+saisi dans l'air quelque nouvelle de l'arrivée du _parti_. Eugénie et
+son mari étaient venus à notre rencontre du côté de la cour. On
+nous fait asseoir dans le salon; j'étais près de la fenêtre au
+rez-de-chaussée, et il y avait devant moi un rideau entr'ouvert. «Et
+votre ami, est-il arrivé enfin? dit ma mère au bout de trois minutes.
+--Ce matin, dit M. Borel d'un air joyeux.--Ah! je vous en félicite, et
+j'en suis charmée pour vous, reprend ma mère. Est-ce que nous ne le
+verrons pas?--Il s'est sauvé avec sa pipe en vous entendant venir,
+répond Eugénie; mais il reviendra certainement.--Oh! peut-être que non,
+lui dit son mari; il est sauvage comme l'_habitant de l'Orénoque_ (tu
+sauras que c'est une des facéties favorites de M. Borel), et je n'ai pas
+eu encore le temps de lui dire que je voulais le présenter à deux belles
+dames. Il faudrait voir s'il ne s'en va pas promener trop loin, Eugénie,
+et le faire avertir.» Pendant ce temps-là je ne disais rien, mais je
+voyais très-bien M. Jacques par la fente du rideau. Il était assis à dix
+pas de la maison, sur des gradins de pierre où Eugénie fait ranger au
+printemps les beaux vases de fleur» de sa serre chaude. Il me parut, au
+premier coup d'oeil, avoir vingt-cinq ans tout au plus, quoiqu'il en ait
+au moins trente. Il n'est pas de figure plus belle, plus régulière et
+plus noble que celle de Jacques. Il est plutôt petit que grand, et
+semble très-délicat, quoiqu'il assure être d'une forte santé; il
+est constamment pâle, et ses cheveux d'un noir d'ébène, qu'il porte
+très-longs, le font paraître plus pâle et plus maigre encore. Il me
+semble qu'il a le sourire triste, le regard mélancolique, le front
+serein et l'attitude fière; en tout, l'expression d'une âme orgueilleuse
+et sensible, d'une destinée rude, mais vaincue. Ne me dis pas que je
+fais des phrases de roman; si tu voyais Jacques, je suis sûre que tu
+trouverais tout cela en lui, et bien d'autres choses sans doute que je
+ne saisis pas, car j'ai encore avec lui une timidité extraordinaire, et
+il me semble que son caractère renferme mille particularités qu'il me
+faudra bien du temps pour connaître et peut-être pour comprendre. Je te
+les raconterai jour par jour, afin que tu m'aides à en bien juger; car
+tu as bien plus de pénétration et d'expérience que moi. En attendant, je
+veux t'en dire quelques-unes.
+
+Il a certaines aversions et certaines affections qui lui viennent
+subitement et d'une manière tantôt brutale, tantôt romanesque, à la
+première vue. Je sais bien que tout le monde est ainsi, mais personne
+ne s'abandonne à ses impressions avec l'aveuglement ou l'obstination de
+Jacques. Quand il a reçu de la première vue une impression assez forte
+pour porter un jugement, il prétend qu'il ne le rétracte jamais. Je
+crains que ce ne soit là une idée fausse et la source de bien des
+erreurs et peut-être de quelques injustices. Je te dirai même que je
+crains qu'il n'ait porté un jugement de ce genre sur ma mère. Il est
+certain qu'il ne l'aime pas et qu'elle lui a déplu dès le premier jour;
+il ne me l'a pas dit, mais je l'ai vu. Lorsque M. Borel le tira de sa
+méditation et de son nuage de tabac pour nous le présenter, il vint
+comme malgré lui, et nous salua avec une froideur glaciale. Ma mère, qui
+a les manières hautes et froides, comme tu sais, fut extraordinairement
+aimable avec lui. «Permettez-moi de vous prendre la main, lui dit-elle;
+j'ai beaucoup connu monsieur votre père, et vous quand vous étiez
+enfant.--Je le sais, Madame,» répondit Jacques sèchement et sans avancer
+sa main vers celle de ma mère. Je crois qu'elle dut s'en apercevoir, car
+cela était très-visible; mais elle est trop prudente et trop habile pour
+avoir jamais une attitude gauche. Elle feignit de prendre la répugnance
+de M. Jacques pour de la timidité, et elle insista en lui disant:
+«Donnez-moi donc la main; je suis pour vous une ancienne amie.--Je m'en
+souviens bien, Madame,» répondit-il d'un ton encore plus étrange; et il
+serra la main de ma mère d'une manière presque convulsive. Cette manière
+fut si singulière que les Borel se regardèrent d'un air étonné, et que
+ma mère, qui n'est pourtant pas facile à déconcerter, retomba sur sa
+chaise plutôt qu'elle ne se rassit, et devint pâle comme la mort. Un
+instant après, Jacques retourna dans le jardin, et ma mère me fit
+chanter une romance dont parlait Eugénie. Jacques m'a dit depuis
+qu'il m'avait écoutée sous la fenêtre, et que ma voix lui avait été
+sur-le-champ tellement sympathique qu'il était rentré pour me regarder;
+jusque-là il ne m'avait pas vue. De ce moment il m'a aimée, du moins il
+le dit; mais je te parle d'autre chose que de ce que j'ai dessein de te
+dire.
+
+Nous en étions aux singularités de Jacques; je veux t'en raconter une
+autre. L'autre jour il vint nous voir au moment où je sortais de la
+maison avec une soupe dans une écuelle de terre et un tablier d'indienne
+bleue autour de moi; j'avais pris la petite porte de derrière pour
+ne rencontrer personne dans ce bel équipage. Le hasard voulut que M.
+Jacques, par un caprice digne de lui, se fût engagé dans cette ruelle
+avec son beau cheval. «Où allez-vous ainsi?» me dit-il en sautant à
+terre et en me barrant le passage. J'aurais bien voulu l'éviter, mais
+il n'y avait pas moyen. «Laissez-moi passer, lui dis-je, et allez
+m'attendre à la maison; je vais porter à manger à mes poules.--Et où
+sont-elles donc vos poules? Parbleu! je veux les voir manger.» Il mit
+la bride sur le cou de son cheval en lui disant: «Fingal, allez à
+l'écurie;» et son cheval, qui entend sa parole comme s'il connaissait la
+langue des hommes, obéit sur-le-champ. Alors Jacques m'ôta l'écuelle des
+mains, enleva sans façon le couvercle, et, voyant une soupe de bonne
+mine: «Diable! dit-il, vous nourrissez bien vos poules! Allons, je vois
+que nous allons chez quelque pauvre. Il ne faut pas me faire un secret
+de cela, à moi; c'est une chose toute simple et que j'aime à vous
+voir faire par vous-même. J'irai avec vous, Fernande, si vous me le
+permettez.» Je mis mon bras sous le sien, et nous marchâmes vers la
+maison de la vieille Marguerite, dont je t'ai parlé souvent. M. Jacques
+portait toujours la soupe avec ses gants de chamois jaune paille, et
+d'un air si aisé qu'il semblait n'avoir pas fait autre chose de sa vie.
+«Un autre que moi, me dit-il chemin faisant, trouverait certainement ici
+l'occasion de vous faire de magnifiques compliments, louerait en prose
+et en vers votre charité, votre sensibilité, votre modestie; moi, je ne
+vous dis rien de cela, Fernande, parce que je ne suis pas étonné de
+vous voir pratiquer les vertus que vous avez. Manquer de douceur et de
+miséricorde serait horrible en vous; alors votre beauté, votre air
+de candeur, seraient des mensonges détestables de la nature. En vous
+voyant, je vous ai jugée sincère, juste et sainte; je n'avais pas besoin
+de vous rencontrer sur le chemin d'une chaumière pour savoir que je ne
+m'étais pas trompé. Je ne vous dirai donc pas que vous êtes un ange à
+cause de cela, mais je vous dis que vous faites ces choses-là parce que
+vous êtes un ange.»
+
+Je te demande pardon de te rapporter cette conversation; tu penseras
+peut-être qu'il y a un peu de vanité à te redire les douceurs que me
+conte M. Jacques. Et au fait, ma bonne Clémence, je crois bien qu'il y
+en a en effet. Je suis toute glorieuse de son amour; moque-toi de moi,
+cela n'y changera rien.
+
+Mais n'ai-je pas raison de te rapporter tous ces détails, puisque
+tu veux connaître toutes les particularités de mon amour et tout le
+caractère de mon fiancé? Tu ne me gronderas pas cette fois pour avoir
+été trop laconique. Je continue.
+
+Nous arrivons donc chez la mère Marguerite. La bonne femme fut tout
+étonnée de se voir apporter la soupe par un beau monsieur en gants
+jaunes. La voilà qui me fait ses bavardages accoutumés, qui me demande
+au nez de Jacques si c'est là mon mari, qui fait toute sorte de voeux
+pour moi, qui me raconte ses maux, qui me parle surtout de son loyer
+qu'elle est forcée de payer, et qui me regarde d'un air piteux, comme
+pour me dire que je devrais bien lui apporter quelque chose de mieux que
+la soupe. Moi, je n'ai pas d'argent; ma mère n'en a guère et ne m'en
+donne pas du tout. J'étais triste comme je le suis souvent de ne pouvoir
+soulager que la centième partie des maux que je vois. Jacques avait
+l'air de ne pas entendre un mot de tout cela. Il avait trouvé sur une
+planche une vieille bible mangée des rats, et il semblait la lire avec
+attention; tout à coup, pendant que Marguerite parlait encore, je sens
+tomber doucement dans la poche de mon tablier quelque chose de lourd;
+j'y porte la main, j'y trouve une bourse; je ne fis semblant de rien, et
+je donnai à la vieille la petite somme dont elle avait besoin.
+
+Tout allait bien: Jacques avait l'air doux et tranquille; mais voilà
+qu'en sortant j'eus la mauvaise idée de dire tout bas à Marguerite que
+le présent venait de Jacques. Alors elle se mit à lui adresser ses
+remerciements et ces bénédictions du pauvre qui sont vraiment un peu
+prolixes, un peu niaises, mais qu'il faut, ce me semble, accepter,
+puisque c'est la seule manière dont le pauvre puisse s'acquitter. Eh
+bien, sais-tu ce que fit Jacques? Il fronça deux ou trois fois le
+sourcil d'un air d'impatience, et finit par interrompre la litanie de la
+vieille en lui disant d'un ton dur et impérieux: «C'est bon; en voilà
+assez!» La pauvre femme resta interdite et humiliée. Moi, je me sentis
+un peu d'humeur contre Jacques. Quand nous fûmes à quelques pas de la
+maisonnette, je lui en fis des reproches. Il sourit, et, au lieu de se
+justifier, il me dit en me prenant par la main: «Fernande, vous êtes une
+bonne enfant, et moi je suis un vieux homme; vous avez raison d'aimer
+les épanchements de la reconnaissance que vous inspirez, c'est un
+plaisir innocent qui vous engage à persévérer. Pour moi, je ne puis plus
+m'amuser de ces choses-là, et elles me causent au contraire un ennui
+intolérable.--Je suis disposée, lui dis-je, à croire que vous avez
+raison en tout ce que vous faites, et je croirai volontiers que c'est
+moi qui ai tort; mais expliquez-vous: faites que je vous connaisse bien,
+Jacques, et que je n'aie jamais l'idée de vous blâmer, quelque chose qui
+arrive.» Il sourit encore, mais d'un air triste, et, loin de m'accorder
+l'explication que je lui demandais, il se borna à me répéter: «Je vous
+ai dit, ma chère enfant, que vous aviez raison, et que je vous aimais
+ainsi.» Ce fut tout. Il me parla d'autre chose, et, malgré moi, je
+restai triste et inquiète tout ce jour-là.
+
+Voilà comme il est souvent; il y a en lui des choses qui m'effraient,
+parce que je ne peux pas m'en rendre compte, et il a tort, je pense, de
+ne pas vouloir se donner la peine de me les faire comprendre. Mais que
+d'autres choses en lui qui sont dignes d'admiration et d'enthousiasme!
+J'ai tort de m'occuper tant des petits nuages, quand j'ai un si beau
+ciel à contempler! C'est égal, dis-moi ton avis sur ces misères; j'ai
+une grande confiance en ton bon sens, et je suis habituée à voir un peu
+par tes yeux. Ce n'est pas ce qui plaît le plus à maman. Enfin, j'aurai
+bientôt la liberté de t'écrire sans me cacher. Adieu, chère Clémence.
+Je n'attendrai pas ta réponse pour t'écrire une seconde lettre. Je
+t'embrasse mille fois.
+
+Ton amie, FERNANDE DE THEURSAN
+
+
+
+II.
+
+Genève, le...
+
+Vraiment, Jacques, vous allez vous marier? Elle sera bien heureuse,
+votre femme! Mais vous, mon ami, le serez-vous? Il me paraît que vous
+agissez bien vite, et j'en suis effrayée. Je ne sais pourquoi cette idée
+de vous voir marié ne peut entrer dans ma pauvre tête; je n'y comprends
+rien; je suis triste à la mort; il me semble impossible qu'un changement
+quelconque améliore votre destinée, et je crois que votre coeur se
+briserait au choc de douleurs nouvelles. O mon cher Jacques! il faut
+bien de la prudence quand on est comme nous deux!
+
+As-tu songé à tout, Jacques? as-tu fait un bon choix? Tu es observateur
+et pénétrant; mais on se trompe quelquefois; quelquefois la vérité ment!
+Ah! comme tu t'es souvent trompé sur toi-même! combien de fois je t'ai
+vu découragé! combien de fois je t'ai entendu dire: Ceci est le dernier
+essai! Pourquoi suis-je assiégée de noirs pressentiments? Que peut-il
+t'arriver? Tu es un homme, et tu as de la force.
+
+Mais toi, songer au mariage! cela me parait si extraordinaire! Vous êtes
+si peu fait pour la société! vous détestez si cordialement ses droits,
+ses usages et ses préjugés! Les éternelles lois de l'ordre et de la
+civilisation, vous les révoquez encore en doute, et vous n'y cédez que
+parce que vous n'êtes pas absolument sûr que vous deviez les mépriser;
+et avec ces idées, avec votre caractère insaisissable et votre esprit
+indompté, vous allez faire acte de soumission à la société, et
+contracter avec elle un engagement indissoluble; vous allez jurer d'être
+fidèle éternellement à une femme, vous! vous allez lier votre horreur et
+votre conscience au rôle de protecteur et de père de famille! Oh! vous
+direz ce que vous voudrez, Jacques, mais cela ne vous convient pas;
+vous êtes au-dessus ou au-dessous de ce rôle; quel que vous soyez, vous
+n'êtes pas fait pour vivre avec les hommes tels qu'ils sont.
+
+Vous renoncerez donc à tout ce que vous avez été jusqu'ici et à tout ce
+que vous auriez été encore! car votre vie est un grand abîme où sont
+tombés pêle-mêle tous les biens et tous les maux qu'il est permis a
+l'homme de ressentir. Vous avez vécu quinze ou vingt vies ordinaires
+dans une seule année; vous deviez encore user et absorber bien des
+existences avant de savoir seulement si vous aviez commencé la vôtre.
+Est-ce que vous regarderiez encore ceci comme un état de transition,
+comme un lien qui doit finir et faire place à un autre? Je ne suis pas
+plus que vous un adepte de la foi sociale, je suis née pour la détester,
+mais quels sont les êtres qui peuvent lutter contre elle, ou même vivre
+sans elle? La femme que vous épousez est-elle donc comme vous? est-elle
+une des cinq ou six créatures humaines qui naissent, dans tout un
+siècle, pour aimer la vérité, et pour mourir sans avoir pu la faire
+aimer des autres? est-elle de ceux que nous appelions les _sauvages_
+dans les jours de notre triste gaieté? Jacques, prends garde; au nom
+du ciel, souviens-toi combien de fois nous avons cru l'un et l'autre
+trouver notre semblable, et combien de fois nous nous sommes retrouvés
+seuls vis-à-vis l'un de l'autre! Adieu; prends au moins le temps de
+réfléchir. Pense à ton passé; pense à celui de SYLVIA.
+
+
+
+III.
+
+DE FERNANDE A CLÉMENCE.
+
+Tilly, le...
+
+Ma chère, j'ai fait aujourd'hui une découverte qui m'a laissé une
+impression singulière. En écoutant lire la rédaction de notre contrat de
+mariage, j'ai appris que Jacques avait trente-cinq ans. Certainement ce
+n'est pas là un âge avancé; et d'ailleurs on n'a jamais que l'âge qu'on
+paraît avoir, et à la première vue je lui avais imaginé dix années
+de moins. Cependant je ne sais pas pourquoi le son de ces syllabes,
+trente-cinq ans! m'a épouvantée; j'ai regardé Jacques d'un air étonné et
+peut-être même fâché, comme s'il m'eût fait jusque-là un mensonge. Il
+est certain pourtant qu'il ne m'a jamais parlé de son âge, et que je
+n'ai jamais songé à le lui demander. Je suis sûre qu'il me l'aurait dit
+sur-le-champ, car il parait très indifférent à ces choses-là, et il
+ne s'est pas seulement aperçu de l'effet que faisait sur moi et sur
+plusieurs des personnes présentes la découverte de ses trente-cinq ans.
+
+Moi qui le trouvais déjà un peu vieux pour moi en lui en attribuant
+trente! J'ai beau faire, Clémence, je t'avoue que je suis contrariée de
+cette différence d'âge entre nous; il me semble à présent que Jacques
+est beaucoup moins mon camarade et mon ami que je ne l'imaginais; il se
+rapproche plutôt de l'âge d'un père; et, au fait, il pourrait être le
+mien, il a dix-huit ans de plus que moi! Cela me fait un peu de peur, et
+modifie peut-être l'affection que j'avais pour lui. Autant que je puis
+exprimer ce qui se passe en moi, je crois que ma confiance et mon estime
+augmentent, tandis que mon enthousiasme et mon orgueil diminuent; enfin,
+je suis beaucoup moins joyeuse ce soir que je ne l'étais ce matin, voilà
+ce que je ne saurais me dissimuler. Ta lettre me revient toujours à
+l'esprit, et je pense à cet homme _vieux_ et _froid_ que tu as cru voir
+en lui. Cependant, Clémence, si tu voyais comme Jacques est beau, comme
+il a une tournure élégante et jeune, comme il a les manières douces et
+franches, le regard affectueux, la voix harmonieuse et fraîche! tu en
+serais, je parie, amoureuse aussi. J'ai été frappée et séduite par
+toutes ces choses-là dès le premier moment, et chaque jour j'ai été plus
+touchée de ces manières, de ce regard et du son de cette voix; mais il
+est bien vrai que je n'ai pas encore eu la hardiesse et le sang-froid
+de l'examiner. Quand il arrive, je le regarde avec joie en lui disant
+bonjour, et, dans ce moment-là, il a dix-sept ans comme moi; mais
+ensuite je n'ose plus guère fixer les yeux sur lui, car les siens sont
+toujours sur moi. A tout ce qui pourrait faire naître sur ses traits une
+expression nouvelle, je m'aperçois que c'est moi qui suis observée,
+et il ne m'est pas possible d'observer à mon tour. A quoi bon
+l'observerais-je, d'ailleurs? que verrais-je en lui qui ne me plût pas?
+et qu'aurais-je l'habileté de deviner s'il se donnait la moindre peine
+pour se rendre impénétrable? Je suis si jeune! et lui... il doit avoir
+tant d'expérience!... Quand il m'a observée ainsi, et que je lève sur
+lui un regard timide, comme pour recevoir mon arrêt, je trouve sur sa
+figure tant d'affection, de contentement, une sorte d'approbation muette
+si délicate et si douce, que je me rassure et me sens heureuse. Je vois
+que tout ce que je fais, tout ce que je dis, tout ce que je pense,
+plaît à Jacques, et qu'au lieu d'un censeur sévère j'ai en lui un être
+sympathique, un ami indulgent, peut-être un amant aveugle!
+
+Ah! tiens, j'ai tort de gâter mon bonheur et d'affaiblir mon amour par
+ces petites recherches. Que m'importent quelques années de plus ou de
+moins? Jacques est beau, excellent, vertueux, estimé et admiré de tous
+ceux qui le connaissent, et il m'aime, je suis sûre de cela; que puis-je
+demander de plus?
+
+
+
+IV.
+
+DE CLÉMENCE A FERNANDE.
+
+De l'Abbaye-aux-Bois. Paris, le...
+
+Je reçois tes deux lettres à la fois: deux plaisirs en même temps! Ce
+serait presque trop, ma chère Fernande, si ces plaisirs n'étaient un
+peu inquiétés et troublés par toutes les incertitudes que me cause ta
+situation. Tu me demandes des conseils sur l'affaire la plus importante
+et la plus délicate de la vie; tu me demandes des éclaircissements sur
+des choses que je ne sais pas, sur des personnes que je ne connais pas,
+sur des faits que je n ai pas vus; comment veux-tu que je réponde? Je
+ne puis que tirer, des indices que tu me donnes, quelque jugement
+incertain, expectatif, que tu feras très-bien d'examiner longtemps, et
+de soumettre à de nouvelles recherches avant de l'adopter.
+
+Je ne connais pas M. Jacques; je ne puis donc savoir à quel point lu
+peux passer par-dessus les immenses inconvénients de cette différence
+d'âge; mais je puis et je dois te les signaler d'une manière générale.
+C'est à toi de les rejeter si tu es sûre qu'il n'y ait pas lieu à en
+faire l'application.
+
+On prétend que les hommes commencent la vie sociale plus tard que les
+femmes, et qu'ils sont plus jeunes de raisonnement et d'expérience à
+trente ans que les femmes à vingt; je crois que cela est faux. Un homme
+est obligé de se faire un état ou de se chercher une position sociale au
+sortir du collège; une jeune personne, au sortir du couvent, trouve
+sa position toute faite, soit qu'on la marie, soit que ses parents
+la tiennent pour quelques années encore auprès d'eux. Travailler à
+l'aiguille, s'occuper des petits soins de l'intérieur, cultiver la
+superficie de quelques talents, devenir épouse et mère, s'habituer à
+allaiter et à laver des enfants, voilà ce qu'on appelle être une femme
+faite. Moi, je pense qu'en dépit de tout cela une femme de vingt-cinq
+ans, si elle n'a pas vu le monde depuis son mariage, est encore un
+enfant. Je pense que le monde qu'elle a vu étant demoiselle, dansant
+au bal sous l'oeil de ses parents, ne lui a rien appris du tout, si ce
+n'est la manière de s'habiller, de marcher, de s'asseoir et de faire la
+révérence. Il y a autre chose à apprendre dans la vie, et les femmes
+l'apprennent tard et à leurs dépens. Il ne suffit pas d'avoir de la
+grâce, de la décence, une sorte d'esprit; il ne suffit pas d'avoir
+allaité proprement ses enfants et tenu sa maison en ordre pendant
+quelques années pour être à l'abri de tous les dangers qui peuvent
+porter de mortelles atteintes au bonheur. Que de choses apprend un
+homme, au contraire, dans l'exercice de cette liberté illimitée qui
+lui est accordée à peine au sortir de l'adolescence! que d'expériences
+rudes, que de sévères leçons, que de déceptions mûrissantes il peut
+mettre à profit seulement dans le cours de la première année! que
+d'hommes et de femmes il a pu étudier à l'âge où la femme n'a encore
+connu que son père et sa mère!
+
+Il est donc faux qu'un homme de vingt-cinq ans soit du même âge qu'une
+fille de quinze, et que, pour faire une union raisonnablement assortie,
+il faille établir dix ans de différence entre le mari et la femme. Il
+est bien vrai que le mari doit être le protecteur et le guide; puisqu'il
+doit être le maître, il est à désirer qu'il soit un maître prudent et
+éclairé. Mais, à âge presque égal, il a bien assez de cette espèce de
+supériorité sur sa femme; s'il en a beaucoup plus, il en abuse, il
+devient grondeur, pédant ou despote.
+
+Supposons que M. Jacques soit incapable d'être jamais rien d'approchant;
+accordons-lui toutes les belles qualités. Je ne te parle pas d'amour,
+moi: je te fais la part bien grande en te disant que je ne le crois
+pas absolument nécessaire dans le mariage, et je doute que tu en aies
+réellement pour ton fiancé; à ton âge ou prend pour de l'amour la
+première affection qu'on éprouve. Je te parle d'amitié seulement, et
+je te dis que le bonheur d'une femme est perdu quand elle ne peut pas
+considérer son mari comme son meilleur ami. Es-tu bien sûre de pouvoir
+être maintenant la meilleure amie d'un homme de trente-cinq ans? Sais-tu
+ce que c'est que l'amitié? Sais-tu ce qu'il faut de sympathie pour la
+faire naître? quels apports de goûts, de caractères et d'opinions sont
+nécessaires pour la maintenir? Quelles sympathies peuvent donc exister
+entre deux êtres qui, par la différence de leur âge, reçoivent des mêmes
+objets des sensations tout opposées? quand ce qui attire l'un repousse
+l'autre, quand ce qui parait estimable au plus âgé est ennuyeux au plus
+jeune, quand ce qui semble agréable et touchant à la femme est dangereux
+ou ridicule aux yeux du mari? As-tu pensé à tout cela, pauvre Fernande?
+N'es-tu pas aveuglée par ce besoin d'aimer qui tourmente misérablement
+les jeunes filles? N'est-tu pas abusée aussi par une certaine vanité
+secrète dont tu ne te ronds pas compte? Tu es pauvre, et un nomme riche
+te recherche et t'épouse. Il a des châteaux, des terres; il a une belle
+figure, de beaux chevaux, des habits bien faits; il te semble charmant,
+parce que tout le monde le dit. Ta mère, qui est la femme la plus
+intéressée, la plus fausse et la plus adroite du monde, arrange les
+choses de manière à ce que vous ne puissiez pas vous éviter. Elle te
+fait peut-être croire qu'il est amoureux de toi, après lui avoir fait
+croire que tu étais amoureuse de lui, tandis que vous ne vous
+aimez peut-être ni l'un ni l'autre. Toi, tu es comme ces petites
+pensionnaires, qui ont par hasard un cousin, et qui en sont
+inévitablement amoureuses, parce que c'est le seul homme qu'elles
+connaissent. Tu es noble de coeur, je le sais, et tu ne t'occupes pas
+plus des richesses de M. Jacques que si elles n'existaient pas; mais tu
+es femme, et tu n'es pas insensible à la gloire d'avoir fait, par ta
+beauté et ta douceur, un de ces miracles que la société voit avec
+surprise, parce qu'ils sont rares en effet: un homme riche épousant une
+fille pauvre.
+
+Mais je te mets en colère, je parie; je t'en prie, ma chère enfant, ne
+prends pas tout cela trop au sérieux. Ce sont des choses que je t'engage
+à te dire courageusement à toi-même et sur lesquelles il faut que tu
+t'interroges sévèrement; il est très-possible que tu n'aies rien de
+commun avec elles. Alors ce sera quelques feuilles de papier que j'aurai
+barbouillées d'encre pour te rendre service, et qui ne seront bonnes
+à rien. Je veux te dire une autre chose qui, chez moi, n'est pas le
+résultat d'un raisonnement, mais d'une répugnance instinctive; je
+t'engage donc à t'en préoccuper assez légèrement. Je n'aime pas que le
+visage montre un âge différent de celui qu'on a. Cela me fait venir
+toutes sortes d'idées superstitieuses, et, quelque folles et injustes
+qu'elles pussent être, il me serait impossible d'accorder ma confiance
+à une personne sur l'âge de laquelle je me serais trompée de dix ans
+au premier coup d'oeil. Dans le cas où elle m'aurait semblé plus jeune
+qu'elle ne l'est en effet, je penserais que l'égoïsme, la sécheresse du
+coeur, ou une froide nonchalance, l'ont empêchée de sentir l'atteinte
+des douleurs humaines, ou l'ont rendue habile à éviter les fatigues
+morales qui vieillissent tous les hommes. Dans le cas contraire, je
+penserais que les vices, la débauche, ou au moins une certaine sorte
+de fausse exaltation, l'ont précipitée dans des désordres et dans des
+fatigues qui l'ont vieillie plus que de raison; en un mot, je ne verrais
+pas sans stupeur et sans effroi une infraction évidente aux lois de la
+nature: il y a toujours là quelque chose de mystérieux qu'il faudrait
+examiner. Mais que peu ton examinera ton âge, et quand l'empressement de
+changer d'état et de position _avant un mois_ nous ferme les yeux sur
+tous les dangers?
+
+Tu dis que M. Jacques est aimé et estime de tous ceux qui le
+connaissent; il me semble que ceux qui le connaissent et qui ont pu t'en
+parler sont en petit nombre. Si je repasse les chapitres de tes lettres
+précédentes où il en est question, je trouve que ce nombre se réduit à
+deux amis, M. Borel et sa femme. Ta mère l'a connu lorsqu'il était âgé
+de dix ans, et comme elle était liée avec son père, elle peut avoir eu
+des renseignements très précis sur son héritage. Je crois qu'elle ne
+s'est pas souciée d'autre chose, pas même de te signaler le notable
+inconvénient d'avoir dix-huit ans de moins que ton mari. Elle savait
+très-bien l'âge de M. Jacques; mais je comprends qu'elle ait évité d'en
+parler à qui que ce soit. Les femmes qui ne sont plus jeunes parlent
+rarement du passé sans en effacer toutes les dates.
+
+Tu me reproches de ne pas aimer ta mère: je n'y saurais que faire, ma
+chère Fernande; mais je suis charmée que tu ne lui ressembles en rien;
+et si quelque chose peut me consoler de la précipitation avec laquelle
+se conclut ton mariage, c'est qu'il te séparera bientôt d'elle: tu
+ne peut pas tomber en de plus mauvaises mains que celles dont tu vas
+sortir; sois sûre de ce que je te dis. Il m'importe peu que cela soit
+conforme aux saintes lois du préjugé; il me paraît conforme à celles de
+la raison de t'éclairer sur le caractère d'une personne qui a tant de
+part dans ta vie; et la raison est le seul guide que je consulte, le
+seul dieu que je serve.
+
+Je croirais volontiers que la pénétration de M. Jacques n'est pas une
+chimère. Je suis persuadée de la rectitude des premiers jugements,
+quand la personne qui les porte s'est habituée à rassembler toutes les
+facultés de l'observation pour les exercer à la fois sur la première
+impression reçue. Il a bien jugé de toi et de ta mère; cependant, à
+l'égard de celle-ci, il peut se faire que quelque souvenir d'enfance
+aide beaucoup à l'aversion qu'il a sentie en la retrouvant.
+
+L'histoire de la vieille Marguerite ne me semble pas, comme à toi, un
+grand sujet de trouble et de consternation. M. Jacques s'est comporté en
+homme d'esprit en t'aidant dans tes petites charités; mais je comprends
+fort bien qu'il y ait été ennuyé des litanies de la mendiante, En ceci
+je trouve l'occasion de te faire observer que vous êtes destinés, M.
+Jacques et toi, à différer toujours de sentiments et de conduite, quand
+même vous aurez tous deux raison. Je souhaite qu'il sache toujours
+tolérer cette différence, et qu'il te permette d'éprouver les émotions
+auxquelles son coeur sera fermé.
+
+Adieu, ma bonne Fernande; tu vois que je n'ai aucune prévention contre
+la personne de ton fiancé. D'ailleurs le jour où tu ne voudras plus
+entendre la vérité, il faudra cesser de me la demander.
+
+Je vis toujours tranquille et heureuse au fond de mon abbaye. Les
+religieuses ont renoncé envers moi à toute espèce de tracasserie. Je
+reçois les visites que je veux, et je vais quelquefois dans le monde
+depuis que j'ai quitté le grand deuil de veuve. La famille de mon mari
+a d'assez bons procédés envers moi, et pourtant ce n'est pas une
+très-aimable famille. J'ai agi avec prudence envers elle. La raison, ma
+chère Fernande! la raison! avec cela on fait sa vie soi-même, et on la
+fait libre et calme, sinon brillante.
+
+Ton amie, CLÉMENCE DE LUXEUIL.
+
+
+
+V.
+
+DE FERNANDE A CLEMENCE.
+
+L'amitié est bien bonne, mais la raison est bien triste ma chère
+Clémence; ta lettre m'a donné un véritable accès de spleen. Je l'ai
+relue plusieurs fois et toujours avec une nouvelle mélancolie. Elle m'a
+mise en méfiance contre ma mère, contre Jacques, contre moi, contre
+toi-même. Oui, j'avoue que je t'en ai un peu voulu de me désenchanter si
+durement de mon bonheur. Tu as raison pourtant, et je sens bien que tu
+es ma véritable amie c'est à toi que je demande les conseils et l'appui
+que je n'ose réclamer de ma mère. Je persiste à croire que tu penses
+trop mal d'elle, mais je suis forcée de voir que son coeur est
+très-froid pour moi, et qu'elle ne cherche dans mon mariage que les
+avantages de la fortune.
+
+Après tout, ce mariage ne l'enrichira pas; elle a projet de vivre au
+Tilly, et de me laisser partir pour le Dauphiné avec mon mari; ainsi
+elle n'a aucun intérêt personnel dans cette affaire. Elle croit que
+l'argent est le premier des biens, et tous ses efforts tendent, non
+à l'acquérir, mais à me le procurer. Puis-je lui faire un crime de
+s'occuper de mon bonheur à sa manière et selon ses idées?
+
+Quant à moi, je me suis examinée sévèrement, et je t'assure que la
+vanité ne m'influence en rien. J'avais tellement peur de m'aveugler à
+cet égard, que, ce matin, après avoir relu ta lettre, j'ai eu envie de
+quereller un peu Jacques, afin d'éprouver mon amour et le sien. J'ai
+attendu que ma mère nous eût laissés seuls au piano comme elle fait
+toujours après le déjeuner. Alors j'ai cessé de chanter pour lui
+dire brusquement: «Savez-vous, Jacques, que je suis bien jeune pour
+vous?--J'y ai pensé, m'a-t-il dit avec la figure tranquille qu'il
+a toujours Est-ce que vous n'y aviez pas pensé encore?--C'eût été
+difficile, lui ai-je répondu, je ne savais pas votre âge---En vérité!»
+s'est-il écrié, et il est devenu plus pâle que de coutume. J'ai senti
+que je lui faisais de la peine, et je me suis repentie tout de suite. Il
+a ajouté: «J'aurais dû prévoir que votre mère ne vous le dirait pas; et
+pourtant je l'avais chargée de vous faire songer à la différence de nos
+âges. Elle m'a dit l'avoir fait; elle m'a dit que vous étiez bien aise
+de trouver en moi un père en même temps qu'un amant.--Un père! ai-je
+répondu; non, Jacques, je n'ai pas dit cela.» Jacques a souri, et, me
+baisant au front, il s'est écrié: «Tu es franche comme une sauvage; je
+t'aime à la folie, tu seras ma fille chérie; mais si tu crains qu'en
+devenant ton père, je ne devienne ton maître, je ne t'appellerai ma
+fille que dans le secret de mon coeur. Cependant, a-t-il dit un instant
+après en se levant, il est possible que je sois trop vieux pour toi. Si
+tu le trouves, je le suis en effet.--Non, Jacques! non! ai-je répondu
+vivement en me levant aussi.--Ne t'abuse pas, a-t-il repris, j'ai
+trente-cinq ans, dix-huit belles années de plus que toi. Est-ce que vous
+ne vous ne vous en étiez jamais aperçue? Est-ce que cela ne se lit pas
+sur mon visage?--Non; la première fois que je vous ai vu, j'ai cru que
+vous aviez vingt-cinq ans, et depuis, je vous en ai toujours donné
+trente.--Vous ne n'avez donc jamais regardé, Fernande? Regardez-moi
+bien, je le veux; je détournerai les yeux pour ne pas vous intimider.»
+Il m'a attirée vers lui et a détourné les yeux en effet. Alors je l'ai
+examiné avec attention, et j'ai découvert qu'il y avait au-dessous des
+paupières et au coin de la bouche quelques rides imperceptibles, et sur
+ses tempes quelques cheveux blancs mêlés à une forêt de cheveux noirs;
+c'est là tout. «Voilà toute la différence d'un homme de trente-cinq ans
+à un homme de trente!» me suis-je dit; et je me suis mise à rire de
+cette idée qu'il avait de se faire regarder. «Je vais vous dire la
+vérité, lui ai-je dit: votre figure, telle qu'elle est, me plaît
+beaucoup mieux que la mienne; mais je crains que cette différence d'âge
+ne se fasse sentir dans votre caractère.» Alors j'ai tâché de lui
+exposer tous les doutes que renferme ta lettre, comme s'ils venaient du
+moi. Il m'a écoutée avec beaucoup d'attention et avec une sérénité de
+visage qui m'avait déjà rassurée avant qu'il me parlât. Quand j'ai eu
+tout dit, il m'a répondu: «Fernande, deux caractères semblables ne se
+rencontrent jamais; l'âge n'y fait rien; à quinze ans j'étais beaucoup
+plus vieux que vous sous de certains rapports, et sous d'autres, je suis
+encore aujourd'hui plus jeune que vous. Nous différons sur beaucoup de
+points, je n'en doute pas; mais vous aurez moins à souffrir de cela
+avec moi qu'avec tout autre. Est-ce que vous ne le croyez pas?» Que
+voulais-tu que je répondisse? Du moment qu'il me le dit, je le crois
+en effet: il a l'air si sûr de son fait! Ah! Clémence, il est possible
+qu'il me trompe ou qu'il se trompe lui-même, mais il est impossible que
+je me trompe aussi sur l'amour que j'ai pour lui; non, ce n'est pas le
+besoin d'aimer d'une petite pensionnaire. J'ai vu d'autres hommes
+avant lui, et nul ne m'a inspiré de sympathie. La maison d'Eugénie est
+toujours pleine d'hommes plus jeunes, plus gais, plus brillants et plus
+beaux peut-être que Jacques; je n'ai jamais désiré d'être la femme
+d'aucun de ceux-là. Je ne me jette pas en aveugle dans les séductions
+d'une position nouvelle. Tes lettres me font beaucoup d'effet; je les
+commente, je les apprends par coeur, j'en applique à chaque instant un
+passage aux entraînements de mon amour, et je vois que la prudence est
+inutile, que la raison est impuissante. J'aperçois les dangers où cet
+amour peut me précipiter, et la crainte d'être malheureuse avec Jacques
+ne m'ôte pas le désir de passer ma vie près de lui.
+
+Tu dis que deux amis seulement m'ont dit du bien de Jacques. Je vais te
+raconter la conversation qui eut lieu à Cenay, chez les Borel, il y
+a quelques jours. Il y avait là cinq ou six compagnons d'armes de M.
+Borel; Jacques avait l'air un peu plus sérieux que de coutume, mais sa
+figure et ses manières exprimaient toujours la même tranquillité d'âme.
+Il prit une tasse de café, et fit quelques tours de promenade dans
+l'appartement, sans rien dire. «Eh bien, Jacques, comment vous
+trouvez-vous? lui demanda Eugénie.--Mieux, répondit-il d'un air
+doux.--Il a donc été malade?» demandai-je étourdiment. Je vis tous les
+regards de ces messieurs se tourner vers moi, et un certain sourire
+de bienveillance, un peu moqueuse peut-être, sur tous les visages. Je
+sentis que je devenais rouge, mais cela m'était égal; j'étais inquiète
+de Jacques, je réitérai ma question. «J'ai eu quelques douleurs de tête,
+répondit-il en me remerciant par un regard affectueux, mais ce n'est
+rien du tout, et ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe.» On parla
+d'autre chose, et il sortit. «Je crains que Jacques ne soit réellement
+malade, dit Eugénie on le regardant s'éloigner.--Mais il faudrait
+savoir s'il n'a pas besoin de soins, dit ma mère en affectant beaucoup
+d'intérêt.--Oh! il faut surtout le laisser tranquille, dit M. Borel
+brusquement; il ne peut pas supporter qu'on s'occupe de lui quand il
+souffre.--Parbleu! il a de quoi souffrir, dit un de ces messieurs; il
+a sur la poitrine deux ou trois belles blessures qui auraient tué tout
+autre que lui.--Il en souffre rarement, dit Eugénie; mais je crains
+qu'aujourd'hui il n'ait beaucoup souffert.--Qui est-ce qui peut jamais
+savoir si Jacques souffre? reprit M. Borel. Est-ce que Jacques est fait
+de chair humaine?--Je crois bien que oui, dit un vieux capitaine de
+dragons; mais je crois que c'est l'âme d'un diable qui est dans ce
+corps-là.--C'est l'âme d'un ange plutôt, dit Eugénie.--Ah! voilà madame
+Borel qui parle comme les autres, reprit le vieux capitaine; je ne sais
+pas ce que Jacques chante à l'oreille des femmes, mais elles ne parlent
+jamais de lui que comme d'un chérubin; et nous, pauvres pécheurs, on
+publie nos vertus _civiles et militaires_. ( Ceci est une plaisanterie
+favorite du capitaine.)--Oh! pour moi, dit Eugénie, je professe une
+espèce de religion pour notre Jacques, et mon mari l'ordonne ainsi à
+tous ceux qui sont ici.» On m'adressa indirectement quelques épigrammes
+affectueuses, qui avaient la meilleure volonté du monde de me faire
+plaisir, mais qui m'embarrassèrent un peu. Je pris le bras de
+mademoiselle Regnault, et je sortis comme pour faire un tour de jardin;
+mais je lui confessai que je mourais d'envie d'entendre le reste de la
+conversation sur Jacques, et elle me conduisit près d'une fenêtre d'où
+l'on entend tout ce qui se dit dans le salon. J'entendis la voix de M.
+Borel, et je compris qu'il parlait à un de ces messieurs qui ne connaît
+Jacques que très-peu. «Vous voyez bien la figure pâle et l'air distrait
+de Jacques, disait-il, Je ne sais pas si vous avez fait attention à ce
+petit _chantonnement_ qu'il fait dans sa barbe quand il charge sa pipe,
+ou quand il taille son crayon pour dessiner? Eh bien! quand il souffre
+beaucoup, tous ses témoignages de douleur et d'impatience se réduisent à
+cette petite chanson. Je la lui ai entendu faire en plusieurs occasions
+où je n'avais pas envie de chanter. A Smolensk, quand on m'a amputé
+deux doigts du pied, et quand on lui a retiré deux balles qui s'étaient
+proprement logées entre deux de ses côtes, moi je jurais comme un damné,
+M. Jacques chantonnait.» Ici M. Borel se mit à imiter parfaitement le
+petit _Lila Burello_ de Jacques. Ces messieurs se mirent à rire. Quant à
+moi, l'image que ce récit m'avait fait passer devant les yeux, Jacques
+sanglant, chantant sous le fer du chirurgien, m'avait donné une sueur
+froide, et je vis bien encore, à cette impression-là, que j'aime
+Jacques; car j'étais bien indifférente aux douleurs de M. Borel, et
+tandis qu'Eugénie sans doute frémissait en y pensant, il m'était
+absolument égal qu'il eût deux ou trois doigts de plus ou de moins au
+pied.
+
+«Vous souvenez-vous, dit une autre voix, de l'arrivée de Jacques au
+régiment, la veille de***?---Ah! brave Jacques! il avait seize ans, dit
+un autre interlocuteur; il avait l'air d'une jolie petite demoiselle.
+Ils étaient là cinq ou six enfants de famille, débarqués depuis une
+heure, enveloppés de surtouts fourrés par leurs mamans, gentils, bien
+peignés, roses, et pas trop contents de coucher à l'auberge en plein
+champ. Jacques était là aussi avec sa petite mine, pâle déjà, un petit
+commencement de moustache et sa petite chanson entre les dents. L'un
+disait; Celui-là est le plus ridicule de tous; il veut faire le luron,
+et il est déjà blanc comme un linge. Un autre disait: M. Jacques est le
+César de la société; au premier coup de canon, il chantera sur un autre
+ton.--Lorrain... Qui est-ce qui se souvient du lieutenant Lorrain, avec
+son grand diable de nez, ses mauvaises plaisanteries, et son album
+de caricatures qui ne le quittait pas plus que son sabre? Un habile
+dessinateur, ma foi! et le meilleur tireur du régiment. Voilà que mon
+animal, à la lueur du feu du bivouac, s'amuse avec un bout de charbon à
+vous crayonner la charge de Jacques et de ses petits compagnons, avec
+des éventails et des ombrelles; il avait écrit au-dessous: _Gens riches
+allant à la bataille_. Jacques passe derrière lui, se penche sur son
+épaule, et dit avec l'air doux et gentil qu'il a toujours
+conservé: «C'est très-joli, cela!--Vous en êtes content? dit
+Lorrain.--Très-content, répond Jacques.--Et moi aussi,» reprend Lorrain.
+Tout le monde de rire. Jacques s'assied sans se déconcerter le moins du
+monde, et me prie de lui prêter ma pipe. J'avais envie de la lui casser
+sur la figure. «Est-ce que vous n'en avez pas une?--Non, répondit-il;
+je n'ai jamais fumé de ma vie; j'ai envie d'essayer: comment s'y
+prend-on?--On allume de ce côté-là et on la met dans sa bouche, et puis
+on tire de toutes ses forces jusqu'à ce que la fumée sorte par le côté
+opposé.» Jacques secoue la tête d'un air de simplicité et prend la pipe.
+Nous espérions le voir tousser ou s'enivrer; chacun charge la sienne
+et la lui présente l'une après l'autre, en lui versant des rasades
+d'eau-de-vie à griser un boeuf. Je ne sais pas s'il les escamotait; mais
+sa figure ne fit pas un pli, son gosier n'eut pas une convulsion; il but
+et fuma la moitié de la nuit sans sortir de son sang-froid et sans se
+laisser entamer par la moindre taquinerie; on eût dit que sa nourrice
+l'avait élevé avec de l'eau-de-vie et de la fumée de pipe. Le capitaine
+Jean, que voilà, et qui se souvient bien de ce que je raconte, vint me
+taper sur l'épaule et me dire: «Vous voyez bien cet oiseau-mouche? Eh
+bien! je vous dis, Borel, que ce sera une de nos meilleures moustaches.
+Je connais cela; c'est une petite race de vieux buis bien sec, et c'est
+plus solide qu'une grande massue de fer. Son père est un brigand, mais
+un sabreur; celui-ci aura plus de sang-froid, et si un boulet ne le raie
+pas demain de mes tablettes, il fera vingt campagnes sans se plaindre de
+cors aux pieds. Le lendemain, chacun sait comme Jacques fit ses preuves
+et fut décoré sur le champ de bataille.--Vous croyez qu'il était
+glorieux après cela, dit le capitaine de dragons; qu'il sautait comme
+font les enfants à qui ces fortunes-la arrivent, ou bien qu'il s'en
+allait dans les petits coins, comme nous faisions, nous autres, pour
+regarder sa croix et la baiser? Il avait l'air aussi indifférent à cela
+qu'il l'avait été à la caricature de Lorrain, au premier feu et à sa
+première blessure. Il reçut toutes les poignées de main d'un air franc
+et amical, mais sans montrer ni étonnement ni joie. Je ne sais pas ce
+qui peut faire rire ou pleurer Jacques, et, quant à moi, je me suis
+souvent demandé si ce n'était pas un de ces spectres auxquels croient
+les Allemands.--Vous n'avez donc pas vu Jacques amoureux? dit M. Borel.
+Alors vous l'auriez vu fondre comme la neige au soleil; il n'y a que les
+femmes qui aient du pouvoir sur cette tête-là; aussi y ont-elles fait de
+fiers ravages! En Italie...» M. Borel s'interrompit, et je compris que
+quelqu'un, Eugénie sans doute, lui avait fait signe de se taire. Cela me
+donna une impatience, une curiosité et une inquiétude épouvantables.
+
+«Je voudrais savoir, dit Eugénie après un instant de silence, où il
+a trouvé le temps d'apprendre tout ce qu'il sait en littérature, en
+poésie, en musique, en peinture!--Qui diable le sait? répondit le
+capitaine; moi, je crois qu'il est venu au monde comme ça; ce qu'il y
+a de sûr, c'est que ce n'est pas moi qui le lui ai appris.--Sous ce
+rapport, dit ma mère, je crois pouvoir présumer que son éducation était
+faite avant qu'il entrât au service. Je l'ai connu à l'âge de dix ans,
+et il était extraordinairement instruit pour son âge. Il avait l'aplomb
+et l'assurance d'un homme; il a dû se développer remarquablement
+vite.--Le capitaine Jean a bien un peu raison, observa M. Borel, quand
+il dit que Jacques n'appartient pas tout à fait à l'espèce humaine; il
+y a dans son corps et dans son esprit une trempe d'acier dont le secret
+est perdu sans doute. A insu, jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans, il a paru
+plus âgé qu'il ne l'était en effet, et depuis ce temps-là il parait plus
+jeune qu'il ne l'est réellement.
+
+[Illustration: Le hasard voulut que M. Jacques...]
+
+Je n'oublierai jamais, reprit une autre personne, la manière dont il
+s'est comporté à son premier duel.--Parbleu! c'était précisément avec
+Lorrain, dit le capitaine Jean; c'est moi qui l'ai forcé de se battre;
+je l'aimais de tout mon coeur, cet enfant-là!--.Comment! vous l'avez
+_forcé_? dit la personne qui ne connaissait pas Jacques, et à qui
+s'adressaient presque tous ces récits.--Je vais vous dire comment,
+reprit le capitaine. Jacques s'était certainement bien montre à la
+bataille de***; mais autre chose est de se faire respecter du canon et
+de se faire estimer de ses camarades. Ce n'est pas que dans ce moment-là
+on fût très-duelliste dans l'armée: on était assez occupé avec l'ennemi.
+Néanmoins; le lieutenant Lorrain ne passait pas un jour sans se faire
+une affaire petite ou grande avec quelque nouveau venu. Il n'était pas,
+à beaucoup près, aussi solide sur le champ de bataille; mais dans une
+affaire particulière, il avait si beau jeu qu'on ne lui reprochait rien
+impunément. Je n'aimais pas ce gaillard-là, et j'aurais donné mon cheval
+pour qu'on me débarrassât de sa vue. Je l'avais manqué deux fois, et
+j'en avais été pour mes frais, une fois ce poignet-ci, et l'autre fois
+cette joue-là. Il ne pouvait pas souffrir notre petit Jacques, et il
+était furieux de la manière dont il avait mis les rieurs de son côté
+à***. Il n'avait rien mérité, rien gagné, lui, pas même une égratignure!
+Il se consolait en faisant des caricatures au moyen desquelles il
+tournait Jacques en ridicule; car ses diables de charges étaient si bien
+faites, qu'en les regardant il fallait rire malgré qu'on en eût. Cela
+m'impatientait. Un soir, il avait dessiné le dolman de Jacques sur le
+dos d'un petit chien. C'était trop fort; je vais trouver Jacques,
+qui dormait sur l'herbe; je lui dis: «Jacques, il faut que tu te
+battes.--Avec qui? dit-il en bâillant et étendant-les bras.--Avec
+Lorrain.--Pourquoi?--Parce qu'il t'insulte.--Comment?--Est-ce que ses
+caricatures ne t'offensent pas?--Pas du tout.--Mais il se moque de toi.
+--Qu'est-ce que cela me fait?--Ah ça, Jacques, est-ce que tu n'es brave
+qu'à la mêlée?--Je n'en sais rien.» Là-dessus je dis un mot que je ne
+répéterai pas devant ces dames. «Parle plus bas, Jacques, et prends
+garde de ne jamais répéter devant personne ce que tu viens de me dire
+là.--Pourquoi donc, Jean? me dit-il en bâillant comme un désespéré.--Tu
+dors, camarade! lui dis-je en le secouant de toute ma force.--Quand tu
+m'auras cassé les os, me dit-il avec son sang-froid ordinaire, crois-tu
+que je serai plus persuadé? Comment veux-tu que je te dise si je suis
+brave en duel? je ne me suis jamais battu. Si tu m'avais demandé, la
+veille de la bataille, comment je me conduirais, je t'aurais dit la même
+chose. J'ai fait le premier essai de mon caractère militaire ce jour-là;
+à présent, s'il faut en faire un second, je ne demande pas mieux; mais
+je ne sais pas mieux que toi comment je m'en tirerai.» C'était un
+drôle de corps que ce petit Jacques, avec ses petits raisonnements de
+philosophe. J'étais sûr de lui comme de moi, malgré tout ce qu'il disait
+pour m'en faire douter. «Je t'estime, lui dis-je, parce que tu n'es pas
+un fanfaron et que tu as du coeur. L'amitié que j'ai pour toi me force
+à te dire qu'il faut te battre.--Je le veux bien; mais trouve-moi une
+raison pour le faire sans être un sot. Je t'avoue que vouloir tuer un
+homme parce qu'il s'amuse à dessiner ma pauvre personne d'une manière
+bouffonne et plaisante, cela ne me paraît pas possible. Moi, je ne suis
+pas en colère contre ce Lorrain; il m'amuse beaucoup, au contraire,
+et je serais au désespoir de tuer un homme qui fait de si drôles
+de calembours.--Il faut tâcher de le toucher au bras droit, et de
+l'empêcher de faire jamais la caricature de personne.» Jacques haussa
+les épaules et se rendormit. Je n'étais pas content de cela; j'attendis
+le lendemain matin, et je dis à Lorrain: «Sais-tu que Jacques ne prend
+plus si bien la plaisanterie? Il a dit qu'à la première caricature il
+se battrait avec toi.--Bien, dit Lorrain, je ne demande pas mieux.»
+Il prend alors un bout de charbon, et, sur un grand mur blanc qui se
+trouvait là, il vous fait un Jacques gigantesque, avec le nom et la
+décoration; rien n'y manquait. Je rassemble les amis, et je leur dis:
+«Que feriez-vous à la place de Jacques?--Cela n'est pas douteux,»
+répondent-ils. Je vais chercher Jacques. «Jacques, les anciens ont
+décidé qu'il faut te battre.--Je veux bien, dit Jacques en regardant son
+portrait; ça n'en vaut, ma foi! pas la peine. Vous pensez donc,
+vous autres, que je suis insulté?--_Insultissimus_! répond un
+facétieux.--Allons, dit Jacques, qui est-ce qui veut me servir de
+témoin?---Moi, dis-je, et Borel.» Lorrain arrive pour déjeuner, Jacques
+va droit à lui, et, comme s'il lui eût offert une prise de tabac,
+lui dit: «Lorrain, on dit que vous m'avez insulté; si ç'a été votre
+intention en effet, je vous en demande raison.--Ç'a été mon intention,
+répond Lorrain, et je vous en rendrai raison dans une heure. Je vous
+laisse le choix des armes.--A quelles armes faut-il que je me batte? dit
+Jacques en revenant allumer sa pipe à la mienne.--A celle que tu connais
+le mieux.--Je n'en connais aucune, dit Jacques; je suis une recrue, moi,
+Dieu ne m'a pas fait naître soldat.--Comment, malheureux, lui dis-je,
+tu ne connais aucune arme, et tu t'engages avec un malin comme
+Lorrain?--Vous m'avez dit de le faire, je l'ai fait, dit Jacques.--Eh
+bien! tu sais sabrer, bats-toi au sabre.--Comment s'y prend-on?--Comme
+on peut, quand on ne sait pas.--A la bonne heure! dit Jacques; quand
+Lorrain sera prêt, vous m'appellerez.» El il se met à dormir sur une
+table. A l'heure dite, mon Lorrain se présente sur le terrain d'un air
+persifleur. Il faisait toutes sortes de moqueries, et affectait de
+laisser à Jacques tous les avantages. Voilà Jacques qui prend un
+sabre plus long que lui, qui, avec ses petits bras, le fait voltiger
+par-dessus sa tête, et vient sur son homme, tapant à droite, à gauche,
+en avant, au hasard, mais tapant dru, battant en grange, ne s'inquiétant
+pas de parer, mais d'avancer. Quand Lorrain vit cette manière d'agir,
+il recula, et demanda ce que cela voulait dire. «Cela veut dire, lui
+répondis-je, que Jacques ne sait pas tirer le sabre, et qu'il fait comme
+il peut.» Lorrain reprit courage et avança; mais il reçut aussitôt sur
+l'épaule droite une si bonne entamure, qu'il s'en trouva satisfait et
+n'en demanda pas davantage. De cette affaire-là, il resta plus de six
+mois sans se battre et sans dessiner.»
+
+[Illustration: Il prend alors ou tout de charbon.]
+
+On parla encore longtemps de Jacques, et si je ne craignais de te
+fatiguer avec mes récits, je te raconterais de quelle manière vraiment
+héroïque Jacques supporta ses horribles souffrances de la campagne de
+Russie. Ce sera pour une autre fois, si tu veux; aujourd'hui, ce besoin
+de te parler de lui m'a conduite assez loin; il est temps que je te
+délivre de mon griffonnage et que j'aille me coucher. Adieu, mon amie.
+
+
+
+VI.
+
+Cerlay, près Tours.
+
+Quand ma souffrance s'endort, pourquoi la réveilles-tu, imprudente
+Sylvia! Je sais bien que je n'en guérirai pas: crains-tu que je ne
+l'oublie? Mais de quoi donc as-tu peur? et quelle page de ma vie peut
+te paraître bizarre quand elle est signée de Jacques? Est-ce de me voir
+amoureux que tu t'étonnes? est-ce mon amour, est-ce mon mariage qui
+t'effraie?
+
+Moi, si je pouvais m'épouvanter de quelque chose, ce serait de me sentir
+si heureux; mais je l'ai été plus d'une fois, et plus d'une fois j'ai
+su y renoncer. Quand le temps sera venu de me vaincre, je me vaincrai.
+J'aime du plus profond de mon coeur une vierge, une enfant belle comme
+la vérité, vraie comme la beauté, simple, confiante, faible peut-être,
+mais sincère et droite comme toi. Pourtant Fernande n'est pas ton égale;
+nulle ne l'est en ce monde, Sylvia; c'est pourquoi je ne la cherche pas.
+Je ne demanderai pas à cette jeune fille la force et l'orgueil qui te
+font si grande, mais je trouverai en elle les douces affections, les
+tendres prévenances dont mon coeur sent le besoin. J'ai soif de repos,
+Sylyia; il y a longtemps que je marche seul dans un chemin pénible; il
+faut que je m'appuie sur un coeur paisible et pur; le tien ne peut pas
+m'appartenir exclusivement; il faut que je m'empare de celui-ci, qui n'a
+encore connu que moi.
+
+Oui, Fernande est _une sauvage_. Si tu voyais ses longs cheveux blonds
+se détacher et tomber en désordre sur ses épaules au moindre mouvement
+de sa jeune pétulance; si tu voyais ses grands yeux noirs, toujours
+étonnés, toujours questionneurs, et si ingénus quand l'amour en adoucit
+la vivacité; si tu entendais le son un peu brusque de cette voix nette
+et accentuée, tu reconnaîtrais, à des indices indubitables, la franchise
+et l'honnêteté. Fernande a dix-sept ans; elle est petite, blanche, un
+peu grasse, mais élégante et légère cependant. Ses yeux et ses sourcils
+noirs au-dessous d'une forêt de cheveux blonds, donnent un caractère
+particulier à sa beauté. Son front n'est pas très élevé, mais il
+est purement dessiné, et annonce une intelligence plutôt docile que
+saisissante, plutôt capable de mémoire que d'observation. En effet, elle
+arrange et emploie convenablement ce qu'elle sait, et ne découvre rien
+par elle-même. Je ne te dirai pas, comme font tous les amants, que son
+caractère et son esprit sont faits exprès pour assurer le bonheur de ma
+vie. Ce serait une phrase de clerc de notaire, et l'approche du mariage
+ne m'a pas encore rendu imbécile à ce point. Le caractère de Fernande
+est ce qu'il est; je l'étudie, je le possède, et je traiterai avec lui
+en conséquence. Quand j'étais jeune, je croyais à un être créé pour
+moi. Je le cherchais dans les natures les plus opposées, et quand je
+désespérais de le trouver dans l'une, je me hâtais de l'espérer dans une
+autre. C'est ainsi que j'ai aggravé mes maux et que j'ai souvent connu
+le découragement, Amour romanesque! tourment et chimère des années
+fécondes de la vie!
+
+Ne vous trompez pas sur moi, cependant, Sylvia; je ne suis pas un homme
+blasé qui se retire des passions pour vivre bourgeoisement avec une
+femme simple, gentille et rangée: je suis un homme encore bien jeune de
+coeur, qui aime fortement une jeune fille, et qui l'épouse pour deux
+raisons: la première, parce que c'est l'unique moyen da la posséder; la
+seconde, parce que c'est l'unique moyen de l'arracher des mains d'une
+méchante mère, et de lui procurer une vie honorable et indépendante.
+Vous voyez que c'est un mariage d'amour; je ne m'en défends pas. Si
+cette détermination entraînait tous les maux que vous craignez, ce qu'il
+y a de vieux en moi, l'esprit et la volonté, aurait pris le dessus,
+et j'aurais fui avant de m'abandonner à mon coeur; mais ces maux sont
+imaginaires, Sylvia, et je vais te le prouver.
+
+Je n'ai pas changé d'avis, je ne me suis pas réconcilié avec la
+société, et le mariage est toujours, selon moi, une des plus barbares
+institutions qu'elle ait ébauchées. Je ne doute pas qu'il ne soit aboli,
+si l'espèce humaine fait quelque progrès vers la justice et la raison;
+un lien plus humain et non moins sacré remplacera celui-là, et saura
+assurer l'existence des enfants qui naîtront d'un homme et d'une femme,
+sans enchaîner à jamais la liberté de l'un et de l'autre. Mais les
+hommes sont trop grossiers et les femmes trop lâches pour demander
+une loi plus noble que la loi de fer qui les régit: à des êtres sans
+conscience et sans vertu, il faut de lourdes chaîne. Les améliorations
+que rêvent quelques esprits généreux sont impossibles à réaliser dans ce
+siècle-ci; ces esprits-là oublient qu'ils sont de cent ans en avant
+de leurs contemporains, et qu'avant de changer la loi il faut changer
+l'homme.
+
+Quand on est de ceux-là, quand on se sent moins brute et moins féroce
+que la société où l'on est condamné à vivre et à mourir, il faut ou
+lutter corps à corps avec elle, ou s'en retirer tout à fait. J'ai fait
+l'un, je veux faire l'autre. J'ai vécu seul, méprisant l'activité
+d'autrui, et me lavant les mains devant Dieu des impuretés de la race
+humaine; à présent je veux vivre deux, et donner à un être semblable à
+moi le repos et la liberté qui m'ont été refusés de tous. Ce que j'ai
+amassé de force et d'indépendance durant toute une vie de solitude et
+de haine, je veux en faire profiter l'objet de mon affection, un être
+faible, opprimé, pauvre, et qui me devra tout; je veux lui donner un
+bonheur inconnu ici-bas; je veux, au nom de la société que je méprise,
+lui assurer les biens que la société refuse aux femmes. Je veux que la
+mienne soit un être noble, fier et sincère; telle que la nature l'a
+faite, je veux la conserver; je veux qu'elle n'ait jamais ni besoin ni
+envie de mentir. J'ai embrassé cette idée-là comme un but à ma triste et
+stérile existence, et je me persuade que, si je réussis, ma vie ne sera
+pas absolument perdue.
+
+Ne souris pas, Sylvia; ce ne sera pas une petite chose, cela sera
+peut-être plus grand devant Dieu que les conquêtes d'Alexandre. J'y
+emploierai tout mon courage, toute ma force; j'y sacrifierai tout, s'il
+le faut: ma fortune, mon amour, et ce que les hommes appellent leur
+honneur; car je ne me dissimule pas les difficultés de mon entreprise et
+ce que la société y apportera d'obstacles. Je sais combien ses préjugés,
+sa jalousie, ses menaces, sa haine, entraveront mes pas et glaceront de
+terreur celle que j'ai prise par la main pour la faire marcher avec moi
+dans ce chemin désert; mais je surmonterai tout, je le sens, je le sais.
+Si mon courage faiblissait, ne serais-tu pas là pour me dire: «Jacques,
+souviens-toi de ce que tu a promis à Dieu?»
+
+
+
+VII.
+
+DE FERNANDE A CLÉMENCE
+
+Tilly, le...
+
+Tu es une moqueuse; tu dis que j'imite le jargon des grognards, comme si
+j'avais composé dix vaudevilles; cependant tu dis que j'ai bien fait de
+te raconter tout cela; et moi aussi, je le pense, car te voilà à demi
+réconciliée avec Jacques; ce caractère froidement brave te plaît, et à
+moi donc!
+
+J'ai suivi ton conseil, et je ne sais trop quelle conclusion je
+dois tirer de la conversation que j'ai eue avec les Borel. Je te la
+transmets, au risque d'être encore traitée de petite perruche: tu me
+diras ce que tu en penses.
+
+L'occasion s'est offerte à moi on ne peut meilleure. Maman avait été
+faire une visite à notre voisine, madame de Bailleul, quand Eugénie
+et son mari sont arrivés. Jacques avait été appelé à Tours pour une
+affaire. «Je suis enchantée de me trouver seule avec vous, leur ai-je
+dit; j'ai beaucoup de questions à vous faire à tous deux. D'abord
+êtes-vous bien mes amis? suis-je indiscrète de compter sur vous comme
+sur moi-même?» Eugénie m'a embrassée, et son mari m'a tendu la main
+d'une grosse façon militaire que ma mère eût trouvée de bien mauvais
+ton, mais qui m'a inspiré plus de confiance que tous les compliments du
+monde. «Il faut que vous me parliez de Jacques, leur ai-je dit; vous ne
+m'en avez jamais dit que du bien; il est impossible que vous n'ayez pas
+un peu de mal à m'en dire.--Qu'est-ce que cela signifie? s'est écriée
+Eugénie.--Ma bonne amie, lui ai-je répondu, je vais m'engager sans
+retour et bien précipitamment avec un homme que je connais très-peu; ce
+serait une grande folie, si vous n'étiez garants du noble caractère de
+cet homme-là. Maintenant je ne songe pas à m'en dédire, car il sait et
+vous savez tous que je l'aime; mais, malgré cela, et même à cause de
+cela, je voudrais le connaître mieux et pouvoir me tenir en garde contre
+les défauts grands ou petits qu'il peut avoir. Vous m'avez dit, dans un
+temps où aucun de nous ne songeait qu'il pouvait devenir mon mari, qu'il
+avait beaucoup de singularités, maintenant il m'intéresse extrêmement
+de savoir quelles sont ces singularités, afin de n'en pas blesser
+quelqu'une involontairement et d'éviter tout ce qui peut les éveiller.
+Je n'en ai encore aperçu que l'ombre, et je me demande souvent s'il est
+possible qu'un homme soit aussi parfait que Jacques me semble l'être. Je
+veux me défendre de l'aveuglement et de l'enthousiasme; je vous en prie,
+mes amis, parlez-moi, éclairez-moi.
+
+--Cela est embarrassant en diable, a répondu M. Borel, et je ne sais que
+vous dire. Vous êtes si franche et si bonne enfant, Mademoiselle, que,
+si vous étiez ma propre soeur, je ne pourrais pas avoir plus d'estime et
+d'amitié pour vous que je n'en ai. D'un autre côté, Jacques est mon plus
+ancien, mon meilleur ami: il m'a porté sur ses épaules en Russie pendant
+plus de trois lieues. Oui, Mademoiselle, le petit Jacques a porté le
+gros animal que voilà, qui sans lui serait crevé de froid à côté de son
+cheval; et il a manqué de mourir lui-même par suite de ce léger fardeau.
+Je vous ai raconté cela, peut-être; je pourrais vous raconter tant
+d'autres choses! des dettes payées, des duels accommodés, des coups
+parés tant à la bataille qu'au cabaret, des services à n'en pas finir;
+et moi, qu'est-ce que j'ai fait pour lui? rien du tout. Ai-je le droit
+à présent de parler de lui comme je le ferais d'un autre?--À tout autre
+qu'à moi, non certainement, ai-je répondu; mais à moi, je crois que vous
+le devez.--Je ne sais pas! je ne sais pas! Je vous aime bien, ma chère
+mademoiselle Fernande; mais, voyez-vous, j'aime Jacques encore plus que
+vous,--Je le crois bien, mais ce n'est pas dans mon intérêt seulement,
+mais dans celui de Jacques, que je vous interroge.--Fernande a raison,
+a dit Eugénie; il faut qu'elle connaisse son mari pour lui épargner de
+petits chagrins, et peut-être de grandes contrariétés. Elle dit qu'elle
+aime Jacques, et que ce ne seront pas de petites raisons qui pourront la
+dégoûter de lui: il faut croire ce que dit Fernande; elle ne ment pas:
+moi, je tiens sa parole pour sacrée. Comme, d'un autre côté, je sais
+qu'il est impossible de trouver un reproche un peu grave a faire à
+Jacques, je ne vois pas le moindre inconvénient à lui dire tout ce que
+tu sais. Pour moi, j'ai souvent entendu raconter les originalités de
+Jacques; mais je déclare que je n'en ai vu aucune, et que, depuis trois
+mois qu'il demeure chez nous, je n'ai jamais eu sujet de m'étonner de
+rien, si ce n'est de sa douceur, de son égalité de caractère et du calme
+de son esprit.--Voilà que tu fais ce que je ne voudrais pas faire,
+interrompit son mari; tu parles contre la vérité. Il est vrai que tu
+mens sans le savoir. Toutes les femmes voient Jacques avec prévention,
+jusqu'à la mienne, qui certainement est une femme sensée.--Eh bien! moi,
+je veux l'être encore plus, ai-je dit; je veux le voir tel qu'il est.
+Parlez, mon cher colonel; Jacques est-il d'un caractère fantasque?
+a-t-il des caprices, des emportements?--Des emportements? non; ou, s'il
+en a, je ne les ai jamais aperçus: il est doux comme un agneau.--Mais
+des caprices?--Je vous répondrai à une condition: c'est que vous me
+permettrez de raconter à Jacques notre conversation mot pour mot, et dès
+ce soir.» Cette demande m'a un peu embarrassée. «Comment! me suis-je
+dit, Jacques saura que je l'ai soupçonné de n'être pas toujours dans
+son bon sens? que j'ai demandé à ses amis les petits secrets de son
+caractère, au lieu de l'interroger franchement et de m'en rapporter à
+lui?--Vous ne vous en souciez pas, a dit le colonel: eh bien! laissons
+là ce sujet; dispensez-moi de vous répondre: je vous promets sur
+l'honneur de ne pas dire à Jacques que vous m'avez interrogé.---J'ai
+peut-être eu tort de le faire, ai-je répondu; mais, puisque je l'ai
+fait, j'en veux subir toutes les conséquences; il me paraîtrait plus
+déloyal de m'en cacher que de persister. Parlez donc, j'accepte les
+conditions.» Il s'est enfin décidé, et il m'a parlé de Jacques à peu
+près dans ces termes:
+
+«Je ne sais pas comment Jacques est avec les femmes; ainsi je ne vois
+pas trop à quoi vous servira ce que je vais vous dire. Toutes les femmes
+que j'ai vues raffolent de lui, et je ne sache pas qu'aucune de celles
+qui l'ont aimé ait eu un seul reproche à lui faire. Mais moi, qui l'aime
+de tout mon coeur, je lui en veux souvent; pourquoi? je n'en sais trop
+rien. Je le trouve sec, fier, méfiant; je suis en colère de ce qu'il
+sait si bien se faire aimer en de certains moments. Il y en a d'autres
+où il semble qu'il ne vous connaît plus. «Mais qu'as-tu donc,
+Jacques?--Rien.--Souffres-tu?--Non.--As-tu quelque chose qui te
+contrarie?--Bah!--Mais enfin tu n'es pas dans ton humeur ordinaire?--Si
+fait.--Tu veux que je te laisse tranquille?--Oui.--A la bonne heure.»
+Cela n'est rien, nous avons tous de mauvais moments; mais quand nous
+sommes sûrs d'un ami, nous lui demandons tous les services dont nous
+avons besoin. Il n'y a pas de danger que Jacques en demande jamais un
+seul, fût-ce un verre d'eau _in articulo mortis_, et cela non pas tant
+peut être par orgueil que par méfiance. Il ne dit jamais la raison de
+son silence, mais on s'en aperçoit tout de suite à la manière dont il
+vous conseille en pareille occasion. «Ne faites pas cela, dit-il, mettez
+l'amitié à l'épreuve le moins que vous pourrez.» Vous m'avouerez que
+pour un homme dont l'amitié est capable de tous les sacrifices, il y a
+une espèce de folie superbe à nier l'amitié des autres. C'est injuste,
+et cet orgueil-là m'a souvent mis en colère contre lui. Cette
+singularité en entraîne d'autres. Quand il a rendu un service, il ne
+peut pas souffrir qu'on l'en remercie, et il est capable de fuir et
+d'éviter longtemps, de quitter même tout à fait celui qu'il a obligé; il
+semble qu'il prenne en aversion la figure des gens qui ont reçu de
+lui quelque chose. Il y a là-dedans excès de délicatesse, mais il y a
+quelque chose de plus encore: il y a la conviction cruelle que tous ceux
+à qui il fait du bien doivent devenir ses ennemis. Il a d'autres manies
+inexplicables: il n'aime pas qu'on le regarde en de certains moments,
+et l'on ne sait jamais pourquoi. Il ne veut pas qu'on le questionne ni
+qu'on le soigne dans ses souffrances. Ce qu'il y a de plus déplaisant,
+c'est qu'il ne peut pas souffrir qu'on parle de guerre et qu'on raconte
+les campagnes qu'on a faites; il s'en va quand on commence à bavarder au
+dessert. Il ne s'enivre jamais, eût-il avalé de l'eau-forte. Il ne sort
+jamais de son sang-froid; cela le met dans une sorte de désaccord avec
+nous autres, et fait qu'il a toujours été estimé plutôt qu'aimé au
+régiment. Sans les services qu'il a rendus d'une manière toujours
+magnifique, on l'aurait détesté comme un mauvais camarade; car les
+militaires n'aiment pas ceux qui se taisent à table et qui ont l'air
+d'en penser plus long qu'eux.
+
+--D'après cela, dis-je à M. Borel, je crois voir qu'il a le fond du
+coeur chagrin et l'esprit mélancolique.--Le fond du coeur de Jacques
+n'est pas facile à voir, reprit-il, mais son caractère n'est pas plus
+mélancolique qu'un autre. Il a, comme nous tous, ses bons et ses mauvais
+jours; il s'égaie volontiers, mais il ne s'abandonne jamais. Il a une
+petite joie tranquille qui fait mourir de rire quand on a encore un
+demi-sens pour aimer la gaieté douce; mais quand on casse les pots,
+Jacques n'en est plus; il disparaît comme la fumée des pipes et
+s'éclipse tout doucement, sans qu'on sache s'il est sorti par la
+porte ou par la fenêtre.--Cela ne me semble pas un grand défaut,
+repris-je.--Ni à moi non plus, dit Eugénie.--Ni à moi non plus
+maintenant, dit Borel; je me suis rangé, et le tapage ne me paraît plus
+nécessaire. Mais j'ai été un grand mauvais sujet autrefois, et j'avoue
+que dans ce temps-là je faisais un crime à Jacques de l'être moins que
+moi. Il y en avait parmi nous qui ne lui pardonnaient pas de conserver
+toujours sa raison, et qui disaient qu'il faut se méfier de l'homme à
+qui le vin ne desserre jamais les dents. Voilà le reproche le plus
+grave qu'on ait eu à lui faire; c'est à vous de juger si vous devez
+le corriger de cela.---Non pas! répondis-je en riant. Est-ce là
+tout?--Tout, ma parole d'honneur! A présent que je vois avec quelle
+philosophie vous prenez ces choses-là, je suis enchanté de vous les
+avoir dites; car je parie que vous vous imaginiez des choses bien plus
+terribles.--Je ne sais pas, répondis-je en riant, s'il est un plus
+terrible défaut que celui de boire avec prudence et modération. Eugénie
+est bien heureuse de n'avoir pas cela à vous reprocher.--Vous êtes une
+méchante, dit-il en me piquant la main avec ses grosses moustaches. A
+présent vous ne me questionnerez plus?»
+
+La manière dont il s'était plaint de Jacques m'avait paru si singulière
+que je ne songeai qu'à en rire avec eux; mais quand ils furent partis,
+je me mis à penser à certaines parties de ce discours qui ne m'avaient
+pas assez frappée d'abord, à ces paroles surtout: «Il semble qu'il
+prenne en aversion la figure des gens qui ont reçu de lui quelque
+chose.» Je ne sais pourquoi je me sentis tellement effrayée à cette idée
+que j'eus presque envie d'écrire à Jacques pour rompre avec lui; car
+enfin je suis pauvre, et je vais recevoir la fortune de Jacques. Il ne
+m'épouse peut-être que pour me la donner; et quand je serai son obligée
+à ce point, le plus léger tort de ma part lui semblera une ingratitude;
+il s'imaginera peut-être que je lui dois plus qu'une autre femme ne doit
+à son mari, et il aura peut-être raison. Pour la première fois je me
+sens alarmée sérieusement de ma position; mon orgueil souffre, et mon
+amour encore davantage.
+
+
+
+VIII.
+
+DE SYLVIA A JACQUES.
+
+Peut-être que tu te trompes, Jacques; peut-être que l'amour seul
+t'aveugle et t'entraîne, ou que la volonté de faire de cet amour une
+chose belle et grande dans ta vie est un rêve conçu dans le moment même
+où tu m'as répondu. Je te connais, enthousiaste! autant qu'on peut te
+connaître, car ton âme est un abîme au fond duquel tu n'es peut-être
+jamais descendu toi-même. Peut-être sous le masque de la force vas-tu
+commettre la plus insigne faiblesse. Je sais bien que tu t'en tireras de
+quelque manière étrangement héroïque; mais à quoi bon te faire souffrir?
+N'as-tu pas assez vécu?
+
+Hélas! voici que je te dis le contraire de ce que je t'ai dit d'abord.
+Je craignais que tu ne vinsses à enterrer l'éclat de ta vie, et
+maintenant il me semble que tu vas chercher ce qu'il y a de plus
+difficile et de plus douloureux, pour le plaisir d'exercer tes forces et
+de sortir vainqueur d'une lutte plus terrible que les autres. Je ne
+peux pas me laisser persuader que ce soit là une chose dont je doive me
+réjouir; les plus funestes pressentiments s'attachent à cette nouvelle
+phase de ta vie. Pourquoi ta figure pâle vient-elle s'asseoir les nuits
+à côté de mon lit et reste-t-elle immobile et silencieuse à me regarder
+jusqu'au jour? Pourquoi ton spectre erre-t-il avec moi dans les bois
+au lever de la lune? Mon âme est habituée à vivre seule, Dieu le veut
+ainsi; que vient faire la tienne dans ma solitude? Viens-tu m'avertir de
+quelque danger, ou m'annoncer quelque malheur plus épouvantable que tous
+ceux auxquels a suffi mon courage? L'autre soir, j'étais assise au pied
+de la montagne; le ciel était voilé, et le vent gémissait dans les
+arbres; j'ai entendu distinctement, au milieu de ces sons d'une triste
+harmonie, le son de ta voix. Elle a jeté trois ou quatre notes dans
+l'espace, faibles, mais si pures et si saisissables que j'ai été voir
+les buissons d'où elle était partie pour m'assurer que tu n'y étais pas.
+Ces choses-là m'ont rarement trompée; Jacques, il faut qu'il y ait un
+orage sur nos têtes.
+
+Je vois bien que l'amour te précipite dans un piège nouveau; la seule
+parole vraie de ta lettre est celle-ci: «J'épouse cette jeune fille
+parce qu'il n'y a pas d'autre moyen de la posséder.» Et quand tu ne
+l'aimeras plus, Jacques, qu'en feras-tu?
+
+Car il viendra un jour où tu seras aussi fatigué de l'avoir aimée que tu
+es avide maintenant de t'abandonner à ta passion. Pourquoi cet amour-là
+différerait-il des autres? As-tu tellement changé depuis un an que tu
+sois devenu capable de ce qu'il y a de plus antipathique à ton âme,
+l'obstination? Car de quel autre nom peut-on appeler l'amour qui résiste
+à l'intimité? Tu es capable de comprendre, d'éprouver et d'exécuter, en
+beaucoup de choses, ce que les hommes regardent comme impossible; mais,
+en revanche, ce qui est facile à plusieurs, et possible à beaucoup
+d'entre eux, Dieu, pour compenser sa magnificence envers toi par quelque
+grave infirmité, t'en a rendu absolument incapable. Ne pouvoir tolérer
+les faiblesses d'autrui, voilà ta faiblesse, voilà le côté misérable el
+sacrifié de ton grand caractère; voilà en quoi Dieu te châtie de n'être
+pas soumis aux misères communes.
+
+Et tu as raison, Jacques; je te l'ai toujours dit, tu as bien raison de
+ne rien pardonner à cette boue humaine; tu as raison de retirer tout ton
+coeur aussitôt que tu vois une tache sur l'objet de ton amour! L'être
+qui pardonne s'avilit! Je sais bien, moi pauvre femme, combien l'âme
+perd de sa grandeur et de sa sainteté quand elle accepte une idole
+souillée. Il faut toujours qu'elle en vienne plus tard à briser l'autel
+où elle s'est prosternée devant un faux dieu; au lieu de la résignation
+froide qui devrait accompagner cet acte de justice, la haine et le
+désespoir font trembler la main qui tient la balance. La vengeance se
+mêle de juger... Oh! alors il vaudrait mieux être né sans coeur que
+d'avoir aimé.
+
+Toi, homme fort, tu couvres mystérieusement les fautes d'autrui du
+manteau de ton silence; ta main généreuse relève celui qui est tombé,
+essuie la fange de son vêtement, et efface la trace que sa chute a
+laissée sur ton chemin; mais tu n'aimes plus alors' Le jour où tu
+commences à pardonner, tu cesses d'aimer! Et je t'ai vu dans ces
+jours-là, oh! combien tu soufres! Vas-tu t'exposer encore à ce que tu
+appelais _le mal de la miséricorde_?
+
+Elle a beau être aimable, elle aura beau être sincère et bonne; elle est
+femme, elle a été élevée par une femme, elle sera lâche et menteuse, un
+peu seulement peut-être; cela suffira pour te dégoûter. Tu auras besoin
+de la fuir alors, et elle t'aimera encore; car elle ne comprendra pas
+qu'elle est indigne de toi et qu'elle n'a dû ton amour qu'au besoin
+d'aimer qui dévore ton âme, et au voile que ce besoin aura étendu sur
+tes yeux jusqu'au jour de sa première faute. Infortunée! je la plains et
+je l'envie. Elle aura de beaux moments; elle en aura un terrible! Tu as
+prévu cela, je le vois bien; tu as pensé au temps où, lui retirant ton
+affection, tu lui laisserais l'indépendance; qu'en fera-t-elle si elle
+t'aime? Oh! Jacques, j'ai toujours frémi quand je t'ai vu devenir
+amoureux; j'ai toujours prévu ce qui est arrivé depuis; j'ai toujours
+su d'avance que tu romprais brusquement ton lien, et que l'objet de ton
+amour t'accuserait de froideur et d'inconstance le jour où l'ardeur et
+la force de cet amour te feraient le plus souffrir. Mais à présent, quel
+effroi ne dois-je pas avoir quand le mariage va sceller ce lien à ta
+conscience et à celle d'une femme; quand les lois, la croyance et
+l'usage vous défendront à tous les deux de vous consoler par un autre
+amour! les lois, la croyance et l'usage sont des mots pour toi; ce
+seront des chaînes de fer pour cette femme, quel que soit son caractère;
+pour les secouer, il faudra qu'elle subisse tout ce que la société peut
+faire de mal à un de ses enfants rebelles. Comment sortira-t-elle de
+cette lutte? Désolée comme moi, robuste comme toi, ou écrasée comme
+un roseau! Pauvre femme! elle t'aime sans doute avec confiance, avec
+espoir; elle ne sait pas où elle va, l'aveugle enfant! elle ne sait pas
+quel rocher elle veut porter sur sa faible tête, et à quel colosse de
+vertu farouche s'attaque sa tranquille et fragile innocence. Oh! quel
+serment étrange est celui que vous allez prononcer! Dieu n'écoutera ni
+l'un ni l'autre, il n'enregistrera pas cette monstruosité sur le livre
+du destin! À quoi me sert de t'avertir? J'empoisonne ta joie, et je ne
+déracine pas ce terrible espoir de bonheur qui te dévore. Je sais ce que
+c'est, et je ne m'offense pas de ta résistance: j'ai aimé, j'ai désiré,
+j'ai espéré comme toi, et j'ai été désabusée comme tu l'as été tant de
+fois, comme tu le seras encore!
+
+
+
+IX.
+
+DE CLÉMENCE A FERNANDE.
+
+Une autre que moi perdrait son temps et sa peine à te dire que tu vis
+dans un monde où l'on a singulièrement mauvais ton, et où tout se passe
+de la façon la plus inconvenante. Je ne puis que te plaindre, car je
+suis sûre que la bonne compagnie est la classe la plus raisonnable et la
+plus éclairée de toutes, et que ses usages et ses délicatesses sont les
+meilleurs guides possibles vers le bon et l'utile. Ta mère le sait de
+reste, et, parmi tous ses défauts, je lui reconnais au moins un extrême
+bon sens et une excellente manière d'être; cela n'empêche pas que,
+sacrifiant tout au désir de te voir épouser un homme riche, elle ne
+t'ait jetée dans la mauvaise compagnie. Eugénie a toujours été une
+espèce de bourgeoise très-commune, et le couvent, où l'on prend en
+général une meilleure tenue, ne l'a corrigée de rien. Qu'elle aime à la
+folie les lazzi soldatesques des amis de son mari, que son château soit
+devenu une tabagie, cela ne me surprend nullement; mais que ta mère
+t'ait abandonnée à ces amitiés-là, cela me révolte un peu.
+
+N'importe! il faut bien que je m'y fasse, car M. Jacques est en plein
+dans la société dite _du Champ d'Asile_, du moins je le présume. Je
+n'ai pas de préjugés; je vois toutes sortes de gens, je me pique d'être
+impartiale en politique, et je m'accoutume à supporter les différences
+dont la société abonde, sans m'étonner de rien; je te parlerai donc
+comme je dois parler à une personne qui est dans ta position; et je
+m'écarterai de tout système et de toute habitude pour me mettre au même
+point de vue que toi.
+
+Ainsi, je te dirai que, dans son bon sens grossier, M. Borel n'a
+peut-être pas tort, et qu'il faut beaucoup réfléchir à cette parole: «Il
+ne s'abandonne jamais, et le vin ne lui desserre jamais les dents.» Si
+l'on me disait cela de M. de Vence ou du marquis de Noisy, je rirais
+comme tu as fait à propos de M. Jacques; mais moi, à propos de M.
+Jacques, je n'en rirais pas. M. Jacques a vécu parmi les gens qui
+boivent, qui s'enivrent et qui bavardent; quelle qu'ait été sa première
+éducation, dès l'âge de seize ans il a été soldat de Bonaparte; cela
+l'oblige à être un homme comme M. Borel ou à lui être infiniment
+supérieur; prends garde à cela, Fernande. Je suis très-portée à le
+croire tel, d'après tout ce que tu m'en dis; mais si nous nous trompions
+l'une et l'autre? s'il était inférieur à tous ces braves butors que tu
+aimes tant, et qui ont du moins pour eux la franchise et la loyauté? si
+toute cette réserve, que tu prends peut-être pour de la noblesse dans
+les manières, était seulement la prudence d'un homme qui cache quelque
+vice? Je te dirai naturellement ce que je crains; je m'imagine que
+M. Jacques est un de ces hommes d'un certain âge qui ont beaucoup de
+dépravation et beaucoup d'orgueil. Ces gens-là sont tout mystère; mais
+on fait bien de ne pas chercher à lever le voile dont ils se couvrent.
+Je ne puis me résoudre à t'en dire davantage, d'autant plus qui je me
+trompe peut-être absolument.
+
+
+
+X.
+
+DE JACQUES A SYLVIA.
+
+Eh bien! oui, c'est de l'amour, c'est de la folie, c'est ce que tu
+voudras, un crime peut-être! Peut-être que je m'en repentirai et qu'il
+sera trop tard; peut-être aurai-je fait deux malheureux au lieu d'un;
+mais il n'est déjà plus temps: le pente m'entraîne et me précipite;
+j'aime, je suis aimé. Je suis incapable de penser et de sentir autre
+chose.
+
+Tu ne sais pas ce que c'est qu'aimer pour moi! Non, je ne te l'ai jamais
+dit, parce que dans ces moments-là j'éprouve un besoin égoïste de me
+replier sur moi-même et de cacher mon bonheur comme un secret. Tu es le
+seul être au monde avec lequel il m'ait été possible de m'épancher,
+et encore cela ne m'a été possible qu'en de rares instants. Il en est
+d'autres où Dieu seul a pu être le confident de ma douleur ou de ma
+joie. Aujourd'hui j'essaierai de te montrer mon âme tout entière et de
+te faire descendre au fond de cet abîme que tu dis inconnu à moi-même.
+Peut-être verras-tu que je ne suis pas ce lutteur terrible que tu crois;
+peut-être m'aimeras-tu moins, fière Sylvia, en voyant que je suis plus
+homme que tu ne penses.
+
+Mais pourquoi serait-ce une faiblesse que de s'abandonner à son propre
+coeur? Oh! la faiblesse, c'est l'épuisement! C'est quand on ne peut plus
+aimer qu'on doit pleurer sur moi-même et rougir d'avoir laissé éteindre
+le feu sacré; moi, je le sens avec orgueil qui se ravive de jour en
+jour. Ce matin je respirais avec volupté les premières brises du
+printemps, je voyais s'entr'ouvrir les premières fleurs. Le soleil de
+midi était déjà chaud, il y avait de vagues parfums de violettes et
+de mousses fraîches répandus dans les allées du parc de Cerisy. Les
+mésanges gazouillaient autour des premiers bourgeons et semblaient les
+inviter à s'entr'ouvrir. Tout me parlait d'amour et d'espérance; j'eus
+un si vif sentiment de ces bienfaits du ciel, que j'avais envie de
+me prosterner sur les herbes naissantes et de remercier Dieu dans
+l'effusion de mon coeur. Je te jure que mon premier amour n'a pas connu
+ces joies pures et ces divins ravissements; c'était un désir plus âpre
+que la fièvre. Aujourd'hui il me semble être jeune et ressentir l'amour
+dans une âme vierge de passions. Et pendant ce temps tu vois mon spectre
+épouvanté errer autour de toi, rêveuse! Oh! jamais je n'ai été si
+heureux! jamais je n'ai tant aimé! Ne me rappelle pas que j'en ai dit
+autant chaque fois que je me suis senti amoureux. Qu'importe? on sent
+réellement ce qu'on s'imagine sentir. Et d'ailleurs je croirais assez à
+une gradation de force dans les affections successives d'une âme qui
+se livre ingénument comme la mienne, je n'ai jamais travaillé mon
+imagination pour allumer ou ranimer en moi le sentiment qui n'y était
+pas encore ou celui qui n'y était plus; je ne me suis jamais imposé
+l'amour comme un devoir, la constance comme un rôle. Quand j'ai senti
+l'amour s'éteindre, je l'ai dit sans honte et sans remords, et j'ai obéi
+à te Providence qui m'attirait ailleurs. L'expérience m'a bien vieilli;
+j'ai vécu deux ou trois siècles, mais du moins elle m'a mûri sans me
+dessécher. Je sais l'avenir, mais pour rien au monde je n'aurais la
+froide lâcheté de lui sacrifier le présent. Qui, moi! moi qui suis
+si bien habitué à la souffrance, je reculerais devant elle, je ne
+disputerais pas à cette avare destinée les biens que je peux lui
+arracher encore! Ai-je donc été si heureux? n'ai-je plus rien à
+connaître, rien à posséder de nouveau sous le soleil de ce monde-ci? Je
+sens bien que je n'ai pas fini, que je ne suis pas rassasié; je sens
+qu'il y a encore des joies pour mon coeur, puisque mon coeur a encore
+des désirs et des besoins. Je veux conquérir ces joies et les savourer,
+dussé-je les payer plus chèrement que toutes celles que Dieu m'a fait
+expier déjà. Si la destinée de l'homme, ou si la mienne du moins, est
+d'être heureux pour souffrir ensuite, et de tout posséder pour tout
+perdre, soit! Si ma vie est un combat, une révolte continuelle de
+l'espérance contre l'impossible, j'accepte! Je me sens encore la force
+de combattre et d'être heureux un jour au prix de tout le reste de mes
+jours futurs. Je défie le sort de m'épouvanter avant le combat; qu'il me
+brise s'il est le plus fort.
+
+Ne me dis pas que j'expose le bonheur d'un autre avec le mien. D'abord
+cet être, là où je le prends, ne serait qu'infortuné en d'autres mains
+que les miennes; et puis ce qu'il est destiné à souffrir avec moi est
+peu de chose au prix de ce que je suis résigné à souffrir avec lui. Les
+tourments qui m'attendent, je les connais, et je sais ce que sont les
+douleurs des autres au prix des miennes. Comment veux-tu que j'aie de la
+compassion pour quelqu'un? Songerais-tu à établir une comparaison entre
+moi et le reste des hommes? En fait de souffrance, ne suis-je pas une
+exception? Tout autre que toi rirait de cette prétention et la prendrait
+pour un imbécile orgueil; mais tu sais bien que je ne m'en vante pas,
+et que je m'en plains dans l'amertume de mon coeur. Tu sais que j'ai
+souvent maudit le ciel pour m'avoir refusé la faculté qu'il accorde si
+généreusement à tous les hommes, l'oubli! De quoi ne se consolent-ils
+pas et de quoi me suis-je jamais consolé? La douleur les effleure; je ne
+sais quel vent souffle sur leurs plaies et les sèche aussitôt. Pourquoi
+les miennes saignent-elles éternellement? Pourquoi la première douleur
+de ma vie, au lieu de s'en aller dans la nuit de l'oubli, est-elle
+toujours devant mes yeux, terrible et vivante comme le sang prolifique
+de l'hydre? Pour tous les humains, le malheur est une hymne funèbre qui
+passe, et dont les notes se perdent peu à peu dans l'éloignement; quand
+la dernière s'envole, l'oreille n'en conserve pas le son. Pourquoi
+mugissent-elles toutes autour de moi? Pourquoi cet éternel chant de
+mort qui s'élève à toute heure dans mon âme et qui me force à pleurer
+continuellement mes pertes? Pourquoi mon front est-il ceint d'épines qui
+le déchirent à chaque souffle du vent dans les fleurs dont les autres se
+couronnent?
+
+Oh! je vois bien que les autres ne souffrent pas la centième partie de
+mon mal. Ils se désolent cent fois plus haut, parce qu'ils ne savent
+vraiment pas ce que c'est que la douleur. Insolents sybarites, ils se
+plaignent du pli d'une rose; je vois comme ils se guérissent, comme ils
+se consolent, comme ils sont aveuglément dupes d'une illusion nouvelle.
+Race stupide et lâche! ils n'affronteraient pas ces illusions s'ils
+savaient comme moi ce qu'elles valent! quand ils sont terrassés par
+le destin, ils avouent qu'ils se sont trompés. «Ah! si j'avais su,
+disent-ils, que cela devait finir ainsi!» Et moi je sais comment tout
+finit, et je commence un amour nouveau! Tu vois bien que je suis cent
+fois plus courageux, cent fois plus infortuné que les autres.
+
+Fernande souffrira donc avec moi, tu veux que je trace d'avance l'arrêt
+de mort de mon bonheur. Eh bien! sois satisfaite, âme stoïque, vigueur
+impitoyable! l'un de nous cessera d'aimer, elle ou moi, qu'importe?
+celui qui se détachera le dernier ne sera pas le plus malheureux!
+Fernande se consolera; elle est sincère et bonne; mais elle est faible,
+la pauvre enfant; faible sera sa douleur.
+
+Au milieu de mon amour et de ma joie, il y a une chose qui me déchire et
+qui m'indigne contre moi, et contre toi aussi, Sylvia: contre moi, parce
+que je n'ai pas songé dans ma dernière lettre à te questionner; contre
+toi, parce que tu gardes un dédaigneux silence, comme si tu me croyais
+devenu indifférent à ton sort. Si tu avais cette idée-là, Sylvia, je
+serais capable de partir à l'heure même et d'aller te redemander à
+genoux ta confiance et ton estime. Oh! dis-moi comment va ton coeur,
+infortunée! parle-moi de toi! Comment! depuis trois semaines il n'est
+question que de moi, et nous n'avons pas dit un mot de ta nouvelle
+situation! La dernière fois que tu m'en as parlé, tu semblais assez
+satisfaite; mais je ne puis me tranquilliser absolument sur la solitude
+où je t'ai laissée. Cela est bien rude à ton âge, Sylvia, et avec ta
+force! plus on a d'énergie pour résister à la douleur, plus on en a pour
+la ressentir. Dis-moi, dis-moi si tu as pris le dessus. Il ne me semble
+pas, à la manière dont tu envisages ma position, que tu aies trouvé le
+repos de l'esprit. Parle-moi de ce coeur qui me juge et me dissèque si
+sévèrement, et qui a toutes mes folies, toute mon audace. N'oublie
+pas du moins, Sylvia, qu'il y a entre nous un sentiment plus fort que
+l'amour, et que tu n'as qu'un mot à dire pour m'envoyer d'un bout du
+monde à l'autre.
+
+
+
+XI.
+
+DE FERNANDE A CLÉMENCE.
+
+Ma chère, ta lettre me fait horriblement mal. D'abord je n'y comprends
+rien; qu'est-ce que tu entends par la dépravation? Est-ce l'inconstance,
+est-ce le besoin de changer d'amour? En ce cas, j'ai une peur affreuse.
+Voici la conversation que je viens d'avoir avec le gros capitaine Jean,
+dont je t'ai parlé; tu jugeras ce qui se passe en moi. Nous avons fait
+ce matin une promenade dans le bois de Tilly; nous étions cinq hommes et
+cinq femmes, tous en tilbury. Comme il fallait que dans chacune de ces
+petites voitures il se trouvât un homme avec une femme pour diriger le
+cheval; comme ma mère n'a pas jugé convenable que je fisse deux lieues
+dans le tilbury de Jacques en présence de huit personnes (quoiqu'elle me
+laisse tous les jours quatre ou cinq heures seule avec lui dans notre
+jardin); comme M. Jacques ne voulait pas, je suis bien sûre, être le
+cavalier de ma mère, et que M. Borel s'est dévoué à sa place; comme
+enfin je ne pouvais aller convenablement qu'avec un homme marié, et
+que le capitaine Jean est père de quatre grands enfants, on a décidé
+unanimement que je devais avoir ce joli page. Du moment que je n'étais
+pas avec Jacques, j'aimais autant celui-là qu'un autre; il me semblait
+obligeant et bon homme. Mais c'est le butor le plus bavard et le plus
+niais que je connaisse à présent, et il m'a mis l'esprit dans une telle
+perplexité que je suis au désespoir d'avoir fait route avec lui.
+
+Il est vrai que c'est bien ma faute. Quand je me suis trouvée tête à
+tête en conversation avec un homme qui connaît Jacques depuis vingt ans
+et qui ne demandait pas mieux que de causer, je n'ai pu y tenir, et je
+l'ai mis sur la voie. D'abord d'un ton moitié amical, moitié goguenard,
+il s'est hasardé à me parler de son caractère, et peu à peu, pressé par
+mes questions et encouragé par l'air de plaisanterie que j'affectais, il
+m'a raconté des aventures de sa vie. Je ne sais quelle impression cela
+m'a faite dans le moment; à présent je suis en proie à une agitation
+affreuse; il me semble que je dois conclure de cette conversation que
+Jacques est un enthousiaste et un inconstant, du moins le capitaine
+me l'a dit plus de vingt fois. «Vous devez être fière, me disait-il,
+d'avoir enchaîné le faucon; il a joliment chassé de petites perdrix
+comme vous! mais le voilà dompté et chaperonné sur le poing de
+sa châtelaine; coupez-lui les ailes, si vous voulez qu'il y
+reste.--Qu'est-ce que cela veut dire? lui ai-je demandé. Est-ce donc si
+difficile de garder le coeur de M. Jacques?--Ah! il y en a plus d'une
+qui s'est vantée d'en venir à bout, a-t-il repris. Mais elle comptait
+sans son hôte, la pauvrette! Brrr...t! quand on croyait avoir bien fermé
+la cage, l'oiseau était parti à travers les barreaux. Mais je vois que
+cela ne vous inquiète pas, et que vous faites votre affaire de le guérir
+de cette envie de changer.--Certainement, répondis-je en tâchant de
+cacher mon effroi sous un rire forcé. Mais vous, capitaine, qui êtes
+un modèle de fidélité, à ce que dit M. Borel, comment n'avez-vous pas
+morigéné un peu M. Jacques?--Ah! que diable voulez-vous! répondit-il en
+prenant un air capable, un enthousiaste, un fou! L'engouement pour les
+jupons est une vraie maladie chez lui. Autant il est froid et réservé
+avec les hommes, autant il est tendre et empressé auprès des belles; et
+à qui est-ce que je le dis? Vous le savez mieux que moi, mademoiselle
+Fernande!» Et il se mit à rire d'un gros rire insupportable. «Il a donc
+fait bien des folies dans sa vie? demandai-je. Des folies, répondit-il,
+des folies dignes des Petites-Maisons; et pour quelles pécores! les plus
+altières _carognes_ (je te répète son expression, parce que cela me
+parait nécessaire pour te donner une idée juste de la manière dont il
+traite les amours de Jacques), les plus insolentes _chipies_ que j'aie
+jamais rencontrées; de ces femmes belles comme des anges et méchantes
+comme des démons, avides, ambitieuses, intrigantes, despotiques; de
+ces femmes comme il y en tant, et auxquelles vous ressemblez si peu,
+mademoiselle Fernande!--Comment M. Jacques a-t-il pu s'attacher à de
+pareilles femmes?--Il était leur dupe, il les prenait pour de petits
+anges, et il voulait couper la gorge à tous ceux qui n'étaient pas de
+son avis. Ah! si vous saviez ce que c'est que Jacques amoureux! Mais
+qu'est-ce que je dis? Qui le sait mieux que vous? Il est vrai qu'à cause
+de vous il ne rencontre de contradictions nulle part. Quand il annonce
+son mariage, tout le monde lui dit qu'il épouse un petit ange; et
+la première fois que j'en ai entendu parler, je me suis écrié: «Ah!
+parbleu! Jacques, il est bien temps que tu aimes une femme digne de
+toi!» Il m'a serré la main, et en même temps il m'a regardé de travers;
+car, s'il est content de vous entendre louer, il n'en est pas moins
+furieux quand on parle mal des diablesses qu'il a aimées. Savez-vous que
+j'ai failli me battre avec lui plus de dix fois parce que je voulais
+l'empêcher de se ruiner, de se retirer du service et de se marier avec
+la plus grande dévergondée de la terre? J'aime Jacques comme mon enfant;
+j'ai reçu de lui des services que je n'oublierai jamais; mais si je me
+suis un peu acquitté envers lui, c'est en l'empêchant de faire
+cette belle équipée.--Comment l'en avez-vous empêché? Contez-moi
+cela.--C'était la marquise Orseolo. Parbleu! c'est une histoire connue
+dans tout Milan! La plus belle femme de l'Italie, et de l'esprit comme
+un démon. Jacques ne se trompe pas, du moins sur ces choses-là, et il y
+a bien un peu de vanité dans tous ses choix. Il y en avait surtout dans
+ce temps-là. Toute l'armée d'Italie était, ma foi! aux pieds de madame
+Orseolo, qui se donnait des airs de patriotisme, chose bien rare parmi
+les Italiennes, et qui affichait pour les pauvres Français le plus
+profond mépris. Cela tente mon fou de Jacques, et le voilà, avec sa mine
+pâle et ses grands yeux tristes, qui se promène autour de la belle,
+et la suit comme son ombre, jusqu'à ce qu'il ait enfin vaincu ce fier
+courage et soumis cette farouche vertu. Tout allait bien; Jacques allait
+jeter le froc aux orties et emmener cette charmante conquête en France,
+non sans l'épouser, comme elle le désirait, et compléter la plus grande
+folie qu'il eût jamais faite, lorsque, par bonheur, j'acquis des preuves
+flagrantes de l'intimité un peu trop tendre qui existait entre la dame
+et son confesseur, et je me hâtai, comme vous pensez bien, de les
+fournir à Jacques, qui ne me dit pas seulement grand merci, mais qui du
+moins quitta Milan un quart d'heure après et disparut pendant six mois.
+Nous le retrouvâmes à Naples, aux pieds d'une chanteuse célèbre, qui
+ne le subjugua pas moins et qui le trompa de même. Pour celle-là, il
+a failli perdre la raison. Je n'en finirais pas si je vous racontais
+toutes les aventures de Jacques. C'est le garçon le plus romanesque,
+avec cette mine tranquille que vous lui voyez; mais si bon avec toutes
+ses extravagances, si généreux, si brave! Vous serez heureuse avec lui,
+mademoiselle Fernande. Si vous ne l'êtes pas, prenez-moi pour le plus
+méchant hâbleur de la terre, et venez me tirer les oreilles.»
+
+Tu dois voir ce que c'est que Jacques maintenant; dis-le-moi, ma chère
+Clémence; car, pour moi, je le sais un peu moins qu'auparavant. Mais je
+suis triste à mourir. Ce Jacques, qui dit m'aimer tant, et qui a déjà
+usé son coeur pour des êtres si méprisables; ces enthousiasmes aveugles
+auxquels il est sujet, et qui le poussent à sacrifier tout à l'objet de
+son fol amour, et à lui faire des serments éternels qu'il doit bientôt
+après rompre et détester!... Et s'il me traitait ainsi! si la veille
+de mon mariage il se dégoûtait de moi; le lendemain, ce serait encore
+pis!... Oh! Clémence, Clémence, dans quel abîme suis-je près de tomber!
+Dis-moi ce qu'il faut faire. Depuis quelques jours je vois Jacques à
+peine. Il est occupé de préparer tout pour ce mariage, et il va à Tours
+et à Amboise deux ou trois fois par semaine. D'ailleurs, l'effroi
+qu'il m'inspire commence à devenir si grand que je crains d'avoir une
+explication avec lui et de me laisser rassurer. Cela lui est si facile,
+et j'ai tant besoin de croire en lui! Je me sens si malheureuse quand je
+doute!
+
+
+
+XII.
+
+De SYLVIA A JACQUES.
+
+Va donc où t'emporte ta destinée! J'aime mieux cette lettre-ci que
+l'autre: elle est franche, du moins. Ce que je crains le plus, c'est de
+te voir retomber dans les illusions de ta jeunesse. Mais si tu abordes
+hardiment le péril, si tu vois clair à les pieds, tu franchiras
+peut-être l'abîme. Qui sait ce qui peut vaincre le courage d'un homme?
+Tu es las de disputer lentement la partie, et tu joues tout ton avenir
+sur un dernier coup de dés. Si tu perds, souviens-toi qu'il te reste un
+coeur ami pour t'aider à supporter le reste de ta vie, ou pour te tenir
+compagnie, si tu veux t'en débarrasser.
+
+Tu me dis de te parler de moi, et tu me reproches de garder un
+dédaigneux silence. Sais-tu pourquoi, Jacques, j'envisage si sévèrement
+la nouvelle phase d'amour où entre ta destinée? Sais-tu pourquoi j'ai
+peur, pourquoi je t'ai averti du danger, pourquoi je te vois d'un oeil
+sombre marcher à sa rencontre? Tu ne l'as pas deviné? C'est que moi
+aussi je suis perdue sur cette mer orageuse; moi aussi je m'abandonne
+au destin, et je place tout ce qui me reste de force et d'espoir sur le
+hasard d'un chiffre. Octave est ici; je l'ai vu, je lui ai pardonné.
+
+J'ai fait une grande faute en ne prévoyant pas qu'il viendrait. J'ai
+arrangé toute ma situation pour oublier son absence, et non pour
+combattre son retour. Il est venu, j'ai été surprise; la joie a été plus
+forte que la raison.
+
+Je parle de joie! et toi aussi tu en parles. Quelle joie que la nôtre!
+Sombre comme la flamme de l'incendie, sinistre comme les derniers rayons
+du soleil qui perce les nues avant la tempête! Nous joyeux! quelle
+dérision! Oh! quels êtres sommes-nous, et pourquoi voulons-nous toujours
+vivre la même vie que les autres?
+
+Je sais que l'amour seul est quelque chose, je sais qu'il n'y a rien
+outre sur la terre. Je sais que ce serait une lâcheté que de le fuir par
+crainte des douleurs qui l'expient; mais vraiment, quand on voit si bien
+sa marche et ses résultats, peut-on goûter des joies bien pures? Pour
+moi, cela m'est impossible. Il y a des moments où je m'échappe des
+bras d'Octave avec haine et avec terreur, parce que je vois dans le
+rayonnement de son front l'arrêt de mon futur désespoir. Je sais que son
+caractère n'a aucun rapport avec le mien; je sais qu'il est trop jeune
+pour moi, je sais qu'il est bon sans être vertueux, affectueux, mais
+incapable de passion; je sais qu'il ressent l'amour assez fortement pour
+commettre toutes les fautes, mais pas assez pour faire quelque chose de
+grand. Enfin je ne l'_estime_ pas, dans l'acception particulière que toi
+et moi donnons à ce mot.
+
+[Illustration: J'étais assise au pied de la montagne.]
+
+Quand j'ai commencé à l'aimer, j'ai chéri en lui cette faiblesse qui
+me fait souffrir maintenant. Je n'ai pas prévu qu'elle me révolterait
+bientôt. En vérité, j'ai fait ce que tu fais sans doute à présent. J'ai
+trop compté sur la générosité de mon amour. Je me suis imaginé que, plus
+il avait besoin d'appui et de conseil, plus il me deviendrait cher en
+recevant tout de moi; que le plus heureux, le plus noble amour d'une
+femme pour un homme devait ressembler à la tendresse d'une mère pour son
+enfant. Hélas! j'avais tant cherché la force, et mes tentatives avaient
+été si déplorables! En croyant m'appuyer sur des êtres plus grands que
+moi, je m'étais sentie si durement repoussée par un froid de glace! Je
+me disais: La force chez les hommes, c'est l'insensibilité; la grandeur;
+c'est l'orgueil; le calme, c'est l'indifférence. J'avais pris le
+stoïcisme en aversion après lui avoir voué un culte insensé. Je me
+disais que l'amour et l'énergie ne peuvent habiter ensemble que dans des
+coeurs froissés et désolés comme le mien, que la tendresse et la douceur
+étaient le baume dont j'avais besoin pour me guérir, et que je les
+trouverais dans l'affection de cette âme ingénue. Qu'importe, pensai-je,
+qu'il sache ou non supporter la douleur? Avec moi, il n'aura pas à la
+connaître. Je prendrai sur moi tout le poids de la vie. Son unique
+affaire sera de me bénir et de m'aimer.
+
+C'était là un rêve comme les autres; je n'ai pas tardé à souffrir de
+cette erreur, et à reconnaître que si, dans l'amour, un caractère devait
+être plus fort que l'autre, ce ne devait pas être celui de la femme. Il
+faudrait du moins qu'il y eût quelque compensation; ici il n'y en a pas.
+C'est moi qui suis l'homme; ce rôle me fatigue le coeur, au point que je
+deviens faible moi-même par dégoût de la force.
+
+[Illustration: Tu gardais les chèvres sur le versant des Alpes
+maritimes.]
+
+Et pourtant il y a de bien belles choses dans le coeur de cet enfant!
+Quels trésors de sensibilité, quelle pureté de moeurs, quelle foi naïve
+dans le coeur d'autrui et dans le sien propre! Je l'aime parce que je ne
+connais pas d'homme meilleur. Celui qui est à part de tous les autres ne
+m'inspire et ne ressent pour moi que de l'amitié.--L'amitié, c'est une
+sorte d'amour aussi, immense et sublime en de certains moments, mais
+insuffisante, parce qu'elle ne s'occupe que des malheurs sérieux et
+n'agit que dans les grandes et rares occasions. La vie de tous les
+jours, cette chose si odieuse et si pesante dans la solitude, cette
+succession continuelle de petites douleurs fastidieuses que l'amour seul
+peut changer en plaisirs, l'amitié dédaigne de s'en occuper. Vous êtes
+capable, comme vous le dites fort bien, de tout quitter pour venir me
+tirer d'une situation malheureuse et de courir d'un bout du monde à
+l'autre pour me rendre un service; mais vous n'êtes pas capable de
+passer huit jours tranquilles avec moi, sans penser à Fernande, qui vous
+aime et vous attend. Et cela doit être ainsi, car pour moi c'est la même
+chose. Je sacrifierais tout mon amour pour vous sauver d'un malheur, je
+n'en détacherais pas une parcelle pour vous préserver d'une contrariété.
+Il semble donc que la vie doive être divisée en deux parts: l'intimité
+avec l'amour, le dévouement avec l'amitié. Mais j'ai beau faire pour me
+persuader que je suis contente de cet arrangement, j'ai beau me répéter
+que Dieu m'a servie avec prodigalité en me donnant un amant comme Octave
+et un ami comme vous; je trouve l'amour bien puéril et l'amitié bien
+austère. Je voudrais avoir pour Octave la vénération que j'ai pour vous,
+sans perdre la douce tendresse et la vive sollicitude que j'ai pour
+lui. Rêve insensé! Il faut accepter la vie comme Dieu l'a faite. C'est
+difficile, Jacques, bien difficile!
+
+
+
+XIII.
+
+DE FERNANDE A CLÉMENCE.
+
+Ne m'écris pas, ne me réponds pas. Ne me parle plus de prudence, et ne
+cherche plus à me mettre en garde contre le danger. C'est fini; je m'y
+jette les yeux bandés. J'aime: est-ce que je suis capable de voir clair
+à quelque chose! Il en sera ce que Dieu voudra. Qu'importe, après tout,
+que je sois heureuse ou non? Suis-je donc un être si précieux, pour que
+nous nous en occupions tant? Et à quoi mènent toutes les prévisions?
+Elles n'empêchent pas qu'on se risque, et elles font qu'on se risque
+lâchement. Ne me décourage donc plus, ne me parle plus de Jacques, mais
+laisse-moi t'en parler toujours.
+
+Hier il est venu me surprendre dans le parc. J'étais assise sur un banc;
+j'avais la tête dans mes deux mains, et je pleurais. Il a voulu savoir
+la cause de mon chagrin, et il s'est mis en colère parce que je refusais
+de parler. Mais quelle colère! Il me prenait dans ses bras et me serrait
+avec tant de force qu'il me faisait mal, et pourtant je n'avais ni peur
+ni ressentiment de le voir me brutaliser ainsi. Il me secouait la main
+d'un air d'autorité, en me disant: «Parle donc, je veux que tu
+parles, réponds-moi tout de suite; qu'as-tu?» Et moi, qui déteste le
+commandement, j'ai eu du plaisir à entendre le sien. Le coeur m'a bondi
+de joie, comme lorsqu'il m'a tutoyée pour la première fois, en me
+faisant traverser un ruisseau et me disant: «Saute donc, peureuse!» Oh!
+bien plus cette fois! Ce que j'ai ressenti, Clémence, est inexplicable.
+Tout mon coeur a été au-devant du sien, comme un esclave qui se
+jetterait aux pieds de son maître, ou comme un enfant dans le sein de sa
+mère. Ces choses-là ne peuvent pas tromper; je sens que je l'aime,
+parce que je dois l'aimer, parce qu'il le mérite, parce que Dieu ne
+permettrait pas que j'éprouvasse cette confiance et cet entraînement
+pour un méchant homme. Pressée par ses questions, je lui ai parlé de ma
+conversation avec le capitaine Jean, et de l'effroi insurmontable qu'il
+m'avait laissé. «Ah! en effet, m'a-t-il dit, je voulais te parler des
+craintes auxquelles tu t'abandonnes et des questions que tu as faites à
+Borel et à sa femme. Cela m'embarrassait un peu; que puis-je te dire?
+que les reproches de Borel ne sont pas fondés, que les histoires du
+capitaine sont fausses? Il m'est impossible de mentir. Il est vrai que
+j'ai des défauts très-graves, et que j'ai fait beaucoup de folies. Mais
+qu'est-ce que cela a donc de commun avec toi et avec l'avenir qui nous
+attend? Je ne puis rien le jurer, sinon que je suis un honnête homme, et
+que je n'aurai jamais avec toi un mauvais procédé. Prends acte de ces
+paroles-là, s'il te faut des paroles pour te rassurer, et quitte-moi la
+première fois que j'y manquerai. Mais si tu as cru que tu ne souffrirais
+jamais de mon caractère et que tu n'aurais jamais rien à lui reprocher,
+tu as compté faire en ce monde le voyage d'Eldorado, et tu as rêvé une
+destinée qui n'es permise à personne sur la terre.» Puis il s'est tu
+tout à coup, et il est resté triste et silencieux; moi aussi. Enfin,
+il a fait un effort sur lui-même, et il m'a dit: «Vous voyez bien, ma
+pauvre enfant, que vous souffrez déjà. Ce n'est pas la première fois,
+et ce ne sera pas malheureusement la dernière. N'avez-vous donc jamais
+entendu dire que la vie est un tissu de douleurs, une vallée de larmes?»
+Le ton triste et amer dont il a dit ces paroles m'a tellement brisé le
+coeur, que mes pleurs ont recommencé à couler malgré moi. Il m'a serrée
+dans ses bras, et il s'est mis à pleurer aussi. Oui, Clémence, il a
+pleuré, cet homme ci grave et si accoutumé sans doute à voir couler les
+larmes des femmes. Les miennes l'ont gagné. Oh! comme son coeur est
+sensible et généreux! C'est en ce moment que je l'ai bien senti: il
+importe peu que Jacques ait trente-cinq ans. A-t-il pu être meilleur et
+plus digne d'amour à vingt-cinq?
+
+Quand je l'ai vu ainsi, j'ai jeté mes bras autour de son cou. «Ne pleure
+pas, Jacques, lui ai-je dit; je ne mérite pas ces nobles larmes. Je
+suis un être lâche et sans grandeur; je ne m'en suis pas aveuglément
+rapportée à toi, comme je devais le faire. Je t'ai soupçonné, j'ai voulu
+fouiller dans les secrets de ta vie passée! Pardonne-moi; ton chagrin
+est une punition trop sévère.--Laisse-moi pleurer, m'a-t-il dit, et sois
+bénie pour m'avoir donné cette heure d'attendrissement et d'effusion; il
+y a bien longtemps que cela ne m'était arrivé. Ne sens-tu pas, Fernande,
+que ce qu'il y a de plus doux au monde, c'est la tristesse qu'on
+partage, et que les larmes qui se mêlent à d'autres larmes sont un baume
+pour la douleur? Puissé-je pleurer souvent avec toi, et puisses-tu ne
+jamais pleurer seule!»
+
+Oh! c'est fini, qu'on me dise de Jacques tout ce qu'on voudra, je
+n'écoute plus que lui. Ne me blâme pas, mon amie, ne me fais pas
+souffrir inutilement. Je m'abandonne à mon destin; qu'il soit ce
+qu'il plaira à Dieu! pourvu que Jacques m'aime, je suis sûre de tout
+supporter.
+
+
+
+XIV.
+
+DE JACQUES A FERNANDE.
+
+Je voulais vous dire bien des choses l'autre soir, et je n'ai pu parler;
+nos larmes se sont mêlées, nos coeurs se sont entendus. Cela suffit pour
+deux amants, mais pour deux époux ce n'est peut-être pas assez. Votre
+esprit a peut-être besoin d'être rassuré et convaincu. Je demande à
+votre affection une preuve de confiance bien grande, ô mon enfant! en
+vous priant d'accepter mon nom et de partager mon sort; et je m'étonne
+de l'abandon avec lequel, me connaissant aussi peu, vous vous en êtes
+jusqu'ici rapportée à moi. Il faut que votre âme soit bien noble et bien
+généreuse, ou que vous ayez deviné que vous n'aviez rien à craindre du
+vieux Jacques. Je crois à l'un et à l'autre, à votre confiance et à
+votre pénétration. Mais je sens bien que jusqu'ici votre coeur a fait
+tous les frais de cette sécurité, et que j'ai été muet et nonchalant;
+enfin qu'il est temps que je vous aide à m'estimer un peu.
+
+Je ne vous parlerai pas d'amour. Il me serait impossible de vous prouver
+que le mien doit vous rendre éternellement heureuse; je n'en sais rien,
+et je puis dire seulement qu'il est sincère et profond. C'est du mariage
+que je veux vous parler dans cette lettre, et l'amour est une chose à
+part, un sentiment qui entre nous sera tout à fait indépendant de la loi
+du serment. Ce que je vous ai demandé, ce que vous m'avez promis, c'est
+de vivre avec moi, c'est de me prendre pour votre appui, pour votre
+défenseur, pour votre meilleur ami. L'amitié seule est nécessaire à
+ceux qui associent leur destinée par une promesse mutuelle. Quand cette
+promesse est un serment dont l'un peut abuser pour faire souffrir
+l'autre, il faut que l'estime soit bien grande des deux côtés, et
+surtout du côté de celui que les lois humaines et les croyances sociales
+placent dans la dépendance de l'autre. C'est de cela, Fernande, que
+je veux m'expliquer formellement avec vous, afin que si vous livrez
+aveuglément votre coeur à l'amour, vous sachiez du moins à qui vous
+confiez le soin de votre indépendance et de votre dignité.
+
+Vous devez avoir pour moi cette estime et cette amitié, Fernande; je les
+mérite, je le dis sans orgueil et sans forfanterie; je suis assez vieux
+pour me connaître, et pour savoir de quoi je suis capable. Il est
+impossible que j'aie jamais envers vous un tort assez grave pour les
+perdre, ou même pour les compromettre. Je vous parle ainsi parce que je
+vous estime et que je crois en vous. Je sais que vous êtes juste, que
+vous avez l'âme pure et le jugement sain. Avec cela il est également
+impossible que vous m'accusiez sans motif, ou que du moins vous
+n'acceptiez pas ma justification quand elle sera éclatante de vérité.
+
+Il faut cependant tout prévoir: l'amour peut s'éteindre, l'amitié peut
+devenir pesante et chagrine, l'intimité peut être le tourment de l'un
+de nous, peut-être de tous les deux. C'est dans ce cas que votre estime
+m'est nécessaire! Pour avoir le courage de m'abandonner votre liberté,
+il faut que vous sachiez que je ne m'en emparerai jamais. Êtes-vous
+bien sûre de cela? Pauvre enfant! vous n'y avez peut-être pas seulement
+songé. Eh bien! pour répondre aux terreurs qui pourraient naître en
+vous, pour vous aider à les chasser, j'ai à vous faire un serment; je
+vous prie de l'enregistrer, et de relire cette lettre toutes les fois
+que les propos du monde ou les apparences de ma conduite vous feront
+craindre quelque tyrannie de ma part. La société va vous dicter une
+formule de serment. Vous allez jurer de m'être fidèle et de m'être
+soumise, c'est-à-dire de n'aimer jamais que moi et de m'obéir en tout.
+L'un de ces serments est une absurdité, l'autre une bassesse. Vous ne
+pouvez pas répondre de votre coeur, même quand je serais le plus grand
+et le plus parfait des hommes; vous ne devez pas me promettre de
+m'obéir, parce que ce serait nous avilir l'un et l'autre. Ainsi, mon
+enfant, prononcez avec confiance les mots consacrés sans lesquels votre
+mère et le monde vous défendraient de m'appartenir; moi aussi je dirai
+les paroles que le prêtre et le magistrat me dicteront, puisqu'à ce prix
+seulement il m'est permis de vous consacrer ma vie. Mais à ce serment de
+vous protéger que la loi ma prescrit, et que je tiendrai religieusement,
+j'en veux joindre un autre que les hommes n'ont pas jugé nécessaire à
+la sainteté du mariage, et sans lequel tu ne dois pas m'accepter pour
+époux. Ce serment, c'est de la respecter, et c'est à tes pieds que je
+veux le faire, en présence de Dieu, le jour où tu m'auras accepté pour
+amant.
+
+Mais dès aujourd'hui je le prononce, et tu peux le regarder comme
+irrévocable. Oui, Fernande, je te respecterai parce que tu es faible,
+parce que tu es pure et sainte, parce que tu as droit au bonheur, ou du
+moins au repos et à la liberté. Si je ne suis pas digne de remplir à
+jamais ton âme, je suis capable au moins de n'en être jamais le bourreau
+ni le geôlier. Si je ne puis t'inspirer un éternel amour, je saurai
+t'inspirer une affection qui survivra dans ton coeur à tout le reste, et
+qui t'empêchera d'avoir jamais un ami plus sûr et plus précieux que moi.
+Souviens-toi, Fernande, que quand tu me trouveras le coeur trop vieux
+pour être ton amant, tu pourras invoquer mes cheveux blancs, et réclamer
+de moi la tendresse d'un père. Si tu crains l'autorité d'un vieillard,
+je tâcherai de me rajeunir, de me reporter à ton âge, pour te comprendre
+et pour t'inspirer la confiance et l'abandon que tu aurais pour un
+frère. Si je ne réussis à remplir aucun de ces rôles; si, malgré mes
+soins et mon dévouement, je te suis à charge, je m'éloignerai, je te
+laisserai maîtresse de tes actions, et tu n'entendras jamais une plainte
+sortir de ma bouche.
+
+Voilà ce que je puis te promettre; le reste ne dépend pas de moi. Adieu,
+mon ange, réponds-moi; ta mère te laisse toute la liberté possible. Mon
+domestique ira chercher ta lettre demain matin. Je serai forcé de passer
+la journée à Tours.
+
+Ton ami, JACQUES.
+
+
+
+XV.
+
+DE FERNANDE A JACQUES
+
+Oui, j'ai confiance en vous, je crois à votre honneur. Je n'avais pas
+besoin de vos serments pour savoir que je ne serai jamais ni avilie ni
+opprimée par vous. Je suis une enfant, et l'on ne s'est guère donné la
+peine de former mon esprit; mais j'ai le coeur fier, et ma simple
+raison a suffi pour m'éclairer sur certaines choses. J'ai horreur de la
+tyrannie, et si, dès les premiers regards que j'ai jetés sur vous, je
+ne vous avais pas deviné tel que vous êtes, je ne vous aurais jamais
+estimé, jamais aimé. Ma mère m'a toujours dit qu'un mari était un
+maître, et que la vertu des femmes est d'obéir. Aussi j'étais bien
+résolue à ne pas me marier, à moins de rencontrer un prodige. Cela
+n'était guère probable, et il m'était beaucoup plus facile de croire que
+j'arriverais tranquillement à l'espèce d'indépendance assurée aux vieux
+jours des filles sans dot. Cependant je me figurais quelquefois que Dieu
+ferait un miracle en ma faveur, et qu'il m'enverrait un de ses anges
+sous les traits d'un homme, pour me protéger en cette vie. C'était
+un rêve romanesque, dont je ne me vantais pas à ma mère, mais que je
+n'avais pas la force de repousser. Quand j'étais assise à mon métier
+auprès de la fenêtre, et que je voyais le ciel si bleu, les arbres si
+verts, toute la nature si belle et moi si jeune! oh! alors, il m'était
+impossible de croire que j'étais destinée à la captivité ou à la
+solitude. Que voulez-vous? J'ai dix-sept ans; à mon âge on n'a pas toute
+la raison possible, et voilà que la Providence se met en tête de me
+traiter en enfant gâté. Vous arrivez un beau matin, Jacques, avant que
+j'aie encore souffert de l'ennui, avant que les larmes du découragement
+aient gâté ma fraîcheur de pensionnaire, tout au beau milieu de mes
+rêves et de mes folles espérances. Voilà que vous venez tout réaliser
+sans que j'aie eu le temps de douter et de craindre! Vraiment, il n'y a
+pas longtemps que je lisais encore des contes de fées; c'était toujours
+la même chose, mais c'était bien beau! C'était toujours une pauvre fille
+maltraitée, abandonnée, ou captive, qui, par les fentes de sa prison, ou
+du haut d'un des arbres du désert, voyait passer, comme dans un rêve, la
+plus beau prince du monde, escorté de toutes les richesses et de toutes
+les joies de la terre. Alors la fée entassait prodiges sur prodiges pour
+délivrer sa protégée; et, un beau jour, Cendrillon voyait l'amour et le
+monde à ses pieds. Il me semble que c'est là mon histoire. J'ai dormi
+dans ma cage, et j'ai fait des songes dorés que vous êtes venu changer
+en certitudes, si vite, que je ne sais pas encore bien si je dors ou si
+je veille.
+
+Aussi j'ai eu un peu peur. Le bonheur m'est venu si promptement et
+si magnifiquement, que je n'ose y croire. Je crois pourtant que vous
+m'aimez et que vous êtes le meilleur des hommes; je sais que votre
+conduite sera telle que vous me l'annoncez; je sais, de mon côté, que je
+n'en serai pas indigne, et ces serments que vous me faites de ne point
+m'asservir, je vous les fais aussi: je m'engage à ne point exercer sur
+vous la tyrannie des prières, des reproches et des convulsions, dont
+les femmes savent si bien tirer parti. Quoique je n'aie pas votre
+expérience, je crois pouvoir répondre de ma fierté.
+
+Ce n'est donc pas l'austérité du mariage qui m'effraie. Vous m'aimez et
+vous m'offrez tout ce que vous possédez; j'accepte, parce que je vous
+aime. Si un jour nous cessions de nous estimer, je ne suis pas inquiète
+de mon sort: je sais assez travailler pour gagner ma vie, et je ne vois
+en ce genre aucun malheur capable de m'épouvanter assez pour m'empêcher
+d'accepter le bonheur que vous m'offrez aujourd'hui; ce n'est pas
+la misère, ce ne sont pas les malheurs vulgaires de la société qui
+m'inquiètent, c'est l'amour que vous avez pour moi, c'est surtout celui
+que je ressens pour vous. Vous ne voulez pas m'en parler, Jacques, et
+c'est la seule chose qui m'occupe et qui m'intéresse.
+
+Peu t'être que j'agis contre la pudeur en vous parlant de cela,
+maintenant que vous affectez de m'entretenir de tout autre sentiment;
+mais vous m'avez habituée à vous dire sans détour tout ce qui me vient à
+l'esprit. Vous m'avez dit souvent qu'il n'y avait rien au monde de plus
+hypocrite et de moins pur que certaines habitudes de réserve que les
+femmes s'imposent dans leur conduite et dans leurs discours. Je me livre
+donc sans crainte et sans honte, avec vous, à toutes les impulsions de
+mon coeur.
+
+Si je vous épousais pour les raisons qui décident au mariage les trois
+quarts des jeunes personnes avec lesquelles j'ai été élevée, je me
+contenterais de ce que vous me promettez; et, pourvu que je fusse
+assurée d'être riche et indépendante, je ferais bon marché de votre
+amour et du mien. Mais il n'en est pas ainsi, Jacques. Comment avez-vous
+pu croire qua j'eusse peur d'autre chose que de perdre cet amour que
+vous avez pour moi maintenant? Je sais bien que vous resterez mon ami,
+mais pensez-vous que cela me suffise et me console? Ah! tenez, ne
+parlons pas de notre mariage, parlons comme si nous étions seulement
+destinés à être amants. Il y a quelque chose de bien plus solennel que
+la loi et le serment, comme vous dites, il y a ce qui se passe en moi,
+l'attachement que j'ai pour vous, la force que cet attachement prend de
+jour en jour, le besoin da m'isoler de tout le reste, de n'aimer et de
+ne plus voir que vous sur la terre. C'est là ce qui me fait frémir,
+car je sens que mon amour sera éternel, et vous, vous ne savez rien du
+vôtre. Cette incertitude est affreuse, après ce qui m'a été dit de votre
+caractère enthousiaste, et de la facilité avec laquelle vous savez
+passer d'une passion à une autre. Oh! Jacques, il vous en coûtait si
+peu de me dire deux mots qui m'auraient rassurée plus que toute votre
+lettre, et que j'aurais crus aveuglément: _Je t'aimerai toujours!_
+Pourquoi, au moment de les dire, vous arrêtez-vous comme frappé de la
+crainte de commettre un sacrilège? Vous pouvez répondre d'une éternelle
+amitié, vous pouvez promettre un dévouement sublime, un désintéressement
+héroïque, une générosité au-dessus de tous les préjugés, capable de tous
+les sacrifices, de toutes les douleurs, mais quant _au reste, il ne
+dépend pas de vous_! Ces paroles sont affreuses, Jacques, effacez-les;
+je vous renvoie votre lettre. Je ne veux pas de ces autres serments, je
+n'en ai pas besoin; ils ont l'air d'un traité, d'une capitulation entre
+nous. Quand vous me pressez sur votre coeur en me disant: «O mon enfant,
+que je t'aime!» je suis bien plus sûre de mon bonheur.
+
+
+
+XVI.
+
+DE JACQUES A FERNANDE.
+
+De Tours, le...
+
+Ange de ma vie, dernier rayon du soleil qui luira sur mon front chauve!
+ne me rends pas fou, épargne ton vieux Jacques, il a besoin de sa raison
+et de sa force... Tu ne sais pas, tu ne sais pas, pauvre enfant, ce que
+tu promets et ce que tu demandes. Tu ne songes pas que tu as dix-sept
+ans et moi le double; que tu seras encore une enfant quand je serai
+vieux; que l'avenir est plein d'effroi pour moi, si je m'abandonne à de
+trop riants désirs, à de trop folles ambitions. Et tu crois que c'est la
+crainte de changer d'amour qui m'empêche de te promettre le même amour
+que tu me jures? Sais-tu que je n'ai jamais changé le premier, et
+que, dès les jours les plus ardents de ma jeunesse, après ma première
+déception, je suis resté cinq ans entiers sans aimer et sans regarder
+une seule femme? Est-ce là passer aisément d'une passion à une autre?
+Va, ceux qui prétendent m'avoir étudié et qui essaient de te raconter ma
+vie ne connaissent guère ni l'un ni l'autre. T'ont-ils dit qu'avant de
+renoncer à une affection j'y avais été contraint par le mépris? Savent
+ils ce qu'eût été pour moi une passion fondée sur une estime réelle?
+Savent-ils seulement ce qu'il m'en a coûté pour ne pas pardonner, et
+combien j'ai été près de m'avilir à ce point? Mais qui est-ce qui me
+connaît? qui est-ce qui m'a jamais compris? Je n'ai jamais rien raconté
+de mes souffrances ni de mes joies à ces hommes qui se mêlent de me
+juger, et qui n'ont de commun avec moi que le sang-froid au champ de
+bataille et le stoïcisme du soldat en campagne. Il faut t'en rapporter à
+moi, Fernande, à moi seul, qui me connais bien et qui n'ai jamais rien
+promis en vain. Oui, je t'aimerai toujours, si tu le veux, si tu peux le
+désirer toujours. Peut-être sera-ce possible entre nous, qui sait? Tu es
+sûre de toi, cher ange? Oh! qu'il est triste, le sourire qui me vient
+sur les lèvres quand je lis les serments! qu'il est difficile de
+résister à l'espérance que tu me donnes et de ne pas m'y abandonner
+follement! Vieillesse de l'esprit, que tu es difficile à concilier avec
+la jeunesse du coeur!
+
+Tu le vois, pour vouloir nous tourmenter de l'avenir, nous arrivons à
+douter l'un de l'autre et à nous le dire, ce qu'il y a de plus cruel et
+de plus triste au monde. Pourquoi chercher à soulever les voiles sacrés
+du destin? Les coeurs les plus fermes ne résistent pas toujours à son
+choc inévitable. Quelles promesses, quels serments peuvent lier l'amour?
+Sa plus sûre garantie, c'est la foi et l'espoir; ah! gardons-nous
+d'interroger trop souvent le livre mystérieux où la durée de notre
+bonheur est écrite de la main de Dieu; acceptons le présent avec
+reconnaissance, et sachons en jouir sans le laisser empoisonner par
+la crainte du lendemain. Quand il ne devrait durer qu'un an, qu'une
+semaine; quand je devrais payer un seul jour de ta tendresse par toute
+une vie de solitude et de regrets, je ne me plaindrais pas, et mon coeur
+conserverait envers Dieu et envers toi une éternelle reconnaissance.
+Lance-toi donc avec courage sur cette mer incertaine de ta vie, où les
+prévisions ne servent de rien, où la force elle-même n'est bonne qu'à
+périr vaillamment. Il n'y a pas de conquête pour ceux qui ne veulent pas
+combattre; il n'y a pas de jouissance pour ceux que la peur inquiète.
+Viens dans mes bras sans crainte et sans fausse honte; sois toujours
+naïve comme l'enfance, ô ma vierge! ô ma sainte, ne rougis pas de me
+dire ton amour. La chasteté est nue comme Ève avant sa faute. L'homme
+qui a vécu vingt ans soldat au milieu des nations avilies, des moeurs
+méprisées, des coutumes foulées aux pieds; qui a traversé l'Europe
+bouleversée au milieu d'une société de vainqueurs grossiers et vains,
+sans contracter un vice, sans recevoir une souillure, celui-là peut-être
+est digne de toi, au moins pour quelques années. Si plus tard la
+vieillesse dessèche son coeur, si l'égoïsme et la triste jalousie
+remplacent en lui l'amour et le dévouement, cesse de l'aimer, tu en
+auras le droit; car ce ne sera plus le Jacques que tu auras connu et à
+qui tu auras promis de l'aimer toujours.
+
+Si tout cela ne te rassure pas, si tu exiges de moi d'autres serments,
+il m'est impossible de te rien dire de plus. Je suis honnête, mais je ne
+suis pas parfait; je suis un homme et non pas un ange. Je ne puis pas
+te jurer que mou amour suffira toujours aux besoins de ton âme; il me
+semble que oui, parce que je le sens ardent et vrai; mais ni toi ni
+moi ne connaissons ce qu'a de force et de durée en toi la faculté de
+l'enthousiasme, qui seule fait différer l'amour moral de l'amitié. Je
+ne puis te dire que chez moi cet enthousiasme survivrait à de grandes
+déceptions; mais la tendresse paternelle ne mourrait pas dans mon coeur
+avec lui. La pitié, la sollicitude, le dévouement, je puis jurer ces
+choses-là, c'est le fait de l'homme; l'amour est une flamme plus subtile
+et plus sainte, c'est Dieu qui le donne et qui le reprend. Adieu; ne
+dédaigne pas l'amitié de ton vieux Jacques.
+
+
+
+XVII.
+
+DE SYLVIA A JACQUES.
+
+Maintenant que vous êtes à la veille de vous marier, maintenant que nous
+entrons dans une phase nouvelle de ce sentiment sans nom que nous avons
+l'un pour l'autre, il faut que vous me disiez la vérité sur un des
+points les plus importants de ma destinée. Jusqu'ici j'ai dû et j'ai pu
+respecter votre silence; à présent je ne le puis plus. Vous étiez mon
+seul appui sur la terre, je vais peut-être vous perdre; dois-je accepter
+encore votre protection et vos dons? Quand vous étiez indépendant, il
+m'importait peu de savoir si vous étiez mon tuteur ou mon bienfaiteur;
+à présent, vous allez avoir une famille étrangère à moi, vos biens lui
+appartiendront légitimement; je n'en veux pas prendre la plus légère
+partie si je n'ai des droits sacrés à votre sollicitude. D'ailleurs,
+cette incertitude m'est pénible, et l'obscurité répandue à mes propres
+yeux sur nos relations jette dans ma vie des doutes effrayants et
+bizarres. Octave lui-même n'est pas tranquille; il n'a pas assez de
+grandeur d'âme pour se fier aveuglément à ma parole, et pas assez
+d'énergie dans la volonté pour m'accuser franchement. Les commentaires
+insolents des curieux de cette ville se réduisent à ceci, que vous avez
+été mon amant, et que vous me faites _un sort_ par délicatesse. Je
+méprise ces inconvénients inévitables de mon isolement et de ma
+naissance. Habituée de bonne heure à n'avoir pas de famille et à faire
+péniblement ma route au milieu d'un monde froid et méprisant, qui
+me disait à chaque pas: «Qui êtes vous? d'où venez-vous? à qui
+appartenez-vous?» je n'ai jamais compté sur ce qu'on appelle la
+_considération_. J'aurais pu l'acquérir peut-être en me faisant
+connaître, en me cherchant des amis; mais je n'en sentais pas le besoin:
+votre affection me suffisait et remplissait ma vie quand l'amour ne
+l'occupait pas.
+
+A présent, vous allez peut-être me manquer; vos nouvelles affections
+vont nous séparer; il faut que j'essaie de me rattacher plus intimement
+à Octave; il faut que je lui pardonne d'avoir douté de moi, ce que je
+n'aurais pardonné en aucune autre circonstance de ma vie, et que je
+descende à lu rassurer en lui donnant une preuve de mon innocence. Cette
+preuve, je suis presque sûre qu'un mot de vous peut la fournir; en vain
+vous me l'avez refusé, j'ai deviné depuis longtemps ce que nous sommes
+l'un à l'autre. Tracez-la donc, celle parole, afin qu'elle mette entre
+nous une ligne sacrée que le soupçon n'ose pas franchir, afin qu'elle
+m'autorise à dormir tranquille sous le toit d'une maison qui vous
+appartient. Avouez que je ne suis pas la fille d'un de vos amis; avouez
+que vous êtes mon frère. Vous avez fait un serment au lit de mort de
+celui qui m'a donné le jour; vous devez le rompre, il y va de tout le
+repos de ma vie. Qu'importe que je sache le nom de mon père? je ne l'ai
+pas connu, je ne peux pas l'aimer; mais je lui pardonne de m'avoir
+abandonnée. Quel qu'il soit, je ne le maudirai jamais; je le bénirai
+peut-être, s'il est ton père.
+
+
+
+XVIII.
+
+DE JACQUES A SYLVIA.
+
+J'ai beaucoup réfléchi à ta demande. Lorsque j'ai fait un serment au lit
+de mort de ton père, je me suis réservé le droit de le rompre un jour,
+si certaines circonstances le rendaient nécessaire à ton repos et à ton
+honneur. Je crois, en effet, que ce moment est venu; mais vraiment ce
+que j'ai à te dire est si peu satisfaisant, si incertain, que je ferais
+peut-être mieux de me taire et de rester ton frère adoptif. Pourtant, si
+tu refuses mon appui, il faut parler, il faut rassurer ta fierté, et
+te dire que tu ne dois pas mon dévouement à la compassion, mais à un
+sentiment de devoir, à un lien du sang que mon coeur a accepté et
+légitimé du jour où il t'a connue. J'ai la conviction intime que tu es
+ma soeur: je n'en ai pas la certitude, je n'en pourrai jamais fournir la
+preuve; mais tu peux dire à l'univers entier que je n'ai jamais eu pour
+toi que les sentiments d'un frère.
+
+Cette petite image de saint Jean Népomucène, dont tu as une moitié et
+moi l'autre, c'est là toute la preuve sociale de notre fraternité. Mais
+elle est auguste et sainte à mes yeux, et mon âme s'y rattache avec
+transport. Quand mon père mourut, j'avais vingt ans; j'étais son ami
+plutôt que son fils. C'était un homme bon et faible; j'avais un autre
+caractère. Il craignait mon jugement; mais il avait confiance dans
+ma tendresse. Depuis plusieurs heures il était en proie aux lentes
+convulsions de l'agonie; de temps en temps il se ranimait, faisait un
+effort pour parler, regardait avec inquiétude autour de lui, m'adressait
+un serrement de main convulsif, et retombait sans force. Au dernier
+moment, il réussit à prendre un papier sous son chevet et à me le mettre
+dans la main, en disant: «Tu feras ce que tu voudras, ce que tu jugeras
+devoir faire; je m'en rapporte à toi. Jure-moi le secret.--Je vous le
+jure, répondis-je après avoir jeté les yeux sur le papier, jusqu'au
+jour où mon silence compromettrait la destinée de l'être que ce secret
+concerne. Croyez que j'aurai soin de l'honneur de mon père.» Il fit un
+signe affirmatif et répéta: «Je m'en rapporte à toi.» Ce furent ses
+dernières paroles.
+
+Voici ce que contenait le papier: trois parcelles détachées; sur l'une
+était écrit: _Le 15 mai 17.. fut déposé à l'hospice des Orphelins,
+à Gênes, un enfant du sexe féminin, avec le signe de saint Jean
+Népomucène_. Sur la seconde: «J'ai commis ce crime, et voici mon excuse.
+Madame de*** avait un autre amant en même temps que moi. L'incertitude,
+la compassion, me décidèrent à l'assister dans ses souffrances. Elle
+était seule. L'autre l'avait abandonnée; mais je ne pus pas me résoudre
+à emporter son enfant. D'un commun accord, nous l'avons mis à l'hospice.
+Cela acheva de me faire haïr et mépriser cette femme. J'ai gardé le
+signe, afin que si, quelque jour, il m'était prouvé que l'enfant
+m'appartint... Mais c'est impossible; je ne le saurai jamais.» Le nom de
+cette femme est écrit en toutes lettres de la main de mon père, et je la
+connais. Elle vit, elle passe pour vertueuse; elle en a la prétention du
+moins! Je ne le la nommerai jamais, Sylvia, cela ne servirait à rien, et
+l'honneur me le défend. Le troisième papier était le coupon de l'image
+du saint, dont l'autre moitié avait été attachée à ton cou.
+
+J'étais presque aussi incertain que mon père avait pu l'être. Il m'avait
+souvent parlé de cette madame de ***. Elle avait désolé sa vie; je
+l'avais vue dans mon enfance; je la détestais. Aller au secours de sa
+fille, du fruit d'un double amour, infâme et menteur, c'était une
+audace de générosité pour laquelle je me sentis d'abord une invincible
+répugnance. Mon père m'avait dit de faire ce que je jugerais convenable.
+J'essayai d'ensevelir ce secret dans l'oubli et de t'abandonner au
+destin, pauvre infortunée! Mais il y a une voix du ciel qui parle sur
+la terre aux _hommes de bonne volonté_, comme dit naïvement le saint
+cantique. Du moment où j'eus résolu de te délaisser, il me sembla que
+Dieu me criait à toute heure d'aller à ton secours. Je fis plusieurs
+songes où j'entendais distinctement la voix de mon père mourant qui me
+disait: «C'est ta soeur! c'est ta soeur!» Une fois, je me souviens que
+je vis passer un groupe d'anges dans mon sommeil. Au milieu d'eux, il
+y avait un bel enfant sans ailes, qui était pâle et qui pleurait. Sa
+beauté, sa douleur, me firent une impression si vive que je m'éveillai
+au moment où je m'élançais pour l'embrasser. Je me persuadai que ton
+âme m'était apparue en s'envolant vers les cieux. «Elle est morte, me
+disais-je: mais avant de retourner à Dieu, elle a voulu venir me dire:
+J'étais ta soeur, et je pleure, parce que tu m'as abandonnée.» Je pris
+un jour l'image du saint; cette mauvaise petite gravure, prise au hasard
+et à la hâte sans doute dans quelque livre de prières, au moment où
+l'on t'abandonna, me fit une impression étrange. C'était là tout ton
+héritage, tous les titres que tu possédais à la tendresse et aux soins
+d'une famille; toute une destinée humaine, tout l'avenir d'un pauvre
+enfant était là! Voilà le don que tes parents t'avaient fait en te
+mettant au monde; voilà à quoi s'étaient bornées la protection et la
+générosité d'une mère! Elle t'avait mis sur la poitrine ce présent
+magnifique, et elle t'avait dit: «Vis et prospère.»
+
+Je me sentis pénétré d'une compassion si vive, que les larmes me vinrent
+aux yeux et que je me mis à sangloter, comme si tu avais été mon
+enfant, et qu'on t'eût enlevée à moi pour te jeter parmi les orphelins.
+L'émotion que me causa cette gravure est telle que je ne puis la voir
+encore sans être prêt à pleurer. Nous l'avons souvent regardée ensemble,
+et quand tu étais encore enfant tu la baisais avec transport chaque fois
+que je te la confiais pour la rapprocher de la moitié suspendue à
+ton cou. Que ces baisers, pauvre fille, me semblaient un éloquent et
+angélique reproche à ton odieuse mère! On t'avait dit dans tes premières
+années que ce saint était ton protecteur, ton meilleur ami; qu'il
+t'aiderait à retrouver tes parents, et quand je suis venu à toi, tu l'as
+remercié, tu as redoublé de confiance et d'amour pour lui; et je me suis
+mis à l'aimer moi-même. Si ce n'est le saint, c'est au moins l'image
+qui m'est chère. A force de la regarder avec les yeux du coeur, j'ai
+découvert sur cette figure une expression qu'elle n'a peut-être pas.
+J'en ai les trois quarts sur mon coupon; c'est une tête de jeune homme
+avec des cheveux courts et des traits communs; mais elle est penchée
+dans une attitude douce et mélancolique sur une Bible que la main
+soutient. Dans ce livre, me disais-je avant de t'avoir vue, et lorsque
+je m'imaginais que tu étais morte, le triste patron semble lire la
+courte et misérable destinée de l'enfant confiée à sa protection. Il la
+contemple avec tendresse et compassion; car nul autre que lui n'a eu
+pitié de l'orphelin sur la terre.»
+
+Entraîné vers toi par un sentiment indéfinissable, je dirais presque par
+une attraction surnaturelle, je quittai Paris six mois après la mort de
+mon père et je me rendis à Gènes. Je pris des informations à l'hospice.
+Cette recherche était loin d'être certaine, j'avais la date du jour où
+l'on t'avait déposée, mais non pas l'heure. Plusieurs enfants avaient
+été déposés le même jour. D'après le témoignage des registres, on me
+donna trois indications différentes. Le signe de saint Jean Népomucène
+était le seul renseignement que je pusse donner, et tu pouvais l'avoir
+perdu depuis longtemps. Mes premières tentatives furent vaines; l'enfant
+qu'on me désigna avait un autre signe: il était contrefait, hideux;
+j'avais tremblé que ce ne fût là ma soeur. Je partis ensuite pour un
+petit village situé dans les montagnes de la côte, où l'on m'indiqua une
+famille de paysans qui avait encore un des enfants abandonnés dans la
+journée du 18 mai 17... Quelles amères réflexions je fis sur ton sort
+durant le chemin! Combien tu pouvais être avilie, maltraitée, misérable
+entre les mains de ces hommes rudes et grossiers, qui font une
+spéculation de leur charité à l'égard des orphelins, et qui ne se
+chargent de les élever qu'afin d'avoir en eux plus tard des serviteurs
+non salariés! J'arrivai à Saint..., ce romantique hameau où tu as vécu
+tes dix premières années, et dont tu as gardé un si cher souvenir, et je
+te trouvai au sein de cette honnête famille qui te chérissait à l'égal
+de ses propres membres, et dont tu gardais les chèvres sur le versant
+des Alpes maritimes. Cette journée ne sortira jamais de notre mémoire,
+n'est-ce pas, chère Sylvia? Combien de fois nous nous sommes raconté
+l'impression que nous causa la première vue l'un de l'autre! Mais je
+ne t'ai pas dit avec quelle émotion je fis mes premières recherches.
+J'étais bien incertain encore. Tes parents adoptifs m'avaient assuré que
+tu avais une image de saint, mais ils ne savaient pas lire; et comme le
+coupon ne portait que les dernières lettres du nom de Népomucène, ils ne
+se rappelaient pas quel saint le curé du village avait nommé plusieurs
+fois en examinant le signe. La femme, qui t'avait nourrie, faisait son
+possible pour me persuader que tu n'étais pas l'enfant que je cherchais.
+L'espoir d'une récompense n'adoucissait pas pour elle l'idée de te
+perdre. Tu étais si aimée! tu avais déjà su exercer une telle puissance
+d'affection sur tous ceux qui t'entouraient! La manière presque
+superstitieuse dont cette famille parlait de toi me semblait un
+témoignage de la protection mystérieuse et sublime que Dieu accorde
+à l'orphelin, en le douant presque toujours de quelque attrait ou de
+quelque vertu qui remplace la protection naturelle de ses parents, et
+qui lui attire forcément le dévouement de ceux que le hasard lui donne
+pour appui. D'après les commentaires de ces honnêtes montagnards, tu
+devais appartenir à la plus illustre famille, car tu avais autant de
+fierté dans le caractère que si un sang royal eût coulé dans tes veines.
+Ton intelligence et ta sensibilité faisaient l'admiration du curé et du
+maître d'école du village. Tu avais appris à lire et à écrire en moins
+de temps que les autres n'en mettaient pour épeler. Je me souviendrai
+toujours des paroles de ta nourrice. «Orgueilleuse comme la mer,
+disait-elle en parlant de toi, et méchante comme la bourrasque, il faut
+que tout le monde lui cède. Ses frères de lait lui obéissent comme des
+imbéciles; ils sont si simples, mes pauvres enfants, et celle-là
+si fière! Avec cela, caressante et bonne comme un ange quand elle
+s'aperçoit qu'elle a fait de la peine. Elle a été trois jours au lit
+avec la fièvre, pour le chagrin qu'elle a eu d'avoir fait mal au petit
+Nani une fois qu'elle était en colère. Elle l'a poussé, l'enfant est
+tombé et a saigné on peu. Quand j'ai vu cela, la colère m'est venue à
+moi-même; j'ai couru d'abord relever le petit, et puis j'ai cherché le
+démon de petite fille pour l'assommer; mais je n'ai pas eu le courage de
+la toucher quand je l'ai vue venir à moi toute pâle et se jeter au cou
+du petit Nani, en criant: «Je l'ai tué! je l'ai tué!» L'enfant n'avait
+pas grand'chose, et la Sylvia a été plus malade que lui.» Le curé, à son
+tour, arriva, et m'assura que ton saint était bien Jean Népomucène. Le
+coeur me bondit de joie, car je t'aimais passionnément depuis une
+heure. Ce qu'on me racontait de ton caractère ressemblait tellement aux
+souvenirs de mon enfance que je me sentais ton frère de plus en plus à
+chaque instant. Pendant ce temps, on te cherchait; tu avais conduit tes
+chèvres aux pâturages; mais la montagne était haute, et je t'attendais
+impatiemment à la porte de la maison. Le curé me proposa de me conduire
+à ta rencontre, et j'acceptai avec joie. Que de questions je lui
+adressai en chemin! que de traits de ton caractère je lui fis raconter!
+Je n'osais pas lui demander si tu étais belle; cela me semblait une
+question puérile, et cependant je mourais d'envie de le savoir. J'étais
+encore un peu enfant moi-même, et l'intérêt que je sentais pour toi
+était, comme mon âge, romanesque. Ton nom, étrangement recherché pour
+une gardeuse de chèvres, résonnait agréablement à mon oreille. Le curé
+m'apprit que tu t'appelais Giovanna; mais qu'une vieille marquise
+française, retirée dans les environs depuis l'émigration, t'avait prise
+en amitié dès tes premiers ans, et t'avait donné ce nom de fantaisie,
+qui avait, malgré l'avis el les remontrances du bonhomme, remplacé celui
+de ton saint patron. Il n'aimait pas beaucoup la marquise, le brave
+curé; il prétendait qu'elle te gâtait le jugement et t'exaltait
+l'imagination en te faisant lire les contes de Perrault et de madame
+d'Aulnoy, qu'il qualifiait de livres dangereux. «Il est heureux,
+disait-il, que la petite fortune de cette dame ne lui ait pas permis de
+donner aux parents adoptifs de l'enfant une somme assez forte pour les
+engager à la lui confier entièrement. Ils ont mieux aimé en faire une
+bergère, et, dans l'incertitude de l'avenir de cette pauvre petite, ils
+avaient raison, autant pour elle que pour eux. Maintenant la Providence
+lui envoie une autre destinée; ce doit être pour le mieux, car elle est
+mère de l'orphelin, et se charge de celui que les hommes abandonnent.
+Mais je vous en supplie, Monsieur, me disait-il, surveillez cette
+éducation-là. Vous êtes bien jeune pour vous en occuper vous-même;
+mais faites que cette bonne terre reçoive le bon grain d'une main bien
+entendue. Il y a là le germe d'une vertu peu commune, si on sait le
+développer. Qui sait si la négligence ou des leçons imprudentes n'y
+feraient pas éclore le vice? Elle sera belle, quoiqu'un peu brûlée par
+notre soleil, et la beauté est un don funeste aux femmes que la
+religion ne protège pas...--Elle est belle, dites-vous? lui
+demandai-je.--Parbleu! la voilà, me dit le curé en me montrant une
+enfant endormie sur l'herbe. Nous l'aurions attendue longtemps au train
+dont elle vient à nous.»
+
+Oh! que tu étais belle en effet dans ton sommeil, ma Sylvia, ma soeur
+chérie! quelle enfant robuste, courageuse et fière tu me semblas,
+étendue ainsi sur la bruyère entre le ciel et la cime des Alpes, exposée
+aux rayons ardents du jour et au vent de la mer qui par instants passait
+par bouffées et séchait la sueur sur ton large front ombragé de cheveux
+humides! Que tes grands cils jetaient une ombre pure sur les joues
+hâlées, plus douces que le velours de la pêche! Il y avait de
+l'insouciance et de la mélancolie en même temps dans le demi-sourire de
+ta bouche entr'ouverte; de la sensibilité et de l'orgueil, pensais-je,
+le caractère que cette montagnarde m'a naïvement dépeint!... J'arrêtai
+le bras du curé, qui voulait te réveiller. Je voulus te contempler
+longtemps, chercher scrupuleusement, dans la forme de ta tête et dans
+les lignes de ton visage, une ressemblance vague avec mon père ou avec
+moi. Je ne sais si elle existe réellement ou si je l'imaginai, je crus
+reconnaître notre fraternité dans ce grand front, dans ce teint brun,
+dans la profusion de ces cheveux noirs qui tombaient en deux longues
+tresses jusqu'à ton jarret, peut-être encore dans certaines courbes
+des traits; mais rien de tout cela n'est assez prononcé pour faire foi
+devant les hommes. Cette fraternité existe dans notre âme et dans les
+ressemblances de notre caractère d'une manière bien plus frappante.
+
+Le curé t'appela; tu entr'ouvris les yeux sans le voir; puis tu fis un
+mouvement dédaigneux de l'épaule et du coude, et tu te rendormis. Il
+détacha alors le scapulaire suspendu à ton cou, l'ouvrit, et rapprocha
+le coupon d'image qu'il contenait de celui que je lui avais présenté.
+Nous les reconnûmes aussitôt. Tu t'éveillas en cet instant; ton premier
+regard fut sauvage comme celui d'un chamois. Tu cherchas le scapulaire à
+ton cou, et, ne l'y trouvant pas, tu le vis entre nos mains et tu fis un
+brusque élan pour nous l'arracher. Mais le curé te mit devant les yeux
+les deux moitiés réunies de l'image, et tu compris aussitôt ce qui se
+passait. Tu bondis sur moi comme un chevreau, et, m'étreignant le cou
+avec la vigueur d'une montagnarde, tu t'écrias: «Voilà mon père, mon
+père est retrouvé!»
+
+On eut beaucoup de peine à te persuader que je n'étais pas ton père; tu
+prétendais que je ne voulais pas en convenir. Le curé tâcha de te faire
+comprendre que c'était impossible, que j'avais dix ans seulement de plus
+que toi. Alors tu me demandas impétueusement où étaient ton père et ta
+mère, et tu me commandas presque de te mener vers eux. Je te répondis
+qu'ils étaient morts l'un et l'autre, et tu frappas la terre de ton
+pied nu, en disant: «J'en étais sûre; à present, il faut que je reste
+ici.--Non, te dis-je, c'est moi qui remplace ton père. Il était mon
+meilleur ami, il m'a cédé ses droits sur toi; veux-tu me suivre?--Oui,
+oui, répondis-tu avec avidité en m'embrassant.--Voilà les enfants! dit
+le curé avec tristesse; on les aime, on les élève, on ne vit que
+pour eux, et quand on croit jouir de leur reconnaissance et de leur
+affection, ils vous abandonnent avec joie pour suivre le premier inconnu
+qui passe, et sans demander seulement où il les mène.»
+
+Tu compris fort bien ce reproche, car tu répondis au curé: «Est-ce que
+vous croyez que je vous abandonne? Est-ce que je ne reviendrai pas vous
+voir et garder les chèvres de ma mère Élisabeth? Mais, voyez-vous, il
+faut que je voyage et que je voie tous les pays du monde; un jour je
+reviendrai sur un vaisseau, avec beaucoup d'argent que je donnerai à mes
+frères de lait, et nous achèterons un grand troupeau de chèvres, et
+nous bâtirons une bergerie sur la montagne des Coquilles.» Tu parlais
+toujours ainsi une sorte de langage à la fois féerique et biblique, que
+tu avais appris dans tes lectures. Je passai plusieurs jours dans ton
+village. J'eus presque envie de t'y laisser, tant cette vie me semblait
+heureuse, tant les avantages de la société où j'allais te jeter me
+parurent misérables et dérisoires, auprès de cette existence laborieuse,
+saine et tranquille. Mais en t'observant, en faisant de longues
+promenades avec toi dans la montagne, et criblant de questions ton
+esprit ardent et naïf, en commentant scrupuleusement tes réponses
+bizarres, parfois éclatantes de bon sens et de raison, souvent folles
+comme les idées fantastiques de l'enfance, je m'assurai que tu n'étais
+pas faite pour cette vie pastorale, et que rien ne pourrait t'y
+attacher. Depuis, dans des douleurs de la vie, tu m'as doucement
+reproché de t'avoir tirée de cet engourdissement où tu aurais vécu
+tranquille, pour te lancer dans un monde de souffrances et de
+déceptions. Hélas! ma pauvre enfant, le mal était fait avant que je
+vinsse, et je ne crois pas qu'il faille même en accuser les contes de
+fées que te prêtait la marquise. Ton intelligence avide et pénétrante
+était seule coupable, et le germe du désespoir était caché en toi, dans
+le bouton à peine entr'ouvert de l'espérance. Tu n'avais pas la tête
+courte et pesante de tes soeurs de lait, et tu n'aurais jamais su, aussi
+bien qu'elles, faire le fromage et filer la laine. Je me fis raconter,
+par toi et par ta nourrice, les premières sensations de ta vie. Je sais
+comme tu te tourmentais pour deviner de qui tu pouvais être fille, quand
+tu appris qu'Elisabeth n'était pas ta mère. Tu te tenais alors tout le
+jour sur le bord du sentier qui mène à la mer, et lorsque tu voyais
+paraître une voile, tu disais: «Voilà maman qui vient me voir avec
+une robe blanche.» La lecture des féeries joignit à cette continuelle
+rêverie de ta famille des idées de voyages, de richesse et de
+générosité. Tu ne songeais qu'à devenir reine, afin de combler de
+largesses tes parents adoptifs. Ces songes dorés n'auraient jamais
+pu habiter impunément ton cerveau. Ils ne se seraient pas évanouis
+tranquillement au jour de la raison, pour faire place aux occupations
+d'une vie toute matérielle. Le sentiment d'une destinée différente de
+celles qui t'entouraient les avait fait naître; ton coeur les aurait
+regrettés avec amertume, ou tu te serais perdue en cherchant à les
+réaliser. Tu étais une adorable enfant avec ton caractère franc, hardi
+et entreprenant, avec ta candeur affectueuse et tes bizarres volontés.
+Mais il était temps que des occupations plus élevées et des idées plus
+justes vinssent régler l'élan impétueux de cette jeune tète; l'éducation
+te devenait indispensable, non pour être heureuse, ton organisation
+supérieure ne le permettait guère, mais du moins pour ne pas descendre
+de l'échelon élevé où Dieu avait placé ton intelligence. Tu quittas
+Elisabeth, tes frères de lait, le curé, ta vieille marquise, tous tes
+amis et jusqu'à tes chèvres, avec une sorte de désespoir passionné.
+Tu les embrassais alternativement en versant des torrents de larmes.
+Cependant, quand on te proposait de rester, tu t'écriais: «C'est
+impossible! c'est impossible! il faut que je voyage.» Tu le sentais,
+Sylvia, cette vie n'était pas faite pour toi. Du fond des abîmes de
+l'inconnu, une voix mystérieuse s'élevait incessamment vers toi et te
+réclamait dans cette région des orages que tu devais traverser. Tu es
+devenue ce que tu es sans rien perdre de ta grâce sauvage et de ta rude
+franchise. Tu as vu notre civilisation, et tu es restée l'enfant de la
+montagne. Faut-il s'étonner que tu aies si peu de sympathie avec ce
+monde imbécile et faux, quand tu rapportes du désert l'âpre droiture et
+le sévère amour de la justice que Dieu révèle aux coeurs purs et aux
+esprits robustes, quand tout ton être, et jusqu'à ta vigueur physique,
+diffère des êtres qui sont autour de toi? Ils ne te viennent pas à la
+cheville, pauvre Sylvia, et tu te fatigues à regarder à terre sans
+trouver un coeur qui soit digne d'être ramassé. Je le crois bien, Octave
+n'est pas fait pour toi! et pourtant, s'il est au monde un jeune homme
+sincère, doux et affectueux, c'est bien lui; mais le meilleur possible
+entre tous n'est pas ton égal, et tu dois souffrir. Que veux-tu que je
+te dise? aime-le aussi longtemps que tu le pourras.
+
+Quant au secret de ta naissance, je te conjure de ne lui donner aucun
+détail; réponds à ses soupçons que je suis ton frère. Les personnes qui
+ont l'esprit bien fait devraient l'imaginer sans demander d'explication.
+Les inquiétudes d'Octave m'offensent pour toi. J'ai tort sans doute; il
+ne te connaît pas comme moi, il souffre comme souffriraient à sa place
+les dix-neuf vingtièmes des hommes; il est jaloux parce qu'il est épris.
+Je me dis tout cela; mes je ne puis chasser l'espèce d'indignation qui
+soulève mon sang à l'idée d'un doute injurieux sur Sylvia. Nous sommes
+ainsi l'un pour l'autre. Ah! ma soeur, nous sommes trop orgueilleux!
+notre vie sera un combat éternel. Mais que faire? Je vivrais cent ans
+que je ne pourrais consentir à m'avouer coupable des lâchetés dont le
+monde accuse ses enfants. Je sens mon coeur qui se révolte à la seule
+idée des turpitudes qu'il trouve présumables et naturelles; et quand je
+vois le sourire sur les lèvres de celui qui refuse de me croire pur;
+quand, après m'avoir accusé d'une scélératesse, il s'en va en me
+secouant la main et en me disant: «N'importe! qu'il en soit ce qu'il
+voudra, tout à vous;» il me prend des envies de l'insulter, pour mettre
+entre nous une franche haine au lieu de cette indigne et salissante
+amitié.
+
+Et toi, juste et sainte créature, qui seule au monde comprends le vieux
+Jacques et compatis aux souffrances de son orgueil, sois ce que tu
+voudras pour lui, mais laisse-le se croire, se sentir éternellement ton
+frère.
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+XIX.
+
+
+
+DE FERNANDE A CLEMENCE
+
+Saint-Léon en Dauphine, le....
+
+Pardonne-moi, mon amie, d'avoir passé un mois sans t'écrire. C'est bien
+mal de ma part, et tu as raison de me gronder. Oui, il est bien vrai que
+je t'ai accablée de mes lettres quand j'étais tourmentée, quand j'avais
+besoin de tes conseils et de tes consolations! Et maintenant que je suis
+heureuse, je te délaisse. L'amour est égoïste, dis-tu, il n'appelle
+l'amitié à son secours que lorsqu'il souffre; j'ai agi du moins comme
+si cela était inévitable, j'en suis toute honteuse, et je t'en demande
+Pardon.
+
+[Illustration: J'arrêtai le bras du curé...]
+
+Pour réparer ma faute; ce que je puis faire de mieux, c'est de répondre
+à toutes tes questions, et de te prouver ainsi que je ne t'ai rien
+retiré de ma confiance; mais si je reviens à toi, n'en conclus pas,
+malicieuse, que ma lune de miel est finie; tu vas voir que non.
+
+Si j'aime toujours mon mari autant que le premier jour? Oh!
+certainement, Clémence, et même je puis dire que je l'aime bien plus.
+Comment pourrait-il en être autrement? Chaque jour me révèle une
+nouvelle qualité, une nouvelle perfection de Jacques. Sa bonté pour moi
+est inépuisable, sa tendresse, délicate comme celle d'une bonne mère
+pour son enfant. Aussi chaque jour me force à l'aimer plus que la
+veille. A cette félicité du coeur, à ces joies de l'amour heureux et
+satisfait, se joignent pour moi mille petites jouissances qu'il y a
+peut-être de la puérilité à mentionner, mais qui sont très-vives, parce
+qu'elles m'étaient absolument inconnues. Je veux parler du bien-être de
+la richesse, qui succède pour moi à une vie d'économie et de privations.
+Je ne souffrais pas de cette médiocrité, j'y étais habituée; je ne
+désirais pas devenir riche, je ne songeais pas plus à la fortune de
+Jacques, en l'épousant, que si elle n'eût pas existé; pourtant je ne
+crois pas qu'il y ait de la bassesse à m'apercevoir des avantages
+qu'elle procure et à savoir en jouir. Ces plaisirs journaliers, ce luxe,
+ces mille petites profusions dont je suis entourée, me seraient aussi
+amers qu'ils me sont précieux, si je les devais à un contrat avilissant,
+ou si je les recevais d'une main orgueilleuse et détestée; mais recevoir
+tout cela de Jacques, c'est en jouir deux fois! Il y a tant de grâce, je
+pourrais même dire de gentillesse dans ses dons et dans ses prévenances!
+Il semble que cet homme soit né pour s'occuper du bonheur d'autrui, et
+qu'il n'ait pas d'autre affaire dans la vie que de m'aimer.
+
+Tu me demandes si cette vie de château me plaît, si je ne m'en
+dégoûterai pas, si la solitude ne m'effraie point. La solitude! quand
+Jacques est avec moi! Ah! Clémence, je le vois bien, tu n'as jamais
+aimé. Pauvre amie, que je te plains! tu n'as pas connu ce qu'il y a
+de plus beau dans la vie d'une femme. Si tu avais aimé, tu ne me
+demanderais pas si je me trouve isolée, si j'ai besoin des plaisirs et
+des distractions de mon âge; mon âge est fait pour aimer, Clémence, et
+il me serait impossible de me plaire à quelque chose qui fût étranger à
+mon amour. Quant aux amusements que je partage avec Jacques, je les aime
+et je les ai à discrétion; j'en ai même plus que je ne voudrais,
+et souvent j'aimerais mieux rester seule avec lui à parcourir
+tranquillement les allées de notre beau jardin, que de monter à cheval
+et de courir les bois à la tête d'une armée de piqueurs et de chiens.
+Mais Jacques a tellement peur de ne pas me divertir assez! Brave
+Jacques, quel amant! quel ami!
+
+[Illustration: Quand je suis arrivée ici...]
+
+Tu veux des détails sur mon habitation, sur le pays, sur l'emploi de mes
+journées; je ne demande pas mieux que de te raconter tout cela, ce sera
+te parler de tous les bonheurs que je dois à mon mari.
+
+Quand je suis arrivée ici, il était onze heures du soir; j'étais
+très-fatiguée du voyage, le plus long que j'aie fait de ma vie. Jacques
+fut presque forcé de me porter de la voiture sur le perron. Il faisait
+un temps sombre et beaucoup de vent; je ne vis rien que quatre ou cinq
+grands chiens qui avaient fait un vacarme épouvantable autour des roues
+de la voiture pendant que nous entrions dans la cour, et qui vinrent se
+jeter sur Jacques en poussant des hurlements de joie, dès qu'il eut mis
+pied à terre. J'étais tout épouvantée de voir ces grandes bêtes danser
+ainsi autour de moi. «N'en aie pas peur, me dit Jacques, et sois bonne
+pour mes pauvres chiens. Quel est l'homme qui donnerait de semblables
+témoignages de joie à son meilleur ami, en le retrouvant après une
+absence de quelques mois?» Je vis ensuite arriver une procession de
+domestiques de tout âge qui entourèrent Jacques d'un air à la fois
+affectueux et inquiet. Je compris que mon arrivée causait beaucoup
+d'anxiété à ces braves gens, et que la crainte des changements que je
+pourrais apporter au régime de la maison balançait un peu le plaisir
+qu'ils pouvaient éprouver à voir leur bon maître. Jacques me conduisit à
+ma chambre, qui est meublée à l'ancienne mode avec un grand luxe. Avant
+de me coucher, je voulus jeter un regard sur les jardins, et j'ouvris
+ma fenêtre; mais l'obscurité m'empêcha de distinguer autre chose que
+d'épaisses masses d'arbres autour de la maison et une vallée immense
+au delà. Un parfum de fleurs monta vers moi. Tu sais comme j'aime les
+fleurs, et tout ce qui me passe par la tête quand je respire une rose;
+ce vent tout chargé de senteurs délicieuses me fit éprouver je ne sais
+quel tressaillement de joie; il me sembla qu'une voix me disait: «Tu
+seras heureuse ici.» J'entendis Jacques qui parlait derrière moi; je me
+retournai, et je vis une grande jeune fille de seize ou dix-huit ans,
+belle comme un ange et vêtue à la manière des paysannes du Dauphiné,
+mais avec beaucoup d'élégance, «Tiens, me dit Jacques, voilà ta
+soubrette; c'est une bonne enfant qui fera son possible pour te bien
+servir. C'est ma filleule, elle s'appelle Rosette.» Cette Rosette, qui a
+une figure si intelligente et si bonne, et qui me baisait la main d'un
+petit air caressant et respectueux, fut pour moi une autre circonstance
+de bon augure. Jacques nous laissa ensemble et alla s'occuper de payer
+les postillons. Quand il revint, j'étais couchée. Il me demanda la
+permission de se faire apporter le café dans ma chambre; pendant que
+Rosette le lui versait, je m'endormis doucement. Je vivrais cent ans que
+je ne pourrais oublier cette soirée, où pourtant il ne s'est rien passé
+que de très-ordinaire et de très-naturel. Mais quelles idées riantes,
+quel sentiment de bien-être ont bercé ce premier sommeil sous le toit de
+Jacques! Je puis bien dire que je me suis endormie dans la confiance de
+mon destin. La fatigue même du voyage avait quelque chose de délicieux;
+je me sentais accablée, et je n'avais la force de penser à rien; mes
+yeux étaient encore ouverts et ne cherchaient plus à se rendre compte de
+ce qu'ils voyaient, mais n'étaient frappés que d'images agréables. Ils
+erraient des rideaux de soie à franges d'argent de mon lit à la figure
+toujours si belle et si sereine de mon Jacques, et de la tasse de
+porcelaine du Japon, où il prenait un café embaumé, à la grande taille
+élégante de Rosette, dont l'ombre se dessinait sur une boiserie d'un
+travail merveilleux. La clarté rose de la lampe, le bruit du vent au
+dehors, la douce chaleur de l'appartement, la mollesse de mon lit,
+tout cela ressemblait à un conte de fée, à un rêve d'enfant. Je
+m'assoupissais et me réveillais de temps en temps pour me sentir bercée
+par le bonheur; Jacques me disait avec sa voix douce et affectueuse:
+«Dors, mon enfant, dors bien.» Je m'endormis en effet, et ne me
+réveillai que le lendemain à huit heures. Jacques était déjà levé depuis
+longtemps; assis auprès de mon lit, comme la veille, il me regardait
+dormir, et vraiment je ne sus pas d'abord s'il s'était passé une nuit ou
+un quart d'heure depuis le dernier baiser qu'il m'avait donné. «Ah! mon
+Dieu! quel bon lit! m'écriai-je; je veux me lever bien vite, et voir
+ce beau château où l'on dort si bien. Quel temps fait-il, Jacques? Tes
+fleurs sentent-elles aussi bon ce matin qu'hier soir?» Il m'enveloppa
+dans mon couvre-pied de satin blanc et rose et me porta auprès de la
+fenêtre. Je jetai un cri de joie et d'admiration à la vue du sublime
+aspect déployé sous mes yeux. «Aimes-tu ce pays? me dit Jacques. Si tu
+le trouves trop sauvage, j'y ferai bâtir des maisons; mais, quant à
+moi, j'aime tant les lieux déserts, que j'ai acheté cinq ou six petites
+propriétés éparses ça et là, afin d'enlever de ce point de vue les
+habitations qui, pour moi, le déparaient. Si tu n'es pas du même goût,
+rien ne sera plus facile que de semer cette vallée de maisonnettes et de
+jardins; je ne manquerai pas, pour la peupler, de familles pauvres, qui
+y feront prospérer leurs affaires et les nôtres.--Non, non, lui dis-je,
+tu es assez riche pour secourir toutes les familles que tu voudras sans
+contrarier tes goûts et les miens. Cet aspect sauvage et romantique me
+plaît à la folie; ces grands bois sombres semblent n'avoir jamais plié
+leur libre végétation à la culture; ces prairies immenses doivent
+ressembler à des savanes; cette petite rivière, avec son cours
+désordonné, vaut mieux qu'un beau fleuve. Ah! ne changeons rien aux
+lieux que tu aimes. Comment aurais-je d'autres goûts que les tiens?
+Crois-tu donc que j'aie des yeux à moi?» Il me pressa sur son coeur
+en s'écriant: «Oh! premier temps de l'amour! oh! délices du ciel!
+puissiez-vous ne finir jamais!»
+
+Il m'a fallu plus de huit jours pour voir toutes les beautés de cette
+maison et des alentours. Cette terre a appartenu à la mère de Jacques;
+c'est là qu'il a passé ses premières années, et c'est son séjour de
+prédilection. Il a un pieux respect pour les souvenirs que ce lieu lui
+retrace, et il me remercie tendrement de partager ce respect, et de ne
+désirer aucun changement ni dans les choses ni dans les gens dont il est
+entouré. Bon Jacques! quel monstre stupide il faudrait être pour lui
+demander de pareils sacrifices!
+
+Dès le lendemain de notre arrivée, il m'a présenté les vieux serviteurs
+de sa mère et ceux plus jeunes qui lui sont attachés depuis plusieurs
+années. Il m'a dit les infirmités des uns et les défauts des autres, en
+me priant d'avoir quelque patience avec eux, et d'être aussi indulgente
+qu'il me serait possible de l'être, sans m'imposer de réelles
+contrariétés. «Sois sûre, m'a-t-il dit, que je ne mettrai jamais en
+balance le bien-être de ta vie domestique et le plaisir de conserver
+autour de moi ces visages auxquels le temps et l'habitude m'ont
+attaché. Il me sera toujours facile de les éloigner de ta vue s'ils
+t'importunent, sans les abandonner à la misère et sans qu'ils aient le
+droit de te maudire; mais si ton repos peut ne pas souffrir de leur
+présence, si je puis accorder ta satisfaction et la leur, je serai plus
+heureux. Désires-tu mon bonheur, Fernande?» a-t-il ajouté avec un doux
+sourire. Je me suis jetée dans ses bras, je lui ai juré d'aimer tout ce
+qu'il aime, de protéger tout ce qu'il protège; je l'ai supplié de me
+dire tout ce que j'avais à faire pour ne lui causer jamais l'ombre d'un
+chagrin.
+
+Si tu veux savoir comment se passent nos journées, je te dirai que je
+le sais à peine quant à ce qui me concerne, mais que Jacques a
+continuellement quelque chose d'utile à faire. La conduite de ses biens
+l'occupe Sans l'absorber. Il a su s'entourer d'honnêtes gens, et il les
+surveille sans les tourmenter. Il a pour système une stricte équité;
+l'incurie d'une générosité romanesque ne l'éblouit pas; il dit que celui
+qui se laisse dépouiller ne peut plus avoir ni mérite ni plaisir à
+donner, et que celui qui à trouvé l'occasion de voler, et qui en a
+profité, est plus à plaindre que s'il s'était ruiné. Jacques est grand
+et libéral, son coeur est plein de justice, et il regarde comme un
+devoir de soulager la misère d'autrui; mais sa fierté se refuse à être
+dupe des impostures dont les pauvres se servent comme de gagne-pain,
+et il est dur et implacable envers ceux qui veulent spéculer sur sa
+sensibilité. Je suis bien loin d'avoir le même discernement que lui, et
+souvent je me laisse tromper. Jacques ne s'occupe pas de cela, ou,
+s'il s'en aperçoit, il entre apparemment dans ses idées de ne pas me
+réprimander et même de ne pas m'avertir. Quelquefois j'en suis un peu
+mortifiée, et j'ai presque des remords d'avoir mal employé l'or précieux
+qui peut soulager tant de réelles infortunes.
+
+Je m'occupe de ces choses-là aux heures où Jacques est occupé ailleurs.
+Quand nous nous retrouvons, nous faisons de la musique ou nous sortons
+ensemble; Jacques fume ou dessine chaque fois que nous nous asseyons;
+pour moi, je le regarde, et je puis dire que cette espèce d'extase est
+la principale occupation de ma journée. Je m'abandonne avec délices à
+cette heureuse indolence, et je crains presque les plaisirs qui peuvent
+m'en arracher. Il est si bon d'aimer et de se sentir aimé! La durée
+des jours est trop bornée pour épuiser ce qu'il y a dans le coeur
+d'enthousiasme et de joie. Que m'importe de cultiver le peu de talents
+que j'ai ou d'en acquérir de nouveaux? Jacques en a pour nous deux, et
+j'en jouis comme s'ils m'appartenaient. Quand un beau site me frappe, il
+m'est bien plus doux de le trouver dans mon album, retracé par la main
+de Jacques, que par la mienne. Je ne désire pas non plus former et orner
+mon esprit: Jacques se plaît à ma simplicité; et lui, qui sait tout,
+m'en apprendra certainement plus en causant avec moi que tous les livres
+du monde. Enfin je suis contente de l'arrangement de ma vie; tant de
+bonheurs m'environnent, qu'il m'est impossible de souhaiter quelque
+chose de mieux ordonné. Jacques est un ange; et ne t'avise plus de
+dire, Clémence, que je me trompe ou qu'il changera, car à présent je le
+connais et je le défendrai.
+
+Adieu, ma bonne amie; tu dois être heureuse de mon bonheur, tu as eu
+tant d'inquiétude pour moi! A présent sois tranquille et félicite-moi.
+Donne-moi souvent de tes nouvelles, et sois sûre que je ne le négligerai
+plus. Il faut pardonner quelque chose à l'enivrement des premiers jours.
+
+_P. S._ J'ai reçu une lettre de ma mère; elle est encore au Tilly, et ne
+retournera à Paris qu'à l'entrée de l'hiver. Elle me demande si je
+suis contente de Jacques, et s'effraie aussi de la solitude où il m'a
+emmenée. Je ne lui ai pas répondu, comme à toi, que l'amour remplissait
+cette solitude et me la faisait chérir; elle aurait trouvé cela fort
+inconvenant. Je lui ai parlé des avantages qu'elle estime, des beaux
+chevaux que Jacques me donne et des grandes chasses qu'il organise pour
+moi, des vastes jardins où je me promène, des fleurs rares et précieuses
+dont regorge la serre chaude, et des présents dont mon mari me comble
+tous les jours. Avec tout cela, elle ne pourra plus supposer que je ne
+sois pas heureuse.
+
+
+
+XX.
+
+DE JACQUES A SYLVIA.
+
+Je m'abandonne comme un enfant aux délices de ces premiers transports
+de la possession, et ne veux pas prévoir le temps où j'en sentirai les
+inconvénients et les souffrances; quand il viendra, n'aurai-je pas la
+force de l'accepter? Est-il nécessaire de passer les heures de repos que
+le ciel nous envoie à se préparer pour la fatigue à venir? Quiconque a
+aimé une fois sait tout ce qu'il y a dans la vie de douleur et de joie,
+n'est-ce pas, Sylvia?
+
+Ce que tu demandes est bien antipathique à mon caractère et à l'habitude
+de toute ma vie. Raconter une à une toutes les émotions de ma vie
+présente, jeter tous les jours un regard d'examen sur l'état de mon
+coeur, me plaindre du mal que j'endure et me vanter du bien qui
+m'arrive, me surveiller, me chérir, me révéler ainsi, c'est ce que je
+n'ai jamais songé à faire. Jusqu'ici, mes amours ont été cachées, mes
+joies silencieuses; je ne t'ai raconté mes plaisirs que quand je les
+avais perdus, et mes chagrins que lorsque j'en étais guéri; encore j'ai
+cru faire en cela un grand acte de confiance et d'épanchement; car, avec
+toute autre créature humaine, je m'en sentais absolument incapable, et
+nul n'a obtenu de ma bouche l'aveu des événements les plus évidents de
+ma vie morale. Cette vie était si agitée, si terrible, que j'aurais
+craint de perdre mes rares bonheurs en les racontant, ou d'attirer sur
+moi l'oeil du destin, auquel j'espérais dérober furtivement quelques
+beaux jours.
+
+Cependant je ne sens plus la même répugnance, aujourd'hui, à briser le
+sceau de ce nouveau livre où mon dernier amour doit être inscrit. Il me
+semble même, comme à toi, que cette connaissance exacte et détaillée de
+tout ce qui se passera en moi me sera salutaire et me préservera de ces
+inexplicables dégoûts dont l'amour est rempli. Peut-être qu'étudiant le
+mal dans sa cause, j'en préviendrai le développement; peut-être qu'en
+observant avec attention les secrètes altérations de nos âmes, je saurai
+forcer les petites choses à ne point acquérir une valeur exagérée, comme
+il arrive toujours dans l'intimité. J'essaierai de conjurer la destinée;
+si cela est impossible, j'accepterai du moins mes défaites avec le
+stoïcisme d'un homme qui a passé sa vie à chercher la vérité et à
+cultiver l'amour de la justice au fond de son coeur.
+
+Mais, avant de commencer ce journal, il convient que je te dise d'où
+je pars, quel est l'état de mon âme et comment j'ai arrangé ma vie
+présente. Tu sais que j'ai entraîné Fernande au fond du Dauphiné pour
+l'éloigner bien vite de sa mère, femme méchante et dangereuse qui me
+hait particulièrement, qui m'a lâchement adulé tant qu'elle a désiré
+me voir assurer la fortune de sa fille, et qui a commencé à me braver
+aussitôt qu'elle n'a plus rien redouté à cet égard. Pauvre femme! si
+elle savait comme d'un mot je pourrais la faire pâlir! Mais je ne
+descendrai jamais jusqu'à combattre avec les méchants. Je savais qu'elle
+ne manquerait pas d'une certaine habileté pour gâter le jugement de sa
+fille sur mon compte et pour empoisonner notre bonheur par mille petites
+tracasseries d'une terrible importance. J'ai donc enlevé ma compagne le
+jour même de mon mariage; par là je me suis soustrait à tout ce que la
+publicité imbécile d'une noce a d'insolent et d'odieux. Je suis venu
+ici jouir mystérieusement de mon bonheur, loin du regard curieux des
+importuns; j'ai trouvé inutile, du moins, de mettre la pudeur de ma
+femme aux prises avec l'effronterie des autres femmes et le sourire
+insultant des hommes. Nous n'avons eu que Dieu pour témoin et pour juge
+de ce que l'amour a de plus saint, de ce que la société a su rendre
+hideux ou ridicule.
+
+Depuis un mois rien encore n'a altéré notre bonheur; il n'est pas tombé
+le plus petit grain de sable dans le sein de ce lac uni et limpide;
+penché sur son onde transparente, je contemple avec extase le ciel qui
+s'y réfléchit; attentif à la plus légère perturbation qui pourrait le
+menacer, je suis sur mes gardes pour que le grain de sable n'entraîne
+pas une avalanche. Et pourtant je ne saurais beaucoup me tourmenter; que
+peut la prudence humaine contre la main toute-puissante du destin? Tout
+ce que je puis tenter et espérer, c'est de ne pas perdre par ma faute le
+trésor que Dieu me confie; s'il doit m'être retiré, cette certitude du
+moins me consolera, que je n'ai pas mérité de le perdre.
+
+Et puis à présent, toutes les prévisions, toutes les craintes de ce
+monde me font un peu sourire. Qu'est-ce qui peut arriver de pis à un
+honnête homme? d'être forcé de mourir? Qu'est-ce que cela, je te le
+demande? Je ne vois pas que la certitude de mourir un jour empêche
+personne de jouir de la vie. Pourquoi la crainte du malheur futur
+nuirait-elle à mon bonheur présent?
+
+Ce n'est pas que l'occasion de souffrir ne se soit déjà présentée à moi,
+et certainement j'en aurais profité dans ma jeunesse, alors qu'avide
+d'une félicité impossible, j'avais l'ambitieuse folie de demander des
+cieux sans nuages et des amours sans déplaisirs; ce besoin inconcevable
+qui entraîne l'homme à exercer sa sensibilité quand elle est toute neuve
+et surabondante, n'existe plus chez moi. J'ai appris à me contenter de
+ce que je dédaignais, à me soumettre aux contrariétés contre lesquelles
+je me serais révolté autrefois. Il m'est impossible de ne pas sentir la
+piqûre des chagrins journaliers; mon coeur n'est pas encore pétrifié,
+et je crois au contraire qu'il n'a jamais été plus véritablement ému.
+Heureusement la raison m'a appris à étouffer la légère convulsion
+que produit la blessure, à ne pas mettre au jour par un mot, par une
+plainte, par un geste, cet embryon de souffrance qui éclot et meurt si
+aisément, mais qui se développe si vite et qui grossit d'une manière si
+effrayante quand on le laisse essayer ses forces et briser sa prison.
+Puisse mon âme servir de cercueil à tous ces songes pénibles qui la
+tourmentent encore! Puisse-je ne pas me trahir par un signe extérieur de
+souffrance! Entre amants la douleur est sympathique, et le premier qui
+l'éprouve et ne sait pas la recéler la communique à l'autre, même sans
+la lui expliquer.
+
+Adieu pour aujourd'hui, ma soeur chérie. À présent, nous sommes presque
+voisins; j'irai te voir certainement; et, quoi que tu en dises, je
+n'abandonne pas le projet de te faire connaître Fernande et de t'attirer
+auprès de nous.
+
+
+
+XXI.
+
+DE FERNANDE A CLÉMENCE.
+
+Je ne sais pas ce que Jacques a depuis deux jours, il me semble qu'il
+est triste, et cela me rend si triste moi-même, que je viens causer avec
+toi pour me distraire et me consoler. Qu'est-ce que peut avoir Jacques?
+quels chagrins peuvent l'atteindre auprès de moi? Il me serait
+impossible, pour ma part, de me réjouir ou de m'attrister d'une chose
+qui n'aurait pas rapport à lui; il est vrai que, hors de lui, ma vie
+se réduit à si peu! Je n'existe réellement que depuis trois mois, et
+Jacques a dû horriblement souffrir avant d'arriver à l'âge qu'il a.
+Peut-être aussi a-t-il été plus heureux qu'il ne l'est avec moi;
+peut-être quelquefois, dans mes bras, regrette-t-il le temps passé. Oh!
+cette idée est affreuse; je veux l'éloigner bien vite!
+
+Mais qui peut l'attrister ainsi? et pourquoi ne me le dit-il pas? je
+n'ai pas de secrets, moi! et lui, il en a certainement. Il a dû se
+passer tant de choses extraordinaires dans sa vie! Sais-tu, Clémence,
+que cette idée me fait souvent frissonner? Une femme ne connaît pas son
+mari en l'épousant, et c'est une folie de penser qu'elle le connaîtra
+en vivant avec lui. Il y a derrière eux un grand abîme où elle ne peut
+descendre, le passé, qui ne s'efface jamais et qui peut empoisonner tout
+l'avenir! Quand je songe qu'il y a trois mois, je ne savais pas encore
+ce que c'était qu'aimer, et que, depuis vingt ans peut-être, Jacques n'a
+pas fait autre chose! Tout ce qu'il me dit de tendre et d'affectueux,
+il l'a peut-être dit à d'autres femmes; ces caresses passionnées... Ah!
+quelles horribles images me passent devant les yeux! je me sens un peu
+folle aujourd'hui, en vérité...
+
+Je viens de me mettre à la fenêtre pour me distraire de ces agitations,
+j'ai vu Jacques traverser une allée et s'enfoncer dans le parc: il avait
+les bras croisés sur la poitrine et la tête penchée en avant, comme s'il
+eût été absorbé par une méditation profonde. Mon Dieu! je ne l'ai jamais
+vu ainsi. Il est bien vrai que son humeur est grave, que la douceur de
+son caractère tourne un peu à la mélancolie, que son maintien est plutôt
+rêveur que sémillant; mais il a aujourd'hui sur le visage quelque chose
+d'inaccoutumé, je ne saurais dire quoi; peut-être un peu plus de pâleur.
+Il aura eu quelque mauvais rêve, et comme il me sait superstitieuse, il
+n'aura pas voulu m'en parler; si ce n'est que cela, il aurait mieux
+fait de me le raconter que de m'exposer aux inquiétudes que j'éprouve.
+Peut-être est-il malade! Oh! je parie que oui! On m'a dit qu'il n'aimait
+pas à être observé dans ces moments-là; cependant je l'ai déjà vu malade
+une fois, je m'en suis aperçue à cette petite chanson dont je t'ai
+parlé; je l'ai interrogé et il m'a répondu qu'il était un peu souffrant,
+et qu'il me priait de ne pas m'en occuper. S'il a souffert peu ou
+beaucoup ce jour-là, c'est ce que je ne puis savoir; je craignais tant
+de le contrarier que je n'ai pas osé le regarder. Le fait est qu'il n'y
+a guère paru à son humeur, et que maintenant le malaise, soit physique,
+soit moral, qu'il éprouve, est tout à fait visible. Hier soir il m'a
+semblé qu'il m'embrassait un peu froidement; j'ai mal dormi, et, m'étant
+éveillée au milieu de la nuit, j'ai vu de la lumière dans sa chambre.
+J'ai tremblé qu'il ne fût indisposé; mais, craignant encore plus de lui
+être importune, je me suis levée sans bruit et j'ai été sur la pointe
+du pied regarder par la fente de sa porte; il lisait en fumant. Je
+suis venue me recoucher, un peu rassurée, mais triste de voir qu'il
+ne dormait pas. Je suis si nonchalante et si enfant que, malgré ma
+tristesse, je me suis rendormie tout de suite. Pauvre Jacques! il a des
+insomnies, il souffre peut-être beaucoup, il s'ennuie sans doute durant
+ces longues nuits si tristes! Pourquoi ne m'appelle-t-il pas? Je
+surmonterais certainement mon sommeil avec joie, je causerais avec lui,
+ou je lui ferais la lecture pour le distraire. Je devrais peut-être
+le prier de me laisser veiller avec lui; je n'ose pas. C'est
+extraordinaire; j'ai découvert ce matin que je crains Jacques presque
+autant que je l'aime; je n'ai jamais eu le courage de lui demander ce
+qu'il avait. Ce que les Borel m'ont dit de ses singulières fiertés
+n'est pas sorti de mon esprit, malgré tout ce qui aurait dû me le faire
+oublier, ou me persuader, du moins, que Jacques ne les aurait pas avec
+moi. Je devrais peut-être vaincre celle timidité, et le conjurer de me
+confier sa souffrance; car je ne suis pas de ceux qu'elle peut ennuyer,
+et je ne vois pas qu'il ait besoin de se fatiguer à faire du stoïcisme
+avec moi. Mon silence lui fait peut-être croire que je ne m'aperçois de
+rien. Ah! alors quelle idée doit-il avoir de ma grossière insouciance!
+Je ne puis la lui laisser. Il faut que j'aille le trouver tout de suite,
+n'est-ce pas, Clémence? Oh! mon Dieu, que n'es-tu ici! toi qui as tant
+de prudence et un jugement si délié, tu me conseillerais. A défaut de la
+voix de la raison et de l'amitié, j'écoute celle de mon coeur et je m'y
+abandonne; je vais rejoindre Jacques dans le parc, et le conjurer à
+genoux, s'il le faut, de m'ouvrir son coeur. Je reviendrai te dire ce
+qu'il a et fermer ma lettre.......
+
+Eh bien, mon amie, j'étais folle et j'avais fait moi-même un mauvais
+rêve; pardonne-moi de t'avoir importunée de cette terreur puérile. J'ai
+été trouver Jacques; il était couché sur l'herbe et il sommeillait. Je
+me suis approchée de lui si doucement qu'il ne s'en est pas aperçu, et
+je suis restée quelques instants, penchée sur lui, à le contempler.
+J'avais sans doute une expression d'anxiété sur la figure, car à peine
+éveillé, il a tressailli et s'est écrié en jetant ses bras autour
+de moi: «Qu'as-tu donc?» Alors je lui ai avoué naïvement toutes mes
+inquiétudes et tout mon chagrin. Il m'a embrassée en riant et m'a assuré
+que je m'étais absolument trompée. «Il est bien vrai, m'a-t-il dit, que
+je n'ai pas dormi beaucoup cette nuit; j'étais un peu souffrant et je
+me suis mis à lire.--Et pourquoi ne m'as-tu pas éveillée? lui ai-je
+dit.--Est-ce qu'on s'éveille à ton âge? a-t-il répondu.--Savez-vous,
+Jacques, que vous me traitez en petite fille?--Oh! grâce à Dieu, je te
+traite comme tu le mérites, s'est-il écrié en me pressant contre son
+coeur, et c'est parce que tu es une enfant que je t'adore.» Là-dessus
+il m'a dit tant de choses délicieusement bonnes, que je me suis mise à
+pleurer de joie. Tu vois si j'avais sujet de me tourmenter! mais je ne
+regrette pas d'avoir un peu souffert; je n'en sens que plus vivement le
+bonheur que j'avais laissé s'altérer et que je ressaisis dans toute sa
+fraîcheur. Oh! Jacques avait bien raison: il n'est rien de plus précieux
+et de plus sublime que les larmes de l'amour.
+
+Adieu, ma chère Clémence; réjouis-toi encore avec moi; je suis plus
+heureuse aujourd'hui que je ne l'ai jamais été.
+
+
+
+XXII.
+
+DE JACQUES A SYLVIA.
+
+Depuis quelques jours nous sommes tristes sans savoir pourquoi; tantôt
+c'est elle, tantôt c'est moi, tantôt tous deux ensemble. Je ne me
+fatigue pas à en chercher la raison; ce serait pire. Nous nous aimons et
+nous n'avons pas le plus léger tort l'un envers l'autre. Nous ne nous
+sommes blessés par aucune action, par aucune parole. Avoir l'humeur
+mélancolique un jour plus qu'un autre est une chose si simple! Un ciel
+pluvieux, un degré de froid de plus dans l'atmosphère, suffisent pour
+rembrunir les idées. Mon vieux corps criblé de blessures est plus
+disposé qu'un autre à la souffrance; la jeune tête active et inquiète de
+Fernande est prompte à se tourmenter de la moindre altération dans mes
+manières. Quelquefois cette vive sollicitude me chagrine un peu; elle
+me poursuit, elle m'oppresse, elle me tient en arrêt et me force à
+m'observer et à me contraindre. Comment pourrais-je m'en offenser?
+Cette espèce de fatigue qu'elle m'impose est douce en comparaison de
+l'horrible isolement où je vivais quand j'ai connu Fernande, et où j'ai
+souvent consumé les plus belles années de ma vie dans un stoïcisme
+insensé. Si elle devait souffrir réellement de mes souffrances, je
+regretterais le temps où elles ne retombaient que sur moi; mais j'espère
+que je saurai l'accoutumer à me voir un peu triste et préoccupé sans se
+tourmenter.
+
+Fernande a toute l'adorable puérilité de son âge. Qu'elle est belle et
+touchante quand elle vient avec ses cheveux blonds en désordre, et ses
+grands yeux noirs tout pleins de grosses larmes, se jeter dans mes bras
+et me dire qu'elle est bien malheureuse, parce que je lui ai donné un
+baiser de moins que la veille! Elle ne sait pas ce que c'est que la
+douleur, elle s'en effraie à l'excès; et vraiment Fernande m'effraie
+quelquefois moi-même. Je crains qu'elle n'ait pas la force de supporter
+la vie. Je suis un peu incertain de ce que je dois lui dire pour
+l'habituer au courage. Il me semble que c'est un crime ou du moins un
+acte de raison cruelle, que de répandre les premières gouttes de fiel
+dans ce coeur si plein d'illusions; et pourtant il viendra un moment où
+il faudra lui révéler ce que c'est que la destinée de l'homme. Comment
+résistera-t-elle au premier éclair? Puisse-je lui cacher longtemps cette
+funeste lumière!
+
+Je viens de recevoir une nouvelle qui me fait beaucoup de mal; cet ami
+dont je t'ai parlé est de nouveau en fuite. Les sacrifices que j'ai
+faits pour lui, loin de le sauver, l'ont replongé dans le désordre. A
+présent, son déshonneur ne peut plus être masqué, son nom est souillé,
+sa vie perdue; là, comme partout où j'ai passé, j'ai travaillé en vain.
+Voilà donc à quoi sert l'amitié, et ce que peut le dévouement! Non, les
+hommes ne peuvent rien les uns pour les autres; un seul guide, un seul
+appui leur est accordé, et il est en eux-mêmes. Les uns l'appellent
+conscience, les autres vertu; je l'appelle orgueil. Cet infortuné en
+a manqué; il ne lui reste que le suicide. La calomnie n'atteint et ne
+déshonore personne, le temps ou le hasard en fait justice; mais une
+bassesse ne s'efface pas. Avoir donné sur soi à un autre homme le droit
+du mépris, c'est un arrêt de mort en cette vie; il faut avoir le courage
+de passer dans une autre en se recommandant à Dieu.
+
+Mais il n'aura pas même cet orgueil-là, je le connais, c'est un esprit
+corrompu et avili par l'amour du plaisir. Sa vanité seule le fera
+souffrir; mais la vanité ne donne de courage à personne; c'est un fard
+que le moindre souffle fait tomber, et qui ne résiste pas à l'air de la
+solitude.
+
+Cette destinée, qu'un instant je m'étais flatté d'avoir réhabilitée
+par mes reproches et par mes services, est donc tombée plus bas
+qu'auparavant! Encore un homme dont la vie est manquée, et que personne,
+excepté moi peut-être, ne plaindra. Quand je me rappelle les temps
+heureux que j'ai passés avec lui, lorsqu'il était jeune, et que ni lui
+ni personne ne pensait que ce beau visage riant et ce caractère vif et
+joyeux pussent servir d'enveloppe à l'âme d'un lâche! Il avait une mère
+qui le chérissait, des amis qui se fiaient à lui; et à présent!... Si
+je n'étais pas marié, je courrais après lui, j'essaierais encore de le
+relever; mais cela ne servirait à rien, et Fernande souffrirait trop de
+mon absence. Pauvre homme! je suis triste à la mort; je veux pourtant
+cacher cette tristesse, qui se communiquerait bien vite à ma pauvre
+enfant. Non, je ne veux pas voir ce beau front se rembrunir encore; je
+ne veux pas couvrir de larmes ces joues si fraîches et si veloutées.
+Qu'elle aime, qu'elle rie, qu'elle dorme, qu'elle soit toujours
+tranquille, toujours heureuse! Moi je suis fait pour souffrir; c'est mon
+métier, et j'ai l'écorce dure.
+
+
+
+XXIII.
+
+DE FERNANDE A CLÉMENCE.
+
+Je suis encore triste, mon amie, et je commence à croire que tout n'est
+pas joie dans l'amour; il y a aussi bien des larmes, et je ne les
+répands pas toutes dans le sein de Jacques, car je vois que j'augmente
+sa tristesse en lui montrant la mienne. Depuis un mois nous avons eu
+plusieurs accès de mélancolie sympathique sans cause réelle, mais qui
+n'en ont pas moins des effets douloureux. Il est vrai que, quand ils
+sont passés, nous sommes plus heureux qu'auparavant, et nous nous
+chérissons avec plus d'enthousiasme; mais je me dis toujours que c'est
+la dernière fois que je tourmente Jacques de mes enfantillages, et je
+ne sais comment il arrive que je recommence toujours. Je ne peux pas le
+voir triste sans le devenir aussitôt; il me semble que c'est une preuve
+d'amour et qu'il ne doit pas s'en fâcher; aussi ne s'en fâche-t-il
+pas. Il me traite toujours avec tant de douceur et de bonté! comment
+ferait-il pour me dire une parole dure, ou même froide? Mais il prend
+du chagrin et me fait de doux reproches; alors je pleure de remords,
+d'attendrissement et de reconnaissance, et je me couche fatiguée,
+brisée, me promettant bien de ne plus recommencer; car, au bout du
+compte, cela fait du mal, et ce sont autant de jours que je retranche
+de mon bonheur. J'ai certainement des idées folles, mais je ne sais pas
+s'il es possible d'aimer sans les avoir. Par exemple, je me tourmente
+continuellement de la crainte de n'être pas assez aimée, et je n'ose pas
+dire à Jacques que c'est à la cause de toutes mes agitations. Je crois
+bien qu'il a des jours de souffrance physique; mais il est certain que
+son esprit n'est pas toujours paisible. Certaines lectures l'agitent;
+certaines circonstances, indifférentes en apparence, semblent lui
+retracer des souvenirs pénibles. Je m'en inquiéterais moins s'il me les
+confiait; mais il est silencieux comme la tombe et me traite comme une
+personne tout à fait à part de lui. L'autre jour je me mis à chanter une
+vieille romance qui me tomba, je ne sais comment, sous la main; Jacques
+était étendu sur le grand canapé du salon, et il fumait dans une grande
+pipe turque à laquelle il tient beaucoup. Dès que j'eus chanté les
+premières mesures, il frappa le parquet avec cette pipe, comme saisi
+d'une émotion convulsive, et la brisa. «Ah! mon Dieu, qu'as-tu fait?
+m'écriai-je; tu as cassé ta chère pipe d'Alexandrie.--C'est possible,
+dit-il, je ne m'en suis pas aperçu. Remets-toi à chanter.--Mais je
+n'ose pas trop, repris-je; il faut que j'aie fait quelque fausse note
+épouvantable tout à l'heure; car tu as bondi comme un desespéré.--Non
+pas que je sache, répondit-il; continue, je t'en prie.» Je ne sais
+comment il se fait que je suis toujours à l'affût des impressions que
+Jacques cherche à me dissimuler; il y a un secret instinct qui m'abuse
+ou qui m'éclaire, je ne sais lequel des deux, mais qui me force a
+reporter tout ce qu'il fait et tout ce qu'il dit vers une cause funeste
+à mon bonheur. Je m'imaginai qu'il avait entendu chanter cette romance
+par quelque maîtresse dont le souvenir lui était encore cher, et je
+ressentis tout à coup une jalousie absurde; je la jetai de côté, et me
+mis à en chanter une autre. Jacques l'écouta sans l'interrompre, puis il
+me redemanda la première, en disant qu'il la connaissait et qu'elle lui
+plaisait beaucoup. Ces paroles, qui semblèrent confirmer mes doutes,
+m'enfoncèrent un poignard dans le coeur; je trouvai Jacques insensé et
+barbare de chercher à ressaisir dans notre amour le souvenir des autres
+amours de sa vie, et je chantai la romance, tandis que de grosses larmes
+me tombaient sur les doigts. Jacques me tournait le dos, et s'imaginait,
+parce que son corps avait une attitude immobile, que je ne m'apercevais
+pas de son émotion; mais je faisais, malgré ma douleur, une sévère
+attention à lui, et je surpris deux ou trois soupirs qui semblaient
+partir d'une âme oppressée et briser tout son corps. Quand j'eus fini,
+il y eut entre nous un long silence: je pleurais, et je laissai échapper
+malgré moi un sanglot. Jacques était tellement absorbé qu'il ne s'en
+aperçut pas, et sortit en fredonnant, d'un ton mélancolique, le refrain
+de la romance.
+
+J'allai dans le bois pour me désoler en liberté; mais, au détour d'une
+allée, je me trouvai face à face avec lui. Il m'interrogea sur ma
+tristesse avec sa douceur accoutumée, mais beaucoup plus froidement que
+les autres fois. Cet air sévère m'imposa tellement que je ne voulus
+jamais lui avouer pourquoi j'avais les yeux rouges; je lui dis que
+c'était le vent, la migraine; je lui fis mille contes dont il feignit
+de se contenter, car il insista fort peu, et chercha à me distraire. Il
+n'eut pas grand peine: je suis si folle que je m'amuse de tout. Il me
+mena voir des chèvres de Cachemire qui venaient de lui arriver, avec un
+berger dont la bêtise me fit mourir de rire. Mais vois comme je suis!
+dès que je me retrouvai seule, mon chagrin me revint, et je me remis à
+pleurer en pensant à cette histoire de la matinée. Ce qui me faisait
+surtout de la peine, c'était d'avoir été importune à Jacques.
+L'indifférence qu'il avait montrée me prouvait de reste qu'il n'était
+plus disposé à écouter mes puériles confessions et à s'affliger avec
+moi de mes souffrances. Peut être avait-il cette idée; peut-être
+éprouvait-il un peu de remords de m'avoir fait chanter cette romance;
+peut-être nous sommes-nous parfaitement compris tous les deux sans nous
+expliquer. Le fait est que le soir il prit un air tout à fait insouciant
+en me demandant si je savais par coeur la romance que j'avais chantée
+le matin. «Tu aimes bien cette romance? lui dis-je avec un peu
+d'amertume.--Beaucoup, répondit-il, surtout dans ta bouche; tu l'as
+chantée ce matin avec une expression qui m'a ému jusqu'au fond du
+coeur.» Poussée par je ne sais quel besoin de me faire souffrir pour
+me dévouer à sa fantaisie, je lui offris de la chanter de nouveau; et
+j'allais allumer une bougie pour la lire, lorsqu'il m'arrêta en me
+disant que ce serait pour une autre fois, et qu'il aimait mieux se
+promener avec moi au clair de la lune. Le lendemain matin, je cherchai
+la romance et ne la trouvai plus sur mon piano. Je la cherchai tous les
+jours suivants sans succès. Pressée par la curiosité, je me hasardai
+à demander à Jacques s'il ne l'avait pas vue. «Je l'ai déchirée par
+distraction, me répondit-il; il n'y faut plus penser.» Il me sembla
+qu'il disait cette parole, _il n'y faut plus penser_, d'une manière
+particulière, et que cela exprimait beaucoup de choses. Je me trompe
+peut-être, mais jamais je ne croirai qu'il ait déchiré cette romance par
+distraction. Il a voulu savoir d'abord si je pourrais la chanter par
+coeur, et quand il a été sûr que non, il l'a anéantie. Elle lui causait
+donc une émotion bien véritable; elle lui rappelait donc un amour bien
+violent!
+
+Si Jacques devine tout cela, si en lui-même il traite d'enfantillages
+méprisables ce qui se passe en moi, il a tort. S'il était à ma place,
+il souffrirait peut-être plus que moi; car il n'a pas de rivaux dans
+le passé; rien de ce que je fais, rien de ce que je pense ne peut
+l'affliger: il peut sans frayeur regarder dans ma vie, l'embrasser tout
+entière d'un coup d'oeil, et se dire qu'il est mon seul amour. Mais sa
+vie est pour moi un abîme impénétrable; ce que j'en sais ressemble à ces
+météores sinistres qui éblouissent et qui égarent. La première fois que
+j'ai recueilli ces lambeaux de renseignements incertains, j'ai craint
+que Jacques ne fût inconstant ou menteur; j'ai craint que son amour
+n'eût pas tout le prix que j'y attachais; ma vénération fut comme
+ébranlée. Aujourd'hui je sais ce que c'est que Jacques et ce que vaut
+son amour; le prix en est si grand que je sacrifierais toute une vie de
+repos où je ne l'aurais pas connu, aux deux mois que je viens de passer
+avec lui. Je le sais incapable de m'abuser et de promettre son coeur
+en vain. Je ne songe presque plus à l'avenir, mais je me tourmente
+horriblement du passé; j'en suis jalouse. Oh! que serait le présent si
+je n'étais pas sûre de lui comme de Dieu! Mais je ne pourrais pas douter
+de la parole de Jacques, et je ne serais pas jalouse sans raison.
+L'espèce de jalousie que j'ai maintenant n'est pas vile et soupçonneuse;
+elle est triste et résignée; oh! mais elle me fait bien mal!
+
+
+
+XXIV.
+
+DE JACQUES A SYLVIA.
+
+Je ne sais auquel des deux le pied a manqué, mais le grain de sable est
+tombé. J'ai fait bonne garde, je me suis dévoué de tout mon pouvoir à
+prévenir cet accident; mais la surface du lac est troublée. D'où est
+venu le mal? On ne le sait jamais; on s'en aperçoit quand il existe.
+Je le contemple avec tristesse et sans découragement. Il n'y a pas de
+remède à ce qui est arrivé; mais on peut mettre une digue à l'avalanche
+et l'arrêter en chemin.
+
+Cette digue, ce sera ma patience. Il faut qu'elle s'oppose avec douceur
+aux excès de sensibilité d'une âme trop jeune. J'ai su mettre ce rempart
+entre moi et les caractères les plus fougueux; ce ne sera pas une tâche
+bien difficile que d'apaiser une enfant si simple et si bonne. Elle a
+une vertu qui nous sauvera l'un et l'autre, la loyauté. Son âme est
+jalouse; mais son caractère est noble, et le soupçon ne saurait le
+flétrir. Elle est ingénieuse à se tourmenter de ce qu'elle ne sait
+pas, mais elle croit aveuglément à ce que je lui dis. Me préserve Dieu
+d'abuser de cette sainte confiance et de démériter par le plus léger
+mensonge! Quand je ne puis pas lui donner l'explication satisfaisante,
+j'aime mieux ne lui en donner aucune; c'est la faire souffrir un peu
+plus longtemps, mais que faire? Un autre descendrait peut-être à ces
+faciles artifices qui raccommodent tant bien que mal les querelles
+d'amour; cela me paraît lâche, et je n'y consentirai jamais. L'autre
+jour, il s'est passé entre elle et moi une petite tracasserie assez
+douloureuse, et très-délicate pour tous deux. Elle se mit à chanter une
+romance que j'ai entendu chanter pour la première fois à la première
+femme que j'ai aimée. C'était un amour bien romanesque, bien idéal,
+une espèce de rêve qui ne s'est jamais réalisé, grâce peut-être a ma
+timidité et au respect enthousiaste que je professais pour une femme
+très-semblable aux autres, à ce qu'il m'a semblé depuis. Certes, ni
+cette femme, ni l'amour que j'eus pour elle, ne sont de nature à causer
+raisonnablement de l'ombrage à Fernande; ce fut pourtant la cause
+d'un nuage qui a passé sur notre bonheur. J'eus un plaisir très-vif à
+entendre ce chant mélodieux et simple qui me rappelait les illusions et
+les songes riants de ma première jeunesse. Il me retraçait toute une
+fantasmagorie de souvenirs: je crus revoir le pays où j'avais aimé pour
+la première fois, les bois où j'avais rêvé si follement, les jardins
+où je me promenais en faisant de mauvaises poésies que je trouvais si
+belles, et mon coeur palpita encore de plaisir et d'émotion. Certes, ce
+n'était pas de regret pour cet amour qui n'a jamais existé que dans les
+rêves d'une imagination de seize ans, mais il y a dans les lointains
+souvenirs une inexplicable magie. On aime ses premières impressions
+d'un amour paternel, on se chérit dans le passé, peut-être parce qu'on
+s'ennuie de soi-même dans le présent. Quoi qu'il en soit, je me sentis
+un instant transporté dans un autre monde, pour lequel je ne changerais
+pas celui où je suis maintenant, mais où j'avais cru ne retourner
+jamais, et où je fis avec joie quelques pas. Il me sembla que Fernande
+devinait le plaisir qu'elle me causait, car elle chanta comme un ange,
+et je restai enivré et muet de béatitude après qu'elle eut cessé. Tout à
+coup je m'aperçus qu'elle pleurait, et, comme nous avons eu déjà quelque
+chose de pareil, je devinai ce qui se passait en elle, et j'en conçus un
+peu d'humeur. La première impression est au-dessus des forces de l'homme
+le plus ferme. Dans ces moments-là, il n'est donné qu'aux scélérats de
+savoir feindre. Tout ce qu'un homme sincère peut faire, c'est de se
+taire ou de se cacher. Je sortis donc, et quelques tours de promenade
+dissipèrent cette légère irritation. Mais je compris qu'il m'était
+impossible de consoler Fernande par une explication. Il eût fallu ou lui
+faire accroire quelle se trompait dans ses soupçons, en lui faisant un
+mensonge, ou tenter de lui expliquer la différence qu'il y a entre aimer
+un souvenir romanesque et regretter un amour oublié. Voilà ce qu'elle
+n'eût jamais voulu comprendre et ce qui est réellement au-dessus de
+son àge, et peut-être de son caractère. Cet aveu d'un sentiment bien
+innocent lui eût fait plus de mal que mon silence. J'ai tout réparé en
+lui prouvant que j'étais prêt à faire à sa susceptibilité le sacrifice
+de mon petit plaisir; j'ai refusé d'entendre de nouveau la romance que,
+par une petite malice boudeuse de femme, elle m'offrait de me chanter
+une seconde fois, et je l'ai brûlée sans ostentation.
+
+Il faudra qu'en toute occasion, quand je ne pourrai pas mieux faire,
+j'aie le courage de ne pas montrer d'humeur. Il est vrai que cela me
+fait souffrir un peu. J'ai été victime pendant si longtemps de la
+jalousie atroce de certaines femmes, que tout ce qui me la rappelle,
+même de très-loin, me fait frissonner d'aversion. Je m'y habituerai.
+Fernande a les défauts ou plutôt les inconvénients de son âge, et j'ai
+aussi ceux du mien. A quoi m'aurait servi l'expérience, si elle ne
+m'avait endurci à la souffrance? C'est à moi de m'observer et de me
+vaincre. Je m'étudie sans cesse, et je me confesse devant Dieu dans la
+solitude de mon coeur, pour me préserver de l'orgueil intolérant. En
+m'examinant ainsi, j'ai trouvé bien des taches en moi, bien des motifs d
+excuse pour les fréquentes agitations de Fernande. Par exemple, j'ai la
+triste habitude de rapporter toutes mes peines présentes à mes peines
+passées. C'est un noir cortège d'ombres en deuil qui se tiennent par
+la main; la dernière qui s'agite éveille toutes les autres qui
+s'endormaient. Quand ma pauvre Fernande m'afflige, ce n'est pas elle qui
+me fait tout le mal que je ressens, ce sont les autres amours de ma vie
+qui se remettent à saigner comme de vieilles plaies. Ah! c'est qu'on ne
+guérit pas du passé!
+
+Devrait-elle se plaindre de moi, pourtant? Quel homme sait mieux jouir
+du présent? quel homme respecte plus saintement les biens que Dieu lui
+accorde? Combien je prise ce diamant que je possède, et autour duquel je
+souffle sans cesse pour en écarter le moindre grain de poussière! Oh!
+qui le garderait plus soigneusement que moi? Mais les enfants savent-ils
+quelque chose? Moi, du moins, je puis comparer le passé au présent, et
+si quelquefois je souffre doublement pour avoir déjà beaucoup souffert,
+plus souvent encore j'apprends par cette comparaison à savourer le
+bonheur présent. Fernande croit que tous les hommes savent aimer comme
+moi; moi, je sens que les autres femmes ne savent pas aimer comme elle.
+C'est moi qui suis le plus juste et le plus reconnaissant. Mais, encore
+une fois, il en doit être ainsi. Hélas! le temps du bonheur serait-il
+déjà passé? celui du courage serait-il venu? Oh! non, non, pas encore;
+ce serait trop vite. Que l'un préserve l'autre, et que le bonheur
+récompense le courage!
+
+
+
+XXV.
+
+DE CLÉMENCE A FERNANDE.
+
+Je suis plus affligée que surprise de ce qui t'arrive; tes chagrins me
+paraissent la conséquence inévitable d'une union mal assortie. D'abord
+ton mari est trop âgé pour toi, ensuite tu as pris ta position tout de
+travers. Il eût été possible à une femme dont le caractère serait calme
+et un peu froid de s'habituer aux inconvénients que je t'avais signalés,
+et qui ne se sont que trop réalisés; mais, pour une petite tête exaltée
+comme la tienne, un homme aussi expérimenté que M. Jacques est le pire
+mari que tu pouvais rencontrer. Ce n'est pas que je rejette sur lui la
+faute de tout ce qui s'est passé entre vous; il me semble que c'est lui
+qui a constamment raison, et voilà pourquoi je te plains: ce qu'il y a
+de plus triste au monde, c'est d'être condamné, par sa position et par
+la force des choses, à avoir constamment tort. Cet amour enthousiaste
+que tu t'es évertuée à ressentir pour lui est un sentiment hors nature,
+et destiné à s'éteindre tout à coup comme un feu de paille; mais avant
+d'en venir là il te fera cruellement souffrir, et, quelque patient que
+soit ton mari, il te rendra insupportable à ses yeux. Il me semble, à
+moi, que la passion, est tout à fait contraire à la dignité et à la
+sainteté du mariage. Tu t'es imaginé que tu inspirais cette passion
+à ton mari; j'en doute fort: je crois que tu auras pris pour
+l'enthousiasme les caresses véhémentes qu'un mari prodigue dès les
+premiers jours à sa femme, quand elle est, comme toi, toute jeune et
+remarquablement jolie. Mais sois sûre que toutes les extases de ton
+cerveau, toutes les illusions de ton âme, ne sont plus du goût d'un
+homme de trente-cinq ans, et que, du jour où, au lieu de contribuer
+à ses plaisirs, elles lui causeront du trouble et de l'ennui, il te
+dessillera les yeux, peut-être un peu brusquement. Tu seras au désespoir
+alors, pauvre Fernande, et il n'aura fait qu'une chose très-simple
+et très-légitime; car de quel droit viens-tu, avec tes folies et tes
+caprices, empoisonner la vie d'un homme qui était libre et tranquille,
+et qui t'a recherchée en mariage pour te faire participer à son
+bien-être, et non pour t'ériger en souveraine jalouse et impérieuse?
+Je vois déjà que tu as le talent de le rendre assez malheureux; cette
+manière de l'épier, de scruter toutes ses pensées, d'interpréter toutes
+ses paroles, doit faire de ton amour un fléau. Et pourtant, Fernande,
+personne n'était plus douce et plus facile à vivre que toi; nul
+caractère n'est plus éloigné du soupçon et de la tyrannie; nul coeur
+peut-être n'est plus généreux et plus juste, mais tu aimes, et voilà
+l'effet de l'amour sur les femmes quand elles ne savent pas se
+vaincre. Prends garde à toi, ma chère; je te parle bien durement, bien
+cruellement, mais tu cherches l'appui de ma raison, et je te l'offre
+d'une main ferme. Je t'ai déjà dit que, le jour où la vérité te serait
+trop rude à supporter, tu n'avais qu'à cesser de m'écrire, et que je
+comprendrais ton silence. Je ne chercherai jamais à te guérir malgré
+toi, je ne suis pas une marchande de conseils. Adieu, ma petite amie;
+tâche de te guérir de l'exagération, ou tu es perdue.
+
+
+
+XXVI.
+
+DE SYLVIA A JACQUES.
+
+Tu as raison, Jacques, de ne pas t'effrayer beaucoup de ces légers
+nuages. Je ne sais pas si tu dois aimer éternellement Fernande; je ne
+sais pas si l'amour est, de sa nature, un sentiment éternel; mais ce
+qu'il y a de certain, c'est qu'avec des caractères aussi nobles que les
+vôtres il doit avoir un cours aussi long que possible, et ne pas se
+flétrir dès les premiers mois. Je vois que dea caractères plus mal
+assortis, et moins dignes l'un de l'autre, se tiennent embrassés durant
+des années et ont une peine extrême à se détacher. Toi-même tu l'as
+éprouvé; tu as aimé des femmes beaucoup moins parfaites que Fernande,
+et tu les as aimées longtemps avant de commencer à souffrir et à te
+dégoûter. Il me semble donc impossible que la chute du premier grain
+de sable ait déjà troublé ton amour, et que ton lac ne redevienne pas
+tranquille et pur. Peut-être que deux grands coeurs ont plus de peine à
+s'entendre que lorsqu'un des deux fait à lui seul tous les frais de
+la sympathie. Peut-être qu'avant de se livrer entièrement, et de
+s'abandonner l'un à l'autre, ils ont besoin de s'essayer, de briser
+quelques aspérités qui les repoussent encore. Un grand bonheur, une
+longue passion, doivent être achetés au prix de quelques souffrances.
+Quand on plante un arbre vigoureux, il souffre et se flétrit pendant
+quelques jours avant de s'accoutumer au terrain et de montrer la
+force qu'il doit acquérir. Les petites douleurs de ton amie prouvent
+l'excessive délicatesse de son amour. Je voudrais être aimée comme tu
+l'es. Garde-toi donc de te plaindre; surmonte un peu ta fierté, s'il le
+faut, et consens, non à mentir, mais à t'expliquer. Tu fais injure à
+Fernande en croyant qu'elle ne comprendrait pas; elle serait flattée de
+te voir condescendre aux faiblesses de son sexe et aux ignorances de son
+âge; elle s'efforcerait de marcher plus vite vers toi et d'arriver à ton
+point de vue. Que ne peut pas une âme comme la tienne et une parole si
+éloquente quand tu daignes parler! Oh! ne t'enferme pas dans le silence!
+tu n'as pas besoin de ta force avec cet être angélique qui est à genoux
+déjà pour t'écouter. Rappelle-toi ce que j'étais quand je t'ai connu, et
+ce que tu as fait de cette âme qui dormait informe dans le chaos. Que
+serais-je si tu n'étais descendu jusqu'à moi, si tu ne m'avais révélé ce
+que tu sais de Dieu, des hommes et de la vie? Ne t'ai-je pas compris?
+n'ai-je pas acquis quelque grandeur, moi qui n'étais qu'une enfant
+sauvage, incapable de bien et de mal par moi-même au milieu des ténèbres
+de mon ignorance? Souviens-toi des longues promenades que nous faisions
+ensemble sur les Alpes, au temps des vacances. Avec quelle avidité je
+t'écoutais! comme je rentrais dans mon couvent éclairée et sanctifiée!
+O mon brave Jacques! quel être sublime ne pourras-tu pas faire de celle
+qui est ta femme et qui possède ton amour! Je te prédis une grande
+destinée avec elle! Essuie ses belles larmes, ouvre-lui tous les trésors
+de ton âme: je vivrai de votre bonheur.
+
+
+
+XXVII.
+
+D'OCTAVE A SYLVIA
+
+Pourquoi donc avez-vous tant tardé à m'écrire cette lettre qui nous eût
+épargné tant de maux, et pourquoi, si Jacques est votre frère, avez-vous
+tant hésité à me l'avouer? Quel être incompréhensible êtes-vous, Sylvia,
+et quel plaisir trouvez-vous à nous faire souffrir vous et moi? C'est en
+vain que je vous contemple et que je vous étudie; il y a des jours où je
+ne sais pas encore si vous êtes la première ou la dernière des femmes;
+je me demande si votre fierté signifie la vertu la plus sublime ou
+l'effronterie du vice hypocrite. Ah! ne m'accablez pas de vos froides
+et méprisantes railleries. Ne me dites pas que personne ne m'impose
+l'obligation de vous aimer, et que je suis libre de renoncer à vous. Je
+suis bien assez malheureux; ne faites pas tant de gloire de vos dédains
+et de votre indifférence: vous ne seriez que plus digne d'amour si vous
+étiez moins forte et moins cruelle.
+
+[Illustration: Fernande.]
+
+Et vous, n'avez-vous jamais eu des instants de faiblesse et
+d'incertitude avec moi? ne m'avez-vous pas accusé de bien des torts que
+vous m'avez pardonnés? Pourquoi railler si durement l'impiété de mon
+âme? pourquoi me dire que je ne vous aime pas du moment que je doute de
+vous? Savez-vous bien ce que c'est que l'amour, pour parler de la sorte?
+Mais vous m'avez aimé, puisque vous m'avez rappelé souvent après m'avoir
+repoussé; mais vous m'aimez encore, puisque, après trois mois d'un
+silence obstiné, vous m'écrivez pour vous laver de mes soupçons. Elle
+est bien laconique et bien hautaine, votre justification! Je n'oserais
+confier à personne combien vous me dominez, tant je me trouve rapetissé
+et humilié par votre amour. O Dieu! et vous seriez un ange si vous
+vouliez; c'est l'orgueil qui fait de vous un démon! Quand vous vous
+abandonnez à votre sensibilité, vous êtes si belle, si adorable! j'ai eu
+de si beaux jours avec vous! sont-ils donc perdus pour jamais? Non;
+je ne saurais y renoncer; que ce soit force ou faiblesse, lâcheté ou
+courage, je retournerai à toi! Je te presserai encore dans mes bras, je
+te forcerai encore à croire en moi et à m'aimer, dusse-je n'avoir qu'un
+jour de ce bonheur, et rester avili à mes propres yeux pour toute ma
+vie! Je sais que je serai encore malheureux avec toi; je sais qu'après
+m'avoir rendu fou, tu me chasseras avec un abominable sang-froid. Tu ne
+comprendras pas où tu ne voudras pas comprendre que, pour retourner à
+tes pieds, avec l'âme toute saignante encore de doute et de soupçons, il
+faut que je t'aime d'une passion effrénée. Tu me diras que je ne
+sais pas ce que c'est qu'aimer; tu croiras être bien sublime et bien
+généreuse envers moi, parce que tu me pardonneras d'avoir soupçonné ce
+que tous les hommes auraient supposé à ma place. Tu es une âme d'airain;
+tu brises tout ce qui t'approche, et ne consens à plier devant aucune
+des réalités de la vie. Comment veux-tu que je te suive toujours
+aveuglément dans ce monde imaginaire où je n'avais jamais mis le pied
+avant de te connaître? Ah! sans doute, si tu es ce tu parais à mon
+enthousiasme, tu es bien grande, et je devrais passer ma vie enchaîné à
+tes pieds; si tu es ce que ma raison croit deviner parfois, cache-moi
+bien la vérité, trompe-moi habilement, car malheur à toi si tu te
+démasques! Adieu; reçois-moi comme tu voudras, dans trois jours je serai
+à tes genoux.
+
+[Illustration: Il fume cinq heures sur six.]
+
+
+
+XXVIII.
+
+DE FERNANDE A CLÉMENCE.
+
+Tu m'humilies, tu me brises; si c'est la vérité que tu m'enseignes, elle
+est bien âpre, ma pauvre Clémence. Tu vois cependant que je l'accepte,
+toute cruelle qu'elle est, et que je reviens toujours à toi, sauf à être
+plus malheureuse qu'auparavant, quand tu m'as répondu. J'ai donc tort?
+Mon Dieu, je croyais qu'avec un malheur comme le mien on ne pouvait pas
+être coupable. Les méchants sont ceux qui rient des peines d'autrui; moi
+je pleure celles de Jacques encore plus que les miennes; je sais bien
+que je l'afflige, mais ai-je la force de cacher mon chagrin? Peut-on
+tarir ses larmes, peut-on s'imposer la loi d'être insensible à ce qui
+déchire le coeur?
+
+Si quelqu'un est jamais arrivé à cette vertu, il a dû bien souffrir
+avant de l'atteindre; son coeur a dû saigner cruellement! Je suis trop
+jeune pour savoir déguiser mon visage et cacher mon émotion; et puis, ce
+n'est pas Jacques qu'il me serait possible de tromper. Cette lutte avec
+moi-même ne servirait donc qu'à augmenter mon mal; ce qu'il faudrait
+étouffer, c'est ma sensibilité, c'est mon amour! O ciel, tu me parles
+de le vaincre! Cette seule idée lui donne plus d'intensité; que
+deviendrais-je à présent que j'ai connu l'amour, si je me trouvais le
+coeur vide? Je mourrais d'ennui. J'aime mieux mourir de chagrin, la mort
+sera moins lente.
+
+Tu prends le parti de Jacques, tu as bien raison! c'est lui qui est un
+ange, c'est lui qui devrait être aimé d'une âme aussi forte, aussi calme
+que la tienne. Mais suis-je donc indigne de lui? ne suis-je pas sincère
+et dévouée autant qu'il est possible de l'être? Non! ce ne sont pas des
+lueurs d'enthousiasme que j'ai pour lui, c'est une vénération constante,
+éternelle. Il m'aime vraiment, je le sais, je le sens; il ne faut pas
+me dire qu'il n'aime de moi que ma jeunesse et ma fraîcheur; si je le
+croyais!... non, cette idée est trop cruelle! Tu es inexorable dans ton
+mépris pour l'amour; ton esprit observateur juge tout sans pitié; mais
+de quel droit parles-tu d'un sentiment que tu n'as pas éprouvé? Si tu
+savais combien un pareil doute me ferait souffrir, une fois entré dans
+mon coeur, tu n'aurais pas la cruauté de m'y pousser.
+
+Eh bien, s'il en était ainsi, si Jacques m'aimait comme un passe-temps,
+moi qui lui ai dévoué toute ma vie, moi qui l'aime de toutes les forces
+de mon âme, j'essaierais de ne plus l'aimer; mais cela me serait
+impossible, je mourrais.
+
+Ma pauvre tête est malade. Aussi quelle lettre tu m'écris! je n'ai pu
+cacher l'impression qu'elle me faisait, et Jacques m'a demandé si je
+venais d'apprendre quelque mauvaise nouvelle. J'ai répondu que non.
+«Alors, m'a-il dit, c'est une lettre de ta mère.» Je mourais de peur
+qu'il ne me demandât à la voir, et, tout interdite, j'ai baissé la tête
+sans répondre. Jacques a frappé la table avec une violence que je ne lui
+ai jamais vue. «Que cette femme n'essaie point d'empoisonner ton coeur,
+s'est-il écrié, car je jure sur l'honneur de mon père qu'elle me
+paierait cher la moindre tentative contre la sainteté de notre amour!»
+Je me suis levée tout épouvantée, et je suis retombée sur ma chaise. «Eh
+bien, qu'as-tu? m'a-t-il dit.---Vous-même, qu'avez-vous contre ma mère?
+que vous a-t-elle fait pour vous mettre ainsi en colère?--J'ai des
+raisons que tu ne sais pas, Fernande, et qui sont grosses comme des
+montagnes; puisses-tu ne les savoir jamais! mais, pour l'amour de notre
+repos, cache-moi les lettres de ta mère, et surtout l'effet qu'elles
+produisent sur toi.--Je te jure que tu te trompes, Jacques, me suis-je
+écriée; cette lettre n'est pas de ma mère, elle est de...--Je n'ai pas
+besoin de le savoir, a-t-il dit vivement; ne me fais pas l'injure de
+répondre à des questions que je ne t'adresserai jamais.» Et il est
+sorti; je ne l'ai pas revu de la journée. O Dieu! nous en sommes presque
+à nous quereller! et pourquoi? parce que j'ai cru le voir triste et que
+j'ai pris de l'inquiétude? Oh! s'il n'y avait pas au fond de tout cela
+quelque chose de vrai, nous n'en serions pas où nous en sommes. Jacques
+a eu des peines qu'il m'a cachées, à bonne intention peut-être, mais il
+a eu tort; s'il m'avait révélé la première, je ne l'aurais pas interrogé
+sur les autres, tandis qu'à présent je m'imagine toujours qu'il couve
+quelque mystère, et je ne trouve pas cela juste, car mon âme lui est
+ouverte, et il peut y lire à chaque instant. Je vois bien qu'il est
+préoccupé, quelque chose le distrait de l'amour qu'il avait pour moi;
+quelquefois il a un froncement de sourcil qui me fait trembler de la
+tête aux pieds. Il est vrai que si je prends le courage de lui adresser
+la parole, cela se dissipe aussitôt, et je retrouve son regard bon et
+tendre comme auparavant. Mais autrefois je ne lui déplaisais jamais, je
+lui disais avec confiance tout ce qui me passait par l'esprit; quand
+j'étais absurde, il se contentait de sourire, et il prenait la peine de
+redresser mon jugement avec affection. A présent, je vois que certaines
+paroles, dites presque au hasard, lui font un mauvais effet; il change
+de visage, ou il se met à fredonner cette petite chanson qu'il chantait
+à Smolensk, quand on lui retira une balle de la poitrine. Une parole de
+moi lui fait le même mal apparemment.
+
+Il est six heures du soir; Jacques, qui est d'ordinaire si exact, et qui
+se faisait un scrupule de me causer la plus légère inquiétude ou la plus
+frivole impatience, n'est pas encore rentré pour dîner. Est-ce qu'il me
+boude? est-ce qu'il aura eu un chagrin assez vif pour rester absorbé
+ainsi depuis midi? Je suis tourmentée; s'il lui était arrivé quelque
+accident! s'il ne m'aimait plus! Peut-être que je lui ai tellement déplu
+aujourd'hui qu'il éprouve de la répugnance à me voir. Oh! ciel! ma vue
+lui deviendrait odieuse! Tout cela me fait un mal horrible, je suis
+enceinte et je souffre beaucoup. Les anxiétés auxquelles je m'abandonne
+me rendent encore plus malade. Il faut que j'en finisse; il faut que je
+me jette aux pieds de Jacques, et que je le conjure de me pardonner mes
+folies. Cela ne peut pas m'humilier: ce n'est pas à mon mari, c'est à
+mon amant que s'adresseront mes prières. J'ai offensé se délicatesse,
+j'ai affligé son coeur; il faut qu'une fois pour toutes il me pardonne,
+et que tout soit oublié. Il y a bien des jours que nous ne nous
+expliquons plus; cela me tue. J'ai l'âme pleine de sanglots qui
+m'étouffent; il faut que je les répande dans son sein, qu'il me rende
+toute sa tendresse, et que je recouvre ce bonheur pur et enivrant que
+j'ai déjà goûté.
+
+
+Dimanche matin.
+
+O mon amie, que je suis malheureuse! rien ne me réussit, et la fatalité
+fait tourner à mal tout ce que je tente pour me sauver. Hier, Jacques
+est rentré à six heures et demie; il avait l'air parfaitement calme, et
+m'a embrassée comme s'il eût oublié nos petites altercations. Je connais
+Jacques à présent; je sais quels efforts il fait sur lui-même pour
+vaincre son déplaisir; je sais que la douleur concentrée est un fer
+rouge qui dévore les entrailles. Je me suis fait violence pour dîner
+tranquillement; mais, aussitôt que nous avons été seuls, je me suis
+jetée à ses genoux en fondant en larmes. Sais-tu ce qu'il a fait? Au
+lieu de me tendre les bras et d'essuyer mes pleurs, il s'est dégagé de
+mes caresses et s'est levé d'un air furieux; j'ai caché mon visage
+dans mes mains pour ne pas le voir dans cet état; j'ai entendu sa voix
+tremblante de colère qui me disait: «Levez-vous, et ne vous mettez
+jamais ainsi devant moi.» J'ai senti alors le courage du désespoir. «Je
+resterai ainsi, me suis-je écriée, jusqu'à ce que vous m'ayez dit ce que
+j'ai fait pour perdre votre amour.--Tu es folle, a-t-il répondu en se
+radoucissant, et tu ne sais qu'imaginer pour troubler notre paix et
+gâter notre bonheur. Expliquons-nous, parlons, pleurons, puisqu'il te
+faut toutes ces émotions pour alimenter ton amour; mais, au nom du ciel,
+relève-toi, et que je ne te voie plus ainsi.» J'ai trouvé cette réponse
+bien dure et bien froide, et je suis retombée sur moi-même à demi brisée
+d'abattement et de douleur. «Faut-il que je te relève malgré toi? a-t-il
+dit en me prenant dans ses bras et en me portant sur le sofa; quelle
+rage ont donc toutes les femmes de jeter ainsi leur âme en dehors comme
+si elles étaient sur un théâtre! Souffre-t-on moins, aime-t-on plus
+froidement, pour rester debout et pour ne pas se briser la poitrine en
+sanglots? Que ferez-vous, pauvres enfants, quand la foudre vous tombera
+sur la tête?--Tout ce que vous dites là est horrible, lui ai-je répondu;
+est-ce par le dédain que vous voulez vous délivrer de mon amour? vous
+importune-t-il déjà?» Il s'est assis auprès de moi, et il est resté
+silencieux, la tête baissée, l'air résigné, mais profondément triste. Il
+m'a laissée pleurer longtemps, puis il a fait un effort pour me prendre
+les mains; mais j'ai vu que cette marque d'affection lui coûtait; et
+j'ai retiré mes mains précipitamment. «Hélas! hélas!» a-t-il dit, et
+il est sorti. Je l'ai rappelé, mais en vain, et je me suis presque
+évanouie. Rosette, en apportant des lumières dans le salon, m'a trouvée
+sans mouvement; elle m'a portée à mon lit, elle m'a déshabillée pendant
+qu'on avertissait mon mari; il est venu, et m'a témoigné beaucoup
+d'intérêt. J'avais une extrême impatience d'être seule avec lui,
+espérant qu'il me dirait quelque chose qui me consolerait tout à fait;
+je voyais tant d'émotion sur sa figure! Je ne pouvais cacher l'ennui que
+me causaient les interminables prévenances de Rosette; j'ai fini par lui
+parler un peu durement, et Jacques a dit quelques mots en sa faveur.
+J'avais les nerfs réellement malades; je ne sais comment la manière dont
+Jacques a semblé s'interposer entre moi et ma femme de chambre m'a
+causé un mouvement de colère invincible. Plusieurs fois déjà, ces jours
+derniers, je m'étais impatientée contre cette fille, et Jacques m'en
+avait blâmée. «Je sais bien qu'en toute occasion, lui ai-je dit, vous
+donnez de préférence raison à Rosette et à moi tout le tort.--Vous êtes
+réellement malade, ma pauvre Fernande, a-t-il répondu. Rosette, tu fais
+trop de bruit autour de ce lit, va-t en; je te sonnerai si madame a
+besoin de toi.» Aussitôt j'ai senti combien j'étais injuste et folle.
+«Oui, je suis malade,» ai-je répondu dès que j'ai été seule avec lui, et
+je me suis caché la tête dans son sein en pleurant; il m'a consolée en
+me prodiguant les plus tendres caresses et en me donnant les plus doux
+noms. Je n'avais plus la force de demander une autre explication, tant
+j'avais la tête brisée; je me suis endormie sur l'épaule de Jacques.
+Mais ce matin, quand j'ai sonné ma femme de chambre, j'ai vu une autre
+figure, assez laide et insignifiante. «Qui êtes-vous, ai-je dit, et où
+est Rosette?--Rosette est partie, m'a dit Jacques aussitôt en sortant de
+sa chambre pour répondre a ma question. J'avais besoin d'une ménagère
+diligente et honnête à ma ferme de Blosse, et j'y ai envoyé Rosette pour
+le reste de la saison. En attendant que tu la remplaces à ton gré, j'ai
+fait venir sa soeur pour te servir.» J'ai gardé le silence, mais j'ai
+trouvé cette leçon bien dure et bien froide. Oh! j'avais bien compris
+l'histoire de la romance. Que faire maintenant? Je vois que mon bonheur
+s'en va jour par jour, et je ne sais comment l'arrêter. Évidemment,
+Jacques se dégoûte de moi, et c'est ma faute; je ne vois pas qu'il
+ait envers moi le moindre tort; je ne vois pas non plus que je sois
+réellement coupable envers lui. Nous nous faisons du mal mutuellement,
+comme par une sorte de fatalité; peut-être s'y prend-il mal avec moi. Il
+est trop grave, trop sentencieux dans ses avis. Les résolutions qu'il
+prend, la promptitude avec laquelle il tranche les sujets de trouble
+entre nous, montrent, ce me semble, une espèce de hauteur méprisante à
+mon égard. Un mot de doux reproche, quelques larmes versées ensemble, et
+les caresses du raccommodement, vaudraient bien mieux. Jacques est trop
+accompli, cela m'effraie; il n'a pas de défauts, pas de faiblesses; il
+est toujours le même, calme, égal, réfléchi, équitable. Il semble qu'il
+soit inaccessible aux travers de la nature humaine, et qu'il ne puisse
+les tolérer dans les autres qu'à l'aide d'une générosité muette et
+courageuse; il ne veut point entrer en pourparler avec eux. C'est trop
+d'orgueil. Moi je suis une enfant, j'ai besoin qu'on me guide et qu'on
+me relève quand je tombe. Oui, tu avais raison, Clémence; je commence à
+croire que le caractère de Jacques n'est pas assez jeune pour moi. C'est
+de là que viendra mon malheur; car, à cause de sa perfection, je l'aime
+plus que je n'aimerais un jeune homme, et sa raison empêchera peut-être
+que je m'entende jamais avec lui.
+
+
+
+XXIX.
+
+DE JACQUES A SYLVIA.
+
+Je n'ai pas faibli dans ma résolution, je ne me suis pas une seule fois
+abandonné à l'impatience, je n'ai pas commis d'injustice, je n'ai pas
+agi en mari; pourtant le mal fait, ce me semble, des progrès rapides, et
+si quelque circonstance étrangère ne vient pas le distraire, si quelque
+révolution ne s'opère dans les idées de Fernande, nous aurons bientôt
+cessé d'être amants. Je souffre, je l'avoue; il n'est qu'un bonheur au
+monde, c'est l'amour; tout le reste n'est rien, et il faut l'accepter
+par vertu. J'accepterai tout, je me contenterai de l'amitié, je ne me
+plaindrai de rien; mais laisse-moi verser dans ton sein quelques larmes
+amères que le monde ne verra pas, et que Fernande, surtout, n'aura pas
+la douleur d'ajouter aux siennes. Six mois d'amour, c'est bien peu!
+encore combien de jours, parmi les derniers, ont été empoisonnés! Si
+c'est la volonté du ciel, soit. Je suis prêt à la fatigue et à la
+douleur; mais, encore une fois, c'est perdre bien vite une félicité au
+sein de laquelle je me flattais de rester enivré plus longtemps.
+
+Mais de quoi ai-je à me plaindre? je savais bien que Fernande était
+une enfant, que son âge et son caractère devaient lui inspirer des
+sentiments et des pensées que je n'ai plus; je savais que je n'aurais ni
+le droit ni la volonté de lui en faire un crime. J'étais préparé à tout
+ce qui m'arrive; je ne me suis trompé que sur un point: la durée de
+notre illusion. Les premiers transports de l'amour sont si violents et
+si sublimes, que tout se range à leur puissance; toutes les difficultés
+s'aplanissent, tous les germes de dissension se paralysent, tout marche
+au gré de ce sentiment, qu'on appelle avec raison l'âme du monde, et
+dont on aurait dû faire le dieu de l'univers; mais quand il s'éteint,
+toute la nudité de la vie réelle reparaît, les ornières se creusent
+comme des ravins, les aspérités grandissent comme des montagnes.
+Voyageur courageux, il faut marcher sur un chemin aride et périlleux
+jusqu'au jour de la mort; heureux celui qui peut espérer de ressentir un
+nouvel amour! Dieu m'a longtemps béni, longtemps il m'a donné la faculté
+de guérir et de renouveler mon coeur à celle flamme divine, mais j'ai
+fait mon temps, je suis arrivé à mon dernier tour de roue: je ne dois
+plus, je ne puis plus aimer. Je croyais du moins que ce dernier amour
+réchaufferait les dernières années de la jeunesse de mon coeur et les
+prolongerait davantage. Je n'ai pas cessé d'aimer encore; je serais
+encore prêt, si Fernande pouvait calmer ses agitations et réparer
+d'elle-même le mal qu'elle nous a fait; à oublier ces orages et à
+retourner à l'enivrement des premiers jours; mais je ne me flatte pas
+que ce miracle puisse s'opérer en elle: elle a déjà trop souffert. Avant
+peu elle détestera son amour; elle en a fait un tourment, un cilice,
+qu'elle porte encore par enthousiasme et par dévouement. Ces choses-là
+sont des rêves de jeune femme: le dévouement tue l'amour et le change
+en amitié. Eh bien, l'amitié nous restera; j'accepterai la sienne, et
+laisserai longtemps encore à la mienne le nom d'amour, afin qu'elle ne
+la méprise pas. Mon amour, mon pauvre dernier amour! je l'embaumerai
+en silence, et mon coeur lui servira éternellement de sépulcre; il ne
+s'ouvrira plus pour recevoir un amour vivant. Je sens la lassitude des
+vieillards et le froid de la résignation qui envahissent toutes ses
+fibres; Fernande seule peut le ranimer encore une fois, parce qu'il est
+encore chaud de son étreinte. Mais Fernande laisse éteindre le feu sacré
+et s'endort en pleurant; le foyer se refroidit, bientôt la flamme se
+sera envolée.
+
+Tu me donnes un conseil bien impossible à suivre; tu mets le doigt sur
+la plaie en disant que nous ne nous comprenons pas; mais tu m'engages à
+me faire comprendre, et tu ne songes pas que l'amour ne se démontre pas
+comme les autres sentiments. L'amitié repose sur des faits et se
+prouve par des services; l'estime peut se soumettre à des calculs
+mathématiques; l'amour vient de Dieu; il y retourne et il en redescend
+au gré d'une puissance qui n'est pas dans les mains de l'homme. Pourquoi
+ne te fais-tu pas comprendre d'Octave? par les mêmes raisons qui font
+que Fernande ne me comprend plus? Octave n'a pu atteindre à ce degré
+d'enthousiasme qui fait l'amour grand et sublime; Fernande l'a
+déjà perdu. Le soupçon a empêché l'amour d'Octave de prendre son
+développement; un peu d'égoïsme a paralysé celui de Fernande. Comment
+veux-tu que je lui prouve qu'elle doit me préférer à elle-même et me
+cacher ses souffrances comme je lui cache les miennes? J'ai la force
+de renfermer ma douleur et d'étouffer mes légers ressentiments; chaque
+jour, après quelques instants de lutte solitaire, je reviens à elle sans
+rancune, prêt à oublier tout et à ne lui adresser jamais une plainte;
+mais je retrouve ses yeux humides, son coeur oppressé et le reproche
+sur ses lèvres; non ce reproche évident et grossier qui ressemble à
+l'injure, et qui me guérirait sur-le-champ et de l'amour et de l'amitié,
+mais le reproche délicat, timide, qui fait une blessure imperceptible
+et profonde. Ce reproche-là, je le comprends, je le recueille; il entre
+jusqu'au fond de mon coeur. Oh! quelle souffrance pour l'homme qui
+voudrait au prix de sa vie ne l'avoir jamais fait naître, et qui sent
+dans les plus secrets replis de son âme qu'il ne l'a jamais mérité! Elle
+souffre, la malheureuse enfant, parce qu'elle est faible, parce qu'elle
+s'abandonne à ces misérables chagrins que j'étouffe, parce qu'elle
+sent qu'elle a tort de s'y abandonner et qu'elle perd à mes yeux de sa
+dignité. Son orgueil souffre alors, et mes efforts pour le relever et le
+guérir sont vains; elle les attribue à la générosité, A la compassion,
+et n'en est que plus triste et plus humiliée. Mon amour devient trop
+sévère pour elle; elle se croit obligée de l'implorer, elle ne le
+comprend plus.
+
+Il y a quelque temps, elle se jeta à mes pieds pour me le redemander. Un
+mari eût été touché peut-être de cet acte de soumission; pour moi, j'en
+fus révolté. Il me rappela les scènes orageuses que plusieurs fois j'ai
+eu à supporter quand, après avoir perdu mon estime, les femmes que j'ai
+aimées ont voulu en vain ressaisir mon amour. Voir Fernande dans cette
+situation! elle si sainte et si vierge de souillure! cela me fit
+horreur. Oh! ce n'est pas ainsi que je veux être aimé; inspirer à ma
+femme le sentiment qu'un esclave a pour son maître! Il me sembla qu'elle
+se mettait dans cette altitude pour faire abjuration de notre amour et
+me promettre quelque autre sentiment. Elle ne comprit pas le mal qu'elle
+me faisait, et elle me fit peut-être dans son coeur un crime de n'avoir
+pas été reconnaissant de ce qu'elle tentait pour me guérir. Pauvre
+Fernande!
+
+Tu me recommandes d'être avec elle ce que j'ai été avec toi! Tu crois
+donc, Sylvia, que c'est moi qui t'ai faite ce que tu es? Tu crois qu'une
+créature humaine peut donner à une autre la force et la grandeur?
+Souviens-toi de la fable de Prométhée, que les dieux punirent, non pour
+avoir fait un homme, mais pour s'être flatté de lui donner une âme. La
+tienne était déjà vaste et brûlante quand j'y versai la faible lumière
+de ma réflexion et de mon expérience; mais, loin de l'exalter, je ne
+m'occupai qu'à l'éclairer; je lâchai de diriger vers un but digne d'elle
+la vigueur de son élan et l'ardeur de ses affections. Je ne fis que lui
+ouvrir une route; c'est Dieu qui lui avait donné des ailes pour s'y
+élancer. Tu avais été élevée au désert; ton intelligence était si verte
+et si fraîche, qu'elle s'ouvrait à toutes les idées; mais cela n'eût
+pas suffi, si ton coeur n'eût pas été préparé aux sentiments dont je
+te parlais: tu aurais tout compris sans rien sentir. En un mot, je ne
+songeai point à t'inspirer, je cherchai à t'instruire. Si je ne l'eusse
+pas fait, peut-être n'aurais-tu pas appris l'usage des dons de Dieu;
+mais certainement ils ne se seraient point perdus sans t'enseigner une
+conduite noble et ferme dans toutes les occasions sérieuses de ta vie.
+
+Fernande, avec une organisation moins puissante, a eu à combattre les
+funestes influences des préjugés au milieu desquels elle a grandi;
+meilleure peut-être que tout ce qui appartient à la société, elle ne
+pourra jamais se défaire impunément des idées que la société révère. On
+ne lui a pas fait, comme à toi, un corps et une âme de fer; on lui a
+parlé de prudence, de raison, de certains calculs pour éviter certaines
+douleurs, et de certaines réflexions pour arriver à un certain bien-être
+que la société permet aux femmes à de certaines conditions. On ne lui a
+pas dit comme à toi: «Le soleil est âpre et le vent es rude; l'homme est
+fait pour braver la tempête sur mer, la femme pour garder les troupeaux
+sur la montagne brûlante. L'hiver, viennent la neige et la glace, tu
+iras dans les mêmes lieux, et tu tâcheras de te réchauffer à un feu que
+tu allumeras avec les branches sèches de la forêt; si tu ne veux pas
+le faire, tu supporteras le froid comme tu pourras. Voici la montagne,
+voici la mer, voici le soleil; le soleil brûle, la mer engloutit, la
+montagne fatigue. Quelquefois les bêtes sauvages emportent les troupeaux
+et l'enfant qui les garde: tu vivras au milieu de tout cela comme tu
+pourras; si tu es sage et brave, on te donnera des souliers pour te
+parer le dimanche.» Quelles leçons pour une femme qui devait un jour
+vivre dans la société et profiter des raffinements de la civilisation!
+Au lieu de cela, on apprenait à Fernande comment on fuit le soleil, le
+vent et la fatigue. Quant aux dangers que tu affrontais tranquillement,
+elle savait à peine s'ils pouvaient exister dans la contrée où elle
+vivait; elle en lisait avec effroi la relation dans quelque voyage
+au Nouveau Monde. Son éducation morale fut la conséquence de cette
+éducation physique. Nul n'eut la sagesse de lui dire: «La vie est aride
+et terrible, le repos est une chimère, la prudence est inutile; la
+raison seule ne sert qu'à dessécher le coeur; il n'y a qu'une vertu,
+l'éternel sacrifice de soi-même.» C'est avec cette rudesse que je te
+traitai quand tu m'adressas les premières questions; c'était te rejeter
+bien loin des contes de fée dont tu t'étais nourrie; mais cet amour du
+merveilleux n'avait rien gâté en toi. Quand je te retrouvai au couvent,
+tu ne croyais déjà plus aux prodiges, mais tu les aimais encore, parce
+que ton imagination y trouvait la personnification allégorique de
+toutes les idées d'équité chevaleresque et de courage entreprenant qui
+ressortaient de ton caractère. Je te parlai de vivre et de souffrir,
+d'accepter tous les maux et de ne faire plier à aucune des lois de ce
+monde l'amour de la justice. Je ne trouvai pas nécessaire de t'en dire
+davantage: tu avais dans le caractère des particularités que le monde
+eût appelées défauts, et que je respectai comme les conséquences d'un
+tempérament hardi et généreux. J'ai horreur de ce tempérament de
+convention que la société fait aux femmes, et qui est le même pour
+toutes. Le bon coeur sincère et ingénu de Fernande se révolta contre
+ce joug, et je l'ai aimée à cause de sa haine pour la pédanterie et la
+fausseté de son sexe. Mais cette forte éducation que je n'avais pas
+craint de te donner, je n'aurais jamais osé l'essayer avec Fernande;
+elle s'était fait à elle-même un monde d'illusions tel que se le font
+les femmes dont l'âme aimante veut résister au bandeau flétrissant
+du préjugé; elle avait ce caractère adorable, mais funeste, que l'on
+appelle romanesque, et qui consiste à ne voir les choses ni comme elles
+sont dans la société, ni comme elles sont dans la nature; elle croyait
+à un amour éternel, à un repos que rien ne devait troubler. Un instant
+j'eus envie d'essayer son courage et de lui dire qu'elle se trompait;
+mais ce courage me manqua à moi-même. Comment aurais-je pu, lorsqu'elle
+m'appelait son Messie, lorsqu'elle aussi, à dix-sept ans, me traitait en
+génie de conte féerique, comme toi à dix ans, me résoudre à lui dire:
+«Le repos n'existe pas, l'amour n'est qu'un rêve de quelques années au
+plus; l'existence que je t'offre de partager avec moi sera pénible et
+douloureuse, comme toutes les existences de ce monde!» J'essayai bien de
+le lui faire comprendre lorsqu'elle me demanda, enfant qu'elle est! le
+serment d'un amour éternel. Elle feignit d'accepter tous les dangers de
+l'avenir, elle se persuada du moins qu'elle les acceptait; mais je vis
+bien qu'elle n'y croyait pas. Son découragement et sa consternation me
+prouvent assez maintenant qu'elle n'avait pas prévu les plus simples
+contrariétés de la vie ordinaire. Eh! que ferai-je aujourd'hui? Irai-je
+lui parler en pédagogue de souffrance, de résignation et de silence?
+Irai-je tout à coup la réveiller au milieu de son rêve et lui dire: «Tu
+es trop jeune, viens à moi qui suis vieux, afin que je te vieillisse?
+Voilà que ton amour s'en va; il en devait être ainsi, et il en sera de
+même de tous les bonheurs de ta vie!» Non. Si je n'ai pas su lui donner
+le présent, je veux lui laisser du moins l'avenir. Je ne puis pas causer
+avec elle, tu le vois! Il m'arriverait de me faire détester, et un matin
+elle lirait mes trente-cinq ans sur mon visage. Il faut que je la traite
+en enfant le plus longtemps possible; au fait, je pourrais être son
+père, pourquoi dérogerais-je à ce rôle? Je ne la consolerai, je ne
+prolongerai son amour, s'il est possible, que par de douces paroles et
+de douces caresses; et quand elle ne m'aimera plus que comme un père, je
+la délivrerai de mes caresses et je l'entourerai de mes soins. Je ne me
+sens ni offensé ni blessé de sa conduite; j'accepte sans colère et sans
+désespoir la perte de mon illusion; ce n'est ni sa faute ni la mienne.
+
+Mais je suis triste à la mort. O solitude! solitude du coeur!
+
+
+
+XXX.
+
+DE FERNANDE A CLÉMENCE.
+
+Jacques m'a fait aujourd'hui un très-grand plaisir: il m'a donné une
+preuve de confiance. «Mou amie, m'a-t-il dit, je désire appeler auprès
+de nous une personne que j'aime beaucoup, et que, j'en suis sûr, vous
+aimerez aussi. Il faudra que vous m'aidiez à l'arracher à la solitude
+où elle vit, et à l'attacher, au moins pour quelque temps, auprès de
+nous.--Je ferai ce que vous voudrez, et j'aimerai qui tu voudras,
+ai-je répondu, à moitié triste et à moitié gaie, comme je suis souvent
+maintenant.--Je ne t'ai jamais parlé, a-t-il repris, d'une amie qui
+m'est bien chère, et que j'ai, pour ainsi dire, élevée: c'est la fille
+naturelle de mon meilleur ami, qui me l'a recommandée à son lit de mort.
+Ne me fais jamais de question à cet égard; j'ai fait serment de ne
+jamais dire le nom des parents de cette jeune fille qu'en de certaines
+circonstances dont moi seul puis être juge. C'est moi qui l'ai mise au
+couvent, et qui l'en ai retirée pour l'établir dans les divers pays où
+elle a désiré vivre, d'abord en Italie, puis en Allemagne, maintenant en
+Suisse; elle vit loin de la société, dans une indépendance que le monde
+trouverait bizarre, mais qui n'a rien que de raisonnable et de légitime
+chez celui qui ne demande rien au monde et qui ne s'ennuie pas de
+l'isolement.
+
+--Est-elle jeune? ai-je demandé.--Vingt-cinq ans.--Et jolie? ai-je
+ajouté avec précipitation.--Très-jolie,» a répondu Jacques sans paraître
+s'apercevoir de la rougeur qui me montait au visage. J'ai fait beaucoup
+d'autres questions sur son caractère, auxquelles Jacques a répondu de
+manière à me faire aimer cette inconnue; mais néanmoins j'ai fait un
+grand effort pour lui dire que j'aurais beaucoup de plaisir à l'avoir
+près de moi, et quand je me suis trouvée seule, j'ai senti que
+j'éprouvais tous les tourments de la jalousie. Je ne croyais certes pas
+que Jacques fût amoureux de cette femme et qu'il voulût l'amener dans
+notre maison pour en faire de nouveau sa maîtresse. Jacques est trop
+noble, trop délicat pour cela; mais je craignais que cette amitié si
+vive entre lui et cette jeune femme n'eût commencé par quelque autre
+sentiment. Il ne s'y sera pas abandonné, pensais-je; la raison et
+l'honneur auront vaincu cette tendresse trop vive pour sa protégée; mais
+il aura souvent été ému près d'elle; il n'aura pas vu impunément tant de
+beauté, d'esprit et de talents; il aura peut-être songé plus d'une
+fois à en faire sa femme, et il lui sera resté au moins pour elle cet
+indéfinissable sentiment qu'on doit avoir pour l'objet d'un ancien
+amour. Jacques est si étrange quelquefois! Peut-être qu'il veut la
+placer entre nous comme conciliatrice au milieu de nos chagrins;
+peut-être qu'il me la proposera pour modèle, ou qu'au moins, comme elle
+sera beaucoup plus parfaite que moi, il fera malgré lui, quand j'aurai
+quelque tort, des comparaisons entre elle et moi qui ne seront point à
+mon avantage. Cette idée me remplissait de douleur et de colère; je ne
+sais pourquoi j'éprouvais un besoin invincible de questionner encore
+Jacques, mais je ne l'osais pas, et je craignais qu'il ne devinât mes
+soupçons. Enfin, vers le soir, comme nous causions assez gaiement de
+choses générales qui pouvaient avoir un rapport éloigné avec notre
+position, je pris courage, et, feignant de plaisanter, je lui demandai
+presque clairement ce que je désirais savoir. Il resta quelques instants
+silencieux; j'observai son visage, et il me fut impossible d'en
+interpréter l'expression. Jacques est souvent ainsi, et je défie qui
+que ce soit de savoir s'il est calme ou mécontent dans ces moments-là.
+Enfin, il me tendit la main, en me disant d'un air grave: «Est-ce que tu
+me croirais capable d'une lâcheté?--Non, m'écriai-je vivement en portant
+sa main à mes lèvres.--Mais d'une trahison? ajouta-t-il.--Non, non,
+jamais.--Mais de quoi donc alors? car tu m'as soupçonné de quelque
+chose, ajouta-t-il en me regardant avec cet air de pénétration auquel je
+ne saurais résister.--Eh bien, oui, répondis-je avec embarras, je t'ai
+accusé d'imprudence.--Explique-toi, dit-il.--Non, répondis-je; fais-moi
+un serment, et je serai à jamais tranquille.--Un serment entre
+nous! dit-il d'un ton de reproche.--Ah! tu sais que je suis faible,
+répondis-je, et qu'il faut me traiter avec condescendance; que ton
+orgueil ne se révolte pas, et qu'il s'humanise un peu avec moi; jure-moi
+que tu n'as jamais eu d'amour pour cette jeune personne et que tu es sûr
+de n'en avoir jamais.» Jacques sourit et me demanda de lui dicter la
+formule du serment. Je lui dis de jurer par son honneur et par notre
+amour. Il y consentit avec douceur et me demanda si j'étais contente.
+Alors, voyant que j'avais été folle, je me sentis très-honteuse et
+craignis de l'avoir offensé; mais il me rassura par des paroles et des
+manières affectueuses. Je pense donc à présent que j'ai bien fait
+d'être franche et de lui avouer mes inquiétudes sans fausse honte. Avec
+quelques mots d'explication, il m'a tranquillisée pour toujours, et je
+n'ai plus la moindre répugnance à bien accueillir son amie. Peut-être
+que si je lui avais toujours dit naturellement ce qui se passait dans ma
+pauvre tête, nous n'aurions jamais souffert. Depuis cette explication,
+je me sens heureuse et tranquille plus que je ne l'ai été depuis
+longtemps. Je suis reconnaissante de la complaisance que Jacques a
+eue de me rassurer par une formule qui me semble à moi-même à présent
+réellement puérile, mais sans laquelle je serais peut-être au désespoir
+aujourd'hui. En général, Jacques me traite ou trop en enfant, ou trop en
+grande personne; il s'imagine que je dois l'entendre à demi-mot, et ne
+jamais donner une interprétation déraisonnable à ce qu'il dit. S'il
+s'aperçoit qu'il n'en est point ainsi, il désespère de redresser mon
+jugement, et il m'abandonne à mon erreur avec une sorte de dédain qui
+m'offense, au lieu de m'accorder quelques paroles qui me guériraient
+complètement. Jacques est trop parfait pour moi, voilà ce qu'il y a
+de sûr; il ne sait pas assez me dissimuler mon infériorité; il sait
+consoler mon coeur, il ne sait pas ménager mon amour-propre. Je sens ce
+qu'il faudrait être pour être son égale, et je sens que cela me manque.
+Oh! combien mon sort est différent de ce que j'avais rêvé! Ni mon
+espoir, ni mes craintes ne se sont réalisés; Jacques est mille fois
+au-dessus de ce que j'avais espéré; je n'avais pas l'idée d'un caractère
+aussi généreux, aussi calme, aussi impassible; mais je comptais sur des
+joies que je ne trouve pas avec lui, sur plus d'abandon, d'épanchement
+et de _camaraderie_. Je me croyais son égale, et je ne le suis pas.
+
+
+
+XXXI.
+
+DE JACQUES A SYLVIA.
+
+Il semble que Fernande caresse maintenant ses puérilités, elle en
+rougissait d'abord, elle les cachait; je feignais, pour ménager son
+orgueil, de ne pas m'en apercevoir, je pouvais alors espérer qu'elle les
+vaincrait; à présent elle les montre ingénument, elle en rit, elle s'en
+vante presque; j'en suis venu à m'y plier entièrement, et à la traiter
+comme un enfant de dix ans. Oh! si j'avais moi-même dix ans de moins,
+j'essaierais de lui montrer qu'au lieu d'avancer dans la vie morale elle
+recule, et perd, à écarter les moindres épines de son chemin, le temps
+qu'elle pourrait employer à s'ouvrir une nouvelle route, plus belle et
+plus spacieuse, mais je crains trop le rôle de pédant et je suis trop
+vieux pour le risquer. Il y a quelques jours, je lui parlai de toi et
+du désir que j'avais de t'attirer pour quelque temps près de nous; les
+questions qu'elle me fit sur ton âge et sur ta figure me montrèrent
+assez ses perplexités, et elle finit par me demander un serment solennel
+qui lui assurât que je n'avais pour toi que les sentiments d'un frère.
+Elle ne trouva pas dans son coeur, dans son estime pour moi, une
+garantie assez forte contre ces misérables soupçons; elle me crut
+capable de l'avilir et de la désespérer pour mon plaisir! elle
+s'abandonna à ces craintes tout un jour, et quand j'eus fait le serment
+qu'elle exigeait, elle se trouva parfaitement contente. Hélas! toutes
+les femmes, excepté toi, Sylvia, se ressemblent donc! J'ai fait avec
+douceur ce que demandait Fernande, mais j'ai cru relire un des éternels
+chapitres de ma vie.
+
+Oh! qu'elle est insipide et monotone cette vie en apparence si agitée,
+si diverse et si romanesque! Les faits diffèrent entre eux par quelques
+circonstances seulement, les hommes par quelques variétés de caractère;
+mais me voici, à trente-cinq ans, aussi triste, aussi seul au milieu
+d'eux que lorsque j'y fis mes premiers pas; j'ai vécu en vain. Je n'ai
+jamais trouvé d'accord et de similitude entre moi et tout ce qui existe;
+est-ce ma faute? est-ce celle d'autrui? Suis-je un homme sec et dépourvu
+de sensibilité? ne sais-je point aimer? ai-je trop d'orgueil? Il me
+semble que personne n'aime avec plus de dévouement et de passion; il me
+semble que mon orgueil se plie à tout, et que mon affection résiste aux
+plus terribles épreuves. Si je regarde dans ma vie passée, je n'y vois
+qu'abnégation et sacrifice; pourquoi donc tant d'autels renversés, tant
+de ruines et un si épouvantable silence de mort? Qu'ai-je fait pour
+rester ainsi seul et debout au milieu des débris de tout ce que j'ai cru
+posséder? Mon souffle fait-il tomber en poussière tout ce oui rapproche?
+Je n'ai pourtant rien brisé, rien profané; j'ai passé en silence devant
+les oracles imposteurs, j'ai abandonné le culte qui m'avait abusé sans
+écrire ma malédiction sur les murs du temple; personne ne s'est retiré
+d'un piège avec plus de résignation et de calme. Mais la vérité que je
+suivais secouait son miroir étincelant, et devant elle le mensonge et
+l'illusion tombaient, rompus et brisés comme l'idole de Dagon devant la
+face du vrai Dieu; et j'ai passé en jetant derrière moi un triste regard
+et en disant: «N'y a-t-il rien de vrai, rien de solide dans la vie, que
+cette divinité qui marche devant moi en détruisant tout sur son passage
+et en ne s'arrêtant nulle part?»
+
+Pardonne-moi ces tristes pensées, et ne crois pas que j'abandonne ma
+tâche; plus que jamais je suis déterminé à accepter la vie. Dans deux
+mois je serai père; je n'accueille point cette espérance avec les
+transports d'un jeune homme, mais je reçois cet austère bienfait de
+Dieu avec le recueillement d'un homme qui comprend le devoir. Je
+ne m'appartiens plus, je ne donnerai plus à mes tristes pensées la
+direction qu'elles eurent souvent; je ne saurais m'abandonner à ces
+joies puériles de la paternité, à ces rêves ambitieux dont je vois les
+autres occupés pour leur postérité; je sais que j'aurai donné la vie
+à un infortuné de plus sur la terre, voilà tout. Ce que j'ai à faire,
+c'est de lui enseigner comment on souffre sans se laisser avilir par le
+malheur.
+
+J'espère que cet événement distraira Fernande et dirigera toutes ses
+sollicitudes vers un but plus utile que de tourmenter et d'interroger
+sans cesse un coeur qui lui appartient et qui ne s'est rien réservé en
+s'abandonnant à elle; si elle n'est pas guérie de cette maladie morale
+lorsqu'elle aura son enfant dans les bras, il faudra que tu viennes
+t'asseoir entre nous, Sylvia, pour rendre notre vie plus douce, et
+prolonger autant que possible ce demi-amour, ce demi-bonheur qui nous
+reste. J'espère de ta présence un grand changement: ton caractère fort
+et résolu étonnera Fernande d'abord, et puis lui fera, je n'en doute
+pas, une impression salutaire; tu protégeras mon pauvre amour contre les
+conseils de sa pusillanimité, et peut-être contre ceux de sa mère. Elle
+reçoit des lettres qui l'attristent beaucoup; je ne veux rien apprendre
+à cet égard, mais, je le vois clairement, quelque dangereuse amitié ou
+quelque malice cruelle envenime ses douleurs. Oh! que ne peut-elle les
+verser dans un coeur digne de les adoucir! Mais les épanchements de
+l'amitié sont funestes pour un caractère comme le sien, quand ils ne
+sont pas reçus dans une âme d'élite. Je n'ai rien à faire pour remédier
+à ce mal: jamais je n'agirai en maître, dût-on égorger mon bonheur dans
+mes bras.
+
+
+
+XXXII.
+
+DE FERNANDE A CLÉMENCE.
+
+Nos jours s'écoulent lentement et avec mélancolie. Tu as raison, il me
+faudrait quelque distraction; avec l'espèce de spleen que j'ai, on meurt
+vite à mon âge si l'on est abandonné a la mauvaise influence; on guérit
+vite aussi et facilement si l'on est arraché à ces préoccupations
+funestes; car la nature a d'immenses ressources; mais le moyen dans ce
+moment-ci! Je touche au dernier terme de ma grossesse, et je suis si
+souffrante et si fatiguée que je suis forcée de rester tout le jour sur
+une chaise longue; je n'ai pas la force de m'occuper par moi-même. Je
+surveille les travaux de ma layette, que je fais exécuter par Rosette;
+j'ai obtenu de Jacques qu'il la rappelât; elle travaille fort bien, elle
+est fort douce e quelquefois assez drôle. Quand Jacques n'est pas auprès
+de moi, je la fais asseoir près de mon sofa pour me distraire; mais au
+bout d'un instant elle m'ennuie. Jacques est devenu, ce me semble, d'une
+gravité effrayante, il fume cinq heures sur six. Autrefois, j'avais un
+plaisir extrême a le voir étendu sur un tapis et fumant des parfums; il
+est vraiment très-beau dans cette attitude nonchalante et avec une robe
+de chambre de soie à fleurs, qui lui donne l'air tout à fait sultan.
+Mais c'est un coup d'oeil dont je commence à me lasser à force d'en
+jouir; je ne comprends pas qu'on puisse rester si longtemps dans ce
+morne silence et dans cette immobilité, sans devenir soi-même tapis,
+carreau ou fumée de tabac. Jacques semble noyé dans la béatitude. A
+quoi peut-il penser si longtemps? Comment un esprit aussi actif peut-il
+subsister dans un corps si indolent? Je me permets quelquefois de croire
+que son imagination se paralyse, que son âme s'endort, et qu'un jour
+on nous trouvera changés tous deux en statues. Cette pipe commence à
+m'ennuyer sérieusement; je serais très-soulagée si je pouvais le dire
+un peu; mais aussitôt Jacques casserait toutes ses pipes d'un air
+tranquille et se priverait à jamais du plus grand plaisir qu'il ait
+peut-être dans la vie. Les hommes sont bien heureux de s'amuser de si
+peu de chose! Ils prétendent que nous sommes des êtres puérils; pour
+moi, il me serait impossible de passer les trois quarts de la journée
+à chasser de ma bouche des spirales de fumée plus ou moins épaisses.
+Jacques y trouve de telles délices que jamais femme ne me fera plus de
+tort dans son coeur que sa pipe de bois de cèdre incrustée de nacre.
+Pour lui plaire, je serai forcée do me faire envelopper d'une écorce
+semblable, et de me coiffer d'un turban d'ambre surmonté d'une pointe.
+
+Voilà la première fois, depuis bien des jours, que je me sens la force
+de rire de mon ennui; ce qui m'inspire ce courage, c'est l'espoir d'être
+bientôt mère d'un beau petit enfant qui me consolera de tous les dédains
+de M. Jacques. Oh! comme je l'aime déjà! comme je le rêve joli et
+couleur de rose! Sans les châteaux en Espagne que je fais sur son compte
+du matin au soir, je périrais de mélancolie; mais je sens que mon enfant
+me tiendra lieu de tout, qu'il m'occupera exclusivement, qu'il dissipera
+tous les nuages qui ont obscurci mon bonheur. Je suis très-occupée à lui
+chercher un nom, et je feuillette tous les livres de la bibliothèque
+sans en trouver un qui me semble digne de ma tille ou de mon fils.
+J'aimerais mieux avoir une fille, Jacques dit qu'il le désire à cause de
+moi; je le trouve un peu trop indifférent à cet égard. Si je lui donne
+un fils, il prendra cela comme une grâce du hasard et ne m'en saura
+aucun gré. Je me souviens des transports de joie et d'orgueil de M.
+Borel, lorsque Eugénie est accouchée d'un garçon. Le pauvre homme ne
+savait comment lui prouver sa reconnaissance; il a été à Paris en
+poste lui acheter un écrin magnifique. C'est bien enfant pour un vieux
+militaire, et pourtant cela était touchant comme toutes les choses
+simples et spontanées. Jacques est trop philosophe pour s'abandonner à
+de semblables folies: il se moque des longues discussions que j'ai
+avec Rosette pour la forme d'un bonnet et le dessin d'une chemisette.
+Cependant il s'est occupé du berceau avec beaucoup d'attention; il l'a
+fait refaire deux ou trois fois, parce qu'il ne le trouvait pas assez
+aéré, assez commode, assez assuré contre les accidents qui pouvaient y
+atteindre son héritier. Certainement il sera bon père; il est si
+doux, si attentif, si dévoué à tout ce qu'il aime, ce pauvre Jacques!
+vraiment, il mériterait une femme plus raisonnable que moi. Je gage
+qu'avec toi, Clémence, il eût été le plus heureux des hommes. Mais il
+faudra qu'il se contente de sa pauvre folle de Fernande, car je ne suis
+pas disposée à l'abandonner aux consolations d'une autre, pas même aux
+tiennes. Je te vois d'ici pincer les lèvres d'un petit air dédaigneux et
+dire que j'ai bien mauvais ton; que veux-tu? quand on s'ennuie!
+
+Ma mère m'écrit lettres sur lettres, elle est réellement très-bonne
+pour moi; Jacques et toi, vous avez tort de lui en vouloir. Elle a des
+défauts et des préjugés qui, dans l'intimité, la rendent quelquefois un
+peu desagréable; mais elle a un bon coeur, et elle m'aime véritablement.
+Elle s'inquiète de mon état plus que de raison, et parle de venir
+m'assister dans mes couches; je le désirerais pour moi, mais je crains
+pour Jacques, qui ne peut pas la souffrir. Je suis malheureuse en tout;
+pourquoi cette antipathie pour une personne qu'il connaît assez peu
+et qui n'a jamais eu que de bons procédés envers lui? cela me semble
+injuste, et je ne reconnais pas là la calme et froide équité de Jacques.
+Il faut donc que chacun ait son caprice, même lui qui est si parfait et
+à qui cela sied si peu!
+
+
+
+XXXIII.
+
+DE JACQUES A SYLVIA.
+
+Ma femme est mère de deux jumeaux, un fils et une fille, tous deux forts
+et bien constitués; j'espère qu'ils vivront l'un et l'autre. Fernande
+les nourrit alternativement avec une nourrice, afin, dit-elle, de ne pas
+faire de jaloux; elle est tellement occupée d'eux que désormais j'espère
+qu'elle aura peu de temps pour s'affliger de tout ce qui leur sera
+étranger. Maintenant elle reporte sur eux toute sa sollicitude, et je
+suis obligé d'interposer mon autorité pour qu'elle ne les fasse pas
+mourir par l'excès de sa tendresse: elles les réveille quand ils sont
+endormis pour les allaiter, et les sèvre quand ils ont faim; elle joue
+avec eux comme un enfant avec un nid d'oiseaux; elle est vraiment bien
+jeune pour être mère! Je passe mes journées auprès de ce berceau; je
+vois que déjà, moi homme, je suis nécessaire à ces créatures à peine
+écloses. La nourrice, comme toutes les femmes de sa classe, est remplie
+d'imbéciles préjugés auxquels Fernande ajoute foi plus volontiers qu'aux
+simples conseils du bon sens; heureusement elle est si bonne et si
+douce, qu'elle accorde à une prière affectueuse ce que ne lui inspire
+pas son jugement.
+
+J'éprouve, depuis que j'ai ces deux pauvres enfants, une mélancolie plus
+douce; penché sur eux durant des heures entières, je contemple leur
+sommeil si calme et ces faibles contractions des traits qui trahissent,
+à ce que je m'imagine, l'existence de la pensée chez eux. Il y a, j'en
+suis sûr, de vagues rêves des mondes inconnus dans ces âmes encore
+engourdies; peut-être qu'ils se souviennent confusément d'une autre
+existence et d'un étrange voyage à travers les nuées de l'oubli. Pauvres
+êtres, condamnés à vivre dans ce monde-ci, d'où viennent-ils? seront-ils
+mieux ou plus mal dans la vie qu'ils recommencent? Puissé-je leur en
+alléger le poids pendant quelque temps! mais je suis vieux, et ils
+seront encore jeunes quand je mourrai...
+
+J'ai eu une légère contestation avec Fernande pour leurs noms; je la
+laissais absolument libre de leur donner ceux qui lui plairaient, à
+condition que ni l'un ni l'autre ne recevraient celui de sa mère,
+et précisément elle désirait que sa fille s'appelât Robertine; elle
+m'objectait l'usage, le devoir. J'ai été presque obligé de lui dire que
+son devoir était de m'obéir; j'ai horreur de ces mots et de cette idée;
+mais je haïrais ma fille si elle portait le nom d'une pareille femme.
+Fernande a beaucoup pleuré en disant que je voulais la brouiller avec sa
+mère, et elle s'est rendue malade pour cette contrariété. En vérité, je
+suis malheureux. Tu devrais venir près de nous, mon amie; tu devrais
+essayer de combattre l'influence que l'on exerce sur elle à mon
+préjudice. Je ne sais pas si ma prière est indiscrète; tu ne m'as
+rien dit d'Octave depuis bien longtemps, et comme il me semble que tu
+affectes de ne m'en point parler, je n'ose pas t'interroger. S'il est
+auprès de toi, si tu es heureuse, ne me sacrifie pas un seul des beaux
+jours de ta vie; ces jours-là sont si rares! Si tu es seule, si tu n'as
+pas de répugnance à venir, consulte-toi.
+
+
+
+XXXIV.
+
+DE SYLVIA A OCTAVE.
+
+Des circonstances étrangères à vous et à moi, et sur lesquelles il m'est
+impossible de vous donner le moindre renseignement, me forcent à
+partir, je ne saurais vous dire pour combien de temps. Je tâcherais
+de m'expliquer davantage et d'adoucir par des promesses ce que cette
+nouvelle peut avoir pour vous de désagréable, si je croyais que votre
+amour pût supporter cette épreuve; mais, si légère qu'elle soit, elle
+sera encore au-dessus de vos forces, et je ne prendrai point une peine
+inutile, dont vous ririez vous-même au bout de quelques jours. Vous
+êtes donc absolument libre de chercher les distractions qui vous
+conviendront, je ne puis rien pour votre bonheur, et vous encore moins
+pour le mien. Nous nous aimons réellement, mais sans passion. Je me suis
+imaginé quelquefois, et vous bien souvent, que cet amour était beaucoup
+plus fort qu'il ne l'est en effet; mais, à voir les choses comme elles
+sont, je suis votre ami, voire frère, bien plus que votre compagne et
+votre maîtresse; tous nos goûts, toutes nos opinions diffèrent; il n'est
+point de caractères plus opposés que les nôtres. La solitude, le besoin
+d'aimer, et des circonstances romanesques, nous ont attachés l'un à
+l'autre; nous nous sommes aimés loyalement, sinon noblement. Votre amour
+inquiet et soupçonneux me faisait continuellement rougir, et ma fierté
+vous a souvent blessé et humilié. Pardonnez-moi les chagrins que je vous
+ai causés, comme je vous pardonne ceux qui me sont venus de vous; après
+tout, nous n'avons rien à nous reprocher mutuellement. On ne refait pas
+son âme tout entière, et il eût fallu que ce miracle s'opérât en vous ou
+en moi, pour faire de notre amour un lien assorti et durable. Nous ne
+nous sommes jamais trompés, jamais trahis; que ce souvenir nous console
+des maux que nous avons soufferts, et qu'il efface celui de nos
+querelles. J'emporte de vous l'idée d'un caractère faible, mais honnête,
+d'une âme non sublime, mais pure; vous avez bien assez de qualités pour
+faire le bonheur d'une femme moins exigeante et moins rêveuse que moi.
+Je ne conserve aucune amertume contre vous. Si mon amitié a pour vous
+quelque prix, soyez assuré qu'elle ne vous manquera jamais; mais ce que
+j'ai encore d'amour pour vous dans le coeur ne peut servir qu'à nous
+faire souffrir l'un et l'autre. Je travaillerai à l'étouffer; et,
+quoi qu'il en arrive, vous pouvez disposer de vous-même comme vous
+l'entendrez; jamais vestige de cet amour n'entravera les voies de votre
+avenir.
+
+
+
+XXXV.
+
+DE FERNANDE A CLÉMENCE.
+
+L'inconnue est arrivée. Ce matin, Rosette est venue appeler Jacques
+d'un air tout mystérieux, et, peu d'instants après, Jacques est rentré,
+tenant par la main une grande jeune personne en habit de voyage, et la
+poussant dans mes bras, il m'a dit: «Voilà mon amie, Fernande; si tu
+veux me rendre bien heureux, sois aussi la sienne.» Elle est si belle,
+cette amie, que, malgré moi, j'ai fait un pas en arrière, et j'ai un peu
+hésité à l'embrasser; mais elle m'a jeté ses bras autour du cou en me
+tutoyant, et en me caressant avec tant de franchise et d'amitié, que les
+larmes me sont venues aux yeux, et que je me suis mise à pleurer, moitié
+de plaisir, moitié de tristesse, et vraiment sans trop savoir pourquoi,
+comme il m'arrive souvent. Alors Jacques, nous entourant chacune d'un de
+ses bras, et déposant un baiser sur le front de l'étrangère et un baiser
+sur mes lèvres, nous a pressées toutes deux sur son coeur, en disant:
+«Vivons ensemble, aimons-nous, aimons-nous; Fernande, je te donne une
+bonne, une véritable amie; et toi, Sylvia, je te confie ce que j'ai de
+plus cher au monde. Aide-moi à la rendre heureuse, et quand je ferai
+quelque sottise, gronde-moi; car, pour elle, c'est un enfant qui ne sait
+pas exprimer sa volonté. O mes deux filles! aimez-vous, pour l'amour
+du vieux Jacques qui vous bénit.» Et il s'est mis à pleurer comme un
+enfant. Nous avons passé tout le jour ensemble; noua avons promené
+Sylvia dans tous les jardins. Elle a montré une tendresse extrême pour
+mes jumeaux, et veut remplacer Rosette dans tous les soins dont ils
+auront besoin. Elle est vraiment charmante, cette Sylvia, avec son ton
+brusque et bon, ses grands yeux noirs si affectueux et ses manières
+franches. Elle est Italienne, autant que j'en puis juger par son accent
+et par une espèce de dialecte qu'elle parle avec Jacques. Ce dernier
+point me contrarie bien un peu; ils peuvent se dire tout ce qu'ils
+veulent, et je comprends à peine quelques mots de leur entretien. Mais
+que je sois jalouse ou non, il m'est impossible de ne pas aimer une
+personne qui semble si dévouée à m'aimer. Elle s'est retirée de bonne
+heure, et Jacques m'a remerciée du bon accueil que je lui avais fait,
+avec une chaleur de reconnaissance qui m'a fait à la fois de la peine et
+du plaisir. Je suis bien contente de trouver une occasion de prouver à
+Jacques que je lui suis soumise aveuglément, et que je puis sacrifier
+les faiblesses de mon caractère au désir de le rendre heureux. Mais
+enfin, sais-tu, Clémence, que tout cela est bien extraordinaire, et
+qu'il y a bien peu de femmes qui pussent voir, sans souffrir, une amitié
+si vive entre leur mari et une autre femme jeune et belle? Quand j'ai
+consenti à la recevoir, je ne savais pas, je ne pouvais pas imaginer
+qu'il l'embrasserait, qu'il la tutoierait ainsi. Je sais bien que cela
+ne prouve rien. Il m'a juré qu'il n'avait jamais eu et qu'il n'aurait
+jamais d'amour pour elle. Ainsi je ne puis pas m'inquiéter de leur
+intimité. Il la regarde et il la traite comme sa fille. Néanmoins, cela
+me fait un singulier effet d'entendre Jacques tutoyer une autre femme
+que moi. Il devrait bien ménager ces petites susceptibilités; qui ne les
+aurait à ma place? Dis-moi ce que tu penses de tout cela, et si tu crois
+que je puis me fier à cette Sylvie. Je le voudrais bien, car elle me
+plaît extrêmement, et il m'est impossible de résister à des manières si
+naturelles et si affectueuses.
+
+[Illustration: De temps en temps elle frappait un accord mélancolique
+sur le piano.]
+
+
+
+XXXVI.
+
+DE CLEMENCE A FERNANDE.
+
+Je pense, mon amie, qu'il serait absurde, vil et injuste de soupçonner
+M. Jacques d'avoir amené sa maîtresse dans la maison. Ainsi je ne vois
+pas de quoi tu te tourmentes, car tu ne peux pas mépriser ton mari au
+point d'avoir contre lui un pareil soupçon. Que t'importe la beauté de
+cette jeune personne? Cela pourrait être d'un grand danger si ton mari
+avait dix-huit ans; mais je pense qu'il est d'âge à savoir résister à de
+pareilles séductions, et que, s'il eût dû être sensible à celle-là, il
+n'aurait pas attendu, pour s'y livrer, qu'il fût marié avec yoi. Sois
+donc sûre que tu es très-folle, et je dirais presque très-coupable de ne
+pas accueillir cette amie avec une confiance entière. Si cette confiance
+est au-dessus de tes forces, pourquoi as-tu demandé la parole de ton
+mari, et comment ressens-tu de la bienveillance et de l'amitié pour
+elle, si tu la crois assez infâme et assez effrontée pour venir te
+supplanter jusque chez toi?
+
+[Illustration: Alors un homme est sorti aussitôt des buissons.]
+
+La pensée de ce danger ne m'est jamais venue; mais, du moment que tu
+m'as raconté l'entretien que tu as eu à son égard avec M. Jacques, j'ai
+prévu de très-graves inconvénients à cette triple amitié. Je ne sais si
+je dois te les signaler maintenant; tu n'aurais pas assez de caractère
+pour les éviter, et tu t'en apercevras bien assez tôt. Le moindre de
+tous sera le jugement que le monde portera sur cette trinité romanesque.
+J'ai observé assez de choses qui sortaient de l'ordre accoutumé, pour
+savoir que les apparences ne prouvent pas toujours. Ainsi tu vois que,
+de tout mon coeur, je crois à l'honnêteté de votre intimité; mais le
+monde, qui ne tient aucun compte des exceptions, vous couvrira d'infamie
+et de ridicule si vous n'y prenez garde. Ce tutoiement entre vous,
+qui, par lui-même, est une chose innocente et naturelle, suffira pour
+noircir, dans l'esprit de tous, l'affection de M. Jacques pour madame
+ou mademoiselle Sylvia. Et toi-même, pauvre Fernande, tu ne seras pas
+épargnée. Il serait bon de donner tout de suite à votre étrangère, aux
+yeux du monde, un autre titre à votre intimité que celui d'amie et de
+fille adoptive de M. Jacques. Il faudrait qu'il la fît passer pour ta
+demoiselle de compagnie, et qu'elle ne montrât pas devant les étrangers
+combien elle est familière avec vous. Puisque ton mari ne veut révéler
+sa naissance à personne, il pourrait faire un honnête mensonge, et dire
+à l'oreille de plusieurs, en feignant de confier une espèce de secret,
+que Sylvia est sa soeur naturelle. Le secret passerait tout bas de
+bouche en bouche et arrêterait sur-le-champ les insolents commentaires.
+Je te conseille d'en parler à ton mari, et de lui présenter mes craintes
+comme venant de toi, et d'obtenir qu'il mette en ceci la prudence qui
+convient. Je m'étonne qu'il ne l'ait pas eue de lui-même. Peut-être
+qu'en effet Sylvia est sa soeur, et que c'est là précisément ce qu'il
+veut cacher; mais comment a-t-il manqué de confiance envers toi au point
+de ne pas te le dire en secret?
+
+
+
+XXXVII.
+
+DE FERNANDE A CLÉMENCE.
+
+Ce que tu m'as conseillé ne m'a pas réussi. Je n'ai exposé à Jacques
+qu'une bien petite partie des inconvénients que tu me signales, et il
+m'a regardée d'un air stupéfait en me disant: «Où as-tu pris toute cette
+prudence? Depuis quand t'inquiètes-tu du monde à ce point?» Il a ajouté
+d'un air triste: «Il est vrai que tu es destinée à y vivre. Je me suis
+abusé en m'imaginant que tu t'ensevelirais avec moi dans cette solitude.
+Tu sens déjà le désir de te lancer dans la société, et tu t'inquiètes de
+ce qui pourrait y gêner ton entrée. C'est tout simple.--Oh! ne crois
+pas cela, Jacques, lui ai-je répondu; je ne serai heureuse que là où tu
+seras, et où tu seras joyeux d'être. Je ne pense jamais au monde, je
+sais à peine ce que c'est; mais je parle dans l'intérêt de Sylvia et
+dans le tien. Votre réputation à tous deux m'est plus chère que la
+mienne.» Jacques est resté quelque temps sans répondre, et j'ai remarqué
+cette légère contraction du sourcil qui chez lui exprime un dépit
+concentré. En même temps, il y avait sur ses lèvres un sourire d'ironie,
+et j'ai compris que ce que je disais lui semblait très-ridicule dans ma
+bouche. Cependant il a étouffé l'envie qu'il avait de me railler, et
+il m'a répondu d'un air sérieux et calme: «Il y a longtemps, ma chère
+enfant, que j'ai rompu avec le monde. Il dépendra de toi que je vive
+encore au milieu de ses plaisirs et de son oisive turbulence. Si cela te
+tente, nous irons; mais sache qu'il n'y aura jamais la moindre sympathie
+entre lui et moi, et que, comme je ne cède qu'aux conseils de mon coeur
+ou de ma conscience, jamais, pour obtenir son appui et son approbation,
+je ne lui ferai le plus léger sacrifice. Je dirai plus, mon orgueil ne
+se pliera jamais à la moindre concession. Le monde en pensera ce qu'il
+voudra; j'ai trente ans d'honneur derrière moi; si cela ne suffit pas
+pour me mettre à l'abri des plus infâmes soupçons, tant pis pour le
+monde. Je crois pouvoir dire que cette profession de foi est à peu près
+celle de Sylvia; et, en outre, Sylvia n'aura jamais de relations avec la
+société. Elle n'aura donc jamais à combattre les inconvénients de son
+indépendance. Quant à toi, ma chère enfant, tu es ici au fond d'un
+désert, où personne ne viendra épier nos paroles, nos pensées ou nos
+regards; la méchanceté ne t'atteindra pas jusque-là. Quand tu voudras
+sortir de cette solitude, sois sûre que Sylvia ne te suivra pas à Paris,
+et que la société de ta mère n'aura pas lieu de te faire sur son compte
+des questions embarrassantes.»
+
+Il m'a semblé que Jacques avait raison et que j'avais fait une sottise.
+J'ai essayé de la réparer, mais sans succès. «Je ne m'inquiète pas du
+monde, je n'y veux pas aller, ai-je répondu; mais nos domestiques,
+que diront-ils, que penseront-ils de votre intimité?--Je ne suis pas
+habitué, a répondu Jacques avec beaucoup de hauteur, à m'occuper de ce
+que mes domestiques disent et pensent de moi. J'agis de manière à ne
+leur donner jamais d'exemple scandaleux, et je crois qu'il n'y a pas de
+meilleurs juges de l'innocence de notre conduite que ces témoins dont
+nous sommes entourés, et qui, à toute heure, savent les moindres détails
+de notre vie. Je ne sais pas s'ils trouveront la présence de Sylvia et
+sa familiarité avec nous conforme aux lois du décorum; mais, à coup sûr,
+ils ne la trouveront jamais contraire à celles de l'honnêteté.» Jacques
+s'est tu, et s'est promené dans la chambre d'un air sombre. Je lui ai
+adressé plusieurs fois la parole sans qu'il m'entendit. Enfin il allait
+sortir de l'appartement quand je me suis élancée vers lui. J'ai vu que
+je lui avais horriblement déplu, et j'ai cru deviner qu'il prenait
+en lui-même quelque résolution dans le genre de celles qui ont fait
+disparaître l'année dernière la maudite romance et la pauvre Rosette.
+Je l'ai arrêté. «Ecoute, Jacques, lui ai-je dit, tout effrayée, j'ai eu
+tort, sans doute, et j'ai dit mille absurdités. Pour l'amour du ciel,
+n'en parle pas à Sylvia, ne me retire pas son amitié; c'est bien assez
+de me retirer ton amour.» Je suis tombée sur une chaise; j'étais près de
+me trouver mal. Jacques m'a embrassée avec la tendresse et la ferveur
+des premiers jours. «Je te promets d'oublier absolument cette
+conversation, m'a-t-il dit, et de n'en jamais parler à Sylvia. Il est
+trop évident que ce n'est pas toi, mais une autre, qui a parlé par ta
+bouche. Tu es bonne, ma pauvre Fernande; aie donc la force de n'écouter
+d'autres conseils que ceux de ton coeur.»
+
+Jacques est toujours préoccupé de l'idée que ma mère m'excite contre
+lui. Il est bien vrai qu'elle ne l'aime pas beaucoup; mais il se trompe
+s'il croit que je lui raconte ce qui se passe dans notre intérieur.
+Ce n'est qu'avec toi que je puis avoir cette confiance. Maudit soit
+l'éloignement qui me rend souvent tes conseils plus nuisibles qu'utiles!
+Tantôt je t'explique ma situation trop mal pour que tu puisses la bien
+juger; d'autres fois j'emploie maladroitement les moyens que tu me
+donnes de l'améliorer. Aussi il faut convenir que je suis bien étourdie
+ou bien bornée de ne savoir pas suppléer à ce que tu ne peux prévoir!
+J'étais bien tranquille et bien heureuse quand l'idée m'est venue
+de faire cette belle ouverture qui a troublé et affecté Jacques
+sérieusement. Notre vie était devenue beaucoup plus agréable. Dieu
+veuille qu'elle ne redevienne pas malheureuse par ma faute!
+
+La présence de Sylvia nous a fait vraiment beaucoup de bien. Il est
+impossible d'être meilleure et plus aimable. C'est un caractère original
+et comme je n'en ai jamais rencontré. Elle est active, fière et décidée.
+Rien ne l'embarrasse, rien ne l'étonne; elle a plus d'esprit et de
+savoir dans son petit doigt que moi dans toute ma personne, et sa
+conversation est plus instructive pour moi que tous les livres que j'ai
+lus. Moins silencieuse et plus expansive que Jacques, elle devine mieux
+que lui tout ce que je ne puis comprendre, et elle va au-devant de mes
+questions. Quoiqu'elle ait le caractère enjoué et un peu moqueur, elle
+me semble avoir l'esprit rempli d'idées fort tristes, et cela m'étonne.
+A son âge, et avec tous les avantages qu'elle tient de la nature,
+il faut qu'elle ait eu quelque passion malheureuse. Je la crois
+enthousiaste. À la manière dont elle témoigne son amitié, on voit que
+son coeur est plein de feu et de dévouement; peut-être, étant plus
+jeune, a-t-elle mal placé ses affections. Elle semble avoir conservé une
+sorte de dépit contre l'amour, car elle en parle comme d'un rêve sans
+lequel la vie est prosaïque, mais douce et facile. Elle me demande
+souvent si je ne pense pas qu'on puisse s'en passer. Moi je prétends
+que, quand on l'a connu, on ne peut y renoncer sans mourir d'ennui et de
+tristesse. Jacques nous écoute d'un air mélancolique, et à tout ce que
+nous disons, répond la même sentence; «C'est selon.» Avec cela il ne se
+compromettra pas. Nous faisons de grandes promenades; Sylvia m'apprend
+la botanique et l'entomologie. Le soir, nous chantons des trios qui
+vraiment vont très-bien. Sylvia a un contralto admirable, et chante
+d'une manière tellement supérieure, qu'elle pourrait certainement faire
+une grande fortune comme cantatrice. «Avec le mépris que tu as pour les
+préjugés les plus enracinés de ce monde, lui disais-je hier soir,
+je m'étonne qu'une destinée si libre et si brillante ne t'ait pas
+tentée.--Je l'aurais essayée bien certainement, m'a-t-elle répondu, si
+je n'avais pas eu d'autre moyen d'existence; mais le petit héritage que
+Jacques m'a transmis de la part de mes parents a toujours suffi à mes
+besoins. J'ai été libre de suivre mes goûts, qui me portaient vers
+une vie obscure et solitaire. Ce qui me serait odieux, ce serait la
+dépendance. Si je me sentais condamnée à vivre d'une telle manière et
+dans un tel lieu, je prendrais ce lieu et cette vie en horreur, quelque
+conformes qu'ils fussent d'ailleurs à mes penchants. Avec l'idée que je
+puis demain aller où bon me semble, je suis capable de rester vingt ans
+dans un ermitage.--Toute seule? ai-je dit.--Si j'y pouvais vivre avec un
+coeur qui comprît bien le mien, j'y vivrais heureuse; sinon mieux vaut
+la solitude, et toute seule je puis vivre calme. N'est-ce pas déjà
+beaucoup?--Eh quoi! lui ai-je dit, la solitude ne t'a jamais effrayée
+pour l'avenir? tu n'as jamais désiré te marier pour avoir un appui, un
+ami de toute la vie; pour être mère, Sylvia, ce qu'il y a de plus
+doux au monde?--Je n'ai peur ni de l'avenir ni du présent, m'a-t-elle
+répondu; j'aurai la force de vieillir sans désespoir. Je ne sens pas le
+besoin d'un appui; j'ai assez de courage pour suffire à tous les maux de
+la vie. Quant à trouver un ami qui ne me manque jamais, c'est un bonheur
+accordé à une femme sur mille. Tu es bien enfant, Fernande. si tu crois
+qu'il entre dans la destinée de toutes de rencontrer un mari comme le
+tien; et, quant au bonheur de la maternité, je le comprends, je saurais
+l'apprécier; mais je n'ai pas encore rencontré l'homme que j'eusse été
+joyeuse d'associer à ce rôle sacré. Je ne me flatte pas de le rencontrer
+jamais. Si cela m'arrive, j'en profiterai; mais je ne suis pas assez
+romanesque pour espérer ce qui est invraisemblable, ni assez faible pour
+souffrir d'un désir que je ne puis réaliser.--Tu as l'âme bien forte,
+lui dis-je. Quant à moi, si je perdais mon mari et mes enfants, je
+n'espérerais pas remplacer Jacques; je ne désirerais pas associer, comme
+tu dis, un autre homme au rôle sacré de la paternité; je me laisserais
+mourir.--Tu le pourrais peut-être, a-t-elle dit. Pour moi, je suis douée
+d'une telle vigueur, que je ne pourrais me débarrasser de la vie que
+d'une manière violente.» Elle parlait avec sa voix de basse dans le
+grand salon, où l'obscurité nous avait peu à peu gagnées; de temps on
+temps elle frappait un accord mélancolique sur le piano; en ce moment
+elle fit une modulation si bizarre et si triste, qu'il me passa un
+frisson dans tous les nerfs. «Oh! mon Dieu, m'écriai-je, tu me fais
+peur ce soir; je ne sais pas de quoi nous nous avisons de parler!» J'ai
+traversé le salon pour tirer la sonnette et demander des bougies, et je
+me suis figuré que quelqu'un se levait de dessus le sofa en même temps
+que moi. J'ai fait un grand cri et me suis élancée vers Sylvia à demi
+morte de frayeur. «Oh! que tu es enfant et pusillanime pour être la
+femme de Jacques!» m'a-t-elle dit d'un ton où il entrait un peu de
+reproche. Elle s'est levée pour aller tirer la sonnette. «Ne me quitte
+pas! me suis-je écriée; il y a quelqu'un dans la chambre, j'en suis
+sûre, là, du côté du canapé.--Si cela est, je ne vois pas de quoi tu
+as pour, car ce ne peut être que Jacques.--Est-ce, toi, Jacques?» me
+suis-je écriée d'une voix tremblante. Jacques s'est approché de nous,
+nous a entourées de ses bras, et nous a embrassées toutes deux. «Va
+donc chercher de la lumière, méchant!» lui ai-je dit. Il est sorti sans
+répondre et n'est rentré qu'une demi-heure après. Nous étions installées
+déjà, moi à mon métier, Sylvia à copier de la musique. «Tu as une femme
+bien brave,» lui a dit Sylvia avec son ton de gaieté qui est toujours un
+peu brusque. Il a fait semblant de n'y rien comprendre, sans doute pour
+me mystifier, et il a prétendu qu'il était dans le parc depuis plus
+d'une heure, et qu'il n'en était pas sorti un instant.
+
+Mes enfants se portent à merveille et grossissent à vue d'oeil comme des
+poussins. Jacques me contrarie bien un peu quelquefois à leur égard. Il
+s'en occupe plus qu'il ne convient à un homme, et prétend que je n'y
+entends rien. Sylvia se met entre nous; elle emporte le berceau et dit:
+«Cela ne vous regarde ni l'un ni l'autre; ces enfants-là sont à moi.»
+
+
+
+XXXVIII
+
+DE FERNANDE A CLÉMENCE.
+
+Lundi.
+
+Décidément, ma chère, il y a un revenant dans la maison; Jacques et
+Sylvia en rient; pour moi, je ne suis pas rassurée du tout. Ou c'est un
+monsieur très-effronté qui vient faire un petit roman sous nos fenêtres,
+ou c'est un voleur bien élevé, qui s'y prend de cette manière pour
+s'introduire dans la maison. Le jardinier a vu se promener une ombre
+autour de la pièce d'eau, à deux heures du matin, et il a eu une telle
+peur qu'il en est malade. Pauvre homme! il n'y a que moi qui le plaigne.
+Les chiens ont fait des hurlements épouvantables toute la soirée. J'ai
+conjuré Jacques d'y faire attention, et il n'en a tenu compte; il est
+sorti avec Sylvia pour voir rentrer les foins dans une métairie voisine,
+et ils n'ont pas voulu me laisser aller avec eux, parce qu'il tomba
+beaucoup d'humidité dans notre vallée à cette heure-ci, et que je suis
+très-enrhumée. Je commençais à rire moi-même de mes frayeurs, et je
+m'apprêtais à t'écrire tranquillement, quand j'ai entendu sous ma
+fenêtre le son d'un hautbois. Je n'ai d'abord songé qu'au plaisir de
+l'écouter, persuadée que c'était un de ces mille talents que Jacques
+possède et que je découvre en lui tous les jours. Je me suis mise à la
+fenêtre, et, après qu'il a eu fini, je lui ai dit en me penchant sur le
+balcon: «Comme un ange! Voilà mon gage, beau ménestrel.» Alors j'ai
+jeté sur la terrasse sablée, qu'éclairait la lune, un bracelet d'or que
+j'avais au bras. Un homme est sorti aussitôt des buissons, l'a ramassé
+et l'a emporté en courant; mais au même instant j'ai entendu derrière
+moi la voix de Jacques, et je suis restée stupéfaite. J'ai raconté ce
+qui venait de m'arriver, et pourtant je n'ai pas osé parler du bracelet.
+J'ai trouvé ma mystification si complète et si ridicule, que j'ai craint
+les railleries de Sylvia et peut-être les reproches de Jacques; car
+c'est lui qui m'avait donné ce bracelet; son chiffre y est gravé avec le
+mien, et je suis désespérée de le savoir dans les mains d'un étranger.
+Plaise à Dieu que ce soit un voleur! J'aurai fait la niaiserie la plus
+parfaite qu'on puisse faire en lui jetant mes bijoux à la tête; mais le
+présent de Jacques ira chez le fondeur, et ne servira pas de trophée à
+quelque impertinent. J'ai seulement raconté que j'avais entendu jouer
+du hautbois, que j'avais appelé, croyant m'adresser à Jacques, et que
+j'avais vu fuir un homme qui m'avait semblé à peu près de sa taille et
+vêtu comme lui. Alors nous nous sommes rappelé l'aventure de ma frayeur
+dans le grand salon d'été; Jacques a persisté à nier qu'il y fût entré
+et qu'il se fût diverti à nous écouter. Dans le doute, je n'ai jamais
+osé parler du baiser que nous avions reçu, Sylvia et moi; pour elle,
+elle est si distraite et si peu susceptible de s'étonner ou de
+s'épouvanter de quelque chose, que je gagerais qu'elle ne s'en souvient
+plus; le fait est qu'elle n'en a rien dit ni à Jacques ni à moi, et que
+je ne sais que penser de cette singulière et fâcheuse aventure. Pour le
+bracelet, ce n'est certainement pas Jacques qui l'a ramassé; pour le
+baiser, j'en doute, car il assure très-sérieusement n'être pas sorti du
+parc dans ce moment-là. Il est vrai qu'il plaisante quelquefois avec un
+sang-froid imperturbable, et qu'il s'amuse peut-être en lui-même de ma
+honte et de mon incertitude.
+
+En attendant que nous sachions ce que signifient ces mauvaises
+plaisanteries de notre follet, je veux te parler de l'éternelle affaire
+de la naissance de Sylvia. Est-ce que tu penses qu'elle serait la soeur
+de Jacques? Je le pense aussi parfois, mais cette idée m'attriste.
+Pourquoi alors Jacques m'en fait-il un mystère? Me juge-t-il incapable
+de garder un secret? Si elle est sa soeur, j'en suis plus jalouse que si
+elle ne l'était pas; car je gage alors qu'il l'aime plus que moi. Tu
+te trompes bien, Clémence, si tu crois que je suis capable de cette
+grossière jalousie qui consisterait à craindre de la part de mon
+mari une infidélité des sens; ce que je surveille avec envie, ce que
+j'interroge avec angoisse, c'est son coeur, son noble coeur, ce trésor
+si précieux, que l'univers devrait me le disputer, et que je n'ose me
+flatter d'être digne de le posséder à moi seule tout entier. Sylvia est
+bien plus raisonnable, bien plus courageuse, bien plus instruite que
+moi; son âge, son éducation et son caractère la rapprochent de Jacques,
+et doivent établir entre eux une confiance bien mieux fondée. Moi je
+suis une enfant qui ne sait rien et qui ne comprend guère. Pour les arts
+et les petites sciences que Sylvia me démontre, il me semble que je ne
+manque pas d'intelligence; mais quand il est question de la science du
+coeur, je n'y comprends plus rien, et je ne conçois même pas qu'il y en
+ait une; je n'entends rien à leur courage, à leurs principes d'héroïsme
+et de stoïcisme. Que cela soit fait pour eux, c'est possible; mais
+que Dieu m'impose la force, à moi, pourquoi faire? J'ai toujours été
+habituée à l'idée d'obéir par nécessité, et quand j'ai agité en moi-même
+l'aride pensée de l'avenir, je n'ai jamais souhaité d'autre bonheur que
+d'être protégée, aidée et consolée par l'affection d'un autre. Il me
+semblait, dans les premiers jours, que mon mariage avec Jacques était
+la plus parfaite réalisation de ce rêve. D'où vient donc qu'il paraît
+quelquefois regretter de ne pas trouver en moi son égale? D'où vient que
+sa protection et sa bonté me font si souvent souffrir?
+
+Jeudi.
+
+Je ne sais que penser de ce qui se passe; je croirais volontiers que
+Sylvia, avec son nom fantastique, son caractère étrange et son regard
+inspiré, est une espèce de fée qui attire sous diverses formes le diable
+autour de nous. Hier, on vint nous dire qu'un sanglier était sorti des
+grands bois et s'était retiré dans un des taillis de notre vallée. Cette
+chasse me fit bien un peu peur, non pour moi, qui suis toujours entourée
+et gardée comme une princesse, mais pour Jacques, qui s'expose à tous
+les dangers. Sa prudence, son adresse et son sang-froid ne me rassurent
+pas tout à fait; aussi j'essayai de le détourner de la pensée de lui
+donner l'assaut; mais Sylvia sautait de joie à l'idée de frapper la bête
+et de donner cours à son humeur énergique et un peu féroce, à ce que
+nous prétendons. En une demi-heure nous fûmes habillées pour la chasse;
+nos chevaux furent prêts; les piqueurs, les chiens et les cors étaient
+déjà en avant. Sylvia montait un petit cheval arabe très-fringant que je
+n'ai jamais osé monter, et aussitôt que je vis comme elle s'en faisait
+obéir, elle quia beaucoup moins de principes d'équitation que moi, j'en
+fus toute jalouse et toute boudeuse. Elle s'amusait à me dépasser, à
+caracoler dans des chemins étroits et dangereux, où les excellentes
+jambes de sa monture faisaient miracle. J'ai une très-belle et bonne
+jument anglaise; mais je suis si poltronne, et j'exige d'un cheval tant
+de soumission et de tranquillité, que j'étais loin de briller comme
+Sylvia, et qu'elle m'éclipsait aux yeux de Jacques. «Je parie, me
+dit-elle comme nous entrions dans le taillis, que tu meurs d'envie à
+présent d'être à ma place?» Elle ne pouvait pas deviner plus juste. «Eh
+bien, me dit-elle, changeons vite de cheval, et que Jacques te voie sur
+son cher Chouiman au moment où il s'y attend le moins.» Nous étions
+seules avec deux domestiques; Sylvia avait déjà sauté à terre et
+tenait Chouiman par la bride, avant qu'un des deux butors qui nous
+accompagnaient eût songé à quitter l'étrier. Au même instant, le
+sanglier, débusqué par les chiens, vint droit à nous et passa à trois
+pas de moi sans songer à attaquer personne; mais le cheval arabe eu
+peur, se cabra et faillit renverser Sylvia, qui s'obstinai à ne pas lui
+lâcher la bride. Alors un homme qui me semblait être un de nos piqueurs,
+car il était vêtu à peu près comme eux, sortit de je ne sais où, et
+retint le cheval prêt à s'échapper. Je n'avais plus aucune envie de
+l'essayer. Cet homme aida Sylvia à remonter; mais aussitôt qu'elle fui
+en selle, et comme il lui présentait sa bride, elle lui cingla les
+doigts de sa cravache, en disant: _Ah! ah!_ d'une manière qui semblait
+exprimer la surprise et la moquerie. L'inconnu disparut comme il était
+venu au milieu des branches, et je demandai à Sylvia, avec une avide
+curiosité, ce que cela signifiait. «Oh! rien répondit-elle, un piqueur
+maladroit qui m'a écorché la main avec ses bons offices.--Et tu
+cravaches un homme pour cela? lui dis-je.--Pourquoi non?» dit-elle.
+Puis elle repartit au galop, et je fus forcée de la suivre, assez peu
+satisfaite de cette explication, et au moins très-étonnée des manières
+de Sylvia avec les piqueurs de mon mari. Je demandai aux domestiques le
+nom de cet homme; ils me dirent qu'ils ne l'avaient jamais vu.
+
+La chasse nous occupa pendant plusieurs heures, et Sylvia semblait ne
+pas avoir autre chose dans l'esprit. Je l'observais, car je soupçonnais
+un peu ce revenant d'être quelque amant au désespoir. Ce qui se passa au
+retour de la chasse me rejette dans de nouvelles incertitudes.
+
+Nous revenions par la traverse aux premières clartés le la lune; c'était
+une des plus belles soirées que nous ayons eues cette année. Il faisait
+un peu frais; mais le paysage était si bien éclairé, l'air était si
+parfumé des plantes aromatiques qui croissent dans les ruisseaux, le
+rossignol chantait si bien, que j'étais vraiment disposée aux idées
+romanesques. Jacques proposa de prendre un chemin encore plus court que
+celui que nous suivions. «Il est assez difficile pour les chevaux, me
+dit-il, et je n'ai pas encore osé t'y conduire; mais puisque tu as
+eu aujourd'hui un si grand accès de courage que de vouloir essayer
+Chouiman, tu auras bien celui de descendre au pas un sentier un peu
+raide.--Certainement, lui dis-je, puisque tu crois qu'il n'y a pas de
+danger.» Et nous nous mîmes en route dans un ordre très-pittoresque. Un
+groupe de chasseurs, escorté des limiers et des cors, marchait en tête,
+portant le sanglier, qui était énorme; les cavaliers venaient ensuite,
+nous au centre; nous entourions le flanc de la colline d'une ligne noire
+d'où partait de temps en temps un éclair quand le sabot d'un cheval
+heurtait le roc. Derrière nous, un autre corps de piqueurs et de chiens
+suivait lentement, et les fanfares s'appelaient et se répondaient des
+deux extrémités de la caravane. Quand nous fûmes au plus rapide du
+sentier, Jacques dit à un des piqueurs de prendre la bride de mon
+cheval, et de le soutenir pour descendre; puis il proposa à Sylvia de
+faire une folie. «Une folie? dit-elle; lancer nos chevaux d'ici à la
+plaine?--Oui, dit Jacques; je te réponds des jambes de Chouiman si tu ne
+le contraries pas.--Allons!» répondit la mauvaise tête; et, sans écouter
+mes reproches et mes cris, ils partirent comme la fondre par une pente
+lisse, mais rapide, qui formait le flanc de la colline. Il me passa une
+sueur froide par tous les membres, et mon coeur ne reprit le mouvement
+que quand je les vis arriver sans accident au bas de la pente. Alors je
+m'aperçus que les cavaliers qui étaient devant étaient allés plus vite
+que mon cheval guidé par un piéton, et que ceux qui étaient derrière,
+stupéfaits sans doute de l'audace de Jacques et de Sylvia, s'étaient
+arrêtés pour les regarder, de manière que je me trouvais seule sur le
+sentier avec l'homme qui tenait ma bride à une assez grande distance des
+uns et des autres.
+
+Toutes les histoires de voleurs et de revenants qui m'ont trotté par la
+cervelle depuis cinq ou six jours me revinrent à l'esprit, et cet homme
+qui marchait auprès de moi commença à me faire une peur épouvantable.
+Je le regardais avec attention et ne reconnaissais en lui aucun des
+piqueurs de mon mari. Il me semblait au contraire reconnaître l'homme
+mystérieux que Sylvia avait gratifié le matin d'un si joli coup de
+cravache sur les doigts. Cependant je n'avais pas eu le temps de faire
+grande attention à son vêtement, et de son visage enfoncé sous un grand
+chapeau de paille je n'avais vu qu'une barbe noire, qui m'avait paru
+sentir le brigand d'une lieue. En ce moment, quoiqu'il fût bien près de
+moi, je le voyais encore moins, parce qu'il était plus bas que moi et
+que son chapeau me le cachait entièrement; cependant, comme il était
+paisible et silencieux, je me rassurai peu à peu. Je ne connais pas tous
+les gardes forestiers et paysans amateurs de la chasse qui viennent,
+avec la permission de Jacques, s'adjoindre à nous quand ils entendent le
+son du cor dans la vallée, et que souvent, au retour, mon mari invite
+à venir se rafraîchir avec ses piqueurs. Presque tous sont vêtus d'une
+blouse et coiffés d'un chapeau de paille. Le fait est que je commençais
+à ne plus rien craindre, et à croire Sylvia très-capable de frapper un
+piqueur ni plus ni moins qu'un nègre. J'eus donc la hardiesse d'adresser
+la parole à mon guide, et de lui demander si le chemin ne me permettait
+pas d'aller seule.» Oh! pas encore!» me répondit-il. Le son de sa voix
+et l'expression presque suppliante de sa réponse étaient si peu d'un
+piqueur, que la peur me prit de nouveau. Si j'avais le courage de
+Sylvia, pensais-je, je donnerais un grand coup de cravache à ce brigand,
+et pendant qu'il se frotterait les doigts d'un air consterné, j'irais
+en un temps de galop rejoindre les autres chasseurs. Mais outre que je
+n'oserais jamais, si c'est un vrai domestique, j'aurais fait la chose
+du monde la plus insolente et la plus singulière. Au milieu de ces
+réflexions, je vis pourtant que nous approchions sans accident des
+cavaliers, et au moment où j'allais presser mon cheval avec le talon
+pour le dégager des mains de l'homme mystérieux, celui-ci se retourna à
+demi vers moi, et, élevant le bras, il retroussa la manche de sa blouse.
+Je vis alors briller quelque chose que je reconnus pour mon bracelet. Je
+n'eus pas la force de crier, et l'inconnu, lâchant ma bride, resta
+sur le bord du chemin, en me disant à demi-voix ces étranges paroles:
+«J'espère en vous.» Puis il s'enfonça dans un massif d'arbres, et je
+m'enfuis au galop plus morte que vive.
+
+Ce qui me tourmente et m'afflige le plus dans tout cela, c'est l'espèce
+de mystère que la finalité a établi entre moi et cet homme. À présent,
+je vois tous les inconvénients qui résultent du bracelet, et j'ose moins
+que jamais en parler à Jacques. S'il allait le chercher et le provoquer
+en duel! S'il allait m'accuser d'imprudence et de légèreté! Je suis bien
+malheureuse, car j'ai cru certainement jeter mon bracelet à Jacques
+lui-même; et celui qui l'a reçu croit que je suis une petite personne
+romanesque, facile à conquérir avec un baiser dans l'obscurité et un air
+de hautbois. Je suis fâchée à présent de ne lui avoir pas parlé pour
+lui expliquer ma méprise et lui redemander mon bracelet. Peut-être me
+l'eût-il rendu. Mais j'ai perdu la tête, comme je fais toujours dans les
+occasions où un peu de sang-froid me serait nécessaire. J'ai essayé de
+savoir ce que Sylvia pense de cet homme. Elle prétend que je suis folle,
+et qu'il n'y a point d'autre _homme_ dans la vallée que Jacques. Celui
+que le jardinier a vu est, selon elle, un voleur de fruits; celui qui a
+joué du hautbois, un comédien ambulant, ou bien un commis voyageur qui
+aura couché à l'auberge du village, et se sera amusé à sauter le fossé
+du jardin, afin de se vanter dans quelque estaminet d'avoir eu une
+aventure romanesque dans son voyage. Quant à l'homme au coup de
+cravache, elle persiste à dire que c'est un paysan; et je n'ose parler
+de l'homme au bracelet, car l'idée qu'un commis voyageur ou un musicien
+ambulant croit avoir reçu ce gage de ma bienveillance, me cause une
+mortification extrême.
+
+Au fait, quant à cela, l'explication de Sylvia me paraît assez
+admissible; si je ne craignais de causer quelque malheur, je confierais
+tout à Jacques, et il irait châtier cet impertinent comme il le mérite.
+Mais cet homme peut être brave et habile duelliste. L'idée d'engager
+Jacques dans une affaire de ce genre me fait dresser les cheveux sur la
+tète. Je me tairai.
+
+
+
+XXXIX.
+
+D'OCTAVE A M. ***.
+
+De la vallée de Saint-Léon.
+
+Tu m'as souvent dit que j'étais fou, mon cher Herbert, et je commence à
+le croire. Ce qu'il y a de certain, c'est que je suis fort content de
+l'être, car sans cela je serais fort malheureux.
+
+Si tu veux savoir où je suis et de quoi je suis occupé, j'aurai quelque
+embarras à le répondre. Je suis dans un pays où je n'ai jamais mis
+le pied, que je ne connais pas, où je n'ose marcher que sous un
+déguisement. Quant à mes occupations, elles consistent à errer autour
+d'un vieux château, à jouer du hautbois au clair de la lune, et à
+recevoir de temps en temps un coup de cravache sur les doigts.
+
+Tu as dû être peu surpris de mon brusque départ, quand tu auras su que
+Sylvia avait quitté Genève un mois auparavant. Tu auras supposé que
+j'étais allé la rejoindre, et tu ne te seras pas trompé. Mais ce que tu
+ne supposes certainement pas, c'est que, sans invitation et même sans
+permission, je me sois mis à courir sur ses traces. Elle a quitté
+son ermitage du Léman avec la bizarrerie qu'elle met dans toutes ses
+résolutions, et par suite d'une de ces idées spontanées qui lui viennent
+au moment où l'on se croit le plus tranquille et le plus heureux des
+hommes à ses pieds. Étrange créature, trop passionnée ou trop froide
+pour l'amour, je ne sais, mais, à coup sûr, trop belle et trop
+supérieure à son sexe pour passer devant les yeux d'un homme sans le
+rendre un peu fou. Je savais que M. Jacques était marié, et je pensais
+bien qu'elle était allée s'installer auprès de lui; car, depuis
+plusieurs mois, elle m'annonçait ce projet chaque fois qu'elle était de
+mauvaise humeur et qu'elle voulait me désespérer. Mais je ne savais pas
+si M. Jacques était maintenant en Touraine ou en Dauphiné; car dans
+l'orgueilleux billet que Sylvia avait laissé pour moi à l'ermitage,
+elle n'avait pas daigné me dire où elle portait ses pas; c'est donc
+absolument au hasard que je suis venu ici. Je me suis installé dans la
+cabane d'un vieux garde-chasse avare et sournois, que j'ai choisi
+pour hôte sur sa mauvaise mine, et qui pour de l'argent m'aiderait à
+assassiner tous les hommes et à enlever toutes les femmes du pays. C'est
+donc au milieu des bois que peuvent me chercher tes conjectures, dans la
+plus romantique vallée du monde, protégé par un déguisement de chasseur
+braconnier plutôt que vêtu en honnête homme, braconnant en effet sous la
+protection de mon hôte, et préparant avec lui, tous les soirs, le souper
+que nous avons conquis les armes à la main; dormant sur un grabat,
+lisant quelques chapitres de roman à l'ombre des grands chênes de la
+forêt, hasardant des excursions sentimentales et mystérieuses autour de
+la demeure de mon inhumaine, ni plus ni moins que le comte Almaviva, et
+t'écrivant sur un genou, à la lueur d'une torche de résine. Ce qu'il y a
+de plus ridicule dans tout cela, c'est que je le fais sérieusement, et
+que je suis vraiment triste et amoureux comme un ramier. Cette Sylvia
+fait le désespoir de ma vie, et je donnerais un de mes bras pour ne
+l'avoir jamais rencontrée. Tu la connais assez pour concevoir ce qu'un
+homme aussi peu charlatan que moi doit avoir à souffrir de ses caprices
+romanesques et du dédain superbe qu'elle a pour tout ce qui sort du
+monde idéal où elle s'enferme. Il y a bien un peu de ma faute dans mon
+malheur. Je l'ai trompée, ou plutôt je me suis trompé moi-même en lui
+faisant croire que j'étais un transfuge de ce monde-là, et que je me
+sentais capable d'y retourner. Oui, je l'ai cru en effet, et, dans les
+premiers jours, j'ai été tout à fait l'homme qu'elle devait ou qu'elle
+pouvait aimer. Mais peu à peu l'indolence et la légèreté de mon
+caractère ont repris le dessus. La raison m'a fait de nouveau entendre
+sa voix, et Sylvia m'a semblé ce qu'elle est en effet, enthousiaste,
+exagérée, un peu folle.
+
+Mais cette découverte ne suffisait pas pour m'empêcher de l'aimer à la
+passion. L'exagération, qui rend les filles de province si ridicules,
+rendait Sylvia si belle, si frappante, si inspirée, que c'est là
+peut-être son plus grand charme et sa plus puissante séduction. Mais
+elle l'a reçu de Dieu pour son malheur et pour celui de ses amants, car
+elle peut se faire admirer, et ne peut persuader. Orgueilleuse jusqu'à
+la folie, elle veut agir comme si nous étions encore au temps de l'âge
+d'or, et prétend que tous ceux qui osent la soupçonner sont des lâches
+et des pervers. Du moment que j'ai vu avec inquiétude la singularité de
+sa conduite, et que j'ai pris de la jalousie à cause de la liberté de
+ses démarches, j'ai donc été perdu dans son esprit; et précipité de
+cette région céleste où elle m'avait fait asseoir avec elle, je suis
+tombé dans le monde fangeux des humains, où cette belle sylphide n'a
+jamais daigné poser son pied d'ivoire. De ce moment, notre amour a été
+une suite de ruptures et de raccommodements. Je me souviens que tu m'as
+dit, un jour que je te racontais tristement une de ces querelles
+après la réconciliation: «De quoi te plains-tu?» Ah! mon ami, tu peux
+connaître les femmes; mais tu ne connais pas Sylvia. Avec elle, le
+moindre tort est de la plus terrible importance, et chaque nouvelle
+faute creuse une tombe où s'ensevelit une partie de son amour. Elle
+pardonne, il est vrai; mais ce pardon est pire que sa colère. La colère
+est violente est pleine d'émotion; le pardon de Sylvia est froid
+et inexorable comme la mort. En proie à mille soupçons, tourmenté,
+incertain, tantôt craignant d'être dupe de la plus insigne coquette,
+tantôt craignant d'avoir outragé la plus pure des femmes, j'ai vécu
+malheureux auprès d'elle, mais je n'ai jamais eu la force de m'en
+détacher. Vingt fois elle m'a chassé, et vingt fois j'ai été lui
+demander ma grâce après avoir vainement essayé de vivre sans elle. Dans
+les premiers jours de mon bannissement, j'espérais m'applaudir d'avoir
+recouvré ma liberté et mon repos. Je me laissais aller délicieusement
+au bien-être de l'indifférence et de l'oubli. Mais bientôt l'ennui
+me faisait regretter les agitations et les nobles souffrances de la
+passion. Je jetais mes regards autour de moi pour chercher un autre
+amour; mais l'indolence de mon esprit et l'activité de mon caractère
+m'éloignaient également des autres femmes. Mon caractère me portait à
+leur préférer la chasse, la pêche, tous ces plaisirs énergiques de la
+campagne que Sylvia partageait avec moi. Mon esprit s'effrayait de
+recommencer un apprentissage et de tenter une nouvelle conquête. Et puis
+quelle femme peut être comparée à Sylvia pour la beauté, l'intelligence,
+la sensibilité et la noblesse du coeur? Oui, quand je l'ai perdue, je
+lui rends justice, je m'étonne et m'indigne d'avoir pu soupçonner une
+femme si grande, et dont la conduite hautaine me prouve à quel point
+elle était incapable de descendre au mensonge. Mais quand je la
+retrouve, je souffre de son caractère raide et inflexible, de son humeur
+violente, de son mysticisme intolérant et de ses exigences bizarres.
+Elle ne se plie à aucune de mes imperfections; elle ne pardonne à aucun
+de mes défauts; elle tire argument de tout pour me démontrer à quel
+point son âme est supérieure à la mienne, et rien n'est plus funeste à
+l'amour que cet examen mutuel de deux coeurs jaloux et orgueilleux de se
+surpasser. Le mien se lassait bien vite de cette lutte; j'aurais mieux
+aimé un amour moins difficile et moins sublime. Sylvia m'accablait de
+son dédain, et quelquefois me prouvait la pauvreté de mon coeur avec
+tant de chaleur et d'éloquence, que je me persuadais n'être pas né pour
+l'amour et que je n'oserais me persuader encore que je suis digne de le
+connaître. Mais, s'il en est ainsi, pourquoi suis-je né, et à quoi
+Dieu me destine-t-il en ce monde? Je ne vois pas vers quoi ma vocation
+m'attire. Je n'ai aucune passion violente, je ne suis ni joueur, ni
+libertin, ni poète; j'aime les arts, et je m'y entends assez pour y
+trouver un délassement et une distraction; mais je n'en saurais faire
+une occupation prédominante. Le monde m'ennuie en peu de temps; je sens
+le besoin d'y avoir un but, et nul autre but ne m'y semble désirable que
+d'aimer et d'être aimé. Peut-être serais-je plus heureux et plus sage si
+j'avais une profession; mais ma modeste fortune, qu'aucun désordre n'a
+entamée, m'a laissé la liberté de m'abandonner à cette vie oisive et
+facile à laquelle je me suis habitué. M'astreindre aujourd'hui à un
+travail quelconque me serait odieux. J'aime la vie des champs, mais non
+pas sans une compagne qui me fasse goûter les plaisirs de l'esprit et
+du coeur, au sein de cette vie matérielle où l'effroi de la solitude
+me gagnerait bientôt. Peut-être suis-je propre au mariage; j'aime les
+enfants, je suis doux et rangé, je crois que je ferais un très-honnête
+bourgeois dans quelque ville du second ordre de notre paisible Helvétie.
+Je pourrais me faire estimer comme cultivateur et père de famille;
+mais je voudrais que ma femme fût un peu plus lettrée que celles qui
+tricotent un bas bleu du matin au soir. Et moi-même je craindrais de
+m'abrutir en lisant mon journal et en fumant au milieu de mes dignes
+concitoyens et des pots de bière; presque aussi simples et inoffensifs
+les uns que les autres.
+
+Enfin, il me faudrait trouver une femme inférieure à Sylvia, et
+supérieure à toutes celles que je pourrais obtenir, à ma connaissance.
+Mais, avant tout, il faudrait guérir de l'amour que j'ai pour Sylvia, et
+c'est une maladie dont mon âme est encore loin d'être délivrée.
+
+Ne sachant que faire, je suis venu ici essayer encore mon destin.
+D'abord j'avais l'intention de me jeter à ses pieds, comme à
+l'ordinaire, et puis le caprice m'a pris de l'épier un peu, de consulter
+l'opinion de ce qui l'entoure, de la connaître, et de la voir enfin sans
+qu'elle s'en doutât, afin de m'ôter de l'esprit, une fois pour toutes,
+les soupçons qui m'ont tourmenté si souvent, et qui me tourmenteront
+peut-être encore; car Sylvia a un talent extraordinaire pour les faire
+naître, un mépris profond pour les explications les plus faciles, et moi
+une pauvre tête qui se crée promptement des tourments cruels. Je n'ai pu
+obtenir aucune des lumières que je cherchais, car mon impératrice Sylvia
+n'est ici que depuis trois semaines, et on n'avait jamais entendu parler
+d'elle dans le pays. Si elle savait que ces idées m'ont passé par la
+tète, elle ne me pardonnerait jamais; mais elle le saura d'autant moins
+que le cours de mes observations est à peu près terminé. Hier, elle
+m'a reconnu sous mon déguisement et m'a accueilli d'une manière fort
+impertinente. Je serai donc obligé de me montrer. Jacques me connaît et
+me découvrirait bientôt. Ils riraient peut-être ensemble à mes dépens,
+si je ne prenais le parti d'aller en rire moi-même avec eux.
+
+Ce Jacques est certes un galant homme, dont le caractère froid et
+l'extérieur réservé ne m'ont jamais permis beaucoup de familiarité, et
+contre lequel jusqu'ici je me suis senti d'ailleurs des mouvements de
+jalousie épouvantables. A présent, j'ai des raisons pour savoir que j'ai
+été injuste et grossier dans mes soupçons. Mais je lui en veux un peu
+d'avoir été de moitié dans la fierté superbe avec laquelle Sylvia a
+refusé longtemps de me rassurer en m'expliquant leur parenté et leurs
+relations. Je lui en veux aussi d'être pour Sylvia le type de tout ce
+qu'il y a de plus grand et de plus beau dans le monde, la seule âme
+digne de voler sur la même ligne que la sienne dans les champs de
+l'empyrée, en un mot l'objet d'un amour platonique et d'un culte
+romanesque dont je ne suis plus jaloux, mais qui me cause assez de
+mortification. Je n'en serai pas moins l'ami et le serviteur de M.
+Jacques en toute occasion; mais si, avant de lui donner une poignée
+de main, je pouvais le taquiner un peu et me venger de Sylvia en me
+montrant épris d'une autre, cela me divertirait.
+
+Pour t'expliquer cette nouvelle folie, il faut que tu saches que M.
+Jacques a le plus joli joyau de petite femme couleur de rose qu'on
+puisse imaginer. Moins belle que Sylvia, elle est certainement plus
+gentille, et, à coup sûr, son âme romanesque à sa manière est moins
+altière et moins cruelle. J'en ai pour gage un bracelet qui m'a été jeté
+par une fenêtre avec de très-douces paroles, un soir que je croyais
+adresser à ma tigresse les accents passionnés de mon hautbois. Je suis
+loin d'être assez fat pour en tirer grande vanité, car je ne sache pas
+qu'elle ait encore pu voir ma figure, et ce soir-là elle n'avait pas
+même entrevu mon spectre; c'est donc au son du hautbois, à l'enivrement
+d'un soir de printemps et à quelque rêve de pensionnaire en vacances
+qu'elle aura accordé ce gage de protection. Je suis un trop honnête
+homme et un héros de roman trop maladroit pour abuser sérieusement de
+cette petite coquetterie; mais il m'est bien permis de faire durer
+encore le roman pendant quelques jours. J'ai débuté par un baiser, qui
+peut-être a laissé quelque émotion dans le coeur de la blonde Fernande,
+quand elle a su qu'elle avait été embrassée avec Sylvia, dans
+l'obscurité, par un autre que son mari. Ne me trouves-tu pas devenu
+bien scélérat par dépit, moi qui le suis si peu par nature? Ce soir-là,
+vraiment, j'étais tout occupé de Sylvia; j'étais entré par une des
+portes de glace du salon qui donne sur les bosquets du jardin, avec
+l'intention d aller ouvertement demander pardon à Sylvia des torts que
+j'ai et de ceux que je n'ai pas. Elles jouaient du piano; il faisait
+sombre; elles ne s'aperçurent pas de la présence d'un tiers. Je m'assis
+sur le sofa. Une d'elles vint s'asseoir auprès de moi sans me voir.
+J'allais la saisir dans mes bras, quand je reconnus au piano la voix de
+Sylvia. J'écoutai une petite conversation sentimentale qu'elles eurent
+ensemble, et, au moment où elles me découvrirent, j'embrassai Sylvia,
+et j'allais parler, lorsque Fernande, me prenant pour son mari et
+m'entendant embrasser sa compagne, approcha son visage du mien, avec
+une petite manière d'enfant jaloux à laquelle je t'aurais bien défié de
+résister. Je ne sais comment, dans l'obscurité, mes lèvres rencontrèrent
+les siennes. Ma foi! je fus si troublé de cette aventure que je m'enfuis
+sans leur faire savoir que je n'étais pas Jacques. Depuis ce temps, je
+sais par mon vieux hôte, qui est l'oncle de Rosette, soubrette de ces
+dames, que la belle Fernande a des terreurs paniques, et n'entend pas
+remuer une feuille dans le parc ou trotter une souris dans le château,
+sans se trouver mal. Rien n'est plus propre à l'audace d'un lutin que
+les frayeurs et les évanouissements de sa châtelaine; heureusement pour
+Fernande, je ne suis ni audacieux ni amoureux à ce point.
+
+Mais ces aventures m'amusent et m'occupent; j'ai vingt-quatre ans, cela
+m'est bien permis. Le beau temps, le clair de lune, cette vallée sauvage
+et pittoresque, ces grands bois pleins d'ombre et de mystère; ce château
+à mine vénérable, qui est assis gravement sur le doux penchant d'une
+colline; ces chasseurs qui arpentent la vallée et la font retentir des
+hurlements des chiens et des sons du cor; ces deux chasseresses, plus
+belles que toutes les nymphes de Diane, l'une brune, grande, fière et
+audacieuse, l'autre blanche, timide et sentimentale, montées toutes deux
+sur des chevaux superbes et galopant sans bruit sur la mousse des bois:
+tout cela ressemble à un rêve, et je voudrais ne pas m'éveiller.
+
+
+
+XL.
+
+DE FERNANDE A CLÉMENCE.
+
+Mardi.
+
+Cette histoire se complique et commence à me causer beaucoup de trouble
+et de chagrin: J'ai eu grand tort de cacher tout cela à Jacques; mais
+à présent, chaque jour de silence agrandit ma faute, et je crains
+réellement ses reproches el sa colère. La colère de Jacques! je ne sais
+ce que c'est, je ne puis croire qu'il me la fasse jamais connaître; et
+pourtant, comment un mari peut-il apprendre tranquillement que sa femme
+a reçu d'un autre une déclaration d'amour?
+
+Oui, Clémence, voilà où m'a conduite cette fatale méprise du bracelet.
+Hier soir, j'étais dans ma chambre avec mes enfants et Rosette; ma
+fille semblait souffrante et ne pouvait s'endormir. Je dis à Rosette
+d'emporter la lumière, qui peut-être l'incommodait. J'étais depuis
+quelque temps dans l'obscurité avec ma petite sur mes genoux, et je
+tâchais de l'apaiser en chantant; mais elle ne criait que plus fort, et
+cela commençait à m'inquiéter, lorsque le son du hautbois s'éleva, de
+l'autre extrémité de l'appartement, comme une voix plaintive et douce.
+L'enfant se tut aussitôt et resta comme ravi à l'écouter; pour moi, je
+retenais ma respiration; la surprise et la peur me rendaient incapable
+de mouvement. L'inconnu était dans ma chambre, seul avec moi! Je n'osais
+appeler, je n'osais fuir. Rosette entra comme le hautbois venait de se
+taire, et s'émerveilla de voir la petite silencieuse et calmée. «Va
+chercher de la lumière, bien vite, bien vite, lui dis-je, j'ai une peur
+épouvantable; pourquoi m'as-tu laissée seule?--Il va falloir que madame
+reste encore seule, répondit-elle, pendant que j'irai chercher la
+lumière en bas.--Ah! mon Dieu! pourquoi n'en as-tu pas dans ta chambre?
+lui répondis-je. Non! n'y va pas, ne me laisse pas ainsi. N'as-tu rien
+entendu, Rosette? Es-tu sûre qu'il n'y ait personne avec nous dans la
+chambre?--Je ne vois personne que madame, les enfants et moi, et je n'ai
+entendu que la flûte.--Qui est-ce qui jouait de la flûte?--Je ne
+sais pas; monsieur, apparemment; quel autre dans la maison saurait en
+jouer!--Est-ce toi qui es là, Jacques? m'écriai-je; si c'est toi, ne
+t'amuse pas à m'effrayer, car je mourrais de peur.» Je savais bien
+que ce n'était pas Jacques, mais je parlais ainsi pour forcer notre
+persécuteur à s'expliquer ou à se retirer. Personne ne répondit. Rosette
+ouvrit les rideaux, et, au clair de la lune, examina tous les recoins de
+l'appartement sans y découvrir personne. Elle trouvait, sans doute, mes
+frayeurs bien ridicules, et j'en eus honte moi-même; je lui dis d'aller
+chercher de la lumière, et quand elle fut sortie, j'allai tirer le
+verrou derrière elle. Mais c'était bien inutile, car l'inconnu entra
+par la fenêtre. Je ne sais comment il s'y prit, et si de la galerie
+supérieure il a eu l'audace de se risquer sur ma persienne, ou si, à
+l'aide d'une échelle, il sera venu d'en bas; le fait est qu'il entra
+aussi tranquillement que dans la rue. La colère me donna des forces, et
+je m'élançai devant le berceau de mes enfants, en criant au secours;
+mais il s'agenouilla au milieu de la chambre, en me disant d'une voix
+douce: «Comment est-il possible que vous ayez peur d'un homme qui
+voudrait pouvoir vous prouver son dévouement en mourant pour vous?--Je
+ne sais qui vous êtes, Monsieur, lui répondis-je d'une voix tremblante;
+mais, à coup sûr, vous êtes bien insolent d'entrer ainsi dans ma
+chambre; partez, partez! que je ne vous revoie jamais, ou j'avertirai
+mon mari de votre conduite.--Non, dit-il en se rapprochant, vous ne
+le ferez pas; vous aurez pitié d'un homme au désespoir.» Je vis en ce
+moment le bracelet, et l'idée me vint de le redemander. Je le fis d'un
+ton d'autorité et en jurant que j'avais cru le jeter à mon mari. «Je
+suis prêt à vous obéir en tout, dit-il d'un air résigné; reprenez-le,
+mais sachez que vous me reprenez le seul honneur et le seul espoir de ma
+vie.» Alors il s'agenouilla de nouveau tout près de moi et me tendit son
+bras. Je n'osais reprendre moi-même le bracelet; il eût fallu toucher sa
+main ou seulement son vêtement, et je ne trouvais pas cela convenable.
+Alors il crut que j'hésitais, car il me dit: «Vous avez compassion de
+moi, vous consentez à me le laisser, n'est-ce pas, ô ma chère Fernande!»
+Et il saisit ma main, qu'il baisa plusieurs fois très-insolemment. Je
+me mis à crier, et des pas se firent entendre aussitôt dans la galerie
+voisine; mais avant que l'on eût le temps d'entrer, l'inconnu avait
+disparu, comme un chat, par la fenêtre.
+
+Jacques et Sylvia frappèrent alors à la porte, que j'avais fermée au
+verrou et que je ne songeais plus à ouvrir, tout en leur criant d'entrer
+au nom du ciel. Cette circonstance du verrou, qui se trouvait fatalement
+liée à l'entrée d'un homme dans ma chambre, m'empêcha de raconter ce
+qui s'était passé; je dis que j'avais entendu le hautbois, que j'avais
+envoyé Rosette chercher de la lumière, qu'elle m'avait enfermée par
+mégarde; que j'avais cru entendre du bruit dans ma chambre et que
+j'avais perdu la tête. Comme on me tient pour folle de peur, on ne m'en
+demanda pas davantage. Rosette assura bien avoir entendu le hautbois en
+traversant la galerie, on fit quelques recherches dans la maison et dans
+le jardin. On ne trouva personne, et on décréta, en riant, qu'on ferait
+venir un piquet de gendarmerie pour me garder. Sylvia alla chercher
+le dolman et le shako de Jacques, et s'en affubla avec de fausses
+moustaches; elle se planta ainsi derrière moi le sabre en main,
+affectant de suivre tous mes pas par la chambre pour me servir
+d'escorte. Elle était jolie comme un ange avec ce costume. Nous avons ri
+jusqu'à minuit, et le reste de la nuit s'est passé fort tranquillement.
+Mais mon esprit est bien agité! Je sens que je suis engagée dans une
+aventure folle et imprudente, qui peut-être aura des suites fatales.
+Fasse te ciel qu'elles retombent toutes sur moi seule!
+
+Jeudi.
+
+Je viens de recevoir le billet suivant, qui a été remis à Rosette par
+son oncle le garde-chasse: «Belle et douce Fernande, ne soyez pas
+irritée contre moi, et ne vous méprenez pas sur les motifs de ma
+conduite. Vous pouvez me sauver du malheur éternel et me rendre le plus
+heureux des amis et des amants; j'aime Sylvia, et j'en ai été aimé. Je
+ne sais par quel crime irréparable j'ai perdu sa confiance et mérité sa
+colère. Je ne renoncerai à elle qu'avec la vie; et _j'espère en vous_,
+en vous seule. Vous avez une âme aimante et généreuse, je le sais; je
+vous connais plus que vous ne pensez. Le bracelet que vous avez cru
+jeter à voire mari et que je vous rendrai, si vous ne l'accordez à la
+sainte amitié d'un frère, est à mes yeux un gage de confiance et de
+salut. Pardonnez-moi de vous avoir effrayée; j'espérais pouvoir vous
+parler en secret; je vois que cela sera impossible si vous ne m'accordez
+vous-même cette grâce; et vous me l'accorderez, n'est-ce pas, bel ange
+aux cheveux blonds? Votre mission sur la terre est de consoler les
+infortunés. J'irai vous attendre ce soir sous le grand ormeau des quatre
+sentiers, à l'entrée du Val-Brun; faites-vous accompagner, si vous
+voulez, d'une personne sûre, mais que ce ne soit pas votre mari. Il me
+connaît, et je me flatte de posséder son estime et son amitié; mais
+en ce moment-ci il m'est contraire, et si vous ne travaillez à me
+justifier, je n'ai aucun espoir de rentrer en grâce. Si vous ne venez
+pas, je déposerai votre bracelet sous la pierre du grand ormeau; vous
+l'y ferez prendre; mais il sera teint du sang «D'OCTAVE.»
+
+[Illustration: Avec l'homme qui tenait ma bride.]
+
+Qu'en penses-tu? que dois-je faire? Mais à quoi sert de te le demander?
+Tu ne me répondras que dans huit jours, et il faut qu'avant ce soir
+j'aie pris un parti. Accorder un rendez-vous à ce jeune homme, surtout
+quand je sais que Jacques n'est pas dans ses intérêts, pour le
+réconcilier avec Sylvia, c'est une grande imprudence peut-être selon le
+monde; selon ma conscience je n'y vois pourtant aucun mal. S'il y a
+des inconvénients, il n'y en a que pour moi, qui risque de déplaire à
+Jacques et d'encourir ses reproches, tandis que je puis rendre, si je
+réussis, un service à Sylvia et à Octave, peut-être assurer le bonheur
+de leur vie entière; car il n'est pas de bonheur sans l'amour. Sylvia
+cache en vain son chagrin; je vois maintenant pourquoi ses pensées sont
+si noires et son avenir si sombre à ses yeux. Si elle a pu aimer ce
+jeune homme, il doit être au-dessus du commun et avoir une belle âme;
+car Sylvia est bien exigeante dans ses affections, et trop fière pour
+avoir jamais pu s'attacher à un être qui n'en eût pas été digne. Je vois
+bien maintenant qu'elle a reconnu son amant dans le chasseur qu'elle a
+si bien corrigé de l'envie d'être prévenant avec elle, et je vois aussi,
+dans ce coup de cravache, accompagné d'un silence si complet sur sa
+découverte, plus de moquerie malicieuse que de véritable colère. Je
+parie qu'elle meurt d'envie qu'on amène son ami à ses genoux; il est
+impossible qu'il en soit autrement; cet Octave l'aime à la folie,
+puisqu'il fait des choses si extraordinaires pour la retrouver. Il a une
+figure charmante, du moins à ce qu'il m'a semblé quand je l'ai entrevu
+dans ma chambre au clair de la lune. Jacques est sévère et inexorable,
+il traite trop Sylvia comme un homme; il ne devine pas les faiblesses
+du coeur d'une femme, et ne comprend pas, comme moi, ce que son courage
+doit cacher d'ennui et de souffrance. Si je refuse d'aider cette
+réconciliation, c'en est peut-être fait de son bonheur; peut-être se
+condamnera-t-elle à une éternelle solitude; et ce jeune homme, s'il
+allait se tuer en effet! Je l'en croirais assez capable; il semble
+véritablement épris. Que faire? Je n'ose me décider à rien; heureusement
+j'aurai le temps d'y penser d'ici à ce soir.
+
+[Illustration: Dans la cabane d'un vieux garde-chasse.]
+
+
+
+XLI.
+
+D'OCTAVE À HERBERT.
+
+Mon ami, je me suis hâté de remettre les choses sur le pied où elles
+doivent être; car mes affaires commençaient à s'embrouiller. Fernande
+prenait mes plaisanteries au sérieux, et il était temps de la désabuser;
+autrement je courais le risque ou d'être découvert et recommandé par
+elle à son mari, ou d'être forcé de lui faire la cour tout de bon. Je
+ne voulais ni l'un ni l'autre. Peut-être, avec ce caractère de femme
+craintif, nerveux, et toujours dans le paroxysme d'une émotion
+quelconque, m'eût-il été facile, aidé par le romanesque des
+circonstances, de tourner les choses à mon profit et de faire beaucoup
+de progrès en peu de temps. Les femmes comme Sylvia se donnent par
+amour; mais, ou je me trompe bien, ou celles qui ressemblent à Fernande
+se laissent prendre sans savoir pourquoi, sauf à en être au désespoir
+le lendemain. Je ne pense pas; que Lovelace, à ma place, eût agi aussi
+vertueusement que moi; mais je n'ai pas l'honneur d'être M. Lovelace, et
+j'agis selon ma manière, qui n'a rien de scélérat. Surprendre les sens
+d'une jeune femme pour laquelle je n'ai point d'amour, et la livrer à la
+honte et à la colère, en m'adressant le lendemain sous ses yeux à une
+autre, ce ne serait pas seulement le fait d'un lâche, mais celui d'un
+sot. Car, assurément, après avoir possédé ces deux femmes, je serais
+chassé et détesté de toutes deux; et je ne crois pas que le souvenir
+d'avoir pressé Fernande une heure dans mes bras valût le bonheur de
+m'asseoir pendant un an seulement à côté de Sylvia.
+
+J'ai donc coupé court à cette intrigue, qui prenait une tournure trop
+folle; mais trop fou moi-même pour me résoudre à détruire tout à fait
+mon roman en un jour, j'ai pris Fernande pour confidente et pour
+protectrice. Je lui ai écrit un billet bien sentimental, où, avec un
+peu de flatterie, un peu d'exagération et un peu de mensonge, je l'ai
+engagée à m'accorder une entrevue pour traiter de la grande affaire de
+ma réconciliation avec Sylvia. J'ai arrangé mon plan de manière à faire
+durer le plus longtemps possible le mystérieux mais innocent commerce
+que j'ai établi avec mon bel avocat. J'aurai donc pour quelques jours
+encore le clair de lune, les appels du hautbois, les promenades sur la
+mousse, les robes blanches à travers les arbres, les billets sous la
+pierre du grand ormeau, en un mot ce qu'il y a de plus charmant dans une
+passion, les accessoires. Je suis bien enfant, n'est-ce pas? Oh bien,
+oui! et je n'en ai pas honte. Il y a si longtemps que je suis triste et
+ennuyé!
+
+
+
+XLII.
+
+DE FERNANDE A CLÉMENCE.
+
+Eh bien! je me suis décidée à aller consoler cet amant infortuné. Tu
+diras ce que tu voudras, mais il me semble que j'ai bien fait, car je me
+sens le coeur heureux et attendri. J'ai emmené Rosette, après lui avoir
+bien recommandé le secret (elle était déjà dans la confidence), et nous
+avons été ensemble au grand ormeau. Le pauvre désolé est venu à moi avec
+des transports de joie et de reconnaissance. C'est un bien bon jeune
+homme que cet Octave, et je suis sûre à présent qu'il est digne de
+Sylvia. Il m'a raconté toutes ses peines, et m'a dépeint le caractère de
+Sylvia et le sien de manière à me faire comprendre par quels endroits
+ils s'étaient souvent offensés sans raison apparente. Sais-tu que ce
+récit m'a fait une singulière impression, et qu'il m'a semblé lire
+l'histoire de mon coeur depuis un an? Pauvre Octave! je le plains plus
+qu'il ne peut l'imaginer; je comprends le malheur dont il souffre; et je
+ne sais trop si je ne devrais pas lui conseiller d'oublier à jamais son
+amour et de chercher quelque âme plus semblable à la sienne. Oui, c'est
+la même souffrance, c'est la même destinée que moi! Une tête jeune,
+confiante et sans expérience comme la mienne, aux prises avec un
+caractère fier, obstiné et grave comme celui de Jacques. Maintenant
+qu'il m'a fait connaître Sylvia, je vois bien qu'elle est la soeur de
+mon mari; si elle n'est que son élève, il est certain qu'il lui a bien
+enseigné et fidèlement transmis sa manière d'aimer. Que ne sont-ils
+époux! ils seraient à la hauteur l'un de l'autre.
+
+Ce ne sera pas une chose aisée, je ne sais pas même si ce sera une chose
+possible, que cette réconciliation. Nous n'avons rien conclu, Octave et
+moi, dans cette première entrevue; je ne pouvais rester qu'une heure,
+et elle a été toute employée à me mettre au fait de leur position
+respective. Il m'a promis que le lendemain il me dirait ce qu'il faut
+faire; j'y retournerai donc ce soir. Il m'est très-facile de m'absenter
+une heure sans qu'on s'en aperçoive au château. Jacques et Sylvia
+ne sont pas fâchés de se trouver seuls pour faire ensemble de la
+philosophie aussi sombre que possible; ils ne tiennent donc pas
+grand'note de ce que je fais pendant ce temps-là. Dieu sait, d'ailleurs,
+si Jacques m'aimerait assez à présent pour être jaloux!
+
+Ah! que les temps sont changés, ma pauvre amie! Il est vrai que nous
+sommes heureux maintenant, si le bonheur est dans la tranquillité et
+dans l'absence de reproches; mais quelle différence avec les premiers
+temps de notre amour! Il y avait alors en nous une joie toujours vive,
+un transport continuel, et notre âme, pour être remplie de passion, n'en
+était pas moins calme et sereine. Qui a détruit ce repos? qui a emporté
+ce bonheur? Je ne puis croire que ce soit moi seule. Il y a eu de ma
+faute, il est vrai; mais avec un être plus imparfait et plus indulgent
+que Jacques, au lieu de relâcher nos liens, ces premières souffrances
+les auraient peut-être resserrés. D'où vient qu'Octave, malgré toutes
+les duretés et les bizarreries de Sylvia, l'aime davantage chaque jour,
+en proportion des maux qu'il souffre pour elle? D'où vient que Jacques
+ne peut se faire enfant avec moi, comme Octave se fait esclave et
+victime patiente avec Sylvia? A présent Jacques semble content, parce
+que mes enfants me distraient de lui, et que Sylvia le distrait de moi;
+il n'est pas jaloux de mes enfants, et moi je suis jalouse de sa soeur.
+Il n'y a plus en apparence entre nous que de l'amitié; il n'en souffre
+pas, et je passe les nuits à pleurer notre amour.
+
+Cette Sylvia, avec son âme de bronze, est-ce là une femme? Jacques ne
+devrait-il pas préférer celle qui mourrait en le perdant à celle qui est
+toujours préparée à tous les malheurs, et toujours sûre de se consoler
+de tout? Mais on n'aime que son pareil en ce monde. D'où vient donc,
+alors, que j'aime toujours Jacques? Toute sa force, toute sa grandeur,
+ne servent pas à rendre son amour aussi solide et aussi généreux que le
+mien.
+
+Sylvia ne s'occupe pas plus d'Octave que s'il n'avait jamais existé;
+elle sait pourtant qu'il est ici et qu'il n'y est venu que pour elle.
+Elle dort, elle chante, elle lit, elle cause avec Jacques des étoiles
+et de la lune, et ne daigne pas jeter sur la terre un regard à l'amant
+dévoué qui pleure à ses pieds. Octave est pourtant digne d'un meilleur
+sort et d'un plus tendre amour. Il a une si douce éloquence, un coeur si
+pur, une figure si intéressante! Je le connais à peine, et je me sens
+pour lui de l'amitié, tant il a su m'intéresser à son sort et me
+montrer ingénument le fond de son âme! Combien je voudrais pouvoir le
+réconcilier avec Sylvia et le voir fixé près de nous! Quel aimable ami
+ce serait pour moi! Quelle douce vie nous mènerions à nous quatre! Je
+mettrai tous mes soins à ce que ce beau rêve se réalise; ce sera une
+bonne action, et Dieu peut-être bénira mon amour, pour avoir rallumé
+celui d'Octave et de Sylvia.
+
+
+
+XLIII.
+
+D'OCTAVE A FERNANDE.
+
+Vous m'avez laissé, ce soir, si consolé, si heureux, ô ma belle amie! ô
+mon cher ange tutélaire! que j'ai besoin, en rentrant sous mon toit de
+fougères, de vous remercier et de vous dire tout ce que j'ai dans le
+coeur d'espoir et de reconnaissance. Oui, vous réussirez! vous le voulez
+fortement, avez-vous dit; vous vous mettrez à genoux prés de moi, s'il
+le faut, pour implorer la fière Sylvia, et vous vaincrez son orgueil.
+Que Dieu vous entende! Comme j'ai bien fait de m'adresser à vous et
+d'espérer en votre bonté! Votre extérieur ne m'avait pas trompé; vous
+êtes bien cet être angélique qu'annoncent vos grands yeux et votre doux
+sourire, et cette taille mignonne, gracieusement courbée comme une fleur
+délicate, et ces cheveux teints du plus beau rayon du soleil. Quand je
+vous vis pour la première fois, j'étais caché dans le parc, et vous
+passâtes près de moi en lisant. Au premier aspect d'une femme, j'avais
+cru que vous étiez celle que je cherchais. Ah! vous étiez réellement
+celle dont j'avais besoin alors, et que Dieu m'envoyait dans sa
+miséricorde. Je me cachai dans le feuillage, et je restai à vous
+regarder pendant que vous passiez lentement. Vous teniez bien le livre,
+mais de temps en temps vous leviez vers l'horizon un regard mélancolique
+et distrait, vous aussi vous sembliez n'être pas heureuse, et s'il faut
+que je vous dise tout, Fernande, il me semble encore que vous ne l'êtes
+pas autant que vous le méritez. Quand je vous raconte mes souffrances,
+elles semblent trouver un écho dans votre coeur, et quand je vous dis
+que l'amour est les premier des maux, plus souvent que le premier
+des biens, vous me répondez: Oh! oui, avec un accent de douleur
+inexprimable. Oh! ma bonne Fernande, si vous avez besoin d'un ami, d'un
+frère, si je puis être assez heureux pour vous rendre ce service, ou au
+moins pour alléger vos peines en pleurant avec vous, initiez-moi à ces
+saintes larmes, et que Dieu m'aide à vous rendre le bien que vous m'avez
+fait.
+
+De ce premier jour où je vous ai vue, j'ai retrouvé le courage de vivre
+désespéré; je venais tenter un dernier effort, résolu à mourir s'il
+échouait. Le soir j'entrai dans le salon, et j'entendis votre entretien
+avec Sylvia. Là je connus toute votre âme, elle se révéla à moi en peu
+de mots; vous parliez d'amour malheureux; vous parliez de mourir. Vous
+ne conceviez pas l'avenir solitaire que votre amie envisageait sans
+frayeur. Oh! celle-ci est ma soeur, me disais-je en vous écoutant; elle
+pense comme moi qu'il faut être aimé ou mourir; son coeur est un refuge
+que je veux implorer; là, du moins, je trouverai de la compassion, et si
+elle ne peut me secourir, elle me plaindra, sa pitié descendra du ciel
+comme la manne, et je la recevrai à genoux. Si je suis chassé d'ici, si
+je dois renoncer à Sylvia, j'emporterai dans mon coeur le souvenir sacré
+de cette amitié sainte, et je l'invoquerai dans mes souffrances. O
+Fernande! pourquoi Sylvia est-elle si différente de vous? Ne pouvez-vous
+pas adoucir son âme indomptable? ne pouvez-vous lui communiquer cette
+douceur et cette miséricorde qui sont en vous? Dites-lui comment on
+aime, apprenez-lui comment on pardonne; apprenez-lui surtout que l'oubli
+des torts est plus sublime que l'absence des torts eux-mêmes, et
+que, pour m'être véritablement supérieure, il faudrait qu'elle m'eût
+pardonné. Son ressentiment la rend plus criminelle devant Dieu que
+toutes mes fautes. La perfection qu'elle cherche et qu'elle rêve
+n'existe que dans les cieux; mais c'est la récompense de ceux qui ont
+pratiqué la miséricorde sur la terre.
+
+Je serai ce soir autour de la maison. La lune ne se lève qu'à dix
+heures; si vous avez obtenu quelque succès, mettez-vous à la fenêtre et
+chantez quelques paroles en italien; si vous chantez en français, je
+comprendrai que vous n'avez rien de favorable à m'apprendre. Mais alors
+je n'en ai que plus besoin de vous voir, Fernande; venez au rendez-vous
+à onze heures. Ayez pitié de votre ami, de votre frère.
+
+OCTAVE.
+
+
+
+XLIV.
+
+DE FERNANDE A OCTAVE.
+
+Je vous ai dit, hier soir, combien j'avais peu de succès: j'ai encore
+moins d'espérance aujourd'hui. Ne nous décourageons pourtant pas, mon
+pauvre Octave, et soyez sûr que je ne vous abandonnerai pas. Le temps
+affreux qu'il fait aujourd'hui m'ôte l'espoir de vous voir dans la
+soirée; je prends donc le parti de vous écrire aussi, et de confier ma
+lettre à Rosette, qui la mettra sous la pierre du grand ormeau.
+
+J'ai essayé de parler de vous à Sylvia, mais j'ai rencontré des
+difficultés sur lesquelles je n'avais pas assez compté; son caractère
+raide et réservé a résisté à toutes les investigations de mon amitié. En
+vain je l'ai assaillie de questions aussi adroites et aussi discrètes en
+même temps qu'il m'a été possible de les imaginer, je n'ai même pas pu
+obtenir l'aveu qu'elle eût jamais aimé. Voyez-vous, Octave, on me traite
+ici en enfant de quatre ans; mon mari et Sylvia s'imaginent que je
+ne suis pas en état de comprendre leurs sentiments et leurs pensées.
+Réfugiés tous deux dans un monde qu'ils croient accessible à eux seuls,
+ils m'en ferment impitoyablement l'entrée, et je vis seule entre deux
+êtres qui me chérissent, et qui ne savent pas me le témoigner. Je vous
+l'ai avoué hier soir, je ne suis pas heureuse; j'ai eu tort peut-être de
+vous faire cette confidence; mais vous m'avez pressée de questions si
+affectueuses et de reproches si doux, que j'aurais cru faire injure à
+votre amitié en vous refusant la confiance que vous m'accordez. Vous
+m'avez raconté toutes vos souffrances; l'étais si émue hier que je vous
+ai à peine fait comprendre les miennes. Mais il vous est bien facile de
+les imaginer, Octave; car ce sont absolument les mêmes que les vôtres,
+et quiconque a souffert votre vie depuis trois ans a souffert aussi
+celle que je mène depuis un an. Vous avez donc raison de m'appeler votre
+soeur. Nous sommes frères d'infortune, et nos destinées ont été mêlées
+dans la même coupe de fiel et de larmes; nous sommes tous deux froissés
+et méconnus. Jacques est le frère de Sylvia, n'en doutez pas; il a tout
+son caractère, toute sa fierté, tout son silence inexorable. Moi,
+j'ai bien d'autres défauts que ceux dont vous vous accusez; nous nous
+heurtons, nous nous déchirons donc souvent sans cause apparente; un mot,
+une question, un regard suffisent pour nous attrister tout un jour;
+et pourtant Jacques est un ange, et d'après ce que vous m'avez dit de
+Sylvia, je vois qu'elle est loin de posséder sa douceur et sa bonté dans
+le pardon. Mais si le caractère de Jacques l'emporte, le fond de leur
+coeur est le même; la différence de nos sexes et de nos situations fait
+que nous sommes traités différemment. Jacques ne peut me maltraiter et
+me bannir comme Sylvia fait de vous, mais dans son âme il s'isole de moi
+chaque jour davantage, et il se dit tout bas ce que Sylvia vous dit tout
+haut: «Nous ne sommes pas faits l'un pour l'autre.»
+
+Affreuse parole, arrêt inexorable peut-être! Eh! qu'avons-nous fait pour
+le mériter? Je ne puis concevoir qu'on n'aime pas l'être dont on est
+n'aimé, par cette seule raison qu'il aime. N'est-ce pas la meilleure
+de toutes? n'est-ce pas le mérite qui doit lui faire tout pardonner?
+L'expiation tout entière n'est-elle pas dans, cette seule parole:
+Je t'aime! Jacques me l'a dit souvent, et avec quel transport je
+l'accueille! Quand je me suis imaginé pendant des jours entiers qu'il
+est bien cruel et bien coupable envers moi, s'il revient avec cette
+douce et sainte parole, je ne lui demande pas d'autre justification;
+elle efface à mes yeux tous les torts et tous les maux; pourquoi
+n'a-t-elle pas pour lui la même valeur dans ma bouche? Ah! Octave, ils
+croient qu'ils savent aimer, eux deux!
+
+Eh bien! ayons courage, aimons-les tristement et patiemment;
+peut-être deviendront-ils justes en nous voyant résignés, peut-être
+deviendront-ils généreux en nous voyant souffrir; donnons-nous la main,
+et marchons ensemble dans la vallée de larmes. Si mon amitié vous aide
+et vous console, soyez sûr aussi que la vôtre m'est douce; que ne
+puis-je vous donner le bonheur! Mais réussirai-je? donne-t-on ce qu'on
+n'a pas?
+
+Il faudrait se décider à parler à Jacques; mais plus je vais et moins je
+me flatte que ce message soit bien accueilli en passant par ma bouche.
+Depuis deux ou trois jours, il est avec moi d'une distraction et d'une
+froideur inconcevables. Sylvia me comble de prévenances, de soins et de
+caresses; mais quand je veux causer avec elle de toute autre chose que
+de botanique et de partitions, je ne trouve plus que d'habiles
+défaites pour éloigner ma sollicitude. Elle est, comme Jacques, bonne,
+affectueuse el dévouée; comme lui, méfiante et incompréhensible. Tâchez
+de vous décider à écrire, soit à elle, soit à mon mari; je remettrai la
+lettre; je dirai que je vous ai vu; je serai alors en droit de parler
+de vous et de prendre votre défense. Mais si vous ne me permettez pas
+encore de dire que vous êtes ici, que voulez-vous que j'obtienne de gens
+qui affectent de ne pas savoir seulement votre nom? Il faudra, si nous
+prenons le parti que je vous conseille, cacher un peu de notre amitié
+mutuelle à Jacques, et dire que vous m'avez rencontrée et abordée dans
+le parc le jour même où je parlerai de vous. Ce sera le premier mensonge
+que j'aurai fait de ma vie, mais il me semble nécessaire. Si nous
+avons l'air de nous trop bien entendre pour vaincre leur orgueil, ils
+s'entendront pour se tenir en garde, ils parleront de nous ensemble, et
+s'il leur arrive de faire un parallèle entre nous, un jour de leur plus
+sombre philosophie, nous serons perdus. Celui de nous qui n'est pas tout
+à fait précipité tombera dans l'abîme avec l'autre. Adieu, Octave; je
+suis triste comme le temps aujourd'hui, et je me sens une sorte d'effroi
+inexplicable; je crains que vous ne me portiez malheur, ou d'achever de
+vous perdre en voulant vous sauver.
+
+Pardonnez-moi de n'avoir pas plus de courage, quand vous avez tant
+besoin d'espoir et de consolation; peut-être demain sera-t-il un
+meilleur jour pour tous deux.
+
+Songez donc, mon ami, à me rapporter mon bracelet la première fois que
+nous nous reverrons. Je vais prier pour que la pluie cesse; je mettrai
+un fanal à ma fenêtre ce soir, si je ne puis sortir.
+
+
+
+XLV.
+
+DE CLÉMENCE A FERNANDE.
+
+Fernande! Fernande! tu te perds, et en vérité c'est trop tôt; tu me fais
+de la peine. Je savais bien que cela devait t'arriver un jour; avec ton
+caractère faible et l'absence de sympathie qui existe entre ton mari
+et toi, cela m'a toujours semblé inévitable; mais j'espérais que tu
+résisterais plus longtemps à ton destin, et que tu soutiendrais contre
+lui une lutte plus noble et plus courageuse. C'est se laisser vaincre
+trop vite. Ma pauvre Fernande, tu es dans l'âge où l'on ne sait pas
+encore tirer parti de son mauvais sort, et conduire au moins prudemment
+une affaire de coeur. Tu vas te compromettre, te laisser découvrir par
+ton mari; lui demander pardon, l'obtenir; le tromper encore, et peu à
+peu devenir son ennemie ou son esclave. Fernande, est-il possible que tu
+n'aies pu attendre deux ou trois ans!
+
+Je sais que tu es pure encore, et qu'avant de commettre ta première
+faute tu verseras bien des larmes inutiles, et que tu adresseras à tous
+les anges protecteurs bien des prières perdues; mais le mal est déjà
+fait et le péché commis dans ton coeur. Tu aimes, il n'y a pas à dire,
+mon amie, tu aimes un autre homme que ton mari.
+
+Tu ne le savais pas encore en m'écrivant; sans quoi tu ne m'aurais
+peut-être pas écrit ce qui se passe; mais cela est aussi clair pour moi
+que l'avenir et le passé de ma pauvre Fernande. Cet Octave est jeune, tu
+as remarqué qu'il a une figure charmante; il entre par tes fenêtres, il
+joue du hautbois et endort tes enfants d'une manière magique; il joue au
+roman autour de toi, et te voilà troublée, confuse, émue, c'est-à-dire
+éprise. Tu pouvais très-bien raconter dès le commencement à ton mari les
+impertinences de M. Octave, et y couper court sans mériter le plus léger
+reproche de la part de M. Jacques. Mais ce serait finir trop vite une
+aventure qui t'amuse et te charme bien plus qu'elle ne te fait peur;
+car tu es prête à te trouver mal de frayeur chaque fois que le lutin
+apparaît, et pourtant tu t'arranges toujours de manière à l'évoquer
+dans l'obscurité. Enfin l'ennemi change ses batteries, et, pour
+t'apprivoiser, te parle d'un amour qu'il n'a peut-être jamais eu pour
+Sylvia, et qui bien certainement n'est qu'un prétexte pour arriver à
+toi. Tu accueilles ce prétexte avec empressement, et sans concevoir le
+plus léger soupçon sur sa sincérité, tu cours au rendez-vous, et
+te voilà engagée dans une intrigue d'amour qui aura les résultats
+accoutumés, quelques plaisirs et beaucoup de larmes.
+
+Il est bien vrai que, pour te disculper à tes propres yeux du nouvel
+amour que tu sens fermenter en toi, tu récapitules les torts de ton
+mari, et tu t'efforces de le prouver qu'il t'a fallu bien du courage et
+du dévouement pour l'aimer jusqu'ici. Mais toute cette théorie d'amour
+et d'infidélité est fondée sur des principes faux. D'abord, tu n'as
+jamais eu d'amour véritable pour M. Jacques; ensuite, rien dans sa
+conduite n'autorise les fautes que tu vas commettre. D'après tout ce que
+tu m'as raconté de lui, je vois qu'il est le meilleur homme du monde, et
+qu'il n'a d'autre tort dans tout ceci que d'avoir le double de ton âge.
+Pourquoi lui en chercher de plus graves? Pourquoi accuser son caractère
+et son coeur? Fernande, cela est injuste et ingrat. Il suffit de tromper
+ton mari, il ne faut pas le calomnier. Avoue que tu es jeune, étourdie,
+que tes principes ont peu de solidité et ton caractère aucune énergie;
+que tu sens le besoin d'aimer et que tu t'y abandonnes. Ce sont là des
+malheurs et non pas des crimes; mais aie au moins la noblesse de
+rendre justice à ton mari, et de ne l'accuser de rien, sinon d'avoir
+trente-cinq ans et de t'avoir épousée.
+
+Je gage qu'à l'heure qu'il est tu as versé dans le sein de M. Octave le
+secret de tes chagrins domestiques, car il t'a raconté ce qu'il avait eu
+à souffrir de Sylvia ou de quelque autre, et ce récit a éveillé en toi
+tant de sympathie que tu as décidé en une heure d'en faire ton ami
+et ton frère. Dès lors tu agis en conséquence, les billets et les
+rendez-vous vont leur train. Quel billet que ce premier billet de M.
+Octave! quelle passion, quels éloges, quelles prières, quelles tendres
+expressions! et tout cela pour toi, Fernande! Aussi, tu ne l'as pas fait
+attendre, et tu étais au rendez-vous avant lui, je parie. À présent, il
+doit t'avoir dit clairement que c'est toi et non Sylvia qu'il aime, ou
+du moins que, s'il a jamais connu et aimé celle-ci, tu la lui as fait
+parfaitement oublier. Cela aura pu t'empêcher pendant deux jours d'aller
+au grand ormeau, mais le troisième tu n'auras pu y tenir, et vous en
+êtes maintenant au délire charmant de l'amour platonique. Il est convenu
+qu'on respectera l'honneur de M. Jacques, jusqu'à ce que les sens
+l'emportent par surprise, quelque beau soir, sur la volonté. Moyennant
+quelques louis, sortis de la poche de M. Octave, Rosette n'a-t-elle pas
+déjà quelque entorse, une écorchure au pied qui l'empêche de marcher
+jusqu'à l'entrée du vallon? Ai-je deviné juste, ou ne s'est-il rien
+passé de pareil à tout ce que je suppose?
+
+Il peut se présenter un hasard qui change la marche des choses; c'est
+que M. Jacques, étonné de te voir devenue si brave, toi qui n'osais
+traverser le salon dans l'obscurité il y a quelques jours, et qui
+maintenant traverses le parc et la campagne à neuf heures du soir,
+s'avise de te suivre et de t'observer; le moins qu'il puisse faire, en
+mari sage et prudent, c'est de t'adresser un sermon laconique, mais un
+peu grave, et de prendre des moyens pour éloigner ton amant. Alors le
+désespoir allumera la passion, et vous deviendrez plus ingénieux et plus
+habiles dans vos rapports secrets; le malheur de M. Jacques n'en sera
+que plus sûr et plus prompt. Si M. Octave ne t'aime pas assez pour
+risquer d'être tué en escaladant ta fenêtre, tu t'en consoleras et tu
+te mettras à détester ton mari, parce que, dans sa mauvaise humeur,
+une femme s'en prend surtout à son mari de tous les chagrins qui lui
+adviennent. Dans ce cas-là, tu ne seras pas longtemps à trouver un autre
+amant, car ton coeur appellera impérieusement quelque affection nouvelle
+pour chasser la douleur et l'ennui dont tu seras consumée. Comme tu
+n'es pas fort patiente pour observer et pour connaître les caractères
+auxquels tu te fies, il pourra bien t'arriver de faire encore un mauvais
+choix, et alors malheur à toi! Tu marcheras d'erreur en faute et
+d'étourderie en coups de tête. Une des plus belles fleurs d'innocence
+que la société ait vues éclore sera flétrie et empoisonnée par son
+mauvais destin et sa faible nature.
+
+Quoi qu'il t'arrive, Fernande, je ne t'abandonnerai pas; pour te
+secourir et te consoler, je vaincrai les préjugés, trop bien fondés
+et malheureusement trop nécessaires, qui soutiennent l'édifice de la
+société. Mais mon amitié ne pourra pas te servir à grand'chose, et je
+vois avec douleur l'abîme où tu te précipites les yeux bandés. Pardonne
+à la dureté de ma lettre; si elle te blesse, je me consolerai de t'avoir
+fait de la peine en espétant t'avoir inspiré un peu de prudence, et
+retardé peut-être, ne fût-ce que de quelques jours, le déplorable sort
+vers lequel tu t'achemines.
+
+
+
+XLVI.
+
+DE JACQUES A SYLVIA.
+
+De la ferme de Blosse.
+
+Les affaires qui m'ont attiré ici ne sont qu'un prétexte. J'ai été
+frappé d'un malheur inattendu; il m'a été impossible d'en parler, même
+à toi. Je suis parti sans rien faire paraître de ma douleur; j'ai voulu
+mettre entre moi et _elle_ une quinzaine de lieues, pour me forcer
+d'agir avec réflexion. Lorsque les communications qu'on peut avoir
+ensemble exigent un intervalle de quelques heures, la violence ne
+l'emporte pas sur la volonté aussi aisément. Voici ce que j'ai à
+t'apprendre.
+
+Samedi soir, tu te rappelles que je te laissai à la maison de Rémi, pour
+aller parler aux gardes forestiers de la côte Saint-Jean. Nous devions,
+toi marchant plus lentement que moi, et m'attendant, si tu arrivais la
+première, nous rejoindre au carrefour du grand ormeau; mais, par une
+singulière combinaison du hasard, tu te trompas de sentier et arrivas
+tout droit au château, tandis que je me hâtais de t'aller retrouver au
+lieu convenu. Il faisait fort sombre, tu t'en souviens, et un peu
+de pluie avait rendu l'herbe humide; le bruit des pas s'y trouvait
+entièrement amorti. J'arrivai donc sans être remarqué de ceux qui
+étaient là. Ils étaient deux, Fernande et un homme. Ils se donnèrent un
+baiser, et ils se séparèrent en disant _demain_; ils avaient échangé
+quelques paroles à voix basse où j'avais saisi un seul mot: _bracelet_.
+L'homme disparut après avoir sauté par-dessus la haie du taillis,
+Fernande appela à plusieurs reprises Rosette, qui était apparemment
+assez loin, car elle se fit attendre, puis elles partirent ensemble, et
+je les suivis en me tenant à une certaine distance. Fernande avait l'air
+parfaitement calme en rentrant au salon, et quand je lui demandai où
+elle avait été, elle me répondit qu'elle n'était pas sortie du parc,
+avec une assurance étonnante. Je l'accompagnai jusqu'à sa chambre, et
+j'attendis qu'elle eût ôté ses bracelets; tandis qu'elle passait dans
+son cabinet de toilette, je les examinai: l'un des deux avait été
+évidemment changé; quoiqu'il fût exactement pareil à l'autre, quoiqu'il
+portât mon chiffre, il n'avait pas une petite marque que le bijoutier
+de Genève à qui je les ai commandés avait mise à l'un et à l'autre. Je
+souhaitai le bonsoir à Fernande avec calme et sans rien témoigner de
+mon émotion: elle me jeta les bras autour du cou avec sa tendresse
+accoutumée, et me reprocha, comme elle fait tous les jours, de ne pas
+l'aimer assez. Le matin, elle entra dans ma chambre et m'accabla de
+caresses auxquelles je me dérobai en inventant un prétexte pour sortir
+précipitamment. Alors je sentis qu'il était au-dessus de mes forces
+de dissimuler l'horreur que me causait cette femme. Je partis dans la
+journée.
+
+Il y a plusieurs jours que j'avais remarqué quelque chose
+d'extraordinaire dans la conduite de Fernande. Cette histoire de voleur
+ou de revenant, dont la maison était remplie, me paraissait expliquer,
+jusqu'à un certain point, son émotion au moindre bruit. Je voyais son
+trouble; son agitation, et à Dieu ne plaise que j'accueillisse l'ombre
+d'un soupçon! Lorsque, attirés par ses cris, nous la trouvâmes enfermée
+dans sa chambre, l'idée ne me vint pas qu'un homme pût avoir été assez
+hardi pour tenter de la séduire sans qu'elle m'eût averti, dès le
+premier jour, de ses tentatives. Je la vis ensuite errer dans le parc,
+écrire plus souvent que de coutume, avoir de fréquents conciliabules
+avec Rosette, déployer tout à coup plus d'activité et de gaieté que je
+ne lui en avais vu depuis longtemps, et surtout passer d'un excès de
+pusillanimité à une sorte de hardiesse. Que le ciel m'écrase si l'idée
+me vint de l'observer pour trouver une explication à ces bizarreries!
+Elle que j'ai connue si naïve, si chaste, si vraie! elle qui s'accusait
+de torts qu'elle n'avait pas et de fautes qu'elle n'avait pas commises!
+Infortunée! qui a pu la corrompre et la flétrir si vite?
+
+Il faut qu'elle ait dans le coeur quelque odieux germe d'impudence et de
+perfidie; il faut que sa mère, en la parant de toutes les grâces de la
+candeur, lui ait versé dans l'âme une goutte de ce poison que distillent
+ses veines; ou il faut que l'homme qui a réussi à la dominer en si peu
+de jours ait dans le souffle quelque chose d'infernal, et qu'il soit
+impossible à une femme de toucher ses lèvres sans être avilie et
+endurcie au mal au même instant. Il y a, je le sais, des libertins si
+pervers, qu'ils semblent doués d'un pouvoir surnaturel, et qu'entre
+leurs mains l'innocence se change en infamie, comme par miracle. Il y a
+aussi des femmes qui naissent avec l'instinct de l'effronterie. Dans les
+années de leur première inexpérience, cette impudeur se voile sous
+les grâces de la jeunesse et ressemble à la confiante sincérité de
+l'enfance; mais, dès leur premier pas dans le vice, tout leur devient
+mensonge et bassesse. J'ai vu tout cela, et pourtant je n'aurais jamais
+pu soupçonner Fernande; et me voici aussi surpris, aussi atterré de
+stupeur, que s'il s'était opéré quelque révolution dans le cours des
+astres.
+
+À présent il s'agit de savoir ce que j'ai à faire. Pour moi, je ne suis
+pas embarrassé de ce que je deviendrai: le mépris est l'appui le plus
+fort sur lequel puisse se reposer une âme désolée; je partirai, et ne la
+reverrai que lorsque mes enfants seront en âge de recevoir l'impression
+funeste de son exemple et de ses leçons; alors je les lui retirerai et
+je lui assurerai une existence riche et indépendante. O Dieu! ô Dieu!
+était-ce ainsi que j'avais rêvé son avenir et le mien? Mais elle a menti
+sans pâlir, elle m'a embrassé sans honte et sans confusion, elle m'a
+reproché de ne pas l'aimer assez, le jour où elle me trompait! Qui
+pouvait prévoir que c'était là un coeur vil, avec lequel il n'y aurait
+pas d'autre parti à prendre que l'oubli?
+
+Je n'attends de toi qu'un service: c'est que tu ne fasses paraître
+aucune émotion et que tu l'observes attentivement pendant plusieurs
+jours. Je crois qu'elle aime ses enfants; il m'a semblé qu'elle
+redoublait pour eux de soins et de te adresse, depuis qu'elle a trouvé
+dans une autre affection que la mienne le bonheur dont elle était avide.
+Pourtant je veux savoir si je ne me trompe pas, et si ce nouvel amour ne
+lui fera pas oublier et mépriser les lois sacrées de la nature. Hélas!
+j'en suis maintenant à la croire capable de tous les crimes! Observe-la,
+entends-tu? et si mes enfants doivent souffrir de sa passion,
+condamne-la sans pitié; je veux alors les reprendre sur-le-champ, et
+partir avec eux sans aucune explication.
+
+Mais non, ce serait trop cruel. Elle peut les négliger pendant quelques
+jours sans cesser de les aimer; lui arracher ses enfants au berceau! ses
+enfants, qu'elle allaite encore! Pauvre femme! ce serait un trop rude
+châtiment. C'est une mauvaise et ignoble nature de femme; mais elle a au
+moins pour eux l'amour que les animaux ont pour leur famille. Je les lui
+laisserai, et tu resteras auprès d'eux; tu veilleras sur eux, n'est-ce
+pas? Adieu. J'attends ta réponse par le courrier que je t'envoie. Dis
+à Fernande que mes affaires me retiennent encore ici, et que je fais
+demander des nouvelles de mon fils que j'ai laissé souffrant. Mes
+pauvres enfants!
+
+
+
+XLVII.
+
+DE SYLVIA A JACQUES.
+
+Tu te trompes, sur l'âme de notre père! je jure que tu te trompes:
+Fernande n'est pas coupable; l'homme que tu as vu n'est pas son amant,
+c'est le mien, c'est Octave. Je l'ai vu, je sais qu'il est ici, et que
+c'est lui qui rôde autour de la maison. Je le croyais parti; mais si tu
+as vu un homme parler à Fernande, ce ne peut être que lui. Il se sera
+adressé à elle pour qu'elle le réconcilie avec moi. Le baiser que tu
+as entendu aura été déposé sur sa main. Octave n'est pas un grand
+caractère, et il me reste peu d'amour pour lui; mais c'est au moins un
+honnête homme, et je le sais incapable de chercher à séduire ta femme.
+Quant à elle, il est impossible qu'elle se laisse séduire ainsi et
+qu'elle sache mentir avec cet aplomb. Je ne sais rien encore; ce qui
+se passe me semble bizarre, et je ne me chargerai pas de t'en donner
+l'explication à présent. Je ne sais comment ils peuvent être déjà amis,
+mais ils ne sont point amants, j'en réponds. Je connais, non leur
+conduite actuelle, mais leur âme. Ne juge donc pas, tiens-toi
+tranquille, attends; demain tu sauras tout, j'espère. Je suis fâchée de
+ne pouvoir te donner une explication plus satisfaisante aujourd'hui,
+mais je ne veux point questionner Fernande; je ne veux pas qu'elle se
+doute de tes soupçons. Tout ce que je puis oser te dire, c'est qu'elle
+ne les mérite pas. Adieu, Jacques; tâche de dormir cette nuit. Quoi
+qu'il arrive, je ferai ce que tu voudras; ma vie t'appartient.
+
+
+
+XLVIII.
+
+DE FERNANDE A OCTAVE.
+
+Courage! mon ami, courage! j'ai parlé enfin à Sylvia, et j'espère; j'ai
+trouvé une occasion favorable. Vous m'aviez tellement recommandé de ne
+rien précipiter, que je tremblais d'agir trop vite; mais, d'un autre
+côté, je craignais de ne jamais retrouver un moment aussi propice.
+Jamais je n'avais vu Sylvia aussi prévenante, aussi bonne, aussi
+expansive avec moi; elle semblait désirer de m'entendre. Elle est venue
+dans ma chambre hier soir, et m'a demandé pourquoi j'étais triste. Je le
+lui ai dit: Jacques lui avait écrit de Blosse pour avoir des nouvelles
+des enfants, et il ne m'avait pas adressé une ligne. Je ne peux pas
+m'offenser de cette préférence si marquée pour Sylvia, mais je puis
+m'affliger du tort qu'elle me fait. Je le lui ai dit ingénument. Elle
+m'a embrassée avec effusion en me disant: «Est-il possible, ma pauvre
+enfant, que je sois un sujet de chagrin pour toi, moi qui espérais
+contribuer à ton bonheur, et l'entretenir, sinon l'augmenter, par ma
+tendresse? Eh quoi! Fernande, crois-tu donc que je sois une femme aux
+yeux de Jacques?--Non, lui ai-je répondu; je sais, ou du moins je crois
+savoir que tu es sa soeur, mais je n'en suis que plus sûre de mon
+malheur: il t'aime mieux que moi.--Non, Fernande! non, s'est-elle
+écriée. S'il en était ainsi, j'estimerais et j'aimerais moins Jacques.
+Tu es ce qu'il a de plus cher au monde, tu es son amante, la mère de ses
+enfants. Et tu l'aimes par-dessus tout, n'est-il pas vrai?--Par-dessus
+tout, ai-je répondu.--Et tu n'as jamais eu un tort grave envers
+lui?--Jamais, ai-je dit avec assurance, j'en prends Dieu à témoin.--En
+ce cas, tu n'as rien à craindre, a-t-elle repris; il est vrai que
+Jacques est sévère et inexorable dans de certaines occasions, mais il
+est doux et tolérant pour les petites fautes. Sois sûre, Fernande, que
+ton sort est bien beau, et que, si tu en es mécontente, tu es ingrate.
+Hélas! que ne donnerais-je pas pour changer avec toi? Tu peux aimer de
+toutes les forces de ton âme, tu peux vénérer l'objet de ton amour, tu
+peux t'abandonner tout entière; c'est un bonheur que je n'ai jamais
+goûté.--Est-il bien vrai, me suis-je écriée en passant un bras autour
+de son cou; n'as-tu jamais aimé?--J'ai aimé un être que je n'ai point
+possédé et que je ne posséderai jamais, a-t-elle dit, parce qu'il
+n'existe pas. Tous les hommes que j'ai essayé d'aimer lui ressemblaient
+de loin, mais, vus de près, ils redevenaient eux-mêmes, et je ne les
+aimais plus du moment où je les connaissais.--Oh! mon Dieu, lui ai-je
+dit, tu as donc essayé bien des fois?--Oui, bien des fois, m'a-t-elle
+répondu en riant, et presque toujours mon amour était fini la veille du
+jour que j'avais fixé pour en faire l'aveu; deux fois seulement il a
+été plus loin; la seconde même, il a supporté quelques épreuves assez
+graves, et, après s'être presque éteint, il s'est parfois presque
+rallumé, mais pas assez pour employer tout ce que mon âme se sent de
+force pour aimer.--Ce n'est donc pas par froideur et par impuissance de
+coeur que tu veux te vouer à la solitude?--Non, c'est tout le contraire,
+c'est par excès de richesse et d'énergie. Je me sens dans l'âme une soif
+ardente d'adorer à genoux quelque être sublime et je ne rencontre que
+des êtres ordinaires; je voudrais faire un dieu de mon amant, et je n'ai
+affaire qu'à des hommes.»
+
+Alors, la voyant si bien en train de causer, je l'ai interrogée plus
+particulièrement sur son dernier amour, et lui ai fait beaucoup de
+questions sur votre caractère. Elle m'a dit que vous étiez le premier
+des hommes qu'elle ait connus, et le dernier des amants qu'elle ait
+rêvés. «Mais, m'a-t-elle dit tout à coup, est-ce que Jacques ne t'en
+a jamais parlé?--Jamais.--Est-ce qu'il ne t'a pas lu quelquefois mes
+lettres depuis ton mariage?--Jamais.--Il a eu tort, a-t-elle repris;
+mais toi, ne penses-tu rien de son caractère et de sa figure? Ne l'as-tu
+jamais vu rôder dans le parc? Ne trouves-tu pas qu'il joue du hautbois
+avec beaucoup d'expression?--Ah! méchante Sylvia! me suis-je écriée; tu
+savais donc bien qu'il est ici?--Et que t'a-t-il dit? a-t-elle repris
+en riant, car il t'a écrit.» Alors je me suis jetée dans ses bras et
+presque à ses pieds, et je lui ai parlé avec tout le dévouement et toute
+l'ardeur de l'amitié que je vous ai vouée. En m'écoutant, son visage
+avait une étrange expression de plaisir et d'intérêt. Oh! je l'espère,
+Octave, elle vous aime plus qu'elle ne le dit, plus qu'elle ne le pense.
+Elle m'interrompit pour me demander quel jour je vous avais vu pour la
+première fois et comment vous m'aviez abordée. Cela m'embarrassa un peu;
+cependant je lui racontai à peu près tout, et je lui demandai à mon tour
+comment elle savait nos relations. «Parce que j'ai vu par hasard un
+billet à ton adresse dans les mains de Rosette, et que j'ai reconnu
+le caractère de la suscription... Ne pourrais-tu me montrer un de ces
+billets? a-t-elle ajouté; je serais curieuse de voir de quelle façon
+il parle de moi.» J'ai couru chercher l'avant-dernier[1], où il est
+exclusivement question d'elle. Elle l'a lu très-vite, et me l'a rendu en
+souriant; elle s'est promenée dans l'appartement avec quelque agitation,
+comme fait Jacques quand il hésite à prendre un parti, puis elle m'a dit
+en prenant son bougeoir: «Adieu, Fernande; donne-moi deux ou trois
+jours pour te répondre touchant ce que je compte faire d'Octave;
+pour aujourd'hui, je souhaite qu'il dorme aussi bien que moi.» Mais
+quoiqu'elle affectât un ton moqueur, il y avait sur son visage un
+rayonnement inaccoutumé. Elle m'embrassa si affectueusement, et me dit
+des choses si bonnes et si tendres pour mon compte, que je la crois
+enchantée de ma conduite; elle ne demandait qu'à écouter votre avocat
+pour vous absoudre. Espérez, Octave, espérez; à présent qu'elle sait nos
+manoeuvres, il est inutile que nous nous voyions à son insu. Attendons
+un peu; si je vois que sa miséricorde fasse d'heureux progrès, je vous
+ferai venir ici, et vous vous jetterez à ses pieds. Mais je crois
+qu'elle veut consulter Jacques auparavant; laissez-la faire, puisque
+cela est inévitable. O mon ami! que je serais fière et heureuse si je
+réussissais à vous rendre le bonheur! Est-il encore possible pour moi?
+La conduite froide de Jacques à mon égard me désespère et me décourage
+presque d'aimer. Je tâcherai de vivre d'amitié; votre joie remplira mon
+âme et me tiendra lieu de celle que je ne goûte plus.
+
+[Note 1: Le lecteur ne doit pas oublier que beaucoup de lettres ont
+été supprimées de cette collection. Les seules que l'éditeur ait cru
+devoir publier sont celles qui établissent certains faits et certains
+sentiments nécessaires à la suite et à la clarté des biographies; celles
+qui ne servaient qu'à confirmer ces faits, ou qui les développaient
+avec la prolixité des relations familières, ont été retranchées avec
+discernement. (_Note de l'éditeur_.)]
+
+
+
+XLIX.
+
+DE SYLVIA A JACQUES.
+
+Je te l'ai dit, Jacques, tu t'es trompé; Fernande est pure comme le
+cristal; le coeur de cette enfant est un trésor de candeur et de
+naïveté. Pourquoi t'es-tu fait tant souffrir? Ne sais-tu pas qu'en de
+certaines occasions il faut refuser le témoignage même des yeux et des
+oreilles? Pour moi, il y a encore des circonstances inexplicables dans
+cette aventure, celle du bracelet, par exemple. Je n'ai pu trouver un
+moyen d'interroger Fernande à cet égard; il eût fallu laisser percer
+tes remarques et tes soupçons, et il ne faut pas que Fernande se doute
+jamais que tu l'as condamnée sans l'entendre.
+
+Mais comme son innocence dans tout le reste est aussi évidente pour moi
+que le soleil, aussi prouvée que l'existence du monde, je crois pouvoir
+assurer que tu t'es trompé en croyant entendre le mot de bracelet, et
+que la marque du bijoutier n'a jamais existé que sur l'un des deux. S'il
+y a quelque mystère à cet égard entre eux, sois sûr qu'il est aussi
+puérilement innocent que le reste. Reviens, je te raconterai tout, je te
+donnerai sur tout les explications les plus satisfaisantes. Je sais ce
+qu'ils s'écrivaient, j'ai vu les lettres; je sais ce qu'ils se disaient,
+Fernande m'a tout dit avec candeur: ce sont deux enfants. Fernande eût
+agi d'une manière imprudente avec un autre homme qu'Octave; mais Octave
+a l'ingénuité et toute la loyauté d'un Suisse. Reviens, nous parlerons
+de tout cela. Ne me demande pas pourquoi je ne t'ai pas dit qu'Octave
+était ici; je le savais, je l'avais reconnu sous un déguisement à la
+dernière chasse au sanglier que nous avons faite. Il eût fallu, pour
+te faire comprendre sa conduite étrange et romanesque, t'avouer que je
+t'avais fait un petit mensonge en te disant qu'Octave avait renoncé à
+moi, et que nos liens étaient rompus d'un mutuel accord. Il est bien
+vrai que j'avais rompu les miens, mais sans le consulter, et sans savoir
+à quel point il souffrirait de ce parti. Tu me mandais que ma présence
+te devenait nécessaire. J'aimais encore Octave, mais sans enthousiasme
+et sans passion. Ce que j'aime le mieux au monde, c'est toi, Jacques,
+tu le sais; ma vie t'appartient; je te dois tout, je n ai pas d'autre
+devoir, pas d'autre bonheur en ce monde que de le servir. J'ai donc
+quitté Genève sans hésiter, et, pour prévenir des explications inutiles
+et pénibles, je suis partie sans voir Octave et sans lui faire d'adieux.
+Je savais que cette nouvelle séparation lui ferait beaucoup de mal; je
+savais que mon affection ne pouvait jamais lui faire de bien, et qu'il
+souffrirait moins, s'il parvenait à y renoncer, que s'il continuait
+cette lutte entre l'espoir et le découragement, à laquelle il est livré
+depuis plus d'un an. Je croyais que cette rupture serait d'autant plus
+facile que je ne lui disais point où j'allais, et que le temps qu'il
+perdrait à me chercher serait autant de gagné pour se consoler. Je t'ai
+dit qu'il m'avait laissée partir sans regret, parce que tu te serais
+imaginé que je venais de te faire un sacrifice, et cette idée aurait
+gâté le bonheur que tu éprouvais à me voir. Non, ce n'était pas un
+sacrifice bien grand, mon ami; je n'ai réellement plus d'amour pour
+Octave. Il est vrai qu'il m'est cher encore comme un ami, comme un
+enfant adoptif, et que, dans le secret de mon coeur, j'ai pleuré sa
+douleur, et demandé à Dieu de l'alléger en me la donnant; mais combien
+je suis dédommagée aujourd'hui de ces peines secrètes, en voyant que je
+te suis utile et que j'ai fait quelque bien à Fernande.
+
+D'ailleurs, tout est réparé: Octave a découvert ma retraite; il est venu
+chanter et soupirer sous mon balcon, comme un amant de Séville ou
+de Grenade; il a conté ses chagrins à Fernande, et l'a conjurée
+d'intercéder pour lui. Que pourrais-je refuser à Fernande? Reviens;
+et, pour que les choses se passent convenablement, charge-toi de nous
+présenter l'un à l'autre et de l'inviter à demeurer quelque temps avec
+nous. Je prends sur moi de le faire partir sans cris et sans reproches;
+car je ne prévois pas que l'envie me vienne de vous quitter pour le
+suivre.
+
+
+
+L.
+
+DE SYLVIA A OCTAVE.
+
+Vous êtes un fou, et vous avez failli nous faire bien du mal. Ne vous
+voyant plus reparaître, j'avais espéré que vous étiez parti, tandis que
+vous vous amusiez à jouer avec le repos et l'honneur d'une famille.
+Êtes-vous si étranger aux choses de ce monde? Vous qui me reprochez sans
+cesse de mépriser trop le côté réel de la vie, ne savez-vous pas que
+la plus pure des relations entre un homme et une femme peut être
+mal interprétée, même par les personnes les plus douces et les plus
+honnêtes? Vous qui m'avez blâmée avec tant d'amertume quand j'exposais
+ma réputation aux doutes des indifférents par une conduite trop
+indépendante, comment êtes-vous assez irréfléchi ou assez égoïste pour
+exposer aujourd'hui Fernande aux soupçons de son mari? Heureusement il
+n'en a point été ainsi, et Jacques ne s'est aperçu de rien; mais j'ai
+découvert les enfantillages de votre conduite. Tout autre que moi aurait
+jugé sur les apparences; heureusement je vous sais honnête homme, et je
+connais la sainteté du coeur de Fernande. Mais que doivent penser les
+domestiques et les paysans que vous mettez dans la confidence de vos
+rendez-vous puérils? L'homme chez qui vous demeurez et la femme de
+chambre qui accompagne Fernande aux Quatre-Sentiers, croyez-vous qu'ils
+jugent vos entretiens innocents et qu'ils gardent bien scrupuleusement
+le secret? Tous ces mystères sont d'ailleurs inutiles: que ne
+m'écriviez-vous directement? ou, si vous pensiez avoir besoin d'un
+avocat, que ne vous adressiez-vous à Jacques, qui a pour vous de
+l'amitié, et qui a sur mon esprit bien plus d'influence que Fernande? Je
+ne conçois pas cette niaiserie de n'oser pas vous présenter vous-même;
+il faut promptement terminer et réparer vos imprudences. Habillez-vous
+comme tout le monde demain, et venez dîner avec nous. Jacques vous
+invitera à passer quelque temps au château; vous devez accepter. Mais,
+écoutez, Octave.
+
+Je n'ai point d'amour pour vous; j'ai cru en avoir autrefois, peut-être
+même en ai-je eu. Depuis longtemps je ne sens plus que de l'amitié dans
+mon coeur; n'en soyez pas blessé, et croyez que ce que je vous ai dit
+est très-réel et très-sincère. Je n'ai d'amour pour aucun autre et je
+ne crois pas en avoir jamais. Cessez d'attribuer à un caprice ou à une
+tristesse passagère la résolution que j'ai prise de ne plus être votre
+maîtresse. Les embrassements de l'amour ne sont beaux qu'entre deux
+êtres qui le ressentent; c'est profaner l'amitié que de les lui imposer.
+Quels plaisirs purs pourriez-vous goûter dans mes bras désormais,
+sachant que je ne vous y reçois que par dévouement? Cessez donc d'y
+songer, et soyons frères. Je ne vous retire qu'un plaisir devenu
+stérile; ce n'est pas moi, c'est vous qui avez détruit ce que vous
+m'inspiriez d'enthousiasme et de passion. Mais ne revenons pas sur
+d'inutiles reproches; ce n'est pas votre faute si je me suis trompée.
+Je puis vous dire que l'amitié et l'estime ont survécu dans mon âme à
+l'amour, et que rarement une femme peut rendre ce témoignage à l'homme
+qu'elle connaît aussi intimement que je vous connais. Si vous dédaignez
+mon amitié et si vous la refusez, il est inutile de rester longtemps
+ici; quelques jours suffiront pour réparer vos étourderies; si vous
+l'acceptez, au contraire, nous serons tous heureux de vous garder
+parmi nous le plus que nous pourrons, et la tendresse de mon affection
+fraternelle s'efforcera de vous faire oublier la dureté de ma franchise.
+
+
+
+LI.
+
+DE JACQUES A SYLVIA.
+
+Je serai demain auprès de toi; aujourd'hui je suis malade. Je me suis
+senti comme foudroyé par la fièvre en lisant ta lettre; jusque-là
+j'étais si agité que je ne sentais pas mon mal; aussitôt que mon être
+moral a été guéri, mon être physique s'est aperçu du choc terrible qu'il
+avait reçu, et il a semblé vouloir se dissoudre. Pendant quelques heures
+j'ai cru que j'allais mourir, et je songeais à te faire appeler, quand
+une saignée, que le médecin du village voisin m'a faite à propos, est
+venue me soulager; je serai tout à fait bien demain. Ne prends point
+d'inquiétude et ne dis rien à Fernande.
+
+Je l'ai accusée injustement, j'ai été coupable envers elle; je ne lui en
+demanderai point pardon, ces sortes d'aveux aggravent le mal; mais je
+réparerai ma faute. Je sens que mon affection pour elle n'a rien perdu
+de sa ferveur, et que la souffrance n'a point affaibli les facultés
+aimantes de mon coeur. J'ignore si je puis encore appeler amour le
+sentiment que Fernande a pour moi; j'en doute, car elle a bien souffert
+de cet amour, et je ne crois pas qu'elle puisse, comme moi, souffrir
+sans se dégoûter. Pour moi, il me semble que je suis le même qu'au jour
+où je l'ai pressée dans mes bras pour la première fois; la même chaleur
+sainte et bienfaisante entretient la jeunesse de mon coeur; je suis
+aussi dévoué, aussi sûr de moi, aussi calme pour supporter les douleurs
+journalières qu'engendre l'intimité. Je ne sens pas la moindre amertume
+contre le passé, pas le moindre ennui du présent, pas le moindre
+découragement devant l'avenir; oui, je l'aime encore comme je l'aimais;
+seulement je suis un peu moins heureux.
+
+[Illustration: Mais il s'agenouilla au milieu de la chambre.]
+
+Octave me paraît fort extravagant en tout ceci; mais c'est peut-être son
+caractère, et alors il n'y a pas de reproche à lui faire. Tu as raison
+de penser qu'il faut couper court promptement à ce manège puéril, et
+réparer, aux yeux de nos gens, le mauvais effet qu'il a dû produire. Il
+n'y a pas d'explication possible à leur donner; il y en aurait qu'il ne
+faudrait pas en prendre la peine. Mais une prompte _bonne intelligence_
+entre nous quatre, et Octave assis à notre table pendant une ou
+plusieurs semaines, répondront victorieusement à tous les mauvais
+commentaires.
+
+Tu t'excuses de m'avoir caché ton sacrifice; car c'en était un, Sylvia.
+Je connais ton coeur; je sais ce que ton noble orgueil et ta paisible
+fermeté cachent de tendresse et de compassion; je sais que tu as dû
+pleurer les larmes d'Octave, et que tu ne l'as pas affligé sans déchirer
+ton âme. Tu dis que ce que tu as de plus cher au monde, c'est moi.
+Bonne Sylvia! ce que tu as de plus cher au monde, tu ne l'as pas encore
+rencontré. Le rencontreras-tu jamais, et, si cela arrive, sera-ce pour
+ton bonheur ou pour ton malheur?
+
+Quant à Octave, je te supplie d'avoir beaucoup de douceur et de bonté
+avec lui; il est bien assez à plaindre de ne pouvoir être aimé de toi;
+épargne-lui les reproches. Pour moi, quelque étrange qu'ait été son
+procédé en s'adressant à ma femme plutôt qu'à moi, je lui témoignerai
+l'amitié et l'estime qu'il mérite. A demain donc! tu m'as sauvé, Sylvia;
+sans toi je partais, j'abandonnais Fernande; j'étais à jamais criminel
+et malheureux. Pauvre Fernande! brave Sylvia! oh! je vais être encore
+bien heureux, je le sens. Et mes enfants que je croyais ne plus revoir
+que dans cinq ou six ans, mes chers enfants que je vais couvrir de
+douces larmes!
+
+[Illustration: Elle était jolie comme un ange avec ce costume.]
+
+
+
+LII.
+
+DE FERNANDE A CLÉMENCE.
+
+Pour le coup, mon amie, je ne puis ni me fâcher, ni m'affliger de ta
+lettre; elle est burlesque, voilà tout. Je suis tentée de croire que tu
+es gravement malade, et que tu m'as écrit dans l'accès de la fièvre.
+S'il en était ainsi, je serais bien triste; et je souhaite me tromper,
+d'autant plus que je ne voudrais pas perdre une si bonne occasion de
+rire. L'immuable raison et l'auguste bon sens ont donc aussi leurs jours
+de sommeil et de divagation! Chère Clémence, ton état m'inquiète, et je
+te conjure de présenter ton pouls au médecin.
+
+Malgré tous tes beaux pronostics et tes obligeantes condamnations, rien
+de ce que tu as prévu n'est arrivé. Je ne suis pas plus amoureuse de M.
+Octave que M. Octave n'est amoureux de moi. Nous nous aimons beaucoup et
+très-sincèrement, il est vrai; mais je n'ai d'amour que pour Jacques,
+et Octave n'a d'amour que pour Sylvia. Il la connaissait si bien, et il
+m'avait si peu trompée, que Sylvia m'a confirmé mot pour mot tout ce
+qu'il m'avait dit de leurs amours et de leurs querelles. J'ai obtenu
+qu'elle lui rendît au moins son amitié, et ce matin Jacques m'a aidé à
+les réconcilier. J'étais un peu inquiète de Jacques, qui a passé quatre
+jours à la ferme de Blosse, et qui ne m'a pas écrit pendant tout ce
+temps, bien qu'il envoyât tous les jours un courrier à Sylvia; enfin,
+ils m'ont avoué ce matin que Jacques avait été très-malade et presque
+mourant pendant plusieurs heures. Il est encore d'une pâleur mortelle;
+jamais je ne l'ai vu si beau qu'avec cet air abattu et mélancolique. Il
+y a dans ses manières une langueur et dans ses regards une tendresse qui
+me rendraient folle de lui si je ne l'étais déjà. Mais je te demande
+pardon; cela est en contradiction ouverte avec ce que ta sagesse et
+ta pénétration ont décrété. Heureusement Jacques n'a pas apposé sa
+signature à ces majestueux arrêts, et jamais je ne l'ai vu si expansif
+et si tendre avec moi. En vérité, les beaux jours de notre passion sont
+revenus, ne t'en déplaise, ma chère Clémence.
+
+Pour continuer ce récit, je te dirai donc que j'avais donné rendez-vous
+à Octave, et que pendant le déjeuner, le son du hautbois s'est fait
+entendre sous la fenêtre. Il fallait voir la figure des domestiques!
+«Le revenant, le revenant en plein jour! disaient-ils d'un air
+stupéfait.--Allons, Fernande, m'a dit Jacques en souriant, va chercher
+ton protégé;» et, comme Octave achevait son chant, Sylvia et mon mari
+ont battu des mains en riant. J'ai quitté la table et j'ai mis ma
+serviette sur la tête d'Octave pour en faire un revenant. Il est entré
+ainsi d'un air mystérieux, et je l'ai conduit aux pieds de Sylvia, qui
+lui a découvert la figure, et lui a donné un soufflet sur une joue et
+un baiser sur l'autre. Jacques l'a embrassé et l'a invité à rester
+avec nous tant qu'il voudrait, en lui promettant de rendre Sylvia
+plus humaine pour lui. Octave était ému et timide comme un enfant; il
+s'efforçait d'être gai, mais il regardait Sylvia avec une expression de
+crainte et de joie. Moi, qui ai bonne espérance de tout cela, et qui ai
+retrouvé aujourd'hui Jacques si aimable pour moi, j'étais transportée au
+point de pleurer comme une niaise à chaque mot qu'on disait de part et
+d'autre. Enfin, nous avons fait déjeuner Octave, qui n'avait pas mangé
+de la journée et qui s'est mis à dévorer. Il était assis entre Sylvia et
+moi; Jacques fumait près de la fenêtre, et nous ne nous parlions plus
+qu'avec les yeux; mais que de joie et de bien-être nous avions tous dans
+le coeur! Sylvia plaisantait un peu Octave sur ce grand appétit, qui
+n'avait rien, disait-elle, du héros de roman. Il s'en vengeait en lui
+baisant les mains, et de temps en temps il pressait la mienne; il me l'a
+baisée aussi en se levant de table, et Jacques, s'approchant de nous,
+lui a dit en m'embrassant: «Je vous remercie d'avoir de l'amitié pour
+elle, Octave; c'est un ange, et vous l'avez deviné.» Le reste de la
+journée s'est passé à courir et à faire de la musique. Le berceau de mes
+enfants est toujours auprès de nous, que nous nous mettions au piano ou
+que nous soyons assis dans le jardin. Octave a comblé mes jumeaux de
+caresses et de petits soins; il aime les enfants à la folie, et trouve
+les miens charmants; il les endort au son du hautbois d'une manière
+magique, comme tu dis, et Jacques se plaît beaucoup à voir opérer le
+magicien. Enfin, nous avons eu un jour bien beau et bien pur. Nous
+allons avoir, j'espère, une vie un peu différente de celle que, dans
+ta riante imagination, tu m'avais préparée. Je suis vraiment désolée
+d'avoir à te contrarier, ma bonne Clémence, en te déclarant que cette
+fois ton grand savoir est en défaut, et que je ne suis pas encore
+perdue. Je te remercie de l'arrêt irrévocable par lequel tu me condamnes
+à l'être avant peu; la prédiction me paraît charitable et l'expression
+fort belle; mais je te demanderai la permission d'attendre encore
+quelques jours avant de me laisser choir dans le précipice. Et toi,
+Clémence, quand te maries-tu? Est-ce que tu ne t'ennuies pas un peu du
+célibat? Es-tu toujours bien contente d'être au couvent à vingt-cinq
+ans? N'est-ce pas une bien belle chose d'être veuve, indépendante et
+sans amour? J'envie ton sort! Tu ne te _perdras_ pas; tu t'es mise
+derrière la grille et sous les verrous pour être plus sûre de ton
+bonheur et de ta vertu; tu sais qu'ainsi gardés ils ne s'échapperont
+pas. Permets-moi d'aimer encore mon mari quelques années avant d'entrer
+dans cette auguste permanence. Adieu, ma belle; bien du plaisir! Je vais
+tacher de prendre goût à ton sort, et de me détacher des affections
+humaines, pour entrer dans l'impassibilité du néant intellectuel.
+
+
+
+LIII.
+
+D'OCTAVE A HERBERT.
+
+Je ne sais pas trop ce qui se passe dans ma tète; je ne dors pas, j'ai
+la fièvre, je suis comme un homme qui commence à s'énamourer; mais de
+qui serais-je amoureux, si ce n'est de Syivia? Pourtant je n'en sais
+rien; je vis auprès de deux femmes charmantes, et il me semble être
+également épris de toutes deux. Je suis ému, content, actif; je m'amuse
+de tout: j'ai des envies de rire comme un enfant et des envies de
+gambader comme un jeune chien. Peut-être que j'ai enfin trouvé la
+manière de vivre qui me convient. Ne rien faire d'obligatoire; m'occuper
+doucement de dessin et de musique, habiter un beau et tranquille pays
+avec d'aimables amis, aller à la chasse, à la pêche, voir autour de moi
+des êtres heureux du même bonheur et remplis des mêmes goûts; oui, cela
+est une douce et sainte vie.
+
+Je t'avouerai que je commençais à devenir sérieusement amoureux de
+Fernande lorsque heureusement Sylvia a découvert le roman et l'a terminé
+avec quelques reproches et une poignée de main. Elle a bien fait: ce
+roman me montait trop au cerveau; ces rendez-vous, ces forêts, ces nuits
+d'été, ces billets, ces douces confidences, Fernande affligée de la
+froideur de son mari, et répandant ses belles larmes dans mon sein, tout
+cela devenait trop enivrant pour ma pauvre tête. Je ne pensais pas
+plus à Sylvia que si elle n'eût jamais existé, et je fuyais toutes les
+occasions de réussir dans ma prétendue entreprise. Je ne saurais avoir
+beaucoup de remords de toutes les folies qui m'ont passé par l'esprit
+durant ces jours de bonheur et d'imprudence. Quel autre à ma place n'eût
+fait pis? Mais je suis un scélérat fort ingénu, et je trouve mon bonheur
+dans la pensée et dans l'espoir du crime plutôt que dans le crime
+lui-même. J'ai horreur des plaisirs qu'il faut acheter par des perfidies
+et payer par des remords. Attirer Fernande à un rendez-vous et baiser
+doucement ses mains, en m'entendant appeler son ami et son frère, me
+semblait beaucoup plus agréable que de recevoir les embrassements de la
+passion et du désespoir.... Je n'ai jamais séduit personne, et je ne
+crois pas que les reproches et les terreurs d'une femme rendent bien
+heureux; et puis il y a un étrange plaisir à protéger et à respecter une
+pudeur qui se confie et s'abandonne à vous! L'idée que j'étais le maître
+de bouleverser cette âme naïve et de ravir ce trésor suffisait à mon
+orgueil; je goûtais un raffinement de vanité à la voir se livrer, et à
+ne pas vouloir abuser de sa confiance.
+
+Cependant je commençais à être trop ému; je ne savais plus ce que je
+disais, et si Fernande n'a pas deviné ce qui se passait en moi, il faut
+qu'elle soit aussi pure qu'une vierge. Je crois en effet qu'elle est
+ainsi, et cela augmente mon respect, mon enthousiasme, dirai-je mon
+amour? Eh bien, oui, pense de moi ce que tu voudras, je suis amoureux
+d'elle au moins autant que de Sylvia. Qu'est-ce que cela fait? Je ne
+serai plus l'amant de Sylvia, et je ne chercherai jamais à être celui de
+Fernande. Sylvia m'a déclaré formellement, clairement et obstinément,
+que nous serions désormais amis, et rien de plus. Je ne sais si c'est un
+parti pris ou une épreuve à laquelle elle veut me soumettre; pour moi,
+je suis un peu las de ses caprices, et je sens que le dépit m'aidera
+puissamment à m'en consoler. Ce qu'il y a de certain, c'est que Sylvia
+se trompe si elle me croit d'humeur à accepter son pardon plus tard; je
+renonce à son amour, et le mien achèvera de s'éteindre avant qu'elle ait
+pris soin de le rallumer.
+
+Malgré cette passion étrange et les rapports un peu problématiques que
+nous avons ensemble, il est impossible d'avoir une existence plus
+douce que la nôtre. Jacques, Sylvia et Fernande sont des amis d'élite
+certainement, des intelligences pures et dégagées de tous les préjugés,
+de toutes les considérations étroites et vulgaires. Sylvia va trop loin
+dans cette indépendance pour rendre un amant heureux; mais, à ne la
+contempler qu'à la lumière de l'amitié, c'est un être d'une originalité
+sublime. Jacques a beaucoup de ses idées et de ses sentiments; mais il
+est moins absolu, et son caractère est plus aimable et plus doux. Je
+ne le connaissais pas, je l'avais mal jugé; la manière dont il m'a
+accueilli, la confiance qu'il me témoigne, la loyauté avec laquelle il
+accepte ma prétendue amitié pour sa femme, ont quelque chose de si
+noble et de si grand que je me mépriserais du jour où je songerais à le
+trouver ridicule. Trahir cette confiance, c'est une idée qui me fait
+horreur, une tentation que je n'ai pas besoin de combattre. L'amour que
+Fernande a pour lui, et que j'admire comme un des côtés les plus divins
+de son âme, suffit pour la préserver à jamais. Je ne sais pas comment
+je ferai pour me séparer d'elle, pour renoncer à passer mes jours à
+ses côtés, mais il est certain que je m'en séparerai sans lui laisser
+d'amertume et sans emporter de remords.
+
+Je voudrais trouver un moyen de m'établir dans leurs environs et de
+les voir tous les jours sans demeurer chez eux, et sans dépendre d'un
+caprice de Sylvia, qui peut m'éloigner demain du toit qu'elle habite
+sans que j'aie rien à dire, puisque je suis censé n'y être que pour elle
+et d'après sa permission. Il y a une jolie petite maison qui a servi
+autrefois de presbytère, et qui est dans une situation délicieuse, à
+une demi-lieue dans la montagne; si je pouvais faire déguerpir le vieux
+militaire qui l'occupe en lui payant le double de son loyer, je serais
+le plus heureux et le mieux logé des hommes. Envoie-moi une petite
+somme que mon régisseur te portera, et toute la musique qui est dans ma
+chambre. Si je m'établis dons mon presbytère, je veux que tu viennes
+passer le reste de la belle saison avec moi. Tu es un peu amoureux de
+Sylvia, quoique tu ne t'en sois jamais vanté. Nous vivrons tous deux de
+chasse, de pèche, de musique et d'amour contemplatif.
+
+
+
+LIV.
+
+DE FERNANDE A CLÉMENCE.
+
+Non, mon amie, non, je ne suis pas en colère; il est possible que j'aie
+eu un moment d'aigreur et d'ironie en te répondant: ta lettre était si
+dure et si cruelle! mais je le jure que la mienne a suffi pour épancher
+tout mon dépit, et qu'après l'avoir écrite je n'ai pas plus pensé à
+notre querelle que s'il ne se fût rien passé. Si j'ai été trop loin dans
+ma réponse, pardonne-moi, et, une autre fois, ménage-moi un peu plus.
+Vraiment, je n'avais pas mérité des leçons si dures; je m'étais conduite
+un peu follement, il est vrai; mais mon coeur était resté si étranger
+aux sentiments que tu me supposes, que, cette fois, je ne pouvais
+accepter ton arrêt comme une vérité utile. Il me semblait voir dans ta
+manière de me traiter une sorte de mépris que je ne pouvais pas et que
+je ne devais pas supporter. Pour l'amour de Dieu, n'en parlons plus
+jamais! Tu m'as boudée bien longtemps, et tu as attendu trois lettres de
+moi pour me dire enfin que tu étais fâchée. J'espère que tu verras dans
+ma persévérance à t'écrire une amitié à l'épreuve des mortifications de
+l'amour-propre: il en doit être ainsi. Oublie donc toute rancune, et
+reviens à moi comme je reviens à toi, sincèrement et avec joie.
+
+Tu me montres tant d'indifférence et tu te déclares si étrangère
+désormais à ce qui me concerne, que je n'ose presque plus t'en parler.
+Cependant je veux te forcer à reprendre notre correspondance telle
+qu'elle était. Il m'était si agréable de te raconter toute ma vie,
+semaine par semaine! Il me semblait avoir allégé mes chagrins de moitié
+quand je te les avais confiés; il est vrai qu'à présent je n'ai plus de
+chagrins. Jamais je n'ai été plus heureuse et plus tranquille. Toutes
+les petites blessures que nous nous faisions, Jacques et moi, sont à
+jamais cicatrisées; rien ne nous fait plus souffrir: nous nous entendons
+sur tout, nous nous devinons. J'étais bien coupable envers lui, et je ne
+conçois plus, comment j'ai pu l'accuser si souvent, lui qui n'a qu'une
+pensée et qu'un voeu dans l'âme, mon bonheur. Tout cela me semble un
+rêve aujourd'hui, et je ne peux m'expliquer ce que j'étais alors;
+peut-être que nous étions trop seuls vis-à-vis l'un de l'autre et trop
+inoccupés. Un peu de société et de distraction est nécessaire a mon âge
+et même à celui de Jacques; car il est aussi plus heureux depuis que
+nous vivons en famille. Je t'ai dit qu'Octave s'était installé à une
+demi-lieue d'ici, dans une petite habitation charmante où nous allons
+tous lui demander à déjeuner une ou deux fois par semaine. Pour lui, il
+vient tous les jours nous trouver. Il a eu cet été, pendant deux mois,
+un de ses amis, M. Herbert, un brave Suisse plein de franchise et de
+douceur. Nous ne faisions que chasser, manger, rire, aller en bateau,
+chanter; et quelles bonnes nuits de sommeil après toute cette fatigue et
+cette gaieté! Sylvia est l'âme de nos plaisirs. Je ne sais dans quels
+termes elle est avec Octave; il ne se plaint pas d'elle, et, quoiqu'ils
+se prétendent amis seulement, je crois fort qu'ils sont plus amants que
+jamais. Sylvia devient tous les jours plus belle et plus aimable; elle
+est si forte, si active, qu'elle nous entraîne dans son activité comme
+dans un tourbillon. Elle est toujours éveillée la première, et c'est
+elle qui arrange la journée et décrète nos amusements; elle en prend si
+bien sa part qu'elle nous force à nous amuser autant qu'elle. Jacques,
+avec son sang-froid, est le plus comique et le plus amusant de nous
+tous; il fait toutes sortes de drôleries et d'espiègleries avec une
+gravité imperturbable, et sa manière d'être fou est si douce, si
+gentille et si peu bruyante, qu'on ne s'en lasse jamais. Octave est plus
+turbulent, il est si jeune! il saute, il court, il joue dans nos prés
+comme un poulain échappé. Son ami Herbert, quand il était ici, était
+chargé de la lecture pendant que nous dessinions ou que nous brodions
+les jours de pluie ou de trop grande chaleur. Au milieu de ce bonheur,
+mes enfants poussent comme de petits champignons; c'est à qui les aimera
+le plus. Jamais je n'ai vu d'enfants si gâtés et si caressés; Octave est
+celui de tous que ma fille préfère; il se couche par terre sur le tapis
+où elle se roule au soleil, et pendant des heures entières elle s'amuse
+à passer ses petites mains dans les longs cheveux blonds de son ami.
+Sylvia est la favorite de mon fils; elle le tient sur ses genoux en
+jouant du piano avec une main, et il l'écoute comme s'il comprenait le
+langage des notes; de temps en temps il se tourne vers elle avec un
+sourire d'admiration et cherche à parler; mais il ne fait entendre
+que des sons inarticulés, qui, au dire de Sylvia, sont des réponses
+très-précises et très-logiques au langage du piano. Il faut voir ses
+interprétations et la traduction qu'elle fait de ses moindres gestes, et
+le sérieux, le recueillement avec lequel Jacques écoute tout cela. Ah!
+nous sommes bien enfants tous, et bien heureux!
+
+Depuis qu'Herbert est parti et que le froid commence à se faire sentir,
+nous sommes un peu plus sédentaires. Nous avons encore pourtant de
+belles journées d'automne, et nos soirées ont pris une tournure de
+mélancolie délicieuse. Sylvia improvise au piano, et, pendant ce temps,
+nous sommes assis tout pensifs autour de l'âtre où pétille le sarment.
+Sylvia ne s'approche jamais du feu; elle est d'un tempérament sanguin,
+et craint toujours que le sang ne lui monte à la tête. Mon vieux fumeur
+de Jacques va et vient par la chambre, et de temps en temps donne un
+baiser à sa soeur et à moi; puis il tape sur l'épaule d'Octave en lui
+disant: «Est-ce que tu es triste?» Octave relève la tête, et nous nous
+apercevons quelquefois que son visage est couvert de larmes. C'est
+l'effet des improvisations étranges et tour à tour tristes et folles de
+Sylvia. Alors Jacques et Octave se racontent les divers rêves poétiques
+qu'ils ont faits pendant le chant et les modulations de piano. Il
+est étrange de voir comme les mêmes notes et les mêmes sons agissent
+différemment sur les nerfs de chacun d'eux; quelquefois Jacques est
+à cheval sur la bête de l'Apocalypse quand Octave est endormi sur la
+paille d'une prison; d'autres fois c'est Jacques qui est atterré de
+tristesse dans quelque désert épouvantable, tandis qu'Octave vole avec
+les sylphes autour du calice des fleurs au clair de la lune. Bien
+n'est plus amusant que d'entendre les fantaisies qui leur passent
+par l'esprit. Sylvia s'en mêle rarement: c'est la fée qui évoque les
+apparitions et qui les contemple sans émotion et en silence, comme des
+choses qu'elle est habituée à gouverner. Ce qui l'amuse le plus, c'est
+de voir l'effet de la musique sur le chien de chasse d'Octave, et
+d'interpréter les singuliers gémissements qui lui échappent à de
+certaines phrases d'harmonie; elle prétend qu'elle a trouvé l'accord et
+la combinaison des sons qui agissent sur la fibre de ce vaporeux animal,
+et que ses sensations sont beaucoup plus vives et plus poétiques que
+celles de ces messieurs. Tu ne saurais t'imaginer combien ces folies
+nous occupent et nous divertissent. Quand on est plusieurs à s'aimer
+comme nous faisons, toutes les idées, tous les goûts deviennent communs
+à tous, et il s'établit une sympathie si vive et si complète, qu'une
+seule âme semble animer plusieurs corps.
+
+Adieu, mon amie, écris-moi donc; et, comme tu as pris autrefois part à
+mes chagrins, prends part à ma joie.
+
+
+
+
+TROISIEME PARTIE.
+
+
+
+LV.
+
+D'OCTAVE A FERNANDE.
+
+Fernande, je n'en puis plus, j'étouffe, cette vertu est au-dessus de
+mes forces, il faut que je parle et que je fuie, ou que je meure à vos
+pieds; je vous aime, il est impossible que vous ne le sachiez pas.
+Jacques et Sylvia sont des êtres sublimes, mais ce sont des fous, et moi
+aussi je suis un insensé, et vous aussi, Fernande. Comment ont-ils pu,
+comment avons-nous pu croire que je vivrais entre Sylvia et vous, sans
+aimer passionnément l'une des deux? Longtemps je me suis flatté que je
+n'aimerais que Sylvia; mais Sylvia ne l'a pas voulu. Elle m'a repoussé
+avec une obstination qui m'a rebuté, et mon coeur peu à peu lui a obéi;
+il s'est rangé sans colère et sans effort à l'amitié, et il est certain
+que ce sentiment, entre elle et moi, m'a rendu bien plus heureux que
+l'amour. C'est ainsi que j'aurais dû l'aimer toujours, et c'est ainsi
+que je l'aimerai toute ma vie, avec calme, avec force, avec vénération.
+Mais vous, Fernande, je vous aime mille fois plus que je ne l'ai jamais
+aimée, je vous aime avec emportement, avec désespoir, et il faut que je
+parte! oh! Dieu! oh! Dieu! pourquoi vous ai-je connue?
+
+Vous me demandez tous les jours pourquoi je suis triste, vous vous
+inquiétez de ma santé; vous ne comprenez donc pas que je ne suis pas
+votre frère et que je ne peux pas l'être? Vous ne voyez pas que je bois
+le poison par tous les pores, et que votre amitié me tue? Que vous
+ai-je fait pour que vous m'aimiez avec cette tendresse et cette douceur
+impitoyables? Chassez-moi, maltraitez-moi, ou parlez-moi comme à un
+étranger. Je vous écris dans l'espoir de vous irriter; quelque chose que
+vous fassiez, quelque malheur qui m'arrive, ce sera un changement; le
+calme étouffant où nous vivons m'oppresse et me rendra fou. J'ai été
+longtemps heureux auprès de vous. Votre amitié, qui m'irrite et me fait
+souffrir aujourd'hui, était, dans les premiers mois, un baume divin
+répandu sur les blessures d'un coeur déchiré. J'étais incertain, agité,
+plein d'un espoir inconnu, transporté de désirs que je ne savais pas
+expliquer, et dont le but me semblait être l'éternité avec vous. J'étais
+si fatigué des choses de la terre, Sylvia m'avait rendu l'amour si
+fâcheux et si rude dans les derniers temps, et ce que j'avais souffert
+pour la perdre, la retrouver et la perdre encore, m'avait tellement
+brisé, que je n'espérais presque plus rien en ce monde, et que je me
+sentais dans une disposition à me nourrir de rêves et de chimères. Il
+faut que je vous dise toute ma folie; dès que je vous vis, je vous
+aimai, non d'une amitié paisible et fraternelle, comme je m'en vantais,
+mais d'an amour romanesque et enivrant. Je m'abandonnais à ce sentiment
+à la fois vif et pur; si j'avais été repoussé et contrarié, peut-être
+serait-il devenu dès lors une passion violente; mais vous m'accueillîtes
+avec tant de confiance et d'ingénuité! Jacques ensuite m'appela si
+loyalement à partager le bonheur de vous voir tous les jours, que je
+m'habituai à vous contempler sans oser vous désirer. Je pensais alors
+que cela me suffirait toujours, ou je me disais du moins que le jour où
+ce sentiment me ferait trop souffrir, j'aurais toujours la force de m'en
+aller; à présent, je me sens plus volontiers la force de mourir.
+
+Où est-il ce temps où un baiser sur votre main me rendait si heureux? où
+un regard de vous me restait dans les yeux et dans l'âme pour toute
+une nuit? Je me confesse à vous, Fernande, je vous possédais dans mon
+sommeil, et cela me suffisait. L'amour encore mal éteint que j'avais eu
+pour Sylvia se rallumait de temps en temps, et je donnais le change à
+mon coeur, selon les circonstances qui me rapprochaient d'elle ou de
+vous plus intimement. Combien de fois j'ai pressé dans mes bras un
+fantôme qui avait vos traits et les siens, et dont la longue chevelure
+d'ébène, mêlée à des flocons de soie dorée, reposait éparse sur mon
+coeur et sur mes épaules! Dans le délire de ces nuits heureuses, je vous
+appelais tour à tour, j'invoquais l'affection de l'une de vous, et il me
+semblait vous voir toutes deux descendre du ciel et me donner un baiser
+au front; mais insensiblement les traits de Sylvia s'effacèrent, et
+le fantôme ne m'apparut que sous les vôtres. Quelquefois encore, par
+habitude, par effroi, par remords peut-être, j'appelais l'image de votre
+compagne, mais elle ne me répondait plus; et vous passiez sans cesse
+devant mes yeux, comme une révélation de mon destin, comme une prophétie
+obéissant à l'ordre de Dieu. Alors je m'abandonnai à ma passion, et je
+commençai à souffrir; mais je vous offrais ma douleur en sacrifice. Je
+vous voyais éprise de Jacques avec raison; j'estime et je vénère cet
+homme: pouvais-je désirer lui arracher le bien le plus précieux qu'il
+ait au monde? J'aimerais mieux l'assassiner. Longtemps cette idée de
+vertu et de dévouement a soutenu mon courage; je me disais bien qu'il
+serait plus prudent et plus facile de vous fuir que de me taire
+éternellement; mais il était trop tard, je ne le pouvais plus: tout me
+semblait supportable plutôt que de cesser de vous voir. Il y a huit mois
+que je me tais; j'ai supporté héroïquement ce terrible hiver passé à vos
+côtés, sans distraction et presque tête à tête, car vous ne pouvez pas
+disconvenir que nous faisons deux à nous quatre: Jacques et Sylvia font
+un, vous et moi faisons un autre; ils se comprennent en tout, et nous
+nous comprenons de même. Quand nous sommes tous ensemble, nous sommes
+comme deux amis qui s'entretiennent de leurs plaisirs et de leurs
+peines, et qui se révèlent mutuellement ce qu'ils éprouvent et ce qu'ils
+sont. Vous et moi nous ne nous racontons rien, nous n'avons qu'une âme,
+et nous n'avons pas besoin de nous exprimer ce que nous sentons en
+commun. Cette impérieuse et enivrante sympathie dont je m'abreuve en
+silence, j'ai pourtant besoin de l'épancher. Ce n'est pas par des mots
+que nous pouvons nous comprendre; ils sont inutiles; nos regards et le
+battement de nos coeurs se répondent. Mais il faut des embrassements et
+des étreintes ardentes à ce feu qui s'allume et s'avive chaque jour de
+plus en plus; car tu m'aimes, peut-être!... Ah! pardonnez-moi, Fernande,
+je deviens fou. Adieu, adieu! je partirai demain. Ne me méprisez pas;
+j'ai fait ce que j'ai pu, mes forces ne vont pas au delà.
+
+
+
+LVI.
+
+DE FERNANDE A OCTAVE.
+
+Octave, Octave, que fais-tu? où t'égares-tu? Tu es fou, mon ami! Tu es
+mon frère; tu l'as juré devant Dieu et devant moi; tu ne peux pas te
+parjurer, tu ne peux pas te souiller à ce point, toi que je connais si
+noble et si pur. Est-ce que je pourrais t'aimer autrement qu'une soeur
+aime son frère? Quelles pensées affreuses harcellent ta pauvre tête?
+Tu es malade. O mon cher Octave! tu souffres, je le vois; des fantômes
+évoqués par la fièvre troublent ton sommeil; la raison, la mémoire et le
+jugement t'abandonnent. Tu crois avoir de l'amour pour moi; et, si j'y
+répondais, tu aurais horreur de cet amour comme d'un forfait. Non, mon
+ami, tu ne m'aimes pas comme tu le crois; tu as besoin d'aimer, et tu te
+méprends. C'est Sylvia que tu aimes; et si ce n'est plus elle, c'est un
+être que tu désires, et qui existe pour toi dans quelque autre lieu où
+il faut aller le chercher. Oui, tu as raison, pars, voyage; il faut
+distraire ta folie. Hélas! tu n'as pu vivre ici, et je croyais que nous
+pouvions vieillir ensemble, et j'étais si heureuse de cette idée! Mais
+tu guériras, et tu reviendras, Octave; tu reviendras avec une compagne
+digne de toi, et notre bonheur à tous sera plus pur et plus paisible. Tu
+dis que je dois avoir deviné ton amour; j'aurais vécu mille ans ainsi,
+près de toi, dans cette confiance sacrée en ta parole, sans jamais
+songer qu'il te fût possible de te parjurer, même dans le secret de ton
+coeur. Et aujourd'hui encore, je suis sûre que tu t'abuses; je contemple
+ta douleur avec la stupeur et la sollicitude que j'aurais si je te
+voyais atteint d'un mal subit, d'une attaque de folie ou de terribles
+convulsions. Que pourrais-je penser alors? Rien, sinon que ton mal me
+ferait autant souffrir que toi-même. Comment pourrais-je m'en irriter ou
+m'en croire coupable? Je te soignerais avec tendresse, j'essaierais de
+te calmer par de douces paroles, par de saintes caresses, et cela te
+ferait du bien. Mon ami bien-aimé, reviens à toi, reviens à nous; oublie
+cette funeste secousse. Brûlons ces deux lettres, et qu'il n'en soit
+jamais question. Tout cela est un rêve; il ne s'est rien passé. Personne
+n'a entendu les paroles que tu as proférées dans le délire; elles sont
+ensevelies dans mon coeur, et n'en ont point altéré le calme et la
+tendresse. Une amitié comme la nôtre peut-elle être brisée par un
+instant d'erreur et de souffrance? Pars, mon ami; mais reviens sans
+crainte et sans honte aussitôt que tu seras guéri. Cet éclair n'aura pas
+laissé de trace sinistre dans notre beau ciel, et tu nous retrouveras
+tels que tu nous laisses.
+
+
+
+LVII.
+
+D'OCTAVE A FERNANDE.
+
+Tu as raison, ma soeur bien-aimée, je suis fou; mon cerveau et mon coeur
+sont malades; il faut que j'aie du courage et que je parte. Tu es un
+ange, Fernande; quel billet tu m'écris! Ah! tu ne sauras jamais le bien
+et le mal qu'il me fait. Persuade-toi que c'est une maladie, et tâche de
+me persuader que j'en guérirai et que je pourrai revenir, car l'idée de
+te quitter pour toujours est au-dessus de mes forces. Invoque ma parole
+et la sainteté de nos liens; invoque le nom respecté et chéri de
+Jacques; dis-moi tout ce qu'il faut me dire pour me donner la force dont
+j'ai besoin. Oh! je l'aurai, Fernande; ta douceur et ta compassion nous
+sauvent tous les deux. Je ne m'étais pas attendu à cette tendresse
+miséricordieuse avec laquelle tu me plains en me repoussant; j'espérais
+que tu me repousserais durement, et que je pourrais t'aimer et t'estimer
+moins. Alors, malheur à toi, je serais resté, et j'aurais peut-être
+réussi à te perdre. Mais que puis-je faire devant une vertu si calme et
+si compatissante? Le dernier des lâches tomberait à genoux devant toi,
+et tu sais que je suis un honnête homme; j'aurai du coeur. Adieu,
+Fernande; adieu, ma soeur chérie; adieu, mon seul et dernier amour; je
+deviendrai ce qu'il plaira à Dieu; je guérirai ou je mourrai. Il ne
+s'agit pas de cela; l'important, c'est que tu restes heureuse et pure;
+je partirai avec cette idée, et elle me soutiendra.
+
+Il faut que vous me pardonniez un vol que je vous ai fait: le bracelet
+que vous m'avez jeté par la fenêtre, un soir que vous me prîtes pour
+Jacques, ne m'a jamais quitté. Celui que vous avez est une copie exacte
+que j'ai fait faire à Lyon, et que je vous ai rendue pour ne pas vous
+offenser par ma résistance. Je n'ai pas eu le courage de me séparer de
+ce premier gage d'une affection qui m'est devenue si nécessaire et
+si funeste; aujourd'hui que je sens mon coeur criminel, je n'oserais
+emporter ce bracelet sans votre permission. Vous ne pouvez pas me le
+refuser, quand je pars, peut-être pour toujours. J'accomplis le
+plus terrible des sacrifices; serez-vous sans pitié? Je paierai mon
+dévouement de ma vie peut-être, et votre générosité ne vous coûtera
+rien, car personne ne pourra deviner la supercherie. J'ai fait effacer
+de l'écusson de mon bracelet le chiffre de Jacques, qui était enlacé au
+vôtre, et je l'ai fait remplacer par le mien. Si, à ce moment affreux
+et solennel où je vous quitte, vous m'accordez ce gage d'amitié et de
+pardon, il me deviendra plus cher que jamais.
+
+Je dirai ce soir que je pars demain; je trouverai un prétexte; je
+promettrai de revenir. Soyez tranquille, je ne me trahirai pas. Mais
+partirai-je sans te dire adieu, sans couvrir tes mains de mes larmes?
+N'évite pas de te trouver seule avec moi, comme tu fais depuis hier,
+Fernande; que crains-tu donc? n'es-tu pas sûre de toi? Et si j'avais un
+instant de faiblesse et de désespoir, ne sais-tu pas qu'avec un mot
+tu me verrais à tes genoux, le plus silencieux et le plus résigné des
+hommes? Ah! ne me fuis pas, ne me fais pas souffrir pendant ce dernier
+jour que je vais passer près de toi. Si mes larmes te font du mal, si
+mes plaintes te fatiguent, aie du courage aussi; il m'en faut bien
+davantage pour te quitter. Songe que ta tâche sera finie demain, et que
+la mienne va commencer, affreuse, éternelle! Songe que je suis sur les
+marches de l'échafaud, et que Dieu te tiendra compte d'une parole de
+miséricorde que tu m'auras accordée en m'envoyant au martyre.
+
+
+
+LVIII.
+
+D'OCTAVE A FERNANDE.
+
+O mon ange, ô ma bien-aimée, nous sommes sauvés! que Dieu te couvre de
+ses bénédictions, ô la plus pure et la plus sainte de ses créatures!
+Oui, tu as raison, on a la force qu'on veut avoir, el le ciel
+n'abandonne point au danger ceux qui se recommandent à lui dans la
+sincérité de leur coeur. Que serais-je devenu loin de toi? Mon âme
+se serait souillée de regrets, de fureurs, de projets, et peut-être
+d'entreprises insensées pour te retrouver et te ressaisir, au lieu que
+tu m'aideras à être vertueux et tranquille comme toi. Le continuel
+spectacle de ta sérénité angélique fera passer le même calme dans
+mon coeur et dans mes sens. J'étais perdu si tu me retirais ta main
+secourable; laisse-moi la coller à mes lèvres, et qu'elle me conduise où
+elle voudra. Je suis résigné à tous les sacrifices; je me tairai et je
+guérirai. Eh! ne suis-je pas déjà guéri? n'ai-je pas fait l'essai de mes
+forces durant ces heures de la nuit que tu m'as laissé passer dans ta
+chambre? J'étais fou quand je me suis levé pour t'aller dire adieu. Et
+ce Jacques que le hasard fait partir précisément hier soir, au milieu
+du plus terrible accès de ma fièvre et de mon égarement! An! c'était la
+volonté de la Providence. Si tu avais refusé de me voir, j'enfonçais ta
+porte; je ne savais plus ce que je faisais; mais tu m'as ouvert, et tu
+as bien fait. Est-ce qu'il y a au monde un emportement, un délire, qui
+puisse résister à la sainte confiance d'un être aussi chaste, aussi
+divin que toi? Tu ne dormais pas non plus, ô mon enfant chéri! tu
+n'étais pas même déshabillée, et tu priais pour moi! ange du ciel, Dieu
+t'a exaucée! Quand je t'ai vue si belle, si candide avec ta robe blanche
+et les cheveux blonds épars sur tes épaules, avec ton sourire affectueux
+sur les lèvres, et tes grands yeux encore humides des larmes que tu
+avais versées pour moi, il m'a semblé voir une vierge de l'Elysée, et je
+suis tombé à tes pieds comme devant un autel. Oh! comme tu as écouté ma
+douleur, comme tu as essuyé mes larmes avec une ineffable tendresse! et
+tu m'embrassais en pleurant toi-même, ô sublime imprudente! Mais quel
+être immatériel es-tu donc? et quelle puissance divine as-tu reçue
+d'en haut pour calmer les fureurs du désespoir avec les caresses qui
+devraient les allumer? Tes lèvres étaient si fraîches sur mon front! Il
+me semblait qu'un baume ineffable passait dans toutes mes artères, et
+que mon sang devenait aussi pur, aussi paisible que celui de tes enfants
+endormis auprès de nous. Oh! qu'ils sont beaux, tes enfants, et combien
+je les aime! Il y a déjà sur le visage de ta fille un reflet de ton âme
+virginale! Je te l'aurais enlevée, si tu m'avais chassé; je n'aurais pu
+abandonner ce berceau où je l'ai endormie si souvent; car mon âme se
+brisait à l'idée de vivre seul et abandonné, moi qui, depuis huit mois,
+vis d'affections ineffables. Avec toi, mon plus précieux trésor, que
+de biens j'allais perdre: l'amitié de Sylvia, qui est si grande, si
+éclairée, si belle! et celle de Jacques, que je paierais de mon sang!
+Où aurais-je retrouvé des coeurs semblables? Qui m'aurait fait une vie
+supportable loin de vous tous?
+
+Bénie sois-tu, ma Fernande! tu n'as pas voulu mon désespoir, et quand je
+t'ai demandé si tu croyais qu'il nous fût possible de vivre l'un près de
+l'autre sans danger, c'est Dieu qui a dicté ta réponse. Ah! ce _oui_!
+comme tu l'as dit avec enthousiasme et avec confiance! il m'a frappé
+d'une commotion électrique; je m'attendais si peu à cette parole
+d'encouragement et de pardon! Un instant, un mot a suffi pour faire de
+moi un autre homme. Puisque tu es sûre de moi, je le suis aussi; c'était
+une lâcheté de fuir quand je pouvais me vaincre; et d'ailleurs est-ce
+donc si difficile? Je ne conçois plus pourquoi j'ai été en proie à ces
+agitations frénétiques; c'est que le danger est toujours plus terrible
+de loin que de près; c'est que, d'ailleurs, quand je croyais pouvoir
+succomber et t'entraîner avec moi, je ne te connaissais pas; je te
+prenais pour une femme comme les autres, et tu es une divinité qu'aucune
+souillure humaine ne peut atteindre. Je ne pouvais m'imaginer qu'au lieu
+de la crainte ou de la colère, quand je t'aurais avoué mes tourments, je
+trouverais sur ton front cette impassible confiance, et sur tes lèvres
+ce miséricordieux sourire. Je croyais que tu t'arracherais de mes bras
+avec effroi, et quand j'approcherais mes lèvres de ton visage pour
+te donner, comme les autres jours, un fraternel baiser, que tu te
+détournerais avec indignation. Mais ton innocence brave tous les périls
+vulgaires et les surmonte tranquillement. Ah! je saurai m'élever jusqu'à
+toi, et planer du même vol au-dessus des orages des passions terrestres,
+dans un ciel toujours radieux, toujours pur. Laisse-moi t'aimer, et
+laisse-moi donner encore le nom d'amour à ce sentiment étrange et
+sublime que j'éprouve; _amitié_ est un mot trop froid et trop vulgaire
+pour une si ardente affection; la langue humaine n'a pas de nom pour la
+baptiser. Mais n'appelle-t-on pas amour aussi l'amitié des mères
+pour leurs enfants et l'enthousiasme de la foi religieuse? Ce que tu
+m'inspires participe de tout cela, mais c'est quelque chose de plus
+encore. Ah! sache qu'il faut bien t'aimer, Fernande, pour éprouver
+ce calme qui est descendu en moi depuis six heures. Chose étrange et
+délicieuse! en rentrant dans ma chambre, purifié par mes résolutions,
+apaisé par ton chaste embrassement, je me suis endormi du plus profond
+et du plus bienfaisant sommeil que j'aie goûté depuis trois mois, et je
+viens de m'éveiller plus calme et plus joyeux que je ne l'ai été de ma
+vie. Oh! quel bien m'ont fait tes paroles! Écris-moi, répète-moi tout
+ce que tu m'as dit, afin que je le relise à genoux si quelque nuage de
+mélancolie vient encore à passer dans mon beau ciel, et que je retrouve
+la pure lumière, ô étoile radieuse qui me conduis! Il me semble que je
+vois le soleil pour la première fois, tant la nature m'apparaît belle
+et jeune ce matin! Je viens d'entendre le premier coup de la cloche qui
+t'appelle au déjeuner, et j'ai tressailli comme à la voix d'un ami.
+Quelle belle vie! comme nous sommes heureux! Comme je demeure près de
+toi, Fernande! le vent d'ouest m'apporte les bruits de ta maison et les
+parfums de ton jardin. J'ai le temps de m'habiller et d'aller m'asseoir
+à la même table que toi, avant que Sylvia ait fini d'arranger
+méthodiquement ses livres et ses crayons dans le grand salon. Comment!
+je vais revoir tout cela! tout cela que j'ai cru quitter pour toujours,
+hier soir. Je vais encore rire et causer à cette table où il est permis
+de mettre les deux coudes, et d'où l'on peut se lever autant de fois
+qu'on veut pendant le repas? Je vais chanter encore avec toi le duo que
+nous aimons? Oh! quel jour de fête! Si tu savais comme la lune était
+belle à son coucher ce matin, quand j'ai traversé le vallon pour revenir
+chez moi! Comme l'herbe humide était semée de pâles diamants, et comme
+les premières fleurs des amandiers exhalaient une odeur fraîche et
+suave! Mais tu as joui de tout cela aussi, car tu étais à ta fenêtre, et
+je t'ai vue aussi longtemps que me l'a permis la distance. Tu me suivais
+des yeux, ô ma belle amie! tu m'accompagnais de tes voeux, tu demandais
+à Dieu de conserver pure en moi l'oeuvre de tes pieux efforts, cette
+nouvelle âme que tu m'as donnée, cette nouvelle vertu que tu m'as
+révélée! Allons, allons, je plie ma lettre et je pars; je viens de
+regarder dans la lunette d'approche qui est fixée sur ma fenêtre et
+braquée sur ta demeure; j'ai vu Sylvia avec sa robe bleue dans le
+jardin. Tu dors encore, mon petit ange, ou tu habilles tes enfants; je
+vais t'aider, et jouer du hautbois pour empêcher ta fille de crier quand
+tu lui mettras ses bas. Et notre Jacques! il revient ce soir, n'est-ce
+pas? je vais l'embrasser comme si je l'avais perdu pendant dix ans! Toi,
+je ne t'embrasserai plus, mais tu me laisseras baiser tes pieds et le
+bas de ta robe tant que je voudrai.
+
+
+
+LIX.
+
+DE FERNANDE A OCTAVE.
+
+Ce qu'il y avait d'affreux et d'impossible, c'était de nous quitter.
+Je savais bien que vous auriez la force d'étouffer une pensée funeste
+plutôt que celle de m'abandonner. Je comptais sur votre amitié quand
+je vous ai dit: «Oui, tu le peux, reste Octave; renonce à des rêves
+coupables, fais un noble effort sur toi-même; ouvre les yeux, regarde
+comme tu es saintement aimé, comme tu peux être heureux entre ces
+trois amis qui te chérissent à l'envi l'un de l'autre, et comme tu vas
+souffrir dans la solitude avec le remords d'avoir désolé un de ces
+coeurs sincères, et le regret d'avoir affligé les deux autres par ton
+départ. Examine ton âme, et vois combien elle est belle, jeune et forte;
+ne peut-elle, entre deux sacrifices, choisir le plus noble et le plus
+généreux? n'es-tu pas sûr qu'elle gouvernera toujours tes passions?
+veux-tu que je croie que les sens chez toi commanderont au coeur? ne
+serai-je donc pas toujours là pour relever ton courage s'il venait à
+faiblir? seras-tu sourd à ma voix quand elle t'implorera? et ces douces
+larmes que tu verses maintenant, seront-elles taries quand les miennes
+couleront?» O cher Octave! en te parlant ainsi, je sentais Dieu
+m'inspirer; une confiance, une foi miraculeuse, descendaient en moi;
+j'avais comme une révélation de ce qui allait s'opérer entre nous, et
+ce fut un prodige en effet que ma resolution et ton enthousiasme en ce
+moment. Tu ne sais pas comme tu devins beau en tombant à genoux et en
+levant les bras vers le ciel pour le prendre à témoin de tes serments;
+comme ton visage pâle devint vermeil et animé; comme les yeux fatigués
+et presque éteints s'illuminèrent d'une flamme sublime. Ce rayon du
+ciel a laissé son reflet sur ta figure, et depuis hier tu as une autre
+expression, une autre beauté que je ne te connaissais pas. Ta voix
+aussi a changé; elle a quelque chose qui me pénètre comme une musique
+délicieuse, et quand tu lis tout haut, je n'écoute pas les mots, je ne
+comprends pas le sens des choses que tu dis; la seule harmonie de ta
+voix m'émeut et me donne envie de pleurer. Moi-même je me sens toute
+changée; j'ai des facultés nouvelles, je comprends mille choses que je
+ne comprenais pas hier; mon coeur est plus chaud et plus riche; j'aime
+mon mari, ma soeur Sylvia et mes enfants plus que jamais; et pour toi,
+Octave, je ressens une affection à laquelle je ne chercherai point de
+nom, mais que Dieu m'inspire et que Dieu bénit. Ah! que tu es grand et
+pur, mon ami! que tu es différent des autres hommes, et combien peu
+d'entre eux sont capables de te comprendre!
+
+Que serais-je devenue si tu nous avais quittés? La seule pensée de te
+perdre me fait encore tressaillir douloureusement. Sais-tu, mon ami,
+combien tu nous es nécessaire, et à moi surtout? Ce que tu m'écrivais
+l'autre jour est bien vrai: nous ne faisons qu'un. Jamais deux
+caractères ne se sont convenus, jamais deux coeurs ne se sont compris
+comme les nôtres. Jacques et Sylvia se ressemblent et ne nous
+ressemblent pas, et c'est pour cela que nous les aimons tant; voilà
+pourquoi nous avons pu avoir de l'amour pour eux, mais nous ne pouvons
+en avoir l'un pour l'autre. Pour alimenter l'amour, Il faut, je crois,
+des différences de goûts et d'opinions, de petites souffrances, des
+pardons, des larmes, tout ce qui peut exciter la sensibilité et
+réveiller la sollicitude journalière. L'amitié, l'amour fraternel, si
+tu veux, est plus heureux et plus également pur; c'est un refuge contre
+tous les maux de la vie, c'est une consolation suprême aux douleurs que
+cause l'amour. Avant de te connaître, j'avais une amie dans le sein de
+laquelle je versais toutes mes douleurs, et quoiqu'elle fût bien acre et
+bien sévère dans ses réponses, la seule habitude de lui écrire tous les
+petits événements de ma vie me soulageait d'un grand poids. Tu as lu ses
+lettres, et tu as conclu en me conjurant de destituer cette confidente
+et de t'accorder ses fonctions. Je ne sais pas si elle était, comme
+tu le prétends, une fausse et mauvaise amie, mais elle était bien
+certainement au-dessous de toi, mon cher et bon Octave. Oh! qu'elle
+était loin, cette Clémence, d'avoir ta douceur et ta sensibilité! Elle
+m'effrayait, et tu me persuades; elle me menaçait de maux inévitables,
+et tu m'apprends à m'en préserver; car tu as au moins autant de raison
+et de jugement qu'elle, et, de plus, tu sais comment il faut me parler
+et me convaincre. Depuis que tu es ici, et que je me suis habituée à
+t'ouvrir mon coeur à chaque instant, je me suis guérie des petites
+maladies morales et corrigée des nombreux défauts qui compromettaient et
+troublaient mon bonheur. Tu m'as appris à accepter les souffrances de la
+vie journalière, à tolérer les imperfections de l'amour, à ne demander
+que ce qui est possible au coeur humain; tu m'as enseigné la justice,
+et tu m'as appris à aimer Jacques comme il faut l'aimer pour le rendre
+heureux. Mon bonheur et le sien sont donc ton ouvrage, ô mon cher ami!
+et je suis si accoutumée à avoir recours à toi en tout, que ma félicité
+serait ruinée du jour où je le perdrais; je retomberais peut-être dans
+mes anciens torts, et je perdrais le fruit de tes conseils. Reste donc,
+et ne parle jamais de t'éloigner. Notre vie sera plus belle encore
+qu'elle ne l'a été jusqu'ici. Mes enfants grandiront sous tes yeux, et
+nous les élèverons; nous prendrons de leur intelligence le même soin que
+nous prenons aujourd'hui de leurs petites personnes. Après eux et après
+Jacques, tu seras ce que j'aurai de plus cher au monde; car je t'aime
+encore mieux que Sylvia, et pourtant je regarde et je chéris Sylvia
+comme ma soeur. Mais ton caractère a bien plus de rapport avec le mien,
+et je me sens bien plus de confiance et d'entraînement vers toi; à
+présent surtout, il me semble que nous avons reçu un nouveau baptême, et
+que Dieu nous abandonnerait si nous l'invoquions séparément.
+
+Garde mon bracelet, à une condition: c'est que tu y feras remettre
+le chiffre de Jacques, sans effacer le tien; qu'ils soient tous deux
+enlacés au mien, et que ton coeur ne me sépare jamais ni de lui ni de
+toi.
+
+
+
+LX.
+
+DE JACQUES A SYLVIA.
+
+De la ferme de Blosse.
+
+
+Tu me demandais hier pourquoi je viens si souvent à Blosse, et tu me
+reprochais de chercher la solitude depuis quelque temps. Il est vrai que
+jamais je n'ai senti si vivement le besoin d'être seul et de réfléchir.
+Ce lieu désert et plein d'aspects sauvages me plaît et me fait du bien.
+Je sens comme une main inexorable, mais paternelle encore dans sa
+rigueur, qui m'attire au fond de ces bois silencieux pour m'y enseigner
+la résignation. Je viens m'asseoir au pied de ces chênes séculaires que
+ronge la mousse, et j'y résume ma vie. Cela me calme.
+
+Est-ce que tu ne sais pas ce que j'ai? Est-ce que tu ne t'es pas aperçue
+qu'Octave aime ma femme? Cet amour a été romanesque et innocent pendant
+bien longtemps; mais il prend de la violence, et si Fernande ne le voit
+pas encore, elle ne peut tarder à le voir. Nous avons été imprudents;
+les laisser ainsi ensemble! ils sont si jeunes! Mais que pouvions-nous
+faire? Tu ne pouvais pas feindre de revendiquer un amour que tu avais
+repoussé. Ta fierté se refusait à tout ce qui aurait eu l'apparence
+d'une ignoble jalousie et d'une vanité blessée. Pour moi, c'était bien
+pis; j'avais d'abord accusé injustement ces pauvres jeunes fous; je
+sentais que j'avais beaucoup à réparer envers eux, et la crainte de me
+tromper encore me forçait à fermer les yeux. Je t'avoue que, malgré
+l'évidence, j'hésite encore à croire qu'Octave soit amoureux d'elle. Il
+semblait si sûr de lui dans les commencements, et toute l'année dernière
+il a été si heureux auprès de nous! Mais depuis l'hiver il a été de
+plus en plus agité et distrait; à présent il est réellement malade de
+chagrin. C'est un honnête homme, il est devenu froid et sec avec moi.
+Il ne sait pas me dissimuler la gêne et le trouble que je lui cause;
+pourtant il m'aime sincèrement. Hier soir, quand je suis monté à cheval,
+il est venu avec moi, et il m'a parlé d'un voyage qu'il compte faire
+bientôt à Genève. J'ai compris qu'il voulait s'éloigner de Fernande;
+j'ai pressé sa main sans rien dire, et il s'est jeté dans mes bras en
+s'écriant: «Ah! mon brave Jacques!...» puis il s'est arrêté brusquement
+et m'a parlé de mon cheval. Pauvre Octave! il est malheureux, et c'est
+par notre faute; nous l'avons trop abandonné aux périls de la jeunesse.
+Mais où ne les aurait-il pas rencontrés? et où les eût-il combattus avec
+autant de vertu?
+
+Il partira, j'en suis sûr, et peut-être à l'heure où je t'écris il est
+déjà parti. Il y avait sur sa figure quelque chose d'extraordinaire,
+comme s'il eût pris une résolution pénible mais ferme. Ce qui m'a fait
+partir sur-le-champ moi-même pour la ferme, c'est la grande altération
+que j'ai vue sur la figure de ma femme à l'heure du dîner; jusque-là
+j'étais convaincu qu'elle n'avait pas la plus légère idée de l'amour
+d'Octave; depuis ce moment je ne sais que penser. Il est vrai qu'elle
+est souffrante depuis quelque temps; le sevrage de ses enfants la
+fatigue, et l'abondance de son lait l'incommode encore souvent. Je n'ai
+pas voulu l'observer attentivement, cela me faisait peur; quoi qu'il pût
+s'être passé entre eux, du moment qu'Octave avait le courage de partir,
+je ne devais pas lui rendre plus amer le dernier jour peut-être qu'il
+avait à vivre auprès d'elle. Je suis sûr maintenant de la raison et
+de la prudence de Fernande; elle l'éloignera sans l'offenser et sans
+irriter sa passion par d'inutiles démonstrations de force. J'ai vu
+que je devais la laisser agir, et que ma confiance aveugle était la
+meilleure garantie possible de leur vertu.
+
+Je n'ai aucune inquiétude, mais je suis triste et profondément las de
+moi. J'avais un ami sincère, aimable, dévoué, et il faut qu'il parte
+désespéré parce que je suis au monde! Vous aviez une belle vie, intime,
+riante et pure comme vos coeurs, et voilà qu'elle est gâtée, dérangée,
+empoisonnée, parce que je suis M. Jacques, le mari de Fernande! J'espère
+si peu en moi et en mon avenir, que je voudrais plutôt mourir et vous
+laisser tous heureux, que de conserver mon bonheur au prix de celui de
+l'un de vous. Mon bonheur! sera-t-il possible désormais, si Fernande a
+dans le coeur un regret profond? Et comment ne l'aurait-elle pas! Voilà
+ce qui m'a consterné hier. Elle l'aime peut-être... si cela est, elle
+ne le sait pas encore elle-même; mais l'absence et la douleur le lui
+apprendront. Et pourquoi partirait-il, s'il faut qu'elle le pleure et
+qu'elle me haïsse?
+
+Non, elle ne me haïra pas, elle est si bonne et si douce! et moi je
+serai bon et doux avec elle; mais elle sera malheureuse, malheureuse par
+nos liens indissolubles... J'ai beaucoup pensé à cela avant que nous
+fussions mariés, et depuis quelque temps j'y pense encore; je verrai. Ne
+me parle pas, ne m'apprends rien sans que je t'interroge. Je crains que
+la première fois tu ne m'aies beaucoup trop rassuré sur leur amitié: ils
+étaient purs alors, et ils le sont encore; mais ils pouvaient se séparer
+aisément, et aujourd'hui il faut que leurs coeurs se brisent. Que Dieu
+nous pardonne, nous n'avons rien fait à mauvaise et coupable intention.
+Je retournerai demain au château; si Octave n'est point parti, je
+songerai à ce que je dois ou à ce que je puis faire.
+
+[Illustration: Ils étaient deux.]
+
+
+
+LXI.
+
+D'OCTAVE A FERNANDE.
+
+Voici un mois bien étrange que nous passons ensemble, mon amie. Depuis
+le jour où vous m'avez commandé d'étouffer mon amour, je l'ai tellement
+couvert de cendres que j'ai cru parfois avoir réussi à l'éteindre. Je
+suis plus tranquille que je ne l'étais cet hiver, bien certainement;
+mais ce transport d'enthousiasme qui m'a fait tout promettre et tout
+sacrifier, vous auriez dû prendre un peu plus de soin pour le ranimer de
+temps en temps. Votre coeur semble m'avoir abandonné; et je tombe dans
+une tristesse chaque jour plus profonde. Est-ce que vous craignez de me
+trouver indocile à vos leçons? pourquoi me les avez-vous déjà retirées?
+Peut-être ma mélancolie vous fatigue; peut-être craignez-vous l'ennui
+que vous causeraient mes plaintes. Et pourtant il vous serait si facile
+de me consoler avec quelques mots de confiance ou de compassion! Ne
+connaissez-vous pas votre pouvoir sur moi? quand s'est-il trouvé en
+défaut? Vous êtes quelquefois cruelle sans vous en douter, et vous
+me faites un mal horrible sans daigner vous en apercevoir. Ne
+pourriez-vous, par exemple, me cacher un peu l'amour que vous avez pour
+votre mari? Votre âme est si généreuse et si délicate dans tout le
+reste! mais, en ceci, vous mettez une sorte d'ostentation à me
+faire souffrir: laissez cette vaine parade aux femmes qui doutent
+d'elles-mêmes. Vous aviez eu tant d'esprit, au milieu de votre
+miséricorde, dans les premiers jours! vous saviez si bien me dire les
+choses qui pouvaient me consoler, ou du moins adoucir ma peine! Quand
+vous parliez de votre mari, sans blasphémer un mérite que personne
+n'apprécie mieux que moi, sans nier une affection que je ne voudrais pas
+lui arracher, vous aviez le secret ineffable de me persuader que ma part
+était aussi belle que la sienne, quoique différente. A présent vous avez
+le talent inutile et cruel de me montrer combien sa part est magnifique
+et la mienne ridicule. Ne pouviez-vous me cacher ce tripotage d'enfants
+et de berceaux? me comprenez-vous? Je ne sais comment m'expliquer, et je
+crains d'être brutal; car je suis aujourd'hui d'une singulière âcreté.
+Enfin, vous avez fait emporter vos enfants de votre chambre, n'est-ce
+pas? A la bonne heure. Vous êtes jeune, vous avez des sens; votre mari
+vous persécutait pour hâter ce sevrage. Eh bien! tant mieux! vous avez
+bien fait: vous êtes moins belle ce matin, et vous me semblez moins
+pure. Je vous respectais dans ma pensée jusqu'à la vénération, et en
+vous voyant si jeune, avec vos enfants dans vos bras, je vous comparais
+à la Vierge mère, à la blanche et chaste madone de Raphaël caressant
+son fils et celui d'Élisabeth. Dans les plus ardents transports de ma
+passion, la vue de votre sein d'ivoire, distillant un lait pur sur
+les lèvres de votre fille, me frappait d'un respect inconnu, et je
+détournais mon regard de peur de profaner, par un désir égoïste, un des
+plus saints mystères de la nature providente. A présent, cachez bien
+voire sein, vous êtes redevenue femme; vous n'êtes plus mère; vous
+n'avez plus de droit à ce respect naïf que j'avais hier, et qui me
+remplissait de piété et de mélancolie. Je me sens plus indifférent
+et plus hardi. Ce sont là de mauvais moyens avec un homme aussi
+rustiquement candide que je le suis: vous pouviez bien rendre à votre
+mari le droit d'entrer la nuit dans votre chambre, sans le faire savoir
+à toute la maison, et à moi surtout.
+
+[Illustration: Attirer Fernande à un rendez-vous...]
+
+
+
+LXII.
+
+DE JACQUES A SYLVIA.
+
+De la ferme de Blosse.
+
+Il va falloir que je voyage, je ne sais pour combien de temps, mais il
+est nécessaire que je m'éloigne; je deviens antipathique, et c'est ce
+qu'il y a de pire au monde. Fernande aime Octave: cela est maintenant
+hors de doute pour moi. Hier, quand j'obtins qu'elle fît emporter ses
+enfants, dont les cris l'empêchent de dormir et la rendent réellement
+malade, je ne sais si tu remarquas la singulière contestation qui
+s'éleva entre Octave et elle. «Est-ce que vous êtes sûre que vos enfants
+se passeront de vous toute une nuit! disait-il.--Il faut qu'ils
+s'y habituent, répondait-elle; il est temps de les sevrer.--Ils me
+paraissent bien jeunes pour cela.--Ils ont un an bientôt.---Mais on les
+soignera mal. A qui une mère peut-elle remettre le soin de veiller
+sur ses enfants la nuit?--Je puis remettre sans inquiétude ce soin à
+Sylvia.» Il fit alors un geste d'impatience extrême, et partit sans dire
+bonsoir à personne.
+
+Je ne compris pas d'abord le sens de cette conduite; mais, en y
+réfléchissant, elle me parut fort claire. J'examinai Fernande: elle
+était bien pâle depuis quelque temps! elle me sembla plus triste que
+malade. Je résolus de savoir à quoi m'en tenir, et j'entrai dans sa
+chambre à minuit.
+
+Le ciel m'est témoin qu'en faisant emporter les enfants je n'avais pas
+les intentions qu'Octave m'a supposées. Il y a plus d'un an que je n'ai
+endormi ma femme sur mon coeur, et ce serait pour moi une joie aussi
+vive et aussi pure aujourd'hui que le premier jour de notre union, si
+cette joie était réciproque; mais il y a un mois que je doute, et ce
+mois où j'aurais pu, sans la faire manquer aux saints devoirs de la
+maternité, la presser dans mes bras, a été pour moi une angoisse
+perpétuelle. Elle est sombre et silencieuse, l'as-tu remarqué, Sylvia?
+Octave est triste, et quelquefois désespéré. Ils luttent, ils résistent,
+les infortunés! mais ils s'aiment et ils souffrent. En vain j'avais tour
+à tour accueilli et repoussé la conviction de cet amour réciproque;
+elle m'arrivait de plus en plus. Je me décidai enfin hier à l'accepter,
+quelque rude qu'elle fût, et à paraître odieux un instant, afin de
+n'être plus jamais exposé à le devenir. Je m'approchai de son lit, et je
+vis qu'elle feignait de dormir, espérant, la pauvre femme, se soustraire
+ainsi à mes importunités; je la baisai au front, elle ouvrit les yeux
+et me tendit la main; mais je crus remarquer un imperceptible frisson
+d'effroi et de répugnance. Je lui parlai comme autrefois de mon amour,
+elle m'appela son cher Jacques, son ami et son ange protecteur; mais le
+nom d'amour était oublié; et quand je cherchais à attirer ses lèvres sur
+les miennes, sa figure prenait une singulière expression d'abattement
+et de résignation. Une douceur angélique résidait sur son front, et son
+regard avait la sérénité d'une conscience pure; mais sa bouche était
+pâle et froide, ses bras languissants. Je jugeai l'épreuve assez forte;
+il m'eût été impossible de trouver du plaisir à la tourmenter. J'avais
+horreur du droit dont je suis investi, et dont elle me croyait capable
+d'user contre son gré. Je lui baisai les mains, et lui demandai de me
+dire sincèrement si elle avait quelque chagrin, et si quelque chose
+manquait à son bonheur. «Comment pourrais-je trouver que je ne suis
+point heureuse, me répondit-elle, quand tu n'es occupé qu'à me rendre
+la vie agréable, et à éloigner de moi les moindres contrariétés? Quelle
+femme il faudrait être pour se plaindre de toi!--Quand tu voudras
+changer ta vie, lui dis-je, habiter un autre pays, t'entourer d'une
+société plus nombreuse, tu sais qu'il te suffira de me dire un mot pour
+que je mette ma plus grande joie à le satisfaire; si c'est l'ennui qui
+te rend malade et mélancolique, pourquoi ne me l'avoues-tu pas?--Non, ce
+n'est pas l'ennui, me répondit-elle avec un soupir.» Et je vis qu'elle
+était tentée de m'ouvrir son coeur. Elle l'eût fait certainement si son
+secret n'eût appartenu qu'à elle; mais elle ne devait pas me faire la
+confession d'un autre. Je l'aidai à la renfermer dans son sein, et je la
+quittai en lui disant: «Souviens toi que je suis ton père, et que je
+te porterai dans mes bras pour t'empêcher de marcher sur les épines.
+Dis-moi seulement quand lu seras lasse de marcher seule; et, dans
+quelque circonstance que nous nous trouvions, Fernande, ne me crains
+jamais.--Tu es un ange! un ange!» me dit-elle à plusieurs reprises; et
+son visage me remercia malgré elle de ce que je m'en allais. Je rentrai
+dans ma chambre, et je tombai désolé sur mon lit; je venais de franchir,
+pour la dernière fois de ma vie, le seuil de la sienne.
+
+C'en est donc fait irrévocablement; elle ne m'aime plus! Hélas! ne le
+sais-je pas depuis longtemps, et avais-je besoin d'une épreuve décisive
+pour m'en assurer? N'y a-t-il pas bien des mois qu'elle aime Octave
+sans le savoir? Cette paisible affection qu'elle me témoigne désormais,
+est-ce autre chose que de l'amitié? Elle est heureuse avec moi
+maintenant, el elle commence à souffrir par lui; car l'amour est chez
+elle une souffrance. La voilà en proie à toutes les terreurs et à toutes
+les difficultés de la vie sociale. Dieu sait combien de remords exagérés
+déchirent son coeur; mais que dois-je faire? L'éloignerai-je du danger
+et tâcherai-je de lui faire oublier Octave? Si je la lance au milieu du
+monde, impressionnable et ingénue comme elle l'est, elle cherchera à
+aimer encore et elle fera un mauvais choix; car elle est trop supérieure
+à ces poupées de salon qu'on appelle femmes du monde, pour prendre goût
+à leur existence vide et à leurs imbéciles plaisirs. Elle pourra en être
+étonnée, étourdie pour quelque temps et se distraire de sa passion; mais
+bientôt le besoin d'aimer qui est en elle se fera sentir plus vivement,
+et l'amour se réveillera dans son coeur, soit pour Octave, soit pour un
+autre qui ne le vaudra pas et qui la perdra. Et alors elle me haïra avec
+raison pour l'avoir arrachée à une affection qui était innocente encore,
+et qui l'aurait peut être été toujours, et pour l'avoir précipitée dans
+un abîme de déceptions et de douleurs. Mais si je la laisse ici, un
+matin elle se trouvera criminelle à ses propres yeux; elle se noiera
+dans ses larmes et m'accusera de l'avoir abandonnée au danger avec une
+lâche indifférence, ou avec une confiance stupide. Elle haïra peut-être
+son amant pour lui avoir fait souffrir ces agitations et ces remords;
+elle me méprisera pour ne l'avoir pas préservée.
+
+Je suis aussi incertain et aussi peu avancé qu'un homme qui n'aurait
+jamais prévu ce qui lui arrive. Pourtant voilà bientôt deux ans que
+j'emploie à retourner sous toutes les faces possibles l'avenir qui
+s'accomplit; mais il y a cent mille manières de perdre l'amour d'une
+femme, et la seule qu'on n'ait pas prévue est précisément celle qui se
+réalise. Il est absurde de se prescrire une règle de conduite, quand le
+hasard seul se charge de vous éclairer sur le meilleur parti à prendre.
+Voilà pourquoi les sociétés ne peuvent exister qu'au moyen de lois
+arbitraires, bonnes pour les masses, horribles et stupides pour les
+individus. Comment peut-on créer un code de vertu pour les hommes, quand
+un homme ne peut s'en faire un pour lui seul, et quand les circonstances
+le forcent à en changer dix fois dans sa vie? L'année dernière, quand
+j'accusai Fernande de me tromper effrontément, j'allais partir, j'allais
+l'abandonner sans remords et sans compassion. Qu'est-ce qui change si
+étrangement ma conduite et mes dispositions aujourd'hui? Elle aime
+Octave, comme je supposais qu'elle l'aimait alors; ce sont les mêmes
+êtres, les mêmes lieux, la même position sociale; mais ce n'est pus le
+même sentiment. Je la croyais grossièrement amoureuse d'un homme dans ce
+temps-là, et aujourd'hui, je vois qu'elle aime, en tremblant et malgré
+elle, une âme qui la comprend. Elle pâlit, elle frissonne, elle pleure,
+à présent! Voilà toute la différence extérieure; mais cette différence,
+c'est tout; c'est celle d'une femme sans coeur à une femme noble
+et sincère. Je ne peux pas me consoler par le mépris, maintenant.
+Qu'a-t-elle fait pour perdre mon estime? Rien, en vérité; et quand même
+elle se serait abandonnée aux transports de son amant, elle n'aurait
+fait que céder à l'entraînement d'une destinée inévitable. Elle n'a plus
+d'amour pour moi, et elle a dix-neuf ans, et elle est belle comme un
+ange. Ce n'est ni sa faute, ni la mienne, si je ne lui inspire plus
+que de l'amitié; puis-je demander plus de sacrifices, de dévouement
+et d'affection qu'elle n'en montre, en se combattant comme elle fait?
+Puis-je exiger que son coeur se dessèche, et que sa vie finisse avec
+notre amour?
+
+Je serais un insensé et un monstre si je pouvais concevoir contre elle
+une pensée de colère; mais je suis horriblement malheureux, car mon
+amour est encore vivant. Elle n'a rien fait pour l'éteindre; elle m'a
+fait souffrir; mais elle ne m'a ni offensé ni avili. Je suis vieux, et
+ne puis pas comme elle ouvrir mon coeur à un amour nouveau. Le moment
+de souffrir est venu; il n'y a plus à espérer de le retarder ou de
+l'éviter. Du moins j'ai contre la souffrance un bouclier qu'aucune
+espèce de trait ne peut traverser; c'est le silence. Tais-toi aussi, ma
+soeur! Je me soulage, en t'écrivant; mais que ces discours ne viennent
+jamais sur nos lèvres.
+
+
+
+LXIII.
+
+DE FERNANDE A JACQUES.
+
+Mon ami, puisque tu ne reviens que demain, je veux t'écrire aujourd'hui,
+et te faire une demande qui me coûte beaucoup; mais tu m'as parlé hier
+soir avec tant de bonté et d'affection que cela m'encourage. Tu m'as
+dit que, si j'éprouvais quelque ennui dans ce pays-ci, tu te ferais un
+plaisir de me procurer toutes les distractions que je pourrais désirer.
+Je n'ai pas accepté sur-le-champ, parce que je ne savais comment
+t'expliquer ce que j'éprouve, et je ne sais pas encore comment je vais
+te le dire. De l'ennui? auprès de toi, et dans un si beau lieu, avec mes
+enfants et deux amis comme ceux que nous avons, il est impossible que je
+connaisse l'ennui; rien ne manque à mon bonheur, ô mon cher Jacques! et
+tu es le meilleur et le plus parfait des amis et des époux. Mais que
+te dirais-je? Je suis triste parce que je souffre, et je souffre sans
+savoir de quoi. J'ai des idées sombres, je ne dors pas, tout m'agite et
+me fatigue; j'ai peut-être une maladie de nerfs; je m'imagine que je
+vais mourir et que l'air que je respire m'étouffe et m'empoisonne. Enfin
+je sens, non pas le désir, mais le besoin de changer de lieu. C'est
+peut-être une fantaisie, mais c'est une fantaisie de malade, dont tu
+auras compassion. Éloigne-moi d'ici pour quelque temps; j'imagine que je
+serai guérie, et que je pourrai revenir avant peu. Tu me disais l'autre
+jour que M. Borel t'engageait beaucoup à acheter les terres de M. Raoul,
+et tu me lisais une lettre où Eugénie se joignait à lui pour te supplier
+de venir examiner cette propriété et de m'amener passer l'été chez elle;
+j'ai comme un vague désir de prendre la distraction de ce voyage et de
+revoir ces bons amis. Engage notre chère Sylvia à nous accompagner; je
+ne saurais me séparer d'elle sans une douleur au-dessus de mes forces.
+Réponds-moi par le retour du domestique que je t'envoie. Epargne-moi
+l'embarras de m'expliquer davantage sur un caprice dont je sens
+le ridicule, mais que je ne puis surmonter. Traite-moi avec cette
+indulgence et cette divine douceur à laquelle tu m'as accoutumée.
+Bonjour, mon bien-aimé Jacques. Nos enfants se portent bien.
+
+
+
+LXIV.
+
+DE JACQUES A FERNANDE.
+
+Tes désirs sont des ordres, ma douce petite malade; partons, allons où
+tu voudras; prépare et commande le départ pour la semaine prochaine,
+pour demain si tu veux; je n'ai pas d'affaire dans la vie plus
+importante que ta santé et ton bien-être. J'écris à l'instant même
+à Borel pour lui dire que j'accepte son obligeante proposition.
+Précisément j'ai des fonds à déplacer, et il me sera agréable de les
+porter en Touraine, sous les yeux d'un ami qui en surveillera le revenu.
+Il m'eût été cruel de faire sans toi ce voyage; je ne sais pas si notre
+Sylvia pourra nous accompagner. Cela présente plus de difficultés et
+d'inconvénients que tu ne penses; j'en parlerai avec elle, et si la
+chose n'est pas impossible absolument, elle ne te quittera pas. Nous
+partirons donc pour aussi longtemps que tu voudras, ma bonne fille
+chérie; mais souviens-toi que si tu t'ennuies et te déplais à Cerisy,
+fût-ce le lendemain de notre arrivée, je serai tout prêt à te conduire
+ailleurs, ou à te ramener ici. Ne crains pas de me paraître fantasque:
+je sais que tu souffres, et je donnerais ma vie pour alléger ton mal.
+Adieu. Un baiser pour moi à Sylvia, et mille à nos enfants.
+
+
+
+LXV.
+
+D'OCTAVE A FERNANDE.
+
+Ainsi, vous partez! Je vous ai offensée, et vous m'abandonnez au
+désespoir, pour ne pas entendre les inutiles lamentations d'un importun.
+Vous avez raison; mais cela vous ôte beaucoup de votre mérite à mes
+yeux. Vous étiez bien plus grande quand vous me disiez que vous
+ne m'aimiez pas, mais que vous aviez pitié de moi, et que vous me
+supporteriez auprès de vous tant que j'aurais besoin de vos consolations
+et de votre appui. A présent, vous ne dites plus rien. Je vous parle de
+mon amour dans le délire de la fièvre, et vous avez la charité de ne pas
+me répondre, pour ne pas me désespérer, apparemment; mais vous n'avez
+pas la patience de m'entendre davantage, et vous partez! Vous vous êtes
+lassée trop tôt, Fernande, du rôle sublime dont vous aviez conçu l'idée,
+mais que vous n'avez pas eu la force de remplir. Mon amour n'a pas eu le
+temps de guérir; mais il s'est aigri, et la plaie est plus âcre et plus
+envenimée qu'auparavant.
+
+Votre conduite est fort prudente. Je ne vous aurais jamais crue si
+ingénieuse: vous avez arrangé tout cela en un clin d'oeil, et vous avez
+surmonté tous les obstacles avec toute l'habileté et tout le sang-froid
+du tacticien le plus expérimenté. Cela est bien beau pour votre âge!
+Sylvia était brutale et franche; elle partait en me laissant des billets
+où elle m'apprenait sans façon qu'elle ne m'aimait pas. Vous êtes plus
+politique; vous savez profiter des occasions et les saisir au vol;
+vous arrangez tout d'une manière si savante et si vraisemblable, qu'on
+jurerait que c'est votre mari qui vous entraîne, tandis que son coeur
+généreux et brave hésite, s'étonne et se soumet sans savoir ce qui vous
+passe par l'esprit. Sylvia se soucie médiocrement d'aller s'installer
+chez des gens qu'elle ne connaît pas, et qui la traiteront peut-être
+fort lestement; mais vous ne tenez compte de rien. Vous me comblez
+devant eux d'hypocrites témoignages de regret et d'attachement, et vous
+évitez si bien de vous trouver seule un instant avec moi, que, si je
+n'étais furieux, je serais désespéré. Soyez tranquille; j'ai autant
+d'orgueil qu'un autre quand on m'irrite par le mépris. Vous auriez dû
+me témoigner le vôtre dès le jour où j'ai eu l'insolence de vous parler
+d'amour: je serais parti sur-le-champ, et vous seriez débarrassée de moi
+depuis longtemps. Pourquoi prendre tant de peine aujourd'hui? pourquoi
+quitter votre maison et déplacer toute votre famille, quand vous n'avez
+qu'un mot à dire pour me renvoyer en Suisse? Croyez-vous que je veuille
+m'attacher à vos pas et vous fatiguer de mes poursuites? Vous avez
+choisi pour refuge la maison Borel, pensant que c'était le seul lieu du
+monde où je n'oserais pas vous suivre: eh! mon Dieu, c'est trop de soin;
+restez et vivez en paix; je pars dans un quart d'heure. Défaites vos
+malles; dites à votre mari que vous avez changé d'idée: je vous ai vue
+ce matin pour la dernière fois de ma vie. Adieu, Madame.
+
+
+
+LXVI.
+
+DE FERNANDE A OCTAVE.
+
+Vous vous trompez absolument sur les causes de mon départ et de ma
+conduite avec vous. J'exige que vous restiez jusqu'à demain, à moins que
+vous ne vouliez faire deviner à mon mari un secret qui peut compromettre
+son bonheur et mon repos. Ce soir, à neuf heures, nous partirons, après
+nous être pressé la main. Allez au grand ormeau, vous trouverez sous la
+pierre mon dernier billet, mon dernier adieu.
+
+
+
+DE FERNANDE A OCTAVE.
+
+(Billet placé sous la pierre de l'ormeau.)
+
+Je pars parce que je vous aime; vous le dire et résister à vos
+transports m'eût été impossible. Partir sans vous le dire est également
+au-dessus de mes forces. Je suis un être faible et souffrant; je ne puis
+commander à mon coeur; j'aime mes devoirs et je veux sincèrement les
+remplir. Ce que j'entends par mes devoirs, ce ne sont pas les seules
+lois de la société; la société châtie sévèrement ceux qui lui
+désobéissent; mais Dieu est plus indulgent qu'elle, et il pardonne. Je
+saurais braver pour vous le ridicule et le blâme qui s'attachent aux
+fautes d'une femme; mais ce que je ne puis vous immoler, le sacrifice
+que vous refuseriez, c'est le bonheur de Jacques. Que n'est-il moins
+parfait! que n'a-t il eu envers moi quelque tort qui m'autorise à
+disposer de mon honneur et de mon repos comme je l'entendrais! Mais,
+quand toute sa conduite est sublime envers moi et envers vous, que
+pouvons-nous faire? Nous soumettre, nous fuir, et mourir de chagrin
+plutôt que d'abuser de sa confiance.
+
+Je ne sais pas quand j'ai commencé à vous aimer. Peut-être est-ce dès le
+premier jour que je vous ai vu, peut-être Clémence avait-elle tristement
+raison en m'écrivant que je réussissais à donner le change à ma
+conscience, mais que j'étais déjà perdue lorsque je croyais travailler à
+voire réconciliation avec Sylvia. Je ne sais plus maintenant apprécier
+au juste ce qui s'est passé dans ma pauvre tête depuis un an; je suis
+brisée de fatigue, de combats, d'émotions. Il est temps que je parte; je
+ne sais plus ce que je fais; je suis comme vous étiez il y a un mois.
+Alors je me sentais encore de la force; d'ailleurs, la crainte de vous
+perdre m'en donnait. Que n'aurais-je pas imaginé, que ne me serais-je
+pas persuadé, que n'aurais-je pas juré à Dieu et aux hommes, plutôt que
+de renoncer à vous voir? Cette idée était trop affreuse, je ne pouvais
+l'accueillir; mais la victoire que nous nous flattions de remporter
+était au-dessus des forces humaines; à peine vous vis-je au point
+d'enthousiasme et de courage où je vous priais d'atteindre, que mon
+âme se brisa comme une corde trop tendue; je tombai dans une tristesse
+inexplicable, et quand j'en sortais pour contempler avec admiration
+votre dévouement et votre vertu, je sentais qu'il fallait vous fuir ou
+me perdre avec vous. Que Dieu nous protège! A présent le sacrifice est
+consommé; si je succombe, souvenez-vous de moi pour me plaindre et pour
+me pardonner ce que je vous ai fait souffrir.
+
+Si vous voulez m'accorder une grâce, restez encore quelques jours à
+Saint-Léon; et puisque Silvia n'a pu se décider à me suivre, profitez de
+cette sainte amitié que la Providence vous offre comme une consolation.
+Elle est triste aussi; j'ignore ce qu'elle a; peut-être devine-t-elle
+que je suis malheureuse. Elle se dévoue à mes enfants; elle leur servira
+de mère. Voyez-les, ces pauvres enfants que j'abandonne aussi, pour
+fuir tout ce que j'ai de plus cher au monde à la fois; leur vue vous
+rappellera mes devoirs et les vôtres; vous souffrirez moins pendant ces
+premiers jours. Si, au lieu de vous plonger dans la solitude, vous vous
+nourrissez l'âme du témoignage de notre honnête amitié et du spectacle
+de ces lieux, où tout vous parlera des graves et augustes devoirs de la
+famille et de l'honneur, vous vous souviendrez d'y avoir été heureux par
+la vertu, et vous vous réjouirez de n'avoir pas souillé la pureté de ce
+souvenir.
+
+
+
+LXVII.
+
+DE SYLVIA A JACQUES.
+
+Saint-Léon.
+
+Vous avez bien fait de me laisser vos enfants; ce voyage eût fait
+beaucoup da mal à ta fille, qui n'est pas bien portante. Son
+indisposition ne sera rien, j'espère; elle serait devenue sérieuse dans
+une voiture, loin des mille petits soins qui lui sont nécessaires. Ne
+parle pas à ta femme de cette indisposition, qui sera guérie sans doute
+quand tu recevras ma lettre. C'est une grande terreur pour moi que la
+moindre souffrance de tes enfants, surtout à présent que je suis seule.
+Je tremble de voir leur santé s'altérer par ma faute; je ne les quitte
+pourtant pas d'une minute, et je ne goûterai pas un instant de sommeil
+que notre chère petite ne soit tout à fait bien.
+
+Je suis heureuse d'apprendre que vous avez fait un bon voyage, et que
+vous avez reçu le plus aimable accueil; mais je m'afflige et m'effraie
+de la tristesse épouvantable où tu me dis que Fernande est plongée.
+Pauvre chère enfant! Peut-être as-tu mal fait de céder si vite à son
+désir; il eût fallu lui donner le temps de réfléchir et de se raviser.
+Il m'a semblé qu'au moment de partir, elle était au désespoir, et
+que, sans la crainte de te déplaire, elle eût renoncé à ce voyage. Je
+n'augure rien de bon de cette séparation. Octave est comme fou. J'ai
+réussi à le retenir jusqu'à présent, mais je désespère de le calmer.
+J'ai essayé de le faire parler; j'espérais qu'en ouvrant son coeur et en
+l'épanchant dans le mien, il se calmerait ou se pénétrerait davantage de
+la nécessité d'être fort; mais la force n'est pas dans l'organisation
+d'Octave; et quand même j'obtiendrais quelques nobles promesses, sa
+résolution serait l'enthousiasme de quelques heures. Je le connais, et
+le voyant aussi sérieusement épris de Fernande, j'espère peu à présent
+qu'il la seconde dans ses généreux projets. Il est dans une agitation
+effrayante; sa souffrance paraît si vive et si profonde, que j'en suis
+émue de compassion et que je pleure sur lui du fond de mon âme. Sois
+indulgent et miséricordieux, ô mon Jacques! car ils sont bien à
+plaindre. Je n'ai jamais été dans cette situation, et je ne sais
+vraiment pas ce que je ferais à leur place. Ma position indépendante,
+mon isolement de toute considération sociale, de tout devoir de famille,
+sont cause que je me suis livrée à mon coeur lorsqu'il a parlé. Si j'ai
+de la force, ce n'est pas à me combattre que je l'ai acquise; car je
+n'en ai jamais eu l'occasion. L'idée de sacrifier une passion réelle et
+profonde à ce monde que je hais me parait si horrible, que je ne m'en
+crois pas capable. Il est vrai que les seuls devoirs réels de Fernande
+sont envers toi; et ta conduite en impose de tels à tous ceux qui
+t'aiment, qu'il ne doit plus y avoir un instant de bonheur pour ceux qui
+te trahissent. Aide-la donc avec douceur à accomplir cet holocauste de
+son amour; j'essaierai d'obtenir quelque chose de la vertu d'Octave;
+mais il me ferme l'accès de son coeur, et je ne puis vaincre la
+répugnance que j'éprouve à forcer la confiance d'une âme qui souffre,
+fût-ce avec l'espoir de la guérir.
+
+
+
+LXVIII.
+
+D'OCTAVE A HERBERT.
+
+Je suis dans un état déplorable, mon cher Herbert; plains-moi et
+n'essaie pas de me conseiller; je suis hors d'état d'écouter quoi que
+ce soit. Elle a tout gâté en me disant qu'elle m'aime; jusque-là, je
+me croyais méprisé; le dépit m'aurait donné des forces; mais, en
+me quittant, elle me dit qu'elle m'aime, et elle espère que je me
+résignerai à la perdre! Non, c'est impossible; qu'ils disent ce qu'ils
+voudront, ces trois êtres étranges parmi lesquels je viens de passer un
+an qui m'apparaît comme un rêve, comme une excursion de mon âme dans un
+monde imaginaire! Qu'est-ce que la vertu dont ils parlent sans cesse? La
+vraie force est-elle d'étouffer ses passions ou de les satisfaire? Dieu
+nous les a-t-il données pour les abjurer? et celui qui les éprouve assez
+vivement pour braver tous les devoirs, tous les malheurs, tous les
+remords, tous les dangers, n'est-il pas plus hardi et plus fort que
+celui dont la prudence et la raison gouvernent et arrêtent tous les
+élans? Qu'est-ce donc que cette fièvre que je sens dans mon cerveau?
+Qu'est-ce donc que ce feu qui me dévore la poitrine, ce bouillonnement
+de mon sang qui me pousse, qui m'entraîne vers Fernande? Est-là les
+sensations d'un être faible? Ils se croient forts parce qu'ils sont
+froids. D'ailleurs, qui sait le fond de leurs pensées? qui peut deviner
+leurs intentions réelles? Ce Jacques qui m'abandonne et me livre au
+danger pendant un an, et qui, malgré sa pénétration exquise en toute
+autre chose, ne s'aperçoit pas que je deviens fou sous ses yeux; cette
+Sylvia qui redouble d'affection pour moi, à mesure que je me console
+de ses dédains et que je les brave en aimant une autre femme, sont-ils
+sublimes ou imbéciles? Avons-nous affaire à de froids raisonneurs
+qui contemplent notre souffrance avec la tranquillité de l'analyse
+philosophique, et qui assisteront à notre défaite avec la superbe
+indifférence d'une sagesse égoïste? à des héros de miséricorde, à
+des apôtres de la morale du Christ qui acceptent le martyre de leurs
+affections et de leur orgueil? A présent que j'ai perdu l'aimant qui
+m'attachait à eux, je ne les connais plus; je ne sais plus s'ils me
+raillent, s'ils me pardonnent ou s'ils me trompent. Peut-être qu'ils
+me méprisent; peut-être qu'ils s'applaudissent de leur ascendant sur
+Fernande, et de la facilité avec laquelle ils m'ont séparé d'elle au
+moment où elle allait être à moi. Oh! s'il en était ainsi, malheur à
+eux! Vingt fois par jour je suis au moment de partir pour la Touraine.
+
+Mais cette Sylvia m'arrête et me fait hésiter. Maudite soit-elle! Elle
+exerce encore sur moi une influence qui a quelque chose d'irrésistible
+et de fatal. Toi qui crois au magnétisme, tu aurais ici beau jeu pour
+expliquer le pouvoir qu'elle a encore sur moi après que mon amour pour
+elle est éteint, et quand nos caractères s'accordent et se ressemblent
+si peu. Quand Fernande était ici, j'étais si heureux, si enivré au
+milieu de toutes mes souffrances, que je pensais tout ce qu'elle disait.
+Sylvia était mon amie, ma soeur chérie, comme elle était l'amie et la
+soeur chérie de Fernande. A présent, elle m'étonne et m'inspire de la
+méfiance. Je ne peux pas croire qu'elle ne soit pas mon ennemie, et la
+pitié qu'elle me marque m'humilie comme le plus superbe témoignage de
+mépris qu'une femme puisse donner à un ancien amant. Ah! si je pouvais
+me livrer à elle, pleurer dans son sein, lui dire ce que je souffre, et
+si j'étais sûr qu'elle y compatît! Mais à quoi cela me mènerait-il? Elle
+est la soeur de Jacques, ou du moins il a en elle une amie si intime,
+qu'elle ne peut que blâmer et contrarier mon amour. Quand même elle
+serait assez généreuse pour désirer de me voir heureux avec une autre
+qu'elle, Fernande est précisément la seule femme qu'elle ne peut pas
+m'aider à obtenir. Ah! si elle me méprise, elle a bien raison, car je
+suis un homme sans caractère et sans conviction. Je sens que je ne suis
+ni méchant, ni vicieux, ni lâche; mais je me laisse aller à tous les
+flots qui me ballottent, à tous les vents qui me poussent. J'ai eu
+dans ma vie des moments de folle et sainte exaltation, puis des
+découragements affreux, puis des doutes cruels et un profond dégoût des
+gens et des choses qui m'avaient paru sublimes la veille. J'ai aimé
+Sylvia avec ferveur; j'ai cru pouvoir m'élever jusqu'à elle, qui me
+paraissait à demi cachée dans les cieux; puis je l'ai méprisée jusqu'à
+la soupçonner d'être une courtisane; puis je l'ai estimée au point de
+vivre son ami après avoir été repoussé comme amant; maintenant elle me
+fait peur et j'ai comme une sorte de haine contre elle; et pourtant je
+ne puis m'arracher encore aux lieux qu'elle habite; il me semble qu'elle
+a à me dire quelque parole qui pourra me sauver.
+
+Mais pourquoi suis-je ainsi? pourquoi ne puis-je ni rien croire, ni rien
+nier décidément? Oh! j'ai eu une belle nuit avec Fernande! j'ai versé à
+ses pieds des larmes qui m'ont semblé descendre du ciel; mais peut-être
+n'était-ce qu'une comédie que je jouais vis-à-vis de moi-même, et
+dont j'étais à la fois l'acteur inspiré et le spectateur niaisement
+émerveillé! Qui sait, qui peut dire ce qu'il est? Et à quoi sert de
+se chauffer le cerveau jusqu'à ce qu'il éclate? à quoi mène cette
+exaltation qui tombe d'elle-même comme la flamme? Fernande était sincère
+dans ses résolutions, dans sa confiance, la pauvre enfant; et tout en
+jurant à Dieu qu'elle ne m'aimerait point, elle m'aimait déjà en secret.
+Elle s'arrache au danger de me le dire, et elle me l'écrit naïvement!
+Oh! c'est cela qui me la fait aimer! c'est cette faiblesse adorable qui
+met son coeur au niveau du mien! D'elle, au moins, je n'ai jamais douté;
+je sens ce que j'ai senti dès le premier jour: c'est que nous sommes
+faits l'un pour l'autre, et que son être est de la même nature que
+le mien. Ah! je n'ai jamais aimé Sylvia, c'est impossible, nous nous
+ressemblons si peu! Presser Fernande dans mes bras, c'est presser une
+femme, la femme de mon choix et de mon amour! et on s'imagine que
+j'y renoncerai? Mais qu'arrivera-t-il? Que m'importe? si on la rend
+malheureuse, je l'enlèverai avec sa fille, que j'adore, et nous irons
+vivre au fond de quelque vallée de ma patrie. Tu me donneras bien un
+asile? Ah! ne me sermonne pas, Herbert; je sais bien que je me rends
+malheureux, et que je fais folie sur folie; je sais bien que, si j'avais
+une profession, je ne serais pas oisif; que, si j'étais comme toi,
+ingénieur des ponts et chaussées, je ne serais pas amoureux; mais que
+veux-tu que j'y fasse? je ne suis propre à aucun métier; je ne puis me
+plier à aucune règle, à aucune contrainte. L'amour m'enivre comme le
+vin; si je pouvais, comme toi, porter deux bouteilles de vin du Rhin
+sans extravaguer, j'aurais pu passer un an entre deux femmes charmantes
+sans être amoureux de l'une ni de l'autre.
+
+Adieu; ne m'écris pas, car je ne sais pas où je vais. Je fais mon
+portemanteau vingt fois par jour; tantôt je veux aller à Genève oublier
+Fernande, Jacques et Sylvia, et me consoler avec mon fusil et mes
+chiens; tantôt je veux aller me cacher à Tours, dans quelque auberge
+d'où je serai à portée d'écrire à Fernande et de recevoir ses réponses;
+tantôt je ris de pitié en me voyant si absurde; tantôt je pleure de rage
+d'être si malheureux.
+
+
+
+LXIX.
+
+DE JACQUES A SYLVIA.
+
+Ce que tu me mandes de ma fille m'effraie extrêmement; c'est la première
+fois qu'elle est malade, et, dans l'ordre des choses, elle aurait dû et
+devra l'être souvent; mais je ne puis commander à mon inquiétude quand
+il s'agit de mes enfants, parce qu'ils sont jumeaux, et que leur
+existence est plus précaire que celle des autres. La petite est bien
+plus délicate que son frère, et cela justifie la croyance générale qu'un
+des deux vit toujours aux dépens de l'autre dans le sein de la mère. Si
+elle va plus mal, écris-le-moi sans hésiter. J'irai te rejoindre, non
+pour aider à tes soins, qui ne peuvent être que parfaits, mais pour te
+soulager de la terrible responsabilité qui pèse sur toi. J'ai caché et
+je cacherai cette nouvelle à Fernande aussi longtemps que je pourrai;
+sa santé est réellement très-altérée, le chagrin et l'inquiétude
+aggraveraient son mal. Elle est entourée ici de soins, d'amitiés et
+de distractions; mais rien n'y fait. Elle est d'une tristesse qui me
+consterne, et ses nerfs sont dans un état d'irritation qui change
+entièrement son caractère. Tu as raison, Sylvia, cette séparation n'a
+produit rien de bon. Il y a peu d'âmes qui soient organisées assez
+vigoureusement pour se maintenir dans le calme d'une forte résolution;
+toutes les consciences honnêtes sont capables de la générosité d'un
+jour, mais presque toutes succombent le lendemain à l'effort du
+sacrifice. J'ai cru qu'il était de mon devoir de consentir à celui de
+Fernande et même de le seconder; ce n'est pas que j'en aie espéré un
+résultat heureux pour moi. Quand l'amour est éteint, rien ne le rallume;
+et en m'arrachant à notre Dauphiné, je n'avais pas certainement sur le
+visage l'imbécile joie d'un mari dont la vanité triomphe. Je n'avais pas
+non plus dans le coeur l'imprudent espoir d'un amant qui se flatte de
+retrouver son bonheur dans l'immolation du bonheur d'autrui. Je savais
+bien que Fernande aimerait Octave absent d'un amour plus acharné, et que
+je la dérobais seulement au danger dont sa pudeur eût peut-être suffi
+pour la préserver. Je savais que le trait s'enfoncerait dans son coeur à
+mesure qu'elle s'efforcerait de le retirer. Tous les hommes oublient
+ce qu'ils ont éprouvé, et feignent de ne plus savoir ce que c'est que
+l'amour quand on leur retire celui qu'ils croyaient posséder. Il faut
+voir alors par quels stupides arguments ils essaient de prouver que la
+femme qui les quitte est coupable envers eux. Pour moi, je n'accuserais
+Fernande que dans le cas où elle recevrait mes caresses d'un front
+serein, avec un sourire trompeur sur les lèvres. Mais sa conduite est
+noble; sa tristesse protesterait contre ma tyrannie, si j'étais assez
+grossier pour l'exercer. Dans l'espèce d'aversion qu'elle me témoigne
+malgré elle de temps en temps, il y a une violence de sincérité que je
+préfère à une hypocrite douceur. Pauvre enfant! pauvre chère enfant!
+comme tu dis, elle fait ce qu'elle peut. Dans de certains moments elle
+se jette à mon cou en sanglotant, dans d'autres elle me repousse avec
+horreur. Ah! que peut-elle craindre de moi? Je lui proposerai bientôt de
+revenir si son état ne s'améliore pas; car je ne veux pas qu'elle soit
+malheureuse et qu'elle me haïsse. Tous les chagrins, tous les affronts
+sur moi plutôt que celui-là! J'attends encore quelques jours;
+l'excitation où elle est s'apaisera peut-être comme le redoublement
+d'une maladie. J'ai dû consentir à l'amener ici, même avec la conviction
+que cela ne servirait à rien; j'ai dû lui laisser la faculté de faire un
+noble effort, et de mettre dans sa vie le souvenir d'un jour de vertu;
+ce sera un remords de moins pour l'avenir, un droit de plus à mon
+respect. Quand elle sera lasse de combattre, je ne lèverai point le bras
+pour l'achever, mais je le lui offrirai pour s'y reposer. Hélas! si elle
+savait combien je l'aime! Mais je me tais désormais; mon amour serait un
+reproche, et je respecte sa souffrance. Insensé que je suis! il y a des
+instants où je me flatte qu'elle va revenir à moi, et qu'un miracle va
+s'accomplir pour me récompenser de tout ce que j'ai dévoré de douleurs
+dans le cours de ma triste vie!
+
+
+
+LXX.
+
+DE SYLVIA A JACQUES.
+
+Il faut que tu viennes me trouver; ta fille tombe dans un état de
+marasme qui fait des progrès effrayants; amène quelque médecin plus
+habile que ceux que nous avons ici. Si Fernande est réellement aussi
+malade et aussi triste que tu le dis, cache-lui l'état de sa fille;
+et pourtant comment lui annoncerons-nous plus tard la vérité, si mes
+craintes se justifient? Fais ce que tu jugeras le plus prudent. La
+laisseras-tu ainsi sans toi chez ces Borel? La soigneront-ils bien? Il
+est vrai que sa mère va arriver au Tilly, à ce qu'elle me mande, et
+qu'elle ira chez elle si elle veut; mais d'après tout ce que tu m'as dit
+de sa mère, c'est une mauvaise amie et un triste appui pour Fernande.
+Ah! pourquoi nous sommes-nous quittés? cela nous a porté malheur.
+
+Octave est parti pour Genève; il a accompli aussi son sacrifice; que
+peut-on lui demander de plus? J'ai vainement essayé d'adoucir son
+chagrin par mon amitié; je me suis convaincue plus que jamais que
+son âme n'est point grande, et que les petitesses de la vanité ou de
+i'égoïsme, je ne sais lequel des deux, en ferment l'entrée aux idées
+élevées et aux nobles sentiments. Croirais-tu qu'il a longtemps hésité à
+savoir si j'avais l'intention de découvrir ses secrets pour en abuser,
+ou si j'étais sincère dans mon désir de le réconcilier avec lui-même?
+Croirais-tu qu'il a eu l'idée ridicule que je lui faisais des
+coquetteries pour le ramener à mes pieds? Il me suppose ce vil et sot
+amour-propre; il me croit occupée à ces calculs petits et méprisables,
+quand mon coeur est brisé de la douleur de Fernande et de la sienne,
+quand je donnerais mon sang pour les guérir en les divisant, ou pour les
+envoyer vivre heureux dans quelque monde où tu n'aurais jamais mis le
+pied, et où leur bonheur ne toucherait point à ton existence. Pauvre
+Octave! son plus grand malheur est de comprendre par l'intelligence
+ce que c'est que la grandeur, mais d'avoir le coeur trop froid ou le
+caractère trop faible pour y atteindre. Il croit que Fernande est son
+égale, et il se trompe: Fernande est très-au-dessus de lui, et Dieu
+fasse qu'elle puisse l'oublier, car l'amour d'Octave ne la rendrait
+peut-être que plus malheureuse. Enfin il est parti en me jurant
+qu'il allait en Suisse. Attendons le destin, et, quel qu'il soit,
+dévouons-nous à ceux qui n'ont pas la force de se dévouer.
+
+
+
+LXXVI.
+
+D'OCTAVE A FERNANDE.
+
+Votre mari est en Dauphiné et moi je suis à Tours; vous m'aimez et je
+vous aime, voilà tout ce que je sais. Je trouverai moyen de vous voir
+et de vous parler, n'en doutez pas. N'essayez pas de me fuir encore, je
+vous suivrais jusqu'au bout de la terre. Ne craignez pas que je vous
+compromette, je serai prudent; mais ne me réduisez pas au désespoir, et
+ne déjouez pas par une inutile et folle résistance les moyens que
+je prendrai pour arriver à vous sans que personne s'en doute. Que
+craignez-vous de moi? quels sont ces dangers qui vous épouvantent?
+Pensez-vous que je veuille d'un bonheur qui vous coûterait des larmes?
+M'estimez-vous assez peu pour croire que je vous demanderai des
+sacrifices? Je ne veux que vous voir, vous dire que je vous aime,
+et vous décider à retourner à Saint-Léon. Là nous reprendrons notre
+ancienne vie, vous resterez aussi pure que vous l'êtes, et je serai
+aussi malheureux que vous voudrez. Je puis tout promettre et tout
+accepter pourvu qu'on ne me sépare pas de vous; cela seul est
+impossible.
+
+J'ai déjà fait le tour du château et des jardins de Cerisy, j'ai déjà
+gagné le jardinier et apprivoisé les chiens. Cette nuit je suis passé
+sous vos fenêtres, il était deux heures du matin, et il y avait de la
+lumière dans votre chambre; demain je vous écrirai comment nous pouvons
+nous voir sans le moindre danger. Je sais que vous êtes malade, et, s'il
+faut répéter l'expression de ceux qui parlent de vous, un secret chagrin
+vous tue. Et tu crois que je t'abandonnerai quand ton mari te laisse
+pour aller serrer ses foins et philosopher avec Sylvia, tout en comptant
+ses denrées et son argent? Pauvre Fernande! ton mari est une mauvaise
+copie de M. de Wolmar; mais certainement Sylvia ne se pique pas d'imiter
+le désintéressement et la délicatesse de Claire; c'est une coquette
+froide et très-éloquente, rien de plus. Cesse de mettre ces doux êtres
+de glace au-dessus de tout, cesse de leur sacrifier ton bonheur et le
+mien; jette-toi dans les bras de celui qui t'aime, réfugie-toi dans le
+seul coeur qui t'ait comprise. Impose-moi tous les sacrifices que tu
+voudras, mais laisse-moi pleurer à tes genoux encore une fois, est te
+dire combien je t'aime, et que j'entende ce mot sortir de ta bouche.
+
+
+
+LXXII.
+
+D'OCTAVE A HERBERT.
+
+Je suis à Tours depuis un grand mois, comptant les jours le plus
+patiemment que je peux, et attendant les rares instants où il m'est
+permis de la voir. Encore ai-je perdu quinze jours à demander et
+à obtenir cette faveur. L'imprudente! elle ne sait pas combien sa
+résistance, ses scrupules et ses larmes m'attachent à elle et donnent de
+force à ma passion. Rien n'irrite mon désir, rien ne m'éveille de mon
+indolence naturelle comme les obstacles et les refus. J'ai eu assez à
+combattre sa terreur d'être découverte et compromise, j'ai été fort
+occupé. Tu dis que je n'ai pas d'emploi; je t'assure qu'il n'y a pas de
+profession plus active et plus assujettissante que celle de pénétrer
+auprès des femmes que le monde et la vertu se chargent de garder. J'ai
+eu à lutter contre madame de Luxeuil (cette Clémence dont je t'ai parlé
+une fois), le philosophe le plus pédant et le plus insupportable de
+la terre, la femme la plus sèche, la plus froide, la plus jalouse du
+bonheur d'autrui. Je l'avais parfaitement jugée d'après ses lettres.
+J'ai eu occasion de faire parler d'elle un mien ami qui est à Tours,
+et qui la connaît fort bien, parce qu'elle y vient souvent. Je sais
+maintenant que c'est ce qu'un appelle une personne distinguée, un de ces
+êtres qui ne peuvent ni aimer ni se faire aimer, et qui donnent leur
+malédiction à tout ce qui aime sur la terre; pédagogues femelles qui ont
+le triste avantage de voir clairement le malheur des autres, et de le
+prédire avec une joie malicieuse pour se consoler d'être étrangers aux
+biens et aux maux des vivants; momies qui ont des sentences écrites sur
+parchemin à la place du coeur, et qui mettent leur gloire a étaler leur
+fatal bon sens et leur raison impitoyable à défaut d'affection et de
+bonté. Sachant que Fernande était à Cerisy, et qu'au dire des voisins
+tourangeaux elle se mourait d'une maladie de langueur, elle est venue
+la voir et se repaître de sa tristesse, comme un corbeau qui attend le
+dernier soupir d'un mourant sur le champ de bataille. Je ne sais même
+pas si elle n'a pas indisposé contre la pauvre Fernande madame Borel,
+leur compagne commune de couvent. Fernande trouve que tout le monde
+lui bat froid, et ne peut s'empêcher de regretter Saint-Léon. Elle y
+retournera, je l'y déciderai, et là je vaincrai ses scrupules et les
+miens: oui, les miens; car je t'avoue, Herbert, que je suis le plus
+misérable séducteur qu'il y ait jamais eu. Je ne suis un héros ni dans
+la vertu ni dans le vice: c'est peut-être pour cela que je suis toujours
+ennuyé, agité et malheureux les trois quarts du temps. J'aime trop
+Fernande pour renoncer à elle; je préfère commettre tous les crimes et
+supporter tous les malheurs; mais cet amour est trop vrai pour que
+je veuille la persécuter et l'effrayer par des transports qu'elle ne
+partage pas encore. Elle les partagera, Dieu et la nature le veulent.
+Quelle digue peut s'opposer à l'amour de deux êtres qui s'entendent
+et dont les brûlantes aspirations s'appellent et se répondent à toute
+heure? Je conçois les joies extatiques de l'amour intellectuel chez des
+amants jeunes et pleins de vie, qui retardent voluptueusement l'étreinte
+de leurs bras pour s'embrasser longtemps avec l'âme. Chez les captifs
+ou les impuissants, c'est une vaine parade d'abnégation qu'expient en
+secret le spleen et la misanthropie. Je divague donc avec Fernande, et
+je m'élève dans les régions du platonisme tant qu'elle veut. Je suis
+sûr de redescendre sur la terre et de l'y entraîner avec moi quand je
+voudrai.
+
+Tu dois t'étonner de la vie que je mène: moi aussi; mais, au bout du
+compte, cet abandon de moi-même au hasard ou au destin, cette soumission
+de mes actions à mes passions est la seule chose qui me convienne. Je
+suis un vrai jeune homme, je le sais, au moins je l'avoue, et seul
+peut-être parmi tous ceux que je vois, je ne joue point de rôle. Je me
+laisse aller au gré de ma nature, et je n'en rougis pas. Les uns se
+drapent, les autres se fardent| il en est qui se plâtrent et veulent se
+changer en statues majestueuses. Il en est d'autres qui attachent des
+ailes de papillon à des organisations de tortue. En général, les vieux
+se font jeunes, et les jeunes affectent la sagesse et la gravité de
+l'âge mûr. Moi, je suis tout ce qui me passe par la tête et ne m'occupe
+en aucune façon, des spectateurs. J'écoutais dernièrement deux hommes se
+dépeindre l'un à l'autre. L'un se disait bilieux et vindicatif, l'autre
+insolent et apathique. Quand nous nous séparâmes en quittant la
+diligence, tous deux s'étaient déjà révélés: le prétendu bilieux s'était
+laissé provoquer avec le plus grand sang-froid par l'apathique, lequel
+n'avait pu supporter une contradiction très-légère sur une question
+politique. Le besoin de l'affectation est si grand chez les hommes,
+qu'ils se vantent des défauts qu'ils n'ont pas, plus volontiers que des
+qualités qu'ils peuvent avoir.
+
+Moi, je cours après l'aimant qui m'attire, et ne tourne les yeux ni à
+droite ni à gauche pour savoir ce qu'on dit de ma démarche. Quelquefois
+je me regarde au miroir, el je ris de moi-même; mais je ne change rien
+à ma manière d'être, cela me donnerait trop de peine. Avec ce
+caractère-là, j'attends sans trop d'ennui ni de désespoir ce que le
+destin va faire de moi; j'occupe mes instants le plus paisiblement
+du monde; la pensée de mon amour suffit pour réchauffer ma tête et
+entretenir mon espérance. Enfermé dans une petite chambre d'auberge
+assez fraîche et sombre, j'emploie à dessiner ou à lire des romans (tu
+sais que j'ai la passion des romans) les heures les plus chaudes de la
+journée. Personne ici ne me connaît que deux ou trois jeunes gens de
+Paris qui n'ont aucun rapport avec les Borel. D'ailleurs, les Borel
+ne connaissent ni mon nom ni ma figure, et mon séjour ici ne peut
+compromettre Fernande auprès de personne. Jacques lui écrit toujours
+qu'il reviendra la chercher la semaine prochaine; mais il est clair
+comme le jour qu'il n'y pense guère ou qu'il est plus occupé des soins
+de son exploitation que de sa femme. Il est vrai qu'il ne tient qu'à
+elle de demander des chevaux de poste, de monter dans sa voiture avec
+Rosette et d'aller le rejoindre. C'est à quoi je travaille à la décider,
+car je partirais aussitôt pour mon ermitage, et j'arriverais à quelques
+jours de distance, en disant à Jacques et à Sylvia que j'ai été faire
+un tour en Suisse. Ou ils ne se doutent de rien, ou ils veulent ne rien
+voir. Cette dernière opinion est celle à laquelle je m'abandonne le plus
+volontiers; elle apaise beaucoup un reste de remords qui me revient à
+l'esprit lorsque Fernande, avec ses grands yeux humides d'amour, et ses
+grands mots de sacrifice et de vertu, me replonge dans les incertitudes
+du désir el de la timidité. Moi, timide! c'est pourtant vrai.
+J'escaladerais les murailles de Babel, et je braverais tous les gardiens
+de la beauté, eunuques, chiens et gardes-chasse; mais un mot de la femme
+que j'aime me fait tomber à genoux. Heureusement les prières d'un amant
+sont plus impérieuses que les menaces de toute la terre, et même que
+les terreurs de la conscience. Je verrai Fernande ce soir. Elle vient
+quelquefois au bal des officiers de la garnison avec madame Eugénie
+Borel; je la fais danser sans avoir l'air de la connaître, si ce n'est
+comme une figure de bal, et je trouve le moyen de lui dire quelques
+mots. Madame Borel a ici une grande vieille maison déserte, une espèce
+de pied-à-terre dont on n'ouvre les volets et les portes qu'une fois par
+semaine. Il doit être facile d'y pénétrer et d'y donner rendez-vous à
+Fernande. Elle ne veut plus que j'aille rôder dans le parc de Cerisy.
+J'aime pourtant bien l'amour espagnol; mais la poltronne n'est plus du
+même avis.
+
+
+
+LXXIII.
+
+DE M. BOREL A JACQUES.
+
+MON VIEUX CAMARADE,
+
+Ta fille se meurt, c'est fort bien; mais ta femme se perd, c'est autre
+chose. Tu ne peux empêcher l'un, et tu dois t'opposer à l'autre. Laisse
+donc tes enfants à quelque personne sûre, et reviens chercher madame
+Fernande. Je me chargerais bien de te la reconduire si tu m'avais donné
+le droit de lui commander. Mais je n'ai eu de toi à ton départ que cette
+parole: «Mon ami, je te confie ma femme.» Je ne sais pas bien ce que tu
+entendais par là, toi qui es un philosophe, et dont les idées diffèrent
+beaucoup des nôtres; moi, je suis un vieux militaire et ne connais que
+le code du régiment Or, dans mon temps, voilà comme cela se passait, et,
+dans mon intérieur, voici comment cela se passe encore. Quand un ami,
+un frère d'armes me recommande sa femme ou sa maîtresse, sa soeur ou
+sa fille, je me crois investi des droits, ou, pour parler plus juste,
+chargé des devoirs suivants: 1° souffleter ou bâtonner tout impertinent
+qui s'adresse à elle avec l'intention évidente de porter atteinte à
+l'honneur de mon ami, sauf à rendre raison de ma manière de procéder au
+souffleté ou au bâyonné, si telle est son humeur. Ce premier point sera
+fidèlement exécuté, tu peux y compter, si le larron de ton honneur me
+tombe sous la main; mais jusqu'ici il est aussi insaisissable que la
+flamme et le vent. 2° Je me crois obligé, quand la femme de mon ami est
+récalcitrante ou sourde aux bons conseils que je tache de lui donner
+d'abord, d'avertir mon ami, afin qu'il mette ordre lui-même à sa
+conduite, car je n'ai point le droit de la corriger comme je ferais de
+la mienne en pareille circonstance. Voilà ce dont je m'acquitte, mon
+cher Jacques, avec beaucoup de chagrin et de répugnance, comme tu peux
+croire; mais enfin il le faut. Ce n'est pas une petite responsabilité
+que d'avoir à garder intacte la vertu d'une lemme jeune et jolie comme
+la tienne. J'ai fait de mon mieux, mais je ne puis empêcher qu'on se
+moque de moi; une femme en sait plus long qu'un homme sous ce rapport.
+Me taire serait tolérer et encourager le mal, et prêter ma maison à un
+commerce dont ma femme et moi semblerions complices. Je te transmets
+donc les faits tels qu'ils sont, tu en feras l'usage que tu voudras.
+
+Il y a quinze jours, ou pour mieux dire quinze nuits, j'entendis passer
+et repasser quelqu'un sous ma fenêtre à deux heures du matin. Mon grand
+lévrier, qui dort toujours au pied de mon lit, s'élança en hurlant vers
+la croisée entr'ouverte, et, à ma grande surprise, ce fut le seul chien
+de la maison qui prit la chose en mauvaise part. Tous les autres, bien
+qu'accoutumés à faire leur devoir, ne disaient mot, et je pensai
+que c'était quelqu'un de la maison. J'appelai, je criai _qui vive?_
+plusieurs fois, personne ne répondit; je pris une simple canne à épée et
+je sortis, mais je ne trouvai personne, et madame Fernande qui était
+à sa fenêtre, m'assura n'avoir rien vu et rien entendu. Cela me parut
+singulier et invraisemblable; mais je n'en témoignai rien, et je me
+tins sur mes gardes les nuits suivantes. Deux nuits après j'entendis
+très-distinctement les mêmes pas, mon lévrier fit le mène tapage; mais
+je l'apaisai et je descendis dans le jardin sans faire de bruit. Je vis
+fuir d'un côté un homme et de l'autre une femme, qui n'était ni plus ni
+moins que la tienne. Je ne me montrai pas à elle dans cet instant;
+mais le lendemain, au déjeuner, j'essayai de lui faire entendre que
+je m'étais aperçu de quelque chose; elle ne voulut pas comprendre.
+Néanmoins le galant ne revint plus. J'avais eu d'abord l'intention
+d'avoir une explication formelle avec ta femme; mais la mienne m'en
+empêcha, elle s'en était déjà chargée; et pour ne pas affliger Fernande,
+comme les femmes entre elles connaissent mieux les petits ménagements,
+elle lui avait dit qu'elle seule avait découvert son intrigue. Madame
+Fernande avait répondu, avec force larmes et attaques de nerfs, qu'elle
+avait en effet inspiré une violente passion à un pauvre jeune fou
+pour lequel elle n'avait que de l'amitié, et qu'elle avait écouté par
+compassion au moment de l'éloigner d'elle pour toujours. Je te répète
+les paroles dont ma femme, qui n'est pas mal romanesque non plus dans
+son genre, s'est servie en me racontant le fait. Tu croiras de cette
+prétendue amitié tout ce qu'il te plaira; pour moi, je n'en crois pas un
+mot; mais comme Fernande jurait à Eugénie que le monsieur était parti au
+moins pour l'Amérique, comme il ne se passait plus rien depuis plusieurs
+jours, je renonçai de bon coeur à la tâche désagréable que je remplis
+Aujourd'hui.
+
+[Illustration: J'ai vu Sylvia avec sa robe bleue dans le jardin.]
+
+L'affaire en était là quand le colonel de la garde royale nous invita
+à ses bals. Je n'aime guère ces freluquets de la nouvelle armée, qui
+portent des talons rouges au lieu de cicatrices, et des ordres étrangers
+au lieu de notre vieille croix; mais, au bout du compte, le colonel
+est un aimable homme. Quelques-uns de ces messieurs sont d'anciens
+militaires que la nécessité d'avoir un état a forcés de retourner leur
+casaque; on boit de bon vin à leurs soupers et on joue gros jeu. Tu sais
+que je ne suis pas un saint; ma femme aime la danse comme une vraie
+folle; après avoir un peu grogné, je consentis à la mettre dans sa
+calèche, à prendre les rênes et à la conduire à Tours avec madame
+Fernande, qui s'avouait beaucoup mieux portante, et madame Clémence,
+cette bégueule que je n'aime guère, et qui, grâce à Dieu, prit congé de
+nous en arrivant à la ville. Ta femme se fit belle comme un ange pour
+aller au bal; et vraiment on n'eût pas dit, en la voyant, qu'elle fût si
+malade qu'elle prétend l'être. Je m'en allai avec ceux qui ne dansent
+pas, et je laissai ces dames avec ceux qui n'ont pas eu les pieds gelés
+en Russie; je recommandai seulement à Eugénie de surveiller de près sa
+compagne, et de m'avertir sur-le-champ si elle dansait plusieurs fois ou
+si elle causait trop souvent avec quelqu'un. Je revins moi-même trois ou
+quatre fois donner un coup d'oeil à leur manière d'être. Tout se passa
+fort bien en apparence, et à moins que ma femme ne soit d'accord avec
+la tienne, ce dont je la crois incapable, il faut que le cavalier soit
+très-adroit et moins _insensé_ que Fernande ne l'avait dépeint. Il faut
+aussi qu'elle ait été de très-bon accord avec lui pour ne pas me le
+faire connaître; car il m'est impossible d'imaginer lequel, de ceux qui
+l'ont fait danser durant deux bals, a pris avec elle les mesures qu'elle
+a su si bien exécuter. Je poursuis mon Récit.
+
+[Illustration: J'ai déjà gagné le jardinier...]
+
+Le lendemain du dernier bal, quand nous fûmes de retour à Cerisy, elle
+nous dit qu'elle avait oublié une emplette, et qu'elle s'amuserait
+à monter à cheval _un de ces jours_ pour faire cette course. Je lui
+répondis qu'au jour et à l'heure qu'elle choisirait, je serais prêt à
+l'accompagner avec ma femme, ou sans ma femme, si cette dernière était
+occupée. Je lui proposai le lendemain ou le surlendemain. Elle me dit
+que cela dépendrait de l'état de sa santé, et qu'elle m'avertirait le
+premier matin où elle se sentirait bien. Le lendemain, vers midi, ne la
+voyant point descendre au salon, je craignis qu'elle ne fût plus malade
+qu'à l'ordinaire, et j'envoyai savoir de ses nouvelles; mais sa femme
+de chambre nous répondit qu'elle était partie à six heures du matin,
+à cheval et suivie d'un domestique. Cela m'étonna un peu, et j'allai
+prendre des informations à l'écurie. Je savais que la jument d'Eugénie
+et l'autre petite bête que monte ta femme ordinairement étaient allées
+chez le maréchal ferrant, à deux lieues d'ici. Fernande avait donc été
+obligée de monter mon cheval, qui est beaucoup trop vigoureux pour
+une femme aussi poltronne qu'elle; cela me sembla trahir un singulier
+empressement d'aller à Tours, et me jeta dans une double inquiétude. Je
+craignais qu'elle ne se rompît le cou, et, ma foi! c'eût été bien autre
+chose que tout le reste. J'allai l'attendre à la grille du parc, et
+je la vis bientôt arriver au triple galop, couverte de sueur et de
+poussière. Elle fût assez déconcertée en m'apercevant; elle espérait
+sans doute rentrer et se dépouiller de cet accoutrement de marche forcée
+sans être remarquée; mais elle reprit courage et me dit avec assez
+d'aplomb: «Ne trouvez-vous pas que je suis bien matinale et bien brave?
+--Oui, lui dis-je; je vous fais compliment d'être changée à ce point
+depuis le départ de Jacques.--Et vous voyez comme je mène bien votre
+cheval, ajouta-t-elle en feignant de ne pas comprendre. Je me porte
+vraiment bien aujourd'hui; je me suis levée avec le jour, et, voyant
+un si beau temps, je n'ai pu résister à la fantaisie de faire cette
+expédition.--C'est très-joli de votre part, repris-je; mais Jacques
+vous laisse-t-il courir les champs toute seule de la sorte?--Jacques me
+laisse faire tout ce que je veux,» répondit-elle d'un petit ton sec; et
+elle partit au galop sans ajouter un mot de plus. J'essayai de la faire
+sermonner par ma femme; mais les femmes se soutiennent entre elles comme
+les larrons; je ne sais ce qu'elles se dirent. Eugénie me pria de ne pas
+me mêler de cette affaire, et voulut me prouver que je n'avais pas le
+droit de faire des leçons à une personne qui n'était ni ma soeur ni ma
+fille; que mes épigrammes étaient brutales et blessaient Fernande, ce
+qui était contraire aux égards que nous devions à son isolement et aux
+devoirs de l'hospitalité. Que sais-je! elle me raisonna si bien, que je
+me tus encore et que ta femme retourna à Tours de la même façon deux
+jours après, c'est-à-dire hier. Que pouvais-je lui dire pour l'en
+empêcher, après tout? Et qui l'empêchait de me répondre qu'elle allait
+tout simplement acheter des gants et des souliers blancs? Eugénie le
+croyait ou feignait de le croire; or, voici le dénoûment.
+
+Tu sais aussi bien que moi que dans les villes de province tout se
+remarque, tout s'interprète et tout se découvre. La jolie figure de ta
+femme avait fait trop de sensation dans les bals pour que les officiers
+de la garnison ne cherchassent pas à lui faire la cour; et, comme il n'y
+a pas de meilleures prudes que les femmes qui cachent un petit secret,
+ils étaient tous repoussés avec perte. Ils la virent passer le premier
+matin et la suivirent de loin jusqu'à notre _maison de ville_, comme
+ma femme appelle son pied-à-terre; ils la virent entrer et sortir,
+remarquèrent le temps qu'elle y passa, s'informèrent, surent qu'il
+n'y avait personne dans la maison, et se demandèrent naturellement si
+c'était pour dormir ou pour prier Dieu qu'elle venait s'enfermer
+là pendant deux heures. Oisifs comme des officiers en garnison, et
+malicieux comme de vrais sous-lieutenants, cinq ou six d'entre eux
+firent si bonne enquête, qu'ils découvrirent une certaine issue de
+derrière par laquelle sortit, quelque temps après que Fernande fut
+partie, un jeune homme que l'on ne connaît pas par son nom, mais qu'on a
+vu à l'auberge de la Boule-d'Or depuis quelque temps. Hier, lorsque la
+pauvre Fernande retourna au rendez-vous, on attendit que le compère se
+fût introduit de son côté, et on lui ferma la retraite sans qu'il s'en
+aperçût, puis on monta la garde autour de la maison, et on laissa sortir
+Fernande sans l'effaroucher par aucune démonstration hostile; ces
+messieurs sont tous gens de bonne famille et trop bien élevés pour
+adresser la parole à une dame en pareille occasion. De mon temps, nous
+n'aurions pas été si respectueux; mais autre temps, autres moeurs,
+heureusement pour ta femme. Ces messieurs n'en voulaient qu'à l'heureux
+rival qu'elle leur préférait. Elle monta à cheval dans la cour après
+avoir pris la clef du rez-de-chaussée, qu'elle avait demandée à ma femme
+sous prétexte de prendre un instant de repos dans le salon, pendant
+qu'on briderait son cheval pour repartir; elle remit cette clef dans sa
+poche, non sans avoir bien barricadé son amant pour qu'il ne fût dérangé
+dans sa retraite par aucun curieux, et le domestique qui l'accompagnait,
+et qui était ou n'était pas dans le secret, emporta également la clef
+de la cour. Fernande partit au milieu d'une haie de spectateurs qui
+feignaient de fumer leur pipe en parlant de leurs affaires, mais qui se
+portèrent aussitôt après en embuscade à la fenêtre du grenier par où
+l'amant était entré d'une maison voisine. Ils contemplèrent avec grand
+plaisir les inutiles efforts qu'il fit pour sortir; ils le tinrent
+longtemps prisonnier, et voulaient, dit-on, le forcer à parlementer en
+répondant à de certaines questions, moyennant quoi on l'aurait mis en
+liberté. Il resta muet à tous les appels, à toutes les plaisanteries, et
+se tint tout le jour tranquille comme s'il eût été mort. Les vauriens
+d'assiégeants décidèrent qu'on le prendrait par la famine, et qu'on
+monterait la garde toute la nuit; on posa des postes autour de la
+maison, et on les releva d'heure en heure comme des factions militaires.
+Mais le captif, désespéré, fit une sortie à laquelle on ne s'attendait
+pas, et s'évada par les toits d'une manière qu'on dit miraculeuse de
+hardiesse et de bonheur. On le vit passer comme une ombre dans les airs,
+mais on ne put le joindre; et ce matin il a quitté la ville sans qu'on
+sache quelle route il a prise. Ton ancien camarade Lorrain, qui est
+aujourd'hui chef d'escadron dans les chasseurs de la garde royale, est
+venu dîner avec nous, et m'a raconté toute l'affaire non sans un certain
+plaisir, car il ne t'aime pas infiniment. Je suis monté chez ta femme
+aussitôt qu'il a été parti; elle s'était donnée pour malade toute la
+journée et n'avait pas quitté sa chambre. Je lui ai fait une scène de
+tous les diables, et elle s'est mise en colère comme un petit démon.
+Au lieu de me prier de me taire, elle m'a défié de t'informer de sa
+conduite, et m'a déclaré que je n'avais pas le droit de lui parler
+ainsi; que j'étais _un butor_, et qu'elle ne souffrirait pas de toi-même
+les reproches que je lui faisais. S'il en est ainsi, fais comme tu
+voudras, je m'en lave les mains; mais ma conscience m'ordonne de te dire
+ce qu'il en est.
+
+Elle m'a chassé de sa chambre, et voulait envoyer chercher sur-le-champ
+des chevaux de poste et quitter une maison où elle se disait insultée et
+opprimé. Eugénie s'est efforcée de la calmer, et une violente attaque de
+nerfs qui cette fois est, je crois, bien, réelle, est venue terminer le
+différend. Elle est au lit maintenant, et Eugénie passera la nuit auprès
+d'elle; moi je me hâte de t'écrire, parce que je crains que demain la
+force et la volonté ne lui reviennent de partir, et je ne veux pas la
+laisser s'en aller ainsi toute seule avec cette petite soubrette, qui
+m'a l'air, par parenthèse, d'une sournoise très-rouée. Je ferai mon
+possible pour lui persuader de t'attendre; mais, pour Dieu! tire-moi
+bien vite de cet embarras. Ne me fais pas de reproches, car tu vois que
+j'ai agi pour le mieux, et que je ne suis pas responsable de ce qui
+arrivera désormais; si elle veut partir, faire quelque folie, se laisser
+enlever, que sais-je? puis-je la mettre sous les verrous? Je ne le cache
+pas qu'elle a la tète perdue; dans l'indignation que m'inspirait sa
+résistance à mes avis, il m'est échappé qu'elle ferait mieux d'aller
+soigner sa fille qui se meurt, que de s'occuper d'un amour extravagant
+qui la livre déjà à la risée de toute une province et de tout un
+régiment. J'ai été fâché aussitôt d'avoir trahi le secret que tu m'avais
+recommandé, car elle est tombée dans des convulsions qui m'ont prouvé
+que cette nouvelle lui fait beaucoup de mal, et qu'elle n'a pas oublié
+l'amour maternel. Je termine en te priant d'avoir de l'indulgence
+envers elle. Je connais ton sang-froid, et compte sur la prudence de ta
+conduite, mais joins-y un peu de pitié pour cette pauvre égarée. Elle
+est bien jeune, elle pourra se ranger et se repentir. Il y a de bien
+bonnes mères de famille qui ont eu leurs jours d'égarement. Elle a, je
+crois, un bon coeur, du moins avant son mariage elle était charmante; je
+ne l'ai plus reconnue quand tu nous l'as ramenée avec des caprices, des
+convulsions et des violences dont je ne l'aurais jamais crue capable
+autrefois. Tu m'as paru être un mari bien débonnaire, je ne te le cache
+pas; tu vois ce que c'est que d'être trop amoureux de sa femme. D'autres
+disent que tu as quelques torts à te reprocher, et que tu vis là-bas
+dans une intimité un peu trop tendre avec une espèce de parente qui est
+venue te trouver après ton mariage, on ne sait pas d'où. Je sais bien
+que lorsqu'une femme est enceinte ou nourrice, on est excusable d'avoir
+quelque fantaisie; mais il ne faut pas que cela se passe sous le toit
+conjugal; c'est une grande imprudence, et voilà comme elles s'en
+vengent. Ne te fâche pas de ce que je te dis, c'est le propos d'un
+commis voyageur qui, entendant raconter l'aventure de Fernande ce matin
+dans un café, a dit que tu méritais un peu ton sort; c'est peut-être un
+mensonge. Quoi qu'il en soit, viens, ne fût-ce que pour découvrir la
+retraite de ton rival et le traiter comme il le mérite; je t'aiderai. Je
+ferme ma lettre, est minuit. Ta femme vient de s'endormir, c'est-à-dire
+qu'elle va mieux. Je lui ferai des excuses demain.
+
+
+
+LXXIV.
+
+DE FERNANDE A OCTAVE.
+
+Tilly, près Tours.
+
+Je suis chez ma mère: offensée et presque insultée par M. Borel, je suis
+venue me réfugier, non dans le sein d'une protectrice et d'une amie,
+mais sous le toit d'une personne dont les leçons, quelque dures qu'elles
+soient, ne seront point des usurpations de pouvoir. Je puis entendre
+sortir de sa bouche bien des paroles qui me révoltaient dans celle de ce
+soldat brutal et grossier. Je pars demain pour Saint-Léon; ma mère m'y
+conduit. Elle sait notre misérable aventure; qui ne la sait pas! mais
+elle a été moins cruelle pour moi que je ne m'y attendais. Elle rejette
+tout le blâme sur mon mari, et, malgré tout ce que je puis dire,
+s'obstine à croire que Sylvia est sa maîtresse, et qu'il m'abandonne
+pour vivre avec elle. Je ne sais pas qui a répandu dans le pays cet
+infâme mensonge; tout le monde l'accueille avec l'empressement qu'on met
+à croire le mal. Hélas! ce n'était donc pas assez que je le rendisse
+ridicule par ma folle conduite, je ne puis empêcher qu'on le calomnie!
+Sa bonté, sa confiance envers moi, seront attribuées à des motifs
+odieux! Je suis sûre que Rosette nous trahit et vend nos secrets; je
+l'ai rencontrée tout à l'heure comme elle sortait de chez ma mère, et
+elle s'est beaucoup troublée en me voyant. Un instant après, ma mère
+est venue me parier de mon ménage, de mon imprudent amour, et j'ai vu
+qu'elle était informée des plus petits détails de notre histoire; mais
+informée de quelle manière! Les faits, en passant par la bouche de cette
+servante, étaient salis et dénaturés, comme vous pouvez penser: nos
+premiers rendez-vous au grand ormeau, alors que je croyais me livrer à
+un sentiment si pur et si peu dangereux, ont été présentés comme une
+intrigue effrontée; l'accueil que Jacques vous fit alors a été traité
+d'infâme complaisance; et notre double amitié, si longtemps paisible et
+toujours si pure, est condamnée sans appel comme un double commerce de
+galanterie. Que puis-je répondre à de telles accusations? Je n'ai pas
+la force de me débattre contra une destinée si déplorable; je me laisse
+accabler, humilier, salir. Je pense à ma fille qui se meurt, et que je
+trouverai peut-être morte dans trois jours. Il semble que le ciel soit
+en colère contre moi; j'ai donc commis un grand crime en vous aimant?
+Votre lettre me fait autant de bien qu'il m'est possible d'en ressentir;
+mais que pouvez-vous réparer désormais? Je sais que vous souffrez autant
+que moi de mes maux, je sais que vous donneriez votre vie pour m'en
+préserver; mais il est trop tard. Je ne vous ferai point de reproches;
+je suis perdue, à quoi servirait de me plaindre?
+
+Je ne sais pas comment m'est parvenue votre lettre, mais je vois, au
+moyen que vous m'indiquez pour recevoir ma réponse, que vous n'êtes pas
+loin, et que vous pénétrez presque dans la maison. Octave! Octave! vous
+m'êtes funeste, vous m'avez perdue par la conduite où vous persévérez
+obstinément. À quoi serviront cette sollicitude et ces poursuites
+passionnées qui exposent votre vie et qui ruinent mon honneur? Pourquoi
+voulez-vous me disputer ainsi à une société qui rit de nos efforts, et
+pour qui notre affection est un sujet de scandale et de moquerie? Sous
+quelque déguisement et avec quelque précaution que vous approchiez de
+moi, vous serez encore découvert. La maison est petite, je suis gardée
+à vue, et Rosette vous connaît; vous voyez où mènent le secours et le
+dévouement de ces gens-là; pour un louis ils vous secondent, pour deux
+ils vous vendent. À quoi vous servira de me voir? vous ne pouvez rien
+pour moi. Il faut que mon mari sache tout, et que j'obtienne son pardon.
+Ce ne sera pas difficile, je connais trop bien Jacques pour craindre
+aucun mauvais traitement de sa part; mais son estime me sera retirée
+à jamais, il n'aura plus pour moi que de la compassion, et sa bonté
+m'humiliera comme un affront perpétuel. Pour vous, si vous vous obstinez
+à me voir encore, vous paierez peut-être cette obstination de votre vie;
+car Jacques se réveillera enfin du sommeil où la confiance plonge son
+orgueil. Je ne puis vous empêcher de chercher l'accomplissement de votre
+fatale destinée; vous ne pouvez augmenter le mal que vous m'avez fait,
+qu'en trouvant la mort dans les conséquences de votre amour. Eh bien!
+soit. Tout ce qui pourra hâter la mienne sera un bienfait de Dieu: qu'il
+m'enlève ma fille et qu'il vous frappe, je vous suivrai de près.
+
+
+
+LXXV.
+
+D'OCTAVE A FERNANDE.
+
+Je t'ai perdue, tu es désespérée, et tu crois que je t'abandonnerai?
+Tu crois que je tiendrai compte des dangers auxquels ma vie peut être
+exposée, quand la tienne est compromise et désolée par ma faute? Me
+prends-tu pour un lâche? Ah! c'est bien assez d'être un fou que Dieu
+maudit, et dont la fatalité déjoue toutes les espérances et traverse
+toutes les entreprises. N'importe, ce n'est point le moment des
+plaintes et du découragement; songe que je ne puis plus te compromettre
+maintenant; le mal est fait, rien ne m'en consolera, et mon coeur
+saignera éternellement pour ma faute. Mais si le passé n'est pas
+réparable, du moins l'avenir nous appartient, et je ne supporte pas
+l'idée qu'il doive être pour toi un châtiment implacable et éternel.
+Pauvre infortunée! Dieu ne veut pas que tu te résignes à souffrir toute
+ta vie d'une faute que tu n'as pas commise; s'il veut punir, il faudra
+qu'il commence par moi; mais va, Dieu est indulgent, et il protège ceux
+que le monde abandonne. Il te préservera, lui seul sait de quelle façon;
+du moins il te rendra ta fille. Ce misérable Borel aura exagéré son
+mal pour se venger de la juste fierté avec laquelle tu repoussais
+ses insolentes réprimandes. Quand j'ai quitté Saint-Léon, elle était
+très-légèrement indisposée, et sa constitution annonçait une force
+capable de résister aux maladies inévitables de l'enfance. Tu la
+retrouveras guérie, ou, du moins, elle guérira en dormant sur ton sein.
+Tout le mal est venu, à elle comme à nous, de ton départ. Nous étions
+une heureuse famille, croyant les uns aux autres, et une même vie
+semblait nous animer; tu as voulu rompre cet accord que le ciel
+ordonnait. Il te poussait dans mes bras; Jacques l'aurait ignoré ou
+toléré, et Sylvia n'aurait osé s'en offenser. À présent, le monde a
+parlé, il a jeté sa hideuse malédiction sur nos amours, il faut les
+laver avec du sang. Laisse faire, j'offrirai le mien à Jacques jusqu'à
+la dernière goutte. Ne sais-tu pas que je serais le dernier des lâches
+si j'agissais autrement? S'il doit s'apaiser en prenant ma vie et te
+rendre le bonheur, je mourrai consolé et purifié de mon crime; mais s'il
+te maltraite, s'il te menace, s'il t'humilie seulement, malheur à lui!
+Je t'ai jetée dans le précipice, je saurai t'en retirer. Crois-tu que je
+m'inquiète du monde? J'ai cru autrefois que c'était un maître sévère
+et juste; j'ai rompu avec lui du jour où il m'a défendu de t'aimer. A
+présent, je brave ses anathèmes; je te prendrai dans mes bras et je
+t'emporterai au bout de la terre. J'enlèverai tes enfants, ta fille
+au moins avec toi, et nous vivrons au fond de quelque solitude où les
+clameurs insensées de ta société ne nous atteindront pas. Je n'ai pas,
+comme Jacques, une grande fortune à t'offrir; mais ce que je possède
+t'appartiendra; je me vêtirai en paysan, et je travaillerai pour que
+ta fille ait une robe de soie, et pour que tu n'aies rien à faire qu'à
+jouer avec elle. Le sort que je te ferai sera moins brillant que celui
+dont tu jouis; mais il te prouvera plus d'amour et de dévouement que
+tous les dons de ton mari. Relève donc ton courage et hâte-toi d'aller
+à Saint-Léon. Si je ne craignais d'augmenter sa colère, je viendrais te
+prendre ce soir dans une chaise de poste et je te conduirais moi-même
+à ton mari; mais il croirait peut-être, dans le premier moment, que je
+viens pour le braver, et telle n'est pas mon intention. Je vais m'offrir
+à lui, et lui donner la réparation qu'il voudra. Il me mépriserait avec
+raison si je fuyais dans un pareil moment. Je suis entré dans le petit
+jardin de ta mère ce matin, et je l'ai vue en grand conciliabule avec
+Rosette; chasse cette fille le plus tôt possible. Je t'ai vue aussi,
+dans quel état de pâleur et d'abattement! J'ai senti toutes les tortures
+du remords et du désespoir. J'étais habillé en paysan, et c'est moi qui
+ai vendu à ton domestique les fleurs où tu as dû trouver mon premier
+billet. Je te porterai moi-même celui-ci ce soir au moment de ton
+départ, et je ferai le voyage à deux pas derrière toi. Prends courage,
+Fernande; je t'aime de toutes les forces de mon âme; plus nous serons
+malheureux, et plus je t'aimerai.
+
+
+
+LXXVI.
+
+D'OCTAVE A HERBERT.
+
+J'ai bien des choses à te raconter. Je suis reparti pour le Dauphiné, le
+15 au soir, avec Fernande et madame de Theursan; la mère était bien loin
+de se douter qu'un des deux postillons qui la conduisaient n'était autre
+que l'amant à qui elle se flattait d'enlever sa fille. Cette madame de
+Theursan, qui est du reste une méchante femme, est prudente et amie
+des mesures sages et adroites; elle avait, dans la journée, congédié
+Rosette, et l'avait fait partir pour Paris avec une somme assez forte
+et une lettre de recommandation pour une personne qui doit la placer
+avantageusement. J'ai rencontré la soubrette dans une auberge du village
+voisin où elle prenait la diligence; j'avais envie de la cravacher; mais
+j'ai pensé que, dans l'intérêt de Fernande, je devais faire tout le
+contraire. J'ai donc doublé le présent de madame de Theursan, et je l'ai
+vue partir pour Paris. Là, du moins, les méchancetés de sa langue seront
+perdues dans le grand orage des voix qui planent sur l'abîme où tout
+s'engloutit pêle-mêle, fautes et blâme. Au moment du départ de Fernande,
+j'ai vu avec plaisir madame Borel lui donner des témoignages d'amitié
+qui ont dû répandre quelque consolation dans son coeur brisé. A
+l'approche du premier relais, après avoir échangé un regard, une poignée
+de main et un billet à la portière avec Fernande, j'ai quitté mon
+costume, et j'ai couru la poste à franc-étrier toute la nuit derrière
+sa voiture; à chaque relais je m'approchais d'elle, et je voyais, à la
+lueur mystérieuse de quelque lanterne, un peu d'espoir et de plaisir
+dans ses yeux. Au jour, pendant qu'elle déjeunait dans une auberge, j'ai
+loué une chaise et j'ai continué ainsi mon voyage. À propos, envoie-moi
+vite de l'argent, car, si j'avais quelque nouvelle expédition à faire,
+je ne saurais comment m'en tirer.
+
+Madame de Theursan a bien remarqué ma figure sur la route; mais elle
+ne m'avait jamais vu, et j'avais l'air d'un voyageur de commerce si
+indifférent à elle et à sa fille, qu'elle ne pouvait deviner mon
+dessein. Je me suis arrêté sur la route, à l'entrée du vallon de
+Saint-Léon, et je l'ai laissée s'engager dans la plaine; j'ai envoyé
+alors mon équipage au presbytère en disant au postillon d'aller
+lentement, et, en une demi-heure, par le sentier des Collines, je
+suis arrivé à travers bois jusqu'au château; je suis entré sans voir
+personne, et je me suis assis dans le salon derrière le paravent où l'on
+met parfois les enfants pendant le jour. Il y avait un berceau vide, un
+seul; mon coeur se serra; je devinai que la petite fille était morte,
+et je répandis des larmes amères en songeant au surcroît de douleur qui
+attendait mon infortunée Fernande.
+
+J'étais là depuis un quart d'heure, absorbé et comme accablé de cette
+combinaison de malheurs implacables, lorsque j'entendis marcher
+plusieurs personnes; c'était Jacques avec Fernande et sa mère qui
+venaient d'arriver. «Où est ma fille? disait Fernande a son mari;
+fais-moi voir ma fille.» L'accent de sa voix était déchirant. Celle de
+Jacques eut quelque chose d'étrangement cruel en lui répondant par cette
+question: _Où est Octave?_... Je me levai aussitôt, et je me présentai
+en disant d'un ton résolu: «Me voici.» Il resta quelques instants
+immobile, et regarda madame de Theursan, dont le visage exprimait la
+surprise que tu peux imaginer. Jacques, alors, me tendit la main en me
+disant: _C'est bien_. Ce fut la première et la dernière explication que
+nous eûmes ensemble.
+
+Fernande était partagée entre l'inquiétude de savoir ce qu'était devenue
+sa fille et celle de voir la conduite de Jacques envers moi; pâle et
+tremblante, elle tomba sur une chaise en disant d'une voix étouffée:
+«Jacques, dis-moi que ma fille est morte et que tu as reçu une lettre de
+M. Borel.--Je n'ai reçu aucune lettre, répondit Jacques, et ton arrivée
+est pour moi un bonheur inattendu.» Il fit cette réponse avec tant de
+calme, que Fernande dut s'y tromper. J'y aurais été pris moi-même, si
+je ne savais par Rosette, qui était au courant de tous les secrets de
+Cerisy, que M. Borel a écrit et qu'il a tout raconté. Fernande se leva
+vivement, et un éclair de joie brilla sur son visage; mais elle retomba
+sur son siège, en disant: «Ma fille est morte, du moins!--Je vois, dit
+Jacques en se penchant vers elle avec affection, que Borel aura eu
+l'imprudence de te dire les motifs qui m'ont retenu loin de toi. C'est
+une triste justification que j'ai à t'offrir, ma pauvre Fernande; mais
+tu l'accepteras, et nous pleurerons ensemble.» Sylvia entra en cet
+instant avec le fils de Fernande dans ses bras; elle courut le mettre
+dans ceux de l'infortunée en la couvrant de baisers et de larmes.
+_Seul!_ dit Fernande en embrassant son fils, et elle s'évanouit.
+
+«Monsieur, dit alors madame de Theursan en prenant le bras de Jacques,
+laissez ma fille aux soins de deux personnes que j'ai la surprise de
+voir ici, et accordez-moi sur-le-champ un moment d'entretien dans une
+autre pièce.--Non, Madame, répondit Jacques d'un ton sec et hautain;
+laissez-moi secourir ma femme moi-même, vous direz ensuite tout ce que
+vous voudrez devant les deux personnes que voici. Fernande, dit-il en
+s'adressant à sa femme, qui commençait à revenir un peu, prends
+courage; c'est tout ce que je te demande en récompense de la tendresse
+inaltérable que j'ai pour toi. Soigne-toi, conserve-toi pour cet enfant
+qui nous reste; vois comme il te sourit, notre pauvre fils unique! Tu
+dois tenir à la vie, tu es encore entourée d'êtres qui te chérissent;
+Sylvia est là qui attend un effort de ton amitié pour lui rendre
+ses caresses; je suis à tes pieds pour te conjurer de résister à ta
+douleur... et... voici Octave.» Il prononça ce dernier mot avec un
+effort visible. Fernande se jeta dans ses bras, occupée seulement de sa
+douleur; il avait sur le visage deux grosses larmes, et il me regarda
+avec un singulier mélange de reproche et de pardon. L'homme étrange!
+j'eus envie un instant de me jeter à ses pieds.
+
+Nous passâmes près d'une heure dans les larmes. Jacques était si bon et
+si délicat envers sa femme, qu'elle se rassura au moins sur un des deux
+malheurs qu'elle avait redoutés; elle pensa qu'il ne savait rien encore,
+et prit courage au point de me tendre la main, à moi le dernier, après
+avoir donné mille témoignages d'affection à son fils, à son mari et à
+Sylvia. «Tu vois, lui dis-je à voix basse, pendant un moment où je me
+trouvais seul près d'elle, que tous les coups ne frappent pas en même
+temps, et que je suis encore à tes pieds.» Je rencontrai les yeux de
+madame de Theursan, qui m'observait d'un air d'indignation. Jacques
+rentra avec Sylvia; ils obtinrent de Fernande qu'elle prendrait un peu
+de nourriture, et nous la conduisîmes à table. Le déjeuner fut triste et
+silencieux; mais nos soins semblaient rappeler peu à peu Fernande à
+la vie. Personne ne parlait à madame de Theursan, qui paraissait fort
+insensible à l'infortune de sa fille, et qui n'était occupée qu'à
+regarder alternativement Sylvia et moi, nous remerciant, avec une
+affectation de politesse ironique, des rares attentions que nous avions
+pour elle. Jacques, de son côté, affectait de n'en avoir aucune. Quand
+nous rentrâmes au salon, madame de Theursan, s'adressant à Jacques, lui
+dit d'un ton insolent: «Ainsi, Monsieur, vous refusez de me donner
+une explication particulière?--Absolument, Madame, répondit
+Jacques.--Fernande, dit-elle, vous entendez comme on traite votre mère
+chez vous; je suis venue ici pour vous défendre et vous protéger; mon
+intention était de vous réconcilier, autant que possible, avec votre
+mari, et d'employer la politesse et la raison pour l'engager à abjurer
+ses torts en pardonnant les vôtres. Mais on m'insulte avant même que
+j'aie dit un mot en votre faveur; c'est à vous de savoir comment vous
+voulez que j'agisse désormais.--Je vous supplie, maman, dit Fernande,
+troublée et épouvantée, de remettre à un autre moment toute explication
+avec qui que ce soit.--Est-ce que tu penses, Fernande, lui dit Jacques,
+que nous aurons jamais besoin d'intermédiaire pour nous expliquer?
+Est-ce que tu as prié ta mère de venir te protéger et te défendre contre
+moi?--Non, non, jamais! s'écria Fernande en cachant sa tête dans le sein
+de Jacques, ne le crois pas! tout cela arrive malgré moi; n'écoute pas,
+ne réponds pas... Ma mère, ayez pitié de moi et taisez-vous.--Me taire
+serait une bassesse, reprit madame de Theursan, si ce que j'aurais à
+dire pouvait servir à quelque chose; mais je vois que ce serait prendre
+une peine inutile. Si tout le monde est content ici, je n'ai plus qu'à
+me retirer. Mais songez, Fernande, que nous nous voyons pour la dernière
+fois; la vie honteuse à laquelle j'espérais vous soustraire et où vous
+voulez vous plonger plus avant m'interdit désormais toute relation avec
+vous. J'aurais l'air, aux yeux du monde, d'approuver le scandale de
+votre conduite, et d'imiter la honteuse complaisance de votre mari.»
+Fernande, plus pâle que la mort, tomba sur le sofa en disant: «Mon Dieu,
+épargnez-moi!» Jacques était aussi pâle qu'elle, mais sa colère ne se
+révélait que par un petit froncement de sourcil que Fernande m'a
+appris à observer, et dont madame de Theursan était loin de connaître
+l'importance. «Madame, dit-il d'une voix très-légèrement altérée,
+personne au monde, excepté moi, n'a de droits sur ma femme; vous avez
+renoncé aux vôtres en la mariant. Je vous défends donc, au nom de mon
+autorité et de mon affection pour elle, de lui adresser des reproches
+et des injures, qui, dans l'état où vous la voyez, peuvent lui devenir
+funestes. Je savais bien que, pour avoir le plaisir de m'offenser, vous
+ne marchanderiez pas avec la vie de votre fille; mais si c'est à moi que
+vous en avez, parlez, j'ai de quoi vous répondre; il me suffira de vous
+dire que je vous connais.» Madame de Theursan changea de visage; mais la
+colère l'emportant sur la peur que cette espèce de menace avait semblé
+lui faire, elle se leva, prit Fernande par le bras, et, l'attirant
+vers moi d'une manière brutale, elle la jeta presque sur mes genoux en
+disant: «Si c'est là votre choix, Fernande, restez au sein de la honte
+où votre mari vous a précipitée; je ne saurais relever une âme avilie.
+Pour vous, Mademoiselle, dit-elle à Sylvia, je vous fais mon compliment
+du rôle que vous jouez ici, et j'admire l'habileté avec laquelle vous
+avez fourni un amant à votre rivale, pour la supplanter plus facilement
+auprès de son mari. Maintenant je pars; j'ai rempli le devoir qui
+m'était imposé en offrant à ma fille l'appui qu'elle aurait dû implorer
+et qu'elle repousse. Que Dieu lui pardonne, car moi je la maudis!»
+Fernande jeta un cri d'effroi. Je la pressai involontairement sur mon
+coeur. Sylvia dit à madame de Theursan, avec un dédain glacial, qu'elle
+ne comprenait rien à son apostrophe et qu'elle ne répondait point aux
+énigmes. «Je vais t'expliquer celle-ci, dit Jacques avec amertume.
+Madame n'a pas de fortune; et elle sait que j'ai fait à sa fille un
+douaire qui, en cas de veuvage ou de séparation, assurerait à celle-ci
+une existence brillante; elle cherche à nous brouiller, afin que sa
+fille, en allant vivre sous sa tutelle, lui donne à gouverner cinquante
+mille livres de rente: voilà toute l'énigme.» Madame de Theursan était
+verte de fureur; mais la haine lui déliant merveilleusement la langue,
+elle accabla Jacques et Sylvia d'injures si poignantes, que Jacques
+perdit patience, et fronça le sourcil tout à fait; alors il ouvrit son
+portefeuille, et montra à madame de Theursan quelques mots écrits sur
+un petit papier, avec une image coupée en deux, en s'écriant d'une voix
+forte, _Connaissez-vous cela?_ Elle fit un mouvement de rage pour la
+saisir, en répondant avec égarement qu'elle ne savait point ce que cela
+signifiait; mais Jacques, la repoussant, alla ôter du cou de Sylvia une
+espèce de scapulaire qu'elle porte toujours. Il déchira le sachet de
+satin noir, en tira une autre moitié d'image qu'il montra à madame de
+Theursan, et répéta de la même voix tonnante, que je n'avais jamais
+entendue sortir de sa poitrine: _Et cela, le connaissez-vous?_ La
+malheureuse femme s'évanouit presque de honte; puis elle se releva en
+criant avec le désespoir de la haine: «Elle n'en est pas moins votre
+maîtresse, car vous savez bien que ce n'est pas votre soeur!--Ce n'est
+pas ta soeur, Jacques? dit Fernande, qui, ne comprenant pas plus que
+nous cette scène étrange et mystérieuse, s'était approchée de sa mère
+pour la secourir.--Non, c'est sa maîtresse, criait madame de Theursan
+avec égarement, en s'efforçant d'entraîner sa fille. Fuyons cette
+maison, c'est un lieu de prostitution; partons, Fernande; tu ne peux
+pas rester sous le même toit que la maîtresse de ton mari.» La pauvre
+Fernande, brisée par tant d'émotions et comme frappée d'étourdissement
+devant taut de surprises, restait indécise et consternée, tandis que sa
+mère la secouait et la poussait vers la porte dans une sorte de délire.
+Jacques la délivra de cette torture, et la conduisant vers Sylvia:
+«Si ce n'est pas ma soeur, lui dit-il, c'est du moins la tienne;
+embrasse-la, et oublie ta mère, qui vient de se perdre par sa faute.»
+
+Madame de Theursan tomba dans d'affreuses convulsions. On l'emporta dans
+la chambre de sa fille; mais au moment de suivre Fernande, qui était
+sortie pour aller soigner sa mère, Sylvia s'arrêta entre Jacques et moi,
+en nous prenant chacun par un bras: «Jacques, dit-elle, tu as été trop
+loin, et tu n'aurais pas dû dire cela devant Fernande et devant moi. Je
+suis bien fâchée de savoir que c'est là ma mère; j'espérais que celle
+qui m'a abandonnée en me donnant le jour, était morte. Heureusement
+Fernande n'a dû rien comprendre à cette scène, et il sera facile de lui
+faire croire qu'en m'appelant sa soeur vous faisiez simplement un appel
+à mon amitié.--Qu'elle en pense ce qu'elle pourra, il ne convient à
+personne ici de lui expliquer ces tristes secrets. Octave les gardera
+religieusement.--D'autant plus volontiers, lui dis-je, que je ne sais
+rien, et que je ne devine pas plus que Fernande.» Nous nous séparâmes,
+et Sylvia passa le reste de la journée dans la chambre de madame de
+Theursan. Fernande, malade elle-même, avait été forcée d'aller se mettre
+au lit aussitôt qu'elle avait vu sa mère un peu calmée. Sylvia les a
+soignées alternativement avec un zèle admirable. Après-tout, c'est une
+grande et noble créature que Sylvia. Je ne sais ce qui s'est passé entre
+elle et madame de Theursan; mais lorsque celle-ci repartit le lendemain
+matin sans consentir à voir personne, elle se laissa accompagner par
+Sylvia jusqu'à sa voiture. Je les vis passer dans le parc, d'un endroit
+où elles ne pouvaient m'apercevoir. Madame de Theursan semblait être
+accablée, et n'avoir plus de forces pour la colère et le ressentiment.
+Au moment de quitter Sylvia, pour aller rejoindre sa voiture qui
+l'attendait à la grille, elle lui tendit la main; puis, âpres un instant
+d'hésitation, elle se jeta dans ses bras eu sanglotant. J'entendis
+Sylvia lui offrir de l'accompagner pendant une partie de la route, pour
+la soigner. «Non, dit madame de Theursan, votre vue me fait trop de mal;
+mais si je vous appelle à ma dernière heure, promettez-moi de venir me
+fermer les yeux.--Je vous le jure, répondit Sylvia; et je vous jure
+aussi que Fernande ne saura jamais votre secret.--Et ce jeune homme le
+gardera? ajouta madame de Theursan en parlant de moi; pardonnez-moi, car
+je suis bien malheureuse!--J'ai quelque chose à vous remettre, reprit
+Sylvia; c'est les trois lignes écrites que Jacques vous a montrées hier,
+les seules preuves qui existent de ma naissance: vous pouvez et vous
+devez les anéantir. Voici encore la moitié de l'image, laissez-moi
+l'autre; elle ne peut rien apprendre à personne, et j'y tiens à cause
+de Jacques.--Bonne, bonne personne!» s'écria madame de Theursan, en
+acceptant avec transport le papier que Sylvia lui offrait: ce fut toute
+l'expression de sa reconnaissance. Dans ce mauvais coeur, la joie d'être
+débarrassée d'une crainte personnelle l'emporta sur le repentir et la
+confusion d'une conscience coupable: elle partit précipitamment.
+
+Sylvia resta longtemps immobile à la regarder; quand celle-ci eut
+disparu derrière la grille, elle croisa ses bras sur sa poitrine,
+et j'entendis ce mot expirer à demi sur ses lèvres pâles: «Ma
+mère!--Explique-moi ce mystère, Sylvia, lui dis-je en l'abordant, et en
+lui baisant la main avec une sorte de vénération irrésistible; comment
+cette femme est-elle ta mère, lorsque tu te croyais la soeur
+de Jacques?» Son visage prit une expression de recueillement
+indéfinissable, et elle me répondit: «Il n'y a au monde que cette femme
+qui puisse savoir de qui je suis fille, et elle ne le sait pas! c'est là
+ma mère.--Elle a donc été aimée du père de Jacques?--Oui, dit-elle, et
+d'un autre en même temps.--Mais qu'y avait-il sur ce papier?--Quatre ou
+cinq mots de la main du père de Jacques, attestant que j'étais la fille
+de madame de Theursan, mais déclarant qu'il n'était point sûr d'être mon
+père, et que, dans le doute, il n'avait pas voulu se charger de moi.
+Cette image, dont j'ai la moitié, c'est lui qui me la mit au cou en
+m'envoyant à l'hospice des Orphelins.--Quelle destinée que la tienne,
+Sylvia! lui dis-je; Dieu savait bien pourquoi il te louait d'un si grand
+coeur.--Mes peines ne sont rien, répondit-elle en faisant un geste comme
+pour éloigner une préoccupation personnelle; ce sont les vôtres qui me
+font du mal, celles de Fernande, celles de Jacques surtout.--Et n'as-tu
+pas de compassion aussi pour les miennes? lui dis-je tristement.--C'est
+toi que je plains le plus, me dit-elle, parce que c'est toi qui es le
+plus faible. Cependant il y a une chose qui me réconcilie, c'est que tu
+sois venu; cela est d'un homme.» Je voulus m'expliquer avec elle sur nos
+communes douleurs; je me sentais en ce moment disposé à une confiance et
+à une estime que je ne retrouverai peut-être jamais dans mon coeur. Je
+venais de lui voir faire une noble action, je lui aurais livré toutes
+mes pensées; mais elle me punit de mes méfiances passées en me fermant
+l'accès de son âme. «Cela regarde Jacques, me dit-elle, et je ne sais ce
+qui se passe en lui. Ton devoir est d'attendre qu'il prenne un parti;
+sois bien sûr qu'il sait tout, mais que son premier et unique soin, dans
+ce moment, est de rassurer et de consoler Fernande.»
+
+Elle me quitta pour s'enfoncer seule dans une autre allée du parc.
+J'allai m'informer de la santé de Fernande; son mari était dans sa
+chambre, et lisait pendant qu'elle sommeillait. Quelle position que la
+mienne, Herbert! Agir avec cette famille comme auparavant, quand
+il s'est passé entre nous des choses qui doivent nous avoir rendus
+irréconciliables! Comprends-tu ce qu'il me faut de courage pour aller
+frapper à cette porte que Jacques vient m'ouvrir, et ce que je souffre
+quand il sort en me disant avec son calme impénétrable: «Obtenez qu'elle
+ait le courage de vivre.» Que cache donc l'impassible générosité de
+cet homme? Est-ce par l'effort d'un amour sublime qu'il sacrifie ainsi
+toutes ses fureurs et toutes ses souffrances? Il y a des instants où je
+le crois; et pourtant cela est trop contraire à l'humanité pour que j'y
+ajoute foi sincèrement. S'il n'avait donné de sa bravoure et de son
+mépris de la vie des preuves que je n'aurai peut-être jamais l'occasion
+de donner, on pourrait dire qu'il a peur de se battre avec moi; mais à
+moi, qui l'ai vu jour par jour depuis un an, et qui sais sa vie tout
+entière par Sylvia, celle explication ne peut présenter aucun sens.
+L'opinion à laquelle je dois m'arrêter, c'est que son coeur est bon
+sans être ardent, ses affections nobles sans être passionnées. Il s'est
+imposé le stoïcisme pour faire comme tous les hommes, pour jouer un
+rôle; et il s'est tellement identifié avec quelque type de l'antiquité,
+qu'il est devenu lui-même une espèce de héros antique, à la fois
+ridicule et admirable dans ce siècle-ci. Que lui conseillera son rêve de
+grandeur? jusqu'où ira cette étrange magnanimité? Attend-il que sa femme
+soit guérie pour rompre avec elle, ou pour me demander raison? Il semble
+à la fois confondu et satisfait de l'audace de ma conduite, et il lui
+arrive de me regarder avec des yeux où brille la soif de mon sang.
+Couve-t-il sa vengeance, ou en fera-t-il un holocauste? J'attends. Il
+y a trois jours que nous en sommes au même point. Fernande a été
+réellement mal, et nous n'avons pas été sans inquiétude pendant une
+nuit. Jacques et Sylvia m'ont permis de veiller dans sa chambre avec
+eux; quel que soit le fond de leurs âmes, je les en remercie du fond de
+la mienne. J'espère que dans peu Fernande sera guérie; sa jeunesse, sa
+bonne constitution, et le soin qu'on prend d'éloigner d'elle la pensée
+d'un chagrin nouveau, feront encore plus, j'espère, que le secours d'un
+très-bon médecin qui était venu pour soigner sa fille, et qui est resté
+pour elle. Adieu, mon ami. Brûle cette lettre; elle contient un secret
+que j'ai juré de garder, et que je n'ai pas trahi en le racontant à un
+autre moi-même.
+
+
+
+LXXVII.
+
+DE JACQUES A M. BOREL.
+
+
+Mon vieux camarade, je te remercie de ta lettre, et des excellentes
+intentions de ton amitié. Je sais que tu te serais battu de grand coeur
+pour défendre ma femme d'une insulte, et pour me rendre même un moindre
+service. J'espère que tu regardes ce dévouement comme réciproque, et
+que, si tu as jamais occasion de faire un appel sérieux à l'amitié, tu
+ne t'adresseras pas à un autre que moi. Remercie aussi pour moi ta bonne
+Eugénie des soins qu'elle a eus pour Fernande, et prie-la, si elle
+lui écrit, de ne point lui faire savoir que j'ai reçu la lettre où tu
+m'informais de tout ce qui s'est passé. Adieu, mon brave; compte sur
+moi, à la vie et, à la mort.
+
+
+
+LXXVIII.
+
+DE JACQUES A OCTAVE.
+
+Je veux vous épargner l'embarras d'une explication verbale; elle ne
+pourrait être que difficile et pénible entre nous; nous nous entendrons
+plus vite et plus froidement par écrit. J'ai plusieurs questions à vous
+adresser, et j'espère que vous ne me contesterez pas le droit de vous
+interroger sur certaines choses qui m'intéressent pour le moins autant
+que vous.
+
+1° Croyez-vous que j'ignore ce qui s'est passé entre vous et une
+personne qu'il n'est pas besoin de nommer?
+
+2° En revenant ici, ces jours derniers, en même temps qu'elle, et en
+vous présentant à moi avec assurance, quelle a été votre intention?
+
+3° Avez-vous pour cette personne un attachement véritable? Vous
+chargeriez-vous d'elle, et répondriez-vous de lui consacrer votre vie,
+si son mari l'abandonnait?
+
+Répondez à ces trois questions; et si vous respectez le repos et la vie
+de cette personne, gardez-moi le secret auprès d'elle sur le sujet de
+cette lettre; en le trahissant, vous rendriez son salut et son bonheur
+futur impossibles.
+
+
+
+LXXIX.
+
+D'OCTAVE A JACQUES.
+
+Je répondrai à vos questions avec la franchise et la confiance d'un
+homme sûr de lui:
+
+1° Je savais, en quittant la Touraine, que vous étiez informé de ce qui
+s'est passé entre elle et moi;
+
+2° Je suis venu ici pour vous offrir ma vie en réparation de l'outrage
+et du tort que je vous ai fait; si vous êtes généreux envers _elle_, je
+découvrirai ma poitrine, et je vous prierai de tirer sur moi ou de me
+frapper avec l'épée, moi les mains vides; mais si vous devez vous venger
+sur _elle_, je vous disputerai ma vie et je tâcherai de vous tuer;
+
+3° J'ai pour elle un attachement si profond et si vrai, que, si vous
+devez l'abandonner soit par la mort, soit par le ressentiment, je fais
+serment de lui consacrer ma vie tout entière, et de réparer ainsi,
+autant que possible, le mal que je lui ai fait.
+
+Adieu, Jacques. Je suis malheureux, mais je ne peux pas vous dire ce
+que je souffre à cause de vous; si vous voulez vous venger de moi,
+vous devez désirer de me trouver debout. Je serais un lâche si je vous
+implorais; je serais un impudent si je vous bravais; mais je dois vous
+attendre, et je vous attends. Décidez-vous.
+
+
+
+LXXX.
+
+D'OCTAVE A HERBERT.
+
+Jacques est parti; où va-t-il, et quand reviendra-t-il? reviendra-t-il
+jamais? Tout cela est encore un mystère pour moi; cet homme a la
+manie d'être impénétrable. J'aimerais mieux vingt coups d'épée que ce
+dédaigneux silence. De quoi puis-je l'accuser, pourtant? Sa conduite
+jusqu'ici est sublime envers sa femme; mais sa miséricorde envers moi
+m'humilie ou sa lenteur à se venger m'impatiente. Ce n'est pas vivre que
+d'être ainsi dans le doute du présent et dans l'incertitude de l'avenir.
+
+Je t'ai envoyé copie du billet qu'il m'a écrit de Saint-Léon, et de la
+réponse que je lui ai faite du presbytère, le tout entre le déjeuner et
+le dîner qui nous rassemblent tous les jours comme autrefois; car il est
+bon de te dire qu'il y a quelques jours Fernande me pria de reprendre
+notre ancienne manière de vivre, et qu'elle était autorisée par Jacques
+à me faire cette invitation. C'était le premier jour depuis sa maladie
+qu'elle redescendait au salon, et ce fut lendemain que Jacques m'envoya
+ce message par son groom. J'eus l'aplomb d'aller dîner comme la veille,
+et Jacques me reçut comme les autres jours, c'est-à-dire avec une
+poignée de main et une contenance grave. Cette poignée de main, qu'il
+ne me donne point quand nous nous rencontrons seuls, est évidement une
+démonstration extérieure pour rassurer sa femme, et la perte de leur
+enfant autorise assez son silence et sa réserve, qu'elle peut prendre
+pour de la tristesse. Seulement, après le dîner, il me suivit dans le
+jardin, et me dit: «Vos dispositions sont telles que je les supposais,
+il suffit. Vous êtes un ami sans foi, mais vous n'êtes pas un homme sans
+coeur. Je n'exige plus qu'une chose: votre parole d'honneur que vous
+cacherez à Fernande l'explication que nous avons eue ensemble, et que
+dans aucun moment de votre vie, fussé-je à cent lieues, fussé-je mort,
+vous ne lui apprendrez que j'ai su la vérité.» Je lui donnai ma parole,
+et il ajouta: «Êtes-vous bien pénétré de l'importance du serment que
+vous me faites?--Je pense que oui, répondis-je.--Songez, me dit-il, que
+c'est la première et la principale réparation que je vous demande du
+mal que vous nous avez fait; songez que vous frapperiez Fernande d'une
+blessure mortelle le jour où vous lui feriez savoir que je lui ai
+pardonné. Vous concevez sans doute qu'en de certaines circonstances la
+reconnaissance est une humiliation et un tourment: on souffre quand on
+ne peut remercier sans rougir, et vous savez que Fernande est fière.--O
+Jacques! lui dis-je avec effusion, je sais que tu es sublime envers
+elle!--Ne me remercie pas, dit-il d'une voix altérée, je ne puis l'être
+envers toi.» Et il s'éloigna précipitamment.
+
+Hier, je trouvai Fernande triste et inquiète. «Jacques va encore nous
+quitter, me dit-elle; il prétend avoir des affaires indispensables
+qui l'appellent à Paris; mais, dans la situation où nous sommes, tout
+m'effraie. Peut-être a-t-il reçu enfin cette funeste lettre de Borel
+qu'un hasard aura retardée à la poste; peut-être me trompe-t-il par une
+feinte douceur que lui dicte la compassion. Je tremble qu'il ne soit
+instruit, et qu'il n'ait le projet de m'abandonner tout à fait sans me
+rien dire.» Je la rassurai en lui disant que, dans ce cas-là, Jacques
+aurait eu certainement une explication avec moi, et je la trompai en lui
+assurant qu'il m'avait, au contraire, témoigné une amitié plus vive que
+jamais. Fernande est bien facile à abuser; elle est si peu habituée au
+raisonnement et si peu capable d'observation, qu'elle no connaît jamais
+les gens qui l'entourent, et ne comprend pas sa propre vie. C'est une
+douce et naïve créature, toujours gouvernée par l'instinct d'aimer,
+par le besoin de croire, et trop pieusement crédule dans l'affection
+d'autrui pour être susceptible de pénétration. Jacques rentra et parla
+de ses affaires d'une manière si vraisemblable, Sylvia eut tellement
+l'air d'y croire, et nous fûmes en apparence si bons amis, qu'elle me
+dit le soir: «Oh! quelle confiance héroïque de la part de Jacques! il
+nous laisse encore ensemble! Songez, Octave, que vous seriez un monstre
+si vous en abusiez, et que de ce moment je serais forcée de vous haïr.»
+Jacques est parti ce matin, calme, et me témoignant une affection
+vraiment stoïque; mais que pense-t-il? Il doit croire que sa femme est
+ma maîtresse, et pourtant elle ne l'est point. Elle s'est courageusement
+refusée à moi, et j'ai eu la force de me soumettre, même dans les
+occasions où la crainte de la perdre et le trouble de mes passions
+auraient dû triompher de tous les scrupules. Peut-être que si Jacques
+savait cela, il agirait autrement; peut-être aurais-je dû le lui dire.
+C'eût été un autre genre d'héroïsme que de le faire rester en lui
+disant: «Ta femme est pure, reprends-la, et je pars.» Mais il est écrit
+que je ne serai jamais un héros, cela m'est impossible, et j'ai une
+antipathie insurmontable pour les scènes de déclamation. Je me connais
+trop bien: je serais parti par la porte, et au bout de huit jours je
+serais rentré par la fenêtre; j'aurais avoué que depuis un an je suis le
+plus niais des séducteurs, et je serais devenu criminel aussitôt après
+cette belle confession. D'ailleurs, Jacques aurait-il ajouté foi à ma
+parole, soit pour le passé, soit pour l'avenir? Je ne peux plus le
+croire aveugle. Il y a des instants où toute cette pompe de générosité
+m'en impose tellement, que je me livre à l'admiration avec une
+sensibilité puérile; et puis ma raison reprend le dessus, et je me dis
+qu'après tout, la vie est une comédie à laquelle ne se laissent pas
+prendre ceux qui la jouent; qu'après les tirades et les scènes à effet,
+chacun essuie son fard, ôte son costume, et se met à manger ou à dormir.
+Jacques serait ce qu'il croit être, si la nature l'avait doué comme
+moi de passions vives. S'il aimait Fernande comme je l'aime, et s'il y
+renonçait comme il fait, je m'inclinerais devant lui. Mais je sais bien
+que lorsqu'on est épris comme je le suis, on n'est pas capable de tels
+sacrifices. Il aime le genre héroïque, et sa paisible nature, ses
+passions refroidies par l'habitude du raisonnement ou par l'âge, le
+secondent merveilleusement. Qu'on lui mette mon coeur dans la poitrine
+pendant un quart d'heure, et tout cet échafaudage tombera. Il ne demande
+pas mieux que de s'éloigner de sa femme: il aime la solitude et les
+voyages comme Childe-Harold; il est plus content d'avoir à pratiquer la
+théorie qu'il s'est faite du _renoncement_, que de jouir de tous les
+biens de la vie, et son orgueil est plus satisfait de pouvoir me faire
+grâce, qu'il ne le serait de me tuer en duel. Il songe à l'admiration
+qu'il m'impose, et il se croit plus vengé par mon repentir que par ma
+mort. Ne pense pas que je veuille nier ce qu'il y a de beau dans son
+caractère et dans sa conduite: vraiment, je le crois capable de l'action
+de Régulus. Mais si Régulus avait vécu sous mes yeux, j'aurais trouvé,
+j'en suis sûr, dans sa vie privée mille occasions de douter et de
+sourire. Les héros sont des hommes qui se donnent à eux-mêmes pour des
+demi-dieux, et qui finissent par l'être en de certains moments, à force
+de mépriser et de combattre l'humanité. À quoi cela sert-il, après
+tout? A se faire une postérité de séides et d'imitateurs; mais de quoi
+jouit-on au fond de la tombe?
+
+Je m'efforce en vain de chercher mon bonheur en cette vie dans les joies
+de l'orgueil; la vérité les efface avec un éclair de son miroir, et je
+me retrouve seul et impuissant, avec mon désir et ma passion dans le
+coeur. Hier, quand Jacques partait, mille folies me passaient par
+l'esprit: j'avais envie d'aller dire adieu à Fernande et de partir avec
+lui; que sais-je? Mais quand il fut parti, et que Fernande tout en
+larmes me laissa baiser ses mains humides, et peu à peu son cou de neige
+et ses beaux cheveux, dont le contact me fait frissonner de bonheur, je
+me sentis très-content d'être seul avec elle, et malgré moi je remerciai
+Dieu d'avoir inspiré à Jacques la fantaisie de s'en aller. Quand je
+me serais torturé l'esprit pour me prouver que la reconnaissance et
+l'admiration devaient me guérir de l'amour, le bouillonnement de mon
+sang et les élans de mon coeur auraient victorieusement démenti cette
+vaine affectation et cette vertu pédantesque.
+
+[Illustration: Je la fais danser...]
+
+Fernande est encore tout émue et toute pénétrée de ce départ;
+l'excellente enfant croit à son mari comme en Dieu, et je serais bien
+fâché à présent de combattre cette vénération. Il est vrai qu'elle le
+suppose imbécile, en croyant fermement qu'il n'a pas le moindre soupçon
+de notre amour; voilà ce que c'est que le sentiment de l'admiration.
+C'est comme la foi aux miracles: c'est un travail de l'imagination pour
+exciter le coeur et paralyser le raisonnement.
+
+Elle commence à se porter tout à fait bien; mais son fils maigrit et
+pâlit à vue d'oeil. Elle ne s'en aperçoit pas encore; mais je crains
+qu'elle n'ait bientôt un nouveau sujet de larmes, et que ni l'un ni
+l'autre de ses enfants ne soient nés avec une bonne organisation. Tous
+les malheurs qui pourront la frapper m'attacheront à elle; je ne suis
+pas un grand homme, mais je l'aime, et je n'ai pas joué de rôle quand
+j'ai juré de lui consacrer ma vie. Sylvia est d'une tristesse dont je ne
+la croyais pas capable; elle la dissimule devant Fernande, et se conduit
+comme un ange avec elle; mais son visage trahit une souffrance secrète
+et une préoccupation tout à fait étrangère à son caractère méthodique et
+grave. Il me vient à l'esprit, depuis quelque temps, une idée singulière
+sur Sylvia: je te la dirai si elle prend de la consistance.
+
+_P. S._ Fernande vient de recevoir une lettre de madame Borel qui lui
+annonce que la lettre de son mari à Jacques n'est jamais partie, par la
+raison qu'elle-même s'est chargée de la déchirer au lieu de la mettre à
+la poste. Jacques aura encore arrangé cela. On ne peut se dissimuler
+que cet homme ne soit ingénieux et magnifique dans la manière dont il
+remplit sa tâche.
+
+[Illustration: Je criai: Qui vive?...]
+
+
+
+LXXXI.
+
+DE JACQUES A SYLVIA.
+
+Paris.
+
+Tu me pleures, pauvre Sylvia! Oublie-moi comme on oublie les morts. C'en
+est fait de moi. Étends entre nous un drap mortuaire, et tâche de vivre
+avec les vivants. J'ai rempli ma tâche, j'ai bien assez vécu, j'ai bien
+assez souffert. A présent, je puis me laisser tomber et me rouler dans
+la poussière trempée de mes larmes. En te quittant, j'ai pleuré, et mes
+yeux ne se sont pas séchés depuis trois jours. Je vois bien que je suis
+un homme fini, car jamais je n'ai vu mon coeur se briser et s'anéantir
+ainsi. Je le sens qui fond dans ma poitrine. Dieu me retire la force,
+parce qu'elle m'est désormais inutile. Je n'ai plus à souffrir, je n'ai
+plus à aimer; mon rôle est achevé parmi les hommes.
+
+Laisse-la me croire aveugle, sourd et indolent. Maintiens-la dans cette
+confiance, et qu'elle ne se doute jamais que je meurs de sa main. Elle
+pleurerait, et je ne veux pas qu'elle souffre davantage pour moi. C'est
+bien assez comme cela. Elle a trop appris ce que c'est d'entrer dans ma
+destinée, et quelle malédiction foudroie tout ce qui s'attache à moi.
+Elle a été comme un instrument de mort dans la main d'Azraël; mais ce
+n'est pas sa faute si l'exterminateur s'est servi de son amour, comme
+d'une flèche empoisonnée, pour me percer le coeur. A présent, la colère
+de Dieu va s'apaiser, j'espère. Il n'y a plus sur moi de place vivante à
+frapper. Vous allez tous vous reposer et vous guérir de m'avoir aimé.
+
+Sa santé m'inquiète, et j'attends avec impatience que tu me dises si mon
+départ et l'émotion qu'elle a éprouvée en me disant adieu ne l'ont pas
+rendue plus malade. J'aurais peut-être dû rester encore quelques jours
+et attendre qu'elle fût plus forte; mais je n'y pouvais plus tenir. Je
+suis un homme et non pas un héros; je sentais dans mon sein toutes les
+tortures de la jalousie, et je craignais de me laisser aller à quelque
+mouvement odieux d'égoïsme et de vengeance. Fernande n'est pas coupable
+de mes souffrances; elle les ignore; elle me croit étranger aux
+passions humaines. Octave lui-même s'imagine peut-être que je supporte
+tranquillement mon malheur, et que j'obéis sans efforts à un devoir que
+je me suis imposé... Qu'il en soit ainsi, et qu'ils soient heureux!
+Leur compassion me rendrait furieux, et je ne puis renoncer encore à la
+cruelle satisfaction de laisser le doute et l'attente de ma vengeance
+suspendus comme une épée sur la tête de cet homme. Ah! je n'en puis
+plus! Tu vois si mon âme est stoïque. Non, elle ne l'est pas. C'est toi,
+Sylvia, qui es héroïque et qui me juge d'après toi-même. Mais moi, je
+suis un homme comme les autres; mes passions me transportent comme le
+vent et me rongent comme le feu. Je ne me suis point créé un ordre de
+vertus au-dessus de la nature; seulement, je ressens l'affection avec
+une telle plénitude, que je suis forcé de lui sacrifier tout ce qui
+m'appartient, jusqu'à mon coeur, quand je n'ai plus rien à lui offrir.
+Je n'ai jamais étudié qu'une chose au monde, c'est l'amour. À force de
+faire l'expérience de tout ce qui le contriste et l'empoisonne, j'ai
+compris combien c'était un sentiment noble et difficile à conserver;
+combien il faillait accomplir de dévouements et de sacrifices avant de
+pouvoir se glorifier de l'avoir connu. Si je n'avais pas eu d'amour pour
+Fernande, je me serais peut être mal conduit. Je ne sais si j'aurais
+commandé à mon dépit et à la haine que m'inspire l'homme qui l'a exposée
+à la risée d'autrui, par ses imprudences et ses folies égoïstes.
+Mais elle l'aime, et parce que je suis lié à elle par une éternelle
+affection, la vie de son amant me devient sacrée. Pour résister à la
+tentation de me défaire de lui, je pars, et Dieu seul saura ce que me
+coûte de désespoirs et de tourments chacun des jours que je lui laisse.
+
+Si j'ai quelque autre vertu que mon amour, c'est peut-être une justice
+naturelle, une rectitude de jugement, sur lesquelles aucun préjugé
+social, aucune considération personnelle, n'ont jamais eu de prise. Il
+me serait impossible de conquérir un bonheur quelconque par la violence
+ou la perfidie, sans être aussitôt dégoûté de ma conquête. Il me
+semblerait avoir volé un trésor, et je le jetterais par terre pour
+m'aller pendre comme Judas. Cela me paraît le résultat d'une logique si
+inflexible et si absolue, que je ne saurais me glorifier de n'être pas
+une brute semblable aux trois quarts des hommes que je vois. Borel, à ma
+place, aurait tranquillement battu sa femme, et il n'eût peut-être pas
+rougi ensuite de la recevoir dans son lit, tout avilie de ses coups et
+de ses baisers. Il y a des hommes qui égorgent sans façon leur femme
+infidèle, à la manière des Orientaux, parce qu'ils la considèrent comme
+une propriété légale. D'autres se battent avec leur rival, le tuent
+ou l'éloignent, et vont solliciter les baisers de la femme qu'ils
+prétendent aimer, et qui se retire d'eux avec horreur ou se résigne
+avec désespoir. Ce sont là, en cas d'amour conjugal, les plus communes
+manières d'agir, et je dis que l'amour des pourceaux est moins vil
+et moins grossier que celui de ces hommes-là. Que la haine succède à
+l'affection, que la perfidie de la femme fasse éclore le ressentiment
+de sop mari, que certaines bassesses de celle qui le trompe lui donnent
+jusqu'à un certain point le droit de se venger, et je conçois la
+violence et la fureur; mais que doit faire celui qui aime?
+
+Je ne peux pas me persuader (ce que beaucoup sans doute penseront de
+moi) que je sois un esprit faible et un caractère imbécile, pour avoir
+persévéré dans mon amour. Mon coeur n'est pas vil, et mon jugement n'est
+pas altéré. Si Fernande était indigne de cet amour, je ne l'éprouverais
+plus. Une heure us mépris suffirait pour m'en guérir. Je me rappelle
+bien ce que j'ai senti pendant trois jours que je la crus infâme. Mais
+aujourd'hui elle cède à une passion qu'un an de combats et de résistance
+a enracinée dans son coeur; je suis forcé de l'admirer, car je pourrais
+l'aimer encore, y eût-elle cédé au bout d'un mois. Nulle créature
+humaine ne peut commander à l'amour, et nul n'est coupable pour le
+ressentir et pour le perdre. Ce qui avilit la femme, c'est le mensonge.
+Ce qui constitue l'adultère, ce n'est pas l'heure qu'elle accorde à son
+amant, c'est la nuit qu'elle va passer ensuite dans les bras de son
+mari. Oh! je haïrais la mienne, et j'aurais pu devenir féroce, si elle
+eût offert à mes lèvres des lèvres chaudes encore des baisers d'un
+autre, et apporté dans mes bras un corps humide de sa sueur. Elle serait
+devenue hideuse pour moi ce jour-là, et je l'aurais écrasée comme une
+chenille que j'aurais trouvée dans mon lit. Mais, telle qu'elle est,
+pâle, abattue, souffrant toutes les angoisses d'une conscience timorée,
+incapable de mentir, et toujours prête à se confesser à moi de sa faute
+involontaire, je ne puis que la plaindre et la regretter. N'ai-je pas
+vu, depuis son retour, que ma confiance apparente lui faisait un mal
+affreux, et que ses genoux pliaient sans cesse pour me demander pardon?
+Combien il m'a fallu d'adresse et de précaution pour retenir sur ses
+lèvres l'aveu toujours prêt à s'en échapper!
+
+Tu m'as demandé pourquoi je n'avais pas accepté la confession et le
+sacrifice que si souvent elle a désiré me faire. C'est parce que je
+crois la confession inutile et le sacrifice impossible. Tu n'aimes pas
+qu'on doute de la vertu d'autrui, et tu m'as reproché de ne plus vouloir
+me fier à l'héroïsme dont Fernande eût été peut-être capable encore. Eh
+quoi! cette dernière épreuve, ce fatal voyage en Touraine, n'a-t-il
+pas suffi à mesurer la force de Fernande? Je la connais bien, je sais
+jusqu'où va sa vertu, comme je sais où elle finit. Sa chasteté naturelle
+est la meilleure sauvegarde qui puisse la protéger, et sans doute elle
+l'a protégée longtemps. Mais la résolution de perdre à jamais Octave ne
+peut se soutenir dans cette âme puérilement sensible, que la plus petite
+souffrance épouvante, et qui succombe sous un véritable malheur. Est-ce
+sa faute? Ne serions-nous pas des insensés et des bourreaux, si nous
+exigions d'elle ce qu'elle ne peut accorder, si nous la frappions pour
+marcher quand ses jambes se dérobent sous elle? N'a-t-elle pas failli
+mourir parce qu'elle a perdu sa fille? Pauvre créature souffrante!
+sensitive qui se crispe au souffle de l'air! comment aurais-je le
+courage brutal de te tourmenter, et l'orgueil stupide de te mépriser
+parce que Dieu t'a faite si faible et si douce! Oh! je t'ai aimée,
+simple fleur que le vent brisait sur sa tige, pour ta beauté délicate
+et pure, et je t'ai cueillie, espérant garder pour moi seul ton suave
+parfum, qui s'exhalait à l'ombre et dans la solitude; mais la brise me
+l'a emporté en passant, et ton sein n'a pu le retenir! Est-ce une raison
+pour que je te haïsse et te foule aux pieds? Non! je te reposerai
+doucement dans la rosée où je t'ai prise, et je te dirai adieu, parce
+que mon souffle ne peut plus te faire vivre, et qu'il en est un autre
+dans ton atmosphère qui doit te relever et te ranimer. Refleuris donc, ô
+mon beau lis! je ne te toucherai plus.
+
+
+
+LXXXII.
+
+DE JACQUES A SYLVIA.
+
+Tours.
+
+Je suis revenu ici. C'est une idée étrange qui m'est passée par la tête,
+et que je t'expliquerai dans quelques jours. J'ai reçu ta lettre; on me
+l'a renvoyée exactement de Paris avec celle de Fernande, qui est bien
+affectueuse et bien laconique. Oui, je conçois ce qu'elle souffre
+en m'écrivant. Hélas! elle ne pourra même pas m'aimer d'amitié! Mon
+souvenir sera un tourment pour elle, et mon spectre lui apparaîtra comme
+un remords!
+
+Je te remercie de m'assurer qu'elle se porte tout à fait bien, que les
+belles couleurs de la santé reviennent à ses joues, et qu'elle pleure sa
+fille moins souvent et moins amèrement. Oui, voilà ce qu'il faut me dire
+pour me donner du courage. Du courage! à quoi bon? Il m'en a fallu, et
+j'en ai eu. Mais qu'en ferais-je désormais? Tu as beau dire, Sylvia, je
+n'ai plus rien à faire sur la terre. Tu sais ce que le médecin, pressé
+par mes questions, m'a dit de mon fils. J'ai compris à demi-mot ce que
+je devais craindre et ce que je pouvais espérer. Le plus riant espoir
+qui me reste, c'est de le voir survivre d'un an à sa soeur. Il a le même
+défaut d'organisation. Je ne suis donc pas nécessaire à cet enfant, et
+je dois travailler à m'en détacher comme d'un espoir anéanti. Je vivrais
+encore pour Fernande, si elle avait besoin de moi. Mais, au cas où celui
+qu'elle aime l'abandonnerait un jour, tu es sa soeur, sa vraie soeur par
+l'affection et par le sang; tu me remplacerais auprès d'elle, Sylvie, et
+ton amitié lui serait moins pesante et plus efficace que la mienne.
+Ma mort ne peut que lui faire du bien. Je sais que son coeur est
+trop délicat pour s'en réjouir; mais, malgré elle, elle sentirait
+l'amélioration de son sort. Elle pourrait épouser Octave par la suite,
+et le scandale malheureux que leurs amours ont fait ici serait à jamais
+terminé.
+
+Tu me dis précisément qu'elle s'afflige beaucoup de l'idée de ce
+scandale; que ce souvenir, effacé longtemps par la douleur plus
+vive encore de la mort de sa fille, et par la crainte de perdre mon
+affection, s'est réveillé en elle depuis qu'elle est un peu résignée à
+l'une et un peu rassurée sur l'autre. Tu me dis qu'elle demande à toute
+heure s'il est possible que cette aventure ne m'arrive pas à Paris, et
+que, lorsqu'on a réussi à la tranquilliser sur ce point par des raisons
+qu'on n'oserait donner à un enfant, elle tremble à l'idée d'être
+couverte de ridicule, et de servir de sujet aux plaisanteries de café
+d'une province et aux récits de chambrée d'un régiment. C'est là
+l'ouvrage d'Octave, et elle le lui pardonne! Elle l'aime donc bien!
+
+Sur ce dernier point de souffrance et d'inquiétude, tu peux la rassurer
+par des raisonnements assez plausibles. Je suis bien aise qu'elle te
+parle de tout cela avec abandon; cette confiance la soulage d'autant, et
+tu es à même plus que personne, d'adoucir sa tristesse par une amitié
+éclairée. Ces sortes de scandales sont bien moins importants pour
+une jeune femme qu'elle ne se l'imagine, beaucoup seraient vaines de
+l'espèce de célébrité qui en résulte, et de l'attrait que leur attention
+et leurs bonnes grâces ont désormais pour les hommes. Une coquette
+partirait de là pour se faire une brillante carrière d'audace et de
+triomphes. Fernande n'est pas de ce caractère; elle ne songe qu'à rougir
+et à se cacher. Qu'elle se retire au fond de celto vie tranquille et
+heureuse que j'ai tâché de lui faire et de lui laisser; mais qu'elle ne
+perde pas son temps à pleurer sur un accident qui sera l'anecdote
+d'un jour, et qu'on oubliera le lendemain pour une autre. Il y a des
+événements ridicules et honteux dont on a peine à se laver, mais de
+tels événements ne peuvent se rencontrer dans la vie d'une femme comme
+Fernande. Que peut-on dire? Qu'elle est belle, qu'elle a inspiré une
+passion; qu'un homme s'est exposé, pour ne pas la compromettre, à
+se rompre le cou en fuyant sur les toits. Il n'y a rien de laid ni
+d'avilissant dans tout cela. Si Octave eût parlementé avec les mauvais
+plaisants qui l'assiégeaient, c'eût été bien différent. L'amour d'un
+lâche déshonore une femme, si noble qu'elle soit. Mais Octave s'est bien
+conduit. Tout le monde sait qu'il l'a escortée en voyage jusque chez
+elle, tant les grands mystères et les grandes combinaisons de ce fou
+réussissent! Heureusement il a du coeur, et l'on peut découvrir tous ces
+puérils secrets sans trouver un sujet de mépris dans sa conduite. Le
+ridicule et l'odieux de tout cela retombent sur moi. On m'accuse d'avoir
+une maîtresse dans ma maison. On dit même, tant l'espionnage imbécile et
+les interprétations erronées font vite la tour du monde, que j'ai essayé
+de la faire passer pour ma soeur, mais que madame de Theursan est venue
+démasquer l'imposture. C'est quelque servante, c'est peut-être madame de
+Theursan elle-même qui répand ce bruit! Voilà le parti que les coeurs
+vils tirent de la patience et de la générosité des autres. En un mot, je
+suis bafoué à Tours. M. Lorrain, un ancien officier de mon régiment à
+qui j'ai eu affaire il y a vingt ans, s'amuse à mes dépens le plus qu'il
+peut. Mais tout cela me regarda, et je m'en charge.
+
+Tu ne prononces pas le nom d'Octave, je devine que tu crois me devoir ce
+ménagement; mais ne crains rien. Il est bien vrai que je ne puis lire et
+tracer ce nom fatal sans un frémissement de haine de la tête aux pieds;
+mais il faut bien que je m'y accoutume. Il faut que je sache tout ce qui
+se passe là-bas, s'il l'aime, s'il la rend heureuse. Adieu, Sylvia, qui,
+seule entre tous, ne m'as jamais fait de mal. Je n'ai pas besoin de te
+dire qu'il faut cacher à Fernande ma présence à Tours.
+
+
+
+LXXXIII.
+
+DE SYLVIA A JACQUES.
+
+Mon Dieu! que fais-tu donc à Tours? cela m'épouvante. Songes-tu à te
+venger des calomnies qu'on répand sur nous? Si je te connaissais moins,
+je me le persuaderais. Pourtant, j'ai beau me rappeler l'horreur que tu
+as pour le duel, je tremble encore que tu ne sois engagé dans quelque
+affaire de ce genre; ce ne sérait pas la première fois que tu te serais
+cru forcé de manquer à tes principes et de faire une chose antipathique
+à ton caractère. Je ne vois cependant pas qu'en cette occasion tu doives
+jouer ta vie contre celle d'un autre. En quoi cela réparera-t-il le tort
+fait à Fernande? Un autre homme que toi répondrait qu'il a son affront
+personnel à venger; mais es-tu capable de commettre ce que tu considères
+comme un crime pour satisfaire une vengeance porsonnelle? Tu m'as
+raconté ton premier duel, c'était précisément avec ce Lorrain; tu cédais
+bien alors à une considération de ce genre, mais la nécessité était
+urgente; vous étiez tous les jours en présence l'un de l'autre sous les
+yeux d'une assemblée, et vous étiez tous deux militaires. Il importait
+peu que le canon ou l'épée emportât l'un de vous un jour plus tôt
+ou plus tard; qu'était-ce que la vie pour vous dans ce temps-là?
+Aujourd'hui que ta position est si différente, comment serait-il
+possible que tu fisses tout ce voyage pour te laver de calomnies qui ne
+t'atteignent pas, et te venger d'insultes qu'on n'ose t'adresser que
+de loin? En vain tu t'efforces de me prouver que ta vie n'est utile
+désormais à personne, tu te trompes. Oh! ne laisse pas le courage
+t'abandonner ainsi! c'est un calcul de le paresse, qui veut se croiser
+les bras, que de se persuader que la tâche est finie. Pourquoi
+condamnes-tu ton fils avec ce désespoir? le médecin ne t'a-t-il pas dit
+que la nature opérait des miracles au-dessus de toutes les prévisions de
+la science, et qu'avec des soins assidus et un régime sévère, ton enfant
+pouvait se fortifier? Je maintiens ce régime scrupuleusement, et depuis
+quelques jours notre cher petit est réellement bien. Si je mourais
+moi-même, qui le soignerait? Fernande ignore son mal, et d'ailleurs sa
+sollicitude est presque toujours inhabile. Qui m'impose donc la vie
+quand tu te démets si facilement de la tienne. Crois-tu qu'elle soit
+bien belle, celle que tu me laisses?
+
+Et Fernande, n'a-t elle plus besoin de toi? que savons-nous d'Octave,
+quand il ne sait rien de lui-même, et se pique de ne résister à aucun
+des caprices qui lui viennent? Il se dit sûr d'aimer toujours Fernande;
+c'est peut-être vrai, c'est peut-être faux. Il s'est bien conduit depuis
+qu'il l'a compromise; mais quel homme est-ce là pour te succéder et
+pour remplir un coeur où tu as régné? Pourra t-elle l'aimer longtemps?
+n'aura-t-elle pas besoin un jour qu'on la délivre de lui?
+
+Tu veux que je te dise exactement la vérité sur leur compte, et je sens
+que je dois le faire; dans ce moment ils sont heureux, ils s'aiment avec
+emportement, ils sont aveugles, sourds et insensibles. Fernande a des
+moments de réveil et de désespoir, Octave a des instants d'effroi et
+d'incertitude; mais ils ne peuvent résister au torrent qui les entraîne.
+Octave cherche à rassurer ta conscience en rabaissant ta vertu; il
+n'oserait en douter, mais il tâche de l'expliquer par des motifs qui en
+diminuent le mérite; pour se dispenser de t'admirer et pour se consoler
+d'être moins grand que toi, il tâche de saper le piédestal où tu as
+mérité de monter. Tu as deviné juste, il nie tes passions, afin de nier
+ton sacrifice. Fernande te défend avec plus de vigueur que tu ne penses,
+et sa vénération résiste à toutes les atteintes. Elle dit que tu l'aimes
+au point de rester aveugle éternellement; elle dit qu'en cela tu es
+sublime: et alors elle pleure si amèrement que je suis forcée de la
+consoler et de la relever à ses propres yeux. Ma pauvre soeur! il y a
+des instants où je lui en veux de t'avoir fait tant de mal. Quand je
+vois son visage serein et sa main dans celle d'Octave, je fuis, je me
+cache au fond des bois, ou je vais pleurer auprès du berceau de ton
+fils, pour exhaler mon indignation sans les faire souffrir. Mais quand
+je la vois torturée de remords, je la plains et je souffre avec elle. Je
+pense, comme toi, que son aventure est moins grave que la pruderie de
+beaucoup de femmes ne voudra le faire croire. Je vois qu'elle ne lui
+a point aliéné l'amitié de madame Borel, qui me paraît une personne
+généreuse et sensée. Sa vie pourrait être encore bien belle, si Octave
+voulait; elle retournerait à toi, j'en suis sûre, si elle avait à se
+plaindre de lui, ou s'il lui inspirait le courage qu'au contraire il
+cherche à lui ôter. Pourrait-elle rougir d'accepter son pardon d'une âme
+aussi noble que la tienne, et souffrirais-tu en le lui accordant? Oh!
+combien tu l'aimes encore, et quel amour que le tien! Tu n'es occupé,
+au sein de cet océan de douleurs, qu'à lui éviter la centième partie de
+celles que tu ressens.
+
+J'ai reçu de madame de Theursan l'étrange envoi de quelques centaines de
+francs; ce n'est pas, comme tu penses, la modicité du présent qui me l'a
+fait refuser; je sais qu'elle n'a pas de fortune et que ce présent
+est libéral eu égard à ses moyens; mais j'admire cette réparation de
+l'abandon de toute ma vie. Cela ressemble a une dérision; j'ai pourtant
+remercié et n'ai motivé mon refus que sur l'absence de besoins.
+Peut-être devrais-je être reconnaissante de l'intention, je ne puis: je
+ne lui pardonnerai jamais de m'avoir mise au monde.
+
+
+
+LXXXIV.
+
+DE JACQUES A SYLVIA.
+
+Que veux-tu que je te dise? ce Lorrain était un méchant homme, et je
+l'ai tué. Il a tiré sur moi le premier, je l'avais provoqué; il m'a
+manqué. Je savais que je n'avais qu'à vouloir pour l'abattre, et
+j'ai voulu. Est-ce un crime que j'ai commis? Certainement; mais que
+m'importe? je ne suis pas capable de savoir ce que c'est que le remords
+dans ce moment-ci. Il y a tant d'autres choses qui bouillonnent en moi,
+et qui me transportent hors de moi-même! Dieu me le pardonnera. Ce n'est
+plus moi qui agis: Jacques est mort; l'être qui lui succède est un
+malheureux que Dieu n'a pas béni, et dont il ne s'occupe pas. J'aurais
+pu être bon, si mon destin s'était prêté à mes sentiments; mais tout a
+échoué, tout m'abandonne; l'homme physique reprend le dessus, et cet
+homme a un instinct de tigre comme tous les autres. Je sentais la soif
+du sang me brûler; ce meurtre m'a un peu soulagé. En expirant, le
+malheureux m'a dit: «Jacques, il était écrit que je mourrais de ta main;
+sans cela tu ne m'aurais pas estropié pour une caricature, et tu ne
+me tuerais pas aujourd'hui pour te venger d'être...» Il est mort en
+m'adressant cette grossièreté qui semblait le consoler. Je suis resté
+longtemps immobile à contempler l'expression d'ironie qui restait sur
+la face de ce cadavre: ses yeux fixes semblaient me braver, son sourire
+semblait nier ma vengeance; j'aurais voulu le tuer une seconde fois. Il
+faudra que j'en tue un autre, n'importe lequel; cela me soulage, et cela
+fait du bien à Fernande: rien ne réhabilite une femme comme la vengeance
+des affronts qu'elle a reçus. On dit ici que je suis fou; peu m'importe!
+on ne dira plus que je suis lâche, et que je souffre l'infidélité de ma
+femme parce que je ne sais pas me battre; on dira que j'ai pour elle une
+passion qui me fait perdre l'esprit. Eh bien! on pensera du moins que
+c'est une femme digne d'amour que celle qui exerce un tel empire sur
+l'époux qu'elle n'aime plus; les autres femmes envieront cette espèce de
+trône où, dans mon délire, je l'aurai placée, et Octave enviera mon rôle
+un instant; car il n'y a que moi qui aie le droit de me battre pour
+elle, et il est obligé de me laisser réparer le mal qu'il a commis.
+
+Adieu. Ne t'inquiète pas de moi, je vivrai; je sens que c'est mon
+destin, et que dans ce moment mon corps est invulnérable. Il y a une
+main invisible qui me couvre, et qui se réserve de me frapper. Non, ma
+vie n'est au pouvoir d'aucun homme: j'en ai l'intime révélation; j'en ai
+fait le sacrifice, et il m'est absolument indifférent de la perdre ou de
+la conserver. L'ange qui protège Fernande est venu près de moi, et il me
+parle d'elle dans mon sommeil; il étend ses ailes sur moi quand je me
+bats pour elle; quand je ne serai plus nécessaire à personne, lui aussi
+m'abandonnera. J'ai fait mon testament à Paris; en cas de mort de mon
+fils, je laisse les deux tiers de mon bien à ma femme, et à toi le
+reste; mais ne crains rien, mon heure n'est pas venue.
+
+
+
+LXXXV.
+
+DE M. BOREL AU CAPITAINE JEAN.
+
+Cerisy.
+
+Mon camarade, il faut que vous alliez me remplacer à Tours,
+sur-le-champ, auprès de Jacques, qui se bat encore ce soir. Je ne puis
+ni lui servir de témoin, ni même aller vous investir de mes fonctions;
+j'ai une attaque de goutte si bien conditionnée, qu'il me serait
+impossible de faire une lieue en voiture. Jacques vient de m'envoyer
+chercher; allez tout de suite, par la traverse, lui offrir mes excuses
+et vos services; ces choses-là ne se refusent pas. Je vais tâcher de
+vous mettre en trois mots au courant de l'affaire. A peine reposé
+d'avoir tué hier Lorrain, à qui Dieu fasse paix, Jacques s'en va au café
+comme si de rien n'était; et, avec cette manière glaciale que vous
+lui connaissez quand il est en colère, il fume sa pipe et prend sa
+demi-tasse en présence de plus de cent paires de moustaches jeunes et
+vieilles qui l'examinaient non sans un peu de curiosité, comme vous
+pensez. Les jeunes officiers qui ont fait la farce que vous savez à
+l'amant de sa femme, se sont crus insultés ou au moins provoqués par sa
+présence et par sa figure; ils ont affecté de parler à haute voix des
+maris trompés en général, et de répéter, à une table voisine de la
+sienne, le mot qui pouvait flatter le moins les oreilles de Jacques.
+Comme il restait impassible, ils ont parlé un peu plus clairement de sa
+femme, et ils ont fini par la désigner si bien, que Jacques s'est levé
+en disant: «Vous en avez menti,» du ton dont il aurait dit: «Je suis
+votre serviteur.» Deux de ces messieurs, qui avaient parlé en dernier,
+se levèrent en demandant à qui s'adressait le démenti. «A tous deux,
+répondit Jacques; que celui qui voudra m'en demander raison le premier
+se nomme.--Moi, Philippe de Munck, demain à l'heure que vous voudrez,
+dit l'un d'eux.--Non pas, reprit Jacques, ce soir, s'il vous plait;
+car vous êtes deux, et il faut que j'aie le temps de rendre raison
+à monsieur demain, avant que la police me contrarie.--C'est juste,
+répondit M. de Munck; ce soir, à six heures et au sabre.--Au sabre,
+soit,» dit Jacques. Vous voyez que c'est une affaire qui ne peut
+s'arranger en aucune façon. Deux heures après, j'ai reçu un message de
+lui pour me prier de lui servir encore de témoin; mais précisément j'ai
+pris la goutte dans la rosée d'hier à l'affaire de Lorrain, et peut-être
+ai-je éprouvé aussi un peu d'émotion en voyant tomber ce pauvre diable.
+Ce n'est pas une grande perte; mais il y avait longtemps que cela
+grisonnait auprès de nous, et nous ne sommes plus à l'âge où un camarade
+tombait comme une noix d'un noyer. Ce Jacques est étonnant, et cela
+prouve bien qu'un homme ne change qu'en dehors: l'arbre ne fait que
+renouveler son écorce, et Jacques est aujourd'hui le même que nous avons
+connu il y a vingt ans. On ne dira plus: «Voyez ce que deviennent ces
+vieux militaires, et comme leurs femmes les font marcher! en voilà un
+qui se battait pour un coup de crayon, et qui se laisse déshonorer sans
+rien dire.» Ma foi! je l'ai dit moi-même, et sa situation m'occupait
+tellement, qu'avant-hier, une heure avant d'apprendre qu'il était ici,
+je rêvais de lui, et je m'éveillai en criant, à ce que m'a dit ma
+femme.--«Jacques, Jacques! qu'es-tu devenu!» Mais un homme de coeur se
+retrouve toujours. Espérons qu'en sortant de là il ira tuer l'amant de
+sa femme; faites-lui sentir qu'il le doit, que sans cela tout ce qu'il
+fait maintenant ne sert à rien. Allez vite. Le préfet est un brave
+garçon qui laisse aller les duels sans faire de tracasserie; pourtant
+trois affaires en trois jours, c'est plus que ne comporte l'ordonnance,
+et il pourrait bien arriver que Jacques fût arrêté après la seconde. Il
+faut qu'il se dépêche. Écrivez-moi par un exprès, ce soir, quand il
+aura fini avec M. de Munck. J'enrage de n'être pas là; j'aimerais mieux
+perdre un bras que de voir Jacques manquer à l'appel.
+
+
+
+LXXXVI.
+
+DU CAPITAINE JEAN A. M. BOREL.
+
+Tours.
+
+Jacques en a fini avec tous ses adversaires sans recevoir une
+égratignure; il a du bonheur au jeu, comme tous ceux qui n'en ont pas
+en ménage. M. Munck a une estafilade au travers de la figure, qui lui
+sépare le nez en deux, ce qui doit singulièrement le vexer. Cela ne
+rendra l'honneur à aucun mari, mais pourra bien en consoler quelques-uns
+et en préserver quelques autres. C'est un joli garçon de moins. La
+beauté pleurera et lui cherchera un successeur; l'autre jeune homme ne
+s'est pas soucié de demander son reste à Jacques. C'était un poulet de
+dix-neuf ans, un fils unique, un enfant de famille, que sais-je? Les
+témoins ont montré tant de désir d'arranger l'affaire, que nous avons
+consenti à dire que nous étions fâchés d'avoir donné un démenti, s'il
+était vrai qu'on n'eût pas eu l'intention de nous impatienter. On a
+assuré qu'on n'avait pas eu cette intention. Cela pourra bien faire tort
+à l'enfant; mais je conçois que, ses témoins ayant rendu un peu la main,
+la partie était trop inégale entre lui et Jacques. Nous avons eu assez
+de peine à faire entendre raison à celui-ci; il a une bile de tous les
+diables, et ce n'est qu'après mûre délibération qu'il s'est un peu
+adouci. Savez-vous que le camarade va bien? C'est ce qui s'appelle ne
+pas mettre les pouces, et qu'il ait tort ou raison de sabrer par ici
+plutôt que de sabrer par là-bas, c'est plaisir et honneur de voir un
+ancien camarade faire de pareilles preuves avec la nouvelle armée.
+Au reste, le camarade n'est pas de bonne humeur; et pour ceux qui le
+connaissent un peu, il est facile de voir qu'il a soif du sang de bien
+d'autres. Je ne sais pas ce qu'il compte faire; je lui ai dit, en
+recevant ses remerciements pour lui avoir servi de témoin: «Je voudrais
+t'en servir dans une quatrième occasion, et je ferais volontiers le
+voyage avec toi pour ça. A présent tu as la main remise, est-ce que tu
+ne vas pas t'en prendre à qui de droit?» Il m'a répondu moitié figue,
+moitié raisin: «Si on te le demande, tu diras que tu n'en sais rien.--Ah
+ça, est-ce que tu en veux aussi aux anciens?» lui ai-je dit. Là-dessus,
+il m'a embrassé, en me chargeant de te faire ses adieux et ses amitiés.
+Il doit être parti maintenant, car le préfet lui a fait dire en dessous
+main qu'il allait être forcé de le faire arrêter, s'il ne tirait ses
+guêtres bien vite. Je l'ai laissé fermant sa malle, et je suis revenu
+à mon _perchoir_, où je vous attends à déjeuner aussitôt que la goutte
+vous le permettra. En attendant, j'irai fumer une pipe et jaser de tout
+cela avec vous. Il y a beaucoup à dire pour et contre Jacques; c'est un
+drôle de corps, mais il fait feu des quatre pieds.
+
+
+
+LXXXVII.
+
+DE JACQUES A SYLVIA.
+
+Aoste.
+
+Tu dois avoir reçu un billet que je t'ai envoyé de Clermont, par lequel
+je t'annonçais que j'étais sorti sans égratignure de mes trois duels, et
+que mon corps se portait aussi bien que mon âme se porte mal: ce sont
+les plus mauvaises nouvelles qu'un homme puisse donner de lui-même. Un
+corps qui s'obstine à vivre, et qui nourrit avec vigueur les peines de
+l'âme, est un triste présent du ciel. Ce que je ne t'ai pas dit, c'est
+que j'allais passer à deux pas de toi sans te voir; j'ai refait cette
+route de Lyon pour la vingtième fois, et pour la première j'ai passé
+auprès de ma vallée chérie sans y entrer. Il était six heures du matin
+quand je me suis trouvé sur le haut de la côte Saint-Jean, et les
+postillons, qui me connaissent bien, avaient déjà tourné le chemin pour
+descendre, quand je leur ai dit de continuer vers le Midi. Penché à
+la portière, j'ai longtemps contemplé ce beau site que je ne reverrai
+peut-être plus, et tous ces sentiers que nous avons tant de fois
+parcourus ensemble; mais j'ai longtemps hésité à regarder ma maison.
+Enfin, au moment où le bois Manon allait me la cacher, j'ai fait
+arrêter, et je suis monté au-dessus de la route pour la regarder à mon
+aise et m'abreuver de ma douleur. Le soleil levant étincelait dans tes
+vitres: étais-tu donc déjà levée? Les volets de Fernande étaient fermés:
+elle dormait peut-être dans les bras de son amant. Cette maison, ces
+jardins et cette vallée m'inspirèrent une espèce de haine. Je viens de
+tuer un homme et d'en défigurer un autre sans aucun motif raisonnable
+que de satisfaire ma vanité blessée, et j'ai dû regarder tranquillement
+le toit qui abrite mon désespoir et ma honte!
+
+Oui, ma honte! Je sais bien que c'est un des mots de convention adoptés
+par une société stupide, et qui, devant la raison, ne présentent aucun
+sens: l'honneur d'un homme ne peut pas être attaché au flanc d'une
+femme, et il n'est au pouvoir de personne de compromettre ou d'entacher
+le mien; mais je n'en suis pas moins obligé d'être en guerre avec tout
+le monde, parce que je suis dans une position ridicule, et que pour m'en
+laver je me couvre en vain de sang. Il n'y en a qu'un, je le sais bien,
+qui peut enlever ce sourire cruel que je trouve sur la figure de tous
+mes amis. O Fernande! j'aime pourtant mieux faire rire de moi que de
+faire couler tes larmes; j'aime mieux les railleries de l'univers entier
+que ta haine et ta douleur! Il n'est pas besoin d'être un héros pour
+cela; car je suis devenu une espèce de brute vindicative et cruelle, et
+j'ai encore assez de bon sens et de justice pour comprendre ce que la
+logique de mon affection me démontre.
+
+J'ai eu de singulières discussions avec Borel; quelques autres vieux
+amis de l'armée ont essayé de m'entamer adroitement, et de me faire
+parler, soit par intérêt, soit par curiosité; j'ai fait à ceux-là des
+réponses évasives et même brutales: j'avais horreur de leur amitié comme
+de tout le reste. Je n'ai pourtant pas pu me dispenser de parler avec
+Borel, parce qu'au fond de ses systèmes imbéciles il y a un certain
+bon sens naturel qui entend parfois raison, et, dans le blâme qu'il
+me prodigue, un véritable dévouement. Il était si mal disposé contre
+Fernande, que j'éprouvais surtout le besoin de la justifier. Nous avons
+passé deux jours ensemble à Tours, lui à me faire des remontrances, moi
+à chercher, tout en l'écoutant d'une oreille, l'occasion de me battre
+avec Lorrain. Nous avons échangé bien des raisonnements inutiles, lui
+voulant me prouver que je ne pouvais plus aimer ma femme, et moi tâchant
+de lui faire comprendre qu'il m'était impossible de ne pas l'aimer
+encore. Il a terminé ses harangues en me demandant à quoi servirait
+ma conduite, et si j'espérais servir de modèle et de type aux maris
+généreux: à quoi j'ai répondu, en riant, que je n'avais même pas la
+prétention de faire suivre mon exemple par les amants. Sa lourde
+sollicitude ne m'a, du reste, épargné aucun des coups d'épingle qu'une
+âme brisée peut recevoir à la suite d'un désastre. De tous les hommes
+que j'ai connus, ami, ennemi ou indifférent, il n'en est pas un qui
+n'ait donné un coup de main pour me pousser dans la tombe.
+
+J'ai eu bien de la peine à calmer mon sang irrité; je me serais jeté
+devant la bouche d'un canon avec la certitude que je devais servir de
+boulet pour tuer les autres. Cette espèce de croyance à la fatalité
+aurait fait de moi un héros ou un tigre, suivant la différence d'un
+cheveu dans le poids des circonstances qui me portaient. J'ai été au
+moment de tuer un enfant de dix-neuf ans pour un mot; et puis je lui
+avais fait grâce, quand m'est venu un billet mystérieux qu'une femme
+m'écrivait pour me supplier d'épargner sa vie et de renoncer à ma
+fureur. C'était un billet sublime d'expression et de sentiment. Je
+crus d'abord qu'il était d'une mère, et j'allais y céder avec
+attendrissement, lorsqu'en le relisant je m'aperçus qu'il était d'une
+maîtresse. Elle me suppliait de lui laisser le bonheur. Le bonheur! ce
+mot-là me rendit furieux. Hélas! ma pauvre Sylvia, j'avais perdu la
+tête; j'aurais voulu tuer tous ceux qui étaient moins malheureux que
+moi; je m'obstinais à faire battre ce jeune homme: il me semblait obéir
+à l'impulsion d'une main impitoyable et accomplir quelque rêve terrible.
+Le capitaine Jean, un de mes témoins, me parlait depuis longtemps sans
+que ses discours présentassent aucun sens à mon esprit; enfin, il
+réussit à me faite entendre un seul mot: «Ah ça, Jacques, tu veux donc
+massacrer aujourd'hui?» Ce mot de _massacrer_ tomba sur ma poitrine
+brûlante comme une goutte d'eau froide; il me sembla que je m'éveillais
+d'un rêve. Je fis tout ce qu'il désirait, sans même écouter dans quels
+termes on arrangeait la partie de mon honneur; it ne m'importait plus de
+faire effet par ma bravoure. Il m'avait semblé d'abord que j'avais envie
+de me disculper du reproche d'être lâche, et qu'à ce sentiment d'orgueil
+blessé j'aurais sacrifié la vie de mon père; mais ce n'était qu'un
+prétexte dont se servait mon désespoir pour me pousser: j'avais un
+accès de rage tout simplement; et quand il fut apaisé, je retombai dans
+l'apathie, comme un fou furieux, dans l'accablement qui suit une de ses
+crises, se laisse tomber sur la paille et regarde autour de lui d'un
+air stupide. On fit approcher de moi mon adversaire, pour que, suivant
+l'usage, nous eussions à échanger une poignée de main; mais entre
+chaque minute il s'écoulait de tels siècles dans ma tête, que j'obéis
+machinalement et avec surprise. Je ne me souvenais pas de l'avoir jamais
+vu: j'étais déjà à cent ans de ce qui venait de se passer en moi;
+j'étais entré dans le néant de l'âme, qui est désormais mon refuge en
+cette vie.
+
+Me voilà donc calmé! que Dieu me pardonne à quel prix! Mais il sait bien
+que cela n'a pas dépendu de moi, et que mon être a été transformé à
+l'insu de ma volonté. Ah! cette colère, elle était affreuse! mais elle
+me faisait du bien comme les convulsions et les rugissements à un
+épileptique. Je suis maintenant plus pesant qu'une montagne, plus froid
+qu'un glacier; je contemple ma vie avec un affreux sang-froid; je me
+fais l'effet de ces martyrs des temps fabuleux du christianisme qui,
+après le supplice, se relevaient par miracle, ramassaient tranquillement
+leur tête ou leur coeur pantelant sur l'arène, et se mettaient à
+marcher, emportant leur âme séparée de leur corps, aux yeux des hommes
+épouvantés.
+
+Un autre que moi n'aurait pas pu certainement supporter mon destin: Il
+n'y a que moi sur la terre qui aie la force d'accomplir une pareille vie
+sans mourir de lassitude ou sans me tuer dans un accès de délire. J'ai
+pourtant traversé tout cela, et me voici encore! Ce qu'il y avait de
+jeune, de généreux et de sensible en moi n'est plus; mais mon corps est
+debout, et ma triste raison contemple sans nuage la ruine de toutes ses
+illusions. Maudite soit cette organisation régulière et solide que ne
+peuvent briser les événements! Don funeste! Avais-je commis quelque
+crime avant de naître, pour avoir la malédiction du premier homme,
+l'exil dans le désert, et l'injonction de vivre?
+
+Je suis passé ce matin près d'une maison de campagne que là beauté de
+la nature fit construite au pied des montagnes et que la rigueur des
+climats a fait abandonner. Je me suis arrêté pour entrer dans le clos,
+attiré par l'air de tristesse et de destruction qui régnait en ce lieu;
+j'y suis resté deux heures, abîmé dans la pensée de mon désespoir et de
+mon isolement. Et toi aussi, vieux Jacques, tu fus un marbre solide
+et pur, et tu sortis de la main de Dieu fier et sans tache, comme une
+statue neuve sort de l'atelier et se dresse sur son piédestal dans une
+attitude orgueilleuse; mais te voilà comme une de ces allégories usées
+et rongées par le temps, qui se tiennent encore debout dans les jardins
+abandonnés. Tu décores très-bien le désert: pourquoi sembles-tu
+t'ennuyer de la solitude? Tu trouves le temps long et l'hiver bien rude;
+il te tarde de tomber en poussière, et de ne plus lever vers le ciel ce
+front jadis superbe que le vent insulte aujourd'hui, et où l'air humide
+amasse une mousse noire comme un voile de deuil. Tant d'orages ont terni
+ton éclat que ceux qui passent ne savent plus si tu es d'albâtre ou
+d'argile sous ton crêpe funèbre. Reste, reste dans ton néant, et ne
+compte plus les jours: tu dureras peut-être longtemps encore, pierre
+misérable! Tu te glorifiais d'être une matière inattaquable: à présent
+tu envies le sort du roseau desséché qui se brise les jours d'orage.
+Mais la gelée fend les marbres; le froid te détruira: espère en lui!
+
+
+
+LXXXVIII.
+
+D'OCTAVE A HERBERT.
+
+Malgré la colère des uns, les remords des autres, et l'incertitude de
+mon esprit au milieu de tout cela, je ne peux pas m'empêcher d'être
+heureux, mon cher Herbert, car mon coeur est rempli d'amour et mon sort
+est fixé. Une affection indissoluble m'attache à Fernande, n'en doutez
+pas: je ne suis pas inconstant. On peut me rebuter; la femme que j'aime,
+quand elle s'obstine à me repousser, peut finir par me dégoûter d'elle;
+mais ce n'est pas une autre femme qui peut m'en distraire avant qu'elle
+l'ait elle-même ordonné. Malgré la différence effrayante de nos
+caractères, j'ai longtemps aimé Sylvia, et j'ai lutté contre ses dédains
+longtemps après qu'elle ne m'aimait plus. Fernande est une tout autre
+femme. C'est celle-là qui est née pour moi, et dont les défauts mêmes
+semblent combinés pour resserrer nos liens et rendre notre intimité
+nécessaire. Je ne sais pas si je suis aussi criminel que Sylvia veut me
+le faire croire, mais il m'est impossible de ne pas me sentir amoureux
+et transporté de joie. L'amour est égoïste, il s'assied aveugle et
+joyeux sur les ruines du monde, et se pâme de plaisir sur des ossements
+comme sur des fleurs. J'ai fait le sacrifice du chagrin d'autrui comme
+j'ai fait celui de ma propre vie. Je ne connais plus les lois du tien et
+du mien. Fernande s'est confiée a moi, j'ai juré de l'aimer, de vivre
+et de mourir pour elle; je ne sais que cela, et tout le reste m'est
+étranger. Jacques peut venir à toute heure du jour ou de la nuit me
+demander mon sang et le boire à son aise sans que je le lui dispute.
+Pour l'acquit de ma conscience, je livre ma poitrine nue; qu'est-ce
+qu'un homme peut faire de plus? Et de quoi Jacques peut-il se plaindre?
+Je ne porte pas de cuirasse et ne dors pas sous les verrous. Sylvia,
+croyant me faire tomber à genoux devant son idole, me lit quelques
+fragments de ses lettres. Il commence à faire de la poésie sur sa
+douleur; il est à moitié guéri. Il s'est battu bravement, et il a bien
+fait. J'en aurais fait autant à sa place, et, si j'en avais eu le droit,
+je l'aurais prévenu. Il a bien recommandé de cacher ces événements à
+sa femme; il peut être tranquille, je m'en charge. Je n'ai pas envie
+qu'elle retombe malade, et je veille sur elle comme sur un bien qui
+m'appartient désormais. J'ai trouvé hier à la poste une lettre de
+Clémence pour elle. Comme je connais fort bien l'écriture, j'ai
+ouvert sans façon la missive, et j'y ai trouvé tous les charitables
+avertissements auxquels je m'attendais; de plus, la nouvelle
+additionnelle, le mensonge gratuit d'une bonne blessure que, selon la
+renommée et selon elle, Jacques aurait reçue dans la poitrine. J'ai
+déchiré la lettre, et j'ai pris des mesures pour que toutes les dépêches
+adressées à Fernande passent par mes mains en arrivant. Celles de
+Jacques seront respectées religieusement; mais gare aux autres! Il m'en
+coûte assez pour la voir heureuse et endormie sur mon coeur. Je ne
+me soucie pas qu'une prude envieuse ou une mère infâme viennent la
+réveiller pour le plaisir de tous faire du mal à tous deux. Elle est
+encore délicate; l'absence de Jacques, qui lui écrit rarement, et
+la mauvaise santé de son fils, sont pour elle des sujets suffisants
+d'inquiétude et de chagrin. Ma sollicitude entretient encore le calme et
+l'espoir dans son coeur. Rien ne me coûtera, rien ne me répugnera pour
+la préserver le plus longtemps possible des coups qui la menacent. Je
+suis égoïste, je le sais; mais je le suis sans honte et sans peur.
+L'égoïsme qui se dissimule et rougit de lui-même est une petitesse et
+une lâcheté; celui qui travaille hardiment au grand jour est un soldat
+courageux qui lutte contre ses ennemis et s'enrichit des dépouilles du
+vaincu. Celui-là peut conquérir son bonheur ou défendre celui d'autrui.
+Qui donc a jamais songé à accuser de vol et de cruauté celui qui
+triomphe et qui fait bon usage de la victoire?
+
+
+
+LXXXIX.
+
+DE JACQUES À SYLVIA.
+
+Aoste.
+
+Il faut avoir vécu ma vie peur savoir quelle chose horrible est devenu
+pour moi l'isolement. J'ai aimé passionnément la solitude, qui est une
+chose bien différente. Alors j'étais jeune. J'avais l'avenir ou le
+présent. Je suis venu plusieurs fois dans les montagnes avec le
+coeur plein de passions. J'ai peuplé leurs retraites sauvages de mes
+sentiments ou de mes rêves. J'y ai savouré mon bonheur ou caché ma
+souffrance; j'y ai vécu enfin. Je passais, je quittais une affection
+pour la retrouver, ou plutôt je l'apportais là dans le secret de mon
+âme pour l'interroger et pour m'en repaître. J'y ai répandu des larmes
+chaudes d'espérance; j'y ai pressé sur mon coeur des fantômes adorés et
+des spectres de feu. Il est bien vrai qui j'y suis venu aussi maudire et
+détester ce que j'avais aimé en d'autres temps; mais j'aimais quelque
+autre chose ou j'attendais un autre amour. Mon sein était riche, et je
+pouvais mettre une idole de diamant à la place de l'idole d'or qui était
+tombée. A présent, j'y viens avec un coeur vide et désolé, et, à la
+manière dont je souffre, je vois bien que je ne guérirai plus. Ce qu'il
+y a de terrible, ce n'est pas tant le manque d'espoir que le manque
+de désir. Ma douleur est morne comme ces pics de glace que le soleil
+n'entame jamais. Je sais que je ne vis plus et je n'ai plus envie de
+vivre. Ces rochers et ces froides cavernes me font horreur, et je m'y
+enfonce comme un fou qui se noie pour fuir l'incendie. Si je regarde au
+loin, la peur me prend; la seule vue de l'horizon me fait frissonner,
+parce que je crois y voir planer tous mes souvenirs et tous mes maux, et
+je m'imagine qu'ils me poursuivent avec des ailes rapides. Où irai-je
+pour leur échapper? Ce sera partout de même. Je suis venu jusqu'ici avec
+l'intention de voyager ou au moins de parcourir toute cette contrée
+romantique. Je sentais comme un reste d'activité, comme une inquiétude
+de ne pas être bien mort. Et puis je me suis laissé tomber sur ce rocher
+du Saint-Bernard, et je ne songe plus à quitter la cabane où je me suis
+arrêté croyant n'y passer qu'une heure. M'y voilà depuis près d'un mois,
+chaque jour plus inerte, plus indifférent, plus paralytique. Je ne sens
+même plus l'atmosphère, et j'ai souvent chaud là où il doit faire froid,
+tandis qu'en d'autres moments un rayon de soleil qui brûle l'herbe à mes
+pieds ne rend pas la circulation à mon sang glacé. Il y a des jours
+où je marche précipitamment sur le bord des abîmes sans soupçonner le
+danger, sans ressentir la lassitude; je suis alors comme une roue qui a
+perdu son balancier, et qui tourne follement jusqu'à ce que sa chaîne
+trop tendue fasse rompre la machine. Dans ces jours-là, je traverse
+comme par miracle des passages où jamais le pied d'un homme ne s'est
+hasardé, et quand je m'en aperçois ensuite, je ne peux plus comprendre
+comment cela s'est fait. J'espère quelquefois que je suis devenu fou.
+Mais à cette exaltation terrible succèdent des jours de mort.
+Cette force maladive tombe tout à coup et fait place à une fatigue
+épouvantable. La pensée joue un rôle bien effacé dans tout cela.
+Quelquefois je cherche, la nuit, à me rappeler ce qui a occupé mon
+cerveau dans la journée, et il m'est impossible de le retrouver. Ma
+mémoire ne me présente plus que l'image des objets matériels qui m'ont
+entouré. Je vois des montagnes, des ravins, de ponts étroits suspendus
+sur des abîmes de fumée blanche, et tout cela se succède et s'enchaîne
+pendant des heures entières jusqu'à m'obséder. Alors je me lève dans
+l'obscurité et je touche les murs de ma chambre en faisant des efforts
+incroyables pour sortir de ce rêve sans sommeil. Quelquefois je me
+recouche sans avoir pu chasser ces images qui me harcellent, et
+j'attends le jour avec impatience pour m'élancer comme malgré moi dans
+la campagne. Alors tout s'efface, je marche au hasard, et il me semble
+être enveloppé de vapeurs qui me cachent la réalité. D'autres fois il
+m'arrive de m'apercevoir que je pense; je vois dans mon imagination des
+tableaux affreux: mon fils mourant, ma femme dans les bras d'un autre;
+mais je regarde tout cela avec un sang-froid imbécile, jusqu'à ce qu'il
+me vienne une sorte de réveil qui me montre à moi-même. Je me vois dans
+ce tableau; cette femme est la mienne; cet enfant est à moi. Je suis
+Jacques, l'amant oublié, l'époux outragé, le père sans espoir et sans
+postérité; et je m'assieds, car mes jambes ne peuvent plus me porter, et
+une idée me fatigue plus en un instant qu'une journée d'agitation et de
+marche forcée.
+
+Il y a deux ans, j'étais dans un état déplorable d'ennui et de
+souffrance. Mais que ne donnerais-je pas pour retourner en arriére! Je
+craignais de ne plus pouvoir aimer. Depuis longtemps je n'avais pas
+rencontré une femme digne d'amour. Je m'impatientais et je m'effrayais
+de ce lomg sommeil da mon coeur; je me demandais si c'était la faute de
+son impuissance, et je sentais bien que non. Mais je voyais les années
+s'envoler comme des rêves, et je me disais qu'il n'y avait plus pour moi
+de temps à perdre si je voulais être heureux encore une fois. Je pensais
+que posséder une femme par le mariage, c'était assurer, autant que
+possible, la durée de ce bonheur; je ne me flattais pas de le conserver
+toute ma vie; mais j'espérais qu'il me conduirait jusqu'à cette dernière
+période de la jeunesse où la philosophie devient facile à mesure que les
+passions s'éteignent. Il n'en est point ainsi. Je ne suis pas encore
+assez vieux pour me détacher de tout et pour me consoler d'avoir tout
+perdu. Mon espérance est morte encore verte, et de mort violente; mais
+je ne suis plus assez jeune pour croire qu'elle puisse renaître. Cet
+effort est le dernier que mes forces morales m'ont permis. Je m'étais
+créé une famille, une maison, une patrie; j'avais rassemblé, sur un coin
+de terre, les deux seuls êtres qui me fussent chers, elle et toi. Dieu
+m'avait béni en me donnant des enfants. Cela eût pu durer cinq à six
+ans! Notre vallée était si belle! je prenais tant de soin pour rendre ma
+femme heureuse, et elle semblait m'aimer si passionnément! Mais un
+homme est venu et a tout détruit; son souffle a empoisonné le lait qui
+nourrissait mes enfants. Oui! j'en suis sur, c'est son premier baiser
+sur les lèvres de Fernande qui les a tués, comme c'est son premier
+regard sur elle qui a tué son amour pour moi.
+
+Je suis peut-être injuste et fou de m'en prendre à lui; peut-être
+en eût-elle aimé un autre si celui là ne fût pas venu; peut-être ne
+m'a-t-elle jamais aimé. Elle sentait le besoin d'abandonner son coeur,
+et elle me l'a confié sans discernement; elle a pris pour une passion
+durable ce qui n'était qu'un caprice d'enfant ou un sentiment d'amitié
+filiale qui se trompait faute de savoir ce que c'est que l'amour. Avec
+moi, elle souffrait sans cesse, elle était mécontente de tout; je ne
+réussissais jamais à produire l'effet que je voulais sur son esprit,
+et elle attribuait à mes moindres actions des motifs tout opposés à la
+réalité; ou nous ne nous comprenions pas, ou nous nous comprenions trop.
+Durant notre voyage en Touraine, alors qu'elle essayait un sacrifice
+au-dessus de ses forces, et que le dérangement de son être démentait sa
+volonté, il lui est arrivé de me dire plusieurs fois, dans un accès de
+colère nerveuse insurmontable, qu'elle avait toujours senti que nous
+n'étions pas faits l'un pour l'autre. Elle m'a accusé de l'avoir senti
+aussi, et de l'avoir épousée malgré cela; elle m'a rappelé mille
+circonstances légères qu'elle me présentait comme des preuves. Il
+est vrai qu'elle rétractait le lendemain ces paroles, qu'elle disait
+échappées à son délire: et je feignais de les avoir oubliées; mais elles
+s'étaient enfoncées dans mon coeur comme des poignards, et depuis j'en
+ai mis souvent le souvenir sur mes plaies pour les cautériser.
+
+[Illustration: Une certaine issue de derrière par laquelle sortit...]
+
+Hélas! faut-il renoncer ainsi au passé? elle aurait dû au moins me le
+laisser; je me serais nourri d'une douleur moins amère. Mais à présent
+il faut que tout soit détruit et gâté, même le souvenir du bonheur
+perdu! Si elle m'a aimé, elle m'a aimé moins longtemps et moins
+fortement que lui; car elle s'est éprise de lui dès le premier jour, il
+ne faut plus en douter. Elle s'est trompée elle-même pendant six ou huit
+mois; son âge est si riche en illusions! elle croyait m'aimer encore,
+mais moi je voyais bien où elle en était. Elle s'est trouvée surprise
+tout à coup par un amour nouveau avant de savoir que l'autre était
+anéanti.
+
+Ma douleur se calmera, je n'en doute pas; je la laisse s'exhaler, je ne
+cherche point à la combattre, je ne rougis pas de crier comme une femme
+quand mes accès me prennent. Je sais que j'en viendrai à être tranquille
+et résigné; je ne suis pas impatient de ce moment-là, il sera plus
+affreux encore que le présent. J'aurai accepté ma sentence; je verrai
+mon malheur distinctement, et je le sentirai par tous les pores; je
+n'aurai plus rien de jeune dans le coeur, le regret lui-même s'éteindra.
+L'orgueil humain ne veut pas lutter contre une espérance perdue, contre
+un amour qui se retire; il prend son parti, et, en quelques jours,
+l'homme devient un vieillard. J'aime encore Fernande, parce qu'un amour
+comme le mien ne peut pas finir sans convulsions et sans une rude
+agonie; mais je sens que bientôt je ne pourrai plus l'aimer, et mon sort
+sera pire.
+
+Si Dieu faisait un miracle en ma faveur, s'il me conservait mon fil, je
+vivrais, non avec une joie, mais avec un devoir, et je m'occuperais à
+le remplir. Mais ce pauvre enfant ne fait qu'essayer une existence
+languissante et prolonger mes tristes jours sans faire rétracter l'arrêt
+qui a mesuré impitoyablement les siens. Il faut que je l'attende, ce
+pauvre insecte qui se traîne lentement vers la mort, et sans lequel je
+ne veux point partir. Je me souviens que je te disais une fois: «Que
+peut-il arriver de pire à un honnête homme? D'être forcé de mourir,
+voilà tout.» Aujourd'hui, je vois qu'il y a quelque chose de pis: c'est
+d'être forcé de vivre.
+
+[Illustration: Au milieu d'une haie de spectateurs.]
+
+
+
+XC.
+
+DE SYLVIA A JACQUES.
+
+Jacques! reviens, Fernande a besoin de toi; elle est malade de nouveau
+parce qu'elle vient d'éprouver une grande douleur. Rien ne peut la
+calmer. Elle t'appelle avec angoisse, elle dit que tous les maux qui lui
+arrivent viennent de ton abandon; que tu étais sa providence, et que tu
+l'as quittée. Elle s'effraie de ta longue absence, et dit qu'il faut que
+tu sois informé de tout pour avoir pris ainsi en horreur ta famille et
+ta maison. Elle craint que tu ne la haïsses, et la douleur que cette
+idée lui cause résiste à toutes nos consolations; elle veut mourir,
+parce que, dit-elle, il n'est pas un instant de repos et d'espoir sur
+la terre pour quiconque a possédé ton affection et l'a perdue. Prends
+courage, Jacques, et viens souffrir ici! Tu es encore nécessaire; que
+cette idée te donne de la force! Il y a autour de toi des êtres qui ont
+besoin de toi. Et puis ta vie n'est pas finie. N'y a-t-il donc rien
+autre chose que l'amour? L'amitié que Fernande a pour toi est plus
+forte que l'amour que lui inspire Octave. Tous ses soins et tout son
+dévouement, qui s'est vraiment soutenu au delà de mon espérance,
+échouent auprès d'elle quand il s'agit de toi. Peut-il en être
+autrement? Peut-elle vénérer un autre homme comme toi? Reviens vivre
+parmi nous. Me comptes-tu pour rien, dans ta vie? ne t'ai-je pas bien
+aimé? t'ai-je jamais fait du mal? ne sais-tu pas que tu es ma première
+et presque ma seule affection? Surmonte l'horreur que t'inspire Octave,
+ce sera l'affaire d'un jour. J'ai souffert aussi pour m'habituer à le
+voir à ta place: mais laisse-la-lui et prends-en une meilleure; sois
+l'ami et le père, le consolateur et l'appui de la famille. N'es-tu pas
+au-dessus d'une vaine et grossière jalousie? Reprends le coeur de ta
+femme, laisse le reste à ce jeune homme! L'imagination et les sens de
+Fernande ont peut-être besoin d'un amour moins élevé que celui que tu
+veux lui inspirer. Tu t'es résigné à ce sacrifice, résigne-toi à en
+être le témoin, et que la générosité fasse taire l'amour-propre. Est-ce
+quelques caresses de plus ou de moins qui entretiennent ou détruisent
+une affection aussi sainte que la vôtre? Cette jalousie d'enfant n'est
+pas digne de ta grande âme, et tu as au front bien des cheveux blancs
+qui te donnent le droit d'être le père de ta femme sans avilir la
+dignité de ton rôle de mari. Tu ne peux pas douter de la délicatesse
+avec laquelle Fernande évitera tout ce qui pourrait te blesser. Octave
+lui-même te deviendra supportable; c'est un assez noble caractère, et
+depuis ces trois mois, si difficiles pour nous tous, j'ai découvert en
+lui des vertus sur lesquelles je ne comptais pas. Il tomberait à tes
+pieds si tu t'expliquais à lui, s'il te comprenait et s'il savait ce que
+tu es. Reviens donc essuyer les larmes de Fernande, car toi seul pourras
+rendre un peu de courage et de calme à son coeur. Elle est encore
+frappée d'un de ces malheurs pour lesquels l'amour n'a point de
+consolation; toi seul aurais le droit de lui en offrir, parce que tu
+es de moitié dans son infortune: Tu comprends ce qui est arrivé? Je
+t'attends!
+
+
+
+XCI.
+
+DE JACQUES A SYLVIA.
+
+Genève.
+
+J'irai; mais je veux que tu l'avertisses de mon arrivée quelques jours
+d'avance: je ne veux surprendre personne. Il me serait horrible de
+trouver sur le visage de Fernande une expression d'embarras ou d'effroi.
+Dis lui qu'elle se contraigne, s'il le faut, pour ne me laisser rien
+apercevoir de ce qui se passe; fais-lui croire toujours que je suis
+sans soupçon, et persuade-lui de m'entretenir soigneusement dans cette
+confiance. Non, je ne me sens pas assez fort pour être témoin de leurs
+amours; je ne suis pas un philosophe stoïcien, et une âme de feu brûle
+encore mon front sous mes cheveux blancs. Ce que tu fais maintenant est
+bien cruel, Sylvia; j'étais presque enseveli, et tu me rappelles au
+monde des vivants pour souffrir quelques jours de plus, et m'assurer
+de nouveau de la nécessité de le quitter pour jamais. Soit, Fernande
+souffre; elle a besoin de moi, dis-tu: j'en doute; mais je sens que
+je ne mourrais pas tranquille si j'avais négligé d'adoucir une de ses
+peines. C'est la dernière qui l'atteindra, elle n'aura plus rien à
+perdre: privée de ses enfants et délivrée de son mari, elle pourra se
+livrer à son amour sans partage et sans crainte. Cette intimité que tu
+crois encore possible entre nous est un rêve romanesque; quand même
+j'oublierais mes ressentiments, pourraient-ils oublier le mal
+qu'ils m'ont fait? La vue d'un homme qu'on a rendu malheureux est
+insupportable: c'est comme le cadavre de l'ennemi qu'on a tué.
+
+J'arriverai deux jours après cette lettre. Je vais donc revoir cette
+maison funeste! Je comprends ce qui est arrivé: mon fils est mort.
+
+
+
+XCII.
+
+D'OCTAVE A FERNANDE.
+
+Lyon.
+
+Je me suis soumis à ton ordre, et je pense encore que j'ai dû le faire;
+mais je n'irai pas plus loin: dix lieues suffisent bien pour mettre le
+silence et la paix entre lui et moi. De quoi donc as-tu peur pour moi?
+Crois-tu donc que Jacques songe à tirer vengeance de mon bonheur? Il est
+trop généreux ou trop sage pour cela. J'ai consenti à m'éloigner parce
+que ma présence lui serait désagréable; la sienne me ferait moins
+souffrir qu'il ne pense. Je ne saurais m'imputer des torts réels envers
+lui: il pouvait m'empêcher d'en avoir, il avait pour lui le droit et la
+force. Je n'ai pas commis un vol en profitant du bien qu'il me laissait.
+Est-on coupable parce qu'on lutte avec des êtres indifférents au dommage
+qu'on leur fait, ou trop magnifiques pour daigner s'en apercevoir? Si
+Jacques est sublime en ceci, comme tu le crois, raison de plus pour
+que je le voie avec plaisir, et pour que je lui donne la plus franche
+poignée de main que j'aie donnée de ma vie. Je ne conçois rien à ces
+subtilités de sentiment: idées fausses dont tu t'entoures pour te
+torturer, comme si tu n'étais pas déjà assez malheureuse, ma pauvre
+enfant! Pleure les pertes cruelles dont le sort t'afflige; je les pleure
+avec toi, et rien ne me consolera jamais de la mort de ta fille, pas
+même... ô ma Fernande! pas même cet événement que tu ajoutes à la somme
+de tes douleurs, et que je considère comme un bienfait du ciel, comme un
+acte de réconciliation entre lui et moi. Laisse mon coeur bondir de joie
+à cette idée; laisse-moi faire mille rêves, mille projets délicieux.
+Elle s'appellera Blanche comme celle qui est morte, car ce sera une
+fille aussi; elle aura le joli regard et les cheveux blonds de ce petit
+ange qui te ressemblait tant. Tu verras qu'elle sera toute pareille:
+aussi belle, aussi caressante, aussi capricieuse et plus forte; car les
+enfants de l'amour ne meurent jamais: Dieu les doue de plus d'avenir et
+de vigueur que ceux du mariage, parce qu'il sait qu'il leur faut plus de
+force pour résister aux maux d'une vie où on les accueille mal; veux-tu
+donc que cela soit vrai pour ton enfant? Pleureras-tu sur lui, au lieu
+de l'embrasser le jour où il viendra au monde? Ah! si tu le reçois avec
+douleur, si tu le repousses, si tu refuses de l'aimer, parce qu'il
+n'aura pas Jacques pour père, laisse-le-moi et que la Providence
+l'abandonne: je m'en charge; je le recevrai dans mon sein, je le
+nourrirai moi-même avec du lait de biche et des fruits, comme les
+solitaires des vieilles chroniques que nous lisions l'autre jour
+ensemble. Il reposera à mes côtés, il s'endormira au son de ma flûte; il
+sera élevé par moi, il aura les talents que tu aimes et les vertus que
+tu auras besoin de trouver en lui pour être heureuse; et quand il sera
+en âge de garder son secret et le nôtre, il ira t'embrasser; il te dira:
+«Je m'appelle Octave, et je n'ai pas besoin d'un autre nom: celui de
+votre mari me serait moins cher, et ne me servirait à rien. Je vous
+respecte et vous estime; vous n'avez pas assuré mon existence sociale
+par un mensonge, vous ne m'avez pas donné pour maître un homme auquel je
+ne suis rien; c'est mon père qui m'a élevé et qui m'a appris à me
+passer de richesse et de protection. Je n'ai besoin que de tendresse,
+donnez-moi la vôtre; je ne vous appellerai jamais ma mère; mais un
+baiser de vous en secret sur mon front me fera connaître toutes les
+joies de l'amour filial.» Dis-moi, quand il te parlera ainsi, le
+repousseras-tu? seras-tu fâchée d'avoir cet ami de plus? Toute la peine
+qu'il te causera consiste à cacher son existence à ton mari. Pour le
+présent et pour l'avenir, cela me semble une chose si aisée, que je
+ne conçois pas comment tu t'en inquiètes. Souffriras-tu de ne pouvoir
+avouer et produire ton enfant? Mais songe que Jacques a le double de ton
+âge, ma chère Fernande; tu ne peux pas te dissimuler que tu ne doives
+lui survivre de beaucoup, et qu'un temps viendra, dans l'ordre de la
+nature, où tu seras libre. Avant même cette époque présumable, que
+d'accidents, que de hasards peuvent nous permettre d'être époux!
+Crois-tu que dans dix ans, comme aujourd'hui, comme dans vingt, je ne
+serai pas toujours à tes pieds, et que mon plus grand bonheur ne sera
+pas de dire à la société: Cette femme est à moi; je l'ai conquise par
+mes prières, par mon obstination, par mes fautes, par mon amour; et si
+j'ai entaché sa réputation, du moins je ne l'ai pas abandonnée comme
+font les autres. Je suis resté près d'elle; j'ai laissé ma vie couler
+tout entière au gré de ce mari, qui certes savait se battre, et qui
+pouvait à tout instant venir m'égorger dans les bras de sa femme. Je
+suis resté là pour satisfaire au ressentiment de l'un, ou pour protéger
+l'autre en cas de besoin; j'ai consacré tous mes instants à celle qui
+s'était un jour sacrifiée à moi. J'ai commencé par l'obtenir à force
+de persécutions; mais j'ai fini par la mériter à force de tendresse; à
+présent, elle m'appartient légitimement. Que les hommes ratifient cette
+union qu'ils ont en vain combattue!
+
+Tu sais bien, Fernande, que cela est sûr, quant à moi; la Providence
+peut faire le reste, et elle le fera, n'en doute pas. Notre destinée
+était de nous rencontrer, de nous comprendre et de nous aimer. Le hasard
+finit par se soumettre à l'amour; la force attractive surmonte tous les
+obstacles, et l'aimant va embrasser le fer dans les entrailles de
+la terre, en dépit du roc qui les sépare. Pauvre femme tremblante,
+jette-toi donc dans mes bras, je te protégerai contre l'univers entier!
+Pauvre mère désolée, essuie tes larmes; les enfants que nous aurons
+ensemble ne mourront pas!
+
+Reviens à l'espérance; souviens-toi des beaux jours que nous avons eus
+au milieu de tes plus grandes anxiétés; souviens-toi des miracles que
+fait l'amour. Quand nous sommes dans les bras l'un de l'autre, ne
+sommes-nous pas perdus dans un monde de délires, où les cris et les
+plaintes de la terre n'arrivent pas? Sois sûre d'ailleurs que tu ne fais
+pas à ton mari tout le mal que tu penses: c'est un homme trop supérieur
+pour se laisser affecter des insultes, de la sottise; il sait qu'elles
+ne peuvent l'atteindre, et il ne croit certainement pas que nous nous
+fassions un jeu de l'y exposer. Il sait peut-être que nous nous aimons,
+ou au moins il s'en doute; et ne vois-tu pas que cela ne lui cause
+aucune colère? C'est un homme calme et raisonneur; de plus, c'est un
+homme excellent: s'il savait tes anxiétés, il t'en consolerait, il te
+rassurerait sur tes craintes, et je gage bien qu'il le fera quelque
+jour. Encore deux ou trois ans, et il sera vieux, et l'amour-propre de
+l'amant délaissé fera place à la générosité de l'ami consolé. A présent,
+il voyage et se tient éloigné, parce que notre position à tous est
+difficile, et notre contenance désagréable en présence l'un de l'autre.
+Le temps effacera ces répugnances plus vite peut-être que nous ne
+l'espérons: l'avenir semble placé au delà de notre atteinte; mais le
+temps travaille avec une rapidité dont on s'étonne quand on voit son
+oeuvre accomplie. Abandonne-toi donc à l'amour: il sera toujours le
+maître; ta résistance ne sert qu'à diminuer les joies qu'il te donne.
+Oh! elles sont si belles et si enivrantes! Respecte-les comme les dons
+sacrés du ciel; travaille à les préserver des injures du sort, qui est
+stupide et aveugle, et qu'il faut gouverner avec force et courage, loin
+de l'accepter tel qu'il est. Ne crains pas que Jacques te les reproche;
+s'il savait comme notre amour est irrésistible et notre bonheur immense,
+il nous permettrait d'en jouir. Réponds-moi vite; dis-moi si Jacques
+doit rester longtemps. J'ai toute la vie, j'espère, à passer avec toi,
+et pourtant je ne pourrais me soumettre sans douleur à perdre une
+semaine. Tu sais que si Jacques, d'accord avec toi, l'exigeait, je
+pourrais me soumettre à un long exil; mais à présent il lui semblerait
+peut-être que je le fuis; s'il me demandait, dis-lui que je suis à Lyon;
+surtout donne-moi de tes nouvelles, et soigne ce que j'ai de plus cher
+au monde.
+
+
+
+
+XCIII.
+
+DE FERNANDE A OCTAVE.
+
+
+Jacques part bientôt; mais il veut te voir auparavant. Tu as raison,
+Octave, c'est un homme excellent: il est impossible d'avoir plus de
+générosité, de douceur, de délicatesse et de raison. Je vois bien qu'il
+sait tout. J'étais au moment de lui tout avouer, tant je souffrais de
+ce que je prenais pour un excès de confiance et d'estime; mais, dès
+les premiers mots, il m'a fait entendre qu'il ne voulait pas en savoir
+davantage, et il m'a témoigné une amitié si vraie, une indulgence si
+grande, que je suis pénétrée d'attendrissement et de reconnaissance.
+Tu avais bien jugé ses intentions, et notre position à tous, mon cher
+Octave. Il a fait de sérieuses réflexions sur la différence de nos âges,
+et il a certainement vaincu le reste d'amour qu'il avait pour moi;
+car il m'a parlé absolument dans le sens de ta lettre. Il m'a dit que
+_certains propos_ l'obligeaient à se tenir éloigné de nous, afin que
+le monde ne crût pas qu'il donnait les mains à notre amour. «Et que
+penses-tu de cet amour? lui ai-je dit; crois-tu que ce soit une
+calomnie?» J'étais tremblante et prête à embrasser ses genoux. Il a fait
+semblant de ne pas s'en apercevoir, et il m'a répondu: «Je suis bien sûr
+que c'est une calomnie.» Mais j'ai vu qu'il savait à quoi s'en tenir, et
+sa tranquillité a dégagé mon coeur d'un poids énorme. Jacques est bon et
+affectueux; mais il raisonne. Il n'est plus jeune: il sait que je suis
+excusable, et, comme tu le dis, sa générosité naturelle est secondée par
+la sagesse de ses réflexions. Il m'a fait espérer qu'il reviendrait tous
+les ans passer quelques semaines prés de nous, et que, dans quelques
+années, il ne nous quitterait plus.
+
+Ta lettre m'aurait décidée à garder le secret sur ma grossesse, quand
+même Jacques ne m'aurait pas aidée à me taire sur tout le reste. Je
+me fie et je m'abandonne à toi. Tu savais bien que jamais je n'aurait
+l'impudence de profiter de la loi qui forcerait Jacques à donner son
+nom et ses biens à l'enfant de nos amours, encore moins aurais-je eu
+la bassesse d'aller revendiquer ses caresses pour le tromper sur la
+légitimité de cet enfant; tu m'aurais tuée plutôt que de le permettre,
+n'est-ce pas? Et tu le recueilleras, tu le cacheras, tu le soigneras,
+cet enfant bien-aimé! Nous le confierons à quelque honnête paysanne,
+bien propre et bien fidèle, qui le nourrira, et nous irons le voir tous
+les jours. Ah! quel que soit mon sort, et dans quelque circonstance
+qu'il vienne au monde, sois sûr que je le chérirai autant que ceux qui
+ne sont plus, et davantage peut-être, à cause de ce que j'ai souffert
+en les perdant! Si quelques jours Jacques découvre la naissance de
+celui-là, il ne le haïra pas, il ne le persécutera pas. Qui sait
+jusqu'où ira sa bonté? Il est capable de tout ce qui est étrange et
+sublime... Mais combien je suis heureuse que sa générosité aujourd'hui
+ne lui coûte pas autant que je le croyais! Je n'aurais jamais pu me
+tranquilliser et t'aimer sans tourments et sans remords, si j'avais vu
+qu'il fallait briser le noble coeur de Jacques. Heureusement il n'est
+plus dans l'âge des passions brûlantes; et d'ailleurs il me l'avait
+toujours dit, et il savait bien ce qu'il disait alors: «Quand tu ne me
+permettras plus d'être ton amant, je deviendrai ton père.» Il a tenu
+parole. O mon cher Octave! nous ne passerons jamais une nuit ensemble
+sans nous agenouiller et sans prier pour Jacques.
+
+Et toi! que tu es bon, et comme tu sais aimer! Oh! je n'ai jamais aimé
+que toi! J'ai cru avoir de l'amour pour Jacques: mais ce n'était qu'une
+sainte amitié, car cela ne ressemblait en rien à ce que j'éprouve pour
+toi. Quels transports que les tiens, et comme tu es sans cesse occupé de
+moi! Quelle sollicitude! quel dévouement! tu n'es pas mon mari, et tu me
+consacres ta vie; mes larmes et mes faiblesses ne te rebutent pas, tu
+ne me reproches aucun de mes défauts. Jacques non plus! Il est bien bon
+aussi; mais il n'est pas mon égal, mon camarade, mon frère et mon amant
+comme toi. Il n'est pas enfant comme nous, et puis il y a dans sa
+vie autre chose que l'amour. La solitude, les voyages, l'étude, la
+réflexion, il aime tout cela; et nous, nous n'aimons que nous. Aimons-le
+aussi, cet ami si parfait; viens le voir. Il désire, m'a-t-il dit, te
+donner une poignée de main avant de repartir. Je lui ai demandé avec
+un peu d'inquiétude s'il avait quelque chose à te dire. «Non, m'a-t-il
+répondu; mais pourquoi s'éloigne-t-il quand j'arrive? quelle raison
+a-t-il de me fuir?» J'ai dit que tu avais été voir Herbert, qui venait
+de Paris, et qui passait par Lyon pour retourner en Suisse. «Écris-lui
+bien vite de venir, m'a-t-il dit, et si Herbert est encore à Lyon, qu'il
+l'amène; nous passerons encore une bonne journée tous ensemble comme
+autrefois, cela te fera du bien.» Brave Jacques!
+
+_P. S._ J'ai eu ce matin une étrange frayeur pour une circonstance
+bien misérable. J'avais laissé ta lettre ouverte sur le bureau de mon
+cabinet, sans fermer la porte à clef. Jacques n'a jamais songé de sa vie
+à jeter les yeux sur mes papiers. Il est, à cet égard, d'une discrétion
+si religieuse, que je n'ai pas pris l'habitude de la prudence. Je fis
+cette réflexion, je ne sais comment, en me promenant dans le parc avec
+Sylvia. Je me demandai tout à coup où pouvait être Jacques, et la pensée
+qu'il devait être dans mon cabinet me troubla tellement, que je quittai
+le parc et courus vers la maison. Je montai sans rencontrer Jacques, et
+j'entrai dans mon appartement. Il n'y avait personne, et rien n'était
+dérangé sur mon bureau. Rassurée, mais encore tremblante, je m'assis
+et pris cette lettre pour la plier et la serrer. Je trouvai sur les
+dernières lignes une goutte d'eau toute fraîche. Je m'imaginai que
+c'était une larme, je faillis m'évanouir d'émotion et de terreur.
+Cependant je repris courage en voyant d'autres gouttes d'eau sur les
+papiers voisins, tombés d'un bouquet de roses tout humides de pluie que
+j'avais mis dans un vase à côté ce ces papiers. Mais alors, vois ma
+puérilité et l'état de faiblesse imbécile où le chagrin et l'inquiétude
+ont réduit ma pauvre tête! je m'imaginai que la goutte d'eau de la
+lettre était chaude, et que les autres étaient froides. Je te vois d'ici
+rire de cette folie; le fait est qu'elle s'empara si bien de moi que je
+poussai un cri. J'entendis la voix de Jacques qui m'appelait du salon,
+pour me demander ce que j'avais, et il monta précipitamment, d'un air
+effrayé, croyant que j'avais une attaque de nerfs. Je t'avoue que peu
+s'en fallait. Pourtant la physionomie de Jacques me rassura, et il
+acheva de me rendre la vie en me disant qu'il voulait que tu vinsses le
+voir, et toutes les autres choses que je t'ai déjà racontées. Je vis
+bien que la frayeur que je venais d'éprouver était l'ouvrage d'une
+imagination malade. Ne suis-je pas tombée dans un état bien ridicule?
+Reviens! un baiser de toi me fera plus de bien que tout le reste; et
+quand je verrai ta main dans celle de Jacques, je serai tout à fait
+tranquille.
+
+
+
+XCIV.
+
+DE JACQUES A SYLVIA.
+
+Genève.
+
+Ma chère bien-aimée, j'ai fait le voyage jusqu'ici avec Herbert. Tu t'es
+imaginé que je le quitterais à Lyon; pas du tout. Sa société ne m'a fait
+nullement souffrir; nous avons constamment parlé de toi. Tu dois t'être
+aperçue qu'il est amoureux de toi. Je l'ai examiné et questionné de
+manière à le bien connaître. C'est un digne garçon, simple, loyal,
+obligeant, sincère. Il a une jolie fortune, une habitation agréable dans
+le pays que tu aimes, et ses occupations le préservent de l'esprit de
+tracasserie qui est particulier aux hommes rangés. Il m'a prié de te
+présenter sa demande en mariage, et je te conseille de l'accepter; non
+pas à présent, je comprends que tu n'es pas disposée à t'occuper de
+cela, mais plus tard. Tu ne seras jamais heureuse par l'amour, Sylvia.
+Tu pourras chercher longtemps un être digne de toi, et, si tu le
+trouves, tu auras le même sort que moi, il sera trop tard; tu seras trop
+vieille de coeur pour te faire aimer longtemps. Il y a un désaccord trop
+complet d'ailleurs entre notre manière de sentir et celle de tous les
+autres hommes, pour que nous puissions jamais trouver notre semblable
+en ce monde. Il n'y a pourtant qu'une chose dans la vie, c'est l'amour.
+Mais l'amour, dans le coeur des femmes surtout, peut être de deux
+sortes, l'amour d'un homme et l'amour maternel. J'aurais vécu pour mes
+enfants, tout infortuné que je suis. Ils sont morts! C'est un accident
+qui me tue. Mais tu pourras élever les tiens, et, à l'abri de tous
+les maux qui m'accablent, être heureuse par eux. A la manière dont tu
+chérissais et dont tu soignais les miens, il était facile de voir que tu
+serais une mère sublime. Deviens-le donc, épouse Herbert. Il suffira que
+tu aies pour lui de l'estime et de l'amitié. Il en est digne. C'est une
+de ces belles natures calmes qui ne connaissent ni le transport des
+passions, ni leurs funestes souffrances. Il ne te demandera pas plus
+d'affection que tu ne seras disposée à lui en accorder, et, quand tu le
+connaîtras, tu ne lui en accorderas pas moins qu'il n'en mérite. Vous
+aurez une vie tranquille et patriarcale. Tu es une véritable Ruth,
+active, courageuse et dévouée comme la femme forte des beaux temps
+bibliques; tu feras de tes rêves irréalisés et de tes vains désirs un
+saint holocauste, et tu répartiras sur tes fils l'amour que tu n'as
+pu donner à un homme. Ne m'ôte pas cette espérance, et laisse-moi
+l'emporter dans la tombe. Elle m'est venue l'autre jour, comme nous
+dînions au rendez-vous de chasse. Je m'étais levé un instant; je revins,
+et je contemplai ces deux couples assis sur l'herbe, Octave et
+Fernande, Herbert et toi; Herbert suivait tes moindres mouvements avec
+sollicitude; il épiait tous tes regards pour trouver l'occasion de te
+rendre un petit service e de t'entendre lui dire: Merci, Herbert. Les
+deux autres amants étaient radieux de bonheur, et je leur rends justice
+avec joie, ils me comblèrent tout le jour d'amitiés e de caresses
+délicates. Un calme divin est descendu un instant dans mon coeur en
+voyant que vous étiez tous heureux ou du moins que vous pouviez l'être.
+Oh! quelle étrange et solennelle journée! c'étaient là des adieux
+éternels entre vous et moi! Qui l'eût dit? Il y avait des instants où je
+l'oubliais moi-même, et où je me reportais à notre ancien bonheur, au
+point de croire que tout ce qui s'est passé depuis était un rêve. Le
+temps était si beau, l'herbe si verte, les oiseaux chantaient si
+bien, Fernande était si jolie avec ces pâles roses qui renaissent
+d'elles-mêmes sur son visage après quelques jours de souffrance! Je
+dormis un quart d'heure sur le gazon avant le dîner, et, quand je
+m'éveillai, elle était près de moi et chassait les insectes de mon
+front avec son bouquet de fleurs sauvages; Octave chantait un duo
+avec Herbert; tu préparais les fruits pour le dessert, et mes chiens
+dormaient à mes pieds. C'était un tableau de bonheur rustique si frais
+et si paisible que je le contemplai quelque temps sans me rappeler la
+nécessité de mourir. Mais quand cette idée revint au milieu de tout
+cela!...
+
+Je suis très-calme, mais je souffre encore beaucoup; je te l'ai déjà dit
+cent fois, tu t'obstines à faire de moi un héros et tu m'invites à vivre
+comme si j'en avais la force. Souviens-toi donc que j'aimais encore il
+y a peu de jours, et que je serais furieux si je n'étais anéanti.
+D'ailleurs tu n'as pas lu ces deux lettres d'Octave et de Fernande! Je
+les ai lues, et c'est mon arrêt de mort. J'ai vu combien, malgré leur
+estime et leur amitié pour moi, ma vie leur est à charge. Amants
+ingénus! ils désirent naïvement que je meure, et se le disent sans s'en
+apercevoir. Ils ont des raisons bien légitimes pour cela, des raisons
+que je respecte, mais qui ont mis de la glace dans mon sang. Fernande
+n'est plus ma femme, c'est celle d'Octave, c'est un être qui ne fait
+plus partie de moi, et que je ne pourrais plus presser dans mes bras
+quand même elle viendrait s'y jeter sincèrement. Elle est vraiment ma
+fille à présent, et toute autre pensée ressemblerait pour moi à celle
+d'un inceste. Ne me dis donc plus qu'elle peut revenir à moi, et que je
+peux oublier tout; elle est la mère des enfants d'Octave. Je ne la hais
+ni ne la méprise pour cela; mais cela rend nécessaire notre éternelle
+séparation.
+
+C'est la main de Dieu qui a mis cette lettre sous mes yeux. J'allais
+peut-être me perdre et m'avilir; j'allais accepter le rôle faux et
+impossible que tu avais rêvé pour moi. Ébranlé par ton éloquence
+romanesque, touché des pleurs de Fernande et de ses humbles prières,
+j'allais lui promettre de passer le reste de mes jours entre elle et son
+amant. J'étais à chaque instant près de lui dire: «Je sais tout, et
+je pardonne à tous deux; sois ma fille et qu'Octave soit mon fils;
+laissez-moi vieillir entre vous deux, et que la présence d'un ami
+malheureux, accueilli et consolé par vous, appelle sur vos amours la
+bénédiction du ciel.» Ce rayon d'espérance, cette illusion de quelques
+heures, qui est venue briller sur mon dernier jour avant de m'abandonner
+à l'éternelle nuit, n'est-ce pas un raffinement de souffrance? Entrevoir
+un coin du ciel quand on est condamné à descendre vivant dans la tombe!
+N'importe, je suis bien aise d'avoir fait toutes les réflexions et
+tous les efforts possibles pour me rattacher à la vie; je mourrai sans
+regret. Le destin m'a fait entrer dans la chambre où était écrite cette
+sentence. J'allais y chercher de l'encre et du papier pour écrire à
+Octave de revenir; en me penchant sur la table, je vis son écriture,
+et mes yeux rencontrèrent cette phrase terrible qui s'attachait à ma
+prunelle comme du feu: _Les enfants que nous aurons ensemble ne mourront
+pas_. Je voulus savoir mon sort; je sentis que les considérations
+ordinaires de la délicatesse devaient se taire devant l'oracle du
+destin; et d'ailleurs, incapable comme je le suis de nuire à Fernande,
+je pouvais, sans scrupule, violer ses secrets. Sans cela, je me trompais
+de route, et j'entrais dans une nouvelle série de maux qui m'auraient
+également conduit où je vais, mais moins courageux et moins pur que
+je ne le suis aujourd'hui. Oui! j'ai bien fait de lire; tu as vu ma
+conduite aussitôt après cela. Mon parti a été pris bien vite, et j'ai eu
+dès ce moment la sérénité du désespoir dans l'âme et sur le visage.
+
+[Illustration: Ce soir à six heures, et au sabre.]
+
+Il a raison, leurs enfants ne mourront pas; la nature bénit et caresse
+celui qui est aimé, le froid de la mort s'étend sur celui qui ne l'est
+plus. Tout l'abandonne, et les plantes mêmes se dessèchent sous la main
+du maudit; la vie s'éloigne de lui, et le cercueil s'ouvre pour le
+recevoir, lui et les premiers-nés de son amour; l'air qu'il respire
+est empoisonné, et les hommes le fuient: Ce malheureux, disent-ils, ne
+mourra donc jamais!
+
+Cette lettre m'a dicté mon devoir, j'ai vu ce qu'il fallait dire à
+Fernande pour la consoler et la guérir; il le sait, lui, il la connaît
+mieux que moi maintenant. J'ai réalisé tout ce qu'il lui promettait de
+ma part; je me suis conformé au caractère qu'il me suppose, et j'ai vu
+qu'en effet tout ce qu'elle désirait, c'était d'être délivrée de mon
+amour. Dès que je lui ai dît qu'il était éteint, je l'ai vue renaître,
+et ses yeux semblaient me dire: «Je puis donc aimer Octave à mon aise!»
+
+Qu'elle l'aime donc! Un homme moins malheureux que moi eût peut-être
+trouvé l'occasion de se sacrifier pour l'objet de son amour et d'en être
+récompensé à sa dernière heure par les bénédictions des heureux qu'il
+eût faits; mais mon sort est tel qu'il faut que je me cache pour mourir.
+Mon suicide aurait l'air d'un reproche; il empoisonnerait l'avenir que
+je leur laisse; il le rendrait peut-être impossible; car, après tout,
+Fernande est un ange de bonté, et son coeur, sensible aux moindres
+atteintes, pourrait se briser sous le poids d'un remords semblable.
+D'ailleurs le monde la maudirait, et, après m'avoir poursuivi de ses
+féroces railleries pendant ma vie, il poursuivrait ma veuve de ses
+aveugles malédictions après ma mort. Je sais comment les choses se
+passent; un coup de pistolet dans la tête fait tout à coup un héros ou
+un saint de celui qu'on méprisait ou qu'on détestait la veille. J'ai
+horreur de cette ridicule apothéose; je dédaigne trop les hommes au
+milieu desquels j'ai vécu pour les appeler à mon agonie comme à un
+spectacle; nul ne saura pourquoi je meurs; je ne veux pas qu'on accuse
+ceux qui me survivent, et je ne veux pas qu'on fasse grâce à ma mémoire.
+
+J'ai voulu voir Octave avant de partir, et m'assurer par mes yeux que je
+pouvais lui léguer sans inquiétude ce que j'ai eu de plus cher au monde.
+C'est un homme d'un étrange égoïsme, mais il sait faire une vertu de ce
+vice, et sa hardiesse me plaît. J'espère qu'il la rendra heureuse. Il
+m'a embrassé avec effusion quand je suis parti, et elle aussi. Ils
+étaient bien contents!
+
+
+
+XCV.
+
+DE SYLVIA A JACQUES.
+
+A présent je ne me flatte plus, et ton désespoir est passé dans mon âme;
+mais le tien est auguste et résigné, et le mien est sombre et amer.
+C'en est donc fait, ton parti est pris! O Dieu! ô Dieu! un homme comme
+Jacques va se tuer, et vous ne ferez pas un miracle pour l'en empêcher!
+Vous allez laisser tomber cette vie sainte et sublime dans le gouffre
+de l'éternité, comme un grain de sable dans l'Océan; elle s'en ira
+pêle-mêle avec celles des méchants et des lâches, et la création tout
+entière ne se révoltera pas contre vous pour refuser son sacrifice! Ton
+malheur fera de moi un athée à mon dernier soupir, ô Jacques!
+
+Tu me parles d'avenir, de bonheur, de mariage, de maternité! Mais tu ne
+sais donc pas... non, tu ne connais pas mon amitié, si tu t'imagines que
+je puisse te survivre. Quand ce ne serait que par indignation, je hais
+la vie désormais, je la hais encore plus que tu ne fais; car tu acceptes
+ton sort, et moi je me révolte contre le ciel et contre les hommes qui
+l'ont fait ce qu'il est. Je hais Octave, et je ne puis regarder ma soeur
+en face; je la fuis, tant j'ai peur de la haïr aussi. Voilà comme elle
+t'a compris, la femme que tu aimais! et voilà l'homme qu'elle t'a
+préféré! Oui, ils sont faits l'un pour l'autre, ils ont raison; qu'ils
+s'aiment et qu'ils dorment sur ton cercueil: ce sera leur couche
+nuptiale.
+
+Mais pourquoi faut il que tu meures! Du moment qu'ils le désirent,
+n'es-tu pas affranchi de tout devoir envers eux? Parce qu'ils ont une
+pensée criminelle, tu t'offres à Dieu comme une victime d'expiation pour
+leur forfait! Que deviendra donc dans le coeur des hommes l'amour de
+la justice et la foi à la Providence, si les premiers d'entre eux se
+condamnent et s'immolent ainsi pour laver les fautes des derniers? Ne
+peux-tu abandonner pour jamais cette maudite Europe où tous tes maux
+ont pris racine, et chercher quelque terre vierge de tes larmes, où tu
+pourras recommencer une vie nouvelle? Est-il bien vrai que tu n'as plus
+rien dans le coeur, pas même de l'amitié pour moi, qui te suivrais au
+bout du monde? Ah! cette amitié qui remplissait toute mon âme, et qui
+étouffait à chaque instant l'amour que j'aurais pu concevoir pour
+d'autres hommes, ne t'a jamais suffi; tu venais te reposer et te
+consoler près de moi, mais tu retournais bien vite à cette vie de
+passions orageuses qui a fini par te briser. A présent que tes passions
+sont mortes, ne peux-tu vivre doucement, et vieillir avec ta soeur sous
+quelque beau ciel, dans une des solitudes enchantées du Nouveau-Monde?
+Viens, partons, oublions ce que nous avons souffert: toi, pour aimer
+trop, et moi, pour ne pouvoir pas aimer assez. Nous adopterons, si tu
+veux, quelque orphelin; nous nous imaginerons que c'est notre enfant,
+et nous l'élèverons dans nos principes. Nous en élèverons deux de sexe
+différent, et nous les marierons un jour ensemble à la face de Dieu,
+sans autre temple que le désert, sans autre prêtre que l'amour; nous
+aurons formé leurs âmes à la vérité et à la justice, et il y aura
+peut-être alors, grâce à nous, un couple heureux et pur sur la face de
+la terre.
+
+Ah! laisse-moi faire de ces rêves, et fais-en avec moi. Il doit y avoir
+autre chose dans la vie que l'amour. Tu dis que non. Comment se fait-il
+qu'un homme comme toi, doué de tous les talents, sage de toutes les
+sciences, riche de toutes les idées, de tous les souvenirs, n'ait jamais
+voulu vivre que par le coeur? Ne peux-tu te réfugier dans la vie de
+l'intelligence? que n'es-tu poète, savant, politique ou philosophe!
+Ce sont des existences que l'âge rend chaque jour plus belles et plus
+complètes. Pourquoi faut-il que tu meures à quarante ans d'un désespoir
+de jeune homme? O Jacques! c'est que ton âme est trop brûlante; elle ne
+veut pas vieillir, elle aime mieux se briser que de s'éteindre. Trop
+modeste pour entreprendre d'éclairer les hommes par la science, trop
+orgueilleux pour pouvoir briller par le talent aux yeux d'êtres si peu
+capables de te comprendre, trop juste et trop pur pour vouloir régner
+sur eux par l'intrigue ou par l'ambition, tu ne savais que faire de la
+richesse de ton organisation. Dieu aurait dû créer un ange exprès pour
+toi, et vous envoyer vivre tous deux seuls dans un autre monde; il
+aurait dû au moins te faire naître dans le temps où la foi et l'amour
+divin servaient à éclairer et à régénérer les nations. Il t'eût fallu
+une tâche immense, héroïque, humble et enthousiaste à la fois; une vie
+toute de larmes saintes et de souffrances philanthropiques; une destinée
+comme celle du Christ.
+
+Mais quand un homme comme toi naît dans un siècle où il n'y a rien à
+faire pour lui; quand, avec son âme d'apôtre et sa force de martyr, il
+faut qu'il marche mutilé et souffrant parmi ces hommes sans coeur
+et sans but, qui végètent pour remplir une page insignifiante de
+l'histoire, il étouffe, il meurt dans cet air corrompu, dans cette
+foule stupide qui le presse et le froisse sans le voir. Détesté par
+les méchants, raillé par les sots, craint des envieux, abandonné des
+faibles, il faut qu'il cède et qu'il retourne à Dieu, fatigué d'avoir
+travaillé en vain, triste de n'avoir rien accompli. Le monde reste vil
+et odieux: c'est ce qu'on appelle le triomphe de la raison humaine.
+
+Tu m'as fait jurer de rester auprès de ta femme jusqu'à ce qu'elle
+fût consolée de ta mort, tu m'as arraché ce serment, ne peux-tu le
+rétracter? Sera-t-il en mon pouvoir de le tenir quand je saurai que le
+jour est venu, et que tu touches à ta dernière heure? Crois-tu, Jacques,
+que je n'abandonnerai pas tout pour aller partager avec toi le poison ou
+les balles! Tu me fais sourire avec la demande d'Herbert! Souviens-toi
+que tu m'as juré, de ton côté, de ne pas exécuter ta résolution sans me
+prévenir, et sans me laisser le temps d'aller t'embrasser une dernière
+fois.
+
+
+
+XCVI.
+
+DE JACQUES A SYLVIA.
+
+Des montagnes du Tyrol.
+
+Calme ta douleur, ma soeur chérie; elle réveille la mienne, et ne
+change rien à ma résolution. Quand la vie d'un homme est nuisible à
+quelques-uns, à charge à lui-même, inutile à tous, le suicide est un
+acte légitime et qu'il peut accomplir, sinon sans regret d'avoir manqué
+sa vie, du moins sans remords d'y mettre un terme. Tu me fais bien plus
+vertueux et bien plus grand que je ne suis; mais il y a quelque chose de
+profondément vrai dans ce que tu dis de la tristesse qu'éprouvé une âme
+pleine de bonnes intentions inutiles et de dévouements perdus, quand
+elle est forcée d'abandonner sa tâche sans l'avoir remplie. Ma
+conscience ne me reproche rien, et je sens qu'il m'est permis de me
+coucher dans ma fosse et et de m'y délasser d'avoir vécu. J'ai traversé,
+il y a quelques jours, un champ de bataille où je me suis trouvé, pour
+la première fois, au milieu du sang, du feu et de la poussière, il y
+a une quinzaine d'années; j'étais jeune alors, et une belle carrière
+s'ouvrait devant moi, si j'avais su en profiter. C'était un temps de
+gloire et d'enivrement pour mes compagnons. Je me souviens que je
+passais la nuit de la veillée sur up de ces toits de chaume à fleur
+de terre qui servent de grange et de bergerie au pied des montagnes.
+J'étais à mi-côte de la colline; j'avais sous les yeux une arène
+magnifique: le camp français à mes pieds, les feux de l'ennemi au loin,
+et Napoléon, général, au milieu de tout cela. Je fis bien des réflexions
+sur cette destinée qui s'offrait à moi, et sur cet homme de génie qui
+commandait à tant de destinées. Je me trouvai froid au milieu de ces
+travaux sanglants et de cette gloire funeste; seul peut-être dans
+l'armée je ne regrettai pas de ne pas être Napoléon. J'acceptai les
+horreurs de la guerre avec la force d'âme que donne la raison à celui
+qui ne peut pas reculer; mais en galopant le lendemain sur ces crânes
+que brisait le pied de mon cheval, sur ces cadavres qui gémissaient
+encore, je me sentis pénétré d'une haine si profonde pour les hommes qui
+appelaient cela la gloire, et d'une aversion si insurmontable pour ces
+scènes hideuses, qu'une pâleur éternelle s'étendit sur mon visage, et
+que mon extérieur prit cette glaciale réserve qu'il n'a jamais perdue
+depuis. Dès ce jour, mon caractère rentra en lui-même: je fis une espèce
+de scission avec mes pareils, je me battis avec un désespoir et une
+répugnance qu'ils appelaient du sang-froid, et sur lesquels je ne
+m'expliquai jamais avec eux; car ces brutes n'eussent pas compris qu'il
+pût se trouver parmi eux un homme qui n'aimât pas la vue et l'odeur du
+sang. Je les voyais se prosterner autour de l'ambitieux qui ouvrait tant
+d'artères et se nourrissait de tant de larmes; et quand je le voyais,
+lui, marcher sur ces morts au milieu des nuées de vautours qu'il
+engraissait de chair humaine, j'avais envie de l'assassiner, afin d'être
+maudit et massacré par ses adorateurs.
+
+Non, le génie sans la bonté, sans l'amour, sans le dévouement, ne m'a
+jamais ni séduit ni tenté. J'irai vivre aux pieds d'une femme, me
+disais-je, et j'aimerai un de ces êtres faibles et sensibles qui
+s'évanouissent devant une goutte de sang. J'ai cherché la faiblesse et
+je l'ai trouvée; mais la faiblesse tue la force, parce que la faiblesse
+veut jouir et vivre, et parce que la force sait renoncer et mourir.
+
+Ne maudis pas ces doux amants qui vont profiter de ma mort. Ils ne sont
+pas coupables, ils s'aiment. Il n'y a pas de crime là où il y a de
+l'amour sincère. Ils ont de l'égoïsme, et ils n'en valent peut-être que
+mieux. Ceux qui n'en ont pas sont inutiles à eux-mêmes et aux autres.
+Pour quiconque veut n'être pas déplacé dans la société, il faut avoir
+l'amour de la vie et la volonté d'être heureux en dépit de tout.
+Ce qu'on appelle la vertu dans cette société-là, c'est l'art de se
+satisfaire sans heurter ouvertement les autres et sans attirer sur soi
+des inimitiés fâcheuses. Eh bien! pourquoi haïr l'humanité parce
+qu'elle est ainsi? C'est Dieu qui lui a donné cet instinct pour qu'elle
+travaillât elle-même à sa conservation. Dans le grand moule où il forge
+tous les types des organisations humaines, il en a mêlé quelques-uns
+plus austères et plus réfléchis que les autres, il a créé ceux-là de
+telle façon, qu'ils ne peuvent vivre pour eux-mêmes, et qu'ils sont
+incessamment tourmentés du besoin d'agir pour faire prospérer la masse
+commune. Ce sont des roues plus fortes qu'il engrène aux mille rouages
+de la grande machine. Mais il est des temps où la machine est si
+fatiguée et si usée, que rien ne peut plus la faire marcher, et
+que Dieu, ennuyé d'elle, la frappe du pied et la fracasse pour la
+renouveler. Dans ces temps-là, il y a bien des hommes inutiles, et qui
+peuvent prendre leur parti d'aimer et de vivre s'ils peuvent, de mourir
+s'ils ne sont pas aimés et s'ils s'ennuient.
+
+Tu me reproches de ne pas t'avoir pas assez aimée. Au moment de la mort,
+on peut tout se dire. Je dois te faire remarquer (c'est la première et
+la dernière fois) que nous étions dans une position délicate à l'égard
+l'un de l'autre. Tu es de tous les êtres que j'ai connus celui vers
+lequel m'entraînait la plus ardente sympathie. Mais tu es jeune et
+belle, et je n'ai jamais su si tu étais ma soeur. Cette idée ne t'est
+jamais venue, tu m'as accepté pour ton frère, et lors même que ta mère,
+qui ne le sait pas elle-même, t'a dit que je ne l'étais pas, notre
+destinée à tous deux était faite depuis longtemps, et nous ne pouvions
+plus nous aimer autrement que par le passé. Si nous avions su plus tôt,
+et d'une manière plus sûre, que nous pouvions être un homme et une femme
+l'un pour l'autre, notre vie à tous deux eût été bien différente; mais
+l'incertitude eût rendu la seule idée de ce bonheur odieuse à tous deux.
+Je fis donc le sacrifice absolu et éternel de ce rêve, la première fois
+que je soupçonnai la possibilité de l'accueillir, et j'éteignis dans
+mon coeur une partie de mon amitié, de peur de donner le change à ma
+conscience.
+
+Que se fût-il passé entre nous si nous n'étions un peu plus forts
+qu'Octave et Fernande? quand il ne dépendait que d'une parole incertaine
+ou méchante de madame de Theursan pour nous plonger dans des anxiétés
+horribles! Pardonne-moi donc cette excessive prudence que tu n'as jamais
+comprise ni aperçue, parce que ton âme, plus calme que la mienne, ne te
+la commandait pas. Grâce à elle, je meurs pur, et mon coeur n'a pas été
+souillé d'une seule pensée que Dieu ait dû haïr et châtier.
+
+Maintenant songe, ô mon amie! que tu ne peux me suivre dans la tombe.
+Quelque dégoûtée de la vie que tu sois, quelque isolée que tu doives te
+trouver par ma mort, tu ne peux la partager sans souiller ta mémoire et
+la mienne de l'accusation qu'on a portée contre nous durant notre vie.
+Le monde ne manquerait pas de dire que tu étais ma maîtresse, et que
+c'est un désespoir d'amour qui nous a fait chercher le suicide dans
+les bras l'un de l'autre. Tu sais comme Octave est soupçonneux, comme
+Fernande est faible; eux-mêmes le croiraient. Ah! laissons-leur au moins
+mon souvenir sans tache, et qu'ils me respectent quand je ne serai plus,
+quand ce respect ne leur coûtera plus rien.
+
+Mais ne m'accuse pas de t'avoir méconnue, ô ma Sylvia, ma soeur devant
+Dieu! Je te l'ai dit cent fois, il n'y a que toi au monde qui ne m'aies
+jamais fait que du bien. Toi seule me comprenais, toi seule pensais
+comme moi. Il semblait qu'une même âme nous animât, et que la plus noble
+partie te fût échue en partage. Comme tu m'as préféré à tes amants,
+je t'aurais préférée à mes maîtresses, si je n'avais craint, en
+m'abandonnant à cette affection si vive, d'aller plus loin que je ne
+voulais. Toi, tu t'y livrais tranquillement, belle âme éternellement
+calme et solide! C'est que tu étais le diamant et moi la pierre qui le
+protège; mes désirs et mes transports ont toujours placé entre nous,
+comme une sauvegarde, une amante qui recevait mes caresses, mais qui
+n'empêchait pas ma vénération de remonter toujours vers toi. Vois comme
+je me fie à ta parole et quelle estime est la mienne: j'ose te révéler
+toutes les faiblesses, toutes les souffrances de mon coeur! Depuis que
+je te connais, je t'ai eue pour confidente et pour consolatrice, et
+avant toi je ne m'étais jamais livré à personne. Sois mon dernier espoir
+dans le monde que je quitte; du fond du cercueil, mon âme viendra encore
+s'informer avec sollicitude du bonheur de ceux que j'y laisse. Veille
+sur ta soeur, je te la confie: si tu veux que je meure en paix,
+laisse-moi emporter l'assurance que tu ne l'abandonneras jamais, toi qui
+es pleine de raison, et dont l'amitié vaut mieux que l'amour des autres.
+
+
+
+XCVII.
+
+DE JACQUES A SYLVIA.
+
+Des glaciers de Raus.
+
+Cette matinée est si belle, le ciel si pur et la nature entière si
+sereine, que je veux en profiter pour finir en paix ma triste existence.
+Je viens d'écrire à Fernande de manière à lui ôter à jamais l'idée que
+je finis par le suicide. Je lui parle de prochain retour, d'espérance et
+de calme; j'entre même dans quelques détails domestiques, et je lui fais
+part de plusieurs projets d'amélioration pour notre maison, afin qu'elle
+me croie bien éloigné du désespoir, et attribue ma mort à un accident.
+Toi seule es dépositaire de ce secret d'où dépend tout son bonheur
+futur; brûle toutes mes lettres, ou mets-les tellement en sûreté,
+qu'elles soient anéanties avec toi en cas de mort. Sois prudente et
+forte dans ta douleur; songe qu'il ne faut pas que je sois mort en vain.
+Je sors de mon auberge et n'y rentrerai pas. Peut-être ne me tuerai-je
+que demain ou dans plusieurs jours; mais enfin je ne reparaîtrai plus.
+Mon âme est résignée, mais souffrante encore; et je meurs triste, triste
+comme celui qui n'a pour refuge qu'une faible espérance du ciel. Je
+monterai sur la cime des glaciers, et je prierai du fond de mon coeur;
+peut-être la foi et l'enthousiasme descendront-ils en moi à cette heure
+solennelle où, me détachant des hommes et de la vie, je m'élancerai dans
+l'abîme en levant les mains vers le ciel et en criant avec ferveur: «O
+justice! justice de Dieu!»
+
+[Illustration: En galopant le lendemain sur ces crânes.]
+
+Depuis cette dernière lettre adressée à Fernande, dont parle ici
+Jacques, et qui arriva à Saint-Léon en même temps que ce billet à
+Sylvia, on n'entendit plus parler de lui; et les montagnards chez qui il
+avait logé firent savoir aux autorités du canton qu'un étranger
+avait disparu, laissant chez eux son porte-manteau. Les recherches
+n'amenèrent aucune découverte sur son sort; et, l'examen de ses papiers
+ne présentant aucun indice de projet de suicide, sa disparition fut
+attribuée à une mort fortuite. On l'avait vu prendre le sentier des
+glaciers, et s'enfoncer très-avant dans les neiges; on présuma qu'il
+était tombé dans une de ces fissures qui se rencontrent parmi les blocs
+de glace, et qui ont parfois plusieurs centaines de pieds de profondeur.
+(_Note de l'éditeur_.)
+
+
+
+
+FIN DE JACQUES
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Jacques, by George Sand
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13818 ***