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diff --git a/13818-0.txt b/13818-0.txt new file mode 100644 index 0000000..7885c1b --- /dev/null +++ b/13818-0.txt @@ -0,0 +1,10335 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13818 *** + +George Sand. + +[Illustration: ] + + +JACQUES + + + +NOTICE + +Que Jacques soit l'expression et le résultat de pensées tristes et +de sentiments amers, il n'est pas besoin de le dire. C'est un livre +douloureux et un dénoûment désespéré. Les gens heureux, qui sont parfois +fort intolérants, m'en ont blâmé. A-t-on le droit d'être désespéré? +disaient-ils. A-t-on le droit d'être malade? + +Jacques n'est cependant pas l'apologie du suicide; c'est l'histoire +d'une passion, de la dernière et intolérable passion, d'une âme +passionnée; je ne prétends pas nier cette conséquence du roman, que +certains coeurs dévoués se voient réduits à céder la place aux autres et +que la société ne leur laisse guère d'autre choix, puisqu'elle raille et +s'indigne devant la résignation ou la miséricorde d'un époux trahi. +En ceci, la société ne se montre pas fort chrétienne. Aussi Jacques +finit-il peu chrétiennement sa vie en s'arrogeant le droit d'en +disposer. Mais à qui la faute? Jacques ne proteste pas tant qu'on croit +contre cette société irréligieuse. Il lui cède, au contraire, beaucoup +trop, puisqu'il tue et se tue. Il est donc l'homme de son temps, et +apparemment que son temps n'est pas bon pour les gens mariés, puisque +certains d'entre eux sont placés sans transaction possible entre l'état +de meurtriers et celui de saints. + +Tâchons d'être saints, et si nous en venons à bout, nous saurons +d'autant plus combien cela est difficile, et quelle indulgence on doit à +ceux qui ne le sont pas encore. Alors nous reconnaîtrons peut-être qu'il +y a quelque chose à modifier ou dans la loi, ou dans l'opinion, car le +but de la société devrait être de rendre la perfection accessible à +tous, et l'homme est bien faible quand il lutte seul contre le torrent +des moeurs et des idées. + +J'ai écrit ce livre à Venise en 1834, ainsi que _Leone Leoni et André_. + +GEORGE SAND. Paris, mars 1853. + + + +PREMIÈRE PARTIE. + + + +I. + +Tilly, près Tours; le... + +Tu veux, mon amie, que je te dise la vérité; tu me reproches d'être +trop _mademoiselle_ avec toi, comme nous disions au couvent. Il faut +absolument, dis-tu, que je t'ouvre mon coeur et que je te dise si j'aime +M. Jacques. Eh bien, oui, ma chère, je l'aime, et beaucoup. Pourquoi +n'en conviendrais-je pas à présent? Notre contrat de mariage sera signé +demain, et avant un mois nous serons unis. Rassure-toi donc, et ne +t'effraie plus de voir les choses aller si vite. Je crois, je suis +persuadée que le bonheur m'attend dans cette union. Tu es folle avec tes +craintes. Non, ma mère ne me sacrifie point à l'ambition d'une riche +alliance. Il est vrai qu'elle est un peu trop sensible à cet avantage, +et qu'au contraire la disproportion de nos fortunes me rendrait +humiliante et pénible l'idée de tout devoir à mon mari, si Jacques +n'était pas l'homme le plus noble de la terre. Mais tel que je le +connais, j'ai sujet de me réjouir de sa richesse. Sans cela, ma mère ne +lui aurait jamais pardonné d'être roturier. Tu dis que tu n'aimes pas ma +mère et qu'elle t'a toujours fait l'effet d'une méchante femme; tu fais +mal, je pense, de me parler ainsi de celle à qui je dois respect et +vénération. Je suis bien coupable, à ce que je vois; car c'est moi qui +t'ai portée à ce jugement par la faiblesse que j'ai eue souvent de te +raconter les petits chagrins et les frivoles mortifications de notre +intimité. Ne m'expose plus à ce remords, chère amie, en me disant du mal +de ma mère. + +Ce qu'il y a de plaisant dans ta lettre, ce n'est pas cela certainement; +mais c'est l'espèce de pénétration soupçonneuse avec laquelle tu devines +à moitié les choses. Par exemple, tu prétends que Jacques doit être un +homme vieux, froid, sec et sentant la pipe; il y a un peu de vrai dans +ce jugement. Jacques n'est pas de la première jeunesse, il a l'extérieur +calme et grave, et il fume. Vois combien il est heureux pour moi que +Jacques soit riche! Encore une fois, ma mère aurait-elle toléré sans +cela la vue et l'odeur d'une pipe! + +La première fois que je l'ai vu, il fumait, et à cause de cela j'aime +toujours à le voir dans cette occupation et dans l'attitude qu'il avait +alors. C'était chez les Borel. Tu sais que M. Borel était colonel de +lanciers _du temps de l'autre_, comme disent nos paysans. Sa femme n'a +jamais voulu le contrarier en rien, et, quoiqu'elle détestât l'odeur du +tabac, elle a dissimulé sa répugnance, et peu à peu s'est habituée à la +supporter. C'est un exemple dont je n'aurai pas besoin de m'encourager +pour être complaisante envers mon mari. Je n'ai aucun déplaisir à sentir +cette odeur de pipe. Eugénie autorise donc M. Borel et tous ses amis +à fumer au jardin, au salon, partout où bon leur semble; elle a bien +raison. Les femmes ont le talent de se rendre incommodes et déplaisantes +aux hommes qui les aiment le plus, faute d'un très-léger effort sur +elles-mêmes pour se ranger à leurs goûts et à leurs habitudes. Elles +leur imposent au contraire mille petits sacrifices qui sont autant +de coups d'épingle dans le bonheur domestique, et qui leur rendent +insupportable peu à peu la vie de famille... Oh! mais je te vois d'ici +rire aux éclats et admirer mes sentences et mes bonnes dispositions. Que +veux-tu? je me sens en humeur d'approuver tout ce qui plaira à Jacques, +et si l'avenir justifie tes méchantes prédictions, si un jour je dois +cesser d'aimer en lui tout ce qui me plaît aujourd'hui, du moins j'aurai +goûté la lune de miel. + +Cette manière d'être des Borel scandalise horriblement toutes les +bégueules du canton. Eugénie s'en moque avec d'autant plus de raison +qu'elle est heureuse, aimée de son mari, entourée d'amis dévoués, et +riche par-dessus le marché, ce qui lui attire encore de temps en temps +la visite des plus tiers légitimistes. Ma mère elle-même a sacrifié à +cette considération» comme elle y sacrifie aujourd'hui à l'égard de +Jacques, et c'est chez madame Borel qu'elle a été flairer et chercher la +piste d'un mari pour sa pauvre fille sans dot. + +Allons! voilà que, malgré moi, je me mets encore à tourner ma mère en +ridicule. Ah! je suis encore trop pensionnaire. Il faudra que Jacques +me corrige de cela, lui qui ne rit pas tous les jours. En attendant, tu +devrais me gronder, au lieu de me seconder comme tu fais, vilaine! + +Je te disais donc que j'avais vu Jacques là pour la première fois. Il y +avait quinze jours qu'on ne parlait pas d'autre chose, chez les Borel, +que de la prochaine arrivée du capitaine Jacques, un officier retiré du +service, héritier d'un million. Ma mère ouvrait des yeux grands comme +des fenêtres et des oreilles grandes comme des portes, pour aspirer le +son et la vue de ce beau million. Pour moi, cela m'aurait donné une +forte prévention contre Jacques, sans les choses extraordinaires que +disaient Eugénie et son mari. Il n'était question que de sa bravoure, +de sa générosité, de sa bonté. Il est vrai qu'on lui attribue aussi +quelques singularités. Je n'ai jamais pu obtenir d'explication +satisfaisante à cet égard, et je cherche en vain dans son caractère et +dans ses manières ce qui peut avoir donné lieu à cette opinion. Un soir +de cet été, nous entrons chez Eugénie; je crois bien que ma mère avait +saisi dans l'air quelque nouvelle de l'arrivée du _parti_. Eugénie et +son mari étaient venus à notre rencontre du côté de la cour. On +nous fait asseoir dans le salon; j'étais près de la fenêtre au +rez-de-chaussée, et il y avait devant moi un rideau entr'ouvert. «Et +votre ami, est-il arrivé enfin? dit ma mère au bout de trois minutes. +--Ce matin, dit M. Borel d'un air joyeux.--Ah! je vous en félicite, et +j'en suis charmée pour vous, reprend ma mère. Est-ce que nous ne le +verrons pas?--Il s'est sauvé avec sa pipe en vous entendant venir, +répond Eugénie; mais il reviendra certainement.--Oh! peut-être que non, +lui dit son mari; il est sauvage comme l'_habitant de l'Orénoque_ (tu +sauras que c'est une des facéties favorites de M. Borel), et je n'ai pas +eu encore le temps de lui dire que je voulais le présenter à deux belles +dames. Il faudrait voir s'il ne s'en va pas promener trop loin, Eugénie, +et le faire avertir.» Pendant ce temps-là je ne disais rien, mais je +voyais très-bien M. Jacques par la fente du rideau. Il était assis à dix +pas de la maison, sur des gradins de pierre où Eugénie fait ranger au +printemps les beaux vases de fleur» de sa serre chaude. Il me parut, au +premier coup d'oeil, avoir vingt-cinq ans tout au plus, quoiqu'il en ait +au moins trente. Il n'est pas de figure plus belle, plus régulière et +plus noble que celle de Jacques. Il est plutôt petit que grand, et +semble très-délicat, quoiqu'il assure être d'une forte santé; il +est constamment pâle, et ses cheveux d'un noir d'ébène, qu'il porte +très-longs, le font paraître plus pâle et plus maigre encore. Il me +semble qu'il a le sourire triste, le regard mélancolique, le front +serein et l'attitude fière; en tout, l'expression d'une âme orgueilleuse +et sensible, d'une destinée rude, mais vaincue. Ne me dis pas que je +fais des phrases de roman; si tu voyais Jacques, je suis sûre que tu +trouverais tout cela en lui, et bien d'autres choses sans doute que je +ne saisis pas, car j'ai encore avec lui une timidité extraordinaire, et +il me semble que son caractère renferme mille particularités qu'il me +faudra bien du temps pour connaître et peut-être pour comprendre. Je te +les raconterai jour par jour, afin que tu m'aides à en bien juger; car +tu as bien plus de pénétration et d'expérience que moi. En attendant, je +veux t'en dire quelques-unes. + +Il a certaines aversions et certaines affections qui lui viennent +subitement et d'une manière tantôt brutale, tantôt romanesque, à la +première vue. Je sais bien que tout le monde est ainsi, mais personne +ne s'abandonne à ses impressions avec l'aveuglement ou l'obstination de +Jacques. Quand il a reçu de la première vue une impression assez forte +pour porter un jugement, il prétend qu'il ne le rétracte jamais. Je +crains que ce ne soit là une idée fausse et la source de bien des +erreurs et peut-être de quelques injustices. Je te dirai même que je +crains qu'il n'ait porté un jugement de ce genre sur ma mère. Il est +certain qu'il ne l'aime pas et qu'elle lui a déplu dès le premier jour; +il ne me l'a pas dit, mais je l'ai vu. Lorsque M. Borel le tira de sa +méditation et de son nuage de tabac pour nous le présenter, il vint +comme malgré lui, et nous salua avec une froideur glaciale. Ma mère, qui +a les manières hautes et froides, comme tu sais, fut extraordinairement +aimable avec lui. «Permettez-moi de vous prendre la main, lui dit-elle; +j'ai beaucoup connu monsieur votre père, et vous quand vous étiez +enfant.--Je le sais, Madame,» répondit Jacques sèchement et sans avancer +sa main vers celle de ma mère. Je crois qu'elle dut s'en apercevoir, car +cela était très-visible; mais elle est trop prudente et trop habile pour +avoir jamais une attitude gauche. Elle feignit de prendre la répugnance +de M. Jacques pour de la timidité, et elle insista en lui disant: +«Donnez-moi donc la main; je suis pour vous une ancienne amie.--Je m'en +souviens bien, Madame,» répondit-il d'un ton encore plus étrange; et il +serra la main de ma mère d'une manière presque convulsive. Cette manière +fut si singulière que les Borel se regardèrent d'un air étonné, et que +ma mère, qui n'est pourtant pas facile à déconcerter, retomba sur sa +chaise plutôt qu'elle ne se rassit, et devint pâle comme la mort. Un +instant après, Jacques retourna dans le jardin, et ma mère me fit +chanter une romance dont parlait Eugénie. Jacques m'a dit depuis +qu'il m'avait écoutée sous la fenêtre, et que ma voix lui avait été +sur-le-champ tellement sympathique qu'il était rentré pour me regarder; +jusque-là il ne m'avait pas vue. De ce moment il m'a aimée, du moins il +le dit; mais je te parle d'autre chose que de ce que j'ai dessein de te +dire. + +Nous en étions aux singularités de Jacques; je veux t'en raconter une +autre. L'autre jour il vint nous voir au moment où je sortais de la +maison avec une soupe dans une écuelle de terre et un tablier d'indienne +bleue autour de moi; j'avais pris la petite porte de derrière pour +ne rencontrer personne dans ce bel équipage. Le hasard voulut que M. +Jacques, par un caprice digne de lui, se fût engagé dans cette ruelle +avec son beau cheval. «Où allez-vous ainsi?» me dit-il en sautant à +terre et en me barrant le passage. J'aurais bien voulu l'éviter, mais +il n'y avait pas moyen. «Laissez-moi passer, lui dis-je, et allez +m'attendre à la maison; je vais porter à manger à mes poules.--Et où +sont-elles donc vos poules? Parbleu! je veux les voir manger.» Il mit +la bride sur le cou de son cheval en lui disant: «Fingal, allez à +l'écurie;» et son cheval, qui entend sa parole comme s'il connaissait la +langue des hommes, obéit sur-le-champ. Alors Jacques m'ôta l'écuelle des +mains, enleva sans façon le couvercle, et, voyant une soupe de bonne +mine: «Diable! dit-il, vous nourrissez bien vos poules! Allons, je vois +que nous allons chez quelque pauvre. Il ne faut pas me faire un secret +de cela, à moi; c'est une chose toute simple et que j'aime à vous +voir faire par vous-même. J'irai avec vous, Fernande, si vous me le +permettez.» Je mis mon bras sous le sien, et nous marchâmes vers la +maison de la vieille Marguerite, dont je t'ai parlé souvent. M. Jacques +portait toujours la soupe avec ses gants de chamois jaune paille, et +d'un air si aisé qu'il semblait n'avoir pas fait autre chose de sa vie. +«Un autre que moi, me dit-il chemin faisant, trouverait certainement ici +l'occasion de vous faire de magnifiques compliments, louerait en prose +et en vers votre charité, votre sensibilité, votre modestie; moi, je ne +vous dis rien de cela, Fernande, parce que je ne suis pas étonné de +vous voir pratiquer les vertus que vous avez. Manquer de douceur et de +miséricorde serait horrible en vous; alors votre beauté, votre air +de candeur, seraient des mensonges détestables de la nature. En vous +voyant, je vous ai jugée sincère, juste et sainte; je n'avais pas besoin +de vous rencontrer sur le chemin d'une chaumière pour savoir que je ne +m'étais pas trompé. Je ne vous dirai donc pas que vous êtes un ange à +cause de cela, mais je vous dis que vous faites ces choses-là parce que +vous êtes un ange.» + +Je te demande pardon de te rapporter cette conversation; tu penseras +peut-être qu'il y a un peu de vanité à te redire les douceurs que me +conte M. Jacques. Et au fait, ma bonne Clémence, je crois bien qu'il y +en a en effet. Je suis toute glorieuse de son amour; moque-toi de moi, +cela n'y changera rien. + +Mais n'ai-je pas raison de te rapporter tous ces détails, puisque +tu veux connaître toutes les particularités de mon amour et tout le +caractère de mon fiancé? Tu ne me gronderas pas cette fois pour avoir +été trop laconique. Je continue. + +Nous arrivons donc chez la mère Marguerite. La bonne femme fut tout +étonnée de se voir apporter la soupe par un beau monsieur en gants +jaunes. La voilà qui me fait ses bavardages accoutumés, qui me demande +au nez de Jacques si c'est là mon mari, qui fait toute sorte de voeux +pour moi, qui me raconte ses maux, qui me parle surtout de son loyer +qu'elle est forcée de payer, et qui me regarde d'un air piteux, comme +pour me dire que je devrais bien lui apporter quelque chose de mieux que +la soupe. Moi, je n'ai pas d'argent; ma mère n'en a guère et ne m'en +donne pas du tout. J'étais triste comme je le suis souvent de ne pouvoir +soulager que la centième partie des maux que je vois. Jacques avait +l'air de ne pas entendre un mot de tout cela. Il avait trouvé sur une +planche une vieille bible mangée des rats, et il semblait la lire avec +attention; tout à coup, pendant que Marguerite parlait encore, je sens +tomber doucement dans la poche de mon tablier quelque chose de lourd; +j'y porte la main, j'y trouve une bourse; je ne fis semblant de rien, et +je donnai à la vieille la petite somme dont elle avait besoin. + +Tout allait bien: Jacques avait l'air doux et tranquille; mais voilà +qu'en sortant j'eus la mauvaise idée de dire tout bas à Marguerite que +le présent venait de Jacques. Alors elle se mit à lui adresser ses +remerciements et ces bénédictions du pauvre qui sont vraiment un peu +prolixes, un peu niaises, mais qu'il faut, ce me semble, accepter, +puisque c'est la seule manière dont le pauvre puisse s'acquitter. Eh +bien, sais-tu ce que fit Jacques? Il fronça deux ou trois fois le +sourcil d'un air d'impatience, et finit par interrompre la litanie de la +vieille en lui disant d'un ton dur et impérieux: «C'est bon; en voilà +assez!» La pauvre femme resta interdite et humiliée. Moi, je me sentis +un peu d'humeur contre Jacques. Quand nous fûmes à quelques pas de la +maisonnette, je lui en fis des reproches. Il sourit, et, au lieu de se +justifier, il me dit en me prenant par la main: «Fernande, vous êtes une +bonne enfant, et moi je suis un vieux homme; vous avez raison d'aimer +les épanchements de la reconnaissance que vous inspirez, c'est un +plaisir innocent qui vous engage à persévérer. Pour moi, je ne puis plus +m'amuser de ces choses-là, et elles me causent au contraire un ennui +intolérable.--Je suis disposée, lui dis-je, à croire que vous avez +raison en tout ce que vous faites, et je croirai volontiers que c'est +moi qui ai tort; mais expliquez-vous: faites que je vous connaisse bien, +Jacques, et que je n'aie jamais l'idée de vous blâmer, quelque chose qui +arrive.» Il sourit encore, mais d'un air triste, et, loin de m'accorder +l'explication que je lui demandais, il se borna à me répéter: «Je vous +ai dit, ma chère enfant, que vous aviez raison, et que je vous aimais +ainsi.» Ce fut tout. Il me parla d'autre chose, et, malgré moi, je +restai triste et inquiète tout ce jour-là. + +Voilà comme il est souvent; il y a en lui des choses qui m'effraient, +parce que je ne peux pas m'en rendre compte, et il a tort, je pense, de +ne pas vouloir se donner la peine de me les faire comprendre. Mais que +d'autres choses en lui qui sont dignes d'admiration et d'enthousiasme! +J'ai tort de m'occuper tant des petits nuages, quand j'ai un si beau +ciel à contempler! C'est égal, dis-moi ton avis sur ces misères; j'ai +une grande confiance en ton bon sens, et je suis habituée à voir un peu +par tes yeux. Ce n'est pas ce qui plaît le plus à maman. Enfin, j'aurai +bientôt la liberté de t'écrire sans me cacher. Adieu, chère Clémence. +Je n'attendrai pas ta réponse pour t'écrire une seconde lettre. Je +t'embrasse mille fois. + +Ton amie, FERNANDE DE THEURSAN + + + +II. + +Genève, le... + +Vraiment, Jacques, vous allez vous marier? Elle sera bien heureuse, +votre femme! Mais vous, mon ami, le serez-vous? Il me paraît que vous +agissez bien vite, et j'en suis effrayée. Je ne sais pourquoi cette idée +de vous voir marié ne peut entrer dans ma pauvre tête; je n'y comprends +rien; je suis triste à la mort; il me semble impossible qu'un changement +quelconque améliore votre destinée, et je crois que votre coeur se +briserait au choc de douleurs nouvelles. O mon cher Jacques! il faut +bien de la prudence quand on est comme nous deux! + +As-tu songé à tout, Jacques? as-tu fait un bon choix? Tu es observateur +et pénétrant; mais on se trompe quelquefois; quelquefois la vérité ment! +Ah! comme tu t'es souvent trompé sur toi-même! combien de fois je t'ai +vu découragé! combien de fois je t'ai entendu dire: Ceci est le dernier +essai! Pourquoi suis-je assiégée de noirs pressentiments? Que peut-il +t'arriver? Tu es un homme, et tu as de la force. + +Mais toi, songer au mariage! cela me parait si extraordinaire! Vous êtes +si peu fait pour la société! vous détestez si cordialement ses droits, +ses usages et ses préjugés! Les éternelles lois de l'ordre et de la +civilisation, vous les révoquez encore en doute, et vous n'y cédez que +parce que vous n'êtes pas absolument sûr que vous deviez les mépriser; +et avec ces idées, avec votre caractère insaisissable et votre esprit +indompté, vous allez faire acte de soumission à la société, et +contracter avec elle un engagement indissoluble; vous allez jurer d'être +fidèle éternellement à une femme, vous! vous allez lier votre horreur et +votre conscience au rôle de protecteur et de père de famille! Oh! vous +direz ce que vous voudrez, Jacques, mais cela ne vous convient pas; +vous êtes au-dessus ou au-dessous de ce rôle; quel que vous soyez, vous +n'êtes pas fait pour vivre avec les hommes tels qu'ils sont. + +Vous renoncerez donc à tout ce que vous avez été jusqu'ici et à tout ce +que vous auriez été encore! car votre vie est un grand abîme où sont +tombés pêle-mêle tous les biens et tous les maux qu'il est permis a +l'homme de ressentir. Vous avez vécu quinze ou vingt vies ordinaires +dans une seule année; vous deviez encore user et absorber bien des +existences avant de savoir seulement si vous aviez commencé la vôtre. +Est-ce que vous regarderiez encore ceci comme un état de transition, +comme un lien qui doit finir et faire place à un autre? Je ne suis pas +plus que vous un adepte de la foi sociale, je suis née pour la détester, +mais quels sont les êtres qui peuvent lutter contre elle, ou même vivre +sans elle? La femme que vous épousez est-elle donc comme vous? est-elle +une des cinq ou six créatures humaines qui naissent, dans tout un +siècle, pour aimer la vérité, et pour mourir sans avoir pu la faire +aimer des autres? est-elle de ceux que nous appelions les _sauvages_ +dans les jours de notre triste gaieté? Jacques, prends garde; au nom +du ciel, souviens-toi combien de fois nous avons cru l'un et l'autre +trouver notre semblable, et combien de fois nous nous sommes retrouvés +seuls vis-à-vis l'un de l'autre! Adieu; prends au moins le temps de +réfléchir. Pense à ton passé; pense à celui de SYLVIA. + + + +III. + +DE FERNANDE A CLÉMENCE. + +Tilly, le... + +Ma chère, j'ai fait aujourd'hui une découverte qui m'a laissé une +impression singulière. En écoutant lire la rédaction de notre contrat de +mariage, j'ai appris que Jacques avait trente-cinq ans. Certainement ce +n'est pas là un âge avancé; et d'ailleurs on n'a jamais que l'âge qu'on +paraît avoir, et à la première vue je lui avais imaginé dix années +de moins. Cependant je ne sais pas pourquoi le son de ces syllabes, +trente-cinq ans! m'a épouvantée; j'ai regardé Jacques d'un air étonné et +peut-être même fâché, comme s'il m'eût fait jusque-là un mensonge. Il +est certain pourtant qu'il ne m'a jamais parlé de son âge, et que je +n'ai jamais songé à le lui demander. Je suis sûre qu'il me l'aurait dit +sur-le-champ, car il parait très indifférent à ces choses-là, et il +ne s'est pas seulement aperçu de l'effet que faisait sur moi et sur +plusieurs des personnes présentes la découverte de ses trente-cinq ans. + +Moi qui le trouvais déjà un peu vieux pour moi en lui en attribuant +trente! J'ai beau faire, Clémence, je t'avoue que je suis contrariée de +cette différence d'âge entre nous; il me semble à présent que Jacques +est beaucoup moins mon camarade et mon ami que je ne l'imaginais; il se +rapproche plutôt de l'âge d'un père; et, au fait, il pourrait être le +mien, il a dix-huit ans de plus que moi! Cela me fait un peu de peur, et +modifie peut-être l'affection que j'avais pour lui. Autant que je puis +exprimer ce qui se passe en moi, je crois que ma confiance et mon estime +augmentent, tandis que mon enthousiasme et mon orgueil diminuent; enfin, +je suis beaucoup moins joyeuse ce soir que je ne l'étais ce matin, voilà +ce que je ne saurais me dissimuler. Ta lettre me revient toujours à +l'esprit, et je pense à cet homme _vieux_ et _froid_ que tu as cru voir +en lui. Cependant, Clémence, si tu voyais comme Jacques est beau, comme +il a une tournure élégante et jeune, comme il a les manières douces et +franches, le regard affectueux, la voix harmonieuse et fraîche! tu en +serais, je parie, amoureuse aussi. J'ai été frappée et séduite par +toutes ces choses-là dès le premier moment, et chaque jour j'ai été plus +touchée de ces manières, de ce regard et du son de cette voix; mais il +est bien vrai que je n'ai pas encore eu la hardiesse et le sang-froid +de l'examiner. Quand il arrive, je le regarde avec joie en lui disant +bonjour, et, dans ce moment-là, il a dix-sept ans comme moi; mais +ensuite je n'ose plus guère fixer les yeux sur lui, car les siens sont +toujours sur moi. A tout ce qui pourrait faire naître sur ses traits une +expression nouvelle, je m'aperçois que c'est moi qui suis observée, +et il ne m'est pas possible d'observer à mon tour. A quoi bon +l'observerais-je, d'ailleurs? que verrais-je en lui qui ne me plût pas? +et qu'aurais-je l'habileté de deviner s'il se donnait la moindre peine +pour se rendre impénétrable? Je suis si jeune! et lui... il doit avoir +tant d'expérience!... Quand il m'a observée ainsi, et que je lève sur +lui un regard timide, comme pour recevoir mon arrêt, je trouve sur sa +figure tant d'affection, de contentement, une sorte d'approbation muette +si délicate et si douce, que je me rassure et me sens heureuse. Je vois +que tout ce que je fais, tout ce que je dis, tout ce que je pense, +plaît à Jacques, et qu'au lieu d'un censeur sévère j'ai en lui un être +sympathique, un ami indulgent, peut-être un amant aveugle! + +Ah! tiens, j'ai tort de gâter mon bonheur et d'affaiblir mon amour par +ces petites recherches. Que m'importent quelques années de plus ou de +moins? Jacques est beau, excellent, vertueux, estimé et admiré de tous +ceux qui le connaissent, et il m'aime, je suis sûre de cela; que puis-je +demander de plus? + + + +IV. + +DE CLÉMENCE A FERNANDE. + +De l'Abbaye-aux-Bois. Paris, le... + +Je reçois tes deux lettres à la fois: deux plaisirs en même temps! Ce +serait presque trop, ma chère Fernande, si ces plaisirs n'étaient un +peu inquiétés et troublés par toutes les incertitudes que me cause ta +situation. Tu me demandes des conseils sur l'affaire la plus importante +et la plus délicate de la vie; tu me demandes des éclaircissements sur +des choses que je ne sais pas, sur des personnes que je ne connais pas, +sur des faits que je n ai pas vus; comment veux-tu que je réponde? Je +ne puis que tirer, des indices que tu me donnes, quelque jugement +incertain, expectatif, que tu feras très-bien d'examiner longtemps, et +de soumettre à de nouvelles recherches avant de l'adopter. + +Je ne connais pas M. Jacques; je ne puis donc savoir à quel point lu +peux passer par-dessus les immenses inconvénients de cette différence +d'âge; mais je puis et je dois te les signaler d'une manière générale. +C'est à toi de les rejeter si tu es sûre qu'il n'y ait pas lieu à en +faire l'application. + +On prétend que les hommes commencent la vie sociale plus tard que les +femmes, et qu'ils sont plus jeunes de raisonnement et d'expérience à +trente ans que les femmes à vingt; je crois que cela est faux. Un homme +est obligé de se faire un état ou de se chercher une position sociale au +sortir du collège; une jeune personne, au sortir du couvent, trouve +sa position toute faite, soit qu'on la marie, soit que ses parents +la tiennent pour quelques années encore auprès d'eux. Travailler à +l'aiguille, s'occuper des petits soins de l'intérieur, cultiver la +superficie de quelques talents, devenir épouse et mère, s'habituer à +allaiter et à laver des enfants, voilà ce qu'on appelle être une femme +faite. Moi, je pense qu'en dépit de tout cela une femme de vingt-cinq +ans, si elle n'a pas vu le monde depuis son mariage, est encore un +enfant. Je pense que le monde qu'elle a vu étant demoiselle, dansant +au bal sous l'oeil de ses parents, ne lui a rien appris du tout, si ce +n'est la manière de s'habiller, de marcher, de s'asseoir et de faire la +révérence. Il y a autre chose à apprendre dans la vie, et les femmes +l'apprennent tard et à leurs dépens. Il ne suffit pas d'avoir de la +grâce, de la décence, une sorte d'esprit; il ne suffit pas d'avoir +allaité proprement ses enfants et tenu sa maison en ordre pendant +quelques années pour être à l'abri de tous les dangers qui peuvent +porter de mortelles atteintes au bonheur. Que de choses apprend un +homme, au contraire, dans l'exercice de cette liberté illimitée qui +lui est accordée à peine au sortir de l'adolescence! que d'expériences +rudes, que de sévères leçons, que de déceptions mûrissantes il peut +mettre à profit seulement dans le cours de la première année! que +d'hommes et de femmes il a pu étudier à l'âge où la femme n'a encore +connu que son père et sa mère! + +Il est donc faux qu'un homme de vingt-cinq ans soit du même âge qu'une +fille de quinze, et que, pour faire une union raisonnablement assortie, +il faille établir dix ans de différence entre le mari et la femme. Il +est bien vrai que le mari doit être le protecteur et le guide; puisqu'il +doit être le maître, il est à désirer qu'il soit un maître prudent et +éclairé. Mais, à âge presque égal, il a bien assez de cette espèce de +supériorité sur sa femme; s'il en a beaucoup plus, il en abuse, il +devient grondeur, pédant ou despote. + +Supposons que M. Jacques soit incapable d'être jamais rien d'approchant; +accordons-lui toutes les belles qualités. Je ne te parle pas d'amour, +moi: je te fais la part bien grande en te disant que je ne le crois +pas absolument nécessaire dans le mariage, et je doute que tu en aies +réellement pour ton fiancé; à ton âge ou prend pour de l'amour la +première affection qu'on éprouve. Je te parle d'amitié seulement, et +je te dis que le bonheur d'une femme est perdu quand elle ne peut pas +considérer son mari comme son meilleur ami. Es-tu bien sûre de pouvoir +être maintenant la meilleure amie d'un homme de trente-cinq ans? Sais-tu +ce que c'est que l'amitié? Sais-tu ce qu'il faut de sympathie pour la +faire naître? quels apports de goûts, de caractères et d'opinions sont +nécessaires pour la maintenir? Quelles sympathies peuvent donc exister +entre deux êtres qui, par la différence de leur âge, reçoivent des mêmes +objets des sensations tout opposées? quand ce qui attire l'un repousse +l'autre, quand ce qui parait estimable au plus âgé est ennuyeux au plus +jeune, quand ce qui semble agréable et touchant à la femme est dangereux +ou ridicule aux yeux du mari? As-tu pensé à tout cela, pauvre Fernande? +N'es-tu pas aveuglée par ce besoin d'aimer qui tourmente misérablement +les jeunes filles? N'est-tu pas abusée aussi par une certaine vanité +secrète dont tu ne te ronds pas compte? Tu es pauvre, et un nomme riche +te recherche et t'épouse. Il a des châteaux, des terres; il a une belle +figure, de beaux chevaux, des habits bien faits; il te semble charmant, +parce que tout le monde le dit. Ta mère, qui est la femme la plus +intéressée, la plus fausse et la plus adroite du monde, arrange les +choses de manière à ce que vous ne puissiez pas vous éviter. Elle te +fait peut-être croire qu'il est amoureux de toi, après lui avoir fait +croire que tu étais amoureuse de lui, tandis que vous ne vous +aimez peut-être ni l'un ni l'autre. Toi, tu es comme ces petites +pensionnaires, qui ont par hasard un cousin, et qui en sont +inévitablement amoureuses, parce que c'est le seul homme qu'elles +connaissent. Tu es noble de coeur, je le sais, et tu ne t'occupes pas +plus des richesses de M. Jacques que si elles n'existaient pas; mais tu +es femme, et tu n'es pas insensible à la gloire d'avoir fait, par ta +beauté et ta douceur, un de ces miracles que la société voit avec +surprise, parce qu'ils sont rares en effet: un homme riche épousant une +fille pauvre. + +Mais je te mets en colère, je parie; je t'en prie, ma chère enfant, ne +prends pas tout cela trop au sérieux. Ce sont des choses que je t'engage +à te dire courageusement à toi-même et sur lesquelles il faut que tu +t'interroges sévèrement; il est très-possible que tu n'aies rien de +commun avec elles. Alors ce sera quelques feuilles de papier que j'aurai +barbouillées d'encre pour te rendre service, et qui ne seront bonnes +à rien. Je veux te dire une autre chose qui, chez moi, n'est pas le +résultat d'un raisonnement, mais d'une répugnance instinctive; je +t'engage donc à t'en préoccuper assez légèrement. Je n'aime pas que le +visage montre un âge différent de celui qu'on a. Cela me fait venir +toutes sortes d'idées superstitieuses, et, quelque folles et injustes +qu'elles pussent être, il me serait impossible d'accorder ma confiance +à une personne sur l'âge de laquelle je me serais trompée de dix ans +au premier coup d'oeil. Dans le cas où elle m'aurait semblé plus jeune +qu'elle ne l'est en effet, je penserais que l'égoïsme, la sécheresse du +coeur, ou une froide nonchalance, l'ont empêchée de sentir l'atteinte +des douleurs humaines, ou l'ont rendue habile à éviter les fatigues +morales qui vieillissent tous les hommes. Dans le cas contraire, je +penserais que les vices, la débauche, ou au moins une certaine sorte +de fausse exaltation, l'ont précipitée dans des désordres et dans des +fatigues qui l'ont vieillie plus que de raison; en un mot, je ne verrais +pas sans stupeur et sans effroi une infraction évidente aux lois de la +nature: il y a toujours là quelque chose de mystérieux qu'il faudrait +examiner. Mais que peu ton examinera ton âge, et quand l'empressement de +changer d'état et de position _avant un mois_ nous ferme les yeux sur +tous les dangers? + +Tu dis que M. Jacques est aimé et estime de tous ceux qui le +connaissent; il me semble que ceux qui le connaissent et qui ont pu t'en +parler sont en petit nombre. Si je repasse les chapitres de tes lettres +précédentes où il en est question, je trouve que ce nombre se réduit à +deux amis, M. Borel et sa femme. Ta mère l'a connu lorsqu'il était âgé +de dix ans, et comme elle était liée avec son père, elle peut avoir eu +des renseignements très précis sur son héritage. Je crois qu'elle ne +s'est pas souciée d'autre chose, pas même de te signaler le notable +inconvénient d'avoir dix-huit ans de moins que ton mari. Elle savait +très-bien l'âge de M. Jacques; mais je comprends qu'elle ait évité d'en +parler à qui que ce soit. Les femmes qui ne sont plus jeunes parlent +rarement du passé sans en effacer toutes les dates. + +Tu me reproches de ne pas aimer ta mère: je n'y saurais que faire, ma +chère Fernande; mais je suis charmée que tu ne lui ressembles en rien; +et si quelque chose peut me consoler de la précipitation avec laquelle +se conclut ton mariage, c'est qu'il te séparera bientôt d'elle: tu +ne peut pas tomber en de plus mauvaises mains que celles dont tu vas +sortir; sois sûre de ce que je te dis. Il m'importe peu que cela soit +conforme aux saintes lois du préjugé; il me paraît conforme à celles de +la raison de t'éclairer sur le caractère d'une personne qui a tant de +part dans ta vie; et la raison est le seul guide que je consulte, le +seul dieu que je serve. + +Je croirais volontiers que la pénétration de M. Jacques n'est pas une +chimère. Je suis persuadée de la rectitude des premiers jugements, +quand la personne qui les porte s'est habituée à rassembler toutes les +facultés de l'observation pour les exercer à la fois sur la première +impression reçue. Il a bien jugé de toi et de ta mère; cependant, à +l'égard de celle-ci, il peut se faire que quelque souvenir d'enfance +aide beaucoup à l'aversion qu'il a sentie en la retrouvant. + +L'histoire de la vieille Marguerite ne me semble pas, comme à toi, un +grand sujet de trouble et de consternation. M. Jacques s'est comporté en +homme d'esprit en t'aidant dans tes petites charités; mais je comprends +fort bien qu'il y ait été ennuyé des litanies de la mendiante, En ceci +je trouve l'occasion de te faire observer que vous êtes destinés, M. +Jacques et toi, à différer toujours de sentiments et de conduite, quand +même vous aurez tous deux raison. Je souhaite qu'il sache toujours +tolérer cette différence, et qu'il te permette d'éprouver les émotions +auxquelles son coeur sera fermé. + +Adieu, ma bonne Fernande; tu vois que je n'ai aucune prévention contre +la personne de ton fiancé. D'ailleurs le jour où tu ne voudras plus +entendre la vérité, il faudra cesser de me la demander. + +Je vis toujours tranquille et heureuse au fond de mon abbaye. Les +religieuses ont renoncé envers moi à toute espèce de tracasserie. Je +reçois les visites que je veux, et je vais quelquefois dans le monde +depuis que j'ai quitté le grand deuil de veuve. La famille de mon mari +a d'assez bons procédés envers moi, et pourtant ce n'est pas une +très-aimable famille. J'ai agi avec prudence envers elle. La raison, ma +chère Fernande! la raison! avec cela on fait sa vie soi-même, et on la +fait libre et calme, sinon brillante. + +Ton amie, CLÉMENCE DE LUXEUIL. + + + +V. + +DE FERNANDE A CLEMENCE. + +L'amitié est bien bonne, mais la raison est bien triste ma chère +Clémence; ta lettre m'a donné un véritable accès de spleen. Je l'ai +relue plusieurs fois et toujours avec une nouvelle mélancolie. Elle m'a +mise en méfiance contre ma mère, contre Jacques, contre moi, contre +toi-même. Oui, j'avoue que je t'en ai un peu voulu de me désenchanter si +durement de mon bonheur. Tu as raison pourtant, et je sens bien que tu +es ma véritable amie c'est à toi que je demande les conseils et l'appui +que je n'ose réclamer de ma mère. Je persiste à croire que tu penses +trop mal d'elle, mais je suis forcée de voir que son coeur est +très-froid pour moi, et qu'elle ne cherche dans mon mariage que les +avantages de la fortune. + +Après tout, ce mariage ne l'enrichira pas; elle a projet de vivre au +Tilly, et de me laisser partir pour le Dauphiné avec mon mari; ainsi +elle n'a aucun intérêt personnel dans cette affaire. Elle croit que +l'argent est le premier des biens, et tous ses efforts tendent, non +à l'acquérir, mais à me le procurer. Puis-je lui faire un crime de +s'occuper de mon bonheur à sa manière et selon ses idées? + +Quant à moi, je me suis examinée sévèrement, et je t'assure que la +vanité ne m'influence en rien. J'avais tellement peur de m'aveugler à +cet égard, que, ce matin, après avoir relu ta lettre, j'ai eu envie de +quereller un peu Jacques, afin d'éprouver mon amour et le sien. J'ai +attendu que ma mère nous eût laissés seuls au piano comme elle fait +toujours après le déjeuner. Alors j'ai cessé de chanter pour lui +dire brusquement: «Savez-vous, Jacques, que je suis bien jeune pour +vous?--J'y ai pensé, m'a-t-il dit avec la figure tranquille qu'il +a toujours Est-ce que vous n'y aviez pas pensé encore?--C'eût été +difficile, lui ai-je répondu, je ne savais pas votre âge---En vérité!» +s'est-il écrié, et il est devenu plus pâle que de coutume. J'ai senti +que je lui faisais de la peine, et je me suis repentie tout de suite. Il +a ajouté: «J'aurais dû prévoir que votre mère ne vous le dirait pas; et +pourtant je l'avais chargée de vous faire songer à la différence de nos +âges. Elle m'a dit l'avoir fait; elle m'a dit que vous étiez bien aise +de trouver en moi un père en même temps qu'un amant.--Un père! ai-je +répondu; non, Jacques, je n'ai pas dit cela.» Jacques a souri, et, me +baisant au front, il s'est écrié: «Tu es franche comme une sauvage; je +t'aime à la folie, tu seras ma fille chérie; mais si tu crains qu'en +devenant ton père, je ne devienne ton maître, je ne t'appellerai ma +fille que dans le secret de mon coeur. Cependant, a-t-il dit un instant +après en se levant, il est possible que je sois trop vieux pour toi. Si +tu le trouves, je le suis en effet.--Non, Jacques! non! ai-je répondu +vivement en me levant aussi.--Ne t'abuse pas, a-t-il repris, j'ai +trente-cinq ans, dix-huit belles années de plus que toi. Est-ce que vous +ne vous ne vous en étiez jamais aperçue? Est-ce que cela ne se lit pas +sur mon visage?--Non; la première fois que je vous ai vu, j'ai cru que +vous aviez vingt-cinq ans, et depuis, je vous en ai toujours donné +trente.--Vous ne n'avez donc jamais regardé, Fernande? Regardez-moi +bien, je le veux; je détournerai les yeux pour ne pas vous intimider.» +Il m'a attirée vers lui et a détourné les yeux en effet. Alors je l'ai +examiné avec attention, et j'ai découvert qu'il y avait au-dessous des +paupières et au coin de la bouche quelques rides imperceptibles, et sur +ses tempes quelques cheveux blancs mêlés à une forêt de cheveux noirs; +c'est là tout. «Voilà toute la différence d'un homme de trente-cinq ans +à un homme de trente!» me suis-je dit; et je me suis mise à rire de +cette idée qu'il avait de se faire regarder. «Je vais vous dire la +vérité, lui ai-je dit: votre figure, telle qu'elle est, me plaît +beaucoup mieux que la mienne; mais je crains que cette différence d'âge +ne se fasse sentir dans votre caractère.» Alors j'ai tâché de lui +exposer tous les doutes que renferme ta lettre, comme s'ils venaient du +moi. Il m'a écoutée avec beaucoup d'attention et avec une sérénité de +visage qui m'avait déjà rassurée avant qu'il me parlât. Quand j'ai eu +tout dit, il m'a répondu: «Fernande, deux caractères semblables ne se +rencontrent jamais; l'âge n'y fait rien; à quinze ans j'étais beaucoup +plus vieux que vous sous de certains rapports, et sous d'autres, je suis +encore aujourd'hui plus jeune que vous. Nous différons sur beaucoup de +points, je n'en doute pas; mais vous aurez moins à souffrir de cela +avec moi qu'avec tout autre. Est-ce que vous ne le croyez pas?» Que +voulais-tu que je répondisse? Du moment qu'il me le dit, je le crois +en effet: il a l'air si sûr de son fait! Ah! Clémence, il est possible +qu'il me trompe ou qu'il se trompe lui-même, mais il est impossible que +je me trompe aussi sur l'amour que j'ai pour lui; non, ce n'est pas le +besoin d'aimer d'une petite pensionnaire. J'ai vu d'autres hommes +avant lui, et nul ne m'a inspiré de sympathie. La maison d'Eugénie est +toujours pleine d'hommes plus jeunes, plus gais, plus brillants et plus +beaux peut-être que Jacques; je n'ai jamais désiré d'être la femme +d'aucun de ceux-là. Je ne me jette pas en aveugle dans les séductions +d'une position nouvelle. Tes lettres me font beaucoup d'effet; je les +commente, je les apprends par coeur, j'en applique à chaque instant un +passage aux entraînements de mon amour, et je vois que la prudence est +inutile, que la raison est impuissante. J'aperçois les dangers où cet +amour peut me précipiter, et la crainte d'être malheureuse avec Jacques +ne m'ôte pas le désir de passer ma vie près de lui. + +Tu dis que deux amis seulement m'ont dit du bien de Jacques. Je vais te +raconter la conversation qui eut lieu à Cenay, chez les Borel, il y +a quelques jours. Il y avait là cinq ou six compagnons d'armes de M. +Borel; Jacques avait l'air un peu plus sérieux que de coutume, mais sa +figure et ses manières exprimaient toujours la même tranquillité d'âme. +Il prit une tasse de café, et fit quelques tours de promenade dans +l'appartement, sans rien dire. «Eh bien, Jacques, comment vous +trouvez-vous? lui demanda Eugénie.--Mieux, répondit-il d'un air +doux.--Il a donc été malade?» demandai-je étourdiment. Je vis tous les +regards de ces messieurs se tourner vers moi, et un certain sourire +de bienveillance, un peu moqueuse peut-être, sur tous les visages. Je +sentis que je devenais rouge, mais cela m'était égal; j'étais inquiète +de Jacques, je réitérai ma question. «J'ai eu quelques douleurs de tête, +répondit-il en me remerciant par un regard affectueux, mais ce n'est +rien du tout, et ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe.» On parla +d'autre chose, et il sortit. «Je crains que Jacques ne soit réellement +malade, dit Eugénie on le regardant s'éloigner.--Mais il faudrait +savoir s'il n'a pas besoin de soins, dit ma mère en affectant beaucoup +d'intérêt.--Oh! il faut surtout le laisser tranquille, dit M. Borel +brusquement; il ne peut pas supporter qu'on s'occupe de lui quand il +souffre.--Parbleu! il a de quoi souffrir, dit un de ces messieurs; il +a sur la poitrine deux ou trois belles blessures qui auraient tué tout +autre que lui.--Il en souffre rarement, dit Eugénie; mais je crains +qu'aujourd'hui il n'ait beaucoup souffert.--Qui est-ce qui peut jamais +savoir si Jacques souffre? reprit M. Borel. Est-ce que Jacques est fait +de chair humaine?--Je crois bien que oui, dit un vieux capitaine de +dragons; mais je crois que c'est l'âme d'un diable qui est dans ce +corps-là.--C'est l'âme d'un ange plutôt, dit Eugénie.--Ah! voilà madame +Borel qui parle comme les autres, reprit le vieux capitaine; je ne sais +pas ce que Jacques chante à l'oreille des femmes, mais elles ne parlent +jamais de lui que comme d'un chérubin; et nous, pauvres pécheurs, on +publie nos vertus _civiles et militaires_. ( Ceci est une plaisanterie +favorite du capitaine.)--Oh! pour moi, dit Eugénie, je professe une +espèce de religion pour notre Jacques, et mon mari l'ordonne ainsi à +tous ceux qui sont ici.» On m'adressa indirectement quelques épigrammes +affectueuses, qui avaient la meilleure volonté du monde de me faire +plaisir, mais qui m'embarrassèrent un peu. Je pris le bras de +mademoiselle Regnault, et je sortis comme pour faire un tour de jardin; +mais je lui confessai que je mourais d'envie d'entendre le reste de la +conversation sur Jacques, et elle me conduisit près d'une fenêtre d'où +l'on entend tout ce qui se dit dans le salon. J'entendis la voix de M. +Borel, et je compris qu'il parlait à un de ces messieurs qui ne connaît +Jacques que très-peu. «Vous voyez bien la figure pâle et l'air distrait +de Jacques, disait-il, Je ne sais pas si vous avez fait attention à ce +petit _chantonnement_ qu'il fait dans sa barbe quand il charge sa pipe, +ou quand il taille son crayon pour dessiner? Eh bien! quand il souffre +beaucoup, tous ses témoignages de douleur et d'impatience se réduisent à +cette petite chanson. Je la lui ai entendu faire en plusieurs occasions +où je n'avais pas envie de chanter. A Smolensk, quand on m'a amputé +deux doigts du pied, et quand on lui a retiré deux balles qui s'étaient +proprement logées entre deux de ses côtes, moi je jurais comme un damné, +M. Jacques chantonnait.» Ici M. Borel se mit à imiter parfaitement le +petit _Lila Burello_ de Jacques. Ces messieurs se mirent à rire. Quant à +moi, l'image que ce récit m'avait fait passer devant les yeux, Jacques +sanglant, chantant sous le fer du chirurgien, m'avait donné une sueur +froide, et je vis bien encore, à cette impression-là, que j'aime +Jacques; car j'étais bien indifférente aux douleurs de M. Borel, et +tandis qu'Eugénie sans doute frémissait en y pensant, il m'était +absolument égal qu'il eût deux ou trois doigts de plus ou de moins au +pied. + +«Vous souvenez-vous, dit une autre voix, de l'arrivée de Jacques au +régiment, la veille de***?---Ah! brave Jacques! il avait seize ans, dit +un autre interlocuteur; il avait l'air d'une jolie petite demoiselle. +Ils étaient là cinq ou six enfants de famille, débarqués depuis une +heure, enveloppés de surtouts fourrés par leurs mamans, gentils, bien +peignés, roses, et pas trop contents de coucher à l'auberge en plein +champ. Jacques était là aussi avec sa petite mine, pâle déjà, un petit +commencement de moustache et sa petite chanson entre les dents. L'un +disait; Celui-là est le plus ridicule de tous; il veut faire le luron, +et il est déjà blanc comme un linge. Un autre disait: M. Jacques est le +César de la société; au premier coup de canon, il chantera sur un autre +ton.--Lorrain... Qui est-ce qui se souvient du lieutenant Lorrain, avec +son grand diable de nez, ses mauvaises plaisanteries, et son album +de caricatures qui ne le quittait pas plus que son sabre? Un habile +dessinateur, ma foi! et le meilleur tireur du régiment. Voilà que mon +animal, à la lueur du feu du bivouac, s'amuse avec un bout de charbon à +vous crayonner la charge de Jacques et de ses petits compagnons, avec +des éventails et des ombrelles; il avait écrit au-dessous: _Gens riches +allant à la bataille_. Jacques passe derrière lui, se penche sur son +épaule, et dit avec l'air doux et gentil qu'il a toujours +conservé: «C'est très-joli, cela!--Vous en êtes content? dit +Lorrain.--Très-content, répond Jacques.--Et moi aussi,» reprend Lorrain. +Tout le monde de rire. Jacques s'assied sans se déconcerter le moins du +monde, et me prie de lui prêter ma pipe. J'avais envie de la lui casser +sur la figure. «Est-ce que vous n'en avez pas une?--Non, répondit-il; +je n'ai jamais fumé de ma vie; j'ai envie d'essayer: comment s'y +prend-on?--On allume de ce côté-là et on la met dans sa bouche, et puis +on tire de toutes ses forces jusqu'à ce que la fumée sorte par le côté +opposé.» Jacques secoue la tête d'un air de simplicité et prend la pipe. +Nous espérions le voir tousser ou s'enivrer; chacun charge la sienne +et la lui présente l'une après l'autre, en lui versant des rasades +d'eau-de-vie à griser un boeuf. Je ne sais pas s'il les escamotait; mais +sa figure ne fit pas un pli, son gosier n'eut pas une convulsion; il but +et fuma la moitié de la nuit sans sortir de son sang-froid et sans se +laisser entamer par la moindre taquinerie; on eût dit que sa nourrice +l'avait élevé avec de l'eau-de-vie et de la fumée de pipe. Le capitaine +Jean, que voilà, et qui se souvient bien de ce que je raconte, vint me +taper sur l'épaule et me dire: «Vous voyez bien cet oiseau-mouche? Eh +bien! je vous dis, Borel, que ce sera une de nos meilleures moustaches. +Je connais cela; c'est une petite race de vieux buis bien sec, et c'est +plus solide qu'une grande massue de fer. Son père est un brigand, mais +un sabreur; celui-ci aura plus de sang-froid, et si un boulet ne le raie +pas demain de mes tablettes, il fera vingt campagnes sans se plaindre de +cors aux pieds. Le lendemain, chacun sait comme Jacques fit ses preuves +et fut décoré sur le champ de bataille.--Vous croyez qu'il était +glorieux après cela, dit le capitaine de dragons; qu'il sautait comme +font les enfants à qui ces fortunes-la arrivent, ou bien qu'il s'en +allait dans les petits coins, comme nous faisions, nous autres, pour +regarder sa croix et la baiser? Il avait l'air aussi indifférent à cela +qu'il l'avait été à la caricature de Lorrain, au premier feu et à sa +première blessure. Il reçut toutes les poignées de main d'un air franc +et amical, mais sans montrer ni étonnement ni joie. Je ne sais pas ce +qui peut faire rire ou pleurer Jacques, et, quant à moi, je me suis +souvent demandé si ce n'était pas un de ces spectres auxquels croient +les Allemands.--Vous n'avez donc pas vu Jacques amoureux? dit M. Borel. +Alors vous l'auriez vu fondre comme la neige au soleil; il n'y a que les +femmes qui aient du pouvoir sur cette tête-là; aussi y ont-elles fait de +fiers ravages! En Italie...» M. Borel s'interrompit, et je compris que +quelqu'un, Eugénie sans doute, lui avait fait signe de se taire. Cela me +donna une impatience, une curiosité et une inquiétude épouvantables. + +«Je voudrais savoir, dit Eugénie après un instant de silence, où il +a trouvé le temps d'apprendre tout ce qu'il sait en littérature, en +poésie, en musique, en peinture!--Qui diable le sait? répondit le +capitaine; moi, je crois qu'il est venu au monde comme ça; ce qu'il y +a de sûr, c'est que ce n'est pas moi qui le lui ai appris.--Sous ce +rapport, dit ma mère, je crois pouvoir présumer que son éducation était +faite avant qu'il entrât au service. Je l'ai connu à l'âge de dix ans, +et il était extraordinairement instruit pour son âge. Il avait l'aplomb +et l'assurance d'un homme; il a dû se développer remarquablement +vite.--Le capitaine Jean a bien un peu raison, observa M. Borel, quand +il dit que Jacques n'appartient pas tout à fait à l'espèce humaine; il +y a dans son corps et dans son esprit une trempe d'acier dont le secret +est perdu sans doute. A insu, jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans, il a paru +plus âgé qu'il ne l'était en effet, et depuis ce temps-là il parait plus +jeune qu'il ne l'est réellement. + +[Illustration: Le hasard voulut que M. Jacques...] + +Je n'oublierai jamais, reprit une autre personne, la manière dont il +s'est comporté à son premier duel.--Parbleu! c'était précisément avec +Lorrain, dit le capitaine Jean; c'est moi qui l'ai forcé de se battre; +je l'aimais de tout mon coeur, cet enfant-là!--.Comment! vous l'avez +_forcé_? dit la personne qui ne connaissait pas Jacques, et à qui +s'adressaient presque tous ces récits.--Je vais vous dire comment, +reprit le capitaine. Jacques s'était certainement bien montre à la +bataille de***; mais autre chose est de se faire respecter du canon et +de se faire estimer de ses camarades. Ce n'est pas que dans ce moment-là +on fût très-duelliste dans l'armée: on était assez occupé avec l'ennemi. +Néanmoins; le lieutenant Lorrain ne passait pas un jour sans se faire +une affaire petite ou grande avec quelque nouveau venu. Il n'était pas, +à beaucoup près, aussi solide sur le champ de bataille; mais dans une +affaire particulière, il avait si beau jeu qu'on ne lui reprochait rien +impunément. Je n'aimais pas ce gaillard-là, et j'aurais donné mon cheval +pour qu'on me débarrassât de sa vue. Je l'avais manqué deux fois, et +j'en avais été pour mes frais, une fois ce poignet-ci, et l'autre fois +cette joue-là. Il ne pouvait pas souffrir notre petit Jacques, et il +était furieux de la manière dont il avait mis les rieurs de son côté +à***. Il n'avait rien mérité, rien gagné, lui, pas même une égratignure! +Il se consolait en faisant des caricatures au moyen desquelles il +tournait Jacques en ridicule; car ses diables de charges étaient si bien +faites, qu'en les regardant il fallait rire malgré qu'on en eût. Cela +m'impatientait. Un soir, il avait dessiné le dolman de Jacques sur le +dos d'un petit chien. C'était trop fort; je vais trouver Jacques, +qui dormait sur l'herbe; je lui dis: «Jacques, il faut que tu te +battes.--Avec qui? dit-il en bâillant et étendant-les bras.--Avec +Lorrain.--Pourquoi?--Parce qu'il t'insulte.--Comment?--Est-ce que ses +caricatures ne t'offensent pas?--Pas du tout.--Mais il se moque de toi. +--Qu'est-ce que cela me fait?--Ah ça, Jacques, est-ce que tu n'es brave +qu'à la mêlée?--Je n'en sais rien.» Là-dessus je dis un mot que je ne +répéterai pas devant ces dames. «Parle plus bas, Jacques, et prends +garde de ne jamais répéter devant personne ce que tu viens de me dire +là.--Pourquoi donc, Jean? me dit-il en bâillant comme un désespéré.--Tu +dors, camarade! lui dis-je en le secouant de toute ma force.--Quand tu +m'auras cassé les os, me dit-il avec son sang-froid ordinaire, crois-tu +que je serai plus persuadé? Comment veux-tu que je te dise si je suis +brave en duel? je ne me suis jamais battu. Si tu m'avais demandé, la +veille de la bataille, comment je me conduirais, je t'aurais dit la même +chose. J'ai fait le premier essai de mon caractère militaire ce jour-là; +à présent, s'il faut en faire un second, je ne demande pas mieux; mais +je ne sais pas mieux que toi comment je m'en tirerai.» C'était un +drôle de corps que ce petit Jacques, avec ses petits raisonnements de +philosophe. J'étais sûr de lui comme de moi, malgré tout ce qu'il disait +pour m'en faire douter. «Je t'estime, lui dis-je, parce que tu n'es pas +un fanfaron et que tu as du coeur. L'amitié que j'ai pour toi me force +à te dire qu'il faut te battre.--Je le veux bien; mais trouve-moi une +raison pour le faire sans être un sot. Je t'avoue que vouloir tuer un +homme parce qu'il s'amuse à dessiner ma pauvre personne d'une manière +bouffonne et plaisante, cela ne me paraît pas possible. Moi, je ne suis +pas en colère contre ce Lorrain; il m'amuse beaucoup, au contraire, +et je serais au désespoir de tuer un homme qui fait de si drôles +de calembours.--Il faut tâcher de le toucher au bras droit, et de +l'empêcher de faire jamais la caricature de personne.» Jacques haussa +les épaules et se rendormit. Je n'étais pas content de cela; j'attendis +le lendemain matin, et je dis à Lorrain: «Sais-tu que Jacques ne prend +plus si bien la plaisanterie? Il a dit qu'à la première caricature il +se battrait avec toi.--Bien, dit Lorrain, je ne demande pas mieux.» +Il prend alors un bout de charbon, et, sur un grand mur blanc qui se +trouvait là, il vous fait un Jacques gigantesque, avec le nom et la +décoration; rien n'y manquait. Je rassemble les amis, et je leur dis: +«Que feriez-vous à la place de Jacques?--Cela n'est pas douteux,» +répondent-ils. Je vais chercher Jacques. «Jacques, les anciens ont +décidé qu'il faut te battre.--Je veux bien, dit Jacques en regardant son +portrait; ça n'en vaut, ma foi! pas la peine. Vous pensez donc, +vous autres, que je suis insulté?--_Insultissimus_! répond un +facétieux.--Allons, dit Jacques, qui est-ce qui veut me servir de +témoin?---Moi, dis-je, et Borel.» Lorrain arrive pour déjeuner, Jacques +va droit à lui, et, comme s'il lui eût offert une prise de tabac, +lui dit: «Lorrain, on dit que vous m'avez insulté; si ç'a été votre +intention en effet, je vous en demande raison.--Ç'a été mon intention, +répond Lorrain, et je vous en rendrai raison dans une heure. Je vous +laisse le choix des armes.--A quelles armes faut-il que je me batte? dit +Jacques en revenant allumer sa pipe à la mienne.--A celle que tu connais +le mieux.--Je n'en connais aucune, dit Jacques; je suis une recrue, moi, +Dieu ne m'a pas fait naître soldat.--Comment, malheureux, lui dis-je, +tu ne connais aucune arme, et tu t'engages avec un malin comme +Lorrain?--Vous m'avez dit de le faire, je l'ai fait, dit Jacques.--Eh +bien! tu sais sabrer, bats-toi au sabre.--Comment s'y prend-on?--Comme +on peut, quand on ne sait pas.--A la bonne heure! dit Jacques; quand +Lorrain sera prêt, vous m'appellerez.» El il se met à dormir sur une +table. A l'heure dite, mon Lorrain se présente sur le terrain d'un air +persifleur. Il faisait toutes sortes de moqueries, et affectait de +laisser à Jacques tous les avantages. Voilà Jacques qui prend un +sabre plus long que lui, qui, avec ses petits bras, le fait voltiger +par-dessus sa tête, et vient sur son homme, tapant à droite, à gauche, +en avant, au hasard, mais tapant dru, battant en grange, ne s'inquiétant +pas de parer, mais d'avancer. Quand Lorrain vit cette manière d'agir, +il recula, et demanda ce que cela voulait dire. «Cela veut dire, lui +répondis-je, que Jacques ne sait pas tirer le sabre, et qu'il fait comme +il peut.» Lorrain reprit courage et avança; mais il reçut aussitôt sur +l'épaule droite une si bonne entamure, qu'il s'en trouva satisfait et +n'en demanda pas davantage. De cette affaire-là, il resta plus de six +mois sans se battre et sans dessiner.» + +[Illustration: Il prend alors ou tout de charbon.] + +On parla encore longtemps de Jacques, et si je ne craignais de te +fatiguer avec mes récits, je te raconterais de quelle manière vraiment +héroïque Jacques supporta ses horribles souffrances de la campagne de +Russie. Ce sera pour une autre fois, si tu veux; aujourd'hui, ce besoin +de te parler de lui m'a conduite assez loin; il est temps que je te +délivre de mon griffonnage et que j'aille me coucher. Adieu, mon amie. + + + +VI. + +Cerlay, près Tours. + +Quand ma souffrance s'endort, pourquoi la réveilles-tu, imprudente +Sylvia! Je sais bien que je n'en guérirai pas: crains-tu que je ne +l'oublie? Mais de quoi donc as-tu peur? et quelle page de ma vie peut +te paraître bizarre quand elle est signée de Jacques? Est-ce de me voir +amoureux que tu t'étonnes? est-ce mon amour, est-ce mon mariage qui +t'effraie? + +Moi, si je pouvais m'épouvanter de quelque chose, ce serait de me sentir +si heureux; mais je l'ai été plus d'une fois, et plus d'une fois j'ai +su y renoncer. Quand le temps sera venu de me vaincre, je me vaincrai. +J'aime du plus profond de mon coeur une vierge, une enfant belle comme +la vérité, vraie comme la beauté, simple, confiante, faible peut-être, +mais sincère et droite comme toi. Pourtant Fernande n'est pas ton égale; +nulle ne l'est en ce monde, Sylvia; c'est pourquoi je ne la cherche pas. +Je ne demanderai pas à cette jeune fille la force et l'orgueil qui te +font si grande, mais je trouverai en elle les douces affections, les +tendres prévenances dont mon coeur sent le besoin. J'ai soif de repos, +Sylyia; il y a longtemps que je marche seul dans un chemin pénible; il +faut que je m'appuie sur un coeur paisible et pur; le tien ne peut pas +m'appartenir exclusivement; il faut que je m'empare de celui-ci, qui n'a +encore connu que moi. + +Oui, Fernande est _une sauvage_. Si tu voyais ses longs cheveux blonds +se détacher et tomber en désordre sur ses épaules au moindre mouvement +de sa jeune pétulance; si tu voyais ses grands yeux noirs, toujours +étonnés, toujours questionneurs, et si ingénus quand l'amour en adoucit +la vivacité; si tu entendais le son un peu brusque de cette voix nette +et accentuée, tu reconnaîtrais, à des indices indubitables, la franchise +et l'honnêteté. Fernande a dix-sept ans; elle est petite, blanche, un +peu grasse, mais élégante et légère cependant. Ses yeux et ses sourcils +noirs au-dessous d'une forêt de cheveux blonds, donnent un caractère +particulier à sa beauté. Son front n'est pas très élevé, mais il +est purement dessiné, et annonce une intelligence plutôt docile que +saisissante, plutôt capable de mémoire que d'observation. En effet, elle +arrange et emploie convenablement ce qu'elle sait, et ne découvre rien +par elle-même. Je ne te dirai pas, comme font tous les amants, que son +caractère et son esprit sont faits exprès pour assurer le bonheur de ma +vie. Ce serait une phrase de clerc de notaire, et l'approche du mariage +ne m'a pas encore rendu imbécile à ce point. Le caractère de Fernande +est ce qu'il est; je l'étudie, je le possède, et je traiterai avec lui +en conséquence. Quand j'étais jeune, je croyais à un être créé pour +moi. Je le cherchais dans les natures les plus opposées, et quand je +désespérais de le trouver dans l'une, je me hâtais de l'espérer dans une +autre. C'est ainsi que j'ai aggravé mes maux et que j'ai souvent connu +le découragement, Amour romanesque! tourment et chimère des années +fécondes de la vie! + +Ne vous trompez pas sur moi, cependant, Sylvia; je ne suis pas un homme +blasé qui se retire des passions pour vivre bourgeoisement avec une +femme simple, gentille et rangée: je suis un homme encore bien jeune de +coeur, qui aime fortement une jeune fille, et qui l'épouse pour deux +raisons: la première, parce que c'est l'unique moyen da la posséder; la +seconde, parce que c'est l'unique moyen de l'arracher des mains d'une +méchante mère, et de lui procurer une vie honorable et indépendante. +Vous voyez que c'est un mariage d'amour; je ne m'en défends pas. Si +cette détermination entraînait tous les maux que vous craignez, ce qu'il +y a de vieux en moi, l'esprit et la volonté, aurait pris le dessus, +et j'aurais fui avant de m'abandonner à mon coeur; mais ces maux sont +imaginaires, Sylvia, et je vais te le prouver. + +Je n'ai pas changé d'avis, je ne me suis pas réconcilié avec la +société, et le mariage est toujours, selon moi, une des plus barbares +institutions qu'elle ait ébauchées. Je ne doute pas qu'il ne soit aboli, +si l'espèce humaine fait quelque progrès vers la justice et la raison; +un lien plus humain et non moins sacré remplacera celui-là, et saura +assurer l'existence des enfants qui naîtront d'un homme et d'une femme, +sans enchaîner à jamais la liberté de l'un et de l'autre. Mais les +hommes sont trop grossiers et les femmes trop lâches pour demander +une loi plus noble que la loi de fer qui les régit: à des êtres sans +conscience et sans vertu, il faut de lourdes chaîne. Les améliorations +que rêvent quelques esprits généreux sont impossibles à réaliser dans ce +siècle-ci; ces esprits-là oublient qu'ils sont de cent ans en avant +de leurs contemporains, et qu'avant de changer la loi il faut changer +l'homme. + +Quand on est de ceux-là, quand on se sent moins brute et moins féroce +que la société où l'on est condamné à vivre et à mourir, il faut ou +lutter corps à corps avec elle, ou s'en retirer tout à fait. J'ai fait +l'un, je veux faire l'autre. J'ai vécu seul, méprisant l'activité +d'autrui, et me lavant les mains devant Dieu des impuretés de la race +humaine; à présent je veux vivre deux, et donner à un être semblable à +moi le repos et la liberté qui m'ont été refusés de tous. Ce que j'ai +amassé de force et d'indépendance durant toute une vie de solitude et +de haine, je veux en faire profiter l'objet de mon affection, un être +faible, opprimé, pauvre, et qui me devra tout; je veux lui donner un +bonheur inconnu ici-bas; je veux, au nom de la société que je méprise, +lui assurer les biens que la société refuse aux femmes. Je veux que la +mienne soit un être noble, fier et sincère; telle que la nature l'a +faite, je veux la conserver; je veux qu'elle n'ait jamais ni besoin ni +envie de mentir. J'ai embrassé cette idée-là comme un but à ma triste et +stérile existence, et je me persuade que, si je réussis, ma vie ne sera +pas absolument perdue. + +Ne souris pas, Sylvia; ce ne sera pas une petite chose, cela sera +peut-être plus grand devant Dieu que les conquêtes d'Alexandre. J'y +emploierai tout mon courage, toute ma force; j'y sacrifierai tout, s'il +le faut: ma fortune, mon amour, et ce que les hommes appellent leur +honneur; car je ne me dissimule pas les difficultés de mon entreprise et +ce que la société y apportera d'obstacles. Je sais combien ses préjugés, +sa jalousie, ses menaces, sa haine, entraveront mes pas et glaceront de +terreur celle que j'ai prise par la main pour la faire marcher avec moi +dans ce chemin désert; mais je surmonterai tout, je le sens, je le sais. +Si mon courage faiblissait, ne serais-tu pas là pour me dire: «Jacques, +souviens-toi de ce que tu a promis à Dieu?» + + + +VII. + +DE FERNANDE A CLÉMENCE + +Tilly, le... + +Tu es une moqueuse; tu dis que j'imite le jargon des grognards, comme si +j'avais composé dix vaudevilles; cependant tu dis que j'ai bien fait de +te raconter tout cela; et moi aussi, je le pense, car te voilà à demi +réconciliée avec Jacques; ce caractère froidement brave te plaît, et à +moi donc! + +J'ai suivi ton conseil, et je ne sais trop quelle conclusion je +dois tirer de la conversation que j'ai eue avec les Borel. Je te la +transmets, au risque d'être encore traitée de petite perruche: tu me +diras ce que tu en penses. + +L'occasion s'est offerte à moi on ne peut meilleure. Maman avait été +faire une visite à notre voisine, madame de Bailleul, quand Eugénie +et son mari sont arrivés. Jacques avait été appelé à Tours pour une +affaire. «Je suis enchantée de me trouver seule avec vous, leur ai-je +dit; j'ai beaucoup de questions à vous faire à tous deux. D'abord +êtes-vous bien mes amis? suis-je indiscrète de compter sur vous comme +sur moi-même?» Eugénie m'a embrassée, et son mari m'a tendu la main +d'une grosse façon militaire que ma mère eût trouvée de bien mauvais +ton, mais qui m'a inspiré plus de confiance que tous les compliments du +monde. «Il faut que vous me parliez de Jacques, leur ai-je dit; vous ne +m'en avez jamais dit que du bien; il est impossible que vous n'ayez pas +un peu de mal à m'en dire.--Qu'est-ce que cela signifie? s'est écriée +Eugénie.--Ma bonne amie, lui ai-je répondu, je vais m'engager sans +retour et bien précipitamment avec un homme que je connais très-peu; ce +serait une grande folie, si vous n'étiez garants du noble caractère de +cet homme-là. Maintenant je ne songe pas à m'en dédire, car il sait et +vous savez tous que je l'aime; mais, malgré cela, et même à cause de +cela, je voudrais le connaître mieux et pouvoir me tenir en garde contre +les défauts grands ou petits qu'il peut avoir. Vous m'avez dit, dans un +temps où aucun de nous ne songeait qu'il pouvait devenir mon mari, qu'il +avait beaucoup de singularités, maintenant il m'intéresse extrêmement +de savoir quelles sont ces singularités, afin de n'en pas blesser +quelqu'une involontairement et d'éviter tout ce qui peut les éveiller. +Je n'en ai encore aperçu que l'ombre, et je me demande souvent s'il est +possible qu'un homme soit aussi parfait que Jacques me semble l'être. Je +veux me défendre de l'aveuglement et de l'enthousiasme; je vous en prie, +mes amis, parlez-moi, éclairez-moi. + +--Cela est embarrassant en diable, a répondu M. Borel, et je ne sais que +vous dire. Vous êtes si franche et si bonne enfant, Mademoiselle, que, +si vous étiez ma propre soeur, je ne pourrais pas avoir plus d'estime et +d'amitié pour vous que je n'en ai. D'un autre côté, Jacques est mon plus +ancien, mon meilleur ami: il m'a porté sur ses épaules en Russie pendant +plus de trois lieues. Oui, Mademoiselle, le petit Jacques a porté le +gros animal que voilà, qui sans lui serait crevé de froid à côté de son +cheval; et il a manqué de mourir lui-même par suite de ce léger fardeau. +Je vous ai raconté cela, peut-être; je pourrais vous raconter tant +d'autres choses! des dettes payées, des duels accommodés, des coups +parés tant à la bataille qu'au cabaret, des services à n'en pas finir; +et moi, qu'est-ce que j'ai fait pour lui? rien du tout. Ai-je le droit +à présent de parler de lui comme je le ferais d'un autre?--À tout autre +qu'à moi, non certainement, ai-je répondu; mais à moi, je crois que vous +le devez.--Je ne sais pas! je ne sais pas! Je vous aime bien, ma chère +mademoiselle Fernande; mais, voyez-vous, j'aime Jacques encore plus que +vous,--Je le crois bien, mais ce n'est pas dans mon intérêt seulement, +mais dans celui de Jacques, que je vous interroge.--Fernande a raison, +a dit Eugénie; il faut qu'elle connaisse son mari pour lui épargner de +petits chagrins, et peut-être de grandes contrariétés. Elle dit qu'elle +aime Jacques, et que ce ne seront pas de petites raisons qui pourront la +dégoûter de lui: il faut croire ce que dit Fernande; elle ne ment pas: +moi, je tiens sa parole pour sacrée. Comme, d'un autre côté, je sais +qu'il est impossible de trouver un reproche un peu grave a faire à +Jacques, je ne vois pas le moindre inconvénient à lui dire tout ce que +tu sais. Pour moi, j'ai souvent entendu raconter les originalités de +Jacques; mais je déclare que je n'en ai vu aucune, et que, depuis trois +mois qu'il demeure chez nous, je n'ai jamais eu sujet de m'étonner de +rien, si ce n'est de sa douceur, de son égalité de caractère et du calme +de son esprit.--Voilà que tu fais ce que je ne voudrais pas faire, +interrompit son mari; tu parles contre la vérité. Il est vrai que tu +mens sans le savoir. Toutes les femmes voient Jacques avec prévention, +jusqu'à la mienne, qui certainement est une femme sensée.--Eh bien! moi, +je veux l'être encore plus, ai-je dit; je veux le voir tel qu'il est. +Parlez, mon cher colonel; Jacques est-il d'un caractère fantasque? +a-t-il des caprices, des emportements?--Des emportements? non; ou, s'il +en a, je ne les ai jamais aperçus: il est doux comme un agneau.--Mais +des caprices?--Je vous répondrai à une condition: c'est que vous me +permettrez de raconter à Jacques notre conversation mot pour mot, et dès +ce soir.» Cette demande m'a un peu embarrassée. «Comment! me suis-je +dit, Jacques saura que je l'ai soupçonné de n'être pas toujours dans +son bon sens? que j'ai demandé à ses amis les petits secrets de son +caractère, au lieu de l'interroger franchement et de m'en rapporter à +lui?--Vous ne vous en souciez pas, a dit le colonel: eh bien! laissons +là ce sujet; dispensez-moi de vous répondre: je vous promets sur +l'honneur de ne pas dire à Jacques que vous m'avez interrogé.---J'ai +peut-être eu tort de le faire, ai-je répondu; mais, puisque je l'ai +fait, j'en veux subir toutes les conséquences; il me paraîtrait plus +déloyal de m'en cacher que de persister. Parlez donc, j'accepte les +conditions.» Il s'est enfin décidé, et il m'a parlé de Jacques à peu +près dans ces termes: + +«Je ne sais pas comment Jacques est avec les femmes; ainsi je ne vois +pas trop à quoi vous servira ce que je vais vous dire. Toutes les femmes +que j'ai vues raffolent de lui, et je ne sache pas qu'aucune de celles +qui l'ont aimé ait eu un seul reproche à lui faire. Mais moi, qui l'aime +de tout mon coeur, je lui en veux souvent; pourquoi? je n'en sais trop +rien. Je le trouve sec, fier, méfiant; je suis en colère de ce qu'il +sait si bien se faire aimer en de certains moments. Il y en a d'autres +où il semble qu'il ne vous connaît plus. «Mais qu'as-tu donc, +Jacques?--Rien.--Souffres-tu?--Non.--As-tu quelque chose qui te +contrarie?--Bah!--Mais enfin tu n'es pas dans ton humeur ordinaire?--Si +fait.--Tu veux que je te laisse tranquille?--Oui.--A la bonne heure.» +Cela n'est rien, nous avons tous de mauvais moments; mais quand nous +sommes sûrs d'un ami, nous lui demandons tous les services dont nous +avons besoin. Il n'y a pas de danger que Jacques en demande jamais un +seul, fût-ce un verre d'eau _in articulo mortis_, et cela non pas tant +peut être par orgueil que par méfiance. Il ne dit jamais la raison de +son silence, mais on s'en aperçoit tout de suite à la manière dont il +vous conseille en pareille occasion. «Ne faites pas cela, dit-il, mettez +l'amitié à l'épreuve le moins que vous pourrez.» Vous m'avouerez que +pour un homme dont l'amitié est capable de tous les sacrifices, il y a +une espèce de folie superbe à nier l'amitié des autres. C'est injuste, +et cet orgueil-là m'a souvent mis en colère contre lui. Cette +singularité en entraîne d'autres. Quand il a rendu un service, il ne +peut pas souffrir qu'on l'en remercie, et il est capable de fuir et +d'éviter longtemps, de quitter même tout à fait celui qu'il a obligé; il +semble qu'il prenne en aversion la figure des gens qui ont reçu de +lui quelque chose. Il y a là-dedans excès de délicatesse, mais il y a +quelque chose de plus encore: il y a la conviction cruelle que tous ceux +à qui il fait du bien doivent devenir ses ennemis. Il a d'autres manies +inexplicables: il n'aime pas qu'on le regarde en de certains moments, +et l'on ne sait jamais pourquoi. Il ne veut pas qu'on le questionne ni +qu'on le soigne dans ses souffrances. Ce qu'il y a de plus déplaisant, +c'est qu'il ne peut pas souffrir qu'on parle de guerre et qu'on raconte +les campagnes qu'on a faites; il s'en va quand on commence à bavarder au +dessert. Il ne s'enivre jamais, eût-il avalé de l'eau-forte. Il ne sort +jamais de son sang-froid; cela le met dans une sorte de désaccord avec +nous autres, et fait qu'il a toujours été estimé plutôt qu'aimé au +régiment. Sans les services qu'il a rendus d'une manière toujours +magnifique, on l'aurait détesté comme un mauvais camarade; car les +militaires n'aiment pas ceux qui se taisent à table et qui ont l'air +d'en penser plus long qu'eux. + +--D'après cela, dis-je à M. Borel, je crois voir qu'il a le fond du +coeur chagrin et l'esprit mélancolique.--Le fond du coeur de Jacques +n'est pas facile à voir, reprit-il, mais son caractère n'est pas plus +mélancolique qu'un autre. Il a, comme nous tous, ses bons et ses mauvais +jours; il s'égaie volontiers, mais il ne s'abandonne jamais. Il a une +petite joie tranquille qui fait mourir de rire quand on a encore un +demi-sens pour aimer la gaieté douce; mais quand on casse les pots, +Jacques n'en est plus; il disparaît comme la fumée des pipes et +s'éclipse tout doucement, sans qu'on sache s'il est sorti par la +porte ou par la fenêtre.--Cela ne me semble pas un grand défaut, +repris-je.--Ni à moi non plus, dit Eugénie.--Ni à moi non plus +maintenant, dit Borel; je me suis rangé, et le tapage ne me paraît plus +nécessaire. Mais j'ai été un grand mauvais sujet autrefois, et j'avoue +que dans ce temps-là je faisais un crime à Jacques de l'être moins que +moi. Il y en avait parmi nous qui ne lui pardonnaient pas de conserver +toujours sa raison, et qui disaient qu'il faut se méfier de l'homme à +qui le vin ne desserre jamais les dents. Voilà le reproche le plus +grave qu'on ait eu à lui faire; c'est à vous de juger si vous devez +le corriger de cela.---Non pas! répondis-je en riant. Est-ce là +tout?--Tout, ma parole d'honneur! A présent que je vois avec quelle +philosophie vous prenez ces choses-là, je suis enchanté de vous les +avoir dites; car je parie que vous vous imaginiez des choses bien plus +terribles.--Je ne sais pas, répondis-je en riant, s'il est un plus +terrible défaut que celui de boire avec prudence et modération. Eugénie +est bien heureuse de n'avoir pas cela à vous reprocher.--Vous êtes une +méchante, dit-il en me piquant la main avec ses grosses moustaches. A +présent vous ne me questionnerez plus?» + +La manière dont il s'était plaint de Jacques m'avait paru si singulière +que je ne songeai qu'à en rire avec eux; mais quand ils furent partis, +je me mis à penser à certaines parties de ce discours qui ne m'avaient +pas assez frappée d'abord, à ces paroles surtout: «Il semble qu'il +prenne en aversion la figure des gens qui ont reçu de lui quelque +chose.» Je ne sais pourquoi je me sentis tellement effrayée à cette idée +que j'eus presque envie d'écrire à Jacques pour rompre avec lui; car +enfin je suis pauvre, et je vais recevoir la fortune de Jacques. Il ne +m'épouse peut-être que pour me la donner; et quand je serai son obligée +à ce point, le plus léger tort de ma part lui semblera une ingratitude; +il s'imaginera peut-être que je lui dois plus qu'une autre femme ne doit +à son mari, et il aura peut-être raison. Pour la première fois je me +sens alarmée sérieusement de ma position; mon orgueil souffre, et mon +amour encore davantage. + + + +VIII. + +DE SYLVIA A JACQUES. + +Peut-être que tu te trompes, Jacques; peut-être que l'amour seul +t'aveugle et t'entraîne, ou que la volonté de faire de cet amour une +chose belle et grande dans ta vie est un rêve conçu dans le moment même +où tu m'as répondu. Je te connais, enthousiaste! autant qu'on peut te +connaître, car ton âme est un abîme au fond duquel tu n'es peut-être +jamais descendu toi-même. Peut-être sous le masque de la force vas-tu +commettre la plus insigne faiblesse. Je sais bien que tu t'en tireras de +quelque manière étrangement héroïque; mais à quoi bon te faire souffrir? +N'as-tu pas assez vécu? + +Hélas! voici que je te dis le contraire de ce que je t'ai dit d'abord. +Je craignais que tu ne vinsses à enterrer l'éclat de ta vie, et +maintenant il me semble que tu vas chercher ce qu'il y a de plus +difficile et de plus douloureux, pour le plaisir d'exercer tes forces et +de sortir vainqueur d'une lutte plus terrible que les autres. Je ne +peux pas me laisser persuader que ce soit là une chose dont je doive me +réjouir; les plus funestes pressentiments s'attachent à cette nouvelle +phase de ta vie. Pourquoi ta figure pâle vient-elle s'asseoir les nuits +à côté de mon lit et reste-t-elle immobile et silencieuse à me regarder +jusqu'au jour? Pourquoi ton spectre erre-t-il avec moi dans les bois +au lever de la lune? Mon âme est habituée à vivre seule, Dieu le veut +ainsi; que vient faire la tienne dans ma solitude? Viens-tu m'avertir de +quelque danger, ou m'annoncer quelque malheur plus épouvantable que tous +ceux auxquels a suffi mon courage? L'autre soir, j'étais assise au pied +de la montagne; le ciel était voilé, et le vent gémissait dans les +arbres; j'ai entendu distinctement, au milieu de ces sons d'une triste +harmonie, le son de ta voix. Elle a jeté trois ou quatre notes dans +l'espace, faibles, mais si pures et si saisissables que j'ai été voir +les buissons d'où elle était partie pour m'assurer que tu n'y étais pas. +Ces choses-là m'ont rarement trompée; Jacques, il faut qu'il y ait un +orage sur nos têtes. + +Je vois bien que l'amour te précipite dans un piège nouveau; la seule +parole vraie de ta lettre est celle-ci: «J'épouse cette jeune fille +parce qu'il n'y a pas d'autre moyen de la posséder.» Et quand tu ne +l'aimeras plus, Jacques, qu'en feras-tu? + +Car il viendra un jour où tu seras aussi fatigué de l'avoir aimée que tu +es avide maintenant de t'abandonner à ta passion. Pourquoi cet amour-là +différerait-il des autres? As-tu tellement changé depuis un an que tu +sois devenu capable de ce qu'il y a de plus antipathique à ton âme, +l'obstination? Car de quel autre nom peut-on appeler l'amour qui résiste +à l'intimité? Tu es capable de comprendre, d'éprouver et d'exécuter, en +beaucoup de choses, ce que les hommes regardent comme impossible; mais, +en revanche, ce qui est facile à plusieurs, et possible à beaucoup +d'entre eux, Dieu, pour compenser sa magnificence envers toi par quelque +grave infirmité, t'en a rendu absolument incapable. Ne pouvoir tolérer +les faiblesses d'autrui, voilà ta faiblesse, voilà le côté misérable el +sacrifié de ton grand caractère; voilà en quoi Dieu te châtie de n'être +pas soumis aux misères communes. + +Et tu as raison, Jacques; je te l'ai toujours dit, tu as bien raison de +ne rien pardonner à cette boue humaine; tu as raison de retirer tout ton +coeur aussitôt que tu vois une tache sur l'objet de ton amour! L'être +qui pardonne s'avilit! Je sais bien, moi pauvre femme, combien l'âme +perd de sa grandeur et de sa sainteté quand elle accepte une idole +souillée. Il faut toujours qu'elle en vienne plus tard à briser l'autel +où elle s'est prosternée devant un faux dieu; au lieu de la résignation +froide qui devrait accompagner cet acte de justice, la haine et le +désespoir font trembler la main qui tient la balance. La vengeance se +mêle de juger... Oh! alors il vaudrait mieux être né sans coeur que +d'avoir aimé. + +Toi, homme fort, tu couvres mystérieusement les fautes d'autrui du +manteau de ton silence; ta main généreuse relève celui qui est tombé, +essuie la fange de son vêtement, et efface la trace que sa chute a +laissée sur ton chemin; mais tu n'aimes plus alors' Le jour où tu +commences à pardonner, tu cesses d'aimer! Et je t'ai vu dans ces +jours-là, oh! combien tu soufres! Vas-tu t'exposer encore à ce que tu +appelais _le mal de la miséricorde_? + +Elle a beau être aimable, elle aura beau être sincère et bonne; elle est +femme, elle a été élevée par une femme, elle sera lâche et menteuse, un +peu seulement peut-être; cela suffira pour te dégoûter. Tu auras besoin +de la fuir alors, et elle t'aimera encore; car elle ne comprendra pas +qu'elle est indigne de toi et qu'elle n'a dû ton amour qu'au besoin +d'aimer qui dévore ton âme, et au voile que ce besoin aura étendu sur +tes yeux jusqu'au jour de sa première faute. Infortunée! je la plains et +je l'envie. Elle aura de beaux moments; elle en aura un terrible! Tu as +prévu cela, je le vois bien; tu as pensé au temps où, lui retirant ton +affection, tu lui laisserais l'indépendance; qu'en fera-t-elle si elle +t'aime? Oh! Jacques, j'ai toujours frémi quand je t'ai vu devenir +amoureux; j'ai toujours prévu ce qui est arrivé depuis; j'ai toujours +su d'avance que tu romprais brusquement ton lien, et que l'objet de ton +amour t'accuserait de froideur et d'inconstance le jour où l'ardeur et +la force de cet amour te feraient le plus souffrir. Mais à présent, quel +effroi ne dois-je pas avoir quand le mariage va sceller ce lien à ta +conscience et à celle d'une femme; quand les lois, la croyance et +l'usage vous défendront à tous les deux de vous consoler par un autre +amour! les lois, la croyance et l'usage sont des mots pour toi; ce +seront des chaînes de fer pour cette femme, quel que soit son caractère; +pour les secouer, il faudra qu'elle subisse tout ce que la société peut +faire de mal à un de ses enfants rebelles. Comment sortira-t-elle de +cette lutte? Désolée comme moi, robuste comme toi, ou écrasée comme +un roseau! Pauvre femme! elle t'aime sans doute avec confiance, avec +espoir; elle ne sait pas où elle va, l'aveugle enfant! elle ne sait pas +quel rocher elle veut porter sur sa faible tête, et à quel colosse de +vertu farouche s'attaque sa tranquille et fragile innocence. Oh! quel +serment étrange est celui que vous allez prononcer! Dieu n'écoutera ni +l'un ni l'autre, il n'enregistrera pas cette monstruosité sur le livre +du destin! À quoi me sert de t'avertir? J'empoisonne ta joie, et je ne +déracine pas ce terrible espoir de bonheur qui te dévore. Je sais ce que +c'est, et je ne m'offense pas de ta résistance: j'ai aimé, j'ai désiré, +j'ai espéré comme toi, et j'ai été désabusée comme tu l'as été tant de +fois, comme tu le seras encore! + + + +IX. + +DE CLÉMENCE A FERNANDE. + +Une autre que moi perdrait son temps et sa peine à te dire que tu vis +dans un monde où l'on a singulièrement mauvais ton, et où tout se passe +de la façon la plus inconvenante. Je ne puis que te plaindre, car je +suis sûre que la bonne compagnie est la classe la plus raisonnable et la +plus éclairée de toutes, et que ses usages et ses délicatesses sont les +meilleurs guides possibles vers le bon et l'utile. Ta mère le sait de +reste, et, parmi tous ses défauts, je lui reconnais au moins un extrême +bon sens et une excellente manière d'être; cela n'empêche pas que, +sacrifiant tout au désir de te voir épouser un homme riche, elle ne +t'ait jetée dans la mauvaise compagnie. Eugénie a toujours été une +espèce de bourgeoise très-commune, et le couvent, où l'on prend en +général une meilleure tenue, ne l'a corrigée de rien. Qu'elle aime à la +folie les lazzi soldatesques des amis de son mari, que son château soit +devenu une tabagie, cela ne me surprend nullement; mais que ta mère +t'ait abandonnée à ces amitiés-là, cela me révolte un peu. + +N'importe! il faut bien que je m'y fasse, car M. Jacques est en plein +dans la société dite _du Champ d'Asile_, du moins je le présume. Je +n'ai pas de préjugés; je vois toutes sortes de gens, je me pique d'être +impartiale en politique, et je m'accoutume à supporter les différences +dont la société abonde, sans m'étonner de rien; je te parlerai donc +comme je dois parler à une personne qui est dans ta position; et je +m'écarterai de tout système et de toute habitude pour me mettre au même +point de vue que toi. + +Ainsi, je te dirai que, dans son bon sens grossier, M. Borel n'a +peut-être pas tort, et qu'il faut beaucoup réfléchir à cette parole: «Il +ne s'abandonne jamais, et le vin ne lui desserre jamais les dents.» Si +l'on me disait cela de M. de Vence ou du marquis de Noisy, je rirais +comme tu as fait à propos de M. Jacques; mais moi, à propos de M. +Jacques, je n'en rirais pas. M. Jacques a vécu parmi les gens qui +boivent, qui s'enivrent et qui bavardent; quelle qu'ait été sa première +éducation, dès l'âge de seize ans il a été soldat de Bonaparte; cela +l'oblige à être un homme comme M. Borel ou à lui être infiniment +supérieur; prends garde à cela, Fernande. Je suis très-portée à le +croire tel, d'après tout ce que tu m'en dis; mais si nous nous trompions +l'une et l'autre? s'il était inférieur à tous ces braves butors que tu +aimes tant, et qui ont du moins pour eux la franchise et la loyauté? si +toute cette réserve, que tu prends peut-être pour de la noblesse dans +les manières, était seulement la prudence d'un homme qui cache quelque +vice? Je te dirai naturellement ce que je crains; je m'imagine que +M. Jacques est un de ces hommes d'un certain âge qui ont beaucoup de +dépravation et beaucoup d'orgueil. Ces gens-là sont tout mystère; mais +on fait bien de ne pas chercher à lever le voile dont ils se couvrent. +Je ne puis me résoudre à t'en dire davantage, d'autant plus qui je me +trompe peut-être absolument. + + + +X. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Eh bien! oui, c'est de l'amour, c'est de la folie, c'est ce que tu +voudras, un crime peut-être! Peut-être que je m'en repentirai et qu'il +sera trop tard; peut-être aurai-je fait deux malheureux au lieu d'un; +mais il n'est déjà plus temps: le pente m'entraîne et me précipite; +j'aime, je suis aimé. Je suis incapable de penser et de sentir autre +chose. + +Tu ne sais pas ce que c'est qu'aimer pour moi! Non, je ne te l'ai jamais +dit, parce que dans ces moments-là j'éprouve un besoin égoïste de me +replier sur moi-même et de cacher mon bonheur comme un secret. Tu es le +seul être au monde avec lequel il m'ait été possible de m'épancher, +et encore cela ne m'a été possible qu'en de rares instants. Il en est +d'autres où Dieu seul a pu être le confident de ma douleur ou de ma +joie. Aujourd'hui j'essaierai de te montrer mon âme tout entière et de +te faire descendre au fond de cet abîme que tu dis inconnu à moi-même. +Peut-être verras-tu que je ne suis pas ce lutteur terrible que tu crois; +peut-être m'aimeras-tu moins, fière Sylvia, en voyant que je suis plus +homme que tu ne penses. + +Mais pourquoi serait-ce une faiblesse que de s'abandonner à son propre +coeur? Oh! la faiblesse, c'est l'épuisement! C'est quand on ne peut plus +aimer qu'on doit pleurer sur moi-même et rougir d'avoir laissé éteindre +le feu sacré; moi, je le sens avec orgueil qui se ravive de jour en +jour. Ce matin je respirais avec volupté les premières brises du +printemps, je voyais s'entr'ouvrir les premières fleurs. Le soleil de +midi était déjà chaud, il y avait de vagues parfums de violettes et +de mousses fraîches répandus dans les allées du parc de Cerisy. Les +mésanges gazouillaient autour des premiers bourgeons et semblaient les +inviter à s'entr'ouvrir. Tout me parlait d'amour et d'espérance; j'eus +un si vif sentiment de ces bienfaits du ciel, que j'avais envie de +me prosterner sur les herbes naissantes et de remercier Dieu dans +l'effusion de mon coeur. Je te jure que mon premier amour n'a pas connu +ces joies pures et ces divins ravissements; c'était un désir plus âpre +que la fièvre. Aujourd'hui il me semble être jeune et ressentir l'amour +dans une âme vierge de passions. Et pendant ce temps tu vois mon spectre +épouvanté errer autour de toi, rêveuse! Oh! jamais je n'ai été si +heureux! jamais je n'ai tant aimé! Ne me rappelle pas que j'en ai dit +autant chaque fois que je me suis senti amoureux. Qu'importe? on sent +réellement ce qu'on s'imagine sentir. Et d'ailleurs je croirais assez à +une gradation de force dans les affections successives d'une âme qui +se livre ingénument comme la mienne, je n'ai jamais travaillé mon +imagination pour allumer ou ranimer en moi le sentiment qui n'y était +pas encore ou celui qui n'y était plus; je ne me suis jamais imposé +l'amour comme un devoir, la constance comme un rôle. Quand j'ai senti +l'amour s'éteindre, je l'ai dit sans honte et sans remords, et j'ai obéi +à te Providence qui m'attirait ailleurs. L'expérience m'a bien vieilli; +j'ai vécu deux ou trois siècles, mais du moins elle m'a mûri sans me +dessécher. Je sais l'avenir, mais pour rien au monde je n'aurais la +froide lâcheté de lui sacrifier le présent. Qui, moi! moi qui suis +si bien habitué à la souffrance, je reculerais devant elle, je ne +disputerais pas à cette avare destinée les biens que je peux lui +arracher encore! Ai-je donc été si heureux? n'ai-je plus rien à +connaître, rien à posséder de nouveau sous le soleil de ce monde-ci? Je +sens bien que je n'ai pas fini, que je ne suis pas rassasié; je sens +qu'il y a encore des joies pour mon coeur, puisque mon coeur a encore +des désirs et des besoins. Je veux conquérir ces joies et les savourer, +dussé-je les payer plus chèrement que toutes celles que Dieu m'a fait +expier déjà. Si la destinée de l'homme, ou si la mienne du moins, est +d'être heureux pour souffrir ensuite, et de tout posséder pour tout +perdre, soit! Si ma vie est un combat, une révolte continuelle de +l'espérance contre l'impossible, j'accepte! Je me sens encore la force +de combattre et d'être heureux un jour au prix de tout le reste de mes +jours futurs. Je défie le sort de m'épouvanter avant le combat; qu'il me +brise s'il est le plus fort. + +Ne me dis pas que j'expose le bonheur d'un autre avec le mien. D'abord +cet être, là où je le prends, ne serait qu'infortuné en d'autres mains +que les miennes; et puis ce qu'il est destiné à souffrir avec moi est +peu de chose au prix de ce que je suis résigné à souffrir avec lui. Les +tourments qui m'attendent, je les connais, et je sais ce que sont les +douleurs des autres au prix des miennes. Comment veux-tu que j'aie de la +compassion pour quelqu'un? Songerais-tu à établir une comparaison entre +moi et le reste des hommes? En fait de souffrance, ne suis-je pas une +exception? Tout autre que toi rirait de cette prétention et la prendrait +pour un imbécile orgueil; mais tu sais bien que je ne m'en vante pas, +et que je m'en plains dans l'amertume de mon coeur. Tu sais que j'ai +souvent maudit le ciel pour m'avoir refusé la faculté qu'il accorde si +généreusement à tous les hommes, l'oubli! De quoi ne se consolent-ils +pas et de quoi me suis-je jamais consolé? La douleur les effleure; je ne +sais quel vent souffle sur leurs plaies et les sèche aussitôt. Pourquoi +les miennes saignent-elles éternellement? Pourquoi la première douleur +de ma vie, au lieu de s'en aller dans la nuit de l'oubli, est-elle +toujours devant mes yeux, terrible et vivante comme le sang prolifique +de l'hydre? Pour tous les humains, le malheur est une hymne funèbre qui +passe, et dont les notes se perdent peu à peu dans l'éloignement; quand +la dernière s'envole, l'oreille n'en conserve pas le son. Pourquoi +mugissent-elles toutes autour de moi? Pourquoi cet éternel chant de +mort qui s'élève à toute heure dans mon âme et qui me force à pleurer +continuellement mes pertes? Pourquoi mon front est-il ceint d'épines qui +le déchirent à chaque souffle du vent dans les fleurs dont les autres se +couronnent? + +Oh! je vois bien que les autres ne souffrent pas la centième partie de +mon mal. Ils se désolent cent fois plus haut, parce qu'ils ne savent +vraiment pas ce que c'est que la douleur. Insolents sybarites, ils se +plaignent du pli d'une rose; je vois comme ils se guérissent, comme ils +se consolent, comme ils sont aveuglément dupes d'une illusion nouvelle. +Race stupide et lâche! ils n'affronteraient pas ces illusions s'ils +savaient comme moi ce qu'elles valent! quand ils sont terrassés par +le destin, ils avouent qu'ils se sont trompés. «Ah! si j'avais su, +disent-ils, que cela devait finir ainsi!» Et moi je sais comment tout +finit, et je commence un amour nouveau! Tu vois bien que je suis cent +fois plus courageux, cent fois plus infortuné que les autres. + +Fernande souffrira donc avec moi, tu veux que je trace d'avance l'arrêt +de mort de mon bonheur. Eh bien! sois satisfaite, âme stoïque, vigueur +impitoyable! l'un de nous cessera d'aimer, elle ou moi, qu'importe? +celui qui se détachera le dernier ne sera pas le plus malheureux! +Fernande se consolera; elle est sincère et bonne; mais elle est faible, +la pauvre enfant; faible sera sa douleur. + +Au milieu de mon amour et de ma joie, il y a une chose qui me déchire et +qui m'indigne contre moi, et contre toi aussi, Sylvia: contre moi, parce +que je n'ai pas songé dans ma dernière lettre à te questionner; contre +toi, parce que tu gardes un dédaigneux silence, comme si tu me croyais +devenu indifférent à ton sort. Si tu avais cette idée-là, Sylvia, je +serais capable de partir à l'heure même et d'aller te redemander à +genoux ta confiance et ton estime. Oh! dis-moi comment va ton coeur, +infortunée! parle-moi de toi! Comment! depuis trois semaines il n'est +question que de moi, et nous n'avons pas dit un mot de ta nouvelle +situation! La dernière fois que tu m'en as parlé, tu semblais assez +satisfaite; mais je ne puis me tranquilliser absolument sur la solitude +où je t'ai laissée. Cela est bien rude à ton âge, Sylvia, et avec ta +force! plus on a d'énergie pour résister à la douleur, plus on en a pour +la ressentir. Dis-moi, dis-moi si tu as pris le dessus. Il ne me semble +pas, à la manière dont tu envisages ma position, que tu aies trouvé le +repos de l'esprit. Parle-moi de ce coeur qui me juge et me dissèque si +sévèrement, et qui a toutes mes folies, toute mon audace. N'oublie +pas du moins, Sylvia, qu'il y a entre nous un sentiment plus fort que +l'amour, et que tu n'as qu'un mot à dire pour m'envoyer d'un bout du +monde à l'autre. + + + +XI. + +DE FERNANDE A CLÉMENCE. + +Ma chère, ta lettre me fait horriblement mal. D'abord je n'y comprends +rien; qu'est-ce que tu entends par la dépravation? Est-ce l'inconstance, +est-ce le besoin de changer d'amour? En ce cas, j'ai une peur affreuse. +Voici la conversation que je viens d'avoir avec le gros capitaine Jean, +dont je t'ai parlé; tu jugeras ce qui se passe en moi. Nous avons fait +ce matin une promenade dans le bois de Tilly; nous étions cinq hommes et +cinq femmes, tous en tilbury. Comme il fallait que dans chacune de ces +petites voitures il se trouvât un homme avec une femme pour diriger le +cheval; comme ma mère n'a pas jugé convenable que je fisse deux lieues +dans le tilbury de Jacques en présence de huit personnes (quoiqu'elle me +laisse tous les jours quatre ou cinq heures seule avec lui dans notre +jardin); comme M. Jacques ne voulait pas, je suis bien sûre, être le +cavalier de ma mère, et que M. Borel s'est dévoué à sa place; comme +enfin je ne pouvais aller convenablement qu'avec un homme marié, et +que le capitaine Jean est père de quatre grands enfants, on a décidé +unanimement que je devais avoir ce joli page. Du moment que je n'étais +pas avec Jacques, j'aimais autant celui-là qu'un autre; il me semblait +obligeant et bon homme. Mais c'est le butor le plus bavard et le plus +niais que je connaisse à présent, et il m'a mis l'esprit dans une telle +perplexité que je suis au désespoir d'avoir fait route avec lui. + +Il est vrai que c'est bien ma faute. Quand je me suis trouvée tête à +tête en conversation avec un homme qui connaît Jacques depuis vingt ans +et qui ne demandait pas mieux que de causer, je n'ai pu y tenir, et je +l'ai mis sur la voie. D'abord d'un ton moitié amical, moitié goguenard, +il s'est hasardé à me parler de son caractère, et peu à peu, pressé par +mes questions et encouragé par l'air de plaisanterie que j'affectais, il +m'a raconté des aventures de sa vie. Je ne sais quelle impression cela +m'a faite dans le moment; à présent je suis en proie à une agitation +affreuse; il me semble que je dois conclure de cette conversation que +Jacques est un enthousiaste et un inconstant, du moins le capitaine +me l'a dit plus de vingt fois. «Vous devez être fière, me disait-il, +d'avoir enchaîné le faucon; il a joliment chassé de petites perdrix +comme vous! mais le voilà dompté et chaperonné sur le poing de +sa châtelaine; coupez-lui les ailes, si vous voulez qu'il y +reste.--Qu'est-ce que cela veut dire? lui ai-je demandé. Est-ce donc si +difficile de garder le coeur de M. Jacques?--Ah! il y en a plus d'une +qui s'est vantée d'en venir à bout, a-t-il repris. Mais elle comptait +sans son hôte, la pauvrette! Brrr...t! quand on croyait avoir bien fermé +la cage, l'oiseau était parti à travers les barreaux. Mais je vois que +cela ne vous inquiète pas, et que vous faites votre affaire de le guérir +de cette envie de changer.--Certainement, répondis-je en tâchant de +cacher mon effroi sous un rire forcé. Mais vous, capitaine, qui êtes +un modèle de fidélité, à ce que dit M. Borel, comment n'avez-vous pas +morigéné un peu M. Jacques?--Ah! que diable voulez-vous! répondit-il en +prenant un air capable, un enthousiaste, un fou! L'engouement pour les +jupons est une vraie maladie chez lui. Autant il est froid et réservé +avec les hommes, autant il est tendre et empressé auprès des belles; et +à qui est-ce que je le dis? Vous le savez mieux que moi, mademoiselle +Fernande!» Et il se mit à rire d'un gros rire insupportable. «Il a donc +fait bien des folies dans sa vie? demandai-je. Des folies, répondit-il, +des folies dignes des Petites-Maisons; et pour quelles pécores! les plus +altières _carognes_ (je te répète son expression, parce que cela me +parait nécessaire pour te donner une idée juste de la manière dont il +traite les amours de Jacques), les plus insolentes _chipies_ que j'aie +jamais rencontrées; de ces femmes belles comme des anges et méchantes +comme des démons, avides, ambitieuses, intrigantes, despotiques; de +ces femmes comme il y en tant, et auxquelles vous ressemblez si peu, +mademoiselle Fernande!--Comment M. Jacques a-t-il pu s'attacher à de +pareilles femmes?--Il était leur dupe, il les prenait pour de petits +anges, et il voulait couper la gorge à tous ceux qui n'étaient pas de +son avis. Ah! si vous saviez ce que c'est que Jacques amoureux! Mais +qu'est-ce que je dis? Qui le sait mieux que vous? Il est vrai qu'à cause +de vous il ne rencontre de contradictions nulle part. Quand il annonce +son mariage, tout le monde lui dit qu'il épouse un petit ange; et +la première fois que j'en ai entendu parler, je me suis écrié: «Ah! +parbleu! Jacques, il est bien temps que tu aimes une femme digne de +toi!» Il m'a serré la main, et en même temps il m'a regardé de travers; +car, s'il est content de vous entendre louer, il n'en est pas moins +furieux quand on parle mal des diablesses qu'il a aimées. Savez-vous que +j'ai failli me battre avec lui plus de dix fois parce que je voulais +l'empêcher de se ruiner, de se retirer du service et de se marier avec +la plus grande dévergondée de la terre? J'aime Jacques comme mon enfant; +j'ai reçu de lui des services que je n'oublierai jamais; mais si je me +suis un peu acquitté envers lui, c'est en l'empêchant de faire +cette belle équipée.--Comment l'en avez-vous empêché? Contez-moi +cela.--C'était la marquise Orseolo. Parbleu! c'est une histoire connue +dans tout Milan! La plus belle femme de l'Italie, et de l'esprit comme +un démon. Jacques ne se trompe pas, du moins sur ces choses-là, et il y +a bien un peu de vanité dans tous ses choix. Il y en avait surtout dans +ce temps-là. Toute l'armée d'Italie était, ma foi! aux pieds de madame +Orseolo, qui se donnait des airs de patriotisme, chose bien rare parmi +les Italiennes, et qui affichait pour les pauvres Français le plus +profond mépris. Cela tente mon fou de Jacques, et le voilà, avec sa mine +pâle et ses grands yeux tristes, qui se promène autour de la belle, +et la suit comme son ombre, jusqu'à ce qu'il ait enfin vaincu ce fier +courage et soumis cette farouche vertu. Tout allait bien; Jacques allait +jeter le froc aux orties et emmener cette charmante conquête en France, +non sans l'épouser, comme elle le désirait, et compléter la plus grande +folie qu'il eût jamais faite, lorsque, par bonheur, j'acquis des preuves +flagrantes de l'intimité un peu trop tendre qui existait entre la dame +et son confesseur, et je me hâtai, comme vous pensez bien, de les +fournir à Jacques, qui ne me dit pas seulement grand merci, mais qui du +moins quitta Milan un quart d'heure après et disparut pendant six mois. +Nous le retrouvâmes à Naples, aux pieds d'une chanteuse célèbre, qui +ne le subjugua pas moins et qui le trompa de même. Pour celle-là, il +a failli perdre la raison. Je n'en finirais pas si je vous racontais +toutes les aventures de Jacques. C'est le garçon le plus romanesque, +avec cette mine tranquille que vous lui voyez; mais si bon avec toutes +ses extravagances, si généreux, si brave! Vous serez heureuse avec lui, +mademoiselle Fernande. Si vous ne l'êtes pas, prenez-moi pour le plus +méchant hâbleur de la terre, et venez me tirer les oreilles.» + +Tu dois voir ce que c'est que Jacques maintenant; dis-le-moi, ma chère +Clémence; car, pour moi, je le sais un peu moins qu'auparavant. Mais je +suis triste à mourir. Ce Jacques, qui dit m'aimer tant, et qui a déjà +usé son coeur pour des êtres si méprisables; ces enthousiasmes aveugles +auxquels il est sujet, et qui le poussent à sacrifier tout à l'objet de +son fol amour, et à lui faire des serments éternels qu'il doit bientôt +après rompre et détester!... Et s'il me traitait ainsi! si la veille +de mon mariage il se dégoûtait de moi; le lendemain, ce serait encore +pis!... Oh! Clémence, Clémence, dans quel abîme suis-je près de tomber! +Dis-moi ce qu'il faut faire. Depuis quelques jours je vois Jacques à +peine. Il est occupé de préparer tout pour ce mariage, et il va à Tours +et à Amboise deux ou trois fois par semaine. D'ailleurs, l'effroi +qu'il m'inspire commence à devenir si grand que je crains d'avoir une +explication avec lui et de me laisser rassurer. Cela lui est si facile, +et j'ai tant besoin de croire en lui! Je me sens si malheureuse quand je +doute! + + + +XII. + +De SYLVIA A JACQUES. + +Va donc où t'emporte ta destinée! J'aime mieux cette lettre-ci que +l'autre: elle est franche, du moins. Ce que je crains le plus, c'est de +te voir retomber dans les illusions de ta jeunesse. Mais si tu abordes +hardiment le péril, si tu vois clair à les pieds, tu franchiras +peut-être l'abîme. Qui sait ce qui peut vaincre le courage d'un homme? +Tu es las de disputer lentement la partie, et tu joues tout ton avenir +sur un dernier coup de dés. Si tu perds, souviens-toi qu'il te reste un +coeur ami pour t'aider à supporter le reste de ta vie, ou pour te tenir +compagnie, si tu veux t'en débarrasser. + +Tu me dis de te parler de moi, et tu me reproches de garder un +dédaigneux silence. Sais-tu pourquoi, Jacques, j'envisage si sévèrement +la nouvelle phase d'amour où entre ta destinée? Sais-tu pourquoi j'ai +peur, pourquoi je t'ai averti du danger, pourquoi je te vois d'un oeil +sombre marcher à sa rencontre? Tu ne l'as pas deviné? C'est que moi +aussi je suis perdue sur cette mer orageuse; moi aussi je m'abandonne +au destin, et je place tout ce qui me reste de force et d'espoir sur le +hasard d'un chiffre. Octave est ici; je l'ai vu, je lui ai pardonné. + +J'ai fait une grande faute en ne prévoyant pas qu'il viendrait. J'ai +arrangé toute ma situation pour oublier son absence, et non pour +combattre son retour. Il est venu, j'ai été surprise; la joie a été plus +forte que la raison. + +Je parle de joie! et toi aussi tu en parles. Quelle joie que la nôtre! +Sombre comme la flamme de l'incendie, sinistre comme les derniers rayons +du soleil qui perce les nues avant la tempête! Nous joyeux! quelle +dérision! Oh! quels êtres sommes-nous, et pourquoi voulons-nous toujours +vivre la même vie que les autres? + +Je sais que l'amour seul est quelque chose, je sais qu'il n'y a rien +outre sur la terre. Je sais que ce serait une lâcheté que de le fuir par +crainte des douleurs qui l'expient; mais vraiment, quand on voit si bien +sa marche et ses résultats, peut-on goûter des joies bien pures? Pour +moi, cela m'est impossible. Il y a des moments où je m'échappe des +bras d'Octave avec haine et avec terreur, parce que je vois dans le +rayonnement de son front l'arrêt de mon futur désespoir. Je sais que son +caractère n'a aucun rapport avec le mien; je sais qu'il est trop jeune +pour moi, je sais qu'il est bon sans être vertueux, affectueux, mais +incapable de passion; je sais qu'il ressent l'amour assez fortement pour +commettre toutes les fautes, mais pas assez pour faire quelque chose de +grand. Enfin je ne l'_estime_ pas, dans l'acception particulière que toi +et moi donnons à ce mot. + +[Illustration: J'étais assise au pied de la montagne.] + +Quand j'ai commencé à l'aimer, j'ai chéri en lui cette faiblesse qui +me fait souffrir maintenant. Je n'ai pas prévu qu'elle me révolterait +bientôt. En vérité, j'ai fait ce que tu fais sans doute à présent. J'ai +trop compté sur la générosité de mon amour. Je me suis imaginé que, plus +il avait besoin d'appui et de conseil, plus il me deviendrait cher en +recevant tout de moi; que le plus heureux, le plus noble amour d'une +femme pour un homme devait ressembler à la tendresse d'une mère pour son +enfant. Hélas! j'avais tant cherché la force, et mes tentatives avaient +été si déplorables! En croyant m'appuyer sur des êtres plus grands que +moi, je m'étais sentie si durement repoussée par un froid de glace! Je +me disais: La force chez les hommes, c'est l'insensibilité; la grandeur; +c'est l'orgueil; le calme, c'est l'indifférence. J'avais pris le +stoïcisme en aversion après lui avoir voué un culte insensé. Je me +disais que l'amour et l'énergie ne peuvent habiter ensemble que dans des +coeurs froissés et désolés comme le mien, que la tendresse et la douceur +étaient le baume dont j'avais besoin pour me guérir, et que je les +trouverais dans l'affection de cette âme ingénue. Qu'importe, pensai-je, +qu'il sache ou non supporter la douleur? Avec moi, il n'aura pas à la +connaître. Je prendrai sur moi tout le poids de la vie. Son unique +affaire sera de me bénir et de m'aimer. + +C'était là un rêve comme les autres; je n'ai pas tardé à souffrir de +cette erreur, et à reconnaître que si, dans l'amour, un caractère devait +être plus fort que l'autre, ce ne devait pas être celui de la femme. Il +faudrait du moins qu'il y eût quelque compensation; ici il n'y en a pas. +C'est moi qui suis l'homme; ce rôle me fatigue le coeur, au point que je +deviens faible moi-même par dégoût de la force. + +[Illustration: Tu gardais les chèvres sur le versant des Alpes +maritimes.] + +Et pourtant il y a de bien belles choses dans le coeur de cet enfant! +Quels trésors de sensibilité, quelle pureté de moeurs, quelle foi naïve +dans le coeur d'autrui et dans le sien propre! Je l'aime parce que je ne +connais pas d'homme meilleur. Celui qui est à part de tous les autres ne +m'inspire et ne ressent pour moi que de l'amitié.--L'amitié, c'est une +sorte d'amour aussi, immense et sublime en de certains moments, mais +insuffisante, parce qu'elle ne s'occupe que des malheurs sérieux et +n'agit que dans les grandes et rares occasions. La vie de tous les +jours, cette chose si odieuse et si pesante dans la solitude, cette +succession continuelle de petites douleurs fastidieuses que l'amour seul +peut changer en plaisirs, l'amitié dédaigne de s'en occuper. Vous êtes +capable, comme vous le dites fort bien, de tout quitter pour venir me +tirer d'une situation malheureuse et de courir d'un bout du monde à +l'autre pour me rendre un service; mais vous n'êtes pas capable de +passer huit jours tranquilles avec moi, sans penser à Fernande, qui vous +aime et vous attend. Et cela doit être ainsi, car pour moi c'est la même +chose. Je sacrifierais tout mon amour pour vous sauver d'un malheur, je +n'en détacherais pas une parcelle pour vous préserver d'une contrariété. +Il semble donc que la vie doive être divisée en deux parts: l'intimité +avec l'amour, le dévouement avec l'amitié. Mais j'ai beau faire pour me +persuader que je suis contente de cet arrangement, j'ai beau me répéter +que Dieu m'a servie avec prodigalité en me donnant un amant comme Octave +et un ami comme vous; je trouve l'amour bien puéril et l'amitié bien +austère. Je voudrais avoir pour Octave la vénération que j'ai pour vous, +sans perdre la douce tendresse et la vive sollicitude que j'ai pour +lui. Rêve insensé! Il faut accepter la vie comme Dieu l'a faite. C'est +difficile, Jacques, bien difficile! + + + +XIII. + +DE FERNANDE A CLÉMENCE. + +Ne m'écris pas, ne me réponds pas. Ne me parle plus de prudence, et ne +cherche plus à me mettre en garde contre le danger. C'est fini; je m'y +jette les yeux bandés. J'aime: est-ce que je suis capable de voir clair +à quelque chose! Il en sera ce que Dieu voudra. Qu'importe, après tout, +que je sois heureuse ou non? Suis-je donc un être si précieux, pour que +nous nous en occupions tant? Et à quoi mènent toutes les prévisions? +Elles n'empêchent pas qu'on se risque, et elles font qu'on se risque +lâchement. Ne me décourage donc plus, ne me parle plus de Jacques, mais +laisse-moi t'en parler toujours. + +Hier il est venu me surprendre dans le parc. J'étais assise sur un banc; +j'avais la tête dans mes deux mains, et je pleurais. Il a voulu savoir +la cause de mon chagrin, et il s'est mis en colère parce que je refusais +de parler. Mais quelle colère! Il me prenait dans ses bras et me serrait +avec tant de force qu'il me faisait mal, et pourtant je n'avais ni peur +ni ressentiment de le voir me brutaliser ainsi. Il me secouait la main +d'un air d'autorité, en me disant: «Parle donc, je veux que tu +parles, réponds-moi tout de suite; qu'as-tu?» Et moi, qui déteste le +commandement, j'ai eu du plaisir à entendre le sien. Le coeur m'a bondi +de joie, comme lorsqu'il m'a tutoyée pour la première fois, en me +faisant traverser un ruisseau et me disant: «Saute donc, peureuse!» Oh! +bien plus cette fois! Ce que j'ai ressenti, Clémence, est inexplicable. +Tout mon coeur a été au-devant du sien, comme un esclave qui se +jetterait aux pieds de son maître, ou comme un enfant dans le sein de sa +mère. Ces choses-là ne peuvent pas tromper; je sens que je l'aime, +parce que je dois l'aimer, parce qu'il le mérite, parce que Dieu ne +permettrait pas que j'éprouvasse cette confiance et cet entraînement +pour un méchant homme. Pressée par ses questions, je lui ai parlé de ma +conversation avec le capitaine Jean, et de l'effroi insurmontable qu'il +m'avait laissé. «Ah! en effet, m'a-t-il dit, je voulais te parler des +craintes auxquelles tu t'abandonnes et des questions que tu as faites à +Borel et à sa femme. Cela m'embarrassait un peu; que puis-je te dire? +que les reproches de Borel ne sont pas fondés, que les histoires du +capitaine sont fausses? Il m'est impossible de mentir. Il est vrai que +j'ai des défauts très-graves, et que j'ai fait beaucoup de folies. Mais +qu'est-ce que cela a donc de commun avec toi et avec l'avenir qui nous +attend? Je ne puis rien le jurer, sinon que je suis un honnête homme, et +que je n'aurai jamais avec toi un mauvais procédé. Prends acte de ces +paroles-là, s'il te faut des paroles pour te rassurer, et quitte-moi la +première fois que j'y manquerai. Mais si tu as cru que tu ne souffrirais +jamais de mon caractère et que tu n'aurais jamais rien à lui reprocher, +tu as compté faire en ce monde le voyage d'Eldorado, et tu as rêvé une +destinée qui n'es permise à personne sur la terre.» Puis il s'est tu +tout à coup, et il est resté triste et silencieux; moi aussi. Enfin, +il a fait un effort sur lui-même, et il m'a dit: «Vous voyez bien, ma +pauvre enfant, que vous souffrez déjà. Ce n'est pas la première fois, +et ce ne sera pas malheureusement la dernière. N'avez-vous donc jamais +entendu dire que la vie est un tissu de douleurs, une vallée de larmes?» +Le ton triste et amer dont il a dit ces paroles m'a tellement brisé le +coeur, que mes pleurs ont recommencé à couler malgré moi. Il m'a serrée +dans ses bras, et il s'est mis à pleurer aussi. Oui, Clémence, il a +pleuré, cet homme ci grave et si accoutumé sans doute à voir couler les +larmes des femmes. Les miennes l'ont gagné. Oh! comme son coeur est +sensible et généreux! C'est en ce moment que je l'ai bien senti: il +importe peu que Jacques ait trente-cinq ans. A-t-il pu être meilleur et +plus digne d'amour à vingt-cinq? + +Quand je l'ai vu ainsi, j'ai jeté mes bras autour de son cou. «Ne pleure +pas, Jacques, lui ai-je dit; je ne mérite pas ces nobles larmes. Je +suis un être lâche et sans grandeur; je ne m'en suis pas aveuglément +rapportée à toi, comme je devais le faire. Je t'ai soupçonné, j'ai voulu +fouiller dans les secrets de ta vie passée! Pardonne-moi; ton chagrin +est une punition trop sévère.--Laisse-moi pleurer, m'a-t-il dit, et sois +bénie pour m'avoir donné cette heure d'attendrissement et d'effusion; il +y a bien longtemps que cela ne m'était arrivé. Ne sens-tu pas, Fernande, +que ce qu'il y a de plus doux au monde, c'est la tristesse qu'on +partage, et que les larmes qui se mêlent à d'autres larmes sont un baume +pour la douleur? Puissé-je pleurer souvent avec toi, et puisses-tu ne +jamais pleurer seule!» + +Oh! c'est fini, qu'on me dise de Jacques tout ce qu'on voudra, je +n'écoute plus que lui. Ne me blâme pas, mon amie, ne me fais pas +souffrir inutilement. Je m'abandonne à mon destin; qu'il soit ce +qu'il plaira à Dieu! pourvu que Jacques m'aime, je suis sûre de tout +supporter. + + + +XIV. + +DE JACQUES A FERNANDE. + +Je voulais vous dire bien des choses l'autre soir, et je n'ai pu parler; +nos larmes se sont mêlées, nos coeurs se sont entendus. Cela suffit pour +deux amants, mais pour deux époux ce n'est peut-être pas assez. Votre +esprit a peut-être besoin d'être rassuré et convaincu. Je demande à +votre affection une preuve de confiance bien grande, ô mon enfant! en +vous priant d'accepter mon nom et de partager mon sort; et je m'étonne +de l'abandon avec lequel, me connaissant aussi peu, vous vous en êtes +jusqu'ici rapportée à moi. Il faut que votre âme soit bien noble et bien +généreuse, ou que vous ayez deviné que vous n'aviez rien à craindre du +vieux Jacques. Je crois à l'un et à l'autre, à votre confiance et à +votre pénétration. Mais je sens bien que jusqu'ici votre coeur a fait +tous les frais de cette sécurité, et que j'ai été muet et nonchalant; +enfin qu'il est temps que je vous aide à m'estimer un peu. + +Je ne vous parlerai pas d'amour. Il me serait impossible de vous prouver +que le mien doit vous rendre éternellement heureuse; je n'en sais rien, +et je puis dire seulement qu'il est sincère et profond. C'est du mariage +que je veux vous parler dans cette lettre, et l'amour est une chose à +part, un sentiment qui entre nous sera tout à fait indépendant de la loi +du serment. Ce que je vous ai demandé, ce que vous m'avez promis, c'est +de vivre avec moi, c'est de me prendre pour votre appui, pour votre +défenseur, pour votre meilleur ami. L'amitié seule est nécessaire à +ceux qui associent leur destinée par une promesse mutuelle. Quand cette +promesse est un serment dont l'un peut abuser pour faire souffrir +l'autre, il faut que l'estime soit bien grande des deux côtés, et +surtout du côté de celui que les lois humaines et les croyances sociales +placent dans la dépendance de l'autre. C'est de cela, Fernande, que +je veux m'expliquer formellement avec vous, afin que si vous livrez +aveuglément votre coeur à l'amour, vous sachiez du moins à qui vous +confiez le soin de votre indépendance et de votre dignité. + +Vous devez avoir pour moi cette estime et cette amitié, Fernande; je les +mérite, je le dis sans orgueil et sans forfanterie; je suis assez vieux +pour me connaître, et pour savoir de quoi je suis capable. Il est +impossible que j'aie jamais envers vous un tort assez grave pour les +perdre, ou même pour les compromettre. Je vous parle ainsi parce que je +vous estime et que je crois en vous. Je sais que vous êtes juste, que +vous avez l'âme pure et le jugement sain. Avec cela il est également +impossible que vous m'accusiez sans motif, ou que du moins vous +n'acceptiez pas ma justification quand elle sera éclatante de vérité. + +Il faut cependant tout prévoir: l'amour peut s'éteindre, l'amitié peut +devenir pesante et chagrine, l'intimité peut être le tourment de l'un +de nous, peut-être de tous les deux. C'est dans ce cas que votre estime +m'est nécessaire! Pour avoir le courage de m'abandonner votre liberté, +il faut que vous sachiez que je ne m'en emparerai jamais. Êtes-vous +bien sûre de cela? Pauvre enfant! vous n'y avez peut-être pas seulement +songé. Eh bien! pour répondre aux terreurs qui pourraient naître en +vous, pour vous aider à les chasser, j'ai à vous faire un serment; je +vous prie de l'enregistrer, et de relire cette lettre toutes les fois +que les propos du monde ou les apparences de ma conduite vous feront +craindre quelque tyrannie de ma part. La société va vous dicter une +formule de serment. Vous allez jurer de m'être fidèle et de m'être +soumise, c'est-à-dire de n'aimer jamais que moi et de m'obéir en tout. +L'un de ces serments est une absurdité, l'autre une bassesse. Vous ne +pouvez pas répondre de votre coeur, même quand je serais le plus grand +et le plus parfait des hommes; vous ne devez pas me promettre de +m'obéir, parce que ce serait nous avilir l'un et l'autre. Ainsi, mon +enfant, prononcez avec confiance les mots consacrés sans lesquels votre +mère et le monde vous défendraient de m'appartenir; moi aussi je dirai +les paroles que le prêtre et le magistrat me dicteront, puisqu'à ce prix +seulement il m'est permis de vous consacrer ma vie. Mais à ce serment de +vous protéger que la loi ma prescrit, et que je tiendrai religieusement, +j'en veux joindre un autre que les hommes n'ont pas jugé nécessaire à +la sainteté du mariage, et sans lequel tu ne dois pas m'accepter pour +époux. Ce serment, c'est de la respecter, et c'est à tes pieds que je +veux le faire, en présence de Dieu, le jour où tu m'auras accepté pour +amant. + +Mais dès aujourd'hui je le prononce, et tu peux le regarder comme +irrévocable. Oui, Fernande, je te respecterai parce que tu es faible, +parce que tu es pure et sainte, parce que tu as droit au bonheur, ou du +moins au repos et à la liberté. Si je ne suis pas digne de remplir à +jamais ton âme, je suis capable au moins de n'en être jamais le bourreau +ni le geôlier. Si je ne puis t'inspirer un éternel amour, je saurai +t'inspirer une affection qui survivra dans ton coeur à tout le reste, et +qui t'empêchera d'avoir jamais un ami plus sûr et plus précieux que moi. +Souviens-toi, Fernande, que quand tu me trouveras le coeur trop vieux +pour être ton amant, tu pourras invoquer mes cheveux blancs, et réclamer +de moi la tendresse d'un père. Si tu crains l'autorité d'un vieillard, +je tâcherai de me rajeunir, de me reporter à ton âge, pour te comprendre +et pour t'inspirer la confiance et l'abandon que tu aurais pour un +frère. Si je ne réussis à remplir aucun de ces rôles; si, malgré mes +soins et mon dévouement, je te suis à charge, je m'éloignerai, je te +laisserai maîtresse de tes actions, et tu n'entendras jamais une plainte +sortir de ma bouche. + +Voilà ce que je puis te promettre; le reste ne dépend pas de moi. Adieu, +mon ange, réponds-moi; ta mère te laisse toute la liberté possible. Mon +domestique ira chercher ta lettre demain matin. Je serai forcé de passer +la journée à Tours. + +Ton ami, JACQUES. + + + +XV. + +DE FERNANDE A JACQUES + +Oui, j'ai confiance en vous, je crois à votre honneur. Je n'avais pas +besoin de vos serments pour savoir que je ne serai jamais ni avilie ni +opprimée par vous. Je suis une enfant, et l'on ne s'est guère donné la +peine de former mon esprit; mais j'ai le coeur fier, et ma simple +raison a suffi pour m'éclairer sur certaines choses. J'ai horreur de la +tyrannie, et si, dès les premiers regards que j'ai jetés sur vous, je +ne vous avais pas deviné tel que vous êtes, je ne vous aurais jamais +estimé, jamais aimé. Ma mère m'a toujours dit qu'un mari était un +maître, et que la vertu des femmes est d'obéir. Aussi j'étais bien +résolue à ne pas me marier, à moins de rencontrer un prodige. Cela +n'était guère probable, et il m'était beaucoup plus facile de croire que +j'arriverais tranquillement à l'espèce d'indépendance assurée aux vieux +jours des filles sans dot. Cependant je me figurais quelquefois que Dieu +ferait un miracle en ma faveur, et qu'il m'enverrait un de ses anges +sous les traits d'un homme, pour me protéger en cette vie. C'était +un rêve romanesque, dont je ne me vantais pas à ma mère, mais que je +n'avais pas la force de repousser. Quand j'étais assise à mon métier +auprès de la fenêtre, et que je voyais le ciel si bleu, les arbres si +verts, toute la nature si belle et moi si jeune! oh! alors, il m'était +impossible de croire que j'étais destinée à la captivité ou à la +solitude. Que voulez-vous? J'ai dix-sept ans; à mon âge on n'a pas toute +la raison possible, et voilà que la Providence se met en tête de me +traiter en enfant gâté. Vous arrivez un beau matin, Jacques, avant que +j'aie encore souffert de l'ennui, avant que les larmes du découragement +aient gâté ma fraîcheur de pensionnaire, tout au beau milieu de mes +rêves et de mes folles espérances. Voilà que vous venez tout réaliser +sans que j'aie eu le temps de douter et de craindre! Vraiment, il n'y a +pas longtemps que je lisais encore des contes de fées; c'était toujours +la même chose, mais c'était bien beau! C'était toujours une pauvre fille +maltraitée, abandonnée, ou captive, qui, par les fentes de sa prison, ou +du haut d'un des arbres du désert, voyait passer, comme dans un rêve, la +plus beau prince du monde, escorté de toutes les richesses et de toutes +les joies de la terre. Alors la fée entassait prodiges sur prodiges pour +délivrer sa protégée; et, un beau jour, Cendrillon voyait l'amour et le +monde à ses pieds. Il me semble que c'est là mon histoire. J'ai dormi +dans ma cage, et j'ai fait des songes dorés que vous êtes venu changer +en certitudes, si vite, que je ne sais pas encore bien si je dors ou si +je veille. + +Aussi j'ai eu un peu peur. Le bonheur m'est venu si promptement et +si magnifiquement, que je n'ose y croire. Je crois pourtant que vous +m'aimez et que vous êtes le meilleur des hommes; je sais que votre +conduite sera telle que vous me l'annoncez; je sais, de mon côté, que je +n'en serai pas indigne, et ces serments que vous me faites de ne point +m'asservir, je vous les fais aussi: je m'engage à ne point exercer sur +vous la tyrannie des prières, des reproches et des convulsions, dont +les femmes savent si bien tirer parti. Quoique je n'aie pas votre +expérience, je crois pouvoir répondre de ma fierté. + +Ce n'est donc pas l'austérité du mariage qui m'effraie. Vous m'aimez et +vous m'offrez tout ce que vous possédez; j'accepte, parce que je vous +aime. Si un jour nous cessions de nous estimer, je ne suis pas inquiète +de mon sort: je sais assez travailler pour gagner ma vie, et je ne vois +en ce genre aucun malheur capable de m'épouvanter assez pour m'empêcher +d'accepter le bonheur que vous m'offrez aujourd'hui; ce n'est pas +la misère, ce ne sont pas les malheurs vulgaires de la société qui +m'inquiètent, c'est l'amour que vous avez pour moi, c'est surtout celui +que je ressens pour vous. Vous ne voulez pas m'en parler, Jacques, et +c'est la seule chose qui m'occupe et qui m'intéresse. + +Peu t'être que j'agis contre la pudeur en vous parlant de cela, +maintenant que vous affectez de m'entretenir de tout autre sentiment; +mais vous m'avez habituée à vous dire sans détour tout ce qui me vient à +l'esprit. Vous m'avez dit souvent qu'il n'y avait rien au monde de plus +hypocrite et de moins pur que certaines habitudes de réserve que les +femmes s'imposent dans leur conduite et dans leurs discours. Je me livre +donc sans crainte et sans honte, avec vous, à toutes les impulsions de +mon coeur. + +Si je vous épousais pour les raisons qui décident au mariage les trois +quarts des jeunes personnes avec lesquelles j'ai été élevée, je me +contenterais de ce que vous me promettez; et, pourvu que je fusse +assurée d'être riche et indépendante, je ferais bon marché de votre +amour et du mien. Mais il n'en est pas ainsi, Jacques. Comment avez-vous +pu croire qua j'eusse peur d'autre chose que de perdre cet amour que +vous avez pour moi maintenant? Je sais bien que vous resterez mon ami, +mais pensez-vous que cela me suffise et me console? Ah! tenez, ne +parlons pas de notre mariage, parlons comme si nous étions seulement +destinés à être amants. Il y a quelque chose de bien plus solennel que +la loi et le serment, comme vous dites, il y a ce qui se passe en moi, +l'attachement que j'ai pour vous, la force que cet attachement prend de +jour en jour, le besoin da m'isoler de tout le reste, de n'aimer et de +ne plus voir que vous sur la terre. C'est là ce qui me fait frémir, +car je sens que mon amour sera éternel, et vous, vous ne savez rien du +vôtre. Cette incertitude est affreuse, après ce qui m'a été dit de votre +caractère enthousiaste, et de la facilité avec laquelle vous savez +passer d'une passion à une autre. Oh! Jacques, il vous en coûtait si +peu de me dire deux mots qui m'auraient rassurée plus que toute votre +lettre, et que j'aurais crus aveuglément: _Je t'aimerai toujours!_ +Pourquoi, au moment de les dire, vous arrêtez-vous comme frappé de la +crainte de commettre un sacrilège? Vous pouvez répondre d'une éternelle +amitié, vous pouvez promettre un dévouement sublime, un désintéressement +héroïque, une générosité au-dessus de tous les préjugés, capable de tous +les sacrifices, de toutes les douleurs, mais quant _au reste, il ne +dépend pas de vous_! Ces paroles sont affreuses, Jacques, effacez-les; +je vous renvoie votre lettre. Je ne veux pas de ces autres serments, je +n'en ai pas besoin; ils ont l'air d'un traité, d'une capitulation entre +nous. Quand vous me pressez sur votre coeur en me disant: «O mon enfant, +que je t'aime!» je suis bien plus sûre de mon bonheur. + + + +XVI. + +DE JACQUES A FERNANDE. + +De Tours, le... + +Ange de ma vie, dernier rayon du soleil qui luira sur mon front chauve! +ne me rends pas fou, épargne ton vieux Jacques, il a besoin de sa raison +et de sa force... Tu ne sais pas, tu ne sais pas, pauvre enfant, ce que +tu promets et ce que tu demandes. Tu ne songes pas que tu as dix-sept +ans et moi le double; que tu seras encore une enfant quand je serai +vieux; que l'avenir est plein d'effroi pour moi, si je m'abandonne à de +trop riants désirs, à de trop folles ambitions. Et tu crois que c'est la +crainte de changer d'amour qui m'empêche de te promettre le même amour +que tu me jures? Sais-tu que je n'ai jamais changé le premier, et +que, dès les jours les plus ardents de ma jeunesse, après ma première +déception, je suis resté cinq ans entiers sans aimer et sans regarder +une seule femme? Est-ce là passer aisément d'une passion à une autre? +Va, ceux qui prétendent m'avoir étudié et qui essaient de te raconter ma +vie ne connaissent guère ni l'un ni l'autre. T'ont-ils dit qu'avant de +renoncer à une affection j'y avais été contraint par le mépris? Savent +ils ce qu'eût été pour moi une passion fondée sur une estime réelle? +Savent-ils seulement ce qu'il m'en a coûté pour ne pas pardonner, et +combien j'ai été près de m'avilir à ce point? Mais qui est-ce qui me +connaît? qui est-ce qui m'a jamais compris? Je n'ai jamais rien raconté +de mes souffrances ni de mes joies à ces hommes qui se mêlent de me +juger, et qui n'ont de commun avec moi que le sang-froid au champ de +bataille et le stoïcisme du soldat en campagne. Il faut t'en rapporter à +moi, Fernande, à moi seul, qui me connais bien et qui n'ai jamais rien +promis en vain. Oui, je t'aimerai toujours, si tu le veux, si tu peux le +désirer toujours. Peut-être sera-ce possible entre nous, qui sait? Tu es +sûre de toi, cher ange? Oh! qu'il est triste, le sourire qui me vient +sur les lèvres quand je lis les serments! qu'il est difficile de +résister à l'espérance que tu me donnes et de ne pas m'y abandonner +follement! Vieillesse de l'esprit, que tu es difficile à concilier avec +la jeunesse du coeur! + +Tu le vois, pour vouloir nous tourmenter de l'avenir, nous arrivons à +douter l'un de l'autre et à nous le dire, ce qu'il y a de plus cruel et +de plus triste au monde. Pourquoi chercher à soulever les voiles sacrés +du destin? Les coeurs les plus fermes ne résistent pas toujours à son +choc inévitable. Quelles promesses, quels serments peuvent lier l'amour? +Sa plus sûre garantie, c'est la foi et l'espoir; ah! gardons-nous +d'interroger trop souvent le livre mystérieux où la durée de notre +bonheur est écrite de la main de Dieu; acceptons le présent avec +reconnaissance, et sachons en jouir sans le laisser empoisonner par +la crainte du lendemain. Quand il ne devrait durer qu'un an, qu'une +semaine; quand je devrais payer un seul jour de ta tendresse par toute +une vie de solitude et de regrets, je ne me plaindrais pas, et mon coeur +conserverait envers Dieu et envers toi une éternelle reconnaissance. +Lance-toi donc avec courage sur cette mer incertaine de ta vie, où les +prévisions ne servent de rien, où la force elle-même n'est bonne qu'à +périr vaillamment. Il n'y a pas de conquête pour ceux qui ne veulent pas +combattre; il n'y a pas de jouissance pour ceux que la peur inquiète. +Viens dans mes bras sans crainte et sans fausse honte; sois toujours +naïve comme l'enfance, ô ma vierge! ô ma sainte, ne rougis pas de me +dire ton amour. La chasteté est nue comme Ève avant sa faute. L'homme +qui a vécu vingt ans soldat au milieu des nations avilies, des moeurs +méprisées, des coutumes foulées aux pieds; qui a traversé l'Europe +bouleversée au milieu d'une société de vainqueurs grossiers et vains, +sans contracter un vice, sans recevoir une souillure, celui-là peut-être +est digne de toi, au moins pour quelques années. Si plus tard la +vieillesse dessèche son coeur, si l'égoïsme et la triste jalousie +remplacent en lui l'amour et le dévouement, cesse de l'aimer, tu en +auras le droit; car ce ne sera plus le Jacques que tu auras connu et à +qui tu auras promis de l'aimer toujours. + +Si tout cela ne te rassure pas, si tu exiges de moi d'autres serments, +il m'est impossible de te rien dire de plus. Je suis honnête, mais je ne +suis pas parfait; je suis un homme et non pas un ange. Je ne puis pas +te jurer que mou amour suffira toujours aux besoins de ton âme; il me +semble que oui, parce que je le sens ardent et vrai; mais ni toi ni +moi ne connaissons ce qu'a de force et de durée en toi la faculté de +l'enthousiasme, qui seule fait différer l'amour moral de l'amitié. Je +ne puis te dire que chez moi cet enthousiasme survivrait à de grandes +déceptions; mais la tendresse paternelle ne mourrait pas dans mon coeur +avec lui. La pitié, la sollicitude, le dévouement, je puis jurer ces +choses-là, c'est le fait de l'homme; l'amour est une flamme plus subtile +et plus sainte, c'est Dieu qui le donne et qui le reprend. Adieu; ne +dédaigne pas l'amitié de ton vieux Jacques. + + + +XVII. + +DE SYLVIA A JACQUES. + +Maintenant que vous êtes à la veille de vous marier, maintenant que nous +entrons dans une phase nouvelle de ce sentiment sans nom que nous avons +l'un pour l'autre, il faut que vous me disiez la vérité sur un des +points les plus importants de ma destinée. Jusqu'ici j'ai dû et j'ai pu +respecter votre silence; à présent je ne le puis plus. Vous étiez mon +seul appui sur la terre, je vais peut-être vous perdre; dois-je accepter +encore votre protection et vos dons? Quand vous étiez indépendant, il +m'importait peu de savoir si vous étiez mon tuteur ou mon bienfaiteur; +à présent, vous allez avoir une famille étrangère à moi, vos biens lui +appartiendront légitimement; je n'en veux pas prendre la plus légère +partie si je n'ai des droits sacrés à votre sollicitude. D'ailleurs, +cette incertitude m'est pénible, et l'obscurité répandue à mes propres +yeux sur nos relations jette dans ma vie des doutes effrayants et +bizarres. Octave lui-même n'est pas tranquille; il n'a pas assez de +grandeur d'âme pour se fier aveuglément à ma parole, et pas assez +d'énergie dans la volonté pour m'accuser franchement. Les commentaires +insolents des curieux de cette ville se réduisent à ceci, que vous avez +été mon amant, et que vous me faites _un sort_ par délicatesse. Je +méprise ces inconvénients inévitables de mon isolement et de ma +naissance. Habituée de bonne heure à n'avoir pas de famille et à faire +péniblement ma route au milieu d'un monde froid et méprisant, qui +me disait à chaque pas: «Qui êtes vous? d'où venez-vous? à qui +appartenez-vous?» je n'ai jamais compté sur ce qu'on appelle la +_considération_. J'aurais pu l'acquérir peut-être en me faisant +connaître, en me cherchant des amis; mais je n'en sentais pas le besoin: +votre affection me suffisait et remplissait ma vie quand l'amour ne +l'occupait pas. + +A présent, vous allez peut-être me manquer; vos nouvelles affections +vont nous séparer; il faut que j'essaie de me rattacher plus intimement +à Octave; il faut que je lui pardonne d'avoir douté de moi, ce que je +n'aurais pardonné en aucune autre circonstance de ma vie, et que je +descende à lu rassurer en lui donnant une preuve de mon innocence. Cette +preuve, je suis presque sûre qu'un mot de vous peut la fournir; en vain +vous me l'avez refusé, j'ai deviné depuis longtemps ce que nous sommes +l'un à l'autre. Tracez-la donc, celle parole, afin qu'elle mette entre +nous une ligne sacrée que le soupçon n'ose pas franchir, afin qu'elle +m'autorise à dormir tranquille sous le toit d'une maison qui vous +appartient. Avouez que je ne suis pas la fille d'un de vos amis; avouez +que vous êtes mon frère. Vous avez fait un serment au lit de mort de +celui qui m'a donné le jour; vous devez le rompre, il y va de tout le +repos de ma vie. Qu'importe que je sache le nom de mon père? je ne l'ai +pas connu, je ne peux pas l'aimer; mais je lui pardonne de m'avoir +abandonnée. Quel qu'il soit, je ne le maudirai jamais; je le bénirai +peut-être, s'il est ton père. + + + +XVIII. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +J'ai beaucoup réfléchi à ta demande. Lorsque j'ai fait un serment au lit +de mort de ton père, je me suis réservé le droit de le rompre un jour, +si certaines circonstances le rendaient nécessaire à ton repos et à ton +honneur. Je crois, en effet, que ce moment est venu; mais vraiment ce +que j'ai à te dire est si peu satisfaisant, si incertain, que je ferais +peut-être mieux de me taire et de rester ton frère adoptif. Pourtant, si +tu refuses mon appui, il faut parler, il faut rassurer ta fierté, et +te dire que tu ne dois pas mon dévouement à la compassion, mais à un +sentiment de devoir, à un lien du sang que mon coeur a accepté et +légitimé du jour où il t'a connue. J'ai la conviction intime que tu es +ma soeur: je n'en ai pas la certitude, je n'en pourrai jamais fournir la +preuve; mais tu peux dire à l'univers entier que je n'ai jamais eu pour +toi que les sentiments d'un frère. + +Cette petite image de saint Jean Népomucène, dont tu as une moitié et +moi l'autre, c'est là toute la preuve sociale de notre fraternité. Mais +elle est auguste et sainte à mes yeux, et mon âme s'y rattache avec +transport. Quand mon père mourut, j'avais vingt ans; j'étais son ami +plutôt que son fils. C'était un homme bon et faible; j'avais un autre +caractère. Il craignait mon jugement; mais il avait confiance dans +ma tendresse. Depuis plusieurs heures il était en proie aux lentes +convulsions de l'agonie; de temps en temps il se ranimait, faisait un +effort pour parler, regardait avec inquiétude autour de lui, m'adressait +un serrement de main convulsif, et retombait sans force. Au dernier +moment, il réussit à prendre un papier sous son chevet et à me le mettre +dans la main, en disant: «Tu feras ce que tu voudras, ce que tu jugeras +devoir faire; je m'en rapporte à toi. Jure-moi le secret.--Je vous le +jure, répondis-je après avoir jeté les yeux sur le papier, jusqu'au +jour où mon silence compromettrait la destinée de l'être que ce secret +concerne. Croyez que j'aurai soin de l'honneur de mon père.» Il fit un +signe affirmatif et répéta: «Je m'en rapporte à toi.» Ce furent ses +dernières paroles. + +Voici ce que contenait le papier: trois parcelles détachées; sur l'une +était écrit: _Le 15 mai 17.. fut déposé à l'hospice des Orphelins, +à Gênes, un enfant du sexe féminin, avec le signe de saint Jean +Népomucène_. Sur la seconde: «J'ai commis ce crime, et voici mon excuse. +Madame de*** avait un autre amant en même temps que moi. L'incertitude, +la compassion, me décidèrent à l'assister dans ses souffrances. Elle +était seule. L'autre l'avait abandonnée; mais je ne pus pas me résoudre +à emporter son enfant. D'un commun accord, nous l'avons mis à l'hospice. +Cela acheva de me faire haïr et mépriser cette femme. J'ai gardé le +signe, afin que si, quelque jour, il m'était prouvé que l'enfant +m'appartint... Mais c'est impossible; je ne le saurai jamais.» Le nom de +cette femme est écrit en toutes lettres de la main de mon père, et je la +connais. Elle vit, elle passe pour vertueuse; elle en a la prétention du +moins! Je ne le la nommerai jamais, Sylvia, cela ne servirait à rien, et +l'honneur me le défend. Le troisième papier était le coupon de l'image +du saint, dont l'autre moitié avait été attachée à ton cou. + +J'étais presque aussi incertain que mon père avait pu l'être. Il m'avait +souvent parlé de cette madame de ***. Elle avait désolé sa vie; je +l'avais vue dans mon enfance; je la détestais. Aller au secours de sa +fille, du fruit d'un double amour, infâme et menteur, c'était une +audace de générosité pour laquelle je me sentis d'abord une invincible +répugnance. Mon père m'avait dit de faire ce que je jugerais convenable. +J'essayai d'ensevelir ce secret dans l'oubli et de t'abandonner au +destin, pauvre infortunée! Mais il y a une voix du ciel qui parle sur +la terre aux _hommes de bonne volonté_, comme dit naïvement le saint +cantique. Du moment où j'eus résolu de te délaisser, il me sembla que +Dieu me criait à toute heure d'aller à ton secours. Je fis plusieurs +songes où j'entendais distinctement la voix de mon père mourant qui me +disait: «C'est ta soeur! c'est ta soeur!» Une fois, je me souviens que +je vis passer un groupe d'anges dans mon sommeil. Au milieu d'eux, il +y avait un bel enfant sans ailes, qui était pâle et qui pleurait. Sa +beauté, sa douleur, me firent une impression si vive que je m'éveillai +au moment où je m'élançais pour l'embrasser. Je me persuadai que ton +âme m'était apparue en s'envolant vers les cieux. «Elle est morte, me +disais-je: mais avant de retourner à Dieu, elle a voulu venir me dire: +J'étais ta soeur, et je pleure, parce que tu m'as abandonnée.» Je pris +un jour l'image du saint; cette mauvaise petite gravure, prise au hasard +et à la hâte sans doute dans quelque livre de prières, au moment où +l'on t'abandonna, me fit une impression étrange. C'était là tout ton +héritage, tous les titres que tu possédais à la tendresse et aux soins +d'une famille; toute une destinée humaine, tout l'avenir d'un pauvre +enfant était là! Voilà le don que tes parents t'avaient fait en te +mettant au monde; voilà à quoi s'étaient bornées la protection et la +générosité d'une mère! Elle t'avait mis sur la poitrine ce présent +magnifique, et elle t'avait dit: «Vis et prospère.» + +Je me sentis pénétré d'une compassion si vive, que les larmes me vinrent +aux yeux et que je me mis à sangloter, comme si tu avais été mon +enfant, et qu'on t'eût enlevée à moi pour te jeter parmi les orphelins. +L'émotion que me causa cette gravure est telle que je ne puis la voir +encore sans être prêt à pleurer. Nous l'avons souvent regardée ensemble, +et quand tu étais encore enfant tu la baisais avec transport chaque fois +que je te la confiais pour la rapprocher de la moitié suspendue à +ton cou. Que ces baisers, pauvre fille, me semblaient un éloquent et +angélique reproche à ton odieuse mère! On t'avait dit dans tes premières +années que ce saint était ton protecteur, ton meilleur ami; qu'il +t'aiderait à retrouver tes parents, et quand je suis venu à toi, tu l'as +remercié, tu as redoublé de confiance et d'amour pour lui; et je me suis +mis à l'aimer moi-même. Si ce n'est le saint, c'est au moins l'image +qui m'est chère. A force de la regarder avec les yeux du coeur, j'ai +découvert sur cette figure une expression qu'elle n'a peut-être pas. +J'en ai les trois quarts sur mon coupon; c'est une tête de jeune homme +avec des cheveux courts et des traits communs; mais elle est penchée +dans une attitude douce et mélancolique sur une Bible que la main +soutient. Dans ce livre, me disais-je avant de t'avoir vue, et lorsque +je m'imaginais que tu étais morte, le triste patron semble lire la +courte et misérable destinée de l'enfant confiée à sa protection. Il la +contemple avec tendresse et compassion; car nul autre que lui n'a eu +pitié de l'orphelin sur la terre.» + +Entraîné vers toi par un sentiment indéfinissable, je dirais presque par +une attraction surnaturelle, je quittai Paris six mois après la mort de +mon père et je me rendis à Gènes. Je pris des informations à l'hospice. +Cette recherche était loin d'être certaine, j'avais la date du jour où +l'on t'avait déposée, mais non pas l'heure. Plusieurs enfants avaient +été déposés le même jour. D'après le témoignage des registres, on me +donna trois indications différentes. Le signe de saint Jean Népomucène +était le seul renseignement que je pusse donner, et tu pouvais l'avoir +perdu depuis longtemps. Mes premières tentatives furent vaines; l'enfant +qu'on me désigna avait un autre signe: il était contrefait, hideux; +j'avais tremblé que ce ne fût là ma soeur. Je partis ensuite pour un +petit village situé dans les montagnes de la côte, où l'on m'indiqua une +famille de paysans qui avait encore un des enfants abandonnés dans la +journée du 18 mai 17... Quelles amères réflexions je fis sur ton sort +durant le chemin! Combien tu pouvais être avilie, maltraitée, misérable +entre les mains de ces hommes rudes et grossiers, qui font une +spéculation de leur charité à l'égard des orphelins, et qui ne se +chargent de les élever qu'afin d'avoir en eux plus tard des serviteurs +non salariés! J'arrivai à Saint..., ce romantique hameau où tu as vécu +tes dix premières années, et dont tu as gardé un si cher souvenir, et je +te trouvai au sein de cette honnête famille qui te chérissait à l'égal +de ses propres membres, et dont tu gardais les chèvres sur le versant +des Alpes maritimes. Cette journée ne sortira jamais de notre mémoire, +n'est-ce pas, chère Sylvia? Combien de fois nous nous sommes raconté +l'impression que nous causa la première vue l'un de l'autre! Mais je +ne t'ai pas dit avec quelle émotion je fis mes premières recherches. +J'étais bien incertain encore. Tes parents adoptifs m'avaient assuré que +tu avais une image de saint, mais ils ne savaient pas lire; et comme le +coupon ne portait que les dernières lettres du nom de Népomucène, ils ne +se rappelaient pas quel saint le curé du village avait nommé plusieurs +fois en examinant le signe. La femme, qui t'avait nourrie, faisait son +possible pour me persuader que tu n'étais pas l'enfant que je cherchais. +L'espoir d'une récompense n'adoucissait pas pour elle l'idée de te +perdre. Tu étais si aimée! tu avais déjà su exercer une telle puissance +d'affection sur tous ceux qui t'entouraient! La manière presque +superstitieuse dont cette famille parlait de toi me semblait un +témoignage de la protection mystérieuse et sublime que Dieu accorde +à l'orphelin, en le douant presque toujours de quelque attrait ou de +quelque vertu qui remplace la protection naturelle de ses parents, et +qui lui attire forcément le dévouement de ceux que le hasard lui donne +pour appui. D'après les commentaires de ces honnêtes montagnards, tu +devais appartenir à la plus illustre famille, car tu avais autant de +fierté dans le caractère que si un sang royal eût coulé dans tes veines. +Ton intelligence et ta sensibilité faisaient l'admiration du curé et du +maître d'école du village. Tu avais appris à lire et à écrire en moins +de temps que les autres n'en mettaient pour épeler. Je me souviendrai +toujours des paroles de ta nourrice. «Orgueilleuse comme la mer, +disait-elle en parlant de toi, et méchante comme la bourrasque, il faut +que tout le monde lui cède. Ses frères de lait lui obéissent comme des +imbéciles; ils sont si simples, mes pauvres enfants, et celle-là +si fière! Avec cela, caressante et bonne comme un ange quand elle +s'aperçoit qu'elle a fait de la peine. Elle a été trois jours au lit +avec la fièvre, pour le chagrin qu'elle a eu d'avoir fait mal au petit +Nani une fois qu'elle était en colère. Elle l'a poussé, l'enfant est +tombé et a saigné on peu. Quand j'ai vu cela, la colère m'est venue à +moi-même; j'ai couru d'abord relever le petit, et puis j'ai cherché le +démon de petite fille pour l'assommer; mais je n'ai pas eu le courage de +la toucher quand je l'ai vue venir à moi toute pâle et se jeter au cou +du petit Nani, en criant: «Je l'ai tué! je l'ai tué!» L'enfant n'avait +pas grand'chose, et la Sylvia a été plus malade que lui.» Le curé, à son +tour, arriva, et m'assura que ton saint était bien Jean Népomucène. Le +coeur me bondit de joie, car je t'aimais passionnément depuis une +heure. Ce qu'on me racontait de ton caractère ressemblait tellement aux +souvenirs de mon enfance que je me sentais ton frère de plus en plus à +chaque instant. Pendant ce temps, on te cherchait; tu avais conduit tes +chèvres aux pâturages; mais la montagne était haute, et je t'attendais +impatiemment à la porte de la maison. Le curé me proposa de me conduire +à ta rencontre, et j'acceptai avec joie. Que de questions je lui +adressai en chemin! que de traits de ton caractère je lui fis raconter! +Je n'osais pas lui demander si tu étais belle; cela me semblait une +question puérile, et cependant je mourais d'envie de le savoir. J'étais +encore un peu enfant moi-même, et l'intérêt que je sentais pour toi +était, comme mon âge, romanesque. Ton nom, étrangement recherché pour +une gardeuse de chèvres, résonnait agréablement à mon oreille. Le curé +m'apprit que tu t'appelais Giovanna; mais qu'une vieille marquise +française, retirée dans les environs depuis l'émigration, t'avait prise +en amitié dès tes premiers ans, et t'avait donné ce nom de fantaisie, +qui avait, malgré l'avis el les remontrances du bonhomme, remplacé celui +de ton saint patron. Il n'aimait pas beaucoup la marquise, le brave +curé; il prétendait qu'elle te gâtait le jugement et t'exaltait +l'imagination en te faisant lire les contes de Perrault et de madame +d'Aulnoy, qu'il qualifiait de livres dangereux. «Il est heureux, +disait-il, que la petite fortune de cette dame ne lui ait pas permis de +donner aux parents adoptifs de l'enfant une somme assez forte pour les +engager à la lui confier entièrement. Ils ont mieux aimé en faire une +bergère, et, dans l'incertitude de l'avenir de cette pauvre petite, ils +avaient raison, autant pour elle que pour eux. Maintenant la Providence +lui envoie une autre destinée; ce doit être pour le mieux, car elle est +mère de l'orphelin, et se charge de celui que les hommes abandonnent. +Mais je vous en supplie, Monsieur, me disait-il, surveillez cette +éducation-là. Vous êtes bien jeune pour vous en occuper vous-même; +mais faites que cette bonne terre reçoive le bon grain d'une main bien +entendue. Il y a là le germe d'une vertu peu commune, si on sait le +développer. Qui sait si la négligence ou des leçons imprudentes n'y +feraient pas éclore le vice? Elle sera belle, quoiqu'un peu brûlée par +notre soleil, et la beauté est un don funeste aux femmes que la +religion ne protège pas...--Elle est belle, dites-vous? lui +demandai-je.--Parbleu! la voilà, me dit le curé en me montrant une +enfant endormie sur l'herbe. Nous l'aurions attendue longtemps au train +dont elle vient à nous.» + +Oh! que tu étais belle en effet dans ton sommeil, ma Sylvia, ma soeur +chérie! quelle enfant robuste, courageuse et fière tu me semblas, +étendue ainsi sur la bruyère entre le ciel et la cime des Alpes, exposée +aux rayons ardents du jour et au vent de la mer qui par instants passait +par bouffées et séchait la sueur sur ton large front ombragé de cheveux +humides! Que tes grands cils jetaient une ombre pure sur les joues +hâlées, plus douces que le velours de la pêche! Il y avait de +l'insouciance et de la mélancolie en même temps dans le demi-sourire de +ta bouche entr'ouverte; de la sensibilité et de l'orgueil, pensais-je, +le caractère que cette montagnarde m'a naïvement dépeint!... J'arrêtai +le bras du curé, qui voulait te réveiller. Je voulus te contempler +longtemps, chercher scrupuleusement, dans la forme de ta tête et dans +les lignes de ton visage, une ressemblance vague avec mon père ou avec +moi. Je ne sais si elle existe réellement ou si je l'imaginai, je crus +reconnaître notre fraternité dans ce grand front, dans ce teint brun, +dans la profusion de ces cheveux noirs qui tombaient en deux longues +tresses jusqu'à ton jarret, peut-être encore dans certaines courbes +des traits; mais rien de tout cela n'est assez prononcé pour faire foi +devant les hommes. Cette fraternité existe dans notre âme et dans les +ressemblances de notre caractère d'une manière bien plus frappante. + +Le curé t'appela; tu entr'ouvris les yeux sans le voir; puis tu fis un +mouvement dédaigneux de l'épaule et du coude, et tu te rendormis. Il +détacha alors le scapulaire suspendu à ton cou, l'ouvrit, et rapprocha +le coupon d'image qu'il contenait de celui que je lui avais présenté. +Nous les reconnûmes aussitôt. Tu t'éveillas en cet instant; ton premier +regard fut sauvage comme celui d'un chamois. Tu cherchas le scapulaire à +ton cou, et, ne l'y trouvant pas, tu le vis entre nos mains et tu fis un +brusque élan pour nous l'arracher. Mais le curé te mit devant les yeux +les deux moitiés réunies de l'image, et tu compris aussitôt ce qui se +passait. Tu bondis sur moi comme un chevreau, et, m'étreignant le cou +avec la vigueur d'une montagnarde, tu t'écrias: «Voilà mon père, mon +père est retrouvé!» + +On eut beaucoup de peine à te persuader que je n'étais pas ton père; tu +prétendais que je ne voulais pas en convenir. Le curé tâcha de te faire +comprendre que c'était impossible, que j'avais dix ans seulement de plus +que toi. Alors tu me demandas impétueusement où étaient ton père et ta +mère, et tu me commandas presque de te mener vers eux. Je te répondis +qu'ils étaient morts l'un et l'autre, et tu frappas la terre de ton +pied nu, en disant: «J'en étais sûre; à present, il faut que je reste +ici.--Non, te dis-je, c'est moi qui remplace ton père. Il était mon +meilleur ami, il m'a cédé ses droits sur toi; veux-tu me suivre?--Oui, +oui, répondis-tu avec avidité en m'embrassant.--Voilà les enfants! dit +le curé avec tristesse; on les aime, on les élève, on ne vit que +pour eux, et quand on croit jouir de leur reconnaissance et de leur +affection, ils vous abandonnent avec joie pour suivre le premier inconnu +qui passe, et sans demander seulement où il les mène.» + +Tu compris fort bien ce reproche, car tu répondis au curé: «Est-ce que +vous croyez que je vous abandonne? Est-ce que je ne reviendrai pas vous +voir et garder les chèvres de ma mère Élisabeth? Mais, voyez-vous, il +faut que je voyage et que je voie tous les pays du monde; un jour je +reviendrai sur un vaisseau, avec beaucoup d'argent que je donnerai à mes +frères de lait, et nous achèterons un grand troupeau de chèvres, et +nous bâtirons une bergerie sur la montagne des Coquilles.» Tu parlais +toujours ainsi une sorte de langage à la fois féerique et biblique, que +tu avais appris dans tes lectures. Je passai plusieurs jours dans ton +village. J'eus presque envie de t'y laisser, tant cette vie me semblait +heureuse, tant les avantages de la société où j'allais te jeter me +parurent misérables et dérisoires, auprès de cette existence laborieuse, +saine et tranquille. Mais en t'observant, en faisant de longues +promenades avec toi dans la montagne, et criblant de questions ton +esprit ardent et naïf, en commentant scrupuleusement tes réponses +bizarres, parfois éclatantes de bon sens et de raison, souvent folles +comme les idées fantastiques de l'enfance, je m'assurai que tu n'étais +pas faite pour cette vie pastorale, et que rien ne pourrait t'y +attacher. Depuis, dans des douleurs de la vie, tu m'as doucement +reproché de t'avoir tirée de cet engourdissement où tu aurais vécu +tranquille, pour te lancer dans un monde de souffrances et de +déceptions. Hélas! ma pauvre enfant, le mal était fait avant que je +vinsse, et je ne crois pas qu'il faille même en accuser les contes de +fées que te prêtait la marquise. Ton intelligence avide et pénétrante +était seule coupable, et le germe du désespoir était caché en toi, dans +le bouton à peine entr'ouvert de l'espérance. Tu n'avais pas la tête +courte et pesante de tes soeurs de lait, et tu n'aurais jamais su, aussi +bien qu'elles, faire le fromage et filer la laine. Je me fis raconter, +par toi et par ta nourrice, les premières sensations de ta vie. Je sais +comme tu te tourmentais pour deviner de qui tu pouvais être fille, quand +tu appris qu'Elisabeth n'était pas ta mère. Tu te tenais alors tout le +jour sur le bord du sentier qui mène à la mer, et lorsque tu voyais +paraître une voile, tu disais: «Voilà maman qui vient me voir avec +une robe blanche.» La lecture des féeries joignit à cette continuelle +rêverie de ta famille des idées de voyages, de richesse et de +générosité. Tu ne songeais qu'à devenir reine, afin de combler de +largesses tes parents adoptifs. Ces songes dorés n'auraient jamais +pu habiter impunément ton cerveau. Ils ne se seraient pas évanouis +tranquillement au jour de la raison, pour faire place aux occupations +d'une vie toute matérielle. Le sentiment d'une destinée différente de +celles qui t'entouraient les avait fait naître; ton coeur les aurait +regrettés avec amertume, ou tu te serais perdue en cherchant à les +réaliser. Tu étais une adorable enfant avec ton caractère franc, hardi +et entreprenant, avec ta candeur affectueuse et tes bizarres volontés. +Mais il était temps que des occupations plus élevées et des idées plus +justes vinssent régler l'élan impétueux de cette jeune tète; l'éducation +te devenait indispensable, non pour être heureuse, ton organisation +supérieure ne le permettait guère, mais du moins pour ne pas descendre +de l'échelon élevé où Dieu avait placé ton intelligence. Tu quittas +Elisabeth, tes frères de lait, le curé, ta vieille marquise, tous tes +amis et jusqu'à tes chèvres, avec une sorte de désespoir passionné. +Tu les embrassais alternativement en versant des torrents de larmes. +Cependant, quand on te proposait de rester, tu t'écriais: «C'est +impossible! c'est impossible! il faut que je voyage.» Tu le sentais, +Sylvia, cette vie n'était pas faite pour toi. Du fond des abîmes de +l'inconnu, une voix mystérieuse s'élevait incessamment vers toi et te +réclamait dans cette région des orages que tu devais traverser. Tu es +devenue ce que tu es sans rien perdre de ta grâce sauvage et de ta rude +franchise. Tu as vu notre civilisation, et tu es restée l'enfant de la +montagne. Faut-il s'étonner que tu aies si peu de sympathie avec ce +monde imbécile et faux, quand tu rapportes du désert l'âpre droiture et +le sévère amour de la justice que Dieu révèle aux coeurs purs et aux +esprits robustes, quand tout ton être, et jusqu'à ta vigueur physique, +diffère des êtres qui sont autour de toi? Ils ne te viennent pas à la +cheville, pauvre Sylvia, et tu te fatigues à regarder à terre sans +trouver un coeur qui soit digne d'être ramassé. Je le crois bien, Octave +n'est pas fait pour toi! et pourtant, s'il est au monde un jeune homme +sincère, doux et affectueux, c'est bien lui; mais le meilleur possible +entre tous n'est pas ton égal, et tu dois souffrir. Que veux-tu que je +te dise? aime-le aussi longtemps que tu le pourras. + +Quant au secret de ta naissance, je te conjure de ne lui donner aucun +détail; réponds à ses soupçons que je suis ton frère. Les personnes qui +ont l'esprit bien fait devraient l'imaginer sans demander d'explication. +Les inquiétudes d'Octave m'offensent pour toi. J'ai tort sans doute; il +ne te connaît pas comme moi, il souffre comme souffriraient à sa place +les dix-neuf vingtièmes des hommes; il est jaloux parce qu'il est épris. +Je me dis tout cela; mes je ne puis chasser l'espèce d'indignation qui +soulève mon sang à l'idée d'un doute injurieux sur Sylvia. Nous sommes +ainsi l'un pour l'autre. Ah! ma soeur, nous sommes trop orgueilleux! +notre vie sera un combat éternel. Mais que faire? Je vivrais cent ans +que je ne pourrais consentir à m'avouer coupable des lâchetés dont le +monde accuse ses enfants. Je sens mon coeur qui se révolte à la seule +idée des turpitudes qu'il trouve présumables et naturelles; et quand je +vois le sourire sur les lèvres de celui qui refuse de me croire pur; +quand, après m'avoir accusé d'une scélératesse, il s'en va en me +secouant la main et en me disant: «N'importe! qu'il en soit ce qu'il +voudra, tout à vous;» il me prend des envies de l'insulter, pour mettre +entre nous une franche haine au lieu de cette indigne et salissante +amitié. + +Et toi, juste et sainte créature, qui seule au monde comprends le vieux +Jacques et compatis aux souffrances de son orgueil, sois ce que tu +voudras pour lui, mais laisse-le se croire, se sentir éternellement ton +frère. + + + + +DEUXIÈME PARTIE + + + +XIX. + + + +DE FERNANDE A CLEMENCE + +Saint-Léon en Dauphine, le.... + +Pardonne-moi, mon amie, d'avoir passé un mois sans t'écrire. C'est bien +mal de ma part, et tu as raison de me gronder. Oui, il est bien vrai que +je t'ai accablée de mes lettres quand j'étais tourmentée, quand j'avais +besoin de tes conseils et de tes consolations! Et maintenant que je suis +heureuse, je te délaisse. L'amour est égoïste, dis-tu, il n'appelle +l'amitié à son secours que lorsqu'il souffre; j'ai agi du moins comme +si cela était inévitable, j'en suis toute honteuse, et je t'en demande +Pardon. + +[Illustration: J'arrêtai le bras du curé...] + +Pour réparer ma faute; ce que je puis faire de mieux, c'est de répondre +à toutes tes questions, et de te prouver ainsi que je ne t'ai rien +retiré de ma confiance; mais si je reviens à toi, n'en conclus pas, +malicieuse, que ma lune de miel est finie; tu vas voir que non. + +Si j'aime toujours mon mari autant que le premier jour? Oh! +certainement, Clémence, et même je puis dire que je l'aime bien plus. +Comment pourrait-il en être autrement? Chaque jour me révèle une +nouvelle qualité, une nouvelle perfection de Jacques. Sa bonté pour moi +est inépuisable, sa tendresse, délicate comme celle d'une bonne mère +pour son enfant. Aussi chaque jour me force à l'aimer plus que la +veille. A cette félicité du coeur, à ces joies de l'amour heureux et +satisfait, se joignent pour moi mille petites jouissances qu'il y a +peut-être de la puérilité à mentionner, mais qui sont très-vives, parce +qu'elles m'étaient absolument inconnues. Je veux parler du bien-être de +la richesse, qui succède pour moi à une vie d'économie et de privations. +Je ne souffrais pas de cette médiocrité, j'y étais habituée; je ne +désirais pas devenir riche, je ne songeais pas plus à la fortune de +Jacques, en l'épousant, que si elle n'eût pas existé; pourtant je ne +crois pas qu'il y ait de la bassesse à m'apercevoir des avantages +qu'elle procure et à savoir en jouir. Ces plaisirs journaliers, ce luxe, +ces mille petites profusions dont je suis entourée, me seraient aussi +amers qu'ils me sont précieux, si je les devais à un contrat avilissant, +ou si je les recevais d'une main orgueilleuse et détestée; mais recevoir +tout cela de Jacques, c'est en jouir deux fois! Il y a tant de grâce, je +pourrais même dire de gentillesse dans ses dons et dans ses prévenances! +Il semble que cet homme soit né pour s'occuper du bonheur d'autrui, et +qu'il n'ait pas d'autre affaire dans la vie que de m'aimer. + +Tu me demandes si cette vie de château me plaît, si je ne m'en +dégoûterai pas, si la solitude ne m'effraie point. La solitude! quand +Jacques est avec moi! Ah! Clémence, je le vois bien, tu n'as jamais +aimé. Pauvre amie, que je te plains! tu n'as pas connu ce qu'il y a +de plus beau dans la vie d'une femme. Si tu avais aimé, tu ne me +demanderais pas si je me trouve isolée, si j'ai besoin des plaisirs et +des distractions de mon âge; mon âge est fait pour aimer, Clémence, et +il me serait impossible de me plaire à quelque chose qui fût étranger à +mon amour. Quant aux amusements que je partage avec Jacques, je les aime +et je les ai à discrétion; j'en ai même plus que je ne voudrais, +et souvent j'aimerais mieux rester seule avec lui à parcourir +tranquillement les allées de notre beau jardin, que de monter à cheval +et de courir les bois à la tête d'une armée de piqueurs et de chiens. +Mais Jacques a tellement peur de ne pas me divertir assez! Brave +Jacques, quel amant! quel ami! + +[Illustration: Quand je suis arrivée ici...] + +Tu veux des détails sur mon habitation, sur le pays, sur l'emploi de mes +journées; je ne demande pas mieux que de te raconter tout cela, ce sera +te parler de tous les bonheurs que je dois à mon mari. + +Quand je suis arrivée ici, il était onze heures du soir; j'étais +très-fatiguée du voyage, le plus long que j'aie fait de ma vie. Jacques +fut presque forcé de me porter de la voiture sur le perron. Il faisait +un temps sombre et beaucoup de vent; je ne vis rien que quatre ou cinq +grands chiens qui avaient fait un vacarme épouvantable autour des roues +de la voiture pendant que nous entrions dans la cour, et qui vinrent se +jeter sur Jacques en poussant des hurlements de joie, dès qu'il eut mis +pied à terre. J'étais tout épouvantée de voir ces grandes bêtes danser +ainsi autour de moi. «N'en aie pas peur, me dit Jacques, et sois bonne +pour mes pauvres chiens. Quel est l'homme qui donnerait de semblables +témoignages de joie à son meilleur ami, en le retrouvant après une +absence de quelques mois?» Je vis ensuite arriver une procession de +domestiques de tout âge qui entourèrent Jacques d'un air à la fois +affectueux et inquiet. Je compris que mon arrivée causait beaucoup +d'anxiété à ces braves gens, et que la crainte des changements que je +pourrais apporter au régime de la maison balançait un peu le plaisir +qu'ils pouvaient éprouver à voir leur bon maître. Jacques me conduisit à +ma chambre, qui est meublée à l'ancienne mode avec un grand luxe. Avant +de me coucher, je voulus jeter un regard sur les jardins, et j'ouvris +ma fenêtre; mais l'obscurité m'empêcha de distinguer autre chose que +d'épaisses masses d'arbres autour de la maison et une vallée immense +au delà. Un parfum de fleurs monta vers moi. Tu sais comme j'aime les +fleurs, et tout ce qui me passe par la tête quand je respire une rose; +ce vent tout chargé de senteurs délicieuses me fit éprouver je ne sais +quel tressaillement de joie; il me sembla qu'une voix me disait: «Tu +seras heureuse ici.» J'entendis Jacques qui parlait derrière moi; je me +retournai, et je vis une grande jeune fille de seize ou dix-huit ans, +belle comme un ange et vêtue à la manière des paysannes du Dauphiné, +mais avec beaucoup d'élégance, «Tiens, me dit Jacques, voilà ta +soubrette; c'est une bonne enfant qui fera son possible pour te bien +servir. C'est ma filleule, elle s'appelle Rosette.» Cette Rosette, qui a +une figure si intelligente et si bonne, et qui me baisait la main d'un +petit air caressant et respectueux, fut pour moi une autre circonstance +de bon augure. Jacques nous laissa ensemble et alla s'occuper de payer +les postillons. Quand il revint, j'étais couchée. Il me demanda la +permission de se faire apporter le café dans ma chambre; pendant que +Rosette le lui versait, je m'endormis doucement. Je vivrais cent ans que +je ne pourrais oublier cette soirée, où pourtant il ne s'est rien passé +que de très-ordinaire et de très-naturel. Mais quelles idées riantes, +quel sentiment de bien-être ont bercé ce premier sommeil sous le toit de +Jacques! Je puis bien dire que je me suis endormie dans la confiance de +mon destin. La fatigue même du voyage avait quelque chose de délicieux; +je me sentais accablée, et je n'avais la force de penser à rien; mes +yeux étaient encore ouverts et ne cherchaient plus à se rendre compte de +ce qu'ils voyaient, mais n'étaient frappés que d'images agréables. Ils +erraient des rideaux de soie à franges d'argent de mon lit à la figure +toujours si belle et si sereine de mon Jacques, et de la tasse de +porcelaine du Japon, où il prenait un café embaumé, à la grande taille +élégante de Rosette, dont l'ombre se dessinait sur une boiserie d'un +travail merveilleux. La clarté rose de la lampe, le bruit du vent au +dehors, la douce chaleur de l'appartement, la mollesse de mon lit, +tout cela ressemblait à un conte de fée, à un rêve d'enfant. Je +m'assoupissais et me réveillais de temps en temps pour me sentir bercée +par le bonheur; Jacques me disait avec sa voix douce et affectueuse: +«Dors, mon enfant, dors bien.» Je m'endormis en effet, et ne me +réveillai que le lendemain à huit heures. Jacques était déjà levé depuis +longtemps; assis auprès de mon lit, comme la veille, il me regardait +dormir, et vraiment je ne sus pas d'abord s'il s'était passé une nuit ou +un quart d'heure depuis le dernier baiser qu'il m'avait donné. «Ah! mon +Dieu! quel bon lit! m'écriai-je; je veux me lever bien vite, et voir +ce beau château où l'on dort si bien. Quel temps fait-il, Jacques? Tes +fleurs sentent-elles aussi bon ce matin qu'hier soir?» Il m'enveloppa +dans mon couvre-pied de satin blanc et rose et me porta auprès de la +fenêtre. Je jetai un cri de joie et d'admiration à la vue du sublime +aspect déployé sous mes yeux. «Aimes-tu ce pays? me dit Jacques. Si tu +le trouves trop sauvage, j'y ferai bâtir des maisons; mais, quant à +moi, j'aime tant les lieux déserts, que j'ai acheté cinq ou six petites +propriétés éparses ça et là, afin d'enlever de ce point de vue les +habitations qui, pour moi, le déparaient. Si tu n'es pas du même goût, +rien ne sera plus facile que de semer cette vallée de maisonnettes et de +jardins; je ne manquerai pas, pour la peupler, de familles pauvres, qui +y feront prospérer leurs affaires et les nôtres.--Non, non, lui dis-je, +tu es assez riche pour secourir toutes les familles que tu voudras sans +contrarier tes goûts et les miens. Cet aspect sauvage et romantique me +plaît à la folie; ces grands bois sombres semblent n'avoir jamais plié +leur libre végétation à la culture; ces prairies immenses doivent +ressembler à des savanes; cette petite rivière, avec son cours +désordonné, vaut mieux qu'un beau fleuve. Ah! ne changeons rien aux +lieux que tu aimes. Comment aurais-je d'autres goûts que les tiens? +Crois-tu donc que j'aie des yeux à moi?» Il me pressa sur son coeur +en s'écriant: «Oh! premier temps de l'amour! oh! délices du ciel! +puissiez-vous ne finir jamais!» + +Il m'a fallu plus de huit jours pour voir toutes les beautés de cette +maison et des alentours. Cette terre a appartenu à la mère de Jacques; +c'est là qu'il a passé ses premières années, et c'est son séjour de +prédilection. Il a un pieux respect pour les souvenirs que ce lieu lui +retrace, et il me remercie tendrement de partager ce respect, et de ne +désirer aucun changement ni dans les choses ni dans les gens dont il est +entouré. Bon Jacques! quel monstre stupide il faudrait être pour lui +demander de pareils sacrifices! + +Dès le lendemain de notre arrivée, il m'a présenté les vieux serviteurs +de sa mère et ceux plus jeunes qui lui sont attachés depuis plusieurs +années. Il m'a dit les infirmités des uns et les défauts des autres, en +me priant d'avoir quelque patience avec eux, et d'être aussi indulgente +qu'il me serait possible de l'être, sans m'imposer de réelles +contrariétés. «Sois sûre, m'a-t-il dit, que je ne mettrai jamais en +balance le bien-être de ta vie domestique et le plaisir de conserver +autour de moi ces visages auxquels le temps et l'habitude m'ont +attaché. Il me sera toujours facile de les éloigner de ta vue s'ils +t'importunent, sans les abandonner à la misère et sans qu'ils aient le +droit de te maudire; mais si ton repos peut ne pas souffrir de leur +présence, si je puis accorder ta satisfaction et la leur, je serai plus +heureux. Désires-tu mon bonheur, Fernande?» a-t-il ajouté avec un doux +sourire. Je me suis jetée dans ses bras, je lui ai juré d'aimer tout ce +qu'il aime, de protéger tout ce qu'il protège; je l'ai supplié de me +dire tout ce que j'avais à faire pour ne lui causer jamais l'ombre d'un +chagrin. + +Si tu veux savoir comment se passent nos journées, je te dirai que je +le sais à peine quant à ce qui me concerne, mais que Jacques a +continuellement quelque chose d'utile à faire. La conduite de ses biens +l'occupe Sans l'absorber. Il a su s'entourer d'honnêtes gens, et il les +surveille sans les tourmenter. Il a pour système une stricte équité; +l'incurie d'une générosité romanesque ne l'éblouit pas; il dit que celui +qui se laisse dépouiller ne peut plus avoir ni mérite ni plaisir à +donner, et que celui qui à trouvé l'occasion de voler, et qui en a +profité, est plus à plaindre que s'il s'était ruiné. Jacques est grand +et libéral, son coeur est plein de justice, et il regarde comme un +devoir de soulager la misère d'autrui; mais sa fierté se refuse à être +dupe des impostures dont les pauvres se servent comme de gagne-pain, +et il est dur et implacable envers ceux qui veulent spéculer sur sa +sensibilité. Je suis bien loin d'avoir le même discernement que lui, et +souvent je me laisse tromper. Jacques ne s'occupe pas de cela, ou, +s'il s'en aperçoit, il entre apparemment dans ses idées de ne pas me +réprimander et même de ne pas m'avertir. Quelquefois j'en suis un peu +mortifiée, et j'ai presque des remords d'avoir mal employé l'or précieux +qui peut soulager tant de réelles infortunes. + +Je m'occupe de ces choses-là aux heures où Jacques est occupé ailleurs. +Quand nous nous retrouvons, nous faisons de la musique ou nous sortons +ensemble; Jacques fume ou dessine chaque fois que nous nous asseyons; +pour moi, je le regarde, et je puis dire que cette espèce d'extase est +la principale occupation de ma journée. Je m'abandonne avec délices à +cette heureuse indolence, et je crains presque les plaisirs qui peuvent +m'en arracher. Il est si bon d'aimer et de se sentir aimé! La durée +des jours est trop bornée pour épuiser ce qu'il y a dans le coeur +d'enthousiasme et de joie. Que m'importe de cultiver le peu de talents +que j'ai ou d'en acquérir de nouveaux? Jacques en a pour nous deux, et +j'en jouis comme s'ils m'appartenaient. Quand un beau site me frappe, il +m'est bien plus doux de le trouver dans mon album, retracé par la main +de Jacques, que par la mienne. Je ne désire pas non plus former et orner +mon esprit: Jacques se plaît à ma simplicité; et lui, qui sait tout, +m'en apprendra certainement plus en causant avec moi que tous les livres +du monde. Enfin je suis contente de l'arrangement de ma vie; tant de +bonheurs m'environnent, qu'il m'est impossible de souhaiter quelque +chose de mieux ordonné. Jacques est un ange; et ne t'avise plus de +dire, Clémence, que je me trompe ou qu'il changera, car à présent je le +connais et je le défendrai. + +Adieu, ma bonne amie; tu dois être heureuse de mon bonheur, tu as eu +tant d'inquiétude pour moi! A présent sois tranquille et félicite-moi. +Donne-moi souvent de tes nouvelles, et sois sûre que je ne le négligerai +plus. Il faut pardonner quelque chose à l'enivrement des premiers jours. + +_P. S._ J'ai reçu une lettre de ma mère; elle est encore au Tilly, et ne +retournera à Paris qu'à l'entrée de l'hiver. Elle me demande si je +suis contente de Jacques, et s'effraie aussi de la solitude où il m'a +emmenée. Je ne lui ai pas répondu, comme à toi, que l'amour remplissait +cette solitude et me la faisait chérir; elle aurait trouvé cela fort +inconvenant. Je lui ai parlé des avantages qu'elle estime, des beaux +chevaux que Jacques me donne et des grandes chasses qu'il organise pour +moi, des vastes jardins où je me promène, des fleurs rares et précieuses +dont regorge la serre chaude, et des présents dont mon mari me comble +tous les jours. Avec tout cela, elle ne pourra plus supposer que je ne +sois pas heureuse. + + + +XX. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Je m'abandonne comme un enfant aux délices de ces premiers transports +de la possession, et ne veux pas prévoir le temps où j'en sentirai les +inconvénients et les souffrances; quand il viendra, n'aurai-je pas la +force de l'accepter? Est-il nécessaire de passer les heures de repos que +le ciel nous envoie à se préparer pour la fatigue à venir? Quiconque a +aimé une fois sait tout ce qu'il y a dans la vie de douleur et de joie, +n'est-ce pas, Sylvia? + +Ce que tu demandes est bien antipathique à mon caractère et à l'habitude +de toute ma vie. Raconter une à une toutes les émotions de ma vie +présente, jeter tous les jours un regard d'examen sur l'état de mon +coeur, me plaindre du mal que j'endure et me vanter du bien qui +m'arrive, me surveiller, me chérir, me révéler ainsi, c'est ce que je +n'ai jamais songé à faire. Jusqu'ici, mes amours ont été cachées, mes +joies silencieuses; je ne t'ai raconté mes plaisirs que quand je les +avais perdus, et mes chagrins que lorsque j'en étais guéri; encore j'ai +cru faire en cela un grand acte de confiance et d'épanchement; car, avec +toute autre créature humaine, je m'en sentais absolument incapable, et +nul n'a obtenu de ma bouche l'aveu des événements les plus évidents de +ma vie morale. Cette vie était si agitée, si terrible, que j'aurais +craint de perdre mes rares bonheurs en les racontant, ou d'attirer sur +moi l'oeil du destin, auquel j'espérais dérober furtivement quelques +beaux jours. + +Cependant je ne sens plus la même répugnance, aujourd'hui, à briser le +sceau de ce nouveau livre où mon dernier amour doit être inscrit. Il me +semble même, comme à toi, que cette connaissance exacte et détaillée de +tout ce qui se passera en moi me sera salutaire et me préservera de ces +inexplicables dégoûts dont l'amour est rempli. Peut-être qu'étudiant le +mal dans sa cause, j'en préviendrai le développement; peut-être qu'en +observant avec attention les secrètes altérations de nos âmes, je saurai +forcer les petites choses à ne point acquérir une valeur exagérée, comme +il arrive toujours dans l'intimité. J'essaierai de conjurer la destinée; +si cela est impossible, j'accepterai du moins mes défaites avec le +stoïcisme d'un homme qui a passé sa vie à chercher la vérité et à +cultiver l'amour de la justice au fond de son coeur. + +Mais, avant de commencer ce journal, il convient que je te dise d'où +je pars, quel est l'état de mon âme et comment j'ai arrangé ma vie +présente. Tu sais que j'ai entraîné Fernande au fond du Dauphiné pour +l'éloigner bien vite de sa mère, femme méchante et dangereuse qui me +hait particulièrement, qui m'a lâchement adulé tant qu'elle a désiré +me voir assurer la fortune de sa fille, et qui a commencé à me braver +aussitôt qu'elle n'a plus rien redouté à cet égard. Pauvre femme! si +elle savait comme d'un mot je pourrais la faire pâlir! Mais je ne +descendrai jamais jusqu'à combattre avec les méchants. Je savais qu'elle +ne manquerait pas d'une certaine habileté pour gâter le jugement de sa +fille sur mon compte et pour empoisonner notre bonheur par mille petites +tracasseries d'une terrible importance. J'ai donc enlevé ma compagne le +jour même de mon mariage; par là je me suis soustrait à tout ce que la +publicité imbécile d'une noce a d'insolent et d'odieux. Je suis venu +ici jouir mystérieusement de mon bonheur, loin du regard curieux des +importuns; j'ai trouvé inutile, du moins, de mettre la pudeur de ma +femme aux prises avec l'effronterie des autres femmes et le sourire +insultant des hommes. Nous n'avons eu que Dieu pour témoin et pour juge +de ce que l'amour a de plus saint, de ce que la société a su rendre +hideux ou ridicule. + +Depuis un mois rien encore n'a altéré notre bonheur; il n'est pas tombé +le plus petit grain de sable dans le sein de ce lac uni et limpide; +penché sur son onde transparente, je contemple avec extase le ciel qui +s'y réfléchit; attentif à la plus légère perturbation qui pourrait le +menacer, je suis sur mes gardes pour que le grain de sable n'entraîne +pas une avalanche. Et pourtant je ne saurais beaucoup me tourmenter; que +peut la prudence humaine contre la main toute-puissante du destin? Tout +ce que je puis tenter et espérer, c'est de ne pas perdre par ma faute le +trésor que Dieu me confie; s'il doit m'être retiré, cette certitude du +moins me consolera, que je n'ai pas mérité de le perdre. + +Et puis à présent, toutes les prévisions, toutes les craintes de ce +monde me font un peu sourire. Qu'est-ce qui peut arriver de pis à un +honnête homme? d'être forcé de mourir? Qu'est-ce que cela, je te le +demande? Je ne vois pas que la certitude de mourir un jour empêche +personne de jouir de la vie. Pourquoi la crainte du malheur futur +nuirait-elle à mon bonheur présent? + +Ce n'est pas que l'occasion de souffrir ne se soit déjà présentée à moi, +et certainement j'en aurais profité dans ma jeunesse, alors qu'avide +d'une félicité impossible, j'avais l'ambitieuse folie de demander des +cieux sans nuages et des amours sans déplaisirs; ce besoin inconcevable +qui entraîne l'homme à exercer sa sensibilité quand elle est toute neuve +et surabondante, n'existe plus chez moi. J'ai appris à me contenter de +ce que je dédaignais, à me soumettre aux contrariétés contre lesquelles +je me serais révolté autrefois. Il m'est impossible de ne pas sentir la +piqûre des chagrins journaliers; mon coeur n'est pas encore pétrifié, +et je crois au contraire qu'il n'a jamais été plus véritablement ému. +Heureusement la raison m'a appris à étouffer la légère convulsion +que produit la blessure, à ne pas mettre au jour par un mot, par une +plainte, par un geste, cet embryon de souffrance qui éclot et meurt si +aisément, mais qui se développe si vite et qui grossit d'une manière si +effrayante quand on le laisse essayer ses forces et briser sa prison. +Puisse mon âme servir de cercueil à tous ces songes pénibles qui la +tourmentent encore! Puisse-je ne pas me trahir par un signe extérieur de +souffrance! Entre amants la douleur est sympathique, et le premier qui +l'éprouve et ne sait pas la recéler la communique à l'autre, même sans +la lui expliquer. + +Adieu pour aujourd'hui, ma soeur chérie. À présent, nous sommes presque +voisins; j'irai te voir certainement; et, quoi que tu en dises, je +n'abandonne pas le projet de te faire connaître Fernande et de t'attirer +auprès de nous. + + + +XXI. + +DE FERNANDE A CLÉMENCE. + +Je ne sais pas ce que Jacques a depuis deux jours, il me semble qu'il +est triste, et cela me rend si triste moi-même, que je viens causer avec +toi pour me distraire et me consoler. Qu'est-ce que peut avoir Jacques? +quels chagrins peuvent l'atteindre auprès de moi? Il me serait +impossible, pour ma part, de me réjouir ou de m'attrister d'une chose +qui n'aurait pas rapport à lui; il est vrai que, hors de lui, ma vie +se réduit à si peu! Je n'existe réellement que depuis trois mois, et +Jacques a dû horriblement souffrir avant d'arriver à l'âge qu'il a. +Peut-être aussi a-t-il été plus heureux qu'il ne l'est avec moi; +peut-être quelquefois, dans mes bras, regrette-t-il le temps passé. Oh! +cette idée est affreuse; je veux l'éloigner bien vite! + +Mais qui peut l'attrister ainsi? et pourquoi ne me le dit-il pas? je +n'ai pas de secrets, moi! et lui, il en a certainement. Il a dû se +passer tant de choses extraordinaires dans sa vie! Sais-tu, Clémence, +que cette idée me fait souvent frissonner? Une femme ne connaît pas son +mari en l'épousant, et c'est une folie de penser qu'elle le connaîtra +en vivant avec lui. Il y a derrière eux un grand abîme où elle ne peut +descendre, le passé, qui ne s'efface jamais et qui peut empoisonner tout +l'avenir! Quand je songe qu'il y a trois mois, je ne savais pas encore +ce que c'était qu'aimer, et que, depuis vingt ans peut-être, Jacques n'a +pas fait autre chose! Tout ce qu'il me dit de tendre et d'affectueux, +il l'a peut-être dit à d'autres femmes; ces caresses passionnées... Ah! +quelles horribles images me passent devant les yeux! je me sens un peu +folle aujourd'hui, en vérité... + +Je viens de me mettre à la fenêtre pour me distraire de ces agitations, +j'ai vu Jacques traverser une allée et s'enfoncer dans le parc: il avait +les bras croisés sur la poitrine et la tête penchée en avant, comme s'il +eût été absorbé par une méditation profonde. Mon Dieu! je ne l'ai jamais +vu ainsi. Il est bien vrai que son humeur est grave, que la douceur de +son caractère tourne un peu à la mélancolie, que son maintien est plutôt +rêveur que sémillant; mais il a aujourd'hui sur le visage quelque chose +d'inaccoutumé, je ne saurais dire quoi; peut-être un peu plus de pâleur. +Il aura eu quelque mauvais rêve, et comme il me sait superstitieuse, il +n'aura pas voulu m'en parler; si ce n'est que cela, il aurait mieux +fait de me le raconter que de m'exposer aux inquiétudes que j'éprouve. +Peut-être est-il malade! Oh! je parie que oui! On m'a dit qu'il n'aimait +pas à être observé dans ces moments-là; cependant je l'ai déjà vu malade +une fois, je m'en suis aperçue à cette petite chanson dont je t'ai +parlé; je l'ai interrogé et il m'a répondu qu'il était un peu souffrant, +et qu'il me priait de ne pas m'en occuper. S'il a souffert peu ou +beaucoup ce jour-là, c'est ce que je ne puis savoir; je craignais tant +de le contrarier que je n'ai pas osé le regarder. Le fait est qu'il n'y +a guère paru à son humeur, et que maintenant le malaise, soit physique, +soit moral, qu'il éprouve, est tout à fait visible. Hier soir il m'a +semblé qu'il m'embrassait un peu froidement; j'ai mal dormi, et, m'étant +éveillée au milieu de la nuit, j'ai vu de la lumière dans sa chambre. +J'ai tremblé qu'il ne fût indisposé; mais, craignant encore plus de lui +être importune, je me suis levée sans bruit et j'ai été sur la pointe +du pied regarder par la fente de sa porte; il lisait en fumant. Je +suis venue me recoucher, un peu rassurée, mais triste de voir qu'il +ne dormait pas. Je suis si nonchalante et si enfant que, malgré ma +tristesse, je me suis rendormie tout de suite. Pauvre Jacques! il a des +insomnies, il souffre peut-être beaucoup, il s'ennuie sans doute durant +ces longues nuits si tristes! Pourquoi ne m'appelle-t-il pas? Je +surmonterais certainement mon sommeil avec joie, je causerais avec lui, +ou je lui ferais la lecture pour le distraire. Je devrais peut-être +le prier de me laisser veiller avec lui; je n'ose pas. C'est +extraordinaire; j'ai découvert ce matin que je crains Jacques presque +autant que je l'aime; je n'ai jamais eu le courage de lui demander ce +qu'il avait. Ce que les Borel m'ont dit de ses singulières fiertés +n'est pas sorti de mon esprit, malgré tout ce qui aurait dû me le faire +oublier, ou me persuader, du moins, que Jacques ne les aurait pas avec +moi. Je devrais peut-être vaincre celle timidité, et le conjurer de me +confier sa souffrance; car je ne suis pas de ceux qu'elle peut ennuyer, +et je ne vois pas qu'il ait besoin de se fatiguer à faire du stoïcisme +avec moi. Mon silence lui fait peut-être croire que je ne m'aperçois de +rien. Ah! alors quelle idée doit-il avoir de ma grossière insouciance! +Je ne puis la lui laisser. Il faut que j'aille le trouver tout de suite, +n'est-ce pas, Clémence? Oh! mon Dieu, que n'es-tu ici! toi qui as tant +de prudence et un jugement si délié, tu me conseillerais. A défaut de la +voix de la raison et de l'amitié, j'écoute celle de mon coeur et je m'y +abandonne; je vais rejoindre Jacques dans le parc, et le conjurer à +genoux, s'il le faut, de m'ouvrir son coeur. Je reviendrai te dire ce +qu'il a et fermer ma lettre....... + +Eh bien, mon amie, j'étais folle et j'avais fait moi-même un mauvais +rêve; pardonne-moi de t'avoir importunée de cette terreur puérile. J'ai +été trouver Jacques; il était couché sur l'herbe et il sommeillait. Je +me suis approchée de lui si doucement qu'il ne s'en est pas aperçu, et +je suis restée quelques instants, penchée sur lui, à le contempler. +J'avais sans doute une expression d'anxiété sur la figure, car à peine +éveillé, il a tressailli et s'est écrié en jetant ses bras autour +de moi: «Qu'as-tu donc?» Alors je lui ai avoué naïvement toutes mes +inquiétudes et tout mon chagrin. Il m'a embrassée en riant et m'a assuré +que je m'étais absolument trompée. «Il est bien vrai, m'a-t-il dit, que +je n'ai pas dormi beaucoup cette nuit; j'étais un peu souffrant et je +me suis mis à lire.--Et pourquoi ne m'as-tu pas éveillée? lui ai-je +dit.--Est-ce qu'on s'éveille à ton âge? a-t-il répondu.--Savez-vous, +Jacques, que vous me traitez en petite fille?--Oh! grâce à Dieu, je te +traite comme tu le mérites, s'est-il écrié en me pressant contre son +coeur, et c'est parce que tu es une enfant que je t'adore.» Là-dessus +il m'a dit tant de choses délicieusement bonnes, que je me suis mise à +pleurer de joie. Tu vois si j'avais sujet de me tourmenter! mais je ne +regrette pas d'avoir un peu souffert; je n'en sens que plus vivement le +bonheur que j'avais laissé s'altérer et que je ressaisis dans toute sa +fraîcheur. Oh! Jacques avait bien raison: il n'est rien de plus précieux +et de plus sublime que les larmes de l'amour. + +Adieu, ma chère Clémence; réjouis-toi encore avec moi; je suis plus +heureuse aujourd'hui que je ne l'ai jamais été. + + + +XXII. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Depuis quelques jours nous sommes tristes sans savoir pourquoi; tantôt +c'est elle, tantôt c'est moi, tantôt tous deux ensemble. Je ne me +fatigue pas à en chercher la raison; ce serait pire. Nous nous aimons et +nous n'avons pas le plus léger tort l'un envers l'autre. Nous ne nous +sommes blessés par aucune action, par aucune parole. Avoir l'humeur +mélancolique un jour plus qu'un autre est une chose si simple! Un ciel +pluvieux, un degré de froid de plus dans l'atmosphère, suffisent pour +rembrunir les idées. Mon vieux corps criblé de blessures est plus +disposé qu'un autre à la souffrance; la jeune tête active et inquiète de +Fernande est prompte à se tourmenter de la moindre altération dans mes +manières. Quelquefois cette vive sollicitude me chagrine un peu; elle +me poursuit, elle m'oppresse, elle me tient en arrêt et me force à +m'observer et à me contraindre. Comment pourrais-je m'en offenser? +Cette espèce de fatigue qu'elle m'impose est douce en comparaison de +l'horrible isolement où je vivais quand j'ai connu Fernande, et où j'ai +souvent consumé les plus belles années de ma vie dans un stoïcisme +insensé. Si elle devait souffrir réellement de mes souffrances, je +regretterais le temps où elles ne retombaient que sur moi; mais j'espère +que je saurai l'accoutumer à me voir un peu triste et préoccupé sans se +tourmenter. + +Fernande a toute l'adorable puérilité de son âge. Qu'elle est belle et +touchante quand elle vient avec ses cheveux blonds en désordre, et ses +grands yeux noirs tout pleins de grosses larmes, se jeter dans mes bras +et me dire qu'elle est bien malheureuse, parce que je lui ai donné un +baiser de moins que la veille! Elle ne sait pas ce que c'est que la +douleur, elle s'en effraie à l'excès; et vraiment Fernande m'effraie +quelquefois moi-même. Je crains qu'elle n'ait pas la force de supporter +la vie. Je suis un peu incertain de ce que je dois lui dire pour +l'habituer au courage. Il me semble que c'est un crime ou du moins un +acte de raison cruelle, que de répandre les premières gouttes de fiel +dans ce coeur si plein d'illusions; et pourtant il viendra un moment où +il faudra lui révéler ce que c'est que la destinée de l'homme. Comment +résistera-t-elle au premier éclair? Puisse-je lui cacher longtemps cette +funeste lumière! + +Je viens de recevoir une nouvelle qui me fait beaucoup de mal; cet ami +dont je t'ai parlé est de nouveau en fuite. Les sacrifices que j'ai +faits pour lui, loin de le sauver, l'ont replongé dans le désordre. A +présent, son déshonneur ne peut plus être masqué, son nom est souillé, +sa vie perdue; là, comme partout où j'ai passé, j'ai travaillé en vain. +Voilà donc à quoi sert l'amitié, et ce que peut le dévouement! Non, les +hommes ne peuvent rien les uns pour les autres; un seul guide, un seul +appui leur est accordé, et il est en eux-mêmes. Les uns l'appellent +conscience, les autres vertu; je l'appelle orgueil. Cet infortuné en +a manqué; il ne lui reste que le suicide. La calomnie n'atteint et ne +déshonore personne, le temps ou le hasard en fait justice; mais une +bassesse ne s'efface pas. Avoir donné sur soi à un autre homme le droit +du mépris, c'est un arrêt de mort en cette vie; il faut avoir le courage +de passer dans une autre en se recommandant à Dieu. + +Mais il n'aura pas même cet orgueil-là, je le connais, c'est un esprit +corrompu et avili par l'amour du plaisir. Sa vanité seule le fera +souffrir; mais la vanité ne donne de courage à personne; c'est un fard +que le moindre souffle fait tomber, et qui ne résiste pas à l'air de la +solitude. + +Cette destinée, qu'un instant je m'étais flatté d'avoir réhabilitée +par mes reproches et par mes services, est donc tombée plus bas +qu'auparavant! Encore un homme dont la vie est manquée, et que personne, +excepté moi peut-être, ne plaindra. Quand je me rappelle les temps +heureux que j'ai passés avec lui, lorsqu'il était jeune, et que ni lui +ni personne ne pensait que ce beau visage riant et ce caractère vif et +joyeux pussent servir d'enveloppe à l'âme d'un lâche! Il avait une mère +qui le chérissait, des amis qui se fiaient à lui; et à présent!... Si +je n'étais pas marié, je courrais après lui, j'essaierais encore de le +relever; mais cela ne servirait à rien, et Fernande souffrirait trop de +mon absence. Pauvre homme! je suis triste à la mort; je veux pourtant +cacher cette tristesse, qui se communiquerait bien vite à ma pauvre +enfant. Non, je ne veux pas voir ce beau front se rembrunir encore; je +ne veux pas couvrir de larmes ces joues si fraîches et si veloutées. +Qu'elle aime, qu'elle rie, qu'elle dorme, qu'elle soit toujours +tranquille, toujours heureuse! Moi je suis fait pour souffrir; c'est mon +métier, et j'ai l'écorce dure. + + + +XXIII. + +DE FERNANDE A CLÉMENCE. + +Je suis encore triste, mon amie, et je commence à croire que tout n'est +pas joie dans l'amour; il y a aussi bien des larmes, et je ne les +répands pas toutes dans le sein de Jacques, car je vois que j'augmente +sa tristesse en lui montrant la mienne. Depuis un mois nous avons eu +plusieurs accès de mélancolie sympathique sans cause réelle, mais qui +n'en ont pas moins des effets douloureux. Il est vrai que, quand ils +sont passés, nous sommes plus heureux qu'auparavant, et nous nous +chérissons avec plus d'enthousiasme; mais je me dis toujours que c'est +la dernière fois que je tourmente Jacques de mes enfantillages, et je +ne sais comment il arrive que je recommence toujours. Je ne peux pas le +voir triste sans le devenir aussitôt; il me semble que c'est une preuve +d'amour et qu'il ne doit pas s'en fâcher; aussi ne s'en fâche-t-il +pas. Il me traite toujours avec tant de douceur et de bonté! comment +ferait-il pour me dire une parole dure, ou même froide? Mais il prend +du chagrin et me fait de doux reproches; alors je pleure de remords, +d'attendrissement et de reconnaissance, et je me couche fatiguée, +brisée, me promettant bien de ne plus recommencer; car, au bout du +compte, cela fait du mal, et ce sont autant de jours que je retranche +de mon bonheur. J'ai certainement des idées folles, mais je ne sais pas +s'il es possible d'aimer sans les avoir. Par exemple, je me tourmente +continuellement de la crainte de n'être pas assez aimée, et je n'ose pas +dire à Jacques que c'est à la cause de toutes mes agitations. Je crois +bien qu'il a des jours de souffrance physique; mais il est certain que +son esprit n'est pas toujours paisible. Certaines lectures l'agitent; +certaines circonstances, indifférentes en apparence, semblent lui +retracer des souvenirs pénibles. Je m'en inquiéterais moins s'il me les +confiait; mais il est silencieux comme la tombe et me traite comme une +personne tout à fait à part de lui. L'autre jour je me mis à chanter une +vieille romance qui me tomba, je ne sais comment, sous la main; Jacques +était étendu sur le grand canapé du salon, et il fumait dans une grande +pipe turque à laquelle il tient beaucoup. Dès que j'eus chanté les +premières mesures, il frappa le parquet avec cette pipe, comme saisi +d'une émotion convulsive, et la brisa. «Ah! mon Dieu, qu'as-tu fait? +m'écriai-je; tu as cassé ta chère pipe d'Alexandrie.--C'est possible, +dit-il, je ne m'en suis pas aperçu. Remets-toi à chanter.--Mais je +n'ose pas trop, repris-je; il faut que j'aie fait quelque fausse note +épouvantable tout à l'heure; car tu as bondi comme un desespéré.--Non +pas que je sache, répondit-il; continue, je t'en prie.» Je ne sais +comment il se fait que je suis toujours à l'affût des impressions que +Jacques cherche à me dissimuler; il y a un secret instinct qui m'abuse +ou qui m'éclaire, je ne sais lequel des deux, mais qui me force a +reporter tout ce qu'il fait et tout ce qu'il dit vers une cause funeste +à mon bonheur. Je m'imaginai qu'il avait entendu chanter cette romance +par quelque maîtresse dont le souvenir lui était encore cher, et je +ressentis tout à coup une jalousie absurde; je la jetai de côté, et me +mis à en chanter une autre. Jacques l'écouta sans l'interrompre, puis il +me redemanda la première, en disant qu'il la connaissait et qu'elle lui +plaisait beaucoup. Ces paroles, qui semblèrent confirmer mes doutes, +m'enfoncèrent un poignard dans le coeur; je trouvai Jacques insensé et +barbare de chercher à ressaisir dans notre amour le souvenir des autres +amours de sa vie, et je chantai la romance, tandis que de grosses larmes +me tombaient sur les doigts. Jacques me tournait le dos, et s'imaginait, +parce que son corps avait une attitude immobile, que je ne m'apercevais +pas de son émotion; mais je faisais, malgré ma douleur, une sévère +attention à lui, et je surpris deux ou trois soupirs qui semblaient +partir d'une âme oppressée et briser tout son corps. Quand j'eus fini, +il y eut entre nous un long silence: je pleurais, et je laissai échapper +malgré moi un sanglot. Jacques était tellement absorbé qu'il ne s'en +aperçut pas, et sortit en fredonnant, d'un ton mélancolique, le refrain +de la romance. + +J'allai dans le bois pour me désoler en liberté; mais, au détour d'une +allée, je me trouvai face à face avec lui. Il m'interrogea sur ma +tristesse avec sa douceur accoutumée, mais beaucoup plus froidement que +les autres fois. Cet air sévère m'imposa tellement que je ne voulus +jamais lui avouer pourquoi j'avais les yeux rouges; je lui dis que +c'était le vent, la migraine; je lui fis mille contes dont il feignit +de se contenter, car il insista fort peu, et chercha à me distraire. Il +n'eut pas grand peine: je suis si folle que je m'amuse de tout. Il me +mena voir des chèvres de Cachemire qui venaient de lui arriver, avec un +berger dont la bêtise me fit mourir de rire. Mais vois comme je suis! +dès que je me retrouvai seule, mon chagrin me revint, et je me remis à +pleurer en pensant à cette histoire de la matinée. Ce qui me faisait +surtout de la peine, c'était d'avoir été importune à Jacques. +L'indifférence qu'il avait montrée me prouvait de reste qu'il n'était +plus disposé à écouter mes puériles confessions et à s'affliger avec +moi de mes souffrances. Peut être avait-il cette idée; peut-être +éprouvait-il un peu de remords de m'avoir fait chanter cette romance; +peut-être nous sommes-nous parfaitement compris tous les deux sans nous +expliquer. Le fait est que le soir il prit un air tout à fait insouciant +en me demandant si je savais par coeur la romance que j'avais chantée +le matin. «Tu aimes bien cette romance? lui dis-je avec un peu +d'amertume.--Beaucoup, répondit-il, surtout dans ta bouche; tu l'as +chantée ce matin avec une expression qui m'a ému jusqu'au fond du +coeur.» Poussée par je ne sais quel besoin de me faire souffrir pour +me dévouer à sa fantaisie, je lui offris de la chanter de nouveau; et +j'allais allumer une bougie pour la lire, lorsqu'il m'arrêta en me +disant que ce serait pour une autre fois, et qu'il aimait mieux se +promener avec moi au clair de la lune. Le lendemain matin, je cherchai +la romance et ne la trouvai plus sur mon piano. Je la cherchai tous les +jours suivants sans succès. Pressée par la curiosité, je me hasardai +à demander à Jacques s'il ne l'avait pas vue. «Je l'ai déchirée par +distraction, me répondit-il; il n'y faut plus penser.» Il me sembla +qu'il disait cette parole, _il n'y faut plus penser_, d'une manière +particulière, et que cela exprimait beaucoup de choses. Je me trompe +peut-être, mais jamais je ne croirai qu'il ait déchiré cette romance par +distraction. Il a voulu savoir d'abord si je pourrais la chanter par +coeur, et quand il a été sûr que non, il l'a anéantie. Elle lui causait +donc une émotion bien véritable; elle lui rappelait donc un amour bien +violent! + +Si Jacques devine tout cela, si en lui-même il traite d'enfantillages +méprisables ce qui se passe en moi, il a tort. S'il était à ma place, +il souffrirait peut-être plus que moi; car il n'a pas de rivaux dans +le passé; rien de ce que je fais, rien de ce que je pense ne peut +l'affliger: il peut sans frayeur regarder dans ma vie, l'embrasser tout +entière d'un coup d'oeil, et se dire qu'il est mon seul amour. Mais sa +vie est pour moi un abîme impénétrable; ce que j'en sais ressemble à ces +météores sinistres qui éblouissent et qui égarent. La première fois que +j'ai recueilli ces lambeaux de renseignements incertains, j'ai craint +que Jacques ne fût inconstant ou menteur; j'ai craint que son amour +n'eût pas tout le prix que j'y attachais; ma vénération fut comme +ébranlée. Aujourd'hui je sais ce que c'est que Jacques et ce que vaut +son amour; le prix en est si grand que je sacrifierais toute une vie de +repos où je ne l'aurais pas connu, aux deux mois que je viens de passer +avec lui. Je le sais incapable de m'abuser et de promettre son coeur +en vain. Je ne songe presque plus à l'avenir, mais je me tourmente +horriblement du passé; j'en suis jalouse. Oh! que serait le présent si +je n'étais pas sûre de lui comme de Dieu! Mais je ne pourrais pas douter +de la parole de Jacques, et je ne serais pas jalouse sans raison. +L'espèce de jalousie que j'ai maintenant n'est pas vile et soupçonneuse; +elle est triste et résignée; oh! mais elle me fait bien mal! + + + +XXIV. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Je ne sais auquel des deux le pied a manqué, mais le grain de sable est +tombé. J'ai fait bonne garde, je me suis dévoué de tout mon pouvoir à +prévenir cet accident; mais la surface du lac est troublée. D'où est +venu le mal? On ne le sait jamais; on s'en aperçoit quand il existe. +Je le contemple avec tristesse et sans découragement. Il n'y a pas de +remède à ce qui est arrivé; mais on peut mettre une digue à l'avalanche +et l'arrêter en chemin. + +Cette digue, ce sera ma patience. Il faut qu'elle s'oppose avec douceur +aux excès de sensibilité d'une âme trop jeune. J'ai su mettre ce rempart +entre moi et les caractères les plus fougueux; ce ne sera pas une tâche +bien difficile que d'apaiser une enfant si simple et si bonne. Elle a +une vertu qui nous sauvera l'un et l'autre, la loyauté. Son âme est +jalouse; mais son caractère est noble, et le soupçon ne saurait le +flétrir. Elle est ingénieuse à se tourmenter de ce qu'elle ne sait +pas, mais elle croit aveuglément à ce que je lui dis. Me préserve Dieu +d'abuser de cette sainte confiance et de démériter par le plus léger +mensonge! Quand je ne puis pas lui donner l'explication satisfaisante, +j'aime mieux ne lui en donner aucune; c'est la faire souffrir un peu +plus longtemps, mais que faire? Un autre descendrait peut-être à ces +faciles artifices qui raccommodent tant bien que mal les querelles +d'amour; cela me paraît lâche, et je n'y consentirai jamais. L'autre +jour, il s'est passé entre elle et moi une petite tracasserie assez +douloureuse, et très-délicate pour tous deux. Elle se mit à chanter une +romance que j'ai entendu chanter pour la première fois à la première +femme que j'ai aimée. C'était un amour bien romanesque, bien idéal, +une espèce de rêve qui ne s'est jamais réalisé, grâce peut-être a ma +timidité et au respect enthousiaste que je professais pour une femme +très-semblable aux autres, à ce qu'il m'a semblé depuis. Certes, ni +cette femme, ni l'amour que j'eus pour elle, ne sont de nature à causer +raisonnablement de l'ombrage à Fernande; ce fut pourtant la cause +d'un nuage qui a passé sur notre bonheur. J'eus un plaisir très-vif à +entendre ce chant mélodieux et simple qui me rappelait les illusions et +les songes riants de ma première jeunesse. Il me retraçait toute une +fantasmagorie de souvenirs: je crus revoir le pays où j'avais aimé pour +la première fois, les bois où j'avais rêvé si follement, les jardins +où je me promenais en faisant de mauvaises poésies que je trouvais si +belles, et mon coeur palpita encore de plaisir et d'émotion. Certes, ce +n'était pas de regret pour cet amour qui n'a jamais existé que dans les +rêves d'une imagination de seize ans, mais il y a dans les lointains +souvenirs une inexplicable magie. On aime ses premières impressions +d'un amour paternel, on se chérit dans le passé, peut-être parce qu'on +s'ennuie de soi-même dans le présent. Quoi qu'il en soit, je me sentis +un instant transporté dans un autre monde, pour lequel je ne changerais +pas celui où je suis maintenant, mais où j'avais cru ne retourner +jamais, et où je fis avec joie quelques pas. Il me sembla que Fernande +devinait le plaisir qu'elle me causait, car elle chanta comme un ange, +et je restai enivré et muet de béatitude après qu'elle eut cessé. Tout à +coup je m'aperçus qu'elle pleurait, et, comme nous avons eu déjà quelque +chose de pareil, je devinai ce qui se passait en elle, et j'en conçus un +peu d'humeur. La première impression est au-dessus des forces de l'homme +le plus ferme. Dans ces moments-là, il n'est donné qu'aux scélérats de +savoir feindre. Tout ce qu'un homme sincère peut faire, c'est de se +taire ou de se cacher. Je sortis donc, et quelques tours de promenade +dissipèrent cette légère irritation. Mais je compris qu'il m'était +impossible de consoler Fernande par une explication. Il eût fallu ou lui +faire accroire quelle se trompait dans ses soupçons, en lui faisant un +mensonge, ou tenter de lui expliquer la différence qu'il y a entre aimer +un souvenir romanesque et regretter un amour oublié. Voilà ce qu'elle +n'eût jamais voulu comprendre et ce qui est réellement au-dessus de +son àge, et peut-être de son caractère. Cet aveu d'un sentiment bien +innocent lui eût fait plus de mal que mon silence. J'ai tout réparé en +lui prouvant que j'étais prêt à faire à sa susceptibilité le sacrifice +de mon petit plaisir; j'ai refusé d'entendre de nouveau la romance que, +par une petite malice boudeuse de femme, elle m'offrait de me chanter +une seconde fois, et je l'ai brûlée sans ostentation. + +Il faudra qu'en toute occasion, quand je ne pourrai pas mieux faire, +j'aie le courage de ne pas montrer d'humeur. Il est vrai que cela me +fait souffrir un peu. J'ai été victime pendant si longtemps de la +jalousie atroce de certaines femmes, que tout ce qui me la rappelle, +même de très-loin, me fait frissonner d'aversion. Je m'y habituerai. +Fernande a les défauts ou plutôt les inconvénients de son âge, et j'ai +aussi ceux du mien. A quoi m'aurait servi l'expérience, si elle ne +m'avait endurci à la souffrance? C'est à moi de m'observer et de me +vaincre. Je m'étudie sans cesse, et je me confesse devant Dieu dans la +solitude de mon coeur, pour me préserver de l'orgueil intolérant. En +m'examinant ainsi, j'ai trouvé bien des taches en moi, bien des motifs d +excuse pour les fréquentes agitations de Fernande. Par exemple, j'ai la +triste habitude de rapporter toutes mes peines présentes à mes peines +passées. C'est un noir cortège d'ombres en deuil qui se tiennent par +la main; la dernière qui s'agite éveille toutes les autres qui +s'endormaient. Quand ma pauvre Fernande m'afflige, ce n'est pas elle qui +me fait tout le mal que je ressens, ce sont les autres amours de ma vie +qui se remettent à saigner comme de vieilles plaies. Ah! c'est qu'on ne +guérit pas du passé! + +Devrait-elle se plaindre de moi, pourtant? Quel homme sait mieux jouir +du présent? quel homme respecte plus saintement les biens que Dieu lui +accorde? Combien je prise ce diamant que je possède, et autour duquel je +souffle sans cesse pour en écarter le moindre grain de poussière! Oh! +qui le garderait plus soigneusement que moi? Mais les enfants savent-ils +quelque chose? Moi, du moins, je puis comparer le passé au présent, et +si quelquefois je souffre doublement pour avoir déjà beaucoup souffert, +plus souvent encore j'apprends par cette comparaison à savourer le +bonheur présent. Fernande croit que tous les hommes savent aimer comme +moi; moi, je sens que les autres femmes ne savent pas aimer comme elle. +C'est moi qui suis le plus juste et le plus reconnaissant. Mais, encore +une fois, il en doit être ainsi. Hélas! le temps du bonheur serait-il +déjà passé? celui du courage serait-il venu? Oh! non, non, pas encore; +ce serait trop vite. Que l'un préserve l'autre, et que le bonheur +récompense le courage! + + + +XXV. + +DE CLÉMENCE A FERNANDE. + +Je suis plus affligée que surprise de ce qui t'arrive; tes chagrins me +paraissent la conséquence inévitable d'une union mal assortie. D'abord +ton mari est trop âgé pour toi, ensuite tu as pris ta position tout de +travers. Il eût été possible à une femme dont le caractère serait calme +et un peu froid de s'habituer aux inconvénients que je t'avais signalés, +et qui ne se sont que trop réalisés; mais, pour une petite tête exaltée +comme la tienne, un homme aussi expérimenté que M. Jacques est le pire +mari que tu pouvais rencontrer. Ce n'est pas que je rejette sur lui la +faute de tout ce qui s'est passé entre vous; il me semble que c'est lui +qui a constamment raison, et voilà pourquoi je te plains: ce qu'il y a +de plus triste au monde, c'est d'être condamné, par sa position et par +la force des choses, à avoir constamment tort. Cet amour enthousiaste +que tu t'es évertuée à ressentir pour lui est un sentiment hors nature, +et destiné à s'éteindre tout à coup comme un feu de paille; mais avant +d'en venir là il te fera cruellement souffrir, et, quelque patient que +soit ton mari, il te rendra insupportable à ses yeux. Il me semble, à +moi, que la passion, est tout à fait contraire à la dignité et à la +sainteté du mariage. Tu t'es imaginé que tu inspirais cette passion +à ton mari; j'en doute fort: je crois que tu auras pris pour +l'enthousiasme les caresses véhémentes qu'un mari prodigue dès les +premiers jours à sa femme, quand elle est, comme toi, toute jeune et +remarquablement jolie. Mais sois sûre que toutes les extases de ton +cerveau, toutes les illusions de ton âme, ne sont plus du goût d'un +homme de trente-cinq ans, et que, du jour où, au lieu de contribuer +à ses plaisirs, elles lui causeront du trouble et de l'ennui, il te +dessillera les yeux, peut-être un peu brusquement. Tu seras au désespoir +alors, pauvre Fernande, et il n'aura fait qu'une chose très-simple +et très-légitime; car de quel droit viens-tu, avec tes folies et tes +caprices, empoisonner la vie d'un homme qui était libre et tranquille, +et qui t'a recherchée en mariage pour te faire participer à son +bien-être, et non pour t'ériger en souveraine jalouse et impérieuse? +Je vois déjà que tu as le talent de le rendre assez malheureux; cette +manière de l'épier, de scruter toutes ses pensées, d'interpréter toutes +ses paroles, doit faire de ton amour un fléau. Et pourtant, Fernande, +personne n'était plus douce et plus facile à vivre que toi; nul +caractère n'est plus éloigné du soupçon et de la tyrannie; nul coeur +peut-être n'est plus généreux et plus juste, mais tu aimes, et voilà +l'effet de l'amour sur les femmes quand elles ne savent pas se +vaincre. Prends garde à toi, ma chère; je te parle bien durement, bien +cruellement, mais tu cherches l'appui de ma raison, et je te l'offre +d'une main ferme. Je t'ai déjà dit que, le jour où la vérité te serait +trop rude à supporter, tu n'avais qu'à cesser de m'écrire, et que je +comprendrais ton silence. Je ne chercherai jamais à te guérir malgré +toi, je ne suis pas une marchande de conseils. Adieu, ma petite amie; +tâche de te guérir de l'exagération, ou tu es perdue. + + + +XXVI. + +DE SYLVIA A JACQUES. + +Tu as raison, Jacques, de ne pas t'effrayer beaucoup de ces légers +nuages. Je ne sais pas si tu dois aimer éternellement Fernande; je ne +sais pas si l'amour est, de sa nature, un sentiment éternel; mais ce +qu'il y a de certain, c'est qu'avec des caractères aussi nobles que les +vôtres il doit avoir un cours aussi long que possible, et ne pas se +flétrir dès les premiers mois. Je vois que dea caractères plus mal +assortis, et moins dignes l'un de l'autre, se tiennent embrassés durant +des années et ont une peine extrême à se détacher. Toi-même tu l'as +éprouvé; tu as aimé des femmes beaucoup moins parfaites que Fernande, +et tu les as aimées longtemps avant de commencer à souffrir et à te +dégoûter. Il me semble donc impossible que la chute du premier grain +de sable ait déjà troublé ton amour, et que ton lac ne redevienne pas +tranquille et pur. Peut-être que deux grands coeurs ont plus de peine à +s'entendre que lorsqu'un des deux fait à lui seul tous les frais de +la sympathie. Peut-être qu'avant de se livrer entièrement, et de +s'abandonner l'un à l'autre, ils ont besoin de s'essayer, de briser +quelques aspérités qui les repoussent encore. Un grand bonheur, une +longue passion, doivent être achetés au prix de quelques souffrances. +Quand on plante un arbre vigoureux, il souffre et se flétrit pendant +quelques jours avant de s'accoutumer au terrain et de montrer la +force qu'il doit acquérir. Les petites douleurs de ton amie prouvent +l'excessive délicatesse de son amour. Je voudrais être aimée comme tu +l'es. Garde-toi donc de te plaindre; surmonte un peu ta fierté, s'il le +faut, et consens, non à mentir, mais à t'expliquer. Tu fais injure à +Fernande en croyant qu'elle ne comprendrait pas; elle serait flattée de +te voir condescendre aux faiblesses de son sexe et aux ignorances de son +âge; elle s'efforcerait de marcher plus vite vers toi et d'arriver à ton +point de vue. Que ne peut pas une âme comme la tienne et une parole si +éloquente quand tu daignes parler! Oh! ne t'enferme pas dans le silence! +tu n'as pas besoin de ta force avec cet être angélique qui est à genoux +déjà pour t'écouter. Rappelle-toi ce que j'étais quand je t'ai connu, et +ce que tu as fait de cette âme qui dormait informe dans le chaos. Que +serais-je si tu n'étais descendu jusqu'à moi, si tu ne m'avais révélé ce +que tu sais de Dieu, des hommes et de la vie? Ne t'ai-je pas compris? +n'ai-je pas acquis quelque grandeur, moi qui n'étais qu'une enfant +sauvage, incapable de bien et de mal par moi-même au milieu des ténèbres +de mon ignorance? Souviens-toi des longues promenades que nous faisions +ensemble sur les Alpes, au temps des vacances. Avec quelle avidité je +t'écoutais! comme je rentrais dans mon couvent éclairée et sanctifiée! +O mon brave Jacques! quel être sublime ne pourras-tu pas faire de celle +qui est ta femme et qui possède ton amour! Je te prédis une grande +destinée avec elle! Essuie ses belles larmes, ouvre-lui tous les trésors +de ton âme: je vivrai de votre bonheur. + + + +XXVII. + +D'OCTAVE A SYLVIA + +Pourquoi donc avez-vous tant tardé à m'écrire cette lettre qui nous eût +épargné tant de maux, et pourquoi, si Jacques est votre frère, avez-vous +tant hésité à me l'avouer? Quel être incompréhensible êtes-vous, Sylvia, +et quel plaisir trouvez-vous à nous faire souffrir vous et moi? C'est en +vain que je vous contemple et que je vous étudie; il y a des jours où je +ne sais pas encore si vous êtes la première ou la dernière des femmes; +je me demande si votre fierté signifie la vertu la plus sublime ou +l'effronterie du vice hypocrite. Ah! ne m'accablez pas de vos froides +et méprisantes railleries. Ne me dites pas que personne ne m'impose +l'obligation de vous aimer, et que je suis libre de renoncer à vous. Je +suis bien assez malheureux; ne faites pas tant de gloire de vos dédains +et de votre indifférence: vous ne seriez que plus digne d'amour si vous +étiez moins forte et moins cruelle. + +[Illustration: Fernande.] + +Et vous, n'avez-vous jamais eu des instants de faiblesse et +d'incertitude avec moi? ne m'avez-vous pas accusé de bien des torts que +vous m'avez pardonnés? Pourquoi railler si durement l'impiété de mon +âme? pourquoi me dire que je ne vous aime pas du moment que je doute de +vous? Savez-vous bien ce que c'est que l'amour, pour parler de la sorte? +Mais vous m'avez aimé, puisque vous m'avez rappelé souvent après m'avoir +repoussé; mais vous m'aimez encore, puisque, après trois mois d'un +silence obstiné, vous m'écrivez pour vous laver de mes soupçons. Elle +est bien laconique et bien hautaine, votre justification! Je n'oserais +confier à personne combien vous me dominez, tant je me trouve rapetissé +et humilié par votre amour. O Dieu! et vous seriez un ange si vous +vouliez; c'est l'orgueil qui fait de vous un démon! Quand vous vous +abandonnez à votre sensibilité, vous êtes si belle, si adorable! j'ai eu +de si beaux jours avec vous! sont-ils donc perdus pour jamais? Non; +je ne saurais y renoncer; que ce soit force ou faiblesse, lâcheté ou +courage, je retournerai à toi! Je te presserai encore dans mes bras, je +te forcerai encore à croire en moi et à m'aimer, dusse-je n'avoir qu'un +jour de ce bonheur, et rester avili à mes propres yeux pour toute ma +vie! Je sais que je serai encore malheureux avec toi; je sais qu'après +m'avoir rendu fou, tu me chasseras avec un abominable sang-froid. Tu ne +comprendras pas où tu ne voudras pas comprendre que, pour retourner à +tes pieds, avec l'âme toute saignante encore de doute et de soupçons, il +faut que je t'aime d'une passion effrénée. Tu me diras que je ne +sais pas ce que c'est qu'aimer; tu croiras être bien sublime et bien +généreuse envers moi, parce que tu me pardonneras d'avoir soupçonné ce +que tous les hommes auraient supposé à ma place. Tu es une âme d'airain; +tu brises tout ce qui t'approche, et ne consens à plier devant aucune +des réalités de la vie. Comment veux-tu que je te suive toujours +aveuglément dans ce monde imaginaire où je n'avais jamais mis le pied +avant de te connaître? Ah! sans doute, si tu es ce tu parais à mon +enthousiasme, tu es bien grande, et je devrais passer ma vie enchaîné à +tes pieds; si tu es ce que ma raison croit deviner parfois, cache-moi +bien la vérité, trompe-moi habilement, car malheur à toi si tu te +démasques! Adieu; reçois-moi comme tu voudras, dans trois jours je serai +à tes genoux. + +[Illustration: Il fume cinq heures sur six.] + + + +XXVIII. + +DE FERNANDE A CLÉMENCE. + +Tu m'humilies, tu me brises; si c'est la vérité que tu m'enseignes, elle +est bien âpre, ma pauvre Clémence. Tu vois cependant que je l'accepte, +toute cruelle qu'elle est, et que je reviens toujours à toi, sauf à être +plus malheureuse qu'auparavant, quand tu m'as répondu. J'ai donc tort? +Mon Dieu, je croyais qu'avec un malheur comme le mien on ne pouvait pas +être coupable. Les méchants sont ceux qui rient des peines d'autrui; moi +je pleure celles de Jacques encore plus que les miennes; je sais bien +que je l'afflige, mais ai-je la force de cacher mon chagrin? Peut-on +tarir ses larmes, peut-on s'imposer la loi d'être insensible à ce qui +déchire le coeur? + +Si quelqu'un est jamais arrivé à cette vertu, il a dû bien souffrir +avant de l'atteindre; son coeur a dû saigner cruellement! Je suis trop +jeune pour savoir déguiser mon visage et cacher mon émotion; et puis, ce +n'est pas Jacques qu'il me serait possible de tromper. Cette lutte avec +moi-même ne servirait donc qu'à augmenter mon mal; ce qu'il faudrait +étouffer, c'est ma sensibilité, c'est mon amour! O ciel, tu me parles +de le vaincre! Cette seule idée lui donne plus d'intensité; que +deviendrais-je à présent que j'ai connu l'amour, si je me trouvais le +coeur vide? Je mourrais d'ennui. J'aime mieux mourir de chagrin, la mort +sera moins lente. + +Tu prends le parti de Jacques, tu as bien raison! c'est lui qui est un +ange, c'est lui qui devrait être aimé d'une âme aussi forte, aussi calme +que la tienne. Mais suis-je donc indigne de lui? ne suis-je pas sincère +et dévouée autant qu'il est possible de l'être? Non! ce ne sont pas des +lueurs d'enthousiasme que j'ai pour lui, c'est une vénération constante, +éternelle. Il m'aime vraiment, je le sais, je le sens; il ne faut pas +me dire qu'il n'aime de moi que ma jeunesse et ma fraîcheur; si je le +croyais!... non, cette idée est trop cruelle! Tu es inexorable dans ton +mépris pour l'amour; ton esprit observateur juge tout sans pitié; mais +de quel droit parles-tu d'un sentiment que tu n'as pas éprouvé? Si tu +savais combien un pareil doute me ferait souffrir, une fois entré dans +mon coeur, tu n'aurais pas la cruauté de m'y pousser. + +Eh bien, s'il en était ainsi, si Jacques m'aimait comme un passe-temps, +moi qui lui ai dévoué toute ma vie, moi qui l'aime de toutes les forces +de mon âme, j'essaierais de ne plus l'aimer; mais cela me serait +impossible, je mourrais. + +Ma pauvre tête est malade. Aussi quelle lettre tu m'écris! je n'ai pu +cacher l'impression qu'elle me faisait, et Jacques m'a demandé si je +venais d'apprendre quelque mauvaise nouvelle. J'ai répondu que non. +«Alors, m'a-il dit, c'est une lettre de ta mère.» Je mourais de peur +qu'il ne me demandât à la voir, et, tout interdite, j'ai baissé la tête +sans répondre. Jacques a frappé la table avec une violence que je ne lui +ai jamais vue. «Que cette femme n'essaie point d'empoisonner ton coeur, +s'est-il écrié, car je jure sur l'honneur de mon père qu'elle me +paierait cher la moindre tentative contre la sainteté de notre amour!» +Je me suis levée tout épouvantée, et je suis retombée sur ma chaise. «Eh +bien, qu'as-tu? m'a-t-il dit.---Vous-même, qu'avez-vous contre ma mère? +que vous a-t-elle fait pour vous mettre ainsi en colère?--J'ai des +raisons que tu ne sais pas, Fernande, et qui sont grosses comme des +montagnes; puisses-tu ne les savoir jamais! mais, pour l'amour de notre +repos, cache-moi les lettres de ta mère, et surtout l'effet qu'elles +produisent sur toi.--Je te jure que tu te trompes, Jacques, me suis-je +écriée; cette lettre n'est pas de ma mère, elle est de...--Je n'ai pas +besoin de le savoir, a-t-il dit vivement; ne me fais pas l'injure de +répondre à des questions que je ne t'adresserai jamais.» Et il est +sorti; je ne l'ai pas revu de la journée. O Dieu! nous en sommes presque +à nous quereller! et pourquoi? parce que j'ai cru le voir triste et que +j'ai pris de l'inquiétude? Oh! s'il n'y avait pas au fond de tout cela +quelque chose de vrai, nous n'en serions pas où nous en sommes. Jacques +a eu des peines qu'il m'a cachées, à bonne intention peut-être, mais il +a eu tort; s'il m'avait révélé la première, je ne l'aurais pas interrogé +sur les autres, tandis qu'à présent je m'imagine toujours qu'il couve +quelque mystère, et je ne trouve pas cela juste, car mon âme lui est +ouverte, et il peut y lire à chaque instant. Je vois bien qu'il est +préoccupé, quelque chose le distrait de l'amour qu'il avait pour moi; +quelquefois il a un froncement de sourcil qui me fait trembler de la +tête aux pieds. Il est vrai que si je prends le courage de lui adresser +la parole, cela se dissipe aussitôt, et je retrouve son regard bon et +tendre comme auparavant. Mais autrefois je ne lui déplaisais jamais, je +lui disais avec confiance tout ce qui me passait par l'esprit; quand +j'étais absurde, il se contentait de sourire, et il prenait la peine de +redresser mon jugement avec affection. A présent, je vois que certaines +paroles, dites presque au hasard, lui font un mauvais effet; il change +de visage, ou il se met à fredonner cette petite chanson qu'il chantait +à Smolensk, quand on lui retira une balle de la poitrine. Une parole de +moi lui fait le même mal apparemment. + +Il est six heures du soir; Jacques, qui est d'ordinaire si exact, et qui +se faisait un scrupule de me causer la plus légère inquiétude ou la plus +frivole impatience, n'est pas encore rentré pour dîner. Est-ce qu'il me +boude? est-ce qu'il aura eu un chagrin assez vif pour rester absorbé +ainsi depuis midi? Je suis tourmentée; s'il lui était arrivé quelque +accident! s'il ne m'aimait plus! Peut-être que je lui ai tellement déplu +aujourd'hui qu'il éprouve de la répugnance à me voir. Oh! ciel! ma vue +lui deviendrait odieuse! Tout cela me fait un mal horrible, je suis +enceinte et je souffre beaucoup. Les anxiétés auxquelles je m'abandonne +me rendent encore plus malade. Il faut que j'en finisse; il faut que je +me jette aux pieds de Jacques, et que je le conjure de me pardonner mes +folies. Cela ne peut pas m'humilier: ce n'est pas à mon mari, c'est à +mon amant que s'adresseront mes prières. J'ai offensé se délicatesse, +j'ai affligé son coeur; il faut qu'une fois pour toutes il me pardonne, +et que tout soit oublié. Il y a bien des jours que nous ne nous +expliquons plus; cela me tue. J'ai l'âme pleine de sanglots qui +m'étouffent; il faut que je les répande dans son sein, qu'il me rende +toute sa tendresse, et que je recouvre ce bonheur pur et enivrant que +j'ai déjà goûté. + + +Dimanche matin. + +O mon amie, que je suis malheureuse! rien ne me réussit, et la fatalité +fait tourner à mal tout ce que je tente pour me sauver. Hier, Jacques +est rentré à six heures et demie; il avait l'air parfaitement calme, et +m'a embrassée comme s'il eût oublié nos petites altercations. Je connais +Jacques à présent; je sais quels efforts il fait sur lui-même pour +vaincre son déplaisir; je sais que la douleur concentrée est un fer +rouge qui dévore les entrailles. Je me suis fait violence pour dîner +tranquillement; mais, aussitôt que nous avons été seuls, je me suis +jetée à ses genoux en fondant en larmes. Sais-tu ce qu'il a fait? Au +lieu de me tendre les bras et d'essuyer mes pleurs, il s'est dégagé de +mes caresses et s'est levé d'un air furieux; j'ai caché mon visage +dans mes mains pour ne pas le voir dans cet état; j'ai entendu sa voix +tremblante de colère qui me disait: «Levez-vous, et ne vous mettez +jamais ainsi devant moi.» J'ai senti alors le courage du désespoir. «Je +resterai ainsi, me suis-je écriée, jusqu'à ce que vous m'ayez dit ce que +j'ai fait pour perdre votre amour.--Tu es folle, a-t-il répondu en se +radoucissant, et tu ne sais qu'imaginer pour troubler notre paix et +gâter notre bonheur. Expliquons-nous, parlons, pleurons, puisqu'il te +faut toutes ces émotions pour alimenter ton amour; mais, au nom du ciel, +relève-toi, et que je ne te voie plus ainsi.» J'ai trouvé cette réponse +bien dure et bien froide, et je suis retombée sur moi-même à demi brisée +d'abattement et de douleur. «Faut-il que je te relève malgré toi? a-t-il +dit en me prenant dans ses bras et en me portant sur le sofa; quelle +rage ont donc toutes les femmes de jeter ainsi leur âme en dehors comme +si elles étaient sur un théâtre! Souffre-t-on moins, aime-t-on plus +froidement, pour rester debout et pour ne pas se briser la poitrine en +sanglots? Que ferez-vous, pauvres enfants, quand la foudre vous tombera +sur la tête?--Tout ce que vous dites là est horrible, lui ai-je répondu; +est-ce par le dédain que vous voulez vous délivrer de mon amour? vous +importune-t-il déjà?» Il s'est assis auprès de moi, et il est resté +silencieux, la tête baissée, l'air résigné, mais profondément triste. Il +m'a laissée pleurer longtemps, puis il a fait un effort pour me prendre +les mains; mais j'ai vu que cette marque d'affection lui coûtait; et +j'ai retiré mes mains précipitamment. «Hélas! hélas!» a-t-il dit, et +il est sorti. Je l'ai rappelé, mais en vain, et je me suis presque +évanouie. Rosette, en apportant des lumières dans le salon, m'a trouvée +sans mouvement; elle m'a portée à mon lit, elle m'a déshabillée pendant +qu'on avertissait mon mari; il est venu, et m'a témoigné beaucoup +d'intérêt. J'avais une extrême impatience d'être seule avec lui, +espérant qu'il me dirait quelque chose qui me consolerait tout à fait; +je voyais tant d'émotion sur sa figure! Je ne pouvais cacher l'ennui que +me causaient les interminables prévenances de Rosette; j'ai fini par lui +parler un peu durement, et Jacques a dit quelques mots en sa faveur. +J'avais les nerfs réellement malades; je ne sais comment la manière dont +Jacques a semblé s'interposer entre moi et ma femme de chambre m'a +causé un mouvement de colère invincible. Plusieurs fois déjà, ces jours +derniers, je m'étais impatientée contre cette fille, et Jacques m'en +avait blâmée. «Je sais bien qu'en toute occasion, lui ai-je dit, vous +donnez de préférence raison à Rosette et à moi tout le tort.--Vous êtes +réellement malade, ma pauvre Fernande, a-t-il répondu. Rosette, tu fais +trop de bruit autour de ce lit, va-t en; je te sonnerai si madame a +besoin de toi.» Aussitôt j'ai senti combien j'étais injuste et folle. +«Oui, je suis malade,» ai-je répondu dès que j'ai été seule avec lui, et +je me suis caché la tête dans son sein en pleurant; il m'a consolée en +me prodiguant les plus tendres caresses et en me donnant les plus doux +noms. Je n'avais plus la force de demander une autre explication, tant +j'avais la tête brisée; je me suis endormie sur l'épaule de Jacques. +Mais ce matin, quand j'ai sonné ma femme de chambre, j'ai vu une autre +figure, assez laide et insignifiante. «Qui êtes-vous, ai-je dit, et où +est Rosette?--Rosette est partie, m'a dit Jacques aussitôt en sortant de +sa chambre pour répondre a ma question. J'avais besoin d'une ménagère +diligente et honnête à ma ferme de Blosse, et j'y ai envoyé Rosette pour +le reste de la saison. En attendant que tu la remplaces à ton gré, j'ai +fait venir sa soeur pour te servir.» J'ai gardé le silence, mais j'ai +trouvé cette leçon bien dure et bien froide. Oh! j'avais bien compris +l'histoire de la romance. Que faire maintenant? Je vois que mon bonheur +s'en va jour par jour, et je ne sais comment l'arrêter. Évidemment, +Jacques se dégoûte de moi, et c'est ma faute; je ne vois pas qu'il +ait envers moi le moindre tort; je ne vois pas non plus que je sois +réellement coupable envers lui. Nous nous faisons du mal mutuellement, +comme par une sorte de fatalité; peut-être s'y prend-il mal avec moi. Il +est trop grave, trop sentencieux dans ses avis. Les résolutions qu'il +prend, la promptitude avec laquelle il tranche les sujets de trouble +entre nous, montrent, ce me semble, une espèce de hauteur méprisante à +mon égard. Un mot de doux reproche, quelques larmes versées ensemble, et +les caresses du raccommodement, vaudraient bien mieux. Jacques est trop +accompli, cela m'effraie; il n'a pas de défauts, pas de faiblesses; il +est toujours le même, calme, égal, réfléchi, équitable. Il semble qu'il +soit inaccessible aux travers de la nature humaine, et qu'il ne puisse +les tolérer dans les autres qu'à l'aide d'une générosité muette et +courageuse; il ne veut point entrer en pourparler avec eux. C'est trop +d'orgueil. Moi je suis une enfant, j'ai besoin qu'on me guide et qu'on +me relève quand je tombe. Oui, tu avais raison, Clémence; je commence à +croire que le caractère de Jacques n'est pas assez jeune pour moi. C'est +de là que viendra mon malheur; car, à cause de sa perfection, je l'aime +plus que je n'aimerais un jeune homme, et sa raison empêchera peut-être +que je m'entende jamais avec lui. + + + +XXIX. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Je n'ai pas faibli dans ma résolution, je ne me suis pas une seule fois +abandonné à l'impatience, je n'ai pas commis d'injustice, je n'ai pas +agi en mari; pourtant le mal fait, ce me semble, des progrès rapides, et +si quelque circonstance étrangère ne vient pas le distraire, si quelque +révolution ne s'opère dans les idées de Fernande, nous aurons bientôt +cessé d'être amants. Je souffre, je l'avoue; il n'est qu'un bonheur au +monde, c'est l'amour; tout le reste n'est rien, et il faut l'accepter +par vertu. J'accepterai tout, je me contenterai de l'amitié, je ne me +plaindrai de rien; mais laisse-moi verser dans ton sein quelques larmes +amères que le monde ne verra pas, et que Fernande, surtout, n'aura pas +la douleur d'ajouter aux siennes. Six mois d'amour, c'est bien peu! +encore combien de jours, parmi les derniers, ont été empoisonnés! Si +c'est la volonté du ciel, soit. Je suis prêt à la fatigue et à la +douleur; mais, encore une fois, c'est perdre bien vite une félicité au +sein de laquelle je me flattais de rester enivré plus longtemps. + +Mais de quoi ai-je à me plaindre? je savais bien que Fernande était +une enfant, que son âge et son caractère devaient lui inspirer des +sentiments et des pensées que je n'ai plus; je savais que je n'aurais ni +le droit ni la volonté de lui en faire un crime. J'étais préparé à tout +ce qui m'arrive; je ne me suis trompé que sur un point: la durée de +notre illusion. Les premiers transports de l'amour sont si violents et +si sublimes, que tout se range à leur puissance; toutes les difficultés +s'aplanissent, tous les germes de dissension se paralysent, tout marche +au gré de ce sentiment, qu'on appelle avec raison l'âme du monde, et +dont on aurait dû faire le dieu de l'univers; mais quand il s'éteint, +toute la nudité de la vie réelle reparaît, les ornières se creusent +comme des ravins, les aspérités grandissent comme des montagnes. +Voyageur courageux, il faut marcher sur un chemin aride et périlleux +jusqu'au jour de la mort; heureux celui qui peut espérer de ressentir un +nouvel amour! Dieu m'a longtemps béni, longtemps il m'a donné la faculté +de guérir et de renouveler mon coeur à celle flamme divine, mais j'ai +fait mon temps, je suis arrivé à mon dernier tour de roue: je ne dois +plus, je ne puis plus aimer. Je croyais du moins que ce dernier amour +réchaufferait les dernières années de la jeunesse de mon coeur et les +prolongerait davantage. Je n'ai pas cessé d'aimer encore; je serais +encore prêt, si Fernande pouvait calmer ses agitations et réparer +d'elle-même le mal qu'elle nous a fait; à oublier ces orages et à +retourner à l'enivrement des premiers jours; mais je ne me flatte pas +que ce miracle puisse s'opérer en elle: elle a déjà trop souffert. Avant +peu elle détestera son amour; elle en a fait un tourment, un cilice, +qu'elle porte encore par enthousiasme et par dévouement. Ces choses-là +sont des rêves de jeune femme: le dévouement tue l'amour et le change +en amitié. Eh bien, l'amitié nous restera; j'accepterai la sienne, et +laisserai longtemps encore à la mienne le nom d'amour, afin qu'elle ne +la méprise pas. Mon amour, mon pauvre dernier amour! je l'embaumerai +en silence, et mon coeur lui servira éternellement de sépulcre; il ne +s'ouvrira plus pour recevoir un amour vivant. Je sens la lassitude des +vieillards et le froid de la résignation qui envahissent toutes ses +fibres; Fernande seule peut le ranimer encore une fois, parce qu'il est +encore chaud de son étreinte. Mais Fernande laisse éteindre le feu sacré +et s'endort en pleurant; le foyer se refroidit, bientôt la flamme se +sera envolée. + +Tu me donnes un conseil bien impossible à suivre; tu mets le doigt sur +la plaie en disant que nous ne nous comprenons pas; mais tu m'engages à +me faire comprendre, et tu ne songes pas que l'amour ne se démontre pas +comme les autres sentiments. L'amitié repose sur des faits et se +prouve par des services; l'estime peut se soumettre à des calculs +mathématiques; l'amour vient de Dieu; il y retourne et il en redescend +au gré d'une puissance qui n'est pas dans les mains de l'homme. Pourquoi +ne te fais-tu pas comprendre d'Octave? par les mêmes raisons qui font +que Fernande ne me comprend plus? Octave n'a pu atteindre à ce degré +d'enthousiasme qui fait l'amour grand et sublime; Fernande l'a +déjà perdu. Le soupçon a empêché l'amour d'Octave de prendre son +développement; un peu d'égoïsme a paralysé celui de Fernande. Comment +veux-tu que je lui prouve qu'elle doit me préférer à elle-même et me +cacher ses souffrances comme je lui cache les miennes? J'ai la force +de renfermer ma douleur et d'étouffer mes légers ressentiments; chaque +jour, après quelques instants de lutte solitaire, je reviens à elle sans +rancune, prêt à oublier tout et à ne lui adresser jamais une plainte; +mais je retrouve ses yeux humides, son coeur oppressé et le reproche +sur ses lèvres; non ce reproche évident et grossier qui ressemble à +l'injure, et qui me guérirait sur-le-champ et de l'amour et de l'amitié, +mais le reproche délicat, timide, qui fait une blessure imperceptible +et profonde. Ce reproche-là, je le comprends, je le recueille; il entre +jusqu'au fond de mon coeur. Oh! quelle souffrance pour l'homme qui +voudrait au prix de sa vie ne l'avoir jamais fait naître, et qui sent +dans les plus secrets replis de son âme qu'il ne l'a jamais mérité! Elle +souffre, la malheureuse enfant, parce qu'elle est faible, parce qu'elle +s'abandonne à ces misérables chagrins que j'étouffe, parce qu'elle +sent qu'elle a tort de s'y abandonner et qu'elle perd à mes yeux de sa +dignité. Son orgueil souffre alors, et mes efforts pour le relever et le +guérir sont vains; elle les attribue à la générosité, A la compassion, +et n'en est que plus triste et plus humiliée. Mon amour devient trop +sévère pour elle; elle se croit obligée de l'implorer, elle ne le +comprend plus. + +Il y a quelque temps, elle se jeta à mes pieds pour me le redemander. Un +mari eût été touché peut-être de cet acte de soumission; pour moi, j'en +fus révolté. Il me rappela les scènes orageuses que plusieurs fois j'ai +eu à supporter quand, après avoir perdu mon estime, les femmes que j'ai +aimées ont voulu en vain ressaisir mon amour. Voir Fernande dans cette +situation! elle si sainte et si vierge de souillure! cela me fit +horreur. Oh! ce n'est pas ainsi que je veux être aimé; inspirer à ma +femme le sentiment qu'un esclave a pour son maître! Il me sembla qu'elle +se mettait dans cette altitude pour faire abjuration de notre amour et +me promettre quelque autre sentiment. Elle ne comprit pas le mal qu'elle +me faisait, et elle me fit peut-être dans son coeur un crime de n'avoir +pas été reconnaissant de ce qu'elle tentait pour me guérir. Pauvre +Fernande! + +Tu me recommandes d'être avec elle ce que j'ai été avec toi! Tu crois +donc, Sylvia, que c'est moi qui t'ai faite ce que tu es? Tu crois qu'une +créature humaine peut donner à une autre la force et la grandeur? +Souviens-toi de la fable de Prométhée, que les dieux punirent, non pour +avoir fait un homme, mais pour s'être flatté de lui donner une âme. La +tienne était déjà vaste et brûlante quand j'y versai la faible lumière +de ma réflexion et de mon expérience; mais, loin de l'exalter, je ne +m'occupai qu'à l'éclairer; je lâchai de diriger vers un but digne d'elle +la vigueur de son élan et l'ardeur de ses affections. Je ne fis que lui +ouvrir une route; c'est Dieu qui lui avait donné des ailes pour s'y +élancer. Tu avais été élevée au désert; ton intelligence était si verte +et si fraîche, qu'elle s'ouvrait à toutes les idées; mais cela n'eût +pas suffi, si ton coeur n'eût pas été préparé aux sentiments dont je +te parlais: tu aurais tout compris sans rien sentir. En un mot, je ne +songeai point à t'inspirer, je cherchai à t'instruire. Si je ne l'eusse +pas fait, peut-être n'aurais-tu pas appris l'usage des dons de Dieu; +mais certainement ils ne se seraient point perdus sans t'enseigner une +conduite noble et ferme dans toutes les occasions sérieuses de ta vie. + +Fernande, avec une organisation moins puissante, a eu à combattre les +funestes influences des préjugés au milieu desquels elle a grandi; +meilleure peut-être que tout ce qui appartient à la société, elle ne +pourra jamais se défaire impunément des idées que la société révère. On +ne lui a pas fait, comme à toi, un corps et une âme de fer; on lui a +parlé de prudence, de raison, de certains calculs pour éviter certaines +douleurs, et de certaines réflexions pour arriver à un certain bien-être +que la société permet aux femmes à de certaines conditions. On ne lui a +pas dit comme à toi: «Le soleil est âpre et le vent es rude; l'homme est +fait pour braver la tempête sur mer, la femme pour garder les troupeaux +sur la montagne brûlante. L'hiver, viennent la neige et la glace, tu +iras dans les mêmes lieux, et tu tâcheras de te réchauffer à un feu que +tu allumeras avec les branches sèches de la forêt; si tu ne veux pas +le faire, tu supporteras le froid comme tu pourras. Voici la montagne, +voici la mer, voici le soleil; le soleil brûle, la mer engloutit, la +montagne fatigue. Quelquefois les bêtes sauvages emportent les troupeaux +et l'enfant qui les garde: tu vivras au milieu de tout cela comme tu +pourras; si tu es sage et brave, on te donnera des souliers pour te +parer le dimanche.» Quelles leçons pour une femme qui devait un jour +vivre dans la société et profiter des raffinements de la civilisation! +Au lieu de cela, on apprenait à Fernande comment on fuit le soleil, le +vent et la fatigue. Quant aux dangers que tu affrontais tranquillement, +elle savait à peine s'ils pouvaient exister dans la contrée où elle +vivait; elle en lisait avec effroi la relation dans quelque voyage +au Nouveau Monde. Son éducation morale fut la conséquence de cette +éducation physique. Nul n'eut la sagesse de lui dire: «La vie est aride +et terrible, le repos est une chimère, la prudence est inutile; la +raison seule ne sert qu'à dessécher le coeur; il n'y a qu'une vertu, +l'éternel sacrifice de soi-même.» C'est avec cette rudesse que je te +traitai quand tu m'adressas les premières questions; c'était te rejeter +bien loin des contes de fée dont tu t'étais nourrie; mais cet amour du +merveilleux n'avait rien gâté en toi. Quand je te retrouvai au couvent, +tu ne croyais déjà plus aux prodiges, mais tu les aimais encore, parce +que ton imagination y trouvait la personnification allégorique de +toutes les idées d'équité chevaleresque et de courage entreprenant qui +ressortaient de ton caractère. Je te parlai de vivre et de souffrir, +d'accepter tous les maux et de ne faire plier à aucune des lois de ce +monde l'amour de la justice. Je ne trouvai pas nécessaire de t'en dire +davantage: tu avais dans le caractère des particularités que le monde +eût appelées défauts, et que je respectai comme les conséquences d'un +tempérament hardi et généreux. J'ai horreur de ce tempérament de +convention que la société fait aux femmes, et qui est le même pour +toutes. Le bon coeur sincère et ingénu de Fernande se révolta contre +ce joug, et je l'ai aimée à cause de sa haine pour la pédanterie et la +fausseté de son sexe. Mais cette forte éducation que je n'avais pas +craint de te donner, je n'aurais jamais osé l'essayer avec Fernande; +elle s'était fait à elle-même un monde d'illusions tel que se le font +les femmes dont l'âme aimante veut résister au bandeau flétrissant +du préjugé; elle avait ce caractère adorable, mais funeste, que l'on +appelle romanesque, et qui consiste à ne voir les choses ni comme elles +sont dans la société, ni comme elles sont dans la nature; elle croyait +à un amour éternel, à un repos que rien ne devait troubler. Un instant +j'eus envie d'essayer son courage et de lui dire qu'elle se trompait; +mais ce courage me manqua à moi-même. Comment aurais-je pu, lorsqu'elle +m'appelait son Messie, lorsqu'elle aussi, à dix-sept ans, me traitait en +génie de conte féerique, comme toi à dix ans, me résoudre à lui dire: +«Le repos n'existe pas, l'amour n'est qu'un rêve de quelques années au +plus; l'existence que je t'offre de partager avec moi sera pénible et +douloureuse, comme toutes les existences de ce monde!» J'essayai bien de +le lui faire comprendre lorsqu'elle me demanda, enfant qu'elle est! le +serment d'un amour éternel. Elle feignit d'accepter tous les dangers de +l'avenir, elle se persuada du moins qu'elle les acceptait; mais je vis +bien qu'elle n'y croyait pas. Son découragement et sa consternation me +prouvent assez maintenant qu'elle n'avait pas prévu les plus simples +contrariétés de la vie ordinaire. Eh! que ferai-je aujourd'hui? Irai-je +lui parler en pédagogue de souffrance, de résignation et de silence? +Irai-je tout à coup la réveiller au milieu de son rêve et lui dire: «Tu +es trop jeune, viens à moi qui suis vieux, afin que je te vieillisse? +Voilà que ton amour s'en va; il en devait être ainsi, et il en sera de +même de tous les bonheurs de ta vie!» Non. Si je n'ai pas su lui donner +le présent, je veux lui laisser du moins l'avenir. Je ne puis pas causer +avec elle, tu le vois! Il m'arriverait de me faire détester, et un matin +elle lirait mes trente-cinq ans sur mon visage. Il faut que je la traite +en enfant le plus longtemps possible; au fait, je pourrais être son +père, pourquoi dérogerais-je à ce rôle? Je ne la consolerai, je ne +prolongerai son amour, s'il est possible, que par de douces paroles et +de douces caresses; et quand elle ne m'aimera plus que comme un père, je +la délivrerai de mes caresses et je l'entourerai de mes soins. Je ne me +sens ni offensé ni blessé de sa conduite; j'accepte sans colère et sans +désespoir la perte de mon illusion; ce n'est ni sa faute ni la mienne. + +Mais je suis triste à la mort. O solitude! solitude du coeur! + + + +XXX. + +DE FERNANDE A CLÉMENCE. + +Jacques m'a fait aujourd'hui un très-grand plaisir: il m'a donné une +preuve de confiance. «Mou amie, m'a-t-il dit, je désire appeler auprès +de nous une personne que j'aime beaucoup, et que, j'en suis sûr, vous +aimerez aussi. Il faudra que vous m'aidiez à l'arracher à la solitude +où elle vit, et à l'attacher, au moins pour quelque temps, auprès de +nous.--Je ferai ce que vous voudrez, et j'aimerai qui tu voudras, +ai-je répondu, à moitié triste et à moitié gaie, comme je suis souvent +maintenant.--Je ne t'ai jamais parlé, a-t-il repris, d'une amie qui +m'est bien chère, et que j'ai, pour ainsi dire, élevée: c'est la fille +naturelle de mon meilleur ami, qui me l'a recommandée à son lit de mort. +Ne me fais jamais de question à cet égard; j'ai fait serment de ne +jamais dire le nom des parents de cette jeune fille qu'en de certaines +circonstances dont moi seul puis être juge. C'est moi qui l'ai mise au +couvent, et qui l'en ai retirée pour l'établir dans les divers pays où +elle a désiré vivre, d'abord en Italie, puis en Allemagne, maintenant en +Suisse; elle vit loin de la société, dans une indépendance que le monde +trouverait bizarre, mais qui n'a rien que de raisonnable et de légitime +chez celui qui ne demande rien au monde et qui ne s'ennuie pas de +l'isolement. + +--Est-elle jeune? ai-je demandé.--Vingt-cinq ans.--Et jolie? ai-je +ajouté avec précipitation.--Très-jolie,» a répondu Jacques sans paraître +s'apercevoir de la rougeur qui me montait au visage. J'ai fait beaucoup +d'autres questions sur son caractère, auxquelles Jacques a répondu de +manière à me faire aimer cette inconnue; mais néanmoins j'ai fait un +grand effort pour lui dire que j'aurais beaucoup de plaisir à l'avoir +près de moi, et quand je me suis trouvée seule, j'ai senti que +j'éprouvais tous les tourments de la jalousie. Je ne croyais certes pas +que Jacques fût amoureux de cette femme et qu'il voulût l'amener dans +notre maison pour en faire de nouveau sa maîtresse. Jacques est trop +noble, trop délicat pour cela; mais je craignais que cette amitié si +vive entre lui et cette jeune femme n'eût commencé par quelque autre +sentiment. Il ne s'y sera pas abandonné, pensais-je; la raison et +l'honneur auront vaincu cette tendresse trop vive pour sa protégée; mais +il aura souvent été ému près d'elle; il n'aura pas vu impunément tant de +beauté, d'esprit et de talents; il aura peut-être songé plus d'une +fois à en faire sa femme, et il lui sera resté au moins pour elle cet +indéfinissable sentiment qu'on doit avoir pour l'objet d'un ancien +amour. Jacques est si étrange quelquefois! Peut-être qu'il veut la +placer entre nous comme conciliatrice au milieu de nos chagrins; +peut-être qu'il me la proposera pour modèle, ou qu'au moins, comme elle +sera beaucoup plus parfaite que moi, il fera malgré lui, quand j'aurai +quelque tort, des comparaisons entre elle et moi qui ne seront point à +mon avantage. Cette idée me remplissait de douleur et de colère; je ne +sais pourquoi j'éprouvais un besoin invincible de questionner encore +Jacques, mais je ne l'osais pas, et je craignais qu'il ne devinât mes +soupçons. Enfin, vers le soir, comme nous causions assez gaiement de +choses générales qui pouvaient avoir un rapport éloigné avec notre +position, je pris courage, et, feignant de plaisanter, je lui demandai +presque clairement ce que je désirais savoir. Il resta quelques instants +silencieux; j'observai son visage, et il me fut impossible d'en +interpréter l'expression. Jacques est souvent ainsi, et je défie qui +que ce soit de savoir s'il est calme ou mécontent dans ces moments-là. +Enfin, il me tendit la main, en me disant d'un air grave: «Est-ce que tu +me croirais capable d'une lâcheté?--Non, m'écriai-je vivement en portant +sa main à mes lèvres.--Mais d'une trahison? ajouta-t-il.--Non, non, +jamais.--Mais de quoi donc alors? car tu m'as soupçonné de quelque +chose, ajouta-t-il en me regardant avec cet air de pénétration auquel je +ne saurais résister.--Eh bien, oui, répondis-je avec embarras, je t'ai +accusé d'imprudence.--Explique-toi, dit-il.--Non, répondis-je; fais-moi +un serment, et je serai à jamais tranquille.--Un serment entre +nous! dit-il d'un ton de reproche.--Ah! tu sais que je suis faible, +répondis-je, et qu'il faut me traiter avec condescendance; que ton +orgueil ne se révolte pas, et qu'il s'humanise un peu avec moi; jure-moi +que tu n'as jamais eu d'amour pour cette jeune personne et que tu es sûr +de n'en avoir jamais.» Jacques sourit et me demanda de lui dicter la +formule du serment. Je lui dis de jurer par son honneur et par notre +amour. Il y consentit avec douceur et me demanda si j'étais contente. +Alors, voyant que j'avais été folle, je me sentis très-honteuse et +craignis de l'avoir offensé; mais il me rassura par des paroles et des +manières affectueuses. Je pense donc à présent que j'ai bien fait +d'être franche et de lui avouer mes inquiétudes sans fausse honte. Avec +quelques mots d'explication, il m'a tranquillisée pour toujours, et je +n'ai plus la moindre répugnance à bien accueillir son amie. Peut-être +que si je lui avais toujours dit naturellement ce qui se passait dans ma +pauvre tête, nous n'aurions jamais souffert. Depuis cette explication, +je me sens heureuse et tranquille plus que je ne l'ai été depuis +longtemps. Je suis reconnaissante de la complaisance que Jacques a +eue de me rassurer par une formule qui me semble à moi-même à présent +réellement puérile, mais sans laquelle je serais peut-être au désespoir +aujourd'hui. En général, Jacques me traite ou trop en enfant, ou trop en +grande personne; il s'imagine que je dois l'entendre à demi-mot, et ne +jamais donner une interprétation déraisonnable à ce qu'il dit. S'il +s'aperçoit qu'il n'en est point ainsi, il désespère de redresser mon +jugement, et il m'abandonne à mon erreur avec une sorte de dédain qui +m'offense, au lieu de m'accorder quelques paroles qui me guériraient +complètement. Jacques est trop parfait pour moi, voilà ce qu'il y a +de sûr; il ne sait pas assez me dissimuler mon infériorité; il sait +consoler mon coeur, il ne sait pas ménager mon amour-propre. Je sens ce +qu'il faudrait être pour être son égale, et je sens que cela me manque. +Oh! combien mon sort est différent de ce que j'avais rêvé! Ni mon +espoir, ni mes craintes ne se sont réalisés; Jacques est mille fois +au-dessus de ce que j'avais espéré; je n'avais pas l'idée d'un caractère +aussi généreux, aussi calme, aussi impassible; mais je comptais sur des +joies que je ne trouve pas avec lui, sur plus d'abandon, d'épanchement +et de _camaraderie_. Je me croyais son égale, et je ne le suis pas. + + + +XXXI. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Il semble que Fernande caresse maintenant ses puérilités, elle en +rougissait d'abord, elle les cachait; je feignais, pour ménager son +orgueil, de ne pas m'en apercevoir, je pouvais alors espérer qu'elle les +vaincrait; à présent elle les montre ingénument, elle en rit, elle s'en +vante presque; j'en suis venu à m'y plier entièrement, et à la traiter +comme un enfant de dix ans. Oh! si j'avais moi-même dix ans de moins, +j'essaierais de lui montrer qu'au lieu d'avancer dans la vie morale elle +recule, et perd, à écarter les moindres épines de son chemin, le temps +qu'elle pourrait employer à s'ouvrir une nouvelle route, plus belle et +plus spacieuse, mais je crains trop le rôle de pédant et je suis trop +vieux pour le risquer. Il y a quelques jours, je lui parlai de toi et +du désir que j'avais de t'attirer pour quelque temps près de nous; les +questions qu'elle me fit sur ton âge et sur ta figure me montrèrent +assez ses perplexités, et elle finit par me demander un serment solennel +qui lui assurât que je n'avais pour toi que les sentiments d'un frère. +Elle ne trouva pas dans son coeur, dans son estime pour moi, une +garantie assez forte contre ces misérables soupçons; elle me crut +capable de l'avilir et de la désespérer pour mon plaisir! elle +s'abandonna à ces craintes tout un jour, et quand j'eus fait le serment +qu'elle exigeait, elle se trouva parfaitement contente. Hélas! toutes +les femmes, excepté toi, Sylvia, se ressemblent donc! J'ai fait avec +douceur ce que demandait Fernande, mais j'ai cru relire un des éternels +chapitres de ma vie. + +Oh! qu'elle est insipide et monotone cette vie en apparence si agitée, +si diverse et si romanesque! Les faits diffèrent entre eux par quelques +circonstances seulement, les hommes par quelques variétés de caractère; +mais me voici, à trente-cinq ans, aussi triste, aussi seul au milieu +d'eux que lorsque j'y fis mes premiers pas; j'ai vécu en vain. Je n'ai +jamais trouvé d'accord et de similitude entre moi et tout ce qui existe; +est-ce ma faute? est-ce celle d'autrui? Suis-je un homme sec et dépourvu +de sensibilité? ne sais-je point aimer? ai-je trop d'orgueil? Il me +semble que personne n'aime avec plus de dévouement et de passion; il me +semble que mon orgueil se plie à tout, et que mon affection résiste aux +plus terribles épreuves. Si je regarde dans ma vie passée, je n'y vois +qu'abnégation et sacrifice; pourquoi donc tant d'autels renversés, tant +de ruines et un si épouvantable silence de mort? Qu'ai-je fait pour +rester ainsi seul et debout au milieu des débris de tout ce que j'ai cru +posséder? Mon souffle fait-il tomber en poussière tout ce oui rapproche? +Je n'ai pourtant rien brisé, rien profané; j'ai passé en silence devant +les oracles imposteurs, j'ai abandonné le culte qui m'avait abusé sans +écrire ma malédiction sur les murs du temple; personne ne s'est retiré +d'un piège avec plus de résignation et de calme. Mais la vérité que je +suivais secouait son miroir étincelant, et devant elle le mensonge et +l'illusion tombaient, rompus et brisés comme l'idole de Dagon devant la +face du vrai Dieu; et j'ai passé en jetant derrière moi un triste regard +et en disant: «N'y a-t-il rien de vrai, rien de solide dans la vie, que +cette divinité qui marche devant moi en détruisant tout sur son passage +et en ne s'arrêtant nulle part?» + +Pardonne-moi ces tristes pensées, et ne crois pas que j'abandonne ma +tâche; plus que jamais je suis déterminé à accepter la vie. Dans deux +mois je serai père; je n'accueille point cette espérance avec les +transports d'un jeune homme, mais je reçois cet austère bienfait de +Dieu avec le recueillement d'un homme qui comprend le devoir. Je +ne m'appartiens plus, je ne donnerai plus à mes tristes pensées la +direction qu'elles eurent souvent; je ne saurais m'abandonner à ces +joies puériles de la paternité, à ces rêves ambitieux dont je vois les +autres occupés pour leur postérité; je sais que j'aurai donné la vie +à un infortuné de plus sur la terre, voilà tout. Ce que j'ai à faire, +c'est de lui enseigner comment on souffre sans se laisser avilir par le +malheur. + +J'espère que cet événement distraira Fernande et dirigera toutes ses +sollicitudes vers un but plus utile que de tourmenter et d'interroger +sans cesse un coeur qui lui appartient et qui ne s'est rien réservé en +s'abandonnant à elle; si elle n'est pas guérie de cette maladie morale +lorsqu'elle aura son enfant dans les bras, il faudra que tu viennes +t'asseoir entre nous, Sylvia, pour rendre notre vie plus douce, et +prolonger autant que possible ce demi-amour, ce demi-bonheur qui nous +reste. J'espère de ta présence un grand changement: ton caractère fort +et résolu étonnera Fernande d'abord, et puis lui fera, je n'en doute +pas, une impression salutaire; tu protégeras mon pauvre amour contre les +conseils de sa pusillanimité, et peut-être contre ceux de sa mère. Elle +reçoit des lettres qui l'attristent beaucoup; je ne veux rien apprendre +à cet égard, mais, je le vois clairement, quelque dangereuse amitié ou +quelque malice cruelle envenime ses douleurs. Oh! que ne peut-elle les +verser dans un coeur digne de les adoucir! Mais les épanchements de +l'amitié sont funestes pour un caractère comme le sien, quand ils ne +sont pas reçus dans une âme d'élite. Je n'ai rien à faire pour remédier +à ce mal: jamais je n'agirai en maître, dût-on égorger mon bonheur dans +mes bras. + + + +XXXII. + +DE FERNANDE A CLÉMENCE. + +Nos jours s'écoulent lentement et avec mélancolie. Tu as raison, il me +faudrait quelque distraction; avec l'espèce de spleen que j'ai, on meurt +vite à mon âge si l'on est abandonné a la mauvaise influence; on guérit +vite aussi et facilement si l'on est arraché à ces préoccupations +funestes; car la nature a d'immenses ressources; mais le moyen dans ce +moment-ci! Je touche au dernier terme de ma grossesse, et je suis si +souffrante et si fatiguée que je suis forcée de rester tout le jour sur +une chaise longue; je n'ai pas la force de m'occuper par moi-même. Je +surveille les travaux de ma layette, que je fais exécuter par Rosette; +j'ai obtenu de Jacques qu'il la rappelât; elle travaille fort bien, elle +est fort douce e quelquefois assez drôle. Quand Jacques n'est pas auprès +de moi, je la fais asseoir près de mon sofa pour me distraire; mais au +bout d'un instant elle m'ennuie. Jacques est devenu, ce me semble, d'une +gravité effrayante, il fume cinq heures sur six. Autrefois, j'avais un +plaisir extrême a le voir étendu sur un tapis et fumant des parfums; il +est vraiment très-beau dans cette attitude nonchalante et avec une robe +de chambre de soie à fleurs, qui lui donne l'air tout à fait sultan. +Mais c'est un coup d'oeil dont je commence à me lasser à force d'en +jouir; je ne comprends pas qu'on puisse rester si longtemps dans ce +morne silence et dans cette immobilité, sans devenir soi-même tapis, +carreau ou fumée de tabac. Jacques semble noyé dans la béatitude. A +quoi peut-il penser si longtemps? Comment un esprit aussi actif peut-il +subsister dans un corps si indolent? Je me permets quelquefois de croire +que son imagination se paralyse, que son âme s'endort, et qu'un jour +on nous trouvera changés tous deux en statues. Cette pipe commence à +m'ennuyer sérieusement; je serais très-soulagée si je pouvais le dire +un peu; mais aussitôt Jacques casserait toutes ses pipes d'un air +tranquille et se priverait à jamais du plus grand plaisir qu'il ait +peut-être dans la vie. Les hommes sont bien heureux de s'amuser de si +peu de chose! Ils prétendent que nous sommes des êtres puérils; pour +moi, il me serait impossible de passer les trois quarts de la journée +à chasser de ma bouche des spirales de fumée plus ou moins épaisses. +Jacques y trouve de telles délices que jamais femme ne me fera plus de +tort dans son coeur que sa pipe de bois de cèdre incrustée de nacre. +Pour lui plaire, je serai forcée do me faire envelopper d'une écorce +semblable, et de me coiffer d'un turban d'ambre surmonté d'une pointe. + +Voilà la première fois, depuis bien des jours, que je me sens la force +de rire de mon ennui; ce qui m'inspire ce courage, c'est l'espoir d'être +bientôt mère d'un beau petit enfant qui me consolera de tous les dédains +de M. Jacques. Oh! comme je l'aime déjà! comme je le rêve joli et +couleur de rose! Sans les châteaux en Espagne que je fais sur son compte +du matin au soir, je périrais de mélancolie; mais je sens que mon enfant +me tiendra lieu de tout, qu'il m'occupera exclusivement, qu'il dissipera +tous les nuages qui ont obscurci mon bonheur. Je suis très-occupée à lui +chercher un nom, et je feuillette tous les livres de la bibliothèque +sans en trouver un qui me semble digne de ma tille ou de mon fils. +J'aimerais mieux avoir une fille, Jacques dit qu'il le désire à cause de +moi; je le trouve un peu trop indifférent à cet égard. Si je lui donne +un fils, il prendra cela comme une grâce du hasard et ne m'en saura +aucun gré. Je me souviens des transports de joie et d'orgueil de M. +Borel, lorsque Eugénie est accouchée d'un garçon. Le pauvre homme ne +savait comment lui prouver sa reconnaissance; il a été à Paris en +poste lui acheter un écrin magnifique. C'est bien enfant pour un vieux +militaire, et pourtant cela était touchant comme toutes les choses +simples et spontanées. Jacques est trop philosophe pour s'abandonner à +de semblables folies: il se moque des longues discussions que j'ai +avec Rosette pour la forme d'un bonnet et le dessin d'une chemisette. +Cependant il s'est occupé du berceau avec beaucoup d'attention; il l'a +fait refaire deux ou trois fois, parce qu'il ne le trouvait pas assez +aéré, assez commode, assez assuré contre les accidents qui pouvaient y +atteindre son héritier. Certainement il sera bon père; il est si +doux, si attentif, si dévoué à tout ce qu'il aime, ce pauvre Jacques! +vraiment, il mériterait une femme plus raisonnable que moi. Je gage +qu'avec toi, Clémence, il eût été le plus heureux des hommes. Mais il +faudra qu'il se contente de sa pauvre folle de Fernande, car je ne suis +pas disposée à l'abandonner aux consolations d'une autre, pas même aux +tiennes. Je te vois d'ici pincer les lèvres d'un petit air dédaigneux et +dire que j'ai bien mauvais ton; que veux-tu? quand on s'ennuie! + +Ma mère m'écrit lettres sur lettres, elle est réellement très-bonne +pour moi; Jacques et toi, vous avez tort de lui en vouloir. Elle a des +défauts et des préjugés qui, dans l'intimité, la rendent quelquefois un +peu desagréable; mais elle a un bon coeur, et elle m'aime véritablement. +Elle s'inquiète de mon état plus que de raison, et parle de venir +m'assister dans mes couches; je le désirerais pour moi, mais je crains +pour Jacques, qui ne peut pas la souffrir. Je suis malheureuse en tout; +pourquoi cette antipathie pour une personne qu'il connaît assez peu +et qui n'a jamais eu que de bons procédés envers lui? cela me semble +injuste, et je ne reconnais pas là la calme et froide équité de Jacques. +Il faut donc que chacun ait son caprice, même lui qui est si parfait et +à qui cela sied si peu! + + + +XXXIII. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Ma femme est mère de deux jumeaux, un fils et une fille, tous deux forts +et bien constitués; j'espère qu'ils vivront l'un et l'autre. Fernande +les nourrit alternativement avec une nourrice, afin, dit-elle, de ne pas +faire de jaloux; elle est tellement occupée d'eux que désormais j'espère +qu'elle aura peu de temps pour s'affliger de tout ce qui leur sera +étranger. Maintenant elle reporte sur eux toute sa sollicitude, et je +suis obligé d'interposer mon autorité pour qu'elle ne les fasse pas +mourir par l'excès de sa tendresse: elles les réveille quand ils sont +endormis pour les allaiter, et les sèvre quand ils ont faim; elle joue +avec eux comme un enfant avec un nid d'oiseaux; elle est vraiment bien +jeune pour être mère! Je passe mes journées auprès de ce berceau; je +vois que déjà, moi homme, je suis nécessaire à ces créatures à peine +écloses. La nourrice, comme toutes les femmes de sa classe, est remplie +d'imbéciles préjugés auxquels Fernande ajoute foi plus volontiers qu'aux +simples conseils du bon sens; heureusement elle est si bonne et si +douce, qu'elle accorde à une prière affectueuse ce que ne lui inspire +pas son jugement. + +J'éprouve, depuis que j'ai ces deux pauvres enfants, une mélancolie plus +douce; penché sur eux durant des heures entières, je contemple leur +sommeil si calme et ces faibles contractions des traits qui trahissent, +à ce que je m'imagine, l'existence de la pensée chez eux. Il y a, j'en +suis sûr, de vagues rêves des mondes inconnus dans ces âmes encore +engourdies; peut-être qu'ils se souviennent confusément d'une autre +existence et d'un étrange voyage à travers les nuées de l'oubli. Pauvres +êtres, condamnés à vivre dans ce monde-ci, d'où viennent-ils? seront-ils +mieux ou plus mal dans la vie qu'ils recommencent? Puissé-je leur en +alléger le poids pendant quelque temps! mais je suis vieux, et ils +seront encore jeunes quand je mourrai... + +J'ai eu une légère contestation avec Fernande pour leurs noms; je la +laissais absolument libre de leur donner ceux qui lui plairaient, à +condition que ni l'un ni l'autre ne recevraient celui de sa mère, +et précisément elle désirait que sa fille s'appelât Robertine; elle +m'objectait l'usage, le devoir. J'ai été presque obligé de lui dire que +son devoir était de m'obéir; j'ai horreur de ces mots et de cette idée; +mais je haïrais ma fille si elle portait le nom d'une pareille femme. +Fernande a beaucoup pleuré en disant que je voulais la brouiller avec sa +mère, et elle s'est rendue malade pour cette contrariété. En vérité, je +suis malheureux. Tu devrais venir près de nous, mon amie; tu devrais +essayer de combattre l'influence que l'on exerce sur elle à mon +préjudice. Je ne sais pas si ma prière est indiscrète; tu ne m'as +rien dit d'Octave depuis bien longtemps, et comme il me semble que tu +affectes de ne m'en point parler, je n'ose pas t'interroger. S'il est +auprès de toi, si tu es heureuse, ne me sacrifie pas un seul des beaux +jours de ta vie; ces jours-là sont si rares! Si tu es seule, si tu n'as +pas de répugnance à venir, consulte-toi. + + + +XXXIV. + +DE SYLVIA A OCTAVE. + +Des circonstances étrangères à vous et à moi, et sur lesquelles il m'est +impossible de vous donner le moindre renseignement, me forcent à +partir, je ne saurais vous dire pour combien de temps. Je tâcherais +de m'expliquer davantage et d'adoucir par des promesses ce que cette +nouvelle peut avoir pour vous de désagréable, si je croyais que votre +amour pût supporter cette épreuve; mais, si légère qu'elle soit, elle +sera encore au-dessus de vos forces, et je ne prendrai point une peine +inutile, dont vous ririez vous-même au bout de quelques jours. Vous +êtes donc absolument libre de chercher les distractions qui vous +conviendront, je ne puis rien pour votre bonheur, et vous encore moins +pour le mien. Nous nous aimons réellement, mais sans passion. Je me suis +imaginé quelquefois, et vous bien souvent, que cet amour était beaucoup +plus fort qu'il ne l'est en effet; mais, à voir les choses comme elles +sont, je suis votre ami, voire frère, bien plus que votre compagne et +votre maîtresse; tous nos goûts, toutes nos opinions diffèrent; il n'est +point de caractères plus opposés que les nôtres. La solitude, le besoin +d'aimer, et des circonstances romanesques, nous ont attachés l'un à +l'autre; nous nous sommes aimés loyalement, sinon noblement. Votre amour +inquiet et soupçonneux me faisait continuellement rougir, et ma fierté +vous a souvent blessé et humilié. Pardonnez-moi les chagrins que je vous +ai causés, comme je vous pardonne ceux qui me sont venus de vous; après +tout, nous n'avons rien à nous reprocher mutuellement. On ne refait pas +son âme tout entière, et il eût fallu que ce miracle s'opérât en vous ou +en moi, pour faire de notre amour un lien assorti et durable. Nous ne +nous sommes jamais trompés, jamais trahis; que ce souvenir nous console +des maux que nous avons soufferts, et qu'il efface celui de nos +querelles. J'emporte de vous l'idée d'un caractère faible, mais honnête, +d'une âme non sublime, mais pure; vous avez bien assez de qualités pour +faire le bonheur d'une femme moins exigeante et moins rêveuse que moi. +Je ne conserve aucune amertume contre vous. Si mon amitié a pour vous +quelque prix, soyez assuré qu'elle ne vous manquera jamais; mais ce que +j'ai encore d'amour pour vous dans le coeur ne peut servir qu'à nous +faire souffrir l'un et l'autre. Je travaillerai à l'étouffer; et, +quoi qu'il en arrive, vous pouvez disposer de vous-même comme vous +l'entendrez; jamais vestige de cet amour n'entravera les voies de votre +avenir. + + + +XXXV. + +DE FERNANDE A CLÉMENCE. + +L'inconnue est arrivée. Ce matin, Rosette est venue appeler Jacques +d'un air tout mystérieux, et, peu d'instants après, Jacques est rentré, +tenant par la main une grande jeune personne en habit de voyage, et la +poussant dans mes bras, il m'a dit: «Voilà mon amie, Fernande; si tu +veux me rendre bien heureux, sois aussi la sienne.» Elle est si belle, +cette amie, que, malgré moi, j'ai fait un pas en arrière, et j'ai un peu +hésité à l'embrasser; mais elle m'a jeté ses bras autour du cou en me +tutoyant, et en me caressant avec tant de franchise et d'amitié, que les +larmes me sont venues aux yeux, et que je me suis mise à pleurer, moitié +de plaisir, moitié de tristesse, et vraiment sans trop savoir pourquoi, +comme il m'arrive souvent. Alors Jacques, nous entourant chacune d'un de +ses bras, et déposant un baiser sur le front de l'étrangère et un baiser +sur mes lèvres, nous a pressées toutes deux sur son coeur, en disant: +«Vivons ensemble, aimons-nous, aimons-nous; Fernande, je te donne une +bonne, une véritable amie; et toi, Sylvia, je te confie ce que j'ai de +plus cher au monde. Aide-moi à la rendre heureuse, et quand je ferai +quelque sottise, gronde-moi; car, pour elle, c'est un enfant qui ne sait +pas exprimer sa volonté. O mes deux filles! aimez-vous, pour l'amour +du vieux Jacques qui vous bénit.» Et il s'est mis à pleurer comme un +enfant. Nous avons passé tout le jour ensemble; noua avons promené +Sylvia dans tous les jardins. Elle a montré une tendresse extrême pour +mes jumeaux, et veut remplacer Rosette dans tous les soins dont ils +auront besoin. Elle est vraiment charmante, cette Sylvia, avec son ton +brusque et bon, ses grands yeux noirs si affectueux et ses manières +franches. Elle est Italienne, autant que j'en puis juger par son accent +et par une espèce de dialecte qu'elle parle avec Jacques. Ce dernier +point me contrarie bien un peu; ils peuvent se dire tout ce qu'ils +veulent, et je comprends à peine quelques mots de leur entretien. Mais +que je sois jalouse ou non, il m'est impossible de ne pas aimer une +personne qui semble si dévouée à m'aimer. Elle s'est retirée de bonne +heure, et Jacques m'a remerciée du bon accueil que je lui avais fait, +avec une chaleur de reconnaissance qui m'a fait à la fois de la peine et +du plaisir. Je suis bien contente de trouver une occasion de prouver à +Jacques que je lui suis soumise aveuglément, et que je puis sacrifier +les faiblesses de mon caractère au désir de le rendre heureux. Mais +enfin, sais-tu, Clémence, que tout cela est bien extraordinaire, et +qu'il y a bien peu de femmes qui pussent voir, sans souffrir, une amitié +si vive entre leur mari et une autre femme jeune et belle? Quand j'ai +consenti à la recevoir, je ne savais pas, je ne pouvais pas imaginer +qu'il l'embrasserait, qu'il la tutoierait ainsi. Je sais bien que cela +ne prouve rien. Il m'a juré qu'il n'avait jamais eu et qu'il n'aurait +jamais d'amour pour elle. Ainsi je ne puis pas m'inquiéter de leur +intimité. Il la regarde et il la traite comme sa fille. Néanmoins, cela +me fait un singulier effet d'entendre Jacques tutoyer une autre femme +que moi. Il devrait bien ménager ces petites susceptibilités; qui ne les +aurait à ma place? Dis-moi ce que tu penses de tout cela, et si tu crois +que je puis me fier à cette Sylvie. Je le voudrais bien, car elle me +plaît extrêmement, et il m'est impossible de résister à des manières si +naturelles et si affectueuses. + +[Illustration: De temps en temps elle frappait un accord mélancolique +sur le piano.] + + + +XXXVI. + +DE CLEMENCE A FERNANDE. + +Je pense, mon amie, qu'il serait absurde, vil et injuste de soupçonner +M. Jacques d'avoir amené sa maîtresse dans la maison. Ainsi je ne vois +pas de quoi tu te tourmentes, car tu ne peux pas mépriser ton mari au +point d'avoir contre lui un pareil soupçon. Que t'importe la beauté de +cette jeune personne? Cela pourrait être d'un grand danger si ton mari +avait dix-huit ans; mais je pense qu'il est d'âge à savoir résister à de +pareilles séductions, et que, s'il eût dû être sensible à celle-là, il +n'aurait pas attendu, pour s'y livrer, qu'il fût marié avec yoi. Sois +donc sûre que tu es très-folle, et je dirais presque très-coupable de ne +pas accueillir cette amie avec une confiance entière. Si cette confiance +est au-dessus de tes forces, pourquoi as-tu demandé la parole de ton +mari, et comment ressens-tu de la bienveillance et de l'amitié pour +elle, si tu la crois assez infâme et assez effrontée pour venir te +supplanter jusque chez toi? + +[Illustration: Alors un homme est sorti aussitôt des buissons.] + +La pensée de ce danger ne m'est jamais venue; mais, du moment que tu +m'as raconté l'entretien que tu as eu à son égard avec M. Jacques, j'ai +prévu de très-graves inconvénients à cette triple amitié. Je ne sais si +je dois te les signaler maintenant; tu n'aurais pas assez de caractère +pour les éviter, et tu t'en apercevras bien assez tôt. Le moindre de +tous sera le jugement que le monde portera sur cette trinité romanesque. +J'ai observé assez de choses qui sortaient de l'ordre accoutumé, pour +savoir que les apparences ne prouvent pas toujours. Ainsi tu vois que, +de tout mon coeur, je crois à l'honnêteté de votre intimité; mais le +monde, qui ne tient aucun compte des exceptions, vous couvrira d'infamie +et de ridicule si vous n'y prenez garde. Ce tutoiement entre vous, +qui, par lui-même, est une chose innocente et naturelle, suffira pour +noircir, dans l'esprit de tous, l'affection de M. Jacques pour madame +ou mademoiselle Sylvia. Et toi-même, pauvre Fernande, tu ne seras pas +épargnée. Il serait bon de donner tout de suite à votre étrangère, aux +yeux du monde, un autre titre à votre intimité que celui d'amie et de +fille adoptive de M. Jacques. Il faudrait qu'il la fît passer pour ta +demoiselle de compagnie, et qu'elle ne montrât pas devant les étrangers +combien elle est familière avec vous. Puisque ton mari ne veut révéler +sa naissance à personne, il pourrait faire un honnête mensonge, et dire +à l'oreille de plusieurs, en feignant de confier une espèce de secret, +que Sylvia est sa soeur naturelle. Le secret passerait tout bas de +bouche en bouche et arrêterait sur-le-champ les insolents commentaires. +Je te conseille d'en parler à ton mari, et de lui présenter mes craintes +comme venant de toi, et d'obtenir qu'il mette en ceci la prudence qui +convient. Je m'étonne qu'il ne l'ait pas eue de lui-même. Peut-être +qu'en effet Sylvia est sa soeur, et que c'est là précisément ce qu'il +veut cacher; mais comment a-t-il manqué de confiance envers toi au point +de ne pas te le dire en secret? + + + +XXXVII. + +DE FERNANDE A CLÉMENCE. + +Ce que tu m'as conseillé ne m'a pas réussi. Je n'ai exposé à Jacques +qu'une bien petite partie des inconvénients que tu me signales, et il +m'a regardée d'un air stupéfait en me disant: «Où as-tu pris toute cette +prudence? Depuis quand t'inquiètes-tu du monde à ce point?» Il a ajouté +d'un air triste: «Il est vrai que tu es destinée à y vivre. Je me suis +abusé en m'imaginant que tu t'ensevelirais avec moi dans cette solitude. +Tu sens déjà le désir de te lancer dans la société, et tu t'inquiètes de +ce qui pourrait y gêner ton entrée. C'est tout simple.--Oh! ne crois +pas cela, Jacques, lui ai-je répondu; je ne serai heureuse que là où tu +seras, et où tu seras joyeux d'être. Je ne pense jamais au monde, je +sais à peine ce que c'est; mais je parle dans l'intérêt de Sylvia et +dans le tien. Votre réputation à tous deux m'est plus chère que la +mienne.» Jacques est resté quelque temps sans répondre, et j'ai remarqué +cette légère contraction du sourcil qui chez lui exprime un dépit +concentré. En même temps, il y avait sur ses lèvres un sourire d'ironie, +et j'ai compris que ce que je disais lui semblait très-ridicule dans ma +bouche. Cependant il a étouffé l'envie qu'il avait de me railler, et +il m'a répondu d'un air sérieux et calme: «Il y a longtemps, ma chère +enfant, que j'ai rompu avec le monde. Il dépendra de toi que je vive +encore au milieu de ses plaisirs et de son oisive turbulence. Si cela te +tente, nous irons; mais sache qu'il n'y aura jamais la moindre sympathie +entre lui et moi, et que, comme je ne cède qu'aux conseils de mon coeur +ou de ma conscience, jamais, pour obtenir son appui et son approbation, +je ne lui ferai le plus léger sacrifice. Je dirai plus, mon orgueil ne +se pliera jamais à la moindre concession. Le monde en pensera ce qu'il +voudra; j'ai trente ans d'honneur derrière moi; si cela ne suffit pas +pour me mettre à l'abri des plus infâmes soupçons, tant pis pour le +monde. Je crois pouvoir dire que cette profession de foi est à peu près +celle de Sylvia; et, en outre, Sylvia n'aura jamais de relations avec la +société. Elle n'aura donc jamais à combattre les inconvénients de son +indépendance. Quant à toi, ma chère enfant, tu es ici au fond d'un +désert, où personne ne viendra épier nos paroles, nos pensées ou nos +regards; la méchanceté ne t'atteindra pas jusque-là. Quand tu voudras +sortir de cette solitude, sois sûre que Sylvia ne te suivra pas à Paris, +et que la société de ta mère n'aura pas lieu de te faire sur son compte +des questions embarrassantes.» + +Il m'a semblé que Jacques avait raison et que j'avais fait une sottise. +J'ai essayé de la réparer, mais sans succès. «Je ne m'inquiète pas du +monde, je n'y veux pas aller, ai-je répondu; mais nos domestiques, +que diront-ils, que penseront-ils de votre intimité?--Je ne suis pas +habitué, a répondu Jacques avec beaucoup de hauteur, à m'occuper de ce +que mes domestiques disent et pensent de moi. J'agis de manière à ne +leur donner jamais d'exemple scandaleux, et je crois qu'il n'y a pas de +meilleurs juges de l'innocence de notre conduite que ces témoins dont +nous sommes entourés, et qui, à toute heure, savent les moindres détails +de notre vie. Je ne sais pas s'ils trouveront la présence de Sylvia et +sa familiarité avec nous conforme aux lois du décorum; mais, à coup sûr, +ils ne la trouveront jamais contraire à celles de l'honnêteté.» Jacques +s'est tu, et s'est promené dans la chambre d'un air sombre. Je lui ai +adressé plusieurs fois la parole sans qu'il m'entendit. Enfin il allait +sortir de l'appartement quand je me suis élancée vers lui. J'ai vu que +je lui avais horriblement déplu, et j'ai cru deviner qu'il prenait +en lui-même quelque résolution dans le genre de celles qui ont fait +disparaître l'année dernière la maudite romance et la pauvre Rosette. +Je l'ai arrêté. «Ecoute, Jacques, lui ai-je dit, tout effrayée, j'ai eu +tort, sans doute, et j'ai dit mille absurdités. Pour l'amour du ciel, +n'en parle pas à Sylvia, ne me retire pas son amitié; c'est bien assez +de me retirer ton amour.» Je suis tombée sur une chaise; j'étais près de +me trouver mal. Jacques m'a embrassée avec la tendresse et la ferveur +des premiers jours. «Je te promets d'oublier absolument cette +conversation, m'a-t-il dit, et de n'en jamais parler à Sylvia. Il est +trop évident que ce n'est pas toi, mais une autre, qui a parlé par ta +bouche. Tu es bonne, ma pauvre Fernande; aie donc la force de n'écouter +d'autres conseils que ceux de ton coeur.» + +Jacques est toujours préoccupé de l'idée que ma mère m'excite contre +lui. Il est bien vrai qu'elle ne l'aime pas beaucoup; mais il se trompe +s'il croit que je lui raconte ce qui se passe dans notre intérieur. +Ce n'est qu'avec toi que je puis avoir cette confiance. Maudit soit +l'éloignement qui me rend souvent tes conseils plus nuisibles qu'utiles! +Tantôt je t'explique ma situation trop mal pour que tu puisses la bien +juger; d'autres fois j'emploie maladroitement les moyens que tu me +donnes de l'améliorer. Aussi il faut convenir que je suis bien étourdie +ou bien bornée de ne savoir pas suppléer à ce que tu ne peux prévoir! +J'étais bien tranquille et bien heureuse quand l'idée m'est venue +de faire cette belle ouverture qui a troublé et affecté Jacques +sérieusement. Notre vie était devenue beaucoup plus agréable. Dieu +veuille qu'elle ne redevienne pas malheureuse par ma faute! + +La présence de Sylvia nous a fait vraiment beaucoup de bien. Il est +impossible d'être meilleure et plus aimable. C'est un caractère original +et comme je n'en ai jamais rencontré. Elle est active, fière et décidée. +Rien ne l'embarrasse, rien ne l'étonne; elle a plus d'esprit et de +savoir dans son petit doigt que moi dans toute ma personne, et sa +conversation est plus instructive pour moi que tous les livres que j'ai +lus. Moins silencieuse et plus expansive que Jacques, elle devine mieux +que lui tout ce que je ne puis comprendre, et elle va au-devant de mes +questions. Quoiqu'elle ait le caractère enjoué et un peu moqueur, elle +me semble avoir l'esprit rempli d'idées fort tristes, et cela m'étonne. +A son âge, et avec tous les avantages qu'elle tient de la nature, +il faut qu'elle ait eu quelque passion malheureuse. Je la crois +enthousiaste. À la manière dont elle témoigne son amitié, on voit que +son coeur est plein de feu et de dévouement; peut-être, étant plus +jeune, a-t-elle mal placé ses affections. Elle semble avoir conservé une +sorte de dépit contre l'amour, car elle en parle comme d'un rêve sans +lequel la vie est prosaïque, mais douce et facile. Elle me demande +souvent si je ne pense pas qu'on puisse s'en passer. Moi je prétends +que, quand on l'a connu, on ne peut y renoncer sans mourir d'ennui et de +tristesse. Jacques nous écoute d'un air mélancolique, et à tout ce que +nous disons, répond la même sentence; «C'est selon.» Avec cela il ne se +compromettra pas. Nous faisons de grandes promenades; Sylvia m'apprend +la botanique et l'entomologie. Le soir, nous chantons des trios qui +vraiment vont très-bien. Sylvia a un contralto admirable, et chante +d'une manière tellement supérieure, qu'elle pourrait certainement faire +une grande fortune comme cantatrice. «Avec le mépris que tu as pour les +préjugés les plus enracinés de ce monde, lui disais-je hier soir, +je m'étonne qu'une destinée si libre et si brillante ne t'ait pas +tentée.--Je l'aurais essayée bien certainement, m'a-t-elle répondu, si +je n'avais pas eu d'autre moyen d'existence; mais le petit héritage que +Jacques m'a transmis de la part de mes parents a toujours suffi à mes +besoins. J'ai été libre de suivre mes goûts, qui me portaient vers +une vie obscure et solitaire. Ce qui me serait odieux, ce serait la +dépendance. Si je me sentais condamnée à vivre d'une telle manière et +dans un tel lieu, je prendrais ce lieu et cette vie en horreur, quelque +conformes qu'ils fussent d'ailleurs à mes penchants. Avec l'idée que je +puis demain aller où bon me semble, je suis capable de rester vingt ans +dans un ermitage.--Toute seule? ai-je dit.--Si j'y pouvais vivre avec un +coeur qui comprît bien le mien, j'y vivrais heureuse; sinon mieux vaut +la solitude, et toute seule je puis vivre calme. N'est-ce pas déjà +beaucoup?--Eh quoi! lui ai-je dit, la solitude ne t'a jamais effrayée +pour l'avenir? tu n'as jamais désiré te marier pour avoir un appui, un +ami de toute la vie; pour être mère, Sylvia, ce qu'il y a de plus +doux au monde?--Je n'ai peur ni de l'avenir ni du présent, m'a-t-elle +répondu; j'aurai la force de vieillir sans désespoir. Je ne sens pas le +besoin d'un appui; j'ai assez de courage pour suffire à tous les maux de +la vie. Quant à trouver un ami qui ne me manque jamais, c'est un bonheur +accordé à une femme sur mille. Tu es bien enfant, Fernande. si tu crois +qu'il entre dans la destinée de toutes de rencontrer un mari comme le +tien; et, quant au bonheur de la maternité, je le comprends, je saurais +l'apprécier; mais je n'ai pas encore rencontré l'homme que j'eusse été +joyeuse d'associer à ce rôle sacré. Je ne me flatte pas de le rencontrer +jamais. Si cela m'arrive, j'en profiterai; mais je ne suis pas assez +romanesque pour espérer ce qui est invraisemblable, ni assez faible pour +souffrir d'un désir que je ne puis réaliser.--Tu as l'âme bien forte, +lui dis-je. Quant à moi, si je perdais mon mari et mes enfants, je +n'espérerais pas remplacer Jacques; je ne désirerais pas associer, comme +tu dis, un autre homme au rôle sacré de la paternité; je me laisserais +mourir.--Tu le pourrais peut-être, a-t-elle dit. Pour moi, je suis douée +d'une telle vigueur, que je ne pourrais me débarrasser de la vie que +d'une manière violente.» Elle parlait avec sa voix de basse dans le +grand salon, où l'obscurité nous avait peu à peu gagnées; de temps on +temps elle frappait un accord mélancolique sur le piano; en ce moment +elle fit une modulation si bizarre et si triste, qu'il me passa un +frisson dans tous les nerfs. «Oh! mon Dieu, m'écriai-je, tu me fais +peur ce soir; je ne sais pas de quoi nous nous avisons de parler!» J'ai +traversé le salon pour tirer la sonnette et demander des bougies, et je +me suis figuré que quelqu'un se levait de dessus le sofa en même temps +que moi. J'ai fait un grand cri et me suis élancée vers Sylvia à demi +morte de frayeur. «Oh! que tu es enfant et pusillanime pour être la +femme de Jacques!» m'a-t-elle dit d'un ton où il entrait un peu de +reproche. Elle s'est levée pour aller tirer la sonnette. «Ne me quitte +pas! me suis-je écriée; il y a quelqu'un dans la chambre, j'en suis +sûre, là, du côté du canapé.--Si cela est, je ne vois pas de quoi tu +as pour, car ce ne peut être que Jacques.--Est-ce, toi, Jacques?» me +suis-je écriée d'une voix tremblante. Jacques s'est approché de nous, +nous a entourées de ses bras, et nous a embrassées toutes deux. «Va +donc chercher de la lumière, méchant!» lui ai-je dit. Il est sorti sans +répondre et n'est rentré qu'une demi-heure après. Nous étions installées +déjà, moi à mon métier, Sylvia à copier de la musique. «Tu as une femme +bien brave,» lui a dit Sylvia avec son ton de gaieté qui est toujours un +peu brusque. Il a fait semblant de n'y rien comprendre, sans doute pour +me mystifier, et il a prétendu qu'il était dans le parc depuis plus +d'une heure, et qu'il n'en était pas sorti un instant. + +Mes enfants se portent à merveille et grossissent à vue d'oeil comme des +poussins. Jacques me contrarie bien un peu quelquefois à leur égard. Il +s'en occupe plus qu'il ne convient à un homme, et prétend que je n'y +entends rien. Sylvia se met entre nous; elle emporte le berceau et dit: +«Cela ne vous regarde ni l'un ni l'autre; ces enfants-là sont à moi.» + + + +XXXVIII + +DE FERNANDE A CLÉMENCE. + +Lundi. + +Décidément, ma chère, il y a un revenant dans la maison; Jacques et +Sylvia en rient; pour moi, je ne suis pas rassurée du tout. Ou c'est un +monsieur très-effronté qui vient faire un petit roman sous nos fenêtres, +ou c'est un voleur bien élevé, qui s'y prend de cette manière pour +s'introduire dans la maison. Le jardinier a vu se promener une ombre +autour de la pièce d'eau, à deux heures du matin, et il a eu une telle +peur qu'il en est malade. Pauvre homme! il n'y a que moi qui le plaigne. +Les chiens ont fait des hurlements épouvantables toute la soirée. J'ai +conjuré Jacques d'y faire attention, et il n'en a tenu compte; il est +sorti avec Sylvia pour voir rentrer les foins dans une métairie voisine, +et ils n'ont pas voulu me laisser aller avec eux, parce qu'il tomba +beaucoup d'humidité dans notre vallée à cette heure-ci, et que je suis +très-enrhumée. Je commençais à rire moi-même de mes frayeurs, et je +m'apprêtais à t'écrire tranquillement, quand j'ai entendu sous ma +fenêtre le son d'un hautbois. Je n'ai d'abord songé qu'au plaisir de +l'écouter, persuadée que c'était un de ces mille talents que Jacques +possède et que je découvre en lui tous les jours. Je me suis mise à la +fenêtre, et, après qu'il a eu fini, je lui ai dit en me penchant sur le +balcon: «Comme un ange! Voilà mon gage, beau ménestrel.» Alors j'ai +jeté sur la terrasse sablée, qu'éclairait la lune, un bracelet d'or que +j'avais au bras. Un homme est sorti aussitôt des buissons, l'a ramassé +et l'a emporté en courant; mais au même instant j'ai entendu derrière +moi la voix de Jacques, et je suis restée stupéfaite. J'ai raconté ce +qui venait de m'arriver, et pourtant je n'ai pas osé parler du bracelet. +J'ai trouvé ma mystification si complète et si ridicule, que j'ai craint +les railleries de Sylvia et peut-être les reproches de Jacques; car +c'est lui qui m'avait donné ce bracelet; son chiffre y est gravé avec le +mien, et je suis désespérée de le savoir dans les mains d'un étranger. +Plaise à Dieu que ce soit un voleur! J'aurai fait la niaiserie la plus +parfaite qu'on puisse faire en lui jetant mes bijoux à la tête; mais le +présent de Jacques ira chez le fondeur, et ne servira pas de trophée à +quelque impertinent. J'ai seulement raconté que j'avais entendu jouer +du hautbois, que j'avais appelé, croyant m'adresser à Jacques, et que +j'avais vu fuir un homme qui m'avait semblé à peu près de sa taille et +vêtu comme lui. Alors nous nous sommes rappelé l'aventure de ma frayeur +dans le grand salon d'été; Jacques a persisté à nier qu'il y fût entré +et qu'il se fût diverti à nous écouter. Dans le doute, je n'ai jamais +osé parler du baiser que nous avions reçu, Sylvia et moi; pour elle, +elle est si distraite et si peu susceptible de s'étonner ou de +s'épouvanter de quelque chose, que je gagerais qu'elle ne s'en souvient +plus; le fait est qu'elle n'en a rien dit ni à Jacques ni à moi, et que +je ne sais que penser de cette singulière et fâcheuse aventure. Pour le +bracelet, ce n'est certainement pas Jacques qui l'a ramassé; pour le +baiser, j'en doute, car il assure très-sérieusement n'être pas sorti du +parc dans ce moment-là. Il est vrai qu'il plaisante quelquefois avec un +sang-froid imperturbable, et qu'il s'amuse peut-être en lui-même de ma +honte et de mon incertitude. + +En attendant que nous sachions ce que signifient ces mauvaises +plaisanteries de notre follet, je veux te parler de l'éternelle affaire +de la naissance de Sylvia. Est-ce que tu penses qu'elle serait la soeur +de Jacques? Je le pense aussi parfois, mais cette idée m'attriste. +Pourquoi alors Jacques m'en fait-il un mystère? Me juge-t-il incapable +de garder un secret? Si elle est sa soeur, j'en suis plus jalouse que si +elle ne l'était pas; car je gage alors qu'il l'aime plus que moi. Tu +te trompes bien, Clémence, si tu crois que je suis capable de cette +grossière jalousie qui consisterait à craindre de la part de mon +mari une infidélité des sens; ce que je surveille avec envie, ce que +j'interroge avec angoisse, c'est son coeur, son noble coeur, ce trésor +si précieux, que l'univers devrait me le disputer, et que je n'ose me +flatter d'être digne de le posséder à moi seule tout entier. Sylvia est +bien plus raisonnable, bien plus courageuse, bien plus instruite que +moi; son âge, son éducation et son caractère la rapprochent de Jacques, +et doivent établir entre eux une confiance bien mieux fondée. Moi je +suis une enfant qui ne sait rien et qui ne comprend guère. Pour les arts +et les petites sciences que Sylvia me démontre, il me semble que je ne +manque pas d'intelligence; mais quand il est question de la science du +coeur, je n'y comprends plus rien, et je ne conçois même pas qu'il y en +ait une; je n'entends rien à leur courage, à leurs principes d'héroïsme +et de stoïcisme. Que cela soit fait pour eux, c'est possible; mais +que Dieu m'impose la force, à moi, pourquoi faire? J'ai toujours été +habituée à l'idée d'obéir par nécessité, et quand j'ai agité en moi-même +l'aride pensée de l'avenir, je n'ai jamais souhaité d'autre bonheur que +d'être protégée, aidée et consolée par l'affection d'un autre. Il me +semblait, dans les premiers jours, que mon mariage avec Jacques était +la plus parfaite réalisation de ce rêve. D'où vient donc qu'il paraît +quelquefois regretter de ne pas trouver en moi son égale? D'où vient que +sa protection et sa bonté me font si souvent souffrir? + +Jeudi. + +Je ne sais que penser de ce qui se passe; je croirais volontiers que +Sylvia, avec son nom fantastique, son caractère étrange et son regard +inspiré, est une espèce de fée qui attire sous diverses formes le diable +autour de nous. Hier, on vint nous dire qu'un sanglier était sorti des +grands bois et s'était retiré dans un des taillis de notre vallée. Cette +chasse me fit bien un peu peur, non pour moi, qui suis toujours entourée +et gardée comme une princesse, mais pour Jacques, qui s'expose à tous +les dangers. Sa prudence, son adresse et son sang-froid ne me rassurent +pas tout à fait; aussi j'essayai de le détourner de la pensée de lui +donner l'assaut; mais Sylvia sautait de joie à l'idée de frapper la bête +et de donner cours à son humeur énergique et un peu féroce, à ce que +nous prétendons. En une demi-heure nous fûmes habillées pour la chasse; +nos chevaux furent prêts; les piqueurs, les chiens et les cors étaient +déjà en avant. Sylvia montait un petit cheval arabe très-fringant que je +n'ai jamais osé monter, et aussitôt que je vis comme elle s'en faisait +obéir, elle quia beaucoup moins de principes d'équitation que moi, j'en +fus toute jalouse et toute boudeuse. Elle s'amusait à me dépasser, à +caracoler dans des chemins étroits et dangereux, où les excellentes +jambes de sa monture faisaient miracle. J'ai une très-belle et bonne +jument anglaise; mais je suis si poltronne, et j'exige d'un cheval tant +de soumission et de tranquillité, que j'étais loin de briller comme +Sylvia, et qu'elle m'éclipsait aux yeux de Jacques. «Je parie, me +dit-elle comme nous entrions dans le taillis, que tu meurs d'envie à +présent d'être à ma place?» Elle ne pouvait pas deviner plus juste. «Eh +bien, me dit-elle, changeons vite de cheval, et que Jacques te voie sur +son cher Chouiman au moment où il s'y attend le moins.» Nous étions +seules avec deux domestiques; Sylvia avait déjà sauté à terre et +tenait Chouiman par la bride, avant qu'un des deux butors qui nous +accompagnaient eût songé à quitter l'étrier. Au même instant, le +sanglier, débusqué par les chiens, vint droit à nous et passa à trois +pas de moi sans songer à attaquer personne; mais le cheval arabe eu +peur, se cabra et faillit renverser Sylvia, qui s'obstinai à ne pas lui +lâcher la bride. Alors un homme qui me semblait être un de nos piqueurs, +car il était vêtu à peu près comme eux, sortit de je ne sais où, et +retint le cheval prêt à s'échapper. Je n'avais plus aucune envie de +l'essayer. Cet homme aida Sylvia à remonter; mais aussitôt qu'elle fui +en selle, et comme il lui présentait sa bride, elle lui cingla les +doigts de sa cravache, en disant: _Ah! ah!_ d'une manière qui semblait +exprimer la surprise et la moquerie. L'inconnu disparut comme il était +venu au milieu des branches, et je demandai à Sylvia, avec une avide +curiosité, ce que cela signifiait. «Oh! rien répondit-elle, un piqueur +maladroit qui m'a écorché la main avec ses bons offices.--Et tu +cravaches un homme pour cela? lui dis-je.--Pourquoi non?» dit-elle. +Puis elle repartit au galop, et je fus forcée de la suivre, assez peu +satisfaite de cette explication, et au moins très-étonnée des manières +de Sylvia avec les piqueurs de mon mari. Je demandai aux domestiques le +nom de cet homme; ils me dirent qu'ils ne l'avaient jamais vu. + +La chasse nous occupa pendant plusieurs heures, et Sylvia semblait ne +pas avoir autre chose dans l'esprit. Je l'observais, car je soupçonnais +un peu ce revenant d'être quelque amant au désespoir. Ce qui se passa au +retour de la chasse me rejette dans de nouvelles incertitudes. + +Nous revenions par la traverse aux premières clartés le la lune; c'était +une des plus belles soirées que nous ayons eues cette année. Il faisait +un peu frais; mais le paysage était si bien éclairé, l'air était si +parfumé des plantes aromatiques qui croissent dans les ruisseaux, le +rossignol chantait si bien, que j'étais vraiment disposée aux idées +romanesques. Jacques proposa de prendre un chemin encore plus court que +celui que nous suivions. «Il est assez difficile pour les chevaux, me +dit-il, et je n'ai pas encore osé t'y conduire; mais puisque tu as +eu aujourd'hui un si grand accès de courage que de vouloir essayer +Chouiman, tu auras bien celui de descendre au pas un sentier un peu +raide.--Certainement, lui dis-je, puisque tu crois qu'il n'y a pas de +danger.» Et nous nous mîmes en route dans un ordre très-pittoresque. Un +groupe de chasseurs, escorté des limiers et des cors, marchait en tête, +portant le sanglier, qui était énorme; les cavaliers venaient ensuite, +nous au centre; nous entourions le flanc de la colline d'une ligne noire +d'où partait de temps en temps un éclair quand le sabot d'un cheval +heurtait le roc. Derrière nous, un autre corps de piqueurs et de chiens +suivait lentement, et les fanfares s'appelaient et se répondaient des +deux extrémités de la caravane. Quand nous fûmes au plus rapide du +sentier, Jacques dit à un des piqueurs de prendre la bride de mon +cheval, et de le soutenir pour descendre; puis il proposa à Sylvia de +faire une folie. «Une folie? dit-elle; lancer nos chevaux d'ici à la +plaine?--Oui, dit Jacques; je te réponds des jambes de Chouiman si tu ne +le contraries pas.--Allons!» répondit la mauvaise tête; et, sans écouter +mes reproches et mes cris, ils partirent comme la fondre par une pente +lisse, mais rapide, qui formait le flanc de la colline. Il me passa une +sueur froide par tous les membres, et mon coeur ne reprit le mouvement +que quand je les vis arriver sans accident au bas de la pente. Alors je +m'aperçus que les cavaliers qui étaient devant étaient allés plus vite +que mon cheval guidé par un piéton, et que ceux qui étaient derrière, +stupéfaits sans doute de l'audace de Jacques et de Sylvia, s'étaient +arrêtés pour les regarder, de manière que je me trouvais seule sur le +sentier avec l'homme qui tenait ma bride à une assez grande distance des +uns et des autres. + +Toutes les histoires de voleurs et de revenants qui m'ont trotté par la +cervelle depuis cinq ou six jours me revinrent à l'esprit, et cet homme +qui marchait auprès de moi commença à me faire une peur épouvantable. +Je le regardais avec attention et ne reconnaissais en lui aucun des +piqueurs de mon mari. Il me semblait au contraire reconnaître l'homme +mystérieux que Sylvia avait gratifié le matin d'un si joli coup de +cravache sur les doigts. Cependant je n'avais pas eu le temps de faire +grande attention à son vêtement, et de son visage enfoncé sous un grand +chapeau de paille je n'avais vu qu'une barbe noire, qui m'avait paru +sentir le brigand d'une lieue. En ce moment, quoiqu'il fût bien près de +moi, je le voyais encore moins, parce qu'il était plus bas que moi et +que son chapeau me le cachait entièrement; cependant, comme il était +paisible et silencieux, je me rassurai peu à peu. Je ne connais pas tous +les gardes forestiers et paysans amateurs de la chasse qui viennent, +avec la permission de Jacques, s'adjoindre à nous quand ils entendent le +son du cor dans la vallée, et que souvent, au retour, mon mari invite +à venir se rafraîchir avec ses piqueurs. Presque tous sont vêtus d'une +blouse et coiffés d'un chapeau de paille. Le fait est que je commençais +à ne plus rien craindre, et à croire Sylvia très-capable de frapper un +piqueur ni plus ni moins qu'un nègre. J'eus donc la hardiesse d'adresser +la parole à mon guide, et de lui demander si le chemin ne me permettait +pas d'aller seule.» Oh! pas encore!» me répondit-il. Le son de sa voix +et l'expression presque suppliante de sa réponse étaient si peu d'un +piqueur, que la peur me prit de nouveau. Si j'avais le courage de +Sylvia, pensais-je, je donnerais un grand coup de cravache à ce brigand, +et pendant qu'il se frotterait les doigts d'un air consterné, j'irais +en un temps de galop rejoindre les autres chasseurs. Mais outre que je +n'oserais jamais, si c'est un vrai domestique, j'aurais fait la chose +du monde la plus insolente et la plus singulière. Au milieu de ces +réflexions, je vis pourtant que nous approchions sans accident des +cavaliers, et au moment où j'allais presser mon cheval avec le talon +pour le dégager des mains de l'homme mystérieux, celui-ci se retourna à +demi vers moi, et, élevant le bras, il retroussa la manche de sa blouse. +Je vis alors briller quelque chose que je reconnus pour mon bracelet. Je +n'eus pas la force de crier, et l'inconnu, lâchant ma bride, resta +sur le bord du chemin, en me disant à demi-voix ces étranges paroles: +«J'espère en vous.» Puis il s'enfonça dans un massif d'arbres, et je +m'enfuis au galop plus morte que vive. + +Ce qui me tourmente et m'afflige le plus dans tout cela, c'est l'espèce +de mystère que la finalité a établi entre moi et cet homme. À présent, +je vois tous les inconvénients qui résultent du bracelet, et j'ose moins +que jamais en parler à Jacques. S'il allait le chercher et le provoquer +en duel! S'il allait m'accuser d'imprudence et de légèreté! Je suis bien +malheureuse, car j'ai cru certainement jeter mon bracelet à Jacques +lui-même; et celui qui l'a reçu croit que je suis une petite personne +romanesque, facile à conquérir avec un baiser dans l'obscurité et un air +de hautbois. Je suis fâchée à présent de ne lui avoir pas parlé pour +lui expliquer ma méprise et lui redemander mon bracelet. Peut-être me +l'eût-il rendu. Mais j'ai perdu la tête, comme je fais toujours dans les +occasions où un peu de sang-froid me serait nécessaire. J'ai essayé de +savoir ce que Sylvia pense de cet homme. Elle prétend que je suis folle, +et qu'il n'y a point d'autre _homme_ dans la vallée que Jacques. Celui +que le jardinier a vu est, selon elle, un voleur de fruits; celui qui a +joué du hautbois, un comédien ambulant, ou bien un commis voyageur qui +aura couché à l'auberge du village, et se sera amusé à sauter le fossé +du jardin, afin de se vanter dans quelque estaminet d'avoir eu une +aventure romanesque dans son voyage. Quant à l'homme au coup de +cravache, elle persiste à dire que c'est un paysan; et je n'ose parler +de l'homme au bracelet, car l'idée qu'un commis voyageur ou un musicien +ambulant croit avoir reçu ce gage de ma bienveillance, me cause une +mortification extrême. + +Au fait, quant à cela, l'explication de Sylvia me paraît assez +admissible; si je ne craignais de causer quelque malheur, je confierais +tout à Jacques, et il irait châtier cet impertinent comme il le mérite. +Mais cet homme peut être brave et habile duelliste. L'idée d'engager +Jacques dans une affaire de ce genre me fait dresser les cheveux sur la +tète. Je me tairai. + + + +XXXIX. + +D'OCTAVE A M. ***. + +De la vallée de Saint-Léon. + +Tu m'as souvent dit que j'étais fou, mon cher Herbert, et je commence à +le croire. Ce qu'il y a de certain, c'est que je suis fort content de +l'être, car sans cela je serais fort malheureux. + +Si tu veux savoir où je suis et de quoi je suis occupé, j'aurai quelque +embarras à le répondre. Je suis dans un pays où je n'ai jamais mis +le pied, que je ne connais pas, où je n'ose marcher que sous un +déguisement. Quant à mes occupations, elles consistent à errer autour +d'un vieux château, à jouer du hautbois au clair de la lune, et à +recevoir de temps en temps un coup de cravache sur les doigts. + +Tu as dû être peu surpris de mon brusque départ, quand tu auras su que +Sylvia avait quitté Genève un mois auparavant. Tu auras supposé que +j'étais allé la rejoindre, et tu ne te seras pas trompé. Mais ce que tu +ne supposes certainement pas, c'est que, sans invitation et même sans +permission, je me sois mis à courir sur ses traces. Elle a quitté +son ermitage du Léman avec la bizarrerie qu'elle met dans toutes ses +résolutions, et par suite d'une de ces idées spontanées qui lui viennent +au moment où l'on se croit le plus tranquille et le plus heureux des +hommes à ses pieds. Étrange créature, trop passionnée ou trop froide +pour l'amour, je ne sais, mais, à coup sûr, trop belle et trop +supérieure à son sexe pour passer devant les yeux d'un homme sans le +rendre un peu fou. Je savais que M. Jacques était marié, et je pensais +bien qu'elle était allée s'installer auprès de lui; car, depuis +plusieurs mois, elle m'annonçait ce projet chaque fois qu'elle était de +mauvaise humeur et qu'elle voulait me désespérer. Mais je ne savais pas +si M. Jacques était maintenant en Touraine ou en Dauphiné; car dans +l'orgueilleux billet que Sylvia avait laissé pour moi à l'ermitage, +elle n'avait pas daigné me dire où elle portait ses pas; c'est donc +absolument au hasard que je suis venu ici. Je me suis installé dans la +cabane d'un vieux garde-chasse avare et sournois, que j'ai choisi +pour hôte sur sa mauvaise mine, et qui pour de l'argent m'aiderait à +assassiner tous les hommes et à enlever toutes les femmes du pays. C'est +donc au milieu des bois que peuvent me chercher tes conjectures, dans la +plus romantique vallée du monde, protégé par un déguisement de chasseur +braconnier plutôt que vêtu en honnête homme, braconnant en effet sous la +protection de mon hôte, et préparant avec lui, tous les soirs, le souper +que nous avons conquis les armes à la main; dormant sur un grabat, +lisant quelques chapitres de roman à l'ombre des grands chênes de la +forêt, hasardant des excursions sentimentales et mystérieuses autour de +la demeure de mon inhumaine, ni plus ni moins que le comte Almaviva, et +t'écrivant sur un genou, à la lueur d'une torche de résine. Ce qu'il y a +de plus ridicule dans tout cela, c'est que je le fais sérieusement, et +que je suis vraiment triste et amoureux comme un ramier. Cette Sylvia +fait le désespoir de ma vie, et je donnerais un de mes bras pour ne +l'avoir jamais rencontrée. Tu la connais assez pour concevoir ce qu'un +homme aussi peu charlatan que moi doit avoir à souffrir de ses caprices +romanesques et du dédain superbe qu'elle a pour tout ce qui sort du +monde idéal où elle s'enferme. Il y a bien un peu de ma faute dans mon +malheur. Je l'ai trompée, ou plutôt je me suis trompé moi-même en lui +faisant croire que j'étais un transfuge de ce monde-là, et que je me +sentais capable d'y retourner. Oui, je l'ai cru en effet, et, dans les +premiers jours, j'ai été tout à fait l'homme qu'elle devait ou qu'elle +pouvait aimer. Mais peu à peu l'indolence et la légèreté de mon +caractère ont repris le dessus. La raison m'a fait de nouveau entendre +sa voix, et Sylvia m'a semblé ce qu'elle est en effet, enthousiaste, +exagérée, un peu folle. + +Mais cette découverte ne suffisait pas pour m'empêcher de l'aimer à la +passion. L'exagération, qui rend les filles de province si ridicules, +rendait Sylvia si belle, si frappante, si inspirée, que c'est là +peut-être son plus grand charme et sa plus puissante séduction. Mais +elle l'a reçu de Dieu pour son malheur et pour celui de ses amants, car +elle peut se faire admirer, et ne peut persuader. Orgueilleuse jusqu'à +la folie, elle veut agir comme si nous étions encore au temps de l'âge +d'or, et prétend que tous ceux qui osent la soupçonner sont des lâches +et des pervers. Du moment que j'ai vu avec inquiétude la singularité de +sa conduite, et que j'ai pris de la jalousie à cause de la liberté de +ses démarches, j'ai donc été perdu dans son esprit; et précipité de +cette région céleste où elle m'avait fait asseoir avec elle, je suis +tombé dans le monde fangeux des humains, où cette belle sylphide n'a +jamais daigné poser son pied d'ivoire. De ce moment, notre amour a été +une suite de ruptures et de raccommodements. Je me souviens que tu m'as +dit, un jour que je te racontais tristement une de ces querelles +après la réconciliation: «De quoi te plains-tu?» Ah! mon ami, tu peux +connaître les femmes; mais tu ne connais pas Sylvia. Avec elle, le +moindre tort est de la plus terrible importance, et chaque nouvelle +faute creuse une tombe où s'ensevelit une partie de son amour. Elle +pardonne, il est vrai; mais ce pardon est pire que sa colère. La colère +est violente est pleine d'émotion; le pardon de Sylvia est froid +et inexorable comme la mort. En proie à mille soupçons, tourmenté, +incertain, tantôt craignant d'être dupe de la plus insigne coquette, +tantôt craignant d'avoir outragé la plus pure des femmes, j'ai vécu +malheureux auprès d'elle, mais je n'ai jamais eu la force de m'en +détacher. Vingt fois elle m'a chassé, et vingt fois j'ai été lui +demander ma grâce après avoir vainement essayé de vivre sans elle. Dans +les premiers jours de mon bannissement, j'espérais m'applaudir d'avoir +recouvré ma liberté et mon repos. Je me laissais aller délicieusement +au bien-être de l'indifférence et de l'oubli. Mais bientôt l'ennui +me faisait regretter les agitations et les nobles souffrances de la +passion. Je jetais mes regards autour de moi pour chercher un autre +amour; mais l'indolence de mon esprit et l'activité de mon caractère +m'éloignaient également des autres femmes. Mon caractère me portait à +leur préférer la chasse, la pêche, tous ces plaisirs énergiques de la +campagne que Sylvia partageait avec moi. Mon esprit s'effrayait de +recommencer un apprentissage et de tenter une nouvelle conquête. Et puis +quelle femme peut être comparée à Sylvia pour la beauté, l'intelligence, +la sensibilité et la noblesse du coeur? Oui, quand je l'ai perdue, je +lui rends justice, je m'étonne et m'indigne d'avoir pu soupçonner une +femme si grande, et dont la conduite hautaine me prouve à quel point +elle était incapable de descendre au mensonge. Mais quand je la +retrouve, je souffre de son caractère raide et inflexible, de son humeur +violente, de son mysticisme intolérant et de ses exigences bizarres. +Elle ne se plie à aucune de mes imperfections; elle ne pardonne à aucun +de mes défauts; elle tire argument de tout pour me démontrer à quel +point son âme est supérieure à la mienne, et rien n'est plus funeste à +l'amour que cet examen mutuel de deux coeurs jaloux et orgueilleux de se +surpasser. Le mien se lassait bien vite de cette lutte; j'aurais mieux +aimé un amour moins difficile et moins sublime. Sylvia m'accablait de +son dédain, et quelquefois me prouvait la pauvreté de mon coeur avec +tant de chaleur et d'éloquence, que je me persuadais n'être pas né pour +l'amour et que je n'oserais me persuader encore que je suis digne de le +connaître. Mais, s'il en est ainsi, pourquoi suis-je né, et à quoi +Dieu me destine-t-il en ce monde? Je ne vois pas vers quoi ma vocation +m'attire. Je n'ai aucune passion violente, je ne suis ni joueur, ni +libertin, ni poète; j'aime les arts, et je m'y entends assez pour y +trouver un délassement et une distraction; mais je n'en saurais faire +une occupation prédominante. Le monde m'ennuie en peu de temps; je sens +le besoin d'y avoir un but, et nul autre but ne m'y semble désirable que +d'aimer et d'être aimé. Peut-être serais-je plus heureux et plus sage si +j'avais une profession; mais ma modeste fortune, qu'aucun désordre n'a +entamée, m'a laissé la liberté de m'abandonner à cette vie oisive et +facile à laquelle je me suis habitué. M'astreindre aujourd'hui à un +travail quelconque me serait odieux. J'aime la vie des champs, mais non +pas sans une compagne qui me fasse goûter les plaisirs de l'esprit et +du coeur, au sein de cette vie matérielle où l'effroi de la solitude +me gagnerait bientôt. Peut-être suis-je propre au mariage; j'aime les +enfants, je suis doux et rangé, je crois que je ferais un très-honnête +bourgeois dans quelque ville du second ordre de notre paisible Helvétie. +Je pourrais me faire estimer comme cultivateur et père de famille; +mais je voudrais que ma femme fût un peu plus lettrée que celles qui +tricotent un bas bleu du matin au soir. Et moi-même je craindrais de +m'abrutir en lisant mon journal et en fumant au milieu de mes dignes +concitoyens et des pots de bière; presque aussi simples et inoffensifs +les uns que les autres. + +Enfin, il me faudrait trouver une femme inférieure à Sylvia, et +supérieure à toutes celles que je pourrais obtenir, à ma connaissance. +Mais, avant tout, il faudrait guérir de l'amour que j'ai pour Sylvia, et +c'est une maladie dont mon âme est encore loin d'être délivrée. + +Ne sachant que faire, je suis venu ici essayer encore mon destin. +D'abord j'avais l'intention de me jeter à ses pieds, comme à +l'ordinaire, et puis le caprice m'a pris de l'épier un peu, de consulter +l'opinion de ce qui l'entoure, de la connaître, et de la voir enfin sans +qu'elle s'en doutât, afin de m'ôter de l'esprit, une fois pour toutes, +les soupçons qui m'ont tourmenté si souvent, et qui me tourmenteront +peut-être encore; car Sylvia a un talent extraordinaire pour les faire +naître, un mépris profond pour les explications les plus faciles, et moi +une pauvre tête qui se crée promptement des tourments cruels. Je n'ai pu +obtenir aucune des lumières que je cherchais, car mon impératrice Sylvia +n'est ici que depuis trois semaines, et on n'avait jamais entendu parler +d'elle dans le pays. Si elle savait que ces idées m'ont passé par la +tète, elle ne me pardonnerait jamais; mais elle le saura d'autant moins +que le cours de mes observations est à peu près terminé. Hier, elle +m'a reconnu sous mon déguisement et m'a accueilli d'une manière fort +impertinente. Je serai donc obligé de me montrer. Jacques me connaît et +me découvrirait bientôt. Ils riraient peut-être ensemble à mes dépens, +si je ne prenais le parti d'aller en rire moi-même avec eux. + +Ce Jacques est certes un galant homme, dont le caractère froid et +l'extérieur réservé ne m'ont jamais permis beaucoup de familiarité, et +contre lequel jusqu'ici je me suis senti d'ailleurs des mouvements de +jalousie épouvantables. A présent, j'ai des raisons pour savoir que j'ai +été injuste et grossier dans mes soupçons. Mais je lui en veux un peu +d'avoir été de moitié dans la fierté superbe avec laquelle Sylvia a +refusé longtemps de me rassurer en m'expliquant leur parenté et leurs +relations. Je lui en veux aussi d'être pour Sylvia le type de tout ce +qu'il y a de plus grand et de plus beau dans le monde, la seule âme +digne de voler sur la même ligne que la sienne dans les champs de +l'empyrée, en un mot l'objet d'un amour platonique et d'un culte +romanesque dont je ne suis plus jaloux, mais qui me cause assez de +mortification. Je n'en serai pas moins l'ami et le serviteur de M. +Jacques en toute occasion; mais si, avant de lui donner une poignée +de main, je pouvais le taquiner un peu et me venger de Sylvia en me +montrant épris d'une autre, cela me divertirait. + +Pour t'expliquer cette nouvelle folie, il faut que tu saches que M. +Jacques a le plus joli joyau de petite femme couleur de rose qu'on +puisse imaginer. Moins belle que Sylvia, elle est certainement plus +gentille, et, à coup sûr, son âme romanesque à sa manière est moins +altière et moins cruelle. J'en ai pour gage un bracelet qui m'a été jeté +par une fenêtre avec de très-douces paroles, un soir que je croyais +adresser à ma tigresse les accents passionnés de mon hautbois. Je suis +loin d'être assez fat pour en tirer grande vanité, car je ne sache pas +qu'elle ait encore pu voir ma figure, et ce soir-là elle n'avait pas +même entrevu mon spectre; c'est donc au son du hautbois, à l'enivrement +d'un soir de printemps et à quelque rêve de pensionnaire en vacances +qu'elle aura accordé ce gage de protection. Je suis un trop honnête +homme et un héros de roman trop maladroit pour abuser sérieusement de +cette petite coquetterie; mais il m'est bien permis de faire durer +encore le roman pendant quelques jours. J'ai débuté par un baiser, qui +peut-être a laissé quelque émotion dans le coeur de la blonde Fernande, +quand elle a su qu'elle avait été embrassée avec Sylvia, dans +l'obscurité, par un autre que son mari. Ne me trouves-tu pas devenu +bien scélérat par dépit, moi qui le suis si peu par nature? Ce soir-là, +vraiment, j'étais tout occupé de Sylvia; j'étais entré par une des +portes de glace du salon qui donne sur les bosquets du jardin, avec +l'intention d aller ouvertement demander pardon à Sylvia des torts que +j'ai et de ceux que je n'ai pas. Elles jouaient du piano; il faisait +sombre; elles ne s'aperçurent pas de la présence d'un tiers. Je m'assis +sur le sofa. Une d'elles vint s'asseoir auprès de moi sans me voir. +J'allais la saisir dans mes bras, quand je reconnus au piano la voix de +Sylvia. J'écoutai une petite conversation sentimentale qu'elles eurent +ensemble, et, au moment où elles me découvrirent, j'embrassai Sylvia, +et j'allais parler, lorsque Fernande, me prenant pour son mari et +m'entendant embrasser sa compagne, approcha son visage du mien, avec +une petite manière d'enfant jaloux à laquelle je t'aurais bien défié de +résister. Je ne sais comment, dans l'obscurité, mes lèvres rencontrèrent +les siennes. Ma foi! je fus si troublé de cette aventure que je m'enfuis +sans leur faire savoir que je n'étais pas Jacques. Depuis ce temps, je +sais par mon vieux hôte, qui est l'oncle de Rosette, soubrette de ces +dames, que la belle Fernande a des terreurs paniques, et n'entend pas +remuer une feuille dans le parc ou trotter une souris dans le château, +sans se trouver mal. Rien n'est plus propre à l'audace d'un lutin que +les frayeurs et les évanouissements de sa châtelaine; heureusement pour +Fernande, je ne suis ni audacieux ni amoureux à ce point. + +Mais ces aventures m'amusent et m'occupent; j'ai vingt-quatre ans, cela +m'est bien permis. Le beau temps, le clair de lune, cette vallée sauvage +et pittoresque, ces grands bois pleins d'ombre et de mystère; ce château +à mine vénérable, qui est assis gravement sur le doux penchant d'une +colline; ces chasseurs qui arpentent la vallée et la font retentir des +hurlements des chiens et des sons du cor; ces deux chasseresses, plus +belles que toutes les nymphes de Diane, l'une brune, grande, fière et +audacieuse, l'autre blanche, timide et sentimentale, montées toutes deux +sur des chevaux superbes et galopant sans bruit sur la mousse des bois: +tout cela ressemble à un rêve, et je voudrais ne pas m'éveiller. + + + +XL. + +DE FERNANDE A CLÉMENCE. + +Mardi. + +Cette histoire se complique et commence à me causer beaucoup de trouble +et de chagrin: J'ai eu grand tort de cacher tout cela à Jacques; mais +à présent, chaque jour de silence agrandit ma faute, et je crains +réellement ses reproches el sa colère. La colère de Jacques! je ne sais +ce que c'est, je ne puis croire qu'il me la fasse jamais connaître; et +pourtant, comment un mari peut-il apprendre tranquillement que sa femme +a reçu d'un autre une déclaration d'amour? + +Oui, Clémence, voilà où m'a conduite cette fatale méprise du bracelet. +Hier soir, j'étais dans ma chambre avec mes enfants et Rosette; ma +fille semblait souffrante et ne pouvait s'endormir. Je dis à Rosette +d'emporter la lumière, qui peut-être l'incommodait. J'étais depuis +quelque temps dans l'obscurité avec ma petite sur mes genoux, et je +tâchais de l'apaiser en chantant; mais elle ne criait que plus fort, et +cela commençait à m'inquiéter, lorsque le son du hautbois s'éleva, de +l'autre extrémité de l'appartement, comme une voix plaintive et douce. +L'enfant se tut aussitôt et resta comme ravi à l'écouter; pour moi, je +retenais ma respiration; la surprise et la peur me rendaient incapable +de mouvement. L'inconnu était dans ma chambre, seul avec moi! Je n'osais +appeler, je n'osais fuir. Rosette entra comme le hautbois venait de se +taire, et s'émerveilla de voir la petite silencieuse et calmée. «Va +chercher de la lumière, bien vite, bien vite, lui dis-je, j'ai une peur +épouvantable; pourquoi m'as-tu laissée seule?--Il va falloir que madame +reste encore seule, répondit-elle, pendant que j'irai chercher la +lumière en bas.--Ah! mon Dieu! pourquoi n'en as-tu pas dans ta chambre? +lui répondis-je. Non! n'y va pas, ne me laisse pas ainsi. N'as-tu rien +entendu, Rosette? Es-tu sûre qu'il n'y ait personne avec nous dans la +chambre?--Je ne vois personne que madame, les enfants et moi, et je n'ai +entendu que la flûte.--Qui est-ce qui jouait de la flûte?--Je ne +sais pas; monsieur, apparemment; quel autre dans la maison saurait en +jouer!--Est-ce toi qui es là, Jacques? m'écriai-je; si c'est toi, ne +t'amuse pas à m'effrayer, car je mourrais de peur.» Je savais bien +que ce n'était pas Jacques, mais je parlais ainsi pour forcer notre +persécuteur à s'expliquer ou à se retirer. Personne ne répondit. Rosette +ouvrit les rideaux, et, au clair de la lune, examina tous les recoins de +l'appartement sans y découvrir personne. Elle trouvait, sans doute, mes +frayeurs bien ridicules, et j'en eus honte moi-même; je lui dis d'aller +chercher de la lumière, et quand elle fut sortie, j'allai tirer le +verrou derrière elle. Mais c'était bien inutile, car l'inconnu entra +par la fenêtre. Je ne sais comment il s'y prit, et si de la galerie +supérieure il a eu l'audace de se risquer sur ma persienne, ou si, à +l'aide d'une échelle, il sera venu d'en bas; le fait est qu'il entra +aussi tranquillement que dans la rue. La colère me donna des forces, et +je m'élançai devant le berceau de mes enfants, en criant au secours; +mais il s'agenouilla au milieu de la chambre, en me disant d'une voix +douce: «Comment est-il possible que vous ayez peur d'un homme qui +voudrait pouvoir vous prouver son dévouement en mourant pour vous?--Je +ne sais qui vous êtes, Monsieur, lui répondis-je d'une voix tremblante; +mais, à coup sûr, vous êtes bien insolent d'entrer ainsi dans ma +chambre; partez, partez! que je ne vous revoie jamais, ou j'avertirai +mon mari de votre conduite.--Non, dit-il en se rapprochant, vous ne +le ferez pas; vous aurez pitié d'un homme au désespoir.» Je vis en ce +moment le bracelet, et l'idée me vint de le redemander. Je le fis d'un +ton d'autorité et en jurant que j'avais cru le jeter à mon mari. «Je +suis prêt à vous obéir en tout, dit-il d'un air résigné; reprenez-le, +mais sachez que vous me reprenez le seul honneur et le seul espoir de ma +vie.» Alors il s'agenouilla de nouveau tout près de moi et me tendit son +bras. Je n'osais reprendre moi-même le bracelet; il eût fallu toucher sa +main ou seulement son vêtement, et je ne trouvais pas cela convenable. +Alors il crut que j'hésitais, car il me dit: «Vous avez compassion de +moi, vous consentez à me le laisser, n'est-ce pas, ô ma chère Fernande!» +Et il saisit ma main, qu'il baisa plusieurs fois très-insolemment. Je +me mis à crier, et des pas se firent entendre aussitôt dans la galerie +voisine; mais avant que l'on eût le temps d'entrer, l'inconnu avait +disparu, comme un chat, par la fenêtre. + +Jacques et Sylvia frappèrent alors à la porte, que j'avais fermée au +verrou et que je ne songeais plus à ouvrir, tout en leur criant d'entrer +au nom du ciel. Cette circonstance du verrou, qui se trouvait fatalement +liée à l'entrée d'un homme dans ma chambre, m'empêcha de raconter ce +qui s'était passé; je dis que j'avais entendu le hautbois, que j'avais +envoyé Rosette chercher de la lumière, qu'elle m'avait enfermée par +mégarde; que j'avais cru entendre du bruit dans ma chambre et que +j'avais perdu la tête. Comme on me tient pour folle de peur, on ne m'en +demanda pas davantage. Rosette assura bien avoir entendu le hautbois en +traversant la galerie, on fit quelques recherches dans la maison et dans +le jardin. On ne trouva personne, et on décréta, en riant, qu'on ferait +venir un piquet de gendarmerie pour me garder. Sylvia alla chercher +le dolman et le shako de Jacques, et s'en affubla avec de fausses +moustaches; elle se planta ainsi derrière moi le sabre en main, +affectant de suivre tous mes pas par la chambre pour me servir +d'escorte. Elle était jolie comme un ange avec ce costume. Nous avons ri +jusqu'à minuit, et le reste de la nuit s'est passé fort tranquillement. +Mais mon esprit est bien agité! Je sens que je suis engagée dans une +aventure folle et imprudente, qui peut-être aura des suites fatales. +Fasse te ciel qu'elles retombent toutes sur moi seule! + +Jeudi. + +Je viens de recevoir le billet suivant, qui a été remis à Rosette par +son oncle le garde-chasse: «Belle et douce Fernande, ne soyez pas +irritée contre moi, et ne vous méprenez pas sur les motifs de ma +conduite. Vous pouvez me sauver du malheur éternel et me rendre le plus +heureux des amis et des amants; j'aime Sylvia, et j'en ai été aimé. Je +ne sais par quel crime irréparable j'ai perdu sa confiance et mérité sa +colère. Je ne renoncerai à elle qu'avec la vie; et _j'espère en vous_, +en vous seule. Vous avez une âme aimante et généreuse, je le sais; je +vous connais plus que vous ne pensez. Le bracelet que vous avez cru +jeter à voire mari et que je vous rendrai, si vous ne l'accordez à la +sainte amitié d'un frère, est à mes yeux un gage de confiance et de +salut. Pardonnez-moi de vous avoir effrayée; j'espérais pouvoir vous +parler en secret; je vois que cela sera impossible si vous ne m'accordez +vous-même cette grâce; et vous me l'accorderez, n'est-ce pas, bel ange +aux cheveux blonds? Votre mission sur la terre est de consoler les +infortunés. J'irai vous attendre ce soir sous le grand ormeau des quatre +sentiers, à l'entrée du Val-Brun; faites-vous accompagner, si vous +voulez, d'une personne sûre, mais que ce ne soit pas votre mari. Il me +connaît, et je me flatte de posséder son estime et son amitié; mais +en ce moment-ci il m'est contraire, et si vous ne travaillez à me +justifier, je n'ai aucun espoir de rentrer en grâce. Si vous ne venez +pas, je déposerai votre bracelet sous la pierre du grand ormeau; vous +l'y ferez prendre; mais il sera teint du sang «D'OCTAVE.» + +[Illustration: Avec l'homme qui tenait ma bride.] + +Qu'en penses-tu? que dois-je faire? Mais à quoi sert de te le demander? +Tu ne me répondras que dans huit jours, et il faut qu'avant ce soir +j'aie pris un parti. Accorder un rendez-vous à ce jeune homme, surtout +quand je sais que Jacques n'est pas dans ses intérêts, pour le +réconcilier avec Sylvia, c'est une grande imprudence peut-être selon le +monde; selon ma conscience je n'y vois pourtant aucun mal. S'il y a +des inconvénients, il n'y en a que pour moi, qui risque de déplaire à +Jacques et d'encourir ses reproches, tandis que je puis rendre, si je +réussis, un service à Sylvia et à Octave, peut-être assurer le bonheur +de leur vie entière; car il n'est pas de bonheur sans l'amour. Sylvia +cache en vain son chagrin; je vois maintenant pourquoi ses pensées sont +si noires et son avenir si sombre à ses yeux. Si elle a pu aimer ce +jeune homme, il doit être au-dessus du commun et avoir une belle âme; +car Sylvia est bien exigeante dans ses affections, et trop fière pour +avoir jamais pu s'attacher à un être qui n'en eût pas été digne. Je vois +bien maintenant qu'elle a reconnu son amant dans le chasseur qu'elle a +si bien corrigé de l'envie d'être prévenant avec elle, et je vois aussi, +dans ce coup de cravache, accompagné d'un silence si complet sur sa +découverte, plus de moquerie malicieuse que de véritable colère. Je +parie qu'elle meurt d'envie qu'on amène son ami à ses genoux; il est +impossible qu'il en soit autrement; cet Octave l'aime à la folie, +puisqu'il fait des choses si extraordinaires pour la retrouver. Il a une +figure charmante, du moins à ce qu'il m'a semblé quand je l'ai entrevu +dans ma chambre au clair de la lune. Jacques est sévère et inexorable, +il traite trop Sylvia comme un homme; il ne devine pas les faiblesses +du coeur d'une femme, et ne comprend pas, comme moi, ce que son courage +doit cacher d'ennui et de souffrance. Si je refuse d'aider cette +réconciliation, c'en est peut-être fait de son bonheur; peut-être se +condamnera-t-elle à une éternelle solitude; et ce jeune homme, s'il +allait se tuer en effet! Je l'en croirais assez capable; il semble +véritablement épris. Que faire? Je n'ose me décider à rien; heureusement +j'aurai le temps d'y penser d'ici à ce soir. + +[Illustration: Dans la cabane d'un vieux garde-chasse.] + + + +XLI. + +D'OCTAVE À HERBERT. + +Mon ami, je me suis hâté de remettre les choses sur le pied où elles +doivent être; car mes affaires commençaient à s'embrouiller. Fernande +prenait mes plaisanteries au sérieux, et il était temps de la désabuser; +autrement je courais le risque ou d'être découvert et recommandé par +elle à son mari, ou d'être forcé de lui faire la cour tout de bon. Je +ne voulais ni l'un ni l'autre. Peut-être, avec ce caractère de femme +craintif, nerveux, et toujours dans le paroxysme d'une émotion +quelconque, m'eût-il été facile, aidé par le romanesque des +circonstances, de tourner les choses à mon profit et de faire beaucoup +de progrès en peu de temps. Les femmes comme Sylvia se donnent par +amour; mais, ou je me trompe bien, ou celles qui ressemblent à Fernande +se laissent prendre sans savoir pourquoi, sauf à en être au désespoir +le lendemain. Je ne pense pas; que Lovelace, à ma place, eût agi aussi +vertueusement que moi; mais je n'ai pas l'honneur d'être M. Lovelace, et +j'agis selon ma manière, qui n'a rien de scélérat. Surprendre les sens +d'une jeune femme pour laquelle je n'ai point d'amour, et la livrer à la +honte et à la colère, en m'adressant le lendemain sous ses yeux à une +autre, ce ne serait pas seulement le fait d'un lâche, mais celui d'un +sot. Car, assurément, après avoir possédé ces deux femmes, je serais +chassé et détesté de toutes deux; et je ne crois pas que le souvenir +d'avoir pressé Fernande une heure dans mes bras valût le bonheur de +m'asseoir pendant un an seulement à côté de Sylvia. + +J'ai donc coupé court à cette intrigue, qui prenait une tournure trop +folle; mais trop fou moi-même pour me résoudre à détruire tout à fait +mon roman en un jour, j'ai pris Fernande pour confidente et pour +protectrice. Je lui ai écrit un billet bien sentimental, où, avec un +peu de flatterie, un peu d'exagération et un peu de mensonge, je l'ai +engagée à m'accorder une entrevue pour traiter de la grande affaire de +ma réconciliation avec Sylvia. J'ai arrangé mon plan de manière à faire +durer le plus longtemps possible le mystérieux mais innocent commerce +que j'ai établi avec mon bel avocat. J'aurai donc pour quelques jours +encore le clair de lune, les appels du hautbois, les promenades sur la +mousse, les robes blanches à travers les arbres, les billets sous la +pierre du grand ormeau, en un mot ce qu'il y a de plus charmant dans une +passion, les accessoires. Je suis bien enfant, n'est-ce pas? Oh bien, +oui! et je n'en ai pas honte. Il y a si longtemps que je suis triste et +ennuyé! + + + +XLII. + +DE FERNANDE A CLÉMENCE. + +Eh bien! je me suis décidée à aller consoler cet amant infortuné. Tu +diras ce que tu voudras, mais il me semble que j'ai bien fait, car je me +sens le coeur heureux et attendri. J'ai emmené Rosette, après lui avoir +bien recommandé le secret (elle était déjà dans la confidence), et nous +avons été ensemble au grand ormeau. Le pauvre désolé est venu à moi avec +des transports de joie et de reconnaissance. C'est un bien bon jeune +homme que cet Octave, et je suis sûre à présent qu'il est digne de +Sylvia. Il m'a raconté toutes ses peines, et m'a dépeint le caractère de +Sylvia et le sien de manière à me faire comprendre par quels endroits +ils s'étaient souvent offensés sans raison apparente. Sais-tu que ce +récit m'a fait une singulière impression, et qu'il m'a semblé lire +l'histoire de mon coeur depuis un an? Pauvre Octave! je le plains plus +qu'il ne peut l'imaginer; je comprends le malheur dont il souffre; et je +ne sais trop si je ne devrais pas lui conseiller d'oublier à jamais son +amour et de chercher quelque âme plus semblable à la sienne. Oui, c'est +la même souffrance, c'est la même destinée que moi! Une tête jeune, +confiante et sans expérience comme la mienne, aux prises avec un +caractère fier, obstiné et grave comme celui de Jacques. Maintenant +qu'il m'a fait connaître Sylvia, je vois bien qu'elle est la soeur de +mon mari; si elle n'est que son élève, il est certain qu'il lui a bien +enseigné et fidèlement transmis sa manière d'aimer. Que ne sont-ils +époux! ils seraient à la hauteur l'un de l'autre. + +Ce ne sera pas une chose aisée, je ne sais pas même si ce sera une chose +possible, que cette réconciliation. Nous n'avons rien conclu, Octave et +moi, dans cette première entrevue; je ne pouvais rester qu'une heure, +et elle a été toute employée à me mettre au fait de leur position +respective. Il m'a promis que le lendemain il me dirait ce qu'il faut +faire; j'y retournerai donc ce soir. Il m'est très-facile de m'absenter +une heure sans qu'on s'en aperçoive au château. Jacques et Sylvia +ne sont pas fâchés de se trouver seuls pour faire ensemble de la +philosophie aussi sombre que possible; ils ne tiennent donc pas +grand'note de ce que je fais pendant ce temps-là. Dieu sait, d'ailleurs, +si Jacques m'aimerait assez à présent pour être jaloux! + +Ah! que les temps sont changés, ma pauvre amie! Il est vrai que nous +sommes heureux maintenant, si le bonheur est dans la tranquillité et +dans l'absence de reproches; mais quelle différence avec les premiers +temps de notre amour! Il y avait alors en nous une joie toujours vive, +un transport continuel, et notre âme, pour être remplie de passion, n'en +était pas moins calme et sereine. Qui a détruit ce repos? qui a emporté +ce bonheur? Je ne puis croire que ce soit moi seule. Il y a eu de ma +faute, il est vrai; mais avec un être plus imparfait et plus indulgent +que Jacques, au lieu de relâcher nos liens, ces premières souffrances +les auraient peut-être resserrés. D'où vient qu'Octave, malgré toutes +les duretés et les bizarreries de Sylvia, l'aime davantage chaque jour, +en proportion des maux qu'il souffre pour elle? D'où vient que Jacques +ne peut se faire enfant avec moi, comme Octave se fait esclave et +victime patiente avec Sylvia? A présent Jacques semble content, parce +que mes enfants me distraient de lui, et que Sylvia le distrait de moi; +il n'est pas jaloux de mes enfants, et moi je suis jalouse de sa soeur. +Il n'y a plus en apparence entre nous que de l'amitié; il n'en souffre +pas, et je passe les nuits à pleurer notre amour. + +Cette Sylvia, avec son âme de bronze, est-ce là une femme? Jacques ne +devrait-il pas préférer celle qui mourrait en le perdant à celle qui est +toujours préparée à tous les malheurs, et toujours sûre de se consoler +de tout? Mais on n'aime que son pareil en ce monde. D'où vient donc, +alors, que j'aime toujours Jacques? Toute sa force, toute sa grandeur, +ne servent pas à rendre son amour aussi solide et aussi généreux que le +mien. + +Sylvia ne s'occupe pas plus d'Octave que s'il n'avait jamais existé; +elle sait pourtant qu'il est ici et qu'il n'y est venu que pour elle. +Elle dort, elle chante, elle lit, elle cause avec Jacques des étoiles +et de la lune, et ne daigne pas jeter sur la terre un regard à l'amant +dévoué qui pleure à ses pieds. Octave est pourtant digne d'un meilleur +sort et d'un plus tendre amour. Il a une si douce éloquence, un coeur si +pur, une figure si intéressante! Je le connais à peine, et je me sens +pour lui de l'amitié, tant il a su m'intéresser à son sort et me +montrer ingénument le fond de son âme! Combien je voudrais pouvoir le +réconcilier avec Sylvia et le voir fixé près de nous! Quel aimable ami +ce serait pour moi! Quelle douce vie nous mènerions à nous quatre! Je +mettrai tous mes soins à ce que ce beau rêve se réalise; ce sera une +bonne action, et Dieu peut-être bénira mon amour, pour avoir rallumé +celui d'Octave et de Sylvia. + + + +XLIII. + +D'OCTAVE A FERNANDE. + +Vous m'avez laissé, ce soir, si consolé, si heureux, ô ma belle amie! ô +mon cher ange tutélaire! que j'ai besoin, en rentrant sous mon toit de +fougères, de vous remercier et de vous dire tout ce que j'ai dans le +coeur d'espoir et de reconnaissance. Oui, vous réussirez! vous le voulez +fortement, avez-vous dit; vous vous mettrez à genoux prés de moi, s'il +le faut, pour implorer la fière Sylvia, et vous vaincrez son orgueil. +Que Dieu vous entende! Comme j'ai bien fait de m'adresser à vous et +d'espérer en votre bonté! Votre extérieur ne m'avait pas trompé; vous +êtes bien cet être angélique qu'annoncent vos grands yeux et votre doux +sourire, et cette taille mignonne, gracieusement courbée comme une fleur +délicate, et ces cheveux teints du plus beau rayon du soleil. Quand je +vous vis pour la première fois, j'étais caché dans le parc, et vous +passâtes près de moi en lisant. Au premier aspect d'une femme, j'avais +cru que vous étiez celle que je cherchais. Ah! vous étiez réellement +celle dont j'avais besoin alors, et que Dieu m'envoyait dans sa +miséricorde. Je me cachai dans le feuillage, et je restai à vous +regarder pendant que vous passiez lentement. Vous teniez bien le livre, +mais de temps en temps vous leviez vers l'horizon un regard mélancolique +et distrait, vous aussi vous sembliez n'être pas heureuse, et s'il faut +que je vous dise tout, Fernande, il me semble encore que vous ne l'êtes +pas autant que vous le méritez. Quand je vous raconte mes souffrances, +elles semblent trouver un écho dans votre coeur, et quand je vous dis +que l'amour est les premier des maux, plus souvent que le premier +des biens, vous me répondez: Oh! oui, avec un accent de douleur +inexprimable. Oh! ma bonne Fernande, si vous avez besoin d'un ami, d'un +frère, si je puis être assez heureux pour vous rendre ce service, ou au +moins pour alléger vos peines en pleurant avec vous, initiez-moi à ces +saintes larmes, et que Dieu m'aide à vous rendre le bien que vous m'avez +fait. + +De ce premier jour où je vous ai vue, j'ai retrouvé le courage de vivre +désespéré; je venais tenter un dernier effort, résolu à mourir s'il +échouait. Le soir j'entrai dans le salon, et j'entendis votre entretien +avec Sylvia. Là je connus toute votre âme, elle se révéla à moi en peu +de mots; vous parliez d'amour malheureux; vous parliez de mourir. Vous +ne conceviez pas l'avenir solitaire que votre amie envisageait sans +frayeur. Oh! celle-ci est ma soeur, me disais-je en vous écoutant; elle +pense comme moi qu'il faut être aimé ou mourir; son coeur est un refuge +que je veux implorer; là, du moins, je trouverai de la compassion, et si +elle ne peut me secourir, elle me plaindra, sa pitié descendra du ciel +comme la manne, et je la recevrai à genoux. Si je suis chassé d'ici, si +je dois renoncer à Sylvia, j'emporterai dans mon coeur le souvenir sacré +de cette amitié sainte, et je l'invoquerai dans mes souffrances. O +Fernande! pourquoi Sylvia est-elle si différente de vous? Ne pouvez-vous +pas adoucir son âme indomptable? ne pouvez-vous lui communiquer cette +douceur et cette miséricorde qui sont en vous? Dites-lui comment on +aime, apprenez-lui comment on pardonne; apprenez-lui surtout que l'oubli +des torts est plus sublime que l'absence des torts eux-mêmes, et +que, pour m'être véritablement supérieure, il faudrait qu'elle m'eût +pardonné. Son ressentiment la rend plus criminelle devant Dieu que +toutes mes fautes. La perfection qu'elle cherche et qu'elle rêve +n'existe que dans les cieux; mais c'est la récompense de ceux qui ont +pratiqué la miséricorde sur la terre. + +Je serai ce soir autour de la maison. La lune ne se lève qu'à dix +heures; si vous avez obtenu quelque succès, mettez-vous à la fenêtre et +chantez quelques paroles en italien; si vous chantez en français, je +comprendrai que vous n'avez rien de favorable à m'apprendre. Mais alors +je n'en ai que plus besoin de vous voir, Fernande; venez au rendez-vous +à onze heures. Ayez pitié de votre ami, de votre frère. + +OCTAVE. + + + +XLIV. + +DE FERNANDE A OCTAVE. + +Je vous ai dit, hier soir, combien j'avais peu de succès: j'ai encore +moins d'espérance aujourd'hui. Ne nous décourageons pourtant pas, mon +pauvre Octave, et soyez sûr que je ne vous abandonnerai pas. Le temps +affreux qu'il fait aujourd'hui m'ôte l'espoir de vous voir dans la +soirée; je prends donc le parti de vous écrire aussi, et de confier ma +lettre à Rosette, qui la mettra sous la pierre du grand ormeau. + +J'ai essayé de parler de vous à Sylvia, mais j'ai rencontré des +difficultés sur lesquelles je n'avais pas assez compté; son caractère +raide et réservé a résisté à toutes les investigations de mon amitié. En +vain je l'ai assaillie de questions aussi adroites et aussi discrètes en +même temps qu'il m'a été possible de les imaginer, je n'ai même pas pu +obtenir l'aveu qu'elle eût jamais aimé. Voyez-vous, Octave, on me traite +ici en enfant de quatre ans; mon mari et Sylvia s'imaginent que je +ne suis pas en état de comprendre leurs sentiments et leurs pensées. +Réfugiés tous deux dans un monde qu'ils croient accessible à eux seuls, +ils m'en ferment impitoyablement l'entrée, et je vis seule entre deux +êtres qui me chérissent, et qui ne savent pas me le témoigner. Je vous +l'ai avoué hier soir, je ne suis pas heureuse; j'ai eu tort peut-être de +vous faire cette confidence; mais vous m'avez pressée de questions si +affectueuses et de reproches si doux, que j'aurais cru faire injure à +votre amitié en vous refusant la confiance que vous m'accordez. Vous +m'avez raconté toutes vos souffrances; l'étais si émue hier que je vous +ai à peine fait comprendre les miennes. Mais il vous est bien facile de +les imaginer, Octave; car ce sont absolument les mêmes que les vôtres, +et quiconque a souffert votre vie depuis trois ans a souffert aussi +celle que je mène depuis un an. Vous avez donc raison de m'appeler votre +soeur. Nous sommes frères d'infortune, et nos destinées ont été mêlées +dans la même coupe de fiel et de larmes; nous sommes tous deux froissés +et méconnus. Jacques est le frère de Sylvia, n'en doutez pas; il a tout +son caractère, toute sa fierté, tout son silence inexorable. Moi, +j'ai bien d'autres défauts que ceux dont vous vous accusez; nous nous +heurtons, nous nous déchirons donc souvent sans cause apparente; un mot, +une question, un regard suffisent pour nous attrister tout un jour; +et pourtant Jacques est un ange, et d'après ce que vous m'avez dit de +Sylvia, je vois qu'elle est loin de posséder sa douceur et sa bonté dans +le pardon. Mais si le caractère de Jacques l'emporte, le fond de leur +coeur est le même; la différence de nos sexes et de nos situations fait +que nous sommes traités différemment. Jacques ne peut me maltraiter et +me bannir comme Sylvia fait de vous, mais dans son âme il s'isole de moi +chaque jour davantage, et il se dit tout bas ce que Sylvia vous dit tout +haut: «Nous ne sommes pas faits l'un pour l'autre.» + +Affreuse parole, arrêt inexorable peut-être! Eh! qu'avons-nous fait pour +le mériter? Je ne puis concevoir qu'on n'aime pas l'être dont on est +n'aimé, par cette seule raison qu'il aime. N'est-ce pas la meilleure +de toutes? n'est-ce pas le mérite qui doit lui faire tout pardonner? +L'expiation tout entière n'est-elle pas dans, cette seule parole: +Je t'aime! Jacques me l'a dit souvent, et avec quel transport je +l'accueille! Quand je me suis imaginé pendant des jours entiers qu'il +est bien cruel et bien coupable envers moi, s'il revient avec cette +douce et sainte parole, je ne lui demande pas d'autre justification; +elle efface à mes yeux tous les torts et tous les maux; pourquoi +n'a-t-elle pas pour lui la même valeur dans ma bouche? Ah! Octave, ils +croient qu'ils savent aimer, eux deux! + +Eh bien! ayons courage, aimons-les tristement et patiemment; +peut-être deviendront-ils justes en nous voyant résignés, peut-être +deviendront-ils généreux en nous voyant souffrir; donnons-nous la main, +et marchons ensemble dans la vallée de larmes. Si mon amitié vous aide +et vous console, soyez sûr aussi que la vôtre m'est douce; que ne +puis-je vous donner le bonheur! Mais réussirai-je? donne-t-on ce qu'on +n'a pas? + +Il faudrait se décider à parler à Jacques; mais plus je vais et moins je +me flatte que ce message soit bien accueilli en passant par ma bouche. +Depuis deux ou trois jours, il est avec moi d'une distraction et d'une +froideur inconcevables. Sylvia me comble de prévenances, de soins et de +caresses; mais quand je veux causer avec elle de toute autre chose que +de botanique et de partitions, je ne trouve plus que d'habiles +défaites pour éloigner ma sollicitude. Elle est, comme Jacques, bonne, +affectueuse el dévouée; comme lui, méfiante et incompréhensible. Tâchez +de vous décider à écrire, soit à elle, soit à mon mari; je remettrai la +lettre; je dirai que je vous ai vu; je serai alors en droit de parler +de vous et de prendre votre défense. Mais si vous ne me permettez pas +encore de dire que vous êtes ici, que voulez-vous que j'obtienne de gens +qui affectent de ne pas savoir seulement votre nom? Il faudra, si nous +prenons le parti que je vous conseille, cacher un peu de notre amitié +mutuelle à Jacques, et dire que vous m'avez rencontrée et abordée dans +le parc le jour même où je parlerai de vous. Ce sera le premier mensonge +que j'aurai fait de ma vie, mais il me semble nécessaire. Si nous +avons l'air de nous trop bien entendre pour vaincre leur orgueil, ils +s'entendront pour se tenir en garde, ils parleront de nous ensemble, et +s'il leur arrive de faire un parallèle entre nous, un jour de leur plus +sombre philosophie, nous serons perdus. Celui de nous qui n'est pas tout +à fait précipité tombera dans l'abîme avec l'autre. Adieu, Octave; je +suis triste comme le temps aujourd'hui, et je me sens une sorte d'effroi +inexplicable; je crains que vous ne me portiez malheur, ou d'achever de +vous perdre en voulant vous sauver. + +Pardonnez-moi de n'avoir pas plus de courage, quand vous avez tant +besoin d'espoir et de consolation; peut-être demain sera-t-il un +meilleur jour pour tous deux. + +Songez donc, mon ami, à me rapporter mon bracelet la première fois que +nous nous reverrons. Je vais prier pour que la pluie cesse; je mettrai +un fanal à ma fenêtre ce soir, si je ne puis sortir. + + + +XLV. + +DE CLÉMENCE A FERNANDE. + +Fernande! Fernande! tu te perds, et en vérité c'est trop tôt; tu me fais +de la peine. Je savais bien que cela devait t'arriver un jour; avec ton +caractère faible et l'absence de sympathie qui existe entre ton mari +et toi, cela m'a toujours semblé inévitable; mais j'espérais que tu +résisterais plus longtemps à ton destin, et que tu soutiendrais contre +lui une lutte plus noble et plus courageuse. C'est se laisser vaincre +trop vite. Ma pauvre Fernande, tu es dans l'âge où l'on ne sait pas +encore tirer parti de son mauvais sort, et conduire au moins prudemment +une affaire de coeur. Tu vas te compromettre, te laisser découvrir par +ton mari; lui demander pardon, l'obtenir; le tromper encore, et peu à +peu devenir son ennemie ou son esclave. Fernande, est-il possible que tu +n'aies pu attendre deux ou trois ans! + +Je sais que tu es pure encore, et qu'avant de commettre ta première +faute tu verseras bien des larmes inutiles, et que tu adresseras à tous +les anges protecteurs bien des prières perdues; mais le mal est déjà +fait et le péché commis dans ton coeur. Tu aimes, il n'y a pas à dire, +mon amie, tu aimes un autre homme que ton mari. + +Tu ne le savais pas encore en m'écrivant; sans quoi tu ne m'aurais +peut-être pas écrit ce qui se passe; mais cela est aussi clair pour moi +que l'avenir et le passé de ma pauvre Fernande. Cet Octave est jeune, tu +as remarqué qu'il a une figure charmante; il entre par tes fenêtres, il +joue du hautbois et endort tes enfants d'une manière magique; il joue au +roman autour de toi, et te voilà troublée, confuse, émue, c'est-à-dire +éprise. Tu pouvais très-bien raconter dès le commencement à ton mari les +impertinences de M. Octave, et y couper court sans mériter le plus léger +reproche de la part de M. Jacques. Mais ce serait finir trop vite une +aventure qui t'amuse et te charme bien plus qu'elle ne te fait peur; +car tu es prête à te trouver mal de frayeur chaque fois que le lutin +apparaît, et pourtant tu t'arranges toujours de manière à l'évoquer +dans l'obscurité. Enfin l'ennemi change ses batteries, et, pour +t'apprivoiser, te parle d'un amour qu'il n'a peut-être jamais eu pour +Sylvia, et qui bien certainement n'est qu'un prétexte pour arriver à +toi. Tu accueilles ce prétexte avec empressement, et sans concevoir le +plus léger soupçon sur sa sincérité, tu cours au rendez-vous, et +te voilà engagée dans une intrigue d'amour qui aura les résultats +accoutumés, quelques plaisirs et beaucoup de larmes. + +Il est bien vrai que, pour te disculper à tes propres yeux du nouvel +amour que tu sens fermenter en toi, tu récapitules les torts de ton +mari, et tu t'efforces de le prouver qu'il t'a fallu bien du courage et +du dévouement pour l'aimer jusqu'ici. Mais toute cette théorie d'amour +et d'infidélité est fondée sur des principes faux. D'abord, tu n'as +jamais eu d'amour véritable pour M. Jacques; ensuite, rien dans sa +conduite n'autorise les fautes que tu vas commettre. D'après tout ce que +tu m'as raconté de lui, je vois qu'il est le meilleur homme du monde, et +qu'il n'a d'autre tort dans tout ceci que d'avoir le double de ton âge. +Pourquoi lui en chercher de plus graves? Pourquoi accuser son caractère +et son coeur? Fernande, cela est injuste et ingrat. Il suffit de tromper +ton mari, il ne faut pas le calomnier. Avoue que tu es jeune, étourdie, +que tes principes ont peu de solidité et ton caractère aucune énergie; +que tu sens le besoin d'aimer et que tu t'y abandonnes. Ce sont là des +malheurs et non pas des crimes; mais aie au moins la noblesse de +rendre justice à ton mari, et de ne l'accuser de rien, sinon d'avoir +trente-cinq ans et de t'avoir épousée. + +Je gage qu'à l'heure qu'il est tu as versé dans le sein de M. Octave le +secret de tes chagrins domestiques, car il t'a raconté ce qu'il avait eu +à souffrir de Sylvia ou de quelque autre, et ce récit a éveillé en toi +tant de sympathie que tu as décidé en une heure d'en faire ton ami +et ton frère. Dès lors tu agis en conséquence, les billets et les +rendez-vous vont leur train. Quel billet que ce premier billet de M. +Octave! quelle passion, quels éloges, quelles prières, quelles tendres +expressions! et tout cela pour toi, Fernande! Aussi, tu ne l'as pas fait +attendre, et tu étais au rendez-vous avant lui, je parie. À présent, il +doit t'avoir dit clairement que c'est toi et non Sylvia qu'il aime, ou +du moins que, s'il a jamais connu et aimé celle-ci, tu la lui as fait +parfaitement oublier. Cela aura pu t'empêcher pendant deux jours d'aller +au grand ormeau, mais le troisième tu n'auras pu y tenir, et vous en +êtes maintenant au délire charmant de l'amour platonique. Il est convenu +qu'on respectera l'honneur de M. Jacques, jusqu'à ce que les sens +l'emportent par surprise, quelque beau soir, sur la volonté. Moyennant +quelques louis, sortis de la poche de M. Octave, Rosette n'a-t-elle pas +déjà quelque entorse, une écorchure au pied qui l'empêche de marcher +jusqu'à l'entrée du vallon? Ai-je deviné juste, ou ne s'est-il rien +passé de pareil à tout ce que je suppose? + +Il peut se présenter un hasard qui change la marche des choses; c'est +que M. Jacques, étonné de te voir devenue si brave, toi qui n'osais +traverser le salon dans l'obscurité il y a quelques jours, et qui +maintenant traverses le parc et la campagne à neuf heures du soir, +s'avise de te suivre et de t'observer; le moins qu'il puisse faire, en +mari sage et prudent, c'est de t'adresser un sermon laconique, mais un +peu grave, et de prendre des moyens pour éloigner ton amant. Alors le +désespoir allumera la passion, et vous deviendrez plus ingénieux et plus +habiles dans vos rapports secrets; le malheur de M. Jacques n'en sera +que plus sûr et plus prompt. Si M. Octave ne t'aime pas assez pour +risquer d'être tué en escaladant ta fenêtre, tu t'en consoleras et tu +te mettras à détester ton mari, parce que, dans sa mauvaise humeur, +une femme s'en prend surtout à son mari de tous les chagrins qui lui +adviennent. Dans ce cas-là, tu ne seras pas longtemps à trouver un autre +amant, car ton coeur appellera impérieusement quelque affection nouvelle +pour chasser la douleur et l'ennui dont tu seras consumée. Comme tu +n'es pas fort patiente pour observer et pour connaître les caractères +auxquels tu te fies, il pourra bien t'arriver de faire encore un mauvais +choix, et alors malheur à toi! Tu marcheras d'erreur en faute et +d'étourderie en coups de tête. Une des plus belles fleurs d'innocence +que la société ait vues éclore sera flétrie et empoisonnée par son +mauvais destin et sa faible nature. + +Quoi qu'il t'arrive, Fernande, je ne t'abandonnerai pas; pour te +secourir et te consoler, je vaincrai les préjugés, trop bien fondés +et malheureusement trop nécessaires, qui soutiennent l'édifice de la +société. Mais mon amitié ne pourra pas te servir à grand'chose, et je +vois avec douleur l'abîme où tu te précipites les yeux bandés. Pardonne +à la dureté de ma lettre; si elle te blesse, je me consolerai de t'avoir +fait de la peine en espétant t'avoir inspiré un peu de prudence, et +retardé peut-être, ne fût-ce que de quelques jours, le déplorable sort +vers lequel tu t'achemines. + + + +XLVI. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +De la ferme de Blosse. + +Les affaires qui m'ont attiré ici ne sont qu'un prétexte. J'ai été +frappé d'un malheur inattendu; il m'a été impossible d'en parler, même +à toi. Je suis parti sans rien faire paraître de ma douleur; j'ai voulu +mettre entre moi et _elle_ une quinzaine de lieues, pour me forcer +d'agir avec réflexion. Lorsque les communications qu'on peut avoir +ensemble exigent un intervalle de quelques heures, la violence ne +l'emporte pas sur la volonté aussi aisément. Voici ce que j'ai à +t'apprendre. + +Samedi soir, tu te rappelles que je te laissai à la maison de Rémi, pour +aller parler aux gardes forestiers de la côte Saint-Jean. Nous devions, +toi marchant plus lentement que moi, et m'attendant, si tu arrivais la +première, nous rejoindre au carrefour du grand ormeau; mais, par une +singulière combinaison du hasard, tu te trompas de sentier et arrivas +tout droit au château, tandis que je me hâtais de t'aller retrouver au +lieu convenu. Il faisait fort sombre, tu t'en souviens, et un peu +de pluie avait rendu l'herbe humide; le bruit des pas s'y trouvait +entièrement amorti. J'arrivai donc sans être remarqué de ceux qui +étaient là. Ils étaient deux, Fernande et un homme. Ils se donnèrent un +baiser, et ils se séparèrent en disant _demain_; ils avaient échangé +quelques paroles à voix basse où j'avais saisi un seul mot: _bracelet_. +L'homme disparut après avoir sauté par-dessus la haie du taillis, +Fernande appela à plusieurs reprises Rosette, qui était apparemment +assez loin, car elle se fit attendre, puis elles partirent ensemble, et +je les suivis en me tenant à une certaine distance. Fernande avait l'air +parfaitement calme en rentrant au salon, et quand je lui demandai où +elle avait été, elle me répondit qu'elle n'était pas sortie du parc, +avec une assurance étonnante. Je l'accompagnai jusqu'à sa chambre, et +j'attendis qu'elle eût ôté ses bracelets; tandis qu'elle passait dans +son cabinet de toilette, je les examinai: l'un des deux avait été +évidemment changé; quoiqu'il fût exactement pareil à l'autre, quoiqu'il +portât mon chiffre, il n'avait pas une petite marque que le bijoutier +de Genève à qui je les ai commandés avait mise à l'un et à l'autre. Je +souhaitai le bonsoir à Fernande avec calme et sans rien témoigner de +mon émotion: elle me jeta les bras autour du cou avec sa tendresse +accoutumée, et me reprocha, comme elle fait tous les jours, de ne pas +l'aimer assez. Le matin, elle entra dans ma chambre et m'accabla de +caresses auxquelles je me dérobai en inventant un prétexte pour sortir +précipitamment. Alors je sentis qu'il était au-dessus de mes forces +de dissimuler l'horreur que me causait cette femme. Je partis dans la +journée. + +Il y a plusieurs jours que j'avais remarqué quelque chose +d'extraordinaire dans la conduite de Fernande. Cette histoire de voleur +ou de revenant, dont la maison était remplie, me paraissait expliquer, +jusqu'à un certain point, son émotion au moindre bruit. Je voyais son +trouble; son agitation, et à Dieu ne plaise que j'accueillisse l'ombre +d'un soupçon! Lorsque, attirés par ses cris, nous la trouvâmes enfermée +dans sa chambre, l'idée ne me vint pas qu'un homme pût avoir été assez +hardi pour tenter de la séduire sans qu'elle m'eût averti, dès le +premier jour, de ses tentatives. Je la vis ensuite errer dans le parc, +écrire plus souvent que de coutume, avoir de fréquents conciliabules +avec Rosette, déployer tout à coup plus d'activité et de gaieté que je +ne lui en avais vu depuis longtemps, et surtout passer d'un excès de +pusillanimité à une sorte de hardiesse. Que le ciel m'écrase si l'idée +me vint de l'observer pour trouver une explication à ces bizarreries! +Elle que j'ai connue si naïve, si chaste, si vraie! elle qui s'accusait +de torts qu'elle n'avait pas et de fautes qu'elle n'avait pas commises! +Infortunée! qui a pu la corrompre et la flétrir si vite? + +Il faut qu'elle ait dans le coeur quelque odieux germe d'impudence et de +perfidie; il faut que sa mère, en la parant de toutes les grâces de la +candeur, lui ait versé dans l'âme une goutte de ce poison que distillent +ses veines; ou il faut que l'homme qui a réussi à la dominer en si peu +de jours ait dans le souffle quelque chose d'infernal, et qu'il soit +impossible à une femme de toucher ses lèvres sans être avilie et +endurcie au mal au même instant. Il y a, je le sais, des libertins si +pervers, qu'ils semblent doués d'un pouvoir surnaturel, et qu'entre +leurs mains l'innocence se change en infamie, comme par miracle. Il y a +aussi des femmes qui naissent avec l'instinct de l'effronterie. Dans les +années de leur première inexpérience, cette impudeur se voile sous +les grâces de la jeunesse et ressemble à la confiante sincérité de +l'enfance; mais, dès leur premier pas dans le vice, tout leur devient +mensonge et bassesse. J'ai vu tout cela, et pourtant je n'aurais jamais +pu soupçonner Fernande; et me voici aussi surpris, aussi atterré de +stupeur, que s'il s'était opéré quelque révolution dans le cours des +astres. + +À présent il s'agit de savoir ce que j'ai à faire. Pour moi, je ne suis +pas embarrassé de ce que je deviendrai: le mépris est l'appui le plus +fort sur lequel puisse se reposer une âme désolée; je partirai, et ne la +reverrai que lorsque mes enfants seront en âge de recevoir l'impression +funeste de son exemple et de ses leçons; alors je les lui retirerai et +je lui assurerai une existence riche et indépendante. O Dieu! ô Dieu! +était-ce ainsi que j'avais rêvé son avenir et le mien? Mais elle a menti +sans pâlir, elle m'a embrassé sans honte et sans confusion, elle m'a +reproché de ne pas l'aimer assez, le jour où elle me trompait! Qui +pouvait prévoir que c'était là un coeur vil, avec lequel il n'y aurait +pas d'autre parti à prendre que l'oubli? + +Je n'attends de toi qu'un service: c'est que tu ne fasses paraître +aucune émotion et que tu l'observes attentivement pendant plusieurs +jours. Je crois qu'elle aime ses enfants; il m'a semblé qu'elle +redoublait pour eux de soins et de te adresse, depuis qu'elle a trouvé +dans une autre affection que la mienne le bonheur dont elle était avide. +Pourtant je veux savoir si je ne me trompe pas, et si ce nouvel amour ne +lui fera pas oublier et mépriser les lois sacrées de la nature. Hélas! +j'en suis maintenant à la croire capable de tous les crimes! Observe-la, +entends-tu? et si mes enfants doivent souffrir de sa passion, +condamne-la sans pitié; je veux alors les reprendre sur-le-champ, et +partir avec eux sans aucune explication. + +Mais non, ce serait trop cruel. Elle peut les négliger pendant quelques +jours sans cesser de les aimer; lui arracher ses enfants au berceau! ses +enfants, qu'elle allaite encore! Pauvre femme! ce serait un trop rude +châtiment. C'est une mauvaise et ignoble nature de femme; mais elle a au +moins pour eux l'amour que les animaux ont pour leur famille. Je les lui +laisserai, et tu resteras auprès d'eux; tu veilleras sur eux, n'est-ce +pas? Adieu. J'attends ta réponse par le courrier que je t'envoie. Dis +à Fernande que mes affaires me retiennent encore ici, et que je fais +demander des nouvelles de mon fils que j'ai laissé souffrant. Mes +pauvres enfants! + + + +XLVII. + +DE SYLVIA A JACQUES. + +Tu te trompes, sur l'âme de notre père! je jure que tu te trompes: +Fernande n'est pas coupable; l'homme que tu as vu n'est pas son amant, +c'est le mien, c'est Octave. Je l'ai vu, je sais qu'il est ici, et que +c'est lui qui rôde autour de la maison. Je le croyais parti; mais si tu +as vu un homme parler à Fernande, ce ne peut être que lui. Il se sera +adressé à elle pour qu'elle le réconcilie avec moi. Le baiser que tu +as entendu aura été déposé sur sa main. Octave n'est pas un grand +caractère, et il me reste peu d'amour pour lui; mais c'est au moins un +honnête homme, et je le sais incapable de chercher à séduire ta femme. +Quant à elle, il est impossible qu'elle se laisse séduire ainsi et +qu'elle sache mentir avec cet aplomb. Je ne sais rien encore; ce qui +se passe me semble bizarre, et je ne me chargerai pas de t'en donner +l'explication à présent. Je ne sais comment ils peuvent être déjà amis, +mais ils ne sont point amants, j'en réponds. Je connais, non leur +conduite actuelle, mais leur âme. Ne juge donc pas, tiens-toi +tranquille, attends; demain tu sauras tout, j'espère. Je suis fâchée de +ne pouvoir te donner une explication plus satisfaisante aujourd'hui, +mais je ne veux point questionner Fernande; je ne veux pas qu'elle se +doute de tes soupçons. Tout ce que je puis oser te dire, c'est qu'elle +ne les mérite pas. Adieu, Jacques; tâche de dormir cette nuit. Quoi +qu'il arrive, je ferai ce que tu voudras; ma vie t'appartient. + + + +XLVIII. + +DE FERNANDE A OCTAVE. + +Courage! mon ami, courage! j'ai parlé enfin à Sylvia, et j'espère; j'ai +trouvé une occasion favorable. Vous m'aviez tellement recommandé de ne +rien précipiter, que je tremblais d'agir trop vite; mais, d'un autre +côté, je craignais de ne jamais retrouver un moment aussi propice. +Jamais je n'avais vu Sylvia aussi prévenante, aussi bonne, aussi +expansive avec moi; elle semblait désirer de m'entendre. Elle est venue +dans ma chambre hier soir, et m'a demandé pourquoi j'étais triste. Je le +lui ai dit: Jacques lui avait écrit de Blosse pour avoir des nouvelles +des enfants, et il ne m'avait pas adressé une ligne. Je ne peux pas +m'offenser de cette préférence si marquée pour Sylvia, mais je puis +m'affliger du tort qu'elle me fait. Je le lui ai dit ingénument. Elle +m'a embrassée avec effusion en me disant: «Est-il possible, ma pauvre +enfant, que je sois un sujet de chagrin pour toi, moi qui espérais +contribuer à ton bonheur, et l'entretenir, sinon l'augmenter, par ma +tendresse? Eh quoi! Fernande, crois-tu donc que je sois une femme aux +yeux de Jacques?--Non, lui ai-je répondu; je sais, ou du moins je crois +savoir que tu es sa soeur, mais je n'en suis que plus sûre de mon +malheur: il t'aime mieux que moi.--Non, Fernande! non, s'est-elle +écriée. S'il en était ainsi, j'estimerais et j'aimerais moins Jacques. +Tu es ce qu'il a de plus cher au monde, tu es son amante, la mère de ses +enfants. Et tu l'aimes par-dessus tout, n'est-il pas vrai?--Par-dessus +tout, ai-je répondu.--Et tu n'as jamais eu un tort grave envers +lui?--Jamais, ai-je dit avec assurance, j'en prends Dieu à témoin.--En +ce cas, tu n'as rien à craindre, a-t-elle repris; il est vrai que +Jacques est sévère et inexorable dans de certaines occasions, mais il +est doux et tolérant pour les petites fautes. Sois sûre, Fernande, que +ton sort est bien beau, et que, si tu en es mécontente, tu es ingrate. +Hélas! que ne donnerais-je pas pour changer avec toi? Tu peux aimer de +toutes les forces de ton âme, tu peux vénérer l'objet de ton amour, tu +peux t'abandonner tout entière; c'est un bonheur que je n'ai jamais +goûté.--Est-il bien vrai, me suis-je écriée en passant un bras autour +de son cou; n'as-tu jamais aimé?--J'ai aimé un être que je n'ai point +possédé et que je ne posséderai jamais, a-t-elle dit, parce qu'il +n'existe pas. Tous les hommes que j'ai essayé d'aimer lui ressemblaient +de loin, mais, vus de près, ils redevenaient eux-mêmes, et je ne les +aimais plus du moment où je les connaissais.--Oh! mon Dieu, lui ai-je +dit, tu as donc essayé bien des fois?--Oui, bien des fois, m'a-t-elle +répondu en riant, et presque toujours mon amour était fini la veille du +jour que j'avais fixé pour en faire l'aveu; deux fois seulement il a +été plus loin; la seconde même, il a supporté quelques épreuves assez +graves, et, après s'être presque éteint, il s'est parfois presque +rallumé, mais pas assez pour employer tout ce que mon âme se sent de +force pour aimer.--Ce n'est donc pas par froideur et par impuissance de +coeur que tu veux te vouer à la solitude?--Non, c'est tout le contraire, +c'est par excès de richesse et d'énergie. Je me sens dans l'âme une soif +ardente d'adorer à genoux quelque être sublime et je ne rencontre que +des êtres ordinaires; je voudrais faire un dieu de mon amant, et je n'ai +affaire qu'à des hommes.» + +Alors, la voyant si bien en train de causer, je l'ai interrogée plus +particulièrement sur son dernier amour, et lui ai fait beaucoup de +questions sur votre caractère. Elle m'a dit que vous étiez le premier +des hommes qu'elle ait connus, et le dernier des amants qu'elle ait +rêvés. «Mais, m'a-t-elle dit tout à coup, est-ce que Jacques ne t'en +a jamais parlé?--Jamais.--Est-ce qu'il ne t'a pas lu quelquefois mes +lettres depuis ton mariage?--Jamais.--Il a eu tort, a-t-elle repris; +mais toi, ne penses-tu rien de son caractère et de sa figure? Ne l'as-tu +jamais vu rôder dans le parc? Ne trouves-tu pas qu'il joue du hautbois +avec beaucoup d'expression?--Ah! méchante Sylvia! me suis-je écriée; tu +savais donc bien qu'il est ici?--Et que t'a-t-il dit? a-t-elle repris +en riant, car il t'a écrit.» Alors je me suis jetée dans ses bras et +presque à ses pieds, et je lui ai parlé avec tout le dévouement et toute +l'ardeur de l'amitié que je vous ai vouée. En m'écoutant, son visage +avait une étrange expression de plaisir et d'intérêt. Oh! je l'espère, +Octave, elle vous aime plus qu'elle ne le dit, plus qu'elle ne le pense. +Elle m'interrompit pour me demander quel jour je vous avais vu pour la +première fois et comment vous m'aviez abordée. Cela m'embarrassa un peu; +cependant je lui racontai à peu près tout, et je lui demandai à mon tour +comment elle savait nos relations. «Parce que j'ai vu par hasard un +billet à ton adresse dans les mains de Rosette, et que j'ai reconnu +le caractère de la suscription... Ne pourrais-tu me montrer un de ces +billets? a-t-elle ajouté; je serais curieuse de voir de quelle façon +il parle de moi.» J'ai couru chercher l'avant-dernier[1], où il est +exclusivement question d'elle. Elle l'a lu très-vite, et me l'a rendu en +souriant; elle s'est promenée dans l'appartement avec quelque agitation, +comme fait Jacques quand il hésite à prendre un parti, puis elle m'a dit +en prenant son bougeoir: «Adieu, Fernande; donne-moi deux ou trois +jours pour te répondre touchant ce que je compte faire d'Octave; +pour aujourd'hui, je souhaite qu'il dorme aussi bien que moi.» Mais +quoiqu'elle affectât un ton moqueur, il y avait sur son visage un +rayonnement inaccoutumé. Elle m'embrassa si affectueusement, et me dit +des choses si bonnes et si tendres pour mon compte, que je la crois +enchantée de ma conduite; elle ne demandait qu'à écouter votre avocat +pour vous absoudre. Espérez, Octave, espérez; à présent qu'elle sait nos +manoeuvres, il est inutile que nous nous voyions à son insu. Attendons +un peu; si je vois que sa miséricorde fasse d'heureux progrès, je vous +ferai venir ici, et vous vous jetterez à ses pieds. Mais je crois +qu'elle veut consulter Jacques auparavant; laissez-la faire, puisque +cela est inévitable. O mon ami! que je serais fière et heureuse si je +réussissais à vous rendre le bonheur! Est-il encore possible pour moi? +La conduite froide de Jacques à mon égard me désespère et me décourage +presque d'aimer. Je tâcherai de vivre d'amitié; votre joie remplira mon +âme et me tiendra lieu de celle que je ne goûte plus. + +[Note 1: Le lecteur ne doit pas oublier que beaucoup de lettres ont +été supprimées de cette collection. Les seules que l'éditeur ait cru +devoir publier sont celles qui établissent certains faits et certains +sentiments nécessaires à la suite et à la clarté des biographies; celles +qui ne servaient qu'à confirmer ces faits, ou qui les développaient +avec la prolixité des relations familières, ont été retranchées avec +discernement. (_Note de l'éditeur_.)] + + + +XLIX. + +DE SYLVIA A JACQUES. + +Je te l'ai dit, Jacques, tu t'es trompé; Fernande est pure comme le +cristal; le coeur de cette enfant est un trésor de candeur et de +naïveté. Pourquoi t'es-tu fait tant souffrir? Ne sais-tu pas qu'en de +certaines occasions il faut refuser le témoignage même des yeux et des +oreilles? Pour moi, il y a encore des circonstances inexplicables dans +cette aventure, celle du bracelet, par exemple. Je n'ai pu trouver un +moyen d'interroger Fernande à cet égard; il eût fallu laisser percer +tes remarques et tes soupçons, et il ne faut pas que Fernande se doute +jamais que tu l'as condamnée sans l'entendre. + +Mais comme son innocence dans tout le reste est aussi évidente pour moi +que le soleil, aussi prouvée que l'existence du monde, je crois pouvoir +assurer que tu t'es trompé en croyant entendre le mot de bracelet, et +que la marque du bijoutier n'a jamais existé que sur l'un des deux. S'il +y a quelque mystère à cet égard entre eux, sois sûr qu'il est aussi +puérilement innocent que le reste. Reviens, je te raconterai tout, je te +donnerai sur tout les explications les plus satisfaisantes. Je sais ce +qu'ils s'écrivaient, j'ai vu les lettres; je sais ce qu'ils se disaient, +Fernande m'a tout dit avec candeur: ce sont deux enfants. Fernande eût +agi d'une manière imprudente avec un autre homme qu'Octave; mais Octave +a l'ingénuité et toute la loyauté d'un Suisse. Reviens, nous parlerons +de tout cela. Ne me demande pas pourquoi je ne t'ai pas dit qu'Octave +était ici; je le savais, je l'avais reconnu sous un déguisement à la +dernière chasse au sanglier que nous avons faite. Il eût fallu, pour +te faire comprendre sa conduite étrange et romanesque, t'avouer que je +t'avais fait un petit mensonge en te disant qu'Octave avait renoncé à +moi, et que nos liens étaient rompus d'un mutuel accord. Il est bien +vrai que j'avais rompu les miens, mais sans le consulter, et sans savoir +à quel point il souffrirait de ce parti. Tu me mandais que ma présence +te devenait nécessaire. J'aimais encore Octave, mais sans enthousiasme +et sans passion. Ce que j'aime le mieux au monde, c'est toi, Jacques, +tu le sais; ma vie t'appartient; je te dois tout, je n ai pas d'autre +devoir, pas d'autre bonheur en ce monde que de le servir. J'ai donc +quitté Genève sans hésiter, et, pour prévenir des explications inutiles +et pénibles, je suis partie sans voir Octave et sans lui faire d'adieux. +Je savais que cette nouvelle séparation lui ferait beaucoup de mal; je +savais que mon affection ne pouvait jamais lui faire de bien, et qu'il +souffrirait moins, s'il parvenait à y renoncer, que s'il continuait +cette lutte entre l'espoir et le découragement, à laquelle il est livré +depuis plus d'un an. Je croyais que cette rupture serait d'autant plus +facile que je ne lui disais point où j'allais, et que le temps qu'il +perdrait à me chercher serait autant de gagné pour se consoler. Je t'ai +dit qu'il m'avait laissée partir sans regret, parce que tu te serais +imaginé que je venais de te faire un sacrifice, et cette idée aurait +gâté le bonheur que tu éprouvais à me voir. Non, ce n'était pas un +sacrifice bien grand, mon ami; je n'ai réellement plus d'amour pour +Octave. Il est vrai qu'il m'est cher encore comme un ami, comme un +enfant adoptif, et que, dans le secret de mon coeur, j'ai pleuré sa +douleur, et demandé à Dieu de l'alléger en me la donnant; mais combien +je suis dédommagée aujourd'hui de ces peines secrètes, en voyant que je +te suis utile et que j'ai fait quelque bien à Fernande. + +D'ailleurs, tout est réparé: Octave a découvert ma retraite; il est venu +chanter et soupirer sous mon balcon, comme un amant de Séville ou +de Grenade; il a conté ses chagrins à Fernande, et l'a conjurée +d'intercéder pour lui. Que pourrais-je refuser à Fernande? Reviens; +et, pour que les choses se passent convenablement, charge-toi de nous +présenter l'un à l'autre et de l'inviter à demeurer quelque temps avec +nous. Je prends sur moi de le faire partir sans cris et sans reproches; +car je ne prévois pas que l'envie me vienne de vous quitter pour le +suivre. + + + +L. + +DE SYLVIA A OCTAVE. + +Vous êtes un fou, et vous avez failli nous faire bien du mal. Ne vous +voyant plus reparaître, j'avais espéré que vous étiez parti, tandis que +vous vous amusiez à jouer avec le repos et l'honneur d'une famille. +Êtes-vous si étranger aux choses de ce monde? Vous qui me reprochez sans +cesse de mépriser trop le côté réel de la vie, ne savez-vous pas que +la plus pure des relations entre un homme et une femme peut être +mal interprétée, même par les personnes les plus douces et les plus +honnêtes? Vous qui m'avez blâmée avec tant d'amertume quand j'exposais +ma réputation aux doutes des indifférents par une conduite trop +indépendante, comment êtes-vous assez irréfléchi ou assez égoïste pour +exposer aujourd'hui Fernande aux soupçons de son mari? Heureusement il +n'en a point été ainsi, et Jacques ne s'est aperçu de rien; mais j'ai +découvert les enfantillages de votre conduite. Tout autre que moi aurait +jugé sur les apparences; heureusement je vous sais honnête homme, et je +connais la sainteté du coeur de Fernande. Mais que doivent penser les +domestiques et les paysans que vous mettez dans la confidence de vos +rendez-vous puérils? L'homme chez qui vous demeurez et la femme de +chambre qui accompagne Fernande aux Quatre-Sentiers, croyez-vous qu'ils +jugent vos entretiens innocents et qu'ils gardent bien scrupuleusement +le secret? Tous ces mystères sont d'ailleurs inutiles: que ne +m'écriviez-vous directement? ou, si vous pensiez avoir besoin d'un +avocat, que ne vous adressiez-vous à Jacques, qui a pour vous de +l'amitié, et qui a sur mon esprit bien plus d'influence que Fernande? Je +ne conçois pas cette niaiserie de n'oser pas vous présenter vous-même; +il faut promptement terminer et réparer vos imprudences. Habillez-vous +comme tout le monde demain, et venez dîner avec nous. Jacques vous +invitera à passer quelque temps au château; vous devez accepter. Mais, +écoutez, Octave. + +Je n'ai point d'amour pour vous; j'ai cru en avoir autrefois, peut-être +même en ai-je eu. Depuis longtemps je ne sens plus que de l'amitié dans +mon coeur; n'en soyez pas blessé, et croyez que ce que je vous ai dit +est très-réel et très-sincère. Je n'ai d'amour pour aucun autre et je +ne crois pas en avoir jamais. Cessez d'attribuer à un caprice ou à une +tristesse passagère la résolution que j'ai prise de ne plus être votre +maîtresse. Les embrassements de l'amour ne sont beaux qu'entre deux +êtres qui le ressentent; c'est profaner l'amitié que de les lui imposer. +Quels plaisirs purs pourriez-vous goûter dans mes bras désormais, +sachant que je ne vous y reçois que par dévouement? Cessez donc d'y +songer, et soyons frères. Je ne vous retire qu'un plaisir devenu +stérile; ce n'est pas moi, c'est vous qui avez détruit ce que vous +m'inspiriez d'enthousiasme et de passion. Mais ne revenons pas sur +d'inutiles reproches; ce n'est pas votre faute si je me suis trompée. +Je puis vous dire que l'amitié et l'estime ont survécu dans mon âme à +l'amour, et que rarement une femme peut rendre ce témoignage à l'homme +qu'elle connaît aussi intimement que je vous connais. Si vous dédaignez +mon amitié et si vous la refusez, il est inutile de rester longtemps +ici; quelques jours suffiront pour réparer vos étourderies; si vous +l'acceptez, au contraire, nous serons tous heureux de vous garder +parmi nous le plus que nous pourrons, et la tendresse de mon affection +fraternelle s'efforcera de vous faire oublier la dureté de ma franchise. + + + +LI. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Je serai demain auprès de toi; aujourd'hui je suis malade. Je me suis +senti comme foudroyé par la fièvre en lisant ta lettre; jusque-là +j'étais si agité que je ne sentais pas mon mal; aussitôt que mon être +moral a été guéri, mon être physique s'est aperçu du choc terrible qu'il +avait reçu, et il a semblé vouloir se dissoudre. Pendant quelques heures +j'ai cru que j'allais mourir, et je songeais à te faire appeler, quand +une saignée, que le médecin du village voisin m'a faite à propos, est +venue me soulager; je serai tout à fait bien demain. Ne prends point +d'inquiétude et ne dis rien à Fernande. + +Je l'ai accusée injustement, j'ai été coupable envers elle; je ne lui en +demanderai point pardon, ces sortes d'aveux aggravent le mal; mais je +réparerai ma faute. Je sens que mon affection pour elle n'a rien perdu +de sa ferveur, et que la souffrance n'a point affaibli les facultés +aimantes de mon coeur. J'ignore si je puis encore appeler amour le +sentiment que Fernande a pour moi; j'en doute, car elle a bien souffert +de cet amour, et je ne crois pas qu'elle puisse, comme moi, souffrir +sans se dégoûter. Pour moi, il me semble que je suis le même qu'au jour +où je l'ai pressée dans mes bras pour la première fois; la même chaleur +sainte et bienfaisante entretient la jeunesse de mon coeur; je suis +aussi dévoué, aussi sûr de moi, aussi calme pour supporter les douleurs +journalières qu'engendre l'intimité. Je ne sens pas la moindre amertume +contre le passé, pas le moindre ennui du présent, pas le moindre +découragement devant l'avenir; oui, je l'aime encore comme je l'aimais; +seulement je suis un peu moins heureux. + +[Illustration: Mais il s'agenouilla au milieu de la chambre.] + +Octave me paraît fort extravagant en tout ceci; mais c'est peut-être son +caractère, et alors il n'y a pas de reproche à lui faire. Tu as raison +de penser qu'il faut couper court promptement à ce manège puéril, et +réparer, aux yeux de nos gens, le mauvais effet qu'il a dû produire. Il +n'y a pas d'explication possible à leur donner; il y en aurait qu'il ne +faudrait pas en prendre la peine. Mais une prompte _bonne intelligence_ +entre nous quatre, et Octave assis à notre table pendant une ou +plusieurs semaines, répondront victorieusement à tous les mauvais +commentaires. + +Tu t'excuses de m'avoir caché ton sacrifice; car c'en était un, Sylvia. +Je connais ton coeur; je sais ce que ton noble orgueil et ta paisible +fermeté cachent de tendresse et de compassion; je sais que tu as dû +pleurer les larmes d'Octave, et que tu ne l'as pas affligé sans déchirer +ton âme. Tu dis que ce que tu as de plus cher au monde, c'est moi. +Bonne Sylvia! ce que tu as de plus cher au monde, tu ne l'as pas encore +rencontré. Le rencontreras-tu jamais, et, si cela arrive, sera-ce pour +ton bonheur ou pour ton malheur? + +Quant à Octave, je te supplie d'avoir beaucoup de douceur et de bonté +avec lui; il est bien assez à plaindre de ne pouvoir être aimé de toi; +épargne-lui les reproches. Pour moi, quelque étrange qu'ait été son +procédé en s'adressant à ma femme plutôt qu'à moi, je lui témoignerai +l'amitié et l'estime qu'il mérite. A demain donc! tu m'as sauvé, Sylvia; +sans toi je partais, j'abandonnais Fernande; j'étais à jamais criminel +et malheureux. Pauvre Fernande! brave Sylvia! oh! je vais être encore +bien heureux, je le sens. Et mes enfants que je croyais ne plus revoir +que dans cinq ou six ans, mes chers enfants que je vais couvrir de +douces larmes! + +[Illustration: Elle était jolie comme un ange avec ce costume.] + + + +LII. + +DE FERNANDE A CLÉMENCE. + +Pour le coup, mon amie, je ne puis ni me fâcher, ni m'affliger de ta +lettre; elle est burlesque, voilà tout. Je suis tentée de croire que tu +es gravement malade, et que tu m'as écrit dans l'accès de la fièvre. +S'il en était ainsi, je serais bien triste; et je souhaite me tromper, +d'autant plus que je ne voudrais pas perdre une si bonne occasion de +rire. L'immuable raison et l'auguste bon sens ont donc aussi leurs jours +de sommeil et de divagation! Chère Clémence, ton état m'inquiète, et je +te conjure de présenter ton pouls au médecin. + +Malgré tous tes beaux pronostics et tes obligeantes condamnations, rien +de ce que tu as prévu n'est arrivé. Je ne suis pas plus amoureuse de M. +Octave que M. Octave n'est amoureux de moi. Nous nous aimons beaucoup et +très-sincèrement, il est vrai; mais je n'ai d'amour que pour Jacques, +et Octave n'a d'amour que pour Sylvia. Il la connaissait si bien, et il +m'avait si peu trompée, que Sylvia m'a confirmé mot pour mot tout ce +qu'il m'avait dit de leurs amours et de leurs querelles. J'ai obtenu +qu'elle lui rendît au moins son amitié, et ce matin Jacques m'a aidé à +les réconcilier. J'étais un peu inquiète de Jacques, qui a passé quatre +jours à la ferme de Blosse, et qui ne m'a pas écrit pendant tout ce +temps, bien qu'il envoyât tous les jours un courrier à Sylvia; enfin, +ils m'ont avoué ce matin que Jacques avait été très-malade et presque +mourant pendant plusieurs heures. Il est encore d'une pâleur mortelle; +jamais je ne l'ai vu si beau qu'avec cet air abattu et mélancolique. Il +y a dans ses manières une langueur et dans ses regards une tendresse qui +me rendraient folle de lui si je ne l'étais déjà. Mais je te demande +pardon; cela est en contradiction ouverte avec ce que ta sagesse et +ta pénétration ont décrété. Heureusement Jacques n'a pas apposé sa +signature à ces majestueux arrêts, et jamais je ne l'ai vu si expansif +et si tendre avec moi. En vérité, les beaux jours de notre passion sont +revenus, ne t'en déplaise, ma chère Clémence. + +Pour continuer ce récit, je te dirai donc que j'avais donné rendez-vous +à Octave, et que pendant le déjeuner, le son du hautbois s'est fait +entendre sous la fenêtre. Il fallait voir la figure des domestiques! +«Le revenant, le revenant en plein jour! disaient-ils d'un air +stupéfait.--Allons, Fernande, m'a dit Jacques en souriant, va chercher +ton protégé;» et, comme Octave achevait son chant, Sylvia et mon mari +ont battu des mains en riant. J'ai quitté la table et j'ai mis ma +serviette sur la tête d'Octave pour en faire un revenant. Il est entré +ainsi d'un air mystérieux, et je l'ai conduit aux pieds de Sylvia, qui +lui a découvert la figure, et lui a donné un soufflet sur une joue et +un baiser sur l'autre. Jacques l'a embrassé et l'a invité à rester +avec nous tant qu'il voudrait, en lui promettant de rendre Sylvia +plus humaine pour lui. Octave était ému et timide comme un enfant; il +s'efforçait d'être gai, mais il regardait Sylvia avec une expression de +crainte et de joie. Moi, qui ai bonne espérance de tout cela, et qui ai +retrouvé aujourd'hui Jacques si aimable pour moi, j'étais transportée au +point de pleurer comme une niaise à chaque mot qu'on disait de part et +d'autre. Enfin, nous avons fait déjeuner Octave, qui n'avait pas mangé +de la journée et qui s'est mis à dévorer. Il était assis entre Sylvia et +moi; Jacques fumait près de la fenêtre, et nous ne nous parlions plus +qu'avec les yeux; mais que de joie et de bien-être nous avions tous dans +le coeur! Sylvia plaisantait un peu Octave sur ce grand appétit, qui +n'avait rien, disait-elle, du héros de roman. Il s'en vengeait en lui +baisant les mains, et de temps en temps il pressait la mienne; il me l'a +baisée aussi en se levant de table, et Jacques, s'approchant de nous, +lui a dit en m'embrassant: «Je vous remercie d'avoir de l'amitié pour +elle, Octave; c'est un ange, et vous l'avez deviné.» Le reste de la +journée s'est passé à courir et à faire de la musique. Le berceau de mes +enfants est toujours auprès de nous, que nous nous mettions au piano ou +que nous soyons assis dans le jardin. Octave a comblé mes jumeaux de +caresses et de petits soins; il aime les enfants à la folie, et trouve +les miens charmants; il les endort au son du hautbois d'une manière +magique, comme tu dis, et Jacques se plaît beaucoup à voir opérer le +magicien. Enfin, nous avons eu un jour bien beau et bien pur. Nous +allons avoir, j'espère, une vie un peu différente de celle que, dans +ta riante imagination, tu m'avais préparée. Je suis vraiment désolée +d'avoir à te contrarier, ma bonne Clémence, en te déclarant que cette +fois ton grand savoir est en défaut, et que je ne suis pas encore +perdue. Je te remercie de l'arrêt irrévocable par lequel tu me condamnes +à l'être avant peu; la prédiction me paraît charitable et l'expression +fort belle; mais je te demanderai la permission d'attendre encore +quelques jours avant de me laisser choir dans le précipice. Et toi, +Clémence, quand te maries-tu? Est-ce que tu ne t'ennuies pas un peu du +célibat? Es-tu toujours bien contente d'être au couvent à vingt-cinq +ans? N'est-ce pas une bien belle chose d'être veuve, indépendante et +sans amour? J'envie ton sort! Tu ne te _perdras_ pas; tu t'es mise +derrière la grille et sous les verrous pour être plus sûre de ton +bonheur et de ta vertu; tu sais qu'ainsi gardés ils ne s'échapperont +pas. Permets-moi d'aimer encore mon mari quelques années avant d'entrer +dans cette auguste permanence. Adieu, ma belle; bien du plaisir! Je vais +tacher de prendre goût à ton sort, et de me détacher des affections +humaines, pour entrer dans l'impassibilité du néant intellectuel. + + + +LIII. + +D'OCTAVE A HERBERT. + +Je ne sais pas trop ce qui se passe dans ma tète; je ne dors pas, j'ai +la fièvre, je suis comme un homme qui commence à s'énamourer; mais de +qui serais-je amoureux, si ce n'est de Syivia? Pourtant je n'en sais +rien; je vis auprès de deux femmes charmantes, et il me semble être +également épris de toutes deux. Je suis ému, content, actif; je m'amuse +de tout: j'ai des envies de rire comme un enfant et des envies de +gambader comme un jeune chien. Peut-être que j'ai enfin trouvé la +manière de vivre qui me convient. Ne rien faire d'obligatoire; m'occuper +doucement de dessin et de musique, habiter un beau et tranquille pays +avec d'aimables amis, aller à la chasse, à la pêche, voir autour de moi +des êtres heureux du même bonheur et remplis des mêmes goûts; oui, cela +est une douce et sainte vie. + +Je t'avouerai que je commençais à devenir sérieusement amoureux de +Fernande lorsque heureusement Sylvia a découvert le roman et l'a terminé +avec quelques reproches et une poignée de main. Elle a bien fait: ce +roman me montait trop au cerveau; ces rendez-vous, ces forêts, ces nuits +d'été, ces billets, ces douces confidences, Fernande affligée de la +froideur de son mari, et répandant ses belles larmes dans mon sein, tout +cela devenait trop enivrant pour ma pauvre tête. Je ne pensais pas +plus à Sylvia que si elle n'eût jamais existé, et je fuyais toutes les +occasions de réussir dans ma prétendue entreprise. Je ne saurais avoir +beaucoup de remords de toutes les folies qui m'ont passé par l'esprit +durant ces jours de bonheur et d'imprudence. Quel autre à ma place n'eût +fait pis? Mais je suis un scélérat fort ingénu, et je trouve mon bonheur +dans la pensée et dans l'espoir du crime plutôt que dans le crime +lui-même. J'ai horreur des plaisirs qu'il faut acheter par des perfidies +et payer par des remords. Attirer Fernande à un rendez-vous et baiser +doucement ses mains, en m'entendant appeler son ami et son frère, me +semblait beaucoup plus agréable que de recevoir les embrassements de la +passion et du désespoir.... Je n'ai jamais séduit personne, et je ne +crois pas que les reproches et les terreurs d'une femme rendent bien +heureux; et puis il y a un étrange plaisir à protéger et à respecter une +pudeur qui se confie et s'abandonne à vous! L'idée que j'étais le maître +de bouleverser cette âme naïve et de ravir ce trésor suffisait à mon +orgueil; je goûtais un raffinement de vanité à la voir se livrer, et à +ne pas vouloir abuser de sa confiance. + +Cependant je commençais à être trop ému; je ne savais plus ce que je +disais, et si Fernande n'a pas deviné ce qui se passait en moi, il faut +qu'elle soit aussi pure qu'une vierge. Je crois en effet qu'elle est +ainsi, et cela augmente mon respect, mon enthousiasme, dirai-je mon +amour? Eh bien, oui, pense de moi ce que tu voudras, je suis amoureux +d'elle au moins autant que de Sylvia. Qu'est-ce que cela fait? Je ne +serai plus l'amant de Sylvia, et je ne chercherai jamais à être celui de +Fernande. Sylvia m'a déclaré formellement, clairement et obstinément, +que nous serions désormais amis, et rien de plus. Je ne sais si c'est un +parti pris ou une épreuve à laquelle elle veut me soumettre; pour moi, +je suis un peu las de ses caprices, et je sens que le dépit m'aidera +puissamment à m'en consoler. Ce qu'il y a de certain, c'est que Sylvia +se trompe si elle me croit d'humeur à accepter son pardon plus tard; je +renonce à son amour, et le mien achèvera de s'éteindre avant qu'elle ait +pris soin de le rallumer. + +Malgré cette passion étrange et les rapports un peu problématiques que +nous avons ensemble, il est impossible d'avoir une existence plus +douce que la nôtre. Jacques, Sylvia et Fernande sont des amis d'élite +certainement, des intelligences pures et dégagées de tous les préjugés, +de toutes les considérations étroites et vulgaires. Sylvia va trop loin +dans cette indépendance pour rendre un amant heureux; mais, à ne la +contempler qu'à la lumière de l'amitié, c'est un être d'une originalité +sublime. Jacques a beaucoup de ses idées et de ses sentiments; mais il +est moins absolu, et son caractère est plus aimable et plus doux. Je +ne le connaissais pas, je l'avais mal jugé; la manière dont il m'a +accueilli, la confiance qu'il me témoigne, la loyauté avec laquelle il +accepte ma prétendue amitié pour sa femme, ont quelque chose de si +noble et de si grand que je me mépriserais du jour où je songerais à le +trouver ridicule. Trahir cette confiance, c'est une idée qui me fait +horreur, une tentation que je n'ai pas besoin de combattre. L'amour que +Fernande a pour lui, et que j'admire comme un des côtés les plus divins +de son âme, suffit pour la préserver à jamais. Je ne sais pas comment +je ferai pour me séparer d'elle, pour renoncer à passer mes jours à +ses côtés, mais il est certain que je m'en séparerai sans lui laisser +d'amertume et sans emporter de remords. + +Je voudrais trouver un moyen de m'établir dans leurs environs et de +les voir tous les jours sans demeurer chez eux, et sans dépendre d'un +caprice de Sylvia, qui peut m'éloigner demain du toit qu'elle habite +sans que j'aie rien à dire, puisque je suis censé n'y être que pour elle +et d'après sa permission. Il y a une jolie petite maison qui a servi +autrefois de presbytère, et qui est dans une situation délicieuse, à +une demi-lieue dans la montagne; si je pouvais faire déguerpir le vieux +militaire qui l'occupe en lui payant le double de son loyer, je serais +le plus heureux et le mieux logé des hommes. Envoie-moi une petite +somme que mon régisseur te portera, et toute la musique qui est dans ma +chambre. Si je m'établis dons mon presbytère, je veux que tu viennes +passer le reste de la belle saison avec moi. Tu es un peu amoureux de +Sylvia, quoique tu ne t'en sois jamais vanté. Nous vivrons tous deux de +chasse, de pèche, de musique et d'amour contemplatif. + + + +LIV. + +DE FERNANDE A CLÉMENCE. + +Non, mon amie, non, je ne suis pas en colère; il est possible que j'aie +eu un moment d'aigreur et d'ironie en te répondant: ta lettre était si +dure et si cruelle! mais je le jure que la mienne a suffi pour épancher +tout mon dépit, et qu'après l'avoir écrite je n'ai pas plus pensé à +notre querelle que s'il ne se fût rien passé. Si j'ai été trop loin dans +ma réponse, pardonne-moi, et, une autre fois, ménage-moi un peu plus. +Vraiment, je n'avais pas mérité des leçons si dures; je m'étais conduite +un peu follement, il est vrai; mais mon coeur était resté si étranger +aux sentiments que tu me supposes, que, cette fois, je ne pouvais +accepter ton arrêt comme une vérité utile. Il me semblait voir dans ta +manière de me traiter une sorte de mépris que je ne pouvais pas et que +je ne devais pas supporter. Pour l'amour de Dieu, n'en parlons plus +jamais! Tu m'as boudée bien longtemps, et tu as attendu trois lettres de +moi pour me dire enfin que tu étais fâchée. J'espère que tu verras dans +ma persévérance à t'écrire une amitié à l'épreuve des mortifications de +l'amour-propre: il en doit être ainsi. Oublie donc toute rancune, et +reviens à moi comme je reviens à toi, sincèrement et avec joie. + +Tu me montres tant d'indifférence et tu te déclares si étrangère +désormais à ce qui me concerne, que je n'ose presque plus t'en parler. +Cependant je veux te forcer à reprendre notre correspondance telle +qu'elle était. Il m'était si agréable de te raconter toute ma vie, +semaine par semaine! Il me semblait avoir allégé mes chagrins de moitié +quand je te les avais confiés; il est vrai qu'à présent je n'ai plus de +chagrins. Jamais je n'ai été plus heureuse et plus tranquille. Toutes +les petites blessures que nous nous faisions, Jacques et moi, sont à +jamais cicatrisées; rien ne nous fait plus souffrir: nous nous entendons +sur tout, nous nous devinons. J'étais bien coupable envers lui, et je ne +conçois plus, comment j'ai pu l'accuser si souvent, lui qui n'a qu'une +pensée et qu'un voeu dans l'âme, mon bonheur. Tout cela me semble un +rêve aujourd'hui, et je ne peux m'expliquer ce que j'étais alors; +peut-être que nous étions trop seuls vis-à-vis l'un de l'autre et trop +inoccupés. Un peu de société et de distraction est nécessaire a mon âge +et même à celui de Jacques; car il est aussi plus heureux depuis que +nous vivons en famille. Je t'ai dit qu'Octave s'était installé à une +demi-lieue d'ici, dans une petite habitation charmante où nous allons +tous lui demander à déjeuner une ou deux fois par semaine. Pour lui, il +vient tous les jours nous trouver. Il a eu cet été, pendant deux mois, +un de ses amis, M. Herbert, un brave Suisse plein de franchise et de +douceur. Nous ne faisions que chasser, manger, rire, aller en bateau, +chanter; et quelles bonnes nuits de sommeil après toute cette fatigue et +cette gaieté! Sylvia est l'âme de nos plaisirs. Je ne sais dans quels +termes elle est avec Octave; il ne se plaint pas d'elle, et, quoiqu'ils +se prétendent amis seulement, je crois fort qu'ils sont plus amants que +jamais. Sylvia devient tous les jours plus belle et plus aimable; elle +est si forte, si active, qu'elle nous entraîne dans son activité comme +dans un tourbillon. Elle est toujours éveillée la première, et c'est +elle qui arrange la journée et décrète nos amusements; elle en prend si +bien sa part qu'elle nous force à nous amuser autant qu'elle. Jacques, +avec son sang-froid, est le plus comique et le plus amusant de nous +tous; il fait toutes sortes de drôleries et d'espiègleries avec une +gravité imperturbable, et sa manière d'être fou est si douce, si +gentille et si peu bruyante, qu'on ne s'en lasse jamais. Octave est plus +turbulent, il est si jeune! il saute, il court, il joue dans nos prés +comme un poulain échappé. Son ami Herbert, quand il était ici, était +chargé de la lecture pendant que nous dessinions ou que nous brodions +les jours de pluie ou de trop grande chaleur. Au milieu de ce bonheur, +mes enfants poussent comme de petits champignons; c'est à qui les aimera +le plus. Jamais je n'ai vu d'enfants si gâtés et si caressés; Octave est +celui de tous que ma fille préfère; il se couche par terre sur le tapis +où elle se roule au soleil, et pendant des heures entières elle s'amuse +à passer ses petites mains dans les longs cheveux blonds de son ami. +Sylvia est la favorite de mon fils; elle le tient sur ses genoux en +jouant du piano avec une main, et il l'écoute comme s'il comprenait le +langage des notes; de temps en temps il se tourne vers elle avec un +sourire d'admiration et cherche à parler; mais il ne fait entendre +que des sons inarticulés, qui, au dire de Sylvia, sont des réponses +très-précises et très-logiques au langage du piano. Il faut voir ses +interprétations et la traduction qu'elle fait de ses moindres gestes, et +le sérieux, le recueillement avec lequel Jacques écoute tout cela. Ah! +nous sommes bien enfants tous, et bien heureux! + +Depuis qu'Herbert est parti et que le froid commence à se faire sentir, +nous sommes un peu plus sédentaires. Nous avons encore pourtant de +belles journées d'automne, et nos soirées ont pris une tournure de +mélancolie délicieuse. Sylvia improvise au piano, et, pendant ce temps, +nous sommes assis tout pensifs autour de l'âtre où pétille le sarment. +Sylvia ne s'approche jamais du feu; elle est d'un tempérament sanguin, +et craint toujours que le sang ne lui monte à la tête. Mon vieux fumeur +de Jacques va et vient par la chambre, et de temps en temps donne un +baiser à sa soeur et à moi; puis il tape sur l'épaule d'Octave en lui +disant: «Est-ce que tu es triste?» Octave relève la tête, et nous nous +apercevons quelquefois que son visage est couvert de larmes. C'est +l'effet des improvisations étranges et tour à tour tristes et folles de +Sylvia. Alors Jacques et Octave se racontent les divers rêves poétiques +qu'ils ont faits pendant le chant et les modulations de piano. Il +est étrange de voir comme les mêmes notes et les mêmes sons agissent +différemment sur les nerfs de chacun d'eux; quelquefois Jacques est +à cheval sur la bête de l'Apocalypse quand Octave est endormi sur la +paille d'une prison; d'autres fois c'est Jacques qui est atterré de +tristesse dans quelque désert épouvantable, tandis qu'Octave vole avec +les sylphes autour du calice des fleurs au clair de la lune. Bien +n'est plus amusant que d'entendre les fantaisies qui leur passent +par l'esprit. Sylvia s'en mêle rarement: c'est la fée qui évoque les +apparitions et qui les contemple sans émotion et en silence, comme des +choses qu'elle est habituée à gouverner. Ce qui l'amuse le plus, c'est +de voir l'effet de la musique sur le chien de chasse d'Octave, et +d'interpréter les singuliers gémissements qui lui échappent à de +certaines phrases d'harmonie; elle prétend qu'elle a trouvé l'accord et +la combinaison des sons qui agissent sur la fibre de ce vaporeux animal, +et que ses sensations sont beaucoup plus vives et plus poétiques que +celles de ces messieurs. Tu ne saurais t'imaginer combien ces folies +nous occupent et nous divertissent. Quand on est plusieurs à s'aimer +comme nous faisons, toutes les idées, tous les goûts deviennent communs +à tous, et il s'établit une sympathie si vive et si complète, qu'une +seule âme semble animer plusieurs corps. + +Adieu, mon amie, écris-moi donc; et, comme tu as pris autrefois part à +mes chagrins, prends part à ma joie. + + + + +TROISIEME PARTIE. + + + +LV. + +D'OCTAVE A FERNANDE. + +Fernande, je n'en puis plus, j'étouffe, cette vertu est au-dessus de +mes forces, il faut que je parle et que je fuie, ou que je meure à vos +pieds; je vous aime, il est impossible que vous ne le sachiez pas. +Jacques et Sylvia sont des êtres sublimes, mais ce sont des fous, et moi +aussi je suis un insensé, et vous aussi, Fernande. Comment ont-ils pu, +comment avons-nous pu croire que je vivrais entre Sylvia et vous, sans +aimer passionnément l'une des deux? Longtemps je me suis flatté que je +n'aimerais que Sylvia; mais Sylvia ne l'a pas voulu. Elle m'a repoussé +avec une obstination qui m'a rebuté, et mon coeur peu à peu lui a obéi; +il s'est rangé sans colère et sans effort à l'amitié, et il est certain +que ce sentiment, entre elle et moi, m'a rendu bien plus heureux que +l'amour. C'est ainsi que j'aurais dû l'aimer toujours, et c'est ainsi +que je l'aimerai toute ma vie, avec calme, avec force, avec vénération. +Mais vous, Fernande, je vous aime mille fois plus que je ne l'ai jamais +aimée, je vous aime avec emportement, avec désespoir, et il faut que je +parte! oh! Dieu! oh! Dieu! pourquoi vous ai-je connue? + +Vous me demandez tous les jours pourquoi je suis triste, vous vous +inquiétez de ma santé; vous ne comprenez donc pas que je ne suis pas +votre frère et que je ne peux pas l'être? Vous ne voyez pas que je bois +le poison par tous les pores, et que votre amitié me tue? Que vous +ai-je fait pour que vous m'aimiez avec cette tendresse et cette douceur +impitoyables? Chassez-moi, maltraitez-moi, ou parlez-moi comme à un +étranger. Je vous écris dans l'espoir de vous irriter; quelque chose que +vous fassiez, quelque malheur qui m'arrive, ce sera un changement; le +calme étouffant où nous vivons m'oppresse et me rendra fou. J'ai été +longtemps heureux auprès de vous. Votre amitié, qui m'irrite et me fait +souffrir aujourd'hui, était, dans les premiers mois, un baume divin +répandu sur les blessures d'un coeur déchiré. J'étais incertain, agité, +plein d'un espoir inconnu, transporté de désirs que je ne savais pas +expliquer, et dont le but me semblait être l'éternité avec vous. J'étais +si fatigué des choses de la terre, Sylvia m'avait rendu l'amour si +fâcheux et si rude dans les derniers temps, et ce que j'avais souffert +pour la perdre, la retrouver et la perdre encore, m'avait tellement +brisé, que je n'espérais presque plus rien en ce monde, et que je me +sentais dans une disposition à me nourrir de rêves et de chimères. Il +faut que je vous dise toute ma folie; dès que je vous vis, je vous +aimai, non d'une amitié paisible et fraternelle, comme je m'en vantais, +mais d'an amour romanesque et enivrant. Je m'abandonnais à ce sentiment +à la fois vif et pur; si j'avais été repoussé et contrarié, peut-être +serait-il devenu dès lors une passion violente; mais vous m'accueillîtes +avec tant de confiance et d'ingénuité! Jacques ensuite m'appela si +loyalement à partager le bonheur de vous voir tous les jours, que je +m'habituai à vous contempler sans oser vous désirer. Je pensais alors +que cela me suffirait toujours, ou je me disais du moins que le jour où +ce sentiment me ferait trop souffrir, j'aurais toujours la force de m'en +aller; à présent, je me sens plus volontiers la force de mourir. + +Où est-il ce temps où un baiser sur votre main me rendait si heureux? où +un regard de vous me restait dans les yeux et dans l'âme pour toute +une nuit? Je me confesse à vous, Fernande, je vous possédais dans mon +sommeil, et cela me suffisait. L'amour encore mal éteint que j'avais eu +pour Sylvia se rallumait de temps en temps, et je donnais le change à +mon coeur, selon les circonstances qui me rapprochaient d'elle ou de +vous plus intimement. Combien de fois j'ai pressé dans mes bras un +fantôme qui avait vos traits et les siens, et dont la longue chevelure +d'ébène, mêlée à des flocons de soie dorée, reposait éparse sur mon +coeur et sur mes épaules! Dans le délire de ces nuits heureuses, je vous +appelais tour à tour, j'invoquais l'affection de l'une de vous, et il me +semblait vous voir toutes deux descendre du ciel et me donner un baiser +au front; mais insensiblement les traits de Sylvia s'effacèrent, et +le fantôme ne m'apparut que sous les vôtres. Quelquefois encore, par +habitude, par effroi, par remords peut-être, j'appelais l'image de votre +compagne, mais elle ne me répondait plus; et vous passiez sans cesse +devant mes yeux, comme une révélation de mon destin, comme une prophétie +obéissant à l'ordre de Dieu. Alors je m'abandonnai à ma passion, et je +commençai à souffrir; mais je vous offrais ma douleur en sacrifice. Je +vous voyais éprise de Jacques avec raison; j'estime et je vénère cet +homme: pouvais-je désirer lui arracher le bien le plus précieux qu'il +ait au monde? J'aimerais mieux l'assassiner. Longtemps cette idée de +vertu et de dévouement a soutenu mon courage; je me disais bien qu'il +serait plus prudent et plus facile de vous fuir que de me taire +éternellement; mais il était trop tard, je ne le pouvais plus: tout me +semblait supportable plutôt que de cesser de vous voir. Il y a huit mois +que je me tais; j'ai supporté héroïquement ce terrible hiver passé à vos +côtés, sans distraction et presque tête à tête, car vous ne pouvez pas +disconvenir que nous faisons deux à nous quatre: Jacques et Sylvia font +un, vous et moi faisons un autre; ils se comprennent en tout, et nous +nous comprenons de même. Quand nous sommes tous ensemble, nous sommes +comme deux amis qui s'entretiennent de leurs plaisirs et de leurs +peines, et qui se révèlent mutuellement ce qu'ils éprouvent et ce qu'ils +sont. Vous et moi nous ne nous racontons rien, nous n'avons qu'une âme, +et nous n'avons pas besoin de nous exprimer ce que nous sentons en +commun. Cette impérieuse et enivrante sympathie dont je m'abreuve en +silence, j'ai pourtant besoin de l'épancher. Ce n'est pas par des mots +que nous pouvons nous comprendre; ils sont inutiles; nos regards et le +battement de nos coeurs se répondent. Mais il faut des embrassements et +des étreintes ardentes à ce feu qui s'allume et s'avive chaque jour de +plus en plus; car tu m'aimes, peut-être!... Ah! pardonnez-moi, Fernande, +je deviens fou. Adieu, adieu! je partirai demain. Ne me méprisez pas; +j'ai fait ce que j'ai pu, mes forces ne vont pas au delà. + + + +LVI. + +DE FERNANDE A OCTAVE. + +Octave, Octave, que fais-tu? où t'égares-tu? Tu es fou, mon ami! Tu es +mon frère; tu l'as juré devant Dieu et devant moi; tu ne peux pas te +parjurer, tu ne peux pas te souiller à ce point, toi que je connais si +noble et si pur. Est-ce que je pourrais t'aimer autrement qu'une soeur +aime son frère? Quelles pensées affreuses harcellent ta pauvre tête? +Tu es malade. O mon cher Octave! tu souffres, je le vois; des fantômes +évoqués par la fièvre troublent ton sommeil; la raison, la mémoire et le +jugement t'abandonnent. Tu crois avoir de l'amour pour moi; et, si j'y +répondais, tu aurais horreur de cet amour comme d'un forfait. Non, mon +ami, tu ne m'aimes pas comme tu le crois; tu as besoin d'aimer, et tu te +méprends. C'est Sylvia que tu aimes; et si ce n'est plus elle, c'est un +être que tu désires, et qui existe pour toi dans quelque autre lieu où +il faut aller le chercher. Oui, tu as raison, pars, voyage; il faut +distraire ta folie. Hélas! tu n'as pu vivre ici, et je croyais que nous +pouvions vieillir ensemble, et j'étais si heureuse de cette idée! Mais +tu guériras, et tu reviendras, Octave; tu reviendras avec une compagne +digne de toi, et notre bonheur à tous sera plus pur et plus paisible. Tu +dis que je dois avoir deviné ton amour; j'aurais vécu mille ans ainsi, +près de toi, dans cette confiance sacrée en ta parole, sans jamais +songer qu'il te fût possible de te parjurer, même dans le secret de ton +coeur. Et aujourd'hui encore, je suis sûre que tu t'abuses; je contemple +ta douleur avec la stupeur et la sollicitude que j'aurais si je te +voyais atteint d'un mal subit, d'une attaque de folie ou de terribles +convulsions. Que pourrais-je penser alors? Rien, sinon que ton mal me +ferait autant souffrir que toi-même. Comment pourrais-je m'en irriter ou +m'en croire coupable? Je te soignerais avec tendresse, j'essaierais de +te calmer par de douces paroles, par de saintes caresses, et cela te +ferait du bien. Mon ami bien-aimé, reviens à toi, reviens à nous; oublie +cette funeste secousse. Brûlons ces deux lettres, et qu'il n'en soit +jamais question. Tout cela est un rêve; il ne s'est rien passé. Personne +n'a entendu les paroles que tu as proférées dans le délire; elles sont +ensevelies dans mon coeur, et n'en ont point altéré le calme et la +tendresse. Une amitié comme la nôtre peut-elle être brisée par un +instant d'erreur et de souffrance? Pars, mon ami; mais reviens sans +crainte et sans honte aussitôt que tu seras guéri. Cet éclair n'aura pas +laissé de trace sinistre dans notre beau ciel, et tu nous retrouveras +tels que tu nous laisses. + + + +LVII. + +D'OCTAVE A FERNANDE. + +Tu as raison, ma soeur bien-aimée, je suis fou; mon cerveau et mon coeur +sont malades; il faut que j'aie du courage et que je parte. Tu es un +ange, Fernande; quel billet tu m'écris! Ah! tu ne sauras jamais le bien +et le mal qu'il me fait. Persuade-toi que c'est une maladie, et tâche de +me persuader que j'en guérirai et que je pourrai revenir, car l'idée de +te quitter pour toujours est au-dessus de mes forces. Invoque ma parole +et la sainteté de nos liens; invoque le nom respecté et chéri de +Jacques; dis-moi tout ce qu'il faut me dire pour me donner la force dont +j'ai besoin. Oh! je l'aurai, Fernande; ta douceur et ta compassion nous +sauvent tous les deux. Je ne m'étais pas attendu à cette tendresse +miséricordieuse avec laquelle tu me plains en me repoussant; j'espérais +que tu me repousserais durement, et que je pourrais t'aimer et t'estimer +moins. Alors, malheur à toi, je serais resté, et j'aurais peut-être +réussi à te perdre. Mais que puis-je faire devant une vertu si calme et +si compatissante? Le dernier des lâches tomberait à genoux devant toi, +et tu sais que je suis un honnête homme; j'aurai du coeur. Adieu, +Fernande; adieu, ma soeur chérie; adieu, mon seul et dernier amour; je +deviendrai ce qu'il plaira à Dieu; je guérirai ou je mourrai. Il ne +s'agit pas de cela; l'important, c'est que tu restes heureuse et pure; +je partirai avec cette idée, et elle me soutiendra. + +Il faut que vous me pardonniez un vol que je vous ai fait: le bracelet +que vous m'avez jeté par la fenêtre, un soir que vous me prîtes pour +Jacques, ne m'a jamais quitté. Celui que vous avez est une copie exacte +que j'ai fait faire à Lyon, et que je vous ai rendue pour ne pas vous +offenser par ma résistance. Je n'ai pas eu le courage de me séparer de +ce premier gage d'une affection qui m'est devenue si nécessaire et +si funeste; aujourd'hui que je sens mon coeur criminel, je n'oserais +emporter ce bracelet sans votre permission. Vous ne pouvez pas me le +refuser, quand je pars, peut-être pour toujours. J'accomplis le +plus terrible des sacrifices; serez-vous sans pitié? Je paierai mon +dévouement de ma vie peut-être, et votre générosité ne vous coûtera +rien, car personne ne pourra deviner la supercherie. J'ai fait effacer +de l'écusson de mon bracelet le chiffre de Jacques, qui était enlacé au +vôtre, et je l'ai fait remplacer par le mien. Si, à ce moment affreux +et solennel où je vous quitte, vous m'accordez ce gage d'amitié et de +pardon, il me deviendra plus cher que jamais. + +Je dirai ce soir que je pars demain; je trouverai un prétexte; je +promettrai de revenir. Soyez tranquille, je ne me trahirai pas. Mais +partirai-je sans te dire adieu, sans couvrir tes mains de mes larmes? +N'évite pas de te trouver seule avec moi, comme tu fais depuis hier, +Fernande; que crains-tu donc? n'es-tu pas sûre de toi? Et si j'avais un +instant de faiblesse et de désespoir, ne sais-tu pas qu'avec un mot +tu me verrais à tes genoux, le plus silencieux et le plus résigné des +hommes? Ah! ne me fuis pas, ne me fais pas souffrir pendant ce dernier +jour que je vais passer près de toi. Si mes larmes te font du mal, si +mes plaintes te fatiguent, aie du courage aussi; il m'en faut bien +davantage pour te quitter. Songe que ta tâche sera finie demain, et que +la mienne va commencer, affreuse, éternelle! Songe que je suis sur les +marches de l'échafaud, et que Dieu te tiendra compte d'une parole de +miséricorde que tu m'auras accordée en m'envoyant au martyre. + + + +LVIII. + +D'OCTAVE A FERNANDE. + +O mon ange, ô ma bien-aimée, nous sommes sauvés! que Dieu te couvre de +ses bénédictions, ô la plus pure et la plus sainte de ses créatures! +Oui, tu as raison, on a la force qu'on veut avoir, el le ciel +n'abandonne point au danger ceux qui se recommandent à lui dans la +sincérité de leur coeur. Que serais-je devenu loin de toi? Mon âme +se serait souillée de regrets, de fureurs, de projets, et peut-être +d'entreprises insensées pour te retrouver et te ressaisir, au lieu que +tu m'aideras à être vertueux et tranquille comme toi. Le continuel +spectacle de ta sérénité angélique fera passer le même calme dans +mon coeur et dans mes sens. J'étais perdu si tu me retirais ta main +secourable; laisse-moi la coller à mes lèvres, et qu'elle me conduise où +elle voudra. Je suis résigné à tous les sacrifices; je me tairai et je +guérirai. Eh! ne suis-je pas déjà guéri? n'ai-je pas fait l'essai de mes +forces durant ces heures de la nuit que tu m'as laissé passer dans ta +chambre? J'étais fou quand je me suis levé pour t'aller dire adieu. Et +ce Jacques que le hasard fait partir précisément hier soir, au milieu +du plus terrible accès de ma fièvre et de mon égarement! An! c'était la +volonté de la Providence. Si tu avais refusé de me voir, j'enfonçais ta +porte; je ne savais plus ce que je faisais; mais tu m'as ouvert, et tu +as bien fait. Est-ce qu'il y a au monde un emportement, un délire, qui +puisse résister à la sainte confiance d'un être aussi chaste, aussi +divin que toi? Tu ne dormais pas non plus, ô mon enfant chéri! tu +n'étais pas même déshabillée, et tu priais pour moi! ange du ciel, Dieu +t'a exaucée! Quand je t'ai vue si belle, si candide avec ta robe blanche +et les cheveux blonds épars sur tes épaules, avec ton sourire affectueux +sur les lèvres, et tes grands yeux encore humides des larmes que tu +avais versées pour moi, il m'a semblé voir une vierge de l'Elysée, et je +suis tombé à tes pieds comme devant un autel. Oh! comme tu as écouté ma +douleur, comme tu as essuyé mes larmes avec une ineffable tendresse! et +tu m'embrassais en pleurant toi-même, ô sublime imprudente! Mais quel +être immatériel es-tu donc? et quelle puissance divine as-tu reçue +d'en haut pour calmer les fureurs du désespoir avec les caresses qui +devraient les allumer? Tes lèvres étaient si fraîches sur mon front! Il +me semblait qu'un baume ineffable passait dans toutes mes artères, et +que mon sang devenait aussi pur, aussi paisible que celui de tes enfants +endormis auprès de nous. Oh! qu'ils sont beaux, tes enfants, et combien +je les aime! Il y a déjà sur le visage de ta fille un reflet de ton âme +virginale! Je te l'aurais enlevée, si tu m'avais chassé; je n'aurais pu +abandonner ce berceau où je l'ai endormie si souvent; car mon âme se +brisait à l'idée de vivre seul et abandonné, moi qui, depuis huit mois, +vis d'affections ineffables. Avec toi, mon plus précieux trésor, que +de biens j'allais perdre: l'amitié de Sylvia, qui est si grande, si +éclairée, si belle! et celle de Jacques, que je paierais de mon sang! +Où aurais-je retrouvé des coeurs semblables? Qui m'aurait fait une vie +supportable loin de vous tous? + +Bénie sois-tu, ma Fernande! tu n'as pas voulu mon désespoir, et quand je +t'ai demandé si tu croyais qu'il nous fût possible de vivre l'un près de +l'autre sans danger, c'est Dieu qui a dicté ta réponse. Ah! ce _oui_! +comme tu l'as dit avec enthousiasme et avec confiance! il m'a frappé +d'une commotion électrique; je m'attendais si peu à cette parole +d'encouragement et de pardon! Un instant, un mot a suffi pour faire de +moi un autre homme. Puisque tu es sûre de moi, je le suis aussi; c'était +une lâcheté de fuir quand je pouvais me vaincre; et d'ailleurs est-ce +donc si difficile? Je ne conçois plus pourquoi j'ai été en proie à ces +agitations frénétiques; c'est que le danger est toujours plus terrible +de loin que de près; c'est que, d'ailleurs, quand je croyais pouvoir +succomber et t'entraîner avec moi, je ne te connaissais pas; je te +prenais pour une femme comme les autres, et tu es une divinité qu'aucune +souillure humaine ne peut atteindre. Je ne pouvais m'imaginer qu'au lieu +de la crainte ou de la colère, quand je t'aurais avoué mes tourments, je +trouverais sur ton front cette impassible confiance, et sur tes lèvres +ce miséricordieux sourire. Je croyais que tu t'arracherais de mes bras +avec effroi, et quand j'approcherais mes lèvres de ton visage pour +te donner, comme les autres jours, un fraternel baiser, que tu te +détournerais avec indignation. Mais ton innocence brave tous les périls +vulgaires et les surmonte tranquillement. Ah! je saurai m'élever jusqu'à +toi, et planer du même vol au-dessus des orages des passions terrestres, +dans un ciel toujours radieux, toujours pur. Laisse-moi t'aimer, et +laisse-moi donner encore le nom d'amour à ce sentiment étrange et +sublime que j'éprouve; _amitié_ est un mot trop froid et trop vulgaire +pour une si ardente affection; la langue humaine n'a pas de nom pour la +baptiser. Mais n'appelle-t-on pas amour aussi l'amitié des mères +pour leurs enfants et l'enthousiasme de la foi religieuse? Ce que tu +m'inspires participe de tout cela, mais c'est quelque chose de plus +encore. Ah! sache qu'il faut bien t'aimer, Fernande, pour éprouver +ce calme qui est descendu en moi depuis six heures. Chose étrange et +délicieuse! en rentrant dans ma chambre, purifié par mes résolutions, +apaisé par ton chaste embrassement, je me suis endormi du plus profond +et du plus bienfaisant sommeil que j'aie goûté depuis trois mois, et je +viens de m'éveiller plus calme et plus joyeux que je ne l'ai été de ma +vie. Oh! quel bien m'ont fait tes paroles! Écris-moi, répète-moi tout +ce que tu m'as dit, afin que je le relise à genoux si quelque nuage de +mélancolie vient encore à passer dans mon beau ciel, et que je retrouve +la pure lumière, ô étoile radieuse qui me conduis! Il me semble que je +vois le soleil pour la première fois, tant la nature m'apparaît belle +et jeune ce matin! Je viens d'entendre le premier coup de la cloche qui +t'appelle au déjeuner, et j'ai tressailli comme à la voix d'un ami. +Quelle belle vie! comme nous sommes heureux! Comme je demeure près de +toi, Fernande! le vent d'ouest m'apporte les bruits de ta maison et les +parfums de ton jardin. J'ai le temps de m'habiller et d'aller m'asseoir +à la même table que toi, avant que Sylvia ait fini d'arranger +méthodiquement ses livres et ses crayons dans le grand salon. Comment! +je vais revoir tout cela! tout cela que j'ai cru quitter pour toujours, +hier soir. Je vais encore rire et causer à cette table où il est permis +de mettre les deux coudes, et d'où l'on peut se lever autant de fois +qu'on veut pendant le repas? Je vais chanter encore avec toi le duo que +nous aimons? Oh! quel jour de fête! Si tu savais comme la lune était +belle à son coucher ce matin, quand j'ai traversé le vallon pour revenir +chez moi! Comme l'herbe humide était semée de pâles diamants, et comme +les premières fleurs des amandiers exhalaient une odeur fraîche et +suave! Mais tu as joui de tout cela aussi, car tu étais à ta fenêtre, et +je t'ai vue aussi longtemps que me l'a permis la distance. Tu me suivais +des yeux, ô ma belle amie! tu m'accompagnais de tes voeux, tu demandais +à Dieu de conserver pure en moi l'oeuvre de tes pieux efforts, cette +nouvelle âme que tu m'as donnée, cette nouvelle vertu que tu m'as +révélée! Allons, allons, je plie ma lettre et je pars; je viens de +regarder dans la lunette d'approche qui est fixée sur ma fenêtre et +braquée sur ta demeure; j'ai vu Sylvia avec sa robe bleue dans le +jardin. Tu dors encore, mon petit ange, ou tu habilles tes enfants; je +vais t'aider, et jouer du hautbois pour empêcher ta fille de crier quand +tu lui mettras ses bas. Et notre Jacques! il revient ce soir, n'est-ce +pas? je vais l'embrasser comme si je l'avais perdu pendant dix ans! Toi, +je ne t'embrasserai plus, mais tu me laisseras baiser tes pieds et le +bas de ta robe tant que je voudrai. + + + +LIX. + +DE FERNANDE A OCTAVE. + +Ce qu'il y avait d'affreux et d'impossible, c'était de nous quitter. +Je savais bien que vous auriez la force d'étouffer une pensée funeste +plutôt que celle de m'abandonner. Je comptais sur votre amitié quand +je vous ai dit: «Oui, tu le peux, reste Octave; renonce à des rêves +coupables, fais un noble effort sur toi-même; ouvre les yeux, regarde +comme tu es saintement aimé, comme tu peux être heureux entre ces +trois amis qui te chérissent à l'envi l'un de l'autre, et comme tu vas +souffrir dans la solitude avec le remords d'avoir désolé un de ces +coeurs sincères, et le regret d'avoir affligé les deux autres par ton +départ. Examine ton âme, et vois combien elle est belle, jeune et forte; +ne peut-elle, entre deux sacrifices, choisir le plus noble et le plus +généreux? n'es-tu pas sûr qu'elle gouvernera toujours tes passions? +veux-tu que je croie que les sens chez toi commanderont au coeur? ne +serai-je donc pas toujours là pour relever ton courage s'il venait à +faiblir? seras-tu sourd à ma voix quand elle t'implorera? et ces douces +larmes que tu verses maintenant, seront-elles taries quand les miennes +couleront?» O cher Octave! en te parlant ainsi, je sentais Dieu +m'inspirer; une confiance, une foi miraculeuse, descendaient en moi; +j'avais comme une révélation de ce qui allait s'opérer entre nous, et +ce fut un prodige en effet que ma resolution et ton enthousiasme en ce +moment. Tu ne sais pas comme tu devins beau en tombant à genoux et en +levant les bras vers le ciel pour le prendre à témoin de tes serments; +comme ton visage pâle devint vermeil et animé; comme les yeux fatigués +et presque éteints s'illuminèrent d'une flamme sublime. Ce rayon du +ciel a laissé son reflet sur ta figure, et depuis hier tu as une autre +expression, une autre beauté que je ne te connaissais pas. Ta voix +aussi a changé; elle a quelque chose qui me pénètre comme une musique +délicieuse, et quand tu lis tout haut, je n'écoute pas les mots, je ne +comprends pas le sens des choses que tu dis; la seule harmonie de ta +voix m'émeut et me donne envie de pleurer. Moi-même je me sens toute +changée; j'ai des facultés nouvelles, je comprends mille choses que je +ne comprenais pas hier; mon coeur est plus chaud et plus riche; j'aime +mon mari, ma soeur Sylvia et mes enfants plus que jamais; et pour toi, +Octave, je ressens une affection à laquelle je ne chercherai point de +nom, mais que Dieu m'inspire et que Dieu bénit. Ah! que tu es grand et +pur, mon ami! que tu es différent des autres hommes, et combien peu +d'entre eux sont capables de te comprendre! + +Que serais-je devenue si tu nous avais quittés? La seule pensée de te +perdre me fait encore tressaillir douloureusement. Sais-tu, mon ami, +combien tu nous es nécessaire, et à moi surtout? Ce que tu m'écrivais +l'autre jour est bien vrai: nous ne faisons qu'un. Jamais deux +caractères ne se sont convenus, jamais deux coeurs ne se sont compris +comme les nôtres. Jacques et Sylvia se ressemblent et ne nous +ressemblent pas, et c'est pour cela que nous les aimons tant; voilà +pourquoi nous avons pu avoir de l'amour pour eux, mais nous ne pouvons +en avoir l'un pour l'autre. Pour alimenter l'amour, Il faut, je crois, +des différences de goûts et d'opinions, de petites souffrances, des +pardons, des larmes, tout ce qui peut exciter la sensibilité et +réveiller la sollicitude journalière. L'amitié, l'amour fraternel, si +tu veux, est plus heureux et plus également pur; c'est un refuge contre +tous les maux de la vie, c'est une consolation suprême aux douleurs que +cause l'amour. Avant de te connaître, j'avais une amie dans le sein de +laquelle je versais toutes mes douleurs, et quoiqu'elle fût bien acre et +bien sévère dans ses réponses, la seule habitude de lui écrire tous les +petits événements de ma vie me soulageait d'un grand poids. Tu as lu ses +lettres, et tu as conclu en me conjurant de destituer cette confidente +et de t'accorder ses fonctions. Je ne sais pas si elle était, comme +tu le prétends, une fausse et mauvaise amie, mais elle était bien +certainement au-dessous de toi, mon cher et bon Octave. Oh! qu'elle +était loin, cette Clémence, d'avoir ta douceur et ta sensibilité! Elle +m'effrayait, et tu me persuades; elle me menaçait de maux inévitables, +et tu m'apprends à m'en préserver; car tu as au moins autant de raison +et de jugement qu'elle, et, de plus, tu sais comment il faut me parler +et me convaincre. Depuis que tu es ici, et que je me suis habituée à +t'ouvrir mon coeur à chaque instant, je me suis guérie des petites +maladies morales et corrigée des nombreux défauts qui compromettaient et +troublaient mon bonheur. Tu m'as appris à accepter les souffrances de la +vie journalière, à tolérer les imperfections de l'amour, à ne demander +que ce qui est possible au coeur humain; tu m'as enseigné la justice, +et tu m'as appris à aimer Jacques comme il faut l'aimer pour le rendre +heureux. Mon bonheur et le sien sont donc ton ouvrage, ô mon cher ami! +et je suis si accoutumée à avoir recours à toi en tout, que ma félicité +serait ruinée du jour où je le perdrais; je retomberais peut-être dans +mes anciens torts, et je perdrais le fruit de tes conseils. Reste donc, +et ne parle jamais de t'éloigner. Notre vie sera plus belle encore +qu'elle ne l'a été jusqu'ici. Mes enfants grandiront sous tes yeux, et +nous les élèverons; nous prendrons de leur intelligence le même soin que +nous prenons aujourd'hui de leurs petites personnes. Après eux et après +Jacques, tu seras ce que j'aurai de plus cher au monde; car je t'aime +encore mieux que Sylvia, et pourtant je regarde et je chéris Sylvia +comme ma soeur. Mais ton caractère a bien plus de rapport avec le mien, +et je me sens bien plus de confiance et d'entraînement vers toi; à +présent surtout, il me semble que nous avons reçu un nouveau baptême, et +que Dieu nous abandonnerait si nous l'invoquions séparément. + +Garde mon bracelet, à une condition: c'est que tu y feras remettre +le chiffre de Jacques, sans effacer le tien; qu'ils soient tous deux +enlacés au mien, et que ton coeur ne me sépare jamais ni de lui ni de +toi. + + + +LX. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +De la ferme de Blosse. + + +Tu me demandais hier pourquoi je viens si souvent à Blosse, et tu me +reprochais de chercher la solitude depuis quelque temps. Il est vrai que +jamais je n'ai senti si vivement le besoin d'être seul et de réfléchir. +Ce lieu désert et plein d'aspects sauvages me plaît et me fait du bien. +Je sens comme une main inexorable, mais paternelle encore dans sa +rigueur, qui m'attire au fond de ces bois silencieux pour m'y enseigner +la résignation. Je viens m'asseoir au pied de ces chênes séculaires que +ronge la mousse, et j'y résume ma vie. Cela me calme. + +Est-ce que tu ne sais pas ce que j'ai? Est-ce que tu ne t'es pas aperçue +qu'Octave aime ma femme? Cet amour a été romanesque et innocent pendant +bien longtemps; mais il prend de la violence, et si Fernande ne le voit +pas encore, elle ne peut tarder à le voir. Nous avons été imprudents; +les laisser ainsi ensemble! ils sont si jeunes! Mais que pouvions-nous +faire? Tu ne pouvais pas feindre de revendiquer un amour que tu avais +repoussé. Ta fierté se refusait à tout ce qui aurait eu l'apparence +d'une ignoble jalousie et d'une vanité blessée. Pour moi, c'était bien +pis; j'avais d'abord accusé injustement ces pauvres jeunes fous; je +sentais que j'avais beaucoup à réparer envers eux, et la crainte de me +tromper encore me forçait à fermer les yeux. Je t'avoue que, malgré +l'évidence, j'hésite encore à croire qu'Octave soit amoureux d'elle. Il +semblait si sûr de lui dans les commencements, et toute l'année dernière +il a été si heureux auprès de nous! Mais depuis l'hiver il a été de +plus en plus agité et distrait; à présent il est réellement malade de +chagrin. C'est un honnête homme, il est devenu froid et sec avec moi. +Il ne sait pas me dissimuler la gêne et le trouble que je lui cause; +pourtant il m'aime sincèrement. Hier soir, quand je suis monté à cheval, +il est venu avec moi, et il m'a parlé d'un voyage qu'il compte faire +bientôt à Genève. J'ai compris qu'il voulait s'éloigner de Fernande; +j'ai pressé sa main sans rien dire, et il s'est jeté dans mes bras en +s'écriant: «Ah! mon brave Jacques!...» puis il s'est arrêté brusquement +et m'a parlé de mon cheval. Pauvre Octave! il est malheureux, et c'est +par notre faute; nous l'avons trop abandonné aux périls de la jeunesse. +Mais où ne les aurait-il pas rencontrés? et où les eût-il combattus avec +autant de vertu? + +Il partira, j'en suis sûr, et peut-être à l'heure où je t'écris il est +déjà parti. Il y avait sur sa figure quelque chose d'extraordinaire, +comme s'il eût pris une résolution pénible mais ferme. Ce qui m'a fait +partir sur-le-champ moi-même pour la ferme, c'est la grande altération +que j'ai vue sur la figure de ma femme à l'heure du dîner; jusque-là +j'étais convaincu qu'elle n'avait pas la plus légère idée de l'amour +d'Octave; depuis ce moment je ne sais que penser. Il est vrai qu'elle +est souffrante depuis quelque temps; le sevrage de ses enfants la +fatigue, et l'abondance de son lait l'incommode encore souvent. Je n'ai +pas voulu l'observer attentivement, cela me faisait peur; quoi qu'il pût +s'être passé entre eux, du moment qu'Octave avait le courage de partir, +je ne devais pas lui rendre plus amer le dernier jour peut-être qu'il +avait à vivre auprès d'elle. Je suis sûr maintenant de la raison et +de la prudence de Fernande; elle l'éloignera sans l'offenser et sans +irriter sa passion par d'inutiles démonstrations de force. J'ai vu +que je devais la laisser agir, et que ma confiance aveugle était la +meilleure garantie possible de leur vertu. + +Je n'ai aucune inquiétude, mais je suis triste et profondément las de +moi. J'avais un ami sincère, aimable, dévoué, et il faut qu'il parte +désespéré parce que je suis au monde! Vous aviez une belle vie, intime, +riante et pure comme vos coeurs, et voilà qu'elle est gâtée, dérangée, +empoisonnée, parce que je suis M. Jacques, le mari de Fernande! J'espère +si peu en moi et en mon avenir, que je voudrais plutôt mourir et vous +laisser tous heureux, que de conserver mon bonheur au prix de celui de +l'un de vous. Mon bonheur! sera-t-il possible désormais, si Fernande a +dans le coeur un regret profond? Et comment ne l'aurait-elle pas! Voilà +ce qui m'a consterné hier. Elle l'aime peut-être... si cela est, elle +ne le sait pas encore elle-même; mais l'absence et la douleur le lui +apprendront. Et pourquoi partirait-il, s'il faut qu'elle le pleure et +qu'elle me haïsse? + +Non, elle ne me haïra pas, elle est si bonne et si douce! et moi je +serai bon et doux avec elle; mais elle sera malheureuse, malheureuse par +nos liens indissolubles... J'ai beaucoup pensé à cela avant que nous +fussions mariés, et depuis quelque temps j'y pense encore; je verrai. Ne +me parle pas, ne m'apprends rien sans que je t'interroge. Je crains que +la première fois tu ne m'aies beaucoup trop rassuré sur leur amitié: ils +étaient purs alors, et ils le sont encore; mais ils pouvaient se séparer +aisément, et aujourd'hui il faut que leurs coeurs se brisent. Que Dieu +nous pardonne, nous n'avons rien fait à mauvaise et coupable intention. +Je retournerai demain au château; si Octave n'est point parti, je +songerai à ce que je dois ou à ce que je puis faire. + +[Illustration: Ils étaient deux.] + + + +LXI. + +D'OCTAVE A FERNANDE. + +Voici un mois bien étrange que nous passons ensemble, mon amie. Depuis +le jour où vous m'avez commandé d'étouffer mon amour, je l'ai tellement +couvert de cendres que j'ai cru parfois avoir réussi à l'éteindre. Je +suis plus tranquille que je ne l'étais cet hiver, bien certainement; +mais ce transport d'enthousiasme qui m'a fait tout promettre et tout +sacrifier, vous auriez dû prendre un peu plus de soin pour le ranimer de +temps en temps. Votre coeur semble m'avoir abandonné; et je tombe dans +une tristesse chaque jour plus profonde. Est-ce que vous craignez de me +trouver indocile à vos leçons? pourquoi me les avez-vous déjà retirées? +Peut-être ma mélancolie vous fatigue; peut-être craignez-vous l'ennui +que vous causeraient mes plaintes. Et pourtant il vous serait si facile +de me consoler avec quelques mots de confiance ou de compassion! Ne +connaissez-vous pas votre pouvoir sur moi? quand s'est-il trouvé en +défaut? Vous êtes quelquefois cruelle sans vous en douter, et vous +me faites un mal horrible sans daigner vous en apercevoir. Ne +pourriez-vous, par exemple, me cacher un peu l'amour que vous avez pour +votre mari? Votre âme est si généreuse et si délicate dans tout le +reste! mais, en ceci, vous mettez une sorte d'ostentation à me +faire souffrir: laissez cette vaine parade aux femmes qui doutent +d'elles-mêmes. Vous aviez eu tant d'esprit, au milieu de votre +miséricorde, dans les premiers jours! vous saviez si bien me dire les +choses qui pouvaient me consoler, ou du moins adoucir ma peine! Quand +vous parliez de votre mari, sans blasphémer un mérite que personne +n'apprécie mieux que moi, sans nier une affection que je ne voudrais pas +lui arracher, vous aviez le secret ineffable de me persuader que ma part +était aussi belle que la sienne, quoique différente. A présent vous avez +le talent inutile et cruel de me montrer combien sa part est magnifique +et la mienne ridicule. Ne pouviez-vous me cacher ce tripotage d'enfants +et de berceaux? me comprenez-vous? Je ne sais comment m'expliquer, et je +crains d'être brutal; car je suis aujourd'hui d'une singulière âcreté. +Enfin, vous avez fait emporter vos enfants de votre chambre, n'est-ce +pas? A la bonne heure. Vous êtes jeune, vous avez des sens; votre mari +vous persécutait pour hâter ce sevrage. Eh bien! tant mieux! vous avez +bien fait: vous êtes moins belle ce matin, et vous me semblez moins +pure. Je vous respectais dans ma pensée jusqu'à la vénération, et en +vous voyant si jeune, avec vos enfants dans vos bras, je vous comparais +à la Vierge mère, à la blanche et chaste madone de Raphaël caressant +son fils et celui d'Élisabeth. Dans les plus ardents transports de ma +passion, la vue de votre sein d'ivoire, distillant un lait pur sur +les lèvres de votre fille, me frappait d'un respect inconnu, et je +détournais mon regard de peur de profaner, par un désir égoïste, un des +plus saints mystères de la nature providente. A présent, cachez bien +voire sein, vous êtes redevenue femme; vous n'êtes plus mère; vous +n'avez plus de droit à ce respect naïf que j'avais hier, et qui me +remplissait de piété et de mélancolie. Je me sens plus indifférent +et plus hardi. Ce sont là de mauvais moyens avec un homme aussi +rustiquement candide que je le suis: vous pouviez bien rendre à votre +mari le droit d'entrer la nuit dans votre chambre, sans le faire savoir +à toute la maison, et à moi surtout. + +[Illustration: Attirer Fernande à un rendez-vous...] + + + +LXII. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +De la ferme de Blosse. + +Il va falloir que je voyage, je ne sais pour combien de temps, mais il +est nécessaire que je m'éloigne; je deviens antipathique, et c'est ce +qu'il y a de pire au monde. Fernande aime Octave: cela est maintenant +hors de doute pour moi. Hier, quand j'obtins qu'elle fît emporter ses +enfants, dont les cris l'empêchent de dormir et la rendent réellement +malade, je ne sais si tu remarquas la singulière contestation qui +s'éleva entre Octave et elle. «Est-ce que vous êtes sûre que vos enfants +se passeront de vous toute une nuit! disait-il.--Il faut qu'ils +s'y habituent, répondait-elle; il est temps de les sevrer.--Ils me +paraissent bien jeunes pour cela.--Ils ont un an bientôt.---Mais on les +soignera mal. A qui une mère peut-elle remettre le soin de veiller +sur ses enfants la nuit?--Je puis remettre sans inquiétude ce soin à +Sylvia.» Il fit alors un geste d'impatience extrême, et partit sans dire +bonsoir à personne. + +Je ne compris pas d'abord le sens de cette conduite; mais, en y +réfléchissant, elle me parut fort claire. J'examinai Fernande: elle +était bien pâle depuis quelque temps! elle me sembla plus triste que +malade. Je résolus de savoir à quoi m'en tenir, et j'entrai dans sa +chambre à minuit. + +Le ciel m'est témoin qu'en faisant emporter les enfants je n'avais pas +les intentions qu'Octave m'a supposées. Il y a plus d'un an que je n'ai +endormi ma femme sur mon coeur, et ce serait pour moi une joie aussi +vive et aussi pure aujourd'hui que le premier jour de notre union, si +cette joie était réciproque; mais il y a un mois que je doute, et ce +mois où j'aurais pu, sans la faire manquer aux saints devoirs de la +maternité, la presser dans mes bras, a été pour moi une angoisse +perpétuelle. Elle est sombre et silencieuse, l'as-tu remarqué, Sylvia? +Octave est triste, et quelquefois désespéré. Ils luttent, ils résistent, +les infortunés! mais ils s'aiment et ils souffrent. En vain j'avais tour +à tour accueilli et repoussé la conviction de cet amour réciproque; +elle m'arrivait de plus en plus. Je me décidai enfin hier à l'accepter, +quelque rude qu'elle fût, et à paraître odieux un instant, afin de +n'être plus jamais exposé à le devenir. Je m'approchai de son lit, et je +vis qu'elle feignait de dormir, espérant, la pauvre femme, se soustraire +ainsi à mes importunités; je la baisai au front, elle ouvrit les yeux +et me tendit la main; mais je crus remarquer un imperceptible frisson +d'effroi et de répugnance. Je lui parlai comme autrefois de mon amour, +elle m'appela son cher Jacques, son ami et son ange protecteur; mais le +nom d'amour était oublié; et quand je cherchais à attirer ses lèvres sur +les miennes, sa figure prenait une singulière expression d'abattement +et de résignation. Une douceur angélique résidait sur son front, et son +regard avait la sérénité d'une conscience pure; mais sa bouche était +pâle et froide, ses bras languissants. Je jugeai l'épreuve assez forte; +il m'eût été impossible de trouver du plaisir à la tourmenter. J'avais +horreur du droit dont je suis investi, et dont elle me croyait capable +d'user contre son gré. Je lui baisai les mains, et lui demandai de me +dire sincèrement si elle avait quelque chagrin, et si quelque chose +manquait à son bonheur. «Comment pourrais-je trouver que je ne suis +point heureuse, me répondit-elle, quand tu n'es occupé qu'à me rendre +la vie agréable, et à éloigner de moi les moindres contrariétés? Quelle +femme il faudrait être pour se plaindre de toi!--Quand tu voudras +changer ta vie, lui dis-je, habiter un autre pays, t'entourer d'une +société plus nombreuse, tu sais qu'il te suffira de me dire un mot pour +que je mette ma plus grande joie à le satisfaire; si c'est l'ennui qui +te rend malade et mélancolique, pourquoi ne me l'avoues-tu pas?--Non, ce +n'est pas l'ennui, me répondit-elle avec un soupir.» Et je vis qu'elle +était tentée de m'ouvrir son coeur. Elle l'eût fait certainement si son +secret n'eût appartenu qu'à elle; mais elle ne devait pas me faire la +confession d'un autre. Je l'aidai à la renfermer dans son sein, et je la +quittai en lui disant: «Souviens toi que je suis ton père, et que je +te porterai dans mes bras pour t'empêcher de marcher sur les épines. +Dis-moi seulement quand lu seras lasse de marcher seule; et, dans +quelque circonstance que nous nous trouvions, Fernande, ne me crains +jamais.--Tu es un ange! un ange!» me dit-elle à plusieurs reprises; et +son visage me remercia malgré elle de ce que je m'en allais. Je rentrai +dans ma chambre, et je tombai désolé sur mon lit; je venais de franchir, +pour la dernière fois de ma vie, le seuil de la sienne. + +C'en est donc fait irrévocablement; elle ne m'aime plus! Hélas! ne le +sais-je pas depuis longtemps, et avais-je besoin d'une épreuve décisive +pour m'en assurer? N'y a-t-il pas bien des mois qu'elle aime Octave +sans le savoir? Cette paisible affection qu'elle me témoigne désormais, +est-ce autre chose que de l'amitié? Elle est heureuse avec moi +maintenant, el elle commence à souffrir par lui; car l'amour est chez +elle une souffrance. La voilà en proie à toutes les terreurs et à toutes +les difficultés de la vie sociale. Dieu sait combien de remords exagérés +déchirent son coeur; mais que dois-je faire? L'éloignerai-je du danger +et tâcherai-je de lui faire oublier Octave? Si je la lance au milieu du +monde, impressionnable et ingénue comme elle l'est, elle cherchera à +aimer encore et elle fera un mauvais choix; car elle est trop supérieure +à ces poupées de salon qu'on appelle femmes du monde, pour prendre goût +à leur existence vide et à leurs imbéciles plaisirs. Elle pourra en être +étonnée, étourdie pour quelque temps et se distraire de sa passion; mais +bientôt le besoin d'aimer qui est en elle se fera sentir plus vivement, +et l'amour se réveillera dans son coeur, soit pour Octave, soit pour un +autre qui ne le vaudra pas et qui la perdra. Et alors elle me haïra avec +raison pour l'avoir arrachée à une affection qui était innocente encore, +et qui l'aurait peut être été toujours, et pour l'avoir précipitée dans +un abîme de déceptions et de douleurs. Mais si je la laisse ici, un +matin elle se trouvera criminelle à ses propres yeux; elle se noiera +dans ses larmes et m'accusera de l'avoir abandonnée au danger avec une +lâche indifférence, ou avec une confiance stupide. Elle haïra peut-être +son amant pour lui avoir fait souffrir ces agitations et ces remords; +elle me méprisera pour ne l'avoir pas préservée. + +Je suis aussi incertain et aussi peu avancé qu'un homme qui n'aurait +jamais prévu ce qui lui arrive. Pourtant voilà bientôt deux ans que +j'emploie à retourner sous toutes les faces possibles l'avenir qui +s'accomplit; mais il y a cent mille manières de perdre l'amour d'une +femme, et la seule qu'on n'ait pas prévue est précisément celle qui se +réalise. Il est absurde de se prescrire une règle de conduite, quand le +hasard seul se charge de vous éclairer sur le meilleur parti à prendre. +Voilà pourquoi les sociétés ne peuvent exister qu'au moyen de lois +arbitraires, bonnes pour les masses, horribles et stupides pour les +individus. Comment peut-on créer un code de vertu pour les hommes, quand +un homme ne peut s'en faire un pour lui seul, et quand les circonstances +le forcent à en changer dix fois dans sa vie? L'année dernière, quand +j'accusai Fernande de me tromper effrontément, j'allais partir, j'allais +l'abandonner sans remords et sans compassion. Qu'est-ce qui change si +étrangement ma conduite et mes dispositions aujourd'hui? Elle aime +Octave, comme je supposais qu'elle l'aimait alors; ce sont les mêmes +êtres, les mêmes lieux, la même position sociale; mais ce n'est pus le +même sentiment. Je la croyais grossièrement amoureuse d'un homme dans ce +temps-là, et aujourd'hui, je vois qu'elle aime, en tremblant et malgré +elle, une âme qui la comprend. Elle pâlit, elle frissonne, elle pleure, +à présent! Voilà toute la différence extérieure; mais cette différence, +c'est tout; c'est celle d'une femme sans coeur à une femme noble +et sincère. Je ne peux pas me consoler par le mépris, maintenant. +Qu'a-t-elle fait pour perdre mon estime? Rien, en vérité; et quand même +elle se serait abandonnée aux transports de son amant, elle n'aurait +fait que céder à l'entraînement d'une destinée inévitable. Elle n'a plus +d'amour pour moi, et elle a dix-neuf ans, et elle est belle comme un +ange. Ce n'est ni sa faute, ni la mienne, si je ne lui inspire plus +que de l'amitié; puis-je demander plus de sacrifices, de dévouement +et d'affection qu'elle n'en montre, en se combattant comme elle fait? +Puis-je exiger que son coeur se dessèche, et que sa vie finisse avec +notre amour? + +Je serais un insensé et un monstre si je pouvais concevoir contre elle +une pensée de colère; mais je suis horriblement malheureux, car mon +amour est encore vivant. Elle n'a rien fait pour l'éteindre; elle m'a +fait souffrir; mais elle ne m'a ni offensé ni avili. Je suis vieux, et +ne puis pas comme elle ouvrir mon coeur à un amour nouveau. Le moment +de souffrir est venu; il n'y a plus à espérer de le retarder ou de +l'éviter. Du moins j'ai contre la souffrance un bouclier qu'aucune +espèce de trait ne peut traverser; c'est le silence. Tais-toi aussi, ma +soeur! Je me soulage, en t'écrivant; mais que ces discours ne viennent +jamais sur nos lèvres. + + + +LXIII. + +DE FERNANDE A JACQUES. + +Mon ami, puisque tu ne reviens que demain, je veux t'écrire aujourd'hui, +et te faire une demande qui me coûte beaucoup; mais tu m'as parlé hier +soir avec tant de bonté et d'affection que cela m'encourage. Tu m'as +dit que, si j'éprouvais quelque ennui dans ce pays-ci, tu te ferais un +plaisir de me procurer toutes les distractions que je pourrais désirer. +Je n'ai pas accepté sur-le-champ, parce que je ne savais comment +t'expliquer ce que j'éprouve, et je ne sais pas encore comment je vais +te le dire. De l'ennui? auprès de toi, et dans un si beau lieu, avec mes +enfants et deux amis comme ceux que nous avons, il est impossible que je +connaisse l'ennui; rien ne manque à mon bonheur, ô mon cher Jacques! et +tu es le meilleur et le plus parfait des amis et des époux. Mais que +te dirais-je? Je suis triste parce que je souffre, et je souffre sans +savoir de quoi. J'ai des idées sombres, je ne dors pas, tout m'agite et +me fatigue; j'ai peut-être une maladie de nerfs; je m'imagine que je +vais mourir et que l'air que je respire m'étouffe et m'empoisonne. Enfin +je sens, non pas le désir, mais le besoin de changer de lieu. C'est +peut-être une fantaisie, mais c'est une fantaisie de malade, dont tu +auras compassion. Éloigne-moi d'ici pour quelque temps; j'imagine que je +serai guérie, et que je pourrai revenir avant peu. Tu me disais l'autre +jour que M. Borel t'engageait beaucoup à acheter les terres de M. Raoul, +et tu me lisais une lettre où Eugénie se joignait à lui pour te supplier +de venir examiner cette propriété et de m'amener passer l'été chez elle; +j'ai comme un vague désir de prendre la distraction de ce voyage et de +revoir ces bons amis. Engage notre chère Sylvia à nous accompagner; je +ne saurais me séparer d'elle sans une douleur au-dessus de mes forces. +Réponds-moi par le retour du domestique que je t'envoie. Epargne-moi +l'embarras de m'expliquer davantage sur un caprice dont je sens +le ridicule, mais que je ne puis surmonter. Traite-moi avec cette +indulgence et cette divine douceur à laquelle tu m'as accoutumée. +Bonjour, mon bien-aimé Jacques. Nos enfants se portent bien. + + + +LXIV. + +DE JACQUES A FERNANDE. + +Tes désirs sont des ordres, ma douce petite malade; partons, allons où +tu voudras; prépare et commande le départ pour la semaine prochaine, +pour demain si tu veux; je n'ai pas d'affaire dans la vie plus +importante que ta santé et ton bien-être. J'écris à l'instant même +à Borel pour lui dire que j'accepte son obligeante proposition. +Précisément j'ai des fonds à déplacer, et il me sera agréable de les +porter en Touraine, sous les yeux d'un ami qui en surveillera le revenu. +Il m'eût été cruel de faire sans toi ce voyage; je ne sais pas si notre +Sylvia pourra nous accompagner. Cela présente plus de difficultés et +d'inconvénients que tu ne penses; j'en parlerai avec elle, et si la +chose n'est pas impossible absolument, elle ne te quittera pas. Nous +partirons donc pour aussi longtemps que tu voudras, ma bonne fille +chérie; mais souviens-toi que si tu t'ennuies et te déplais à Cerisy, +fût-ce le lendemain de notre arrivée, je serai tout prêt à te conduire +ailleurs, ou à te ramener ici. Ne crains pas de me paraître fantasque: +je sais que tu souffres, et je donnerais ma vie pour alléger ton mal. +Adieu. Un baiser pour moi à Sylvia, et mille à nos enfants. + + + +LXV. + +D'OCTAVE A FERNANDE. + +Ainsi, vous partez! Je vous ai offensée, et vous m'abandonnez au +désespoir, pour ne pas entendre les inutiles lamentations d'un importun. +Vous avez raison; mais cela vous ôte beaucoup de votre mérite à mes +yeux. Vous étiez bien plus grande quand vous me disiez que vous +ne m'aimiez pas, mais que vous aviez pitié de moi, et que vous me +supporteriez auprès de vous tant que j'aurais besoin de vos consolations +et de votre appui. A présent, vous ne dites plus rien. Je vous parle de +mon amour dans le délire de la fièvre, et vous avez la charité de ne pas +me répondre, pour ne pas me désespérer, apparemment; mais vous n'avez +pas la patience de m'entendre davantage, et vous partez! Vous vous êtes +lassée trop tôt, Fernande, du rôle sublime dont vous aviez conçu l'idée, +mais que vous n'avez pas eu la force de remplir. Mon amour n'a pas eu le +temps de guérir; mais il s'est aigri, et la plaie est plus âcre et plus +envenimée qu'auparavant. + +Votre conduite est fort prudente. Je ne vous aurais jamais crue si +ingénieuse: vous avez arrangé tout cela en un clin d'oeil, et vous avez +surmonté tous les obstacles avec toute l'habileté et tout le sang-froid +du tacticien le plus expérimenté. Cela est bien beau pour votre âge! +Sylvia était brutale et franche; elle partait en me laissant des billets +où elle m'apprenait sans façon qu'elle ne m'aimait pas. Vous êtes plus +politique; vous savez profiter des occasions et les saisir au vol; +vous arrangez tout d'une manière si savante et si vraisemblable, qu'on +jurerait que c'est votre mari qui vous entraîne, tandis que son coeur +généreux et brave hésite, s'étonne et se soumet sans savoir ce qui vous +passe par l'esprit. Sylvia se soucie médiocrement d'aller s'installer +chez des gens qu'elle ne connaît pas, et qui la traiteront peut-être +fort lestement; mais vous ne tenez compte de rien. Vous me comblez +devant eux d'hypocrites témoignages de regret et d'attachement, et vous +évitez si bien de vous trouver seule un instant avec moi, que, si je +n'étais furieux, je serais désespéré. Soyez tranquille; j'ai autant +d'orgueil qu'un autre quand on m'irrite par le mépris. Vous auriez dû +me témoigner le vôtre dès le jour où j'ai eu l'insolence de vous parler +d'amour: je serais parti sur-le-champ, et vous seriez débarrassée de moi +depuis longtemps. Pourquoi prendre tant de peine aujourd'hui? pourquoi +quitter votre maison et déplacer toute votre famille, quand vous n'avez +qu'un mot à dire pour me renvoyer en Suisse? Croyez-vous que je veuille +m'attacher à vos pas et vous fatiguer de mes poursuites? Vous avez +choisi pour refuge la maison Borel, pensant que c'était le seul lieu du +monde où je n'oserais pas vous suivre: eh! mon Dieu, c'est trop de soin; +restez et vivez en paix; je pars dans un quart d'heure. Défaites vos +malles; dites à votre mari que vous avez changé d'idée: je vous ai vue +ce matin pour la dernière fois de ma vie. Adieu, Madame. + + + +LXVI. + +DE FERNANDE A OCTAVE. + +Vous vous trompez absolument sur les causes de mon départ et de ma +conduite avec vous. J'exige que vous restiez jusqu'à demain, à moins que +vous ne vouliez faire deviner à mon mari un secret qui peut compromettre +son bonheur et mon repos. Ce soir, à neuf heures, nous partirons, après +nous être pressé la main. Allez au grand ormeau, vous trouverez sous la +pierre mon dernier billet, mon dernier adieu. + + + +DE FERNANDE A OCTAVE. + +(Billet placé sous la pierre de l'ormeau.) + +Je pars parce que je vous aime; vous le dire et résister à vos +transports m'eût été impossible. Partir sans vous le dire est également +au-dessus de mes forces. Je suis un être faible et souffrant; je ne puis +commander à mon coeur; j'aime mes devoirs et je veux sincèrement les +remplir. Ce que j'entends par mes devoirs, ce ne sont pas les seules +lois de la société; la société châtie sévèrement ceux qui lui +désobéissent; mais Dieu est plus indulgent qu'elle, et il pardonne. Je +saurais braver pour vous le ridicule et le blâme qui s'attachent aux +fautes d'une femme; mais ce que je ne puis vous immoler, le sacrifice +que vous refuseriez, c'est le bonheur de Jacques. Que n'est-il moins +parfait! que n'a-t il eu envers moi quelque tort qui m'autorise à +disposer de mon honneur et de mon repos comme je l'entendrais! Mais, +quand toute sa conduite est sublime envers moi et envers vous, que +pouvons-nous faire? Nous soumettre, nous fuir, et mourir de chagrin +plutôt que d'abuser de sa confiance. + +Je ne sais pas quand j'ai commencé à vous aimer. Peut-être est-ce dès le +premier jour que je vous ai vu, peut-être Clémence avait-elle tristement +raison en m'écrivant que je réussissais à donner le change à ma +conscience, mais que j'étais déjà perdue lorsque je croyais travailler à +voire réconciliation avec Sylvia. Je ne sais plus maintenant apprécier +au juste ce qui s'est passé dans ma pauvre tête depuis un an; je suis +brisée de fatigue, de combats, d'émotions. Il est temps que je parte; je +ne sais plus ce que je fais; je suis comme vous étiez il y a un mois. +Alors je me sentais encore de la force; d'ailleurs, la crainte de vous +perdre m'en donnait. Que n'aurais-je pas imaginé, que ne me serais-je +pas persuadé, que n'aurais-je pas juré à Dieu et aux hommes, plutôt que +de renoncer à vous voir? Cette idée était trop affreuse, je ne pouvais +l'accueillir; mais la victoire que nous nous flattions de remporter +était au-dessus des forces humaines; à peine vous vis-je au point +d'enthousiasme et de courage où je vous priais d'atteindre, que mon +âme se brisa comme une corde trop tendue; je tombai dans une tristesse +inexplicable, et quand j'en sortais pour contempler avec admiration +votre dévouement et votre vertu, je sentais qu'il fallait vous fuir ou +me perdre avec vous. Que Dieu nous protège! A présent le sacrifice est +consommé; si je succombe, souvenez-vous de moi pour me plaindre et pour +me pardonner ce que je vous ai fait souffrir. + +Si vous voulez m'accorder une grâce, restez encore quelques jours à +Saint-Léon; et puisque Silvia n'a pu se décider à me suivre, profitez de +cette sainte amitié que la Providence vous offre comme une consolation. +Elle est triste aussi; j'ignore ce qu'elle a; peut-être devine-t-elle +que je suis malheureuse. Elle se dévoue à mes enfants; elle leur servira +de mère. Voyez-les, ces pauvres enfants que j'abandonne aussi, pour +fuir tout ce que j'ai de plus cher au monde à la fois; leur vue vous +rappellera mes devoirs et les vôtres; vous souffrirez moins pendant ces +premiers jours. Si, au lieu de vous plonger dans la solitude, vous vous +nourrissez l'âme du témoignage de notre honnête amitié et du spectacle +de ces lieux, où tout vous parlera des graves et augustes devoirs de la +famille et de l'honneur, vous vous souviendrez d'y avoir été heureux par +la vertu, et vous vous réjouirez de n'avoir pas souillé la pureté de ce +souvenir. + + + +LXVII. + +DE SYLVIA A JACQUES. + +Saint-Léon. + +Vous avez bien fait de me laisser vos enfants; ce voyage eût fait +beaucoup da mal à ta fille, qui n'est pas bien portante. Son +indisposition ne sera rien, j'espère; elle serait devenue sérieuse dans +une voiture, loin des mille petits soins qui lui sont nécessaires. Ne +parle pas à ta femme de cette indisposition, qui sera guérie sans doute +quand tu recevras ma lettre. C'est une grande terreur pour moi que la +moindre souffrance de tes enfants, surtout à présent que je suis seule. +Je tremble de voir leur santé s'altérer par ma faute; je ne les quitte +pourtant pas d'une minute, et je ne goûterai pas un instant de sommeil +que notre chère petite ne soit tout à fait bien. + +Je suis heureuse d'apprendre que vous avez fait un bon voyage, et que +vous avez reçu le plus aimable accueil; mais je m'afflige et m'effraie +de la tristesse épouvantable où tu me dis que Fernande est plongée. +Pauvre chère enfant! Peut-être as-tu mal fait de céder si vite à son +désir; il eût fallu lui donner le temps de réfléchir et de se raviser. +Il m'a semblé qu'au moment de partir, elle était au désespoir, et +que, sans la crainte de te déplaire, elle eût renoncé à ce voyage. Je +n'augure rien de bon de cette séparation. Octave est comme fou. J'ai +réussi à le retenir jusqu'à présent, mais je désespère de le calmer. +J'ai essayé de le faire parler; j'espérais qu'en ouvrant son coeur et en +l'épanchant dans le mien, il se calmerait ou se pénétrerait davantage de +la nécessité d'être fort; mais la force n'est pas dans l'organisation +d'Octave; et quand même j'obtiendrais quelques nobles promesses, sa +résolution serait l'enthousiasme de quelques heures. Je le connais, et +le voyant aussi sérieusement épris de Fernande, j'espère peu à présent +qu'il la seconde dans ses généreux projets. Il est dans une agitation +effrayante; sa souffrance paraît si vive et si profonde, que j'en suis +émue de compassion et que je pleure sur lui du fond de mon âme. Sois +indulgent et miséricordieux, ô mon Jacques! car ils sont bien à +plaindre. Je n'ai jamais été dans cette situation, et je ne sais +vraiment pas ce que je ferais à leur place. Ma position indépendante, +mon isolement de toute considération sociale, de tout devoir de famille, +sont cause que je me suis livrée à mon coeur lorsqu'il a parlé. Si j'ai +de la force, ce n'est pas à me combattre que je l'ai acquise; car je +n'en ai jamais eu l'occasion. L'idée de sacrifier une passion réelle et +profonde à ce monde que je hais me parait si horrible, que je ne m'en +crois pas capable. Il est vrai que les seuls devoirs réels de Fernande +sont envers toi; et ta conduite en impose de tels à tous ceux qui +t'aiment, qu'il ne doit plus y avoir un instant de bonheur pour ceux qui +te trahissent. Aide-la donc avec douceur à accomplir cet holocauste de +son amour; j'essaierai d'obtenir quelque chose de la vertu d'Octave; +mais il me ferme l'accès de son coeur, et je ne puis vaincre la +répugnance que j'éprouve à forcer la confiance d'une âme qui souffre, +fût-ce avec l'espoir de la guérir. + + + +LXVIII. + +D'OCTAVE A HERBERT. + +Je suis dans un état déplorable, mon cher Herbert; plains-moi et +n'essaie pas de me conseiller; je suis hors d'état d'écouter quoi que +ce soit. Elle a tout gâté en me disant qu'elle m'aime; jusque-là, je +me croyais méprisé; le dépit m'aurait donné des forces; mais, en +me quittant, elle me dit qu'elle m'aime, et elle espère que je me +résignerai à la perdre! Non, c'est impossible; qu'ils disent ce qu'ils +voudront, ces trois êtres étranges parmi lesquels je viens de passer un +an qui m'apparaît comme un rêve, comme une excursion de mon âme dans un +monde imaginaire! Qu'est-ce que la vertu dont ils parlent sans cesse? La +vraie force est-elle d'étouffer ses passions ou de les satisfaire? Dieu +nous les a-t-il données pour les abjurer? et celui qui les éprouve assez +vivement pour braver tous les devoirs, tous les malheurs, tous les +remords, tous les dangers, n'est-il pas plus hardi et plus fort que +celui dont la prudence et la raison gouvernent et arrêtent tous les +élans? Qu'est-ce donc que cette fièvre que je sens dans mon cerveau? +Qu'est-ce donc que ce feu qui me dévore la poitrine, ce bouillonnement +de mon sang qui me pousse, qui m'entraîne vers Fernande? Est-là les +sensations d'un être faible? Ils se croient forts parce qu'ils sont +froids. D'ailleurs, qui sait le fond de leurs pensées? qui peut deviner +leurs intentions réelles? Ce Jacques qui m'abandonne et me livre au +danger pendant un an, et qui, malgré sa pénétration exquise en toute +autre chose, ne s'aperçoit pas que je deviens fou sous ses yeux; cette +Sylvia qui redouble d'affection pour moi, à mesure que je me console +de ses dédains et que je les brave en aimant une autre femme, sont-ils +sublimes ou imbéciles? Avons-nous affaire à de froids raisonneurs +qui contemplent notre souffrance avec la tranquillité de l'analyse +philosophique, et qui assisteront à notre défaite avec la superbe +indifférence d'une sagesse égoïste? à des héros de miséricorde, à +des apôtres de la morale du Christ qui acceptent le martyre de leurs +affections et de leur orgueil? A présent que j'ai perdu l'aimant qui +m'attachait à eux, je ne les connais plus; je ne sais plus s'ils me +raillent, s'ils me pardonnent ou s'ils me trompent. Peut-être qu'ils +me méprisent; peut-être qu'ils s'applaudissent de leur ascendant sur +Fernande, et de la facilité avec laquelle ils m'ont séparé d'elle au +moment où elle allait être à moi. Oh! s'il en était ainsi, malheur à +eux! Vingt fois par jour je suis au moment de partir pour la Touraine. + +Mais cette Sylvia m'arrête et me fait hésiter. Maudite soit-elle! Elle +exerce encore sur moi une influence qui a quelque chose d'irrésistible +et de fatal. Toi qui crois au magnétisme, tu aurais ici beau jeu pour +expliquer le pouvoir qu'elle a encore sur moi après que mon amour pour +elle est éteint, et quand nos caractères s'accordent et se ressemblent +si peu. Quand Fernande était ici, j'étais si heureux, si enivré au +milieu de toutes mes souffrances, que je pensais tout ce qu'elle disait. +Sylvia était mon amie, ma soeur chérie, comme elle était l'amie et la +soeur chérie de Fernande. A présent, elle m'étonne et m'inspire de la +méfiance. Je ne peux pas croire qu'elle ne soit pas mon ennemie, et la +pitié qu'elle me marque m'humilie comme le plus superbe témoignage de +mépris qu'une femme puisse donner à un ancien amant. Ah! si je pouvais +me livrer à elle, pleurer dans son sein, lui dire ce que je souffre, et +si j'étais sûr qu'elle y compatît! Mais à quoi cela me mènerait-il? Elle +est la soeur de Jacques, ou du moins il a en elle une amie si intime, +qu'elle ne peut que blâmer et contrarier mon amour. Quand même elle +serait assez généreuse pour désirer de me voir heureux avec une autre +qu'elle, Fernande est précisément la seule femme qu'elle ne peut pas +m'aider à obtenir. Ah! si elle me méprise, elle a bien raison, car je +suis un homme sans caractère et sans conviction. Je sens que je ne suis +ni méchant, ni vicieux, ni lâche; mais je me laisse aller à tous les +flots qui me ballottent, à tous les vents qui me poussent. J'ai eu +dans ma vie des moments de folle et sainte exaltation, puis des +découragements affreux, puis des doutes cruels et un profond dégoût des +gens et des choses qui m'avaient paru sublimes la veille. J'ai aimé +Sylvia avec ferveur; j'ai cru pouvoir m'élever jusqu'à elle, qui me +paraissait à demi cachée dans les cieux; puis je l'ai méprisée jusqu'à +la soupçonner d'être une courtisane; puis je l'ai estimée au point de +vivre son ami après avoir été repoussé comme amant; maintenant elle me +fait peur et j'ai comme une sorte de haine contre elle; et pourtant je +ne puis m'arracher encore aux lieux qu'elle habite; il me semble qu'elle +a à me dire quelque parole qui pourra me sauver. + +Mais pourquoi suis-je ainsi? pourquoi ne puis-je ni rien croire, ni rien +nier décidément? Oh! j'ai eu une belle nuit avec Fernande! j'ai versé à +ses pieds des larmes qui m'ont semblé descendre du ciel; mais peut-être +n'était-ce qu'une comédie que je jouais vis-à-vis de moi-même, et +dont j'étais à la fois l'acteur inspiré et le spectateur niaisement +émerveillé! Qui sait, qui peut dire ce qu'il est? Et à quoi sert de +se chauffer le cerveau jusqu'à ce qu'il éclate? à quoi mène cette +exaltation qui tombe d'elle-même comme la flamme? Fernande était sincère +dans ses résolutions, dans sa confiance, la pauvre enfant; et tout en +jurant à Dieu qu'elle ne m'aimerait point, elle m'aimait déjà en secret. +Elle s'arrache au danger de me le dire, et elle me l'écrit naïvement! +Oh! c'est cela qui me la fait aimer! c'est cette faiblesse adorable qui +met son coeur au niveau du mien! D'elle, au moins, je n'ai jamais douté; +je sens ce que j'ai senti dès le premier jour: c'est que nous sommes +faits l'un pour l'autre, et que son être est de la même nature que +le mien. Ah! je n'ai jamais aimé Sylvia, c'est impossible, nous nous +ressemblons si peu! Presser Fernande dans mes bras, c'est presser une +femme, la femme de mon choix et de mon amour! et on s'imagine que +j'y renoncerai? Mais qu'arrivera-t-il? Que m'importe? si on la rend +malheureuse, je l'enlèverai avec sa fille, que j'adore, et nous irons +vivre au fond de quelque vallée de ma patrie. Tu me donneras bien un +asile? Ah! ne me sermonne pas, Herbert; je sais bien que je me rends +malheureux, et que je fais folie sur folie; je sais bien que, si j'avais +une profession, je ne serais pas oisif; que, si j'étais comme toi, +ingénieur des ponts et chaussées, je ne serais pas amoureux; mais que +veux-tu que j'y fasse? je ne suis propre à aucun métier; je ne puis me +plier à aucune règle, à aucune contrainte. L'amour m'enivre comme le +vin; si je pouvais, comme toi, porter deux bouteilles de vin du Rhin +sans extravaguer, j'aurais pu passer un an entre deux femmes charmantes +sans être amoureux de l'une ni de l'autre. + +Adieu; ne m'écris pas, car je ne sais pas où je vais. Je fais mon +portemanteau vingt fois par jour; tantôt je veux aller à Genève oublier +Fernande, Jacques et Sylvia, et me consoler avec mon fusil et mes +chiens; tantôt je veux aller me cacher à Tours, dans quelque auberge +d'où je serai à portée d'écrire à Fernande et de recevoir ses réponses; +tantôt je ris de pitié en me voyant si absurde; tantôt je pleure de rage +d'être si malheureux. + + + +LXIX. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Ce que tu me mandes de ma fille m'effraie extrêmement; c'est la première +fois qu'elle est malade, et, dans l'ordre des choses, elle aurait dû et +devra l'être souvent; mais je ne puis commander à mon inquiétude quand +il s'agit de mes enfants, parce qu'ils sont jumeaux, et que leur +existence est plus précaire que celle des autres. La petite est bien +plus délicate que son frère, et cela justifie la croyance générale qu'un +des deux vit toujours aux dépens de l'autre dans le sein de la mère. Si +elle va plus mal, écris-le-moi sans hésiter. J'irai te rejoindre, non +pour aider à tes soins, qui ne peuvent être que parfaits, mais pour te +soulager de la terrible responsabilité qui pèse sur toi. J'ai caché et +je cacherai cette nouvelle à Fernande aussi longtemps que je pourrai; +sa santé est réellement très-altérée, le chagrin et l'inquiétude +aggraveraient son mal. Elle est entourée ici de soins, d'amitiés et +de distractions; mais rien n'y fait. Elle est d'une tristesse qui me +consterne, et ses nerfs sont dans un état d'irritation qui change +entièrement son caractère. Tu as raison, Sylvia, cette séparation n'a +produit rien de bon. Il y a peu d'âmes qui soient organisées assez +vigoureusement pour se maintenir dans le calme d'une forte résolution; +toutes les consciences honnêtes sont capables de la générosité d'un +jour, mais presque toutes succombent le lendemain à l'effort du +sacrifice. J'ai cru qu'il était de mon devoir de consentir à celui de +Fernande et même de le seconder; ce n'est pas que j'en aie espéré un +résultat heureux pour moi. Quand l'amour est éteint, rien ne le rallume; +et en m'arrachant à notre Dauphiné, je n'avais pas certainement sur le +visage l'imbécile joie d'un mari dont la vanité triomphe. Je n'avais pas +non plus dans le coeur l'imprudent espoir d'un amant qui se flatte de +retrouver son bonheur dans l'immolation du bonheur d'autrui. Je savais +bien que Fernande aimerait Octave absent d'un amour plus acharné, et que +je la dérobais seulement au danger dont sa pudeur eût peut-être suffi +pour la préserver. Je savais que le trait s'enfoncerait dans son coeur à +mesure qu'elle s'efforcerait de le retirer. Tous les hommes oublient +ce qu'ils ont éprouvé, et feignent de ne plus savoir ce que c'est que +l'amour quand on leur retire celui qu'ils croyaient posséder. Il faut +voir alors par quels stupides arguments ils essaient de prouver que la +femme qui les quitte est coupable envers eux. Pour moi, je n'accuserais +Fernande que dans le cas où elle recevrait mes caresses d'un front +serein, avec un sourire trompeur sur les lèvres. Mais sa conduite est +noble; sa tristesse protesterait contre ma tyrannie, si j'étais assez +grossier pour l'exercer. Dans l'espèce d'aversion qu'elle me témoigne +malgré elle de temps en temps, il y a une violence de sincérité que je +préfère à une hypocrite douceur. Pauvre enfant! pauvre chère enfant! +comme tu dis, elle fait ce qu'elle peut. Dans de certains moments elle +se jette à mon cou en sanglotant, dans d'autres elle me repousse avec +horreur. Ah! que peut-elle craindre de moi? Je lui proposerai bientôt de +revenir si son état ne s'améliore pas; car je ne veux pas qu'elle soit +malheureuse et qu'elle me haïsse. Tous les chagrins, tous les affronts +sur moi plutôt que celui-là! J'attends encore quelques jours; +l'excitation où elle est s'apaisera peut-être comme le redoublement +d'une maladie. J'ai dû consentir à l'amener ici, même avec la conviction +que cela ne servirait à rien; j'ai dû lui laisser la faculté de faire un +noble effort, et de mettre dans sa vie le souvenir d'un jour de vertu; +ce sera un remords de moins pour l'avenir, un droit de plus à mon +respect. Quand elle sera lasse de combattre, je ne lèverai point le bras +pour l'achever, mais je le lui offrirai pour s'y reposer. Hélas! si elle +savait combien je l'aime! Mais je me tais désormais; mon amour serait un +reproche, et je respecte sa souffrance. Insensé que je suis! il y a des +instants où je me flatte qu'elle va revenir à moi, et qu'un miracle va +s'accomplir pour me récompenser de tout ce que j'ai dévoré de douleurs +dans le cours de ma triste vie! + + + +LXX. + +DE SYLVIA A JACQUES. + +Il faut que tu viennes me trouver; ta fille tombe dans un état de +marasme qui fait des progrès effrayants; amène quelque médecin plus +habile que ceux que nous avons ici. Si Fernande est réellement aussi +malade et aussi triste que tu le dis, cache-lui l'état de sa fille; +et pourtant comment lui annoncerons-nous plus tard la vérité, si mes +craintes se justifient? Fais ce que tu jugeras le plus prudent. La +laisseras-tu ainsi sans toi chez ces Borel? La soigneront-ils bien? Il +est vrai que sa mère va arriver au Tilly, à ce qu'elle me mande, et +qu'elle ira chez elle si elle veut; mais d'après tout ce que tu m'as dit +de sa mère, c'est une mauvaise amie et un triste appui pour Fernande. +Ah! pourquoi nous sommes-nous quittés? cela nous a porté malheur. + +Octave est parti pour Genève; il a accompli aussi son sacrifice; que +peut-on lui demander de plus? J'ai vainement essayé d'adoucir son +chagrin par mon amitié; je me suis convaincue plus que jamais que +son âme n'est point grande, et que les petitesses de la vanité ou de +i'égoïsme, je ne sais lequel des deux, en ferment l'entrée aux idées +élevées et aux nobles sentiments. Croirais-tu qu'il a longtemps hésité à +savoir si j'avais l'intention de découvrir ses secrets pour en abuser, +ou si j'étais sincère dans mon désir de le réconcilier avec lui-même? +Croirais-tu qu'il a eu l'idée ridicule que je lui faisais des +coquetteries pour le ramener à mes pieds? Il me suppose ce vil et sot +amour-propre; il me croit occupée à ces calculs petits et méprisables, +quand mon coeur est brisé de la douleur de Fernande et de la sienne, +quand je donnerais mon sang pour les guérir en les divisant, ou pour les +envoyer vivre heureux dans quelque monde où tu n'aurais jamais mis le +pied, et où leur bonheur ne toucherait point à ton existence. Pauvre +Octave! son plus grand malheur est de comprendre par l'intelligence +ce que c'est que la grandeur, mais d'avoir le coeur trop froid ou le +caractère trop faible pour y atteindre. Il croit que Fernande est son +égale, et il se trompe: Fernande est très-au-dessus de lui, et Dieu +fasse qu'elle puisse l'oublier, car l'amour d'Octave ne la rendrait +peut-être que plus malheureuse. Enfin il est parti en me jurant +qu'il allait en Suisse. Attendons le destin, et, quel qu'il soit, +dévouons-nous à ceux qui n'ont pas la force de se dévouer. + + + +LXXVI. + +D'OCTAVE A FERNANDE. + +Votre mari est en Dauphiné et moi je suis à Tours; vous m'aimez et je +vous aime, voilà tout ce que je sais. Je trouverai moyen de vous voir +et de vous parler, n'en doutez pas. N'essayez pas de me fuir encore, je +vous suivrais jusqu'au bout de la terre. Ne craignez pas que je vous +compromette, je serai prudent; mais ne me réduisez pas au désespoir, et +ne déjouez pas par une inutile et folle résistance les moyens que +je prendrai pour arriver à vous sans que personne s'en doute. Que +craignez-vous de moi? quels sont ces dangers qui vous épouvantent? +Pensez-vous que je veuille d'un bonheur qui vous coûterait des larmes? +M'estimez-vous assez peu pour croire que je vous demanderai des +sacrifices? Je ne veux que vous voir, vous dire que je vous aime, +et vous décider à retourner à Saint-Léon. Là nous reprendrons notre +ancienne vie, vous resterez aussi pure que vous l'êtes, et je serai +aussi malheureux que vous voudrez. Je puis tout promettre et tout +accepter pourvu qu'on ne me sépare pas de vous; cela seul est +impossible. + +J'ai déjà fait le tour du château et des jardins de Cerisy, j'ai déjà +gagné le jardinier et apprivoisé les chiens. Cette nuit je suis passé +sous vos fenêtres, il était deux heures du matin, et il y avait de la +lumière dans votre chambre; demain je vous écrirai comment nous pouvons +nous voir sans le moindre danger. Je sais que vous êtes malade, et, s'il +faut répéter l'expression de ceux qui parlent de vous, un secret chagrin +vous tue. Et tu crois que je t'abandonnerai quand ton mari te laisse +pour aller serrer ses foins et philosopher avec Sylvia, tout en comptant +ses denrées et son argent? Pauvre Fernande! ton mari est une mauvaise +copie de M. de Wolmar; mais certainement Sylvia ne se pique pas d'imiter +le désintéressement et la délicatesse de Claire; c'est une coquette +froide et très-éloquente, rien de plus. Cesse de mettre ces doux êtres +de glace au-dessus de tout, cesse de leur sacrifier ton bonheur et le +mien; jette-toi dans les bras de celui qui t'aime, réfugie-toi dans le +seul coeur qui t'ait comprise. Impose-moi tous les sacrifices que tu +voudras, mais laisse-moi pleurer à tes genoux encore une fois, est te +dire combien je t'aime, et que j'entende ce mot sortir de ta bouche. + + + +LXXII. + +D'OCTAVE A HERBERT. + +Je suis à Tours depuis un grand mois, comptant les jours le plus +patiemment que je peux, et attendant les rares instants où il m'est +permis de la voir. Encore ai-je perdu quinze jours à demander et +à obtenir cette faveur. L'imprudente! elle ne sait pas combien sa +résistance, ses scrupules et ses larmes m'attachent à elle et donnent de +force à ma passion. Rien n'irrite mon désir, rien ne m'éveille de mon +indolence naturelle comme les obstacles et les refus. J'ai eu assez à +combattre sa terreur d'être découverte et compromise, j'ai été fort +occupé. Tu dis que je n'ai pas d'emploi; je t'assure qu'il n'y a pas de +profession plus active et plus assujettissante que celle de pénétrer +auprès des femmes que le monde et la vertu se chargent de garder. J'ai +eu à lutter contre madame de Luxeuil (cette Clémence dont je t'ai parlé +une fois), le philosophe le plus pédant et le plus insupportable de +la terre, la femme la plus sèche, la plus froide, la plus jalouse du +bonheur d'autrui. Je l'avais parfaitement jugée d'après ses lettres. +J'ai eu occasion de faire parler d'elle un mien ami qui est à Tours, +et qui la connaît fort bien, parce qu'elle y vient souvent. Je sais +maintenant que c'est ce qu'un appelle une personne distinguée, un de ces +êtres qui ne peuvent ni aimer ni se faire aimer, et qui donnent leur +malédiction à tout ce qui aime sur la terre; pédagogues femelles qui ont +le triste avantage de voir clairement le malheur des autres, et de le +prédire avec une joie malicieuse pour se consoler d'être étrangers aux +biens et aux maux des vivants; momies qui ont des sentences écrites sur +parchemin à la place du coeur, et qui mettent leur gloire a étaler leur +fatal bon sens et leur raison impitoyable à défaut d'affection et de +bonté. Sachant que Fernande était à Cerisy, et qu'au dire des voisins +tourangeaux elle se mourait d'une maladie de langueur, elle est venue +la voir et se repaître de sa tristesse, comme un corbeau qui attend le +dernier soupir d'un mourant sur le champ de bataille. Je ne sais même +pas si elle n'a pas indisposé contre la pauvre Fernande madame Borel, +leur compagne commune de couvent. Fernande trouve que tout le monde +lui bat froid, et ne peut s'empêcher de regretter Saint-Léon. Elle y +retournera, je l'y déciderai, et là je vaincrai ses scrupules et les +miens: oui, les miens; car je t'avoue, Herbert, que je suis le plus +misérable séducteur qu'il y ait jamais eu. Je ne suis un héros ni dans +la vertu ni dans le vice: c'est peut-être pour cela que je suis toujours +ennuyé, agité et malheureux les trois quarts du temps. J'aime trop +Fernande pour renoncer à elle; je préfère commettre tous les crimes et +supporter tous les malheurs; mais cet amour est trop vrai pour que +je veuille la persécuter et l'effrayer par des transports qu'elle ne +partage pas encore. Elle les partagera, Dieu et la nature le veulent. +Quelle digue peut s'opposer à l'amour de deux êtres qui s'entendent +et dont les brûlantes aspirations s'appellent et se répondent à toute +heure? Je conçois les joies extatiques de l'amour intellectuel chez des +amants jeunes et pleins de vie, qui retardent voluptueusement l'étreinte +de leurs bras pour s'embrasser longtemps avec l'âme. Chez les captifs +ou les impuissants, c'est une vaine parade d'abnégation qu'expient en +secret le spleen et la misanthropie. Je divague donc avec Fernande, et +je m'élève dans les régions du platonisme tant qu'elle veut. Je suis +sûr de redescendre sur la terre et de l'y entraîner avec moi quand je +voudrai. + +Tu dois t'étonner de la vie que je mène: moi aussi; mais, au bout du +compte, cet abandon de moi-même au hasard ou au destin, cette soumission +de mes actions à mes passions est la seule chose qui me convienne. Je +suis un vrai jeune homme, je le sais, au moins je l'avoue, et seul +peut-être parmi tous ceux que je vois, je ne joue point de rôle. Je me +laisse aller au gré de ma nature, et je n'en rougis pas. Les uns se +drapent, les autres se fardent| il en est qui se plâtrent et veulent se +changer en statues majestueuses. Il en est d'autres qui attachent des +ailes de papillon à des organisations de tortue. En général, les vieux +se font jeunes, et les jeunes affectent la sagesse et la gravité de +l'âge mûr. Moi, je suis tout ce qui me passe par la tête et ne m'occupe +en aucune façon, des spectateurs. J'écoutais dernièrement deux hommes se +dépeindre l'un à l'autre. L'un se disait bilieux et vindicatif, l'autre +insolent et apathique. Quand nous nous séparâmes en quittant la +diligence, tous deux s'étaient déjà révélés: le prétendu bilieux s'était +laissé provoquer avec le plus grand sang-froid par l'apathique, lequel +n'avait pu supporter une contradiction très-légère sur une question +politique. Le besoin de l'affectation est si grand chez les hommes, +qu'ils se vantent des défauts qu'ils n'ont pas, plus volontiers que des +qualités qu'ils peuvent avoir. + +Moi, je cours après l'aimant qui m'attire, et ne tourne les yeux ni à +droite ni à gauche pour savoir ce qu'on dit de ma démarche. Quelquefois +je me regarde au miroir, el je ris de moi-même; mais je ne change rien +à ma manière d'être, cela me donnerait trop de peine. Avec ce +caractère-là, j'attends sans trop d'ennui ni de désespoir ce que le +destin va faire de moi; j'occupe mes instants le plus paisiblement +du monde; la pensée de mon amour suffit pour réchauffer ma tête et +entretenir mon espérance. Enfermé dans une petite chambre d'auberge +assez fraîche et sombre, j'emploie à dessiner ou à lire des romans (tu +sais que j'ai la passion des romans) les heures les plus chaudes de la +journée. Personne ici ne me connaît que deux ou trois jeunes gens de +Paris qui n'ont aucun rapport avec les Borel. D'ailleurs, les Borel +ne connaissent ni mon nom ni ma figure, et mon séjour ici ne peut +compromettre Fernande auprès de personne. Jacques lui écrit toujours +qu'il reviendra la chercher la semaine prochaine; mais il est clair +comme le jour qu'il n'y pense guère ou qu'il est plus occupé des soins +de son exploitation que de sa femme. Il est vrai qu'il ne tient qu'à +elle de demander des chevaux de poste, de monter dans sa voiture avec +Rosette et d'aller le rejoindre. C'est à quoi je travaille à la décider, +car je partirais aussitôt pour mon ermitage, et j'arriverais à quelques +jours de distance, en disant à Jacques et à Sylvia que j'ai été faire +un tour en Suisse. Ou ils ne se doutent de rien, ou ils veulent ne rien +voir. Cette dernière opinion est celle à laquelle je m'abandonne le plus +volontiers; elle apaise beaucoup un reste de remords qui me revient à +l'esprit lorsque Fernande, avec ses grands yeux humides d'amour, et ses +grands mots de sacrifice et de vertu, me replonge dans les incertitudes +du désir el de la timidité. Moi, timide! c'est pourtant vrai. +J'escaladerais les murailles de Babel, et je braverais tous les gardiens +de la beauté, eunuques, chiens et gardes-chasse; mais un mot de la femme +que j'aime me fait tomber à genoux. Heureusement les prières d'un amant +sont plus impérieuses que les menaces de toute la terre, et même que +les terreurs de la conscience. Je verrai Fernande ce soir. Elle vient +quelquefois au bal des officiers de la garnison avec madame Eugénie +Borel; je la fais danser sans avoir l'air de la connaître, si ce n'est +comme une figure de bal, et je trouve le moyen de lui dire quelques +mots. Madame Borel a ici une grande vieille maison déserte, une espèce +de pied-à-terre dont on n'ouvre les volets et les portes qu'une fois par +semaine. Il doit être facile d'y pénétrer et d'y donner rendez-vous à +Fernande. Elle ne veut plus que j'aille rôder dans le parc de Cerisy. +J'aime pourtant bien l'amour espagnol; mais la poltronne n'est plus du +même avis. + + + +LXXIII. + +DE M. BOREL A JACQUES. + +MON VIEUX CAMARADE, + +Ta fille se meurt, c'est fort bien; mais ta femme se perd, c'est autre +chose. Tu ne peux empêcher l'un, et tu dois t'opposer à l'autre. Laisse +donc tes enfants à quelque personne sûre, et reviens chercher madame +Fernande. Je me chargerais bien de te la reconduire si tu m'avais donné +le droit de lui commander. Mais je n'ai eu de toi à ton départ que cette +parole: «Mon ami, je te confie ma femme.» Je ne sais pas bien ce que tu +entendais par là, toi qui es un philosophe, et dont les idées diffèrent +beaucoup des nôtres; moi, je suis un vieux militaire et ne connais que +le code du régiment Or, dans mon temps, voilà comme cela se passait, et, +dans mon intérieur, voici comment cela se passe encore. Quand un ami, +un frère d'armes me recommande sa femme ou sa maîtresse, sa soeur ou +sa fille, je me crois investi des droits, ou, pour parler plus juste, +chargé des devoirs suivants: 1° souffleter ou bâtonner tout impertinent +qui s'adresse à elle avec l'intention évidente de porter atteinte à +l'honneur de mon ami, sauf à rendre raison de ma manière de procéder au +souffleté ou au bâyonné, si telle est son humeur. Ce premier point sera +fidèlement exécuté, tu peux y compter, si le larron de ton honneur me +tombe sous la main; mais jusqu'ici il est aussi insaisissable que la +flamme et le vent. 2° Je me crois obligé, quand la femme de mon ami est +récalcitrante ou sourde aux bons conseils que je tache de lui donner +d'abord, d'avertir mon ami, afin qu'il mette ordre lui-même à sa +conduite, car je n'ai point le droit de la corriger comme je ferais de +la mienne en pareille circonstance. Voilà ce dont je m'acquitte, mon +cher Jacques, avec beaucoup de chagrin et de répugnance, comme tu peux +croire; mais enfin il le faut. Ce n'est pas une petite responsabilité +que d'avoir à garder intacte la vertu d'une lemme jeune et jolie comme +la tienne. J'ai fait de mon mieux, mais je ne puis empêcher qu'on se +moque de moi; une femme en sait plus long qu'un homme sous ce rapport. +Me taire serait tolérer et encourager le mal, et prêter ma maison à un +commerce dont ma femme et moi semblerions complices. Je te transmets +donc les faits tels qu'ils sont, tu en feras l'usage que tu voudras. + +Il y a quinze jours, ou pour mieux dire quinze nuits, j'entendis passer +et repasser quelqu'un sous ma fenêtre à deux heures du matin. Mon grand +lévrier, qui dort toujours au pied de mon lit, s'élança en hurlant vers +la croisée entr'ouverte, et, à ma grande surprise, ce fut le seul chien +de la maison qui prit la chose en mauvaise part. Tous les autres, bien +qu'accoutumés à faire leur devoir, ne disaient mot, et je pensai +que c'était quelqu'un de la maison. J'appelai, je criai _qui vive?_ +plusieurs fois, personne ne répondit; je pris une simple canne à épée et +je sortis, mais je ne trouvai personne, et madame Fernande qui était +à sa fenêtre, m'assura n'avoir rien vu et rien entendu. Cela me parut +singulier et invraisemblable; mais je n'en témoignai rien, et je me +tins sur mes gardes les nuits suivantes. Deux nuits après j'entendis +très-distinctement les mêmes pas, mon lévrier fit le mène tapage; mais +je l'apaisai et je descendis dans le jardin sans faire de bruit. Je vis +fuir d'un côté un homme et de l'autre une femme, qui n'était ni plus ni +moins que la tienne. Je ne me montrai pas à elle dans cet instant; +mais le lendemain, au déjeuner, j'essayai de lui faire entendre que +je m'étais aperçu de quelque chose; elle ne voulut pas comprendre. +Néanmoins le galant ne revint plus. J'avais eu d'abord l'intention +d'avoir une explication formelle avec ta femme; mais la mienne m'en +empêcha, elle s'en était déjà chargée; et pour ne pas affliger Fernande, +comme les femmes entre elles connaissent mieux les petits ménagements, +elle lui avait dit qu'elle seule avait découvert son intrigue. Madame +Fernande avait répondu, avec force larmes et attaques de nerfs, qu'elle +avait en effet inspiré une violente passion à un pauvre jeune fou +pour lequel elle n'avait que de l'amitié, et qu'elle avait écouté par +compassion au moment de l'éloigner d'elle pour toujours. Je te répète +les paroles dont ma femme, qui n'est pas mal romanesque non plus dans +son genre, s'est servie en me racontant le fait. Tu croiras de cette +prétendue amitié tout ce qu'il te plaira; pour moi, je n'en crois pas un +mot; mais comme Fernande jurait à Eugénie que le monsieur était parti au +moins pour l'Amérique, comme il ne se passait plus rien depuis plusieurs +jours, je renonçai de bon coeur à la tâche désagréable que je remplis +Aujourd'hui. + +[Illustration: J'ai vu Sylvia avec sa robe bleue dans le jardin.] + +L'affaire en était là quand le colonel de la garde royale nous invita +à ses bals. Je n'aime guère ces freluquets de la nouvelle armée, qui +portent des talons rouges au lieu de cicatrices, et des ordres étrangers +au lieu de notre vieille croix; mais, au bout du compte, le colonel +est un aimable homme. Quelques-uns de ces messieurs sont d'anciens +militaires que la nécessité d'avoir un état a forcés de retourner leur +casaque; on boit de bon vin à leurs soupers et on joue gros jeu. Tu sais +que je ne suis pas un saint; ma femme aime la danse comme une vraie +folle; après avoir un peu grogné, je consentis à la mettre dans sa +calèche, à prendre les rênes et à la conduire à Tours avec madame +Fernande, qui s'avouait beaucoup mieux portante, et madame Clémence, +cette bégueule que je n'aime guère, et qui, grâce à Dieu, prit congé de +nous en arrivant à la ville. Ta femme se fit belle comme un ange pour +aller au bal; et vraiment on n'eût pas dit, en la voyant, qu'elle fût si +malade qu'elle prétend l'être. Je m'en allai avec ceux qui ne dansent +pas, et je laissai ces dames avec ceux qui n'ont pas eu les pieds gelés +en Russie; je recommandai seulement à Eugénie de surveiller de près sa +compagne, et de m'avertir sur-le-champ si elle dansait plusieurs fois ou +si elle causait trop souvent avec quelqu'un. Je revins moi-même trois ou +quatre fois donner un coup d'oeil à leur manière d'être. Tout se passa +fort bien en apparence, et à moins que ma femme ne soit d'accord avec +la tienne, ce dont je la crois incapable, il faut que le cavalier soit +très-adroit et moins _insensé_ que Fernande ne l'avait dépeint. Il faut +aussi qu'elle ait été de très-bon accord avec lui pour ne pas me le +faire connaître; car il m'est impossible d'imaginer lequel, de ceux qui +l'ont fait danser durant deux bals, a pris avec elle les mesures qu'elle +a su si bien exécuter. Je poursuis mon Récit. + +[Illustration: J'ai déjà gagné le jardinier...] + +Le lendemain du dernier bal, quand nous fûmes de retour à Cerisy, elle +nous dit qu'elle avait oublié une emplette, et qu'elle s'amuserait +à monter à cheval _un de ces jours_ pour faire cette course. Je lui +répondis qu'au jour et à l'heure qu'elle choisirait, je serais prêt à +l'accompagner avec ma femme, ou sans ma femme, si cette dernière était +occupée. Je lui proposai le lendemain ou le surlendemain. Elle me dit +que cela dépendrait de l'état de sa santé, et qu'elle m'avertirait le +premier matin où elle se sentirait bien. Le lendemain, vers midi, ne la +voyant point descendre au salon, je craignis qu'elle ne fût plus malade +qu'à l'ordinaire, et j'envoyai savoir de ses nouvelles; mais sa femme +de chambre nous répondit qu'elle était partie à six heures du matin, +à cheval et suivie d'un domestique. Cela m'étonna un peu, et j'allai +prendre des informations à l'écurie. Je savais que la jument d'Eugénie +et l'autre petite bête que monte ta femme ordinairement étaient allées +chez le maréchal ferrant, à deux lieues d'ici. Fernande avait donc été +obligée de monter mon cheval, qui est beaucoup trop vigoureux pour +une femme aussi poltronne qu'elle; cela me sembla trahir un singulier +empressement d'aller à Tours, et me jeta dans une double inquiétude. Je +craignais qu'elle ne se rompît le cou, et, ma foi! c'eût été bien autre +chose que tout le reste. J'allai l'attendre à la grille du parc, et +je la vis bientôt arriver au triple galop, couverte de sueur et de +poussière. Elle fût assez déconcertée en m'apercevant; elle espérait +sans doute rentrer et se dépouiller de cet accoutrement de marche forcée +sans être remarquée; mais elle reprit courage et me dit avec assez +d'aplomb: «Ne trouvez-vous pas que je suis bien matinale et bien brave? +--Oui, lui dis-je; je vous fais compliment d'être changée à ce point +depuis le départ de Jacques.--Et vous voyez comme je mène bien votre +cheval, ajouta-t-elle en feignant de ne pas comprendre. Je me porte +vraiment bien aujourd'hui; je me suis levée avec le jour, et, voyant +un si beau temps, je n'ai pu résister à la fantaisie de faire cette +expédition.--C'est très-joli de votre part, repris-je; mais Jacques +vous laisse-t-il courir les champs toute seule de la sorte?--Jacques me +laisse faire tout ce que je veux,» répondit-elle d'un petit ton sec; et +elle partit au galop sans ajouter un mot de plus. J'essayai de la faire +sermonner par ma femme; mais les femmes se soutiennent entre elles comme +les larrons; je ne sais ce qu'elles se dirent. Eugénie me pria de ne pas +me mêler de cette affaire, et voulut me prouver que je n'avais pas le +droit de faire des leçons à une personne qui n'était ni ma soeur ni ma +fille; que mes épigrammes étaient brutales et blessaient Fernande, ce +qui était contraire aux égards que nous devions à son isolement et aux +devoirs de l'hospitalité. Que sais-je! elle me raisonna si bien, que je +me tus encore et que ta femme retourna à Tours de la même façon deux +jours après, c'est-à-dire hier. Que pouvais-je lui dire pour l'en +empêcher, après tout? Et qui l'empêchait de me répondre qu'elle allait +tout simplement acheter des gants et des souliers blancs? Eugénie le +croyait ou feignait de le croire; or, voici le dénoûment. + +Tu sais aussi bien que moi que dans les villes de province tout se +remarque, tout s'interprète et tout se découvre. La jolie figure de ta +femme avait fait trop de sensation dans les bals pour que les officiers +de la garnison ne cherchassent pas à lui faire la cour; et, comme il n'y +a pas de meilleures prudes que les femmes qui cachent un petit secret, +ils étaient tous repoussés avec perte. Ils la virent passer le premier +matin et la suivirent de loin jusqu'à notre _maison de ville_, comme +ma femme appelle son pied-à-terre; ils la virent entrer et sortir, +remarquèrent le temps qu'elle y passa, s'informèrent, surent qu'il +n'y avait personne dans la maison, et se demandèrent naturellement si +c'était pour dormir ou pour prier Dieu qu'elle venait s'enfermer +là pendant deux heures. Oisifs comme des officiers en garnison, et +malicieux comme de vrais sous-lieutenants, cinq ou six d'entre eux +firent si bonne enquête, qu'ils découvrirent une certaine issue de +derrière par laquelle sortit, quelque temps après que Fernande fut +partie, un jeune homme que l'on ne connaît pas par son nom, mais qu'on a +vu à l'auberge de la Boule-d'Or depuis quelque temps. Hier, lorsque la +pauvre Fernande retourna au rendez-vous, on attendit que le compère se +fût introduit de son côté, et on lui ferma la retraite sans qu'il s'en +aperçût, puis on monta la garde autour de la maison, et on laissa sortir +Fernande sans l'effaroucher par aucune démonstration hostile; ces +messieurs sont tous gens de bonne famille et trop bien élevés pour +adresser la parole à une dame en pareille occasion. De mon temps, nous +n'aurions pas été si respectueux; mais autre temps, autres moeurs, +heureusement pour ta femme. Ces messieurs n'en voulaient qu'à l'heureux +rival qu'elle leur préférait. Elle monta à cheval dans la cour après +avoir pris la clef du rez-de-chaussée, qu'elle avait demandée à ma femme +sous prétexte de prendre un instant de repos dans le salon, pendant +qu'on briderait son cheval pour repartir; elle remit cette clef dans sa +poche, non sans avoir bien barricadé son amant pour qu'il ne fût dérangé +dans sa retraite par aucun curieux, et le domestique qui l'accompagnait, +et qui était ou n'était pas dans le secret, emporta également la clef +de la cour. Fernande partit au milieu d'une haie de spectateurs qui +feignaient de fumer leur pipe en parlant de leurs affaires, mais qui se +portèrent aussitôt après en embuscade à la fenêtre du grenier par où +l'amant était entré d'une maison voisine. Ils contemplèrent avec grand +plaisir les inutiles efforts qu'il fit pour sortir; ils le tinrent +longtemps prisonnier, et voulaient, dit-on, le forcer à parlementer en +répondant à de certaines questions, moyennant quoi on l'aurait mis en +liberté. Il resta muet à tous les appels, à toutes les plaisanteries, et +se tint tout le jour tranquille comme s'il eût été mort. Les vauriens +d'assiégeants décidèrent qu'on le prendrait par la famine, et qu'on +monterait la garde toute la nuit; on posa des postes autour de la +maison, et on les releva d'heure en heure comme des factions militaires. +Mais le captif, désespéré, fit une sortie à laquelle on ne s'attendait +pas, et s'évada par les toits d'une manière qu'on dit miraculeuse de +hardiesse et de bonheur. On le vit passer comme une ombre dans les airs, +mais on ne put le joindre; et ce matin il a quitté la ville sans qu'on +sache quelle route il a prise. Ton ancien camarade Lorrain, qui est +aujourd'hui chef d'escadron dans les chasseurs de la garde royale, est +venu dîner avec nous, et m'a raconté toute l'affaire non sans un certain +plaisir, car il ne t'aime pas infiniment. Je suis monté chez ta femme +aussitôt qu'il a été parti; elle s'était donnée pour malade toute la +journée et n'avait pas quitté sa chambre. Je lui ai fait une scène de +tous les diables, et elle s'est mise en colère comme un petit démon. +Au lieu de me prier de me taire, elle m'a défié de t'informer de sa +conduite, et m'a déclaré que je n'avais pas le droit de lui parler +ainsi; que j'étais _un butor_, et qu'elle ne souffrirait pas de toi-même +les reproches que je lui faisais. S'il en est ainsi, fais comme tu +voudras, je m'en lave les mains; mais ma conscience m'ordonne de te dire +ce qu'il en est. + +Elle m'a chassé de sa chambre, et voulait envoyer chercher sur-le-champ +des chevaux de poste et quitter une maison où elle se disait insultée et +opprimé. Eugénie s'est efforcée de la calmer, et une violente attaque de +nerfs qui cette fois est, je crois, bien, réelle, est venue terminer le +différend. Elle est au lit maintenant, et Eugénie passera la nuit auprès +d'elle; moi je me hâte de t'écrire, parce que je crains que demain la +force et la volonté ne lui reviennent de partir, et je ne veux pas la +laisser s'en aller ainsi toute seule avec cette petite soubrette, qui +m'a l'air, par parenthèse, d'une sournoise très-rouée. Je ferai mon +possible pour lui persuader de t'attendre; mais, pour Dieu! tire-moi +bien vite de cet embarras. Ne me fais pas de reproches, car tu vois que +j'ai agi pour le mieux, et que je ne suis pas responsable de ce qui +arrivera désormais; si elle veut partir, faire quelque folie, se laisser +enlever, que sais-je? puis-je la mettre sous les verrous? Je ne le cache +pas qu'elle a la tète perdue; dans l'indignation que m'inspirait sa +résistance à mes avis, il m'est échappé qu'elle ferait mieux d'aller +soigner sa fille qui se meurt, que de s'occuper d'un amour extravagant +qui la livre déjà à la risée de toute une province et de tout un +régiment. J'ai été fâché aussitôt d'avoir trahi le secret que tu m'avais +recommandé, car elle est tombée dans des convulsions qui m'ont prouvé +que cette nouvelle lui fait beaucoup de mal, et qu'elle n'a pas oublié +l'amour maternel. Je termine en te priant d'avoir de l'indulgence +envers elle. Je connais ton sang-froid, et compte sur la prudence de ta +conduite, mais joins-y un peu de pitié pour cette pauvre égarée. Elle +est bien jeune, elle pourra se ranger et se repentir. Il y a de bien +bonnes mères de famille qui ont eu leurs jours d'égarement. Elle a, je +crois, un bon coeur, du moins avant son mariage elle était charmante; je +ne l'ai plus reconnue quand tu nous l'as ramenée avec des caprices, des +convulsions et des violences dont je ne l'aurais jamais crue capable +autrefois. Tu m'as paru être un mari bien débonnaire, je ne te le cache +pas; tu vois ce que c'est que d'être trop amoureux de sa femme. D'autres +disent que tu as quelques torts à te reprocher, et que tu vis là-bas +dans une intimité un peu trop tendre avec une espèce de parente qui est +venue te trouver après ton mariage, on ne sait pas d'où. Je sais bien +que lorsqu'une femme est enceinte ou nourrice, on est excusable d'avoir +quelque fantaisie; mais il ne faut pas que cela se passe sous le toit +conjugal; c'est une grande imprudence, et voilà comme elles s'en +vengent. Ne te fâche pas de ce que je te dis, c'est le propos d'un +commis voyageur qui, entendant raconter l'aventure de Fernande ce matin +dans un café, a dit que tu méritais un peu ton sort; c'est peut-être un +mensonge. Quoi qu'il en soit, viens, ne fût-ce que pour découvrir la +retraite de ton rival et le traiter comme il le mérite; je t'aiderai. Je +ferme ma lettre, est minuit. Ta femme vient de s'endormir, c'est-à-dire +qu'elle va mieux. Je lui ferai des excuses demain. + + + +LXXIV. + +DE FERNANDE A OCTAVE. + +Tilly, près Tours. + +Je suis chez ma mère: offensée et presque insultée par M. Borel, je suis +venue me réfugier, non dans le sein d'une protectrice et d'une amie, +mais sous le toit d'une personne dont les leçons, quelque dures qu'elles +soient, ne seront point des usurpations de pouvoir. Je puis entendre +sortir de sa bouche bien des paroles qui me révoltaient dans celle de ce +soldat brutal et grossier. Je pars demain pour Saint-Léon; ma mère m'y +conduit. Elle sait notre misérable aventure; qui ne la sait pas! mais +elle a été moins cruelle pour moi que je ne m'y attendais. Elle rejette +tout le blâme sur mon mari, et, malgré tout ce que je puis dire, +s'obstine à croire que Sylvia est sa maîtresse, et qu'il m'abandonne +pour vivre avec elle. Je ne sais pas qui a répandu dans le pays cet +infâme mensonge; tout le monde l'accueille avec l'empressement qu'on met +à croire le mal. Hélas! ce n'était donc pas assez que je le rendisse +ridicule par ma folle conduite, je ne puis empêcher qu'on le calomnie! +Sa bonté, sa confiance envers moi, seront attribuées à des motifs +odieux! Je suis sûre que Rosette nous trahit et vend nos secrets; je +l'ai rencontrée tout à l'heure comme elle sortait de chez ma mère, et +elle s'est beaucoup troublée en me voyant. Un instant après, ma mère +est venue me parier de mon ménage, de mon imprudent amour, et j'ai vu +qu'elle était informée des plus petits détails de notre histoire; mais +informée de quelle manière! Les faits, en passant par la bouche de cette +servante, étaient salis et dénaturés, comme vous pouvez penser: nos +premiers rendez-vous au grand ormeau, alors que je croyais me livrer à +un sentiment si pur et si peu dangereux, ont été présentés comme une +intrigue effrontée; l'accueil que Jacques vous fit alors a été traité +d'infâme complaisance; et notre double amitié, si longtemps paisible et +toujours si pure, est condamnée sans appel comme un double commerce de +galanterie. Que puis-je répondre à de telles accusations? Je n'ai pas +la force de me débattre contra une destinée si déplorable; je me laisse +accabler, humilier, salir. Je pense à ma fille qui se meurt, et que je +trouverai peut-être morte dans trois jours. Il semble que le ciel soit +en colère contre moi; j'ai donc commis un grand crime en vous aimant? +Votre lettre me fait autant de bien qu'il m'est possible d'en ressentir; +mais que pouvez-vous réparer désormais? Je sais que vous souffrez autant +que moi de mes maux, je sais que vous donneriez votre vie pour m'en +préserver; mais il est trop tard. Je ne vous ferai point de reproches; +je suis perdue, à quoi servirait de me plaindre? + +Je ne sais pas comment m'est parvenue votre lettre, mais je vois, au +moyen que vous m'indiquez pour recevoir ma réponse, que vous n'êtes pas +loin, et que vous pénétrez presque dans la maison. Octave! Octave! vous +m'êtes funeste, vous m'avez perdue par la conduite où vous persévérez +obstinément. À quoi serviront cette sollicitude et ces poursuites +passionnées qui exposent votre vie et qui ruinent mon honneur? Pourquoi +voulez-vous me disputer ainsi à une société qui rit de nos efforts, et +pour qui notre affection est un sujet de scandale et de moquerie? Sous +quelque déguisement et avec quelque précaution que vous approchiez de +moi, vous serez encore découvert. La maison est petite, je suis gardée +à vue, et Rosette vous connaît; vous voyez où mènent le secours et le +dévouement de ces gens-là; pour un louis ils vous secondent, pour deux +ils vous vendent. À quoi vous servira de me voir? vous ne pouvez rien +pour moi. Il faut que mon mari sache tout, et que j'obtienne son pardon. +Ce ne sera pas difficile, je connais trop bien Jacques pour craindre +aucun mauvais traitement de sa part; mais son estime me sera retirée +à jamais, il n'aura plus pour moi que de la compassion, et sa bonté +m'humiliera comme un affront perpétuel. Pour vous, si vous vous obstinez +à me voir encore, vous paierez peut-être cette obstination de votre vie; +car Jacques se réveillera enfin du sommeil où la confiance plonge son +orgueil. Je ne puis vous empêcher de chercher l'accomplissement de votre +fatale destinée; vous ne pouvez augmenter le mal que vous m'avez fait, +qu'en trouvant la mort dans les conséquences de votre amour. Eh bien! +soit. Tout ce qui pourra hâter la mienne sera un bienfait de Dieu: qu'il +m'enlève ma fille et qu'il vous frappe, je vous suivrai de près. + + + +LXXV. + +D'OCTAVE A FERNANDE. + +Je t'ai perdue, tu es désespérée, et tu crois que je t'abandonnerai? +Tu crois que je tiendrai compte des dangers auxquels ma vie peut être +exposée, quand la tienne est compromise et désolée par ma faute? Me +prends-tu pour un lâche? Ah! c'est bien assez d'être un fou que Dieu +maudit, et dont la fatalité déjoue toutes les espérances et traverse +toutes les entreprises. N'importe, ce n'est point le moment des +plaintes et du découragement; songe que je ne puis plus te compromettre +maintenant; le mal est fait, rien ne m'en consolera, et mon coeur +saignera éternellement pour ma faute. Mais si le passé n'est pas +réparable, du moins l'avenir nous appartient, et je ne supporte pas +l'idée qu'il doive être pour toi un châtiment implacable et éternel. +Pauvre infortunée! Dieu ne veut pas que tu te résignes à souffrir toute +ta vie d'une faute que tu n'as pas commise; s'il veut punir, il faudra +qu'il commence par moi; mais va, Dieu est indulgent, et il protège ceux +que le monde abandonne. Il te préservera, lui seul sait de quelle façon; +du moins il te rendra ta fille. Ce misérable Borel aura exagéré son +mal pour se venger de la juste fierté avec laquelle tu repoussais +ses insolentes réprimandes. Quand j'ai quitté Saint-Léon, elle était +très-légèrement indisposée, et sa constitution annonçait une force +capable de résister aux maladies inévitables de l'enfance. Tu la +retrouveras guérie, ou, du moins, elle guérira en dormant sur ton sein. +Tout le mal est venu, à elle comme à nous, de ton départ. Nous étions +une heureuse famille, croyant les uns aux autres, et une même vie +semblait nous animer; tu as voulu rompre cet accord que le ciel +ordonnait. Il te poussait dans mes bras; Jacques l'aurait ignoré ou +toléré, et Sylvia n'aurait osé s'en offenser. À présent, le monde a +parlé, il a jeté sa hideuse malédiction sur nos amours, il faut les +laver avec du sang. Laisse faire, j'offrirai le mien à Jacques jusqu'à +la dernière goutte. Ne sais-tu pas que je serais le dernier des lâches +si j'agissais autrement? S'il doit s'apaiser en prenant ma vie et te +rendre le bonheur, je mourrai consolé et purifié de mon crime; mais s'il +te maltraite, s'il te menace, s'il t'humilie seulement, malheur à lui! +Je t'ai jetée dans le précipice, je saurai t'en retirer. Crois-tu que je +m'inquiète du monde? J'ai cru autrefois que c'était un maître sévère +et juste; j'ai rompu avec lui du jour où il m'a défendu de t'aimer. A +présent, je brave ses anathèmes; je te prendrai dans mes bras et je +t'emporterai au bout de la terre. J'enlèverai tes enfants, ta fille +au moins avec toi, et nous vivrons au fond de quelque solitude où les +clameurs insensées de ta société ne nous atteindront pas. Je n'ai pas, +comme Jacques, une grande fortune à t'offrir; mais ce que je possède +t'appartiendra; je me vêtirai en paysan, et je travaillerai pour que +ta fille ait une robe de soie, et pour que tu n'aies rien à faire qu'à +jouer avec elle. Le sort que je te ferai sera moins brillant que celui +dont tu jouis; mais il te prouvera plus d'amour et de dévouement que +tous les dons de ton mari. Relève donc ton courage et hâte-toi d'aller +à Saint-Léon. Si je ne craignais d'augmenter sa colère, je viendrais te +prendre ce soir dans une chaise de poste et je te conduirais moi-même +à ton mari; mais il croirait peut-être, dans le premier moment, que je +viens pour le braver, et telle n'est pas mon intention. Je vais m'offrir +à lui, et lui donner la réparation qu'il voudra. Il me mépriserait avec +raison si je fuyais dans un pareil moment. Je suis entré dans le petit +jardin de ta mère ce matin, et je l'ai vue en grand conciliabule avec +Rosette; chasse cette fille le plus tôt possible. Je t'ai vue aussi, +dans quel état de pâleur et d'abattement! J'ai senti toutes les tortures +du remords et du désespoir. J'étais habillé en paysan, et c'est moi qui +ai vendu à ton domestique les fleurs où tu as dû trouver mon premier +billet. Je te porterai moi-même celui-ci ce soir au moment de ton +départ, et je ferai le voyage à deux pas derrière toi. Prends courage, +Fernande; je t'aime de toutes les forces de mon âme; plus nous serons +malheureux, et plus je t'aimerai. + + + +LXXVI. + +D'OCTAVE A HERBERT. + +J'ai bien des choses à te raconter. Je suis reparti pour le Dauphiné, le +15 au soir, avec Fernande et madame de Theursan; la mère était bien loin +de se douter qu'un des deux postillons qui la conduisaient n'était autre +que l'amant à qui elle se flattait d'enlever sa fille. Cette madame de +Theursan, qui est du reste une méchante femme, est prudente et amie +des mesures sages et adroites; elle avait, dans la journée, congédié +Rosette, et l'avait fait partir pour Paris avec une somme assez forte +et une lettre de recommandation pour une personne qui doit la placer +avantageusement. J'ai rencontré la soubrette dans une auberge du village +voisin où elle prenait la diligence; j'avais envie de la cravacher; mais +j'ai pensé que, dans l'intérêt de Fernande, je devais faire tout le +contraire. J'ai donc doublé le présent de madame de Theursan, et je l'ai +vue partir pour Paris. Là, du moins, les méchancetés de sa langue seront +perdues dans le grand orage des voix qui planent sur l'abîme où tout +s'engloutit pêle-mêle, fautes et blâme. Au moment du départ de Fernande, +j'ai vu avec plaisir madame Borel lui donner des témoignages d'amitié +qui ont dû répandre quelque consolation dans son coeur brisé. A +l'approche du premier relais, après avoir échangé un regard, une poignée +de main et un billet à la portière avec Fernande, j'ai quitté mon +costume, et j'ai couru la poste à franc-étrier toute la nuit derrière +sa voiture; à chaque relais je m'approchais d'elle, et je voyais, à la +lueur mystérieuse de quelque lanterne, un peu d'espoir et de plaisir +dans ses yeux. Au jour, pendant qu'elle déjeunait dans une auberge, j'ai +loué une chaise et j'ai continué ainsi mon voyage. À propos, envoie-moi +vite de l'argent, car, si j'avais quelque nouvelle expédition à faire, +je ne saurais comment m'en tirer. + +Madame de Theursan a bien remarqué ma figure sur la route; mais elle +ne m'avait jamais vu, et j'avais l'air d'un voyageur de commerce si +indifférent à elle et à sa fille, qu'elle ne pouvait deviner mon +dessein. Je me suis arrêté sur la route, à l'entrée du vallon de +Saint-Léon, et je l'ai laissée s'engager dans la plaine; j'ai envoyé +alors mon équipage au presbytère en disant au postillon d'aller +lentement, et, en une demi-heure, par le sentier des Collines, je +suis arrivé à travers bois jusqu'au château; je suis entré sans voir +personne, et je me suis assis dans le salon derrière le paravent où l'on +met parfois les enfants pendant le jour. Il y avait un berceau vide, un +seul; mon coeur se serra; je devinai que la petite fille était morte, +et je répandis des larmes amères en songeant au surcroît de douleur qui +attendait mon infortunée Fernande. + +J'étais là depuis un quart d'heure, absorbé et comme accablé de cette +combinaison de malheurs implacables, lorsque j'entendis marcher +plusieurs personnes; c'était Jacques avec Fernande et sa mère qui +venaient d'arriver. «Où est ma fille? disait Fernande a son mari; +fais-moi voir ma fille.» L'accent de sa voix était déchirant. Celle de +Jacques eut quelque chose d'étrangement cruel en lui répondant par cette +question: _Où est Octave?_... Je me levai aussitôt, et je me présentai +en disant d'un ton résolu: «Me voici.» Il resta quelques instants +immobile, et regarda madame de Theursan, dont le visage exprimait la +surprise que tu peux imaginer. Jacques, alors, me tendit la main en me +disant: _C'est bien_. Ce fut la première et la dernière explication que +nous eûmes ensemble. + +Fernande était partagée entre l'inquiétude de savoir ce qu'était devenue +sa fille et celle de voir la conduite de Jacques envers moi; pâle et +tremblante, elle tomba sur une chaise en disant d'une voix étouffée: +«Jacques, dis-moi que ma fille est morte et que tu as reçu une lettre de +M. Borel.--Je n'ai reçu aucune lettre, répondit Jacques, et ton arrivée +est pour moi un bonheur inattendu.» Il fit cette réponse avec tant de +calme, que Fernande dut s'y tromper. J'y aurais été pris moi-même, si +je ne savais par Rosette, qui était au courant de tous les secrets de +Cerisy, que M. Borel a écrit et qu'il a tout raconté. Fernande se leva +vivement, et un éclair de joie brilla sur son visage; mais elle retomba +sur son siège, en disant: «Ma fille est morte, du moins!--Je vois, dit +Jacques en se penchant vers elle avec affection, que Borel aura eu +l'imprudence de te dire les motifs qui m'ont retenu loin de toi. C'est +une triste justification que j'ai à t'offrir, ma pauvre Fernande; mais +tu l'accepteras, et nous pleurerons ensemble.» Sylvia entra en cet +instant avec le fils de Fernande dans ses bras; elle courut le mettre +dans ceux de l'infortunée en la couvrant de baisers et de larmes. +_Seul!_ dit Fernande en embrassant son fils, et elle s'évanouit. + +«Monsieur, dit alors madame de Theursan en prenant le bras de Jacques, +laissez ma fille aux soins de deux personnes que j'ai la surprise de +voir ici, et accordez-moi sur-le-champ un moment d'entretien dans une +autre pièce.--Non, Madame, répondit Jacques d'un ton sec et hautain; +laissez-moi secourir ma femme moi-même, vous direz ensuite tout ce que +vous voudrez devant les deux personnes que voici. Fernande, dit-il en +s'adressant à sa femme, qui commençait à revenir un peu, prends +courage; c'est tout ce que je te demande en récompense de la tendresse +inaltérable que j'ai pour toi. Soigne-toi, conserve-toi pour cet enfant +qui nous reste; vois comme il te sourit, notre pauvre fils unique! Tu +dois tenir à la vie, tu es encore entourée d'êtres qui te chérissent; +Sylvia est là qui attend un effort de ton amitié pour lui rendre +ses caresses; je suis à tes pieds pour te conjurer de résister à ta +douleur... et... voici Octave.» Il prononça ce dernier mot avec un +effort visible. Fernande se jeta dans ses bras, occupée seulement de sa +douleur; il avait sur le visage deux grosses larmes, et il me regarda +avec un singulier mélange de reproche et de pardon. L'homme étrange! +j'eus envie un instant de me jeter à ses pieds. + +Nous passâmes près d'une heure dans les larmes. Jacques était si bon et +si délicat envers sa femme, qu'elle se rassura au moins sur un des deux +malheurs qu'elle avait redoutés; elle pensa qu'il ne savait rien encore, +et prit courage au point de me tendre la main, à moi le dernier, après +avoir donné mille témoignages d'affection à son fils, à son mari et à +Sylvia. «Tu vois, lui dis-je à voix basse, pendant un moment où je me +trouvais seul près d'elle, que tous les coups ne frappent pas en même +temps, et que je suis encore à tes pieds.» Je rencontrai les yeux de +madame de Theursan, qui m'observait d'un air d'indignation. Jacques +rentra avec Sylvia; ils obtinrent de Fernande qu'elle prendrait un peu +de nourriture, et nous la conduisîmes à table. Le déjeuner fut triste et +silencieux; mais nos soins semblaient rappeler peu à peu Fernande à +la vie. Personne ne parlait à madame de Theursan, qui paraissait fort +insensible à l'infortune de sa fille, et qui n'était occupée qu'à +regarder alternativement Sylvia et moi, nous remerciant, avec une +affectation de politesse ironique, des rares attentions que nous avions +pour elle. Jacques, de son côté, affectait de n'en avoir aucune. Quand +nous rentrâmes au salon, madame de Theursan, s'adressant à Jacques, lui +dit d'un ton insolent: «Ainsi, Monsieur, vous refusez de me donner +une explication particulière?--Absolument, Madame, répondit +Jacques.--Fernande, dit-elle, vous entendez comme on traite votre mère +chez vous; je suis venue ici pour vous défendre et vous protéger; mon +intention était de vous réconcilier, autant que possible, avec votre +mari, et d'employer la politesse et la raison pour l'engager à abjurer +ses torts en pardonnant les vôtres. Mais on m'insulte avant même que +j'aie dit un mot en votre faveur; c'est à vous de savoir comment vous +voulez que j'agisse désormais.--Je vous supplie, maman, dit Fernande, +troublée et épouvantée, de remettre à un autre moment toute explication +avec qui que ce soit.--Est-ce que tu penses, Fernande, lui dit Jacques, +que nous aurons jamais besoin d'intermédiaire pour nous expliquer? +Est-ce que tu as prié ta mère de venir te protéger et te défendre contre +moi?--Non, non, jamais! s'écria Fernande en cachant sa tête dans le sein +de Jacques, ne le crois pas! tout cela arrive malgré moi; n'écoute pas, +ne réponds pas... Ma mère, ayez pitié de moi et taisez-vous.--Me taire +serait une bassesse, reprit madame de Theursan, si ce que j'aurais à +dire pouvait servir à quelque chose; mais je vois que ce serait prendre +une peine inutile. Si tout le monde est content ici, je n'ai plus qu'à +me retirer. Mais songez, Fernande, que nous nous voyons pour la dernière +fois; la vie honteuse à laquelle j'espérais vous soustraire et où vous +voulez vous plonger plus avant m'interdit désormais toute relation avec +vous. J'aurais l'air, aux yeux du monde, d'approuver le scandale de +votre conduite, et d'imiter la honteuse complaisance de votre mari.» +Fernande, plus pâle que la mort, tomba sur le sofa en disant: «Mon Dieu, +épargnez-moi!» Jacques était aussi pâle qu'elle, mais sa colère ne se +révélait que par un petit froncement de sourcil que Fernande m'a +appris à observer, et dont madame de Theursan était loin de connaître +l'importance. «Madame, dit-il d'une voix très-légèrement altérée, +personne au monde, excepté moi, n'a de droits sur ma femme; vous avez +renoncé aux vôtres en la mariant. Je vous défends donc, au nom de mon +autorité et de mon affection pour elle, de lui adresser des reproches +et des injures, qui, dans l'état où vous la voyez, peuvent lui devenir +funestes. Je savais bien que, pour avoir le plaisir de m'offenser, vous +ne marchanderiez pas avec la vie de votre fille; mais si c'est à moi que +vous en avez, parlez, j'ai de quoi vous répondre; il me suffira de vous +dire que je vous connais.» Madame de Theursan changea de visage; mais la +colère l'emportant sur la peur que cette espèce de menace avait semblé +lui faire, elle se leva, prit Fernande par le bras, et, l'attirant +vers moi d'une manière brutale, elle la jeta presque sur mes genoux en +disant: «Si c'est là votre choix, Fernande, restez au sein de la honte +où votre mari vous a précipitée; je ne saurais relever une âme avilie. +Pour vous, Mademoiselle, dit-elle à Sylvia, je vous fais mon compliment +du rôle que vous jouez ici, et j'admire l'habileté avec laquelle vous +avez fourni un amant à votre rivale, pour la supplanter plus facilement +auprès de son mari. Maintenant je pars; j'ai rempli le devoir qui +m'était imposé en offrant à ma fille l'appui qu'elle aurait dû implorer +et qu'elle repousse. Que Dieu lui pardonne, car moi je la maudis!» +Fernande jeta un cri d'effroi. Je la pressai involontairement sur mon +coeur. Sylvia dit à madame de Theursan, avec un dédain glacial, qu'elle +ne comprenait rien à son apostrophe et qu'elle ne répondait point aux +énigmes. «Je vais t'expliquer celle-ci, dit Jacques avec amertume. +Madame n'a pas de fortune; et elle sait que j'ai fait à sa fille un +douaire qui, en cas de veuvage ou de séparation, assurerait à celle-ci +une existence brillante; elle cherche à nous brouiller, afin que sa +fille, en allant vivre sous sa tutelle, lui donne à gouverner cinquante +mille livres de rente: voilà toute l'énigme.» Madame de Theursan était +verte de fureur; mais la haine lui déliant merveilleusement la langue, +elle accabla Jacques et Sylvia d'injures si poignantes, que Jacques +perdit patience, et fronça le sourcil tout à fait; alors il ouvrit son +portefeuille, et montra à madame de Theursan quelques mots écrits sur +un petit papier, avec une image coupée en deux, en s'écriant d'une voix +forte, _Connaissez-vous cela?_ Elle fit un mouvement de rage pour la +saisir, en répondant avec égarement qu'elle ne savait point ce que cela +signifiait; mais Jacques, la repoussant, alla ôter du cou de Sylvia une +espèce de scapulaire qu'elle porte toujours. Il déchira le sachet de +satin noir, en tira une autre moitié d'image qu'il montra à madame de +Theursan, et répéta de la même voix tonnante, que je n'avais jamais +entendue sortir de sa poitrine: _Et cela, le connaissez-vous?_ La +malheureuse femme s'évanouit presque de honte; puis elle se releva en +criant avec le désespoir de la haine: «Elle n'en est pas moins votre +maîtresse, car vous savez bien que ce n'est pas votre soeur!--Ce n'est +pas ta soeur, Jacques? dit Fernande, qui, ne comprenant pas plus que +nous cette scène étrange et mystérieuse, s'était approchée de sa mère +pour la secourir.--Non, c'est sa maîtresse, criait madame de Theursan +avec égarement, en s'efforçant d'entraîner sa fille. Fuyons cette +maison, c'est un lieu de prostitution; partons, Fernande; tu ne peux +pas rester sous le même toit que la maîtresse de ton mari.» La pauvre +Fernande, brisée par tant d'émotions et comme frappée d'étourdissement +devant taut de surprises, restait indécise et consternée, tandis que sa +mère la secouait et la poussait vers la porte dans une sorte de délire. +Jacques la délivra de cette torture, et la conduisant vers Sylvia: +«Si ce n'est pas ma soeur, lui dit-il, c'est du moins la tienne; +embrasse-la, et oublie ta mère, qui vient de se perdre par sa faute.» + +Madame de Theursan tomba dans d'affreuses convulsions. On l'emporta dans +la chambre de sa fille; mais au moment de suivre Fernande, qui était +sortie pour aller soigner sa mère, Sylvia s'arrêta entre Jacques et moi, +en nous prenant chacun par un bras: «Jacques, dit-elle, tu as été trop +loin, et tu n'aurais pas dû dire cela devant Fernande et devant moi. Je +suis bien fâchée de savoir que c'est là ma mère; j'espérais que celle +qui m'a abandonnée en me donnant le jour, était morte. Heureusement +Fernande n'a dû rien comprendre à cette scène, et il sera facile de lui +faire croire qu'en m'appelant sa soeur vous faisiez simplement un appel +à mon amitié.--Qu'elle en pense ce qu'elle pourra, il ne convient à +personne ici de lui expliquer ces tristes secrets. Octave les gardera +religieusement.--D'autant plus volontiers, lui dis-je, que je ne sais +rien, et que je ne devine pas plus que Fernande.» Nous nous séparâmes, +et Sylvia passa le reste de la journée dans la chambre de madame de +Theursan. Fernande, malade elle-même, avait été forcée d'aller se mettre +au lit aussitôt qu'elle avait vu sa mère un peu calmée. Sylvia les a +soignées alternativement avec un zèle admirable. Après-tout, c'est une +grande et noble créature que Sylvia. Je ne sais ce qui s'est passé entre +elle et madame de Theursan; mais lorsque celle-ci repartit le lendemain +matin sans consentir à voir personne, elle se laissa accompagner par +Sylvia jusqu'à sa voiture. Je les vis passer dans le parc, d'un endroit +où elles ne pouvaient m'apercevoir. Madame de Theursan semblait être +accablée, et n'avoir plus de forces pour la colère et le ressentiment. +Au moment de quitter Sylvia, pour aller rejoindre sa voiture qui +l'attendait à la grille, elle lui tendit la main; puis, âpres un instant +d'hésitation, elle se jeta dans ses bras eu sanglotant. J'entendis +Sylvia lui offrir de l'accompagner pendant une partie de la route, pour +la soigner. «Non, dit madame de Theursan, votre vue me fait trop de mal; +mais si je vous appelle à ma dernière heure, promettez-moi de venir me +fermer les yeux.--Je vous le jure, répondit Sylvia; et je vous jure +aussi que Fernande ne saura jamais votre secret.--Et ce jeune homme le +gardera? ajouta madame de Theursan en parlant de moi; pardonnez-moi, car +je suis bien malheureuse!--J'ai quelque chose à vous remettre, reprit +Sylvia; c'est les trois lignes écrites que Jacques vous a montrées hier, +les seules preuves qui existent de ma naissance: vous pouvez et vous +devez les anéantir. Voici encore la moitié de l'image, laissez-moi +l'autre; elle ne peut rien apprendre à personne, et j'y tiens à cause +de Jacques.--Bonne, bonne personne!» s'écria madame de Theursan, en +acceptant avec transport le papier que Sylvia lui offrait: ce fut toute +l'expression de sa reconnaissance. Dans ce mauvais coeur, la joie d'être +débarrassée d'une crainte personnelle l'emporta sur le repentir et la +confusion d'une conscience coupable: elle partit précipitamment. + +Sylvia resta longtemps immobile à la regarder; quand celle-ci eut +disparu derrière la grille, elle croisa ses bras sur sa poitrine, +et j'entendis ce mot expirer à demi sur ses lèvres pâles: «Ma +mère!--Explique-moi ce mystère, Sylvia, lui dis-je en l'abordant, et en +lui baisant la main avec une sorte de vénération irrésistible; comment +cette femme est-elle ta mère, lorsque tu te croyais la soeur +de Jacques?» Son visage prit une expression de recueillement +indéfinissable, et elle me répondit: «Il n'y a au monde que cette femme +qui puisse savoir de qui je suis fille, et elle ne le sait pas! c'est là +ma mère.--Elle a donc été aimée du père de Jacques?--Oui, dit-elle, et +d'un autre en même temps.--Mais qu'y avait-il sur ce papier?--Quatre ou +cinq mots de la main du père de Jacques, attestant que j'étais la fille +de madame de Theursan, mais déclarant qu'il n'était point sûr d'être mon +père, et que, dans le doute, il n'avait pas voulu se charger de moi. +Cette image, dont j'ai la moitié, c'est lui qui me la mit au cou en +m'envoyant à l'hospice des Orphelins.--Quelle destinée que la tienne, +Sylvia! lui dis-je; Dieu savait bien pourquoi il te louait d'un si grand +coeur.--Mes peines ne sont rien, répondit-elle en faisant un geste comme +pour éloigner une préoccupation personnelle; ce sont les vôtres qui me +font du mal, celles de Fernande, celles de Jacques surtout.--Et n'as-tu +pas de compassion aussi pour les miennes? lui dis-je tristement.--C'est +toi que je plains le plus, me dit-elle, parce que c'est toi qui es le +plus faible. Cependant il y a une chose qui me réconcilie, c'est que tu +sois venu; cela est d'un homme.» Je voulus m'expliquer avec elle sur nos +communes douleurs; je me sentais en ce moment disposé à une confiance et +à une estime que je ne retrouverai peut-être jamais dans mon coeur. Je +venais de lui voir faire une noble action, je lui aurais livré toutes +mes pensées; mais elle me punit de mes méfiances passées en me fermant +l'accès de son âme. «Cela regarde Jacques, me dit-elle, et je ne sais ce +qui se passe en lui. Ton devoir est d'attendre qu'il prenne un parti; +sois bien sûr qu'il sait tout, mais que son premier et unique soin, dans +ce moment, est de rassurer et de consoler Fernande.» + +Elle me quitta pour s'enfoncer seule dans une autre allée du parc. +J'allai m'informer de la santé de Fernande; son mari était dans sa +chambre, et lisait pendant qu'elle sommeillait. Quelle position que la +mienne, Herbert! Agir avec cette famille comme auparavant, quand +il s'est passé entre nous des choses qui doivent nous avoir rendus +irréconciliables! Comprends-tu ce qu'il me faut de courage pour aller +frapper à cette porte que Jacques vient m'ouvrir, et ce que je souffre +quand il sort en me disant avec son calme impénétrable: «Obtenez qu'elle +ait le courage de vivre.» Que cache donc l'impassible générosité de +cet homme? Est-ce par l'effort d'un amour sublime qu'il sacrifie ainsi +toutes ses fureurs et toutes ses souffrances? Il y a des instants où je +le crois; et pourtant cela est trop contraire à l'humanité pour que j'y +ajoute foi sincèrement. S'il n'avait donné de sa bravoure et de son +mépris de la vie des preuves que je n'aurai peut-être jamais l'occasion +de donner, on pourrait dire qu'il a peur de se battre avec moi; mais à +moi, qui l'ai vu jour par jour depuis un an, et qui sais sa vie tout +entière par Sylvia, celle explication ne peut présenter aucun sens. +L'opinion à laquelle je dois m'arrêter, c'est que son coeur est bon +sans être ardent, ses affections nobles sans être passionnées. Il s'est +imposé le stoïcisme pour faire comme tous les hommes, pour jouer un +rôle; et il s'est tellement identifié avec quelque type de l'antiquité, +qu'il est devenu lui-même une espèce de héros antique, à la fois +ridicule et admirable dans ce siècle-ci. Que lui conseillera son rêve de +grandeur? jusqu'où ira cette étrange magnanimité? Attend-il que sa femme +soit guérie pour rompre avec elle, ou pour me demander raison? Il semble +à la fois confondu et satisfait de l'audace de ma conduite, et il lui +arrive de me regarder avec des yeux où brille la soif de mon sang. +Couve-t-il sa vengeance, ou en fera-t-il un holocauste? J'attends. Il +y a trois jours que nous en sommes au même point. Fernande a été +réellement mal, et nous n'avons pas été sans inquiétude pendant une +nuit. Jacques et Sylvia m'ont permis de veiller dans sa chambre avec +eux; quel que soit le fond de leurs âmes, je les en remercie du fond de +la mienne. J'espère que dans peu Fernande sera guérie; sa jeunesse, sa +bonne constitution, et le soin qu'on prend d'éloigner d'elle la pensée +d'un chagrin nouveau, feront encore plus, j'espère, que le secours d'un +très-bon médecin qui était venu pour soigner sa fille, et qui est resté +pour elle. Adieu, mon ami. Brûle cette lettre; elle contient un secret +que j'ai juré de garder, et que je n'ai pas trahi en le racontant à un +autre moi-même. + + + +LXXVII. + +DE JACQUES A M. BOREL. + + +Mon vieux camarade, je te remercie de ta lettre, et des excellentes +intentions de ton amitié. Je sais que tu te serais battu de grand coeur +pour défendre ma femme d'une insulte, et pour me rendre même un moindre +service. J'espère que tu regardes ce dévouement comme réciproque, et +que, si tu as jamais occasion de faire un appel sérieux à l'amitié, tu +ne t'adresseras pas à un autre que moi. Remercie aussi pour moi ta bonne +Eugénie des soins qu'elle a eus pour Fernande, et prie-la, si elle +lui écrit, de ne point lui faire savoir que j'ai reçu la lettre où tu +m'informais de tout ce qui s'est passé. Adieu, mon brave; compte sur +moi, à la vie et, à la mort. + + + +LXXVIII. + +DE JACQUES A OCTAVE. + +Je veux vous épargner l'embarras d'une explication verbale; elle ne +pourrait être que difficile et pénible entre nous; nous nous entendrons +plus vite et plus froidement par écrit. J'ai plusieurs questions à vous +adresser, et j'espère que vous ne me contesterez pas le droit de vous +interroger sur certaines choses qui m'intéressent pour le moins autant +que vous. + +1° Croyez-vous que j'ignore ce qui s'est passé entre vous et une +personne qu'il n'est pas besoin de nommer? + +2° En revenant ici, ces jours derniers, en même temps qu'elle, et en +vous présentant à moi avec assurance, quelle a été votre intention? + +3° Avez-vous pour cette personne un attachement véritable? Vous +chargeriez-vous d'elle, et répondriez-vous de lui consacrer votre vie, +si son mari l'abandonnait? + +Répondez à ces trois questions; et si vous respectez le repos et la vie +de cette personne, gardez-moi le secret auprès d'elle sur le sujet de +cette lettre; en le trahissant, vous rendriez son salut et son bonheur +futur impossibles. + + + +LXXIX. + +D'OCTAVE A JACQUES. + +Je répondrai à vos questions avec la franchise et la confiance d'un +homme sûr de lui: + +1° Je savais, en quittant la Touraine, que vous étiez informé de ce qui +s'est passé entre elle et moi; + +2° Je suis venu ici pour vous offrir ma vie en réparation de l'outrage +et du tort que je vous ai fait; si vous êtes généreux envers _elle_, je +découvrirai ma poitrine, et je vous prierai de tirer sur moi ou de me +frapper avec l'épée, moi les mains vides; mais si vous devez vous venger +sur _elle_, je vous disputerai ma vie et je tâcherai de vous tuer; + +3° J'ai pour elle un attachement si profond et si vrai, que, si vous +devez l'abandonner soit par la mort, soit par le ressentiment, je fais +serment de lui consacrer ma vie tout entière, et de réparer ainsi, +autant que possible, le mal que je lui ai fait. + +Adieu, Jacques. Je suis malheureux, mais je ne peux pas vous dire ce +que je souffre à cause de vous; si vous voulez vous venger de moi, +vous devez désirer de me trouver debout. Je serais un lâche si je vous +implorais; je serais un impudent si je vous bravais; mais je dois vous +attendre, et je vous attends. Décidez-vous. + + + +LXXX. + +D'OCTAVE A HERBERT. + +Jacques est parti; où va-t-il, et quand reviendra-t-il? reviendra-t-il +jamais? Tout cela est encore un mystère pour moi; cet homme a la +manie d'être impénétrable. J'aimerais mieux vingt coups d'épée que ce +dédaigneux silence. De quoi puis-je l'accuser, pourtant? Sa conduite +jusqu'ici est sublime envers sa femme; mais sa miséricorde envers moi +m'humilie ou sa lenteur à se venger m'impatiente. Ce n'est pas vivre que +d'être ainsi dans le doute du présent et dans l'incertitude de l'avenir. + +Je t'ai envoyé copie du billet qu'il m'a écrit de Saint-Léon, et de la +réponse que je lui ai faite du presbytère, le tout entre le déjeuner et +le dîner qui nous rassemblent tous les jours comme autrefois; car il est +bon de te dire qu'il y a quelques jours Fernande me pria de reprendre +notre ancienne manière de vivre, et qu'elle était autorisée par Jacques +à me faire cette invitation. C'était le premier jour depuis sa maladie +qu'elle redescendait au salon, et ce fut lendemain que Jacques m'envoya +ce message par son groom. J'eus l'aplomb d'aller dîner comme la veille, +et Jacques me reçut comme les autres jours, c'est-à-dire avec une +poignée de main et une contenance grave. Cette poignée de main, qu'il +ne me donne point quand nous nous rencontrons seuls, est évidement une +démonstration extérieure pour rassurer sa femme, et la perte de leur +enfant autorise assez son silence et sa réserve, qu'elle peut prendre +pour de la tristesse. Seulement, après le dîner, il me suivit dans le +jardin, et me dit: «Vos dispositions sont telles que je les supposais, +il suffit. Vous êtes un ami sans foi, mais vous n'êtes pas un homme sans +coeur. Je n'exige plus qu'une chose: votre parole d'honneur que vous +cacherez à Fernande l'explication que nous avons eue ensemble, et que +dans aucun moment de votre vie, fussé-je à cent lieues, fussé-je mort, +vous ne lui apprendrez que j'ai su la vérité.» Je lui donnai ma parole, +et il ajouta: «Êtes-vous bien pénétré de l'importance du serment que +vous me faites?--Je pense que oui, répondis-je.--Songez, me dit-il, que +c'est la première et la principale réparation que je vous demande du +mal que vous nous avez fait; songez que vous frapperiez Fernande d'une +blessure mortelle le jour où vous lui feriez savoir que je lui ai +pardonné. Vous concevez sans doute qu'en de certaines circonstances la +reconnaissance est une humiliation et un tourment: on souffre quand on +ne peut remercier sans rougir, et vous savez que Fernande est fière.--O +Jacques! lui dis-je avec effusion, je sais que tu es sublime envers +elle!--Ne me remercie pas, dit-il d'une voix altérée, je ne puis l'être +envers toi.» Et il s'éloigna précipitamment. + +Hier, je trouvai Fernande triste et inquiète. «Jacques va encore nous +quitter, me dit-elle; il prétend avoir des affaires indispensables +qui l'appellent à Paris; mais, dans la situation où nous sommes, tout +m'effraie. Peut-être a-t-il reçu enfin cette funeste lettre de Borel +qu'un hasard aura retardée à la poste; peut-être me trompe-t-il par une +feinte douceur que lui dicte la compassion. Je tremble qu'il ne soit +instruit, et qu'il n'ait le projet de m'abandonner tout à fait sans me +rien dire.» Je la rassurai en lui disant que, dans ce cas-là, Jacques +aurait eu certainement une explication avec moi, et je la trompai en lui +assurant qu'il m'avait, au contraire, témoigné une amitié plus vive que +jamais. Fernande est bien facile à abuser; elle est si peu habituée au +raisonnement et si peu capable d'observation, qu'elle no connaît jamais +les gens qui l'entourent, et ne comprend pas sa propre vie. C'est une +douce et naïve créature, toujours gouvernée par l'instinct d'aimer, +par le besoin de croire, et trop pieusement crédule dans l'affection +d'autrui pour être susceptible de pénétration. Jacques rentra et parla +de ses affaires d'une manière si vraisemblable, Sylvia eut tellement +l'air d'y croire, et nous fûmes en apparence si bons amis, qu'elle me +dit le soir: «Oh! quelle confiance héroïque de la part de Jacques! il +nous laisse encore ensemble! Songez, Octave, que vous seriez un monstre +si vous en abusiez, et que de ce moment je serais forcée de vous haïr.» +Jacques est parti ce matin, calme, et me témoignant une affection +vraiment stoïque; mais que pense-t-il? Il doit croire que sa femme est +ma maîtresse, et pourtant elle ne l'est point. Elle s'est courageusement +refusée à moi, et j'ai eu la force de me soumettre, même dans les +occasions où la crainte de la perdre et le trouble de mes passions +auraient dû triompher de tous les scrupules. Peut-être que si Jacques +savait cela, il agirait autrement; peut-être aurais-je dû le lui dire. +C'eût été un autre genre d'héroïsme que de le faire rester en lui +disant: «Ta femme est pure, reprends-la, et je pars.» Mais il est écrit +que je ne serai jamais un héros, cela m'est impossible, et j'ai une +antipathie insurmontable pour les scènes de déclamation. Je me connais +trop bien: je serais parti par la porte, et au bout de huit jours je +serais rentré par la fenêtre; j'aurais avoué que depuis un an je suis le +plus niais des séducteurs, et je serais devenu criminel aussitôt après +cette belle confession. D'ailleurs, Jacques aurait-il ajouté foi à ma +parole, soit pour le passé, soit pour l'avenir? Je ne peux plus le +croire aveugle. Il y a des instants où toute cette pompe de générosité +m'en impose tellement, que je me livre à l'admiration avec une +sensibilité puérile; et puis ma raison reprend le dessus, et je me dis +qu'après tout, la vie est une comédie à laquelle ne se laissent pas +prendre ceux qui la jouent; qu'après les tirades et les scènes à effet, +chacun essuie son fard, ôte son costume, et se met à manger ou à dormir. +Jacques serait ce qu'il croit être, si la nature l'avait doué comme +moi de passions vives. S'il aimait Fernande comme je l'aime, et s'il y +renonçait comme il fait, je m'inclinerais devant lui. Mais je sais bien +que lorsqu'on est épris comme je le suis, on n'est pas capable de tels +sacrifices. Il aime le genre héroïque, et sa paisible nature, ses +passions refroidies par l'habitude du raisonnement ou par l'âge, le +secondent merveilleusement. Qu'on lui mette mon coeur dans la poitrine +pendant un quart d'heure, et tout cet échafaudage tombera. Il ne demande +pas mieux que de s'éloigner de sa femme: il aime la solitude et les +voyages comme Childe-Harold; il est plus content d'avoir à pratiquer la +théorie qu'il s'est faite du _renoncement_, que de jouir de tous les +biens de la vie, et son orgueil est plus satisfait de pouvoir me faire +grâce, qu'il ne le serait de me tuer en duel. Il songe à l'admiration +qu'il m'impose, et il se croit plus vengé par mon repentir que par ma +mort. Ne pense pas que je veuille nier ce qu'il y a de beau dans son +caractère et dans sa conduite: vraiment, je le crois capable de l'action +de Régulus. Mais si Régulus avait vécu sous mes yeux, j'aurais trouvé, +j'en suis sûr, dans sa vie privée mille occasions de douter et de +sourire. Les héros sont des hommes qui se donnent à eux-mêmes pour des +demi-dieux, et qui finissent par l'être en de certains moments, à force +de mépriser et de combattre l'humanité. À quoi cela sert-il, après +tout? A se faire une postérité de séides et d'imitateurs; mais de quoi +jouit-on au fond de la tombe? + +Je m'efforce en vain de chercher mon bonheur en cette vie dans les joies +de l'orgueil; la vérité les efface avec un éclair de son miroir, et je +me retrouve seul et impuissant, avec mon désir et ma passion dans le +coeur. Hier, quand Jacques partait, mille folies me passaient par +l'esprit: j'avais envie d'aller dire adieu à Fernande et de partir avec +lui; que sais-je? Mais quand il fut parti, et que Fernande tout en +larmes me laissa baiser ses mains humides, et peu à peu son cou de neige +et ses beaux cheveux, dont le contact me fait frissonner de bonheur, je +me sentis très-content d'être seul avec elle, et malgré moi je remerciai +Dieu d'avoir inspiré à Jacques la fantaisie de s'en aller. Quand je +me serais torturé l'esprit pour me prouver que la reconnaissance et +l'admiration devaient me guérir de l'amour, le bouillonnement de mon +sang et les élans de mon coeur auraient victorieusement démenti cette +vaine affectation et cette vertu pédantesque. + +[Illustration: Je la fais danser...] + +Fernande est encore tout émue et toute pénétrée de ce départ; +l'excellente enfant croit à son mari comme en Dieu, et je serais bien +fâché à présent de combattre cette vénération. Il est vrai qu'elle le +suppose imbécile, en croyant fermement qu'il n'a pas le moindre soupçon +de notre amour; voilà ce que c'est que le sentiment de l'admiration. +C'est comme la foi aux miracles: c'est un travail de l'imagination pour +exciter le coeur et paralyser le raisonnement. + +Elle commence à se porter tout à fait bien; mais son fils maigrit et +pâlit à vue d'oeil. Elle ne s'en aperçoit pas encore; mais je crains +qu'elle n'ait bientôt un nouveau sujet de larmes, et que ni l'un ni +l'autre de ses enfants ne soient nés avec une bonne organisation. Tous +les malheurs qui pourront la frapper m'attacheront à elle; je ne suis +pas un grand homme, mais je l'aime, et je n'ai pas joué de rôle quand +j'ai juré de lui consacrer ma vie. Sylvia est d'une tristesse dont je ne +la croyais pas capable; elle la dissimule devant Fernande, et se conduit +comme un ange avec elle; mais son visage trahit une souffrance secrète +et une préoccupation tout à fait étrangère à son caractère méthodique et +grave. Il me vient à l'esprit, depuis quelque temps, une idée singulière +sur Sylvia: je te la dirai si elle prend de la consistance. + +_P. S._ Fernande vient de recevoir une lettre de madame Borel qui lui +annonce que la lettre de son mari à Jacques n'est jamais partie, par la +raison qu'elle-même s'est chargée de la déchirer au lieu de la mettre à +la poste. Jacques aura encore arrangé cela. On ne peut se dissimuler +que cet homme ne soit ingénieux et magnifique dans la manière dont il +remplit sa tâche. + +[Illustration: Je criai: Qui vive?...] + + + +LXXXI. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Paris. + +Tu me pleures, pauvre Sylvia! Oublie-moi comme on oublie les morts. C'en +est fait de moi. Étends entre nous un drap mortuaire, et tâche de vivre +avec les vivants. J'ai rempli ma tâche, j'ai bien assez vécu, j'ai bien +assez souffert. A présent, je puis me laisser tomber et me rouler dans +la poussière trempée de mes larmes. En te quittant, j'ai pleuré, et mes +yeux ne se sont pas séchés depuis trois jours. Je vois bien que je suis +un homme fini, car jamais je n'ai vu mon coeur se briser et s'anéantir +ainsi. Je le sens qui fond dans ma poitrine. Dieu me retire la force, +parce qu'elle m'est désormais inutile. Je n'ai plus à souffrir, je n'ai +plus à aimer; mon rôle est achevé parmi les hommes. + +Laisse-la me croire aveugle, sourd et indolent. Maintiens-la dans cette +confiance, et qu'elle ne se doute jamais que je meurs de sa main. Elle +pleurerait, et je ne veux pas qu'elle souffre davantage pour moi. C'est +bien assez comme cela. Elle a trop appris ce que c'est d'entrer dans ma +destinée, et quelle malédiction foudroie tout ce qui s'attache à moi. +Elle a été comme un instrument de mort dans la main d'Azraël; mais ce +n'est pas sa faute si l'exterminateur s'est servi de son amour, comme +d'une flèche empoisonnée, pour me percer le coeur. A présent, la colère +de Dieu va s'apaiser, j'espère. Il n'y a plus sur moi de place vivante à +frapper. Vous allez tous vous reposer et vous guérir de m'avoir aimé. + +Sa santé m'inquiète, et j'attends avec impatience que tu me dises si mon +départ et l'émotion qu'elle a éprouvée en me disant adieu ne l'ont pas +rendue plus malade. J'aurais peut-être dû rester encore quelques jours +et attendre qu'elle fût plus forte; mais je n'y pouvais plus tenir. Je +suis un homme et non pas un héros; je sentais dans mon sein toutes les +tortures de la jalousie, et je craignais de me laisser aller à quelque +mouvement odieux d'égoïsme et de vengeance. Fernande n'est pas coupable +de mes souffrances; elle les ignore; elle me croit étranger aux +passions humaines. Octave lui-même s'imagine peut-être que je supporte +tranquillement mon malheur, et que j'obéis sans efforts à un devoir que +je me suis imposé... Qu'il en soit ainsi, et qu'ils soient heureux! +Leur compassion me rendrait furieux, et je ne puis renoncer encore à la +cruelle satisfaction de laisser le doute et l'attente de ma vengeance +suspendus comme une épée sur la tête de cet homme. Ah! je n'en puis +plus! Tu vois si mon âme est stoïque. Non, elle ne l'est pas. C'est toi, +Sylvia, qui es héroïque et qui me juge d'après toi-même. Mais moi, je +suis un homme comme les autres; mes passions me transportent comme le +vent et me rongent comme le feu. Je ne me suis point créé un ordre de +vertus au-dessus de la nature; seulement, je ressens l'affection avec +une telle plénitude, que je suis forcé de lui sacrifier tout ce qui +m'appartient, jusqu'à mon coeur, quand je n'ai plus rien à lui offrir. +Je n'ai jamais étudié qu'une chose au monde, c'est l'amour. À force de +faire l'expérience de tout ce qui le contriste et l'empoisonne, j'ai +compris combien c'était un sentiment noble et difficile à conserver; +combien il faillait accomplir de dévouements et de sacrifices avant de +pouvoir se glorifier de l'avoir connu. Si je n'avais pas eu d'amour pour +Fernande, je me serais peut être mal conduit. Je ne sais si j'aurais +commandé à mon dépit et à la haine que m'inspire l'homme qui l'a exposée +à la risée d'autrui, par ses imprudences et ses folies égoïstes. +Mais elle l'aime, et parce que je suis lié à elle par une éternelle +affection, la vie de son amant me devient sacrée. Pour résister à la +tentation de me défaire de lui, je pars, et Dieu seul saura ce que me +coûte de désespoirs et de tourments chacun des jours que je lui laisse. + +Si j'ai quelque autre vertu que mon amour, c'est peut-être une justice +naturelle, une rectitude de jugement, sur lesquelles aucun préjugé +social, aucune considération personnelle, n'ont jamais eu de prise. Il +me serait impossible de conquérir un bonheur quelconque par la violence +ou la perfidie, sans être aussitôt dégoûté de ma conquête. Il me +semblerait avoir volé un trésor, et je le jetterais par terre pour +m'aller pendre comme Judas. Cela me paraît le résultat d'une logique si +inflexible et si absolue, que je ne saurais me glorifier de n'être pas +une brute semblable aux trois quarts des hommes que je vois. Borel, à ma +place, aurait tranquillement battu sa femme, et il n'eût peut-être pas +rougi ensuite de la recevoir dans son lit, tout avilie de ses coups et +de ses baisers. Il y a des hommes qui égorgent sans façon leur femme +infidèle, à la manière des Orientaux, parce qu'ils la considèrent comme +une propriété légale. D'autres se battent avec leur rival, le tuent +ou l'éloignent, et vont solliciter les baisers de la femme qu'ils +prétendent aimer, et qui se retire d'eux avec horreur ou se résigne +avec désespoir. Ce sont là, en cas d'amour conjugal, les plus communes +manières d'agir, et je dis que l'amour des pourceaux est moins vil +et moins grossier que celui de ces hommes-là. Que la haine succède à +l'affection, que la perfidie de la femme fasse éclore le ressentiment +de sop mari, que certaines bassesses de celle qui le trompe lui donnent +jusqu'à un certain point le droit de se venger, et je conçois la +violence et la fureur; mais que doit faire celui qui aime? + +Je ne peux pas me persuader (ce que beaucoup sans doute penseront de +moi) que je sois un esprit faible et un caractère imbécile, pour avoir +persévéré dans mon amour. Mon coeur n'est pas vil, et mon jugement n'est +pas altéré. Si Fernande était indigne de cet amour, je ne l'éprouverais +plus. Une heure us mépris suffirait pour m'en guérir. Je me rappelle +bien ce que j'ai senti pendant trois jours que je la crus infâme. Mais +aujourd'hui elle cède à une passion qu'un an de combats et de résistance +a enracinée dans son coeur; je suis forcé de l'admirer, car je pourrais +l'aimer encore, y eût-elle cédé au bout d'un mois. Nulle créature +humaine ne peut commander à l'amour, et nul n'est coupable pour le +ressentir et pour le perdre. Ce qui avilit la femme, c'est le mensonge. +Ce qui constitue l'adultère, ce n'est pas l'heure qu'elle accorde à son +amant, c'est la nuit qu'elle va passer ensuite dans les bras de son +mari. Oh! je haïrais la mienne, et j'aurais pu devenir féroce, si elle +eût offert à mes lèvres des lèvres chaudes encore des baisers d'un +autre, et apporté dans mes bras un corps humide de sa sueur. Elle serait +devenue hideuse pour moi ce jour-là, et je l'aurais écrasée comme une +chenille que j'aurais trouvée dans mon lit. Mais, telle qu'elle est, +pâle, abattue, souffrant toutes les angoisses d'une conscience timorée, +incapable de mentir, et toujours prête à se confesser à moi de sa faute +involontaire, je ne puis que la plaindre et la regretter. N'ai-je pas +vu, depuis son retour, que ma confiance apparente lui faisait un mal +affreux, et que ses genoux pliaient sans cesse pour me demander pardon? +Combien il m'a fallu d'adresse et de précaution pour retenir sur ses +lèvres l'aveu toujours prêt à s'en échapper! + +Tu m'as demandé pourquoi je n'avais pas accepté la confession et le +sacrifice que si souvent elle a désiré me faire. C'est parce que je +crois la confession inutile et le sacrifice impossible. Tu n'aimes pas +qu'on doute de la vertu d'autrui, et tu m'as reproché de ne plus vouloir +me fier à l'héroïsme dont Fernande eût été peut-être capable encore. Eh +quoi! cette dernière épreuve, ce fatal voyage en Touraine, n'a-t-il +pas suffi à mesurer la force de Fernande? Je la connais bien, je sais +jusqu'où va sa vertu, comme je sais où elle finit. Sa chasteté naturelle +est la meilleure sauvegarde qui puisse la protéger, et sans doute elle +l'a protégée longtemps. Mais la résolution de perdre à jamais Octave ne +peut se soutenir dans cette âme puérilement sensible, que la plus petite +souffrance épouvante, et qui succombe sous un véritable malheur. Est-ce +sa faute? Ne serions-nous pas des insensés et des bourreaux, si nous +exigions d'elle ce qu'elle ne peut accorder, si nous la frappions pour +marcher quand ses jambes se dérobent sous elle? N'a-t-elle pas failli +mourir parce qu'elle a perdu sa fille? Pauvre créature souffrante! +sensitive qui se crispe au souffle de l'air! comment aurais-je le +courage brutal de te tourmenter, et l'orgueil stupide de te mépriser +parce que Dieu t'a faite si faible et si douce! Oh! je t'ai aimée, +simple fleur que le vent brisait sur sa tige, pour ta beauté délicate +et pure, et je t'ai cueillie, espérant garder pour moi seul ton suave +parfum, qui s'exhalait à l'ombre et dans la solitude; mais la brise me +l'a emporté en passant, et ton sein n'a pu le retenir! Est-ce une raison +pour que je te haïsse et te foule aux pieds? Non! je te reposerai +doucement dans la rosée où je t'ai prise, et je te dirai adieu, parce +que mon souffle ne peut plus te faire vivre, et qu'il en est un autre +dans ton atmosphère qui doit te relever et te ranimer. Refleuris donc, ô +mon beau lis! je ne te toucherai plus. + + + +LXXXII. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Tours. + +Je suis revenu ici. C'est une idée étrange qui m'est passée par la tête, +et que je t'expliquerai dans quelques jours. J'ai reçu ta lettre; on me +l'a renvoyée exactement de Paris avec celle de Fernande, qui est bien +affectueuse et bien laconique. Oui, je conçois ce qu'elle souffre +en m'écrivant. Hélas! elle ne pourra même pas m'aimer d'amitié! Mon +souvenir sera un tourment pour elle, et mon spectre lui apparaîtra comme +un remords! + +Je te remercie de m'assurer qu'elle se porte tout à fait bien, que les +belles couleurs de la santé reviennent à ses joues, et qu'elle pleure sa +fille moins souvent et moins amèrement. Oui, voilà ce qu'il faut me dire +pour me donner du courage. Du courage! à quoi bon? Il m'en a fallu, et +j'en ai eu. Mais qu'en ferais-je désormais? Tu as beau dire, Sylvia, je +n'ai plus rien à faire sur la terre. Tu sais ce que le médecin, pressé +par mes questions, m'a dit de mon fils. J'ai compris à demi-mot ce que +je devais craindre et ce que je pouvais espérer. Le plus riant espoir +qui me reste, c'est de le voir survivre d'un an à sa soeur. Il a le même +défaut d'organisation. Je ne suis donc pas nécessaire à cet enfant, et +je dois travailler à m'en détacher comme d'un espoir anéanti. Je vivrais +encore pour Fernande, si elle avait besoin de moi. Mais, au cas où celui +qu'elle aime l'abandonnerait un jour, tu es sa soeur, sa vraie soeur par +l'affection et par le sang; tu me remplacerais auprès d'elle, Sylvie, et +ton amitié lui serait moins pesante et plus efficace que la mienne. +Ma mort ne peut que lui faire du bien. Je sais que son coeur est +trop délicat pour s'en réjouir; mais, malgré elle, elle sentirait +l'amélioration de son sort. Elle pourrait épouser Octave par la suite, +et le scandale malheureux que leurs amours ont fait ici serait à jamais +terminé. + +Tu me dis précisément qu'elle s'afflige beaucoup de l'idée de ce +scandale; que ce souvenir, effacé longtemps par la douleur plus +vive encore de la mort de sa fille, et par la crainte de perdre mon +affection, s'est réveillé en elle depuis qu'elle est un peu résignée à +l'une et un peu rassurée sur l'autre. Tu me dis qu'elle demande à toute +heure s'il est possible que cette aventure ne m'arrive pas à Paris, et +que, lorsqu'on a réussi à la tranquilliser sur ce point par des raisons +qu'on n'oserait donner à un enfant, elle tremble à l'idée d'être +couverte de ridicule, et de servir de sujet aux plaisanteries de café +d'une province et aux récits de chambrée d'un régiment. C'est là +l'ouvrage d'Octave, et elle le lui pardonne! Elle l'aime donc bien! + +Sur ce dernier point de souffrance et d'inquiétude, tu peux la rassurer +par des raisonnements assez plausibles. Je suis bien aise qu'elle te +parle de tout cela avec abandon; cette confiance la soulage d'autant, et +tu es à même plus que personne, d'adoucir sa tristesse par une amitié +éclairée. Ces sortes de scandales sont bien moins importants pour +une jeune femme qu'elle ne se l'imagine, beaucoup seraient vaines de +l'espèce de célébrité qui en résulte, et de l'attrait que leur attention +et leurs bonnes grâces ont désormais pour les hommes. Une coquette +partirait de là pour se faire une brillante carrière d'audace et de +triomphes. Fernande n'est pas de ce caractère; elle ne songe qu'à rougir +et à se cacher. Qu'elle se retire au fond de celto vie tranquille et +heureuse que j'ai tâché de lui faire et de lui laisser; mais qu'elle ne +perde pas son temps à pleurer sur un accident qui sera l'anecdote +d'un jour, et qu'on oubliera le lendemain pour une autre. Il y a des +événements ridicules et honteux dont on a peine à se laver, mais de +tels événements ne peuvent se rencontrer dans la vie d'une femme comme +Fernande. Que peut-on dire? Qu'elle est belle, qu'elle a inspiré une +passion; qu'un homme s'est exposé, pour ne pas la compromettre, à +se rompre le cou en fuyant sur les toits. Il n'y a rien de laid ni +d'avilissant dans tout cela. Si Octave eût parlementé avec les mauvais +plaisants qui l'assiégeaient, c'eût été bien différent. L'amour d'un +lâche déshonore une femme, si noble qu'elle soit. Mais Octave s'est bien +conduit. Tout le monde sait qu'il l'a escortée en voyage jusque chez +elle, tant les grands mystères et les grandes combinaisons de ce fou +réussissent! Heureusement il a du coeur, et l'on peut découvrir tous ces +puérils secrets sans trouver un sujet de mépris dans sa conduite. Le +ridicule et l'odieux de tout cela retombent sur moi. On m'accuse d'avoir +une maîtresse dans ma maison. On dit même, tant l'espionnage imbécile et +les interprétations erronées font vite la tour du monde, que j'ai essayé +de la faire passer pour ma soeur, mais que madame de Theursan est venue +démasquer l'imposture. C'est quelque servante, c'est peut-être madame de +Theursan elle-même qui répand ce bruit! Voilà le parti que les coeurs +vils tirent de la patience et de la générosité des autres. En un mot, je +suis bafoué à Tours. M. Lorrain, un ancien officier de mon régiment à +qui j'ai eu affaire il y a vingt ans, s'amuse à mes dépens le plus qu'il +peut. Mais tout cela me regarda, et je m'en charge. + +Tu ne prononces pas le nom d'Octave, je devine que tu crois me devoir ce +ménagement; mais ne crains rien. Il est bien vrai que je ne puis lire et +tracer ce nom fatal sans un frémissement de haine de la tête aux pieds; +mais il faut bien que je m'y accoutume. Il faut que je sache tout ce qui +se passe là-bas, s'il l'aime, s'il la rend heureuse. Adieu, Sylvia, qui, +seule entre tous, ne m'as jamais fait de mal. Je n'ai pas besoin de te +dire qu'il faut cacher à Fernande ma présence à Tours. + + + +LXXXIII. + +DE SYLVIA A JACQUES. + +Mon Dieu! que fais-tu donc à Tours? cela m'épouvante. Songes-tu à te +venger des calomnies qu'on répand sur nous? Si je te connaissais moins, +je me le persuaderais. Pourtant, j'ai beau me rappeler l'horreur que tu +as pour le duel, je tremble encore que tu ne sois engagé dans quelque +affaire de ce genre; ce ne sérait pas la première fois que tu te serais +cru forcé de manquer à tes principes et de faire une chose antipathique +à ton caractère. Je ne vois cependant pas qu'en cette occasion tu doives +jouer ta vie contre celle d'un autre. En quoi cela réparera-t-il le tort +fait à Fernande? Un autre homme que toi répondrait qu'il a son affront +personnel à venger; mais es-tu capable de commettre ce que tu considères +comme un crime pour satisfaire une vengeance porsonnelle? Tu m'as +raconté ton premier duel, c'était précisément avec ce Lorrain; tu cédais +bien alors à une considération de ce genre, mais la nécessité était +urgente; vous étiez tous les jours en présence l'un de l'autre sous les +yeux d'une assemblée, et vous étiez tous deux militaires. Il importait +peu que le canon ou l'épée emportât l'un de vous un jour plus tôt +ou plus tard; qu'était-ce que la vie pour vous dans ce temps-là? +Aujourd'hui que ta position est si différente, comment serait-il +possible que tu fisses tout ce voyage pour te laver de calomnies qui ne +t'atteignent pas, et te venger d'insultes qu'on n'ose t'adresser que +de loin? En vain tu t'efforces de me prouver que ta vie n'est utile +désormais à personne, tu te trompes. Oh! ne laisse pas le courage +t'abandonner ainsi! c'est un calcul de le paresse, qui veut se croiser +les bras, que de se persuader que la tâche est finie. Pourquoi +condamnes-tu ton fils avec ce désespoir? le médecin ne t'a-t-il pas dit +que la nature opérait des miracles au-dessus de toutes les prévisions de +la science, et qu'avec des soins assidus et un régime sévère, ton enfant +pouvait se fortifier? Je maintiens ce régime scrupuleusement, et depuis +quelques jours notre cher petit est réellement bien. Si je mourais +moi-même, qui le soignerait? Fernande ignore son mal, et d'ailleurs sa +sollicitude est presque toujours inhabile. Qui m'impose donc la vie +quand tu te démets si facilement de la tienne. Crois-tu qu'elle soit +bien belle, celle que tu me laisses? + +Et Fernande, n'a-t elle plus besoin de toi? que savons-nous d'Octave, +quand il ne sait rien de lui-même, et se pique de ne résister à aucun +des caprices qui lui viennent? Il se dit sûr d'aimer toujours Fernande; +c'est peut-être vrai, c'est peut-être faux. Il s'est bien conduit depuis +qu'il l'a compromise; mais quel homme est-ce là pour te succéder et +pour remplir un coeur où tu as régné? Pourra t-elle l'aimer longtemps? +n'aura-t-elle pas besoin un jour qu'on la délivre de lui? + +Tu veux que je te dise exactement la vérité sur leur compte, et je sens +que je dois le faire; dans ce moment ils sont heureux, ils s'aiment avec +emportement, ils sont aveugles, sourds et insensibles. Fernande a des +moments de réveil et de désespoir, Octave a des instants d'effroi et +d'incertitude; mais ils ne peuvent résister au torrent qui les entraîne. +Octave cherche à rassurer ta conscience en rabaissant ta vertu; il +n'oserait en douter, mais il tâche de l'expliquer par des motifs qui en +diminuent le mérite; pour se dispenser de t'admirer et pour se consoler +d'être moins grand que toi, il tâche de saper le piédestal où tu as +mérité de monter. Tu as deviné juste, il nie tes passions, afin de nier +ton sacrifice. Fernande te défend avec plus de vigueur que tu ne penses, +et sa vénération résiste à toutes les atteintes. Elle dit que tu l'aimes +au point de rester aveugle éternellement; elle dit qu'en cela tu es +sublime: et alors elle pleure si amèrement que je suis forcée de la +consoler et de la relever à ses propres yeux. Ma pauvre soeur! il y a +des instants où je lui en veux de t'avoir fait tant de mal. Quand je +vois son visage serein et sa main dans celle d'Octave, je fuis, je me +cache au fond des bois, ou je vais pleurer auprès du berceau de ton +fils, pour exhaler mon indignation sans les faire souffrir. Mais quand +je la vois torturée de remords, je la plains et je souffre avec elle. Je +pense, comme toi, que son aventure est moins grave que la pruderie de +beaucoup de femmes ne voudra le faire croire. Je vois qu'elle ne lui +a point aliéné l'amitié de madame Borel, qui me paraît une personne +généreuse et sensée. Sa vie pourrait être encore bien belle, si Octave +voulait; elle retournerait à toi, j'en suis sûre, si elle avait à se +plaindre de lui, ou s'il lui inspirait le courage qu'au contraire il +cherche à lui ôter. Pourrait-elle rougir d'accepter son pardon d'une âme +aussi noble que la tienne, et souffrirais-tu en le lui accordant? Oh! +combien tu l'aimes encore, et quel amour que le tien! Tu n'es occupé, +au sein de cet océan de douleurs, qu'à lui éviter la centième partie de +celles que tu ressens. + +J'ai reçu de madame de Theursan l'étrange envoi de quelques centaines de +francs; ce n'est pas, comme tu penses, la modicité du présent qui me l'a +fait refuser; je sais qu'elle n'a pas de fortune et que ce présent +est libéral eu égard à ses moyens; mais j'admire cette réparation de +l'abandon de toute ma vie. Cela ressemble a une dérision; j'ai pourtant +remercié et n'ai motivé mon refus que sur l'absence de besoins. +Peut-être devrais-je être reconnaissante de l'intention, je ne puis: je +ne lui pardonnerai jamais de m'avoir mise au monde. + + + +LXXXIV. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Que veux-tu que je te dise? ce Lorrain était un méchant homme, et je +l'ai tué. Il a tiré sur moi le premier, je l'avais provoqué; il m'a +manqué. Je savais que je n'avais qu'à vouloir pour l'abattre, et +j'ai voulu. Est-ce un crime que j'ai commis? Certainement; mais que +m'importe? je ne suis pas capable de savoir ce que c'est que le remords +dans ce moment-ci. Il y a tant d'autres choses qui bouillonnent en moi, +et qui me transportent hors de moi-même! Dieu me le pardonnera. Ce n'est +plus moi qui agis: Jacques est mort; l'être qui lui succède est un +malheureux que Dieu n'a pas béni, et dont il ne s'occupe pas. J'aurais +pu être bon, si mon destin s'était prêté à mes sentiments; mais tout a +échoué, tout m'abandonne; l'homme physique reprend le dessus, et cet +homme a un instinct de tigre comme tous les autres. Je sentais la soif +du sang me brûler; ce meurtre m'a un peu soulagé. En expirant, le +malheureux m'a dit: «Jacques, il était écrit que je mourrais de ta main; +sans cela tu ne m'aurais pas estropié pour une caricature, et tu ne +me tuerais pas aujourd'hui pour te venger d'être...» Il est mort en +m'adressant cette grossièreté qui semblait le consoler. Je suis resté +longtemps immobile à contempler l'expression d'ironie qui restait sur +la face de ce cadavre: ses yeux fixes semblaient me braver, son sourire +semblait nier ma vengeance; j'aurais voulu le tuer une seconde fois. Il +faudra que j'en tue un autre, n'importe lequel; cela me soulage, et cela +fait du bien à Fernande: rien ne réhabilite une femme comme la vengeance +des affronts qu'elle a reçus. On dit ici que je suis fou; peu m'importe! +on ne dira plus que je suis lâche, et que je souffre l'infidélité de ma +femme parce que je ne sais pas me battre; on dira que j'ai pour elle une +passion qui me fait perdre l'esprit. Eh bien! on pensera du moins que +c'est une femme digne d'amour que celle qui exerce un tel empire sur +l'époux qu'elle n'aime plus; les autres femmes envieront cette espèce de +trône où, dans mon délire, je l'aurai placée, et Octave enviera mon rôle +un instant; car il n'y a que moi qui aie le droit de me battre pour +elle, et il est obligé de me laisser réparer le mal qu'il a commis. + +Adieu. Ne t'inquiète pas de moi, je vivrai; je sens que c'est mon +destin, et que dans ce moment mon corps est invulnérable. Il y a une +main invisible qui me couvre, et qui se réserve de me frapper. Non, ma +vie n'est au pouvoir d'aucun homme: j'en ai l'intime révélation; j'en ai +fait le sacrifice, et il m'est absolument indifférent de la perdre ou de +la conserver. L'ange qui protège Fernande est venu près de moi, et il me +parle d'elle dans mon sommeil; il étend ses ailes sur moi quand je me +bats pour elle; quand je ne serai plus nécessaire à personne, lui aussi +m'abandonnera. J'ai fait mon testament à Paris; en cas de mort de mon +fils, je laisse les deux tiers de mon bien à ma femme, et à toi le +reste; mais ne crains rien, mon heure n'est pas venue. + + + +LXXXV. + +DE M. BOREL AU CAPITAINE JEAN. + +Cerisy. + +Mon camarade, il faut que vous alliez me remplacer à Tours, +sur-le-champ, auprès de Jacques, qui se bat encore ce soir. Je ne puis +ni lui servir de témoin, ni même aller vous investir de mes fonctions; +j'ai une attaque de goutte si bien conditionnée, qu'il me serait +impossible de faire une lieue en voiture. Jacques vient de m'envoyer +chercher; allez tout de suite, par la traverse, lui offrir mes excuses +et vos services; ces choses-là ne se refusent pas. Je vais tâcher de +vous mettre en trois mots au courant de l'affaire. A peine reposé +d'avoir tué hier Lorrain, à qui Dieu fasse paix, Jacques s'en va au café +comme si de rien n'était; et, avec cette manière glaciale que vous +lui connaissez quand il est en colère, il fume sa pipe et prend sa +demi-tasse en présence de plus de cent paires de moustaches jeunes et +vieilles qui l'examinaient non sans un peu de curiosité, comme vous +pensez. Les jeunes officiers qui ont fait la farce que vous savez à +l'amant de sa femme, se sont crus insultés ou au moins provoqués par sa +présence et par sa figure; ils ont affecté de parler à haute voix des +maris trompés en général, et de répéter, à une table voisine de la +sienne, le mot qui pouvait flatter le moins les oreilles de Jacques. +Comme il restait impassible, ils ont parlé un peu plus clairement de sa +femme, et ils ont fini par la désigner si bien, que Jacques s'est levé +en disant: «Vous en avez menti,» du ton dont il aurait dit: «Je suis +votre serviteur.» Deux de ces messieurs, qui avaient parlé en dernier, +se levèrent en demandant à qui s'adressait le démenti. «A tous deux, +répondit Jacques; que celui qui voudra m'en demander raison le premier +se nomme.--Moi, Philippe de Munck, demain à l'heure que vous voudrez, +dit l'un d'eux.--Non pas, reprit Jacques, ce soir, s'il vous plait; +car vous êtes deux, et il faut que j'aie le temps de rendre raison +à monsieur demain, avant que la police me contrarie.--C'est juste, +répondit M. de Munck; ce soir, à six heures et au sabre.--Au sabre, +soit,» dit Jacques. Vous voyez que c'est une affaire qui ne peut +s'arranger en aucune façon. Deux heures après, j'ai reçu un message de +lui pour me prier de lui servir encore de témoin; mais précisément j'ai +pris la goutte dans la rosée d'hier à l'affaire de Lorrain, et peut-être +ai-je éprouvé aussi un peu d'émotion en voyant tomber ce pauvre diable. +Ce n'est pas une grande perte; mais il y avait longtemps que cela +grisonnait auprès de nous, et nous ne sommes plus à l'âge où un camarade +tombait comme une noix d'un noyer. Ce Jacques est étonnant, et cela +prouve bien qu'un homme ne change qu'en dehors: l'arbre ne fait que +renouveler son écorce, et Jacques est aujourd'hui le même que nous avons +connu il y a vingt ans. On ne dira plus: «Voyez ce que deviennent ces +vieux militaires, et comme leurs femmes les font marcher! en voilà un +qui se battait pour un coup de crayon, et qui se laisse déshonorer sans +rien dire.» Ma foi! je l'ai dit moi-même, et sa situation m'occupait +tellement, qu'avant-hier, une heure avant d'apprendre qu'il était ici, +je rêvais de lui, et je m'éveillai en criant, à ce que m'a dit ma +femme.--«Jacques, Jacques! qu'es-tu devenu!» Mais un homme de coeur se +retrouve toujours. Espérons qu'en sortant de là il ira tuer l'amant de +sa femme; faites-lui sentir qu'il le doit, que sans cela tout ce qu'il +fait maintenant ne sert à rien. Allez vite. Le préfet est un brave +garçon qui laisse aller les duels sans faire de tracasserie; pourtant +trois affaires en trois jours, c'est plus que ne comporte l'ordonnance, +et il pourrait bien arriver que Jacques fût arrêté après la seconde. Il +faut qu'il se dépêche. Écrivez-moi par un exprès, ce soir, quand il +aura fini avec M. de Munck. J'enrage de n'être pas là; j'aimerais mieux +perdre un bras que de voir Jacques manquer à l'appel. + + + +LXXXVI. + +DU CAPITAINE JEAN A. M. BOREL. + +Tours. + +Jacques en a fini avec tous ses adversaires sans recevoir une +égratignure; il a du bonheur au jeu, comme tous ceux qui n'en ont pas +en ménage. M. Munck a une estafilade au travers de la figure, qui lui +sépare le nez en deux, ce qui doit singulièrement le vexer. Cela ne +rendra l'honneur à aucun mari, mais pourra bien en consoler quelques-uns +et en préserver quelques autres. C'est un joli garçon de moins. La +beauté pleurera et lui cherchera un successeur; l'autre jeune homme ne +s'est pas soucié de demander son reste à Jacques. C'était un poulet de +dix-neuf ans, un fils unique, un enfant de famille, que sais-je? Les +témoins ont montré tant de désir d'arranger l'affaire, que nous avons +consenti à dire que nous étions fâchés d'avoir donné un démenti, s'il +était vrai qu'on n'eût pas eu l'intention de nous impatienter. On a +assuré qu'on n'avait pas eu cette intention. Cela pourra bien faire tort +à l'enfant; mais je conçois que, ses témoins ayant rendu un peu la main, +la partie était trop inégale entre lui et Jacques. Nous avons eu assez +de peine à faire entendre raison à celui-ci; il a une bile de tous les +diables, et ce n'est qu'après mûre délibération qu'il s'est un peu +adouci. Savez-vous que le camarade va bien? C'est ce qui s'appelle ne +pas mettre les pouces, et qu'il ait tort ou raison de sabrer par ici +plutôt que de sabrer par là-bas, c'est plaisir et honneur de voir un +ancien camarade faire de pareilles preuves avec la nouvelle armée. +Au reste, le camarade n'est pas de bonne humeur; et pour ceux qui le +connaissent un peu, il est facile de voir qu'il a soif du sang de bien +d'autres. Je ne sais pas ce qu'il compte faire; je lui ai dit, en +recevant ses remerciements pour lui avoir servi de témoin: «Je voudrais +t'en servir dans une quatrième occasion, et je ferais volontiers le +voyage avec toi pour ça. A présent tu as la main remise, est-ce que tu +ne vas pas t'en prendre à qui de droit?» Il m'a répondu moitié figue, +moitié raisin: «Si on te le demande, tu diras que tu n'en sais rien.--Ah +ça, est-ce que tu en veux aussi aux anciens?» lui ai-je dit. Là-dessus, +il m'a embrassé, en me chargeant de te faire ses adieux et ses amitiés. +Il doit être parti maintenant, car le préfet lui a fait dire en dessous +main qu'il allait être forcé de le faire arrêter, s'il ne tirait ses +guêtres bien vite. Je l'ai laissé fermant sa malle, et je suis revenu +à mon _perchoir_, où je vous attends à déjeuner aussitôt que la goutte +vous le permettra. En attendant, j'irai fumer une pipe et jaser de tout +cela avec vous. Il y a beaucoup à dire pour et contre Jacques; c'est un +drôle de corps, mais il fait feu des quatre pieds. + + + +LXXXVII. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Aoste. + +Tu dois avoir reçu un billet que je t'ai envoyé de Clermont, par lequel +je t'annonçais que j'étais sorti sans égratignure de mes trois duels, et +que mon corps se portait aussi bien que mon âme se porte mal: ce sont +les plus mauvaises nouvelles qu'un homme puisse donner de lui-même. Un +corps qui s'obstine à vivre, et qui nourrit avec vigueur les peines de +l'âme, est un triste présent du ciel. Ce que je ne t'ai pas dit, c'est +que j'allais passer à deux pas de toi sans te voir; j'ai refait cette +route de Lyon pour la vingtième fois, et pour la première j'ai passé +auprès de ma vallée chérie sans y entrer. Il était six heures du matin +quand je me suis trouvé sur le haut de la côte Saint-Jean, et les +postillons, qui me connaissent bien, avaient déjà tourné le chemin pour +descendre, quand je leur ai dit de continuer vers le Midi. Penché à +la portière, j'ai longtemps contemplé ce beau site que je ne reverrai +peut-être plus, et tous ces sentiers que nous avons tant de fois +parcourus ensemble; mais j'ai longtemps hésité à regarder ma maison. +Enfin, au moment où le bois Manon allait me la cacher, j'ai fait +arrêter, et je suis monté au-dessus de la route pour la regarder à mon +aise et m'abreuver de ma douleur. Le soleil levant étincelait dans tes +vitres: étais-tu donc déjà levée? Les volets de Fernande étaient fermés: +elle dormait peut-être dans les bras de son amant. Cette maison, ces +jardins et cette vallée m'inspirèrent une espèce de haine. Je viens de +tuer un homme et d'en défigurer un autre sans aucun motif raisonnable +que de satisfaire ma vanité blessée, et j'ai dû regarder tranquillement +le toit qui abrite mon désespoir et ma honte! + +Oui, ma honte! Je sais bien que c'est un des mots de convention adoptés +par une société stupide, et qui, devant la raison, ne présentent aucun +sens: l'honneur d'un homme ne peut pas être attaché au flanc d'une +femme, et il n'est au pouvoir de personne de compromettre ou d'entacher +le mien; mais je n'en suis pas moins obligé d'être en guerre avec tout +le monde, parce que je suis dans une position ridicule, et que pour m'en +laver je me couvre en vain de sang. Il n'y en a qu'un, je le sais bien, +qui peut enlever ce sourire cruel que je trouve sur la figure de tous +mes amis. O Fernande! j'aime pourtant mieux faire rire de moi que de +faire couler tes larmes; j'aime mieux les railleries de l'univers entier +que ta haine et ta douleur! Il n'est pas besoin d'être un héros pour +cela; car je suis devenu une espèce de brute vindicative et cruelle, et +j'ai encore assez de bon sens et de justice pour comprendre ce que la +logique de mon affection me démontre. + +J'ai eu de singulières discussions avec Borel; quelques autres vieux +amis de l'armée ont essayé de m'entamer adroitement, et de me faire +parler, soit par intérêt, soit par curiosité; j'ai fait à ceux-là des +réponses évasives et même brutales: j'avais horreur de leur amitié comme +de tout le reste. Je n'ai pourtant pas pu me dispenser de parler avec +Borel, parce qu'au fond de ses systèmes imbéciles il y a un certain +bon sens naturel qui entend parfois raison, et, dans le blâme qu'il +me prodigue, un véritable dévouement. Il était si mal disposé contre +Fernande, que j'éprouvais surtout le besoin de la justifier. Nous avons +passé deux jours ensemble à Tours, lui à me faire des remontrances, moi +à chercher, tout en l'écoutant d'une oreille, l'occasion de me battre +avec Lorrain. Nous avons échangé bien des raisonnements inutiles, lui +voulant me prouver que je ne pouvais plus aimer ma femme, et moi tâchant +de lui faire comprendre qu'il m'était impossible de ne pas l'aimer +encore. Il a terminé ses harangues en me demandant à quoi servirait +ma conduite, et si j'espérais servir de modèle et de type aux maris +généreux: à quoi j'ai répondu, en riant, que je n'avais même pas la +prétention de faire suivre mon exemple par les amants. Sa lourde +sollicitude ne m'a, du reste, épargné aucun des coups d'épingle qu'une +âme brisée peut recevoir à la suite d'un désastre. De tous les hommes +que j'ai connus, ami, ennemi ou indifférent, il n'en est pas un qui +n'ait donné un coup de main pour me pousser dans la tombe. + +J'ai eu bien de la peine à calmer mon sang irrité; je me serais jeté +devant la bouche d'un canon avec la certitude que je devais servir de +boulet pour tuer les autres. Cette espèce de croyance à la fatalité +aurait fait de moi un héros ou un tigre, suivant la différence d'un +cheveu dans le poids des circonstances qui me portaient. J'ai été au +moment de tuer un enfant de dix-neuf ans pour un mot; et puis je lui +avais fait grâce, quand m'est venu un billet mystérieux qu'une femme +m'écrivait pour me supplier d'épargner sa vie et de renoncer à ma +fureur. C'était un billet sublime d'expression et de sentiment. Je +crus d'abord qu'il était d'une mère, et j'allais y céder avec +attendrissement, lorsqu'en le relisant je m'aperçus qu'il était d'une +maîtresse. Elle me suppliait de lui laisser le bonheur. Le bonheur! ce +mot-là me rendit furieux. Hélas! ma pauvre Sylvia, j'avais perdu la +tête; j'aurais voulu tuer tous ceux qui étaient moins malheureux que +moi; je m'obstinais à faire battre ce jeune homme: il me semblait obéir +à l'impulsion d'une main impitoyable et accomplir quelque rêve terrible. +Le capitaine Jean, un de mes témoins, me parlait depuis longtemps sans +que ses discours présentassent aucun sens à mon esprit; enfin, il +réussit à me faite entendre un seul mot: «Ah ça, Jacques, tu veux donc +massacrer aujourd'hui?» Ce mot de _massacrer_ tomba sur ma poitrine +brûlante comme une goutte d'eau froide; il me sembla que je m'éveillais +d'un rêve. Je fis tout ce qu'il désirait, sans même écouter dans quels +termes on arrangeait la partie de mon honneur; it ne m'importait plus de +faire effet par ma bravoure. Il m'avait semblé d'abord que j'avais envie +de me disculper du reproche d'être lâche, et qu'à ce sentiment d'orgueil +blessé j'aurais sacrifié la vie de mon père; mais ce n'était qu'un +prétexte dont se servait mon désespoir pour me pousser: j'avais un +accès de rage tout simplement; et quand il fut apaisé, je retombai dans +l'apathie, comme un fou furieux, dans l'accablement qui suit une de ses +crises, se laisse tomber sur la paille et regarde autour de lui d'un +air stupide. On fit approcher de moi mon adversaire, pour que, suivant +l'usage, nous eussions à échanger une poignée de main; mais entre +chaque minute il s'écoulait de tels siècles dans ma tête, que j'obéis +machinalement et avec surprise. Je ne me souvenais pas de l'avoir jamais +vu: j'étais déjà à cent ans de ce qui venait de se passer en moi; +j'étais entré dans le néant de l'âme, qui est désormais mon refuge en +cette vie. + +Me voilà donc calmé! que Dieu me pardonne à quel prix! Mais il sait bien +que cela n'a pas dépendu de moi, et que mon être a été transformé à +l'insu de ma volonté. Ah! cette colère, elle était affreuse! mais elle +me faisait du bien comme les convulsions et les rugissements à un +épileptique. Je suis maintenant plus pesant qu'une montagne, plus froid +qu'un glacier; je contemple ma vie avec un affreux sang-froid; je me +fais l'effet de ces martyrs des temps fabuleux du christianisme qui, +après le supplice, se relevaient par miracle, ramassaient tranquillement +leur tête ou leur coeur pantelant sur l'arène, et se mettaient à +marcher, emportant leur âme séparée de leur corps, aux yeux des hommes +épouvantés. + +Un autre que moi n'aurait pas pu certainement supporter mon destin: Il +n'y a que moi sur la terre qui aie la force d'accomplir une pareille vie +sans mourir de lassitude ou sans me tuer dans un accès de délire. J'ai +pourtant traversé tout cela, et me voici encore! Ce qu'il y avait de +jeune, de généreux et de sensible en moi n'est plus; mais mon corps est +debout, et ma triste raison contemple sans nuage la ruine de toutes ses +illusions. Maudite soit cette organisation régulière et solide que ne +peuvent briser les événements! Don funeste! Avais-je commis quelque +crime avant de naître, pour avoir la malédiction du premier homme, +l'exil dans le désert, et l'injonction de vivre? + +Je suis passé ce matin près d'une maison de campagne que là beauté de +la nature fit construite au pied des montagnes et que la rigueur des +climats a fait abandonner. Je me suis arrêté pour entrer dans le clos, +attiré par l'air de tristesse et de destruction qui régnait en ce lieu; +j'y suis resté deux heures, abîmé dans la pensée de mon désespoir et de +mon isolement. Et toi aussi, vieux Jacques, tu fus un marbre solide +et pur, et tu sortis de la main de Dieu fier et sans tache, comme une +statue neuve sort de l'atelier et se dresse sur son piédestal dans une +attitude orgueilleuse; mais te voilà comme une de ces allégories usées +et rongées par le temps, qui se tiennent encore debout dans les jardins +abandonnés. Tu décores très-bien le désert: pourquoi sembles-tu +t'ennuyer de la solitude? Tu trouves le temps long et l'hiver bien rude; +il te tarde de tomber en poussière, et de ne plus lever vers le ciel ce +front jadis superbe que le vent insulte aujourd'hui, et où l'air humide +amasse une mousse noire comme un voile de deuil. Tant d'orages ont terni +ton éclat que ceux qui passent ne savent plus si tu es d'albâtre ou +d'argile sous ton crêpe funèbre. Reste, reste dans ton néant, et ne +compte plus les jours: tu dureras peut-être longtemps encore, pierre +misérable! Tu te glorifiais d'être une matière inattaquable: à présent +tu envies le sort du roseau desséché qui se brise les jours d'orage. +Mais la gelée fend les marbres; le froid te détruira: espère en lui! + + + +LXXXVIII. + +D'OCTAVE A HERBERT. + +Malgré la colère des uns, les remords des autres, et l'incertitude de +mon esprit au milieu de tout cela, je ne peux pas m'empêcher d'être +heureux, mon cher Herbert, car mon coeur est rempli d'amour et mon sort +est fixé. Une affection indissoluble m'attache à Fernande, n'en doutez +pas: je ne suis pas inconstant. On peut me rebuter; la femme que j'aime, +quand elle s'obstine à me repousser, peut finir par me dégoûter d'elle; +mais ce n'est pas une autre femme qui peut m'en distraire avant qu'elle +l'ait elle-même ordonné. Malgré la différence effrayante de nos +caractères, j'ai longtemps aimé Sylvia, et j'ai lutté contre ses dédains +longtemps après qu'elle ne m'aimait plus. Fernande est une tout autre +femme. C'est celle-là qui est née pour moi, et dont les défauts mêmes +semblent combinés pour resserrer nos liens et rendre notre intimité +nécessaire. Je ne sais pas si je suis aussi criminel que Sylvia veut me +le faire croire, mais il m'est impossible de ne pas me sentir amoureux +et transporté de joie. L'amour est égoïste, il s'assied aveugle et +joyeux sur les ruines du monde, et se pâme de plaisir sur des ossements +comme sur des fleurs. J'ai fait le sacrifice du chagrin d'autrui comme +j'ai fait celui de ma propre vie. Je ne connais plus les lois du tien et +du mien. Fernande s'est confiée a moi, j'ai juré de l'aimer, de vivre +et de mourir pour elle; je ne sais que cela, et tout le reste m'est +étranger. Jacques peut venir à toute heure du jour ou de la nuit me +demander mon sang et le boire à son aise sans que je le lui dispute. +Pour l'acquit de ma conscience, je livre ma poitrine nue; qu'est-ce +qu'un homme peut faire de plus? Et de quoi Jacques peut-il se plaindre? +Je ne porte pas de cuirasse et ne dors pas sous les verrous. Sylvia, +croyant me faire tomber à genoux devant son idole, me lit quelques +fragments de ses lettres. Il commence à faire de la poésie sur sa +douleur; il est à moitié guéri. Il s'est battu bravement, et il a bien +fait. J'en aurais fait autant à sa place, et, si j'en avais eu le droit, +je l'aurais prévenu. Il a bien recommandé de cacher ces événements à +sa femme; il peut être tranquille, je m'en charge. Je n'ai pas envie +qu'elle retombe malade, et je veille sur elle comme sur un bien qui +m'appartient désormais. J'ai trouvé hier à la poste une lettre de +Clémence pour elle. Comme je connais fort bien l'écriture, j'ai +ouvert sans façon la missive, et j'y ai trouvé tous les charitables +avertissements auxquels je m'attendais; de plus, la nouvelle +additionnelle, le mensonge gratuit d'une bonne blessure que, selon la +renommée et selon elle, Jacques aurait reçue dans la poitrine. J'ai +déchiré la lettre, et j'ai pris des mesures pour que toutes les dépêches +adressées à Fernande passent par mes mains en arrivant. Celles de +Jacques seront respectées religieusement; mais gare aux autres! Il m'en +coûte assez pour la voir heureuse et endormie sur mon coeur. Je ne +me soucie pas qu'une prude envieuse ou une mère infâme viennent la +réveiller pour le plaisir de tous faire du mal à tous deux. Elle est +encore délicate; l'absence de Jacques, qui lui écrit rarement, et +la mauvaise santé de son fils, sont pour elle des sujets suffisants +d'inquiétude et de chagrin. Ma sollicitude entretient encore le calme et +l'espoir dans son coeur. Rien ne me coûtera, rien ne me répugnera pour +la préserver le plus longtemps possible des coups qui la menacent. Je +suis égoïste, je le sais; mais je le suis sans honte et sans peur. +L'égoïsme qui se dissimule et rougit de lui-même est une petitesse et +une lâcheté; celui qui travaille hardiment au grand jour est un soldat +courageux qui lutte contre ses ennemis et s'enrichit des dépouilles du +vaincu. Celui-là peut conquérir son bonheur ou défendre celui d'autrui. +Qui donc a jamais songé à accuser de vol et de cruauté celui qui +triomphe et qui fait bon usage de la victoire? + + + +LXXXIX. + +DE JACQUES À SYLVIA. + +Aoste. + +Il faut avoir vécu ma vie peur savoir quelle chose horrible est devenu +pour moi l'isolement. J'ai aimé passionnément la solitude, qui est une +chose bien différente. Alors j'étais jeune. J'avais l'avenir ou le +présent. Je suis venu plusieurs fois dans les montagnes avec le +coeur plein de passions. J'ai peuplé leurs retraites sauvages de mes +sentiments ou de mes rêves. J'y ai savouré mon bonheur ou caché ma +souffrance; j'y ai vécu enfin. Je passais, je quittais une affection +pour la retrouver, ou plutôt je l'apportais là dans le secret de mon +âme pour l'interroger et pour m'en repaître. J'y ai répandu des larmes +chaudes d'espérance; j'y ai pressé sur mon coeur des fantômes adorés et +des spectres de feu. Il est bien vrai qui j'y suis venu aussi maudire et +détester ce que j'avais aimé en d'autres temps; mais j'aimais quelque +autre chose ou j'attendais un autre amour. Mon sein était riche, et je +pouvais mettre une idole de diamant à la place de l'idole d'or qui était +tombée. A présent, j'y viens avec un coeur vide et désolé, et, à la +manière dont je souffre, je vois bien que je ne guérirai plus. Ce qu'il +y a de terrible, ce n'est pas tant le manque d'espoir que le manque +de désir. Ma douleur est morne comme ces pics de glace que le soleil +n'entame jamais. Je sais que je ne vis plus et je n'ai plus envie de +vivre. Ces rochers et ces froides cavernes me font horreur, et je m'y +enfonce comme un fou qui se noie pour fuir l'incendie. Si je regarde au +loin, la peur me prend; la seule vue de l'horizon me fait frissonner, +parce que je crois y voir planer tous mes souvenirs et tous mes maux, et +je m'imagine qu'ils me poursuivent avec des ailes rapides. Où irai-je +pour leur échapper? Ce sera partout de même. Je suis venu jusqu'ici avec +l'intention de voyager ou au moins de parcourir toute cette contrée +romantique. Je sentais comme un reste d'activité, comme une inquiétude +de ne pas être bien mort. Et puis je me suis laissé tomber sur ce rocher +du Saint-Bernard, et je ne songe plus à quitter la cabane où je me suis +arrêté croyant n'y passer qu'une heure. M'y voilà depuis près d'un mois, +chaque jour plus inerte, plus indifférent, plus paralytique. Je ne sens +même plus l'atmosphère, et j'ai souvent chaud là où il doit faire froid, +tandis qu'en d'autres moments un rayon de soleil qui brûle l'herbe à mes +pieds ne rend pas la circulation à mon sang glacé. Il y a des jours +où je marche précipitamment sur le bord des abîmes sans soupçonner le +danger, sans ressentir la lassitude; je suis alors comme une roue qui a +perdu son balancier, et qui tourne follement jusqu'à ce que sa chaîne +trop tendue fasse rompre la machine. Dans ces jours-là, je traverse +comme par miracle des passages où jamais le pied d'un homme ne s'est +hasardé, et quand je m'en aperçois ensuite, je ne peux plus comprendre +comment cela s'est fait. J'espère quelquefois que je suis devenu fou. +Mais à cette exaltation terrible succèdent des jours de mort. +Cette force maladive tombe tout à coup et fait place à une fatigue +épouvantable. La pensée joue un rôle bien effacé dans tout cela. +Quelquefois je cherche, la nuit, à me rappeler ce qui a occupé mon +cerveau dans la journée, et il m'est impossible de le retrouver. Ma +mémoire ne me présente plus que l'image des objets matériels qui m'ont +entouré. Je vois des montagnes, des ravins, de ponts étroits suspendus +sur des abîmes de fumée blanche, et tout cela se succède et s'enchaîne +pendant des heures entières jusqu'à m'obséder. Alors je me lève dans +l'obscurité et je touche les murs de ma chambre en faisant des efforts +incroyables pour sortir de ce rêve sans sommeil. Quelquefois je me +recouche sans avoir pu chasser ces images qui me harcellent, et +j'attends le jour avec impatience pour m'élancer comme malgré moi dans +la campagne. Alors tout s'efface, je marche au hasard, et il me semble +être enveloppé de vapeurs qui me cachent la réalité. D'autres fois il +m'arrive de m'apercevoir que je pense; je vois dans mon imagination des +tableaux affreux: mon fils mourant, ma femme dans les bras d'un autre; +mais je regarde tout cela avec un sang-froid imbécile, jusqu'à ce qu'il +me vienne une sorte de réveil qui me montre à moi-même. Je me vois dans +ce tableau; cette femme est la mienne; cet enfant est à moi. Je suis +Jacques, l'amant oublié, l'époux outragé, le père sans espoir et sans +postérité; et je m'assieds, car mes jambes ne peuvent plus me porter, et +une idée me fatigue plus en un instant qu'une journée d'agitation et de +marche forcée. + +Il y a deux ans, j'étais dans un état déplorable d'ennui et de +souffrance. Mais que ne donnerais-je pas pour retourner en arriére! Je +craignais de ne plus pouvoir aimer. Depuis longtemps je n'avais pas +rencontré une femme digne d'amour. Je m'impatientais et je m'effrayais +de ce lomg sommeil da mon coeur; je me demandais si c'était la faute de +son impuissance, et je sentais bien que non. Mais je voyais les années +s'envoler comme des rêves, et je me disais qu'il n'y avait plus pour moi +de temps à perdre si je voulais être heureux encore une fois. Je pensais +que posséder une femme par le mariage, c'était assurer, autant que +possible, la durée de ce bonheur; je ne me flattais pas de le conserver +toute ma vie; mais j'espérais qu'il me conduirait jusqu'à cette dernière +période de la jeunesse où la philosophie devient facile à mesure que les +passions s'éteignent. Il n'en est point ainsi. Je ne suis pas encore +assez vieux pour me détacher de tout et pour me consoler d'avoir tout +perdu. Mon espérance est morte encore verte, et de mort violente; mais +je ne suis plus assez jeune pour croire qu'elle puisse renaître. Cet +effort est le dernier que mes forces morales m'ont permis. Je m'étais +créé une famille, une maison, une patrie; j'avais rassemblé, sur un coin +de terre, les deux seuls êtres qui me fussent chers, elle et toi. Dieu +m'avait béni en me donnant des enfants. Cela eût pu durer cinq à six +ans! Notre vallée était si belle! je prenais tant de soin pour rendre ma +femme heureuse, et elle semblait m'aimer si passionnément! Mais un +homme est venu et a tout détruit; son souffle a empoisonné le lait qui +nourrissait mes enfants. Oui! j'en suis sur, c'est son premier baiser +sur les lèvres de Fernande qui les a tués, comme c'est son premier +regard sur elle qui a tué son amour pour moi. + +Je suis peut-être injuste et fou de m'en prendre à lui; peut-être +en eût-elle aimé un autre si celui là ne fût pas venu; peut-être ne +m'a-t-elle jamais aimé. Elle sentait le besoin d'abandonner son coeur, +et elle me l'a confié sans discernement; elle a pris pour une passion +durable ce qui n'était qu'un caprice d'enfant ou un sentiment d'amitié +filiale qui se trompait faute de savoir ce que c'est que l'amour. Avec +moi, elle souffrait sans cesse, elle était mécontente de tout; je ne +réussissais jamais à produire l'effet que je voulais sur son esprit, +et elle attribuait à mes moindres actions des motifs tout opposés à la +réalité; ou nous ne nous comprenions pas, ou nous nous comprenions trop. +Durant notre voyage en Touraine, alors qu'elle essayait un sacrifice +au-dessus de ses forces, et que le dérangement de son être démentait sa +volonté, il lui est arrivé de me dire plusieurs fois, dans un accès de +colère nerveuse insurmontable, qu'elle avait toujours senti que nous +n'étions pas faits l'un pour l'autre. Elle m'a accusé de l'avoir senti +aussi, et de l'avoir épousée malgré cela; elle m'a rappelé mille +circonstances légères qu'elle me présentait comme des preuves. Il +est vrai qu'elle rétractait le lendemain ces paroles, qu'elle disait +échappées à son délire: et je feignais de les avoir oubliées; mais elles +s'étaient enfoncées dans mon coeur comme des poignards, et depuis j'en +ai mis souvent le souvenir sur mes plaies pour les cautériser. + +[Illustration: Une certaine issue de derrière par laquelle sortit...] + +Hélas! faut-il renoncer ainsi au passé? elle aurait dû au moins me le +laisser; je me serais nourri d'une douleur moins amère. Mais à présent +il faut que tout soit détruit et gâté, même le souvenir du bonheur +perdu! Si elle m'a aimé, elle m'a aimé moins longtemps et moins +fortement que lui; car elle s'est éprise de lui dès le premier jour, il +ne faut plus en douter. Elle s'est trompée elle-même pendant six ou huit +mois; son âge est si riche en illusions! elle croyait m'aimer encore, +mais moi je voyais bien où elle en était. Elle s'est trouvée surprise +tout à coup par un amour nouveau avant de savoir que l'autre était +anéanti. + +Ma douleur se calmera, je n'en doute pas; je la laisse s'exhaler, je ne +cherche point à la combattre, je ne rougis pas de crier comme une femme +quand mes accès me prennent. Je sais que j'en viendrai à être tranquille +et résigné; je ne suis pas impatient de ce moment-là, il sera plus +affreux encore que le présent. J'aurai accepté ma sentence; je verrai +mon malheur distinctement, et je le sentirai par tous les pores; je +n'aurai plus rien de jeune dans le coeur, le regret lui-même s'éteindra. +L'orgueil humain ne veut pas lutter contre une espérance perdue, contre +un amour qui se retire; il prend son parti, et, en quelques jours, +l'homme devient un vieillard. J'aime encore Fernande, parce qu'un amour +comme le mien ne peut pas finir sans convulsions et sans une rude +agonie; mais je sens que bientôt je ne pourrai plus l'aimer, et mon sort +sera pire. + +Si Dieu faisait un miracle en ma faveur, s'il me conservait mon fil, je +vivrais, non avec une joie, mais avec un devoir, et je m'occuperais à +le remplir. Mais ce pauvre enfant ne fait qu'essayer une existence +languissante et prolonger mes tristes jours sans faire rétracter l'arrêt +qui a mesuré impitoyablement les siens. Il faut que je l'attende, ce +pauvre insecte qui se traîne lentement vers la mort, et sans lequel je +ne veux point partir. Je me souviens que je te disais une fois: «Que +peut-il arriver de pire à un honnête homme? D'être forcé de mourir, +voilà tout.» Aujourd'hui, je vois qu'il y a quelque chose de pis: c'est +d'être forcé de vivre. + +[Illustration: Au milieu d'une haie de spectateurs.] + + + +XC. + +DE SYLVIA A JACQUES. + +Jacques! reviens, Fernande a besoin de toi; elle est malade de nouveau +parce qu'elle vient d'éprouver une grande douleur. Rien ne peut la +calmer. Elle t'appelle avec angoisse, elle dit que tous les maux qui lui +arrivent viennent de ton abandon; que tu étais sa providence, et que tu +l'as quittée. Elle s'effraie de ta longue absence, et dit qu'il faut que +tu sois informé de tout pour avoir pris ainsi en horreur ta famille et +ta maison. Elle craint que tu ne la haïsses, et la douleur que cette +idée lui cause résiste à toutes nos consolations; elle veut mourir, +parce que, dit-elle, il n'est pas un instant de repos et d'espoir sur +la terre pour quiconque a possédé ton affection et l'a perdue. Prends +courage, Jacques, et viens souffrir ici! Tu es encore nécessaire; que +cette idée te donne de la force! Il y a autour de toi des êtres qui ont +besoin de toi. Et puis ta vie n'est pas finie. N'y a-t-il donc rien +autre chose que l'amour? L'amitié que Fernande a pour toi est plus +forte que l'amour que lui inspire Octave. Tous ses soins et tout son +dévouement, qui s'est vraiment soutenu au delà de mon espérance, +échouent auprès d'elle quand il s'agit de toi. Peut-il en être +autrement? Peut-elle vénérer un autre homme comme toi? Reviens vivre +parmi nous. Me comptes-tu pour rien, dans ta vie? ne t'ai-je pas bien +aimé? t'ai-je jamais fait du mal? ne sais-tu pas que tu es ma première +et presque ma seule affection? Surmonte l'horreur que t'inspire Octave, +ce sera l'affaire d'un jour. J'ai souffert aussi pour m'habituer à le +voir à ta place: mais laisse-la-lui et prends-en une meilleure; sois +l'ami et le père, le consolateur et l'appui de la famille. N'es-tu pas +au-dessus d'une vaine et grossière jalousie? Reprends le coeur de ta +femme, laisse le reste à ce jeune homme! L'imagination et les sens de +Fernande ont peut-être besoin d'un amour moins élevé que celui que tu +veux lui inspirer. Tu t'es résigné à ce sacrifice, résigne-toi à en +être le témoin, et que la générosité fasse taire l'amour-propre. Est-ce +quelques caresses de plus ou de moins qui entretiennent ou détruisent +une affection aussi sainte que la vôtre? Cette jalousie d'enfant n'est +pas digne de ta grande âme, et tu as au front bien des cheveux blancs +qui te donnent le droit d'être le père de ta femme sans avilir la +dignité de ton rôle de mari. Tu ne peux pas douter de la délicatesse +avec laquelle Fernande évitera tout ce qui pourrait te blesser. Octave +lui-même te deviendra supportable; c'est un assez noble caractère, et +depuis ces trois mois, si difficiles pour nous tous, j'ai découvert en +lui des vertus sur lesquelles je ne comptais pas. Il tomberait à tes +pieds si tu t'expliquais à lui, s'il te comprenait et s'il savait ce que +tu es. Reviens donc essuyer les larmes de Fernande, car toi seul pourras +rendre un peu de courage et de calme à son coeur. Elle est encore +frappée d'un de ces malheurs pour lesquels l'amour n'a point de +consolation; toi seul aurais le droit de lui en offrir, parce que tu +es de moitié dans son infortune: Tu comprends ce qui est arrivé? Je +t'attends! + + + +XCI. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Genève. + +J'irai; mais je veux que tu l'avertisses de mon arrivée quelques jours +d'avance: je ne veux surprendre personne. Il me serait horrible de +trouver sur le visage de Fernande une expression d'embarras ou d'effroi. +Dis lui qu'elle se contraigne, s'il le faut, pour ne me laisser rien +apercevoir de ce qui se passe; fais-lui croire toujours que je suis +sans soupçon, et persuade-lui de m'entretenir soigneusement dans cette +confiance. Non, je ne me sens pas assez fort pour être témoin de leurs +amours; je ne suis pas un philosophe stoïcien, et une âme de feu brûle +encore mon front sous mes cheveux blancs. Ce que tu fais maintenant est +bien cruel, Sylvia; j'étais presque enseveli, et tu me rappelles au +monde des vivants pour souffrir quelques jours de plus, et m'assurer +de nouveau de la nécessité de le quitter pour jamais. Soit, Fernande +souffre; elle a besoin de moi, dis-tu: j'en doute; mais je sens que +je ne mourrais pas tranquille si j'avais négligé d'adoucir une de ses +peines. C'est la dernière qui l'atteindra, elle n'aura plus rien à +perdre: privée de ses enfants et délivrée de son mari, elle pourra se +livrer à son amour sans partage et sans crainte. Cette intimité que tu +crois encore possible entre nous est un rêve romanesque; quand même +j'oublierais mes ressentiments, pourraient-ils oublier le mal +qu'ils m'ont fait? La vue d'un homme qu'on a rendu malheureux est +insupportable: c'est comme le cadavre de l'ennemi qu'on a tué. + +J'arriverai deux jours après cette lettre. Je vais donc revoir cette +maison funeste! Je comprends ce qui est arrivé: mon fils est mort. + + + +XCII. + +D'OCTAVE A FERNANDE. + +Lyon. + +Je me suis soumis à ton ordre, et je pense encore que j'ai dû le faire; +mais je n'irai pas plus loin: dix lieues suffisent bien pour mettre le +silence et la paix entre lui et moi. De quoi donc as-tu peur pour moi? +Crois-tu donc que Jacques songe à tirer vengeance de mon bonheur? Il est +trop généreux ou trop sage pour cela. J'ai consenti à m'éloigner parce +que ma présence lui serait désagréable; la sienne me ferait moins +souffrir qu'il ne pense. Je ne saurais m'imputer des torts réels envers +lui: il pouvait m'empêcher d'en avoir, il avait pour lui le droit et la +force. Je n'ai pas commis un vol en profitant du bien qu'il me laissait. +Est-on coupable parce qu'on lutte avec des êtres indifférents au dommage +qu'on leur fait, ou trop magnifiques pour daigner s'en apercevoir? Si +Jacques est sublime en ceci, comme tu le crois, raison de plus pour +que je le voie avec plaisir, et pour que je lui donne la plus franche +poignée de main que j'aie donnée de ma vie. Je ne conçois rien à ces +subtilités de sentiment: idées fausses dont tu t'entoures pour te +torturer, comme si tu n'étais pas déjà assez malheureuse, ma pauvre +enfant! Pleure les pertes cruelles dont le sort t'afflige; je les pleure +avec toi, et rien ne me consolera jamais de la mort de ta fille, pas +même... ô ma Fernande! pas même cet événement que tu ajoutes à la somme +de tes douleurs, et que je considère comme un bienfait du ciel, comme un +acte de réconciliation entre lui et moi. Laisse mon coeur bondir de joie +à cette idée; laisse-moi faire mille rêves, mille projets délicieux. +Elle s'appellera Blanche comme celle qui est morte, car ce sera une +fille aussi; elle aura le joli regard et les cheveux blonds de ce petit +ange qui te ressemblait tant. Tu verras qu'elle sera toute pareille: +aussi belle, aussi caressante, aussi capricieuse et plus forte; car les +enfants de l'amour ne meurent jamais: Dieu les doue de plus d'avenir et +de vigueur que ceux du mariage, parce qu'il sait qu'il leur faut plus de +force pour résister aux maux d'une vie où on les accueille mal; veux-tu +donc que cela soit vrai pour ton enfant? Pleureras-tu sur lui, au lieu +de l'embrasser le jour où il viendra au monde? Ah! si tu le reçois avec +douleur, si tu le repousses, si tu refuses de l'aimer, parce qu'il +n'aura pas Jacques pour père, laisse-le-moi et que la Providence +l'abandonne: je m'en charge; je le recevrai dans mon sein, je le +nourrirai moi-même avec du lait de biche et des fruits, comme les +solitaires des vieilles chroniques que nous lisions l'autre jour +ensemble. Il reposera à mes côtés, il s'endormira au son de ma flûte; il +sera élevé par moi, il aura les talents que tu aimes et les vertus que +tu auras besoin de trouver en lui pour être heureuse; et quand il sera +en âge de garder son secret et le nôtre, il ira t'embrasser; il te dira: +«Je m'appelle Octave, et je n'ai pas besoin d'un autre nom: celui de +votre mari me serait moins cher, et ne me servirait à rien. Je vous +respecte et vous estime; vous n'avez pas assuré mon existence sociale +par un mensonge, vous ne m'avez pas donné pour maître un homme auquel je +ne suis rien; c'est mon père qui m'a élevé et qui m'a appris à me +passer de richesse et de protection. Je n'ai besoin que de tendresse, +donnez-moi la vôtre; je ne vous appellerai jamais ma mère; mais un +baiser de vous en secret sur mon front me fera connaître toutes les +joies de l'amour filial.» Dis-moi, quand il te parlera ainsi, le +repousseras-tu? seras-tu fâchée d'avoir cet ami de plus? Toute la peine +qu'il te causera consiste à cacher son existence à ton mari. Pour le +présent et pour l'avenir, cela me semble une chose si aisée, que je +ne conçois pas comment tu t'en inquiètes. Souffriras-tu de ne pouvoir +avouer et produire ton enfant? Mais songe que Jacques a le double de ton +âge, ma chère Fernande; tu ne peux pas te dissimuler que tu ne doives +lui survivre de beaucoup, et qu'un temps viendra, dans l'ordre de la +nature, où tu seras libre. Avant même cette époque présumable, que +d'accidents, que de hasards peuvent nous permettre d'être époux! +Crois-tu que dans dix ans, comme aujourd'hui, comme dans vingt, je ne +serai pas toujours à tes pieds, et que mon plus grand bonheur ne sera +pas de dire à la société: Cette femme est à moi; je l'ai conquise par +mes prières, par mon obstination, par mes fautes, par mon amour; et si +j'ai entaché sa réputation, du moins je ne l'ai pas abandonnée comme +font les autres. Je suis resté près d'elle; j'ai laissé ma vie couler +tout entière au gré de ce mari, qui certes savait se battre, et qui +pouvait à tout instant venir m'égorger dans les bras de sa femme. Je +suis resté là pour satisfaire au ressentiment de l'un, ou pour protéger +l'autre en cas de besoin; j'ai consacré tous mes instants à celle qui +s'était un jour sacrifiée à moi. J'ai commencé par l'obtenir à force +de persécutions; mais j'ai fini par la mériter à force de tendresse; à +présent, elle m'appartient légitimement. Que les hommes ratifient cette +union qu'ils ont en vain combattue! + +Tu sais bien, Fernande, que cela est sûr, quant à moi; la Providence +peut faire le reste, et elle le fera, n'en doute pas. Notre destinée +était de nous rencontrer, de nous comprendre et de nous aimer. Le hasard +finit par se soumettre à l'amour; la force attractive surmonte tous les +obstacles, et l'aimant va embrasser le fer dans les entrailles de +la terre, en dépit du roc qui les sépare. Pauvre femme tremblante, +jette-toi donc dans mes bras, je te protégerai contre l'univers entier! +Pauvre mère désolée, essuie tes larmes; les enfants que nous aurons +ensemble ne mourront pas! + +Reviens à l'espérance; souviens-toi des beaux jours que nous avons eus +au milieu de tes plus grandes anxiétés; souviens-toi des miracles que +fait l'amour. Quand nous sommes dans les bras l'un de l'autre, ne +sommes-nous pas perdus dans un monde de délires, où les cris et les +plaintes de la terre n'arrivent pas? Sois sûre d'ailleurs que tu ne fais +pas à ton mari tout le mal que tu penses: c'est un homme trop supérieur +pour se laisser affecter des insultes, de la sottise; il sait qu'elles +ne peuvent l'atteindre, et il ne croit certainement pas que nous nous +fassions un jeu de l'y exposer. Il sait peut-être que nous nous aimons, +ou au moins il s'en doute; et ne vois-tu pas que cela ne lui cause +aucune colère? C'est un homme calme et raisonneur; de plus, c'est un +homme excellent: s'il savait tes anxiétés, il t'en consolerait, il te +rassurerait sur tes craintes, et je gage bien qu'il le fera quelque +jour. Encore deux ou trois ans, et il sera vieux, et l'amour-propre de +l'amant délaissé fera place à la générosité de l'ami consolé. A présent, +il voyage et se tient éloigné, parce que notre position à tous est +difficile, et notre contenance désagréable en présence l'un de l'autre. +Le temps effacera ces répugnances plus vite peut-être que nous ne +l'espérons: l'avenir semble placé au delà de notre atteinte; mais le +temps travaille avec une rapidité dont on s'étonne quand on voit son +oeuvre accomplie. Abandonne-toi donc à l'amour: il sera toujours le +maître; ta résistance ne sert qu'à diminuer les joies qu'il te donne. +Oh! elles sont si belles et si enivrantes! Respecte-les comme les dons +sacrés du ciel; travaille à les préserver des injures du sort, qui est +stupide et aveugle, et qu'il faut gouverner avec force et courage, loin +de l'accepter tel qu'il est. Ne crains pas que Jacques te les reproche; +s'il savait comme notre amour est irrésistible et notre bonheur immense, +il nous permettrait d'en jouir. Réponds-moi vite; dis-moi si Jacques +doit rester longtemps. J'ai toute la vie, j'espère, à passer avec toi, +et pourtant je ne pourrais me soumettre sans douleur à perdre une +semaine. Tu sais que si Jacques, d'accord avec toi, l'exigeait, je +pourrais me soumettre à un long exil; mais à présent il lui semblerait +peut-être que je le fuis; s'il me demandait, dis-lui que je suis à Lyon; +surtout donne-moi de tes nouvelles, et soigne ce que j'ai de plus cher +au monde. + + + + +XCIII. + +DE FERNANDE A OCTAVE. + + +Jacques part bientôt; mais il veut te voir auparavant. Tu as raison, +Octave, c'est un homme excellent: il est impossible d'avoir plus de +générosité, de douceur, de délicatesse et de raison. Je vois bien qu'il +sait tout. J'étais au moment de lui tout avouer, tant je souffrais de +ce que je prenais pour un excès de confiance et d'estime; mais, dès +les premiers mots, il m'a fait entendre qu'il ne voulait pas en savoir +davantage, et il m'a témoigné une amitié si vraie, une indulgence si +grande, que je suis pénétrée d'attendrissement et de reconnaissance. +Tu avais bien jugé ses intentions, et notre position à tous, mon cher +Octave. Il a fait de sérieuses réflexions sur la différence de nos âges, +et il a certainement vaincu le reste d'amour qu'il avait pour moi; +car il m'a parlé absolument dans le sens de ta lettre. Il m'a dit que +_certains propos_ l'obligeaient à se tenir éloigné de nous, afin que +le monde ne crût pas qu'il donnait les mains à notre amour. «Et que +penses-tu de cet amour? lui ai-je dit; crois-tu que ce soit une +calomnie?» J'étais tremblante et prête à embrasser ses genoux. Il a fait +semblant de ne pas s'en apercevoir, et il m'a répondu: «Je suis bien sûr +que c'est une calomnie.» Mais j'ai vu qu'il savait à quoi s'en tenir, et +sa tranquillité a dégagé mon coeur d'un poids énorme. Jacques est bon et +affectueux; mais il raisonne. Il n'est plus jeune: il sait que je suis +excusable, et, comme tu le dis, sa générosité naturelle est secondée par +la sagesse de ses réflexions. Il m'a fait espérer qu'il reviendrait tous +les ans passer quelques semaines prés de nous, et que, dans quelques +années, il ne nous quitterait plus. + +Ta lettre m'aurait décidée à garder le secret sur ma grossesse, quand +même Jacques ne m'aurait pas aidée à me taire sur tout le reste. Je +me fie et je m'abandonne à toi. Tu savais bien que jamais je n'aurait +l'impudence de profiter de la loi qui forcerait Jacques à donner son +nom et ses biens à l'enfant de nos amours, encore moins aurais-je eu +la bassesse d'aller revendiquer ses caresses pour le tromper sur la +légitimité de cet enfant; tu m'aurais tuée plutôt que de le permettre, +n'est-ce pas? Et tu le recueilleras, tu le cacheras, tu le soigneras, +cet enfant bien-aimé! Nous le confierons à quelque honnête paysanne, +bien propre et bien fidèle, qui le nourrira, et nous irons le voir tous +les jours. Ah! quel que soit mon sort, et dans quelque circonstance +qu'il vienne au monde, sois sûr que je le chérirai autant que ceux qui +ne sont plus, et davantage peut-être, à cause de ce que j'ai souffert +en les perdant! Si quelques jours Jacques découvre la naissance de +celui-là, il ne le haïra pas, il ne le persécutera pas. Qui sait +jusqu'où ira sa bonté? Il est capable de tout ce qui est étrange et +sublime... Mais combien je suis heureuse que sa générosité aujourd'hui +ne lui coûte pas autant que je le croyais! Je n'aurais jamais pu me +tranquilliser et t'aimer sans tourments et sans remords, si j'avais vu +qu'il fallait briser le noble coeur de Jacques. Heureusement il n'est +plus dans l'âge des passions brûlantes; et d'ailleurs il me l'avait +toujours dit, et il savait bien ce qu'il disait alors: «Quand tu ne me +permettras plus d'être ton amant, je deviendrai ton père.» Il a tenu +parole. O mon cher Octave! nous ne passerons jamais une nuit ensemble +sans nous agenouiller et sans prier pour Jacques. + +Et toi! que tu es bon, et comme tu sais aimer! Oh! je n'ai jamais aimé +que toi! J'ai cru avoir de l'amour pour Jacques: mais ce n'était qu'une +sainte amitié, car cela ne ressemblait en rien à ce que j'éprouve pour +toi. Quels transports que les tiens, et comme tu es sans cesse occupé de +moi! Quelle sollicitude! quel dévouement! tu n'es pas mon mari, et tu me +consacres ta vie; mes larmes et mes faiblesses ne te rebutent pas, tu +ne me reproches aucun de mes défauts. Jacques non plus! Il est bien bon +aussi; mais il n'est pas mon égal, mon camarade, mon frère et mon amant +comme toi. Il n'est pas enfant comme nous, et puis il y a dans sa +vie autre chose que l'amour. La solitude, les voyages, l'étude, la +réflexion, il aime tout cela; et nous, nous n'aimons que nous. Aimons-le +aussi, cet ami si parfait; viens le voir. Il désire, m'a-t-il dit, te +donner une poignée de main avant de repartir. Je lui ai demandé avec +un peu d'inquiétude s'il avait quelque chose à te dire. «Non, m'a-t-il +répondu; mais pourquoi s'éloigne-t-il quand j'arrive? quelle raison +a-t-il de me fuir?» J'ai dit que tu avais été voir Herbert, qui venait +de Paris, et qui passait par Lyon pour retourner en Suisse. «Écris-lui +bien vite de venir, m'a-t-il dit, et si Herbert est encore à Lyon, qu'il +l'amène; nous passerons encore une bonne journée tous ensemble comme +autrefois, cela te fera du bien.» Brave Jacques! + +_P. S._ J'ai eu ce matin une étrange frayeur pour une circonstance +bien misérable. J'avais laissé ta lettre ouverte sur le bureau de mon +cabinet, sans fermer la porte à clef. Jacques n'a jamais songé de sa vie +à jeter les yeux sur mes papiers. Il est, à cet égard, d'une discrétion +si religieuse, que je n'ai pas pris l'habitude de la prudence. Je fis +cette réflexion, je ne sais comment, en me promenant dans le parc avec +Sylvia. Je me demandai tout à coup où pouvait être Jacques, et la pensée +qu'il devait être dans mon cabinet me troubla tellement, que je quittai +le parc et courus vers la maison. Je montai sans rencontrer Jacques, et +j'entrai dans mon appartement. Il n'y avait personne, et rien n'était +dérangé sur mon bureau. Rassurée, mais encore tremblante, je m'assis +et pris cette lettre pour la plier et la serrer. Je trouvai sur les +dernières lignes une goutte d'eau toute fraîche. Je m'imaginai que +c'était une larme, je faillis m'évanouir d'émotion et de terreur. +Cependant je repris courage en voyant d'autres gouttes d'eau sur les +papiers voisins, tombés d'un bouquet de roses tout humides de pluie que +j'avais mis dans un vase à côté ce ces papiers. Mais alors, vois ma +puérilité et l'état de faiblesse imbécile où le chagrin et l'inquiétude +ont réduit ma pauvre tête! je m'imaginai que la goutte d'eau de la +lettre était chaude, et que les autres étaient froides. Je te vois d'ici +rire de cette folie; le fait est qu'elle s'empara si bien de moi que je +poussai un cri. J'entendis la voix de Jacques qui m'appelait du salon, +pour me demander ce que j'avais, et il monta précipitamment, d'un air +effrayé, croyant que j'avais une attaque de nerfs. Je t'avoue que peu +s'en fallait. Pourtant la physionomie de Jacques me rassura, et il +acheva de me rendre la vie en me disant qu'il voulait que tu vinsses le +voir, et toutes les autres choses que je t'ai déjà racontées. Je vis +bien que la frayeur que je venais d'éprouver était l'ouvrage d'une +imagination malade. Ne suis-je pas tombée dans un état bien ridicule? +Reviens! un baiser de toi me fera plus de bien que tout le reste; et +quand je verrai ta main dans celle de Jacques, je serai tout à fait +tranquille. + + + +XCIV. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Genève. + +Ma chère bien-aimée, j'ai fait le voyage jusqu'ici avec Herbert. Tu t'es +imaginé que je le quitterais à Lyon; pas du tout. Sa société ne m'a fait +nullement souffrir; nous avons constamment parlé de toi. Tu dois t'être +aperçue qu'il est amoureux de toi. Je l'ai examiné et questionné de +manière à le bien connaître. C'est un digne garçon, simple, loyal, +obligeant, sincère. Il a une jolie fortune, une habitation agréable dans +le pays que tu aimes, et ses occupations le préservent de l'esprit de +tracasserie qui est particulier aux hommes rangés. Il m'a prié de te +présenter sa demande en mariage, et je te conseille de l'accepter; non +pas à présent, je comprends que tu n'es pas disposée à t'occuper de +cela, mais plus tard. Tu ne seras jamais heureuse par l'amour, Sylvia. +Tu pourras chercher longtemps un être digne de toi, et, si tu le +trouves, tu auras le même sort que moi, il sera trop tard; tu seras trop +vieille de coeur pour te faire aimer longtemps. Il y a un désaccord trop +complet d'ailleurs entre notre manière de sentir et celle de tous les +autres hommes, pour que nous puissions jamais trouver notre semblable +en ce monde. Il n'y a pourtant qu'une chose dans la vie, c'est l'amour. +Mais l'amour, dans le coeur des femmes surtout, peut être de deux +sortes, l'amour d'un homme et l'amour maternel. J'aurais vécu pour mes +enfants, tout infortuné que je suis. Ils sont morts! C'est un accident +qui me tue. Mais tu pourras élever les tiens, et, à l'abri de tous +les maux qui m'accablent, être heureuse par eux. A la manière dont tu +chérissais et dont tu soignais les miens, il était facile de voir que tu +serais une mère sublime. Deviens-le donc, épouse Herbert. Il suffira que +tu aies pour lui de l'estime et de l'amitié. Il en est digne. C'est une +de ces belles natures calmes qui ne connaissent ni le transport des +passions, ni leurs funestes souffrances. Il ne te demandera pas plus +d'affection que tu ne seras disposée à lui en accorder, et, quand tu le +connaîtras, tu ne lui en accorderas pas moins qu'il n'en mérite. Vous +aurez une vie tranquille et patriarcale. Tu es une véritable Ruth, +active, courageuse et dévouée comme la femme forte des beaux temps +bibliques; tu feras de tes rêves irréalisés et de tes vains désirs un +saint holocauste, et tu répartiras sur tes fils l'amour que tu n'as +pu donner à un homme. Ne m'ôte pas cette espérance, et laisse-moi +l'emporter dans la tombe. Elle m'est venue l'autre jour, comme nous +dînions au rendez-vous de chasse. Je m'étais levé un instant; je revins, +et je contemplai ces deux couples assis sur l'herbe, Octave et +Fernande, Herbert et toi; Herbert suivait tes moindres mouvements avec +sollicitude; il épiait tous tes regards pour trouver l'occasion de te +rendre un petit service e de t'entendre lui dire: Merci, Herbert. Les +deux autres amants étaient radieux de bonheur, et je leur rends justice +avec joie, ils me comblèrent tout le jour d'amitiés e de caresses +délicates. Un calme divin est descendu un instant dans mon coeur en +voyant que vous étiez tous heureux ou du moins que vous pouviez l'être. +Oh! quelle étrange et solennelle journée! c'étaient là des adieux +éternels entre vous et moi! Qui l'eût dit? Il y avait des instants où je +l'oubliais moi-même, et où je me reportais à notre ancien bonheur, au +point de croire que tout ce qui s'est passé depuis était un rêve. Le +temps était si beau, l'herbe si verte, les oiseaux chantaient si +bien, Fernande était si jolie avec ces pâles roses qui renaissent +d'elles-mêmes sur son visage après quelques jours de souffrance! Je +dormis un quart d'heure sur le gazon avant le dîner, et, quand je +m'éveillai, elle était près de moi et chassait les insectes de mon +front avec son bouquet de fleurs sauvages; Octave chantait un duo +avec Herbert; tu préparais les fruits pour le dessert, et mes chiens +dormaient à mes pieds. C'était un tableau de bonheur rustique si frais +et si paisible que je le contemplai quelque temps sans me rappeler la +nécessité de mourir. Mais quand cette idée revint au milieu de tout +cela!... + +Je suis très-calme, mais je souffre encore beaucoup; je te l'ai déjà dit +cent fois, tu t'obstines à faire de moi un héros et tu m'invites à vivre +comme si j'en avais la force. Souviens-toi donc que j'aimais encore il +y a peu de jours, et que je serais furieux si je n'étais anéanti. +D'ailleurs tu n'as pas lu ces deux lettres d'Octave et de Fernande! Je +les ai lues, et c'est mon arrêt de mort. J'ai vu combien, malgré leur +estime et leur amitié pour moi, ma vie leur est à charge. Amants +ingénus! ils désirent naïvement que je meure, et se le disent sans s'en +apercevoir. Ils ont des raisons bien légitimes pour cela, des raisons +que je respecte, mais qui ont mis de la glace dans mon sang. Fernande +n'est plus ma femme, c'est celle d'Octave, c'est un être qui ne fait +plus partie de moi, et que je ne pourrais plus presser dans mes bras +quand même elle viendrait s'y jeter sincèrement. Elle est vraiment ma +fille à présent, et toute autre pensée ressemblerait pour moi à celle +d'un inceste. Ne me dis donc plus qu'elle peut revenir à moi, et que je +peux oublier tout; elle est la mère des enfants d'Octave. Je ne la hais +ni ne la méprise pour cela; mais cela rend nécessaire notre éternelle +séparation. + +C'est la main de Dieu qui a mis cette lettre sous mes yeux. J'allais +peut-être me perdre et m'avilir; j'allais accepter le rôle faux et +impossible que tu avais rêvé pour moi. Ébranlé par ton éloquence +romanesque, touché des pleurs de Fernande et de ses humbles prières, +j'allais lui promettre de passer le reste de mes jours entre elle et son +amant. J'étais à chaque instant près de lui dire: «Je sais tout, et +je pardonne à tous deux; sois ma fille et qu'Octave soit mon fils; +laissez-moi vieillir entre vous deux, et que la présence d'un ami +malheureux, accueilli et consolé par vous, appelle sur vos amours la +bénédiction du ciel.» Ce rayon d'espérance, cette illusion de quelques +heures, qui est venue briller sur mon dernier jour avant de m'abandonner +à l'éternelle nuit, n'est-ce pas un raffinement de souffrance? Entrevoir +un coin du ciel quand on est condamné à descendre vivant dans la tombe! +N'importe, je suis bien aise d'avoir fait toutes les réflexions et +tous les efforts possibles pour me rattacher à la vie; je mourrai sans +regret. Le destin m'a fait entrer dans la chambre où était écrite cette +sentence. J'allais y chercher de l'encre et du papier pour écrire à +Octave de revenir; en me penchant sur la table, je vis son écriture, +et mes yeux rencontrèrent cette phrase terrible qui s'attachait à ma +prunelle comme du feu: _Les enfants que nous aurons ensemble ne mourront +pas_. Je voulus savoir mon sort; je sentis que les considérations +ordinaires de la délicatesse devaient se taire devant l'oracle du +destin; et d'ailleurs, incapable comme je le suis de nuire à Fernande, +je pouvais, sans scrupule, violer ses secrets. Sans cela, je me trompais +de route, et j'entrais dans une nouvelle série de maux qui m'auraient +également conduit où je vais, mais moins courageux et moins pur que +je ne le suis aujourd'hui. Oui! j'ai bien fait de lire; tu as vu ma +conduite aussitôt après cela. Mon parti a été pris bien vite, et j'ai eu +dès ce moment la sérénité du désespoir dans l'âme et sur le visage. + +[Illustration: Ce soir à six heures, et au sabre.] + +Il a raison, leurs enfants ne mourront pas; la nature bénit et caresse +celui qui est aimé, le froid de la mort s'étend sur celui qui ne l'est +plus. Tout l'abandonne, et les plantes mêmes se dessèchent sous la main +du maudit; la vie s'éloigne de lui, et le cercueil s'ouvre pour le +recevoir, lui et les premiers-nés de son amour; l'air qu'il respire +est empoisonné, et les hommes le fuient: Ce malheureux, disent-ils, ne +mourra donc jamais! + +Cette lettre m'a dicté mon devoir, j'ai vu ce qu'il fallait dire à +Fernande pour la consoler et la guérir; il le sait, lui, il la connaît +mieux que moi maintenant. J'ai réalisé tout ce qu'il lui promettait de +ma part; je me suis conformé au caractère qu'il me suppose, et j'ai vu +qu'en effet tout ce qu'elle désirait, c'était d'être délivrée de mon +amour. Dès que je lui ai dît qu'il était éteint, je l'ai vue renaître, +et ses yeux semblaient me dire: «Je puis donc aimer Octave à mon aise!» + +Qu'elle l'aime donc! Un homme moins malheureux que moi eût peut-être +trouvé l'occasion de se sacrifier pour l'objet de son amour et d'en être +récompensé à sa dernière heure par les bénédictions des heureux qu'il +eût faits; mais mon sort est tel qu'il faut que je me cache pour mourir. +Mon suicide aurait l'air d'un reproche; il empoisonnerait l'avenir que +je leur laisse; il le rendrait peut-être impossible; car, après tout, +Fernande est un ange de bonté, et son coeur, sensible aux moindres +atteintes, pourrait se briser sous le poids d'un remords semblable. +D'ailleurs le monde la maudirait, et, après m'avoir poursuivi de ses +féroces railleries pendant ma vie, il poursuivrait ma veuve de ses +aveugles malédictions après ma mort. Je sais comment les choses se +passent; un coup de pistolet dans la tête fait tout à coup un héros ou +un saint de celui qu'on méprisait ou qu'on détestait la veille. J'ai +horreur de cette ridicule apothéose; je dédaigne trop les hommes au +milieu desquels j'ai vécu pour les appeler à mon agonie comme à un +spectacle; nul ne saura pourquoi je meurs; je ne veux pas qu'on accuse +ceux qui me survivent, et je ne veux pas qu'on fasse grâce à ma mémoire. + +J'ai voulu voir Octave avant de partir, et m'assurer par mes yeux que je +pouvais lui léguer sans inquiétude ce que j'ai eu de plus cher au monde. +C'est un homme d'un étrange égoïsme, mais il sait faire une vertu de ce +vice, et sa hardiesse me plaît. J'espère qu'il la rendra heureuse. Il +m'a embrassé avec effusion quand je suis parti, et elle aussi. Ils +étaient bien contents! + + + +XCV. + +DE SYLVIA A JACQUES. + +A présent je ne me flatte plus, et ton désespoir est passé dans mon âme; +mais le tien est auguste et résigné, et le mien est sombre et amer. +C'en est donc fait, ton parti est pris! O Dieu! ô Dieu! un homme comme +Jacques va se tuer, et vous ne ferez pas un miracle pour l'en empêcher! +Vous allez laisser tomber cette vie sainte et sublime dans le gouffre +de l'éternité, comme un grain de sable dans l'Océan; elle s'en ira +pêle-mêle avec celles des méchants et des lâches, et la création tout +entière ne se révoltera pas contre vous pour refuser son sacrifice! Ton +malheur fera de moi un athée à mon dernier soupir, ô Jacques! + +Tu me parles d'avenir, de bonheur, de mariage, de maternité! Mais tu ne +sais donc pas... non, tu ne connais pas mon amitié, si tu t'imagines que +je puisse te survivre. Quand ce ne serait que par indignation, je hais +la vie désormais, je la hais encore plus que tu ne fais; car tu acceptes +ton sort, et moi je me révolte contre le ciel et contre les hommes qui +l'ont fait ce qu'il est. Je hais Octave, et je ne puis regarder ma soeur +en face; je la fuis, tant j'ai peur de la haïr aussi. Voilà comme elle +t'a compris, la femme que tu aimais! et voilà l'homme qu'elle t'a +préféré! Oui, ils sont faits l'un pour l'autre, ils ont raison; qu'ils +s'aiment et qu'ils dorment sur ton cercueil: ce sera leur couche +nuptiale. + +Mais pourquoi faut il que tu meures! Du moment qu'ils le désirent, +n'es-tu pas affranchi de tout devoir envers eux? Parce qu'ils ont une +pensée criminelle, tu t'offres à Dieu comme une victime d'expiation pour +leur forfait! Que deviendra donc dans le coeur des hommes l'amour de +la justice et la foi à la Providence, si les premiers d'entre eux se +condamnent et s'immolent ainsi pour laver les fautes des derniers? Ne +peux-tu abandonner pour jamais cette maudite Europe où tous tes maux +ont pris racine, et chercher quelque terre vierge de tes larmes, où tu +pourras recommencer une vie nouvelle? Est-il bien vrai que tu n'as plus +rien dans le coeur, pas même de l'amitié pour moi, qui te suivrais au +bout du monde? Ah! cette amitié qui remplissait toute mon âme, et qui +étouffait à chaque instant l'amour que j'aurais pu concevoir pour +d'autres hommes, ne t'a jamais suffi; tu venais te reposer et te +consoler près de moi, mais tu retournais bien vite à cette vie de +passions orageuses qui a fini par te briser. A présent que tes passions +sont mortes, ne peux-tu vivre doucement, et vieillir avec ta soeur sous +quelque beau ciel, dans une des solitudes enchantées du Nouveau-Monde? +Viens, partons, oublions ce que nous avons souffert: toi, pour aimer +trop, et moi, pour ne pouvoir pas aimer assez. Nous adopterons, si tu +veux, quelque orphelin; nous nous imaginerons que c'est notre enfant, +et nous l'élèverons dans nos principes. Nous en élèverons deux de sexe +différent, et nous les marierons un jour ensemble à la face de Dieu, +sans autre temple que le désert, sans autre prêtre que l'amour; nous +aurons formé leurs âmes à la vérité et à la justice, et il y aura +peut-être alors, grâce à nous, un couple heureux et pur sur la face de +la terre. + +Ah! laisse-moi faire de ces rêves, et fais-en avec moi. Il doit y avoir +autre chose dans la vie que l'amour. Tu dis que non. Comment se fait-il +qu'un homme comme toi, doué de tous les talents, sage de toutes les +sciences, riche de toutes les idées, de tous les souvenirs, n'ait jamais +voulu vivre que par le coeur? Ne peux-tu te réfugier dans la vie de +l'intelligence? que n'es-tu poète, savant, politique ou philosophe! +Ce sont des existences que l'âge rend chaque jour plus belles et plus +complètes. Pourquoi faut-il que tu meures à quarante ans d'un désespoir +de jeune homme? O Jacques! c'est que ton âme est trop brûlante; elle ne +veut pas vieillir, elle aime mieux se briser que de s'éteindre. Trop +modeste pour entreprendre d'éclairer les hommes par la science, trop +orgueilleux pour pouvoir briller par le talent aux yeux d'êtres si peu +capables de te comprendre, trop juste et trop pur pour vouloir régner +sur eux par l'intrigue ou par l'ambition, tu ne savais que faire de la +richesse de ton organisation. Dieu aurait dû créer un ange exprès pour +toi, et vous envoyer vivre tous deux seuls dans un autre monde; il +aurait dû au moins te faire naître dans le temps où la foi et l'amour +divin servaient à éclairer et à régénérer les nations. Il t'eût fallu +une tâche immense, héroïque, humble et enthousiaste à la fois; une vie +toute de larmes saintes et de souffrances philanthropiques; une destinée +comme celle du Christ. + +Mais quand un homme comme toi naît dans un siècle où il n'y a rien à +faire pour lui; quand, avec son âme d'apôtre et sa force de martyr, il +faut qu'il marche mutilé et souffrant parmi ces hommes sans coeur +et sans but, qui végètent pour remplir une page insignifiante de +l'histoire, il étouffe, il meurt dans cet air corrompu, dans cette +foule stupide qui le presse et le froisse sans le voir. Détesté par +les méchants, raillé par les sots, craint des envieux, abandonné des +faibles, il faut qu'il cède et qu'il retourne à Dieu, fatigué d'avoir +travaillé en vain, triste de n'avoir rien accompli. Le monde reste vil +et odieux: c'est ce qu'on appelle le triomphe de la raison humaine. + +Tu m'as fait jurer de rester auprès de ta femme jusqu'à ce qu'elle +fût consolée de ta mort, tu m'as arraché ce serment, ne peux-tu le +rétracter? Sera-t-il en mon pouvoir de le tenir quand je saurai que le +jour est venu, et que tu touches à ta dernière heure? Crois-tu, Jacques, +que je n'abandonnerai pas tout pour aller partager avec toi le poison ou +les balles! Tu me fais sourire avec la demande d'Herbert! Souviens-toi +que tu m'as juré, de ton côté, de ne pas exécuter ta résolution sans me +prévenir, et sans me laisser le temps d'aller t'embrasser une dernière +fois. + + + +XCVI. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Des montagnes du Tyrol. + +Calme ta douleur, ma soeur chérie; elle réveille la mienne, et ne +change rien à ma résolution. Quand la vie d'un homme est nuisible à +quelques-uns, à charge à lui-même, inutile à tous, le suicide est un +acte légitime et qu'il peut accomplir, sinon sans regret d'avoir manqué +sa vie, du moins sans remords d'y mettre un terme. Tu me fais bien plus +vertueux et bien plus grand que je ne suis; mais il y a quelque chose de +profondément vrai dans ce que tu dis de la tristesse qu'éprouvé une âme +pleine de bonnes intentions inutiles et de dévouements perdus, quand +elle est forcée d'abandonner sa tâche sans l'avoir remplie. Ma +conscience ne me reproche rien, et je sens qu'il m'est permis de me +coucher dans ma fosse et et de m'y délasser d'avoir vécu. J'ai traversé, +il y a quelques jours, un champ de bataille où je me suis trouvé, pour +la première fois, au milieu du sang, du feu et de la poussière, il y +a une quinzaine d'années; j'étais jeune alors, et une belle carrière +s'ouvrait devant moi, si j'avais su en profiter. C'était un temps de +gloire et d'enivrement pour mes compagnons. Je me souviens que je +passais la nuit de la veillée sur up de ces toits de chaume à fleur +de terre qui servent de grange et de bergerie au pied des montagnes. +J'étais à mi-côte de la colline; j'avais sous les yeux une arène +magnifique: le camp français à mes pieds, les feux de l'ennemi au loin, +et Napoléon, général, au milieu de tout cela. Je fis bien des réflexions +sur cette destinée qui s'offrait à moi, et sur cet homme de génie qui +commandait à tant de destinées. Je me trouvai froid au milieu de ces +travaux sanglants et de cette gloire funeste; seul peut-être dans +l'armée je ne regrettai pas de ne pas être Napoléon. J'acceptai les +horreurs de la guerre avec la force d'âme que donne la raison à celui +qui ne peut pas reculer; mais en galopant le lendemain sur ces crânes +que brisait le pied de mon cheval, sur ces cadavres qui gémissaient +encore, je me sentis pénétré d'une haine si profonde pour les hommes qui +appelaient cela la gloire, et d'une aversion si insurmontable pour ces +scènes hideuses, qu'une pâleur éternelle s'étendit sur mon visage, et +que mon extérieur prit cette glaciale réserve qu'il n'a jamais perdue +depuis. Dès ce jour, mon caractère rentra en lui-même: je fis une espèce +de scission avec mes pareils, je me battis avec un désespoir et une +répugnance qu'ils appelaient du sang-froid, et sur lesquels je ne +m'expliquai jamais avec eux; car ces brutes n'eussent pas compris qu'il +pût se trouver parmi eux un homme qui n'aimât pas la vue et l'odeur du +sang. Je les voyais se prosterner autour de l'ambitieux qui ouvrait tant +d'artères et se nourrissait de tant de larmes; et quand je le voyais, +lui, marcher sur ces morts au milieu des nuées de vautours qu'il +engraissait de chair humaine, j'avais envie de l'assassiner, afin d'être +maudit et massacré par ses adorateurs. + +Non, le génie sans la bonté, sans l'amour, sans le dévouement, ne m'a +jamais ni séduit ni tenté. J'irai vivre aux pieds d'une femme, me +disais-je, et j'aimerai un de ces êtres faibles et sensibles qui +s'évanouissent devant une goutte de sang. J'ai cherché la faiblesse et +je l'ai trouvée; mais la faiblesse tue la force, parce que la faiblesse +veut jouir et vivre, et parce que la force sait renoncer et mourir. + +Ne maudis pas ces doux amants qui vont profiter de ma mort. Ils ne sont +pas coupables, ils s'aiment. Il n'y a pas de crime là où il y a de +l'amour sincère. Ils ont de l'égoïsme, et ils n'en valent peut-être que +mieux. Ceux qui n'en ont pas sont inutiles à eux-mêmes et aux autres. +Pour quiconque veut n'être pas déplacé dans la société, il faut avoir +l'amour de la vie et la volonté d'être heureux en dépit de tout. +Ce qu'on appelle la vertu dans cette société-là, c'est l'art de se +satisfaire sans heurter ouvertement les autres et sans attirer sur soi +des inimitiés fâcheuses. Eh bien! pourquoi haïr l'humanité parce +qu'elle est ainsi? C'est Dieu qui lui a donné cet instinct pour qu'elle +travaillât elle-même à sa conservation. Dans le grand moule où il forge +tous les types des organisations humaines, il en a mêlé quelques-uns +plus austères et plus réfléchis que les autres, il a créé ceux-là de +telle façon, qu'ils ne peuvent vivre pour eux-mêmes, et qu'ils sont +incessamment tourmentés du besoin d'agir pour faire prospérer la masse +commune. Ce sont des roues plus fortes qu'il engrène aux mille rouages +de la grande machine. Mais il est des temps où la machine est si +fatiguée et si usée, que rien ne peut plus la faire marcher, et +que Dieu, ennuyé d'elle, la frappe du pied et la fracasse pour la +renouveler. Dans ces temps-là, il y a bien des hommes inutiles, et qui +peuvent prendre leur parti d'aimer et de vivre s'ils peuvent, de mourir +s'ils ne sont pas aimés et s'ils s'ennuient. + +Tu me reproches de ne pas t'avoir pas assez aimée. Au moment de la mort, +on peut tout se dire. Je dois te faire remarquer (c'est la première et +la dernière fois) que nous étions dans une position délicate à l'égard +l'un de l'autre. Tu es de tous les êtres que j'ai connus celui vers +lequel m'entraînait la plus ardente sympathie. Mais tu es jeune et +belle, et je n'ai jamais su si tu étais ma soeur. Cette idée ne t'est +jamais venue, tu m'as accepté pour ton frère, et lors même que ta mère, +qui ne le sait pas elle-même, t'a dit que je ne l'étais pas, notre +destinée à tous deux était faite depuis longtemps, et nous ne pouvions +plus nous aimer autrement que par le passé. Si nous avions su plus tôt, +et d'une manière plus sûre, que nous pouvions être un homme et une femme +l'un pour l'autre, notre vie à tous deux eût été bien différente; mais +l'incertitude eût rendu la seule idée de ce bonheur odieuse à tous deux. +Je fis donc le sacrifice absolu et éternel de ce rêve, la première fois +que je soupçonnai la possibilité de l'accueillir, et j'éteignis dans +mon coeur une partie de mon amitié, de peur de donner le change à ma +conscience. + +Que se fût-il passé entre nous si nous n'étions un peu plus forts +qu'Octave et Fernande? quand il ne dépendait que d'une parole incertaine +ou méchante de madame de Theursan pour nous plonger dans des anxiétés +horribles! Pardonne-moi donc cette excessive prudence que tu n'as jamais +comprise ni aperçue, parce que ton âme, plus calme que la mienne, ne te +la commandait pas. Grâce à elle, je meurs pur, et mon coeur n'a pas été +souillé d'une seule pensée que Dieu ait dû haïr et châtier. + +Maintenant songe, ô mon amie! que tu ne peux me suivre dans la tombe. +Quelque dégoûtée de la vie que tu sois, quelque isolée que tu doives te +trouver par ma mort, tu ne peux la partager sans souiller ta mémoire et +la mienne de l'accusation qu'on a portée contre nous durant notre vie. +Le monde ne manquerait pas de dire que tu étais ma maîtresse, et que +c'est un désespoir d'amour qui nous a fait chercher le suicide dans +les bras l'un de l'autre. Tu sais comme Octave est soupçonneux, comme +Fernande est faible; eux-mêmes le croiraient. Ah! laissons-leur au moins +mon souvenir sans tache, et qu'ils me respectent quand je ne serai plus, +quand ce respect ne leur coûtera plus rien. + +Mais ne m'accuse pas de t'avoir méconnue, ô ma Sylvia, ma soeur devant +Dieu! Je te l'ai dit cent fois, il n'y a que toi au monde qui ne m'aies +jamais fait que du bien. Toi seule me comprenais, toi seule pensais +comme moi. Il semblait qu'une même âme nous animât, et que la plus noble +partie te fût échue en partage. Comme tu m'as préféré à tes amants, +je t'aurais préférée à mes maîtresses, si je n'avais craint, en +m'abandonnant à cette affection si vive, d'aller plus loin que je ne +voulais. Toi, tu t'y livrais tranquillement, belle âme éternellement +calme et solide! C'est que tu étais le diamant et moi la pierre qui le +protège; mes désirs et mes transports ont toujours placé entre nous, +comme une sauvegarde, une amante qui recevait mes caresses, mais qui +n'empêchait pas ma vénération de remonter toujours vers toi. Vois comme +je me fie à ta parole et quelle estime est la mienne: j'ose te révéler +toutes les faiblesses, toutes les souffrances de mon coeur! Depuis que +je te connais, je t'ai eue pour confidente et pour consolatrice, et +avant toi je ne m'étais jamais livré à personne. Sois mon dernier espoir +dans le monde que je quitte; du fond du cercueil, mon âme viendra encore +s'informer avec sollicitude du bonheur de ceux que j'y laisse. Veille +sur ta soeur, je te la confie: si tu veux que je meure en paix, +laisse-moi emporter l'assurance que tu ne l'abandonneras jamais, toi qui +es pleine de raison, et dont l'amitié vaut mieux que l'amour des autres. + + + +XCVII. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Des glaciers de Raus. + +Cette matinée est si belle, le ciel si pur et la nature entière si +sereine, que je veux en profiter pour finir en paix ma triste existence. +Je viens d'écrire à Fernande de manière à lui ôter à jamais l'idée que +je finis par le suicide. Je lui parle de prochain retour, d'espérance et +de calme; j'entre même dans quelques détails domestiques, et je lui fais +part de plusieurs projets d'amélioration pour notre maison, afin qu'elle +me croie bien éloigné du désespoir, et attribue ma mort à un accident. +Toi seule es dépositaire de ce secret d'où dépend tout son bonheur +futur; brûle toutes mes lettres, ou mets-les tellement en sûreté, +qu'elles soient anéanties avec toi en cas de mort. Sois prudente et +forte dans ta douleur; songe qu'il ne faut pas que je sois mort en vain. +Je sors de mon auberge et n'y rentrerai pas. Peut-être ne me tuerai-je +que demain ou dans plusieurs jours; mais enfin je ne reparaîtrai plus. +Mon âme est résignée, mais souffrante encore; et je meurs triste, triste +comme celui qui n'a pour refuge qu'une faible espérance du ciel. Je +monterai sur la cime des glaciers, et je prierai du fond de mon coeur; +peut-être la foi et l'enthousiasme descendront-ils en moi à cette heure +solennelle où, me détachant des hommes et de la vie, je m'élancerai dans +l'abîme en levant les mains vers le ciel et en criant avec ferveur: «O +justice! justice de Dieu!» + +[Illustration: En galopant le lendemain sur ces crânes.] + +Depuis cette dernière lettre adressée à Fernande, dont parle ici +Jacques, et qui arriva à Saint-Léon en même temps que ce billet à +Sylvia, on n'entendit plus parler de lui; et les montagnards chez qui il +avait logé firent savoir aux autorités du canton qu'un étranger +avait disparu, laissant chez eux son porte-manteau. Les recherches +n'amenèrent aucune découverte sur son sort; et, l'examen de ses papiers +ne présentant aucun indice de projet de suicide, sa disparition fut +attribuée à une mort fortuite. On l'avait vu prendre le sentier des +glaciers, et s'enfoncer très-avant dans les neiges; on présuma qu'il +était tombé dans une de ces fissures qui se rencontrent parmi les blocs +de glace, et qui ont parfois plusieurs centaines de pieds de profondeur. +(_Note de l'éditeur_.) + + + + +FIN DE JACQUES + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Jacques, by George Sand + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13818 *** |
