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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:43:00 -0700 |
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C'est un livre douloureux et un dénoûment désespéré. +Les gens heureux, qui sont parfois fort intolérants, +m'en ont blâmé. A-t-on le droit d'être désespéré? disaient-ils. +A-t-on le droit d'être malade?</p> + +<p>Jacques n'est cependant pas l'apologie du suicide; c'est +l'histoire d'une passion, de la dernière et intolérable passion, +d'une âme passionnée; je ne prétends pas nier +cette conséquence du roman, que certains coeurs dévoués +se voient réduits à céder la place aux autres et +que la société ne leur laisse guère d'autre choix, puisqu'elle +raille et s'indigne devant la résignation ou la miséricorde +d'un époux trahi. En ceci, la société ne se +montre pas fort chrétienne. Aussi Jacques finit-il peu +chrétiennement sa vie en s'arrogeant le droit d'en disposer. +Mais à qui la faute? Jacques ne proteste pas tant +qu'on croit contre cette société irréligieuse. Il lui cède, +au contraire, beaucoup trop, puisqu'il tue et se tue. Il +est donc l'homme de son temps, et apparemment que son +temps n'est pas bon pour les gens mariés, puisque certains +d'entre eux sont placés sans transaction possible +entre l'état de meurtriers et celui de saints.</p> + +<p>Tâchons d'être saints, et si nous en venons à bout, +nous saurons d'autant plus combien cela est difficile, et +quelle indulgence on doit à ceux qui ne le sont pas encore. +Alors nous reconnaîtrons peut-être qu'il y a quelque chose +à modifier ou dans la loi, ou dans l'opinion, car le but de +la société devrait être de rendre la perfection accessible +à tous, et l'homme est bien faible quand il lutte seul +contre le torrent des moeurs et des idées.</p> + +<p>J'ai écrit ce livre à Venise en 1834, ainsi que <i>Leone +Leoni et André</i>.</p> + +<p>GEORGE SAND.<br> +Paris, mars 1853.</p> +<br><br><br> + + +<h2>PREMIÈRE PARTIE.</h2> +<br><br><br> + + +<h3>I.</h3> + +<p class="droite">Tilly, près Tours; le...</p> + +<p>Tu veux, mon amie, que je te dise la vérité; tu me +reproches d'être trop <i>mademoiselle</i> avec toi, comme +nous disions au couvent. Il faut absolument, dis-tu, que +je t'ouvre mon coeur et que je te dise si j'aime M. Jacques. +Eh bien, oui, ma chère, je l'aime, et beaucoup. Pourquoi +n'en conviendrais-je pas à présent? Notre contrat +de mariage sera signé demain, et avant un mois nous +serons unis. Rassure-toi donc, et ne t'effraie plus de voir +les choses aller si vite. Je crois, je suis persuadée que le +bonheur m'attend dans cette union. Tu es folle avec tes +craintes. Non, ma mère ne me sacrifie point à l'ambition +d'une riche alliance. Il est vrai qu'elle est un peu +trop sensible à cet avantage, et qu'au contraire la disproportion +de nos fortunes me rendrait humiliante et pénible +l'idée de tout devoir à mon mari, si Jacques n'était +pas l'homme le plus noble de la terre. Mais tel que je le +connais, j'ai sujet de me réjouir de sa richesse. Sans cela, +ma mère ne lui aurait jamais pardonné d'être roturier. +Tu dis que tu n'aimes pas ma mère et qu'elle t'a toujours +fait l'effet d'une méchante femme; tu fais mal, je pense, +de me parler ainsi de celle à qui je dois respect et vénération. +Je suis bien coupable, à ce que je vois; car c'est +moi qui t'ai portée à ce jugement par la faiblesse que +j'ai eue souvent de te raconter les petits chagrins et les +frivoles mortifications de notre intimité. Ne m'expose +plus à ce remords, chère amie, en me disant du mal de +ma mère.</p> + +<p>Ce qu'il y a de plaisant dans ta lettre, ce n'est pas cela +certainement; mais c'est l'espèce de pénétration soupçonneuse +avec laquelle tu devines à moitié les choses. +Par exemple, tu prétends que Jacques doit être un homme +vieux, froid, sec et sentant la pipe; il y a un peu de vrai +dans ce jugement. Jacques n'est pas de la première jeunesse, +il a l'extérieur calme et grave, et il fume. Vois +combien il est heureux pour moi que Jacques soit riche! +Encore une fois, ma mère aurait-elle toléré sans cela la +vue et l'odeur d'une pipe!</p> + +<p>La première fois que je l'ai vu, il fumait, et à cause de +cela j'aime toujours à le voir dans cette occupation et +dans l'attitude qu'il avait alors. C'était chez les Borel. +Tu sais que M. Borel était colonel de lanciers <i>du temps +de l'autre</i>, comme disent nos paysans. Sa femme n'a +jamais voulu le contrarier en rien, et, quoiqu'elle détestât +l'odeur du tabac, elle a dissimulé sa répugnance, et peu +à peu s'est habituée à la supporter. C'est un exemple +dont je n'aurai pas besoin de m'encourager pour être +complaisante envers mon mari. Je n'ai aucun déplaisir à +sentir cette odeur de pipe. Eugénie autorise donc M. Borel +et tous ses amis à fumer au jardin, au salon, partout où +bon leur semble; elle a bien raison. Les femmes ont le +talent de se rendre incommodes et déplaisantes aux +hommes qui les aiment le plus, faute d'un très-léger +effort sur elles-mêmes pour se ranger à leurs goûts et +à leurs habitudes. Elles leur imposent au contraire mille +petits sacrifices qui sont autant de coups d'épingle dans +le bonheur domestique, et qui leur rendent insupportable +peu à peu la vie de famille... Oh! mais je te vois +d'ici rire aux éclats et admirer mes sentences et mes +bonnes dispositions. Que veux-tu? je me sens en humeur +d'approuver tout ce qui plaira à Jacques, et si +l'avenir justifie tes méchantes prédictions, si un jour je +dois cesser d'aimer en lui tout ce qui me plaît aujourd'hui, +du moins j'aurai goûté la lune de miel.</p> + +<p>Cette manière d'être des Borel scandalise horriblement +toutes les bégueules du canton. Eugénie s'en moque +avec d'autant plus de raison qu'elle est heureuse, aimée +de son mari, entourée d'amis dévoués, et riche par-dessus +le marché, ce qui lui attire encore de temps en temps la +visite des plus tiers légitimistes. Ma mère elle-même a +sacrifié à cette considération» comme elle y sacrifie aujourd'hui +à l'égard de Jacques, et c'est chez madame +Borel qu'elle a été flairer et chercher la piste d'un mari +pour sa pauvre fille sans dot.</p> + +<p>Allons! voilà que, malgré moi, je me mets encore à +tourner ma mère en ridicule. Ah! je suis encore trop +pensionnaire. Il faudra que Jacques me corrige de cela, +lui qui ne rit pas tous les jours. En attendant, tu devrais +me gronder, au lieu de me seconder comme tu fais, vilaine!</p> + +<p>Je te disais donc que j'avais vu Jacques là pour la première +fois. Il y avait quinze jours qu'on ne parlait pas +d'autre chose, chez les Borel, que de la prochaine arrivée +du capitaine Jacques, un officier retiré du service, héritier +d'un million. Ma mère ouvrait des yeux grands comme +des fenêtres et des oreilles grandes comme des portes, +pour aspirer le son et la vue de ce beau million. Pour +moi, cela m'aurait donné une forte prévention contre +Jacques, sans les choses extraordinaires que disaient Eugénie +et son mari. Il n'était question que de sa bravoure, +de sa générosité, de sa bonté. Il est vrai qu'on lui attribue +aussi quelques singularités. Je n'ai jamais pu obtenir +d'explication satisfaisante à cet égard, et je cherche +en vain dans son caractère et dans ses manières ce qui +peut avoir donné lieu à cette opinion. Un soir de cet été, +nous entrons chez Eugénie; je crois bien que ma mère +avait saisi dans l'air quelque nouvelle de l'arrivée du +<i>parti</i>. Eugénie et son mari étaient venus à notre rencontre +du côté de la cour. On nous fait asseoir dans le +salon; j'étais près de la fenêtre au rez-de-chaussée, et il +y avait devant moi un rideau entr'ouvert. «Et votre ami, +est-il arrivé enfin? dit ma mère au bout de trois minutes. +—Ce matin, dit M. Borel d'un air joyeux.—Ah! je vous +en félicite, et j'en suis charmée pour vous, reprend ma +mère. Est-ce que nous ne le verrons pas?—Il s'est sauvé +avec sa pipe en vous entendant venir, répond Eugénie; +mais il reviendra certainement.—Oh! peut-être que +non, lui dit son mari; il est sauvage comme l'<i>habitant +de l'Orénoque</i> (tu sauras que c'est une des facéties favorites +de M. Borel), et je n'ai pas eu encore le temps +de lui dire que je voulais le présenter à deux belles +dames. Il faudrait voir s'il ne s'en va pas promener trop +loin, Eugénie, et le faire avertir.» Pendant ce temps-là +je ne disais rien, mais je voyais très-bien M. Jacques par +la fente du rideau. Il était assis à dix pas de la maison, +sur des gradins de pierre où Eugénie fait ranger au printemps +les beaux vases de fleur» de sa serre chaude. Il me +parut, au premier coup d'oeil, avoir vingt-cinq ans tout +au plus, quoiqu'il en ait au moins trente. Il n'est pas de +figure plus belle, plus régulière et plus noble que celle +de Jacques. Il est plutôt petit que grand, et semble très-délicat, +quoiqu'il assure être d'une forte santé; il est +constamment pâle, et ses cheveux d'un noir d'ébène, +qu'il porte très-longs, le font paraître plus pâle et plus +maigre encore. Il me semble qu'il a le sourire triste, le +regard mélancolique, le front serein et l'attitude fière; +en tout, l'expression d'une âme orgueilleuse et sensible, +d'une destinée rude, mais vaincue. Ne me dis pas que je +fais des phrases de roman; si tu voyais Jacques, je suis +sûre que tu trouverais tout cela en lui, et bien d'autres +choses sans doute que je ne saisis pas, car j'ai encore +avec lui une timidité extraordinaire, et il me semble que +son caractère renferme mille particularités qu'il me faudra +bien du temps pour connaître et peut-être pour comprendre. +Je te les raconterai jour par jour, afin que tu +m'aides à en bien juger; car tu as bien plus de pénétration +et d'expérience que moi. En attendant, je veux t'en +dire quelques-unes.</p> + +<p>Il a certaines aversions et certaines affections qui lui +viennent subitement et d'une manière tantôt brutale, +tantôt romanesque, à la première vue. Je sais bien que +tout le monde est ainsi, mais personne ne s'abandonne à +ses impressions avec l'aveuglement ou l'obstination de +Jacques. Quand il a reçu de la première vue une impression +assez forte pour porter un jugement, il prétend qu'il +ne le rétracte jamais. Je crains que ce ne soit là une +idée fausse et la source de bien des erreurs et peut-être +de quelques injustices. Je te dirai même que je crains +qu'il n'ait porté un jugement de ce genre sur ma mère. +Il est certain qu'il ne l'aime pas et qu'elle lui a déplu dès +le premier jour; il ne me l'a pas dit, mais je l'ai vu. +Lorsque M. Borel le tira de sa méditation et de son nuage +de tabac pour nous le présenter, il vint comme malgré lui, +et nous salua avec une froideur glaciale. Ma mère, qui a +les manières hautes et froides, comme tu sais, fut extraordinairement +aimable avec lui. «Permettez-moi de vous +prendre la main, lui dit-elle; j'ai beaucoup connu monsieur +votre père, et vous quand vous étiez enfant.—Je +le sais, Madame,» répondit Jacques sèchement et sans +avancer sa main vers celle de ma mère. Je crois qu'elle +dut s'en apercevoir, car cela était très-visible; mais elle +est trop prudente et trop habile pour avoir jamais une attitude +gauche. Elle feignit de prendre la répugnance de +M. Jacques pour de la timidité, et elle insista en lui disant: +«Donnez-moi donc la main; je suis pour vous une +ancienne amie.—Je m'en souviens bien, Madame,» +répondit-il d'un ton encore plus étrange; et il serra la +main de ma mère d'une manière presque convulsive. +Cette manière fut si singulière que les Borel se regardèrent +d'un air étonné, et que ma mère, qui n'est pourtant +pas facile à déconcerter, retomba sur sa chaise plutôt +qu'elle ne se rassit, et devint pâle comme la mort. Un instant +après, Jacques retourna dans le jardin, et ma mère +me fit chanter une romance dont parlait Eugénie. Jacques +m'a dit depuis qu'il m'avait écoutée sous la fenêtre, et +que ma voix lui avait été sur-le-champ tellement sympathique +qu'il était rentré pour me regarder; jusque-là il +ne m'avait pas vue. De ce moment il m'a aimée, du +moins il le dit; mais je te parle d'autre chose que de ce +que j'ai dessein de te dire.</p> + +<p>Nous en étions aux singularités de Jacques; je veux +t'en raconter une autre. L'autre jour il vint nous voir au +moment où je sortais de la maison avec une soupe dans +une écuelle de terre et un tablier d'indienne bleue autour +de moi; j'avais pris la petite porte de derrière pour +ne rencontrer personne dans ce bel équipage. Le hasard +voulut que M. Jacques, par un caprice digne de lui, se fût +engagé dans cette ruelle avec son beau cheval. «Où allez-vous +ainsi?» me dit-il en sautant à terre et en me barrant +le passage. J'aurais bien voulu l'éviter, mais il n'y avait +pas moyen. «Laissez-moi passer, lui dis-je, et allez m'attendre +à la maison; je vais porter à manger à mes poules.—Et +où sont-elles donc vos poules? Parbleu! je veux les +voir manger.» Il mit la bride sur le cou de son cheval en +lui disant: «Fingal, allez à l'écurie;» et son cheval, +qui entend sa parole comme s'il connaissait la langue des +hommes, obéit sur-le-champ. Alors Jacques m'ôta l'écuelle +des mains, enleva sans façon le couvercle, et, +voyant une soupe de bonne mine: «Diable! dit-il, vous +nourrissez bien vos poules! Allons, je vois que nous +allons chez quelque pauvre. Il ne faut pas me faire un +secret de cela, à moi; c'est une chose toute simple et que +j'aime à vous voir faire par vous-même. J'irai avec vous, +Fernande, si vous me le permettez.» Je mis mon bras +sous le sien, et nous marchâmes vers la maison de la +vieille Marguerite, dont je t'ai parlé souvent. M. Jacques +portait toujours la soupe avec ses gants de chamois jaune +paille, et d'un air si aisé qu'il semblait n'avoir pas fait +autre chose de sa vie. «Un autre que moi, me dit-il chemin +faisant, trouverait certainement ici l'occasion de vous +faire de magnifiques compliments, louerait en prose et en +vers votre charité, votre sensibilité, votre modestie; moi, +je ne vous dis rien de cela, Fernande, parce que je ne +suis pas étonné de vous voir pratiquer les vertus que +vous avez. Manquer de douceur et de miséricorde serait +horrible en vous; alors votre beauté, votre air de candeur, +seraient des mensonges détestables de la nature. +En vous voyant, je vous ai jugée sincère, juste et sainte; +je n'avais pas besoin de vous rencontrer sur le chemin +d'une chaumière pour savoir que je ne m'étais pas +trompé. Je ne vous dirai donc pas que vous êtes un ange +à cause de cela, mais je vous dis que vous faites ces +choses-là parce que vous êtes un ange.»</p> + +<p>Je te demande pardon de te rapporter cette conversation; +tu penseras peut-être qu'il y a un peu de vanité à +te redire les douceurs que me conte M. Jacques. Et au +fait, ma bonne Clémence, je crois bien qu'il y en a en +effet. Je suis toute glorieuse de son amour; moque-toi +de moi, cela n'y changera rien.</p> + +<p>Mais n'ai-je pas raison de te rapporter tous ces détails, +puisque tu veux connaître toutes les particularités de +mon amour et tout le caractère de mon fiancé? Tu ne me +gronderas pas cette fois pour avoir été trop laconique. Je +continue.</p> + +<p>Nous arrivons donc chez la mère Marguerite. La bonne +femme fut tout étonnée de se voir apporter la soupe par +un beau monsieur en gants jaunes. La voilà qui me fait +ses bavardages accoutumés, qui me demande au nez de +Jacques si c'est là mon mari, qui fait toute sorte de voeux +pour moi, qui me raconte ses maux, qui me parle surtout +de son loyer qu'elle est forcée de payer, et qui me +regarde d'un air piteux, comme pour me dire que je devrais +bien lui apporter quelque chose de mieux que la +soupe. Moi, je n'ai pas d'argent; ma mère n'en a guère +et ne m'en donne pas du tout. J'étais triste comme je le +suis souvent de ne pouvoir soulager que la centième partie +des maux que je vois. Jacques avait l'air de ne pas entendre +un mot de tout cela. Il avait trouvé sur une planche +une vieille bible mangée des rats, et il semblait la +lire avec attention; tout à coup, pendant que Marguerite +parlait encore, je sens tomber doucement dans la poche de +mon tablier quelque chose de lourd; j'y porte la main, +j'y trouve une bourse; je ne fis semblant de rien, et je +donnai à la vieille la petite somme dont elle avait besoin.</p> + +<p>Tout allait bien: Jacques avait l'air doux et tranquille; +mais voilà qu'en sortant j'eus la mauvaise idée de dire +tout bas à Marguerite que le présent venait de Jacques. +Alors elle se mit à lui adresser ses remerciements et ces +bénédictions du pauvre qui sont vraiment un peu prolixes, +un peu niaises, mais qu'il faut, ce me semble, accepter, +puisque c'est la seule manière dont le pauvre +puisse s'acquitter. Eh bien, sais-tu ce que fit Jacques? +Il fronça deux ou trois fois le sourcil d'un air d'impatience, +et finit par interrompre la litanie de la vieille en +lui disant d'un ton dur et impérieux: «C'est bon; en +voilà assez!» La pauvre femme resta interdite et humiliée. +Moi, je me sentis un peu d'humeur contre Jacques. +Quand nous fûmes à quelques pas de la maisonnette, je +lui en fis des reproches. Il sourit, et, au lieu de se justifier, +il me dit en me prenant par la main: «Fernande, +vous êtes une bonne enfant, et moi je suis un vieux +homme; vous avez raison d'aimer les épanchements de +la reconnaissance que vous inspirez, c'est un plaisir innocent +qui vous engage à persévérer. Pour moi, je ne +puis plus m'amuser de ces choses-là, et elles me causent +au contraire un ennui intolérable.—Je suis disposée, lui +dis-je, à croire que vous avez raison en tout ce que vous +faites, et je croirai volontiers que c'est moi qui ai tort; +mais expliquez-vous: faites que je vous connaisse bien, +Jacques, et que je n'aie jamais l'idée de vous blâmer, +quelque chose qui arrive.» Il sourit encore, mais d'un +air triste, et, loin de m'accorder l'explication que je lui +demandais, il se borna à me répéter: «Je vous ai dit, +ma chère enfant, que vous aviez raison, et que je vous +aimais ainsi.» Ce fut tout. Il me parla d'autre chose, et, +malgré moi, je restai triste et inquiète tout ce jour-là.</p> + +<p>Voilà comme il est souvent; il y a en lui des choses qui +m'effraient, parce que je ne peux pas m'en rendre compte, +et il a tort, je pense, de ne pas vouloir se donner la peine +de me les faire comprendre. Mais que d'autres choses +en lui qui sont dignes d'admiration et d'enthousiasme! +J'ai tort de m'occuper tant des petits nuages, quand j'ai +un si beau ciel à contempler! C'est égal, dis-moi ton avis +sur ces misères; j'ai une grande confiance en ton bon +sens, et je suis habituée à voir un peu par tes yeux. +Ce n'est pas ce qui plaît le plus à maman. Enfin, j'aurai +bientôt la liberté de t'écrire sans me cacher. Adieu, +chère Clémence. Je n'attendrai pas ta réponse pour t'écrire +une seconde lettre. Je t'embrasse mille fois.</p> + +<p>Ton amie,<br> +FERNANDE DE THEURSAN</p> +<br><br><br> + + +<h3>II.</h3> + +<p class="droite">Genève, le...</p> + +<p>Vraiment, Jacques, vous allez vous marier? Elle sera +bien heureuse, votre femme! Mais vous, mon ami, le +serez-vous? Il me paraît que vous agissez bien vite, et +j'en suis effrayée. Je ne sais pourquoi cette idée de vous +voir marié ne peut entrer dans ma pauvre tête; je n'y +comprends rien; je suis triste à la mort; il me semble +impossible qu'un changement quelconque améliore votre +destinée, et je crois que votre coeur se briserait au choc +de douleurs nouvelles. O mon cher Jacques! il faut bien +de la prudence quand on est comme nous deux!</p> + +<p>As-tu songé à tout, Jacques? as-tu fait un bon choix? +Tu es observateur et pénétrant; mais on se trompe quelquefois; +quelquefois la vérité ment! Ah! comme tu t'es +souvent trompé sur toi-même! combien de fois je t'ai vu +découragé! combien de fois je t'ai entendu dire: Ceci est +le dernier essai! Pourquoi suis-je assiégée de noirs pressentiments? +Que peut-il t'arriver? Tu es un homme, et +tu as de la force.</p> + +<p>Mais toi, songer au mariage! cela me parait si extraordinaire! +Vous êtes si peu fait pour la société! vous détestez +si cordialement ses droits, ses usages et ses préjugés! +Les éternelles lois de l'ordre et de la civilisation, +vous les révoquez encore en doute, et vous n'y cédez que +parce que vous n'êtes pas absolument sûr que vous deviez +les mépriser; et avec ces idées, avec votre caractère insaisissable +et votre esprit indompté, vous allez faire acte +de soumission à la société, et contracter avec elle un engagement +indissoluble; vous allez jurer d'être fidèle éternellement +à une femme, vous! vous allez lier votre horreur +et votre conscience au rôle de protecteur et de père +de famille! Oh! vous direz ce que vous voudrez, Jacques, +mais cela ne vous convient pas; vous êtes au-dessus ou +au-dessous de ce rôle; quel que vous soyez, vous n'êtes +pas fait pour vivre avec les hommes tels qu'ils sont.</p> + +<p>Vous renoncerez donc à tout ce que vous avez été jusqu'ici +et à tout ce que vous auriez été encore! car votre +vie est un grand abîme où sont tombés pêle-mêle tous les +biens et tous les maux qu'il est permis a l'homme de ressentir. +Vous avez vécu quinze ou vingt vies ordinaires +dans une seule année; vous deviez encore user et absorber +bien des existences avant de savoir seulement si +vous aviez commencé la vôtre. Est-ce que vous regarderiez +encore ceci comme un état de transition, comme un +lien qui doit finir et faire place à un autre? Je ne suis +pas plus que vous un adepte de la foi sociale, je suis née +pour la détester, mais quels sont les êtres qui peuvent +lutter contre elle, ou même vivre sans elle? La femme +que vous épousez est-elle donc comme vous? est-elle une +des cinq ou six créatures humaines qui naissent, dans +tout un siècle, pour aimer la vérité, et pour mourir sans +avoir pu la faire aimer des autres? est-elle de ceux que +nous appelions les <i>sauvages</i> dans les jours de notre triste +gaieté? Jacques, prends garde; au nom du ciel, souviens-toi +combien de fois nous avons cru l'un et l'autre trouver +notre semblable, et combien de fois nous nous sommes +retrouvés seuls vis-à-vis l'un de l'autre! Adieu; prends +au moins le temps de réfléchir. Pense à ton passé; pense +à celui de SYLVIA.</p> +<br><br><br> + + +<h3>III.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE.</h3> + +<p class="droite">Tilly, le...</p> + +<p>Ma chère, j'ai fait aujourd'hui une découverte qui m'a +laissé une impression singulière. En écoutant lire la rédaction +de notre contrat de mariage, j'ai appris que +Jacques avait trente-cinq ans. Certainement ce n'est pas +là un âge avancé; et d'ailleurs on n'a jamais que l'âge +qu'on paraît avoir, et à la première vue je lui avais imaginé +dix années de moins. Cependant je ne sais pas pourquoi +le son de ces syllabes, trente-cinq ans! m'a épouvantée; +j'ai regardé Jacques d'un air étonné et peut-être +même fâché, comme s'il m'eût fait jusque-là un mensonge. +Il est certain pourtant qu'il ne m'a jamais parlé +de son âge, et que je n'ai jamais songé à le lui demander. +Je suis sûre qu'il me l'aurait dit sur-le-champ, car +il parait très indifférent à ces choses-là, et il ne s'est pas +seulement aperçu de l'effet que faisait sur moi et sur plusieurs +des personnes présentes la découverte de ses trente-cinq +ans.</p> + +<p>Moi qui le trouvais déjà un peu vieux pour moi en lui +en attribuant trente! J'ai beau faire, Clémence, je t'avoue +que je suis contrariée de cette différence d'âge entre +nous; il me semble à présent que Jacques est beaucoup +moins mon camarade et mon ami que je ne l'imaginais; il +se rapproche plutôt de l'âge d'un père; et, au fait, il pourrait +être le mien, il a dix-huit ans de plus que moi! Cela +me fait un peu de peur, et modifie peut-être l'affection +que j'avais pour lui. Autant que je puis exprimer ce qui +se passe en moi, je crois que ma confiance et mon estime +augmentent, tandis que mon enthousiasme et mon orgueil +diminuent; enfin, je suis beaucoup moins joyeuse +ce soir que je ne l'étais ce matin, voilà ce que je ne saurais +me dissimuler. Ta lettre me revient toujours à l'esprit, +et je pense à cet homme <i>vieux</i> et <i>froid</i> que tu as +cru voir en lui. Cependant, Clémence, si tu voyais comme +Jacques est beau, comme il a une tournure élégante et +jeune, comme il a les manières douces et franches, le +regard affectueux, la voix harmonieuse et fraîche! tu en +serais, je parie, amoureuse aussi. J'ai été frappée et séduite +par toutes ces choses-là dès le premier moment, et +chaque jour j'ai été plus touchée de ces manières, de ce +regard et du son de cette voix; mais il est bien vrai que +je n'ai pas encore eu la hardiesse et le sang-froid de l'examiner. +Quand il arrive, je le regarde avec joie en lui disant +bonjour, et, dans ce moment-là, il a dix-sept ans +comme moi; mais ensuite je n'ose plus guère fixer les +yeux sur lui, car les siens sont toujours sur moi. A tout +ce qui pourrait faire naître sur ses traits une expression +nouvelle, je m'aperçois que c'est moi qui suis observée, +et il ne m'est pas possible d'observer à mon tour. A quoi +bon l'observerais-je, d'ailleurs? que verrais-je en lui +qui ne me plût pas? et qu'aurais-je l'habileté de deviner +s'il se donnait la moindre peine pour se rendre impénétrable? +Je suis si jeune! et lui... il doit avoir tant d'expérience!... +Quand il m'a observée ainsi, et que je lève +sur lui un regard timide, comme pour recevoir mon arrêt, +je trouve sur sa figure tant d'affection, de contentement, +une sorte d'approbation muette si délicate et si +douce, que je me rassure et me sens heureuse. Je vois +que tout ce que je fais, tout ce que je dis, tout ce que je +pense, plaît à Jacques, et qu'au lieu d'un censeur sévère +j'ai en lui un être sympathique, un ami indulgent, peut-être +un amant aveugle!</p> + +<p>Ah! tiens, j'ai tort de gâter mon bonheur et d'affaiblir +mon amour par ces petites recherches. Que m'importent +quelques années de plus ou de moins? Jacques est beau, +excellent, vertueux, estimé et admiré de tous ceux qui +le connaissent, et il m'aime, je suis sûre de cela; que +puis-je demander de plus?</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV.</h3> + +<h3>DE CLÉMENCE A FERNANDE.</h3> + +<p class="droite">De l'Abbaye-aux-Bois. Paris, le...</p> + +<p>Je reçois tes deux lettres à la fois: deux plaisirs en +même temps! Ce serait presque trop, ma chère Fernande, +si ces plaisirs n'étaient un peu inquiétés et troublés +par toutes les incertitudes que me cause ta situation. +Tu me demandes des conseils sur l'affaire la plus +importante et la plus délicate de la vie; tu me demandes +des éclaircissements sur des choses que je ne sais pas, +sur des personnes que je ne connais pas, sur des faits +que je n ai pas vus; comment veux-tu que je réponde? +Je ne puis que tirer, des indices que tu me donnes, quelque +jugement incertain, expectatif, que tu feras très-bien +d'examiner longtemps, et de soumettre à de nouvelles +recherches avant de l'adopter.</p> + +<p>Je ne connais pas M. Jacques; je ne puis donc savoir +à quel point lu peux passer par-dessus les immenses +inconvénients de cette différence d'âge; mais je puis et +je dois te les signaler d'une manière générale. C'est à toi +de les rejeter si tu es sûre qu'il n'y ait pas lieu à en faire +l'application.</p> + +<p>On prétend que les hommes commencent la vie sociale +plus tard que les femmes, et qu'ils sont plus jeunes de +raisonnement et d'expérience à trente ans que les femmes +à vingt; je crois que cela est faux. Un homme est obligé +de se faire un état ou de se chercher une position sociale +au sortir du collège; une jeune personne, au sortir du +couvent, trouve sa position toute faite, soit qu'on la +marie, soit que ses parents la tiennent pour quelques +années encore auprès d'eux. Travailler à l'aiguille, s'occuper +des petits soins de l'intérieur, cultiver la superficie +de quelques talents, devenir épouse et mère, s'habituer +à allaiter et à laver des enfants, voilà ce qu'on +appelle être une femme faite. Moi, je pense qu'en dépit +de tout cela une femme de vingt-cinq ans, si elle n'a pas +vu le monde depuis son mariage, est encore un enfant. +Je pense que le monde qu'elle a vu étant demoiselle, dansant +au bal sous l'oeil de ses parents, ne lui a rien appris +du tout, si ce n'est la manière de s'habiller, de marcher, +de s'asseoir et de faire la révérence. Il y a autre chose à +apprendre dans la vie, et les femmes l'apprennent tard et +à leurs dépens. Il ne suffit pas d'avoir de la grâce, de la +décence, une sorte d'esprit; il ne suffit pas d'avoir allaité +proprement ses enfants et tenu sa maison en ordre pendant +quelques années pour être à l'abri de tous les dangers +qui peuvent porter de mortelles atteintes au bonheur. +Que de choses apprend un homme, au contraire, dans +l'exercice de cette liberté illimitée qui lui est accordée à +peine au sortir de l'adolescence! que d'expériences rudes, +que de sévères leçons, que de déceptions mûrissantes il +peut mettre à profit seulement dans le cours de la première +année! que d'hommes et de femmes il a pu étudier +à l'âge où la femme n'a encore connu que son père +et sa mère!</p> + +<p>Il est donc faux qu'un homme de vingt-cinq ans soit du +même âge qu'une fille de quinze, et que, pour faire une +union raisonnablement assortie, il faille établir dix ans +de différence entre le mari et la femme. Il est bien vrai +que le mari doit être le protecteur et le guide; puisqu'il +doit être le maître, il est à désirer qu'il soit un maître +prudent et éclairé. Mais, à âge presque égal, il a bien assez +de cette espèce de supériorité sur sa femme; s'il en a +beaucoup plus, il en abuse, il devient grondeur, pédant +ou despote.</p> + +<p>Supposons que M. Jacques soit incapable d'être jamais +rien d'approchant; accordons-lui toutes les belles qualités. +Je ne te parle pas d'amour, moi: je te fais la part bien +grande en te disant que je ne le crois pas absolument nécessaire +dans le mariage, et je doute que tu en aies réellement +pour ton fiancé; à ton âge ou prend pour de l'amour +la première affection qu'on éprouve. Je te parle d'amitié +seulement, et je te dis que le bonheur d'une femme est +perdu quand elle ne peut pas considérer son mari comme +son meilleur ami. Es-tu bien sûre de pouvoir être maintenant +la meilleure amie d'un homme de trente-cinq ans? +Sais-tu ce que c'est que l'amitié? Sais-tu ce qu'il faut de +sympathie pour la faire naître? quels apports de goûts, +de caractères et d'opinions sont nécessaires pour la maintenir? +Quelles sympathies peuvent donc exister entre +deux êtres qui, par la différence de leur âge, reçoivent +des mêmes objets des sensations tout opposées? quand ce +qui attire l'un repousse l'autre, quand ce qui parait estimable +au plus âgé est ennuyeux au plus jeune, quand +ce qui semble agréable et touchant à la femme est dangereux +ou ridicule aux yeux du mari? As-tu pensé à tout +cela, pauvre Fernande? N'es-tu pas aveuglée par ce besoin +d'aimer qui tourmente misérablement les jeunes +filles? N'est-tu pas abusée aussi par une certaine vanité +secrète dont tu ne te ronds pas compte? Tu es pauvre, +et un nomme riche te recherche et t'épouse. Il a des châteaux, +des terres; il a une belle figure, de beaux chevaux, +des habits bien faits; il te semble charmant, parce que +tout le monde le dit. Ta mère, qui est la femme la plus +intéressée, la plus fausse et la plus adroite du monde, +arrange les choses de manière à ce que vous ne puissiez +pas vous éviter. Elle te fait peut-être croire qu'il est amoureux +de toi, après lui avoir fait croire que tu étais amoureuse +de lui, tandis que vous ne vous aimez peut-être ni +l'un ni l'autre. Toi, tu es comme ces petites pensionnaires, +qui ont par hasard un cousin, et qui en sont inévitablement +amoureuses, parce que c'est le seul homme qu'elles connaissent. +Tu es noble de coeur, je le sais, et tu ne t'occupes +pas plus des richesses de M. Jacques que si elles +n'existaient pas; mais tu es femme, et tu n'es pas insensible +à la gloire d'avoir fait, par ta beauté et ta douceur, +un de ces miracles que la société voit avec surprise, +parce qu'ils sont rares en effet: un homme riche épousant +une fille pauvre.</p> + +<p>Mais je te mets en colère, je parie; je t'en prie, ma +chère enfant, ne prends pas tout cela trop au sérieux. Ce +sont des choses que je t'engage à te dire courageusement +à toi-même et sur lesquelles il faut que tu t'interroges +sévèrement; il est très-possible que tu n'aies rien +de commun avec elles. Alors ce sera quelques feuilles de +papier que j'aurai barbouillées d'encre pour te rendre +service, et qui ne seront bonnes à rien. Je veux te dire +une autre chose qui, chez moi, n'est pas le résultat d'un +raisonnement, mais d'une répugnance instinctive; je +t'engage donc à t'en préoccuper assez légèrement. Je +n'aime pas que le visage montre un âge différent de celui +qu'on a. Cela me fait venir toutes sortes d'idées superstitieuses, +et, quelque folles et injustes qu'elles pussent +être, il me serait impossible d'accorder ma confiance à +une personne sur l'âge de laquelle je me serais trompée +de dix ans au premier coup d'oeil. Dans le cas où elle +m'aurait semblé plus jeune qu'elle ne l'est en effet, je +penserais que l'égoïsme, la sécheresse du coeur, ou une +froide nonchalance, l'ont empêchée de sentir l'atteinte +des douleurs humaines, ou l'ont rendue habile à éviter +les fatigues morales qui vieillissent tous les hommes. +Dans le cas contraire, je penserais que les vices, la débauche, +ou au moins une certaine sorte de fausse exaltation, +l'ont précipitée dans des désordres et dans des fatigues +qui l'ont vieillie plus que de raison; en un mot, +je ne verrais pas sans stupeur et sans effroi une infraction +évidente aux lois de la nature: il y a toujours là +quelque chose de mystérieux qu'il faudrait examiner. +Mais que peu ton examinera ton âge, et quand l'empressement +de changer d'état et de position <i>avant un mois</i> +nous ferme les yeux sur tous les dangers?</p> + +<p>Tu dis que M. Jacques est aimé et estime de tous ceux +qui le connaissent; il me semble que ceux qui le connaissent +et qui ont pu t'en parler sont en petit nombre. +Si je repasse les chapitres de tes lettres précédentes où +il en est question, je trouve que ce nombre se réduit à +deux amis, M. Borel et sa femme. Ta mère l'a connu +lorsqu'il était âgé de dix ans, et comme elle était liée avec +son père, elle peut avoir eu des renseignements très précis +sur son héritage. Je crois qu'elle ne s'est pas souciée +d'autre chose, pas même de te signaler le notable +inconvénient d'avoir dix-huit ans de moins que ton mari. +Elle savait très-bien l'âge de M. Jacques; mais je comprends +qu'elle ait évité d'en parler à qui que ce soit. Les +femmes qui ne sont plus jeunes parlent rarement du +passé sans en effacer toutes les dates.</p> + +<p>Tu me reproches de ne pas aimer ta mère: je n'y saurais +que faire, ma chère Fernande; mais je suis charmée +que tu ne lui ressembles en rien; et si quelque chose peut +me consoler de la précipitation avec laquelle se conclut +ton mariage, c'est qu'il te séparera bientôt d'elle: tu ne +peut pas tomber en de plus mauvaises mains que celles +dont tu vas sortir; sois sûre de ce que je te dis. Il m'importe +peu que cela soit conforme aux saintes lois du préjugé; +il me paraît conforme à celles de la raison de +t'éclairer sur le caractère d'une personne qui a tant de +part dans ta vie; et la raison est le seul guide que je consulte, +le seul dieu que je serve.</p> + +<p>Je croirais volontiers que la pénétration de M. Jacques +n'est pas une chimère. Je suis persuadée de la rectitude +des premiers jugements, quand la personne qui les porte +s'est habituée à rassembler toutes les facultés de l'observation +pour les exercer à la fois sur la première impression +reçue. Il a bien jugé de toi et de ta mère; cependant, +à l'égard de celle-ci, il peut se faire que quelque +souvenir d'enfance aide beaucoup à l'aversion qu'il a sentie +en la retrouvant.</p> + +<p>L'histoire de la vieille Marguerite ne me semble pas, +comme à toi, un grand sujet de trouble et de consternation. +M. Jacques s'est comporté en homme d'esprit en +t'aidant dans tes petites charités; mais je comprends fort +bien qu'il y ait été ennuyé des litanies de la mendiante, +En ceci je trouve l'occasion de te faire observer que vous +êtes destinés, M. Jacques et toi, à différer toujours de +sentiments et de conduite, quand même vous aurez tous +deux raison. Je souhaite qu'il sache toujours tolérer cette +différence, et qu'il te permette d'éprouver les émotions +auxquelles son coeur sera fermé.</p> + +<p>Adieu, ma bonne Fernande; tu vois que je n'ai aucune +prévention contre la personne de ton fiancé. D'ailleurs +le jour où tu ne voudras plus entendre la vérité, il faudra +cesser de me la demander.</p> + +<p>Je vis toujours tranquille et heureuse au fond de mon +abbaye. Les religieuses ont renoncé envers moi à toute +espèce de tracasserie. Je reçois les visites que je veux, +et je vais quelquefois dans le monde depuis que j'ai +quitté le grand deuil de veuve. La famille de mon mari a +d'assez bons procédés envers moi, et pourtant ce n'est +pas une très-aimable famille. J'ai agi avec prudence envers +elle. La raison, ma chère Fernande! la raison! avec +cela on fait sa vie soi-même, et on la fait libre et calme, +sinon brillante.</p> + +<p>Ton amie,<br> +CLÉMENCE DE LUXEUIL.</p> +<br><br><br> + + +<h3>V.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A CLEMENCE.</h3> + +<p>L'amitié est bien bonne, mais la raison est bien triste +ma chère Clémence; ta lettre m'a donné un véritable accès +de spleen. Je l'ai relue plusieurs fois et toujours avec +une nouvelle mélancolie. Elle m'a mise en méfiance contre +ma mère, contre Jacques, contre moi, contre toi-même. +Oui, j'avoue que je t'en ai un peu voulu de me désenchanter +si durement de mon bonheur. Tu as raison +pourtant, et je sens bien que tu es ma véritable amie +c'est à toi que je demande les conseils et l'appui que je +n'ose réclamer de ma mère. Je persiste à croire que tu +penses trop mal d'elle, mais je suis forcée de voir que +son coeur est très-froid pour moi, et qu'elle ne cherche +dans mon mariage que les avantages de la fortune.</p> + +<p>Après tout, ce mariage ne l'enrichira pas; elle a +projet de vivre au Tilly, et de me laisser partir pour le +Dauphiné avec mon mari; ainsi elle n'a aucun intérêt +personnel dans cette affaire. Elle croit que l'argent est +le premier des biens, et tous ses efforts tendent, non à +l'acquérir, mais à me le procurer. Puis-je lui faire un +crime de s'occuper de mon bonheur à sa manière et selon +ses idées?</p> + +<p>Quant à moi, je me suis examinée sévèrement, et je +t'assure que la vanité ne m'influence en rien. J'avais tellement +peur de m'aveugler à cet égard, que, ce matin, +après avoir relu ta lettre, j'ai eu envie de quereller un +peu Jacques, afin d'éprouver mon amour et le sien. J'ai +attendu que ma mère nous eût laissés seuls au piano +comme elle fait toujours après le déjeuner. Alors j'ai +cessé de chanter pour lui dire brusquement: «Savez-vous, +Jacques, que je suis bien jeune pour vous?—J'y ai +pensé, m'a-t-il dit avec la figure tranquille qu'il a toujours +Est-ce que vous n'y aviez pas pensé encore?—C'eût +été difficile, lui ai-je répondu, je ne savais pas votre âge—En +vérité!» s'est-il écrié, et il est devenu plus pâle +que de coutume. J'ai senti que je lui faisais de la peine, +et je me suis repentie tout de suite. Il a ajouté: «J'aurais +dû prévoir que votre mère ne vous le dirait pas; et +pourtant je l'avais chargée de vous faire songer à la différence +de nos âges. Elle m'a dit l'avoir fait; elle m'a dit +que vous étiez bien aise de trouver en moi un père en +même temps qu'un amant.—Un père! ai-je répondu; +non, Jacques, je n'ai pas dit cela.» Jacques a souri, et, +me baisant au front, il s'est écrié: «Tu es franche +comme une sauvage; je t'aime à la folie, tu seras ma fille +chérie; mais si tu crains qu'en devenant ton père, je ne +devienne ton maître, je ne t'appellerai ma fille que dans +le secret de mon coeur. Cependant, a-t-il dit un instant +après en se levant, il est possible que je sois trop vieux +pour toi. Si tu le trouves, je le suis en effet.—Non, Jacques! +non! ai-je répondu vivement en me levant aussi.—Ne +t'abuse pas, a-t-il repris, j'ai trente-cinq ans, dix-huit +belles années de plus que toi. Est-ce que vous ne +vous ne vous en étiez jamais aperçue? Est-ce que cela ne +se lit pas sur mon visage?—Non; la première fois que +je vous ai vu, j'ai cru que vous aviez vingt-cinq ans, et +depuis, je vous en ai toujours donné trente.—Vous ne +n'avez donc jamais regardé, Fernande? Regardez-moi +bien, je le veux; je détournerai les yeux pour ne pas +vous intimider.» Il m'a attirée vers lui et a détourné +les yeux en effet. Alors je l'ai examiné avec attention, et +j'ai découvert qu'il y avait au-dessous des paupières et +au coin de la bouche quelques rides imperceptibles, et +sur ses tempes quelques cheveux blancs mêlés à une forêt +de cheveux noirs; c'est là tout. «Voilà toute la différence +d'un homme de trente-cinq ans à un homme de +trente!» me suis-je dit; et je me suis mise à rire de cette +idée qu'il avait de se faire regarder. «Je vais vous dire +la vérité, lui ai-je dit: votre figure, telle qu'elle est, me +plaît beaucoup mieux que la mienne; mais je crains que +cette différence d'âge ne se fasse sentir dans votre caractère.» +Alors j'ai tâché de lui exposer tous les doutes +que renferme ta lettre, comme s'ils venaient du moi. Il +m'a écoutée avec beaucoup d'attention et avec une sérénité +de visage qui m'avait déjà rassurée avant qu'il me +parlât. Quand j'ai eu tout dit, il m'a répondu: «Fernande, +deux caractères semblables ne se rencontrent jamais; +l'âge n'y fait rien; à quinze ans j'étais beaucoup +plus vieux que vous sous de certains rapports, et sous +d'autres, je suis encore aujourd'hui plus jeune que vous. +Nous différons sur beaucoup de points, je n'en doute +pas; mais vous aurez moins à souffrir de cela avec moi +qu'avec tout autre. Est-ce que vous ne le croyez pas?» +Que voulais-tu que je répondisse? Du moment qu'il me le +dit, je le crois en effet: il a l'air si sûr de son fait! Ah! +Clémence, il est possible qu'il me trompe ou qu'il se +trompe lui-même, mais il est impossible que je me trompe +aussi sur l'amour que j'ai pour lui; non, ce n'est pas le +besoin d'aimer d'une petite pensionnaire. J'ai vu d'autres +hommes avant lui, et nul ne m'a inspiré de sympathie. +La maison d'Eugénie est toujours pleine d'hommes plus +jeunes, plus gais, plus brillants et plus beaux peut-être +que Jacques; je n'ai jamais désiré d'être la femme d'aucun +de ceux-là. Je ne me jette pas en aveugle dans +les séductions d'une position nouvelle. Tes lettres me font +beaucoup d'effet; je les commente, je les apprends par +coeur, j'en applique à chaque instant un passage aux entraînements +de mon amour, et je vois que la prudence +est inutile, que la raison est impuissante. J'aperçois les +dangers où cet amour peut me précipiter, et la crainte +d'être malheureuse avec Jacques ne m'ôte pas le désir de +passer ma vie près de lui.</p> + +<p>Tu dis que deux amis seulement m'ont dit du bien de +Jacques. Je vais te raconter la conversation qui eut lieu à +Cenay, chez les Borel, il y a quelques jours. Il y avait là +cinq ou six compagnons d'armes de M. Borel; Jacques +avait l'air un peu plus sérieux que de coutume, mais sa +figure et ses manières exprimaient toujours la même tranquillité +d'âme. Il prit une tasse de café, et fit quelques +tours de promenade dans l'appartement, sans rien dire. +«Eh bien, Jacques, comment vous trouvez-vous? lui demanda +Eugénie.—Mieux, répondit-il d'un air doux.—Il a +donc été malade?» demandai-je étourdiment. Je vis tous +les regards de ces messieurs se tourner vers moi, et un +certain sourire de bienveillance, un peu moqueuse peut-être, +sur tous les visages. Je sentis que je devenais rouge, +mais cela m'était égal; j'étais inquiète de Jacques, je réitérai +ma question. «J'ai eu quelques douleurs de tête, +répondit-il en me remerciant par un regard affectueux, +mais ce n'est rien du tout, et ne vaut pas la peine qu'on +s'en occupe.» On parla d'autre chose, et il sortit. «Je +crains que Jacques ne soit réellement malade, dit Eugénie +on le regardant s'éloigner.—Mais il faudrait savoir s'il +n'a pas besoin de soins, dit ma mère en affectant beaucoup +d'intérêt.—Oh! il faut surtout le laisser tranquille, dit +M. Borel brusquement; il ne peut pas supporter qu'on +s'occupe de lui quand il souffre.—Parbleu! il a de +quoi souffrir, dit un de ces messieurs; il a sur la poitrine +deux ou trois belles blessures qui auraient tué tout +autre que lui.—Il en souffre rarement, dit Eugénie; +mais je crains qu'aujourd'hui il n'ait beaucoup souffert.—Qui +est-ce qui peut jamais savoir si Jacques souffre? +reprit M. Borel. Est-ce que Jacques est fait de chair +humaine?—Je crois bien que oui, dit un vieux capitaine +de dragons; mais je crois que c'est l'âme d'un diable +qui est dans ce corps-là.—C'est l'âme d'un ange +plutôt, dit Eugénie.—Ah! voilà madame Borel qui parle +comme les autres, reprit le vieux capitaine; je ne sais +pas ce que Jacques chante à l'oreille des femmes, mais +elles ne parlent jamais de lui que comme d'un chérubin; +et nous, pauvres pécheurs, on publie nos vertus <i>civiles +et militaires</i>. ( Ceci est une plaisanterie favorite du capitaine.)—Oh! +pour moi, dit Eugénie, je professe une +espèce de religion pour notre Jacques, et mon mari l'ordonne +ainsi à tous ceux qui sont ici.» On m'adressa +indirectement quelques épigrammes affectueuses, qui +avaient la meilleure volonté du monde de me faire plaisir, +mais qui m'embarrassèrent un peu. Je pris le bras +de mademoiselle Regnault, et je sortis comme pour faire +un tour de jardin; mais je lui confessai que je mourais +d'envie d'entendre le reste de la conversation sur Jacques, +et elle me conduisit près d'une fenêtre d'où l'on entend +tout ce qui se dit dans le salon. J'entendis la voix de +M. Borel, et je compris qu'il parlait à un de ces messieurs +qui ne connaît Jacques que très-peu. «Vous voyez +bien la figure pâle et l'air distrait de Jacques, disait-il, +Je ne sais pas si vous avez fait attention à ce petit <i>chantonnement</i> +qu'il fait dans sa barbe quand il charge sa +pipe, ou quand il taille son crayon pour dessiner? Eh +bien! quand il souffre beaucoup, tous ses témoignages +de douleur et d'impatience se réduisent à cette petite +chanson. Je la lui ai entendu faire en plusieurs occasions +où je n'avais pas envie de chanter. A Smolensk, +quand on m'a amputé deux doigts du pied, et quand on +lui a retiré deux balles qui s'étaient proprement logées +entre deux de ses côtes, moi je jurais comme un damné, +M. Jacques chantonnait.» Ici M. Borel se mit à imiter +parfaitement le petit <i>Lila Burello</i> de Jacques. Ces messieurs +se mirent à rire. Quant à moi, l'image que ce récit +m'avait fait passer devant les yeux, Jacques sanglant, +chantant sous le fer du chirurgien, m'avait donné une +sueur froide, et je vis bien encore, à cette impression-là, +que j'aime Jacques; car j'étais bien indifférente aux douleurs +de M. Borel, et tandis qu'Eugénie sans doute frémissait +en y pensant, il m'était absolument égal qu'il eût +deux ou trois doigts de plus ou de moins au pied.</p> + +<p>«Vous souvenez-vous, dit une autre voix, de l'arrivée +de Jacques au régiment, la veille de***?—-Ah! brave +Jacques! il avait seize ans, dit un autre interlocuteur; il +avait l'air d'une jolie petite demoiselle. Ils étaient là +cinq ou six enfants de famille, débarqués depuis une +heure, enveloppés de surtouts fourrés par leurs mamans, +gentils, bien peignés, roses, et pas trop contents de coucher +à l'auberge en plein champ. Jacques était là aussi +avec sa petite mine, pâle déjà, un petit commencement +de moustache et sa petite chanson entre les dents. L'un +disait; Celui-là est le plus ridicule de tous; il veut faire +le luron, et il est déjà blanc comme un linge. Un autre +disait: M. Jacques est le César de la société; au premier +coup de canon, il chantera sur un autre ton.—Lorrain... +Qui est-ce qui se souvient du lieutenant Lorrain, +avec son grand diable de nez, ses mauvaises plaisanteries, +et son album de caricatures qui ne le quittait +pas plus que son sabre? Un habile dessinateur, ma foi! +et le meilleur tireur du régiment. Voilà que mon animal, +à la lueur du feu du bivouac, s'amuse avec un bout de +charbon à vous crayonner la charge de Jacques et de ses +petits compagnons, avec des éventails et des ombrelles; +il avait écrit au-dessous: <i>Gens riches allant à la bataille</i>. +Jacques passe derrière lui, se penche sur son +épaule, et dit avec l'air doux et gentil qu'il a toujours +conservé: «C'est très-joli, cela!—Vous en êtes content? +dit Lorrain.—Très-content, répond Jacques.—Et +moi aussi,» reprend Lorrain. Tout le monde de rire. Jacques +s'assied sans se déconcerter le moins du monde, et me +prie de lui prêter ma pipe. J'avais envie de la lui casser sur +la figure. «Est-ce que vous n'en avez pas une?—Non, +répondit-il; je n'ai jamais fumé de ma vie; j'ai envie +d'essayer: comment s'y prend-on?—On allume de ce +côté-là et on la met dans sa bouche, et puis on tire de +toutes ses forces jusqu'à ce que la fumée sorte par le côté +opposé.» Jacques secoue la tête d'un air de simplicité et +prend la pipe. Nous espérions le voir tousser ou s'enivrer; +chacun charge la sienne et la lui présente l'une +après l'autre, en lui versant des rasades d'eau-de-vie à +griser un boeuf. Je ne sais pas s'il les escamotait; mais +sa figure ne fit pas un pli, son gosier n'eut pas une convulsion; +il but et fuma la moitié de la nuit sans sortir de +son sang-froid et sans se laisser entamer par la moindre +taquinerie; on eût dit que sa nourrice l'avait élevé avec +de l'eau-de-vie et de la fumée de pipe. Le capitaine Jean, +que voilà, et qui se souvient bien de ce que je raconte, +vint me taper sur l'épaule et me dire: «Vous voyez bien +cet oiseau-mouche? Eh bien! je vous dis, Borel, que ce +sera une de nos meilleures moustaches. Je connais cela; +c'est une petite race de vieux buis bien sec, et c'est plus +solide qu'une grande massue de fer. Son père est un brigand, +mais un sabreur; celui-ci aura plus de sang-froid, +et si un boulet ne le raie pas demain de mes tablettes, il +fera vingt campagnes sans se plaindre de cors aux pieds. +Le lendemain, chacun sait comme Jacques fit ses preuves +et fut décoré sur le champ de bataille.—Vous croyez +qu'il était glorieux après cela, dit le capitaine de dragons; +qu'il sautait comme font les enfants à qui ces fortunes-la +arrivent, ou bien qu'il s'en allait dans les petits +coins, comme nous faisions, nous autres, pour regarder +sa croix et la baiser? Il avait l'air aussi indifférent +à cela qu'il l'avait été à la caricature de Lorrain, au +premier feu et à sa première blessure. Il reçut toutes +les poignées de main d'un air franc et amical, mais sans +montrer ni étonnement ni joie. Je ne sais pas ce qui peut +faire rire ou pleurer Jacques, et, quant à moi, je me +suis souvent demandé si ce n'était pas un de ces spectres +auxquels croient les Allemands.—Vous n'avez donc pas +vu Jacques amoureux? dit M. Borel. Alors vous l'auriez +vu fondre comme la neige au soleil; il n'y a que les femmes +qui aient du pouvoir sur cette tête-là; aussi y ont-elles +fait de fiers ravages! En Italie...» M. Borel s'interrompit, +et je compris que quelqu'un, Eugénie sans doute, +lui avait fait signe de se taire. Cela me donna une impatience, +une curiosité et une inquiétude épouvantables.</p> + +<p>«Je voudrais savoir, dit Eugénie après un instant de +silence, où il a trouvé le temps d'apprendre tout ce qu'il +sait en littérature, en poésie, en musique, en peinture!—Qui +diable le sait? répondit le capitaine; moi, je crois +qu'il est venu au monde comme ça; ce qu'il y a de sûr, +c'est que ce n'est pas moi qui le lui ai appris.—Sous +ce rapport, dit ma mère, je crois pouvoir présumer que +son éducation était faite avant qu'il entrât au service. Je +l'ai connu à l'âge de dix ans, et il était extraordinairement +instruit pour son âge. Il avait l'aplomb et l'assurance +d'un homme; il a dû se développer remarquablement +vite.—Le capitaine Jean a bien un peu raison, +observa M. Borel, quand il dit que Jacques n'appartient +pas tout à fait à l'espèce humaine; il y a dans son corps +et dans son esprit une trempe d'acier dont le secret est +perdu sans doute. A insu, jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans, +il a paru plus âgé qu'il ne l'était en effet, et depuis ce +temps-là il parait plus jeune qu'il ne l'est réellement.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/02.png"></p> + +<p>Je n'oublierai jamais, reprit une autre personne, la manière +dont il s'est comporté à son premier duel.—Parbleu! +c'était précisément avec Lorrain, dit le capitaine +Jean; c'est moi qui l'ai forcé de se battre; je l'aimais de +tout mon coeur, cet enfant-là!—.Comment! vous l'avez +<i>forcé</i>? dit la personne qui ne connaissait pas Jacques, +et à qui s'adressaient presque tous ces récits.—Je vais +vous dire comment, reprit le capitaine. Jacques s'était +certainement bien montre à la bataille de***; mais autre +chose est de se faire respecter du canon et de se faire +estimer de ses camarades. Ce n'est pas que dans ce moment-là +on fût très-duelliste dans l'armée: on était assez +occupé avec l'ennemi. Néanmoins; le lieutenant Lorrain +ne passait pas un jour sans se faire une affaire petite ou +grande avec quelque nouveau venu. Il n'était pas, à +beaucoup près, aussi solide sur le champ de bataille; +mais dans une affaire particulière, il avait si beau jeu +qu'on ne lui reprochait rien impunément. Je n'aimais pas +ce gaillard-là, et j'aurais donné mon cheval pour qu'on +me débarrassât de sa vue. Je l'avais manqué deux fois, +et j'en avais été pour mes frais, une fois ce poignet-ci, et +l'autre fois cette joue-là. Il ne pouvait pas souffrir notre +petit Jacques, et il était furieux de la manière dont il +avait mis les rieurs de son côté à***. Il n'avait rien mérité, +rien gagné, lui, pas même une égratignure! Il se +consolait en faisant des caricatures au moyen desquelles +il tournait Jacques en ridicule; car ses diables de charges +étaient si bien faites, qu'en les regardant il fallait rire +malgré qu'on en eût. Cela m'impatientait. Un soir, il +avait dessiné le dolman de Jacques sur le dos d'un petit +chien. C'était trop fort; je vais trouver Jacques, qui dormait +sur l'herbe; je lui dis: «Jacques, il faut que tu te +battes.—Avec qui? dit-il en bâillant et étendant-les +bras.—Avec Lorrain.—Pourquoi?—Parce qu'il t'insulte.—Comment?—Est-ce +que ses caricatures ne t'offensent +pas?—Pas du tout.—Mais il se moque de toi. +—Qu'est-ce que cela me fait?—Ah ça, Jacques, est-ce +que tu n'es brave qu'à la mêlée?—Je n'en sais rien.» Là-dessus +je dis un mot que je ne répéterai pas devant ces +dames. «Parle plus bas, Jacques, et prends garde de ne +jamais répéter devant personne ce que tu viens de me +dire là.—Pourquoi donc, Jean? me dit-il en bâillant +comme un désespéré.—Tu dors, camarade! lui dis-je en +le secouant de toute ma force.—Quand tu m'auras cassé +les os, me dit-il avec son sang-froid ordinaire, crois-tu +que je serai plus persuadé? Comment veux-tu que je te +dise si je suis brave en duel? je ne me suis jamais battu. +Si tu m'avais demandé, la veille de la bataille, comment +je me conduirais, je t'aurais dit la même chose. J'ai fait +le premier essai de mon caractère militaire ce jour-là; à +présent, s'il faut en faire un second, je ne demande pas +mieux; mais je ne sais pas mieux que toi comment je +m'en tirerai.» C'était un drôle de corps que ce petit +Jacques, avec ses petits raisonnements de philosophe. +J'étais sûr de lui comme de moi, malgré tout ce qu'il disait +pour m'en faire douter. «Je t'estime, lui dis-je, +parce que tu n'es pas un fanfaron et que tu as du coeur. +L'amitié que j'ai pour toi me force à te dire qu'il faut te +battre.—Je le veux bien; mais trouve-moi une raison +pour le faire sans être un sot. Je t'avoue que vouloir +tuer un homme parce qu'il s'amuse à dessiner ma pauvre +personne d'une manière bouffonne et plaisante, cela ne +me paraît pas possible. Moi, je ne suis pas en colère +contre ce Lorrain; il m'amuse beaucoup, au contraire, +et je serais au désespoir de tuer un homme qui fait de +si drôles de calembours.—Il faut tâcher de le toucher +au bras droit, et de l'empêcher de faire jamais la caricature +de personne.» Jacques haussa les épaules et se rendormit. +Je n'étais pas content de cela; j'attendis le lendemain +matin, et je dis à Lorrain: «Sais-tu que Jacques +ne prend plus si bien la plaisanterie? Il a dit qu'à la +première caricature il se battrait avec toi.—Bien, dit +Lorrain, je ne demande pas mieux.» Il prend alors un +bout de charbon, et, sur un grand mur blanc qui se trouvait +là, il vous fait un Jacques gigantesque, avec le nom +et la décoration; rien n'y manquait. Je rassemble les +amis, et je leur dis: «Que feriez-vous à la place de Jacques?—Cela +n'est pas douteux,» répondent-ils. Je vais +chercher Jacques. «Jacques, les anciens ont décidé qu'il +faut te battre.—Je veux bien, dit Jacques en regardant +son portrait; ça n'en vaut, ma foi! pas la peine. Vous +pensez donc, vous autres, que je suis insulté?—<i>Insultissimus</i>! +répond un facétieux.—Allons, dit Jacques, +qui est-ce qui veut me servir de témoin?—-Moi, dis-je, +et Borel.» Lorrain arrive pour déjeuner, Jacques va +droit à lui, et, comme s'il lui eût offert une prise de +tabac, lui dit: «Lorrain, on dit que vous m'avez insulté; +si ç'a été votre intention en effet, je vous en demande +raison.—Ç'a été mon intention, répond Lorrain, et je +vous en rendrai raison dans une heure. Je vous laisse le +choix des armes.—A quelles armes faut-il que je me +batte? dit Jacques en revenant allumer sa pipe à la +mienne.—A celle que tu connais le mieux.—Je n'en +connais aucune, dit Jacques; je suis une recrue, moi, +Dieu ne m'a pas fait naître soldat.—Comment, malheureux, +lui dis-je, tu ne connais aucune arme, et tu +t'engages avec un malin comme Lorrain?—Vous m'avez +dit de le faire, je l'ai fait, dit Jacques.—Eh bien! tu +sais sabrer, bats-toi au sabre.—Comment s'y prend-on?—Comme +on peut, quand on ne sait pas.—A la bonne +heure! dit Jacques; quand Lorrain sera prêt, vous m'appellerez.» +El il se met à dormir sur une table. A l'heure +dite, mon Lorrain se présente sur le terrain d'un air persifleur. +Il faisait toutes sortes de moqueries, et affectait de +laisser à Jacques tous les avantages. Voilà Jacques qui +prend un sabre plus long que lui, qui, avec ses petits bras, +le fait voltiger par-dessus sa tête, et vient sur son homme, +tapant à droite, à gauche, en avant, au hasard, mais tapant +dru, battant en grange, ne s'inquiétant pas de parer, +mais d'avancer. Quand Lorrain vit cette manière +d'agir, il recula, et demanda ce que cela voulait dire. +«Cela veut dire, lui répondis-je, que Jacques ne sait pas +tirer le sabre, et qu'il fait comme il peut.» Lorrain reprit +courage et avança; mais il reçut aussitôt sur l'épaule +droite une si bonne entamure, qu'il s'en trouva satisfait +et n'en demanda pas davantage. De cette affaire-là, il +resta plus de six mois sans se battre et sans dessiner.»</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/03.png"></p> + + + +<p>On parla encore longtemps de Jacques, et si je ne craignais +de te fatiguer avec mes récits, je te raconterais de +quelle manière vraiment héroïque Jacques supporta ses +horribles souffrances de la campagne de Russie. Ce sera +pour une autre fois, si tu veux; aujourd'hui, ce besoin +de te parler de lui m'a conduite assez loin; il est temps +que je te délivre de mon griffonnage et que j'aille me +coucher. Adieu, mon amie.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VI.</h3> + +<p class="droite">Cerlay, près Tours.</p> + +<p>Quand ma souffrance s'endort, pourquoi la réveilles-tu, +imprudente Sylvia! Je sais bien que je n'en guérirai +pas: crains-tu que je ne l'oublie? Mais de quoi donc as-tu +peur? et quelle page de ma vie peut te paraître bizarre +quand elle est signée de Jacques? Est-ce de me voir +amoureux que tu t'étonnes? est-ce mon amour, est-ce +mon mariage qui t'effraie?</p> + +<p>Moi, si je pouvais m'épouvanter de quelque chose, ce +serait de me sentir si heureux; mais je l'ai été plus d'une +fois, et plus d'une fois j'ai su y renoncer. Quand le temps +sera venu de me vaincre, je me vaincrai. J'aime du plus +profond de mon coeur une vierge, une enfant belle +comme la vérité, vraie comme la beauté, simple, confiante, +faible peut-être, mais sincère et droite comme +toi. Pourtant Fernande n'est pas ton égale; nulle ne l'est +en ce monde, Sylvia; c'est pourquoi je ne la cherche +pas. Je ne demanderai pas à cette jeune fille la force et +l'orgueil qui te font si grande, mais je trouverai en elle +les douces affections, les tendres prévenances dont mon +coeur sent le besoin. J'ai soif de repos, Sylyia; il y a +longtemps que je marche seul dans un chemin pénible; +il faut que je m'appuie sur un coeur paisible et pur; le +tien ne peut pas m'appartenir exclusivement; il faut que +je m'empare de celui-ci, qui n'a encore connu que moi.</p> + +<p>Oui, Fernande est <i>une sauvage</i>. Si tu voyais ses longs +cheveux blonds se détacher et tomber en désordre sur ses +épaules au moindre mouvement de sa jeune pétulance; si tu +voyais ses grands yeux noirs, toujours étonnés, toujours +questionneurs, et si ingénus quand l'amour en adoucit la +vivacité; si tu entendais le son un peu brusque de cette +voix nette et accentuée, tu reconnaîtrais, à des indices +indubitables, la franchise et l'honnêteté. Fernande a dix-sept ans; +elle est petite, blanche, un peu grasse, mais +élégante et légère cependant. Ses yeux et ses sourcils noirs +au-dessous d'une forêt de cheveux blonds, donnent un +caractère particulier à sa beauté. Son front n'est pas +très élevé, mais il est purement dessiné, et annonce une +intelligence plutôt docile que saisissante, plutôt capable +de mémoire que d'observation. En effet, elle arrange et +emploie convenablement ce qu'elle sait, et ne découvre +rien par elle-même. Je ne te dirai pas, comme font tous +les amants, que son caractère et son esprit sont faits +exprès pour assurer le bonheur de ma vie. Ce serait une +phrase de clerc de notaire, et l'approche du mariage ne +m'a pas encore rendu imbécile à ce point. Le caractère +de Fernande est ce qu'il est; je l'étudie, je le possède, et +je traiterai avec lui en conséquence. Quand j'étais jeune, +je croyais à un être créé pour moi. Je le cherchais dans +les natures les plus opposées, et quand je désespérais de +le trouver dans l'une, je me hâtais de l'espérer dans une +autre. C'est ainsi que j'ai aggravé mes maux et que j'ai +souvent connu le découragement, Amour romanesque! +tourment et chimère des années fécondes de la vie!</p> + +<p>Ne vous trompez pas sur moi, cependant, Sylvia; je +ne suis pas un homme blasé qui se retire des passions +pour vivre bourgeoisement avec une femme simple, gentille +et rangée: je suis un homme encore bien jeune de +coeur, qui aime fortement une jeune fille, et qui l'épouse +pour deux raisons: la première, parce que c'est l'unique +moyen da la posséder; la seconde, parce que c'est l'unique +moyen de l'arracher des mains d'une méchante mère, +et de lui procurer une vie honorable et indépendante. +Vous voyez que c'est un mariage d'amour; je ne m'en +défends pas. Si cette détermination entraînait tous les +maux que vous craignez, ce qu'il y a de vieux en moi, +l'esprit et la volonté, aurait pris le dessus, et j'aurais fui +avant de m'abandonner à mon coeur; mais ces maux +sont imaginaires, Sylvia, et je vais te le prouver.</p> + +<p>Je n'ai pas changé d'avis, je ne me suis pas réconcilié +avec la société, et le mariage est toujours, selon moi, +une des plus barbares institutions qu'elle ait ébauchées. +Je ne doute pas qu'il ne soit aboli, si l'espèce humaine +fait quelque progrès vers la justice et la raison; un lien +plus humain et non moins sacré remplacera celui-là, et +saura assurer l'existence des enfants qui naîtront d'un +homme et d'une femme, sans enchaîner à jamais la liberté +de l'un et de l'autre. Mais les hommes sont trop grossiers +et les femmes trop lâches pour demander une loi plus +noble que la loi de fer qui les régit: à des êtres sans +conscience et sans vertu, il faut de lourdes chaîne. Les +améliorations que rêvent quelques esprits généreux sont +impossibles à réaliser dans ce siècle-ci; ces esprits-là +oublient qu'ils sont de cent ans en avant de leurs contemporains, +et qu'avant de changer la loi il faut changer +l'homme.</p> + +<p>Quand on est de ceux-là, quand on se sent moins brute +et moins féroce que la société où l'on est condamné à +vivre et à mourir, il faut ou lutter corps à corps avec +elle, ou s'en retirer tout à fait. J'ai fait l'un, je veux faire +l'autre. J'ai vécu seul, méprisant l'activité d'autrui, et +me lavant les mains devant Dieu des impuretés de la +race humaine; à présent je veux vivre deux, et donner +à un être semblable à moi le repos et la liberté qui m'ont +été refusés de tous. Ce que j'ai amassé de force et d'indépendance +durant toute une vie de solitude et de haine, +je veux en faire profiter l'objet de mon affection, un être +faible, opprimé, pauvre, et qui me devra tout; je veux +lui donner un bonheur inconnu ici-bas; je veux, au +nom de la société que je méprise, lui assurer les biens +que la société refuse aux femmes. Je veux que la mienne +soit un être noble, fier et sincère; telle que la nature l'a +faite, je veux la conserver; je veux qu'elle n'ait jamais +ni besoin ni envie de mentir. J'ai embrassé cette idée-là +comme un but à ma triste et stérile existence, et je me +persuade que, si je réussis, ma vie ne sera pas absolument +perdue.</p> + +<p>Ne souris pas, Sylvia; ce ne sera pas une petite chose, +cela sera peut-être plus grand devant Dieu que les conquêtes +d'Alexandre. J'y emploierai tout mon courage, +toute ma force; j'y sacrifierai tout, s'il le faut: ma fortune, +mon amour, et ce que les hommes appellent leur +honneur; car je ne me dissimule pas les difficultés de +mon entreprise et ce que la société y apportera d'obstacles. +Je sais combien ses préjugés, sa jalousie, ses menaces, +sa haine, entraveront mes pas et glaceront de +terreur celle que j'ai prise par la main pour la faire marcher +avec moi dans ce chemin désert; mais je surmonterai +tout, je le sens, je le sais. Si mon courage faiblissait, +ne serais-tu pas là pour me dire: «Jacques, souviens-toi +de ce que tu a promis à Dieu?»</p> +<br><br><br> + + +<h3>VII.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE</h3> + +<p class="droite">Tilly, le...</p> + +<p>Tu es une moqueuse; tu dis que j'imite le jargon des +grognards, comme si j'avais composé dix vaudevilles; +cependant tu dis que j'ai bien fait de te raconter tout +cela; et moi aussi, je le pense, car te voilà à demi réconciliée +avec Jacques; ce caractère froidement brave te +plaît, et à moi donc!</p> + +<p>J'ai suivi ton conseil, et je ne sais trop quelle conclusion +je dois tirer de la conversation que j'ai eue avec +les Borel. Je te la transmets, au risque d'être encore +traitée de petite perruche: tu me diras ce que tu en +penses.</p> + +<p>L'occasion s'est offerte à moi on ne peut meilleure. +Maman avait été faire une visite à notre voisine, madame +de Bailleul, quand Eugénie et son mari sont arrivés. +Jacques avait été appelé à Tours pour une affaire. «Je +suis enchantée de me trouver seule avec vous, leur ai-je +dit; j'ai beaucoup de questions à vous faire à tous deux. +D'abord êtes-vous bien mes amis? suis-je indiscrète de +compter sur vous comme sur moi-même?» Eugénie m'a +embrassée, et son mari m'a tendu la main d'une grosse +façon militaire que ma mère eût trouvée de bien mauvais +ton, mais qui m'a inspiré plus de confiance que tous les +compliments du monde. «Il faut que vous me parliez de +Jacques, leur ai-je dit; vous ne m'en avez jamais dit que +du bien; il est impossible que vous n'ayez pas un peu de +mal à m'en dire.—Qu'est-ce que cela signifie? s'est +écriée Eugénie.—Ma bonne amie, lui ai-je répondu, je +vais m'engager sans retour et bien précipitamment avec +un homme que je connais très-peu; ce serait une grande +folie, si vous n'étiez garants du noble caractère de cet +homme-là. Maintenant je ne songe pas à m'en dédire, +car il sait et vous savez tous que je l'aime; mais, malgré +cela, et même à cause de cela, je voudrais le connaître +mieux et pouvoir me tenir en garde contre les défauts +grands ou petits qu'il peut avoir. Vous m'avez dit, +dans un temps où aucun de nous ne songeait qu'il pouvait +devenir mon mari, qu'il avait beaucoup de singularités, +maintenant il m'intéresse extrêmement de savoir +quelles sont ces singularités, afin de n'en pas blesser +quelqu'une involontairement et d'éviter tout ce qui peut +les éveiller. Je n'en ai encore aperçu que l'ombre, et je +me demande souvent s'il est possible qu'un homme soit +aussi parfait que Jacques me semble l'être. Je veux me +défendre de l'aveuglement et de l'enthousiasme; je vous +en prie, mes amis, parlez-moi, éclairez-moi.</p> + +<p>—Cela est embarrassant en diable, a répondu M. Borel, +et je ne sais que vous dire. Vous êtes si franche et +si bonne enfant, Mademoiselle, que, si vous étiez ma +propre soeur, je ne pourrais pas avoir plus d'estime et +d'amitié pour vous que je n'en ai. D'un autre côté, +Jacques est mon plus ancien, mon meilleur ami: il m'a +porté sur ses épaules en Russie pendant plus de trois +lieues. Oui, Mademoiselle, le petit Jacques a porté le +gros animal que voilà, qui sans lui serait crevé de froid +à côté de son cheval; et il a manqué de mourir lui-même +par suite de ce léger fardeau. Je vous ai raconté cela, peut-être; +je pourrais vous raconter tant d'autres choses! des +dettes payées, des duels accommodés, des coups parés +tant à la bataille qu'au cabaret, des services à n'en pas +finir; et moi, qu'est-ce que j'ai fait pour lui? rien du +tout. Ai-je le droit à présent de parler de lui comme je +le ferais d'un autre?—À tout autre qu'à moi, non certainement, +ai-je répondu; mais à moi, je crois que vous +le devez.—Je ne sais pas! je ne sais pas! Je vous aime +bien, ma chère mademoiselle Fernande; mais, voyez-vous, +j'aime Jacques encore plus que vous,—Je le crois +bien, mais ce n'est pas dans mon intérêt seulement, mais +dans celui de Jacques, que je vous interroge.—Fernande +a raison, a dit Eugénie; il faut qu'elle connaisse son mari +pour lui épargner de petits chagrins, et peut-être de +grandes contrariétés. Elle dit qu'elle aime Jacques, et +que ce ne seront pas de petites raisons qui pourront la +dégoûter de lui: il faut croire ce que dit Fernande; elle +ne ment pas: moi, je tiens sa parole pour sacrée. Comme, +d'un autre côté, je sais qu'il est impossible de trouver un +reproche un peu grave a faire à Jacques, je ne vois pas +le moindre inconvénient à lui dire tout ce que tu sais. +Pour moi, j'ai souvent entendu raconter les originalités +de Jacques; mais je déclare que je n'en ai vu aucune, +et que, depuis trois mois qu'il demeure chez nous, je n'ai +jamais eu sujet de m'étonner de rien, si ce n'est de sa +douceur, de son égalité de caractère et du calme de son +esprit.—Voilà que tu fais ce que je ne voudrais pas +faire, interrompit son mari; tu parles contre la vérité. +Il est vrai que tu mens sans le savoir. Toutes les femmes +voient Jacques avec prévention, jusqu'à la mienne, qui +certainement est une femme sensée.—Eh bien! moi, je +veux l'être encore plus, ai-je dit; je veux le voir tel qu'il +est. Parlez, mon cher colonel; Jacques est-il d'un caractère +fantasque? a-t-il des caprices, des emportements?—Des +emportements? non; ou, s'il en a, je ne les ai +jamais aperçus: il est doux comme un agneau.—Mais +des caprices?—Je vous répondrai à une condition: +c'est que vous me permettrez de raconter à Jacques notre +conversation mot pour mot, et dès ce soir.» Cette demande +m'a un peu embarrassée. «Comment! me suis-je +dit, Jacques saura que je l'ai soupçonné de n'être pas +toujours dans son bon sens? que j'ai demandé à ses amis +les petits secrets de son caractère, au lieu de l'interroger +franchement et de m'en rapporter à lui?—Vous ne vous +en souciez pas, a dit le colonel: eh bien! laissons là ce +sujet; dispensez-moi de vous répondre: je vous promets +sur l'honneur de ne pas dire à Jacques que vous m'avez +interrogé.—-J'ai peut-être eu tort de le faire, ai-je répondu; +mais, puisque je l'ai fait, j'en veux subir toutes +les conséquences; il me paraîtrait plus déloyal de m'en +cacher que de persister. Parlez donc, j'accepte les conditions.» +Il s'est enfin décidé, et il m'a parlé de Jacques +à peu près dans ces termes:</p> + +<p>«Je ne sais pas comment Jacques est avec les femmes; +ainsi je ne vois pas trop à quoi vous servira ce que je +vais vous dire. Toutes les femmes que j'ai vues raffolent +de lui, et je ne sache pas qu'aucune de celles qui l'ont +aimé ait eu un seul reproche à lui faire. Mais moi, qui +l'aime de tout mon coeur, je lui en veux souvent; pourquoi? +je n'en sais trop rien. Je le trouve sec, fier, méfiant; +je suis en colère de ce qu'il sait si bien se faire +aimer en de certains moments. Il y en a d'autres où il +semble qu'il ne vous connaît plus. «Mais qu'as-tu donc, +Jacques?—Rien.—Souffres-tu?—Non.—As-tu quelque +chose qui te contrarie?—Bah!—Mais enfin tu n'es +pas dans ton humeur ordinaire?—Si fait.—Tu veux +que je te laisse tranquille?—Oui.—A la bonne heure.» +Cela n'est rien, nous avons tous de mauvais moments; +mais quand nous sommes sûrs d'un ami, nous lui demandons +tous les services dont nous avons besoin. Il n'y +a pas de danger que Jacques en demande jamais un seul, +fût-ce un verre d'eau <i>in articulo mortis</i>, et cela non +pas tant peut être par orgueil que par méfiance. Il ne dit +jamais la raison de son silence, mais on s'en aperçoit +tout de suite à la manière dont il vous conseille en pareille +occasion. «Ne faites pas cela, dit-il, mettez l'amitié +à l'épreuve le moins que vous pourrez.» Vous m'avouerez +que pour un homme dont l'amitié est capable de +tous les sacrifices, il y a une espèce de folie superbe à +nier l'amitié des autres. C'est injuste, et cet orgueil-là m'a +souvent mis en colère contre lui. Cette singularité en entraîne +d'autres. Quand il a rendu un service, il ne peut +pas souffrir qu'on l'en remercie, et il est capable de fuir +et d'éviter longtemps, de quitter même tout à fait celui +qu'il a obligé; il semble qu'il prenne en aversion la figure +des gens qui ont reçu de lui quelque chose. Il y a là-dedans +excès de délicatesse, mais il y a quelque chose +de plus encore: il y a la conviction cruelle que tous ceux +à qui il fait du bien doivent devenir ses ennemis. Il a +d'autres manies inexplicables: il n'aime pas qu'on le regarde +en de certains moments, et l'on ne sait jamais +pourquoi. Il ne veut pas qu'on le questionne ni qu'on le +soigne dans ses souffrances. Ce qu'il y a de plus déplaisant, +c'est qu'il ne peut pas souffrir qu'on parle de guerre +et qu'on raconte les campagnes qu'on a faites; il s'en va +quand on commence à bavarder au dessert. Il ne s'enivre +jamais, eût-il avalé de l'eau-forte. Il ne sort jamais de +son sang-froid; cela le met dans une sorte de désaccord +avec nous autres, et fait qu'il a toujours été estimé plutôt +qu'aimé au régiment. Sans les services qu'il a rendus +d'une manière toujours magnifique, on l'aurait détesté +comme un mauvais camarade; car les militaires n'aiment +pas ceux qui se taisent à table et qui ont l'air d'en penser +plus long qu'eux.</p> + +<p>—D'après cela, dis-je à M. Borel, je crois voir qu'il a +le fond du coeur chagrin et l'esprit mélancolique.—Le +fond du coeur de Jacques n'est pas facile à voir, reprit-il, +mais son caractère n'est pas plus mélancolique qu'un +autre. Il a, comme nous tous, ses bons et ses mauvais +jours; il s'égaie volontiers, mais il ne s'abandonne jamais. +Il a une petite joie tranquille qui fait mourir de +rire quand on a encore un demi-sens pour aimer la +gaieté douce; mais quand on casse les pots, Jacques +n'en est plus; il disparaît comme la fumée des pipes et +s'éclipse tout doucement, sans qu'on sache s'il est sorti +par la porte ou par la fenêtre.—Cela ne me semble pas +un grand défaut, repris-je.—Ni à moi non plus, dit Eugénie.—Ni +à moi non plus maintenant, dit Borel; je +me suis rangé, et le tapage ne me paraît plus nécessaire. +Mais j'ai été un grand mauvais sujet autrefois, et j'avoue +que dans ce temps-là je faisais un crime à Jacques de +l'être moins que moi. Il y en avait parmi nous qui ne lui +pardonnaient pas de conserver toujours sa raison, et qui +disaient qu'il faut se méfier de l'homme à qui le vin ne +desserre jamais les dents. Voilà le reproche le plus grave +qu'on ait eu à lui faire; c'est à vous de juger si vous devez +le corriger de cela.—-Non pas! répondis-je en riant. +Est-ce là tout?—Tout, ma parole d'honneur! A présent +que je vois avec quelle philosophie vous prenez ces choses-là, +je suis enchanté de vous les avoir dites; car je +parie que vous vous imaginiez des choses bien plus terribles.—Je +ne sais pas, répondis-je en riant, s'il est un +plus terrible défaut que celui de boire avec prudence et +modération. Eugénie est bien heureuse de n'avoir pas +cela à vous reprocher.—Vous êtes une méchante, dit-il +en me piquant la main avec ses grosses moustaches. A +présent vous ne me questionnerez plus?»</p> + +<p>La manière dont il s'était plaint de Jacques m'avait +paru si singulière que je ne songeai qu'à en rire avec +eux; mais quand ils furent partis, je me mis à penser à +certaines parties de ce discours qui ne m'avaient pas assez +frappée d'abord, à ces paroles surtout: «Il semble qu'il +prenne en aversion la figure des gens qui ont reçu de lui +quelque chose.» Je ne sais pourquoi je me sentis tellement +effrayée à cette idée que j'eus presque envie d'écrire +à Jacques pour rompre avec lui; car enfin je suis pauvre, +et je vais recevoir la fortune de Jacques. Il ne m'épouse +peut-être que pour me la donner; et quand je serai son +obligée à ce point, le plus léger tort de ma part lui semblera +une ingratitude; il s'imaginera peut-être que je lui +dois plus qu'une autre femme ne doit à son mari, et il +aura peut-être raison. Pour la première fois je me sens +alarmée sérieusement de ma position; mon orgueil souffre, +et mon amour encore davantage.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VIII.</h3> + +<h3>DE SYLVIA A JACQUES.</h3> + +<p>Peut-être que tu te trompes, Jacques; peut-être que +l'amour seul t'aveugle et t'entraîne, ou que la volonté de +faire de cet amour une chose belle et grande dans ta vie +est un rêve conçu dans le moment même où tu m'as répondu. +Je te connais, enthousiaste! autant qu'on peut te +connaître, car ton âme est un abîme au fond duquel tu +n'es peut-être jamais descendu toi-même. Peut-être sous +le masque de la force vas-tu commettre la plus insigne +faiblesse. Je sais bien que tu t'en tireras de quelque manière +étrangement héroïque; mais à quoi bon te faire +souffrir? N'as-tu pas assez vécu?</p> + +<p>Hélas! voici que je te dis le contraire de ce que je t'ai +dit d'abord. Je craignais que tu ne vinsses à enterrer l'éclat +de ta vie, et maintenant il me semble que tu vas chercher +ce qu'il y a de plus difficile et de plus douloureux, +pour le plaisir d'exercer tes forces et de sortir vainqueur +d'une lutte plus terrible que les autres. Je ne peux pas +me laisser persuader que ce soit là une chose dont je +doive me réjouir; les plus funestes pressentiments s'attachent +à cette nouvelle phase de ta vie. Pourquoi ta +figure pâle vient-elle s'asseoir les nuits à côté de mon +lit et reste-t-elle immobile et silencieuse à me regarder +jusqu'au jour? Pourquoi ton spectre erre-t-il avec moi +dans les bois au lever de la lune? Mon âme est habituée +à vivre seule, Dieu le veut ainsi; que vient faire la +tienne dans ma solitude? Viens-tu m'avertir de quelque +danger, ou m'annoncer quelque malheur plus épouvantable +que tous ceux auxquels a suffi mon courage? L'autre +soir, j'étais assise au pied de la montagne; le ciel +était voilé, et le vent gémissait dans les arbres; j'ai entendu +distinctement, au milieu de ces sons d'une triste +harmonie, le son de ta voix. Elle a jeté trois ou quatre +notes dans l'espace, faibles, mais si pures et si saisissables +que j'ai été voir les buissons d'où elle était partie +pour m'assurer que tu n'y étais pas. Ces choses-là m'ont +rarement trompée; Jacques, il faut qu'il y ait un orage +sur nos têtes.</p> + +<p>Je vois bien que l'amour te précipite dans un piège +nouveau; la seule parole vraie de ta lettre est celle-ci: +«J'épouse cette jeune fille parce qu'il n'y a pas d'autre +moyen de la posséder.» Et quand tu ne l'aimeras plus, +Jacques, qu'en feras-tu?</p> + +<p>Car il viendra un jour où tu seras aussi fatigué de +l'avoir aimée que tu es avide maintenant de t'abandonner +à ta passion. Pourquoi cet amour-là différerait-il des autres? +As-tu tellement changé depuis un an que tu sois +devenu capable de ce qu'il y a de plus antipathique à +ton âme, l'obstination? Car de quel autre nom peut-on +appeler l'amour qui résiste à l'intimité? Tu es capable de +comprendre, d'éprouver et d'exécuter, en beaucoup de +choses, ce que les hommes regardent comme impossible; +mais, en revanche, ce qui est facile à plusieurs, et possible +à beaucoup d'entre eux, Dieu, pour compenser sa +magnificence envers toi par quelque grave infirmité, +t'en a rendu absolument incapable. Ne pouvoir tolérer +les faiblesses d'autrui, voilà ta faiblesse, voilà le côté +misérable el sacrifié de ton grand caractère; voilà en +quoi Dieu te châtie de n'être pas soumis aux misères +communes.</p> + +<p>Et tu as raison, Jacques; je te l'ai toujours dit, tu as +bien raison de ne rien pardonner à cette boue humaine; +tu as raison de retirer tout ton coeur aussitôt que tu vois +une tache sur l'objet de ton amour! L'être qui pardonne +s'avilit! Je sais bien, moi pauvre femme, combien l'âme +perd de sa grandeur et de sa sainteté quand elle accepte +une idole souillée. Il faut toujours qu'elle en vienne plus +tard à briser l'autel où elle s'est prosternée devant un +faux dieu; au lieu de la résignation froide qui devrait +accompagner cet acte de justice, la haine et le désespoir +font trembler la main qui tient la balance. La vengeance +se mêle de juger... Oh! alors il vaudrait mieux être né +sans coeur que d'avoir aimé.</p> + +<p>Toi, homme fort, tu couvres mystérieusement les fautes +d'autrui du manteau de ton silence; ta main généreuse +relève celui qui est tombé, essuie la fange de son vêtement, +et efface la trace que sa chute a laissée sur ton +chemin; mais tu n'aimes plus alors' Le jour où tu +commences à pardonner, tu cesses d'aimer! Et je t'ai +vu dans ces jours-là, oh! combien tu soufres! Vas-tu +t'exposer encore à ce que tu appelais <i>le mal de la miséricorde</i>?</p> + +<p>Elle a beau être aimable, elle aura beau être sincère +et bonne; elle est femme, elle a été élevée par une +femme, elle sera lâche et menteuse, un peu seulement +peut-être; cela suffira pour te dégoûter. Tu auras besoin +de la fuir alors, et elle t'aimera encore; car elle ne comprendra +pas qu'elle est indigne de toi et qu'elle n'a dû ton +amour qu'au besoin d'aimer qui dévore ton âme, et au +voile que ce besoin aura étendu sur tes yeux jusqu'au +jour de sa première faute. Infortunée! je la plains et je +l'envie. Elle aura de beaux moments; elle en aura un +terrible! Tu as prévu cela, je le vois bien; tu as pensé +au temps où, lui retirant ton affection, tu lui laisserais +l'indépendance; qu'en fera-t-elle si elle t'aime? Oh! Jacques, +j'ai toujours frémi quand je t'ai vu devenir amoureux; +j'ai toujours prévu ce qui est arrivé depuis; j'ai +toujours su d'avance que tu romprais brusquement ton +lien, et que l'objet de ton amour t'accuserait de froideur +et d'inconstance le jour où l'ardeur et la force de cet +amour te feraient le plus souffrir. Mais à présent, quel +effroi ne dois-je pas avoir quand le mariage va sceller ce +lien à ta conscience et à celle d'une femme; quand les +lois, la croyance et l'usage vous défendront à tous les +deux de vous consoler par un autre amour! les lois, la +croyance et l'usage sont des mots pour toi; ce seront des +chaînes de fer pour cette femme, quel que soit son caractère; +pour les secouer, il faudra qu'elle subisse tout +ce que la société peut faire de mal à un de ses enfants +rebelles. Comment sortira-t-elle de cette lutte? Désolée +comme moi, robuste comme toi, ou écrasée comme un +roseau! Pauvre femme! elle t'aime sans doute avec confiance, +avec espoir; elle ne sait pas où elle va, l'aveugle +enfant! elle ne sait pas quel rocher elle veut porter sur +sa faible tête, et à quel colosse de vertu farouche s'attaque +sa tranquille et fragile innocence. Oh! quel serment +étrange est celui que vous allez prononcer! Dieu +n'écoutera ni l'un ni l'autre, il n'enregistrera pas cette +monstruosité sur le livre du destin! À quoi me sert de +t'avertir? J'empoisonne ta joie, et je ne déracine pas ce +terrible espoir de bonheur qui te dévore. Je sais ce que +c'est, et je ne m'offense pas de ta résistance: j'ai aimé, +j'ai désiré, j'ai espéré comme toi, et j'ai été désabusée +comme tu l'as été tant de fois, comme tu le seras encore!</p> +<br><br><br> + + +<h3>IX.</h3> + +<h3>DE CLÉMENCE A FERNANDE.</h3> + +<p>Une autre que moi perdrait son temps et sa peine à te +dire que tu vis dans un monde où l'on a singulièrement +mauvais ton, et où tout se passe de la façon la plus inconvenante. +Je ne puis que te plaindre, car je suis sûre +que la bonne compagnie est la classe la plus raisonnable +et la plus éclairée de toutes, et que ses usages et ses délicatesses +sont les meilleurs guides possibles vers le bon +et l'utile. Ta mère le sait de reste, et, parmi tous ses défauts, +je lui reconnais au moins un extrême bon sens et +une excellente manière d'être; cela n'empêche pas que, +sacrifiant tout au désir de te voir épouser un homme +riche, elle ne t'ait jetée dans la mauvaise compagnie. +Eugénie a toujours été une espèce de bourgeoise très-commune, +et le couvent, où l'on prend en général une +meilleure tenue, ne l'a corrigée de rien. Qu'elle aime à +la folie les lazzi soldatesques des amis de son mari, que +son château soit devenu une tabagie, cela ne me surprend +nullement; mais que ta mère t'ait abandonnée à +ces amitiés-là, cela me révolte un peu.</p> + +<p>N'importe! il faut bien que je m'y fasse, car M. Jacques +est en plein dans la société dite <i>du Champ d'Asile</i>, du +moins je le présume. Je n'ai pas de préjugés; je vois +toutes sortes de gens, je me pique d'être impartiale en +politique, et je m'accoutume à supporter les différences +dont la société abonde, sans m'étonner de rien; je te +parlerai donc comme je dois parler à une personne qui +est dans ta position; et je m'écarterai de tout système et +de toute habitude pour me mettre au même point de vue +que toi.</p> + +<p>Ainsi, je te dirai que, dans son bon sens grossier, +M. Borel n'a peut-être pas tort, et qu'il faut beaucoup +réfléchir à cette parole: «Il ne s'abandonne jamais, et le +vin ne lui desserre jamais les dents.» Si l'on me disait +cela de M. de Vence ou du marquis de Noisy, je rirais +comme tu as fait à propos de M. Jacques; mais moi, à +propos de M. Jacques, je n'en rirais pas. M. Jacques a +vécu parmi les gens qui boivent, qui s'enivrent et qui +bavardent; quelle qu'ait été sa première éducation, dès +l'âge de seize ans il a été soldat de Bonaparte; cela l'oblige +à être un homme comme M. Borel ou à lui être infiniment +supérieur; prends garde à cela, Fernande. Je suis +très-portée à le croire tel, d'après tout ce que tu m'en +dis; mais si nous nous trompions l'une et l'autre? s'il +était inférieur à tous ces braves butors que tu aimes +tant, et qui ont du moins pour eux la franchise et la +loyauté? si toute cette réserve, que tu prends peut-être +pour de la noblesse dans les manières, était seulement +la prudence d'un homme qui cache quelque vice? Je te +dirai naturellement ce que je crains; je m'imagine que +M. Jacques est un de ces hommes d'un certain âge qui +ont beaucoup de dépravation et beaucoup d'orgueil. Ces +gens-là sont tout mystère; mais on fait bien de ne pas +chercher à lever le voile dont ils se couvrent. Je ne puis +me résoudre à t'en dire davantage, d'autant plus qui je +me trompe peut-être absolument.</p> +<br><br><br> + + +<h3>X.</h3> + +<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3> + +<p>Eh bien! oui, c'est de l'amour, c'est de la folie, c'est +ce que tu voudras, un crime peut-être! Peut-être que je +m'en repentirai et qu'il sera trop tard; peut-être aurai-je +fait deux malheureux au lieu d'un; mais il n'est déjà +plus temps: le pente m'entraîne et me précipite; j'aime, +je suis aimé. Je suis incapable de penser et de sentir +autre chose.</p> + +<p>Tu ne sais pas ce que c'est qu'aimer pour moi! Non, +je ne te l'ai jamais dit, parce que dans ces moments-là +j'éprouve un besoin égoïste de me replier sur moi-même +et de cacher mon bonheur comme un secret. Tu es le +seul être au monde avec lequel il m'ait été possible de +m'épancher, et encore cela ne m'a été possible qu'en de +rares instants. Il en est d'autres où Dieu seul a pu être +le confident de ma douleur ou de ma joie. Aujourd'hui +j'essaierai de te montrer mon âme tout entière et de te +faire descendre au fond de cet abîme que tu dis inconnu +à moi-même. Peut-être verras-tu que je ne suis pas ce +lutteur terrible que tu crois; peut-être m'aimeras-tu +moins, fière Sylvia, en voyant que je suis plus homme +que tu ne penses.</p> + +<p>Mais pourquoi serait-ce une faiblesse que de s'abandonner +à son propre coeur? Oh! la faiblesse, c'est l'épuisement! +C'est quand on ne peut plus aimer qu'on doit +pleurer sur moi-même et rougir d'avoir laissé éteindre le +feu sacré; moi, je le sens avec orgueil qui se ravive de +jour en jour. Ce matin je respirais avec volupté les premières +brises du printemps, je voyais s'entr'ouvrir les +premières fleurs. Le soleil de midi était déjà chaud, il y +avait de vagues parfums de violettes et de mousses fraîches +répandus dans les allées du parc de Cerisy. Les mésanges +gazouillaient autour des premiers bourgeons et +semblaient les inviter à s'entr'ouvrir. Tout me parlait +d'amour et d'espérance; j'eus un si vif sentiment de ces +bienfaits du ciel, que j'avais envie de me prosterner sur +les herbes naissantes et de remercier Dieu dans l'effusion +de mon coeur. Je te jure que mon premier amour n'a pas +connu ces joies pures et ces divins ravissements; c'était +un désir plus âpre que la fièvre. Aujourd'hui il me semble +être jeune et ressentir l'amour dans une âme vierge de +passions. Et pendant ce temps tu vois mon spectre épouvanté +errer autour de toi, rêveuse! Oh! jamais je n'ai +été si heureux! jamais je n'ai tant aimé! Ne me rappelle +pas que j'en ai dit autant chaque fois que je me +suis senti amoureux. Qu'importe? on sent réellement ce +qu'on s'imagine sentir. Et d'ailleurs je croirais assez à +une gradation de force dans les affections successives +d'une âme qui se livre ingénument comme la mienne, +je n'ai jamais travaillé mon imagination pour allumer ou +ranimer en moi le sentiment qui n'y était pas encore ou +celui qui n'y était plus; je ne me suis jamais imposé +l'amour comme un devoir, la constance comme un rôle. +Quand j'ai senti l'amour s'éteindre, je l'ai dit sans honte +et sans remords, et j'ai obéi à te Providence qui m'attirait +ailleurs. L'expérience m'a bien vieilli; j'ai vécu deux +ou trois siècles, mais du moins elle m'a mûri sans me +dessécher. Je sais l'avenir, mais pour rien au monde je +n'aurais la froide lâcheté de lui sacrifier le présent. Qui, +moi! moi qui suis si bien habitué à la souffrance, je reculerais +devant elle, je ne disputerais pas à cette avare +destinée les biens que je peux lui arracher encore! Ai-je +donc été si heureux? n'ai-je plus rien à connaître, rien +à posséder de nouveau sous le soleil de ce monde-ci? Je +sens bien que je n'ai pas fini, que je ne suis pas rassasié; +je sens qu'il y a encore des joies pour mon coeur, +puisque mon coeur a encore des désirs et des besoins. Je +veux conquérir ces joies et les savourer, dussé-je les +payer plus chèrement que toutes celles que Dieu m'a fait +expier déjà. Si la destinée de l'homme, ou si la mienne +du moins, est d'être heureux pour souffrir ensuite, et de +tout posséder pour tout perdre, soit! Si ma vie est un +combat, une révolte continuelle de l'espérance contre +l'impossible, j'accepte! Je me sens encore la force de +combattre et d'être heureux un jour au prix de tout le +reste de mes jours futurs. Je défie le sort de m'épouvanter +avant le combat; qu'il me brise s'il est le plus +fort.</p> + +<p>Ne me dis pas que j'expose le bonheur d'un autre avec +le mien. D'abord cet être, là où je le prends, ne serait +qu'infortuné en d'autres mains que les miennes; et puis +ce qu'il est destiné à souffrir avec moi est peu de chose +au prix de ce que je suis résigné à souffrir avec lui. Les +tourments qui m'attendent, je les connais, et je sais ce que +sont les douleurs des autres au prix des miennes. Comment +veux-tu que j'aie de la compassion pour quelqu'un? +Songerais-tu à établir une comparaison entre moi et le reste +des hommes? En fait de souffrance, ne suis-je pas une +exception? Tout autre que toi rirait de cette prétention +et la prendrait pour un imbécile orgueil; mais tu sais +bien que je ne m'en vante pas, et que je m'en plains +dans l'amertume de mon coeur. Tu sais que j'ai souvent +maudit le ciel pour m'avoir refusé la faculté qu'il accorde +si généreusement à tous les hommes, l'oubli! De quoi +ne se consolent-ils pas et de quoi me suis-je jamais consolé? +La douleur les effleure; je ne sais quel vent souffle +sur leurs plaies et les sèche aussitôt. Pourquoi les +miennes saignent-elles éternellement? Pourquoi la première +douleur de ma vie, au lieu de s'en aller dans la +nuit de l'oubli, est-elle toujours devant mes yeux, terrible +et vivante comme le sang prolifique de l'hydre? Pour +tous les humains, le malheur est une hymne funèbre qui +passe, et dont les notes se perdent peu à peu dans l'éloignement; +quand la dernière s'envole, l'oreille n'en conserve +pas le son. Pourquoi mugissent-elles toutes autour +de moi? Pourquoi cet éternel chant de mort qui s'élève +à toute heure dans mon âme et qui me force à pleurer +continuellement mes pertes? Pourquoi mon front est-il +ceint d'épines qui le déchirent à chaque souffle du vent +dans les fleurs dont les autres se couronnent?</p> + +<p>Oh! je vois bien que les autres ne souffrent pas la centième +partie de mon mal. Ils se désolent cent fois plus +haut, parce qu'ils ne savent vraiment pas ce que c'est +que la douleur. Insolents sybarites, ils se plaignent du +pli d'une rose; je vois comme ils se guérissent, comme +ils se consolent, comme ils sont aveuglément dupes d'une +illusion nouvelle. Race stupide et lâche! ils n'affronteraient +pas ces illusions s'ils savaient comme moi ce +qu'elles valent! quand ils sont terrassés par le destin, +ils avouent qu'ils se sont trompés. «Ah! si j'avais su, +disent-ils, que cela devait finir ainsi!» Et moi je sais +comment tout finit, et je commence un amour nouveau! +Tu vois bien que je suis cent fois plus courageux, cent +fois plus infortuné que les autres.</p> + +<p>Fernande souffrira donc avec moi, tu veux que je +trace d'avance l'arrêt de mort de mon bonheur. Eh bien! +sois satisfaite, âme stoïque, vigueur impitoyable! l'un +de nous cessera d'aimer, elle ou moi, qu'importe? celui +qui se détachera le dernier ne sera pas le plus malheureux! +Fernande se consolera; elle est sincère et bonne; +mais elle est faible, la pauvre enfant; faible sera sa douleur.</p> + +<p>Au milieu de mon amour et de ma joie, il y a une +chose qui me déchire et qui m'indigne contre moi, et +contre toi aussi, Sylvia: contre moi, parce que je n'ai +pas songé dans ma dernière lettre à te questionner; +contre toi, parce que tu gardes un dédaigneux silence, +comme si tu me croyais devenu indifférent à ton sort. Si +tu avais cette idée-là, Sylvia, je serais capable de partir +à l'heure même et d'aller te redemander à genoux ta +confiance et ton estime. Oh! dis-moi comment va ton +coeur, infortunée! parle-moi de toi! Comment! depuis +trois semaines il n'est question que de moi, et nous +n'avons pas dit un mot de ta nouvelle situation! La dernière +fois que tu m'en as parlé, tu semblais assez satisfaite; +mais je ne puis me tranquilliser absolument sur +la solitude où je t'ai laissée. Cela est bien rude à ton âge, +Sylvia, et avec ta force! plus on a d'énergie pour résister +à la douleur, plus on en a pour la ressentir. Dis-moi, +dis-moi si tu as pris le dessus. Il ne me semble pas, à +la manière dont tu envisages ma position, que tu aies +trouvé le repos de l'esprit. Parle-moi de ce coeur qui me +juge et me dissèque si sévèrement, et qui a toutes mes +folies, toute mon audace. N'oublie pas du moins, Sylvia, +qu'il y a entre nous un sentiment plus fort que l'amour, +et que tu n'as qu'un mot à dire pour m'envoyer d'un +bout du monde à l'autre.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XI.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE.</h3> + +<p>Ma chère, ta lettre me fait horriblement mal. D'abord +je n'y comprends rien; qu'est-ce que tu entends par la +dépravation? Est-ce l'inconstance, est-ce le besoin de +changer d'amour? En ce cas, j'ai une peur affreuse. +Voici la conversation que je viens d'avoir avec le gros +capitaine Jean, dont je t'ai parlé; tu jugeras ce qui se +passe en moi. Nous avons fait ce matin une promenade +dans le bois de Tilly; nous étions cinq hommes et cinq +femmes, tous en tilbury. Comme il fallait que dans chacune +de ces petites voitures il se trouvât un homme avec +une femme pour diriger le cheval; comme ma mère n'a +pas jugé convenable que je fisse deux lieues dans le tilbury +de Jacques en présence de huit personnes (quoiqu'elle +me laisse tous les jours quatre ou cinq heures +seule avec lui dans notre jardin); comme M. Jacques ne +voulait pas, je suis bien sûre, être le cavalier de ma +mère, et que M. Borel s'est dévoué à sa place; comme +enfin je ne pouvais aller convenablement qu'avec un +homme marié, et que le capitaine Jean est père de +quatre grands enfants, on a décidé unanimement que je +devais avoir ce joli page. Du moment que je n'étais pas +avec Jacques, j'aimais autant celui-là qu'un autre; il me +semblait obligeant et bon homme. Mais c'est le butor le +plus bavard et le plus niais que je connaisse à présent, +et il m'a mis l'esprit dans une telle perplexité que je +suis au désespoir d'avoir fait route avec lui.</p> + +<p>Il est vrai que c'est bien ma faute. Quand je me suis +trouvée tête à tête en conversation avec un homme qui +connaît Jacques depuis vingt ans et qui ne demandait +pas mieux que de causer, je n'ai pu y tenir, et je l'ai +mis sur la voie. D'abord d'un ton moitié amical, moitié +goguenard, il s'est hasardé à me parler de son caractère, +et peu à peu, pressé par mes questions et encouragé par +l'air de plaisanterie que j'affectais, il m'a raconté des +aventures de sa vie. Je ne sais quelle impression cela +m'a faite dans le moment; à présent je suis en proie à +une agitation affreuse; il me semble que je dois conclure +de cette conversation que Jacques est un enthousiaste +et un inconstant, du moins le capitaine me l'a dit +plus de vingt fois. «Vous devez être fière, me disait-il, +d'avoir enchaîné le faucon; il a joliment chassé de petites +perdrix comme vous! mais le voilà dompté et chaperonné +sur le poing de sa châtelaine; coupez-lui les ailes, +si vous voulez qu'il y reste.—Qu'est-ce que cela veut +dire? lui ai-je demandé. Est-ce donc si difficile de garder +le coeur de M. Jacques?—Ah! il y en a plus d'une +qui s'est vantée d'en venir à bout, a-t-il repris. Mais elle +comptait sans son hôte, la pauvrette! Brrr...t! quand on +croyait avoir bien fermé la cage, l'oiseau était parti à +travers les barreaux. Mais je vois que cela ne vous inquiète +pas, et que vous faites votre affaire de le guérir de +cette envie de changer.—Certainement, répondis-je en +tâchant de cacher mon effroi sous un rire forcé. Mais +vous, capitaine, qui êtes un modèle de fidélité, à ce que +dit M. Borel, comment n'avez-vous pas morigéné un peu +M. Jacques?—Ah! que diable voulez-vous! répondit-il +en prenant un air capable, un enthousiaste, un fou! +L'engouement pour les jupons est une vraie maladie chez +lui. Autant il est froid et réservé avec les hommes, autant +il est tendre et empressé auprès des belles; et à qui +est-ce que je le dis? Vous le savez mieux que moi, mademoiselle +Fernande!» Et il se mit à rire d'un gros rire +insupportable. «Il a donc fait bien des folies dans sa vie? +demandai-je. Des folies, répondit-il, des folies dignes +des Petites-Maisons; et pour quelles pécores! les plus +altières <i>carognes</i> (je te répète son expression, parce que +cela me parait nécessaire pour te donner une idée juste +de la manière dont il traite les amours de Jacques), les +plus insolentes <i>chipies</i> que j'aie jamais rencontrées; de +ces femmes belles comme des anges et méchantes comme +des démons, avides, ambitieuses, intrigantes, despotiques; +de ces femmes comme il y en tant, et auxquelles +vous ressemblez si peu, mademoiselle Fernande!—Comment +M. Jacques a-t-il pu s'attacher à de pareilles +femmes?—Il était leur dupe, il les prenait pour de petits +anges, et il voulait couper la gorge à tous ceux qui +n'étaient pas de son avis. Ah! si vous saviez ce que c'est +que Jacques amoureux! Mais qu'est-ce que je dis? Qui +le sait mieux que vous? Il est vrai qu'à cause de vous il +ne rencontre de contradictions nulle part. Quand il +annonce son mariage, tout le monde lui dit qu'il épouse +un petit ange; et la première fois que j'en ai entendu +parler, je me suis écrié: «Ah! parbleu! Jacques, il est +bien temps que tu aimes une femme digne de toi!» Il +m'a serré la main, et en même temps il m'a regardé de +travers; car, s'il est content de vous entendre louer, il +n'en est pas moins furieux quand on parle mal des diablesses +qu'il a aimées. Savez-vous que j'ai failli me battre +avec lui plus de dix fois parce que je voulais l'empêcher +de se ruiner, de se retirer du service et de se marier avec +la plus grande dévergondée de la terre? J'aime Jacques +comme mon enfant; j'ai reçu de lui des services que je +n'oublierai jamais; mais si je me suis un peu acquitté +envers lui, c'est en l'empêchant de faire cette belle équipée.—Comment +l'en avez-vous empêché? Contez-moi +cela.—C'était la marquise Orseolo. Parbleu! c'est une +histoire connue dans tout Milan! La plus belle femme de +l'Italie, et de l'esprit comme un démon. Jacques ne se +trompe pas, du moins sur ces choses-là, et il y a bien +un peu de vanité dans tous ses choix. Il y en avait surtout +dans ce temps-là. Toute l'armée d'Italie était, ma +foi! aux pieds de madame Orseolo, qui se donnait des +airs de patriotisme, chose bien rare parmi les Italiennes, +et qui affichait pour les pauvres Français le plus profond +mépris. Cela tente mon fou de Jacques, et le voilà, avec +sa mine pâle et ses grands yeux tristes, qui se promène +autour de la belle, et la suit comme son ombre, jusqu'à +ce qu'il ait enfin vaincu ce fier courage et soumis cette +farouche vertu. Tout allait bien; Jacques allait jeter le +froc aux orties et emmener cette charmante conquête en +France, non sans l'épouser, comme elle le désirait, et +compléter la plus grande folie qu'il eût jamais faite, lorsque, +par bonheur, j'acquis des preuves flagrantes de l'intimité +un peu trop tendre qui existait entre la dame et +son confesseur, et je me hâtai, comme vous pensez bien, +de les fournir à Jacques, qui ne me dit pas seulement +grand merci, mais qui du moins quitta Milan un quart +d'heure après et disparut pendant six mois. Nous le retrouvâmes +à Naples, aux pieds d'une chanteuse célèbre, +qui ne le subjugua pas moins et qui le trompa de même. +Pour celle-là, il a failli perdre la raison. Je n'en finirais +pas si je vous racontais toutes les aventures de Jacques. +C'est le garçon le plus romanesque, avec cette mine +tranquille que vous lui voyez; mais si bon avec toutes +ses extravagances, si généreux, si brave! Vous serez heureuse +avec lui, mademoiselle Fernande. Si vous ne l'êtes +pas, prenez-moi pour le plus méchant hâbleur de la +terre, et venez me tirer les oreilles.»</p> + +<p>Tu dois voir ce que c'est que Jacques maintenant; dis-le-moi, +ma chère Clémence; car, pour moi, je le sais +un peu moins qu'auparavant. Mais je suis triste à mourir. +Ce Jacques, qui dit m'aimer tant, et qui a déjà usé son +coeur pour des êtres si méprisables; ces enthousiasmes +aveugles auxquels il est sujet, et qui le poussent à sacrifier +tout à l'objet de son fol amour, et à lui faire des serments +éternels qu'il doit bientôt après rompre et détester!... +Et s'il me traitait ainsi! si la veille de mon mariage +il se dégoûtait de moi; le lendemain, ce serait encore +pis!... Oh! Clémence, Clémence, dans quel abîme suis-je +près de tomber! Dis-moi ce qu'il faut faire. Depuis +quelques jours je vois Jacques à peine. Il est occupé de +préparer tout pour ce mariage, et il va à Tours et à Amboise +deux ou trois fois par semaine. D'ailleurs, l'effroi +qu'il m'inspire commence à devenir si grand que je crains +d'avoir une explication avec lui et de me laisser rassurer. +Cela lui est si facile, et j'ai tant besoin de croire en lui! +Je me sens si malheureuse quand je doute!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XII.</h3> + +<h3>De SYLVIA A JACQUES.</h3> + +<p>Va donc où t'emporte ta destinée! J'aime mieux cette +lettre-ci que l'autre: elle est franche, du moins. Ce que +je crains le plus, c'est de te voir retomber dans les illusions +de ta jeunesse. Mais si tu abordes hardiment le péril, +si tu vois clair à les pieds, tu franchiras peut-être +l'abîme. Qui sait ce qui peut vaincre le courage d'un +homme? Tu es las de disputer lentement la partie, et tu +joues tout ton avenir sur un dernier coup de dés. Si tu +perds, souviens-toi qu'il te reste un coeur ami pour t'aider +à supporter le reste de ta vie, ou pour te tenir compagnie, +si tu veux t'en débarrasser.</p> + +<p>Tu me dis de te parler de moi, et tu me reproches de +garder un dédaigneux silence. Sais-tu pourquoi, Jacques, +j'envisage si sévèrement la nouvelle phase d'amour où +entre ta destinée? Sais-tu pourquoi j'ai peur, pourquoi +je t'ai averti du danger, pourquoi je te vois d'un oeil +sombre marcher à sa rencontre? Tu ne l'as pas deviné? +C'est que moi aussi je suis perdue sur cette mer orageuse; +moi aussi je m'abandonne au destin, et je place tout ce +qui me reste de force et d'espoir sur le hasard d'un chiffre. +Octave est ici; je l'ai vu, je lui ai pardonné.</p> + +<p>J'ai fait une grande faute en ne prévoyant pas qu'il +viendrait. J'ai arrangé toute ma situation pour oublier +son absence, et non pour combattre son retour. Il est +venu, j'ai été surprise; la joie a été plus forte que la +raison.</p> + +<p>Je parle de joie! et toi aussi tu en parles. Quelle joie +que la nôtre! Sombre comme la flamme de l'incendie, +sinistre comme les derniers rayons du soleil qui perce +les nues avant la tempête! Nous joyeux! quelle dérision! +Oh! quels êtres sommes-nous, et pourquoi voulons-nous +toujours vivre la même vie que les autres?</p> + +<p>Je sais que l'amour seul est quelque chose, je sais +qu'il n'y a rien outre sur la terre. Je sais que ce serait +une lâcheté que de le fuir par crainte des douleurs +qui l'expient; mais vraiment, quand on voit si bien sa +marche et ses résultats, peut-on goûter des joies bien +pures? Pour moi, cela m'est impossible. Il y a des moments +où je m'échappe des bras d'Octave avec haine et +avec terreur, parce que je vois dans le rayonnement de +son front l'arrêt de mon futur désespoir. Je sais que son +caractère n'a aucun rapport avec le mien; je sais qu'il +est trop jeune pour moi, je sais qu'il est bon sans être +vertueux, affectueux, mais incapable de passion; je sais +qu'il ressent l'amour assez fortement pour commettre +toutes les fautes, mais pas assez pour faire quelque chose +de grand. Enfin je ne l'<i>estime</i> pas, dans l'acception particulière +que toi et moi donnons à ce mot.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/04.png"></p> + +<p>Quand j'ai commencé à l'aimer, j'ai chéri en lui cette +faiblesse qui me fait souffrir maintenant. Je n'ai pas prévu +qu'elle me révolterait bientôt. En vérité, j'ai fait ce que +tu fais sans doute à présent. J'ai trop compté sur la générosité +de mon amour. Je me suis imaginé que, plus il +avait besoin d'appui et de conseil, plus il me deviendrait +cher en recevant tout de moi; que le plus heureux, le +plus noble amour d'une femme pour un homme devait +ressembler à la tendresse d'une mère pour son enfant. +Hélas! j'avais tant cherché la force, et mes tentatives +avaient été si déplorables! En croyant m'appuyer sur des +êtres plus grands que moi, je m'étais sentie si durement +repoussée par un froid de glace! Je me disais: La force +chez les hommes, c'est l'insensibilité; la grandeur; c'est +l'orgueil; le calme, c'est l'indifférence. J'avais pris le +stoïcisme en aversion après lui avoir voué un culte insensé. +Je me disais que l'amour et l'énergie ne peuvent +habiter ensemble que dans des coeurs froissés et désolés +comme le mien, que la tendresse et la douceur étaient +le baume dont j'avais besoin pour me guérir, et que je +les trouverais dans l'affection de cette âme ingénue. +Qu'importe, pensai-je, qu'il sache ou non supporter la +douleur? Avec moi, il n'aura pas à la connaître. Je prendrai +sur moi tout le poids de la vie. Son unique affaire +sera de me bénir et de m'aimer.</p> + +<p>C'était là un rêve comme les autres; je n'ai pas tardé +à souffrir de cette erreur, et à reconnaître que si, dans +l'amour, un caractère devait être plus fort que l'autre, +ce ne devait pas être celui de la femme. Il faudrait du +moins qu'il y eût quelque compensation; ici il n'y en a +pas. C'est moi qui suis l'homme; ce rôle me fatigue le +coeur, au point que je deviens faible moi-même par dégoût +de la force.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/05.png"></p> + +<p>Et pourtant il y a de bien belles choses dans le coeur +de cet enfant! Quels trésors de sensibilité, quelle pureté +de moeurs, quelle foi naïve dans le coeur d'autrui et dans +le sien propre! Je l'aime parce que je ne connais pas +d'homme meilleur. Celui qui est à part de tous les autres +ne m'inspire et ne ressent pour moi que de l'amitié.—L'amitié, +c'est une sorte d'amour aussi, immense et sublime +en de certains moments, mais insuffisante, parce +qu'elle ne s'occupe que des malheurs sérieux et n'agit +que dans les grandes et rares occasions. La vie de tous +les jours, cette chose si odieuse et si pesante dans la solitude, +cette succession continuelle de petites douleurs +fastidieuses que l'amour seul peut changer en plaisirs, +l'amitié dédaigne de s'en occuper. Vous êtes capable, +comme vous le dites fort bien, de tout quitter pour venir +me tirer d'une situation malheureuse et de courir d'un +bout du monde à l'autre pour me rendre un service; mais +vous n'êtes pas capable de passer huit jours tranquilles +avec moi, sans penser à Fernande, qui vous aime et vous +attend. Et cela doit être ainsi, car pour moi c'est la +même chose. Je sacrifierais tout mon amour pour vous +sauver d'un malheur, je n'en détacherais pas une parcelle +pour vous préserver d'une contrariété. Il semble +donc que la vie doive être divisée en deux parts: l'intimité +avec l'amour, le dévouement avec l'amitié. Mais +j'ai beau faire pour me persuader que je suis contente +de cet arrangement, j'ai beau me répéter que Dieu m'a +servie avec prodigalité en me donnant un amant comme +Octave et un ami comme vous; je trouve l'amour bien +puéril et l'amitié bien austère. Je voudrais avoir pour +Octave la vénération que j'ai pour vous, sans perdre la +douce tendresse et la vive sollicitude que j'ai pour lui. +Rêve insensé! Il faut accepter la vie comme Dieu l'a +faite. C'est difficile, Jacques, bien difficile!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIII.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE.</h3> + +<p>Ne m'écris pas, ne me réponds pas. Ne me parle plus +de prudence, et ne cherche plus à me mettre en garde +contre le danger. C'est fini; je m'y jette les yeux bandés. +J'aime: est-ce que je suis capable de voir clair à quelque +chose! Il en sera ce que Dieu voudra. Qu'importe, +après tout, que je sois heureuse ou non? Suis-je donc +un être si précieux, pour que nous nous en occupions +tant? Et à quoi mènent toutes les prévisions? Elles +n'empêchent pas qu'on se risque, et elles font qu'on se +risque lâchement. Ne me décourage donc plus, ne me +parle plus de Jacques, mais laisse-moi t'en parler toujours.</p> + +<p>Hier il est venu me surprendre dans le parc. J'étais +assise sur un banc; j'avais la tête dans mes deux mains, +et je pleurais. Il a voulu savoir la cause de mon chagrin, +et il s'est mis en colère parce que je refusais de parler. +Mais quelle colère! Il me prenait dans ses bras et me +serrait avec tant de force qu'il me faisait mal, et pourtant +je n'avais ni peur ni ressentiment de le voir me +brutaliser ainsi. Il me secouait la main d'un air d'autorité, +en me disant: «Parle donc, je veux que tu parles, +réponds-moi tout de suite; qu'as-tu?» Et moi, qui déteste +le commandement, j'ai eu du plaisir à entendre le +sien. Le coeur m'a bondi de joie, comme lorsqu'il m'a +tutoyée pour la première fois, en me faisant traverser +un ruisseau et me disant: «Saute donc, peureuse!» +Oh! bien plus cette fois! Ce que j'ai ressenti, Clémence, +est inexplicable. Tout mon coeur a été au-devant du sien, +comme un esclave qui se jetterait aux pieds de son +maître, ou comme un enfant dans le sein de sa mère. +Ces choses-là ne peuvent pas tromper; je sens que je +l'aime, parce que je dois l'aimer, parce qu'il le mérite, +parce que Dieu ne permettrait pas que j'éprouvasse +cette confiance et cet entraînement pour un méchant +homme. Pressée par ses questions, je lui ai parlé de ma +conversation avec le capitaine Jean, et de l'effroi insurmontable +qu'il m'avait laissé. «Ah! en effet, m'a-t-il dit, +je voulais te parler des craintes auxquelles tu t'abandonnes +et des questions que tu as faites à Borel et à sa +femme. Cela m'embarrassait un peu; que puis-je te dire? +que les reproches de Borel ne sont pas fondés, que les +histoires du capitaine sont fausses? Il m'est impossible +de mentir. Il est vrai que j'ai des défauts très-graves, et +que j'ai fait beaucoup de folies. Mais qu'est-ce que cela a +donc de commun avec toi et avec l'avenir qui nous attend? +Je ne puis rien le jurer, sinon que je suis un honnête +homme, et que je n'aurai jamais avec toi un mauvais +procédé. Prends acte de ces paroles-là, s'il te faut +des paroles pour te rassurer, et quitte-moi la première +fois que j'y manquerai. Mais si tu as cru que tu ne souffrirais +jamais de mon caractère et que tu n'aurais jamais +rien à lui reprocher, tu as compté faire en ce monde le +voyage d'Eldorado, et tu as rêvé une destinée qui n'es +permise à personne sur la terre.» Puis il s'est tu tout à +coup, et il est resté triste et silencieux; moi aussi. Enfin, +il a fait un effort sur lui-même, et il m'a dit: «Vous +voyez bien, ma pauvre enfant, que vous souffrez déjà. +Ce n'est pas la première fois, et ce ne sera pas malheureusement +la dernière. N'avez-vous donc jamais entendu +dire que la vie est un tissu de douleurs, une vallée de +larmes?» Le ton triste et amer dont il a dit ces paroles +m'a tellement brisé le coeur, que mes pleurs ont recommencé +à couler malgré moi. Il m'a serrée dans ses bras, +et il s'est mis à pleurer aussi. Oui, Clémence, il a pleuré, +cet homme ci grave et si accoutumé sans doute à voir +couler les larmes des femmes. Les miennes l'ont gagné. +Oh! comme son coeur est sensible et généreux! C'est en +ce moment que je l'ai bien senti: il importe peu que +Jacques ait trente-cinq ans. A-t-il pu être meilleur et +plus digne d'amour à vingt-cinq?</p> + +<p>Quand je l'ai vu ainsi, j'ai jeté mes bras autour de son +cou. «Ne pleure pas, Jacques, lui ai-je dit; je ne mérite +pas ces nobles larmes. Je suis un être lâche et sans +grandeur; je ne m'en suis pas aveuglément rapportée à +toi, comme je devais le faire. Je t'ai soupçonné, j'ai +voulu fouiller dans les secrets de ta vie passée! Pardonne-moi; +ton chagrin est une punition trop sévère.—Laisse-moi +pleurer, m'a-t-il dit, et sois bénie pour m'avoir +donné cette heure d'attendrissement et d'effusion; +il y a bien longtemps que cela ne m'était arrivé. Ne sens-tu +pas, Fernande, que ce qu'il y a de plus doux au +monde, c'est la tristesse qu'on partage, et que les larmes +qui se mêlent à d'autres larmes sont un baume pour la +douleur? Puissé-je pleurer souvent avec toi, et puisses-tu +ne jamais pleurer seule!»</p> + +<p>Oh! c'est fini, qu'on me dise de Jacques tout ce qu'on +voudra, je n'écoute plus que lui. Ne me blâme pas, mon +amie, ne me fais pas souffrir inutilement. Je m'abandonne +à mon destin; qu'il soit ce qu'il plaira à Dieu! +pourvu que Jacques m'aime, je suis sûre de tout supporter.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIV.</h3> + +<h3>DE JACQUES A FERNANDE.</h3> + +<p>Je voulais vous dire bien des choses l'autre soir, et je +n'ai pu parler; nos larmes se sont mêlées, nos coeurs se +sont entendus. Cela suffit pour deux amants, mais pour +deux époux ce n'est peut-être pas assez. Votre esprit a +peut-être besoin d'être rassuré et convaincu. Je demande +à votre affection une preuve de confiance bien grande, +ô mon enfant! en vous priant d'accepter mon nom et de +partager mon sort; et je m'étonne de l'abandon avec lequel, +me connaissant aussi peu, vous vous en êtes jusqu'ici +rapportée à moi. Il faut que votre âme soit bien +noble et bien généreuse, ou que vous ayez deviné que +vous n'aviez rien à craindre du vieux Jacques. Je crois +à l'un et à l'autre, à votre confiance et à votre pénétration. +Mais je sens bien que jusqu'ici votre coeur a fait +tous les frais de cette sécurité, et que j'ai été muet et +nonchalant; enfin qu'il est temps que je vous aide à m'estimer +un peu.</p> + +<p>Je ne vous parlerai pas d'amour. Il me serait impossible +de vous prouver que le mien doit vous rendre éternellement +heureuse; je n'en sais rien, et je puis dire +seulement qu'il est sincère et profond. C'est du mariage +que je veux vous parler dans cette lettre, et l'amour est +une chose à part, un sentiment qui entre nous sera tout +à fait indépendant de la loi du serment. Ce que je vous +ai demandé, ce que vous m'avez promis, c'est de vivre +avec moi, c'est de me prendre pour votre appui, pour +votre défenseur, pour votre meilleur ami. L'amitié seule +est nécessaire à ceux qui associent leur destinée par une +promesse mutuelle. Quand cette promesse est un serment +dont l'un peut abuser pour faire souffrir l'autre, il +faut que l'estime soit bien grande des deux côtés, et surtout +du côté de celui que les lois humaines et les croyances +sociales placent dans la dépendance de l'autre. C'est +de cela, Fernande, que je veux m'expliquer formellement +avec vous, afin que si vous livrez aveuglément votre +coeur à l'amour, vous sachiez du moins à qui vous confiez +le soin de votre indépendance et de votre dignité.</p> + +<p>Vous devez avoir pour moi cette estime et cette amitié, +Fernande; je les mérite, je le dis sans orgueil et +sans forfanterie; je suis assez vieux pour me connaître, +et pour savoir de quoi je suis capable. Il est impossible +que j'aie jamais envers vous un tort assez grave pour les +perdre, ou même pour les compromettre. Je vous parle +ainsi parce que je vous estime et que je crois en vous. +Je sais que vous êtes juste, que vous avez l'âme pure et +le jugement sain. Avec cela il est également impossible +que vous m'accusiez sans motif, ou que du moins vous +n'acceptiez pas ma justification quand elle sera éclatante +de vérité.</p> + +<p>Il faut cependant tout prévoir: l'amour peut s'éteindre, +l'amitié peut devenir pesante et chagrine, l'intimité +peut être le tourment de l'un de nous, peut-être de tous +les deux. C'est dans ce cas que votre estime m'est nécessaire! +Pour avoir le courage de m'abandonner votre +liberté, il faut que vous sachiez que je ne m'en emparerai +jamais. Êtes-vous bien sûre de cela? Pauvre enfant! +vous n'y avez peut-être pas seulement songé. Eh +bien! pour répondre aux terreurs qui pourraient naître +en vous, pour vous aider à les chasser, j'ai à vous faire +un serment; je vous prie de l'enregistrer, et de relire +cette lettre toutes les fois que les propos du monde ou +les apparences de ma conduite vous feront craindre quelque +tyrannie de ma part. La société va vous dicter une +formule de serment. Vous allez jurer de m'être fidèle et +de m'être soumise, c'est-à-dire de n'aimer jamais que +moi et de m'obéir en tout. L'un de ces serments est une +absurdité, l'autre une bassesse. Vous ne pouvez pas répondre +de votre coeur, même quand je serais le plus +grand et le plus parfait des hommes; vous ne devez pas +me promettre de m'obéir, parce que ce serait nous avilir +l'un et l'autre. Ainsi, mon enfant, prononcez avec confiance +les mots consacrés sans lesquels votre mère et le +monde vous défendraient de m'appartenir; moi aussi je +dirai les paroles que le prêtre et le magistrat me dicteront, +puisqu'à ce prix seulement il m'est permis de vous +consacrer ma vie. Mais à ce serment de vous protéger +que la loi ma prescrit, et que je tiendrai religieusement, +j'en veux joindre un autre que les hommes n'ont pas jugé +nécessaire à la sainteté du mariage, et sans lequel tu ne +dois pas m'accepter pour époux. Ce serment, c'est de la +respecter, et c'est à tes pieds que je veux le faire, en +présence de Dieu, le jour où tu m'auras accepté pour +amant.</p> + +<p>Mais dès aujourd'hui je le prononce, et tu peux le regarder +comme irrévocable. Oui, Fernande, je te respecterai +parce que tu es faible, parce que tu es pure et +sainte, parce que tu as droit au bonheur, ou du moins +au repos et à la liberté. Si je ne suis pas digne de remplir +à jamais ton âme, je suis capable au moins de n'en +être jamais le bourreau ni le geôlier. Si je ne puis t'inspirer +un éternel amour, je saurai t'inspirer une affection +qui survivra dans ton coeur à tout le reste, et qui +t'empêchera d'avoir jamais un ami plus sûr et plus précieux +que moi. Souviens-toi, Fernande, que quand tu +me trouveras le coeur trop vieux pour être ton amant, +tu pourras invoquer mes cheveux blancs, et réclamer de +moi la tendresse d'un père. Si tu crains l'autorité d'un +vieillard, je tâcherai de me rajeunir, de me reporter +à ton âge, pour te comprendre et pour t'inspirer la +confiance et l'abandon que tu aurais pour un frère. Si +je ne réussis à remplir aucun de ces rôles; si, malgré +mes soins et mon dévouement, je te suis à charge, je m'éloignerai, +je te laisserai maîtresse de tes actions, et tu +n'entendras jamais une plainte sortir de ma bouche.</p> + +<p>Voilà ce que je puis te promettre; le reste ne dépend +pas de moi. Adieu, mon ange, réponds-moi; ta mère te +laisse toute la liberté possible. Mon domestique ira chercher +ta lettre demain matin. Je serai forcé de passer la +journée à Tours.</p> + +<p>Ton ami,<br> +JACQUES.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XV.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A JACQUES</h3> + +<p>Oui, j'ai confiance en vous, je crois à votre honneur. +Je n'avais pas besoin de vos serments pour savoir que je +ne serai jamais ni avilie ni opprimée par vous. Je suis une +enfant, et l'on ne s'est guère donné la peine de former +mon esprit; mais j'ai le coeur fier, et ma simple raison +a suffi pour m'éclairer sur certaines choses. J'ai horreur +de la tyrannie, et si, dès les premiers regards que j'ai +jetés sur vous, je ne vous avais pas deviné tel que vous +êtes, je ne vous aurais jamais estimé, jamais aimé. Ma +mère m'a toujours dit qu'un mari était un maître, et +que la vertu des femmes est d'obéir. Aussi j'étais bien +résolue à ne pas me marier, à moins de rencontrer un +prodige. Cela n'était guère probable, et il m'était beaucoup +plus facile de croire que j'arriverais tranquillement +à l'espèce d'indépendance assurée aux vieux jours des +filles sans dot. Cependant je me figurais quelquefois que +Dieu ferait un miracle en ma faveur, et qu'il m'enverrait +un de ses anges sous les traits d'un homme, pour me +protéger en cette vie. C'était un rêve romanesque, dont je +ne me vantais pas à ma mère, mais que je n'avais pas la +force de repousser. Quand j'étais assise à mon métier +auprès de la fenêtre, et que je voyais le ciel si bleu, les +arbres si verts, toute la nature si belle et moi si jeune! +oh! alors, il m'était impossible de croire que j'étais destinée +à la captivité ou à la solitude. Que voulez-vous? +J'ai dix-sept ans; à mon âge on n'a pas toute la raison +possible, et voilà que la Providence se met en tête de +me traiter en enfant gâté. Vous arrivez un beau matin, +Jacques, avant que j'aie encore souffert de l'ennui, avant +que les larmes du découragement aient gâté ma fraîcheur +de pensionnaire, tout au beau milieu de mes rêves et de +mes folles espérances. Voilà que vous venez tout réaliser +sans que j'aie eu le temps de douter et de craindre! +Vraiment, il n'y a pas longtemps que je lisais encore +des contes de fées; c'était toujours la même chose, mais +c'était bien beau! C'était toujours une pauvre fille maltraitée, +abandonnée, ou captive, qui, par les fentes de +sa prison, ou du haut d'un des arbres du désert, voyait +passer, comme dans un rêve, la plus beau prince du +monde, escorté de toutes les richesses et de toutes les +joies de la terre. Alors la fée entassait prodiges sur prodiges +pour délivrer sa protégée; et, un beau jour, Cendrillon +voyait l'amour et le monde à ses pieds. Il me semble +que c'est là mon histoire. J'ai dormi dans ma cage, +et j'ai fait des songes dorés que vous êtes venu changer +en certitudes, si vite, que je ne sais pas encore bien si +je dors ou si je veille.</p> + +<p>Aussi j'ai eu un peu peur. Le bonheur m'est venu si +promptement et si magnifiquement, que je n'ose y croire. +Je crois pourtant que vous m'aimez et que vous êtes le +meilleur des hommes; je sais que votre conduite sera +telle que vous me l'annoncez; je sais, de mon côté, que +je n'en serai pas indigne, et ces serments que vous me +faites de ne point m'asservir, je vous les fais aussi: je +m'engage à ne point exercer sur vous la tyrannie des +prières, des reproches et des convulsions, dont les femmes +savent si bien tirer parti. Quoique je n'aie pas votre +expérience, je crois pouvoir répondre de ma fierté.</p> + +<p>Ce n'est donc pas l'austérité du mariage qui m'effraie. +Vous m'aimez et vous m'offrez tout ce que vous possédez; +j'accepte, parce que je vous aime. Si un jour nous +cessions de nous estimer, je ne suis pas inquiète de mon +sort: je sais assez travailler pour gagner ma vie, et je +ne vois en ce genre aucun malheur capable de m'épouvanter +assez pour m'empêcher d'accepter le bonheur que +vous m'offrez aujourd'hui; ce n'est pas la misère, ce ne +sont pas les malheurs vulgaires de la société qui m'inquiètent, +c'est l'amour que vous avez pour moi, c'est +surtout celui que je ressens pour vous. Vous ne voulez +pas m'en parler, Jacques, et c'est la seule chose qui +m'occupe et qui m'intéresse.</p> + +<p>Peu t'être que j'agis contre la pudeur en vous parlant +de cela, maintenant que vous affectez de m'entretenir de +tout autre sentiment; mais vous m'avez habituée à vous +dire sans détour tout ce qui me vient à l'esprit. Vous +m'avez dit souvent qu'il n'y avait rien au monde de plus +hypocrite et de moins pur que certaines habitudes de réserve +que les femmes s'imposent dans leur conduite et +dans leurs discours. Je me livre donc sans crainte et sans +honte, avec vous, à toutes les impulsions de mon coeur.</p> + +<p>Si je vous épousais pour les raisons qui décident au +mariage les trois quarts des jeunes personnes avec lesquelles +j'ai été élevée, je me contenterais de ce que vous +me promettez; et, pourvu que je fusse assurée d'être +riche et indépendante, je ferais bon marché de votre +amour et du mien. Mais il n'en est pas ainsi, Jacques. +Comment avez-vous pu croire qua j'eusse peur d'autre +chose que de perdre cet amour que vous avez pour moi +maintenant? Je sais bien que vous resterez mon ami, +mais pensez-vous que cela me suffise et me console? Ah! +tenez, ne parlons pas de notre mariage, parlons comme +si nous étions seulement destinés à être amants. Il y +a quelque chose de bien plus solennel que la loi et le +serment, comme vous dites, il y a ce qui se passe en +moi, l'attachement que j'ai pour vous, la force que cet +attachement prend de jour en jour, le besoin da m'isoler +de tout le reste, de n'aimer et de ne plus voir que +vous sur la terre. C'est là ce qui me fait frémir, car je +sens que mon amour sera éternel, et vous, vous ne savez +rien du vôtre. Cette incertitude est affreuse, après ce +qui m'a été dit de votre caractère enthousiaste, et de la +facilité avec laquelle vous savez passer d'une passion à +une autre. Oh! Jacques, il vous en coûtait si peu de me +dire deux mots qui m'auraient rassurée plus que toute +votre lettre, et que j'aurais crus aveuglément: <i>Je t'aimerai +toujours!</i> Pourquoi, au moment de les dire, vous +arrêtez-vous comme frappé de la crainte de commettre +un sacrilège? Vous pouvez répondre d'une éternelle amitié, +vous pouvez promettre un dévouement sublime, un +désintéressement héroïque, une générosité au-dessus de +tous les préjugés, capable de tous les sacrifices, de toutes +les douleurs, mais quant <i>au reste, il ne dépend pas de +vous</i>! Ces paroles sont affreuses, Jacques, effacez-les; +je vous renvoie votre lettre. Je ne veux pas de ces autres +serments, je n'en ai pas besoin; ils ont l'air d'un traité, +d'une capitulation entre nous. Quand vous me pressez +sur votre coeur en me disant: «O mon enfant, que je +t'aime!» je suis bien plus sûre de mon bonheur.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVI.</h3> + +<h3>DE JACQUES A FERNANDE.</h3> + +<p class="droite">De Tours, le...</p> + +<p>Ange de ma vie, dernier rayon du soleil qui luira sur +mon front chauve! ne me rends pas fou, épargne ton +vieux Jacques, il a besoin de sa raison et de sa force... +Tu ne sais pas, tu ne sais pas, pauvre enfant, ce que tu +promets et ce que tu demandes. Tu ne songes pas que +tu as dix-sept ans et moi le double; que tu seras encore +une enfant quand je serai vieux; que l'avenir est plein +d'effroi pour moi, si je m'abandonne à de trop riants +désirs, à de trop folles ambitions. Et tu crois que c'est +la crainte de changer d'amour qui m'empêche de te promettre +le même amour que tu me jures? Sais-tu que je +n'ai jamais changé le premier, et que, dès les jours les +plus ardents de ma jeunesse, après ma première déception, +je suis resté cinq ans entiers sans aimer et sans regarder +une seule femme? Est-ce là passer aisément d'une +passion à une autre? Va, ceux qui prétendent m'avoir +étudié et qui essaient de te raconter ma vie ne connaissent +guère ni l'un ni l'autre. T'ont-ils dit qu'avant de +renoncer à une affection j'y avais été contraint par le +mépris? Savent ils ce qu'eût été pour moi une passion +fondée sur une estime réelle? Savent-ils seulement ce +qu'il m'en a coûté pour ne pas pardonner, et combien j'ai +été près de m'avilir à ce point? Mais qui est-ce qui me +connaît? qui est-ce qui m'a jamais compris? Je n'ai +jamais rien raconté de mes souffrances ni de mes joies à +ces hommes qui se mêlent de me juger, et qui n'ont de +commun avec moi que le sang-froid au champ de bataille +et le stoïcisme du soldat en campagne. Il faut t'en rapporter +à moi, Fernande, à moi seul, qui me connais bien +et qui n'ai jamais rien promis en vain. Oui, je t'aimerai +toujours, si tu le veux, si tu peux le désirer toujours. +Peut-être sera-ce possible entre nous, qui sait? Tu es +sûre de toi, cher ange? Oh! qu'il est triste, le sourire +qui me vient sur les lèvres quand je lis les serments! +qu'il est difficile de résister à l'espérance que tu me +donnes et de ne pas m'y abandonner follement! Vieillesse +de l'esprit, que tu es difficile à concilier avec la jeunesse +du coeur!</p> + +<p>Tu le vois, pour vouloir nous tourmenter de l'avenir, +nous arrivons à douter l'un de l'autre et à nous le dire, +ce qu'il y a de plus cruel et de plus triste au monde. +Pourquoi chercher à soulever les voiles sacrés du destin? +Les coeurs les plus fermes ne résistent pas toujours à +son choc inévitable. Quelles promesses, quels serments +peuvent lier l'amour? Sa plus sûre garantie, c'est la foi +et l'espoir; ah! gardons-nous d'interroger trop souvent +le livre mystérieux où la durée de notre bonheur est +écrite de la main de Dieu; acceptons le présent avec reconnaissance, +et sachons en jouir sans le laisser empoisonner +par la crainte du lendemain. Quand il ne devrait +durer qu'un an, qu'une semaine; quand je devrais payer +un seul jour de ta tendresse par toute une vie de solitude +et de regrets, je ne me plaindrais pas, et mon coeur conserverait +envers Dieu et envers toi une éternelle reconnaissance. +Lance-toi donc avec courage sur cette mer +incertaine de ta vie, où les prévisions ne servent de rien, +où la force elle-même n'est bonne qu'à périr vaillamment. +Il n'y a pas de conquête pour ceux qui ne veulent +pas combattre; il n'y a pas de jouissance pour ceux que +la peur inquiète. Viens dans mes bras sans crainte et +sans fausse honte; sois toujours naïve comme l'enfance, +ô ma vierge! ô ma sainte, ne rougis pas de me dire ton +amour. La chasteté est nue comme Ève avant sa faute. +L'homme qui a vécu vingt ans soldat au milieu des nations +avilies, des moeurs méprisées, des coutumes foulées +aux pieds; qui a traversé l'Europe bouleversée au +milieu d'une société de vainqueurs grossiers et vains, +sans contracter un vice, sans recevoir une souillure, celui-là +peut-être est digne de toi, au moins pour quelques +années. Si plus tard la vieillesse dessèche son coeur, si +l'égoïsme et la triste jalousie remplacent en lui l'amour +et le dévouement, cesse de l'aimer, tu en auras le droit; +car ce ne sera plus le Jacques que tu auras connu et à +qui tu auras promis de l'aimer toujours.</p> + +<p>Si tout cela ne te rassure pas, si tu exiges de moi +d'autres serments, il m'est impossible de te rien dire de +plus. Je suis honnête, mais je ne suis pas parfait; je suis +un homme et non pas un ange. Je ne puis pas te jurer +que mou amour suffira toujours aux besoins de ton âme; +il me semble que oui, parce que je le sens ardent et vrai; +mais ni toi ni moi ne connaissons ce qu'a de force et de +durée en toi la faculté de l'enthousiasme, qui seule fait +différer l'amour moral de l'amitié. Je ne puis te dire que +chez moi cet enthousiasme survivrait à de grandes déceptions; +mais la tendresse paternelle ne mourrait pas +dans mon coeur avec lui. La pitié, la sollicitude, le dévouement, +je puis jurer ces choses-là, c'est le fait de +l'homme; l'amour est une flamme plus subtile et plus +sainte, c'est Dieu qui le donne et qui le reprend. Adieu; +ne dédaigne pas l'amitié de ton vieux Jacques.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVII.</h3> + +<h3>DE SYLVIA A JACQUES.</h3> + +<p>Maintenant que vous êtes à la veille de vous marier, +maintenant que nous entrons dans une phase nouvelle de +ce sentiment sans nom que nous avons l'un pour l'autre, +il faut que vous me disiez la vérité sur un des points les +plus importants de ma destinée. Jusqu'ici j'ai dû et j'ai pu +respecter votre silence; à présent je ne le puis plus. Vous +étiez mon seul appui sur la terre, je vais peut-être vous +perdre; dois-je accepter encore votre protection et vos +dons? Quand vous étiez indépendant, il m'importait peu +de savoir si vous étiez mon tuteur ou mon bienfaiteur; +à présent, vous allez avoir une famille étrangère à moi, +vos biens lui appartiendront légitimement; je n'en veux +pas prendre la plus légère partie si je n'ai des droits sacrés +à votre sollicitude. D'ailleurs, cette incertitude +m'est pénible, et l'obscurité répandue à mes propres +yeux sur nos relations jette dans ma vie des doutes effrayants +et bizarres. Octave lui-même n'est pas tranquille; +il n'a pas assez de grandeur d'âme pour se fier +aveuglément à ma parole, et pas assez d'énergie dans la +volonté pour m'accuser franchement. Les commentaires +insolents des curieux de cette ville se réduisent à ceci, +que vous avez été mon amant, et que vous me faites <i>un +sort</i> par délicatesse. Je méprise ces inconvénients inévitables +de mon isolement et de ma naissance. Habituée +de bonne heure à n'avoir pas de famille et à faire péniblement +ma route au milieu d'un monde froid et méprisant, +qui me disait à chaque pas: «Qui êtes vous? d'où +venez-vous? à qui appartenez-vous?» je n'ai jamais +compté sur ce qu'on appelle la <i>considération</i>. J'aurais +pu l'acquérir peut-être en me faisant connaître, en me +cherchant des amis; mais je n'en sentais pas le besoin: +votre affection me suffisait et remplissait ma vie quand +l'amour ne l'occupait pas.</p> + +<p>A présent, vous allez peut-être me manquer; vos nouvelles +affections vont nous séparer; il faut que j'essaie de +me rattacher plus intimement à Octave; il faut que je lui +pardonne d'avoir douté de moi, ce que je n'aurais pardonné +en aucune autre circonstance de ma vie, et que je +descende à lu rassurer en lui donnant une preuve de +mon innocence. Cette preuve, je suis presque sûre qu'un +mot de vous peut la fournir; en vain vous me l'avez refusé, +j'ai deviné depuis longtemps ce que nous sommes +l'un à l'autre. Tracez-la donc, celle parole, afin qu'elle +mette entre nous une ligne sacrée que le soupçon n'ose +pas franchir, afin qu'elle m'autorise à dormir tranquille +sous le toit d'une maison qui vous appartient. Avouez +que je ne suis pas la fille d'un de vos amis; avouez que +vous êtes mon frère. Vous avez fait un serment au lit de +mort de celui qui m'a donné le jour; vous devez le +rompre, il y va de tout le repos de ma vie. Qu'importe +que je sache le nom de mon père? je ne l'ai pas connu, +je ne peux pas l'aimer; mais je lui pardonne de m'avoir +abandonnée. Quel qu'il soit, je ne le maudirai jamais; +je le bénirai peut-être, s'il est ton père.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVIII.</h3> + +<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3> + +<p>J'ai beaucoup réfléchi à ta demande. Lorsque j'ai fait +un serment au lit de mort de ton père, je me suis réservé +le droit de le rompre un jour, si certaines circonstances +le rendaient nécessaire à ton repos et à ton honneur. Je +crois, en effet, que ce moment est venu; mais vraiment +ce que j'ai à te dire est si peu satisfaisant, si incertain, +que je ferais peut-être mieux de me taire et de rester +ton frère adoptif. Pourtant, si tu refuses mon appui, il +faut parler, il faut rassurer ta fierté, et te dire que tu ne +dois pas mon dévouement à la compassion, mais à un +sentiment de devoir, à un lien du sang que mon coeur +a accepté et légitimé du jour où il t'a connue. J'ai la conviction +intime que tu es ma soeur: je n'en ai pas la certitude, +je n'en pourrai jamais fournir la preuve; mais tu +peux dire à l'univers entier que je n'ai jamais eu pour +toi que les sentiments d'un frère.</p> + +<p>Cette petite image de saint Jean Népomucène, dont tu +as une moitié et moi l'autre, c'est là toute la preuve sociale +de notre fraternité. Mais elle est auguste et sainte +à mes yeux, et mon âme s'y rattache avec transport. +Quand mon père mourut, j'avais vingt ans; j'étais son +ami plutôt que son fils. C'était un homme bon et faible; +j'avais un autre caractère. Il craignait mon jugement; +mais il avait confiance dans ma tendresse. Depuis plusieurs +heures il était en proie aux lentes convulsions de +l'agonie; de temps en temps il se ranimait, faisait un +effort pour parler, regardait avec inquiétude autour de +lui, m'adressait un serrement de main convulsif, et retombait +sans force. Au dernier moment, il réussit à prendre +un papier sous son chevet et à me le mettre dans la +main, en disant: «Tu feras ce que tu voudras, ce que +tu jugeras devoir faire; je m'en rapporte à toi. Jure-moi +le secret.—Je vous le jure, répondis-je après avoir jeté +les yeux sur le papier, jusqu'au jour où mon silence compromettrait +la destinée de l'être que ce secret concerne. +Croyez que j'aurai soin de l'honneur de mon père.» Il fit +un signe affirmatif et répéta: «Je m'en rapporte à toi.» +Ce furent ses dernières paroles.</p> + +<p>Voici ce que contenait le papier: trois parcelles détachées; +sur l'une était écrit: <i>Le 15 mai 17.. fut déposé +à l'hospice des Orphelins, à Gênes, un enfant du +sexe féminin, avec le signe de saint Jean Népomucène</i>. +Sur la seconde: «J'ai commis ce crime, et voici +mon excuse. Madame de*** avait un autre amant en +même temps que moi. L'incertitude, la compassion, +me décidèrent à l'assister dans ses souffrances. Elle +était seule. L'autre l'avait abandonnée; mais je ne pus +pas me résoudre à emporter son enfant. D'un commun +accord, nous l'avons mis à l'hospice. Cela acheva de me +faire haïr et mépriser cette femme. J'ai gardé le signe, +afin que si, quelque jour, il m'était prouvé que l'enfant +m'appartint... Mais c'est impossible; je ne le saurai +jamais.» Le nom de cette femme est écrit en toutes +lettres de la main de mon père, et je la connais. Elle vit, +elle passe pour vertueuse; elle en a la prétention du +moins! Je ne le la nommerai jamais, Sylvia, cela ne servirait +à rien, et l'honneur me le défend. Le troisième +papier était le coupon de l'image du saint, dont l'autre +moitié avait été attachée à ton cou.</p> + +<p>J'étais presque aussi incertain que mon père avait pu +l'être. Il m'avait souvent parlé de cette madame de ***. +Elle avait désolé sa vie; je l'avais vue dans mon enfance; +je la détestais. Aller au secours de sa fille, du fruit d'un +double amour, infâme et menteur, c'était une audace de +générosité pour laquelle je me sentis d'abord une invincible +répugnance. Mon père m'avait dit de faire ce que +je jugerais convenable. J'essayai d'ensevelir ce secret +dans l'oubli et de t'abandonner au destin, pauvre infortunée! +Mais il y a une voix du ciel qui parle sur la terre +aux <i>hommes de bonne volonté</i>, comme dit naïvement +le saint cantique. Du moment où j'eus résolu de te délaisser, +il me sembla que Dieu me criait à toute heure +d'aller à ton secours. Je fis plusieurs songes où j'entendais +distinctement la voix de mon père mourant qui me +disait: «C'est ta soeur! c'est ta soeur!» Une fois, je me +souviens que je vis passer un groupe d'anges dans mon +sommeil. Au milieu d'eux, il y avait un bel enfant sans +ailes, qui était pâle et qui pleurait. Sa beauté, sa douleur, +me firent une impression si vive que je m'éveillai +au moment où je m'élançais pour l'embrasser. Je me +persuadai que ton âme m'était apparue en s'envolant +vers les cieux. «Elle est morte, me disais-je: mais avant +de retourner à Dieu, elle a voulu venir me dire: J'étais +ta soeur, et je pleure, parce que tu m'as abandonnée.» +Je pris un jour l'image du saint; cette mauvaise petite +gravure, prise au hasard et à la hâte sans doute dans +quelque livre de prières, au moment où l'on t'abandonna, +me fit une impression étrange. C'était là tout ton héritage, +tous les titres que tu possédais à la tendresse et +aux soins d'une famille; toute une destinée humaine, +tout l'avenir d'un pauvre enfant était là! Voilà le don que +tes parents t'avaient fait en te mettant au monde; voilà +à quoi s'étaient bornées la protection et la générosité +d'une mère! Elle t'avait mis sur la poitrine ce présent +magnifique, et elle t'avait dit: «Vis et prospère.»</p> + +<p>Je me sentis pénétré d'une compassion si vive, que les +larmes me vinrent aux yeux et que je me mis à sangloter, +comme si tu avais été mon enfant, et qu'on t'eût +enlevée à moi pour te jeter parmi les orphelins. L'émotion +que me causa cette gravure est telle que je ne puis +la voir encore sans être prêt à pleurer. Nous l'avons souvent +regardée ensemble, et quand tu étais encore enfant +tu la baisais avec transport chaque fois que je te la confiais +pour la rapprocher de la moitié suspendue à ton +cou. Que ces baisers, pauvre fille, me semblaient un éloquent +et angélique reproche à ton odieuse mère! On +t'avait dit dans tes premières années que ce saint était +ton protecteur, ton meilleur ami; qu'il t'aiderait à retrouver +tes parents, et quand je suis venu à toi, tu l'as +remercié, tu as redoublé de confiance et d'amour pour +lui; et je me suis mis à l'aimer moi-même. Si ce n'est le +saint, c'est au moins l'image qui m'est chère. A force de +la regarder avec les yeux du coeur, j'ai découvert sur +cette figure une expression qu'elle n'a peut-être pas. J'en +ai les trois quarts sur mon coupon; c'est une tête de +jeune homme avec des cheveux courts et des traits communs; +mais elle est penchée dans une attitude douce et +mélancolique sur une Bible que la main soutient. Dans +ce livre, me disais-je avant de t'avoir vue, et lorsque je +m'imaginais que tu étais morte, le triste patron semble +lire la courte et misérable destinée de l'enfant confiée à +sa protection. Il la contemple avec tendresse et compassion; +car nul autre que lui n'a eu pitié de l'orphelin sur +la terre.»</p> + +<p>Entraîné vers toi par un sentiment indéfinissable, je +dirais presque par une attraction surnaturelle, je quittai +Paris six mois après la mort de mon père et je me rendis +à Gènes. Je pris des informations à l'hospice. Cette +recherche était loin d'être certaine, j'avais la date du +jour où l'on t'avait déposée, mais non pas l'heure. Plusieurs +enfants avaient été déposés le même jour. D'après +le témoignage des registres, on me donna trois indications +différentes. Le signe de saint Jean Népomucène +était le seul renseignement que je pusse donner, et tu +pouvais l'avoir perdu depuis longtemps. Mes premières +tentatives furent vaines; l'enfant qu'on me désigna avait +un autre signe: il était contrefait, hideux; j'avais tremblé +que ce ne fût là ma soeur. Je partis ensuite pour un petit +village situé dans les montagnes de la côte, où l'on m'indiqua +une famille de paysans qui avait encore un des +enfants abandonnés dans la journée du 18 mai 17... +Quelles amères réflexions je fis sur ton sort durant le +chemin! Combien tu pouvais être avilie, maltraitée, misérable +entre les mains de ces hommes rudes et grossiers, +qui font une spéculation de leur charité à l'égard des orphelins, +et qui ne se chargent de les élever qu'afin d'avoir +en eux plus tard des serviteurs non salariés! J'arrivai à +Saint..., ce romantique hameau où tu as vécu tes dix +premières années, et dont tu as gardé un si cher souvenir, +et je te trouvai au sein de cette honnête famille qui +te chérissait à l'égal de ses propres membres, et dont tu +gardais les chèvres sur le versant des Alpes maritimes. +Cette journée ne sortira jamais de notre mémoire, n'est-ce +pas, chère Sylvia? Combien de fois nous nous sommes +raconté l'impression que nous causa la première vue l'un +de l'autre! Mais je ne t'ai pas dit avec quelle émotion je +fis mes premières recherches. J'étais bien incertain encore. +Tes parents adoptifs m'avaient assuré que tu avais +une image de saint, mais ils ne savaient pas lire; et +comme le coupon ne portait que les dernières lettres du +nom de Népomucène, ils ne se rappelaient pas quel saint +le curé du village avait nommé plusieurs fois en examinant +le signe. La femme, qui t'avait nourrie, faisait son +possible pour me persuader que tu n'étais pas l'enfant +que je cherchais. L'espoir d'une récompense n'adoucissait +pas pour elle l'idée de te perdre. Tu étais si aimée! +tu avais déjà su exercer une telle puissance d'affection +sur tous ceux qui t'entouraient! La manière presque superstitieuse +dont cette famille parlait de toi me semblait +un témoignage de la protection mystérieuse et sublime +que Dieu accorde à l'orphelin, en le douant presque toujours +de quelque attrait ou de quelque vertu qui remplace +la protection naturelle de ses parents, et qui lui +attire forcément le dévouement de ceux que le hasard +lui donne pour appui. D'après les commentaires de ces +honnêtes montagnards, tu devais appartenir à la plus +illustre famille, car tu avais autant de fierté dans le caractère +que si un sang royal eût coulé dans tes veines. +Ton intelligence et ta sensibilité faisaient l'admiration +du curé et du maître d'école du village. Tu avais appris +à lire et à écrire en moins de temps que les autres n'en +mettaient pour épeler. Je me souviendrai toujours des +paroles de ta nourrice. «Orgueilleuse comme la mer, +disait-elle en parlant de toi, et méchante comme la bourrasque, +il faut que tout le monde lui cède. Ses frères de +lait lui obéissent comme des imbéciles; ils sont si simples, +mes pauvres enfants, et celle-là si fière! Avec cela, caressante +et bonne comme un ange quand elle s'aperçoit +qu'elle a fait de la peine. Elle a été trois jours au lit avec +la fièvre, pour le chagrin qu'elle a eu d'avoir fait mal au +petit Nani une fois qu'elle était en colère. Elle l'a poussé, +l'enfant est tombé et a saigné on peu. Quand j'ai vu cela, +la colère m'est venue à moi-même; j'ai couru d'abord +relever le petit, et puis j'ai cherché le démon de petite +fille pour l'assommer; mais je n'ai pas eu le courage de +la toucher quand je l'ai vue venir à moi toute pâle et se +jeter au cou du petit Nani, en criant: «Je l'ai tué! je +l'ai tué!» L'enfant n'avait pas grand'chose, et la Sylvia +a été plus malade que lui.» Le curé, à son tour, arriva, +et m'assura que ton saint était bien Jean Népomucène. +Le coeur me bondit de joie, car je t'aimais passionnément +depuis une heure. Ce qu'on me racontait de ton caractère +ressemblait tellement aux souvenirs de mon enfance +que je me sentais ton frère de plus en plus à chaque instant. +Pendant ce temps, on te cherchait; tu avais conduit +tes chèvres aux pâturages; mais la montagne était +haute, et je t'attendais impatiemment à la porte de la maison. +Le curé me proposa de me conduire à ta rencontre, +et j'acceptai avec joie. Que de questions je lui adressai +en chemin! que de traits de ton caractère je lui fis raconter! +Je n'osais pas lui demander si tu étais belle; +cela me semblait une question puérile, et cependant je +mourais d'envie de le savoir. J'étais encore un peu enfant +moi-même, et l'intérêt que je sentais pour toi était, +comme mon âge, romanesque. Ton nom, étrangement +recherché pour une gardeuse de chèvres, résonnait agréablement +à mon oreille. Le curé m'apprit que tu t'appelais +Giovanna; mais qu'une vieille marquise française, +retirée dans les environs depuis l'émigration, t'avait prise +en amitié dès tes premiers ans, et t'avait donné ce nom +de fantaisie, qui avait, malgré l'avis el les remontrances +du bonhomme, remplacé celui de ton saint patron. Il +n'aimait pas beaucoup la marquise, le brave curé; il prétendait +qu'elle te gâtait le jugement et t'exaltait l'imagination +en te faisant lire les contes de Perrault et de madame +d'Aulnoy, qu'il qualifiait de livres dangereux. «Il +est heureux, disait-il, que la petite fortune de cette dame +ne lui ait pas permis de donner aux parents adoptifs de +l'enfant une somme assez forte pour les engager à la lui +confier entièrement. Ils ont mieux aimé en faire une bergère, +et, dans l'incertitude de l'avenir de cette pauvre +petite, ils avaient raison, autant pour elle que pour eux. +Maintenant la Providence lui envoie une autre destinée; +ce doit être pour le mieux, car elle est mère de l'orphelin, +et se charge de celui que les hommes abandonnent. +Mais je vous en supplie, Monsieur, me disait-il, surveillez +cette éducation-là. Vous êtes bien jeune pour vous en occuper +vous-même; mais faites que cette bonne terre reçoive +le bon grain d'une main bien entendue. Il y a là +le germe d'une vertu peu commune, si on sait le développer. +Qui sait si la négligence ou des leçons imprudentes +n'y feraient pas éclore le vice? Elle sera belle, +quoiqu'un peu brûlée par notre soleil, et la beauté est +un don funeste aux femmes que la religion ne protège +pas...—Elle est belle, dites-vous? lui demandai-je.—Parbleu! +la voilà, me dit le curé en me montrant une +enfant endormie sur l'herbe. Nous l'aurions attendue +longtemps au train dont elle vient à nous.»</p> + +<p>Oh! que tu étais belle en effet dans ton sommeil, ma +Sylvia, ma soeur chérie! quelle enfant robuste, courageuse +et fière tu me semblas, étendue ainsi sur la bruyère +entre le ciel et la cime des Alpes, exposée aux rayons +ardents du jour et au vent de la mer qui par instants +passait par bouffées et séchait la sueur sur ton large +front ombragé de cheveux humides! Que tes grands cils +jetaient une ombre pure sur les joues hâlées, plus douces +que le velours de la pêche! Il y avait de l'insouciance et +de la mélancolie en même temps dans le demi-sourire de +ta bouche entr'ouverte; de la sensibilité et de l'orgueil, +pensais-je, le caractère que cette montagnarde m'a naïvement +dépeint!... J'arrêtai le bras du curé, qui voulait +te réveiller. Je voulus te contempler longtemps, chercher +scrupuleusement, dans la forme de ta tête et dans les +lignes de ton visage, une ressemblance vague avec mon +père ou avec moi. Je ne sais si elle existe réellement ou +si je l'imaginai, je crus reconnaître notre fraternité dans +ce grand front, dans ce teint brun, dans la profusion de +ces cheveux noirs qui tombaient en deux longues tresses +jusqu'à ton jarret, peut-être encore dans certaines courbes +des traits; mais rien de tout cela n'est assez prononcé +pour faire foi devant les hommes. Cette fraternité +existe dans notre âme et dans les ressemblances de +notre caractère d'une manière bien plus frappante.</p> + +<p>Le curé t'appela; tu entr'ouvris les yeux sans le voir; +puis tu fis un mouvement dédaigneux de l'épaule et du +coude, et tu te rendormis. Il détacha alors le scapulaire +suspendu à ton cou, l'ouvrit, et rapprocha le coupon +d'image qu'il contenait de celui que je lui avais présenté. +Nous les reconnûmes aussitôt. Tu t'éveillas en cet instant; +ton premier regard fut sauvage comme celui d'un +chamois. Tu cherchas le scapulaire à ton cou, et, ne l'y +trouvant pas, tu le vis entre nos mains et tu fis un brusque +élan pour nous l'arracher. Mais le curé te mit devant +les yeux les deux moitiés réunies de l'image, et tu +compris aussitôt ce qui se passait. Tu bondis sur moi +comme un chevreau, et, m'étreignant le cou avec la vigueur +d'une montagnarde, tu t'écrias: «Voilà mon +père, mon père est retrouvé!»</p> + +<p>On eut beaucoup de peine à te persuader que je n'étais +pas ton père; tu prétendais que je ne voulais pas en convenir. +Le curé tâcha de te faire comprendre que c'était +impossible, que j'avais dix ans seulement de plus que +toi. Alors tu me demandas impétueusement où étaient ton +père et ta mère, et tu me commandas presque de te mener +vers eux. Je te répondis qu'ils étaient morts l'un et +l'autre, et tu frappas la terre de ton pied nu, en disant: +«J'en étais sûre; à present, il faut que je reste ici.—Non, +te dis-je, c'est moi qui remplace ton père. Il était +mon meilleur ami, il m'a cédé ses droits sur toi; veux-tu +me suivre?—Oui, oui, répondis-tu avec avidité en +m'embrassant.—Voilà les enfants! dit le curé avec tristesse; +on les aime, on les élève, on ne vit que pour eux, +et quand on croit jouir de leur reconnaissance et de leur +affection, ils vous abandonnent avec joie pour suivre le +premier inconnu qui passe, et sans demander seulement +où il les mène.»</p> + +<p>Tu compris fort bien ce reproche, car tu répondis au +curé: «Est-ce que vous croyez que je vous abandonne? +Est-ce que je ne reviendrai pas vous voir et garder les +chèvres de ma mère Élisabeth? Mais, voyez-vous, il faut +que je voyage et que je voie tous les pays du monde; un +jour je reviendrai sur un vaisseau, avec beaucoup d'argent +que je donnerai à mes frères de lait, et nous achèterons +un grand troupeau de chèvres, et nous bâtirons +une bergerie sur la montagne des Coquilles.» Tu parlais +toujours ainsi une sorte de langage à la fois féerique et +biblique, que tu avais appris dans tes lectures. Je passai +plusieurs jours dans ton village. J'eus presque envie de +t'y laisser, tant cette vie me semblait heureuse, tant les +avantages de la société où j'allais te jeter me parurent +misérables et dérisoires, auprès de cette existence laborieuse, +saine et tranquille. Mais en t'observant, en faisant +de longues promenades avec toi dans la montagne, +et criblant de questions ton esprit ardent et naïf, en +commentant scrupuleusement tes réponses bizarres, parfois +éclatantes de bon sens et de raison, souvent folles +comme les idées fantastiques de l'enfance, je m'assurai +que tu n'étais pas faite pour cette vie pastorale, et que +rien ne pourrait t'y attacher. Depuis, dans des douleurs +de la vie, tu m'as doucement reproché de t'avoir tirée de +cet engourdissement où tu aurais vécu tranquille, pour +te lancer dans un monde de souffrances et de déceptions. +Hélas! ma pauvre enfant, le mal était fait avant que je +vinsse, et je ne crois pas qu'il faille même en accuser les +contes de fées que te prêtait la marquise. Ton intelligence +avide et pénétrante était seule coupable, et le +germe du désespoir était caché en toi, dans le bouton à +peine entr'ouvert de l'espérance. Tu n'avais pas la tête +courte et pesante de tes soeurs de lait, et tu n'aurais jamais +su, aussi bien qu'elles, faire le fromage et filer la +laine. Je me fis raconter, par toi et par ta nourrice, les +premières sensations de ta vie. Je sais comme tu te tourmentais +pour deviner de qui tu pouvais être fille, quand +tu appris qu'Elisabeth n'était pas ta mère. Tu te tenais +alors tout le jour sur le bord du sentier qui mène à la mer, +et lorsque tu voyais paraître une voile, tu disais: «Voilà +maman qui vient me voir avec une robe blanche.» La +lecture des féeries joignit à cette continuelle rêverie de +ta famille des idées de voyages, de richesse et de générosité. +Tu ne songeais qu'à devenir reine, afin de combler +de largesses tes parents adoptifs. Ces songes dorés +n'auraient jamais pu habiter impunément ton cerveau. +Ils ne se seraient pas évanouis tranquillement au jour de +la raison, pour faire place aux occupations d'une vie +toute matérielle. Le sentiment d'une destinée différente +de celles qui t'entouraient les avait fait naître; ton coeur +les aurait regrettés avec amertume, ou tu te serais perdue +en cherchant à les réaliser. Tu étais une adorable +enfant avec ton caractère franc, hardi et entreprenant, +avec ta candeur affectueuse et tes bizarres volontés. +Mais il était temps que des occupations plus élevées et des +idées plus justes vinssent régler l'élan impétueux de cette +jeune tète; l'éducation te devenait indispensable, non +pour être heureuse, ton organisation supérieure ne le +permettait guère, mais du moins pour ne pas descendre +de l'échelon élevé où Dieu avait placé ton intelligence. +Tu quittas Elisabeth, tes frères de lait, le curé, ta +vieille marquise, tous tes amis et jusqu'à tes chèvres, +avec une sorte de désespoir passionné. Tu les embrassais +alternativement en versant des torrents de larmes. Cependant, +quand on te proposait de rester, tu t'écriais: +«C'est impossible! c'est impossible! il faut que je +voyage.» Tu le sentais, Sylvia, cette vie n'était pas faite +pour toi. Du fond des abîmes de l'inconnu, une voix +mystérieuse s'élevait incessamment vers toi et te réclamait +dans cette région des orages que tu devais traverser. +Tu es devenue ce que tu es sans rien perdre de ta +grâce sauvage et de ta rude franchise. Tu as vu notre +civilisation, et tu es restée l'enfant de la montagne. +Faut-il s'étonner que tu aies si peu de sympathie avec +ce monde imbécile et faux, quand tu rapportes du désert +l'âpre droiture et le sévère amour de la justice que Dieu +révèle aux coeurs purs et aux esprits robustes, quand +tout ton être, et jusqu'à ta vigueur physique, diffère des +êtres qui sont autour de toi? Ils ne te viennent pas à la +cheville, pauvre Sylvia, et tu te fatigues à regarder à terre +sans trouver un coeur qui soit digne d'être ramassé. Je +le crois bien, Octave n'est pas fait pour toi! et pourtant, +s'il est au monde un jeune homme sincère, doux et affectueux, +c'est bien lui; mais le meilleur possible entre tous +n'est pas ton égal, et tu dois souffrir. Que veux-tu que +je te dise? aime-le aussi longtemps que tu le pourras.</p> + +<p>Quant au secret de ta naissance, je te conjure de ne lui +donner aucun détail; réponds à ses soupçons que je suis +ton frère. Les personnes qui ont l'esprit bien fait devraient +l'imaginer sans demander d'explication. Les inquiétudes +d'Octave m'offensent pour toi. J'ai tort sans +doute; il ne te connaît pas comme moi, il souffre comme +souffriraient à sa place les dix-neuf vingtièmes des hommes; +il est jaloux parce qu'il est épris. Je me dis tout +cela; mes je ne puis chasser l'espèce d'indignation qui +soulève mon sang à l'idée d'un doute injurieux sur Sylvia. +Nous sommes ainsi l'un pour l'autre. Ah! ma soeur, nous +sommes trop orgueilleux! notre vie sera un combat éternel. +Mais que faire? Je vivrais cent ans que je ne pourrais +consentir à m'avouer coupable des lâchetés dont le +monde accuse ses enfants. Je sens mon coeur qui se révolte +à la seule idée des turpitudes qu'il trouve présumables +et naturelles; et quand je vois le sourire sur les +lèvres de celui qui refuse de me croire pur; quand, après +m'avoir accusé d'une scélératesse, il s'en va en me secouant +la main et en me disant: «N'importe! qu'il en +soit ce qu'il voudra, tout à vous;» il me prend des envies +de l'insulter, pour mettre entre nous une franche +haine au lieu de cette indigne et salissante amitié.</p> + +<p>Et toi, juste et sainte créature, qui seule au monde +comprends le vieux Jacques et compatis aux souffrances +de son orgueil, sois ce que tu voudras pour lui, mais +laisse-le se croire, se sentir éternellement ton frère.</p> +<br><br><br> + + + +<h2>DEUXIÈME PARTIE</h2> +<br><br><br> + + +<h3>XIX.</h3> + + + +<h3>DE FERNANDE A CLEMENCE</h3> + +<p class="droite">Saint-Léon en Dauphine, le....</p> + +<p>Pardonne-moi, mon amie, d'avoir passé un mois sans +t'écrire. C'est bien mal de ma part, et tu as raison de +me gronder. Oui, il est bien vrai que je t'ai accablée de +mes lettres quand j'étais tourmentée, quand j'avais besoin +de tes conseils et de tes consolations! Et maintenant +que je suis heureuse, je te délaisse. L'amour est +égoïste, dis-tu, il n'appelle l'amitié à son secours que +lorsqu'il souffre; j'ai agi du moins comme si cela était +inévitable, j'en suis toute honteuse, et je t'en demande +Pardon.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/06.png"></p> + +<p>Pour réparer ma faute; ce que je puis faire de mieux, +c'est de répondre à toutes tes questions, et de te prouver +ainsi que je ne t'ai rien retiré de ma confiance; mais +si je reviens à toi, n'en conclus pas, malicieuse, que ma +lune de miel est finie; tu vas voir que non.</p> + +<p>Si j'aime toujours mon mari autant que le premier +jour? Oh! certainement, Clémence, et même je puis +dire que je l'aime bien plus. Comment pourrait-il en être +autrement? Chaque jour me révèle une nouvelle qualité, +une nouvelle perfection de Jacques. Sa bonté pour moi +est inépuisable, sa tendresse, délicate comme celle d'une +bonne mère pour son enfant. Aussi chaque jour me force +à l'aimer plus que la veille. A cette félicité du coeur, à +ces joies de l'amour heureux et satisfait, se joignent pour +moi mille petites jouissances qu'il y a peut-être de la +puérilité à mentionner, mais qui sont très-vives, parce +qu'elles m'étaient absolument inconnues. Je veux parler +du bien-être de la richesse, qui succède pour moi à une +vie d'économie et de privations. Je ne souffrais pas de +cette médiocrité, j'y étais habituée; je ne désirais pas +devenir riche, je ne songeais pas plus à la fortune de +Jacques, en l'épousant, que si elle n'eût pas existé; +pourtant je ne crois pas qu'il y ait de la bassesse à +m'apercevoir des avantages qu'elle procure et à savoir +en jouir. Ces plaisirs journaliers, ce luxe, ces mille petites +profusions dont je suis entourée, me seraient aussi +amers qu'ils me sont précieux, si je les devais à un contrat +avilissant, ou si je les recevais d'une main orgueilleuse +et détestée; mais recevoir tout cela de Jacques, +c'est en jouir deux fois! Il y a tant de grâce, je pourrais +même dire de gentillesse dans ses dons et dans ses prévenances! +Il semble que cet homme soit né pour s'occuper +du bonheur d'autrui, et qu'il n'ait pas d'autre affaire +dans la vie que de m'aimer.</p> + +<p>Tu me demandes si cette vie de château me plaît, si +je ne m'en dégoûterai pas, si la solitude ne m'effraie +point. La solitude! quand Jacques est avec moi! Ah! +Clémence, je le vois bien, tu n'as jamais aimé. Pauvre +amie, que je te plains! tu n'as pas connu ce qu'il y a +de plus beau dans la vie d'une femme. Si tu avais aimé, +tu ne me demanderais pas si je me trouve isolée, si j'ai +besoin des plaisirs et des distractions de mon âge; mon +âge est fait pour aimer, Clémence, et il me serait impossible +de me plaire à quelque chose qui fût étranger à +mon amour. Quant aux amusements que je partage avec +Jacques, je les aime et je les ai à discrétion; j'en ai +même plus que je ne voudrais, et souvent j'aimerais +mieux rester seule avec lui à parcourir tranquillement +les allées de notre beau jardin, que de monter à cheval +et de courir les bois à la tête d'une armée de piqueurs +et de chiens. Mais Jacques a tellement peur de ne pas +me divertir assez! Brave Jacques, quel amant! quel ami!</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/07.png"></p> + +<p>Tu veux des détails sur mon habitation, sur le pays, +sur l'emploi de mes journées; je ne demande pas mieux +que de te raconter tout cela, ce sera te parler de tous +les bonheurs que je dois à mon mari.</p> + +<p>Quand je suis arrivée ici, il était onze heures du soir; +j'étais très-fatiguée du voyage, le plus long que j'aie fait +de ma vie. Jacques fut presque forcé de me porter de la +voiture sur le perron. Il faisait un temps sombre et beaucoup +de vent; je ne vis rien que quatre ou cinq grands +chiens qui avaient fait un vacarme épouvantable autour +des roues de la voiture pendant que nous entrions dans +la cour, et qui vinrent se jeter sur Jacques en poussant +des hurlements de joie, dès qu'il eut mis pied à terre. +J'étais tout épouvantée de voir ces grandes bêtes danser +ainsi autour de moi. «N'en aie pas peur, me dit Jacques, +et sois bonne pour mes pauvres chiens. Quel est +l'homme qui donnerait de semblables témoignages de +joie à son meilleur ami, en le retrouvant après une absence +de quelques mois?» Je vis ensuite arriver une +procession de domestiques de tout âge qui entourèrent +Jacques d'un air à la fois affectueux et inquiet. Je compris +que mon arrivée causait beaucoup d'anxiété à ces +braves gens, et que la crainte des changements que je +pourrais apporter au régime de la maison balançait un +peu le plaisir qu'ils pouvaient éprouver à voir leur bon +maître. Jacques me conduisit à ma chambre, qui est +meublée à l'ancienne mode avec un grand luxe. Avant +de me coucher, je voulus jeter un regard sur les jardins, +et j'ouvris ma fenêtre; mais l'obscurité m'empêcha de +distinguer autre chose que d'épaisses masses d'arbres +autour de la maison et une vallée immense au delà. Un +parfum de fleurs monta vers moi. Tu sais comme j'aime +les fleurs, et tout ce qui me passe par la tête quand je +respire une rose; ce vent tout chargé de senteurs délicieuses +me fit éprouver je ne sais quel tressaillement de +joie; il me sembla qu'une voix me disait: «Tu seras +heureuse ici.» J'entendis Jacques qui parlait derrière +moi; je me retournai, et je vis une grande jeune fille de +seize ou dix-huit ans, belle comme un ange et vêtue à la +manière des paysannes du Dauphiné, mais avec beaucoup +d'élégance, «Tiens, me dit Jacques, voilà ta soubrette; +c'est une bonne enfant qui fera son possible pour te bien +servir. C'est ma filleule, elle s'appelle Rosette.» Cette +Rosette, qui a une figure si intelligente et si bonne, et +qui me baisait la main d'un petit air caressant et respectueux, +fut pour moi une autre circonstance de bon augure. +Jacques nous laissa ensemble et alla s'occuper de +payer les postillons. Quand il revint, j'étais couchée. Il +me demanda la permission de se faire apporter le café +dans ma chambre; pendant que Rosette le lui versait, je +m'endormis doucement. Je vivrais cent ans que je ne +pourrais oublier cette soirée, où pourtant il ne s'est rien +passé que de très-ordinaire et de très-naturel. Mais quelles +idées riantes, quel sentiment de bien-être ont bercé ce +premier sommeil sous le toit de Jacques! Je puis bien +dire que je me suis endormie dans la confiance de mon +destin. La fatigue même du voyage avait quelque chose de +délicieux; je me sentais accablée, et je n'avais la force +de penser à rien; mes yeux étaient encore ouverts et ne +cherchaient plus à se rendre compte de ce qu'ils voyaient, +mais n'étaient frappés que d'images agréables. Ils erraient +des rideaux de soie à franges d'argent de mon lit à la +figure toujours si belle et si sereine de mon Jacques, et +de la tasse de porcelaine du Japon, où il prenait un café +embaumé, à la grande taille élégante de Rosette, dont +l'ombre se dessinait sur une boiserie d'un travail merveilleux. +La clarté rose de la lampe, le bruit du vent au +dehors, la douce chaleur de l'appartement, la mollesse +de mon lit, tout cela ressemblait à un conte de fée, à un +rêve d'enfant. Je m'assoupissais et me réveillais de temps +en temps pour me sentir bercée par le bonheur; Jacques +me disait avec sa voix douce et affectueuse: «Dors, mon +enfant, dors bien.» Je m'endormis en effet, et ne me +réveillai que le lendemain à huit heures. Jacques était +déjà levé depuis longtemps; assis auprès de mon lit, +comme la veille, il me regardait dormir, et vraiment je +ne sus pas d'abord s'il s'était passé une nuit ou un quart +d'heure depuis le dernier baiser qu'il m'avait donné. +«Ah! mon Dieu! quel bon lit! m'écriai-je; je veux me +lever bien vite, et voir ce beau château où l'on dort si +bien. Quel temps fait-il, Jacques? Tes fleurs sentent-elles +aussi bon ce matin qu'hier soir?» Il m'enveloppa +dans mon couvre-pied de satin blanc et rose et me porta +auprès de la fenêtre. Je jetai un cri de joie et d'admiration +à la vue du sublime aspect déployé sous mes yeux. +«Aimes-tu ce pays? me dit Jacques. Si tu le trouves +trop sauvage, j'y ferai bâtir des maisons; mais, quant +à moi, j'aime tant les lieux déserts, que j'ai acheté cinq +ou six petites propriétés éparses ça et là, afin d'enlever +de ce point de vue les habitations qui, pour moi, le déparaient. +Si tu n'es pas du même goût, rien ne sera plus +facile que de semer cette vallée de maisonnettes et de +jardins; je ne manquerai pas, pour la peupler, de familles +pauvres, qui y feront prospérer leurs affaires et +les nôtres.—Non, non, lui dis-je, tu es assez riche pour +secourir toutes les familles que tu voudras sans contrarier +tes goûts et les miens. Cet aspect sauvage et romantique +me plaît à la folie; ces grands bois sombres semblent +n'avoir jamais plié leur libre végétation à la culture; +ces prairies immenses doivent ressembler à des +savanes; cette petite rivière, avec son cours désordonné, +vaut mieux qu'un beau fleuve. Ah! ne changeons rien +aux lieux que tu aimes. Comment aurais-je d'autres goûts +que les tiens? Crois-tu donc que j'aie des yeux à moi?» +Il me pressa sur son coeur en s'écriant: «Oh! premier +temps de l'amour! oh! délices du ciel! puissiez-vous ne +finir jamais!»</p> + +<p>Il m'a fallu plus de huit jours pour voir toutes les +beautés de cette maison et des alentours. Cette terre a +appartenu à la mère de Jacques; c'est là qu'il a passé +ses premières années, et c'est son séjour de prédilection. +Il a un pieux respect pour les souvenirs que ce lieu lui +retrace, et il me remercie tendrement de partager ce +respect, et de ne désirer aucun changement ni dans les +choses ni dans les gens dont il est entouré. Bon Jacques! +quel monstre stupide il faudrait être pour lui demander +de pareils sacrifices!</p> + +<p>Dès le lendemain de notre arrivée, il m'a présenté les +vieux serviteurs de sa mère et ceux plus jeunes qui lui +sont attachés depuis plusieurs années. Il m'a dit les infirmités +des uns et les défauts des autres, en me priant +d'avoir quelque patience avec eux, et d'être aussi indulgente +qu'il me serait possible de l'être, sans m'imposer +de réelles contrariétés. «Sois sûre, m'a-t-il dit, que je +ne mettrai jamais en balance le bien-être de ta vie domestique +et le plaisir de conserver autour de moi ces +visages auxquels le temps et l'habitude m'ont attaché. +Il me sera toujours facile de les éloigner de ta vue s'ils +t'importunent, sans les abandonner à la misère et sans +qu'ils aient le droit de te maudire; mais si ton repos +peut ne pas souffrir de leur présence, si je puis accorder +ta satisfaction et la leur, je serai plus heureux. Désires-tu +mon bonheur, Fernande?» a-t-il ajouté avec un doux +sourire. Je me suis jetée dans ses bras, je lui ai juré +d'aimer tout ce qu'il aime, de protéger tout ce qu'il protège; +je l'ai supplié de me dire tout ce que j'avais à faire +pour ne lui causer jamais l'ombre d'un chagrin.</p> + +<p>Si tu veux savoir comment se passent nos journées, +je te dirai que je le sais à peine quant à ce qui me concerne, +mais que Jacques a continuellement quelque +chose d'utile à faire. La conduite de ses biens l'occupe +Sans l'absorber. Il a su s'entourer d'honnêtes gens, et +il les surveille sans les tourmenter. Il a pour système +une stricte équité; l'incurie d'une générosité romanesque +ne l'éblouit pas; il dit que celui qui se laisse dépouiller +ne peut plus avoir ni mérite ni plaisir à donner, et que +celui qui à trouvé l'occasion de voler, et qui en a profité, +est plus à plaindre que s'il s'était ruiné. Jacques est +grand et libéral, son coeur est plein de justice, et il regarde +comme un devoir de soulager la misère d'autrui; +mais sa fierté se refuse à être dupe des impostures dont +les pauvres se servent comme de gagne-pain, et il est +dur et implacable envers ceux qui veulent spéculer sur +sa sensibilité. Je suis bien loin d'avoir le même discernement +que lui, et souvent je me laisse tromper. Jacques +ne s'occupe pas de cela, ou, s'il s'en aperçoit, il entre +apparemment dans ses idées de ne pas me réprimander +et même de ne pas m'avertir. Quelquefois j'en suis un +peu mortifiée, et j'ai presque des remords d'avoir mal +employé l'or précieux qui peut soulager tant de réelles +infortunes.</p> + +<p>Je m'occupe de ces choses-là aux heures où Jacques +est occupé ailleurs. Quand nous nous retrouvons, nous +faisons de la musique ou nous sortons ensemble; Jacques +fume ou dessine chaque fois que nous nous asseyons; +pour moi, je le regarde, et je puis dire que cette espèce +d'extase est la principale occupation de ma journée. Je +m'abandonne avec délices à cette heureuse indolence, +et je crains presque les plaisirs qui peuvent m'en arracher. +Il est si bon d'aimer et de se sentir aimé! La durée +des jours est trop bornée pour épuiser ce qu'il y a +dans le coeur d'enthousiasme et de joie. Que m'importe +de cultiver le peu de talents que j'ai ou d'en acquérir de +nouveaux? Jacques en a pour nous deux, et j'en jouis +comme s'ils m'appartenaient. Quand un beau site me +frappe, il m'est bien plus doux de le trouver dans mon +album, retracé par la main de Jacques, que par la +mienne. Je ne désire pas non plus former et orner mon +esprit: Jacques se plaît à ma simplicité; et lui, qui sait +tout, m'en apprendra certainement plus en causant avec +moi que tous les livres du monde. Enfin je suis contente +de l'arrangement de ma vie; tant de bonheurs m'environnent, +qu'il m'est impossible de souhaiter quelque +chose de mieux ordonné. Jacques est un ange; et ne +t'avise plus de dire, Clémence, que je me trompe ou qu'il +changera, car à présent je le connais et je le défendrai.</p> + +<p>Adieu, ma bonne amie; tu dois être heureuse de mon +bonheur, tu as eu tant d'inquiétude pour moi! A présent +sois tranquille et félicite-moi. Donne-moi souvent +de tes nouvelles, et sois sûre que je ne le négligerai +plus. Il faut pardonner quelque chose à l'enivrement des +premiers jours.</p> + +<p><i>P. S.</i> J'ai reçu une lettre de ma mère; elle est encore +au Tilly, et ne retournera à Paris qu'à l'entrée de l'hiver. +Elle me demande si je suis contente de Jacques, et s'effraie +aussi de la solitude où il m'a emmenée. Je ne lui ai +pas répondu, comme à toi, que l'amour remplissait cette +solitude et me la faisait chérir; elle aurait trouvé cela fort +inconvenant. Je lui ai parlé des avantages qu'elle estime, +des beaux chevaux que Jacques me donne et des grandes +chasses qu'il organise pour moi, des vastes jardins où je +me promène, des fleurs rares et précieuses dont regorge +la serre chaude, et des présents dont mon mari me comble +tous les jours. Avec tout cela, elle ne pourra plus +supposer que je ne sois pas heureuse.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XX.</h3> + +<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3> + +<p>Je m'abandonne comme un enfant aux délices de ces +premiers transports de la possession, et ne veux pas prévoir +le temps où j'en sentirai les inconvénients et les +souffrances; quand il viendra, n'aurai-je pas la force de +l'accepter? Est-il nécessaire de passer les heures de repos +que le ciel nous envoie à se préparer pour la fatigue +à venir? Quiconque a aimé une fois sait tout ce qu'il y +a dans la vie de douleur et de joie, n'est-ce pas, Sylvia?</p> + +<p>Ce que tu demandes est bien antipathique à mon caractère +et à l'habitude de toute ma vie. Raconter une à +une toutes les émotions de ma vie présente, jeter tous +les jours un regard d'examen sur l'état de mon coeur, me +plaindre du mal que j'endure et me vanter du bien qui +m'arrive, me surveiller, me chérir, me révéler ainsi, +c'est ce que je n'ai jamais songé à faire. Jusqu'ici, mes +amours ont été cachées, mes joies silencieuses; je ne +t'ai raconté mes plaisirs que quand je les avais perdus, +et mes chagrins que lorsque j'en étais guéri; encore j'ai +cru faire en cela un grand acte de confiance et d'épanchement; +car, avec toute autre créature humaine, je +m'en sentais absolument incapable, et nul n'a obtenu +de ma bouche l'aveu des événements les plus évidents +de ma vie morale. Cette vie était si agitée, si terrible, +que j'aurais craint de perdre mes rares bonheurs en les +racontant, ou d'attirer sur moi l'oeil du destin, auquel +j'espérais dérober furtivement quelques beaux jours.</p> + +<p>Cependant je ne sens plus la même répugnance, aujourd'hui, +à briser le sceau de ce nouveau livre où mon +dernier amour doit être inscrit. Il me semble même, +comme à toi, que cette connaissance exacte et détaillée +de tout ce qui se passera en moi me sera salutaire et me +préservera de ces inexplicables dégoûts dont l'amour est +rempli. Peut-être qu'étudiant le mal dans sa cause, j'en +préviendrai le développement; peut-être qu'en observant +avec attention les secrètes altérations de nos âmes, je +saurai forcer les petites choses à ne point acquérir une +valeur exagérée, comme il arrive toujours dans l'intimité. +J'essaierai de conjurer la destinée; si cela est impossible, +j'accepterai du moins mes défaites avec le stoïcisme +d'un homme qui a passé sa vie à chercher la vérité et à +cultiver l'amour de la justice au fond de son coeur.</p> + +<p>Mais, avant de commencer ce journal, il convient que +je te dise d'où je pars, quel est l'état de mon âme et +comment j'ai arrangé ma vie présente. Tu sais que j'ai +entraîné Fernande au fond du Dauphiné pour l'éloigner +bien vite de sa mère, femme méchante et dangereuse +qui me hait particulièrement, qui m'a lâchement adulé +tant qu'elle a désiré me voir assurer la fortune de sa +fille, et qui a commencé à me braver aussitôt qu'elle n'a +plus rien redouté à cet égard. Pauvre femme! si elle savait +comme d'un mot je pourrais la faire pâlir! Mais je +ne descendrai jamais jusqu'à combattre avec les méchants. +Je savais qu'elle ne manquerait pas d'une certaine +habileté pour gâter le jugement de sa fille sur mon +compte et pour empoisonner notre bonheur par mille petites +tracasseries d'une terrible importance. J'ai donc enlevé +ma compagne le jour même de mon mariage; par là +je me suis soustrait à tout ce que la publicité imbécile +d'une noce a d'insolent et d'odieux. Je suis venu ici +jouir mystérieusement de mon bonheur, loin du regard +curieux des importuns; j'ai trouvé inutile, du moins, de +mettre la pudeur de ma femme aux prises avec l'effronterie +des autres femmes et le sourire insultant des hommes. +Nous n'avons eu que Dieu pour témoin et pour juge +de ce que l'amour a de plus saint, de ce que la société a +su rendre hideux ou ridicule.</p> + +<p>Depuis un mois rien encore n'a altéré notre bonheur; +il n'est pas tombé le plus petit grain de sable dans le sein +de ce lac uni et limpide; penché sur son onde transparente, +je contemple avec extase le ciel qui s'y réfléchit; +attentif à la plus légère perturbation qui pourrait le menacer, +je suis sur mes gardes pour que le grain de sable +n'entraîne pas une avalanche. Et pourtant je ne saurais +beaucoup me tourmenter; que peut la prudence humaine +contre la main toute-puissante du destin? Tout ce que je +puis tenter et espérer, c'est de ne pas perdre par ma faute +le trésor que Dieu me confie; s'il doit m'être retiré, cette +certitude du moins me consolera, que je n'ai pas mérité +de le perdre.</p> + +<p>Et puis à présent, toutes les prévisions, toutes les +craintes de ce monde me font un peu sourire. Qu'est-ce +qui peut arriver de pis à un honnête homme? d'être +forcé de mourir? Qu'est-ce que cela, je te le demande? +Je ne vois pas que la certitude de mourir un jour empêche +personne de jouir de la vie. Pourquoi la crainte du +malheur futur nuirait-elle à mon bonheur présent?</p> + +<p>Ce n'est pas que l'occasion de souffrir ne se soit déjà +présentée à moi, et certainement j'en aurais profité dans +ma jeunesse, alors qu'avide d'une félicité impossible, +j'avais l'ambitieuse folie de demander des cieux sans +nuages et des amours sans déplaisirs; ce besoin inconcevable +qui entraîne l'homme à exercer sa sensibilité +quand elle est toute neuve et surabondante, n'existe plus +chez moi. J'ai appris à me contenter de ce que je dédaignais, +à me soumettre aux contrariétés contre lesquelles +je me serais révolté autrefois. Il m'est impossible +de ne pas sentir la piqûre des chagrins journaliers; mon +coeur n'est pas encore pétrifié, et je crois au contraire +qu'il n'a jamais été plus véritablement ému. Heureusement +la raison m'a appris à étouffer la légère convulsion +que produit la blessure, à ne pas mettre au jour par un +mot, par une plainte, par un geste, cet embryon de +souffrance qui éclot et meurt si aisément, mais qui se +développe si vite et qui grossit d'une manière si effrayante +quand on le laisse essayer ses forces et briser sa prison. +Puisse mon âme servir de cercueil à tous ces songes pénibles +qui la tourmentent encore! Puisse-je ne pas me +trahir par un signe extérieur de souffrance! Entre amants +la douleur est sympathique, et le premier qui l'éprouve +et ne sait pas la recéler la communique à l'autre, même +sans la lui expliquer.</p> + +<p>Adieu pour aujourd'hui, ma soeur chérie. À présent, +nous sommes presque voisins; j'irai te voir certainement; +et, quoi que tu en dises, je n'abandonne pas le +projet de te faire connaître Fernande et de t'attirer auprès +de nous.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXI.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE.</h3> + +<p>Je ne sais pas ce que Jacques a depuis deux jours, il +me semble qu'il est triste, et cela me rend si triste moi-même, +que je viens causer avec toi pour me distraire et +me consoler. Qu'est-ce que peut avoir Jacques? quels +chagrins peuvent l'atteindre auprès de moi? Il me serait +impossible, pour ma part, de me réjouir ou de m'attrister +d'une chose qui n'aurait pas rapport à lui; il est vrai +que, hors de lui, ma vie se réduit à si peu! Je n'existe +réellement que depuis trois mois, et Jacques a dû horriblement +souffrir avant d'arriver à l'âge qu'il a. Peut-être +aussi a-t-il été plus heureux qu'il ne l'est avec moi; +peut-être quelquefois, dans mes bras, regrette-t-il le +temps passé. Oh! cette idée est affreuse; je veux l'éloigner +bien vite!</p> + +<p>Mais qui peut l'attrister ainsi? et pourquoi ne me le +dit-il pas? je n'ai pas de secrets, moi! et lui, il en a certainement. +Il a dû se passer tant de choses extraordinaires +dans sa vie! Sais-tu, Clémence, que cette idée +me fait souvent frissonner? Une femme ne connaît pas son +mari en l'épousant, et c'est une folie de penser qu'elle +le connaîtra en vivant avec lui. Il y a derrière eux un +grand abîme où elle ne peut descendre, le passé, qui ne +s'efface jamais et qui peut empoisonner tout l'avenir! +Quand je songe qu'il y a trois mois, je ne savais pas encore +ce que c'était qu'aimer, et que, depuis vingt ans +peut-être, Jacques n'a pas fait autre chose! Tout ce qu'il +me dit de tendre et d'affectueux, il l'a peut-être dit à +d'autres femmes; ces caresses passionnées... Ah! quelles +horribles images me passent devant les yeux! je me sens +un peu folle aujourd'hui, en vérité...</p> + +<p>Je viens de me mettre à la fenêtre pour me distraire +de ces agitations, j'ai vu Jacques traverser une allée et +s'enfoncer dans le parc: il avait les bras croisés sur la +poitrine et la tête penchée en avant, comme s'il eût été +absorbé par une méditation profonde. Mon Dieu! je ne +l'ai jamais vu ainsi. Il est bien vrai que son humeur est +grave, que la douceur de son caractère tourne un peu à +la mélancolie, que son maintien est plutôt rêveur que sémillant; +mais il a aujourd'hui sur le visage quelque chose +d'inaccoutumé, je ne saurais dire quoi; peut-être un peu +plus de pâleur. Il aura eu quelque mauvais rêve, et +comme il me sait superstitieuse, il n'aura pas voulu +m'en parler; si ce n'est que cela, il aurait mieux fait de +me le raconter que de m'exposer aux inquiétudes que +j'éprouve. Peut-être est-il malade! Oh! je parie que oui! +On m'a dit qu'il n'aimait pas à être observé dans ces moments-là; +cependant je l'ai déjà vu malade une fois, je +m'en suis aperçue à cette petite chanson dont je t'ai parlé; +je l'ai interrogé et il m'a répondu qu'il était un peu souffrant, +et qu'il me priait de ne pas m'en occuper. S'il a +souffert peu ou beaucoup ce jour-là, c'est ce que je ne +puis savoir; je craignais tant de le contrarier que je n'ai +pas osé le regarder. Le fait est qu'il n'y a guère paru à +son humeur, et que maintenant le malaise, soit physique, +soit moral, qu'il éprouve, est tout à fait visible. +Hier soir il m'a semblé qu'il m'embrassait un peu froidement; +j'ai mal dormi, et, m'étant éveillée au milieu +de la nuit, j'ai vu de la lumière dans sa chambre. J'ai +tremblé qu'il ne fût indisposé; mais, craignant encore +plus de lui être importune, je me suis levée sans bruit +et j'ai été sur la pointe du pied regarder par la fente de +sa porte; il lisait en fumant. Je suis venue me recoucher, +un peu rassurée, mais triste de voir qu'il ne dormait +pas. Je suis si nonchalante et si enfant que, malgré +ma tristesse, je me suis rendormie tout de suite. Pauvre +Jacques! il a des insomnies, il souffre peut-être beaucoup, +il s'ennuie sans doute durant ces longues nuits si +tristes! Pourquoi ne m'appelle-t-il pas? Je surmonterais +certainement mon sommeil avec joie, je causerais avec +lui, ou je lui ferais la lecture pour le distraire. Je devrais +peut-être le prier de me laisser veiller avec lui; je +n'ose pas. C'est extraordinaire; j'ai découvert ce matin +que je crains Jacques presque autant que je l'aime; je +n'ai jamais eu le courage de lui demander ce qu'il avait. +Ce que les Borel m'ont dit de ses singulières fiertés n'est +pas sorti de mon esprit, malgré tout ce qui aurait dû me +le faire oublier, ou me persuader, du moins, que Jacques +ne les aurait pas avec moi. Je devrais peut-être +vaincre celle timidité, et le conjurer de me confier sa +souffrance; car je ne suis pas de ceux qu'elle peut ennuyer, +et je ne vois pas qu'il ait besoin de se fatiguer à +faire du stoïcisme avec moi. Mon silence lui fait peut-être +croire que je ne m'aperçois de rien. Ah! alors quelle +idée doit-il avoir de ma grossière insouciance! Je ne puis +la lui laisser. Il faut que j'aille le trouver tout de suite, +n'est-ce pas, Clémence? Oh! mon Dieu, que n'es-tu ici! +toi qui as tant de prudence et un jugement si délié, tu me +conseillerais. A défaut de la voix de la raison et de l'amitié, +j'écoute celle de mon coeur et je m'y abandonne; +je vais rejoindre Jacques dans le parc, et le conjurer à +genoux, s'il le faut, de m'ouvrir son coeur. Je reviendrai +te dire ce qu'il a et fermer ma lettre.......</p> + +<p>Eh bien, mon amie, j'étais folle et j'avais fait moi-même +un mauvais rêve; pardonne-moi de t'avoir importunée +de cette terreur puérile. J'ai été trouver Jacques; +il était couché sur l'herbe et il sommeillait. Je me suis +approchée de lui si doucement qu'il ne s'en est pas +aperçu, et je suis restée quelques instants, penchée sur +lui, à le contempler. J'avais sans doute une expression +d'anxiété sur la figure, car à peine éveillé, il a tressailli +et s'est écrié en jetant ses bras autour de moi: «Qu'as-tu +donc?» Alors je lui ai avoué naïvement toutes mes +inquiétudes et tout mon chagrin. Il m'a embrassée en +riant et m'a assuré que je m'étais absolument trompée. +«Il est bien vrai, m'a-t-il dit, que je n'ai pas dormi +beaucoup cette nuit; j'étais un peu souffrant et je me +suis mis à lire.—Et pourquoi ne m'as-tu pas éveillée? +lui ai-je dit.—Est-ce qu'on s'éveille à ton âge? a-t-il répondu.—Savez-vous, +Jacques, que vous me traitez en +petite fille?—Oh! grâce à Dieu, je te traite comme tu +le mérites, s'est-il écrié en me pressant contre son coeur, +et c'est parce que tu es une enfant que je t'adore.» Là-dessus +il m'a dit tant de choses délicieusement bonnes, +que je me suis mise à pleurer de joie. Tu vois si j'avais +sujet de me tourmenter! mais je ne regrette pas d'avoir +un peu souffert; je n'en sens que plus vivement le bonheur +que j'avais laissé s'altérer et que je ressaisis dans +toute sa fraîcheur. Oh! Jacques avait bien raison: il +n'est rien de plus précieux et de plus sublime que les larmes +de l'amour.</p> + +<p>Adieu, ma chère Clémence; réjouis-toi encore avec +moi; je suis plus heureuse aujourd'hui que je ne l'ai jamais +été.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXII.</h3> + +<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3> + +<p>Depuis quelques jours nous sommes tristes sans savoir +pourquoi; tantôt c'est elle, tantôt c'est moi, tantôt tous +deux ensemble. Je ne me fatigue pas à en chercher la +raison; ce serait pire. Nous nous aimons et nous n'avons +pas le plus léger tort l'un envers l'autre. Nous ne nous +sommes blessés par aucune action, par aucune parole. +Avoir l'humeur mélancolique un jour plus qu'un autre +est une chose si simple! Un ciel pluvieux, un degré +de froid de plus dans l'atmosphère, suffisent pour rembrunir +les idées. Mon vieux corps criblé de blessures +est plus disposé qu'un autre à la souffrance; la jeune tête +active et inquiète de Fernande est prompte à se tourmenter +de la moindre altération dans mes manières. Quelquefois +cette vive sollicitude me chagrine un peu; elle +me poursuit, elle m'oppresse, elle me tient en arrêt et +me force à m'observer et à me contraindre. Comment +pourrais-je m'en offenser? Cette espèce de fatigue qu'elle +m'impose est douce en comparaison de l'horrible isolement +où je vivais quand j'ai connu Fernande, et où j'ai +souvent consumé les plus belles années de ma vie dans +un stoïcisme insensé. Si elle devait souffrir réellement de +mes souffrances, je regretterais le temps où elles ne retombaient +que sur moi; mais j'espère que je saurai l'accoutumer +à me voir un peu triste et préoccupé sans se +tourmenter.</p> + +<p>Fernande a toute l'adorable puérilité de son âge. +Qu'elle est belle et touchante quand elle vient avec ses +cheveux blonds en désordre, et ses grands yeux noirs +tout pleins de grosses larmes, se jeter dans mes bras +et me dire qu'elle est bien malheureuse, parce que je +lui ai donné un baiser de moins que la veille! Elle ne +sait pas ce que c'est que la douleur, elle s'en effraie à +l'excès; et vraiment Fernande m'effraie quelquefois moi-même. +Je crains qu'elle n'ait pas la force de supporter +la vie. Je suis un peu incertain de ce que je dois lui +dire pour l'habituer au courage. Il me semble que c'est +un crime ou du moins un acte de raison cruelle, que de +répandre les premières gouttes de fiel dans ce coeur si +plein d'illusions; et pourtant il viendra un moment où il +faudra lui révéler ce que c'est que la destinée de l'homme. +Comment résistera-t-elle au premier éclair? Puisse-je lui +cacher longtemps cette funeste lumière!</p> + +<p>Je viens de recevoir une nouvelle qui me fait beaucoup +de mal; cet ami dont je t'ai parlé est de nouveau en fuite. +Les sacrifices que j'ai faits pour lui, loin de le sauver, +l'ont replongé dans le désordre. A présent, son déshonneur +ne peut plus être masqué, son nom est souillé, sa +vie perdue; là, comme partout où j'ai passé, j'ai travaillé +en vain. Voilà donc à quoi sert l'amitié, et ce que +peut le dévouement! Non, les hommes ne peuvent rien +les uns pour les autres; un seul guide, un seul appui +leur est accordé, et il est en eux-mêmes. Les uns l'appellent +conscience, les autres vertu; je l'appelle orgueil. +Cet infortuné en a manqué; il ne lui reste que le suicide. +La calomnie n'atteint et ne déshonore personne, le temps +ou le hasard en fait justice; mais une bassesse ne s'efface +pas. Avoir donné sur soi à un autre homme le droit +du mépris, c'est un arrêt de mort en cette vie; il faut +avoir le courage de passer dans une autre en se recommandant +à Dieu.</p> + +<p>Mais il n'aura pas même cet orgueil-là, je le connais, +c'est un esprit corrompu et avili par l'amour du plaisir. +Sa vanité seule le fera souffrir; mais la vanité ne donne +de courage à personne; c'est un fard que le moindre +souffle fait tomber, et qui ne résiste pas à l'air de la solitude.</p> + +<p>Cette destinée, qu'un instant je m'étais flatté d'avoir +réhabilitée par mes reproches et par mes services, est +donc tombée plus bas qu'auparavant! Encore un homme +dont la vie est manquée, et que personne, excepté moi +peut-être, ne plaindra. Quand je me rappelle les temps +heureux que j'ai passés avec lui, lorsqu'il était jeune, et +que ni lui ni personne ne pensait que ce beau visage +riant et ce caractère vif et joyeux pussent servir d'enveloppe +à l'âme d'un lâche! Il avait une mère qui le chérissait, +des amis qui se fiaient à lui; et à présent!... Si +je n'étais pas marié, je courrais après lui, j'essaierais +encore de le relever; mais cela ne servirait à rien, et +Fernande souffrirait trop de mon absence. Pauvre homme! +je suis triste à la mort; je veux pourtant cacher cette +tristesse, qui se communiquerait bien vite à ma pauvre +enfant. Non, je ne veux pas voir ce beau front se rembrunir +encore; je ne veux pas couvrir de larmes ces +joues si fraîches et si veloutées. Qu'elle aime, qu'elle +rie, qu'elle dorme, qu'elle soit toujours tranquille, toujours +heureuse! Moi je suis fait pour souffrir; c'est mon +métier, et j'ai l'écorce dure.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXIII.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE.</h3> + +<p>Je suis encore triste, mon amie, et je commence à +croire que tout n'est pas joie dans l'amour; il y a aussi +bien des larmes, et je ne les répands pas toutes dans le +sein de Jacques, car je vois que j'augmente sa tristesse +en lui montrant la mienne. Depuis un mois nous avons +eu plusieurs accès de mélancolie sympathique sans cause +réelle, mais qui n'en ont pas moins des effets douloureux. +Il est vrai que, quand ils sont passés, nous sommes +plus heureux qu'auparavant, et nous nous chérissons +avec plus d'enthousiasme; mais je me dis toujours que +c'est la dernière fois que je tourmente Jacques de mes +enfantillages, et je ne sais comment il arrive que je recommence +toujours. Je ne peux pas le voir triste sans le +devenir aussitôt; il me semble que c'est une preuve d'amour +et qu'il ne doit pas s'en fâcher; aussi ne s'en fâche-t-il +pas. Il me traite toujours avec tant de douceur et de +bonté! comment ferait-il pour me dire une parole dure, +ou même froide? Mais il prend du chagrin et me fait de +doux reproches; alors je pleure de remords, d'attendrissement +et de reconnaissance, et je me couche fatiguée, +brisée, me promettant bien de ne plus recommencer; +car, au bout du compte, cela fait du mal, et ce sont autant +de jours que je retranche de mon bonheur. J'ai certainement +des idées folles, mais je ne sais pas s'il es +possible d'aimer sans les avoir. Par exemple, je me tourmente +continuellement de la crainte de n'être pas assez +aimée, et je n'ose pas dire à Jacques que c'est à la cause +de toutes mes agitations. Je crois bien qu'il a des jours +de souffrance physique; mais il est certain que son esprit +n'est pas toujours paisible. Certaines lectures l'agitent; +certaines circonstances, indifférentes en apparence, +semblent lui retracer des souvenirs pénibles. Je +m'en inquiéterais moins s'il me les confiait; mais il est +silencieux comme la tombe et me traite comme une personne +tout à fait à part de lui. L'autre jour je me mis à +chanter une vieille romance qui me tomba, je ne sais +comment, sous la main; Jacques était étendu sur le +grand canapé du salon, et il fumait dans une grande pipe +turque à laquelle il tient beaucoup. Dès que j'eus chanté +les premières mesures, il frappa le parquet avec cette +pipe, comme saisi d'une émotion convulsive, et la brisa. +«Ah! mon Dieu, qu'as-tu fait? m'écriai-je; tu as cassé +ta chère pipe d'Alexandrie.—C'est possible, dit-il, je ne +m'en suis pas aperçu. Remets-toi à chanter.—Mais je +n'ose pas trop, repris-je; il faut que j'aie fait quelque +fausse note épouvantable tout à l'heure; car tu as bondi +comme un desespéré.—Non pas que je sache, répondit-il; +continue, je t'en prie.» Je ne sais comment il se +fait que je suis toujours à l'affût des impressions que Jacques +cherche à me dissimuler; il y a un secret instinct +qui m'abuse ou qui m'éclaire, je ne sais lequel des deux, +mais qui me force a reporter tout ce qu'il fait et tout ce +qu'il dit vers une cause funeste à mon bonheur. Je m'imaginai +qu'il avait entendu chanter cette romance par +quelque maîtresse dont le souvenir lui était encore cher, +et je ressentis tout à coup une jalousie absurde; je la jetai +de côté, et me mis à en chanter une autre. Jacques l'écouta +sans l'interrompre, puis il me redemanda la première, +en disant qu'il la connaissait et qu'elle lui plaisait +beaucoup. Ces paroles, qui semblèrent confirmer mes +doutes, m'enfoncèrent un poignard dans le coeur; je trouvai +Jacques insensé et barbare de chercher à ressaisir +dans notre amour le souvenir des autres amours de sa +vie, et je chantai la romance, tandis que de grosses +larmes me tombaient sur les doigts. Jacques me tournait +le dos, et s'imaginait, parce que son corps avait une attitude +immobile, que je ne m'apercevais pas de son émotion; +mais je faisais, malgré ma douleur, une sévère attention +à lui, et je surpris deux ou trois soupirs qui +semblaient partir d'une âme oppressée et briser tout +son corps. Quand j'eus fini, il y eut entre nous un long +silence: je pleurais, et je laissai échapper malgré moi un +sanglot. Jacques était tellement absorbé qu'il ne s'en +aperçut pas, et sortit en fredonnant, d'un ton mélancolique, +le refrain de la romance.</p> + +<p>J'allai dans le bois pour me désoler en liberté; mais, +au détour d'une allée, je me trouvai face à face avec +lui. Il m'interrogea sur ma tristesse avec sa douceur accoutumée, +mais beaucoup plus froidement que les autres +fois. Cet air sévère m'imposa tellement que je ne voulus +jamais lui avouer pourquoi j'avais les yeux rouges; je lui +dis que c'était le vent, la migraine; je lui fis mille contes +dont il feignit de se contenter, car il insista fort peu, et +chercha à me distraire. Il n'eut pas grand peine: je suis +si folle que je m'amuse de tout. Il me mena voir des chèvres +de Cachemire qui venaient de lui arriver, avec un +berger dont la bêtise me fit mourir de rire. Mais vois +comme je suis! dès que je me retrouvai seule, mon chagrin +me revint, et je me remis à pleurer en pensant à +cette histoire de la matinée. Ce qui me faisait surtout de +la peine, c'était d'avoir été importune à Jacques. L'indifférence +qu'il avait montrée me prouvait de reste qu'il +n'était plus disposé à écouter mes puériles confessions et +à s'affliger avec moi de mes souffrances. Peut être avait-il +cette idée; peut-être éprouvait-il un peu de remords de +m'avoir fait chanter cette romance; peut-être nous sommes-nous +parfaitement compris tous les deux sans nous +expliquer. Le fait est que le soir il prit un air tout à fait +insouciant en me demandant si je savais par coeur la romance +que j'avais chantée le matin. «Tu aimes bien cette +romance? lui dis-je avec un peu d'amertume.—Beaucoup, +répondit-il, surtout dans ta bouche; tu l'as chantée +ce matin avec une expression qui m'a ému jusqu'au +fond du coeur.» Poussée par je ne sais quel besoin de +me faire souffrir pour me dévouer à sa fantaisie, je lui +offris de la chanter de nouveau; et j'allais allumer une +bougie pour la lire, lorsqu'il m'arrêta en me disant que +ce serait pour une autre fois, et qu'il aimait mieux se +promener avec moi au clair de la lune. Le lendemain matin, +je cherchai la romance et ne la trouvai plus sur mon +piano. Je la cherchai tous les jours suivants sans succès. +Pressée par la curiosité, je me hasardai à demander à +Jacques s'il ne l'avait pas vue. «Je l'ai déchirée par distraction, +me répondit-il; il n'y faut plus penser.» Il me +sembla qu'il disait cette parole, <i>il n'y faut plus penser</i>, +d'une manière particulière, et que cela exprimait beaucoup +de choses. Je me trompe peut-être, mais jamais je +ne croirai qu'il ait déchiré cette romance par distraction. +Il a voulu savoir d'abord si je pourrais la chanter par +coeur, et quand il a été sûr que non, il l'a anéantie. Elle +lui causait donc une émotion bien véritable; elle lui rappelait +donc un amour bien violent!</p> + +<p>Si Jacques devine tout cela, si en lui-même il traite +d'enfantillages méprisables ce qui se passe en moi, il a +tort. S'il était à ma place, il souffrirait peut-être plus que +moi; car il n'a pas de rivaux dans le passé; rien de ce +que je fais, rien de ce que je pense ne peut l'affliger: il +peut sans frayeur regarder dans ma vie, l'embrasser +tout entière d'un coup d'oeil, et se dire qu'il est mon +seul amour. Mais sa vie est pour moi un abîme impénétrable; +ce que j'en sais ressemble à ces météores sinistres +qui éblouissent et qui égarent. La première fois que +j'ai recueilli ces lambeaux de renseignements incertains, +j'ai craint que Jacques ne fût inconstant ou menteur; +j'ai craint que son amour n'eût pas tout le prix que j'y +attachais; ma vénération fut comme ébranlée. Aujourd'hui +je sais ce que c'est que Jacques et ce que vaut son +amour; le prix en est si grand que je sacrifierais toute +une vie de repos où je ne l'aurais pas connu, aux deux +mois que je viens de passer avec lui. Je le sais incapable +de m'abuser et de promettre son coeur en vain. Je ne +songe presque plus à l'avenir, mais je me tourmente horriblement +du passé; j'en suis jalouse. Oh! que serait le +présent si je n'étais pas sûre de lui comme de Dieu! +Mais je ne pourrais pas douter de la parole de Jacques, +et je ne serais pas jalouse sans raison. L'espèce de jalousie +que j'ai maintenant n'est pas vile et soupçonneuse; +elle est triste et résignée; oh! mais elle me fait bien +mal!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXIV.</h3> + +<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3> + +<p>Je ne sais auquel des deux le pied a manqué, mais le +grain de sable est tombé. J'ai fait bonne garde, je me suis +dévoué de tout mon pouvoir à prévenir cet accident; mais +la surface du lac est troublée. D'où est venu le mal? On +ne le sait jamais; on s'en aperçoit quand il existe. Je le +contemple avec tristesse et sans découragement. Il n'y a +pas de remède à ce qui est arrivé; mais on peut mettre +une digue à l'avalanche et l'arrêter en chemin.</p> + +<p>Cette digue, ce sera ma patience. Il faut qu'elle s'oppose +avec douceur aux excès de sensibilité d'une âme +trop jeune. J'ai su mettre ce rempart entre moi et les +caractères les plus fougueux; ce ne sera pas une tâche +bien difficile que d'apaiser une enfant si simple et si +bonne. Elle a une vertu qui nous sauvera l'un et l'autre, +la loyauté. Son âme est jalouse; mais son caractère est +noble, et le soupçon ne saurait le flétrir. Elle est ingénieuse +à se tourmenter de ce qu'elle ne sait pas, mais +elle croit aveuglément à ce que je lui dis. Me préserve +Dieu d'abuser de cette sainte confiance et de démériter +par le plus léger mensonge! Quand je ne puis pas lui +donner l'explication satisfaisante, j'aime mieux ne lui +en donner aucune; c'est la faire souffrir un peu plus +longtemps, mais que faire? Un autre descendrait peut-être +à ces faciles artifices qui raccommodent tant bien +que mal les querelles d'amour; cela me paraît lâche, +et je n'y consentirai jamais. L'autre jour, il s'est passé +entre elle et moi une petite tracasserie assez douloureuse, +et très-délicate pour tous deux. Elle se mit à chanter une +romance que j'ai entendu chanter pour la première fois +à la première femme que j'ai aimée. C'était un amour +bien romanesque, bien idéal, une espèce de rêve qui ne +s'est jamais réalisé, grâce peut-être a ma timidité et au +respect enthousiaste que je professais pour une femme +très-semblable aux autres, à ce qu'il m'a semblé depuis. +Certes, ni cette femme, ni l'amour que j'eus pour elle, +ne sont de nature à causer raisonnablement de l'ombrage +à Fernande; ce fut pourtant la cause d'un nuage qui a +passé sur notre bonheur. J'eus un plaisir très-vif à entendre +ce chant mélodieux et simple qui me rappelait +les illusions et les songes riants de ma première jeunesse. +Il me retraçait toute une fantasmagorie de souvenirs: je +crus revoir le pays où j'avais aimé pour la première fois, +les bois où j'avais rêvé si follement, les jardins où je me +promenais en faisant de mauvaises poésies que je trouvais +si belles, et mon coeur palpita encore de plaisir et +d'émotion. Certes, ce n'était pas de regret pour cet +amour qui n'a jamais existé que dans les rêves d'une +imagination de seize ans, mais il y a dans les lointains +souvenirs une inexplicable magie. On aime ses premières +impressions d'un amour paternel, on se chérit dans le +passé, peut-être parce qu'on s'ennuie de soi-même dans +le présent. Quoi qu'il en soit, je me sentis un instant +transporté dans un autre monde, pour lequel je ne changerais +pas celui où je suis maintenant, mais où j'avais +cru ne retourner jamais, et où je fis avec joie quelques +pas. Il me sembla que Fernande devinait le plaisir qu'elle +me causait, car elle chanta comme un ange, et je restai +enivré et muet de béatitude après qu'elle eut cessé. Tout +à coup je m'aperçus qu'elle pleurait, et, comme nous +avons eu déjà quelque chose de pareil, je devinai ce qui +se passait en elle, et j'en conçus un peu d'humeur. La +première impression est au-dessus des forces de l'homme +le plus ferme. Dans ces moments-là, il n'est donné +qu'aux scélérats de savoir feindre. Tout ce qu'un homme +sincère peut faire, c'est de se taire ou de se cacher. Je +sortis donc, et quelques tours de promenade dissipèrent +cette légère irritation. Mais je compris qu'il m'était +impossible de consoler Fernande par une explication. Il +eût fallu ou lui faire accroire quelle se trompait dans +ses soupçons, en lui faisant un mensonge, ou tenter de +lui expliquer la différence qu'il y a entre aimer un souvenir +romanesque et regretter un amour oublié. Voilà ce +qu'elle n'eût jamais voulu comprendre et ce qui est réellement +au-dessus de son àge, et peut-être de son caractère. +Cet aveu d'un sentiment bien innocent lui eût fait +plus de mal que mon silence. J'ai tout réparé en lui prouvant +que j'étais prêt à faire à sa susceptibilité le sacrifice +de mon petit plaisir; j'ai refusé d'entendre de nouveau +la romance que, par une petite malice boudeuse de femme, +elle m'offrait de me chanter une seconde fois, et je l'ai +brûlée sans ostentation.</p> + +<p>Il faudra qu'en toute occasion, quand je ne pourrai +pas mieux faire, j'aie le courage de ne pas montrer d'humeur. +Il est vrai que cela me fait souffrir un peu. J'ai +été victime pendant si longtemps de la jalousie atroce +de certaines femmes, que tout ce qui me la rappelle, +même de très-loin, me fait frissonner d'aversion. Je m'y +habituerai. Fernande a les défauts ou plutôt les inconvénients +de son âge, et j'ai aussi ceux du mien. A quoi +m'aurait servi l'expérience, si elle ne m'avait endurci à +la souffrance? C'est à moi de m'observer et de me vaincre. +Je m'étudie sans cesse, et je me confesse devant Dieu +dans la solitude de mon coeur, pour me préserver de +l'orgueil intolérant. En m'examinant ainsi, j'ai trouvé +bien des taches en moi, bien des motifs d excuse pour +les fréquentes agitations de Fernande. Par exemple, j'ai +la triste habitude de rapporter toutes mes peines présentes +à mes peines passées. C'est un noir cortège d'ombres en +deuil qui se tiennent par la main; la dernière qui s'agite +éveille toutes les autres qui s'endormaient. Quand ma +pauvre Fernande m'afflige, ce n'est pas elle qui me fait +tout le mal que je ressens, ce sont les autres amours de +ma vie qui se remettent à saigner comme de vieilles +plaies. Ah! c'est qu'on ne guérit pas du passé!</p> + +<p>Devrait-elle se plaindre de moi, pourtant? Quel +homme sait mieux jouir du présent? quel homme respecte +plus saintement les biens que Dieu lui accorde? +Combien je prise ce diamant que je possède, et autour +duquel je souffle sans cesse pour en écarter le moindre +grain de poussière! Oh! qui le garderait plus soigneusement +que moi? Mais les enfants savent-ils quelque chose? +Moi, du moins, je puis comparer le passé au présent, +et si quelquefois je souffre doublement pour avoir déjà +beaucoup souffert, plus souvent encore j'apprends par +cette comparaison à savourer le bonheur présent. Fernande +croit que tous les hommes savent aimer comme +moi; moi, je sens que les autres femmes ne savent pas +aimer comme elle. C'est moi qui suis le plus juste et le +plus reconnaissant. Mais, encore une fois, il en doit être +ainsi. Hélas! le temps du bonheur serait-il déjà passé? +celui du courage serait-il venu? Oh! non, non, pas encore; +ce serait trop vite. Que l'un préserve l'autre, et +que le bonheur récompense le courage!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXV.</h3> + +<h3>DE CLÉMENCE A FERNANDE.</h3> + +<p>Je suis plus affligée que surprise de ce qui t'arrive; +tes chagrins me paraissent la conséquence inévitable +d'une union mal assortie. D'abord ton mari est trop âgé +pour toi, ensuite tu as pris ta position tout de travers. +Il eût été possible à une femme dont le caractère serait +calme et un peu froid de s'habituer aux inconvénients +que je t'avais signalés, et qui ne se sont que trop réalisés; +mais, pour une petite tête exaltée comme la tienne, +un homme aussi expérimenté que M. Jacques est le pire +mari que tu pouvais rencontrer. Ce n'est pas que je rejette +sur lui la faute de tout ce qui s'est passé entre vous; +il me semble que c'est lui qui a constamment raison, et +voilà pourquoi je te plains: ce qu'il y a de plus triste +au monde, c'est d'être condamné, par sa position et par +la force des choses, à avoir constamment tort. Cet amour +enthousiaste que tu t'es évertuée à ressentir pour lui est +un sentiment hors nature, et destiné à s'éteindre tout à +coup comme un feu de paille; mais avant d'en venir là +il te fera cruellement souffrir, et, quelque patient que +soit ton mari, il te rendra insupportable à ses yeux. Il +me semble, à moi, que la passion, est tout à fait contraire +à la dignité et à la sainteté du mariage. Tu t'es imaginé +que tu inspirais cette passion à ton mari; j'en doute fort: +je crois que tu auras pris pour l'enthousiasme les caresses +véhémentes qu'un mari prodigue dès les premiers jours +à sa femme, quand elle est, comme toi, toute jeune et +remarquablement jolie. Mais sois sûre que toutes les +extases de ton cerveau, toutes les illusions de ton âme, +ne sont plus du goût d'un homme de trente-cinq ans, et +que, du jour où, au lieu de contribuer à ses plaisirs, +elles lui causeront du trouble et de l'ennui, il te dessillera +les yeux, peut-être un peu brusquement. Tu seras +au désespoir alors, pauvre Fernande, et il n'aura fait +qu'une chose très-simple et très-légitime; car de quel +droit viens-tu, avec tes folies et tes caprices, empoisonner +la vie d'un homme qui était libre et tranquille, et +qui t'a recherchée en mariage pour te faire participer à +son bien-être, et non pour t'ériger en souveraine jalouse +et impérieuse? Je vois déjà que tu as le talent de le rendre +assez malheureux; cette manière de l'épier, de scruter +toutes ses pensées, d'interpréter toutes ses paroles, doit +faire de ton amour un fléau. Et pourtant, Fernande, personne +n'était plus douce et plus facile à vivre que toi; +nul caractère n'est plus éloigné du soupçon et de la tyrannie; +nul coeur peut-être n'est plus généreux et plus +juste, mais tu aimes, et voilà l'effet de l'amour sur les +femmes quand elles ne savent pas se vaincre. Prends +garde à toi, ma chère; je te parle bien durement, bien +cruellement, mais tu cherches l'appui de ma raison, et +je te l'offre d'une main ferme. Je t'ai déjà dit que, le jour +où la vérité te serait trop rude à supporter, tu n'avais +qu'à cesser de m'écrire, et que je comprendrais ton silence. +Je ne chercherai jamais à te guérir malgré toi, +je ne suis pas une marchande de conseils. Adieu, ma +petite amie; tâche de te guérir de l'exagération, ou tu +es perdue.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXVI.</h3> + +<h3>DE SYLVIA A JACQUES.</h3> + +<p>Tu as raison, Jacques, de ne pas t'effrayer beaucoup +de ces légers nuages. Je ne sais pas si tu dois aimer +éternellement Fernande; je ne sais pas si l'amour est, +de sa nature, un sentiment éternel; mais ce qu'il y a +de certain, c'est qu'avec des caractères aussi nobles que +les vôtres il doit avoir un cours aussi long que possible, +et ne pas se flétrir dès les premiers mois. Je vois que +dea caractères plus mal assortis, et moins dignes l'un de +l'autre, se tiennent embrassés durant des années et ont +une peine extrême à se détacher. Toi-même tu l'as +éprouvé; tu as aimé des femmes beaucoup moins parfaites +que Fernande, et tu les as aimées longtemps avant +de commencer à souffrir et à te dégoûter. Il me semble +donc impossible que la chute du premier grain de sable +ait déjà troublé ton amour, et que ton lac ne redevienne pas +tranquille et pur. Peut-être que deux grands coeurs ont +plus de peine à s'entendre que lorsqu'un des deux fait à +lui seul tous les frais de la sympathie. Peut-être qu'avant +de se livrer entièrement, et de s'abandonner l'un à l'autre, +ils ont besoin de s'essayer, de briser quelques aspérités +qui les repoussent encore. Un grand bonheur, une +longue passion, doivent être achetés au prix de quelques +souffrances. Quand on plante un arbre vigoureux, il +souffre et se flétrit pendant quelques jours avant de s'accoutumer +au terrain et de montrer la force qu'il doit +acquérir. Les petites douleurs de ton amie prouvent l'excessive +délicatesse de son amour. Je voudrais être aimée +comme tu l'es. Garde-toi donc de te plaindre; surmonte +un peu ta fierté, s'il le faut, et consens, non à mentir, +mais à t'expliquer. Tu fais injure à Fernande en croyant +qu'elle ne comprendrait pas; elle serait flattée de te +voir condescendre aux faiblesses de son sexe et aux +ignorances de son âge; elle s'efforcerait de marcher plus +vite vers toi et d'arriver à ton point de vue. Que ne peut +pas une âme comme la tienne et une parole si éloquente +quand tu daignes parler! Oh! ne t'enferme pas dans le +silence! tu n'as pas besoin de ta force avec cet être angélique +qui est à genoux déjà pour t'écouter. Rappelle-toi +ce que j'étais quand je t'ai connu, et ce que tu as +fait de cette âme qui dormait informe dans le chaos. +Que serais-je si tu n'étais descendu jusqu'à moi, si tu +ne m'avais révélé ce que tu sais de Dieu, des hommes +et de la vie? Ne t'ai-je pas compris? n'ai-je pas acquis +quelque grandeur, moi qui n'étais qu'une enfant sauvage, +incapable de bien et de mal par moi-même au milieu +des ténèbres de mon ignorance? Souviens-toi des longues +promenades que nous faisions ensemble sur les +Alpes, au temps des vacances. Avec quelle avidité je +t'écoutais! comme je rentrais dans mon couvent éclairée +et sanctifiée! O mon brave Jacques! quel être sublime +ne pourras-tu pas faire de celle qui est ta femme et qui +possède ton amour! Je te prédis une grande destinée +avec elle! Essuie ses belles larmes, ouvre-lui tous les +trésors de ton âme: je vivrai de votre bonheur.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXVII.</h3> + +<h3>D'OCTAVE A SYLVIA</h3> + +<p>Pourquoi donc avez-vous tant tardé à m'écrire cette +lettre qui nous eût épargné tant de maux, et pourquoi, +si Jacques est votre frère, avez-vous tant hésité à me +l'avouer? Quel être incompréhensible êtes-vous, Sylvia, +et quel plaisir trouvez-vous à nous faire souffrir vous et +moi? C'est en vain que je vous contemple et que je vous +étudie; il y a des jours où je ne sais pas encore si vous +êtes la première ou la dernière des femmes; je me demande +si votre fierté signifie la vertu la plus sublime ou +l'effronterie du vice hypocrite. Ah! ne m'accablez pas +de vos froides et méprisantes railleries. Ne me dites pas +que personne ne m'impose l'obligation de vous aimer, +et que je suis libre de renoncer à vous. Je suis bien assez +malheureux; ne faites pas tant de gloire de vos dédains +et de votre indifférence: vous ne seriez que plus digne +d'amour si vous étiez moins forte et moins cruelle.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/08.png"></p> + +<p>Et vous, n'avez-vous jamais eu des instants de faiblesse +et d'incertitude avec moi? ne m'avez-vous pas +accusé de bien des torts que vous m'avez pardonnés? +Pourquoi railler si durement l'impiété de mon âme? +pourquoi me dire que je ne vous aime pas du moment +que je doute de vous? Savez-vous bien ce que c'est que +l'amour, pour parler de la sorte? Mais vous m'avez +aimé, puisque vous m'avez rappelé souvent après m'avoir +repoussé; mais vous m'aimez encore, puisque, après +trois mois d'un silence obstiné, vous m'écrivez pour vous +laver de mes soupçons. Elle est bien laconique et bien +hautaine, votre justification! Je n'oserais confier à personne +combien vous me dominez, tant je me trouve rapetissé +et humilié par votre amour. O Dieu! et vous seriez +un ange si vous vouliez; c'est l'orgueil qui fait de +vous un démon! Quand vous vous abandonnez à votre +sensibilité, vous êtes si belle, si adorable! j'ai eu de si +beaux jours avec vous! sont-ils donc perdus pour jamais? +Non; je ne saurais y renoncer; que ce soit force +ou faiblesse, lâcheté ou courage, je retournerai à toi! +Je te presserai encore dans mes bras, je te forcerai encore +à croire en moi et à m'aimer, dusse-je n'avoir qu'un +jour de ce bonheur, et rester avili à mes propres yeux +pour toute ma vie! Je sais que je serai encore malheureux +avec toi; je sais qu'après m'avoir rendu fou, tu +me chasseras avec un abominable sang-froid. Tu ne +comprendras pas où tu ne voudras pas comprendre que, +pour retourner à tes pieds, avec l'âme toute saignante +encore de doute et de soupçons, il faut que je t'aime +d'une passion effrénée. Tu me diras que je ne sais pas +ce que c'est qu'aimer; tu croiras être bien sublime et +bien généreuse envers moi, parce que tu me pardonneras +d'avoir soupçonné ce que tous les hommes auraient +supposé à ma place. Tu es une âme d'airain; tu brises +tout ce qui t'approche, et ne consens à plier devant aucune +des réalités de la vie. Comment veux-tu que je te +suive toujours aveuglément dans ce monde imaginaire +où je n'avais jamais mis le pied avant de te connaître? +Ah! sans doute, si tu es ce tu parais à mon enthousiasme, +tu es bien grande, et je devrais passer ma vie +enchaîné à tes pieds; si tu es ce que ma raison croit deviner +parfois, cache-moi bien la vérité, trompe-moi habilement, +car malheur à toi si tu te démasques! Adieu; +reçois-moi comme tu voudras, dans trois jours je serai +à tes genoux.</p> + + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/09.png"></p> + + +<h3>XXVIII.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE.</h3> + +<p>Tu m'humilies, tu me brises; si c'est la vérité que tu +m'enseignes, elle est bien âpre, ma pauvre Clémence. +Tu vois cependant que je l'accepte, toute cruelle qu'elle +est, et que je reviens toujours à toi, sauf à être plus malheureuse +qu'auparavant, quand tu m'as répondu. J'ai +donc tort? Mon Dieu, je croyais qu'avec un malheur +comme le mien on ne pouvait pas être coupable. Les méchants +sont ceux qui rient des peines d'autrui; moi je +pleure celles de Jacques encore plus que les miennes; +je sais bien que je l'afflige, mais ai-je la force de cacher +mon chagrin? Peut-on tarir ses larmes, peut-on s'imposer +la loi d'être insensible à ce qui déchire le coeur?</p> + +<p>Si quelqu'un est jamais arrivé à cette vertu, il a dû +bien souffrir avant de l'atteindre; son coeur a dû saigner +cruellement! Je suis trop jeune pour savoir déguiser +mon visage et cacher mon émotion; et puis, ce n'est +pas Jacques qu'il me serait possible de tromper. Cette +lutte avec moi-même ne servirait donc qu'à augmenter +mon mal; ce qu'il faudrait étouffer, c'est ma sensibilité, +c'est mon amour! O ciel, tu me parles de le vaincre! +Cette seule idée lui donne plus d'intensité; que deviendrais-je +à présent que j'ai connu l'amour, si je me trouvais +le coeur vide? Je mourrais d'ennui. J'aime mieux +mourir de chagrin, la mort sera moins lente.</p> + +<p>Tu prends le parti de Jacques, tu as bien raison! c'est +lui qui est un ange, c'est lui qui devrait être aimé d'une +âme aussi forte, aussi calme que la tienne. Mais suis-je +donc indigne de lui? ne suis-je pas sincère et dévouée +autant qu'il est possible de l'être? Non! ce ne sont pas +des lueurs d'enthousiasme que j'ai pour lui, c'est une +vénération constante, éternelle. Il m'aime vraiment, je +le sais, je le sens; il ne faut pas me dire qu'il n'aime de +moi que ma jeunesse et ma fraîcheur; si je le croyais!... +non, cette idée est trop cruelle! Tu es inexorable dans +ton mépris pour l'amour; ton esprit observateur juge +tout sans pitié; mais de quel droit parles-tu d'un sentiment +que tu n'as pas éprouvé? Si tu savais combien un +pareil doute me ferait souffrir, une fois entré dans mon +coeur, tu n'aurais pas la cruauté de m'y pousser.</p> + +<p>Eh bien, s'il en était ainsi, si Jacques m'aimait comme +un passe-temps, moi qui lui ai dévoué toute ma vie, moi +qui l'aime de toutes les forces de mon âme, j'essaierais +de ne plus l'aimer; mais cela me serait impossible, je +mourrais.</p> + +<p>Ma pauvre tête est malade. Aussi quelle lettre tu m'écris! +je n'ai pu cacher l'impression qu'elle me faisait, et +Jacques m'a demandé si je venais d'apprendre quelque +mauvaise nouvelle. J'ai répondu que non. «Alors, m'a-il +dit, c'est une lettre de ta mère.» Je mourais de peur +qu'il ne me demandât à la voir, et, tout interdite, j'ai +baissé la tête sans répondre. Jacques a frappé la table +avec une violence que je ne lui ai jamais vue. «Que +cette femme n'essaie point d'empoisonner ton coeur, s'est-il +écrié, car je jure sur l'honneur de mon père qu'elle +me paierait cher la moindre tentative contre la sainteté +de notre amour!» Je me suis levée tout épouvantée, et +je suis retombée sur ma chaise. «Eh bien, qu'as-tu? +m'a-t-il dit.—-Vous-même, qu'avez-vous contre ma mère? +que vous a-t-elle fait pour vous mettre ainsi en colère?—J'ai +des raisons que tu ne sais pas, Fernande, et qui sont +grosses comme des montagnes; puisses-tu ne les savoir +jamais! mais, pour l'amour de notre repos, cache-moi +les lettres de ta mère, et surtout l'effet qu'elles produisent +sur toi.—Je te jure que tu te trompes, Jacques, +me suis-je écriée; cette lettre n'est pas de ma mère, elle +est de...—Je n'ai pas besoin de le savoir, a-t-il dit vivement; +ne me fais pas l'injure de répondre à des questions +que je ne t'adresserai jamais.» Et il est sorti; je +ne l'ai pas revu de la journée. O Dieu! nous en sommes +presque à nous quereller! et pourquoi? parce que j'ai +cru le voir triste et que j'ai pris de l'inquiétude? Oh! +s'il n'y avait pas au fond de tout cela quelque chose de +vrai, nous n'en serions pas où nous en sommes. Jacques +a eu des peines qu'il m'a cachées, à bonne intention +peut-être, mais il a eu tort; s'il m'avait révélé la première, +je ne l'aurais pas interrogé sur les autres, tandis +qu'à présent je m'imagine toujours qu'il couve quelque +mystère, et je ne trouve pas cela juste, car mon âme lui +est ouverte, et il peut y lire à chaque instant. Je vois +bien qu'il est préoccupé, quelque chose le distrait de +l'amour qu'il avait pour moi; quelquefois il a un froncement +de sourcil qui me fait trembler de la tête aux +pieds. Il est vrai que si je prends le courage de lui adresser +la parole, cela se dissipe aussitôt, et je retrouve son +regard bon et tendre comme auparavant. Mais autrefois +je ne lui déplaisais jamais, je lui disais avec confiance +tout ce qui me passait par l'esprit; quand j'étais absurde, +il se contentait de sourire, et il prenait la peine de redresser +mon jugement avec affection. A présent, je vois +que certaines paroles, dites presque au hasard, lui font +un mauvais effet; il change de visage, ou il se met à fredonner +cette petite chanson qu'il chantait à Smolensk, +quand on lui retira une balle de la poitrine. Une parole +de moi lui fait le même mal apparemment.</p> + +<p>Il est six heures du soir; Jacques, qui est d'ordinaire +si exact, et qui se faisait un scrupule de me causer la +plus légère inquiétude ou la plus frivole impatience, n'est +pas encore rentré pour dîner. Est-ce qu'il me boude? +est-ce qu'il aura eu un chagrin assez vif pour rester absorbé +ainsi depuis midi? Je suis tourmentée; s'il lui était +arrivé quelque accident! s'il ne m'aimait plus! Peut-être +que je lui ai tellement déplu aujourd'hui qu'il éprouve +de la répugnance à me voir. Oh! ciel! ma vue lui deviendrait +odieuse! Tout cela me fait un mal horrible, je +suis enceinte et je souffre beaucoup. Les anxiétés auxquelles +je m'abandonne me rendent encore plus malade. +Il faut que j'en finisse; il faut que je me jette aux pieds +de Jacques, et que je le conjure de me pardonner mes +folies. Cela ne peut pas m'humilier: ce n'est pas à mon +mari, c'est à mon amant que s'adresseront mes prières. +J'ai offensé se délicatesse, j'ai affligé son coeur; il faut +qu'une fois pour toutes il me pardonne, et que tout soit +oublié. Il y a bien des jours que nous ne nous expliquons +plus; cela me tue. J'ai l'âme pleine de sanglots qui m'étouffent; +il faut que je les répande dans son sein, qu'il +me rende toute sa tendresse, et que je recouvre ce bonheur +pur et enivrant que j'ai déjà goûté.</p> + + +<p>Dimanche matin.</p> + +<p>O mon amie, que je suis malheureuse! rien ne me +réussit, et la fatalité fait tourner à mal tout ce que je +tente pour me sauver. Hier, Jacques est rentré à six +heures et demie; il avait l'air parfaitement calme, et m'a +embrassée comme s'il eût oublié nos petites altercations. +Je connais Jacques à présent; je sais quels efforts il fait +sur lui-même pour vaincre son déplaisir; je sais que la +douleur concentrée est un fer rouge qui dévore les entrailles. +Je me suis fait violence pour dîner tranquillement; +mais, aussitôt que nous avons été seuls, je me suis +jetée à ses genoux en fondant en larmes. Sais-tu ce qu'il +a fait? Au lieu de me tendre les bras et d'essuyer mes +pleurs, il s'est dégagé de mes caresses et s'est levé d'un +air furieux; j'ai caché mon visage dans mes mains pour +ne pas le voir dans cet état; j'ai entendu sa voix tremblante +de colère qui me disait: «Levez-vous, et ne vous +mettez jamais ainsi devant moi.» J'ai senti alors le courage +du désespoir. «Je resterai ainsi, me suis-je écriée, +jusqu'à ce que vous m'ayez dit ce que j'ai fait pour perdre +votre amour.—Tu es folle, a-t-il répondu en se radoucissant, +et tu ne sais qu'imaginer pour troubler notre +paix et gâter notre bonheur. Expliquons-nous, parlons, +pleurons, puisqu'il te faut toutes ces émotions pour alimenter +ton amour; mais, au nom du ciel, relève-toi, et +que je ne te voie plus ainsi.» J'ai trouvé cette réponse bien +dure et bien froide, et je suis retombée sur moi-même à +demi brisée d'abattement et de douleur. «Faut-il que je +te relève malgré toi? a-t-il dit en me prenant dans ses +bras et en me portant sur le sofa; quelle rage ont donc +toutes les femmes de jeter ainsi leur âme en dehors +comme si elles étaient sur un théâtre! Souffre-t-on +moins, aime-t-on plus froidement, pour rester debout +et pour ne pas se briser la poitrine en sanglots? Que ferez-vous, +pauvres enfants, quand la foudre vous tombera +sur la tête?—Tout ce que vous dites là est horrible, lui +ai-je répondu; est-ce par le dédain que vous voulez vous +délivrer de mon amour? vous importune-t-il déjà?» Il +s'est assis auprès de moi, et il est resté silencieux, la +tête baissée, l'air résigné, mais profondément triste. Il +m'a laissée pleurer longtemps, puis il a fait un effort +pour me prendre les mains; mais j'ai vu que cette marque +d'affection lui coûtait; et j'ai retiré mes mains précipitamment. +«Hélas! hélas!» a-t-il dit, et il est sorti. +Je l'ai rappelé, mais en vain, et je me suis presque évanouie. +Rosette, en apportant des lumières dans le salon, +m'a trouvée sans mouvement; elle m'a portée à mon lit, +elle m'a déshabillée pendant qu'on avertissait mon mari; +il est venu, et m'a témoigné beaucoup d'intérêt. J'avais +une extrême impatience d'être seule avec lui, espérant +qu'il me dirait quelque chose qui me consolerait tout à +fait; je voyais tant d'émotion sur sa figure! Je ne pouvais +cacher l'ennui que me causaient les interminables +prévenances de Rosette; j'ai fini par lui parler un peu +durement, et Jacques a dit quelques mots en sa faveur. +J'avais les nerfs réellement malades; je ne sais comment +la manière dont Jacques a semblé s'interposer entre moi +et ma femme de chambre m'a causé un mouvement de +colère invincible. Plusieurs fois déjà, ces jours derniers, +je m'étais impatientée contre cette fille, et Jacques m'en +avait blâmée. «Je sais bien qu'en toute occasion, lui ai-je +dit, vous donnez de préférence raison à Rosette et à moi +tout le tort.—Vous êtes réellement malade, ma pauvre +Fernande, a-t-il répondu. Rosette, tu fais trop de bruit autour +de ce lit, va-t en; je te sonnerai si madame a besoin +de toi.» Aussitôt j'ai senti combien j'étais injuste et folle. +«Oui, je suis malade,» ai-je répondu dès que j'ai été seule +avec lui, et je me suis caché la tête dans son sein en +pleurant; il m'a consolée en me prodiguant les plus tendres +caresses et en me donnant les plus doux noms. Je +n'avais plus la force de demander une autre explication, +tant j'avais la tête brisée; je me suis endormie sur l'épaule +de Jacques. Mais ce matin, quand j'ai sonné ma +femme de chambre, j'ai vu une autre figure, assez laide +et insignifiante. «Qui êtes-vous, ai-je dit, et où est Rosette?—Rosette +est partie, m'a dit Jacques aussitôt en +sortant de sa chambre pour répondre a ma question. +J'avais besoin d'une ménagère diligente et honnête à ma +ferme de Blosse, et j'y ai envoyé Rosette pour le reste +de la saison. En attendant que tu la remplaces à ton gré, +j'ai fait venir sa soeur pour te servir.» J'ai gardé le silence, +mais j'ai trouvé cette leçon bien dure et bien +froide. Oh! j'avais bien compris l'histoire de la romance. +Que faire maintenant? Je vois que mon bonheur s'en +va jour par jour, et je ne sais comment l'arrêter. Évidemment, +Jacques se dégoûte de moi, et c'est ma faute; +je ne vois pas qu'il ait envers moi le moindre tort; je ne +vois pas non plus que je sois réellement coupable envers +lui. Nous nous faisons du mal mutuellement, comme par +une sorte de fatalité; peut-être s'y prend-il mal avec +moi. Il est trop grave, trop sentencieux dans ses avis. +Les résolutions qu'il prend, la promptitude avec laquelle +il tranche les sujets de trouble entre nous, montrent, ce +me semble, une espèce de hauteur méprisante à mon +égard. Un mot de doux reproche, quelques larmes versées +ensemble, et les caresses du raccommodement, +vaudraient bien mieux. Jacques est trop accompli, cela +m'effraie; il n'a pas de défauts, pas de faiblesses; il est +toujours le même, calme, égal, réfléchi, équitable. Il +semble qu'il soit inaccessible aux travers de la nature +humaine, et qu'il ne puisse les tolérer dans les autres qu'à +l'aide d'une générosité muette et courageuse; il ne veut +point entrer en pourparler avec eux. C'est trop d'orgueil. +Moi je suis une enfant, j'ai besoin qu'on me guide et qu'on +me relève quand je tombe. Oui, tu avais raison, Clémence; +je commence à croire que le caractère de Jacques +n'est pas assez jeune pour moi. C'est de là que viendra +mon malheur; car, à cause de sa perfection, je l'aime +plus que je n'aimerais un jeune homme, et sa raison empêchera +peut-être que je m'entende jamais avec lui.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXIX.</h3> + +<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3> + +<p>Je n'ai pas faibli dans ma résolution, je ne me suis pas +une seule fois abandonné à l'impatience, je n'ai pas +commis d'injustice, je n'ai pas agi en mari; pourtant le +mal fait, ce me semble, des progrès rapides, et si quelque +circonstance étrangère ne vient pas le distraire, si +quelque révolution ne s'opère dans les idées de Fernande, +nous aurons bientôt cessé d'être amants. Je souffre, je +l'avoue; il n'est qu'un bonheur au monde, c'est l'amour; +tout le reste n'est rien, et il faut l'accepter par vertu. +J'accepterai tout, je me contenterai de l'amitié, je ne me +plaindrai de rien; mais laisse-moi verser dans ton sein +quelques larmes amères que le monde ne verra pas, et +que Fernande, surtout, n'aura pas la douleur d'ajouter +aux siennes. Six mois d'amour, c'est bien peu! encore +combien de jours, parmi les derniers, ont été empoisonnés! +Si c'est la volonté du ciel, soit. Je suis prêt à la fatigue +et à la douleur; mais, encore une fois, c'est perdre +bien vite une félicité au sein de laquelle je me flattais de +rester enivré plus longtemps.</p> + +<p>Mais de quoi ai-je à me plaindre? je savais bien que +Fernande était une enfant, que son âge et son caractère +devaient lui inspirer des sentiments et des pensées que +je n'ai plus; je savais que je n'aurais ni le droit ni la +volonté de lui en faire un crime. J'étais préparé à tout ce +qui m'arrive; je ne me suis trompé que sur un point: la +durée de notre illusion. Les premiers transports de l'amour +sont si violents et si sublimes, que tout se range à +leur puissance; toutes les difficultés s'aplanissent, tous +les germes de dissension se paralysent, tout marche au +gré de ce sentiment, qu'on appelle avec raison l'âme du +monde, et dont on aurait dû faire le dieu de l'univers; +mais quand il s'éteint, toute la nudité de la vie réelle +reparaît, les ornières se creusent comme des ravins, les +aspérités grandissent comme des montagnes. Voyageur +courageux, il faut marcher sur un chemin aride et périlleux +jusqu'au jour de la mort; heureux celui qui peut +espérer de ressentir un nouvel amour! Dieu m'a longtemps +béni, longtemps il m'a donné la faculté de guérir +et de renouveler mon coeur à celle flamme divine, mais +j'ai fait mon temps, je suis arrivé à mon dernier tour de +roue: je ne dois plus, je ne puis plus aimer. Je croyais +du moins que ce dernier amour réchaufferait les dernières +années de la jeunesse de mon coeur et les prolongerait +davantage. Je n'ai pas cessé d'aimer encore; je +serais encore prêt, si Fernande pouvait calmer ses agitations +et réparer d'elle-même le mal qu'elle nous a fait; +à oublier ces orages et à retourner à l'enivrement des +premiers jours; mais je ne me flatte pas que ce miracle +puisse s'opérer en elle: elle a déjà trop souffert. Avant +peu elle détestera son amour; elle en a fait un tourment, +un cilice, qu'elle porte encore par enthousiasme et par dévouement. +Ces choses-là sont des rêves de jeune femme: +le dévouement tue l'amour et le change en amitié. Eh +bien, l'amitié nous restera; j'accepterai la sienne, et +laisserai longtemps encore à la mienne le nom d'amour, +afin qu'elle ne la méprise pas. Mon amour, mon pauvre +dernier amour! je l'embaumerai en silence, et mon coeur +lui servira éternellement de sépulcre; il ne s'ouvrira +plus pour recevoir un amour vivant. Je sens la lassitude +des vieillards et le froid de la résignation qui envahissent +toutes ses fibres; Fernande seule peut le ranimer encore +une fois, parce qu'il est encore chaud de son étreinte. +Mais Fernande laisse éteindre le feu sacré et s'endort en +pleurant; le foyer se refroidit, bientôt la flamme se sera +envolée.</p> + +<p>Tu me donnes un conseil bien impossible à suivre; tu +mets le doigt sur la plaie en disant que nous ne nous +comprenons pas; mais tu m'engages à me faire comprendre, +et tu ne songes pas que l'amour ne se démontre +pas comme les autres sentiments. L'amitié repose sur +des faits et se prouve par des services; l'estime peut se +soumettre à des calculs mathématiques; l'amour vient +de Dieu; il y retourne et il en redescend au gré d'une +puissance qui n'est pas dans les mains de l'homme. +Pourquoi ne te fais-tu pas comprendre d'Octave? par les +mêmes raisons qui font que Fernande ne me comprend +plus? Octave n'a pu atteindre à ce degré d'enthousiasme +qui fait l'amour grand et sublime; Fernande l'a déjà +perdu. Le soupçon a empêché l'amour d'Octave de prendre +son développement; un peu d'égoïsme a paralysé +celui de Fernande. Comment veux-tu que je lui prouve +qu'elle doit me préférer à elle-même et me cacher ses +souffrances comme je lui cache les miennes? J'ai la force +de renfermer ma douleur et d'étouffer mes légers ressentiments; +chaque jour, après quelques instants de lutte +solitaire, je reviens à elle sans rancune, prêt à oublier +tout et à ne lui adresser jamais une plainte; mais je retrouve +ses yeux humides, son coeur oppressé et le reproche +sur ses lèvres; non ce reproche évident et grossier +qui ressemble à l'injure, et qui me guérirait sur-le-champ +et de l'amour et de l'amitié, mais le reproche délicat, +timide, qui fait une blessure imperceptible et profonde. +Ce reproche-là, je le comprends, je le recueille; il entre +jusqu'au fond de mon coeur. Oh! quelle souffrance pour +l'homme qui voudrait au prix de sa vie ne l'avoir jamais +fait naître, et qui sent dans les plus secrets replis de son +âme qu'il ne l'a jamais mérité! Elle souffre, la malheureuse +enfant, parce qu'elle est faible, parce qu'elle s'abandonne +à ces misérables chagrins que j'étouffe, parce +qu'elle sent qu'elle a tort de s'y abandonner et qu'elle +perd à mes yeux de sa dignité. Son orgueil souffre alors, +et mes efforts pour le relever et le guérir sont vains; elle +les attribue à la générosité, A la compassion, et n'en est +que plus triste et plus humiliée. Mon amour devient trop +sévère pour elle; elle se croit obligée de l'implorer, elle +ne le comprend plus.</p> + +<p>Il y a quelque temps, elle se jeta à mes pieds pour me +le redemander. Un mari eût été touché peut-être de cet +acte de soumission; pour moi, j'en fus révolté. Il me +rappela les scènes orageuses que plusieurs fois j'ai eu à +supporter quand, après avoir perdu mon estime, les +femmes que j'ai aimées ont voulu en vain ressaisir mon +amour. Voir Fernande dans cette situation! elle si sainte +et si vierge de souillure! cela me fit horreur. Oh! ce +n'est pas ainsi que je veux être aimé; inspirer à ma +femme le sentiment qu'un esclave a pour son maître! Il +me sembla qu'elle se mettait dans cette altitude pour +faire abjuration de notre amour et me promettre quelque +autre sentiment. Elle ne comprit pas le mal qu'elle me +faisait, et elle me fit peut-être dans son coeur un crime +de n'avoir pas été reconnaissant de ce qu'elle tentait pour +me guérir. Pauvre Fernande!</p> + +<p>Tu me recommandes d'être avec elle ce que j'ai été +avec toi! Tu crois donc, Sylvia, que c'est moi qui t'ai +faite ce que tu es? Tu crois qu'une créature humaine +peut donner à une autre la force et la grandeur? Souviens-toi +de la fable de Prométhée, que les dieux punirent, +non pour avoir fait un homme, mais pour s'être +flatté de lui donner une âme. La tienne était déjà vaste +et brûlante quand j'y versai la faible lumière de ma réflexion +et de mon expérience; mais, loin de l'exalter, je +ne m'occupai qu'à l'éclairer; je lâchai de diriger vers un +but digne d'elle la vigueur de son élan et l'ardeur de ses +affections. Je ne fis que lui ouvrir une route; c'est Dieu +qui lui avait donné des ailes pour s'y élancer. Tu avais +été élevée au désert; ton intelligence était si verte et si +fraîche, qu'elle s'ouvrait à toutes les idées; mais cela +n'eût pas suffi, si ton coeur n'eût pas été préparé aux sentiments +dont je te parlais: tu aurais tout compris sans +rien sentir. En un mot, je ne songeai point à t'inspirer, +je cherchai à t'instruire. Si je ne l'eusse pas fait, peut-être +n'aurais-tu pas appris l'usage des dons de Dieu; +mais certainement ils ne se seraient point perdus sans +t'enseigner une conduite noble et ferme dans toutes les +occasions sérieuses de ta vie.</p> + +<p>Fernande, avec une organisation moins puissante, a +eu à combattre les funestes influences des préjugés au +milieu desquels elle a grandi; meilleure peut-être que +tout ce qui appartient à la société, elle ne pourra jamais +se défaire impunément des idées que la société révère. +On ne lui a pas fait, comme à toi, un corps et une âme +de fer; on lui a parlé de prudence, de raison, de certains +calculs pour éviter certaines douleurs, et de certaines réflexions +pour arriver à un certain bien-être que la société +permet aux femmes à de certaines conditions. On ne lui +a pas dit comme à toi: «Le soleil est âpre et le vent es +rude; l'homme est fait pour braver la tempête sur mer, +la femme pour garder les troupeaux sur la montagne +brûlante. L'hiver, viennent la neige et la glace, tu iras +dans les mêmes lieux, et tu tâcheras de te réchauffer à +un feu que tu allumeras avec les branches sèches de la +forêt; si tu ne veux pas le faire, tu supporteras le froid +comme tu pourras. Voici la montagne, voici la mer, voici +le soleil; le soleil brûle, la mer engloutit, la montagne +fatigue. Quelquefois les bêtes sauvages emportent les +troupeaux et l'enfant qui les garde: tu vivras au milieu +de tout cela comme tu pourras; si tu es sage et brave, +on te donnera des souliers pour te parer le dimanche.» +Quelles leçons pour une femme qui devait un jour vivre +dans la société et profiter des raffinements de la civilisation! +Au lieu de cela, on apprenait à Fernande comment +on fuit le soleil, le vent et la fatigue. Quant aux +dangers que tu affrontais tranquillement, elle savait à +peine s'ils pouvaient exister dans la contrée où elle vivait; +elle en lisait avec effroi la relation dans quelque +voyage au Nouveau Monde. Son éducation morale fut la +conséquence de cette éducation physique. Nul n'eut la +sagesse de lui dire: «La vie est aride et terrible, le +repos est une chimère, la prudence est inutile; la raison +seule ne sert qu'à dessécher le coeur; il n'y a qu'une +vertu, l'éternel sacrifice de soi-même.» C'est avec cette +rudesse que je te traitai quand tu m'adressas les premières +questions; c'était te rejeter bien loin des contes de fée +dont tu t'étais nourrie; mais cet amour du merveilleux +n'avait rien gâté en toi. Quand je te retrouvai au couvent, +tu ne croyais déjà plus aux prodiges, mais tu les +aimais encore, parce que ton imagination y trouvait la +personnification allégorique de toutes les idées d'équité +chevaleresque et de courage entreprenant qui ressortaient +de ton caractère. Je te parlai de vivre et de souffrir, +d'accepter tous les maux et de ne faire plier à aucune +des lois de ce monde l'amour de la justice. Je ne +trouvai pas nécessaire de t'en dire davantage: tu avais +dans le caractère des particularités que le monde eût +appelées défauts, et que je respectai comme les conséquences +d'un tempérament hardi et généreux. J'ai horreur +de ce tempérament de convention que la société +fait aux femmes, et qui est le même pour toutes. Le bon +coeur sincère et ingénu de Fernande se révolta contre ce +joug, et je l'ai aimée à cause de sa haine pour la pédanterie +et la fausseté de son sexe. Mais cette forte éducation +que je n'avais pas craint de te donner, je n'aurais +jamais osé l'essayer avec Fernande; elle s'était fait à +elle-même un monde d'illusions tel que se le font les +femmes dont l'âme aimante veut résister au bandeau +flétrissant du préjugé; elle avait ce caractère adorable, +mais funeste, que l'on appelle romanesque, et qui consiste +à ne voir les choses ni comme elles sont dans la +société, ni comme elles sont dans la nature; elle croyait +à un amour éternel, à un repos que rien ne devait troubler. +Un instant j'eus envie d'essayer son courage et de +lui dire qu'elle se trompait; mais ce courage me manqua +à moi-même. Comment aurais-je pu, lorsqu'elle m'appelait +son Messie, lorsqu'elle aussi, à dix-sept ans, me +traitait en génie de conte féerique, comme toi à dix ans, +me résoudre à lui dire: «Le repos n'existe pas, l'amour +n'est qu'un rêve de quelques années au plus; l'existence +que je t'offre de partager avec moi sera pénible et douloureuse, +comme toutes les existences de ce monde!» +J'essayai bien de le lui faire comprendre lorsqu'elle me +demanda, enfant qu'elle est! le serment d'un amour +éternel. Elle feignit d'accepter tous les dangers de l'avenir, +elle se persuada du moins qu'elle les acceptait; +mais je vis bien qu'elle n'y croyait pas. Son découragement +et sa consternation me prouvent assez maintenant +qu'elle n'avait pas prévu les plus simples contrariétés de +la vie ordinaire. Eh! que ferai-je aujourd'hui? Irai-je +lui parler en pédagogue de souffrance, de résignation et +de silence? Irai-je tout à coup la réveiller au milieu de son +rêve et lui dire: «Tu es trop jeune, viens à moi qui +suis vieux, afin que je te vieillisse? Voilà que ton amour +s'en va; il en devait être ainsi, et il en sera de même +de tous les bonheurs de ta vie!» Non. Si je n'ai pas su +lui donner le présent, je veux lui laisser du moins l'avenir. +Je ne puis pas causer avec elle, tu le vois! Il m'arriverait +de me faire détester, et un matin elle lirait mes +trente-cinq ans sur mon visage. Il faut que je la traite +en enfant le plus longtemps possible; au fait, je pourrais +être son père, pourquoi dérogerais-je à ce rôle? Je ne la +consolerai, je ne prolongerai son amour, s'il est possible, +que par de douces paroles et de douces caresses; et +quand elle ne m'aimera plus que comme un père, je la +délivrerai de mes caresses et je l'entourerai de mes soins. +Je ne me sens ni offensé ni blessé de sa conduite; j'accepte +sans colère et sans désespoir la perte de mon illusion; +ce n'est ni sa faute ni la mienne.</p> + +<p>Mais je suis triste à la mort. O solitude! solitude du +coeur!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXX.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE.</h3> + +<p>Jacques m'a fait aujourd'hui un très-grand plaisir: il +m'a donné une preuve de confiance. «Mou amie, m'a-t-il +dit, je désire appeler auprès de nous une personne que +j'aime beaucoup, et que, j'en suis sûr, vous aimerez aussi. +Il faudra que vous m'aidiez à l'arracher à la solitude où +elle vit, et à l'attacher, au moins pour quelque temps, +auprès de nous.—Je ferai ce que vous voudrez, et j'aimerai +qui tu voudras, ai-je répondu, à moitié triste et à +moitié gaie, comme je suis souvent maintenant.—Je ne +t'ai jamais parlé, a-t-il repris, d'une amie qui m'est bien +chère, et que j'ai, pour ainsi dire, élevée: c'est la fille +naturelle de mon meilleur ami, qui me l'a recommandée +à son lit de mort. Ne me fais jamais de question à +cet égard; j'ai fait serment de ne jamais dire le nom +des parents de cette jeune fille qu'en de certaines circonstances +dont moi seul puis être juge. C'est moi qui l'ai +mise au couvent, et qui l'en ai retirée pour l'établir dans +les divers pays où elle a désiré vivre, d'abord en Italie, +puis en Allemagne, maintenant en Suisse; elle vit loin +de la société, dans une indépendance que le monde trouverait +bizarre, mais qui n'a rien que de raisonnable et +de légitime chez celui qui ne demande rien au monde et +qui ne s'ennuie pas de l'isolement.</p> + +<p>—Est-elle jeune? ai-je demandé.—Vingt-cinq ans.—Et +jolie? ai-je ajouté avec précipitation.—Très-jolie,» +a répondu Jacques sans paraître s'apercevoir de la rougeur +qui me montait au visage. J'ai fait beaucoup d'autres +questions sur son caractère, auxquelles Jacques a répondu +de manière à me faire aimer cette inconnue; mais +néanmoins j'ai fait un grand effort pour lui dire que j'aurais +beaucoup de plaisir à l'avoir près de moi, et quand +je me suis trouvée seule, j'ai senti que j'éprouvais tous +les tourments de la jalousie. Je ne croyais certes pas que +Jacques fût amoureux de cette femme et qu'il voulût +l'amener dans notre maison pour en faire de nouveau sa +maîtresse. Jacques est trop noble, trop délicat pour cela; +mais je craignais que cette amitié si vive entre lui et +cette jeune femme n'eût commencé par quelque autre +sentiment. Il ne s'y sera pas abandonné, pensais-je; la +raison et l'honneur auront vaincu cette tendresse trop +vive pour sa protégée; mais il aura souvent été ému près +d'elle; il n'aura pas vu impunément tant de beauté, d'esprit +et de talents; il aura peut-être songé plus d'une fois +à en faire sa femme, et il lui sera resté au moins pour +elle cet indéfinissable sentiment qu'on doit avoir pour +l'objet d'un ancien amour. Jacques est si étrange quelquefois! +Peut-être qu'il veut la placer entre nous comme +conciliatrice au milieu de nos chagrins; peut-être qu'il +me la proposera pour modèle, ou qu'au moins, comme +elle sera beaucoup plus parfaite que moi, il fera malgré +lui, quand j'aurai quelque tort, des comparaisons entre +elle et moi qui ne seront point à mon avantage. Cette +idée me remplissait de douleur et de colère; je ne sais +pourquoi j'éprouvais un besoin invincible de questionner +encore Jacques, mais je ne l'osais pas, et je craignais +qu'il ne devinât mes soupçons. Enfin, vers le soir, comme +nous causions assez gaiement de choses générales qui +pouvaient avoir un rapport éloigné avec notre position, +je pris courage, et, feignant de plaisanter, je lui demandai +presque clairement ce que je désirais savoir. Il resta +quelques instants silencieux; j'observai son visage, et il +me fut impossible d'en interpréter l'expression. Jacques +est souvent ainsi, et je défie qui que ce soit de savoir s'il +est calme ou mécontent dans ces moments-là. Enfin, il +me tendit la main, en me disant d'un air grave: «Est-ce +que tu me croirais capable d'une lâcheté?—Non, m'écriai-je +vivement en portant sa main à mes lèvres.—Mais +d'une trahison? ajouta-t-il.—Non, non, jamais.—Mais +de quoi donc alors? car tu m'as soupçonné de quelque +chose, ajouta-t-il en me regardant avec cet air de +pénétration auquel je ne saurais résister.—Eh bien, oui, +répondis-je avec embarras, je t'ai accusé d'imprudence.—Explique-toi, +dit-il.—Non, répondis-je; fais-moi un +serment, et je serai à jamais tranquille.—Un serment +entre nous! dit-il d'un ton de reproche.—Ah! tu sais +que je suis faible, répondis-je, et qu'il faut me traiter +avec condescendance; que ton orgueil ne se révolte pas, +et qu'il s'humanise un peu avec moi; jure-moi que tu +n'as jamais eu d'amour pour cette jeune personne et que +tu es sûr de n'en avoir jamais.» Jacques sourit et me +demanda de lui dicter la formule du serment. Je lui dis +de jurer par son honneur et par notre amour. Il y consentit +avec douceur et me demanda si j'étais contente. +Alors, voyant que j'avais été folle, je me sentis très-honteuse +et craignis de l'avoir offensé; mais il me rassura +par des paroles et des manières affectueuses. Je pense +donc à présent que j'ai bien fait d'être franche et de lui +avouer mes inquiétudes sans fausse honte. Avec quelques +mots d'explication, il m'a tranquillisée pour toujours, et +je n'ai plus la moindre répugnance à bien accueillir son +amie. Peut-être que si je lui avais toujours dit naturellement +ce qui se passait dans ma pauvre tête, nous n'aurions +jamais souffert. Depuis cette explication, je me +sens heureuse et tranquille plus que je ne l'ai été depuis +longtemps. Je suis reconnaissante de la complaisance +que Jacques a eue de me rassurer par une formule qui +me semble à moi-même à présent réellement puérile, +mais sans laquelle je serais peut-être au désespoir aujourd'hui. +En général, Jacques me traite ou trop en enfant, +ou trop en grande personne; il s'imagine que je +dois l'entendre à demi-mot, et ne jamais donner une interprétation +déraisonnable à ce qu'il dit. S'il s'aperçoit +qu'il n'en est point ainsi, il désespère de redresser mon +jugement, et il m'abandonne à mon erreur avec une sorte +de dédain qui m'offense, au lieu de m'accorder quelques +paroles qui me guériraient complètement. Jacques est +trop parfait pour moi, voilà ce qu'il y a de sûr; il ne sait +pas assez me dissimuler mon infériorité; il sait consoler +mon coeur, il ne sait pas ménager mon amour-propre. Je +sens ce qu'il faudrait être pour être son égale, et je sens +que cela me manque. Oh! combien mon sort est différent +de ce que j'avais rêvé! Ni mon espoir, ni mes craintes ne +se sont réalisés; Jacques est mille fois au-dessus de ce que +j'avais espéré; je n'avais pas l'idée d'un caractère aussi +généreux, aussi calme, aussi impassible; mais je comptais +sur des joies que je ne trouve pas avec lui, sur plus +d'abandon, d'épanchement et de <i>camaraderie</i>. Je me +croyais son égale, et je ne le suis pas.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXI.</h3> + +<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3> + +<p>Il semble que Fernande caresse maintenant ses puérilités, +elle en rougissait d'abord, elle les cachait; je feignais, +pour ménager son orgueil, de ne pas m'en apercevoir, +je pouvais alors espérer qu'elle les vaincrait; à +présent elle les montre ingénument, elle en rit, elle s'en +vante presque; j'en suis venu à m'y plier entièrement, et +à la traiter comme un enfant de dix ans. Oh! si j'avais +moi-même dix ans de moins, j'essaierais de lui montrer +qu'au lieu d'avancer dans la vie morale elle recule, et +perd, à écarter les moindres épines de son chemin, le +temps qu'elle pourrait employer à s'ouvrir une nouvelle +route, plus belle et plus spacieuse, mais je crains trop +le rôle de pédant et je suis trop vieux pour le risquer. Il +y a quelques jours, je lui parlai de toi et du désir que +j'avais de t'attirer pour quelque temps près de nous; les +questions qu'elle me fit sur ton âge et sur ta figure me +montrèrent assez ses perplexités, et elle finit par me demander +un serment solennel qui lui assurât que je n'avais +pour toi que les sentiments d'un frère. Elle ne trouva +pas dans son coeur, dans son estime pour moi, une garantie +assez forte contre ces misérables soupçons; elle +me crut capable de l'avilir et de la désespérer pour mon +plaisir! elle s'abandonna à ces craintes tout un jour, et +quand j'eus fait le serment qu'elle exigeait, elle se trouva +parfaitement contente. Hélas! toutes les femmes, excepté +toi, Sylvia, se ressemblent donc! J'ai fait avec douceur +ce que demandait Fernande, mais j'ai cru relire un des +éternels chapitres de ma vie.</p> + +<p>Oh! qu'elle est insipide et monotone cette vie en apparence +si agitée, si diverse et si romanesque! Les faits +diffèrent entre eux par quelques circonstances seulement, +les hommes par quelques variétés de caractère; +mais me voici, à trente-cinq ans, aussi triste, aussi seul +au milieu d'eux que lorsque j'y fis mes premiers pas; +j'ai vécu en vain. Je n'ai jamais trouvé d'accord et de +similitude entre moi et tout ce qui existe; est-ce ma +faute? est-ce celle d'autrui? Suis-je un homme sec et +dépourvu de sensibilité? ne sais-je point aimer? ai-je +trop d'orgueil? Il me semble que personne n'aime avec +plus de dévouement et de passion; il me semble que mon +orgueil se plie à tout, et que mon affection résiste aux +plus terribles épreuves. Si je regarde dans ma vie passée, +je n'y vois qu'abnégation et sacrifice; pourquoi +donc tant d'autels renversés, tant de ruines et un si épouvantable +silence de mort? Qu'ai-je fait pour rester ainsi +seul et debout au milieu des débris de tout ce que j'ai +cru posséder? Mon souffle fait-il tomber en poussière tout +ce oui rapproche? Je n'ai pourtant rien brisé, rien profané; +j'ai passé en silence devant les oracles imposteurs, +j'ai abandonné le culte qui m'avait abusé sans écrire ma +malédiction sur les murs du temple; personne ne s'est +retiré d'un piège avec plus de résignation et de calme. +Mais la vérité que je suivais secouait son miroir étincelant, +et devant elle le mensonge et l'illusion tombaient, +rompus et brisés comme l'idole de Dagon devant la face +du vrai Dieu; et j'ai passé en jetant derrière moi un +triste regard et en disant: «N'y a-t-il rien de vrai, +rien de solide dans la vie, que cette divinité qui marche +devant moi en détruisant tout sur son passage et en ne +s'arrêtant nulle part?»</p> + +<p>Pardonne-moi ces tristes pensées, et ne crois pas que +j'abandonne ma tâche; plus que jamais je suis déterminé +à accepter la vie. Dans deux mois je serai père; +je n'accueille point cette espérance avec les transports +d'un jeune homme, mais je reçois cet austère bienfait de +Dieu avec le recueillement d'un homme qui comprend +le devoir. Je ne m'appartiens plus, je ne donnerai plus +à mes tristes pensées la direction qu'elles eurent souvent; +je ne saurais m'abandonner à ces joies puériles de +la paternité, à ces rêves ambitieux dont je vois les autres +occupés pour leur postérité; je sais que j'aurai +donné la vie à un infortuné de plus sur la terre, voilà +tout. Ce que j'ai à faire, c'est de lui enseigner comment +on souffre sans se laisser avilir par le malheur.</p> + +<p>J'espère que cet événement distraira Fernande et dirigera +toutes ses sollicitudes vers un but plus utile que de +tourmenter et d'interroger sans cesse un coeur qui lui +appartient et qui ne s'est rien réservé en s'abandonnant +à elle; si elle n'est pas guérie de cette maladie morale +lorsqu'elle aura son enfant dans les bras, il faudra que +tu viennes t'asseoir entre nous, Sylvia, pour rendre notre +vie plus douce, et prolonger autant que possible ce +demi-amour, ce demi-bonheur qui nous reste. J'espère +de ta présence un grand changement: ton caractère fort +et résolu étonnera Fernande d'abord, et puis lui fera, je +n'en doute pas, une impression salutaire; tu protégeras +mon pauvre amour contre les conseils de sa pusillanimité, +et peut-être contre ceux de sa mère. Elle reçoit des +lettres qui l'attristent beaucoup; je ne veux rien apprendre +à cet égard, mais, je le vois clairement, quelque dangereuse +amitié ou quelque malice cruelle envenime ses +douleurs. Oh! que ne peut-elle les verser dans un coeur +digne de les adoucir! Mais les épanchements de l'amitié +sont funestes pour un caractère comme le sien, quand +ils ne sont pas reçus dans une âme d'élite. Je n'ai rien +à faire pour remédier à ce mal: jamais je n'agirai en +maître, dût-on égorger mon bonheur dans mes bras.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXII.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE.</h3> + +<p>Nos jours s'écoulent lentement et avec mélancolie. Tu +as raison, il me faudrait quelque distraction; avec l'espèce +de spleen que j'ai, on meurt vite à mon âge si l'on +est abandonné a la mauvaise influence; on guérit vite +aussi et facilement si l'on est arraché à ces préoccupations +funestes; car la nature a d'immenses ressources; +mais le moyen dans ce moment-ci! Je touche au dernier +terme de ma grossesse, et je suis si souffrante et si +fatiguée que je suis forcée de rester tout le jour sur une +chaise longue; je n'ai pas la force de m'occuper par moi-même. +Je surveille les travaux de ma layette, que je fais +exécuter par Rosette; j'ai obtenu de Jacques qu'il la +rappelât; elle travaille fort bien, elle est fort douce e +quelquefois assez drôle. Quand Jacques n'est pas auprès +de moi, je la fais asseoir près de mon sofa pour me distraire; +mais au bout d'un instant elle m'ennuie. Jacques +est devenu, ce me semble, d'une gravité effrayante, il +fume cinq heures sur six. Autrefois, j'avais un plaisir +extrême a le voir étendu sur un tapis et fumant des parfums; +il est vraiment très-beau dans cette attitude nonchalante +et avec une robe de chambre de soie à fleurs, +qui lui donne l'air tout à fait sultan. Mais c'est un coup +d'oeil dont je commence à me lasser à force d'en jouir; +je ne comprends pas qu'on puisse rester si longtemps +dans ce morne silence et dans cette immobilité, sans devenir +soi-même tapis, carreau ou fumée de tabac. Jacques +semble noyé dans la béatitude. A quoi peut-il penser +si longtemps? Comment un esprit aussi actif peut-il +subsister dans un corps si indolent? Je me permets quelquefois +de croire que son imagination se paralyse, que +son âme s'endort, et qu'un jour on nous trouvera changés +tous deux en statues. Cette pipe commence à m'ennuyer +sérieusement; je serais très-soulagée si je pouvais +le dire un peu; mais aussitôt Jacques casserait toutes +ses pipes d'un air tranquille et se priverait à jamais du +plus grand plaisir qu'il ait peut-être dans la vie. Les +hommes sont bien heureux de s'amuser de si peu de +chose! Ils prétendent que nous sommes des êtres puérils; +pour moi, il me serait impossible de passer les +trois quarts de la journée à chasser de ma bouche des +spirales de fumée plus ou moins épaisses. Jacques y +trouve de telles délices que jamais femme ne me fera +plus de tort dans son coeur que sa pipe de bois de cèdre +incrustée de nacre. Pour lui plaire, je serai forcée do +me faire envelopper d'une écorce semblable, et de me +coiffer d'un turban d'ambre surmonté d'une pointe.</p> + +<p>Voilà la première fois, depuis bien des jours, que je +me sens la force de rire de mon ennui; ce qui m'inspire +ce courage, c'est l'espoir d'être bientôt mère d'un beau +petit enfant qui me consolera de tous les dédains de +M. Jacques. Oh! comme je l'aime déjà! comme je le +rêve joli et couleur de rose! Sans les châteaux en Espagne +que je fais sur son compte du matin au soir, je +périrais de mélancolie; mais je sens que mon enfant me +tiendra lieu de tout, qu'il m'occupera exclusivement, +qu'il dissipera tous les nuages qui ont obscurci mon bonheur. +Je suis très-occupée à lui chercher un nom, et je +feuillette tous les livres de la bibliothèque sans en trouver +un qui me semble digne de ma tille ou de mon fils. +J'aimerais mieux avoir une fille, Jacques dit qu'il le désire +à cause de moi; je le trouve un peu trop indifférent +à cet égard. Si je lui donne un fils, il prendra cela comme +une grâce du hasard et ne m'en saura aucun gré. Je me +souviens des transports de joie et d'orgueil de M. Borel, +lorsque Eugénie est accouchée d'un garçon. Le pauvre +homme ne savait comment lui prouver sa reconnaissance; +il a été à Paris en poste lui acheter un écrin magnifique. +C'est bien enfant pour un vieux militaire, et +pourtant cela était touchant comme toutes les choses +simples et spontanées. Jacques est trop philosophe pour +s'abandonner à de semblables folies: il se moque des +longues discussions que j'ai avec Rosette pour la forme +d'un bonnet et le dessin d'une chemisette. Cependant +il s'est occupé du berceau avec beaucoup d'attention; il +l'a fait refaire deux ou trois fois, parce qu'il ne le trouvait +pas assez aéré, assez commode, assez assuré contre +les accidents qui pouvaient y atteindre son héritier. Certainement +il sera bon père; il est si doux, si attentif, si +dévoué à tout ce qu'il aime, ce pauvre Jacques! vraiment, +il mériterait une femme plus raisonnable que moi. +Je gage qu'avec toi, Clémence, il eût été le plus heureux +des hommes. Mais il faudra qu'il se contente de sa pauvre +folle de Fernande, car je ne suis pas disposée à l'abandonner +aux consolations d'une autre, pas même aux +tiennes. Je te vois d'ici pincer les lèvres d'un petit air +dédaigneux et dire que j'ai bien mauvais ton; que veux-tu? +quand on s'ennuie!</p> + +<p>Ma mère m'écrit lettres sur lettres, elle est réellement +très-bonne pour moi; Jacques et toi, vous avez tort de +lui en vouloir. Elle a des défauts et des préjugés qui, +dans l'intimité, la rendent quelquefois un peu desagréable; +mais elle a un bon coeur, et elle m'aime véritablement. +Elle s'inquiète de mon état plus que de raison, +et parle de venir m'assister dans mes couches; je le désirerais +pour moi, mais je crains pour Jacques, qui ne +peut pas la souffrir. Je suis malheureuse en tout; pourquoi +cette antipathie pour une personne qu'il connaît +assez peu et qui n'a jamais eu que de bons procédés +envers lui? cela me semble injuste, et je ne reconnais +pas là la calme et froide équité de Jacques. Il faut donc +que chacun ait son caprice, même lui qui est si parfait +et à qui cela sied si peu!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXIII.</h3> + +<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3> + +<p>Ma femme est mère de deux jumeaux, un fils et une +fille, tous deux forts et bien constitués; j'espère qu'ils +vivront l'un et l'autre. Fernande les nourrit alternativement +avec une nourrice, afin, dit-elle, de ne pas faire +de jaloux; elle est tellement occupée d'eux que désormais +j'espère qu'elle aura peu de temps pour s'affliger de +tout ce qui leur sera étranger. Maintenant elle reporte +sur eux toute sa sollicitude, et je suis obligé d'interposer +mon autorité pour qu'elle ne les fasse pas mourir par +l'excès de sa tendresse: elles les réveille quand ils sont +endormis pour les allaiter, et les sèvre quand ils ont +faim; elle joue avec eux comme un enfant avec un nid +d'oiseaux; elle est vraiment bien jeune pour être mère! +Je passe mes journées auprès de ce berceau; je vois que +déjà, moi homme, je suis nécessaire à ces créatures à +peine écloses. La nourrice, comme toutes les femmes +de sa classe, est remplie d'imbéciles préjugés auxquels +Fernande ajoute foi plus volontiers qu'aux simples conseils +du bon sens; heureusement elle est si bonne et si +douce, qu'elle accorde à une prière affectueuse ce que ne +lui inspire pas son jugement.</p> + +<p>J'éprouve, depuis que j'ai ces deux pauvres enfants, +une mélancolie plus douce; penché sur eux durant des +heures entières, je contemple leur sommeil si calme et +ces faibles contractions des traits qui trahissent, à ce +que je m'imagine, l'existence de la pensée chez eux. Il +y a, j'en suis sûr, de vagues rêves des mondes inconnus +dans ces âmes encore engourdies; peut-être qu'ils se +souviennent confusément d'une autre existence et d'un +étrange voyage à travers les nuées de l'oubli. Pauvres +êtres, condamnés à vivre dans ce monde-ci, d'où viennent-ils? +seront-ils mieux ou plus mal dans la vie qu'ils +recommencent? Puissé-je leur en alléger le poids pendant +quelque temps! mais je suis vieux, et ils seront encore +jeunes quand je mourrai...</p> + +<p>J'ai eu une légère contestation avec Fernande pour +leurs noms; je la laissais absolument libre de leur donner +ceux qui lui plairaient, à condition que ni l'un ni +l'autre ne recevraient celui de sa mère, et précisément +elle désirait que sa fille s'appelât Robertine; elle m'objectait +l'usage, le devoir. J'ai été presque obligé de lui +dire que son devoir était de m'obéir; j'ai horreur de ces +mots et de cette idée; mais je haïrais ma fille si elle portait +le nom d'une pareille femme. Fernande a beaucoup +pleuré en disant que je voulais la brouiller avec sa mère, +et elle s'est rendue malade pour cette contrariété. En vérité, +je suis malheureux. Tu devrais venir près de nous, +mon amie; tu devrais essayer de combattre l'influence +que l'on exerce sur elle à mon préjudice. Je ne sais pas +si ma prière est indiscrète; tu ne m'as rien dit d'Octave +depuis bien longtemps, et comme il me semble que +tu affectes de ne m'en point parler, je n'ose pas t'interroger. +S'il est auprès de toi, si tu es heureuse, ne me sacrifie +pas un seul des beaux jours de ta vie; ces jours-là +sont si rares! Si tu es seule, si tu n'as pas de répugnance +à venir, consulte-toi.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXIV.</h3> + +<h3>DE SYLVIA A OCTAVE.</h3> + +<p>Des circonstances étrangères à vous et à moi, et sur +lesquelles il m'est impossible de vous donner le moindre +renseignement, me forcent à partir, je ne saurais vous +dire pour combien de temps. Je tâcherais de m'expliquer +davantage et d'adoucir par des promesses ce que +cette nouvelle peut avoir pour vous de désagréable, si je +croyais que votre amour pût supporter cette épreuve; +mais, si légère qu'elle soit, elle sera encore au-dessus +de vos forces, et je ne prendrai point une peine inutile, +dont vous ririez vous-même au bout de quelques jours. +Vous êtes donc absolument libre de chercher les distractions +qui vous conviendront, je ne puis rien pour +votre bonheur, et vous encore moins pour le mien. Nous +nous aimons réellement, mais sans passion. Je me suis +imaginé quelquefois, et vous bien souvent, que cet amour +était beaucoup plus fort qu'il ne l'est en effet; mais, à +voir les choses comme elles sont, je suis votre ami, voire +frère, bien plus que votre compagne et votre maîtresse; +tous nos goûts, toutes nos opinions diffèrent; il n'est +point de caractères plus opposés que les nôtres. La solitude, +le besoin d'aimer, et des circonstances romanesques, +nous ont attachés l'un à l'autre; nous nous sommes +aimés loyalement, sinon noblement. Votre amour inquiet +et soupçonneux me faisait continuellement rougir, et ma +fierté vous a souvent blessé et humilié. Pardonnez-moi +les chagrins que je vous ai causés, comme je vous pardonne +ceux qui me sont venus de vous; après tout, nous +n'avons rien à nous reprocher mutuellement. On ne refait +pas son âme tout entière, et il eût fallu que ce miracle +s'opérât en vous ou en moi, pour faire de notre amour +un lien assorti et durable. Nous ne nous sommes jamais +trompés, jamais trahis; que ce souvenir nous console +des maux que nous avons soufferts, et qu'il efface celui +de nos querelles. J'emporte de vous l'idée d'un caractère +faible, mais honnête, d'une âme non sublime, mais +pure; vous avez bien assez de qualités pour faire le bonheur +d'une femme moins exigeante et moins rêveuse que +moi. Je ne conserve aucune amertume contre vous. Si +mon amitié a pour vous quelque prix, soyez assuré +qu'elle ne vous manquera jamais; mais ce que j'ai encore +d'amour pour vous dans le coeur ne peut servir qu'à +nous faire souffrir l'un et l'autre. Je travaillerai à l'étouffer; +et, quoi qu'il en arrive, vous pouvez disposer de +vous-même comme vous l'entendrez; jamais vestige de +cet amour n'entravera les voies de votre avenir.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXV.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE.</h3> + +<p>L'inconnue est arrivée. Ce matin, Rosette est venue +appeler Jacques d'un air tout mystérieux, et, peu d'instants +après, Jacques est rentré, tenant par la main une +grande jeune personne en habit de voyage, et la poussant +dans mes bras, il m'a dit: «Voilà mon amie, Fernande; +si tu veux me rendre bien heureux, sois aussi la +sienne.» Elle est si belle, cette amie, que, malgré moi, +j'ai fait un pas en arrière, et j'ai un peu hésité à l'embrasser; +mais elle m'a jeté ses bras autour du cou en me +tutoyant, et en me caressant avec tant de franchise et +d'amitié, que les larmes me sont venues aux yeux, et +que je me suis mise à pleurer, moitié de plaisir, moitié +de tristesse, et vraiment sans trop savoir pourquoi, +comme il m'arrive souvent. Alors Jacques, nous entourant +chacune d'un de ses bras, et déposant un baiser +sur le front de l'étrangère et un baiser sur mes lèvres, +nous a pressées toutes deux sur son coeur, en disant: +«Vivons ensemble, aimons-nous, aimons-nous; Fernande, +je te donne une bonne, une véritable amie; et +toi, Sylvia, je te confie ce que j'ai de plus cher au monde. +Aide-moi à la rendre heureuse, et quand je ferai quelque +sottise, gronde-moi; car, pour elle, c'est un enfant +qui ne sait pas exprimer sa volonté. O mes deux filles! +aimez-vous, pour l'amour du vieux Jacques qui vous bénit.» +Et il s'est mis à pleurer comme un enfant. Nous +avons passé tout le jour ensemble; noua avons promené +Sylvia dans tous les jardins. Elle a montré une tendresse +extrême pour mes jumeaux, et veut remplacer Rosette +dans tous les soins dont ils auront besoin. Elle est vraiment +charmante, cette Sylvia, avec son ton brusque et +bon, ses grands yeux noirs si affectueux et ses manières +franches. Elle est Italienne, autant que j'en puis juger par +son accent et par une espèce de dialecte qu'elle parle +avec Jacques. Ce dernier point me contrarie bien un peu; +ils peuvent se dire tout ce qu'ils veulent, et je comprends +à peine quelques mots de leur entretien. Mais que je sois +jalouse ou non, il m'est impossible de ne pas aimer une +personne qui semble si dévouée à m'aimer. Elle s'est retirée +de bonne heure, et Jacques m'a remerciée du bon +accueil que je lui avais fait, avec une chaleur de reconnaissance +qui m'a fait à la fois de la peine et du plaisir. +Je suis bien contente de trouver une occasion de prouver +à Jacques que je lui suis soumise aveuglément, et +que je puis sacrifier les faiblesses de mon caractère au +désir de le rendre heureux. Mais enfin, sais-tu, Clémence, +que tout cela est bien extraordinaire, et qu'il y +a bien peu de femmes qui pussent voir, sans souffrir, +une amitié si vive entre leur mari et une autre femme +jeune et belle? Quand j'ai consenti à la recevoir, je ne +savais pas, je ne pouvais pas imaginer qu'il l'embrasserait, +qu'il la tutoierait ainsi. Je sais bien que cela ne +prouve rien. Il m'a juré qu'il n'avait jamais eu et qu'il +n'aurait jamais d'amour pour elle. Ainsi je ne puis pas +m'inquiéter de leur intimité. Il la regarde et il la traite +comme sa fille. Néanmoins, cela me fait un singulier effet +d'entendre Jacques tutoyer une autre femme que moi. +Il devrait bien ménager ces petites susceptibilités; qui +ne les aurait à ma place? Dis-moi ce que tu penses de +tout cela, et si tu crois que je puis me fier à cette Sylvie. +Je le voudrais bien, car elle me plaît extrêmement, +et il m'est impossible de résister à des manières si naturelles +et si affectueuses.</p> + + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/10.png"></p> +<br><br><br> + +<h3>XXXVI.</h3> + +<h3>DE CLEMENCE A FERNANDE.</h3> + +<p>Je pense, mon amie, qu'il serait absurde, vil et injuste +de soupçonner M. Jacques d'avoir amené sa maîtresse +dans la maison. Ainsi je ne vois pas de quoi tu te +tourmentes, car tu ne peux pas mépriser ton mari au +point d'avoir contre lui un pareil soupçon. Que t'importe +la beauté de cette jeune personne? Cela pourrait être +d'un grand danger si ton mari avait dix-huit ans; mais +je pense qu'il est d'âge à savoir résister à de pareilles séductions, +et que, s'il eût dû être sensible à celle-là, il +n'aurait pas attendu, pour s'y livrer, qu'il fût marié avec +yoi. Sois donc sûre que tu es très-folle, et je dirais presque +très-coupable de ne pas accueillir cette amie avec +une confiance entière. Si cette confiance est au-dessus +de tes forces, pourquoi as-tu demandé la parole de ton +mari, et comment ressens-tu de la bienveillance et de +l'amitié pour elle, si tu la crois assez infâme et assez effrontée +pour venir te supplanter jusque chez toi?</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/11.png"></p> + +<p>La pensée de ce danger ne m'est jamais venue; mais, +du moment que tu m'as raconté l'entretien que tu as eu +à son égard avec M. Jacques, j'ai prévu de très-graves +inconvénients à cette triple amitié. Je ne sais si je dois +te les signaler maintenant; tu n'aurais pas assez de caractère +pour les éviter, et tu t'en apercevras bien assez +tôt. Le moindre de tous sera le jugement que le monde +portera sur cette trinité romanesque. J'ai observé assez +de choses qui sortaient de l'ordre accoutumé, pour savoir +que les apparences ne prouvent pas toujours. Ainsi +tu vois que, de tout mon coeur, je crois à l'honnêteté de +votre intimité; mais le monde, qui ne tient aucun compte +des exceptions, vous couvrira d'infamie et de ridicule si +vous n'y prenez garde. Ce tutoiement entre vous, qui, +par lui-même, est une chose innocente et naturelle, suffira +pour noircir, dans l'esprit de tous, l'affection de +M. Jacques pour madame ou mademoiselle Sylvia. Et +toi-même, pauvre Fernande, tu ne seras pas épargnée. +Il serait bon de donner tout de suite à votre étrangère, +aux yeux du monde, un autre titre à votre intimité que +celui d'amie et de fille adoptive de M. Jacques. Il faudrait +qu'il la fît passer pour ta demoiselle de compagnie, et +qu'elle ne montrât pas devant les étrangers combien elle +est familière avec vous. Puisque ton mari ne veut révéler +sa naissance à personne, il pourrait faire un honnête +mensonge, et dire à l'oreille de plusieurs, en feignant de +confier une espèce de secret, que Sylvia est sa soeur naturelle. +Le secret passerait tout bas de bouche en bouche +et arrêterait sur-le-champ les insolents commentaires. Je +te conseille d'en parler à ton mari, et de lui présenter +mes craintes comme venant de toi, et d'obtenir qu'il +mette en ceci la prudence qui convient. Je m'étonne qu'il +ne l'ait pas eue de lui-même. Peut-être qu'en effet Sylvia +est sa soeur, et que c'est là précisément ce qu'il veut cacher; +mais comment a-t-il manqué de confiance envers +toi au point de ne pas te le dire en secret?</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXVII.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE.</h3> + +<p>Ce que tu m'as conseillé ne m'a pas réussi. Je n'ai exposé +à Jacques qu'une bien petite partie des inconvénients +que tu me signales, et il m'a regardée d'un air +stupéfait en me disant: «Où as-tu pris toute cette prudence? +Depuis quand t'inquiètes-tu du monde à ce point?» +Il a ajouté d'un air triste: «Il est vrai que tu es destinée +à y vivre. Je me suis abusé en m'imaginant que tu t'ensevelirais +avec moi dans cette solitude. Tu sens déjà le +désir de te lancer dans la société, et tu t'inquiètes de ce +qui pourrait y gêner ton entrée. C'est tout simple.—Oh! +ne crois pas cela, Jacques, lui ai-je répondu; je ne +serai heureuse que là où tu seras, et où tu seras joyeux +d'être. Je ne pense jamais au monde, je sais à peine ce +que c'est; mais je parle dans l'intérêt de Sylvia et dans +le tien. Votre réputation à tous deux m'est plus chère +que la mienne.» Jacques est resté quelque temps sans +répondre, et j'ai remarqué cette légère contraction du +sourcil qui chez lui exprime un dépit concentré. En +même temps, il y avait sur ses lèvres un sourire d'ironie, +et j'ai compris que ce que je disais lui semblait très-ridicule +dans ma bouche. Cependant il a étouffé l'envie +qu'il avait de me railler, et il m'a répondu d'un air sérieux +et calme: «Il y a longtemps, ma chère enfant, +que j'ai rompu avec le monde. Il dépendra de toi que je +vive encore au milieu de ses plaisirs et de son oisive turbulence. +Si cela te tente, nous irons; mais sache qu'il n'y +aura jamais la moindre sympathie entre lui et moi, et +que, comme je ne cède qu'aux conseils de mon coeur ou +de ma conscience, jamais, pour obtenir son appui et son +approbation, je ne lui ferai le plus léger sacrifice. Je dirai +plus, mon orgueil ne se pliera jamais à la moindre concession. +Le monde en pensera ce qu'il voudra; j'ai trente +ans d'honneur derrière moi; si cela ne suffit pas pour +me mettre à l'abri des plus infâmes soupçons, tant pis +pour le monde. Je crois pouvoir dire que cette profession +de foi est à peu près celle de Sylvia; et, en outre, Sylvia +n'aura jamais de relations avec la société. Elle n'aura +donc jamais à combattre les inconvénients de son indépendance. +Quant à toi, ma chère enfant, tu es ici au +fond d'un désert, où personne ne viendra épier nos paroles, +nos pensées ou nos regards; la méchanceté ne +t'atteindra pas jusque-là. Quand tu voudras sortir de cette +solitude, sois sûre que Sylvia ne te suivra pas à Paris, +et que la société de ta mère n'aura pas lieu de te faire +sur son compte des questions embarrassantes.»</p> + +<p>Il m'a semblé que Jacques avait raison et que j'avais +fait une sottise. J'ai essayé de la réparer, mais sans +succès. «Je ne m'inquiète pas du monde, je n'y veux +pas aller, ai-je répondu; mais nos domestiques, que diront-ils, +que penseront-ils de votre intimité?—Je ne +suis pas habitué, a répondu Jacques avec beaucoup de +hauteur, à m'occuper de ce que mes domestiques disent +et pensent de moi. J'agis de manière à ne leur donner +jamais d'exemple scandaleux, et je crois qu'il n'y a pas +de meilleurs juges de l'innocence de notre conduite que +ces témoins dont nous sommes entourés, et qui, à toute +heure, savent les moindres détails de notre vie. Je ne +sais pas s'ils trouveront la présence de Sylvia et sa familiarité +avec nous conforme aux lois du décorum; mais, +à coup sûr, ils ne la trouveront jamais contraire à celles +de l'honnêteté.» Jacques s'est tu, et s'est promené dans +la chambre d'un air sombre. Je lui ai adressé plusieurs +fois la parole sans qu'il m'entendit. Enfin il allait sortir +de l'appartement quand je me suis élancée vers lui. J'ai +vu que je lui avais horriblement déplu, et j'ai cru deviner +qu'il prenait en lui-même quelque résolution dans le +genre de celles qui ont fait disparaître l'année dernière +la maudite romance et la pauvre Rosette. Je l'ai arrêté. +«Ecoute, Jacques, lui ai-je dit, tout effrayée, j'ai eu +tort, sans doute, et j'ai dit mille absurdités. Pour l'amour +du ciel, n'en parle pas à Sylvia, ne me retire pas +son amitié; c'est bien assez de me retirer ton amour.» +Je suis tombée sur une chaise; j'étais près de me trouver +mal. Jacques m'a embrassée avec la tendresse et la +ferveur des premiers jours. «Je te promets d'oublier absolument +cette conversation, m'a-t-il dit, et de n'en jamais +parler à Sylvia. Il est trop évident que ce n'est pas +toi, mais une autre, qui a parlé par ta bouche. Tu es +bonne, ma pauvre Fernande; aie donc la force de n'écouter +d'autres conseils que ceux de ton coeur.»</p> + +<p>Jacques est toujours préoccupé de l'idée que ma mère +m'excite contre lui. Il est bien vrai qu'elle ne l'aime pas +beaucoup; mais il se trompe s'il croit que je lui raconte +ce qui se passe dans notre intérieur. Ce n'est qu'avec toi +que je puis avoir cette confiance. Maudit soit l'éloignement +qui me rend souvent tes conseils plus nuisibles +qu'utiles! Tantôt je t'explique ma situation trop mal pour +que tu puisses la bien juger; d'autres fois j'emploie maladroitement +les moyens que tu me donnes de l'améliorer. +Aussi il faut convenir que je suis bien étourdie ou bien +bornée de ne savoir pas suppléer à ce que tu ne peux +prévoir! J'étais bien tranquille et bien heureuse quand +l'idée m'est venue de faire cette belle ouverture qui a +troublé et affecté Jacques sérieusement. Notre vie était +devenue beaucoup plus agréable. Dieu veuille qu'elle ne +redevienne pas malheureuse par ma faute!</p> + +<p>La présence de Sylvia nous a fait vraiment beaucoup +de bien. Il est impossible d'être meilleure et plus aimable. +C'est un caractère original et comme je n'en ai jamais +rencontré. Elle est active, fière et décidée. Rien ne +l'embarrasse, rien ne l'étonne; elle a plus d'esprit et de +savoir dans son petit doigt que moi dans toute ma personne, +et sa conversation est plus instructive pour moi +que tous les livres que j'ai lus. Moins silencieuse et plus +expansive que Jacques, elle devine mieux que lui tout ce +que je ne puis comprendre, et elle va au-devant de mes +questions. Quoiqu'elle ait le caractère enjoué et un peu +moqueur, elle me semble avoir l'esprit rempli d'idées +fort tristes, et cela m'étonne. A son âge, et avec tous les +avantages qu'elle tient de la nature, il faut qu'elle ait +eu quelque passion malheureuse. Je la crois enthousiaste. +À la manière dont elle témoigne son amitié, on +voit que son coeur est plein de feu et de dévouement; +peut-être, étant plus jeune, a-t-elle mal placé ses affections. +Elle semble avoir conservé une sorte de dépit contre +l'amour, car elle en parle comme d'un rêve sans lequel +la vie est prosaïque, mais douce et facile. Elle me +demande souvent si je ne pense pas qu'on puisse s'en +passer. Moi je prétends que, quand on l'a connu, on ne +peut y renoncer sans mourir d'ennui et de tristesse. Jacques +nous écoute d'un air mélancolique, et à tout ce que +nous disons, répond la même sentence; «C'est selon.» +Avec cela il ne se compromettra pas. Nous faisons de +grandes promenades; Sylvia m'apprend la botanique et +l'entomologie. Le soir, nous chantons des trios qui vraiment +vont très-bien. Sylvia a un contralto admirable, et +chante d'une manière tellement supérieure, qu'elle pourrait +certainement faire une grande fortune comme cantatrice. +«Avec le mépris que tu as pour les préjugés les +plus enracinés de ce monde, lui disais-je hier soir, je m'étonne +qu'une destinée si libre et si brillante ne t'ait pas +tentée.—Je l'aurais essayée bien certainement, m'a-t-elle +répondu, si je n'avais pas eu d'autre moyen d'existence; +mais le petit héritage que Jacques m'a transmis +de la part de mes parents a toujours suffi à mes besoins. +J'ai été libre de suivre mes goûts, qui me portaient vers +une vie obscure et solitaire. Ce qui me serait odieux, ce +serait la dépendance. Si je me sentais condamnée à vivre +d'une telle manière et dans un tel lieu, je prendrais ce +lieu et cette vie en horreur, quelque conformes qu'ils +fussent d'ailleurs à mes penchants. Avec l'idée que je +puis demain aller où bon me semble, je suis capable de +rester vingt ans dans un ermitage.—Toute seule? ai-je +dit.—Si j'y pouvais vivre avec un coeur qui comprît +bien le mien, j'y vivrais heureuse; sinon mieux vaut la +solitude, et toute seule je puis vivre calme. N'est-ce pas +déjà beaucoup?—Eh quoi! lui ai-je dit, la solitude ne +t'a jamais effrayée pour l'avenir? tu n'as jamais désiré te +marier pour avoir un appui, un ami de toute la vie; +pour être mère, Sylvia, ce qu'il y a de plus doux au +monde?—Je n'ai peur ni de l'avenir ni du présent, m'a-t-elle +répondu; j'aurai la force de vieillir sans désespoir. +Je ne sens pas le besoin d'un appui; j'ai assez de courage +pour suffire à tous les maux de la vie. Quant à trouver +un ami qui ne me manque jamais, c'est un bonheur accordé +à une femme sur mille. Tu es bien enfant, Fernande. +si tu crois qu'il entre dans la destinée de toutes +de rencontrer un mari comme le tien; et, quant au bonheur +de la maternité, je le comprends, je saurais l'apprécier; +mais je n'ai pas encore rencontré l'homme que +j'eusse été joyeuse d'associer à ce rôle sacré. Je ne me +flatte pas de le rencontrer jamais. Si cela m'arrive, j'en +profiterai; mais je ne suis pas assez romanesque pour espérer +ce qui est invraisemblable, ni assez faible pour +souffrir d'un désir que je ne puis réaliser.—Tu as l'âme +bien forte, lui dis-je. Quant à moi, si je perdais mon +mari et mes enfants, je n'espérerais pas remplacer Jacques; +je ne désirerais pas associer, comme tu dis, un +autre homme au rôle sacré de la paternité; je me laisserais +mourir.—Tu le pourrais peut-être, a-t-elle dit. +Pour moi, je suis douée d'une telle vigueur, que je ne +pourrais me débarrasser de la vie que d'une manière violente.» +Elle parlait avec sa voix de basse dans le grand +salon, où l'obscurité nous avait peu à peu gagnées; de +temps on temps elle frappait un accord mélancolique sur +le piano; en ce moment elle fit une modulation si bizarre +et si triste, qu'il me passa un frisson dans tous les nerfs. +«Oh! mon Dieu, m'écriai-je, tu me fais peur ce soir; +je ne sais pas de quoi nous nous avisons de parler!» +J'ai traversé le salon pour tirer la sonnette et demander +des bougies, et je me suis figuré que quelqu'un se levait +de dessus le sofa en même temps que moi. J'ai fait un +grand cri et me suis élancée vers Sylvia à demi morte de +frayeur. «Oh! que tu es enfant et pusillanime pour être +la femme de Jacques!» m'a-t-elle dit d'un ton où il entrait +un peu de reproche. Elle s'est levée pour aller tirer +la sonnette. «Ne me quitte pas! me suis-je écriée; il y +a quelqu'un dans la chambre, j'en suis sûre, là, du côté +du canapé.—Si cela est, je ne vois pas de quoi tu as +pour, car ce ne peut être que Jacques.—Est-ce, toi, Jacques?» +me suis-je écriée d'une voix tremblante. Jacques +s'est approché de nous, nous a entourées de ses +bras, et nous a embrassées toutes deux. «Va donc chercher +de la lumière, méchant!» lui ai-je dit. Il est sorti +sans répondre et n'est rentré qu'une demi-heure après. +Nous étions installées déjà, moi à mon métier, Sylvia à +copier de la musique. «Tu as une femme bien brave,» +lui a dit Sylvia avec son ton de gaieté qui est toujours un +peu brusque. Il a fait semblant de n'y rien comprendre, +sans doute pour me mystifier, et il a prétendu qu'il était +dans le parc depuis plus d'une heure, et qu'il n'en était +pas sorti un instant.</p> + +<p>Mes enfants se portent à merveille et grossissent à vue +d'oeil comme des poussins. Jacques me contrarie bien un +peu quelquefois à leur égard. Il s'en occupe plus qu'il +ne convient à un homme, et prétend que je n'y entends +rien. Sylvia se met entre nous; elle emporte le berceau +et dit: «Cela ne vous regarde ni l'un ni l'autre; ces enfants-là +sont à moi.»</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXVIII</h3> + +<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE.</h3> + +<p>Lundi.</p> + +<p>Décidément, ma chère, il y a un revenant dans la +maison; Jacques et Sylvia en rient; pour moi, je ne suis +pas rassurée du tout. Ou c'est un monsieur très-effronté +qui vient faire un petit roman sous nos fenêtres, ou c'est +un voleur bien élevé, qui s'y prend de cette manière +pour s'introduire dans la maison. Le jardinier a vu se +promener une ombre autour de la pièce d'eau, à deux +heures du matin, et il a eu une telle peur qu'il en est +malade. Pauvre homme! il n'y a que moi qui le plaigne. +Les chiens ont fait des hurlements épouvantables toute +la soirée. J'ai conjuré Jacques d'y faire attention, et il +n'en a tenu compte; il est sorti avec Sylvia pour voir +rentrer les foins dans une métairie voisine, et ils n'ont +pas voulu me laisser aller avec eux, parce qu'il tomba +beaucoup d'humidité dans notre vallée à cette heure-ci, +et que je suis très-enrhumée. Je commençais à rire moi-même +de mes frayeurs, et je m'apprêtais à t'écrire tranquillement, +quand j'ai entendu sous ma fenêtre le son +d'un hautbois. Je n'ai d'abord songé qu'au plaisir de +l'écouter, persuadée que c'était un de ces mille talents +que Jacques possède et que je découvre en lui tous les +jours. Je me suis mise à la fenêtre, et, après qu'il a eu +fini, je lui ai dit en me penchant sur le balcon: «Comme +un ange! Voilà mon gage, beau ménestrel.» Alors j'ai +jeté sur la terrasse sablée, qu'éclairait la lune, un bracelet +d'or que j'avais au bras. Un homme est sorti aussitôt +des buissons, l'a ramassé et l'a emporté en courant; mais +au même instant j'ai entendu derrière moi la voix de Jacques, +et je suis restée stupéfaite. J'ai raconté ce qui venait +de m'arriver, et pourtant je n'ai pas osé parler du bracelet. +J'ai trouvé ma mystification si complète et si ridicule, que +j'ai craint les railleries de Sylvia et peut-être les reproches +de Jacques; car c'est lui qui m'avait donné ce bracelet; +son chiffre y est gravé avec le mien, et je suis +désespérée de le savoir dans les mains d'un étranger. +Plaise à Dieu que ce soit un voleur! J'aurai fait la niaiserie +la plus parfaite qu'on puisse faire en lui jetant mes +bijoux à la tête; mais le présent de Jacques ira chez le +fondeur, et ne servira pas de trophée à quelque impertinent. +J'ai seulement raconté que j'avais entendu jouer +du hautbois, que j'avais appelé, croyant m'adresser à +Jacques, et que j'avais vu fuir un homme qui m'avait +semblé à peu près de sa taille et vêtu comme lui. Alors +nous nous sommes rappelé l'aventure de ma frayeur dans +le grand salon d'été; Jacques a persisté à nier qu'il y +fût entré et qu'il se fût diverti à nous écouter. Dans le +doute, je n'ai jamais osé parler du baiser que nous avions +reçu, Sylvia et moi; pour elle, elle est si distraite et si +peu susceptible de s'étonner ou de s'épouvanter de quelque +chose, que je gagerais qu'elle ne s'en souvient plus; +le fait est qu'elle n'en a rien dit ni à Jacques ni à moi, +et que je ne sais que penser de cette singulière et fâcheuse +aventure. Pour le bracelet, ce n'est certainement +pas Jacques qui l'a ramassé; pour le baiser, j'en doute, +car il assure très-sérieusement n'être pas sorti du parc +dans ce moment-là. Il est vrai qu'il plaisante quelquefois +avec un sang-froid imperturbable, et qu'il s'amuse peut-être +en lui-même de ma honte et de mon incertitude.</p> + +<p>En attendant que nous sachions ce que signifient ces +mauvaises plaisanteries de notre follet, je veux te parler +de l'éternelle affaire de la naissance de Sylvia. Est-ce +que tu penses qu'elle serait la soeur de Jacques? Je le +pense aussi parfois, mais cette idée m'attriste. Pourquoi +alors Jacques m'en fait-il un mystère? Me juge-t-il incapable +de garder un secret? Si elle est sa soeur, j'en +suis plus jalouse que si elle ne l'était pas; car je gage +alors qu'il l'aime plus que moi. Tu te trompes bien, Clémence, +si tu crois que je suis capable de cette grossière +jalousie qui consisterait à craindre de la part de mon +mari une infidélité des sens; ce que je surveille avec +envie, ce que j'interroge avec angoisse, c'est son coeur, +son noble coeur, ce trésor si précieux, que l'univers devrait +me le disputer, et que je n'ose me flatter d'être +digne de le posséder à moi seule tout entier. Sylvia est +bien plus raisonnable, bien plus courageuse, bien plus +instruite que moi; son âge, son éducation et son caractère +la rapprochent de Jacques, et doivent établir entre +eux une confiance bien mieux fondée. Moi je suis une +enfant qui ne sait rien et qui ne comprend guère. Pour +les arts et les petites sciences que Sylvia me démontre, +il me semble que je ne manque pas d'intelligence; mais +quand il est question de la science du coeur, je n'y comprends +plus rien, et je ne conçois même pas qu'il y en +ait une; je n'entends rien à leur courage, à leurs principes +d'héroïsme et de stoïcisme. Que cela soit fait pour +eux, c'est possible; mais que Dieu m'impose la force, à +moi, pourquoi faire? J'ai toujours été habituée à l'idée +d'obéir par nécessité, et quand j'ai agité en moi-même +l'aride pensée de l'avenir, je n'ai jamais souhaité d'autre +bonheur que d'être protégée, aidée et consolée par l'affection +d'un autre. Il me semblait, dans les premiers +jours, que mon mariage avec Jacques était la plus parfaite +réalisation de ce rêve. D'où vient donc qu'il paraît +quelquefois regretter de ne pas trouver en moi son égale? +D'où vient que sa protection et sa bonté me font si souvent +souffrir?</p> + +<p>Jeudi.</p> + +<p>Je ne sais que penser de ce qui se passe; je croirais +volontiers que Sylvia, avec son nom fantastique, son +caractère étrange et son regard inspiré, est une espèce +de fée qui attire sous diverses formes le diable autour de +nous. Hier, on vint nous dire qu'un sanglier était sorti +des grands bois et s'était retiré dans un des taillis de +notre vallée. Cette chasse me fit bien un peu peur, non +pour moi, qui suis toujours entourée et gardée comme +une princesse, mais pour Jacques, qui s'expose à tous les +dangers. Sa prudence, son adresse et son sang-froid ne +me rassurent pas tout à fait; aussi j'essayai de le détourner +de la pensée de lui donner l'assaut; mais Sylvia +sautait de joie à l'idée de frapper la bête et de donner +cours à son humeur énergique et un peu féroce, à ce que +nous prétendons. En une demi-heure nous fûmes habillées +pour la chasse; nos chevaux furent prêts; les piqueurs, +les chiens et les cors étaient déjà en avant. +Sylvia montait un petit cheval arabe très-fringant que je +n'ai jamais osé monter, et aussitôt que je vis comme elle +s'en faisait obéir, elle quia beaucoup moins de principes +d'équitation que moi, j'en fus toute jalouse et toute boudeuse. +Elle s'amusait à me dépasser, à caracoler dans +des chemins étroits et dangereux, où les excellentes +jambes de sa monture faisaient miracle. J'ai une très-belle +et bonne jument anglaise; mais je suis si poltronne, +et j'exige d'un cheval tant de soumission et de tranquillité, +que j'étais loin de briller comme Sylvia, et qu'elle +m'éclipsait aux yeux de Jacques. «Je parie, me dit-elle +comme nous entrions dans le taillis, que tu meurs d'envie +à présent d'être à ma place?» Elle ne pouvait pas +deviner plus juste. «Eh bien, me dit-elle, changeons vite +de cheval, et que Jacques te voie sur son cher Chouiman +au moment où il s'y attend le moins.» Nous étions seules +avec deux domestiques; Sylvia avait déjà sauté à terre +et tenait Chouiman par la bride, avant qu'un des deux +butors qui nous accompagnaient eût songé à quitter l'étrier. +Au même instant, le sanglier, débusqué par les +chiens, vint droit à nous et passa à trois pas de moi sans +songer à attaquer personne; mais le cheval arabe eu +peur, se cabra et faillit renverser Sylvia, qui s'obstinai +à ne pas lui lâcher la bride. Alors un homme qui me +semblait être un de nos piqueurs, car il était vêtu à peu +près comme eux, sortit de je ne sais où, et retint le cheval +prêt à s'échapper. Je n'avais plus aucune envie de +l'essayer. Cet homme aida Sylvia à remonter; mais aussitôt +qu'elle fui en selle, et comme il lui présentait sa +bride, elle lui cingla les doigts de sa cravache, en disant: +<i>Ah! ah!</i> d'une manière qui semblait exprimer la surprise +et la moquerie. L'inconnu disparut comme il était venu +au milieu des branches, et je demandai à Sylvia, avec +une avide curiosité, ce que cela signifiait. «Oh! rien +répondit-elle, un piqueur maladroit qui m'a écorché la +main avec ses bons offices.—Et tu cravaches un homme +pour cela? lui dis-je.—Pourquoi non?» dit-elle. Puis +elle repartit au galop, et je fus forcée de la suivre, assez +peu satisfaite de cette explication, et au moins très-étonnée +des manières de Sylvia avec les piqueurs de mon +mari. Je demandai aux domestiques le nom de cet homme; +ils me dirent qu'ils ne l'avaient jamais vu.</p> + +<p>La chasse nous occupa pendant plusieurs heures, et +Sylvia semblait ne pas avoir autre chose dans l'esprit. +Je l'observais, car je soupçonnais un peu ce revenant +d'être quelque amant au désespoir. Ce qui se passa au +retour de la chasse me rejette dans de nouvelles incertitudes.</p> + +<p>Nous revenions par la traverse aux premières clartés +le la lune; c'était une des plus belles soirées que nous +ayons eues cette année. Il faisait un peu frais; mais le +paysage était si bien éclairé, l'air était si parfumé des +plantes aromatiques qui croissent dans les ruisseaux, le +rossignol chantait si bien, que j'étais vraiment disposée +aux idées romanesques. Jacques proposa de prendre un +chemin encore plus court que celui que nous suivions. +«Il est assez difficile pour les chevaux, me dit-il, et je +n'ai pas encore osé t'y conduire; mais puisque tu as eu +aujourd'hui un si grand accès de courage que de vouloir +essayer Chouiman, tu auras bien celui de descendre au +pas un sentier un peu raide.—Certainement, lui dis-je, +puisque tu crois qu'il n'y a pas de danger.» Et nous nous +mîmes en route dans un ordre très-pittoresque. Un groupe +de chasseurs, escorté des limiers et des cors, marchait +en tête, portant le sanglier, qui était énorme; les cavaliers +venaient ensuite, nous au centre; nous entourions +le flanc de la colline d'une ligne noire d'où partait de +temps en temps un éclair quand le sabot d'un cheval +heurtait le roc. Derrière nous, un autre corps de piqueurs +et de chiens suivait lentement, et les fanfares s'appelaient +et se répondaient des deux extrémités de la caravane. +Quand nous fûmes au plus rapide du sentier, Jacques +dit à un des piqueurs de prendre la bride de mon +cheval, et de le soutenir pour descendre; puis il proposa +à Sylvia de faire une folie. «Une folie? dit-elle; lancer +nos chevaux d'ici à la plaine?—Oui, dit Jacques; je te +réponds des jambes de Chouiman si tu ne le contraries +pas.—Allons!» répondit la mauvaise tête; et, sans +écouter mes reproches et mes cris, ils partirent comme +la fondre par une pente lisse, mais rapide, qui formait +le flanc de la colline. Il me passa une sueur froide par +tous les membres, et mon coeur ne reprit le mouvement +que quand je les vis arriver sans accident au bas de la +pente. Alors je m'aperçus que les cavaliers qui étaient +devant étaient allés plus vite que mon cheval guidé par +un piéton, et que ceux qui étaient derrière, stupéfaits +sans doute de l'audace de Jacques et de Sylvia, s'étaient +arrêtés pour les regarder, de manière que je me trouvais +seule sur le sentier avec l'homme qui tenait ma bride à +une assez grande distance des uns et des autres.</p> + +<p>Toutes les histoires de voleurs et de revenants qui +m'ont trotté par la cervelle depuis cinq ou six jours me +revinrent à l'esprit, et cet homme qui marchait auprès +de moi commença à me faire une peur épouvantable. Je +le regardais avec attention et ne reconnaissais en lui aucun +des piqueurs de mon mari. Il me semblait au contraire reconnaître +l'homme mystérieux que Sylvia avait gratifié le +matin d'un si joli coup de cravache sur les doigts. Cependant +je n'avais pas eu le temps de faire grande attention +à son vêtement, et de son visage enfoncé sous un grand +chapeau de paille je n'avais vu qu'une barbe noire, qui +m'avait paru sentir le brigand d'une lieue. En ce moment, +quoiqu'il fût bien près de moi, je le voyais encore moins, +parce qu'il était plus bas que moi et que son chapeau me +le cachait entièrement; cependant, comme il était paisible +et silencieux, je me rassurai peu à peu. Je ne connais +pas tous les gardes forestiers et paysans amateurs +de la chasse qui viennent, avec la permission de Jacques, +s'adjoindre à nous quand ils entendent le son du cor +dans la vallée, et que souvent, au retour, mon mari invite +à venir se rafraîchir avec ses piqueurs. Presque tous +sont vêtus d'une blouse et coiffés d'un chapeau de paille. +Le fait est que je commençais à ne plus rien craindre, +et à croire Sylvia très-capable de frapper un piqueur ni +plus ni moins qu'un nègre. J'eus donc la hardiesse d'adresser +la parole à mon guide, et de lui demander si le +chemin ne me permettait pas d'aller seule.» Oh! pas +encore!» me répondit-il. Le son de sa voix et l'expression +presque suppliante de sa réponse étaient si peu d'un +piqueur, que la peur me prit de nouveau. Si j'avais le +courage de Sylvia, pensais-je, je donnerais un grand +coup de cravache à ce brigand, et pendant qu'il se frotterait +les doigts d'un air consterné, j'irais en un temps +de galop rejoindre les autres chasseurs. Mais outre que +je n'oserais jamais, si c'est un vrai domestique, j'aurais +fait la chose du monde la plus insolente et la plus singulière. +Au milieu de ces réflexions, je vis pourtant que +nous approchions sans accident des cavaliers, et au moment +où j'allais presser mon cheval avec le talon pour le +dégager des mains de l'homme mystérieux, celui-ci se retourna +à demi vers moi, et, élevant le bras, il retroussa +la manche de sa blouse. Je vis alors briller quelque chose +que je reconnus pour mon bracelet. Je n'eus pas la force +de crier, et l'inconnu, lâchant ma bride, resta sur le +bord du chemin, en me disant à demi-voix ces étranges +paroles: «J'espère en vous.» Puis il s'enfonça dans un +massif d'arbres, et je m'enfuis au galop plus morte que +vive.</p> + +<p>Ce qui me tourmente et m'afflige le plus dans tout cela, +c'est l'espèce de mystère que la finalité a établi entre moi +et cet homme. À présent, je vois tous les inconvénients +qui résultent du bracelet, et j'ose moins que jamais en +parler à Jacques. S'il allait le chercher et le provoquer +en duel! S'il allait m'accuser d'imprudence et de légèreté! +Je suis bien malheureuse, car j'ai cru certainement +jeter mon bracelet à Jacques lui-même; et celui qui l'a +reçu croit que je suis une petite personne romanesque, +facile à conquérir avec un baiser dans l'obscurité et un +air de hautbois. Je suis fâchée à présent de ne lui avoir +pas parlé pour lui expliquer ma méprise et lui redemander +mon bracelet. Peut-être me l'eût-il rendu. Mais j'ai +perdu la tête, comme je fais toujours dans les occasions +où un peu de sang-froid me serait nécessaire. J'ai essayé +de savoir ce que Sylvia pense de cet homme. Elle prétend +que je suis folle, et qu'il n'y a point d'autre <i>homme</i> +dans la vallée que Jacques. Celui que le jardinier a vu +est, selon elle, un voleur de fruits; celui qui a joué du +hautbois, un comédien ambulant, ou bien un commis +voyageur qui aura couché à l'auberge du village, et se +sera amusé à sauter le fossé du jardin, afin de se vanter +dans quelque estaminet d'avoir eu une aventure romanesque +dans son voyage. Quant à l'homme au coup de +cravache, elle persiste à dire que c'est un paysan; et je +n'ose parler de l'homme au bracelet, car l'idée qu'un +commis voyageur ou un musicien ambulant croit avoir +reçu ce gage de ma bienveillance, me cause une mortification +extrême.</p> + +<p>Au fait, quant à cela, l'explication de Sylvia me paraît +assez admissible; si je ne craignais de causer quelque +malheur, je confierais tout à Jacques, et il irait châtier +cet impertinent comme il le mérite. Mais cet homme +peut être brave et habile duelliste. L'idée d'engager +Jacques dans une affaire de ce genre me fait dresser les +cheveux sur la tète. Je me tairai.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXIX.</h3> + +<h3>D'OCTAVE A M. ***.</h3> + +<p class="droite">De la vallée de Saint-Léon.</p> + +<p>Tu m'as souvent dit que j'étais fou, mon cher Herbert, +et je commence à le croire. Ce qu'il y a de certain, c'est +que je suis fort content de l'être, car sans cela je serais +fort malheureux.</p> + +<p>Si tu veux savoir où je suis et de quoi je suis occupé, +j'aurai quelque embarras à le répondre. Je suis dans un +pays où je n'ai jamais mis le pied, que je ne connais pas, +où je n'ose marcher que sous un déguisement. Quant à +mes occupations, elles consistent à errer autour d'un +vieux château, à jouer du hautbois au clair de la lune, +et à recevoir de temps en temps un coup de cravache +sur les doigts.</p> + +<p>Tu as dû être peu surpris de mon brusque départ, +quand tu auras su que Sylvia avait quitté Genève un +mois auparavant. Tu auras supposé que j'étais allé la +rejoindre, et tu ne te seras pas trompé. Mais ce que tu +ne supposes certainement pas, c'est que, sans invitation +et même sans permission, je me sois mis à courir sur ses +traces. Elle a quitté son ermitage du Léman avec la bizarrerie +qu'elle met dans toutes ses résolutions, et par +suite d'une de ces idées spontanées qui lui viennent au +moment où l'on se croit le plus tranquille et le plus heureux +des hommes à ses pieds. Étrange créature, trop passionnée +ou trop froide pour l'amour, je ne sais, mais, à coup sûr, +trop belle et trop supérieure à son sexe pour passer devant +les yeux d'un homme sans le rendre un peu fou. +Je savais que M. Jacques était marié, et je pensais bien +qu'elle était allée s'installer auprès de lui; car, depuis +plusieurs mois, elle m'annonçait ce projet chaque fois +qu'elle était de mauvaise humeur et qu'elle voulait me +désespérer. Mais je ne savais pas si M. Jacques était +maintenant en Touraine ou en Dauphiné; car dans l'orgueilleux +billet que Sylvia avait laissé pour moi à l'ermitage, +elle n'avait pas daigné me dire où elle portait ses +pas; c'est donc absolument au hasard que je suis venu +ici. Je me suis installé dans la cabane d'un vieux garde-chasse +avare et sournois, que j'ai choisi pour hôte sur sa +mauvaise mine, et qui pour de l'argent m'aiderait à assassiner +tous les hommes et à enlever toutes les femmes +du pays. C'est donc au milieu des bois que peuvent me +chercher tes conjectures, dans la plus romantique vallée +du monde, protégé par un déguisement de chasseur braconnier +plutôt que vêtu en honnête homme, braconnant +en effet sous la protection de mon hôte, et préparant +avec lui, tous les soirs, le souper que nous avons conquis +les armes à la main; dormant sur un grabat, lisant +quelques chapitres de roman à l'ombre des grands chênes +de la forêt, hasardant des excursions sentimentales et +mystérieuses autour de la demeure de mon inhumaine, +ni plus ni moins que le comte Almaviva, et t'écrivant +sur un genou, à la lueur d'une torche de résine. Ce qu'il +y a de plus ridicule dans tout cela, c'est que je le fais +sérieusement, et que je suis vraiment triste et amoureux +comme un ramier. Cette Sylvia fait le désespoir de ma +vie, et je donnerais un de mes bras pour ne l'avoir jamais +rencontrée. Tu la connais assez pour concevoir ce qu'un +homme aussi peu charlatan que moi doit avoir à souffrir +de ses caprices romanesques et du dédain superbe qu'elle +a pour tout ce qui sort du monde idéal où elle s'enferme. +Il y a bien un peu de ma faute dans mon malheur. Je +l'ai trompée, ou plutôt je me suis trompé moi-même en +lui faisant croire que j'étais un transfuge de ce monde-là, +et que je me sentais capable d'y retourner. Oui, je +l'ai cru en effet, et, dans les premiers jours, j'ai été tout +à fait l'homme qu'elle devait ou qu'elle pouvait aimer. +Mais peu à peu l'indolence et la légèreté de mon caractère +ont repris le dessus. La raison m'a fait de nouveau +entendre sa voix, et Sylvia m'a semblé ce qu'elle est en +effet, enthousiaste, exagérée, un peu folle.</p> + +<p>Mais cette découverte ne suffisait pas pour m'empêcher +de l'aimer à la passion. L'exagération, qui rend les filles +de province si ridicules, rendait Sylvia si belle, si frappante, +si inspirée, que c'est là peut-être son plus grand +charme et sa plus puissante séduction. Mais elle l'a reçu +de Dieu pour son malheur et pour celui de ses amants, +car elle peut se faire admirer, et ne peut persuader. +Orgueilleuse jusqu'à la folie, elle veut agir comme si +nous étions encore au temps de l'âge d'or, et prétend +que tous ceux qui osent la soupçonner sont des lâches et +des pervers. Du moment que j'ai vu avec inquiétude la +singularité de sa conduite, et que j'ai pris de la jalousie +à cause de la liberté de ses démarches, j'ai donc été perdu +dans son esprit; et précipité de cette région céleste où +elle m'avait fait asseoir avec elle, je suis tombé dans le +monde fangeux des humains, où cette belle sylphide n'a +jamais daigné poser son pied d'ivoire. De ce moment, +notre amour a été une suite de ruptures et de raccommodements. +Je me souviens que tu m'as dit, un jour que +je te racontais tristement une de ces querelles après la +réconciliation: «De quoi te plains-tu?» Ah! mon ami, +tu peux connaître les femmes; mais tu ne connais pas +Sylvia. Avec elle, le moindre tort est de la plus terrible +importance, et chaque nouvelle faute creuse une tombe +où s'ensevelit une partie de son amour. Elle pardonne, +il est vrai; mais ce pardon est pire que sa colère. La +colère est violente est pleine d'émotion; le pardon de +Sylvia est froid et inexorable comme la mort. En proie +à mille soupçons, tourmenté, incertain, tantôt craignant +d'être dupe de la plus insigne coquette, tantôt craignant +d'avoir outragé la plus pure des femmes, j'ai vécu malheureux +auprès d'elle, mais je n'ai jamais eu la force de +m'en détacher. Vingt fois elle m'a chassé, et vingt fois +j'ai été lui demander ma grâce après avoir vainement +essayé de vivre sans elle. Dans les premiers jours de mon +bannissement, j'espérais m'applaudir d'avoir recouvré +ma liberté et mon repos. Je me laissais aller délicieusement +au bien-être de l'indifférence et de l'oubli. Mais +bientôt l'ennui me faisait regretter les agitations et les +nobles souffrances de la passion. Je jetais mes regards +autour de moi pour chercher un autre amour; mais +l'indolence de mon esprit et l'activité de mon caractère +m'éloignaient également des autres femmes. Mon caractère +me portait à leur préférer la chasse, la pêche, tous +ces plaisirs énergiques de la campagne que Sylvia partageait +avec moi. Mon esprit s'effrayait de recommencer +un apprentissage et de tenter une nouvelle conquête. Et +puis quelle femme peut être comparée à Sylvia pour la +beauté, l'intelligence, la sensibilité et la noblesse du +coeur? Oui, quand je l'ai perdue, je lui rends justice, je +m'étonne et m'indigne d'avoir pu soupçonner une femme +si grande, et dont la conduite hautaine me prouve à quel +point elle était incapable de descendre au mensonge. +Mais quand je la retrouve, je souffre de son caractère +raide et inflexible, de son humeur violente, de son mysticisme +intolérant et de ses exigences bizarres. Elle ne se +plie à aucune de mes imperfections; elle ne pardonne à +aucun de mes défauts; elle tire argument de tout pour +me démontrer à quel point son âme est supérieure à la +mienne, et rien n'est plus funeste à l'amour que cet +examen mutuel de deux coeurs jaloux et orgueilleux de +se surpasser. Le mien se lassait bien vite de cette lutte; +j'aurais mieux aimé un amour moins difficile et moins +sublime. Sylvia m'accablait de son dédain, et quelquefois +me prouvait la pauvreté de mon coeur avec tant de +chaleur et d'éloquence, que je me persuadais n'être pas +né pour l'amour et que je n'oserais me persuader encore +que je suis digne de le connaître. Mais, s'il en est ainsi, +pourquoi suis-je né, et à quoi Dieu me destine-t-il en ce +monde? Je ne vois pas vers quoi ma vocation m'attire. +Je n'ai aucune passion violente, je ne suis ni joueur, ni +libertin, ni poète; j'aime les arts, et je m'y entends assez +pour y trouver un délassement et une distraction; mais +je n'en saurais faire une occupation prédominante. Le +monde m'ennuie en peu de temps; je sens le besoin d'y +avoir un but, et nul autre but ne m'y semble désirable +que d'aimer et d'être aimé. Peut-être serais-je plus heureux +et plus sage si j'avais une profession; mais ma modeste +fortune, qu'aucun désordre n'a entamée, m'a laissé +la liberté de m'abandonner à cette vie oisive et facile à +laquelle je me suis habitué. M'astreindre aujourd'hui à +un travail quelconque me serait odieux. J'aime la vie des +champs, mais non pas sans une compagne qui me fasse +goûter les plaisirs de l'esprit et du coeur, au sein de cette +vie matérielle où l'effroi de la solitude me gagnerait bientôt. +Peut-être suis-je propre au mariage; j'aime les enfants, +je suis doux et rangé, je crois que je ferais un très-honnête +bourgeois dans quelque ville du second ordre +de notre paisible Helvétie. Je pourrais me faire estimer +comme cultivateur et père de famille; mais je voudrais +que ma femme fût un peu plus lettrée que celles qui tricotent +un bas bleu du matin au soir. Et moi-même je +craindrais de m'abrutir en lisant mon journal et en fumant +au milieu de mes dignes concitoyens et des pots de +bière; presque aussi simples et inoffensifs les uns que +les autres.</p> + +<p>Enfin, il me faudrait trouver une femme inférieure à +Sylvia, et supérieure à toutes celles que je pourrais obtenir, +à ma connaissance. Mais, avant tout, il faudrait +guérir de l'amour que j'ai pour Sylvia, et c'est une maladie +dont mon âme est encore loin d'être délivrée.</p> + +<p>Ne sachant que faire, je suis venu ici essayer encore +mon destin. D'abord j'avais l'intention de me jeter à ses +pieds, comme à l'ordinaire, et puis le caprice m'a pris +de l'épier un peu, de consulter l'opinion de ce qui l'entoure, +de la connaître, et de la voir enfin sans qu'elle +s'en doutât, afin de m'ôter de l'esprit, une fois pour +toutes, les soupçons qui m'ont tourmenté si souvent, et +qui me tourmenteront peut-être encore; car Sylvia a un +talent extraordinaire pour les faire naître, un mépris +profond pour les explications les plus faciles, et moi une +pauvre tête qui se crée promptement des tourments +cruels. Je n'ai pu obtenir aucune des lumières que je +cherchais, car mon impératrice Sylvia n'est ici que depuis +trois semaines, et on n'avait jamais entendu parler +d'elle dans le pays. Si elle savait que ces idées m'ont +passé par la tète, elle ne me pardonnerait jamais; mais +elle le saura d'autant moins que le cours de mes observations +est à peu près terminé. Hier, elle m'a reconnu +sous mon déguisement et m'a accueilli d'une manière +fort impertinente. Je serai donc obligé de me montrer. +Jacques me connaît et me découvrirait bientôt. Ils riraient +peut-être ensemble à mes dépens, si je ne prenais +le parti d'aller en rire moi-même avec eux.</p> + +<p>Ce Jacques est certes un galant homme, dont le caractère +froid et l'extérieur réservé ne m'ont jamais permis +beaucoup de familiarité, et contre lequel jusqu'ici je me +suis senti d'ailleurs des mouvements de jalousie épouvantables. +A présent, j'ai des raisons pour savoir que +j'ai été injuste et grossier dans mes soupçons. Mais je lui +en veux un peu d'avoir été de moitié dans la fierté superbe +avec laquelle Sylvia a refusé longtemps de me +rassurer en m'expliquant leur parenté et leurs relations. +Je lui en veux aussi d'être pour Sylvia le type de tout ce +qu'il y a de plus grand et de plus beau dans le monde, +la seule âme digne de voler sur la même ligne que la +sienne dans les champs de l'empyrée, en un mot l'objet +d'un amour platonique et d'un culte romanesque dont je +ne suis plus jaloux, mais qui me cause assez de mortification. +Je n'en serai pas moins l'ami et le serviteur de +M. Jacques en toute occasion; mais si, avant de lui donner +une poignée de main, je pouvais le taquiner un peu +et me venger de Sylvia en me montrant épris d'une +autre, cela me divertirait.</p> + +<p>Pour t'expliquer cette nouvelle folie, il faut que tu +saches que M. Jacques a le plus joli joyau de petite +femme couleur de rose qu'on puisse imaginer. Moins +belle que Sylvia, elle est certainement plus gentille, et, +à coup sûr, son âme romanesque à sa manière est moins +altière et moins cruelle. J'en ai pour gage un bracelet +qui m'a été jeté par une fenêtre avec de très-douces paroles, +un soir que je croyais adresser à ma tigresse les +accents passionnés de mon hautbois. Je suis loin d'être +assez fat pour en tirer grande vanité, car je ne sache +pas qu'elle ait encore pu voir ma figure, et ce soir-là +elle n'avait pas même entrevu mon spectre; c'est donc +au son du hautbois, à l'enivrement d'un soir de printemps +et à quelque rêve de pensionnaire en vacances qu'elle +aura accordé ce gage de protection. Je suis un trop honnête +homme et un héros de roman trop maladroit pour +abuser sérieusement de cette petite coquetterie; mais il +m'est bien permis de faire durer encore le roman pendant +quelques jours. J'ai débuté par un baiser, qui peut-être +a laissé quelque émotion dans le coeur de la blonde +Fernande, quand elle a su qu'elle avait été embrassée +avec Sylvia, dans l'obscurité, par un autre que son +mari. Ne me trouves-tu pas devenu bien scélérat par +dépit, moi qui le suis si peu par nature? Ce soir-là, +vraiment, j'étais tout occupé de Sylvia; j'étais entré par +une des portes de glace du salon qui donne sur les bosquets +du jardin, avec l'intention d aller ouvertement demander +pardon à Sylvia des torts que j'ai et de ceux que +je n'ai pas. Elles jouaient du piano; il faisait sombre; +elles ne s'aperçurent pas de la présence d'un tiers. Je +m'assis sur le sofa. Une d'elles vint s'asseoir auprès de +moi sans me voir. J'allais la saisir dans mes bras, quand +je reconnus au piano la voix de Sylvia. J'écoutai une petite +conversation sentimentale qu'elles eurent ensemble, +et, au moment où elles me découvrirent, j'embrassai +Sylvia, et j'allais parler, lorsque Fernande, me prenant +pour son mari et m'entendant embrasser sa compagne, +approcha son visage du mien, avec une petite manière +d'enfant jaloux à laquelle je t'aurais bien défié de résister. +Je ne sais comment, dans l'obscurité, mes lèvres +rencontrèrent les siennes. Ma foi! je fus si troublé de +cette aventure que je m'enfuis sans leur faire savoir que +je n'étais pas Jacques. Depuis ce temps, je sais par mon +vieux hôte, qui est l'oncle de Rosette, soubrette de ces +dames, que la belle Fernande a des terreurs paniques, +et n'entend pas remuer une feuille dans le parc ou trotter +une souris dans le château, sans se trouver mal. Rien +n'est plus propre à l'audace d'un lutin que les frayeurs +et les évanouissements de sa châtelaine; heureusement +pour Fernande, je ne suis ni audacieux ni amoureux à +ce point.</p> + +<p>Mais ces aventures m'amusent et m'occupent; j'ai +vingt-quatre ans, cela m'est bien permis. Le beau temps, +le clair de lune, cette vallée sauvage et pittoresque, ces +grands bois pleins d'ombre et de mystère; ce château à +mine vénérable, qui est assis gravement sur le doux +penchant d'une colline; ces chasseurs qui arpentent la +vallée et la font retentir des hurlements des chiens et +des sons du cor; ces deux chasseresses, plus belles que +toutes les nymphes de Diane, l'une brune, grande, fière +et audacieuse, l'autre blanche, timide et sentimentale, +montées toutes deux sur des chevaux superbes et galopant +sans bruit sur la mousse des bois: tout cela ressemble +à un rêve, et je voudrais ne pas m'éveiller.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XL.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE.</h3> + +<p>Mardi.</p> + +<p>Cette histoire se complique et commence à me causer +beaucoup de trouble et de chagrin: J'ai eu grand tort de +cacher tout cela à Jacques; mais à présent, chaque jour +de silence agrandit ma faute, et je crains réellement ses +reproches el sa colère. La colère de Jacques! je ne sais +ce que c'est, je ne puis croire qu'il me la fasse jamais +connaître; et pourtant, comment un mari peut-il apprendre +tranquillement que sa femme a reçu d'un autre une déclaration +d'amour?</p> + +<p>Oui, Clémence, voilà où m'a conduite cette fatale méprise +du bracelet. Hier soir, j'étais dans ma chambre +avec mes enfants et Rosette; ma fille semblait souffrante +et ne pouvait s'endormir. Je dis à Rosette d'emporter la +lumière, qui peut-être l'incommodait. J'étais depuis quelque +temps dans l'obscurité avec ma petite sur mes genoux, +et je tâchais de l'apaiser en chantant; mais elle +ne criait que plus fort, et cela commençait à m'inquiéter, +lorsque le son du hautbois s'éleva, de l'autre extrémité +de l'appartement, comme une voix plaintive et +douce. L'enfant se tut aussitôt et resta comme ravi à +l'écouter; pour moi, je retenais ma respiration; la surprise +et la peur me rendaient incapable de mouvement. +L'inconnu était dans ma chambre, seul avec moi! Je +n'osais appeler, je n'osais fuir. Rosette entra comme le +hautbois venait de se taire, et s'émerveilla de voir la +petite silencieuse et calmée. «Va chercher de la lumière, +bien vite, bien vite, lui dis-je, j'ai une peur épouvantable; +pourquoi m'as-tu laissée seule?—Il va falloir que +madame reste encore seule, répondit-elle, pendant que +j'irai chercher la lumière en bas.—Ah! mon Dieu! +pourquoi n'en as-tu pas dans ta chambre? lui répondis-je. +Non! n'y va pas, ne me laisse pas ainsi. N'as-tu rien +entendu, Rosette? Es-tu sûre qu'il n'y ait personne avec +nous dans la chambre?—Je ne vois personne que madame, +les enfants et moi, et je n'ai entendu que la flûte.—Qui +est-ce qui jouait de la flûte?—Je ne sais pas; +monsieur, apparemment; quel autre dans la maison saurait +en jouer!—Est-ce toi qui es là, Jacques? m'écriai-je; +si c'est toi, ne t'amuse pas à m'effrayer, car je mourrais +de peur.» Je savais bien que ce n'était pas Jacques, +mais je parlais ainsi pour forcer notre persécuteur à +s'expliquer ou à se retirer. Personne ne répondit. Rosette +ouvrit les rideaux, et, au clair de la lune, examina +tous les recoins de l'appartement sans y découvrir personne. +Elle trouvait, sans doute, mes frayeurs bien ridicules, +et j'en eus honte moi-même; je lui dis d'aller +chercher de la lumière, et quand elle fut sortie, j'allai +tirer le verrou derrière elle. Mais c'était bien inutile, car +l'inconnu entra par la fenêtre. Je ne sais comment il s'y +prit, et si de la galerie supérieure il a eu l'audace de se +risquer sur ma persienne, ou si, à l'aide d'une échelle, +il sera venu d'en bas; le fait est qu'il entra aussi tranquillement +que dans la rue. La colère me donna des +forces, et je m'élançai devant le berceau de mes enfants, +en criant au secours; mais il s'agenouilla au milieu de +la chambre, en me disant d'une voix douce: «Comment +est-il possible que vous ayez peur d'un homme qui voudrait +pouvoir vous prouver son dévouement en mourant +pour vous?—Je ne sais qui vous êtes, Monsieur, lui +répondis-je d'une voix tremblante; mais, à coup sûr, +vous êtes bien insolent d'entrer ainsi dans ma chambre; +partez, partez! que je ne vous revoie jamais, ou j'avertirai +mon mari de votre conduite.—Non, dit-il en se +rapprochant, vous ne le ferez pas; vous aurez pitié d'un +homme au désespoir.» Je vis en ce moment le bracelet, +et l'idée me vint de le redemander. Je le fis d'un ton +d'autorité et en jurant que j'avais cru le jeter à mon +mari. «Je suis prêt à vous obéir en tout, dit-il d'un air +résigné; reprenez-le, mais sachez que vous me reprenez +le seul honneur et le seul espoir de ma vie.» Alors il +s'agenouilla de nouveau tout près de moi et me tendit +son bras. Je n'osais reprendre moi-même le bracelet; il +eût fallu toucher sa main ou seulement son vêtement, et +je ne trouvais pas cela convenable. Alors il crut que +j'hésitais, car il me dit: «Vous avez compassion de moi, +vous consentez à me le laisser, n'est-ce pas, ô ma chère +Fernande!» Et il saisit ma main, qu'il baisa plusieurs +fois très-insolemment. Je me mis à crier, et des pas se +firent entendre aussitôt dans la galerie voisine; mais +avant que l'on eût le temps d'entrer, l'inconnu avait disparu, +comme un chat, par la fenêtre.</p> + +<p>Jacques et Sylvia frappèrent alors à la porte, que j'avais +fermée au verrou et que je ne songeais plus à ouvrir, +tout en leur criant d'entrer au nom du ciel. Cette circonstance +du verrou, qui se trouvait fatalement liée à +l'entrée d'un homme dans ma chambre, m'empêcha de +raconter ce qui s'était passé; je dis que j'avais entendu +le hautbois, que j'avais envoyé Rosette chercher de la +lumière, qu'elle m'avait enfermée par mégarde; que +j'avais cru entendre du bruit dans ma chambre et que +j'avais perdu la tête. Comme on me tient pour folle de +peur, on ne m'en demanda pas davantage. Rosette assura +bien avoir entendu le hautbois en traversant la galerie, +on fit quelques recherches dans la maison et dans +le jardin. On ne trouva personne, et on décréta, en riant, +qu'on ferait venir un piquet de gendarmerie pour me +garder. Sylvia alla chercher le dolman et le shako de +Jacques, et s'en affubla avec de fausses moustaches; elle +se planta ainsi derrière moi le sabre en main, affectant +de suivre tous mes pas par la chambre pour me servir +d'escorte. Elle était jolie comme un ange avec ce costume. +Nous avons ri jusqu'à minuit, et le reste de la +nuit s'est passé fort tranquillement. Mais mon esprit est +bien agité! Je sens que je suis engagée dans une aventure +folle et imprudente, qui peut-être aura des suites +fatales. Fasse te ciel qu'elles retombent toutes sur moi +seule!</p> + +<p>Jeudi.</p> + +<p>Je viens de recevoir le billet suivant, qui a été remis +à Rosette par son oncle le garde-chasse: «Belle et douce +Fernande, ne soyez pas irritée contre moi, et ne vous +méprenez pas sur les motifs de ma conduite. Vous +pouvez me sauver du malheur éternel et me rendre le +plus heureux des amis et des amants; j'aime Sylvia, +et j'en ai été aimé. Je ne sais par quel crime irréparable +j'ai perdu sa confiance et mérité sa colère. Je ne +renoncerai à elle qu'avec la vie; et <i>j'espère en vous</i>, +en vous seule. Vous avez une âme aimante et généreuse, +je le sais; je vous connais plus que vous ne pensez. +Le bracelet que vous avez cru jeter à voire mari et +que je vous rendrai, si vous ne l'accordez à la sainte +amitié d'un frère, est à mes yeux un gage de confiance +et de salut. Pardonnez-moi de vous avoir effrayée; +j'espérais pouvoir vous parler en secret; je vois que +cela sera impossible si vous ne m'accordez vous-même +cette grâce; et vous me l'accorderez, n'est-ce pas, bel +ange aux cheveux blonds? Votre mission sur la terre +est de consoler les infortunés. J'irai vous attendre ce +soir sous le grand ormeau des quatre sentiers, à l'entrée +du Val-Brun; faites-vous accompagner, si vous +voulez, d'une personne sûre, mais que ce ne soit pas +votre mari. Il me connaît, et je me flatte de posséder +son estime et son amitié; mais en ce moment-ci il +m'est contraire, et si vous ne travaillez à me justifier, +je n'ai aucun espoir de rentrer en grâce. Si vous ne +venez pas, je déposerai votre bracelet sous la pierre du +grand ormeau; vous l'y ferez prendre; mais il sera +teint du sang «D'OCTAVE.»</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/12.png"></p> + +<p>Qu'en penses-tu? que dois-je faire? Mais à quoi sert +de te le demander? Tu ne me répondras que dans huit +jours, et il faut qu'avant ce soir j'aie pris un parti. Accorder +un rendez-vous à ce jeune homme, surtout quand +je sais que Jacques n'est pas dans ses intérêts, pour le +réconcilier avec Sylvia, c'est une grande imprudence +peut-être selon le monde; selon ma conscience je n'y vois +pourtant aucun mal. S'il y a des inconvénients, il n'y en +a que pour moi, qui risque de déplaire à Jacques et d'encourir +ses reproches, tandis que je puis rendre, si je +réussis, un service à Sylvia et à Octave, peut-être assurer +le bonheur de leur vie entière; car il n'est pas de +bonheur sans l'amour. Sylvia cache en vain son chagrin; +je vois maintenant pourquoi ses pensées sont si noires et +son avenir si sombre à ses yeux. Si elle a pu aimer ce +jeune homme, il doit être au-dessus du commun et avoir +une belle âme; car Sylvia est bien exigeante dans ses +affections, et trop fière pour avoir jamais pu s'attacher à +un être qui n'en eût pas été digne. Je vois bien maintenant +qu'elle a reconnu son amant dans le chasseur qu'elle +a si bien corrigé de l'envie d'être prévenant avec elle, +et je vois aussi, dans ce coup de cravache, accompagné +d'un silence si complet sur sa découverte, plus de moquerie +malicieuse que de véritable colère. Je parie qu'elle +meurt d'envie qu'on amène son ami à ses genoux; il +est impossible qu'il en soit autrement; cet Octave l'aime +à la folie, puisqu'il fait des choses si extraordinaires pour +la retrouver. Il a une figure charmante, du moins à ce +qu'il m'a semblé quand je l'ai entrevu dans ma chambre +au clair de la lune. Jacques est sévère et inexorable, il +traite trop Sylvia comme un homme; il ne devine pas +les faiblesses du coeur d'une femme, et ne comprend pas, +comme moi, ce que son courage doit cacher d'ennui et +de souffrance. Si je refuse d'aider cette réconciliation, +c'en est peut-être fait de son bonheur; peut-être se condamnera-t-elle +à une éternelle solitude; et ce jeune +homme, s'il allait se tuer en effet! Je l'en croirais assez +capable; il semble véritablement épris. Que faire? Je +n'ose me décider à rien; heureusement j'aurai le temps +d'y penser d'ici à ce soir.</p> + + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/13.png"></p> +<br><br><br> + +<h3>XLI.</h3> + +<h3>D'OCTAVE À HERBERT.</h3> +<br> + +<p>Mon ami, je me suis hâté de remettre les choses sur +le pied où elles doivent être; car mes affaires commençaient +à s'embrouiller. Fernande prenait mes plaisanteries +au sérieux, et il était temps de la désabuser; autrement +je courais le risque ou d'être découvert et recommandé +par elle à son mari, ou d'être forcé de lui faire +la cour tout de bon. Je ne voulais ni l'un ni l'autre. Peut-être, +avec ce caractère de femme craintif, nerveux, et +toujours dans le paroxysme d'une émotion quelconque, +m'eût-il été facile, aidé par le romanesque des circonstances, +de tourner les choses à mon profit et de faire +beaucoup de progrès en peu de temps. Les femmes +comme Sylvia se donnent par amour; mais, ou je me +trompe bien, ou celles qui ressemblent à Fernande se +laissent prendre sans savoir pourquoi, sauf à en être au +désespoir le lendemain. Je ne pense pas; que Lovelace, +à ma place, eût agi aussi vertueusement que moi; mais +je n'ai pas l'honneur d'être M. Lovelace, et j'agis selon +ma manière, qui n'a rien de scélérat. Surprendre les sens +d'une jeune femme pour laquelle je n'ai point d'amour, +et la livrer à la honte et à la colère, en m'adressant le +lendemain sous ses yeux à une autre, ce ne serait pas +seulement le fait d'un lâche, mais celui d'un sot. Car, +assurément, après avoir possédé ces deux femmes, je +serais chassé et détesté de toutes deux; et je ne crois +pas que le souvenir d'avoir pressé Fernande une heure +dans mes bras valût le bonheur de m'asseoir pendant un +an seulement à côté de Sylvia.</p> + +<p>J'ai donc coupé court à cette intrigue, qui prenait une +tournure trop folle; mais trop fou moi-même pour me +résoudre à détruire tout à fait mon roman en un jour, +j'ai pris Fernande pour confidente et pour protectrice. Je +lui ai écrit un billet bien sentimental, où, avec un peu +de flatterie, un peu d'exagération et un peu de mensonge, +je l'ai engagée à m'accorder une entrevue pour traiter de +la grande affaire de ma réconciliation avec Sylvia. J'ai +arrangé mon plan de manière à faire durer le plus longtemps +possible le mystérieux mais innocent commerce +que j'ai établi avec mon bel avocat. J'aurai donc pour +quelques jours encore le clair de lune, les appels du +hautbois, les promenades sur la mousse, les robes blanches +à travers les arbres, les billets sous la pierre du +grand ormeau, en un mot ce qu'il y a de plus charmant +dans une passion, les accessoires. Je suis bien enfant, +n'est-ce pas? Oh bien, oui! et je n'en ai pas honte. Il y +a si longtemps que je suis triste et ennuyé!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XLII.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE.</h3> + +<p>Eh bien! je me suis décidée à aller consoler cet amant +infortuné. Tu diras ce que tu voudras, mais il me semble +que j'ai bien fait, car je me sens le coeur heureux et +attendri. J'ai emmené Rosette, après lui avoir bien recommandé +le secret (elle était déjà dans la confidence), +et nous avons été ensemble au grand ormeau. Le pauvre +désolé est venu à moi avec des transports de joie et de +reconnaissance. C'est un bien bon jeune homme que cet +Octave, et je suis sûre à présent qu'il est digne de Sylvia. +Il m'a raconté toutes ses peines, et m'a dépeint le +caractère de Sylvia et le sien de manière à me faire +comprendre par quels endroits ils s'étaient souvent offensés +sans raison apparente. Sais-tu que ce récit m'a fait +une singulière impression, et qu'il m'a semblé lire l'histoire +de mon coeur depuis un an? Pauvre Octave! je le +plains plus qu'il ne peut l'imaginer; je comprends le +malheur dont il souffre; et je ne sais trop si je ne devrais +pas lui conseiller d'oublier à jamais son amour et +de chercher quelque âme plus semblable à la sienne. +Oui, c'est la même souffrance, c'est la même destinée +que moi! Une tête jeune, confiante et sans expérience +comme la mienne, aux prises avec un caractère fier, +obstiné et grave comme celui de Jacques. Maintenant +qu'il m'a fait connaître Sylvia, je vois bien qu'elle est la +soeur de mon mari; si elle n'est que son élève, il est certain +qu'il lui a bien enseigné et fidèlement transmis sa +manière d'aimer. Que ne sont-ils époux! ils seraient à +la hauteur l'un de l'autre.</p> + +<p>Ce ne sera pas une chose aisée, je ne sais pas même +si ce sera une chose possible, que cette réconciliation. +Nous n'avons rien conclu, Octave et moi, dans cette première +entrevue; je ne pouvais rester qu'une heure, et +elle a été toute employée à me mettre au fait de leur +position respective. Il m'a promis que le lendemain il me +dirait ce qu'il faut faire; j'y retournerai donc ce soir. Il +m'est très-facile de m'absenter une heure sans qu'on +s'en aperçoive au château. Jacques et Sylvia ne sont pas +fâchés de se trouver seuls pour faire ensemble de la +philosophie aussi sombre que possible; ils ne tiennent +donc pas grand'note de ce que je fais pendant ce temps-là. +Dieu sait, d'ailleurs, si Jacques m'aimerait assez à +présent pour être jaloux!</p> + +<p>Ah! que les temps sont changés, ma pauvre amie! Il +est vrai que nous sommes heureux maintenant, si le +bonheur est dans la tranquillité et dans l'absence de reproches; +mais quelle différence avec les premiers temps +de notre amour! Il y avait alors en nous une joie toujours +vive, un transport continuel, et notre âme, pour être +remplie de passion, n'en était pas moins calme et sereine. +Qui a détruit ce repos? qui a emporté ce bonheur? +Je ne puis croire que ce soit moi seule. Il y a eu +de ma faute, il est vrai; mais avec un être plus imparfait +et plus indulgent que Jacques, au lieu de relâcher +nos liens, ces premières souffrances les auraient peut-être +resserrés. D'où vient qu'Octave, malgré toutes les +duretés et les bizarreries de Sylvia, l'aime davantage +chaque jour, en proportion des maux qu'il souffre pour +elle? D'où vient que Jacques ne peut se faire enfant avec +moi, comme Octave se fait esclave et victime patiente +avec Sylvia? A présent Jacques semble content, parce +que mes enfants me distraient de lui, et que Sylvia le +distrait de moi; il n'est pas jaloux de mes enfants, et +moi je suis jalouse de sa soeur. Il n'y a plus en apparence +entre nous que de l'amitié; il n'en souffre pas, et +je passe les nuits à pleurer notre amour.</p> + +<p>Cette Sylvia, avec son âme de bronze, est-ce là une +femme? Jacques ne devrait-il pas préférer celle qui mourrait +en le perdant à celle qui est toujours préparée à +tous les malheurs, et toujours sûre de se consoler de +tout? Mais on n'aime que son pareil en ce monde. D'où +vient donc, alors, que j'aime toujours Jacques? Toute sa +force, toute sa grandeur, ne servent pas à rendre son +amour aussi solide et aussi généreux que le mien.</p> + +<p>Sylvia ne s'occupe pas plus d'Octave que s'il n'avait +jamais existé; elle sait pourtant qu'il est ici et qu'il n'y +est venu que pour elle. Elle dort, elle chante, elle lit, elle +cause avec Jacques des étoiles et de la lune, et ne daigne +pas jeter sur la terre un regard à l'amant dévoué qui +pleure à ses pieds. Octave est pourtant digne d'un meilleur +sort et d'un plus tendre amour. Il a une si douce +éloquence, un coeur si pur, une figure si intéressante! Je +le connais à peine, et je me sens pour lui de l'amitié, +tant il a su m'intéresser à son sort et me montrer ingénument +le fond de son âme! Combien je voudrais pouvoir +le réconcilier avec Sylvia et le voir fixé près de +nous! Quel aimable ami ce serait pour moi! Quelle +douce vie nous mènerions à nous quatre! Je mettrai tous +mes soins à ce que ce beau rêve se réalise; ce sera une +bonne action, et Dieu peut-être bénira mon amour, pour +avoir rallumé celui d'Octave et de Sylvia.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XLIII.</h3> + +<h3>D'OCTAVE A FERNANDE.</h3> + +<p>Vous m'avez laissé, ce soir, si consolé, si heureux, ô +ma belle amie! ô mon cher ange tutélaire! que j'ai besoin, +en rentrant sous mon toit de fougères, de vous +remercier et de vous dire tout ce que j'ai dans le coeur +d'espoir et de reconnaissance. Oui, vous réussirez! vous +le voulez fortement, avez-vous dit; vous vous mettrez à +genoux prés de moi, s'il le faut, pour implorer la fière +Sylvia, et vous vaincrez son orgueil. Que Dieu vous entende! +Comme j'ai bien fait de m'adresser à vous et d'espérer +en votre bonté! Votre extérieur ne m'avait pas +trompé; vous êtes bien cet être angélique qu'annoncent +vos grands yeux et votre doux sourire, et cette taille +mignonne, gracieusement courbée comme une fleur délicate, +et ces cheveux teints du plus beau rayon du soleil. +Quand je vous vis pour la première fois, j'étais caché +dans le parc, et vous passâtes près de moi en lisant. Au +premier aspect d'une femme, j'avais cru que vous étiez +celle que je cherchais. Ah! vous étiez réellement celle +dont j'avais besoin alors, et que Dieu m'envoyait dans +sa miséricorde. Je me cachai dans le feuillage, et je restai +à vous regarder pendant que vous passiez lentement. +Vous teniez bien le livre, mais de temps en temps vous +leviez vers l'horizon un regard mélancolique et distrait, +vous aussi vous sembliez n'être pas heureuse, et s'il faut +que je vous dise tout, Fernande, il me semble encore +que vous ne l'êtes pas autant que vous le méritez. Quand +je vous raconte mes souffrances, elles semblent trouver +un écho dans votre coeur, et quand je vous dis que l'amour +est les premier des maux, plus souvent que le premier +des biens, vous me répondez: Oh! oui, avec un accent +de douleur inexprimable. Oh! ma bonne Fernande, si +vous avez besoin d'un ami, d'un frère, si je puis être +assez heureux pour vous rendre ce service, ou au moins +pour alléger vos peines en pleurant avec vous, initiez-moi +à ces saintes larmes, et que Dieu m'aide à vous +rendre le bien que vous m'avez fait.</p> + +<p>De ce premier jour où je vous ai vue, j'ai retrouvé le +courage de vivre désespéré; je venais tenter un dernier +effort, résolu à mourir s'il échouait. Le soir j'entrai dans +le salon, et j'entendis votre entretien avec Sylvia. Là je +connus toute votre âme, elle se révéla à moi en peu de +mots; vous parliez d'amour malheureux; vous parliez de +mourir. Vous ne conceviez pas l'avenir solitaire que votre +amie envisageait sans frayeur. Oh! celle-ci est ma soeur, +me disais-je en vous écoutant; elle pense comme moi +qu'il faut être aimé ou mourir; son coeur est un refuge +que je veux implorer; là, du moins, je trouverai de la +compassion, et si elle ne peut me secourir, elle me plaindra, +sa pitié descendra du ciel comme la manne, et je +la recevrai à genoux. Si je suis chassé d'ici, si je dois +renoncer à Sylvia, j'emporterai dans mon coeur le souvenir +sacré de cette amitié sainte, et je l'invoquerai dans +mes souffrances. O Fernande! pourquoi Sylvia est-elle +si différente de vous? Ne pouvez-vous pas adoucir son +âme indomptable? ne pouvez-vous lui communiquer +cette douceur et cette miséricorde qui sont en vous? +Dites-lui comment on aime, apprenez-lui comment on +pardonne; apprenez-lui surtout que l'oubli des torts est +plus sublime que l'absence des torts eux-mêmes, et que, +pour m'être véritablement supérieure, il faudrait qu'elle +m'eût pardonné. Son ressentiment la rend plus criminelle +devant Dieu que toutes mes fautes. La perfection +qu'elle cherche et qu'elle rêve n'existe que dans les cieux; +mais c'est la récompense de ceux qui ont pratiqué la miséricorde +sur la terre.</p> + +<p>Je serai ce soir autour de la maison. La lune ne se +lève qu'à dix heures; si vous avez obtenu quelque succès, +mettez-vous à la fenêtre et chantez quelques paroles +en italien; si vous chantez en français, je comprendrai +que vous n'avez rien de favorable à m'apprendre. Mais +alors je n'en ai que plus besoin de vous voir, Fernande; +venez au rendez-vous à onze heures. Ayez pitié de votre +ami, de votre frère.</p> + +<p>OCTAVE.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XLIV.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A OCTAVE.</h3> + +<p>Je vous ai dit, hier soir, combien j'avais peu de succès: +j'ai encore moins d'espérance aujourd'hui. Ne nous +décourageons pourtant pas, mon pauvre Octave, et soyez +sûr que je ne vous abandonnerai pas. Le temps affreux +qu'il fait aujourd'hui m'ôte l'espoir de vous voir dans la +soirée; je prends donc le parti de vous écrire aussi, et +de confier ma lettre à Rosette, qui la mettra sous la +pierre du grand ormeau.</p> + +<p>J'ai essayé de parler de vous à Sylvia, mais j'ai rencontré +des difficultés sur lesquelles je n'avais pas assez +compté; son caractère raide et réservé a résisté à toutes +les investigations de mon amitié. En vain je l'ai assaillie +de questions aussi adroites et aussi discrètes en même +temps qu'il m'a été possible de les imaginer, je n'ai même +pas pu obtenir l'aveu qu'elle eût jamais aimé. Voyez-vous, +Octave, on me traite ici en enfant de quatre ans; +mon mari et Sylvia s'imaginent que je ne suis pas en +état de comprendre leurs sentiments et leurs pensées. +Réfugiés tous deux dans un monde qu'ils croient accessible +à eux seuls, ils m'en ferment impitoyablement +l'entrée, et je vis seule entre deux êtres qui me chérissent, +et qui ne savent pas me le témoigner. Je vous l'ai avoué +hier soir, je ne suis pas heureuse; j'ai eu tort peut-être +de vous faire cette confidence; mais vous m'avez pressée +de questions si affectueuses et de reproches si doux, que +j'aurais cru faire injure à votre amitié en vous refusant +la confiance que vous m'accordez. Vous m'avez raconté +toutes vos souffrances; l'étais si émue hier que je vous +ai à peine fait comprendre les miennes. Mais il vous est +bien facile de les imaginer, Octave; car ce sont absolument +les mêmes que les vôtres, et quiconque a souffert +votre vie depuis trois ans a souffert aussi celle que je +mène depuis un an. Vous avez donc raison de m'appeler +votre soeur. Nous sommes frères d'infortune, et nos destinées +ont été mêlées dans la même coupe de fiel et de +larmes; nous sommes tous deux froissés et méconnus. +Jacques est le frère de Sylvia, n'en doutez pas; il a tout +son caractère, toute sa fierté, tout son silence inexorable. +Moi, j'ai bien d'autres défauts que ceux dont vous +vous accusez; nous nous heurtons, nous nous déchirons +donc souvent sans cause apparente; un mot, une question, +un regard suffisent pour nous attrister tout un jour; +et pourtant Jacques est un ange, et d'après ce que vous +m'avez dit de Sylvia, je vois qu'elle est loin de posséder +sa douceur et sa bonté dans le pardon. Mais si le caractère +de Jacques l'emporte, le fond de leur coeur est le +même; la différence de nos sexes et de nos situations +fait que nous sommes traités différemment. Jacques ne +peut me maltraiter et me bannir comme Sylvia fait de +vous, mais dans son âme il s'isole de moi chaque jour +davantage, et il se dit tout bas ce que Sylvia vous +dit tout haut: «Nous ne sommes pas faits l'un pour +l'autre.»</p> + +<p>Affreuse parole, arrêt inexorable peut-être! Eh! qu'avons-nous +fait pour le mériter? Je ne puis concevoir +qu'on n'aime pas l'être dont on est n'aimé, par cette seule +raison qu'il aime. N'est-ce pas la meilleure de toutes? +n'est-ce pas le mérite qui doit lui faire tout pardonner? +L'expiation tout entière n'est-elle pas dans, cette seule +parole: Je t'aime! Jacques me l'a dit souvent, et avec +quel transport je l'accueille! Quand je me suis imaginé +pendant des jours entiers qu'il est bien cruel et bien +coupable envers moi, s'il revient avec cette douce et +sainte parole, je ne lui demande pas d'autre justification; +elle efface à mes yeux tous les torts et tous les maux; +pourquoi n'a-t-elle pas pour lui la même valeur dans +ma bouche? Ah! Octave, ils croient qu'ils savent aimer, +eux deux!</p> + +<p>Eh bien! ayons courage, aimons-les tristement et patiemment; +peut-être deviendront-ils justes en nous +voyant résignés, peut-être deviendront-ils généreux en +nous voyant souffrir; donnons-nous la main, et marchons +ensemble dans la vallée de larmes. Si mon amitié vous +aide et vous console, soyez sûr aussi que la vôtre m'est +douce; que ne puis-je vous donner le bonheur! Mais +réussirai-je? donne-t-on ce qu'on n'a pas?</p> + +<p>Il faudrait se décider à parler à Jacques; mais plus je +vais et moins je me flatte que ce message soit bien accueilli +en passant par ma bouche. Depuis deux ou trois +jours, il est avec moi d'une distraction et d'une froideur +inconcevables. Sylvia me comble de prévenances, de +soins et de caresses; mais quand je veux causer avec +elle de toute autre chose que de botanique et de partitions, +je ne trouve plus que d'habiles défaites pour éloigner +ma sollicitude. Elle est, comme Jacques, bonne, +affectueuse el dévouée; comme lui, méfiante et incompréhensible. +Tâchez de vous décider à écrire, soit à elle, +soit à mon mari; je remettrai la lettre; je dirai que je +vous ai vu; je serai alors en droit de parler de vous et de +prendre votre défense. Mais si vous ne me permettez +pas encore de dire que vous êtes ici, que voulez-vous +que j'obtienne de gens qui affectent de ne pas savoir +seulement votre nom? Il faudra, si nous prenons le parti +que je vous conseille, cacher un peu de notre amitié +mutuelle à Jacques, et dire que vous m'avez rencontrée +et abordée dans le parc le jour même où je parlerai de +vous. Ce sera le premier mensonge que j'aurai fait de +ma vie, mais il me semble nécessaire. Si nous avons +l'air de nous trop bien entendre pour vaincre leur orgueil, +ils s'entendront pour se tenir en garde, ils parleront +de nous ensemble, et s'il leur arrive de faire un +parallèle entre nous, un jour de leur plus sombre philosophie, +nous serons perdus. Celui de nous qui n'est pas +tout à fait précipité tombera dans l'abîme avec l'autre. +Adieu, Octave; je suis triste comme le temps aujourd'hui, +et je me sens une sorte d'effroi inexplicable; je crains +que vous ne me portiez malheur, ou d'achever de vous +perdre en voulant vous sauver.</p> + +<p>Pardonnez-moi de n'avoir pas plus de courage, quand +vous avez tant besoin d'espoir et de consolation; peut-être +demain sera-t-il un meilleur jour pour tous deux.</p> + +<p>Songez donc, mon ami, à me rapporter mon bracelet la +première fois que nous nous reverrons. Je vais prier pour +que la pluie cesse; je mettrai un fanal à ma fenêtre ce +soir, si je ne puis sortir.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XLV.</h3> + +<h3>DE CLÉMENCE A FERNANDE.</h3> + +<p>Fernande! Fernande! tu te perds, et en vérité c'est +trop tôt; tu me fais de la peine. Je savais bien que cela +devait t'arriver un jour; avec ton caractère faible et +l'absence de sympathie qui existe entre ton mari et toi, +cela m'a toujours semblé inévitable; mais j'espérais que +tu résisterais plus longtemps à ton destin, et que tu soutiendrais +contre lui une lutte plus noble et plus courageuse. +C'est se laisser vaincre trop vite. Ma pauvre Fernande, +tu es dans l'âge où l'on ne sait pas encore tirer +parti de son mauvais sort, et conduire au moins prudemment +une affaire de coeur. Tu vas te compromettre, +te laisser découvrir par ton mari; lui demander pardon, +l'obtenir; le tromper encore, et peu à peu devenir son +ennemie ou son esclave. Fernande, est-il possible que tu +n'aies pu attendre deux ou trois ans!</p> + +<p>Je sais que tu es pure encore, et qu'avant de commettre +ta première faute tu verseras bien des larmes inutiles, +et que tu adresseras à tous les anges protecteurs bien +des prières perdues; mais le mal est déjà fait et le péché +commis dans ton coeur. Tu aimes, il n'y a pas à dire, +mon amie, tu aimes un autre homme que ton mari.</p> + +<p>Tu ne le savais pas encore en m'écrivant; sans quoi +tu ne m'aurais peut-être pas écrit ce qui se passe; mais +cela est aussi clair pour moi que l'avenir et le passé de +ma pauvre Fernande. Cet Octave est jeune, tu as remarqué +qu'il a une figure charmante; il entre par tes +fenêtres, il joue du hautbois et endort tes enfants d'une +manière magique; il joue au roman autour de toi, et te +voilà troublée, confuse, émue, c'est-à-dire éprise. Tu +pouvais très-bien raconter dès le commencement à ton +mari les impertinences de M. Octave, et y couper court +sans mériter le plus léger reproche de la part de M. Jacques. +Mais ce serait finir trop vite une aventure qui +t'amuse et te charme bien plus qu'elle ne te fait peur; +car tu es prête à te trouver mal de frayeur chaque fois +que le lutin apparaît, et pourtant tu t'arranges toujours +de manière à l'évoquer dans l'obscurité. Enfin l'ennemi +change ses batteries, et, pour t'apprivoiser, te parle d'un +amour qu'il n'a peut-être jamais eu pour Sylvia, et qui +bien certainement n'est qu'un prétexte pour arriver à +toi. Tu accueilles ce prétexte avec empressement, et sans +concevoir le plus léger soupçon sur sa sincérité, tu cours +au rendez-vous, et te voilà engagée dans une intrigue +d'amour qui aura les résultats accoutumés, quelques plaisirs +et beaucoup de larmes.</p> + +<p>Il est bien vrai que, pour te disculper à tes propres +yeux du nouvel amour que tu sens fermenter en toi, tu +récapitules les torts de ton mari, et tu t'efforces de le +prouver qu'il t'a fallu bien du courage et du dévouement +pour l'aimer jusqu'ici. Mais toute cette théorie d'amour +et d'infidélité est fondée sur des principes faux. D'abord, +tu n'as jamais eu d'amour véritable pour M. Jacques; +ensuite, rien dans sa conduite n'autorise les fautes que +tu vas commettre. D'après tout ce que tu m'as raconté de +lui, je vois qu'il est le meilleur homme du monde, et +qu'il n'a d'autre tort dans tout ceci que d'avoir le double +de ton âge. Pourquoi lui en chercher de plus graves? +Pourquoi accuser son caractère et son coeur? Fernande, +cela est injuste et ingrat. Il suffit de tromper ton mari, +il ne faut pas le calomnier. Avoue que tu es jeune, étourdie, +que tes principes ont peu de solidité et ton caractère +aucune énergie; que tu sens le besoin d'aimer et +que tu t'y abandonnes. Ce sont là des malheurs et non +pas des crimes; mais aie au moins la noblesse de rendre +justice à ton mari, et de ne l'accuser de rien, sinon +d'avoir trente-cinq ans et de t'avoir épousée.</p> + +<p>Je gage qu'à l'heure qu'il est tu as versé dans le sein +de M. Octave le secret de tes chagrins domestiques, car +il t'a raconté ce qu'il avait eu à souffrir de Sylvia ou de +quelque autre, et ce récit a éveillé en toi tant de sympathie +que tu as décidé en une heure d'en faire ton ami +et ton frère. Dès lors tu agis en conséquence, les billets et +les rendez-vous vont leur train. Quel billet que ce premier +billet de M. Octave! quelle passion, quels éloges, quelles +prières, quelles tendres expressions! et tout cela pour toi, +Fernande! Aussi, tu ne l'as pas fait attendre, et tu étais +au rendez-vous avant lui, je parie. À présent, il doit t'avoir +dit clairement que c'est toi et non Sylvia qu'il aime, ou +du moins que, s'il a jamais connu et aimé celle-ci, tu la +lui as fait parfaitement oublier. Cela aura pu t'empêcher +pendant deux jours d'aller au grand ormeau, mais le +troisième tu n'auras pu y tenir, et vous en êtes maintenant +au délire charmant de l'amour platonique. Il est +convenu qu'on respectera l'honneur de M. Jacques, jusqu'à +ce que les sens l'emportent par surprise, quelque +beau soir, sur la volonté. Moyennant quelques louis, sortis +de la poche de M. Octave, Rosette n'a-t-elle pas déjà +quelque entorse, une écorchure au pied qui l'empêche +de marcher jusqu'à l'entrée du vallon? Ai-je deviné +juste, ou ne s'est-il rien passé de pareil à tout ce que je +suppose?</p> + +<p>Il peut se présenter un hasard qui change la marche +des choses; c'est que M. Jacques, étonné de te voir devenue +si brave, toi qui n'osais traverser le salon dans +l'obscurité il y a quelques jours, et qui maintenant traverses +le parc et la campagne à neuf heures du soir, s'avise +de te suivre et de t'observer; le moins qu'il puisse +faire, en mari sage et prudent, c'est de t'adresser un +sermon laconique, mais un peu grave, et de prendre +des moyens pour éloigner ton amant. Alors le désespoir +allumera la passion, et vous deviendrez plus ingénieux +et plus habiles dans vos rapports secrets; le malheur de +M. Jacques n'en sera que plus sûr et plus prompt. Si +M. Octave ne t'aime pas assez pour risquer d'être tué en +escaladant ta fenêtre, tu t'en consoleras et tu te mettras +à détester ton mari, parce que, dans sa mauvaise humeur, +une femme s'en prend surtout à son mari de tous +les chagrins qui lui adviennent. Dans ce cas-là, tu ne seras +pas longtemps à trouver un autre amant, car ton +coeur appellera impérieusement quelque affection nouvelle +pour chasser la douleur et l'ennui dont tu seras consumée. +Comme tu n'es pas fort patiente pour observer +et pour connaître les caractères auxquels tu te fies, il +pourra bien t'arriver de faire encore un mauvais choix, +et alors malheur à toi! Tu marcheras d'erreur en faute et +d'étourderie en coups de tête. Une des plus belles fleurs +d'innocence que la société ait vues éclore sera flétrie et +empoisonnée par son mauvais destin et sa faible nature.</p> + +<p>Quoi qu'il t'arrive, Fernande, je ne t'abandonnerai +pas; pour te secourir et te consoler, je vaincrai les préjugés, +trop bien fondés et malheureusement trop nécessaires, +qui soutiennent l'édifice de la société. Mais mon +amitié ne pourra pas te servir à grand'chose, et je vois +avec douleur l'abîme où tu te précipites les yeux bandés. +Pardonne à la dureté de ma lettre; si elle te blesse, je +me consolerai de t'avoir fait de la peine en espétant t'avoir +inspiré un peu de prudence, et retardé peut-être, +ne fût-ce que de quelques jours, le déplorable sort vers +lequel tu t'achemines.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XLVI.</h3> + +<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3> + +<p class="droite">De la ferme de Blosse.</p> + +<p>Les affaires qui m'ont attiré ici ne sont qu'un prétexte. +J'ai été frappé d'un malheur inattendu; il m'a été impossible +d'en parler, même à toi. Je suis parti sans rien +faire paraître de ma douleur; j'ai voulu mettre entre moi +et <i>elle</i> une quinzaine de lieues, pour me forcer d'agir +avec réflexion. Lorsque les communications qu'on peut +avoir ensemble exigent un intervalle de quelques heures, +la violence ne l'emporte pas sur la volonté aussi aisément. +Voici ce que j'ai à t'apprendre.</p> + +<p>Samedi soir, tu te rappelles que je te laissai à la maison +de Rémi, pour aller parler aux gardes forestiers de +la côte Saint-Jean. Nous devions, toi marchant plus lentement +que moi, et m'attendant, si tu arrivais la première, +nous rejoindre au carrefour du grand ormeau; +mais, par une singulière combinaison du hasard, tu te +trompas de sentier et arrivas tout droit au château, tandis +que je me hâtais de t'aller retrouver au lieu convenu. +Il faisait fort sombre, tu t'en souviens, et un peu de +pluie avait rendu l'herbe humide; le bruit des pas s'y +trouvait entièrement amorti. J'arrivai donc sans être remarqué +de ceux qui étaient là. Ils étaient deux, Fernande +et un homme. Ils se donnèrent un baiser, et ils se séparèrent +en disant <i>demain</i>; ils avaient échangé quelques +paroles à voix basse où j'avais saisi un seul mot: <i>bracelet</i>. +L'homme disparut après avoir sauté par-dessus la +haie du taillis, Fernande appela à plusieurs reprises Rosette, +qui était apparemment assez loin, car elle se fit +attendre, puis elles partirent ensemble, et je les suivis +en me tenant à une certaine distance. Fernande avait +l'air parfaitement calme en rentrant au salon, et quand +je lui demandai où elle avait été, elle me répondit qu'elle +n'était pas sortie du parc, avec une assurance étonnante. +Je l'accompagnai jusqu'à sa chambre, et j'attendis +qu'elle eût ôté ses bracelets; tandis qu'elle passait +dans son cabinet de toilette, je les examinai: l'un des +deux avait été évidemment changé; quoiqu'il fût exactement +pareil à l'autre, quoiqu'il portât mon chiffre, il +n'avait pas une petite marque que le bijoutier de Genève +à qui je les ai commandés avait mise à l'un et à l'autre. +Je souhaitai le bonsoir à Fernande avec calme et sans +rien témoigner de mon émotion: elle me jeta les bras +autour du cou avec sa tendresse accoutumée, et me reprocha, +comme elle fait tous les jours, de ne pas l'aimer +assez. Le matin, elle entra dans ma chambre et m'accabla +de caresses auxquelles je me dérobai en inventant +un prétexte pour sortir précipitamment. Alors je sentis +qu'il était au-dessus de mes forces de dissimuler l'horreur +que me causait cette femme. Je partis dans la journée.</p> + +<p>Il y a plusieurs jours que j'avais remarqué quelque +chose d'extraordinaire dans la conduite de Fernande. +Cette histoire de voleur ou de revenant, dont la maison +était remplie, me paraissait expliquer, jusqu'à un certain +point, son émotion au moindre bruit. Je voyais son +trouble; son agitation, et à Dieu ne plaise que j'accueillisse +l'ombre d'un soupçon! Lorsque, attirés par ses +cris, nous la trouvâmes enfermée dans sa chambre, l'idée +ne me vint pas qu'un homme pût avoir été assez +hardi pour tenter de la séduire sans qu'elle m'eût averti, +dès le premier jour, de ses tentatives. Je la vis ensuite +errer dans le parc, écrire plus souvent que de coutume, +avoir de fréquents conciliabules avec Rosette, déployer +tout à coup plus d'activité et de gaieté que je ne lui en +avais vu depuis longtemps, et surtout passer d'un excès +de pusillanimité à une sorte de hardiesse. Que le ciel +m'écrase si l'idée me vint de l'observer pour trouver une +explication à ces bizarreries! Elle que j'ai connue si +naïve, si chaste, si vraie! elle qui s'accusait de torts +qu'elle n'avait pas et de fautes qu'elle n'avait pas commises! +Infortunée! qui a pu la corrompre et la flétrir si +vite?</p> + +<p>Il faut qu'elle ait dans le coeur quelque odieux germe +d'impudence et de perfidie; il faut que sa mère, en la +parant de toutes les grâces de la candeur, lui ait versé +dans l'âme une goutte de ce poison que distillent ses +veines; ou il faut que l'homme qui a réussi à la dominer +en si peu de jours ait dans le souffle quelque chose d'infernal, +et qu'il soit impossible à une femme de toucher ses +lèvres sans être avilie et endurcie au mal au même instant. +Il y a, je le sais, des libertins si pervers, qu'ils +semblent doués d'un pouvoir surnaturel, et qu'entre leurs +mains l'innocence se change en infamie, comme par miracle. +Il y a aussi des femmes qui naissent avec l'instinct +de l'effronterie. Dans les années de leur première inexpérience, +cette impudeur se voile sous les grâces de la +jeunesse et ressemble à la confiante sincérité de l'enfance; +mais, dès leur premier pas dans le vice, tout leur +devient mensonge et bassesse. J'ai vu tout cela, et pourtant +je n'aurais jamais pu soupçonner Fernande; et me +voici aussi surpris, aussi atterré de stupeur, que s'il s'était +opéré quelque révolution dans le cours des astres.</p> + +<p>À présent il s'agit de savoir ce que j'ai à faire. Pour +moi, je ne suis pas embarrassé de ce que je deviendrai: +le mépris est l'appui le plus fort sur lequel puisse se reposer +une âme désolée; je partirai, et ne la reverrai que +lorsque mes enfants seront en âge de recevoir l'impression +funeste de son exemple et de ses leçons; alors je les +lui retirerai et je lui assurerai une existence riche et indépendante. +O Dieu! ô Dieu! était-ce ainsi que j'avais +rêvé son avenir et le mien? Mais elle a menti sans pâlir, +elle m'a embrassé sans honte et sans confusion, elle m'a +reproché de ne pas l'aimer assez, le jour où elle me trompait! +Qui pouvait prévoir que c'était là un coeur vil, avec +lequel il n'y aurait pas d'autre parti à prendre que l'oubli?</p> + +<p>Je n'attends de toi qu'un service: c'est que tu ne fasses +paraître aucune émotion et que tu l'observes attentivement +pendant plusieurs jours. Je crois qu'elle aime ses +enfants; il m'a semblé qu'elle redoublait pour eux de +soins et de te adresse, depuis qu'elle a trouvé dans une +autre affection que la mienne le bonheur dont elle était +avide. Pourtant je veux savoir si je ne me trompe pas, et +si ce nouvel amour ne lui fera pas oublier et mépriser +les lois sacrées de la nature. Hélas! j'en suis maintenant +à la croire capable de tous les crimes! Observe-la, entends-tu? +et si mes enfants doivent souffrir de sa passion, +condamne-la sans pitié; je veux alors les reprendre sur-le-champ, +et partir avec eux sans aucune explication.</p> + +<p>Mais non, ce serait trop cruel. Elle peut les négliger +pendant quelques jours sans cesser de les aimer; lui arracher +ses enfants au berceau! ses enfants, qu'elle allaite +encore! Pauvre femme! ce serait un trop rude châtiment. +C'est une mauvaise et ignoble nature de femme; +mais elle a au moins pour eux l'amour que les animaux +ont pour leur famille. Je les lui laisserai, et tu resteras +auprès d'eux; tu veilleras sur eux, n'est-ce pas? Adieu. +J'attends ta réponse par le courrier que je t'envoie. Dis à +Fernande que mes affaires me retiennent encore ici, et +que je fais demander des nouvelles de mon fils que j'ai +laissé souffrant. Mes pauvres enfants!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XLVII.</h3> + +<h3>DE SYLVIA A JACQUES.</h3> + +<p>Tu te trompes, sur l'âme de notre père! je jure que +tu te trompes: Fernande n'est pas coupable; l'homme +que tu as vu n'est pas son amant, c'est le mien, c'est +Octave. Je l'ai vu, je sais qu'il est ici, et que c'est lui qui +rôde autour de la maison. Je le croyais parti; mais si tu +as vu un homme parler à Fernande, ce ne peut être que +lui. Il se sera adressé à elle pour qu'elle le réconcilie avec +moi. Le baiser que tu as entendu aura été déposé sur sa +main. Octave n'est pas un grand caractère, et il me reste +peu d'amour pour lui; mais c'est au moins un honnête +homme, et je le sais incapable de chercher à séduire ta +femme. Quant à elle, il est impossible qu'elle se laisse séduire +ainsi et qu'elle sache mentir avec cet aplomb. Je ne +sais rien encore; ce qui se passe me semble bizarre, et je +ne me chargerai pas de t'en donner l'explication à présent. +Je ne sais comment ils peuvent être déjà amis, mais ils +ne sont point amants, j'en réponds. Je connais, non leur +conduite actuelle, mais leur âme. Ne juge donc pas, +tiens-toi tranquille, attends; demain tu sauras tout, j'espère. +Je suis fâchée de ne pouvoir te donner une explication +plus satisfaisante aujourd'hui, mais je ne veux +point questionner Fernande; je ne veux pas qu'elle se +doute de tes soupçons. Tout ce que je puis oser te dire, +c'est qu'elle ne les mérite pas. Adieu, Jacques; tâche de +dormir cette nuit. Quoi qu'il arrive, je ferai ce que tu +voudras; ma vie t'appartient.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XLVIII.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A OCTAVE.</h3> + +<p>Courage! mon ami, courage! j'ai parlé enfin à Sylvia, +et j'espère; j'ai trouvé une occasion favorable. Vous m'aviez +tellement recommandé de ne rien précipiter, que je +tremblais d'agir trop vite; mais, d'un autre côté, je craignais +de ne jamais retrouver un moment aussi propice. +Jamais je n'avais vu Sylvia aussi prévenante, aussi bonne, +aussi expansive avec moi; elle semblait désirer de m'entendre. +Elle est venue dans ma chambre hier soir, et m'a +demandé pourquoi j'étais triste. Je le lui ai dit: Jacques +lui avait écrit de Blosse pour avoir des nouvelles des enfants, +et il ne m'avait pas adressé une ligne. Je ne peux +pas m'offenser de cette préférence si marquée pour Sylvia, +mais je puis m'affliger du tort qu'elle me fait. Je le +lui ai dit ingénument. Elle m'a embrassée avec effusion +en me disant: «Est-il possible, ma pauvre enfant, que +je sois un sujet de chagrin pour toi, moi qui espérais +contribuer à ton bonheur, et l'entretenir, sinon l'augmenter, +par ma tendresse? Eh quoi! Fernande, crois-tu +donc que je sois une femme aux yeux de Jacques?—Non, +lui ai-je répondu; je sais, ou du moins je crois savoir +que tu es sa soeur, mais je n'en suis que plus sûre +de mon malheur: il t'aime mieux que moi.—Non, Fernande! +non, s'est-elle écriée. S'il en était ainsi, j'estimerais +et j'aimerais moins Jacques. Tu es ce qu'il a de +plus cher au monde, tu es son amante, la mère de ses +enfants. Et tu l'aimes par-dessus tout, n'est-il pas vrai?—Par-dessus +tout, ai-je répondu.—Et tu n'as jamais +eu un tort grave envers lui?—Jamais, ai-je dit avec assurance, +j'en prends Dieu à témoin.—En ce cas, tu n'as +rien à craindre, a-t-elle repris; il est vrai que Jacques +est sévère et inexorable dans de certaines occasions, mais +il est doux et tolérant pour les petites fautes. Sois sûre, +Fernande, que ton sort est bien beau, et que, si tu en es +mécontente, tu es ingrate. Hélas! que ne donnerais-je +pas pour changer avec toi? Tu peux aimer de toutes les +forces de ton âme, tu peux vénérer l'objet de ton amour, +tu peux t'abandonner tout entière; c'est un bonheur que +je n'ai jamais goûté.—Est-il bien vrai, me suis-je écriée +en passant un bras autour de son cou; n'as-tu jamais +aimé?—J'ai aimé un être que je n'ai point possédé et +que je ne posséderai jamais, a-t-elle dit, parce qu'il +n'existe pas. Tous les hommes que j'ai essayé d'aimer +lui ressemblaient de loin, mais, vus de près, ils redevenaient +eux-mêmes, et je ne les aimais plus du moment +où je les connaissais.—Oh! mon Dieu, lui ai-je dit, tu +as donc essayé bien des fois?—Oui, bien des fois, m'a-t-elle +répondu en riant, et presque toujours mon amour +était fini la veille du jour que j'avais fixé pour en faire +l'aveu; deux fois seulement il a été plus loin; la seconde +même, il a supporté quelques épreuves assez graves, et, +après s'être presque éteint, il s'est parfois presque rallumé, +mais pas assez pour employer tout ce que mon +âme se sent de force pour aimer.—Ce n'est donc pas +par froideur et par impuissance de coeur que tu veux te +vouer à la solitude?—Non, c'est tout le contraire, c'est +par excès de richesse et d'énergie. Je me sens dans l'âme +une soif ardente d'adorer à genoux quelque être sublime +et je ne rencontre que des êtres ordinaires; je voudrais +faire un dieu de mon amant, et je n'ai affaire qu'à des +hommes.»</p> + +<p>Alors, la voyant si bien en train de causer, je l'ai interrogée +plus particulièrement sur son dernier amour, et +lui ai fait beaucoup de questions sur votre caractère. +Elle m'a dit que vous étiez le premier des hommes qu'elle +ait connus, et le dernier des amants qu'elle ait rêvés. +«Mais, m'a-t-elle dit tout à coup, est-ce que Jacques ne +t'en a jamais parlé?—Jamais.—Est-ce qu'il ne t'a pas +lu quelquefois mes lettres depuis ton mariage?—Jamais.—Il +a eu tort, a-t-elle repris; mais toi, ne penses-tu +rien de son caractère et de sa figure? Ne l'as-tu jamais +vu rôder dans le parc? Ne trouves-tu pas qu'il joue du +hautbois avec beaucoup d'expression?—Ah! méchante +Sylvia! me suis-je écriée; tu savais donc bien qu'il est +ici?—Et que t'a-t-il dit? a-t-elle repris en riant, car +il t'a écrit.» Alors je me suis jetée dans ses bras et presque +à ses pieds, et je lui ai parlé avec tout le dévouement +et toute l'ardeur de l'amitié que je vous ai vouée. +En m'écoutant, son visage avait une étrange expression +de plaisir et d'intérêt. Oh! je l'espère, Octave, elle vous +aime plus qu'elle ne le dit, plus qu'elle ne le pense. Elle +m'interrompit pour me demander quel jour je vous avais +vu pour la première fois et comment vous m'aviez abordée. +Cela m'embarrassa un peu; cependant je lui racontai +à peu près tout, et je lui demandai à mon tour comment +elle savait nos relations. «Parce que j'ai vu par +hasard un billet à ton adresse dans les mains de Rosette, +et que j'ai reconnu le caractère de la suscription... Ne +pourrais-tu me montrer un de ces billets? a-t-elle ajouté; +je serais curieuse de voir de quelle façon il parle de moi.» +J'ai couru chercher l'avant-dernier<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>, où il est exclusivement +question d'elle. Elle l'a lu très-vite, et me l'a rendu +en souriant; elle s'est promenée dans l'appartement avec +quelque agitation, comme fait Jacques quand il hésite à +prendre un parti, puis elle m'a dit en prenant son bougeoir: +«Adieu, Fernande; donne-moi deux ou trois jours pour +te répondre touchant ce que je compte faire d'Octave; +pour aujourd'hui, je souhaite qu'il dorme aussi bien que +moi.» Mais quoiqu'elle affectât un ton moqueur, il y +avait sur son visage un rayonnement inaccoutumé. Elle +m'embrassa si affectueusement, et me dit des choses si +bonnes et si tendres pour mon compte, que je la crois +enchantée de ma conduite; elle ne demandait qu'à écouter +votre avocat pour vous absoudre. Espérez, Octave, espérez; +à présent qu'elle sait nos manoeuvres, il est inutile +que nous nous voyions à son insu. Attendons un peu; si +je vois que sa miséricorde fasse d'heureux progrès, je +vous ferai venir ici, et vous vous jetterez à ses pieds. +Mais je crois qu'elle veut consulter Jacques auparavant; +laissez-la faire, puisque cela est inévitable. O mon ami! +que je serais fière et heureuse si je réussissais à vous rendre +le bonheur! Est-il encore possible pour moi? La +conduite froide de Jacques à mon égard me désespère et +me décourage presque d'aimer. Je tâcherai de vivre d'amitié; +votre joie remplira mon âme et me tiendra lieu +de celle que je ne goûte plus.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Le lecteur ne doit pas oublier que beaucoup de lettres ont été supprimées +de cette collection. Les seules que l'éditeur ait cru devoir publier +sont celles qui établissent certains faits et certains sentiments nécessaires +à la suite et à la clarté des biographies; celles qui ne servaient qu'à confirmer +ces faits, ou qui les développaient avec la prolixité des relations +familières, ont été retranchées avec discernement. (<i>Note de l'éditeur</i>.)</blockquote> +<br><br><br> + + +<h3>XLIX.</h3> + +<h3>DE SYLVIA A JACQUES.</h3> + +<p>Je te l'ai dit, Jacques, tu t'es trompé; Fernande est +pure comme le cristal; le coeur de cette enfant est un +trésor de candeur et de naïveté. Pourquoi t'es-tu fait +tant souffrir? Ne sais-tu pas qu'en de certaines occasions +il faut refuser le témoignage même des yeux et des +oreilles? Pour moi, il y a encore des circonstances inexplicables +dans cette aventure, celle du bracelet, par +exemple. Je n'ai pu trouver un moyen d'interroger Fernande +à cet égard; il eût fallu laisser percer tes remarques +et tes soupçons, et il ne faut pas que Fernande se +doute jamais que tu l'as condamnée sans l'entendre.</p> + +<p>Mais comme son innocence dans tout le reste est aussi +évidente pour moi que le soleil, aussi prouvée que l'existence +du monde, je crois pouvoir assurer que tu t'es +trompé en croyant entendre le mot de bracelet, et que +la marque du bijoutier n'a jamais existé que sur l'un des +deux. S'il y a quelque mystère à cet égard entre eux, +sois sûr qu'il est aussi puérilement innocent que le reste. +Reviens, je te raconterai tout, je te donnerai sur tout les +explications les plus satisfaisantes. Je sais ce qu'ils s'écrivaient, +j'ai vu les lettres; je sais ce qu'ils se disaient, +Fernande m'a tout dit avec candeur: ce sont deux enfants. +Fernande eût agi d'une manière imprudente avec +un autre homme qu'Octave; mais Octave a l'ingénuité et +toute la loyauté d'un Suisse. Reviens, nous parlerons de +tout cela. Ne me demande pas pourquoi je ne t'ai pas +dit qu'Octave était ici; je le savais, je l'avais reconnu +sous un déguisement à la dernière chasse au sanglier que +nous avons faite. Il eût fallu, pour te faire comprendre sa +conduite étrange et romanesque, t'avouer que je t'avais +fait un petit mensonge en te disant qu'Octave avait renoncé +à moi, et que nos liens étaient rompus d'un mutuel +accord. Il est bien vrai que j'avais rompu les miens, +mais sans le consulter, et sans savoir à quel point il souffrirait +de ce parti. Tu me mandais que ma présence te +devenait nécessaire. J'aimais encore Octave, mais sans +enthousiasme et sans passion. Ce que j'aime le mieux au +monde, c'est toi, Jacques, tu le sais; ma vie t'appartient; +je te dois tout, je n ai pas d'autre devoir, pas d'autre +bonheur en ce monde que de le servir. J'ai donc quitté +Genève sans hésiter, et, pour prévenir des explications +inutiles et pénibles, je suis partie sans voir Octave et +sans lui faire d'adieux. Je savais que cette nouvelle séparation +lui ferait beaucoup de mal; je savais que mon +affection ne pouvait jamais lui faire de bien, et qu'il +souffrirait moins, s'il parvenait à y renoncer, que s'il +continuait cette lutte entre l'espoir et le découragement, +à laquelle il est livré depuis plus d'un an. Je croyais que +cette rupture serait d'autant plus facile que je ne lui disais +point où j'allais, et que le temps qu'il perdrait à me +chercher serait autant de gagné pour se consoler. Je t'ai +dit qu'il m'avait laissée partir sans regret, parce que tu +te serais imaginé que je venais de te faire un sacrifice, et +cette idée aurait gâté le bonheur que tu éprouvais à me +voir. Non, ce n'était pas un sacrifice bien grand, mon +ami; je n'ai réellement plus d'amour pour Octave. Il est +vrai qu'il m'est cher encore comme un ami, comme un +enfant adoptif, et que, dans le secret de mon coeur, j'ai +pleuré sa douleur, et demandé à Dieu de l'alléger en me +la donnant; mais combien je suis dédommagée aujourd'hui +de ces peines secrètes, en voyant que je te suis +utile et que j'ai fait quelque bien à Fernande.</p> + +<p>D'ailleurs, tout est réparé: Octave a découvert ma +retraite; il est venu chanter et soupirer sous mon balcon, +comme un amant de Séville ou de Grenade; il a +conté ses chagrins à Fernande, et l'a conjurée d'intercéder +pour lui. Que pourrais-je refuser à Fernande? Reviens; +et, pour que les choses se passent convenablement, +charge-toi de nous présenter l'un à l'autre et de l'inviter +à demeurer quelque temps avec nous. Je prends sur moi +de le faire partir sans cris et sans reproches; car je ne +prévois pas que l'envie me vienne de vous quitter pour +le suivre.</p> +<br><br><br> + + +<h3>L.</h3> + +<h3>DE SYLVIA A OCTAVE.</h3> + +<p>Vous êtes un fou, et vous avez failli nous faire bien du +mal. Ne vous voyant plus reparaître, j'avais espéré que +vous étiez parti, tandis que vous vous amusiez à jouer +avec le repos et l'honneur d'une famille. Êtes-vous si +étranger aux choses de ce monde? Vous qui me reprochez +sans cesse de mépriser trop le côté réel de la vie, +ne savez-vous pas que la plus pure des relations entre +un homme et une femme peut être mal interprétée, même +par les personnes les plus douces et les plus honnêtes? +Vous qui m'avez blâmée avec tant d'amertume quand +j'exposais ma réputation aux doutes des indifférents par +une conduite trop indépendante, comment êtes-vous +assez irréfléchi ou assez égoïste pour exposer aujourd'hui +Fernande aux soupçons de son mari? Heureusement +il n'en a point été ainsi, et Jacques ne s'est aperçu +de rien; mais j'ai découvert les enfantillages de votre +conduite. Tout autre que moi aurait jugé sur les apparences; +heureusement je vous sais honnête homme, et je +connais la sainteté du coeur de Fernande. Mais que +doivent penser les domestiques et les paysans que vous +mettez dans la confidence de vos rendez-vous puérils? +L'homme chez qui vous demeurez et la femme de +chambre qui accompagne Fernande aux Quatre-Sentiers, +croyez-vous qu'ils jugent vos entretiens innocents et +qu'ils gardent bien scrupuleusement le secret? Tous ces +mystères sont d'ailleurs inutiles: que ne m'écriviez-vous +directement? ou, si vous pensiez avoir besoin d'un avocat, +que ne vous adressiez-vous à Jacques, qui a pour +vous de l'amitié, et qui a sur mon esprit bien plus d'influence +que Fernande? Je ne conçois pas cette niaiserie +de n'oser pas vous présenter vous-même; il faut promptement +terminer et réparer vos imprudences. Habillez-vous +comme tout le monde demain, et venez dîner avec +nous. Jacques vous invitera à passer quelque temps au +château; vous devez accepter. Mais, écoutez, Octave.</p> + +<p>Je n'ai point d'amour pour vous; j'ai cru en avoir autrefois, +peut-être même en ai-je eu. Depuis longtemps +je ne sens plus que de l'amitié dans mon coeur; n'en +soyez pas blessé, et croyez que ce que je vous ai dit est +très-réel et très-sincère. Je n'ai d'amour pour aucun autre +et je ne crois pas en avoir jamais. Cessez d'attribuer à un +caprice ou à une tristesse passagère la résolution que +j'ai prise de ne plus être votre maîtresse. Les embrassements +de l'amour ne sont beaux qu'entre deux êtres qui +le ressentent; c'est profaner l'amitié que de les lui imposer. +Quels plaisirs purs pourriez-vous goûter dans mes +bras désormais, sachant que je ne vous y reçois que par +dévouement? Cessez donc d'y songer, et soyons frères. +Je ne vous retire qu'un plaisir devenu stérile; ce n'est +pas moi, c'est vous qui avez détruit ce que vous m'inspiriez +d'enthousiasme et de passion. Mais ne revenons pas +sur d'inutiles reproches; ce n'est pas votre faute si je me +suis trompée. Je puis vous dire que l'amitié et l'estime +ont survécu dans mon âme à l'amour, et que rarement +une femme peut rendre ce témoignage à l'homme qu'elle +connaît aussi intimement que je vous connais. Si vous +dédaignez mon amitié et si vous la refusez, il est inutile +de rester longtemps ici; quelques jours suffiront pour +réparer vos étourderies; si vous l'acceptez, au contraire, +nous serons tous heureux de vous garder parmi nous le +plus que nous pourrons, et la tendresse de mon affection +fraternelle s'efforcera de vous faire oublier la dureté de +ma franchise.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LI.</h3> + +<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3> + +<p>Je serai demain auprès de toi; aujourd'hui je suis +malade. Je me suis senti comme foudroyé par la fièvre +en lisant ta lettre; jusque-là j'étais si agité que je ne +sentais pas mon mal; aussitôt que mon être moral a été +guéri, mon être physique s'est aperçu du choc terrible +qu'il avait reçu, et il a semblé vouloir se dissoudre. Pendant +quelques heures j'ai cru que j'allais mourir, et je +songeais à te faire appeler, quand une saignée, que le +médecin du village voisin m'a faite à propos, est venue +me soulager; je serai tout à fait bien demain. Ne prends +point d'inquiétude et ne dis rien à Fernande.</p> + +<p>Je l'ai accusée injustement, j'ai été coupable envers +elle; je ne lui en demanderai point pardon, ces sortes +d'aveux aggravent le mal; mais je réparerai ma faute. +Je sens que mon affection pour elle n'a rien perdu de sa +ferveur, et que la souffrance n'a point affaibli les facultés +aimantes de mon coeur. J'ignore si je puis encore appeler +amour le sentiment que Fernande a pour moi; j'en +doute, car elle a bien souffert de cet amour, et je ne +crois pas qu'elle puisse, comme moi, souffrir sans se dégoûter. +Pour moi, il me semble que je suis le même qu'au +jour où je l'ai pressée dans mes bras pour la première +fois; la même chaleur sainte et bienfaisante entretient la +jeunesse de mon coeur; je suis aussi dévoué, aussi sûr +de moi, aussi calme pour supporter les douleurs journalières +qu'engendre l'intimité. Je ne sens pas la moindre +amertume contre le passé, pas le moindre ennui du présent, +pas le moindre découragement devant l'avenir; oui, +je l'aime encore comme je l'aimais; seulement je suis +un peu moins heureux.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/14.png"></p> + +<p>Octave me paraît fort extravagant en tout ceci; mais +c'est peut-être son caractère, et alors il n'y a pas de reproche +à lui faire. Tu as raison de penser qu'il faut couper +court promptement à ce manège puéril, et réparer, +aux yeux de nos gens, le mauvais effet qu'il a dû produire. +Il n'y a pas d'explication possible à leur donner; +il y en aurait qu'il ne faudrait pas en prendre la peine. +Mais une prompte <i>bonne intelligence</i> entre nous quatre, +et Octave assis à notre table pendant une ou plusieurs +semaines, répondront victorieusement à tous les mauvais +commentaires.</p> + +<p>Tu t'excuses de m'avoir caché ton sacrifice; car c'en +était un, Sylvia. Je connais ton coeur; je sais ce que ton +noble orgueil et ta paisible fermeté cachent de tendresse +et de compassion; je sais que tu as dû pleurer les larmes +d'Octave, et que tu ne l'as pas affligé sans déchirer ton +âme. Tu dis que ce que tu as de plus cher au monde, +c'est moi. Bonne Sylvia! ce que tu as de plus cher au +monde, tu ne l'as pas encore rencontré. Le rencontreras-tu +jamais, et, si cela arrive, sera-ce pour ton bonheur +ou pour ton malheur?</p> + +<p>Quant à Octave, je te supplie d'avoir beaucoup de +douceur et de bonté avec lui; il est bien assez à plaindre +de ne pouvoir être aimé de toi; épargne-lui les reproches. +Pour moi, quelque étrange qu'ait été son procédé en s'adressant +à ma femme plutôt qu'à moi, je lui témoignerai +l'amitié et l'estime qu'il mérite. A demain donc! tu m'as +sauvé, Sylvia; sans toi je partais, j'abandonnais Fernande; +j'étais à jamais criminel et malheureux. Pauvre +Fernande! brave Sylvia! oh! je vais être encore bien +heureux, je le sens. Et mes enfants que je croyais ne +plus revoir que dans cinq ou six ans, mes chers enfants +que je vais couvrir de douces larmes!</p> + + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/15.png"></p> +<br><br><br> + +<h3>LII.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE.</h3> + +<p>Pour le coup, mon amie, je ne puis ni me fâcher, ni +m'affliger de ta lettre; elle est burlesque, voilà tout. Je +suis tentée de croire que tu es gravement malade, et que +tu m'as écrit dans l'accès de la fièvre. S'il en était ainsi, +je serais bien triste; et je souhaite me tromper, d'autant +plus que je ne voudrais pas perdre une si bonne occasion +de rire. L'immuable raison et l'auguste bon sens ont +donc aussi leurs jours de sommeil et de divagation! +Chère Clémence, ton état m'inquiète, et je te conjure de +présenter ton pouls au médecin.</p> + +<p>Malgré tous tes beaux pronostics et tes obligeantes +condamnations, rien de ce que tu as prévu n'est arrivé. +Je ne suis pas plus amoureuse de M. Octave que M. Octave +n'est amoureux de moi. Nous nous aimons beaucoup +et très-sincèrement, il est vrai; mais je n'ai d'amour que +pour Jacques, et Octave n'a d'amour que pour Sylvia. +Il la connaissait si bien, et il m'avait si peu trompée, +que Sylvia m'a confirmé mot pour mot tout ce qu'il m'avait +dit de leurs amours et de leurs querelles. J'ai obtenu +qu'elle lui rendît au moins son amitié, et ce matin +Jacques m'a aidé à les réconcilier. J'étais un peu inquiète +de Jacques, qui a passé quatre jours à la ferme +de Blosse, et qui ne m'a pas écrit pendant tout ce temps, +bien qu'il envoyât tous les jours un courrier à Sylvia; +enfin, ils m'ont avoué ce matin que Jacques avait été +très-malade et presque mourant pendant plusieurs heures. +Il est encore d'une pâleur mortelle; jamais je ne l'ai vu +si beau qu'avec cet air abattu et mélancolique. Il y a +dans ses manières une langueur et dans ses regards +une tendresse qui me rendraient folle de lui si je ne +l'étais déjà. Mais je te demande pardon; cela est en contradiction +ouverte avec ce que ta sagesse et ta pénétration +ont décrété. Heureusement Jacques n'a pas apposé +sa signature à ces majestueux arrêts, et jamais je ne l'ai +vu si expansif et si tendre avec moi. En vérité, les beaux +jours de notre passion sont revenus, ne t'en déplaise, ma +chère Clémence.</p> + +<p>Pour continuer ce récit, je te dirai donc que j'avais +donné rendez-vous à Octave, et que pendant le déjeuner, +le son du hautbois s'est fait entendre sous la fenêtre. Il +fallait voir la figure des domestiques! «Le revenant, le +revenant en plein jour! disaient-ils d'un air stupéfait.—Allons, +Fernande, m'a dit Jacques en souriant, va chercher +ton protégé;» et, comme Octave achevait son chant, +Sylvia et mon mari ont battu des mains en riant. J'ai +quitté la table et j'ai mis ma serviette sur la tête d'Octave +pour en faire un revenant. Il est entré ainsi d'un air mystérieux, +et je l'ai conduit aux pieds de Sylvia, qui lui a +découvert la figure, et lui a donné un soufflet sur une +joue et un baiser sur l'autre. Jacques l'a embrassé et l'a +invité à rester avec nous tant qu'il voudrait, en lui promettant +de rendre Sylvia plus humaine pour lui. Octave +était ému et timide comme un enfant; il s'efforçait d'être +gai, mais il regardait Sylvia avec une expression de +crainte et de joie. Moi, qui ai bonne espérance de tout +cela, et qui ai retrouvé aujourd'hui Jacques si aimable +pour moi, j'étais transportée au point de pleurer comme +une niaise à chaque mot qu'on disait de part et d'autre. +Enfin, nous avons fait déjeuner Octave, qui n'avait pas +mangé de la journée et qui s'est mis à dévorer. Il était +assis entre Sylvia et moi; Jacques fumait près de la fenêtre, +et nous ne nous parlions plus qu'avec les yeux; +mais que de joie et de bien-être nous avions tous dans le +coeur! Sylvia plaisantait un peu Octave sur ce grand +appétit, qui n'avait rien, disait-elle, du héros de roman. +Il s'en vengeait en lui baisant les mains, et de temps en +temps il pressait la mienne; il me l'a baisée aussi en +se levant de table, et Jacques, s'approchant de nous, +lui a dit en m'embrassant: «Je vous remercie d'avoir de +l'amitié pour elle, Octave; c'est un ange, et vous l'avez +deviné.» Le reste de la journée s'est passé à courir et à +faire de la musique. Le berceau de mes enfants est toujours +auprès de nous, que nous nous mettions au piano +ou que nous soyons assis dans le jardin. Octave a comblé +mes jumeaux de caresses et de petits soins; il aime +les enfants à la folie, et trouve les miens charmants; il +les endort au son du hautbois d'une manière magique, +comme tu dis, et Jacques se plaît beaucoup à voir opérer +le magicien. Enfin, nous avons eu un jour bien beau et +bien pur. Nous allons avoir, j'espère, une vie un peu +différente de celle que, dans ta riante imagination, tu +m'avais préparée. Je suis vraiment désolée d'avoir à te +contrarier, ma bonne Clémence, en te déclarant que +cette fois ton grand savoir est en défaut, et que je ne +suis pas encore perdue. Je te remercie de l'arrêt irrévocable +par lequel tu me condamnes à l'être avant peu; +la prédiction me paraît charitable et l'expression fort +belle; mais je te demanderai la permission d'attendre +encore quelques jours avant de me laisser choir dans le +précipice. Et toi, Clémence, quand te maries-tu? Est-ce +que tu ne t'ennuies pas un peu du célibat? Es-tu toujours +bien contente d'être au couvent à vingt-cinq ans? N'est-ce +pas une bien belle chose d'être veuve, indépendante et +sans amour? J'envie ton sort! Tu ne te <i>perdras</i> pas; tu +t'es mise derrière la grille et sous les verrous pour être +plus sûre de ton bonheur et de ta vertu; tu sais qu'ainsi +gardés ils ne s'échapperont pas. Permets-moi d'aimer +encore mon mari quelques années avant d'entrer dans +cette auguste permanence. Adieu, ma belle; bien du +plaisir! Je vais tacher de prendre goût à ton sort, et de +me détacher des affections humaines, pour entrer dans +l'impassibilité du néant intellectuel.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LIII.</h3> + +<h3>D'OCTAVE A HERBERT.</h3> + +<p>Je ne sais pas trop ce qui se passe dans ma tète; je ne +dors pas, j'ai la fièvre, je suis comme un homme qui +commence à s'énamourer; mais de qui serais-je amoureux, +si ce n'est de Syivia? Pourtant je n'en sais rien; +je vis auprès de deux femmes charmantes, et il me +semble être également épris de toutes deux. Je suis ému, +content, actif; je m'amuse de tout: j'ai des envies de +rire comme un enfant et des envies de gambader comme +un jeune chien. Peut-être que j'ai enfin trouvé la manière +de vivre qui me convient. Ne rien faire d'obligatoire; +m'occuper doucement de dessin et de musique, +habiter un beau et tranquille pays avec d'aimables amis, +aller à la chasse, à la pêche, voir autour de moi des +êtres heureux du même bonheur et remplis des mêmes +goûts; oui, cela est une douce et sainte vie.</p> + +<p>Je t'avouerai que je commençais à devenir sérieusement +amoureux de Fernande lorsque heureusement Sylvia +a découvert le roman et l'a terminé avec quelques +reproches et une poignée de main. Elle a bien fait: ce +roman me montait trop au cerveau; ces rendez-vous, ces +forêts, ces nuits d'été, ces billets, ces douces confidences, +Fernande affligée de la froideur de son mari, et répandant +ses belles larmes dans mon sein, tout cela devenait +trop enivrant pour ma pauvre tête. Je ne pensais pas +plus à Sylvia que si elle n'eût jamais existé, et je fuyais +toutes les occasions de réussir dans ma prétendue entreprise. +Je ne saurais avoir beaucoup de remords de toutes +les folies qui m'ont passé par l'esprit durant ces jours +de bonheur et d'imprudence. Quel autre à ma place +n'eût fait pis? Mais je suis un scélérat fort ingénu, et +je trouve mon bonheur dans la pensée et dans l'espoir +du crime plutôt que dans le crime lui-même. J'ai horreur +des plaisirs qu'il faut acheter par des perfidies et payer +par des remords. Attirer Fernande à un rendez-vous et +baiser doucement ses mains, en m'entendant appeler +son ami et son frère, me semblait beaucoup plus agréable +que de recevoir les embrassements de la passion et du +désespoir.... Je n'ai jamais séduit personne, et je ne +crois pas que les reproches et les terreurs d'une femme +rendent bien heureux; et puis il y a un étrange plaisir +à protéger et à respecter une pudeur qui se confie et +s'abandonne à vous! L'idée que j'étais le maître de +bouleverser cette âme naïve et de ravir ce trésor suffisait +à mon orgueil; je goûtais un raffinement de vanité à la +voir se livrer, et à ne pas vouloir abuser de sa confiance.</p> + +<p>Cependant je commençais à être trop ému; je ne savais +plus ce que je disais, et si Fernande n'a pas deviné +ce qui se passait en moi, il faut qu'elle soit aussi pure +qu'une vierge. Je crois en effet qu'elle est ainsi, et cela +augmente mon respect, mon enthousiasme, dirai-je mon +amour? Eh bien, oui, pense de moi ce que tu voudras, +je suis amoureux d'elle au moins autant que de Sylvia. +Qu'est-ce que cela fait? Je ne serai plus l'amant de Sylvia, +et je ne chercherai jamais à être celui de Fernande. +Sylvia m'a déclaré formellement, clairement et obstinément, +que nous serions désormais amis, et rien de plus. +Je ne sais si c'est un parti pris ou une épreuve à laquelle +elle veut me soumettre; pour moi, je suis un peu las de +ses caprices, et je sens que le dépit m'aidera puissamment +à m'en consoler. Ce qu'il y a de certain, c'est que +Sylvia se trompe si elle me croit d'humeur à accepter +son pardon plus tard; je renonce à son amour, et le mien +achèvera de s'éteindre avant qu'elle ait pris soin de le +rallumer.</p> + +<p>Malgré cette passion étrange et les rapports un peu +problématiques que nous avons ensemble, il est impossible +d'avoir une existence plus douce que la nôtre. +Jacques, Sylvia et Fernande sont des amis d'élite certainement, +des intelligences pures et dégagées de tous les +préjugés, de toutes les considérations étroites et vulgaires. +Sylvia va trop loin dans cette indépendance pour +rendre un amant heureux; mais, à ne la contempler +qu'à la lumière de l'amitié, c'est un être d'une originalité +sublime. Jacques a beaucoup de ses idées et de +ses sentiments; mais il est moins absolu, et son caractère +est plus aimable et plus doux. Je ne le connaissais +pas, je l'avais mal jugé; la manière dont il m'a accueilli, +la confiance qu'il me témoigne, la loyauté avec laquelle +il accepte ma prétendue amitié pour sa femme, ont quelque +chose de si noble et de si grand que je me mépriserais +du jour où je songerais à le trouver ridicule. Trahir +cette confiance, c'est une idée qui me fait horreur, une +tentation que je n'ai pas besoin de combattre. L'amour +que Fernande a pour lui, et que j'admire comme un des +côtés les plus divins de son âme, suffit pour la préserver +à jamais. Je ne sais pas comment je ferai pour me séparer +d'elle, pour renoncer à passer mes jours à ses côtés, +mais il est certain que je m'en séparerai sans lui laisser +d'amertume et sans emporter de remords.</p> + +<p>Je voudrais trouver un moyen de m'établir dans leurs +environs et de les voir tous les jours sans demeurer chez +eux, et sans dépendre d'un caprice de Sylvia, qui peut +m'éloigner demain du toit qu'elle habite sans que j'aie +rien à dire, puisque je suis censé n'y être que pour elle +et d'après sa permission. Il y a une jolie petite maison +qui a servi autrefois de presbytère, et qui est dans une +situation délicieuse, à une demi-lieue dans la montagne; +si je pouvais faire déguerpir le vieux militaire qui l'occupe +en lui payant le double de son loyer, je serais le +plus heureux et le mieux logé des hommes. Envoie-moi +une petite somme que mon régisseur te portera, et toute +la musique qui est dans ma chambre. Si je m'établis +dons mon presbytère, je veux que tu viennes passer le +reste de la belle saison avec moi. Tu es un peu amoureux +de Sylvia, quoique tu ne t'en sois jamais vanté. Nous +vivrons tous deux de chasse, de pèche, de musique et +d'amour contemplatif.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LIV.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE.</h3> + +<p>Non, mon amie, non, je ne suis pas en colère; il est +possible que j'aie eu un moment d'aigreur et d'ironie en +te répondant: ta lettre était si dure et si cruelle! mais +je le jure que la mienne a suffi pour épancher tout mon +dépit, et qu'après l'avoir écrite je n'ai pas plus pensé à +notre querelle que s'il ne se fût rien passé. Si j'ai été +trop loin dans ma réponse, pardonne-moi, et, une autre +fois, ménage-moi un peu plus. Vraiment, je n'avais pas +mérité des leçons si dures; je m'étais conduite un peu +follement, il est vrai; mais mon coeur était resté si étranger +aux sentiments que tu me supposes, que, cette fois, +je ne pouvais accepter ton arrêt comme une vérité utile. +Il me semblait voir dans ta manière de me traiter une +sorte de mépris que je ne pouvais pas et que je ne devais +pas supporter. Pour l'amour de Dieu, n'en parlons plus +jamais! Tu m'as boudée bien longtemps, et tu as attendu +trois lettres de moi pour me dire enfin que tu étais fâchée. +J'espère que tu verras dans ma persévérance à +t'écrire une amitié à l'épreuve des mortifications de +l'amour-propre: il en doit être ainsi. Oublie donc toute +rancune, et reviens à moi comme je reviens à toi, sincèrement +et avec joie.</p> + +<p>Tu me montres tant d'indifférence et tu te déclares si +étrangère désormais à ce qui me concerne, que je n'ose +presque plus t'en parler. Cependant je veux te forcer à +reprendre notre correspondance telle qu'elle était. Il +m'était si agréable de te raconter toute ma vie, semaine +par semaine! Il me semblait avoir allégé mes chagrins +de moitié quand je te les avais confiés; il est vrai qu'à +présent je n'ai plus de chagrins. Jamais je n'ai été plus +heureuse et plus tranquille. Toutes les petites blessures +que nous nous faisions, Jacques et moi, sont à jamais +cicatrisées; rien ne nous fait plus souffrir: nous nous +entendons sur tout, nous nous devinons. J'étais bien coupable +envers lui, et je ne conçois plus, comment j'ai pu +l'accuser si souvent, lui qui n'a qu'une pensée et qu'un +voeu dans l'âme, mon bonheur. Tout cela me semble un +rêve aujourd'hui, et je ne peux m'expliquer ce que j'étais +alors; peut-être que nous étions trop seuls vis-à-vis l'un +de l'autre et trop inoccupés. Un peu de société et de distraction +est nécessaire a mon âge et même à celui de +Jacques; car il est aussi plus heureux depuis que nous +vivons en famille. Je t'ai dit qu'Octave s'était installé à +une demi-lieue d'ici, dans une petite habitation charmante +où nous allons tous lui demander à déjeuner une +ou deux fois par semaine. Pour lui, il vient tous les jours +nous trouver. Il a eu cet été, pendant deux mois, un de +ses amis, M. Herbert, un brave Suisse plein de franchise +et de douceur. Nous ne faisions que chasser, manger, +rire, aller en bateau, chanter; et quelles bonnes nuits de +sommeil après toute cette fatigue et cette gaieté! Sylvia +est l'âme de nos plaisirs. Je ne sais dans quels termes elle +est avec Octave; il ne se plaint pas d'elle, et, quoiqu'ils +se prétendent amis seulement, je crois fort qu'ils sont +plus amants que jamais. Sylvia devient tous les jours +plus belle et plus aimable; elle est si forte, si active, +qu'elle nous entraîne dans son activité comme dans un +tourbillon. Elle est toujours éveillée la première, et c'est +elle qui arrange la journée et décrète nos amusements; +elle en prend si bien sa part qu'elle nous force à nous +amuser autant qu'elle. Jacques, avec son sang-froid, est +le plus comique et le plus amusant de nous tous; il fait +toutes sortes de drôleries et d'espiègleries avec une gravité +imperturbable, et sa manière d'être fou est si douce, +si gentille et si peu bruyante, qu'on ne s'en lasse jamais. +Octave est plus turbulent, il est si jeune! il saute, il +court, il joue dans nos prés comme un poulain échappé. +Son ami Herbert, quand il était ici, était chargé de la +lecture pendant que nous dessinions ou que nous brodions +les jours de pluie ou de trop grande chaleur. Au +milieu de ce bonheur, mes enfants poussent comme de +petits champignons; c'est à qui les aimera le plus. Jamais +je n'ai vu d'enfants si gâtés et si caressés; Octave est +celui de tous que ma fille préfère; il se couche par terre +sur le tapis où elle se roule au soleil, et pendant des +heures entières elle s'amuse à passer ses petites mains +dans les longs cheveux blonds de son ami. Sylvia est la +favorite de mon fils; elle le tient sur ses genoux en jouant +du piano avec une main, et il l'écoute comme s'il comprenait +le langage des notes; de temps en temps il se +tourne vers elle avec un sourire d'admiration et cherche +à parler; mais il ne fait entendre que des sons inarticulés, +qui, au dire de Sylvia, sont des réponses très-précises +et très-logiques au langage du piano. Il faut voir ses +interprétations et la traduction qu'elle fait de ses moindres +gestes, et le sérieux, le recueillement avec lequel +Jacques écoute tout cela. Ah! nous sommes bien enfants +tous, et bien heureux!</p> + +<p>Depuis qu'Herbert est parti et que le froid commence +à se faire sentir, nous sommes un peu plus sédentaires. +Nous avons encore pourtant de belles journées d'automne, +et nos soirées ont pris une tournure de mélancolie +délicieuse. Sylvia improvise au piano, et, pendant ce +temps, nous sommes assis tout pensifs autour de l'âtre +où pétille le sarment. Sylvia ne s'approche jamais du +feu; elle est d'un tempérament sanguin, et craint toujours +que le sang ne lui monte à la tête. Mon vieux fumeur +de Jacques va et vient par la chambre, et de temps +en temps donne un baiser à sa soeur et à moi; puis il +tape sur l'épaule d'Octave en lui disant: «Est-ce que tu +es triste?» Octave relève la tête, et nous nous apercevons +quelquefois que son visage est couvert de larmes. +C'est l'effet des improvisations étranges et tour à tour +tristes et folles de Sylvia. Alors Jacques et Octave se +racontent les divers rêves poétiques qu'ils ont faits pendant +le chant et les modulations de piano. Il est étrange +de voir comme les mêmes notes et les mêmes sons agissent +différemment sur les nerfs de chacun d'eux; quelquefois +Jacques est à cheval sur la bête de l'Apocalypse +quand Octave est endormi sur la paille d'une prison; +d'autres fois c'est Jacques qui est atterré de tristesse +dans quelque désert épouvantable, tandis qu'Octave vole +avec les sylphes autour du calice des fleurs au clair de +la lune. Bien n'est plus amusant que d'entendre les fantaisies +qui leur passent par l'esprit. Sylvia s'en mêle rarement: +c'est la fée qui évoque les apparitions et qui les +contemple sans émotion et en silence, comme des choses +qu'elle est habituée à gouverner. Ce qui l'amuse le plus, +c'est de voir l'effet de la musique sur le chien de chasse +d'Octave, et d'interpréter les singuliers gémissements qui +lui échappent à de certaines phrases d'harmonie; elle +prétend qu'elle a trouvé l'accord et la combinaison des +sons qui agissent sur la fibre de ce vaporeux animal, et +que ses sensations sont beaucoup plus vives et plus poétiques +que celles de ces messieurs. Tu ne saurais t'imaginer +combien ces folies nous occupent et nous divertissent. +Quand on est plusieurs à s'aimer comme nous +faisons, toutes les idées, tous les goûts deviennent communs +à tous, et il s'établit une sympathie si vive et si +complète, qu'une seule âme semble animer plusieurs +corps.</p> + +<p>Adieu, mon amie, écris-moi donc; et, comme tu as +pris autrefois part à mes chagrins, prends part à ma +joie.</p> +<br><br><br> + + + +<h2>TROISIEME PARTIE.</h2> +<br><br><br> + + +<h3>LV.</h3> + +<h3>D'OCTAVE A FERNANDE.</h3> + +<p>Fernande, je n'en puis plus, j'étouffe, cette vertu est +au-dessus de mes forces, il faut que je parle et que je +fuie, ou que je meure à vos pieds; je vous aime, il est +impossible que vous ne le sachiez pas. Jacques et Sylvia +sont des êtres sublimes, mais ce sont des fous, et moi aussi +je suis un insensé, et vous aussi, Fernande. Comment +ont-ils pu, comment avons-nous pu croire que je vivrais +entre Sylvia et vous, sans aimer passionnément l'une des +deux? Longtemps je me suis flatté que je n'aimerais que +Sylvia; mais Sylvia ne l'a pas voulu. Elle m'a repoussé +avec une obstination qui m'a rebuté, et mon coeur peu à +peu lui a obéi; il s'est rangé sans colère et sans effort à +l'amitié, et il est certain que ce sentiment, entre elle et +moi, m'a rendu bien plus heureux que l'amour. C'est ainsi +que j'aurais dû l'aimer toujours, et c'est ainsi que je l'aimerai +toute ma vie, avec calme, avec force, avec vénération. +Mais vous, Fernande, je vous aime mille fois plus +que je ne l'ai jamais aimée, je vous aime avec emportement, +avec désespoir, et il faut que je parte! oh! Dieu! +oh! Dieu! pourquoi vous ai-je connue?</p> + +<p>Vous me demandez tous les jours pourquoi je suis triste, +vous vous inquiétez de ma santé; vous ne comprenez +donc pas que je ne suis pas votre frère et que je ne peux +pas l'être? Vous ne voyez pas que je bois le poison par +tous les pores, et que votre amitié me tue? Que vous ai-je +fait pour que vous m'aimiez avec cette tendresse et +cette douceur impitoyables? Chassez-moi, maltraitez-moi, +ou parlez-moi comme à un étranger. Je vous écris +dans l'espoir de vous irriter; quelque chose que vous fassiez, +quelque malheur qui m'arrive, ce sera un changement; +le calme étouffant où nous vivons m'oppresse et +me rendra fou. J'ai été longtemps heureux auprès de +vous. Votre amitié, qui m'irrite et me fait souffrir aujourd'hui, +était, dans les premiers mois, un baume divin répandu +sur les blessures d'un coeur déchiré. J'étais incertain, +agité, plein d'un espoir inconnu, transporté de désirs +que je ne savais pas expliquer, et dont le but me +semblait être l'éternité avec vous. J'étais si fatigué des +choses de la terre, Sylvia m'avait rendu l'amour si fâcheux +et si rude dans les derniers temps, et ce que j'avais +souffert pour la perdre, la retrouver et la perdre +encore, m'avait tellement brisé, que je n'espérais presque +plus rien en ce monde, et que je me sentais dans +une disposition à me nourrir de rêves et de chimères. Il +faut que je vous dise toute ma folie; dès que je vous vis, +je vous aimai, non d'une amitié paisible et fraternelle, +comme je m'en vantais, mais d'an amour romanesque et +enivrant. Je m'abandonnais à ce sentiment à la fois vif +et pur; si j'avais été repoussé et contrarié, peut-être serait-il +devenu dès lors une passion violente; mais vous +m'accueillîtes avec tant de confiance et d'ingénuité! Jacques +ensuite m'appela si loyalement à partager le bonheur +de vous voir tous les jours, que je m'habituai à vous +contempler sans oser vous désirer. Je pensais alors que +cela me suffirait toujours, ou je me disais du moins que +le jour où ce sentiment me ferait trop souffrir, j'aurais +toujours la force de m'en aller; à présent, je me sens +plus volontiers la force de mourir.</p> + +<p>Où est-il ce temps où un baiser sur votre main me +rendait si heureux? où un regard de vous me restait dans +les yeux et dans l'âme pour toute une nuit? Je me confesse +à vous, Fernande, je vous possédais dans mon +sommeil, et cela me suffisait. L'amour encore mal éteint +que j'avais eu pour Sylvia se rallumait de temps en temps, +et je donnais le change à mon coeur, selon les circonstances +qui me rapprochaient d'elle ou de vous plus intimement. +Combien de fois j'ai pressé dans mes bras un +fantôme qui avait vos traits et les siens, et dont la longue +chevelure d'ébène, mêlée à des flocons de soie dorée, reposait +éparse sur mon coeur et sur mes épaules! Dans le +délire de ces nuits heureuses, je vous appelais tour à +tour, j'invoquais l'affection de l'une de vous, et il me +semblait vous voir toutes deux descendre du ciel et me +donner un baiser au front; mais insensiblement les traits +de Sylvia s'effacèrent, et le fantôme ne m'apparut que +sous les vôtres. Quelquefois encore, par habitude, par +effroi, par remords peut-être, j'appelais l'image de votre +compagne, mais elle ne me répondait plus; et vous passiez +sans cesse devant mes yeux, comme une révélation +de mon destin, comme une prophétie obéissant à l'ordre +de Dieu. Alors je m'abandonnai à ma passion, et je commençai +à souffrir; mais je vous offrais ma douleur en sacrifice. +Je vous voyais éprise de Jacques avec raison; +j'estime et je vénère cet homme: pouvais-je désirer lui +arracher le bien le plus précieux qu'il ait au monde? +J'aimerais mieux l'assassiner. Longtemps cette idée de +vertu et de dévouement a soutenu mon courage; je me +disais bien qu'il serait plus prudent et plus facile de vous +fuir que de me taire éternellement; mais il était trop +tard, je ne le pouvais plus: tout me semblait supportable +plutôt que de cesser de vous voir. Il y a huit mois que +je me tais; j'ai supporté héroïquement ce terrible hiver +passé à vos côtés, sans distraction et presque tête à tête, +car vous ne pouvez pas disconvenir que nous faisons deux +à nous quatre: Jacques et Sylvia font un, vous et moi +faisons un autre; ils se comprennent en tout, et nous +nous comprenons de même. Quand nous sommes tous +ensemble, nous sommes comme deux amis qui s'entretiennent +de leurs plaisirs et de leurs peines, et qui se révèlent +mutuellement ce qu'ils éprouvent et ce qu'ils sont. +Vous et moi nous ne nous racontons rien, nous n'avons +qu'une âme, et nous n'avons pas besoin de nous exprimer +ce que nous sentons en commun. Cette impérieuse +et enivrante sympathie dont je m'abreuve en silence, j'ai +pourtant besoin de l'épancher. Ce n'est pas par des mots +que nous pouvons nous comprendre; ils sont inutiles; +nos regards et le battement de nos coeurs se répondent. +Mais il faut des embrassements et des étreintes ardentes +à ce feu qui s'allume et s'avive chaque jour de plus en +plus; car tu m'aimes, peut-être!... Ah! pardonnez-moi, +Fernande, je deviens fou. Adieu, adieu! je partirai demain. +Ne me méprisez pas; j'ai fait ce que j'ai pu, mes +forces ne vont pas au delà.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LVI.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A OCTAVE.</h3> + +<p>Octave, Octave, que fais-tu? où t'égares-tu? Tu es +fou, mon ami! Tu es mon frère; tu l'as juré devant Dieu +et devant moi; tu ne peux pas te parjurer, tu ne peux +pas te souiller à ce point, toi que je connais si noble et si +pur. Est-ce que je pourrais t'aimer autrement qu'une soeur +aime son frère? Quelles pensées affreuses harcellent ta +pauvre tête? Tu es malade. O mon cher Octave! tu souffres, +je le vois; des fantômes évoqués par la fièvre troublent +ton sommeil; la raison, la mémoire et le jugement +t'abandonnent. Tu crois avoir de l'amour pour moi; et, +si j'y répondais, tu aurais horreur de cet amour comme +d'un forfait. Non, mon ami, tu ne m'aimes pas comme +tu le crois; tu as besoin d'aimer, et tu te méprends. +C'est Sylvia que tu aimes; et si ce n'est plus elle, c'est un +être que tu désires, et qui existe pour toi dans quelque +autre lieu où il faut aller le chercher. Oui, tu as raison, +pars, voyage; il faut distraire ta folie. Hélas! tu n'as +pu vivre ici, et je croyais que nous pouvions vieillir ensemble, +et j'étais si heureuse de cette idée! Mais tu guériras, +et tu reviendras, Octave; tu reviendras avec une +compagne digne de toi, et notre bonheur à tous sera plus +pur et plus paisible. Tu dis que je dois avoir deviné ton +amour; j'aurais vécu mille ans ainsi, près de toi, dans +cette confiance sacrée en ta parole, sans jamais songer +qu'il te fût possible de te parjurer, même dans le secret +de ton coeur. Et aujourd'hui encore, je suis sûre que tu +t'abuses; je contemple ta douleur avec la stupeur et la +sollicitude que j'aurais si je te voyais atteint d'un mal +subit, d'une attaque de folie ou de terribles convulsions. +Que pourrais-je penser alors? Rien, sinon que ton mal +me ferait autant souffrir que toi-même. Comment pourrais-je +m'en irriter ou m'en croire coupable? Je te soignerais +avec tendresse, j'essaierais de te calmer par de +douces paroles, par de saintes caresses, et cela te ferait +du bien. Mon ami bien-aimé, reviens à toi, reviens à +nous; oublie cette funeste secousse. Brûlons ces deux +lettres, et qu'il n'en soit jamais question. Tout cela est +un rêve; il ne s'est rien passé. Personne n'a entendu les +paroles que tu as proférées dans le délire; elles sont ensevelies +dans mon coeur, et n'en ont point altéré le +calme et la tendresse. Une amitié comme la nôtre peut-elle +être brisée par un instant d'erreur et de souffrance? +Pars, mon ami; mais reviens sans crainte et sans honte +aussitôt que tu seras guéri. Cet éclair n'aura pas laissé +de trace sinistre dans notre beau ciel, et tu nous retrouveras +tels que tu nous laisses.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LVII.</h3> + +<h3>D'OCTAVE A FERNANDE.</h3> + +<p>Tu as raison, ma soeur bien-aimée, je suis fou; mon +cerveau et mon coeur sont malades; il faut que j'aie du +courage et que je parte. Tu es un ange, Fernande; quel +billet tu m'écris! Ah! tu ne sauras jamais le bien et le +mal qu'il me fait. Persuade-toi que c'est une maladie, et +tâche de me persuader que j'en guérirai et que je pourrai +revenir, car l'idée de te quitter pour toujours est au-dessus +de mes forces. Invoque ma parole et la sainteté de +nos liens; invoque le nom respecté et chéri de Jacques; +dis-moi tout ce qu'il faut me dire pour me donner la +force dont j'ai besoin. Oh! je l'aurai, Fernande; ta douceur +et ta compassion nous sauvent tous les deux. Je ne +m'étais pas attendu à cette tendresse miséricordieuse +avec laquelle tu me plains en me repoussant; j'espérais +que tu me repousserais durement, et que je pourrais +t'aimer et t'estimer moins. Alors, malheur à toi, je serais +resté, et j'aurais peut-être réussi à te perdre. Mais +que puis-je faire devant une vertu si calme et si compatissante? +Le dernier des lâches tomberait à genoux devant +toi, et tu sais que je suis un honnête homme; j'aurai +du coeur. Adieu, Fernande; adieu, ma soeur chérie; +adieu, mon seul et dernier amour; je deviendrai ce qu'il +plaira à Dieu; je guérirai ou je mourrai. Il ne s'agit pas +de cela; l'important, c'est que tu restes heureuse et pure; +je partirai avec cette idée, et elle me soutiendra.</p> + +<p>Il faut que vous me pardonniez un vol que je vous ai +fait: le bracelet que vous m'avez jeté par la fenêtre, un +soir que vous me prîtes pour Jacques, ne m'a jamais +quitté. Celui que vous avez est une copie exacte que j'ai +fait faire à Lyon, et que je vous ai rendue pour ne pas +vous offenser par ma résistance. Je n'ai pas eu le courage +de me séparer de ce premier gage d'une affection +qui m'est devenue si nécessaire et si funeste; aujourd'hui +que je sens mon coeur criminel, je n'oserais emporter ce +bracelet sans votre permission. Vous ne pouvez pas me +le refuser, quand je pars, peut-être pour toujours. J'accomplis +le plus terrible des sacrifices; serez-vous sans pitié? +Je paierai mon dévouement de ma vie peut-être, et +votre générosité ne vous coûtera rien, car personne ne +pourra deviner la supercherie. J'ai fait effacer de l'écusson +de mon bracelet le chiffre de Jacques, qui était enlacé +au vôtre, et je l'ai fait remplacer par le mien. Si, à +ce moment affreux et solennel où je vous quitte, vous +m'accordez ce gage d'amitié et de pardon, il me deviendra +plus cher que jamais.</p> + +<p>Je dirai ce soir que je pars demain; je trouverai un +prétexte; je promettrai de revenir. Soyez tranquille, je +ne me trahirai pas. Mais partirai-je sans te dire adieu, +sans couvrir tes mains de mes larmes? N'évite pas de te +trouver seule avec moi, comme tu fais depuis hier, Fernande; +que crains-tu donc? n'es-tu pas sûre de toi? Et +si j'avais un instant de faiblesse et de désespoir, ne sais-tu +pas qu'avec un mot tu me verrais à tes genoux, le plus +silencieux et le plus résigné des hommes? Ah! ne me +fuis pas, ne me fais pas souffrir pendant ce dernier jour +que je vais passer près de toi. Si mes larmes te font du +mal, si mes plaintes te fatiguent, aie du courage aussi; +il m'en faut bien davantage pour te quitter. Songe que ta +tâche sera finie demain, et que la mienne va commencer, +affreuse, éternelle! Songe que je suis sur les marches +de l'échafaud, et que Dieu te tiendra compte d'une +parole de miséricorde que tu m'auras accordée en m'envoyant +au martyre.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LVIII.</h3> + +<h3>D'OCTAVE A FERNANDE.</h3> + +<p>O mon ange, ô ma bien-aimée, nous sommes sauvés! +que Dieu te couvre de ses bénédictions, ô la plus pure +et la plus sainte de ses créatures! Oui, tu as raison, on +a la force qu'on veut avoir, el le ciel n'abandonne point +au danger ceux qui se recommandent à lui dans la sincérité +de leur coeur. Que serais-je devenu loin de toi? +Mon âme se serait souillée de regrets, de fureurs, de +projets, et peut-être d'entreprises insensées pour te retrouver +et te ressaisir, au lieu que tu m'aideras à être +vertueux et tranquille comme toi. Le continuel spectacle +de ta sérénité angélique fera passer le même calme dans +mon coeur et dans mes sens. J'étais perdu si tu me retirais +ta main secourable; laisse-moi la coller à mes lèvres, +et qu'elle me conduise où elle voudra. Je suis résigné +à tous les sacrifices; je me tairai et je guérirai. Eh! +ne suis-je pas déjà guéri? n'ai-je pas fait l'essai de mes +forces durant ces heures de la nuit que tu m'as laissé +passer dans ta chambre? J'étais fou quand je me suis levé +pour t'aller dire adieu. Et ce Jacques que le hasard fait +partir précisément hier soir, au milieu du plus terrible +accès de ma fièvre et de mon égarement! An! c'était la +volonté de la Providence. Si tu avais refusé de me voir, +j'enfonçais ta porte; je ne savais plus ce que je faisais; +mais tu m'as ouvert, et tu as bien fait. Est-ce qu'il y a +au monde un emportement, un délire, qui puisse résister +à la sainte confiance d'un être aussi chaste, aussi divin +que toi? Tu ne dormais pas non plus, ô mon enfant +chéri! tu n'étais pas même déshabillée, et tu priais pour +moi! ange du ciel, Dieu t'a exaucée! Quand je t'ai vue +si belle, si candide avec ta robe blanche et les cheveux +blonds épars sur tes épaules, avec ton sourire affectueux +sur les lèvres, et tes grands yeux encore humides des +larmes que tu avais versées pour moi, il m'a semblé voir +une vierge de l'Elysée, et je suis tombé à tes pieds comme +devant un autel. Oh! comme tu as écouté ma douleur, +comme tu as essuyé mes larmes avec une ineffable tendresse! +et tu m'embrassais en pleurant toi-même, ô sublime +imprudente! Mais quel être immatériel es-tu donc? +et quelle puissance divine as-tu reçue d'en haut pour calmer +les fureurs du désespoir avec les caresses qui devraient +les allumer? Tes lèvres étaient si fraîches sur mon +front! Il me semblait qu'un baume ineffable passait dans +toutes mes artères, et que mon sang devenait aussi pur, +aussi paisible que celui de tes enfants endormis auprès +de nous. Oh! qu'ils sont beaux, tes enfants, et combien +je les aime! Il y a déjà sur le visage de ta fille un reflet +de ton âme virginale! Je te l'aurais enlevée, si tu m'avais +chassé; je n'aurais pu abandonner ce berceau où je l'ai +endormie si souvent; car mon âme se brisait à l'idée de +vivre seul et abandonné, moi qui, depuis huit mois, vis +d'affections ineffables. Avec toi, mon plus précieux trésor, +que de biens j'allais perdre: l'amitié de Sylvia, qui +est si grande, si éclairée, si belle! et celle de Jacques, +que je paierais de mon sang! Où aurais-je retrouvé des +coeurs semblables? Qui m'aurait fait une vie supportable +loin de vous tous?</p> + +<p>Bénie sois-tu, ma Fernande! tu n'as pas voulu mon +désespoir, et quand je t'ai demandé si tu croyais qu'il +nous fût possible de vivre l'un près de l'autre sans danger, +c'est Dieu qui a dicté ta réponse. Ah! ce <i>oui</i>! +comme tu l'as dit avec enthousiasme et avec confiance! +il m'a frappé d'une commotion électrique; je m'attendais +si peu à cette parole d'encouragement et de pardon! +Un instant, un mot a suffi pour faire de moi un autre +homme. Puisque tu es sûre de moi, je le suis aussi; +c'était une lâcheté de fuir quand je pouvais me vaincre; +et d'ailleurs est-ce donc si difficile? Je ne conçois plus +pourquoi j'ai été en proie à ces agitations frénétiques; +c'est que le danger est toujours plus terrible de loin que +de près; c'est que, d'ailleurs, quand je croyais pouvoir +succomber et t'entraîner avec moi, je ne te connaissais +pas; je te prenais pour une femme comme les autres, et +tu es une divinité qu'aucune souillure humaine ne peut +atteindre. Je ne pouvais m'imaginer qu'au lieu de la +crainte ou de la colère, quand je t'aurais avoué mes +tourments, je trouverais sur ton front cette impassible +confiance, et sur tes lèvres ce miséricordieux sourire. Je +croyais que tu t'arracherais de mes bras avec effroi, et +quand j'approcherais mes lèvres de ton visage pour te +donner, comme les autres jours, un fraternel baiser, que +tu te détournerais avec indignation. Mais ton innocence +brave tous les périls vulgaires et les surmonte tranquillement. +Ah! je saurai m'élever jusqu'à toi, et planer du +même vol au-dessus des orages des passions terrestres, +dans un ciel toujours radieux, toujours pur. Laisse-moi +t'aimer, et laisse-moi donner encore le nom d'amour à +ce sentiment étrange et sublime que j'éprouve; <i>amitié</i> +est un mot trop froid et trop vulgaire pour une si ardente +affection; la langue humaine n'a pas de nom pour +la baptiser. Mais n'appelle-t-on pas amour aussi l'amitié +des mères pour leurs enfants et l'enthousiasme de la foi +religieuse? Ce que tu m'inspires participe de tout cela, +mais c'est quelque chose de plus encore. Ah! sache +qu'il faut bien t'aimer, Fernande, pour éprouver ce +calme qui est descendu en moi depuis six heures. Chose +étrange et délicieuse! en rentrant dans ma chambre, purifié +par mes résolutions, apaisé par ton chaste embrassement, +je me suis endormi du plus profond et du plus +bienfaisant sommeil que j'aie goûté depuis trois mois, et +je viens de m'éveiller plus calme et plus joyeux que je +ne l'ai été de ma vie. Oh! quel bien m'ont fait tes paroles! +Écris-moi, répète-moi tout ce que tu m'as dit, afin +que je le relise à genoux si quelque nuage de mélancolie +vient encore à passer dans mon beau ciel, et que je retrouve +la pure lumière, ô étoile radieuse qui me conduis! +Il me semble que je vois le soleil pour la première +fois, tant la nature m'apparaît belle et jeune ce matin! +Je viens d'entendre le premier coup de la cloche qui +t'appelle au déjeuner, et j'ai tressailli comme à la voix +d'un ami. Quelle belle vie! comme nous sommes heureux! +Comme je demeure près de toi, Fernande! le vent +d'ouest m'apporte les bruits de ta maison et les parfums +de ton jardin. J'ai le temps de m'habiller et d'aller m'asseoir +à la même table que toi, avant que Sylvia ait fini +d'arranger méthodiquement ses livres et ses crayons dans +le grand salon. Comment! je vais revoir tout cela! tout +cela que j'ai cru quitter pour toujours, hier soir. Je vais +encore rire et causer à cette table où il est permis de +mettre les deux coudes, et d'où l'on peut se lever autant +de fois qu'on veut pendant le repas? Je vais chanter encore +avec toi le duo que nous aimons? Oh! quel jour +de fête! Si tu savais comme la lune était belle à son coucher +ce matin, quand j'ai traversé le vallon pour revenir +chez moi! Comme l'herbe humide était semée de pâles +diamants, et comme les premières fleurs des amandiers +exhalaient une odeur fraîche et suave! Mais tu as joui +de tout cela aussi, car tu étais à ta fenêtre, et je t'ai vue +aussi longtemps que me l'a permis la distance. Tu me +suivais des yeux, ô ma belle amie! tu m'accompagnais +de tes voeux, tu demandais à Dieu de conserver pure en +moi l'oeuvre de tes pieux efforts, cette nouvelle âme que +tu m'as donnée, cette nouvelle vertu que tu m'as révélée! +Allons, allons, je plie ma lettre et je pars; je viens de +regarder dans la lunette d'approche qui est fixée sur ma +fenêtre et braquée sur ta demeure; j'ai vu Sylvia avec +sa robe bleue dans le jardin. Tu dors encore, mon petit +ange, ou tu habilles tes enfants; je vais t'aider, et jouer +du hautbois pour empêcher ta fille de crier quand tu lui +mettras ses bas. Et notre Jacques! il revient ce soir, +n'est-ce pas? je vais l'embrasser comme si je l'avais +perdu pendant dix ans! Toi, je ne t'embrasserai plus, +mais tu me laisseras baiser tes pieds et le bas de ta robe +tant que je voudrai.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LIX.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A OCTAVE.</h3> + +<p>Ce qu'il y avait d'affreux et d'impossible, c'était de +nous quitter. Je savais bien que vous auriez la force +d'étouffer une pensée funeste plutôt que celle de m'abandonner. +Je comptais sur votre amitié quand je vous ai +dit: «Oui, tu le peux, reste Octave; renonce à des +rêves coupables, fais un noble effort sur toi-même; ouvre +les yeux, regarde comme tu es saintement aimé, comme +tu peux être heureux entre ces trois amis qui te chérissent +à l'envi l'un de l'autre, et comme tu vas souffrir +dans la solitude avec le remords d'avoir désolé un de ces +coeurs sincères, et le regret d'avoir affligé les deux autres +par ton départ. Examine ton âme, et vois combien elle +est belle, jeune et forte; ne peut-elle, entre deux sacrifices, +choisir le plus noble et le plus généreux? n'es-tu +pas sûr qu'elle gouvernera toujours tes passions? veux-tu +que je croie que les sens chez toi commanderont au +coeur? ne serai-je donc pas toujours là pour relever ton +courage s'il venait à faiblir? seras-tu sourd à ma voix +quand elle t'implorera? et ces douces larmes que tu +verses maintenant, seront-elles taries quand les miennes +couleront?» O cher Octave! en te parlant ainsi, je sentais +Dieu m'inspirer; une confiance, une foi miraculeuse, +descendaient en moi; j'avais comme une révélation de +ce qui allait s'opérer entre nous, et ce fut un prodige en +effet que ma resolution et ton enthousiasme en ce moment. +Tu ne sais pas comme tu devins beau en tombant +à genoux et en levant les bras vers le ciel pour le prendre +à témoin de tes serments; comme ton visage pâle devint +vermeil et animé; comme les yeux fatigués et presque +éteints s'illuminèrent d'une flamme sublime. Ce rayon +du ciel a laissé son reflet sur ta figure, et depuis hier +tu as une autre expression, une autre beauté que je ne +te connaissais pas. Ta voix aussi a changé; elle a quelque +chose qui me pénètre comme une musique délicieuse, +et quand tu lis tout haut, je n'écoute pas les mots, je ne +comprends pas le sens des choses que tu dis; la seule +harmonie de ta voix m'émeut et me donne envie de +pleurer. Moi-même je me sens toute changée; j'ai des +facultés nouvelles, je comprends mille choses que je ne +comprenais pas hier; mon coeur est plus chaud et plus riche; +j'aime mon mari, ma soeur Sylvia et mes enfants plus +que jamais; et pour toi, Octave, je ressens une affection +à laquelle je ne chercherai point de nom, mais que Dieu +m'inspire et que Dieu bénit. Ah! que tu es grand et pur, +mon ami! que tu es différent des autres hommes, et +combien peu d'entre eux sont capables de te comprendre!</p> + +<p>Que serais-je devenue si tu nous avais quittés? La +seule pensée de te perdre me fait encore tressaillir douloureusement. +Sais-tu, mon ami, combien tu nous es +nécessaire, et à moi surtout? Ce que tu m'écrivais l'autre +jour est bien vrai: nous ne faisons qu'un. Jamais +deux caractères ne se sont convenus, jamais deux coeurs +ne se sont compris comme les nôtres. Jacques et Sylvia +se ressemblent et ne nous ressemblent pas, et c'est pour +cela que nous les aimons tant; voilà pourquoi nous avons +pu avoir de l'amour pour eux, mais nous ne pouvons en +avoir l'un pour l'autre. Pour alimenter l'amour, Il faut, +je crois, des différences de goûts et d'opinions, de petites +souffrances, des pardons, des larmes, tout ce qui +peut exciter la sensibilité et réveiller la sollicitude journalière. +L'amitié, l'amour fraternel, si tu veux, est plus +heureux et plus également pur; c'est un refuge contre +tous les maux de la vie, c'est une consolation suprême +aux douleurs que cause l'amour. Avant de te connaître, +j'avais une amie dans le sein de laquelle je versais toutes +mes douleurs, et quoiqu'elle fût bien acre et bien sévère +dans ses réponses, la seule habitude de lui écrire tous +les petits événements de ma vie me soulageait d'un grand +poids. Tu as lu ses lettres, et tu as conclu en me conjurant +de destituer cette confidente et de t'accorder ses +fonctions. Je ne sais pas si elle était, comme tu le prétends, +une fausse et mauvaise amie, mais elle était bien +certainement au-dessous de toi, mon cher et bon Octave. +Oh! qu'elle était loin, cette Clémence, d'avoir ta douceur +et ta sensibilité! Elle m'effrayait, et tu me persuades; +elle me menaçait de maux inévitables, et tu m'apprends +à m'en préserver; car tu as au moins autant de raison +et de jugement qu'elle, et, de plus, tu sais comment il +faut me parler et me convaincre. Depuis que tu es ici, +et que je me suis habituée à t'ouvrir mon coeur à chaque +instant, je me suis guérie des petites maladies morales +et corrigée des nombreux défauts qui compromettaient +et troublaient mon bonheur. Tu m'as appris à accepter +les souffrances de la vie journalière, à tolérer les imperfections +de l'amour, à ne demander que ce qui est possible +au coeur humain; tu m'as enseigné la justice, et tu +m'as appris à aimer Jacques comme il faut l'aimer pour +le rendre heureux. Mon bonheur et le sien sont donc ton +ouvrage, ô mon cher ami! et je suis si accoutumée à +avoir recours à toi en tout, que ma félicité serait ruinée +du jour où je le perdrais; je retomberais peut-être dans +mes anciens torts, et je perdrais le fruit de tes conseils. +Reste donc, et ne parle jamais de t'éloigner. Notre +vie sera plus belle encore qu'elle ne l'a été jusqu'ici. Mes +enfants grandiront sous tes yeux, et nous les élèverons; +nous prendrons de leur intelligence le même soin que +nous prenons aujourd'hui de leurs petites personnes. +Après eux et après Jacques, tu seras ce que j'aurai de +plus cher au monde; car je t'aime encore mieux que +Sylvia, et pourtant je regarde et je chéris Sylvia comme +ma soeur. Mais ton caractère a bien plus de rapport avec +le mien, et je me sens bien plus de confiance et d'entraînement +vers toi; à présent surtout, il me semble que +nous avons reçu un nouveau baptême, et que Dieu nous +abandonnerait si nous l'invoquions séparément.</p> + +<p>Garde mon bracelet, à une condition: c'est que tu y +feras remettre le chiffre de Jacques, sans effacer le tien; +qu'ils soient tous deux enlacés au mien, et que ton coeur +ne me sépare jamais ni de lui ni de toi.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LX.</h3> + +<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3> + +<p class="droite">De la ferme de Blosse.</p> + + +<p>Tu me demandais hier pourquoi je viens si souvent +à Blosse, et tu me reprochais de chercher la solitude +depuis quelque temps. Il est vrai que jamais je n'ai senti +si vivement le besoin d'être seul et de réfléchir. Ce lieu +désert et plein d'aspects sauvages me plaît et me fait du +bien. Je sens comme une main inexorable, mais paternelle +encore dans sa rigueur, qui m'attire au fond de ces +bois silencieux pour m'y enseigner la résignation. Je +viens m'asseoir au pied de ces chênes séculaires que +ronge la mousse, et j'y résume ma vie. Cela me calme.</p> + +<p>Est-ce que tu ne sais pas ce que j'ai? Est-ce que tu ne +t'es pas aperçue qu'Octave aime ma femme? Cet amour +a été romanesque et innocent pendant bien longtemps; +mais il prend de la violence, et si Fernande ne le voit +pas encore, elle ne peut tarder à le voir. Nous avons été +imprudents; les laisser ainsi ensemble! ils sont si jeunes! +Mais que pouvions-nous faire? Tu ne pouvais pas feindre +de revendiquer un amour que tu avais repoussé. Ta +fierté se refusait à tout ce qui aurait eu l'apparence d'une +ignoble jalousie et d'une vanité blessée. Pour moi, c'était +bien pis; j'avais d'abord accusé injustement ces pauvres +jeunes fous; je sentais que j'avais beaucoup à réparer +envers eux, et la crainte de me tromper encore me forçait +à fermer les yeux. Je t'avoue que, malgré l'évidence, +j'hésite encore à croire qu'Octave soit amoureux d'elle. +Il semblait si sûr de lui dans les commencements, et +toute l'année dernière il a été si heureux auprès de nous! +Mais depuis l'hiver il a été de plus en plus agité et distrait; +à présent il est réellement malade de chagrin. +C'est un honnête homme, il est devenu froid et sec avec +moi. Il ne sait pas me dissimuler la gêne et le trouble +que je lui cause; pourtant il m'aime sincèrement. Hier +soir, quand je suis monté à cheval, il est venu avec moi, +et il m'a parlé d'un voyage qu'il compte faire bientôt à +Genève. J'ai compris qu'il voulait s'éloigner de Fernande; +j'ai pressé sa main sans rien dire, et il s'est jeté dans +mes bras en s'écriant: «Ah! mon brave Jacques!...» +puis il s'est arrêté brusquement et m'a parlé de mon +cheval. Pauvre Octave! il est malheureux, et c'est par +notre faute; nous l'avons trop abandonné aux périls de +la jeunesse. Mais où ne les aurait-il pas rencontrés? et +où les eût-il combattus avec autant de vertu?</p> + +<p>Il partira, j'en suis sûr, et peut-être à l'heure où je +t'écris il est déjà parti. Il y avait sur sa figure quelque +chose d'extraordinaire, comme s'il eût pris une résolution +pénible mais ferme. Ce qui m'a fait partir sur-le-champ +moi-même pour la ferme, c'est la grande altération +que j'ai vue sur la figure de ma femme à l'heure du +dîner; jusque-là j'étais convaincu qu'elle n'avait pas la +plus légère idée de l'amour d'Octave; depuis ce moment +je ne sais que penser. Il est vrai qu'elle est souffrante +depuis quelque temps; le sevrage de ses enfants la fatigue, +et l'abondance de son lait l'incommode encore +souvent. Je n'ai pas voulu l'observer attentivement, cela +me faisait peur; quoi qu'il pût s'être passé entre eux, +du moment qu'Octave avait le courage de partir, je ne +devais pas lui rendre plus amer le dernier jour peut-être +qu'il avait à vivre auprès d'elle. Je suis sûr maintenant +de la raison et de la prudence de Fernande; elle l'éloignera +sans l'offenser et sans irriter sa passion par d'inutiles +démonstrations de force. J'ai vu que je devais la +laisser agir, et que ma confiance aveugle était la meilleure +garantie possible de leur vertu.</p> + +<p>Je n'ai aucune inquiétude, mais je suis triste et profondément +las de moi. J'avais un ami sincère, aimable, +dévoué, et il faut qu'il parte désespéré parce que je suis +au monde! Vous aviez une belle vie, intime, riante et +pure comme vos coeurs, et voilà qu'elle est gâtée, dérangée, +empoisonnée, parce que je suis M. Jacques, le +mari de Fernande! J'espère si peu en moi et en mon +avenir, que je voudrais plutôt mourir et vous laisser tous +heureux, que de conserver mon bonheur au prix de celui +de l'un de vous. Mon bonheur! sera-t-il possible désormais, +si Fernande a dans le coeur un regret profond? +Et comment ne l'aurait-elle pas! Voilà ce qui m'a consterné +hier. Elle l'aime peut-être... si cela est, elle ne le +sait pas encore elle-même; mais l'absence et la douleur +le lui apprendront. Et pourquoi partirait-il, s'il faut qu'elle +le pleure et qu'elle me haïsse?</p> + +<p>Non, elle ne me haïra pas, elle est si bonne et si +douce! et moi je serai bon et doux avec elle; mais elle +sera malheureuse, malheureuse par nos liens indissolubles... +J'ai beaucoup pensé à cela avant que nous fussions +mariés, et depuis quelque temps j'y pense encore; +je verrai. Ne me parle pas, ne m'apprends rien sans que +je t'interroge. Je crains que la première fois tu ne m'aies +beaucoup trop rassuré sur leur amitié: ils étaient purs +alors, et ils le sont encore; mais ils pouvaient se séparer +aisément, et aujourd'hui il faut que leurs coeurs se brisent. +Que Dieu nous pardonne, nous n'avons rien fait à +mauvaise et coupable intention. Je retournerai demain +au château; si Octave n'est point parti, je songerai à ce +que je dois ou à ce que je puis faire.</p> + + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/16.png"></p> +<br><br><br> + +<h3>LXI.</h3> + +<h3>D'OCTAVE A FERNANDE.</h3> + +<p>Voici un mois bien étrange que nous passons ensemble, +mon amie. Depuis le jour où vous m'avez commandé +d'étouffer mon amour, je l'ai tellement couvert de cendres +que j'ai cru parfois avoir réussi à l'éteindre. Je +suis plus tranquille que je ne l'étais cet hiver, bien certainement; +mais ce transport d'enthousiasme qui m'a +fait tout promettre et tout sacrifier, vous auriez dû +prendre un peu plus de soin pour le ranimer de temps +en temps. Votre coeur semble m'avoir abandonné; et je +tombe dans une tristesse chaque jour plus profonde. +Est-ce que vous craignez de me trouver indocile à vos +leçons? pourquoi me les avez-vous déjà retirées? Peut-être +ma mélancolie vous fatigue; peut-être craignez-vous +l'ennui que vous causeraient mes plaintes. Et pourtant +il vous serait si facile de me consoler avec quelques mots +de confiance ou de compassion! Ne connaissez-vous pas +votre pouvoir sur moi? quand s'est-il trouvé en défaut? +Vous êtes quelquefois cruelle sans vous en douter, et +vous me faites un mal horrible sans daigner vous en +apercevoir. Ne pourriez-vous, par exemple, me cacher +un peu l'amour que vous avez pour votre mari? Votre +âme est si généreuse et si délicate dans tout le reste! +mais, en ceci, vous mettez une sorte d'ostentation à me +faire souffrir: laissez cette vaine parade aux femmes qui +doutent d'elles-mêmes. Vous aviez eu tant d'esprit, au +milieu de votre miséricorde, dans les premiers jours! +vous saviez si bien me dire les choses qui pouvaient me +consoler, ou du moins adoucir ma peine! Quand vous +parliez de votre mari, sans blasphémer un mérite que +personne n'apprécie mieux que moi, sans nier une affection +que je ne voudrais pas lui arracher, vous aviez le +secret ineffable de me persuader que ma part était aussi +belle que la sienne, quoique différente. A présent vous +avez le talent inutile et cruel de me montrer combien sa +part est magnifique et la mienne ridicule. Ne pouviez-vous +me cacher ce tripotage d'enfants et de berceaux? +me comprenez-vous? Je ne sais comment m'expliquer, +et je crains d'être brutal; car je suis aujourd'hui d'une +singulière âcreté. Enfin, vous avez fait emporter vos enfants +de votre chambre, n'est-ce pas? A la bonne heure. +Vous êtes jeune, vous avez des sens; votre mari vous +persécutait pour hâter ce sevrage. Eh bien! tant mieux! +vous avez bien fait: vous êtes moins belle ce matin, et +vous me semblez moins pure. Je vous respectais dans +ma pensée jusqu'à la vénération, et en vous voyant si +jeune, avec vos enfants dans vos bras, je vous comparais +à la Vierge mère, à la blanche et chaste madone de +Raphaël caressant son fils et celui d'Élisabeth. Dans les +plus ardents transports de ma passion, la vue de votre +sein d'ivoire, distillant un lait pur sur les lèvres de votre +fille, me frappait d'un respect inconnu, et je détournais +mon regard de peur de profaner, par un désir égoïste, +un des plus saints mystères de la nature providente. A +présent, cachez bien voire sein, vous êtes redevenue +femme; vous n'êtes plus mère; vous n'avez plus de droit +à ce respect naïf que j'avais hier, et qui me remplissait +de piété et de mélancolie. Je me sens plus indifférent et +plus hardi. Ce sont là de mauvais moyens avec un homme +aussi rustiquement candide que je le suis: vous pouviez +bien rendre à votre mari le droit d'entrer la nuit dans +votre chambre, sans le faire savoir à toute la maison, et +à moi surtout.</p> + + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/17.png"></p> + +<br><br><br> +<h3>LXII.</h3> + +<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3> + +<p class="droite">De la ferme de Blosse.</p> + +<p>Il va falloir que je voyage, je ne sais pour combien de +temps, mais il est nécessaire que je m'éloigne; je deviens +antipathique, et c'est ce qu'il y a de pire au monde. +Fernande aime Octave: cela est maintenant hors de +doute pour moi. Hier, quand j'obtins qu'elle fît emporter +ses enfants, dont les cris l'empêchent de dormir et la +rendent réellement malade, je ne sais si tu remarquas la +singulière contestation qui s'éleva entre Octave et elle. +«Est-ce que vous êtes sûre que vos enfants se passeront +de vous toute une nuit! disait-il.—Il faut qu'ils s'y habituent, +répondait-elle; il est temps de les sevrer.—Ils +me paraissent bien jeunes pour cela.—Ils ont un an +bientôt.—-Mais on les soignera mal. A qui une mère +peut-elle remettre le soin de veiller sur ses enfants la +nuit?—Je puis remettre sans inquiétude ce soin à Sylvia.» +Il fit alors un geste d'impatience extrême, et partit +sans dire bonsoir à personne.</p> + +<p>Je ne compris pas d'abord le sens de cette conduite; +mais, en y réfléchissant, elle me parut fort claire. J'examinai +Fernande: elle était bien pâle depuis quelque +temps! elle me sembla plus triste que malade. Je résolus +de savoir à quoi m'en tenir, et j'entrai dans sa chambre +à minuit.</p> + +<p>Le ciel m'est témoin qu'en faisant emporter les enfants +je n'avais pas les intentions qu'Octave m'a supposées. Il +y a plus d'un an que je n'ai endormi ma femme sur mon +coeur, et ce serait pour moi une joie aussi vive et aussi +pure aujourd'hui que le premier jour de notre union, si +cette joie était réciproque; mais il y a un mois que je +doute, et ce mois où j'aurais pu, sans la faire manquer +aux saints devoirs de la maternité, la presser dans mes +bras, a été pour moi une angoisse perpétuelle. Elle est +sombre et silencieuse, l'as-tu remarqué, Sylvia? Octave +est triste, et quelquefois désespéré. Ils luttent, ils résistent, +les infortunés! mais ils s'aiment et ils souffrent. +En vain j'avais tour à tour accueilli et repoussé la conviction +de cet amour réciproque; elle m'arrivait de plus +en plus. Je me décidai enfin hier à l'accepter, quelque +rude qu'elle fût, et à paraître odieux un instant, afin de +n'être plus jamais exposé à le devenir. Je m'approchai +de son lit, et je vis qu'elle feignait de dormir, espérant, +la pauvre femme, se soustraire ainsi à mes importunités; +je la baisai au front, elle ouvrit les yeux et me tendit la +main; mais je crus remarquer un imperceptible frisson +d'effroi et de répugnance. Je lui parlai comme autrefois +de mon amour, elle m'appela son cher Jacques, son ami +et son ange protecteur; mais le nom d'amour était oublié; +et quand je cherchais à attirer ses lèvres sur les +miennes, sa figure prenait une singulière expression d'abattement +et de résignation. Une douceur angélique résidait +sur son front, et son regard avait la sérénité d'une +conscience pure; mais sa bouche était pâle et froide, ses +bras languissants. Je jugeai l'épreuve assez forte; il +m'eût été impossible de trouver du plaisir à la tourmenter. +J'avais horreur du droit dont je suis investi, et dont +elle me croyait capable d'user contre son gré. Je lui +baisai les mains, et lui demandai de me dire sincèrement +si elle avait quelque chagrin, et si quelque chose manquait +à son bonheur. «Comment pourrais-je trouver que +je ne suis point heureuse, me répondit-elle, quand tu +n'es occupé qu'à me rendre la vie agréable, et à éloigner +de moi les moindres contrariétés? Quelle femme il faudrait +être pour se plaindre de toi!—Quand tu voudras +changer ta vie, lui dis-je, habiter un autre pays, t'entourer +d'une société plus nombreuse, tu sais qu'il te suffira +de me dire un mot pour que je mette ma plus grande +joie à le satisfaire; si c'est l'ennui qui te rend malade +et mélancolique, pourquoi ne me l'avoues-tu pas?—Non, +ce n'est pas l'ennui, me répondit-elle avec un +soupir.» Et je vis qu'elle était tentée de m'ouvrir son +coeur. Elle l'eût fait certainement si son secret n'eût +appartenu qu'à elle; mais elle ne devait pas me faire la +confession d'un autre. Je l'aidai à la renfermer dans son +sein, et je la quittai en lui disant: «Souviens toi que je +suis ton père, et que je te porterai dans mes bras pour +t'empêcher de marcher sur les épines. Dis-moi seulement +quand lu seras lasse de marcher seule; et, dans quelque +circonstance que nous nous trouvions, Fernande, ne me +crains jamais.—Tu es un ange! un ange!» me dit-elle +à plusieurs reprises; et son visage me remercia malgré +elle de ce que je m'en allais. Je rentrai dans ma chambre, +et je tombai désolé sur mon lit; je venais de franchir, +pour la dernière fois de ma vie, le seuil de la sienne.</p> + +<p>C'en est donc fait irrévocablement; elle ne m'aime +plus! Hélas! ne le sais-je pas depuis longtemps, et avais-je +besoin d'une épreuve décisive pour m'en assurer? N'y +a-t-il pas bien des mois qu'elle aime Octave sans le savoir? +Cette paisible affection qu'elle me témoigne désormais, +est-ce autre chose que de l'amitié? Elle est heureuse +avec moi maintenant, el elle commence à souffrir +par lui; car l'amour est chez elle une souffrance. La +voilà en proie à toutes les terreurs et à toutes les difficultés +de la vie sociale. Dieu sait combien de remords +exagérés déchirent son coeur; mais que dois-je faire? +L'éloignerai-je du danger et tâcherai-je de lui faire oublier +Octave? Si je la lance au milieu du monde, impressionnable +et ingénue comme elle l'est, elle cherchera à +aimer encore et elle fera un mauvais choix; car elle est +trop supérieure à ces poupées de salon qu'on appelle +femmes du monde, pour prendre goût à leur existence +vide et à leurs imbéciles plaisirs. Elle pourra en être +étonnée, étourdie pour quelque temps et se distraire de +sa passion; mais bientôt le besoin d'aimer qui est en elle +se fera sentir plus vivement, et l'amour se réveillera +dans son coeur, soit pour Octave, soit pour un autre qui +ne le vaudra pas et qui la perdra. Et alors elle me haïra +avec raison pour l'avoir arrachée à une affection qui +était innocente encore, et qui l'aurait peut être été toujours, +et pour l'avoir précipitée dans un abîme de déceptions +et de douleurs. Mais si je la laisse ici, un matin elle +se trouvera criminelle à ses propres yeux; elle se noiera +dans ses larmes et m'accusera de l'avoir abandonnée au +danger avec une lâche indifférence, ou avec une confiance +stupide. Elle haïra peut-être son amant pour lui +avoir fait souffrir ces agitations et ces remords; elle me +méprisera pour ne l'avoir pas préservée.</p> + +<p>Je suis aussi incertain et aussi peu avancé qu'un +homme qui n'aurait jamais prévu ce qui lui arrive. Pourtant +voilà bientôt deux ans que j'emploie à retourner +sous toutes les faces possibles l'avenir qui s'accomplit; +mais il y a cent mille manières de perdre l'amour d'une +femme, et la seule qu'on n'ait pas prévue est précisément +celle qui se réalise. Il est absurde de se prescrire une +règle de conduite, quand le hasard seul se charge de +vous éclairer sur le meilleur parti à prendre. Voilà pourquoi +les sociétés ne peuvent exister qu'au moyen de lois +arbitraires, bonnes pour les masses, horribles et stupides +pour les individus. Comment peut-on créer un code de +vertu pour les hommes, quand un homme ne peut s'en +faire un pour lui seul, et quand les circonstances le +forcent à en changer dix fois dans sa vie? L'année dernière, +quand j'accusai Fernande de me tromper effrontément, +j'allais partir, j'allais l'abandonner sans remords +et sans compassion. Qu'est-ce qui change si étrangement +ma conduite et mes dispositions aujourd'hui? Elle aime +Octave, comme je supposais qu'elle l'aimait alors; ce +sont les mêmes êtres, les mêmes lieux, la même position +sociale; mais ce n'est pus le même sentiment. Je la +croyais grossièrement amoureuse d'un homme dans ce +temps-là, et aujourd'hui, je vois qu'elle aime, en tremblant +et malgré elle, une âme qui la comprend. Elle pâlit, +elle frissonne, elle pleure, à présent! Voilà toute la +différence extérieure; mais cette différence, c'est tout; +c'est celle d'une femme sans coeur à une femme noble et +sincère. Je ne peux pas me consoler par le mépris, maintenant. +Qu'a-t-elle fait pour perdre mon estime? Rien, +en vérité; et quand même elle se serait abandonnée aux +transports de son amant, elle n'aurait fait que céder à +l'entraînement d'une destinée inévitable. Elle n'a plus +d'amour pour moi, et elle a dix-neuf ans, et elle est belle +comme un ange. Ce n'est ni sa faute, ni la mienne, si je +ne lui inspire plus que de l'amitié; puis-je demander plus +de sacrifices, de dévouement et d'affection qu'elle n'en +montre, en se combattant comme elle fait? Puis-je exiger +que son coeur se dessèche, et que sa vie finisse avec notre +amour?</p> + +<p>Je serais un insensé et un monstre si je pouvais concevoir +contre elle une pensée de colère; mais je suis horriblement +malheureux, car mon amour est encore vivant. +Elle n'a rien fait pour l'éteindre; elle m'a fait souffrir; +mais elle ne m'a ni offensé ni avili. Je suis vieux, et ne +puis pas comme elle ouvrir mon coeur à un amour nouveau. +Le moment de souffrir est venu; il n'y a plus à espérer +de le retarder ou de l'éviter. Du moins j'ai contre +la souffrance un bouclier qu'aucune espèce de trait ne +peut traverser; c'est le silence. Tais-toi aussi, ma soeur! +Je me soulage, en t'écrivant; mais que ces discours ne +viennent jamais sur nos lèvres.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXIII.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A JACQUES.</h3> + +<p>Mon ami, puisque tu ne reviens que demain, je veux +t'écrire aujourd'hui, et te faire une demande qui me +coûte beaucoup; mais tu m'as parlé hier soir avec tant +de bonté et d'affection que cela m'encourage. Tu m'as +dit que, si j'éprouvais quelque ennui dans ce pays-ci, tu +te ferais un plaisir de me procurer toutes les distractions +que je pourrais désirer. Je n'ai pas accepté sur-le-champ, +parce que je ne savais comment t'expliquer ce que j'éprouve, +et je ne sais pas encore comment je vais te le +dire. De l'ennui? auprès de toi, et dans un si beau lieu, +avec mes enfants et deux amis comme ceux que nous +avons, il est impossible que je connaisse l'ennui; rien +ne manque à mon bonheur, ô mon cher Jacques! et tu +es le meilleur et le plus parfait des amis et des époux. +Mais que te dirais-je? Je suis triste parce que je souffre, +et je souffre sans savoir de quoi. J'ai des idées sombres, +je ne dors pas, tout m'agite et me fatigue; j'ai peut-être +une maladie de nerfs; je m'imagine que je vais mourir +et que l'air que je respire m'étouffe et m'empoisonne. +Enfin je sens, non pas le désir, mais le besoin de changer +de lieu. C'est peut-être une fantaisie, mais c'est une fantaisie +de malade, dont tu auras compassion. Éloigne-moi +d'ici pour quelque temps; j'imagine que je serai guérie, +et que je pourrai revenir avant peu. Tu me disais l'autre +jour que M. Borel t'engageait beaucoup à acheter les +terres de M. Raoul, et tu me lisais une lettre où Eugénie +se joignait à lui pour te supplier de venir examiner +cette propriété et de m'amener passer l'été chez elle; +j'ai comme un vague désir de prendre la distraction de +ce voyage et de revoir ces bons amis. Engage notre chère +Sylvia à nous accompagner; je ne saurais me séparer +d'elle sans une douleur au-dessus de mes forces. Réponds-moi +par le retour du domestique que je t'envoie. +Epargne-moi l'embarras de m'expliquer davantage sur +un caprice dont je sens le ridicule, mais que je ne puis +surmonter. Traite-moi avec cette indulgence et cette +divine douceur à laquelle tu m'as accoutumée. Bonjour, +mon bien-aimé Jacques. Nos enfants se portent bien.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXIV.</h3> + +<h3>DE JACQUES A FERNANDE.</h3> + +<p>Tes désirs sont des ordres, ma douce petite malade; +partons, allons où tu voudras; prépare et commande le +départ pour la semaine prochaine, pour demain si tu +veux; je n'ai pas d'affaire dans la vie plus importante +que ta santé et ton bien-être. J'écris à l'instant même à +Borel pour lui dire que j'accepte son obligeante proposition. +Précisément j'ai des fonds à déplacer, et il me sera +agréable de les porter en Touraine, sous les yeux d'un +ami qui en surveillera le revenu. Il m'eût été cruel de +faire sans toi ce voyage; je ne sais pas si notre Sylvia +pourra nous accompagner. Cela présente plus de difficultés +et d'inconvénients que tu ne penses; j'en parlerai +avec elle, et si la chose n'est pas impossible absolument, +elle ne te quittera pas. Nous partirons donc pour aussi +longtemps que tu voudras, ma bonne fille chérie; mais +souviens-toi que si tu t'ennuies et te déplais à Cerisy, +fût-ce le lendemain de notre arrivée, je serai tout prêt à +te conduire ailleurs, ou à te ramener ici. Ne crains pas +de me paraître fantasque: je sais que tu souffres, et je +donnerais ma vie pour alléger ton mal. Adieu. Un baiser +pour moi à Sylvia, et mille à nos enfants.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXV.</h3> + +<h3>D'OCTAVE A FERNANDE.</h3> + +<p>Ainsi, vous partez! Je vous ai offensée, et vous m'abandonnez +au désespoir, pour ne pas entendre les inutiles +lamentations d'un importun. Vous avez raison; mais +cela vous ôte beaucoup de votre mérite à mes yeux. Vous +étiez bien plus grande quand vous me disiez que vous ne +m'aimiez pas, mais que vous aviez pitié de moi, et que +vous me supporteriez auprès de vous tant que j'aurais +besoin de vos consolations et de votre appui. A présent, +vous ne dites plus rien. Je vous parle de mon amour dans +le délire de la fièvre, et vous avez la charité de ne pas +me répondre, pour ne pas me désespérer, apparemment; +mais vous n'avez pas la patience de m'entendre +davantage, et vous partez! Vous vous êtes lassée trop +tôt, Fernande, du rôle sublime dont vous aviez conçu +l'idée, mais que vous n'avez pas eu la force de remplir. +Mon amour n'a pas eu le temps de guérir; mais il s'est +aigri, et la plaie est plus âcre et plus envenimée qu'auparavant.</p> + +<p>Votre conduite est fort prudente. Je ne vous aurais jamais +crue si ingénieuse: vous avez arrangé tout cela en +un clin d'oeil, et vous avez surmonté tous les obstacles +avec toute l'habileté et tout le sang-froid du tacticien le +plus expérimenté. Cela est bien beau pour votre âge! +Sylvia était brutale et franche; elle partait en me laissant +des billets où elle m'apprenait sans façon qu'elle ne +m'aimait pas. Vous êtes plus politique; vous savez profiter +des occasions et les saisir au vol; vous arrangez tout +d'une manière si savante et si vraisemblable, qu'on jurerait +que c'est votre mari qui vous entraîne, tandis que +son coeur généreux et brave hésite, s'étonne et se soumet +sans savoir ce qui vous passe par l'esprit. Sylvia se soucie +médiocrement d'aller s'installer chez des gens qu'elle +ne connaît pas, et qui la traiteront peut-être fort lestement; +mais vous ne tenez compte de rien. Vous me comblez +devant eux d'hypocrites témoignages de regret et +d'attachement, et vous évitez si bien de vous trouver +seule un instant avec moi, que, si je n'étais furieux, je +serais désespéré. Soyez tranquille; j'ai autant d'orgueil +qu'un autre quand on m'irrite par le mépris. Vous auriez +dû me témoigner le vôtre dès le jour où j'ai eu l'insolence +de vous parler d'amour: je serais parti sur-le-champ, et +vous seriez débarrassée de moi depuis longtemps. Pourquoi +prendre tant de peine aujourd'hui? pourquoi quitter +votre maison et déplacer toute votre famille, quand vous +n'avez qu'un mot à dire pour me renvoyer en Suisse? +Croyez-vous que je veuille m'attacher à vos pas et vous +fatiguer de mes poursuites? Vous avez choisi pour refuge +la maison Borel, pensant que c'était le seul lieu du monde +où je n'oserais pas vous suivre: eh! mon Dieu, c'est +trop de soin; restez et vivez en paix; je pars dans un +quart d'heure. Défaites vos malles; dites à votre mari que +vous avez changé d'idée: je vous ai vue ce matin pour +la dernière fois de ma vie. Adieu, Madame.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXVI.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A OCTAVE.</h3> + +<p>Vous vous trompez absolument sur les causes de mon +départ et de ma conduite avec vous. J'exige que vous +restiez jusqu'à demain, à moins que vous ne vouliez faire +deviner à mon mari un secret qui peut compromettre son +bonheur et mon repos. Ce soir, à neuf heures, nous partirons, +après nous être pressé la main. Allez au grand +ormeau, vous trouverez sous la pierre mon dernier billet, +mon dernier adieu.</p> +<br><br><br> + + +<h3>DE FERNANDE A OCTAVE.</h3> + +<p>(Billet placé sous la pierre de l'ormeau.)</p> + +<p>Je pars parce que je vous aime; vous le dire et résister +à vos transports m'eût été impossible. Partir sans vous le +dire est également au-dessus de mes forces. Je suis un +être faible et souffrant; je ne puis commander à mon +coeur; j'aime mes devoirs et je veux sincèrement les remplir. +Ce que j'entends par mes devoirs, ce ne sont pas les +seules lois de la société; la société châtie sévèrement +ceux qui lui désobéissent; mais Dieu est plus indulgent +qu'elle, et il pardonne. Je saurais braver pour vous le ridicule +et le blâme qui s'attachent aux fautes d'une femme; +mais ce que je ne puis vous immoler, le sacrifice que vous +refuseriez, c'est le bonheur de Jacques. Que n'est-il moins +parfait! que n'a-t il eu envers moi quelque tort qui m'autorise +à disposer de mon honneur et de mon repos comme +je l'entendrais! Mais, quand toute sa conduite est sublime +envers moi et envers vous, que pouvons-nous faire? +Nous soumettre, nous fuir, et mourir de chagrin plutôt +que d'abuser de sa confiance.</p> + +<p>Je ne sais pas quand j'ai commencé à vous aimer. Peut-être +est-ce dès le premier jour que je vous ai vu, peut-être +Clémence avait-elle tristement raison en m'écrivant +que je réussissais à donner le change à ma conscience, +mais que j'étais déjà perdue lorsque je croyais travailler +à voire réconciliation avec Sylvia. Je ne sais plus maintenant +apprécier au juste ce qui s'est passé dans ma pauvre +tête depuis un an; je suis brisée de fatigue, de combats, +d'émotions. Il est temps que je parte; je ne sais +plus ce que je fais; je suis comme vous étiez il y a un +mois. Alors je me sentais encore de la force; d'ailleurs, +la crainte de vous perdre m'en donnait. Que n'aurais-je +pas imaginé, que ne me serais-je pas persuadé, que n'aurais-je +pas juré à Dieu et aux hommes, plutôt que de renoncer +à vous voir? Cette idée était trop affreuse, je ne +pouvais l'accueillir; mais la victoire que nous nous flattions +de remporter était au-dessus des forces humaines; +à peine vous vis-je au point d'enthousiasme et de courage +où je vous priais d'atteindre, que mon âme se brisa +comme une corde trop tendue; je tombai dans une tristesse +inexplicable, et quand j'en sortais pour contempler +avec admiration votre dévouement et votre vertu, je sentais +qu'il fallait vous fuir ou me perdre avec vous. Que +Dieu nous protège! A présent le sacrifice est consommé; +si je succombe, souvenez-vous de moi pour me plaindre +et pour me pardonner ce que je vous ai fait souffrir.</p> + +<p>Si vous voulez m'accorder une grâce, restez encore +quelques jours à Saint-Léon; et puisque Silvia n'a pu se +décider à me suivre, profitez de cette sainte amitié que +la Providence vous offre comme une consolation. Elle est +triste aussi; j'ignore ce qu'elle a; peut-être devine-t-elle +que je suis malheureuse. Elle se dévoue à mes enfants; +elle leur servira de mère. Voyez-les, ces pauvres enfants +que j'abandonne aussi, pour fuir tout ce que j'ai de plus +cher au monde à la fois; leur vue vous rappellera mes +devoirs et les vôtres; vous souffrirez moins pendant ces +premiers jours. Si, au lieu de vous plonger dans la solitude, +vous vous nourrissez l'âme du témoignage de notre +honnête amitié et du spectacle de ces lieux, où tout vous +parlera des graves et augustes devoirs de la famille et de +l'honneur, vous vous souviendrez d'y avoir été heureux +par la vertu, et vous vous réjouirez de n'avoir pas souillé +la pureté de ce souvenir.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXVII.</h3> + +<h3>DE SYLVIA A JACQUES.</h3> + +<p class="milieu">Saint-Léon.</p> + +<p>Vous avez bien fait de me laisser vos enfants; ce +voyage eût fait beaucoup da mal à ta fille, qui n'est pas +bien portante. Son indisposition ne sera rien, j'espère; +elle serait devenue sérieuse dans une voiture, loin des +mille petits soins qui lui sont nécessaires. Ne parle pas à +ta femme de cette indisposition, qui sera guérie sans +doute quand tu recevras ma lettre. C'est une grande terreur +pour moi que la moindre souffrance de tes enfants, +surtout à présent que je suis seule. Je tremble de voir +leur santé s'altérer par ma faute; je ne les quitte pourtant +pas d'une minute, et je ne goûterai pas un instant de +sommeil que notre chère petite ne soit tout à fait bien.</p> + +<p>Je suis heureuse d'apprendre que vous avez fait un bon +voyage, et que vous avez reçu le plus aimable accueil; +mais je m'afflige et m'effraie de la tristesse épouvantable +où tu me dis que Fernande est plongée. Pauvre chère enfant! +Peut-être as-tu mal fait de céder si vite à son désir; +il eût fallu lui donner le temps de réfléchir et de se raviser. +Il m'a semblé qu'au moment de partir, elle était au +désespoir, et que, sans la crainte de te déplaire, elle eût +renoncé à ce voyage. Je n'augure rien de bon de cette +séparation. Octave est comme fou. J'ai réussi à le retenir +jusqu'à présent, mais je désespère de le calmer. J'ai essayé +de le faire parler; j'espérais qu'en ouvrant son coeur +et en l'épanchant dans le mien, il se calmerait ou se pénétrerait +davantage de la nécessité d'être fort; mais la +force n'est pas dans l'organisation d'Octave; et quand +même j'obtiendrais quelques nobles promesses, sa résolution +serait l'enthousiasme de quelques heures. Je le +connais, et le voyant aussi sérieusement épris de Fernande, +j'espère peu à présent qu'il la seconde dans ses +généreux projets. Il est dans une agitation effrayante; sa +souffrance paraît si vive et si profonde, que j'en suis +émue de compassion et que je pleure sur lui du fond de +mon âme. Sois indulgent et miséricordieux, ô mon Jacques! +car ils sont bien à plaindre. Je n'ai jamais été dans +cette situation, et je ne sais vraiment pas ce que je ferais +à leur place. Ma position indépendante, mon isolement de +toute considération sociale, de tout devoir de famille, +sont cause que je me suis livrée à mon coeur lorsqu'il a +parlé. Si j'ai de la force, ce n'est pas à me combattre +que je l'ai acquise; car je n'en ai jamais eu l'occasion. +L'idée de sacrifier une passion réelle et profonde à ce +monde que je hais me parait si horrible, que je ne m'en +crois pas capable. Il est vrai que les seuls devoirs réels +de Fernande sont envers toi; et ta conduite en impose de +tels à tous ceux qui t'aiment, qu'il ne doit plus y avoir +un instant de bonheur pour ceux qui te trahissent. Aide-la +donc avec douceur à accomplir cet holocauste de son +amour; j'essaierai d'obtenir quelque chose de la vertu +d'Octave; mais il me ferme l'accès de son coeur, et je ne +puis vaincre la répugnance que j'éprouve à forcer la confiance +d'une âme qui souffre, fût-ce avec l'espoir de la +guérir.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXVIII.</h3> + +<h3>D'OCTAVE A HERBERT.</h3> + +<p>Je suis dans un état déplorable, mon cher Herbert; +plains-moi et n'essaie pas de me conseiller; je suis hors +d'état d'écouter quoi que ce soit. Elle a tout gâté en me +disant qu'elle m'aime; jusque-là, je me croyais méprisé; +le dépit m'aurait donné des forces; mais, en me quittant, +elle me dit qu'elle m'aime, et elle espère que je me résignerai +à la perdre! Non, c'est impossible; qu'ils disent +ce qu'ils voudront, ces trois êtres étranges parmi lesquels +je viens de passer un an qui m'apparaît comme un rêve, +comme une excursion de mon âme dans un monde imaginaire! +Qu'est-ce que la vertu dont ils parlent sans cesse? +La vraie force est-elle d'étouffer ses passions ou de les satisfaire? +Dieu nous les a-t-il données pour les abjurer? et +celui qui les éprouve assez vivement pour braver tous les +devoirs, tous les malheurs, tous les remords, tous les +dangers, n'est-il pas plus hardi et plus fort que celui +dont la prudence et la raison gouvernent et arrêtent tous +les élans? Qu'est-ce donc que cette fièvre que je sens +dans mon cerveau? Qu'est-ce donc que ce feu qui me dévore +la poitrine, ce bouillonnement de mon sang qui me +pousse, qui m'entraîne vers Fernande? Est-là les sensations +d'un être faible? Ils se croient forts parce qu'ils +sont froids. D'ailleurs, qui sait le fond de leurs pensées? +qui peut deviner leurs intentions réelles? Ce Jacques qui +m'abandonne et me livre au danger pendant un an, et qui, +malgré sa pénétration exquise en toute autre chose, ne +s'aperçoit pas que je deviens fou sous ses yeux; cette Sylvia +qui redouble d'affection pour moi, à mesure que je +me console de ses dédains et que je les brave en aimant +une autre femme, sont-ils sublimes ou imbéciles? Avons-nous +affaire à de froids raisonneurs qui contemplent notre +souffrance avec la tranquillité de l'analyse philosophique, +et qui assisteront à notre défaite avec la superbe +indifférence d'une sagesse égoïste? à des héros de miséricorde, +à des apôtres de la morale du Christ qui acceptent +le martyre de leurs affections et de leur orgueil? A +présent que j'ai perdu l'aimant qui m'attachait à eux, je +ne les connais plus; je ne sais plus s'ils me raillent, s'ils +me pardonnent ou s'ils me trompent. Peut-être qu'ils me +méprisent; peut-être qu'ils s'applaudissent de leur ascendant +sur Fernande, et de la facilité avec laquelle ils +m'ont séparé d'elle au moment où elle allait être à moi. +Oh! s'il en était ainsi, malheur à eux! Vingt fois par jour +je suis au moment de partir pour la Touraine.</p> + +<p>Mais cette Sylvia m'arrête et me fait hésiter. Maudite +soit-elle! Elle exerce encore sur moi une influence qui +a quelque chose d'irrésistible et de fatal. Toi qui crois +au magnétisme, tu aurais ici beau jeu pour expliquer le +pouvoir qu'elle a encore sur moi après que mon amour +pour elle est éteint, et quand nos caractères s'accordent +et se ressemblent si peu. Quand Fernande était ici, j'étais +si heureux, si enivré au milieu de toutes mes souffrances, +que je pensais tout ce qu'elle disait. Sylvia était +mon amie, ma soeur chérie, comme elle était l'amie et +la soeur chérie de Fernande. A présent, elle m'étonne et +m'inspire de la méfiance. Je ne peux pas croire qu'elle +ne soit pas mon ennemie, et la pitié qu'elle me marque +m'humilie comme le plus superbe témoignage de mépris +qu'une femme puisse donner à un ancien amant. Ah! si +je pouvais me livrer à elle, pleurer dans son sein, lui +dire ce que je souffre, et si j'étais sûr qu'elle y compatît! +Mais à quoi cela me mènerait-il? Elle est la soeur de +Jacques, ou du moins il a en elle une amie si intime, qu'elle +ne peut que blâmer et contrarier mon amour. Quand +même elle serait assez généreuse pour désirer de me voir +heureux avec une autre qu'elle, Fernande est précisément +la seule femme qu'elle ne peut pas m'aider à obtenir. +Ah! si elle me méprise, elle a bien raison, car je +suis un homme sans caractère et sans conviction. Je sens +que je ne suis ni méchant, ni vicieux, ni lâche; mais je +me laisse aller à tous les flots qui me ballottent, à tous +les vents qui me poussent. J'ai eu dans ma vie des moments +de folle et sainte exaltation, puis des découragements +affreux, puis des doutes cruels et un profond dégoût +des gens et des choses qui m'avaient paru sublimes +la veille. J'ai aimé Sylvia avec ferveur; j'ai cru pouvoir +m'élever jusqu'à elle, qui me paraissait à demi cachée +dans les cieux; puis je l'ai méprisée jusqu'à la soupçonner +d'être une courtisane; puis je l'ai estimée au point +de vivre son ami après avoir été repoussé comme amant; +maintenant elle me fait peur et j'ai comme une sorte de +haine contre elle; et pourtant je ne puis m'arracher encore +aux lieux qu'elle habite; il me semble qu'elle a à +me dire quelque parole qui pourra me sauver.</p> + +<p>Mais pourquoi suis-je ainsi? pourquoi ne puis-je ni rien +croire, ni rien nier décidément? Oh! j'ai eu une belle +nuit avec Fernande! j'ai versé à ses pieds des larmes qui +m'ont semblé descendre du ciel; mais peut-être n'était-ce +qu'une comédie que je jouais vis-à-vis de moi-même, et +dont j'étais à la fois l'acteur inspiré et le spectateur niaisement +émerveillé! Qui sait, qui peut dire ce qu'il est? +Et à quoi sert de se chauffer le cerveau jusqu'à ce qu'il +éclate? à quoi mène cette exaltation qui tombe d'elle-même +comme la flamme? Fernande était sincère dans +ses résolutions, dans sa confiance, la pauvre enfant; et +tout en jurant à Dieu qu'elle ne m'aimerait point, elle +m'aimait déjà en secret. Elle s'arrache au danger de me +le dire, et elle me l'écrit naïvement! Oh! c'est cela qui +me la fait aimer! c'est cette faiblesse adorable qui met +son coeur au niveau du mien! D'elle, au moins, je n'ai +jamais douté; je sens ce que j'ai senti dès le premier +jour: c'est que nous sommes faits l'un pour l'autre, et +que son être est de la même nature que le mien. Ah! je +n'ai jamais aimé Sylvia, c'est impossible, nous nous ressemblons +si peu! Presser Fernande dans mes bras, c'est +presser une femme, la femme de mon choix et de mon +amour! et on s'imagine que j'y renoncerai? Mais qu'arrivera-t-il? +Que m'importe? si on la rend malheureuse, +je l'enlèverai avec sa fille, que j'adore, et nous irons vivre +au fond de quelque vallée de ma patrie. Tu me donneras +bien un asile? Ah! ne me sermonne pas, Herbert; je sais +bien que je me rends malheureux, et que je fais folie sur +folie; je sais bien que, si j'avais une profession, je ne +serais pas oisif; que, si j'étais comme toi, ingénieur des +ponts et chaussées, je ne serais pas amoureux; mais que +veux-tu que j'y fasse? je ne suis propre à aucun métier; +je ne puis me plier à aucune règle, à aucune contrainte. +L'amour m'enivre comme le vin; si je pouvais, comme +toi, porter deux bouteilles de vin du Rhin sans extravaguer, +j'aurais pu passer un an entre deux femmes charmantes +sans être amoureux de l'une ni de l'autre.</p> + +<p>Adieu; ne m'écris pas, car je ne sais pas où je vais. +Je fais mon portemanteau vingt fois par jour; tantôt je +veux aller à Genève oublier Fernande, Jacques et Sylvia, +et me consoler avec mon fusil et mes chiens; tantôt je +veux aller me cacher à Tours, dans quelque auberge d'où +je serai à portée d'écrire à Fernande et de recevoir ses +réponses; tantôt je ris de pitié en me voyant si absurde; +tantôt je pleure de rage d'être si malheureux.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXIX.</h3> + +<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3> + +<p>Ce que tu me mandes de ma fille m'effraie extrêmement; +c'est la première fois qu'elle est malade, et, dans +l'ordre des choses, elle aurait dû et devra l'être souvent; +mais je ne puis commander à mon inquiétude quand il +s'agit de mes enfants, parce qu'ils sont jumeaux, et que +leur existence est plus précaire que celle des autres. La +petite est bien plus délicate que son frère, et cela justifie +la croyance générale qu'un des deux vit toujours aux +dépens de l'autre dans le sein de la mère. Si elle va plus +mal, écris-le-moi sans hésiter. J'irai te rejoindre, non +pour aider à tes soins, qui ne peuvent être que parfaits, +mais pour te soulager de la terrible responsabilité qui +pèse sur toi. J'ai caché et je cacherai cette nouvelle à +Fernande aussi longtemps que je pourrai; sa santé est +réellement très-altérée, le chagrin et l'inquiétude aggraveraient +son mal. Elle est entourée ici de soins, d'amitiés +et de distractions; mais rien n'y fait. Elle est d'une +tristesse qui me consterne, et ses nerfs sont dans un état +d'irritation qui change entièrement son caractère. Tu as +raison, Sylvia, cette séparation n'a produit rien de bon. +Il y a peu d'âmes qui soient organisées assez vigoureusement +pour se maintenir dans le calme d'une forte résolution; +toutes les consciences honnêtes sont capables +de la générosité d'un jour, mais presque toutes succombent +le lendemain à l'effort du sacrifice. J'ai cru qu'il +était de mon devoir de consentir à celui de Fernande et +même de le seconder; ce n'est pas que j'en aie espéré +un résultat heureux pour moi. Quand l'amour est éteint, +rien ne le rallume; et en m'arrachant à notre Dauphiné, +je n'avais pas certainement sur le visage l'imbécile joie +d'un mari dont la vanité triomphe. Je n'avais pas non +plus dans le coeur l'imprudent espoir d'un amant qui se +flatte de retrouver son bonheur dans l'immolation du +bonheur d'autrui. Je savais bien que Fernande aimerait +Octave absent d'un amour plus acharné, et que je la +dérobais seulement au danger dont sa pudeur eût peut-être +suffi pour la préserver. Je savais que le trait s'enfoncerait +dans son coeur à mesure qu'elle s'efforcerait de +le retirer. Tous les hommes oublient ce qu'ils ont éprouvé, +et feignent de ne plus savoir ce que c'est que l'amour +quand on leur retire celui qu'ils croyaient posséder. Il +faut voir alors par quels stupides arguments ils essaient +de prouver que la femme qui les quitte est coupable envers +eux. Pour moi, je n'accuserais Fernande que dans +le cas où elle recevrait mes caresses d'un front serein, +avec un sourire trompeur sur les lèvres. Mais sa conduite +est noble; sa tristesse protesterait contre ma tyrannie, +si j'étais assez grossier pour l'exercer. Dans l'espèce d'aversion +qu'elle me témoigne malgré elle de temps en +temps, il y a une violence de sincérité que je préfère à +une hypocrite douceur. Pauvre enfant! pauvre chère enfant! +comme tu dis, elle fait ce qu'elle peut. Dans de +certains moments elle se jette à mon cou en sanglotant, +dans d'autres elle me repousse avec horreur. Ah! que +peut-elle craindre de moi? Je lui proposerai bientôt de +revenir si son état ne s'améliore pas; car je ne veux +pas qu'elle soit malheureuse et qu'elle me haïsse. Tous +les chagrins, tous les affronts sur moi plutôt que celui-là! +J'attends encore quelques jours; l'excitation où elle est +s'apaisera peut-être comme le redoublement d'une maladie. +J'ai dû consentir à l'amener ici, même avec la conviction +que cela ne servirait à rien; j'ai dû lui laisser la +faculté de faire un noble effort, et de mettre dans sa vie +le souvenir d'un jour de vertu; ce sera un remords de +moins pour l'avenir, un droit de plus à mon respect. +Quand elle sera lasse de combattre, je ne lèverai point le +bras pour l'achever, mais je le lui offrirai pour s'y reposer. +Hélas! si elle savait combien je l'aime! Mais je me tais +désormais; mon amour serait un reproche, et je respecte +sa souffrance. Insensé que je suis! il y a des instants où +je me flatte qu'elle va revenir à moi, et qu'un miracle va +s'accomplir pour me récompenser de tout ce que j'ai dévoré +de douleurs dans le cours de ma triste vie!</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXX.</h3> + +<h3>DE SYLVIA A JACQUES.</h3> + +<p>Il faut que tu viennes me trouver; ta fille tombe dans +un état de marasme qui fait des progrès effrayants; +amène quelque médecin plus habile que ceux que nous +avons ici. Si Fernande est réellement aussi malade et +aussi triste que tu le dis, cache-lui l'état de sa fille; et +pourtant comment lui annoncerons-nous plus tard la vérité, +si mes craintes se justifient? Fais ce que tu jugeras +le plus prudent. La laisseras-tu ainsi sans toi chez ces +Borel? La soigneront-ils bien? Il est vrai que sa mère va +arriver au Tilly, à ce qu'elle me mande, et qu'elle ira +chez elle si elle veut; mais d'après tout ce que tu m'as dit +de sa mère, c'est une mauvaise amie et un triste appui +pour Fernande. Ah! pourquoi nous sommes-nous quittés? +cela nous a porté malheur.</p> + +<p>Octave est parti pour Genève; il a accompli aussi son +sacrifice; que peut-on lui demander de plus? J'ai vainement +essayé d'adoucir son chagrin par mon amitié; je +me suis convaincue plus que jamais que son âme n'est +point grande, et que les petitesses de la vanité ou de +i'égoïsme, je ne sais lequel des deux, en ferment l'entrée +aux idées élevées et aux nobles sentiments. Croirais-tu +qu'il a longtemps hésité à savoir si j'avais l'intention de +découvrir ses secrets pour en abuser, ou si j'étais sincère +dans mon désir de le réconcilier avec lui-même? Croirais-tu +qu'il a eu l'idée ridicule que je lui faisais des coquetteries +pour le ramener à mes pieds? Il me suppose ce vil +et sot amour-propre; il me croit occupée à ces calculs +petits et méprisables, quand mon coeur est brisé de la +douleur de Fernande et de la sienne, quand je donnerais +mon sang pour les guérir en les divisant, ou pour les envoyer +vivre heureux dans quelque monde où tu n'aurais +jamais mis le pied, et où leur bonheur ne toucherait point +à ton existence. Pauvre Octave! son plus grand malheur +est de comprendre par l'intelligence ce que c'est que la +grandeur, mais d'avoir le coeur trop froid ou le caractère +trop faible pour y atteindre. Il croit que Fernande est son +égale, et il se trompe: Fernande est très-au-dessus de +lui, et Dieu fasse qu'elle puisse l'oublier, car l'amour +d'Octave ne la rendrait peut-être que plus malheureuse. +Enfin il est parti en me jurant qu'il allait en Suisse. Attendons +le destin, et, quel qu'il soit, dévouons-nous à +ceux qui n'ont pas la force de se dévouer.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXXI.</h3> + +<h3>D'OCTAVE A FERNANDE.</h3> + +<p>Votre mari est en Dauphiné et moi je suis à Tours; +vous m'aimez et je vous aime, voilà tout ce que je sais. +Je trouverai moyen de vous voir et de vous parler, n'en +doutez pas. N'essayez pas de me fuir encore, je vous suivrais +jusqu'au bout de la terre. Ne craignez pas que je +vous compromette, je serai prudent; mais ne me réduisez +pas au désespoir, et ne déjouez pas par une inutile et folle +résistance les moyens que je prendrai pour arriver à vous +sans que personne s'en doute. Que craignez-vous de moi? +quels sont ces dangers qui vous épouvantent? Pensez-vous +que je veuille d'un bonheur qui vous coûterait des larmes? +M'estimez-vous assez peu pour croire que je vous demanderai +des sacrifices? Je ne veux que vous voir, vous dire +que je vous aime, et vous décider à retourner à Saint-Léon. +Là nous reprendrons notre ancienne vie, vous resterez +aussi pure que vous l'êtes, et je serai aussi malheureux +que vous voudrez. Je puis tout promettre et tout +accepter pourvu qu'on ne me sépare pas de vous; cela +seul est impossible.</p> + +<p>J'ai déjà fait le tour du château et des jardins de Cerisy, +j'ai déjà gagné le jardinier et apprivoisé les chiens. Cette +nuit je suis passé sous vos fenêtres, il était deux heures +du matin, et il y avait de la lumière dans votre chambre; +demain je vous écrirai comment nous pouvons nous voir +sans le moindre danger. Je sais que vous êtes malade, +et, s'il faut répéter l'expression de ceux qui parlent de +vous, un secret chagrin vous tue. Et tu crois que je t'abandonnerai +quand ton mari te laisse pour aller serrer +ses foins et philosopher avec Sylvia, tout en comptant ses +denrées et son argent? Pauvre Fernande! ton mari est +une mauvaise copie de M. de Wolmar; mais certainement +Sylvia ne se pique pas d'imiter le désintéressement +et la délicatesse de Claire; c'est une coquette froide et +très-éloquente, rien de plus. Cesse de mettre ces doux +êtres de glace au-dessus de tout, cesse de leur sacrifier +ton bonheur et le mien; jette-toi dans les bras de celui +qui t'aime, réfugie-toi dans le seul coeur qui t'ait comprise. +Impose-moi tous les sacrifices que tu voudras, mais +laisse-moi pleurer à tes genoux encore une fois, est te dire +combien je t'aime, et que j'entende ce mot sortir de ta +bouche.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXXII.</h3> + +<h3>D'OCTAVE A HERBERT.</h3> + +<p>Je suis à Tours depuis un grand mois, comptant les +jours le plus patiemment que je peux, et attendant les +rares instants où il m'est permis de la voir. Encore ai-je +perdu quinze jours à demander et à obtenir cette faveur. +L'imprudente! elle ne sait pas combien sa résistance, ses +scrupules et ses larmes m'attachent à elle et donnent de +force à ma passion. Rien n'irrite mon désir, rien ne m'éveille +de mon indolence naturelle comme les obstacles et +les refus. J'ai eu assez à combattre sa terreur d'être découverte +et compromise, j'ai été fort occupé. Tu dis que +je n'ai pas d'emploi; je t'assure qu'il n'y a pas de profession +plus active et plus assujettissante que celle de +pénétrer auprès des femmes que le monde et la vertu se +chargent de garder. J'ai eu à lutter contre madame de +Luxeuil (cette Clémence dont je t'ai parlé une fois), le +philosophe le plus pédant et le plus insupportable de la +terre, la femme la plus sèche, la plus froide, la plus jalouse +du bonheur d'autrui. Je l'avais parfaitement jugée +d'après ses lettres. J'ai eu occasion de faire parler d'elle +un mien ami qui est à Tours, et qui la connaît fort bien, +parce qu'elle y vient souvent. Je sais maintenant que +c'est ce qu'un appelle une personne distinguée, un de ces +êtres qui ne peuvent ni aimer ni se faire aimer, et qui +donnent leur malédiction à tout ce qui aime sur la terre; +pédagogues femelles qui ont le triste avantage de voir +clairement le malheur des autres, et de le prédire avec +une joie malicieuse pour se consoler d'être étrangers aux +biens et aux maux des vivants; momies qui ont des sentences +écrites sur parchemin à la place du coeur, et qui +mettent leur gloire a étaler leur fatal bon sens et leur +raison impitoyable à défaut d'affection et de bonté. Sachant +que Fernande était à Cerisy, et qu'au dire des voisins +tourangeaux elle se mourait d'une maladie de langueur, +elle est venue la voir et se repaître de sa tristesse, +comme un corbeau qui attend le dernier soupir d'un +mourant sur le champ de bataille. Je ne sais même pas +si elle n'a pas indisposé contre la pauvre Fernande madame +Borel, leur compagne commune de couvent. Fernande +trouve que tout le monde lui bat froid, et ne peut +s'empêcher de regretter Saint-Léon. Elle y retournera, je +l'y déciderai, et là je vaincrai ses scrupules et les miens: +oui, les miens; car je t'avoue, Herbert, que je suis le plus +misérable séducteur qu'il y ait jamais eu. Je ne suis un +héros ni dans la vertu ni dans le vice: c'est peut-être pour +cela que je suis toujours ennuyé, agité et malheureux les +trois quarts du temps. J'aime trop Fernande pour renoncer +à elle; je préfère commettre tous les crimes et supporter +tous les malheurs; mais cet amour est trop vrai +pour que je veuille la persécuter et l'effrayer par des +transports qu'elle ne partage pas encore. Elle les partagera, +Dieu et la nature le veulent. Quelle digue peut s'opposer +à l'amour de deux êtres qui s'entendent et dont les +brûlantes aspirations s'appellent et se répondent à toute +heure? Je conçois les joies extatiques de l'amour intellectuel +chez des amants jeunes et pleins de vie, qui retardent +voluptueusement l'étreinte de leurs bras pour +s'embrasser longtemps avec l'âme. Chez les captifs ou +les impuissants, c'est une vaine parade d'abnégation +qu'expient en secret le spleen et la misanthropie. Je divague +donc avec Fernande, et je m'élève dans les régions +du platonisme tant qu'elle veut. Je suis sûr de redescendre +sur la terre et de l'y entraîner avec moi quand je +voudrai.</p> + +<p>Tu dois t'étonner de la vie que je mène: moi aussi; +mais, au bout du compte, cet abandon de moi-même au +hasard ou au destin, cette soumission de mes actions à +mes passions est la seule chose qui me convienne. Je +suis un vrai jeune homme, je le sais, au moins je l'avoue, +et seul peut-être parmi tous ceux que je vois, je ne joue +point de rôle. Je me laisse aller au gré de ma nature, et je +n'en rougis pas. Les uns se drapent, les autres se fardent| +il en est qui se plâtrent et veulent se changer en statues +majestueuses. Il en est d'autres qui attachent des ailes +de papillon à des organisations de tortue. En général, les +vieux se font jeunes, et les jeunes affectent la sagesse et +la gravité de l'âge mûr. Moi, je suis tout ce qui me passe +par la tête et ne m'occupe en aucune façon, des spectateurs. +J'écoutais dernièrement deux hommes se dépeindre +l'un à l'autre. L'un se disait bilieux et vindicatif, l'autre +insolent et apathique. Quand nous nous séparâmes en +quittant la diligence, tous deux s'étaient déjà révélés: le +prétendu bilieux s'était laissé provoquer avec le plus +grand sang-froid par l'apathique, lequel n'avait pu supporter +une contradiction très-légère sur une question politique. +Le besoin de l'affectation est si grand chez les +hommes, qu'ils se vantent des défauts qu'ils n'ont pas, +plus volontiers que des qualités qu'ils peuvent avoir.</p> + +<p>Moi, je cours après l'aimant qui m'attire, et ne tourne +les yeux ni à droite ni à gauche pour savoir ce qu'on dit +de ma démarche. Quelquefois je me regarde au miroir, +el je ris de moi-même; mais je ne change rien à ma manière +d'être, cela me donnerait trop de peine. Avec ce +caractère-là, j'attends sans trop d'ennui ni de désespoir +ce que le destin va faire de moi; j'occupe mes instants +le plus paisiblement du monde; la pensée de mon amour +suffit pour réchauffer ma tête et entretenir mon espérance. +Enfermé dans une petite chambre d'auberge assez fraîche +et sombre, j'emploie à dessiner ou à lire des romans (tu +sais que j'ai la passion des romans) les heures les plus +chaudes de la journée. Personne ici ne me connaît que +deux ou trois jeunes gens de Paris qui n'ont aucun rapport +avec les Borel. D'ailleurs, les Borel ne connaissent +ni mon nom ni ma figure, et mon séjour ici ne peut compromettre +Fernande auprès de personne. Jacques lui écrit +toujours qu'il reviendra la chercher la semaine prochaine; +mais il est clair comme le jour qu'il n'y pense guère ou +qu'il est plus occupé des soins de son exploitation que +de sa femme. Il est vrai qu'il ne tient qu'à elle de demander +des chevaux de poste, de monter dans sa voiture +avec Rosette et d'aller le rejoindre. C'est à quoi je +travaille à la décider, car je partirais aussitôt pour mon +ermitage, et j'arriverais à quelques jours de distance, en +disant à Jacques et à Sylvia que j'ai été faire un tour en +Suisse. Ou ils ne se doutent de rien, ou ils veulent ne rien +voir. Cette dernière opinion est celle à laquelle je m'abandonne +le plus volontiers; elle apaise beaucoup un +reste de remords qui me revient à l'esprit lorsque Fernande, +avec ses grands yeux humides d'amour, et ses +grands mots de sacrifice et de vertu, me replonge dans +les incertitudes du désir el de la timidité. Moi, timide! +c'est pourtant vrai. J'escaladerais les murailles de Babel, +et je braverais tous les gardiens de la beauté, eunuques, +chiens et gardes-chasse; mais un mot de la femme que +j'aime me fait tomber à genoux. Heureusement les prières +d'un amant sont plus impérieuses que les menaces de +toute la terre, et même que les terreurs de la conscience. +Je verrai Fernande ce soir. Elle vient quelquefois au bal +des officiers de la garnison avec madame Eugénie Borel; +je la fais danser sans avoir l'air de la connaître, si ce n'est +comme une figure de bal, et je trouve le moyen de lui dire +quelques mots. Madame Borel a ici une grande vieille maison +déserte, une espèce de pied-à-terre dont on n'ouvre +les volets et les portes qu'une fois par semaine. Il doit être +facile d'y pénétrer et d'y donner rendez-vous à Fernande. +Elle ne veut plus que j'aille rôder dans le parc de Cerisy. +J'aime pourtant bien l'amour espagnol; mais la poltronne +n'est plus du même avis.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXXIII.</h3> + +<h3>DE M. BOREL A JACQUES.</h3> + +<p>MON VIEUX CAMARADE,</p> + +<p>Ta fille se meurt, c'est fort bien; mais ta femme se +perd, c'est autre chose. Tu ne peux empêcher l'un, et tu +dois t'opposer à l'autre. Laisse donc tes enfants à quelque +personne sûre, et reviens chercher madame Fernande. Je +me chargerais bien de te la reconduire si tu m'avais donné +le droit de lui commander. Mais je n'ai eu de toi à ton +départ que cette parole: «Mon ami, je te confie ma +femme.» Je ne sais pas bien ce que tu entendais par là, +toi qui es un philosophe, et dont les idées diffèrent beaucoup +des nôtres; moi, je suis un vieux militaire et ne +connais que le code du régiment Or, dans mon temps, +voilà comme cela se passait, et, dans mon intérieur, +voici comment cela se passe encore. Quand un ami, un +frère d'armes me recommande sa femme ou sa maîtresse, +sa soeur ou sa fille, je me crois investi des droits, ou, pour +parler plus juste, chargé des devoirs suivants: 1° souffleter +ou bâtonner tout impertinent qui s'adresse à elle +avec l'intention évidente de porter atteinte à l'honneur de +mon ami, sauf à rendre raison de ma manière de procéder +au souffleté ou au bâyonné, si telle est son humeur. +Ce premier point sera fidèlement exécuté, tu peux y +compter, si le larron de ton honneur me tombe sous la +main; mais jusqu'ici il est aussi insaisissable que la +flamme et le vent. 2° Je me crois obligé, quand la femme +de mon ami est récalcitrante ou sourde aux bons conseils +que je tache de lui donner d'abord, d'avertir mon ami, +afin qu'il mette ordre lui-même à sa conduite, car je n'ai +point le droit de la corriger comme je ferais de la mienne +en pareille circonstance. Voilà ce dont je m'acquitte, mon +cher Jacques, avec beaucoup de chagrin et de répugnance, +comme tu peux croire; mais enfin il le faut. Ce n'est pas +une petite responsabilité que d'avoir à garder intacte la +vertu d'une lemme jeune et jolie comme la tienne. J'ai +fait de mon mieux, mais je ne puis empêcher qu'on se +moque de moi; une femme en sait plus long qu'un homme +sous ce rapport. Me taire serait tolérer et encourager le +mal, et prêter ma maison à un commerce dont ma femme +et moi semblerions complices. Je te transmets donc les +faits tels qu'ils sont, tu en feras l'usage que tu voudras.</p> + +<p>Il y a quinze jours, ou pour mieux dire quinze nuits, +j'entendis passer et repasser quelqu'un sous ma fenêtre +à deux heures du matin. Mon grand lévrier, qui dort +toujours au pied de mon lit, s'élança en hurlant vers la +croisée entr'ouverte, et, à ma grande surprise, ce fut le +seul chien de la maison qui prit la chose en mauvaise +part. Tous les autres, bien qu'accoutumés à faire leur +devoir, ne disaient mot, et je pensai que c'était quelqu'un +de la maison. J'appelai, je criai <i>qui vive?</i> plusieurs fois, +personne ne répondit; je pris une simple canne à épée +et je sortis, mais je ne trouvai personne, et madame Fernande +qui était à sa fenêtre, m'assura n'avoir rien vu et +rien entendu. Cela me parut singulier et invraisemblable; +mais je n'en témoignai rien, et je me tins sur mes gardes +les nuits suivantes. Deux nuits après j'entendis très-distinctement +les mêmes pas, mon lévrier fit le mène tapage; +mais je l'apaisai et je descendis dans le jardin sans faire +de bruit. Je vis fuir d'un côté un homme et de l'autre +une femme, qui n'était ni plus ni moins que la tienne. Je +ne me montrai pas à elle dans cet instant; mais le lendemain, +au déjeuner, j'essayai de lui faire entendre que +je m'étais aperçu de quelque chose; elle ne voulut pas +comprendre. Néanmoins le galant ne revint plus. J'avais +eu d'abord l'intention d'avoir une explication formelle +avec ta femme; mais la mienne m'en empêcha, elle s'en +était déjà chargée; et pour ne pas affliger Fernande, +comme les femmes entre elles connaissent mieux les petits +ménagements, elle lui avait dit qu'elle seule avait découvert +son intrigue. Madame Fernande avait répondu, +avec force larmes et attaques de nerfs, qu'elle avait en effet +inspiré une violente passion à un pauvre jeune fou pour +lequel elle n'avait que de l'amitié, et qu'elle avait écouté +par compassion au moment de l'éloigner d'elle pour toujours. +Je te répète les paroles dont ma femme, qui n'est +pas mal romanesque non plus dans son genre, s'est servie +en me racontant le fait. Tu croiras de cette prétendue +amitié tout ce qu'il te plaira; pour moi, je n'en crois pas +un mot; mais comme Fernande jurait à Eugénie que le +monsieur était parti au moins pour l'Amérique, comme +il ne se passait plus rien depuis plusieurs jours, je renonçai +de bon coeur à la tâche désagréable que je remplis +Aujourd'hui.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/18.png"></p> + +<p>L'affaire en était là quand le colonel de la garde royale +nous invita à ses bals. Je n'aime guère ces freluquets de +la nouvelle armée, qui portent des talons rouges au lieu +de cicatrices, et des ordres étrangers au lieu de notre +vieille croix; mais, au bout du compte, le colonel est un +aimable homme. Quelques-uns de ces messieurs sont d'anciens +militaires que la nécessité d'avoir un état a forcés +de retourner leur casaque; on boit de bon vin à leurs +soupers et on joue gros jeu. Tu sais que je ne suis pas +un saint; ma femme aime la danse comme une vraie +folle; après avoir un peu grogné, je consentis à la mettre +dans sa calèche, à prendre les rênes et à la conduire +à Tours avec madame Fernande, qui s'avouait beaucoup +mieux portante, et madame Clémence, cette bégueule +que je n'aime guère, et qui, grâce à Dieu, prit congé de +nous en arrivant à la ville. Ta femme se fit belle comme +un ange pour aller au bal; et vraiment on n'eût pas dit, +en la voyant, qu'elle fût si malade qu'elle prétend l'être. +Je m'en allai avec ceux qui ne dansent pas, et je laissai +ces dames avec ceux qui n'ont pas eu les pieds gelés en +Russie; je recommandai seulement à Eugénie de surveiller +de près sa compagne, et de m'avertir sur-le-champ +si elle dansait plusieurs fois ou si elle causait trop souvent +avec quelqu'un. Je revins moi-même trois ou quatre fois +donner un coup d'oeil à leur manière d'être. Tout se passa +fort bien en apparence, et à moins que ma femme ne soit +d'accord avec la tienne, ce dont je la crois incapable, il +faut que le cavalier soit très-adroit et moins <i>insensé</i> que +Fernande ne l'avait dépeint. Il faut aussi qu'elle ait été de +très-bon accord avec lui pour ne pas me le faire connaître; +car il m'est impossible d'imaginer lequel, de ceux qui +l'ont fait danser durant deux bals, a pris avec elle les +mesures qu'elle a su si bien exécuter. Je poursuis mon +Récit.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/19.png"></p> + + +<p>Le lendemain du dernier bal, quand nous fûmes de +retour à Cerisy, elle nous dit qu'elle avait oublié une +emplette, et qu'elle s'amuserait à monter à cheval <i>un de +ces jours</i> pour faire cette course. Je lui répondis qu'au +jour et à l'heure qu'elle choisirait, je serais prêt à l'accompagner +avec ma femme, ou sans ma femme, si cette +dernière était occupée. Je lui proposai le lendemain ou le +surlendemain. Elle me dit que cela dépendrait de l'état +de sa santé, et qu'elle m'avertirait le premier matin où +elle se sentirait bien. Le lendemain, vers midi, ne la +voyant point descendre au salon, je craignis qu'elle ne +fût plus malade qu'à l'ordinaire, et j'envoyai savoir de +ses nouvelles; mais sa femme de chambre nous répondit +qu'elle était partie à six heures du matin, à cheval et +suivie d'un domestique. Cela m'étonna un peu, et j'allai +prendre des informations à l'écurie. Je savais que la jument +d'Eugénie et l'autre petite bête que monte ta +femme ordinairement étaient allées chez le maréchal ferrant, +à deux lieues d'ici. Fernande avait donc été obligée +de monter mon cheval, qui est beaucoup trop vigoureux +pour une femme aussi poltronne qu'elle; cela me sembla +trahir un singulier empressement d'aller à Tours, et me +jeta dans une double inquiétude. Je craignais qu'elle ne +se rompît le cou, et, ma foi! c'eût été bien autre chose +que tout le reste. J'allai l'attendre à la grille du parc, et +je la vis bientôt arriver au triple galop, couverte de sueur +et de poussière. Elle fût assez déconcertée en m'apercevant; +elle espérait sans doute rentrer et se dépouiller de +cet accoutrement de marche forcée sans être remarquée; +mais elle reprit courage et me dit avec assez d'aplomb: «Ne +trouvez-vous pas que je suis bien matinale et bien brave? +—Oui, lui dis-je; je vous fais compliment d'être changée +à ce point depuis le départ de Jacques.—Et vous voyez +comme je mène bien votre cheval, ajouta-t-elle en feignant +de ne pas comprendre. Je me porte vraiment bien +aujourd'hui; je me suis levée avec le jour, et, voyant un +si beau temps, je n'ai pu résister à la fantaisie de faire +cette expédition.—C'est très-joli de votre part, repris-je; +mais Jacques vous laisse-t-il courir les champs toute seule +de la sorte?—Jacques me laisse faire tout ce que je +veux,» répondit-elle d'un petit ton sec; et elle partit au +galop sans ajouter un mot de plus. J'essayai de la faire +sermonner par ma femme; mais les femmes se soutiennent +entre elles comme les larrons; je ne sais ce +qu'elles se dirent. Eugénie me pria de ne pas me mêler +de cette affaire, et voulut me prouver que je n'avais pas +le droit de faire des leçons à une personne qui n'était ni +ma soeur ni ma fille; que mes épigrammes étaient brutales +et blessaient Fernande, ce qui était contraire aux +égards que nous devions à son isolement et aux devoirs +de l'hospitalité. Que sais-je! elle me raisonna si bien, que +je me tus encore et que ta femme retourna à Tours de la +même façon deux jours après, c'est-à-dire hier. Que pouvais-je +lui dire pour l'en empêcher, après tout? Et qui +l'empêchait de me répondre qu'elle allait tout simplement +acheter des gants et des souliers blancs? Eugénie le +croyait ou feignait de le croire; or, voici le dénoûment.</p> + +<p>Tu sais aussi bien que moi que dans les villes de province +tout se remarque, tout s'interprète et tout se découvre. La +jolie figure de ta femme avait fait trop de sensation dans +les bals pour que les officiers de la garnison ne cherchassent +pas à lui faire la cour; et, comme il n'y a pas +de meilleures prudes que les femmes qui cachent un +petit secret, ils étaient tous repoussés avec perte. Ils la +virent passer le premier matin et la suivirent de loin +jusqu'à notre <i>maison de ville</i>, comme ma femme appelle +son pied-à-terre; ils la virent entrer et sortir, remarquèrent +le temps qu'elle y passa, s'informèrent, surent qu'il +n'y avait personne dans la maison, et se demandèrent +naturellement si c'était pour dormir ou pour prier Dieu +qu'elle venait s'enfermer là pendant deux heures. Oisifs +comme des officiers en garnison, et malicieux comme +de vrais sous-lieutenants, cinq ou six d'entre eux firent +si bonne enquête, qu'ils découvrirent une certaine issue +de derrière par laquelle sortit, quelque temps après que +Fernande fut partie, un jeune homme que l'on ne connaît +pas par son nom, mais qu'on a vu à l'auberge de la +Boule-d'Or depuis quelque temps. Hier, lorsque la pauvre +Fernande retourna au rendez-vous, on attendit que le +compère se fût introduit de son côté, et on lui ferma la +retraite sans qu'il s'en aperçût, puis on monta la garde +autour de la maison, et on laissa sortir Fernande sans +l'effaroucher par aucune démonstration hostile; ces messieurs +sont tous gens de bonne famille et trop bien élevés +pour adresser la parole à une dame en pareille occasion. +De mon temps, nous n'aurions pas été si respectueux; +mais autre temps, autres moeurs, heureusement +pour ta femme. Ces messieurs n'en voulaient qu'à l'heureux +rival qu'elle leur préférait. Elle monta à cheval +dans la cour après avoir pris la clef du rez-de-chaussée, +qu'elle avait demandée à ma femme sous prétexte de +prendre un instant de repos dans le salon, pendant qu'on +briderait son cheval pour repartir; elle remit cette clef +dans sa poche, non sans avoir bien barricadé son amant +pour qu'il ne fût dérangé dans sa retraite par aucun curieux, +et le domestique qui l'accompagnait, et qui était +ou n'était pas dans le secret, emporta également la clef +de la cour. Fernande partit au milieu d'une haie de spectateurs +qui feignaient de fumer leur pipe en parlant de +leurs affaires, mais qui se portèrent aussitôt après en +embuscade à la fenêtre du grenier par où l'amant était +entré d'une maison voisine. Ils contemplèrent avec grand +plaisir les inutiles efforts qu'il fit pour sortir; ils le tinrent +longtemps prisonnier, et voulaient, dit-on, le forcer +à parlementer en répondant à de certaines questions, +moyennant quoi on l'aurait mis en liberté. Il resta muet +à tous les appels, à toutes les plaisanteries, et se tint +tout le jour tranquille comme s'il eût été mort. Les vauriens +d'assiégeants décidèrent qu'on le prendrait par la +famine, et qu'on monterait la garde toute la nuit; on +posa des postes autour de la maison, et on les releva +d'heure en heure comme des factions militaires. Mais le +captif, désespéré, fit une sortie à laquelle on ne s'attendait +pas, et s'évada par les toits d'une manière qu'on dit +miraculeuse de hardiesse et de bonheur. On le vit passer +comme une ombre dans les airs, mais on ne put le +joindre; et ce matin il a quitté la ville sans qu'on sache +quelle route il a prise. Ton ancien camarade Lorrain, +qui est aujourd'hui chef d'escadron dans les chasseurs +de la garde royale, est venu dîner avec nous, et m'a raconté +toute l'affaire non sans un certain plaisir, car il ne +t'aime pas infiniment. Je suis monté chez ta femme aussitôt +qu'il a été parti; elle s'était donnée pour malade +toute la journée et n'avait pas quitté sa chambre. Je lui +ai fait une scène de tous les diables, et elle s'est mise +en colère comme un petit démon. Au lieu de me prier de +me taire, elle m'a défié de t'informer de sa conduite, et +m'a déclaré que je n'avais pas le droit de lui parler ainsi; +que j'étais <i>un butor</i>, et qu'elle ne souffrirait pas de toi-même +les reproches que je lui faisais. S'il en est ainsi, +fais comme tu voudras, je m'en lave les mains; mais ma +conscience m'ordonne de te dire ce qu'il en est.</p> + +<p>Elle m'a chassé de sa chambre, et voulait envoyer +chercher sur-le-champ des chevaux de poste et quitter +une maison où elle se disait insultée et opprimé. Eugénie +s'est efforcée de la calmer, et une violente attaque +de nerfs qui cette fois est, je crois, bien, réelle, est venue +terminer le différend. Elle est au lit maintenant, et Eugénie +passera la nuit auprès d'elle; moi je me hâte de +t'écrire, parce que je crains que demain la force et la volonté +ne lui reviennent de partir, et je ne veux pas la +laisser s'en aller ainsi toute seule avec cette petite soubrette, +qui m'a l'air, par parenthèse, d'une sournoise +très-rouée. Je ferai mon possible pour lui persuader de +t'attendre; mais, pour Dieu! tire-moi bien vite de cet +embarras. Ne me fais pas de reproches, car tu vois que +j'ai agi pour le mieux, et que je ne suis pas responsable +de ce qui arrivera désormais; si elle veut partir, faire +quelque folie, se laisser enlever, que sais-je? puis-je la +mettre sous les verrous? Je ne le cache pas qu'elle a la +tète perdue; dans l'indignation que m'inspirait sa résistance +à mes avis, il m'est échappé qu'elle ferait mieux +d'aller soigner sa fille qui se meurt, que de s'occuper +d'un amour extravagant qui la livre déjà à la risée de +toute une province et de tout un régiment. J'ai été fâché +aussitôt d'avoir trahi le secret que tu m'avais recommandé, +car elle est tombée dans des convulsions qui +m'ont prouvé que cette nouvelle lui fait beaucoup de mal, +et qu'elle n'a pas oublié l'amour maternel. Je termine en te +priant d'avoir de l'indulgence envers elle. Je connais ton +sang-froid, et compte sur la prudence de ta conduite, +mais joins-y un peu de pitié pour cette pauvre égarée. +Elle est bien jeune, elle pourra se ranger et se repentir. +Il y a de bien bonnes mères de famille qui ont eu leurs +jours d'égarement. Elle a, je crois, un bon coeur, du +moins avant son mariage elle était charmante; je ne l'ai +plus reconnue quand tu nous l'as ramenée avec des caprices, +des convulsions et des violences dont je ne l'aurais +jamais crue capable autrefois. Tu m'as paru être un +mari bien débonnaire, je ne te le cache pas; tu vois ce +que c'est que d'être trop amoureux de sa femme. D'autres +disent que tu as quelques torts à te reprocher, et que +tu vis là-bas dans une intimité un peu trop tendre avec une +espèce de parente qui est venue te trouver après ton +mariage, on ne sait pas d'où. Je sais bien que lorsqu'une +femme est enceinte ou nourrice, on est excusable d'avoir +quelque fantaisie; mais il ne faut pas que cela se passe +sous le toit conjugal; c'est une grande imprudence, et +voilà comme elles s'en vengent. Ne te fâche pas de ce que +je te dis, c'est le propos d'un commis voyageur qui, entendant +raconter l'aventure de Fernande ce matin dans +un café, a dit que tu méritais un peu ton sort; c'est peut-être +un mensonge. Quoi qu'il en soit, viens, ne fût-ce +que pour découvrir la retraite de ton rival et le traiter +comme il le mérite; je t'aiderai. Je ferme ma lettre, +est minuit. Ta femme vient de s'endormir, c'est-à-dire +qu'elle va mieux. Je lui ferai des excuses demain.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXXIV.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A OCTAVE.</h3> + +<p class="droite">Tilly, près Tours.</p> + +<p>Je suis chez ma mère: offensée et presque insultée par +M. Borel, je suis venue me réfugier, non dans le sein +d'une protectrice et d'une amie, mais sous le toit d'une +personne dont les leçons, quelque dures qu'elles soient, +ne seront point des usurpations de pouvoir. Je puis entendre +sortir de sa bouche bien des paroles qui me révoltaient +dans celle de ce soldat brutal et grossier. Je pars +demain pour Saint-Léon; ma mère m'y conduit. Elle sait +notre misérable aventure; qui ne la sait pas! mais elle +a été moins cruelle pour moi que je ne m'y attendais. +Elle rejette tout le blâme sur mon mari, et, malgré tout +ce que je puis dire, s'obstine à croire que Sylvia est sa +maîtresse, et qu'il m'abandonne pour vivre avec elle. Je +ne sais pas qui a répandu dans le pays cet infâme mensonge; +tout le monde l'accueille avec l'empressement +qu'on met à croire le mal. Hélas! ce n'était donc pas +assez que je le rendisse ridicule par ma folle conduite, je +ne puis empêcher qu'on le calomnie! Sa bonté, sa confiance +envers moi, seront attribuées à des motifs odieux! +Je suis sûre que Rosette nous trahit et vend nos secrets; +je l'ai rencontrée tout à l'heure comme elle sortait de chez +ma mère, et elle s'est beaucoup troublée en me voyant. +Un instant après, ma mère est venue me parier de mon +ménage, de mon imprudent amour, et j'ai vu qu'elle était +informée des plus petits détails de notre histoire; mais +informée de quelle manière! Les faits, en passant par +la bouche de cette servante, étaient salis et dénaturés, +comme vous pouvez penser: nos premiers rendez-vous +au grand ormeau, alors que je croyais me livrer à un +sentiment si pur et si peu dangereux, ont été présentés +comme une intrigue effrontée; l'accueil que Jacques vous +fit alors a été traité d'infâme complaisance; et notre +double amitié, si longtemps paisible et toujours si pure, +est condamnée sans appel comme un double commerce +de galanterie. Que puis-je répondre à de telles accusations? +Je n'ai pas la force de me débattre contra une +destinée si déplorable; je me laisse accabler, humilier, +salir. Je pense à ma fille qui se meurt, et que je trouverai +peut-être morte dans trois jours. Il semble que le ciel +soit en colère contre moi; j'ai donc commis un grand +crime en vous aimant? Votre lettre me fait autant de +bien qu'il m'est possible d'en ressentir; mais que pouvez-vous +réparer désormais? Je sais que vous souffrez +autant que moi de mes maux, je sais que vous donneriez +votre vie pour m'en préserver; mais il est trop tard. Je +ne vous ferai point de reproches; je suis perdue, à quoi +servirait de me plaindre?</p> + +<p>Je ne sais pas comment m'est parvenue votre lettre, +mais je vois, au moyen que vous m'indiquez pour recevoir +ma réponse, que vous n'êtes pas loin, et que vous pénétrez +presque dans la maison. Octave! Octave! vous m'êtes +funeste, vous m'avez perdue par la conduite où vous +persévérez obstinément. À quoi serviront cette sollicitude +et ces poursuites passionnées qui exposent votre +vie et qui ruinent mon honneur? Pourquoi voulez-vous +me disputer ainsi à une société qui rit de nos efforts, et +pour qui notre affection est un sujet de scandale et de +moquerie? Sous quelque déguisement et avec quelque +précaution que vous approchiez de moi, vous serez encore +découvert. La maison est petite, je suis gardée à +vue, et Rosette vous connaît; vous voyez où mènent le +secours et le dévouement de ces gens-là; pour un louis +ils vous secondent, pour deux ils vous vendent. À quoi +vous servira de me voir? vous ne pouvez rien pour moi. +Il faut que mon mari sache tout, et que j'obtienne son +pardon. Ce ne sera pas difficile, je connais trop bien +Jacques pour craindre aucun mauvais traitement de sa +part; mais son estime me sera retirée à jamais, il n'aura +plus pour moi que de la compassion, et sa bonté m'humiliera +comme un affront perpétuel. Pour vous, si vous vous +obstinez à me voir encore, vous paierez peut-être cette +obstination de votre vie; car Jacques se réveillera enfin +du sommeil où la confiance plonge son orgueil. Je ne puis +vous empêcher de chercher l'accomplissement de votre +fatale destinée; vous ne pouvez augmenter le mal que +vous m'avez fait, qu'en trouvant la mort dans les conséquences +de votre amour. Eh bien! soit. Tout ce qui +pourra hâter la mienne sera un bienfait de Dieu: qu'il +m'enlève ma fille et qu'il vous frappe, je vous suivrai de +près.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXXV.</h3> + +<h3>D'OCTAVE A FERNANDE.</h3> + +<p>Je t'ai perdue, tu es désespérée, et tu crois que je +t'abandonnerai? Tu crois que je tiendrai compte des +dangers auxquels ma vie peut être exposée, quand la +tienne est compromise et désolée par ma faute? Me prends-tu +pour un lâche? Ah! c'est bien assez d'être un fou que +Dieu maudit, et dont la fatalité déjoue toutes les espérances +et traverse toutes les entreprises. N'importe, ce +n'est point le moment des plaintes et du découragement; +songe que je ne puis plus te compromettre maintenant; +le mal est fait, rien ne m'en consolera, et mon coeur saignera +éternellement pour ma faute. Mais si le passé n'est +pas réparable, du moins l'avenir nous appartient, et je +ne supporte pas l'idée qu'il doive être pour toi un châtiment +implacable et éternel. Pauvre infortunée! Dieu +ne veut pas que tu te résignes à souffrir toute ta vie +d'une faute que tu n'as pas commise; s'il veut punir, il +faudra qu'il commence par moi; mais va, Dieu est indulgent, +et il protège ceux que le monde abandonne. Il te +préservera, lui seul sait de quelle façon; du moins il te +rendra ta fille. Ce misérable Borel aura exagéré son mal +pour se venger de la juste fierté avec laquelle tu repoussais +ses insolentes réprimandes. Quand j'ai quitté Saint-Léon, +elle était très-légèrement indisposée, et sa constitution +annonçait une force capable de résister aux maladies +inévitables de l'enfance. Tu la retrouveras guérie, +ou, du moins, elle guérira en dormant sur ton sein. Tout +le mal est venu, à elle comme à nous, de ton départ. Nous +étions une heureuse famille, croyant les uns aux autres, +et une même vie semblait nous animer; tu as voulu +rompre cet accord que le ciel ordonnait. Il te poussait +dans mes bras; Jacques l'aurait ignoré ou toléré, et Sylvia +n'aurait osé s'en offenser. À présent, le monde a +parlé, il a jeté sa hideuse malédiction sur nos amours, +il faut les laver avec du sang. Laisse faire, j'offrirai le +mien à Jacques jusqu'à la dernière goutte. Ne sais-tu pas +que je serais le dernier des lâches si j'agissais autrement? +S'il doit s'apaiser en prenant ma vie et te rendre le bonheur, +je mourrai consolé et purifié de mon crime; mais +s'il te maltraite, s'il te menace, s'il t'humilie seulement, +malheur à lui! Je t'ai jetée dans le précipice, je saurai +t'en retirer. Crois-tu que je m'inquiète du monde? J'ai +cru autrefois que c'était un maître sévère et juste; j'ai +rompu avec lui du jour où il m'a défendu de t'aimer. A +présent, je brave ses anathèmes; je te prendrai dans mes +bras et je t'emporterai au bout de la terre. J'enlèverai tes +enfants, ta fille au moins avec toi, et nous vivrons au +fond de quelque solitude où les clameurs insensées de ta +société ne nous atteindront pas. Je n'ai pas, comme Jacques, +une grande fortune à t'offrir; mais ce que je possède +t'appartiendra; je me vêtirai en paysan, et je travaillerai +pour que ta fille ait une robe de soie, et pour +que tu n'aies rien à faire qu'à jouer avec elle. Le sort +que je te ferai sera moins brillant que celui dont tu jouis; +mais il te prouvera plus d'amour et de dévouement que +tous les dons de ton mari. Relève donc ton courage et +hâte-toi d'aller à Saint-Léon. Si je ne craignais d'augmenter +sa colère, je viendrais te prendre ce soir dans +une chaise de poste et je te conduirais moi-même à ton +mari; mais il croirait peut-être, dans le premier moment, +que je viens pour le braver, et telle n'est pas mon +intention. Je vais m'offrir à lui, et lui donner la réparation +qu'il voudra. Il me mépriserait avec raison si je +fuyais dans un pareil moment. Je suis entré dans le petit +jardin de ta mère ce matin, et je l'ai vue en grand conciliabule +avec Rosette; chasse cette fille le plus tôt possible. +Je t'ai vue aussi, dans quel état de pâleur et d'abattement! +J'ai senti toutes les tortures du remords et du +désespoir. J'étais habillé en paysan, et c'est moi qui ai +vendu à ton domestique les fleurs où tu as dû trouver +mon premier billet. Je te porterai moi-même celui-ci ce +soir au moment de ton départ, et je ferai le voyage à +deux pas derrière toi. Prends courage, Fernande; je +t'aime de toutes les forces de mon âme; plus nous serons +malheureux, et plus je t'aimerai.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXXVI.</h3> + +<h3>D'OCTAVE A HERBERT.</h3> + +<p>J'ai bien des choses à te raconter. Je suis reparti pour +le Dauphiné, le 15 au soir, avec Fernande et madame de +Theursan; la mère était bien loin de se douter qu'un +des deux postillons qui la conduisaient n'était autre que +l'amant à qui elle se flattait d'enlever sa fille. Cette madame +de Theursan, qui est du reste une méchante femme, +est prudente et amie des mesures sages et adroites; elle +avait, dans la journée, congédié Rosette, et l'avait fait +partir pour Paris avec une somme assez forte et une lettre +de recommandation pour une personne qui doit la +placer avantageusement. J'ai rencontré la soubrette dans +une auberge du village voisin où elle prenait la diligence; +j'avais envie de la cravacher; mais j'ai pensé que, dans +l'intérêt de Fernande, je devais faire tout le contraire. +J'ai donc doublé le présent de madame de Theursan, et +je l'ai vue partir pour Paris. Là, du moins, les méchancetés +de sa langue seront perdues dans le grand orage +des voix qui planent sur l'abîme où tout s'engloutit pêle-mêle, +fautes et blâme. Au moment du départ de Fernande, +j'ai vu avec plaisir madame Borel lui donner des +témoignages d'amitié qui ont dû répandre quelque consolation +dans son coeur brisé. A l'approche du premier +relais, après avoir échangé un regard, une poignée de +main et un billet à la portière avec Fernande, j'ai quitté +mon costume, et j'ai couru la poste à franc-étrier toute +la nuit derrière sa voiture; à chaque relais je m'approchais +d'elle, et je voyais, à la lueur mystérieuse de quelque +lanterne, un peu d'espoir et de plaisir dans ses yeux. +Au jour, pendant qu'elle déjeunait dans une auberge, +j'ai loué une chaise et j'ai continué ainsi mon voyage. À +propos, envoie-moi vite de l'argent, car, si j'avais quelque +nouvelle expédition à faire, je ne saurais comment +m'en tirer.</p> + +<p>Madame de Theursan a bien remarqué ma figure sur +la route; mais elle ne m'avait jamais vu, et j'avais l'air +d'un voyageur de commerce si indifférent à elle et à sa +fille, qu'elle ne pouvait deviner mon dessein. Je me suis +arrêté sur la route, à l'entrée du vallon de Saint-Léon, +et je l'ai laissée s'engager dans la plaine; j'ai envoyé +alors mon équipage au presbytère en disant au postillon +d'aller lentement, et, en une demi-heure, par le sentier +des Collines, je suis arrivé à travers bois jusqu'au château; +je suis entré sans voir personne, et je me suis +assis dans le salon derrière le paravent où l'on met parfois +les enfants pendant le jour. Il y avait un berceau +vide, un seul; mon coeur se serra; je devinai que la petite +fille était morte, et je répandis des larmes amères en +songeant au surcroît de douleur qui attendait mon infortunée +Fernande.</p> + +<p>J'étais là depuis un quart d'heure, absorbé et comme +accablé de cette combinaison de malheurs implacables, +lorsque j'entendis marcher plusieurs personnes; c'était +Jacques avec Fernande et sa mère qui venaient d'arriver. +«Où est ma fille? disait Fernande a son mari; fais-moi +voir ma fille.» L'accent de sa voix était déchirant. Celle +de Jacques eut quelque chose d'étrangement cruel en lui +répondant par cette question: <i>Où est Octave?</i>... Je me +levai aussitôt, et je me présentai en disant d'un ton résolu: +«Me voici.» Il resta quelques instants immobile, et +regarda madame de Theursan, dont le visage exprimait +la surprise que tu peux imaginer. Jacques, alors, me tendit +la main en me disant: <i>C'est bien</i>. Ce fut la première +et la dernière explication que nous eûmes ensemble.</p> + +<p>Fernande était partagée entre l'inquiétude de savoir +ce qu'était devenue sa fille et celle de voir la conduite +de Jacques envers moi; pâle et tremblante, elle tomba +sur une chaise en disant d'une voix étouffée: «Jacques, +dis-moi que ma fille est morte et que tu as reçu une +lettre de M. Borel.—Je n'ai reçu aucune lettre, répondit +Jacques, et ton arrivée est pour moi un bonheur inattendu.» +Il fit cette réponse avec tant de calme, que +Fernande dut s'y tromper. J'y aurais été pris moi-même, +si je ne savais par Rosette, qui était au courant de tous les +secrets de Cerisy, que M. Borel a écrit et qu'il a tout raconté. +Fernande se leva vivement, et un éclair de joie +brilla sur son visage; mais elle retomba sur son siège, +en disant: «Ma fille est morte, du moins!—Je vois, dit +Jacques en se penchant vers elle avec affection, que Borel +aura eu l'imprudence de te dire les motifs qui m'ont +retenu loin de toi. C'est une triste justification que j'ai à +t'offrir, ma pauvre Fernande; mais tu l'accepteras, et +nous pleurerons ensemble.» Sylvia entra en cet instant +avec le fils de Fernande dans ses bras; elle courut le +mettre dans ceux de l'infortunée en la couvrant de baisers +et de larmes. <i>Seul!</i> dit Fernande en embrassant son +fils, et elle s'évanouit.</p> + +<p>«Monsieur, dit alors madame de Theursan en prenant +le bras de Jacques, laissez ma fille aux soins de deux +personnes que j'ai la surprise de voir ici, et accordez-moi +sur-le-champ un moment d'entretien dans une autre +pièce.—Non, Madame, répondit Jacques d'un ton sec +et hautain; laissez-moi secourir ma femme moi-même, +vous direz ensuite tout ce que vous voudrez devant les +deux personnes que voici. Fernande, dit-il en s'adressant +à sa femme, qui commençait à revenir un peu, prends +courage; c'est tout ce que je te demande en récompense +de la tendresse inaltérable que j'ai pour toi. Soigne-toi, +conserve-toi pour cet enfant qui nous reste; vois comme +il te sourit, notre pauvre fils unique! Tu dois tenir à la +vie, tu es encore entourée d'êtres qui te chérissent; Sylvia +est là qui attend un effort de ton amitié pour lui rendre +ses caresses; je suis à tes pieds pour te conjurer de +résister à ta douleur... et... voici Octave.» Il prononça +ce dernier mot avec un effort visible. Fernande se jeta +dans ses bras, occupée seulement de sa douleur; il avait +sur le visage deux grosses larmes, et il me regarda avec +un singulier mélange de reproche et de pardon. L'homme +étrange! j'eus envie un instant de me jeter à ses pieds.</p> + +<p>Nous passâmes près d'une heure dans les larmes. Jacques +était si bon et si délicat envers sa femme, qu'elle +se rassura au moins sur un des deux malheurs qu'elle +avait redoutés; elle pensa qu'il ne savait rien encore, et +prit courage au point de me tendre la main, à moi le +dernier, après avoir donné mille témoignages d'affection +à son fils, à son mari et à Sylvia. «Tu vois, lui dis-je à +voix basse, pendant un moment où je me trouvais seul +près d'elle, que tous les coups ne frappent pas en même +temps, et que je suis encore à tes pieds.» Je rencontrai +les yeux de madame de Theursan, qui m'observait d'un +air d'indignation. Jacques rentra avec Sylvia; ils obtinrent +de Fernande qu'elle prendrait un peu de nourriture, +et nous la conduisîmes à table. Le déjeuner fut triste et +silencieux; mais nos soins semblaient rappeler peu à peu +Fernande à la vie. Personne ne parlait à madame de +Theursan, qui paraissait fort insensible à l'infortune de +sa fille, et qui n'était occupée qu'à regarder alternativement +Sylvia et moi, nous remerciant, avec une affectation +de politesse ironique, des rares attentions que nous +avions pour elle. Jacques, de son côté, affectait de n'en +avoir aucune. Quand nous rentrâmes au salon, madame +de Theursan, s'adressant à Jacques, lui dit d'un ton insolent: +«Ainsi, Monsieur, vous refusez de me donner +une explication particulière?—Absolument, Madame, +répondit Jacques.—Fernande, dit-elle, vous entendez +comme on traite votre mère chez vous; je suis +venue ici pour vous défendre et vous protéger; mon intention +était de vous réconcilier, autant que possible, +avec votre mari, et d'employer la politesse et la raison +pour l'engager à abjurer ses torts en pardonnant les vôtres. +Mais on m'insulte avant même que j'aie dit un mot +en votre faveur; c'est à vous de savoir comment vous +voulez que j'agisse désormais.—Je vous supplie, maman, +dit Fernande, troublée et épouvantée, de remettre +à un autre moment toute explication avec qui que ce +soit.—Est-ce que tu penses, Fernande, lui dit Jacques, +que nous aurons jamais besoin d'intermédiaire pour nous +expliquer? Est-ce que tu as prié ta mère de venir te +protéger et te défendre contre moi?—Non, non, jamais! +s'écria Fernande en cachant sa tête dans le sein de Jacques, +ne le crois pas! tout cela arrive malgré moi; +n'écoute pas, ne réponds pas... Ma mère, ayez pitié de +moi et taisez-vous.—Me taire serait une bassesse, reprit +madame de Theursan, si ce que j'aurais à dire pouvait +servir à quelque chose; mais je vois que ce serait +prendre une peine inutile. Si tout le monde est content +ici, je n'ai plus qu'à me retirer. Mais songez, Fernande, +que nous nous voyons pour la dernière fois; la vie honteuse +à laquelle j'espérais vous soustraire et où vous voulez +vous plonger plus avant m'interdit désormais toute +relation avec vous. J'aurais l'air, aux yeux du monde, +d'approuver le scandale de votre conduite, et d'imiter la +honteuse complaisance de votre mari.» Fernande, plus +pâle que la mort, tomba sur le sofa en disant: «Mon +Dieu, épargnez-moi!» Jacques était aussi pâle qu'elle, +mais sa colère ne se révélait que par un petit froncement +de sourcil que Fernande m'a appris à observer, et +dont madame de Theursan était loin de connaître l'importance. +«Madame, dit-il d'une voix très-légèrement +altérée, personne au monde, excepté moi, n'a de droits +sur ma femme; vous avez renoncé aux vôtres en la mariant. +Je vous défends donc, au nom de mon autorité et +de mon affection pour elle, de lui adresser des reproches +et des injures, qui, dans l'état où vous la voyez, +peuvent lui devenir funestes. Je savais bien que, pour +avoir le plaisir de m'offenser, vous ne marchanderiez pas +avec la vie de votre fille; mais si c'est à moi que vous +en avez, parlez, j'ai de quoi vous répondre; il me suffira +de vous dire que je vous connais.» Madame de +Theursan changea de visage; mais la colère l'emportant +sur la peur que cette espèce de menace avait semblé lui +faire, elle se leva, prit Fernande par le bras, et, l'attirant +vers moi d'une manière brutale, elle la jeta presque +sur mes genoux en disant: «Si c'est là votre choix, +Fernande, restez au sein de la honte où votre mari vous +a précipitée; je ne saurais relever une âme avilie. Pour +vous, Mademoiselle, dit-elle à Sylvia, je vous fais mon +compliment du rôle que vous jouez ici, et j'admire l'habileté +avec laquelle vous avez fourni un amant à votre +rivale, pour la supplanter plus facilement auprès de son +mari. Maintenant je pars; j'ai rempli le devoir qui m'était +imposé en offrant à ma fille l'appui qu'elle aurait dû implorer +et qu'elle repousse. Que Dieu lui pardonne, car +moi je la maudis!» Fernande jeta un cri d'effroi. Je la +pressai involontairement sur mon coeur. Sylvia dit à madame +de Theursan, avec un dédain glacial, qu'elle ne +comprenait rien à son apostrophe et qu'elle ne répondait +point aux énigmes. «Je vais t'expliquer celle-ci, dit +Jacques avec amertume. Madame n'a pas de fortune; +et elle sait que j'ai fait à sa fille un douaire qui, en cas +de veuvage ou de séparation, assurerait à celle-ci une +existence brillante; elle cherche à nous brouiller, afin +que sa fille, en allant vivre sous sa tutelle, lui donne à +gouverner cinquante mille livres de rente: voilà toute +l'énigme.» Madame de Theursan était verte de fureur; +mais la haine lui déliant merveilleusement la langue, elle +accabla Jacques et Sylvia d'injures si poignantes, que +Jacques perdit patience, et fronça le sourcil tout à fait; +alors il ouvrit son portefeuille, et montra à madame de +Theursan quelques mots écrits sur un petit papier, avec +une image coupée en deux, en s'écriant d'une voix forte, +<i>Connaissez-vous cela?</i> Elle fit un mouvement de rage +pour la saisir, en répondant avec égarement qu'elle ne +savait point ce que cela signifiait; mais Jacques, la repoussant, +alla ôter du cou de Sylvia une espèce de scapulaire +qu'elle porte toujours. Il déchira le sachet de +satin noir, en tira une autre moitié d'image qu'il montra +à madame de Theursan, et répéta de la même voix tonnante, +que je n'avais jamais entendue sortir de sa poitrine: +<i>Et cela, le connaissez-vous?</i> La malheureuse +femme s'évanouit presque de honte; puis elle se releva +en criant avec le désespoir de la haine: «Elle n'en est +pas moins votre maîtresse, car vous savez bien que ce +n'est pas votre soeur!—Ce n'est pas ta soeur, Jacques? +dit Fernande, qui, ne comprenant pas plus que nous cette +scène étrange et mystérieuse, s'était approchée de sa +mère pour la secourir.—Non, c'est sa maîtresse, criait +madame de Theursan avec égarement, en s'efforçant +d'entraîner sa fille. Fuyons cette maison, c'est un lieu +de prostitution; partons, Fernande; tu ne peux pas rester +sous le même toit que la maîtresse de ton mari.» La +pauvre Fernande, brisée par tant d'émotions et comme +frappée d'étourdissement devant taut de surprises, restait +indécise et consternée, tandis que sa mère la secouait +et la poussait vers la porte dans une sorte de +délire. Jacques la délivra de cette torture, et la conduisant +vers Sylvia: «Si ce n'est pas ma soeur, lui dit-il, +c'est du moins la tienne; embrasse-la, et oublie ta mère, +qui vient de se perdre par sa faute.»</p> + +<p>Madame de Theursan tomba dans d'affreuses convulsions. +On l'emporta dans la chambre de sa fille; mais +au moment de suivre Fernande, qui était sortie pour aller +soigner sa mère, Sylvia s'arrêta entre Jacques et moi, +en nous prenant chacun par un bras: «Jacques, dit-elle, +tu as été trop loin, et tu n'aurais pas dû dire cela devant +Fernande et devant moi. Je suis bien fâchée de savoir +que c'est là ma mère; j'espérais que celle qui m'a abandonnée +en me donnant le jour, était morte. Heureusement +Fernande n'a dû rien comprendre à cette scène, et +il sera facile de lui faire croire qu'en m'appelant sa soeur +vous faisiez simplement un appel à mon amitié.—Qu'elle +en pense ce qu'elle pourra, il ne convient à personne ici +de lui expliquer ces tristes secrets. Octave les gardera +religieusement.—D'autant plus volontiers, lui dis-je, +que je ne sais rien, et que je ne devine pas plus que +Fernande.» Nous nous séparâmes, et Sylvia passa le +reste de la journée dans la chambre de madame de +Theursan. Fernande, malade elle-même, avait été forcée +d'aller se mettre au lit aussitôt qu'elle avait vu sa mère +un peu calmée. Sylvia les a soignées alternativement +avec un zèle admirable. Après-tout, c'est une grande et +noble créature que Sylvia. Je ne sais ce qui s'est passé +entre elle et madame de Theursan; mais lorsque celle-ci +repartit le lendemain matin sans consentir à voir personne, +elle se laissa accompagner par Sylvia jusqu'à sa +voiture. Je les vis passer dans le parc, d'un endroit où +elles ne pouvaient m'apercevoir. Madame de Theursan +semblait être accablée, et n'avoir plus de forces pour la +colère et le ressentiment. Au moment de quitter Sylvia, +pour aller rejoindre sa voiture qui l'attendait à la grille, +elle lui tendit la main; puis, âpres un instant d'hésitation, +elle se jeta dans ses bras eu sanglotant. J'entendis +Sylvia lui offrir de l'accompagner pendant une partie +de la route, pour la soigner. «Non, dit madame de +Theursan, votre vue me fait trop de mal; mais si je vous +appelle à ma dernière heure, promettez-moi de venir me +fermer les yeux.—Je vous le jure, répondit Sylvia; et +je vous jure aussi que Fernande ne saura jamais votre +secret.—Et ce jeune homme le gardera? ajouta madame +de Theursan en parlant de moi; pardonnez-moi, +car je suis bien malheureuse!—J'ai quelque chose à +vous remettre, reprit Sylvia; c'est les trois lignes écrites +que Jacques vous a montrées hier, les seules preuves +qui existent de ma naissance: vous pouvez et vous devez +les anéantir. Voici encore la moitié de l'image, laissez-moi +l'autre; elle ne peut rien apprendre à personne, et +j'y tiens à cause de Jacques.—Bonne, bonne personne!» +s'écria madame de Theursan, en acceptant avec transport +le papier que Sylvia lui offrait: ce fut toute l'expression +de sa reconnaissance. Dans ce mauvais coeur, la +joie d'être débarrassée d'une crainte personnelle l'emporta +sur le repentir et la confusion d'une conscience +coupable: elle partit précipitamment.</p> + +<p>Sylvia resta longtemps immobile à la regarder; quand +celle-ci eut disparu derrière la grille, elle croisa ses bras +sur sa poitrine, et j'entendis ce mot expirer à demi sur +ses lèvres pâles: «Ma mère!—Explique-moi ce mystère, +Sylvia, lui dis-je en l'abordant, et en lui baisant la +main avec une sorte de vénération irrésistible; comment +cette femme est-elle ta mère, lorsque tu te croyais la +soeur de Jacques?» Son visage prit une expression de +recueillement indéfinissable, et elle me répondit: «Il +n'y a au monde que cette femme qui puisse savoir de qui +je suis fille, et elle ne le sait pas! c'est là ma mère.—Elle +a donc été aimée du père de Jacques?—Oui, dit-elle, +et d'un autre en même temps.—Mais qu'y avait-il +sur ce papier?—Quatre ou cinq mots de la main du +père de Jacques, attestant que j'étais la fille de madame +de Theursan, mais déclarant qu'il n'était point sûr d'être +mon père, et que, dans le doute, il n'avait pas voulu se +charger de moi. Cette image, dont j'ai la moitié, c'est +lui qui me la mit au cou en m'envoyant à l'hospice des +Orphelins.—Quelle destinée que la tienne, Sylvia! lui +dis-je; Dieu savait bien pourquoi il te louait d'un si +grand coeur.—Mes peines ne sont rien, répondit-elle +en faisant un geste comme pour éloigner une préoccupation +personnelle; ce sont les vôtres qui me font du mal, +celles de Fernande, celles de Jacques surtout.—Et n'as-tu +pas de compassion aussi pour les miennes? lui dis-je +tristement.—C'est toi que je plains le plus, me dit-elle, +parce que c'est toi qui es le plus faible. Cependant il y +a une chose qui me réconcilie, c'est que tu sois venu; +cela est d'un homme.» Je voulus m'expliquer avec elle +sur nos communes douleurs; je me sentais en ce moment +disposé à une confiance et à une estime que je ne +retrouverai peut-être jamais dans mon coeur. Je venais +de lui voir faire une noble action, je lui aurais livré toutes +mes pensées; mais elle me punit de mes méfiances passées +en me fermant l'accès de son âme. «Cela regarde +Jacques, me dit-elle, et je ne sais ce qui se passe en lui. +Ton devoir est d'attendre qu'il prenne un parti; sois bien +sûr qu'il sait tout, mais que son premier et unique soin, +dans ce moment, est de rassurer et de consoler Fernande.»</p> + +<p>Elle me quitta pour s'enfoncer seule dans une autre +allée du parc. J'allai m'informer de la santé de Fernande; +son mari était dans sa chambre, et lisait pendant qu'elle +sommeillait. Quelle position que la mienne, Herbert! +Agir avec cette famille comme auparavant, quand il s'est +passé entre nous des choses qui doivent nous avoir rendus +irréconciliables! Comprends-tu ce qu'il me faut de +courage pour aller frapper à cette porte que Jacques +vient m'ouvrir, et ce que je souffre quand il sort en me +disant avec son calme impénétrable: «Obtenez qu'elle +ait le courage de vivre.» Que cache donc l'impassible +générosité de cet homme? Est-ce par l'effort d'un +amour sublime qu'il sacrifie ainsi toutes ses fureurs et +toutes ses souffrances? Il y a des instants où je le +crois; et pourtant cela est trop contraire à l'humanité +pour que j'y ajoute foi sincèrement. S'il n'avait +donné de sa bravoure et de son mépris de la vie des +preuves que je n'aurai peut-être jamais l'occasion de +donner, on pourrait dire qu'il a peur de se battre avec +moi; mais à moi, qui l'ai vu jour par jour depuis un an, +et qui sais sa vie tout entière par Sylvia, celle explication +ne peut présenter aucun sens. L'opinion à laquelle +je dois m'arrêter, c'est que son coeur est bon sans être +ardent, ses affections nobles sans être passionnées. Il +s'est imposé le stoïcisme pour faire comme tous les +hommes, pour jouer un rôle; et il s'est tellement identifié +avec quelque type de l'antiquité, qu'il est devenu +lui-même une espèce de héros antique, à la fois ridicule +et admirable dans ce siècle-ci. Que lui conseillera son +rêve de grandeur? jusqu'où ira cette étrange magnanimité? +Attend-il que sa femme soit guérie pour rompre +avec elle, ou pour me demander raison? Il semble à la +fois confondu et satisfait de l'audace de ma conduite, et +il lui arrive de me regarder avec des yeux où brille la +soif de mon sang. Couve-t-il sa vengeance, ou en fera-t-il +un holocauste? J'attends. Il y a trois jours que nous en +sommes au même point. Fernande a été réellement mal, +et nous n'avons pas été sans inquiétude pendant une nuit. +Jacques et Sylvia m'ont permis de veiller dans sa chambre +avec eux; quel que soit le fond de leurs âmes, je les en +remercie du fond de la mienne. J'espère que dans peu +Fernande sera guérie; sa jeunesse, sa bonne constitution, +et le soin qu'on prend d'éloigner d'elle la pensée +d'un chagrin nouveau, feront encore plus, j'espère, que +le secours d'un très-bon médecin qui était venu pour +soigner sa fille, et qui est resté pour elle. Adieu, mon +ami. Brûle cette lettre; elle contient un secret que j'ai +juré de garder, et que je n'ai pas trahi en le racontant à +un autre moi-même.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXXVII.</h3> + +<h3>DE JACQUES A M. BOREL.</h3> + + +<p>Mon vieux camarade, je te remercie de ta lettre, et +des excellentes intentions de ton amitié. Je sais que tu +te serais battu de grand coeur pour défendre ma femme +d'une insulte, et pour me rendre même un moindre service. +J'espère que tu regardes ce dévouement comme +réciproque, et que, si tu as jamais occasion de faire un +appel sérieux à l'amitié, tu ne t'adresseras pas à un autre +que moi. Remercie aussi pour moi ta bonne Eugénie des +soins qu'elle a eus pour Fernande, et prie-la, si elle lui +écrit, de ne point lui faire savoir que j'ai reçu la lettre +où tu m'informais de tout ce qui s'est passé. Adieu, mon +brave; compte sur moi, à la vie et, à la mort.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXXVIII.</h3> + +<h3>DE JACQUES A OCTAVE.</h3> + +<p>Je veux vous épargner l'embarras d'une explication +verbale; elle ne pourrait être que difficile et pénible +entre nous; nous nous entendrons plus vite et plus froidement +par écrit. J'ai plusieurs questions à vous adresser, +et j'espère que vous ne me contesterez pas le droit de +vous interroger sur certaines choses qui m'intéressent +pour le moins autant que vous.</p> + +<p>1° Croyez-vous que j'ignore ce qui s'est passé entre +vous et une personne qu'il n'est pas besoin de nommer?</p> + +<p>2° En revenant ici, ces jours derniers, en même temps +qu'elle, et en vous présentant à moi avec assurance, +quelle a été votre intention?</p> + +<p>3° Avez-vous pour cette personne un attachement véritable? +Vous chargeriez-vous d'elle, et répondriez-vous +de lui consacrer votre vie, si son mari l'abandonnait?</p> + +<p>Répondez à ces trois questions; et si vous respectez le +repos et la vie de cette personne, gardez-moi le secret +auprès d'elle sur le sujet de cette lettre; en le trahissant, +vous rendriez son salut et son bonheur futur impossibles.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXXIX.</h3> + +<h3>D'OCTAVE A JACQUES.</h3> + +<p>Je répondrai à vos questions avec la franchise et la +confiance d'un homme sûr de lui:</p> + +<p>1° Je savais, en quittant la Touraine, que vous étiez +informé de ce qui s'est passé entre elle et moi;</p> + +<p>2° Je suis venu ici pour vous offrir ma vie en réparation +de l'outrage et du tort que je vous ai fait; si vous +êtes généreux envers <i>elle</i>, je découvrirai ma poitrine, et +je vous prierai de tirer sur moi ou de me frapper avec +l'épée, moi les mains vides; mais si vous devez vous +venger sur <i>elle</i>, je vous disputerai ma vie et je tâcherai +de vous tuer;</p> + +<p>3° J'ai pour elle un attachement si profond et si vrai, +que, si vous devez l'abandonner soit par la mort, soit +par le ressentiment, je fais serment de lui consacrer ma +vie tout entière, et de réparer ainsi, autant que possible, +le mal que je lui ai fait.</p> + +<p>Adieu, Jacques. Je suis malheureux, mais je ne peux +pas vous dire ce que je souffre à cause de vous; si vous +voulez vous venger de moi, vous devez désirer de me +trouver debout. Je serais un lâche si je vous implorais; +je serais un impudent si je vous bravais; mais je dois +vous attendre, et je vous attends. Décidez-vous.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXXX.</h3> + +<h3>D'OCTAVE A HERBERT.</h3> + +<p>Jacques est parti; où va-t-il, et quand reviendra-t-il? +reviendra-t-il jamais? Tout cela est encore un mystère +pour moi; cet homme a la manie d'être impénétrable. +J'aimerais mieux vingt coups d'épée que ce dédaigneux +silence. De quoi puis-je l'accuser, pourtant? Sa conduite +jusqu'ici est sublime envers sa femme; mais sa miséricorde +envers moi m'humilie ou sa lenteur à se venger +m'impatiente. Ce n'est pas vivre que d'être ainsi dans le +doute du présent et dans l'incertitude de l'avenir.</p> + +<p>Je t'ai envoyé copie du billet qu'il m'a écrit de Saint-Léon, +et de la réponse que je lui ai faite du presbytère, +le tout entre le déjeuner et le dîner qui nous rassemblent +tous les jours comme autrefois; car il est bon de te dire +qu'il y a quelques jours Fernande me pria de reprendre +notre ancienne manière de vivre, et qu'elle était autorisée +par Jacques à me faire cette invitation. C'était le +premier jour depuis sa maladie qu'elle redescendait au +salon, et ce fut lendemain que Jacques m'envoya ce +message par son groom. J'eus l'aplomb d'aller dîner +comme la veille, et Jacques me reçut comme les autres +jours, c'est-à-dire avec une poignée de main et une contenance +grave. Cette poignée de main, qu'il ne me donne +point quand nous nous rencontrons seuls, est évidement +une démonstration extérieure pour rassurer sa +femme, et la perte de leur enfant autorise assez son silence +et sa réserve, qu'elle peut prendre pour de la tristesse. +Seulement, après le dîner, il me suivit dans le +jardin, et me dit: «Vos dispositions sont telles que je +les supposais, il suffit. Vous êtes un ami sans foi, mais +vous n'êtes pas un homme sans coeur. Je n'exige plus +qu'une chose: votre parole d'honneur que vous cacherez +à Fernande l'explication que nous avons eue ensemble, +et que dans aucun moment de votre vie, fussé-je à cent +lieues, fussé-je mort, vous ne lui apprendrez que j'ai su +la vérité.» Je lui donnai ma parole, et il ajouta: «Êtes-vous +bien pénétré de l'importance du serment que vous +me faites?—Je pense que oui, répondis-je.—Songez, +me dit-il, que c'est la première et la principale réparation +que je vous demande du mal que vous nous avez +fait; songez que vous frapperiez Fernande d'une blessure +mortelle le jour où vous lui feriez savoir que je lui ai +pardonné. Vous concevez sans doute qu'en de certaines +circonstances la reconnaissance est une humiliation et un +tourment: on souffre quand on ne peut remercier sans +rougir, et vous savez que Fernande est fière.—O Jacques! +lui dis-je avec effusion, je sais que tu es sublime +envers elle!—Ne me remercie pas, dit-il d'une voix +altérée, je ne puis l'être envers toi.» Et il s'éloigna précipitamment.</p> + +<p>Hier, je trouvai Fernande triste et inquiète. «Jacques +va encore nous quitter, me dit-elle; il prétend avoir des +affaires indispensables qui l'appellent à Paris; mais, dans +la situation où nous sommes, tout m'effraie. Peut-être +a-t-il reçu enfin cette funeste lettre de Borel qu'un hasard +aura retardée à la poste; peut-être me trompe-t-il +par une feinte douceur que lui dicte la compassion. Je +tremble qu'il ne soit instruit, et qu'il n'ait le projet de +m'abandonner tout à fait sans me rien dire.» Je la rassurai +en lui disant que, dans ce cas-là, Jacques aurait eu +certainement une explication avec moi, et je la trompai +en lui assurant qu'il m'avait, au contraire, témoigné une +amitié plus vive que jamais. Fernande est bien facile à +abuser; elle est si peu habituée au raisonnement et si +peu capable d'observation, qu'elle no connaît jamais les +gens qui l'entourent, et ne comprend pas sa propre vie. +C'est une douce et naïve créature, toujours gouvernée +par l'instinct d'aimer, par le besoin de croire, et trop +pieusement crédule dans l'affection d'autrui pour être +susceptible de pénétration. Jacques rentra et parla de +ses affaires d'une manière si vraisemblable, Sylvia eut +tellement l'air d'y croire, et nous fûmes en apparence si +bons amis, qu'elle me dit le soir: «Oh! quelle confiance +héroïque de la part de Jacques! il nous laisse encore +ensemble! Songez, Octave, que vous seriez un monstre +si vous en abusiez, et que de ce moment je serais forcée +de vous haïr.» Jacques est parti ce matin, calme, et me +témoignant une affection vraiment stoïque; mais que +pense-t-il? Il doit croire que sa femme est ma maîtresse, +et pourtant elle ne l'est point. Elle s'est courageusement +refusée à moi, et j'ai eu la force de me soumettre, même +dans les occasions où la crainte de la perdre et le trouble +de mes passions auraient dû triompher de tous les scrupules. +Peut-être que si Jacques savait cela, il agirait autrement; +peut-être aurais-je dû le lui dire. C'eût été un +autre genre d'héroïsme que de le faire rester en lui disant: +«Ta femme est pure, reprends-la, et je pars.» +Mais il est écrit que je ne serai jamais un héros, cela +m'est impossible, et j'ai une antipathie insurmontable +pour les scènes de déclamation. Je me connais trop bien: +je serais parti par la porte, et au bout de huit jours je +serais rentré par la fenêtre; j'aurais avoué que depuis +un an je suis le plus niais des séducteurs, et je serais +devenu criminel aussitôt après cette belle confession. +D'ailleurs, Jacques aurait-il ajouté foi à ma parole, soit +pour le passé, soit pour l'avenir? Je ne peux plus le croire +aveugle. Il y a des instants où toute cette pompe de générosité +m'en impose tellement, que je me livre à l'admiration +avec une sensibilité puérile; et puis ma raison +reprend le dessus, et je me dis qu'après tout, la vie est +une comédie à laquelle ne se laissent pas prendre ceux +qui la jouent; qu'après les tirades et les scènes à effet, +chacun essuie son fard, ôte son costume, et se met à +manger ou à dormir. Jacques serait ce qu'il croit être, si +la nature l'avait doué comme moi de passions vives. S'il +aimait Fernande comme je l'aime, et s'il y renonçait +comme il fait, je m'inclinerais devant lui. Mais je sais +bien que lorsqu'on est épris comme je le suis, on n'est +pas capable de tels sacrifices. Il aime le genre héroïque, +et sa paisible nature, ses passions refroidies par l'habitude +du raisonnement ou par l'âge, le secondent merveilleusement. +Qu'on lui mette mon coeur dans la poitrine +pendant un quart d'heure, et tout cet échafaudage tombera. +Il ne demande pas mieux que de s'éloigner de sa +femme: il aime la solitude et les voyages comme Childe-Harold; +il est plus content d'avoir à pratiquer la théorie +qu'il s'est faite du <i>renoncement</i>, que de jouir de tous +les biens de la vie, et son orgueil est plus satisfait de +pouvoir me faire grâce, qu'il ne le serait de me tuer en +duel. Il songe à l'admiration qu'il m'impose, et il se croit +plus vengé par mon repentir que par ma mort. Ne pense +pas que je veuille nier ce qu'il y a de beau dans son caractère +et dans sa conduite: vraiment, je le crois capable +de l'action de Régulus. Mais si Régulus avait vécu sous +mes yeux, j'aurais trouvé, j'en suis sûr, dans sa vie +privée mille occasions de douter et de sourire. Les héros +sont des hommes qui se donnent à eux-mêmes pour des +demi-dieux, et qui finissent par l'être en de certains +moments, à force de mépriser et de combattre l'humanité. +À quoi cela sert-il, après tout? A se faire une postérité +de séides et d'imitateurs; mais de quoi jouit-on au +fond de la tombe?</p> + +<p>Je m'efforce en vain de chercher mon bonheur en cette +vie dans les joies de l'orgueil; la vérité les efface avec +un éclair de son miroir, et je me retrouve seul et impuissant, +avec mon désir et ma passion dans le coeur. Hier, +quand Jacques partait, mille folies me passaient par l'esprit: +j'avais envie d'aller dire adieu à Fernande et de +partir avec lui; que sais-je? Mais quand il fut parti, et +que Fernande tout en larmes me laissa baiser ses mains +humides, et peu à peu son cou de neige et ses beaux +cheveux, dont le contact me fait frissonner de bonheur, +je me sentis très-content d'être seul avec elle, et malgré +moi je remerciai Dieu d'avoir inspiré à Jacques la fantaisie +de s'en aller. Quand je me serais torturé l'esprit pour +me prouver que la reconnaissance et l'admiration devaient +me guérir de l'amour, le bouillonnement de mon +sang et les élans de mon coeur auraient victorieusement +démenti cette vaine affectation et cette vertu pédantesque.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/20.png"></p> + + +<p>Fernande est encore tout émue et toute pénétrée de +ce départ; l'excellente enfant croit à son mari comme en +Dieu, et je serais bien fâché à présent de combattre cette +vénération. Il est vrai qu'elle le suppose imbécile, en +croyant fermement qu'il n'a pas le moindre soupçon de +notre amour; voilà ce que c'est que le sentiment de l'admiration. +C'est comme la foi aux miracles: c'est un travail +de l'imagination pour exciter le coeur et paralyser le +raisonnement.</p> + +<p>Elle commence à se porter tout à fait bien; mais son +fils maigrit et pâlit à vue d'oeil. Elle ne s'en aperçoit pas +encore; mais je crains qu'elle n'ait bientôt un nouveau +sujet de larmes, et que ni l'un ni l'autre de ses enfants +ne soient nés avec une bonne organisation. Tous les malheurs +qui pourront la frapper m'attacheront à elle; je +ne suis pas un grand homme, mais je l'aime, et je n'ai +pas joué de rôle quand j'ai juré de lui consacrer ma vie. +Sylvia est d'une tristesse dont je ne la croyais pas capable; +elle la dissimule devant Fernande, et se conduit +comme un ange avec elle; mais son visage trahit une +souffrance secrète et une préoccupation tout à fait étrangère +à son caractère méthodique et grave. Il me vient à +l'esprit, depuis quelque temps, une idée singulière sur +Sylvia: je te la dirai si elle prend de la consistance.</p> + +<p><i>P. S.</i> Fernande vient de recevoir une lettre de madame +Borel qui lui annonce que la lettre de son mari à +Jacques n'est jamais partie, par la raison qu'elle-même +s'est chargée de la déchirer au lieu de la mettre à la +poste. Jacques aura encore arrangé cela. On ne peut se +dissimuler que cet homme ne soit ingénieux et magnifique +dans la manière dont il remplit sa tâche.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/21.png"></p> + + +<br><br><br> +<h3>LXXXI.</h3> + +<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3> + +<p class="droite">Paris.</p> + +<p>Tu me pleures, pauvre Sylvia! Oublie-moi comme on +oublie les morts. C'en est fait de moi. Étends entre nous +un drap mortuaire, et tâche de vivre avec les vivants. +J'ai rempli ma tâche, j'ai bien assez vécu, j'ai bien assez +souffert. A présent, je puis me laisser tomber et me +rouler dans la poussière trempée de mes larmes. En te +quittant, j'ai pleuré, et mes yeux ne se sont pas séchés +depuis trois jours. Je vois bien que je suis un homme +fini, car jamais je n'ai vu mon coeur se briser et s'anéantir +ainsi. Je le sens qui fond dans ma poitrine. Dieu me +retire la force, parce qu'elle m'est désormais inutile. Je +n'ai plus à souffrir, je n'ai plus à aimer; mon rôle est +achevé parmi les hommes.</p> + +<p>Laisse-la me croire aveugle, sourd et indolent. Maintiens-la +dans cette confiance, et qu'elle ne se doute +jamais que je meurs de sa main. Elle pleurerait, et je +ne veux pas qu'elle souffre davantage pour moi. C'est +bien assez comme cela. Elle a trop appris ce que c'est +d'entrer dans ma destinée, et quelle malédiction foudroie +tout ce qui s'attache à moi. Elle a été comme un instrument +de mort dans la main d'Azraël; mais ce n'est pas +sa faute si l'exterminateur s'est servi de son amour, +comme d'une flèche empoisonnée, pour me percer le +coeur. A présent, la colère de Dieu va s'apaiser, j'espère. +Il n'y a plus sur moi de place vivante à frapper. Vous +allez tous vous reposer et vous guérir de m'avoir aimé.</p> + +<p>Sa santé m'inquiète, et j'attends avec impatience que +tu me dises si mon départ et l'émotion qu'elle a éprouvée +en me disant adieu ne l'ont pas rendue plus malade. +J'aurais peut-être dû rester encore quelques jours et +attendre qu'elle fût plus forte; mais je n'y pouvais plus +tenir. Je suis un homme et non pas un héros; je sentais +dans mon sein toutes les tortures de la jalousie, et +je craignais de me laisser aller à quelque mouvement +odieux d'égoïsme et de vengeance. Fernande n'est pas +coupable de mes souffrances; elle les ignore; elle me +croit étranger aux passions humaines. Octave lui-même +s'imagine peut-être que je supporte tranquillement mon +malheur, et que j'obéis sans efforts à un devoir que je +me suis imposé... Qu'il en soit ainsi, et qu'ils soient heureux! +Leur compassion me rendrait furieux, et je ne +puis renoncer encore à la cruelle satisfaction de laisser +le doute et l'attente de ma vengeance suspendus comme +une épée sur la tête de cet homme. Ah! je n'en puis +plus! Tu vois si mon âme est stoïque. Non, elle ne l'est +pas. C'est toi, Sylvia, qui es héroïque et qui me juge +d'après toi-même. Mais moi, je suis un homme comme +les autres; mes passions me transportent comme le vent +et me rongent comme le feu. Je ne me suis point créé un +ordre de vertus au-dessus de la nature; seulement, je +ressens l'affection avec une telle plénitude, que je suis +forcé de lui sacrifier tout ce qui m'appartient, jusqu'à +mon coeur, quand je n'ai plus rien à lui offrir. Je n'ai jamais +étudié qu'une chose au monde, c'est l'amour. À force +de faire l'expérience de tout ce qui le contriste et l'empoisonne, +j'ai compris combien c'était un sentiment noble +et difficile à conserver; combien il faillait accomplir de +dévouements et de sacrifices avant de pouvoir se glorifier +de l'avoir connu. Si je n'avais pas eu d'amour pour +Fernande, je me serais peut être mal conduit. Je ne sais +si j'aurais commandé à mon dépit et à la haine que m'inspire +l'homme qui l'a exposée à la risée d'autrui, par ses +imprudences et ses folies égoïstes. Mais elle l'aime, et +parce que je suis lié à elle par une éternelle affection, la +vie de son amant me devient sacrée. Pour résister à la +tentation de me défaire de lui, je pars, et Dieu seul saura +ce que me coûte de désespoirs et de tourments chacun des +jours que je lui laisse.</p> + +<p>Si j'ai quelque autre vertu que mon amour, c'est peut-être +une justice naturelle, une rectitude de jugement, +sur lesquelles aucun préjugé social, aucune considération +personnelle, n'ont jamais eu de prise. Il me serait +impossible de conquérir un bonheur quelconque par la +violence ou la perfidie, sans être aussitôt dégoûté de ma +conquête. Il me semblerait avoir volé un trésor, et je le +jetterais par terre pour m'aller pendre comme Judas. +Cela me paraît le résultat d'une logique si inflexible et +si absolue, que je ne saurais me glorifier de n'être pas +une brute semblable aux trois quarts des hommes que je +vois. Borel, à ma place, aurait tranquillement battu sa +femme, et il n'eût peut-être pas rougi ensuite de la recevoir +dans son lit, tout avilie de ses coups et de ses +baisers. Il y a des hommes qui égorgent sans façon leur +femme infidèle, à la manière des Orientaux, parce qu'ils +la considèrent comme une propriété légale. D'autres se +battent avec leur rival, le tuent ou l'éloignent, et vont +solliciter les baisers de la femme qu'ils prétendent aimer, +et qui se retire d'eux avec horreur ou se résigne avec +désespoir. Ce sont là, en cas d'amour conjugal, les plus +communes manières d'agir, et je dis que l'amour des +pourceaux est moins vil et moins grossier que celui de +ces hommes-là. Que la haine succède à l'affection, que +la perfidie de la femme fasse éclore le ressentiment de +sop mari, que certaines bassesses de celle qui le trompe +lui donnent jusqu'à un certain point le droit de se venger, +et je conçois la violence et la fureur; mais que doit faire +celui qui aime?</p> + +<p>Je ne peux pas me persuader (ce que beaucoup sans +doute penseront de moi) que je sois un esprit faible et un +caractère imbécile, pour avoir persévéré dans mon amour. +Mon coeur n'est pas vil, et mon jugement n'est pas altéré. +Si Fernande était indigne de cet amour, je ne l'éprouverais +plus. Une heure us mépris suffirait pour m'en guérir. +Je me rappelle bien ce que j'ai senti pendant trois +jours que je la crus infâme. Mais aujourd'hui elle cède à +une passion qu'un an de combats et de résistance a enracinée +dans son coeur; je suis forcé de l'admirer, car je +pourrais l'aimer encore, y eût-elle cédé au bout d'un +mois. Nulle créature humaine ne peut commander à +l'amour, et nul n'est coupable pour le ressentir et pour +le perdre. Ce qui avilit la femme, c'est le mensonge. Ce +qui constitue l'adultère, ce n'est pas l'heure qu'elle accorde +à son amant, c'est la nuit qu'elle va passer ensuite +dans les bras de son mari. Oh! je haïrais la mienne, et +j'aurais pu devenir féroce, si elle eût offert à mes lèvres +des lèvres chaudes encore des baisers d'un autre, et +apporté dans mes bras un corps humide de sa sueur. +Elle serait devenue hideuse pour moi ce jour-là, et je +l'aurais écrasée comme une chenille que j'aurais trouvée +dans mon lit. Mais, telle qu'elle est, pâle, abattue, souffrant +toutes les angoisses d'une conscience timorée, incapable +de mentir, et toujours prête à se confesser à moi +de sa faute involontaire, je ne puis que la plaindre et la +regretter. N'ai-je pas vu, depuis son retour, que ma confiance +apparente lui faisait un mal affreux, et que ses +genoux pliaient sans cesse pour me demander pardon? +Combien il m'a fallu d'adresse et de précaution pour retenir +sur ses lèvres l'aveu toujours prêt à s'en échapper!</p> + +<p>Tu m'as demandé pourquoi je n'avais pas accepté la +confession et le sacrifice que si souvent elle a désiré me +faire. C'est parce que je crois la confession inutile et le +sacrifice impossible. Tu n'aimes pas qu'on doute de la +vertu d'autrui, et tu m'as reproché de ne plus vouloir me +fier à l'héroïsme dont Fernande eût été peut-être capable +encore. Eh quoi! cette dernière épreuve, ce fatal voyage +en Touraine, n'a-t-il pas suffi à mesurer la force de Fernande? +Je la connais bien, je sais jusqu'où va sa vertu, +comme je sais où elle finit. Sa chasteté naturelle est la +meilleure sauvegarde qui puisse la protéger, et sans +doute elle l'a protégée longtemps. Mais la résolution de +perdre à jamais Octave ne peut se soutenir dans cette +âme puérilement sensible, que la plus petite souffrance +épouvante, et qui succombe sous un véritable malheur. +Est-ce sa faute? Ne serions-nous pas des insensés et des +bourreaux, si nous exigions d'elle ce qu'elle ne peut accorder, +si nous la frappions pour marcher quand ses +jambes se dérobent sous elle? N'a-t-elle pas failli mourir +parce qu'elle a perdu sa fille? Pauvre créature souffrante! +sensitive qui se crispe au souffle de l'air! comment +aurais-je le courage brutal de te tourmenter, et +l'orgueil stupide de te mépriser parce que Dieu t'a faite +si faible et si douce! Oh! je t'ai aimée, simple fleur que +le vent brisait sur sa tige, pour ta beauté délicate et +pure, et je t'ai cueillie, espérant garder pour moi seul +ton suave parfum, qui s'exhalait à l'ombre et dans la solitude; +mais la brise me l'a emporté en passant, et ton +sein n'a pu le retenir! Est-ce une raison pour que je te +haïsse et te foule aux pieds? Non! je te reposerai doucement +dans la rosée où je t'ai prise, et je te dirai adieu, +parce que mon souffle ne peut plus te faire vivre, et +qu'il en est un autre dans ton atmosphère qui doit te +relever et te ranimer. Refleuris donc, ô mon beau lis! je +ne te toucherai plus.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXXXII.</h3> + +<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3> + +<p class="droite">Tours.</p> + +<p>Je suis revenu ici. C'est une idée étrange qui m'est +passée par la tête, et que je t'expliquerai dans quelques +jours. J'ai reçu ta lettre; on me l'a renvoyée exactement +de Paris avec celle de Fernande, qui est bien affectueuse +et bien laconique. Oui, je conçois ce qu'elle souffre en +m'écrivant. Hélas! elle ne pourra même pas m'aimer +d'amitié! Mon souvenir sera un tourment pour elle, et +mon spectre lui apparaîtra comme un remords!</p> + +<p>Je te remercie de m'assurer qu'elle se porte tout à +fait bien, que les belles couleurs de la santé reviennent +à ses joues, et qu'elle pleure sa fille moins souvent et +moins amèrement. Oui, voilà ce qu'il faut me dire pour +me donner du courage. Du courage! à quoi bon? Il m'en +a fallu, et j'en ai eu. Mais qu'en ferais-je désormais? Tu +as beau dire, Sylvia, je n'ai plus rien à faire sur la terre. +Tu sais ce que le médecin, pressé par mes questions, +m'a dit de mon fils. J'ai compris à demi-mot ce que je +devais craindre et ce que je pouvais espérer. Le plus +riant espoir qui me reste, c'est de le voir survivre d'un +an à sa soeur. Il a le même défaut d'organisation. Je ne +suis donc pas nécessaire à cet enfant, et je dois travailler +à m'en détacher comme d'un espoir anéanti. Je vivrais +encore pour Fernande, si elle avait besoin de moi. Mais, +au cas où celui qu'elle aime l'abandonnerait un jour, tu +es sa soeur, sa vraie soeur par l'affection et par le sang; +tu me remplacerais auprès d'elle, Sylvie, et ton amitié +lui serait moins pesante et plus efficace que la mienne. +Ma mort ne peut que lui faire du bien. Je sais que son +coeur est trop délicat pour s'en réjouir; mais, malgré +elle, elle sentirait l'amélioration de son sort. Elle pourrait +épouser Octave par la suite, et le scandale malheureux +que leurs amours ont fait ici serait à jamais terminé.</p> + +<p>Tu me dis précisément qu'elle s'afflige beaucoup de +l'idée de ce scandale; que ce souvenir, effacé longtemps +par la douleur plus vive encore de la mort de sa fille, et +par la crainte de perdre mon affection, s'est réveillé en +elle depuis qu'elle est un peu résignée à l'une et un peu +rassurée sur l'autre. Tu me dis qu'elle demande à toute +heure s'il est possible que cette aventure ne m'arrive pas +à Paris, et que, lorsqu'on a réussi à la tranquilliser sur +ce point par des raisons qu'on n'oserait donner à un +enfant, elle tremble à l'idée d'être couverte de ridicule, +et de servir de sujet aux plaisanteries de café d'une province +et aux récits de chambrée d'un régiment. C'est là +l'ouvrage d'Octave, et elle le lui pardonne! Elle l'aime +donc bien!</p> + +<p>Sur ce dernier point de souffrance et d'inquiétude, tu +peux la rassurer par des raisonnements assez plausibles. +Je suis bien aise qu'elle te parle de tout cela avec abandon; +cette confiance la soulage d'autant, et tu es à même +plus que personne, d'adoucir sa tristesse par une amitié +éclairée. Ces sortes de scandales sont bien moins importants +pour une jeune femme qu'elle ne se l'imagine, +beaucoup seraient vaines de l'espèce de célébrité qui en +résulte, et de l'attrait que leur attention et leurs bonnes +grâces ont désormais pour les hommes. Une coquette +partirait de là pour se faire une brillante carrière d'audace +et de triomphes. Fernande n'est pas de ce caractère; +elle ne songe qu'à rougir et à se cacher. Qu'elle se retire +au fond de celto vie tranquille et heureuse que j'ai tâché +de lui faire et de lui laisser; mais qu'elle ne perde pas +son temps à pleurer sur un accident qui sera l'anecdote +d'un jour, et qu'on oubliera le lendemain pour une autre. +Il y a des événements ridicules et honteux dont on a +peine à se laver, mais de tels événements ne peuvent se +rencontrer dans la vie d'une femme comme Fernande. +Que peut-on dire? Qu'elle est belle, qu'elle a inspiré une +passion; qu'un homme s'est exposé, pour ne pas la compromettre, +à se rompre le cou en fuyant sur les toits. Il +n'y a rien de laid ni d'avilissant dans tout cela. Si Octave +eût parlementé avec les mauvais plaisants qui l'assiégeaient, +c'eût été bien différent. L'amour d'un lâche +déshonore une femme, si noble qu'elle soit. Mais Octave +s'est bien conduit. Tout le monde sait qu'il l'a escortée +en voyage jusque chez elle, tant les grands mystères et +les grandes combinaisons de ce fou réussissent! Heureusement +il a du coeur, et l'on peut découvrir tous ces puérils +secrets sans trouver un sujet de mépris dans sa conduite. +Le ridicule et l'odieux de tout cela retombent sur +moi. On m'accuse d'avoir une maîtresse dans ma maison. +On dit même, tant l'espionnage imbécile et les interprétations +erronées font vite la tour du monde, que j'ai essayé +de la faire passer pour ma soeur, mais que madame +de Theursan est venue démasquer l'imposture. C'est +quelque servante, c'est peut-être madame de Theursan +elle-même qui répand ce bruit! Voilà le parti que les +coeurs vils tirent de la patience et de la générosité des +autres. En un mot, je suis bafoué à Tours. M. Lorrain, +un ancien officier de mon régiment à qui j'ai eu affaire il +y a vingt ans, s'amuse à mes dépens le plus qu'il peut. +Mais tout cela me regarda, et je m'en charge.</p> + +<p>Tu ne prononces pas le nom d'Octave, je devine que +tu crois me devoir ce ménagement; mais ne crains rien. +Il est bien vrai que je ne puis lire et tracer ce nom fatal +sans un frémissement de haine de la tête aux pieds; +mais il faut bien que je m'y accoutume. Il faut que je +sache tout ce qui se passe là-bas, s'il l'aime, s'il la rend +heureuse. Adieu, Sylvia, qui, seule entre tous, ne m'as +jamais fait de mal. Je n'ai pas besoin de te dire qu'il faut +cacher à Fernande ma présence à Tours.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXXXIII.</h3> + +<h3>DE SYLVIA A JACQUES.</h3> + +<p>Mon Dieu! que fais-tu donc à Tours? cela m'épouvante. +Songes-tu à te venger des calomnies qu'on répand +sur nous? Si je te connaissais moins, je me le persuaderais. +Pourtant, j'ai beau me rappeler l'horreur que tu +as pour le duel, je tremble encore que tu ne sois engagé +dans quelque affaire de ce genre; ce ne sérait pas la première +fois que tu te serais cru forcé de manquer à tes +principes et de faire une chose antipathique à ton caractère. +Je ne vois cependant pas qu'en cette occasion tu +doives jouer ta vie contre celle d'un autre. En quoi cela +réparera-t-il le tort fait à Fernande? Un autre homme +que toi répondrait qu'il a son affront personnel à venger; +mais es-tu capable de commettre ce que tu considères +comme un crime pour satisfaire une vengeance porsonnelle? +Tu m'as raconté ton premier duel, c'était précisément +avec ce Lorrain; tu cédais bien alors à une considération +de ce genre, mais la nécessité était urgente; +vous étiez tous les jours en présence l'un de l'autre sous +les yeux d'une assemblée, et vous étiez tous deux militaires. +Il importait peu que le canon ou l'épée emportât +l'un de vous un jour plus tôt ou plus tard; qu'était-ce +que la vie pour vous dans ce temps-là? Aujourd'hui que +ta position est si différente, comment serait-il possible +que tu fisses tout ce voyage pour te laver de calomnies +qui ne t'atteignent pas, et te venger d'insultes qu'on +n'ose t'adresser que de loin? En vain tu t'efforces de me +prouver que ta vie n'est utile désormais à personne, tu +te trompes. Oh! ne laisse pas le courage t'abandonner +ainsi! c'est un calcul de le paresse, qui veut se croiser +les bras, que de se persuader que la tâche est finie. Pourquoi +condamnes-tu ton fils avec ce désespoir? le médecin +ne t'a-t-il pas dit que la nature opérait des miracles +au-dessus de toutes les prévisions de la science, et qu'avec +des soins assidus et un régime sévère, ton enfant pouvait +se fortifier? Je maintiens ce régime scrupuleusement, et +depuis quelques jours notre cher petit est réellement +bien. Si je mourais moi-même, qui le soignerait? Fernande +ignore son mal, et d'ailleurs sa sollicitude est presque +toujours inhabile. Qui m'impose donc la vie quand +tu te démets si facilement de la tienne. Crois-tu qu'elle +soit bien belle, celle que tu me laisses?</p> + +<p>Et Fernande, n'a-t elle plus besoin de toi? que savons-nous +d'Octave, quand il ne sait rien de lui-même, et se +pique de ne résister à aucun des caprices qui lui viennent? +Il se dit sûr d'aimer toujours Fernande; c'est peut-être +vrai, c'est peut-être faux. Il s'est bien conduit depuis +qu'il l'a compromise; mais quel homme est-ce là +pour te succéder et pour remplir un coeur où tu as régné? +Pourra t-elle l'aimer longtemps? n'aura-t-elle pas besoin +un jour qu'on la délivre de lui?</p> + +<p>Tu veux que je te dise exactement la vérité sur leur +compte, et je sens que je dois le faire; dans ce moment +ils sont heureux, ils s'aiment avec emportement, ils sont +aveugles, sourds et insensibles. Fernande a des moments +de réveil et de désespoir, Octave a des instants d'effroi +et d'incertitude; mais ils ne peuvent résister au torrent +qui les entraîne. Octave cherche à rassurer ta conscience +en rabaissant ta vertu; il n'oserait en douter, mais il +tâche de l'expliquer par des motifs qui en diminuent le +mérite; pour se dispenser de t'admirer et pour se consoler +d'être moins grand que toi, il tâche de saper le piédestal +où tu as mérité de monter. Tu as deviné juste, il +nie tes passions, afin de nier ton sacrifice. Fernande te +défend avec plus de vigueur que tu ne penses, et sa vénération +résiste à toutes les atteintes. Elle dit que tu +l'aimes au point de rester aveugle éternellement; elle +dit qu'en cela tu es sublime: et alors elle pleure si amèrement +que je suis forcée de la consoler et de la relever +à ses propres yeux. Ma pauvre soeur! il y a des instants +où je lui en veux de t'avoir fait tant de mal. Quand je vois +son visage serein et sa main dans celle d'Octave, je fuis, +je me cache au fond des bois, ou je vais pleurer auprès +du berceau de ton fils, pour exhaler mon indignation sans +les faire souffrir. Mais quand je la vois torturée de remords, +je la plains et je souffre avec elle. Je pense, comme toi, +que son aventure est moins grave que la pruderie de +beaucoup de femmes ne voudra le faire croire. Je vois +qu'elle ne lui a point aliéné l'amitié de madame Borel, +qui me paraît une personne généreuse et sensée. Sa vie +pourrait être encore bien belle, si Octave voulait; elle +retournerait à toi, j'en suis sûre, si elle avait à se plaindre +de lui, ou s'il lui inspirait le courage qu'au contraire +il cherche à lui ôter. Pourrait-elle rougir d'accepter son +pardon d'une âme aussi noble que la tienne, et souffrirais-tu +en le lui accordant? Oh! combien tu l'aimes encore, +et quel amour que le tien! Tu n'es occupé, au sein +de cet océan de douleurs, qu'à lui éviter la centième partie +de celles que tu ressens.</p> + +<p>J'ai reçu de madame de Theursan l'étrange envoi de +quelques centaines de francs; ce n'est pas, comme tu +penses, la modicité du présent qui me l'a fait refuser; je +sais qu'elle n'a pas de fortune et que ce présent est libéral +eu égard à ses moyens; mais j'admire cette réparation +de l'abandon de toute ma vie. Cela ressemble a une +dérision; j'ai pourtant remercié et n'ai motivé mon refus +que sur l'absence de besoins. Peut-être devrais-je être +reconnaissante de l'intention, je ne puis: je ne lui pardonnerai +jamais de m'avoir mise au monde.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXXXIV.</h3> + +<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3> + +<p>Que veux-tu que je te dise? ce Lorrain était un méchant +homme, et je l'ai tué. Il a tiré sur moi le premier, +je l'avais provoqué; il m'a manqué. Je savais que je n'avais +qu'à vouloir pour l'abattre, et j'ai voulu. Est-ce un crime +que j'ai commis? Certainement; mais que m'importe? je +ne suis pas capable de savoir ce que c'est que le remords +dans ce moment-ci. Il y a tant d'autres choses qui bouillonnent +en moi, et qui me transportent hors de moi-même! +Dieu me le pardonnera. Ce n'est plus moi qui +agis: Jacques est mort; l'être qui lui succède est un +malheureux que Dieu n'a pas béni, et dont il ne s'occupe +pas. J'aurais pu être bon, si mon destin s'était prêté +à mes sentiments; mais tout a échoué, tout m'abandonne; +l'homme physique reprend le dessus, et cet +homme a un instinct de tigre comme tous les autres. Je +sentais la soif du sang me brûler; ce meurtre m'a un +peu soulagé. En expirant, le malheureux m'a dit: «Jacques, +il était écrit que je mourrais de ta main; sans cela +tu ne m'aurais pas estropié pour une caricature, et tu ne +me tuerais pas aujourd'hui pour te venger d'être...» Il +est mort en m'adressant cette grossièreté qui semblait le +consoler. Je suis resté longtemps immobile à contempler +l'expression d'ironie qui restait sur la face de ce cadavre: +ses yeux fixes semblaient me braver, son sourire semblait +nier ma vengeance; j'aurais voulu le tuer une seconde +fois. Il faudra que j'en tue un autre, n'importe +lequel; cela me soulage, et cela fait du bien à Fernande: +rien ne réhabilite une femme comme la vengeance des +affronts qu'elle a reçus. On dit ici que je suis fou; peu +m'importe! on ne dira plus que je suis lâche, et que je +souffre l'infidélité de ma femme parce que je ne sais pas +me battre; on dira que j'ai pour elle une passion qui +me fait perdre l'esprit. Eh bien! on pensera du moins +que c'est une femme digne d'amour que celle qui exerce +un tel empire sur l'époux qu'elle n'aime plus; les autres +femmes envieront cette espèce de trône où, dans mon +délire, je l'aurai placée, et Octave enviera mon rôle un +instant; car il n'y a que moi qui aie le droit de me battre +pour elle, et il est obligé de me laisser réparer le mal +qu'il a commis.</p> + +<p>Adieu. Ne t'inquiète pas de moi, je vivrai; je sens que +c'est mon destin, et que dans ce moment mon corps est +invulnérable. Il y a une main invisible qui me couvre, et +qui se réserve de me frapper. Non, ma vie n'est au pouvoir +d'aucun homme: j'en ai l'intime révélation; j'en ai +fait le sacrifice, et il m'est absolument indifférent de la +perdre ou de la conserver. L'ange qui protège Fernande +est venu près de moi, et il me parle d'elle dans mon sommeil; +il étend ses ailes sur moi quand je me bats pour +elle; quand je ne serai plus nécessaire à personne, lui +aussi m'abandonnera. J'ai fait mon testament à Paris; en +cas de mort de mon fils, je laisse les deux tiers de mon +bien à ma femme, et à toi le reste; mais ne crains rien, +mon heure n'est pas venue.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXXXV.</h3> + +<h3>DE M. BOREL AU CAPITAINE JEAN.</h3> + +<p class="droite">Cerisy.</p> + +<p>Mon camarade, il faut que vous alliez me remplacer à +Tours, sur-le-champ, auprès de Jacques, qui se bat encore +ce soir. Je ne puis ni lui servir de témoin, ni même +aller vous investir de mes fonctions; j'ai une attaque de +goutte si bien conditionnée, qu'il me serait impossible +de faire une lieue en voiture. Jacques vient de m'envoyer +chercher; allez tout de suite, par la traverse, lui +offrir mes excuses et vos services; ces choses-là ne se +refusent pas. Je vais tâcher de vous mettre en trois mots +au courant de l'affaire. A peine reposé d'avoir tué hier +Lorrain, à qui Dieu fasse paix, Jacques s'en va au café +comme si de rien n'était; et, avec cette manière glaciale +que vous lui connaissez quand il est en colère, il fume +sa pipe et prend sa demi-tasse en présence de plus de +cent paires de moustaches jeunes et vieilles qui l'examinaient +non sans un peu de curiosité, comme vous pensez. +Les jeunes officiers qui ont fait la farce que vous +savez à l'amant de sa femme, se sont crus insultés ou au +moins provoqués par sa présence et par sa figure; ils ont +affecté de parler à haute voix des maris trompés en général, +et de répéter, à une table voisine de la sienne, le +mot qui pouvait flatter le moins les oreilles de Jacques. +Comme il restait impassible, ils ont parlé un peu plus +clairement de sa femme, et ils ont fini par la désigner si +bien, que Jacques s'est levé en disant: «Vous en avez +menti,» du ton dont il aurait dit: «Je suis votre serviteur.» +Deux de ces messieurs, qui avaient parlé en dernier, +se levèrent en demandant à qui s'adressait le démenti. +«A tous deux, répondit Jacques; que celui qui +voudra m'en demander raison le premier se nomme.—Moi, +Philippe de Munck, demain à l'heure que vous voudrez, +dit l'un d'eux.—Non pas, reprit Jacques, ce soir, +s'il vous plait; car vous êtes deux, et il faut que j'aie le +temps de rendre raison à monsieur demain, avant que la +police me contrarie.—C'est juste, répondit M. de Munck; +ce soir, à six heures et au sabre.—Au sabre, soit,» dit +Jacques. Vous voyez que c'est une affaire qui ne peut +s'arranger en aucune façon. Deux heures après, j'ai reçu +un message de lui pour me prier de lui servir encore de +témoin; mais précisément j'ai pris la goutte dans la rosée +d'hier à l'affaire de Lorrain, et peut-être ai-je éprouvé +aussi un peu d'émotion en voyant tomber ce pauvre +diable. Ce n'est pas une grande perte; mais il y avait +longtemps que cela grisonnait auprès de nous, et nous +ne sommes plus à l'âge où un camarade tombait comme +une noix d'un noyer. Ce Jacques est étonnant, et cela +prouve bien qu'un homme ne change qu'en dehors: +l'arbre ne fait que renouveler son écorce, et Jacques est +aujourd'hui le même que nous avons connu il y a vingt +ans. On ne dira plus: «Voyez ce que deviennent ces +vieux militaires, et comme leurs femmes les font marcher! +en voilà un qui se battait pour un coup de crayon, +et qui se laisse déshonorer sans rien dire.» Ma foi! je +l'ai dit moi-même, et sa situation m'occupait tellement, +qu'avant-hier, une heure avant d'apprendre qu'il était +ici, je rêvais de lui, et je m'éveillai en criant, à ce que +m'a dit ma femme.—«Jacques, Jacques! qu'es-tu devenu!» +Mais un homme de coeur se retrouve toujours. +Espérons qu'en sortant de là il ira tuer l'amant de sa +femme; faites-lui sentir qu'il le doit, que sans cela tout +ce qu'il fait maintenant ne sert à rien. Allez vite. Le préfet +est un brave garçon qui laisse aller les duels sans +faire de tracasserie; pourtant trois affaires en trois jours, +c'est plus que ne comporte l'ordonnance, et il pourrait +bien arriver que Jacques fût arrêté après la seconde. Il +faut qu'il se dépêche. Écrivez-moi par un exprès, ce +soir, quand il aura fini avec M. de Munck. J'enrage de +n'être pas là; j'aimerais mieux perdre un bras que de +voir Jacques manquer à l'appel.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXXXVI.</h3> + +<h3>DU CAPITAINE JEAN A. M. BOREL.</h3> + +<p class="droite">Tours.</p> + +<p>Jacques en a fini avec tous ses adversaires sans recevoir +une égratignure; il a du bonheur au jeu, comme +tous ceux qui n'en ont pas en ménage. M. Munck a une +estafilade au travers de la figure, qui lui sépare le nez +en deux, ce qui doit singulièrement le vexer. Cela ne +rendra l'honneur à aucun mari, mais pourra bien en consoler +quelques-uns et en préserver quelques autres. C'est +un joli garçon de moins. La beauté pleurera et lui cherchera +un successeur; l'autre jeune homme ne s'est pas +soucié de demander son reste à Jacques. C'était un poulet +de dix-neuf ans, un fils unique, un enfant de famille, +que sais-je? Les témoins ont montré tant de désir d'arranger +l'affaire, que nous avons consenti à dire que nous +étions fâchés d'avoir donné un démenti, s'il était vrai +qu'on n'eût pas eu l'intention de nous impatienter. On a +assuré qu'on n'avait pas eu cette intention. Cela pourra +bien faire tort à l'enfant; mais je conçois que, ses témoins +ayant rendu un peu la main, la partie était trop +inégale entre lui et Jacques. Nous avons eu assez de +peine à faire entendre raison à celui-ci; il a une bile de +tous les diables, et ce n'est qu'après mûre délibération +qu'il s'est un peu adouci. Savez-vous que le camarade va +bien? C'est ce qui s'appelle ne pas mettre les pouces, et +qu'il ait tort ou raison de sabrer par ici plutôt que de +sabrer par là-bas, c'est plaisir et honneur de voir un ancien +camarade faire de pareilles preuves avec la nouvelle +armée. Au reste, le camarade n'est pas de bonne humeur; +et pour ceux qui le connaissent un peu, il est facile +de voir qu'il a soif du sang de bien d'autres. Je ne +sais pas ce qu'il compte faire; je lui ai dit, en recevant +ses remerciements pour lui avoir servi de témoin: «Je +voudrais t'en servir dans une quatrième occasion, et je +ferais volontiers le voyage avec toi pour ça. A présent +tu as la main remise, est-ce que tu ne vas pas t'en prendre +à qui de droit?» Il m'a répondu moitié figue, moitié raisin: +«Si on te le demande, tu diras que tu n'en sais +rien.—Ah ça, est-ce que tu en veux aussi aux anciens?» +lui ai-je dit. Là-dessus, il m'a embrassé, en me chargeant +de te faire ses adieux et ses amitiés. Il doit être parti +maintenant, car le préfet lui a fait dire en dessous main +qu'il allait être forcé de le faire arrêter, s'il ne tirait ses +guêtres bien vite. Je l'ai laissé fermant sa malle, et je +suis revenu à mon <i>perchoir</i>, où je vous attends à déjeuner +aussitôt que la goutte vous le permettra. En attendant, +j'irai fumer une pipe et jaser de tout cela avec +vous. Il y a beaucoup à dire pour et contre Jacques; c'est +un drôle de corps, mais il fait feu des quatre pieds.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXXXVII.</h3> + +<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3> + +<p class="droite">Aoste.</p> + +<p>Tu dois avoir reçu un billet que je t'ai envoyé de Clermont, +par lequel je t'annonçais que j'étais sorti sans égratignure +de mes trois duels, et que mon corps se portait +aussi bien que mon âme se porte mal: ce sont les plus +mauvaises nouvelles qu'un homme puisse donner de lui-même. +Un corps qui s'obstine à vivre, et qui nourrit +avec vigueur les peines de l'âme, est un triste présent +du ciel. Ce que je ne t'ai pas dit, c'est que j'allais passer +à deux pas de toi sans te voir; j'ai refait cette route de +Lyon pour la vingtième fois, et pour la première j'ai passé +auprès de ma vallée chérie sans y entrer. Il était six +heures du matin quand je me suis trouvé sur le haut de +la côte Saint-Jean, et les postillons, qui me connaissent +bien, avaient déjà tourné le chemin pour descendre, quand +je leur ai dit de continuer vers le Midi. Penché à la portière, +j'ai longtemps contemplé ce beau site que je ne reverrai +peut-être plus, et tous ces sentiers que nous avons +tant de fois parcourus ensemble; mais j'ai longtemps +hésité à regarder ma maison. Enfin, au moment où le +bois Manon allait me la cacher, j'ai fait arrêter, et je +suis monté au-dessus de la route pour la regarder à mon +aise et m'abreuver de ma douleur. Le soleil levant étincelait +dans tes vitres: étais-tu donc déjà levée? Les volets +de Fernande étaient fermés: elle dormait peut-être +dans les bras de son amant. Cette maison, ces jardins +et cette vallée m'inspirèrent une espèce de haine. Je viens +de tuer un homme et d'en défigurer un autre sans aucun +motif raisonnable que de satisfaire ma vanité blessée, et +j'ai dû regarder tranquillement le toit qui abrite mon désespoir +et ma honte!</p> + +<p>Oui, ma honte! Je sais bien que c'est un des mots de +convention adoptés par une société stupide, et qui, devant +la raison, ne présentent aucun sens: l'honneur d'un +homme ne peut pas être attaché au flanc d'une femme, +et il n'est au pouvoir de personne de compromettre ou +d'entacher le mien; mais je n'en suis pas moins obligé +d'être en guerre avec tout le monde, parce que je suis +dans une position ridicule, et que pour m'en laver je me +couvre en vain de sang. Il n'y en a qu'un, je le sais bien, +qui peut enlever ce sourire cruel que je trouve sur la +figure de tous mes amis. O Fernande! j'aime pourtant +mieux faire rire de moi que de faire couler tes larmes; +j'aime mieux les railleries de l'univers entier que ta haine +et ta douleur! Il n'est pas besoin d'être un héros pour +cela; car je suis devenu une espèce de brute vindicative +et cruelle, et j'ai encore assez de bon sens et de justice +pour comprendre ce que la logique de mon affection me +démontre.</p> + +<p>J'ai eu de singulières discussions avec Borel; quelques +autres vieux amis de l'armée ont essayé de m'entamer +adroitement, et de me faire parler, soit par intérêt, soit +par curiosité; j'ai fait à ceux-là des réponses évasives et +même brutales: j'avais horreur de leur amitié comme de +tout le reste. Je n'ai pourtant pas pu me dispenser de parler +avec Borel, parce qu'au fond de ses systèmes imbéciles il +y a un certain bon sens naturel qui entend parfois raison, +et, dans le blâme qu'il me prodigue, un véritable dévouement. +Il était si mal disposé contre Fernande, que j'éprouvais +surtout le besoin de la justifier. Nous avons +passé deux jours ensemble à Tours, lui à me faire des +remontrances, moi à chercher, tout en l'écoutant d'une +oreille, l'occasion de me battre avec Lorrain. Nous avons +échangé bien des raisonnements inutiles, lui voulant me +prouver que je ne pouvais plus aimer ma femme, et moi +tâchant de lui faire comprendre qu'il m'était impossible +de ne pas l'aimer encore. Il a terminé ses harangues en +me demandant à quoi servirait ma conduite, et si j'espérais +servir de modèle et de type aux maris généreux: à +quoi j'ai répondu, en riant, que je n'avais même pas la +prétention de faire suivre mon exemple par les amants. +Sa lourde sollicitude ne m'a, du reste, épargné aucun des +coups d'épingle qu'une âme brisée peut recevoir à la suite +d'un désastre. De tous les hommes que j'ai connus, ami, +ennemi ou indifférent, il n'en est pas un qui n'ait donné +un coup de main pour me pousser dans la tombe.</p> + +<p>J'ai eu bien de la peine à calmer mon sang irrité; je +me serais jeté devant la bouche d'un canon avec la certitude +que je devais servir de boulet pour tuer les autres. +Cette espèce de croyance à la fatalité aurait fait de moi +un héros ou un tigre, suivant la différence d'un cheveu +dans le poids des circonstances qui me portaient. J'ai été +au moment de tuer un enfant de dix-neuf ans pour un +mot; et puis je lui avais fait grâce, quand m'est venu +un billet mystérieux qu'une femme m'écrivait pour me +supplier d'épargner sa vie et de renoncer à ma fureur. +C'était un billet sublime d'expression et de sentiment. Je +crus d'abord qu'il était d'une mère, et j'allais y céder +avec attendrissement, lorsqu'en le relisant je m'aperçus +qu'il était d'une maîtresse. Elle me suppliait de lui laisser +le bonheur. Le bonheur! ce mot-là me rendit furieux. +Hélas! ma pauvre Sylvia, j'avais perdu la tête; j'aurais +voulu tuer tous ceux qui étaient moins malheureux que +moi; je m'obstinais à faire battre ce jeune homme: il +me semblait obéir à l'impulsion d'une main impitoyable +et accomplir quelque rêve terrible. Le capitaine Jean, un +de mes témoins, me parlait depuis longtemps sans que +ses discours présentassent aucun sens à mon esprit; enfin, +il réussit à me faite entendre un seul mot: «Ah ça, +Jacques, tu veux donc massacrer aujourd'hui?» Ce mot +de <i>massacrer</i> tomba sur ma poitrine brûlante comme +une goutte d'eau froide; il me sembla que je m'éveillais +d'un rêve. Je fis tout ce qu'il désirait, sans même écouter +dans quels termes on arrangeait la partie de mon honneur; +it ne m'importait plus de faire effet par ma bravoure. +Il m'avait semblé d'abord que j'avais envie de me +disculper du reproche d'être lâche, et qu'à ce sentiment +d'orgueil blessé j'aurais sacrifié la vie de mon père; mais +ce n'était qu'un prétexte dont se servait mon désespoir +pour me pousser: j'avais un accès de rage tout simplement; +et quand il fut apaisé, je retombai dans l'apathie, +comme un fou furieux, dans l'accablement qui suit une +de ses crises, se laisse tomber sur la paille et regarde +autour de lui d'un air stupide. On fit approcher de moi +mon adversaire, pour que, suivant l'usage, nous eussions +à échanger une poignée de main; mais entre chaque minute +il s'écoulait de tels siècles dans ma tête, que j'obéis +machinalement et avec surprise. Je ne me souvenais pas +de l'avoir jamais vu: j'étais déjà à cent ans de ce qui venait +de se passer en moi; j'étais entré dans le néant de +l'âme, qui est désormais mon refuge en cette vie.</p> + +<p>Me voilà donc calmé! que Dieu me pardonne à quel +prix! Mais il sait bien que cela n'a pas dépendu de moi, +et que mon être a été transformé à l'insu de ma volonté. +Ah! cette colère, elle était affreuse! mais elle me faisait +du bien comme les convulsions et les rugissements à un +épileptique. Je suis maintenant plus pesant qu'une montagne, +plus froid qu'un glacier; je contemple ma vie avec +un affreux sang-froid; je me fais l'effet de ces martyrs +des temps fabuleux du christianisme qui, après le supplice, +se relevaient par miracle, ramassaient tranquillement +leur tête ou leur coeur pantelant sur l'arène, et se +mettaient à marcher, emportant leur âme séparée de +leur corps, aux yeux des hommes épouvantés.</p> + +<p>Un autre que moi n'aurait pas pu certainement supporter +mon destin: Il n'y a que moi sur la terre qui aie +la force d'accomplir une pareille vie sans mourir de lassitude +ou sans me tuer dans un accès de délire. J'ai pourtant +traversé tout cela, et me voici encore! Ce qu'il y +avait de jeune, de généreux et de sensible en moi n'est +plus; mais mon corps est debout, et ma triste raison +contemple sans nuage la ruine de toutes ses illusions. +Maudite soit cette organisation régulière et solide que ne +peuvent briser les événements! Don funeste! Avais-je +commis quelque crime avant de naître, pour avoir la malédiction +du premier homme, l'exil dans le désert, et +l'injonction de vivre?</p> + +<p>Je suis passé ce matin près d'une maison de campagne +que là beauté de la nature fit construite au pied des montagnes +et que la rigueur des climats a fait abandonner. +Je me suis arrêté pour entrer dans le clos, attiré par l'air +de tristesse et de destruction qui régnait en ce lieu; j'y +suis resté deux heures, abîmé dans la pensée de mon +désespoir et de mon isolement. Et toi aussi, vieux Jacques, +tu fus un marbre solide et pur, et tu sortis de la +main de Dieu fier et sans tache, comme une statue neuve +sort de l'atelier et se dresse sur son piédestal dans une +attitude orgueilleuse; mais te voilà comme une de ces +allégories usées et rongées par le temps, qui se tiennent +encore debout dans les jardins abandonnés. Tu décores +très-bien le désert: pourquoi sembles-tu t'ennuyer de la +solitude? Tu trouves le temps long et l'hiver bien rude; +il te tarde de tomber en poussière, et de ne plus lever +vers le ciel ce front jadis superbe que le vent insulte aujourd'hui, +et où l'air humide amasse une mousse noire +comme un voile de deuil. Tant d'orages ont terni ton éclat +que ceux qui passent ne savent plus si tu es d'albâtre ou +d'argile sous ton crêpe funèbre. Reste, reste dans ton +néant, et ne compte plus les jours: tu dureras peut-être +longtemps encore, pierre misérable! Tu te glorifiais +d'être une matière inattaquable: à présent tu envies le +sort du roseau desséché qui se brise les jours d'orage. +Mais la gelée fend les marbres; le froid te détruira: +espère en lui!</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXXXVIII.</h3> + +<h3>D'OCTAVE A HERBERT.</h3> + +<p>Malgré la colère des uns, les remords des autres, et +l'incertitude de mon esprit au milieu de tout cela, je ne +peux pas m'empêcher d'être heureux, mon cher Herbert, +car mon coeur est rempli d'amour et mon sort est fixé. +Une affection indissoluble m'attache à Fernande, n'en +doutez pas: je ne suis pas inconstant. On peut me rebuter; +la femme que j'aime, quand elle s'obstine à me repousser, +peut finir par me dégoûter d'elle; mais ce n'est +pas une autre femme qui peut m'en distraire avant qu'elle +l'ait elle-même ordonné. Malgré la différence effrayante +de nos caractères, j'ai longtemps aimé Sylvia, et j'ai lutté +contre ses dédains longtemps après qu'elle ne m'aimait +plus. Fernande est une tout autre femme. C'est celle-là +qui est née pour moi, et dont les défauts mêmes semblent +combinés pour resserrer nos liens et rendre notre intimité +nécessaire. Je ne sais pas si je suis aussi criminel +que Sylvia veut me le faire croire, mais il m'est impossible +de ne pas me sentir amoureux et transporté de joie. +L'amour est égoïste, il s'assied aveugle et joyeux sur les +ruines du monde, et se pâme de plaisir sur des ossements +comme sur des fleurs. J'ai fait le sacrifice du chagrin +d'autrui comme j'ai fait celui de ma propre vie. Je ne +connais plus les lois du tien et du mien. Fernande s'est +confiée a moi, j'ai juré de l'aimer, de vivre et de mourir +pour elle; je ne sais que cela, et tout le reste m'est étranger. +Jacques peut venir à toute heure du jour ou de la +nuit me demander mon sang et le boire à son aise sans +que je le lui dispute. Pour l'acquit de ma conscience, je +livre ma poitrine nue; qu'est-ce qu'un homme peut faire +de plus? Et de quoi Jacques peut-il se plaindre? Je ne +porte pas de cuirasse et ne dors pas sous les verrous. +Sylvia, croyant me faire tomber à genoux devant son +idole, me lit quelques fragments de ses lettres. Il commence +à faire de la poésie sur sa douleur; il est à moitié +guéri. Il s'est battu bravement, et il a bien fait. J'en aurais +fait autant à sa place, et, si j'en avais eu le droit, je +l'aurais prévenu. Il a bien recommandé de cacher ces +événements à sa femme; il peut être tranquille, je m'en +charge. Je n'ai pas envie qu'elle retombe malade, et je +veille sur elle comme sur un bien qui m'appartient désormais. +J'ai trouvé hier à la poste une lettre de Clémence +pour elle. Comme je connais fort bien l'écriture, +j'ai ouvert sans façon la missive, et j'y ai trouvé tous les +charitables avertissements auxquels je m'attendais; de +plus, la nouvelle additionnelle, le mensonge gratuit d'une +bonne blessure que, selon la renommée et selon elle, +Jacques aurait reçue dans la poitrine. J'ai déchiré la lettre, +et j'ai pris des mesures pour que toutes les dépêches +adressées à Fernande passent par mes mains en arrivant. +Celles de Jacques seront respectées religieusement; mais +gare aux autres! Il m'en coûte assez pour la voir heureuse +et endormie sur mon coeur. Je ne me soucie pas +qu'une prude envieuse ou une mère infâme viennent la +réveiller pour le plaisir de tous faire du mal à tous deux. +Elle est encore délicate; l'absence de Jacques, qui lui +écrit rarement, et la mauvaise santé de son fils, sont +pour elle des sujets suffisants d'inquiétude et de chagrin. +Ma sollicitude entretient encore le calme et l'espoir +dans son coeur. Rien ne me coûtera, rien ne me répugnera +pour la préserver le plus longtemps possible des +coups qui la menacent. Je suis égoïste, je le sais; mais +je le suis sans honte et sans peur. L'égoïsme qui se dissimule +et rougit de lui-même est une petitesse et une +lâcheté; celui qui travaille hardiment au grand jour est +un soldat courageux qui lutte contre ses ennemis et +s'enrichit des dépouilles du vaincu. Celui-là peut conquérir +son bonheur ou défendre celui d'autrui. Qui donc +a jamais songé à accuser de vol et de cruauté celui qui +triomphe et qui fait bon usage de la victoire?</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXXXIX.</h3> + +<h3>DE JACQUES À SYLVIA.</h3> + +<p class="droite">Aoste.</p> + +<p>Il faut avoir vécu ma vie peur savoir quelle chose +horrible est devenu pour moi l'isolement. J'ai aimé passionnément +la solitude, qui est une chose bien différente. +Alors j'étais jeune. J'avais l'avenir ou le présent. Je suis +venu plusieurs fois dans les montagnes avec le coeur plein +de passions. J'ai peuplé leurs retraites sauvages de mes +sentiments ou de mes rêves. J'y ai savouré mon bonheur +ou caché ma souffrance; j'y ai vécu enfin. Je passais, je +quittais une affection pour la retrouver, ou plutôt je l'apportais +là dans le secret de mon âme pour l'interroger et +pour m'en repaître. J'y ai répandu des larmes chaudes +d'espérance; j'y ai pressé sur mon coeur des fantômes +adorés et des spectres de feu. Il est bien vrai qui j'y suis +venu aussi maudire et détester ce que j'avais aimé en +d'autres temps; mais j'aimais quelque autre chose ou +j'attendais un autre amour. Mon sein était riche, et je +pouvais mettre une idole de diamant à la place de l'idole +d'or qui était tombée. A présent, j'y viens avec un coeur +vide et désolé, et, à la manière dont je souffre, je vois +bien que je ne guérirai plus. Ce qu'il y a de terrible, ce +n'est pas tant le manque d'espoir que le manque de désir. +Ma douleur est morne comme ces pics de glace que le +soleil n'entame jamais. Je sais que je ne vis plus et je n'ai +plus envie de vivre. Ces rochers et ces froides cavernes +me font horreur, et je m'y enfonce comme un fou qui se +noie pour fuir l'incendie. Si je regarde au loin, la peur +me prend; la seule vue de l'horizon me fait frissonner, +parce que je crois y voir planer tous mes souvenirs et tous +mes maux, et je m'imagine qu'ils me poursuivent avec +des ailes rapides. Où irai-je pour leur échapper? Ce sera +partout de même. Je suis venu jusqu'ici avec l'intention +de voyager ou au moins de parcourir toute cette contrée +romantique. Je sentais comme un reste d'activité, comme +une inquiétude de ne pas être bien mort. Et puis je me +suis laissé tomber sur ce rocher du Saint-Bernard, et je +ne songe plus à quitter la cabane où je me suis arrêté +croyant n'y passer qu'une heure. M'y voilà depuis près +d'un mois, chaque jour plus inerte, plus indifférent, plus +paralytique. Je ne sens même plus l'atmosphère, et j'ai +souvent chaud là où il doit faire froid, tandis qu'en d'autres +moments un rayon de soleil qui brûle l'herbe à mes pieds +ne rend pas la circulation à mon sang glacé. Il y a des +jours où je marche précipitamment sur le bord des abîmes +sans soupçonner le danger, sans ressentir la lassitude; +je suis alors comme une roue qui a perdu son balancier, +et qui tourne follement jusqu'à ce que sa chaîne trop +tendue fasse rompre la machine. Dans ces jours-là, je +traverse comme par miracle des passages où jamais le +pied d'un homme ne s'est hasardé, et quand je m'en aperçois +ensuite, je ne peux plus comprendre comment cela +s'est fait. J'espère quelquefois que je suis devenu fou. +Mais à cette exaltation terrible succèdent des jours de +mort. Cette force maladive tombe tout à coup et fait place +à une fatigue épouvantable. La pensée joue un rôle bien +effacé dans tout cela. Quelquefois je cherche, la nuit, à +me rappeler ce qui a occupé mon cerveau dans la journée, +et il m'est impossible de le retrouver. Ma mémoire +ne me présente plus que l'image des objets matériels qui +m'ont entouré. Je vois des montagnes, des ravins, de +ponts étroits suspendus sur des abîmes de fumée blanche, +et tout cela se succède et s'enchaîne pendant des heures +entières jusqu'à m'obséder. Alors je me lève dans l'obscurité +et je touche les murs de ma chambre en faisant +des efforts incroyables pour sortir de ce rêve sans sommeil. +Quelquefois je me recouche sans avoir pu chasser +ces images qui me harcellent, et j'attends le jour avec impatience +pour m'élancer comme malgré moi dans la campagne. +Alors tout s'efface, je marche au hasard, et il me +semble être enveloppé de vapeurs qui me cachent la +réalité. D'autres fois il m'arrive de m'apercevoir que je +pense; je vois dans mon imagination des tableaux affreux: +mon fils mourant, ma femme dans les bras d'un autre; +mais je regarde tout cela avec un sang-froid imbécile, +jusqu'à ce qu'il me vienne une sorte de réveil qui me +montre à moi-même. Je me vois dans ce tableau; cette +femme est la mienne; cet enfant est à moi. Je suis Jacques, +l'amant oublié, l'époux outragé, le père sans espoir +et sans postérité; et je m'assieds, car mes jambes ne +peuvent plus me porter, et une idée me fatigue plus en +un instant qu'une journée d'agitation et de marche forcée.</p> + +<p>Il y a deux ans, j'étais dans un état déplorable d'ennui +et de souffrance. Mais que ne donnerais-je pas pour retourner +en arriére! Je craignais de ne plus pouvoir aimer. +Depuis longtemps je n'avais pas rencontré une femme +digne d'amour. Je m'impatientais et je m'effrayais de ce +lomg sommeil da mon coeur; je me demandais si c'était +la faute de son impuissance, et je sentais bien que non. +Mais je voyais les années s'envoler comme des rêves, et +je me disais qu'il n'y avait plus pour moi de temps à +perdre si je voulais être heureux encore une fois. Je pensais +que posséder une femme par le mariage, c'était assurer, +autant que possible, la durée de ce bonheur; je +ne me flattais pas de le conserver toute ma vie; mais +j'espérais qu'il me conduirait jusqu'à cette dernière période +de la jeunesse où la philosophie devient facile à +mesure que les passions s'éteignent. Il n'en est point +ainsi. Je ne suis pas encore assez vieux pour me détacher +de tout et pour me consoler d'avoir tout perdu. Mon espérance +est morte encore verte, et de mort violente; mais +je ne suis plus assez jeune pour croire qu'elle puisse renaître. +Cet effort est le dernier que mes forces morales +m'ont permis. Je m'étais créé une famille, une maison, +une patrie; j'avais rassemblé, sur un coin de terre, les +deux seuls êtres qui me fussent chers, elle et toi. Dieu +m'avait béni en me donnant des enfants. Cela eût pu +durer cinq à six ans! Notre vallée était si belle! je prenais +tant de soin pour rendre ma femme heureuse, et elle +semblait m'aimer si passionnément! Mais un homme est +venu et a tout détruit; son souffle a empoisonné le lait qui +nourrissait mes enfants. Oui! j'en suis sur, c'est son premier +baiser sur les lèvres de Fernande qui les a tués, +comme c'est son premier regard sur elle qui a tué son +amour pour moi.</p> + +<p>Je suis peut-être injuste et fou de m'en prendre à lui; +peut-être en eût-elle aimé un autre si celui là ne fût pas +venu; peut-être ne m'a-t-elle jamais aimé. Elle sentait le +besoin d'abandonner son coeur, et elle me l'a confié sans +discernement; elle a pris pour une passion durable ce +qui n'était qu'un caprice d'enfant ou un sentiment d'amitié +filiale qui se trompait faute de savoir ce que c'est +que l'amour. Avec moi, elle souffrait sans cesse, elle était +mécontente de tout; je ne réussissais jamais à produire +l'effet que je voulais sur son esprit, et elle attribuait à +mes moindres actions des motifs tout opposés à la réalité; +ou nous ne nous comprenions pas, ou nous nous comprenions +trop. Durant notre voyage en Touraine, alors +qu'elle essayait un sacrifice au-dessus de ses forces, et +que le dérangement de son être démentait sa volonté, il +lui est arrivé de me dire plusieurs fois, dans un accès de +colère nerveuse insurmontable, qu'elle avait toujours +senti que nous n'étions pas faits l'un pour l'autre. Elle +m'a accusé de l'avoir senti aussi, et de l'avoir épousée +malgré cela; elle m'a rappelé mille circonstances légères +qu'elle me présentait comme des preuves. Il est vrai +qu'elle rétractait le lendemain ces paroles, qu'elle disait +échappées à son délire: et je feignais de les avoir oubliées; +mais elles s'étaient enfoncées dans mon coeur comme des +poignards, et depuis j'en ai mis souvent le souvenir sur +mes plaies pour les cautériser.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/22.png"></p> + + + +<p>Hélas! faut-il renoncer ainsi au passé? elle aurait dû +au moins me le laisser; je me serais nourri d'une douleur +moins amère. Mais à présent il faut que tout soit détruit +et gâté, même le souvenir du bonheur perdu! Si +elle m'a aimé, elle m'a aimé moins longtemps et moins +fortement que lui; car elle s'est éprise de lui dès le premier +jour, il ne faut plus en douter. Elle s'est trompée +elle-même pendant six ou huit mois; son âge est si riche +en illusions! elle croyait m'aimer encore, mais moi je +voyais bien où elle en était. Elle s'est trouvée surprise +tout à coup par un amour nouveau avant de savoir que +l'autre était anéanti.</p> + +<p>Ma douleur se calmera, je n'en doute pas; je la laisse +s'exhaler, je ne cherche point à la combattre, je ne rougis +pas de crier comme une femme quand mes accès me +prennent. Je sais que j'en viendrai à être tranquille et +résigné; je ne suis pas impatient de ce moment-là, il sera +plus affreux encore que le présent. J'aurai accepté ma +sentence; je verrai mon malheur distinctement, et je le +sentirai par tous les pores; je n'aurai plus rien de jeune +dans le coeur, le regret lui-même s'éteindra. L'orgueil +humain ne veut pas lutter contre une espérance perdue, +contre un amour qui se retire; il prend son parti, et, en +quelques jours, l'homme devient un vieillard. J'aime encore +Fernande, parce qu'un amour comme le mien ne +peut pas finir sans convulsions et sans une rude agonie; +mais je sens que bientôt je ne pourrai plus l'aimer, et +mon sort sera pire.</p> + +<p>Si Dieu faisait un miracle en ma faveur, s'il me conservait +mon fil, je vivrais, non avec une joie, mais avec +un devoir, et je m'occuperais à le remplir. Mais ce pauvre +enfant ne fait qu'essayer une existence languissante et +prolonger mes tristes jours sans faire rétracter l'arrêt qui +a mesuré impitoyablement les siens. Il faut que je l'attende, +ce pauvre insecte qui se traîne lentement vers la +mort, et sans lequel je ne veux point partir. Je me souviens +que je te disais une fois: «Que peut-il arriver de +pire à un honnête homme? D'être forcé de mourir, voilà +tout.» Aujourd'hui, je vois qu'il y a quelque chose de +pis: c'est d'être forcé de vivre.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/23.png"></p> +<br><br><br> + + + +<h3>XC.</h3> + +<h3>DE SYLVIA A JACQUES.</h3> + +<p>Jacques! reviens, Fernande a besoin de toi; elle est +malade de nouveau parce qu'elle vient d'éprouver une +grande douleur. Rien ne peut la calmer. Elle t'appelle +avec angoisse, elle dit que tous les maux qui lui arrivent +viennent de ton abandon; que tu étais sa providence, et +que tu l'as quittée. Elle s'effraie de ta longue absence, et +dit qu'il faut que tu sois informé de tout pour avoir pris +ainsi en horreur ta famille et ta maison. Elle craint que +tu ne la haïsses, et la douleur que cette idée lui cause +résiste à toutes nos consolations; elle veut mourir, parce +que, dit-elle, il n'est pas un instant de repos et d'espoir +sur la terre pour quiconque a possédé ton affection et l'a +perdue. Prends courage, Jacques, et viens souffrir ici! +Tu es encore nécessaire; que cette idée te donne de la +force! Il y a autour de toi des êtres qui ont besoin de toi. +Et puis ta vie n'est pas finie. N'y a-t-il donc rien autre +chose que l'amour? L'amitié que Fernande a pour toi est +plus forte que l'amour que lui inspire Octave. Tous ses soins +et tout son dévouement, qui s'est vraiment soutenu au +delà de mon espérance, échouent auprès d'elle quand il +s'agit de toi. Peut-il en être autrement? Peut-elle vénérer +un autre homme comme toi? Reviens vivre parmi +nous. Me comptes-tu pour rien, dans ta vie? ne t'ai-je +pas bien aimé? t'ai-je jamais fait du mal? ne sais-tu pas +que tu es ma première et presque ma seule affection? +Surmonte l'horreur que t'inspire Octave, ce sera l'affaire +d'un jour. J'ai souffert aussi pour m'habituer à le voir à +ta place: mais laisse-la-lui et prends-en une meilleure; +sois l'ami et le père, le consolateur et l'appui de la famille. +N'es-tu pas au-dessus d'une vaine et grossière jalousie? +Reprends le coeur de ta femme, laisse le reste à +ce jeune homme! L'imagination et les sens de Fernande +ont peut-être besoin d'un amour moins élevé que celui +que tu veux lui inspirer. Tu t'es résigné à ce sacrifice, +résigne-toi à en être le témoin, et que la générosité fasse +taire l'amour-propre. Est-ce quelques caresses de plus ou +de moins qui entretiennent ou détruisent une affection +aussi sainte que la vôtre? Cette jalousie d'enfant n'est pas +digne de ta grande âme, et tu as au front bien des cheveux +blancs qui te donnent le droit d'être le père de ta +femme sans avilir la dignité de ton rôle de mari. Tu ne +peux pas douter de la délicatesse avec laquelle Fernande +évitera tout ce qui pourrait te blesser. Octave lui-même +te deviendra supportable; c'est un assez noble caractère, +et depuis ces trois mois, si difficiles pour nous tous, j'ai +découvert en lui des vertus sur lesquelles je ne comptais +pas. Il tomberait à tes pieds si tu t'expliquais à lui, s'il +te comprenait et s'il savait ce que tu es. Reviens donc +essuyer les larmes de Fernande, car toi seul pourras +rendre un peu de courage et de calme à son coeur. Elle +est encore frappée d'un de ces malheurs pour lesquels +l'amour n'a point de consolation; toi seul aurais le droit +de lui en offrir, parce que tu es de moitié dans son infortune: +Tu comprends ce qui est arrivé? Je t'attends!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XCI.</h3> + +<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3> + +<p class="droite">Genève.</p> + +<p>J'irai; mais je veux que tu l'avertisses de mon arrivée +quelques jours d'avance: je ne veux surprendre personne. +Il me serait horrible de trouver sur le visage de Fernande +une expression d'embarras ou d'effroi. Dis lui qu'elle se +contraigne, s'il le faut, pour ne me laisser rien apercevoir +de ce qui se passe; fais-lui croire toujours que je suis +sans soupçon, et persuade-lui de m'entretenir soigneusement +dans cette confiance. Non, je ne me sens pas assez +fort pour être témoin de leurs amours; je ne suis pas un +philosophe stoïcien, et une âme de feu brûle encore mon +front sous mes cheveux blancs. Ce que tu fais maintenant +est bien cruel, Sylvia; j'étais presque enseveli, et +tu me rappelles au monde des vivants pour souffrir quelques +jours de plus, et m'assurer de nouveau de la nécessité +de le quitter pour jamais. Soit, Fernande souffre; elle +a besoin de moi, dis-tu: j'en doute; mais je sens que je +ne mourrais pas tranquille si j'avais négligé d'adoucir une +de ses peines. C'est la dernière qui l'atteindra, elle n'aura +plus rien à perdre: privée de ses enfants et délivrée de +son mari, elle pourra se livrer à son amour sans partage +et sans crainte. Cette intimité que tu crois encore possible +entre nous est un rêve romanesque; quand même j'oublierais +mes ressentiments, pourraient-ils oublier le mal +qu'ils m'ont fait? La vue d'un homme qu'on a rendu malheureux +est insupportable: c'est comme le cadavre de +l'ennemi qu'on a tué.</p> + +<p>J'arriverai deux jours après cette lettre. Je vais donc +revoir cette maison funeste! Je comprends ce qui est arrivé: +mon fils est mort.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XCII.</h3> + +<h3>D'OCTAVE A FERNANDE.</h3> + +<p class="droite">Lyon.</p> + +<p>Je me suis soumis à ton ordre, et je pense encore que +j'ai dû le faire; mais je n'irai pas plus loin: dix lieues +suffisent bien pour mettre le silence et la paix entre lui +et moi. De quoi donc as-tu peur pour moi? Crois-tu donc +que Jacques songe à tirer vengeance de mon bonheur? +Il est trop généreux ou trop sage pour cela. J'ai consenti +à m'éloigner parce que ma présence lui serait désagréable; +la sienne me ferait moins souffrir qu'il ne pense. Je +ne saurais m'imputer des torts réels envers lui: il pouvait +m'empêcher d'en avoir, il avait pour lui le droit et la +force. Je n'ai pas commis un vol en profitant du bien qu'il +me laissait. Est-on coupable parce qu'on lutte avec des +êtres indifférents au dommage qu'on leur fait, ou trop +magnifiques pour daigner s'en apercevoir? Si Jacques est +sublime en ceci, comme tu le crois, raison de plus pour +que je le voie avec plaisir, et pour que je lui donne la plus +franche poignée de main que j'aie donnée de ma vie. Je +ne conçois rien à ces subtilités de sentiment: idées fausses +dont tu t'entoures pour te torturer, comme si tu n'étais +pas déjà assez malheureuse, ma pauvre enfant! Pleure +les pertes cruelles dont le sort t'afflige; je les pleure avec +toi, et rien ne me consolera jamais de la mort de ta fille, +pas même... ô ma Fernande! pas même cet événement +que tu ajoutes à la somme de tes douleurs, et que je considère +comme un bienfait du ciel, comme un acte de réconciliation +entre lui et moi. Laisse mon coeur bondir de +joie à cette idée; laisse-moi faire mille rêves, mille projets +délicieux. Elle s'appellera Blanche comme celle qui est +morte, car ce sera une fille aussi; elle aura le joli regard +et les cheveux blonds de ce petit ange qui te ressemblait +tant. Tu verras qu'elle sera toute pareille: aussi belle, +aussi caressante, aussi capricieuse et plus forte; car les +enfants de l'amour ne meurent jamais: Dieu les doue de +plus d'avenir et de vigueur que ceux du mariage, parce +qu'il sait qu'il leur faut plus de force pour résister aux +maux d'une vie où on les accueille mal; veux-tu donc +que cela soit vrai pour ton enfant? Pleureras-tu sur lui, +au lieu de l'embrasser le jour où il viendra au monde? +Ah! si tu le reçois avec douleur, si tu le repousses, si tu +refuses de l'aimer, parce qu'il n'aura pas Jacques pour +père, laisse-le-moi et que la Providence l'abandonne: je +m'en charge; je le recevrai dans mon sein, je le nourrirai +moi-même avec du lait de biche et des fruits, comme les +solitaires des vieilles chroniques que nous lisions l'autre +jour ensemble. Il reposera à mes côtés, il s'endormira au +son de ma flûte; il sera élevé par moi, il aura les talents +que tu aimes et les vertus que tu auras besoin de trouver +en lui pour être heureuse; et quand il sera en âge de +garder son secret et le nôtre, il ira t'embrasser; il te +dira: «Je m'appelle Octave, et je n'ai pas besoin d'un +autre nom: celui de votre mari me serait moins cher, et +ne me servirait à rien. Je vous respecte et vous estime; +vous n'avez pas assuré mon existence sociale par un +mensonge, vous ne m'avez pas donné pour maître un +homme auquel je ne suis rien; c'est mon père qui m'a +élevé et qui m'a appris à me passer de richesse et de protection. +Je n'ai besoin que de tendresse, donnez-moi la +vôtre; je ne vous appellerai jamais ma mère; mais un +baiser de vous en secret sur mon front me fera connaître +toutes les joies de l'amour filial.» Dis-moi, quand il te +parlera ainsi, le repousseras-tu? seras-tu fâchée d'avoir +cet ami de plus? Toute la peine qu'il te causera consiste à +cacher son existence à ton mari. Pour le présent et pour +l'avenir, cela me semble une chose si aisée, que je ne +conçois pas comment tu t'en inquiètes. Souffriras-tu de +ne pouvoir avouer et produire ton enfant? Mais songe que +Jacques a le double de ton âge, ma chère Fernande; tu +ne peux pas te dissimuler que tu ne doives lui survivre +de beaucoup, et qu'un temps viendra, dans l'ordre de la +nature, où tu seras libre. Avant même cette époque présumable, +que d'accidents, que de hasards peuvent nous +permettre d'être époux! Crois-tu que dans dix ans, +comme aujourd'hui, comme dans vingt, je ne serai pas +toujours à tes pieds, et que mon plus grand bonheur ne +sera pas de dire à la société: Cette femme est à moi; je +l'ai conquise par mes prières, par mon obstination, par +mes fautes, par mon amour; et si j'ai entaché sa réputation, +du moins je ne l'ai pas abandonnée comme font les +autres. Je suis resté près d'elle; j'ai laissé ma vie couler +tout entière au gré de ce mari, qui certes savait se battre, +et qui pouvait à tout instant venir m'égorger dans les bras +de sa femme. Je suis resté là pour satisfaire au ressentiment +de l'un, ou pour protéger l'autre en cas de besoin; +j'ai consacré tous mes instants à celle qui s'était un jour +sacrifiée à moi. J'ai commencé par l'obtenir à force de +persécutions; mais j'ai fini par la mériter à force de tendresse; +à présent, elle m'appartient légitimement. Que +les hommes ratifient cette union qu'ils ont en vain combattue!</p> + +<p>Tu sais bien, Fernande, que cela est sûr, quant à moi; +la Providence peut faire le reste, et elle le fera, n'en doute +pas. Notre destinée était de nous rencontrer, de nous +comprendre et de nous aimer. Le hasard finit par se soumettre +à l'amour; la force attractive surmonte tous les +obstacles, et l'aimant va embrasser le fer dans les entrailles +de la terre, en dépit du roc qui les sépare. Pauvre +femme tremblante, jette-toi donc dans mes bras, je te +protégerai contre l'univers entier! Pauvre mère désolée, +essuie tes larmes; les enfants que nous aurons ensemble +ne mourront pas!</p> + +<p>Reviens à l'espérance; souviens-toi des beaux jours que +nous avons eus au milieu de tes plus grandes anxiétés; +souviens-toi des miracles que fait l'amour. Quand nous +sommes dans les bras l'un de l'autre, ne sommes-nous +pas perdus dans un monde de délires, où les cris et les +plaintes de la terre n'arrivent pas? Sois sûre d'ailleurs +que tu ne fais pas à ton mari tout le mal que tu penses: +c'est un homme trop supérieur pour se laisser affecter +des insultes, de la sottise; il sait qu'elles ne peuvent l'atteindre, +et il ne croit certainement pas que nous nous +fassions un jeu de l'y exposer. Il sait peut-être que nous +nous aimons, ou au moins il s'en doute; et ne vois-tu pas +que cela ne lui cause aucune colère? C'est un homme +calme et raisonneur; de plus, c'est un homme excellent: +s'il savait tes anxiétés, il t'en consolerait, il te rassurerait +sur tes craintes, et je gage bien qu'il le fera quelque +jour. Encore deux ou trois ans, et il sera vieux, et l'amour-propre +de l'amant délaissé fera place à la générosité +de l'ami consolé. A présent, il voyage et se tient éloigné, +parce que notre position à tous est difficile, et notre contenance +désagréable en présence l'un de l'autre. Le temps +effacera ces répugnances plus vite peut-être que nous ne +l'espérons: l'avenir semble placé au delà de notre atteinte; +mais le temps travaille avec une rapidité dont on +s'étonne quand on voit son oeuvre accomplie. Abandonne-toi +donc à l'amour: il sera toujours le maître; ta résistance +ne sert qu'à diminuer les joies qu'il te donne. Oh! +elles sont si belles et si enivrantes! Respecte-les comme +les dons sacrés du ciel; travaille à les préserver des injures +du sort, qui est stupide et aveugle, et qu'il faut +gouverner avec force et courage, loin de l'accepter tel +qu'il est. Ne crains pas que Jacques te les reproche; s'il +savait comme notre amour est irrésistible et notre bonheur +immense, il nous permettrait d'en jouir. Réponds-moi +vite; dis-moi si Jacques doit rester longtemps. J'ai +toute la vie, j'espère, à passer avec toi, et pourtant je ne +pourrais me soumettre sans douleur à perdre une semaine. +Tu sais que si Jacques, d'accord avec toi, l'exigeait, +je pourrais me soumettre à un long exil; mais à +présent il lui semblerait peut-être que je le fuis; s'il me +demandait, dis-lui que je suis à Lyon; surtout donne-moi +de tes nouvelles, et soigne ce que j'ai de plus cher +au monde.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XCIII.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A OCTAVE.</h3> + + +<p>Jacques part bientôt; mais il veut te voir auparavant. +Tu as raison, Octave, c'est un homme excellent: il est +impossible d'avoir plus de générosité, de douceur, de délicatesse +et de raison. Je vois bien qu'il sait tout. J'étais +au moment de lui tout avouer, tant je souffrais de ce que +je prenais pour un excès de confiance et d'estime; mais, +dès les premiers mots, il m'a fait entendre qu'il ne voulait +pas en savoir davantage, et il m'a témoigné une amitié si +vraie, une indulgence si grande, que je suis pénétrée +d'attendrissement et de reconnaissance. Tu avais bien +jugé ses intentions, et notre position à tous, mon cher +Octave. Il a fait de sérieuses réflexions sur la différence +de nos âges, et il a certainement vaincu le reste d'amour +qu'il avait pour moi; car il m'a parlé absolument dans le +sens de ta lettre. Il m'a dit que <i>certains propos</i> l'obligeaient +à se tenir éloigné de nous, afin que le monde ne +crût pas qu'il donnait les mains à notre amour. «Et que +penses-tu de cet amour? lui ai-je dit; crois-tu que ce soit +une calomnie?» J'étais tremblante et prête à embrasser +ses genoux. Il a fait semblant de ne pas s'en apercevoir, +et il m'a répondu: «Je suis bien sûr que c'est une calomnie.» +Mais j'ai vu qu'il savait à quoi s'en tenir, et sa +tranquillité a dégagé mon coeur d'un poids énorme. Jacques +est bon et affectueux; mais il raisonne. Il n'est plus +jeune: il sait que je suis excusable, et, comme tu le dis, +sa générosité naturelle est secondée par la sagesse de ses +réflexions. Il m'a fait espérer qu'il reviendrait tous les +ans passer quelques semaines prés de nous, et que, dans +quelques années, il ne nous quitterait plus.</p> + +<p>Ta lettre m'aurait décidée à garder le secret sur ma +grossesse, quand même Jacques ne m'aurait pas aidée +à me taire sur tout le reste. Je me fie et je m'abandonne +à toi. Tu savais bien que jamais je n'aurait l'impudence +de profiter de la loi qui forcerait Jacques à donner son +nom et ses biens à l'enfant de nos amours, encore moins +aurais-je eu la bassesse d'aller revendiquer ses caresses +pour le tromper sur la légitimité de cet enfant; tu m'aurais +tuée plutôt que de le permettre, n'est-ce pas? Et +tu le recueilleras, tu le cacheras, tu le soigneras, cet +enfant bien-aimé! Nous le confierons à quelque honnête +paysanne, bien propre et bien fidèle, qui le nourrira, et +nous irons le voir tous les jours. Ah! quel que soit mon +sort, et dans quelque circonstance qu'il vienne au monde, +sois sûr que je le chérirai autant que ceux qui ne sont +plus, et davantage peut-être, à cause de ce que j'ai souffert +en les perdant! Si quelques jours Jacques découvre +la naissance de celui-là, il ne le haïra pas, il ne le persécutera +pas. Qui sait jusqu'où ira sa bonté? Il est capable +de tout ce qui est étrange et sublime... Mais combien je +suis heureuse que sa générosité aujourd'hui ne lui coûte +pas autant que je le croyais! Je n'aurais jamais pu me +tranquilliser et t'aimer sans tourments et sans remords, +si j'avais vu qu'il fallait briser le noble coeur de Jacques. +Heureusement il n'est plus dans l'âge des passions brûlantes; +et d'ailleurs il me l'avait toujours dit, et il savait +bien ce qu'il disait alors: «Quand tu ne me permettras +plus d'être ton amant, je deviendrai ton père.» Il a tenu +parole. O mon cher Octave! nous ne passerons jamais +une nuit ensemble sans nous agenouiller et sans prier +pour Jacques.</p> + +<p>Et toi! que tu es bon, et comme tu sais aimer! Oh! je +n'ai jamais aimé que toi! J'ai cru avoir de l'amour pour +Jacques: mais ce n'était qu'une sainte amitié, car cela ne +ressemblait en rien à ce que j'éprouve pour toi. Quels +transports que les tiens, et comme tu es sans cesse occupé +de moi! Quelle sollicitude! quel dévouement! tu +n'es pas mon mari, et tu me consacres ta vie; mes larmes +et mes faiblesses ne te rebutent pas, tu ne me reproches +aucun de mes défauts. Jacques non plus! Il est bien bon +aussi; mais il n'est pas mon égal, mon camarade, mon +frère et mon amant comme toi. Il n'est pas enfant comme +nous, et puis il y a dans sa vie autre chose que l'amour. +La solitude, les voyages, l'étude, la réflexion, il aime tout +cela; et nous, nous n'aimons que nous. Aimons-le aussi, +cet ami si parfait; viens le voir. Il désire, m'a-t-il dit, te +donner une poignée de main avant de repartir. Je lui ai +demandé avec un peu d'inquiétude s'il avait quelque chose +à te dire. «Non, m'a-t-il répondu; mais pourquoi s'éloigne-t-il +quand j'arrive? quelle raison a-t-il de me fuir?» +J'ai dit que tu avais été voir Herbert, qui venait de Paris, +et qui passait par Lyon pour retourner en Suisse. «Écris-lui +bien vite de venir, m'a-t-il dit, et si Herbert est encore +à Lyon, qu'il l'amène; nous passerons encore une +bonne journée tous ensemble comme autrefois, cela te +fera du bien.» Brave Jacques!</p> + +<p><i>P. S.</i> J'ai eu ce matin une étrange frayeur pour une +circonstance bien misérable. J'avais laissé ta lettre ouverte +sur le bureau de mon cabinet, sans fermer la porte +à clef. Jacques n'a jamais songé de sa vie à jeter les yeux +sur mes papiers. Il est, à cet égard, d'une discrétion si +religieuse, que je n'ai pas pris l'habitude de la prudence. +Je fis cette réflexion, je ne sais comment, en me promenant +dans le parc avec Sylvia. Je me demandai tout à +coup où pouvait être Jacques, et la pensée qu'il devait +être dans mon cabinet me troubla tellement, que je quittai +le parc et courus vers la maison. Je montai sans rencontrer +Jacques, et j'entrai dans mon appartement. Il +n'y avait personne, et rien n'était dérangé sur mon bureau. +Rassurée, mais encore tremblante, je m'assis et pris +cette lettre pour la plier et la serrer. Je trouvai sur les +dernières lignes une goutte d'eau toute fraîche. Je m'imaginai +que c'était une larme, je faillis m'évanouir d'émotion +et de terreur. Cependant je repris courage en voyant +d'autres gouttes d'eau sur les papiers voisins, tombés +d'un bouquet de roses tout humides de pluie que j'avais +mis dans un vase à côté ce ces papiers. Mais alors, vois +ma puérilité et l'état de faiblesse imbécile où le chagrin +et l'inquiétude ont réduit ma pauvre tête! je m'imaginai +que la goutte d'eau de la lettre était chaude, et que les +autres étaient froides. Je te vois d'ici rire de cette folie; +le fait est qu'elle s'empara si bien de moi que je poussai +un cri. J'entendis la voix de Jacques qui m'appelait du +salon, pour me demander ce que j'avais, et il monta précipitamment, +d'un air effrayé, croyant que j'avais une +attaque de nerfs. Je t'avoue que peu s'en fallait. Pourtant +la physionomie de Jacques me rassura, et il acheva +de me rendre la vie en me disant qu'il voulait que tu +vinsses le voir, et toutes les autres choses que je t'ai +déjà racontées. Je vis bien que la frayeur que je venais +d'éprouver était l'ouvrage d'une imagination malade. Ne +suis-je pas tombée dans un état bien ridicule? Reviens! +un baiser de toi me fera plus de bien que tout le +reste; et quand je verrai ta main dans celle de Jacques, +je serai tout à fait tranquille.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XCIV.</h3> + +<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3> + +<p class="droite">Genève.</p> + +<p>Ma chère bien-aimée, j'ai fait le voyage jusqu'ici avec +Herbert. Tu t'es imaginé que je le quitterais à Lyon; pas +du tout. Sa société ne m'a fait nullement souffrir; nous +avons constamment parlé de toi. Tu dois t'être aperçue +qu'il est amoureux de toi. Je l'ai examiné et questionné +de manière à le bien connaître. C'est un digne garçon, +simple, loyal, obligeant, sincère. Il a une jolie fortune, +une habitation agréable dans le pays que tu aimes, et ses +occupations le préservent de l'esprit de tracasserie qui +est particulier aux hommes rangés. Il m'a prié de te présenter +sa demande en mariage, et je te conseille de +l'accepter; non pas à présent, je comprends que tu n'es +pas disposée à t'occuper de cela, mais plus tard. Tu ne +seras jamais heureuse par l'amour, Sylvia. Tu pourras +chercher longtemps un être digne de toi, et, si tu le +trouves, tu auras le même sort que moi, il sera trop tard; +tu seras trop vieille de coeur pour te faire aimer longtemps. +Il y a un désaccord trop complet d'ailleurs entre +notre manière de sentir et celle de tous les autres hommes, +pour que nous puissions jamais trouver notre semblable +en ce monde. Il n'y a pourtant qu'une chose dans la vie, +c'est l'amour. Mais l'amour, dans le coeur des femmes +surtout, peut être de deux sortes, l'amour d'un homme +et l'amour maternel. J'aurais vécu pour mes enfants, tout +infortuné que je suis. Ils sont morts! C'est un accident +qui me tue. Mais tu pourras élever les tiens, et, à l'abri +de tous les maux qui m'accablent, être heureuse par +eux. A la manière dont tu chérissais et dont tu soignais +les miens, il était facile de voir que tu serais une mère +sublime. Deviens-le donc, épouse Herbert. Il suffira que +tu aies pour lui de l'estime et de l'amitié. Il en est digne. +C'est une de ces belles natures calmes qui ne connaissent +ni le transport des passions, ni leurs funestes souffrances. +Il ne te demandera pas plus d'affection que tu +ne seras disposée à lui en accorder, et, quand tu le connaîtras, +tu ne lui en accorderas pas moins qu'il n'en +mérite. Vous aurez une vie tranquille et patriarcale. Tu +es une véritable Ruth, active, courageuse et dévouée +comme la femme forte des beaux temps bibliques; tu +feras de tes rêves irréalisés et de tes vains désirs un saint +holocauste, et tu répartiras sur tes fils l'amour que tu +n'as pu donner à un homme. Ne m'ôte pas cette espérance, +et laisse-moi l'emporter dans la tombe. Elle m'est +venue l'autre jour, comme nous dînions au rendez-vous +de chasse. Je m'étais levé un instant; je revins, et je +contemplai ces deux couples assis sur l'herbe, Octave et +Fernande, Herbert et toi; Herbert suivait tes moindres +mouvements avec sollicitude; il épiait tous tes regards +pour trouver l'occasion de te rendre un petit service e +de t'entendre lui dire: Merci, Herbert. Les deux autres +amants étaient radieux de bonheur, et je leur rends justice +avec joie, ils me comblèrent tout le jour d'amitiés e +de caresses délicates. Un calme divin est descendu un +instant dans mon coeur en voyant que vous étiez tous +heureux ou du moins que vous pouviez l'être. Oh! quelle +étrange et solennelle journée! c'étaient là des adieux +éternels entre vous et moi! Qui l'eût dit? Il y avait des +instants où je l'oubliais moi-même, et où je me reportais +à notre ancien bonheur, au point de croire que tout ce +qui s'est passé depuis était un rêve. Le temps était si +beau, l'herbe si verte, les oiseaux chantaient si bien, +Fernande était si jolie avec ces pâles roses qui renaissent +d'elles-mêmes sur son visage après quelques jours de +souffrance! Je dormis un quart d'heure sur le gazon +avant le dîner, et, quand je m'éveillai, elle était près de +moi et chassait les insectes de mon front avec son bouquet +de fleurs sauvages; Octave chantait un duo avec +Herbert; tu préparais les fruits pour le dessert, et mes +chiens dormaient à mes pieds. C'était un tableau de +bonheur rustique si frais et si paisible que je le contemplai +quelque temps sans me rappeler la nécessité de +mourir. Mais quand cette idée revint au milieu de tout +cela!...</p> + +<p>Je suis très-calme, mais je souffre encore beaucoup; +je te l'ai déjà dit cent fois, tu t'obstines à faire de moi +un héros et tu m'invites à vivre comme si j'en avais la +force. Souviens-toi donc que j'aimais encore il y a peu +de jours, et que je serais furieux si je n'étais anéanti. +D'ailleurs tu n'as pas lu ces deux lettres d'Octave et de +Fernande! Je les ai lues, et c'est mon arrêt de mort. J'ai +vu combien, malgré leur estime et leur amitié pour moi, +ma vie leur est à charge. Amants ingénus! ils désirent +naïvement que je meure, et se le disent sans s'en apercevoir. +Ils ont des raisons bien légitimes pour cela, des +raisons que je respecte, mais qui ont mis de la glace dans +mon sang. Fernande n'est plus ma femme, c'est celle +d'Octave, c'est un être qui ne fait plus partie de moi, et +que je ne pourrais plus presser dans mes bras quand +même elle viendrait s'y jeter sincèrement. Elle est vraiment +ma fille à présent, et toute autre pensée ressemblerait +pour moi à celle d'un inceste. Ne me dis donc +plus qu'elle peut revenir à moi, et que je peux oublier +tout; elle est la mère des enfants d'Octave. Je ne la hais +ni ne la méprise pour cela; mais cela rend nécessaire +notre éternelle séparation.</p> + +<p>C'est la main de Dieu qui a mis cette lettre sous mes +yeux. J'allais peut-être me perdre et m'avilir; j'allais +accepter le rôle faux et impossible que tu avais rêvé pour +moi. Ébranlé par ton éloquence romanesque, touché des +pleurs de Fernande et de ses humbles prières, j'allais lui +promettre de passer le reste de mes jours entre elle et +son amant. J'étais à chaque instant près de lui dire: +«Je sais tout, et je pardonne à tous deux; sois ma fille +et qu'Octave soit mon fils; laissez-moi vieillir entre vous +deux, et que la présence d'un ami malheureux, accueilli +et consolé par vous, appelle sur vos amours la bénédiction +du ciel.» Ce rayon d'espérance, cette illusion de +quelques heures, qui est venue briller sur mon dernier +jour avant de m'abandonner à l'éternelle nuit, n'est-ce +pas un raffinement de souffrance? Entrevoir un coin du +ciel quand on est condamné à descendre vivant dans la +tombe! N'importe, je suis bien aise d'avoir fait toutes les +réflexions et tous les efforts possibles pour me rattacher +à la vie; je mourrai sans regret. Le destin m'a fait entrer +dans la chambre où était écrite cette sentence. J'allais y +chercher de l'encre et du papier pour écrire à Octave de +revenir; en me penchant sur la table, je vis son écriture, +et mes yeux rencontrèrent cette phrase terrible qui +s'attachait à ma prunelle comme du feu: <i>Les enfants +que nous aurons ensemble ne mourront pas</i>. Je voulus +savoir mon sort; je sentis que les considérations +ordinaires de la délicatesse devaient se taire devant l'oracle +du destin; et d'ailleurs, incapable comme je le suis +de nuire à Fernande, je pouvais, sans scrupule, violer +ses secrets. Sans cela, je me trompais de route, et j'entrais +dans une nouvelle série de maux qui m'auraient +également conduit où je vais, mais moins courageux et +moins pur que je ne le suis aujourd'hui. Oui! j'ai bien +fait de lire; tu as vu ma conduite aussitôt après cela. +Mon parti a été pris bien vite, et j'ai eu dès ce moment +la sérénité du désespoir dans l'âme et sur le visage.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/24.png"></p> + + + +<p>Il a raison, leurs enfants ne mourront pas; la nature +bénit et caresse celui qui est aimé, le froid de la mort +s'étend sur celui qui ne l'est plus. Tout l'abandonne, et +les plantes mêmes se dessèchent sous la main du maudit; +la vie s'éloigne de lui, et le cercueil s'ouvre pour le recevoir, +lui et les premiers-nés de son amour; l'air qu'il +respire est empoisonné, et les hommes le fuient: Ce +malheureux, disent-ils, ne mourra donc jamais!</p> + +<p>Cette lettre m'a dicté mon devoir, j'ai vu ce qu'il fallait +dire à Fernande pour la consoler et la guérir; il le sait, +lui, il la connaît mieux que moi maintenant. J'ai réalisé +tout ce qu'il lui promettait de ma part; je me suis conformé +au caractère qu'il me suppose, et j'ai vu qu'en effet +tout ce qu'elle désirait, c'était d'être délivrée de mon +amour. Dès que je lui ai dît qu'il était éteint, je l'ai vue +renaître, et ses yeux semblaient me dire: «Je puis donc +aimer Octave à mon aise!»</p> + +<p>Qu'elle l'aime donc! Un homme moins malheureux que +moi eût peut-être trouvé l'occasion de se sacrifier pour +l'objet de son amour et d'en être récompensé à sa dernière +heure par les bénédictions des heureux qu'il eût +faits; mais mon sort est tel qu'il faut que je me cache +pour mourir. Mon suicide aurait l'air d'un reproche; il +empoisonnerait l'avenir que je leur laisse; il le rendrait +peut-être impossible; car, après tout, Fernande est un +ange de bonté, et son coeur, sensible aux moindres atteintes, +pourrait se briser sous le poids d'un remords +semblable. D'ailleurs le monde la maudirait, et, après +m'avoir poursuivi de ses féroces railleries pendant ma +vie, il poursuivrait ma veuve de ses aveugles malédictions +après ma mort. Je sais comment les choses se passent; +un coup de pistolet dans la tête fait tout à coup un +héros ou un saint de celui qu'on méprisait ou qu'on détestait +la veille. J'ai horreur de cette ridicule apothéose; +je dédaigne trop les hommes au milieu desquels j'ai vécu +pour les appeler à mon agonie comme à un spectacle; +nul ne saura pourquoi je meurs; je ne veux pas qu'on +accuse ceux qui me survivent, et je ne veux pas qu'on +fasse grâce à ma mémoire.</p> + +<p>J'ai voulu voir Octave avant de partir, et m'assurer +par mes yeux que je pouvais lui léguer sans inquiétude +ce que j'ai eu de plus cher au monde. C'est un homme +d'un étrange égoïsme, mais il sait faire une vertu de ce +vice, et sa hardiesse me plaît. J'espère qu'il la rendra +heureuse. Il m'a embrassé avec effusion quand je suis +parti, et elle aussi. Ils étaient bien contents!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XCV.</h3> + +<h3>DE SYLVIA A JACQUES.</h3> + +<p>A présent je ne me flatte plus, et ton désespoir est +passé dans mon âme; mais le tien est auguste et résigné, +et le mien est sombre et amer. C'en est donc fait, ton +parti est pris! O Dieu! ô Dieu! un homme comme Jacques +va se tuer, et vous ne ferez pas un miracle pour +l'en empêcher! Vous allez laisser tomber cette vie sainte +et sublime dans le gouffre de l'éternité, comme un grain +de sable dans l'Océan; elle s'en ira pêle-mêle avec celles +des méchants et des lâches, et la création tout entière +ne se révoltera pas contre vous pour refuser son sacrifice! +Ton malheur fera de moi un athée à mon dernier +soupir, ô Jacques!</p> + +<p>Tu me parles d'avenir, de bonheur, de mariage, de +maternité! Mais tu ne sais donc pas... non, tu ne connais +pas mon amitié, si tu t'imagines que je puisse te survivre. +Quand ce ne serait que par indignation, je hais la +vie désormais, je la hais encore plus que tu ne fais; car +tu acceptes ton sort, et moi je me révolte contre le ciel +et contre les hommes qui l'ont fait ce qu'il est. Je hais +Octave, et je ne puis regarder ma soeur en face; je la +fuis, tant j'ai peur de la haïr aussi. Voilà comme elle t'a +compris, la femme que tu aimais! et voilà l'homme +qu'elle t'a préféré! Oui, ils sont faits l'un pour l'autre, +ils ont raison; qu'ils s'aiment et qu'ils dorment sur ton +cercueil: ce sera leur couche nuptiale.</p> + +<p>Mais pourquoi faut il que tu meures! Du moment +qu'ils le désirent, n'es-tu pas affranchi de tout devoir +envers eux? Parce qu'ils ont une pensée criminelle, tu +t'offres à Dieu comme une victime d'expiation pour leur +forfait! Que deviendra donc dans le coeur des hommes +l'amour de la justice et la foi à la Providence, si les premiers +d'entre eux se condamnent et s'immolent ainsi pour +laver les fautes des derniers? Ne peux-tu abandonner +pour jamais cette maudite Europe où tous tes maux ont +pris racine, et chercher quelque terre vierge de tes +larmes, où tu pourras recommencer une vie nouvelle? +Est-il bien vrai que tu n'as plus rien dans le coeur, pas +même de l'amitié pour moi, qui te suivrais au bout du +monde? Ah! cette amitié qui remplissait toute mon âme, +et qui étouffait à chaque instant l'amour que j'aurais pu +concevoir pour d'autres hommes, ne t'a jamais suffi; tu +venais te reposer et te consoler près de moi, mais tu +retournais bien vite à cette vie de passions orageuses +qui a fini par te briser. A présent que tes passions sont +mortes, ne peux-tu vivre doucement, et vieillir avec ta +soeur sous quelque beau ciel, dans une des solitudes enchantées +du Nouveau-Monde? Viens, partons, oublions +ce que nous avons souffert: toi, pour aimer trop, et moi, +pour ne pouvoir pas aimer assez. Nous adopterons, si tu +veux, quelque orphelin; nous nous imaginerons que c'est +notre enfant, et nous l'élèverons dans nos principes. +Nous en élèverons deux de sexe différent, et nous les +marierons un jour ensemble à la face de Dieu, sans autre +temple que le désert, sans autre prêtre que l'amour; +nous aurons formé leurs âmes à la vérité et à la justice, +et il y aura peut-être alors, grâce à nous, un couple heureux +et pur sur la face de la terre.</p> + +<p>Ah! laisse-moi faire de ces rêves, et fais-en avec moi. +Il doit y avoir autre chose dans la vie que l'amour. Tu +dis que non. Comment se fait-il qu'un homme comme +toi, doué de tous les talents, sage de toutes les sciences, +riche de toutes les idées, de tous les souvenirs, n'ait +jamais voulu vivre que par le coeur? Ne peux-tu te réfugier +dans la vie de l'intelligence? que n'es-tu poète, +savant, politique ou philosophe! Ce sont des existences +que l'âge rend chaque jour plus belles et plus complètes. +Pourquoi faut-il que tu meures à quarante ans d'un désespoir +de jeune homme? O Jacques! c'est que ton âme +est trop brûlante; elle ne veut pas vieillir, elle aime +mieux se briser que de s'éteindre. Trop modeste pour +entreprendre d'éclairer les hommes par la science, trop +orgueilleux pour pouvoir briller par le talent aux yeux +d'êtres si peu capables de te comprendre, trop juste et +trop pur pour vouloir régner sur eux par l'intrigue ou +par l'ambition, tu ne savais que faire de la richesse de +ton organisation. Dieu aurait dû créer un ange exprès +pour toi, et vous envoyer vivre tous deux seuls dans un +autre monde; il aurait dû au moins te faire naître dans +le temps où la foi et l'amour divin servaient à éclairer et +à régénérer les nations. Il t'eût fallu une tâche immense, +héroïque, humble et enthousiaste à la fois; une vie toute +de larmes saintes et de souffrances philanthropiques; +une destinée comme celle du Christ.</p> + +<p>Mais quand un homme comme toi naît dans un siècle +où il n'y a rien à faire pour lui; quand, avec son âme +d'apôtre et sa force de martyr, il faut qu'il marche mutilé +et souffrant parmi ces hommes sans coeur et sans +but, qui végètent pour remplir une page insignifiante de +l'histoire, il étouffe, il meurt dans cet air corrompu, dans +cette foule stupide qui le presse et le froisse sans le voir. +Détesté par les méchants, raillé par les sots, craint des +envieux, abandonné des faibles, il faut qu'il cède et qu'il +retourne à Dieu, fatigué d'avoir travaillé en vain, triste +de n'avoir rien accompli. Le monde reste vil et odieux: +c'est ce qu'on appelle le triomphe de la raison humaine.</p> + +<p>Tu m'as fait jurer de rester auprès de ta femme jusqu'à +ce qu'elle fût consolée de ta mort, tu m'as arraché +ce serment, ne peux-tu le rétracter? Sera-t-il en mon +pouvoir de le tenir quand je saurai que le jour est venu, +et que tu touches à ta dernière heure? Crois-tu, Jacques, +que je n'abandonnerai pas tout pour aller partager avec +toi le poison ou les balles! Tu me fais sourire avec la +demande d'Herbert! Souviens-toi que tu m'as juré, de +ton côté, de ne pas exécuter ta résolution sans me prévenir, +et sans me laisser le temps d'aller t'embrasser une +dernière fois.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XCVI.</h3> + +<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3> + +<p class="droite">Des montagnes du Tyrol.</p> + +<p>Calme ta douleur, ma soeur chérie; elle réveille la +mienne, et ne change rien à ma résolution. Quand la vie +d'un homme est nuisible à quelques-uns, à charge à lui-même, +inutile à tous, le suicide est un acte légitime et +qu'il peut accomplir, sinon sans regret d'avoir manqué +sa vie, du moins sans remords d'y mettre un terme. Tu +me fais bien plus vertueux et bien plus grand que je ne +suis; mais il y a quelque chose de profondément vrai +dans ce que tu dis de la tristesse qu'éprouvé une âme +pleine de bonnes intentions inutiles et de dévouements +perdus, quand elle est forcée d'abandonner sa tâche sans +l'avoir remplie. Ma conscience ne me reproche rien, et je +sens qu'il m'est permis de me coucher dans ma fosse et +et de m'y délasser d'avoir vécu. J'ai traversé, il y a +quelques jours, un champ de bataille où je me suis trouvé, +pour la première fois, au milieu du sang, du feu et de la +poussière, il y a une quinzaine d'années; j'étais jeune +alors, et une belle carrière s'ouvrait devant moi, si j'avais +su en profiter. C'était un temps de gloire et d'enivrement +pour mes compagnons. Je me souviens que je passais la +nuit de la veillée sur up de ces toits de chaume à fleur +de terre qui servent de grange et de bergerie au pied +des montagnes. J'étais à mi-côte de la colline; j'avais +sous les yeux une arène magnifique: le camp français à +mes pieds, les feux de l'ennemi au loin, et Napoléon, +général, au milieu de tout cela. Je fis bien des réflexions +sur cette destinée qui s'offrait à moi, et sur cet homme +de génie qui commandait à tant de destinées. Je me +trouvai froid au milieu de ces travaux sanglants et de +cette gloire funeste; seul peut-être dans l'armée je ne +regrettai pas de ne pas être Napoléon. J'acceptai les horreurs +de la guerre avec la force d'âme que donne la raison +à celui qui ne peut pas reculer; mais en galopant le +lendemain sur ces crânes que brisait le pied de mon cheval, +sur ces cadavres qui gémissaient encore, je me sentis +pénétré d'une haine si profonde pour les hommes qui +appelaient cela la gloire, et d'une aversion si insurmontable +pour ces scènes hideuses, qu'une pâleur éternelle +s'étendit sur mon visage, et que mon extérieur prit cette +glaciale réserve qu'il n'a jamais perdue depuis. Dès ce +jour, mon caractère rentra en lui-même: je fis une espèce +de scission avec mes pareils, je me battis avec un désespoir +et une répugnance qu'ils appelaient du sang-froid, +et sur lesquels je ne m'expliquai jamais avec eux; car +ces brutes n'eussent pas compris qu'il pût se trouver +parmi eux un homme qui n'aimât pas la vue et l'odeur +du sang. Je les voyais se prosterner autour de l'ambitieux +qui ouvrait tant d'artères et se nourrissait de tant +de larmes; et quand je le voyais, lui, marcher sur ces +morts au milieu des nuées de vautours qu'il engraissait +de chair humaine, j'avais envie de l'assassiner, afin d'être +maudit et massacré par ses adorateurs.</p> + +<p>Non, le génie sans la bonté, sans l'amour, sans le dévouement, +ne m'a jamais ni séduit ni tenté. J'irai vivre +aux pieds d'une femme, me disais-je, et j'aimerai un de +ces êtres faibles et sensibles qui s'évanouissent devant +une goutte de sang. J'ai cherché la faiblesse et je l'ai +trouvée; mais la faiblesse tue la force, parce que la faiblesse +veut jouir et vivre, et parce que la force sait renoncer +et mourir.</p> + +<p>Ne maudis pas ces doux amants qui vont profiter de +ma mort. Ils ne sont pas coupables, ils s'aiment. Il n'y a +pas de crime là où il y a de l'amour sincère. Ils ont de +l'égoïsme, et ils n'en valent peut-être que mieux. Ceux +qui n'en ont pas sont inutiles à eux-mêmes et aux autres. +Pour quiconque veut n'être pas déplacé dans la société, +il faut avoir l'amour de la vie et la volonté d'être heureux +en dépit de tout. Ce qu'on appelle la vertu dans cette société-là, +c'est l'art de se satisfaire sans heurter ouvertement +les autres et sans attirer sur soi des inimitiés +fâcheuses. Eh bien! pourquoi haïr l'humanité parce +qu'elle est ainsi? C'est Dieu qui lui a donné cet instinct +pour qu'elle travaillât elle-même à sa conservation. Dans +le grand moule où il forge tous les types des organisations +humaines, il en a mêlé quelques-uns plus austères et +plus réfléchis que les autres, il a créé ceux-là de telle +façon, qu'ils ne peuvent vivre pour eux-mêmes, et qu'ils +sont incessamment tourmentés du besoin d'agir pour +faire prospérer la masse commune. Ce sont des roues +plus fortes qu'il engrène aux mille rouages de la grande +machine. Mais il est des temps où la machine est si fatiguée +et si usée, que rien ne peut plus la faire marcher, +et que Dieu, ennuyé d'elle, la frappe du pied et la fracasse +pour la renouveler. Dans ces temps-là, il y a bien +des hommes inutiles, et qui peuvent prendre leur parti +d'aimer et de vivre s'ils peuvent, de mourir s'ils ne sont +pas aimés et s'ils s'ennuient.</p> + +<p>Tu me reproches de ne pas t'avoir pas assez aimée. Au +moment de la mort, on peut tout se dire. Je dois te faire +remarquer (c'est la première et la dernière fois) que nous +étions dans une position délicate à l'égard l'un de l'autre. +Tu es de tous les êtres que j'ai connus celui vers lequel +m'entraînait la plus ardente sympathie. Mais tu es jeune +et belle, et je n'ai jamais su si tu étais ma soeur. Cette +idée ne t'est jamais venue, tu m'as accepté pour ton +frère, et lors même que ta mère, qui ne le sait pas elle-même, +t'a dit que je ne l'étais pas, notre destinée à tous +deux était faite depuis longtemps, et nous ne pouvions +plus nous aimer autrement que par le passé. Si nous +avions su plus tôt, et d'une manière plus sûre, que nous +pouvions être un homme et une femme l'un pour l'autre, +notre vie à tous deux eût été bien différente; mais l'incertitude +eût rendu la seule idée de ce bonheur odieuse +à tous deux. Je fis donc le sacrifice absolu et éternel de +ce rêve, la première fois que je soupçonnai la possibilité +de l'accueillir, et j'éteignis dans mon coeur une partie de +mon amitié, de peur de donner le change à ma conscience.</p> + +<p>Que se fût-il passé entre nous si nous n'étions un peu +plus forts qu'Octave et Fernande? quand il ne dépendait +que d'une parole incertaine ou méchante de madame de +Theursan pour nous plonger dans des anxiétés horribles! +Pardonne-moi donc cette excessive prudence que +tu n'as jamais comprise ni aperçue, parce que ton âme, +plus calme que la mienne, ne te la commandait pas. +Grâce à elle, je meurs pur, et mon coeur n'a pas été +souillé d'une seule pensée que Dieu ait dû haïr et +châtier.</p> + +<p>Maintenant songe, ô mon amie! que tu ne peux me +suivre dans la tombe. Quelque dégoûtée de la vie que tu +sois, quelque isolée que tu doives te trouver par ma mort, +tu ne peux la partager sans souiller ta mémoire et la +mienne de l'accusation qu'on a portée contre nous durant +notre vie. Le monde ne manquerait pas de dire que tu +étais ma maîtresse, et que c'est un désespoir d'amour +qui nous a fait chercher le suicide dans les bras l'un de +l'autre. Tu sais comme Octave est soupçonneux, comme +Fernande est faible; eux-mêmes le croiraient. Ah! laissons-leur +au moins mon souvenir sans tache, et qu'ils me +respectent quand je ne serai plus, quand ce respect ne +leur coûtera plus rien.</p> + +<p>Mais ne m'accuse pas de t'avoir méconnue, ô ma Sylvia, +ma soeur devant Dieu! Je te l'ai dit cent fois, il n'y +a que toi au monde qui ne m'aies jamais fait que du bien. +Toi seule me comprenais, toi seule pensais comme moi. +Il semblait qu'une même âme nous animât, et que la +plus noble partie te fût échue en partage. Comme tu +m'as préféré à tes amants, je t'aurais préférée à mes +maîtresses, si je n'avais craint, en m'abandonnant à cette +affection si vive, d'aller plus loin que je ne voulais. Toi, +tu t'y livrais tranquillement, belle âme éternellement +calme et solide! C'est que tu étais le diamant et moi la +pierre qui le protège; mes désirs et mes transports ont +toujours placé entre nous, comme une sauvegarde, une +amante qui recevait mes caresses, mais qui n'empêchait +pas ma vénération de remonter toujours vers toi. Vois +comme je me fie à ta parole et quelle estime est la +mienne: j'ose te révéler toutes les faiblesses, toutes les +souffrances de mon coeur! Depuis que je te connais, je +t'ai eue pour confidente et pour consolatrice, et avant +toi je ne m'étais jamais livré à personne. Sois mon dernier +espoir dans le monde que je quitte; du fond du cercueil, +mon âme viendra encore s'informer avec sollicitude +du bonheur de ceux que j'y laisse. Veille sur ta +soeur, je te la confie: si tu veux que je meure en paix, +laisse-moi emporter l'assurance que tu ne l'abandonneras +jamais, toi qui es pleine de raison, et dont l'amitié vaut +mieux que l'amour des autres.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XCVII.</h3> + +<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3> + +<p class="droite">Des glaciers de Raus.</p> + +<p>Cette matinée est si belle, le ciel si pur et la nature +entière si sereine, que je veux en profiter pour finir en +paix ma triste existence. Je viens d'écrire à Fernande de +manière à lui ôter à jamais l'idée que je finis par le suicide. +Je lui parle de prochain retour, d'espérance et de +calme; j'entre même dans quelques détails domestiques, +et je lui fais part de plusieurs projets d'amélioration pour +notre maison, afin qu'elle me croie bien éloigné du désespoir, +et attribue ma mort à un accident. Toi seule es +dépositaire de ce secret d'où dépend tout son bonheur +futur; brûle toutes mes lettres, ou mets-les tellement en +sûreté, qu'elles soient anéanties avec toi en cas de mort. +Sois prudente et forte dans ta douleur; songe qu'il ne +faut pas que je sois mort en vain. Je sors de mon auberge +et n'y rentrerai pas. Peut-être ne me tuerai-je que demain +ou dans plusieurs jours; mais enfin je ne reparaîtrai plus. +Mon âme est résignée, mais souffrante encore; +et je meurs triste, triste comme celui qui n'a pour refuge +qu'une faible espérance du ciel. Je monterai sur la cime +des glaciers, et je prierai du fond de mon coeur; peut-être +la foi et l'enthousiasme descendront-ils en moi à cette +heure solennelle où, me détachant des hommes et de la +vie, je m'élancerai dans l'abîme en levant les mains vers +le ciel et en criant avec ferveur: «O justice! justice de +Dieu!»</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/25.png"></p> + + +<p>Depuis cette dernière lettre adressée à Fernande, dont +parle ici Jacques, et qui arriva à Saint-Léon en même +temps que ce billet à Sylvia, on n'entendit plus parler de +lui; et les montagnards chez qui il avait logé firent savoir +aux autorités du canton qu'un étranger avait disparu, +laissant chez eux son porte-manteau. Les recherches +n'amenèrent aucune découverte sur son sort; et, l'examen +de ses papiers ne présentant aucun indice de projet de +suicide, sa disparition fut attribuée à une mort fortuite. +On l'avait vu prendre le sentier des glaciers, et s'enfoncer +très-avant dans les neiges; on présuma qu'il était tombé +dans une de ces fissures qui se rencontrent parmi les +blocs de glace, et qui ont parfois plusieurs centaines de +pieds de profondeur. (<i>Note de l'éditeur</i>.)</p> +<br><br><br> + + + +FIN DE JACQUES +<br><br><br> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13818 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/13818-h/images/01.png b/13818-h/images/01.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..fd01d7a --- /dev/null +++ b/13818-h/images/01.png diff --git a/13818-h/images/02.png b/13818-h/images/02.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8c939f4 --- /dev/null +++ b/13818-h/images/02.png diff --git a/13818-h/images/03.png b/13818-h/images/03.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..342757e --- /dev/null +++ b/13818-h/images/03.png diff --git a/13818-h/images/04.png b/13818-h/images/04.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..45e0f68 --- /dev/null +++ b/13818-h/images/04.png diff --git a/13818-h/images/05.png b/13818-h/images/05.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..11adb2a --- /dev/null +++ b/13818-h/images/05.png diff --git a/13818-h/images/06.png b/13818-h/images/06.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7e3136c --- /dev/null +++ b/13818-h/images/06.png diff --git a/13818-h/images/07.png b/13818-h/images/07.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7503a92 --- /dev/null +++ b/13818-h/images/07.png diff --git a/13818-h/images/08.png b/13818-h/images/08.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d809a4a --- /dev/null +++ b/13818-h/images/08.png diff --git a/13818-h/images/09.png b/13818-h/images/09.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ffa0898 --- /dev/null +++ b/13818-h/images/09.png diff --git a/13818-h/images/10.png b/13818-h/images/10.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f19ca7a --- /dev/null +++ b/13818-h/images/10.png diff --git a/13818-h/images/11.png b/13818-h/images/11.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..80b7bc6 --- /dev/null +++ b/13818-h/images/11.png diff --git a/13818-h/images/12.png b/13818-h/images/12.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4348eb6 --- /dev/null +++ b/13818-h/images/12.png diff --git a/13818-h/images/13.png b/13818-h/images/13.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6d5cc69 --- /dev/null +++ b/13818-h/images/13.png diff --git a/13818-h/images/14.png b/13818-h/images/14.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..51390dd --- /dev/null +++ b/13818-h/images/14.png diff --git a/13818-h/images/15.png b/13818-h/images/15.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..cdd1f49 --- /dev/null +++ b/13818-h/images/15.png diff --git a/13818-h/images/16.png b/13818-h/images/16.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f80996b --- /dev/null +++ b/13818-h/images/16.png diff --git a/13818-h/images/17.png b/13818-h/images/17.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..65e851b --- /dev/null +++ b/13818-h/images/17.png diff --git a/13818-h/images/18.png b/13818-h/images/18.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..36219e6 --- /dev/null +++ b/13818-h/images/18.png diff --git a/13818-h/images/19.png b/13818-h/images/19.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a3346b1 --- /dev/null +++ b/13818-h/images/19.png diff --git a/13818-h/images/20.png b/13818-h/images/20.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..995df9f --- /dev/null +++ b/13818-h/images/20.png diff --git a/13818-h/images/21.png b/13818-h/images/21.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b251f1d --- /dev/null +++ b/13818-h/images/21.png diff --git a/13818-h/images/22.png b/13818-h/images/22.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4a7aff8 --- /dev/null +++ b/13818-h/images/22.png diff --git a/13818-h/images/23.png b/13818-h/images/23.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..892db0d --- /dev/null +++ b/13818-h/images/23.png diff --git a/13818-h/images/24.png b/13818-h/images/24.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..729e6a6 --- /dev/null +++ b/13818-h/images/24.png diff --git a/13818-h/images/25.png b/13818-h/images/25.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f52a459 --- /dev/null +++ b/13818-h/images/25.png |
