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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:43:00 -0700
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+ <title>Jacques</title>
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+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13818 ***</div>
+
+<h2>George Sand</h2>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/01.png"></p>
+
+
+
+
+<h1>JACQUES</h1>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>NOTICE</h3>
+
+<p>Que Jacques soit l'expression et le résultat de pensées
+tristes et de sentiments amers, il n'est pas besoin de le
+dire. C'est un livre douloureux et un dénoûment désespéré.
+Les gens heureux, qui sont parfois fort intolérants,
+m'en ont blâmé. A-t-on le droit d'être désespéré? disaient-ils.
+A-t-on le droit d'être malade?</p>
+
+<p>Jacques n'est cependant pas l'apologie du suicide; c'est
+l'histoire d'une passion, de la dernière et intolérable passion,
+d'une âme passionnée; je ne prétends pas nier
+cette conséquence du roman, que certains coeurs dévoués
+se voient réduits à céder la place aux autres et
+que la société ne leur laisse guère d'autre choix, puisqu'elle
+raille et s'indigne devant la résignation ou la miséricorde
+d'un époux trahi. En ceci, la société ne se
+montre pas fort chrétienne. Aussi Jacques finit-il peu
+chrétiennement sa vie en s'arrogeant le droit d'en disposer.
+Mais à qui la faute? Jacques ne proteste pas tant
+qu'on croit contre cette société irréligieuse. Il lui cède,
+au contraire, beaucoup trop, puisqu'il tue et se tue. Il
+est donc l'homme de son temps, et apparemment que son
+temps n'est pas bon pour les gens mariés, puisque certains
+d'entre eux sont placés sans transaction possible
+entre l'état de meurtriers et celui de saints.</p>
+
+<p>Tâchons d'être saints, et si nous en venons à bout,
+nous saurons d'autant plus combien cela est difficile, et
+quelle indulgence on doit à ceux qui ne le sont pas encore.
+Alors nous reconnaîtrons peut-être qu'il y a quelque chose
+à modifier ou dans la loi, ou dans l'opinion, car le but de
+la société devrait être de rendre la perfection accessible
+à tous, et l'homme est bien faible quand il lutte seul
+contre le torrent des moeurs et des idées.</p>
+
+<p>J'ai écrit ce livre à Venise en 1834, ainsi que <i>Leone
+Leoni et André</i>.</p>
+
+<p>GEORGE SAND.<br>
+Paris, mars 1853.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h2>PREMIÈRE PARTIE.</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>I.</h3>
+
+<p class="droite">Tilly, près Tours; le...</p>
+
+<p>Tu veux, mon amie, que je te dise la vérité; tu me
+reproches d'être trop <i>mademoiselle</i> avec toi, comme
+nous disions au couvent. Il faut absolument, dis-tu, que
+je t'ouvre mon coeur et que je te dise si j'aime M. Jacques.
+Eh bien, oui, ma chère, je l'aime, et beaucoup. Pourquoi
+n'en conviendrais-je pas à présent? Notre contrat
+de mariage sera signé demain, et avant un mois nous
+serons unis. Rassure-toi donc, et ne t'effraie plus de voir
+les choses aller si vite. Je crois, je suis persuadée que le
+bonheur m'attend dans cette union. Tu es folle avec tes
+craintes. Non, ma mère ne me sacrifie point à l'ambition
+d'une riche alliance. Il est vrai qu'elle est un peu
+trop sensible à cet avantage, et qu'au contraire la disproportion
+de nos fortunes me rendrait humiliante et pénible
+l'idée de tout devoir à mon mari, si Jacques n'était
+pas l'homme le plus noble de la terre. Mais tel que je le
+connais, j'ai sujet de me réjouir de sa richesse. Sans cela,
+ma mère ne lui aurait jamais pardonné d'être roturier.
+Tu dis que tu n'aimes pas ma mère et qu'elle t'a toujours
+fait l'effet d'une méchante femme; tu fais mal, je pense,
+de me parler ainsi de celle à qui je dois respect et vénération.
+Je suis bien coupable, à ce que je vois; car c'est
+moi qui t'ai portée à ce jugement par la faiblesse que
+j'ai eue souvent de te raconter les petits chagrins et les
+frivoles mortifications de notre intimité. Ne m'expose
+plus à ce remords, chère amie, en me disant du mal de
+ma mère.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de plaisant dans ta lettre, ce n'est pas cela
+certainement; mais c'est l'espèce de pénétration soupçonneuse
+avec laquelle tu devines à moitié les choses.
+Par exemple, tu prétends que Jacques doit être un homme
+vieux, froid, sec et sentant la pipe; il y a un peu de vrai
+dans ce jugement. Jacques n'est pas de la première jeunesse,
+il a l'extérieur calme et grave, et il fume. Vois
+combien il est heureux pour moi que Jacques soit riche!
+Encore une fois, ma mère aurait-elle toléré sans cela la
+vue et l'odeur d'une pipe!</p>
+
+<p>La première fois que je l'ai vu, il fumait, et à cause de
+cela j'aime toujours à le voir dans cette occupation et
+dans l'attitude qu'il avait alors. C'était chez les Borel.
+Tu sais que M. Borel était colonel de lanciers <i>du temps
+de l'autre</i>, comme disent nos paysans. Sa femme n'a
+jamais voulu le contrarier en rien, et, quoiqu'elle détestât
+l'odeur du tabac, elle a dissimulé sa répugnance, et peu
+à peu s'est habituée à la supporter. C'est un exemple
+dont je n'aurai pas besoin de m'encourager pour être
+complaisante envers mon mari. Je n'ai aucun déplaisir à
+sentir cette odeur de pipe. Eugénie autorise donc M. Borel
+et tous ses amis à fumer au jardin, au salon, partout où
+bon leur semble; elle a bien raison. Les femmes ont le
+talent de se rendre incommodes et déplaisantes aux
+hommes qui les aiment le plus, faute d'un très-léger
+effort sur elles-mêmes pour se ranger à leurs goûts et
+à leurs habitudes. Elles leur imposent au contraire mille
+petits sacrifices qui sont autant de coups d'épingle dans
+le bonheur domestique, et qui leur rendent insupportable
+peu à peu la vie de famille... Oh! mais je te vois
+d'ici rire aux éclats et admirer mes sentences et mes
+bonnes dispositions. Que veux-tu? je me sens en humeur
+d'approuver tout ce qui plaira à Jacques, et si
+l'avenir justifie tes méchantes prédictions, si un jour je
+dois cesser d'aimer en lui tout ce qui me plaît aujourd'hui,
+du moins j'aurai goûté la lune de miel.</p>
+
+<p>Cette manière d'être des Borel scandalise horriblement
+toutes les bégueules du canton. Eugénie s'en moque
+avec d'autant plus de raison qu'elle est heureuse, aimée
+de son mari, entourée d'amis dévoués, et riche par-dessus
+le marché, ce qui lui attire encore de temps en temps la
+visite des plus tiers légitimistes. Ma mère elle-même a
+sacrifié à cette considération» comme elle y sacrifie aujourd'hui
+à l'égard de Jacques, et c'est chez madame
+Borel qu'elle a été flairer et chercher la piste d'un mari
+pour sa pauvre fille sans dot.</p>
+
+<p>Allons! voilà que, malgré moi, je me mets encore à
+tourner ma mère en ridicule. Ah! je suis encore trop
+pensionnaire. Il faudra que Jacques me corrige de cela,
+lui qui ne rit pas tous les jours. En attendant, tu devrais
+me gronder, au lieu de me seconder comme tu fais, vilaine!</p>
+
+<p>Je te disais donc que j'avais vu Jacques là pour la première
+fois. Il y avait quinze jours qu'on ne parlait pas
+d'autre chose, chez les Borel, que de la prochaine arrivée
+du capitaine Jacques, un officier retiré du service, héritier
+d'un million. Ma mère ouvrait des yeux grands comme
+des fenêtres et des oreilles grandes comme des portes,
+pour aspirer le son et la vue de ce beau million. Pour
+moi, cela m'aurait donné une forte prévention contre
+Jacques, sans les choses extraordinaires que disaient Eugénie
+et son mari. Il n'était question que de sa bravoure,
+de sa générosité, de sa bonté. Il est vrai qu'on lui attribue
+aussi quelques singularités. Je n'ai jamais pu obtenir
+d'explication satisfaisante à cet égard, et je cherche
+en vain dans son caractère et dans ses manières ce qui
+peut avoir donné lieu à cette opinion. Un soir de cet été,
+nous entrons chez Eugénie; je crois bien que ma mère
+avait saisi dans l'air quelque nouvelle de l'arrivée du
+<i>parti</i>. Eugénie et son mari étaient venus à notre rencontre
+du côté de la cour. On nous fait asseoir dans le
+salon; j'étais près de la fenêtre au rez-de-chaussée, et il
+y avait devant moi un rideau entr'ouvert. «Et votre ami,
+est-il arrivé enfin? dit ma mère au bout de trois minutes.
+&mdash;Ce matin, dit M. Borel d'un air joyeux.&mdash;Ah! je vous
+en félicite, et j'en suis charmée pour vous, reprend ma
+mère. Est-ce que nous ne le verrons pas?&mdash;Il s'est sauvé
+avec sa pipe en vous entendant venir, répond Eugénie;
+mais il reviendra certainement.&mdash;Oh! peut-être que
+non, lui dit son mari; il est sauvage comme l'<i>habitant
+de l'Orénoque</i> (tu sauras que c'est une des facéties favorites
+de M. Borel), et je n'ai pas eu encore le temps
+de lui dire que je voulais le présenter à deux belles
+dames. Il faudrait voir s'il ne s'en va pas promener trop
+loin, Eugénie, et le faire avertir.» Pendant ce temps-là
+je ne disais rien, mais je voyais très-bien M. Jacques par
+la fente du rideau. Il était assis à dix pas de la maison,
+sur des gradins de pierre où Eugénie fait ranger au printemps
+les beaux vases de fleur» de sa serre chaude. Il me
+parut, au premier coup d'oeil, avoir vingt-cinq ans tout
+au plus, quoiqu'il en ait au moins trente. Il n'est pas de
+figure plus belle, plus régulière et plus noble que celle
+de Jacques. Il est plutôt petit que grand, et semble très-délicat,
+quoiqu'il assure être d'une forte santé; il est
+constamment pâle, et ses cheveux d'un noir d'ébène,
+qu'il porte très-longs, le font paraître plus pâle et plus
+maigre encore. Il me semble qu'il a le sourire triste, le
+regard mélancolique, le front serein et l'attitude fière;
+en tout, l'expression d'une âme orgueilleuse et sensible,
+d'une destinée rude, mais vaincue. Ne me dis pas que je
+fais des phrases de roman; si tu voyais Jacques, je suis
+sûre que tu trouverais tout cela en lui, et bien d'autres
+choses sans doute que je ne saisis pas, car j'ai encore
+avec lui une timidité extraordinaire, et il me semble que
+son caractère renferme mille particularités qu'il me faudra
+bien du temps pour connaître et peut-être pour comprendre.
+Je te les raconterai jour par jour, afin que tu
+m'aides à en bien juger; car tu as bien plus de pénétration
+et d'expérience que moi. En attendant, je veux t'en
+dire quelques-unes.</p>
+
+<p>Il a certaines aversions et certaines affections qui lui
+viennent subitement et d'une manière tantôt brutale,
+tantôt romanesque, à la première vue. Je sais bien que
+tout le monde est ainsi, mais personne ne s'abandonne à
+ses impressions avec l'aveuglement ou l'obstination de
+Jacques. Quand il a reçu de la première vue une impression
+assez forte pour porter un jugement, il prétend qu'il
+ne le rétracte jamais. Je crains que ce ne soit là une
+idée fausse et la source de bien des erreurs et peut-être
+de quelques injustices. Je te dirai même que je crains
+qu'il n'ait porté un jugement de ce genre sur ma mère.
+Il est certain qu'il ne l'aime pas et qu'elle lui a déplu dès
+le premier jour; il ne me l'a pas dit, mais je l'ai vu.
+Lorsque M. Borel le tira de sa méditation et de son nuage
+de tabac pour nous le présenter, il vint comme malgré lui,
+et nous salua avec une froideur glaciale. Ma mère, qui a
+les manières hautes et froides, comme tu sais, fut extraordinairement
+aimable avec lui. «Permettez-moi de vous
+prendre la main, lui dit-elle; j'ai beaucoup connu monsieur
+votre père, et vous quand vous étiez enfant.&mdash;Je
+le sais, Madame,» répondit Jacques sèchement et sans
+avancer sa main vers celle de ma mère. Je crois qu'elle
+dut s'en apercevoir, car cela était très-visible; mais elle
+est trop prudente et trop habile pour avoir jamais une attitude
+gauche. Elle feignit de prendre la répugnance de
+M. Jacques pour de la timidité, et elle insista en lui disant:
+«Donnez-moi donc la main; je suis pour vous une
+ancienne amie.&mdash;Je m'en souviens bien, Madame,»
+répondit-il d'un ton encore plus étrange; et il serra la
+main de ma mère d'une manière presque convulsive.
+Cette manière fut si singulière que les Borel se regardèrent
+d'un air étonné, et que ma mère, qui n'est pourtant
+pas facile à déconcerter, retomba sur sa chaise plutôt
+qu'elle ne se rassit, et devint pâle comme la mort. Un instant
+après, Jacques retourna dans le jardin, et ma mère
+me fit chanter une romance dont parlait Eugénie. Jacques
+m'a dit depuis qu'il m'avait écoutée sous la fenêtre, et
+que ma voix lui avait été sur-le-champ tellement sympathique
+qu'il était rentré pour me regarder; jusque-là il
+ne m'avait pas vue. De ce moment il m'a aimée, du
+moins il le dit; mais je te parle d'autre chose que de ce
+que j'ai dessein de te dire.</p>
+
+<p>Nous en étions aux singularités de Jacques; je veux
+t'en raconter une autre. L'autre jour il vint nous voir au
+moment où je sortais de la maison avec une soupe dans
+une écuelle de terre et un tablier d'indienne bleue autour
+de moi; j'avais pris la petite porte de derrière pour
+ne rencontrer personne dans ce bel équipage. Le hasard
+voulut que M. Jacques, par un caprice digne de lui, se fût
+engagé dans cette ruelle avec son beau cheval. «Où allez-vous
+ainsi?» me dit-il en sautant à terre et en me barrant
+le passage. J'aurais bien voulu l'éviter, mais il n'y avait
+pas moyen. «Laissez-moi passer, lui dis-je, et allez m'attendre
+à la maison; je vais porter à manger à mes poules.&mdash;Et
+où sont-elles donc vos poules? Parbleu! je veux les
+voir manger.» Il mit la bride sur le cou de son cheval en
+lui disant: «Fingal, allez à l'écurie;» et son cheval,
+qui entend sa parole comme s'il connaissait la langue des
+hommes, obéit sur-le-champ. Alors Jacques m'ôta l'écuelle
+des mains, enleva sans façon le couvercle, et,
+voyant une soupe de bonne mine: «Diable! dit-il, vous
+nourrissez bien vos poules! Allons, je vois que nous
+allons chez quelque pauvre. Il ne faut pas me faire un
+secret de cela, à moi; c'est une chose toute simple et que
+j'aime à vous voir faire par vous-même. J'irai avec vous,
+Fernande, si vous me le permettez.» Je mis mon bras
+sous le sien, et nous marchâmes vers la maison de la
+vieille Marguerite, dont je t'ai parlé souvent. M. Jacques
+portait toujours la soupe avec ses gants de chamois jaune
+paille, et d'un air si aisé qu'il semblait n'avoir pas fait
+autre chose de sa vie. «Un autre que moi, me dit-il chemin
+faisant, trouverait certainement ici l'occasion de vous
+faire de magnifiques compliments, louerait en prose et en
+vers votre charité, votre sensibilité, votre modestie; moi,
+je ne vous dis rien de cela, Fernande, parce que je ne
+suis pas étonné de vous voir pratiquer les vertus que
+vous avez. Manquer de douceur et de miséricorde serait
+horrible en vous; alors votre beauté, votre air de candeur,
+seraient des mensonges détestables de la nature.
+En vous voyant, je vous ai jugée sincère, juste et sainte;
+je n'avais pas besoin de vous rencontrer sur le chemin
+d'une chaumière pour savoir que je ne m'étais pas
+trompé. Je ne vous dirai donc pas que vous êtes un ange
+à cause de cela, mais je vous dis que vous faites ces
+choses-là parce que vous êtes un ange.»</p>
+
+<p>Je te demande pardon de te rapporter cette conversation;
+tu penseras peut-être qu'il y a un peu de vanité à
+te redire les douceurs que me conte M. Jacques. Et au
+fait, ma bonne Clémence, je crois bien qu'il y en a en
+effet. Je suis toute glorieuse de son amour; moque-toi
+de moi, cela n'y changera rien.</p>
+
+<p>Mais n'ai-je pas raison de te rapporter tous ces détails,
+puisque tu veux connaître toutes les particularités de
+mon amour et tout le caractère de mon fiancé? Tu ne me
+gronderas pas cette fois pour avoir été trop laconique. Je
+continue.</p>
+
+<p>Nous arrivons donc chez la mère Marguerite. La bonne
+femme fut tout étonnée de se voir apporter la soupe par
+un beau monsieur en gants jaunes. La voilà qui me fait
+ses bavardages accoutumés, qui me demande au nez de
+Jacques si c'est là mon mari, qui fait toute sorte de voeux
+pour moi, qui me raconte ses maux, qui me parle surtout
+de son loyer qu'elle est forcée de payer, et qui me
+regarde d'un air piteux, comme pour me dire que je devrais
+bien lui apporter quelque chose de mieux que la
+soupe. Moi, je n'ai pas d'argent; ma mère n'en a guère
+et ne m'en donne pas du tout. J'étais triste comme je le
+suis souvent de ne pouvoir soulager que la centième partie
+des maux que je vois. Jacques avait l'air de ne pas entendre
+un mot de tout cela. Il avait trouvé sur une planche
+une vieille bible mangée des rats, et il semblait la
+lire avec attention; tout à coup, pendant que Marguerite
+parlait encore, je sens tomber doucement dans la poche de
+mon tablier quelque chose de lourd; j'y porte la main,
+j'y trouve une bourse; je ne fis semblant de rien, et je
+donnai à la vieille la petite somme dont elle avait besoin.</p>
+
+<p>Tout allait bien: Jacques avait l'air doux et tranquille;
+mais voilà qu'en sortant j'eus la mauvaise idée de dire
+tout bas à Marguerite que le présent venait de Jacques.
+Alors elle se mit à lui adresser ses remerciements et ces
+bénédictions du pauvre qui sont vraiment un peu prolixes,
+un peu niaises, mais qu'il faut, ce me semble, accepter,
+puisque c'est la seule manière dont le pauvre
+puisse s'acquitter. Eh bien, sais-tu ce que fit Jacques?
+Il fronça deux ou trois fois le sourcil d'un air d'impatience,
+et finit par interrompre la litanie de la vieille en
+lui disant d'un ton dur et impérieux: «C'est bon; en
+voilà assez!» La pauvre femme resta interdite et humiliée.
+Moi, je me sentis un peu d'humeur contre Jacques.
+Quand nous fûmes à quelques pas de la maisonnette, je
+lui en fis des reproches. Il sourit, et, au lieu de se justifier,
+il me dit en me prenant par la main: «Fernande,
+vous êtes une bonne enfant, et moi je suis un vieux
+homme; vous avez raison d'aimer les épanchements de
+la reconnaissance que vous inspirez, c'est un plaisir innocent
+qui vous engage à persévérer. Pour moi, je ne
+puis plus m'amuser de ces choses-là, et elles me causent
+au contraire un ennui intolérable.&mdash;Je suis disposée, lui
+dis-je, à croire que vous avez raison en tout ce que vous
+faites, et je croirai volontiers que c'est moi qui ai tort;
+mais expliquez-vous: faites que je vous connaisse bien,
+Jacques, et que je n'aie jamais l'idée de vous blâmer,
+quelque chose qui arrive.» Il sourit encore, mais d'un
+air triste, et, loin de m'accorder l'explication que je lui
+demandais, il se borna à me répéter: «Je vous ai dit,
+ma chère enfant, que vous aviez raison, et que je vous
+aimais ainsi.» Ce fut tout. Il me parla d'autre chose, et,
+malgré moi, je restai triste et inquiète tout ce jour-là.</p>
+
+<p>Voilà comme il est souvent; il y a en lui des choses qui
+m'effraient, parce que je ne peux pas m'en rendre compte,
+et il a tort, je pense, de ne pas vouloir se donner la peine
+de me les faire comprendre. Mais que d'autres choses
+en lui qui sont dignes d'admiration et d'enthousiasme!
+J'ai tort de m'occuper tant des petits nuages, quand j'ai
+un si beau ciel à contempler! C'est égal, dis-moi ton avis
+sur ces misères; j'ai une grande confiance en ton bon
+sens, et je suis habituée à voir un peu par tes yeux.
+Ce n'est pas ce qui plaît le plus à maman. Enfin, j'aurai
+bientôt la liberté de t'écrire sans me cacher. Adieu,
+chère Clémence. Je n'attendrai pas ta réponse pour t'écrire
+une seconde lettre. Je t'embrasse mille fois.</p>
+
+<p>Ton amie,<br>
+FERNANDE DE THEURSAN</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>II.</h3>
+
+<p class="droite">Genève, le...</p>
+
+<p>Vraiment, Jacques, vous allez vous marier? Elle sera
+bien heureuse, votre femme! Mais vous, mon ami, le
+serez-vous? Il me paraît que vous agissez bien vite, et
+j'en suis effrayée. Je ne sais pourquoi cette idée de vous
+voir marié ne peut entrer dans ma pauvre tête; je n'y
+comprends rien; je suis triste à la mort; il me semble
+impossible qu'un changement quelconque améliore votre
+destinée, et je crois que votre coeur se briserait au choc
+de douleurs nouvelles. O mon cher Jacques! il faut bien
+de la prudence quand on est comme nous deux!</p>
+
+<p>As-tu songé à tout, Jacques? as-tu fait un bon choix?
+Tu es observateur et pénétrant; mais on se trompe quelquefois;
+quelquefois la vérité ment! Ah! comme tu t'es
+souvent trompé sur toi-même! combien de fois je t'ai vu
+découragé! combien de fois je t'ai entendu dire: Ceci est
+le dernier essai! Pourquoi suis-je assiégée de noirs pressentiments?
+Que peut-il t'arriver? Tu es un homme, et
+tu as de la force.</p>
+
+<p>Mais toi, songer au mariage! cela me parait si extraordinaire!
+Vous êtes si peu fait pour la société! vous détestez
+si cordialement ses droits, ses usages et ses préjugés!
+Les éternelles lois de l'ordre et de la civilisation,
+vous les révoquez encore en doute, et vous n'y cédez que
+parce que vous n'êtes pas absolument sûr que vous deviez
+les mépriser; et avec ces idées, avec votre caractère insaisissable
+et votre esprit indompté, vous allez faire acte
+de soumission à la société, et contracter avec elle un engagement
+indissoluble; vous allez jurer d'être fidèle éternellement
+à une femme, vous! vous allez lier votre horreur
+et votre conscience au rôle de protecteur et de père
+de famille! Oh! vous direz ce que vous voudrez, Jacques,
+mais cela ne vous convient pas; vous êtes au-dessus ou
+au-dessous de ce rôle; quel que vous soyez, vous n'êtes
+pas fait pour vivre avec les hommes tels qu'ils sont.</p>
+
+<p>Vous renoncerez donc à tout ce que vous avez été jusqu'ici
+et à tout ce que vous auriez été encore! car votre
+vie est un grand abîme où sont tombés pêle-mêle tous les
+biens et tous les maux qu'il est permis a l'homme de ressentir.
+Vous avez vécu quinze ou vingt vies ordinaires
+dans une seule année; vous deviez encore user et absorber
+bien des existences avant de savoir seulement si
+vous aviez commencé la vôtre. Est-ce que vous regarderiez
+encore ceci comme un état de transition, comme un
+lien qui doit finir et faire place à un autre? Je ne suis
+pas plus que vous un adepte de la foi sociale, je suis née
+pour la détester, mais quels sont les êtres qui peuvent
+lutter contre elle, ou même vivre sans elle? La femme
+que vous épousez est-elle donc comme vous? est-elle une
+des cinq ou six créatures humaines qui naissent, dans
+tout un siècle, pour aimer la vérité, et pour mourir sans
+avoir pu la faire aimer des autres? est-elle de ceux que
+nous appelions les <i>sauvages</i> dans les jours de notre triste
+gaieté? Jacques, prends garde; au nom du ciel, souviens-toi
+combien de fois nous avons cru l'un et l'autre trouver
+notre semblable, et combien de fois nous nous sommes
+retrouvés seuls vis-à-vis l'un de l'autre! Adieu; prends
+au moins le temps de réfléchir. Pense à ton passé; pense
+à celui de SYLVIA.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>III.</h3>
+
+<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE.</h3>
+
+<p class="droite">Tilly, le...</p>
+
+<p>Ma chère, j'ai fait aujourd'hui une découverte qui m'a
+laissé une impression singulière. En écoutant lire la rédaction
+de notre contrat de mariage, j'ai appris que
+Jacques avait trente-cinq ans. Certainement ce n'est pas
+là un âge avancé; et d'ailleurs on n'a jamais que l'âge
+qu'on paraît avoir, et à la première vue je lui avais imaginé
+dix années de moins. Cependant je ne sais pas pourquoi
+le son de ces syllabes, trente-cinq ans! m'a épouvantée;
+j'ai regardé Jacques d'un air étonné et peut-être
+même fâché, comme s'il m'eût fait jusque-là un mensonge.
+Il est certain pourtant qu'il ne m'a jamais parlé
+de son âge, et que je n'ai jamais songé à le lui demander.
+Je suis sûre qu'il me l'aurait dit sur-le-champ, car
+il parait très indifférent à ces choses-là, et il ne s'est pas
+seulement aperçu de l'effet que faisait sur moi et sur plusieurs
+des personnes présentes la découverte de ses trente-cinq
+ans.</p>
+
+<p>Moi qui le trouvais déjà un peu vieux pour moi en lui
+en attribuant trente! J'ai beau faire, Clémence, je t'avoue
+que je suis contrariée de cette différence d'âge entre
+nous; il me semble à présent que Jacques est beaucoup
+moins mon camarade et mon ami que je ne l'imaginais; il
+se rapproche plutôt de l'âge d'un père; et, au fait, il pourrait
+être le mien, il a dix-huit ans de plus que moi! Cela
+me fait un peu de peur, et modifie peut-être l'affection
+que j'avais pour lui. Autant que je puis exprimer ce qui
+se passe en moi, je crois que ma confiance et mon estime
+augmentent, tandis que mon enthousiasme et mon orgueil
+diminuent; enfin, je suis beaucoup moins joyeuse
+ce soir que je ne l'étais ce matin, voilà ce que je ne saurais
+me dissimuler. Ta lettre me revient toujours à l'esprit,
+et je pense à cet homme <i>vieux</i> et <i>froid</i> que tu as
+cru voir en lui. Cependant, Clémence, si tu voyais comme
+Jacques est beau, comme il a une tournure élégante et
+jeune, comme il a les manières douces et franches, le
+regard affectueux, la voix harmonieuse et fraîche! tu en
+serais, je parie, amoureuse aussi. J'ai été frappée et séduite
+par toutes ces choses-là dès le premier moment, et
+chaque jour j'ai été plus touchée de ces manières, de ce
+regard et du son de cette voix; mais il est bien vrai que
+je n'ai pas encore eu la hardiesse et le sang-froid de l'examiner.
+Quand il arrive, je le regarde avec joie en lui disant
+bonjour, et, dans ce moment-là, il a dix-sept ans
+comme moi; mais ensuite je n'ose plus guère fixer les
+yeux sur lui, car les siens sont toujours sur moi. A tout
+ce qui pourrait faire naître sur ses traits une expression
+nouvelle, je m'aperçois que c'est moi qui suis observée,
+et il ne m'est pas possible d'observer à mon tour. A quoi
+bon l'observerais-je, d'ailleurs? que verrais-je en lui
+qui ne me plût pas? et qu'aurais-je l'habileté de deviner
+s'il se donnait la moindre peine pour se rendre impénétrable?
+Je suis si jeune! et lui... il doit avoir tant d'expérience!...
+Quand il m'a observée ainsi, et que je lève
+sur lui un regard timide, comme pour recevoir mon arrêt,
+je trouve sur sa figure tant d'affection, de contentement,
+une sorte d'approbation muette si délicate et si
+douce, que je me rassure et me sens heureuse. Je vois
+que tout ce que je fais, tout ce que je dis, tout ce que je
+pense, plaît à Jacques, et qu'au lieu d'un censeur sévère
+j'ai en lui un être sympathique, un ami indulgent, peut-être
+un amant aveugle!</p>
+
+<p>Ah! tiens, j'ai tort de gâter mon bonheur et d'affaiblir
+mon amour par ces petites recherches. Que m'importent
+quelques années de plus ou de moins? Jacques est beau,
+excellent, vertueux, estimé et admiré de tous ceux qui
+le connaissent, et il m'aime, je suis sûre de cela; que
+puis-je demander de plus?</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IV.</h3>
+
+<h3>DE CLÉMENCE A FERNANDE.</h3>
+
+<p class="droite">De l'Abbaye-aux-Bois. Paris, le...</p>
+
+<p>Je reçois tes deux lettres à la fois: deux plaisirs en
+même temps! Ce serait presque trop, ma chère Fernande,
+si ces plaisirs n'étaient un peu inquiétés et troublés
+par toutes les incertitudes que me cause ta situation.
+Tu me demandes des conseils sur l'affaire la plus
+importante et la plus délicate de la vie; tu me demandes
+des éclaircissements sur des choses que je ne sais pas,
+sur des personnes que je ne connais pas, sur des faits
+que je n ai pas vus; comment veux-tu que je réponde?
+Je ne puis que tirer, des indices que tu me donnes, quelque
+jugement incertain, expectatif, que tu feras très-bien
+d'examiner longtemps, et de soumettre à de nouvelles
+recherches avant de l'adopter.</p>
+
+<p>Je ne connais pas M. Jacques; je ne puis donc savoir
+à quel point lu peux passer par-dessus les immenses
+inconvénients de cette différence d'âge; mais je puis et
+je dois te les signaler d'une manière générale. C'est à toi
+de les rejeter si tu es sûre qu'il n'y ait pas lieu à en faire
+l'application.</p>
+
+<p>On prétend que les hommes commencent la vie sociale
+plus tard que les femmes, et qu'ils sont plus jeunes de
+raisonnement et d'expérience à trente ans que les femmes
+à vingt; je crois que cela est faux. Un homme est obligé
+de se faire un état ou de se chercher une position sociale
+au sortir du collège; une jeune personne, au sortir du
+couvent, trouve sa position toute faite, soit qu'on la
+marie, soit que ses parents la tiennent pour quelques
+années encore auprès d'eux. Travailler à l'aiguille, s'occuper
+des petits soins de l'intérieur, cultiver la superficie
+de quelques talents, devenir épouse et mère, s'habituer
+à allaiter et à laver des enfants, voilà ce qu'on
+appelle être une femme faite. Moi, je pense qu'en dépit
+de tout cela une femme de vingt-cinq ans, si elle n'a pas
+vu le monde depuis son mariage, est encore un enfant.
+Je pense que le monde qu'elle a vu étant demoiselle, dansant
+au bal sous l'oeil de ses parents, ne lui a rien appris
+du tout, si ce n'est la manière de s'habiller, de marcher,
+de s'asseoir et de faire la révérence. Il y a autre chose à
+apprendre dans la vie, et les femmes l'apprennent tard et
+à leurs dépens. Il ne suffit pas d'avoir de la grâce, de la
+décence, une sorte d'esprit; il ne suffit pas d'avoir allaité
+proprement ses enfants et tenu sa maison en ordre pendant
+quelques années pour être à l'abri de tous les dangers
+qui peuvent porter de mortelles atteintes au bonheur.
+Que de choses apprend un homme, au contraire, dans
+l'exercice de cette liberté illimitée qui lui est accordée à
+peine au sortir de l'adolescence! que d'expériences rudes,
+que de sévères leçons, que de déceptions mûrissantes il
+peut mettre à profit seulement dans le cours de la première
+année! que d'hommes et de femmes il a pu étudier
+à l'âge où la femme n'a encore connu que son père
+et sa mère!</p>
+
+<p>Il est donc faux qu'un homme de vingt-cinq ans soit du
+même âge qu'une fille de quinze, et que, pour faire une
+union raisonnablement assortie, il faille établir dix ans
+de différence entre le mari et la femme. Il est bien vrai
+que le mari doit être le protecteur et le guide; puisqu'il
+doit être le maître, il est à désirer qu'il soit un maître
+prudent et éclairé. Mais, à âge presque égal, il a bien assez
+de cette espèce de supériorité sur sa femme; s'il en a
+beaucoup plus, il en abuse, il devient grondeur, pédant
+ou despote.</p>
+
+<p>Supposons que M. Jacques soit incapable d'être jamais
+rien d'approchant; accordons-lui toutes les belles qualités.
+Je ne te parle pas d'amour, moi: je te fais la part bien
+grande en te disant que je ne le crois pas absolument nécessaire
+dans le mariage, et je doute que tu en aies réellement
+pour ton fiancé; à ton âge ou prend pour de l'amour
+la première affection qu'on éprouve. Je te parle d'amitié
+seulement, et je te dis que le bonheur d'une femme est
+perdu quand elle ne peut pas considérer son mari comme
+son meilleur ami. Es-tu bien sûre de pouvoir être maintenant
+la meilleure amie d'un homme de trente-cinq ans?
+Sais-tu ce que c'est que l'amitié? Sais-tu ce qu'il faut de
+sympathie pour la faire naître? quels apports de goûts,
+de caractères et d'opinions sont nécessaires pour la maintenir?
+Quelles sympathies peuvent donc exister entre
+deux êtres qui, par la différence de leur âge, reçoivent
+des mêmes objets des sensations tout opposées? quand ce
+qui attire l'un repousse l'autre, quand ce qui parait estimable
+au plus âgé est ennuyeux au plus jeune, quand
+ce qui semble agréable et touchant à la femme est dangereux
+ou ridicule aux yeux du mari? As-tu pensé à tout
+cela, pauvre Fernande? N'es-tu pas aveuglée par ce besoin
+d'aimer qui tourmente misérablement les jeunes
+filles? N'est-tu pas abusée aussi par une certaine vanité
+secrète dont tu ne te ronds pas compte? Tu es pauvre,
+et un nomme riche te recherche et t'épouse. Il a des châteaux,
+des terres; il a une belle figure, de beaux chevaux,
+des habits bien faits; il te semble charmant, parce que
+tout le monde le dit. Ta mère, qui est la femme la plus
+intéressée, la plus fausse et la plus adroite du monde,
+arrange les choses de manière à ce que vous ne puissiez
+pas vous éviter. Elle te fait peut-être croire qu'il est amoureux
+de toi, après lui avoir fait croire que tu étais amoureuse
+de lui, tandis que vous ne vous aimez peut-être ni
+l'un ni l'autre. Toi, tu es comme ces petites pensionnaires,
+qui ont par hasard un cousin, et qui en sont inévitablement
+amoureuses, parce que c'est le seul homme qu'elles connaissent.
+Tu es noble de coeur, je le sais, et tu ne t'occupes
+pas plus des richesses de M. Jacques que si elles
+n'existaient pas; mais tu es femme, et tu n'es pas insensible
+à la gloire d'avoir fait, par ta beauté et ta douceur,
+un de ces miracles que la société voit avec surprise,
+parce qu'ils sont rares en effet: un homme riche épousant
+une fille pauvre.</p>
+
+<p>Mais je te mets en colère, je parie; je t'en prie, ma
+chère enfant, ne prends pas tout cela trop au sérieux. Ce
+sont des choses que je t'engage à te dire courageusement
+à toi-même et sur lesquelles il faut que tu t'interroges
+sévèrement; il est très-possible que tu n'aies rien
+de commun avec elles. Alors ce sera quelques feuilles de
+papier que j'aurai barbouillées d'encre pour te rendre
+service, et qui ne seront bonnes à rien. Je veux te dire
+une autre chose qui, chez moi, n'est pas le résultat d'un
+raisonnement, mais d'une répugnance instinctive; je
+t'engage donc à t'en préoccuper assez légèrement. Je
+n'aime pas que le visage montre un âge différent de celui
+qu'on a. Cela me fait venir toutes sortes d'idées superstitieuses,
+et, quelque folles et injustes qu'elles pussent
+être, il me serait impossible d'accorder ma confiance à
+une personne sur l'âge de laquelle je me serais trompée
+de dix ans au premier coup d'oeil. Dans le cas où elle
+m'aurait semblé plus jeune qu'elle ne l'est en effet, je
+penserais que l'égoïsme, la sécheresse du coeur, ou une
+froide nonchalance, l'ont empêchée de sentir l'atteinte
+des douleurs humaines, ou l'ont rendue habile à éviter
+les fatigues morales qui vieillissent tous les hommes.
+Dans le cas contraire, je penserais que les vices, la débauche,
+ou au moins une certaine sorte de fausse exaltation,
+l'ont précipitée dans des désordres et dans des fatigues
+qui l'ont vieillie plus que de raison; en un mot,
+je ne verrais pas sans stupeur et sans effroi une infraction
+évidente aux lois de la nature: il y a toujours là
+quelque chose de mystérieux qu'il faudrait examiner.
+Mais que peu ton examinera ton âge, et quand l'empressement
+de changer d'état et de position <i>avant un mois</i>
+nous ferme les yeux sur tous les dangers?</p>
+
+<p>Tu dis que M. Jacques est aimé et estime de tous ceux
+qui le connaissent; il me semble que ceux qui le connaissent
+et qui ont pu t'en parler sont en petit nombre.
+Si je repasse les chapitres de tes lettres précédentes où
+il en est question, je trouve que ce nombre se réduit à
+deux amis, M. Borel et sa femme. Ta mère l'a connu
+lorsqu'il était âgé de dix ans, et comme elle était liée avec
+son père, elle peut avoir eu des renseignements très précis
+sur son héritage. Je crois qu'elle ne s'est pas souciée
+d'autre chose, pas même de te signaler le notable
+inconvénient d'avoir dix-huit ans de moins que ton mari.
+Elle savait très-bien l'âge de M. Jacques; mais je comprends
+qu'elle ait évité d'en parler à qui que ce soit. Les
+femmes qui ne sont plus jeunes parlent rarement du
+passé sans en effacer toutes les dates.</p>
+
+<p>Tu me reproches de ne pas aimer ta mère: je n'y saurais
+que faire, ma chère Fernande; mais je suis charmée
+que tu ne lui ressembles en rien; et si quelque chose peut
+me consoler de la précipitation avec laquelle se conclut
+ton mariage, c'est qu'il te séparera bientôt d'elle: tu ne
+peut pas tomber en de plus mauvaises mains que celles
+dont tu vas sortir; sois sûre de ce que je te dis. Il m'importe
+peu que cela soit conforme aux saintes lois du préjugé;
+il me paraît conforme à celles de la raison de
+t'éclairer sur le caractère d'une personne qui a tant de
+part dans ta vie; et la raison est le seul guide que je consulte,
+le seul dieu que je serve.</p>
+
+<p>Je croirais volontiers que la pénétration de M. Jacques
+n'est pas une chimère. Je suis persuadée de la rectitude
+des premiers jugements, quand la personne qui les porte
+s'est habituée à rassembler toutes les facultés de l'observation
+pour les exercer à la fois sur la première impression
+reçue. Il a bien jugé de toi et de ta mère; cependant,
+à l'égard de celle-ci, il peut se faire que quelque
+souvenir d'enfance aide beaucoup à l'aversion qu'il a sentie
+en la retrouvant.</p>
+
+<p>L'histoire de la vieille Marguerite ne me semble pas,
+comme à toi, un grand sujet de trouble et de consternation.
+M. Jacques s'est comporté en homme d'esprit en
+t'aidant dans tes petites charités; mais je comprends fort
+bien qu'il y ait été ennuyé des litanies de la mendiante,
+En ceci je trouve l'occasion de te faire observer que vous
+êtes destinés, M. Jacques et toi, à différer toujours de
+sentiments et de conduite, quand même vous aurez tous
+deux raison. Je souhaite qu'il sache toujours tolérer cette
+différence, et qu'il te permette d'éprouver les émotions
+auxquelles son coeur sera fermé.</p>
+
+<p>Adieu, ma bonne Fernande; tu vois que je n'ai aucune
+prévention contre la personne de ton fiancé. D'ailleurs
+le jour où tu ne voudras plus entendre la vérité, il faudra
+cesser de me la demander.</p>
+
+<p>Je vis toujours tranquille et heureuse au fond de mon
+abbaye. Les religieuses ont renoncé envers moi à toute
+espèce de tracasserie. Je reçois les visites que je veux,
+et je vais quelquefois dans le monde depuis que j'ai
+quitté le grand deuil de veuve. La famille de mon mari a
+d'assez bons procédés envers moi, et pourtant ce n'est
+pas une très-aimable famille. J'ai agi avec prudence envers
+elle. La raison, ma chère Fernande! la raison! avec
+cela on fait sa vie soi-même, et on la fait libre et calme,
+sinon brillante.</p>
+
+<p>Ton amie,<br>
+CLÉMENCE DE LUXEUIL.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>V.</h3>
+
+<h3>DE FERNANDE A CLEMENCE.</h3>
+
+<p>L'amitié est bien bonne, mais la raison est bien triste
+ma chère Clémence; ta lettre m'a donné un véritable accès
+de spleen. Je l'ai relue plusieurs fois et toujours avec
+une nouvelle mélancolie. Elle m'a mise en méfiance contre
+ma mère, contre Jacques, contre moi, contre toi-même.
+Oui, j'avoue que je t'en ai un peu voulu de me désenchanter
+si durement de mon bonheur. Tu as raison
+pourtant, et je sens bien que tu es ma véritable amie
+c'est à toi que je demande les conseils et l'appui que je
+n'ose réclamer de ma mère. Je persiste à croire que tu
+penses trop mal d'elle, mais je suis forcée de voir que
+son coeur est très-froid pour moi, et qu'elle ne cherche
+dans mon mariage que les avantages de la fortune.</p>
+
+<p>Après tout, ce mariage ne l'enrichira pas; elle a
+projet de vivre au Tilly, et de me laisser partir pour le
+Dauphiné avec mon mari; ainsi elle n'a aucun intérêt
+personnel dans cette affaire. Elle croit que l'argent est
+le premier des biens, et tous ses efforts tendent, non à
+l'acquérir, mais à me le procurer. Puis-je lui faire un
+crime de s'occuper de mon bonheur à sa manière et selon
+ses idées?</p>
+
+<p>Quant à moi, je me suis examinée sévèrement, et je
+t'assure que la vanité ne m'influence en rien. J'avais tellement
+peur de m'aveugler à cet égard, que, ce matin,
+après avoir relu ta lettre, j'ai eu envie de quereller un
+peu Jacques, afin d'éprouver mon amour et le sien. J'ai
+attendu que ma mère nous eût laissés seuls au piano
+comme elle fait toujours après le déjeuner. Alors j'ai
+cessé de chanter pour lui dire brusquement: «Savez-vous,
+Jacques, que je suis bien jeune pour vous?&mdash;J'y ai
+pensé, m'a-t-il dit avec la figure tranquille qu'il a toujours
+Est-ce que vous n'y aviez pas pensé encore?&mdash;C'eût
+été difficile, lui ai-je répondu, je ne savais pas votre âge&mdash;En
+vérité!» s'est-il écrié, et il est devenu plus pâle
+que de coutume. J'ai senti que je lui faisais de la peine,
+et je me suis repentie tout de suite. Il a ajouté: «J'aurais
+dû prévoir que votre mère ne vous le dirait pas; et
+pourtant je l'avais chargée de vous faire songer à la différence
+de nos âges. Elle m'a dit l'avoir fait; elle m'a dit
+que vous étiez bien aise de trouver en moi un père en
+même temps qu'un amant.&mdash;Un père! ai-je répondu;
+non, Jacques, je n'ai pas dit cela.» Jacques a souri, et,
+me baisant au front, il s'est écrié: «Tu es franche
+comme une sauvage; je t'aime à la folie, tu seras ma fille
+chérie; mais si tu crains qu'en devenant ton père, je ne
+devienne ton maître, je ne t'appellerai ma fille que dans
+le secret de mon coeur. Cependant, a-t-il dit un instant
+après en se levant, il est possible que je sois trop vieux
+pour toi. Si tu le trouves, je le suis en effet.&mdash;Non, Jacques!
+non! ai-je répondu vivement en me levant aussi.&mdash;Ne
+t'abuse pas, a-t-il repris, j'ai trente-cinq ans, dix-huit
+belles années de plus que toi. Est-ce que vous ne
+vous ne vous en étiez jamais aperçue? Est-ce que cela ne
+se lit pas sur mon visage?&mdash;Non; la première fois que
+je vous ai vu, j'ai cru que vous aviez vingt-cinq ans, et
+depuis, je vous en ai toujours donné trente.&mdash;Vous ne
+n'avez donc jamais regardé, Fernande? Regardez-moi
+bien, je le veux; je détournerai les yeux pour ne pas
+vous intimider.» Il m'a attirée vers lui et a détourné
+les yeux en effet. Alors je l'ai examiné avec attention, et
+j'ai découvert qu'il y avait au-dessous des paupières et
+au coin de la bouche quelques rides imperceptibles, et
+sur ses tempes quelques cheveux blancs mêlés à une forêt
+de cheveux noirs; c'est là tout. «Voilà toute la différence
+d'un homme de trente-cinq ans à un homme de
+trente!» me suis-je dit; et je me suis mise à rire de cette
+idée qu'il avait de se faire regarder. «Je vais vous dire
+la vérité, lui ai-je dit: votre figure, telle qu'elle est, me
+plaît beaucoup mieux que la mienne; mais je crains que
+cette différence d'âge ne se fasse sentir dans votre caractère.»
+Alors j'ai tâché de lui exposer tous les doutes
+que renferme ta lettre, comme s'ils venaient du moi. Il
+m'a écoutée avec beaucoup d'attention et avec une sérénité
+de visage qui m'avait déjà rassurée avant qu'il me
+parlât. Quand j'ai eu tout dit, il m'a répondu: «Fernande,
+deux caractères semblables ne se rencontrent jamais;
+l'âge n'y fait rien; à quinze ans j'étais beaucoup
+plus vieux que vous sous de certains rapports, et sous
+d'autres, je suis encore aujourd'hui plus jeune que vous.
+Nous différons sur beaucoup de points, je n'en doute
+pas; mais vous aurez moins à souffrir de cela avec moi
+qu'avec tout autre. Est-ce que vous ne le croyez pas?»
+Que voulais-tu que je répondisse? Du moment qu'il me le
+dit, je le crois en effet: il a l'air si sûr de son fait! Ah!
+Clémence, il est possible qu'il me trompe ou qu'il se
+trompe lui-même, mais il est impossible que je me trompe
+aussi sur l'amour que j'ai pour lui; non, ce n'est pas le
+besoin d'aimer d'une petite pensionnaire. J'ai vu d'autres
+hommes avant lui, et nul ne m'a inspiré de sympathie.
+La maison d'Eugénie est toujours pleine d'hommes plus
+jeunes, plus gais, plus brillants et plus beaux peut-être
+que Jacques; je n'ai jamais désiré d'être la femme d'aucun
+de ceux-là. Je ne me jette pas en aveugle dans
+les séductions d'une position nouvelle. Tes lettres me font
+beaucoup d'effet; je les commente, je les apprends par
+coeur, j'en applique à chaque instant un passage aux entraînements
+de mon amour, et je vois que la prudence
+est inutile, que la raison est impuissante. J'aperçois les
+dangers où cet amour peut me précipiter, et la crainte
+d'être malheureuse avec Jacques ne m'ôte pas le désir de
+passer ma vie près de lui.</p>
+
+<p>Tu dis que deux amis seulement m'ont dit du bien de
+Jacques. Je vais te raconter la conversation qui eut lieu à
+Cenay, chez les Borel, il y a quelques jours. Il y avait là
+cinq ou six compagnons d'armes de M. Borel; Jacques
+avait l'air un peu plus sérieux que de coutume, mais sa
+figure et ses manières exprimaient toujours la même tranquillité
+d'âme. Il prit une tasse de café, et fit quelques
+tours de promenade dans l'appartement, sans rien dire.
+«Eh bien, Jacques, comment vous trouvez-vous? lui demanda
+Eugénie.&mdash;Mieux, répondit-il d'un air doux.&mdash;Il a
+donc été malade?» demandai-je étourdiment. Je vis tous
+les regards de ces messieurs se tourner vers moi, et un
+certain sourire de bienveillance, un peu moqueuse peut-être,
+sur tous les visages. Je sentis que je devenais rouge,
+mais cela m'était égal; j'étais inquiète de Jacques, je réitérai
+ma question. «J'ai eu quelques douleurs de tête,
+répondit-il en me remerciant par un regard affectueux,
+mais ce n'est rien du tout, et ne vaut pas la peine qu'on
+s'en occupe.» On parla d'autre chose, et il sortit. «Je
+crains que Jacques ne soit réellement malade, dit Eugénie
+on le regardant s'éloigner.&mdash;Mais il faudrait savoir s'il
+n'a pas besoin de soins, dit ma mère en affectant beaucoup
+d'intérêt.&mdash;Oh! il faut surtout le laisser tranquille, dit
+M. Borel brusquement; il ne peut pas supporter qu'on
+s'occupe de lui quand il souffre.&mdash;Parbleu! il a de
+quoi souffrir, dit un de ces messieurs; il a sur la poitrine
+deux ou trois belles blessures qui auraient tué tout
+autre que lui.&mdash;Il en souffre rarement, dit Eugénie;
+mais je crains qu'aujourd'hui il n'ait beaucoup souffert.&mdash;Qui
+est-ce qui peut jamais savoir si Jacques souffre?
+reprit M. Borel. Est-ce que Jacques est fait de chair
+humaine?&mdash;Je crois bien que oui, dit un vieux capitaine
+de dragons; mais je crois que c'est l'âme d'un diable
+qui est dans ce corps-là.&mdash;C'est l'âme d'un ange
+plutôt, dit Eugénie.&mdash;Ah! voilà madame Borel qui parle
+comme les autres, reprit le vieux capitaine; je ne sais
+pas ce que Jacques chante à l'oreille des femmes, mais
+elles ne parlent jamais de lui que comme d'un chérubin;
+et nous, pauvres pécheurs, on publie nos vertus <i>civiles
+et militaires</i>. ( Ceci est une plaisanterie favorite du capitaine.)&mdash;Oh!
+pour moi, dit Eugénie, je professe une
+espèce de religion pour notre Jacques, et mon mari l'ordonne
+ainsi à tous ceux qui sont ici.» On m'adressa
+indirectement quelques épigrammes affectueuses, qui
+avaient la meilleure volonté du monde de me faire plaisir,
+mais qui m'embarrassèrent un peu. Je pris le bras
+de mademoiselle Regnault, et je sortis comme pour faire
+un tour de jardin; mais je lui confessai que je mourais
+d'envie d'entendre le reste de la conversation sur Jacques,
+et elle me conduisit près d'une fenêtre d'où l'on entend
+tout ce qui se dit dans le salon. J'entendis la voix de
+M. Borel, et je compris qu'il parlait à un de ces messieurs
+qui ne connaît Jacques que très-peu. «Vous voyez
+bien la figure pâle et l'air distrait de Jacques, disait-il,
+Je ne sais pas si vous avez fait attention à ce petit <i>chantonnement</i>
+qu'il fait dans sa barbe quand il charge sa
+pipe, ou quand il taille son crayon pour dessiner? Eh
+bien! quand il souffre beaucoup, tous ses témoignages
+de douleur et d'impatience se réduisent à cette petite
+chanson. Je la lui ai entendu faire en plusieurs occasions
+où je n'avais pas envie de chanter. A Smolensk,
+quand on m'a amputé deux doigts du pied, et quand on
+lui a retiré deux balles qui s'étaient proprement logées
+entre deux de ses côtes, moi je jurais comme un damné,
+M. Jacques chantonnait.» Ici M. Borel se mit à imiter
+parfaitement le petit <i>Lila Burello</i> de Jacques. Ces messieurs
+se mirent à rire. Quant à moi, l'image que ce récit
+m'avait fait passer devant les yeux, Jacques sanglant,
+chantant sous le fer du chirurgien, m'avait donné une
+sueur froide, et je vis bien encore, à cette impression-là,
+que j'aime Jacques; car j'étais bien indifférente aux douleurs
+de M. Borel, et tandis qu'Eugénie sans doute frémissait
+en y pensant, il m'était absolument égal qu'il eût
+deux ou trois doigts de plus ou de moins au pied.</p>
+
+<p>«Vous souvenez-vous, dit une autre voix, de l'arrivée
+de Jacques au régiment, la veille de***?&mdash;-Ah! brave
+Jacques! il avait seize ans, dit un autre interlocuteur; il
+avait l'air d'une jolie petite demoiselle. Ils étaient là
+cinq ou six enfants de famille, débarqués depuis une
+heure, enveloppés de surtouts fourrés par leurs mamans,
+gentils, bien peignés, roses, et pas trop contents de coucher
+à l'auberge en plein champ. Jacques était là aussi
+avec sa petite mine, pâle déjà, un petit commencement
+de moustache et sa petite chanson entre les dents. L'un
+disait; Celui-là est le plus ridicule de tous; il veut faire
+le luron, et il est déjà blanc comme un linge. Un autre
+disait: M. Jacques est le César de la société; au premier
+coup de canon, il chantera sur un autre ton.&mdash;Lorrain...
+Qui est-ce qui se souvient du lieutenant Lorrain,
+avec son grand diable de nez, ses mauvaises plaisanteries,
+et son album de caricatures qui ne le quittait
+pas plus que son sabre? Un habile dessinateur, ma foi!
+et le meilleur tireur du régiment. Voilà que mon animal,
+à la lueur du feu du bivouac, s'amuse avec un bout de
+charbon à vous crayonner la charge de Jacques et de ses
+petits compagnons, avec des éventails et des ombrelles;
+il avait écrit au-dessous: <i>Gens riches allant à la bataille</i>.
+Jacques passe derrière lui, se penche sur son
+épaule, et dit avec l'air doux et gentil qu'il a toujours
+conservé: «C'est très-joli, cela!&mdash;Vous en êtes content?
+dit Lorrain.&mdash;Très-content, répond Jacques.&mdash;Et
+moi aussi,» reprend Lorrain. Tout le monde de rire. Jacques
+s'assied sans se déconcerter le moins du monde, et me
+prie de lui prêter ma pipe. J'avais envie de la lui casser sur
+la figure. «Est-ce que vous n'en avez pas une?&mdash;Non,
+répondit-il; je n'ai jamais fumé de ma vie; j'ai envie
+d'essayer: comment s'y prend-on?&mdash;On allume de ce
+côté-là et on la met dans sa bouche, et puis on tire de
+toutes ses forces jusqu'à ce que la fumée sorte par le côté
+opposé.» Jacques secoue la tête d'un air de simplicité et
+prend la pipe. Nous espérions le voir tousser ou s'enivrer;
+chacun charge la sienne et la lui présente l'une
+après l'autre, en lui versant des rasades d'eau-de-vie à
+griser un boeuf. Je ne sais pas s'il les escamotait; mais
+sa figure ne fit pas un pli, son gosier n'eut pas une convulsion;
+il but et fuma la moitié de la nuit sans sortir de
+son sang-froid et sans se laisser entamer par la moindre
+taquinerie; on eût dit que sa nourrice l'avait élevé avec
+de l'eau-de-vie et de la fumée de pipe. Le capitaine Jean,
+que voilà, et qui se souvient bien de ce que je raconte,
+vint me taper sur l'épaule et me dire: «Vous voyez bien
+cet oiseau-mouche? Eh bien! je vous dis, Borel, que ce
+sera une de nos meilleures moustaches. Je connais cela;
+c'est une petite race de vieux buis bien sec, et c'est plus
+solide qu'une grande massue de fer. Son père est un brigand,
+mais un sabreur; celui-ci aura plus de sang-froid,
+et si un boulet ne le raie pas demain de mes tablettes, il
+fera vingt campagnes sans se plaindre de cors aux pieds.
+Le lendemain, chacun sait comme Jacques fit ses preuves
+et fut décoré sur le champ de bataille.&mdash;Vous croyez
+qu'il était glorieux après cela, dit le capitaine de dragons;
+qu'il sautait comme font les enfants à qui ces fortunes-la
+arrivent, ou bien qu'il s'en allait dans les petits
+coins, comme nous faisions, nous autres, pour regarder
+sa croix et la baiser? Il avait l'air aussi indifférent
+à cela qu'il l'avait été à la caricature de Lorrain, au
+premier feu et à sa première blessure. Il reçut toutes
+les poignées de main d'un air franc et amical, mais sans
+montrer ni étonnement ni joie. Je ne sais pas ce qui peut
+faire rire ou pleurer Jacques, et, quant à moi, je me
+suis souvent demandé si ce n'était pas un de ces spectres
+auxquels croient les Allemands.&mdash;Vous n'avez donc pas
+vu Jacques amoureux? dit M. Borel. Alors vous l'auriez
+vu fondre comme la neige au soleil; il n'y a que les femmes
+qui aient du pouvoir sur cette tête-là; aussi y ont-elles
+fait de fiers ravages! En Italie...» M. Borel s'interrompit,
+et je compris que quelqu'un, Eugénie sans doute,
+lui avait fait signe de se taire. Cela me donna une impatience,
+une curiosité et une inquiétude épouvantables.</p>
+
+<p>«Je voudrais savoir, dit Eugénie après un instant de
+silence, où il a trouvé le temps d'apprendre tout ce qu'il
+sait en littérature, en poésie, en musique, en peinture!&mdash;Qui
+diable le sait? répondit le capitaine; moi, je crois
+qu'il est venu au monde comme ça; ce qu'il y a de sûr,
+c'est que ce n'est pas moi qui le lui ai appris.&mdash;Sous
+ce rapport, dit ma mère, je crois pouvoir présumer que
+son éducation était faite avant qu'il entrât au service. Je
+l'ai connu à l'âge de dix ans, et il était extraordinairement
+instruit pour son âge. Il avait l'aplomb et l'assurance
+d'un homme; il a dû se développer remarquablement
+vite.&mdash;Le capitaine Jean a bien un peu raison,
+observa M. Borel, quand il dit que Jacques n'appartient
+pas tout à fait à l'espèce humaine; il y a dans son corps
+et dans son esprit une trempe d'acier dont le secret est
+perdu sans doute. A insu, jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans,
+il a paru plus âgé qu'il ne l'était en effet, et depuis ce
+temps-là il parait plus jeune qu'il ne l'est réellement.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/02.png"></p>
+
+<p>Je n'oublierai jamais, reprit une autre personne, la manière
+dont il s'est comporté à son premier duel.&mdash;Parbleu!
+c'était précisément avec Lorrain, dit le capitaine
+Jean; c'est moi qui l'ai forcé de se battre; je l'aimais de
+tout mon coeur, cet enfant-là!&mdash;.Comment! vous l'avez
+<i>forcé</i>? dit la personne qui ne connaissait pas Jacques,
+et à qui s'adressaient presque tous ces récits.&mdash;Je vais
+vous dire comment, reprit le capitaine. Jacques s'était
+certainement bien montre à la bataille de***; mais autre
+chose est de se faire respecter du canon et de se faire
+estimer de ses camarades. Ce n'est pas que dans ce moment-là
+on fût très-duelliste dans l'armée: on était assez
+occupé avec l'ennemi. Néanmoins; le lieutenant Lorrain
+ne passait pas un jour sans se faire une affaire petite ou
+grande avec quelque nouveau venu. Il n'était pas, à
+beaucoup près, aussi solide sur le champ de bataille;
+mais dans une affaire particulière, il avait si beau jeu
+qu'on ne lui reprochait rien impunément. Je n'aimais pas
+ce gaillard-là, et j'aurais donné mon cheval pour qu'on
+me débarrassât de sa vue. Je l'avais manqué deux fois,
+et j'en avais été pour mes frais, une fois ce poignet-ci, et
+l'autre fois cette joue-là. Il ne pouvait pas souffrir notre
+petit Jacques, et il était furieux de la manière dont il
+avait mis les rieurs de son côté à***. Il n'avait rien mérité,
+rien gagné, lui, pas même une égratignure! Il se
+consolait en faisant des caricatures au moyen desquelles
+il tournait Jacques en ridicule; car ses diables de charges
+étaient si bien faites, qu'en les regardant il fallait rire
+malgré qu'on en eût. Cela m'impatientait. Un soir, il
+avait dessiné le dolman de Jacques sur le dos d'un petit
+chien. C'était trop fort; je vais trouver Jacques, qui dormait
+sur l'herbe; je lui dis: «Jacques, il faut que tu te
+battes.&mdash;Avec qui? dit-il en bâillant et étendant-les
+bras.&mdash;Avec Lorrain.&mdash;Pourquoi?&mdash;Parce qu'il t'insulte.&mdash;Comment?&mdash;Est-ce
+que ses caricatures ne t'offensent
+pas?&mdash;Pas du tout.&mdash;Mais il se moque de toi.
+&mdash;Qu'est-ce que cela me fait?&mdash;Ah ça, Jacques, est-ce
+que tu n'es brave qu'à la mêlée?&mdash;Je n'en sais rien.» Là-dessus
+je dis un mot que je ne répéterai pas devant ces
+dames. «Parle plus bas, Jacques, et prends garde de ne
+jamais répéter devant personne ce que tu viens de me
+dire là.&mdash;Pourquoi donc, Jean? me dit-il en bâillant
+comme un désespéré.&mdash;Tu dors, camarade! lui dis-je en
+le secouant de toute ma force.&mdash;Quand tu m'auras cassé
+les os, me dit-il avec son sang-froid ordinaire, crois-tu
+que je serai plus persuadé? Comment veux-tu que je te
+dise si je suis brave en duel? je ne me suis jamais battu.
+Si tu m'avais demandé, la veille de la bataille, comment
+je me conduirais, je t'aurais dit la même chose. J'ai fait
+le premier essai de mon caractère militaire ce jour-là; à
+présent, s'il faut en faire un second, je ne demande pas
+mieux; mais je ne sais pas mieux que toi comment je
+m'en tirerai.» C'était un drôle de corps que ce petit
+Jacques, avec ses petits raisonnements de philosophe.
+J'étais sûr de lui comme de moi, malgré tout ce qu'il disait
+pour m'en faire douter. «Je t'estime, lui dis-je,
+parce que tu n'es pas un fanfaron et que tu as du coeur.
+L'amitié que j'ai pour toi me force à te dire qu'il faut te
+battre.&mdash;Je le veux bien; mais trouve-moi une raison
+pour le faire sans être un sot. Je t'avoue que vouloir
+tuer un homme parce qu'il s'amuse à dessiner ma pauvre
+personne d'une manière bouffonne et plaisante, cela ne
+me paraît pas possible. Moi, je ne suis pas en colère
+contre ce Lorrain; il m'amuse beaucoup, au contraire,
+et je serais au désespoir de tuer un homme qui fait de
+si drôles de calembours.&mdash;Il faut tâcher de le toucher
+au bras droit, et de l'empêcher de faire jamais la caricature
+de personne.» Jacques haussa les épaules et se rendormit.
+Je n'étais pas content de cela; j'attendis le lendemain
+matin, et je dis à Lorrain: «Sais-tu que Jacques
+ne prend plus si bien la plaisanterie? Il a dit qu'à la
+première caricature il se battrait avec toi.&mdash;Bien, dit
+Lorrain, je ne demande pas mieux.» Il prend alors un
+bout de charbon, et, sur un grand mur blanc qui se trouvait
+là, il vous fait un Jacques gigantesque, avec le nom
+et la décoration; rien n'y manquait. Je rassemble les
+amis, et je leur dis: «Que feriez-vous à la place de Jacques?&mdash;Cela
+n'est pas douteux,» répondent-ils. Je vais
+chercher Jacques. «Jacques, les anciens ont décidé qu'il
+faut te battre.&mdash;Je veux bien, dit Jacques en regardant
+son portrait; ça n'en vaut, ma foi! pas la peine. Vous
+pensez donc, vous autres, que je suis insulté?&mdash;<i>Insultissimus</i>!
+répond un facétieux.&mdash;Allons, dit Jacques,
+qui est-ce qui veut me servir de témoin?&mdash;-Moi, dis-je,
+et Borel.» Lorrain arrive pour déjeuner, Jacques va
+droit à lui, et, comme s'il lui eût offert une prise de
+tabac, lui dit: «Lorrain, on dit que vous m'avez insulté;
+si ç'a été votre intention en effet, je vous en demande
+raison.&mdash;Ç'a été mon intention, répond Lorrain, et je
+vous en rendrai raison dans une heure. Je vous laisse le
+choix des armes.&mdash;A quelles armes faut-il que je me
+batte? dit Jacques en revenant allumer sa pipe à la
+mienne.&mdash;A celle que tu connais le mieux.&mdash;Je n'en
+connais aucune, dit Jacques; je suis une recrue, moi,
+Dieu ne m'a pas fait naître soldat.&mdash;Comment, malheureux,
+lui dis-je, tu ne connais aucune arme, et tu
+t'engages avec un malin comme Lorrain?&mdash;Vous m'avez
+dit de le faire, je l'ai fait, dit Jacques.&mdash;Eh bien! tu
+sais sabrer, bats-toi au sabre.&mdash;Comment s'y prend-on?&mdash;Comme
+on peut, quand on ne sait pas.&mdash;A la bonne
+heure! dit Jacques; quand Lorrain sera prêt, vous m'appellerez.»
+El il se met à dormir sur une table. A l'heure
+dite, mon Lorrain se présente sur le terrain d'un air persifleur.
+Il faisait toutes sortes de moqueries, et affectait de
+laisser à Jacques tous les avantages. Voilà Jacques qui
+prend un sabre plus long que lui, qui, avec ses petits bras,
+le fait voltiger par-dessus sa tête, et vient sur son homme,
+tapant à droite, à gauche, en avant, au hasard, mais tapant
+dru, battant en grange, ne s'inquiétant pas de parer,
+mais d'avancer. Quand Lorrain vit cette manière
+d'agir, il recula, et demanda ce que cela voulait dire.
+«Cela veut dire, lui répondis-je, que Jacques ne sait pas
+tirer le sabre, et qu'il fait comme il peut.» Lorrain reprit
+courage et avança; mais il reçut aussitôt sur l'épaule
+droite une si bonne entamure, qu'il s'en trouva satisfait
+et n'en demanda pas davantage. De cette affaire-là, il
+resta plus de six mois sans se battre et sans dessiner.»</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/03.png"></p>
+
+
+
+<p>On parla encore longtemps de Jacques, et si je ne craignais
+de te fatiguer avec mes récits, je te raconterais de
+quelle manière vraiment héroïque Jacques supporta ses
+horribles souffrances de la campagne de Russie. Ce sera
+pour une autre fois, si tu veux; aujourd'hui, ce besoin
+de te parler de lui m'a conduite assez loin; il est temps
+que je te délivre de mon griffonnage et que j'aille me
+coucher. Adieu, mon amie.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VI.</h3>
+
+<p class="droite">Cerlay, près Tours.</p>
+
+<p>Quand ma souffrance s'endort, pourquoi la réveilles-tu,
+imprudente Sylvia! Je sais bien que je n'en guérirai
+pas: crains-tu que je ne l'oublie? Mais de quoi donc as-tu
+peur? et quelle page de ma vie peut te paraître bizarre
+quand elle est signée de Jacques? Est-ce de me voir
+amoureux que tu t'étonnes? est-ce mon amour, est-ce
+mon mariage qui t'effraie?</p>
+
+<p>Moi, si je pouvais m'épouvanter de quelque chose, ce
+serait de me sentir si heureux; mais je l'ai été plus d'une
+fois, et plus d'une fois j'ai su y renoncer. Quand le temps
+sera venu de me vaincre, je me vaincrai. J'aime du plus
+profond de mon coeur une vierge, une enfant belle
+comme la vérité, vraie comme la beauté, simple, confiante,
+faible peut-être, mais sincère et droite comme
+toi. Pourtant Fernande n'est pas ton égale; nulle ne l'est
+en ce monde, Sylvia; c'est pourquoi je ne la cherche
+pas. Je ne demanderai pas à cette jeune fille la force et
+l'orgueil qui te font si grande, mais je trouverai en elle
+les douces affections, les tendres prévenances dont mon
+coeur sent le besoin. J'ai soif de repos, Sylyia; il y a
+longtemps que je marche seul dans un chemin pénible;
+il faut que je m'appuie sur un coeur paisible et pur; le
+tien ne peut pas m'appartenir exclusivement; il faut que
+je m'empare de celui-ci, qui n'a encore connu que moi.</p>
+
+<p>Oui, Fernande est <i>une sauvage</i>. Si tu voyais ses longs
+cheveux blonds se détacher et tomber en désordre sur ses
+épaules au moindre mouvement de sa jeune pétulance; si tu
+voyais ses grands yeux noirs, toujours étonnés, toujours
+questionneurs, et si ingénus quand l'amour en adoucit la
+vivacité; si tu entendais le son un peu brusque de cette
+voix nette et accentuée, tu reconnaîtrais, à des indices
+indubitables, la franchise et l'honnêteté. Fernande a dix-sept ans;
+elle est petite, blanche, un peu grasse, mais
+élégante et légère cependant. Ses yeux et ses sourcils noirs
+au-dessous d'une forêt de cheveux blonds, donnent un
+caractère particulier à sa beauté. Son front n'est pas
+très élevé, mais il est purement dessiné, et annonce une
+intelligence plutôt docile que saisissante, plutôt capable
+de mémoire que d'observation. En effet, elle arrange et
+emploie convenablement ce qu'elle sait, et ne découvre
+rien par elle-même. Je ne te dirai pas, comme font tous
+les amants, que son caractère et son esprit sont faits
+exprès pour assurer le bonheur de ma vie. Ce serait une
+phrase de clerc de notaire, et l'approche du mariage ne
+m'a pas encore rendu imbécile à ce point. Le caractère
+de Fernande est ce qu'il est; je l'étudie, je le possède, et
+je traiterai avec lui en conséquence. Quand j'étais jeune,
+je croyais à un être créé pour moi. Je le cherchais dans
+les natures les plus opposées, et quand je désespérais de
+le trouver dans l'une, je me hâtais de l'espérer dans une
+autre. C'est ainsi que j'ai aggravé mes maux et que j'ai
+souvent connu le découragement, Amour romanesque!
+tourment et chimère des années fécondes de la vie!</p>
+
+<p>Ne vous trompez pas sur moi, cependant, Sylvia; je
+ne suis pas un homme blasé qui se retire des passions
+pour vivre bourgeoisement avec une femme simple, gentille
+et rangée: je suis un homme encore bien jeune de
+coeur, qui aime fortement une jeune fille, et qui l'épouse
+pour deux raisons: la première, parce que c'est l'unique
+moyen da la posséder; la seconde, parce que c'est l'unique
+moyen de l'arracher des mains d'une méchante mère,
+et de lui procurer une vie honorable et indépendante.
+Vous voyez que c'est un mariage d'amour; je ne m'en
+défends pas. Si cette détermination entraînait tous les
+maux que vous craignez, ce qu'il y a de vieux en moi,
+l'esprit et la volonté, aurait pris le dessus, et j'aurais fui
+avant de m'abandonner à mon coeur; mais ces maux
+sont imaginaires, Sylvia, et je vais te le prouver.</p>
+
+<p>Je n'ai pas changé d'avis, je ne me suis pas réconcilié
+avec la société, et le mariage est toujours, selon moi,
+une des plus barbares institutions qu'elle ait ébauchées.
+Je ne doute pas qu'il ne soit aboli, si l'espèce humaine
+fait quelque progrès vers la justice et la raison; un lien
+plus humain et non moins sacré remplacera celui-là, et
+saura assurer l'existence des enfants qui naîtront d'un
+homme et d'une femme, sans enchaîner à jamais la liberté
+de l'un et de l'autre. Mais les hommes sont trop grossiers
+et les femmes trop lâches pour demander une loi plus
+noble que la loi de fer qui les régit: à des êtres sans
+conscience et sans vertu, il faut de lourdes chaîne. Les
+améliorations que rêvent quelques esprits généreux sont
+impossibles à réaliser dans ce siècle-ci; ces esprits-là
+oublient qu'ils sont de cent ans en avant de leurs contemporains,
+et qu'avant de changer la loi il faut changer
+l'homme.</p>
+
+<p>Quand on est de ceux-là, quand on se sent moins brute
+et moins féroce que la société où l'on est condamné à
+vivre et à mourir, il faut ou lutter corps à corps avec
+elle, ou s'en retirer tout à fait. J'ai fait l'un, je veux faire
+l'autre. J'ai vécu seul, méprisant l'activité d'autrui, et
+me lavant les mains devant Dieu des impuretés de la
+race humaine; à présent je veux vivre deux, et donner
+à un être semblable à moi le repos et la liberté qui m'ont
+été refusés de tous. Ce que j'ai amassé de force et d'indépendance
+durant toute une vie de solitude et de haine,
+je veux en faire profiter l'objet de mon affection, un être
+faible, opprimé, pauvre, et qui me devra tout; je veux
+lui donner un bonheur inconnu ici-bas; je veux, au
+nom de la société que je méprise, lui assurer les biens
+que la société refuse aux femmes. Je veux que la mienne
+soit un être noble, fier et sincère; telle que la nature l'a
+faite, je veux la conserver; je veux qu'elle n'ait jamais
+ni besoin ni envie de mentir. J'ai embrassé cette idée-là
+comme un but à ma triste et stérile existence, et je me
+persuade que, si je réussis, ma vie ne sera pas absolument
+perdue.</p>
+
+<p>Ne souris pas, Sylvia; ce ne sera pas une petite chose,
+cela sera peut-être plus grand devant Dieu que les conquêtes
+d'Alexandre. J'y emploierai tout mon courage,
+toute ma force; j'y sacrifierai tout, s'il le faut: ma fortune,
+mon amour, et ce que les hommes appellent leur
+honneur; car je ne me dissimule pas les difficultés de
+mon entreprise et ce que la société y apportera d'obstacles.
+Je sais combien ses préjugés, sa jalousie, ses menaces,
+sa haine, entraveront mes pas et glaceront de
+terreur celle que j'ai prise par la main pour la faire marcher
+avec moi dans ce chemin désert; mais je surmonterai
+tout, je le sens, je le sais. Si mon courage faiblissait,
+ne serais-tu pas là pour me dire: «Jacques, souviens-toi
+de ce que tu a promis à Dieu?»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VII.</h3>
+
+<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE</h3>
+
+<p class="droite">Tilly, le...</p>
+
+<p>Tu es une moqueuse; tu dis que j'imite le jargon des
+grognards, comme si j'avais composé dix vaudevilles;
+cependant tu dis que j'ai bien fait de te raconter tout
+cela; et moi aussi, je le pense, car te voilà à demi réconciliée
+avec Jacques; ce caractère froidement brave te
+plaît, et à moi donc!</p>
+
+<p>J'ai suivi ton conseil, et je ne sais trop quelle conclusion
+je dois tirer de la conversation que j'ai eue avec
+les Borel. Je te la transmets, au risque d'être encore
+traitée de petite perruche: tu me diras ce que tu en
+penses.</p>
+
+<p>L'occasion s'est offerte à moi on ne peut meilleure.
+Maman avait été faire une visite à notre voisine, madame
+de Bailleul, quand Eugénie et son mari sont arrivés.
+Jacques avait été appelé à Tours pour une affaire. «Je
+suis enchantée de me trouver seule avec vous, leur ai-je
+dit; j'ai beaucoup de questions à vous faire à tous deux.
+D'abord êtes-vous bien mes amis? suis-je indiscrète de
+compter sur vous comme sur moi-même?» Eugénie m'a
+embrassée, et son mari m'a tendu la main d'une grosse
+façon militaire que ma mère eût trouvée de bien mauvais
+ton, mais qui m'a inspiré plus de confiance que tous les
+compliments du monde. «Il faut que vous me parliez de
+Jacques, leur ai-je dit; vous ne m'en avez jamais dit que
+du bien; il est impossible que vous n'ayez pas un peu de
+mal à m'en dire.&mdash;Qu'est-ce que cela signifie? s'est
+écriée Eugénie.&mdash;Ma bonne amie, lui ai-je répondu, je
+vais m'engager sans retour et bien précipitamment avec
+un homme que je connais très-peu; ce serait une grande
+folie, si vous n'étiez garants du noble caractère de cet
+homme-là. Maintenant je ne songe pas à m'en dédire,
+car il sait et vous savez tous que je l'aime; mais, malgré
+cela, et même à cause de cela, je voudrais le connaître
+mieux et pouvoir me tenir en garde contre les défauts
+grands ou petits qu'il peut avoir. Vous m'avez dit,
+dans un temps où aucun de nous ne songeait qu'il pouvait
+devenir mon mari, qu'il avait beaucoup de singularités,
+maintenant il m'intéresse extrêmement de savoir
+quelles sont ces singularités, afin de n'en pas blesser
+quelqu'une involontairement et d'éviter tout ce qui peut
+les éveiller. Je n'en ai encore aperçu que l'ombre, et je
+me demande souvent s'il est possible qu'un homme soit
+aussi parfait que Jacques me semble l'être. Je veux me
+défendre de l'aveuglement et de l'enthousiasme; je vous
+en prie, mes amis, parlez-moi, éclairez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est embarrassant en diable, a répondu M. Borel,
+et je ne sais que vous dire. Vous êtes si franche et
+si bonne enfant, Mademoiselle, que, si vous étiez ma
+propre soeur, je ne pourrais pas avoir plus d'estime et
+d'amitié pour vous que je n'en ai. D'un autre côté,
+Jacques est mon plus ancien, mon meilleur ami: il m'a
+porté sur ses épaules en Russie pendant plus de trois
+lieues. Oui, Mademoiselle, le petit Jacques a porté le
+gros animal que voilà, qui sans lui serait crevé de froid
+à côté de son cheval; et il a manqué de mourir lui-même
+par suite de ce léger fardeau. Je vous ai raconté cela, peut-être;
+je pourrais vous raconter tant d'autres choses! des
+dettes payées, des duels accommodés, des coups parés
+tant à la bataille qu'au cabaret, des services à n'en pas
+finir; et moi, qu'est-ce que j'ai fait pour lui? rien du
+tout. Ai-je le droit à présent de parler de lui comme je
+le ferais d'un autre?&mdash;À tout autre qu'à moi, non certainement,
+ai-je répondu; mais à moi, je crois que vous
+le devez.&mdash;Je ne sais pas! je ne sais pas! Je vous aime
+bien, ma chère mademoiselle Fernande; mais, voyez-vous,
+j'aime Jacques encore plus que vous,&mdash;Je le crois
+bien, mais ce n'est pas dans mon intérêt seulement, mais
+dans celui de Jacques, que je vous interroge.&mdash;Fernande
+a raison, a dit Eugénie; il faut qu'elle connaisse son mari
+pour lui épargner de petits chagrins, et peut-être de
+grandes contrariétés. Elle dit qu'elle aime Jacques, et
+que ce ne seront pas de petites raisons qui pourront la
+dégoûter de lui: il faut croire ce que dit Fernande; elle
+ne ment pas: moi, je tiens sa parole pour sacrée. Comme,
+d'un autre côté, je sais qu'il est impossible de trouver un
+reproche un peu grave a faire à Jacques, je ne vois pas
+le moindre inconvénient à lui dire tout ce que tu sais.
+Pour moi, j'ai souvent entendu raconter les originalités
+de Jacques; mais je déclare que je n'en ai vu aucune,
+et que, depuis trois mois qu'il demeure chez nous, je n'ai
+jamais eu sujet de m'étonner de rien, si ce n'est de sa
+douceur, de son égalité de caractère et du calme de son
+esprit.&mdash;Voilà que tu fais ce que je ne voudrais pas
+faire, interrompit son mari; tu parles contre la vérité.
+Il est vrai que tu mens sans le savoir. Toutes les femmes
+voient Jacques avec prévention, jusqu'à la mienne, qui
+certainement est une femme sensée.&mdash;Eh bien! moi, je
+veux l'être encore plus, ai-je dit; je veux le voir tel qu'il
+est. Parlez, mon cher colonel; Jacques est-il d'un caractère
+fantasque? a-t-il des caprices, des emportements?&mdash;Des
+emportements? non; ou, s'il en a, je ne les ai
+jamais aperçus: il est doux comme un agneau.&mdash;Mais
+des caprices?&mdash;Je vous répondrai à une condition:
+c'est que vous me permettrez de raconter à Jacques notre
+conversation mot pour mot, et dès ce soir.» Cette demande
+m'a un peu embarrassée. «Comment! me suis-je
+dit, Jacques saura que je l'ai soupçonné de n'être pas
+toujours dans son bon sens? que j'ai demandé à ses amis
+les petits secrets de son caractère, au lieu de l'interroger
+franchement et de m'en rapporter à lui?&mdash;Vous ne vous
+en souciez pas, a dit le colonel: eh bien! laissons là ce
+sujet; dispensez-moi de vous répondre: je vous promets
+sur l'honneur de ne pas dire à Jacques que vous m'avez
+interrogé.&mdash;-J'ai peut-être eu tort de le faire, ai-je répondu;
+mais, puisque je l'ai fait, j'en veux subir toutes
+les conséquences; il me paraîtrait plus déloyal de m'en
+cacher que de persister. Parlez donc, j'accepte les conditions.»
+Il s'est enfin décidé, et il m'a parlé de Jacques
+à peu près dans ces termes:</p>
+
+<p>«Je ne sais pas comment Jacques est avec les femmes;
+ainsi je ne vois pas trop à quoi vous servira ce que je
+vais vous dire. Toutes les femmes que j'ai vues raffolent
+de lui, et je ne sache pas qu'aucune de celles qui l'ont
+aimé ait eu un seul reproche à lui faire. Mais moi, qui
+l'aime de tout mon coeur, je lui en veux souvent; pourquoi?
+je n'en sais trop rien. Je le trouve sec, fier, méfiant;
+je suis en colère de ce qu'il sait si bien se faire
+aimer en de certains moments. Il y en a d'autres où il
+semble qu'il ne vous connaît plus. «Mais qu'as-tu donc,
+Jacques?&mdash;Rien.&mdash;Souffres-tu?&mdash;Non.&mdash;As-tu quelque
+chose qui te contrarie?&mdash;Bah!&mdash;Mais enfin tu n'es
+pas dans ton humeur ordinaire?&mdash;Si fait.&mdash;Tu veux
+que je te laisse tranquille?&mdash;Oui.&mdash;A la bonne heure.»
+Cela n'est rien, nous avons tous de mauvais moments;
+mais quand nous sommes sûrs d'un ami, nous lui demandons
+tous les services dont nous avons besoin. Il n'y
+a pas de danger que Jacques en demande jamais un seul,
+fût-ce un verre d'eau <i>in articulo mortis</i>, et cela non
+pas tant peut être par orgueil que par méfiance. Il ne dit
+jamais la raison de son silence, mais on s'en aperçoit
+tout de suite à la manière dont il vous conseille en pareille
+occasion. «Ne faites pas cela, dit-il, mettez l'amitié
+à l'épreuve le moins que vous pourrez.» Vous m'avouerez
+que pour un homme dont l'amitié est capable de
+tous les sacrifices, il y a une espèce de folie superbe à
+nier l'amitié des autres. C'est injuste, et cet orgueil-là m'a
+souvent mis en colère contre lui. Cette singularité en entraîne
+d'autres. Quand il a rendu un service, il ne peut
+pas souffrir qu'on l'en remercie, et il est capable de fuir
+et d'éviter longtemps, de quitter même tout à fait celui
+qu'il a obligé; il semble qu'il prenne en aversion la figure
+des gens qui ont reçu de lui quelque chose. Il y a là-dedans
+excès de délicatesse, mais il y a quelque chose
+de plus encore: il y a la conviction cruelle que tous ceux
+à qui il fait du bien doivent devenir ses ennemis. Il a
+d'autres manies inexplicables: il n'aime pas qu'on le regarde
+en de certains moments, et l'on ne sait jamais
+pourquoi. Il ne veut pas qu'on le questionne ni qu'on le
+soigne dans ses souffrances. Ce qu'il y a de plus déplaisant,
+c'est qu'il ne peut pas souffrir qu'on parle de guerre
+et qu'on raconte les campagnes qu'on a faites; il s'en va
+quand on commence à bavarder au dessert. Il ne s'enivre
+jamais, eût-il avalé de l'eau-forte. Il ne sort jamais de
+son sang-froid; cela le met dans une sorte de désaccord
+avec nous autres, et fait qu'il a toujours été estimé plutôt
+qu'aimé au régiment. Sans les services qu'il a rendus
+d'une manière toujours magnifique, on l'aurait détesté
+comme un mauvais camarade; car les militaires n'aiment
+pas ceux qui se taisent à table et qui ont l'air d'en penser
+plus long qu'eux.</p>
+
+<p>&mdash;D'après cela, dis-je à M. Borel, je crois voir qu'il a
+le fond du coeur chagrin et l'esprit mélancolique.&mdash;Le
+fond du coeur de Jacques n'est pas facile à voir, reprit-il,
+mais son caractère n'est pas plus mélancolique qu'un
+autre. Il a, comme nous tous, ses bons et ses mauvais
+jours; il s'égaie volontiers, mais il ne s'abandonne jamais.
+Il a une petite joie tranquille qui fait mourir de
+rire quand on a encore un demi-sens pour aimer la
+gaieté douce; mais quand on casse les pots, Jacques
+n'en est plus; il disparaît comme la fumée des pipes et
+s'éclipse tout doucement, sans qu'on sache s'il est sorti
+par la porte ou par la fenêtre.&mdash;Cela ne me semble pas
+un grand défaut, repris-je.&mdash;Ni à moi non plus, dit Eugénie.&mdash;Ni
+à moi non plus maintenant, dit Borel; je
+me suis rangé, et le tapage ne me paraît plus nécessaire.
+Mais j'ai été un grand mauvais sujet autrefois, et j'avoue
+que dans ce temps-là je faisais un crime à Jacques de
+l'être moins que moi. Il y en avait parmi nous qui ne lui
+pardonnaient pas de conserver toujours sa raison, et qui
+disaient qu'il faut se méfier de l'homme à qui le vin ne
+desserre jamais les dents. Voilà le reproche le plus grave
+qu'on ait eu à lui faire; c'est à vous de juger si vous devez
+le corriger de cela.&mdash;-Non pas! répondis-je en riant.
+Est-ce là tout?&mdash;Tout, ma parole d'honneur! A présent
+que je vois avec quelle philosophie vous prenez ces choses-là,
+je suis enchanté de vous les avoir dites; car je
+parie que vous vous imaginiez des choses bien plus terribles.&mdash;Je
+ne sais pas, répondis-je en riant, s'il est un
+plus terrible défaut que celui de boire avec prudence et
+modération. Eugénie est bien heureuse de n'avoir pas
+cela à vous reprocher.&mdash;Vous êtes une méchante, dit-il
+en me piquant la main avec ses grosses moustaches. A
+présent vous ne me questionnerez plus?»</p>
+
+<p>La manière dont il s'était plaint de Jacques m'avait
+paru si singulière que je ne songeai qu'à en rire avec
+eux; mais quand ils furent partis, je me mis à penser à
+certaines parties de ce discours qui ne m'avaient pas assez
+frappée d'abord, à ces paroles surtout: «Il semble qu'il
+prenne en aversion la figure des gens qui ont reçu de lui
+quelque chose.» Je ne sais pourquoi je me sentis tellement
+effrayée à cette idée que j'eus presque envie d'écrire
+à Jacques pour rompre avec lui; car enfin je suis pauvre,
+et je vais recevoir la fortune de Jacques. Il ne m'épouse
+peut-être que pour me la donner; et quand je serai son
+obligée à ce point, le plus léger tort de ma part lui semblera
+une ingratitude; il s'imaginera peut-être que je lui
+dois plus qu'une autre femme ne doit à son mari, et il
+aura peut-être raison. Pour la première fois je me sens
+alarmée sérieusement de ma position; mon orgueil souffre,
+et mon amour encore davantage.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VIII.</h3>
+
+<h3>DE SYLVIA A JACQUES.</h3>
+
+<p>Peut-être que tu te trompes, Jacques; peut-être que
+l'amour seul t'aveugle et t'entraîne, ou que la volonté de
+faire de cet amour une chose belle et grande dans ta vie
+est un rêve conçu dans le moment même où tu m'as répondu.
+Je te connais, enthousiaste! autant qu'on peut te
+connaître, car ton âme est un abîme au fond duquel tu
+n'es peut-être jamais descendu toi-même. Peut-être sous
+le masque de la force vas-tu commettre la plus insigne
+faiblesse. Je sais bien que tu t'en tireras de quelque manière
+étrangement héroïque; mais à quoi bon te faire
+souffrir? N'as-tu pas assez vécu?</p>
+
+<p>Hélas! voici que je te dis le contraire de ce que je t'ai
+dit d'abord. Je craignais que tu ne vinsses à enterrer l'éclat
+de ta vie, et maintenant il me semble que tu vas chercher
+ce qu'il y a de plus difficile et de plus douloureux,
+pour le plaisir d'exercer tes forces et de sortir vainqueur
+d'une lutte plus terrible que les autres. Je ne peux pas
+me laisser persuader que ce soit là une chose dont je
+doive me réjouir; les plus funestes pressentiments s'attachent
+à cette nouvelle phase de ta vie. Pourquoi ta
+figure pâle vient-elle s'asseoir les nuits à côté de mon
+lit et reste-t-elle immobile et silencieuse à me regarder
+jusqu'au jour? Pourquoi ton spectre erre-t-il avec moi
+dans les bois au lever de la lune? Mon âme est habituée
+à vivre seule, Dieu le veut ainsi; que vient faire la
+tienne dans ma solitude? Viens-tu m'avertir de quelque
+danger, ou m'annoncer quelque malheur plus épouvantable
+que tous ceux auxquels a suffi mon courage? L'autre
+soir, j'étais assise au pied de la montagne; le ciel
+était voilé, et le vent gémissait dans les arbres; j'ai entendu
+distinctement, au milieu de ces sons d'une triste
+harmonie, le son de ta voix. Elle a jeté trois ou quatre
+notes dans l'espace, faibles, mais si pures et si saisissables
+que j'ai été voir les buissons d'où elle était partie
+pour m'assurer que tu n'y étais pas. Ces choses-là m'ont
+rarement trompée; Jacques, il faut qu'il y ait un orage
+sur nos têtes.</p>
+
+<p>Je vois bien que l'amour te précipite dans un piège
+nouveau; la seule parole vraie de ta lettre est celle-ci:
+«J'épouse cette jeune fille parce qu'il n'y a pas d'autre
+moyen de la posséder.» Et quand tu ne l'aimeras plus,
+Jacques, qu'en feras-tu?</p>
+
+<p>Car il viendra un jour où tu seras aussi fatigué de
+l'avoir aimée que tu es avide maintenant de t'abandonner
+à ta passion. Pourquoi cet amour-là différerait-il des autres?
+As-tu tellement changé depuis un an que tu sois
+devenu capable de ce qu'il y a de plus antipathique à
+ton âme, l'obstination? Car de quel autre nom peut-on
+appeler l'amour qui résiste à l'intimité? Tu es capable de
+comprendre, d'éprouver et d'exécuter, en beaucoup de
+choses, ce que les hommes regardent comme impossible;
+mais, en revanche, ce qui est facile à plusieurs, et possible
+à beaucoup d'entre eux, Dieu, pour compenser sa
+magnificence envers toi par quelque grave infirmité,
+t'en a rendu absolument incapable. Ne pouvoir tolérer
+les faiblesses d'autrui, voilà ta faiblesse, voilà le côté
+misérable el sacrifié de ton grand caractère; voilà en
+quoi Dieu te châtie de n'être pas soumis aux misères
+communes.</p>
+
+<p>Et tu as raison, Jacques; je te l'ai toujours dit, tu as
+bien raison de ne rien pardonner à cette boue humaine;
+tu as raison de retirer tout ton coeur aussitôt que tu vois
+une tache sur l'objet de ton amour! L'être qui pardonne
+s'avilit! Je sais bien, moi pauvre femme, combien l'âme
+perd de sa grandeur et de sa sainteté quand elle accepte
+une idole souillée. Il faut toujours qu'elle en vienne plus
+tard à briser l'autel où elle s'est prosternée devant un
+faux dieu; au lieu de la résignation froide qui devrait
+accompagner cet acte de justice, la haine et le désespoir
+font trembler la main qui tient la balance. La vengeance
+se mêle de juger... Oh! alors il vaudrait mieux être né
+sans coeur que d'avoir aimé.</p>
+
+<p>Toi, homme fort, tu couvres mystérieusement les fautes
+d'autrui du manteau de ton silence; ta main généreuse
+relève celui qui est tombé, essuie la fange de son vêtement,
+et efface la trace que sa chute a laissée sur ton
+chemin; mais tu n'aimes plus alors' Le jour où tu
+commences à pardonner, tu cesses d'aimer! Et je t'ai
+vu dans ces jours-là, oh! combien tu soufres! Vas-tu
+t'exposer encore à ce que tu appelais <i>le mal de la miséricorde</i>?</p>
+
+<p>Elle a beau être aimable, elle aura beau être sincère
+et bonne; elle est femme, elle a été élevée par une
+femme, elle sera lâche et menteuse, un peu seulement
+peut-être; cela suffira pour te dégoûter. Tu auras besoin
+de la fuir alors, et elle t'aimera encore; car elle ne comprendra
+pas qu'elle est indigne de toi et qu'elle n'a dû ton
+amour qu'au besoin d'aimer qui dévore ton âme, et au
+voile que ce besoin aura étendu sur tes yeux jusqu'au
+jour de sa première faute. Infortunée! je la plains et je
+l'envie. Elle aura de beaux moments; elle en aura un
+terrible! Tu as prévu cela, je le vois bien; tu as pensé
+au temps où, lui retirant ton affection, tu lui laisserais
+l'indépendance; qu'en fera-t-elle si elle t'aime? Oh! Jacques,
+j'ai toujours frémi quand je t'ai vu devenir amoureux;
+j'ai toujours prévu ce qui est arrivé depuis; j'ai
+toujours su d'avance que tu romprais brusquement ton
+lien, et que l'objet de ton amour t'accuserait de froideur
+et d'inconstance le jour où l'ardeur et la force de cet
+amour te feraient le plus souffrir. Mais à présent, quel
+effroi ne dois-je pas avoir quand le mariage va sceller ce
+lien à ta conscience et à celle d'une femme; quand les
+lois, la croyance et l'usage vous défendront à tous les
+deux de vous consoler par un autre amour! les lois, la
+croyance et l'usage sont des mots pour toi; ce seront des
+chaînes de fer pour cette femme, quel que soit son caractère;
+pour les secouer, il faudra qu'elle subisse tout
+ce que la société peut faire de mal à un de ses enfants
+rebelles. Comment sortira-t-elle de cette lutte? Désolée
+comme moi, robuste comme toi, ou écrasée comme un
+roseau! Pauvre femme! elle t'aime sans doute avec confiance,
+avec espoir; elle ne sait pas où elle va, l'aveugle
+enfant! elle ne sait pas quel rocher elle veut porter sur
+sa faible tête, et à quel colosse de vertu farouche s'attaque
+sa tranquille et fragile innocence. Oh! quel serment
+étrange est celui que vous allez prononcer! Dieu
+n'écoutera ni l'un ni l'autre, il n'enregistrera pas cette
+monstruosité sur le livre du destin! À quoi me sert de
+t'avertir? J'empoisonne ta joie, et je ne déracine pas ce
+terrible espoir de bonheur qui te dévore. Je sais ce que
+c'est, et je ne m'offense pas de ta résistance: j'ai aimé,
+j'ai désiré, j'ai espéré comme toi, et j'ai été désabusée
+comme tu l'as été tant de fois, comme tu le seras encore!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IX.</h3>
+
+<h3>DE CLÉMENCE A FERNANDE.</h3>
+
+<p>Une autre que moi perdrait son temps et sa peine à te
+dire que tu vis dans un monde où l'on a singulièrement
+mauvais ton, et où tout se passe de la façon la plus inconvenante.
+Je ne puis que te plaindre, car je suis sûre
+que la bonne compagnie est la classe la plus raisonnable
+et la plus éclairée de toutes, et que ses usages et ses délicatesses
+sont les meilleurs guides possibles vers le bon
+et l'utile. Ta mère le sait de reste, et, parmi tous ses défauts,
+je lui reconnais au moins un extrême bon sens et
+une excellente manière d'être; cela n'empêche pas que,
+sacrifiant tout au désir de te voir épouser un homme
+riche, elle ne t'ait jetée dans la mauvaise compagnie.
+Eugénie a toujours été une espèce de bourgeoise très-commune,
+et le couvent, où l'on prend en général une
+meilleure tenue, ne l'a corrigée de rien. Qu'elle aime à
+la folie les lazzi soldatesques des amis de son mari, que
+son château soit devenu une tabagie, cela ne me surprend
+nullement; mais que ta mère t'ait abandonnée à
+ces amitiés-là, cela me révolte un peu.</p>
+
+<p>N'importe! il faut bien que je m'y fasse, car M. Jacques
+est en plein dans la société dite <i>du Champ d'Asile</i>, du
+moins je le présume. Je n'ai pas de préjugés; je vois
+toutes sortes de gens, je me pique d'être impartiale en
+politique, et je m'accoutume à supporter les différences
+dont la société abonde, sans m'étonner de rien; je te
+parlerai donc comme je dois parler à une personne qui
+est dans ta position; et je m'écarterai de tout système et
+de toute habitude pour me mettre au même point de vue
+que toi.</p>
+
+<p>Ainsi, je te dirai que, dans son bon sens grossier,
+M. Borel n'a peut-être pas tort, et qu'il faut beaucoup
+réfléchir à cette parole: «Il ne s'abandonne jamais, et le
+vin ne lui desserre jamais les dents.» Si l'on me disait
+cela de M. de Vence ou du marquis de Noisy, je rirais
+comme tu as fait à propos de M. Jacques; mais moi, à
+propos de M. Jacques, je n'en rirais pas. M. Jacques a
+vécu parmi les gens qui boivent, qui s'enivrent et qui
+bavardent; quelle qu'ait été sa première éducation, dès
+l'âge de seize ans il a été soldat de Bonaparte; cela l'oblige
+à être un homme comme M. Borel ou à lui être infiniment
+supérieur; prends garde à cela, Fernande. Je suis
+très-portée à le croire tel, d'après tout ce que tu m'en
+dis; mais si nous nous trompions l'une et l'autre? s'il
+était inférieur à tous ces braves butors que tu aimes
+tant, et qui ont du moins pour eux la franchise et la
+loyauté? si toute cette réserve, que tu prends peut-être
+pour de la noblesse dans les manières, était seulement
+la prudence d'un homme qui cache quelque vice? Je te
+dirai naturellement ce que je crains; je m'imagine que
+M. Jacques est un de ces hommes d'un certain âge qui
+ont beaucoup de dépravation et beaucoup d'orgueil. Ces
+gens-là sont tout mystère; mais on fait bien de ne pas
+chercher à lever le voile dont ils se couvrent. Je ne puis
+me résoudre à t'en dire davantage, d'autant plus qui je
+me trompe peut-être absolument.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>X.</h3>
+
+<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3>
+
+<p>Eh bien! oui, c'est de l'amour, c'est de la folie, c'est
+ce que tu voudras, un crime peut-être! Peut-être que je
+m'en repentirai et qu'il sera trop tard; peut-être aurai-je
+fait deux malheureux au lieu d'un; mais il n'est déjà
+plus temps: le pente m'entraîne et me précipite; j'aime,
+je suis aimé. Je suis incapable de penser et de sentir
+autre chose.</p>
+
+<p>Tu ne sais pas ce que c'est qu'aimer pour moi! Non,
+je ne te l'ai jamais dit, parce que dans ces moments-là
+j'éprouve un besoin égoïste de me replier sur moi-même
+et de cacher mon bonheur comme un secret. Tu es le
+seul être au monde avec lequel il m'ait été possible de
+m'épancher, et encore cela ne m'a été possible qu'en de
+rares instants. Il en est d'autres où Dieu seul a pu être
+le confident de ma douleur ou de ma joie. Aujourd'hui
+j'essaierai de te montrer mon âme tout entière et de te
+faire descendre au fond de cet abîme que tu dis inconnu
+à moi-même. Peut-être verras-tu que je ne suis pas ce
+lutteur terrible que tu crois; peut-être m'aimeras-tu
+moins, fière Sylvia, en voyant que je suis plus homme
+que tu ne penses.</p>
+
+<p>Mais pourquoi serait-ce une faiblesse que de s'abandonner
+à son propre coeur? Oh! la faiblesse, c'est l'épuisement!
+C'est quand on ne peut plus aimer qu'on doit
+pleurer sur moi-même et rougir d'avoir laissé éteindre le
+feu sacré; moi, je le sens avec orgueil qui se ravive de
+jour en jour. Ce matin je respirais avec volupté les premières
+brises du printemps, je voyais s'entr'ouvrir les
+premières fleurs. Le soleil de midi était déjà chaud, il y
+avait de vagues parfums de violettes et de mousses fraîches
+répandus dans les allées du parc de Cerisy. Les mésanges
+gazouillaient autour des premiers bourgeons et
+semblaient les inviter à s'entr'ouvrir. Tout me parlait
+d'amour et d'espérance; j'eus un si vif sentiment de ces
+bienfaits du ciel, que j'avais envie de me prosterner sur
+les herbes naissantes et de remercier Dieu dans l'effusion
+de mon coeur. Je te jure que mon premier amour n'a pas
+connu ces joies pures et ces divins ravissements; c'était
+un désir plus âpre que la fièvre. Aujourd'hui il me semble
+être jeune et ressentir l'amour dans une âme vierge de
+passions. Et pendant ce temps tu vois mon spectre épouvanté
+errer autour de toi, rêveuse! Oh! jamais je n'ai
+été si heureux! jamais je n'ai tant aimé! Ne me rappelle
+pas que j'en ai dit autant chaque fois que je me
+suis senti amoureux. Qu'importe? on sent réellement ce
+qu'on s'imagine sentir. Et d'ailleurs je croirais assez à
+une gradation de force dans les affections successives
+d'une âme qui se livre ingénument comme la mienne,
+je n'ai jamais travaillé mon imagination pour allumer ou
+ranimer en moi le sentiment qui n'y était pas encore ou
+celui qui n'y était plus; je ne me suis jamais imposé
+l'amour comme un devoir, la constance comme un rôle.
+Quand j'ai senti l'amour s'éteindre, je l'ai dit sans honte
+et sans remords, et j'ai obéi à te Providence qui m'attirait
+ailleurs. L'expérience m'a bien vieilli; j'ai vécu deux
+ou trois siècles, mais du moins elle m'a mûri sans me
+dessécher. Je sais l'avenir, mais pour rien au monde je
+n'aurais la froide lâcheté de lui sacrifier le présent. Qui,
+moi! moi qui suis si bien habitué à la souffrance, je reculerais
+devant elle, je ne disputerais pas à cette avare
+destinée les biens que je peux lui arracher encore! Ai-je
+donc été si heureux? n'ai-je plus rien à connaître, rien
+à posséder de nouveau sous le soleil de ce monde-ci? Je
+sens bien que je n'ai pas fini, que je ne suis pas rassasié;
+je sens qu'il y a encore des joies pour mon coeur,
+puisque mon coeur a encore des désirs et des besoins. Je
+veux conquérir ces joies et les savourer, dussé-je les
+payer plus chèrement que toutes celles que Dieu m'a fait
+expier déjà. Si la destinée de l'homme, ou si la mienne
+du moins, est d'être heureux pour souffrir ensuite, et de
+tout posséder pour tout perdre, soit! Si ma vie est un
+combat, une révolte continuelle de l'espérance contre
+l'impossible, j'accepte! Je me sens encore la force de
+combattre et d'être heureux un jour au prix de tout le
+reste de mes jours futurs. Je défie le sort de m'épouvanter
+avant le combat; qu'il me brise s'il est le plus
+fort.</p>
+
+<p>Ne me dis pas que j'expose le bonheur d'un autre avec
+le mien. D'abord cet être, là où je le prends, ne serait
+qu'infortuné en d'autres mains que les miennes; et puis
+ce qu'il est destiné à souffrir avec moi est peu de chose
+au prix de ce que je suis résigné à souffrir avec lui. Les
+tourments qui m'attendent, je les connais, et je sais ce que
+sont les douleurs des autres au prix des miennes. Comment
+veux-tu que j'aie de la compassion pour quelqu'un?
+Songerais-tu à établir une comparaison entre moi et le reste
+des hommes? En fait de souffrance, ne suis-je pas une
+exception? Tout autre que toi rirait de cette prétention
+et la prendrait pour un imbécile orgueil; mais tu sais
+bien que je ne m'en vante pas, et que je m'en plains
+dans l'amertume de mon coeur. Tu sais que j'ai souvent
+maudit le ciel pour m'avoir refusé la faculté qu'il accorde
+si généreusement à tous les hommes, l'oubli! De quoi
+ne se consolent-ils pas et de quoi me suis-je jamais consolé?
+La douleur les effleure; je ne sais quel vent souffle
+sur leurs plaies et les sèche aussitôt. Pourquoi les
+miennes saignent-elles éternellement? Pourquoi la première
+douleur de ma vie, au lieu de s'en aller dans la
+nuit de l'oubli, est-elle toujours devant mes yeux, terrible
+et vivante comme le sang prolifique de l'hydre? Pour
+tous les humains, le malheur est une hymne funèbre qui
+passe, et dont les notes se perdent peu à peu dans l'éloignement;
+quand la dernière s'envole, l'oreille n'en conserve
+pas le son. Pourquoi mugissent-elles toutes autour
+de moi? Pourquoi cet éternel chant de mort qui s'élève
+à toute heure dans mon âme et qui me force à pleurer
+continuellement mes pertes? Pourquoi mon front est-il
+ceint d'épines qui le déchirent à chaque souffle du vent
+dans les fleurs dont les autres se couronnent?</p>
+
+<p>Oh! je vois bien que les autres ne souffrent pas la centième
+partie de mon mal. Ils se désolent cent fois plus
+haut, parce qu'ils ne savent vraiment pas ce que c'est
+que la douleur. Insolents sybarites, ils se plaignent du
+pli d'une rose; je vois comme ils se guérissent, comme
+ils se consolent, comme ils sont aveuglément dupes d'une
+illusion nouvelle. Race stupide et lâche! ils n'affronteraient
+pas ces illusions s'ils savaient comme moi ce
+qu'elles valent! quand ils sont terrassés par le destin,
+ils avouent qu'ils se sont trompés. «Ah! si j'avais su,
+disent-ils, que cela devait finir ainsi!» Et moi je sais
+comment tout finit, et je commence un amour nouveau!
+Tu vois bien que je suis cent fois plus courageux, cent
+fois plus infortuné que les autres.</p>
+
+<p>Fernande souffrira donc avec moi, tu veux que je
+trace d'avance l'arrêt de mort de mon bonheur. Eh bien!
+sois satisfaite, âme stoïque, vigueur impitoyable! l'un
+de nous cessera d'aimer, elle ou moi, qu'importe? celui
+qui se détachera le dernier ne sera pas le plus malheureux!
+Fernande se consolera; elle est sincère et bonne;
+mais elle est faible, la pauvre enfant; faible sera sa douleur.</p>
+
+<p>Au milieu de mon amour et de ma joie, il y a une
+chose qui me déchire et qui m'indigne contre moi, et
+contre toi aussi, Sylvia: contre moi, parce que je n'ai
+pas songé dans ma dernière lettre à te questionner;
+contre toi, parce que tu gardes un dédaigneux silence,
+comme si tu me croyais devenu indifférent à ton sort. Si
+tu avais cette idée-là, Sylvia, je serais capable de partir
+à l'heure même et d'aller te redemander à genoux ta
+confiance et ton estime. Oh! dis-moi comment va ton
+coeur, infortunée! parle-moi de toi! Comment! depuis
+trois semaines il n'est question que de moi, et nous
+n'avons pas dit un mot de ta nouvelle situation! La dernière
+fois que tu m'en as parlé, tu semblais assez satisfaite;
+mais je ne puis me tranquilliser absolument sur
+la solitude où je t'ai laissée. Cela est bien rude à ton âge,
+Sylvia, et avec ta force! plus on a d'énergie pour résister
+à la douleur, plus on en a pour la ressentir. Dis-moi,
+dis-moi si tu as pris le dessus. Il ne me semble pas, à
+la manière dont tu envisages ma position, que tu aies
+trouvé le repos de l'esprit. Parle-moi de ce coeur qui me
+juge et me dissèque si sévèrement, et qui a toutes mes
+folies, toute mon audace. N'oublie pas du moins, Sylvia,
+qu'il y a entre nous un sentiment plus fort que l'amour,
+et que tu n'as qu'un mot à dire pour m'envoyer d'un
+bout du monde à l'autre.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XI.</h3>
+
+<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE.</h3>
+
+<p>Ma chère, ta lettre me fait horriblement mal. D'abord
+je n'y comprends rien; qu'est-ce que tu entends par la
+dépravation? Est-ce l'inconstance, est-ce le besoin de
+changer d'amour? En ce cas, j'ai une peur affreuse.
+Voici la conversation que je viens d'avoir avec le gros
+capitaine Jean, dont je t'ai parlé; tu jugeras ce qui se
+passe en moi. Nous avons fait ce matin une promenade
+dans le bois de Tilly; nous étions cinq hommes et cinq
+femmes, tous en tilbury. Comme il fallait que dans chacune
+de ces petites voitures il se trouvât un homme avec
+une femme pour diriger le cheval; comme ma mère n'a
+pas jugé convenable que je fisse deux lieues dans le tilbury
+de Jacques en présence de huit personnes (quoiqu'elle
+me laisse tous les jours quatre ou cinq heures
+seule avec lui dans notre jardin); comme M. Jacques ne
+voulait pas, je suis bien sûre, être le cavalier de ma
+mère, et que M. Borel s'est dévoué à sa place; comme
+enfin je ne pouvais aller convenablement qu'avec un
+homme marié, et que le capitaine Jean est père de
+quatre grands enfants, on a décidé unanimement que je
+devais avoir ce joli page. Du moment que je n'étais pas
+avec Jacques, j'aimais autant celui-là qu'un autre; il me
+semblait obligeant et bon homme. Mais c'est le butor le
+plus bavard et le plus niais que je connaisse à présent,
+et il m'a mis l'esprit dans une telle perplexité que je
+suis au désespoir d'avoir fait route avec lui.</p>
+
+<p>Il est vrai que c'est bien ma faute. Quand je me suis
+trouvée tête à tête en conversation avec un homme qui
+connaît Jacques depuis vingt ans et qui ne demandait
+pas mieux que de causer, je n'ai pu y tenir, et je l'ai
+mis sur la voie. D'abord d'un ton moitié amical, moitié
+goguenard, il s'est hasardé à me parler de son caractère,
+et peu à peu, pressé par mes questions et encouragé par
+l'air de plaisanterie que j'affectais, il m'a raconté des
+aventures de sa vie. Je ne sais quelle impression cela
+m'a faite dans le moment; à présent je suis en proie à
+une agitation affreuse; il me semble que je dois conclure
+de cette conversation que Jacques est un enthousiaste
+et un inconstant, du moins le capitaine me l'a dit
+plus de vingt fois. «Vous devez être fière, me disait-il,
+d'avoir enchaîné le faucon; il a joliment chassé de petites
+perdrix comme vous! mais le voilà dompté et chaperonné
+sur le poing de sa châtelaine; coupez-lui les ailes,
+si vous voulez qu'il y reste.&mdash;Qu'est-ce que cela veut
+dire? lui ai-je demandé. Est-ce donc si difficile de garder
+le coeur de M. Jacques?&mdash;Ah! il y en a plus d'une
+qui s'est vantée d'en venir à bout, a-t-il repris. Mais elle
+comptait sans son hôte, la pauvrette! Brrr...t! quand on
+croyait avoir bien fermé la cage, l'oiseau était parti à
+travers les barreaux. Mais je vois que cela ne vous inquiète
+pas, et que vous faites votre affaire de le guérir de
+cette envie de changer.&mdash;Certainement, répondis-je en
+tâchant de cacher mon effroi sous un rire forcé. Mais
+vous, capitaine, qui êtes un modèle de fidélité, à ce que
+dit M. Borel, comment n'avez-vous pas morigéné un peu
+M. Jacques?&mdash;Ah! que diable voulez-vous! répondit-il
+en prenant un air capable, un enthousiaste, un fou!
+L'engouement pour les jupons est une vraie maladie chez
+lui. Autant il est froid et réservé avec les hommes, autant
+il est tendre et empressé auprès des belles; et à qui
+est-ce que je le dis? Vous le savez mieux que moi, mademoiselle
+Fernande!» Et il se mit à rire d'un gros rire
+insupportable. «Il a donc fait bien des folies dans sa vie?
+demandai-je. Des folies, répondit-il, des folies dignes
+des Petites-Maisons; et pour quelles pécores! les plus
+altières <i>carognes</i> (je te répète son expression, parce que
+cela me parait nécessaire pour te donner une idée juste
+de la manière dont il traite les amours de Jacques), les
+plus insolentes <i>chipies</i> que j'aie jamais rencontrées; de
+ces femmes belles comme des anges et méchantes comme
+des démons, avides, ambitieuses, intrigantes, despotiques;
+de ces femmes comme il y en tant, et auxquelles
+vous ressemblez si peu, mademoiselle Fernande!&mdash;Comment
+M. Jacques a-t-il pu s'attacher à de pareilles
+femmes?&mdash;Il était leur dupe, il les prenait pour de petits
+anges, et il voulait couper la gorge à tous ceux qui
+n'étaient pas de son avis. Ah! si vous saviez ce que c'est
+que Jacques amoureux! Mais qu'est-ce que je dis? Qui
+le sait mieux que vous? Il est vrai qu'à cause de vous il
+ne rencontre de contradictions nulle part. Quand il
+annonce son mariage, tout le monde lui dit qu'il épouse
+un petit ange; et la première fois que j'en ai entendu
+parler, je me suis écrié: «Ah! parbleu! Jacques, il est
+bien temps que tu aimes une femme digne de toi!» Il
+m'a serré la main, et en même temps il m'a regardé de
+travers; car, s'il est content de vous entendre louer, il
+n'en est pas moins furieux quand on parle mal des diablesses
+qu'il a aimées. Savez-vous que j'ai failli me battre
+avec lui plus de dix fois parce que je voulais l'empêcher
+de se ruiner, de se retirer du service et de se marier avec
+la plus grande dévergondée de la terre? J'aime Jacques
+comme mon enfant; j'ai reçu de lui des services que je
+n'oublierai jamais; mais si je me suis un peu acquitté
+envers lui, c'est en l'empêchant de faire cette belle équipée.&mdash;Comment
+l'en avez-vous empêché? Contez-moi
+cela.&mdash;C'était la marquise Orseolo. Parbleu! c'est une
+histoire connue dans tout Milan! La plus belle femme de
+l'Italie, et de l'esprit comme un démon. Jacques ne se
+trompe pas, du moins sur ces choses-là, et il y a bien
+un peu de vanité dans tous ses choix. Il y en avait surtout
+dans ce temps-là. Toute l'armée d'Italie était, ma
+foi! aux pieds de madame Orseolo, qui se donnait des
+airs de patriotisme, chose bien rare parmi les Italiennes,
+et qui affichait pour les pauvres Français le plus profond
+mépris. Cela tente mon fou de Jacques, et le voilà, avec
+sa mine pâle et ses grands yeux tristes, qui se promène
+autour de la belle, et la suit comme son ombre, jusqu'à
+ce qu'il ait enfin vaincu ce fier courage et soumis cette
+farouche vertu. Tout allait bien; Jacques allait jeter le
+froc aux orties et emmener cette charmante conquête en
+France, non sans l'épouser, comme elle le désirait, et
+compléter la plus grande folie qu'il eût jamais faite, lorsque,
+par bonheur, j'acquis des preuves flagrantes de l'intimité
+un peu trop tendre qui existait entre la dame et
+son confesseur, et je me hâtai, comme vous pensez bien,
+de les fournir à Jacques, qui ne me dit pas seulement
+grand merci, mais qui du moins quitta Milan un quart
+d'heure après et disparut pendant six mois. Nous le retrouvâmes
+à Naples, aux pieds d'une chanteuse célèbre,
+qui ne le subjugua pas moins et qui le trompa de même.
+Pour celle-là, il a failli perdre la raison. Je n'en finirais
+pas si je vous racontais toutes les aventures de Jacques.
+C'est le garçon le plus romanesque, avec cette mine
+tranquille que vous lui voyez; mais si bon avec toutes
+ses extravagances, si généreux, si brave! Vous serez heureuse
+avec lui, mademoiselle Fernande. Si vous ne l'êtes
+pas, prenez-moi pour le plus méchant hâbleur de la
+terre, et venez me tirer les oreilles.»</p>
+
+<p>Tu dois voir ce que c'est que Jacques maintenant; dis-le-moi,
+ma chère Clémence; car, pour moi, je le sais
+un peu moins qu'auparavant. Mais je suis triste à mourir.
+Ce Jacques, qui dit m'aimer tant, et qui a déjà usé son
+coeur pour des êtres si méprisables; ces enthousiasmes
+aveugles auxquels il est sujet, et qui le poussent à sacrifier
+tout à l'objet de son fol amour, et à lui faire des serments
+éternels qu'il doit bientôt après rompre et détester!...
+Et s'il me traitait ainsi! si la veille de mon mariage
+il se dégoûtait de moi; le lendemain, ce serait encore
+pis!... Oh! Clémence, Clémence, dans quel abîme suis-je
+près de tomber! Dis-moi ce qu'il faut faire. Depuis
+quelques jours je vois Jacques à peine. Il est occupé de
+préparer tout pour ce mariage, et il va à Tours et à Amboise
+deux ou trois fois par semaine. D'ailleurs, l'effroi
+qu'il m'inspire commence à devenir si grand que je crains
+d'avoir une explication avec lui et de me laisser rassurer.
+Cela lui est si facile, et j'ai tant besoin de croire en lui!
+Je me sens si malheureuse quand je doute!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XII.</h3>
+
+<h3>De SYLVIA A JACQUES.</h3>
+
+<p>Va donc où t'emporte ta destinée! J'aime mieux cette
+lettre-ci que l'autre: elle est franche, du moins. Ce que
+je crains le plus, c'est de te voir retomber dans les illusions
+de ta jeunesse. Mais si tu abordes hardiment le péril,
+si tu vois clair à les pieds, tu franchiras peut-être
+l'abîme. Qui sait ce qui peut vaincre le courage d'un
+homme? Tu es las de disputer lentement la partie, et tu
+joues tout ton avenir sur un dernier coup de dés. Si tu
+perds, souviens-toi qu'il te reste un coeur ami pour t'aider
+à supporter le reste de ta vie, ou pour te tenir compagnie,
+si tu veux t'en débarrasser.</p>
+
+<p>Tu me dis de te parler de moi, et tu me reproches de
+garder un dédaigneux silence. Sais-tu pourquoi, Jacques,
+j'envisage si sévèrement la nouvelle phase d'amour où
+entre ta destinée? Sais-tu pourquoi j'ai peur, pourquoi
+je t'ai averti du danger, pourquoi je te vois d'un oeil
+sombre marcher à sa rencontre? Tu ne l'as pas deviné?
+C'est que moi aussi je suis perdue sur cette mer orageuse;
+moi aussi je m'abandonne au destin, et je place tout ce
+qui me reste de force et d'espoir sur le hasard d'un chiffre.
+Octave est ici; je l'ai vu, je lui ai pardonné.</p>
+
+<p>J'ai fait une grande faute en ne prévoyant pas qu'il
+viendrait. J'ai arrangé toute ma situation pour oublier
+son absence, et non pour combattre son retour. Il est
+venu, j'ai été surprise; la joie a été plus forte que la
+raison.</p>
+
+<p>Je parle de joie! et toi aussi tu en parles. Quelle joie
+que la nôtre! Sombre comme la flamme de l'incendie,
+sinistre comme les derniers rayons du soleil qui perce
+les nues avant la tempête! Nous joyeux! quelle dérision!
+Oh! quels êtres sommes-nous, et pourquoi voulons-nous
+toujours vivre la même vie que les autres?</p>
+
+<p>Je sais que l'amour seul est quelque chose, je sais
+qu'il n'y a rien outre sur la terre. Je sais que ce serait
+une lâcheté que de le fuir par crainte des douleurs
+qui l'expient; mais vraiment, quand on voit si bien sa
+marche et ses résultats, peut-on goûter des joies bien
+pures? Pour moi, cela m'est impossible. Il y a des moments
+où je m'échappe des bras d'Octave avec haine et
+avec terreur, parce que je vois dans le rayonnement de
+son front l'arrêt de mon futur désespoir. Je sais que son
+caractère n'a aucun rapport avec le mien; je sais qu'il
+est trop jeune pour moi, je sais qu'il est bon sans être
+vertueux, affectueux, mais incapable de passion; je sais
+qu'il ressent l'amour assez fortement pour commettre
+toutes les fautes, mais pas assez pour faire quelque chose
+de grand. Enfin je ne l'<i>estime</i> pas, dans l'acception particulière
+que toi et moi donnons à ce mot.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/04.png"></p>
+
+<p>Quand j'ai commencé à l'aimer, j'ai chéri en lui cette
+faiblesse qui me fait souffrir maintenant. Je n'ai pas prévu
+qu'elle me révolterait bientôt. En vérité, j'ai fait ce que
+tu fais sans doute à présent. J'ai trop compté sur la générosité
+de mon amour. Je me suis imaginé que, plus il
+avait besoin d'appui et de conseil, plus il me deviendrait
+cher en recevant tout de moi; que le plus heureux, le
+plus noble amour d'une femme pour un homme devait
+ressembler à la tendresse d'une mère pour son enfant.
+Hélas! j'avais tant cherché la force, et mes tentatives
+avaient été si déplorables! En croyant m'appuyer sur des
+êtres plus grands que moi, je m'étais sentie si durement
+repoussée par un froid de glace! Je me disais: La force
+chez les hommes, c'est l'insensibilité; la grandeur; c'est
+l'orgueil; le calme, c'est l'indifférence. J'avais pris le
+stoïcisme en aversion après lui avoir voué un culte insensé.
+Je me disais que l'amour et l'énergie ne peuvent
+habiter ensemble que dans des coeurs froissés et désolés
+comme le mien, que la tendresse et la douceur étaient
+le baume dont j'avais besoin pour me guérir, et que je
+les trouverais dans l'affection de cette âme ingénue.
+Qu'importe, pensai-je, qu'il sache ou non supporter la
+douleur? Avec moi, il n'aura pas à la connaître. Je prendrai
+sur moi tout le poids de la vie. Son unique affaire
+sera de me bénir et de m'aimer.</p>
+
+<p>C'était là un rêve comme les autres; je n'ai pas tardé
+à souffrir de cette erreur, et à reconnaître que si, dans
+l'amour, un caractère devait être plus fort que l'autre,
+ce ne devait pas être celui de la femme. Il faudrait du
+moins qu'il y eût quelque compensation; ici il n'y en a
+pas. C'est moi qui suis l'homme; ce rôle me fatigue le
+coeur, au point que je deviens faible moi-même par dégoût
+de la force.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/05.png"></p>
+
+<p>Et pourtant il y a de bien belles choses dans le coeur
+de cet enfant! Quels trésors de sensibilité, quelle pureté
+de moeurs, quelle foi naïve dans le coeur d'autrui et dans
+le sien propre! Je l'aime parce que je ne connais pas
+d'homme meilleur. Celui qui est à part de tous les autres
+ne m'inspire et ne ressent pour moi que de l'amitié.&mdash;L'amitié,
+c'est une sorte d'amour aussi, immense et sublime
+en de certains moments, mais insuffisante, parce
+qu'elle ne s'occupe que des malheurs sérieux et n'agit
+que dans les grandes et rares occasions. La vie de tous
+les jours, cette chose si odieuse et si pesante dans la solitude,
+cette succession continuelle de petites douleurs
+fastidieuses que l'amour seul peut changer en plaisirs,
+l'amitié dédaigne de s'en occuper. Vous êtes capable,
+comme vous le dites fort bien, de tout quitter pour venir
+me tirer d'une situation malheureuse et de courir d'un
+bout du monde à l'autre pour me rendre un service; mais
+vous n'êtes pas capable de passer huit jours tranquilles
+avec moi, sans penser à Fernande, qui vous aime et vous
+attend. Et cela doit être ainsi, car pour moi c'est la
+même chose. Je sacrifierais tout mon amour pour vous
+sauver d'un malheur, je n'en détacherais pas une parcelle
+pour vous préserver d'une contrariété. Il semble
+donc que la vie doive être divisée en deux parts: l'intimité
+avec l'amour, le dévouement avec l'amitié. Mais
+j'ai beau faire pour me persuader que je suis contente
+de cet arrangement, j'ai beau me répéter que Dieu m'a
+servie avec prodigalité en me donnant un amant comme
+Octave et un ami comme vous; je trouve l'amour bien
+puéril et l'amitié bien austère. Je voudrais avoir pour
+Octave la vénération que j'ai pour vous, sans perdre la
+douce tendresse et la vive sollicitude que j'ai pour lui.
+Rêve insensé! Il faut accepter la vie comme Dieu l'a
+faite. C'est difficile, Jacques, bien difficile!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIII.</h3>
+
+<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE.</h3>
+
+<p>Ne m'écris pas, ne me réponds pas. Ne me parle plus
+de prudence, et ne cherche plus à me mettre en garde
+contre le danger. C'est fini; je m'y jette les yeux bandés.
+J'aime: est-ce que je suis capable de voir clair à quelque
+chose! Il en sera ce que Dieu voudra. Qu'importe,
+après tout, que je sois heureuse ou non? Suis-je donc
+un être si précieux, pour que nous nous en occupions
+tant? Et à quoi mènent toutes les prévisions? Elles
+n'empêchent pas qu'on se risque, et elles font qu'on se
+risque lâchement. Ne me décourage donc plus, ne me
+parle plus de Jacques, mais laisse-moi t'en parler toujours.</p>
+
+<p>Hier il est venu me surprendre dans le parc. J'étais
+assise sur un banc; j'avais la tête dans mes deux mains,
+et je pleurais. Il a voulu savoir la cause de mon chagrin,
+et il s'est mis en colère parce que je refusais de parler.
+Mais quelle colère! Il me prenait dans ses bras et me
+serrait avec tant de force qu'il me faisait mal, et pourtant
+je n'avais ni peur ni ressentiment de le voir me
+brutaliser ainsi. Il me secouait la main d'un air d'autorité,
+en me disant: «Parle donc, je veux que tu parles,
+réponds-moi tout de suite; qu'as-tu?» Et moi, qui déteste
+le commandement, j'ai eu du plaisir à entendre le
+sien. Le coeur m'a bondi de joie, comme lorsqu'il m'a
+tutoyée pour la première fois, en me faisant traverser
+un ruisseau et me disant: «Saute donc, peureuse!»
+Oh! bien plus cette fois! Ce que j'ai ressenti, Clémence,
+est inexplicable. Tout mon coeur a été au-devant du sien,
+comme un esclave qui se jetterait aux pieds de son
+maître, ou comme un enfant dans le sein de sa mère.
+Ces choses-là ne peuvent pas tromper; je sens que je
+l'aime, parce que je dois l'aimer, parce qu'il le mérite,
+parce que Dieu ne permettrait pas que j'éprouvasse
+cette confiance et cet entraînement pour un méchant
+homme. Pressée par ses questions, je lui ai parlé de ma
+conversation avec le capitaine Jean, et de l'effroi insurmontable
+qu'il m'avait laissé. «Ah! en effet, m'a-t-il dit,
+je voulais te parler des craintes auxquelles tu t'abandonnes
+et des questions que tu as faites à Borel et à sa
+femme. Cela m'embarrassait un peu; que puis-je te dire?
+que les reproches de Borel ne sont pas fondés, que les
+histoires du capitaine sont fausses? Il m'est impossible
+de mentir. Il est vrai que j'ai des défauts très-graves, et
+que j'ai fait beaucoup de folies. Mais qu'est-ce que cela a
+donc de commun avec toi et avec l'avenir qui nous attend?
+Je ne puis rien le jurer, sinon que je suis un honnête
+homme, et que je n'aurai jamais avec toi un mauvais
+procédé. Prends acte de ces paroles-là, s'il te faut
+des paroles pour te rassurer, et quitte-moi la première
+fois que j'y manquerai. Mais si tu as cru que tu ne souffrirais
+jamais de mon caractère et que tu n'aurais jamais
+rien à lui reprocher, tu as compté faire en ce monde le
+voyage d'Eldorado, et tu as rêvé une destinée qui n'es
+permise à personne sur la terre.» Puis il s'est tu tout à
+coup, et il est resté triste et silencieux; moi aussi. Enfin,
+il a fait un effort sur lui-même, et il m'a dit: «Vous
+voyez bien, ma pauvre enfant, que vous souffrez déjà.
+Ce n'est pas la première fois, et ce ne sera pas malheureusement
+la dernière. N'avez-vous donc jamais entendu
+dire que la vie est un tissu de douleurs, une vallée de
+larmes?» Le ton triste et amer dont il a dit ces paroles
+m'a tellement brisé le coeur, que mes pleurs ont recommencé
+à couler malgré moi. Il m'a serrée dans ses bras,
+et il s'est mis à pleurer aussi. Oui, Clémence, il a pleuré,
+cet homme ci grave et si accoutumé sans doute à voir
+couler les larmes des femmes. Les miennes l'ont gagné.
+Oh! comme son coeur est sensible et généreux! C'est en
+ce moment que je l'ai bien senti: il importe peu que
+Jacques ait trente-cinq ans. A-t-il pu être meilleur et
+plus digne d'amour à vingt-cinq?</p>
+
+<p>Quand je l'ai vu ainsi, j'ai jeté mes bras autour de son
+cou. «Ne pleure pas, Jacques, lui ai-je dit; je ne mérite
+pas ces nobles larmes. Je suis un être lâche et sans
+grandeur; je ne m'en suis pas aveuglément rapportée à
+toi, comme je devais le faire. Je t'ai soupçonné, j'ai
+voulu fouiller dans les secrets de ta vie passée! Pardonne-moi;
+ton chagrin est une punition trop sévère.&mdash;Laisse-moi
+pleurer, m'a-t-il dit, et sois bénie pour m'avoir
+donné cette heure d'attendrissement et d'effusion;
+il y a bien longtemps que cela ne m'était arrivé. Ne sens-tu
+pas, Fernande, que ce qu'il y a de plus doux au
+monde, c'est la tristesse qu'on partage, et que les larmes
+qui se mêlent à d'autres larmes sont un baume pour la
+douleur? Puissé-je pleurer souvent avec toi, et puisses-tu
+ne jamais pleurer seule!»</p>
+
+<p>Oh! c'est fini, qu'on me dise de Jacques tout ce qu'on
+voudra, je n'écoute plus que lui. Ne me blâme pas, mon
+amie, ne me fais pas souffrir inutilement. Je m'abandonne
+à mon destin; qu'il soit ce qu'il plaira à Dieu!
+pourvu que Jacques m'aime, je suis sûre de tout supporter.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIV.</h3>
+
+<h3>DE JACQUES A FERNANDE.</h3>
+
+<p>Je voulais vous dire bien des choses l'autre soir, et je
+n'ai pu parler; nos larmes se sont mêlées, nos coeurs se
+sont entendus. Cela suffit pour deux amants, mais pour
+deux époux ce n'est peut-être pas assez. Votre esprit a
+peut-être besoin d'être rassuré et convaincu. Je demande
+à votre affection une preuve de confiance bien grande,
+ô mon enfant! en vous priant d'accepter mon nom et de
+partager mon sort; et je m'étonne de l'abandon avec lequel,
+me connaissant aussi peu, vous vous en êtes jusqu'ici
+rapportée à moi. Il faut que votre âme soit bien
+noble et bien généreuse, ou que vous ayez deviné que
+vous n'aviez rien à craindre du vieux Jacques. Je crois
+à l'un et à l'autre, à votre confiance et à votre pénétration.
+Mais je sens bien que jusqu'ici votre coeur a fait
+tous les frais de cette sécurité, et que j'ai été muet et
+nonchalant; enfin qu'il est temps que je vous aide à m'estimer
+un peu.</p>
+
+<p>Je ne vous parlerai pas d'amour. Il me serait impossible
+de vous prouver que le mien doit vous rendre éternellement
+heureuse; je n'en sais rien, et je puis dire
+seulement qu'il est sincère et profond. C'est du mariage
+que je veux vous parler dans cette lettre, et l'amour est
+une chose à part, un sentiment qui entre nous sera tout
+à fait indépendant de la loi du serment. Ce que je vous
+ai demandé, ce que vous m'avez promis, c'est de vivre
+avec moi, c'est de me prendre pour votre appui, pour
+votre défenseur, pour votre meilleur ami. L'amitié seule
+est nécessaire à ceux qui associent leur destinée par une
+promesse mutuelle. Quand cette promesse est un serment
+dont l'un peut abuser pour faire souffrir l'autre, il
+faut que l'estime soit bien grande des deux côtés, et surtout
+du côté de celui que les lois humaines et les croyances
+sociales placent dans la dépendance de l'autre. C'est
+de cela, Fernande, que je veux m'expliquer formellement
+avec vous, afin que si vous livrez aveuglément votre
+coeur à l'amour, vous sachiez du moins à qui vous confiez
+le soin de votre indépendance et de votre dignité.</p>
+
+<p>Vous devez avoir pour moi cette estime et cette amitié,
+Fernande; je les mérite, je le dis sans orgueil et
+sans forfanterie; je suis assez vieux pour me connaître,
+et pour savoir de quoi je suis capable. Il est impossible
+que j'aie jamais envers vous un tort assez grave pour les
+perdre, ou même pour les compromettre. Je vous parle
+ainsi parce que je vous estime et que je crois en vous.
+Je sais que vous êtes juste, que vous avez l'âme pure et
+le jugement sain. Avec cela il est également impossible
+que vous m'accusiez sans motif, ou que du moins vous
+n'acceptiez pas ma justification quand elle sera éclatante
+de vérité.</p>
+
+<p>Il faut cependant tout prévoir: l'amour peut s'éteindre,
+l'amitié peut devenir pesante et chagrine, l'intimité
+peut être le tourment de l'un de nous, peut-être de tous
+les deux. C'est dans ce cas que votre estime m'est nécessaire!
+Pour avoir le courage de m'abandonner votre
+liberté, il faut que vous sachiez que je ne m'en emparerai
+jamais. Êtes-vous bien sûre de cela? Pauvre enfant!
+vous n'y avez peut-être pas seulement songé. Eh
+bien! pour répondre aux terreurs qui pourraient naître
+en vous, pour vous aider à les chasser, j'ai à vous faire
+un serment; je vous prie de l'enregistrer, et de relire
+cette lettre toutes les fois que les propos du monde ou
+les apparences de ma conduite vous feront craindre quelque
+tyrannie de ma part. La société va vous dicter une
+formule de serment. Vous allez jurer de m'être fidèle et
+de m'être soumise, c'est-à-dire de n'aimer jamais que
+moi et de m'obéir en tout. L'un de ces serments est une
+absurdité, l'autre une bassesse. Vous ne pouvez pas répondre
+de votre coeur, même quand je serais le plus
+grand et le plus parfait des hommes; vous ne devez pas
+me promettre de m'obéir, parce que ce serait nous avilir
+l'un et l'autre. Ainsi, mon enfant, prononcez avec confiance
+les mots consacrés sans lesquels votre mère et le
+monde vous défendraient de m'appartenir; moi aussi je
+dirai les paroles que le prêtre et le magistrat me dicteront,
+puisqu'à ce prix seulement il m'est permis de vous
+consacrer ma vie. Mais à ce serment de vous protéger
+que la loi ma prescrit, et que je tiendrai religieusement,
+j'en veux joindre un autre que les hommes n'ont pas jugé
+nécessaire à la sainteté du mariage, et sans lequel tu ne
+dois pas m'accepter pour époux. Ce serment, c'est de la
+respecter, et c'est à tes pieds que je veux le faire, en
+présence de Dieu, le jour où tu m'auras accepté pour
+amant.</p>
+
+<p>Mais dès aujourd'hui je le prononce, et tu peux le regarder
+comme irrévocable. Oui, Fernande, je te respecterai
+parce que tu es faible, parce que tu es pure et
+sainte, parce que tu as droit au bonheur, ou du moins
+au repos et à la liberté. Si je ne suis pas digne de remplir
+à jamais ton âme, je suis capable au moins de n'en
+être jamais le bourreau ni le geôlier. Si je ne puis t'inspirer
+un éternel amour, je saurai t'inspirer une affection
+qui survivra dans ton coeur à tout le reste, et qui
+t'empêchera d'avoir jamais un ami plus sûr et plus précieux
+que moi. Souviens-toi, Fernande, que quand tu
+me trouveras le coeur trop vieux pour être ton amant,
+tu pourras invoquer mes cheveux blancs, et réclamer de
+moi la tendresse d'un père. Si tu crains l'autorité d'un
+vieillard, je tâcherai de me rajeunir, de me reporter
+à ton âge, pour te comprendre et pour t'inspirer la
+confiance et l'abandon que tu aurais pour un frère. Si
+je ne réussis à remplir aucun de ces rôles; si, malgré
+mes soins et mon dévouement, je te suis à charge, je m'éloignerai,
+je te laisserai maîtresse de tes actions, et tu
+n'entendras jamais une plainte sortir de ma bouche.</p>
+
+<p>Voilà ce que je puis te promettre; le reste ne dépend
+pas de moi. Adieu, mon ange, réponds-moi; ta mère te
+laisse toute la liberté possible. Mon domestique ira chercher
+ta lettre demain matin. Je serai forcé de passer la
+journée à Tours.</p>
+
+<p>Ton ami,<br>
+JACQUES.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XV.</h3>
+
+<h3>DE FERNANDE A JACQUES</h3>
+
+<p>Oui, j'ai confiance en vous, je crois à votre honneur.
+Je n'avais pas besoin de vos serments pour savoir que je
+ne serai jamais ni avilie ni opprimée par vous. Je suis une
+enfant, et l'on ne s'est guère donné la peine de former
+mon esprit; mais j'ai le coeur fier, et ma simple raison
+a suffi pour m'éclairer sur certaines choses. J'ai horreur
+de la tyrannie, et si, dès les premiers regards que j'ai
+jetés sur vous, je ne vous avais pas deviné tel que vous
+êtes, je ne vous aurais jamais estimé, jamais aimé. Ma
+mère m'a toujours dit qu'un mari était un maître, et
+que la vertu des femmes est d'obéir. Aussi j'étais bien
+résolue à ne pas me marier, à moins de rencontrer un
+prodige. Cela n'était guère probable, et il m'était beaucoup
+plus facile de croire que j'arriverais tranquillement
+à l'espèce d'indépendance assurée aux vieux jours des
+filles sans dot. Cependant je me figurais quelquefois que
+Dieu ferait un miracle en ma faveur, et qu'il m'enverrait
+un de ses anges sous les traits d'un homme, pour me
+protéger en cette vie. C'était un rêve romanesque, dont je
+ne me vantais pas à ma mère, mais que je n'avais pas la
+force de repousser. Quand j'étais assise à mon métier
+auprès de la fenêtre, et que je voyais le ciel si bleu, les
+arbres si verts, toute la nature si belle et moi si jeune!
+oh! alors, il m'était impossible de croire que j'étais destinée
+à la captivité ou à la solitude. Que voulez-vous?
+J'ai dix-sept ans; à mon âge on n'a pas toute la raison
+possible, et voilà que la Providence se met en tête de
+me traiter en enfant gâté. Vous arrivez un beau matin,
+Jacques, avant que j'aie encore souffert de l'ennui, avant
+que les larmes du découragement aient gâté ma fraîcheur
+de pensionnaire, tout au beau milieu de mes rêves et de
+mes folles espérances. Voilà que vous venez tout réaliser
+sans que j'aie eu le temps de douter et de craindre!
+Vraiment, il n'y a pas longtemps que je lisais encore
+des contes de fées; c'était toujours la même chose, mais
+c'était bien beau! C'était toujours une pauvre fille maltraitée,
+abandonnée, ou captive, qui, par les fentes de
+sa prison, ou du haut d'un des arbres du désert, voyait
+passer, comme dans un rêve, la plus beau prince du
+monde, escorté de toutes les richesses et de toutes les
+joies de la terre. Alors la fée entassait prodiges sur prodiges
+pour délivrer sa protégée; et, un beau jour, Cendrillon
+voyait l'amour et le monde à ses pieds. Il me semble
+que c'est là mon histoire. J'ai dormi dans ma cage,
+et j'ai fait des songes dorés que vous êtes venu changer
+en certitudes, si vite, que je ne sais pas encore bien si
+je dors ou si je veille.</p>
+
+<p>Aussi j'ai eu un peu peur. Le bonheur m'est venu si
+promptement et si magnifiquement, que je n'ose y croire.
+Je crois pourtant que vous m'aimez et que vous êtes le
+meilleur des hommes; je sais que votre conduite sera
+telle que vous me l'annoncez; je sais, de mon côté, que
+je n'en serai pas indigne, et ces serments que vous me
+faites de ne point m'asservir, je vous les fais aussi: je
+m'engage à ne point exercer sur vous la tyrannie des
+prières, des reproches et des convulsions, dont les femmes
+savent si bien tirer parti. Quoique je n'aie pas votre
+expérience, je crois pouvoir répondre de ma fierté.</p>
+
+<p>Ce n'est donc pas l'austérité du mariage qui m'effraie.
+Vous m'aimez et vous m'offrez tout ce que vous possédez;
+j'accepte, parce que je vous aime. Si un jour nous
+cessions de nous estimer, je ne suis pas inquiète de mon
+sort: je sais assez travailler pour gagner ma vie, et je
+ne vois en ce genre aucun malheur capable de m'épouvanter
+assez pour m'empêcher d'accepter le bonheur que
+vous m'offrez aujourd'hui; ce n'est pas la misère, ce ne
+sont pas les malheurs vulgaires de la société qui m'inquiètent,
+c'est l'amour que vous avez pour moi, c'est
+surtout celui que je ressens pour vous. Vous ne voulez
+pas m'en parler, Jacques, et c'est la seule chose qui
+m'occupe et qui m'intéresse.</p>
+
+<p>Peu t'être que j'agis contre la pudeur en vous parlant
+de cela, maintenant que vous affectez de m'entretenir de
+tout autre sentiment; mais vous m'avez habituée à vous
+dire sans détour tout ce qui me vient à l'esprit. Vous
+m'avez dit souvent qu'il n'y avait rien au monde de plus
+hypocrite et de moins pur que certaines habitudes de réserve
+que les femmes s'imposent dans leur conduite et
+dans leurs discours. Je me livre donc sans crainte et sans
+honte, avec vous, à toutes les impulsions de mon coeur.</p>
+
+<p>Si je vous épousais pour les raisons qui décident au
+mariage les trois quarts des jeunes personnes avec lesquelles
+j'ai été élevée, je me contenterais de ce que vous
+me promettez; et, pourvu que je fusse assurée d'être
+riche et indépendante, je ferais bon marché de votre
+amour et du mien. Mais il n'en est pas ainsi, Jacques.
+Comment avez-vous pu croire qua j'eusse peur d'autre
+chose que de perdre cet amour que vous avez pour moi
+maintenant? Je sais bien que vous resterez mon ami,
+mais pensez-vous que cela me suffise et me console? Ah!
+tenez, ne parlons pas de notre mariage, parlons comme
+si nous étions seulement destinés à être amants. Il y
+a quelque chose de bien plus solennel que la loi et le
+serment, comme vous dites, il y a ce qui se passe en
+moi, l'attachement que j'ai pour vous, la force que cet
+attachement prend de jour en jour, le besoin da m'isoler
+de tout le reste, de n'aimer et de ne plus voir que
+vous sur la terre. C'est là ce qui me fait frémir, car je
+sens que mon amour sera éternel, et vous, vous ne savez
+rien du vôtre. Cette incertitude est affreuse, après ce
+qui m'a été dit de votre caractère enthousiaste, et de la
+facilité avec laquelle vous savez passer d'une passion à
+une autre. Oh! Jacques, il vous en coûtait si peu de me
+dire deux mots qui m'auraient rassurée plus que toute
+votre lettre, et que j'aurais crus aveuglément: <i>Je t'aimerai
+toujours!</i> Pourquoi, au moment de les dire, vous
+arrêtez-vous comme frappé de la crainte de commettre
+un sacrilège? Vous pouvez répondre d'une éternelle amitié,
+vous pouvez promettre un dévouement sublime, un
+désintéressement héroïque, une générosité au-dessus de
+tous les préjugés, capable de tous les sacrifices, de toutes
+les douleurs, mais quant <i>au reste, il ne dépend pas de
+vous</i>! Ces paroles sont affreuses, Jacques, effacez-les;
+je vous renvoie votre lettre. Je ne veux pas de ces autres
+serments, je n'en ai pas besoin; ils ont l'air d'un traité,
+d'une capitulation entre nous. Quand vous me pressez
+sur votre coeur en me disant: «O mon enfant, que je
+t'aime!» je suis bien plus sûre de mon bonheur.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVI.</h3>
+
+<h3>DE JACQUES A FERNANDE.</h3>
+
+<p class="droite">De Tours, le...</p>
+
+<p>Ange de ma vie, dernier rayon du soleil qui luira sur
+mon front chauve! ne me rends pas fou, épargne ton
+vieux Jacques, il a besoin de sa raison et de sa force...
+Tu ne sais pas, tu ne sais pas, pauvre enfant, ce que tu
+promets et ce que tu demandes. Tu ne songes pas que
+tu as dix-sept ans et moi le double; que tu seras encore
+une enfant quand je serai vieux; que l'avenir est plein
+d'effroi pour moi, si je m'abandonne à de trop riants
+désirs, à de trop folles ambitions. Et tu crois que c'est
+la crainte de changer d'amour qui m'empêche de te promettre
+le même amour que tu me jures? Sais-tu que je
+n'ai jamais changé le premier, et que, dès les jours les
+plus ardents de ma jeunesse, après ma première déception,
+je suis resté cinq ans entiers sans aimer et sans regarder
+une seule femme? Est-ce là passer aisément d'une
+passion à une autre? Va, ceux qui prétendent m'avoir
+étudié et qui essaient de te raconter ma vie ne connaissent
+guère ni l'un ni l'autre. T'ont-ils dit qu'avant de
+renoncer à une affection j'y avais été contraint par le
+mépris? Savent ils ce qu'eût été pour moi une passion
+fondée sur une estime réelle? Savent-ils seulement ce
+qu'il m'en a coûté pour ne pas pardonner, et combien j'ai
+été près de m'avilir à ce point? Mais qui est-ce qui me
+connaît? qui est-ce qui m'a jamais compris? Je n'ai
+jamais rien raconté de mes souffrances ni de mes joies à
+ces hommes qui se mêlent de me juger, et qui n'ont de
+commun avec moi que le sang-froid au champ de bataille
+et le stoïcisme du soldat en campagne. Il faut t'en rapporter
+à moi, Fernande, à moi seul, qui me connais bien
+et qui n'ai jamais rien promis en vain. Oui, je t'aimerai
+toujours, si tu le veux, si tu peux le désirer toujours.
+Peut-être sera-ce possible entre nous, qui sait? Tu es
+sûre de toi, cher ange? Oh! qu'il est triste, le sourire
+qui me vient sur les lèvres quand je lis les serments!
+qu'il est difficile de résister à l'espérance que tu me
+donnes et de ne pas m'y abandonner follement! Vieillesse
+de l'esprit, que tu es difficile à concilier avec la jeunesse
+du coeur!</p>
+
+<p>Tu le vois, pour vouloir nous tourmenter de l'avenir,
+nous arrivons à douter l'un de l'autre et à nous le dire,
+ce qu'il y a de plus cruel et de plus triste au monde.
+Pourquoi chercher à soulever les voiles sacrés du destin?
+Les coeurs les plus fermes ne résistent pas toujours à
+son choc inévitable. Quelles promesses, quels serments
+peuvent lier l'amour? Sa plus sûre garantie, c'est la foi
+et l'espoir; ah! gardons-nous d'interroger trop souvent
+le livre mystérieux où la durée de notre bonheur est
+écrite de la main de Dieu; acceptons le présent avec reconnaissance,
+et sachons en jouir sans le laisser empoisonner
+par la crainte du lendemain. Quand il ne devrait
+durer qu'un an, qu'une semaine; quand je devrais payer
+un seul jour de ta tendresse par toute une vie de solitude
+et de regrets, je ne me plaindrais pas, et mon coeur conserverait
+envers Dieu et envers toi une éternelle reconnaissance.
+Lance-toi donc avec courage sur cette mer
+incertaine de ta vie, où les prévisions ne servent de rien,
+où la force elle-même n'est bonne qu'à périr vaillamment.
+Il n'y a pas de conquête pour ceux qui ne veulent
+pas combattre; il n'y a pas de jouissance pour ceux que
+la peur inquiète. Viens dans mes bras sans crainte et
+sans fausse honte; sois toujours naïve comme l'enfance,
+ô ma vierge! ô ma sainte, ne rougis pas de me dire ton
+amour. La chasteté est nue comme Ève avant sa faute.
+L'homme qui a vécu vingt ans soldat au milieu des nations
+avilies, des moeurs méprisées, des coutumes foulées
+aux pieds; qui a traversé l'Europe bouleversée au
+milieu d'une société de vainqueurs grossiers et vains,
+sans contracter un vice, sans recevoir une souillure, celui-là
+peut-être est digne de toi, au moins pour quelques
+années. Si plus tard la vieillesse dessèche son coeur, si
+l'égoïsme et la triste jalousie remplacent en lui l'amour
+et le dévouement, cesse de l'aimer, tu en auras le droit;
+car ce ne sera plus le Jacques que tu auras connu et à
+qui tu auras promis de l'aimer toujours.</p>
+
+<p>Si tout cela ne te rassure pas, si tu exiges de moi
+d'autres serments, il m'est impossible de te rien dire de
+plus. Je suis honnête, mais je ne suis pas parfait; je suis
+un homme et non pas un ange. Je ne puis pas te jurer
+que mou amour suffira toujours aux besoins de ton âme;
+il me semble que oui, parce que je le sens ardent et vrai;
+mais ni toi ni moi ne connaissons ce qu'a de force et de
+durée en toi la faculté de l'enthousiasme, qui seule fait
+différer l'amour moral de l'amitié. Je ne puis te dire que
+chez moi cet enthousiasme survivrait à de grandes déceptions;
+mais la tendresse paternelle ne mourrait pas
+dans mon coeur avec lui. La pitié, la sollicitude, le dévouement,
+je puis jurer ces choses-là, c'est le fait de
+l'homme; l'amour est une flamme plus subtile et plus
+sainte, c'est Dieu qui le donne et qui le reprend. Adieu;
+ne dédaigne pas l'amitié de ton vieux Jacques.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVII.</h3>
+
+<h3>DE SYLVIA A JACQUES.</h3>
+
+<p>Maintenant que vous êtes à la veille de vous marier,
+maintenant que nous entrons dans une phase nouvelle de
+ce sentiment sans nom que nous avons l'un pour l'autre,
+il faut que vous me disiez la vérité sur un des points les
+plus importants de ma destinée. Jusqu'ici j'ai dû et j'ai pu
+respecter votre silence; à présent je ne le puis plus. Vous
+étiez mon seul appui sur la terre, je vais peut-être vous
+perdre; dois-je accepter encore votre protection et vos
+dons? Quand vous étiez indépendant, il m'importait peu
+de savoir si vous étiez mon tuteur ou mon bienfaiteur;
+à présent, vous allez avoir une famille étrangère à moi,
+vos biens lui appartiendront légitimement; je n'en veux
+pas prendre la plus légère partie si je n'ai des droits sacrés
+à votre sollicitude. D'ailleurs, cette incertitude
+m'est pénible, et l'obscurité répandue à mes propres
+yeux sur nos relations jette dans ma vie des doutes effrayants
+et bizarres. Octave lui-même n'est pas tranquille;
+il n'a pas assez de grandeur d'âme pour se fier
+aveuglément à ma parole, et pas assez d'énergie dans la
+volonté pour m'accuser franchement. Les commentaires
+insolents des curieux de cette ville se réduisent à ceci,
+que vous avez été mon amant, et que vous me faites <i>un
+sort</i> par délicatesse. Je méprise ces inconvénients inévitables
+de mon isolement et de ma naissance. Habituée
+de bonne heure à n'avoir pas de famille et à faire péniblement
+ma route au milieu d'un monde froid et méprisant,
+qui me disait à chaque pas: «Qui êtes vous? d'où
+venez-vous? à qui appartenez-vous?» je n'ai jamais
+compté sur ce qu'on appelle la <i>considération</i>. J'aurais
+pu l'acquérir peut-être en me faisant connaître, en me
+cherchant des amis; mais je n'en sentais pas le besoin:
+votre affection me suffisait et remplissait ma vie quand
+l'amour ne l'occupait pas.</p>
+
+<p>A présent, vous allez peut-être me manquer; vos nouvelles
+affections vont nous séparer; il faut que j'essaie de
+me rattacher plus intimement à Octave; il faut que je lui
+pardonne d'avoir douté de moi, ce que je n'aurais pardonné
+en aucune autre circonstance de ma vie, et que je
+descende à lu rassurer en lui donnant une preuve de
+mon innocence. Cette preuve, je suis presque sûre qu'un
+mot de vous peut la fournir; en vain vous me l'avez refusé,
+j'ai deviné depuis longtemps ce que nous sommes
+l'un à l'autre. Tracez-la donc, celle parole, afin qu'elle
+mette entre nous une ligne sacrée que le soupçon n'ose
+pas franchir, afin qu'elle m'autorise à dormir tranquille
+sous le toit d'une maison qui vous appartient. Avouez
+que je ne suis pas la fille d'un de vos amis; avouez que
+vous êtes mon frère. Vous avez fait un serment au lit de
+mort de celui qui m'a donné le jour; vous devez le
+rompre, il y va de tout le repos de ma vie. Qu'importe
+que je sache le nom de mon père? je ne l'ai pas connu,
+je ne peux pas l'aimer; mais je lui pardonne de m'avoir
+abandonnée. Quel qu'il soit, je ne le maudirai jamais;
+je le bénirai peut-être, s'il est ton père.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVIII.</h3>
+
+<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3>
+
+<p>J'ai beaucoup réfléchi à ta demande. Lorsque j'ai fait
+un serment au lit de mort de ton père, je me suis réservé
+le droit de le rompre un jour, si certaines circonstances
+le rendaient nécessaire à ton repos et à ton honneur. Je
+crois, en effet, que ce moment est venu; mais vraiment
+ce que j'ai à te dire est si peu satisfaisant, si incertain,
+que je ferais peut-être mieux de me taire et de rester
+ton frère adoptif. Pourtant, si tu refuses mon appui, il
+faut parler, il faut rassurer ta fierté, et te dire que tu ne
+dois pas mon dévouement à la compassion, mais à un
+sentiment de devoir, à un lien du sang que mon coeur
+a accepté et légitimé du jour où il t'a connue. J'ai la conviction
+intime que tu es ma soeur: je n'en ai pas la certitude,
+je n'en pourrai jamais fournir la preuve; mais tu
+peux dire à l'univers entier que je n'ai jamais eu pour
+toi que les sentiments d'un frère.</p>
+
+<p>Cette petite image de saint Jean Népomucène, dont tu
+as une moitié et moi l'autre, c'est là toute la preuve sociale
+de notre fraternité. Mais elle est auguste et sainte
+à mes yeux, et mon âme s'y rattache avec transport.
+Quand mon père mourut, j'avais vingt ans; j'étais son
+ami plutôt que son fils. C'était un homme bon et faible;
+j'avais un autre caractère. Il craignait mon jugement;
+mais il avait confiance dans ma tendresse. Depuis plusieurs
+heures il était en proie aux lentes convulsions de
+l'agonie; de temps en temps il se ranimait, faisait un
+effort pour parler, regardait avec inquiétude autour de
+lui, m'adressait un serrement de main convulsif, et retombait
+sans force. Au dernier moment, il réussit à prendre
+un papier sous son chevet et à me le mettre dans la
+main, en disant: «Tu feras ce que tu voudras, ce que
+tu jugeras devoir faire; je m'en rapporte à toi. Jure-moi
+le secret.&mdash;Je vous le jure, répondis-je après avoir jeté
+les yeux sur le papier, jusqu'au jour où mon silence compromettrait
+la destinée de l'être que ce secret concerne.
+Croyez que j'aurai soin de l'honneur de mon père.» Il fit
+un signe affirmatif et répéta: «Je m'en rapporte à toi.»
+Ce furent ses dernières paroles.</p>
+
+<p>Voici ce que contenait le papier: trois parcelles détachées;
+sur l'une était écrit: <i>Le 15 mai 17.. fut déposé
+à l'hospice des Orphelins, à Gênes, un enfant du
+sexe féminin, avec le signe de saint Jean Népomucène</i>.
+Sur la seconde: «J'ai commis ce crime, et voici
+mon excuse. Madame de*** avait un autre amant en
+même temps que moi. L'incertitude, la compassion,
+me décidèrent à l'assister dans ses souffrances. Elle
+était seule. L'autre l'avait abandonnée; mais je ne pus
+pas me résoudre à emporter son enfant. D'un commun
+accord, nous l'avons mis à l'hospice. Cela acheva de me
+faire haïr et mépriser cette femme. J'ai gardé le signe,
+afin que si, quelque jour, il m'était prouvé que l'enfant
+m'appartint... Mais c'est impossible; je ne le saurai
+jamais.» Le nom de cette femme est écrit en toutes
+lettres de la main de mon père, et je la connais. Elle vit,
+elle passe pour vertueuse; elle en a la prétention du
+moins! Je ne le la nommerai jamais, Sylvia, cela ne servirait
+à rien, et l'honneur me le défend. Le troisième
+papier était le coupon de l'image du saint, dont l'autre
+moitié avait été attachée à ton cou.</p>
+
+<p>J'étais presque aussi incertain que mon père avait pu
+l'être. Il m'avait souvent parlé de cette madame de ***.
+Elle avait désolé sa vie; je l'avais vue dans mon enfance;
+je la détestais. Aller au secours de sa fille, du fruit d'un
+double amour, infâme et menteur, c'était une audace de
+générosité pour laquelle je me sentis d'abord une invincible
+répugnance. Mon père m'avait dit de faire ce que
+je jugerais convenable. J'essayai d'ensevelir ce secret
+dans l'oubli et de t'abandonner au destin, pauvre infortunée!
+Mais il y a une voix du ciel qui parle sur la terre
+aux <i>hommes de bonne volonté</i>, comme dit naïvement
+le saint cantique. Du moment où j'eus résolu de te délaisser,
+il me sembla que Dieu me criait à toute heure
+d'aller à ton secours. Je fis plusieurs songes où j'entendais
+distinctement la voix de mon père mourant qui me
+disait: «C'est ta soeur! c'est ta soeur!» Une fois, je me
+souviens que je vis passer un groupe d'anges dans mon
+sommeil. Au milieu d'eux, il y avait un bel enfant sans
+ailes, qui était pâle et qui pleurait. Sa beauté, sa douleur,
+me firent une impression si vive que je m'éveillai
+au moment où je m'élançais pour l'embrasser. Je me
+persuadai que ton âme m'était apparue en s'envolant
+vers les cieux. «Elle est morte, me disais-je: mais avant
+de retourner à Dieu, elle a voulu venir me dire: J'étais
+ta soeur, et je pleure, parce que tu m'as abandonnée.»
+Je pris un jour l'image du saint; cette mauvaise petite
+gravure, prise au hasard et à la hâte sans doute dans
+quelque livre de prières, au moment où l'on t'abandonna,
+me fit une impression étrange. C'était là tout ton héritage,
+tous les titres que tu possédais à la tendresse et
+aux soins d'une famille; toute une destinée humaine,
+tout l'avenir d'un pauvre enfant était là! Voilà le don que
+tes parents t'avaient fait en te mettant au monde; voilà
+à quoi s'étaient bornées la protection et la générosité
+d'une mère! Elle t'avait mis sur la poitrine ce présent
+magnifique, et elle t'avait dit: «Vis et prospère.»</p>
+
+<p>Je me sentis pénétré d'une compassion si vive, que les
+larmes me vinrent aux yeux et que je me mis à sangloter,
+comme si tu avais été mon enfant, et qu'on t'eût
+enlevée à moi pour te jeter parmi les orphelins. L'émotion
+que me causa cette gravure est telle que je ne puis
+la voir encore sans être prêt à pleurer. Nous l'avons souvent
+regardée ensemble, et quand tu étais encore enfant
+tu la baisais avec transport chaque fois que je te la confiais
+pour la rapprocher de la moitié suspendue à ton
+cou. Que ces baisers, pauvre fille, me semblaient un éloquent
+et angélique reproche à ton odieuse mère! On
+t'avait dit dans tes premières années que ce saint était
+ton protecteur, ton meilleur ami; qu'il t'aiderait à retrouver
+tes parents, et quand je suis venu à toi, tu l'as
+remercié, tu as redoublé de confiance et d'amour pour
+lui; et je me suis mis à l'aimer moi-même. Si ce n'est le
+saint, c'est au moins l'image qui m'est chère. A force de
+la regarder avec les yeux du coeur, j'ai découvert sur
+cette figure une expression qu'elle n'a peut-être pas. J'en
+ai les trois quarts sur mon coupon; c'est une tête de
+jeune homme avec des cheveux courts et des traits communs;
+mais elle est penchée dans une attitude douce et
+mélancolique sur une Bible que la main soutient. Dans
+ce livre, me disais-je avant de t'avoir vue, et lorsque je
+m'imaginais que tu étais morte, le triste patron semble
+lire la courte et misérable destinée de l'enfant confiée à
+sa protection. Il la contemple avec tendresse et compassion;
+car nul autre que lui n'a eu pitié de l'orphelin sur
+la terre.»</p>
+
+<p>Entraîné vers toi par un sentiment indéfinissable, je
+dirais presque par une attraction surnaturelle, je quittai
+Paris six mois après la mort de mon père et je me rendis
+à Gènes. Je pris des informations à l'hospice. Cette
+recherche était loin d'être certaine, j'avais la date du
+jour où l'on t'avait déposée, mais non pas l'heure. Plusieurs
+enfants avaient été déposés le même jour. D'après
+le témoignage des registres, on me donna trois indications
+différentes. Le signe de saint Jean Népomucène
+était le seul renseignement que je pusse donner, et tu
+pouvais l'avoir perdu depuis longtemps. Mes premières
+tentatives furent vaines; l'enfant qu'on me désigna avait
+un autre signe: il était contrefait, hideux; j'avais tremblé
+que ce ne fût là ma soeur. Je partis ensuite pour un petit
+village situé dans les montagnes de la côte, où l'on m'indiqua
+une famille de paysans qui avait encore un des
+enfants abandonnés dans la journée du 18 mai 17...
+Quelles amères réflexions je fis sur ton sort durant le
+chemin! Combien tu pouvais être avilie, maltraitée, misérable
+entre les mains de ces hommes rudes et grossiers,
+qui font une spéculation de leur charité à l'égard des orphelins,
+et qui ne se chargent de les élever qu'afin d'avoir
+en eux plus tard des serviteurs non salariés! J'arrivai à
+Saint..., ce romantique hameau où tu as vécu tes dix
+premières années, et dont tu as gardé un si cher souvenir,
+et je te trouvai au sein de cette honnête famille qui
+te chérissait à l'égal de ses propres membres, et dont tu
+gardais les chèvres sur le versant des Alpes maritimes.
+Cette journée ne sortira jamais de notre mémoire, n'est-ce
+pas, chère Sylvia? Combien de fois nous nous sommes
+raconté l'impression que nous causa la première vue l'un
+de l'autre! Mais je ne t'ai pas dit avec quelle émotion je
+fis mes premières recherches. J'étais bien incertain encore.
+Tes parents adoptifs m'avaient assuré que tu avais
+une image de saint, mais ils ne savaient pas lire; et
+comme le coupon ne portait que les dernières lettres du
+nom de Népomucène, ils ne se rappelaient pas quel saint
+le curé du village avait nommé plusieurs fois en examinant
+le signe. La femme, qui t'avait nourrie, faisait son
+possible pour me persuader que tu n'étais pas l'enfant
+que je cherchais. L'espoir d'une récompense n'adoucissait
+pas pour elle l'idée de te perdre. Tu étais si aimée!
+tu avais déjà su exercer une telle puissance d'affection
+sur tous ceux qui t'entouraient! La manière presque superstitieuse
+dont cette famille parlait de toi me semblait
+un témoignage de la protection mystérieuse et sublime
+que Dieu accorde à l'orphelin, en le douant presque toujours
+de quelque attrait ou de quelque vertu qui remplace
+la protection naturelle de ses parents, et qui lui
+attire forcément le dévouement de ceux que le hasard
+lui donne pour appui. D'après les commentaires de ces
+honnêtes montagnards, tu devais appartenir à la plus
+illustre famille, car tu avais autant de fierté dans le caractère
+que si un sang royal eût coulé dans tes veines.
+Ton intelligence et ta sensibilité faisaient l'admiration
+du curé et du maître d'école du village. Tu avais appris
+à lire et à écrire en moins de temps que les autres n'en
+mettaient pour épeler. Je me souviendrai toujours des
+paroles de ta nourrice. «Orgueilleuse comme la mer,
+disait-elle en parlant de toi, et méchante comme la bourrasque,
+il faut que tout le monde lui cède. Ses frères de
+lait lui obéissent comme des imbéciles; ils sont si simples,
+mes pauvres enfants, et celle-là si fière! Avec cela, caressante
+et bonne comme un ange quand elle s'aperçoit
+qu'elle a fait de la peine. Elle a été trois jours au lit avec
+la fièvre, pour le chagrin qu'elle a eu d'avoir fait mal au
+petit Nani une fois qu'elle était en colère. Elle l'a poussé,
+l'enfant est tombé et a saigné on peu. Quand j'ai vu cela,
+la colère m'est venue à moi-même; j'ai couru d'abord
+relever le petit, et puis j'ai cherché le démon de petite
+fille pour l'assommer; mais je n'ai pas eu le courage de
+la toucher quand je l'ai vue venir à moi toute pâle et se
+jeter au cou du petit Nani, en criant: «Je l'ai tué! je
+l'ai tué!» L'enfant n'avait pas grand'chose, et la Sylvia
+a été plus malade que lui.» Le curé, à son tour, arriva,
+et m'assura que ton saint était bien Jean Népomucène.
+Le coeur me bondit de joie, car je t'aimais passionnément
+depuis une heure. Ce qu'on me racontait de ton caractère
+ressemblait tellement aux souvenirs de mon enfance
+que je me sentais ton frère de plus en plus à chaque instant.
+Pendant ce temps, on te cherchait; tu avais conduit
+tes chèvres aux pâturages; mais la montagne était
+haute, et je t'attendais impatiemment à la porte de la maison.
+Le curé me proposa de me conduire à ta rencontre,
+et j'acceptai avec joie. Que de questions je lui adressai
+en chemin! que de traits de ton caractère je lui fis raconter!
+Je n'osais pas lui demander si tu étais belle;
+cela me semblait une question puérile, et cependant je
+mourais d'envie de le savoir. J'étais encore un peu enfant
+moi-même, et l'intérêt que je sentais pour toi était,
+comme mon âge, romanesque. Ton nom, étrangement
+recherché pour une gardeuse de chèvres, résonnait agréablement
+à mon oreille. Le curé m'apprit que tu t'appelais
+Giovanna; mais qu'une vieille marquise française,
+retirée dans les environs depuis l'émigration, t'avait prise
+en amitié dès tes premiers ans, et t'avait donné ce nom
+de fantaisie, qui avait, malgré l'avis el les remontrances
+du bonhomme, remplacé celui de ton saint patron. Il
+n'aimait pas beaucoup la marquise, le brave curé; il prétendait
+qu'elle te gâtait le jugement et t'exaltait l'imagination
+en te faisant lire les contes de Perrault et de madame
+d'Aulnoy, qu'il qualifiait de livres dangereux. «Il
+est heureux, disait-il, que la petite fortune de cette dame
+ne lui ait pas permis de donner aux parents adoptifs de
+l'enfant une somme assez forte pour les engager à la lui
+confier entièrement. Ils ont mieux aimé en faire une bergère,
+et, dans l'incertitude de l'avenir de cette pauvre
+petite, ils avaient raison, autant pour elle que pour eux.
+Maintenant la Providence lui envoie une autre destinée;
+ce doit être pour le mieux, car elle est mère de l'orphelin,
+et se charge de celui que les hommes abandonnent.
+Mais je vous en supplie, Monsieur, me disait-il, surveillez
+cette éducation-là. Vous êtes bien jeune pour vous en occuper
+vous-même; mais faites que cette bonne terre reçoive
+le bon grain d'une main bien entendue. Il y a là
+le germe d'une vertu peu commune, si on sait le développer.
+Qui sait si la négligence ou des leçons imprudentes
+n'y feraient pas éclore le vice? Elle sera belle,
+quoiqu'un peu brûlée par notre soleil, et la beauté est
+un don funeste aux femmes que la religion ne protège
+pas...&mdash;Elle est belle, dites-vous? lui demandai-je.&mdash;Parbleu!
+la voilà, me dit le curé en me montrant une
+enfant endormie sur l'herbe. Nous l'aurions attendue
+longtemps au train dont elle vient à nous.»</p>
+
+<p>Oh! que tu étais belle en effet dans ton sommeil, ma
+Sylvia, ma soeur chérie! quelle enfant robuste, courageuse
+et fière tu me semblas, étendue ainsi sur la bruyère
+entre le ciel et la cime des Alpes, exposée aux rayons
+ardents du jour et au vent de la mer qui par instants
+passait par bouffées et séchait la sueur sur ton large
+front ombragé de cheveux humides! Que tes grands cils
+jetaient une ombre pure sur les joues hâlées, plus douces
+que le velours de la pêche! Il y avait de l'insouciance et
+de la mélancolie en même temps dans le demi-sourire de
+ta bouche entr'ouverte; de la sensibilité et de l'orgueil,
+pensais-je, le caractère que cette montagnarde m'a naïvement
+dépeint!... J'arrêtai le bras du curé, qui voulait
+te réveiller. Je voulus te contempler longtemps, chercher
+scrupuleusement, dans la forme de ta tête et dans les
+lignes de ton visage, une ressemblance vague avec mon
+père ou avec moi. Je ne sais si elle existe réellement ou
+si je l'imaginai, je crus reconnaître notre fraternité dans
+ce grand front, dans ce teint brun, dans la profusion de
+ces cheveux noirs qui tombaient en deux longues tresses
+jusqu'à ton jarret, peut-être encore dans certaines courbes
+des traits; mais rien de tout cela n'est assez prononcé
+pour faire foi devant les hommes. Cette fraternité
+existe dans notre âme et dans les ressemblances de
+notre caractère d'une manière bien plus frappante.</p>
+
+<p>Le curé t'appela; tu entr'ouvris les yeux sans le voir;
+puis tu fis un mouvement dédaigneux de l'épaule et du
+coude, et tu te rendormis. Il détacha alors le scapulaire
+suspendu à ton cou, l'ouvrit, et rapprocha le coupon
+d'image qu'il contenait de celui que je lui avais présenté.
+Nous les reconnûmes aussitôt. Tu t'éveillas en cet instant;
+ton premier regard fut sauvage comme celui d'un
+chamois. Tu cherchas le scapulaire à ton cou, et, ne l'y
+trouvant pas, tu le vis entre nos mains et tu fis un brusque
+élan pour nous l'arracher. Mais le curé te mit devant
+les yeux les deux moitiés réunies de l'image, et tu
+compris aussitôt ce qui se passait. Tu bondis sur moi
+comme un chevreau, et, m'étreignant le cou avec la vigueur
+d'une montagnarde, tu t'écrias: «Voilà mon
+père, mon père est retrouvé!»</p>
+
+<p>On eut beaucoup de peine à te persuader que je n'étais
+pas ton père; tu prétendais que je ne voulais pas en convenir.
+Le curé tâcha de te faire comprendre que c'était
+impossible, que j'avais dix ans seulement de plus que
+toi. Alors tu me demandas impétueusement où étaient ton
+père et ta mère, et tu me commandas presque de te mener
+vers eux. Je te répondis qu'ils étaient morts l'un et
+l'autre, et tu frappas la terre de ton pied nu, en disant:
+«J'en étais sûre; à present, il faut que je reste ici.&mdash;Non,
+te dis-je, c'est moi qui remplace ton père. Il était
+mon meilleur ami, il m'a cédé ses droits sur toi; veux-tu
+me suivre?&mdash;Oui, oui, répondis-tu avec avidité en
+m'embrassant.&mdash;Voilà les enfants! dit le curé avec tristesse;
+on les aime, on les élève, on ne vit que pour eux,
+et quand on croit jouir de leur reconnaissance et de leur
+affection, ils vous abandonnent avec joie pour suivre le
+premier inconnu qui passe, et sans demander seulement
+où il les mène.»</p>
+
+<p>Tu compris fort bien ce reproche, car tu répondis au
+curé: «Est-ce que vous croyez que je vous abandonne?
+Est-ce que je ne reviendrai pas vous voir et garder les
+chèvres de ma mère Élisabeth? Mais, voyez-vous, il faut
+que je voyage et que je voie tous les pays du monde; un
+jour je reviendrai sur un vaisseau, avec beaucoup d'argent
+que je donnerai à mes frères de lait, et nous achèterons
+un grand troupeau de chèvres, et nous bâtirons
+une bergerie sur la montagne des Coquilles.» Tu parlais
+toujours ainsi une sorte de langage à la fois féerique et
+biblique, que tu avais appris dans tes lectures. Je passai
+plusieurs jours dans ton village. J'eus presque envie de
+t'y laisser, tant cette vie me semblait heureuse, tant les
+avantages de la société où j'allais te jeter me parurent
+misérables et dérisoires, auprès de cette existence laborieuse,
+saine et tranquille. Mais en t'observant, en faisant
+de longues promenades avec toi dans la montagne,
+et criblant de questions ton esprit ardent et naïf, en
+commentant scrupuleusement tes réponses bizarres, parfois
+éclatantes de bon sens et de raison, souvent folles
+comme les idées fantastiques de l'enfance, je m'assurai
+que tu n'étais pas faite pour cette vie pastorale, et que
+rien ne pourrait t'y attacher. Depuis, dans des douleurs
+de la vie, tu m'as doucement reproché de t'avoir tirée de
+cet engourdissement où tu aurais vécu tranquille, pour
+te lancer dans un monde de souffrances et de déceptions.
+Hélas! ma pauvre enfant, le mal était fait avant que je
+vinsse, et je ne crois pas qu'il faille même en accuser les
+contes de fées que te prêtait la marquise. Ton intelligence
+avide et pénétrante était seule coupable, et le
+germe du désespoir était caché en toi, dans le bouton à
+peine entr'ouvert de l'espérance. Tu n'avais pas la tête
+courte et pesante de tes soeurs de lait, et tu n'aurais jamais
+su, aussi bien qu'elles, faire le fromage et filer la
+laine. Je me fis raconter, par toi et par ta nourrice, les
+premières sensations de ta vie. Je sais comme tu te tourmentais
+pour deviner de qui tu pouvais être fille, quand
+tu appris qu'Elisabeth n'était pas ta mère. Tu te tenais
+alors tout le jour sur le bord du sentier qui mène à la mer,
+et lorsque tu voyais paraître une voile, tu disais: «Voilà
+maman qui vient me voir avec une robe blanche.» La
+lecture des féeries joignit à cette continuelle rêverie de
+ta famille des idées de voyages, de richesse et de générosité.
+Tu ne songeais qu'à devenir reine, afin de combler
+de largesses tes parents adoptifs. Ces songes dorés
+n'auraient jamais pu habiter impunément ton cerveau.
+Ils ne se seraient pas évanouis tranquillement au jour de
+la raison, pour faire place aux occupations d'une vie
+toute matérielle. Le sentiment d'une destinée différente
+de celles qui t'entouraient les avait fait naître; ton coeur
+les aurait regrettés avec amertume, ou tu te serais perdue
+en cherchant à les réaliser. Tu étais une adorable
+enfant avec ton caractère franc, hardi et entreprenant,
+avec ta candeur affectueuse et tes bizarres volontés.
+Mais il était temps que des occupations plus élevées et des
+idées plus justes vinssent régler l'élan impétueux de cette
+jeune tète; l'éducation te devenait indispensable, non
+pour être heureuse, ton organisation supérieure ne le
+permettait guère, mais du moins pour ne pas descendre
+de l'échelon élevé où Dieu avait placé ton intelligence.
+Tu quittas Elisabeth, tes frères de lait, le curé, ta
+vieille marquise, tous tes amis et jusqu'à tes chèvres,
+avec une sorte de désespoir passionné. Tu les embrassais
+alternativement en versant des torrents de larmes. Cependant,
+quand on te proposait de rester, tu t'écriais:
+«C'est impossible! c'est impossible! il faut que je
+voyage.» Tu le sentais, Sylvia, cette vie n'était pas faite
+pour toi. Du fond des abîmes de l'inconnu, une voix
+mystérieuse s'élevait incessamment vers toi et te réclamait
+dans cette région des orages que tu devais traverser.
+Tu es devenue ce que tu es sans rien perdre de ta
+grâce sauvage et de ta rude franchise. Tu as vu notre
+civilisation, et tu es restée l'enfant de la montagne.
+Faut-il s'étonner que tu aies si peu de sympathie avec
+ce monde imbécile et faux, quand tu rapportes du désert
+l'âpre droiture et le sévère amour de la justice que Dieu
+révèle aux coeurs purs et aux esprits robustes, quand
+tout ton être, et jusqu'à ta vigueur physique, diffère des
+êtres qui sont autour de toi? Ils ne te viennent pas à la
+cheville, pauvre Sylvia, et tu te fatigues à regarder à terre
+sans trouver un coeur qui soit digne d'être ramassé. Je
+le crois bien, Octave n'est pas fait pour toi! et pourtant,
+s'il est au monde un jeune homme sincère, doux et affectueux,
+c'est bien lui; mais le meilleur possible entre tous
+n'est pas ton égal, et tu dois souffrir. Que veux-tu que
+je te dise? aime-le aussi longtemps que tu le pourras.</p>
+
+<p>Quant au secret de ta naissance, je te conjure de ne lui
+donner aucun détail; réponds à ses soupçons que je suis
+ton frère. Les personnes qui ont l'esprit bien fait devraient
+l'imaginer sans demander d'explication. Les inquiétudes
+d'Octave m'offensent pour toi. J'ai tort sans
+doute; il ne te connaît pas comme moi, il souffre comme
+souffriraient à sa place les dix-neuf vingtièmes des hommes;
+il est jaloux parce qu'il est épris. Je me dis tout
+cela; mes je ne puis chasser l'espèce d'indignation qui
+soulève mon sang à l'idée d'un doute injurieux sur Sylvia.
+Nous sommes ainsi l'un pour l'autre. Ah! ma soeur, nous
+sommes trop orgueilleux! notre vie sera un combat éternel.
+Mais que faire? Je vivrais cent ans que je ne pourrais
+consentir à m'avouer coupable des lâchetés dont le
+monde accuse ses enfants. Je sens mon coeur qui se révolte
+à la seule idée des turpitudes qu'il trouve présumables
+et naturelles; et quand je vois le sourire sur les
+lèvres de celui qui refuse de me croire pur; quand, après
+m'avoir accusé d'une scélératesse, il s'en va en me secouant
+la main et en me disant: «N'importe! qu'il en
+soit ce qu'il voudra, tout à vous;» il me prend des envies
+de l'insulter, pour mettre entre nous une franche
+haine au lieu de cette indigne et salissante amitié.</p>
+
+<p>Et toi, juste et sainte créature, qui seule au monde
+comprends le vieux Jacques et compatis aux souffrances
+de son orgueil, sois ce que tu voudras pour lui, mais
+laisse-le se croire, se sentir éternellement ton frère.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h2>DEUXIÈME PARTIE</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIX.</h3>
+
+
+
+<h3>DE FERNANDE A CLEMENCE</h3>
+
+<p class="droite">Saint-Léon en Dauphine, le....</p>
+
+<p>Pardonne-moi, mon amie, d'avoir passé un mois sans
+t'écrire. C'est bien mal de ma part, et tu as raison de
+me gronder. Oui, il est bien vrai que je t'ai accablée de
+mes lettres quand j'étais tourmentée, quand j'avais besoin
+de tes conseils et de tes consolations! Et maintenant
+que je suis heureuse, je te délaisse. L'amour est
+égoïste, dis-tu, il n'appelle l'amitié à son secours que
+lorsqu'il souffre; j'ai agi du moins comme si cela était
+inévitable, j'en suis toute honteuse, et je t'en demande
+Pardon.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/06.png"></p>
+
+<p>Pour réparer ma faute; ce que je puis faire de mieux,
+c'est de répondre à toutes tes questions, et de te prouver
+ainsi que je ne t'ai rien retiré de ma confiance; mais
+si je reviens à toi, n'en conclus pas, malicieuse, que ma
+lune de miel est finie; tu vas voir que non.</p>
+
+<p>Si j'aime toujours mon mari autant que le premier
+jour? Oh! certainement, Clémence, et même je puis
+dire que je l'aime bien plus. Comment pourrait-il en être
+autrement? Chaque jour me révèle une nouvelle qualité,
+une nouvelle perfection de Jacques. Sa bonté pour moi
+est inépuisable, sa tendresse, délicate comme celle d'une
+bonne mère pour son enfant. Aussi chaque jour me force
+à l'aimer plus que la veille. A cette félicité du coeur, à
+ces joies de l'amour heureux et satisfait, se joignent pour
+moi mille petites jouissances qu'il y a peut-être de la
+puérilité à mentionner, mais qui sont très-vives, parce
+qu'elles m'étaient absolument inconnues. Je veux parler
+du bien-être de la richesse, qui succède pour moi à une
+vie d'économie et de privations. Je ne souffrais pas de
+cette médiocrité, j'y étais habituée; je ne désirais pas
+devenir riche, je ne songeais pas plus à la fortune de
+Jacques, en l'épousant, que si elle n'eût pas existé;
+pourtant je ne crois pas qu'il y ait de la bassesse à
+m'apercevoir des avantages qu'elle procure et à savoir
+en jouir. Ces plaisirs journaliers, ce luxe, ces mille petites
+profusions dont je suis entourée, me seraient aussi
+amers qu'ils me sont précieux, si je les devais à un contrat
+avilissant, ou si je les recevais d'une main orgueilleuse
+et détestée; mais recevoir tout cela de Jacques,
+c'est en jouir deux fois! Il y a tant de grâce, je pourrais
+même dire de gentillesse dans ses dons et dans ses prévenances!
+Il semble que cet homme soit né pour s'occuper
+du bonheur d'autrui, et qu'il n'ait pas d'autre affaire
+dans la vie que de m'aimer.</p>
+
+<p>Tu me demandes si cette vie de château me plaît, si
+je ne m'en dégoûterai pas, si la solitude ne m'effraie
+point. La solitude! quand Jacques est avec moi! Ah!
+Clémence, je le vois bien, tu n'as jamais aimé. Pauvre
+amie, que je te plains! tu n'as pas connu ce qu'il y a
+de plus beau dans la vie d'une femme. Si tu avais aimé,
+tu ne me demanderais pas si je me trouve isolée, si j'ai
+besoin des plaisirs et des distractions de mon âge; mon
+âge est fait pour aimer, Clémence, et il me serait impossible
+de me plaire à quelque chose qui fût étranger à
+mon amour. Quant aux amusements que je partage avec
+Jacques, je les aime et je les ai à discrétion; j'en ai
+même plus que je ne voudrais, et souvent j'aimerais
+mieux rester seule avec lui à parcourir tranquillement
+les allées de notre beau jardin, que de monter à cheval
+et de courir les bois à la tête d'une armée de piqueurs
+et de chiens. Mais Jacques a tellement peur de ne pas
+me divertir assez! Brave Jacques, quel amant! quel ami!</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/07.png"></p>
+
+<p>Tu veux des détails sur mon habitation, sur le pays,
+sur l'emploi de mes journées; je ne demande pas mieux
+que de te raconter tout cela, ce sera te parler de tous
+les bonheurs que je dois à mon mari.</p>
+
+<p>Quand je suis arrivée ici, il était onze heures du soir;
+j'étais très-fatiguée du voyage, le plus long que j'aie fait
+de ma vie. Jacques fut presque forcé de me porter de la
+voiture sur le perron. Il faisait un temps sombre et beaucoup
+de vent; je ne vis rien que quatre ou cinq grands
+chiens qui avaient fait un vacarme épouvantable autour
+des roues de la voiture pendant que nous entrions dans
+la cour, et qui vinrent se jeter sur Jacques en poussant
+des hurlements de joie, dès qu'il eut mis pied à terre.
+J'étais tout épouvantée de voir ces grandes bêtes danser
+ainsi autour de moi. «N'en aie pas peur, me dit Jacques,
+et sois bonne pour mes pauvres chiens. Quel est
+l'homme qui donnerait de semblables témoignages de
+joie à son meilleur ami, en le retrouvant après une absence
+de quelques mois?» Je vis ensuite arriver une
+procession de domestiques de tout âge qui entourèrent
+Jacques d'un air à la fois affectueux et inquiet. Je compris
+que mon arrivée causait beaucoup d'anxiété à ces
+braves gens, et que la crainte des changements que je
+pourrais apporter au régime de la maison balançait un
+peu le plaisir qu'ils pouvaient éprouver à voir leur bon
+maître. Jacques me conduisit à ma chambre, qui est
+meublée à l'ancienne mode avec un grand luxe. Avant
+de me coucher, je voulus jeter un regard sur les jardins,
+et j'ouvris ma fenêtre; mais l'obscurité m'empêcha de
+distinguer autre chose que d'épaisses masses d'arbres
+autour de la maison et une vallée immense au delà. Un
+parfum de fleurs monta vers moi. Tu sais comme j'aime
+les fleurs, et tout ce qui me passe par la tête quand je
+respire une rose; ce vent tout chargé de senteurs délicieuses
+me fit éprouver je ne sais quel tressaillement de
+joie; il me sembla qu'une voix me disait: «Tu seras
+heureuse ici.» J'entendis Jacques qui parlait derrière
+moi; je me retournai, et je vis une grande jeune fille de
+seize ou dix-huit ans, belle comme un ange et vêtue à la
+manière des paysannes du Dauphiné, mais avec beaucoup
+d'élégance, «Tiens, me dit Jacques, voilà ta soubrette;
+c'est une bonne enfant qui fera son possible pour te bien
+servir. C'est ma filleule, elle s'appelle Rosette.» Cette
+Rosette, qui a une figure si intelligente et si bonne, et
+qui me baisait la main d'un petit air caressant et respectueux,
+fut pour moi une autre circonstance de bon augure.
+Jacques nous laissa ensemble et alla s'occuper de
+payer les postillons. Quand il revint, j'étais couchée. Il
+me demanda la permission de se faire apporter le café
+dans ma chambre; pendant que Rosette le lui versait, je
+m'endormis doucement. Je vivrais cent ans que je ne
+pourrais oublier cette soirée, où pourtant il ne s'est rien
+passé que de très-ordinaire et de très-naturel. Mais quelles
+idées riantes, quel sentiment de bien-être ont bercé ce
+premier sommeil sous le toit de Jacques! Je puis bien
+dire que je me suis endormie dans la confiance de mon
+destin. La fatigue même du voyage avait quelque chose de
+délicieux; je me sentais accablée, et je n'avais la force
+de penser à rien; mes yeux étaient encore ouverts et ne
+cherchaient plus à se rendre compte de ce qu'ils voyaient,
+mais n'étaient frappés que d'images agréables. Ils erraient
+des rideaux de soie à franges d'argent de mon lit à la
+figure toujours si belle et si sereine de mon Jacques, et
+de la tasse de porcelaine du Japon, où il prenait un café
+embaumé, à la grande taille élégante de Rosette, dont
+l'ombre se dessinait sur une boiserie d'un travail merveilleux.
+La clarté rose de la lampe, le bruit du vent au
+dehors, la douce chaleur de l'appartement, la mollesse
+de mon lit, tout cela ressemblait à un conte de fée, à un
+rêve d'enfant. Je m'assoupissais et me réveillais de temps
+en temps pour me sentir bercée par le bonheur; Jacques
+me disait avec sa voix douce et affectueuse: «Dors, mon
+enfant, dors bien.» Je m'endormis en effet, et ne me
+réveillai que le lendemain à huit heures. Jacques était
+déjà levé depuis longtemps; assis auprès de mon lit,
+comme la veille, il me regardait dormir, et vraiment je
+ne sus pas d'abord s'il s'était passé une nuit ou un quart
+d'heure depuis le dernier baiser qu'il m'avait donné.
+«Ah! mon Dieu! quel bon lit! m'écriai-je; je veux me
+lever bien vite, et voir ce beau château où l'on dort si
+bien. Quel temps fait-il, Jacques? Tes fleurs sentent-elles
+aussi bon ce matin qu'hier soir?» Il m'enveloppa
+dans mon couvre-pied de satin blanc et rose et me porta
+auprès de la fenêtre. Je jetai un cri de joie et d'admiration
+à la vue du sublime aspect déployé sous mes yeux.
+«Aimes-tu ce pays? me dit Jacques. Si tu le trouves
+trop sauvage, j'y ferai bâtir des maisons; mais, quant
+à moi, j'aime tant les lieux déserts, que j'ai acheté cinq
+ou six petites propriétés éparses ça et là, afin d'enlever
+de ce point de vue les habitations qui, pour moi, le déparaient.
+Si tu n'es pas du même goût, rien ne sera plus
+facile que de semer cette vallée de maisonnettes et de
+jardins; je ne manquerai pas, pour la peupler, de familles
+pauvres, qui y feront prospérer leurs affaires et
+les nôtres.&mdash;Non, non, lui dis-je, tu es assez riche pour
+secourir toutes les familles que tu voudras sans contrarier
+tes goûts et les miens. Cet aspect sauvage et romantique
+me plaît à la folie; ces grands bois sombres semblent
+n'avoir jamais plié leur libre végétation à la culture;
+ces prairies immenses doivent ressembler à des
+savanes; cette petite rivière, avec son cours désordonné,
+vaut mieux qu'un beau fleuve. Ah! ne changeons rien
+aux lieux que tu aimes. Comment aurais-je d'autres goûts
+que les tiens? Crois-tu donc que j'aie des yeux à moi?»
+Il me pressa sur son coeur en s'écriant: «Oh! premier
+temps de l'amour! oh! délices du ciel! puissiez-vous ne
+finir jamais!»</p>
+
+<p>Il m'a fallu plus de huit jours pour voir toutes les
+beautés de cette maison et des alentours. Cette terre a
+appartenu à la mère de Jacques; c'est là qu'il a passé
+ses premières années, et c'est son séjour de prédilection.
+Il a un pieux respect pour les souvenirs que ce lieu lui
+retrace, et il me remercie tendrement de partager ce
+respect, et de ne désirer aucun changement ni dans les
+choses ni dans les gens dont il est entouré. Bon Jacques!
+quel monstre stupide il faudrait être pour lui demander
+de pareils sacrifices!</p>
+
+<p>Dès le lendemain de notre arrivée, il m'a présenté les
+vieux serviteurs de sa mère et ceux plus jeunes qui lui
+sont attachés depuis plusieurs années. Il m'a dit les infirmités
+des uns et les défauts des autres, en me priant
+d'avoir quelque patience avec eux, et d'être aussi indulgente
+qu'il me serait possible de l'être, sans m'imposer
+de réelles contrariétés. «Sois sûre, m'a-t-il dit, que je
+ne mettrai jamais en balance le bien-être de ta vie domestique
+et le plaisir de conserver autour de moi ces
+visages auxquels le temps et l'habitude m'ont attaché.
+Il me sera toujours facile de les éloigner de ta vue s'ils
+t'importunent, sans les abandonner à la misère et sans
+qu'ils aient le droit de te maudire; mais si ton repos
+peut ne pas souffrir de leur présence, si je puis accorder
+ta satisfaction et la leur, je serai plus heureux. Désires-tu
+mon bonheur, Fernande?» a-t-il ajouté avec un doux
+sourire. Je me suis jetée dans ses bras, je lui ai juré
+d'aimer tout ce qu'il aime, de protéger tout ce qu'il protège;
+je l'ai supplié de me dire tout ce que j'avais à faire
+pour ne lui causer jamais l'ombre d'un chagrin.</p>
+
+<p>Si tu veux savoir comment se passent nos journées,
+je te dirai que je le sais à peine quant à ce qui me concerne,
+mais que Jacques a continuellement quelque
+chose d'utile à faire. La conduite de ses biens l'occupe
+Sans l'absorber. Il a su s'entourer d'honnêtes gens, et
+il les surveille sans les tourmenter. Il a pour système
+une stricte équité; l'incurie d'une générosité romanesque
+ne l'éblouit pas; il dit que celui qui se laisse dépouiller
+ne peut plus avoir ni mérite ni plaisir à donner, et que
+celui qui à trouvé l'occasion de voler, et qui en a profité,
+est plus à plaindre que s'il s'était ruiné. Jacques est
+grand et libéral, son coeur est plein de justice, et il regarde
+comme un devoir de soulager la misère d'autrui;
+mais sa fierté se refuse à être dupe des impostures dont
+les pauvres se servent comme de gagne-pain, et il est
+dur et implacable envers ceux qui veulent spéculer sur
+sa sensibilité. Je suis bien loin d'avoir le même discernement
+que lui, et souvent je me laisse tromper. Jacques
+ne s'occupe pas de cela, ou, s'il s'en aperçoit, il entre
+apparemment dans ses idées de ne pas me réprimander
+et même de ne pas m'avertir. Quelquefois j'en suis un
+peu mortifiée, et j'ai presque des remords d'avoir mal
+employé l'or précieux qui peut soulager tant de réelles
+infortunes.</p>
+
+<p>Je m'occupe de ces choses-là aux heures où Jacques
+est occupé ailleurs. Quand nous nous retrouvons, nous
+faisons de la musique ou nous sortons ensemble; Jacques
+fume ou dessine chaque fois que nous nous asseyons;
+pour moi, je le regarde, et je puis dire que cette espèce
+d'extase est la principale occupation de ma journée. Je
+m'abandonne avec délices à cette heureuse indolence,
+et je crains presque les plaisirs qui peuvent m'en arracher.
+Il est si bon d'aimer et de se sentir aimé! La durée
+des jours est trop bornée pour épuiser ce qu'il y a
+dans le coeur d'enthousiasme et de joie. Que m'importe
+de cultiver le peu de talents que j'ai ou d'en acquérir de
+nouveaux? Jacques en a pour nous deux, et j'en jouis
+comme s'ils m'appartenaient. Quand un beau site me
+frappe, il m'est bien plus doux de le trouver dans mon
+album, retracé par la main de Jacques, que par la
+mienne. Je ne désire pas non plus former et orner mon
+esprit: Jacques se plaît à ma simplicité; et lui, qui sait
+tout, m'en apprendra certainement plus en causant avec
+moi que tous les livres du monde. Enfin je suis contente
+de l'arrangement de ma vie; tant de bonheurs m'environnent,
+qu'il m'est impossible de souhaiter quelque
+chose de mieux ordonné. Jacques est un ange; et ne
+t'avise plus de dire, Clémence, que je me trompe ou qu'il
+changera, car à présent je le connais et je le défendrai.</p>
+
+<p>Adieu, ma bonne amie; tu dois être heureuse de mon
+bonheur, tu as eu tant d'inquiétude pour moi! A présent
+sois tranquille et félicite-moi. Donne-moi souvent
+de tes nouvelles, et sois sûre que je ne le négligerai
+plus. Il faut pardonner quelque chose à l'enivrement des
+premiers jours.</p>
+
+<p><i>P. S.</i> J'ai reçu une lettre de ma mère; elle est encore
+au Tilly, et ne retournera à Paris qu'à l'entrée de l'hiver.
+Elle me demande si je suis contente de Jacques, et s'effraie
+aussi de la solitude où il m'a emmenée. Je ne lui ai
+pas répondu, comme à toi, que l'amour remplissait cette
+solitude et me la faisait chérir; elle aurait trouvé cela fort
+inconvenant. Je lui ai parlé des avantages qu'elle estime,
+des beaux chevaux que Jacques me donne et des grandes
+chasses qu'il organise pour moi, des vastes jardins où je
+me promène, des fleurs rares et précieuses dont regorge
+la serre chaude, et des présents dont mon mari me comble
+tous les jours. Avec tout cela, elle ne pourra plus
+supposer que je ne sois pas heureuse.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XX.</h3>
+
+<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3>
+
+<p>Je m'abandonne comme un enfant aux délices de ces
+premiers transports de la possession, et ne veux pas prévoir
+le temps où j'en sentirai les inconvénients et les
+souffrances; quand il viendra, n'aurai-je pas la force de
+l'accepter? Est-il nécessaire de passer les heures de repos
+que le ciel nous envoie à se préparer pour la fatigue
+à venir? Quiconque a aimé une fois sait tout ce qu'il y
+a dans la vie de douleur et de joie, n'est-ce pas, Sylvia?</p>
+
+<p>Ce que tu demandes est bien antipathique à mon caractère
+et à l'habitude de toute ma vie. Raconter une à
+une toutes les émotions de ma vie présente, jeter tous
+les jours un regard d'examen sur l'état de mon coeur, me
+plaindre du mal que j'endure et me vanter du bien qui
+m'arrive, me surveiller, me chérir, me révéler ainsi,
+c'est ce que je n'ai jamais songé à faire. Jusqu'ici, mes
+amours ont été cachées, mes joies silencieuses; je ne
+t'ai raconté mes plaisirs que quand je les avais perdus,
+et mes chagrins que lorsque j'en étais guéri; encore j'ai
+cru faire en cela un grand acte de confiance et d'épanchement;
+car, avec toute autre créature humaine, je
+m'en sentais absolument incapable, et nul n'a obtenu
+de ma bouche l'aveu des événements les plus évidents
+de ma vie morale. Cette vie était si agitée, si terrible,
+que j'aurais craint de perdre mes rares bonheurs en les
+racontant, ou d'attirer sur moi l'oeil du destin, auquel
+j'espérais dérober furtivement quelques beaux jours.</p>
+
+<p>Cependant je ne sens plus la même répugnance, aujourd'hui,
+à briser le sceau de ce nouveau livre où mon
+dernier amour doit être inscrit. Il me semble même,
+comme à toi, que cette connaissance exacte et détaillée
+de tout ce qui se passera en moi me sera salutaire et me
+préservera de ces inexplicables dégoûts dont l'amour est
+rempli. Peut-être qu'étudiant le mal dans sa cause, j'en
+préviendrai le développement; peut-être qu'en observant
+avec attention les secrètes altérations de nos âmes, je
+saurai forcer les petites choses à ne point acquérir une
+valeur exagérée, comme il arrive toujours dans l'intimité.
+J'essaierai de conjurer la destinée; si cela est impossible,
+j'accepterai du moins mes défaites avec le stoïcisme
+d'un homme qui a passé sa vie à chercher la vérité et à
+cultiver l'amour de la justice au fond de son coeur.</p>
+
+<p>Mais, avant de commencer ce journal, il convient que
+je te dise d'où je pars, quel est l'état de mon âme et
+comment j'ai arrangé ma vie présente. Tu sais que j'ai
+entraîné Fernande au fond du Dauphiné pour l'éloigner
+bien vite de sa mère, femme méchante et dangereuse
+qui me hait particulièrement, qui m'a lâchement adulé
+tant qu'elle a désiré me voir assurer la fortune de sa
+fille, et qui a commencé à me braver aussitôt qu'elle n'a
+plus rien redouté à cet égard. Pauvre femme! si elle savait
+comme d'un mot je pourrais la faire pâlir! Mais je
+ne descendrai jamais jusqu'à combattre avec les méchants.
+Je savais qu'elle ne manquerait pas d'une certaine
+habileté pour gâter le jugement de sa fille sur mon
+compte et pour empoisonner notre bonheur par mille petites
+tracasseries d'une terrible importance. J'ai donc enlevé
+ma compagne le jour même de mon mariage; par là
+je me suis soustrait à tout ce que la publicité imbécile
+d'une noce a d'insolent et d'odieux. Je suis venu ici
+jouir mystérieusement de mon bonheur, loin du regard
+curieux des importuns; j'ai trouvé inutile, du moins, de
+mettre la pudeur de ma femme aux prises avec l'effronterie
+des autres femmes et le sourire insultant des hommes.
+Nous n'avons eu que Dieu pour témoin et pour juge
+de ce que l'amour a de plus saint, de ce que la société a
+su rendre hideux ou ridicule.</p>
+
+<p>Depuis un mois rien encore n'a altéré notre bonheur;
+il n'est pas tombé le plus petit grain de sable dans le sein
+de ce lac uni et limpide; penché sur son onde transparente,
+je contemple avec extase le ciel qui s'y réfléchit;
+attentif à la plus légère perturbation qui pourrait le menacer,
+je suis sur mes gardes pour que le grain de sable
+n'entraîne pas une avalanche. Et pourtant je ne saurais
+beaucoup me tourmenter; que peut la prudence humaine
+contre la main toute-puissante du destin? Tout ce que je
+puis tenter et espérer, c'est de ne pas perdre par ma faute
+le trésor que Dieu me confie; s'il doit m'être retiré, cette
+certitude du moins me consolera, que je n'ai pas mérité
+de le perdre.</p>
+
+<p>Et puis à présent, toutes les prévisions, toutes les
+craintes de ce monde me font un peu sourire. Qu'est-ce
+qui peut arriver de pis à un honnête homme? d'être
+forcé de mourir? Qu'est-ce que cela, je te le demande?
+Je ne vois pas que la certitude de mourir un jour empêche
+personne de jouir de la vie. Pourquoi la crainte du
+malheur futur nuirait-elle à mon bonheur présent?</p>
+
+<p>Ce n'est pas que l'occasion de souffrir ne se soit déjà
+présentée à moi, et certainement j'en aurais profité dans
+ma jeunesse, alors qu'avide d'une félicité impossible,
+j'avais l'ambitieuse folie de demander des cieux sans
+nuages et des amours sans déplaisirs; ce besoin inconcevable
+qui entraîne l'homme à exercer sa sensibilité
+quand elle est toute neuve et surabondante, n'existe plus
+chez moi. J'ai appris à me contenter de ce que je dédaignais,
+à me soumettre aux contrariétés contre lesquelles
+je me serais révolté autrefois. Il m'est impossible
+de ne pas sentir la piqûre des chagrins journaliers; mon
+coeur n'est pas encore pétrifié, et je crois au contraire
+qu'il n'a jamais été plus véritablement ému. Heureusement
+la raison m'a appris à étouffer la légère convulsion
+que produit la blessure, à ne pas mettre au jour par un
+mot, par une plainte, par un geste, cet embryon de
+souffrance qui éclot et meurt si aisément, mais qui se
+développe si vite et qui grossit d'une manière si effrayante
+quand on le laisse essayer ses forces et briser sa prison.
+Puisse mon âme servir de cercueil à tous ces songes pénibles
+qui la tourmentent encore! Puisse-je ne pas me
+trahir par un signe extérieur de souffrance! Entre amants
+la douleur est sympathique, et le premier qui l'éprouve
+et ne sait pas la recéler la communique à l'autre, même
+sans la lui expliquer.</p>
+
+<p>Adieu pour aujourd'hui, ma soeur chérie. À présent,
+nous sommes presque voisins; j'irai te voir certainement;
+et, quoi que tu en dises, je n'abandonne pas le
+projet de te faire connaître Fernande et de t'attirer auprès
+de nous.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXI.</h3>
+
+<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE.</h3>
+
+<p>Je ne sais pas ce que Jacques a depuis deux jours, il
+me semble qu'il est triste, et cela me rend si triste moi-même,
+que je viens causer avec toi pour me distraire et
+me consoler. Qu'est-ce que peut avoir Jacques? quels
+chagrins peuvent l'atteindre auprès de moi? Il me serait
+impossible, pour ma part, de me réjouir ou de m'attrister
+d'une chose qui n'aurait pas rapport à lui; il est vrai
+que, hors de lui, ma vie se réduit à si peu! Je n'existe
+réellement que depuis trois mois, et Jacques a dû horriblement
+souffrir avant d'arriver à l'âge qu'il a. Peut-être
+aussi a-t-il été plus heureux qu'il ne l'est avec moi;
+peut-être quelquefois, dans mes bras, regrette-t-il le
+temps passé. Oh! cette idée est affreuse; je veux l'éloigner
+bien vite!</p>
+
+<p>Mais qui peut l'attrister ainsi? et pourquoi ne me le
+dit-il pas? je n'ai pas de secrets, moi! et lui, il en a certainement.
+Il a dû se passer tant de choses extraordinaires
+dans sa vie! Sais-tu, Clémence, que cette idée
+me fait souvent frissonner? Une femme ne connaît pas son
+mari en l'épousant, et c'est une folie de penser qu'elle
+le connaîtra en vivant avec lui. Il y a derrière eux un
+grand abîme où elle ne peut descendre, le passé, qui ne
+s'efface jamais et qui peut empoisonner tout l'avenir!
+Quand je songe qu'il y a trois mois, je ne savais pas encore
+ce que c'était qu'aimer, et que, depuis vingt ans
+peut-être, Jacques n'a pas fait autre chose! Tout ce qu'il
+me dit de tendre et d'affectueux, il l'a peut-être dit à
+d'autres femmes; ces caresses passionnées... Ah! quelles
+horribles images me passent devant les yeux! je me sens
+un peu folle aujourd'hui, en vérité...</p>
+
+<p>Je viens de me mettre à la fenêtre pour me distraire
+de ces agitations, j'ai vu Jacques traverser une allée et
+s'enfoncer dans le parc: il avait les bras croisés sur la
+poitrine et la tête penchée en avant, comme s'il eût été
+absorbé par une méditation profonde. Mon Dieu! je ne
+l'ai jamais vu ainsi. Il est bien vrai que son humeur est
+grave, que la douceur de son caractère tourne un peu à
+la mélancolie, que son maintien est plutôt rêveur que sémillant;
+mais il a aujourd'hui sur le visage quelque chose
+d'inaccoutumé, je ne saurais dire quoi; peut-être un peu
+plus de pâleur. Il aura eu quelque mauvais rêve, et
+comme il me sait superstitieuse, il n'aura pas voulu
+m'en parler; si ce n'est que cela, il aurait mieux fait de
+me le raconter que de m'exposer aux inquiétudes que
+j'éprouve. Peut-être est-il malade! Oh! je parie que oui!
+On m'a dit qu'il n'aimait pas à être observé dans ces moments-là;
+cependant je l'ai déjà vu malade une fois, je
+m'en suis aperçue à cette petite chanson dont je t'ai parlé;
+je l'ai interrogé et il m'a répondu qu'il était un peu souffrant,
+et qu'il me priait de ne pas m'en occuper. S'il a
+souffert peu ou beaucoup ce jour-là, c'est ce que je ne
+puis savoir; je craignais tant de le contrarier que je n'ai
+pas osé le regarder. Le fait est qu'il n'y a guère paru à
+son humeur, et que maintenant le malaise, soit physique,
+soit moral, qu'il éprouve, est tout à fait visible.
+Hier soir il m'a semblé qu'il m'embrassait un peu froidement;
+j'ai mal dormi, et, m'étant éveillée au milieu
+de la nuit, j'ai vu de la lumière dans sa chambre. J'ai
+tremblé qu'il ne fût indisposé; mais, craignant encore
+plus de lui être importune, je me suis levée sans bruit
+et j'ai été sur la pointe du pied regarder par la fente de
+sa porte; il lisait en fumant. Je suis venue me recoucher,
+un peu rassurée, mais triste de voir qu'il ne dormait
+pas. Je suis si nonchalante et si enfant que, malgré
+ma tristesse, je me suis rendormie tout de suite. Pauvre
+Jacques! il a des insomnies, il souffre peut-être beaucoup,
+il s'ennuie sans doute durant ces longues nuits si
+tristes! Pourquoi ne m'appelle-t-il pas? Je surmonterais
+certainement mon sommeil avec joie, je causerais avec
+lui, ou je lui ferais la lecture pour le distraire. Je devrais
+peut-être le prier de me laisser veiller avec lui; je
+n'ose pas. C'est extraordinaire; j'ai découvert ce matin
+que je crains Jacques presque autant que je l'aime; je
+n'ai jamais eu le courage de lui demander ce qu'il avait.
+Ce que les Borel m'ont dit de ses singulières fiertés n'est
+pas sorti de mon esprit, malgré tout ce qui aurait dû me
+le faire oublier, ou me persuader, du moins, que Jacques
+ne les aurait pas avec moi. Je devrais peut-être
+vaincre celle timidité, et le conjurer de me confier sa
+souffrance; car je ne suis pas de ceux qu'elle peut ennuyer,
+et je ne vois pas qu'il ait besoin de se fatiguer à
+faire du stoïcisme avec moi. Mon silence lui fait peut-être
+croire que je ne m'aperçois de rien. Ah! alors quelle
+idée doit-il avoir de ma grossière insouciance! Je ne puis
+la lui laisser. Il faut que j'aille le trouver tout de suite,
+n'est-ce pas, Clémence? Oh! mon Dieu, que n'es-tu ici!
+toi qui as tant de prudence et un jugement si délié, tu me
+conseillerais. A défaut de la voix de la raison et de l'amitié,
+j'écoute celle de mon coeur et je m'y abandonne;
+je vais rejoindre Jacques dans le parc, et le conjurer à
+genoux, s'il le faut, de m'ouvrir son coeur. Je reviendrai
+te dire ce qu'il a et fermer ma lettre.......</p>
+
+<p>Eh bien, mon amie, j'étais folle et j'avais fait moi-même
+un mauvais rêve; pardonne-moi de t'avoir importunée
+de cette terreur puérile. J'ai été trouver Jacques;
+il était couché sur l'herbe et il sommeillait. Je me suis
+approchée de lui si doucement qu'il ne s'en est pas
+aperçu, et je suis restée quelques instants, penchée sur
+lui, à le contempler. J'avais sans doute une expression
+d'anxiété sur la figure, car à peine éveillé, il a tressailli
+et s'est écrié en jetant ses bras autour de moi: «Qu'as-tu
+donc?» Alors je lui ai avoué naïvement toutes mes
+inquiétudes et tout mon chagrin. Il m'a embrassée en
+riant et m'a assuré que je m'étais absolument trompée.
+«Il est bien vrai, m'a-t-il dit, que je n'ai pas dormi
+beaucoup cette nuit; j'étais un peu souffrant et je me
+suis mis à lire.&mdash;Et pourquoi ne m'as-tu pas éveillée?
+lui ai-je dit.&mdash;Est-ce qu'on s'éveille à ton âge? a-t-il répondu.&mdash;Savez-vous,
+Jacques, que vous me traitez en
+petite fille?&mdash;Oh! grâce à Dieu, je te traite comme tu
+le mérites, s'est-il écrié en me pressant contre son coeur,
+et c'est parce que tu es une enfant que je t'adore.» Là-dessus
+il m'a dit tant de choses délicieusement bonnes,
+que je me suis mise à pleurer de joie. Tu vois si j'avais
+sujet de me tourmenter! mais je ne regrette pas d'avoir
+un peu souffert; je n'en sens que plus vivement le bonheur
+que j'avais laissé s'altérer et que je ressaisis dans
+toute sa fraîcheur. Oh! Jacques avait bien raison: il
+n'est rien de plus précieux et de plus sublime que les larmes
+de l'amour.</p>
+
+<p>Adieu, ma chère Clémence; réjouis-toi encore avec
+moi; je suis plus heureuse aujourd'hui que je ne l'ai jamais
+été.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXII.</h3>
+
+<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3>
+
+<p>Depuis quelques jours nous sommes tristes sans savoir
+pourquoi; tantôt c'est elle, tantôt c'est moi, tantôt tous
+deux ensemble. Je ne me fatigue pas à en chercher la
+raison; ce serait pire. Nous nous aimons et nous n'avons
+pas le plus léger tort l'un envers l'autre. Nous ne nous
+sommes blessés par aucune action, par aucune parole.
+Avoir l'humeur mélancolique un jour plus qu'un autre
+est une chose si simple! Un ciel pluvieux, un degré
+de froid de plus dans l'atmosphère, suffisent pour rembrunir
+les idées. Mon vieux corps criblé de blessures
+est plus disposé qu'un autre à la souffrance; la jeune tête
+active et inquiète de Fernande est prompte à se tourmenter
+de la moindre altération dans mes manières. Quelquefois
+cette vive sollicitude me chagrine un peu; elle
+me poursuit, elle m'oppresse, elle me tient en arrêt et
+me force à m'observer et à me contraindre. Comment
+pourrais-je m'en offenser? Cette espèce de fatigue qu'elle
+m'impose est douce en comparaison de l'horrible isolement
+où je vivais quand j'ai connu Fernande, et où j'ai
+souvent consumé les plus belles années de ma vie dans
+un stoïcisme insensé. Si elle devait souffrir réellement de
+mes souffrances, je regretterais le temps où elles ne retombaient
+que sur moi; mais j'espère que je saurai l'accoutumer
+à me voir un peu triste et préoccupé sans se
+tourmenter.</p>
+
+<p>Fernande a toute l'adorable puérilité de son âge.
+Qu'elle est belle et touchante quand elle vient avec ses
+cheveux blonds en désordre, et ses grands yeux noirs
+tout pleins de grosses larmes, se jeter dans mes bras
+et me dire qu'elle est bien malheureuse, parce que je
+lui ai donné un baiser de moins que la veille! Elle ne
+sait pas ce que c'est que la douleur, elle s'en effraie à
+l'excès; et vraiment Fernande m'effraie quelquefois moi-même.
+Je crains qu'elle n'ait pas la force de supporter
+la vie. Je suis un peu incertain de ce que je dois lui
+dire pour l'habituer au courage. Il me semble que c'est
+un crime ou du moins un acte de raison cruelle, que de
+répandre les premières gouttes de fiel dans ce coeur si
+plein d'illusions; et pourtant il viendra un moment où il
+faudra lui révéler ce que c'est que la destinée de l'homme.
+Comment résistera-t-elle au premier éclair? Puisse-je lui
+cacher longtemps cette funeste lumière!</p>
+
+<p>Je viens de recevoir une nouvelle qui me fait beaucoup
+de mal; cet ami dont je t'ai parlé est de nouveau en fuite.
+Les sacrifices que j'ai faits pour lui, loin de le sauver,
+l'ont replongé dans le désordre. A présent, son déshonneur
+ne peut plus être masqué, son nom est souillé, sa
+vie perdue; là, comme partout où j'ai passé, j'ai travaillé
+en vain. Voilà donc à quoi sert l'amitié, et ce que
+peut le dévouement! Non, les hommes ne peuvent rien
+les uns pour les autres; un seul guide, un seul appui
+leur est accordé, et il est en eux-mêmes. Les uns l'appellent
+conscience, les autres vertu; je l'appelle orgueil.
+Cet infortuné en a manqué; il ne lui reste que le suicide.
+La calomnie n'atteint et ne déshonore personne, le temps
+ou le hasard en fait justice; mais une bassesse ne s'efface
+pas. Avoir donné sur soi à un autre homme le droit
+du mépris, c'est un arrêt de mort en cette vie; il faut
+avoir le courage de passer dans une autre en se recommandant
+à Dieu.</p>
+
+<p>Mais il n'aura pas même cet orgueil-là, je le connais,
+c'est un esprit corrompu et avili par l'amour du plaisir.
+Sa vanité seule le fera souffrir; mais la vanité ne donne
+de courage à personne; c'est un fard que le moindre
+souffle fait tomber, et qui ne résiste pas à l'air de la solitude.</p>
+
+<p>Cette destinée, qu'un instant je m'étais flatté d'avoir
+réhabilitée par mes reproches et par mes services, est
+donc tombée plus bas qu'auparavant! Encore un homme
+dont la vie est manquée, et que personne, excepté moi
+peut-être, ne plaindra. Quand je me rappelle les temps
+heureux que j'ai passés avec lui, lorsqu'il était jeune, et
+que ni lui ni personne ne pensait que ce beau visage
+riant et ce caractère vif et joyeux pussent servir d'enveloppe
+à l'âme d'un lâche! Il avait une mère qui le chérissait,
+des amis qui se fiaient à lui; et à présent!... Si
+je n'étais pas marié, je courrais après lui, j'essaierais
+encore de le relever; mais cela ne servirait à rien, et
+Fernande souffrirait trop de mon absence. Pauvre homme!
+je suis triste à la mort; je veux pourtant cacher cette
+tristesse, qui se communiquerait bien vite à ma pauvre
+enfant. Non, je ne veux pas voir ce beau front se rembrunir
+encore; je ne veux pas couvrir de larmes ces
+joues si fraîches et si veloutées. Qu'elle aime, qu'elle
+rie, qu'elle dorme, qu'elle soit toujours tranquille, toujours
+heureuse! Moi je suis fait pour souffrir; c'est mon
+métier, et j'ai l'écorce dure.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXIII.</h3>
+
+<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE.</h3>
+
+<p>Je suis encore triste, mon amie, et je commence à
+croire que tout n'est pas joie dans l'amour; il y a aussi
+bien des larmes, et je ne les répands pas toutes dans le
+sein de Jacques, car je vois que j'augmente sa tristesse
+en lui montrant la mienne. Depuis un mois nous avons
+eu plusieurs accès de mélancolie sympathique sans cause
+réelle, mais qui n'en ont pas moins des effets douloureux.
+Il est vrai que, quand ils sont passés, nous sommes
+plus heureux qu'auparavant, et nous nous chérissons
+avec plus d'enthousiasme; mais je me dis toujours que
+c'est la dernière fois que je tourmente Jacques de mes
+enfantillages, et je ne sais comment il arrive que je recommence
+toujours. Je ne peux pas le voir triste sans le
+devenir aussitôt; il me semble que c'est une preuve d'amour
+et qu'il ne doit pas s'en fâcher; aussi ne s'en fâche-t-il
+pas. Il me traite toujours avec tant de douceur et de
+bonté! comment ferait-il pour me dire une parole dure,
+ou même froide? Mais il prend du chagrin et me fait de
+doux reproches; alors je pleure de remords, d'attendrissement
+et de reconnaissance, et je me couche fatiguée,
+brisée, me promettant bien de ne plus recommencer;
+car, au bout du compte, cela fait du mal, et ce sont autant
+de jours que je retranche de mon bonheur. J'ai certainement
+des idées folles, mais je ne sais pas s'il es
+possible d'aimer sans les avoir. Par exemple, je me tourmente
+continuellement de la crainte de n'être pas assez
+aimée, et je n'ose pas dire à Jacques que c'est à la cause
+de toutes mes agitations. Je crois bien qu'il a des jours
+de souffrance physique; mais il est certain que son esprit
+n'est pas toujours paisible. Certaines lectures l'agitent;
+certaines circonstances, indifférentes en apparence,
+semblent lui retracer des souvenirs pénibles. Je
+m'en inquiéterais moins s'il me les confiait; mais il est
+silencieux comme la tombe et me traite comme une personne
+tout à fait à part de lui. L'autre jour je me mis à
+chanter une vieille romance qui me tomba, je ne sais
+comment, sous la main; Jacques était étendu sur le
+grand canapé du salon, et il fumait dans une grande pipe
+turque à laquelle il tient beaucoup. Dès que j'eus chanté
+les premières mesures, il frappa le parquet avec cette
+pipe, comme saisi d'une émotion convulsive, et la brisa.
+«Ah! mon Dieu, qu'as-tu fait? m'écriai-je; tu as cassé
+ta chère pipe d'Alexandrie.&mdash;C'est possible, dit-il, je ne
+m'en suis pas aperçu. Remets-toi à chanter.&mdash;Mais je
+n'ose pas trop, repris-je; il faut que j'aie fait quelque
+fausse note épouvantable tout à l'heure; car tu as bondi
+comme un desespéré.&mdash;Non pas que je sache, répondit-il;
+continue, je t'en prie.» Je ne sais comment il se
+fait que je suis toujours à l'affût des impressions que Jacques
+cherche à me dissimuler; il y a un secret instinct
+qui m'abuse ou qui m'éclaire, je ne sais lequel des deux,
+mais qui me force a reporter tout ce qu'il fait et tout ce
+qu'il dit vers une cause funeste à mon bonheur. Je m'imaginai
+qu'il avait entendu chanter cette romance par
+quelque maîtresse dont le souvenir lui était encore cher,
+et je ressentis tout à coup une jalousie absurde; je la jetai
+de côté, et me mis à en chanter une autre. Jacques l'écouta
+sans l'interrompre, puis il me redemanda la première,
+en disant qu'il la connaissait et qu'elle lui plaisait
+beaucoup. Ces paroles, qui semblèrent confirmer mes
+doutes, m'enfoncèrent un poignard dans le coeur; je trouvai
+Jacques insensé et barbare de chercher à ressaisir
+dans notre amour le souvenir des autres amours de sa
+vie, et je chantai la romance, tandis que de grosses
+larmes me tombaient sur les doigts. Jacques me tournait
+le dos, et s'imaginait, parce que son corps avait une attitude
+immobile, que je ne m'apercevais pas de son émotion;
+mais je faisais, malgré ma douleur, une sévère attention
+à lui, et je surpris deux ou trois soupirs qui
+semblaient partir d'une âme oppressée et briser tout
+son corps. Quand j'eus fini, il y eut entre nous un long
+silence: je pleurais, et je laissai échapper malgré moi un
+sanglot. Jacques était tellement absorbé qu'il ne s'en
+aperçut pas, et sortit en fredonnant, d'un ton mélancolique,
+le refrain de la romance.</p>
+
+<p>J'allai dans le bois pour me désoler en liberté; mais,
+au détour d'une allée, je me trouvai face à face avec
+lui. Il m'interrogea sur ma tristesse avec sa douceur accoutumée,
+mais beaucoup plus froidement que les autres
+fois. Cet air sévère m'imposa tellement que je ne voulus
+jamais lui avouer pourquoi j'avais les yeux rouges; je lui
+dis que c'était le vent, la migraine; je lui fis mille contes
+dont il feignit de se contenter, car il insista fort peu, et
+chercha à me distraire. Il n'eut pas grand peine: je suis
+si folle que je m'amuse de tout. Il me mena voir des chèvres
+de Cachemire qui venaient de lui arriver, avec un
+berger dont la bêtise me fit mourir de rire. Mais vois
+comme je suis! dès que je me retrouvai seule, mon chagrin
+me revint, et je me remis à pleurer en pensant à
+cette histoire de la matinée. Ce qui me faisait surtout de
+la peine, c'était d'avoir été importune à Jacques. L'indifférence
+qu'il avait montrée me prouvait de reste qu'il
+n'était plus disposé à écouter mes puériles confessions et
+à s'affliger avec moi de mes souffrances. Peut être avait-il
+cette idée; peut-être éprouvait-il un peu de remords de
+m'avoir fait chanter cette romance; peut-être nous sommes-nous
+parfaitement compris tous les deux sans nous
+expliquer. Le fait est que le soir il prit un air tout à fait
+insouciant en me demandant si je savais par coeur la romance
+que j'avais chantée le matin. «Tu aimes bien cette
+romance? lui dis-je avec un peu d'amertume.&mdash;Beaucoup,
+répondit-il, surtout dans ta bouche; tu l'as chantée
+ce matin avec une expression qui m'a ému jusqu'au
+fond du coeur.» Poussée par je ne sais quel besoin de
+me faire souffrir pour me dévouer à sa fantaisie, je lui
+offris de la chanter de nouveau; et j'allais allumer une
+bougie pour la lire, lorsqu'il m'arrêta en me disant que
+ce serait pour une autre fois, et qu'il aimait mieux se
+promener avec moi au clair de la lune. Le lendemain matin,
+je cherchai la romance et ne la trouvai plus sur mon
+piano. Je la cherchai tous les jours suivants sans succès.
+Pressée par la curiosité, je me hasardai à demander à
+Jacques s'il ne l'avait pas vue. «Je l'ai déchirée par distraction,
+me répondit-il; il n'y faut plus penser.» Il me
+sembla qu'il disait cette parole, <i>il n'y faut plus penser</i>,
+d'une manière particulière, et que cela exprimait beaucoup
+de choses. Je me trompe peut-être, mais jamais je
+ne croirai qu'il ait déchiré cette romance par distraction.
+Il a voulu savoir d'abord si je pourrais la chanter par
+coeur, et quand il a été sûr que non, il l'a anéantie. Elle
+lui causait donc une émotion bien véritable; elle lui rappelait
+donc un amour bien violent!</p>
+
+<p>Si Jacques devine tout cela, si en lui-même il traite
+d'enfantillages méprisables ce qui se passe en moi, il a
+tort. S'il était à ma place, il souffrirait peut-être plus que
+moi; car il n'a pas de rivaux dans le passé; rien de ce
+que je fais, rien de ce que je pense ne peut l'affliger: il
+peut sans frayeur regarder dans ma vie, l'embrasser
+tout entière d'un coup d'oeil, et se dire qu'il est mon
+seul amour. Mais sa vie est pour moi un abîme impénétrable;
+ce que j'en sais ressemble à ces météores sinistres
+qui éblouissent et qui égarent. La première fois que
+j'ai recueilli ces lambeaux de renseignements incertains,
+j'ai craint que Jacques ne fût inconstant ou menteur;
+j'ai craint que son amour n'eût pas tout le prix que j'y
+attachais; ma vénération fut comme ébranlée. Aujourd'hui
+je sais ce que c'est que Jacques et ce que vaut son
+amour; le prix en est si grand que je sacrifierais toute
+une vie de repos où je ne l'aurais pas connu, aux deux
+mois que je viens de passer avec lui. Je le sais incapable
+de m'abuser et de promettre son coeur en vain. Je ne
+songe presque plus à l'avenir, mais je me tourmente horriblement
+du passé; j'en suis jalouse. Oh! que serait le
+présent si je n'étais pas sûre de lui comme de Dieu!
+Mais je ne pourrais pas douter de la parole de Jacques,
+et je ne serais pas jalouse sans raison. L'espèce de jalousie
+que j'ai maintenant n'est pas vile et soupçonneuse;
+elle est triste et résignée; oh! mais elle me fait bien
+mal!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXIV.</h3>
+
+<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3>
+
+<p>Je ne sais auquel des deux le pied a manqué, mais le
+grain de sable est tombé. J'ai fait bonne garde, je me suis
+dévoué de tout mon pouvoir à prévenir cet accident; mais
+la surface du lac est troublée. D'où est venu le mal? On
+ne le sait jamais; on s'en aperçoit quand il existe. Je le
+contemple avec tristesse et sans découragement. Il n'y a
+pas de remède à ce qui est arrivé; mais on peut mettre
+une digue à l'avalanche et l'arrêter en chemin.</p>
+
+<p>Cette digue, ce sera ma patience. Il faut qu'elle s'oppose
+avec douceur aux excès de sensibilité d'une âme
+trop jeune. J'ai su mettre ce rempart entre moi et les
+caractères les plus fougueux; ce ne sera pas une tâche
+bien difficile que d'apaiser une enfant si simple et si
+bonne. Elle a une vertu qui nous sauvera l'un et l'autre,
+la loyauté. Son âme est jalouse; mais son caractère est
+noble, et le soupçon ne saurait le flétrir. Elle est ingénieuse
+à se tourmenter de ce qu'elle ne sait pas, mais
+elle croit aveuglément à ce que je lui dis. Me préserve
+Dieu d'abuser de cette sainte confiance et de démériter
+par le plus léger mensonge! Quand je ne puis pas lui
+donner l'explication satisfaisante, j'aime mieux ne lui
+en donner aucune; c'est la faire souffrir un peu plus
+longtemps, mais que faire? Un autre descendrait peut-être
+à ces faciles artifices qui raccommodent tant bien
+que mal les querelles d'amour; cela me paraît lâche,
+et je n'y consentirai jamais. L'autre jour, il s'est passé
+entre elle et moi une petite tracasserie assez douloureuse,
+et très-délicate pour tous deux. Elle se mit à chanter une
+romance que j'ai entendu chanter pour la première fois
+à la première femme que j'ai aimée. C'était un amour
+bien romanesque, bien idéal, une espèce de rêve qui ne
+s'est jamais réalisé, grâce peut-être a ma timidité et au
+respect enthousiaste que je professais pour une femme
+très-semblable aux autres, à ce qu'il m'a semblé depuis.
+Certes, ni cette femme, ni l'amour que j'eus pour elle,
+ne sont de nature à causer raisonnablement de l'ombrage
+à Fernande; ce fut pourtant la cause d'un nuage qui a
+passé sur notre bonheur. J'eus un plaisir très-vif à entendre
+ce chant mélodieux et simple qui me rappelait
+les illusions et les songes riants de ma première jeunesse.
+Il me retraçait toute une fantasmagorie de souvenirs: je
+crus revoir le pays où j'avais aimé pour la première fois,
+les bois où j'avais rêvé si follement, les jardins où je me
+promenais en faisant de mauvaises poésies que je trouvais
+si belles, et mon coeur palpita encore de plaisir et
+d'émotion. Certes, ce n'était pas de regret pour cet
+amour qui n'a jamais existé que dans les rêves d'une
+imagination de seize ans, mais il y a dans les lointains
+souvenirs une inexplicable magie. On aime ses premières
+impressions d'un amour paternel, on se chérit dans le
+passé, peut-être parce qu'on s'ennuie de soi-même dans
+le présent. Quoi qu'il en soit, je me sentis un instant
+transporté dans un autre monde, pour lequel je ne changerais
+pas celui où je suis maintenant, mais où j'avais
+cru ne retourner jamais, et où je fis avec joie quelques
+pas. Il me sembla que Fernande devinait le plaisir qu'elle
+me causait, car elle chanta comme un ange, et je restai
+enivré et muet de béatitude après qu'elle eut cessé. Tout
+à coup je m'aperçus qu'elle pleurait, et, comme nous
+avons eu déjà quelque chose de pareil, je devinai ce qui
+se passait en elle, et j'en conçus un peu d'humeur. La
+première impression est au-dessus des forces de l'homme
+le plus ferme. Dans ces moments-là, il n'est donné
+qu'aux scélérats de savoir feindre. Tout ce qu'un homme
+sincère peut faire, c'est de se taire ou de se cacher. Je
+sortis donc, et quelques tours de promenade dissipèrent
+cette légère irritation. Mais je compris qu'il m'était
+impossible de consoler Fernande par une explication. Il
+eût fallu ou lui faire accroire quelle se trompait dans
+ses soupçons, en lui faisant un mensonge, ou tenter de
+lui expliquer la différence qu'il y a entre aimer un souvenir
+romanesque et regretter un amour oublié. Voilà ce
+qu'elle n'eût jamais voulu comprendre et ce qui est réellement
+au-dessus de son àge, et peut-être de son caractère.
+Cet aveu d'un sentiment bien innocent lui eût fait
+plus de mal que mon silence. J'ai tout réparé en lui prouvant
+que j'étais prêt à faire à sa susceptibilité le sacrifice
+de mon petit plaisir; j'ai refusé d'entendre de nouveau
+la romance que, par une petite malice boudeuse de femme,
+elle m'offrait de me chanter une seconde fois, et je l'ai
+brûlée sans ostentation.</p>
+
+<p>Il faudra qu'en toute occasion, quand je ne pourrai
+pas mieux faire, j'aie le courage de ne pas montrer d'humeur.
+Il est vrai que cela me fait souffrir un peu. J'ai
+été victime pendant si longtemps de la jalousie atroce
+de certaines femmes, que tout ce qui me la rappelle,
+même de très-loin, me fait frissonner d'aversion. Je m'y
+habituerai. Fernande a les défauts ou plutôt les inconvénients
+de son âge, et j'ai aussi ceux du mien. A quoi
+m'aurait servi l'expérience, si elle ne m'avait endurci à
+la souffrance? C'est à moi de m'observer et de me vaincre.
+Je m'étudie sans cesse, et je me confesse devant Dieu
+dans la solitude de mon coeur, pour me préserver de
+l'orgueil intolérant. En m'examinant ainsi, j'ai trouvé
+bien des taches en moi, bien des motifs d excuse pour
+les fréquentes agitations de Fernande. Par exemple, j'ai
+la triste habitude de rapporter toutes mes peines présentes
+à mes peines passées. C'est un noir cortège d'ombres en
+deuil qui se tiennent par la main; la dernière qui s'agite
+éveille toutes les autres qui s'endormaient. Quand ma
+pauvre Fernande m'afflige, ce n'est pas elle qui me fait
+tout le mal que je ressens, ce sont les autres amours de
+ma vie qui se remettent à saigner comme de vieilles
+plaies. Ah! c'est qu'on ne guérit pas du passé!</p>
+
+<p>Devrait-elle se plaindre de moi, pourtant? Quel
+homme sait mieux jouir du présent? quel homme respecte
+plus saintement les biens que Dieu lui accorde?
+Combien je prise ce diamant que je possède, et autour
+duquel je souffle sans cesse pour en écarter le moindre
+grain de poussière! Oh! qui le garderait plus soigneusement
+que moi? Mais les enfants savent-ils quelque chose?
+Moi, du moins, je puis comparer le passé au présent,
+et si quelquefois je souffre doublement pour avoir déjà
+beaucoup souffert, plus souvent encore j'apprends par
+cette comparaison à savourer le bonheur présent. Fernande
+croit que tous les hommes savent aimer comme
+moi; moi, je sens que les autres femmes ne savent pas
+aimer comme elle. C'est moi qui suis le plus juste et le
+plus reconnaissant. Mais, encore une fois, il en doit être
+ainsi. Hélas! le temps du bonheur serait-il déjà passé?
+celui du courage serait-il venu? Oh! non, non, pas encore;
+ce serait trop vite. Que l'un préserve l'autre, et
+que le bonheur récompense le courage!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXV.</h3>
+
+<h3>DE CLÉMENCE A FERNANDE.</h3>
+
+<p>Je suis plus affligée que surprise de ce qui t'arrive;
+tes chagrins me paraissent la conséquence inévitable
+d'une union mal assortie. D'abord ton mari est trop âgé
+pour toi, ensuite tu as pris ta position tout de travers.
+Il eût été possible à une femme dont le caractère serait
+calme et un peu froid de s'habituer aux inconvénients
+que je t'avais signalés, et qui ne se sont que trop réalisés;
+mais, pour une petite tête exaltée comme la tienne,
+un homme aussi expérimenté que M. Jacques est le pire
+mari que tu pouvais rencontrer. Ce n'est pas que je rejette
+sur lui la faute de tout ce qui s'est passé entre vous;
+il me semble que c'est lui qui a constamment raison, et
+voilà pourquoi je te plains: ce qu'il y a de plus triste
+au monde, c'est d'être condamné, par sa position et par
+la force des choses, à avoir constamment tort. Cet amour
+enthousiaste que tu t'es évertuée à ressentir pour lui est
+un sentiment hors nature, et destiné à s'éteindre tout à
+coup comme un feu de paille; mais avant d'en venir là
+il te fera cruellement souffrir, et, quelque patient que
+soit ton mari, il te rendra insupportable à ses yeux. Il
+me semble, à moi, que la passion, est tout à fait contraire
+à la dignité et à la sainteté du mariage. Tu t'es imaginé
+que tu inspirais cette passion à ton mari; j'en doute fort:
+je crois que tu auras pris pour l'enthousiasme les caresses
+véhémentes qu'un mari prodigue dès les premiers jours
+à sa femme, quand elle est, comme toi, toute jeune et
+remarquablement jolie. Mais sois sûre que toutes les
+extases de ton cerveau, toutes les illusions de ton âme,
+ne sont plus du goût d'un homme de trente-cinq ans, et
+que, du jour où, au lieu de contribuer à ses plaisirs,
+elles lui causeront du trouble et de l'ennui, il te dessillera
+les yeux, peut-être un peu brusquement. Tu seras
+au désespoir alors, pauvre Fernande, et il n'aura fait
+qu'une chose très-simple et très-légitime; car de quel
+droit viens-tu, avec tes folies et tes caprices, empoisonner
+la vie d'un homme qui était libre et tranquille, et
+qui t'a recherchée en mariage pour te faire participer à
+son bien-être, et non pour t'ériger en souveraine jalouse
+et impérieuse? Je vois déjà que tu as le talent de le rendre
+assez malheureux; cette manière de l'épier, de scruter
+toutes ses pensées, d'interpréter toutes ses paroles, doit
+faire de ton amour un fléau. Et pourtant, Fernande, personne
+n'était plus douce et plus facile à vivre que toi;
+nul caractère n'est plus éloigné du soupçon et de la tyrannie;
+nul coeur peut-être n'est plus généreux et plus
+juste, mais tu aimes, et voilà l'effet de l'amour sur les
+femmes quand elles ne savent pas se vaincre. Prends
+garde à toi, ma chère; je te parle bien durement, bien
+cruellement, mais tu cherches l'appui de ma raison, et
+je te l'offre d'une main ferme. Je t'ai déjà dit que, le jour
+où la vérité te serait trop rude à supporter, tu n'avais
+qu'à cesser de m'écrire, et que je comprendrais ton silence.
+Je ne chercherai jamais à te guérir malgré toi,
+je ne suis pas une marchande de conseils. Adieu, ma
+petite amie; tâche de te guérir de l'exagération, ou tu
+es perdue.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXVI.</h3>
+
+<h3>DE SYLVIA A JACQUES.</h3>
+
+<p>Tu as raison, Jacques, de ne pas t'effrayer beaucoup
+de ces légers nuages. Je ne sais pas si tu dois aimer
+éternellement Fernande; je ne sais pas si l'amour est,
+de sa nature, un sentiment éternel; mais ce qu'il y a
+de certain, c'est qu'avec des caractères aussi nobles que
+les vôtres il doit avoir un cours aussi long que possible,
+et ne pas se flétrir dès les premiers mois. Je vois que
+dea caractères plus mal assortis, et moins dignes l'un de
+l'autre, se tiennent embrassés durant des années et ont
+une peine extrême à se détacher. Toi-même tu l'as
+éprouvé; tu as aimé des femmes beaucoup moins parfaites
+que Fernande, et tu les as aimées longtemps avant
+de commencer à souffrir et à te dégoûter. Il me semble
+donc impossible que la chute du premier grain de sable
+ait déjà troublé ton amour, et que ton lac ne redevienne pas
+tranquille et pur. Peut-être que deux grands coeurs ont
+plus de peine à s'entendre que lorsqu'un des deux fait à
+lui seul tous les frais de la sympathie. Peut-être qu'avant
+de se livrer entièrement, et de s'abandonner l'un à l'autre,
+ils ont besoin de s'essayer, de briser quelques aspérités
+qui les repoussent encore. Un grand bonheur, une
+longue passion, doivent être achetés au prix de quelques
+souffrances. Quand on plante un arbre vigoureux, il
+souffre et se flétrit pendant quelques jours avant de s'accoutumer
+au terrain et de montrer la force qu'il doit
+acquérir. Les petites douleurs de ton amie prouvent l'excessive
+délicatesse de son amour. Je voudrais être aimée
+comme tu l'es. Garde-toi donc de te plaindre; surmonte
+un peu ta fierté, s'il le faut, et consens, non à mentir,
+mais à t'expliquer. Tu fais injure à Fernande en croyant
+qu'elle ne comprendrait pas; elle serait flattée de te
+voir condescendre aux faiblesses de son sexe et aux
+ignorances de son âge; elle s'efforcerait de marcher plus
+vite vers toi et d'arriver à ton point de vue. Que ne peut
+pas une âme comme la tienne et une parole si éloquente
+quand tu daignes parler! Oh! ne t'enferme pas dans le
+silence! tu n'as pas besoin de ta force avec cet être angélique
+qui est à genoux déjà pour t'écouter. Rappelle-toi
+ce que j'étais quand je t'ai connu, et ce que tu as
+fait de cette âme qui dormait informe dans le chaos.
+Que serais-je si tu n'étais descendu jusqu'à moi, si tu
+ne m'avais révélé ce que tu sais de Dieu, des hommes
+et de la vie? Ne t'ai-je pas compris? n'ai-je pas acquis
+quelque grandeur, moi qui n'étais qu'une enfant sauvage,
+incapable de bien et de mal par moi-même au milieu
+des ténèbres de mon ignorance? Souviens-toi des longues
+promenades que nous faisions ensemble sur les
+Alpes, au temps des vacances. Avec quelle avidité je
+t'écoutais! comme je rentrais dans mon couvent éclairée
+et sanctifiée! O mon brave Jacques! quel être sublime
+ne pourras-tu pas faire de celle qui est ta femme et qui
+possède ton amour! Je te prédis une grande destinée
+avec elle! Essuie ses belles larmes, ouvre-lui tous les
+trésors de ton âme: je vivrai de votre bonheur.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXVII.</h3>
+
+<h3>D'OCTAVE A SYLVIA</h3>
+
+<p>Pourquoi donc avez-vous tant tardé à m'écrire cette
+lettre qui nous eût épargné tant de maux, et pourquoi,
+si Jacques est votre frère, avez-vous tant hésité à me
+l'avouer? Quel être incompréhensible êtes-vous, Sylvia,
+et quel plaisir trouvez-vous à nous faire souffrir vous et
+moi? C'est en vain que je vous contemple et que je vous
+étudie; il y a des jours où je ne sais pas encore si vous
+êtes la première ou la dernière des femmes; je me demande
+si votre fierté signifie la vertu la plus sublime ou
+l'effronterie du vice hypocrite. Ah! ne m'accablez pas
+de vos froides et méprisantes railleries. Ne me dites pas
+que personne ne m'impose l'obligation de vous aimer,
+et que je suis libre de renoncer à vous. Je suis bien assez
+malheureux; ne faites pas tant de gloire de vos dédains
+et de votre indifférence: vous ne seriez que plus digne
+d'amour si vous étiez moins forte et moins cruelle.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/08.png"></p>
+
+<p>Et vous, n'avez-vous jamais eu des instants de faiblesse
+et d'incertitude avec moi? ne m'avez-vous pas
+accusé de bien des torts que vous m'avez pardonnés?
+Pourquoi railler si durement l'impiété de mon âme?
+pourquoi me dire que je ne vous aime pas du moment
+que je doute de vous? Savez-vous bien ce que c'est que
+l'amour, pour parler de la sorte? Mais vous m'avez
+aimé, puisque vous m'avez rappelé souvent après m'avoir
+repoussé; mais vous m'aimez encore, puisque, après
+trois mois d'un silence obstiné, vous m'écrivez pour vous
+laver de mes soupçons. Elle est bien laconique et bien
+hautaine, votre justification! Je n'oserais confier à personne
+combien vous me dominez, tant je me trouve rapetissé
+et humilié par votre amour. O Dieu! et vous seriez
+un ange si vous vouliez; c'est l'orgueil qui fait de
+vous un démon! Quand vous vous abandonnez à votre
+sensibilité, vous êtes si belle, si adorable! j'ai eu de si
+beaux jours avec vous! sont-ils donc perdus pour jamais?
+Non; je ne saurais y renoncer; que ce soit force
+ou faiblesse, lâcheté ou courage, je retournerai à toi!
+Je te presserai encore dans mes bras, je te forcerai encore
+à croire en moi et à m'aimer, dusse-je n'avoir qu'un
+jour de ce bonheur, et rester avili à mes propres yeux
+pour toute ma vie! Je sais que je serai encore malheureux
+avec toi; je sais qu'après m'avoir rendu fou, tu
+me chasseras avec un abominable sang-froid. Tu ne
+comprendras pas où tu ne voudras pas comprendre que,
+pour retourner à tes pieds, avec l'âme toute saignante
+encore de doute et de soupçons, il faut que je t'aime
+d'une passion effrénée. Tu me diras que je ne sais pas
+ce que c'est qu'aimer; tu croiras être bien sublime et
+bien généreuse envers moi, parce que tu me pardonneras
+d'avoir soupçonné ce que tous les hommes auraient
+supposé à ma place. Tu es une âme d'airain; tu brises
+tout ce qui t'approche, et ne consens à plier devant aucune
+des réalités de la vie. Comment veux-tu que je te
+suive toujours aveuglément dans ce monde imaginaire
+où je n'avais jamais mis le pied avant de te connaître?
+Ah! sans doute, si tu es ce tu parais à mon enthousiasme,
+tu es bien grande, et je devrais passer ma vie
+enchaîné à tes pieds; si tu es ce que ma raison croit deviner
+parfois, cache-moi bien la vérité, trompe-moi habilement,
+car malheur à toi si tu te démasques! Adieu;
+reçois-moi comme tu voudras, dans trois jours je serai
+à tes genoux.</p>
+
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/09.png"></p>
+
+
+<h3>XXVIII.</h3>
+
+<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE.</h3>
+
+<p>Tu m'humilies, tu me brises; si c'est la vérité que tu
+m'enseignes, elle est bien âpre, ma pauvre Clémence.
+Tu vois cependant que je l'accepte, toute cruelle qu'elle
+est, et que je reviens toujours à toi, sauf à être plus malheureuse
+qu'auparavant, quand tu m'as répondu. J'ai
+donc tort? Mon Dieu, je croyais qu'avec un malheur
+comme le mien on ne pouvait pas être coupable. Les méchants
+sont ceux qui rient des peines d'autrui; moi je
+pleure celles de Jacques encore plus que les miennes;
+je sais bien que je l'afflige, mais ai-je la force de cacher
+mon chagrin? Peut-on tarir ses larmes, peut-on s'imposer
+la loi d'être insensible à ce qui déchire le coeur?</p>
+
+<p>Si quelqu'un est jamais arrivé à cette vertu, il a dû
+bien souffrir avant de l'atteindre; son coeur a dû saigner
+cruellement! Je suis trop jeune pour savoir déguiser
+mon visage et cacher mon émotion; et puis, ce n'est
+pas Jacques qu'il me serait possible de tromper. Cette
+lutte avec moi-même ne servirait donc qu'à augmenter
+mon mal; ce qu'il faudrait étouffer, c'est ma sensibilité,
+c'est mon amour! O ciel, tu me parles de le vaincre!
+Cette seule idée lui donne plus d'intensité; que deviendrais-je
+à présent que j'ai connu l'amour, si je me trouvais
+le coeur vide? Je mourrais d'ennui. J'aime mieux
+mourir de chagrin, la mort sera moins lente.</p>
+
+<p>Tu prends le parti de Jacques, tu as bien raison! c'est
+lui qui est un ange, c'est lui qui devrait être aimé d'une
+âme aussi forte, aussi calme que la tienne. Mais suis-je
+donc indigne de lui? ne suis-je pas sincère et dévouée
+autant qu'il est possible de l'être? Non! ce ne sont pas
+des lueurs d'enthousiasme que j'ai pour lui, c'est une
+vénération constante, éternelle. Il m'aime vraiment, je
+le sais, je le sens; il ne faut pas me dire qu'il n'aime de
+moi que ma jeunesse et ma fraîcheur; si je le croyais!...
+non, cette idée est trop cruelle! Tu es inexorable dans
+ton mépris pour l'amour; ton esprit observateur juge
+tout sans pitié; mais de quel droit parles-tu d'un sentiment
+que tu n'as pas éprouvé? Si tu savais combien un
+pareil doute me ferait souffrir, une fois entré dans mon
+coeur, tu n'aurais pas la cruauté de m'y pousser.</p>
+
+<p>Eh bien, s'il en était ainsi, si Jacques m'aimait comme
+un passe-temps, moi qui lui ai dévoué toute ma vie, moi
+qui l'aime de toutes les forces de mon âme, j'essaierais
+de ne plus l'aimer; mais cela me serait impossible, je
+mourrais.</p>
+
+<p>Ma pauvre tête est malade. Aussi quelle lettre tu m'écris!
+je n'ai pu cacher l'impression qu'elle me faisait, et
+Jacques m'a demandé si je venais d'apprendre quelque
+mauvaise nouvelle. J'ai répondu que non. «Alors, m'a-il
+dit, c'est une lettre de ta mère.» Je mourais de peur
+qu'il ne me demandât à la voir, et, tout interdite, j'ai
+baissé la tête sans répondre. Jacques a frappé la table
+avec une violence que je ne lui ai jamais vue. «Que
+cette femme n'essaie point d'empoisonner ton coeur, s'est-il
+écrié, car je jure sur l'honneur de mon père qu'elle
+me paierait cher la moindre tentative contre la sainteté
+de notre amour!» Je me suis levée tout épouvantée, et
+je suis retombée sur ma chaise. «Eh bien, qu'as-tu?
+m'a-t-il dit.&mdash;-Vous-même, qu'avez-vous contre ma mère?
+que vous a-t-elle fait pour vous mettre ainsi en colère?&mdash;J'ai
+des raisons que tu ne sais pas, Fernande, et qui sont
+grosses comme des montagnes; puisses-tu ne les savoir
+jamais! mais, pour l'amour de notre repos, cache-moi
+les lettres de ta mère, et surtout l'effet qu'elles produisent
+sur toi.&mdash;Je te jure que tu te trompes, Jacques,
+me suis-je écriée; cette lettre n'est pas de ma mère, elle
+est de...&mdash;Je n'ai pas besoin de le savoir, a-t-il dit vivement;
+ne me fais pas l'injure de répondre à des questions
+que je ne t'adresserai jamais.» Et il est sorti; je
+ne l'ai pas revu de la journée. O Dieu! nous en sommes
+presque à nous quereller! et pourquoi? parce que j'ai
+cru le voir triste et que j'ai pris de l'inquiétude? Oh!
+s'il n'y avait pas au fond de tout cela quelque chose de
+vrai, nous n'en serions pas où nous en sommes. Jacques
+a eu des peines qu'il m'a cachées, à bonne intention
+peut-être, mais il a eu tort; s'il m'avait révélé la première,
+je ne l'aurais pas interrogé sur les autres, tandis
+qu'à présent je m'imagine toujours qu'il couve quelque
+mystère, et je ne trouve pas cela juste, car mon âme lui
+est ouverte, et il peut y lire à chaque instant. Je vois
+bien qu'il est préoccupé, quelque chose le distrait de
+l'amour qu'il avait pour moi; quelquefois il a un froncement
+de sourcil qui me fait trembler de la tête aux
+pieds. Il est vrai que si je prends le courage de lui adresser
+la parole, cela se dissipe aussitôt, et je retrouve son
+regard bon et tendre comme auparavant. Mais autrefois
+je ne lui déplaisais jamais, je lui disais avec confiance
+tout ce qui me passait par l'esprit; quand j'étais absurde,
+il se contentait de sourire, et il prenait la peine de redresser
+mon jugement avec affection. A présent, je vois
+que certaines paroles, dites presque au hasard, lui font
+un mauvais effet; il change de visage, ou il se met à fredonner
+cette petite chanson qu'il chantait à Smolensk,
+quand on lui retira une balle de la poitrine. Une parole
+de moi lui fait le même mal apparemment.</p>
+
+<p>Il est six heures du soir; Jacques, qui est d'ordinaire
+si exact, et qui se faisait un scrupule de me causer la
+plus légère inquiétude ou la plus frivole impatience, n'est
+pas encore rentré pour dîner. Est-ce qu'il me boude?
+est-ce qu'il aura eu un chagrin assez vif pour rester absorbé
+ainsi depuis midi? Je suis tourmentée; s'il lui était
+arrivé quelque accident! s'il ne m'aimait plus! Peut-être
+que je lui ai tellement déplu aujourd'hui qu'il éprouve
+de la répugnance à me voir. Oh! ciel! ma vue lui deviendrait
+odieuse! Tout cela me fait un mal horrible, je
+suis enceinte et je souffre beaucoup. Les anxiétés auxquelles
+je m'abandonne me rendent encore plus malade.
+Il faut que j'en finisse; il faut que je me jette aux pieds
+de Jacques, et que je le conjure de me pardonner mes
+folies. Cela ne peut pas m'humilier: ce n'est pas à mon
+mari, c'est à mon amant que s'adresseront mes prières.
+J'ai offensé se délicatesse, j'ai affligé son coeur; il faut
+qu'une fois pour toutes il me pardonne, et que tout soit
+oublié. Il y a bien des jours que nous ne nous expliquons
+plus; cela me tue. J'ai l'âme pleine de sanglots qui m'étouffent;
+il faut que je les répande dans son sein, qu'il
+me rende toute sa tendresse, et que je recouvre ce bonheur
+pur et enivrant que j'ai déjà goûté.</p>
+
+
+<p>Dimanche matin.</p>
+
+<p>O mon amie, que je suis malheureuse! rien ne me
+réussit, et la fatalité fait tourner à mal tout ce que je
+tente pour me sauver. Hier, Jacques est rentré à six
+heures et demie; il avait l'air parfaitement calme, et m'a
+embrassée comme s'il eût oublié nos petites altercations.
+Je connais Jacques à présent; je sais quels efforts il fait
+sur lui-même pour vaincre son déplaisir; je sais que la
+douleur concentrée est un fer rouge qui dévore les entrailles.
+Je me suis fait violence pour dîner tranquillement;
+mais, aussitôt que nous avons été seuls, je me suis
+jetée à ses genoux en fondant en larmes. Sais-tu ce qu'il
+a fait? Au lieu de me tendre les bras et d'essuyer mes
+pleurs, il s'est dégagé de mes caresses et s'est levé d'un
+air furieux; j'ai caché mon visage dans mes mains pour
+ne pas le voir dans cet état; j'ai entendu sa voix tremblante
+de colère qui me disait: «Levez-vous, et ne vous
+mettez jamais ainsi devant moi.» J'ai senti alors le courage
+du désespoir. «Je resterai ainsi, me suis-je écriée,
+jusqu'à ce que vous m'ayez dit ce que j'ai fait pour perdre
+votre amour.&mdash;Tu es folle, a-t-il répondu en se radoucissant,
+et tu ne sais qu'imaginer pour troubler notre
+paix et gâter notre bonheur. Expliquons-nous, parlons,
+pleurons, puisqu'il te faut toutes ces émotions pour alimenter
+ton amour; mais, au nom du ciel, relève-toi, et
+que je ne te voie plus ainsi.» J'ai trouvé cette réponse bien
+dure et bien froide, et je suis retombée sur moi-même à
+demi brisée d'abattement et de douleur. «Faut-il que je
+te relève malgré toi? a-t-il dit en me prenant dans ses
+bras et en me portant sur le sofa; quelle rage ont donc
+toutes les femmes de jeter ainsi leur âme en dehors
+comme si elles étaient sur un théâtre! Souffre-t-on
+moins, aime-t-on plus froidement, pour rester debout
+et pour ne pas se briser la poitrine en sanglots? Que ferez-vous,
+pauvres enfants, quand la foudre vous tombera
+sur la tête?&mdash;Tout ce que vous dites là est horrible, lui
+ai-je répondu; est-ce par le dédain que vous voulez vous
+délivrer de mon amour? vous importune-t-il déjà?» Il
+s'est assis auprès de moi, et il est resté silencieux, la
+tête baissée, l'air résigné, mais profondément triste. Il
+m'a laissée pleurer longtemps, puis il a fait un effort
+pour me prendre les mains; mais j'ai vu que cette marque
+d'affection lui coûtait; et j'ai retiré mes mains précipitamment.
+«Hélas! hélas!» a-t-il dit, et il est sorti.
+Je l'ai rappelé, mais en vain, et je me suis presque évanouie.
+Rosette, en apportant des lumières dans le salon,
+m'a trouvée sans mouvement; elle m'a portée à mon lit,
+elle m'a déshabillée pendant qu'on avertissait mon mari;
+il est venu, et m'a témoigné beaucoup d'intérêt. J'avais
+une extrême impatience d'être seule avec lui, espérant
+qu'il me dirait quelque chose qui me consolerait tout à
+fait; je voyais tant d'émotion sur sa figure! Je ne pouvais
+cacher l'ennui que me causaient les interminables
+prévenances de Rosette; j'ai fini par lui parler un peu
+durement, et Jacques a dit quelques mots en sa faveur.
+J'avais les nerfs réellement malades; je ne sais comment
+la manière dont Jacques a semblé s'interposer entre moi
+et ma femme de chambre m'a causé un mouvement de
+colère invincible. Plusieurs fois déjà, ces jours derniers,
+je m'étais impatientée contre cette fille, et Jacques m'en
+avait blâmée. «Je sais bien qu'en toute occasion, lui ai-je
+dit, vous donnez de préférence raison à Rosette et à moi
+tout le tort.&mdash;Vous êtes réellement malade, ma pauvre
+Fernande, a-t-il répondu. Rosette, tu fais trop de bruit autour
+de ce lit, va-t en; je te sonnerai si madame a besoin
+de toi.» Aussitôt j'ai senti combien j'étais injuste et folle.
+«Oui, je suis malade,» ai-je répondu dès que j'ai été seule
+avec lui, et je me suis caché la tête dans son sein en
+pleurant; il m'a consolée en me prodiguant les plus tendres
+caresses et en me donnant les plus doux noms. Je
+n'avais plus la force de demander une autre explication,
+tant j'avais la tête brisée; je me suis endormie sur l'épaule
+de Jacques. Mais ce matin, quand j'ai sonné ma
+femme de chambre, j'ai vu une autre figure, assez laide
+et insignifiante. «Qui êtes-vous, ai-je dit, et où est Rosette?&mdash;Rosette
+est partie, m'a dit Jacques aussitôt en
+sortant de sa chambre pour répondre a ma question.
+J'avais besoin d'une ménagère diligente et honnête à ma
+ferme de Blosse, et j'y ai envoyé Rosette pour le reste
+de la saison. En attendant que tu la remplaces à ton gré,
+j'ai fait venir sa soeur pour te servir.» J'ai gardé le silence,
+mais j'ai trouvé cette leçon bien dure et bien
+froide. Oh! j'avais bien compris l'histoire de la romance.
+Que faire maintenant? Je vois que mon bonheur s'en
+va jour par jour, et je ne sais comment l'arrêter. Évidemment,
+Jacques se dégoûte de moi, et c'est ma faute;
+je ne vois pas qu'il ait envers moi le moindre tort; je ne
+vois pas non plus que je sois réellement coupable envers
+lui. Nous nous faisons du mal mutuellement, comme par
+une sorte de fatalité; peut-être s'y prend-il mal avec
+moi. Il est trop grave, trop sentencieux dans ses avis.
+Les résolutions qu'il prend, la promptitude avec laquelle
+il tranche les sujets de trouble entre nous, montrent, ce
+me semble, une espèce de hauteur méprisante à mon
+égard. Un mot de doux reproche, quelques larmes versées
+ensemble, et les caresses du raccommodement,
+vaudraient bien mieux. Jacques est trop accompli, cela
+m'effraie; il n'a pas de défauts, pas de faiblesses; il est
+toujours le même, calme, égal, réfléchi, équitable. Il
+semble qu'il soit inaccessible aux travers de la nature
+humaine, et qu'il ne puisse les tolérer dans les autres qu'à
+l'aide d'une générosité muette et courageuse; il ne veut
+point entrer en pourparler avec eux. C'est trop d'orgueil.
+Moi je suis une enfant, j'ai besoin qu'on me guide et qu'on
+me relève quand je tombe. Oui, tu avais raison, Clémence;
+je commence à croire que le caractère de Jacques
+n'est pas assez jeune pour moi. C'est de là que viendra
+mon malheur; car, à cause de sa perfection, je l'aime
+plus que je n'aimerais un jeune homme, et sa raison empêchera
+peut-être que je m'entende jamais avec lui.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXIX.</h3>
+
+<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3>
+
+<p>Je n'ai pas faibli dans ma résolution, je ne me suis pas
+une seule fois abandonné à l'impatience, je n'ai pas
+commis d'injustice, je n'ai pas agi en mari; pourtant le
+mal fait, ce me semble, des progrès rapides, et si quelque
+circonstance étrangère ne vient pas le distraire, si
+quelque révolution ne s'opère dans les idées de Fernande,
+nous aurons bientôt cessé d'être amants. Je souffre, je
+l'avoue; il n'est qu'un bonheur au monde, c'est l'amour;
+tout le reste n'est rien, et il faut l'accepter par vertu.
+J'accepterai tout, je me contenterai de l'amitié, je ne me
+plaindrai de rien; mais laisse-moi verser dans ton sein
+quelques larmes amères que le monde ne verra pas, et
+que Fernande, surtout, n'aura pas la douleur d'ajouter
+aux siennes. Six mois d'amour, c'est bien peu! encore
+combien de jours, parmi les derniers, ont été empoisonnés!
+Si c'est la volonté du ciel, soit. Je suis prêt à la fatigue
+et à la douleur; mais, encore une fois, c'est perdre
+bien vite une félicité au sein de laquelle je me flattais de
+rester enivré plus longtemps.</p>
+
+<p>Mais de quoi ai-je à me plaindre? je savais bien que
+Fernande était une enfant, que son âge et son caractère
+devaient lui inspirer des sentiments et des pensées que
+je n'ai plus; je savais que je n'aurais ni le droit ni la
+volonté de lui en faire un crime. J'étais préparé à tout ce
+qui m'arrive; je ne me suis trompé que sur un point: la
+durée de notre illusion. Les premiers transports de l'amour
+sont si violents et si sublimes, que tout se range à
+leur puissance; toutes les difficultés s'aplanissent, tous
+les germes de dissension se paralysent, tout marche au
+gré de ce sentiment, qu'on appelle avec raison l'âme du
+monde, et dont on aurait dû faire le dieu de l'univers;
+mais quand il s'éteint, toute la nudité de la vie réelle
+reparaît, les ornières se creusent comme des ravins, les
+aspérités grandissent comme des montagnes. Voyageur
+courageux, il faut marcher sur un chemin aride et périlleux
+jusqu'au jour de la mort; heureux celui qui peut
+espérer de ressentir un nouvel amour! Dieu m'a longtemps
+béni, longtemps il m'a donné la faculté de guérir
+et de renouveler mon coeur à celle flamme divine, mais
+j'ai fait mon temps, je suis arrivé à mon dernier tour de
+roue: je ne dois plus, je ne puis plus aimer. Je croyais
+du moins que ce dernier amour réchaufferait les dernières
+années de la jeunesse de mon coeur et les prolongerait
+davantage. Je n'ai pas cessé d'aimer encore; je
+serais encore prêt, si Fernande pouvait calmer ses agitations
+et réparer d'elle-même le mal qu'elle nous a fait;
+à oublier ces orages et à retourner à l'enivrement des
+premiers jours; mais je ne me flatte pas que ce miracle
+puisse s'opérer en elle: elle a déjà trop souffert. Avant
+peu elle détestera son amour; elle en a fait un tourment,
+un cilice, qu'elle porte encore par enthousiasme et par dévouement.
+Ces choses-là sont des rêves de jeune femme:
+le dévouement tue l'amour et le change en amitié. Eh
+bien, l'amitié nous restera; j'accepterai la sienne, et
+laisserai longtemps encore à la mienne le nom d'amour,
+afin qu'elle ne la méprise pas. Mon amour, mon pauvre
+dernier amour! je l'embaumerai en silence, et mon coeur
+lui servira éternellement de sépulcre; il ne s'ouvrira
+plus pour recevoir un amour vivant. Je sens la lassitude
+des vieillards et le froid de la résignation qui envahissent
+toutes ses fibres; Fernande seule peut le ranimer encore
+une fois, parce qu'il est encore chaud de son étreinte.
+Mais Fernande laisse éteindre le feu sacré et s'endort en
+pleurant; le foyer se refroidit, bientôt la flamme se sera
+envolée.</p>
+
+<p>Tu me donnes un conseil bien impossible à suivre; tu
+mets le doigt sur la plaie en disant que nous ne nous
+comprenons pas; mais tu m'engages à me faire comprendre,
+et tu ne songes pas que l'amour ne se démontre
+pas comme les autres sentiments. L'amitié repose sur
+des faits et se prouve par des services; l'estime peut se
+soumettre à des calculs mathématiques; l'amour vient
+de Dieu; il y retourne et il en redescend au gré d'une
+puissance qui n'est pas dans les mains de l'homme.
+Pourquoi ne te fais-tu pas comprendre d'Octave? par les
+mêmes raisons qui font que Fernande ne me comprend
+plus? Octave n'a pu atteindre à ce degré d'enthousiasme
+qui fait l'amour grand et sublime; Fernande l'a déjà
+perdu. Le soupçon a empêché l'amour d'Octave de prendre
+son développement; un peu d'égoïsme a paralysé
+celui de Fernande. Comment veux-tu que je lui prouve
+qu'elle doit me préférer à elle-même et me cacher ses
+souffrances comme je lui cache les miennes? J'ai la force
+de renfermer ma douleur et d'étouffer mes légers ressentiments;
+chaque jour, après quelques instants de lutte
+solitaire, je reviens à elle sans rancune, prêt à oublier
+tout et à ne lui adresser jamais une plainte; mais je retrouve
+ses yeux humides, son coeur oppressé et le reproche
+sur ses lèvres; non ce reproche évident et grossier
+qui ressemble à l'injure, et qui me guérirait sur-le-champ
+et de l'amour et de l'amitié, mais le reproche délicat,
+timide, qui fait une blessure imperceptible et profonde.
+Ce reproche-là, je le comprends, je le recueille; il entre
+jusqu'au fond de mon coeur. Oh! quelle souffrance pour
+l'homme qui voudrait au prix de sa vie ne l'avoir jamais
+fait naître, et qui sent dans les plus secrets replis de son
+âme qu'il ne l'a jamais mérité! Elle souffre, la malheureuse
+enfant, parce qu'elle est faible, parce qu'elle s'abandonne
+à ces misérables chagrins que j'étouffe, parce
+qu'elle sent qu'elle a tort de s'y abandonner et qu'elle
+perd à mes yeux de sa dignité. Son orgueil souffre alors,
+et mes efforts pour le relever et le guérir sont vains; elle
+les attribue à la générosité, A la compassion, et n'en est
+que plus triste et plus humiliée. Mon amour devient trop
+sévère pour elle; elle se croit obligée de l'implorer, elle
+ne le comprend plus.</p>
+
+<p>Il y a quelque temps, elle se jeta à mes pieds pour me
+le redemander. Un mari eût été touché peut-être de cet
+acte de soumission; pour moi, j'en fus révolté. Il me
+rappela les scènes orageuses que plusieurs fois j'ai eu à
+supporter quand, après avoir perdu mon estime, les
+femmes que j'ai aimées ont voulu en vain ressaisir mon
+amour. Voir Fernande dans cette situation! elle si sainte
+et si vierge de souillure! cela me fit horreur. Oh! ce
+n'est pas ainsi que je veux être aimé; inspirer à ma
+femme le sentiment qu'un esclave a pour son maître! Il
+me sembla qu'elle se mettait dans cette altitude pour
+faire abjuration de notre amour et me promettre quelque
+autre sentiment. Elle ne comprit pas le mal qu'elle me
+faisait, et elle me fit peut-être dans son coeur un crime
+de n'avoir pas été reconnaissant de ce qu'elle tentait pour
+me guérir. Pauvre Fernande!</p>
+
+<p>Tu me recommandes d'être avec elle ce que j'ai été
+avec toi! Tu crois donc, Sylvia, que c'est moi qui t'ai
+faite ce que tu es? Tu crois qu'une créature humaine
+peut donner à une autre la force et la grandeur? Souviens-toi
+de la fable de Prométhée, que les dieux punirent,
+non pour avoir fait un homme, mais pour s'être
+flatté de lui donner une âme. La tienne était déjà vaste
+et brûlante quand j'y versai la faible lumière de ma réflexion
+et de mon expérience; mais, loin de l'exalter, je
+ne m'occupai qu'à l'éclairer; je lâchai de diriger vers un
+but digne d'elle la vigueur de son élan et l'ardeur de ses
+affections. Je ne fis que lui ouvrir une route; c'est Dieu
+qui lui avait donné des ailes pour s'y élancer. Tu avais
+été élevée au désert; ton intelligence était si verte et si
+fraîche, qu'elle s'ouvrait à toutes les idées; mais cela
+n'eût pas suffi, si ton coeur n'eût pas été préparé aux sentiments
+dont je te parlais: tu aurais tout compris sans
+rien sentir. En un mot, je ne songeai point à t'inspirer,
+je cherchai à t'instruire. Si je ne l'eusse pas fait, peut-être
+n'aurais-tu pas appris l'usage des dons de Dieu;
+mais certainement ils ne se seraient point perdus sans
+t'enseigner une conduite noble et ferme dans toutes les
+occasions sérieuses de ta vie.</p>
+
+<p>Fernande, avec une organisation moins puissante, a
+eu à combattre les funestes influences des préjugés au
+milieu desquels elle a grandi; meilleure peut-être que
+tout ce qui appartient à la société, elle ne pourra jamais
+se défaire impunément des idées que la société révère.
+On ne lui a pas fait, comme à toi, un corps et une âme
+de fer; on lui a parlé de prudence, de raison, de certains
+calculs pour éviter certaines douleurs, et de certaines réflexions
+pour arriver à un certain bien-être que la société
+permet aux femmes à de certaines conditions. On ne lui
+a pas dit comme à toi: «Le soleil est âpre et le vent es
+rude; l'homme est fait pour braver la tempête sur mer,
+la femme pour garder les troupeaux sur la montagne
+brûlante. L'hiver, viennent la neige et la glace, tu iras
+dans les mêmes lieux, et tu tâcheras de te réchauffer à
+un feu que tu allumeras avec les branches sèches de la
+forêt; si tu ne veux pas le faire, tu supporteras le froid
+comme tu pourras. Voici la montagne, voici la mer, voici
+le soleil; le soleil brûle, la mer engloutit, la montagne
+fatigue. Quelquefois les bêtes sauvages emportent les
+troupeaux et l'enfant qui les garde: tu vivras au milieu
+de tout cela comme tu pourras; si tu es sage et brave,
+on te donnera des souliers pour te parer le dimanche.»
+Quelles leçons pour une femme qui devait un jour vivre
+dans la société et profiter des raffinements de la civilisation!
+Au lieu de cela, on apprenait à Fernande comment
+on fuit le soleil, le vent et la fatigue. Quant aux
+dangers que tu affrontais tranquillement, elle savait à
+peine s'ils pouvaient exister dans la contrée où elle vivait;
+elle en lisait avec effroi la relation dans quelque
+voyage au Nouveau Monde. Son éducation morale fut la
+conséquence de cette éducation physique. Nul n'eut la
+sagesse de lui dire: «La vie est aride et terrible, le
+repos est une chimère, la prudence est inutile; la raison
+seule ne sert qu'à dessécher le coeur; il n'y a qu'une
+vertu, l'éternel sacrifice de soi-même.» C'est avec cette
+rudesse que je te traitai quand tu m'adressas les premières
+questions; c'était te rejeter bien loin des contes de fée
+dont tu t'étais nourrie; mais cet amour du merveilleux
+n'avait rien gâté en toi. Quand je te retrouvai au couvent,
+tu ne croyais déjà plus aux prodiges, mais tu les
+aimais encore, parce que ton imagination y trouvait la
+personnification allégorique de toutes les idées d'équité
+chevaleresque et de courage entreprenant qui ressortaient
+de ton caractère. Je te parlai de vivre et de souffrir,
+d'accepter tous les maux et de ne faire plier à aucune
+des lois de ce monde l'amour de la justice. Je ne
+trouvai pas nécessaire de t'en dire davantage: tu avais
+dans le caractère des particularités que le monde eût
+appelées défauts, et que je respectai comme les conséquences
+d'un tempérament hardi et généreux. J'ai horreur
+de ce tempérament de convention que la société
+fait aux femmes, et qui est le même pour toutes. Le bon
+coeur sincère et ingénu de Fernande se révolta contre ce
+joug, et je l'ai aimée à cause de sa haine pour la pédanterie
+et la fausseté de son sexe. Mais cette forte éducation
+que je n'avais pas craint de te donner, je n'aurais
+jamais osé l'essayer avec Fernande; elle s'était fait à
+elle-même un monde d'illusions tel que se le font les
+femmes dont l'âme aimante veut résister au bandeau
+flétrissant du préjugé; elle avait ce caractère adorable,
+mais funeste, que l'on appelle romanesque, et qui consiste
+à ne voir les choses ni comme elles sont dans la
+société, ni comme elles sont dans la nature; elle croyait
+à un amour éternel, à un repos que rien ne devait troubler.
+Un instant j'eus envie d'essayer son courage et de
+lui dire qu'elle se trompait; mais ce courage me manqua
+à moi-même. Comment aurais-je pu, lorsqu'elle m'appelait
+son Messie, lorsqu'elle aussi, à dix-sept ans, me
+traitait en génie de conte féerique, comme toi à dix ans,
+me résoudre à lui dire: «Le repos n'existe pas, l'amour
+n'est qu'un rêve de quelques années au plus; l'existence
+que je t'offre de partager avec moi sera pénible et douloureuse,
+comme toutes les existences de ce monde!»
+J'essayai bien de le lui faire comprendre lorsqu'elle me
+demanda, enfant qu'elle est! le serment d'un amour
+éternel. Elle feignit d'accepter tous les dangers de l'avenir,
+elle se persuada du moins qu'elle les acceptait;
+mais je vis bien qu'elle n'y croyait pas. Son découragement
+et sa consternation me prouvent assez maintenant
+qu'elle n'avait pas prévu les plus simples contrariétés de
+la vie ordinaire. Eh! que ferai-je aujourd'hui? Irai-je
+lui parler en pédagogue de souffrance, de résignation et
+de silence? Irai-je tout à coup la réveiller au milieu de son
+rêve et lui dire: «Tu es trop jeune, viens à moi qui
+suis vieux, afin que je te vieillisse? Voilà que ton amour
+s'en va; il en devait être ainsi, et il en sera de même
+de tous les bonheurs de ta vie!» Non. Si je n'ai pas su
+lui donner le présent, je veux lui laisser du moins l'avenir.
+Je ne puis pas causer avec elle, tu le vois! Il m'arriverait
+de me faire détester, et un matin elle lirait mes
+trente-cinq ans sur mon visage. Il faut que je la traite
+en enfant le plus longtemps possible; au fait, je pourrais
+être son père, pourquoi dérogerais-je à ce rôle? Je ne la
+consolerai, je ne prolongerai son amour, s'il est possible,
+que par de douces paroles et de douces caresses; et
+quand elle ne m'aimera plus que comme un père, je la
+délivrerai de mes caresses et je l'entourerai de mes soins.
+Je ne me sens ni offensé ni blessé de sa conduite; j'accepte
+sans colère et sans désespoir la perte de mon illusion;
+ce n'est ni sa faute ni la mienne.</p>
+
+<p>Mais je suis triste à la mort. O solitude! solitude du
+coeur!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXX.</h3>
+
+<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE.</h3>
+
+<p>Jacques m'a fait aujourd'hui un très-grand plaisir: il
+m'a donné une preuve de confiance. «Mou amie, m'a-t-il
+dit, je désire appeler auprès de nous une personne que
+j'aime beaucoup, et que, j'en suis sûr, vous aimerez aussi.
+Il faudra que vous m'aidiez à l'arracher à la solitude où
+elle vit, et à l'attacher, au moins pour quelque temps,
+auprès de nous.&mdash;Je ferai ce que vous voudrez, et j'aimerai
+qui tu voudras, ai-je répondu, à moitié triste et à
+moitié gaie, comme je suis souvent maintenant.&mdash;Je ne
+t'ai jamais parlé, a-t-il repris, d'une amie qui m'est bien
+chère, et que j'ai, pour ainsi dire, élevée: c'est la fille
+naturelle de mon meilleur ami, qui me l'a recommandée
+à son lit de mort. Ne me fais jamais de question à
+cet égard; j'ai fait serment de ne jamais dire le nom
+des parents de cette jeune fille qu'en de certaines circonstances
+dont moi seul puis être juge. C'est moi qui l'ai
+mise au couvent, et qui l'en ai retirée pour l'établir dans
+les divers pays où elle a désiré vivre, d'abord en Italie,
+puis en Allemagne, maintenant en Suisse; elle vit loin
+de la société, dans une indépendance que le monde trouverait
+bizarre, mais qui n'a rien que de raisonnable et
+de légitime chez celui qui ne demande rien au monde et
+qui ne s'ennuie pas de l'isolement.</p>
+
+<p>&mdash;Est-elle jeune? ai-je demandé.&mdash;Vingt-cinq ans.&mdash;Et
+jolie? ai-je ajouté avec précipitation.&mdash;Très-jolie,»
+a répondu Jacques sans paraître s'apercevoir de la rougeur
+qui me montait au visage. J'ai fait beaucoup d'autres
+questions sur son caractère, auxquelles Jacques a répondu
+de manière à me faire aimer cette inconnue; mais
+néanmoins j'ai fait un grand effort pour lui dire que j'aurais
+beaucoup de plaisir à l'avoir près de moi, et quand
+je me suis trouvée seule, j'ai senti que j'éprouvais tous
+les tourments de la jalousie. Je ne croyais certes pas que
+Jacques fût amoureux de cette femme et qu'il voulût
+l'amener dans notre maison pour en faire de nouveau sa
+maîtresse. Jacques est trop noble, trop délicat pour cela;
+mais je craignais que cette amitié si vive entre lui et
+cette jeune femme n'eût commencé par quelque autre
+sentiment. Il ne s'y sera pas abandonné, pensais-je; la
+raison et l'honneur auront vaincu cette tendresse trop
+vive pour sa protégée; mais il aura souvent été ému près
+d'elle; il n'aura pas vu impunément tant de beauté, d'esprit
+et de talents; il aura peut-être songé plus d'une fois
+à en faire sa femme, et il lui sera resté au moins pour
+elle cet indéfinissable sentiment qu'on doit avoir pour
+l'objet d'un ancien amour. Jacques est si étrange quelquefois!
+Peut-être qu'il veut la placer entre nous comme
+conciliatrice au milieu de nos chagrins; peut-être qu'il
+me la proposera pour modèle, ou qu'au moins, comme
+elle sera beaucoup plus parfaite que moi, il fera malgré
+lui, quand j'aurai quelque tort, des comparaisons entre
+elle et moi qui ne seront point à mon avantage. Cette
+idée me remplissait de douleur et de colère; je ne sais
+pourquoi j'éprouvais un besoin invincible de questionner
+encore Jacques, mais je ne l'osais pas, et je craignais
+qu'il ne devinât mes soupçons. Enfin, vers le soir, comme
+nous causions assez gaiement de choses générales qui
+pouvaient avoir un rapport éloigné avec notre position,
+je pris courage, et, feignant de plaisanter, je lui demandai
+presque clairement ce que je désirais savoir. Il resta
+quelques instants silencieux; j'observai son visage, et il
+me fut impossible d'en interpréter l'expression. Jacques
+est souvent ainsi, et je défie qui que ce soit de savoir s'il
+est calme ou mécontent dans ces moments-là. Enfin, il
+me tendit la main, en me disant d'un air grave: «Est-ce
+que tu me croirais capable d'une lâcheté?&mdash;Non, m'écriai-je
+vivement en portant sa main à mes lèvres.&mdash;Mais
+d'une trahison? ajouta-t-il.&mdash;Non, non, jamais.&mdash;Mais
+de quoi donc alors? car tu m'as soupçonné de quelque
+chose, ajouta-t-il en me regardant avec cet air de
+pénétration auquel je ne saurais résister.&mdash;Eh bien, oui,
+répondis-je avec embarras, je t'ai accusé d'imprudence.&mdash;Explique-toi,
+dit-il.&mdash;Non, répondis-je; fais-moi un
+serment, et je serai à jamais tranquille.&mdash;Un serment
+entre nous! dit-il d'un ton de reproche.&mdash;Ah! tu sais
+que je suis faible, répondis-je, et qu'il faut me traiter
+avec condescendance; que ton orgueil ne se révolte pas,
+et qu'il s'humanise un peu avec moi; jure-moi que tu
+n'as jamais eu d'amour pour cette jeune personne et que
+tu es sûr de n'en avoir jamais.» Jacques sourit et me
+demanda de lui dicter la formule du serment. Je lui dis
+de jurer par son honneur et par notre amour. Il y consentit
+avec douceur et me demanda si j'étais contente.
+Alors, voyant que j'avais été folle, je me sentis très-honteuse
+et craignis de l'avoir offensé; mais il me rassura
+par des paroles et des manières affectueuses. Je pense
+donc à présent que j'ai bien fait d'être franche et de lui
+avouer mes inquiétudes sans fausse honte. Avec quelques
+mots d'explication, il m'a tranquillisée pour toujours, et
+je n'ai plus la moindre répugnance à bien accueillir son
+amie. Peut-être que si je lui avais toujours dit naturellement
+ce qui se passait dans ma pauvre tête, nous n'aurions
+jamais souffert. Depuis cette explication, je me
+sens heureuse et tranquille plus que je ne l'ai été depuis
+longtemps. Je suis reconnaissante de la complaisance
+que Jacques a eue de me rassurer par une formule qui
+me semble à moi-même à présent réellement puérile,
+mais sans laquelle je serais peut-être au désespoir aujourd'hui.
+En général, Jacques me traite ou trop en enfant,
+ou trop en grande personne; il s'imagine que je
+dois l'entendre à demi-mot, et ne jamais donner une interprétation
+déraisonnable à ce qu'il dit. S'il s'aperçoit
+qu'il n'en est point ainsi, il désespère de redresser mon
+jugement, et il m'abandonne à mon erreur avec une sorte
+de dédain qui m'offense, au lieu de m'accorder quelques
+paroles qui me guériraient complètement. Jacques est
+trop parfait pour moi, voilà ce qu'il y a de sûr; il ne sait
+pas assez me dissimuler mon infériorité; il sait consoler
+mon coeur, il ne sait pas ménager mon amour-propre. Je
+sens ce qu'il faudrait être pour être son égale, et je sens
+que cela me manque. Oh! combien mon sort est différent
+de ce que j'avais rêvé! Ni mon espoir, ni mes craintes ne
+se sont réalisés; Jacques est mille fois au-dessus de ce que
+j'avais espéré; je n'avais pas l'idée d'un caractère aussi
+généreux, aussi calme, aussi impassible; mais je comptais
+sur des joies que je ne trouve pas avec lui, sur plus
+d'abandon, d'épanchement et de <i>camaraderie</i>. Je me
+croyais son égale, et je ne le suis pas.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXI.</h3>
+
+<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3>
+
+<p>Il semble que Fernande caresse maintenant ses puérilités,
+elle en rougissait d'abord, elle les cachait; je feignais,
+pour ménager son orgueil, de ne pas m'en apercevoir,
+je pouvais alors espérer qu'elle les vaincrait; à
+présent elle les montre ingénument, elle en rit, elle s'en
+vante presque; j'en suis venu à m'y plier entièrement, et
+à la traiter comme un enfant de dix ans. Oh! si j'avais
+moi-même dix ans de moins, j'essaierais de lui montrer
+qu'au lieu d'avancer dans la vie morale elle recule, et
+perd, à écarter les moindres épines de son chemin, le
+temps qu'elle pourrait employer à s'ouvrir une nouvelle
+route, plus belle et plus spacieuse, mais je crains trop
+le rôle de pédant et je suis trop vieux pour le risquer. Il
+y a quelques jours, je lui parlai de toi et du désir que
+j'avais de t'attirer pour quelque temps près de nous; les
+questions qu'elle me fit sur ton âge et sur ta figure me
+montrèrent assez ses perplexités, et elle finit par me demander
+un serment solennel qui lui assurât que je n'avais
+pour toi que les sentiments d'un frère. Elle ne trouva
+pas dans son coeur, dans son estime pour moi, une garantie
+assez forte contre ces misérables soupçons; elle
+me crut capable de l'avilir et de la désespérer pour mon
+plaisir! elle s'abandonna à ces craintes tout un jour, et
+quand j'eus fait le serment qu'elle exigeait, elle se trouva
+parfaitement contente. Hélas! toutes les femmes, excepté
+toi, Sylvia, se ressemblent donc! J'ai fait avec douceur
+ce que demandait Fernande, mais j'ai cru relire un des
+éternels chapitres de ma vie.</p>
+
+<p>Oh! qu'elle est insipide et monotone cette vie en apparence
+si agitée, si diverse et si romanesque! Les faits
+diffèrent entre eux par quelques circonstances seulement,
+les hommes par quelques variétés de caractère;
+mais me voici, à trente-cinq ans, aussi triste, aussi seul
+au milieu d'eux que lorsque j'y fis mes premiers pas;
+j'ai vécu en vain. Je n'ai jamais trouvé d'accord et de
+similitude entre moi et tout ce qui existe; est-ce ma
+faute? est-ce celle d'autrui? Suis-je un homme sec et
+dépourvu de sensibilité? ne sais-je point aimer? ai-je
+trop d'orgueil? Il me semble que personne n'aime avec
+plus de dévouement et de passion; il me semble que mon
+orgueil se plie à tout, et que mon affection résiste aux
+plus terribles épreuves. Si je regarde dans ma vie passée,
+je n'y vois qu'abnégation et sacrifice; pourquoi
+donc tant d'autels renversés, tant de ruines et un si épouvantable
+silence de mort? Qu'ai-je fait pour rester ainsi
+seul et debout au milieu des débris de tout ce que j'ai
+cru posséder? Mon souffle fait-il tomber en poussière tout
+ce oui rapproche? Je n'ai pourtant rien brisé, rien profané;
+j'ai passé en silence devant les oracles imposteurs,
+j'ai abandonné le culte qui m'avait abusé sans écrire ma
+malédiction sur les murs du temple; personne ne s'est
+retiré d'un piège avec plus de résignation et de calme.
+Mais la vérité que je suivais secouait son miroir étincelant,
+et devant elle le mensonge et l'illusion tombaient,
+rompus et brisés comme l'idole de Dagon devant la face
+du vrai Dieu; et j'ai passé en jetant derrière moi un
+triste regard et en disant: «N'y a-t-il rien de vrai,
+rien de solide dans la vie, que cette divinité qui marche
+devant moi en détruisant tout sur son passage et en ne
+s'arrêtant nulle part?»</p>
+
+<p>Pardonne-moi ces tristes pensées, et ne crois pas que
+j'abandonne ma tâche; plus que jamais je suis déterminé
+à accepter la vie. Dans deux mois je serai père;
+je n'accueille point cette espérance avec les transports
+d'un jeune homme, mais je reçois cet austère bienfait de
+Dieu avec le recueillement d'un homme qui comprend
+le devoir. Je ne m'appartiens plus, je ne donnerai plus
+à mes tristes pensées la direction qu'elles eurent souvent;
+je ne saurais m'abandonner à ces joies puériles de
+la paternité, à ces rêves ambitieux dont je vois les autres
+occupés pour leur postérité; je sais que j'aurai
+donné la vie à un infortuné de plus sur la terre, voilà
+tout. Ce que j'ai à faire, c'est de lui enseigner comment
+on souffre sans se laisser avilir par le malheur.</p>
+
+<p>J'espère que cet événement distraira Fernande et dirigera
+toutes ses sollicitudes vers un but plus utile que de
+tourmenter et d'interroger sans cesse un coeur qui lui
+appartient et qui ne s'est rien réservé en s'abandonnant
+à elle; si elle n'est pas guérie de cette maladie morale
+lorsqu'elle aura son enfant dans les bras, il faudra que
+tu viennes t'asseoir entre nous, Sylvia, pour rendre notre
+vie plus douce, et prolonger autant que possible ce
+demi-amour, ce demi-bonheur qui nous reste. J'espère
+de ta présence un grand changement: ton caractère fort
+et résolu étonnera Fernande d'abord, et puis lui fera, je
+n'en doute pas, une impression salutaire; tu protégeras
+mon pauvre amour contre les conseils de sa pusillanimité,
+et peut-être contre ceux de sa mère. Elle reçoit des
+lettres qui l'attristent beaucoup; je ne veux rien apprendre
+à cet égard, mais, je le vois clairement, quelque dangereuse
+amitié ou quelque malice cruelle envenime ses
+douleurs. Oh! que ne peut-elle les verser dans un coeur
+digne de les adoucir! Mais les épanchements de l'amitié
+sont funestes pour un caractère comme le sien, quand
+ils ne sont pas reçus dans une âme d'élite. Je n'ai rien
+à faire pour remédier à ce mal: jamais je n'agirai en
+maître, dût-on égorger mon bonheur dans mes bras.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXII.</h3>
+
+<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE.</h3>
+
+<p>Nos jours s'écoulent lentement et avec mélancolie. Tu
+as raison, il me faudrait quelque distraction; avec l'espèce
+de spleen que j'ai, on meurt vite à mon âge si l'on
+est abandonné a la mauvaise influence; on guérit vite
+aussi et facilement si l'on est arraché à ces préoccupations
+funestes; car la nature a d'immenses ressources;
+mais le moyen dans ce moment-ci! Je touche au dernier
+terme de ma grossesse, et je suis si souffrante et si
+fatiguée que je suis forcée de rester tout le jour sur une
+chaise longue; je n'ai pas la force de m'occuper par moi-même.
+Je surveille les travaux de ma layette, que je fais
+exécuter par Rosette; j'ai obtenu de Jacques qu'il la
+rappelât; elle travaille fort bien, elle est fort douce e
+quelquefois assez drôle. Quand Jacques n'est pas auprès
+de moi, je la fais asseoir près de mon sofa pour me distraire;
+mais au bout d'un instant elle m'ennuie. Jacques
+est devenu, ce me semble, d'une gravité effrayante, il
+fume cinq heures sur six. Autrefois, j'avais un plaisir
+extrême a le voir étendu sur un tapis et fumant des parfums;
+il est vraiment très-beau dans cette attitude nonchalante
+et avec une robe de chambre de soie à fleurs,
+qui lui donne l'air tout à fait sultan. Mais c'est un coup
+d'oeil dont je commence à me lasser à force d'en jouir;
+je ne comprends pas qu'on puisse rester si longtemps
+dans ce morne silence et dans cette immobilité, sans devenir
+soi-même tapis, carreau ou fumée de tabac. Jacques
+semble noyé dans la béatitude. A quoi peut-il penser
+si longtemps? Comment un esprit aussi actif peut-il
+subsister dans un corps si indolent? Je me permets quelquefois
+de croire que son imagination se paralyse, que
+son âme s'endort, et qu'un jour on nous trouvera changés
+tous deux en statues. Cette pipe commence à m'ennuyer
+sérieusement; je serais très-soulagée si je pouvais
+le dire un peu; mais aussitôt Jacques casserait toutes
+ses pipes d'un air tranquille et se priverait à jamais du
+plus grand plaisir qu'il ait peut-être dans la vie. Les
+hommes sont bien heureux de s'amuser de si peu de
+chose! Ils prétendent que nous sommes des êtres puérils;
+pour moi, il me serait impossible de passer les
+trois quarts de la journée à chasser de ma bouche des
+spirales de fumée plus ou moins épaisses. Jacques y
+trouve de telles délices que jamais femme ne me fera
+plus de tort dans son coeur que sa pipe de bois de cèdre
+incrustée de nacre. Pour lui plaire, je serai forcée do
+me faire envelopper d'une écorce semblable, et de me
+coiffer d'un turban d'ambre surmonté d'une pointe.</p>
+
+<p>Voilà la première fois, depuis bien des jours, que je
+me sens la force de rire de mon ennui; ce qui m'inspire
+ce courage, c'est l'espoir d'être bientôt mère d'un beau
+petit enfant qui me consolera de tous les dédains de
+M. Jacques. Oh! comme je l'aime déjà! comme je le
+rêve joli et couleur de rose! Sans les châteaux en Espagne
+que je fais sur son compte du matin au soir, je
+périrais de mélancolie; mais je sens que mon enfant me
+tiendra lieu de tout, qu'il m'occupera exclusivement,
+qu'il dissipera tous les nuages qui ont obscurci mon bonheur.
+Je suis très-occupée à lui chercher un nom, et je
+feuillette tous les livres de la bibliothèque sans en trouver
+un qui me semble digne de ma tille ou de mon fils.
+J'aimerais mieux avoir une fille, Jacques dit qu'il le désire
+à cause de moi; je le trouve un peu trop indifférent
+à cet égard. Si je lui donne un fils, il prendra cela comme
+une grâce du hasard et ne m'en saura aucun gré. Je me
+souviens des transports de joie et d'orgueil de M. Borel,
+lorsque Eugénie est accouchée d'un garçon. Le pauvre
+homme ne savait comment lui prouver sa reconnaissance;
+il a été à Paris en poste lui acheter un écrin magnifique.
+C'est bien enfant pour un vieux militaire, et
+pourtant cela était touchant comme toutes les choses
+simples et spontanées. Jacques est trop philosophe pour
+s'abandonner à de semblables folies: il se moque des
+longues discussions que j'ai avec Rosette pour la forme
+d'un bonnet et le dessin d'une chemisette. Cependant
+il s'est occupé du berceau avec beaucoup d'attention; il
+l'a fait refaire deux ou trois fois, parce qu'il ne le trouvait
+pas assez aéré, assez commode, assez assuré contre
+les accidents qui pouvaient y atteindre son héritier. Certainement
+il sera bon père; il est si doux, si attentif, si
+dévoué à tout ce qu'il aime, ce pauvre Jacques! vraiment,
+il mériterait une femme plus raisonnable que moi.
+Je gage qu'avec toi, Clémence, il eût été le plus heureux
+des hommes. Mais il faudra qu'il se contente de sa pauvre
+folle de Fernande, car je ne suis pas disposée à l'abandonner
+aux consolations d'une autre, pas même aux
+tiennes. Je te vois d'ici pincer les lèvres d'un petit air
+dédaigneux et dire que j'ai bien mauvais ton; que veux-tu?
+quand on s'ennuie!</p>
+
+<p>Ma mère m'écrit lettres sur lettres, elle est réellement
+très-bonne pour moi; Jacques et toi, vous avez tort de
+lui en vouloir. Elle a des défauts et des préjugés qui,
+dans l'intimité, la rendent quelquefois un peu desagréable;
+mais elle a un bon coeur, et elle m'aime véritablement.
+Elle s'inquiète de mon état plus que de raison,
+et parle de venir m'assister dans mes couches; je le désirerais
+pour moi, mais je crains pour Jacques, qui ne
+peut pas la souffrir. Je suis malheureuse en tout; pourquoi
+cette antipathie pour une personne qu'il connaît
+assez peu et qui n'a jamais eu que de bons procédés
+envers lui? cela me semble injuste, et je ne reconnais
+pas là la calme et froide équité de Jacques. Il faut donc
+que chacun ait son caprice, même lui qui est si parfait
+et à qui cela sied si peu!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXIII.</h3>
+
+<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3>
+
+<p>Ma femme est mère de deux jumeaux, un fils et une
+fille, tous deux forts et bien constitués; j'espère qu'ils
+vivront l'un et l'autre. Fernande les nourrit alternativement
+avec une nourrice, afin, dit-elle, de ne pas faire
+de jaloux; elle est tellement occupée d'eux que désormais
+j'espère qu'elle aura peu de temps pour s'affliger de
+tout ce qui leur sera étranger. Maintenant elle reporte
+sur eux toute sa sollicitude, et je suis obligé d'interposer
+mon autorité pour qu'elle ne les fasse pas mourir par
+l'excès de sa tendresse: elles les réveille quand ils sont
+endormis pour les allaiter, et les sèvre quand ils ont
+faim; elle joue avec eux comme un enfant avec un nid
+d'oiseaux; elle est vraiment bien jeune pour être mère!
+Je passe mes journées auprès de ce berceau; je vois que
+déjà, moi homme, je suis nécessaire à ces créatures à
+peine écloses. La nourrice, comme toutes les femmes
+de sa classe, est remplie d'imbéciles préjugés auxquels
+Fernande ajoute foi plus volontiers qu'aux simples conseils
+du bon sens; heureusement elle est si bonne et si
+douce, qu'elle accorde à une prière affectueuse ce que ne
+lui inspire pas son jugement.</p>
+
+<p>J'éprouve, depuis que j'ai ces deux pauvres enfants,
+une mélancolie plus douce; penché sur eux durant des
+heures entières, je contemple leur sommeil si calme et
+ces faibles contractions des traits qui trahissent, à ce
+que je m'imagine, l'existence de la pensée chez eux. Il
+y a, j'en suis sûr, de vagues rêves des mondes inconnus
+dans ces âmes encore engourdies; peut-être qu'ils se
+souviennent confusément d'une autre existence et d'un
+étrange voyage à travers les nuées de l'oubli. Pauvres
+êtres, condamnés à vivre dans ce monde-ci, d'où viennent-ils?
+seront-ils mieux ou plus mal dans la vie qu'ils
+recommencent? Puissé-je leur en alléger le poids pendant
+quelque temps! mais je suis vieux, et ils seront encore
+jeunes quand je mourrai...</p>
+
+<p>J'ai eu une légère contestation avec Fernande pour
+leurs noms; je la laissais absolument libre de leur donner
+ceux qui lui plairaient, à condition que ni l'un ni
+l'autre ne recevraient celui de sa mère, et précisément
+elle désirait que sa fille s'appelât Robertine; elle m'objectait
+l'usage, le devoir. J'ai été presque obligé de lui
+dire que son devoir était de m'obéir; j'ai horreur de ces
+mots et de cette idée; mais je haïrais ma fille si elle portait
+le nom d'une pareille femme. Fernande a beaucoup
+pleuré en disant que je voulais la brouiller avec sa mère,
+et elle s'est rendue malade pour cette contrariété. En vérité,
+je suis malheureux. Tu devrais venir près de nous,
+mon amie; tu devrais essayer de combattre l'influence
+que l'on exerce sur elle à mon préjudice. Je ne sais pas
+si ma prière est indiscrète; tu ne m'as rien dit d'Octave
+depuis bien longtemps, et comme il me semble que
+tu affectes de ne m'en point parler, je n'ose pas t'interroger.
+S'il est auprès de toi, si tu es heureuse, ne me sacrifie
+pas un seul des beaux jours de ta vie; ces jours-là
+sont si rares! Si tu es seule, si tu n'as pas de répugnance
+à venir, consulte-toi.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXIV.</h3>
+
+<h3>DE SYLVIA A OCTAVE.</h3>
+
+<p>Des circonstances étrangères à vous et à moi, et sur
+lesquelles il m'est impossible de vous donner le moindre
+renseignement, me forcent à partir, je ne saurais vous
+dire pour combien de temps. Je tâcherais de m'expliquer
+davantage et d'adoucir par des promesses ce que
+cette nouvelle peut avoir pour vous de désagréable, si je
+croyais que votre amour pût supporter cette épreuve;
+mais, si légère qu'elle soit, elle sera encore au-dessus
+de vos forces, et je ne prendrai point une peine inutile,
+dont vous ririez vous-même au bout de quelques jours.
+Vous êtes donc absolument libre de chercher les distractions
+qui vous conviendront, je ne puis rien pour
+votre bonheur, et vous encore moins pour le mien. Nous
+nous aimons réellement, mais sans passion. Je me suis
+imaginé quelquefois, et vous bien souvent, que cet amour
+était beaucoup plus fort qu'il ne l'est en effet; mais, à
+voir les choses comme elles sont, je suis votre ami, voire
+frère, bien plus que votre compagne et votre maîtresse;
+tous nos goûts, toutes nos opinions diffèrent; il n'est
+point de caractères plus opposés que les nôtres. La solitude,
+le besoin d'aimer, et des circonstances romanesques,
+nous ont attachés l'un à l'autre; nous nous sommes
+aimés loyalement, sinon noblement. Votre amour inquiet
+et soupçonneux me faisait continuellement rougir, et ma
+fierté vous a souvent blessé et humilié. Pardonnez-moi
+les chagrins que je vous ai causés, comme je vous pardonne
+ceux qui me sont venus de vous; après tout, nous
+n'avons rien à nous reprocher mutuellement. On ne refait
+pas son âme tout entière, et il eût fallu que ce miracle
+s'opérât en vous ou en moi, pour faire de notre amour
+un lien assorti et durable. Nous ne nous sommes jamais
+trompés, jamais trahis; que ce souvenir nous console
+des maux que nous avons soufferts, et qu'il efface celui
+de nos querelles. J'emporte de vous l'idée d'un caractère
+faible, mais honnête, d'une âme non sublime, mais
+pure; vous avez bien assez de qualités pour faire le bonheur
+d'une femme moins exigeante et moins rêveuse que
+moi. Je ne conserve aucune amertume contre vous. Si
+mon amitié a pour vous quelque prix, soyez assuré
+qu'elle ne vous manquera jamais; mais ce que j'ai encore
+d'amour pour vous dans le coeur ne peut servir qu'à
+nous faire souffrir l'un et l'autre. Je travaillerai à l'étouffer;
+et, quoi qu'il en arrive, vous pouvez disposer de
+vous-même comme vous l'entendrez; jamais vestige de
+cet amour n'entravera les voies de votre avenir.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXV.</h3>
+
+<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE.</h3>
+
+<p>L'inconnue est arrivée. Ce matin, Rosette est venue
+appeler Jacques d'un air tout mystérieux, et, peu d'instants
+après, Jacques est rentré, tenant par la main une
+grande jeune personne en habit de voyage, et la poussant
+dans mes bras, il m'a dit: «Voilà mon amie, Fernande;
+si tu veux me rendre bien heureux, sois aussi la
+sienne.» Elle est si belle, cette amie, que, malgré moi,
+j'ai fait un pas en arrière, et j'ai un peu hésité à l'embrasser;
+mais elle m'a jeté ses bras autour du cou en me
+tutoyant, et en me caressant avec tant de franchise et
+d'amitié, que les larmes me sont venues aux yeux, et
+que je me suis mise à pleurer, moitié de plaisir, moitié
+de tristesse, et vraiment sans trop savoir pourquoi,
+comme il m'arrive souvent. Alors Jacques, nous entourant
+chacune d'un de ses bras, et déposant un baiser
+sur le front de l'étrangère et un baiser sur mes lèvres,
+nous a pressées toutes deux sur son coeur, en disant:
+«Vivons ensemble, aimons-nous, aimons-nous; Fernande,
+je te donne une bonne, une véritable amie; et
+toi, Sylvia, je te confie ce que j'ai de plus cher au monde.
+Aide-moi à la rendre heureuse, et quand je ferai quelque
+sottise, gronde-moi; car, pour elle, c'est un enfant
+qui ne sait pas exprimer sa volonté. O mes deux filles!
+aimez-vous, pour l'amour du vieux Jacques qui vous bénit.»
+Et il s'est mis à pleurer comme un enfant. Nous
+avons passé tout le jour ensemble; noua avons promené
+Sylvia dans tous les jardins. Elle a montré une tendresse
+extrême pour mes jumeaux, et veut remplacer Rosette
+dans tous les soins dont ils auront besoin. Elle est vraiment
+charmante, cette Sylvia, avec son ton brusque et
+bon, ses grands yeux noirs si affectueux et ses manières
+franches. Elle est Italienne, autant que j'en puis juger par
+son accent et par une espèce de dialecte qu'elle parle
+avec Jacques. Ce dernier point me contrarie bien un peu;
+ils peuvent se dire tout ce qu'ils veulent, et je comprends
+à peine quelques mots de leur entretien. Mais que je sois
+jalouse ou non, il m'est impossible de ne pas aimer une
+personne qui semble si dévouée à m'aimer. Elle s'est retirée
+de bonne heure, et Jacques m'a remerciée du bon
+accueil que je lui avais fait, avec une chaleur de reconnaissance
+qui m'a fait à la fois de la peine et du plaisir.
+Je suis bien contente de trouver une occasion de prouver
+à Jacques que je lui suis soumise aveuglément, et
+que je puis sacrifier les faiblesses de mon caractère au
+désir de le rendre heureux. Mais enfin, sais-tu, Clémence,
+que tout cela est bien extraordinaire, et qu'il y
+a bien peu de femmes qui pussent voir, sans souffrir,
+une amitié si vive entre leur mari et une autre femme
+jeune et belle? Quand j'ai consenti à la recevoir, je ne
+savais pas, je ne pouvais pas imaginer qu'il l'embrasserait,
+qu'il la tutoierait ainsi. Je sais bien que cela ne
+prouve rien. Il m'a juré qu'il n'avait jamais eu et qu'il
+n'aurait jamais d'amour pour elle. Ainsi je ne puis pas
+m'inquiéter de leur intimité. Il la regarde et il la traite
+comme sa fille. Néanmoins, cela me fait un singulier effet
+d'entendre Jacques tutoyer une autre femme que moi.
+Il devrait bien ménager ces petites susceptibilités; qui
+ne les aurait à ma place? Dis-moi ce que tu penses de
+tout cela, et si tu crois que je puis me fier à cette Sylvie.
+Je le voudrais bien, car elle me plaît extrêmement,
+et il m'est impossible de résister à des manières si naturelles
+et si affectueuses.</p>
+
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/10.png"></p>
+<br><br><br>
+
+<h3>XXXVI.</h3>
+
+<h3>DE CLEMENCE A FERNANDE.</h3>
+
+<p>Je pense, mon amie, qu'il serait absurde, vil et injuste
+de soupçonner M. Jacques d'avoir amené sa maîtresse
+dans la maison. Ainsi je ne vois pas de quoi tu te
+tourmentes, car tu ne peux pas mépriser ton mari au
+point d'avoir contre lui un pareil soupçon. Que t'importe
+la beauté de cette jeune personne? Cela pourrait être
+d'un grand danger si ton mari avait dix-huit ans; mais
+je pense qu'il est d'âge à savoir résister à de pareilles séductions,
+et que, s'il eût dû être sensible à celle-là, il
+n'aurait pas attendu, pour s'y livrer, qu'il fût marié avec
+yoi. Sois donc sûre que tu es très-folle, et je dirais presque
+très-coupable de ne pas accueillir cette amie avec
+une confiance entière. Si cette confiance est au-dessus
+de tes forces, pourquoi as-tu demandé la parole de ton
+mari, et comment ressens-tu de la bienveillance et de
+l'amitié pour elle, si tu la crois assez infâme et assez effrontée
+pour venir te supplanter jusque chez toi?</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/11.png"></p>
+
+<p>La pensée de ce danger ne m'est jamais venue; mais,
+du moment que tu m'as raconté l'entretien que tu as eu
+à son égard avec M. Jacques, j'ai prévu de très-graves
+inconvénients à cette triple amitié. Je ne sais si je dois
+te les signaler maintenant; tu n'aurais pas assez de caractère
+pour les éviter, et tu t'en apercevras bien assez
+tôt. Le moindre de tous sera le jugement que le monde
+portera sur cette trinité romanesque. J'ai observé assez
+de choses qui sortaient de l'ordre accoutumé, pour savoir
+que les apparences ne prouvent pas toujours. Ainsi
+tu vois que, de tout mon coeur, je crois à l'honnêteté de
+votre intimité; mais le monde, qui ne tient aucun compte
+des exceptions, vous couvrira d'infamie et de ridicule si
+vous n'y prenez garde. Ce tutoiement entre vous, qui,
+par lui-même, est une chose innocente et naturelle, suffira
+pour noircir, dans l'esprit de tous, l'affection de
+M. Jacques pour madame ou mademoiselle Sylvia. Et
+toi-même, pauvre Fernande, tu ne seras pas épargnée.
+Il serait bon de donner tout de suite à votre étrangère,
+aux yeux du monde, un autre titre à votre intimité que
+celui d'amie et de fille adoptive de M. Jacques. Il faudrait
+qu'il la fît passer pour ta demoiselle de compagnie, et
+qu'elle ne montrât pas devant les étrangers combien elle
+est familière avec vous. Puisque ton mari ne veut révéler
+sa naissance à personne, il pourrait faire un honnête
+mensonge, et dire à l'oreille de plusieurs, en feignant de
+confier une espèce de secret, que Sylvia est sa soeur naturelle.
+Le secret passerait tout bas de bouche en bouche
+et arrêterait sur-le-champ les insolents commentaires. Je
+te conseille d'en parler à ton mari, et de lui présenter
+mes craintes comme venant de toi, et d'obtenir qu'il
+mette en ceci la prudence qui convient. Je m'étonne qu'il
+ne l'ait pas eue de lui-même. Peut-être qu'en effet Sylvia
+est sa soeur, et que c'est là précisément ce qu'il veut cacher;
+mais comment a-t-il manqué de confiance envers
+toi au point de ne pas te le dire en secret?</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXVII.</h3>
+
+<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE.</h3>
+
+<p>Ce que tu m'as conseillé ne m'a pas réussi. Je n'ai exposé
+à Jacques qu'une bien petite partie des inconvénients
+que tu me signales, et il m'a regardée d'un air
+stupéfait en me disant: «Où as-tu pris toute cette prudence?
+Depuis quand t'inquiètes-tu du monde à ce point?»
+Il a ajouté d'un air triste: «Il est vrai que tu es destinée
+à y vivre. Je me suis abusé en m'imaginant que tu t'ensevelirais
+avec moi dans cette solitude. Tu sens déjà le
+désir de te lancer dans la société, et tu t'inquiètes de ce
+qui pourrait y gêner ton entrée. C'est tout simple.&mdash;Oh!
+ne crois pas cela, Jacques, lui ai-je répondu; je ne
+serai heureuse que là où tu seras, et où tu seras joyeux
+d'être. Je ne pense jamais au monde, je sais à peine ce
+que c'est; mais je parle dans l'intérêt de Sylvia et dans
+le tien. Votre réputation à tous deux m'est plus chère
+que la mienne.» Jacques est resté quelque temps sans
+répondre, et j'ai remarqué cette légère contraction du
+sourcil qui chez lui exprime un dépit concentré. En
+même temps, il y avait sur ses lèvres un sourire d'ironie,
+et j'ai compris que ce que je disais lui semblait très-ridicule
+dans ma bouche. Cependant il a étouffé l'envie
+qu'il avait de me railler, et il m'a répondu d'un air sérieux
+et calme: «Il y a longtemps, ma chère enfant,
+que j'ai rompu avec le monde. Il dépendra de toi que je
+vive encore au milieu de ses plaisirs et de son oisive turbulence.
+Si cela te tente, nous irons; mais sache qu'il n'y
+aura jamais la moindre sympathie entre lui et moi, et
+que, comme je ne cède qu'aux conseils de mon coeur ou
+de ma conscience, jamais, pour obtenir son appui et son
+approbation, je ne lui ferai le plus léger sacrifice. Je dirai
+plus, mon orgueil ne se pliera jamais à la moindre concession.
+Le monde en pensera ce qu'il voudra; j'ai trente
+ans d'honneur derrière moi; si cela ne suffit pas pour
+me mettre à l'abri des plus infâmes soupçons, tant pis
+pour le monde. Je crois pouvoir dire que cette profession
+de foi est à peu près celle de Sylvia; et, en outre, Sylvia
+n'aura jamais de relations avec la société. Elle n'aura
+donc jamais à combattre les inconvénients de son indépendance.
+Quant à toi, ma chère enfant, tu es ici au
+fond d'un désert, où personne ne viendra épier nos paroles,
+nos pensées ou nos regards; la méchanceté ne
+t'atteindra pas jusque-là. Quand tu voudras sortir de cette
+solitude, sois sûre que Sylvia ne te suivra pas à Paris,
+et que la société de ta mère n'aura pas lieu de te faire
+sur son compte des questions embarrassantes.»</p>
+
+<p>Il m'a semblé que Jacques avait raison et que j'avais
+fait une sottise. J'ai essayé de la réparer, mais sans
+succès. «Je ne m'inquiète pas du monde, je n'y veux
+pas aller, ai-je répondu; mais nos domestiques, que diront-ils,
+que penseront-ils de votre intimité?&mdash;Je ne
+suis pas habitué, a répondu Jacques avec beaucoup de
+hauteur, à m'occuper de ce que mes domestiques disent
+et pensent de moi. J'agis de manière à ne leur donner
+jamais d'exemple scandaleux, et je crois qu'il n'y a pas
+de meilleurs juges de l'innocence de notre conduite que
+ces témoins dont nous sommes entourés, et qui, à toute
+heure, savent les moindres détails de notre vie. Je ne
+sais pas s'ils trouveront la présence de Sylvia et sa familiarité
+avec nous conforme aux lois du décorum; mais,
+à coup sûr, ils ne la trouveront jamais contraire à celles
+de l'honnêteté.» Jacques s'est tu, et s'est promené dans
+la chambre d'un air sombre. Je lui ai adressé plusieurs
+fois la parole sans qu'il m'entendit. Enfin il allait sortir
+de l'appartement quand je me suis élancée vers lui. J'ai
+vu que je lui avais horriblement déplu, et j'ai cru deviner
+qu'il prenait en lui-même quelque résolution dans le
+genre de celles qui ont fait disparaître l'année dernière
+la maudite romance et la pauvre Rosette. Je l'ai arrêté.
+«Ecoute, Jacques, lui ai-je dit, tout effrayée, j'ai eu
+tort, sans doute, et j'ai dit mille absurdités. Pour l'amour
+du ciel, n'en parle pas à Sylvia, ne me retire pas
+son amitié; c'est bien assez de me retirer ton amour.»
+Je suis tombée sur une chaise; j'étais près de me trouver
+mal. Jacques m'a embrassée avec la tendresse et la
+ferveur des premiers jours. «Je te promets d'oublier absolument
+cette conversation, m'a-t-il dit, et de n'en jamais
+parler à Sylvia. Il est trop évident que ce n'est pas
+toi, mais une autre, qui a parlé par ta bouche. Tu es
+bonne, ma pauvre Fernande; aie donc la force de n'écouter
+d'autres conseils que ceux de ton coeur.»</p>
+
+<p>Jacques est toujours préoccupé de l'idée que ma mère
+m'excite contre lui. Il est bien vrai qu'elle ne l'aime pas
+beaucoup; mais il se trompe s'il croit que je lui raconte
+ce qui se passe dans notre intérieur. Ce n'est qu'avec toi
+que je puis avoir cette confiance. Maudit soit l'éloignement
+qui me rend souvent tes conseils plus nuisibles
+qu'utiles! Tantôt je t'explique ma situation trop mal pour
+que tu puisses la bien juger; d'autres fois j'emploie maladroitement
+les moyens que tu me donnes de l'améliorer.
+Aussi il faut convenir que je suis bien étourdie ou bien
+bornée de ne savoir pas suppléer à ce que tu ne peux
+prévoir! J'étais bien tranquille et bien heureuse quand
+l'idée m'est venue de faire cette belle ouverture qui a
+troublé et affecté Jacques sérieusement. Notre vie était
+devenue beaucoup plus agréable. Dieu veuille qu'elle ne
+redevienne pas malheureuse par ma faute!</p>
+
+<p>La présence de Sylvia nous a fait vraiment beaucoup
+de bien. Il est impossible d'être meilleure et plus aimable.
+C'est un caractère original et comme je n'en ai jamais
+rencontré. Elle est active, fière et décidée. Rien ne
+l'embarrasse, rien ne l'étonne; elle a plus d'esprit et de
+savoir dans son petit doigt que moi dans toute ma personne,
+et sa conversation est plus instructive pour moi
+que tous les livres que j'ai lus. Moins silencieuse et plus
+expansive que Jacques, elle devine mieux que lui tout ce
+que je ne puis comprendre, et elle va au-devant de mes
+questions. Quoiqu'elle ait le caractère enjoué et un peu
+moqueur, elle me semble avoir l'esprit rempli d'idées
+fort tristes, et cela m'étonne. A son âge, et avec tous les
+avantages qu'elle tient de la nature, il faut qu'elle ait
+eu quelque passion malheureuse. Je la crois enthousiaste.
+À la manière dont elle témoigne son amitié, on
+voit que son coeur est plein de feu et de dévouement;
+peut-être, étant plus jeune, a-t-elle mal placé ses affections.
+Elle semble avoir conservé une sorte de dépit contre
+l'amour, car elle en parle comme d'un rêve sans lequel
+la vie est prosaïque, mais douce et facile. Elle me
+demande souvent si je ne pense pas qu'on puisse s'en
+passer. Moi je prétends que, quand on l'a connu, on ne
+peut y renoncer sans mourir d'ennui et de tristesse. Jacques
+nous écoute d'un air mélancolique, et à tout ce que
+nous disons, répond la même sentence; «C'est selon.»
+Avec cela il ne se compromettra pas. Nous faisons de
+grandes promenades; Sylvia m'apprend la botanique et
+l'entomologie. Le soir, nous chantons des trios qui vraiment
+vont très-bien. Sylvia a un contralto admirable, et
+chante d'une manière tellement supérieure, qu'elle pourrait
+certainement faire une grande fortune comme cantatrice.
+«Avec le mépris que tu as pour les préjugés les
+plus enracinés de ce monde, lui disais-je hier soir, je m'étonne
+qu'une destinée si libre et si brillante ne t'ait pas
+tentée.&mdash;Je l'aurais essayée bien certainement, m'a-t-elle
+répondu, si je n'avais pas eu d'autre moyen d'existence;
+mais le petit héritage que Jacques m'a transmis
+de la part de mes parents a toujours suffi à mes besoins.
+J'ai été libre de suivre mes goûts, qui me portaient vers
+une vie obscure et solitaire. Ce qui me serait odieux, ce
+serait la dépendance. Si je me sentais condamnée à vivre
+d'une telle manière et dans un tel lieu, je prendrais ce
+lieu et cette vie en horreur, quelque conformes qu'ils
+fussent d'ailleurs à mes penchants. Avec l'idée que je
+puis demain aller où bon me semble, je suis capable de
+rester vingt ans dans un ermitage.&mdash;Toute seule? ai-je
+dit.&mdash;Si j'y pouvais vivre avec un coeur qui comprît
+bien le mien, j'y vivrais heureuse; sinon mieux vaut la
+solitude, et toute seule je puis vivre calme. N'est-ce pas
+déjà beaucoup?&mdash;Eh quoi! lui ai-je dit, la solitude ne
+t'a jamais effrayée pour l'avenir? tu n'as jamais désiré te
+marier pour avoir un appui, un ami de toute la vie;
+pour être mère, Sylvia, ce qu'il y a de plus doux au
+monde?&mdash;Je n'ai peur ni de l'avenir ni du présent, m'a-t-elle
+répondu; j'aurai la force de vieillir sans désespoir.
+Je ne sens pas le besoin d'un appui; j'ai assez de courage
+pour suffire à tous les maux de la vie. Quant à trouver
+un ami qui ne me manque jamais, c'est un bonheur accordé
+à une femme sur mille. Tu es bien enfant, Fernande.
+si tu crois qu'il entre dans la destinée de toutes
+de rencontrer un mari comme le tien; et, quant au bonheur
+de la maternité, je le comprends, je saurais l'apprécier;
+mais je n'ai pas encore rencontré l'homme que
+j'eusse été joyeuse d'associer à ce rôle sacré. Je ne me
+flatte pas de le rencontrer jamais. Si cela m'arrive, j'en
+profiterai; mais je ne suis pas assez romanesque pour espérer
+ce qui est invraisemblable, ni assez faible pour
+souffrir d'un désir que je ne puis réaliser.&mdash;Tu as l'âme
+bien forte, lui dis-je. Quant à moi, si je perdais mon
+mari et mes enfants, je n'espérerais pas remplacer Jacques;
+je ne désirerais pas associer, comme tu dis, un
+autre homme au rôle sacré de la paternité; je me laisserais
+mourir.&mdash;Tu le pourrais peut-être, a-t-elle dit.
+Pour moi, je suis douée d'une telle vigueur, que je ne
+pourrais me débarrasser de la vie que d'une manière violente.»
+Elle parlait avec sa voix de basse dans le grand
+salon, où l'obscurité nous avait peu à peu gagnées; de
+temps on temps elle frappait un accord mélancolique sur
+le piano; en ce moment elle fit une modulation si bizarre
+et si triste, qu'il me passa un frisson dans tous les nerfs.
+«Oh! mon Dieu, m'écriai-je, tu me fais peur ce soir;
+je ne sais pas de quoi nous nous avisons de parler!»
+J'ai traversé le salon pour tirer la sonnette et demander
+des bougies, et je me suis figuré que quelqu'un se levait
+de dessus le sofa en même temps que moi. J'ai fait un
+grand cri et me suis élancée vers Sylvia à demi morte de
+frayeur. «Oh! que tu es enfant et pusillanime pour être
+la femme de Jacques!» m'a-t-elle dit d'un ton où il entrait
+un peu de reproche. Elle s'est levée pour aller tirer
+la sonnette. «Ne me quitte pas! me suis-je écriée; il y
+a quelqu'un dans la chambre, j'en suis sûre, là, du côté
+du canapé.&mdash;Si cela est, je ne vois pas de quoi tu as
+pour, car ce ne peut être que Jacques.&mdash;Est-ce, toi, Jacques?»
+me suis-je écriée d'une voix tremblante. Jacques
+s'est approché de nous, nous a entourées de ses
+bras, et nous a embrassées toutes deux. «Va donc chercher
+de la lumière, méchant!» lui ai-je dit. Il est sorti
+sans répondre et n'est rentré qu'une demi-heure après.
+Nous étions installées déjà, moi à mon métier, Sylvia à
+copier de la musique. «Tu as une femme bien brave,»
+lui a dit Sylvia avec son ton de gaieté qui est toujours un
+peu brusque. Il a fait semblant de n'y rien comprendre,
+sans doute pour me mystifier, et il a prétendu qu'il était
+dans le parc depuis plus d'une heure, et qu'il n'en était
+pas sorti un instant.</p>
+
+<p>Mes enfants se portent à merveille et grossissent à vue
+d'oeil comme des poussins. Jacques me contrarie bien un
+peu quelquefois à leur égard. Il s'en occupe plus qu'il
+ne convient à un homme, et prétend que je n'y entends
+rien. Sylvia se met entre nous; elle emporte le berceau
+et dit: «Cela ne vous regarde ni l'un ni l'autre; ces enfants-là
+sont à moi.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXVIII</h3>
+
+<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE.</h3>
+
+<p>Lundi.</p>
+
+<p>Décidément, ma chère, il y a un revenant dans la
+maison; Jacques et Sylvia en rient; pour moi, je ne suis
+pas rassurée du tout. Ou c'est un monsieur très-effronté
+qui vient faire un petit roman sous nos fenêtres, ou c'est
+un voleur bien élevé, qui s'y prend de cette manière
+pour s'introduire dans la maison. Le jardinier a vu se
+promener une ombre autour de la pièce d'eau, à deux
+heures du matin, et il a eu une telle peur qu'il en est
+malade. Pauvre homme! il n'y a que moi qui le plaigne.
+Les chiens ont fait des hurlements épouvantables toute
+la soirée. J'ai conjuré Jacques d'y faire attention, et il
+n'en a tenu compte; il est sorti avec Sylvia pour voir
+rentrer les foins dans une métairie voisine, et ils n'ont
+pas voulu me laisser aller avec eux, parce qu'il tomba
+beaucoup d'humidité dans notre vallée à cette heure-ci,
+et que je suis très-enrhumée. Je commençais à rire moi-même
+de mes frayeurs, et je m'apprêtais à t'écrire tranquillement,
+quand j'ai entendu sous ma fenêtre le son
+d'un hautbois. Je n'ai d'abord songé qu'au plaisir de
+l'écouter, persuadée que c'était un de ces mille talents
+que Jacques possède et que je découvre en lui tous les
+jours. Je me suis mise à la fenêtre, et, après qu'il a eu
+fini, je lui ai dit en me penchant sur le balcon: «Comme
+un ange! Voilà mon gage, beau ménestrel.» Alors j'ai
+jeté sur la terrasse sablée, qu'éclairait la lune, un bracelet
+d'or que j'avais au bras. Un homme est sorti aussitôt
+des buissons, l'a ramassé et l'a emporté en courant; mais
+au même instant j'ai entendu derrière moi la voix de Jacques,
+et je suis restée stupéfaite. J'ai raconté ce qui venait
+de m'arriver, et pourtant je n'ai pas osé parler du bracelet.
+J'ai trouvé ma mystification si complète et si ridicule, que
+j'ai craint les railleries de Sylvia et peut-être les reproches
+de Jacques; car c'est lui qui m'avait donné ce bracelet;
+son chiffre y est gravé avec le mien, et je suis
+désespérée de le savoir dans les mains d'un étranger.
+Plaise à Dieu que ce soit un voleur! J'aurai fait la niaiserie
+la plus parfaite qu'on puisse faire en lui jetant mes
+bijoux à la tête; mais le présent de Jacques ira chez le
+fondeur, et ne servira pas de trophée à quelque impertinent.
+J'ai seulement raconté que j'avais entendu jouer
+du hautbois, que j'avais appelé, croyant m'adresser à
+Jacques, et que j'avais vu fuir un homme qui m'avait
+semblé à peu près de sa taille et vêtu comme lui. Alors
+nous nous sommes rappelé l'aventure de ma frayeur dans
+le grand salon d'été; Jacques a persisté à nier qu'il y
+fût entré et qu'il se fût diverti à nous écouter. Dans le
+doute, je n'ai jamais osé parler du baiser que nous avions
+reçu, Sylvia et moi; pour elle, elle est si distraite et si
+peu susceptible de s'étonner ou de s'épouvanter de quelque
+chose, que je gagerais qu'elle ne s'en souvient plus;
+le fait est qu'elle n'en a rien dit ni à Jacques ni à moi,
+et que je ne sais que penser de cette singulière et fâcheuse
+aventure. Pour le bracelet, ce n'est certainement
+pas Jacques qui l'a ramassé; pour le baiser, j'en doute,
+car il assure très-sérieusement n'être pas sorti du parc
+dans ce moment-là. Il est vrai qu'il plaisante quelquefois
+avec un sang-froid imperturbable, et qu'il s'amuse peut-être
+en lui-même de ma honte et de mon incertitude.</p>
+
+<p>En attendant que nous sachions ce que signifient ces
+mauvaises plaisanteries de notre follet, je veux te parler
+de l'éternelle affaire de la naissance de Sylvia. Est-ce
+que tu penses qu'elle serait la soeur de Jacques? Je le
+pense aussi parfois, mais cette idée m'attriste. Pourquoi
+alors Jacques m'en fait-il un mystère? Me juge-t-il incapable
+de garder un secret? Si elle est sa soeur, j'en
+suis plus jalouse que si elle ne l'était pas; car je gage
+alors qu'il l'aime plus que moi. Tu te trompes bien, Clémence,
+si tu crois que je suis capable de cette grossière
+jalousie qui consisterait à craindre de la part de mon
+mari une infidélité des sens; ce que je surveille avec
+envie, ce que j'interroge avec angoisse, c'est son coeur,
+son noble coeur, ce trésor si précieux, que l'univers devrait
+me le disputer, et que je n'ose me flatter d'être
+digne de le posséder à moi seule tout entier. Sylvia est
+bien plus raisonnable, bien plus courageuse, bien plus
+instruite que moi; son âge, son éducation et son caractère
+la rapprochent de Jacques, et doivent établir entre
+eux une confiance bien mieux fondée. Moi je suis une
+enfant qui ne sait rien et qui ne comprend guère. Pour
+les arts et les petites sciences que Sylvia me démontre,
+il me semble que je ne manque pas d'intelligence; mais
+quand il est question de la science du coeur, je n'y comprends
+plus rien, et je ne conçois même pas qu'il y en
+ait une; je n'entends rien à leur courage, à leurs principes
+d'héroïsme et de stoïcisme. Que cela soit fait pour
+eux, c'est possible; mais que Dieu m'impose la force, à
+moi, pourquoi faire? J'ai toujours été habituée à l'idée
+d'obéir par nécessité, et quand j'ai agité en moi-même
+l'aride pensée de l'avenir, je n'ai jamais souhaité d'autre
+bonheur que d'être protégée, aidée et consolée par l'affection
+d'un autre. Il me semblait, dans les premiers
+jours, que mon mariage avec Jacques était la plus parfaite
+réalisation de ce rêve. D'où vient donc qu'il paraît
+quelquefois regretter de ne pas trouver en moi son égale?
+D'où vient que sa protection et sa bonté me font si souvent
+souffrir?</p>
+
+<p>Jeudi.</p>
+
+<p>Je ne sais que penser de ce qui se passe; je croirais
+volontiers que Sylvia, avec son nom fantastique, son
+caractère étrange et son regard inspiré, est une espèce
+de fée qui attire sous diverses formes le diable autour de
+nous. Hier, on vint nous dire qu'un sanglier était sorti
+des grands bois et s'était retiré dans un des taillis de
+notre vallée. Cette chasse me fit bien un peu peur, non
+pour moi, qui suis toujours entourée et gardée comme
+une princesse, mais pour Jacques, qui s'expose à tous les
+dangers. Sa prudence, son adresse et son sang-froid ne
+me rassurent pas tout à fait; aussi j'essayai de le détourner
+de la pensée de lui donner l'assaut; mais Sylvia
+sautait de joie à l'idée de frapper la bête et de donner
+cours à son humeur énergique et un peu féroce, à ce que
+nous prétendons. En une demi-heure nous fûmes habillées
+pour la chasse; nos chevaux furent prêts; les piqueurs,
+les chiens et les cors étaient déjà en avant.
+Sylvia montait un petit cheval arabe très-fringant que je
+n'ai jamais osé monter, et aussitôt que je vis comme elle
+s'en faisait obéir, elle quia beaucoup moins de principes
+d'équitation que moi, j'en fus toute jalouse et toute boudeuse.
+Elle s'amusait à me dépasser, à caracoler dans
+des chemins étroits et dangereux, où les excellentes
+jambes de sa monture faisaient miracle. J'ai une très-belle
+et bonne jument anglaise; mais je suis si poltronne,
+et j'exige d'un cheval tant de soumission et de tranquillité,
+que j'étais loin de briller comme Sylvia, et qu'elle
+m'éclipsait aux yeux de Jacques. «Je parie, me dit-elle
+comme nous entrions dans le taillis, que tu meurs d'envie
+à présent d'être à ma place?» Elle ne pouvait pas
+deviner plus juste. «Eh bien, me dit-elle, changeons vite
+de cheval, et que Jacques te voie sur son cher Chouiman
+au moment où il s'y attend le moins.» Nous étions seules
+avec deux domestiques; Sylvia avait déjà sauté à terre
+et tenait Chouiman par la bride, avant qu'un des deux
+butors qui nous accompagnaient eût songé à quitter l'étrier.
+Au même instant, le sanglier, débusqué par les
+chiens, vint droit à nous et passa à trois pas de moi sans
+songer à attaquer personne; mais le cheval arabe eu
+peur, se cabra et faillit renverser Sylvia, qui s'obstinai
+à ne pas lui lâcher la bride. Alors un homme qui me
+semblait être un de nos piqueurs, car il était vêtu à peu
+près comme eux, sortit de je ne sais où, et retint le cheval
+prêt à s'échapper. Je n'avais plus aucune envie de
+l'essayer. Cet homme aida Sylvia à remonter; mais aussitôt
+qu'elle fui en selle, et comme il lui présentait sa
+bride, elle lui cingla les doigts de sa cravache, en disant:
+<i>Ah! ah!</i> d'une manière qui semblait exprimer la surprise
+et la moquerie. L'inconnu disparut comme il était venu
+au milieu des branches, et je demandai à Sylvia, avec
+une avide curiosité, ce que cela signifiait. «Oh! rien
+répondit-elle, un piqueur maladroit qui m'a écorché la
+main avec ses bons offices.&mdash;Et tu cravaches un homme
+pour cela? lui dis-je.&mdash;Pourquoi non?» dit-elle. Puis
+elle repartit au galop, et je fus forcée de la suivre, assez
+peu satisfaite de cette explication, et au moins très-étonnée
+des manières de Sylvia avec les piqueurs de mon
+mari. Je demandai aux domestiques le nom de cet homme;
+ils me dirent qu'ils ne l'avaient jamais vu.</p>
+
+<p>La chasse nous occupa pendant plusieurs heures, et
+Sylvia semblait ne pas avoir autre chose dans l'esprit.
+Je l'observais, car je soupçonnais un peu ce revenant
+d'être quelque amant au désespoir. Ce qui se passa au
+retour de la chasse me rejette dans de nouvelles incertitudes.</p>
+
+<p>Nous revenions par la traverse aux premières clartés
+le la lune; c'était une des plus belles soirées que nous
+ayons eues cette année. Il faisait un peu frais; mais le
+paysage était si bien éclairé, l'air était si parfumé des
+plantes aromatiques qui croissent dans les ruisseaux, le
+rossignol chantait si bien, que j'étais vraiment disposée
+aux idées romanesques. Jacques proposa de prendre un
+chemin encore plus court que celui que nous suivions.
+«Il est assez difficile pour les chevaux, me dit-il, et je
+n'ai pas encore osé t'y conduire; mais puisque tu as eu
+aujourd'hui un si grand accès de courage que de vouloir
+essayer Chouiman, tu auras bien celui de descendre au
+pas un sentier un peu raide.&mdash;Certainement, lui dis-je,
+puisque tu crois qu'il n'y a pas de danger.» Et nous nous
+mîmes en route dans un ordre très-pittoresque. Un groupe
+de chasseurs, escorté des limiers et des cors, marchait
+en tête, portant le sanglier, qui était énorme; les cavaliers
+venaient ensuite, nous au centre; nous entourions
+le flanc de la colline d'une ligne noire d'où partait de
+temps en temps un éclair quand le sabot d'un cheval
+heurtait le roc. Derrière nous, un autre corps de piqueurs
+et de chiens suivait lentement, et les fanfares s'appelaient
+et se répondaient des deux extrémités de la caravane.
+Quand nous fûmes au plus rapide du sentier, Jacques
+dit à un des piqueurs de prendre la bride de mon
+cheval, et de le soutenir pour descendre; puis il proposa
+à Sylvia de faire une folie. «Une folie? dit-elle; lancer
+nos chevaux d'ici à la plaine?&mdash;Oui, dit Jacques; je te
+réponds des jambes de Chouiman si tu ne le contraries
+pas.&mdash;Allons!» répondit la mauvaise tête; et, sans
+écouter mes reproches et mes cris, ils partirent comme
+la fondre par une pente lisse, mais rapide, qui formait
+le flanc de la colline. Il me passa une sueur froide par
+tous les membres, et mon coeur ne reprit le mouvement
+que quand je les vis arriver sans accident au bas de la
+pente. Alors je m'aperçus que les cavaliers qui étaient
+devant étaient allés plus vite que mon cheval guidé par
+un piéton, et que ceux qui étaient derrière, stupéfaits
+sans doute de l'audace de Jacques et de Sylvia, s'étaient
+arrêtés pour les regarder, de manière que je me trouvais
+seule sur le sentier avec l'homme qui tenait ma bride à
+une assez grande distance des uns et des autres.</p>
+
+<p>Toutes les histoires de voleurs et de revenants qui
+m'ont trotté par la cervelle depuis cinq ou six jours me
+revinrent à l'esprit, et cet homme qui marchait auprès
+de moi commença à me faire une peur épouvantable. Je
+le regardais avec attention et ne reconnaissais en lui aucun
+des piqueurs de mon mari. Il me semblait au contraire reconnaître
+l'homme mystérieux que Sylvia avait gratifié le
+matin d'un si joli coup de cravache sur les doigts. Cependant
+je n'avais pas eu le temps de faire grande attention
+à son vêtement, et de son visage enfoncé sous un grand
+chapeau de paille je n'avais vu qu'une barbe noire, qui
+m'avait paru sentir le brigand d'une lieue. En ce moment,
+quoiqu'il fût bien près de moi, je le voyais encore moins,
+parce qu'il était plus bas que moi et que son chapeau me
+le cachait entièrement; cependant, comme il était paisible
+et silencieux, je me rassurai peu à peu. Je ne connais
+pas tous les gardes forestiers et paysans amateurs
+de la chasse qui viennent, avec la permission de Jacques,
+s'adjoindre à nous quand ils entendent le son du cor
+dans la vallée, et que souvent, au retour, mon mari invite
+à venir se rafraîchir avec ses piqueurs. Presque tous
+sont vêtus d'une blouse et coiffés d'un chapeau de paille.
+Le fait est que je commençais à ne plus rien craindre,
+et à croire Sylvia très-capable de frapper un piqueur ni
+plus ni moins qu'un nègre. J'eus donc la hardiesse d'adresser
+la parole à mon guide, et de lui demander si le
+chemin ne me permettait pas d'aller seule.» Oh! pas
+encore!» me répondit-il. Le son de sa voix et l'expression
+presque suppliante de sa réponse étaient si peu d'un
+piqueur, que la peur me prit de nouveau. Si j'avais le
+courage de Sylvia, pensais-je, je donnerais un grand
+coup de cravache à ce brigand, et pendant qu'il se frotterait
+les doigts d'un air consterné, j'irais en un temps
+de galop rejoindre les autres chasseurs. Mais outre que
+je n'oserais jamais, si c'est un vrai domestique, j'aurais
+fait la chose du monde la plus insolente et la plus singulière.
+Au milieu de ces réflexions, je vis pourtant que
+nous approchions sans accident des cavaliers, et au moment
+où j'allais presser mon cheval avec le talon pour le
+dégager des mains de l'homme mystérieux, celui-ci se retourna
+à demi vers moi, et, élevant le bras, il retroussa
+la manche de sa blouse. Je vis alors briller quelque chose
+que je reconnus pour mon bracelet. Je n'eus pas la force
+de crier, et l'inconnu, lâchant ma bride, resta sur le
+bord du chemin, en me disant à demi-voix ces étranges
+paroles: «J'espère en vous.» Puis il s'enfonça dans un
+massif d'arbres, et je m'enfuis au galop plus morte que
+vive.</p>
+
+<p>Ce qui me tourmente et m'afflige le plus dans tout cela,
+c'est l'espèce de mystère que la finalité a établi entre moi
+et cet homme. À présent, je vois tous les inconvénients
+qui résultent du bracelet, et j'ose moins que jamais en
+parler à Jacques. S'il allait le chercher et le provoquer
+en duel! S'il allait m'accuser d'imprudence et de légèreté!
+Je suis bien malheureuse, car j'ai cru certainement
+jeter mon bracelet à Jacques lui-même; et celui qui l'a
+reçu croit que je suis une petite personne romanesque,
+facile à conquérir avec un baiser dans l'obscurité et un
+air de hautbois. Je suis fâchée à présent de ne lui avoir
+pas parlé pour lui expliquer ma méprise et lui redemander
+mon bracelet. Peut-être me l'eût-il rendu. Mais j'ai
+perdu la tête, comme je fais toujours dans les occasions
+où un peu de sang-froid me serait nécessaire. J'ai essayé
+de savoir ce que Sylvia pense de cet homme. Elle prétend
+que je suis folle, et qu'il n'y a point d'autre <i>homme</i>
+dans la vallée que Jacques. Celui que le jardinier a vu
+est, selon elle, un voleur de fruits; celui qui a joué du
+hautbois, un comédien ambulant, ou bien un commis
+voyageur qui aura couché à l'auberge du village, et se
+sera amusé à sauter le fossé du jardin, afin de se vanter
+dans quelque estaminet d'avoir eu une aventure romanesque
+dans son voyage. Quant à l'homme au coup de
+cravache, elle persiste à dire que c'est un paysan; et je
+n'ose parler de l'homme au bracelet, car l'idée qu'un
+commis voyageur ou un musicien ambulant croit avoir
+reçu ce gage de ma bienveillance, me cause une mortification
+extrême.</p>
+
+<p>Au fait, quant à cela, l'explication de Sylvia me paraît
+assez admissible; si je ne craignais de causer quelque
+malheur, je confierais tout à Jacques, et il irait châtier
+cet impertinent comme il le mérite. Mais cet homme
+peut être brave et habile duelliste. L'idée d'engager
+Jacques dans une affaire de ce genre me fait dresser les
+cheveux sur la tète. Je me tairai.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXIX.</h3>
+
+<h3>D'OCTAVE A M. ***.</h3>
+
+<p class="droite">De la vallée de Saint-Léon.</p>
+
+<p>Tu m'as souvent dit que j'étais fou, mon cher Herbert,
+et je commence à le croire. Ce qu'il y a de certain, c'est
+que je suis fort content de l'être, car sans cela je serais
+fort malheureux.</p>
+
+<p>Si tu veux savoir où je suis et de quoi je suis occupé,
+j'aurai quelque embarras à le répondre. Je suis dans un
+pays où je n'ai jamais mis le pied, que je ne connais pas,
+où je n'ose marcher que sous un déguisement. Quant à
+mes occupations, elles consistent à errer autour d'un
+vieux château, à jouer du hautbois au clair de la lune,
+et à recevoir de temps en temps un coup de cravache
+sur les doigts.</p>
+
+<p>Tu as dû être peu surpris de mon brusque départ,
+quand tu auras su que Sylvia avait quitté Genève un
+mois auparavant. Tu auras supposé que j'étais allé la
+rejoindre, et tu ne te seras pas trompé. Mais ce que tu
+ne supposes certainement pas, c'est que, sans invitation
+et même sans permission, je me sois mis à courir sur ses
+traces. Elle a quitté son ermitage du Léman avec la bizarrerie
+qu'elle met dans toutes ses résolutions, et par
+suite d'une de ces idées spontanées qui lui viennent au
+moment où l'on se croit le plus tranquille et le plus heureux
+des hommes à ses pieds. Étrange créature, trop passionnée
+ou trop froide pour l'amour, je ne sais, mais, à coup sûr,
+trop belle et trop supérieure à son sexe pour passer devant
+les yeux d'un homme sans le rendre un peu fou.
+Je savais que M. Jacques était marié, et je pensais bien
+qu'elle était allée s'installer auprès de lui; car, depuis
+plusieurs mois, elle m'annonçait ce projet chaque fois
+qu'elle était de mauvaise humeur et qu'elle voulait me
+désespérer. Mais je ne savais pas si M. Jacques était
+maintenant en Touraine ou en Dauphiné; car dans l'orgueilleux
+billet que Sylvia avait laissé pour moi à l'ermitage,
+elle n'avait pas daigné me dire où elle portait ses
+pas; c'est donc absolument au hasard que je suis venu
+ici. Je me suis installé dans la cabane d'un vieux garde-chasse
+avare et sournois, que j'ai choisi pour hôte sur sa
+mauvaise mine, et qui pour de l'argent m'aiderait à assassiner
+tous les hommes et à enlever toutes les femmes
+du pays. C'est donc au milieu des bois que peuvent me
+chercher tes conjectures, dans la plus romantique vallée
+du monde, protégé par un déguisement de chasseur braconnier
+plutôt que vêtu en honnête homme, braconnant
+en effet sous la protection de mon hôte, et préparant
+avec lui, tous les soirs, le souper que nous avons conquis
+les armes à la main; dormant sur un grabat, lisant
+quelques chapitres de roman à l'ombre des grands chênes
+de la forêt, hasardant des excursions sentimentales et
+mystérieuses autour de la demeure de mon inhumaine,
+ni plus ni moins que le comte Almaviva, et t'écrivant
+sur un genou, à la lueur d'une torche de résine. Ce qu'il
+y a de plus ridicule dans tout cela, c'est que je le fais
+sérieusement, et que je suis vraiment triste et amoureux
+comme un ramier. Cette Sylvia fait le désespoir de ma
+vie, et je donnerais un de mes bras pour ne l'avoir jamais
+rencontrée. Tu la connais assez pour concevoir ce qu'un
+homme aussi peu charlatan que moi doit avoir à souffrir
+de ses caprices romanesques et du dédain superbe qu'elle
+a pour tout ce qui sort du monde idéal où elle s'enferme.
+Il y a bien un peu de ma faute dans mon malheur. Je
+l'ai trompée, ou plutôt je me suis trompé moi-même en
+lui faisant croire que j'étais un transfuge de ce monde-là,
+et que je me sentais capable d'y retourner. Oui, je
+l'ai cru en effet, et, dans les premiers jours, j'ai été tout
+à fait l'homme qu'elle devait ou qu'elle pouvait aimer.
+Mais peu à peu l'indolence et la légèreté de mon caractère
+ont repris le dessus. La raison m'a fait de nouveau
+entendre sa voix, et Sylvia m'a semblé ce qu'elle est en
+effet, enthousiaste, exagérée, un peu folle.</p>
+
+<p>Mais cette découverte ne suffisait pas pour m'empêcher
+de l'aimer à la passion. L'exagération, qui rend les filles
+de province si ridicules, rendait Sylvia si belle, si frappante,
+si inspirée, que c'est là peut-être son plus grand
+charme et sa plus puissante séduction. Mais elle l'a reçu
+de Dieu pour son malheur et pour celui de ses amants,
+car elle peut se faire admirer, et ne peut persuader.
+Orgueilleuse jusqu'à la folie, elle veut agir comme si
+nous étions encore au temps de l'âge d'or, et prétend
+que tous ceux qui osent la soupçonner sont des lâches et
+des pervers. Du moment que j'ai vu avec inquiétude la
+singularité de sa conduite, et que j'ai pris de la jalousie
+à cause de la liberté de ses démarches, j'ai donc été perdu
+dans son esprit; et précipité de cette région céleste où
+elle m'avait fait asseoir avec elle, je suis tombé dans le
+monde fangeux des humains, où cette belle sylphide n'a
+jamais daigné poser son pied d'ivoire. De ce moment,
+notre amour a été une suite de ruptures et de raccommodements.
+Je me souviens que tu m'as dit, un jour que
+je te racontais tristement une de ces querelles après la
+réconciliation: «De quoi te plains-tu?» Ah! mon ami,
+tu peux connaître les femmes; mais tu ne connais pas
+Sylvia. Avec elle, le moindre tort est de la plus terrible
+importance, et chaque nouvelle faute creuse une tombe
+où s'ensevelit une partie de son amour. Elle pardonne,
+il est vrai; mais ce pardon est pire que sa colère. La
+colère est violente est pleine d'émotion; le pardon de
+Sylvia est froid et inexorable comme la mort. En proie
+à mille soupçons, tourmenté, incertain, tantôt craignant
+d'être dupe de la plus insigne coquette, tantôt craignant
+d'avoir outragé la plus pure des femmes, j'ai vécu malheureux
+auprès d'elle, mais je n'ai jamais eu la force de
+m'en détacher. Vingt fois elle m'a chassé, et vingt fois
+j'ai été lui demander ma grâce après avoir vainement
+essayé de vivre sans elle. Dans les premiers jours de mon
+bannissement, j'espérais m'applaudir d'avoir recouvré
+ma liberté et mon repos. Je me laissais aller délicieusement
+au bien-être de l'indifférence et de l'oubli. Mais
+bientôt l'ennui me faisait regretter les agitations et les
+nobles souffrances de la passion. Je jetais mes regards
+autour de moi pour chercher un autre amour; mais
+l'indolence de mon esprit et l'activité de mon caractère
+m'éloignaient également des autres femmes. Mon caractère
+me portait à leur préférer la chasse, la pêche, tous
+ces plaisirs énergiques de la campagne que Sylvia partageait
+avec moi. Mon esprit s'effrayait de recommencer
+un apprentissage et de tenter une nouvelle conquête. Et
+puis quelle femme peut être comparée à Sylvia pour la
+beauté, l'intelligence, la sensibilité et la noblesse du
+coeur? Oui, quand je l'ai perdue, je lui rends justice, je
+m'étonne et m'indigne d'avoir pu soupçonner une femme
+si grande, et dont la conduite hautaine me prouve à quel
+point elle était incapable de descendre au mensonge.
+Mais quand je la retrouve, je souffre de son caractère
+raide et inflexible, de son humeur violente, de son mysticisme
+intolérant et de ses exigences bizarres. Elle ne se
+plie à aucune de mes imperfections; elle ne pardonne à
+aucun de mes défauts; elle tire argument de tout pour
+me démontrer à quel point son âme est supérieure à la
+mienne, et rien n'est plus funeste à l'amour que cet
+examen mutuel de deux coeurs jaloux et orgueilleux de
+se surpasser. Le mien se lassait bien vite de cette lutte;
+j'aurais mieux aimé un amour moins difficile et moins
+sublime. Sylvia m'accablait de son dédain, et quelquefois
+me prouvait la pauvreté de mon coeur avec tant de
+chaleur et d'éloquence, que je me persuadais n'être pas
+né pour l'amour et que je n'oserais me persuader encore
+que je suis digne de le connaître. Mais, s'il en est ainsi,
+pourquoi suis-je né, et à quoi Dieu me destine-t-il en ce
+monde? Je ne vois pas vers quoi ma vocation m'attire.
+Je n'ai aucune passion violente, je ne suis ni joueur, ni
+libertin, ni poète; j'aime les arts, et je m'y entends assez
+pour y trouver un délassement et une distraction; mais
+je n'en saurais faire une occupation prédominante. Le
+monde m'ennuie en peu de temps; je sens le besoin d'y
+avoir un but, et nul autre but ne m'y semble désirable
+que d'aimer et d'être aimé. Peut-être serais-je plus heureux
+et plus sage si j'avais une profession; mais ma modeste
+fortune, qu'aucun désordre n'a entamée, m'a laissé
+la liberté de m'abandonner à cette vie oisive et facile à
+laquelle je me suis habitué. M'astreindre aujourd'hui à
+un travail quelconque me serait odieux. J'aime la vie des
+champs, mais non pas sans une compagne qui me fasse
+goûter les plaisirs de l'esprit et du coeur, au sein de cette
+vie matérielle où l'effroi de la solitude me gagnerait bientôt.
+Peut-être suis-je propre au mariage; j'aime les enfants,
+je suis doux et rangé, je crois que je ferais un très-honnête
+bourgeois dans quelque ville du second ordre
+de notre paisible Helvétie. Je pourrais me faire estimer
+comme cultivateur et père de famille; mais je voudrais
+que ma femme fût un peu plus lettrée que celles qui tricotent
+un bas bleu du matin au soir. Et moi-même je
+craindrais de m'abrutir en lisant mon journal et en fumant
+au milieu de mes dignes concitoyens et des pots de
+bière; presque aussi simples et inoffensifs les uns que
+les autres.</p>
+
+<p>Enfin, il me faudrait trouver une femme inférieure à
+Sylvia, et supérieure à toutes celles que je pourrais obtenir,
+à ma connaissance. Mais, avant tout, il faudrait
+guérir de l'amour que j'ai pour Sylvia, et c'est une maladie
+dont mon âme est encore loin d'être délivrée.</p>
+
+<p>Ne sachant que faire, je suis venu ici essayer encore
+mon destin. D'abord j'avais l'intention de me jeter à ses
+pieds, comme à l'ordinaire, et puis le caprice m'a pris
+de l'épier un peu, de consulter l'opinion de ce qui l'entoure,
+de la connaître, et de la voir enfin sans qu'elle
+s'en doutât, afin de m'ôter de l'esprit, une fois pour
+toutes, les soupçons qui m'ont tourmenté si souvent, et
+qui me tourmenteront peut-être encore; car Sylvia a un
+talent extraordinaire pour les faire naître, un mépris
+profond pour les explications les plus faciles, et moi une
+pauvre tête qui se crée promptement des tourments
+cruels. Je n'ai pu obtenir aucune des lumières que je
+cherchais, car mon impératrice Sylvia n'est ici que depuis
+trois semaines, et on n'avait jamais entendu parler
+d'elle dans le pays. Si elle savait que ces idées m'ont
+passé par la tète, elle ne me pardonnerait jamais; mais
+elle le saura d'autant moins que le cours de mes observations
+est à peu près terminé. Hier, elle m'a reconnu
+sous mon déguisement et m'a accueilli d'une manière
+fort impertinente. Je serai donc obligé de me montrer.
+Jacques me connaît et me découvrirait bientôt. Ils riraient
+peut-être ensemble à mes dépens, si je ne prenais
+le parti d'aller en rire moi-même avec eux.</p>
+
+<p>Ce Jacques est certes un galant homme, dont le caractère
+froid et l'extérieur réservé ne m'ont jamais permis
+beaucoup de familiarité, et contre lequel jusqu'ici je me
+suis senti d'ailleurs des mouvements de jalousie épouvantables.
+A présent, j'ai des raisons pour savoir que
+j'ai été injuste et grossier dans mes soupçons. Mais je lui
+en veux un peu d'avoir été de moitié dans la fierté superbe
+avec laquelle Sylvia a refusé longtemps de me
+rassurer en m'expliquant leur parenté et leurs relations.
+Je lui en veux aussi d'être pour Sylvia le type de tout ce
+qu'il y a de plus grand et de plus beau dans le monde,
+la seule âme digne de voler sur la même ligne que la
+sienne dans les champs de l'empyrée, en un mot l'objet
+d'un amour platonique et d'un culte romanesque dont je
+ne suis plus jaloux, mais qui me cause assez de mortification.
+Je n'en serai pas moins l'ami et le serviteur de
+M. Jacques en toute occasion; mais si, avant de lui donner
+une poignée de main, je pouvais le taquiner un peu
+et me venger de Sylvia en me montrant épris d'une
+autre, cela me divertirait.</p>
+
+<p>Pour t'expliquer cette nouvelle folie, il faut que tu
+saches que M. Jacques a le plus joli joyau de petite
+femme couleur de rose qu'on puisse imaginer. Moins
+belle que Sylvia, elle est certainement plus gentille, et,
+à coup sûr, son âme romanesque à sa manière est moins
+altière et moins cruelle. J'en ai pour gage un bracelet
+qui m'a été jeté par une fenêtre avec de très-douces paroles,
+un soir que je croyais adresser à ma tigresse les
+accents passionnés de mon hautbois. Je suis loin d'être
+assez fat pour en tirer grande vanité, car je ne sache
+pas qu'elle ait encore pu voir ma figure, et ce soir-là
+elle n'avait pas même entrevu mon spectre; c'est donc
+au son du hautbois, à l'enivrement d'un soir de printemps
+et à quelque rêve de pensionnaire en vacances qu'elle
+aura accordé ce gage de protection. Je suis un trop honnête
+homme et un héros de roman trop maladroit pour
+abuser sérieusement de cette petite coquetterie; mais il
+m'est bien permis de faire durer encore le roman pendant
+quelques jours. J'ai débuté par un baiser, qui peut-être
+a laissé quelque émotion dans le coeur de la blonde
+Fernande, quand elle a su qu'elle avait été embrassée
+avec Sylvia, dans l'obscurité, par un autre que son
+mari. Ne me trouves-tu pas devenu bien scélérat par
+dépit, moi qui le suis si peu par nature? Ce soir-là,
+vraiment, j'étais tout occupé de Sylvia; j'étais entré par
+une des portes de glace du salon qui donne sur les bosquets
+du jardin, avec l'intention d aller ouvertement demander
+pardon à Sylvia des torts que j'ai et de ceux que
+je n'ai pas. Elles jouaient du piano; il faisait sombre;
+elles ne s'aperçurent pas de la présence d'un tiers. Je
+m'assis sur le sofa. Une d'elles vint s'asseoir auprès de
+moi sans me voir. J'allais la saisir dans mes bras, quand
+je reconnus au piano la voix de Sylvia. J'écoutai une petite
+conversation sentimentale qu'elles eurent ensemble,
+et, au moment où elles me découvrirent, j'embrassai
+Sylvia, et j'allais parler, lorsque Fernande, me prenant
+pour son mari et m'entendant embrasser sa compagne,
+approcha son visage du mien, avec une petite manière
+d'enfant jaloux à laquelle je t'aurais bien défié de résister.
+Je ne sais comment, dans l'obscurité, mes lèvres
+rencontrèrent les siennes. Ma foi! je fus si troublé de
+cette aventure que je m'enfuis sans leur faire savoir que
+je n'étais pas Jacques. Depuis ce temps, je sais par mon
+vieux hôte, qui est l'oncle de Rosette, soubrette de ces
+dames, que la belle Fernande a des terreurs paniques,
+et n'entend pas remuer une feuille dans le parc ou trotter
+une souris dans le château, sans se trouver mal. Rien
+n'est plus propre à l'audace d'un lutin que les frayeurs
+et les évanouissements de sa châtelaine; heureusement
+pour Fernande, je ne suis ni audacieux ni amoureux à
+ce point.</p>
+
+<p>Mais ces aventures m'amusent et m'occupent; j'ai
+vingt-quatre ans, cela m'est bien permis. Le beau temps,
+le clair de lune, cette vallée sauvage et pittoresque, ces
+grands bois pleins d'ombre et de mystère; ce château à
+mine vénérable, qui est assis gravement sur le doux
+penchant d'une colline; ces chasseurs qui arpentent la
+vallée et la font retentir des hurlements des chiens et
+des sons du cor; ces deux chasseresses, plus belles que
+toutes les nymphes de Diane, l'une brune, grande, fière
+et audacieuse, l'autre blanche, timide et sentimentale,
+montées toutes deux sur des chevaux superbes et galopant
+sans bruit sur la mousse des bois: tout cela ressemble
+à un rêve, et je voudrais ne pas m'éveiller.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XL.</h3>
+
+<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE.</h3>
+
+<p>Mardi.</p>
+
+<p>Cette histoire se complique et commence à me causer
+beaucoup de trouble et de chagrin: J'ai eu grand tort de
+cacher tout cela à Jacques; mais à présent, chaque jour
+de silence agrandit ma faute, et je crains réellement ses
+reproches el sa colère. La colère de Jacques! je ne sais
+ce que c'est, je ne puis croire qu'il me la fasse jamais
+connaître; et pourtant, comment un mari peut-il apprendre
+tranquillement que sa femme a reçu d'un autre une déclaration
+d'amour?</p>
+
+<p>Oui, Clémence, voilà où m'a conduite cette fatale méprise
+du bracelet. Hier soir, j'étais dans ma chambre
+avec mes enfants et Rosette; ma fille semblait souffrante
+et ne pouvait s'endormir. Je dis à Rosette d'emporter la
+lumière, qui peut-être l'incommodait. J'étais depuis quelque
+temps dans l'obscurité avec ma petite sur mes genoux,
+et je tâchais de l'apaiser en chantant; mais elle
+ne criait que plus fort, et cela commençait à m'inquiéter,
+lorsque le son du hautbois s'éleva, de l'autre extrémité
+de l'appartement, comme une voix plaintive et
+douce. L'enfant se tut aussitôt et resta comme ravi à
+l'écouter; pour moi, je retenais ma respiration; la surprise
+et la peur me rendaient incapable de mouvement.
+L'inconnu était dans ma chambre, seul avec moi! Je
+n'osais appeler, je n'osais fuir. Rosette entra comme le
+hautbois venait de se taire, et s'émerveilla de voir la
+petite silencieuse et calmée. «Va chercher de la lumière,
+bien vite, bien vite, lui dis-je, j'ai une peur épouvantable;
+pourquoi m'as-tu laissée seule?&mdash;Il va falloir que
+madame reste encore seule, répondit-elle, pendant que
+j'irai chercher la lumière en bas.&mdash;Ah! mon Dieu!
+pourquoi n'en as-tu pas dans ta chambre? lui répondis-je.
+Non! n'y va pas, ne me laisse pas ainsi. N'as-tu rien
+entendu, Rosette? Es-tu sûre qu'il n'y ait personne avec
+nous dans la chambre?&mdash;Je ne vois personne que madame,
+les enfants et moi, et je n'ai entendu que la flûte.&mdash;Qui
+est-ce qui jouait de la flûte?&mdash;Je ne sais pas;
+monsieur, apparemment; quel autre dans la maison saurait
+en jouer!&mdash;Est-ce toi qui es là, Jacques? m'écriai-je;
+si c'est toi, ne t'amuse pas à m'effrayer, car je mourrais
+de peur.» Je savais bien que ce n'était pas Jacques,
+mais je parlais ainsi pour forcer notre persécuteur à
+s'expliquer ou à se retirer. Personne ne répondit. Rosette
+ouvrit les rideaux, et, au clair de la lune, examina
+tous les recoins de l'appartement sans y découvrir personne.
+Elle trouvait, sans doute, mes frayeurs bien ridicules,
+et j'en eus honte moi-même; je lui dis d'aller
+chercher de la lumière, et quand elle fut sortie, j'allai
+tirer le verrou derrière elle. Mais c'était bien inutile, car
+l'inconnu entra par la fenêtre. Je ne sais comment il s'y
+prit, et si de la galerie supérieure il a eu l'audace de se
+risquer sur ma persienne, ou si, à l'aide d'une échelle,
+il sera venu d'en bas; le fait est qu'il entra aussi tranquillement
+que dans la rue. La colère me donna des
+forces, et je m'élançai devant le berceau de mes enfants,
+en criant au secours; mais il s'agenouilla au milieu de
+la chambre, en me disant d'une voix douce: «Comment
+est-il possible que vous ayez peur d'un homme qui voudrait
+pouvoir vous prouver son dévouement en mourant
+pour vous?&mdash;Je ne sais qui vous êtes, Monsieur, lui
+répondis-je d'une voix tremblante; mais, à coup sûr,
+vous êtes bien insolent d'entrer ainsi dans ma chambre;
+partez, partez! que je ne vous revoie jamais, ou j'avertirai
+mon mari de votre conduite.&mdash;Non, dit-il en se
+rapprochant, vous ne le ferez pas; vous aurez pitié d'un
+homme au désespoir.» Je vis en ce moment le bracelet,
+et l'idée me vint de le redemander. Je le fis d'un ton
+d'autorité et en jurant que j'avais cru le jeter à mon
+mari. «Je suis prêt à vous obéir en tout, dit-il d'un air
+résigné; reprenez-le, mais sachez que vous me reprenez
+le seul honneur et le seul espoir de ma vie.» Alors il
+s'agenouilla de nouveau tout près de moi et me tendit
+son bras. Je n'osais reprendre moi-même le bracelet; il
+eût fallu toucher sa main ou seulement son vêtement, et
+je ne trouvais pas cela convenable. Alors il crut que
+j'hésitais, car il me dit: «Vous avez compassion de moi,
+vous consentez à me le laisser, n'est-ce pas, ô ma chère
+Fernande!» Et il saisit ma main, qu'il baisa plusieurs
+fois très-insolemment. Je me mis à crier, et des pas se
+firent entendre aussitôt dans la galerie voisine; mais
+avant que l'on eût le temps d'entrer, l'inconnu avait disparu,
+comme un chat, par la fenêtre.</p>
+
+<p>Jacques et Sylvia frappèrent alors à la porte, que j'avais
+fermée au verrou et que je ne songeais plus à ouvrir,
+tout en leur criant d'entrer au nom du ciel. Cette circonstance
+du verrou, qui se trouvait fatalement liée à
+l'entrée d'un homme dans ma chambre, m'empêcha de
+raconter ce qui s'était passé; je dis que j'avais entendu
+le hautbois, que j'avais envoyé Rosette chercher de la
+lumière, qu'elle m'avait enfermée par mégarde; que
+j'avais cru entendre du bruit dans ma chambre et que
+j'avais perdu la tête. Comme on me tient pour folle de
+peur, on ne m'en demanda pas davantage. Rosette assura
+bien avoir entendu le hautbois en traversant la galerie,
+on fit quelques recherches dans la maison et dans
+le jardin. On ne trouva personne, et on décréta, en riant,
+qu'on ferait venir un piquet de gendarmerie pour me
+garder. Sylvia alla chercher le dolman et le shako de
+Jacques, et s'en affubla avec de fausses moustaches; elle
+se planta ainsi derrière moi le sabre en main, affectant
+de suivre tous mes pas par la chambre pour me servir
+d'escorte. Elle était jolie comme un ange avec ce costume.
+Nous avons ri jusqu'à minuit, et le reste de la
+nuit s'est passé fort tranquillement. Mais mon esprit est
+bien agité! Je sens que je suis engagée dans une aventure
+folle et imprudente, qui peut-être aura des suites
+fatales. Fasse te ciel qu'elles retombent toutes sur moi
+seule!</p>
+
+<p>Jeudi.</p>
+
+<p>Je viens de recevoir le billet suivant, qui a été remis
+à Rosette par son oncle le garde-chasse: «Belle et douce
+Fernande, ne soyez pas irritée contre moi, et ne vous
+méprenez pas sur les motifs de ma conduite. Vous
+pouvez me sauver du malheur éternel et me rendre le
+plus heureux des amis et des amants; j'aime Sylvia,
+et j'en ai été aimé. Je ne sais par quel crime irréparable
+j'ai perdu sa confiance et mérité sa colère. Je ne
+renoncerai à elle qu'avec la vie; et <i>j'espère en vous</i>,
+en vous seule. Vous avez une âme aimante et généreuse,
+je le sais; je vous connais plus que vous ne pensez.
+Le bracelet que vous avez cru jeter à voire mari et
+que je vous rendrai, si vous ne l'accordez à la sainte
+amitié d'un frère, est à mes yeux un gage de confiance
+et de salut. Pardonnez-moi de vous avoir effrayée;
+j'espérais pouvoir vous parler en secret; je vois que
+cela sera impossible si vous ne m'accordez vous-même
+cette grâce; et vous me l'accorderez, n'est-ce pas, bel
+ange aux cheveux blonds? Votre mission sur la terre
+est de consoler les infortunés. J'irai vous attendre ce
+soir sous le grand ormeau des quatre sentiers, à l'entrée
+du Val-Brun; faites-vous accompagner, si vous
+voulez, d'une personne sûre, mais que ce ne soit pas
+votre mari. Il me connaît, et je me flatte de posséder
+son estime et son amitié; mais en ce moment-ci il
+m'est contraire, et si vous ne travaillez à me justifier,
+je n'ai aucun espoir de rentrer en grâce. Si vous ne
+venez pas, je déposerai votre bracelet sous la pierre du
+grand ormeau; vous l'y ferez prendre; mais il sera
+teint du sang «D'OCTAVE.»</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/12.png"></p>
+
+<p>Qu'en penses-tu? que dois-je faire? Mais à quoi sert
+de te le demander? Tu ne me répondras que dans huit
+jours, et il faut qu'avant ce soir j'aie pris un parti. Accorder
+un rendez-vous à ce jeune homme, surtout quand
+je sais que Jacques n'est pas dans ses intérêts, pour le
+réconcilier avec Sylvia, c'est une grande imprudence
+peut-être selon le monde; selon ma conscience je n'y vois
+pourtant aucun mal. S'il y a des inconvénients, il n'y en
+a que pour moi, qui risque de déplaire à Jacques et d'encourir
+ses reproches, tandis que je puis rendre, si je
+réussis, un service à Sylvia et à Octave, peut-être assurer
+le bonheur de leur vie entière; car il n'est pas de
+bonheur sans l'amour. Sylvia cache en vain son chagrin;
+je vois maintenant pourquoi ses pensées sont si noires et
+son avenir si sombre à ses yeux. Si elle a pu aimer ce
+jeune homme, il doit être au-dessus du commun et avoir
+une belle âme; car Sylvia est bien exigeante dans ses
+affections, et trop fière pour avoir jamais pu s'attacher à
+un être qui n'en eût pas été digne. Je vois bien maintenant
+qu'elle a reconnu son amant dans le chasseur qu'elle
+a si bien corrigé de l'envie d'être prévenant avec elle,
+et je vois aussi, dans ce coup de cravache, accompagné
+d'un silence si complet sur sa découverte, plus de moquerie
+malicieuse que de véritable colère. Je parie qu'elle
+meurt d'envie qu'on amène son ami à ses genoux; il
+est impossible qu'il en soit autrement; cet Octave l'aime
+à la folie, puisqu'il fait des choses si extraordinaires pour
+la retrouver. Il a une figure charmante, du moins à ce
+qu'il m'a semblé quand je l'ai entrevu dans ma chambre
+au clair de la lune. Jacques est sévère et inexorable, il
+traite trop Sylvia comme un homme; il ne devine pas
+les faiblesses du coeur d'une femme, et ne comprend pas,
+comme moi, ce que son courage doit cacher d'ennui et
+de souffrance. Si je refuse d'aider cette réconciliation,
+c'en est peut-être fait de son bonheur; peut-être se condamnera-t-elle
+à une éternelle solitude; et ce jeune
+homme, s'il allait se tuer en effet! Je l'en croirais assez
+capable; il semble véritablement épris. Que faire? Je
+n'ose me décider à rien; heureusement j'aurai le temps
+d'y penser d'ici à ce soir.</p>
+
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/13.png"></p>
+<br><br><br>
+
+<h3>XLI.</h3>
+
+<h3>D'OCTAVE À HERBERT.</h3>
+<br>
+
+<p>Mon ami, je me suis hâté de remettre les choses sur
+le pied où elles doivent être; car mes affaires commençaient
+à s'embrouiller. Fernande prenait mes plaisanteries
+au sérieux, et il était temps de la désabuser; autrement
+je courais le risque ou d'être découvert et recommandé
+par elle à son mari, ou d'être forcé de lui faire
+la cour tout de bon. Je ne voulais ni l'un ni l'autre. Peut-être,
+avec ce caractère de femme craintif, nerveux, et
+toujours dans le paroxysme d'une émotion quelconque,
+m'eût-il été facile, aidé par le romanesque des circonstances,
+de tourner les choses à mon profit et de faire
+beaucoup de progrès en peu de temps. Les femmes
+comme Sylvia se donnent par amour; mais, ou je me
+trompe bien, ou celles qui ressemblent à Fernande se
+laissent prendre sans savoir pourquoi, sauf à en être au
+désespoir le lendemain. Je ne pense pas; que Lovelace,
+à ma place, eût agi aussi vertueusement que moi; mais
+je n'ai pas l'honneur d'être M. Lovelace, et j'agis selon
+ma manière, qui n'a rien de scélérat. Surprendre les sens
+d'une jeune femme pour laquelle je n'ai point d'amour,
+et la livrer à la honte et à la colère, en m'adressant le
+lendemain sous ses yeux à une autre, ce ne serait pas
+seulement le fait d'un lâche, mais celui d'un sot. Car,
+assurément, après avoir possédé ces deux femmes, je
+serais chassé et détesté de toutes deux; et je ne crois
+pas que le souvenir d'avoir pressé Fernande une heure
+dans mes bras valût le bonheur de m'asseoir pendant un
+an seulement à côté de Sylvia.</p>
+
+<p>J'ai donc coupé court à cette intrigue, qui prenait une
+tournure trop folle; mais trop fou moi-même pour me
+résoudre à détruire tout à fait mon roman en un jour,
+j'ai pris Fernande pour confidente et pour protectrice. Je
+lui ai écrit un billet bien sentimental, où, avec un peu
+de flatterie, un peu d'exagération et un peu de mensonge,
+je l'ai engagée à m'accorder une entrevue pour traiter de
+la grande affaire de ma réconciliation avec Sylvia. J'ai
+arrangé mon plan de manière à faire durer le plus longtemps
+possible le mystérieux mais innocent commerce
+que j'ai établi avec mon bel avocat. J'aurai donc pour
+quelques jours encore le clair de lune, les appels du
+hautbois, les promenades sur la mousse, les robes blanches
+à travers les arbres, les billets sous la pierre du
+grand ormeau, en un mot ce qu'il y a de plus charmant
+dans une passion, les accessoires. Je suis bien enfant,
+n'est-ce pas? Oh bien, oui! et je n'en ai pas honte. Il y
+a si longtemps que je suis triste et ennuyé!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XLII.</h3>
+
+<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE.</h3>
+
+<p>Eh bien! je me suis décidée à aller consoler cet amant
+infortuné. Tu diras ce que tu voudras, mais il me semble
+que j'ai bien fait, car je me sens le coeur heureux et
+attendri. J'ai emmené Rosette, après lui avoir bien recommandé
+le secret (elle était déjà dans la confidence),
+et nous avons été ensemble au grand ormeau. Le pauvre
+désolé est venu à moi avec des transports de joie et de
+reconnaissance. C'est un bien bon jeune homme que cet
+Octave, et je suis sûre à présent qu'il est digne de Sylvia.
+Il m'a raconté toutes ses peines, et m'a dépeint le
+caractère de Sylvia et le sien de manière à me faire
+comprendre par quels endroits ils s'étaient souvent offensés
+sans raison apparente. Sais-tu que ce récit m'a fait
+une singulière impression, et qu'il m'a semblé lire l'histoire
+de mon coeur depuis un an? Pauvre Octave! je le
+plains plus qu'il ne peut l'imaginer; je comprends le
+malheur dont il souffre; et je ne sais trop si je ne devrais
+pas lui conseiller d'oublier à jamais son amour et
+de chercher quelque âme plus semblable à la sienne.
+Oui, c'est la même souffrance, c'est la même destinée
+que moi! Une tête jeune, confiante et sans expérience
+comme la mienne, aux prises avec un caractère fier,
+obstiné et grave comme celui de Jacques. Maintenant
+qu'il m'a fait connaître Sylvia, je vois bien qu'elle est la
+soeur de mon mari; si elle n'est que son élève, il est certain
+qu'il lui a bien enseigné et fidèlement transmis sa
+manière d'aimer. Que ne sont-ils époux! ils seraient à
+la hauteur l'un de l'autre.</p>
+
+<p>Ce ne sera pas une chose aisée, je ne sais pas même
+si ce sera une chose possible, que cette réconciliation.
+Nous n'avons rien conclu, Octave et moi, dans cette première
+entrevue; je ne pouvais rester qu'une heure, et
+elle a été toute employée à me mettre au fait de leur
+position respective. Il m'a promis que le lendemain il me
+dirait ce qu'il faut faire; j'y retournerai donc ce soir. Il
+m'est très-facile de m'absenter une heure sans qu'on
+s'en aperçoive au château. Jacques et Sylvia ne sont pas
+fâchés de se trouver seuls pour faire ensemble de la
+philosophie aussi sombre que possible; ils ne tiennent
+donc pas grand'note de ce que je fais pendant ce temps-là.
+Dieu sait, d'ailleurs, si Jacques m'aimerait assez à
+présent pour être jaloux!</p>
+
+<p>Ah! que les temps sont changés, ma pauvre amie! Il
+est vrai que nous sommes heureux maintenant, si le
+bonheur est dans la tranquillité et dans l'absence de reproches;
+mais quelle différence avec les premiers temps
+de notre amour! Il y avait alors en nous une joie toujours
+vive, un transport continuel, et notre âme, pour être
+remplie de passion, n'en était pas moins calme et sereine.
+Qui a détruit ce repos? qui a emporté ce bonheur?
+Je ne puis croire que ce soit moi seule. Il y a eu
+de ma faute, il est vrai; mais avec un être plus imparfait
+et plus indulgent que Jacques, au lieu de relâcher
+nos liens, ces premières souffrances les auraient peut-être
+resserrés. D'où vient qu'Octave, malgré toutes les
+duretés et les bizarreries de Sylvia, l'aime davantage
+chaque jour, en proportion des maux qu'il souffre pour
+elle? D'où vient que Jacques ne peut se faire enfant avec
+moi, comme Octave se fait esclave et victime patiente
+avec Sylvia? A présent Jacques semble content, parce
+que mes enfants me distraient de lui, et que Sylvia le
+distrait de moi; il n'est pas jaloux de mes enfants, et
+moi je suis jalouse de sa soeur. Il n'y a plus en apparence
+entre nous que de l'amitié; il n'en souffre pas, et
+je passe les nuits à pleurer notre amour.</p>
+
+<p>Cette Sylvia, avec son âme de bronze, est-ce là une
+femme? Jacques ne devrait-il pas préférer celle qui mourrait
+en le perdant à celle qui est toujours préparée à
+tous les malheurs, et toujours sûre de se consoler de
+tout? Mais on n'aime que son pareil en ce monde. D'où
+vient donc, alors, que j'aime toujours Jacques? Toute sa
+force, toute sa grandeur, ne servent pas à rendre son
+amour aussi solide et aussi généreux que le mien.</p>
+
+<p>Sylvia ne s'occupe pas plus d'Octave que s'il n'avait
+jamais existé; elle sait pourtant qu'il est ici et qu'il n'y
+est venu que pour elle. Elle dort, elle chante, elle lit, elle
+cause avec Jacques des étoiles et de la lune, et ne daigne
+pas jeter sur la terre un regard à l'amant dévoué qui
+pleure à ses pieds. Octave est pourtant digne d'un meilleur
+sort et d'un plus tendre amour. Il a une si douce
+éloquence, un coeur si pur, une figure si intéressante! Je
+le connais à peine, et je me sens pour lui de l'amitié,
+tant il a su m'intéresser à son sort et me montrer ingénument
+le fond de son âme! Combien je voudrais pouvoir
+le réconcilier avec Sylvia et le voir fixé près de
+nous! Quel aimable ami ce serait pour moi! Quelle
+douce vie nous mènerions à nous quatre! Je mettrai tous
+mes soins à ce que ce beau rêve se réalise; ce sera une
+bonne action, et Dieu peut-être bénira mon amour, pour
+avoir rallumé celui d'Octave et de Sylvia.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XLIII.</h3>
+
+<h3>D'OCTAVE A FERNANDE.</h3>
+
+<p>Vous m'avez laissé, ce soir, si consolé, si heureux, ô
+ma belle amie! ô mon cher ange tutélaire! que j'ai besoin,
+en rentrant sous mon toit de fougères, de vous
+remercier et de vous dire tout ce que j'ai dans le coeur
+d'espoir et de reconnaissance. Oui, vous réussirez! vous
+le voulez fortement, avez-vous dit; vous vous mettrez à
+genoux prés de moi, s'il le faut, pour implorer la fière
+Sylvia, et vous vaincrez son orgueil. Que Dieu vous entende!
+Comme j'ai bien fait de m'adresser à vous et d'espérer
+en votre bonté! Votre extérieur ne m'avait pas
+trompé; vous êtes bien cet être angélique qu'annoncent
+vos grands yeux et votre doux sourire, et cette taille
+mignonne, gracieusement courbée comme une fleur délicate,
+et ces cheveux teints du plus beau rayon du soleil.
+Quand je vous vis pour la première fois, j'étais caché
+dans le parc, et vous passâtes près de moi en lisant. Au
+premier aspect d'une femme, j'avais cru que vous étiez
+celle que je cherchais. Ah! vous étiez réellement celle
+dont j'avais besoin alors, et que Dieu m'envoyait dans
+sa miséricorde. Je me cachai dans le feuillage, et je restai
+à vous regarder pendant que vous passiez lentement.
+Vous teniez bien le livre, mais de temps en temps vous
+leviez vers l'horizon un regard mélancolique et distrait,
+vous aussi vous sembliez n'être pas heureuse, et s'il faut
+que je vous dise tout, Fernande, il me semble encore
+que vous ne l'êtes pas autant que vous le méritez. Quand
+je vous raconte mes souffrances, elles semblent trouver
+un écho dans votre coeur, et quand je vous dis que l'amour
+est les premier des maux, plus souvent que le premier
+des biens, vous me répondez: Oh! oui, avec un accent
+de douleur inexprimable. Oh! ma bonne Fernande, si
+vous avez besoin d'un ami, d'un frère, si je puis être
+assez heureux pour vous rendre ce service, ou au moins
+pour alléger vos peines en pleurant avec vous, initiez-moi
+à ces saintes larmes, et que Dieu m'aide à vous
+rendre le bien que vous m'avez fait.</p>
+
+<p>De ce premier jour où je vous ai vue, j'ai retrouvé le
+courage de vivre désespéré; je venais tenter un dernier
+effort, résolu à mourir s'il échouait. Le soir j'entrai dans
+le salon, et j'entendis votre entretien avec Sylvia. Là je
+connus toute votre âme, elle se révéla à moi en peu de
+mots; vous parliez d'amour malheureux; vous parliez de
+mourir. Vous ne conceviez pas l'avenir solitaire que votre
+amie envisageait sans frayeur. Oh! celle-ci est ma soeur,
+me disais-je en vous écoutant; elle pense comme moi
+qu'il faut être aimé ou mourir; son coeur est un refuge
+que je veux implorer; là, du moins, je trouverai de la
+compassion, et si elle ne peut me secourir, elle me plaindra,
+sa pitié descendra du ciel comme la manne, et je
+la recevrai à genoux. Si je suis chassé d'ici, si je dois
+renoncer à Sylvia, j'emporterai dans mon coeur le souvenir
+sacré de cette amitié sainte, et je l'invoquerai dans
+mes souffrances. O Fernande! pourquoi Sylvia est-elle
+si différente de vous? Ne pouvez-vous pas adoucir son
+âme indomptable? ne pouvez-vous lui communiquer
+cette douceur et cette miséricorde qui sont en vous?
+Dites-lui comment on aime, apprenez-lui comment on
+pardonne; apprenez-lui surtout que l'oubli des torts est
+plus sublime que l'absence des torts eux-mêmes, et que,
+pour m'être véritablement supérieure, il faudrait qu'elle
+m'eût pardonné. Son ressentiment la rend plus criminelle
+devant Dieu que toutes mes fautes. La perfection
+qu'elle cherche et qu'elle rêve n'existe que dans les cieux;
+mais c'est la récompense de ceux qui ont pratiqué la miséricorde
+sur la terre.</p>
+
+<p>Je serai ce soir autour de la maison. La lune ne se
+lève qu'à dix heures; si vous avez obtenu quelque succès,
+mettez-vous à la fenêtre et chantez quelques paroles
+en italien; si vous chantez en français, je comprendrai
+que vous n'avez rien de favorable à m'apprendre. Mais
+alors je n'en ai que plus besoin de vous voir, Fernande;
+venez au rendez-vous à onze heures. Ayez pitié de votre
+ami, de votre frère.</p>
+
+<p>OCTAVE.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XLIV.</h3>
+
+<h3>DE FERNANDE A OCTAVE.</h3>
+
+<p>Je vous ai dit, hier soir, combien j'avais peu de succès:
+j'ai encore moins d'espérance aujourd'hui. Ne nous
+décourageons pourtant pas, mon pauvre Octave, et soyez
+sûr que je ne vous abandonnerai pas. Le temps affreux
+qu'il fait aujourd'hui m'ôte l'espoir de vous voir dans la
+soirée; je prends donc le parti de vous écrire aussi, et
+de confier ma lettre à Rosette, qui la mettra sous la
+pierre du grand ormeau.</p>
+
+<p>J'ai essayé de parler de vous à Sylvia, mais j'ai rencontré
+des difficultés sur lesquelles je n'avais pas assez
+compté; son caractère raide et réservé a résisté à toutes
+les investigations de mon amitié. En vain je l'ai assaillie
+de questions aussi adroites et aussi discrètes en même
+temps qu'il m'a été possible de les imaginer, je n'ai même
+pas pu obtenir l'aveu qu'elle eût jamais aimé. Voyez-vous,
+Octave, on me traite ici en enfant de quatre ans;
+mon mari et Sylvia s'imaginent que je ne suis pas en
+état de comprendre leurs sentiments et leurs pensées.
+Réfugiés tous deux dans un monde qu'ils croient accessible
+à eux seuls, ils m'en ferment impitoyablement
+l'entrée, et je vis seule entre deux êtres qui me chérissent,
+et qui ne savent pas me le témoigner. Je vous l'ai avoué
+hier soir, je ne suis pas heureuse; j'ai eu tort peut-être
+de vous faire cette confidence; mais vous m'avez pressée
+de questions si affectueuses et de reproches si doux, que
+j'aurais cru faire injure à votre amitié en vous refusant
+la confiance que vous m'accordez. Vous m'avez raconté
+toutes vos souffrances; l'étais si émue hier que je vous
+ai à peine fait comprendre les miennes. Mais il vous est
+bien facile de les imaginer, Octave; car ce sont absolument
+les mêmes que les vôtres, et quiconque a souffert
+votre vie depuis trois ans a souffert aussi celle que je
+mène depuis un an. Vous avez donc raison de m'appeler
+votre soeur. Nous sommes frères d'infortune, et nos destinées
+ont été mêlées dans la même coupe de fiel et de
+larmes; nous sommes tous deux froissés et méconnus.
+Jacques est le frère de Sylvia, n'en doutez pas; il a tout
+son caractère, toute sa fierté, tout son silence inexorable.
+Moi, j'ai bien d'autres défauts que ceux dont vous
+vous accusez; nous nous heurtons, nous nous déchirons
+donc souvent sans cause apparente; un mot, une question,
+un regard suffisent pour nous attrister tout un jour;
+et pourtant Jacques est un ange, et d'après ce que vous
+m'avez dit de Sylvia, je vois qu'elle est loin de posséder
+sa douceur et sa bonté dans le pardon. Mais si le caractère
+de Jacques l'emporte, le fond de leur coeur est le
+même; la différence de nos sexes et de nos situations
+fait que nous sommes traités différemment. Jacques ne
+peut me maltraiter et me bannir comme Sylvia fait de
+vous, mais dans son âme il s'isole de moi chaque jour
+davantage, et il se dit tout bas ce que Sylvia vous
+dit tout haut: «Nous ne sommes pas faits l'un pour
+l'autre.»</p>
+
+<p>Affreuse parole, arrêt inexorable peut-être! Eh! qu'avons-nous
+fait pour le mériter? Je ne puis concevoir
+qu'on n'aime pas l'être dont on est n'aimé, par cette seule
+raison qu'il aime. N'est-ce pas la meilleure de toutes?
+n'est-ce pas le mérite qui doit lui faire tout pardonner?
+L'expiation tout entière n'est-elle pas dans, cette seule
+parole: Je t'aime! Jacques me l'a dit souvent, et avec
+quel transport je l'accueille! Quand je me suis imaginé
+pendant des jours entiers qu'il est bien cruel et bien
+coupable envers moi, s'il revient avec cette douce et
+sainte parole, je ne lui demande pas d'autre justification;
+elle efface à mes yeux tous les torts et tous les maux;
+pourquoi n'a-t-elle pas pour lui la même valeur dans
+ma bouche? Ah! Octave, ils croient qu'ils savent aimer,
+eux deux!</p>
+
+<p>Eh bien! ayons courage, aimons-les tristement et patiemment;
+peut-être deviendront-ils justes en nous
+voyant résignés, peut-être deviendront-ils généreux en
+nous voyant souffrir; donnons-nous la main, et marchons
+ensemble dans la vallée de larmes. Si mon amitié vous
+aide et vous console, soyez sûr aussi que la vôtre m'est
+douce; que ne puis-je vous donner le bonheur! Mais
+réussirai-je? donne-t-on ce qu'on n'a pas?</p>
+
+<p>Il faudrait se décider à parler à Jacques; mais plus je
+vais et moins je me flatte que ce message soit bien accueilli
+en passant par ma bouche. Depuis deux ou trois
+jours, il est avec moi d'une distraction et d'une froideur
+inconcevables. Sylvia me comble de prévenances, de
+soins et de caresses; mais quand je veux causer avec
+elle de toute autre chose que de botanique et de partitions,
+je ne trouve plus que d'habiles défaites pour éloigner
+ma sollicitude. Elle est, comme Jacques, bonne,
+affectueuse el dévouée; comme lui, méfiante et incompréhensible.
+Tâchez de vous décider à écrire, soit à elle,
+soit à mon mari; je remettrai la lettre; je dirai que je
+vous ai vu; je serai alors en droit de parler de vous et de
+prendre votre défense. Mais si vous ne me permettez
+pas encore de dire que vous êtes ici, que voulez-vous
+que j'obtienne de gens qui affectent de ne pas savoir
+seulement votre nom? Il faudra, si nous prenons le parti
+que je vous conseille, cacher un peu de notre amitié
+mutuelle à Jacques, et dire que vous m'avez rencontrée
+et abordée dans le parc le jour même où je parlerai de
+vous. Ce sera le premier mensonge que j'aurai fait de
+ma vie, mais il me semble nécessaire. Si nous avons
+l'air de nous trop bien entendre pour vaincre leur orgueil,
+ils s'entendront pour se tenir en garde, ils parleront
+de nous ensemble, et s'il leur arrive de faire un
+parallèle entre nous, un jour de leur plus sombre philosophie,
+nous serons perdus. Celui de nous qui n'est pas
+tout à fait précipité tombera dans l'abîme avec l'autre.
+Adieu, Octave; je suis triste comme le temps aujourd'hui,
+et je me sens une sorte d'effroi inexplicable; je crains
+que vous ne me portiez malheur, ou d'achever de vous
+perdre en voulant vous sauver.</p>
+
+<p>Pardonnez-moi de n'avoir pas plus de courage, quand
+vous avez tant besoin d'espoir et de consolation; peut-être
+demain sera-t-il un meilleur jour pour tous deux.</p>
+
+<p>Songez donc, mon ami, à me rapporter mon bracelet la
+première fois que nous nous reverrons. Je vais prier pour
+que la pluie cesse; je mettrai un fanal à ma fenêtre ce
+soir, si je ne puis sortir.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XLV.</h3>
+
+<h3>DE CLÉMENCE A FERNANDE.</h3>
+
+<p>Fernande! Fernande! tu te perds, et en vérité c'est
+trop tôt; tu me fais de la peine. Je savais bien que cela
+devait t'arriver un jour; avec ton caractère faible et
+l'absence de sympathie qui existe entre ton mari et toi,
+cela m'a toujours semblé inévitable; mais j'espérais que
+tu résisterais plus longtemps à ton destin, et que tu soutiendrais
+contre lui une lutte plus noble et plus courageuse.
+C'est se laisser vaincre trop vite. Ma pauvre Fernande,
+tu es dans l'âge où l'on ne sait pas encore tirer
+parti de son mauvais sort, et conduire au moins prudemment
+une affaire de coeur. Tu vas te compromettre,
+te laisser découvrir par ton mari; lui demander pardon,
+l'obtenir; le tromper encore, et peu à peu devenir son
+ennemie ou son esclave. Fernande, est-il possible que tu
+n'aies pu attendre deux ou trois ans!</p>
+
+<p>Je sais que tu es pure encore, et qu'avant de commettre
+ta première faute tu verseras bien des larmes inutiles,
+et que tu adresseras à tous les anges protecteurs bien
+des prières perdues; mais le mal est déjà fait et le péché
+commis dans ton coeur. Tu aimes, il n'y a pas à dire,
+mon amie, tu aimes un autre homme que ton mari.</p>
+
+<p>Tu ne le savais pas encore en m'écrivant; sans quoi
+tu ne m'aurais peut-être pas écrit ce qui se passe; mais
+cela est aussi clair pour moi que l'avenir et le passé de
+ma pauvre Fernande. Cet Octave est jeune, tu as remarqué
+qu'il a une figure charmante; il entre par tes
+fenêtres, il joue du hautbois et endort tes enfants d'une
+manière magique; il joue au roman autour de toi, et te
+voilà troublée, confuse, émue, c'est-à-dire éprise. Tu
+pouvais très-bien raconter dès le commencement à ton
+mari les impertinences de M. Octave, et y couper court
+sans mériter le plus léger reproche de la part de M. Jacques.
+Mais ce serait finir trop vite une aventure qui
+t'amuse et te charme bien plus qu'elle ne te fait peur;
+car tu es prête à te trouver mal de frayeur chaque fois
+que le lutin apparaît, et pourtant tu t'arranges toujours
+de manière à l'évoquer dans l'obscurité. Enfin l'ennemi
+change ses batteries, et, pour t'apprivoiser, te parle d'un
+amour qu'il n'a peut-être jamais eu pour Sylvia, et qui
+bien certainement n'est qu'un prétexte pour arriver à
+toi. Tu accueilles ce prétexte avec empressement, et sans
+concevoir le plus léger soupçon sur sa sincérité, tu cours
+au rendez-vous, et te voilà engagée dans une intrigue
+d'amour qui aura les résultats accoutumés, quelques plaisirs
+et beaucoup de larmes.</p>
+
+<p>Il est bien vrai que, pour te disculper à tes propres
+yeux du nouvel amour que tu sens fermenter en toi, tu
+récapitules les torts de ton mari, et tu t'efforces de le
+prouver qu'il t'a fallu bien du courage et du dévouement
+pour l'aimer jusqu'ici. Mais toute cette théorie d'amour
+et d'infidélité est fondée sur des principes faux. D'abord,
+tu n'as jamais eu d'amour véritable pour M. Jacques;
+ensuite, rien dans sa conduite n'autorise les fautes que
+tu vas commettre. D'après tout ce que tu m'as raconté de
+lui, je vois qu'il est le meilleur homme du monde, et
+qu'il n'a d'autre tort dans tout ceci que d'avoir le double
+de ton âge. Pourquoi lui en chercher de plus graves?
+Pourquoi accuser son caractère et son coeur? Fernande,
+cela est injuste et ingrat. Il suffit de tromper ton mari,
+il ne faut pas le calomnier. Avoue que tu es jeune, étourdie,
+que tes principes ont peu de solidité et ton caractère
+aucune énergie; que tu sens le besoin d'aimer et
+que tu t'y abandonnes. Ce sont là des malheurs et non
+pas des crimes; mais aie au moins la noblesse de rendre
+justice à ton mari, et de ne l'accuser de rien, sinon
+d'avoir trente-cinq ans et de t'avoir épousée.</p>
+
+<p>Je gage qu'à l'heure qu'il est tu as versé dans le sein
+de M. Octave le secret de tes chagrins domestiques, car
+il t'a raconté ce qu'il avait eu à souffrir de Sylvia ou de
+quelque autre, et ce récit a éveillé en toi tant de sympathie
+que tu as décidé en une heure d'en faire ton ami
+et ton frère. Dès lors tu agis en conséquence, les billets et
+les rendez-vous vont leur train. Quel billet que ce premier
+billet de M. Octave! quelle passion, quels éloges, quelles
+prières, quelles tendres expressions! et tout cela pour toi,
+Fernande! Aussi, tu ne l'as pas fait attendre, et tu étais
+au rendez-vous avant lui, je parie. À présent, il doit t'avoir
+dit clairement que c'est toi et non Sylvia qu'il aime, ou
+du moins que, s'il a jamais connu et aimé celle-ci, tu la
+lui as fait parfaitement oublier. Cela aura pu t'empêcher
+pendant deux jours d'aller au grand ormeau, mais le
+troisième tu n'auras pu y tenir, et vous en êtes maintenant
+au délire charmant de l'amour platonique. Il est
+convenu qu'on respectera l'honneur de M. Jacques, jusqu'à
+ce que les sens l'emportent par surprise, quelque
+beau soir, sur la volonté. Moyennant quelques louis, sortis
+de la poche de M. Octave, Rosette n'a-t-elle pas déjà
+quelque entorse, une écorchure au pied qui l'empêche
+de marcher jusqu'à l'entrée du vallon? Ai-je deviné
+juste, ou ne s'est-il rien passé de pareil à tout ce que je
+suppose?</p>
+
+<p>Il peut se présenter un hasard qui change la marche
+des choses; c'est que M. Jacques, étonné de te voir devenue
+si brave, toi qui n'osais traverser le salon dans
+l'obscurité il y a quelques jours, et qui maintenant traverses
+le parc et la campagne à neuf heures du soir, s'avise
+de te suivre et de t'observer; le moins qu'il puisse
+faire, en mari sage et prudent, c'est de t'adresser un
+sermon laconique, mais un peu grave, et de prendre
+des moyens pour éloigner ton amant. Alors le désespoir
+allumera la passion, et vous deviendrez plus ingénieux
+et plus habiles dans vos rapports secrets; le malheur de
+M. Jacques n'en sera que plus sûr et plus prompt. Si
+M. Octave ne t'aime pas assez pour risquer d'être tué en
+escaladant ta fenêtre, tu t'en consoleras et tu te mettras
+à détester ton mari, parce que, dans sa mauvaise humeur,
+une femme s'en prend surtout à son mari de tous
+les chagrins qui lui adviennent. Dans ce cas-là, tu ne seras
+pas longtemps à trouver un autre amant, car ton
+coeur appellera impérieusement quelque affection nouvelle
+pour chasser la douleur et l'ennui dont tu seras consumée.
+Comme tu n'es pas fort patiente pour observer
+et pour connaître les caractères auxquels tu te fies, il
+pourra bien t'arriver de faire encore un mauvais choix,
+et alors malheur à toi! Tu marcheras d'erreur en faute et
+d'étourderie en coups de tête. Une des plus belles fleurs
+d'innocence que la société ait vues éclore sera flétrie et
+empoisonnée par son mauvais destin et sa faible nature.</p>
+
+<p>Quoi qu'il t'arrive, Fernande, je ne t'abandonnerai
+pas; pour te secourir et te consoler, je vaincrai les préjugés,
+trop bien fondés et malheureusement trop nécessaires,
+qui soutiennent l'édifice de la société. Mais mon
+amitié ne pourra pas te servir à grand'chose, et je vois
+avec douleur l'abîme où tu te précipites les yeux bandés.
+Pardonne à la dureté de ma lettre; si elle te blesse, je
+me consolerai de t'avoir fait de la peine en espétant t'avoir
+inspiré un peu de prudence, et retardé peut-être,
+ne fût-ce que de quelques jours, le déplorable sort vers
+lequel tu t'achemines.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XLVI.</h3>
+
+<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3>
+
+<p class="droite">De la ferme de Blosse.</p>
+
+<p>Les affaires qui m'ont attiré ici ne sont qu'un prétexte.
+J'ai été frappé d'un malheur inattendu; il m'a été impossible
+d'en parler, même à toi. Je suis parti sans rien
+faire paraître de ma douleur; j'ai voulu mettre entre moi
+et <i>elle</i> une quinzaine de lieues, pour me forcer d'agir
+avec réflexion. Lorsque les communications qu'on peut
+avoir ensemble exigent un intervalle de quelques heures,
+la violence ne l'emporte pas sur la volonté aussi aisément.
+Voici ce que j'ai à t'apprendre.</p>
+
+<p>Samedi soir, tu te rappelles que je te laissai à la maison
+de Rémi, pour aller parler aux gardes forestiers de
+la côte Saint-Jean. Nous devions, toi marchant plus lentement
+que moi, et m'attendant, si tu arrivais la première,
+nous rejoindre au carrefour du grand ormeau;
+mais, par une singulière combinaison du hasard, tu te
+trompas de sentier et arrivas tout droit au château, tandis
+que je me hâtais de t'aller retrouver au lieu convenu.
+Il faisait fort sombre, tu t'en souviens, et un peu de
+pluie avait rendu l'herbe humide; le bruit des pas s'y
+trouvait entièrement amorti. J'arrivai donc sans être remarqué
+de ceux qui étaient là. Ils étaient deux, Fernande
+et un homme. Ils se donnèrent un baiser, et ils se séparèrent
+en disant <i>demain</i>; ils avaient échangé quelques
+paroles à voix basse où j'avais saisi un seul mot: <i>bracelet</i>.
+L'homme disparut après avoir sauté par-dessus la
+haie du taillis, Fernande appela à plusieurs reprises Rosette,
+qui était apparemment assez loin, car elle se fit
+attendre, puis elles partirent ensemble, et je les suivis
+en me tenant à une certaine distance. Fernande avait
+l'air parfaitement calme en rentrant au salon, et quand
+je lui demandai où elle avait été, elle me répondit qu'elle
+n'était pas sortie du parc, avec une assurance étonnante.
+Je l'accompagnai jusqu'à sa chambre, et j'attendis
+qu'elle eût ôté ses bracelets; tandis qu'elle passait
+dans son cabinet de toilette, je les examinai: l'un des
+deux avait été évidemment changé; quoiqu'il fût exactement
+pareil à l'autre, quoiqu'il portât mon chiffre, il
+n'avait pas une petite marque que le bijoutier de Genève
+à qui je les ai commandés avait mise à l'un et à l'autre.
+Je souhaitai le bonsoir à Fernande avec calme et sans
+rien témoigner de mon émotion: elle me jeta les bras
+autour du cou avec sa tendresse accoutumée, et me reprocha,
+comme elle fait tous les jours, de ne pas l'aimer
+assez. Le matin, elle entra dans ma chambre et m'accabla
+de caresses auxquelles je me dérobai en inventant
+un prétexte pour sortir précipitamment. Alors je sentis
+qu'il était au-dessus de mes forces de dissimuler l'horreur
+que me causait cette femme. Je partis dans la journée.</p>
+
+<p>Il y a plusieurs jours que j'avais remarqué quelque
+chose d'extraordinaire dans la conduite de Fernande.
+Cette histoire de voleur ou de revenant, dont la maison
+était remplie, me paraissait expliquer, jusqu'à un certain
+point, son émotion au moindre bruit. Je voyais son
+trouble; son agitation, et à Dieu ne plaise que j'accueillisse
+l'ombre d'un soupçon! Lorsque, attirés par ses
+cris, nous la trouvâmes enfermée dans sa chambre, l'idée
+ne me vint pas qu'un homme pût avoir été assez
+hardi pour tenter de la séduire sans qu'elle m'eût averti,
+dès le premier jour, de ses tentatives. Je la vis ensuite
+errer dans le parc, écrire plus souvent que de coutume,
+avoir de fréquents conciliabules avec Rosette, déployer
+tout à coup plus d'activité et de gaieté que je ne lui en
+avais vu depuis longtemps, et surtout passer d'un excès
+de pusillanimité à une sorte de hardiesse. Que le ciel
+m'écrase si l'idée me vint de l'observer pour trouver une
+explication à ces bizarreries! Elle que j'ai connue si
+naïve, si chaste, si vraie! elle qui s'accusait de torts
+qu'elle n'avait pas et de fautes qu'elle n'avait pas commises!
+Infortunée! qui a pu la corrompre et la flétrir si
+vite?</p>
+
+<p>Il faut qu'elle ait dans le coeur quelque odieux germe
+d'impudence et de perfidie; il faut que sa mère, en la
+parant de toutes les grâces de la candeur, lui ait versé
+dans l'âme une goutte de ce poison que distillent ses
+veines; ou il faut que l'homme qui a réussi à la dominer
+en si peu de jours ait dans le souffle quelque chose d'infernal,
+et qu'il soit impossible à une femme de toucher ses
+lèvres sans être avilie et endurcie au mal au même instant.
+Il y a, je le sais, des libertins si pervers, qu'ils
+semblent doués d'un pouvoir surnaturel, et qu'entre leurs
+mains l'innocence se change en infamie, comme par miracle.
+Il y a aussi des femmes qui naissent avec l'instinct
+de l'effronterie. Dans les années de leur première inexpérience,
+cette impudeur se voile sous les grâces de la
+jeunesse et ressemble à la confiante sincérité de l'enfance;
+mais, dès leur premier pas dans le vice, tout leur
+devient mensonge et bassesse. J'ai vu tout cela, et pourtant
+je n'aurais jamais pu soupçonner Fernande; et me
+voici aussi surpris, aussi atterré de stupeur, que s'il s'était
+opéré quelque révolution dans le cours des astres.</p>
+
+<p>À présent il s'agit de savoir ce que j'ai à faire. Pour
+moi, je ne suis pas embarrassé de ce que je deviendrai:
+le mépris est l'appui le plus fort sur lequel puisse se reposer
+une âme désolée; je partirai, et ne la reverrai que
+lorsque mes enfants seront en âge de recevoir l'impression
+funeste de son exemple et de ses leçons; alors je les
+lui retirerai et je lui assurerai une existence riche et indépendante.
+O Dieu! ô Dieu! était-ce ainsi que j'avais
+rêvé son avenir et le mien? Mais elle a menti sans pâlir,
+elle m'a embrassé sans honte et sans confusion, elle m'a
+reproché de ne pas l'aimer assez, le jour où elle me trompait!
+Qui pouvait prévoir que c'était là un coeur vil, avec
+lequel il n'y aurait pas d'autre parti à prendre que l'oubli?</p>
+
+<p>Je n'attends de toi qu'un service: c'est que tu ne fasses
+paraître aucune émotion et que tu l'observes attentivement
+pendant plusieurs jours. Je crois qu'elle aime ses
+enfants; il m'a semblé qu'elle redoublait pour eux de
+soins et de te adresse, depuis qu'elle a trouvé dans une
+autre affection que la mienne le bonheur dont elle était
+avide. Pourtant je veux savoir si je ne me trompe pas, et
+si ce nouvel amour ne lui fera pas oublier et mépriser
+les lois sacrées de la nature. Hélas! j'en suis maintenant
+à la croire capable de tous les crimes! Observe-la, entends-tu?
+et si mes enfants doivent souffrir de sa passion,
+condamne-la sans pitié; je veux alors les reprendre sur-le-champ,
+et partir avec eux sans aucune explication.</p>
+
+<p>Mais non, ce serait trop cruel. Elle peut les négliger
+pendant quelques jours sans cesser de les aimer; lui arracher
+ses enfants au berceau! ses enfants, qu'elle allaite
+encore! Pauvre femme! ce serait un trop rude châtiment.
+C'est une mauvaise et ignoble nature de femme;
+mais elle a au moins pour eux l'amour que les animaux
+ont pour leur famille. Je les lui laisserai, et tu resteras
+auprès d'eux; tu veilleras sur eux, n'est-ce pas? Adieu.
+J'attends ta réponse par le courrier que je t'envoie. Dis à
+Fernande que mes affaires me retiennent encore ici, et
+que je fais demander des nouvelles de mon fils que j'ai
+laissé souffrant. Mes pauvres enfants!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XLVII.</h3>
+
+<h3>DE SYLVIA A JACQUES.</h3>
+
+<p>Tu te trompes, sur l'âme de notre père! je jure que
+tu te trompes: Fernande n'est pas coupable; l'homme
+que tu as vu n'est pas son amant, c'est le mien, c'est
+Octave. Je l'ai vu, je sais qu'il est ici, et que c'est lui qui
+rôde autour de la maison. Je le croyais parti; mais si tu
+as vu un homme parler à Fernande, ce ne peut être que
+lui. Il se sera adressé à elle pour qu'elle le réconcilie avec
+moi. Le baiser que tu as entendu aura été déposé sur sa
+main. Octave n'est pas un grand caractère, et il me reste
+peu d'amour pour lui; mais c'est au moins un honnête
+homme, et je le sais incapable de chercher à séduire ta
+femme. Quant à elle, il est impossible qu'elle se laisse séduire
+ainsi et qu'elle sache mentir avec cet aplomb. Je ne
+sais rien encore; ce qui se passe me semble bizarre, et je
+ne me chargerai pas de t'en donner l'explication à présent.
+Je ne sais comment ils peuvent être déjà amis, mais ils
+ne sont point amants, j'en réponds. Je connais, non leur
+conduite actuelle, mais leur âme. Ne juge donc pas,
+tiens-toi tranquille, attends; demain tu sauras tout, j'espère.
+Je suis fâchée de ne pouvoir te donner une explication
+plus satisfaisante aujourd'hui, mais je ne veux
+point questionner Fernande; je ne veux pas qu'elle se
+doute de tes soupçons. Tout ce que je puis oser te dire,
+c'est qu'elle ne les mérite pas. Adieu, Jacques; tâche de
+dormir cette nuit. Quoi qu'il arrive, je ferai ce que tu
+voudras; ma vie t'appartient.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XLVIII.</h3>
+
+<h3>DE FERNANDE A OCTAVE.</h3>
+
+<p>Courage! mon ami, courage! j'ai parlé enfin à Sylvia,
+et j'espère; j'ai trouvé une occasion favorable. Vous m'aviez
+tellement recommandé de ne rien précipiter, que je
+tremblais d'agir trop vite; mais, d'un autre côté, je craignais
+de ne jamais retrouver un moment aussi propice.
+Jamais je n'avais vu Sylvia aussi prévenante, aussi bonne,
+aussi expansive avec moi; elle semblait désirer de m'entendre.
+Elle est venue dans ma chambre hier soir, et m'a
+demandé pourquoi j'étais triste. Je le lui ai dit: Jacques
+lui avait écrit de Blosse pour avoir des nouvelles des enfants,
+et il ne m'avait pas adressé une ligne. Je ne peux
+pas m'offenser de cette préférence si marquée pour Sylvia,
+mais je puis m'affliger du tort qu'elle me fait. Je le
+lui ai dit ingénument. Elle m'a embrassée avec effusion
+en me disant: «Est-il possible, ma pauvre enfant, que
+je sois un sujet de chagrin pour toi, moi qui espérais
+contribuer à ton bonheur, et l'entretenir, sinon l'augmenter,
+par ma tendresse? Eh quoi! Fernande, crois-tu
+donc que je sois une femme aux yeux de Jacques?&mdash;Non,
+lui ai-je répondu; je sais, ou du moins je crois savoir
+que tu es sa soeur, mais je n'en suis que plus sûre
+de mon malheur: il t'aime mieux que moi.&mdash;Non, Fernande!
+non, s'est-elle écriée. S'il en était ainsi, j'estimerais
+et j'aimerais moins Jacques. Tu es ce qu'il a de
+plus cher au monde, tu es son amante, la mère de ses
+enfants. Et tu l'aimes par-dessus tout, n'est-il pas vrai?&mdash;Par-dessus
+tout, ai-je répondu.&mdash;Et tu n'as jamais
+eu un tort grave envers lui?&mdash;Jamais, ai-je dit avec assurance,
+j'en prends Dieu à témoin.&mdash;En ce cas, tu n'as
+rien à craindre, a-t-elle repris; il est vrai que Jacques
+est sévère et inexorable dans de certaines occasions, mais
+il est doux et tolérant pour les petites fautes. Sois sûre,
+Fernande, que ton sort est bien beau, et que, si tu en es
+mécontente, tu es ingrate. Hélas! que ne donnerais-je
+pas pour changer avec toi? Tu peux aimer de toutes les
+forces de ton âme, tu peux vénérer l'objet de ton amour,
+tu peux t'abandonner tout entière; c'est un bonheur que
+je n'ai jamais goûté.&mdash;Est-il bien vrai, me suis-je écriée
+en passant un bras autour de son cou; n'as-tu jamais
+aimé?&mdash;J'ai aimé un être que je n'ai point possédé et
+que je ne posséderai jamais, a-t-elle dit, parce qu'il
+n'existe pas. Tous les hommes que j'ai essayé d'aimer
+lui ressemblaient de loin, mais, vus de près, ils redevenaient
+eux-mêmes, et je ne les aimais plus du moment
+où je les connaissais.&mdash;Oh! mon Dieu, lui ai-je dit, tu
+as donc essayé bien des fois?&mdash;Oui, bien des fois, m'a-t-elle
+répondu en riant, et presque toujours mon amour
+était fini la veille du jour que j'avais fixé pour en faire
+l'aveu; deux fois seulement il a été plus loin; la seconde
+même, il a supporté quelques épreuves assez graves, et,
+après s'être presque éteint, il s'est parfois presque rallumé,
+mais pas assez pour employer tout ce que mon
+âme se sent de force pour aimer.&mdash;Ce n'est donc pas
+par froideur et par impuissance de coeur que tu veux te
+vouer à la solitude?&mdash;Non, c'est tout le contraire, c'est
+par excès de richesse et d'énergie. Je me sens dans l'âme
+une soif ardente d'adorer à genoux quelque être sublime
+et je ne rencontre que des êtres ordinaires; je voudrais
+faire un dieu de mon amant, et je n'ai affaire qu'à des
+hommes.»</p>
+
+<p>Alors, la voyant si bien en train de causer, je l'ai interrogée
+plus particulièrement sur son dernier amour, et
+lui ai fait beaucoup de questions sur votre caractère.
+Elle m'a dit que vous étiez le premier des hommes qu'elle
+ait connus, et le dernier des amants qu'elle ait rêvés.
+«Mais, m'a-t-elle dit tout à coup, est-ce que Jacques ne
+t'en a jamais parlé?&mdash;Jamais.&mdash;Est-ce qu'il ne t'a pas
+lu quelquefois mes lettres depuis ton mariage?&mdash;Jamais.&mdash;Il
+a eu tort, a-t-elle repris; mais toi, ne penses-tu
+rien de son caractère et de sa figure? Ne l'as-tu jamais
+vu rôder dans le parc? Ne trouves-tu pas qu'il joue du
+hautbois avec beaucoup d'expression?&mdash;Ah! méchante
+Sylvia! me suis-je écriée; tu savais donc bien qu'il est
+ici?&mdash;Et que t'a-t-il dit? a-t-elle repris en riant, car
+il t'a écrit.» Alors je me suis jetée dans ses bras et presque
+à ses pieds, et je lui ai parlé avec tout le dévouement
+et toute l'ardeur de l'amitié que je vous ai vouée.
+En m'écoutant, son visage avait une étrange expression
+de plaisir et d'intérêt. Oh! je l'espère, Octave, elle vous
+aime plus qu'elle ne le dit, plus qu'elle ne le pense. Elle
+m'interrompit pour me demander quel jour je vous avais
+vu pour la première fois et comment vous m'aviez abordée.
+Cela m'embarrassa un peu; cependant je lui racontai
+à peu près tout, et je lui demandai à mon tour comment
+elle savait nos relations. «Parce que j'ai vu par
+hasard un billet à ton adresse dans les mains de Rosette,
+et que j'ai reconnu le caractère de la suscription... Ne
+pourrais-tu me montrer un de ces billets? a-t-elle ajouté;
+je serais curieuse de voir de quelle façon il parle de moi.»
+J'ai couru chercher l'avant-dernier<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>, où il est exclusivement
+question d'elle. Elle l'a lu très-vite, et me l'a rendu
+en souriant; elle s'est promenée dans l'appartement avec
+quelque agitation, comme fait Jacques quand il hésite à
+prendre un parti, puis elle m'a dit en prenant son bougeoir:
+«Adieu, Fernande; donne-moi deux ou trois jours pour
+te répondre touchant ce que je compte faire d'Octave;
+pour aujourd'hui, je souhaite qu'il dorme aussi bien que
+moi.» Mais quoiqu'elle affectât un ton moqueur, il y
+avait sur son visage un rayonnement inaccoutumé. Elle
+m'embrassa si affectueusement, et me dit des choses si
+bonnes et si tendres pour mon compte, que je la crois
+enchantée de ma conduite; elle ne demandait qu'à écouter
+votre avocat pour vous absoudre. Espérez, Octave, espérez;
+à présent qu'elle sait nos manoeuvres, il est inutile
+que nous nous voyions à son insu. Attendons un peu; si
+je vois que sa miséricorde fasse d'heureux progrès, je
+vous ferai venir ici, et vous vous jetterez à ses pieds.
+Mais je crois qu'elle veut consulter Jacques auparavant;
+laissez-la faire, puisque cela est inévitable. O mon ami!
+que je serais fière et heureuse si je réussissais à vous rendre
+le bonheur! Est-il encore possible pour moi? La
+conduite froide de Jacques à mon égard me désespère et
+me décourage presque d'aimer. Je tâcherai de vivre d'amitié;
+votre joie remplira mon âme et me tiendra lieu
+de celle que je ne goûte plus.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Le lecteur ne doit pas oublier que beaucoup de lettres ont été supprimées
+de cette collection. Les seules que l'éditeur ait cru devoir publier
+sont celles qui établissent certains faits et certains sentiments nécessaires
+à la suite et à la clarté des biographies; celles qui ne servaient qu'à confirmer
+ces faits, ou qui les développaient avec la prolixité des relations
+familières, ont été retranchées avec discernement. (<i>Note de l'éditeur</i>.)</blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XLIX.</h3>
+
+<h3>DE SYLVIA A JACQUES.</h3>
+
+<p>Je te l'ai dit, Jacques, tu t'es trompé; Fernande est
+pure comme le cristal; le coeur de cette enfant est un
+trésor de candeur et de naïveté. Pourquoi t'es-tu fait
+tant souffrir? Ne sais-tu pas qu'en de certaines occasions
+il faut refuser le témoignage même des yeux et des
+oreilles? Pour moi, il y a encore des circonstances inexplicables
+dans cette aventure, celle du bracelet, par
+exemple. Je n'ai pu trouver un moyen d'interroger Fernande
+à cet égard; il eût fallu laisser percer tes remarques
+et tes soupçons, et il ne faut pas que Fernande se
+doute jamais que tu l'as condamnée sans l'entendre.</p>
+
+<p>Mais comme son innocence dans tout le reste est aussi
+évidente pour moi que le soleil, aussi prouvée que l'existence
+du monde, je crois pouvoir assurer que tu t'es
+trompé en croyant entendre le mot de bracelet, et que
+la marque du bijoutier n'a jamais existé que sur l'un des
+deux. S'il y a quelque mystère à cet égard entre eux,
+sois sûr qu'il est aussi puérilement innocent que le reste.
+Reviens, je te raconterai tout, je te donnerai sur tout les
+explications les plus satisfaisantes. Je sais ce qu'ils s'écrivaient,
+j'ai vu les lettres; je sais ce qu'ils se disaient,
+Fernande m'a tout dit avec candeur: ce sont deux enfants.
+Fernande eût agi d'une manière imprudente avec
+un autre homme qu'Octave; mais Octave a l'ingénuité et
+toute la loyauté d'un Suisse. Reviens, nous parlerons de
+tout cela. Ne me demande pas pourquoi je ne t'ai pas
+dit qu'Octave était ici; je le savais, je l'avais reconnu
+sous un déguisement à la dernière chasse au sanglier que
+nous avons faite. Il eût fallu, pour te faire comprendre sa
+conduite étrange et romanesque, t'avouer que je t'avais
+fait un petit mensonge en te disant qu'Octave avait renoncé
+à moi, et que nos liens étaient rompus d'un mutuel
+accord. Il est bien vrai que j'avais rompu les miens,
+mais sans le consulter, et sans savoir à quel point il souffrirait
+de ce parti. Tu me mandais que ma présence te
+devenait nécessaire. J'aimais encore Octave, mais sans
+enthousiasme et sans passion. Ce que j'aime le mieux au
+monde, c'est toi, Jacques, tu le sais; ma vie t'appartient;
+je te dois tout, je n ai pas d'autre devoir, pas d'autre
+bonheur en ce monde que de le servir. J'ai donc quitté
+Genève sans hésiter, et, pour prévenir des explications
+inutiles et pénibles, je suis partie sans voir Octave et
+sans lui faire d'adieux. Je savais que cette nouvelle séparation
+lui ferait beaucoup de mal; je savais que mon
+affection ne pouvait jamais lui faire de bien, et qu'il
+souffrirait moins, s'il parvenait à y renoncer, que s'il
+continuait cette lutte entre l'espoir et le découragement,
+à laquelle il est livré depuis plus d'un an. Je croyais que
+cette rupture serait d'autant plus facile que je ne lui disais
+point où j'allais, et que le temps qu'il perdrait à me
+chercher serait autant de gagné pour se consoler. Je t'ai
+dit qu'il m'avait laissée partir sans regret, parce que tu
+te serais imaginé que je venais de te faire un sacrifice, et
+cette idée aurait gâté le bonheur que tu éprouvais à me
+voir. Non, ce n'était pas un sacrifice bien grand, mon
+ami; je n'ai réellement plus d'amour pour Octave. Il est
+vrai qu'il m'est cher encore comme un ami, comme un
+enfant adoptif, et que, dans le secret de mon coeur, j'ai
+pleuré sa douleur, et demandé à Dieu de l'alléger en me
+la donnant; mais combien je suis dédommagée aujourd'hui
+de ces peines secrètes, en voyant que je te suis
+utile et que j'ai fait quelque bien à Fernande.</p>
+
+<p>D'ailleurs, tout est réparé: Octave a découvert ma
+retraite; il est venu chanter et soupirer sous mon balcon,
+comme un amant de Séville ou de Grenade; il a
+conté ses chagrins à Fernande, et l'a conjurée d'intercéder
+pour lui. Que pourrais-je refuser à Fernande? Reviens;
+et, pour que les choses se passent convenablement,
+charge-toi de nous présenter l'un à l'autre et de l'inviter
+à demeurer quelque temps avec nous. Je prends sur moi
+de le faire partir sans cris et sans reproches; car je ne
+prévois pas que l'envie me vienne de vous quitter pour
+le suivre.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>L.</h3>
+
+<h3>DE SYLVIA A OCTAVE.</h3>
+
+<p>Vous êtes un fou, et vous avez failli nous faire bien du
+mal. Ne vous voyant plus reparaître, j'avais espéré que
+vous étiez parti, tandis que vous vous amusiez à jouer
+avec le repos et l'honneur d'une famille. Êtes-vous si
+étranger aux choses de ce monde? Vous qui me reprochez
+sans cesse de mépriser trop le côté réel de la vie,
+ne savez-vous pas que la plus pure des relations entre
+un homme et une femme peut être mal interprétée, même
+par les personnes les plus douces et les plus honnêtes?
+Vous qui m'avez blâmée avec tant d'amertume quand
+j'exposais ma réputation aux doutes des indifférents par
+une conduite trop indépendante, comment êtes-vous
+assez irréfléchi ou assez égoïste pour exposer aujourd'hui
+Fernande aux soupçons de son mari? Heureusement
+il n'en a point été ainsi, et Jacques ne s'est aperçu
+de rien; mais j'ai découvert les enfantillages de votre
+conduite. Tout autre que moi aurait jugé sur les apparences;
+heureusement je vous sais honnête homme, et je
+connais la sainteté du coeur de Fernande. Mais que
+doivent penser les domestiques et les paysans que vous
+mettez dans la confidence de vos rendez-vous puérils?
+L'homme chez qui vous demeurez et la femme de
+chambre qui accompagne Fernande aux Quatre-Sentiers,
+croyez-vous qu'ils jugent vos entretiens innocents et
+qu'ils gardent bien scrupuleusement le secret? Tous ces
+mystères sont d'ailleurs inutiles: que ne m'écriviez-vous
+directement? ou, si vous pensiez avoir besoin d'un avocat,
+que ne vous adressiez-vous à Jacques, qui a pour
+vous de l'amitié, et qui a sur mon esprit bien plus d'influence
+que Fernande? Je ne conçois pas cette niaiserie
+de n'oser pas vous présenter vous-même; il faut promptement
+terminer et réparer vos imprudences. Habillez-vous
+comme tout le monde demain, et venez dîner avec
+nous. Jacques vous invitera à passer quelque temps au
+château; vous devez accepter. Mais, écoutez, Octave.</p>
+
+<p>Je n'ai point d'amour pour vous; j'ai cru en avoir autrefois,
+peut-être même en ai-je eu. Depuis longtemps
+je ne sens plus que de l'amitié dans mon coeur; n'en
+soyez pas blessé, et croyez que ce que je vous ai dit est
+très-réel et très-sincère. Je n'ai d'amour pour aucun autre
+et je ne crois pas en avoir jamais. Cessez d'attribuer à un
+caprice ou à une tristesse passagère la résolution que
+j'ai prise de ne plus être votre maîtresse. Les embrassements
+de l'amour ne sont beaux qu'entre deux êtres qui
+le ressentent; c'est profaner l'amitié que de les lui imposer.
+Quels plaisirs purs pourriez-vous goûter dans mes
+bras désormais, sachant que je ne vous y reçois que par
+dévouement? Cessez donc d'y songer, et soyons frères.
+Je ne vous retire qu'un plaisir devenu stérile; ce n'est
+pas moi, c'est vous qui avez détruit ce que vous m'inspiriez
+d'enthousiasme et de passion. Mais ne revenons pas
+sur d'inutiles reproches; ce n'est pas votre faute si je me
+suis trompée. Je puis vous dire que l'amitié et l'estime
+ont survécu dans mon âme à l'amour, et que rarement
+une femme peut rendre ce témoignage à l'homme qu'elle
+connaît aussi intimement que je vous connais. Si vous
+dédaignez mon amitié et si vous la refusez, il est inutile
+de rester longtemps ici; quelques jours suffiront pour
+réparer vos étourderies; si vous l'acceptez, au contraire,
+nous serons tous heureux de vous garder parmi nous le
+plus que nous pourrons, et la tendresse de mon affection
+fraternelle s'efforcera de vous faire oublier la dureté de
+ma franchise.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LI.</h3>
+
+<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3>
+
+<p>Je serai demain auprès de toi; aujourd'hui je suis
+malade. Je me suis senti comme foudroyé par la fièvre
+en lisant ta lettre; jusque-là j'étais si agité que je ne
+sentais pas mon mal; aussitôt que mon être moral a été
+guéri, mon être physique s'est aperçu du choc terrible
+qu'il avait reçu, et il a semblé vouloir se dissoudre. Pendant
+quelques heures j'ai cru que j'allais mourir, et je
+songeais à te faire appeler, quand une saignée, que le
+médecin du village voisin m'a faite à propos, est venue
+me soulager; je serai tout à fait bien demain. Ne prends
+point d'inquiétude et ne dis rien à Fernande.</p>
+
+<p>Je l'ai accusée injustement, j'ai été coupable envers
+elle; je ne lui en demanderai point pardon, ces sortes
+d'aveux aggravent le mal; mais je réparerai ma faute.
+Je sens que mon affection pour elle n'a rien perdu de sa
+ferveur, et que la souffrance n'a point affaibli les facultés
+aimantes de mon coeur. J'ignore si je puis encore appeler
+amour le sentiment que Fernande a pour moi; j'en
+doute, car elle a bien souffert de cet amour, et je ne
+crois pas qu'elle puisse, comme moi, souffrir sans se dégoûter.
+Pour moi, il me semble que je suis le même qu'au
+jour où je l'ai pressée dans mes bras pour la première
+fois; la même chaleur sainte et bienfaisante entretient la
+jeunesse de mon coeur; je suis aussi dévoué, aussi sûr
+de moi, aussi calme pour supporter les douleurs journalières
+qu'engendre l'intimité. Je ne sens pas la moindre
+amertume contre le passé, pas le moindre ennui du présent,
+pas le moindre découragement devant l'avenir; oui,
+je l'aime encore comme je l'aimais; seulement je suis
+un peu moins heureux.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/14.png"></p>
+
+<p>Octave me paraît fort extravagant en tout ceci; mais
+c'est peut-être son caractère, et alors il n'y a pas de reproche
+à lui faire. Tu as raison de penser qu'il faut couper
+court promptement à ce manège puéril, et réparer,
+aux yeux de nos gens, le mauvais effet qu'il a dû produire.
+Il n'y a pas d'explication possible à leur donner;
+il y en aurait qu'il ne faudrait pas en prendre la peine.
+Mais une prompte <i>bonne intelligence</i> entre nous quatre,
+et Octave assis à notre table pendant une ou plusieurs
+semaines, répondront victorieusement à tous les mauvais
+commentaires.</p>
+
+<p>Tu t'excuses de m'avoir caché ton sacrifice; car c'en
+était un, Sylvia. Je connais ton coeur; je sais ce que ton
+noble orgueil et ta paisible fermeté cachent de tendresse
+et de compassion; je sais que tu as dû pleurer les larmes
+d'Octave, et que tu ne l'as pas affligé sans déchirer ton
+âme. Tu dis que ce que tu as de plus cher au monde,
+c'est moi. Bonne Sylvia! ce que tu as de plus cher au
+monde, tu ne l'as pas encore rencontré. Le rencontreras-tu
+jamais, et, si cela arrive, sera-ce pour ton bonheur
+ou pour ton malheur?</p>
+
+<p>Quant à Octave, je te supplie d'avoir beaucoup de
+douceur et de bonté avec lui; il est bien assez à plaindre
+de ne pouvoir être aimé de toi; épargne-lui les reproches.
+Pour moi, quelque étrange qu'ait été son procédé en s'adressant
+à ma femme plutôt qu'à moi, je lui témoignerai
+l'amitié et l'estime qu'il mérite. A demain donc! tu m'as
+sauvé, Sylvia; sans toi je partais, j'abandonnais Fernande;
+j'étais à jamais criminel et malheureux. Pauvre
+Fernande! brave Sylvia! oh! je vais être encore bien
+heureux, je le sens. Et mes enfants que je croyais ne
+plus revoir que dans cinq ou six ans, mes chers enfants
+que je vais couvrir de douces larmes!</p>
+
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/15.png"></p>
+<br><br><br>
+
+<h3>LII.</h3>
+
+<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE.</h3>
+
+<p>Pour le coup, mon amie, je ne puis ni me fâcher, ni
+m'affliger de ta lettre; elle est burlesque, voilà tout. Je
+suis tentée de croire que tu es gravement malade, et que
+tu m'as écrit dans l'accès de la fièvre. S'il en était ainsi,
+je serais bien triste; et je souhaite me tromper, d'autant
+plus que je ne voudrais pas perdre une si bonne occasion
+de rire. L'immuable raison et l'auguste bon sens ont
+donc aussi leurs jours de sommeil et de divagation!
+Chère Clémence, ton état m'inquiète, et je te conjure de
+présenter ton pouls au médecin.</p>
+
+<p>Malgré tous tes beaux pronostics et tes obligeantes
+condamnations, rien de ce que tu as prévu n'est arrivé.
+Je ne suis pas plus amoureuse de M. Octave que M. Octave
+n'est amoureux de moi. Nous nous aimons beaucoup
+et très-sincèrement, il est vrai; mais je n'ai d'amour que
+pour Jacques, et Octave n'a d'amour que pour Sylvia.
+Il la connaissait si bien, et il m'avait si peu trompée,
+que Sylvia m'a confirmé mot pour mot tout ce qu'il m'avait
+dit de leurs amours et de leurs querelles. J'ai obtenu
+qu'elle lui rendît au moins son amitié, et ce matin
+Jacques m'a aidé à les réconcilier. J'étais un peu inquiète
+de Jacques, qui a passé quatre jours à la ferme
+de Blosse, et qui ne m'a pas écrit pendant tout ce temps,
+bien qu'il envoyât tous les jours un courrier à Sylvia;
+enfin, ils m'ont avoué ce matin que Jacques avait été
+très-malade et presque mourant pendant plusieurs heures.
+Il est encore d'une pâleur mortelle; jamais je ne l'ai vu
+si beau qu'avec cet air abattu et mélancolique. Il y a
+dans ses manières une langueur et dans ses regards
+une tendresse qui me rendraient folle de lui si je ne
+l'étais déjà. Mais je te demande pardon; cela est en contradiction
+ouverte avec ce que ta sagesse et ta pénétration
+ont décrété. Heureusement Jacques n'a pas apposé
+sa signature à ces majestueux arrêts, et jamais je ne l'ai
+vu si expansif et si tendre avec moi. En vérité, les beaux
+jours de notre passion sont revenus, ne t'en déplaise, ma
+chère Clémence.</p>
+
+<p>Pour continuer ce récit, je te dirai donc que j'avais
+donné rendez-vous à Octave, et que pendant le déjeuner,
+le son du hautbois s'est fait entendre sous la fenêtre. Il
+fallait voir la figure des domestiques! «Le revenant, le
+revenant en plein jour! disaient-ils d'un air stupéfait.&mdash;Allons,
+Fernande, m'a dit Jacques en souriant, va chercher
+ton protégé;» et, comme Octave achevait son chant,
+Sylvia et mon mari ont battu des mains en riant. J'ai
+quitté la table et j'ai mis ma serviette sur la tête d'Octave
+pour en faire un revenant. Il est entré ainsi d'un air mystérieux,
+et je l'ai conduit aux pieds de Sylvia, qui lui a
+découvert la figure, et lui a donné un soufflet sur une
+joue et un baiser sur l'autre. Jacques l'a embrassé et l'a
+invité à rester avec nous tant qu'il voudrait, en lui promettant
+de rendre Sylvia plus humaine pour lui. Octave
+était ému et timide comme un enfant; il s'efforçait d'être
+gai, mais il regardait Sylvia avec une expression de
+crainte et de joie. Moi, qui ai bonne espérance de tout
+cela, et qui ai retrouvé aujourd'hui Jacques si aimable
+pour moi, j'étais transportée au point de pleurer comme
+une niaise à chaque mot qu'on disait de part et d'autre.
+Enfin, nous avons fait déjeuner Octave, qui n'avait pas
+mangé de la journée et qui s'est mis à dévorer. Il était
+assis entre Sylvia et moi; Jacques fumait près de la fenêtre,
+et nous ne nous parlions plus qu'avec les yeux;
+mais que de joie et de bien-être nous avions tous dans le
+coeur! Sylvia plaisantait un peu Octave sur ce grand
+appétit, qui n'avait rien, disait-elle, du héros de roman.
+Il s'en vengeait en lui baisant les mains, et de temps en
+temps il pressait la mienne; il me l'a baisée aussi en
+se levant de table, et Jacques, s'approchant de nous,
+lui a dit en m'embrassant: «Je vous remercie d'avoir de
+l'amitié pour elle, Octave; c'est un ange, et vous l'avez
+deviné.» Le reste de la journée s'est passé à courir et à
+faire de la musique. Le berceau de mes enfants est toujours
+auprès de nous, que nous nous mettions au piano
+ou que nous soyons assis dans le jardin. Octave a comblé
+mes jumeaux de caresses et de petits soins; il aime
+les enfants à la folie, et trouve les miens charmants; il
+les endort au son du hautbois d'une manière magique,
+comme tu dis, et Jacques se plaît beaucoup à voir opérer
+le magicien. Enfin, nous avons eu un jour bien beau et
+bien pur. Nous allons avoir, j'espère, une vie un peu
+différente de celle que, dans ta riante imagination, tu
+m'avais préparée. Je suis vraiment désolée d'avoir à te
+contrarier, ma bonne Clémence, en te déclarant que
+cette fois ton grand savoir est en défaut, et que je ne
+suis pas encore perdue. Je te remercie de l'arrêt irrévocable
+par lequel tu me condamnes à l'être avant peu;
+la prédiction me paraît charitable et l'expression fort
+belle; mais je te demanderai la permission d'attendre
+encore quelques jours avant de me laisser choir dans le
+précipice. Et toi, Clémence, quand te maries-tu? Est-ce
+que tu ne t'ennuies pas un peu du célibat? Es-tu toujours
+bien contente d'être au couvent à vingt-cinq ans? N'est-ce
+pas une bien belle chose d'être veuve, indépendante et
+sans amour? J'envie ton sort! Tu ne te <i>perdras</i> pas; tu
+t'es mise derrière la grille et sous les verrous pour être
+plus sûre de ton bonheur et de ta vertu; tu sais qu'ainsi
+gardés ils ne s'échapperont pas. Permets-moi d'aimer
+encore mon mari quelques années avant d'entrer dans
+cette auguste permanence. Adieu, ma belle; bien du
+plaisir! Je vais tacher de prendre goût à ton sort, et de
+me détacher des affections humaines, pour entrer dans
+l'impassibilité du néant intellectuel.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LIII.</h3>
+
+<h3>D'OCTAVE A HERBERT.</h3>
+
+<p>Je ne sais pas trop ce qui se passe dans ma tète; je ne
+dors pas, j'ai la fièvre, je suis comme un homme qui
+commence à s'énamourer; mais de qui serais-je amoureux,
+si ce n'est de Syivia? Pourtant je n'en sais rien;
+je vis auprès de deux femmes charmantes, et il me
+semble être également épris de toutes deux. Je suis ému,
+content, actif; je m'amuse de tout: j'ai des envies de
+rire comme un enfant et des envies de gambader comme
+un jeune chien. Peut-être que j'ai enfin trouvé la manière
+de vivre qui me convient. Ne rien faire d'obligatoire;
+m'occuper doucement de dessin et de musique,
+habiter un beau et tranquille pays avec d'aimables amis,
+aller à la chasse, à la pêche, voir autour de moi des
+êtres heureux du même bonheur et remplis des mêmes
+goûts; oui, cela est une douce et sainte vie.</p>
+
+<p>Je t'avouerai que je commençais à devenir sérieusement
+amoureux de Fernande lorsque heureusement Sylvia
+a découvert le roman et l'a terminé avec quelques
+reproches et une poignée de main. Elle a bien fait: ce
+roman me montait trop au cerveau; ces rendez-vous, ces
+forêts, ces nuits d'été, ces billets, ces douces confidences,
+Fernande affligée de la froideur de son mari, et répandant
+ses belles larmes dans mon sein, tout cela devenait
+trop enivrant pour ma pauvre tête. Je ne pensais pas
+plus à Sylvia que si elle n'eût jamais existé, et je fuyais
+toutes les occasions de réussir dans ma prétendue entreprise.
+Je ne saurais avoir beaucoup de remords de toutes
+les folies qui m'ont passé par l'esprit durant ces jours
+de bonheur et d'imprudence. Quel autre à ma place
+n'eût fait pis? Mais je suis un scélérat fort ingénu, et
+je trouve mon bonheur dans la pensée et dans l'espoir
+du crime plutôt que dans le crime lui-même. J'ai horreur
+des plaisirs qu'il faut acheter par des perfidies et payer
+par des remords. Attirer Fernande à un rendez-vous et
+baiser doucement ses mains, en m'entendant appeler
+son ami et son frère, me semblait beaucoup plus agréable
+que de recevoir les embrassements de la passion et du
+désespoir.... Je n'ai jamais séduit personne, et je ne
+crois pas que les reproches et les terreurs d'une femme
+rendent bien heureux; et puis il y a un étrange plaisir
+à protéger et à respecter une pudeur qui se confie et
+s'abandonne à vous! L'idée que j'étais le maître de
+bouleverser cette âme naïve et de ravir ce trésor suffisait
+à mon orgueil; je goûtais un raffinement de vanité à la
+voir se livrer, et à ne pas vouloir abuser de sa confiance.</p>
+
+<p>Cependant je commençais à être trop ému; je ne savais
+plus ce que je disais, et si Fernande n'a pas deviné
+ce qui se passait en moi, il faut qu'elle soit aussi pure
+qu'une vierge. Je crois en effet qu'elle est ainsi, et cela
+augmente mon respect, mon enthousiasme, dirai-je mon
+amour? Eh bien, oui, pense de moi ce que tu voudras,
+je suis amoureux d'elle au moins autant que de Sylvia.
+Qu'est-ce que cela fait? Je ne serai plus l'amant de Sylvia,
+et je ne chercherai jamais à être celui de Fernande.
+Sylvia m'a déclaré formellement, clairement et obstinément,
+que nous serions désormais amis, et rien de plus.
+Je ne sais si c'est un parti pris ou une épreuve à laquelle
+elle veut me soumettre; pour moi, je suis un peu las de
+ses caprices, et je sens que le dépit m'aidera puissamment
+à m'en consoler. Ce qu'il y a de certain, c'est que
+Sylvia se trompe si elle me croit d'humeur à accepter
+son pardon plus tard; je renonce à son amour, et le mien
+achèvera de s'éteindre avant qu'elle ait pris soin de le
+rallumer.</p>
+
+<p>Malgré cette passion étrange et les rapports un peu
+problématiques que nous avons ensemble, il est impossible
+d'avoir une existence plus douce que la nôtre.
+Jacques, Sylvia et Fernande sont des amis d'élite certainement,
+des intelligences pures et dégagées de tous les
+préjugés, de toutes les considérations étroites et vulgaires.
+Sylvia va trop loin dans cette indépendance pour
+rendre un amant heureux; mais, à ne la contempler
+qu'à la lumière de l'amitié, c'est un être d'une originalité
+sublime. Jacques a beaucoup de ses idées et de
+ses sentiments; mais il est moins absolu, et son caractère
+est plus aimable et plus doux. Je ne le connaissais
+pas, je l'avais mal jugé; la manière dont il m'a accueilli,
+la confiance qu'il me témoigne, la loyauté avec laquelle
+il accepte ma prétendue amitié pour sa femme, ont quelque
+chose de si noble et de si grand que je me mépriserais
+du jour où je songerais à le trouver ridicule. Trahir
+cette confiance, c'est une idée qui me fait horreur, une
+tentation que je n'ai pas besoin de combattre. L'amour
+que Fernande a pour lui, et que j'admire comme un des
+côtés les plus divins de son âme, suffit pour la préserver
+à jamais. Je ne sais pas comment je ferai pour me séparer
+d'elle, pour renoncer à passer mes jours à ses côtés,
+mais il est certain que je m'en séparerai sans lui laisser
+d'amertume et sans emporter de remords.</p>
+
+<p>Je voudrais trouver un moyen de m'établir dans leurs
+environs et de les voir tous les jours sans demeurer chez
+eux, et sans dépendre d'un caprice de Sylvia, qui peut
+m'éloigner demain du toit qu'elle habite sans que j'aie
+rien à dire, puisque je suis censé n'y être que pour elle
+et d'après sa permission. Il y a une jolie petite maison
+qui a servi autrefois de presbytère, et qui est dans une
+situation délicieuse, à une demi-lieue dans la montagne;
+si je pouvais faire déguerpir le vieux militaire qui l'occupe
+en lui payant le double de son loyer, je serais le
+plus heureux et le mieux logé des hommes. Envoie-moi
+une petite somme que mon régisseur te portera, et toute
+la musique qui est dans ma chambre. Si je m'établis
+dons mon presbytère, je veux que tu viennes passer le
+reste de la belle saison avec moi. Tu es un peu amoureux
+de Sylvia, quoique tu ne t'en sois jamais vanté. Nous
+vivrons tous deux de chasse, de pèche, de musique et
+d'amour contemplatif.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LIV.</h3>
+
+<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE.</h3>
+
+<p>Non, mon amie, non, je ne suis pas en colère; il est
+possible que j'aie eu un moment d'aigreur et d'ironie en
+te répondant: ta lettre était si dure et si cruelle! mais
+je le jure que la mienne a suffi pour épancher tout mon
+dépit, et qu'après l'avoir écrite je n'ai pas plus pensé à
+notre querelle que s'il ne se fût rien passé. Si j'ai été
+trop loin dans ma réponse, pardonne-moi, et, une autre
+fois, ménage-moi un peu plus. Vraiment, je n'avais pas
+mérité des leçons si dures; je m'étais conduite un peu
+follement, il est vrai; mais mon coeur était resté si étranger
+aux sentiments que tu me supposes, que, cette fois,
+je ne pouvais accepter ton arrêt comme une vérité utile.
+Il me semblait voir dans ta manière de me traiter une
+sorte de mépris que je ne pouvais pas et que je ne devais
+pas supporter. Pour l'amour de Dieu, n'en parlons plus
+jamais! Tu m'as boudée bien longtemps, et tu as attendu
+trois lettres de moi pour me dire enfin que tu étais fâchée.
+J'espère que tu verras dans ma persévérance à
+t'écrire une amitié à l'épreuve des mortifications de
+l'amour-propre: il en doit être ainsi. Oublie donc toute
+rancune, et reviens à moi comme je reviens à toi, sincèrement
+et avec joie.</p>
+
+<p>Tu me montres tant d'indifférence et tu te déclares si
+étrangère désormais à ce qui me concerne, que je n'ose
+presque plus t'en parler. Cependant je veux te forcer à
+reprendre notre correspondance telle qu'elle était. Il
+m'était si agréable de te raconter toute ma vie, semaine
+par semaine! Il me semblait avoir allégé mes chagrins
+de moitié quand je te les avais confiés; il est vrai qu'à
+présent je n'ai plus de chagrins. Jamais je n'ai été plus
+heureuse et plus tranquille. Toutes les petites blessures
+que nous nous faisions, Jacques et moi, sont à jamais
+cicatrisées; rien ne nous fait plus souffrir: nous nous
+entendons sur tout, nous nous devinons. J'étais bien coupable
+envers lui, et je ne conçois plus, comment j'ai pu
+l'accuser si souvent, lui qui n'a qu'une pensée et qu'un
+voeu dans l'âme, mon bonheur. Tout cela me semble un
+rêve aujourd'hui, et je ne peux m'expliquer ce que j'étais
+alors; peut-être que nous étions trop seuls vis-à-vis l'un
+de l'autre et trop inoccupés. Un peu de société et de distraction
+est nécessaire a mon âge et même à celui de
+Jacques; car il est aussi plus heureux depuis que nous
+vivons en famille. Je t'ai dit qu'Octave s'était installé à
+une demi-lieue d'ici, dans une petite habitation charmante
+où nous allons tous lui demander à déjeuner une
+ou deux fois par semaine. Pour lui, il vient tous les jours
+nous trouver. Il a eu cet été, pendant deux mois, un de
+ses amis, M. Herbert, un brave Suisse plein de franchise
+et de douceur. Nous ne faisions que chasser, manger,
+rire, aller en bateau, chanter; et quelles bonnes nuits de
+sommeil après toute cette fatigue et cette gaieté! Sylvia
+est l'âme de nos plaisirs. Je ne sais dans quels termes elle
+est avec Octave; il ne se plaint pas d'elle, et, quoiqu'ils
+se prétendent amis seulement, je crois fort qu'ils sont
+plus amants que jamais. Sylvia devient tous les jours
+plus belle et plus aimable; elle est si forte, si active,
+qu'elle nous entraîne dans son activité comme dans un
+tourbillon. Elle est toujours éveillée la première, et c'est
+elle qui arrange la journée et décrète nos amusements;
+elle en prend si bien sa part qu'elle nous force à nous
+amuser autant qu'elle. Jacques, avec son sang-froid, est
+le plus comique et le plus amusant de nous tous; il fait
+toutes sortes de drôleries et d'espiègleries avec une gravité
+imperturbable, et sa manière d'être fou est si douce,
+si gentille et si peu bruyante, qu'on ne s'en lasse jamais.
+Octave est plus turbulent, il est si jeune! il saute, il
+court, il joue dans nos prés comme un poulain échappé.
+Son ami Herbert, quand il était ici, était chargé de la
+lecture pendant que nous dessinions ou que nous brodions
+les jours de pluie ou de trop grande chaleur. Au
+milieu de ce bonheur, mes enfants poussent comme de
+petits champignons; c'est à qui les aimera le plus. Jamais
+je n'ai vu d'enfants si gâtés et si caressés; Octave est
+celui de tous que ma fille préfère; il se couche par terre
+sur le tapis où elle se roule au soleil, et pendant des
+heures entières elle s'amuse à passer ses petites mains
+dans les longs cheveux blonds de son ami. Sylvia est la
+favorite de mon fils; elle le tient sur ses genoux en jouant
+du piano avec une main, et il l'écoute comme s'il comprenait
+le langage des notes; de temps en temps il se
+tourne vers elle avec un sourire d'admiration et cherche
+à parler; mais il ne fait entendre que des sons inarticulés,
+qui, au dire de Sylvia, sont des réponses très-précises
+et très-logiques au langage du piano. Il faut voir ses
+interprétations et la traduction qu'elle fait de ses moindres
+gestes, et le sérieux, le recueillement avec lequel
+Jacques écoute tout cela. Ah! nous sommes bien enfants
+tous, et bien heureux!</p>
+
+<p>Depuis qu'Herbert est parti et que le froid commence
+à se faire sentir, nous sommes un peu plus sédentaires.
+Nous avons encore pourtant de belles journées d'automne,
+et nos soirées ont pris une tournure de mélancolie
+délicieuse. Sylvia improvise au piano, et, pendant ce
+temps, nous sommes assis tout pensifs autour de l'âtre
+où pétille le sarment. Sylvia ne s'approche jamais du
+feu; elle est d'un tempérament sanguin, et craint toujours
+que le sang ne lui monte à la tête. Mon vieux fumeur
+de Jacques va et vient par la chambre, et de temps
+en temps donne un baiser à sa soeur et à moi; puis il
+tape sur l'épaule d'Octave en lui disant: «Est-ce que tu
+es triste?» Octave relève la tête, et nous nous apercevons
+quelquefois que son visage est couvert de larmes.
+C'est l'effet des improvisations étranges et tour à tour
+tristes et folles de Sylvia. Alors Jacques et Octave se
+racontent les divers rêves poétiques qu'ils ont faits pendant
+le chant et les modulations de piano. Il est étrange
+de voir comme les mêmes notes et les mêmes sons agissent
+différemment sur les nerfs de chacun d'eux; quelquefois
+Jacques est à cheval sur la bête de l'Apocalypse
+quand Octave est endormi sur la paille d'une prison;
+d'autres fois c'est Jacques qui est atterré de tristesse
+dans quelque désert épouvantable, tandis qu'Octave vole
+avec les sylphes autour du calice des fleurs au clair de
+la lune. Bien n'est plus amusant que d'entendre les fantaisies
+qui leur passent par l'esprit. Sylvia s'en mêle rarement:
+c'est la fée qui évoque les apparitions et qui les
+contemple sans émotion et en silence, comme des choses
+qu'elle est habituée à gouverner. Ce qui l'amuse le plus,
+c'est de voir l'effet de la musique sur le chien de chasse
+d'Octave, et d'interpréter les singuliers gémissements qui
+lui échappent à de certaines phrases d'harmonie; elle
+prétend qu'elle a trouvé l'accord et la combinaison des
+sons qui agissent sur la fibre de ce vaporeux animal, et
+que ses sensations sont beaucoup plus vives et plus poétiques
+que celles de ces messieurs. Tu ne saurais t'imaginer
+combien ces folies nous occupent et nous divertissent.
+Quand on est plusieurs à s'aimer comme nous
+faisons, toutes les idées, tous les goûts deviennent communs
+à tous, et il s'établit une sympathie si vive et si
+complète, qu'une seule âme semble animer plusieurs
+corps.</p>
+
+<p>Adieu, mon amie, écris-moi donc; et, comme tu as
+pris autrefois part à mes chagrins, prends part à ma
+joie.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h2>TROISIEME PARTIE.</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LV.</h3>
+
+<h3>D'OCTAVE A FERNANDE.</h3>
+
+<p>Fernande, je n'en puis plus, j'étouffe, cette vertu est
+au-dessus de mes forces, il faut que je parle et que je
+fuie, ou que je meure à vos pieds; je vous aime, il est
+impossible que vous ne le sachiez pas. Jacques et Sylvia
+sont des êtres sublimes, mais ce sont des fous, et moi aussi
+je suis un insensé, et vous aussi, Fernande. Comment
+ont-ils pu, comment avons-nous pu croire que je vivrais
+entre Sylvia et vous, sans aimer passionnément l'une des
+deux? Longtemps je me suis flatté que je n'aimerais que
+Sylvia; mais Sylvia ne l'a pas voulu. Elle m'a repoussé
+avec une obstination qui m'a rebuté, et mon coeur peu à
+peu lui a obéi; il s'est rangé sans colère et sans effort à
+l'amitié, et il est certain que ce sentiment, entre elle et
+moi, m'a rendu bien plus heureux que l'amour. C'est ainsi
+que j'aurais dû l'aimer toujours, et c'est ainsi que je l'aimerai
+toute ma vie, avec calme, avec force, avec vénération.
+Mais vous, Fernande, je vous aime mille fois plus
+que je ne l'ai jamais aimée, je vous aime avec emportement,
+avec désespoir, et il faut que je parte! oh! Dieu!
+oh! Dieu! pourquoi vous ai-je connue?</p>
+
+<p>Vous me demandez tous les jours pourquoi je suis triste,
+vous vous inquiétez de ma santé; vous ne comprenez
+donc pas que je ne suis pas votre frère et que je ne peux
+pas l'être? Vous ne voyez pas que je bois le poison par
+tous les pores, et que votre amitié me tue? Que vous ai-je
+fait pour que vous m'aimiez avec cette tendresse et
+cette douceur impitoyables? Chassez-moi, maltraitez-moi,
+ou parlez-moi comme à un étranger. Je vous écris
+dans l'espoir de vous irriter; quelque chose que vous fassiez,
+quelque malheur qui m'arrive, ce sera un changement;
+le calme étouffant où nous vivons m'oppresse et
+me rendra fou. J'ai été longtemps heureux auprès de
+vous. Votre amitié, qui m'irrite et me fait souffrir aujourd'hui,
+était, dans les premiers mois, un baume divin répandu
+sur les blessures d'un coeur déchiré. J'étais incertain,
+agité, plein d'un espoir inconnu, transporté de désirs
+que je ne savais pas expliquer, et dont le but me
+semblait être l'éternité avec vous. J'étais si fatigué des
+choses de la terre, Sylvia m'avait rendu l'amour si fâcheux
+et si rude dans les derniers temps, et ce que j'avais
+souffert pour la perdre, la retrouver et la perdre
+encore, m'avait tellement brisé, que je n'espérais presque
+plus rien en ce monde, et que je me sentais dans
+une disposition à me nourrir de rêves et de chimères. Il
+faut que je vous dise toute ma folie; dès que je vous vis,
+je vous aimai, non d'une amitié paisible et fraternelle,
+comme je m'en vantais, mais d'an amour romanesque et
+enivrant. Je m'abandonnais à ce sentiment à la fois vif
+et pur; si j'avais été repoussé et contrarié, peut-être serait-il
+devenu dès lors une passion violente; mais vous
+m'accueillîtes avec tant de confiance et d'ingénuité! Jacques
+ensuite m'appela si loyalement à partager le bonheur
+de vous voir tous les jours, que je m'habituai à vous
+contempler sans oser vous désirer. Je pensais alors que
+cela me suffirait toujours, ou je me disais du moins que
+le jour où ce sentiment me ferait trop souffrir, j'aurais
+toujours la force de m'en aller; à présent, je me sens
+plus volontiers la force de mourir.</p>
+
+<p>Où est-il ce temps où un baiser sur votre main me
+rendait si heureux? où un regard de vous me restait dans
+les yeux et dans l'âme pour toute une nuit? Je me confesse
+à vous, Fernande, je vous possédais dans mon
+sommeil, et cela me suffisait. L'amour encore mal éteint
+que j'avais eu pour Sylvia se rallumait de temps en temps,
+et je donnais le change à mon coeur, selon les circonstances
+qui me rapprochaient d'elle ou de vous plus intimement.
+Combien de fois j'ai pressé dans mes bras un
+fantôme qui avait vos traits et les siens, et dont la longue
+chevelure d'ébène, mêlée à des flocons de soie dorée, reposait
+éparse sur mon coeur et sur mes épaules! Dans le
+délire de ces nuits heureuses, je vous appelais tour à
+tour, j'invoquais l'affection de l'une de vous, et il me
+semblait vous voir toutes deux descendre du ciel et me
+donner un baiser au front; mais insensiblement les traits
+de Sylvia s'effacèrent, et le fantôme ne m'apparut que
+sous les vôtres. Quelquefois encore, par habitude, par
+effroi, par remords peut-être, j'appelais l'image de votre
+compagne, mais elle ne me répondait plus; et vous passiez
+sans cesse devant mes yeux, comme une révélation
+de mon destin, comme une prophétie obéissant à l'ordre
+de Dieu. Alors je m'abandonnai à ma passion, et je commençai
+à souffrir; mais je vous offrais ma douleur en sacrifice.
+Je vous voyais éprise de Jacques avec raison;
+j'estime et je vénère cet homme: pouvais-je désirer lui
+arracher le bien le plus précieux qu'il ait au monde?
+J'aimerais mieux l'assassiner. Longtemps cette idée de
+vertu et de dévouement a soutenu mon courage; je me
+disais bien qu'il serait plus prudent et plus facile de vous
+fuir que de me taire éternellement; mais il était trop
+tard, je ne le pouvais plus: tout me semblait supportable
+plutôt que de cesser de vous voir. Il y a huit mois que
+je me tais; j'ai supporté héroïquement ce terrible hiver
+passé à vos côtés, sans distraction et presque tête à tête,
+car vous ne pouvez pas disconvenir que nous faisons deux
+à nous quatre: Jacques et Sylvia font un, vous et moi
+faisons un autre; ils se comprennent en tout, et nous
+nous comprenons de même. Quand nous sommes tous
+ensemble, nous sommes comme deux amis qui s'entretiennent
+de leurs plaisirs et de leurs peines, et qui se révèlent
+mutuellement ce qu'ils éprouvent et ce qu'ils sont.
+Vous et moi nous ne nous racontons rien, nous n'avons
+qu'une âme, et nous n'avons pas besoin de nous exprimer
+ce que nous sentons en commun. Cette impérieuse
+et enivrante sympathie dont je m'abreuve en silence, j'ai
+pourtant besoin de l'épancher. Ce n'est pas par des mots
+que nous pouvons nous comprendre; ils sont inutiles;
+nos regards et le battement de nos coeurs se répondent.
+Mais il faut des embrassements et des étreintes ardentes
+à ce feu qui s'allume et s'avive chaque jour de plus en
+plus; car tu m'aimes, peut-être!... Ah! pardonnez-moi,
+Fernande, je deviens fou. Adieu, adieu! je partirai demain.
+Ne me méprisez pas; j'ai fait ce que j'ai pu, mes
+forces ne vont pas au delà.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LVI.</h3>
+
+<h3>DE FERNANDE A OCTAVE.</h3>
+
+<p>Octave, Octave, que fais-tu? où t'égares-tu? Tu es
+fou, mon ami! Tu es mon frère; tu l'as juré devant Dieu
+et devant moi; tu ne peux pas te parjurer, tu ne peux
+pas te souiller à ce point, toi que je connais si noble et si
+pur. Est-ce que je pourrais t'aimer autrement qu'une soeur
+aime son frère? Quelles pensées affreuses harcellent ta
+pauvre tête? Tu es malade. O mon cher Octave! tu souffres,
+je le vois; des fantômes évoqués par la fièvre troublent
+ton sommeil; la raison, la mémoire et le jugement
+t'abandonnent. Tu crois avoir de l'amour pour moi; et,
+si j'y répondais, tu aurais horreur de cet amour comme
+d'un forfait. Non, mon ami, tu ne m'aimes pas comme
+tu le crois; tu as besoin d'aimer, et tu te méprends.
+C'est Sylvia que tu aimes; et si ce n'est plus elle, c'est un
+être que tu désires, et qui existe pour toi dans quelque
+autre lieu où il faut aller le chercher. Oui, tu as raison,
+pars, voyage; il faut distraire ta folie. Hélas! tu n'as
+pu vivre ici, et je croyais que nous pouvions vieillir ensemble,
+et j'étais si heureuse de cette idée! Mais tu guériras,
+et tu reviendras, Octave; tu reviendras avec une
+compagne digne de toi, et notre bonheur à tous sera plus
+pur et plus paisible. Tu dis que je dois avoir deviné ton
+amour; j'aurais vécu mille ans ainsi, près de toi, dans
+cette confiance sacrée en ta parole, sans jamais songer
+qu'il te fût possible de te parjurer, même dans le secret
+de ton coeur. Et aujourd'hui encore, je suis sûre que tu
+t'abuses; je contemple ta douleur avec la stupeur et la
+sollicitude que j'aurais si je te voyais atteint d'un mal
+subit, d'une attaque de folie ou de terribles convulsions.
+Que pourrais-je penser alors? Rien, sinon que ton mal
+me ferait autant souffrir que toi-même. Comment pourrais-je
+m'en irriter ou m'en croire coupable? Je te soignerais
+avec tendresse, j'essaierais de te calmer par de
+douces paroles, par de saintes caresses, et cela te ferait
+du bien. Mon ami bien-aimé, reviens à toi, reviens à
+nous; oublie cette funeste secousse. Brûlons ces deux
+lettres, et qu'il n'en soit jamais question. Tout cela est
+un rêve; il ne s'est rien passé. Personne n'a entendu les
+paroles que tu as proférées dans le délire; elles sont ensevelies
+dans mon coeur, et n'en ont point altéré le
+calme et la tendresse. Une amitié comme la nôtre peut-elle
+être brisée par un instant d'erreur et de souffrance?
+Pars, mon ami; mais reviens sans crainte et sans honte
+aussitôt que tu seras guéri. Cet éclair n'aura pas laissé
+de trace sinistre dans notre beau ciel, et tu nous retrouveras
+tels que tu nous laisses.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LVII.</h3>
+
+<h3>D'OCTAVE A FERNANDE.</h3>
+
+<p>Tu as raison, ma soeur bien-aimée, je suis fou; mon
+cerveau et mon coeur sont malades; il faut que j'aie du
+courage et que je parte. Tu es un ange, Fernande; quel
+billet tu m'écris! Ah! tu ne sauras jamais le bien et le
+mal qu'il me fait. Persuade-toi que c'est une maladie, et
+tâche de me persuader que j'en guérirai et que je pourrai
+revenir, car l'idée de te quitter pour toujours est au-dessus
+de mes forces. Invoque ma parole et la sainteté de
+nos liens; invoque le nom respecté et chéri de Jacques;
+dis-moi tout ce qu'il faut me dire pour me donner la
+force dont j'ai besoin. Oh! je l'aurai, Fernande; ta douceur
+et ta compassion nous sauvent tous les deux. Je ne
+m'étais pas attendu à cette tendresse miséricordieuse
+avec laquelle tu me plains en me repoussant; j'espérais
+que tu me repousserais durement, et que je pourrais
+t'aimer et t'estimer moins. Alors, malheur à toi, je serais
+resté, et j'aurais peut-être réussi à te perdre. Mais
+que puis-je faire devant une vertu si calme et si compatissante?
+Le dernier des lâches tomberait à genoux devant
+toi, et tu sais que je suis un honnête homme; j'aurai
+du coeur. Adieu, Fernande; adieu, ma soeur chérie;
+adieu, mon seul et dernier amour; je deviendrai ce qu'il
+plaira à Dieu; je guérirai ou je mourrai. Il ne s'agit pas
+de cela; l'important, c'est que tu restes heureuse et pure;
+je partirai avec cette idée, et elle me soutiendra.</p>
+
+<p>Il faut que vous me pardonniez un vol que je vous ai
+fait: le bracelet que vous m'avez jeté par la fenêtre, un
+soir que vous me prîtes pour Jacques, ne m'a jamais
+quitté. Celui que vous avez est une copie exacte que j'ai
+fait faire à Lyon, et que je vous ai rendue pour ne pas
+vous offenser par ma résistance. Je n'ai pas eu le courage
+de me séparer de ce premier gage d'une affection
+qui m'est devenue si nécessaire et si funeste; aujourd'hui
+que je sens mon coeur criminel, je n'oserais emporter ce
+bracelet sans votre permission. Vous ne pouvez pas me
+le refuser, quand je pars, peut-être pour toujours. J'accomplis
+le plus terrible des sacrifices; serez-vous sans pitié?
+Je paierai mon dévouement de ma vie peut-être, et
+votre générosité ne vous coûtera rien, car personne ne
+pourra deviner la supercherie. J'ai fait effacer de l'écusson
+de mon bracelet le chiffre de Jacques, qui était enlacé
+au vôtre, et je l'ai fait remplacer par le mien. Si, à
+ce moment affreux et solennel où je vous quitte, vous
+m'accordez ce gage d'amitié et de pardon, il me deviendra
+plus cher que jamais.</p>
+
+<p>Je dirai ce soir que je pars demain; je trouverai un
+prétexte; je promettrai de revenir. Soyez tranquille, je
+ne me trahirai pas. Mais partirai-je sans te dire adieu,
+sans couvrir tes mains de mes larmes? N'évite pas de te
+trouver seule avec moi, comme tu fais depuis hier, Fernande;
+que crains-tu donc? n'es-tu pas sûre de toi? Et
+si j'avais un instant de faiblesse et de désespoir, ne sais-tu
+pas qu'avec un mot tu me verrais à tes genoux, le plus
+silencieux et le plus résigné des hommes? Ah! ne me
+fuis pas, ne me fais pas souffrir pendant ce dernier jour
+que je vais passer près de toi. Si mes larmes te font du
+mal, si mes plaintes te fatiguent, aie du courage aussi;
+il m'en faut bien davantage pour te quitter. Songe que ta
+tâche sera finie demain, et que la mienne va commencer,
+affreuse, éternelle! Songe que je suis sur les marches
+de l'échafaud, et que Dieu te tiendra compte d'une
+parole de miséricorde que tu m'auras accordée en m'envoyant
+au martyre.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LVIII.</h3>
+
+<h3>D'OCTAVE A FERNANDE.</h3>
+
+<p>O mon ange, ô ma bien-aimée, nous sommes sauvés!
+que Dieu te couvre de ses bénédictions, ô la plus pure
+et la plus sainte de ses créatures! Oui, tu as raison, on
+a la force qu'on veut avoir, el le ciel n'abandonne point
+au danger ceux qui se recommandent à lui dans la sincérité
+de leur coeur. Que serais-je devenu loin de toi?
+Mon âme se serait souillée de regrets, de fureurs, de
+projets, et peut-être d'entreprises insensées pour te retrouver
+et te ressaisir, au lieu que tu m'aideras à être
+vertueux et tranquille comme toi. Le continuel spectacle
+de ta sérénité angélique fera passer le même calme dans
+mon coeur et dans mes sens. J'étais perdu si tu me retirais
+ta main secourable; laisse-moi la coller à mes lèvres,
+et qu'elle me conduise où elle voudra. Je suis résigné
+à tous les sacrifices; je me tairai et je guérirai. Eh!
+ne suis-je pas déjà guéri? n'ai-je pas fait l'essai de mes
+forces durant ces heures de la nuit que tu m'as laissé
+passer dans ta chambre? J'étais fou quand je me suis levé
+pour t'aller dire adieu. Et ce Jacques que le hasard fait
+partir précisément hier soir, au milieu du plus terrible
+accès de ma fièvre et de mon égarement! An! c'était la
+volonté de la Providence. Si tu avais refusé de me voir,
+j'enfonçais ta porte; je ne savais plus ce que je faisais;
+mais tu m'as ouvert, et tu as bien fait. Est-ce qu'il y a
+au monde un emportement, un délire, qui puisse résister
+à la sainte confiance d'un être aussi chaste, aussi divin
+que toi? Tu ne dormais pas non plus, ô mon enfant
+chéri! tu n'étais pas même déshabillée, et tu priais pour
+moi! ange du ciel, Dieu t'a exaucée! Quand je t'ai vue
+si belle, si candide avec ta robe blanche et les cheveux
+blonds épars sur tes épaules, avec ton sourire affectueux
+sur les lèvres, et tes grands yeux encore humides des
+larmes que tu avais versées pour moi, il m'a semblé voir
+une vierge de l'Elysée, et je suis tombé à tes pieds comme
+devant un autel. Oh! comme tu as écouté ma douleur,
+comme tu as essuyé mes larmes avec une ineffable tendresse!
+et tu m'embrassais en pleurant toi-même, ô sublime
+imprudente! Mais quel être immatériel es-tu donc?
+et quelle puissance divine as-tu reçue d'en haut pour calmer
+les fureurs du désespoir avec les caresses qui devraient
+les allumer? Tes lèvres étaient si fraîches sur mon
+front! Il me semblait qu'un baume ineffable passait dans
+toutes mes artères, et que mon sang devenait aussi pur,
+aussi paisible que celui de tes enfants endormis auprès
+de nous. Oh! qu'ils sont beaux, tes enfants, et combien
+je les aime! Il y a déjà sur le visage de ta fille un reflet
+de ton âme virginale! Je te l'aurais enlevée, si tu m'avais
+chassé; je n'aurais pu abandonner ce berceau où je l'ai
+endormie si souvent; car mon âme se brisait à l'idée de
+vivre seul et abandonné, moi qui, depuis huit mois, vis
+d'affections ineffables. Avec toi, mon plus précieux trésor,
+que de biens j'allais perdre: l'amitié de Sylvia, qui
+est si grande, si éclairée, si belle! et celle de Jacques,
+que je paierais de mon sang! Où aurais-je retrouvé des
+coeurs semblables? Qui m'aurait fait une vie supportable
+loin de vous tous?</p>
+
+<p>Bénie sois-tu, ma Fernande! tu n'as pas voulu mon
+désespoir, et quand je t'ai demandé si tu croyais qu'il
+nous fût possible de vivre l'un près de l'autre sans danger,
+c'est Dieu qui a dicté ta réponse. Ah! ce <i>oui</i>!
+comme tu l'as dit avec enthousiasme et avec confiance!
+il m'a frappé d'une commotion électrique; je m'attendais
+si peu à cette parole d'encouragement et de pardon!
+Un instant, un mot a suffi pour faire de moi un autre
+homme. Puisque tu es sûre de moi, je le suis aussi;
+c'était une lâcheté de fuir quand je pouvais me vaincre;
+et d'ailleurs est-ce donc si difficile? Je ne conçois plus
+pourquoi j'ai été en proie à ces agitations frénétiques;
+c'est que le danger est toujours plus terrible de loin que
+de près; c'est que, d'ailleurs, quand je croyais pouvoir
+succomber et t'entraîner avec moi, je ne te connaissais
+pas; je te prenais pour une femme comme les autres, et
+tu es une divinité qu'aucune souillure humaine ne peut
+atteindre. Je ne pouvais m'imaginer qu'au lieu de la
+crainte ou de la colère, quand je t'aurais avoué mes
+tourments, je trouverais sur ton front cette impassible
+confiance, et sur tes lèvres ce miséricordieux sourire. Je
+croyais que tu t'arracherais de mes bras avec effroi, et
+quand j'approcherais mes lèvres de ton visage pour te
+donner, comme les autres jours, un fraternel baiser, que
+tu te détournerais avec indignation. Mais ton innocence
+brave tous les périls vulgaires et les surmonte tranquillement.
+Ah! je saurai m'élever jusqu'à toi, et planer du
+même vol au-dessus des orages des passions terrestres,
+dans un ciel toujours radieux, toujours pur. Laisse-moi
+t'aimer, et laisse-moi donner encore le nom d'amour à
+ce sentiment étrange et sublime que j'éprouve; <i>amitié</i>
+est un mot trop froid et trop vulgaire pour une si ardente
+affection; la langue humaine n'a pas de nom pour
+la baptiser. Mais n'appelle-t-on pas amour aussi l'amitié
+des mères pour leurs enfants et l'enthousiasme de la foi
+religieuse? Ce que tu m'inspires participe de tout cela,
+mais c'est quelque chose de plus encore. Ah! sache
+qu'il faut bien t'aimer, Fernande, pour éprouver ce
+calme qui est descendu en moi depuis six heures. Chose
+étrange et délicieuse! en rentrant dans ma chambre, purifié
+par mes résolutions, apaisé par ton chaste embrassement,
+je me suis endormi du plus profond et du plus
+bienfaisant sommeil que j'aie goûté depuis trois mois, et
+je viens de m'éveiller plus calme et plus joyeux que je
+ne l'ai été de ma vie. Oh! quel bien m'ont fait tes paroles!
+Écris-moi, répète-moi tout ce que tu m'as dit, afin
+que je le relise à genoux si quelque nuage de mélancolie
+vient encore à passer dans mon beau ciel, et que je retrouve
+la pure lumière, ô étoile radieuse qui me conduis!
+Il me semble que je vois le soleil pour la première
+fois, tant la nature m'apparaît belle et jeune ce matin!
+Je viens d'entendre le premier coup de la cloche qui
+t'appelle au déjeuner, et j'ai tressailli comme à la voix
+d'un ami. Quelle belle vie! comme nous sommes heureux!
+Comme je demeure près de toi, Fernande! le vent
+d'ouest m'apporte les bruits de ta maison et les parfums
+de ton jardin. J'ai le temps de m'habiller et d'aller m'asseoir
+à la même table que toi, avant que Sylvia ait fini
+d'arranger méthodiquement ses livres et ses crayons dans
+le grand salon. Comment! je vais revoir tout cela! tout
+cela que j'ai cru quitter pour toujours, hier soir. Je vais
+encore rire et causer à cette table où il est permis de
+mettre les deux coudes, et d'où l'on peut se lever autant
+de fois qu'on veut pendant le repas? Je vais chanter encore
+avec toi le duo que nous aimons? Oh! quel jour
+de fête! Si tu savais comme la lune était belle à son coucher
+ce matin, quand j'ai traversé le vallon pour revenir
+chez moi! Comme l'herbe humide était semée de pâles
+diamants, et comme les premières fleurs des amandiers
+exhalaient une odeur fraîche et suave! Mais tu as joui
+de tout cela aussi, car tu étais à ta fenêtre, et je t'ai vue
+aussi longtemps que me l'a permis la distance. Tu me
+suivais des yeux, ô ma belle amie! tu m'accompagnais
+de tes voeux, tu demandais à Dieu de conserver pure en
+moi l'oeuvre de tes pieux efforts, cette nouvelle âme que
+tu m'as donnée, cette nouvelle vertu que tu m'as révélée!
+Allons, allons, je plie ma lettre et je pars; je viens de
+regarder dans la lunette d'approche qui est fixée sur ma
+fenêtre et braquée sur ta demeure; j'ai vu Sylvia avec
+sa robe bleue dans le jardin. Tu dors encore, mon petit
+ange, ou tu habilles tes enfants; je vais t'aider, et jouer
+du hautbois pour empêcher ta fille de crier quand tu lui
+mettras ses bas. Et notre Jacques! il revient ce soir,
+n'est-ce pas? je vais l'embrasser comme si je l'avais
+perdu pendant dix ans! Toi, je ne t'embrasserai plus,
+mais tu me laisseras baiser tes pieds et le bas de ta robe
+tant que je voudrai.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LIX.</h3>
+
+<h3>DE FERNANDE A OCTAVE.</h3>
+
+<p>Ce qu'il y avait d'affreux et d'impossible, c'était de
+nous quitter. Je savais bien que vous auriez la force
+d'étouffer une pensée funeste plutôt que celle de m'abandonner.
+Je comptais sur votre amitié quand je vous ai
+dit: «Oui, tu le peux, reste Octave; renonce à des
+rêves coupables, fais un noble effort sur toi-même; ouvre
+les yeux, regarde comme tu es saintement aimé, comme
+tu peux être heureux entre ces trois amis qui te chérissent
+à l'envi l'un de l'autre, et comme tu vas souffrir
+dans la solitude avec le remords d'avoir désolé un de ces
+coeurs sincères, et le regret d'avoir affligé les deux autres
+par ton départ. Examine ton âme, et vois combien elle
+est belle, jeune et forte; ne peut-elle, entre deux sacrifices,
+choisir le plus noble et le plus généreux? n'es-tu
+pas sûr qu'elle gouvernera toujours tes passions? veux-tu
+que je croie que les sens chez toi commanderont au
+coeur? ne serai-je donc pas toujours là pour relever ton
+courage s'il venait à faiblir? seras-tu sourd à ma voix
+quand elle t'implorera? et ces douces larmes que tu
+verses maintenant, seront-elles taries quand les miennes
+couleront?» O cher Octave! en te parlant ainsi, je sentais
+Dieu m'inspirer; une confiance, une foi miraculeuse,
+descendaient en moi; j'avais comme une révélation de
+ce qui allait s'opérer entre nous, et ce fut un prodige en
+effet que ma resolution et ton enthousiasme en ce moment.
+Tu ne sais pas comme tu devins beau en tombant
+à genoux et en levant les bras vers le ciel pour le prendre
+à témoin de tes serments; comme ton visage pâle devint
+vermeil et animé; comme les yeux fatigués et presque
+éteints s'illuminèrent d'une flamme sublime. Ce rayon
+du ciel a laissé son reflet sur ta figure, et depuis hier
+tu as une autre expression, une autre beauté que je ne
+te connaissais pas. Ta voix aussi a changé; elle a quelque
+chose qui me pénètre comme une musique délicieuse,
+et quand tu lis tout haut, je n'écoute pas les mots, je ne
+comprends pas le sens des choses que tu dis; la seule
+harmonie de ta voix m'émeut et me donne envie de
+pleurer. Moi-même je me sens toute changée; j'ai des
+facultés nouvelles, je comprends mille choses que je ne
+comprenais pas hier; mon coeur est plus chaud et plus riche;
+j'aime mon mari, ma soeur Sylvia et mes enfants plus
+que jamais; et pour toi, Octave, je ressens une affection
+à laquelle je ne chercherai point de nom, mais que Dieu
+m'inspire et que Dieu bénit. Ah! que tu es grand et pur,
+mon ami! que tu es différent des autres hommes, et
+combien peu d'entre eux sont capables de te comprendre!</p>
+
+<p>Que serais-je devenue si tu nous avais quittés? La
+seule pensée de te perdre me fait encore tressaillir douloureusement.
+Sais-tu, mon ami, combien tu nous es
+nécessaire, et à moi surtout? Ce que tu m'écrivais l'autre
+jour est bien vrai: nous ne faisons qu'un. Jamais
+deux caractères ne se sont convenus, jamais deux coeurs
+ne se sont compris comme les nôtres. Jacques et Sylvia
+se ressemblent et ne nous ressemblent pas, et c'est pour
+cela que nous les aimons tant; voilà pourquoi nous avons
+pu avoir de l'amour pour eux, mais nous ne pouvons en
+avoir l'un pour l'autre. Pour alimenter l'amour, Il faut,
+je crois, des différences de goûts et d'opinions, de petites
+souffrances, des pardons, des larmes, tout ce qui
+peut exciter la sensibilité et réveiller la sollicitude journalière.
+L'amitié, l'amour fraternel, si tu veux, est plus
+heureux et plus également pur; c'est un refuge contre
+tous les maux de la vie, c'est une consolation suprême
+aux douleurs que cause l'amour. Avant de te connaître,
+j'avais une amie dans le sein de laquelle je versais toutes
+mes douleurs, et quoiqu'elle fût bien acre et bien sévère
+dans ses réponses, la seule habitude de lui écrire tous
+les petits événements de ma vie me soulageait d'un grand
+poids. Tu as lu ses lettres, et tu as conclu en me conjurant
+de destituer cette confidente et de t'accorder ses
+fonctions. Je ne sais pas si elle était, comme tu le prétends,
+une fausse et mauvaise amie, mais elle était bien
+certainement au-dessous de toi, mon cher et bon Octave.
+Oh! qu'elle était loin, cette Clémence, d'avoir ta douceur
+et ta sensibilité! Elle m'effrayait, et tu me persuades;
+elle me menaçait de maux inévitables, et tu m'apprends
+à m'en préserver; car tu as au moins autant de raison
+et de jugement qu'elle, et, de plus, tu sais comment il
+faut me parler et me convaincre. Depuis que tu es ici,
+et que je me suis habituée à t'ouvrir mon coeur à chaque
+instant, je me suis guérie des petites maladies morales
+et corrigée des nombreux défauts qui compromettaient
+et troublaient mon bonheur. Tu m'as appris à accepter
+les souffrances de la vie journalière, à tolérer les imperfections
+de l'amour, à ne demander que ce qui est possible
+au coeur humain; tu m'as enseigné la justice, et tu
+m'as appris à aimer Jacques comme il faut l'aimer pour
+le rendre heureux. Mon bonheur et le sien sont donc ton
+ouvrage, ô mon cher ami! et je suis si accoutumée à
+avoir recours à toi en tout, que ma félicité serait ruinée
+du jour où je le perdrais; je retomberais peut-être dans
+mes anciens torts, et je perdrais le fruit de tes conseils.
+Reste donc, et ne parle jamais de t'éloigner. Notre
+vie sera plus belle encore qu'elle ne l'a été jusqu'ici. Mes
+enfants grandiront sous tes yeux, et nous les élèverons;
+nous prendrons de leur intelligence le même soin que
+nous prenons aujourd'hui de leurs petites personnes.
+Après eux et après Jacques, tu seras ce que j'aurai de
+plus cher au monde; car je t'aime encore mieux que
+Sylvia, et pourtant je regarde et je chéris Sylvia comme
+ma soeur. Mais ton caractère a bien plus de rapport avec
+le mien, et je me sens bien plus de confiance et d'entraînement
+vers toi; à présent surtout, il me semble que
+nous avons reçu un nouveau baptême, et que Dieu nous
+abandonnerait si nous l'invoquions séparément.</p>
+
+<p>Garde mon bracelet, à une condition: c'est que tu y
+feras remettre le chiffre de Jacques, sans effacer le tien;
+qu'ils soient tous deux enlacés au mien, et que ton coeur
+ne me sépare jamais ni de lui ni de toi.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LX.</h3>
+
+<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3>
+
+<p class="droite">De la ferme de Blosse.</p>
+
+
+<p>Tu me demandais hier pourquoi je viens si souvent
+à Blosse, et tu me reprochais de chercher la solitude
+depuis quelque temps. Il est vrai que jamais je n'ai senti
+si vivement le besoin d'être seul et de réfléchir. Ce lieu
+désert et plein d'aspects sauvages me plaît et me fait du
+bien. Je sens comme une main inexorable, mais paternelle
+encore dans sa rigueur, qui m'attire au fond de ces
+bois silencieux pour m'y enseigner la résignation. Je
+viens m'asseoir au pied de ces chênes séculaires que
+ronge la mousse, et j'y résume ma vie. Cela me calme.</p>
+
+<p>Est-ce que tu ne sais pas ce que j'ai? Est-ce que tu ne
+t'es pas aperçue qu'Octave aime ma femme? Cet amour
+a été romanesque et innocent pendant bien longtemps;
+mais il prend de la violence, et si Fernande ne le voit
+pas encore, elle ne peut tarder à le voir. Nous avons été
+imprudents; les laisser ainsi ensemble! ils sont si jeunes!
+Mais que pouvions-nous faire? Tu ne pouvais pas feindre
+de revendiquer un amour que tu avais repoussé. Ta
+fierté se refusait à tout ce qui aurait eu l'apparence d'une
+ignoble jalousie et d'une vanité blessée. Pour moi, c'était
+bien pis; j'avais d'abord accusé injustement ces pauvres
+jeunes fous; je sentais que j'avais beaucoup à réparer
+envers eux, et la crainte de me tromper encore me forçait
+à fermer les yeux. Je t'avoue que, malgré l'évidence,
+j'hésite encore à croire qu'Octave soit amoureux d'elle.
+Il semblait si sûr de lui dans les commencements, et
+toute l'année dernière il a été si heureux auprès de nous!
+Mais depuis l'hiver il a été de plus en plus agité et distrait;
+à présent il est réellement malade de chagrin.
+C'est un honnête homme, il est devenu froid et sec avec
+moi. Il ne sait pas me dissimuler la gêne et le trouble
+que je lui cause; pourtant il m'aime sincèrement. Hier
+soir, quand je suis monté à cheval, il est venu avec moi,
+et il m'a parlé d'un voyage qu'il compte faire bientôt à
+Genève. J'ai compris qu'il voulait s'éloigner de Fernande;
+j'ai pressé sa main sans rien dire, et il s'est jeté dans
+mes bras en s'écriant: «Ah! mon brave Jacques!...»
+puis il s'est arrêté brusquement et m'a parlé de mon
+cheval. Pauvre Octave! il est malheureux, et c'est par
+notre faute; nous l'avons trop abandonné aux périls de
+la jeunesse. Mais où ne les aurait-il pas rencontrés? et
+où les eût-il combattus avec autant de vertu?</p>
+
+<p>Il partira, j'en suis sûr, et peut-être à l'heure où je
+t'écris il est déjà parti. Il y avait sur sa figure quelque
+chose d'extraordinaire, comme s'il eût pris une résolution
+pénible mais ferme. Ce qui m'a fait partir sur-le-champ
+moi-même pour la ferme, c'est la grande altération
+que j'ai vue sur la figure de ma femme à l'heure du
+dîner; jusque-là j'étais convaincu qu'elle n'avait pas la
+plus légère idée de l'amour d'Octave; depuis ce moment
+je ne sais que penser. Il est vrai qu'elle est souffrante
+depuis quelque temps; le sevrage de ses enfants la fatigue,
+et l'abondance de son lait l'incommode encore
+souvent. Je n'ai pas voulu l'observer attentivement, cela
+me faisait peur; quoi qu'il pût s'être passé entre eux,
+du moment qu'Octave avait le courage de partir, je ne
+devais pas lui rendre plus amer le dernier jour peut-être
+qu'il avait à vivre auprès d'elle. Je suis sûr maintenant
+de la raison et de la prudence de Fernande; elle l'éloignera
+sans l'offenser et sans irriter sa passion par d'inutiles
+démonstrations de force. J'ai vu que je devais la
+laisser agir, et que ma confiance aveugle était la meilleure
+garantie possible de leur vertu.</p>
+
+<p>Je n'ai aucune inquiétude, mais je suis triste et profondément
+las de moi. J'avais un ami sincère, aimable,
+dévoué, et il faut qu'il parte désespéré parce que je suis
+au monde! Vous aviez une belle vie, intime, riante et
+pure comme vos coeurs, et voilà qu'elle est gâtée, dérangée,
+empoisonnée, parce que je suis M. Jacques, le
+mari de Fernande! J'espère si peu en moi et en mon
+avenir, que je voudrais plutôt mourir et vous laisser tous
+heureux, que de conserver mon bonheur au prix de celui
+de l'un de vous. Mon bonheur! sera-t-il possible désormais,
+si Fernande a dans le coeur un regret profond?
+Et comment ne l'aurait-elle pas! Voilà ce qui m'a consterné
+hier. Elle l'aime peut-être... si cela est, elle ne le
+sait pas encore elle-même; mais l'absence et la douleur
+le lui apprendront. Et pourquoi partirait-il, s'il faut qu'elle
+le pleure et qu'elle me haïsse?</p>
+
+<p>Non, elle ne me haïra pas, elle est si bonne et si
+douce! et moi je serai bon et doux avec elle; mais elle
+sera malheureuse, malheureuse par nos liens indissolubles...
+J'ai beaucoup pensé à cela avant que nous fussions
+mariés, et depuis quelque temps j'y pense encore;
+je verrai. Ne me parle pas, ne m'apprends rien sans que
+je t'interroge. Je crains que la première fois tu ne m'aies
+beaucoup trop rassuré sur leur amitié: ils étaient purs
+alors, et ils le sont encore; mais ils pouvaient se séparer
+aisément, et aujourd'hui il faut que leurs coeurs se brisent.
+Que Dieu nous pardonne, nous n'avons rien fait à
+mauvaise et coupable intention. Je retournerai demain
+au château; si Octave n'est point parti, je songerai à ce
+que je dois ou à ce que je puis faire.</p>
+
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/16.png"></p>
+<br><br><br>
+
+<h3>LXI.</h3>
+
+<h3>D'OCTAVE A FERNANDE.</h3>
+
+<p>Voici un mois bien étrange que nous passons ensemble,
+mon amie. Depuis le jour où vous m'avez commandé
+d'étouffer mon amour, je l'ai tellement couvert de cendres
+que j'ai cru parfois avoir réussi à l'éteindre. Je
+suis plus tranquille que je ne l'étais cet hiver, bien certainement;
+mais ce transport d'enthousiasme qui m'a
+fait tout promettre et tout sacrifier, vous auriez dû
+prendre un peu plus de soin pour le ranimer de temps
+en temps. Votre coeur semble m'avoir abandonné; et je
+tombe dans une tristesse chaque jour plus profonde.
+Est-ce que vous craignez de me trouver indocile à vos
+leçons? pourquoi me les avez-vous déjà retirées? Peut-être
+ma mélancolie vous fatigue; peut-être craignez-vous
+l'ennui que vous causeraient mes plaintes. Et pourtant
+il vous serait si facile de me consoler avec quelques mots
+de confiance ou de compassion! Ne connaissez-vous pas
+votre pouvoir sur moi? quand s'est-il trouvé en défaut?
+Vous êtes quelquefois cruelle sans vous en douter, et
+vous me faites un mal horrible sans daigner vous en
+apercevoir. Ne pourriez-vous, par exemple, me cacher
+un peu l'amour que vous avez pour votre mari? Votre
+âme est si généreuse et si délicate dans tout le reste!
+mais, en ceci, vous mettez une sorte d'ostentation à me
+faire souffrir: laissez cette vaine parade aux femmes qui
+doutent d'elles-mêmes. Vous aviez eu tant d'esprit, au
+milieu de votre miséricorde, dans les premiers jours!
+vous saviez si bien me dire les choses qui pouvaient me
+consoler, ou du moins adoucir ma peine! Quand vous
+parliez de votre mari, sans blasphémer un mérite que
+personne n'apprécie mieux que moi, sans nier une affection
+que je ne voudrais pas lui arracher, vous aviez le
+secret ineffable de me persuader que ma part était aussi
+belle que la sienne, quoique différente. A présent vous
+avez le talent inutile et cruel de me montrer combien sa
+part est magnifique et la mienne ridicule. Ne pouviez-vous
+me cacher ce tripotage d'enfants et de berceaux?
+me comprenez-vous? Je ne sais comment m'expliquer,
+et je crains d'être brutal; car je suis aujourd'hui d'une
+singulière âcreté. Enfin, vous avez fait emporter vos enfants
+de votre chambre, n'est-ce pas? A la bonne heure.
+Vous êtes jeune, vous avez des sens; votre mari vous
+persécutait pour hâter ce sevrage. Eh bien! tant mieux!
+vous avez bien fait: vous êtes moins belle ce matin, et
+vous me semblez moins pure. Je vous respectais dans
+ma pensée jusqu'à la vénération, et en vous voyant si
+jeune, avec vos enfants dans vos bras, je vous comparais
+à la Vierge mère, à la blanche et chaste madone de
+Raphaël caressant son fils et celui d'Élisabeth. Dans les
+plus ardents transports de ma passion, la vue de votre
+sein d'ivoire, distillant un lait pur sur les lèvres de votre
+fille, me frappait d'un respect inconnu, et je détournais
+mon regard de peur de profaner, par un désir égoïste,
+un des plus saints mystères de la nature providente. A
+présent, cachez bien voire sein, vous êtes redevenue
+femme; vous n'êtes plus mère; vous n'avez plus de droit
+à ce respect naïf que j'avais hier, et qui me remplissait
+de piété et de mélancolie. Je me sens plus indifférent et
+plus hardi. Ce sont là de mauvais moyens avec un homme
+aussi rustiquement candide que je le suis: vous pouviez
+bien rendre à votre mari le droit d'entrer la nuit dans
+votre chambre, sans le faire savoir à toute la maison, et
+à moi surtout.</p>
+
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/17.png"></p>
+
+<br><br><br>
+<h3>LXII.</h3>
+
+<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3>
+
+<p class="droite">De la ferme de Blosse.</p>
+
+<p>Il va falloir que je voyage, je ne sais pour combien de
+temps, mais il est nécessaire que je m'éloigne; je deviens
+antipathique, et c'est ce qu'il y a de pire au monde.
+Fernande aime Octave: cela est maintenant hors de
+doute pour moi. Hier, quand j'obtins qu'elle fît emporter
+ses enfants, dont les cris l'empêchent de dormir et la
+rendent réellement malade, je ne sais si tu remarquas la
+singulière contestation qui s'éleva entre Octave et elle.
+«Est-ce que vous êtes sûre que vos enfants se passeront
+de vous toute une nuit! disait-il.&mdash;Il faut qu'ils s'y habituent,
+répondait-elle; il est temps de les sevrer.&mdash;Ils
+me paraissent bien jeunes pour cela.&mdash;Ils ont un an
+bientôt.&mdash;-Mais on les soignera mal. A qui une mère
+peut-elle remettre le soin de veiller sur ses enfants la
+nuit?&mdash;Je puis remettre sans inquiétude ce soin à Sylvia.»
+Il fit alors un geste d'impatience extrême, et partit
+sans dire bonsoir à personne.</p>
+
+<p>Je ne compris pas d'abord le sens de cette conduite;
+mais, en y réfléchissant, elle me parut fort claire. J'examinai
+Fernande: elle était bien pâle depuis quelque
+temps! elle me sembla plus triste que malade. Je résolus
+de savoir à quoi m'en tenir, et j'entrai dans sa chambre
+à minuit.</p>
+
+<p>Le ciel m'est témoin qu'en faisant emporter les enfants
+je n'avais pas les intentions qu'Octave m'a supposées. Il
+y a plus d'un an que je n'ai endormi ma femme sur mon
+coeur, et ce serait pour moi une joie aussi vive et aussi
+pure aujourd'hui que le premier jour de notre union, si
+cette joie était réciproque; mais il y a un mois que je
+doute, et ce mois où j'aurais pu, sans la faire manquer
+aux saints devoirs de la maternité, la presser dans mes
+bras, a été pour moi une angoisse perpétuelle. Elle est
+sombre et silencieuse, l'as-tu remarqué, Sylvia? Octave
+est triste, et quelquefois désespéré. Ils luttent, ils résistent,
+les infortunés! mais ils s'aiment et ils souffrent.
+En vain j'avais tour à tour accueilli et repoussé la conviction
+de cet amour réciproque; elle m'arrivait de plus
+en plus. Je me décidai enfin hier à l'accepter, quelque
+rude qu'elle fût, et à paraître odieux un instant, afin de
+n'être plus jamais exposé à le devenir. Je m'approchai
+de son lit, et je vis qu'elle feignait de dormir, espérant,
+la pauvre femme, se soustraire ainsi à mes importunités;
+je la baisai au front, elle ouvrit les yeux et me tendit la
+main; mais je crus remarquer un imperceptible frisson
+d'effroi et de répugnance. Je lui parlai comme autrefois
+de mon amour, elle m'appela son cher Jacques, son ami
+et son ange protecteur; mais le nom d'amour était oublié;
+et quand je cherchais à attirer ses lèvres sur les
+miennes, sa figure prenait une singulière expression d'abattement
+et de résignation. Une douceur angélique résidait
+sur son front, et son regard avait la sérénité d'une
+conscience pure; mais sa bouche était pâle et froide, ses
+bras languissants. Je jugeai l'épreuve assez forte; il
+m'eût été impossible de trouver du plaisir à la tourmenter.
+J'avais horreur du droit dont je suis investi, et dont
+elle me croyait capable d'user contre son gré. Je lui
+baisai les mains, et lui demandai de me dire sincèrement
+si elle avait quelque chagrin, et si quelque chose manquait
+à son bonheur. «Comment pourrais-je trouver que
+je ne suis point heureuse, me répondit-elle, quand tu
+n'es occupé qu'à me rendre la vie agréable, et à éloigner
+de moi les moindres contrariétés? Quelle femme il faudrait
+être pour se plaindre de toi!&mdash;Quand tu voudras
+changer ta vie, lui dis-je, habiter un autre pays, t'entourer
+d'une société plus nombreuse, tu sais qu'il te suffira
+de me dire un mot pour que je mette ma plus grande
+joie à le satisfaire; si c'est l'ennui qui te rend malade
+et mélancolique, pourquoi ne me l'avoues-tu pas?&mdash;Non,
+ce n'est pas l'ennui, me répondit-elle avec un
+soupir.» Et je vis qu'elle était tentée de m'ouvrir son
+coeur. Elle l'eût fait certainement si son secret n'eût
+appartenu qu'à elle; mais elle ne devait pas me faire la
+confession d'un autre. Je l'aidai à la renfermer dans son
+sein, et je la quittai en lui disant: «Souviens toi que je
+suis ton père, et que je te porterai dans mes bras pour
+t'empêcher de marcher sur les épines. Dis-moi seulement
+quand lu seras lasse de marcher seule; et, dans quelque
+circonstance que nous nous trouvions, Fernande, ne me
+crains jamais.&mdash;Tu es un ange! un ange!» me dit-elle
+à plusieurs reprises; et son visage me remercia malgré
+elle de ce que je m'en allais. Je rentrai dans ma chambre,
+et je tombai désolé sur mon lit; je venais de franchir,
+pour la dernière fois de ma vie, le seuil de la sienne.</p>
+
+<p>C'en est donc fait irrévocablement; elle ne m'aime
+plus! Hélas! ne le sais-je pas depuis longtemps, et avais-je
+besoin d'une épreuve décisive pour m'en assurer? N'y
+a-t-il pas bien des mois qu'elle aime Octave sans le savoir?
+Cette paisible affection qu'elle me témoigne désormais,
+est-ce autre chose que de l'amitié? Elle est heureuse
+avec moi maintenant, el elle commence à souffrir
+par lui; car l'amour est chez elle une souffrance. La
+voilà en proie à toutes les terreurs et à toutes les difficultés
+de la vie sociale. Dieu sait combien de remords
+exagérés déchirent son coeur; mais que dois-je faire?
+L'éloignerai-je du danger et tâcherai-je de lui faire oublier
+Octave? Si je la lance au milieu du monde, impressionnable
+et ingénue comme elle l'est, elle cherchera à
+aimer encore et elle fera un mauvais choix; car elle est
+trop supérieure à ces poupées de salon qu'on appelle
+femmes du monde, pour prendre goût à leur existence
+vide et à leurs imbéciles plaisirs. Elle pourra en être
+étonnée, étourdie pour quelque temps et se distraire de
+sa passion; mais bientôt le besoin d'aimer qui est en elle
+se fera sentir plus vivement, et l'amour se réveillera
+dans son coeur, soit pour Octave, soit pour un autre qui
+ne le vaudra pas et qui la perdra. Et alors elle me haïra
+avec raison pour l'avoir arrachée à une affection qui
+était innocente encore, et qui l'aurait peut être été toujours,
+et pour l'avoir précipitée dans un abîme de déceptions
+et de douleurs. Mais si je la laisse ici, un matin elle
+se trouvera criminelle à ses propres yeux; elle se noiera
+dans ses larmes et m'accusera de l'avoir abandonnée au
+danger avec une lâche indifférence, ou avec une confiance
+stupide. Elle haïra peut-être son amant pour lui
+avoir fait souffrir ces agitations et ces remords; elle me
+méprisera pour ne l'avoir pas préservée.</p>
+
+<p>Je suis aussi incertain et aussi peu avancé qu'un
+homme qui n'aurait jamais prévu ce qui lui arrive. Pourtant
+voilà bientôt deux ans que j'emploie à retourner
+sous toutes les faces possibles l'avenir qui s'accomplit;
+mais il y a cent mille manières de perdre l'amour d'une
+femme, et la seule qu'on n'ait pas prévue est précisément
+celle qui se réalise. Il est absurde de se prescrire une
+règle de conduite, quand le hasard seul se charge de
+vous éclairer sur le meilleur parti à prendre. Voilà pourquoi
+les sociétés ne peuvent exister qu'au moyen de lois
+arbitraires, bonnes pour les masses, horribles et stupides
+pour les individus. Comment peut-on créer un code de
+vertu pour les hommes, quand un homme ne peut s'en
+faire un pour lui seul, et quand les circonstances le
+forcent à en changer dix fois dans sa vie? L'année dernière,
+quand j'accusai Fernande de me tromper effrontément,
+j'allais partir, j'allais l'abandonner sans remords
+et sans compassion. Qu'est-ce qui change si étrangement
+ma conduite et mes dispositions aujourd'hui? Elle aime
+Octave, comme je supposais qu'elle l'aimait alors; ce
+sont les mêmes êtres, les mêmes lieux, la même position
+sociale; mais ce n'est pus le même sentiment. Je la
+croyais grossièrement amoureuse d'un homme dans ce
+temps-là, et aujourd'hui, je vois qu'elle aime, en tremblant
+et malgré elle, une âme qui la comprend. Elle pâlit,
+elle frissonne, elle pleure, à présent! Voilà toute la
+différence extérieure; mais cette différence, c'est tout;
+c'est celle d'une femme sans coeur à une femme noble et
+sincère. Je ne peux pas me consoler par le mépris, maintenant.
+Qu'a-t-elle fait pour perdre mon estime? Rien,
+en vérité; et quand même elle se serait abandonnée aux
+transports de son amant, elle n'aurait fait que céder à
+l'entraînement d'une destinée inévitable. Elle n'a plus
+d'amour pour moi, et elle a dix-neuf ans, et elle est belle
+comme un ange. Ce n'est ni sa faute, ni la mienne, si je
+ne lui inspire plus que de l'amitié; puis-je demander plus
+de sacrifices, de dévouement et d'affection qu'elle n'en
+montre, en se combattant comme elle fait? Puis-je exiger
+que son coeur se dessèche, et que sa vie finisse avec notre
+amour?</p>
+
+<p>Je serais un insensé et un monstre si je pouvais concevoir
+contre elle une pensée de colère; mais je suis horriblement
+malheureux, car mon amour est encore vivant.
+Elle n'a rien fait pour l'éteindre; elle m'a fait souffrir;
+mais elle ne m'a ni offensé ni avili. Je suis vieux, et ne
+puis pas comme elle ouvrir mon coeur à un amour nouveau.
+Le moment de souffrir est venu; il n'y a plus à espérer
+de le retarder ou de l'éviter. Du moins j'ai contre
+la souffrance un bouclier qu'aucune espèce de trait ne
+peut traverser; c'est le silence. Tais-toi aussi, ma soeur!
+Je me soulage, en t'écrivant; mais que ces discours ne
+viennent jamais sur nos lèvres.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LXIII.</h3>
+
+<h3>DE FERNANDE A JACQUES.</h3>
+
+<p>Mon ami, puisque tu ne reviens que demain, je veux
+t'écrire aujourd'hui, et te faire une demande qui me
+coûte beaucoup; mais tu m'as parlé hier soir avec tant
+de bonté et d'affection que cela m'encourage. Tu m'as
+dit que, si j'éprouvais quelque ennui dans ce pays-ci, tu
+te ferais un plaisir de me procurer toutes les distractions
+que je pourrais désirer. Je n'ai pas accepté sur-le-champ,
+parce que je ne savais comment t'expliquer ce que j'éprouve,
+et je ne sais pas encore comment je vais te le
+dire. De l'ennui? auprès de toi, et dans un si beau lieu,
+avec mes enfants et deux amis comme ceux que nous
+avons, il est impossible que je connaisse l'ennui; rien
+ne manque à mon bonheur, ô mon cher Jacques! et tu
+es le meilleur et le plus parfait des amis et des époux.
+Mais que te dirais-je? Je suis triste parce que je souffre,
+et je souffre sans savoir de quoi. J'ai des idées sombres,
+je ne dors pas, tout m'agite et me fatigue; j'ai peut-être
+une maladie de nerfs; je m'imagine que je vais mourir
+et que l'air que je respire m'étouffe et m'empoisonne.
+Enfin je sens, non pas le désir, mais le besoin de changer
+de lieu. C'est peut-être une fantaisie, mais c'est une fantaisie
+de malade, dont tu auras compassion. Éloigne-moi
+d'ici pour quelque temps; j'imagine que je serai guérie,
+et que je pourrai revenir avant peu. Tu me disais l'autre
+jour que M. Borel t'engageait beaucoup à acheter les
+terres de M. Raoul, et tu me lisais une lettre où Eugénie
+se joignait à lui pour te supplier de venir examiner
+cette propriété et de m'amener passer l'été chez elle;
+j'ai comme un vague désir de prendre la distraction de
+ce voyage et de revoir ces bons amis. Engage notre chère
+Sylvia à nous accompagner; je ne saurais me séparer
+d'elle sans une douleur au-dessus de mes forces. Réponds-moi
+par le retour du domestique que je t'envoie.
+Epargne-moi l'embarras de m'expliquer davantage sur
+un caprice dont je sens le ridicule, mais que je ne puis
+surmonter. Traite-moi avec cette indulgence et cette
+divine douceur à laquelle tu m'as accoutumée. Bonjour,
+mon bien-aimé Jacques. Nos enfants se portent bien.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LXIV.</h3>
+
+<h3>DE JACQUES A FERNANDE.</h3>
+
+<p>Tes désirs sont des ordres, ma douce petite malade;
+partons, allons où tu voudras; prépare et commande le
+départ pour la semaine prochaine, pour demain si tu
+veux; je n'ai pas d'affaire dans la vie plus importante
+que ta santé et ton bien-être. J'écris à l'instant même à
+Borel pour lui dire que j'accepte son obligeante proposition.
+Précisément j'ai des fonds à déplacer, et il me sera
+agréable de les porter en Touraine, sous les yeux d'un
+ami qui en surveillera le revenu. Il m'eût été cruel de
+faire sans toi ce voyage; je ne sais pas si notre Sylvia
+pourra nous accompagner. Cela présente plus de difficultés
+et d'inconvénients que tu ne penses; j'en parlerai
+avec elle, et si la chose n'est pas impossible absolument,
+elle ne te quittera pas. Nous partirons donc pour aussi
+longtemps que tu voudras, ma bonne fille chérie; mais
+souviens-toi que si tu t'ennuies et te déplais à Cerisy,
+fût-ce le lendemain de notre arrivée, je serai tout prêt à
+te conduire ailleurs, ou à te ramener ici. Ne crains pas
+de me paraître fantasque: je sais que tu souffres, et je
+donnerais ma vie pour alléger ton mal. Adieu. Un baiser
+pour moi à Sylvia, et mille à nos enfants.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LXV.</h3>
+
+<h3>D'OCTAVE A FERNANDE.</h3>
+
+<p>Ainsi, vous partez! Je vous ai offensée, et vous m'abandonnez
+au désespoir, pour ne pas entendre les inutiles
+lamentations d'un importun. Vous avez raison; mais
+cela vous ôte beaucoup de votre mérite à mes yeux. Vous
+étiez bien plus grande quand vous me disiez que vous ne
+m'aimiez pas, mais que vous aviez pitié de moi, et que
+vous me supporteriez auprès de vous tant que j'aurais
+besoin de vos consolations et de votre appui. A présent,
+vous ne dites plus rien. Je vous parle de mon amour dans
+le délire de la fièvre, et vous avez la charité de ne pas
+me répondre, pour ne pas me désespérer, apparemment;
+mais vous n'avez pas la patience de m'entendre
+davantage, et vous partez! Vous vous êtes lassée trop
+tôt, Fernande, du rôle sublime dont vous aviez conçu
+l'idée, mais que vous n'avez pas eu la force de remplir.
+Mon amour n'a pas eu le temps de guérir; mais il s'est
+aigri, et la plaie est plus âcre et plus envenimée qu'auparavant.</p>
+
+<p>Votre conduite est fort prudente. Je ne vous aurais jamais
+crue si ingénieuse: vous avez arrangé tout cela en
+un clin d'oeil, et vous avez surmonté tous les obstacles
+avec toute l'habileté et tout le sang-froid du tacticien le
+plus expérimenté. Cela est bien beau pour votre âge!
+Sylvia était brutale et franche; elle partait en me laissant
+des billets où elle m'apprenait sans façon qu'elle ne
+m'aimait pas. Vous êtes plus politique; vous savez profiter
+des occasions et les saisir au vol; vous arrangez tout
+d'une manière si savante et si vraisemblable, qu'on jurerait
+que c'est votre mari qui vous entraîne, tandis que
+son coeur généreux et brave hésite, s'étonne et se soumet
+sans savoir ce qui vous passe par l'esprit. Sylvia se soucie
+médiocrement d'aller s'installer chez des gens qu'elle
+ne connaît pas, et qui la traiteront peut-être fort lestement;
+mais vous ne tenez compte de rien. Vous me comblez
+devant eux d'hypocrites témoignages de regret et
+d'attachement, et vous évitez si bien de vous trouver
+seule un instant avec moi, que, si je n'étais furieux, je
+serais désespéré. Soyez tranquille; j'ai autant d'orgueil
+qu'un autre quand on m'irrite par le mépris. Vous auriez
+dû me témoigner le vôtre dès le jour où j'ai eu l'insolence
+de vous parler d'amour: je serais parti sur-le-champ, et
+vous seriez débarrassée de moi depuis longtemps. Pourquoi
+prendre tant de peine aujourd'hui? pourquoi quitter
+votre maison et déplacer toute votre famille, quand vous
+n'avez qu'un mot à dire pour me renvoyer en Suisse?
+Croyez-vous que je veuille m'attacher à vos pas et vous
+fatiguer de mes poursuites? Vous avez choisi pour refuge
+la maison Borel, pensant que c'était le seul lieu du monde
+où je n'oserais pas vous suivre: eh! mon Dieu, c'est
+trop de soin; restez et vivez en paix; je pars dans un
+quart d'heure. Défaites vos malles; dites à votre mari que
+vous avez changé d'idée: je vous ai vue ce matin pour
+la dernière fois de ma vie. Adieu, Madame.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LXVI.</h3>
+
+<h3>DE FERNANDE A OCTAVE.</h3>
+
+<p>Vous vous trompez absolument sur les causes de mon
+départ et de ma conduite avec vous. J'exige que vous
+restiez jusqu'à demain, à moins que vous ne vouliez faire
+deviner à mon mari un secret qui peut compromettre son
+bonheur et mon repos. Ce soir, à neuf heures, nous partirons,
+après nous être pressé la main. Allez au grand
+ormeau, vous trouverez sous la pierre mon dernier billet,
+mon dernier adieu.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>DE FERNANDE A OCTAVE.</h3>
+
+<p>(Billet placé sous la pierre de l'ormeau.)</p>
+
+<p>Je pars parce que je vous aime; vous le dire et résister
+à vos transports m'eût été impossible. Partir sans vous le
+dire est également au-dessus de mes forces. Je suis un
+être faible et souffrant; je ne puis commander à mon
+coeur; j'aime mes devoirs et je veux sincèrement les remplir.
+Ce que j'entends par mes devoirs, ce ne sont pas les
+seules lois de la société; la société châtie sévèrement
+ceux qui lui désobéissent; mais Dieu est plus indulgent
+qu'elle, et il pardonne. Je saurais braver pour vous le ridicule
+et le blâme qui s'attachent aux fautes d'une femme;
+mais ce que je ne puis vous immoler, le sacrifice que vous
+refuseriez, c'est le bonheur de Jacques. Que n'est-il moins
+parfait! que n'a-t il eu envers moi quelque tort qui m'autorise
+à disposer de mon honneur et de mon repos comme
+je l'entendrais! Mais, quand toute sa conduite est sublime
+envers moi et envers vous, que pouvons-nous faire?
+Nous soumettre, nous fuir, et mourir de chagrin plutôt
+que d'abuser de sa confiance.</p>
+
+<p>Je ne sais pas quand j'ai commencé à vous aimer. Peut-être
+est-ce dès le premier jour que je vous ai vu, peut-être
+Clémence avait-elle tristement raison en m'écrivant
+que je réussissais à donner le change à ma conscience,
+mais que j'étais déjà perdue lorsque je croyais travailler
+à voire réconciliation avec Sylvia. Je ne sais plus maintenant
+apprécier au juste ce qui s'est passé dans ma pauvre
+tête depuis un an; je suis brisée de fatigue, de combats,
+d'émotions. Il est temps que je parte; je ne sais
+plus ce que je fais; je suis comme vous étiez il y a un
+mois. Alors je me sentais encore de la force; d'ailleurs,
+la crainte de vous perdre m'en donnait. Que n'aurais-je
+pas imaginé, que ne me serais-je pas persuadé, que n'aurais-je
+pas juré à Dieu et aux hommes, plutôt que de renoncer
+à vous voir? Cette idée était trop affreuse, je ne
+pouvais l'accueillir; mais la victoire que nous nous flattions
+de remporter était au-dessus des forces humaines;
+à peine vous vis-je au point d'enthousiasme et de courage
+où je vous priais d'atteindre, que mon âme se brisa
+comme une corde trop tendue; je tombai dans une tristesse
+inexplicable, et quand j'en sortais pour contempler
+avec admiration votre dévouement et votre vertu, je sentais
+qu'il fallait vous fuir ou me perdre avec vous. Que
+Dieu nous protège! A présent le sacrifice est consommé;
+si je succombe, souvenez-vous de moi pour me plaindre
+et pour me pardonner ce que je vous ai fait souffrir.</p>
+
+<p>Si vous voulez m'accorder une grâce, restez encore
+quelques jours à Saint-Léon; et puisque Silvia n'a pu se
+décider à me suivre, profitez de cette sainte amitié que
+la Providence vous offre comme une consolation. Elle est
+triste aussi; j'ignore ce qu'elle a; peut-être devine-t-elle
+que je suis malheureuse. Elle se dévoue à mes enfants;
+elle leur servira de mère. Voyez-les, ces pauvres enfants
+que j'abandonne aussi, pour fuir tout ce que j'ai de plus
+cher au monde à la fois; leur vue vous rappellera mes
+devoirs et les vôtres; vous souffrirez moins pendant ces
+premiers jours. Si, au lieu de vous plonger dans la solitude,
+vous vous nourrissez l'âme du témoignage de notre
+honnête amitié et du spectacle de ces lieux, où tout vous
+parlera des graves et augustes devoirs de la famille et de
+l'honneur, vous vous souviendrez d'y avoir été heureux
+par la vertu, et vous vous réjouirez de n'avoir pas souillé
+la pureté de ce souvenir.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LXVII.</h3>
+
+<h3>DE SYLVIA A JACQUES.</h3>
+
+<p class="milieu">Saint-Léon.</p>
+
+<p>Vous avez bien fait de me laisser vos enfants; ce
+voyage eût fait beaucoup da mal à ta fille, qui n'est pas
+bien portante. Son indisposition ne sera rien, j'espère;
+elle serait devenue sérieuse dans une voiture, loin des
+mille petits soins qui lui sont nécessaires. Ne parle pas à
+ta femme de cette indisposition, qui sera guérie sans
+doute quand tu recevras ma lettre. C'est une grande terreur
+pour moi que la moindre souffrance de tes enfants,
+surtout à présent que je suis seule. Je tremble de voir
+leur santé s'altérer par ma faute; je ne les quitte pourtant
+pas d'une minute, et je ne goûterai pas un instant de
+sommeil que notre chère petite ne soit tout à fait bien.</p>
+
+<p>Je suis heureuse d'apprendre que vous avez fait un bon
+voyage, et que vous avez reçu le plus aimable accueil;
+mais je m'afflige et m'effraie de la tristesse épouvantable
+où tu me dis que Fernande est plongée. Pauvre chère enfant!
+Peut-être as-tu mal fait de céder si vite à son désir;
+il eût fallu lui donner le temps de réfléchir et de se raviser.
+Il m'a semblé qu'au moment de partir, elle était au
+désespoir, et que, sans la crainte de te déplaire, elle eût
+renoncé à ce voyage. Je n'augure rien de bon de cette
+séparation. Octave est comme fou. J'ai réussi à le retenir
+jusqu'à présent, mais je désespère de le calmer. J'ai essayé
+de le faire parler; j'espérais qu'en ouvrant son coeur
+et en l'épanchant dans le mien, il se calmerait ou se pénétrerait
+davantage de la nécessité d'être fort; mais la
+force n'est pas dans l'organisation d'Octave; et quand
+même j'obtiendrais quelques nobles promesses, sa résolution
+serait l'enthousiasme de quelques heures. Je le
+connais, et le voyant aussi sérieusement épris de Fernande,
+j'espère peu à présent qu'il la seconde dans ses
+généreux projets. Il est dans une agitation effrayante; sa
+souffrance paraît si vive et si profonde, que j'en suis
+émue de compassion et que je pleure sur lui du fond de
+mon âme. Sois indulgent et miséricordieux, ô mon Jacques!
+car ils sont bien à plaindre. Je n'ai jamais été dans
+cette situation, et je ne sais vraiment pas ce que je ferais
+à leur place. Ma position indépendante, mon isolement de
+toute considération sociale, de tout devoir de famille,
+sont cause que je me suis livrée à mon coeur lorsqu'il a
+parlé. Si j'ai de la force, ce n'est pas à me combattre
+que je l'ai acquise; car je n'en ai jamais eu l'occasion.
+L'idée de sacrifier une passion réelle et profonde à ce
+monde que je hais me parait si horrible, que je ne m'en
+crois pas capable. Il est vrai que les seuls devoirs réels
+de Fernande sont envers toi; et ta conduite en impose de
+tels à tous ceux qui t'aiment, qu'il ne doit plus y avoir
+un instant de bonheur pour ceux qui te trahissent. Aide-la
+donc avec douceur à accomplir cet holocauste de son
+amour; j'essaierai d'obtenir quelque chose de la vertu
+d'Octave; mais il me ferme l'accès de son coeur, et je ne
+puis vaincre la répugnance que j'éprouve à forcer la confiance
+d'une âme qui souffre, fût-ce avec l'espoir de la
+guérir.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LXVIII.</h3>
+
+<h3>D'OCTAVE A HERBERT.</h3>
+
+<p>Je suis dans un état déplorable, mon cher Herbert;
+plains-moi et n'essaie pas de me conseiller; je suis hors
+d'état d'écouter quoi que ce soit. Elle a tout gâté en me
+disant qu'elle m'aime; jusque-là, je me croyais méprisé;
+le dépit m'aurait donné des forces; mais, en me quittant,
+elle me dit qu'elle m'aime, et elle espère que je me résignerai
+à la perdre! Non, c'est impossible; qu'ils disent
+ce qu'ils voudront, ces trois êtres étranges parmi lesquels
+je viens de passer un an qui m'apparaît comme un rêve,
+comme une excursion de mon âme dans un monde imaginaire!
+Qu'est-ce que la vertu dont ils parlent sans cesse?
+La vraie force est-elle d'étouffer ses passions ou de les satisfaire?
+Dieu nous les a-t-il données pour les abjurer? et
+celui qui les éprouve assez vivement pour braver tous les
+devoirs, tous les malheurs, tous les remords, tous les
+dangers, n'est-il pas plus hardi et plus fort que celui
+dont la prudence et la raison gouvernent et arrêtent tous
+les élans? Qu'est-ce donc que cette fièvre que je sens
+dans mon cerveau? Qu'est-ce donc que ce feu qui me dévore
+la poitrine, ce bouillonnement de mon sang qui me
+pousse, qui m'entraîne vers Fernande? Est-là les sensations
+d'un être faible? Ils se croient forts parce qu'ils
+sont froids. D'ailleurs, qui sait le fond de leurs pensées?
+qui peut deviner leurs intentions réelles? Ce Jacques qui
+m'abandonne et me livre au danger pendant un an, et qui,
+malgré sa pénétration exquise en toute autre chose, ne
+s'aperçoit pas que je deviens fou sous ses yeux; cette Sylvia
+qui redouble d'affection pour moi, à mesure que je
+me console de ses dédains et que je les brave en aimant
+une autre femme, sont-ils sublimes ou imbéciles? Avons-nous
+affaire à de froids raisonneurs qui contemplent notre
+souffrance avec la tranquillité de l'analyse philosophique,
+et qui assisteront à notre défaite avec la superbe
+indifférence d'une sagesse égoïste? à des héros de miséricorde,
+à des apôtres de la morale du Christ qui acceptent
+le martyre de leurs affections et de leur orgueil? A
+présent que j'ai perdu l'aimant qui m'attachait à eux, je
+ne les connais plus; je ne sais plus s'ils me raillent, s'ils
+me pardonnent ou s'ils me trompent. Peut-être qu'ils me
+méprisent; peut-être qu'ils s'applaudissent de leur ascendant
+sur Fernande, et de la facilité avec laquelle ils
+m'ont séparé d'elle au moment où elle allait être à moi.
+Oh! s'il en était ainsi, malheur à eux! Vingt fois par jour
+je suis au moment de partir pour la Touraine.</p>
+
+<p>Mais cette Sylvia m'arrête et me fait hésiter. Maudite
+soit-elle! Elle exerce encore sur moi une influence qui
+a quelque chose d'irrésistible et de fatal. Toi qui crois
+au magnétisme, tu aurais ici beau jeu pour expliquer le
+pouvoir qu'elle a encore sur moi après que mon amour
+pour elle est éteint, et quand nos caractères s'accordent
+et se ressemblent si peu. Quand Fernande était ici, j'étais
+si heureux, si enivré au milieu de toutes mes souffrances,
+que je pensais tout ce qu'elle disait. Sylvia était
+mon amie, ma soeur chérie, comme elle était l'amie et
+la soeur chérie de Fernande. A présent, elle m'étonne et
+m'inspire de la méfiance. Je ne peux pas croire qu'elle
+ne soit pas mon ennemie, et la pitié qu'elle me marque
+m'humilie comme le plus superbe témoignage de mépris
+qu'une femme puisse donner à un ancien amant. Ah! si
+je pouvais me livrer à elle, pleurer dans son sein, lui
+dire ce que je souffre, et si j'étais sûr qu'elle y compatît!
+Mais à quoi cela me mènerait-il? Elle est la soeur de
+Jacques, ou du moins il a en elle une amie si intime, qu'elle
+ne peut que blâmer et contrarier mon amour. Quand
+même elle serait assez généreuse pour désirer de me voir
+heureux avec une autre qu'elle, Fernande est précisément
+la seule femme qu'elle ne peut pas m'aider à obtenir.
+Ah! si elle me méprise, elle a bien raison, car je
+suis un homme sans caractère et sans conviction. Je sens
+que je ne suis ni méchant, ni vicieux, ni lâche; mais je
+me laisse aller à tous les flots qui me ballottent, à tous
+les vents qui me poussent. J'ai eu dans ma vie des moments
+de folle et sainte exaltation, puis des découragements
+affreux, puis des doutes cruels et un profond dégoût
+des gens et des choses qui m'avaient paru sublimes
+la veille. J'ai aimé Sylvia avec ferveur; j'ai cru pouvoir
+m'élever jusqu'à elle, qui me paraissait à demi cachée
+dans les cieux; puis je l'ai méprisée jusqu'à la soupçonner
+d'être une courtisane; puis je l'ai estimée au point
+de vivre son ami après avoir été repoussé comme amant;
+maintenant elle me fait peur et j'ai comme une sorte de
+haine contre elle; et pourtant je ne puis m'arracher encore
+aux lieux qu'elle habite; il me semble qu'elle a à
+me dire quelque parole qui pourra me sauver.</p>
+
+<p>Mais pourquoi suis-je ainsi? pourquoi ne puis-je ni rien
+croire, ni rien nier décidément? Oh! j'ai eu une belle
+nuit avec Fernande! j'ai versé à ses pieds des larmes qui
+m'ont semblé descendre du ciel; mais peut-être n'était-ce
+qu'une comédie que je jouais vis-à-vis de moi-même, et
+dont j'étais à la fois l'acteur inspiré et le spectateur niaisement
+émerveillé! Qui sait, qui peut dire ce qu'il est?
+Et à quoi sert de se chauffer le cerveau jusqu'à ce qu'il
+éclate? à quoi mène cette exaltation qui tombe d'elle-même
+comme la flamme? Fernande était sincère dans
+ses résolutions, dans sa confiance, la pauvre enfant; et
+tout en jurant à Dieu qu'elle ne m'aimerait point, elle
+m'aimait déjà en secret. Elle s'arrache au danger de me
+le dire, et elle me l'écrit naïvement! Oh! c'est cela qui
+me la fait aimer! c'est cette faiblesse adorable qui met
+son coeur au niveau du mien! D'elle, au moins, je n'ai
+jamais douté; je sens ce que j'ai senti dès le premier
+jour: c'est que nous sommes faits l'un pour l'autre, et
+que son être est de la même nature que le mien. Ah! je
+n'ai jamais aimé Sylvia, c'est impossible, nous nous ressemblons
+si peu! Presser Fernande dans mes bras, c'est
+presser une femme, la femme de mon choix et de mon
+amour! et on s'imagine que j'y renoncerai? Mais qu'arrivera-t-il?
+Que m'importe? si on la rend malheureuse,
+je l'enlèverai avec sa fille, que j'adore, et nous irons vivre
+au fond de quelque vallée de ma patrie. Tu me donneras
+bien un asile? Ah! ne me sermonne pas, Herbert; je sais
+bien que je me rends malheureux, et que je fais folie sur
+folie; je sais bien que, si j'avais une profession, je ne
+serais pas oisif; que, si j'étais comme toi, ingénieur des
+ponts et chaussées, je ne serais pas amoureux; mais que
+veux-tu que j'y fasse? je ne suis propre à aucun métier;
+je ne puis me plier à aucune règle, à aucune contrainte.
+L'amour m'enivre comme le vin; si je pouvais, comme
+toi, porter deux bouteilles de vin du Rhin sans extravaguer,
+j'aurais pu passer un an entre deux femmes charmantes
+sans être amoureux de l'une ni de l'autre.</p>
+
+<p>Adieu; ne m'écris pas, car je ne sais pas où je vais.
+Je fais mon portemanteau vingt fois par jour; tantôt je
+veux aller à Genève oublier Fernande, Jacques et Sylvia,
+et me consoler avec mon fusil et mes chiens; tantôt je
+veux aller me cacher à Tours, dans quelque auberge d'où
+je serai à portée d'écrire à Fernande et de recevoir ses
+réponses; tantôt je ris de pitié en me voyant si absurde;
+tantôt je pleure de rage d'être si malheureux.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LXIX.</h3>
+
+<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3>
+
+<p>Ce que tu me mandes de ma fille m'effraie extrêmement;
+c'est la première fois qu'elle est malade, et, dans
+l'ordre des choses, elle aurait dû et devra l'être souvent;
+mais je ne puis commander à mon inquiétude quand il
+s'agit de mes enfants, parce qu'ils sont jumeaux, et que
+leur existence est plus précaire que celle des autres. La
+petite est bien plus délicate que son frère, et cela justifie
+la croyance générale qu'un des deux vit toujours aux
+dépens de l'autre dans le sein de la mère. Si elle va plus
+mal, écris-le-moi sans hésiter. J'irai te rejoindre, non
+pour aider à tes soins, qui ne peuvent être que parfaits,
+mais pour te soulager de la terrible responsabilité qui
+pèse sur toi. J'ai caché et je cacherai cette nouvelle à
+Fernande aussi longtemps que je pourrai; sa santé est
+réellement très-altérée, le chagrin et l'inquiétude aggraveraient
+son mal. Elle est entourée ici de soins, d'amitiés
+et de distractions; mais rien n'y fait. Elle est d'une
+tristesse qui me consterne, et ses nerfs sont dans un état
+d'irritation qui change entièrement son caractère. Tu as
+raison, Sylvia, cette séparation n'a produit rien de bon.
+Il y a peu d'âmes qui soient organisées assez vigoureusement
+pour se maintenir dans le calme d'une forte résolution;
+toutes les consciences honnêtes sont capables
+de la générosité d'un jour, mais presque toutes succombent
+le lendemain à l'effort du sacrifice. J'ai cru qu'il
+était de mon devoir de consentir à celui de Fernande et
+même de le seconder; ce n'est pas que j'en aie espéré
+un résultat heureux pour moi. Quand l'amour est éteint,
+rien ne le rallume; et en m'arrachant à notre Dauphiné,
+je n'avais pas certainement sur le visage l'imbécile joie
+d'un mari dont la vanité triomphe. Je n'avais pas non
+plus dans le coeur l'imprudent espoir d'un amant qui se
+flatte de retrouver son bonheur dans l'immolation du
+bonheur d'autrui. Je savais bien que Fernande aimerait
+Octave absent d'un amour plus acharné, et que je la
+dérobais seulement au danger dont sa pudeur eût peut-être
+suffi pour la préserver. Je savais que le trait s'enfoncerait
+dans son coeur à mesure qu'elle s'efforcerait de
+le retirer. Tous les hommes oublient ce qu'ils ont éprouvé,
+et feignent de ne plus savoir ce que c'est que l'amour
+quand on leur retire celui qu'ils croyaient posséder. Il
+faut voir alors par quels stupides arguments ils essaient
+de prouver que la femme qui les quitte est coupable envers
+eux. Pour moi, je n'accuserais Fernande que dans
+le cas où elle recevrait mes caresses d'un front serein,
+avec un sourire trompeur sur les lèvres. Mais sa conduite
+est noble; sa tristesse protesterait contre ma tyrannie,
+si j'étais assez grossier pour l'exercer. Dans l'espèce d'aversion
+qu'elle me témoigne malgré elle de temps en
+temps, il y a une violence de sincérité que je préfère à
+une hypocrite douceur. Pauvre enfant! pauvre chère enfant!
+comme tu dis, elle fait ce qu'elle peut. Dans de
+certains moments elle se jette à mon cou en sanglotant,
+dans d'autres elle me repousse avec horreur. Ah! que
+peut-elle craindre de moi? Je lui proposerai bientôt de
+revenir si son état ne s'améliore pas; car je ne veux
+pas qu'elle soit malheureuse et qu'elle me haïsse. Tous
+les chagrins, tous les affronts sur moi plutôt que celui-là!
+J'attends encore quelques jours; l'excitation où elle est
+s'apaisera peut-être comme le redoublement d'une maladie.
+J'ai dû consentir à l'amener ici, même avec la conviction
+que cela ne servirait à rien; j'ai dû lui laisser la
+faculté de faire un noble effort, et de mettre dans sa vie
+le souvenir d'un jour de vertu; ce sera un remords de
+moins pour l'avenir, un droit de plus à mon respect.
+Quand elle sera lasse de combattre, je ne lèverai point le
+bras pour l'achever, mais je le lui offrirai pour s'y reposer.
+Hélas! si elle savait combien je l'aime! Mais je me tais
+désormais; mon amour serait un reproche, et je respecte
+sa souffrance. Insensé que je suis! il y a des instants où
+je me flatte qu'elle va revenir à moi, et qu'un miracle va
+s'accomplir pour me récompenser de tout ce que j'ai dévoré
+de douleurs dans le cours de ma triste vie!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LXX.</h3>
+
+<h3>DE SYLVIA A JACQUES.</h3>
+
+<p>Il faut que tu viennes me trouver; ta fille tombe dans
+un état de marasme qui fait des progrès effrayants;
+amène quelque médecin plus habile que ceux que nous
+avons ici. Si Fernande est réellement aussi malade et
+aussi triste que tu le dis, cache-lui l'état de sa fille; et
+pourtant comment lui annoncerons-nous plus tard la vérité,
+si mes craintes se justifient? Fais ce que tu jugeras
+le plus prudent. La laisseras-tu ainsi sans toi chez ces
+Borel? La soigneront-ils bien? Il est vrai que sa mère va
+arriver au Tilly, à ce qu'elle me mande, et qu'elle ira
+chez elle si elle veut; mais d'après tout ce que tu m'as dit
+de sa mère, c'est une mauvaise amie et un triste appui
+pour Fernande. Ah! pourquoi nous sommes-nous quittés?
+cela nous a porté malheur.</p>
+
+<p>Octave est parti pour Genève; il a accompli aussi son
+sacrifice; que peut-on lui demander de plus? J'ai vainement
+essayé d'adoucir son chagrin par mon amitié; je
+me suis convaincue plus que jamais que son âme n'est
+point grande, et que les petitesses de la vanité ou de
+i'égoïsme, je ne sais lequel des deux, en ferment l'entrée
+aux idées élevées et aux nobles sentiments. Croirais-tu
+qu'il a longtemps hésité à savoir si j'avais l'intention de
+découvrir ses secrets pour en abuser, ou si j'étais sincère
+dans mon désir de le réconcilier avec lui-même? Croirais-tu
+qu'il a eu l'idée ridicule que je lui faisais des coquetteries
+pour le ramener à mes pieds? Il me suppose ce vil
+et sot amour-propre; il me croit occupée à ces calculs
+petits et méprisables, quand mon coeur est brisé de la
+douleur de Fernande et de la sienne, quand je donnerais
+mon sang pour les guérir en les divisant, ou pour les envoyer
+vivre heureux dans quelque monde où tu n'aurais
+jamais mis le pied, et où leur bonheur ne toucherait point
+à ton existence. Pauvre Octave! son plus grand malheur
+est de comprendre par l'intelligence ce que c'est que la
+grandeur, mais d'avoir le coeur trop froid ou le caractère
+trop faible pour y atteindre. Il croit que Fernande est son
+égale, et il se trompe: Fernande est très-au-dessus de
+lui, et Dieu fasse qu'elle puisse l'oublier, car l'amour
+d'Octave ne la rendrait peut-être que plus malheureuse.
+Enfin il est parti en me jurant qu'il allait en Suisse. Attendons
+le destin, et, quel qu'il soit, dévouons-nous à
+ceux qui n'ont pas la force de se dévouer.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LXXI.</h3>
+
+<h3>D'OCTAVE A FERNANDE.</h3>
+
+<p>Votre mari est en Dauphiné et moi je suis à Tours;
+vous m'aimez et je vous aime, voilà tout ce que je sais.
+Je trouverai moyen de vous voir et de vous parler, n'en
+doutez pas. N'essayez pas de me fuir encore, je vous suivrais
+jusqu'au bout de la terre. Ne craignez pas que je
+vous compromette, je serai prudent; mais ne me réduisez
+pas au désespoir, et ne déjouez pas par une inutile et folle
+résistance les moyens que je prendrai pour arriver à vous
+sans que personne s'en doute. Que craignez-vous de moi?
+quels sont ces dangers qui vous épouvantent? Pensez-vous
+que je veuille d'un bonheur qui vous coûterait des larmes?
+M'estimez-vous assez peu pour croire que je vous demanderai
+des sacrifices? Je ne veux que vous voir, vous dire
+que je vous aime, et vous décider à retourner à Saint-Léon.
+Là nous reprendrons notre ancienne vie, vous resterez
+aussi pure que vous l'êtes, et je serai aussi malheureux
+que vous voudrez. Je puis tout promettre et tout
+accepter pourvu qu'on ne me sépare pas de vous; cela
+seul est impossible.</p>
+
+<p>J'ai déjà fait le tour du château et des jardins de Cerisy,
+j'ai déjà gagné le jardinier et apprivoisé les chiens. Cette
+nuit je suis passé sous vos fenêtres, il était deux heures
+du matin, et il y avait de la lumière dans votre chambre;
+demain je vous écrirai comment nous pouvons nous voir
+sans le moindre danger. Je sais que vous êtes malade,
+et, s'il faut répéter l'expression de ceux qui parlent de
+vous, un secret chagrin vous tue. Et tu crois que je t'abandonnerai
+quand ton mari te laisse pour aller serrer
+ses foins et philosopher avec Sylvia, tout en comptant ses
+denrées et son argent? Pauvre Fernande! ton mari est
+une mauvaise copie de M. de Wolmar; mais certainement
+Sylvia ne se pique pas d'imiter le désintéressement
+et la délicatesse de Claire; c'est une coquette froide et
+très-éloquente, rien de plus. Cesse de mettre ces doux
+êtres de glace au-dessus de tout, cesse de leur sacrifier
+ton bonheur et le mien; jette-toi dans les bras de celui
+qui t'aime, réfugie-toi dans le seul coeur qui t'ait comprise.
+Impose-moi tous les sacrifices que tu voudras, mais
+laisse-moi pleurer à tes genoux encore une fois, est te dire
+combien je t'aime, et que j'entende ce mot sortir de ta
+bouche.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LXXII.</h3>
+
+<h3>D'OCTAVE A HERBERT.</h3>
+
+<p>Je suis à Tours depuis un grand mois, comptant les
+jours le plus patiemment que je peux, et attendant les
+rares instants où il m'est permis de la voir. Encore ai-je
+perdu quinze jours à demander et à obtenir cette faveur.
+L'imprudente! elle ne sait pas combien sa résistance, ses
+scrupules et ses larmes m'attachent à elle et donnent de
+force à ma passion. Rien n'irrite mon désir, rien ne m'éveille
+de mon indolence naturelle comme les obstacles et
+les refus. J'ai eu assez à combattre sa terreur d'être découverte
+et compromise, j'ai été fort occupé. Tu dis que
+je n'ai pas d'emploi; je t'assure qu'il n'y a pas de profession
+plus active et plus assujettissante que celle de
+pénétrer auprès des femmes que le monde et la vertu se
+chargent de garder. J'ai eu à lutter contre madame de
+Luxeuil (cette Clémence dont je t'ai parlé une fois), le
+philosophe le plus pédant et le plus insupportable de la
+terre, la femme la plus sèche, la plus froide, la plus jalouse
+du bonheur d'autrui. Je l'avais parfaitement jugée
+d'après ses lettres. J'ai eu occasion de faire parler d'elle
+un mien ami qui est à Tours, et qui la connaît fort bien,
+parce qu'elle y vient souvent. Je sais maintenant que
+c'est ce qu'un appelle une personne distinguée, un de ces
+êtres qui ne peuvent ni aimer ni se faire aimer, et qui
+donnent leur malédiction à tout ce qui aime sur la terre;
+pédagogues femelles qui ont le triste avantage de voir
+clairement le malheur des autres, et de le prédire avec
+une joie malicieuse pour se consoler d'être étrangers aux
+biens et aux maux des vivants; momies qui ont des sentences
+écrites sur parchemin à la place du coeur, et qui
+mettent leur gloire a étaler leur fatal bon sens et leur
+raison impitoyable à défaut d'affection et de bonté. Sachant
+que Fernande était à Cerisy, et qu'au dire des voisins
+tourangeaux elle se mourait d'une maladie de langueur,
+elle est venue la voir et se repaître de sa tristesse,
+comme un corbeau qui attend le dernier soupir d'un
+mourant sur le champ de bataille. Je ne sais même pas
+si elle n'a pas indisposé contre la pauvre Fernande madame
+Borel, leur compagne commune de couvent. Fernande
+trouve que tout le monde lui bat froid, et ne peut
+s'empêcher de regretter Saint-Léon. Elle y retournera, je
+l'y déciderai, et là je vaincrai ses scrupules et les miens:
+oui, les miens; car je t'avoue, Herbert, que je suis le plus
+misérable séducteur qu'il y ait jamais eu. Je ne suis un
+héros ni dans la vertu ni dans le vice: c'est peut-être pour
+cela que je suis toujours ennuyé, agité et malheureux les
+trois quarts du temps. J'aime trop Fernande pour renoncer
+à elle; je préfère commettre tous les crimes et supporter
+tous les malheurs; mais cet amour est trop vrai
+pour que je veuille la persécuter et l'effrayer par des
+transports qu'elle ne partage pas encore. Elle les partagera,
+Dieu et la nature le veulent. Quelle digue peut s'opposer
+à l'amour de deux êtres qui s'entendent et dont les
+brûlantes aspirations s'appellent et se répondent à toute
+heure? Je conçois les joies extatiques de l'amour intellectuel
+chez des amants jeunes et pleins de vie, qui retardent
+voluptueusement l'étreinte de leurs bras pour
+s'embrasser longtemps avec l'âme. Chez les captifs ou
+les impuissants, c'est une vaine parade d'abnégation
+qu'expient en secret le spleen et la misanthropie. Je divague
+donc avec Fernande, et je m'élève dans les régions
+du platonisme tant qu'elle veut. Je suis sûr de redescendre
+sur la terre et de l'y entraîner avec moi quand je
+voudrai.</p>
+
+<p>Tu dois t'étonner de la vie que je mène: moi aussi;
+mais, au bout du compte, cet abandon de moi-même au
+hasard ou au destin, cette soumission de mes actions à
+mes passions est la seule chose qui me convienne. Je
+suis un vrai jeune homme, je le sais, au moins je l'avoue,
+et seul peut-être parmi tous ceux que je vois, je ne joue
+point de rôle. Je me laisse aller au gré de ma nature, et je
+n'en rougis pas. Les uns se drapent, les autres se fardent|
+il en est qui se plâtrent et veulent se changer en statues
+majestueuses. Il en est d'autres qui attachent des ailes
+de papillon à des organisations de tortue. En général, les
+vieux se font jeunes, et les jeunes affectent la sagesse et
+la gravité de l'âge mûr. Moi, je suis tout ce qui me passe
+par la tête et ne m'occupe en aucune façon, des spectateurs.
+J'écoutais dernièrement deux hommes se dépeindre
+l'un à l'autre. L'un se disait bilieux et vindicatif, l'autre
+insolent et apathique. Quand nous nous séparâmes en
+quittant la diligence, tous deux s'étaient déjà révélés: le
+prétendu bilieux s'était laissé provoquer avec le plus
+grand sang-froid par l'apathique, lequel n'avait pu supporter
+une contradiction très-légère sur une question politique.
+Le besoin de l'affectation est si grand chez les
+hommes, qu'ils se vantent des défauts qu'ils n'ont pas,
+plus volontiers que des qualités qu'ils peuvent avoir.</p>
+
+<p>Moi, je cours après l'aimant qui m'attire, et ne tourne
+les yeux ni à droite ni à gauche pour savoir ce qu'on dit
+de ma démarche. Quelquefois je me regarde au miroir,
+el je ris de moi-même; mais je ne change rien à ma manière
+d'être, cela me donnerait trop de peine. Avec ce
+caractère-là, j'attends sans trop d'ennui ni de désespoir
+ce que le destin va faire de moi; j'occupe mes instants
+le plus paisiblement du monde; la pensée de mon amour
+suffit pour réchauffer ma tête et entretenir mon espérance.
+Enfermé dans une petite chambre d'auberge assez fraîche
+et sombre, j'emploie à dessiner ou à lire des romans (tu
+sais que j'ai la passion des romans) les heures les plus
+chaudes de la journée. Personne ici ne me connaît que
+deux ou trois jeunes gens de Paris qui n'ont aucun rapport
+avec les Borel. D'ailleurs, les Borel ne connaissent
+ni mon nom ni ma figure, et mon séjour ici ne peut compromettre
+Fernande auprès de personne. Jacques lui écrit
+toujours qu'il reviendra la chercher la semaine prochaine;
+mais il est clair comme le jour qu'il n'y pense guère ou
+qu'il est plus occupé des soins de son exploitation que
+de sa femme. Il est vrai qu'il ne tient qu'à elle de demander
+des chevaux de poste, de monter dans sa voiture
+avec Rosette et d'aller le rejoindre. C'est à quoi je
+travaille à la décider, car je partirais aussitôt pour mon
+ermitage, et j'arriverais à quelques jours de distance, en
+disant à Jacques et à Sylvia que j'ai été faire un tour en
+Suisse. Ou ils ne se doutent de rien, ou ils veulent ne rien
+voir. Cette dernière opinion est celle à laquelle je m'abandonne
+le plus volontiers; elle apaise beaucoup un
+reste de remords qui me revient à l'esprit lorsque Fernande,
+avec ses grands yeux humides d'amour, et ses
+grands mots de sacrifice et de vertu, me replonge dans
+les incertitudes du désir el de la timidité. Moi, timide!
+c'est pourtant vrai. J'escaladerais les murailles de Babel,
+et je braverais tous les gardiens de la beauté, eunuques,
+chiens et gardes-chasse; mais un mot de la femme que
+j'aime me fait tomber à genoux. Heureusement les prières
+d'un amant sont plus impérieuses que les menaces de
+toute la terre, et même que les terreurs de la conscience.
+Je verrai Fernande ce soir. Elle vient quelquefois au bal
+des officiers de la garnison avec madame Eugénie Borel;
+je la fais danser sans avoir l'air de la connaître, si ce n'est
+comme une figure de bal, et je trouve le moyen de lui dire
+quelques mots. Madame Borel a ici une grande vieille maison
+déserte, une espèce de pied-à-terre dont on n'ouvre
+les volets et les portes qu'une fois par semaine. Il doit être
+facile d'y pénétrer et d'y donner rendez-vous à Fernande.
+Elle ne veut plus que j'aille rôder dans le parc de Cerisy.
+J'aime pourtant bien l'amour espagnol; mais la poltronne
+n'est plus du même avis.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LXXIII.</h3>
+
+<h3>DE M. BOREL A JACQUES.</h3>
+
+<p>MON VIEUX CAMARADE,</p>
+
+<p>Ta fille se meurt, c'est fort bien; mais ta femme se
+perd, c'est autre chose. Tu ne peux empêcher l'un, et tu
+dois t'opposer à l'autre. Laisse donc tes enfants à quelque
+personne sûre, et reviens chercher madame Fernande. Je
+me chargerais bien de te la reconduire si tu m'avais donné
+le droit de lui commander. Mais je n'ai eu de toi à ton
+départ que cette parole: «Mon ami, je te confie ma
+femme.» Je ne sais pas bien ce que tu entendais par là,
+toi qui es un philosophe, et dont les idées diffèrent beaucoup
+des nôtres; moi, je suis un vieux militaire et ne
+connais que le code du régiment Or, dans mon temps,
+voilà comme cela se passait, et, dans mon intérieur,
+voici comment cela se passe encore. Quand un ami, un
+frère d'armes me recommande sa femme ou sa maîtresse,
+sa soeur ou sa fille, je me crois investi des droits, ou, pour
+parler plus juste, chargé des devoirs suivants: 1° souffleter
+ou bâtonner tout impertinent qui s'adresse à elle
+avec l'intention évidente de porter atteinte à l'honneur de
+mon ami, sauf à rendre raison de ma manière de procéder
+au souffleté ou au bâyonné, si telle est son humeur.
+Ce premier point sera fidèlement exécuté, tu peux y
+compter, si le larron de ton honneur me tombe sous la
+main; mais jusqu'ici il est aussi insaisissable que la
+flamme et le vent. 2° Je me crois obligé, quand la femme
+de mon ami est récalcitrante ou sourde aux bons conseils
+que je tache de lui donner d'abord, d'avertir mon ami,
+afin qu'il mette ordre lui-même à sa conduite, car je n'ai
+point le droit de la corriger comme je ferais de la mienne
+en pareille circonstance. Voilà ce dont je m'acquitte, mon
+cher Jacques, avec beaucoup de chagrin et de répugnance,
+comme tu peux croire; mais enfin il le faut. Ce n'est pas
+une petite responsabilité que d'avoir à garder intacte la
+vertu d'une lemme jeune et jolie comme la tienne. J'ai
+fait de mon mieux, mais je ne puis empêcher qu'on se
+moque de moi; une femme en sait plus long qu'un homme
+sous ce rapport. Me taire serait tolérer et encourager le
+mal, et prêter ma maison à un commerce dont ma femme
+et moi semblerions complices. Je te transmets donc les
+faits tels qu'ils sont, tu en feras l'usage que tu voudras.</p>
+
+<p>Il y a quinze jours, ou pour mieux dire quinze nuits,
+j'entendis passer et repasser quelqu'un sous ma fenêtre
+à deux heures du matin. Mon grand lévrier, qui dort
+toujours au pied de mon lit, s'élança en hurlant vers la
+croisée entr'ouverte, et, à ma grande surprise, ce fut le
+seul chien de la maison qui prit la chose en mauvaise
+part. Tous les autres, bien qu'accoutumés à faire leur
+devoir, ne disaient mot, et je pensai que c'était quelqu'un
+de la maison. J'appelai, je criai <i>qui vive?</i> plusieurs fois,
+personne ne répondit; je pris une simple canne à épée
+et je sortis, mais je ne trouvai personne, et madame Fernande
+qui était à sa fenêtre, m'assura n'avoir rien vu et
+rien entendu. Cela me parut singulier et invraisemblable;
+mais je n'en témoignai rien, et je me tins sur mes gardes
+les nuits suivantes. Deux nuits après j'entendis très-distinctement
+les mêmes pas, mon lévrier fit le mène tapage;
+mais je l'apaisai et je descendis dans le jardin sans faire
+de bruit. Je vis fuir d'un côté un homme et de l'autre
+une femme, qui n'était ni plus ni moins que la tienne. Je
+ne me montrai pas à elle dans cet instant; mais le lendemain,
+au déjeuner, j'essayai de lui faire entendre que
+je m'étais aperçu de quelque chose; elle ne voulut pas
+comprendre. Néanmoins le galant ne revint plus. J'avais
+eu d'abord l'intention d'avoir une explication formelle
+avec ta femme; mais la mienne m'en empêcha, elle s'en
+était déjà chargée; et pour ne pas affliger Fernande,
+comme les femmes entre elles connaissent mieux les petits
+ménagements, elle lui avait dit qu'elle seule avait découvert
+son intrigue. Madame Fernande avait répondu,
+avec force larmes et attaques de nerfs, qu'elle avait en effet
+inspiré une violente passion à un pauvre jeune fou pour
+lequel elle n'avait que de l'amitié, et qu'elle avait écouté
+par compassion au moment de l'éloigner d'elle pour toujours.
+Je te répète les paroles dont ma femme, qui n'est
+pas mal romanesque non plus dans son genre, s'est servie
+en me racontant le fait. Tu croiras de cette prétendue
+amitié tout ce qu'il te plaira; pour moi, je n'en crois pas
+un mot; mais comme Fernande jurait à Eugénie que le
+monsieur était parti au moins pour l'Amérique, comme
+il ne se passait plus rien depuis plusieurs jours, je renonçai
+de bon coeur à la tâche désagréable que je remplis
+Aujourd'hui.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/18.png"></p>
+
+<p>L'affaire en était là quand le colonel de la garde royale
+nous invita à ses bals. Je n'aime guère ces freluquets de
+la nouvelle armée, qui portent des talons rouges au lieu
+de cicatrices, et des ordres étrangers au lieu de notre
+vieille croix; mais, au bout du compte, le colonel est un
+aimable homme. Quelques-uns de ces messieurs sont d'anciens
+militaires que la nécessité d'avoir un état a forcés
+de retourner leur casaque; on boit de bon vin à leurs
+soupers et on joue gros jeu. Tu sais que je ne suis pas
+un saint; ma femme aime la danse comme une vraie
+folle; après avoir un peu grogné, je consentis à la mettre
+dans sa calèche, à prendre les rênes et à la conduire
+à Tours avec madame Fernande, qui s'avouait beaucoup
+mieux portante, et madame Clémence, cette bégueule
+que je n'aime guère, et qui, grâce à Dieu, prit congé de
+nous en arrivant à la ville. Ta femme se fit belle comme
+un ange pour aller au bal; et vraiment on n'eût pas dit,
+en la voyant, qu'elle fût si malade qu'elle prétend l'être.
+Je m'en allai avec ceux qui ne dansent pas, et je laissai
+ces dames avec ceux qui n'ont pas eu les pieds gelés en
+Russie; je recommandai seulement à Eugénie de surveiller
+de près sa compagne, et de m'avertir sur-le-champ
+si elle dansait plusieurs fois ou si elle causait trop souvent
+avec quelqu'un. Je revins moi-même trois ou quatre fois
+donner un coup d'oeil à leur manière d'être. Tout se passa
+fort bien en apparence, et à moins que ma femme ne soit
+d'accord avec la tienne, ce dont je la crois incapable, il
+faut que le cavalier soit très-adroit et moins <i>insensé</i> que
+Fernande ne l'avait dépeint. Il faut aussi qu'elle ait été de
+très-bon accord avec lui pour ne pas me le faire connaître;
+car il m'est impossible d'imaginer lequel, de ceux qui
+l'ont fait danser durant deux bals, a pris avec elle les
+mesures qu'elle a su si bien exécuter. Je poursuis mon
+Récit.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/19.png"></p>
+
+
+<p>Le lendemain du dernier bal, quand nous fûmes de
+retour à Cerisy, elle nous dit qu'elle avait oublié une
+emplette, et qu'elle s'amuserait à monter à cheval <i>un de
+ces jours</i> pour faire cette course. Je lui répondis qu'au
+jour et à l'heure qu'elle choisirait, je serais prêt à l'accompagner
+avec ma femme, ou sans ma femme, si cette
+dernière était occupée. Je lui proposai le lendemain ou le
+surlendemain. Elle me dit que cela dépendrait de l'état
+de sa santé, et qu'elle m'avertirait le premier matin où
+elle se sentirait bien. Le lendemain, vers midi, ne la
+voyant point descendre au salon, je craignis qu'elle ne
+fût plus malade qu'à l'ordinaire, et j'envoyai savoir de
+ses nouvelles; mais sa femme de chambre nous répondit
+qu'elle était partie à six heures du matin, à cheval et
+suivie d'un domestique. Cela m'étonna un peu, et j'allai
+prendre des informations à l'écurie. Je savais que la jument
+d'Eugénie et l'autre petite bête que monte ta
+femme ordinairement étaient allées chez le maréchal ferrant,
+à deux lieues d'ici. Fernande avait donc été obligée
+de monter mon cheval, qui est beaucoup trop vigoureux
+pour une femme aussi poltronne qu'elle; cela me sembla
+trahir un singulier empressement d'aller à Tours, et me
+jeta dans une double inquiétude. Je craignais qu'elle ne
+se rompît le cou, et, ma foi! c'eût été bien autre chose
+que tout le reste. J'allai l'attendre à la grille du parc, et
+je la vis bientôt arriver au triple galop, couverte de sueur
+et de poussière. Elle fût assez déconcertée en m'apercevant;
+elle espérait sans doute rentrer et se dépouiller de
+cet accoutrement de marche forcée sans être remarquée;
+mais elle reprit courage et me dit avec assez d'aplomb: «Ne
+trouvez-vous pas que je suis bien matinale et bien brave?
+&mdash;Oui, lui dis-je; je vous fais compliment d'être changée
+à ce point depuis le départ de Jacques.&mdash;Et vous voyez
+comme je mène bien votre cheval, ajouta-t-elle en feignant
+de ne pas comprendre. Je me porte vraiment bien
+aujourd'hui; je me suis levée avec le jour, et, voyant un
+si beau temps, je n'ai pu résister à la fantaisie de faire
+cette expédition.&mdash;C'est très-joli de votre part, repris-je;
+mais Jacques vous laisse-t-il courir les champs toute seule
+de la sorte?&mdash;Jacques me laisse faire tout ce que je
+veux,» répondit-elle d'un petit ton sec; et elle partit au
+galop sans ajouter un mot de plus. J'essayai de la faire
+sermonner par ma femme; mais les femmes se soutiennent
+entre elles comme les larrons; je ne sais ce
+qu'elles se dirent. Eugénie me pria de ne pas me mêler
+de cette affaire, et voulut me prouver que je n'avais pas
+le droit de faire des leçons à une personne qui n'était ni
+ma soeur ni ma fille; que mes épigrammes étaient brutales
+et blessaient Fernande, ce qui était contraire aux
+égards que nous devions à son isolement et aux devoirs
+de l'hospitalité. Que sais-je! elle me raisonna si bien, que
+je me tus encore et que ta femme retourna à Tours de la
+même façon deux jours après, c'est-à-dire hier. Que pouvais-je
+lui dire pour l'en empêcher, après tout? Et qui
+l'empêchait de me répondre qu'elle allait tout simplement
+acheter des gants et des souliers blancs? Eugénie le
+croyait ou feignait de le croire; or, voici le dénoûment.</p>
+
+<p>Tu sais aussi bien que moi que dans les villes de province
+tout se remarque, tout s'interprète et tout se découvre. La
+jolie figure de ta femme avait fait trop de sensation dans
+les bals pour que les officiers de la garnison ne cherchassent
+pas à lui faire la cour; et, comme il n'y a pas
+de meilleures prudes que les femmes qui cachent un
+petit secret, ils étaient tous repoussés avec perte. Ils la
+virent passer le premier matin et la suivirent de loin
+jusqu'à notre <i>maison de ville</i>, comme ma femme appelle
+son pied-à-terre; ils la virent entrer et sortir, remarquèrent
+le temps qu'elle y passa, s'informèrent, surent qu'il
+n'y avait personne dans la maison, et se demandèrent
+naturellement si c'était pour dormir ou pour prier Dieu
+qu'elle venait s'enfermer là pendant deux heures. Oisifs
+comme des officiers en garnison, et malicieux comme
+de vrais sous-lieutenants, cinq ou six d'entre eux firent
+si bonne enquête, qu'ils découvrirent une certaine issue
+de derrière par laquelle sortit, quelque temps après que
+Fernande fut partie, un jeune homme que l'on ne connaît
+pas par son nom, mais qu'on a vu à l'auberge de la
+Boule-d'Or depuis quelque temps. Hier, lorsque la pauvre
+Fernande retourna au rendez-vous, on attendit que le
+compère se fût introduit de son côté, et on lui ferma la
+retraite sans qu'il s'en aperçût, puis on monta la garde
+autour de la maison, et on laissa sortir Fernande sans
+l'effaroucher par aucune démonstration hostile; ces messieurs
+sont tous gens de bonne famille et trop bien élevés
+pour adresser la parole à une dame en pareille occasion.
+De mon temps, nous n'aurions pas été si respectueux;
+mais autre temps, autres moeurs, heureusement
+pour ta femme. Ces messieurs n'en voulaient qu'à l'heureux
+rival qu'elle leur préférait. Elle monta à cheval
+dans la cour après avoir pris la clef du rez-de-chaussée,
+qu'elle avait demandée à ma femme sous prétexte de
+prendre un instant de repos dans le salon, pendant qu'on
+briderait son cheval pour repartir; elle remit cette clef
+dans sa poche, non sans avoir bien barricadé son amant
+pour qu'il ne fût dérangé dans sa retraite par aucun curieux,
+et le domestique qui l'accompagnait, et qui était
+ou n'était pas dans le secret, emporta également la clef
+de la cour. Fernande partit au milieu d'une haie de spectateurs
+qui feignaient de fumer leur pipe en parlant de
+leurs affaires, mais qui se portèrent aussitôt après en
+embuscade à la fenêtre du grenier par où l'amant était
+entré d'une maison voisine. Ils contemplèrent avec grand
+plaisir les inutiles efforts qu'il fit pour sortir; ils le tinrent
+longtemps prisonnier, et voulaient, dit-on, le forcer
+à parlementer en répondant à de certaines questions,
+moyennant quoi on l'aurait mis en liberté. Il resta muet
+à tous les appels, à toutes les plaisanteries, et se tint
+tout le jour tranquille comme s'il eût été mort. Les vauriens
+d'assiégeants décidèrent qu'on le prendrait par la
+famine, et qu'on monterait la garde toute la nuit; on
+posa des postes autour de la maison, et on les releva
+d'heure en heure comme des factions militaires. Mais le
+captif, désespéré, fit une sortie à laquelle on ne s'attendait
+pas, et s'évada par les toits d'une manière qu'on dit
+miraculeuse de hardiesse et de bonheur. On le vit passer
+comme une ombre dans les airs, mais on ne put le
+joindre; et ce matin il a quitté la ville sans qu'on sache
+quelle route il a prise. Ton ancien camarade Lorrain,
+qui est aujourd'hui chef d'escadron dans les chasseurs
+de la garde royale, est venu dîner avec nous, et m'a raconté
+toute l'affaire non sans un certain plaisir, car il ne
+t'aime pas infiniment. Je suis monté chez ta femme aussitôt
+qu'il a été parti; elle s'était donnée pour malade
+toute la journée et n'avait pas quitté sa chambre. Je lui
+ai fait une scène de tous les diables, et elle s'est mise
+en colère comme un petit démon. Au lieu de me prier de
+me taire, elle m'a défié de t'informer de sa conduite, et
+m'a déclaré que je n'avais pas le droit de lui parler ainsi;
+que j'étais <i>un butor</i>, et qu'elle ne souffrirait pas de toi-même
+les reproches que je lui faisais. S'il en est ainsi,
+fais comme tu voudras, je m'en lave les mains; mais ma
+conscience m'ordonne de te dire ce qu'il en est.</p>
+
+<p>Elle m'a chassé de sa chambre, et voulait envoyer
+chercher sur-le-champ des chevaux de poste et quitter
+une maison où elle se disait insultée et opprimé. Eugénie
+s'est efforcée de la calmer, et une violente attaque
+de nerfs qui cette fois est, je crois, bien, réelle, est venue
+terminer le différend. Elle est au lit maintenant, et Eugénie
+passera la nuit auprès d'elle; moi je me hâte de
+t'écrire, parce que je crains que demain la force et la volonté
+ne lui reviennent de partir, et je ne veux pas la
+laisser s'en aller ainsi toute seule avec cette petite soubrette,
+qui m'a l'air, par parenthèse, d'une sournoise
+très-rouée. Je ferai mon possible pour lui persuader de
+t'attendre; mais, pour Dieu! tire-moi bien vite de cet
+embarras. Ne me fais pas de reproches, car tu vois que
+j'ai agi pour le mieux, et que je ne suis pas responsable
+de ce qui arrivera désormais; si elle veut partir, faire
+quelque folie, se laisser enlever, que sais-je? puis-je la
+mettre sous les verrous? Je ne le cache pas qu'elle a la
+tète perdue; dans l'indignation que m'inspirait sa résistance
+à mes avis, il m'est échappé qu'elle ferait mieux
+d'aller soigner sa fille qui se meurt, que de s'occuper
+d'un amour extravagant qui la livre déjà à la risée de
+toute une province et de tout un régiment. J'ai été fâché
+aussitôt d'avoir trahi le secret que tu m'avais recommandé,
+car elle est tombée dans des convulsions qui
+m'ont prouvé que cette nouvelle lui fait beaucoup de mal,
+et qu'elle n'a pas oublié l'amour maternel. Je termine en te
+priant d'avoir de l'indulgence envers elle. Je connais ton
+sang-froid, et compte sur la prudence de ta conduite,
+mais joins-y un peu de pitié pour cette pauvre égarée.
+Elle est bien jeune, elle pourra se ranger et se repentir.
+Il y a de bien bonnes mères de famille qui ont eu leurs
+jours d'égarement. Elle a, je crois, un bon coeur, du
+moins avant son mariage elle était charmante; je ne l'ai
+plus reconnue quand tu nous l'as ramenée avec des caprices,
+des convulsions et des violences dont je ne l'aurais
+jamais crue capable autrefois. Tu m'as paru être un
+mari bien débonnaire, je ne te le cache pas; tu vois ce
+que c'est que d'être trop amoureux de sa femme. D'autres
+disent que tu as quelques torts à te reprocher, et que
+tu vis là-bas dans une intimité un peu trop tendre avec une
+espèce de parente qui est venue te trouver après ton
+mariage, on ne sait pas d'où. Je sais bien que lorsqu'une
+femme est enceinte ou nourrice, on est excusable d'avoir
+quelque fantaisie; mais il ne faut pas que cela se passe
+sous le toit conjugal; c'est une grande imprudence, et
+voilà comme elles s'en vengent. Ne te fâche pas de ce que
+je te dis, c'est le propos d'un commis voyageur qui, entendant
+raconter l'aventure de Fernande ce matin dans
+un café, a dit que tu méritais un peu ton sort; c'est peut-être
+un mensonge. Quoi qu'il en soit, viens, ne fût-ce
+que pour découvrir la retraite de ton rival et le traiter
+comme il le mérite; je t'aiderai. Je ferme ma lettre,
+est minuit. Ta femme vient de s'endormir, c'est-à-dire
+qu'elle va mieux. Je lui ferai des excuses demain.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LXXIV.</h3>
+
+<h3>DE FERNANDE A OCTAVE.</h3>
+
+<p class="droite">Tilly, près Tours.</p>
+
+<p>Je suis chez ma mère: offensée et presque insultée par
+M. Borel, je suis venue me réfugier, non dans le sein
+d'une protectrice et d'une amie, mais sous le toit d'une
+personne dont les leçons, quelque dures qu'elles soient,
+ne seront point des usurpations de pouvoir. Je puis entendre
+sortir de sa bouche bien des paroles qui me révoltaient
+dans celle de ce soldat brutal et grossier. Je pars
+demain pour Saint-Léon; ma mère m'y conduit. Elle sait
+notre misérable aventure; qui ne la sait pas! mais elle
+a été moins cruelle pour moi que je ne m'y attendais.
+Elle rejette tout le blâme sur mon mari, et, malgré tout
+ce que je puis dire, s'obstine à croire que Sylvia est sa
+maîtresse, et qu'il m'abandonne pour vivre avec elle. Je
+ne sais pas qui a répandu dans le pays cet infâme mensonge;
+tout le monde l'accueille avec l'empressement
+qu'on met à croire le mal. Hélas! ce n'était donc pas
+assez que je le rendisse ridicule par ma folle conduite, je
+ne puis empêcher qu'on le calomnie! Sa bonté, sa confiance
+envers moi, seront attribuées à des motifs odieux!
+Je suis sûre que Rosette nous trahit et vend nos secrets;
+je l'ai rencontrée tout à l'heure comme elle sortait de chez
+ma mère, et elle s'est beaucoup troublée en me voyant.
+Un instant après, ma mère est venue me parier de mon
+ménage, de mon imprudent amour, et j'ai vu qu'elle était
+informée des plus petits détails de notre histoire; mais
+informée de quelle manière! Les faits, en passant par
+la bouche de cette servante, étaient salis et dénaturés,
+comme vous pouvez penser: nos premiers rendez-vous
+au grand ormeau, alors que je croyais me livrer à un
+sentiment si pur et si peu dangereux, ont été présentés
+comme une intrigue effrontée; l'accueil que Jacques vous
+fit alors a été traité d'infâme complaisance; et notre
+double amitié, si longtemps paisible et toujours si pure,
+est condamnée sans appel comme un double commerce
+de galanterie. Que puis-je répondre à de telles accusations?
+Je n'ai pas la force de me débattre contra une
+destinée si déplorable; je me laisse accabler, humilier,
+salir. Je pense à ma fille qui se meurt, et que je trouverai
+peut-être morte dans trois jours. Il semble que le ciel
+soit en colère contre moi; j'ai donc commis un grand
+crime en vous aimant? Votre lettre me fait autant de
+bien qu'il m'est possible d'en ressentir; mais que pouvez-vous
+réparer désormais? Je sais que vous souffrez
+autant que moi de mes maux, je sais que vous donneriez
+votre vie pour m'en préserver; mais il est trop tard. Je
+ne vous ferai point de reproches; je suis perdue, à quoi
+servirait de me plaindre?</p>
+
+<p>Je ne sais pas comment m'est parvenue votre lettre,
+mais je vois, au moyen que vous m'indiquez pour recevoir
+ma réponse, que vous n'êtes pas loin, et que vous pénétrez
+presque dans la maison. Octave! Octave! vous m'êtes
+funeste, vous m'avez perdue par la conduite où vous
+persévérez obstinément. À quoi serviront cette sollicitude
+et ces poursuites passionnées qui exposent votre
+vie et qui ruinent mon honneur? Pourquoi voulez-vous
+me disputer ainsi à une société qui rit de nos efforts, et
+pour qui notre affection est un sujet de scandale et de
+moquerie? Sous quelque déguisement et avec quelque
+précaution que vous approchiez de moi, vous serez encore
+découvert. La maison est petite, je suis gardée à
+vue, et Rosette vous connaît; vous voyez où mènent le
+secours et le dévouement de ces gens-là; pour un louis
+ils vous secondent, pour deux ils vous vendent. À quoi
+vous servira de me voir? vous ne pouvez rien pour moi.
+Il faut que mon mari sache tout, et que j'obtienne son
+pardon. Ce ne sera pas difficile, je connais trop bien
+Jacques pour craindre aucun mauvais traitement de sa
+part; mais son estime me sera retirée à jamais, il n'aura
+plus pour moi que de la compassion, et sa bonté m'humiliera
+comme un affront perpétuel. Pour vous, si vous vous
+obstinez à me voir encore, vous paierez peut-être cette
+obstination de votre vie; car Jacques se réveillera enfin
+du sommeil où la confiance plonge son orgueil. Je ne puis
+vous empêcher de chercher l'accomplissement de votre
+fatale destinée; vous ne pouvez augmenter le mal que
+vous m'avez fait, qu'en trouvant la mort dans les conséquences
+de votre amour. Eh bien! soit. Tout ce qui
+pourra hâter la mienne sera un bienfait de Dieu: qu'il
+m'enlève ma fille et qu'il vous frappe, je vous suivrai de
+près.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LXXV.</h3>
+
+<h3>D'OCTAVE A FERNANDE.</h3>
+
+<p>Je t'ai perdue, tu es désespérée, et tu crois que je
+t'abandonnerai? Tu crois que je tiendrai compte des
+dangers auxquels ma vie peut être exposée, quand la
+tienne est compromise et désolée par ma faute? Me prends-tu
+pour un lâche? Ah! c'est bien assez d'être un fou que
+Dieu maudit, et dont la fatalité déjoue toutes les espérances
+et traverse toutes les entreprises. N'importe, ce
+n'est point le moment des plaintes et du découragement;
+songe que je ne puis plus te compromettre maintenant;
+le mal est fait, rien ne m'en consolera, et mon coeur saignera
+éternellement pour ma faute. Mais si le passé n'est
+pas réparable, du moins l'avenir nous appartient, et je
+ne supporte pas l'idée qu'il doive être pour toi un châtiment
+implacable et éternel. Pauvre infortunée! Dieu
+ne veut pas que tu te résignes à souffrir toute ta vie
+d'une faute que tu n'as pas commise; s'il veut punir, il
+faudra qu'il commence par moi; mais va, Dieu est indulgent,
+et il protège ceux que le monde abandonne. Il te
+préservera, lui seul sait de quelle façon; du moins il te
+rendra ta fille. Ce misérable Borel aura exagéré son mal
+pour se venger de la juste fierté avec laquelle tu repoussais
+ses insolentes réprimandes. Quand j'ai quitté Saint-Léon,
+elle était très-légèrement indisposée, et sa constitution
+annonçait une force capable de résister aux maladies
+inévitables de l'enfance. Tu la retrouveras guérie,
+ou, du moins, elle guérira en dormant sur ton sein. Tout
+le mal est venu, à elle comme à nous, de ton départ. Nous
+étions une heureuse famille, croyant les uns aux autres,
+et une même vie semblait nous animer; tu as voulu
+rompre cet accord que le ciel ordonnait. Il te poussait
+dans mes bras; Jacques l'aurait ignoré ou toléré, et Sylvia
+n'aurait osé s'en offenser. À présent, le monde a
+parlé, il a jeté sa hideuse malédiction sur nos amours,
+il faut les laver avec du sang. Laisse faire, j'offrirai le
+mien à Jacques jusqu'à la dernière goutte. Ne sais-tu pas
+que je serais le dernier des lâches si j'agissais autrement?
+S'il doit s'apaiser en prenant ma vie et te rendre le bonheur,
+je mourrai consolé et purifié de mon crime; mais
+s'il te maltraite, s'il te menace, s'il t'humilie seulement,
+malheur à lui! Je t'ai jetée dans le précipice, je saurai
+t'en retirer. Crois-tu que je m'inquiète du monde? J'ai
+cru autrefois que c'était un maître sévère et juste; j'ai
+rompu avec lui du jour où il m'a défendu de t'aimer. A
+présent, je brave ses anathèmes; je te prendrai dans mes
+bras et je t'emporterai au bout de la terre. J'enlèverai tes
+enfants, ta fille au moins avec toi, et nous vivrons au
+fond de quelque solitude où les clameurs insensées de ta
+société ne nous atteindront pas. Je n'ai pas, comme Jacques,
+une grande fortune à t'offrir; mais ce que je possède
+t'appartiendra; je me vêtirai en paysan, et je travaillerai
+pour que ta fille ait une robe de soie, et pour
+que tu n'aies rien à faire qu'à jouer avec elle. Le sort
+que je te ferai sera moins brillant que celui dont tu jouis;
+mais il te prouvera plus d'amour et de dévouement que
+tous les dons de ton mari. Relève donc ton courage et
+hâte-toi d'aller à Saint-Léon. Si je ne craignais d'augmenter
+sa colère, je viendrais te prendre ce soir dans
+une chaise de poste et je te conduirais moi-même à ton
+mari; mais il croirait peut-être, dans le premier moment,
+que je viens pour le braver, et telle n'est pas mon
+intention. Je vais m'offrir à lui, et lui donner la réparation
+qu'il voudra. Il me mépriserait avec raison si je
+fuyais dans un pareil moment. Je suis entré dans le petit
+jardin de ta mère ce matin, et je l'ai vue en grand conciliabule
+avec Rosette; chasse cette fille le plus tôt possible.
+Je t'ai vue aussi, dans quel état de pâleur et d'abattement!
+J'ai senti toutes les tortures du remords et du
+désespoir. J'étais habillé en paysan, et c'est moi qui ai
+vendu à ton domestique les fleurs où tu as dû trouver
+mon premier billet. Je te porterai moi-même celui-ci ce
+soir au moment de ton départ, et je ferai le voyage à
+deux pas derrière toi. Prends courage, Fernande; je
+t'aime de toutes les forces de mon âme; plus nous serons
+malheureux, et plus je t'aimerai.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LXXVI.</h3>
+
+<h3>D'OCTAVE A HERBERT.</h3>
+
+<p>J'ai bien des choses à te raconter. Je suis reparti pour
+le Dauphiné, le 15 au soir, avec Fernande et madame de
+Theursan; la mère était bien loin de se douter qu'un
+des deux postillons qui la conduisaient n'était autre que
+l'amant à qui elle se flattait d'enlever sa fille. Cette madame
+de Theursan, qui est du reste une méchante femme,
+est prudente et amie des mesures sages et adroites; elle
+avait, dans la journée, congédié Rosette, et l'avait fait
+partir pour Paris avec une somme assez forte et une lettre
+de recommandation pour une personne qui doit la
+placer avantageusement. J'ai rencontré la soubrette dans
+une auberge du village voisin où elle prenait la diligence;
+j'avais envie de la cravacher; mais j'ai pensé que, dans
+l'intérêt de Fernande, je devais faire tout le contraire.
+J'ai donc doublé le présent de madame de Theursan, et
+je l'ai vue partir pour Paris. Là, du moins, les méchancetés
+de sa langue seront perdues dans le grand orage
+des voix qui planent sur l'abîme où tout s'engloutit pêle-mêle,
+fautes et blâme. Au moment du départ de Fernande,
+j'ai vu avec plaisir madame Borel lui donner des
+témoignages d'amitié qui ont dû répandre quelque consolation
+dans son coeur brisé. A l'approche du premier
+relais, après avoir échangé un regard, une poignée de
+main et un billet à la portière avec Fernande, j'ai quitté
+mon costume, et j'ai couru la poste à franc-étrier toute
+la nuit derrière sa voiture; à chaque relais je m'approchais
+d'elle, et je voyais, à la lueur mystérieuse de quelque
+lanterne, un peu d'espoir et de plaisir dans ses yeux.
+Au jour, pendant qu'elle déjeunait dans une auberge,
+j'ai loué une chaise et j'ai continué ainsi mon voyage. À
+propos, envoie-moi vite de l'argent, car, si j'avais quelque
+nouvelle expédition à faire, je ne saurais comment
+m'en tirer.</p>
+
+<p>Madame de Theursan a bien remarqué ma figure sur
+la route; mais elle ne m'avait jamais vu, et j'avais l'air
+d'un voyageur de commerce si indifférent à elle et à sa
+fille, qu'elle ne pouvait deviner mon dessein. Je me suis
+arrêté sur la route, à l'entrée du vallon de Saint-Léon,
+et je l'ai laissée s'engager dans la plaine; j'ai envoyé
+alors mon équipage au presbytère en disant au postillon
+d'aller lentement, et, en une demi-heure, par le sentier
+des Collines, je suis arrivé à travers bois jusqu'au château;
+je suis entré sans voir personne, et je me suis
+assis dans le salon derrière le paravent où l'on met parfois
+les enfants pendant le jour. Il y avait un berceau
+vide, un seul; mon coeur se serra; je devinai que la petite
+fille était morte, et je répandis des larmes amères en
+songeant au surcroît de douleur qui attendait mon infortunée
+Fernande.</p>
+
+<p>J'étais là depuis un quart d'heure, absorbé et comme
+accablé de cette combinaison de malheurs implacables,
+lorsque j'entendis marcher plusieurs personnes; c'était
+Jacques avec Fernande et sa mère qui venaient d'arriver.
+«Où est ma fille? disait Fernande a son mari; fais-moi
+voir ma fille.» L'accent de sa voix était déchirant. Celle
+de Jacques eut quelque chose d'étrangement cruel en lui
+répondant par cette question: <i>Où est Octave?</i>... Je me
+levai aussitôt, et je me présentai en disant d'un ton résolu:
+«Me voici.» Il resta quelques instants immobile, et
+regarda madame de Theursan, dont le visage exprimait
+la surprise que tu peux imaginer. Jacques, alors, me tendit
+la main en me disant: <i>C'est bien</i>. Ce fut la première
+et la dernière explication que nous eûmes ensemble.</p>
+
+<p>Fernande était partagée entre l'inquiétude de savoir
+ce qu'était devenue sa fille et celle de voir la conduite
+de Jacques envers moi; pâle et tremblante, elle tomba
+sur une chaise en disant d'une voix étouffée: «Jacques,
+dis-moi que ma fille est morte et que tu as reçu une
+lettre de M. Borel.&mdash;Je n'ai reçu aucune lettre, répondit
+Jacques, et ton arrivée est pour moi un bonheur inattendu.»
+Il fit cette réponse avec tant de calme, que
+Fernande dut s'y tromper. J'y aurais été pris moi-même,
+si je ne savais par Rosette, qui était au courant de tous les
+secrets de Cerisy, que M. Borel a écrit et qu'il a tout raconté.
+Fernande se leva vivement, et un éclair de joie
+brilla sur son visage; mais elle retomba sur son siège,
+en disant: «Ma fille est morte, du moins!&mdash;Je vois, dit
+Jacques en se penchant vers elle avec affection, que Borel
+aura eu l'imprudence de te dire les motifs qui m'ont
+retenu loin de toi. C'est une triste justification que j'ai à
+t'offrir, ma pauvre Fernande; mais tu l'accepteras, et
+nous pleurerons ensemble.» Sylvia entra en cet instant
+avec le fils de Fernande dans ses bras; elle courut le
+mettre dans ceux de l'infortunée en la couvrant de baisers
+et de larmes. <i>Seul!</i> dit Fernande en embrassant son
+fils, et elle s'évanouit.</p>
+
+<p>«Monsieur, dit alors madame de Theursan en prenant
+le bras de Jacques, laissez ma fille aux soins de deux
+personnes que j'ai la surprise de voir ici, et accordez-moi
+sur-le-champ un moment d'entretien dans une autre
+pièce.&mdash;Non, Madame, répondit Jacques d'un ton sec
+et hautain; laissez-moi secourir ma femme moi-même,
+vous direz ensuite tout ce que vous voudrez devant les
+deux personnes que voici. Fernande, dit-il en s'adressant
+à sa femme, qui commençait à revenir un peu, prends
+courage; c'est tout ce que je te demande en récompense
+de la tendresse inaltérable que j'ai pour toi. Soigne-toi,
+conserve-toi pour cet enfant qui nous reste; vois comme
+il te sourit, notre pauvre fils unique! Tu dois tenir à la
+vie, tu es encore entourée d'êtres qui te chérissent; Sylvia
+est là qui attend un effort de ton amitié pour lui rendre
+ses caresses; je suis à tes pieds pour te conjurer de
+résister à ta douleur... et... voici Octave.» Il prononça
+ce dernier mot avec un effort visible. Fernande se jeta
+dans ses bras, occupée seulement de sa douleur; il avait
+sur le visage deux grosses larmes, et il me regarda avec
+un singulier mélange de reproche et de pardon. L'homme
+étrange! j'eus envie un instant de me jeter à ses pieds.</p>
+
+<p>Nous passâmes près d'une heure dans les larmes. Jacques
+était si bon et si délicat envers sa femme, qu'elle
+se rassura au moins sur un des deux malheurs qu'elle
+avait redoutés; elle pensa qu'il ne savait rien encore, et
+prit courage au point de me tendre la main, à moi le
+dernier, après avoir donné mille témoignages d'affection
+à son fils, à son mari et à Sylvia. «Tu vois, lui dis-je à
+voix basse, pendant un moment où je me trouvais seul
+près d'elle, que tous les coups ne frappent pas en même
+temps, et que je suis encore à tes pieds.» Je rencontrai
+les yeux de madame de Theursan, qui m'observait d'un
+air d'indignation. Jacques rentra avec Sylvia; ils obtinrent
+de Fernande qu'elle prendrait un peu de nourriture,
+et nous la conduisîmes à table. Le déjeuner fut triste et
+silencieux; mais nos soins semblaient rappeler peu à peu
+Fernande à la vie. Personne ne parlait à madame de
+Theursan, qui paraissait fort insensible à l'infortune de
+sa fille, et qui n'était occupée qu'à regarder alternativement
+Sylvia et moi, nous remerciant, avec une affectation
+de politesse ironique, des rares attentions que nous
+avions pour elle. Jacques, de son côté, affectait de n'en
+avoir aucune. Quand nous rentrâmes au salon, madame
+de Theursan, s'adressant à Jacques, lui dit d'un ton insolent:
+«Ainsi, Monsieur, vous refusez de me donner
+une explication particulière?&mdash;Absolument, Madame,
+répondit Jacques.&mdash;Fernande, dit-elle, vous entendez
+comme on traite votre mère chez vous; je suis
+venue ici pour vous défendre et vous protéger; mon intention
+était de vous réconcilier, autant que possible,
+avec votre mari, et d'employer la politesse et la raison
+pour l'engager à abjurer ses torts en pardonnant les vôtres.
+Mais on m'insulte avant même que j'aie dit un mot
+en votre faveur; c'est à vous de savoir comment vous
+voulez que j'agisse désormais.&mdash;Je vous supplie, maman,
+dit Fernande, troublée et épouvantée, de remettre
+à un autre moment toute explication avec qui que ce
+soit.&mdash;Est-ce que tu penses, Fernande, lui dit Jacques,
+que nous aurons jamais besoin d'intermédiaire pour nous
+expliquer? Est-ce que tu as prié ta mère de venir te
+protéger et te défendre contre moi?&mdash;Non, non, jamais!
+s'écria Fernande en cachant sa tête dans le sein de Jacques,
+ne le crois pas! tout cela arrive malgré moi;
+n'écoute pas, ne réponds pas... Ma mère, ayez pitié de
+moi et taisez-vous.&mdash;Me taire serait une bassesse, reprit
+madame de Theursan, si ce que j'aurais à dire pouvait
+servir à quelque chose; mais je vois que ce serait
+prendre une peine inutile. Si tout le monde est content
+ici, je n'ai plus qu'à me retirer. Mais songez, Fernande,
+que nous nous voyons pour la dernière fois; la vie honteuse
+à laquelle j'espérais vous soustraire et où vous voulez
+vous plonger plus avant m'interdit désormais toute
+relation avec vous. J'aurais l'air, aux yeux du monde,
+d'approuver le scandale de votre conduite, et d'imiter la
+honteuse complaisance de votre mari.» Fernande, plus
+pâle que la mort, tomba sur le sofa en disant: «Mon
+Dieu, épargnez-moi!» Jacques était aussi pâle qu'elle,
+mais sa colère ne se révélait que par un petit froncement
+de sourcil que Fernande m'a appris à observer, et
+dont madame de Theursan était loin de connaître l'importance.
+«Madame, dit-il d'une voix très-légèrement
+altérée, personne au monde, excepté moi, n'a de droits
+sur ma femme; vous avez renoncé aux vôtres en la mariant.
+Je vous défends donc, au nom de mon autorité et
+de mon affection pour elle, de lui adresser des reproches
+et des injures, qui, dans l'état où vous la voyez,
+peuvent lui devenir funestes. Je savais bien que, pour
+avoir le plaisir de m'offenser, vous ne marchanderiez pas
+avec la vie de votre fille; mais si c'est à moi que vous
+en avez, parlez, j'ai de quoi vous répondre; il me suffira
+de vous dire que je vous connais.» Madame de
+Theursan changea de visage; mais la colère l'emportant
+sur la peur que cette espèce de menace avait semblé lui
+faire, elle se leva, prit Fernande par le bras, et, l'attirant
+vers moi d'une manière brutale, elle la jeta presque
+sur mes genoux en disant: «Si c'est là votre choix,
+Fernande, restez au sein de la honte où votre mari vous
+a précipitée; je ne saurais relever une âme avilie. Pour
+vous, Mademoiselle, dit-elle à Sylvia, je vous fais mon
+compliment du rôle que vous jouez ici, et j'admire l'habileté
+avec laquelle vous avez fourni un amant à votre
+rivale, pour la supplanter plus facilement auprès de son
+mari. Maintenant je pars; j'ai rempli le devoir qui m'était
+imposé en offrant à ma fille l'appui qu'elle aurait dû implorer
+et qu'elle repousse. Que Dieu lui pardonne, car
+moi je la maudis!» Fernande jeta un cri d'effroi. Je la
+pressai involontairement sur mon coeur. Sylvia dit à madame
+de Theursan, avec un dédain glacial, qu'elle ne
+comprenait rien à son apostrophe et qu'elle ne répondait
+point aux énigmes. «Je vais t'expliquer celle-ci, dit
+Jacques avec amertume. Madame n'a pas de fortune;
+et elle sait que j'ai fait à sa fille un douaire qui, en cas
+de veuvage ou de séparation, assurerait à celle-ci une
+existence brillante; elle cherche à nous brouiller, afin
+que sa fille, en allant vivre sous sa tutelle, lui donne à
+gouverner cinquante mille livres de rente: voilà toute
+l'énigme.» Madame de Theursan était verte de fureur;
+mais la haine lui déliant merveilleusement la langue, elle
+accabla Jacques et Sylvia d'injures si poignantes, que
+Jacques perdit patience, et fronça le sourcil tout à fait;
+alors il ouvrit son portefeuille, et montra à madame de
+Theursan quelques mots écrits sur un petit papier, avec
+une image coupée en deux, en s'écriant d'une voix forte,
+<i>Connaissez-vous cela?</i> Elle fit un mouvement de rage
+pour la saisir, en répondant avec égarement qu'elle ne
+savait point ce que cela signifiait; mais Jacques, la repoussant,
+alla ôter du cou de Sylvia une espèce de scapulaire
+qu'elle porte toujours. Il déchira le sachet de
+satin noir, en tira une autre moitié d'image qu'il montra
+à madame de Theursan, et répéta de la même voix tonnante,
+que je n'avais jamais entendue sortir de sa poitrine:
+<i>Et cela, le connaissez-vous?</i> La malheureuse
+femme s'évanouit presque de honte; puis elle se releva
+en criant avec le désespoir de la haine: «Elle n'en est
+pas moins votre maîtresse, car vous savez bien que ce
+n'est pas votre soeur!&mdash;Ce n'est pas ta soeur, Jacques?
+dit Fernande, qui, ne comprenant pas plus que nous cette
+scène étrange et mystérieuse, s'était approchée de sa
+mère pour la secourir.&mdash;Non, c'est sa maîtresse, criait
+madame de Theursan avec égarement, en s'efforçant
+d'entraîner sa fille. Fuyons cette maison, c'est un lieu
+de prostitution; partons, Fernande; tu ne peux pas rester
+sous le même toit que la maîtresse de ton mari.» La
+pauvre Fernande, brisée par tant d'émotions et comme
+frappée d'étourdissement devant taut de surprises, restait
+indécise et consternée, tandis que sa mère la secouait
+et la poussait vers la porte dans une sorte de
+délire. Jacques la délivra de cette torture, et la conduisant
+vers Sylvia: «Si ce n'est pas ma soeur, lui dit-il,
+c'est du moins la tienne; embrasse-la, et oublie ta mère,
+qui vient de se perdre par sa faute.»</p>
+
+<p>Madame de Theursan tomba dans d'affreuses convulsions.
+On l'emporta dans la chambre de sa fille; mais
+au moment de suivre Fernande, qui était sortie pour aller
+soigner sa mère, Sylvia s'arrêta entre Jacques et moi,
+en nous prenant chacun par un bras: «Jacques, dit-elle,
+tu as été trop loin, et tu n'aurais pas dû dire cela devant
+Fernande et devant moi. Je suis bien fâchée de savoir
+que c'est là ma mère; j'espérais que celle qui m'a abandonnée
+en me donnant le jour, était morte. Heureusement
+Fernande n'a dû rien comprendre à cette scène, et
+il sera facile de lui faire croire qu'en m'appelant sa soeur
+vous faisiez simplement un appel à mon amitié.&mdash;Qu'elle
+en pense ce qu'elle pourra, il ne convient à personne ici
+de lui expliquer ces tristes secrets. Octave les gardera
+religieusement.&mdash;D'autant plus volontiers, lui dis-je,
+que je ne sais rien, et que je ne devine pas plus que
+Fernande.» Nous nous séparâmes, et Sylvia passa le
+reste de la journée dans la chambre de madame de
+Theursan. Fernande, malade elle-même, avait été forcée
+d'aller se mettre au lit aussitôt qu'elle avait vu sa mère
+un peu calmée. Sylvia les a soignées alternativement
+avec un zèle admirable. Après-tout, c'est une grande et
+noble créature que Sylvia. Je ne sais ce qui s'est passé
+entre elle et madame de Theursan; mais lorsque celle-ci
+repartit le lendemain matin sans consentir à voir personne,
+elle se laissa accompagner par Sylvia jusqu'à sa
+voiture. Je les vis passer dans le parc, d'un endroit où
+elles ne pouvaient m'apercevoir. Madame de Theursan
+semblait être accablée, et n'avoir plus de forces pour la
+colère et le ressentiment. Au moment de quitter Sylvia,
+pour aller rejoindre sa voiture qui l'attendait à la grille,
+elle lui tendit la main; puis, âpres un instant d'hésitation,
+elle se jeta dans ses bras eu sanglotant. J'entendis
+Sylvia lui offrir de l'accompagner pendant une partie
+de la route, pour la soigner. «Non, dit madame de
+Theursan, votre vue me fait trop de mal; mais si je vous
+appelle à ma dernière heure, promettez-moi de venir me
+fermer les yeux.&mdash;Je vous le jure, répondit Sylvia; et
+je vous jure aussi que Fernande ne saura jamais votre
+secret.&mdash;Et ce jeune homme le gardera? ajouta madame
+de Theursan en parlant de moi; pardonnez-moi,
+car je suis bien malheureuse!&mdash;J'ai quelque chose à
+vous remettre, reprit Sylvia; c'est les trois lignes écrites
+que Jacques vous a montrées hier, les seules preuves
+qui existent de ma naissance: vous pouvez et vous devez
+les anéantir. Voici encore la moitié de l'image, laissez-moi
+l'autre; elle ne peut rien apprendre à personne, et
+j'y tiens à cause de Jacques.&mdash;Bonne, bonne personne!»
+s'écria madame de Theursan, en acceptant avec transport
+le papier que Sylvia lui offrait: ce fut toute l'expression
+de sa reconnaissance. Dans ce mauvais coeur, la
+joie d'être débarrassée d'une crainte personnelle l'emporta
+sur le repentir et la confusion d'une conscience
+coupable: elle partit précipitamment.</p>
+
+<p>Sylvia resta longtemps immobile à la regarder; quand
+celle-ci eut disparu derrière la grille, elle croisa ses bras
+sur sa poitrine, et j'entendis ce mot expirer à demi sur
+ses lèvres pâles: «Ma mère!&mdash;Explique-moi ce mystère,
+Sylvia, lui dis-je en l'abordant, et en lui baisant la
+main avec une sorte de vénération irrésistible; comment
+cette femme est-elle ta mère, lorsque tu te croyais la
+soeur de Jacques?» Son visage prit une expression de
+recueillement indéfinissable, et elle me répondit: «Il
+n'y a au monde que cette femme qui puisse savoir de qui
+je suis fille, et elle ne le sait pas! c'est là ma mère.&mdash;Elle
+a donc été aimée du père de Jacques?&mdash;Oui, dit-elle,
+et d'un autre en même temps.&mdash;Mais qu'y avait-il
+sur ce papier?&mdash;Quatre ou cinq mots de la main du
+père de Jacques, attestant que j'étais la fille de madame
+de Theursan, mais déclarant qu'il n'était point sûr d'être
+mon père, et que, dans le doute, il n'avait pas voulu se
+charger de moi. Cette image, dont j'ai la moitié, c'est
+lui qui me la mit au cou en m'envoyant à l'hospice des
+Orphelins.&mdash;Quelle destinée que la tienne, Sylvia! lui
+dis-je; Dieu savait bien pourquoi il te louait d'un si
+grand coeur.&mdash;Mes peines ne sont rien, répondit-elle
+en faisant un geste comme pour éloigner une préoccupation
+personnelle; ce sont les vôtres qui me font du mal,
+celles de Fernande, celles de Jacques surtout.&mdash;Et n'as-tu
+pas de compassion aussi pour les miennes? lui dis-je
+tristement.&mdash;C'est toi que je plains le plus, me dit-elle,
+parce que c'est toi qui es le plus faible. Cependant il y
+a une chose qui me réconcilie, c'est que tu sois venu;
+cela est d'un homme.» Je voulus m'expliquer avec elle
+sur nos communes douleurs; je me sentais en ce moment
+disposé à une confiance et à une estime que je ne
+retrouverai peut-être jamais dans mon coeur. Je venais
+de lui voir faire une noble action, je lui aurais livré toutes
+mes pensées; mais elle me punit de mes méfiances passées
+en me fermant l'accès de son âme. «Cela regarde
+Jacques, me dit-elle, et je ne sais ce qui se passe en lui.
+Ton devoir est d'attendre qu'il prenne un parti; sois bien
+sûr qu'il sait tout, mais que son premier et unique soin,
+dans ce moment, est de rassurer et de consoler Fernande.»</p>
+
+<p>Elle me quitta pour s'enfoncer seule dans une autre
+allée du parc. J'allai m'informer de la santé de Fernande;
+son mari était dans sa chambre, et lisait pendant qu'elle
+sommeillait. Quelle position que la mienne, Herbert!
+Agir avec cette famille comme auparavant, quand il s'est
+passé entre nous des choses qui doivent nous avoir rendus
+irréconciliables! Comprends-tu ce qu'il me faut de
+courage pour aller frapper à cette porte que Jacques
+vient m'ouvrir, et ce que je souffre quand il sort en me
+disant avec son calme impénétrable: «Obtenez qu'elle
+ait le courage de vivre.» Que cache donc l'impassible
+générosité de cet homme? Est-ce par l'effort d'un
+amour sublime qu'il sacrifie ainsi toutes ses fureurs et
+toutes ses souffrances? Il y a des instants où je le
+crois; et pourtant cela est trop contraire à l'humanité
+pour que j'y ajoute foi sincèrement. S'il n'avait
+donné de sa bravoure et de son mépris de la vie des
+preuves que je n'aurai peut-être jamais l'occasion de
+donner, on pourrait dire qu'il a peur de se battre avec
+moi; mais à moi, qui l'ai vu jour par jour depuis un an,
+et qui sais sa vie tout entière par Sylvia, celle explication
+ne peut présenter aucun sens. L'opinion à laquelle
+je dois m'arrêter, c'est que son coeur est bon sans être
+ardent, ses affections nobles sans être passionnées. Il
+s'est imposé le stoïcisme pour faire comme tous les
+hommes, pour jouer un rôle; et il s'est tellement identifié
+avec quelque type de l'antiquité, qu'il est devenu
+lui-même une espèce de héros antique, à la fois ridicule
+et admirable dans ce siècle-ci. Que lui conseillera son
+rêve de grandeur? jusqu'où ira cette étrange magnanimité?
+Attend-il que sa femme soit guérie pour rompre
+avec elle, ou pour me demander raison? Il semble à la
+fois confondu et satisfait de l'audace de ma conduite, et
+il lui arrive de me regarder avec des yeux où brille la
+soif de mon sang. Couve-t-il sa vengeance, ou en fera-t-il
+un holocauste? J'attends. Il y a trois jours que nous en
+sommes au même point. Fernande a été réellement mal,
+et nous n'avons pas été sans inquiétude pendant une nuit.
+Jacques et Sylvia m'ont permis de veiller dans sa chambre
+avec eux; quel que soit le fond de leurs âmes, je les en
+remercie du fond de la mienne. J'espère que dans peu
+Fernande sera guérie; sa jeunesse, sa bonne constitution,
+et le soin qu'on prend d'éloigner d'elle la pensée
+d'un chagrin nouveau, feront encore plus, j'espère, que
+le secours d'un très-bon médecin qui était venu pour
+soigner sa fille, et qui est resté pour elle. Adieu, mon
+ami. Brûle cette lettre; elle contient un secret que j'ai
+juré de garder, et que je n'ai pas trahi en le racontant à
+un autre moi-même.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LXXVII.</h3>
+
+<h3>DE JACQUES A M. BOREL.</h3>
+
+
+<p>Mon vieux camarade, je te remercie de ta lettre, et
+des excellentes intentions de ton amitié. Je sais que tu
+te serais battu de grand coeur pour défendre ma femme
+d'une insulte, et pour me rendre même un moindre service.
+J'espère que tu regardes ce dévouement comme
+réciproque, et que, si tu as jamais occasion de faire un
+appel sérieux à l'amitié, tu ne t'adresseras pas à un autre
+que moi. Remercie aussi pour moi ta bonne Eugénie des
+soins qu'elle a eus pour Fernande, et prie-la, si elle lui
+écrit, de ne point lui faire savoir que j'ai reçu la lettre
+où tu m'informais de tout ce qui s'est passé. Adieu, mon
+brave; compte sur moi, à la vie et, à la mort.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LXXVIII.</h3>
+
+<h3>DE JACQUES A OCTAVE.</h3>
+
+<p>Je veux vous épargner l'embarras d'une explication
+verbale; elle ne pourrait être que difficile et pénible
+entre nous; nous nous entendrons plus vite et plus froidement
+par écrit. J'ai plusieurs questions à vous adresser,
+et j'espère que vous ne me contesterez pas le droit de
+vous interroger sur certaines choses qui m'intéressent
+pour le moins autant que vous.</p>
+
+<p>1° Croyez-vous que j'ignore ce qui s'est passé entre
+vous et une personne qu'il n'est pas besoin de nommer?</p>
+
+<p>2° En revenant ici, ces jours derniers, en même temps
+qu'elle, et en vous présentant à moi avec assurance,
+quelle a été votre intention?</p>
+
+<p>3° Avez-vous pour cette personne un attachement véritable?
+Vous chargeriez-vous d'elle, et répondriez-vous
+de lui consacrer votre vie, si son mari l'abandonnait?</p>
+
+<p>Répondez à ces trois questions; et si vous respectez le
+repos et la vie de cette personne, gardez-moi le secret
+auprès d'elle sur le sujet de cette lettre; en le trahissant,
+vous rendriez son salut et son bonheur futur impossibles.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LXXIX.</h3>
+
+<h3>D'OCTAVE A JACQUES.</h3>
+
+<p>Je répondrai à vos questions avec la franchise et la
+confiance d'un homme sûr de lui:</p>
+
+<p>1° Je savais, en quittant la Touraine, que vous étiez
+informé de ce qui s'est passé entre elle et moi;</p>
+
+<p>2° Je suis venu ici pour vous offrir ma vie en réparation
+de l'outrage et du tort que je vous ai fait; si vous
+êtes généreux envers <i>elle</i>, je découvrirai ma poitrine, et
+je vous prierai de tirer sur moi ou de me frapper avec
+l'épée, moi les mains vides; mais si vous devez vous
+venger sur <i>elle</i>, je vous disputerai ma vie et je tâcherai
+de vous tuer;</p>
+
+<p>3° J'ai pour elle un attachement si profond et si vrai,
+que, si vous devez l'abandonner soit par la mort, soit
+par le ressentiment, je fais serment de lui consacrer ma
+vie tout entière, et de réparer ainsi, autant que possible,
+le mal que je lui ai fait.</p>
+
+<p>Adieu, Jacques. Je suis malheureux, mais je ne peux
+pas vous dire ce que je souffre à cause de vous; si vous
+voulez vous venger de moi, vous devez désirer de me
+trouver debout. Je serais un lâche si je vous implorais;
+je serais un impudent si je vous bravais; mais je dois
+vous attendre, et je vous attends. Décidez-vous.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LXXX.</h3>
+
+<h3>D'OCTAVE A HERBERT.</h3>
+
+<p>Jacques est parti; où va-t-il, et quand reviendra-t-il?
+reviendra-t-il jamais? Tout cela est encore un mystère
+pour moi; cet homme a la manie d'être impénétrable.
+J'aimerais mieux vingt coups d'épée que ce dédaigneux
+silence. De quoi puis-je l'accuser, pourtant? Sa conduite
+jusqu'ici est sublime envers sa femme; mais sa miséricorde
+envers moi m'humilie ou sa lenteur à se venger
+m'impatiente. Ce n'est pas vivre que d'être ainsi dans le
+doute du présent et dans l'incertitude de l'avenir.</p>
+
+<p>Je t'ai envoyé copie du billet qu'il m'a écrit de Saint-Léon,
+et de la réponse que je lui ai faite du presbytère,
+le tout entre le déjeuner et le dîner qui nous rassemblent
+tous les jours comme autrefois; car il est bon de te dire
+qu'il y a quelques jours Fernande me pria de reprendre
+notre ancienne manière de vivre, et qu'elle était autorisée
+par Jacques à me faire cette invitation. C'était le
+premier jour depuis sa maladie qu'elle redescendait au
+salon, et ce fut lendemain que Jacques m'envoya ce
+message par son groom. J'eus l'aplomb d'aller dîner
+comme la veille, et Jacques me reçut comme les autres
+jours, c'est-à-dire avec une poignée de main et une contenance
+grave. Cette poignée de main, qu'il ne me donne
+point quand nous nous rencontrons seuls, est évidement
+une démonstration extérieure pour rassurer sa
+femme, et la perte de leur enfant autorise assez son silence
+et sa réserve, qu'elle peut prendre pour de la tristesse.
+Seulement, après le dîner, il me suivit dans le
+jardin, et me dit: «Vos dispositions sont telles que je
+les supposais, il suffit. Vous êtes un ami sans foi, mais
+vous n'êtes pas un homme sans coeur. Je n'exige plus
+qu'une chose: votre parole d'honneur que vous cacherez
+à Fernande l'explication que nous avons eue ensemble,
+et que dans aucun moment de votre vie, fussé-je à cent
+lieues, fussé-je mort, vous ne lui apprendrez que j'ai su
+la vérité.» Je lui donnai ma parole, et il ajouta: «Êtes-vous
+bien pénétré de l'importance du serment que vous
+me faites?&mdash;Je pense que oui, répondis-je.&mdash;Songez,
+me dit-il, que c'est la première et la principale réparation
+que je vous demande du mal que vous nous avez
+fait; songez que vous frapperiez Fernande d'une blessure
+mortelle le jour où vous lui feriez savoir que je lui ai
+pardonné. Vous concevez sans doute qu'en de certaines
+circonstances la reconnaissance est une humiliation et un
+tourment: on souffre quand on ne peut remercier sans
+rougir, et vous savez que Fernande est fière.&mdash;O Jacques!
+lui dis-je avec effusion, je sais que tu es sublime
+envers elle!&mdash;Ne me remercie pas, dit-il d'une voix
+altérée, je ne puis l'être envers toi.» Et il s'éloigna précipitamment.</p>
+
+<p>Hier, je trouvai Fernande triste et inquiète. «Jacques
+va encore nous quitter, me dit-elle; il prétend avoir des
+affaires indispensables qui l'appellent à Paris; mais, dans
+la situation où nous sommes, tout m'effraie. Peut-être
+a-t-il reçu enfin cette funeste lettre de Borel qu'un hasard
+aura retardée à la poste; peut-être me trompe-t-il
+par une feinte douceur que lui dicte la compassion. Je
+tremble qu'il ne soit instruit, et qu'il n'ait le projet de
+m'abandonner tout à fait sans me rien dire.» Je la rassurai
+en lui disant que, dans ce cas-là, Jacques aurait eu
+certainement une explication avec moi, et je la trompai
+en lui assurant qu'il m'avait, au contraire, témoigné une
+amitié plus vive que jamais. Fernande est bien facile à
+abuser; elle est si peu habituée au raisonnement et si
+peu capable d'observation, qu'elle no connaît jamais les
+gens qui l'entourent, et ne comprend pas sa propre vie.
+C'est une douce et naïve créature, toujours gouvernée
+par l'instinct d'aimer, par le besoin de croire, et trop
+pieusement crédule dans l'affection d'autrui pour être
+susceptible de pénétration. Jacques rentra et parla de
+ses affaires d'une manière si vraisemblable, Sylvia eut
+tellement l'air d'y croire, et nous fûmes en apparence si
+bons amis, qu'elle me dit le soir: «Oh! quelle confiance
+héroïque de la part de Jacques! il nous laisse encore
+ensemble! Songez, Octave, que vous seriez un monstre
+si vous en abusiez, et que de ce moment je serais forcée
+de vous haïr.» Jacques est parti ce matin, calme, et me
+témoignant une affection vraiment stoïque; mais que
+pense-t-il? Il doit croire que sa femme est ma maîtresse,
+et pourtant elle ne l'est point. Elle s'est courageusement
+refusée à moi, et j'ai eu la force de me soumettre, même
+dans les occasions où la crainte de la perdre et le trouble
+de mes passions auraient dû triompher de tous les scrupules.
+Peut-être que si Jacques savait cela, il agirait autrement;
+peut-être aurais-je dû le lui dire. C'eût été un
+autre genre d'héroïsme que de le faire rester en lui disant:
+«Ta femme est pure, reprends-la, et je pars.»
+Mais il est écrit que je ne serai jamais un héros, cela
+m'est impossible, et j'ai une antipathie insurmontable
+pour les scènes de déclamation. Je me connais trop bien:
+je serais parti par la porte, et au bout de huit jours je
+serais rentré par la fenêtre; j'aurais avoué que depuis
+un an je suis le plus niais des séducteurs, et je serais
+devenu criminel aussitôt après cette belle confession.
+D'ailleurs, Jacques aurait-il ajouté foi à ma parole, soit
+pour le passé, soit pour l'avenir? Je ne peux plus le croire
+aveugle. Il y a des instants où toute cette pompe de générosité
+m'en impose tellement, que je me livre à l'admiration
+avec une sensibilité puérile; et puis ma raison
+reprend le dessus, et je me dis qu'après tout, la vie est
+une comédie à laquelle ne se laissent pas prendre ceux
+qui la jouent; qu'après les tirades et les scènes à effet,
+chacun essuie son fard, ôte son costume, et se met à
+manger ou à dormir. Jacques serait ce qu'il croit être, si
+la nature l'avait doué comme moi de passions vives. S'il
+aimait Fernande comme je l'aime, et s'il y renonçait
+comme il fait, je m'inclinerais devant lui. Mais je sais
+bien que lorsqu'on est épris comme je le suis, on n'est
+pas capable de tels sacrifices. Il aime le genre héroïque,
+et sa paisible nature, ses passions refroidies par l'habitude
+du raisonnement ou par l'âge, le secondent merveilleusement.
+Qu'on lui mette mon coeur dans la poitrine
+pendant un quart d'heure, et tout cet échafaudage tombera.
+Il ne demande pas mieux que de s'éloigner de sa
+femme: il aime la solitude et les voyages comme Childe-Harold;
+il est plus content d'avoir à pratiquer la théorie
+qu'il s'est faite du <i>renoncement</i>, que de jouir de tous
+les biens de la vie, et son orgueil est plus satisfait de
+pouvoir me faire grâce, qu'il ne le serait de me tuer en
+duel. Il songe à l'admiration qu'il m'impose, et il se croit
+plus vengé par mon repentir que par ma mort. Ne pense
+pas que je veuille nier ce qu'il y a de beau dans son caractère
+et dans sa conduite: vraiment, je le crois capable
+de l'action de Régulus. Mais si Régulus avait vécu sous
+mes yeux, j'aurais trouvé, j'en suis sûr, dans sa vie
+privée mille occasions de douter et de sourire. Les héros
+sont des hommes qui se donnent à eux-mêmes pour des
+demi-dieux, et qui finissent par l'être en de certains
+moments, à force de mépriser et de combattre l'humanité.
+À quoi cela sert-il, après tout? A se faire une postérité
+de séides et d'imitateurs; mais de quoi jouit-on au
+fond de la tombe?</p>
+
+<p>Je m'efforce en vain de chercher mon bonheur en cette
+vie dans les joies de l'orgueil; la vérité les efface avec
+un éclair de son miroir, et je me retrouve seul et impuissant,
+avec mon désir et ma passion dans le coeur. Hier,
+quand Jacques partait, mille folies me passaient par l'esprit:
+j'avais envie d'aller dire adieu à Fernande et de
+partir avec lui; que sais-je? Mais quand il fut parti, et
+que Fernande tout en larmes me laissa baiser ses mains
+humides, et peu à peu son cou de neige et ses beaux
+cheveux, dont le contact me fait frissonner de bonheur,
+je me sentis très-content d'être seul avec elle, et malgré
+moi je remerciai Dieu d'avoir inspiré à Jacques la fantaisie
+de s'en aller. Quand je me serais torturé l'esprit pour
+me prouver que la reconnaissance et l'admiration devaient
+me guérir de l'amour, le bouillonnement de mon
+sang et les élans de mon coeur auraient victorieusement
+démenti cette vaine affectation et cette vertu pédantesque.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/20.png"></p>
+
+
+<p>Fernande est encore tout émue et toute pénétrée de
+ce départ; l'excellente enfant croit à son mari comme en
+Dieu, et je serais bien fâché à présent de combattre cette
+vénération. Il est vrai qu'elle le suppose imbécile, en
+croyant fermement qu'il n'a pas le moindre soupçon de
+notre amour; voilà ce que c'est que le sentiment de l'admiration.
+C'est comme la foi aux miracles: c'est un travail
+de l'imagination pour exciter le coeur et paralyser le
+raisonnement.</p>
+
+<p>Elle commence à se porter tout à fait bien; mais son
+fils maigrit et pâlit à vue d'oeil. Elle ne s'en aperçoit pas
+encore; mais je crains qu'elle n'ait bientôt un nouveau
+sujet de larmes, et que ni l'un ni l'autre de ses enfants
+ne soient nés avec une bonne organisation. Tous les malheurs
+qui pourront la frapper m'attacheront à elle; je
+ne suis pas un grand homme, mais je l'aime, et je n'ai
+pas joué de rôle quand j'ai juré de lui consacrer ma vie.
+Sylvia est d'une tristesse dont je ne la croyais pas capable;
+elle la dissimule devant Fernande, et se conduit
+comme un ange avec elle; mais son visage trahit une
+souffrance secrète et une préoccupation tout à fait étrangère
+à son caractère méthodique et grave. Il me vient à
+l'esprit, depuis quelque temps, une idée singulière sur
+Sylvia: je te la dirai si elle prend de la consistance.</p>
+
+<p><i>P. S.</i> Fernande vient de recevoir une lettre de madame
+Borel qui lui annonce que la lettre de son mari à
+Jacques n'est jamais partie, par la raison qu'elle-même
+s'est chargée de la déchirer au lieu de la mettre à la
+poste. Jacques aura encore arrangé cela. On ne peut se
+dissimuler que cet homme ne soit ingénieux et magnifique
+dans la manière dont il remplit sa tâche.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/21.png"></p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>LXXXI.</h3>
+
+<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3>
+
+<p class="droite">Paris.</p>
+
+<p>Tu me pleures, pauvre Sylvia! Oublie-moi comme on
+oublie les morts. C'en est fait de moi. Étends entre nous
+un drap mortuaire, et tâche de vivre avec les vivants.
+J'ai rempli ma tâche, j'ai bien assez vécu, j'ai bien assez
+souffert. A présent, je puis me laisser tomber et me
+rouler dans la poussière trempée de mes larmes. En te
+quittant, j'ai pleuré, et mes yeux ne se sont pas séchés
+depuis trois jours. Je vois bien que je suis un homme
+fini, car jamais je n'ai vu mon coeur se briser et s'anéantir
+ainsi. Je le sens qui fond dans ma poitrine. Dieu me
+retire la force, parce qu'elle m'est désormais inutile. Je
+n'ai plus à souffrir, je n'ai plus à aimer; mon rôle est
+achevé parmi les hommes.</p>
+
+<p>Laisse-la me croire aveugle, sourd et indolent. Maintiens-la
+dans cette confiance, et qu'elle ne se doute
+jamais que je meurs de sa main. Elle pleurerait, et je
+ne veux pas qu'elle souffre davantage pour moi. C'est
+bien assez comme cela. Elle a trop appris ce que c'est
+d'entrer dans ma destinée, et quelle malédiction foudroie
+tout ce qui s'attache à moi. Elle a été comme un instrument
+de mort dans la main d'Azraël; mais ce n'est pas
+sa faute si l'exterminateur s'est servi de son amour,
+comme d'une flèche empoisonnée, pour me percer le
+coeur. A présent, la colère de Dieu va s'apaiser, j'espère.
+Il n'y a plus sur moi de place vivante à frapper. Vous
+allez tous vous reposer et vous guérir de m'avoir aimé.</p>
+
+<p>Sa santé m'inquiète, et j'attends avec impatience que
+tu me dises si mon départ et l'émotion qu'elle a éprouvée
+en me disant adieu ne l'ont pas rendue plus malade.
+J'aurais peut-être dû rester encore quelques jours et
+attendre qu'elle fût plus forte; mais je n'y pouvais plus
+tenir. Je suis un homme et non pas un héros; je sentais
+dans mon sein toutes les tortures de la jalousie, et
+je craignais de me laisser aller à quelque mouvement
+odieux d'égoïsme et de vengeance. Fernande n'est pas
+coupable de mes souffrances; elle les ignore; elle me
+croit étranger aux passions humaines. Octave lui-même
+s'imagine peut-être que je supporte tranquillement mon
+malheur, et que j'obéis sans efforts à un devoir que je
+me suis imposé... Qu'il en soit ainsi, et qu'ils soient heureux!
+Leur compassion me rendrait furieux, et je ne
+puis renoncer encore à la cruelle satisfaction de laisser
+le doute et l'attente de ma vengeance suspendus comme
+une épée sur la tête de cet homme. Ah! je n'en puis
+plus! Tu vois si mon âme est stoïque. Non, elle ne l'est
+pas. C'est toi, Sylvia, qui es héroïque et qui me juge
+d'après toi-même. Mais moi, je suis un homme comme
+les autres; mes passions me transportent comme le vent
+et me rongent comme le feu. Je ne me suis point créé un
+ordre de vertus au-dessus de la nature; seulement, je
+ressens l'affection avec une telle plénitude, que je suis
+forcé de lui sacrifier tout ce qui m'appartient, jusqu'à
+mon coeur, quand je n'ai plus rien à lui offrir. Je n'ai jamais
+étudié qu'une chose au monde, c'est l'amour. À force
+de faire l'expérience de tout ce qui le contriste et l'empoisonne,
+j'ai compris combien c'était un sentiment noble
+et difficile à conserver; combien il faillait accomplir de
+dévouements et de sacrifices avant de pouvoir se glorifier
+de l'avoir connu. Si je n'avais pas eu d'amour pour
+Fernande, je me serais peut être mal conduit. Je ne sais
+si j'aurais commandé à mon dépit et à la haine que m'inspire
+l'homme qui l'a exposée à la risée d'autrui, par ses
+imprudences et ses folies égoïstes. Mais elle l'aime, et
+parce que je suis lié à elle par une éternelle affection, la
+vie de son amant me devient sacrée. Pour résister à la
+tentation de me défaire de lui, je pars, et Dieu seul saura
+ce que me coûte de désespoirs et de tourments chacun des
+jours que je lui laisse.</p>
+
+<p>Si j'ai quelque autre vertu que mon amour, c'est peut-être
+une justice naturelle, une rectitude de jugement,
+sur lesquelles aucun préjugé social, aucune considération
+personnelle, n'ont jamais eu de prise. Il me serait
+impossible de conquérir un bonheur quelconque par la
+violence ou la perfidie, sans être aussitôt dégoûté de ma
+conquête. Il me semblerait avoir volé un trésor, et je le
+jetterais par terre pour m'aller pendre comme Judas.
+Cela me paraît le résultat d'une logique si inflexible et
+si absolue, que je ne saurais me glorifier de n'être pas
+une brute semblable aux trois quarts des hommes que je
+vois. Borel, à ma place, aurait tranquillement battu sa
+femme, et il n'eût peut-être pas rougi ensuite de la recevoir
+dans son lit, tout avilie de ses coups et de ses
+baisers. Il y a des hommes qui égorgent sans façon leur
+femme infidèle, à la manière des Orientaux, parce qu'ils
+la considèrent comme une propriété légale. D'autres se
+battent avec leur rival, le tuent ou l'éloignent, et vont
+solliciter les baisers de la femme qu'ils prétendent aimer,
+et qui se retire d'eux avec horreur ou se résigne avec
+désespoir. Ce sont là, en cas d'amour conjugal, les plus
+communes manières d'agir, et je dis que l'amour des
+pourceaux est moins vil et moins grossier que celui de
+ces hommes-là. Que la haine succède à l'affection, que
+la perfidie de la femme fasse éclore le ressentiment de
+sop mari, que certaines bassesses de celle qui le trompe
+lui donnent jusqu'à un certain point le droit de se venger,
+et je conçois la violence et la fureur; mais que doit faire
+celui qui aime?</p>
+
+<p>Je ne peux pas me persuader (ce que beaucoup sans
+doute penseront de moi) que je sois un esprit faible et un
+caractère imbécile, pour avoir persévéré dans mon amour.
+Mon coeur n'est pas vil, et mon jugement n'est pas altéré.
+Si Fernande était indigne de cet amour, je ne l'éprouverais
+plus. Une heure us mépris suffirait pour m'en guérir.
+Je me rappelle bien ce que j'ai senti pendant trois
+jours que je la crus infâme. Mais aujourd'hui elle cède à
+une passion qu'un an de combats et de résistance a enracinée
+dans son coeur; je suis forcé de l'admirer, car je
+pourrais l'aimer encore, y eût-elle cédé au bout d'un
+mois. Nulle créature humaine ne peut commander à
+l'amour, et nul n'est coupable pour le ressentir et pour
+le perdre. Ce qui avilit la femme, c'est le mensonge. Ce
+qui constitue l'adultère, ce n'est pas l'heure qu'elle accorde
+à son amant, c'est la nuit qu'elle va passer ensuite
+dans les bras de son mari. Oh! je haïrais la mienne, et
+j'aurais pu devenir féroce, si elle eût offert à mes lèvres
+des lèvres chaudes encore des baisers d'un autre, et
+apporté dans mes bras un corps humide de sa sueur.
+Elle serait devenue hideuse pour moi ce jour-là, et je
+l'aurais écrasée comme une chenille que j'aurais trouvée
+dans mon lit. Mais, telle qu'elle est, pâle, abattue, souffrant
+toutes les angoisses d'une conscience timorée, incapable
+de mentir, et toujours prête à se confesser à moi
+de sa faute involontaire, je ne puis que la plaindre et la
+regretter. N'ai-je pas vu, depuis son retour, que ma confiance
+apparente lui faisait un mal affreux, et que ses
+genoux pliaient sans cesse pour me demander pardon?
+Combien il m'a fallu d'adresse et de précaution pour retenir
+sur ses lèvres l'aveu toujours prêt à s'en échapper!</p>
+
+<p>Tu m'as demandé pourquoi je n'avais pas accepté la
+confession et le sacrifice que si souvent elle a désiré me
+faire. C'est parce que je crois la confession inutile et le
+sacrifice impossible. Tu n'aimes pas qu'on doute de la
+vertu d'autrui, et tu m'as reproché de ne plus vouloir me
+fier à l'héroïsme dont Fernande eût été peut-être capable
+encore. Eh quoi! cette dernière épreuve, ce fatal voyage
+en Touraine, n'a-t-il pas suffi à mesurer la force de Fernande?
+Je la connais bien, je sais jusqu'où va sa vertu,
+comme je sais où elle finit. Sa chasteté naturelle est la
+meilleure sauvegarde qui puisse la protéger, et sans
+doute elle l'a protégée longtemps. Mais la résolution de
+perdre à jamais Octave ne peut se soutenir dans cette
+âme puérilement sensible, que la plus petite souffrance
+épouvante, et qui succombe sous un véritable malheur.
+Est-ce sa faute? Ne serions-nous pas des insensés et des
+bourreaux, si nous exigions d'elle ce qu'elle ne peut accorder,
+si nous la frappions pour marcher quand ses
+jambes se dérobent sous elle? N'a-t-elle pas failli mourir
+parce qu'elle a perdu sa fille? Pauvre créature souffrante!
+sensitive qui se crispe au souffle de l'air! comment
+aurais-je le courage brutal de te tourmenter, et
+l'orgueil stupide de te mépriser parce que Dieu t'a faite
+si faible et si douce! Oh! je t'ai aimée, simple fleur que
+le vent brisait sur sa tige, pour ta beauté délicate et
+pure, et je t'ai cueillie, espérant garder pour moi seul
+ton suave parfum, qui s'exhalait à l'ombre et dans la solitude;
+mais la brise me l'a emporté en passant, et ton
+sein n'a pu le retenir! Est-ce une raison pour que je te
+haïsse et te foule aux pieds? Non! je te reposerai doucement
+dans la rosée où je t'ai prise, et je te dirai adieu,
+parce que mon souffle ne peut plus te faire vivre, et
+qu'il en est un autre dans ton atmosphère qui doit te
+relever et te ranimer. Refleuris donc, ô mon beau lis! je
+ne te toucherai plus.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LXXXII.</h3>
+
+<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3>
+
+<p class="droite">Tours.</p>
+
+<p>Je suis revenu ici. C'est une idée étrange qui m'est
+passée par la tête, et que je t'expliquerai dans quelques
+jours. J'ai reçu ta lettre; on me l'a renvoyée exactement
+de Paris avec celle de Fernande, qui est bien affectueuse
+et bien laconique. Oui, je conçois ce qu'elle souffre en
+m'écrivant. Hélas! elle ne pourra même pas m'aimer
+d'amitié! Mon souvenir sera un tourment pour elle, et
+mon spectre lui apparaîtra comme un remords!</p>
+
+<p>Je te remercie de m'assurer qu'elle se porte tout à
+fait bien, que les belles couleurs de la santé reviennent
+à ses joues, et qu'elle pleure sa fille moins souvent et
+moins amèrement. Oui, voilà ce qu'il faut me dire pour
+me donner du courage. Du courage! à quoi bon? Il m'en
+a fallu, et j'en ai eu. Mais qu'en ferais-je désormais? Tu
+as beau dire, Sylvia, je n'ai plus rien à faire sur la terre.
+Tu sais ce que le médecin, pressé par mes questions,
+m'a dit de mon fils. J'ai compris à demi-mot ce que je
+devais craindre et ce que je pouvais espérer. Le plus
+riant espoir qui me reste, c'est de le voir survivre d'un
+an à sa soeur. Il a le même défaut d'organisation. Je ne
+suis donc pas nécessaire à cet enfant, et je dois travailler
+à m'en détacher comme d'un espoir anéanti. Je vivrais
+encore pour Fernande, si elle avait besoin de moi. Mais,
+au cas où celui qu'elle aime l'abandonnerait un jour, tu
+es sa soeur, sa vraie soeur par l'affection et par le sang;
+tu me remplacerais auprès d'elle, Sylvie, et ton amitié
+lui serait moins pesante et plus efficace que la mienne.
+Ma mort ne peut que lui faire du bien. Je sais que son
+coeur est trop délicat pour s'en réjouir; mais, malgré
+elle, elle sentirait l'amélioration de son sort. Elle pourrait
+épouser Octave par la suite, et le scandale malheureux
+que leurs amours ont fait ici serait à jamais terminé.</p>
+
+<p>Tu me dis précisément qu'elle s'afflige beaucoup de
+l'idée de ce scandale; que ce souvenir, effacé longtemps
+par la douleur plus vive encore de la mort de sa fille, et
+par la crainte de perdre mon affection, s'est réveillé en
+elle depuis qu'elle est un peu résignée à l'une et un peu
+rassurée sur l'autre. Tu me dis qu'elle demande à toute
+heure s'il est possible que cette aventure ne m'arrive pas
+à Paris, et que, lorsqu'on a réussi à la tranquilliser sur
+ce point par des raisons qu'on n'oserait donner à un
+enfant, elle tremble à l'idée d'être couverte de ridicule,
+et de servir de sujet aux plaisanteries de café d'une province
+et aux récits de chambrée d'un régiment. C'est là
+l'ouvrage d'Octave, et elle le lui pardonne! Elle l'aime
+donc bien!</p>
+
+<p>Sur ce dernier point de souffrance et d'inquiétude, tu
+peux la rassurer par des raisonnements assez plausibles.
+Je suis bien aise qu'elle te parle de tout cela avec abandon;
+cette confiance la soulage d'autant, et tu es à même
+plus que personne, d'adoucir sa tristesse par une amitié
+éclairée. Ces sortes de scandales sont bien moins importants
+pour une jeune femme qu'elle ne se l'imagine,
+beaucoup seraient vaines de l'espèce de célébrité qui en
+résulte, et de l'attrait que leur attention et leurs bonnes
+grâces ont désormais pour les hommes. Une coquette
+partirait de là pour se faire une brillante carrière d'audace
+et de triomphes. Fernande n'est pas de ce caractère;
+elle ne songe qu'à rougir et à se cacher. Qu'elle se retire
+au fond de celto vie tranquille et heureuse que j'ai tâché
+de lui faire et de lui laisser; mais qu'elle ne perde pas
+son temps à pleurer sur un accident qui sera l'anecdote
+d'un jour, et qu'on oubliera le lendemain pour une autre.
+Il y a des événements ridicules et honteux dont on a
+peine à se laver, mais de tels événements ne peuvent se
+rencontrer dans la vie d'une femme comme Fernande.
+Que peut-on dire? Qu'elle est belle, qu'elle a inspiré une
+passion; qu'un homme s'est exposé, pour ne pas la compromettre,
+à se rompre le cou en fuyant sur les toits. Il
+n'y a rien de laid ni d'avilissant dans tout cela. Si Octave
+eût parlementé avec les mauvais plaisants qui l'assiégeaient,
+c'eût été bien différent. L'amour d'un lâche
+déshonore une femme, si noble qu'elle soit. Mais Octave
+s'est bien conduit. Tout le monde sait qu'il l'a escortée
+en voyage jusque chez elle, tant les grands mystères et
+les grandes combinaisons de ce fou réussissent! Heureusement
+il a du coeur, et l'on peut découvrir tous ces puérils
+secrets sans trouver un sujet de mépris dans sa conduite.
+Le ridicule et l'odieux de tout cela retombent sur
+moi. On m'accuse d'avoir une maîtresse dans ma maison.
+On dit même, tant l'espionnage imbécile et les interprétations
+erronées font vite la tour du monde, que j'ai essayé
+de la faire passer pour ma soeur, mais que madame
+de Theursan est venue démasquer l'imposture. C'est
+quelque servante, c'est peut-être madame de Theursan
+elle-même qui répand ce bruit! Voilà le parti que les
+coeurs vils tirent de la patience et de la générosité des
+autres. En un mot, je suis bafoué à Tours. M. Lorrain,
+un ancien officier de mon régiment à qui j'ai eu affaire il
+y a vingt ans, s'amuse à mes dépens le plus qu'il peut.
+Mais tout cela me regarda, et je m'en charge.</p>
+
+<p>Tu ne prononces pas le nom d'Octave, je devine que
+tu crois me devoir ce ménagement; mais ne crains rien.
+Il est bien vrai que je ne puis lire et tracer ce nom fatal
+sans un frémissement de haine de la tête aux pieds;
+mais il faut bien que je m'y accoutume. Il faut que je
+sache tout ce qui se passe là-bas, s'il l'aime, s'il la rend
+heureuse. Adieu, Sylvia, qui, seule entre tous, ne m'as
+jamais fait de mal. Je n'ai pas besoin de te dire qu'il faut
+cacher à Fernande ma présence à Tours.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LXXXIII.</h3>
+
+<h3>DE SYLVIA A JACQUES.</h3>
+
+<p>Mon Dieu! que fais-tu donc à Tours? cela m'épouvante.
+Songes-tu à te venger des calomnies qu'on répand
+sur nous? Si je te connaissais moins, je me le persuaderais.
+Pourtant, j'ai beau me rappeler l'horreur que tu
+as pour le duel, je tremble encore que tu ne sois engagé
+dans quelque affaire de ce genre; ce ne sérait pas la première
+fois que tu te serais cru forcé de manquer à tes
+principes et de faire une chose antipathique à ton caractère.
+Je ne vois cependant pas qu'en cette occasion tu
+doives jouer ta vie contre celle d'un autre. En quoi cela
+réparera-t-il le tort fait à Fernande? Un autre homme
+que toi répondrait qu'il a son affront personnel à venger;
+mais es-tu capable de commettre ce que tu considères
+comme un crime pour satisfaire une vengeance porsonnelle?
+Tu m'as raconté ton premier duel, c'était précisément
+avec ce Lorrain; tu cédais bien alors à une considération
+de ce genre, mais la nécessité était urgente;
+vous étiez tous les jours en présence l'un de l'autre sous
+les yeux d'une assemblée, et vous étiez tous deux militaires.
+Il importait peu que le canon ou l'épée emportât
+l'un de vous un jour plus tôt ou plus tard; qu'était-ce
+que la vie pour vous dans ce temps-là? Aujourd'hui que
+ta position est si différente, comment serait-il possible
+que tu fisses tout ce voyage pour te laver de calomnies
+qui ne t'atteignent pas, et te venger d'insultes qu'on
+n'ose t'adresser que de loin? En vain tu t'efforces de me
+prouver que ta vie n'est utile désormais à personne, tu
+te trompes. Oh! ne laisse pas le courage t'abandonner
+ainsi! c'est un calcul de le paresse, qui veut se croiser
+les bras, que de se persuader que la tâche est finie. Pourquoi
+condamnes-tu ton fils avec ce désespoir? le médecin
+ne t'a-t-il pas dit que la nature opérait des miracles
+au-dessus de toutes les prévisions de la science, et qu'avec
+des soins assidus et un régime sévère, ton enfant pouvait
+se fortifier? Je maintiens ce régime scrupuleusement, et
+depuis quelques jours notre cher petit est réellement
+bien. Si je mourais moi-même, qui le soignerait? Fernande
+ignore son mal, et d'ailleurs sa sollicitude est presque
+toujours inhabile. Qui m'impose donc la vie quand
+tu te démets si facilement de la tienne. Crois-tu qu'elle
+soit bien belle, celle que tu me laisses?</p>
+
+<p>Et Fernande, n'a-t elle plus besoin de toi? que savons-nous
+d'Octave, quand il ne sait rien de lui-même, et se
+pique de ne résister à aucun des caprices qui lui viennent?
+Il se dit sûr d'aimer toujours Fernande; c'est peut-être
+vrai, c'est peut-être faux. Il s'est bien conduit depuis
+qu'il l'a compromise; mais quel homme est-ce là
+pour te succéder et pour remplir un coeur où tu as régné?
+Pourra t-elle l'aimer longtemps? n'aura-t-elle pas besoin
+un jour qu'on la délivre de lui?</p>
+
+<p>Tu veux que je te dise exactement la vérité sur leur
+compte, et je sens que je dois le faire; dans ce moment
+ils sont heureux, ils s'aiment avec emportement, ils sont
+aveugles, sourds et insensibles. Fernande a des moments
+de réveil et de désespoir, Octave a des instants d'effroi
+et d'incertitude; mais ils ne peuvent résister au torrent
+qui les entraîne. Octave cherche à rassurer ta conscience
+en rabaissant ta vertu; il n'oserait en douter, mais il
+tâche de l'expliquer par des motifs qui en diminuent le
+mérite; pour se dispenser de t'admirer et pour se consoler
+d'être moins grand que toi, il tâche de saper le piédestal
+où tu as mérité de monter. Tu as deviné juste, il
+nie tes passions, afin de nier ton sacrifice. Fernande te
+défend avec plus de vigueur que tu ne penses, et sa vénération
+résiste à toutes les atteintes. Elle dit que tu
+l'aimes au point de rester aveugle éternellement; elle
+dit qu'en cela tu es sublime: et alors elle pleure si amèrement
+que je suis forcée de la consoler et de la relever
+à ses propres yeux. Ma pauvre soeur! il y a des instants
+où je lui en veux de t'avoir fait tant de mal. Quand je vois
+son visage serein et sa main dans celle d'Octave, je fuis,
+je me cache au fond des bois, ou je vais pleurer auprès
+du berceau de ton fils, pour exhaler mon indignation sans
+les faire souffrir. Mais quand je la vois torturée de remords,
+je la plains et je souffre avec elle. Je pense, comme toi,
+que son aventure est moins grave que la pruderie de
+beaucoup de femmes ne voudra le faire croire. Je vois
+qu'elle ne lui a point aliéné l'amitié de madame Borel,
+qui me paraît une personne généreuse et sensée. Sa vie
+pourrait être encore bien belle, si Octave voulait; elle
+retournerait à toi, j'en suis sûre, si elle avait à se plaindre
+de lui, ou s'il lui inspirait le courage qu'au contraire
+il cherche à lui ôter. Pourrait-elle rougir d'accepter son
+pardon d'une âme aussi noble que la tienne, et souffrirais-tu
+en le lui accordant? Oh! combien tu l'aimes encore,
+et quel amour que le tien! Tu n'es occupé, au sein
+de cet océan de douleurs, qu'à lui éviter la centième partie
+de celles que tu ressens.</p>
+
+<p>J'ai reçu de madame de Theursan l'étrange envoi de
+quelques centaines de francs; ce n'est pas, comme tu
+penses, la modicité du présent qui me l'a fait refuser; je
+sais qu'elle n'a pas de fortune et que ce présent est libéral
+eu égard à ses moyens; mais j'admire cette réparation
+de l'abandon de toute ma vie. Cela ressemble a une
+dérision; j'ai pourtant remercié et n'ai motivé mon refus
+que sur l'absence de besoins. Peut-être devrais-je être
+reconnaissante de l'intention, je ne puis: je ne lui pardonnerai
+jamais de m'avoir mise au monde.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LXXXIV.</h3>
+
+<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3>
+
+<p>Que veux-tu que je te dise? ce Lorrain était un méchant
+homme, et je l'ai tué. Il a tiré sur moi le premier,
+je l'avais provoqué; il m'a manqué. Je savais que je n'avais
+qu'à vouloir pour l'abattre, et j'ai voulu. Est-ce un crime
+que j'ai commis? Certainement; mais que m'importe? je
+ne suis pas capable de savoir ce que c'est que le remords
+dans ce moment-ci. Il y a tant d'autres choses qui bouillonnent
+en moi, et qui me transportent hors de moi-même!
+Dieu me le pardonnera. Ce n'est plus moi qui
+agis: Jacques est mort; l'être qui lui succède est un
+malheureux que Dieu n'a pas béni, et dont il ne s'occupe
+pas. J'aurais pu être bon, si mon destin s'était prêté
+à mes sentiments; mais tout a échoué, tout m'abandonne;
+l'homme physique reprend le dessus, et cet
+homme a un instinct de tigre comme tous les autres. Je
+sentais la soif du sang me brûler; ce meurtre m'a un
+peu soulagé. En expirant, le malheureux m'a dit: «Jacques,
+il était écrit que je mourrais de ta main; sans cela
+tu ne m'aurais pas estropié pour une caricature, et tu ne
+me tuerais pas aujourd'hui pour te venger d'être...» Il
+est mort en m'adressant cette grossièreté qui semblait le
+consoler. Je suis resté longtemps immobile à contempler
+l'expression d'ironie qui restait sur la face de ce cadavre:
+ses yeux fixes semblaient me braver, son sourire semblait
+nier ma vengeance; j'aurais voulu le tuer une seconde
+fois. Il faudra que j'en tue un autre, n'importe
+lequel; cela me soulage, et cela fait du bien à Fernande:
+rien ne réhabilite une femme comme la vengeance des
+affronts qu'elle a reçus. On dit ici que je suis fou; peu
+m'importe! on ne dira plus que je suis lâche, et que je
+souffre l'infidélité de ma femme parce que je ne sais pas
+me battre; on dira que j'ai pour elle une passion qui
+me fait perdre l'esprit. Eh bien! on pensera du moins
+que c'est une femme digne d'amour que celle qui exerce
+un tel empire sur l'époux qu'elle n'aime plus; les autres
+femmes envieront cette espèce de trône où, dans mon
+délire, je l'aurai placée, et Octave enviera mon rôle un
+instant; car il n'y a que moi qui aie le droit de me battre
+pour elle, et il est obligé de me laisser réparer le mal
+qu'il a commis.</p>
+
+<p>Adieu. Ne t'inquiète pas de moi, je vivrai; je sens que
+c'est mon destin, et que dans ce moment mon corps est
+invulnérable. Il y a une main invisible qui me couvre, et
+qui se réserve de me frapper. Non, ma vie n'est au pouvoir
+d'aucun homme: j'en ai l'intime révélation; j'en ai
+fait le sacrifice, et il m'est absolument indifférent de la
+perdre ou de la conserver. L'ange qui protège Fernande
+est venu près de moi, et il me parle d'elle dans mon sommeil;
+il étend ses ailes sur moi quand je me bats pour
+elle; quand je ne serai plus nécessaire à personne, lui
+aussi m'abandonnera. J'ai fait mon testament à Paris; en
+cas de mort de mon fils, je laisse les deux tiers de mon
+bien à ma femme, et à toi le reste; mais ne crains rien,
+mon heure n'est pas venue.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LXXXV.</h3>
+
+<h3>DE M. BOREL AU CAPITAINE JEAN.</h3>
+
+<p class="droite">Cerisy.</p>
+
+<p>Mon camarade, il faut que vous alliez me remplacer à
+Tours, sur-le-champ, auprès de Jacques, qui se bat encore
+ce soir. Je ne puis ni lui servir de témoin, ni même
+aller vous investir de mes fonctions; j'ai une attaque de
+goutte si bien conditionnée, qu'il me serait impossible
+de faire une lieue en voiture. Jacques vient de m'envoyer
+chercher; allez tout de suite, par la traverse, lui
+offrir mes excuses et vos services; ces choses-là ne se
+refusent pas. Je vais tâcher de vous mettre en trois mots
+au courant de l'affaire. A peine reposé d'avoir tué hier
+Lorrain, à qui Dieu fasse paix, Jacques s'en va au café
+comme si de rien n'était; et, avec cette manière glaciale
+que vous lui connaissez quand il est en colère, il fume
+sa pipe et prend sa demi-tasse en présence de plus de
+cent paires de moustaches jeunes et vieilles qui l'examinaient
+non sans un peu de curiosité, comme vous pensez.
+Les jeunes officiers qui ont fait la farce que vous
+savez à l'amant de sa femme, se sont crus insultés ou au
+moins provoqués par sa présence et par sa figure; ils ont
+affecté de parler à haute voix des maris trompés en général,
+et de répéter, à une table voisine de la sienne, le
+mot qui pouvait flatter le moins les oreilles de Jacques.
+Comme il restait impassible, ils ont parlé un peu plus
+clairement de sa femme, et ils ont fini par la désigner si
+bien, que Jacques s'est levé en disant: «Vous en avez
+menti,» du ton dont il aurait dit: «Je suis votre serviteur.»
+Deux de ces messieurs, qui avaient parlé en dernier,
+se levèrent en demandant à qui s'adressait le démenti.
+«A tous deux, répondit Jacques; que celui qui
+voudra m'en demander raison le premier se nomme.&mdash;Moi,
+Philippe de Munck, demain à l'heure que vous voudrez,
+dit l'un d'eux.&mdash;Non pas, reprit Jacques, ce soir,
+s'il vous plait; car vous êtes deux, et il faut que j'aie le
+temps de rendre raison à monsieur demain, avant que la
+police me contrarie.&mdash;C'est juste, répondit M. de Munck;
+ce soir, à six heures et au sabre.&mdash;Au sabre, soit,» dit
+Jacques. Vous voyez que c'est une affaire qui ne peut
+s'arranger en aucune façon. Deux heures après, j'ai reçu
+un message de lui pour me prier de lui servir encore de
+témoin; mais précisément j'ai pris la goutte dans la rosée
+d'hier à l'affaire de Lorrain, et peut-être ai-je éprouvé
+aussi un peu d'émotion en voyant tomber ce pauvre
+diable. Ce n'est pas une grande perte; mais il y avait
+longtemps que cela grisonnait auprès de nous, et nous
+ne sommes plus à l'âge où un camarade tombait comme
+une noix d'un noyer. Ce Jacques est étonnant, et cela
+prouve bien qu'un homme ne change qu'en dehors:
+l'arbre ne fait que renouveler son écorce, et Jacques est
+aujourd'hui le même que nous avons connu il y a vingt
+ans. On ne dira plus: «Voyez ce que deviennent ces
+vieux militaires, et comme leurs femmes les font marcher!
+en voilà un qui se battait pour un coup de crayon,
+et qui se laisse déshonorer sans rien dire.» Ma foi! je
+l'ai dit moi-même, et sa situation m'occupait tellement,
+qu'avant-hier, une heure avant d'apprendre qu'il était
+ici, je rêvais de lui, et je m'éveillai en criant, à ce que
+m'a dit ma femme.&mdash;«Jacques, Jacques! qu'es-tu devenu!»
+Mais un homme de coeur se retrouve toujours.
+Espérons qu'en sortant de là il ira tuer l'amant de sa
+femme; faites-lui sentir qu'il le doit, que sans cela tout
+ce qu'il fait maintenant ne sert à rien. Allez vite. Le préfet
+est un brave garçon qui laisse aller les duels sans
+faire de tracasserie; pourtant trois affaires en trois jours,
+c'est plus que ne comporte l'ordonnance, et il pourrait
+bien arriver que Jacques fût arrêté après la seconde. Il
+faut qu'il se dépêche. Écrivez-moi par un exprès, ce
+soir, quand il aura fini avec M. de Munck. J'enrage de
+n'être pas là; j'aimerais mieux perdre un bras que de
+voir Jacques manquer à l'appel.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LXXXVI.</h3>
+
+<h3>DU CAPITAINE JEAN A. M. BOREL.</h3>
+
+<p class="droite">Tours.</p>
+
+<p>Jacques en a fini avec tous ses adversaires sans recevoir
+une égratignure; il a du bonheur au jeu, comme
+tous ceux qui n'en ont pas en ménage. M. Munck a une
+estafilade au travers de la figure, qui lui sépare le nez
+en deux, ce qui doit singulièrement le vexer. Cela ne
+rendra l'honneur à aucun mari, mais pourra bien en consoler
+quelques-uns et en préserver quelques autres. C'est
+un joli garçon de moins. La beauté pleurera et lui cherchera
+un successeur; l'autre jeune homme ne s'est pas
+soucié de demander son reste à Jacques. C'était un poulet
+de dix-neuf ans, un fils unique, un enfant de famille,
+que sais-je? Les témoins ont montré tant de désir d'arranger
+l'affaire, que nous avons consenti à dire que nous
+étions fâchés d'avoir donné un démenti, s'il était vrai
+qu'on n'eût pas eu l'intention de nous impatienter. On a
+assuré qu'on n'avait pas eu cette intention. Cela pourra
+bien faire tort à l'enfant; mais je conçois que, ses témoins
+ayant rendu un peu la main, la partie était trop
+inégale entre lui et Jacques. Nous avons eu assez de
+peine à faire entendre raison à celui-ci; il a une bile de
+tous les diables, et ce n'est qu'après mûre délibération
+qu'il s'est un peu adouci. Savez-vous que le camarade va
+bien? C'est ce qui s'appelle ne pas mettre les pouces, et
+qu'il ait tort ou raison de sabrer par ici plutôt que de
+sabrer par là-bas, c'est plaisir et honneur de voir un ancien
+camarade faire de pareilles preuves avec la nouvelle
+armée. Au reste, le camarade n'est pas de bonne humeur;
+et pour ceux qui le connaissent un peu, il est facile
+de voir qu'il a soif du sang de bien d'autres. Je ne
+sais pas ce qu'il compte faire; je lui ai dit, en recevant
+ses remerciements pour lui avoir servi de témoin: «Je
+voudrais t'en servir dans une quatrième occasion, et je
+ferais volontiers le voyage avec toi pour ça. A présent
+tu as la main remise, est-ce que tu ne vas pas t'en prendre
+à qui de droit?» Il m'a répondu moitié figue, moitié raisin:
+«Si on te le demande, tu diras que tu n'en sais
+rien.&mdash;Ah ça, est-ce que tu en veux aussi aux anciens?»
+lui ai-je dit. Là-dessus, il m'a embrassé, en me chargeant
+de te faire ses adieux et ses amitiés. Il doit être parti
+maintenant, car le préfet lui a fait dire en dessous main
+qu'il allait être forcé de le faire arrêter, s'il ne tirait ses
+guêtres bien vite. Je l'ai laissé fermant sa malle, et je
+suis revenu à mon <i>perchoir</i>, où je vous attends à déjeuner
+aussitôt que la goutte vous le permettra. En attendant,
+j'irai fumer une pipe et jaser de tout cela avec
+vous. Il y a beaucoup à dire pour et contre Jacques; c'est
+un drôle de corps, mais il fait feu des quatre pieds.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LXXXVII.</h3>
+
+<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3>
+
+<p class="droite">Aoste.</p>
+
+<p>Tu dois avoir reçu un billet que je t'ai envoyé de Clermont,
+par lequel je t'annonçais que j'étais sorti sans égratignure
+de mes trois duels, et que mon corps se portait
+aussi bien que mon âme se porte mal: ce sont les plus
+mauvaises nouvelles qu'un homme puisse donner de lui-même.
+Un corps qui s'obstine à vivre, et qui nourrit
+avec vigueur les peines de l'âme, est un triste présent
+du ciel. Ce que je ne t'ai pas dit, c'est que j'allais passer
+à deux pas de toi sans te voir; j'ai refait cette route de
+Lyon pour la vingtième fois, et pour la première j'ai passé
+auprès de ma vallée chérie sans y entrer. Il était six
+heures du matin quand je me suis trouvé sur le haut de
+la côte Saint-Jean, et les postillons, qui me connaissent
+bien, avaient déjà tourné le chemin pour descendre, quand
+je leur ai dit de continuer vers le Midi. Penché à la portière,
+j'ai longtemps contemplé ce beau site que je ne reverrai
+peut-être plus, et tous ces sentiers que nous avons
+tant de fois parcourus ensemble; mais j'ai longtemps
+hésité à regarder ma maison. Enfin, au moment où le
+bois Manon allait me la cacher, j'ai fait arrêter, et je
+suis monté au-dessus de la route pour la regarder à mon
+aise et m'abreuver de ma douleur. Le soleil levant étincelait
+dans tes vitres: étais-tu donc déjà levée? Les volets
+de Fernande étaient fermés: elle dormait peut-être
+dans les bras de son amant. Cette maison, ces jardins
+et cette vallée m'inspirèrent une espèce de haine. Je viens
+de tuer un homme et d'en défigurer un autre sans aucun
+motif raisonnable que de satisfaire ma vanité blessée, et
+j'ai dû regarder tranquillement le toit qui abrite mon désespoir
+et ma honte!</p>
+
+<p>Oui, ma honte! Je sais bien que c'est un des mots de
+convention adoptés par une société stupide, et qui, devant
+la raison, ne présentent aucun sens: l'honneur d'un
+homme ne peut pas être attaché au flanc d'une femme,
+et il n'est au pouvoir de personne de compromettre ou
+d'entacher le mien; mais je n'en suis pas moins obligé
+d'être en guerre avec tout le monde, parce que je suis
+dans une position ridicule, et que pour m'en laver je me
+couvre en vain de sang. Il n'y en a qu'un, je le sais bien,
+qui peut enlever ce sourire cruel que je trouve sur la
+figure de tous mes amis. O Fernande! j'aime pourtant
+mieux faire rire de moi que de faire couler tes larmes;
+j'aime mieux les railleries de l'univers entier que ta haine
+et ta douleur! Il n'est pas besoin d'être un héros pour
+cela; car je suis devenu une espèce de brute vindicative
+et cruelle, et j'ai encore assez de bon sens et de justice
+pour comprendre ce que la logique de mon affection me
+démontre.</p>
+
+<p>J'ai eu de singulières discussions avec Borel; quelques
+autres vieux amis de l'armée ont essayé de m'entamer
+adroitement, et de me faire parler, soit par intérêt, soit
+par curiosité; j'ai fait à ceux-là des réponses évasives et
+même brutales: j'avais horreur de leur amitié comme de
+tout le reste. Je n'ai pourtant pas pu me dispenser de parler
+avec Borel, parce qu'au fond de ses systèmes imbéciles il
+y a un certain bon sens naturel qui entend parfois raison,
+et, dans le blâme qu'il me prodigue, un véritable dévouement.
+Il était si mal disposé contre Fernande, que j'éprouvais
+surtout le besoin de la justifier. Nous avons
+passé deux jours ensemble à Tours, lui à me faire des
+remontrances, moi à chercher, tout en l'écoutant d'une
+oreille, l'occasion de me battre avec Lorrain. Nous avons
+échangé bien des raisonnements inutiles, lui voulant me
+prouver que je ne pouvais plus aimer ma femme, et moi
+tâchant de lui faire comprendre qu'il m'était impossible
+de ne pas l'aimer encore. Il a terminé ses harangues en
+me demandant à quoi servirait ma conduite, et si j'espérais
+servir de modèle et de type aux maris généreux: à
+quoi j'ai répondu, en riant, que je n'avais même pas la
+prétention de faire suivre mon exemple par les amants.
+Sa lourde sollicitude ne m'a, du reste, épargné aucun des
+coups d'épingle qu'une âme brisée peut recevoir à la suite
+d'un désastre. De tous les hommes que j'ai connus, ami,
+ennemi ou indifférent, il n'en est pas un qui n'ait donné
+un coup de main pour me pousser dans la tombe.</p>
+
+<p>J'ai eu bien de la peine à calmer mon sang irrité; je
+me serais jeté devant la bouche d'un canon avec la certitude
+que je devais servir de boulet pour tuer les autres.
+Cette espèce de croyance à la fatalité aurait fait de moi
+un héros ou un tigre, suivant la différence d'un cheveu
+dans le poids des circonstances qui me portaient. J'ai été
+au moment de tuer un enfant de dix-neuf ans pour un
+mot; et puis je lui avais fait grâce, quand m'est venu
+un billet mystérieux qu'une femme m'écrivait pour me
+supplier d'épargner sa vie et de renoncer à ma fureur.
+C'était un billet sublime d'expression et de sentiment. Je
+crus d'abord qu'il était d'une mère, et j'allais y céder
+avec attendrissement, lorsqu'en le relisant je m'aperçus
+qu'il était d'une maîtresse. Elle me suppliait de lui laisser
+le bonheur. Le bonheur! ce mot-là me rendit furieux.
+Hélas! ma pauvre Sylvia, j'avais perdu la tête; j'aurais
+voulu tuer tous ceux qui étaient moins malheureux que
+moi; je m'obstinais à faire battre ce jeune homme: il
+me semblait obéir à l'impulsion d'une main impitoyable
+et accomplir quelque rêve terrible. Le capitaine Jean, un
+de mes témoins, me parlait depuis longtemps sans que
+ses discours présentassent aucun sens à mon esprit; enfin,
+il réussit à me faite entendre un seul mot: «Ah ça,
+Jacques, tu veux donc massacrer aujourd'hui?» Ce mot
+de <i>massacrer</i> tomba sur ma poitrine brûlante comme
+une goutte d'eau froide; il me sembla que je m'éveillais
+d'un rêve. Je fis tout ce qu'il désirait, sans même écouter
+dans quels termes on arrangeait la partie de mon honneur;
+it ne m'importait plus de faire effet par ma bravoure.
+Il m'avait semblé d'abord que j'avais envie de me
+disculper du reproche d'être lâche, et qu'à ce sentiment
+d'orgueil blessé j'aurais sacrifié la vie de mon père; mais
+ce n'était qu'un prétexte dont se servait mon désespoir
+pour me pousser: j'avais un accès de rage tout simplement;
+et quand il fut apaisé, je retombai dans l'apathie,
+comme un fou furieux, dans l'accablement qui suit une
+de ses crises, se laisse tomber sur la paille et regarde
+autour de lui d'un air stupide. On fit approcher de moi
+mon adversaire, pour que, suivant l'usage, nous eussions
+à échanger une poignée de main; mais entre chaque minute
+il s'écoulait de tels siècles dans ma tête, que j'obéis
+machinalement et avec surprise. Je ne me souvenais pas
+de l'avoir jamais vu: j'étais déjà à cent ans de ce qui venait
+de se passer en moi; j'étais entré dans le néant de
+l'âme, qui est désormais mon refuge en cette vie.</p>
+
+<p>Me voilà donc calmé! que Dieu me pardonne à quel
+prix! Mais il sait bien que cela n'a pas dépendu de moi,
+et que mon être a été transformé à l'insu de ma volonté.
+Ah! cette colère, elle était affreuse! mais elle me faisait
+du bien comme les convulsions et les rugissements à un
+épileptique. Je suis maintenant plus pesant qu'une montagne,
+plus froid qu'un glacier; je contemple ma vie avec
+un affreux sang-froid; je me fais l'effet de ces martyrs
+des temps fabuleux du christianisme qui, après le supplice,
+se relevaient par miracle, ramassaient tranquillement
+leur tête ou leur coeur pantelant sur l'arène, et se
+mettaient à marcher, emportant leur âme séparée de
+leur corps, aux yeux des hommes épouvantés.</p>
+
+<p>Un autre que moi n'aurait pas pu certainement supporter
+mon destin: Il n'y a que moi sur la terre qui aie
+la force d'accomplir une pareille vie sans mourir de lassitude
+ou sans me tuer dans un accès de délire. J'ai pourtant
+traversé tout cela, et me voici encore! Ce qu'il y
+avait de jeune, de généreux et de sensible en moi n'est
+plus; mais mon corps est debout, et ma triste raison
+contemple sans nuage la ruine de toutes ses illusions.
+Maudite soit cette organisation régulière et solide que ne
+peuvent briser les événements! Don funeste! Avais-je
+commis quelque crime avant de naître, pour avoir la malédiction
+du premier homme, l'exil dans le désert, et
+l'injonction de vivre?</p>
+
+<p>Je suis passé ce matin près d'une maison de campagne
+que là beauté de la nature fit construite au pied des montagnes
+et que la rigueur des climats a fait abandonner.
+Je me suis arrêté pour entrer dans le clos, attiré par l'air
+de tristesse et de destruction qui régnait en ce lieu; j'y
+suis resté deux heures, abîmé dans la pensée de mon
+désespoir et de mon isolement. Et toi aussi, vieux Jacques,
+tu fus un marbre solide et pur, et tu sortis de la
+main de Dieu fier et sans tache, comme une statue neuve
+sort de l'atelier et se dresse sur son piédestal dans une
+attitude orgueilleuse; mais te voilà comme une de ces
+allégories usées et rongées par le temps, qui se tiennent
+encore debout dans les jardins abandonnés. Tu décores
+très-bien le désert: pourquoi sembles-tu t'ennuyer de la
+solitude? Tu trouves le temps long et l'hiver bien rude;
+il te tarde de tomber en poussière, et de ne plus lever
+vers le ciel ce front jadis superbe que le vent insulte aujourd'hui,
+et où l'air humide amasse une mousse noire
+comme un voile de deuil. Tant d'orages ont terni ton éclat
+que ceux qui passent ne savent plus si tu es d'albâtre ou
+d'argile sous ton crêpe funèbre. Reste, reste dans ton
+néant, et ne compte plus les jours: tu dureras peut-être
+longtemps encore, pierre misérable! Tu te glorifiais
+d'être une matière inattaquable: à présent tu envies le
+sort du roseau desséché qui se brise les jours d'orage.
+Mais la gelée fend les marbres; le froid te détruira:
+espère en lui!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LXXXVIII.</h3>
+
+<h3>D'OCTAVE A HERBERT.</h3>
+
+<p>Malgré la colère des uns, les remords des autres, et
+l'incertitude de mon esprit au milieu de tout cela, je ne
+peux pas m'empêcher d'être heureux, mon cher Herbert,
+car mon coeur est rempli d'amour et mon sort est fixé.
+Une affection indissoluble m'attache à Fernande, n'en
+doutez pas: je ne suis pas inconstant. On peut me rebuter;
+la femme que j'aime, quand elle s'obstine à me repousser,
+peut finir par me dégoûter d'elle; mais ce n'est
+pas une autre femme qui peut m'en distraire avant qu'elle
+l'ait elle-même ordonné. Malgré la différence effrayante
+de nos caractères, j'ai longtemps aimé Sylvia, et j'ai lutté
+contre ses dédains longtemps après qu'elle ne m'aimait
+plus. Fernande est une tout autre femme. C'est celle-là
+qui est née pour moi, et dont les défauts mêmes semblent
+combinés pour resserrer nos liens et rendre notre intimité
+nécessaire. Je ne sais pas si je suis aussi criminel
+que Sylvia veut me le faire croire, mais il m'est impossible
+de ne pas me sentir amoureux et transporté de joie.
+L'amour est égoïste, il s'assied aveugle et joyeux sur les
+ruines du monde, et se pâme de plaisir sur des ossements
+comme sur des fleurs. J'ai fait le sacrifice du chagrin
+d'autrui comme j'ai fait celui de ma propre vie. Je ne
+connais plus les lois du tien et du mien. Fernande s'est
+confiée a moi, j'ai juré de l'aimer, de vivre et de mourir
+pour elle; je ne sais que cela, et tout le reste m'est étranger.
+Jacques peut venir à toute heure du jour ou de la
+nuit me demander mon sang et le boire à son aise sans
+que je le lui dispute. Pour l'acquit de ma conscience, je
+livre ma poitrine nue; qu'est-ce qu'un homme peut faire
+de plus? Et de quoi Jacques peut-il se plaindre? Je ne
+porte pas de cuirasse et ne dors pas sous les verrous.
+Sylvia, croyant me faire tomber à genoux devant son
+idole, me lit quelques fragments de ses lettres. Il commence
+à faire de la poésie sur sa douleur; il est à moitié
+guéri. Il s'est battu bravement, et il a bien fait. J'en aurais
+fait autant à sa place, et, si j'en avais eu le droit, je
+l'aurais prévenu. Il a bien recommandé de cacher ces
+événements à sa femme; il peut être tranquille, je m'en
+charge. Je n'ai pas envie qu'elle retombe malade, et je
+veille sur elle comme sur un bien qui m'appartient désormais.
+J'ai trouvé hier à la poste une lettre de Clémence
+pour elle. Comme je connais fort bien l'écriture,
+j'ai ouvert sans façon la missive, et j'y ai trouvé tous les
+charitables avertissements auxquels je m'attendais; de
+plus, la nouvelle additionnelle, le mensonge gratuit d'une
+bonne blessure que, selon la renommée et selon elle,
+Jacques aurait reçue dans la poitrine. J'ai déchiré la lettre,
+et j'ai pris des mesures pour que toutes les dépêches
+adressées à Fernande passent par mes mains en arrivant.
+Celles de Jacques seront respectées religieusement; mais
+gare aux autres! Il m'en coûte assez pour la voir heureuse
+et endormie sur mon coeur. Je ne me soucie pas
+qu'une prude envieuse ou une mère infâme viennent la
+réveiller pour le plaisir de tous faire du mal à tous deux.
+Elle est encore délicate; l'absence de Jacques, qui lui
+écrit rarement, et la mauvaise santé de son fils, sont
+pour elle des sujets suffisants d'inquiétude et de chagrin.
+Ma sollicitude entretient encore le calme et l'espoir
+dans son coeur. Rien ne me coûtera, rien ne me répugnera
+pour la préserver le plus longtemps possible des
+coups qui la menacent. Je suis égoïste, je le sais; mais
+je le suis sans honte et sans peur. L'égoïsme qui se dissimule
+et rougit de lui-même est une petitesse et une
+lâcheté; celui qui travaille hardiment au grand jour est
+un soldat courageux qui lutte contre ses ennemis et
+s'enrichit des dépouilles du vaincu. Celui-là peut conquérir
+son bonheur ou défendre celui d'autrui. Qui donc
+a jamais songé à accuser de vol et de cruauté celui qui
+triomphe et qui fait bon usage de la victoire?</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LXXXIX.</h3>
+
+<h3>DE JACQUES À SYLVIA.</h3>
+
+<p class="droite">Aoste.</p>
+
+<p>Il faut avoir vécu ma vie peur savoir quelle chose
+horrible est devenu pour moi l'isolement. J'ai aimé passionnément
+la solitude, qui est une chose bien différente.
+Alors j'étais jeune. J'avais l'avenir ou le présent. Je suis
+venu plusieurs fois dans les montagnes avec le coeur plein
+de passions. J'ai peuplé leurs retraites sauvages de mes
+sentiments ou de mes rêves. J'y ai savouré mon bonheur
+ou caché ma souffrance; j'y ai vécu enfin. Je passais, je
+quittais une affection pour la retrouver, ou plutôt je l'apportais
+là dans le secret de mon âme pour l'interroger et
+pour m'en repaître. J'y ai répandu des larmes chaudes
+d'espérance; j'y ai pressé sur mon coeur des fantômes
+adorés et des spectres de feu. Il est bien vrai qui j'y suis
+venu aussi maudire et détester ce que j'avais aimé en
+d'autres temps; mais j'aimais quelque autre chose ou
+j'attendais un autre amour. Mon sein était riche, et je
+pouvais mettre une idole de diamant à la place de l'idole
+d'or qui était tombée. A présent, j'y viens avec un coeur
+vide et désolé, et, à la manière dont je souffre, je vois
+bien que je ne guérirai plus. Ce qu'il y a de terrible, ce
+n'est pas tant le manque d'espoir que le manque de désir.
+Ma douleur est morne comme ces pics de glace que le
+soleil n'entame jamais. Je sais que je ne vis plus et je n'ai
+plus envie de vivre. Ces rochers et ces froides cavernes
+me font horreur, et je m'y enfonce comme un fou qui se
+noie pour fuir l'incendie. Si je regarde au loin, la peur
+me prend; la seule vue de l'horizon me fait frissonner,
+parce que je crois y voir planer tous mes souvenirs et tous
+mes maux, et je m'imagine qu'ils me poursuivent avec
+des ailes rapides. Où irai-je pour leur échapper? Ce sera
+partout de même. Je suis venu jusqu'ici avec l'intention
+de voyager ou au moins de parcourir toute cette contrée
+romantique. Je sentais comme un reste d'activité, comme
+une inquiétude de ne pas être bien mort. Et puis je me
+suis laissé tomber sur ce rocher du Saint-Bernard, et je
+ne songe plus à quitter la cabane où je me suis arrêté
+croyant n'y passer qu'une heure. M'y voilà depuis près
+d'un mois, chaque jour plus inerte, plus indifférent, plus
+paralytique. Je ne sens même plus l'atmosphère, et j'ai
+souvent chaud là où il doit faire froid, tandis qu'en d'autres
+moments un rayon de soleil qui brûle l'herbe à mes pieds
+ne rend pas la circulation à mon sang glacé. Il y a des
+jours où je marche précipitamment sur le bord des abîmes
+sans soupçonner le danger, sans ressentir la lassitude;
+je suis alors comme une roue qui a perdu son balancier,
+et qui tourne follement jusqu'à ce que sa chaîne trop
+tendue fasse rompre la machine. Dans ces jours-là, je
+traverse comme par miracle des passages où jamais le
+pied d'un homme ne s'est hasardé, et quand je m'en aperçois
+ensuite, je ne peux plus comprendre comment cela
+s'est fait. J'espère quelquefois que je suis devenu fou.
+Mais à cette exaltation terrible succèdent des jours de
+mort. Cette force maladive tombe tout à coup et fait place
+à une fatigue épouvantable. La pensée joue un rôle bien
+effacé dans tout cela. Quelquefois je cherche, la nuit, à
+me rappeler ce qui a occupé mon cerveau dans la journée,
+et il m'est impossible de le retrouver. Ma mémoire
+ne me présente plus que l'image des objets matériels qui
+m'ont entouré. Je vois des montagnes, des ravins, de
+ponts étroits suspendus sur des abîmes de fumée blanche,
+et tout cela se succède et s'enchaîne pendant des heures
+entières jusqu'à m'obséder. Alors je me lève dans l'obscurité
+et je touche les murs de ma chambre en faisant
+des efforts incroyables pour sortir de ce rêve sans sommeil.
+Quelquefois je me recouche sans avoir pu chasser
+ces images qui me harcellent, et j'attends le jour avec impatience
+pour m'élancer comme malgré moi dans la campagne.
+Alors tout s'efface, je marche au hasard, et il me
+semble être enveloppé de vapeurs qui me cachent la
+réalité. D'autres fois il m'arrive de m'apercevoir que je
+pense; je vois dans mon imagination des tableaux affreux:
+mon fils mourant, ma femme dans les bras d'un autre;
+mais je regarde tout cela avec un sang-froid imbécile,
+jusqu'à ce qu'il me vienne une sorte de réveil qui me
+montre à moi-même. Je me vois dans ce tableau; cette
+femme est la mienne; cet enfant est à moi. Je suis Jacques,
+l'amant oublié, l'époux outragé, le père sans espoir
+et sans postérité; et je m'assieds, car mes jambes ne
+peuvent plus me porter, et une idée me fatigue plus en
+un instant qu'une journée d'agitation et de marche forcée.</p>
+
+<p>Il y a deux ans, j'étais dans un état déplorable d'ennui
+et de souffrance. Mais que ne donnerais-je pas pour retourner
+en arriére! Je craignais de ne plus pouvoir aimer.
+Depuis longtemps je n'avais pas rencontré une femme
+digne d'amour. Je m'impatientais et je m'effrayais de ce
+lomg sommeil da mon coeur; je me demandais si c'était
+la faute de son impuissance, et je sentais bien que non.
+Mais je voyais les années s'envoler comme des rêves, et
+je me disais qu'il n'y avait plus pour moi de temps à
+perdre si je voulais être heureux encore une fois. Je pensais
+que posséder une femme par le mariage, c'était assurer,
+autant que possible, la durée de ce bonheur; je
+ne me flattais pas de le conserver toute ma vie; mais
+j'espérais qu'il me conduirait jusqu'à cette dernière période
+de la jeunesse où la philosophie devient facile à
+mesure que les passions s'éteignent. Il n'en est point
+ainsi. Je ne suis pas encore assez vieux pour me détacher
+de tout et pour me consoler d'avoir tout perdu. Mon espérance
+est morte encore verte, et de mort violente; mais
+je ne suis plus assez jeune pour croire qu'elle puisse renaître.
+Cet effort est le dernier que mes forces morales
+m'ont permis. Je m'étais créé une famille, une maison,
+une patrie; j'avais rassemblé, sur un coin de terre, les
+deux seuls êtres qui me fussent chers, elle et toi. Dieu
+m'avait béni en me donnant des enfants. Cela eût pu
+durer cinq à six ans! Notre vallée était si belle! je prenais
+tant de soin pour rendre ma femme heureuse, et elle
+semblait m'aimer si passionnément! Mais un homme est
+venu et a tout détruit; son souffle a empoisonné le lait qui
+nourrissait mes enfants. Oui! j'en suis sur, c'est son premier
+baiser sur les lèvres de Fernande qui les a tués,
+comme c'est son premier regard sur elle qui a tué son
+amour pour moi.</p>
+
+<p>Je suis peut-être injuste et fou de m'en prendre à lui;
+peut-être en eût-elle aimé un autre si celui là ne fût pas
+venu; peut-être ne m'a-t-elle jamais aimé. Elle sentait le
+besoin d'abandonner son coeur, et elle me l'a confié sans
+discernement; elle a pris pour une passion durable ce
+qui n'était qu'un caprice d'enfant ou un sentiment d'amitié
+filiale qui se trompait faute de savoir ce que c'est
+que l'amour. Avec moi, elle souffrait sans cesse, elle était
+mécontente de tout; je ne réussissais jamais à produire
+l'effet que je voulais sur son esprit, et elle attribuait à
+mes moindres actions des motifs tout opposés à la réalité;
+ou nous ne nous comprenions pas, ou nous nous comprenions
+trop. Durant notre voyage en Touraine, alors
+qu'elle essayait un sacrifice au-dessus de ses forces, et
+que le dérangement de son être démentait sa volonté, il
+lui est arrivé de me dire plusieurs fois, dans un accès de
+colère nerveuse insurmontable, qu'elle avait toujours
+senti que nous n'étions pas faits l'un pour l'autre. Elle
+m'a accusé de l'avoir senti aussi, et de l'avoir épousée
+malgré cela; elle m'a rappelé mille circonstances légères
+qu'elle me présentait comme des preuves. Il est vrai
+qu'elle rétractait le lendemain ces paroles, qu'elle disait
+échappées à son délire: et je feignais de les avoir oubliées;
+mais elles s'étaient enfoncées dans mon coeur comme des
+poignards, et depuis j'en ai mis souvent le souvenir sur
+mes plaies pour les cautériser.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/22.png"></p>
+
+
+
+<p>Hélas! faut-il renoncer ainsi au passé? elle aurait dû
+au moins me le laisser; je me serais nourri d'une douleur
+moins amère. Mais à présent il faut que tout soit détruit
+et gâté, même le souvenir du bonheur perdu! Si
+elle m'a aimé, elle m'a aimé moins longtemps et moins
+fortement que lui; car elle s'est éprise de lui dès le premier
+jour, il ne faut plus en douter. Elle s'est trompée
+elle-même pendant six ou huit mois; son âge est si riche
+en illusions! elle croyait m'aimer encore, mais moi je
+voyais bien où elle en était. Elle s'est trouvée surprise
+tout à coup par un amour nouveau avant de savoir que
+l'autre était anéanti.</p>
+
+<p>Ma douleur se calmera, je n'en doute pas; je la laisse
+s'exhaler, je ne cherche point à la combattre, je ne rougis
+pas de crier comme une femme quand mes accès me
+prennent. Je sais que j'en viendrai à être tranquille et
+résigné; je ne suis pas impatient de ce moment-là, il sera
+plus affreux encore que le présent. J'aurai accepté ma
+sentence; je verrai mon malheur distinctement, et je le
+sentirai par tous les pores; je n'aurai plus rien de jeune
+dans le coeur, le regret lui-même s'éteindra. L'orgueil
+humain ne veut pas lutter contre une espérance perdue,
+contre un amour qui se retire; il prend son parti, et, en
+quelques jours, l'homme devient un vieillard. J'aime encore
+Fernande, parce qu'un amour comme le mien ne
+peut pas finir sans convulsions et sans une rude agonie;
+mais je sens que bientôt je ne pourrai plus l'aimer, et
+mon sort sera pire.</p>
+
+<p>Si Dieu faisait un miracle en ma faveur, s'il me conservait
+mon fil, je vivrais, non avec une joie, mais avec
+un devoir, et je m'occuperais à le remplir. Mais ce pauvre
+enfant ne fait qu'essayer une existence languissante et
+prolonger mes tristes jours sans faire rétracter l'arrêt qui
+a mesuré impitoyablement les siens. Il faut que je l'attende,
+ce pauvre insecte qui se traîne lentement vers la
+mort, et sans lequel je ne veux point partir. Je me souviens
+que je te disais une fois: «Que peut-il arriver de
+pire à un honnête homme? D'être forcé de mourir, voilà
+tout.» Aujourd'hui, je vois qu'il y a quelque chose de
+pis: c'est d'être forcé de vivre.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/23.png"></p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XC.</h3>
+
+<h3>DE SYLVIA A JACQUES.</h3>
+
+<p>Jacques! reviens, Fernande a besoin de toi; elle est
+malade de nouveau parce qu'elle vient d'éprouver une
+grande douleur. Rien ne peut la calmer. Elle t'appelle
+avec angoisse, elle dit que tous les maux qui lui arrivent
+viennent de ton abandon; que tu étais sa providence, et
+que tu l'as quittée. Elle s'effraie de ta longue absence, et
+dit qu'il faut que tu sois informé de tout pour avoir pris
+ainsi en horreur ta famille et ta maison. Elle craint que
+tu ne la haïsses, et la douleur que cette idée lui cause
+résiste à toutes nos consolations; elle veut mourir, parce
+que, dit-elle, il n'est pas un instant de repos et d'espoir
+sur la terre pour quiconque a possédé ton affection et l'a
+perdue. Prends courage, Jacques, et viens souffrir ici!
+Tu es encore nécessaire; que cette idée te donne de la
+force! Il y a autour de toi des êtres qui ont besoin de toi.
+Et puis ta vie n'est pas finie. N'y a-t-il donc rien autre
+chose que l'amour? L'amitié que Fernande a pour toi est
+plus forte que l'amour que lui inspire Octave. Tous ses soins
+et tout son dévouement, qui s'est vraiment soutenu au
+delà de mon espérance, échouent auprès d'elle quand il
+s'agit de toi. Peut-il en être autrement? Peut-elle vénérer
+un autre homme comme toi? Reviens vivre parmi
+nous. Me comptes-tu pour rien, dans ta vie? ne t'ai-je
+pas bien aimé? t'ai-je jamais fait du mal? ne sais-tu pas
+que tu es ma première et presque ma seule affection?
+Surmonte l'horreur que t'inspire Octave, ce sera l'affaire
+d'un jour. J'ai souffert aussi pour m'habituer à le voir à
+ta place: mais laisse-la-lui et prends-en une meilleure;
+sois l'ami et le père, le consolateur et l'appui de la famille.
+N'es-tu pas au-dessus d'une vaine et grossière jalousie?
+Reprends le coeur de ta femme, laisse le reste à
+ce jeune homme! L'imagination et les sens de Fernande
+ont peut-être besoin d'un amour moins élevé que celui
+que tu veux lui inspirer. Tu t'es résigné à ce sacrifice,
+résigne-toi à en être le témoin, et que la générosité fasse
+taire l'amour-propre. Est-ce quelques caresses de plus ou
+de moins qui entretiennent ou détruisent une affection
+aussi sainte que la vôtre? Cette jalousie d'enfant n'est pas
+digne de ta grande âme, et tu as au front bien des cheveux
+blancs qui te donnent le droit d'être le père de ta
+femme sans avilir la dignité de ton rôle de mari. Tu ne
+peux pas douter de la délicatesse avec laquelle Fernande
+évitera tout ce qui pourrait te blesser. Octave lui-même
+te deviendra supportable; c'est un assez noble caractère,
+et depuis ces trois mois, si difficiles pour nous tous, j'ai
+découvert en lui des vertus sur lesquelles je ne comptais
+pas. Il tomberait à tes pieds si tu t'expliquais à lui, s'il
+te comprenait et s'il savait ce que tu es. Reviens donc
+essuyer les larmes de Fernande, car toi seul pourras
+rendre un peu de courage et de calme à son coeur. Elle
+est encore frappée d'un de ces malheurs pour lesquels
+l'amour n'a point de consolation; toi seul aurais le droit
+de lui en offrir, parce que tu es de moitié dans son infortune:
+Tu comprends ce qui est arrivé? Je t'attends!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XCI.</h3>
+
+<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3>
+
+<p class="droite">Genève.</p>
+
+<p>J'irai; mais je veux que tu l'avertisses de mon arrivée
+quelques jours d'avance: je ne veux surprendre personne.
+Il me serait horrible de trouver sur le visage de Fernande
+une expression d'embarras ou d'effroi. Dis lui qu'elle se
+contraigne, s'il le faut, pour ne me laisser rien apercevoir
+de ce qui se passe; fais-lui croire toujours que je suis
+sans soupçon, et persuade-lui de m'entretenir soigneusement
+dans cette confiance. Non, je ne me sens pas assez
+fort pour être témoin de leurs amours; je ne suis pas un
+philosophe stoïcien, et une âme de feu brûle encore mon
+front sous mes cheveux blancs. Ce que tu fais maintenant
+est bien cruel, Sylvia; j'étais presque enseveli, et
+tu me rappelles au monde des vivants pour souffrir quelques
+jours de plus, et m'assurer de nouveau de la nécessité
+de le quitter pour jamais. Soit, Fernande souffre; elle
+a besoin de moi, dis-tu: j'en doute; mais je sens que je
+ne mourrais pas tranquille si j'avais négligé d'adoucir une
+de ses peines. C'est la dernière qui l'atteindra, elle n'aura
+plus rien à perdre: privée de ses enfants et délivrée de
+son mari, elle pourra se livrer à son amour sans partage
+et sans crainte. Cette intimité que tu crois encore possible
+entre nous est un rêve romanesque; quand même j'oublierais
+mes ressentiments, pourraient-ils oublier le mal
+qu'ils m'ont fait? La vue d'un homme qu'on a rendu malheureux
+est insupportable: c'est comme le cadavre de
+l'ennemi qu'on a tué.</p>
+
+<p>J'arriverai deux jours après cette lettre. Je vais donc
+revoir cette maison funeste! Je comprends ce qui est arrivé:
+mon fils est mort.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XCII.</h3>
+
+<h3>D'OCTAVE A FERNANDE.</h3>
+
+<p class="droite">Lyon.</p>
+
+<p>Je me suis soumis à ton ordre, et je pense encore que
+j'ai dû le faire; mais je n'irai pas plus loin: dix lieues
+suffisent bien pour mettre le silence et la paix entre lui
+et moi. De quoi donc as-tu peur pour moi? Crois-tu donc
+que Jacques songe à tirer vengeance de mon bonheur?
+Il est trop généreux ou trop sage pour cela. J'ai consenti
+à m'éloigner parce que ma présence lui serait désagréable;
+la sienne me ferait moins souffrir qu'il ne pense. Je
+ne saurais m'imputer des torts réels envers lui: il pouvait
+m'empêcher d'en avoir, il avait pour lui le droit et la
+force. Je n'ai pas commis un vol en profitant du bien qu'il
+me laissait. Est-on coupable parce qu'on lutte avec des
+êtres indifférents au dommage qu'on leur fait, ou trop
+magnifiques pour daigner s'en apercevoir? Si Jacques est
+sublime en ceci, comme tu le crois, raison de plus pour
+que je le voie avec plaisir, et pour que je lui donne la plus
+franche poignée de main que j'aie donnée de ma vie. Je
+ne conçois rien à ces subtilités de sentiment: idées fausses
+dont tu t'entoures pour te torturer, comme si tu n'étais
+pas déjà assez malheureuse, ma pauvre enfant! Pleure
+les pertes cruelles dont le sort t'afflige; je les pleure avec
+toi, et rien ne me consolera jamais de la mort de ta fille,
+pas même... ô ma Fernande! pas même cet événement
+que tu ajoutes à la somme de tes douleurs, et que je considère
+comme un bienfait du ciel, comme un acte de réconciliation
+entre lui et moi. Laisse mon coeur bondir de
+joie à cette idée; laisse-moi faire mille rêves, mille projets
+délicieux. Elle s'appellera Blanche comme celle qui est
+morte, car ce sera une fille aussi; elle aura le joli regard
+et les cheveux blonds de ce petit ange qui te ressemblait
+tant. Tu verras qu'elle sera toute pareille: aussi belle,
+aussi caressante, aussi capricieuse et plus forte; car les
+enfants de l'amour ne meurent jamais: Dieu les doue de
+plus d'avenir et de vigueur que ceux du mariage, parce
+qu'il sait qu'il leur faut plus de force pour résister aux
+maux d'une vie où on les accueille mal; veux-tu donc
+que cela soit vrai pour ton enfant? Pleureras-tu sur lui,
+au lieu de l'embrasser le jour où il viendra au monde?
+Ah! si tu le reçois avec douleur, si tu le repousses, si tu
+refuses de l'aimer, parce qu'il n'aura pas Jacques pour
+père, laisse-le-moi et que la Providence l'abandonne: je
+m'en charge; je le recevrai dans mon sein, je le nourrirai
+moi-même avec du lait de biche et des fruits, comme les
+solitaires des vieilles chroniques que nous lisions l'autre
+jour ensemble. Il reposera à mes côtés, il s'endormira au
+son de ma flûte; il sera élevé par moi, il aura les talents
+que tu aimes et les vertus que tu auras besoin de trouver
+en lui pour être heureuse; et quand il sera en âge de
+garder son secret et le nôtre, il ira t'embrasser; il te
+dira: «Je m'appelle Octave, et je n'ai pas besoin d'un
+autre nom: celui de votre mari me serait moins cher, et
+ne me servirait à rien. Je vous respecte et vous estime;
+vous n'avez pas assuré mon existence sociale par un
+mensonge, vous ne m'avez pas donné pour maître un
+homme auquel je ne suis rien; c'est mon père qui m'a
+élevé et qui m'a appris à me passer de richesse et de protection.
+Je n'ai besoin que de tendresse, donnez-moi la
+vôtre; je ne vous appellerai jamais ma mère; mais un
+baiser de vous en secret sur mon front me fera connaître
+toutes les joies de l'amour filial.» Dis-moi, quand il te
+parlera ainsi, le repousseras-tu? seras-tu fâchée d'avoir
+cet ami de plus? Toute la peine qu'il te causera consiste à
+cacher son existence à ton mari. Pour le présent et pour
+l'avenir, cela me semble une chose si aisée, que je ne
+conçois pas comment tu t'en inquiètes. Souffriras-tu de
+ne pouvoir avouer et produire ton enfant? Mais songe que
+Jacques a le double de ton âge, ma chère Fernande; tu
+ne peux pas te dissimuler que tu ne doives lui survivre
+de beaucoup, et qu'un temps viendra, dans l'ordre de la
+nature, où tu seras libre. Avant même cette époque présumable,
+que d'accidents, que de hasards peuvent nous
+permettre d'être époux! Crois-tu que dans dix ans,
+comme aujourd'hui, comme dans vingt, je ne serai pas
+toujours à tes pieds, et que mon plus grand bonheur ne
+sera pas de dire à la société: Cette femme est à moi; je
+l'ai conquise par mes prières, par mon obstination, par
+mes fautes, par mon amour; et si j'ai entaché sa réputation,
+du moins je ne l'ai pas abandonnée comme font les
+autres. Je suis resté près d'elle; j'ai laissé ma vie couler
+tout entière au gré de ce mari, qui certes savait se battre,
+et qui pouvait à tout instant venir m'égorger dans les bras
+de sa femme. Je suis resté là pour satisfaire au ressentiment
+de l'un, ou pour protéger l'autre en cas de besoin;
+j'ai consacré tous mes instants à celle qui s'était un jour
+sacrifiée à moi. J'ai commencé par l'obtenir à force de
+persécutions; mais j'ai fini par la mériter à force de tendresse;
+à présent, elle m'appartient légitimement. Que
+les hommes ratifient cette union qu'ils ont en vain combattue!</p>
+
+<p>Tu sais bien, Fernande, que cela est sûr, quant à moi;
+la Providence peut faire le reste, et elle le fera, n'en doute
+pas. Notre destinée était de nous rencontrer, de nous
+comprendre et de nous aimer. Le hasard finit par se soumettre
+à l'amour; la force attractive surmonte tous les
+obstacles, et l'aimant va embrasser le fer dans les entrailles
+de la terre, en dépit du roc qui les sépare. Pauvre
+femme tremblante, jette-toi donc dans mes bras, je te
+protégerai contre l'univers entier! Pauvre mère désolée,
+essuie tes larmes; les enfants que nous aurons ensemble
+ne mourront pas!</p>
+
+<p>Reviens à l'espérance; souviens-toi des beaux jours que
+nous avons eus au milieu de tes plus grandes anxiétés;
+souviens-toi des miracles que fait l'amour. Quand nous
+sommes dans les bras l'un de l'autre, ne sommes-nous
+pas perdus dans un monde de délires, où les cris et les
+plaintes de la terre n'arrivent pas? Sois sûre d'ailleurs
+que tu ne fais pas à ton mari tout le mal que tu penses:
+c'est un homme trop supérieur pour se laisser affecter
+des insultes, de la sottise; il sait qu'elles ne peuvent l'atteindre,
+et il ne croit certainement pas que nous nous
+fassions un jeu de l'y exposer. Il sait peut-être que nous
+nous aimons, ou au moins il s'en doute; et ne vois-tu pas
+que cela ne lui cause aucune colère? C'est un homme
+calme et raisonneur; de plus, c'est un homme excellent:
+s'il savait tes anxiétés, il t'en consolerait, il te rassurerait
+sur tes craintes, et je gage bien qu'il le fera quelque
+jour. Encore deux ou trois ans, et il sera vieux, et l'amour-propre
+de l'amant délaissé fera place à la générosité
+de l'ami consolé. A présent, il voyage et se tient éloigné,
+parce que notre position à tous est difficile, et notre contenance
+désagréable en présence l'un de l'autre. Le temps
+effacera ces répugnances plus vite peut-être que nous ne
+l'espérons: l'avenir semble placé au delà de notre atteinte;
+mais le temps travaille avec une rapidité dont on
+s'étonne quand on voit son oeuvre accomplie. Abandonne-toi
+donc à l'amour: il sera toujours le maître; ta résistance
+ne sert qu'à diminuer les joies qu'il te donne. Oh!
+elles sont si belles et si enivrantes! Respecte-les comme
+les dons sacrés du ciel; travaille à les préserver des injures
+du sort, qui est stupide et aveugle, et qu'il faut
+gouverner avec force et courage, loin de l'accepter tel
+qu'il est. Ne crains pas que Jacques te les reproche; s'il
+savait comme notre amour est irrésistible et notre bonheur
+immense, il nous permettrait d'en jouir. Réponds-moi
+vite; dis-moi si Jacques doit rester longtemps. J'ai
+toute la vie, j'espère, à passer avec toi, et pourtant je ne
+pourrais me soumettre sans douleur à perdre une semaine.
+Tu sais que si Jacques, d'accord avec toi, l'exigeait,
+je pourrais me soumettre à un long exil; mais à
+présent il lui semblerait peut-être que je le fuis; s'il me
+demandait, dis-lui que je suis à Lyon; surtout donne-moi
+de tes nouvelles, et soigne ce que j'ai de plus cher
+au monde.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XCIII.</h3>
+
+<h3>DE FERNANDE A OCTAVE.</h3>
+
+
+<p>Jacques part bientôt; mais il veut te voir auparavant.
+Tu as raison, Octave, c'est un homme excellent: il est
+impossible d'avoir plus de générosité, de douceur, de délicatesse
+et de raison. Je vois bien qu'il sait tout. J'étais
+au moment de lui tout avouer, tant je souffrais de ce que
+je prenais pour un excès de confiance et d'estime; mais,
+dès les premiers mots, il m'a fait entendre qu'il ne voulait
+pas en savoir davantage, et il m'a témoigné une amitié si
+vraie, une indulgence si grande, que je suis pénétrée
+d'attendrissement et de reconnaissance. Tu avais bien
+jugé ses intentions, et notre position à tous, mon cher
+Octave. Il a fait de sérieuses réflexions sur la différence
+de nos âges, et il a certainement vaincu le reste d'amour
+qu'il avait pour moi; car il m'a parlé absolument dans le
+sens de ta lettre. Il m'a dit que <i>certains propos</i> l'obligeaient
+à se tenir éloigné de nous, afin que le monde ne
+crût pas qu'il donnait les mains à notre amour. «Et que
+penses-tu de cet amour? lui ai-je dit; crois-tu que ce soit
+une calomnie?» J'étais tremblante et prête à embrasser
+ses genoux. Il a fait semblant de ne pas s'en apercevoir,
+et il m'a répondu: «Je suis bien sûr que c'est une calomnie.»
+Mais j'ai vu qu'il savait à quoi s'en tenir, et sa
+tranquillité a dégagé mon coeur d'un poids énorme. Jacques
+est bon et affectueux; mais il raisonne. Il n'est plus
+jeune: il sait que je suis excusable, et, comme tu le dis,
+sa générosité naturelle est secondée par la sagesse de ses
+réflexions. Il m'a fait espérer qu'il reviendrait tous les
+ans passer quelques semaines prés de nous, et que, dans
+quelques années, il ne nous quitterait plus.</p>
+
+<p>Ta lettre m'aurait décidée à garder le secret sur ma
+grossesse, quand même Jacques ne m'aurait pas aidée
+à me taire sur tout le reste. Je me fie et je m'abandonne
+à toi. Tu savais bien que jamais je n'aurait l'impudence
+de profiter de la loi qui forcerait Jacques à donner son
+nom et ses biens à l'enfant de nos amours, encore moins
+aurais-je eu la bassesse d'aller revendiquer ses caresses
+pour le tromper sur la légitimité de cet enfant; tu m'aurais
+tuée plutôt que de le permettre, n'est-ce pas? Et
+tu le recueilleras, tu le cacheras, tu le soigneras, cet
+enfant bien-aimé! Nous le confierons à quelque honnête
+paysanne, bien propre et bien fidèle, qui le nourrira, et
+nous irons le voir tous les jours. Ah! quel que soit mon
+sort, et dans quelque circonstance qu'il vienne au monde,
+sois sûr que je le chérirai autant que ceux qui ne sont
+plus, et davantage peut-être, à cause de ce que j'ai souffert
+en les perdant! Si quelques jours Jacques découvre
+la naissance de celui-là, il ne le haïra pas, il ne le persécutera
+pas. Qui sait jusqu'où ira sa bonté? Il est capable
+de tout ce qui est étrange et sublime... Mais combien je
+suis heureuse que sa générosité aujourd'hui ne lui coûte
+pas autant que je le croyais! Je n'aurais jamais pu me
+tranquilliser et t'aimer sans tourments et sans remords,
+si j'avais vu qu'il fallait briser le noble coeur de Jacques.
+Heureusement il n'est plus dans l'âge des passions brûlantes;
+et d'ailleurs il me l'avait toujours dit, et il savait
+bien ce qu'il disait alors: «Quand tu ne me permettras
+plus d'être ton amant, je deviendrai ton père.» Il a tenu
+parole. O mon cher Octave! nous ne passerons jamais
+une nuit ensemble sans nous agenouiller et sans prier
+pour Jacques.</p>
+
+<p>Et toi! que tu es bon, et comme tu sais aimer! Oh! je
+n'ai jamais aimé que toi! J'ai cru avoir de l'amour pour
+Jacques: mais ce n'était qu'une sainte amitié, car cela ne
+ressemblait en rien à ce que j'éprouve pour toi. Quels
+transports que les tiens, et comme tu es sans cesse occupé
+de moi! Quelle sollicitude! quel dévouement! tu
+n'es pas mon mari, et tu me consacres ta vie; mes larmes
+et mes faiblesses ne te rebutent pas, tu ne me reproches
+aucun de mes défauts. Jacques non plus! Il est bien bon
+aussi; mais il n'est pas mon égal, mon camarade, mon
+frère et mon amant comme toi. Il n'est pas enfant comme
+nous, et puis il y a dans sa vie autre chose que l'amour.
+La solitude, les voyages, l'étude, la réflexion, il aime tout
+cela; et nous, nous n'aimons que nous. Aimons-le aussi,
+cet ami si parfait; viens le voir. Il désire, m'a-t-il dit, te
+donner une poignée de main avant de repartir. Je lui ai
+demandé avec un peu d'inquiétude s'il avait quelque chose
+à te dire. «Non, m'a-t-il répondu; mais pourquoi s'éloigne-t-il
+quand j'arrive? quelle raison a-t-il de me fuir?»
+J'ai dit que tu avais été voir Herbert, qui venait de Paris,
+et qui passait par Lyon pour retourner en Suisse. «Écris-lui
+bien vite de venir, m'a-t-il dit, et si Herbert est encore
+à Lyon, qu'il l'amène; nous passerons encore une
+bonne journée tous ensemble comme autrefois, cela te
+fera du bien.» Brave Jacques!</p>
+
+<p><i>P. S.</i> J'ai eu ce matin une étrange frayeur pour une
+circonstance bien misérable. J'avais laissé ta lettre ouverte
+sur le bureau de mon cabinet, sans fermer la porte
+à clef. Jacques n'a jamais songé de sa vie à jeter les yeux
+sur mes papiers. Il est, à cet égard, d'une discrétion si
+religieuse, que je n'ai pas pris l'habitude de la prudence.
+Je fis cette réflexion, je ne sais comment, en me promenant
+dans le parc avec Sylvia. Je me demandai tout à
+coup où pouvait être Jacques, et la pensée qu'il devait
+être dans mon cabinet me troubla tellement, que je quittai
+le parc et courus vers la maison. Je montai sans rencontrer
+Jacques, et j'entrai dans mon appartement. Il
+n'y avait personne, et rien n'était dérangé sur mon bureau.
+Rassurée, mais encore tremblante, je m'assis et pris
+cette lettre pour la plier et la serrer. Je trouvai sur les
+dernières lignes une goutte d'eau toute fraîche. Je m'imaginai
+que c'était une larme, je faillis m'évanouir d'émotion
+et de terreur. Cependant je repris courage en voyant
+d'autres gouttes d'eau sur les papiers voisins, tombés
+d'un bouquet de roses tout humides de pluie que j'avais
+mis dans un vase à côté ce ces papiers. Mais alors, vois
+ma puérilité et l'état de faiblesse imbécile où le chagrin
+et l'inquiétude ont réduit ma pauvre tête! je m'imaginai
+que la goutte d'eau de la lettre était chaude, et que les
+autres étaient froides. Je te vois d'ici rire de cette folie;
+le fait est qu'elle s'empara si bien de moi que je poussai
+un cri. J'entendis la voix de Jacques qui m'appelait du
+salon, pour me demander ce que j'avais, et il monta précipitamment,
+d'un air effrayé, croyant que j'avais une
+attaque de nerfs. Je t'avoue que peu s'en fallait. Pourtant
+la physionomie de Jacques me rassura, et il acheva
+de me rendre la vie en me disant qu'il voulait que tu
+vinsses le voir, et toutes les autres choses que je t'ai
+déjà racontées. Je vis bien que la frayeur que je venais
+d'éprouver était l'ouvrage d'une imagination malade. Ne
+suis-je pas tombée dans un état bien ridicule? Reviens!
+un baiser de toi me fera plus de bien que tout le
+reste; et quand je verrai ta main dans celle de Jacques,
+je serai tout à fait tranquille.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XCIV.</h3>
+
+<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3>
+
+<p class="droite">Genève.</p>
+
+<p>Ma chère bien-aimée, j'ai fait le voyage jusqu'ici avec
+Herbert. Tu t'es imaginé que je le quitterais à Lyon; pas
+du tout. Sa société ne m'a fait nullement souffrir; nous
+avons constamment parlé de toi. Tu dois t'être aperçue
+qu'il est amoureux de toi. Je l'ai examiné et questionné
+de manière à le bien connaître. C'est un digne garçon,
+simple, loyal, obligeant, sincère. Il a une jolie fortune,
+une habitation agréable dans le pays que tu aimes, et ses
+occupations le préservent de l'esprit de tracasserie qui
+est particulier aux hommes rangés. Il m'a prié de te présenter
+sa demande en mariage, et je te conseille de
+l'accepter; non pas à présent, je comprends que tu n'es
+pas disposée à t'occuper de cela, mais plus tard. Tu ne
+seras jamais heureuse par l'amour, Sylvia. Tu pourras
+chercher longtemps un être digne de toi, et, si tu le
+trouves, tu auras le même sort que moi, il sera trop tard;
+tu seras trop vieille de coeur pour te faire aimer longtemps.
+Il y a un désaccord trop complet d'ailleurs entre
+notre manière de sentir et celle de tous les autres hommes,
+pour que nous puissions jamais trouver notre semblable
+en ce monde. Il n'y a pourtant qu'une chose dans la vie,
+c'est l'amour. Mais l'amour, dans le coeur des femmes
+surtout, peut être de deux sortes, l'amour d'un homme
+et l'amour maternel. J'aurais vécu pour mes enfants, tout
+infortuné que je suis. Ils sont morts! C'est un accident
+qui me tue. Mais tu pourras élever les tiens, et, à l'abri
+de tous les maux qui m'accablent, être heureuse par
+eux. A la manière dont tu chérissais et dont tu soignais
+les miens, il était facile de voir que tu serais une mère
+sublime. Deviens-le donc, épouse Herbert. Il suffira que
+tu aies pour lui de l'estime et de l'amitié. Il en est digne.
+C'est une de ces belles natures calmes qui ne connaissent
+ni le transport des passions, ni leurs funestes souffrances.
+Il ne te demandera pas plus d'affection que tu
+ne seras disposée à lui en accorder, et, quand tu le connaîtras,
+tu ne lui en accorderas pas moins qu'il n'en
+mérite. Vous aurez une vie tranquille et patriarcale. Tu
+es une véritable Ruth, active, courageuse et dévouée
+comme la femme forte des beaux temps bibliques; tu
+feras de tes rêves irréalisés et de tes vains désirs un saint
+holocauste, et tu répartiras sur tes fils l'amour que tu
+n'as pu donner à un homme. Ne m'ôte pas cette espérance,
+et laisse-moi l'emporter dans la tombe. Elle m'est
+venue l'autre jour, comme nous dînions au rendez-vous
+de chasse. Je m'étais levé un instant; je revins, et je
+contemplai ces deux couples assis sur l'herbe, Octave et
+Fernande, Herbert et toi; Herbert suivait tes moindres
+mouvements avec sollicitude; il épiait tous tes regards
+pour trouver l'occasion de te rendre un petit service e
+de t'entendre lui dire: Merci, Herbert. Les deux autres
+amants étaient radieux de bonheur, et je leur rends justice
+avec joie, ils me comblèrent tout le jour d'amitiés e
+de caresses délicates. Un calme divin est descendu un
+instant dans mon coeur en voyant que vous étiez tous
+heureux ou du moins que vous pouviez l'être. Oh! quelle
+étrange et solennelle journée! c'étaient là des adieux
+éternels entre vous et moi! Qui l'eût dit? Il y avait des
+instants où je l'oubliais moi-même, et où je me reportais
+à notre ancien bonheur, au point de croire que tout ce
+qui s'est passé depuis était un rêve. Le temps était si
+beau, l'herbe si verte, les oiseaux chantaient si bien,
+Fernande était si jolie avec ces pâles roses qui renaissent
+d'elles-mêmes sur son visage après quelques jours de
+souffrance! Je dormis un quart d'heure sur le gazon
+avant le dîner, et, quand je m'éveillai, elle était près de
+moi et chassait les insectes de mon front avec son bouquet
+de fleurs sauvages; Octave chantait un duo avec
+Herbert; tu préparais les fruits pour le dessert, et mes
+chiens dormaient à mes pieds. C'était un tableau de
+bonheur rustique si frais et si paisible que je le contemplai
+quelque temps sans me rappeler la nécessité de
+mourir. Mais quand cette idée revint au milieu de tout
+cela!...</p>
+
+<p>Je suis très-calme, mais je souffre encore beaucoup;
+je te l'ai déjà dit cent fois, tu t'obstines à faire de moi
+un héros et tu m'invites à vivre comme si j'en avais la
+force. Souviens-toi donc que j'aimais encore il y a peu
+de jours, et que je serais furieux si je n'étais anéanti.
+D'ailleurs tu n'as pas lu ces deux lettres d'Octave et de
+Fernande! Je les ai lues, et c'est mon arrêt de mort. J'ai
+vu combien, malgré leur estime et leur amitié pour moi,
+ma vie leur est à charge. Amants ingénus! ils désirent
+naïvement que je meure, et se le disent sans s'en apercevoir.
+Ils ont des raisons bien légitimes pour cela, des
+raisons que je respecte, mais qui ont mis de la glace dans
+mon sang. Fernande n'est plus ma femme, c'est celle
+d'Octave, c'est un être qui ne fait plus partie de moi, et
+que je ne pourrais plus presser dans mes bras quand
+même elle viendrait s'y jeter sincèrement. Elle est vraiment
+ma fille à présent, et toute autre pensée ressemblerait
+pour moi à celle d'un inceste. Ne me dis donc
+plus qu'elle peut revenir à moi, et que je peux oublier
+tout; elle est la mère des enfants d'Octave. Je ne la hais
+ni ne la méprise pour cela; mais cela rend nécessaire
+notre éternelle séparation.</p>
+
+<p>C'est la main de Dieu qui a mis cette lettre sous mes
+yeux. J'allais peut-être me perdre et m'avilir; j'allais
+accepter le rôle faux et impossible que tu avais rêvé pour
+moi. Ébranlé par ton éloquence romanesque, touché des
+pleurs de Fernande et de ses humbles prières, j'allais lui
+promettre de passer le reste de mes jours entre elle et
+son amant. J'étais à chaque instant près de lui dire:
+«Je sais tout, et je pardonne à tous deux; sois ma fille
+et qu'Octave soit mon fils; laissez-moi vieillir entre vous
+deux, et que la présence d'un ami malheureux, accueilli
+et consolé par vous, appelle sur vos amours la bénédiction
+du ciel.» Ce rayon d'espérance, cette illusion de
+quelques heures, qui est venue briller sur mon dernier
+jour avant de m'abandonner à l'éternelle nuit, n'est-ce
+pas un raffinement de souffrance? Entrevoir un coin du
+ciel quand on est condamné à descendre vivant dans la
+tombe! N'importe, je suis bien aise d'avoir fait toutes les
+réflexions et tous les efforts possibles pour me rattacher
+à la vie; je mourrai sans regret. Le destin m'a fait entrer
+dans la chambre où était écrite cette sentence. J'allais y
+chercher de l'encre et du papier pour écrire à Octave de
+revenir; en me penchant sur la table, je vis son écriture,
+et mes yeux rencontrèrent cette phrase terrible qui
+s'attachait à ma prunelle comme du feu: <i>Les enfants
+que nous aurons ensemble ne mourront pas</i>. Je voulus
+savoir mon sort; je sentis que les considérations
+ordinaires de la délicatesse devaient se taire devant l'oracle
+du destin; et d'ailleurs, incapable comme je le suis
+de nuire à Fernande, je pouvais, sans scrupule, violer
+ses secrets. Sans cela, je me trompais de route, et j'entrais
+dans une nouvelle série de maux qui m'auraient
+également conduit où je vais, mais moins courageux et
+moins pur que je ne le suis aujourd'hui. Oui! j'ai bien
+fait de lire; tu as vu ma conduite aussitôt après cela.
+Mon parti a été pris bien vite, et j'ai eu dès ce moment
+la sérénité du désespoir dans l'âme et sur le visage.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/24.png"></p>
+
+
+
+<p>Il a raison, leurs enfants ne mourront pas; la nature
+bénit et caresse celui qui est aimé, le froid de la mort
+s'étend sur celui qui ne l'est plus. Tout l'abandonne, et
+les plantes mêmes se dessèchent sous la main du maudit;
+la vie s'éloigne de lui, et le cercueil s'ouvre pour le recevoir,
+lui et les premiers-nés de son amour; l'air qu'il
+respire est empoisonné, et les hommes le fuient: Ce
+malheureux, disent-ils, ne mourra donc jamais!</p>
+
+<p>Cette lettre m'a dicté mon devoir, j'ai vu ce qu'il fallait
+dire à Fernande pour la consoler et la guérir; il le sait,
+lui, il la connaît mieux que moi maintenant. J'ai réalisé
+tout ce qu'il lui promettait de ma part; je me suis conformé
+au caractère qu'il me suppose, et j'ai vu qu'en effet
+tout ce qu'elle désirait, c'était d'être délivrée de mon
+amour. Dès que je lui ai dît qu'il était éteint, je l'ai vue
+renaître, et ses yeux semblaient me dire: «Je puis donc
+aimer Octave à mon aise!»</p>
+
+<p>Qu'elle l'aime donc! Un homme moins malheureux que
+moi eût peut-être trouvé l'occasion de se sacrifier pour
+l'objet de son amour et d'en être récompensé à sa dernière
+heure par les bénédictions des heureux qu'il eût
+faits; mais mon sort est tel qu'il faut que je me cache
+pour mourir. Mon suicide aurait l'air d'un reproche; il
+empoisonnerait l'avenir que je leur laisse; il le rendrait
+peut-être impossible; car, après tout, Fernande est un
+ange de bonté, et son coeur, sensible aux moindres atteintes,
+pourrait se briser sous le poids d'un remords
+semblable. D'ailleurs le monde la maudirait, et, après
+m'avoir poursuivi de ses féroces railleries pendant ma
+vie, il poursuivrait ma veuve de ses aveugles malédictions
+après ma mort. Je sais comment les choses se passent;
+un coup de pistolet dans la tête fait tout à coup un
+héros ou un saint de celui qu'on méprisait ou qu'on détestait
+la veille. J'ai horreur de cette ridicule apothéose;
+je dédaigne trop les hommes au milieu desquels j'ai vécu
+pour les appeler à mon agonie comme à un spectacle;
+nul ne saura pourquoi je meurs; je ne veux pas qu'on
+accuse ceux qui me survivent, et je ne veux pas qu'on
+fasse grâce à ma mémoire.</p>
+
+<p>J'ai voulu voir Octave avant de partir, et m'assurer
+par mes yeux que je pouvais lui léguer sans inquiétude
+ce que j'ai eu de plus cher au monde. C'est un homme
+d'un étrange égoïsme, mais il sait faire une vertu de ce
+vice, et sa hardiesse me plaît. J'espère qu'il la rendra
+heureuse. Il m'a embrassé avec effusion quand je suis
+parti, et elle aussi. Ils étaient bien contents!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XCV.</h3>
+
+<h3>DE SYLVIA A JACQUES.</h3>
+
+<p>A présent je ne me flatte plus, et ton désespoir est
+passé dans mon âme; mais le tien est auguste et résigné,
+et le mien est sombre et amer. C'en est donc fait, ton
+parti est pris! O Dieu! ô Dieu! un homme comme Jacques
+va se tuer, et vous ne ferez pas un miracle pour
+l'en empêcher! Vous allez laisser tomber cette vie sainte
+et sublime dans le gouffre de l'éternité, comme un grain
+de sable dans l'Océan; elle s'en ira pêle-mêle avec celles
+des méchants et des lâches, et la création tout entière
+ne se révoltera pas contre vous pour refuser son sacrifice!
+Ton malheur fera de moi un athée à mon dernier
+soupir, ô Jacques!</p>
+
+<p>Tu me parles d'avenir, de bonheur, de mariage, de
+maternité! Mais tu ne sais donc pas... non, tu ne connais
+pas mon amitié, si tu t'imagines que je puisse te survivre.
+Quand ce ne serait que par indignation, je hais la
+vie désormais, je la hais encore plus que tu ne fais; car
+tu acceptes ton sort, et moi je me révolte contre le ciel
+et contre les hommes qui l'ont fait ce qu'il est. Je hais
+Octave, et je ne puis regarder ma soeur en face; je la
+fuis, tant j'ai peur de la haïr aussi. Voilà comme elle t'a
+compris, la femme que tu aimais! et voilà l'homme
+qu'elle t'a préféré! Oui, ils sont faits l'un pour l'autre,
+ils ont raison; qu'ils s'aiment et qu'ils dorment sur ton
+cercueil: ce sera leur couche nuptiale.</p>
+
+<p>Mais pourquoi faut il que tu meures! Du moment
+qu'ils le désirent, n'es-tu pas affranchi de tout devoir
+envers eux? Parce qu'ils ont une pensée criminelle, tu
+t'offres à Dieu comme une victime d'expiation pour leur
+forfait! Que deviendra donc dans le coeur des hommes
+l'amour de la justice et la foi à la Providence, si les premiers
+d'entre eux se condamnent et s'immolent ainsi pour
+laver les fautes des derniers? Ne peux-tu abandonner
+pour jamais cette maudite Europe où tous tes maux ont
+pris racine, et chercher quelque terre vierge de tes
+larmes, où tu pourras recommencer une vie nouvelle?
+Est-il bien vrai que tu n'as plus rien dans le coeur, pas
+même de l'amitié pour moi, qui te suivrais au bout du
+monde? Ah! cette amitié qui remplissait toute mon âme,
+et qui étouffait à chaque instant l'amour que j'aurais pu
+concevoir pour d'autres hommes, ne t'a jamais suffi; tu
+venais te reposer et te consoler près de moi, mais tu
+retournais bien vite à cette vie de passions orageuses
+qui a fini par te briser. A présent que tes passions sont
+mortes, ne peux-tu vivre doucement, et vieillir avec ta
+soeur sous quelque beau ciel, dans une des solitudes enchantées
+du Nouveau-Monde? Viens, partons, oublions
+ce que nous avons souffert: toi, pour aimer trop, et moi,
+pour ne pouvoir pas aimer assez. Nous adopterons, si tu
+veux, quelque orphelin; nous nous imaginerons que c'est
+notre enfant, et nous l'élèverons dans nos principes.
+Nous en élèverons deux de sexe différent, et nous les
+marierons un jour ensemble à la face de Dieu, sans autre
+temple que le désert, sans autre prêtre que l'amour;
+nous aurons formé leurs âmes à la vérité et à la justice,
+et il y aura peut-être alors, grâce à nous, un couple heureux
+et pur sur la face de la terre.</p>
+
+<p>Ah! laisse-moi faire de ces rêves, et fais-en avec moi.
+Il doit y avoir autre chose dans la vie que l'amour. Tu
+dis que non. Comment se fait-il qu'un homme comme
+toi, doué de tous les talents, sage de toutes les sciences,
+riche de toutes les idées, de tous les souvenirs, n'ait
+jamais voulu vivre que par le coeur? Ne peux-tu te réfugier
+dans la vie de l'intelligence? que n'es-tu poète,
+savant, politique ou philosophe! Ce sont des existences
+que l'âge rend chaque jour plus belles et plus complètes.
+Pourquoi faut-il que tu meures à quarante ans d'un désespoir
+de jeune homme? O Jacques! c'est que ton âme
+est trop brûlante; elle ne veut pas vieillir, elle aime
+mieux se briser que de s'éteindre. Trop modeste pour
+entreprendre d'éclairer les hommes par la science, trop
+orgueilleux pour pouvoir briller par le talent aux yeux
+d'êtres si peu capables de te comprendre, trop juste et
+trop pur pour vouloir régner sur eux par l'intrigue ou
+par l'ambition, tu ne savais que faire de la richesse de
+ton organisation. Dieu aurait dû créer un ange exprès
+pour toi, et vous envoyer vivre tous deux seuls dans un
+autre monde; il aurait dû au moins te faire naître dans
+le temps où la foi et l'amour divin servaient à éclairer et
+à régénérer les nations. Il t'eût fallu une tâche immense,
+héroïque, humble et enthousiaste à la fois; une vie toute
+de larmes saintes et de souffrances philanthropiques;
+une destinée comme celle du Christ.</p>
+
+<p>Mais quand un homme comme toi naît dans un siècle
+où il n'y a rien à faire pour lui; quand, avec son âme
+d'apôtre et sa force de martyr, il faut qu'il marche mutilé
+et souffrant parmi ces hommes sans coeur et sans
+but, qui végètent pour remplir une page insignifiante de
+l'histoire, il étouffe, il meurt dans cet air corrompu, dans
+cette foule stupide qui le presse et le froisse sans le voir.
+Détesté par les méchants, raillé par les sots, craint des
+envieux, abandonné des faibles, il faut qu'il cède et qu'il
+retourne à Dieu, fatigué d'avoir travaillé en vain, triste
+de n'avoir rien accompli. Le monde reste vil et odieux:
+c'est ce qu'on appelle le triomphe de la raison humaine.</p>
+
+<p>Tu m'as fait jurer de rester auprès de ta femme jusqu'à
+ce qu'elle fût consolée de ta mort, tu m'as arraché
+ce serment, ne peux-tu le rétracter? Sera-t-il en mon
+pouvoir de le tenir quand je saurai que le jour est venu,
+et que tu touches à ta dernière heure? Crois-tu, Jacques,
+que je n'abandonnerai pas tout pour aller partager avec
+toi le poison ou les balles! Tu me fais sourire avec la
+demande d'Herbert! Souviens-toi que tu m'as juré, de
+ton côté, de ne pas exécuter ta résolution sans me prévenir,
+et sans me laisser le temps d'aller t'embrasser une
+dernière fois.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XCVI.</h3>
+
+<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3>
+
+<p class="droite">Des montagnes du Tyrol.</p>
+
+<p>Calme ta douleur, ma soeur chérie; elle réveille la
+mienne, et ne change rien à ma résolution. Quand la vie
+d'un homme est nuisible à quelques-uns, à charge à lui-même,
+inutile à tous, le suicide est un acte légitime et
+qu'il peut accomplir, sinon sans regret d'avoir manqué
+sa vie, du moins sans remords d'y mettre un terme. Tu
+me fais bien plus vertueux et bien plus grand que je ne
+suis; mais il y a quelque chose de profondément vrai
+dans ce que tu dis de la tristesse qu'éprouvé une âme
+pleine de bonnes intentions inutiles et de dévouements
+perdus, quand elle est forcée d'abandonner sa tâche sans
+l'avoir remplie. Ma conscience ne me reproche rien, et je
+sens qu'il m'est permis de me coucher dans ma fosse et
+et de m'y délasser d'avoir vécu. J'ai traversé, il y a
+quelques jours, un champ de bataille où je me suis trouvé,
+pour la première fois, au milieu du sang, du feu et de la
+poussière, il y a une quinzaine d'années; j'étais jeune
+alors, et une belle carrière s'ouvrait devant moi, si j'avais
+su en profiter. C'était un temps de gloire et d'enivrement
+pour mes compagnons. Je me souviens que je passais la
+nuit de la veillée sur up de ces toits de chaume à fleur
+de terre qui servent de grange et de bergerie au pied
+des montagnes. J'étais à mi-côte de la colline; j'avais
+sous les yeux une arène magnifique: le camp français à
+mes pieds, les feux de l'ennemi au loin, et Napoléon,
+général, au milieu de tout cela. Je fis bien des réflexions
+sur cette destinée qui s'offrait à moi, et sur cet homme
+de génie qui commandait à tant de destinées. Je me
+trouvai froid au milieu de ces travaux sanglants et de
+cette gloire funeste; seul peut-être dans l'armée je ne
+regrettai pas de ne pas être Napoléon. J'acceptai les horreurs
+de la guerre avec la force d'âme que donne la raison
+à celui qui ne peut pas reculer; mais en galopant le
+lendemain sur ces crânes que brisait le pied de mon cheval,
+sur ces cadavres qui gémissaient encore, je me sentis
+pénétré d'une haine si profonde pour les hommes qui
+appelaient cela la gloire, et d'une aversion si insurmontable
+pour ces scènes hideuses, qu'une pâleur éternelle
+s'étendit sur mon visage, et que mon extérieur prit cette
+glaciale réserve qu'il n'a jamais perdue depuis. Dès ce
+jour, mon caractère rentra en lui-même: je fis une espèce
+de scission avec mes pareils, je me battis avec un désespoir
+et une répugnance qu'ils appelaient du sang-froid,
+et sur lesquels je ne m'expliquai jamais avec eux; car
+ces brutes n'eussent pas compris qu'il pût se trouver
+parmi eux un homme qui n'aimât pas la vue et l'odeur
+du sang. Je les voyais se prosterner autour de l'ambitieux
+qui ouvrait tant d'artères et se nourrissait de tant
+de larmes; et quand je le voyais, lui, marcher sur ces
+morts au milieu des nuées de vautours qu'il engraissait
+de chair humaine, j'avais envie de l'assassiner, afin d'être
+maudit et massacré par ses adorateurs.</p>
+
+<p>Non, le génie sans la bonté, sans l'amour, sans le dévouement,
+ne m'a jamais ni séduit ni tenté. J'irai vivre
+aux pieds d'une femme, me disais-je, et j'aimerai un de
+ces êtres faibles et sensibles qui s'évanouissent devant
+une goutte de sang. J'ai cherché la faiblesse et je l'ai
+trouvée; mais la faiblesse tue la force, parce que la faiblesse
+veut jouir et vivre, et parce que la force sait renoncer
+et mourir.</p>
+
+<p>Ne maudis pas ces doux amants qui vont profiter de
+ma mort. Ils ne sont pas coupables, ils s'aiment. Il n'y a
+pas de crime là où il y a de l'amour sincère. Ils ont de
+l'égoïsme, et ils n'en valent peut-être que mieux. Ceux
+qui n'en ont pas sont inutiles à eux-mêmes et aux autres.
+Pour quiconque veut n'être pas déplacé dans la société,
+il faut avoir l'amour de la vie et la volonté d'être heureux
+en dépit de tout. Ce qu'on appelle la vertu dans cette société-là,
+c'est l'art de se satisfaire sans heurter ouvertement
+les autres et sans attirer sur soi des inimitiés
+fâcheuses. Eh bien! pourquoi haïr l'humanité parce
+qu'elle est ainsi? C'est Dieu qui lui a donné cet instinct
+pour qu'elle travaillât elle-même à sa conservation. Dans
+le grand moule où il forge tous les types des organisations
+humaines, il en a mêlé quelques-uns plus austères et
+plus réfléchis que les autres, il a créé ceux-là de telle
+façon, qu'ils ne peuvent vivre pour eux-mêmes, et qu'ils
+sont incessamment tourmentés du besoin d'agir pour
+faire prospérer la masse commune. Ce sont des roues
+plus fortes qu'il engrène aux mille rouages de la grande
+machine. Mais il est des temps où la machine est si fatiguée
+et si usée, que rien ne peut plus la faire marcher,
+et que Dieu, ennuyé d'elle, la frappe du pied et la fracasse
+pour la renouveler. Dans ces temps-là, il y a bien
+des hommes inutiles, et qui peuvent prendre leur parti
+d'aimer et de vivre s'ils peuvent, de mourir s'ils ne sont
+pas aimés et s'ils s'ennuient.</p>
+
+<p>Tu me reproches de ne pas t'avoir pas assez aimée. Au
+moment de la mort, on peut tout se dire. Je dois te faire
+remarquer (c'est la première et la dernière fois) que nous
+étions dans une position délicate à l'égard l'un de l'autre.
+Tu es de tous les êtres que j'ai connus celui vers lequel
+m'entraînait la plus ardente sympathie. Mais tu es jeune
+et belle, et je n'ai jamais su si tu étais ma soeur. Cette
+idée ne t'est jamais venue, tu m'as accepté pour ton
+frère, et lors même que ta mère, qui ne le sait pas elle-même,
+t'a dit que je ne l'étais pas, notre destinée à tous
+deux était faite depuis longtemps, et nous ne pouvions
+plus nous aimer autrement que par le passé. Si nous
+avions su plus tôt, et d'une manière plus sûre, que nous
+pouvions être un homme et une femme l'un pour l'autre,
+notre vie à tous deux eût été bien différente; mais l'incertitude
+eût rendu la seule idée de ce bonheur odieuse
+à tous deux. Je fis donc le sacrifice absolu et éternel de
+ce rêve, la première fois que je soupçonnai la possibilité
+de l'accueillir, et j'éteignis dans mon coeur une partie de
+mon amitié, de peur de donner le change à ma conscience.</p>
+
+<p>Que se fût-il passé entre nous si nous n'étions un peu
+plus forts qu'Octave et Fernande? quand il ne dépendait
+que d'une parole incertaine ou méchante de madame de
+Theursan pour nous plonger dans des anxiétés horribles!
+Pardonne-moi donc cette excessive prudence que
+tu n'as jamais comprise ni aperçue, parce que ton âme,
+plus calme que la mienne, ne te la commandait pas.
+Grâce à elle, je meurs pur, et mon coeur n'a pas été
+souillé d'une seule pensée que Dieu ait dû haïr et
+châtier.</p>
+
+<p>Maintenant songe, ô mon amie! que tu ne peux me
+suivre dans la tombe. Quelque dégoûtée de la vie que tu
+sois, quelque isolée que tu doives te trouver par ma mort,
+tu ne peux la partager sans souiller ta mémoire et la
+mienne de l'accusation qu'on a portée contre nous durant
+notre vie. Le monde ne manquerait pas de dire que tu
+étais ma maîtresse, et que c'est un désespoir d'amour
+qui nous a fait chercher le suicide dans les bras l'un de
+l'autre. Tu sais comme Octave est soupçonneux, comme
+Fernande est faible; eux-mêmes le croiraient. Ah! laissons-leur
+au moins mon souvenir sans tache, et qu'ils me
+respectent quand je ne serai plus, quand ce respect ne
+leur coûtera plus rien.</p>
+
+<p>Mais ne m'accuse pas de t'avoir méconnue, ô ma Sylvia,
+ma soeur devant Dieu! Je te l'ai dit cent fois, il n'y
+a que toi au monde qui ne m'aies jamais fait que du bien.
+Toi seule me comprenais, toi seule pensais comme moi.
+Il semblait qu'une même âme nous animât, et que la
+plus noble partie te fût échue en partage. Comme tu
+m'as préféré à tes amants, je t'aurais préférée à mes
+maîtresses, si je n'avais craint, en m'abandonnant à cette
+affection si vive, d'aller plus loin que je ne voulais. Toi,
+tu t'y livrais tranquillement, belle âme éternellement
+calme et solide! C'est que tu étais le diamant et moi la
+pierre qui le protège; mes désirs et mes transports ont
+toujours placé entre nous, comme une sauvegarde, une
+amante qui recevait mes caresses, mais qui n'empêchait
+pas ma vénération de remonter toujours vers toi. Vois
+comme je me fie à ta parole et quelle estime est la
+mienne: j'ose te révéler toutes les faiblesses, toutes les
+souffrances de mon coeur! Depuis que je te connais, je
+t'ai eue pour confidente et pour consolatrice, et avant
+toi je ne m'étais jamais livré à personne. Sois mon dernier
+espoir dans le monde que je quitte; du fond du cercueil,
+mon âme viendra encore s'informer avec sollicitude
+du bonheur de ceux que j'y laisse. Veille sur ta
+soeur, je te la confie: si tu veux que je meure en paix,
+laisse-moi emporter l'assurance que tu ne l'abandonneras
+jamais, toi qui es pleine de raison, et dont l'amitié vaut
+mieux que l'amour des autres.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XCVII.</h3>
+
+<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3>
+
+<p class="droite">Des glaciers de Raus.</p>
+
+<p>Cette matinée est si belle, le ciel si pur et la nature
+entière si sereine, que je veux en profiter pour finir en
+paix ma triste existence. Je viens d'écrire à Fernande de
+manière à lui ôter à jamais l'idée que je finis par le suicide.
+Je lui parle de prochain retour, d'espérance et de
+calme; j'entre même dans quelques détails domestiques,
+et je lui fais part de plusieurs projets d'amélioration pour
+notre maison, afin qu'elle me croie bien éloigné du désespoir,
+et attribue ma mort à un accident. Toi seule es
+dépositaire de ce secret d'où dépend tout son bonheur
+futur; brûle toutes mes lettres, ou mets-les tellement en
+sûreté, qu'elles soient anéanties avec toi en cas de mort.
+Sois prudente et forte dans ta douleur; songe qu'il ne
+faut pas que je sois mort en vain. Je sors de mon auberge
+et n'y rentrerai pas. Peut-être ne me tuerai-je que demain
+ou dans plusieurs jours; mais enfin je ne reparaîtrai plus.
+Mon âme est résignée, mais souffrante encore;
+et je meurs triste, triste comme celui qui n'a pour refuge
+qu'une faible espérance du ciel. Je monterai sur la cime
+des glaciers, et je prierai du fond de mon coeur; peut-être
+la foi et l'enthousiasme descendront-ils en moi à cette
+heure solennelle où, me détachant des hommes et de la
+vie, je m'élancerai dans l'abîme en levant les mains vers
+le ciel et en criant avec ferveur: «O justice! justice de
+Dieu!»</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/25.png"></p>
+
+
+<p>Depuis cette dernière lettre adressée à Fernande, dont
+parle ici Jacques, et qui arriva à Saint-Léon en même
+temps que ce billet à Sylvia, on n'entendit plus parler de
+lui; et les montagnards chez qui il avait logé firent savoir
+aux autorités du canton qu'un étranger avait disparu,
+laissant chez eux son porte-manteau. Les recherches
+n'amenèrent aucune découverte sur son sort; et, l'examen
+de ses papiers ne présentant aucun indice de projet de
+suicide, sa disparition fut attribuée à une mort fortuite.
+On l'avait vu prendre le sentier des glaciers, et s'enfoncer
+très-avant dans les neiges; on présuma qu'il était tombé
+dans une de ces fissures qui se rencontrent parmi les
+blocs de glace, et qui ont parfois plusieurs centaines de
+pieds de profondeur. (<i>Note de l'éditeur</i>.)</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+FIN DE JACQUES
+<br><br><br>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13818 ***</div>
+</body>
+</html>
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