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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:42:58 -0700
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+<head>
+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=utf-8">
+ <title>Abélard Vol. 2</title>
+ <meta name="author" content="Charles de Rémusat">
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+The Project Gutenberg EBook of ABÉLARD, Tome II., by CHARLES DE RÉMUSAT
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: ABÉLARD, Tome II.
+
+Author: CHARLES DE RÉMUSAT
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+Release Date: October 20, 2004 [EBook #13807]
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+Language: French
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+Character set encoding: UTF-8
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ABÉLARD, TOME II. ***
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+Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team, from images generously made available by gallica
+(Bibliotheque nationale de France).
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+
+
+
+
+<h1>ABÉLARD</h1>
+
+<h5>PAR</h5>
+
+<h3>CHARLES DE RÉMUSAT.</h3>
+
+<h4>1845</h4>
+
+<br><br>
+
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Spero equidem quod gloriam eorum</p>
+<p>qui nunc sunt posteritas celebrabit.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>JEAN DE SALISBURY, disciple d'Abélard</p>
+<p><i>Metalogicus in prologo</i>.</p>
+ </div> </div>
+
+
+
+<br><br>
+
+<h2>TOME DEUXIÈME</h2>
+
+
+
+<h2>DE LA PHILOSOPHIE D'ABÉLARD.</h2>
+<br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE VIII.</h3>
+
+<h3>DE LA MÉTAPHYSIQUE D'ABÉLARD.&mdash;<I>De Generibus et Speciebus.</I>&mdash;QUESTION
+DES UNIVERSAUX.</h3>
+
+<p>La nature des genres et des espèces a donné lieu
+à la controverse la plus longue peut-être et la plus
+animée, certainement la plus abstraite, qui ait passionné
+l'esprit humain. Rien en effet ne ressemble
+moins à une question pratique, à une de ces questions
+mêlées aux intérêts du monde et aux affaires
+de la vie, que celle de savoir ce qu'il faut penser de
+la nature des idées générales. S'il existe une chose
+qui paraisse une simple curiosité scientifique, c'est
+assurément une recherche dont il est difficile de
+faire saisir l'objet même à bien des esprits cultivés.
+Cependant la durée de la controverse est un fait
+historique. Elle a commencé avant le moyen âge, et
+elle s'est maintenue à l'état de guerre civile intellectuelle,
+depuis le XIe siècle jusqu'à la fin du XVe,
+c'est-à-dire pendant plus de quatre cents ans. La
+chaleur et la violence même avec lesquelles cette
+guerre a été soutenue passe toute idée; et si le règne
+de la scolastique est à bon droit regardé comme l'ère
+des disputes, il en doit la réputation à la question
+des universaux.</p>
+
+<p>Aussi a-t-on pu dériver toute la scolastique de
+cette unique question. C'est Abélard lui-même qui
+a dit: «Il semblait que la science résidât tout entière
+dans la doctrine des universaux<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>.» Et l'un
+des hommes qui ont décrit avec le plus de vivacité
+et jugé le plus librement les querelles de ce temps,
+Jean de Salisbury, voulant dépeindre la présomption
+de certains docteurs, s'exprime ainsi:</p>
+
+<p>Tout apprenti, dès qu'il sait joindre deux parties d'oraison, se
+tient et parle comme s'il savait tous les arts<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>; il vous apporte un
+système nouveau touchant les genres et les espèces, un système
+inconnu de Boèce, ignoré de Platon, et que par un heureux sort il
+vient tout fraîchement de découvrir dans les mystères d'Aristote; il
+est prêt à vous résoudre une question sur laquelle le monde en travail
+a vieilli, pour laquelle il a été consumé plus de temps que la
+maison de César n'en a usé à gagner et à régir l'empire du monde,
+pour laquelle il a été versé plus d'argent que n'en a possédé Crésus
+dans toute son opulence. Elle a retenu en effet si longtemps grand
+nombre de gens, que, ne cherchant que cela dans toute leur vie, ils
+n'ont en fin de compte trouvé ni cela ni autre chose; et c'est peut-être
+que leur curiosité ne s'est pas contentée de ce qui pouvait être
+trouvé; car de même que dans l'ombre d'un corps quelconque la
+substance corporelle se cherche vainement, ainsi dans les intelligibles
+qui peuvent être compris universellement, mais non exister
+universellement, la substance d'une solide existence ne saurait être
+rencontrée. User sa vie en de telles recherches, c'est le fait d'un
+homme oisif et qui travaille à vide. Purs nuages de choses fugitives,
+plus on les poursuit avidement, plus rapidement ils s'évanouissent;
+les auteurs expédient la question de diverses manières, avec divers
+langages, et quand ils se sont différemment servis des mots, ils semblent
+avoir trouvé des opinions différentes; c'est ainsi qu'ils ont
+laissé ample matière à disputer aux gens querelleurs....»</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, ep. i, p. 6.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a><p> Ces deux lignes sont dans le texte deux vers dont
+Jean dit qu'il ne se rappelle pas l'auteur:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Gartio (sic) quisque duas postquam scit jungere partes,</p>
+<p>Sic stat, sic loquitur velut omnes noverit artes.</p>
+ </div> </div>
+
+<p><i>Policrat.</i>, lib. VII, c. XII.&mdash;Voyez aussi Buddeus, <i>Observ. select.</i>, XIX, t. VI,
+p. 161 et 163.</p></blockquote>
+
+<p>Ainsi parlait un écrivain qui faisait profession
+d'être de l'Académie, c'est-à-dire de douter un peu, et
+de s'en tenir aux choses probables, tout en se donnant
+pour fermement attaché au grand Aristote, qu'il regardait
+comme l'auteur de la science du probabilisme,
+sans doute pour avoir défini le raisonnement dialectique
+le raisonnement probable<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>. Jean de Salisbury
+n'estimait guère la question ni les systèmes qu'elle
+avait enfantés; mais il était frappé de l'importance
+de fait d'une question qui avait donné plus de peine
+à conduire que l'empire romain. Il s'étonnait de la
+violence des disputes qu'elle allumait de son temps;
+et cependant il n'avait pas vu la querelle dégénérer
+en combat véritable, ni le pugilat et les armes employés
+à l'aide d'une thèse de dialectique. Il n'avait
+pas vu le sang rougir le pavé de l'Université, si ce
+n'est quelquefois sous le fouet des maîtres, ni le pouvoir
+spirituel ou temporel déployer ses rigueurs, pour
+intimider ou punir le crime d'errer sur la nature des
+idées abstraites<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>. Mais il reconnaissait dans la question
+des universaux le thème éternel des bruyants
+débat du monde savant. «Là sont,» disait-il, «les
+grandes pépinières de la dispute, et chacun ne
+songe à recueillir dans les auteurs que ce qui peut
+confirmer son hérésie. Jamais on ne s'éloigne de
+cette question; on y ramène, on y rattache tout,
+de quelque point que soit partie la discussion. On
+croit se trouver avec ce peintre dont parle un poète,
+et qui pour toutes les occurrences ne savait d'aventure
+retracer qu'un cyprès<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>. C'est la folie de Rufus
+épris de Névia, de qui rien ne peut le distraire.
+<i>Il ne pense qu'à elle, ne parle que d'elle; si Névia
+n'était pas, Rufus serait muet</i><a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>. C'est qu'en effet la
+chose la plus commode pour philosopher est celle
+qui prête le plus à la liberté de feindre ce qu'on
+veut, et qui par sa difficulté propre et par l'inhabileté
+des contendants, donne le moins la certitude.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> <i>Toplo.</i>, I, 1.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> <i>Metal.</i>, t. I, c. xxiv.&mdash;Voyez les citations de
+Louis Vives et d'Érasme dans Dugald Stewart (<i>Phil. de l'esp.
+hum.</i>, c. iv, sect. iii). Les réalistes et
+les nominaux se sont mutuellement accusés d'avoir fait brûler
+leurs adversaires sous prétexte d'hérésie.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> <i>Poller.</i>, I. VII. c. xii.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a><p>Il cite ici une épigramme de Coquus, Ce Coquus n'est
+pas autre que Martial, de qui une épigramme assez jolie contient
+ce vers:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>... Si non sit Navia, mutus erit.</p>
+<p>(L. I, ep. LXIX.)</p>
+ </div> </div></blockquote>
+
+
+
+<p>Voilà donc le fait bien établi; c'était un sujet infini,
+une source intarissable de disputes et de systèmes.
+C'était le seul problème, le premier intérêt, la
+grande passion; les docteurs en parlaient sans relâche,
+comme les amants ridicules de leur maîtresse.</p>
+
+<p>Et nous-mêmes, ne revenons-nous pas continuellement
+à cette question des universaux? Elle est toujours
+tellement près des autres questions dialectiques
+qu'on n'a pu, sans la rencontrer sur ses pas, parcourir
+le champ de la logique d'Abélard. Déjà nous
+savons comment elle s'est introduite dans le monde;
+comment elle était à la fois posée et compliquée par
+les antécédents du péripatétisme scolastique; comment
+enfin Abélard, intervenant entre deux opinions
+absolues, a pu rendre à l'opinion tierce qu'il a soutenue
+une importance toute nouvelle. Il ne l'avait
+pas inventée; mais il l'a rajeunie et remise en honneur:
+elle a passé pour son ouvrage.</p>
+
+<p>On a vu que la controverse des universaux avait
+sa racine dans l'antiquité<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>. Aussitôt qu'elle naît,
+elle doit produire le nominalisme; car la première
+fois qu'on entre en doute sur la nature des idées
+générales, ou qu'on se demande à quoi l'on pense
+lorsqu'on prononce un terme général, il est naturel
+de se dire d'abord que l'être général n'existe pas et
+ne peut exister, puisque la sensation n'en a jamais
+perçu aucun, et que la raison ne peut concevoir
+comme réelle que l'existence individuelle; ensuite,
+de conclure que la généralité n'est qu'une manière
+humaine de concevoir les choses ou de les exprimer
+(conceptualisme et nominalisme). Le premier germe
+de cette doctrine nous est donné par l'histoire dans
+l'école de Mégare. Cette secte avait soutenu 1° que
+la comparaison est impossible, excepté du semblable
+à lui-même (Euclide); 2° qu'une chose ne peut être
+affirmée d'une autre, puisqu'elle ne saurait lui être
+identique (Stilpon); 3° que celui qui dit <i>homme</i> ne
+dit personne, puisqu'il ne dit ni celui-ci, ni celui-là
+(Stilpon)<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>. On voit reparaître tous ces principes
+dans la scolastique du moyen âge; le second surtout
+se retrouve dans Abélard, qui ne savait peut-être
+pas que l'école mégarique eût existé; et ce n'est pas
+sans raison que les historiens de la philosophie placent
+le nom de Stilpon à l'origine du nominalisme.
+Cette origine, au reste, n'est pas faite pour lui ôter
+cette couleur de philosophie négative et ces apparences
+de tendance à l'éristique et au nihilisme que
+les critiques lui reprochent.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> Voyez le c. ii du présent livre, t. I, p. 344.</blockquote>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Euclide. Τόν διά τής παραβολής λογον ανήριι,
+λέγων ήτοι έξ ομοισιν αύτόν, ή έξ άνομοίων, συνιστασθαι, etc.,
+Laert., I. II, c. x.&mdash;Stilpon. Ετερον ετερου μή
+κατηγορισθαι.... ότι ών οι λογοι έτεροι ταυτα έτερα έστι,
+και έτι τά έτερα κέχωριαθαι άλλήλων. Plutarch., adv. Coloi.,
+xxii, xxiii.&mdash;Άνήριι και τά ειόη, και έλεγε τόν λέγοντα
+άνθρωπον είναι, μηδίνα ούτε γάρ τόνόέ λεγειν, ούτε τόνόέ.
+Laert., I, II, c. xii, 7.</blockquote>
+
+<p>Zénon fut le disciple de Stilpon. Plus réservés que
+les mégariens, les stoïciens développèrent les mêmes
+idées, au moins dans le sens du conceptualisme, et
+n'échappèrent point au danger d'une logique plus
+ingénieuse que sensée. Aussi a-t-on imputé à leur
+influence tout ce que la scolastique présente de sophistique
+subtilité<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>. Historiquement, de tels rapports
+seraient peut-être difficiles à prouver, quoique les
+analogies soient réelles; mais on se rencontre sans
+s'imiter.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Brucker, <i>Hist. crit. Phil.</i>, t. III,
+p. 660, 679, 719 et 804.</blockquote>
+
+<p>Enfin, Aristote et Platon avaient établi chacun
+une doctrine originale; celui-ci, en atténuant et
+supprimant la difficulté de la question par l'attribution
+d'une existence réelle aux types généraux des
+choses, aux idées invisibles, l'exemplaire et l'objet
+des idées générales; celui-là, en adoptant le principe
+négatif, qu'il n'y a rien en acte qui soit universel,
+mais en tempérant les conséquences de cet individualisme,
+soit par la théorie de l'existence en acte
+et en puissance, soit par la distinction de la forme
+et de la matière, soit par l'admission des substances
+secondes et des formes substantielles. De là cependant
+deux doctrines: l'une, le réalisme idéaliste;
+l'autre qu'on pourrait appeler le formalisme, et qui,
+en conservant des traces de réalisme, pouvait mener
+aux conséquences avouées des conceptualistes et
+des nominaux. Ces deux grandes doctrines, protégées
+par des noms immortels, n'avaient jamais été
+complètement oubliées.</p>
+
+<p>Depuis Aristote et Platon, il y avait donc au moins
+deux opinions sur la question, qui n'avait pas toujours
+conservé la même forme ni la même portée.
+Comme, parmi les idées, les unes sont des idées de
+choses sensibles, les autres des idées de choses insensibles,
+cette différence avait engendré celle des
+doctrines et produit les diverses solutions d'un problème
+unique.</p>
+
+<p>Dans l'antiquité, deux grandes écoles avaient pris
+parti contre les idées des choses sensibles, en révoquant
+en doute ces choses mêmes. La secte éléatique
+niait les choses sensibles, prétendant démontrer
+leur impossibilité rationnelle, et elle ouvrait ainsi
+la porte à toutes les sortes de scepticisme. Platon,
+sans aller aussi loin, osa n'attribuer qu'une réalité
+imparfaite aux choses sensibles, accusant ainsi la
+sensation et les idées qu'elle suggère d'une certaine
+infidélité. Ce qui échappe aux sens lui avait paru
+plus réel que ce que les sens atteignent et manifestent.</p>
+
+<p>Mais les idées des choses non sensibles ne sont pas
+toutes de même espèce, parce que les choses non
+sensibles ne sont pas toutes de même nature. Toute
+doctrine qui les confond et les enveloppe dans une
+proscription commune, manque de justesse et de
+pénétration. Peut-être Épicure, peut-être Démocrite
+ont-ils mérité ce reproche. L'injustice ou l'ignorance
+pourraient seules l'adresser à cet Aristote qui a tant
+méprisé Démocrite. Certes il a reconnu comme
+réelles bien des choses non sensibles, et l'invisible
+eut souvent la foi de l'auteur de la Métaphysique,
+de celui qui disait qu'il n'y a de science que de
+l'universel<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>. Mais quel invisible, s'il y en a plusieurs?
+Quelles sont les distinctions à faire parmi
+les idées des choses non sensibles?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> <i>Analyt. post.</i>, I, XXX.&mdash;Met., III, iv et vi.</blockquote>
+
+<p>D'abord, les idées sensibles ou souvenirs des individus
+donnent naissance immédiatement à deux
+sortes d'idées. La première se compose des idées des
+qualités perçues dans les individus. Ces idées, souvenirs
+de sensations, une fois qu'elles sont détachées
+de ces souvenirs, ne représentent plus rien de réellement
+individuel, ni qui soit accessible aux sens
+en dehors des individus; elles sont donc, à la rigueur
+et prises isolément, des idées de choses non sensibles,
+quoiqu'elles soient les souvenirs ou conceptions
+des modes sensibles que l'expérience nous
+témoigne dans les individus. Conçues en elles-mêmes
+et séparément, elles représentent les qualités
+abstraites de tout sujet, et c'est pour cela
+qu'on les appelle communément idées abstraites.</p>
+
+<p>La seconde classe d'idées de choses non sensibles
+à laquelle donne lieu le souvenir des choses sensibles,
+est celle des idées des qualités en tant que
+communes aux individus semblables, lesquelles
+qualités, considérées dans les êtres qui les réunissent,
+servent à distribuer ceux-ci en diverses collections.
+Ces collections sont les genres et les espèces.
+Les idées de ces collections sont des idées de choses
+non sensibles, quoique d'une part ces collections
+comprennent tous les individus accessibles aux sens,
+et que de l'autre ces idées soient les souvenirs des
+qualités observées chez les individus que les sens
+ont fait connaître. Mais, d'un côté, le genre ou l'espèce
+comprennent tous les individus, et nul ne peut
+avoir observé tous les individus. De l'autre, les idées
+de genre ou d'espèce font abstraction des individus,
+pour résumer ce qu'ils ont de commun; et ce qu'ils
+ont de commun ne peut être perçu par les sens hors
+d'eux-mêmes. Les idées de genre et d'espèce ne
+sont donc ni des souvenirs directs de sensations, ni
+seulement des souvenirs de sensations, quoiqu'elles
+contiennent des souvenirs de sensations. Elles comprennent
+plus que les sens n'en ont vu.</p>
+
+<p>Ainsi, même pour ceux qui n'admettent pas d'autres
+éléments dans les idées abstraites ou de qualité
+et dans les idées universelles ou de genre et d'espèce
+que la sensation rappelée, décomposée, généralisée,
+ces idées renferment quelque chose de non senti et
+quelque chose de non sensible. Elles ne sont pas de
+pures idées des choses sensibles. Il y a dans les idées
+de genre et d'espèce, non-seulement l'idée abstraite
+de qualité; mais encore une induction qui conclut
+de l'expérience à l'existence des qualités semblables
+dans les individus réels ou seulement possibles autres
+que ceux qu'on a pu observer; et cette induction
+s'appliquant ou pouvant s'appliquer à ce qu'on
+n'a jamais vu, à ce qu'on ne verra jamais, à ce qu'on
+ne saurait voir, il s'ensuit que, dans ces idées, il y
+a déjà la conception de l'invisible.</p>
+
+<p>Une psychologie un peu sévère y verrait bien autre
+chose, et dans la formation des idées de genre et d'espèce,
+dans celle des idées abstraites, dans la notion
+même des individus observés, elle démêlerait et constaterait
+bien d'autres idées, fruits de l'intelligence,
+et qui ne correspondent à rien d'individuel ni de sensible.
+Telles sont les idées d'être, de substance, d'essence,
+de nature, etc. Telles sont encore celles de
+cause, d'action, etc. Là encore se trouveraient des
+idées de choses non sensibles, dont la théorie de l'abstraction,
+telle que nous venons de la rappeler, ne
+suffirait pas à expliquer l'origine. Pour la production
+de ces idées, des philosophes ont admis une sorte
+d'induction particulière; et, dans tous les cas,
+comme elles ne sont pas des idées de pures qualités
+ni de genre et d'espèce, ce sont des idées abstraites
+d'une nouvelle classe, idées encore plus abstraites,
+c'est-à-dire encore plus éloignées des réelles substances
+individuelles, que les autres idées placées
+jusqu'ici hors du cercle des idées sensibles.</p>
+
+<p>Enfin, il est des choses substantielles et réelles
+qui, bien qu'inaccessibles aux sens, sont l'objet de la
+pensée. Dieu n'est pas une qualité, un genre, une
+espèce; c'est le nom et l'idée d'un être déterminé,
+réel, et pourtant inaccessible aux sens. L'âme est
+aussi le nom d'un de ces êtres dont l'existence individuelle
+peut être conçue et affirmée, quoique aucune
+sensation ne la manifeste. Le monde n'est pas non
+plus une idée abstraite, ni un genre, ni une espèce,
+c'est un tout réel et même individuel qui n'est que
+conçu, et dont le nom exprime une idée beaucoup
+plus large que le souvenir d'aucune sensation.</p>
+
+<p>Il suit que les idées des choses non sensibles peuvent
+se diviser ainsi: 1° Idées d'êtres déterminés et
+substantiels, inaccessibles aux sens, <i>Dieu, une
+âme</i>, etc. 2° Idées de choses inaccessibles aux sens,
+mais qui ne sont pas aussi nécessairement conçues
+comme des substances, <i>force, cause, nature, essence</i>,
+etc. 3° Idées de touts dont quelques parties
+ou quelques propriétés seulement sont accessibles
+aux sens, <i>le ciel, l'espace, le monde</i>, etc. 4° Idées de
+collections ou de touts partiels dont les éléments individuels
+ne sont pas tous perçus, le plus grand
+nombre en étant seulement conçu, <i>règne inorganique,
+système des plantes</i>, etc. 5° Idées des collections
+fondées sur une essence commune ou plutôt
+idées d'essences génériques ou spéciales; c'est proprement
+l'idée de genre et d'espèce. 6° Idées de qualités
+ou modes plus ou moins voisins ou éloignés des
+attributs essentiels; ce sont les idées abstraites proprement
+dites.</p>
+
+<p>Toutes ces idées, que la grammaire appelle indistinctement
+abstraites, sont dans le langage et dans
+l'esprit humain. Y sont-elles toutes au même titre?
+Doivent-elles être rangées sous le même nom et sous
+la même loi?</p>
+
+<p>Quelques philosophes l'ont pensé; mais leur autorité
+n'est pas grande. Le sensualisme a toujours incliné
+vers cette erreur; l'idéologie pure y tend.
+Cependant tous les sectateurs éclairés de l'idéologie
+ou du sensualisme s'en sont jusqu'à un certain point
+préservés. Celui qu'on leur donne habituellement
+pour chef, bien qu'il ne puisse être confondu avec
+eux, Aristote, n'a nié ou méconnu aucune classe
+d'idées de choses non sensibles. Il les admet et les
+emploie toutes; mais il ne les range pas toutes sur la
+même ligne. Seulement, ne reconnaissant d'existence
+que l'existence déterminée, il semble avoir
+refusé la réalité aux objets propres et directs des
+idées qui ne sont pas individuelles. Mais ces idées
+en elles-mêmes, il les a tenues pour réelles, pour
+vraies, pour valables, et les conceptions pures de
+l'esprit humain n'ont nulle part joué un plus grand
+rôle que dans le péripatétisme.</p>
+
+<p>Quatorze siècles après lui, on a de nouveau examiné
+le fond de ces idées; et d'abord on a mis hors de
+question les idées de substances invisibles, comme
+<i>Dieu, ange, âme</i>, et les idées de qualités proprement
+dites, de celles qui n'existent réellement que dans les
+sujets individuels, comme les adjectifs <i>blanc, rouge,
+dur</i>, etc., et les substantifs abstraits qui y répondent.
+Les premières de ces idées sont des êtres<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>, les secondes
+des accidents. Il est resté: 1° Les idées de
+certaines choses non sensibles qui sont comme les
+conceptions nécessaires de l'esprit (<i>substance,
+essence, cause</i>, etc.), attributs les plus généraux des
+choses, analogues aux catégories ou prédicaments
+des aristotéliciens. 2° Les idées de certaines qualités
+essentielles qui sont la base et la condition des
+essences; ces idées, difficiles à exprimer, sont les
+<i>formes essentielles</i> du péripatétisme et de la scolastique.
+3° Les idées des essences qui sont le fondement
+des genres et des espèces; ce sont les universaux
+proprement dits. 4° Les idées des touts qui sont ou
+les collections d'individus autres que les genres et les
+espèces, ou des composés déterminés de parties
+formant ensemble une unité de conception.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> Les premières n'ont pas été constamment et sans exception mises hors
+du débat, et nous voyons dans Abélard qu'une secte, observant que Dieu ne
+pouvait être ni accident, ni espèce, ni genre, ni forme, etc., soutenait qu'il
+n'était rien. Voyez ci-après I. III, c. ii.</blockquote>
+
+
+<p>Toutes ces idées ont un caractère commun: elles
+sont désignées par des noms généraux, ce qui fait
+qu'elles peuvent toutes être appelées des universaux.
+Sur elles toutes, la querelle des universaux pouvait à
+la rigueur s'élever, car toutes étaient atteintes dans
+leur réalité objective immédiate par le principe qu'il
+n'y a de réel que l'individu. Cependant c'est sur la
+troisième classe d'idées que la querelle a surtout
+éclaté. Voici pourquoi. Si l'on décompose le genre ou
+l'espèce, on trouve des réalités incontestables, lorsqu'on
+arrive aux individus. Cependant la conception
+du genre ou de l'espèce n'est pas celle des individus;
+qu'est-elle donc? On ne peut lui refuser toute réalité,
+puisqu'elle comprend les individus qui sont
+réels, et cependant, comme elle n'est pas la conception
+même des individus qui sont seuls réels, elle
+est la conception de quelque chose qui n'est pas réel.
+Ainsi les idées de genre et d'espèce n'ont point de
+réalité immédiate, quoique médiatement elles soient
+fondées sur des réalités. De là des équivoques et des
+difficultés sans nombre. Les autres idées non sensibles
+dont les objets se résolvaient moins facilement en
+réalités, offraient un caractère plus évident d'abstraction;
+c'étaient ces idées scientifiques <i>d'être, d'essence,
+de cause</i>, au lieu que les idées des genres et des espèces
+avaient une face changeante qui piquait la curiosité
+et embarrassait la subtilité.</p>
+
+<p>Or donc, tandis que les universaux avaient été
+assez généralement pris pour des conceptions formées
+en conséquence plus ou moins éloignée de
+l'existence d'individus réels, deux opinions presque
+absolues se produisirent au moyen âge. D'un côté,
+la doctrine de Platon, imparfaitement connue, qui
+attribuait aux idées universelles des types primitifs
+et des essences immuables, devint l'affirmation directe
+de l'existence d'essences universelles subsistant
+dans les genres mêmes et les espèces; ce fut
+là le réalisme. D'un autre côté, la doctrine aristotélique,
+portant que la substance proprement dite
+est nécessairement particulière, et qu'il n'y a point
+d'existence universelle, quoique les universaux
+soient les conceptions générales de réalités individuelles,
+s'exagéra à ce point de ne plus même les
+admettre à titre de conception, et outrant le principe
+du sensualisme, elle les réduisit à de purs noms,
+<i>meroe voces, flatus vocis</i>. Ce fut là le nominalisme.</p>
+
+<p>Roscelin, et probablement Jean le Sourd, son
+maître, traita de noms et de mots, non-seulement
+les genres et les espèces, mais tout ce que l'idéologie
+appelle idées abstraites. Comme il n'admit que les
+individus, il nia les touts et les parties; les touts, en
+tant que formés d'individus, les parties, en tant que
+n'étant pas des individus entiers; de sorte que pour
+lui des individus réels composaient des touts imaginaires,
+et des parties imaginaires composaient des
+individus réels. Ces excès amenèrent l'excès de réalisme
+où tomba Guillaume de Champeaux, du moins
+au témoignage d'Abélard. Il soutint qu'une seule et
+même essence existait dans tous les individus, dont
+la diversité dépendait tout entière de la variété des
+accidents. Dans cette doctrine, la diversité des sujets
+des accidents semble s'anéantir, et comme toutes
+les espèces, aussi bien que les individus, comme
+tous les genres, aussi bien que les espèces, tombent
+sous la loi commune de la conception d'essence,
+cette doctrine, si elle a été fidèlement représentée,
+aurait réduit l'univers à ces termes: unité de substance,
+diversité de phénomènes.</p>
+
+<p>Entre ces deux systèmes absolus, Abélard crut
+trouver la vérité en prenant un milieu. Il produisit
+une doctrine qui, sans être neuve pour le fond,
+l'était par quelques détails et quelques expressions,
+et qui a été tour à tour appelée le conceptualisme
+ou confondue avec le nominalisme. En effet, une
+analyse exacte la réduirait peut-être au premier de
+ces systèmes, lequel lui-même penche vers le second.
+Cependant il est plus difficile qu'on ne croit de bien
+déterminer la doctrine d'Abélard; nous essaierons
+de le faire, après l'avoir exposée; mais de son temps
+même, il ne nous paraît pas qu'on l'ait bien jugée,
+et comme il combattait vivement le réalisme, ou
+plutôt dans le réalisme les essences générales, il fut
+compté tout simplement avec les nominalistes.</p>
+
+<p>Voici le jugement de deux contemporains très-éclairés,
+tous deux versés dans les sciences de leur
+siècle, et dont aucun ne partageait, même à un
+faible degré, les préjugés et les passions qui persécutèrent
+Abélard; tous deux appartenaient à ce qu'on
+pourrait appeler, sans trop forcer les mots, le parti
+libéral dans l'Église. L'un, Othon, évêque de Frisingen,
+fils d'un saint, mais oncle de l'empereur
+Frédéric Barberousse, avait étudié la dialectique à
+l'école de Paris, et il a excusé les opinions théologiques
+qu'on reprochait à Gilbert de la Porrée d'avoir
+empruntées d'Abélard. L'autre, Jean de Salisbury,
+évêque de Chartres, ami des lettres, amateur très-instruit
+de la dialectique, et qui a écrit sur la philosophie
+avec beaucoup d'esprit, avait suivi les
+leçons d'Abélard; il l'admirait, il l'aimait, et il a
+presque dit de lui que pour égaler les anciens il ne
+lui manquait que l'autorité<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>. Tous deux n'ont vu
+dans Abélard qu'un nominaliste.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> <i>Metal</i>., I. III, c. iv.</blockquote>
+
+<p>«Abélard,» dit Othon, «eut d'abord pour précepteur
+un certain Rozelin qui, le premier de notre
+temps, établit dans la logique la doctrine des mots
+(<i>sententiam vocum</i>)... Tenant dans les sciences
+naturelles pour la doctrine des mots ou des noms,
+Abélard l'introduisit dans la théologie<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> <i>De Gest. Frider</i>. I, I. I, c. xlvii.&mdash;Cf.
+Brucker, t. III, p. 685.</blockquote>
+
+<p>Jean de Salisbury se plaît à raconter l'histoire des
+écoles de son temps et à rattacher toutes leurs prétentions
+et toutes leurs dissidences à la question des
+universaux; par deux fois il a exposé avec détail les
+solutions diverses qu'elles en avaient données. Nous
+avons cité une bonne partie de ce qu'il dit dans un
+de ses ouvrages, prenons dans un autre une citation
+plus longue et qui paraîtra curieuse<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> <i>Metal</i>., I. II, c. xvii.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+«Tous cependant ici veulent pénétrer la nature des universaux,
+et cette question des plus hautes, d'une recherche si difficile, ils
+s'efforcent, contre l'intention de l'auteur (Porphyre), de la résoudre.</p>
+
+<p>«L'un donc fait tout consister dans les mots, quoique cette opinion
+ait aujourd'hui disparu presque entièrement aveo Roscelin, son
+auteur<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> Dans le <i>Policraticus</i>, Jean de Salisbury
+s'exprime ainsi: «Il y a eu des gens qui disaient que les genres
+et les espèces étaient les voix elles-mêmes; mais cette opinion a
+été rejetée et a promptement disparu avec
+son auteur.» (L. VII, c. xii.)</blockquote>
+
+
+<blockquote><p>«Un autre ne voit que les discours (<i>sermones intuetur</i>), et y ramène
+de force tout ce qu'il se souvient d'avoir lu quelque part touchant
+les universaux<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>. C'est dans cette opinion que se laissa surprendre
+le péripatéticien palatin, notre cher Abélard, qui a laissé
+beaucoup de sectateurs et de témoins de cette doctrine, et qui en
+conserve encore quelques-uns. Ce sont mes amis; quoique, à vrai
+dire, la plupart du temps ils contraignent et torturent la lettre des
+auteurs au point que le coeur le plus dur en aurait pitié. Ils tiennent
+pour monstrueux qu'une chose s'affirme d'une chose, quoique Aristote
+soit l'auteur de cette monstruosité et qu'il dise très-souvent qu'une
+chose s'affirme d'une chose, ce qui est bien connu de tous ceux à qui
+ses ouvrages sont familiers, s'ils veulent être de bonne foi.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> Il en est cependant encore qui sont surpris sur leurs traces (des nominalistes),
+quoiqu'ils rougissent d'épouser ouvertement l'auteur ou le
+système, et qui, s'attachant aux noms seuls, assignent au discours tout ce
+qu'ils soustraient aux choses et aux conceptions.» (<i>Id.</i>, <i>ibid</i>.)</blockquote>
+
+<blockquote><p>«Un autre s'attache aux concepts (<i>in intellectibus</i>), et dit que les
+genres et les espèces ne sont que cela<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>. Le prétexte est pris de
+Cicéron et de Boèce, qui citent Aristote comme l'auteur de cette
+doctrine que les genres et les espèces doivent être regardés comme
+des notions. «La notion,» disent-ils, «est une connaissance de
+chaque chose, qui résulte de la perception antérieure de sa forme et
+qui a besoin d'être éclaircie.» Et ailleurs: «La notion est une
+certaine intelligence et une conception simple de l'âme.» Ainsi tous
+les textes sont détournés pour que le concept ou la notion embrasse
+l'universalité des universaux.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> «D'autres considèrent les conceptions, et affirment que
+c'est elles qu'il faut voir sous les noms des universaux.» (<i>Id</i>., <i>ibid</i>.)</blockquote>
+
+<blockquote><p>«De ceux qui tiennent pour les choses, les opinions aussi sont
+nombreuses et diverses.</p>
+
+<p>«Ainsi celui-ci, de ce que tout ce qui est un est en nombre (<i>in numero
+est</i>, a l'existence numérique), conclut que la chose universelle
+est une en nombre (existe en unité numérique) ou n'est absolument
+pas; mais comme il est impossible que les substantiels ne soient pas,
+dès que ce dont ils sont les substantiels existe, nos gens recueillent
+finalement les universaux pour les unir en essence aux individus<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>.
+Dans ce système de la <i>répartition des états</i><a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>, on a pour chef Gautier
+de Mortagne, et l'on dit que Platon est individu en tant que Platon,
+espèce en tant qu'homme, genre en tant qu'animal, mais genre
+subalterne, et en tant que substance, genre suprême ou des plus
+généraux (<i>generalissimum</i>). Cette opinion a compté quelques défenseurs,
+mais il y a longtemps que personne ne la professe plus.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> «Se saisissant des sensibles et autres individus, et reconnaissant qu'ils
+ont seuls l'être véritable, il les fait passer par différents états, au moyen
+desquels il constitue dans les individus mêmes et ce qui est le plus général
+et ce qui est le plus spécial (l'universel et la singulier).» (<i>Id., ibid</i>.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> <i>Partiuntur status</i>, (<i>Id., ibid</i>.)</blockquote>
+
+<blockquote><p>«Celui-là soutient les idées; rival de Platon, imitateur de Bernard
+de Chartres, il dit que hors d'elles rien n'est espèce ou genre; or,
+l'idée est, suivant la définition de Sénèque, l'exemplaire éternel des
+choses de la nature, et comme ces exemplaires ne sont ni sujets à la
+corruption, ni altérés par les mouvements qui meuvent les individus,
+et qui, se succédant presque à chaque moment, les font écouler sans
+cesse différents d'eux-mêmes, ils doivent être proprement et véritablement
+appelés les universaux. En effet, les choses individuelles
+sont jugées indignes de l'attribution d'un nom substantif; jamais
+stables, toujours fugaces, elles n'attendent même pas l'appellation,
+car elles changent tellement de qualités, de temps, de lieux et de
+propriétés de mille sortes, que toute leur existence paraît, non un état
+durable, mais une transition mobile. Nous appelons être, dit Boèce,
+ce qui ni n'augmente par la tension ni ne diminue par la rétraction,
+mais se conserve toujours soutenu par l'appui de sa propre nature:
+ce sont les quantités, les qualités, les relations, les lieux, les temps,
+les habitudes, et tout ce qui se trouve en quelque sorte faire un
+avec les corps. Les choses jointes aux corps paraissent changer,
+mais demeurent immutables dans leur nature; ainsi les espèces des
+choses demeurent les mêmes dans les individus passagers, comme
+dans les eaux qui coulent, le courant en mouvement demeure un
+fleuve; car on dit que c'est le même fleuve, d'où ce mot de Sénèque,
+étranger pourtant à ce sujet: <i>Nous descendons et ne descendons pas
+deux fois dans le même fleuve.</i> Or ces idées, c'est-à-dire les formes
+exemplaires, sont les raisons (définitions) primitives des choses,
+elles ne reçoivent ni accroissement ni diminution; stables et perpétuelles,
+tout le monde corporel périrait qu'elles ne pourraient mourir.
+Le nombre entier des choses corporelles subsiste dans ces idées, et
+ainsi que me semble l'établir Augustin dans son livre sur le libre
+arbitre, comme elles sont toujours, il a beau arriver que les choses
+corporelles périssent, le nombre des choses n'en augmente ni ne
+diminue. Ce que ces docteurs promettent est grand sans doute et
+connu des philosophes amis des hautes contemplations, mais,
+comme Boèce et beaucoup d'autres auteurs l'attestent, rien n'est
+plus éloigné du sentiment d'Aristote, car lui-même, on le voit clairement
+par ses livres, est très-souvent contraire à ce système. Bernard
+de Chartres et ses sectateurs ont pris beaucoup de peine pour
+mettre l'accord entre Aristote et Platon; mais je pense qu'ils sont
+venus trop tard et qu'ils ont travaillé vainement pour réconcilier des
+morts qui toute leur vie se sont contredits.</p>
+
+<p>«Aussi un autre, pour exprimer Aristote, attribue-t-il, avec
+Gilbert, évêque de Poitiers, l'universalité aux formes natives, et il
+s'évertue pour expliquer leur uniformité<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>. Or la forme native est
+l'exemple de l'original<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>, et elle ne s'arrête pas dans l'esprit de Dieu,
+mais elle est inhérente aux choses créées; elle s'appelle en grec είδος,
+étant à l'idée ce que l'exemple est à l'exemplaire; sensible dans une
+chose sensible, elle est conçue insensible par l'esprit, singulière
+aussi dans les singuliers, mais universelle dans tous.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> «Il en est qui, à la manière des mathématiciens,
+abstraient les formes et rapportent aux formes tout ce qui se dit
+universaux.» (<i>Id., ibid.</i>.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> <i>Exemplum originalis</i>; il vaut mieux lire
+probablement <i>exemplum originale</i>.</blockquote>
+
+<blockquote><p>«Il y en a un qui, avec Joslen, évêque de Soissons, attribue
+l'universalité aux choses rassemblées en une et la refuse aux individus.
+Mais quand de là il en a fallu venir à l'explication des autorités,
+il souffre grande douleur, ne pouvant, dans beaucoup de passages,
+supporter la grimace du texte indigné.</p>
+
+<p>«Il est quelqu'un enfin qui appelle à son aide une nouvelle langue,
+faute d'être assez habile dans la langue latine; car lorsqu'on lui
+parle de genres et d'espèces, tantôt il dit qu'il faut entendre par là
+des choses universelles, tantôt il explique que ce sont les <i>manières</i>
+des choses. Où a-t-il trouvé ce nom? Dans quel auteur cette distinction?
+Je ne le sais, si ce n'est dans les glossaires ou dans le langage
+des modernes docteurs; mais je ne vois pas ce qu'ici ce mot veut
+dire, s'il ne signifie ou la collection des choses de Joslen, ou la chose
+universelle, ce qui d'ailleurs répugne à recevoir ce nom de <i>manière</i>.
+Et ce nom, l'interprétation ne le peut ramener qu'à ces deux sens:
+la manière est ou le nombre des choses ou l'état permanent de la
+chose.</p>
+
+<p>«Et il ne manque pas de gens qui ne considèrent que les états
+des choses et disent que les états sont les genres et les espèces.»
+</p></blockquote>
+
+<p>Cette exposition des systèmes est intéressante,
+quoique l'on pût en contester l'exactitude<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>. Ainsi il
+serait difficile de démontrer les titres des partisans
+de Joslen, ou même de ceux de Gautier de Mortagne,
+si leurs opinions sont bien rendues, à se voir
+classer parmi les réalistes, les uns n'admettant d'universalité
+que la totalité collective, les autres réunissant
+dans chaque individu tous les caractères et tous les degrés
+de généralité et de particularité. De même, nous
+n'acceptons pas sans examen le jugement sur la doctrine
+d'Abélard. Mais nous le prenons comme un fait,
+et nous voyons que le premier en date des historiens
+de la philosophie du XIIe siècle, plaçant entre le conceptualisme
+que lui-même professait et le nominalisme
+de Roscelin, Abélard le Palatin, assigne au dernier
+une doctrine intermédiaire qui, procédant de l'un et
+conduisant à l'autre, a pu être successivement confondue
+avec tous les deux. On s'explique comment
+des historiens postérieurs, entre autres Brucker, ont
+pu distinguer de la doctrine d'Abélard le conceptualisme,
+qui, disait-il, <i>s'écartait un peu de son hypothèse</i><a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>;
+tandis que d'autres ont fait du conceptualisme
+l'hypothèse même d'Abélard et sont parvenus
+à l'en faire passer pour le créateur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> Voyez la critique qu'en a faite Meiners.
+(<i>De Nomin. ac Real. init.</i>&mdash;Soc.
+Gotting. <i>Comment</i>., t. XII, pars II, p. 31.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> <i>Nominales, deserta paulo Aboelardi hypothese
+conceptuales dicti sunt.</i>, Brucker, <i>Hist. crit. phil.</i>,
+t. III, p. 908.</blockquote>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, prenons pour convenu ce point
+historique, Abélard a été jugé du parti des nominalistes;
+et, selon Jean de Salisbury, il ne s'est distingué
+d'eux qu'en ce qu'il imputait à l'oraison ce
+qu'ils attribuaient aux simples mots. Cette opinion
+n'aurait, suivant le même auteur, séduit Abélard
+que parce qu'elle était la plus facile à comprendre.
+Il aimait mieux, en effet, soutenir <i>une idée puérile,
+une doctrine d'enfant, que se rendre obscur avec une
+gravité de philosophe</i>, et, suivant le précepte de saint
+Augustin, il sacrifiait au désir de se faire entendre,
+<i>serviebat intellectui rerum</i><a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>. Nous avouons que cette
+fois il n'y aurait pas réussi avec nous, et la nuance
+de nominalisme qu'on lui attribue nous parait insaisissable<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>.
+On verra dans l'exposé donné par lui-même
+si ses sentiments ont été bien fidèlement
+représentés; lui aussi il a énuméré et discuté tous
+les systèmes contemporains, et, mettant le sien en
+regard, il s'est peint lui-même autrement que ses
+peintres; mais il n'est pas très-facile à reconnaître.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> Johan. Saresb. <i>Metal</i>., I. III c. i.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> Aucun auteur n'avait encore réussi à s'expliquer
+les expressions de Jean de Salisbury, et à bien saisir la
+distinction qu'il met entre Abélard et Roscelin.
+(Voyez entre autres Morhoff, <i>Polyhist</i>, t. II, I. I,
+c. xiii, sec. 2.&mdash;D. Stewart, <i>Phil. de l'esp. hum.</i>, c. iv,
+sect. iii, et note 11.) Nous serions dans la même incertitude,
+sans le manuscrit que nous analysons au chapitre x.</blockquote>
+
+<p>Ses traits ont déjà été esquissés. En parlant de la
+division, il nous a dit ce qu'il pensait du tout et de
+ses parties, et là, ce qu'il pensait n'était pas le nominalisme.
+En traitant des conceptions, il a profondément
+distingué l'intelligence de la sensation, et
+attribuant à la première la conception des choses
+dont, sans elle, nous n'aurions qu'une image,
+il a montré l'intelligence suscitée et secondée par
+les sens, mais produisant spontanément ses idées
+qui, pour être valables, n'ont pas besoin, comme
+la sensation, de se rapporter à des réalités individuelles.
+Les universaux, pour être les notions de
+quelque chose de plus et d'autre que les réalités individuelles,
+ne sont donc des idées ni fausses, ni
+creuses, ni vaines, et ils peuvent être valables et
+solides, sans supposer des essences générales dont la
+conception est toujours équivoque et gratuite. Là, il
+s'est montré conceptualiste, mais sans trace de scepticisme:
+il n'a donc pas été vrai nominaliste.</p>
+
+<p>Voici maintenant un traité spécial sur la question.
+Il est dans nos mains, du moins en grande partie,
+sous ce titre: <i>De Generibus et Speciebus</i><a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>. Je suis porté
+à croire que ce titre n'est pas le véritable, ou qu'il
+n'indique pas complètement le sujet de l'ouvrage,
+qui probablement embrassait toute la question. Ainsi
+les six ou sept premières pages roulent sur <i>le tout</i>;
+elles sont sans doute un débris d'une portion d'ouvrage
+dirigée contre la doctrine de Roscelin sur le
+tout et les parties. On peut supposer qu'une autre
+portion du livre traitait <i>des formes</i>. Un fragment d'un
+manuscrit récemment publié nous apprend, ce que
+témoignait déjà plus d'un passage de la Dialectique,
+que les formes aussi (les attributs constitutifs et
+essentiels) étaient défendues par Abélard contre les
+atteintes du nominalisme, et ce fragment, rédigé
+par un de ses partisans, pourrait bien contenir des
+passages recueillis littéralement à ses leçons, ou extraits
+de ses écrits<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>. Il n'est pas impossible que de
+nouvelles recherches dans les bibliothèques un peu
+riches en manuscrits de l'époque, nous valussent le
+traité entier ou quelque édition d'un autre traité sur
+la question qui avait le plus exercé son esprit et
+signalé son enseignement. On verra que nous avons
+pu nous-même consulter sur ce sujet un manuscrit
+d'Abélard que ne mentionne aucun catalogue.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> Abaelardi fragmentum sangermanense de
+Generibus et Speciebus. Ouvr. inéd., p. 507-550.
+M. Cousin, qui a publié ce morceau précieux et inconnu, l'a
+découvert à la bibliothèque du Roi dans un manuscrit du fonds
+de Saint-Germain-des-Prés. (Introd., p. xiv et xviii.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> Cousin, <i>Fragm. philos</i>., t. III,
+Append. ix, p. 494.</blockquote>
+
+<p>Mais enfin, comme les genres et les espèces sont
+l'origine et le fond véritable de la question, et comme
+nous possédons sur ce point un fragment étendu,
+étudions-le d'abord dans tous ses détails. Il commence
+ainsi<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>:</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a> Ouvr. inéd., <i>De Gener. et Spec.</i>, p. 518-519.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+«Sur les genres et les espèces, les opinions sont différentes. Les
+uns, en effet, affirment que les genres et les espèces ne sont que
+les mots, lesquels sont généraux ou particuliers, et ils ne leur assignent
+aucune place parmi les choses; les autres, au contraire, disent
+qu'il y a des choses générales et des choses spéciales, d'universelles
+et de particulières, mais ceux-ci mêmes se divisent entre eux: quelques-uns
+disent que les singuliers individuels (les individus) sont
+espèces et genres, genres subalternes et genres généralissimes
+(prédicaments), considérés de telle ou telle façon; d'autres, au contraire,
+imaginent certaines essences universelles qu'ils croient être
+tout entières essentiellement dans chaque individu.»
+</p></blockquote>
+
+<p>Ce bref exposé sépare d'abord le nominalisme et
+le réalisme, puis dans le réalisme distingue deux
+opinions: l'une, qui n'admet que des individus,
+voit dans les individus des universaux considérés et
+restreints d'une certaine manière et plus ou moins
+particularisés; c'est l'opinion que Jean de Salisbury
+prête aux partisans de Gautier de Mortagne. L'autre
+admet, indépendamment des individus, des essences
+universelles qui résident entièrement en chacun
+d'eux, et c'est l'opinion, l'opinion première et foncière
+de Guillaume de Champeaux.</p>
+
+<p>Abélard entreprend l'examen de ces opinions, en
+commençant par la dernière, dont il donne le développement.</p>
+
+<blockquote><p>
+«De toutes ces opinions, recherchons ce qui peut raisonnablement
+subsister, et d'abord enquérons-nous de cette pensée qui se pose
+ainsi: l'homme est une certaine espèce, chose essentiellement une,
+à laquelle adviennent certaines formes, et elles font Socrate. Cette
+même espèce ou chose est de la même manière <i>informée</i> par les formes
+qui font Platon et les autres individus de l'espèce homme. Il n'y
+a pas en Socrate, hormis ces formes <i>informant</i> cette matière pour faire
+Socrate, quelque chose qui ne soit en même temps <i>informé</i> en
+Platon par les formes de Platon; et cette pensée, on l'applique des
+espèces aux individus et des genres aux espèces.</p>
+
+<p>«Mais, s'il en est ainsi, qui peut faire que Socrate ne soit pas en
+même temps à Rome et à Athènes? En effet, où est Socrate, là est
+aussi l'homme universel qui a dans toute sa quantité reçu la forme
+de la <i>socratité</i>, car tout ce que reçoit la chose universelle elle le
+garde dans toute sa quantité<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>. Si donc la chose universelle affectée
+tout entière de la <i>socratité</i> est dans le même temps à Rome tout
+entière en Platon, il est impossible que dans le même temps n'y soit
+pas la <i>socratité</i>, qui contenait l'essence tout entière; or, partout où
+la <i>socratité</i>, est dans un homme, là est Socrate, car Socrate est
+l'<i>homme socratique</i>. Un esprit raisonnable n'a rien à opposer à cela<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a> C'est cette proposition qui fait le nerf de l'argument;
+aussi M. Cousin l'a-t-il attaquée, et il a fait remarquer que plus
+d'une substance, le moi par exemple, peut prendre plusieurs formes,
+mais successivement, et en étant tout entière dans chacune de ses
+manifestations, ne pas les garder à toujours ni s'identifier avec
+elles. Cela est vrai; mais le moi n'est pas universel, il est au
+contraire une individualité rigoureuse, et ses manifestations
+ou modes ne sont pas des formes essentielles. La proposition d'Abélard:
+«L'universel (l'essence universelle) contracte et retient dans sa
+totalité tout ce qu'elle reçoit,» est vraie hypothétiquement,
+c'est-à-dire dans l'hypothèse de Guillaume de Champeaux, et si
+l'essence universelle est intégralement dans chaque individu. Elle
+devient fausse, si l'on admet que l'essence de l'espèce n'est pas
+identique, mais semblable dans chaque individu; mais ce
+n'est plus là, suivant Abélard, la supposition du réalisme
+absolu. (Cousin, Introd., p. cxxxvi.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a> Aristote en juge comme Abélard: «Il est impossible,
+selon nous, qu'aucun universel, quel qu'il soit, soit une substance.
+Et d'abord, la substance première d'un individu, c'est celle qui lui
+est propre, qui n'est point la substance d'un autre. L'universel,
+au contraire, est commun à plusieurs êtres; car ce qu'on nomme
+universel, c'est ce qui se trouve, de la nature, en un grand nombre
+d'êtres. De quoi l'universel sera-t-il donc substance? il l'est de
+tous les individus ou il ne l'est d'aucun; et qu'il le soit de tous,
+cela n'est pas possible. Mais si l'universel était la substance
+d'un individu, tous les autres seraient cet individu, car l'unité
+de substance et l'unité d'essence constituent l'unité d'être.
+D'ailleurs la substance, c'est ce qui n'est pas l'attribut d'un
+sujet; or, l'universel est toujours l'attribut de quelque sujet.»
+(<i>Métaph</i>., VII, xiii, p. 49 du t. II de la trad.)</blockquote>
+
+<blockquote><p>«Autre conséquence. La santé et la maladie ont leur fondement
+dans le corps de l'animal, la blancheur et la noirceur dans le corps
+seulement. Que si l'animal qui existe tout entier dans Socrate est
+affecté de maladie, ce tout, puisqu'il reçoit dans toute sa quantité
+tout ce qu'il reçoit, n'est nulle part au même moment sans la maladie;
+or ce même tout est dans Platon, il devrait donc y être
+malade, mais il ne l'y est pas. De même pour la blancheur et la
+noirceur relativement au corps. A cela, qu'on ne croie pas échapper
+en disant: Socrate est malade, l'animal ne l'est pas. Car si l'on
+accorde que Socrate est malade, on accorde que l'animal l'est aussi
+dans l'intérieur<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>. Ceux-là ne font pas attention à l'universalité qui
+prétendent qu'en disant que l'animal n'est pas malade dans l'universalité,
+quoique malade dans l'inférieur, ils n'entendent point qu'il
+n'est pas malade dans cet accident. Ils pourraient l'entendre, au
+contraire, et dire qu'il n'est point malade dans la singularité; ou
+s'ils entendent que l'animal dans l'universalité, c'est-à-dire l'animal
+universel, n'est pas malade, ils se trompent, dès qu'il est malade
+dans l'inférieur, l'animal universel et l'animal dans l'inférieur étant
+une même chose<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a> L'intérieur dit le degré métaphysique immédiatement
+au-dessous du précédent; l'inférieur du genre, c'est l'espèce. Ici,
+c'est l'homme et l'homme individuel.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a> Un même, <i>idem</i>. C'est l'expression technique.
+L'essence universelle est un universel réel (<i>Illud universale</i>)
+ou <i>un même</i> (neutralement) qui, identique, dans tous les
+individus, n'est diversifié que par les formes auxquelles
+il est combiné. Il faut se familiariser avec cette expression.</blockquote>
+
+<blockquote><p>«Ils ajoutent: l'animal universel est malade, mais non en tant
+qu'universel. Qu'ils s'entendent s'ils peuvent. Car si en disant: l'animal
+n'est pas malade en tant qu'il est universel, ils entendent que
+ce qui est universel ne lui confère pas la maladie; c'est comme s'ils
+disaient: en tant que singulier, il n'est pas malade, car ce qui est
+singulier ne lui donne pas la maladie davantage. Si en disant: en
+tant qu'universel, il n'est pas malade, ils veulent dire: retranchez ce
+qui est universel, il n'est pas malade; alors il n'est Jamais malade,
+puisqu'il est toujours universel. Et de même, si vous retranchez ce
+qui est singulier, parce qu'aucun singulier n'est malade en tant et
+parce qu'il est singulier. Ainsi nous avons deux fois <i>en tant que</i> de la
+manière suivante: <i>en tant qu'</i>il est universel, l'animal n'est pas
+malade <i>en tant qu'</i>il est universel.</p>
+
+<p>«S'ils ont recours à la ressource de l'état<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a> et qu'ils disent: l'animal,
+en tant qu'il est universel, n'est pas malade dans l'état universel,
+qu'ils expliquent ce qu'ils veulent dire par ces mots: <i>dans
+l'état universel</i>. S'agit-il de la substance ou de l'accident? Si de l'accident,
+nous accordons que rien n'est malade dans cet accident; si
+de la substance, c'est de la substance <i>animal</i> ou d'une autre; si
+d'une autre, nous accordons encore que l'animal n'est pas malade
+dans une substance autre que lui-même; si de la substance <i>animal</i>,
+il est faux alors que l'animal ne soit pas malade dans l'état universel,
+puisque c'est l'animal en soi qui a la maladie. Je ne leur vois donc
+pas non plus ce refuge.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a> C'est là proprement le mot introduit, suivant Jean de
+Salisbury, par Gautier de Mortagne. Selon ce dernier, universel ou
+individuel était une même substance à différents états ou à différents
+degrés; au fond, cette doctrine abandonnait le réalisme; mais elle
+semblait, au contraire, en adopter le principe, en mettant l'universel
+au premier rang et en le conservant jusque dans l'individu.</blockquote>
+
+<blockquote><p>«De même, toute différence qui advient au genre le plus prochain
+constitue l'espèce, ainsi fait la rationnalité dans l'animal. Aussitôt,
+en effet, que la rationnalité touche cette nature, celle d'animal,
+aussitôt l'espèce est produite, et la rationnalité trouve en elle
+son fondement.
+Elle affecte donc l'animal tout entier, puisque tout ce que
+le genre reçoit, il le reçoit dans toute sa quantité; mais de la même
+manière, l'<i>irrationnalité</i> affecte en même temps l'animal tout entier;
+ainsi deux opposés sont dans un même de la même manière (<i>in eodem
+secundum idem</i>). Et qu'ils ne disent pas: il n'est point inconvenant<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>
+que deux opposés soient dans un même universel, parce qu'à cela
+Porphyre se récrie, niant que dans un même universel soient des
+opposés: <i>Il n'a pas ces opposés</i>, dit-il en parlant du genre, <i>car
+il aurait simultanément des opposés dans un même</i>. Et à cet endroit
+il ajoute: <i>Ni de choses qui ne sont pas il ne se fera quelque chose, ni
+les opposés ne sont en un même</i><a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>. Et qu'ils ne croient pas se sauver
+en disant que là Porphyre ne tient pas pour absurde que deux opposés
+soient dans un même, pourvu qu'ils ne soient pas actuellement constitutifs
+de la chose dans laquelle ils sont<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>. Sur ce pied-là, il ne
+serait pas contradictoire que le blanc et le noir fussent dans un
+même, puisqu'ils ne le constituent pas.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> (retour) </a> <i>Inconveniens</i> en scolastique signifie ce qui
+répugne ou ce qui est contradictoire, l'absurde logique.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> (retour) </a> En traitant de la différence, Porphyre dit qu'elle est
+ce dont l'espèce surpasse le genre. En effet, il faut bien que l'homme
+(espèce) ait de plus que l'animal la rationnalité; car si l'animal
+avait la rationalité, que resterait-il pour en distinguer l'espèce?
+il faudrait que l'animal eût également l'irrationnalité, puisqu'il
+y a des espèces sans raison, c'est-à-dire que l'animal aurait toutes
+les différences à la fois; ce qui ne se peut, car il en aurait
+simultanément d'opposées. Et Porphyre ajoute: «Nec enim omnes oppositas
+habet; namque idem simul habebit oppositas,» et plus bas: «Nec
+ex his quae non sunt aliquid fiet, nec in eodem simul opposita erunt.»
+C'est du moins ainsi que se lit le passage dans la seule version
+de Porphyre que nous croyons qu'Abélard ait eue sous les yeux. (Boeth.,
+<i>in Porph. a se transl.</i>, t. IV, p. 6.) Cependant il cite les
+deux passages en des termes un peu différents, et qui traduisent plus
+exactement le texte: Ούτε δέ πασας τάς άντικειμένασ έχει˚
+έπει το αύτὸ άμα έξει τά άντικειμένα....... ούτε έχ ούκ
+όντων τι γενεται, ούτε τά άντικειμένα άμα περι τό αύτο έσται.
+(<i>Isag.</i>, III.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> (retour) </a> Porphyre dit en effet au même endroit: «<i>Potestate
+quidem habet omnes differentias sub se, actu vero nullam</i>. Le
+même a bien toutes les différences en puissance, mais aucune en
+acte;» c'est-à-dire que l'animal peut être l'animal sans raison
+comme l'animal raisonnable, mais qu'il ne saurait être actuellement
+l'un et l'autre, non plus que l'un ou l'autre, sans cesser d'être
+le genre. C'est bien en effet de la différence constitutive que
+parle ici Porphyre; mais le raisonnement d'Abélard n'en est pas moins
+plausible.</blockquote>
+
+<blockquote><p>«Il y a plus de simplicité dans ce que disent quelques-uns, que les
+différences adviennent bien au genre, mais n'ont pas leur fondement
+dans le genre; car on dit que ce qui est par soi est ce qui se sert à
+soi-même de sujet<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>. Mais je réponds que l'espèce a été faite du genre
+et de la différence substantielle, et comme dans la statue l'airain est
+la matière et la figure est la forme, de même le genre est la matière
+de l'espèce, dont la différence est la forme. C'est là la matière qui
+reçoit la forme. Ainsi, dans l'espèce constituée, le genre soutient la
+forme, car une fois constituée, l'espèce est composée de matière et de
+forme, c'est-à-dire de genre et de différence; et ainsi nous revenons
+au même point, et la différence a son fondement dans le genre.</p></blockquote>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37"> (retour) </a> Il faut ajouter pour éclaircir la thèse: «Et le genre
+n'est point le sujet fondamental de la différence, car il serait
+l'espèce; donc, n'étant pas sujet fondamental, il n'est pas par soi,
+<i>per se</i>.»</blockquote>
+
+<blockquote><p>«Mais ils disent: la rationnalité a bien son fondement dans la
+chair, qui est un genre en dehors de l'espèce et non un genre de
+l'espèce homme. Ils admettent donc deux impossibilités: la première,
+c'est que le genre soit hors de l'espèce et de ses individus, malgré
+ce que dit Boèce: <i>La similitude des espèces diverses, laquelle ne peut
+être que dans les espèces et leurs individus, constitue le genre</i><a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a>; la
+seconde, c'est qu'une chose soit existante dans l'espèce, et que la
+même chose au même moment soit le genre hors de l'espèce, et que
+cette chose (corps ou chair) ne soit pas seulement le genre.»</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38"> (retour) </a> Boeth. <i>In Porph. a se transl</i>., t. II,
+p. 50.&mdash;L'artifice de l'objection est
+de substituer le corps à l'animal et la chair au corps, pour en faire
+le fondement de la raison. Car le corps n'est pas le genre de l'espèce
+homme, et la chair est une espèce du corps. De cette manière, l'homme
+étant la raison incarnée et non plus l'animal rationnel, n'est plus
+une espèce composée de la différence pour forme et du genre pour
+matière. Abélard n'a pas de peine à montrer que cette composition est
+arbitraire et contraire aux règles de l'art.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+«De plus, si la forme a son fondement dans l'espèce (et elle
+l'aurait, si elle ne l'avait dans le genre et si la rationnalité était
+l'humanité même, en dehors de l'espèce composée alors d'humanité et
+d'animalité), elle a son fondement dans une chose constituée d'elle-même
+et du genre, et c'est ainsi le constitué même qui sert de fondement
+au constituant; d'où il suivrait que l'intelligence peut disjoindre
+la forme et le fondement. C'est, en effet, un pouvoir de
+l'esprit que de conjoindre les disjoints et disjoindre les conjoints;
+mais quel esprit aurait le pouvoir de séparer la rationnalité et
+l'homme, la rationnalité étant renfermée dans l'homme?</p>
+
+<p>«La rationnalité est quelque chose, elle doit donc être contenue
+dans un des membres de la grande division d'Aristote: «Les choses
+ou sont dites d'un sujet et ne sont dans aucun sujet, ou sont dans
+un sujet et ne sont dites d'aucun sujet, ou sont dites d'un sujet et
+sont dans un sujet, ou ne sont ni dans un sujet ni dites d'aucun
+sujet<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>.» Ils choisiront, je pense: <i>Elle est ce qui se dit d'un sujet et est
+dans un sujet</i>. Car la rationnalité est dite d'un sujet, quand on dit
+<i>cette rationnalité</i>; elle est dans un sujet, qui est l'homme. Que si
+elle est dans l'homme ou dans un sujet, <i>elle n'y est pas comme une
+certaine partie, mais en sorte qu'il lui soit impossible de subsister sans
+ce sujet même:</i> car c'est ainsi qu'Aristote définit <i>être dans un sujet</i>;
+mais elle est partie formelle de l'homme, elle est donc partie, et il
+faut lui chercher un sujet dont elle ne soit point partie.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39"> (retour) </a> C'est la grande division des choses établie au
+commencement des Catégories d'Aristote, II, et dans Boèce,
+<i>In Predic. Arist.</i>, t. I, p. 119. La division d'Aristote n'est
+indiquée dans Abélard que par les premiers mots de son texte,
+ce qui semble prouver que nous n'avons pas un ouvrage achevé,
+mais le canevas d'un ouvrage, ou un mémorial d'arguments sur la
+question.</blockquote>
+
+<blockquote><p>«Mais, diront-ils, la rationnalité est dans l'homme comme dans
+un sujet, et elle n'est pas en lui comme partie intégrale; c'est là
+seulement ce que n'a pas voulu Aristote. A cela je proteste, et je
+dis: L'animal est dans l'homme comme en un sujet, et il n'y est pas
+comme partie intégrale. S'ils disent que la dernière partie de la définition
+ne lui convient pas, savoir: <i>en sorte qu'il lui soit impossible
+de subsister sans ce sujet même</i>, vu qu'il est possible que l'animal soit
+sans l'homme et sans les autres inférieurs, non pas actuellement,
+bien entendu, mais en général; dites-leur la même chose de la
+rationnalité, car, suivant eux, quand même la rationnalité ne serait
+dans aucun, elle subsisterait dans la nature.
+</p></blockquote>
+
+<p>Expliquons ce raisonnement. Si la rationnalité est
+dans le sujet homme comme une partie qui en peut
+être séparée, qu'est-ce que le sujet homme séparé de
+cette partie? ce n'est plus l'homme. Si l'on objecte
+qu'elle en est partie formelle et non intégrale, on peut
+répondre qu'alors l'animal aussi est dans le sujet
+homme et n'en est point partie intégrale; pourtant
+de l'homme retranchez l'animal, que restera-t-il? Si
+l'on dit que l'animal ne peut être dans le sujet homme
+comme la rationnalité, parce qu'il est possible de
+l'en séparer sans qu'il cesse de subsister, attendu
+que l'animal peut subsister sans l'homme, ceux qui
+font de la rationnalité une essence subsistante n'en
+doivent-ils pas dire la même chose? Il faut donc
+admettre que la rationnalité et l'animalité sont dans
+le sujet homme de la même manière et sont également
+nécessaires pour le constituer, et que la rationnalité
+n'est pas plus que l'animalité une essence subsistante
+en dehors de l'animal humain.</p>
+
+<p>L'extrait qu'on vient de lire contient une polémique
+assez vive contre la théorie générale de l'existence
+propre des essences génériques ou spéciales,
+distinctes des individus et cependant résidant identiquement
+et intégralement dans les individus. La
+pensée principale d'Abélard, c'est que cette théorie
+établit, entre les éléments constituants des êtres, des
+rapports qui ne rentrent plus dans les cadres de
+l'ontologie logique; ils ne sont plus, en effet, matière
+et forme, genre et différence. Ou bien il faut admettre
+des essences hiérarchiques, entre lesquelles,
+du moment qu'on les tient pour réelles et subsistantes,
+on ne sait plus quelles relations assigner, car
+où est le rapport ontologique possible entre une
+substance universelle et une substance individuelle?
+Ou bien il faut n'attribuer l'être proprement dit
+qu'aux substances universelles et réduire les différences
+tant spécifiques qu'individuelles à de simples
+accidents, et c'est encore une extrémité incompatible
+avec la nature des êtres. Mais la théorie peut prendre
+encore d'autres formes, employer d'autres arguments,
+et Abélard en parcourt rapidement tous les
+points de vue, sans marquer toujours les divisions
+naturelles de l'argumentation; il passe sans transition
+d'une idée à une autre idée, d'une objection à une
+réponse, et quelquefois il ne fait qu'indiquer le raisonnement,
+tandis qu'ailleurs il le développe avec
+complaisance. Son ouvrage ressemble à un recueil
+de notes destinées à l'enseignement ou à la controverse.</p>
+
+<p>Trois objections détachées qui ne rentrent pas
+dans l'argumentation précédente, s'offrent encore à
+lui, et il les pose brièvement en ces termes:</p>
+
+<blockquote><p>
+1° Tout <i>matériel</i> est constitué complètement par sa forme et sa
+matière; or la matière de Socrate est l'espèce homme, la forme est
+la <i>socratité</i>, et cela suffit pour le constituer.&mdash;Mais Socrate est aussi
+composé d'éléments, tout corps étant composé des quatre éléments;
+s'ils les dissolvent, ils ne peuvent dire comment les éléments viennent
+se réunir dans Socrate, car ou ce sera la matière, ou une partie de
+la matière, ou la forme, ou une partie de la forme. Or si ce n'est
+rien de tout cela, un esprit raisonnable ne voit pas comment ce
+peut être là. Quoique la maison soit constituée par le mur, le toit,
+le fondement et la forme, cependant nous disons qu'en composition
+elle est de bois et de pierres, ce qui peut être en effet, parce que
+le bois et la pierre sont les parties des parties de la maison.</p>
+
+<p>2° Les genres et les espèces, étant des choses, sont ou créateur
+ou créature: s'ils sont créés, le créateur a été avant la créature;
+ainsi Dieu a été avant la justice et la force, qui sont sans aucun
+doute en Dieu et autre chose que Dieu; donc Dieu aurait été avant
+d'être juste et fort.&mdash;Mais quelques-uns disent que la division de
+créateur et créature n'est pas complète, ils préfèrent celle d'engendré
+et d'inengendré<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>. Soit, et alors les universaux sont dits inengendrés
+et partant coéternels, auquel cas, chose criminelle à dire, l'âme ne
+serait point soumise à Dieu, étant coéternelle à Dieu et n'ayant ni
+origine ni créateur. Socrate est composé de deux coéternels à Dieu;
+toute création n'est qu'une conjonction nouvelle, car la matière et la
+forme sont deux universaux, et en cette qualité elles sont coéternelles
+à Dieu. La fausseté est manifeste.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40"> (retour) </a> La division de toutes choses en créateur et créature
+était fort connue, et avait été mise en valeur par Scot Erigène.
+En l'employant contre le réalisme, comme en lui donnant la forme de
+la division en engendré et inengendré, Abélard argumente contre le
+système des idées éternelles, et par conséquent contre Bernard de
+Chartres et au fond contre le platonisme.</blockquote>
+
+<blockquote><p>3° Enfin il me vient encore cette objection: c'est une même
+essence (l'essence <i>animalité</i>) qui fait, avec la rationnalité, l'homme,
+avec l'irrationnalité, l'âne; comment se fait-il que d'une seule
+essence deux contraires en fassent deux? Si la nature permettait
+que le blanc et le noir fussent à la fois dans le même doigt, cela ne
+ferait pas deux doigts. Mais il y a mille choses qui ne peuvent se
+concilier avec cette folie, et nous les développerions en objection, si
+l'on n'en avait dit assez.
+</p></blockquote>
+
+<p>Jusqu'ici, Abélard n'a combattu que la théorie
+des essences universelles résidant essentiellement
+dans les individus; c'est la doctrine qui, suivant son
+récit, dominait dans l'école épiscopale de la Cité,
+lorsqu'il y parut à son tour et contraignit Guillaume
+de Champeaux à se rétracter. Voici les termes dont
+il se sert:</p>
+
+<blockquote><p>
+«Mon précepteur Guillaume, archidiacre de Paris, ayant changé
+son ancien habit, se convertit à l'ordre des clercs réguliers... Mais
+sa conversion ne le fit renoncer ni à la ville de Paris, ni à l'étude
+habituelle de la philosophie. Dans le monastère même où il s'était
+transporté pour cause de religion, il tint immédiatement école à sa
+manière accoutumée. Alors moi, revenu à lui pour l'entendre professer
+la rhétorique, entre autres essais de discussion, je le forçai,
+par les arguments de controverse les plus évidents, à changer ou
+plutôt a détruire son ancienne doctrine des universaux. Son système
+touchant la communauté des universaux était d'établir que la chose
+totale et identique résidait essentiellement et simultanément dans
+chacun des individus, en sorte qu'il ne s'y trouvait aucune diversité
+dans l'essence, mais seulement une variété causée par la multitude
+des accidents. Or, voici comment il amenda cette doctrine:
+il dit désormais que la chose identique l'était, non pas essentiellement,
+mais indifféremment, et comme c'est sur ce point des
+universaux que s'élève toujours la question capitale entre les dialecticiens...
+lorsqu'il eut ainsi corrigé ou plutôt forcément abandonné
+sa doctrine, son enseignement tomba dans un tel délaissement qu'à
+peine l'admit-on depuis lors à professer la dialectique, comme si la
+totalité de l'art consistait dans cette question des universaux<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>.»
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, ep. 1., p. 8.</blockquote>
+
+<p>La dialectique d'Abélard est le commentaire de ce
+récit. Nous venons d'y lire le résumé de l'argumentation
+par laquelle il força Guillaume de Champeaux
+à modifier sa thèse. Il va le poursuivre maintenant
+dans sa nouvelle position. C'est la doctrine qu'il
+appelle doctrine de l'indifférence, <i>sententia de indifferentia</i>,
+et qu'au début il a représentée comme n'admettant
+dans les individus que des universaux différemment
+considérés. On va voir comment il l'a développée;
+ici nous analysons au lieu de traduire<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42:</b><a href="#footnotetag42"> (retour) </a> <i>Id., Gen. et Spec.</i>, p. 518-522.</blockquote>
+
+<p>Rien absolument n'existe que l'individu. Mais l'individu
+différemment considéré est et l'espèce, et le
+genre, et ce qu'il y a de plus général (genre suprême).
+Socrate, quant à sa nature accessible aux sens, est
+un individu, parce que ce qui lui est propre ne se
+retrouve tout entier dans aucun autre homme. La
+<i>socratité</i> ne donne pas un autre homme que Socrate.
+Mais l'idée de Socrate ne contient pas toujours tout
+ce que désigne ce nom; oubliant Socrate, l'intelligence
+quelquefois ne considère en lui que ce qui
+caractérise l'homme, savoir l'animal rationnel mortel,
+et voilà l'espèce. Car c'est un nom qui peut être
+attribué à des êtres, divers quant à l'existence, les
+mêmes quant à la nature; ce qui s'exprime dans le
+langage de la scolastique par ces mots: c'est un
+prédicable de plusieurs en <i>quiddité</i> de même état;
+<i>prédicable</i> (<i>proedicabilis</i>), ce qui peut s'affirmer d'un
+sujet; <i>de plusieurs</i> (<i>de pluribus</i>), de choses numériquement
+différentes; <i>en quiddité</i> (<i>in quid</i>), comme
+prédicat ou attribut essentiel; <i>d'un même état</i> (<i>de
+eodem statu</i>), occupant avec une nature semblable le
+même degré de l'échelle ontologique<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43:</b><a href="#footnotetag43"> (retour) </a> Nous retrouvons ici encore les idées de Gautier de Mortagne; mais il
+paraît qu'elles n'étaient qu'une traduction du système modifié ou du second
+système de Guillaume de Champeaux dont la subtilité était très-inventive.</blockquote>
+
+<p>Puis, si l'intelligence écarte la rationnalité, et ne
+considère que ce que désigne le mot <i>animal</i>, Socrate
+<i>en cet état</i> devient genre. Enfin, si délaissant toutes
+formes, nous ne considérons en Socrate que la substance,
+alors l'individu ou Socrate devient ce qu'il y a
+de plus général, ou généralissime, pur prédicament.
+Et comme vous pourriez objecter que le propre de
+Socrate en tant qu'homme ne se retrouve pas plus
+en plusieurs que le propre de Socrate en tant que
+Socrate, puisque l'homme socratique n'est en aucun
+autre homme que Socrate, tout comme Socrate lui-même;
+on vous l'accorde avec cette restriction: Socrate,
+en tant que Socrate, n'a rien de commun qui
+se retrouve identique dans un autre; mais en tant
+qu'homme, il a beaucoup de choses communes qui
+se retrouvent dans Platon et les autres individus. Car
+si Socrate est homme, Platon est homme comme lui,
+mais non essentiellement comme lui, c'est-à-dire,
+en même essence que lui. On peut raisonner de même
+de l'animal et de la substance. Or, ce quelque chose
+de commun qui se retrouve ou ne se retrouve pas
+ailleurs que dans l'individu, suivant que l'on considère
+l'individu d'une manière on d'une autre, c'est
+précisément ce qu'on appelle le <i>non-différent</i> ou plutôt
+l'<i>indifférent</i> (<i>indifferens</i>).</p>
+
+<p>Cette doctrine de l'indifférence se réfute par l'autorité
+et par la raison.</p>
+
+<p>L'autorité, c'est Porphyre. Il dit: «Les choses les
+plus générales sont au nombre de dix; les plus spéciales
+sont en un certain nombre, mais non pas
+infini; les individus sont en nombre infini<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a>.» Or,
+dans le système en question, les individus, en tant
+que substances, sont les choses les plus générales et
+cessent d'être en nombre infini.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44:</b><a href="#footnotetag44"> (retour) </a> <i>Isagog</i>. II, et Boeth., <i>In Porph.</i>,
+I. III, p. 75.</blockquote>
+
+<p>On répond précisément par la non-différence. Oui,
+dit-on, les genres les plus généraux sont infinis en
+nombre essentiellement, c'est-à-dire que les genres
+les plus généraux comprennent des essences en
+nombre infini. Mais si on les compare, elles se confondent
+par tout ce qu'elles ont de commun, de non-différent,
+d'indifférent, et alors elles ne sont plus
+que dix, les dix genres les plus généraux: ce qu'on
+exprime en disant que ces mêmes genres sont en
+nombre infini par l'essence et seulement dix par
+l'indifférence. Par exemple, autant d'individus de
+substance, autant de substances et par conséquent
+autant de genres les plus généraux; et cependant
+tous ces individus se réduisent à un seul genre le
+plus général, la substance, parce que sous ce rapport
+ils ne diffèrent point, <i>indifferentia sunt</i>.</p>
+
+<p>Mais Porphyre dit encore que la collection de
+plusieurs en une nature est l'espèce, et plus nombreuse,
+elle est le genre<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>. Cela peut-il se dire de l'individu?
+Socrate communique-t-il sa nature à Platon?
+L'homme de Socrate, l'animal qui est en lui, est-il
+en un autre qui ne soit pas Socrate, en quelqu'un
+hors de Socrate? Comment donc, si les individus
+sont le genre, peuvent-ils mettre leur nature en
+commun?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45:</b><a href="#footnotetag45"> (retour) </a> Porph. <i>ibid.</i>, et Boeth., p. 70.</blockquote>
+
+<p>On vous répondra, en recourant à l'indifférence
+(<i>ad indifferentiam currentes</i>), que Socrate, en tant
+qu'homme, rassemble (<i>colligit</i>) Platon et tous les
+autres hommes, puisque, sous ce rapport, il est
+l'essence indifférente de l'homme, et par conséquent
+de tous les hommes. Ainsi, comme essence indifférente,
+Socrate est Platon.</p>
+
+<p>Mais voici toujours Porphyre: «Le genre est ce
+qui s'affirme de plusieurs différents en espèce,
+l'espèce ce qui s'affirme de plusieurs différents en
+nombre<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a>.» Et alors, comme Socrate, <i>en l'état</i> d'animal,
+est un genre, il est inhérent à plusieurs espèces
+différentes; en l'état d'homme, il est une espèce, et
+il appartient à plusieurs qui diffèrent numériquement.
+Or, comment soutenir que l'animal ou
+l'homme qui est Socrate, soit inhérent à un autre
+que lui-même?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46:</b><a href="#footnotetag46"> (retour) </a> Porph. <i>ibid.</i>, et Boeth., t. II, p. 60 et 72.</blockquote>
+
+<p>Alors on vous dira que sans doute Socrate en aucun
+état, c'est-à-dire à quelque degré ontologique
+qu'on le place, n'appartient <i>essentiellement</i> à personne
+qu'à lui; mais que dans l'état d'homme,
+c'est-à-dire considéré comme espèce <i>homme</i>, on
+peut dire qu'il est inhérent à plusieurs, parce que
+plusieurs lui sont inhérents, comme non différents
+de lui, comme indifférents. De même, si on le prend
+comme animal. Ici on se heurte contre l'autorité de
+Boèce: «L'espèce n'est pas autre chose qu'une pensée
+collective qui se recueille de la ressemblance
+substantielle d'individus qui diffèrent numériquement.
+Le genre est une pensée tirée de la ressemblance
+des espèces<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a>.» Or, ceci ne s'accorde
+pas avec la doctrine en question; Socrate, comme
+homme, est une espèce qui n'est pas recueillie de
+plusieurs, n'étant pas dans plusieurs; et de même
+pour Socrate pris comme animal. Faut-il donc admettre
+que Socrate comme homme se recueille et de
+soi-même et de Platon et des autres; que tout individu
+soit, en tant qu'homme, recueilli de lui-même?
+mais cela est ridicule. Ce n'est pas l'individu qui
+rassemble les autres individus ou les autres espèces;
+c'est l'inverse. «Les genres et les espèces ne sont
+pas les concepts d'un seul individu, dit Boèce<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a>,
+mais sont la collection ou la conception commune
+qu'opère l'intelligence de tous les individus.» Dire
+que Socrate comme homme est une espèce, c'est
+donc dire que l'espèce est la collection d'un individu.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47:</b><a href="#footnotetag47"> (retour) </a> Boeth., <i>In Porph.</i>, I, l, p. 58.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48:</b><a href="#footnotetag48"> (retour) </a> <i>Id., In Proedic.</i>, lib. l, p. 120.</blockquote>
+
+<p>Après l'autorité, que dit la raison? Si tout individu
+humain, en tant qu'homme, est une espèce,
+on peut dire de Socrate: «Cet homme est une
+espèce; or Socrate est un homme; donc Socrate
+est une espèce.» Le syllogisme est régulier<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup>49</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49:</b><a href="#footnotetag49"> (retour) </a> C'est le syllogisme du premier mode de la première
+ligure (<i>Prem. Analyt.</i> I, iv, p. 12, t. II de la trad. de
+M. B. St.-Hilaire.)</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+«J'argumente. 1° Si Socrate est une espèce, Socrate est un universel;
+2° s'il est un universel, il n'est pas un singulier; 3° s'il n'est
+pas un singulier, il n'est pas Socrate. On résistera à la seconde conséquence,
+car dans ce système tout universel est un singulier, tout
+singulier est un universel diversement considéré. Je réponds: La
+substance est ou universelle ou singulière. C'est là, je pense que
+personne ne le nie, une division suivant l'accident<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a>. Or, comme dit
+Boèce dans le livre <i>des Divisions</i>, «celles-ci ont cette règle commune
+que tout ce qui est ainsi divisé doit l'être en opposés<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>.»
+En sorte que si nous divisons le sujet par les accidents, nous ne
+disions pas: <i>Parmi les corps, les uns sont blancs, les autres doux</i>,
+parce qu'il n'y a pas opposition, mais <i>parmi les corps, les uns sont
+blancs, d'autres noirs, d'autres ni noirs ni blancs</i>. Voici, d'après
+cela, comment il faudrait s'y prendre pour nier que cette division
+«Toute substance est ou universelle ou singulière,» soit suivant
+l'accident: il faudrait dire qu'il n'y a pas plus d'opposition entre
+universel et singulier qu'entre blanc et doux.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50:</b><a href="#footnotetag50"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, c. vi, t. I, p. 436.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51:</b><a href="#footnotetag51"> (retour) </a> Boeth., <i>De Divis.</i>, p. 648.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+«Ils disent, eux, que Boèce n'a point parlé de toutes les divisions
+suivant l'accident, mais des régulières; si vous leur demandez quelles
+sont les régulières, ils répondent: celles auxquelles la règle s'applique.
+Voyez quelle est leur impudence! lorsque l'autorité dit si
+clairement, en parlant des divisions selon l'accident: <i>Celles-ci ont
+toutes cette règle commune</i>, etc., ils prétendent faussement que cela
+n'est pas dit universellement. Mais ils ne tiendront pas là, car là-dessus
+précisément, sur l'universel et le singulier, l'autorité les contredit:
+aucun universel n'est singulier et aucun singulier n'est universel.
+Boèce, en parlant de cette division: «La substance est ou
+universelle gu singulière,» dit dans son commentaire sur les Catégories:
+«Il ne se peut que l'accident prenne la nature de la substance,
+ni la substance celle de l'accident... ni la particularité, ni l'universalité
+ne passent l'une dans l'autre, car l'universalité peut être
+affirmée de la particularité, comme animal de Socrate ou de Platon,
+et la particularité accepte l'attribution d'universalité, mais non en
+sorte que l'universalité devienne particularité, ni que ce qui est
+particulier devienne universalité<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup>52</sup></a>.» <i>Universalité</i> et <i>particularité</i>,
+ces noms sont pris pour l'universel et le particulier, les exemples
+nous l'apprennent, témoin celui d'animal et de Socrate. A ceci,
+rien ne peut être opposé de raisonnable.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"></a><b>Note 52:</b><a href="#footnotetag52"> (retour) </a> Boeth., <i>In Proedic</i>., t. I, p. 120.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+«Cependant ils ne se tiennent point tranquilles et ils disent:
+Aucun singulier, en tant que singulier, n'est universel, et réciproquement;
+mais quand il est universel, le singulier est universel,
+et réciproquement.» Contre cela, voici les paroles que je dis. <i>Aucun
+singulier en tant que singulier</i> paraît avoir ce sens: aucun singulier
+demeurant singulier n'est universel demeurant universel; ce qui est
+conséquemment faux, car Socrate demeurant Socrate est homme
+demeurant homme. La proposition pourrait encore avoir ce sens: ce
+qui est le singulier ou la singularité ne confère à aucun singulier
+d'être universel, ou bien elle enlève à l'homme singulier l'universalité;
+ce qui est complètement faux entre Socrate et l'homme, car
+en Socrate ce qui est Socrate implique l'homme et n'interdit à aucun
+singulier d'être quelque chose d'universel, puisque, suivant eux,
+tout singulier est universel.</p>
+
+<p>«De même, s'ils disent: Socrate, en tant qu'il est Socrate, c'est-à-dire
+dans toute la propriété qui lui vaut d'être désigné par le nom
+de Socrate, n'est pas l'homme en tant qu'homme, c'est-à-dire en
+toute cette propriété que désignent ces mots <i>c'est un homme</i>; voilà
+qui est encore faux, car Socrate désigne l'homme socratique, et en
+lui l'homme ou ce que signifie le nom d'<i>homme</i>.</p>
+
+<p>«Enfin s'ils disent: Socrate, dans toute cette propriété qui motive
+la désignation par le nom de <i>Socrate</i>, n'est pas uniquement ce que
+signifie homme, que pourront-ils conclure de là?... Qu'un autre se
+charge d'en juger.»
+</p></blockquote>
+
+<p>D'après le principe de Porphyre que l'espèce est
+composée du genre et de la différence substantielle,
+comme la statue de l'airain et de la figure, la matière,
+ainsi que la différence, est une partie de
+l'espèce. L'espèce elle-même en est le tout définitif.
+Ces deux parties sont donc corrélatives, et opposées
+l'une à l'autre; et comme un père n'est pas le père
+de soi-même, mais d'un autre, un tout est le tout
+d'autre chose que lui-même, le tout de ses parties;
+et la partie est partie, non pas d'elle-même, mais
+du tout qui n'est pas elle.</p>
+
+<p>Mais si l'homme et sa matière ne font qu'un (ce
+qui arrive dans la doctrine ici combattue; là où
+l'espèce même n'est que le genre diversement considéré,
+l'espèce homme n'est essentiellement que le
+genre animal), si, l'espèce étant un tout composé de
+sa matière et de sa différence, l'espèce <i>homme</i> ne
+fait qu'un avec sa matière <i>animal</i>, l'espèce sera un
+tout composé de lui-même et d'un autre, ce qui est
+impossible. En d'autres termes, si l'espèce homme
+et l'animal, son genre, ne font qu'un même, comme
+tout genre est inhérent à son espèce, le même est
+inhérent au même, ce qui ne peut être. Que ce qui
+est soi puisse être inhérent à soi, c'est ce qui ne
+saurait se comprendre, dit Boèce<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup>53</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"></a><b>Note 53:</b><a href="#footnotetag53"> (retour) </a> «Testante Boethio super Topica Tullii in
+commentario, libro primo.» (P. 769.) Voila une preuve qu'Abélard
+connaissait le commentaire de Boèce sur les Topiques de Cicéron.</blockquote>
+
+<p>De cette discussion du réalisme, il résulte que les
+choses générales ne sont pas, à proprement parler, des
+choses; et si elles ne sont pas des choses, il semble,
+d'après une antithèse fort usitée, qu'elles sont des
+mots. On conçoit donc que pour avoir contesté aux
+choses générales leur réalité, Abélard ait été accusé
+d'avoir soutenu le nominalisme. L'imputation n'est
+pas exacte, si l'on entend par nominalisme la doctrine
+ainsi appelée dans l'histoire. Il faut distinguer
+en effet entre ceux qui, par forme de réfutation et
+pour convaincre leurs adversaires d'erreur, disent
+aux ennemis du réalisme que, si les universaux ne
+sont pas des essences, alors ils ne sont que des mots;
+et ceux qui établissent volontairement et dogmatiquement
+que les universaux sont et doivent être des
+noms. L'allégation des premiers est une critique,
+une conséquence extrême tournée à crime, une accusation.
+Celle des seconds est une doctrine avouée.
+Les premiers entendent que les choses qui ne sont
+que des idées ne sont que des mots, des sons de la
+voix. Les seconds prétendent que les universaux ne
+sont pas même des idées, mais des mots sans idées,
+des noms sans objet même intellectuel. Cette distinction
+assez subtile et qui, je crois, avait été négligée,
+doit être présente à qui veut bien apprécier les
+opinions et les hommes que cette controverse a mis
+en scène. Ainsi, il est bien permis de soutenir encore
+qu'Abélard a été nominaliste, si l'on entend par
+là que du conceptualisme qu'on lui attribue au nominalisme,
+il y a si peu de distance qu'on ne veut
+pas s'y arrêter; mais il serait historiquement faux
+de dire que la doctrine d'Abélard ait été le nominalisme,
+et qu'il n'ait fait que répéter Roscelin. C'est à
+peu près ainsi qu'on prétend quelquefois, du point de
+vue d'un catholicisme rigide, absolu, que dès qu'un
+homme est gallican il est janséniste, et dès qu'il est
+janséniste, protestant. Et cependant il y aurait mensonge
+à prétendre que le gallicanisme, le jansénisme,
+et le protestantisme ne soient pas des doctrines et
+des sectes profondément distinctes.</p>
+
+<p>Attendons-nous donc à voir Abélard, abandonnant
+le réalisme comme vaincu, porter la guerre
+sur le terrain du nominalisme<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup>54</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"></a><b>Note 54:</b><a href="#footnotetag54"> (retour) </a> <i>De Gener. et Spec.</i>, p. 522-524.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+«Abordons, dit-il, l'opinion qui veut que les genres et les espèces
+ne soient que des mots universels et particuliers, prédicats ou sujets,
+et non pas des choses.</p>
+
+<p>«Il faut d'abord citer l'autorité qui affirme quo ce sont des choses.
+L'espèce,» avons-nous vu dans Boèce<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup>55</sup></a>, «n'est qu'une pensée
+recueillie de la similitude substantielle d'individus numériquement
+dissemblables; le genre est une pensée recueillie de la similitude
+des espèces.» Or, qu'il regarde ces similitudes comme des choses,
+c'est ce qu'il montre un peu plus haut ouvertement on disant: «Il y
+a de telles <i>choses</i> dans les êtres corporels et dans les sensibles; l'intelligence
+en conçoit au delà des objets sensibles<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup>56</sup></a>.» Le même Boèce
+dit encore: «Puisque les premiers genres des <i>choses</i> sont au nombre
+de dix, il fallait nécessairement que ce fût aussi le nombre des mots
+simples qui se diraient des <i>choses</i> simples<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup>57</sup></a>.» Mais eux, par les
+genres, ils expliquent qu'il faut entendre les <i>manières</i><a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup>58</sup></a>. Aristote dit
+dans le <i>Peri Hermeneias: Parmi les choses, les unes sont universelles,
+les autres particulières</i><a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup>59</sup></a>. Mais pour expliquer ce passage, ils
+disent: «<i>Les choses</i>, c'est-à-dire les mots.» Quand je parle d'animal,
+dit Boèce, je désigne une substance qui s'affirme de plusieurs. Que
+cette autorité énonce par là qu'il y a des choses universelles<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60"><sup>60</sup></a>, quand
+il ajoute: «S'affirmer de plusieurs, ce qui est la définition de l'universel,»
+que ce soient des <i>choses</i> prises comme prédicats et comme
+sujets, Boèce le reconnaît en disant: «La proposition prédicative
+énonce que <i>la chose</i> qu'elle pose comme sujet doit prendre le nom de
+<i>la chose</i> qu'elle pose comme prédicat<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup>61</sup></a>.» Ne pouvant résister raisonnablement
+à des autorités aussi claires, ils disent que les autorités
+mentent, ou bien, cherchant à les interpréter, ils font comme ceux
+qui ne savent pas écorcher, ils coupent la peau.»
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"></a><b>Note 55:</b><a href="#footnotetag55"> (retour) </a> Boeth., <i>In Porph.</i>, p. 56.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"></a><b>Note 56:</b><a href="#footnotetag56"> (retour) </a> Le passage se trouve peu de lignes avant le précédent.
+On pourrait contester qu'il ait positivement dans l'auteur primitif le
+sens qui lui est ici donné, et qu'il signifie que les généralités sont
+des choses. Boèce vient de dire que les objets des conceptions générales
+diffèrent de ces conceptions, puisque celles-ci représentent ces objets
+comme s'ils existaient en eux-mêmes, tandis qu'il n'en est rien, et il
+se fait cette objection: si ces conceptions sont inexactes, elles sont
+fausses, et alors il est inutile de s'en occuper. Mais il répond qu'il
+arrive sans cesse à l'entendement de considérer les choses autrement
+qu'elles ne sont, sans tomber dans le vain ni dans le faux. Ainsi
+l'entendement détache d'une chose une propriété qu'il considère
+en elle-même, c'est-à-dire autrement qu'elle n'est dans la réalité,
+et il réussit ainsi à la mieux connaître. «Il y a donc de telles choses
+dans les objets corporels et sensibles. Elles se conçoivent en dehors
+des sensibles, pour que leur nature puisse être pénétrée et leur
+propriété comprise.» Le latin dit: «Sunt igitur hujusmodi <i>res</i>
+in corporalibus atque in sensibilibus <i>rebus</i>. Intelliguntur
+autem praeter sensibilia, ut eorum natura perspici et proprietas
+valeat comprehendi.» N'est-il pas évident que le mot <i>res</i>
+est employé là pour exprimer ce dont on parle, et parce que le
+langage est involontairement réaliste?</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"></a><b>Note 57:</b><a href="#footnotetag57"> (retour) </a> Boeth., <i>In Praedie.</i>, p. 114.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"></a><b>Note 58:</b><a href="#footnotetag58"> (retour) </a> Ces diverses citations étaient probablement devenues
+triviales dans la controverse, et ici Abélard fait très-succinctement
+allusion aux interprétations diverses que les divers systèmes en
+donnaient pour n'en point être embarrassés. Nous savons par Jean
+de Salisbury qu'il y avait des gens qui par les mots de genres et
+d'espèces entendaient tantôt les choses universelles, tantôt la
+<i>manière des choses, rerum maneriem</i>. C'est probablement ce
+qu'Abélard appelle ici <i>manerias</i>. En tout cas, le mot paraissait
+nouveau et obscur à l'auteur du <i>Metalogicus</i>, qui trouvait qu'il
+ne devait signifier que la collection des choses ou la chose universelle,
+et que cependant il ne pouvait par l'étymologie exprimer que le nombre
+des choses, ou l'état dans lequel la chose demeure telle, <i>talis
+permanet</i>. Ce dernier sens était probablement le véritable, et nous
+sommes volontiers de l'avis de Brucker, qui croit qu'il exprime la
+<i>demeure</i> des choses dans le sein des choses universelles,
+σιαμονή των όντων; et cette expression aurait ainsi été
+conduite peu à peu à un sens approchant du sens moderne, <i>la
+Manière d'être</i>. «Je ne sais où l'on a trouvé ce mot, dit Jean
+de Salisbury.» Ce qu'il faut remarquer au reste, c'est que cette
+doctrine des <i>manières</i>, l'auteur du <i>Metalogicus</i> la classe
+dans le réalisme, et Abélard avec plus de raison dans
+le nominalisme. (<i>De Gen. et Spec.</i>, p. 523.&mdash;Johan. Saresb.,
+<i>Metal.</i>, t. II, c. xvii.&mdash;Brucker, <i>Hist. crit. phil.</i>,
+t. III, p. 909).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"></a><b>Note 59:</b><a href="#footnotetag59"> (retour) </a> <i>Hermen.</i>, VII.&mdash;Boeth., <i>De Interp.</i>,
+ed. prim., p. 338.&mdash;Il semble qu'Abélard avait encore une autre
+version du <i>De Interpretatione</i> que la version de Boèce, car
+il cite ainsi la phrase d'Aristote: «Rerum aliae sunt universales,
+aliae sunt singulares,» et il y a dans la version de Boèce: «Sunt
+haec rerum universalia, illa vero singularia.» Les termes cités
+Par Abélard sont conformes à la version de Pacius, (édit. de Duval.,
+t. I, p. 56), qui lui-même avait probablement suivi quelque
+traduction antérieure. Dans tous les cas, si la citation a quelque
+valeur, elle la doit au mot <i>rerum</i>, et il est, dans le grec,
+των πραγμάτων.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"></a><b>Note 60:</b><a href="#footnotetag60"> (retour) </a> Je ne trouve pas cette citation dans Boèce. L'édition
+d'Abélard renvoie à l'ouvrage de ce dernier sur les Catégories,
+p. 131. A cette page on cherche en vain les termes cités, mais j'y
+lis ainsi qu'aux pages voisines, que les substances secondes se
+disent des substances premières, mais qu'elles sont moins
+substances que celles-ci, et qu'elles sont plus ou moins
+Universelles, tandis que les substances premières sont individuelles.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"></a><b>Note 61:</b><a href="#footnotetag61"> (retour) </a> <i>De Syll. hyp.</i>, p, 607.</blockquote>
+
+<p>Mais alors ni les genres ni les espèces, tant universelles
+que singulières, tant prédicats que sujets,
+ne sont des mots; tout cela n'est rien du tout, car
+ils tiennent, comme leur adversaire, que ce qui est
+successif ne peut aucunement composer un tout
+constant; or les mots sont successifs, les choses et
+les espèces ne peuvent donc pas composer des touts,
+elles ne sont rien; aussi dit-on que l'autorité a menti
+et non qu'elle s'est trompée.</p>
+
+<p>En outre, comme la statue est matériellement
+d'airain, et que la figure est sa forme, l'espèce a le
+genre pour matière et pour forme la différence. Or
+tout cela ne saurait s'appliquer aux mots; les mots
+n'ont ni forme ni matière. L'animal est le genre de
+l'homme, mais un mot n'est nullement la matière
+d'un autre mot, car de quel mot ou dans quel mot
+serait-il? Du mot animal ne se fait pas le mot
+homme; dans le premier n'est pas le second.</p>
+
+<p>Mais on prétend que tout cela est façon de parler
+figurative. Dire que le genre est la matière de l'espèce,
+reviendrait à dire que la signification du genre
+est la matière de la signification de l'espèce. Mais
+puisque le système est que rien n'existe que les individus,
+et que les mots tant universels que particuliers
+ne désignent au fond que des individus, homme
+et animal signifient la même chose, et par conséquent
+on peut dire, en renversant les termes: la signification
+de l'espèce est la matière de la signification
+du genre. Si l'on accorde cela, et on y est bien
+forcé, qu'on se défende contre Boèce, qui montre
+que la différence du genre au tout gît en ceci que
+le genre est la matière des espèces et les parties la
+matière du tout<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62"><sup>62</sup></a>. Que si les espèces sont la matière
+des genres comme les parties du tout, le genre et
+le tout ne diffèrent plus, ils se confondent.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"></a><b>Note 62:</b><a href="#footnotetag62"> (retour) </a> Boeth., <i>De Div</i>., p. 640.</blockquote>
+
+<p>Enfin, la signification du genre ne saurait être la
+matière de la signification de l'espèce, car le genre et
+l'espèce sont une même chose dans le système de
+l'indifférence, et un même ne reçoit pas de forme
+pour se constituer lui-même. «Mais,» dit Boèce, «le
+genre ayant reçu la différence se transforme en espèce<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup>63</sup></a>.»
+Un même n'est point partie de lui-même,
+car si le même était à la fois tout et partie, le même
+serait opposé à lui-même.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"></a><b>Note 63:</b><a href="#footnotetag63"> (retour) </a> <i>Id., Ibid</i>.</blockquote>
+
+<p>Voilà tout ce qu'Abélard dit du nominalisme; mais
+c'est le cas de rappeler ce que nous aurions bien
+fait peut-être de reporter ici, l'examen approfondi
+auquel il s'est livré de l'objection prise du tout et
+des parties<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64"><sup>64</sup></a>. Il faut y remonter, si l'on veut bien
+connaître toute sa polémique contre Roscelin; nous
+n'en revoyons ici qu'une faible trace.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" name="footnote64"></a><b>Note 64:</b><a href="#footnotetag64"> (retour) </a> Voy. <i>Dialect</i>., pars V, p. 460 et seqq. Et
+<i>De Gen. et Spec.</i>, p. 517, et dans la présent ouvrage,
+c. vi, t. I, p. 454. Voy. <i>Dialect</i>., pars V, p. 460 et seqq. Et
+<i>De Gen. et Spec.</i>, p. 517, et dans la présent ouvrage,
+c. vi, t. I, p. 454.</blockquote>
+
+<p>Cette réfutation du nominalisme est en effet brève
+et superficielle, et quoi qu'en dise l'auteur, elle est
+plutôt fondée sur des autorités que sur la raison.</p>
+
+<p>Un des arguments les plus forts est assurément
+celui-ci, un mot (<i>animal</i>) ne peut être la matière
+d'un autre mot (<i>homme</i>). Mais qui ne voit que c'est
+décider la question par la question? Si l'espèce n'est
+qu'un nom, c'est-à-dire rien qu'un nom, il n'y a
+pas lieu d'appliquer à ce rien les conditions de l'être
+et de lui supposer une matière et une forme. Ce
+n'est qu'à ceux qui regardent le genre ou l'espèce
+comme quelque chose, que cette question doit être
+posée, et elle ne peut embarrasser le nominaliste
+qu'autant qu'il conserve de la déférence pour l'autorité
+qui a dit que le genre est la matière de l'espèce et
+l'espèce celle de l'individu. C'est donc une objection
+d'autorité et non de raison. Or, comment supposer
+que celui qui a pleinement et sciemment adopté la
+théorie du nominalisme ne soit pas déjà résolu à se
+peu soucier des autorités?</p>
+
+<p>L'autre argument, pris encore de l'autorité, plus
+fort par les mots que parle fond, c'est que, d'après
+les maîtres, tout est substance ou accident, et que
+les genres et les espèces, n'étant pas des accidents,
+sont des substances. Et en effet, Aristote les met
+au nombre des substances. Mais ce sont des substances
+secondes, celles qui s'affirment des premières,
+celles qui leur sont attribuées ou <i>prédites</i>.
+Elles sont substances, parce qu'elles font connaître
+les substances premières. Elles les manifestent, elles
+montrent ce que c'est, elles les donnent. Qui ne voit
+que l'emploi du mot de substance dans cette occasion
+ne décide rien quant à la réalité substantielle des
+universaux; et qu'au contraire il ne semble leur être
+attribué qu'une réalité dérivée de celle des substances
+premières, c'est-à-dire individuelles? Les substances
+premières ou individuelles sont vraiment
+substances, en ce qu'elles sont prises pour sujets
+(ύπόκειται) de toutes les autres choses; les substances
+secondes ou universelles sont encore substances,
+parce qu'elles sont prises comme attributs (κατηγορείται<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65"><sup>65</sup></a>)
+des substances premières ou individuelles. Évidemment,
+c'est ici la théorie de ce principe des nominalistes,
+la substance est essentiellement individuelle.
+Je n'en conclus pas qu'Aristote ait soutenu
+la thèse des nominalistes, si ceux-ci, en disant que
+les universaux ne sont que des mots, entendaient
+qu'ils sont chimériques et vains. Aristote au contraire
+les fonde sur des réalités, puisqu'il les attribue aux
+substances mêmes, et en fait ainsi des substances par
+attribution.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" name="footnote65"></a><b>Note 65:</b><a href="#footnotetag65"> (retour) </a> Categ., V.</blockquote>
+
+<p>L'intervention constante de l'autorité dans les débats
+scolastiques en constitue la plus grande difficulté.
+Cette autorité est a la fois absolue et contradictoire.
+Il faut l'avoir pour soi ou la tourner pour soi, multiplier
+les citations conformes, interpréter les citations
+contraires; travail aussi épineux que stérile. C'est
+l'incohérence des textes qui a produit dans la présente
+question la multitude et la diversité des systèmes, et
+nous acceptons cette remarque judicieuse de Jean de
+Salisbury: «Dans cette question, dit-il,</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>Magno se judice quisque tuetur</i>;</p>
+ </div> </div>
+
+<p>et chacun, d'après les paroles des auteurs qui ont
+indifféremment mis les noms pour les choses et les
+choses pour les noms, construit sa doctrine ou
+plutôt son erreur<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66"><sup>66</sup></a>.» C'est ainsi que la controverse
+devient souvent une véritable question de mots; et
+chose curieuse, Jean de Salisbury qui a spirituellement
+discuté et en partie réfuté les systèmes, tombe
+à son tour dans l'erreur qu'il signale, lorsqu'il produit
+le sien. Car se proposant de soutenir que les
+genres et les espèces ne sont rien, il en induit qu'ils
+ne sont pas des noms, puisque les noms sont quelque
+chose<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup>67</sup></a>. Évidemment, l'équivoque sur le sens du
+mot <i>être</i> est ici, comme dans toute cette question, la
+racine de la difficulté. Aristote n'est pas irréprochable
+en cela; il s'est servi de <i>l'être</i> avec une liberté,
+une indifférence, qu'il fallait remarquer, si l'on ne
+voulait pas tomber dans de fréquentes méprises en le
+lisant et le citer contradictoirement. C'est ce qui est
+arrivé aux scolastiques; ils se combattent tous, et
+cependant tous professent Aristote: <i>Siquidem omnes
+Aristotelem profitentur</i><a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup>68</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" name="footnote66"></a><b>Note 66:</b><a href="#footnotetag66"> (retour) </a> <i>Polier</i>., t. VII, c, xii.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" name="footnote67"></a><b>Note 67:</b><a href="#footnotetag67"> (retour) </a> <i>Metalog</i>., t. II, c. xx.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" name="footnote68"></a><b>Note 68:</b><a href="#footnotetag68"> (retour) </a> <i>Ibid</i>., c. xix.</blockquote>
+
+<p>Que de peines Abélard se serait épargnées, si, aussi
+hardi qu'il était présomptueux, il se fût fié a son orgueil,
+et si, rejetant les textes, il n'eût, pour résoudre
+un gênant problème, écouté que sa propre raison!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE IX.</h3>
+
+<h3>SUITE DU PRÉCÉDENT.</h3>
+
+<p>Abélard a combattu le réalisme, est-il par conséquent
+nominaliste? Il a combattu le nominalisme,
+est-il néanmoins nominaliste? C'est ce qu'il nous
+reste à décider.</p>
+
+<p>«Montrons à présent,» dit-il, «avec la permission
+de Dieu (<i>Deo annuente</i>), ce qu'il nous paraît
+préférable d'admettre<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69"><sup>69</sup></a>.» J'essaierai d'expliquer
+ce système assez subtil, en suivant l'ordre des idées
+du philosophe, mais sans m'attacher aux formes de
+la diction, quoiqu'il soit nécessaire, pour l'exactitude
+scientifique et pour la fidélité de la couleur, de reproduire
+souvent les termes de l'école.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" name="footnote69"></a><b>Note 69:</b><a href="#footnotetag69"> (retour) </a> <i>De Gen. et Spec.</i>, p. 626-634.</blockquote>
+
+<p>Dans aucun système, on ne refuse une certaine
+réalité à l'individu; s'il ne possède l'être par privilège,
+au moins le possède-t-il en participation (Platon,
+Scot Érigène), et personne n'a articulé formellement
+que la chose individuelle fût une fiction.
+Abélard, voulant se rendre compte de la constitution
+des êtres, considère l'individu, c'est-à-dire qu'il
+pose le problème des genres et des espèces dans ce
+que les scolastiques ont appelé après lui le problème
+de l'individuation; c'est là le propre et la nouveauté
+de sa doctrine. Au moins le procédé est méthodique:
+l'individu est certain et donné; partir de l'individu,
+c'est aller du connu à l'inconnu, du simple
+au composé. Avant de pénétrer dans la constitution
+de l'espace humaine, étudions donc avec Abélard
+les éléments réels de l'espèce, ou les individus.</p>
+
+<p>Socrate, comme tout être individuel, comme toute
+essence, est un composé de matière et de forme; il
+est individu, de l'espèce, l'homme Socrate, homme
+par la matière; Socrate par la forme; la matière est
+l'<i>homme</i>, la forme est la <i>socratité</i>. Dans Platon également,
+la matière est l'<i>homme</i> et la forme la <i>platonité</i>.
+Ainsi l'essence <i>homme</i> qui résulte de l'union de la
+forme <i>humanité</i> à la matière <i>animal</i>, devient dans
+l'individu la matière <i>informée</i>, par la forme individuelle
+qui fait Platon ou par celle qui fait Socrate;
+de là une essence qui est tout l'individu. La forme
+qui, en s'unissant à la matière <i>animal</i>, constitue
+l'individu, est-elle ailleurs qu'en lui? non, assurément:
+point de Socrate hors de Socrate. Mais cette
+essence <i>humanité</i>, qui devient la matière de Socrate
+et comme le sujet de la <i>socratité</i>, est-elle ailleurs?
+pas davantage; sa pareille se retrouve dans la matière,
+de Platon, mais n'est pas individuellement la même,
+elle est numériquement différente, c'est-à-dire que
+l'une et l'autre font deux: il y a analogie, c'est le
+mot d'Aristote<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70"><sup>70</sup></a>, il n'y a pas identité, Or cette essence
+<i>humanité</i>, ou l'espèce humaine, n'est pas ce qui en
+est dans Socrate ou ce qui en est dans Platon, mais
+la réunion de toutes les essences pareilles ou analogues,
+constituées, formellement dans chaque individualité.
+Elle est donc une collection. Une telle collection,
+bien qu'essentiellement multiple, est une
+de nature, en ce sens qu'elle se compose, non pas
+des mêmes, mais des semblables; elle est <i>un</i> universel,
+<i>une</i> espèce, comme un peuple est <i>un</i> peuple.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" name="footnote70"></a><b>Note 70:</b><a href="#footnotetag70"> (retour) </a> <i>Met</i>., XII, iv et v.</blockquote>
+
+<p>Si l'on recherche maintenant comment la collection
+<i>humanité</i>, ou l'espèce humaine, est constituée, on
+trouve que dans chacune des essences qui la composent
+elle a pour matière l'<i>animal</i>, et pour forme une
+forme multiple et non pas une, la <i>rationnalité</i>, la
+<i>mortalité</i>, la <i>bipédalité</i>, et les autres formes substantielles
+de l'humanité, c'est-à-dire qu'elle est la collection
+de toutes les matières <i>animal</i> affectées ou
+<i>informées</i> de toutes ces formes substantielles. Et de
+même que la matière <i>homme</i>, ou, comme dit Abélard,
+<i>ce d'homme</i> (<i>illud hominis</i>), qui soutient l'individualité
+<i>Socrate</i>, n'est pas essentiellement la
+matière <i>homme</i> qui soutient l'individualité <i>Platon</i>,
+de même la matière <i>animal</i> (<i>illud animal</i>) qui soutient
+la forme <i>humanité</i> dans tel ou tel individu n'est
+que dans cet individu, mais son analogue, un non-différent
+d'elle (<i>indifferens illi</i>), se trouve comme
+matière dans chaque individu de l'espèce <i>animal</i>.
+Ce non-différent, ou cet indifférent à toute forme,
+semblable de nature et non identique, ne devient
+essentiellement différent et de plus en plus différent
+qu'en étant constitué formellement, d'abord par
+l'humanité, puis par l'individualité.</p>
+
+<p>Si l'on réunit maintenant cette multitude d'essences
+soutenant les formes des diverses espèces <i>animal</i>,
+on aura une collection générique ou un genre, multitude
+autre que celle qui compose l'espèce. Celle-ci
+est la collection des sujets des individus humains,
+celle-là est la collection des sujets des différences
+substantielles des diverses espèces. Chaque essence
+de la multitude ou du genre <i>animal</i> est composée
+matériellement de <i>corps</i>, formellement d'<i>animation</i>
+et de <i>sensibilité</i>. De toutes les essences du genre,
+aucune ne se trouve, quant à sa matière, ailleurs
+que dans chacune des essences qui le composent,
+mais elles ont des analogues ou des non-différents
+qui soutiennent les formes de toutes les espèces de
+corps. A ce degré, c'est la <i>corporéité</i> qui est la forme,
+elle qui était tout à l'heure comprise dans la matière,
+<i>animalité</i>. De même qu'il s'est composé un nouveau
+genre de la collection des <i>corps</i>, collection dans
+laquelle entre la réunion des essences de la nature
+<i>animal</i>, un nouveau genre, le genre <i>corps</i>, sera la
+collection de tous les êtres composés matériellement
+de <i>substance</i>, formellement de <i>corporéité</i>. Telle sera
+la constitution de toutes les essences du genre <i>corps</i>,
+ou bien de toutes les matières des espèces du corps,
+ou bien des substances informées de la <i>corporéité</i>.
+Faites abstraction de cette dernière forme, il vous
+reste des substances, c'est-à-dire des non-différents,
+et c'est là le genre le plus général ou suprême. Une
+espèce de ce genre soutient l'<i>incorporéité</i>, l'<i>incorporéité</i>
+est sa forme, comme la <i>corporéité</i> était tout à
+l'heure celle des substances, matières des essences
+du genre <i>corps</i>. Ces matières prises comme essences,
+indépendamment de la <i>corporéité</i>, sont les essences
+dont la multitude compose le genre généralissime
+de substance. Elles ne sont pas encore rigoureusement
+simples, on y peut encore décomposer l'être en
+deux principes; sa matière serait, pour ainsi parler,
+la <i>pure essence</i>, sa forme la <i>susceptibilité des contraires</i>.</p>
+
+<p>Nous avons atteint ici la matière première de
+l'être, mais puisque cette matière première est une
+notion, c'est-à-dire un défini, il faut bien que l'on
+puisse distinguer idéalement sa matière de sa forme,
+et la considérer au moins fictivement comme un
+genre dont la différence ou l'équivalent de la différence
+consiste uniquement dans la propriété d'engendrer
+des espèces. La susceptibilité des contraires,
+propriété de la pure matière, n'est pas, en effet, une
+forme réalisée, c'est la simple possibilité de la forme,
+c'est l'acte en puissance. L'indéterminé ne se réalise
+qu'en se déterminant. La définition qu'on vient de
+lire ne donne à l'indéterminé d'autre détermination
+que d'être déterminante. Ici la forme, qui, de sa nature,
+est actuelle, n'est que la possibilité de l'acte;
+l'acte indéterminé, mais possible, est en effet la seule
+différence qu'il y ait entre l'indéterminé pur et le
+néant. Qu'on y songe bien, la matière ou l'essence
+qui ne serait pas déterminable ne contiendrait plus
+rien de l'être, et ne serait que le néant sous un faux
+nom.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'Abélard passe en revue les divers
+degrés de la catégorie de l'essence (substance), et
+dresse ce qu'on pourrait appeler l'échelle de l'être.
+Il serait possible de faire un travail analogue sur les
+autres catégories, quoique là les conditions de l'être
+ne soient pas aussi réelles, et qu'il ne s'y agisse que
+des êtres improprement dits, la qualité, la relation,
+etc., ne pouvant exister séparées d'un sujet.
+Mais, comme le veut Abélard, «que ce qui a été
+dit de la substance soit entendu des autres prédicaments<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71"><sup>71</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" name="footnote71"></a><b>Note 71:</b><a href="#footnotetag71"> (retour) </a> <i>De Gen. et Spec</i>., p. 502.&mdash;Il est impossible
+de ne pas faire remarquer combien cette déduction de l'être dans
+ses diverses phases dialectiques ressemble à l'évolution
+ontologique de l'être partant du néant, dans la logique
+d'Hegel, pour s'élever par <i>le devenir</i> à toutes les formes
+de la réalité et de la pensée. (Hegel, Oeuv. compl. en all.,
+t. III; <i>Science de la Logique</i>, p. 71. Berlin, 1833.)</blockquote>
+
+<p>On remarquera que dans cette analyse des graduations
+de la substance, le mot matière ne doit pas
+être compris dans le sens de l'opposé de l'esprit,
+mais comme le nom du fonds de l'être, puisque dans
+le langage d'Abélard, conforme en cela à celui
+d'Aristote, on pourrait dire que la substance est
+indifféremment la matière de l'esprit et la matière
+du corps, ou qu'elle est la matière, le non-différent
+qui peut recevoir la forme de la corporéité ou la
+forme de l'incorporéité; mais ceci n'a d'importance
+que s'il faut prendre toute cette décomposition d'idées
+comme un dénombrement méthodique de réalités,
+et non comme une analyse de la pensée. Si nous
+avons fait plus que définir des mots, si nous avons
+décrit des choses, alors, sans doute, le genre substance
+serait un seul et même être réel, identique
+en soi sous des formes contraires, comme l'incorporéité
+et la corporéité, et il n'y aurait plus dans le
+fonds de l'être de différence substantielle entre la
+matière et l'esprit. C'est, pour le dire en passant,
+une objection, tout au moins une difficulté contre le
+réalisme, et qu'on pourrait traduire d'une manière
+qui la rendrait plus saillante. Par exemple, la substance,
+étant réellement la pure essence avec la susceptibilité
+des contraires, pourrait être indifféremment
+créée ou créatrice, finie ou infinie; or ce sont
+là certainement des attributs qui impliquent contradiction
+non-seulement entre eux, mais entre leurs
+sujets, et cela seul démontrerait au moins que le
+genre substance, libre de toute détermination, n'est
+pas une réalité.</p>
+
+<p>Mais tout tombe, ou du moins les difficultés se
+déplacent, si l'on prend le parti de nier l'existence
+objective des genres et des espèces, et nous sommes
+ramenés à l'analyse des opinions d'Abélard sur la
+question; il va les justifier en passant en revue, suivant
+son usage, toutes les objections qu'elles peuvent
+encourir.</p>
+
+<p>Et d'abord, il examiné les diverses définitions
+qu'on peut donner de l'espèce, et recherche s'il en
+est aucune qui puisse lui être opposée.</p>
+
+<p>1° La première désigne sous le nom d'espèce la
+multitude des essences semblables entre elles. Ainsi
+l'espèce <i>homme</i> comprend la matière de tous les individus
+qui la composent; en d'autres termes, la
+multitude humaine se compose de la matière de Socrate,
+de celle de Platon, et des autres. Or, la matière
+est ce qui reçoit la forme. L'espèce <i>homme</i> reçoit-elle
+donc la <i>socratité</i>, Socrate est-il l'humanité socratique?
+non, c'est ce qu'il y a d'<i>humanité</i>, <i>illud humanitatis</i>,
+dans Socrate, qui reçoit la <i>socratité</i>, et non
+l'espèce <i>humanité</i>. L'espèce comprend ce qu'il y a
+d'humanité dans Socrate et dans tous les autres;
+elle comprend tous les analogues ou <i>non-différents</i>.
+Lorsqu'on dit que l'espèce est la matière affectée de
+toutes les formes individuelles, on n'entend pas que
+toutes les essences de l'espèce reçoivent en masse
+la forme d'un individu donné, mais qu'une seule
+d'entre elles, semblable de nature aux autres, analogue
+de composition élémentaire, et en ce sens
+non différente, <i>indifférente</i>, prend la forme qui l'individualise.
+On dit que toute l'espèce est propre à
+recevoir la forme individuelle, comme on dit d'un
+morceau de fer, qu'il sera couteau ou stylet, quoiqu'une
+partie seulement doive être stylet, une autre
+partie couteau. Ainsi l'espèce est réelle comme collection
+de réalités, mais non indépendamment des
+réalités qui la composent; elle n'existe pas intégralement
+dans chacune de ces réalités individuelles.</p>
+
+<p>2° On définit aussi l'espèce, ce qui est affirmé de
+plusieurs, en vertu de la catégorie d'essence, ou
+bien ce qui est attribué à divers à titre d'essence
+(<i>proedicatum in quid</i>). Ce qui est attribué à ce titre
+est dit inhérent au sujet: or, l'espèce humaine,
+ou la collection des essences ou matières individuelles,
+n'est pas apparemment inhérente à Socrate
+ou à Platon. Une partie seulement de cette collection
+reçoit la <i>socratité</i> ou la <i>platonité</i>. En ce sens
+seulement l'humanité est inhérente à l'un ou à l'autre.
+C'est ainsi qu'on dit que je touche un mur,
+quoique toutes les parties de mon corps n'y soient
+point appliquées ou adhérentes (<i>hoereant</i>). C'est encore
+ainsi qu'on dit qu'une armée touche un rempart,
+un lieu quelconque, quoique tous les individus
+de cette armée ne le touchent pas. Ainsi l'espèce
+touche les individus, s'applique aux individus. Ce
+n'est qu'une des essences semblables de l'espèce qui
+est réellement dans l'individu, et c'est par extension
+que le langage semble attribuer toute l'espèce à l'individu.
+Lorsqu'on dit: Socrate est homme, on ne dit
+pas évidemment: Socrate est l'espèce <i>homme</i>, mais
+Socrate est de l'espèce <i>homme</i>.</p>
+
+<p>3° En effet, voici encore une définition de l'espèce:
+elle est ce qui est attribué en essence à l'individu, ou,
+si l'on veut, ce qui s'affirme comme prédicat essentiel
+de l'individu. En langage moderne, elle est
+l'essence de l'individu. Attribuer en essence, <i>proedicare
+in quid</i>, c'est dire <i>ceci est cela</i>. Or, si ceci est
+cela, ceci est identique à cela; alors <i>Socrate est
+homme</i> signifierait que Socrate et homme seraient une
+seule et même chose, et le singulier serait l'universel.</p>
+
+<p>On retomberait ainsi dans l'erreur reprochée aux
+doctrines opposées. Elle vient ici de ce que l'on confond
+ces deux expressions <i>s'attribuer en essence</i> et <i>être
+identique</i>; mais cette confusion est fautive. De ce
+qu'une chose est le prédicat essentiel d'une autre, il
+ne s'ensuit pas que celle-ci soit celle-là, toute celle-là,
+rien que celle-là. S'attribuer eu essence, c'est
+s'affirmer d'un sujet (Boèce); or les genres, les
+espèces, les différences substantielles sont également
+dans le cas d'être attribuées ou affirmées ainsi. Par
+exemple, la <i>rationnalité</i> peut, comme <i>l'homme</i>, s'attribuer
+en essence à Socrate ou s'affirmer de Socrate
+ainsi que d'un sujet. Socrate est-il donc la rationnalité?
+non; on ne dit pas Socrate est la raison (<i>rationalitas</i>),
+mais Socrate est <i>un raisonnable</i> (<i>rationale</i>),
+c'est-à-dire Socrate est une chose dans laquelle est la
+raison. De même par cette proposition <i>Socrate est
+homme</i>, personne n'entend que Socrate soit l'espèce
+<i>homme</i>, soit cette multitude d'essences humaines qui
+composent l'espèce, mais qu'il est un des individus
+dans lesquels se retrouve cette espèce. L'humanité
+est en lui, et il n'est pas l'humanité.</p>
+
+<p>Ici Abélard entre dans une discussion d'une subtilité
+vraiment étonnante, et dont nous regrettons de
+n'oser mettre la traduction sous les yeux du lecteur;
+on l'y verrait se mouvoir avec une agilité et un
+aplomb rares à travers les mille détours de la langue
+et de la théorie dialectiques, et l'on comprendrait la
+surprise que devait causer aux esprits roides et durs
+encore de cette époque cette flexibilité d'une raison
+qui se déplie et se replie avec une égale facilité. Mais
+nous n'avons que trop éprouvé la patience du lecteur.
+Remarquons seulement que la conclusion générale,
+après tant de difficultés adroitement dénouées, c'est
+que l'espèce est une essence analogue ou identique
+de nature, mais numériquement diverse comme matière,
+et substantiellement diverse comme forme,
+dans chaque individu; en sorte qu'elle partage toute
+la réalité des individus, et n'en a aucune en dehors
+d'eux. De là une dernière objection.</p>
+
+<p>Cette essence d'homme, qui est en moi, est quelque
+chose ou rien. Si quelque chose, elle est substance
+ou accident. Si substance, substance première
+ou seconde. Si première, elle est individu; si seconde,
+elle est genre ou espèce.</p>
+
+<p>La réponse est qu'aucun nom direct ou métaphorique
+n'a été donné à cette sorte d'essence. Les auteurs
+n'ont nommé que les natures; or, on a vu que cette
+essence n'est pas une nature; elle n'est pas une chose
+existante, une substance; le fût-elle, ce ne serait
+pas une substance à laquelle fût applicable la distinction
+des substances premières ou secondes; car cette
+distinction ne convient qu'aux natures. «Si nous
+l'admettions ici, nous serions conduits dans un
+défilé où il faudrait que cette essence fût l'individu,
+ou les genres et les espèces. Nous ne sommes
+pas les seuls à récuser dans certains cas la distinction
+de la substance première ou seconde. D'autres
+disent bien qu'<i>homme blanc</i> est une substance, et
+n'est pourtant ni substance première, ni substance
+seconde.<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72"><sup>72</sup></a>»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" name="footnote72"></a><b>Note 72:</b><a href="#footnotetag72"> (retour) </a> <i>De Gen. et Spec.</i>, p. 634.</blockquote>
+
+<p>Cette dernière objection n'est pas la moins importante,
+et c'est en la discutant qu'Abélard s'approche
+le plus de la négation des espèces. En effet, voici son
+raisonnement. Ce qu'il y a d'humain en moi, cette
+humanité qui est en moi, n'a point de nom, parce que
+ce n'est point une nature. Et ce n'est point une nature,
+car ce ne peut être une substance première ni une
+substance seconde. En effet, cette essence d'humanité
+ne saurait être substance première, car il y aurait
+contradiction dans les termes à dire qu'elle est individu,
+puisque dans Socrate elle est l'humanité, moins
+l'individualité. Elle n'est pas substance seconde, car
+elle est l'humanité, moins tout ce qui de l'humanité
+n'est pas dans Socrate, c'est-à-dire moins la presque
+totalité de l'espèce. La nature <i>Socrate</i> porte son nom,
+la nature humaine porte son nom; l'essence spéciale
+qui est en Socrate, n'étant ni l'individu ni l'espèce,
+n'est pas une chose qui suppose un acte de création
+différent, puisqu'elle est distinguée de l'individualité
+qui fait la différence réelle, et séparée de toutes
+ses semblables qui, réunies, formeraient seules un
+ensemble de produits d'une certaine création. Elle
+n'est donc point une nature; elle n'est ni une chose ni
+une substance, et l'on ne peut dire que l'essence d'un
+individu soit l'espèce. Mais Abélard a oublié de répondre
+au dilemme fondamental de l'objection; cette
+essence d'humanité, qui est dans l'individu, est
+quelque chose ou rien. Ou plutôt en remarquant avec
+tant de soin qu'elle n'a pu être nommée, parce que
+le nom n'a été donné qu'aux natures véritables, c'est-à-dire
+aux choses réelles, il risque bien de faire entendre
+que ce qu'il y a en moi d'humain et de non
+individuel, n'est rien par soi-même, ne pouvant être
+à soi seul une substance. Or, l'espèce qui est la collection
+des ressemblances moins les différences, serait
+alors une collection de non-substances, et par conséquent
+de néants, si l'on ne la considère comme une
+collection purement intelligible, c'est-à-dire si l'on
+ne revient au conceptualisme.</p>
+
+<p>Mais Abélard semble moins préoccupé des objections
+que des autorités contraires. Il avoue qu'on en
+trouve, quoiqu'il pense avoir supprimé toute opposition
+possible <i>de la part d'un esprit raisonnable</i>.
+Ainsi Boèce a dit: «Quelque nombreuses que soient
+les espèces, le genre est un, non que chaque espèce
+prenne une part du genre, mais c'est que chacune
+a en même temps tout le genre.» Comment concilier
+ces mots avec l'idée qu'une partie des essences
+d'<i>animal</i>, qui font le genre <i>animal</i>, est informée par
+la rationnalité pour faire l'homme, une partie par la
+forme de l'irrationnalité pour faire l'âne, et que jamais
+toute la quantité du genre n'est dans quelqu'une
+des espèces? Mais Boèce parle ainsi dans le
+traité où il soutient que les genres et les espèces ne
+sont pas<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73"><sup>73</sup></a>, ce qui ne pouvait <i>se soutenir sans un sophisme</i>.
+«Dans un sophisme le faux est à sa place.»
+On pourrait d'ailleurs observer que, quand il nie que
+les espèces prennent une partie du genre, il ne s'agit
+pas des essences qui composent la multitude, mais
+des parties de définition. Exemple: le genre animal
+est composé du corps pour matière, et de la sensibilité
+pour forme. Lors donc que, par parties de sa
+quantité, il se distribue en espèces, une des espèces
+ne prend pas la matière sans la forme, une autre la
+forme sans la matière; mais dans chaque espèce
+passent la forme et la matière du genre. «La différence
+est en effet ce que l'espèce a de plus que le
+genre... Il n'y a donc pas dans le genre comme
+dans un corps des parties blanches, des parties
+noires qu'on puisse choisir et prendre. Considéré
+en soi, le genre n'a point de parties, il n'en a que
+si l'on appelle ainsi les espèces. Tout ce qu'il a en
+soi, il le conservera donc, non dans ses parties,
+mais dans la totalité de sa grandeur ou dans sa
+quantité<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74"><sup>74</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" name="footnote73"></a><b>Note 73:</b><a href="#footnotetag73"> (retour) </a> Booth., <i>In Porph.</i>, t. I, p. 54.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" name="footnote74"></a><b>Note 74:</b><a href="#footnotetag74"> (retour) </a> <i>Id., ibid.,</i> t. IV, p.87.</blockquote>
+
+<p>Abélard avoue que dans son système une partie
+du genre <i>animal</i> prend la rationnalité, l'autre l'irrationnalité;
+mais sans que la partie qui est touchée
+par l'une, soit aucunement affectée par l'autre, et
+réciproquement. Autrement, deux opposés seraient
+unis dans un même, contradiction que ne peuvent
+éluder ceux qui soutiennent l'<i>idée du grand âne</i><a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75"><sup>75</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" name="footnote75"></a><b>Note 75:</b><a href="#footnotetag75"> (retour) </a> Ce devait être quelque sophisme connu dans l'école.
+Il s'y disait couramment que l'animal avec la rationnalité fait
+l'homme, et l'âne avec l'irrationnalité. Or si l'animal tout
+entier était dans chaque espèce, il serait homme et âne à la fois,
+il contiendrait deux opposés dans l'identique. C'était
+probablement l'erreur de la théorie dite du <i>grand âne</i>,
+<i>grandis asini sententia</i>. (p. 536.)</blockquote>
+
+<p>Mais comment accorder tout cela avec les termes de
+Boèce? En disant nettement que «ces termes se lisent
+dans un passage où il soutient que les différences
+ne sont rien, ou que deux opposés sont dans un
+même, ce qui est faux et ne peut se prouver sans sophisme.
+Il a donc introduit du faux dans son raisonnement,
+et cela sans se tromper; car il savait
+que c'était faux, mais il voulait conduire à bonne
+fin son sophisme.»</p>
+
+<p>Boèce n'a-t-il pas dit encore: «Comme une même
+ligne est convexe et concave, ainsi le même peut
+être sujet de l'universalité et de la particularité<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76"><sup>76</sup></a>.» Le
+singulier serait-il donc universel? nullement, particulier
+n'est point ici pour singulier, mais pour spécial.
+Car il ajoute: «Les genres et les espèces, c'est-à-dire
+l'universalité et la particularité, ont le même
+sujet.» Sa pensée est donc que comme la même
+ligne est sujet de la concavité et de la convexité, ses
+accidents, Socrate est le sujet du genre et de l'espèce,
+ses prédicats; en d'autres termes, il est animal et
+homme. Dans le phénix, la matière et l'individu
+sont une seule et même chose. Cependant la matière
+est sujet de l'universalité, l'individu de la singularité,
+sans que le singulier soit l'universel, quoique
+l'un soit le même que l'autre. «Aux autorités contraires
+on pourrait opposer en grand nombre des
+autorités favorables. On compterait avec peine les
+confirmations que pourrait recueillir un examinateur
+diligent des écrits des logiciens<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77"><sup>77</sup></a>.» Et plus
+d'une citation déjà invoquée reparaît, une entre autres
+où l'on voit que Porphyre regarde l'espèce comme
+<i>un collectif</i> en une seule <i>nature</i><a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78"><sup>78</sup></a>, d'où il suit que
+l'espèce est une nature collective, sans qu'il soit
+expressément dit que les éléments de la collection
+soient des natures. On y voit que Boèce est d'avis
+que les genres et les espèces sont pensés; qu'une
+ressemblance pensée, une pensée recueillie (<i>collecta</i>)
+de divers individus semblables, en est la définition;
+que les universaux sont conçus, non pas
+d'un seul, mais de tous les individus réunis; que
+l'humanité <i>recueillie</i> des individus est comme ramenée
+à un seul concept et à une seule nature<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79"><sup>79</sup></a>. Enfin,
+on relit cette phrase de Boèce: «Celui qui le premier
+dit <i>homme</i>, n'eut pas dans l'esprit l'homme
+composé de tous les individus, mais cet individu singulier
+auquel il voulut imposer le nom d'homme.»
+Et cette dernière phrase semble la profession du
+nominalisme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" name="footnote76"></a><b>Note 76:</b><a href="#footnotetag76"> (retour) </a> <i>In Porph.</i>, p. 56.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" name="footnote77"></a><b>Note 77:</b><a href="#footnotetag77"> (retour) </a> <i>De Gen. et Spec.</i>, p. 537.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" name="footnote78"></a><b>Note 78:</b><a href="#footnotetag78"> (retour) </a> Voici comme Porphyre est cité: «Collectivum in
+unam naturam species est, et magis id quod genus.» Le texte
+de Boèce ajoute <i>multorum</i> après le premier mot, et donne
+à la fin: <i>et magis etiam genus</i>. (<i>In Porph</i>., III,
+p. 70.) C'est bien la traduction de l'original. (<i>Isag</i>., II.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" name="footnote79"></a><b>Note 79:</b><a href="#footnotetag79"> (retour) </a> <i>In Porph</i>., t. I, p. 50.&mdash;<i>In Proed</i>.,
+l. I, p. 120.&mdash;<i>In Lib. de Interp</i>., ed. sec., p. 339-340.</blockquote>
+
+<p>En général, la doctrine qui réduit les idées générales
+à des idées collectives est celle des nominalistes
+modernes. On sait à quel point Locke, surtout Hume
+et Condillac en ont abusé. Il est remarquable qu'ici
+Abélard l'invoque au moment où il entend se distinguer
+des nominalistes, et se défendre contre eux.
+C'est une preuve de plus que ceux de son siècle
+allaient jusqu'à contester, non pas seulement la réalité
+essentielle, mais le fondement réel des genres et
+des espèces, et qu'en outre, dans cette question
+ardue et difficile, la face des idées est tellement
+changeante que les mêmes arguments peuvent quelquefois
+être appelés presque dans les mêmes termes
+au secours des thèses les plus opposées. Après avoir
+discuté toutes les objections prises de la définition
+de l'espèce, Abélard s'en fait une nouvelle, à laquelle
+il attache beaucoup de gravité; c'est l'objection prise
+des éléments, qu'il avait lui-même dirigée contre les
+systèmes des autres. Voici comme on peut l'exposer
+d'après lui.</p>
+
+<p>Pour constituer une chose quelconque, la matière
+et la forme suffisent. L'individu se compose de l'espèce
+au dernier degré de spécification et de la forme
+qui lui est propre; l'espèce se compose du genre
+pour matière et de la différence pour forme. D'où
+procèdent les éléments physiques des substances
+corporelles? On ne voit pour eux nulle place dans
+l'échelle de l'être. Car la corporéité, elle, n'est
+qu'une forme, et la matière sans forme se subtilise
+et se sublime à ce point qu'elle n'est plus en quelque
+sorte que la matière mathématique, que l'axe des
+substances, ou un je ne sais quoi idéal qui ne peut
+qu'en se <i>formalisant</i> devenir la matière consistante
+ou l'agrégat des éléments. Or, ces éléments eux-mêmes
+semblent aussi la matière de tous les corps;
+ils leur sont antérieurs, et Aristote a dit que l'eau et
+le feu dont l'animal se compose précèdent l'animal.
+Il faut donc admettre que les éléments des corps ne
+sont pas antérieurs aux corps, puisqu'ils ne peuvent
+devenir la forme de la matière qu'en même
+temps que la corporéité le devient aussi. En d'autres
+termes, les éléments ne sont pas les éléments du
+corps, puisqu'ils naissent en même temps que le
+corps.</p>
+
+<p>Cette difficulté embarrasse visiblement l'esprit
+hardi et subtil d'Abélard. Au fond, c'est, sous une
+forme particulière, la difficulté connue de conserver
+la réalité solide de la matière dans l'alambic puissant
+de l'analyse idéologique. Mais notre philosophe
+semble plutôt inquiet de tout concilier avec la doctrine
+des éléments d'Aristote qu'avec les convictions
+de l'expérience et du sens commun. <i>Dura est haec
+provincia</i>, dit-il. Il ne lui semble pas que ses maîtres
+aient donné une explication raisonnable. Pour
+lui, il dira ce qu'il croit le plus vrai, <i>tamen quod
+mihi verius videtur, hoc est</i><a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80"><sup>80</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" name="footnote80"></a><b>Note 80:</b><a href="#footnotetag80"> (retour) </a> <i>De Gen. et Spec.</i>, p. 638.</blockquote>
+
+<p>Lorsque les créateurs de la physique voulurent
+s'enquérir de la nature des choses, ils considérèrent
+d'abord celles qui tombaient sous les sens. Celles-ci
+étant toutes composées, la nature n'en pouvait être
+pleinement connue que si l'on connaissait les propriétés
+de leurs composants, jusqu'à ce que l'intelligence
+atteignît ces parties excessivement petites
+qui ne pouvaient être divisées en parties intégrantes.
+L'analyse s'arrêtant là, il fut naturel de rechercher si
+ces dernières parties, ces essences minimes, <i>essentialae</i>,
+étaient absolument simples, ou se composaient
+aussi de matière et de forme. Or, la raison
+trouva qu'elles étaient des corps ou chauds, ou froids,
+ou autres, en un mot ayant quelque forme; car ce
+sont là, ce semble, les éléments purs de Platon<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81"><sup>81</sup></a>.
+On laissa donc de côté les formes, et l'on examina la
+matière, qui restait seule, pour savoir si elle était
+simple. Mais cette matière, c'était le corps, et le
+corps est composé matériellement de substance,
+formellement de corporéité. On laissa encore de côté
+la forme de la corporéité, et considérant la matière,
+c'est-à-dire la substance, on lui trouva pour matière
+la pure essence (l'existence abstraite des modernes,
+l'être pur d'Hegel), et pour forme la susceptibilité
+des contraires. La pure essence fut reconnue absolument
+simple, c'est-à-dire comme n'étant plus composée,
+et pour cette raison, elle fut appelée l'universel
+ou l'informe, c'est-à-dire, non pas ce qui ne
+reçoit point de forme, mais ce qui n'est constitué
+par aucune forme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" name="footnote81"></a><b>Note 81:</b><a href="#footnotetag81"> (retour) </a> On sait que Platon dans le <i>Timée</i> ne donne
+pas le nom d'éléments aux corps que l'on appelle ainsi, mais qu'il
+les considère eux-mêmes comme composés de principes ou éléments
+qu'il réduit à des lignes et à des figures, tant il les épure et
+les raréfie. Ce qu'on a appelé la géométrie corpusculaire
+de Platon ne pouvait être compris d'Abélard. (<i>Timée</i>,
+t. XII, trad. de M. Cousin, p. 150-161 et suiv.&mdash;Cf. dans
+l'édition de M.H. Martin, les notes 65, 66 et suiv., t. II)</blockquote>
+
+<p>Abélard se fait une objection: l'âme, dira-t-on,
+ou le principe qui anime l'animal, se composerait
+donc d'un universel sans forme; car où elle n'existe
+pas, et alors l'animal n'existe pas, ou, comme l'animal
+consiste matériellement dans le corps, le corps
+dans la substance, la substance dans la pure essence
+qui est appelée universelle, il faut que l'âme consiste
+matériellement dans l'universel. L'âme disparaît
+donc; ou n'est au fond qu'un universel ou un indéterminé.</p>
+
+<p>Ainsi, de la théorie aristotélique ou scolastique
+de l'être résulterait, d'une part, la disparition des
+éléments physiques des corps, de l'autre, l'impossibilité
+d'attribuer une existence substantielle à l'âme.
+Voici comment Abélard se tire de ces deux difficultés.</p>
+
+<p>Le nom d'universel n'a pas été donné, selon lui,
+à cette collection totale de toutes les essences, laquelle,
+<i>informée</i> par la susceptibilité des contraires,
+se divise partie en corps, partie en esprit, mais
+seulement à ce qui, dans cette multitude, grâce à
+la susceptibilité des contraires, reçoit et soutient
+essentiellement la corporéité, et qui n'a rien de
+commun avec l'essence de l'esprit<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82"><sup>82</sup></a>. Si l'on demande
+comment le même nom, ce nom d'universel, ne serait
+donné qu'à une partie de la multitude comprise
+sous le titre de pure essence, et non à l'autre partie
+qui, à ce degré de l'échelle de l'être, n'en est pas
+différente, en ce sens que l'une et l'autre partie de
+la collection sont constituées de ce qu'il y a de commun
+dans toutes les substances; si l'on ajoute qu'on
+ne peut imposer à une partie un nom qui signifie
+une chose d'une nature contradictoire à celle de la
+partie qui, génériquement, n'est pas différente de
+la première, règle suivie jusque-là dans toute l'échelle,
+Abélard répond que nul ne peut faire qu'en
+imposant le nom on ait eu également dans la pensée
+les essences qui recevraient la forme de l'esprit et
+celles qui recevraient la forme du corps; car ce n'est
+pas des choses insensibles, mais des choses sensibles
+qu'on monte aux intellectuelles, et c'est ici du
+genre <i>corps</i> que l'on s'est élevé à la matière incorporelle.
+Ce que le physicien a nommé universel, c'est
+cette matière de la substance (<i>ce de matière, illud
+materiæ</i>) que la pensée rencontre, à titre d'essence,
+en montant du sensible à l'intellectuel, et nullement
+un principe génériquement non-différent, un non-différent
+quelconque auquel il n'a peut-être pas
+songé, dont il n'avait pas à s'occuper (<i>vel non cogitavit,
+vel non curavit</i>). «Son office, à lui, n'est pas
+de feindre ou de dissimuler, comme les dialectitiens;
+aussi Platon dit-il qu'avant son temps personne
+n'avait traité de cette substance élémentaire<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83"><sup>83</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" name="footnote82"></a><b>Note 82:</b><a href="#footnotetag82"> (retour) </a> Ceci n'est pas tout à fait conforme à une
+proposition insérée quelques pages plus haut, et dont le sens se
+retrouve dans notre extrait. «Singulae corporis essentiae ex
+materia, scilicet aliqua essentia substantiae, et forma,
+corporeitate constant; quibus indifferentes essentiae
+Incorporeitatem, quae forma est, species, sustinent.»
+<i>De Gen. et Spec.</i>, p. 525.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" name="footnote83"></a><b>Note 83:</b><a href="#footnotetag83"> (retour) </a> <i>De Gen. et Spec.</i>, p.639.&mdash;-<i>Timée</i>,
+trad. de M. Cousin, p.160.</blockquote>
+
+<p>Ces mots de notre auteur sont singuliers et expressifs,
+ils témoignent d'un certain mépris pour ses
+confrères en dialectique, et ce mépris cadre mal
+avec son estime pour la dialectique même. Ici,
+comme en quelques autres passages, on croit entrevoir
+que s'il avait connu une autre philosophie, il
+l'aurait adoptée. Donnez-lui les écrits de Platon, il
+était platonicien.</p>
+
+<p>Quant à son raisonnement, le voici en d'autres
+termes. Rappelons-nous que la généalogie des espèces
+et des genres avait pour but de donner la
+génération et la classification des êtres sensibles; si
+donc, en remontant l'échelle des sensibles, on est
+arrivé à ce point où l'être cesse d'être corporel, ce
+qui est inévitable, on n'a pas cependant cessé de se
+préoccuper uniquement de la constitution de l'être
+sensible; c'est d'elle seule qu'on a prétendu parler,
+c'est son principe incorporel, ou la matière première,
+qu'on a prétendu nommer, et ce qu'on a dit ne
+s'appliquait nullement à l'esprit, dont on ne traitait
+pas.
+Cette réponse n'est pas forte, et nous paraît une
+excuse plutôt qu'une solution. Il reste qu'à ce degré
+de l'abstraction, ce qui demeure de la substance
+corporelle est la notion d'un principe indifférent
+(<i>non differens</i>), qui convient aussi bien au corps
+qu'à l'esprit; tout ce qu'on affirme de ce principe
+devrait donc être compatible avec la forme <i>corps</i> et
+avec la forme <i>esprit</i>. La difficulté est peu sérieuse
+dans l'hypothèse du nominalisme. Si tous les genres
+ne sont que des vues de l'intelligence, ils sont sans
+conséquence, et en abstrayant graduellement des
+notions d'individu, d'animal, de corps, tout ce qui
+répond à l'étendue sensible, pour arriver à l'idée
+abstraite d'essence pure, conciliable avec le corps
+comme avec l'esprit, la pensée ne risque pas plus
+de spiritualiser le corps que de matérialiser l'esprit;
+les réalités n'ont rien à gagner ni à perdre dans cette
+analyse des fictions de la pensée, dans cette recherche
+purement verbale, que la grammaire revendique,
+et qui touche peu l'ontologie. Mais Abélard
+n'a jamais professé le nominalisme, il vient de le
+réfuter au contraire. C'est un sophisme, a-t-il dit,
+que de prétendre que les genres et les espèces ne
+sont rien, et c'est pourquoi il se borne à une explication
+qui peut servir d'apologie aux physiciens, et
+il se réserve sur le fond des choses.</p>
+
+<p>Il revient donc à l'autre objection, celle qu'il
+appelle la question des éléments. C'est elle, en effet,
+qu'il s'est posée d'abord; celle qui est relative à
+l'âme est venue incidemment. Il s'agit de savoir
+comment, la constitution des corps ayant été ramenée
+à quelque chose d'incorporel, peuvent naître les
+éléments, les éléments physiques. Ils existent, ils
+doivent se composer de général et de spécial, de
+matière et de forme; or on ne trouve nulle part dans
+l'échelle la place qu'ils doivent occuper, ces éléments
+antérieurs aux corps, puisqu'ils en sont les
+composants. Au-dessus du corps cesse le corps; les
+éléments seraient donc incorporels et tomberaient
+dans la matière première; comment seraient-ils alors
+l'air, l'eau ou le feu? La difficulté vient évidemment
+de la notion même des éléments. Si les scolastiques
+avaient vu décidément que les éléments, ceux
+des modernes comme ceux des anciens, ne sont
+eux-mêmes que des corps, corps composants des
+corps composés, Abélard aurait pu négliger l'objection,
+mais il est loin de ces idées, et il répond:</p>
+
+<p>Un corps individuel a une quantité donnée égale
+à sa matière<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84"><sup>84</sup></a>. Les formes qu'il est habile à recevoir,
+en s'ajoutant, n'augmentent pas les quantités. Soit le
+corps individuel Socrate. La part de pure essence
+appelée un universel, qui est en Socrate, se compose
+intégralement d'une essence qui peut se diviser
+en parties; ce n'est point la substance, mais la
+susceptibilité des contraires; ces contraires l'<i>informent</i>,
+et ainsi se produit telle ou telle essence substantielle.
+Or, cette susceptibilité des contraires
+affecte aussi bien chacune des parties que le tout. La
+part de pure essence dans Socrate est devenue un composé
+de susceptibilité des contraires et de corporéité,
+et de là une certaine essence corporelle. Mais aussitôt
+que la corporéité affecte le tout, elle affecte les
+parties, chacune a sa corporéité, et il se produit
+ainsi autant d'essences corporelles. Puis enfin, l'animation
+advient au tout et produit une essence de
+corps animé. Mais ici la scène change, l'animation
+affecte le tout, non les parties; celles-ci, au contraire,
+sont inanimées. De même, la sensibilité, en
+affectant le tout, constitue une essence d'animal;
+mais les parties reçoivent d'autres formes qui produisent
+plusieurs essences d'autres espèces, dont les
+noms ne nous sont pas présents. Enfin le tout reçoit
+la faculté de la science (<i>perceptibilitas disciplinæ</i>), et
+l'homme existe. Mais chaque particule reçoit d'autres
+formes qui font d'autres essences parmi les
+animés. Enfin la <i>socratité</i> informe toute cette essence
+d'humanité et constitue Socrate. Mais aussitôt
+d'autres formes affectent les parties de cette essence
+d'humanité; les unes, les couleurs et les formes du
+feu, en affectent certains atomes et font le feu;
+d'autres s'appliquent à d'autres atomes et font l'eau,
+et ainsi du reste. Les parties du tout se trouvent ainsi
+être feu, eau, air ou terre. De cette manière, il n'est
+pas plus impossible que Socrate soit composé des
+éléments, que de pieds et de mains. Ce sont également
+ses parties composantes. Telle est l'origine des
+éléments et l'origine des individus, pour qui trouverait
+absurde que des essences générales et spéciales
+se composassent d'éléments.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" name="footnote84"></a><b>Note 84:</b><a href="#footnotetag84"> (retour) </a> Je traduis ainsi en hésitant cette phrase
+singulière: «Unumquodque individuum corporis quantum est,
+tantum in se habet fructum.» (P. 539.)</blockquote>
+
+<p>Ce n'est pas qu'on ne pût dire aussi que, dès que
+l'animation affecte le corps, les formes des éléments
+affectent les essences de ce corps, ou du moins,
+qu'aussitôt que la sensibilité affecte le corps animé,
+ses parties deviennent éléments. Ainsi s'expliquerait
+et le mot d'Aristote, que les quatre éléments précèdent
+absolument l'animal, et le mot de Platon, que
+les éléments viennent de l'<i>hyle</i> (la matière), et que
+des éléments vient tout le reste<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85"><sup>85</sup></a>. Abélard avoue
+qu'ici il paraît avoir suivi une marche contraire et
+renversé la règle générale, qui veut que les simples
+soient antérieurs aux composés.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" name="footnote85"></a><b>Note 85:</b><a href="#footnotetag85"> (retour) </a> <i>De Gen. et Spec</i>., p. 540.&mdash;J'ignore où
+Abélard a pris ces deux citations. Quant à la première, je vois
+bien que dans les Topiques Aristote dit qu'Empédocle pensait
+que les quatre éléments étaient <i>ceux de tous les corps</i>,
+et précédaient l'animal, ou le corps animé (t. 1, o. xiv, sec. b).
+Mais Abélard n'avait point les Topiques. Quant à la pensée
+qu'il attribue à Platon, elle est bien dans la <i>Timée</i>
+(trad. de M. Cousin, p. 152 et 158), mais elle n'y est pas
+dans les termes qu'il emploie; Platon ne se sert pas en ce sens
+Du mot <i>hyle</i>, ύλη. (Not. 134 de la trad. du
+<i>Timée</i> de M. H. Martin, t. II p. 295.)</blockquote>
+
+<p>Il s'arrête là, et, comme on voit, ne se montre
+pas net et décidé. Son explication se réduit en effet
+à distinguer dans chaque essence le tout et les parties.
+Depuis la pure essence jusqu'au corps, l'essence
+reçoit les mêmes formes, soit dans le tout,
+soit dans les parties. A compter du corps animé, il
+n'en est plus ainsi, et les formes qui affectent le tout
+ne sont plus celles qui affectent les parties. Ainsi le
+tout d'une espèce d'animal est composé de parties
+qui pourraient être d'autres espèces d'animaux. Le
+tout d'un homme est composé d'atomes qui ne sont
+pas des hommes, mais des éléments. Ou bien, si l'on
+tient à ne pas s'écarter de l'autorité des anciens qui
+veulent que les éléments aient précédé ou les animaux
+ou les corps, il est loisible de faire remonter
+la distinction plus haut et d'admettre qu'au moment
+où le tout d'une essence reçoit la forme animal ou la
+forme corps, ses parties reçoivent simultanément la
+forme éléments. C'est dans cette alternative qu'Abélard
+vous abandonne.</p>
+
+<p>Après tout, ce n'est là qu'une objection discutée,
+et la discussion des objections et des textes, c'est-à-dire
+la controverse proprement dite, couvre et
+obscurcit l'exposition de la doctrine même. Celle
+d'Abélard est contenue dans la distinction de la
+matière et de la forme appliquée à la constitution du
+genre et de l'espèce. Là est sa pensée fondamentale,
+son système, sa doctrine. Et ce n'est pas, chose
+étrange, ce qu'on loue, ce qu'on blâme, ce qu'on
+discute en lui. En vérité, lorsque je vois comment
+et ses contemporains et leurs successeurs ont qualifié
+et jugé son système, je me prends à croire qu'ils
+ne l'ont pas connu, ou qu'ils ont seulement connu
+soit la partie polémique de ce système, soit des
+idées soutenues par lui au temps de sa vie militante;
+tandis que nous le jugeons ici sur quelque
+ouvrage tardivement composé ou revu, témoignage
+suprême de ses opinions modifiées par l'expérience
+et ramenées à leur forme dernière. Ce qui est
+assuré, c'est qu'avec le fragment que nous étudions,
+on ne comprend point comment, par trois fois, Jean
+de Salisbury a pu lui imputer d'avoir substitué l'oraison
+au nom dans la définition des universaux. Nous
+le comprendrons mieux au chapitre suivant. Le seul
+point essentiel, c'est qu'il insistait beaucoup sur la
+<i>prédication</i> de l'espèce. Dire que l'espèce se <i>prédit</i> ou
+plutôt s'affirme, et rechercher comment et dans
+quelle condition elle est ainsi attribuée, c'est bien
+en effet l'étudier comme élément de la proposition.
+Vouloir qu'elle ne s'affirme pas comme inhérente,
+comme attribut essentiel, mais comme désignation,
+signification, tout au plus qualification, c'est en
+effet nier qu'une chose puisse être prédicat d'une
+chose. S'enquérir de la signification principale, c'est
+examiner une question de logique abstraite; en un
+mot, c'est au moins, quant à la forme, convertir la
+question en une question d'oraison<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86"><sup>86</sup></a>. Il est donc vrai
+qu'Abélard semble souvent rechercher uniquement
+ce que signifie une attribution de genre ou d'espèce;
+et, sous ce rapport, il tend à tout réduire à une
+question de langage.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote86" name="footnote86"></a><b>Note 86:</b><a href="#footnotetag86"> (retour) </a> Voyez c. VIII, p. 17, la citation de Jean de
+Salisbury et le chap. suiv.</blockquote>
+
+<p>Mais, indépendamment de ce que cette remarque
+est à peu près commune à toutes les discussions de
+la scolastique, ne sait-on pas qu'elle pourrait à la
+rigueur et sur les premières apparences s'appliquer
+à presque toute recherche scientifique? On ne peut
+philosopher qu'avec des mots, et la recherche de
+toute chose peut se réduire extérieurement à l'étude
+de l'oraison. L'important, c'est que l'oraison ne soit
+pas vide; c'est que les mots cadrent avec les choses;
+il suffit même qu'elle signifie des choses dans la
+pensée de l'auteur. Or assurément ici Abélard a
+entendu donner les conditions mêmes de l'être, en le
+décomposant à tous les degrés métaphysiques, en
+matière et en forme; et il est loin d'avoir cru n'agiter
+qu'une question de grammaire, ainsi que le voulait
+et l'avouait l'école de Roscelin. Il n'en est pas
+moins vrai qu'il pourrait bien n'avoir remué que des
+mots; mais c'est ce qui arrive à toute théorie fausse,
+et ce reproche on pourrait en ce sens l'adresser
+même à Guillaume de Champeaux, si les essences
+universelles n'existent pas, même à Bernard de
+Chartres, si les idées éternelles sont une chimère.
+Mais cette critique est d'un tout autre ordre, et jusqu'à
+jugement définitif, tenons que le principe
+d'Abélard, c'est la distinction de la matière et de
+la forme appliquée à la constitution des universaux.</p>
+
+<p>Si l'espèce se distingue du genre, c'est par la différence.
+La différence est l'attribut essentiel et caractéristique,
+et non le simple accident; et comme le
+genre plus la différence ou la matière plus la forme
+est une nouvelle essence, l'essence spécifique,
+distincte de l'essence générique, il est difficile de ne
+pas regarder la différence ou la forme comme quelque
+chose de réel, comme ou moins un élément constituant
+de l'être. Et en effet, Abélard, lorsqu'il n'argumente
+pas contre le réalisme, nous donne cette
+idée de la différence ou de la forme. Cette idée est
+si bien celle d'Aristote, qu'on a cru la traduire par
+l'expression de <i>forme substantielle</i>. Mais qu'est-ce
+que la forme substantielle en soi? Aristote a beaucoup
+reproché à Platon de ne pouvoir dire quel est le
+mode d'existence des idées. Comment répondrait un
+disciple d'Aristote à cette question: Quel est le mode
+d'existence des formes substantielles?</p>
+
+<p>Il y a quelque vue confuse de cette difficulté dans
+la préoccupation où une autre question jette Abélard.
+A quel prédicament appartient la différence? C'est
+ici un point très-important de la théorie scolastique.
+Voici comment il le pose: les différences doivent-elles
+être rapportées à un prédicament? Il répond
+qu'elles doivent être placées en dehors des prédicaments.</p>
+
+<p>Quelques-uns ont voulu les classer exclusivement
+dans le prédicament de substance, n'admettant pas
+que la division de celui de qualité en deux espèces
+prochaines divise le genre par différence. Comme
+l'essence d'homme qui est en Pierre est autre que
+celle qui est en Paul, sans différer par une forme
+spéciale, la blancheur, disent-ils, n'est pas la noirceur,
+et divise ainsi la couleur, genre de la qualité,
+sans qu'il y ait différence de forme. Mais cela ne vaut
+pas la peine qu'on y réponde, <i>contra hoc agere vile
+est</i>; la couleur ne saurait être le genre de la blancheur,
+l'une étant aussi simple que l'autre.</p>
+
+<p>On ne doit attention qu'à l'opinion soutenue par
+des <i>hommes authentiques (authentici viri)</i>. Suivant
+eux, les espèces, résultant toutes de différences, sont
+toutes dans quelque prédicament, car tout ce qui
+est est dans un prédicament. Celui des différences
+est la qualité, car elles sont toutes posées comme
+prédicats <i>in quale</i> (et non <i>in quid</i>) seulement ce
+sont des prédicats de qualité substantielle, non accidentelle.
+Dans ce système, la différence serait la
+qualité substantielle par excellence, l'essence seconde
+de quelques philosophes modernes.</p>
+
+<p>Mais c'est une règle de Boèce que tout genre est
+naturellement et complètement divisé en deux essences
+prochaines<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87"><sup>87</sup></a>. Ainsi le genre le plus général
+ou prédicament de qualité, se divise ainsi; les deux
+espèces prochaines qui en épuisent la distribution
+sont, par la vertu des différences, constituées chacune
+en genre proprement dit; or quelles sont ces
+différences constitutives? des qualités, par la supposition.
+Quelles sont ces qualités? elles sont ou la
+qualité même (genre le plus général, prédicament
+de qualité), ou les espèces divisantes, ou contenues
+dans les espèces prochaines. Le premier cas est impossible:
+le généralissime, le prédicament, ne peut
+se servir à lui-même de forme pour se constituer en
+espèce; ce serait la matière devenant sa forme essentielle,
+et qui pourrait alors être sans elle-même, la
+forme étant distincte de la matière. Le second cas
+n'est pas plus admissible. Soit <i>a</i> et <i>b</i> les espèces divisantes;
+<i>a</i> et <i>b</i> ne peuvent être les différences <i>a</i> et
+<i>b</i> c'est-à-dire constituer elles-mêmes avec elles-mêmes.
+D'abord ce serait admettre qu'un même peut
+être antérieur et postérieur à lui-même, le constituant
+étant dans ce cas identique au constitué; puis
+il faudrait supposer que <i>a</i>, par exemple, forme du
+prédicament qualité, et constituant l'espèce <i>a</i>, est une
+partie de l'essence de soi-même, ce qui répugne à la
+raison; ou bien qu'en s'unissant comme forme à la
+qualité, il constitue <i>b</i>, comme <i>b</i> lui-même constitue
+<i>a</i>. Des deux côtés impossibilité égale, car si <i>a</i> est la
+forme substantielle de <i>b</i>, <i>b</i> contient <i>a</i> comme partie
+de son essence, unie à la qualité, sa matière. Mais
+<i>b</i> ne peut plus être la forme substantielle de <i>a</i>, car
+<i>a</i> contiendrait ainsi, comme partie formelle unie à la
+qualité, sa matière, <i>b</i>, qui est un tout définitif contenant
+déjà <i>a</i> comme partie de son essence, et réciproquement.
+En d'autres termes, <i>b</i> serait égal à <i>a</i>,
+plus la qualité, c'est-à-dire serait plus grand que <i>a</i>,
+et <i>a</i> serait égal à <i>b</i> plus la qualité, c'est-à-dire plus
+grand que <i>b</i>. La contradiction est évidente. Prétendra-t-on
+placer auprès de la division de la qualité en <i>a</i> et <i>b</i>
+une autre division en <i>c</i> et <i>d</i> et faire réciproquement
+des deux membres de l'une des divisions les différences
+de l'autre? Ainsi, parce qu'animal est divisé
+soit en rationnel et irrationnel, soit en mortel et
+immortel, rationnel et irrationnel seraient les différences
+constitutives d'animal mortel et d'animal immortel,
+et réciproquement! L'absurdité de cette
+combinaison n'a pas besoin de la démonstration
+algébrique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote87" name="footnote87"></a><b>Note 87:</b><a href="#footnotetag87"> (retour) </a> <i>De Div.</i>, p. 643.</blockquote>
+
+<p>Il suit que si vous placez les différences dans la
+catégorie de qualité, il n'y aura plus d'autres espèces
+que des espèces de qualité; car toute espèce repose
+sur une différence, et Aristote a dit: «Des genres
+divers et non subordonnés entre eux, les espèces
+et les différences sont diverses<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88"><sup>88</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote88" name="footnote88"></a><b>Note 88:</b><a href="#footnotetag88"> (retour) </a> Arist., <i>Cat.</i> III, et dans Boèce, <i>In Praed.</i>, I, p. 124.</blockquote>
+
+<p>Abélard conclut de ces objections, qu'il déclare
+insolubles, que les différences substantielles ne sont
+dans aucun prédicament. «Elles ne sont que de simples
+formes, n'étant en aucune façon composées
+de matière et de forme, puisqu'elles viennent dans
+la matière du sujet constituer une nature sans être
+constituées par rien.... Je ne suis point conduit
+là,» ajoute-t-il, «par la raison seule.» Et il
+essaie de s'accorder avec Boèce.</p>
+
+<p>Maintenant il faut songer aux conséquences. Un
+point important doit être évité: <i>restat grandis labor</i>,
+dit Abélard. Il faut prendre garde d'être forcé à concéder
+que la matière de la substance soit un des
+genres les plus généraux, savoir la catégorie de la
+substance, et que la susceptibilité des contraires, et
+en général toutes formes simples, soient des espèces.
+Ce serait une conséquence grave, parce qu'alors la
+matière de la substance étant un genre, c'est-à-dire
+une essence, elle en constituerait une autre avec la
+susceptibilité des contraires; à ce point de l'échelle,
+au lieu d'un seul degré, il y en aurait deux, et la
+substance, au lieu d'être la dernière expression de
+l'être, puisqu'elle n'a au-dessus d'elle qu'un principe
+intelligible, un abstrait qui est supposé sa matière
+ou la pure essence, ne serait plus qu'une espèce
+de l'être. C'est ce qui arriverait si l'on appliquait
+sans précaution la théorie de la différence, et que
+l'on fit de la susceptibilité des contraires, comme
+forme simple, une différence spécifique.</p>
+
+<p>Remarquez combien Abélard met de prix à retenir
+et à sauver les caractères de la substance; il s'en
+fait une grande tâche, <i>grandis labor</i>. Mais, dit-il,
+pourquoi la matière de la substance paraît-elle être
+un genre? parce qu'elle est attribuable à plusieurs
+d'espèce différente, d'essence différente. Elle appartient
+à plusieurs espèces dont elle est la matière,
+elle peut être conçue de plusieurs espèces existant
+comme sujets; c'est-à-dire que les différents sens de
+la définition du genre lui sont applicables. Mais il
+faut remarquer que, dans dette définition, être attribuable
+à plusieurs, c'est l'être à plusieurs espèces
+prochaines ou immédiatement subordonnées; or, la
+matière de la substance n'a point d'espèces qui lui
+soient immédiatement subordonnées. Le corps et les
+espèces qui viennent les premières dans le prédicament
+de la substance, sont immédiatement subordonnées
+à celle-ci, à la substance la plus générale, laquelle
+n'est pas seulement la matière de la substance,
+mais cette matière de la substance ou la pure essence,
+plus la susceptibilité des contraires. Nous pouvons
+même dire que cette pure essence n'est pas réellement
+une essence, elle ne suffit pas pour qu'on puisse
+faire une réponse convenable à la question <i>per quid</i>,
+c'est-à-dire si l'on demande d'une chose ce qu'elle est;
+car c'est mal répondre que de répondre à une question
+ce que paraît savoir celui qui questionne. Or, celui
+qui demande ce qu'est une chose sait évidemment
+qu'elle est, puisqu'il pose cette question préalable.
+Si donc l'on demande: qu'est-ce que la substance?
+répondons: elle est<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89"><sup>89</sup></a>; car on ne peut répondre par
+son nom et dire qu'elle est la substance.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote89" name="footnote89"></a><b>Note 89:</b><a href="#footnotetag89"> (retour) </a> <i>De Gen. et Spec.</i>, p.546-547. «Si ergo
+quæritur: quid est substantia? respondeamus: est.» Ce passage
+remarquable conduirait à une difficile question, celle de la
+possibilité d'une distinction entre la substance et l'essence,
+entre l'essence et le mode essentiel, constitutif, ou la
+Différence, entre ce dernier mode et l'accident. Le fond de
+tout ce qu'enseigne là-dessus la scolastique se trouve ou
+commencement de l'Organon. <i>Cat.</i> I, II, V, et dans
+l'ouvrage de M.B. Saint-Hilaire (de la Log. d'Arist.,
+t. I, sect. II, c. II. Cf. la Dialectique d'Abélard, p. 174.)
+Les notions équivalentes ont été exposées sous une forme plus
+moderne dans les <i>Principes de la Philosophie</i>
+de Descartes, part. I, sec. 51, t. III des Oeuvres complètes.</blockquote>
+
+<p>On insistera et l'on dira que si la susceptibilité
+des contraires a pour support la pure essence, elle
+lui est attribuée à titre de prédicat, de sorte qu'on
+peut énoncer cette proposition: la pure essence est
+susceptible des contraires. Dans ce cas, elle est une
+substance, et elle passe dans le prédicament de la
+substance; car si elle est la substance elle-même, elle
+est le genre le plus général; si elle vient après la
+substance, si elle est son inférieure, elle est la substance
+corporelle ou incorporelle, et dans les deux
+cas elle est dans un prédicament.</p>
+
+<p>Mais nous ne devons pas accorder qu'une forme
+quelconque soit prise comme prédicat de la matière
+dans laquelle elle est, et que le mot qui sert de sujet
+désigne nécessairement une matière. De ce que la
+rationnalité est dans l'animal, il ne suit pas que l'animal,
+matière de la forme rationnalité, soit le rationnel
+lui-même. En effet, il serait l'homme ou
+Dieu; et s'il était homme, il serait Socrate ou Platon,
+et alors l'universel serait le singulier, ce qui
+répugne. Nous n'accordons qu'une chose, c'est que
+rationnel peut être le prédicat d'animal, quand
+animal descend d'un degré et passe à l'inférieur,
+quand on dit: animal est un genre, un certain animal
+est rationnel. Ne dites même pas que l'animal soit
+rationnel, parce qu'il est le fondement de la rationnalité.
+Rationnel n'est pas le nom du sujet de la
+rationnalité, mais de l'être qui est constitué par la
+rationnalité, et ce n'est pas l'animal, mais l'homme.
+De même, la pure essence, quoique la susceptibilité
+des contraires se réalise en elle, n'est pas la susceptibilité
+des contraires: susceptible des contraires
+est le nom des êtres constitués par la susceptibilité
+des contraires. Mais si le susceptible est de l'essence
+de la substance, n'est-il pas ou la substance même,
+ou une différence comme la corporéité? Nullement,
+la différence est celle qui divise le genre et
+constitue l'espèce, ce que ne fait pas le pur susceptible;
+mais il est vrai qu'il donne l'être à la substance,
+comme la corporéité au corps, voilà toute
+la ressemblance.</p>
+
+<p>Les différences peuvent sans doute être énoncées
+comme des qualités. Si l'on entend qualité dans un
+sens vague et général, il est certain que la forme
+peut être attribuée en prédicat à titre de qualité;
+mais, dans ces termes, il en est de même de la quantité,
+elle aussi peut être attribuée adjectivement.
+Or, entendue strictement, la qualité est une catégorie
+qui ne doit être confondue avec nulle autre:
+un prédicat de qualité est un attribut au titre de la
+qualité, et non une modification quelconque du
+sujet. La rationnalité ne paraît une espèce que parce
+qu'elle peut être attribuée en essence à des êtres
+numériquement différents; ainsi elle est comme la
+matière de telle ou telle rationnalité particulière,
+toutes rationnalités particulières qui ne diffèrent
+qu'à raison du nombre, et non par une différence
+substantielle. Mais la rationnalité d'Aristote, ou
+toute forme simple, n'ayant de soi nulle matière,
+n'est la matière de rien, et par conséquent est matériellement
+nulle. Cependant, direz-vous, cette part
+de rationnalité qui est dans l'un n'est pas celle qui
+est dans l'autre, elles semblent par conséquent autant
+d'individus de rationnalité. Mais en est-il autrement
+de la part d'humanité qui est dans l'un par
+rapport à celle qui est dans un autre, et cependant
+elle n'est ni genre, ni espèce, ni individu d'humanité,
+elle est seulement une des essences dont se
+compose collectivement l'humanité, qui est l'espèce.
+De même, cette part de rationnalité qui est dans une
+personne n'est pas autre chose qu'une des essences
+dont se compose la rationnalité, qui est la différence.
+Homme est quelque chose qui est constitué matériellement
+de la rationnalité, et qui en est un individu,
+comme Socrate de l'humanité.</p>
+
+<p>On objecte que les différences sont posées comme
+prédicats du sujet (Boèce). Quels prédicats? prédicats
+non <i>in quale</i>, mais <i>in quid</i>, non de qualité, mais
+d'essence. C'est qu'il n'y a de vrai que cette proposition:
+certaines différences, attribuées au sujet, le
+sont en prédicats d'essence. Encore cela n'est-il vrai
+que si l'on prend cette expression de <i>prédicat en
+essence</i> dans le sens le plus large. Ainsi on peut, si
+l'on veut, donner à l'animal homme la rationnalité
+comme prédicat en essence; mais alors au fond rationnalité
+est pris comme essence formelle, animal
+comme essence matérielle. Une forme simple n'est
+jamais attribuée comme prédicat en essence qu'aux
+êtres qu'elle constitue formellement. Si l'on peut
+avec vérité dire: <i>Socrate est ce rationnel (hoc rationale)</i>,
+proposition où l'individu de rationnalité sert
+de prédicat, ce n'est pas en entendant que Socrate
+est support de l'individu de rationnalité, ce ne peut
+être qu'en posant comme prédicat une matérialité
+dans une proposition actuelle pour un cas déterminé.
+Ce n'est pas à titre de forme simple que <i>ce
+rationnel</i> est attribué à Socrate, car c'est la forme
+de ta matière animal et non de Socrate, mais on
+prend cette forme pour prédicat dans un cas actuel
+et particulier. Telle est la proposition: <i>je lis</i>, elle
+donne un support actuel à la lecture, et la lecture
+est en prédicat.</p>
+
+<p>Il reste enfin à donner une connaissance précise
+de ce que c'est que les formes simples, afin de discerner
+avec certitude celles que nous devons placer
+hors des prédicaments. Les formes simples, qui
+ne sont en aucun prédicament, sont celles qui constituent
+des natures. Or la susceptibilité du corporel,
+pour Socrate, le blanc, le dur ou toute forme prédicamentale
+quelconque ne créent pas une nature
+en s'adjoignant au sujet. Quand la blancheur vient
+à naître dans Socrate, il ne se produit pas une troisième
+nature qui soit autre que Socrate, autre que
+la blancheur, un nouvel être qui soit le composé
+Socrate et blancheur. C'est Socrate qui acquiert la
+blancheur, mais qui demeure Socrate. La substance
+et l'accident ne créent rien.</p>
+
+<p>Mais ces formes simples, dira-t-on peut-être, précisément
+parce qu'elles sont incomposées, ne sont
+pas diverses; des essences d'humanité sont la même
+chose, parce qu'elles ne sont pas de nature on de
+création différente. Et pourtant ces choses qui ne
+diffèrent de nature ni par la matière ni par la forme,
+différeraient par leurs effets; elles ne sont donc pas
+de simples formes. La rationnalité, qui n'ayant ni
+matière ni forme de nature, ne diffère à aucun de
+ces titres de l'irrationnalité, produit un différent
+effet; car elle est la forme, en vertu de laquelle
+nous raisonnons, effet que ne produit certainement
+pas l'irrationnalité.</p>
+
+<p>Dites de même alors: ces essences, qui reçoivent
+la rationnalité, produisent un autre effet que celles
+qui sont affectées de l'irrationnalité, puisqu'elles
+produisent les unes l'homme, les antres l'âne, et par
+conséquent elles ne sont pas une même chose. Or
+certainement la même essence sert de matière dans
+les deux cas, c'est l'essence d'animal. C'est que la
+diversité de l'effet ne provient pas des matières,
+mais bien des formes. Car s'il arrivait que la rationnalité
+vînt à affecter des essences qui, en réalité, ne
+la soutiennent jamais, elle ferait également un
+homme avec celles-ci, comme avec les autres l'irrationnalité
+ferait un âne. Ainsi vous avez vu la même
+essence corporelle tantôt composer l'animé avec
+l'animation, tantôt avec l'inanimation l'inanimé.
+On peut donc dire de matières, qui avec des formes
+différentes sont aptes à produire leurs effets, qu'elles
+sont la même chose. Mais on n'en saurait dire autant
+des formes simples diverses, parce que pour
+être la même chose, il ne faut pas avoir cette diversité
+d'effets, qui suit leur combinaison avec les
+pures essences des choses les plus générales<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90"><sup>90</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote90" name="footnote90"></a><b>Note 90:</b><a href="#footnotetag90"> (retour) </a> Cette phrase est fort obscure et probablement
+altérée dans le texte; la voici: «Diversæ vero formæ
+simplices minime dicuntur idem, quia hoc non habet eamdem
+diversitatem effectuum inveniens in meris essentiis
+generalissimarum.» P. 550.</blockquote>
+
+<p>Supposé qu'il fût possible que la pure essence,
+matière de la qualité la plus générale, au lieu de
+qualifier cette autre pure essence, matière de la
+substance la plus générale, prît la forme de celle-ci,
+jamais de cette combinaison, c'est-à-dire de la matière
+de la substance avec une pareille forme, ne
+résulterait même la qualité substantielle. Car la matière
+de la qualité et la susceptibilité des contraires
+ne feraient jamais de Socrate ou la substance ou la
+qualité, comme de cette même essence de la substance
+qui avec l'incorporéité constitue l'esprit, la
+corporéité ferait le corps; comme de celle qui tout
+à l'heure constituait le corps, l'incorporelle ferait
+l'esprit.</p>
+
+<p>Et c'est là que finit le <i>Fragment sur les Genres et
+les Espèces</i>. Cette dernière partie ne tient même pas
+essentiellement à la question, quoiqu'elle nous
+éclaire singulièrement sur les idées accessoires qui
+devaient la compliquer pour des esprits imbus profondément
+des principes de la scolastique.</p>
+
+<p>Il résulte des dernières paroles qu'il faut soigneusement
+distinguer les formes et les matières. On n'a
+appelé notre examen que sur la première catégorie,
+celle de la substance ou de l'être proprement dit,
+celle de l'essence dans la langue des scolastiques;
+c'est en effet celle qui intéresse éminemment l'ontologie.
+Mais la scolastique qui traite tout comme
+des êtres, sans cependant tenir tout pour des êtres,
+applique à toutes les catégories la même distinction
+de matière et de forme. Ainsi dans la catégorie de
+qualité se produisent par analogie des genres et des
+espèces; la qualité est le genre, dont la couleur est
+l'espèce; la qualité est la matière qui avec la forme
+de la <i>colorité</i> constitue l'essence de la couleur, et
+ainsi du reste. Suit-il de cette analogie qu'on puisse
+indifféremment assortir les formes de l'échelle de la
+qualité avec les matières de l'échelle de la substance,
+ou faire les combinaisons inverses? non, l'échelle
+de l'être proprement dit est à part, et c'est autour
+de la substance à ses divers degrés, mais non dans
+la substance et au même point d'identification, que
+peuvent venir se placer les divers degrés de qualité,
+de quantité, de relation, enfin tous les modes subordonnés
+aux divers prédicaments. «L'être, dit Aristote<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91"><sup>91</sup></a>, signifie
+ou bien la substance et la forme
+essentielle, ou bien encore chacun des attributs
+généraux, la quantité, la qualité et tous les autres
+modes... Il y a de l'être dans toutes ces choses, mais
+non pas au même titre, l'une étant un être premier
+et les autres ne venant qu'à la suite.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote91" name="footnote91"></a><b>Note 91:</b><a href="#footnotetag91"> (retour) </a> <i>Métaph.</i>, VII, iv, t. II, p. 12 de la traduction.</blockquote>
+
+<p>Admettez donc une première diversité, une démarcation
+profonde entre les degrés de l'être et les
+accidents de l'être; et ce n'est qu'en suivant les degrés
+d'une même catégorie qu'ainsi qu'entre les
+produits d'une même race peuvent se former des
+combinaisons créatrices.</p>
+
+<p>Voulez-vous associer la matière du premier degré
+de l'être avec la forme du premier degré de la qualité,
+Abélard vous dit que vous n'obtiendrez ni la
+qualité substantielle, ni la substance qualitative; car
+vous n'aurez d'un côté qu'un des éléments de la substance,
+de l'autre qu'un des éléments de la qualité.</p>
+
+<p>Au fond, comme le mot de pure essence est indéterminé
+de sa nature et nul sans sa forme, cette
+union hybride vous donnerait pour unique résultat
+le premier degré de la catégorie dont vous auriez
+emprunté la forme.</p>
+
+<p>Si maintenant vous descendez d'un ou plusieurs
+degrés dans diverses catégories, vous chargerez de
+modes divers les degrés de la première; mais, suivant
+Abélard, vous ne créerez pas de véritables
+espèces, de véritables genres, parce que vous ne
+créerez pas des natures. Des animaux blancs ou noirs,
+grands ou petits, sont toujours des animaux, et ces
+distinctions n'engendrent que des genres et des espèces
+improprement dites, ou des genres et des espèces
+dans l'ordre de la qualité, non dans l'ordre de
+l'essence. Elles n'insèrent pas un anneau de plus
+dans la chaîne de l'être. Les classifications zoologiques
+ne sont pas ontologiques. Cependant, par analogie,
+on peut opérer toutes les combinaisons que
+permet le nombre des graduations et des variétés
+dans les différentes catégories.</p>
+
+<p>De même qu'on peut opérer sur les degrés de la
+qualité, comme si c'étaient des degrés de l'être, on
+peut, jusqu'à un certain point, traiter les degrés
+de l'être comme s'ils étaient des nuances de la qualité:
+le langage s'y prête. Dans la proposition, ce
+qui est affirmé est, au moins dans la forme, un
+attribut d'un sujet. En grammaire et même en logique,
+on peut donc confondre tout ce qui se pense
+d'un objet quelconque avec l'opération qui qualifie
+une substance. Ces propositions <i>Socrate est homme,
+et Socrate est vieux</i> paraissent logiquement composées
+de même, et le penchant à ne considérer que
+comme des qualités tout ce que nous disons des objets
+de notre pensée, est un penchant naturel et même
+assez motivé, puisque la substance de l'être est
+impénétrable, <i>innommable</i>, pour nous, et s'affirme
+plus qu'elle ne se connaît. Quand nous voulons
+définir un objet, nous tombons dans l'énumération
+de ses modes, et nous ne pouvons guère nous assurer
+d'avoir jamais atteint son mode essentiel, encore
+moins sa véritable essence; du moins ne connaissons-nous
+l'essence que dans une mesure subjective.
+Cependant l'examen attentif des diverses propositions
+attributives suffit pour démontrer la distinction
+sur laquelle Abélard s'appuie. Si la raison (<i>rationalitas</i>)
+est la forme qui de l'animal fait l'homme,
+on peut cependant dire également: <i>l'animal est raisonnable
+et l'homme est raisonnable. Raisonnable</i> est,
+dans les deux propositions, attribut ou prédicat;
+mais l'est-il au même titre? non, sans doute, puisque
+l'animal n'est pas raisonnable nécessairement
+comme l'est l'homme, car il y a des animaux sans
+raison. Il s'agit donc, dans chaque proposition,
+d'une attribution on <i>prédication</i> de nature différente.
+C'est dans les deux cas un prédicat d'essence; mais,
+dans le premier cas, il ne fait que modifier l'animal;
+dans le second, il constitue l'homme<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92"><sup>92</sup></a>. La seconde
+proposition énonce donc une attribution qui a une
+vertu propre, et le prédicat qu'elle contient est
+quelque chose de plus qu'un mode; c'est ce qu'Abélard
+appelle <i>forma simplex</i>. Par l'importance qu'il
+attache à sa distinction, on voit qu'il croit toucher
+à un principe substantiel de l'ontologie, et qu'il est
+loin de réduire la connaissance humaine à une vaine
+conception logique de l'accessoire et de l'apparent.
+Par là, il est dans un vrai réalisme. Il met la forme
+simple, comme élément virtuel de la différence spécifique,
+en dehors des catégories; c'est pour ainsi
+dire la mettre en dehors de l'idéologie. C'est lui
+donner une valeur unique, et en faire comme l'instrument
+de la création. On peut trouver gratuite,
+hypothétique, indéfinissable l'existence de ce facteur
+singulier, réalisé par l'abstraction; mais on ne
+peut méconnaître là une théorie comme une autre
+de ce fait si obscur et si grand, l'essence. Les philosophes
+modernes, plus réservés en général, n'ont
+pas cependant été beaucoup plus lumineux; et il ne
+reste guère sur cette question que des distinctions
+purement idéologiques. Ainsi verbalement les différences
+spécifiques peuvent se présenter comme
+des modes ordinaires. Elles constituent les essences,
+et si l'essence est un mode, elle est du moins le
+premier des modes, comme, si l'on veut, le mode
+est un faible degré de l'essence. Entre ces deux extrêmes
+se place une série de conceptions touchant
+les êtres, lesquelles conceptions ont une valeur décroissante,
+depuis celles qui semblent des idées
+nécessaires, jusqu'à celles qui ne sont plus que des
+généralisations de la sensation.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote92" name="footnote92"></a><b>Note 92:</b><a href="#footnotetag92"> (retour) </a> Pour exprimer en scolastique cette différence,
+on aurait pu dire <i>homo est rationale</i>, et non
+<i>rationalis</i>; c'est à peu près dans la même sens
+Qu'on pourrait dire l'homme <i>est une raison</i>, comme on
+dit qu'il <i>est une</i> intelligence.</blockquote>
+
+<p>Mais ici, dans cette catégorie de l'être, Abélard
+fait encore une distinction, le corps marque une limite,
+au-dessus ou au-dessous de laquelle les principes
+ne sont plus les mêmes. Au-dessus du corps,
+la science ne considère plus que des idées qui peuvent
+être vraies, sans correspondre à aucune réalité
+distincte; au-dessous du corps, les genres et les espèces
+peuvent être des abstractions, mais elles correspondent
+à des collections de réalités. Dans la partie
+supérieure de cette série, les mots de matière et
+de forme sont encore employés, mais par induction,
+par symétrie, et comme pour ordre. C'est une des
+marques les plus frappantes de ce besoin et de ce
+pouvoir d'unité, qui caractérise la raison. Mais cette
+concordance symétrique n'autoriserait pas à accoupler
+arbitrairement les divers produits de la pensée
+génératrice, et c'est une règle qu'on ne peut franchir
+un degré pour associer des matières et des formes
+qui ne sont point immédiatement juxtaposées. Quant
+à l'union des matières à des matières, ou des formes
+à des formes, il est évident qu'elle serait un non-sens.
+Seulement, il faut observer que telle est la
+valeur de la différence entre les deux parties de
+l'échelle, qu'Abélard n'a pas hésité à penser que la
+matière du premier degré ou la pure essence pouvait,
+en acquérant la susceptibilité des contraires,
+devenir indifféremment la matière de deux formes
+contradictoires, et que le support de l'incorporel
+pouvait être le même que celui du corporel. Cela
+n'est possible qu'à ce degré de l'abstraction; et certes
+une telle pensée aurait bien mérité d'être approfondie
+au point de vue de la nature réelle des choses.
+Mais le propre de la scolastique est de donner la
+forme ontologique à tout, et de ne considérer l'ontologie
+véritable que de profil; elle la côtoie sans
+cesse; elle y pénétra rarement. Car jamais elle n'a
+explicitement et méthodiquement établi, comme les
+modernes dialecticiens du panthéisme, que ses distinctions
+logiques fussent des choses existantes ou
+les apparences successives de l'être identique universel.</p>
+
+<p>Voilà ce que nous aurions à dire sur cette théorie
+considérée ontologiquement; mais remise à sa place,
+c'est-à-dire reportée dans la controverse des universaux,
+elle a pour but principal d'établir que la
+différence n'est ni espèce, ni accident, ni essence
+prédicamentale, c'est-à-dire relevant d'aucun prédicament:
+elle est la forme simple en dehors de toute
+catégorie. Elle est l'élément formateur de l'espèce,
+et ne peut être ramenée à la simple propriété, au
+mode, à l'accident, à moins que l'on n'entende par
+là tout ce qui a besoin d'autre chose que soi pour
+être. Encore serait-ce un mode à part, incomparable,
+et qui d'ailleurs ne serait le degré d'aucune
+échelle catégorique. D'où il suit tout à la fois, qu'il
+n'y a point d'essence spécifique, ou que ce qui fait
+l'espèce n'est pas un être en soi, et que cependant
+l'espèce n'est ni un mot ni un néant; d'où il suit
+encore que Buhle a eu raison de dire qu'Abélard est
+réaliste à l'égard de Roscelin, et nominaliste a
+l'égard de Guillaume de Champeaux<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93"><sup>93</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote93" name="footnote93"></a><b>Note 93:</b><a href="#footnotetag93"> (retour) </a> Histoire de la Philosophie moderne.&mdash;Introd.,
+t. 1 de la traduction, p. 689.</blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE X.</h3>
+
+<h3>SUITE DU PRÉCÉDENT.&mdash;<i>De Intellectibus.</i>&mdash;<i>Glossulæ super
+Porphyrium.</i>&mdash;RÉSUMÉ.</h3>
+
+<p>Les monuments imprimés ont été soigneusement
+interrogés, et l'on vient de lire tout ce que leurs réponses
+nous ont appris. Il semble qu'il ne resterait
+plus qu'à conclure, en tirant de ce long examen un
+jugement définitif. Mais un document précieux et
+inconnu est dans nos mains. Un manuscrit d'Abélard,
+dont l'existence même n'est indiquée nulle
+part, mais dont l'authenticité ne nous laisse aucun
+doute<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94"><sup>94</sup></a>, donne encore sur sa doctrine des lumières
+nouvelles, et surtout explique d'une manière certaine
+ce qui n'avait été jusqu'ici l'objet que d'inductions
+conjecturales, le jugement de ses contemporains.
+Notre analyse ne serait point consciencieuse,
+si la crainte des longueurs nous empêchait de puiser
+à cette nouvelle source. C'est un ouvrage qui porte
+un titre modeste, <i>Petites Gloses sur Porphyre</i>; mais
+plus intéressantes et plus développées que celles qui
+ont été déjà imprimées, ces gloses éclaircissent autre
+chose que le texte de l'auteur grec, dans la version
+de Boèce; c'est un commentaire à la fois littéral et spirituel.
+Nous ne serions pas étonné que cet écrit,
+d'une rédaction elliptique et obscure, fût une oeuvre
+de la jeunesse de l'auteur. Il y annonce qu'il le
+compose à la demande, non plus de ces élèves, mais
+de ses compagnons, disons le mot, de ses camarades,
+<i>sociorum</i>. L'aurait-il rédigé à cette époque intéressante,
+où maître de fait, écolier de nom, il suivait,
+en les discutant les leçons des docteurs de
+la Cité, et répétait pour son compte et à ses pairs les
+leçons qu'il venait d'entendre avec eux, ne s'autorisant
+pour enseigner que de sa hardiesse, de son
+esprit et de son éloquence?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote94" name="footnote94"></a><b>Note 94:</b><a href="#footnotetag94"> (retour) </a> Ce manuscrit intitulé: «Glossulæ magistri
+Petri Bælardi super Porphyrium,» a été retrouvé par le
+savant M. Ravaisson, et nous en devons la communication à sa
+bienveillante obligeance. Nous ne saurions trop l'engager à
+la publier; c'est un fragment précieux pour l'histoire de la
+Philosophie. La texte est difficile, quelquefois altéré; il
+n'en a que plus besoin d'un éditeur tel que M. Ravaisson.</blockquote>
+
+<p>Les premières pages de ce manuscrit nous apprennent
+qu'on peut ramener la science en général à la
+science du jugement et à la science de l'action. La
+première est celle de la théorie, la seconde est celle
+de la pratique. On peut bien agir et ne point savoir
+juger. Tel peut utilement employer à la guérison
+des infirmités humaines les vertus des simples, qui
+ne sait pas la physique, comme tel autre peut habilement
+instruire, sans être capable d'opérer ce qu'il
+enseigne. La philosophie est une science théorétique.
+Tous les savants n'ont pas droit au nom de philosophes.
+Il n'appartient qu'à ceux qui, s'élevant au-dessus
+des autres par la subtilité de leur intelligence,
+jugent ce qu'ils savent. L'homme doué do
+cette faculté est celui qui sait comprendre et peser
+les causes secrètes des choses; la recherche de ces
+causes est du ressort de la raison et non pas de
+l'expérience sensible<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95"><sup>95</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote95" name="footnote95"></a><b>Note 95:</b><a href="#footnotetag95"> (retour) </a> «Est scientia alia agendi, alia discernendi.
+Aola autem scientia discernendi philosophia dicitur...
+Philosophos... vocamus costantum qui subtilitate
+intelligentiæ præominentes in his quæ diligentem habent
+discretionem. Discretus est qui causes occultas rerum
+comprehendere ac deliberare valet. Occultas causas dicimus
+ex quibus quæ res eveniunt magis ratione quam experimentis
+sensuum investigandum.»&mdash;Cassiodore avait divisé la science
+en <i>inspectiva</i> et en <i>acutalis</i> (<i>De art. ac
+discipl.</i>, c. iii).</blockquote>
+
+<p>La philosophie se divise en physique, en éthique
+et en logique<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96"><sup>96</sup></a>. La première spécule sur les causes
+des choses naturelles, la seconde est la maîtresse de
+la vertu, la troisième, que nous nommons indifféremment
+dialectique, est l'art de disserter exactement,
+c'est-à-dire de discerner les arguments qui
+servent à disserter, c'est-à-dire encore à discuter; car
+la logique n'enseigne pas à se servir des arguments
+ni à les composer, mais à les distinguer et à les
+apprécier. Ceci est proprement la logique, le reste est
+la <i>rationnative</i><a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97"><sup>97</sup></a>. Or, les arguments étant composés
+de propositions, et les propositions d'expressions,
+<i>dictiones</i>, la logique doit commencer par étudier
+d'abord les oraisons simples, puis les composées.
+De là toute la division de la Logique d'Aristote, de
+là aussi l'Introduction de Porphyre, qui conduit
+aux prédicaments du premier.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote96" name="footnote96"></a><b>Note 96:</b><a href="#footnotetag96"> (retour) </a> Ou naturelle, morale et rationnelle, Cette
+division de la philosophie était vulgaire alors. Saint
+Augustin qui croit qu'elle vient de Dieu même et qu'elle
+est une image de la Trinité, dit qu'on l'attribuait à Platon.
+C'est en effet ainsi qu'Apulée divise la philosophie de Platon,
+ou, comme il dit, le dogme de Platon. La même division se
+retrouve dans Sextus Empiricus et dans Macrobe. Elle fut
+accréditée par Alcuin et Raban Maur. (S. Augustin,
+<i>De Civit. Del</i>, t. XI, c. xxv.&mdash;Apul., <i>De Dogm.
+Plat.</i>, t. 1&mdash;Macrob., <i>In Somn. Scip.</i>, t. II,
+c. xvii.&mdash;Alcuin, Opusc. iv, <i>De Dialect.</i>, c. 1.&mdash;Raban
+Maur, <i>De Universo</i>, t. XV, c. i.&mdash;Johan. Saresb.
+<i>Policrat.</i>, t. VII, c. v, et <i>Metal.</i>, t. II, c. ii.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote97" name="footnote97"></a><b>Note 97:</b><a href="#footnotetag97"> (retour) </a><p>«Est logica, auctoritate Tullii, diligens ratio
+disserendi, id est discretio argumentorum per quæ disseritur,
+id est, disputatur. Non enim es logica solentia utendi argumetis
+sive componendi ca, sed discernendi et dijudicandi veraciter
+de cis. Duæ argumentorum scientiæ; une componendi, quam dicimus
+rationnativam, alia autem discernendi composita, quam logicam
+appellamus.&mdash;» L'auteur cite ici les Topiques de Cicéron, qu'il
+connaissait par la Commentaire de Boèce. (Boeth. <i>Op.</i>,
+p.757.)&mdash;Voici comment s'exprime Cicéron:</p>
+
+<p>«Quam omnis ratio diligens disserendi duas habeat partes, unam
+Inveniendi, alteram judicandi, utriusque princeps, ut mihi
+quidem videtur, Aristoteles fuit. Stoici autem in altera
+elaboraverunt, judicandi enim vias diligenter persecuti sunt,
+ca scientia, quam dialecticen appellant.» (<i>Top.</i>, II.)
+Bède adopte cette définition de la dialectique entendue en
+général; celle d'Alcuin, que nous avons citée, on diffère peu,
+et elle a été répétée textuellement par Raban Maur. (Voy.
+ci-dessus, t. 1, p. 311, et Rab. Maur., <i>De instit. cleric.</i>,
+l. III, c. xx.) Au reste c'est la définition que Ramus tirait
+des Topiques de Cicéron pour l'opposer à celle d'Aristote, qui
+définit la logique la science de la démonstration. (Barth.
+Saint-Hilaire, préf. de la trad. de l'Organon, t. I, p. cviii,
+et <i>Prem. anal.</i>, t. 1, p. 1.)</p></blockquote>
+
+<p>Ce préambule amène Abélard à l'examen de l'ouvrage
+de Porphyre. Ce n'est pas une glose littérale,
+une simple interprétation du texte, mais une exposition
+et souvent une critique des principes reçus,
+particulièrement de quelques opinions de Boèce;
+tout cela suivant que les divisions du Traité des cinq
+voix ramènent les questions sous la plume du subtil
+commentateur.</p>
+
+<p>Nous n'extrairons de cet ouvrage que ce qui est
+relatif à notre sujet et peut éclaircir les points jusqu'ici
+demeurés obscurs.</p>
+
+<p>La grande question que Porphyre indique en débutant,
+et qu'il écarte soudain, arrête Abélard, et il
+est presque obligé de la traiter seulement pour la
+poser. Toutes les opinions sur les universaux se prévalent,
+dit-il, de grandes autorités<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98"><sup>98</sup></a>. Lorsque Aristote
+paraît définir l'universel en disant que c'est ce
+qui se dit du sujet ou l'attribuable à plusieurs; lorsque
+Boèce dit que la division des genres et des espèces
+repose sur la nature, tous deux semblent penser (et
+bien des citations pourraient être fournies dans le
+même sens) qu'il existe des choses universelles.
+D'autres cependant n'admettent que des conceptions
+universelles, mais d'accord sur ce point seulement,
+ils se divisent aussitôt et rapportent ces conceptions
+aux choses, à la pensée ou au discours, et toute la
+dissidence reparaît. Abélard cite à l'appui de chacune
+des trois opinions de nombreuses autorités,
+dont un grand nombre ont été déjà produites, et
+qu'il serait trop long de rappeler.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote98" name="footnote98"></a><b>Note 98:</b><a href="#footnotetag98"> (retour) </a> «Unusquisque se tuetur auctoritate judice.»
+Nous avons vu que Jean de Salisbury dit la même chose.
+Voy. c. II et c. VIII.</blockquote>
+
+<p>Le premier système est celui de l'existence des
+choses universelles. Il est plusieurs manières de
+l'établir.</p>
+
+<p>Suivant l'une, il y a naturellement dix choses générales
+ou communes, ce sont les dix catégories; de
+ces universaux primitifs proviennent les choses générales
+qui sont essentiellement dans les choses individuelles,
+grâce à des formes différentes. Ainsi,
+l'animal, qui, de nature, est substance, est, comme
+substance animée, sensible dans Socrate ou dans
+Brunel<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99"><sup>99</sup></a>, tout entier dans l'un comme dans l'autre,
+sans autre différence que celle des formes. A ce
+compte, l'universel serait attribuable à plusieurs,
+en ce sens qu'une même chose serait en plusieurs,
+diversifiée uniquement par l'opposition des formes,
+et conviendrait ainsi aux individus soit essentiellement,
+soit adjectivement<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100"><sup>100</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote99" name="footnote99"></a><b>Note 99:</b><a href="#footnotetag99"> (retour) </a> <i>In Brunello.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote100" name="footnote100"></a><b>Note 100:</b><a href="#footnotetag100"> (retour) </a> <i>Essentialiter vel adjacenter.</i> Il s'agit
+du réalisme proprement dit, de celui de Guillaume de Champeaux.
+Voy. c, VIII, p. 24.</blockquote>
+
+<p>Ce système exige que les formes aient si peu de
+rapport avec la matière qui leur sert de sujet, que
+dès qu'elles disparaissent, la matière ne diffère plus
+d'une autre matière sous aucun rapport, et que tous
+les sujets individuels se réduisent à l'unité et à
+l'identité. Une grave hérésie est au bout de cette
+doctrine; car avec elle, la substance divine, qui est
+reconnue pour n'admettre aucune forme, est nécessairement
+identique à toute substance quelconque ou
+à la substance en général, Or, cette conséquence est
+fausse. Les philosophes tiennent que la substance
+divine n'est passible d'aucun accident, et comme,
+suivant les définitions admises, la substance en général
+est sujette à tous les accidents, il faut bien que
+la substance divine diffère de toute substance; et
+cependant il faut aussi qu'elle soit substance. La
+nature de Dieu a été enseignée au monde le jour où
+le Seigneur a dit à la Samaritaine: «Dieu est esprit.»
+(Jean, IV, 24.) Et tout esprit est substance<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101"><sup>101</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote101" name="footnote101"></a><b>Note 101:</b><a href="#footnotetag101"> (retour) </a> <i>Onmis spiritus substantia est.</i></blockquote>
+
+<p>Et non-seulement la substance de Dieu, mais la
+substance du Phénix, qui est unique, n'est dans ce
+système que la substance pure et simple, sans accident,
+sans propriété, qui, partout la même, est ainsi
+la substance universelle. C'est la même substance
+qui est raisonnable et sans raison, absolument comme
+la même substance est à la fois blanche et assise; car
+<i>être blanc</i> et <i>être assis</i> ne sont que des formes opposées,
+comme la rationnalité et son contraire, et puisque
+les deux premières formes peuvent notoirement
+se trouver dans le même sujet, pourquoi les deux
+secondes ne s'y trouveraient-elles pas également?</p>
+
+<p>Est-ce parce que la rationnalité et l'irrationnalité
+sont contraires? Elles ne le sont point par l'essence,
+car elles sont toutes deux de l'essence de qualité;
+elles ne le sont point par les adjacents (<i>per adjacentia</i>),
+car elles sont, par la supposition, adjacentes
+à un sujet identique. Du moment que la même substance
+convient à toutes les formes, la contradiction
+peut se réaliser dans un seul et même être, et alors
+comment dire qu'une substance est simple, une autre
+composée, puisqu'il ne peut y avoir quelque chose
+de plus dans une substance que dans une autre?
+Comment dire qu'une âme sente, qu'elle éprouve la
+joie ou la douleur, sans le dire en même temps de
+toutes les âmes, qui sont une seule et même substance?
+On voit qu'Abélard a parfaitement développé
+le reproche que Bayle adresse au réalisme de conduire
+à l'identité universelle<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102"><sup>102</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote102" name="footnote102"></a><b>Note 102:</b><a href="#footnotetag102"> (retour) </a> <i>Dict. crit.</i>, art. <i>Abélard</i>.</blockquote>
+
+<p>La seconde manière de soutenir l'universalité des
+choses, c'est de prétendre que la même chose est
+universelle et particulière; ce n'est plus essentiellement,
+mais indifféremment que la chose commune
+est en divers. Nous connaissons ce système, c'est
+celui de l'indifférence: ce qui est dans Platon et dans
+Socrate, c'est un indifférent, un semblable, <i>indifferens
+vel consimile</i>. Il est de certaines choses qui conviennent
+ou s'accordent entre elles, c'est-à-dire qui
+sont semblables en nature, par exemple en tant que
+corps, en tant qu'animaux; elles sont ainsi universelles
+et particulières, universelles en ce qu'elles
+sont plusieurs en communauté d'attributs essentiels,
+particulières, en ce que chacune est distincte des
+autres. La définition du genre (<i>prædicari de pluribus</i>,
+s'attribuer à plusieurs) ne s'applique alors aux choses
+qu'elle concerne qu'en tant qu'elles sont semblables,
+et non pas en tant qu'elles sont individuelles. Ainsi
+les même choses ont deux états, leur état de genre,
+leur état d'individus, et, suivant leur état, elles
+comportent ou ne comportent pas une définition
+différente.</p>
+
+<p>Mais c'est là ce qui n'est pas soutenable, la définition
+qui veut que le genre soit ce qui est attribuable
+à plusieurs, a été donnée à l'exclusion de l'individu.
+Ce qu'elle définit ne peut en soi être à aucun titre,
+en aucun état, individu. Dire qu'une même chose
+tour à tour comporte et ne comporte pas la définition
+du genre, c'est dire que cette chose est, comme
+genre, attribuable à plusieurs, mais que, comme
+genre aussi, elle ne l'est pas, car un individu qui
+serait attribuable à plusieurs serait un genre; par
+conséquent l'assertion est contradictoire, ou plutôt
+elle n'a aucun sens. Les auteurs disent que cette
+proposition: <i>L'homme se promène</i>, vraie dans le
+particulier, est fausse de l'espèce. Comment maintenir
+cette distinction, si une même chose est espèce
+et individu? Dira-t-on que l'universel ne se promène
+pas? c'est apparemment l'universel, en tant
+qu'universel, en l'état d'universel; soit, mais le particulier,
+en tant que particulier, ne se promène pas
+davantage. Se promener n'est pas plus une condition
+ou une propriété du particulier que de l'universel;
+le particulier peut, comme l'universel, être conçu
+sans la promenade. L'universalité, la particularité,
+la promenade appartiennent, ou, pour parler le langage
+de l'école, sont adjacentes au même sujet, et
+s'il se promène, il se promène universel et particulier;
+la distinction de Boèce est inapplicable<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103"><sup>103</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote103" name="footnote103"></a><b>Note 103:</b><a href="#footnotetag103"> (retour) </a> <i>De Interpret.</i>, ed. sec., p. 338-347.&mdash;Voy,
+aussi ci-dessus, c. viii, p. 20.</blockquote>
+
+<p>C'est comme cette autre distinction, par laquelle
+il refuse aux accidents le caractère d'attributs essentiels.
+L'individualité résultant de formes accidentelles
+ne saurait être l'attribut essentiel d'une substance
+susceptible d'universalité; cependant cette substance,
+en tant que particulière, distincte de ses semblables,
+est essentiellement individuelle, violation manifeste
+de la règle de logique qui porte que «dans un même,
+l'affirmation de l'opposé exclut l'affirmation de
+l'autre opposé.» Lorsqu'on dit que le genre est attribuable
+à plusieurs, on parle ou d'attribution essentielle
+(<i>prædicari in quid</i>), ou de toute autre; s'il s'agit
+d'attribution essentielle, comme on le nie après l'avoir
+affirmé, elle cesse d'être essentielle, ou elle
+emporte avec elle son sujet; s'il s'agit d'attribution
+accidentelle (<i>in adjacentia</i>), la définition n'est plus
+exacte, elle ne convient plus à tout genre. Il y a des
+genres qui n'ont pas d'attribution adjective. Veut-on
+parler d'attribution soit essentielle, soit autre, d'attribution
+en général, la blancheur est dans ce cas,
+elle s'affirme essentiellement d'elle-même et adjectivement
+de Socrate: la blancheur est blanche et Socrate
+est blanc, elle s'affirme donc de plusieurs, et
+comme elle satisferait à la définition du genre, la
+blancheur serait un genre.</p>
+
+<p>Enfin on s'y prend d'une troisième manière pour
+soutenir que les universaux sont des choses<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104"><sup>104</sup></a>. Voulant
+expliquer la communauté, l'on dit qu'entre la
+chose universelle et la chose singulière est une différence
+de propriété, la propriété qui consiste à être
+universelle, la propriété qui consiste à être singulière.
+L'animal, le corps est universel, et n'est pas
+seulement quelque animal ou quelque corps; mais
+dire: <i>l'animal est universel</i>, revient à dire: il y a
+plusieurs choses qui sont chacune individuellement
+<i>animal</i>; quand <i>animal</i> se dit d'un seul, on entend
+qu'un seul, un être déterminé est <i>animal</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote104" name="footnote104"></a><b>Note 104:</b><a href="#footnotetag104"> (retour) </a> Voy. c. viii, vers la fin.</blockquote>
+
+<p>La difficulté est toujours de faire cadrer ce système
+avec la définition du genre. Il faut que la propriété
+d'être attribuable à plusieurs sépare l'universel de
+l'individuel; or, on vient de dire que de plusieurs
+choses chacune est individuellement animal; le nom
+individuel d'animal serait-il donc le nom de plusieurs?
+l'individu serait-il attribuable à plusieurs?
+Cela ne se peut. Mais comme animal ne peut plus se
+dire de plusieurs, mais de chacun, il n'y a plus de
+genre, ou plutôt tout est renversé, c'est l'individu ou
+le non-universel qui prend la place de l'universel,
+c'est ce qui ne peut s'affirmer de plusieurs qui s'affirme
+de plusieurs, et c'est une pluralité où chacun
+s'affirme de plusieurs que l'on appelle l'individu. Ce
+système, qu'Abélard explique mal, nous paraît au
+fond un véritable nominalisme, qui ne peut être considéré
+nomme admettant la réalité des universaux
+qu'en ce qu'il attribue les universaux comme noms
+particuliers à des individus réels. Il consiste à établir
+que lorsqu'on affirme que ceci est un animal, on
+entend simplement que cet être déterminé est substance
+animée, sensible, soit qu'il ait ou n'ait point
+de semblables, et puis, qu'après avoir reconnu ce
+caractère particulier dans plusieurs individus déterminés,
+on dit de plusieurs qu'ils sont des animaux,
+c'est-à-dire que l'on fait collection d'individus,
+ayant tous et chacun pour caractère particulier l'<i>animalité</i>,
+et qu'ainsi c'est une propriété de chacun
+d'être animal, une propriété de plusieurs d'être
+animaux: voila la propriété de l'universel et la propriété
+du particulier. Ce système, qui semble un
+système de pur sens commun, serait, et non sans
+raison, traité de nominalisme par les modernes;
+mais Abélard le classait dans le réalisme, parce
+que de son temps le nominalisme ne consistait pas à
+fonder les noms généraux sur la réalité exclusive des
+individus, mais à dire littéralement que les universaux
+ne sont que des mots.</p>
+
+<p>Abélard oppose et semble préférer a ces doctrines
+un système dont nous avons déjà entendu parler,
+mais qui jusqu'ici nous était inconnu. On a vu que
+Jean de Salisbury signale par deux fois une doctrine
+qui rapporte tout aux discours (<i>sermonibus</i>), et il
+ajoute que <i>son Abélard chéri</i> s'y est laissé prendre<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105"><sup>105</sup></a>.
+Quelle était cette doctrine? Les auteurs se sont posé
+cette question et n'ont pu la résoudre. Nous-même,
+nous nous sommes longtemps demandé en quoi elle
+pouvait différer du pur nominalisme, extrémité
+qu'Abélard s'est montré si jaloux d'éviter. Cependant
+le texte de Jean de Salisbury est formel, et il est
+encore confirmé par des vers peu connus, mais très-expressifs.
+Un manuscrit de la bibliothèque d'Oxford
+contient une épitaphe d'Abélard, dans laquelle,
+après de grandes louanges, on lit:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Hic docuit voces cum rebus significare,</p>
+<p>Et docuit voces res significando notare;</p>
+<p>Errores generum correxit, ita specierum.</p>
+<p>Hic genus et species in sola voce locavit,</p>
+<p>Et genus et species <i>sermones</i> esse notavit.</p>
+<p>Significativum quid sit, quid significatum,</p>
+<p>Significans quid sit, prudens diversicavit.</p>
+<p>Hic quid res essent, quid voces significarent,</p>
+<p>Lucidius reliquis patefecit in arte peritis.</p>
+<p>Sic animal nullumque animal genus esse probatur.</p>
+<p>Sic et homo et nullus homo species vocitatur<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106"><sup>106</sup></a>.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote105" name="footnote105"></a><b>Note 105:</b><a href="#footnotetag105"> (retour) </a> Voyez ci-dessus, c. viii et le c. ix.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote106" name="footnote106"></a><b>Note 106:</b><a href="#footnotetag106"> (retour) </a> Rawlinson, dans son édition des Lettres,
+donne l'épitaphe d'où ces vers sont extraite, avec ce titre:
+«Epitaphium, ex M.S. in Bibl. Oxon ex Godfrid priore
+ecclesiæ S. Swithuni, Winton.» (<i>P. Abæl. et Helois.
+epistol.</i>, 1 vol. in-8°. Lond. 1718.)</blockquote>
+
+<p>C'est bien là, du moins sous un de ses aspects,
+la doctrine d'Abélard, telle que nous allons la connaître;
+mais comment l'existence des choses universelles,
+dès qu'elle réside dans les discours,
+<i>sermones esse</i>, peut-elle n'être pas entièrement nominale?
+Le manuscrit, dont nous avons donné plus
+haut un extrait, va cependant nous offrir l'expression
+de cette doctrine qu'il trouve plus conforme à
+la raison, <i>sermoni vicinior</i>, et qui, n'attribuant la
+communauté ni aux choses ni aux mots, veut que
+ce soient les discours qui sont singuliers ou universels.
+Aristote, au dire d'Abélard, paraît l'insinuer
+clairement, quand il définit l'universel ce qui est
+né attribuable à plusieurs, <i>quod de pluribus natum est
+prædicari</i><a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107"><sup>107</sup></a>. C'est une propriété avec laquelle il est
+né, qu'il a d'origine, <i>a nativitate sua</i>. Or quelle est
+la <i>nativité</i>, l'origine des discours ou de noms?
+l'institution humaine, tandis que l'origine des
+choses est la création de leurs natures. Cette différence
+d'origine peut se rencontrer la même où il
+s'agit d'une même essence. Ainsi dans cet exemple:
+<i>Cette pierre et cette statue ne font qu'un</i>, l'état de
+pierre ne peut être donné à la pierre que par la puissance
+divine, l'état de statue lui peut être donné
+par la main des hommes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote107" name="footnote107"></a><b>Note 107:</b><a href="#footnotetag107"> (retour) </a> Boeth., <i>De Interp.</i>, ed. sec., p. 338.&mdash;On
+lit dans Aristote: Λέγος καθόλου ό έπί πλείονων
+πέφυχε καθηγορεισθαι. Hermen., VII.</blockquote>
+
+<p>Or, du moment que l'universel est d'origine attribuable
+à plusieurs, ni les choses ni les mots ne sont
+universels. Car ce n'est pas le mot, la voix, mais le
+discours, <i>sermo</i>, c'est-à-dire l'expression du mot,
+qui est attribuable à divers, et quoique les discours
+soient des mots, ce ne sont pas les mots, mais les
+discours qui sont universels. Quant aux choses, s'il
+était vrai qu'une chose pût s'affirmer de plusieurs
+choses, une seule et même chose se retrouverait également
+dans plusieurs, ce qui répugne. Voilà bien
+ce que nous disait Jean de Salisbury, qu'aux yeux de
+l'école d'Abélard l'attribution d'une chose comme
+prédicat à une autre chose était une monstruosité.
+On peut se rappeler que l'école mégarienne l'avait
+dit formellement: «Une chose ne peut être affirmée
+d'une autre<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108"><sup>108</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote108" name="footnote108"></a><b>Note 108:</b><a href="#footnotetag108"> (retour) </a> Voy, ci-dessus, c. vi, p. 478, c. viii, p. 17, 60 et 70.</blockquote>
+
+<p>Il est assurément fort difficile aux modernes de
+saisir une distinction entre ce système et le pur
+nominalisme, et nous savons que certains contemporains
+d'Abélard n'en ont découvert aucune. Quant
+à lui, il en trouvait une cependant. La doctrine de
+Roscelin était plus que du nominalisme; elle ne
+portait pas d'ailleurs ce nom; c'était la doctrine des
+voix, <i>sententia vocum</i>, Les premiers nominaux furent
+appelés <i>vocaux</i> (<i>vocales</i>)<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109"><sup>109</sup></a>. Abélard tenait expressément
+à les charger de cette opinion absolue que
+les universaux n'étaient que des voix, ou que les
+voix étaient les universaux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote109" name="footnote109"></a><b>Note 109:</b><a href="#footnotetag109"> (retour) </a> On ne trouve ces noms de réalistes et de nominaux
+que vers le milieu du XIIe siècle. (Johan. Saresb., epist.
+CCXXVI.&mdash;<i>Metal.</i>, t. II, c. x.&mdash;Gautofred, a S. Vict.,
+<i>Carmina, Hist. litt.</i>, t. XV, p. 82.) La distinction
+entre les deux opinions était même plutôt exprimée par celle de
+<i>Dialectica</i> in re et in <i>Dialectica in voce</i>.
+(<i>Herlman., restaur, abb. S. Martin Ternac.</i> Spicileg.,
+t. III. p. 889.&mdash;<i>Fragm. hist. franc, a Reg. Roberto</i>;
+Bulæus, <i>Hist. univ. par.</i>, t. I, p. 443.&mdash;Voy. Aussi
+plus haut, c. II, p. 66, 67.) On a appelé plus tard les nominaux
+<i>verbales</i>, <i>formales</i>, <i>connetistæ</i>. (Morhof.,
+<i>Polyhist.</i>, t. II, t. II, c. XIII, p. 73.)</blockquote>
+
+<p>Soit que les adversaires de Roscelin eussent méconnu
+sa doctrine, soit que ce fût un esprit violent,
+capable d'adopter par réaction et de soutenir par entêtement
+un paradoxe grossier, il faut bien savoir
+qu'on lui a de son temps communément imputé un
+nominalisme hyperbolique, un système invraisemblable
+qui choque le sens commun<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110"><sup>110</sup></a>, et qui, hors des
+sensations des choses individuelles, ne voit de réel
+dans les genres et les espèces que des sons. Sa doctrine,
+telle qu'on la représente, est quelque chose
+de plus étroit, de plus forcé qu'aucun nominalisme
+postérieur. En soutenant ce qu'il a soutenu, en mettant
+les discours à la place des voix, Abélard croyait
+donc se séparer réellement de Roscelin. Quoique,
+dans les grammaires, les voix, <i>voces</i>, soient quelquefois
+mises pour les mots ou <i>vocables</i>, cependant
+ce nom désigne surtout dans le mot le son vocal
+plutôt que la pensée ou la chose exprimée. Abélard
+attache donc un grand prix à distinguer le discours
+ou l'oraison, <i>sermo</i>, c'est-à-dire l'expression ou le
+mot en tant qu'expressif, de la simple voix, et il
+croit dégager une vérité importante en n'attribuant
+l'universalité qu'au discours. Or, ici le discours étant
+surtout considéré comme expression de l'idée, il s'ensuit
+que la doctrine qui nous occupe est plus encore
+le conceptualisme que le nominalisme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote110" name="footnote110"></a><b>Note 110:</b><a href="#footnotetag110"> (retour) </a> Cf. Meiners, <i>De nomin. ac real. init.</i>,
+<i>Soc. Gotting. Comment.</i>, t. XII, art. II, p. 28.&mdash;Salabert,
+<i>Philos. nomin. vindicat.</i>, p. 12.</blockquote>
+
+<p>Mais Abélard se fait des objections. Comment
+l'oraison peut-elle être universelle, et non pas la
+voix, quand la description du genre convient aussi
+bien à l'une qu'à l'autre? Le genre est ce qui se dit
+de plusieurs qui diffèrent par l'espèce; ainsi le décrit
+Porphyre<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111"><sup>111</sup></a>. Or, la description et le décrit doivent
+convenir à tout sujet quelconque; c'est une règle
+de logique, la règle <i>De quocumque</i><a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112"><sup>112</sup></a>, et comme le
+discours et les mots ont le même sujet, ce qui est
+dit du discours est dit des mots. Donc, comme le
+discours, la voix est le genre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote111" name="footnote111"></a><b>Note 111:</b><a href="#footnotetag111"> (retour) </a> <I>Isag.</I> II, et Boeth., <i>In Porph.,</i>
+l. II, p.60. Cette définition est empruntée
+aux Topiques, 1 I, c. v, sec. 6.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote112" name="footnote112"></a><b>Note 112:</b><a href="#footnotetag112"> (retour) </a> <i>De quocumque prædicatur descriptio et
+descriptum.</i> Voy. ci-dessus c. vi, p. 477.</blockquote>
+
+<p>Cette proposition est incongrue, <i>non congruit</i>; car
+la lettre étant dans le mot, et par conséquent s'attribuant
+à plusieurs comme lui, il s'ensuivrait que
+la lettre est le genre. C'est que, pour que la description
+ou définition du genre soit applicable, il
+faut qu'on l'applique à quelque chose qui ait en soi
+la réalité du défini, <i>rem definiti</i>; c'est la condition
+de l'application de la règle <i>De quocumque</i>, et ici cette
+condition n'existe pas. Le mot ne contient pas tout
+le défini, il n'en a pas toute la compréhension, et il
+n'est attribué à plusieurs, affirmé de plusieurs, <i>prædicatum
+de pluribus</i>, que parce que le discours est
+prédicable, <i>est sermo prædicabilis</i>, c'est-à-dire parce
+que la pensée dispose des mots pour décrire toutes
+choses.</p>
+
+<p>D'ailleurs, à soigneusement examiner la définition
+du genre, ou du moins ce qu'on appelle ainsi,
+elle n'est pas une définition, car elle ne signifie pas
+que le genre soit ce qui s'attribue à plusieurs, mais
+seulement que le genre est attribuable à plusieurs.</p>
+
+<p>On peut donc dire que le discours étant un genre,
+et le discours étant un mot, un mot est le genre.
+Seulement il faut ajouter que c'est ce mot avec le
+sens qu'on a entendu lui donner. Ce n'est pas l'essence
+du mot, en tant que mot, qui peut être attribuée
+à plusieurs; le son vocal qui constitue le mot
+est toujours actuel et particulier à chaque fois qu'on
+le prononce, et non pas universel; mais c'est la signification
+qu'on y attache qui est générale, en d'autres
+termes, c'est la pensée du mot ou la conception;
+toutefois Abélard ne se sert pas de ces dernières expressions,
+mais il permet qu'on dise que le genre
+ou l'espèce est un mot, <i>est vox</i>, et il rejette les propositions
+converses; car si l'on disait que le mot est
+genre, espèce, universel, on attribuerait une essence
+individuelle, celle du mot, à plusieurs, ce qui ne
+se peut. C'est de même qu'on peut dire: <i>Cet animal</i>
+(hic status animal) <i>est cette matière, la socratité
+est Socrate, l'un et l'autre de ces deux est quelque
+chose</i>, quoique ces propositions ne puissent être
+renversées.</p>
+
+<p>Abélard explique ainsi comment, lors même que
+l'on se tait, lorsque les noms des genres et des espèces,
+ne sont pas prononcés, les genres et les espèces
+n'en existent pas moins. Car, lorsque je les nomme,
+je ne leur confère rien, seulement je témoigne d'une
+convention antérieure, d'une institution préalable,
+qui a fixé la valeur du langage.</p>
+
+<p>Ces développements achèvent d'assurer les caractères
+du nominalisme à la théorie d'Abélard; mais ce
+qui prouve cependant qu'elle est quelque chose de
+plus, c'est qu'après l'avoir exposée, procédant à la
+détermination des questions écartées par la fameuse
+prétermission de Porphyre, il examine à sa manière
+la validité des concepts généraux, et résout cette
+question comme il l'a déjà résolue dans le <i>De Intellectibus</i>.<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113"><sup>113</sup></a>
+Il décide que, bien que ces concepts ne
+donnent pas les choses comme discrètes, ainsi que
+les donne la sensation, ils n'en sont pas moins justes
+et valables, et embrassent les choses réelles. De sorte
+qu'il est vrai que les genres et les espèces subsistent,
+en ce sens qu'ils se rapportent à des choses subsistantes,
+car c'est par métaphore seulement que les
+philosophes ont pu dire que ces universaux subsistent.
+Au sens propre, ce serait dire qu'ils sont substances,
+et l'on veut exprimer seulement que les objets
+qui donnent lieu aux universaux, subsistent. Les
+doutes que ce langage figuré a fait naître sont la seule
+source des difficultés qui semblent arrêter Porphyre<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114"><sup>114</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote113" name="footnote113"></a><b>Note 113:</b><a href="#footnotetag113"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, t. I, c. vii.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote114" name="footnote114"></a><b>Note 114:</b><a href="#footnotetag114"> (retour) </a> Abélard s'attache ainsi à interpréter les
+expressions de Porphyre, ou plutôt prêtées par Boèce à
+Porphyre, en telle sorte qu'il dénature parfois la question,
+et prouve qu'il connaissait très-imparfaitement le caractère
+et la portée qu'elle avait dans l'antiquité entre Aristote
+et Platon. Ainsi il veut que ces mots: <i>sive in solis nudis
+intellectibus posita sint</i>, signifient: les universaux
+résultent-ils des seuls concepts indépendamment de la sensation,
+c'est-à-dire, désignent-ils la chose sans quelque forme sensible?
+Il se prononce pour l'affirmative, et ceci est admissible. Mais
+il entend <i>sive corporlia sint aut incorporalia</i>, comme
+s'il y avait: sont-ils discrets ou non? et il admet qu'ils
+sont discrets ou corporels dans le gens figuré. Voy. t. I, c. ii,
+p. 345.</blockquote>
+
+<p>Abélard réduit ces difficultés à de simples questions
+de mots. Ainsi pour lui le dissentiment entre
+Aristote et Platon venait seulement de ce que le
+premier pensait que les genres et les espèces subsistent
+par appellation dans les choses sensibles,
+ou servent à les nommer en essence, <i>appellent in se</i>,
+et que cependant ils sont hors de ces choses, en ce
+sens qu'ils correspondent à des concepts, purs de
+toutes formes accidentelles sensibles, ou, comme en
+dirait aujourd'hui, à des idées abstraites qui ne
+donnent pas les objets sous une détermination percevable;
+tandis que Platon voulait que les genres et
+les espèces fussent non-seulement conçus, mais subsistants
+hors des sensibles, parce que les formes accessibles
+aux sens ont beau manquer aux sujets,
+ceux-ci n'en peuvent pas moins, en tant que conçus,
+être soumis à de véritables jugements, et se
+soutiennent à titre de conceptions de genres et
+d'espèces. «Ainsi,» dit Abélard après cette trop
+médiocre explication, «la différence n'est pas dans
+le sens, quoiqu'elle semble se montrer dans les
+termes.» Voilà comme il comprend le grand débat
+sur l'existence des idées, ouvert comme un abîme
+entre l'Académie et le Lycée. Au reste, je ne sais
+si l'on trouverait aisément dans quelque philosophe
+du XVIIIe siècle une appréciation plus juste ou plus
+profonde.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, ce nouveau fragment de la
+philosophie d'Abélard nous la montre sous un jour
+nouveau, et lui restitue le caractère que lui attribue
+la tradition historique. Nous venons de le voir nominaliste,
+non pas à la manière de Roscelin, tel du
+moins qu'il le représente, mais dans le sens où l'on
+a coutume de prendre ce mot, et les historiens sont
+plus qu'excusés d'avoir mêlé Abélard à ceux qui
+n'ont reconnu qu'une existence verbale aux universaux.
+Cependant ce serait là une expression incomplète
+de sa doctrine. Il est évident, par tous les extraits
+que nous avons donnés, que, s'il rapportait
+au langage les genres et les espèces, c'était au langage
+en tant qu'expression choisie et convenue d'une
+pensée humaine<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115"><sup>115</sup></a>, et par conséquent, il est à proprement
+parler conceptualiste. Puis, le conceptualisme
+ne lui suffit pas, car lorsqu'il traite de la différence,
+de la forme, de la manière enfin dont se produisent
+les objets des universaux, on voit bien qu'il n'entend
+passe borner à dresser une échelle intellectuelle; ce
+sont les noms des genres et des espèces, et non les êtres,
+bases des conceptions, des genres et des espèces,
+non la nature de ces êtres, qu'il traite d'abstraction;
+et il y a dans toute se philosophie une distinction
+toujours présente entre la logique et la physique.
+Dans la logique pure, les universaux ne sont que les
+termes d'un langage de convention. Dans la physique,
+qui est pour lui plus transcendante qu'expérimentale,
+qui est se véritable ontologie, les genres et
+les espèces se fondent sur la manière dont les êtres
+sont réellement produits et constitués<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116"><sup>116</sup></a>. Enfin, entre
+la logique pure et la physique, il y a un milieu
+et comme une science mitoyenne, qu'on peut appeler
+une psychologie, où Abélard recherche comment
+s'engendrent nos concepts, et retrace toute
+cette généalogie intellectuelle des êtres, tableau ou
+symbole de leur hiérarchie et de leur existence
+réelle<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117"><sup>117</sup></a>. On conçoit donc que les historiens et les
+critiques se soient quelquefois mépris en exposant
+et classant sa doctrine. Elle est complexe et ambiguë,
+et présente plus d'un aspect a qui la veut
+observer. Elle n'est pas la seule, au reste, qui sur
+cette question soit difficile à saisir, et l'incertitude
+avec laquelle on a de tout temps caractérisé sur ce
+point les sectes et leurs chefs, est un fait remarquable.
+Ainsi nous avons vu Abélard et Jean de Salisbury
+rattacher la même doctrine, l'un au nominalisme,
+l'autre au réalisme<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118"><sup>118</sup></a>. Le dernier, qui dédaigne
+les nominaux, en sépare Abélard, et lui reconnaît
+cependant une doctrine qui se distingue malaisément
+de la leur. Pour son propre compte, il s'indigne
+qu'on réduise à les universaux à des noms ou à
+des pensées, et il les considère, d'après Aristote,
+dit-il, comme des fictions de la raison, comme des
+ombres de la réalité, se déclarant en cette matière,
+non pour la doctrine la plus vraie, mais pour la plus
+logique<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119"><sup>119</sup></a>. Geoffroi de Saint-Victor, qui montre le
+dernier mépris pour les nominaux, attaque le réalisme
+dans Gilbert de la Porrée, qu'il place au même
+rang qu'Abélard, et traite d'insensés les disciples
+d'Albéric, le plus ardent adversaire du nominalisme.
+Pierre Lombard, qui passe pour l'élève d'Abélard,
+<i>ce chef des nominaux</i>, est appelé <i>le prince des réalistes</i>.
+Amaury de Chartres, condamné au concile de
+Paris pour avoir renouvelé les erreurs d'Abélard,
+avait soutenu des idées empreintes du réalisme particulier
+de Scot Érigène, et Brucker les rattache au
+platonisme, tandis que Buddée les dérive d'Aristote.
+Ce même Brucker, d'accord avec Jean de Salisbury,
+traite de réaliste Joslen de Soissons, que Dom Clément
+soupçonne de nominalisme, et lorsque plus tard Guillaume
+Occam argumentait contre le réalisme, il semblait
+quelquefois réfuter Abélard. Il ne faut donc pas
+s'étonner qu'il y ait quelque variation, quelque
+obscurité dans le jugement que l'histoire de la philosophie
+porte de la doctrine définitive du maître
+d'Héloïse. Un grand nombre, avec Othon de Frisingen,
+l'assimilent à la doctrine de Roscelin. D'autres
+y voient le conceptualisme, que Brucker regarde
+comme une déviation de l'hypothèse d'Abélard. Ce
+conceptualisme est pour M. Cousin un nominalisme
+inconséquent; c'est presqu'un réalisme pour
+M. Rousselot qui, ainsi que Buhle, croit Abélard
+plus près de Guillaume de Champeaux que de Roscelin.
+Caramuel, outrant la même idée, l'avait
+accusé d'avoir ressuscité le panthéisme<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120"><sup>120</sup></a>. Ainsi
+Abélard, au gré des critiques et des interprètes, aurait
+parcouru tons les degrés de toutes les doctrines
+sur la question fondamentale de la scolastique; et
+peut-être ces jugements si divers ont-ils tous quelque
+vérité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote115" name="footnote115"></a><b>Note 115:</b><a href="#footnotetag115"> (retour) </a> <i>Dialect.</i>, p. 351.&mdash;<i>Theolog. Christ.</i>,
+p. 1317 et 1320.&mdash;<i>Glossulæ sup. Porph.</i>, ci-dessus,
+p. 104.&mdash;Voy. aussi le chap. III, t. 1, p. 305.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote116" name="footnote116"></a><b>Note 116:</b><a href="#footnotetag116"> (retour) </a> <i>De Gen. et Spec.</i>, p. 538, et ci-dess.,
+c. v, t. ii, p. 431, et la fin du c. ix.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote117" name="footnote117"></a><b>Note 117:</b><a href="#footnotetag117"> (retour) </a> <i>De Intellectibus</i>, et le ch. vii du présent
+ouvrage.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote118" name="footnote118"></a><b>Note 118:</b><a href="#footnotetag118"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, c. viii, p. 18 et 35.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote119" name="footnote119"></a><b>Note 119:</b><a href="#footnotetag119"> (retour) </a> <i>Metalog.</i>, t. II, c. xvii et xx.&mdash;<i>Pollcrat.</i>.,
+l. VII, c. xii.&mdash;Meiners à très-bien montré que Jean de Salisbury
+se contredit sans cesse. (Ouvr. cit. <i>Soc. Goit. Comment.</i>,
+t. XII, pars II, p. 33.&mdash;Petersen, Joh. Saresb. <i>Enthericus,
+in comm.</i>, p. 101.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote120" name="footnote120"></a><b>Note 120:</b><a href="#footnotetag120"> (retour) </a> Johan Saresb. <i>Metal.</i>, t. II, c. xvii.&mdash;Salaberi, <i>Philosophia nominal. vindicata</i>, præfat.&mdash;Brucker, <i>Hist. crit. philos.</i>, t. III, p. 688-695.&mdash;Budd. <i>Obser. select.</i>,
+t. I, obs. xv, p. 197.&mdash;<i>Hist. littér.</i>, t. XV, p. 80.&mdash;Buhle,
+<i>Hist. de la phil.</i>, introd., sect. iii, p. 689.&mdash;Degérando.,
+<i>Hist. comp.</i>, t. IV, c. xxvi et xxvii, p. 409, 414, et
+595.&mdash;Rousselot, <i>Études sur la philos. du moyen âge</i>,
+t. 1, p. 164 et 274, t. II, p. 24, 33, 48, 53 et 98, etc.</blockquote>
+
+<p>Voici, en effet, les principales propositions qui
+peuvent être extraites des fragments de controverse
+analysés dans ces trois chapitres.</p>
+
+<p>1° Les genres et les espèces ne sont pas des essences
+générales qui soient essentiellement et intégralement
+dans les individus, et dont l'identité n'admette d'autre
+diversité que celle des modes individuels ou des
+accidents; car alors le sujet de ces accidents, la substance
+de ces modes étant identique, tous les individus
+ne seraient qu'une seule substance, et l'humanité
+serait un seul homme. (Contre le réalisme.)</p>
+
+<p>2° L'essence universelle n'existe pas davantage,
+comme fond semblable et sans nulle différence, en
+chaque individu; car alors chaque individu serait
+l'espèce. En d'autres termes, l'espace n'existe pas
+à titre d'essence dans chaque individu, ni le genre
+dans chaque espèce; car alors toute espèce serait le
+genre, tout individu serait l'espèce. (Contre le réalisme.)</p>
+
+<p>3° Le genre ou l'espèce ne peut être une essence
+proprement dite, c'est-à-dire une chose réelle; car
+l'espèce ou le genre se dit de l'individu. On dit:
+Socrate est homme ou animal; et une chose ne peut
+être affirmée d'une autre chose, car ce serait prétendre
+qu'une chose est une autre chose qu'elle-même.
+<i>Res de re non prædicatur</i>. (Nominalisme.)</p>
+
+<p>4° Si les genres et les espèces ne sont pas des essences
+universelles tout entières dans chacun, ou
+identiques dans chacun, ce ne sont pas pour cela des
+mots, de simples voix; car l'essence du mot ou terme
+vocal n'est pas l'essence du genre ou de l'espèce. Le
+mot, en tant que mot, a des propriétés qui répugnent
+à la nature du genre on de l'espèce. La définition
+du mot en lui-même ne peut être celle du
+genre ou de l'espèce on elle-même. (Contre le nominalisme.)</p>
+
+<p>5° Ce qu'on peut dire, c'est que lorsqu'on nomme
+les genres et les espèces, lorsqu'on prononce, ou
+même que l'on conçoit les noms généraux, on pense
+et l'on veut penser une affirmation commune a plusieurs;
+or ce qui s'affirme de plusieurs étant la définition
+de l'universel, il s'ensuit que les genres et
+les espèces sont des noms d'institution humaine et
+que les universaux dépendent du langage. (Nominalisme.)</p>
+
+<p>6° Mais ce langage est l'expression de la pensée,
+les universaux sont donc des pensées: ils signifient
+les conceptions par lesquelles l'esprit ramène les
+semblables à l'unité, en faisant abstraction de leurs
+différences. La conception des choses universelles est
+une des prérogatives de l'intelligence. (Conceptualisme.)</p>
+
+<p>7° Ces concepts, recueillis de sensations diverses,
+ces unités intellectuelles représentent des choses qui
+ne sont pas, ou qui sont autrement dans la réalité
+quo dans la pensée, puisque le concret diffère de
+l'abstrait, et ils ne décrivent les objets que tels que
+les veut l'esprit. (Nominalisme.)</p>
+
+<p>8° Ils ne sont pas pour cela vains et faux, ils sont
+la collection des caractères communs de certaines
+multitudes, ils sont eux-mêmes des notions collectives.
+(Conceptualisme.)</p>
+
+<p>9° Ces notions collectives sont prises des caractères
+réels d'individus réels; ces concepts, sans être parfaitement
+identiques à toute la réalité, se fondent
+sur la réalité. (Réalisme.)</p>
+
+<p>10° Pour connaître ce qu'il y a de réalité dans les
+universaux, il faut les étudier dans les réalités incontestées
+dont ils sont, les collections; ces réalités
+sont les individus. En étudiant, en décomposant l'individu,
+on atteindra les éléments réels de l'espèce
+et du genre. (Problème de l'individuation.)</p>
+
+<p>11° L'individu est composé de forme et de matière;
+la matière de l'homme est l'humanité, la forme
+l'individualité. Celle-ci n'existe pas hors de l'individu,
+puisque dès qu'elle existe, elle le réalise;
+elle n'existe que combinée a la matière. La matière,
+qui peut également exister avec telle ou telle indivirtualité,
+n'existe cependant pas actuellement sans
+aucune; elle se retrouve, non pas la même, mais
+analogue, non pas identique, mais semblable, dans
+tous les individus de même nature, et c'est sa similitude
+qui constitue toute l'identité de l'espèce,
+comme c'est la forme individuelle qui diversifie la
+matière de l'espèce. (Théorie de l'individuation.)</p>
+
+<p>12° La collection de toutes les matières, de toutes
+les formes individuelles est une collection de réalités
+qui n'existent point par elles-mêmes isolément et
+séparément; elle n'en est donc pas, dans la réalité
+actuelle, exclusivement composée, de telle sorte que,
+composée de réalités, ou réelle dans ses éléments
+propres, elle n'y peut être réduite que par la pensée
+et n'existe ainsi réduite qu'à l'état de conception et
+d'expression. (Conceptualisme réaliste.)</p>
+
+<p>13° L'individnation est le type de la constitution
+des espèces, de celle des genres; partout matière
+semblable en nature, mais numériquement diverse
+dans ses combinaisons avec la forme. Ainsi, dans
+les individus, la matière est l'espèce, collection des
+matières <i>individualisées</i>; dans les espèces, la matière
+est le genre, collection des matières <i>spécifiées</i>;
+dans le genre, la matière est un genre supérieur ou
+suprême, collection des matières <i>généralisées</i>.</p>
+
+<p>14° A chaque degré, cette matière similaire, mais
+non pas numériquement identique, est le véritable
+universel, universel réel, en puissance réel à lui
+seul, en acte réel en combinaison. (Réalisme.)</p>
+
+<p>15° Comment l'être que par la pensée nous concevons
+ainsi constitué est-il réellement et physiquement
+constitué? Les éléments, principes immédiats
+de tous les êtres, sont-ils dans la matière,
+sont-ils dans la forme; sont-ils à la fois matière et
+forme, et, dans tous ces cas, comment peuvent-ils
+encore être avec propriété appelés éléments? Les
+particules plus ou moins simples conçues par l'analyse
+ne sont que des éléments improprement dits,
+des éléments provisoires. Ce sent des corps composants
+affectés de certaines propriétés non communes
+à tout composé. Le véritable élément de la matière
+du corps, c'est la pure essence, celle-là est proprement
+un universel, car elle est informe et indéterminée.
+Mais tout ceci n'est dit et ne doit être entendu
+que des choses sensibles, et n'est pas applicable aux
+substances spirituelles dont la physique ne traitait
+pas. (Ontologie physique.)</p>
+
+<p>16° Dans les substances corporelles, la pure essence,
+cet universel apte à toutes les formes, reçoit
+ces formes dans toutes ses parties, et ces parties,
+chacune ainsi composée, constituent un tout composé.
+Ce tout est successivement affecté de certaines
+formes qui le font passer à l'état de genre, d'espèce,
+d'individu. Mais, en même temps, ses parties sont
+affectées les unes de certaines formes, les autre de
+certaines autres, qui ne sont pas celles de la totalité,
+et qui font des parties élémentaires différentes
+de nature. (Physique ou ontologie.)</p>
+
+<p>17° La forme, qui on se joignant à la matière,
+produit successivement le genre, l'espèce, l'individu,
+est en général la différence qui diversifie le
+semblable. C'est surtout à ce qui transforme le genre
+en espèce que s'applique ce nom de différence. La
+différence n'est pas une simple qualité, elle n'est
+pas non plus par elle-même une substance, car il n'y
+a point de substance sans matière. Elle est la forme
+simple, la forme proprement dite. La forme simple
+est celle qui constitue une nature. (Idéalisme platonique.)</p>
+
+<p>18° La matière de la substance est la pure essence,
+être en puissance, indéterminé pur, universel
+sans forme, et accessible à toutes les formes.
+L'essence de la substance, c'est d'être; elle n'a pas
+d'autre <i>quiddité</i>. (Idéalisme au point de vue logique,
+spinozisme au point de vue ontologique; hégélianisme au
+point de vue de la doctrine de l'identité de
+la logique et de l'ontologie.)</p>
+
+<p>Faut-il admettre, en effet, ce vaste et incohérent
+ensemble de doctrines dans la tête d'un seul homme,
+et la philosophie d'Abélard est-elle le chaos? Nous
+ne le pensons point. Sans doute, les nécessités de
+la polémique l'entraînent parfois a des assertions
+peu conciliables entre elles, et l'esprit de la dialectique,
+qui, jouant avec les mots comme avec des signes
+d'algèbre, perd souvent de vue la réalité, a pu
+souvent lui dicter des raisonnements qui sont de
+pures formes logiques, sans application et sans valeur
+pour la science des choses. Mais il nous paraît
+cependant que la cohérence se rétablit entre ses idées,
+si l'on y rétablit l'ordre, et si l'on distingue les points
+de vue successifs dans lesquels il s'est placé pour considérer
+la question. Ces distinctions, il ne s'en rendait
+peut-être pas bien compte; cet ordre, il n'aurait
+peut-être pas su l'établir par lui-même. La méthode
+était inconnue aux philosophes de cet âge, et celui-ci
+en aurait eu grand besoin pour éclaircir et justifier
+l'éclectisme qu'il a porté dans la discussion des
+universaux. Réfutant tout, empruntant de tout,
+Abélard me paraît en effet avoir procédé en éclectique.</p>
+
+<p>Pour lui, ce qu'il y a de vrai du nominalisme,
+c'est, non que les universaux sont des voix, mais
+qu'ils existent comme universaux par le langage et
+expriment des conventions de l'esprit.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de vrai du conceptualisme, c'est que
+l'esprit conçoit les objets qu'il a perçus, en ramène
+la diversité à l'unité par les ressemblances, et recueille
+dans les individus la pensée commune qui
+est le genre et l'espèce.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de vrai dans l'individualisme de Roscelin,
+c'est que la réalité en acte est toujours particulière,
+et que la substance proprement dite n'est
+jamais en fait universelle.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de vrai dans le réalisme, c'est que
+les genres et les espèces sont des collections formées
+d'individus réels en vertu de leur réelle communauté
+de nature.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de vrai de la doctrine de l'indifférence,
+c'est qu'il existe dans tous les individus d'une même
+nature un élément commun, la matière, ce non-différent
+ou ce semblable dans tous, diversifié par
+les formes individuelles.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de vrai dans la doctrine des essences
+universelles, c'est que cette matière, semblable dans
+tous les êtres, et qui ne diffère que numériquement,
+est par la communauté de ses caractères, par l'identité
+de ses effets, un universel réel, quoiqu'il ne soit
+jamais séparé d'une forme qui le particularise.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de vrai dans l'idéalisme<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121"><sup>121</sup></a>, c'est que la
+forme qui n'est ni matière, ni genre, ni substance,
+est cependant l'élément, réel et formateur de l'essence,
+et subsiste avec un caractère de détermination,
+une constance d'efficacité qui suppose une
+permanence supérieure aux changements et aux
+accidents successifs de la matière sensible; tandis
+que la matière première ou la pure essence, base
+primitive de toute matière postérieure, subsiste
+comme quelque chose de durable, d'identique,
+d'indéterminé, d'inaccessible aux sens en dehors
+des formes, et partant d'incorporel, mais d'accessible
+à toutes les formes et de nécessaire indistinctement
+à toutes les choses existantes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote121" name="footnote121"></a><b>Note 121:</b><a href="#footnotetag121"> (retour) </a> J'entends par ce mot la doctrine qui donnait
+une certaine existence à des dires indéfinissables qui
+n'étaient ni abstraction, ni substance spirituelle,
+ni substance sensible, et que la scolastique était sans
+cesse portée à réaliser; doctrine qu'on peut également
+appeler un platonisme altéré, ou un aristotélisme imparfait.</blockquote>
+
+<p>Voilà en substance ce qu'Abélard a recueilli dans
+tous les systèmes qu'il a critiqués; c'est bien là un
+éclectisme, seulement l'auteur n'en a pas une conscience
+distincte, il ne l'établit pas systématiquement;
+on y rencontre même çà et là des lacunes ou
+des incohérences, car un esprit qui pèche par la méthode
+et par l'observation psychologique ne s'élève
+pas toujours, malgré ses efforts, à l'éclectisme et
+s'arrête au syncrétisme. Cependant il y a plus que
+de la sagacité, il y a de l'étendue d'esprit dans ce
+travail de conciliation de toutes les doctrines sur les
+universaux, et de plus, on y peut entrevoir et dégager
+une idée originale qui en distingue et caractérise
+l'auteur entre tous les chefs d'école qu'il a
+soumis à sa pressante inquisition.</p>
+
+<p>Nous craignons l'ennui des redites, et cependant
+nous ne pouvons nous refuser un dernier mot sur
+une question qui a fait presque toute la renommée
+philosophique d'Abélard, et peut-être tout le malheur
+de sa théologie. Il nous est à coeur de faire bien
+saisir sa pensée et la nôtre, et de fixer le caractère
+définitif de sa doctrine.</p>
+
+<p>Suivant les meilleures autorités, ce caractère est,
+à tout prendre, celui du nominalisme. Faut-il souscrire
+à ce jugement? Non, Abélard ne fut pas nominaliste,
+s'il faut, pour l'être, croire avec Roscelin
+qu'il n'y a dans le genre et l'espèce que des noms,
+et que rien n'est réel dans l'individu que l'individualité;
+s'il faut croire que les qualités, pour n'être pas
+matériellement, objectivement séparables des substances
+individuelles, ne sont que des mots; s'il faut
+croire que les parties, quand elles ne sont pas des
+individus, sont aussi verbales, aussi vaines que les
+espèces et les qualités; s'il faut croire enfin que hors
+du langage aucune abstraction n'est rien.</p>
+
+<p>Mais il fut nominaliste, si, pour mériter ce titre,
+il suffit de n'être pas réaliste, s'il suffit d'ignorer ou
+de rejeter la doctrine platonicienne des idées, s'il
+suffit de ne pas admettre des essences générales subsistant
+essentiellement soit hors des individus, soit
+intégralement et distinctement dans les individus, et
+de regarder qu'entre Dieu, l'âme et les individus, il
+n'y a de numériquement réel que des conceptions,
+qui sont des faits et non des êtres; s'il suffit enfin
+d'imputer aux facultés et aux besoins de l'esprit
+humain l'existence de genres, de qualités, d'abstractions
+de toute sorte, posées séparément et indépendamment
+des sujets effectifs qui ont donné naissance
+à ces créations intellectuelles.</p>
+
+<p>La plupart des philosophes nos contemporains auraient,
+je crois, de la peine à se défendre de penser
+comme lui sur ce dernier point, et seraient fort embarrassés
+d'attribuer une existence distincte à aucune
+des abstractions de cette nature. Cependant beaucoup
+d'entre eux se défendent du nominalisme et
+donnent tort à Abélard dans sa grande controverse;
+ils ne lui accordent d'avoir eu raison que contre les
+abus du réalisme. Si nous pressons bien leur pensée,
+nous avouerons qu'elle nous échappe, et nous osons
+soupçonner que celle d'Abélard aurait bien pu leur
+échapper en partie.</p>
+
+<p>Certes, M. Cousin ne confond point Abélard avec
+Roscelin; il veut bien accorder que le grossier paradoxe
+contre l'existence des parties était trop au-dessous
+de ce grand esprit. Il reconnaît que le nihilisme
+à peu près avoué des nominalistes absolus était étranger
+à sa pensée, mais il laisse entendre qu'en dernière
+analyse ce nihilisme aurait bien pu devenir, à l'insu
+d'Abélard, le produit net de sa théorie, et il ne voit
+dans le conceptualisme qu'un nominalisme tempéré,
+sinon déguisé.</p>
+
+<p>Voici toutefois son principal argument: «Le
+principe de l'école réaliste est la distinction en
+chaque chose d'un élément général et d'un élément
+particulier. Ici les deux extrémités également fausses
+sont ces deux hypothèses: ou la distinction de
+l'élément général et de l'élément particulier portée
+jusqu'à leur séparation, ou leur non-séparation
+portée jusqu'à l'abolition de leur différence, et la
+vérité est que ces deux éléments sont a la fois distincts
+et inséparablement unis. Toute réalité est
+double.... Le moi... est essentiellement distinct
+de chacun de ses actes, même de chacune de ses
+facultés, quoiqu'il n'en soit pas séparé. Le genre
+humain soutient le même rapport avec les individus
+qui le composent; ils ne le constituent pas, c'est
+lui, au contraire, qui les constitue. L'humanité
+est essentiellement tout entière et en même temps
+dans chacun de nous.... L'humanité n'existe que
+dans les individus et par les individus, mais en
+retour les individus n'existent, ne se ressemblent
+et ne forment un genre que par le lien de l'humanité,
+que par l'unité de l'humanité qui est en
+chacun d'eux. Voici donc la réponse que nous ferions
+au problème de Porphyre: πότερον χωριστά
+(γένη) ή έν τοϊς αίσθητοϊς. Distincts, oui; séparés,
+non; séparables, peut-être; mais alors nous sortons
+des limites de ce monde et de la réalité
+actuelle<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122"><sup>122</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote122" name="footnote122"></a><b>Note 122:</b><a href="#footnotetag122"> (retour) </a> Ouvr. inéd., introd., p. cxxxvi.</blockquote>
+
+<p>Ou notre méprise est grande, ou cette objection
+se réduit à ceci: les différences qui séparent les
+hommes des autres animaux sont réelles, ou, ce qui
+revient au même, les ressemblances qui unissent les
+hommes et manquent aux autres animaux, comme
+celles qui leur sont communes avec les autres animaux,
+sont également réelles. Il y a donc une nature
+humaine, l'idée de la nature humaine n'est point
+une hypothèse, une chimère; elle est fondée sur des
+réalités, et puisqu'il y a des réalités au fond des
+idées de cette sorte, c'est-à-dire au fond des idées
+de genres et d'espèces, il y a un certain réalisme.</p>
+
+<p>Cela est vrai, si le réalisme signifie cette opinion
+même, savoir que les idées de genres et d'espèces,
+loin d'être des fictions ou de pures conditions subjectives
+de notre pensée, sont l'expression intellectuelle
+de faits positifs et certains. Ce réalisme-là
+n'est que le contraire du scepticisme et de l'idéalisme.
+Sur ce point, le sens commun est réaliste.
+Mais, qu'on nous permette de le dire, ce n'est pas là
+le réalisme. Le réalisme était plus hardi. Les idées
+de genres et d'espèces, étant fondées sur des faits
+réels, peuvent être appelées des idées réelles, et
+en ce sens il est tout simple de dire abréviativement
+que les genres et les espèces sont réels. Mais
+sont-ils en eux-mêmes des réalités, c'est-à-dire
+quelque chose d'autre que, d'une part, les faits réels
+manifestés dans les individus, de l'autre, les conclusions
+légitimes que nous induisons de ces faits réels,
+généralisations nécessaires de l'intelligence. Le réalisme
+est allé jusqu'à regarder les idées de genre et
+d'espèce comme correspondant objectivement à des
+essences, ontologiquement distinctes des individus
+dans lesquels elles se manifestent.</p>
+
+<p>Sans doute, l'objection de M. Cousin ne va pas si
+loin; c'est une réserve générale en faveur du platonisme;
+c'est surtout l'expression d'une louable
+crainte de donner accès ou prétexte au scepticisme.
+Mais ce n'est en définitive qu'une réclamation incontestable
+en faveur de la vérité de l'idée d'essence.</p>
+
+<p>Oui, il y a dans les êtres individuels autre chose que
+de l'individualité. On peut, on doit dire sans subtilité:
+il n'y a que des individus, et il y a quelque
+chose de plus que des individualités. Ainsi, bien
+qu'il n'existe en fait d'humanité que des hommes,
+il est une essence qui s'appelle la nature humaine.
+Mais la nature humaine ne se réalise que dans les
+individus; dès que l'essence arrive à l'existence,
+elle s'individualise. L'être en puissance peut être
+général, l'être en acte est individu.</p>
+
+<p>Or maintenant, cette réalité des faits sur lesquels
+se fondent les idées de genre et d'espace, cette vérité
+de l'idée d'essence, Abélard l'a-t-il niée? Le conceptualisme
+est-il condamné à la nier? je ne le pense
+pas. Pour la nier, encore une fois, il faudrait dire:
+il n'y a que des individus, et ils n'existent qu'en
+tant qu'individus. Or il est possible que le nominalisme
+ait dit cela, mais ce n'est point ce qu'a dit
+Abélard. Il y a en effet deux hypothèses également
+fausses, la séparation de l'essence et de l'individu,
+et l'abolition de leur différence. Le réalisme est
+tombé dans la première, et le nominalisme dans la
+seconde. Mais Abélard n'a rien fait de cela; ce n'est
+certes pas lui qui abolit la différence. Il n'a nié
+comme faits aucun des fondements de la distinction
+des genres et des espèces. Suivant lui, les seules
+unités sensibles, les seules essences distinctes et
+réelles sont en effet des individus; mais dans l'individu
+humain, il y a ce qui est commun à tous les
+animaux, c'est la matière ou le genre; il y a de plus
+ce qui distingue les hommes des animaux et ce qui
+est commun à tous les hommes: c'est la différence
+spécifique ou la forme essentielle de l'humanité: de
+là l'espèce. La matière et la forme sont les éléments
+réels de l'humanité. D'où il résulte que la distinction
+des genres et des espèces est réelle, et l'on voit
+que loin de méconnaître les caractères communs qui
+décèlent et constituent dans les individus une essence
+on une nature spéciale, Abélard réalise, sous
+le nom de forme essentielle, cet élément intégrant
+et constitutif sans lequel il n'y aurait qu'une matière
+indéterminée, ou des fragments infinis en nombre,
+sans liaison, sans caractère assignable, une création
+sans ordre, qui échapperait à la raison humaine.</p>
+
+<p>En effet, il y a ici, pour le répéter encore, deux
+écueils à éviter: l'un, le réalisme absolu qui absorberait
+l'individu dans l'être universel, et que je
+n'hésiterais pas à nommer, avec Bayle, un spinozisme
+non développé; l'autre, un nominalisme radical
+qui serait au fond un individualisme absolu.
+La formule de cette doctrine serait: «Il n'existe que
+des substances distinguées par des accidents propres.»
+Alors les caractères de l'animal, ceux de
+l'homme ne seraient que des accidents fortuits de
+ces fragments, ou plutôt de ces agrégats isolés que
+nous appelons individus. C'est fictivement et vainement
+que notre esprit comparerait et assimilerait ces
+accidents, et qu'il se formerait ainsi des classes. Ces
+classes, conceptions gratuites, n'auraient de réel que
+leurs noms, et nous ne céderions, en les formant,
+qu'à un penchant, à une fantaisie de notre esprit.
+Au fond, il n'y aurait que des substances et des
+accidents. Est-ce là le conceptualisme d'Abélard?
+nullement; il a répété jusqu'à satiété que de la
+substance en général à l'individu il y a des degrés, et
+que ce n'est point par les simples accidents que l'on
+peut combler la distance. Il s'est emparé d'une idée
+aristotélique, la distinction de la matière et de la
+forme, sans l'une ou l'autre desquelles il n'existe
+rien, et il a posé comme réalités, comme éléments
+nécessaires de l'être, la matière (genre); la forme
+spécifique (différence, espèce); enfin la forme propre
+(individu); mais toutes ces choses ne sont
+séparables qu'en puissance.</p>
+
+<p>Un contemporain, et probablement un disciple
+d'Abélard, a décrit dans quelques fragments précieux
+la vraie doctrine de son maître. Il l'a ramenée
+avec, raison à un seul point, la forme. C'est la place
+et le rôle qu'Abélard donne à la forme, qui font le
+caractère et la valeur de son système. Nous la résumerons
+une dernière fois d'après cet interprète anonyme<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123"><sup>123</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote123" name="footnote123"></a><b>Note 123:</b><a href="#footnotetag123"> (retour) </a> <i>De Intellectibus</i>, In fine, p. 404</blockquote>
+
+<p>Un principe a été posé: «Tout ce qui est est ou
+substance ou accident.» Ce principe est faux. Il
+exprime une division qui ne suffit pas, comme on
+dit en logique, c'est-à-dire qui n'embrasse pas toute
+la réalité. Si elle était complète, en effet, il faudrait
+que la rationnalité, qui apparemment n'est pas substance,
+fût accident. Accident, son absence ou sa
+présence dans l'homme serait indifférente, et par
+conséquent l'homme réduit à l'animal sans raison
+serait encore un homme. La division exprimée par
+le principe ne serait donc plausible qu'à la condition
+d'entendre l'accident d'une manière large, et de
+donner ce nom à tout ce qui est attribut de la substance
+à un titre quelconque. Alors la forme, le propre
+seraient des accidents; mais il faudrait toujours
+distinguer parmi ces accidents, et l'on serait obligé
+de désigner certains d'entr'eux par le nom presque
+contradictoire d'accidents essentiels.</p>
+
+<p>Telle serait la rationnalité. Elle est mieux distinguée,
+quand on dit qu'elle est une forme. La forme,
+c'est l'accident ou mode dont le retranchement,&mdash;je
+parle le langage aristotélique,&mdash;<i>corrompt</i> la substance
+dont elle est un des constituants; c'est-à-dire
+fait sortir une substance de la classe où elle est placée
+pour la faire passer dans une autre. Retranchez
+la raison à l'homme, l'homme est <i>corrompu</i>, lisez
+<i>dénaturé</i>; il n'est plus que l'animal. En langage moderne,
+il perd son essence.</p>
+
+<p>Ceci amène et éclaire la question suivante: les
+formes sont-elles des essences?</p>
+
+<p>Les uns veulent qu'elles soient universellement
+des essences. Soit, mais alors, comme Socrate est un,
+ce qu'ils ne peuvent refuser d'accorder, il a l'unité.
+L'unité de Socrate est une, elle a donc l'unité pour
+forme substantielle, et celle-ci une autre, et ainsi à
+l'infini. On s'en tire en admettant je ne sais quelle
+réciprocité, <i>nescio quam reciprocicationem</i>. L'unité
+de Socrate est la forme de celle de Platon, celle de
+Platon la forme de celle de Socrate; c'est-à-dire qu'on
+ne peut éviter ou qu'une seule et même essence soit
+la forme individualisée de plusieurs, ou qu'elle soit
+réciproquement ce qui reçoit et ce qui donne la
+forme. Enfin, toutes les formes étant des essences,
+chaque individu, un par lui-même, a son unité, ou
+chaque unité sujet a son unité forme, c'est-à-dire sa
+semblable dans une autre essence, puisque la forme
+est aussi une essence: il suit qu'il y a plus d'unités
+que de semblables; or, il doit y avoir autant de semblables
+que d'unités. Mais si l'on ajoute les semblables
+des unités formes, qui, étant essences, doivent aussi
+avoir chacune la leur, il se trouve qu'il y a plus de
+semblables que d'unités; et le tout donne un résultat
+absurde. Car il s'ensuivrait qu'il y a plus d'unités
+que d'unités, et plus de semblables que de semblables.
+Tout cela est un non-sens.</p>
+
+<p>Les autres ne veulent point admettre d'essences
+hors de la substance; ceux-ci seront obligés de dire,
+et peut-être avec raison, que les vertus, les vices,
+les couleurs ne sont pas quelque chose. C'est aux
+sages d'en juger, dit notre anonyme, et il passe
+outre.</p>
+
+<p>Mais il ajoute qu'il n'y a plus qu'une troisième
+opinion; c'est celle qui entend que certaines formes
+soient des essences, et certaines autres non. «Ainsi
+le veulent Abélard et les siens, qui portent la clarté
+dans l'art dialectique, parce qu'au lieu de l'embrouiller,
+ils le scrutent avec le soin le plus scrupuleux<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124"><sup>124</sup></a>.
+Pour eux, les seules formes qui soient des
+essences sont certaines qualités<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125"><sup>125</sup></a> qui sont dans les
+conditions suivantes. 1° Il faut qu'elles soient dans
+le sujet, en telle sorte que le sujet ne suffise pas
+pour qu'elles existent. Par exemple, le sujet suffit à
+l'existence des quantités. 2° Qu'une disposition de
+parties ne soit pas nécessaire à leur existence,
+comme il faut une disposition de parties, réciproque
+entre les parties du doigt pour qu'il soit
+courbé, commune au sujet et au siège pour qu'un
+homme soit assis. 3° Qu'elles n'existent pas dans le
+sujet, grâce à quelque objet extrinsèque, en sorte
+qu'elles ne puissent exister seules, comme la propriété
+qui consiste pour un homme à posséder un
+boeuf ou un cheval. 4° Que pour les écarter, il ne
+soit pas nécessaire d'ajouter une substance au sujet,
+comme pour écarter l'inanimation, il faut ajouter
+au sujet une substance, l'âme.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote124" name="footnote124"></a><b>Note 124:</b><a href="#footnotetag124"> (retour) </a> «Sicut Abælardus et sui, qui artem dialecticam
+non obfuscando, sed diligentissime perscrutando dilucidant.»
+(P. 490.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote125" name="footnote125"></a><b>Note 125:</b><a href="#footnotetag125"> (retour) </a> <i>Quasdam qualitates. Qualités</i> doit
+être entendu ici largement, à la manière
+moderne, dans le sens de modes en général, et non dans le sens
+technique d'espèces de la catégorie de <i>qualité</i>.</blockquote>
+
+<p>Voilà les quatre conditions auxquelles une qualité
+ou plutôt un attribut du sujet est non-seulement
+une forme, mais une essence, d'un seul mot,
+une forme essentielle.</p>
+
+<p>Cet exposé remarquable montre que, loin d'être
+nominaliste, ou même conceptualiste à la manière
+des modernes, Abélard admet qu'il y a essence et
+réalité même hors de la substance, n'entendant par
+ce dernier mot que le <i>substrat</i> du sujet individuel.
+En outre de la substance, il admet quelque chose qui
+n'est pas le simple accident. La substance étant la
+matière, c'est-à-dire ici le fond de l'être, il faut à
+ce fond une forme pour qu'il ait une nature spéciale;
+cette forme qui en fait l'essence est elle-même une
+essence. Toutes les formes ne sont pas dans ce cas.
+La forme essentielle est celle-là seulement que le
+sujet ne produit pas de lui-même, et qui n'a besoin
+pour être, d'aucune disposition, d'aucun objet étranger,
+pour s'anéantir, de l'addition d'aucune substance.</p>
+
+<p>La différence spécifique est une forme essentielle,
+mais elle ne forme de véritables espèces que dans la
+catégorie de la substance, sans être elle-même une
+espèce de cette catégorie. Aux divers degrés de cette
+catégorie sont les divers degrés de l'être véritable,
+par lesquels la substance, être en puissance, arrive
+à l'être en acte. Ces degrés forment la gradation des
+essences.</p>
+
+<p>Un dernier jugement sur cette doctrine.</p>
+
+<p>Si l'on s'arrête au langage, elle se défendra mal.
+La distinction de la matière et de la forme ne s'est pas
+soutenue <i>in terminis</i>. Qu'est-ce qu'une forme essentielle,
+ou du moins quelle sorte d'être est cela? Le
+mode d'existence en est pour le moins aussi difficile
+à concevoir que celui des idées de Platon. Aristote
+ne peut sauver l'existence de ses formes qu'à l'aide
+de la distinction de la puissance et de l'acte; mais
+de l'être en puissance, cela se résout au vrai dans les
+conditions de l'être, par conséquent dans les conceptions
+de l'esprit. Des conceptions de l'esprit fondamentales,
+nécessaires, primordiales, qu'est-ce autre
+chose que des idées éternelles? On peut dire, à mon
+sens, contre Aristote tout ce qu'il a dit contre Platon,
+et l'on voit que les modernes sont plus conceptualistes
+qu'Abélard.</p>
+
+<p>Cela veut-il dire que les modernes sont nominalistes?</p>
+
+<p>Écartez le langage de notre scolastique, et vous
+trouverez peut-être que sa doctrine serait aujourd'hui
+exposée dans ces termes. L'expérience ne manifeste,
+l'intelligence ne conçoit que des êtres individuels,
+comme étant en pleine possession de l'existence. Les
+genres, les espèces ne sont, au positif, que des collections
+d'individus; dans l'individu, le sujet de
+l'existence est la substance; toute substance est individuelle;
+elle est substance, c'est-à-dire qu'elle est
+l'un et l'être, pour dire comme les Grecs. Mais
+quel <i>un</i>, mais quel <i>être</i> est-elle? Elle est telle et non
+pas telle. Ce qu'elle est ainsi, c'est ce qu'on appelle
+son essence. La substance, considérée en elle-même,
+par abstraction ou en puissance, n'a pas d'essence;
+mais en acte ou en réalité, mais dès qu'elle existe,
+elle a ou plutôt elle est une essence. Point de substance
+sans essence. Tout ceci répond à la théorie de
+la matière et de la forme.</p>
+
+<p>L'essence, pour l'esprit qui ne fait que concevoir
+la substance et ne la connaît pas, se représente
+comme une qualité. <i>Quid</i> n'est connu que comme
+<i>quale</i>, mais est conçu comme <i>quid</i>. L'essence est-elle
+donc pour cela la qualité en général, ou se compose-t-elle
+de toutes les qualités du sujet de l'existence?</p>
+
+<p>Comme substance, ce sujet est un, lui, et pas un
+autre, c'est là l'individualité; comme essence, il
+est de telle ou telle nature. Cette nature déterminée
+ne se détermine pour nous que par les qualités que
+nous percevons ou induisons dans le sujet; mais ces
+qualités diverses ne peuvent être ni confondues entre
+elles, ni rangées sur la même ligne: elles sont toutes
+réelles, mais il en est de constitutives, il en est
+d'accessoires, et parmi les constitutives, les unes
+sont communes à un plus grand nombre d'êtres, les
+autres à un nombre moindre. Il y en a d'universelles,
+c'est-a-dire de communes à tous les êtres; il y en a
+de tellement particulières qu'elles sont exclusives.
+Entre ces deux extrêmes se placent divers degrés; à
+ces degrés correspondent de certains groupes de qualités
+constitutives; les qualités constitutives sont dites
+essentielles en ce qu'elles constituent l'essence.</p>
+
+<p>Les qualités sont donc essentielles ou ne le sont
+pas.</p>
+
+<p>Lorsque l'esprit embrasse tous les êtres dans leur
+universalité, il leur trouve un certain nombre de
+caractères communs; ces caractères sont plus que
+des modes, plus même que des attributs. Si nous les
+appelons attributs ou modes, c'est par un besoin de
+notre esprit, qui ne connaît directement les êtres
+que par leurs qualités; mais ces attributs improprement
+dits sont plutôt des conditions ou des principes
+d'existence déterminée. C'est par eux que tes êtres
+sont des êtres.</p>
+
+<p>Dans cette universalité des êtres, des différences
+apparaissent, c'est-à-dire des attributs différents, et
+cependant communs encore à plusieurs, mais en plus
+petit nombre. Les plus communs après les conditions
+universelles constituent les essences plus générales.
+Entre ces caractères communs, on distingue encore
+de certaines différences, et l'on conçoit des essences
+moins générales; ainsi d'essences en essences, on
+arrivé à l'essence la moins générale, à savoir la substance
+individuelle; mais cette substance individuelle
+porte encore des caractères communs à bien d'autres
+substances individuelles, elle a de nombreuses ressemblances.
+De même que la considération des différences
+nous a fait descendre de l'universalité des
+êtres à l'individualité de l'être, la considération des
+ressemblances nous ferait remonter de l'individualité
+à l'universalité.</p>
+
+<p>C'est ainsi que les êtres se représentent à l'esprit
+humain, qui en forme et en ordonne la conception.
+Mais ces classifications, qui sont certainement conçues,
+ne sont-elles que des conceptions? L'affirmative
+serait la réponse insensée du scepticisme. Ne
+lui on déplaise, ces classes sont certainement fondées
+sur des faits réels. Ni l'observation, ni la raison
+qui les a reconnues, ne nous forgent des mensonges.
+Mais ce n'est pas tout que de porter sur des
+faits réels; les conceptions des essences, plus ou
+moins communes, plus ou moins particulières, donnent
+lieu à une distinction fondamentale. Il en est
+qui, sans être illusoires, n'ont rien d'essentiel; il en
+est d'essentielles. Celles-ci reposent sur les caractères
+dominants dont l'ensemble forme dans notre
+pensée la nature des êtres. Ces différences fondamentales
+révèlent et constituent les véritables essences,
+ou les grandes et naturelles divisions de
+l'ensemble des êtres. Ces différences sont assez nombreuses;
+mais dans le nombre on doit distinguer
+celles que voici. Dans l'ensemble des êtres accessibles
+aux sens d'abord se montrent certains caractères
+généraux, communs à tous, et auxquels participe
+toute la masse inorganique, substance confuse
+qui ne se distingue de ce qui est plus général qu'elle
+que par l'attribut qui la rend sensible et que Descartes
+a nommé l'étendue. Si vous en retranchez la
+masse inorganique, vous aurez le règne organique
+(espèce dont l'être étendu est le genre); si vous en
+retranchez tout l'être inanimé, il vous reste l'être
+animé (le genre animal); si vous retranchez ce qui,
+parmi les animés, n'a pas la raison, il vous restera
+l'animal raisonnable ou l'homme (espèce humaine);
+et si, dans la totalité des animaux raisonnables, vous
+distinguez substance par substance, vous avez l'individu.
+Or, parler ainsi, c'est concevoir qu'il y a
+une essence déterminée par chaque groupe d'attributs
+communs, une nature étendue, une nature
+organique, une nature animale, une nature humaine,
+une nature individuelle. On appelle aujourd'hui
+nature ou essence, ce qu'au temps d'Abélard
+on appelait genre ou espèce, matière ou forme; mais
+le fond des idées n'a pas sensiblement varié.</p>
+
+<p>Et lorsqu'il essaie, pour profondément distinguer
+l'espèce de tout le reste, de déterminer à quelles
+conditions la forme est une essence, il entreprend un
+travail difficile, et il fait plus que les philosophes
+modernes qui se sont bien hasardés (non pas tous) à
+reconnaître qu'il y a telle chose que l'essence, mais
+dont aucun ne s'est aventuré à dire ce que c'est.
+Ajouter, comme Abélard, que les essences véritables
+ne se rencontrent que dans la catégorie de la substance,
+et que la forme spécifique est en dehors de
+toute catégorie, et surtout n'est à aucun titre dans
+celle de la qualité, c'est assurément traduire, avec
+l'exactitude scientifique de son art, cette pensée, que
+les qualités essentielles sont irrévocablement distinctes
+des qualités accidentelles, et que les essences
+ne sont pas de pures conceptions.</p>
+
+<p>Nous avons peut-être passé la mesure dans cette
+exposition de la doctrine d'Abélard sur les universaux.
+C'est qu'elle nous paraissait encore incomplètement
+connue, faute d'avoir été complètement
+restituée. Il en est en effet de cette doctrine comme
+de presque toutes les opinions de son auteur; elle
+a disparu avec lui. Il y a peu de philosophes,
+dont le nom ait été plus célèbre et les doctrines
+plus oubliées. Le temps n'a respecté que sa gloire.
+Soit que l'envie, le despotisme ou la peur aient
+détruit ou laissé se perdre ses livres, soit que ceux
+qui ont profité de ses idées aient pris soin d'en dissimuler
+l'origine, cet homme, qui eut tant de disciples,
+n'a pas laissé d'école, et quoiqu'on ne puisse
+douter qu'il n'ait exercé une influence prédominante
+sur l'enseignement, sur les études, sur la
+destinée de la philosophie, il n'a point fondé de
+philosophie. D'innombrables sectes ont aussitôt après
+lui couvert le sol gaulois, et l'on n'a plus parlé de
+lui que comme on parle d'un brillant météore qui
+éblouit et qui s'éteint. Il y a de l'injustice dans cet
+oubli, et lorsqu'au XIIIe siècle on voit la querelle
+des universaux se perpétuer, mais aussi s'éclaircir
+et s'étendre, on peut aisément retrouver plus d'une
+idée, plus d'un raisonnement qui vient d'Abélard,
+ou que ses successeurs ont laborieusement découvert
+après lui au lieu de le lui emprunter. On sait que les
+réalistes et les nominaux se ravirent alternativement
+le crédit et l'influence, et que la puissance des uns
+et des autres, celle des première surtout, prit souvent
+les formes de la tyrannie. On tient en général
+qu'Albert le Grand et saint Thomas d'Acquin furent
+réalistes, et leurs partisans venaient s'allier à Jean
+Duns Scot lui-même, lorsqu'il fallait combattre les
+nominaux. Peut-être que ceux-ci auraient succombé,
+si Occam n'eût glorieusement relevé leur drapeau,
+et, donnant au système l'ordre et la clarté, n'eût
+décidément rétabli leur influence, reconnue enfin et
+assurée par la protection du pouvoir politique. Les
+maîtres de l'école de Paris, Jean Gerson et Pierre
+d'Ailly, furent nominaux<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126"><sup>126</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote126" name="footnote126"></a><b>Note 126:</b><a href="#footnotetag126"> (retour) </a> Albert. Magn., <i>De Intellect. et intelligib.</i>,
+l. I, c. II.&mdash;<i>Metaph. comment.</i> IV.&mdash;M. Rousselot
+prouve assez bien qu'Albert était moins réaliste
+que conceptualiste à la manière d'Abélard. (<i>Études sur
+la philos. du moyen âge</i>, t. II, c. XIV, p. 210 et suiv.)
+Il est moins heureux, lorsqu'il essaie la même
+démonstration à l'endroit de Saint Thomas. (<i>Ibid.</i>,
+p. 256 et 205.) Saint Thomas, sur la question des idées,
+incline au platonisme: (<i>Summ. theol.</i>, para I,
+quest. V, LV, et LXXXV.) Le réalisme de Scot ne peut
+être nié. (Rousselot, t. III, c. XVIII, p. 13 et
+suiv.&mdash;Meiners, <i>De nom. et real. init.</i>, ouv. Cit.,
+p. 37.&mdash;Salabert, <i>Philos. nom. vind., praefat.</i>, sec. V.)</blockquote>
+
+<p>Il est remarquable que cette doctrine, quoique
+tolérée souvent, et parfois protégée par l'Église, lui
+redevenait de temps en temps et comme périodiquement
+suspecte, au point d'être persécutée par le saint-siége,
+et qu'elle s'allia maintes fois avec une manière
+libre de penser, soit sur les matières de
+théologie, soit au moins sur les doctrines de la cour
+de Rome. L'esprit d'Abélard, à travers beaucoup
+de transformations, se reconnaît et s'aperçoit encore
+dans les écoles gallicanes, et, osons le dire, dans
+la philosophie nationale.</p>
+
+<p>La science moderne peut, en général, être regardée,
+comme nominaliste. «La secte des nominaux,»
+dit Leibnitz, «est la plus profonde des
+sectes scolastiques, et celle qui s'accorde le mieux
+avec la méthode de la philosophie réformée de nos
+jours.» Descartes ne place point «hors de notre
+«pensée toutes ces idées générales que dans l'école
+on comprend sous le nom d'universaux.» Locke
+et son école ont professé le nominalisme conceptualiste;
+Hobbes, Berkeley, Hume, le nominalisme
+pur; et, sur ce point, les Écossais, surtout Dugald
+Stewart, ont enchéri sur les opinions de Locke, eux
+qui se séparent de lui si volontiers<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127"><sup>127</sup></a>. Le conceptualisme
+est peut-être le vrai nom de la doctrine de
+Kant, et ce n'est qu'après lui que la philosophie
+allemande a pris ces formes alexandrines qui la rapprochent
+du réalisme du moyen âge. La doctrine de
+l'identité absolue, qui ne distingue plus l'ordre de la
+connaissance de l'ordre de l'existence, efface ou
+supprime toute controverse sur les universaux, en
+confondant l'être et la pensée, le particulier et le
+général, le fini et l'infini. M. de Schelling s'est fait
+gloire de renouveler le spinozisme qu'on imputait au
+réalisme pour l'accabler; Hegel a courageusement
+érigé les degrés logiques en phases de l'être, et professé
+que toute pensée réalise, au point que l'être
+n'est pleinement réel qu'autant et en tant qu'il se
+pense<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128"><sup>128</sup></a>. Pour Hegel, toute opposition entre les différents,
+que dis-je! entre les contradictoires, n'est
+qu'une passagère apparence. Mais il faut convenir que
+rien plus qu'une telle doctrine n'a été jusqu'à ces
+derniers temps contraire aux méthodes en honneur
+depuis deux siècles, et l'on peut dire qu'en général
+l'esprit du nominalisme est celui de la philosophie
+moderne, quoiqu'il s'y trouve souvent éclairci et
+tempéré par des idées étrangères aux nominaux du
+XIIe siècle, et qui le préservent ou le délivrent des
+excès et des erreurs, infaillible châtiment de toute
+doctrine absolue.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote127" name="footnote127"></a><b>Note 127:</b><a href="#footnotetag127"> (retour) </a> Leibnitz, <i>In Nisol</i>. præfat., edit.
+Dutens, t. IV, <i>Nouv. Essais</i>, t. III, c. III, 6,&mdash;Descartes,
+<i>Les Principes</i>, 1re part., sec. 59.&mdash;Locke, <i>De l'Entend.
+hum</i>., t. III, c. III, sec. 6 et suiv., et c. VI, sec. 7 et
+suiv.&mdash;Reid, <i>Essais sur les facultés de l'esprit humain</i>,
+ess. V, c. VI.&mdash;D. Stewart, <i>Philos. de l'esprit humain</i>,
+c. IV, sect. II, III et IV.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote128" name="footnote128"></a><b>Note 128:</b><a href="#footnotetag128"> (retour) </a> Il est remarquable, en effet, que les objections
+dirigées par Bayle contre l'<i>universale a parte vel</i> des
+scolastiques, et contre la confusion de l'attribut
+et de la substance dans Spinoza, soient précisément les idées
+dont s'empare Hegel pour édifier sa doctrine. (Voy. Bayle,
+art, <i>Abélard</i>, et <i>Sillpon</i>.&mdash;Hegel, <i>Gesch. Der
+Philosophie</i>, t. III, p. 168.)</blockquote>
+
+<p>Abélard a donc triomphé; car, malgré les graves
+restrictions qu'une critique clairvoyante découvre
+dans le nominalisme ou le conceptualisme qu'on lui
+impute, son esprit est bien l'esprit moderne à son
+origine. Il l'annonce, il le devance, il le promet. La
+lumière qui blanchit au matin l'horizon est déjà
+celle de l'astre encore invisible qui doit éclairer le
+monde.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, je n'éviterai pas l'accusation de
+nominalisme. Je ne demande qu'à la restreindre
+dans les limites suivantes.</p>
+
+<p>L'essence est réelle; il n'y a point d'existence sans
+essence; mais l'essence ne se rencontre réellement
+que dans l'être déterminé, parce que l'être n'existe
+que déterminé. Cependant la détermination n'est pas
+une chose absolue; elle est susceptible de plus ou
+de moins. La matière étendue, par exemple, est la
+conception de l'être percevable, la plus indéterminée,
+ou, si l'on veut, la moins déterminée que nous
+puissions former. Quand nous divisons la matière
+ou la voyons divisée, ses divisions sont des parties
+qui sont quelquefois appelées individus, et qui devraient
+plutôt s'appeler fragments, car ces parties ne
+méritent proprement ce nom d'individus qu'autant
+qu'elles sont, comme divisions, l'oeuvre de la nature,
+ou, pour parler plus hardiment, un tout de
+création divine, qui ne peut en général être divisé
+sans changer de nature. Quoi qu'il en soit, l'être
+va toujours se déterminant davantage. Ces déterminations
+successives divisent réellement l'universalité
+de la substance, et comme ces divisions correspondent
+à des substances, unes, distinctes, d'origine
+naturelle, l'universalité de la substance est dans le
+fait, est actuellement la totalité des substances.</p>
+
+<p>Chaque substance a une essence, c'est-à-dire une
+nature stable qui se reconnaît à ses attributs permanents
+et invariables, et nous avons raison de croire
+à l'essence. Ainsi, pour prendre l'exemple toujours
+cité, il y a une essence qui s'appelle légitimement
+la nature humaine. Elle ne peut être confondue avec
+aucune autre, ni produite de toutes pièces par aucune
+opération humaine, ni modifiée dans ses éléments
+constitutifs, sans être détruite. <i>Substantialis
+differentia abesse non potest, quin corrumpat</i><a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129"><sup>129</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote129" name="footnote129"></a><b>Note 129:</b><a href="#footnotetag129"> (retour) </a> <i>De Intellect</i>., p. 492.</blockquote>
+
+<p>L'idée d'essence est une idée nécessaire de l'esprit
+humain, et l'idée d'essence est vraie et légitime,
+non-seulement fondée sur quelque chose de réel et
+d'objectif, mais conforme dans une certaine mesure
+à cette réalité objective, parce que les idées nécessaires
+expriment les conditions mêmes de la réalité.
+Mais pour être conforme à la réalité, cette idée ne
+lui est point adéquate, parce que notre connaissance,
+certaine dans ce qu'elle a de nécessaire, est
+toujours et nécessairement incomplète.</p>
+
+<p>L'essence est une condition de l'être. Mais cette
+condition qui ne peut être ni éludée, ni altérée, ni
+reproduite à volonté, cette loi qui n'est expliquée
+par aucun phénomène naturel, par aucune des forces
+connues ou appréciables, ou même supposables de
+la nature, est un des témoignages les plus certains
+à mes yeux de l'intervention d'une puissance et
+d'une intelligence suprêmes. Pour exister, il faut
+que l'essence ait été conçue et voulue. C'est par là
+que je l'élève au-dessus même de ce qu'il y a de
+plus élevé en ce monde, les idées nécessaires de la
+raison humaine. C'est en ce sens que je suis prêt à
+reconnaître le dogme platonicien, et à nommer l'essence
+une idée de Dieu.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h2>LIVRE III.</h2>
+
+
+
+<h3>DE LA THÉOLOGIE D'ABÉLARD.</h3>
+<br><br><br>
+
+<h3>CHAPITRE 1er.</h3>
+
+<h3>DE LA THÉOLOGIE SCOLASTIQUE EN GÉNÉRAL.&mdash;CARACTÈRE
+DE CELLE D'ABÉLARD.&mdash;LE <i>Sic et Non.</i></h3>
+
+<p>On dit que le moyen âge fut l'empire romain du
+christianisme. C'est alors, suivant des autorités qui
+s'accordent peu sur d'autres points, que l'esprit catholique
+a le plus profondément pénétré dans les
+institutions, les sciences, les sentiments et les coutumes.
+De là l'unité et la grandeur, l'ignorance et
+la tyrannie assignées tour à tour comme caractères à
+cet âge de l'humanité. Accusations ou louanges, il
+y aurait beaucoup à rabattre, et l'on montrerait aisément
+qu'elle devait encourir deux jugements opposés,
+cette étrange et obscure époque, si pleine de
+contrastes, et qui, seule peut-être entre toutes celles
+de l'histoire, a réuni la barbarie dans les moeurs et
+le spiritualisme dans les idées.</p>
+
+<p>Mais si tout l'honneur ne doit pas revenir au
+christianisme, bien moins encore la religion doit-elle
+être rendue responsable de tout ce qu'il y eut
+au moyen âge de grossièreté et d'oppression. Elle
+est loin d'avoir toujours été souveraine maîtresse.
+Dans l'ordre politique, après avoir parfois résisté
+jusqu'à l'héroïsme, aux passions mondaines, elle
+leur a souvent cédé, complu même au point de s'en
+faire l'instrument doctrinal et l'apologiste sophistique.
+De même aussi, dans l'ordre intellectuel, tantôt
+elle a poursuivi la domination exclusive de l'esprit
+humain, tantôt elle s'est alliée avec les sciences
+profanes au point de s'identifier avec elles. Aussi
+n'a-t-elle pas réussi à maintenir son unité aussi rigoureusement
+qu'on le prétend. Elle a eu ses dissidences,
+ses changements, ou, si l'on veut, ses progrès.
+C'était un lieu commun des temps de la
+scolastique que la philosophie devait être la servante
+de la théologie, <i>ancilla theologiæ</i><a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130"><sup>130</sup></a> mais à force de
+vivre avec sa servante, la maîtresse finissait par
+prendre son langage et ses allures, et la puissance
+effective sur l'intelligence a souvent passé du côté
+de la philosophie. Or, quand on pense qu'au moyen
+âge le christianisme régnait en maître absolu, il
+faut soutenir que la scolastique est la vraie et la
+seule philosophie chrétienne; et pourtant comment
+s'aventurer sur le terrain de la scolastique, sans y
+rencontrer quelques-uns des monstres qui infestent,
+nous dit-on, les sombres détours de cette forêt magique
+appelée la philosophie moderne?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote130" name="footnote130"></a><b>Note 130:</b><a href="#footnotetag130"> (retour) </a> On trouve cette métaphore partout. L'origine
+en est peut-être dans un passage de saint Jean Damascène
+qui veut que, comme une reine a des suivantes, la vérité se
+serve des sciences humaines ainsi que de ses esclaves;
+(<i>Dial.</i>, I, i.) et dans une comparaison prise de
+la situation d'Abraham, qui avait une femme, Sara, et une
+servante, Agor; la théologie est Sara et la dialectique est
+Agor. (Didym. <i>ap. Damasc.,</i> lit. E, tit. ix.) Le
+P. Petau s'approprie cette comparaison. (<i>Theolog.
+Dogm., prolog.,</i> c. iv, 4.)</blockquote>
+
+<p>Pour l'histoire, l'unité tant vantée du moyen âge
+est une apparence qui cache souvent la lutte et la
+division. Comme entre les moeurs et les idées, les
+sentiments et les croyances, l'esprit du Nord et celui
+du Midi, le caractère germain et la civilisation romaine,
+il y eut alors alternative d'opposition et de
+fusion entre la religion et la philosophie. Sans parler
+des conflits du pouvoir ecclésiastique et du pouvoir
+civil, le monde intellectuel admit lui-même deux
+autorités, l'antiquité et la religion, et ces autorités
+s'accordèrent ou se combattirent tour à tour. Tantôt
+Aristote devint chrétien, et l'Évangile revêtit le péripatétisme;
+tantôt, rompant tout commerce, la théologie
+repoussa la philosophie, proscrivit son alliée
+de la veille, ou fit alliance avec une doctrine nouvelle
+contre celle qu'elle délaissait. Elle appelait alors
+Platon à son secours contre Aristote; et puis, quand
+le platonisme au génie libre, au mysticisme indépendant,
+avec l'ampleur de ses dogmes sublimes et
+vagues, brisait les cadres étroits où l'on voulait l'enfermer,
+Aristote revenait en aide à la théologie, et,
+l'armant de ses formules, de ses précisions sévères,
+des subtilités puissantes de son étreignante dialectique,
+il l'aidait à garrotter son maître, et à reprendre
+les formes immuables d'une croyance didactique
+et d'une science exacte, jusqu'au jour où, lasse enfin
+de ses alliances diverses, elle secouait un joug étranger,
+et, dans son ingratitude, anathématisait la raison
+et la science sous les noms de l'orgueil et de l'hérésie.</p>
+
+<p>Ces disparates et ces contradictions se montrent à
+chaque pas dans l'histoire intellectuelle du moyen
+âge, et la philosophie depuis Descartes, c'est-à-dire
+depuis qu'elle s'est sécularisée, n'a pas éprouvé peut-être
+plus de changements que la théologie depuis
+Alcuin jusqu'à la réformation.</p>
+
+<p>La raison dans la liberté de la réflexion est restée
+le caractère dominant, le perpétuel drapeau de la
+science philosophique, dans quelques mains qu'il ait
+passé, quels que soient les armées qui l'ont suivi et
+le prix pour lequel elles ont combattu. Cette liberté
+n'était sûrement pas absolue, surtout dans l'expression;
+on a pu prêter un voile à la philosophie,
+émousser la pointe de ses armes; on a pu dissimuler
+sa nature, on n'a pas pu la détruire. La scolastique
+n'a jamais cessé d'être une science rationnelle,
+même lorsqu'elle s'est le plus attachée à demeurer
+orthodoxe. Sans doute, l'immuable unité de doctrine,
+c'est-à-dire l'interdiction du mouvement philosophique,
+n'a pas non plus cessé d'être en général
+le but et la prétention permanente de toutes les écoles
+théologiques; encore faut-il exclure celles d'où
+s'élança la réforme; mais s'il n'en est guère qui aient
+fait ouvertement profession de sortir de l'Église,
+toutes ont maintes fois changé de direction, sans
+cesse oscillé entre le raisonnement, la tradition,
+l'autorité des philosophes, celle de l'Écriture, la foi,
+la dialectique et la mysticité. La théologie mériterait
+bien aussi d'avoir son histoire des variations.</p>
+
+<p>Abélard nous offre un frappant exemple de la
+manière dont la philosophie et la religion, devenues
+la dialectique et la théologie, s'altéraient et se repoussaient
+mutuellement, s'unissaient et s'envahissaient
+tour à tour. Avant lui, dans le moyen âge,
+nul philosophe peut-être n'avait été autant théologien,
+nul théologien aussi philosophe. Aucun n'avait
+réalisé au même degré cette union des deux sciences
+et des deux génies, éminent qu'il était dans l'école
+d'Aristote et dans celle de Paul<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131"><sup>131</sup></a>. Mais ainsi que son
+esprit croyant et scrutateur fut sans cesse ballotté des
+tentations de l'examen aux exigences de la foi, de la
+liberté à la soumission, sa vie fut tour à tour jouet
+ou victime de l'empire de la philosophie et de la
+puissance de l'Église. Vainement poursuivit-il incessamment
+l'accord pour la science, de la raison et de
+la foi, pour la vie, de la liberté et de l'ordre; ni son
+esprit ne trouva la paix, ni son existence, le repos.
+La logique, il le dit, le rendit odieux aux hommes<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132"><sup>132</sup></a>;
+son génie troubla son âme ainsi que sa destinée, et
+la renommée lui apporta le malheur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote131" name="footnote131"></a><b>Note 131:</b><a href="#footnotetag131"> (retour) </a> «In Paulo.» <i>Ab. Op., Apol. ad Hel.</i>, p. 308.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote132" name="footnote132"></a><b>Note 132:</b><a href="#footnotetag132"> (retour) </a> «Odiosum me mundo reddidit logica.» <i>Ibid.</i>,
+et ci-dessus, t. I, t. 1, p. 230.</blockquote>
+
+<p>Ce n'est pas qu'il ait le premier essayé de mener
+ensemble la philosophie et la religion. Cette alliance
+a séduit de bonne heure tous les grands esprits nés
+au sein du christianisme. Saint Paul, en entrant dans
+l'école d'Athènes, donna un mémorable exemple.
+Lorsqu'il planta la croix du Sauveur près du tombeau
+de Socrate, on eût dit que l'Évangile venait
+chercher la philosophie, non pour la détruire, mais
+pour en faire la conquête. L'apôtre des gentils offre
+dans ce titre même un symbole de l'union de la parole
+de Dieu à la parole antique, et malgré ses imprécations
+contre les égarements des sages de son
+temps, il reconnaît à la raison humaine les droits
+imprescriptibles d'une révélation éternelle. Au
+IIe siècle, le troisième écrivain de christianisme, le
+premier des apologistes, saint Justin Martyr, a fait
+profession de vouloir concilier la religion avec la
+philosophie, et saint Irénée, qui presque au même
+temps manifesta l'intention contraire, et voulut délivrer
+la foi de cette mésalliance, ne sut rien de
+mieux que de donner au christianisme la forme
+d'une doctrine scientifique. Amis ou ennemis des
+sciences humaines, les Pères des premiers siècles
+raisonnaient tous, les uns pour prouver que la religion
+valait bien la philosophie, les autres que la philosophie
+ne valait pas la religion. Les plus célèbres
+ont accepté le titre de philosophes chrétiens, quelquefois
+ils ont appelé la religion même philosophie.
+Pour Grégoire de Nazianze, le philosophe, c'est le
+chrétien; pour saint Clément, le gnostique, c'est le
+théologien<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133"><sup>133</sup></a>. Sans doute ils ne se sont pas tous montrés
+rationalistes, à un égal degré. Origène ou Augustin
+sont autrement philosophes qu'Ambroise ou
+Jérôme; mais enfin la théologie a toujours produit
+des penseurs, et dans son sein il s'est perpétuellement
+maintenu, à côté des simples prédicateurs du
+dogme, une secte orthodoxe de scrutateurs et de démonstrateurs
+qui prétendaient conduire à la foi par
+la raison.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote133" name="footnote133"></a><b>Note 133:</b><a href="#footnotetag133"> (retour) </a> Greg. Naz. <i>Or</i>. XXVI.&mdash;Clem. Alex.
+<i>Stromut.</i>, II et VI.</blockquote>
+
+<p>Cet exemple, constamment donné dans le monde
+chrétien, ne fut pas délaissé dans le Nord et l'Occident.
+Bède le Vénérable était surtout un érudit, mais
+il savait, pour en avoir beaucoup lu, la théologie et
+la philosophie; s'il ne les mêla pas, du moins il les
+rapprocha, et ses lecteurs purent les unir. Si Alcuin
+ne consomma pas encore cette union, il donna les
+moyens de l'essayer, et la doctrine mystique de Scot
+Érigène intéresse également la raison et la foi: c'est
+un christianisme alexandrin. Cependant la théologie
+chez ses successeurs resta éminemment dogmatique,
+jusqu'au temps où la dialectique pénétra davantage
+encore dans la philosophie. Ce fut dans la science
+comme une véritable révolution.</p>
+
+<p>Ce mouvement donna l'être à la théologie scolastique.
+L'origine en paraît d'abord obscure, malgré
+de savantes recherches et des conjectures diverses.
+A quelle date faut-il en rapporter la naissance? à
+quelles sources a-t-elle puisé? quels sont ceux qui
+l'ont découverte ou accréditée? Toutes ces questions
+curieuses paraîtront d'une solution moins difficile,
+grâce à ce que nous savons déjà de l'histoire de la
+philosophie. Le même esprit qui, dans la science
+humaine, avait produit la philosophie scolastique,
+a, passant dans la science sacrée, enfanté la théologie
+scolastique; on appelle ainsi l'aristotélisme du moyen
+âge, ou la dialectique telle que nous la connaissons,
+appliquée à l'enseignement du dogme: c'est la théologie
+rationnelle ou la philosophie religieuse de l'époque,
+c'est pour le temps enfin le christianisme
+selon la science<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134"><sup>134</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote134" name="footnote134"></a><b>Note 134:</b><a href="#footnotetag134"> (retour) </a> Cf. Ad, Tribbechovii <i>De Doctor. scholast</i>.,
+ed. sec., Jenæ, 1719. C. A. Heumanni præf., p. XIII, et c,
+t, ii, vi, p. 249 et seqq.&mdash;J. Fr. Buddei <i>Isagog. hist. theol</i>.,
+Lips. 1727, t. 1, t. post., c. 1, p. 352 et seqq. et
+passim.&mdash;Budd., <i>Observ. select.</i> xv, t. 1, p. 175, 187,
+194, etc.&mdash;Mabillon, <i>Traité des études monastiques</i>,
+part. ii, c. vi.&mdash;Brucker, <i>Hist. crit. phil</i>., t. III,
+part. ii, passim.&mdash;Riter, <i>Hist. de la Philos. chrét.</i>,
+t. II de la trad., passim.</blockquote>
+
+<p>Si l'on veut éclaircir les commencements de cette
+école théologique, dont le glorieux centre fut à Paris
+et qui se développait au XIIe siècle, il faut remonter
+bien plus haut que le moyen âge. Nous venons de
+dire que dès qu'il y a des livres chrétiens autres que
+les livres divins, et peut-être dans ceux-ci mêmes,
+au moins dans les Épîtres, on voit à la tradition de
+l'Évangile se mêler un élément philosophique. En
+pouvait-il être autrement? Les premiers Pères écrivent,
+ils sont donc à quelque degré des lettrés; leur
+éducation, si modeste qu'on la suppose, a laissé
+dans leur esprit des idées et des expressions originaires
+de la science des gentils. L'enseignement
+apostolique ne peut prendre une forme tant soit peu
+littéraire sans qu'aussitôt les souvenirs de la Grèce
+s'y viennent unir. Une religion, dès qu'elle se traite
+dans les livres, ressemble fort à un système de philosophie.
+Elle prend nécessairement l'esprit humain
+comme elle le trouve, la langue telle qu'elle est
+faite, la science au point où elle en est venue. Tous
+les Pères sont donc plus ou moins philosophes,
+même ceux qui n'en ont aucune envie; mais quelques-uns
+mettent du prix à l'être et font expressément
+à la philosophie une place dans la religion. Ce
+n'est pas encore la philosophie scolastique, ni même
+la philosophie péripatéticienne; ce qui domine,
+c'est l'esprit et quelquefois le langage de Platon. Le
+disciple de Socrate se retrouve dans ces disciples du
+Christ, et quelques lambeaux de la pourpre athénienne
+restent attachés, comme des ornements oubliés,
+à la robe de lin sans tache des catéchumènes;
+non que le dogme chrétien, comme on l'a prétendu,
+soit tout platonique, mais le dogme emprunte à
+l'Académie des idées de détail, des métaphores, des
+hypothèses, des explications théorétiques dont l'Écriture
+n'offre aucune trace et qui sont la part de
+la raison pure dans l'oeuvre de la foi. Aristote contribue
+pour peu de chose à ces développements
+additionnels de la science apostolique: de loin en
+loin, quelques termes d'école, quelques formes dialectiques,
+inséparables de toute discussion, viennent
+seulement attester que l'étude, ou du moins une
+teinture de sa logique était une condition nécessaire
+de la culture de l'esprit.</p>
+
+<p>Dès lors cependant la philosophie n'intervient pas
+dans la religion sans rencontrer de résistance, elle
+excite des ombrages, dea scrupules, des censures;
+tous les Pères s'en servent, mais aucun ne s'y fie
+d'une manière absolue, et si les uns la recherchent
+et l'aiment, les autres la fuient ou la repoussent. La
+crainte se mêle au goût même qu'elle inspire. Beaucoup
+se déclarent résolument contre elle et la proscrivent
+avec sévérité; d'autres, après l'avoir célébrée,
+recommandent de ne la suivre qu'avec prudence,
+les anathèmes de saint Paul contre <i>les surprises de
+la philosophie</i>, contre <i>la vaine tromperie de la science
+humaine</i>, semblent retentir encore aux oreilles des
+successeurs de l'apôtre; ils craignent d'être de ceux
+<i>qui s'égarent dans leurs propres raisonnements</i>; ils se
+croient toujours en présence de cette <i>gnose pseudonyme</i>
+dont <i>les vides paroles et les antithèses profanes</i> sont
+interdites à Timothée<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135"><sup>135</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote135" name="footnote135"></a><b>Note 135:</b><a href="#footnotetag135"> (retour) </a> Coloss II, 8.&mdash;Rom. I, 21.&mdash;I Tim. VI, 20.</blockquote>
+
+<p>Toutefois, dans les quatre premiers siècles surtout,
+plusieurs Pères, non les moindres par le génie,
+offrent quelques caractères de l'esprit philosophique.
+Justin, Athénagore, Clément, Origène, les trois
+premiers Grégoire, et plus tard Cyrille d'Alexandrie,
+ne cherchent point à fermer les yeux à la lumière
+de la science. Tel d'entre eux semble mettre sur la
+même ligne la raison et la foi, mais aucun ne s'annonce
+pour un disciple d'Aristote; un éclectisme
+flottant qui tend au platonisme se retrouve dans presque
+tous leurs écrits. Ils ne sont pas, quoi qu'on en
+ait dit, de purs alexandrins, mais ils sont vaguement
+animés de l'esprit qui inspire l'école d'Alexandrie.
+La dialectique, comme art de la réfutation, ne leur
+est pas étrangère, ils la regardent, d'après Platon,
+<i>comme un rempart</i><a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136"><sup>136</sup></a>, et cependant d'autres écrivains
+sacrés s'élèvent dès lors contre les dangers et les témérités
+de la dialectique; les plus philosophes songent
+à s'en préserver. Saint Justin lui-même a soin
+de rappeler que la religion chrétienne est la seule
+philosophie solide et utile<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137"><sup>137</sup></a>. C'est la vraie et parfaite
+philosophie, dit saint Clément<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138"><sup>138</sup></a>. Grégoire le Thaumaturge
+et Grégoire de Nazianze redoutent les sciences
+curieuses et les subtiles contentions, déplorant
+le jour où l'art pervers d'Aristote s'est glissé dans
+l'Église<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139"><sup>139</sup></a>. L'éclectique saint Cyrille attaque ceux qui,
+n'ayant sur les lèvres que l'art du Stagyrite, font gloire
+de ses leçons et non de celles des divines Écritures<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140"><sup>140</sup></a>.
+Avant lui, Athénagore avait demandé avec hauteur
+si ceux qui résolvent les syllogismes, ceux qui expliquent
+l'équivoque et le synonyme, le sujet et le prédicat,
+avaient le coeur assez pur pour enseigner la
+charité et la béatitude<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141"><sup>141</sup></a>. Grégoire de Nysse enfin, ce
+métaphysicien idéaliste, se vante d'ignorer les artifices
+des rhéteurs et de ne point diriger contre ses
+adversaires l'arme redoutable de la subtilité dialectique<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142"><sup>142</sup></a>.
+Moins engagés encore dans les liens de la philosophie
+et plus libres dans leur jugement, d'autres
+Pères éclatent avec plus de véhémence. Tertullien ne
+peut trop s'indigner contre cet art changeant de la controverse
+qui détruit tout ce qu'il édifie, contre cette
+sagesse athénienne <i>qui feint et interpole la vérité</i>,
+contre un christianisme stoïque, platonique ou dialectique;
+les philosophes sont à ses yeux les <i>patriarches
+de l'hérésie</i>, et sans prévoir combien son exclamation
+eût, mille ans plus tard, scandalisé l'Église,
+il s'écrie: «Misérable Aristote<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143"><sup>143</sup></a>!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote136" name="footnote136"></a><b>Note 136:</b><a href="#footnotetag136"> (retour) </a> Ωσπερ τριγκός De Rep. VII.&mdash;Clem. Alex. Strom.,
+1 et VI.&mdash;Nazians. <i>Orat</i>. xx.&mdash;Cicéron avait dit aussi
+en parlant des connaissances fondamentales de la raison: «Hæc
+omnia quasi sepimento aliquo vallabit a disserendi ratione.»
+<i>Legg.</i> I, 23.&mdash;Cf. Justin., <i>Dialog. cum Tryph.,</i> 2,
+3, etc.&mdash;Clem. Alex., <i>id.,</i> II et IV, passim.&mdash;Origen.,
+<i>Philocal.,</i> c. xiii.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote137" name="footnote137"></a><b>Note 137:</b><a href="#footnotetag137"> (retour) </a> <i>Dial. cum Tryph.,</i> p. 225. Ed. Paris.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote138" name="footnote138"></a><b>Note 138:</b><a href="#footnotetag138"> (retour) </a> <i>Strom.,</i> II.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote139" name="footnote139"></a><b>Note 139:</b><a href="#footnotetag139"> (retour) </a> Greg. Thaum., <i>ap, Damasc. in eclog.,</i>
+litt. A, tit. I.&mdash;Naz. <i>Or.</i> xxv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote140" name="footnote140"></a><b>Note 140:</b><a href="#footnotetag140"> (retour) </a>> Cyrill., <i>Catech</i>. VI, XXII.&mdash;Phot.,
+<i>Thesaur.</i> II.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote141" name="footnote141"></a><b>Note 141:</b><a href="#footnotetag141"> (retour) </a> Athenag., <i>Apol. pro Christ</i>. XI.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote142" name="footnote142"></a><b>Note 142:</b><a href="#footnotetag142"> (retour) </a> Nyss., <i>Cont. Eunom</i>. II.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote143" name="footnote143"></a><b>Note 143:</b><a href="#footnotetag143"> (retour) </a> «Miserum Aristotelem.» <i>De praesc.
+haeret.</i>, VII.&mdash;<i>Adv. Hermog.</i>, VIII.</blockquote>
+
+<p>Ce fut même une doctrine reçue que les hérésies
+procédaient de l'esprit philosophique. Épiphane s'en
+prend à l'imitation d'Aristote de l'erreur d'Aetius<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144"><sup>144</sup></a>;
+celle des Agnoètes passe pour venir de Thémistius,
+dénoncé, comme une des gloires du péripatétisme;
+saint Basile, saint Augustin et deux Grégoire imputent
+à Eunomius une méthode syllogistique, <i>écho
+retentissant d'Aristote;</i> Arius lui-même est accusé de
+dialectique. Enfin il a été écrit qu'il n'est pas d'hérésie
+dont Platon lui-même n'ait fourni l'assaisonnement<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145"><sup>145</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote144" name="footnote144"></a><b>Note 144:</b><a href="#footnotetag144"> (retour) </a> <i>Adv. haeres.</i> t. III, <i>haer.</i>
+LVI <i>vel</i> LXXXVI, sec. 2.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote145" name="footnote145"></a><b>Note 145:</b><a href="#footnotetag145"> (retour) </a> Budd., <i>Obs. sel.</i> XV, t. 1, p. 180.&mdash;Basil.,
+I, <i>Cont. Eunom.</i> V et IX.&mdash;Aug. <i>De Trin.</i> XV,
+XX.&mdash;Nyss., I <i>Cont. Eunom.</i>&mdash;Tortul., <i>de Anim.</i>,
+c. XXIII.&mdash;I, <i>Cont. Mart.</i>, c. XIII. C'est l'opinion
+d'un théologien de grande érudition, le P. Petau, <i>Theol.
+dogm.</i>, t. I, t. I, c. III, I, et t. II, t. I, c. i, 4,
+et c. III, 1.&mdash;Cf. Budd., <i>Isag.</i>, lib. post. c. IV,
+p. 557 et 600, c. VI, p. 918, c. VII, p. 1142.</blockquote>
+
+<p>Telles étaient les opinions des Pères, opinions qui
+dans leur incohérence nous montrent la philosophie
+constamment suspecte, au temps même où l'on s'en
+sert le plus, aux jours de gloire de l'Église grecque.
+On sait que c'est vers le milieu du Ve siècle que le
+christianisme, envisagé comme un corps de doctrine,
+reçut la forme générale que lui ont à peu près
+conservée les modernes. Nous relevons plus de saint
+Augustin que d'Origène, et l'Église latine, qui prit
+alors le dessus jusque dans la science, est naturellement
+la source et la règle du catholicisme romain.
+Le christianisme oriental fut toujours plus spéculatif,
+celui de l'Occident plus pratique. L'un tient plus
+d'une théorie sacrée, l'autre d'une politique religieuse.
+En toutes choses, même dans la foi, l'art
+est le lot de la Grèce; le partage de Rome, c'est le
+gouvernement.</p>
+
+<p>Au temps des Jérôme, des Ambroise, des Augustin,
+un principe fondamental est définitivement
+établi, c'est l'autorité de l'Église en matière de foi,
+c'est la subordination de la raison à la tradition, et
+de la science à l'autorité. A compter de ce moment
+surtout, la question essentielle ne doit plus être:
+Quelle est en soi la vérité? mais: Quel est de fait
+l'enseignement de l'Église? Aussi la philosophie
+semble-t-elle irrévocablement condamnée. Les hérétiques,
+dit Ambroise, abandonnent l'apôtre pour
+suivre Aristote; quant à nous, nous n'avons que faire
+de la philosophie, <i>nihil nobis cum philosophia</i><a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146"><sup>146</sup></a>. Elle est
+la troisième plaie de l'Égypte, fait-on dire à saint
+Jérôme, celle qui s'appelait <i>ciniphes</i><a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147"><sup>147</sup></a>. Mais c'est surtout
+dans le grand esprit de saint Augustin que la
+lutte de la philosophie et de la foi s'engage avec éclat
+et se termine par la défaite de la première. L'issue
+du combat paraît longtemps douteuse. Suivant les
+instants, les questions, les ouvrages, nous le voyons
+incertain pencher tour à tour de l'un on l'autre côté.
+Il aime la science, le raisonnement, les lettres antiques;
+son esprit est élevé, subtil, même un peu
+paradoxal; mais il ramène et immole tout à l'Église;
+et après avoir dit que si les sages de l'antiquité revenaient,
+ils auraient à changer peu de mots et peu
+d'idées pour devenir chrétiens, il finit par les accuser
+d'avoir retenu la vérité dans l'Iniquité, parce
+qu'ils ont philosophé sans médiateur. Nous verrons
+Abélard s'appuyer tour à tour, en sens divers, des
+contradictions de saint Augustin, qui croyait connaître
+Platon, et qui, n'ayant guère lu que Cicéron,
+était devenu, comme lui, <i>magnus opinator</i><a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148"><sup>148</sup></a>. Un scepticisme
+académique doit aboutir chez un chrétien
+au sacrifice de la philosophie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote146" name="footnote146"></a><b>Note 146:</b><a href="#footnotetag146"> (retour) </a> Ambros., <i>In psalm</i>. CXVII, serm.
+XI.&mdash;<i>De offic. minist.</i>, I, XIII.&mdash;<i>Expos. in Luc.</i>, V.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote147" name="footnote147"></a><b>Note 147:</b><a href="#footnotetag147"> (retour) </a> Hieronym., <i>In psalm</i>. CIV.&mdash;Aug.,
+<i>Serm.</i> LXXXVII.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote148" name="footnote148"></a><b>Note 148:</b><a href="#footnotetag148"> (retour) </a> <i>De ver. relig.</i>, IV&mdash;<i>Retract.</i>,
+I, 1,4.&mdash;<i>De Trin.</i>, XIII, XIX, 24.&mdash;<i>Confess.</i>
+III, IV et VII, XX.&mdash;<i>De Doct.
+Christ.</i>, II, XI. et XVIII.</blockquote>
+
+<p>Nous ne voyons pas poindre encore la théologie
+scolastique; c'est la philosophie en général qui succombe:
+le péripatétisme n'est pas seul en cause; le
+stoïcisme, avec sa logique aiguë et disputeuse, ne
+jouit pas d'un meilleur renom, et le platonisme est
+reconduit avec quelques louanges hors du giron de
+l'Église; d'autant qu'on ne le distinguait pas bien
+du néo-platonisme qui, tantôt par l'audace de sa
+polémique directe, tantôt par la séduction de ses
+dogmes élevés et de sa mysticité sublime, menaçait
+tout autrement le christianisme, et pouvait, s'il ne
+rencontrait une résistance énergique, lui débaucher
+ses plus grands génies.</p>
+
+<p>Durant les cinq premiers siècles, la part du péripatétisme
+se réduit communément à l'emploi de
+quelques formules isolées qui ont passé dans la circulation,
+à l'usage au moins implicite du syllogisme,
+ce qui n'est pas une opinion, mais une nécessité de
+la controverse et même de la raison, au maintien de
+la distinction de la matière et de la forme, distinction,
+au reste, commune à Platon et à son rival,
+enfin à l'application des catégories à toutes les questions
+qui concernent l'être. S'agit-il de la nature de
+Dieu ou de celle de l'âme, les catégories sont presque
+toujours rappelées et discutées; toutefois, du
+sein même de ces discussions, s'échappe presque
+toujours le principe que Dieu est hors de toutes les
+catégories<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149"><sup>149</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote149" name="footnote149"></a><b>Note 149:</b><a href="#footnotetag149"> (retour) </a> J. Launoy, <i>De var. Arist. fortuna</i>,
+c. II.&mdash;-Ritter, Ouvr. cité, t. VI,
+c. III, p. 249, et t. VII, c. II, p. 516.</blockquote>
+
+<p>C'est plus tard que l'on voit décidément passer
+l'empire du côté du péripatétisme, mais alors la métaphysique
+décroît et cède la place à la logique; ce
+que les historiens de la philosophie appellent <i>le
+formalisme</i>, commence à prévaloir dans la science.
+Chez les païens, on a réconcilié Aristote et Platon;
+les controverses sur le fond des choses s'éteignent;
+on ne songe plus qu'à ordonner les idées, qu'à
+les exposer systématiquement. Chez les chrétiens,
+même tendance. De tout temps, et notamment en
+Asie, Aristote avait eu de dévoués commentateurs,
+mais la plupart en dehors du christianisme; il n'en
+est plus de même aux Ve et VIe siècles. On distingue
+parmi eux David d'Arménie, qui avait étudié sous
+les derniers néo-platoniciens. Déjà, au jugement de
+Ritter, l'esprit d'Aristote avait inspiré Némésius,
+de qui nous possédons un précieux ouvrage. Jean
+Philopon, surnommé <i>le Grammairien</i>, subit plus
+manifestement encore la même influence. Il avait
+été commentateur du prince des péripatéticiens
+avant d'écrire sur la théologie, et ses doctrines s'en
+ressentent, aussi bien que l'hérésie des trithéistes,
+qu'on peut rattacher à son nom<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150"><sup>150</sup></a>. C'est ainsi que
+nous sommes peu à peu conduits à voir naître et
+grandir, au VIIIe siècle, l'aristotélisme chrétien.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote150" name="footnote150"></a><b>Note 150:</b><a href="#footnotetag150"> (retour) </a> Ritter, <i>ibid.</i>, t. II, t. VII, c. i,
+p. 420, 424, 442 et 457.</blockquote>
+
+<p>L'Arabe Mansur, que l'Église sanctifie sous le nom
+de Jean de Damas ou Damascène, est désigné comme
+le créateur de la théologie scolastique. Son ouvrage,
+du moins, en est le premier monument.</p>
+
+<p>Ce livre, intitulé <i>Source de la Science</i>, se compose
+de trois traités distincts<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151"><sup>151</sup></a>. Le premier est une dialectique
+ou une compilation fort claire de l'introduction
+de Porphyre et des Catégories d'Aristote avec une
+définition générale de la philosophie; le second, un
+exposé sommaire des diverses doctrines ou <i>hérésies</i>
+de l'antiquité en matière religieuse, et le troisième,
+un grand traité <i>de la foi orthodoxe</i> où les dogmes fondamentaux
+sont conçus et traduits dans la forme et
+la langue de la logique, avec une lucidité et une rigueur
+que les théologiens de l'Occident ont rarement
+égalées. L'ouvrage n'a peut-être pas une grande profondeur,
+ni une véritable originalité. Mais il est écrit
+avec une précision qui ne manque point d'élégance,
+et l'auteur y fait, avec une parfaite possession du
+langage scientifique, l'application de la dialectique
+au dogme. On ne saurait cependant lui donner pour
+disciples les premiers de nos scolastiques. Rien n'annonce
+qu'il leur fût connu. S'il est vrai que la troisième
+partie de son livre ait été, sous ce titre, <i>de orthodoxa
+Fide</i>, traduite on latin pour la première fois par
+ordre du pape Eugène III<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152"><sup>152</sup></a>, ce ne fut qu'après la
+mort d'Abélard dont les écrits, nous le croyons du
+moins, ne mentionnent nulle part le nom de saint
+Jean Damascène. La théologie scolastique est donc
+née en dehors de l'influence de ce Père; il en a été le
+précurseur plutôt que le créateur; mais après qu'elle
+fut venue au monde, il a puissamment influé sur ses
+destinées; il est devenu une de ses autorités favorites,
+et on a regardé son traité comme le type du célèbre
+livre de Pierre Lombard. Aussi a-t-il partagé dans
+l'opinion du monde le sort des scolastiques. Exalté
+avec eux, avec eux déprimé, il a mérité que leurs
+grands adversaires calvinistes fissent un reproche à
+Melanchton de l'avoir imité, et que leur plus violent
+ennemi, Luther, dît de lui: «Il fait trop de philosophie,
+<i>nimium philosophatur</i><a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153"><sup>153</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote151" name="footnote151"></a><b>Note 151:</b><a href="#footnotetag151"> (retour) </a> Πηγή γνωσιώς, <i>Fons scientiæ</i>.
+Dans une dédicace au père Goeme, évêque de Maiuine, il dit
+qu'il a commencé par recueillir tout le meilleur des plus
+sages parmi les gentils c'est sa philosophie, objet du premier
+traité intitulé Dialectique. Le second, Περί αίρεστων,
+n'est guère qu'un dénombrement de systèmes assez sec et fort peu
+exact pour la partie philosophique. Le troisième,
+Εκδοτις άκριζής τής όρθοδοξης Πίστίως, est un ouvrage en quatre
+livres qui peut se lire encore avec fruit et même avec plaisir.
+On a accusé l'auteur de pélagianisme et de nouveauté dangereuse
+dans la phraséologie qu'il emploie. Baronius et Bellarmin ne
+l'approuvent pas en tout; les docteurs
+calvinistes le censurent sévèrement. Mais il ne me paraît
+Ouvertement dans l'erreur que touchant la procession du Saint-Esprit.
+Il se rapproche sur ce point du sentiment des Grecs. (S.P.N. Joan.
+Damasc. <i>Op.</i>, ed. Lequien, 2 vol. in fol. Paris, 1712,
+t. 1, p. 7, 70, 123.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote152" name="footnote152"></a><b>Note 152:</b><a href="#footnotetag152"> (retour) </a> Ritter, Ouvr. cité., <i>ibid.</i>, p. 505.
+Eugène III devint pape en 1143. Un chroniqueur anglais, Bromton,
+porte la date de cette traduction au temps de Hugues et Richard
+de Saint-Victor, et aussitôt après il annonce la publication du
+livre de Pierre Lombard, qui en effet passe pour s'être
+modelé sur l'ouvrage de Jean de Damas. (Tribbech., <i>De Doci,
+schol.,</i> c. vi, p. 280 et seqq.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote153" name="footnote153"></a><b>Note 153:</b><a href="#footnotetag153"> (retour) </a> Budd. <i>Isay.</i>, 1. post., c. i, p. 383, 386.</blockquote>
+
+<p>Après Jean de Damas, l'Église à laquelle il appartient
+devient stérile, et la théologie orthodoxe
+s'éteint dans l'Orient. Il est le dernier des Pères
+grecs et le premier des nominalistes chrétiens.</p>
+
+<p>En Occident, rien de brillant depuis saint Augustin.
+La littérature latine n'eut plus qu'un seul représentant
+de quelque renommée. C'est ce Boèce que
+nous avons tant cité. On le compte ordinairement
+parmi les chrétiens, et l'on inscrit son nom à la suite
+de la liste dès Pères. Le moyen âge le plaçait pour
+le moins au même rang qu'eux. Cependant la plupart
+des écrits de Boèce sont des versions d'Aristote,
+ou des commentaires sur ses livres; nulle part il ne
+s'y déclare chrétien, et dans son plus grand ouvrage,
+<i>la Consolation philosophique</i>, on peut rencontrer çà
+et là les sentiments, mais non les croyances de l'Évangile.
+Une tradition très-contestable réunit, il est
+vrai, à ses écrits authentiques quelques traités de
+théologie, et la mort que lui infligea Théodoric lui
+a valu, on peu s'en faut, les honneurs d'un martyr<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154"><sup>154</sup></a>;
+on montre même son tombeau dans une église de
+Pavie. Cette réputation bien on mal gagnée d'orthodoxie
+a consacré dans les âges suivants son autorité
+philosophique. La théologie a invoqué son témoignage
+en pleine sécurité de conscience, et nul n'a
+été plus fréquemment, plus hardiment cité dans les
+écoles cléricales. On peut dire qu'il termine avec
+Cassiodore la littérature latine de l'antiquité et commence
+belle du moyen âge. Il n'est pas le créateur de
+la scolastique, mais l'intermédiaire nécessaire entre
+les temps passés et les temps nouveaux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote154" name="footnote154"></a><b>Note 154:</b><a href="#footnotetag154"> (retour) </a> Ritter, Ouvr. cit., t. VII, c. II, p. 528.</blockquote>
+
+<p>Nous arrivons au moyen âge. La naissance de la
+théologie de la scolastique ne nous paraîtra plus un
+mystère, à nous qui avons vu naître sa philosophie.
+L'une et l'autre sont les produits naturels du sol de
+la Gaule. C'est en France que les deux éléments exotiques,
+le christianisme et la philosophie, se sont
+unis, et que le génie du moyen âge, croyant et subtil,
+enthousiaste et raisonneur, a recomposé cette
+science méthodique et dominatrice que le libre génie
+des Orientaux avait bien pu, comme tout le reste,
+découvrir en se jouant, mais à laquelle il ne se fût
+jamais enchaîné. Cette rénovation de la théologie
+date pour nous du XIe siècle.</p>
+
+<p>Les écrivains protestants<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155"><sup>155</sup></a> s'efforcent de la rattacher
+aux usurpations de Grégoire VII, à la codification
+des fausses décrétales, à l'établissement des ordres
+monastiques, enfin à toutes les choses qu'ils détestent
+comme elle. Ils veulent faire de la théologie
+scolastique un des abus de la cour de Rome, un des
+crimes de la politique pontificale. C'est une erreur.
+Cette théologie put s'unir aux institutions, se mêler
+aux événements, mais son histoire appartient surtout
+à l'histoire de l'esprit humain, dont elle fut l'oeuvre
+désintéressée et le développement spontané. La scolastique
+mérite son nom, elle vient des écoles; elle
+n'est point une combinaison de gouvernement, mais
+une phase de la science humaine, qui s'explique par
+des antécédents éminemment littéraires et académiques,
+et il était impossible qu'elle ne réagît pas
+tôt ou tard sur la théologie. Loin d'avoir été inventée
+pour le service de l'Église ou de la papauté, la
+théologie scolastique est devenue souvent suspecte
+à l'une et à l'autre, quoiqu'elle ait enfin réussi à
+s'en faire accepter, et ce n'est pas sans effort qu'elle
+a surmonté les défiances de la portion la plus gouvernementale
+du clergé. A la longue sans doute elle
+a dominé l'enseignement ecclésiastique, et c'est
+pourquoi elle est devenue avec le temps la forme et
+l'auxiliaire de cette autorité en matière de pensée,
+contre laquelle devait se soulever un jour, à des
+titres divers, l'esprit d'examen sous le nom de réformation
+ou de philosophie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote155" name="footnote155"></a><b>Note 155:</b><a href="#footnotetag155"> (retour) </a> Buddée, Tribbechovius, Heumann, etc.</blockquote>
+
+<p>Mais au début, ceux qui l'avaient introduite dans
+le monde savant étaient, nous l'avons vu» des novateurs.
+Quelques auteurs veulent que le premier d'entre
+eux ait été Lanfrano de Pavie, archevêque de
+Canterbery, ou saint Anselme, son successeur;
+d'autres ne placent cette origine qu'au temps de
+Pierre Lombard, ou descendent jusqu'au temps
+d'Alexandre de Hales. Une opinion intermédiaire
+fait dater de Roscelin la philosophie scolastique, et
+d'Abélard la théologie<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156"><sup>156</sup></a>. «C'est depuis Abélard,» dit
+le docte abbé Trithème, qui certes n'entend pas lui
+donner un éloge, «que la philosophie séculière a
+commencé de souiller la théologie sacrée par son
+inutile curiosité<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157"><sup>157</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote156" name="footnote156"></a><b>Note 156:</b><a href="#footnotetag156"> (retour) </a> Tribbechovius, <i>De Doctor. scholast.,</i>
+c. vi.&mdash;Heumann, <i>In præf.
+ejusd.,</i> p. xiii et seqq.&mdash;Jac. Thomasius, <i>Vit.
+Abæl.,</i> sec. 64, etc. <i>Theol. schol. init.; Hist. Sap.,</i>
+t. III, sec.6l, etc.&mdash;Mabillon, <i>Des étud. monast.,</i>
+part. II, c. vi.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote157" name="footnote157"></a><b>Note 157:</b><a href="#footnotetag157"> (retour) </a> Trithem., <i>De script. eccles.,</i> c. cccxci.</blockquote>
+
+<p>Suivant Mabillon, le premier pas avait été la composition
+des sommes de théologie, c'est-à-dire des
+résumés ou compilations systématiques; Vincent de
+Lerins, Isidore de Séville, saint Jean de Damas, un
+évêque de Saragosse au VIIe siècle, nommé Tayon,
+avaient donné cet exemple<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a><a href="#footnote158"><sup>158</sup></a>. Mais les controverses de
+la fin du XIe siècle sont, à mon avis, le véritable foyer
+où la scolastique a pris feu. Bérenger de Tours força
+Lanfrane à la dialectique; toutefois le saint évêque
+l'employa comme à regret, et quoiqu'il ait l'air et se
+vante même de la bien connaître, il prend soin d'en
+déguiser les formes sacramentelles, craignant, dit-il,
+de montrer plus de confiance dans l'art que dans
+la Vérité et l'autorité des Pères<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a><a href="#footnote159"><sup>159</sup></a>. Son ouvrage, en
+effet, n'a rien de technique; la discussion n'y est
+pas régulière, non plus qu'approfondie, et bien qu'on
+ait donné à l'auteur le titre de premier dialecticien
+des Gaules<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160"><sup>160</sup></a>, nous ne pouvons voir en lui le fondateur
+de la théologie scolastique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote158" name="footnote158"></a><b>Note 158:</b><a href="#footnotetag158"> (retour) </a> Mabillon, Ouvr. cit., <i>ibid.</i>&mdash;Cf. Budd.,
+<i>Isag.,</i> t. post., c. i, p. 367.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote159" name="footnote159"></a><b>Note 159:</b><a href="#footnotetag159"> (retour) </a> <i>Adv. Berelly. tar.</i>, c. VII, p. 236.
+B. Lanfr., <i>Op. omn.</i>, Paris, 1648.&mdash;Cf. Brucker,
+<i>Hist. crit. phil</i>., t. III, p. 713-727.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote160" name="footnote160"></a><b>Note 160:</b><a href="#footnotetag160"> (retour) </a> D. Ceiller, <i>Hist. gén. des aut. sacr. Et
+prof.</i>, t. XXI, p. 34.</blockquote>
+
+<p>Saint Anselme, quoiqu'il ait surtout le génie d'un
+métaphysien, saint Anselme, si supérieur à Lanfranc,
+tout en exposant avec une élévation et une profondeur
+singulières les principes d'une théodicée platonique
+et chrétienne, ne rejeta point l'argumentation
+logique; dans ses luttes avec Roscelin et d'autres sectaires,
+il réduisit souvent la théologie a une controverse
+en forme. Mais il ne fut guère qu'un écrivain,
+il n'enseigna point une méthode, il n'eut point
+d'école.</p>
+
+<p>Alors cependant la science fit évidemment un grand
+effort, sinon un grand progrès, et, se concentrant
+presque tout entière dans la dialectique, elle acquit
+un surcroît de vogue et de puissance. Tout aussitôt
+elle alla chercher là théologie ou la théologie vint la
+prendre, toutes deux s'attachant à se soutenir et à
+se compléter mutuellement, toutes deux travaillant
+bientôt à se mutuellement dominer; et soudain ce
+commerce, cet échange entre les deux études fit
+éclore, avec de nouvelles questions, avec des théories
+nouvelles qui semblaient enrichir l'une et l'autre, des
+occasions de divergence et de conflit. Tandis que la
+dialectique venait armer la théologie, qui prétendait
+la protéger, celle-ci entrait sans cesse en défiance de
+son exigeante auxiliaire, et démêlant en elle une
+indépendance cachée, elle craignait le sort des monarques
+asservis ou effacés par leur ministre: elle
+croyait voir un maître du palais s'asseoir près du
+trône d'un roi fainéant<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a><a href="#footnote161"><sup>161</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote161" name="footnote161"></a><b>Note 161:</b><a href="#footnotetag161"> (retour) </a> La création de la théologie moderne ou la
+transformation de la religion en une science abstraite et
+bientôt scolastique, est exposée avec autant d'instruction
+que de sagacité dans un ouvrage remarquable, intitulé <i>The
+scholastic philosophy considered in its relation to christian
+theology.</i> L'auteur, M. Hampden, professeur royal de
+théologie à l'université d'Oxford, nous a souvent instruit
+et guidé, et son livre mériterait d'être traduit.
+(1 vol. in&mdash;8°, 2° éd. Londres, 1837.)</blockquote>
+
+<p>Il n'est donc pas douteux que les hérésies de Bérenger
+et de Roscelin n'eussent excité des débats
+favorables aux progrès généraux de l'esprit dialectique.
+Le danger, pour le dogme, de l'introduction de
+certaines doctrines dans la science, avait déterminé
+les uns à modifier ces doctrines pour les rendre innocentes
+et compatibles avec l'enseignement de l'Église,
+les autres à s'instruire plus à fond des ressources
+de la logique, pour en repousser plus facilement les
+attaques et en assurer le concours à l'orthodoxie. On
+connaît très-imparfaitement les systèmes d'Anselme
+de Laon, de Guillaume de Champeaux, de Bernard
+de Chartres, mais sans nul doute chacun d'eux a
+travaillé dans son genre à rendre la théologie plus
+scientifique: Anselme discutait les textes, Bernard
+platonisait, Guillaume, grand logicien, raisonnait sur
+les termes du dogme et les passait au crible de la dialectique;
+on a dit que le premier il avait rendu la
+théologie contentieuse<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a><a href="#footnote162"><sup>162</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote162" name="footnote162"></a><b>Note 162:</b><a href="#footnotetag162"> (retour) </a> <i>Hist. litt. de la France</i>, t. X,
+p. 308.&mdash;<i>J. Saresb. </i>., t. III, c. ix.</blockquote>
+
+<p>Mais aucun n'a brillé dans l'école d'autant d'éclat
+qu'Abélard; nul n'a porté dans les discussions argutieuses
+de la dialectique une subtilité plus facile, une
+lucidité plus éblouissante. Il passait pour avoir une
+intelligence particulière des secrets d'Aristote, et en
+même temps il s'attachait à rendre son art accessible
+et populaire. Lors donc que, vainqueur de Guillaume
+de Champeaux, il entra dans la théologie, ce fut
+comme la science en personne qui venait trouver la
+foi; ce fut la raison qui tendait la main au dogme,
+et l'on put croire, au gré des préventions diverses,
+que la vérité chrétienne rencontrait son défenseur
+ou son conquérant le plus redoutable. Peut-être les
+deux opinions étaient-elles plausibles, il y avait en
+lui de quoi répondre à bien des espérances et justifier
+bien des craintes. Il venait, en effet, et il l'a
+dit, je crois, avec une entière sincérité, il venait
+façonner la foi à la dialectique et la prémunir contre
+la dialectique même. Nous le verrons soutenir en
+même temps que les chrétiens n'ont pas d'appuis
+plus fermes ni de plus dangereux ennemis que les
+philosophes, et tout ensemble attaquer l'abus que
+l'hérésie fait de la logique, et les dédains que l'orthodoxie
+lui témoigne. Ce fut donc sciemment et
+explicitement qu'il se posa en conciliateur et presque
+en arbitre, tour à tour exigeant comme un critique
+et docile comme un fidèle, et qu'il s'efforça de réaliser
+en lui-même ce personnage éclectique, le chrétien
+rationaliste.</p>
+
+<p>Contre lui s'élevèrent bientôt tontes les accusations
+que la philosophie a coutume d'exciter. Elles ont
+poursuivi sa mémoire. Nous pourrions multiplier
+les citations, et l'on verrait, à partir d'Abélard, la
+théologie scolastique continuer sa route et ses succès
+au milieu des plaintes et quelquefois des malédictions
+d'une partie de l'Église, jusqu'au jour où c'est
+la raison aussi qui réclame et ose attaquer Aristote lui-même
+à travers Occam, saint Thomas, Scot, Albert
+le Grand, Averroès, Abélard; mais restons au XIIe siècle.
+Alors, ce qui devait un jour devenir un préjugé
+paraissait une nouveauté, et la témérité était
+du côté des scolastiques. Malgré leur soumission au
+dogme et à l'Église en général le caractère philosophique
+dominait en eux, et l'expression de théologie
+scolastique équivalait, dans le langage du temps,
+à celle de philosophie de la théologie. C'est avec ces
+idées qu'il faut se représenter Abélard, et que son
+siècle l'a considéré. L'opinion commune du clergé
+sur son compte est celle de Baronius<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a><a href="#footnote163"><sup>163</sup></a>: «Pierre
+Abélard a soumis les Écritures aux philosophes,
+principalement à Aristote, et il traite les Pères
+d'ignorants qui ne prouvaient rien de ce qu'ils
+disaient.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote163" name="footnote163"></a><b>Note 163:</b><a href="#footnotetag163"> (retour) </a> Tribbech., Ouvr. cit., c. v, p. 220 et suiv.&mdash;Budd.,
+<i>Isag</i>., lib. post.,
+c. VII, p. 1126, etc.</blockquote>
+
+<p>On a vu, en effet, comment il gouvernait la dialectique.
+Son procédé dans les questions épineuses
+était d'exposer les diverses opinions, et de les soumettre
+à un examen analytique, sous le double contrôle
+du raisonnement et de l'autorité. Toutes les
+citations que la lecture avait pu lui fournir, étaient
+passées en revue, discutées, interprétées; puis il
+produisait son avis, en le raccordant à son tour avec
+ces citations mêmes, qu'il parvenait à ramener subtilement
+à une apparence d'unité. Cette méthode
+exigeait une connaissance détaillée, tant des doctrines
+des auteurs que des passages de leurs écrits
+qui pouvaient être invoqués pour ou contre telle ou
+telle solution. Ces solutions, soutenues en thèse, ou
+favorisées en passant par des propositions isolées,
+s'appelaient des sentences, <i>sententiæ</i>. L'art de la
+controverse étant d'opposer les autorités aux autorités,
+et de déconcerter une proposition par une citation
+imprévue, tout esprit qui voulait briller dans
+cette sorte d'escrime, devait se faire un arsenal complet
+de toutes les armes dont il pouvait avoir à diriger
+ou à repousser les coups; et c'est pour cela que
+des recueils de citations étaient indispensables aux
+philosophes de l'école, afin que la soudaineté de
+leurs objections fût égale à l'à-propos de leurs
+réponses.</p>
+
+<p>Ce fut donc un titre assez commun parmi les écrits
+du temps que celui de livre des sentences, <i>liber sententiarum</i>;
+et le plus célèbre recueil qui ait porté ce
+nom, est le manuel théologique de Pierre Lombard,
+qui fut évêque de Paris sept ans après la mort d'Abélard.
+Ce livre exerça pendant plusieurs siècles une
+grande autorité: il devint la base de renseignement
+théologique dans l'Université de Paris, et l'on cite
+ordinairement le docte prélat comme le chef et le
+fondateur de cette école de théologiens appelés les
+docteurs sententiaires (<i>doctores sententiarii</i>), par
+opposition à ceux qui portent le nom de docteurs bibliques
+(<i>biblici</i>). Ce fut une école nouvelle, plus savante,
+plus logique, plus aristotélique que l'école ancienne
+qui, discutant moins, approfondissait moins
+peut-être, mais aussi ne provoquait ni le doute ni la
+dispute, et qui, fidèle à son enseignement synthétique,
+voyait avec inquiétude une éristique toute profane
+envahir le domaine entier de la science sacrée<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a><a href="#footnote164"><sup>164</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote164" name="footnote164"></a><b>Note 164:</b><a href="#footnotetag164"> (retour) </a> Moshem., Secul. XII, pars II, c. III, sec. 8.</blockquote>
+
+<p>Il y eut donc, au XIIe siècle, deux théologies,
+l'une biblique dont Hildebert, évêque du Mans,
+était, dit-on, la lumière, et à laquelle on peut rattacher
+Guillaume de Saint-Thierry, Gautier de
+Mortagne, Hugues et Richard de Saint-Victor, et
+que dut aimer et protéger saint Bernard; l'autre que
+Guillaume de Champeaux avait contribué à former,
+sans prévoir que, bientôt dépassé, il serait lui-même
+effrayé des conséquences de son oeuvre, et
+verrait le sein de la science déchiré par ses enfants.
+Les théologiens de cette nuance sont désignés aussi
+par le nom de <i>theoretici</i>, parce qu'ils se consacraient
+aux recherches spéculatives et aux controverses dogmatiques,
+tandis que les premiers, qu'on a nommés
+<i>practici</i>, s'adonnaient surtout à la propagation de la
+foi et à la prédication. La théologie des uns fut la
+théologie scolastique par excellence, et celle des autres,
+la théologie mystique. C'est la première qui
+fait le plus de bruit dans l'histoire, c'est celle-là dont
+on a donné Pierre Lombard pour le créateur, parce que
+nul avant lui ne l'avait enseignée avec la même autorité.
+Le premier il la professa publiquement, c'est-à-dire
+avec un caractère officiel dans l'Académie de
+Paris. Abélard, qui avant lui l'avait inaugurée au
+même lieu, vit toujours contester son titre de professeur.
+Son enseignement, surtout son enseignement
+théologique, de fait si accrédité, en réalité si puissant,
+paraît n'avoir jamais été qu'un enseignement privé<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a><a href="#footnote165"><sup>165</sup></a>.
+Dans l'ordre de l'intelligence, il fut bien le fondateur
+de l'école, il n'en fut pas l'organisateur. Il
+donna l'esprit aux institutions qui ne furent pas
+son ouvrage. Les libérateurs ne gouvernent pas.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote165" name="footnote165"></a><b>Note 165:</b><a href="#footnotetag165"> (retour) </a> Duboulai, <i>Hist. Univ. par.</i>, t. II,
+p. 4l et seq.&mdash;Heumann, <i>Tribbech., proef</i>., p, XIV-XVII.</blockquote>
+
+<p>Cette méthode sententiaire, à laquelle l'évêque
+Pierre Lombard vint prêter postérieurement l'influence
+de sa dignité, je n'hésite point à en regarder
+Abélard comme le créateur véritable; ce fut lui qui
+donna à la philosophie sacrée sa puissante impulsion,
+et tout ce qui en France et surtout dans les
+académies de Paris propagea ou suivit de près ou de
+loin le mouvement scientifique et rationnel de la théologie,
+a selon moi procédé de l'enseignement d'Abélard.
+En lui se retrouvent tous les caractères de l'esprit
+philosophique de Paris, soit lorsqu'il s'élance, soit
+lorsqu'il s'arrête, dans sa réserve comme dans sa témérité.
+Car ce maître fut tout ensemble modéré et hardi,
+il eut toutes les tendances et voulut servir toutes les
+causes. Mais le dogme absolu, la foi implicite
+n'avaient pas besoin de son secours, et se maintenaient
+avant lui; ce qu'il eut donc de plus nouveau
+et de plus saillant, ce fut l'esprit raisonneur,
+l'esprit d'examen. C'est encore ce côté de son
+génie et de son système que l'on signale en lui; et
+quoiqu'il n'ait eu garde de se porter aux dernières
+extrémités, il a encouragé par son exemple et son
+impulsion le rationalisme à tous les degrés <a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166"><sup>166</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote166" name="footnote166"></a><b>Note 166:</b><a href="#footnotetag166"> (retour) </a> «Abélard,» dit M. l'abbé Ratisbonne, «posa le
+principe du rationalisme qui dans son premier développement
+exerça sur la foule passionnée l'espèce de fascination que
+le protestantisme produisit trois siècles plus tard, et que
+le libéralisme a renouvelé de nos jours avec un succès non
+moins éclatant.» (<i>Hist. de S. Bernard</i>, t. II, c. XXVIII.)</blockquote>
+
+<p>C'est à l'influence d'Abélard qu'on peut rattacher
+les noms qui illustrent la première période de la
+scolastique; la seconde commence avec Albert le
+Grand<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a><a href="#footnote167"><sup>167</sup></a>. Mais Robert Pulleyn, Gilbert de la Porrée,
+Amaury de Chartres, Pierre Comestor, Jean de Salisbury,
+Othon de Frisingen, Alexandre de Hales,
+Pierre Helie, Adam du Petit-Pont, et tant d'autres,
+continuateurs ou adversaires d'Abélard, lui doivent
+peut-être leur rang dans l'histoire de l'esprit humain.
+Nul d'ailleurs ne paraît lui avoir de plus
+grandes obligations que Pierre Lombard. Pierre
+Lombard, c'est Abélard parvenu; c'est Abélard évêque,
+investi de l'autorité, dépositaire des grands intérêts
+de l'unité ecclésiastique, calmé et contenu par
+les devoirs de sa charge, rendu timide par la responsabilité,
+un peu énervé par une ambition satisfaite,
+mais instituant cependant l'esprit de son école dans
+la chaire épiscopale et donnant à la théologie, pour
+charte octroyée, le <i>Livre des Sentences</i>. Abélard n'a
+point écrit de livre de ce nom, quoiqu'un des siens
+l'ait pu mériter; mais il a été le maître du <i>Maître des
+Sentences</i>. C'est une tradition que Pierre Lombard
+avait été son élève et disait que le <i>Sic et Non</i> était
+son bréviaire<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168"><sup>168</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote167" name="footnote167"></a><b>Note 167:</b><a href="#footnotetag167"> (retour) </a> Cette division est généralement reçue. Brucker,
+<i>Hist. crit.</i>, t. III, p. 731.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote168" name="footnote168"></a><b>Note 168:</b><a href="#footnotetag168"> (retour) </a> Mag. J. Cornubius, <i>Eulogium, Thes. nov. anecd.</i>,
+t. V, p. 1066.&mdash;<i>Ab. Op.</i>, in not., p. 1159.</blockquote>
+
+<p><i>Sic et Non</i>, le oui et le non, tel est en effet le titre
+remarquable d'un ouvrage important dans la série
+des écrits théologiques d'Abélard. Il ne faut pas, sur
+la foi du titre, y chercher la thèse du pyrrhonisme;
+ça ne sont point les <i>Hypotyposes</i> d'un Sextus Empiricus
+chrétien. L'ouvrage peut bien suggérer le
+doute, il n'a pas été fait pour l'établir: mais le titre
+seul devait à bon droit alarmer les vigilants défenseurs
+de l'intégrité de la foi catholique. Si jamais
+Abélard a publié cet écrit, il n'a pu le faire sans
+danger pour l'unité de croyance, sans danger pour
+lui-même. Il suffisait, au reste, qu'on sût que l'ouvrage
+existait, c'était assez pour compromettre l'auteur.
+Plus inconnu, le livre en était plus suspect;
+les dénonciateurs d'Abélard au concile n'en parlent
+qu'avec effroi, et jusqu'à l'époque où le texte même
+est enfin sorti des ténèbres, la postérité même a dû
+supposer qu'il contenait le mystère de l'incrédulité
+cachée d'un philosophe hypocrite.</p>
+
+<p>Il n'en est rien. M. Cousin a enfin retrouvé ce
+livre célèbre et ignoré, et nous lui en devons la publication<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169"><sup>169</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote169" name="footnote169"></a><b>Note 169:</b><a href="#footnotetag169"> (retour) </a> <i>Ouvr. inéd. Petri Abaelardi Sic et Non</i>,
+p. 3-163. Le titre de cet ouvrage, mentionné dans la lettre de
+Guillaume de Saint-Thierry, était tout ce qu'on en connaissait.
+Les bénédictins, éditeurs du <i>Thésaurus anecdotorum</i> et du
+<i>Spicilegium</i>, disaient seulement qu'ils avaient cet écrit
+à leur disposition, et que c'était un tissu de contradictions.
+M. Cousin l'a publié en 1836 sur deux manuscrits, l'un de la
+bibliothèque d'Avranches, l'autre de celle de Tours.
+(Introd., p. CLXXXVI.)</blockquote>
+
+<p>Pour en apprécier la pensée, c'est assez d'en lire
+le prologue. L'auteur y remarque que, dans cette
+foule de phrases qui remplissent les écrits des saints,
+quelques propositions diffèrent et même se combattent.
+Cependant, ajoute-t-il aussitôt, il ne faut pas
+juger témérairement ceux qui doivent juger le
+monde. Au lieu de les soupçonner d'erreur, nous devons
+nous défier de notre infirmité d'esprit. «La
+grâce doit plutôt nous manquer pour les comprendre
+qu'elle ne leur a manqué pour écrire.» Leur
+langage est parfois inusité, le sens des mots varie,
+chacun parle sa langue, et comme l'uniformité est,
+au dire de Cicéron, mère de la satiété, on ne doit
+pas présenter toutes choses dans la nudité de l'expression
+vulgaire.</p>
+
+<p>Mais d'un autre côté, il faut se rappeler qu'on
+attribue aux saints beaucoup d'apocryphes, et que
+même dans les écrits authentiques, et jusque dans
+les divins testaments, des passages ont été altérés
+par les copistes; c'est ainsi que l'Évangile de saint
+Mathieu cite Isaïe pour Asaph, et Jérémie pour Zacharie<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a><a href="#footnote170"><sup>170</sup></a>.
+C'est ainsi que Marc dit que le Seigneur fut
+crucifié à la troisième heure, et Jean et Mathieu à
+la sixième<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a><a href="#footnote171"><sup>171</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote170" name="footnote170"></a><b>Note 170:</b><a href="#footnotetag170"> (retour) </a> Il n'y a point Isaïe dans saint Mathieu au
+passage indiqué (xii, 35), mais seulement <i>le prophète</i>,
+et comme il s'agit d'un renvoi à un psaume, cette désignation
+indique suffisamment David le roi prophète. C'est le psaume
+qui a pour titre: <i>Intellectus Asaph.</i> (Ps, 77.) Quant
+à Jérémie, cité pour Zacharie, l'erreur existe (Math. xxvii, 9).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote171" name="footnote171"></a><b>Note 171:</b><a href="#footnotetag171"> (retour) </a> Cette diversité existe également (Marc, xv,
+25.&mdash;Math. xxvii, 45.&mdash;Jean, xix, 14.)</blockquote>
+
+<p>Il faut bien penser aussi, lorsqu'un passage nous
+surprend dans un des écrivains sacrés, qu'il leur
+est arrivé de se rétracter, ainsi que l'a fait saint Augustin,
+ou de poser comme question ou conjecture
+ce qui nous semble une affirmation; ou bien enfin
+de rapporter, sans les adopter, les opinions des autres
+à titre de documents. Il se peut aussi qu'ils
+imitent l'Écriture, laquelle se conforme souvent aux
+idées communes ou aux apparences extérieures. Joseph
+est appelé, dans l'Évangile le père de Jésus-Christ<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172"><sup>172</sup></a>,
+et l'on dit tous les jours que le soleil est
+chaud ou qu'il ne l'est pas, que le ciel est étoile ou
+qu'il ne l'est pas, quoiqu'il ne survienne aucun
+changement dans l'état réel du ciel et du soleil. On
+dit encore qu'un coffre est vide, quoiqu'il n'y ait pas
+de lieu qui soit vide ou qui ne soit rempli d'air. Les
+philosophes eux-mêmes font des concessions à l'apparence.
+Il y en a de telles dans Boèce.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote172" name="footnote172"></a><b>Note 172:</b><a href="#footnotetag172"> (retour) </a> Luc, II, 48.</blockquote>
+
+<p>Lors donc qu'on trouve des variations ou des contradictions
+dans les Pères, on doit attentivement
+rechercher quelles ont pu Être les causes de ces
+divergences, et tenir compte des temps, des circonstances
+et des intentions. D'ailleurs, en rapprochant
+soigneusement les différents sens d'un même mot
+dans les différentes autorités, on arrivera facilement
+à la solution de la difficulté. Mais lorsqu'enfin la
+contradiction est trop manifeste, il faut comparer
+les autorités et choisir. Ainsi, par exemple, il est
+admis que les prophètes n'ont pas eu a tous les moments
+le don de prophétie, saint Pierre lui-même
+s'est trompé au sujet de certains rites de l'ancienne
+loi, et il a été publiquement repris par saint Paul.
+Saint Paul se trompe à son tour, quand il annonce
+dans son Épître aux Romains qu'il se rendra par Rome
+en Espagne<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173"><sup>173</sup></a>. Mais il ne faut pas traiter de mensonges
+les faussetés qui peuvent se rencontrer dans les écrivains
+ecclésiastiques; le mensonge implique l'intention
+de tromper, «et le Seigneur qui sonde les
+reins et les coeurs, sait tout peser, en considérant
+non ce qu'on fait, mais dans quel esprit on le fait.»
+Seulement on peut supposer l'erreur, et «il faut lire
+les docteur, non avec la nécessité de croire, mais
+avec la liberté de juger.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote173" name="footnote173"></a><b>Note 173:</b><a href="#footnotetag173"> (retour) </a> Rom. XV, 28. On ne voit pas en effet dans
+les Actes ni dans aucun récit
+que saint Paul soit allé en Espagne.</blockquote>
+
+<p>Faites une distinction entre l'autorité canonique
+de l'Ancien ou du Nouveau Testament et celle des
+livres postérieurs. Si dans l'Écriture quelque chose
+vous semble absurde, n'accusez que le copiste ou
+vous-même; ce serait hérésie que de supposer rien
+de plus. Mais dans les livres qui sont venus après, il
+n'en est pas ainsi: saint Jérôme ne semblé commander
+une confiance absolue que pour les opuscules
+de Cyprien, ceux d'Athanase et le livre d'Hilaire<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a><a href="#footnote174"><sup>174</sup></a>;
+quant aux autres, il veut qu'on les lise en les
+jugeant. C'est le cas du verset: <i>Omnia probate, quod
+bonum est tenete.</i> (I Thess., V, 24.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote174" name="footnote174"></a><b>Note 174:</b><a href="#footnotetag174"> (retour) </a> Dans une lettre pour l'éducation d'une jeune
+fille, il dit en effet qu'elle peut lire avec confiance
+<i>Cypriani opuscula, Athanasii epistolas et Hilarii libros</i>.
+En citant, Abélard répète <i>opuscula</i> pour Athanase,
+et met <i>librum</i> au lieu de <i>libros</i>. (<i>Sic et Non</i>,
+p. 15.&mdash;S. Hieronym. <i>Op</i>., t. IV, op. LVII, <i>ad
+Loetam</i>.)</blockquote>
+
+<p>«Après ces observations préalables, je veux accomplir
+mon projet et recueillir les diverses maximes
+des saints Pères qui s'offriront à ma mémoire
+et qui entraîneront avec elles quelque question,
+par suite de la dissonance qu'elles paraîtront présenter.
+Elles exciteront de jeunes lecteurs à s'exercer
+plus spécialement à la recherche de la Vérité, et
+les rendront plus pénétrants par l'inquisition. L'inquisition
+est en effet la première clef de la science<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a><a href="#footnote175"><sup>175</sup></a>,
+c'est a l'interrogation assidûment ou fréquemment
+pratiquée que le plus perspicace des philosophes,
+Aristote, demande que tout esprit studieux s'attache
+avec passion, quand il dit, en parlant de la
+Catégorie de la relation: <i>Peut-être est-il difficile de
+s'exprimer avec confiance sur de telles choses, à moins
+qu'on ne les ait retraitées souvent. Le doute sur chacune
+a d'elles ne sera pas inutiles</i><a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a><a href="#footnote176"><sup>176</sup></a>. C'est par le doute, en
+effet, que nous arrivons à l'inquisition, et par l'inquisition
+que nous atteignons la vérité, suivant
+cette parole de la vérité même: <i>Cherchez et vous
+trouverez, frapper et l'on vous ouvrira</i>. Et pour
+nous donner la leçon morale de son propre exemple,
+celui qui fut cette même vérité voulut, vers
+la douzième année de son âge, s'asseoir au milieu
+des docteurs et les interroger, nous montrant ainsi
+par l'interrogation l'image d'un disciple qui questionne
+plutôt que celle d'un maître qui enseigne,
+lui cependant, ce Dieu en qui est la pleine et parfaite
+sagesse.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote175" name="footnote175"></a><b>Note 175:</b><a href="#footnotetag175"> (retour) </a> «Haed quippe prima (Inquisitio) sapientiae
+clavis dellaitur... Dubiando ad inquisitionem veritus,
+inquirendo veritatem perciptimus.» (P. 16.)Ces paroles
+remarquables rappellent celles de Cyrille: Αρχή
+μάθησεως ζήτησις και ρίγα τής έπί τισιν ωγνοδυμένοις
+σύνισεως ή περί αύτων έπαπόρήσις.
+(<i>Comm. in Johan, ev.</i>, I. II, c. iv, p. 180. S. Cyrill.
+<i>Op.</i>, t. IV, Parls, 1638.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote176" name="footnote176"></a><b>Note 176:</b><a href="#footnotetag176"> (retour) </a> Categ. VII. «Dubitare autem de singulis non
+erit inutile.» Ainsi est citée la version de Boèce, ou il
+y a <i>dubitasse</i> et non <i>dubitare</i> (p. 172).
+M.B. Saint-Hilaire traduit «Il n'est pas inutile d'avoir
+discuté chacune de ces questions» (T. 1, p. 93.) Le mot
+du texte est διηπορηκεναι.</blockquote>
+
+<p>«Lorsque d'ailleurs quelques paroles des Écritures
+sont produites, elles ne font que mieux exciter
+le lecteur et l'attirer à la recherche de la vérité,
+suivant que l'écrit est recommandé par une autorité
+plus grande. C'est pourquoi nous avons soumis cet
+ouvrage, où sont compilées en un seul volume les
+maximes des saints, à la règle décrétée par le pape
+Gélase concernant les livres authentiques, ayant
+eu soin de n'y rien citer des apocryphes.... Ici
+commencent les sentences recueillies dans les divines
+Écritures<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a><a href="#footnote177"><sup>177</sup></a>, et qui paraissent se contrarier.
+C'est à raison de cette contrariété que cette compilation
+de sentences est appelée <i>Le Oui et le Non
+(Sic et Non)</i>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote177" name="footnote177"></a><b>Note 177:</b><a href="#footnotetag177"> (retour) </a> «Sententiae ex divinis scripturis collectae.»
+<i>Les divines écritures</i> ne signifient pas ici ce que ces
+mots signifieraient aujourd'hui, l'Ancien et le Nouveau
+Testament, mais les livres saints et les Pères. <i>Divin</i>
+Exprimait alors le sacré par opposition au profane. La science
+<i>divine</i> voulait dire, comme en anglais <i>divinity</i>,
+la théologie. Les <i>écritures</i> désignaient aussi les
+<i>écrits</i>, et non l'Écriture sainte. Tout ce qui était
+anciennement écrit était une autorité, Cicéron, Virgile,
+Macrobe, etc; l'Écriture sainte s'appelait <i>divina pagina</i>.</blockquote>
+
+<p>Et ce qui suit n'est qu'un recueil de nombreuses
+citations énonçant le pour et le contre, et distribuées
+en cent cinquante-sept questions d'une importance
+fort inégale. Naturellement la première est celle que
+l'existence du livre donnait pour résolue dans l'esprit
+de l'auteur: <i>Qu'il faut fonder la foi sur des raisons
+humaines, et le contraire</i><a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a><a href="#footnote178"><sup>178</sup></a>. Si Abélard n'eût
+pas été décidé pour l'affirmative, aurait-il jamais
+écrit son ouvrage?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote178" name="footnote178"></a><b>Note 178:</b><a href="#footnotetag178"> (retour) </a> «Quod tides humanis rationibus sit adstruenda,
+et contra.» (I, p. 17.) C'est à peu près la question de saint
+Thomas: «Utrum sacra doctrina sit argumentativa.» (<i>Summ.
+Theol.</i>, pars I, qu. i, a. 8.)</blockquote>
+
+<p>La collection de passages qu'il a placés ici en regard
+les uns des autres est encore précieuse aujourd'hui;
+elle atteste une lecture assez considérable et
+plus d'instruction qu'on ne croirait dans les lettres
+sacrées. Elle serait utile comme spécimen du catalogue
+de la bibliothèque ecclésiastique des savants
+de Paris au XIIe siècle, quoique je soupçonne que
+plusieurs passages sont pris dans les auteurs, non
+qui les ont écrits, mais qui les ont cités, et notamment
+dans saint Jérôme et saint Augustin<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a><a href="#footnote179"><sup>179</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote179" name="footnote179"></a><b>Note 179:</b><a href="#footnotetag179"> (retour) </a> Voici la liste par ordre chronologique des
+auteurs chrétiens cités dans le <i>Sic et Non</i>: Origène,
+Cyprien, Eusèbe, Hilaire, Prudence, Athanase, Éphrem, Ambroise,
+Jean Chrysostôme, Jérôme, Augustin, Léon, pape, Prosper,
+Maxime, évêque de Turin, Gennade, prêtre de Marseille qui
+Écrivait vers la fin du Ve siècle, Hormisdas, pape, Boèce,
+Grégoire le Grand, Isidore de Séville, Bède, Ambroise Autpert,
+abbé de Saint-Vincent près Bénévent, auteur au VIIIe siècle
+d'un commentaire sur l'Apocalypse, Haimon, évêque d'Halberstadt
+en 841, et qui a commenté les Écritures et rédigé un abrégé de
+l'histoire de l'Église, Nicolas Ier, pape, et Remi, moine de
+Saint-Germain l'Auxerrois, qui enseignait la dialectique à
+Paris au commencement du Xe siècle, et qui a commenté les psaumes.
+On peut soupçonner que ce qui est cité des Pères grecs,
+notamment d'Origène, de saint Éphrem, et de saint Jean Chrysostôme,
+vient de seconde main. Abélard pouvait avoir une traduction
+d'Eusèbe, et quant à saint Athanase, il ne cite, je crois, que
+le Symbole, et un traité de la Trinité, qui n'existe qu'en
+latin, et qui lui a été faussement attribué. (S. Athan. Op.,
+<i>de Trin. lib.</i>, VIII, t. II, p. 602, Paris, 1699.)
+Il y a aussi quelques rares citations des païens, savoir
+Aristote, Cicéron, Sénèque et Macrobe.</blockquote>
+
+<p>Cet ouvrage fut apparemment une des premières
+compositions théologiques d'Abélard; il doit être
+antérieur au concile de Soissons, et sans doute il
+l'écrivit ou le commença à l'époque où, délaissant
+Anselme de Laon, il s'érigea définitivement en professeur
+de théologie. C'est, comme l'a dit très-bien
+M. Cousin, «la table des matières de ses traités
+dogmatiques de théologie et de morale<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a><a href="#footnote180"><sup>180</sup></a>.» Mais il
+peut avoir été terminé beaucoup plus tard, et par sa
+nature c'était un recueil qui pouvait n'être jamais
+achevé; aussi est-il permis de douter qu'il ait jamais
+été réellement publié. Guillaume de Saint-Thierry
+dit qu'on le tenait caché<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a><a href="#footnote181"><sup>181</sup></a>. Il pouvait être connu des
+disciples d'Abélard, il avait dû leur être communiqué,
+et son existence était ainsi devenue publique,
+sans qu'il en fût de même de son contenu. Une telle
+composition n'en devait paraître que plus suspecte,
+et je ne m'étonne pas que l'abbé de Saint-Thierry,
+en dénonçant Abélard, rapporte des passages de ses
+autres écrits théologiques et cite seulement comme
+monstrueux le titre du <i>Sic et Non</i><a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a><a href="#footnote182"><sup>182</sup></a>. C'était attacher à
+toute la doctrine d'Abélard l'étiquette du scepticisme
+religieux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote180" name="footnote180"></a><b>Note 180:</b><a href="#footnotetag180"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, p. CLXXXIX.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote181" name="footnote181"></a><b>Note 181:</b><a href="#footnotetag181"> (retour) </a> «Nec etiam quæsita inveniuntur.» (Guill. S.
+Theod., <i>ad Gaufr. et Bern. Epist., Bibl. cist.</i>,
+t. IV, p. 113.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote182" name="footnote182"></a><b>Note 182:</b><a href="#footnotetag182"> (retour) </a> «<i>Sic et Non, Scito te ipsum</i> et alia
+quædam, de quibus timeo ne sicut monstruosi sunt nominis sic
+etiam sint monstruosi dogmatis.» (<i>Id., ibid.</i>)</blockquote>
+
+<p>Cependant un tel soupçon était injuste. L'esprit
+d'examen, on le dit du moins, peut conduire au
+scepticisme, mais il n'est pas le scepticisme, et il
+n'y conduit pas toujours. Abélard était chrétien; il
+a pu tomber dans l'erreur, mais non dans le doute,
+et s'il a, par ses raisonnements, altéré la foi, jamais
+il n'a prétendu l'affaiblir. Il se défiait d'autant moins
+de sa méthode, il la jugeait d'autant moins dangereuse
+pour les convictions catholiques, qu'elle avait
+affermi les siennes, et qu'en rendant sa foi plus lumineuse
+elle l'avait rendue plus solide. Son orthodoxie
+seule peut être mise en question.</p>
+
+<p>Il est vrai cependant que l'esprit philosophique
+domine dans ses écrits l'esprit dogmatique, et qu'il
+y a professé hardiment le rationalisme, au risque
+d'ébranler ce qui était pour lui inébranlable. Charmé
+de ses idées, esclave de son raisonnement, il se rendait
+propre la foi commune en la démontrant à sa
+mode, et elle lui devenait plus chère et plus sacrée,
+quand elle était devenue sa doctrine personnelle:
+l'amour-propre de l'auteur ajoutait à la conviction
+du fidèle. Mais il ouvrait ainsi la voie sans terme où
+devait marcher désormais à plus ou moins grands
+pas la raison individuelle; il donnait le signal redoutable
+auquel devaient de siècle en siècle répondre
+tous les esprits opposants; il sonnait le réveil de la
+liberté de penser.</p>
+
+<p>Nous retrouverons ce caractère dans tonte sa théologie.
+Ici bornons-nous à remarquer que le <i>Sic et Non</i>
+peut être regardé comme le point de départ naturel
+de l'esprit d'examen appliqué à la théologie, c'est-à-dire
+à la tradition écrite des doctrines chrétiennes.
+C'était en effet la mise en question du vrai sens de
+ces doctrines, et elle ne pouvait avoir lieu que par
+l'examen contradictoire des autorités. Cette opposition
+systématique des textes avait, dans un cercle
+plus restreint et sous toutes réserves d'une soumission
+générale et implicite à l'Écriture, quelque chose
+du doute préalable de Descartes, quelque chose des
+antinomies de Kant; c'était un choix offert à la
+raison.</p>
+
+<p>Abélard choisit; Pierre Lombard choisit aussi,
+et son livre n'est pas sans analogie avec le <i>Sic et Non</i>.
+Il est fait sur le même plan; nous concevons qu'on
+lui ait disputé cet ouvrage, et qu'avant de connaître
+rien de plus que le titre de celui d'Abélard, on ait
+pu croire quelquefois que Pierre Lombard le lui avait
+dérobé<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a><a href="#footnote183"><sup>183</sup></a>. On sait que les <i>Quatre Livres des sentences</i>
+sont divisés en chapitre intitulés <i>Distinctions;</i>
+c'est-à-dire que chaque question y est successivement
+posée; puis les autorités et les arguments contraires
+sont présentés sur chacune, et la solution
+est établie presque toujours à l'aide d'une distinction.
+Les citations sont souvent celles du <i>Sic et Non;</i>
+cette coïncidence est naturelle, et d'ailleurs pourquoi
+Pierre Lombard n'aurait-il pas pris ses citations
+dans le recueil de son maître? L'ordonnance
+du livre premier, qui roule sur la Trinité et la Providence,
+est absolument celle de l'Introduction à la
+théologie; et bien que le docte évêque évite et parfois
+combatte les opinions contestables du philosophe,
+il se montre partout imbu de sa méthode et
+nourri de sa science.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote183" name="footnote183"></a><b>Note 183:</b><a href="#footnotetag183"> (retour) </a> «Putatur a P. Abaelarde confectum fuisse hoc
+opus, cui ille per plagum surripuerit.» (Morhof., <i>Polyhist.</i>,
+l. II, c. XIV, t. II, p. 88.)</blockquote>
+
+<p>Enfin cette manière de procéder et de poser hardiment
+le pour et le contre, sauf à conclure, devint
+la forme permanente de la théologie scolastique.
+L'école dogmatique de forme comme de fond, celle
+qui enseignait sans discuter, fut de moins en moins
+puissante et de moins en moins écoutée; et lorsque,
+près de cent ans plus tard, saint Thomas d'Aquin
+résuma toute la théologie dans son admirable livre, il
+posa intrépidement le pour et le contre sur toutes les
+questions, sur tous les articles des questions, et,
+divisant à l'infini les objections et les réponses, opposant
+une par une, autorité à autorité, raisonnement
+à raisonnement, il écrivit, sans jamais faiblir,
+sans jamais douter, un ouvrage aussi dogmatique
+par les conclusions que sceptique par l'exposition.
+<i>La Somme théologique</i> présente la religion tout entière
+comme une immense controverse dialectique, dans
+laquelle le dogme finit toujours par avoir raison.
+C'est la négation la plus franche et la pins développée
+de l'absolutisme dogmatique. Ainsi la théologie
+scolastique, étudiée dans l'esprit de la foi,
+mais enseignée comme une science, est devenue,
+avec le temps, la théologie proprement dite; avec
+le temps, il n'y en a guère eu d'autre dans les écoles.
+C'est essentiellement celle qui s'est perpétuée dans
+les séminaires. Au XVIIe siècle, le P. Petau, en composant
+son remarquable traité des dogmes théologiques,
+reconnaissait pour ses devanciers saint Jean de
+Damas, Pierre Lombard et saint Thomas, et quand
+l'Église veut réellement enseigner, il faut bien, de
+gré ou de force, qu'elle redevienne scolastique. Elle
+n'a pas encore en France d'autre théologie reconnue.</p>
+
+<p>Cependant les âmes ferventes, les esprits simples
+et pratiques, les hommes de gouvernement dans
+l'Église sont loin d'avoir toujours porté une grande
+confiance à ce genre d'enseignement. Chose singulière!
+il a souvent alarmé tout ensemble le mysticisme
+et la politique. Pour dire le vrai, il n'est pas
+rigoureusement d'accord avec ce caractère impératif
+que donne à la parole de Dieu le prêtre qui se
+sent revêtu d'une mission de commandement, et
+croit représenter celui dont il est écrit: <i>Tanquam
+potestatem habens</i> (Math. VIII, 29). Concevons que,
+soit comme mystique, soit comme homme d'État,
+saint Bernard n'ait pas vu sans effroi la transformation
+dialectique de la prédication religieuse, Aujourd'hui
+même il serait difficile de concilier l'enseignement
+traditionnel de la théologie avec la doctrine
+des nouveaux apologistes. On est devenu si réservé
+en matière de raisonnement, que si la chose était à
+faire, je ne sais si le clergé donnerait les mains à
+l'invention de la théologie didactique. A ses yeux,
+en effet, le christianisme pourrait bien avoir peu à
+se louer de la philosophie du moyen âge; car c'est
+sous cette forme que le rationalisme est rentré dans
+son sein. Quant à ceux qui ont ouvert la route, qui
+se sont montrés particulièrement philosophes dans
+la religion, qui ont appuyé sur le côté scientifique
+de la théologie, qui ont enfin fondé la foi sur la
+raison, voici ce qu'en dit le plus prudent des philosophes
+modernes:</p>
+
+<blockquote><p>
+«La question de la conformité de la foi avec la
+raison, a toujours été un grand problème. Dans
+la primitive Eglise, les plus habiles auteurs chrétiens
+s'accommodaient des pensées des platoniciens
+qui leur revenaient le plus et qui étaient le
+plus en vogue alors. Peu à peu Aristote prît la
+place de Platon, lorsque le goût des systèmes commença
+à régner, et lorsque la théologie même devint
+plus systématique par les décisions des conciles
+généraux, qui fournissaient des formulaires
+précis et positifs. Saint Augustin, Boèce et Cassiodore,
+dans l'Occident, et saint Jean de Damas,
+dans l'Orient, ont contribué le plus à réduire la
+théologie en forme de science, sans parler de
+Bède, Alouin, saint Anselme, et quelques autres
+théologiens versés dans la philosophie, Jusqu'à ce
+qu'enfin les scolastiques survinrent et que le loisir
+des cloîtres donnant carrière aux spéculations,
+aidées par la philosophie d'Aristote, traduite de
+l'arabe, on acheva de faire un composé de théologie
+et de philosophie, dans lequel la plupart des
+questions venaient du soin qu'on prenait de concilier
+la foi avec la raison.»
+</p></blockquote>
+
+<p>Abélard fut un des premiers de ces scolastiques
+qui préparaient ce <i>composé de théologie et de philosophie</i>.
+Il prit soin de <i>concilier la foi avec la raison</i>,
+et Aristote avec saint Paul, avant même que les
+Arabes et l'empereur Frédéric II eussent fait connaître
+Aristote tout entier. Et c'est de lui que Leibnitz
+dit plus loin: «Je plains les habiles gens qui s'attirent
+des affaires par leur travail et par leur zèle.
+Il est arrivé quelque chose de semblable autrefois
+à Pierre Abélard.... et à quelques autres qui se sont
+trop enfoncés dans l'explication des mystères<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a><a href="#footnote184"><sup>184</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote184" name="footnote184"></a><b>Note 184:</b><a href="#footnotetag184"> (retour) </a> Disc., prél. de la Théodicée, 6 et 86.</blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE II.</h3>
+
+<h3>DE LA THÉOLOGIE D'ABÉLARD.&mdash;<i>Introductio ad theologiam</i>.</h3>
+
+<p>Abélard raconte qu'avant d'écrire sur la théologie
+il laissa ses écoliers lui demander «une <i>somme</i> de
+l'érudition sacrée qui fût comme une introduction à
+l'Écriture sainte<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a><a href="#footnote185"><sup>185</sup></a>.» Ils avaient lu, continue-t-il, et
+goûté ses nombreux écrits sur la philosophie, sur les
+lettres séculières; il leur semblait qu'il serait bien plus
+facile à son esprit de pénétrer le sens de l'Écriture
+sainte et les raisons de notre foi qu'il ne le lui avait été
+de tarir, comme ils le disaient, les puits de l'abîme
+philosophique. Le but de la course, le fruit du travail
+ne devait-il pas être, en définitive, l'étude de
+Dieu, à qui tout doit être rapporté? Pourquoi a-t-il
+été permis aux fidèles d'étudier les arts profanes et
+les ouvrages des Gentils, si ce n'est pour y trouver
+et ces formes de langage, et ces procédés de raisonnement,
+et cette connaissance préalable de la nature
+des choses, qui peuvent servir soit à comprendre et
+à orner la sainte Écriture, soit à en établir et à en
+défendre la vérité? Plus la foi chrétienne semble embarrassée
+de questions ardues, plus elle doit être
+munie d'un rempart de fortes raisons, surtout contre
+les attaques de ceux qui font profession d'être philosophes;
+plus de leur part l'inquisition est subtile
+et sait rendre les solutions difficiles, plus elle est
+propre à troubler la simplicité de notre foi. Ils ont
+donc, ces écoliers, jugé capable de résoudre toutes
+ces controverses celui que l'expérience leur a fait
+connaître pour versé dès le berceau dans l'étude de
+la philosophie et principalement de la dialectique,
+cette maîtresse en tout raisonnement, et ils l'ont
+unanimement supplié de faire valoir le talent que
+Dieu lui a remis, puisqu'on ignore quand ce juge
+redoutable en demandera compte avec les intérêts.
+(Math., XXV, 15.) Ils ajoutent que cela convient à
+l'âge et à la profession d'un homme qui, changeant
+de moeurs, d'habit, de travaux, préfère désormais
+les choses divines aux choses humaines et délaisse le
+siècle pour se donner tout à Dieu. Après avoir jadis
+embrassé l'étude pour gagner de l'argent, il faut la
+faire servir maintenant à gagner des âmes: c'est bien
+le moins que de venir à la onzième heure cultiver la
+vigne du Seigneur. A ces fréquentes instances de ses
+disciples, si, par raison ou par faiblesse, il ne se
+rend pas pleinement, il accorde enfin d'entreprendre
+l'oeuvre selon ses forces, ou plutôt avec l'aide supplétive
+de la grâce divine, ne promettant pas tant de
+dire la vérité que d'exposer, comme on le lui demande,
+le sens de ses opinions.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote185" name="footnote185"></a><b>Note 185:</b><a href="#footnotetag185"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, pars II. <i>Introd. in
+prol.</i>, p. 973-976.</blockquote>
+
+<p>«Que si dans cet ouvrage,» ajoute-t-il, «mes
+fautes veulent, ce qu'à Dieu ne plaise, que je
+m'écarte de la pensée ou de l'expression catholique,
+que celui-là me pardonne qui juge l'oeuvre sur
+l'intention; je serai toujours prêt à donner satisfaction
+sur toute erreur en corrigeant ou en effaçant
+ce que j'aurai mal dit, quand un fidèle me redressera
+par la puissance de la raison ou par l'autorité
+de l'Écriture.... Éclairé par l'exemple de saint
+Augustin, lorsqu'un si grand homme a rétracté ou
+corrigé beaucoup de choses dans ses écrits, si
+j'avance quelques erreurs, je n'en défendrai rien
+par dédain, je n'en soutiendrai rien par présomption.
+Si je ne suis pas exempt du défaut de
+l'ignorance, du moins n'encourrai-je pas l'accusation
+d'hérésie, car ce n'est pas l'ignorance qui
+fait l'hérétique, mais l'obstination de l'orgueil.
+Elle se montre dans celui qui, désirant se faire
+un nom par quelque nouveauté, met sa gloire à
+avancer des choses extraordinaires qu'il s'efforce
+mal à propos de maintenir contre tous, pour paraître
+supérieur aux autres, ou du moins pour ne
+se laisser mettre au-dessous de personne<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a><a href="#footnote186"><sup>186</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote186" name="footnote186"></a><b>Note 186:</b><a href="#footnotetag186"> (retour) </a> C'est à peu prés le début de l'Introduction à
+la théologie. Dans son autre théologie (<i>Theologia christiana</i>,
+dans le <i>Thesaur. nov. anecd.</i>, t. V, p. 1189), il revient
+avec étendue sur les déclarations qui terminent ce préambule;
+il y dit que c'est une grande impiété que de corrompre par
+le péché le premier don de Dieu, la science, et de faire
+participer à ses fautes un art innocent et irréprochable, la
+logique; et il s'élève contre l'orgueil de la science et de la
+raison avec une force qui prouve combien il avait à
+coeur de n'en être pas accusé. (Lib. III, p. 1245-1258.)</blockquote>
+
+<p>Ce préambule donne l'origine et la date de l'ouvrage
+auquel il appartient. Abélard raconte qu'après
+sa prise d'habit au couvent de Saint-Denis, il rouvrit
+un cours de théologie, et qu'a la demande de ses
+élèves il composa sur l'unité et la trinité divine un
+traité destiné à faire comprendre ce qu'il fallait
+croire<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a><a href="#footnote187"><sup>187</sup></a>. Ce traité, qui fut avidement lu et qui, déféré
+au synode de Soissons, y fut condamné et brûlé,
+c'est, je n'en doute pas, l'<i>Introduction à la théologie</i>,<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a><a href="#footnote188"><sup>188</sup></a>
+véritable résumé de son enseignement, le plus
+important de ses ouvrages théologiques; car ses principales
+opinions en ces matières y sont développées ou
+indiquées, et c'est en général sur ce livre qu'il a été
+jugé par ses contemporains et la postérité. Plus tard,
+cependant, soit que la rédaction n'en fût pas définitive,
+et en effet elle laisse beaucoup a désirer pour
+l'ordre, la proportion, l'élégance; soit qu'il n'avouât
+pas un texte irrégulièrement publié, et qui d'ailleurs
+n'est parvenu jusqu'à nous ni complet ni correct;
+soit enfin que la prudence ou la réflexion eût modifié
+ses idées ou son caractère, il a traité de nouveau le
+même sujet dans un ouvrage dont l'ordonnance paraît
+meilleure et la diction plus travaillée; c'est la
+<i>Théologie chrétienne</i>, que nous n'avons pas non plus
+tout entière. Mais lorsque vers 1140, c'est-à-dire dix-huit
+ou vingt ans après la composition de l'Introduction,
+Guillaume de Saint-Thierry en dénonça
+l'auteur à saint Bernard, c'est sur cet ouvrage qu'il
+fonda principalement son accusation, quoiqu'il y
+comprît la Théologie chrétienne. Sans tenir aucun
+compte des modifications, ou plutôt des précautions
+de doctrine que celle-ci pouvait présenter, il ne voit
+entre les deux livres qu'une différence de volume:
+l'un, dit-il, contient plus et l'autre moins.<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a><a href="#footnote189"><sup>189</sup></a> C'est
+aussi l'Introduction que saint Bernard paraît avoir
+eue sous les yeux et que le concile de Sens a surtout
+condamnée, du moins en ce qui concerne la Trinité
+ou la nature de Dieu. C'est donc l'ouvrage qu'il faut
+bien faire connaître, comme le plus propre à révéler
+la théologie d'Abélard.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote187" name="footnote187"></a><b>Note 187:</b><a href="#footnotetag187"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, op. i, p. 19 et 20, et 1.1 du présent ouvrage, p. 75.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote188" name="footnote188"></a><b>Note 188:</b><a href="#footnotetag188"> (retour) </a> Mag. P, Abæl, nannetensis Introductio ad
+theologiam divin in III libros. (<i>Ab. Op.</i>, p. 973-1136.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote189" name="footnote189"></a><b>Note 189:</b><a href="#footnotetag189"> (retour) </a> S. Bern, <i>Op.</i>, op. CCCXVI.&mdash;<i>Bibl.
+cistero.</i>, t. IV, p. 112, et ci-dessus, t. I, p. 183.</blockquote>
+
+<p>Malheureusement, quoique étendu, il n'est pas
+complet, mais il en a été retrouvé récemment un
+abrégé composé, selon toute apparence, par Abélard,
+ou du moins sous ses yeux, et nous pouvons
+rétablir la substance et l'ordonnance de ce qui nous
+manque de l'ouvrage principal.</p>
+
+<p>Le salut de l'homme, suivant notre auteur, dépend
+de trois choses, la foi, la charité, le sacrement. La
+foi, qui contient l'espérance, comme le genre contient
+l'espèce, est l'estimation des choses qui n'apparaissent
+pas<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a><a href="#footnote190"><sup>190</sup></a>, c'est-à-dire qui ne sont pas soumises
+aux sens du corps.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote190" name="footnote190"></a><b>Note 190:</b><a href="#footnotetag190"> (retour) </a> «Existimatio rerum non apparentium.» <i>Introd</i>,
+p. 977. Le mot d'<i>existimatio</i> répond à celui de saint Paul
+έλεγχος, traduit dans la Vulgate par <i>argumentum</i>,
+et dans saint Augustin par <i>convictio</i>. C'est cette dernière
+Idée que voulait rendre Abélard; on a vu que pour lui estimation,
+Équivalent d'<i>opinio</i>, δόξα, s'alliait naturellement,
+d'après l'autorité d'Aristote, à l'idée de foi ou de croyance.
+(Hébr., xi, I.&mdash;S. Aug., <i>Serm.</i> cxxvi, et ci-dessus
+i. I, p. 400.)</blockquote>
+
+<p>La foi suppose donc l'invisible: les choses qui
+apparaissent, on ne les croit pas, on les connaît; le
+mérite et le propre de la foi est de croire ce qu'on
+ne voit pas. Nous croyons pour connaître, nous ne
+connaissons pas pour croire. Qu'est-ce que la foi?
+croire ce qu'on ne voit pas. Qu'est-ce que la vérité?
+voir ce que l'on croit. Car la foi est la croyance aux
+choses mêmes et non aux mots. Ainsi la foi dans
+l'Évangile contient la foi aux choses de l'Évangile.
+Les philosophes ont bien aussi une certaine foi, lorsqu'une
+chose est mise au-dessus du doute soit par
+la pensée, soit par l'expérience. L'argument est ce
+qui fait foi d'une chose auparavant douteuse<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a><a href="#footnote191"><sup>191</sup></a> (Cicéron).
+Il y a donc plusieurs moyens de produire la
+foi, et la foi est proprement ou improprement dite,
+suivant qu'on l'applique aux choses occultes on aux
+choses apparentes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote191" name="footnote191"></a><b>Note 191:</b><a href="#footnotetag191"> (retour) </a> Beoth., in <i>Topic. Cie.</i>, t. 1, p. 102.</blockquote>
+
+<p>Parmi les vérités de la foi, parmi les choses de
+Dieu, toutes n'importent pas au salut. Au premier
+rang de celles qui importent au salut se placent celles
+qui sont relatives d'abord à la nature de Dieu, puis
+à ses dispensations ou dispositions nécessaires.</p>
+
+<p>«La religion chrétienne tient qu'il n'existe qu'un
+seul Dieu, et non plusieurs, seul Seigneur de tous,
+seul créateur, seul principe, seule lumière, seul
+souverain bien (bien parfait), seul immense, seul
+tout-puissant, seul éternel, substance une ou essence
+absolument immutable et simple, en qui ne
+peuvent être aucunes parties ni rien qui ne soit
+elle-même, seule véritable unité en tout, hors en
+ce qui concerne la pluralité des personnes divines.
+Car en cette substance si simple, ou indivisible et
+pure, la foi confesse trois personnes en tout coégales
+et coéternelles, et qui ne diffèrent point numériquement,
+c'est-à-dire comme des choses numériquement
+diverses, mais seulement par la
+diversité des propriétés, une étant Dieu le père,
+une étant Dieu le fils, une étant Dieu esprit de
+Dieu, procédant du Père et du Fils. Une de ces
+personnes n'est pas l'autre, quoiqu'elle soit ce
+qu'est l'autre. Ainsi le Père n'est pas le Fils ou le
+Saint-Esprit, ni le Fils le Saint-Esprit; mais le Fils
+est ce qu'est le Père, et le Saint-Esprit également.
+Dieu est autant le Père que le Fils ou le Saint-Esprit,
+étant un en nature, un numériquement
+autant que substantiellement. Mais de la diversité
+des propriétés naît la distinction des personnes;
+elle est telle que cette personne-ci est autre, mais
+non autre chose que cette personne-là; comme un
+homme diffère d'un homme personnellement et
+non substantiellement, en tant que celui-ci n'est
+pas celui-là, quoiqu'étant ce qu'est celui-là, c'est-à-dire
+identique de substance et non de personne<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a><a href="#footnote192"><sup>192</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote192" name="footnote192"></a><b>Note 192:</b><a href="#footnotetag192"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, I. I, p. 917-983. On
+pourrait voir là un réalisme très-prononcé, car Abelard
+semble admettre ici l'identité de substance entre deux hommes:
+mais il peut n'entendre que l'identité de nature, et non
+l'identité numérique. Il est vrai qu'alors la comparaison
+n'est plus exacte par rapport à la Trinité; mais, comme on le
+verra, elle est reçue et presque triviale dans la
+question et ne doit pas être reprochée à notre auteur.</blockquote>
+
+<p>Le propre du Père est d'être inengendré (improduit,
+<i>ingenitus</i>), c'est-à-dire d'exister par soi et non
+par un autre, comme le propre du Fils est d'être engendré,
+et du Saint-Esprit, non pas d'être engendré,
+mais de procéder, sans que le Saint-Esprit ou le
+Fils soient faits ou créés. Le Père est donc le principe
+de la divinité. (Saint Augustin, <i>De Trin.</i>, IV,
+xx.) Mais sa divinité est dans chacune des trois
+personnes, chacune est Dieu, Seigneur, Créateur;
+en ce sens, la Trinité est indivise (proprement individu,
+<i>individua</i>). Mais aucune des trois personnes
+n'étant l'une ou l'autre personne, une seulement
+étant dite inengendrée, une engendrée, une procédant,
+il suit qu'il n'y a pas en elles pluralité de choses
+ou pluralité substantielle, mais pluralité de propriétés:
+chacune est personne, mais point de la même
+manière que chacune est Dieu. Tout ce qui appartient
+à la personne est propre, tout ce qui appartient
+à Dieu, tout ce qui est absolument divin est commun
+à toutes, comme la gloire, la volonté, l'opération.
+«Tel est,» dit Abélard, «le résumé de la foi touchant
+l'unité et la trinité, qu'il nous faut établir
+et fortifier par des exemples et des similitudes
+convenables contre les inquisitions de ceux qui
+doutent. Que sert, en effet, pour la doctrine, de
+parler, si ce que nous voulons enseigner ne peut
+être exposé de façon à être compris<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a><a href="#footnote193"><sup>193</sup></a>?»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote193" name="footnote193"></a><b>Note 193:</b><a href="#footnotetag193"> (retour) </a> Ces idées générales sur la Trinité n'ont
+rien d'original, non plus que de hasardé. Abélard les
+emprunte surtout à saint Augustin qui lui-même les a
+plutôt remaniées qu'inventées. On peut les retrouver
+exposées avec soin et développement dans la <i>Somme</i>
+de saint Thomas. (Pars I, quaest. XXVII et seqq.) Une
+différence seule doit être remarquée. Abélard, guidé en
+ceci par saint Augustin, qui s'attache plus aux différences
+qu'aux ressemblances des personnes de la Trinité avec la
+généralité des êtres, ne veut pas qu'elles soient entre
+elles <i>diversae numero rerum</i> (p. 982), ce qui suit
+Dialectiquement de ce qu'elles ne sont pas des substances.
+Cependant comment être trois sans différence numérique?
+Aussi saint Jean Damascène avait-il admis cette différence,
+et Pierre Lombard qui l'explique, ne la rejette pas, quoiqu'il
+trouve plus prudent de s'en tenir à la différence de
+propriété, Jean Damascène, suivant lui, était plus frappé des
+ressemblances que des différences. (Jean Damasc., <i>De orth.
+Fid.</i>, I. III, c. iv et vi.&mdash;P. Lomb., <i>Sent.</i> I,
+<i>Dist.</i> XIX.) Saint Thomas, sans oser prononcer que
+les personnes de la Trinité soient choses numériques diverses,
+admet cependant que le nombre, <i>termini numerales</i>,
+s'applique à la divinité. Il considère la multitude des
+personnes comme une division formelle ou rationnelle. Il dit
+quelque part <i>numeras personarum</i> (<i>Qu.</i> xxx, a.
+3.&mdash;<i>Qu</i>. xxxi, a. 1.)Les modernes n'hésitent pas à dire
+que les trois personnes sont «trois êtres individuels
+subsistant réellement en eux-mêmes, qui sont chacun un
+principe d'action.» (Bergier, <i>Dict. de Théol.</i>, art.
+<i>Trinité et Personne</i>.) C'est aller bien loin, et
+Abélard nous paraît plus sage. Il suit du reste une opinion
+exprimée dans un ouvrage qu'il croyait de Boèce, savoir que
+le nombre réel n'en pas applicable à la divinité, mais
+seulement le nombre intellectuel, (<i>De Trin. unit. Dei,
+Op.</i> Boeth., p. 958.)</blockquote>
+
+<p>Que veut dire dans la nature divine cette distinction
+de personnes? Cette nature restant une et indivisible,
+comment lui assigner une trinité personnelle?
+De là deux points «à défendre contre les
+attaques véhémentes des philosophes.»</p>
+
+<p>La distinction des personnes doit nous servir à
+mieux concevoir la divinité, c'est-à-dire dans la
+divinité le bien suprême et la perfection absolue.
+Ainsi le nom du Père désigne la puissance divine:
+Dieu est tout-puissant, parce qu'il peut faire tout ce
+qu'il veut, non parce qu'il peut tout faire; car il ne
+peut faire des choses injustes, étant lui-même la
+suprême justice. Le nom du Fils désigne la sagesse:
+Dieu est sage, car il sait tout et ne peut se tromper
+ni être trompé. Le nom du Saint-Esprit enfin désigne
+la charité ou la bonté: Dieu est bon, car il
+veut que tout soit disposé pour le mieux, que tout
+arrive le mieux possible, et il conduit tout à la meilleure
+fin. Là où s'unissent ces trois choses, puissance,
+sagesse et bonté parfaites, le bien parfait est
+réalisé.</p>
+
+<p>Le nom du Père exprime la toute-puissance: Je
+crois en Dieu le père tout-puissant, dit le Symbole
+des apôtres. «Comme Dieu, innascible, comme père,
+inengendré (<i>ingenitus</i>), il a, comme tout-puissant,
+la plénitude de la force,» dit l'évêque
+Maxime<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a><a href="#footnote194"><sup>194</sup></a>, «car il est tout-puissant par la divinité
+inengendrée, et père par la toute-puissance.» La
+<i>divinité inengendrée</i> signifie que seul des trois personnes
+il est inengendré, seul il n'est point par un
+autre que lui, <i>solus ipse non sit ab alio</i>, tandis que
+les deux autres personnes sont par lui, <i>ab ipso sunt</i>.
+<i>Père par la toute-puissance</i>, cela veut dire évidemment
+que la puissance divine lui appartient, spécialement,
+comme propriété, de même que celle d'être
+inengendré, bien que chacune des autres personnes,
+étant de même substance, soit de même puissance.
+«En effet, les propriétés des trois personnes étant
+distinctes, certaines choses sont d'ordinaire dites
+ou admises spécialement et comme proprement de
+telle ou telle d'entre elles, lesquelles choses,
+d'après leur nature, nous ne le contestons pas,
+appartiennent en union à chacune d'elles<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a><a href="#footnote195"><sup>195</sup></a>.» Le
+Père et le Saint-Esprit, la Trinité entière est sagesse;
+le Père et le Fils, la Trinité entière est charité. Seulement,
+à raison des propriétés des personnes, certaines
+oeuvres sont spécialement attribuées à chacune
+d'elles, quoique ces oeuvres soient dites oeuvres indivises
+de la Trinité, et que tout ce qui est fait par une
+d'elles le soit par chacune. Ainsi la susception de la
+chair est assignée au Fils; ainsi il est dit que la régénération
+s'accomplit par l'eau et l'Esprit (Jean, iii, 5),
+quoiqu'en tout cela la Trinité opère tout entière.
+L'usage est donc d'attribuer en propriété spécialement
+et principalement au Père ce qui concerne
+la puissance, son nom le désignant surtout, par ce
+fait qu'étant inengendré, il subsiste par lui-même,
+non par un autre; d'où il résulte que, comme mode
+substantiel, la puissance lui reste en propre. En effet,
+encore que le Père puisse faire tout ce que fait le
+Fils et le Saint-Esprit, il a cela de plus qu'il existe
+seul par lui-même et n'a pas besoin d'un antre pour
+être. Néanmoins nous ne disons pas le Fils et le Saint-Esprit
+moins tout-puissant que le Père: les oeuvres
+de la Trinité sont indivises on communes, tout ce
+que fait la puissance étant réglé par la sagesse, accompli
+par la bonté; aussi invoquons-nous Dieu au
+nom du Père, et au Fils, et du Saint-Esprit: les
+trois personnes sont inséparables pour la prière
+comme dans l'opération divine. Mais pour que la
+tonte-puissance qui est a chacune consomme ce
+que chacune veut faire, il n'est pas nécessaire que
+chacune soit absolument comme les deux autres,
+puisqu'elles diffèrent par les propriétés, la non-génération,
+la génération, la procession. Sans doute
+il y a égalité entre elles; il n'y a rien de plus du de
+moins, par exemple, dans le Fils, quant au lieu, au
+temps, à la puissance, à la science, si ce n'est pourtant
+qu'il n'est pas né de lui-même et que le Père
+l'a engendré. Mais <i>ce seul plus ou moins</i> qui est
+dans le Fils, de n'être pas par lui-même comme le
+Père, s'applique-t-il au mode de l'opération, comme
+au mode de l'existence? De cette puissance propre
+au Père de subsister par soi ou d'exister de soi-même,
+et non par un autre, il suit nécessairement
+que les deux autres personnes de la Trinité sont par
+lui et n'ont pas la propriété de subsister par soi. Si
+donc nous rapportons la puissance tant au mode de
+l'existence qu'à celui de l'opération, nous trouverons
+que la toute-puissance appartient au Père proprement
+et spécialement, en sorte que non-seulement il
+peut tout avec les deux autres personnes, mais encore
+qu'il a seul l'existence par soi, non par un autre,
+et conséquemment la puissance par soi, comme l'existence;
+et les autres personnes, ayant l'existence par
+lui, peuvent par lui tout ce qu'elles veulent. C'est
+ainsi que le Fils a dit: «Je ne puis rien faire par
+moi-même.» (Jean, v, 30.) Et ailleurs: «Je ne fais
+rien par moi-même, ou je ne parle point par moi-même.»
+(Jean, xiv, 10.) Cette puissance propre
+du Père par laquelle il subsiste seul par soi et non
+par un autre est comprise dans la toute-puissance,
+et il faut le dire tout-puissant, en ce sens que tout
+ce qui appartient à la puissance, quant à l'opération
+comme à l'existence, lui est attribué en propre par
+l'évêque Maxime.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote194" name="footnote194"></a><b>Note 194:</b><a href="#footnotetag194"> (retour) </a> Maxime, évêque de Turin, qu'il ne faut pas
+confondre avec Maxime le moine a laissé des homélies. La
+citation d'Abélard en dans l'homélie <i>In tradit. Symboli.
+(Bibl. vet. pat</i>., t. VI, p. 42.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote195" name="footnote195"></a><b>Note 195:</b><a href="#footnotetag195"> (retour) </a> C'est ce que saint Thomas appelle <i>essentialia
+personis attributa</i>. (Qu. xxxix, a. 8.) Abélard paraît
+marquer ici avec beaucoup de soin le caractère mixte de ces
+attributions qui sont <i>appropriées</i> sans être <i>propres</i>.
+Le point original comme aussi le point hasardé est le parti
+qu'il a tiré de ces attributions que l'Église en général ne
+regarde pas comme constitutives, et dont elle ne déduit pas
+de conséquences importantes. Nous touchons ici
+à la nouveauté principale de toute la doctrine, et à
+l'origine des censures qu'elle a encourues. Nous y reviendrons.</blockquote>
+
+<p>Peut-être serait-il plus exact de dire que le Père,
+par la toute-puissance qui lui est attribuée en propre,
+engendre la sagesse, comme un fils, la sagesse
+divine étant quelque chose de la divine toute-puissance,
+étant elle-même une certaine puissance; car
+elle est une puissance de discerner, la puissance en
+Dieu de discerner et de connaître tout parfaitement.</p>
+
+<p>L'Écriture en divers passages paraît prouver que
+nommer la puissance du Seigneur, c'est nommer
+la puissance divine, d'où est née la divine sagesse;
+dire Dieu le fils, c'est nommer la sagesse divine,
+née de la divine puissance; nommer le Saint-Esprit,
+c'est nommer la charité de la bonté divine, qui procède
+pareillement du Père et du Fils<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a><a href="#footnote196"><sup>196</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote196" name="footnote196"></a><b>Note 196:</b><a href="#footnotetag196"> (retour) </a> <i>Introd., t. 1, p. 988-996.</i></blockquote>
+
+<p>Mais à ces témoignages des écrivains sacrés, il plaît
+à Abélard d'unir ceux des philosophes, «puisque
+c'est à des philosophes qu'il a affaire, à ceux du
+moins qui tâchent d'attaquer notre foi par des
+citations philosophiques. Nul, en effet, ne peut être
+accusé et persuadé que par des raisons qu'il accepte,
+et la confusion est grande d'être vaincu par
+où l'on espérait vaincre.» D'ailleurs les vertus des
+philosophes ont été louées par de saints docteurs.
+Non-seulement ils se sont élevés à une vie pure, mais
+encore à l'intelligence d'un Dieu unique. Les autorités
+ne manquent point pour prouver qu'ils ont
+connu l'ouvrier à son ouvrage. Ne pût-on les citer
+comme des modèles de la vie, on pourrait encore
+s'instruire à leurs leçons. Dieu peut nous vouloir
+éclairer par l'intermédiaire d'indignes ministres;
+tout lui est bon pour toucher nos esprits et nos coeurs.
+«S'il ne faisait les grandes choses que par les grands
+hommes, la reconnaissance s'adresserait à eux
+plus qu'à lui.» (P. 1006.) D'ailleurs saint Jérôme
+nous dit de ne pas désespérer du salut de tous les
+philosophes qui sont venus avant l'incarnation. On
+sait comment saint Augustin s'exprime sur Socrate<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a><a href="#footnote197"><sup>197</sup></a>.
+Platon parle de Dieu, du culte qui lui est dû, de la
+prière qui l'invoque, de la vertu qui lui plaît, en
+des termes qui semblent indiquer une sorte de révélation
+de sa divinité sainte. On peut dire même que
+l'incarnation a été annoncée par la sibylle plus clairement
+qu'elle ne l'est dans quelques-uns des prophètes,
+et l'on ne saurait s'étonner que <i>le plus grand
+de tous les philosophes</i> ait paru atteindre l'idée essentielle
+de la Trinité, lorsqu'au Dieu suprême il ajoute
+et cette intelligence, ce Νούς né de Dieu et coéternel
+à lui, et cette âme du monde qui est la vie et le salut
+de tout ce qui existe. Ne croit-on pas reconnaître là
+le Verbe et l'amour? Le Fils est le Νούς, le Saint-Esprit
+est cette âme du monde, née de Dieu et de son
+intelligence. «Dans le vrai, la Trinité divine n'est
+bien connue que d'elle-même.» Nous ne pouvons
+la dignement concevoir, nous n'y suffisons point.
+Les expressions de Platon peuvent donc être prises
+pour une image de la Trinité, dès là seulement
+qu'elles lui sont applicables. Lorsque les philosophes
+parlaient de l'âme ou de Dieu, ils étaient souvent
+obligés de voiler leur pensée. Nomment-ils ce Dieu
+suprême, qu'ils appellent le bien, le principe universel,
+ou cette intelligence éternelle qui contient
+les types originels des choses ou les idées, ils ne
+se servent d'aucune fiction; mais veulent-ils aller
+plus loin, il leur faut recourir aux images, aux
+similitudes. La raison prescrit donc de chercher
+le sens caché de leurs expressions et de leurs emblèmes;
+car si l'on ne supposait pas qu'un sens mystérieux
+est enveloppé dans quelques-unes des opinions
+de Platon, <i>le plus grand des philosophes serait
+le plus grand des sots, summus stultorum</i>. Comment
+serait-ce faire violence au vrai que de ramener les
+expressions des sages à la foi chrétienne? Le Saint-Esprit
+a proféré par la voix de Caïphe une prophétie
+à laquelle celui qui l'inspirait et celui qui la prononçait
+attachaient un sens fort différent. (Jean, xi, 54.)
+Saint Grégoire dit qu'il ne faut rien repousser
+de ce qui ne répugne pas à la foi<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a><a href="#footnote198"><sup>198</sup></a>. C'est un fait
+que la doctrine platonicienne s'est toujours accordée
+avec le dogme de la Trinité, et si les abeilles
+déposèrent le miel sur les lèvres de Platon enfant,
+endormi dans son berceau, ce prodige n'annonçait
+pas la douceur de son éloquence, mais bien plutôt
+que Dieu révélerait par sa bouche les mystères de
+sa divinité. Il fallait, en effet, qu'à la plus grande
+sagesse, qui est Jésus-Christ, ce fût le plus grand
+des philosophes qui rendît témoignage<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a><a href="#footnote199"><sup>199</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote197" name="footnote197"></a><b>Note 197:</b><a href="#footnotetag197"> (retour) </a> L'abrégé dont nous avons parlé p. 188,
+et qu'a publié M. Rheinwald, suit exactement jusqu'à ce
+point (p. 1007) le texte de l'Introduction, mais en le
+resserrant. Le chap. xi du premier répond au chap. xv du
+liv. I de la seconde. À partir de ce point, le chap. xii
+de l'<i>Epitome</i> rejoint l'Introduction vers la p. 1077.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote198" name="footnote198"></a><b>Note 198:</b><a href="#footnotetag198"> (retour) </a> Grégoire le Grand dans une lettre à Domition
+imétropolitain, et non comme le dit Abélard à Janvier, évêque
+de Calahorra. (<i>Epist. Regist</i>., t. III, ep. LXVII.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote199" name="footnote199"></a><b>Note 199:</b><a href="#footnotetag199"> (retour) </a> <i>Introd</i>., t. I, p. 1003-1040.&mdash;<i>Theol.
+Christ</i>., t. II, p. 1200, et V, p. 1955, Abélard en
+s'appuyant ici de l'autorité de Platon ne fait que suivre
+les Pères <i>platonisants</i>. De tout temps, on a raisonné
+dans l'Église sur l'analogie de l'idée de la trinité
+platonique avec le dogme de la sainte Trinité. Les passages
+du philosophe grec habituellement cités sont ceux du <i>Timée</i>,
+qu'Abélard connaissait (t. XII de la trad. de Cousin,
+p. 115, 117, 126, etc.) et deux fragments douteux des lettres
+II et VI (t. XIII, p. 59 et 74). Les néo-platoniens d'Alexandrie
+ont développé davantage cette idée de la trinité, et d'une
+manière plus suspecte au christianisme, de sorte que l'assimilation
+qui séduit Abélard est tenue généralement pour dangereuse et n'est
+plus guère usitée. Mais elle n'en est pas moins autorisée par de
+Grands exemples. H. de Chateaubriand en a fait une des beautés de
+la religion chrétienne. (Voyez surtout saint Clément d'Alexandrie,
+<i>Stromat</i>. IV et VII.&mdash;Et saint Augustin lui-même, <i>De
+Ver. relig</i>., l, v et <i>Conf.</i> VII, ix.&mdash;Euseb, <i>Præpar</i>,
+II et XI.&mdash;Theodoret. <i>Serm</i>., II.&mdash;Cyrill. <i>Cont,
+Jut</i>., III, etc.&mdash;Petav. <i>Dogm. theolog</i>., t. II, t. I,
+c. I et VI.&mdash;Bergier aux mots; <i>Platonisme et Trinité</i>.&mdash;<i>Génie
+du christianisme</i>, part. I, t. I, c. III.)</blockquote>
+
+<p>Telle est la substance du premier livre de l'Introduction;
+Abélard commence le second par une apologie.
+Apparemment l'emploi qu'il vient de faire des
+autorités philosophiques et des citations païennes
+avait été critiqué; car il observe qu'il n'a rien introduit
+de nouveau. Saint Paul cite Epiménide,
+Ménandre, Aratus; pour convertir les Athéniens, il
+s'empare d'une inscription qu'ils avaient gravée sur
+un autel<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a><a href="#footnote200"><sup>200</sup></a>. On voit dans le Deutéronome qu'il faut
+raser la tête d'une captive et qu'ensuite on peut
+l'épouser. «Ainsi,» dit Abélard, «j'aime la science
+profane pour sa grâce et sa beauté, et d'une esclave,
+d'une captive étrangère, je veux faire une
+Israélite.» Si j'ai emprunté à Origène, j'ai négligé
+ses erreurs, suivant en cela l'exemple d'Hilaire le
+Confesseur. Si Dieu a dicté la prophétie de Balaam,
+n'a-t-il pu faire parler, et la sibylle, et Virgile le
+Poète<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a><a href="#footnote201"><sup>201</sup></a>? La voix miraculeuse des démons n'a-t-elle
+pas été employée pour annoncer la vérité? Les
+choses matérielles et inanimées elles-mêmes <i>racontent
+la gloire de Dieu</i> (Ps. XVIII, 2). Plus les Gentils,
+plus les philosophes paraîtront étrangers ou hostiles
+à notre foi, plus leur autorité en sa faveur sera
+grande: la déposition favorable d'un ennemi est
+plus forte que celle d'un ami. «Après tout, les témoignages
+que j'ai empruntés aux philosophes,
+je les ai recueillis, non dans leurs écrits, <i>j'en
+connais fort peu</i>, mais dans les livres des Pères<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a><a href="#footnote202"><sup>202</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote200" name="footnote200"></a><b>Note 200:</b><a href="#footnotetag200"> (retour) </a> Tit. I, 12.&mdash;I. Cor., xv, 38.&mdash;Act., XVII, 22.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote201" name="footnote201"></a><b>Note 201:</b><a href="#footnotetag201"> (retour) </a> <i>Dent.</i>, XXI, 11, 12, 13.&mdash;<i>Nomb.</i>,
+XXII, XXIII, XXIV. La croyance dans
+les oracles sibyllius, compilation qui parait avoir été
+fabriquée vers le IIe siècle, s'est maintenue longtemps dans
+l'Église, et bien des Pères l'ont tolérée ou partagée.&mdash;Frérot,
+<i>Mém. de l'Académie des inscriptions,</i> t. XXIII.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote202" name="footnote202"></a><b>Note 202:</b><a href="#footnotetag202"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, t. II, p. 1041-1046. <i>Quorum
+panca novi</i>, dit-il; et dans la Théologie chrétienne,
+exprimant la même idée, il dit qu'il n'a peut-être jamais
+vu les écrits philosophes qu'il cite, mais qu'il a recueilli
+leurs témoignage dans saint Augustin. (<i>Theol. Christ.</i>,
+I. Il, p. 1902.)</blockquote>
+
+<p>Ceux qu'il entasse à la fin du premier livre de l'introduction
+et au commencement du second sont très nombreux et
+très-divers; et il y a là un luxe de citations dont il serait
+intéressant de vérifier l'origine, afin de bien tracer les limites
+de l'érudition de cette époque; car Abélard savait certainement
+tout ce que de son temps on pouvait savoir dans le nord des Gaules.</p>
+
+<p>Après les témoignages viendront les arguments. En
+toute chose, mais principalement en ce qui touche
+Dieu, il y a plus de sûreté à s'appuyer sur l'autorité
+que sur le jugement humain.</p>
+
+<p>«La foi dans la Trinité est le fondement de tous biens, on ce
+sens que l'origine de tous biens est dans la connaissance de la
+nature de Dieu. Qui réussirait à ébranler ce fondement ne nous
+laisserait rien à édifier de solide. Nous aussi, nous avons voulu
+opposer à un si grand péril le bouclier tant de l'autorité que de la
+raison, nous confiant dans celui par l'appui duquel le petit David
+a immolé l'énorme et fier Goliath avec son propre glaive. Nous aussi,
+tournant contre les philosophes et les hérétiques la glaive des raisons
+humaines avec lequel ils nous combattent, nous détruisons la
+force et l'armée de leurs arguments contre le Seigneur, afin qu'ils
+soient moins présomptueux dans leurs attaques contra la simplicité
+des fidèles, on se voyant réfutés sur les points où il leur parait le
+moins possible de leur répondre, savoir cette diversité de personnes
+dans une substance simple et indivisible, la génération du Verbe, la
+procession de l'Esprit. Non que nous promettions d'enseigner la vérité
+sur tout cela; nous ne croyons pas que nous, non plus qu'aucun
+mortel, y puissions suffire; mais du moins voudrions-nous opposer
+quelque chose da vraisemblable, de voisin de la raison humaine,
+et qui ne fût pas contraire à la foi, à ceux qui se font gloire de
+vaincre la foi par les raisons humaines, qui ne sont touchés que des
+raisons humaines parce qu'ils les connaissent, et qui trouvent facilement
+de nombreux approbateurs, presque tous les hommes étant
+de nature animale, fort peu de nature spirituelle... Loin de nous
+donc la pensée que Dieu, qui use bien des mauvaises choses, n'ait
+pas disposé également bien les arts qui sont des dons de la grâce,
+pour qu'ils servissent aussi à soutenir sa divine majesté. Les arts du
+siècle, et enfin la dialectique elle-même ont été jugés par saint Augustin
+et tes autres docteurs ecclésiastiques fort nécessaires a l'Écriture
+sainte. Sans doute on peut trouver des autorités contraires; aux
+passages formels et nombreux de saint Augustin, on peut en opposer
+de fort différents de saint Jérôme..... Mais le synode du pape Eugène
+au temps de Louis<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a><a href="#footnote203"><sup>203</sup></a> a positivement ordonné l'étude et l'enseignement
+des lettres et des arts libéraux..... et si saint Jérôme a été repris et
+<i>flagellé</i> par le Seigneur pour avoir lu les ouvrages de Cicéron, c'est
+qu'il les lisait uniquement pour son plaisir et par goût pour l'éloquence<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a><a href="#footnote204"><sup>204</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote203" name="footnote203"></a><b>Note 203:</b><a href="#footnotetag203"> (retour) </a> <i>Synodus Eugenii papæ tempore Ludovici</i>.
+(Ibid., p. 1040.) C'est la concile de Rome en 823 tenu par
+Eugène II au temps de Louis le Débonnaire. On lit au canon XXXIV
+du 16 novembre: «In universis episcopiis subjectisque plehibu
+et aliis locis in quibus necessitas occurrerit, omnium cura et
+diligentia habentur ut magistri et doctores constituantur qui
+studia litterarum liberaliumque artium, as sancta habentes
+dogmate, assidue deceant, quia in his maxime divina manifestatur
+atque declarantur mandata.» (<i>Sac. Concil</i>., t. VII,
+p. 1557, et t. VIII, p. 112.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote204" name="footnote204"></a><b>Note 204:</b><a href="#footnotetag204"> (retour) </a> <i>Introd</i>., p. 1046-1052. C'est dans une
+épître à Eustochius que saint Jérome raconte cette singulière
+histoire, et il ne souffre pas qu'on la prenne
+pour une vision ou un songe; car il assure qu'à son réveil
+il se ressentait des coups qu'il avait reçus, et que son
+corps on partait les marques. (T. IV, part. II, ep. Xviii
+ad Eustoch., <i>De custodia virginatis</i>.)</blockquote>
+
+<p>«Pour moi donc, je pense que l'étude d'aucun art ne doit être
+interdite à un homme religieux, à moins qu'elle ne l'empêche de se
+livrer à quelque chose de plus utile, d'après la règle commune dans
+les lettres qu'il faut interrompre ou même abandonner ce qui est
+moins important pour ce qui l'est davantage. Quand il n'y a ni
+fausseté dans la doctrine, ni déshonnêteté dans l'expression, comment
+n'y aurait-il aucune utilité dans la science? comment mériter
+des reproches pour l'avoir apprise ou enseignée, si, comme il vient
+d'être dit, rien de meilleur n'a été négligé ou délaissé pour elle?
+Personne en effet ne prétendra qu'une science soit une mauvaise
+chose, même celle du mal, laquelle est nécessaire au juste, non certes
+pour faire le mal, mois pour se prémunir contre le mal connu
+d'avance par la pensée. Ce n'est pas un mal que de connaître le dol
+ou l'adultère, mais de les commettre; car la connaissance en est
+bonne, quoique l'action en soit mauvaise, et nul ne pèche en connaissant
+le péché, mais en le commettant. Si la science était un mal,
+c'est qu'il y aurait des choses qu'il serait mal de savoir: mais alors on
+ne pourrait absoudre de quelque malice Dieu qui sait tout; car la
+plénitude des sciences est en celui-là seul de qui toute science est un
+don. La science est la compréhension de tout ce qui existe, et elle
+discerne, selon la vérité, toutes choses, se rendant en quelque sorte
+présentes celles même qui ne sont pas; voilà pourquoi quand on
+énumère les dons de l'esprit de Dieu, on l'appelle l'esprit de science.
+Or, de même que la science du mal est bonne, étant nécessaire pour
+éviter le mal, il est certain que la puissance ou faculté du mal est
+également bonne, étant nécessaire pour mériter, Si nous ne pouvions
+pécher, nous n'aurions aucun mérite à ne le point faire; à celui qui
+manque du libre arbitre, aucune récompense n'est due pour des
+actions forcées.... Aucune science ou puissance n'est donc mauvaise,
+quelque mauvais qu'en soit l'emploi; aussi est-ce Dieu qui donne
+toute science, et règle toute puissance. C'est pourquoi nous approuvons
+les sciences; mais nous résistons aux mensonges de ceux qui en
+abusent..... Je suppose qu'aucun homme versé dans les lettres saintes
+n'ignore que les nommes spirituels ont fait plus de progrès dans la doctrine
+sacrée par l'étude de la science que par le mérite religieux, et
+que plus un homme parmi eux a été docte avant sa conversion, plus
+il a eu de valeur pour les choses saintes. Quoique Paul ne paraisse
+pas un plus grand apôtre en mérite que Pierre, ni Augustin un plus
+grand confesseur que Martin, cependant l'un et l'autre après leur
+conversion reçurent d'autant plus largement la grâce de la doctrine,
+qu'auparavant ils excellaient davantage dans la connaissance des
+lettres. Ainsi, par une dispensation de Dieu, ce qui recommande
+l'élude des lettres profanes, ce n'est pas seulement l'utilité qu'elles
+contiennent, c'est aussi qu'elles ne paraissent pas étrangères aux
+dons de Dieu, comme elles le seraient s'il ne s'en servait pour aucun
+bien. Nous connaissons cependant le mot de l'apôtre, <i>scientia inflat</i>,
+la science engendre l'orgueil. Mais ce qui doit précisément la convaincre
+d'être une bonne chose, c'est qu'elle entraîne au mal de
+l'orgueil celui qui a conscience de la posséder. Comme il y a quelques
+bonnes choses qui viennent à certains égards du mal, il y en a
+de mauvaises qui tirent leur origine du bien. La pénitence ou la
+satisfaction par la peine, qui sont bonnes, accompagnent le mat commis
+au point d'en avoir besoin pour naître. L'envie et l'orgueil, qui
+sont de très-mauvaises choses, proviennent des bonnes. Ce Lucifer,
+étoile du matin, fut d'autant plus enclin à l'orgueil qu'il était supérieur
+aux esprits angéliques par l'éclat de sa sagesse ou de sa
+science; et pourtant cette sagesse ou cette science de la nature
+des choses qu'il avait reçue de Diou, il serait peu convenable de
+l'appeler mauvaise; c'est lui qui dans son orgueil en a mal usé.
+(Isaïe, xiv, 42.) Quand un homme s'enorgueillit de sa philosophie
+ou de sa doctrine, nous ne devons pas inculper la science, pour
+un vice qui s'y rattache; mais il faut peser chaque chose en elle-même,
+pour ne pas encourir par un jugement imprudent cette malédiction
+prophétique: <i>Malheur à ceux qui disant le bien mal et le mal
+bien, prennent la lumière pour les ténèbres et les ténèbres pour la lumière!</i>
+Que ce peu de mots nous suffisent contre ceux qui, cherchant
+une consolation à leur inhabilité, murmurent aussitôt que, pour
+éclaircir notre pensée, nous empruntons des exemples ou des similitudes
+aux enseignements des philosophes.... Il est écrit: <i>Fas est et
+ab hoste doceri</i><a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a><a href="#footnote205"><sup>205</sup></a>. Pour nous faire comprendre, nous devons employer
+tous les moyens... Nous lisons dans saint Augustin: <i>Il faut chercher
+non l'éloquence, mais l'évidence. Qu'importe la perfection du langage,
+si elle n'est suivie de l'intelligence de celui qui l'entend?... que sert une
+clef d'or, si elle ne peut ouvrir ce que nous voulons ouvrir? en quoi
+nuit une clef de bois, si elle le peut</i><a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a><a href="#footnote206"><sup>206</sup></a>? Mais, direz-vous, nous travaillons
+en vain. Tout ce qu'on ne peut ouvrir a été ouvert par d'autres,
+ou ce que nous voulons ouvrir ne saurait être ouvert: la Trinité, est
+un mystère ineffable. Sans doute, mais pourtant qu'ont donc fait les
+Pères qui nous ont laissé tant de traités sur la Trinité? Si tout ce
+qu'on peut enseigner est enseigné, pourquoi sont-ils venus écrire l'un
+après l'autre, et celui-ci a-t-il tenté de rouvrir ce qu'avait déjà ouvert
+celui-là? Si les enseignements existants suffisent, comment se
+fait-il que les hérésies repullulent sans cesse, que les doutes subsistent
+encore?... Jusqu'à quand l'Eglise actuelle contiendra-t-elle indistinctement
+mêlée la paille avec le grain, et l'homme, ennemi de la moisson
+du Seigneur, continuera-t-il d'y semer l'ivraie? jusqu'à la fin des
+siècles apparemment, où les moissonneurs, anges de Dieu, lieront en
+gerbe l'ivraie et la jetteront aux flammes. Les schismatiques, les
+hérétiques ne peuvent manquer, et le chemin ne sera jamais sûr entre
+les scorpions et les serpents; mais toujours pour exciter et éprouver
+les fidèles, l'Église, notre mère, verra renaître ceux qui, sous
+le nom de Christ, adoreront les antéchrists.... Enfin.... les hérétiques
+doivent être contenus par la raison plutôt que par la puissance<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a><a href="#footnote207"><sup>207</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote205" name="footnote205"></a><b>Note 205:</b><a href="#footnotetag205"> (retour) </a> Cela est <i>écrit dans Ovide, Metam</i>., IV, 428.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote206" name="footnote206"></a><b>Note 206:</b><a href="#footnotetag206"> (retour) </a> <i>De Doct. Christ</i>., IV, x et xi.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote207" name="footnote207"></a><b>Note 207:</b><a href="#footnotetag207"> (retour) </a> <i>Introd</i>., l, II, p. 1052-1055. «Ratione
+potius quam potestate eos coerceri.»</blockquote>
+
+<p>La discussion exerce et éclaire les fidèles; elle les
+rend plus vigilants; elle les met sur leurs gardes.
+Les saints nous ont donné l'exemple de raisonner
+sur les matières de foi et de poursuivre et de combattre
+les esprits rebelles par des exemples et des
+similitudes. Si l'on ne doit point discuter ce qu'il
+faut croire, il ne nous reste qu'à nous livrer à ceux
+qui enseignent le faux comme le vrai<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a><a href="#footnote208"><sup>208</sup></a>. Saint Grégoire
+a bien dit que si l'opération divine est comprise
+par la raison, elle cesse d'être merveilleuse, et que
+la foi est sans mérite, quand la raison humaine lui
+prête ses preuves<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a><a href="#footnote209"><sup>209</sup></a>. L'on en conclut que rien de ce
+qui appartient à la foi ne doit être soumis aux investigations
+de la raison, et qu'il faut croire immédiatement
+à l'autorité, même dans les choses qui
+paraissent le plus éloignées de la raison humaine.
+Mais on peut trouver des citations opposées dans les
+Pères, Jérôme, Hilaire, Augustin, Isidore et Grégoire
+lui-même. Leur exemple à tous est une autorité
+contraire. Comment, d'ailleurs, éclairer un idolâtre,
+convertir un incrédule? Dans toute discussion,
+on commence par persuader au nom de la raison.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote208" name="footnote208"></a><b>Note 208:</b><a href="#footnotetag208"> (retour) </a> Cf. <i>Theol. Christ.</i>, t. III, p. 1261;
+et Fr. Frerichs, <i>Commentat. Theo. crit. de Ab. Doct.</i>
+p. 8. Jana, 1827.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote209" name="footnote209"></a><b>Note 209:</b><a href="#footnotetag209"> (retour) </a> Homil. XXVI. <i>S. Greg. pap. I. cogn. Magn.
+Op.</i>, t. II., Parla, 1705. Cette opinion de saint Grégoire
+a été souvent citée ci discutée. Saint Thomas décide que la
+raison inductive (c'est son expression) diminue ou détruit
+le mérite de la foi, lorsqu'elle est invoquée pour la
+déterminer, mais non quand elle sert à l'éclairer et à
+l'affermir. (<i>Sec. sec.</i>. qu. ii, a. 10)</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+«On ne croît point une chose parce que Dieu l'a dite, on l'accepte
+parce que la raison est convaincue.... Tels sont les commencements
+de la foi, et s'ils n'ont absolument aucun mérite, on ne peut cependant
+déclarer inutile une foi bientôt suivie de la charité, qui lui donne
+ce qui lui manque. Il est écrit dans l'Ecclésiastique: <i>Qui croit vite est
+léger de coeur et sera diminué.</i> (XIX, 4.) Celui-là croit vite ou aisément
+qui acquiesce sans discernement et sans prévoyance aux premières
+choses qu'on lui dit, sans en discuter la valeur, sans savoir
+s'il convient d'y ajouter foi.... C'est souvent pour se consoler de son
+incapacité, qu'après avoir essayé d'enseigner en matière de foi des
+choses intelligibles et s'être trouvé insuffisant, on recommande cette
+ferveur de foi qui croit aux choses avant de les comprendre et de
+savoir si elles en valent la peine.</p>
+
+<p>«C'est principalement de la nature de la divinité et de la distinction
+des personnes de la Trinité qu'on dit qu'elles ne peuvent être comprises
+en cette vie, et que les comprendre, c'est précisément le partage de la
+vie éternelle. <i>Haec, est autem vita, aeterna, ut cognoscam te Deum verum
+et quem misisti Jesum Christum</i>, et ailleurs: <i>manifestabo eis
+meipsum</i>.
+(Jean, XIV, 21, et XVII, 3.) Mais autre est comprendre ou croire,
+autre est <i>connaître</i> ou <i>manifester</i>. La foi est une estimation des choses
+non apparentes; la connaissance est l'expérience des choses mêmes,
+grâce à leur présence.... Penser qu'on ne peut dès cette vie comprendre
+ce qui se dit de la Trinité, c'est tomber dans l'hérésie de
+Montanus... qui veut que les prophètes aient parlé dans l'extase,
+sans savoir ce qu'ils disaient.... Mais alors ils n'auraient pas été
+des sages, car Salomon dit que le sage comprend ce qu'il dit du fond
+du coeur et porte son intelligence sur ses lèvres. Paul veut que l'on
+comprenne ce qu'on enseigne, puisqu'il dit: «Que celui qui parle une
+langue demande à Dieu le don de l'interpréter.» Tout le chapitre XIV
+de la première Épître aux Corinthiens roule sur cette idée. C'est là
+qu'il dit «que celui qui n'est pas interprète doit se taire dans l'Église
+ou ne parler qu'à lui-même et à Dieu<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a><a href="#footnote210"><sup>210</sup></a>.» Lorsqu'il parle de <i>la vertu
+de la voix</i>, qu'entend l'apôtre, si ce n'est l'intelligence de ce que la
+voix dit, pour laquelle elle a été inventée?... Qu'il n'imagine point
+de parler aux hommes, celui qui est incapable d'expliquer ce qu'il dit;
+qu'il s'adresse à Dieu, qui n'a pas besoin d'explication, et qu'il prononce
+les paroles d'une confession de foi, au lieu de proférer vainement
+pour l'instruction des hommes des mots incompris.... Qu'il
+cesse de prêcher; ne pas comprendre ce qu'on dit, c'est ne le pas
+savoir; enseigner alors est une impudence présomptueuse. N'écoutez
+pas ces maîtres des lettres saintes qui enseignent aux enfants à prononcer
+des mots, non à comprendre.... Lire sans intelligence est
+négligence<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a><a href="#footnote211"><sup>211</sup></a>.... Qu'y a-t-il de plus ridicule que de voir celui qui veut
+en instruire un autre, interrogé s'il comprend ce qu'il enseigne, répondre
+qu'il ne comprend pas ce qu'il dit ou ne sait ce dont il parle?
+Quels éclats moqueurs eussent excité chez les philosophes et les Grecs
+chercheurs de sagesse les apôtres prêchant le fils de Dieu, si des le
+début de leur prédication ils avaient pu être réduits à la confusion
+d'avouer qu'ils ne savaient ce qu'ils devaient les premiers prêcher et
+enseigner! Ne présumons d'ailleurs rien de nous-mêmes. La vérité à
+promis le Saint-Esprit à qui enseigne. Si nous avons précédemment
+exposé quelques-uns des mystères de Dieu, c'est lui qui a agi en nous
+plutôt que nous-mêmes.... Il enseigne et nous comprenons, il suggère
+et nous exposons ce que nous ne pourrions atteindre par nous-mêmes,
+les mystères de Dieu et de la Trinité....</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote210" name="footnote210"></a><b>Note 210:</b><a href="#footnotetag210"> (retour) </a> Introd., t. II, p. 1056-1063. On explique tout
+différemment ce verset, et Sacy traduit: «S'il n'y a point
+d'interprète, <i>que celui qui a se don</i> se taise
+dans l'Église.» (I. Cor., XIV, 28.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote211" name="footnote211"></a><b>Note 211:</b><a href="#footnotetag211"> (retour) </a> <i>Legere et non intelligere negligere est</i>,
+p. 1064. Cette maxime est extraite de ce recueil de préceptes,
+connu sous le nom de <i>Distiques de Caton</i>, composé,
+dit-on, au IIe siècle et dont le moyen âge faisait si grand
+Usage, les attribuant à Caton d'Utique et non à Dionysius Caton,
+que ce dernier nom soit ou ne soit pas un pseudonyme. Voyez le
+<i>Livre des Proverbes français,</i> par M. Leroux de Liney,
+introd., p. XIIV.</blockquote>
+
+<blockquote><p>«Vous demanderez peut-être à quoi ont servi tant de traités sur
+la foi, s'il subsiste encore des doutes auxquels il n'a pas été satisfait;
+écoutez ce mot d'un poète:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Est quoddam prodire tenus si non datur ultra. (Horace.)</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Il a suffi aux Pères de résoudre les questions qu'on agitait alors, de
+lever les doutes da leur temps et de laisser leur exemple à la postérité....
+Cet exemple nous dit de prendre les armes quand l'ennemi
+nous menace,.... Or vous savez ce que dit encore un poète:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Nondum libi defait hostis. (Lucain.)</p>
+ </div> </div></blockquote>
+
+<p>Ici Abélard fait une énumération intéressante des
+récentes hérésies qui ont porté la guerre civile dans
+l'Église. Jamais, dit-il, on n'avait entendu parler d'une
+si grande démence. Un de nos contemporains a été
+assez insensé pour se faire appeler le fils de Dieu et
+se faire chanter comme tel, et l'on dit que le peuple
+séduit lui a élevé un temple<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a><a href="#footnote212"><sup>212</sup></a>. Un autre a dernièrement,
+en Provence, forcé les gens à un nouveau
+baptême, proscrit la signe vénérable de la croix du
+Seigneur et soutenu qu'on ne doit plus célébrer le
+saint sacrement de l'autel<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a><a href="#footnote213"><sup>213</sup></a>. Mais des maîtres mêmes
+en théologie sont assis dans la chaire empestée<a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a><a href="#footnote214"><sup>214</sup></a>.
+Un d'eux, qui enseigne en France, affirme que
+beaucoup de ceux qui, sans la foi dans le Messie,
+ont vécu avant son incarnation, seront sauvés;
+que Notre-Seigneur Jésus-Christ est né dans le
+sein d'une femme de la même manière que les autres
+humains, sauf qu'il a été conçu sans la participation
+d'un homme; et quant à là nature de la
+divinité et à la distinction des personnes, il est
+assez présomptueux dans ses assertions pour avancer
+que puisque Dieu le Père à engendré le Fils,
+is s'est engendré lui-même. Erreur, ou plutôt hérésie
+que saint Augustin réfute dans le livre Ier de
+son <i>Traité de la Trinité.</i>»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote212" name="footnote212"></a><b>Note 212:</b><a href="#footnotetag212"> (retour) </a> Tanquelme, Tancheim ou Tankelin excita beaucoup
+de désordres en Flandre et en Brabant. Il avait un parti
+nombreux et même des soldats. On dit qu'il prêchait sur la
+place devant la cathédrale d'Anvers. Il fut fortement
+combattu par saint Norbert et tué par un prêtre en 1115.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote213" name="footnote213"></a><b>Note 213:</b><a href="#footnotetag213"> (retour) </a> Le prêtre Pierre de Bruis, suivant Neander.
+Il était né en Dauphiné et fut l'auteur de l'hérésie des
+pétrobusiens, combattue par Pierre le Vénérable.
+Il avait commencé ses prédications en 1110, et fut brûlé
+par le peuple en 1130. (<i>Hist. de S. Bern.</i>; p. 280.&mdash;Moshelm,
+<i>Hist. Eccl. XIIe siècle,</i> part. II, c.v.) Ce tableau
+des hérésies contemporaines est précieux pour l'histoire
+ecclésiastique. Abélard l'a reproduit et un peu développé dans
+Sa Théologie chrétienne. (<i>Introd.</i>, t. 11, p. 1066.&mdash;<i>Theol.
+Christ.</i>, I. IV, p.1314.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote214" name="footnote214"></a><b>Note 214:</b><a href="#footnotetag214"> (retour) </a> <i>Pestilentiæ; cathedras</i>. Racine traduit
+<i>la chaire empestée</i>. On dit aussi <i>chaires de pestilence</i>.</blockquote>
+
+<p>On croit qu'Abélard veut ici désigner Albéric de
+Reims, et en effet, dans sa Théologie chrétienne,
+développant sa critique, il ajoute: «Le docteur qui se
+préfère à tous les maîtres en la divine Écriture et qui
+incrimine avec véhémence ce que d'autres ont dit,
+savoir que rien n'est en Dieu qui ne soit Dieu, point
+que nous avons concédé, s'égare bien plus gravement
+en professant avec nous qu'il n'y a rien en Dieu
+que la substance même. Car de là il a été poussé,
+je l'ai entendu en personne, à confesser que Dieu
+est engendré de lui-même, parce que le Fils a été
+engendré du Père.» Ceci semble se rapporter bien
+exactement à l'altercation qu'au synode de Soissons
+Abélard eut sur ce point avec son ennemi. Quand il
+composait l'Introduction, il ne parlait que par ouï-dire
+des erreurs d'Albéric; mais plus tard, lorsqu'il
+écrit la Théologie chrétienne, il est rempli de ses souvenirs
+personnels; il se complaît dans les détails,
+et il finit par dire avec amertume: «Et c'est le plus
+arrogant des hommes qui appelle hérétiques tous
+ceux qui ne pensent pas comme lui<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a><a href="#footnote215"><sup>215</sup></a>!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote215" name="footnote215"></a><b>Note 215:</b><a href="#footnotetag215"> (retour) </a> Voyez ci-dessus, pour cette anecdote, i. I, p.87, et la
+ <i>Theol. Christ.</i>, i. IV, p. 1815.</blockquote>
+
+<p>Un autre, en Bourgogne, établit que les trois propriétés,
+base de la distinction des personnes, sont
+trois essences, distinctes tant des personnes mêmes
+que de la nature divine, en sorte que la paternité, la
+filiation, la procession seraient des choses différentes
+de Dieu même. C'est lui qui n'admet pas que le corps
+de Nôtre-Seigneur ait pris sa croissance comme
+celui des autres hommes, et qui veut qu'il ait eu,
+soit au berceau, soit dans le sein de sa mère, la
+même grandeur qu'au moment où il a été mis en
+croix. Suivant lui encore, les moines et les religieuses,
+même après leur profession publique,
+même dans les liens de la bénédiction et de la consécration,
+peuvent contracter mariage, et malgré la
+violation de leur voeu, leur union ne doit pas être
+rompue, et tout en restant dans les liens du mariage,
+ils en font pénitence. Ce docteur, dit ailleurs Abélard,
+est le compatriote des autres (<i>eorum patriota</i>)
+et un des plus célèbres théologiens <a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a><a href="#footnote216"><sup>216</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote216" name="footnote216"></a><b>Note 216:</b><a href="#footnotetag216"> (retour) </a> <i>Theol. Christ</i>., i. IV, p. 1816.</blockquote>
+
+<p>Un troisième, d'un grand nom, et qui brille dans
+un bourg de l'Anjou, non-seulement établit les
+propriétés des personnes comme autant de choses
+différentes, mais veut que la puissance de Dieu, sa
+justice, sa miséricorde, sa colère, enfin tout ce que
+la langage humain lui attribue, soient des choses ou
+qualités différentes de Dieu, comme en nous-mêmes
+la justice est différente de l'homme juste. Il réalise
+dans la divinité des formes essentielles ainsi que
+dans la créature, les multipliant autant que les
+noms qu'on donne à Dieu, et cela parce que la
+grammaire a décidé que le nom exprime la substance
+et la qualité, et sert à distribuer aux sujets
+corporels les qualités propres ou communes: comme
+si, dit saint Grégoire, la parole céleste se soumettait
+aux règles de Donat!</p>
+
+<p>Un quatrième enfin, qui n'est pas sans renommée,
+enseigne au pays de Bourges que les choses
+pouvant arriver autrement que Dieu ne les a prévues,
+Dieu peut se tromper, assertion qui n'a jamais été
+tolérée chez les Gentils les plus infidèles. A ce dénombrement,
+notre censeur ajoute dans sa Théologie
+deux frères qu'il connaît, qui se comptent parmi les
+plus grands maîtres, dont l'un prétend que les mots
+du Sacrement conservent tonte leur efficace, quelle
+que soit la bouche qui les profère, et qu'une femme
+peut consacrer en prononçant les paroles du Seigneur;
+l'autre se fie tellement à ses systèmes philosophiques
+qu'il professe que Dieu n'a aucune priorité
+d'existence sur le monde<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a><a href="#footnote217"><sup>217</sup></a>; «sans compter une
+quantité innombrable d'autres opinions dont le récit
+me consterne tous les jours, et que le peuple ne
+peut arrêter, même en brûlant les gens dont il peut
+s'emparer<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a><a href="#footnote218"><sup>218</sup></a>.» Voilà dans quels termes le rationaliste
+du XIIe siècle prouve la nécessité de donner
+une démonstration philosophique de la Trinité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote217" name="footnote217"></a><b>Note 217:</b><a href="#footnotetag217"> (retour) </a> On croît que ces deux frères sont Bernard et
+Thierry, deux clercs bretons dont Othon de Frisingen vante
+la subtilité. (Voy. ci-dessus, i. I, p.103.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote218" name="footnote218"></a><b>Note 218:</b><a href="#footnotetag218"> (retour) </a> <i>Theol. Christ</i>., p. 1316.</blockquote>
+
+<p>Nous atteignons à cette démonstration. C'est ici le
+point dangereux<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a><a href="#footnote219"><sup>219</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote219" name="footnote219"></a><b>Note 219:</b><a href="#footnotetag219"> (retour) </a> <i>Introd</i>., p. 1007-1102.</blockquote>
+
+<p>Dieu est indivisible. «La pureté de la substance
+divine n'admet ni accidents, ni formes, ni parties.
+Elle est forme, dit Boèce, et ne peut être soumise
+à aucune forme<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a><a href="#footnote220"><sup>220</sup></a>.» Dieu est immutable.</p>
+
+<p>Stabilisque menens das cuneta moveri<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a><a href="#footnote221"><sup>221</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote220" name="footnote220"></a><b>Note 220:</b><a href="#footnotetag220"> (retour) </a> Booeh., <i>De Trinit. unit. Det</i>, p. 59. C'est
+un principe convenu que la distinction de la forme et de la
+matière n'est pas applicable à la divinité. Dans Aristote, la
+divinité est l'acte pur. En disant qu'elle est forme, Boèce
+entend qu'elle a en elle-même toute la vertu de la forme,
+c'est-à-dire l'essence formatrice.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote221" name="footnote221"></a><b>Note 221:</b><a href="#footnotetag221"> (retour) </a> Boeth., <i>De Consol. phil.</i>, i. III, p. 918.</blockquote>
+
+<p>Or, maintenant, comment dans l'être simple, pur,
+identique, immutable, sans accident, sans forme,
+concevoir et assigner trois personnes? Point de multitude
+réelle<a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a><a href="#footnote222"><sup>222</sup></a>; la substance est une. Point de nombre
+réel, ni trois, ni plusieurs; la substance est
+simple et indivise. Point de diversité; elle est identique
+et invariable. Comment donc admettre la pluralité,
+la diversité des personnes? Comment une
+personne diffère-t-elle d'une personne, sans différer
+de la Trinité même? «C'est une exposition difficile
+peut-être, impossible même à l'homme,
+surtout quand on s'efforce de satisfaire à la raison
+humaine, et qu'on veut, en examinant une
+chose pour en déterminer la propriété, s'appuyer
+de la comparaison avec les propriétés de la
+généralité des choses.... La nature divine n'éloigne
+trop de toutes les autres natures qu'elle a formées,
+pour que nous trouvions dans celles-ci des similitudes
+convenables. Les philosophes qui adoraient
+le Dieu inconnu, ont jugé que sa nature
+dépassait tellement la pensée humaine, qu'ils
+n'ont osé l'atteindre ni tenté de la définir; et le
+plus grand de tous, Platon, n'ose dire ce qu'est
+Dieu, sachant seulement que les hommes ne peuvent
+savoir quel il est<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a><a href="#footnote223"><sup>223</sup></a>.» Aussi quelques-uns,
+voyant qu'on ne pouvait ni le concevoir ni l'exprimer,
+l'ont-ils exclu du nombre des choses, en sorte
+qu'ils ont semblé prétendre que Dieu n'était rien.
+Toute chose, en effet, est ou substance, ou quelqu'une
+de ces choses générales qu'on appelle prédicaments.
+Or comment classer Dieu? Aucune
+chose, hormis les substances, ne peut subsister par
+elle-même; seules les substances existent par elles-mêmes,
+seules elles persévéreraient après la destruction
+du reste; elles <i>subsistent</i> en un mot; elles sont
+<i>substances</i>, comme qui dirait <i>subsistances</i>. Naturellement
+elles sont antérieures aux choses qui <i>assistent</i>,
+et non subsistent. Dieu, le principe de l'être, ne
+saurait donc être au nombre des choses qui ne sont
+pas substances. Mais la dialectique enseigne que
+le propre de la substance est d'être, en restant une
+et la même, susceptible d'un certain nombre de
+contraires, Comment cette propriété serait-elle compatible
+avec la nature de Dieu, aveu une nature invariable,
+qui n'admet ni formes, ni accidents? La
+conclusion, c'est qu'il ne faut point assimiler <i>la
+majesté suprême</i> aux natures des choses distribuées
+entre les dix catégories, et que les règles et les
+enseignements de la philosophie ne montent point
+jusqu'à cette ineffable sublimité. Les philosophes
+doivent se contenter de s'enquérir des natures
+créées. Encore ne peuvent-ils suffire à les comprendre
+et à les discuter rationnellement. Si nous
+jugeons difficilement des choses qui sont sur la
+terre, à la portée de notre vue, quel travail nous
+faudrait-il pour atteindre à celles qui sont dans les
+cieux? qui les y poursuivra? Tout le langage humain
+est conçu pour les créatures; cette partie d'oraison
+la plus essentielle de toutes, le verbe, suppose le
+temps, qui commença avec le monde. Ainsi, elle ne
+peut s'appliquer qu'aux choses temporelles. Lorsque
+nous disons que Dieu est antérieur au monde, ou
+qu'il existe avant les temps, que signifient ces paroles,
+prises dans un sens humain, et comment dire
+que Dieu a existé dans le temps passé avant que le
+temps n'existât? Appliquées à la nature unique de
+la divinité, nos locutions doivent donc se prendre
+dans un sens singulier. Dieu, qui surpasse tout,
+peut bien surpasser le langage des nommes. L'excellence
+de Dieu est au-dessus de l'intelligence; or,
+c'est pour l'intelligence que les langues ont été faites.
+Comment s'étonner qu'étant au-dessus de la cause,
+il soit au-dessus de l'effet? Comment s'étonner qu'il
+transgresse par sa nature les règles et les exemples
+des philosophes, lui qui souvent les casse par ses
+oeuvres? car les miracles ne se conforment pas à la
+physique d'Aristote<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a><a href="#footnote224"><sup>224</sup></a>. »Quoi donc? celui qui, au témoignage
+de Job, ou plutôt au témoignage du
+Seigneur, est le seul qui proprement soit, serait
+démontré n'être absolument rien, selon la science
+des docteurs du siècle!... Remarquez, mes frères
+et mes verbeux amis, <i>fratres et verbosi amici</i>,
+quelle dissonance existe entre les traditions divines
+et les traditions humaines, entre les philosophes
+charnels et les philosophes spirituels<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a><a href="#footnote225"><sup>225</sup></a>, les
+lettres sacrées et les lettres profanes, et ne condamnez
+pas en juges téméraires quand la foi prononce
+des paroles dont l'intelligence est inconnue à vos
+sciences, L'homme a inventé la parole pour manifester
+ce qu'il comprenait, et comme il ne peut
+comprendre Dieu, il n'a pas dû oser le nommer de
+son vrai nom. C'est pourquoi en Dieu aucun mot
+ne semble conserver son sens originel.» Tout ce
+qu'on dit de lui est enveloppé de métaphores et
+d'énigmes paraboliques. Mais les similitudes que
+nous employons ne nous peuvent jamais complètement
+satisfaire. «Cependant nous essaierons l'oeuvre
+suivant nos forces, pour nous débarrasser de
+l'importunité des pseudo-dialecticiens; nous aussi,
+nous avons quelque peu effleuré leurs sciences, et
+nous nous sommes assez avancé dans leurs études
+pour avoir la confiance de pouvoir, avec l'aide de
+Dieu, les satisfaire par les raisons humaines, les
+seules qu'ils acceptent..... Nous leur apportons les
+similitudes les plus probables, les prenant dans
+les arts qu'ils cultivent, et les appropriant à leurs
+objections<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a><a href="#footnote226"><sup>226</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote222" name="footnote222"></a><b>Note 222:</b><a href="#footnotetag222"> (retour) </a> «Ubi nulla multitudo rerum, imo penitus nulla
+multitudo, nulla pluralitas, nulla diversitas, quomodo
+multitudo personarum nul ulla earum diversitas?» P.1070.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote223" name="footnote223"></a><b>Note 223:</b><a href="#footnotetag223"> (retour) </a> <i>Timée</i>, XXVII&mdash;<i>Ab. Op., Introd.</i>,
+p. 1026,1032,1033 et 1048.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote224" name="footnote224"></a><b>Note 224:</b><a href="#footnotetag224"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, t. II, p. 1067-1074.
+Tout ce passage est remarquable; mais il la serait bien
+davantage si le fond des idées était entièrement neuf.
+On verra au chapitre v qu'Abélard invente loi très-peu;
+il a du reste été admis de tout temps en théologie que les
+distinction logiques ne s'appliquaient pas ou ne s'appliquaient
+qu'imparfaitement à la nature de Dieu. Abélard adopte cette
+thèse d'une manière á peu près absolue, et la rajeunit par
+des traits assez heureux. Elle est restée admise dans la
+scolastique.(P. Lombard., <i>Sent.</i>, t. I, dist.
+VIII.&mdash;<i>S. Thom. Summ. Theol.</i>, 1, qu. III.&mdash;Voyez
+aussi le <i>Sic et Non</i>, p. 37).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote225" name="footnote225"></a><b>Note 225:</b><a href="#footnotetag225"> (retour) </a> <i>Animales et spirituales philosophos.</i>
+La distinction de l'âme et de l'esprit était usitée depuis les
+premiers siècles, et les gnostiques, pour déprécier les
+chrétiens, les appelaient des hommes psychiques (<i>animales</i>).
+J'ai traduit par charnels pour être mieux compris; mais ce
+n'est pas le sens véritable, (<i>Introd.</i>, p. 1075.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote226" name="footnote226"></a><b>Note 226:</b><a href="#footnotetag226"> (retour) </a> <i>Ibid</i>., p. 1076. Ici, c'est-à-dire au
+chapitre XII du livre II de l'Introduction (<i>Ab. Op</i>.,
+p. 1077), l'ouvrage recommence à marcher de conserve
+avec l'<i>Epitome</i> (c. xi, p. 35); mais quoiqu'il y ait
+analogie dans le fond des idées et souvent dans l'expression,
+ce n'est plus un abrégé du texte même que l'on trouve dans
+l'<i>Epitome</i> comme précédemment.</blockquote>
+
+<p>1° On demande d'abord comment une substance
+ou essence une et permanente admet cette diversité
+de propriétés qui constitue la Trinité des personnes?
+On peut être différent de trois manières au moins.
+Il y a différence essentielle, quand l'essence qui
+est ceci n'est pas cela, comme un homme et une
+main; différence numérique, quand les essences
+sont séparées de façon à pouvoir s'additionner ensemble,
+et qu'on peut les compter. Enfin, la différence
+de propriété on de définition est celle de deux
+choses qui, bien que dans la même essence, ont en
+propre, l'une ceci, l'autre cela, et doivent être exprimées
+chacune par sa définition propre. La définition
+est propre, quand elle exprime ce que la chose
+est intégralement; ainsi, le corps est la substance
+corporelle. Maintenant il y a des choses qui diffèrent
+ainsi et qui cependant ne peuvent être opposées
+l'une à l'autre dans une division régulière.
+Dans l'animal, le raisonnable et le bipède diffèrent
+de propriété ou de définition; et cependant on ne
+dit point: les animaux sont ou raisonnables, ou
+bipèdes; la même essence étant ou pouvant être
+raisonnable et bipède. De même (et tout ceci est
+emprunté à Boèce), la proposition, la question, la
+conclusion ont une définition propre, et la dialectique
+les distingue par leurs propriétés; cependant
+elles ne sont qu'une, en ce sens que ce que l'on
+pose, ce que l'on traite et ce que l'on conclut, sont
+on peuvent être une seule et même proposition<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a><a href="#footnote227"><sup>227</sup></a>. On
+peut donc très-bien concevoir une chose qui soit et
+demeure une essentiellement et numériquement, et
+dans laquelle se trouvent des propriétés constituant
+une différence, non pas numérique, mais de définition,
+et telle que les mêmes choses reçoivent des
+noms différents; car c'est une règle de dialectique:
+«Les choses dont les termes diffèrent sont différentes,»
+Par exemple, un <i>homme</i> est <i>substance</i>,
+corps, <i>animé</i>, <i>sensible</i>, puis <i>raisonnable</i> et <i>mortel</i>,
+puis il peut être <i>blanc</i>, <i>crépu</i>, et sujet à mille
+accidents, et malgré tant de différences de propriétés qui
+supposent autant de définitions différentes, il est
+numériquement et essentiellement le même. Il peut
+même encore, en sus de ces prédicats, être le sujet
+de diverses relations; par exemple, père et fils. De
+même, en Dieu, quoique Père, Fils et Saint-Esprit
+aient la même essence, autre est la propriété du Père
+en tant qu'il engendre, autre la propriété du Fils en
+tant qu'il est engendré, autre celle du Saint-Esprit
+en tant qu'il procède. Observez qu'on ne dit pas qu'il
+y ait une similitude complète, mais qu'on en peut
+induire une partielle: autrement, on ne parlerait
+pas de similitude, mais d'identité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote227" name="footnote227"></a><b>Note 227:</b><a href="#footnotetag227"> (retour) </a> <i>Cf. Theol. Christ</i>., t. III p. 1281. On
+a signalé ces passages comme étant de ceux qui annulent le
+mystère de la Trinité, en réduisant les trois personnes qui
+les composent à des points de vue d'une même chose. La reproche,
+qui peut dire juste dans l'ensemble, n'est pas ici parfaitement
+Applicable. Dans cet endroit, l'on ne veut prouver qu'un point
+très-général; c'est que la différence de définition ou de
+propriété n'exclut pas l'identité d'essence; et on en donne des
+exemples, mais non comme équivalents, ou même comme similitudes
+de la Trinité. On verra plus tard si Abélard réduit en effet la
+différence des personnes divines à être une différence de
+Définition du même sujet, ni plus ni moins, et enfin si ses
+comparaisons sont présentées comme des assimilations. (Cousin,
+<i>Ouvr, inéd., Introd</i>., p. cxcviii.&mdash;Voyez ci-après c, iv.)</blockquote>
+
+<p>2° Autre analogie. Les grammairiens distinguent
+trois personnes, la première qui parle, la seconde
+à qui l'on parle, la troisième dont on parle; c'est
+une différence de propriétés. La première personne
+est comme le principe, l'origine et la cause de toutes
+les autres; la première et la seconde sont le principe
+de la troisième. En effet, il faut une première
+personne qui parle, pour qu'il y en ait une seconde
+à qui l'on parle, et sans les deux premières, comment
+y en aurait-il une troisième de qui elles parlent?
+Cependant le même être peut être tour à tour
+et simultanément les trois personnes, bien qu'en
+tant que personne grammaticale l'une ne soit pas
+l'autre.</p>
+
+<p>3° Les choses en général se composent de matière
+et de forme. L'airain, par exemple, est une chose
+dont l'opération d'un artiste fait un sceau, en y ciselant
+l'image royale, et le sceau s'imprime dans la
+cire pour sceller les lettres. L'airain est la matière,
+la figure royale est la forme. Le sceau est essentiellement
+airain, mais les propriétés de l'airain et du
+sceau sont si différentes que le propre de l'un n'est
+pas le propre de l'autre, et malgré une même essence,
+on doit dire que le sceau est d'airain et non
+l'inverse: l'airain est la matière du sceau, non le
+sceau celle de l'airain; l'airain d'ailleurs ne peut être
+la matière de lui-même, quoiqu'il soit celle du sceau,
+qui lui-même est airain. Le sceau, une fois fait, est
+propre à sceller, quoiqu'il ne scelle pas actuellement.
+Lorsqu'il s'imprime dans la cire, il y a dans
+la cire trois choses diverses de propriété, savoir:
+l'airain, le sceau, ou ce qui est propre à sceller
+(sigillabile), et le scellant (sigillans); le propre à
+sceller, ou le sceau, est fait d'airain, et le scellant
+résulte de l'airain et du sceau. Toutes ces propriétés
+diverses sont dans une même essence.</p>
+
+<p>«En rapportant,» dit Abélard, «ces distinctions
+en de justes proportions à la Trinité, nous pouvons
+réfuter, par les raisonnements philosophiques, les
+pseudo-philosophes qui nous infestent. Comme
+le sceau d'airain est d'airain, comme il est en quelque
+sorte engendré de l'airain, ainsi le Fils tient
+l'être de la substance de Dieu le Père» et c'est pour
+cela qu'il est dit engendré. On a vu que toute sagesse
+est puissance, puissance de résister ou d'échapper
+à l'ignorance et à l'erreur; ainsi la sagesse est
+une certaine puissance, comme le sceau d'airain est
+un certain airain. Suivant cette similitude, la sagesse
+tient son être de la puissance» comme le sceau de
+l'airain, comme l'espèce du genre, le genre étant
+comme la matière de l'espèce. Le sceau exige nécessairement
+que l'airain existe, la sagesse divine,
+exige nécessairement que la puissance existe; mais
+pour les deux cas, la réciproque n'est pas vraie.
+Comme l'airain, en effet, sert au sceau et à d'autres
+choses, la puissance sert à discerner, mais aussi à
+opérer, et comme le sceau d'airain est dit être de
+la substance ou de l'essence de l'airain, puisqu'il
+est un certain airain, la divine sagesse est dite de la
+substance de la divine puissance, puisqu'elle est une
+certaine puissance, ce qui revient à dire que le Fils
+est de la substance du Père ou qu'il est engendré par
+lui. Les philosophes disaient, en effet, que l'espèce
+est engendrée ou créée du genre en ce sens qu'elle
+en tient l'être; il ne s'ensuit pas nécessairement que
+le genre précède ses espèces dans le temps ou par
+l'existence, car jamais le genre n'arrive à l'existence
+qu'en quelque espèce; il n'y a point d'animal qui
+existe sans être ou raisonnable ou dénué déraison. Il
+est de la nature de certaines espèces d'exister simultanément
+avec leurs genres, comme la quantité et
+l'unité, ou le nombre et le binaire<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a><a href="#footnote228"><sup>228</sup></a>; de même, la
+sagesse divine, quoiqu'elle tienne tout de la divine
+puissance, n'a point été précédée par elle, Dieu ne
+pouvant aucunement être sans sagesse.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote228" name="footnote228"></a><b>Note 228:</b><a href="#footnotetag228"> (retour) </a> Dialect., para. I, I. II, p. 178 et 188.</blockquote>
+
+<p>On a également comparé la Trinité au soleil, qui
+n'est ni la splendeur ni la chaleur, la splendeur
+étant comme le Fils, la chaleur comme le Saint-Esprit,
+et Abélard pense que pour désigner la Trinité,
+Platon s'est servi de cette comparaison<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a><a href="#footnote229"><sup>229</sup></a>. Mais
+comme, suivant les philosophes, ce n'est pas la
+substance même du soleil qui est sa splendeur et
+sa chaleur, et comme la chaleur ne vient pas à
+la fois du soleil et de la splendeur, cette comparaison
+n'est pas suffisamment exacte. Il y a une
+comparaison plus familière qu'Anselme de Cantorbery
+a prise à saint Augustin<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a><a href="#footnote230"><sup>230</sup></a>, celle de la source,
+du ruisseau et du lac. Mais cette similitude est
+défectueuse par rapport a l'identité de substance
+des trois personnes: l'eau de la source, du ruisseau
+et du lac n'est la même que successivement, et
+aucune succession de temps ne peut être admise
+entre les personnes éternelles de la Trinité<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a><a href="#footnote231"><sup>231</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote229" name="footnote229"></a><b>Note 229:</b><a href="#footnotetag229"> (retour) </a> Je ne vois pas cette comparaison dans le
+<i>Timée</i>; mais elle est fréquente dans les Alexandrins.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote230" name="footnote230"></a><b>Note 230:</b><a href="#footnotetag230"> (retour) </a> S. Aug., <i>De fid. et se Symb.</i>,
+c. VIII.&mdash;S. Ans., op. <i>Lib. de fid. Trin.</i>, c. VIII, p. 48.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote231" name="footnote231"></a><b>Note 231:</b><a href="#footnotetag231"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, p. 1077-1084. Cf. <i>Theol.
+Christ.</i>, t. IV, p. 1310.</blockquote>
+
+<p>A la génération du Fils il faut maintenant comparer
+la procession. Le Saint-Esprit, c'est la bonté;
+la bonté ou charité n'est pas en Dieu puissance ou
+sagesse. Elle suppose deux termes, nul n'a de charité
+envers soi-même. Dieu procède, c'est-à-dire
+s'étend en quelque sorte par l'amour vers ce qu'il
+aime. «Aussi, quoique le Fils soit du Père autant
+que le Saint-Esprit, l'un est engendré, l'autre
+procède; la différence, c'est que celui qui est engendré
+est de la substance du Père, la sagesse
+étant une certaine puissance, tandis que l'affection
+de la charité appartient plus à la bonté de
+l'âme qu'à sa puissance..... Quoique beaucoup de
+docteurs ecclésiastiques soutiennent que le Saint-Esprit
+est aussi de la substance du Père, e'est-à-dire
+qu'il est tellement par le Père qu'il est de
+seule et même substance avec lui, il n'est pas proprement
+de la substance du Père; on ne doit parler
+ainsi que du Fils<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a><a href="#footnote232"><sup>232</sup></a>. L'Esprit, quoique de même
+substance avec le Père et le Fils, d'où la Trinité
+est dite <i>homousios</i>, c'est-à-dire d'une seule substance,
+n'est pas, à proprement parler, de la substance
+du Père ou du Fils, il faudrait qu'il en fût
+engendré, et il en procède seulement<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a><a href="#footnote233"><sup>233</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote232" name="footnote232"></a><b>Note 232:</b><a href="#footnotetag232"> (retour) </a> La distinction est un peu ardue., Le
+Saint-Esprit a la même substance que le Père,
+όμοούσιον, il procède de la substance du Père, έκ τής ούσιας τοϋ πατρός...
+έκπορενομενον (Damasc., <i>De Fid.</i>, t. I, c. VIII.) Cependant il n'est
+pas de la substance du père, έκ τής ούσιας; il est
+<i>substantiae non ex sustantia</i> La vertu de la particule,
+Greek: έκ] est réservée à celui qui est engendré, au Fils.
+C'est là une subtilité verbale et gratuite. Saint Bernard s'en
+est indigné; et le P. Pelau la condamne. (Dogm. Theol., t. II,
+I. VII, c. XIII, p. 736.) Il dit au reste que c'est une des
+erreurs reprochées Origène.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote233" name="footnote233"></a><b>Note 233:</b><a href="#footnotetag233"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, T. II, p. 1080. Abélard insiste
+fortement sur la différence de la procession à la génération.
+Mais si la génération n'a jamais été appliquée au Saint-Esprit,
+la procession l'a été au Fils. Selon saint Thomas d'Aquin, il
+y a deux processions dans la Trinité, le Fils et le Saint-Esprit
+<i>procèdent</i>. <i>(Sam. Theol.</i>, I, quaest, XXVIII.) Les
+deux citations directes que l'on donne à l'appui, sont pour le
+fils: <i>Ego ex Deo processi</i> (Johan. VIII, 42),
+et pour le Saint-Esprit:<i> Spiritum veritatis qui a patre
+procedit</i> (<i>id.</i> xv, 26).
+Mais pour <i>processi</i> le grec porte έξήλζον et pour
+<i>procedit, έκπορσυσται Je suis sorti</i>, dit Sacy dans un
+cas; le <i>Saint-Esprit qui procède</i>, dit-il dans l'autre.
+Il ne semble donc pas que dans la phrase où le Fils parle de
+lui-même, le mot <i>processi</i> doive avoir le sens spécial et
+sacramental que la théologie attache à la procession du
+Saint-Esprit. Si en effet la procession était commune à deux
+personnes de la Trinité, elle serait le genre, et la
+génération serait l'espèce, et la difficulté s'accroîtrait
+de distinguer l'un de l'autre. Il vaut mieux tenir pour
+distinctes la génération et la procession,
+et qu'elles soient les deux espèces d'un genre inconnu.</blockquote>
+
+<p>Il est dit que le Saint-Esprit procède du Père et
+du Fils, parce que toute volonté de bonté et d'amour
+dans la divinité entraîne le pouvoir de faire et de
+bien faire ce qu'elle veut, ou la puissance et la sagesse.
+Le sceau tient l'être de l'airain, et le <i>scellant</i>
+de l'airain et du sceau; mais le sceau est surtout
+dans la forme de l'image qui y est gravée. Ainsi le
+Fils seul est dit être <i>dans la forme de Dieu, et la figure
+de sa substance</i> <a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a><a href="#footnote234"><sup>234</sup></a>, en l'image même du Père; il lui
+est uni d'une telle parenté, pour ainsi dire, qu'il
+est non-seulement de même substance, mais de sa
+substance même. Puis, comme le sceau <i>procède</i>,
+c'est-à-dire entre dans un autre, ou s'imprime dans
+un corps mou pour lui donner la forme de l'image
+qui était déjà dans sa substance, le Saint-Esprit se
+communique à nous par la distribution de ses dons,
+et il y reforme l'image effacée de Dieu <a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a><a href="#footnote235"><sup>235</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote234" name="footnote234"></a><b>Note 234:</b><a href="#footnotetag234"> (retour) </a> «Jésus-Christ,» dit saint Paul, «<i>qui ayant
+la forme et la nature de Dieu, έν μορφή Θεού</i>, n'a point cru
+que ce fût pour lui une usurpation d'être égal à Dieu.»
+(Phil. II, 6. Trad. de Sacy.) Bergier veut qu'on traduise:
+<i>étant une personne divine</i>. (Art. <i>Trinité</i>, sec.1.)
+Quant à ces mots, <i>figura substantiae ejus</i> (Héb. I, 3.),
+Bossuet les traduit ainsi: «Le fils de de Dieu est le
+caractère et l'empreinte de sa substance.» Et il en induit
+la comparaison avec l'empreinte du sceau gravée dans la cire.
+(<i>Élév. sur les Myst.,</i> sem II, élév. III.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote235" name="footnote235"></a><b>Note 235:</b><a href="#footnotetag235"> (retour) </a> Abélard dans le texte résume ici en termes
+formels et scientifiques la comparaison avec le sceau d'airain.
+Il en résulte qu'ainsi que le <i>matérié</i> est de sa matière
+et que le sceau est d'airain, la sagesse divine tient l'être
+de la puissance divine, <i>ex divina potentia esse habet</i>
+(p. 1088); en sorte qu'il y a identité de substance, mais non
+de propriété, entre les deux personnes. On peut donc et on ne
+peut pas dire: le Père est le Fils, le Fils est le Père,
+comme on peut dire que le sceau est airain, <i>sigillum est
+res</i>, et l'inverse; il ne faut seulement que bien s'entendre.
+Au reste ce point nous paraît plus sagement traité dans la
+théologie chrétienne (t. IV, p. 1311).</blockquote>
+
+<p>Les Grecs, pour nier la double procession, s'appuient
+sur ces mots de l'Écriture: <i>L'Esprit qui procède
+du Père</i>. (Jean, xv, 26.) Rien de plus. Mais tout
+ce qu'il faut croire n'est pas dans les livres canoniques;
+on n'y lit point que les personnes de la Trinité
+soient coéternelles et coégales, et que chacune d'elles
+soit Dieu; on n'y lit point que Pilate s'appelât Ponce,
+ou que l'âme du Christ fût descendue aux enfers.
+Beaucoup de choses nécessaires à la foi ont été depuis
+l'Évangile ajoutées par les apôtres et les hommes
+apostoliques; par exemple, la virginité de la mère
+du Seigneur perpétuellement conservée après la
+naissance du Christ<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a><a href="#footnote236"><sup>236</sup></a>. Le dogme catholique de la
+double procession n'est pas dénué d'autorités graves,
+mois rappelez-vous seulement cette théorie philosophique
+de Platon: Dieu est semblable à un grand
+artiste, il prémédite tout ce qu'il fait, et sa pensée
+devance son oeuvre. Dans l'esprit divin sont ces
+idées, types et modèles qu'il réalise ensuite, ses
+ouvrages n'étant que l'accomplissement des conceptions
+de l'intelligence divine; or tout accomplissement,
+tout effet appartient au Saint-Esprit. L'Esprit
+procède donc du Fils, puisque les oeuvres de la
+bonté de Dieu doivent d'abord avoir passé par sa
+providence éternelle. Ainsi Dieu est la première
+cause, il tire de lui-même son intelligence ou son
+Verbe, et de Dieu et du Verbe procède l'âme. L'Esprit,
+<i>Spiritus</i>, vient comme une spiration universelle,
+toute âme, <i>anima</i>, anime; aussi est-il dit que le
+Saint-Esprit vivifie; il est l'âme des âmes, il est
+l'esprit éternel qui anime dans le temps, qui anime
+le monde; il est ainsi l'âme temporelle du monde.
+Platon et les siens, ne considérant l'esprit que
+comme âme, ont cru qu'il était créé et non pas
+éternel. Saint Jean lui-même dit que le Verbe a tout
+fait, tout créé, sans mentionner le Saint-Esprit; il
+semble ne réserver l'éternité qu'à Dieu et au Verbe,
+nouvelle preuve de ce qu'a remarqué saint Augustin
+que le commencement de son évangile est tout rempli
+de la langue platonicienne<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a><a href="#footnote237"><sup>237</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote236" name="footnote236"></a><b>Note 236:</b><a href="#footnotetag236"> (retour) </a> Cette remarque sur la différence de la foi de
+l'Église à la foi évangélique pourrait avoir de grandes
+conséquences. Mais à cette époque on était si loin de tirer
+de l'examen les conséquences de l'incrédulité que ce message
+N'a point été relevé par les censeurs. Quant aux exemples
+cités, nous devons dire que le texte de l'Écriture concorde
+avec le dogme, se prête à l'enseignement de l'Église sur la
+Trinité plutôt qu'il n'établit ce dogme formellement et
+<i>in terminis</i>; et c'est ce que veut dire Abélard. Il se
+Trompe relativement à Pilate. Si son prénom manque dans trois
+évangélistes, on le trouve dans saint Mathieu (xxvii, 2).
+Quant a la descente de Jésus-Christ aux enfers, elle est
+attestée par le Symbole; mais l'Évangile n'en parle pas.
+On l'induit seulement de deux versets de la première épître
+de saint Pierre: «Dieu étant mort en sa chair, mais étant
+ressuscité par l'esprit, par lequel «aussi il alla prêcher
+aux esprits qui étaient retenus en prison, (ni, 18 «et 19.)»
+Quant à la virginité perpétuelle de Marie, après la naissance
+Du Sauveur, l'Écriture se tait. Les protestants ont même
+soutenu que le texte de certains passages y était contraire.
+Mais c'est un point que l'Église a décidé il y a longtemps,
+contre les Ébionites.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote237" name="footnote237"></a><b>Note 237:</b><a href="#footnotetag237"> (retour) </a> L'opinion de Platon sur l'âme du monde est
+exprimée dans le <i>Timée</i>: «Dieu mit l'intelligence dans
+l'âme, l'âme dans le corps, et il organisa l'univers de
+manière à ce qu'il fût par sa constitution même l'ouvrage
+Le plus beau et le plus parfait. Ainsi on doit admettre comme
+Vraisemblable que ce monde est un animal véritablement doué
+d'une âme et d'une intelligence par la providence divine.»
+(<i>Trad. de Cousin</i>, t. XII, p. 120, voyez aussi p. 125,
+128, 134, 196.) L'idée de considérer la doctrine de l'âme du
+monde comme un pressentiment ou même une expression du dogme du
+Saint-Esprit n'est pas nouvelle. Eusèbe, qui un des premiers
+a comparé a la Trinité chrétienne la trinité platonique, croit
+que la troisième personne de celle-ci est l'âme du monde
+(<i>Proep. evangel.</i> II). Frerichs dit que l'opinion
+d'Abélard se trouva déjà dans Théophile d'Antioche (<i>Ad
+Amolyc.</i>, I, 8.&mdash;-<i>Commentat. de Ab. Doct.</i>, p. 17).
+Bède la rappelle sans la condamner (<i>Elem. philos.</i>,
+I.&mdash;<i>Op. omn.</i>, t. II, p. 208). Voyez sur tout cela les
+notes sur le <i>Timée</i> de M. H. Martin (t. I, note 22, et
+t. II, note 29). Au reste Abélard, comme on l'a déjà vu
+(t. I, p. 405), a rétracté formellement cette opinion
+(<i>Dial.</i>, p. 475), et c'est encore une preuve que
+l'Introduction est antérieure à la Dialectique. Dans la
+Théologie chrétienne, l'adoption de la pensée de Platon comme
+identique à la foi dans le Saint-Esprit est encore plus explicite
+(l. I, p. 1175, 1187.&mdash;l. IV, p. 1336). Dans l'<i>Hexameron</i>,
+le Saint-Esprit est présenté, non comme l'âme du monde, mais
+comme le principe d'où vient toute âme, d'où vient tout ce qui
+anime les êtres vivants. C'est Dieu en tant que créateur de
+l'<i>animation</i> (<i>Hexam.</i>, p. 1367). Et telle était
+bien la pensée d'Abélard; mais, ne se rendant pas un compte
+fort exact de cette pensée, il n'en professait pas moins du
+fond du coeur la foi en la divinité du Saint-Esprit.</blockquote>
+
+<p>Le Saint-Esprit étant conçu comme l'amour envers
+les créatures, et celles-ci n'étant pas nécessaires, on
+a pu craindre qu'un doute s'élevât sur la nécessité
+de l'existence du Saint-Esprit; de là cette opinion
+plausible que le Père aime le Fils, que le Fils aime
+le Père, et que de cette charité ineffable et mutuelle
+résulte le Saint-Esprit. Mais quand les créatures ne
+seraient pas nécessaires, l'amour de Dieu pour elles
+le serait comme étant dans sa nature: sa bonté est
+un attribut indéfectible. Cela suffit. Sans être ni
+moindre ni plus grande, elle est parfaite, et Ton ne
+saurait admettre que le Père donne son amour au
+Fils et le Fils au Père: rien ne peut être donné à
+celui à qui rien ne peut manquer<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a><a href="#footnote238"><sup>238</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote238" name="footnote238"></a><b>Note 238:</b><a href="#footnotetag238"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, p. 1089-1102.&mdash;Cette fin
+du livre II de l'Introduction répond à celle du chap.
+XIX de l'<i>epitome</i> (p. 51).</blockquote>
+
+<p>Le troisième livre de l'Introduction à la Théologie
+a pour objet d'approfondir la connaissance de la
+divinité, en éclaircissant tous les points difficiles
+par <i>les raisons les plus vraisemblables et les plus dignes</i>
+(<i>honestissimis</i>), afin que la perfection du souverain
+bien, mieux connue, inspire un plus vif amour.
+Jusqu'ici nous avons défendu notre profession de
+foi, il faut maintenant la développer.</p>
+
+<p>I. Mais d'abord la sublimité divine peut-elle
+être l'objet des recherches de l'humaine raison, et
+le Créateur peut-il par elle se faire connaître de
+sa créature? ou bien faut-il que Dieu se manifeste
+par quelque signe sensible, soit en envoyant
+un ange, soit en apparaissant sous la forme d'un
+esprit? C'est, en effet, ainsi que le Créateur invisible
+s'est visiblement révélé dans le paradis terrestre.
+Mais le propre de la raison est de franchir
+le sens, d'atteindre les choses insensibles; plus
+une chose est de nature subtile et supérieure au
+sens, plus elle est du ressort de la raison et doit
+provoquer l'étude de la raison. C'est par la raison
+principalement que l'homme est l'image de Dieu,
+et il n'est rien que la raison doive être plus propre
+à concevoir que ce dont elle a reçu la ressemblance.
+Il est facile de conclure des semblables aux semblables,
+et chacun doit connaître aisément par
+l'examen de soi-même ce qui a une nature semblable
+à la sienne.» Si d'ailleurs le secours des
+sens paraît nécessaire, si l'on veut s'élever du sensible
+à l'intelligible, reste le spectacle admirable de
+la création et de l'ordonnance universelle. «À la
+qualité de l'ouvrage, nous pouvons juger de l'industrie
+de l'ouvrier absent.»</p>
+
+<p>II. Le gouvernement du monde, qui atteste l'existence
+de Dieu, prouve également son unité; c'est
+ce qui ressort de l'harmonie de l'ensemble. Dieu est
+le souverain bien, le souverain bien est nécessairement
+unique; Dieu est conçu comme parfait, c'est-à-dire
+qu'il suffit à tout par lui-même, ou qu'il est
+tout-puissant; or, s'il suffit, un autre créateur ou
+recteur serait superflu. Qu'on ne dise pas que si le
+bien est bien, la multiplication du bien est mieux, et
+qu'ainsi Dieu étant le souverain bien, il vaut mieux
+qu'il soit multiple qu'unique; cela conduirait à une
+infinité de dieux, infinité qui échapperait alors à la
+science de Dieu même. Il cesserait d'être le bien
+suprême, car il y aurait quelque chose de plus grand
+que lui: la multitude des dieux serait au-dessus
+d'un de ces dieux. La rareté en toute chose ajoute au
+prix, et il y a plus de gloire à être unique. C'est une
+des conditions de la perfection de Dieu que sa <i>singularité</i>.
+A ces motifs, il faut ajouter les raisons
+morales, ce qu'Abélard appelle les <i>raisons honnêtes</i>;
+elles valent mieux que les <i>raisons nécessaires</i>, car
+ce qui est honnête nous plaît et nous attire. La conscience
+suggère à tous qu'il vaut mieux que tout soit
+gouverné par une intelligence que par le hasard.
+«Quelle sollicitude nous resterait-il pour les bonnes
+oeuvres, si nous ne savions qu'il existe, ce Dieu que
+nous vénérons par la crainte et l'amour? Quelle
+espérance refrénerait la malice des puissants ou
+les pousserait à bien faire, si la croyance dans le
+plus juste et le plus puissant de tous les êtres était
+vaine?» Accordons que des arguments d'une vérité
+nécessaire nous fissent défaut pour fermer la
+bouche à l'incrédule opiniâtre, ne serions-nous pas
+en droit de l'accuser d'une odieuse impudence? car
+il resterait du moins qu'il ne peut détruire ce
+qu'il attaque, et qu'il a contre lui l'honnêteté et
+l'utilité. D'un côté, point de démonstration rigoureuse,
+soit, mais de nombreuses raisons; et de
+l'autre côté, pas une raison. «Si vous en croyez
+l'autorité des hommes quand il s'agit de choses
+occultes, de ces régions du ciel que vous ne pouvez
+explorer par l'expérience, si vous vous croyez alors
+certains de quelque chose, pourquoi ne pas céder
+à la même autorité, quand il s'agit de Dieu, l'auteur
+de tout<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a><a href="#footnote239"><sup>239</sup></a>?»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote239" name="footnote239"></a><b>Note 239:</b><a href="#footnotetag239"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, t. III, p. 1102-1108.</blockquote>
+
+<p>III. Le Dieu unique est tout-puissant; mais s'il
+est tout-puissant, d'où vient qu'il ne peut pas tout?
+Nous pouvons des choses qu'il ne peut pas; nous
+pouvons marcher, parler, sentir, toutes choses qui
+ne sont pas dans la nature de Dieu, puisque sa substance
+est incorporelle. Mais d'abord toutes ces
+choses, qui ne servent ni à l'avantage ni à la dignité,
+attestent-elles une puissance véritable? Est-ce impuissance
+de Dieu que de ne pouvoir pécher comme
+nous? L'homme peut marcher, parce qu'il en a
+besoin. Cette faculté manifeste en nous un défaut
+plutôt qu'une puissance; d'ailleurs tout ce que nous
+faisons ne doit-il pas être attribué à la puissance de
+celui qui se sert de nous comme d'instruments et
+fait en quelque sorte tout ce qu'il nous fait faire?
+Ainsi, quoiqu'il ne puisse marcher, il fait que nous
+marchions; il peut donc tout, non qu'il puisse exécuter
+toutes les actions, mais parce que s'il veut
+qu'une chose se fasse, rien ne peut résister à sa
+volonté.</p>
+
+<p>Toutefois, si l'on admet qu'il fait tout ce qu'il
+veut, comme il veut que tous les hommes soient
+sauvés (I Tim, II, 4), il faut professer le salut universel.
+C'est qu'il a deux manières de vouloir: il
+veut dans l'ordre de sa providence, et alors il délibère,
+dispose, institue ce qui postérieurement s'accomplit;
+ou bien il veut sous la forme de l'exhortation
+et de l'approbation, c'est-à-dire qu'il instruit les
+hommes des choses que par sa grâce il récompense;
+ainsi il les exhorte au salut, mais peu lui obéissent.
+Il veut la conversion du pécheur, c'est-à-dire qu'il
+lui fait connaître ce qu'il veut récompenser; il promet
+sa grâce, il annonce les châtiments, il révèle sa
+volonté et nous laisse le soin de l'accomplir.</p>
+
+<p>Dieu peut-il plus et mieux qu'il ne fait? Les choses
+qu'il fait, pourrait-il renoncer à les faire? L'affirmative
+ou la négative nous expose à de grandes
+anxiétés; la première ôterait beaucoup à sa souveraine
+bonté: s'il ne fait pas un bien qu'il peut faire,
+ou s'il renonce à un bien qu'il devait faire, il est
+jaloux ou injuste. Mais la parfaite bonté de Dieu est
+hors de question, d'où la conséquence que tout ce
+que fait Dieu est aussi bon que possible. Il n'est rien
+qu'il ne fasse ou qu'il n'omette, si ce n'est pour
+une cause excellente et raisonnable, encore qu'elle
+nous soit inconnue; il fait une chose, non parce
+qu'il la veut, mais il la veut parce qu'elle est bonne.
+Il n'est point de ceux dont <i>il est écrit</i>:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Hoc volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Ce qu'il fait ou ce qu'il abandonne, il y a une juste
+cause de le faire ou de l'abandonner; d'où il résulte
+que ce qu'il fait il faut qu'il le fasse, c'est-à-dire
+qu'il est juste de le faire, et ce qu'il est juste de
+faire, il serait injuste de ne le pas faire.</p>
+
+<p>Quand il s'agit de Dieu, «là où n'est pas le vouloir
+manque le pouvoir.» Dieu étant de nature
+immutable, immutable est sa volonté; il en résulte
+que Dieu ne peut faire que ce qu'il fait. De là quelques
+difficultés. En effet un homme qui doit être
+damné peut être sauvé. S'il ne le pouvait, c'est-à-dire
+s'il ne pouvait faire les choses qui lui vaudraient
+le salut, il ne serait plus responsable; Dieu ne lui
+aurait point prescrit ce qu'il ne pourrait exécuter;
+mais si, grâce à ses oeuvres, il peut être sauvé, force
+est de reconnaître que Dieu peut sauver celui qui
+pourtant ne doit jamais être sauvé.</p>
+
+<p>«Pensez-vous,» disait Notre-Seigneur à ses apôtres,
+«que je ne puisse pas prier mon Père, et qu'il
+ne m'enverrait pas aussitôt douze légions d'anges<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a><a href="#footnote240"><sup>240</sup></a>?»
+Cette parole signifie que Dieu le pourrait
+s'il le voulait, mais il ne l'aurait voulu, et le Christ
+ne l'aurait demandé que si c'eût été juste et raisonnable.
+Ne concluez donc pas que Dieu puisse faire
+ce qu'il ne fait jamais; ce qu'il ne fait jamais est
+chose qu'il ne faut pas faire. S'il n'empêche pas le
+mal, est-ce à dire qu'il consente au péché? non,
+c'est qu'il est bon que le mal même ait lieu; n'est-il
+pas nécessaire que les <i>scandales arrivent</i>? «J'estime
+donc, bien que cette opinion ait peu de sectateurs,
+bien qu'elle s'écarte beaucoup de certains passages
+des saints, et même un peu de la raison, que Dieu
+ne peut faire que ce qu'il convient qu'il fasse, et
+de ce qu'il convient qu'il fasse, il n'y a rien qu'il
+omette de faire; d'où il résulte qu'il ne peut faire
+que ce qu'il fait réellement.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote240" name="footnote240"></a><b>Note 240:</b><a href="#footnotetag240"> (retour) </a> Math. xxvi, 53. Cette citation est usitée dans
+cette question. Elle sert de texte à Fénelon pour combattre
+dans Malebranche des idées qui rappellent celles d'Abélard.
+(<i>Ref. du Syst. du P. Malebranche</i>, c. v.) Probablement
+l'exemple avait déjà été cité par saint Augustin.</blockquote>
+
+<p>On oppose que nous, qui lui sommes si inférieurs
+en puissance, nous pouvons faire ce que nous ne
+faisons pas, abandonner ce que nous faisons. Mais
+assurément nous vaudrions mieux, si nous ne pouvions
+faire que ce que nous devons faire. Pourtant la
+puissance de mal faire ou de pécher ne nous a pas
+été donnée sans motif; c'était pour que la gloire de
+Dieu parût davantage, la gloire de ne pouvoir pécher;
+c'était pour qu'en fuyant le péché, nous fissions honneur,
+non à notre nature, mais à sa grâce secourable.
+Quant au salut toujours possible, avouons qu'en
+effet celui qui doit être damné peut en effet toujours
+être sauvé. Il le peut, lui, par sa nature, qui n'est
+pas immutable; l'homme peut consentir à son salut
+comme à sa damnation. Mais ne disons pas que Dieu
+peut toujours le sauver, parce qu'alors la possibilité
+serait relative à la nature de Dieu, et ce serait dire
+que le salut du pécheur ne lui répugne pas. Quand
+vous dites qu'un bruit peut être entendu, cela ne
+veut pas dire que quelqu'un soit là qui pourrait l'entendre.
+Tous les hommes seraient sourds, aucun
+homme n'existerait, que tel bruit donné pourrait
+être entendu; mais il n'en résulte pas qu'un individu
+quelconque le pût entendre. Et ici ne s'applique
+pas la règle des philosophes que si le conséquent
+est impossible, c'est que l'antécédent l'est aussi<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a><a href="#footnote241"><sup>241</sup></a>.
+Cela est vrai des choses créées, comme en général
+tontes les règles de dialectique. Ce qui est possible
+est ce qui ne répugne point à la nature des créatures;
+mais les mêmes notions de possibilité ou d'impossibilité
+ne s'appliquent point au Créateur. Ce semble
+la même chose de dire qu'il est juste que le juge
+punisse un individu ou que cet individu soit puni
+par le juge; mais nullement, la justice n'est pas la
+même dans les deux cas. Il se peut qu'il soit juste que
+le juge punisse, c'est-à-dire qu'il le doive d'après la
+loi, mais qu'il ne soit pas juste que l'homme soit
+puni; si, par exemple, telle ou telle circonstance,
+comme serait un faux témoignage, est cause que sa
+punition ne soit pas méritée. De même on peut dire
+d'un pécheur: il est possible qu'il soit sauvé par Dieu,
+et il est impossible que Dieu le sauve.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote241" name="footnote241"></a><b>Note 241:</b><a href="#footnotetag241"> (retour) </a> Voyez ci-dessus, t. II, c. IV, t. I, p. 413.</blockquote>
+
+<p>Ici, il est vrai, naît une objection contre la Providence,
+c'est-à-dire contre la volonté de Dieu à
+l'égard des créatures: si Dieu n'a pu être sans ce qu'il
+a en soi de toute éternité, les choses qu'il a voulues
+sont arrivées nécessairement. Distinguons encore les
+deux possibilités. Dire que Dieu, par sa propre nature,
+a nécessairement l'attribut d'une providence
+universelle, parce que cet attribut lui convient souverainement,
+ce n'est pas dire que les choses soient
+d'une telle nature qu'elles ne puissent absolument
+pas ne pas être. Quant à l'objection qu'alors aucunes
+grâces ne lui sont dues, puisqu'il agit par nécessité,
+non par volonté, cette nécessité, qui est sa nature ou
+plutôt sa bonté même, n'est pas séparable de sa volonté;
+elle n'est point une contrainte. Son immortalité
+même est aussi une nécessité de sa nature: est-elle
+donc en opposition avec sa volonté? est-elle
+une contrainte? ne veut-il pas être tout ce qu'il est
+nécessaire qu'il soit? S'il agissait contre sa volonté,
+sans doute alors aucunes grâces ne lui seraient dues.
+Mais de ce que sa bonté est telle qu'il se porte, non
+malgré lui, mais spontanément, à faire ce qu'il fait,
+il n'en doit être que plus aimé, que plus glorifié.
+Serions-nous dispensés de gratitude envers l'homme
+qui nous aurait secourus, parce que sa bonté serait
+telle qu'en nous voyant dans l'affliction, il n'aurait
+pu s'empêcher de nous secourir?</p>
+
+<p>Ainsi, Dieu ne peut faire que ce qu'il fait, de la
+manière et dans le temps qu'il le fait. Il n'est pas
+même exact de dire qu'il choisisse la manière de faire
+la plus convenable; il ne choisit pas; sa bonté serait
+imparfaite si en tout sa volonté n'était la meilleure.
+Il ne faut pas non plus prétendre que Dieu puisse
+dans un temps une chose qu'il ne peut faire dans
+un autre, et que sa toute-puissance ne soit pas égale
+à tous les moments. Si l'on applique cette détermination
+du temps au faire, non au pouvoir, soit. Un
+homme peut marcher, c'est-à-dire qu'il a en soi la
+faculté de marcher, lorsqu'il nage, mais pourtant il
+ne peut marcher dans l'eau. Ainsi, Dieu a le pouvoir
+de s'incarner, et il n'en est pas privé, quoiqu'il ne
+l'exerce pas, et qu'il n'en puisse user, en ce sens
+qu'il ne convient pas qu'il en use actuellement. Il
+peut toujours ce qu'il peut quelquefois, si l'on entend
+par là qu'il est immutable en tout. Il a su autrefois
+que je naîtrais un jour, on ne peut dire qu'il sache
+aujourd'hui que je naîtrai un jour, puisque je suis
+né. S'ensuit-il qu'il ne sache plus ce qu'il savait autrefois?
+Sa science est la même, il n'y a que les mots
+qui changent pour l'exprimer. Le même jour s'appelle
+successivement demain, aujourd'hui, hier.
+Dieu ne sait point le passé, comme passé, tant que
+le passé est avenir, ni l'avenir, comme avenir, quand
+il est le passé: mais cela ne veut pas dire que sa
+science s'accroisse ou diminue avec le temps. Il en
+est de même de sa puissance. Dire avant: il est
+possible que Dieu s'incarne; dire après: il est possible
+qu'il se soit incarné, ce n'est point parler d'un
+fait différent ni d'une possibilité différente, mais
+d'une même chose, d'abord au futur, ensuite au
+passé. Ainsi, pas plus que la science et la volonté,
+la possibilité ne change en Dieu. Si nous disons qu'il
+peut dans un temps ce qu'il ne peut dans un autre,
+ce langage humain n'ôte rien à sa puissance; il n'atteste
+que le changement des temps, et des convenances
+variables<a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a><a href="#footnote242"><sup>242</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote242" name="footnote242"></a><b>Note 242:</b><a href="#footnotetag242"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, I. III, p. 1109-1124.&mdash;Cf.
+<i>Theol. Christ.</i>, I. V, p. 1350.&mdash;<i>Epitome</i>,
+c. xx, p. 51.</blockquote>
+
+<p>IV. Ces variations dans le temps doivent se concilier
+avec l'immutabilité. Dieu, après l'oeuvre de
+six jours, s'est reposé le septième; le passage de
+l'action au repos est en physique un changement.
+Quand Dieu est descendu dans le sein d'une vierge,
+il a changé, il a encouru ce mouvement principal de
+la substance que les philosophes appellent génération<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a><a href="#footnote243"><sup>243</sup></a>.
+Dieu ne serait-il donc pas immutable? Maisen disant que
+Dieu <i>fait</i>, <i>agit</i>, gardons-nous d'entendre
+qu'il y ait pour lui, comme pour l'homme, mouvement
+dans l'opération, passion dans le travail;
+nous n'exprimons qu'un nouvel effet de son éternelle
+volonté. Dieu se repose, dit l'Écriture; ce n'est
+pas qu'il suspende son mouvement d'action, c'est
+que l'oeuvre est consommée. En opérant, en cessant
+d'opérer, nous changeons; mais dire que Dieu fait,
+c'est dire qu'il est la cause de ce qui se fait. Au propre,
+il n'y a point en lui d'action, car l'action consiste
+éminemment dans le mouvement. Comme le
+soleil, lorsqu'un objet s'échauffe de sa chaleur,
+n'éprouve en lui-même aucun changement, de même
+Dieu, lorsqu'une disposition nouvelle de sa volonté
+s'accomplit, ne change pas, quoiqu'il soit la cause
+ou l'auteur d'un changement dans les choses. Un
+esprit est exempt de mouvement; ce qui occupe un
+lieu est seul mobile<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a><a href="#footnote244"><sup>244</sup></a>. Or, nulle chose n'occupe un
+lieu si par son interposition elle ne produit quelque
+distance entre les objets environnants. Mais que la
+blancheur ou toute autre chose incorporelle s'unisse
+aux particules, leur continuité n'y perdra rien. L'incorporel
+n'est donc pas susceptible de mouvement
+local, puisqu'il ne peut occuper un lieu.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote243" name="footnote243"></a><b>Note 243:</b><a href="#footnotetag243"> (retour) </a> Voyez ci-dessus, I. II, c. v, t. I, p. 420.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote244" name="footnote244"></a><b>Note 244:</b><a href="#footnotetag244"> (retour) </a> Ici Abélard dit qu'il a démontré dans sa
+Grammaire, en traitant de la quantité, que ce qui est esprit
+ne peut être mû. Duchesne en note met <i>Dialecticam</i>
+pour <i>Grammaticam</i>, et annonce que cette dialectique ou
+plutôt cette logique, il la publiera au premier jour.
+(<i>Ab. Op., Introd.</i>, p. 1125, note p. 1160.) L'avait-il
+déjà dans les mains, et cette dialectique est-elle bien
+celle que nous avons? Nous ne trouvons pas dans celle-ci la
+Démonstration annoncée, ni à l'article de la quantité, ni à
+l'article du mouvement (p. 178-196, et p. 414-422). Du reste
+la quantité, étant une catégorie, a naturellement sa place
+dans une logique; mais, ainsi qu'on l'a vu, la théorie des
+Catégories peut aussi figurer dans un traité sur le langage.
+La démonstration de l'immobilité de l'esprit à propos de la
+quantité pouvait donc se trouver, soit dans la grande
+dialectique, soit dans le livre élémentaire qui la commençait
+et qui nous manque, soit enfin dans quelque ouvrage de
+grammaire que nous n'avons pas, et le titre <i>Grammatica</i>
+peut être d'autant plus exact que le même nom désigne dans la
+Théologie chrétienne, un ouvrage ou <i>les catégories sont
+retraitées</i>. «De hoc (que le nom de <i>chose</i> ne doit
+Être donné qu'à ce qui a en soi une existence véritable,
+<i>veram entiam</i>) diligentem tractatum in retractatione
+prædicamentorum nostra continet grammatica» (I. IV, p. 1341).</blockquote>
+
+<p>Dieu, qui est substantiellement partout, ne peut
+changer de lieu, et quand on dit qu'il est descendu
+dans le sein d'une vierge, on ne parle que de l'action
+de sa puissance. Il est partout, veut dire que tout lui
+est présent; en sorte que nulle part ni jamais sa puissance
+n'est oisive. L'âme elle-même est dans le corps
+par une vertu de sa substance, plus que par une
+position locale; grâce à sa force propre, elle le vivifie,
+le meut et le conserve, pour qu'il ne se dissolve
+point par la putréfaction; par son pouvoir
+végétatif et sensitif, elle est dans tous les membres,
+pour que chacun végète et pour sentir dans chacun.
+De même Dieu est, non-seulement dans tous les
+lieux, mais dans chaque chose, par quelque efficace
+de sa puissance, et tandis qu'il meut toutes les choses
+dans lesquelles il est, il n'est pas mû lui-même en
+elles. Par l'incarnation, Dieu n'est donc pas devenu
+autre chose qu'il n'était, il n'a point encouru la
+génération. Dire que Dieu est devenu homme, c'est
+dire que la substance divine, qui est spirituelle, s'est
+uni la substance humaine, qui est corporelle, en une
+personne unique. Dans cette personne, il y avait
+trois choses, la divinité, l'âme, la chair. Chacune a
+conservé sa nature propre, aucune ne s'est changée
+en une autre. Dans l'homme même, l'âme ne peut
+jamais devenir chair, quoique l'âme et la chair soient
+dans chaque homme une seule personne. L'âme, en
+effet, est une essence simple et spirituelle; la chair
+est une chose humaine, corporelle et composée de
+membres. La divinité unie à l'humanité, c'est-à-dire
+à une âme et à une chair, unies en une personne, ne
+s'est pas non plus changée; elle est restée ce qu'elle
+était; elle a pris notre nature sans déposer la sienne.
+En quel sens donc peut-on dire: le Verbe a été fait
+chair, Dieu s'est fait homme? Prises à la lettre, ces
+expressions conduiraient à dire que l'homme a été
+fait Dieu, et rien ne peut être Dieu qui ne l'ait été
+toujours. «Israël, n'aie point de nouveau Dieu.»
+Ces expressions signifient donc que la divine substance
+s'est associée à la substance humaine, sans
+être convertie en elle. La diversité des natures ne
+fait pas la diversité des personnes. C'est le contraire
+de la Trinité; en Dieu, trois personnes et une substance;
+dans le Christ, deux substances et une personne.
+Comme dans une maison le bois s'unit à la
+pierre sans se confondre avec elle, comme dans le
+corps les os adhèrent à la chair sans s'y absorber,
+ainsi la divinité en se joignant à l'humanité, n'a
+point cessé d'être ce qu'elle était. Quand nos âmes
+reprendront leurs corps, elles ne deviendront pas
+autre chose qu'auparavant, quoique le corps, en se
+ranimant, doive changer, ou se mouvoir de l'inanimé
+à l'animé. L'âme prend avec le corps le mouvement,
+mais elle demeure elle-même immobile. Cela est
+encore bien plus vrai de Dieu dans son union avec
+l'homme. La créature ne lui peut rien conférer<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a><a href="#footnote245"><sup>245</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote245" name="footnote245"></a><b>Note 245:</b><a href="#footnotetag245"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, I. III, p. 1124-1130.</blockquote>
+
+<p>Ici Abélard traite accidentellement une question
+importante et qui a toujours été liée à celle de la Trinité.
+En effet, une fois qu'il est établi que le Fils de
+Dieu consubstantiel à Dieu est une personne de la
+Trinité, il n'est pas indifférent de savoir comment il
+s'est fait homme. A-t-il cessé d'être Dieu pour devenir
+homme? non, assurément. L'homme est-il devenu
+Dieu? pas davantage. Dieu n'a-t-il pris que le corps
+humain, la divinité étant l'âme unique du corps de
+Jésus-Christ? Alors il n'aurait pas été homme, puisque
+l'homme est corps et âme. On conçoit que toute
+erreur sur la Trinité réagit sur le dogme de l'incarnation,
+et toute erreur sur l'incarnation peut étendre
+ses conséquences au dogme de la Trinité. Nestorius,
+par respect pour elle, avait voulu que l'union de
+Dieu et de l'homme en Jésus-Christ ne fût qu'apparente,
+et qu'il y eût en lui non-seulement deux natures,
+mais deux personnes. Eutychès, pour échapper
+à cette erreur, avait voulu que les deux natures fussent
+unies au point d'en faire une seule. De là deux
+hérésies célèbres; l'Église, qui les condamne, établit
+et professe qu'en Jésus-Christ fait homme il y a
+deux natures, savoir, la divinité, d'une part, et de
+l'autre, l'humanité, corps et âme, et il n'y a qu'une
+personne, la personne divine, qui subsiste dans le
+Fils de l'homme. Ces deux natures sont unies d'une
+union <i>hypostatique</i>, c'est-à-dire substantielle. C'est
+cette doctrine qu'Abélard expose, et d'une manière
+que je crois irréprochable; seulement la comparaison
+de l'union de l'âme et du corps dans l'homme pour
+éclaircir l'union de la divinité et de l'humanité dans
+Jésus-Christ, n'est qu'une comparaison, et ne doit
+pas être prise à la lettre, quoiqu'elle soit dans le
+Symbole d'Athanase. Elle revient à ce raisonnement:
+admettez que l'homme est uni à Dieu dans le
+Verbe fait chair, puisque vous admettez bien que
+l'âme soit unie au corps dans la personne humaine.
+L'orthodoxie d'Abélard sur ce point difficile et important
+aurait dû prouver à ses accusateurs que s'il
+a erré sur quelque autre point de la question de la
+nature divine, cette erreur ne peut être taxée d'hérésie,
+étant parfaitement exempte de toute intention
+d'altérer à un degré quelconque le dogme fondamental
+de la divinité de Jésus-Christ. Celui qui reconnaît
+d'une manière absolue sa divinité sur la
+terre, tant qu'il y prit la forme humaine, ne peut
+être soupçonné de nier ou d'affaiblir en quoi que ce
+soit sa divinité dans le ciel, ou comme personne de
+l'essence divine. Il est vrai qu'on a même, sur l'article
+de l'incarnation, soupçonné Abélard d'erreur.
+Pierre Lombard avait avancé que Jésus-Christ, en
+devenant homme, n'était pas devenu quelque chose,
+ou du moins il avait remarqué que si Dieu pouvait
+être quelque chose, quelque chose pourrait être
+Dieu, et l'on disait que Pierre Lombard avait reçu
+cette idée de son maître Abélard. Cette erreur,
+qui s'était assez répandue, fut examinée en 1163
+au concile de Tours, et condamnée par le pape
+Alexandre III. Jean Cornubius a écrit une dissertation
+où il la discute fort clairement et en fait connaître
+les sources; au nombre des autorités qu'il cite est
+l'opinion d'Abélard; il admet que Pierre Lombard
+pouvait bien en avoir tiré la sienne, mais qu'il s'était
+mépris, Abélard disant positivement qu'il y a dans
+le Dieu-homme deux substances ou deux natures;
+aussi Jean Cornubius n'hésite-t-il pas à le tenir pour
+catholique<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a><a href="#footnote246"><sup>246</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote246" name="footnote246"></a><b>Note 246:</b><a href="#footnotetag246"> (retour) </a> La citation qu'il donne de l'opinion d'Abélard
+est conforme pour le sens, mais non exactement pour la
+lettre au texte de l'introduction (I. III, p. 1127 et 49).
+Mais Cornubius peut l'avoir réduite ou précisée, ou bien
+tirée de la Théologie chrétienne qui manque de la portion
+du livre V où devait se trouver ce passage. Ici d'ailleurs
+la doctrine est complétement dégagée de la comparaison avec
+l'union de l'âme et du corps. (P. Lomb. <i>Sent.</i>, I. III,
+dist. vi.&mdash;Mag. Johan. Cornub. <i>Eulog., Thes. nov. anecd.</i>,
+t. V, p. 1065.&mdash;Cf. Boèce, <i>De duab. nat., etc., et un. Pers.,
+Christ.</i>, p. 948, et S. Thomas., <i>Summ. Theol.</i>, III,
+quæst. i-vi.)</blockquote>
+
+<p>V. Dieu est sage; sa sagesse a été appelée verbe,
+raison, intelligence. Le fils de Dieu, <i>Dei virtus, Dei
+sapientia</i> (I. Cor., i, 24), c'est la puissance divine
+de tout savoir. Dieu ne peut errer en rien, il sait le
+présent, l'avenir, le passé, et ce qui est inconnu
+et fortuit dans la nature est déjà certain et déterminé
+pour lui. Il y a préordination, il y a donc prescience.
+Les choses qui, pour nous, sont l'oeuvre du
+hasard et ne proviennent pas du libre arbitre, n'arrivent,
+pour lui, ni par hasard ni sans libre arbitre.
+La définition du hasard, selon les philosophes, est
+l'événement inopiné provenant de causes qui ont
+originairement un autre objet<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a><a href="#footnote247"><sup>247</sup></a>; mais il n'y a pas
+d'inopiné pour la Providence. Si les éclipses de soleil
+ou de lune ont lieu plus souvent que nous ne nous
+y attendons, elles ont lieu toutefois naturellement,
+non fortuitement; c'est un ordre préfix, aussi aurions-nous
+pu en savoir quelque chose. Mais si, en
+creusant un champ, on trouve un trésor, la découverte
+est vraiment fortuite; il a fallu que l'un ait
+enfoui le trésor, que l'autre ait creusé la terre, chacun
+dans une intention différente. Voilà un événement
+qui n'est point l'oeuvre du libre arbitre. Je
+veux aller à l'église, et je m'y rends, ce n'est point
+là oeuvre de hasard, mais de raison; c'est un fait
+volontaire et non nécessaire. Les philosophes définissent
+le libre arbitre le jugement libre de la volonté
+(<i>liberum de voluntate judicium</i>, Boèce). L'arbitre est
+en effet la délibération ou la <i>judication</i> de l'âme par
+laquelle elle se propose de faire ou d'omettre quelque
+chose<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a><a href="#footnote248"><sup>248</sup></a>; elle est libre, lorsqu'elle n'est poussée à
+ce qu'elle se propose par aucune force de la nature,
+et qu'il est également en son pouvoir de faire ou de
+ne pas faire. Là donc où n'est pas un esprit raisonnable,
+l'arbitre n'est pas libre. Le libre arbitre n'appartient
+qu'aux êtres qui peuvent changer leur volonté,
+du même, suivant quelques-uns, qui peuvent
+faire bien ou mal; cependant, avec plus d'attention,
+on ne peut contester le libre arbitre à celui qui
+ne fait que le bien, à Dieu surtout, aux bienheureux,
+qui ne peuvent pécher: plus on est éloigné
+du mal, plus on est libre dans le jugement qui
+choisit le bien; le péché est un esclavage. D'une
+manière générale, reconnaissons le libre arbitre à
+qui peut accomplir volontairement et sans contrainte
+ce qu'il a résolu dans sa raison: Dieu est donc libre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote247" name="footnote247"></a><b>Note 247:</b><a href="#footnotetag247"> (retour) </a> Cette définition est de Boèce.&mdash;<i>De Interp.,
+edit. sec.</i>, I. III, p. 360 et 375.&mdash;<i>In Topic.
+Cic.</i>, I. V, p. 840.&mdash;<i>De Consol. phil.</i>, I. V,
+p. 939.&mdash;Voyez ci-dessus, I. II, c. iv, t. I, p. 405.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote248" name="footnote248"></a><b>Note 248:</b><a href="#footnotetag248"> (retour) </a> Voyez la Dialectique, part. II, p. 260-291,
+et ci-dessus le c. iv du t. I. Les idées d'Abélard sur la
+liberté, ses définitions, ses preuves sont en très-grande
+partie empruntées de Boèce. (<i>De Interp., ed. sec.</i>,
+I. III, p. 360, 368, 372.)</blockquote>
+
+<p>Quant à lui, rien n'advient par hasard, sa providence
+ayant tout précédé, le hasard n'est que l'incertitude
+humaine. La nature n'a de mystères que
+pour notre science. On ne dit les miracles impossibles
+que si l'on regarde au cours ordinaire de la
+nature, aux causes primordiales des choses, et non
+à la souveraineté divine. Si Dieu formait encore aujourd'hui
+l'homme du limon, et la femme de la côte
+de l'homme, ce serait contre la nature, au-dessus
+de la nature, c'est-à-dire que les causes primordiales
+y paraîtraient insuffisantes; il faudrait que Dieu
+imprimât extraordinairement aux choses une force
+particulière<a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a><a href="#footnote249"><sup>249</sup></a>. Évidemment les recherches des philosophes
+n'atteignent que les créatures et l'ordre
+journalier, toutes leurs lois sont au-dessous on en
+dehors de la toute-puissance; la possibilité et l'impossibilité
+sont relatives aux facultés des créatures,
+et en particulier la règle de la possibilité de l'antécédent
+liée à celle du conséquent, ne peut s'appliquer
+qu'aux choses créées.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote249" name="footnote249"></a><b>Note 249:</b><a href="#footnotetag249"> (retour) </a> Cf. <i>Hexameron. Thesaur. nov. anecd.</i>,
+t. V, p. 1375.</blockquote>
+
+<p>C'est ainsi, dit Abélard, que nous viderons cette
+<i>ancienne querelle</i> dont parle la philosophie, cette
+question de la prescience divine, cette question de
+savoir s'il ne résulte pas de l'immutabilité de Dieu
+que tout arrive nécessairement. Les philosophes, et
+notamment Aristote, «si habile dans le raisonnement,
+qu'il a mérité d'être appelé le prince des
+péripatéticiens, c'est-à-dire des dialecticiens, nous
+fourniront de quoi réfuter les pseudo-philosophes.»
+Ceux-ci disent, pour troubler la foi des simples,
+que non-seulement le bien, mais le mal arrive
+nécessairement, et qu'ainsi le péché ne peut être
+évité, car il a été prévu de Dieu, et la Providence
+est infaillible. «Pour rompre cette souricière (<i>muscipulam</i>),
+considérons cette forte trame qu'Aristote
+ourdit au commencement de l'<i>Hermeneia</i>:
+il nous y confirme la force du principe de contradiction
+jusque dans les propositions au futur.»
+Je n'analyse point le raisonnement, il nous est
+connu; nous retrouvons ici un résumé substantiel
+de la théorie logique des futurs contingents. «Grâce
+à cette distinction d'un si grand philosophe, on
+peut aisément réfuter l'objection ordinaire contre
+la Providence: il est certain, nous dit-on, que la
+Providence est infaillible<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a><a href="#footnote250"><sup>250</sup></a>....»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote250" name="footnote250"></a><b>Note 250:</b><a href="#footnotetag250"> (retour) </a> <i>Introd</i>., t. III, p. 1130-1136.&mdash;Voyez
+aussi Arist. <i>Hermen</i>., IV, IX, et
+ci-dessus, t. II, c. IV, t. I, p. 401.</blockquote>
+
+<p>Ainsi se termine ce qui nous reste du troisième
+livre de l'Introduction a la Théologie, et avec lui
+l'ouvrage entier; un savant dit bien que la suite s'en
+doit trouver dans la bibliothèque de Bodlei<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a><a href="#footnote251"><sup>251</sup></a>, mais si
+ce manuscrit existe, il n'a jamais été publié. Ainsi
+la discussion d'une des questions les plus difficiles
+peut-être auxquelles donne lieu la Théodicée est
+restée suspendue, et par un hasard singulier, dans
+la Théologie chrétienne, où sont repris tous les
+points traités dans l'Introduction, cette question
+reste également irrésolue. Le livre V, qui répond
+au troisième du présent ouvrage, s'interrompt aussi
+brusquement, et même plus tôt que celui-ci, après
+la discussion relative à la conciliation de la bonté
+de Dieu avec sa puissance, et il nous manque la
+solution du grand problème si bien préparé par
+Abélard. On ne peut renoncer à l'espérance de posséder
+quelque jour l'Introduction tout entière;
+l'ouvrage était probablement complet<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a><a href="#footnote252"><sup>252</sup></a>, et il peut se
+retrouver tel dans quelque manuscrit inédit de quelque
+bibliothèque inexplorée. Mabillon pensait l'avoir
+rencontré dans un manuscrit en trente-sept chapitres
+conservé en Bavière<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a><a href="#footnote253"><sup>253</sup></a>; M. Rheinwald, dont les
+recherches sont plus récentes, soupçonne, non sans
+raison, le docte bénédictin d'avoir pris pour l'Introduction
+un ouvrage intitulé: <i>Pétri Abælardi Sententiæ</i>
+qu'il a publié en l'appelant <i>Epitome Theologiæ
+christinæ</i><a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a><a href="#footnote254"><sup>254</sup></a>. Il croit que c'est le Livre des Sentences
+dénoncé par saint Bernard, condamné par le concile,
+désavoué par Abélard. Suivant lui, le titre seul de
+Livre des Sentences aurait été faux, et Abélard, qui
+n'a pas discuté pièces en main devant le concile,
+était en droit de désavouer tout ouvrage qu'on lui
+attribuait sous ce nom; mais il se pouvait qu'on
+désignât ainsi dans l'usage un écrit qu'il appelait
+autrement, ou même un extrait fidèle de ses doctrines
+qui ne fût pas son ouvrage. Tel serait le manuscrit
+que M. Rheinwald publie <a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a><a href="#footnote255"><sup>255</sup></a>; ses conjectures
+nous paraissent fondées, mais une chose plus certaine
+encore, c'est que cet Épitome contient un résumé
+de l'Introduction à la Théologie. Dans les douze
+premiers chapitres (l'ouvrage en a trente-sept),
+l'extrait est presque littéral; par la suite, on remarque
+quelques variantes, mais elles n'altèrent pas le
+fond de la doctrine. Ce qui fait le prix de cet opuscule,
+c'est que l'ordonnance en étant à peu près la
+même que celle de l'Introduction, il nous donne en
+substance ce que devait contenir la partie de l'Introduction
+qui manque, et nous pouvons ici compléter
+brièvement notre analyse<a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a><a href="#footnote256"><sup>256</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote251" name="footnote251"></a><b>Note 251:</b><a href="#footnotetag251"> (retour) </a> Casimir Oudin, <i>De Script. eccl</i>., t. II,
+p. 1169.&mdash;Voyez aussi l'<i>Histoire
+littéraire</i>, t. XII, p. 126. Les éditeurs de la Théologie
+Chrétienne disent qu'ils n'ont rencontré la suite de
+l'Introduction dans aucun manuscrit. <i>Thes. nov. anecd</i>.,
+t. V, p. 1148.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote252" name="footnote252"></a><b>Note 252:</b><a href="#footnotetag252"> (retour) </a> C'est du moins l'opinion que nous adoptons
+d'après Mabillon; cependant M. Rheinwald élève des doutes
+spécieux.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote253" name="footnote253"></a><b>Note 253:</b><a href="#footnotetag253"> (retour) </a> <i>Iter Germantæ</i>, p. 10.&mdash;<i>Hist. litt.</i>,
+t. XII, p. 118.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote254" name="footnote254"></a><b>Note 254:</b><a href="#footnotetag254"> (retour) </a> <i>Anecdot. ad litter. eccles. pertin.</i>,
+partic. 11. Borolini, 1836.&mdash;M. Rheinwald a trouvé cet ouvrage
+parmi les manuscrits du monastère de Saint-Emmeram de Ratisbonne,
+conservés à la bibliothèque royale de Munich. (<i>Præfat</i>,
+p. vii; et xxxii.) M. Franz Besnard avait déjà publié avec
+Quelques observations que j'ai pu consulter les seize derniers
+chapitres de cet Épitome, dans un recueil allemand dont le nom
+m'est inconnu.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote255" name="footnote255"></a><b>Note 255:</b><a href="#footnotetag255"> (retour) </a> <i>Ibid.</i>, <i>Proefat.</i>, p. ix-xxi.&mdash;La
+preuve directe que cet abrégé est d'Abélard sa trouve dans le
+c. xxxiv, p. 100, il renvoie à son Commentaire de l'Épître
+aux Romains, où il a, dit-il, traité les questions relatives
+à la grâce et au mérite, et cette citation est exacte.
+(<i>Ab. Op.</i>, p. 648.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote256" name="footnote256"></a><b>Note 256:</b><a href="#footnotetag256"> (retour) </a> <i>Eptiom. Theol. Christ.</i>, C. xxi, p. 60.</blockquote>
+
+<p>La Providence, c'est-à-dire la prescience ou prévoyance
+divine, n'impose aucune nécessité aux choses
+qu'elle prévoit. De ce qu'un char passe et de ce que
+je le vois passer, il ne suit pas que le passage du
+char soit nécessaire. Or ce que Dieu prévoit, il le
+voit; sa providence n'est que sa science éternelle,
+il n'y a point de temps pour lui, tout lui est présent;
+aucune fatalité ne résulte donc de ce qu'il sait tout.
+Mais il est vrai qu'il dispose tout: la disposition des
+choses dépend de la disposition divine, comme la
+passion de l'action; il n'y a point d'autre destin,
+d'autre <i>fatum</i> que la disposition divine. La prédestination
+n'est proprement que la disposition de Dieu
+ou sa providence appliquée au bien, c'est la préparation
+de sa grâce.</p>
+
+<p>VI. Après la sagesse de Dieu vient sa bonté. Celle-ci
+fait pour les créatures tout ce qu'il est conforme à
+sa nature de faire; Dieu ne connaît ni l'envie ni la
+colère, les expressions contraires qui peuvent se
+trouver dans l'Écriture sont figuratives, elles se rapportent
+à des dispositions de sa volonté qui ont pour
+nous, mais non pour lui, les effets de la vengeance
+ou du courroux.</p>
+
+<p>Ceci conduit à la contemplation des bienfaits de
+Dieu. Le premier, le plus grand de tous, c'est l'incarnation.
+Ici se présente la question célèbre: <i>Cur
+Deus homo<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a><a href="#footnote257"><sup>257</sup></a>?</i> Dieu s'est fait homme pour nous montrer
+son amour, et ainsi il nous a rachetés du joug
+du péché, non que nous fussions, comme quelques-uns
+le prétendent, en la possession du démon, mais
+dans la servitude du péché; le Christ nous en a délivrés
+on épanchant sur nous son amour, en offrant
+à Dieu le prix de notre libération et une victime pure.
+Un si grand exemple nous enseigne l'humilité, et en
+considérant les tortures du Christ, les martyrs eux-mêmes
+ont appris à ne pas s'enorgueillir de ce qu'ils
+souffraient pour le ciel.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote257" name="footnote257"></a><b>Note 257:</b><a href="#footnotetag257"> (retour) </a> C'est le titre du chap. XXIII (p. 62). Il y a
+un traité de saint Anselme sous le même nom: <i>Car Deus
+homo</i> libri duo (<i>Op.</i>, p. 74). La doctrine du
+saint sur le mode et la nécessité de l'incarnation ne
+diffère point essentiellement de celle de l'Épitome. La
+différence ne roule que sur l'oeuvre même de la rédemption.
+Du reste, ou l'ordonnance de l'Épitome s'écarte un peu de
+celle de l'Introduction, au dans ce dernier ouvrage
+l'auteur revenait à propos de la bonté de Dieu sur un
+sujet déjà traite à l'occasion de son immutabilité. Voyez
+ci-dessus p. 235.</blockquote>
+
+<p>Dans l'incarnation, ainsi qu'on l'a déjà vu, deux
+natures se sont unies en une personne. Comme la
+chair et l'âme sont un seul homme, Dieu et l'homme
+sont un seul Christ, similitude consacrée par saint
+Athanase. Entendez toutefois que bien que dans le
+Christ soit le Verbe, une des trois personnes de la
+Trinité, cette personne divine n'est pas ici par elle-même,
+<i>per se</i> (probablement en tant que personne
+divine), car alors il y aurait une personne dans une
+personne, la personne du Verbe dans celle de Jésus-Christ,
+et ainsi il y aurait deux personnes dans le
+Christ. Le Verbe divin n'est en quelque sorte dans
+le Christ que comme l'âme est dans le corps. On peut,
+on doit appeler ces deux natures les parties de la
+personne.</p>
+
+<p>«On trouve dans les autorités toutes ces locutions:
+<i>Dieu est homme; l'homme est Dieu; le Christ est le
+fils de l'homme; le Christ est le fils de Dieu; le Christ
+est Dieu et homme</i>. Aucune de ces locutions n'est
+propre, hors une seule. Si la première doit être
+prise au propre, si Dieu est vraiment homme,
+l'éternel est temporel, le simple est composé, le
+créateur est créature, ainsi du reste. Ce n'est donc
+pas une expression propre, la partie y est prise
+pour le tout, comme cela arrive souvent. Exemple,
+une âme pour un homme, <i>videbit omnis caro salutare
+Dei</i> (Isaïe, xlix, 26). Semblablement, quand
+nous disons: <i>Dieu est homme</i>, cela n'est vrai qu'en
+partie, c'est pour: <i>Dieu s'unit l'homme</i>. Par contre,
+<i>l'homme est Dieu</i> signifie <i>l'homme est uni à Dieu</i>. Il faut
+encore entendre comme vrais en partie ces mots:
+<i>le Christ est homme</i>, ou <i>le Christ est Dieu</i>; il n'y
+a de vrai au sens propre que cette expression: <i>le
+Christ est Dieu et homme</i>, c'est-à-dire le Christ est
+le Verbe ayant l'homme, ou <i>le Christ est homme et</i>
+«<i>Dieu</i>, c'est-à-dire le Christ est l'homme ayant le
+Verbe<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a><a href="#footnote258"><sup>258</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote258" name="footnote258"></a><b>Note 258:</b><a href="#footnotetag258"> (retour) </a> Épitom., c. XXIV, p. 68.</blockquote>
+
+<p>Cependant l'unité de la personne ne conduit pas
+à l'unité de volonté; la volonté de l'homme, que
+Dieu s'est uni, dont il a fait assomption, <i>hominis
+assumpti</i>, ne peut être identique à celle de Dieu le
+Père; c'est ce que prouve clairement cette parole de
+Jésus: «Mon Père, que ce calice s'éloigne de moi
+s'il est possible; cependant qu'il en soit, non
+suivant ma volonté, mais suivant la tienne.»
+(Math., XXVI, 39.) C'est une humanité véritable que
+le fils de Dieu a prise, il a donc pris de l'humanité
+les affections, les souffrances, les volontés, tout,
+hors le péché. Il a voulu sa passion, en ce sens qu'il
+l'a jugée bonne et salutaire, mais il ne l'a pas désirée,
+et sous ce rapport il ne l'a pas voulue, car elle
+l'a fait souffrir dans toutes ses affections humaines,
+autrement elle n'eût pas été la passion.</p>
+
+<p>Dans la volonté de Dieu elle-même, il faut distinguer
+sa volonté qui dispose et sa volonté qui approuve.
+Il dispose, en effet, beaucoup de choses
+qu'il interdit; il veut qu'on désobéisse souvent à ce
+qu'il veut, ou du moins s'il ne dispose pas ce qui est
+contraire à sa volonté, il le permet. A proprement
+parler, il ne veut que le bien<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a><a href="#footnote259"><sup>259</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote259" name="footnote259"></a><b>Note 259:</b><a href="#footnotetag259"> (retour) </a> Epit., c. XXV et XXVI, p. 69-75.</blockquote>
+
+<p>On élève une question: L'unité de la personne du
+Christ a-t-elle été divisée par la mort? Ce qui est
+certain, c'est qu'à la mort de Jésus-Christ, l'âme a
+quitté la chair; mais cette âme savait-elle tout ce que
+savait le Verbe? Elle aurait été aussi parfaite que
+Dieu. Il paraît raisonnable de croire que sans en savoir
+autant que Dieu, elle voyait Dieu parfaitement. On
+entend d'ordinaire par vie animale cette vivification
+et ce mouvement que la chair tient de l'âme; telle
+n'était pas la vie du Christ: ce que l'âme fait pour
+le corps, le Verbe le faisait pour l'âme du Christ, et
+par elle il donnait le mouvement à son corps. Les
+affections naturelles étaient naturellement dans cette
+âme, et la force motrice également, hormis comme
+instrument du péché<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a><a href="#footnote260"><sup>260</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote260" name="footnote260"></a><b>Note 260:</b><a href="#footnotetag260"> (retour) </a> C. XXVII, p. 76.</blockquote>
+
+<p>Après le bienfait de l'incarnation, viennent ces
+bienfaits de Dieu qu'on appelle les sacrements. Un
+sacrement est une image d'une grâce invisible, un
+signe d'une chose sacrée, c'est-à-dire d'un mystère.
+Le premier est le Baptême, puis l'Onction et la Confirmation.
+Le sacrement de l'Autel (l'Eucharistie)
+est celui dont la cause est la commémoration de la
+passion et de la mort du Christ: il se célèbre avec le
+pain et le vin; après la consécration, ce pain est le
+corps du Christ et ce vin est son sang<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a><a href="#footnote261"><sup>261</sup></a>. Abélard reproduit
+sous diverses formes les pures doctrines de
+la transsubstantiation; cependant, en exposant avec
+respect et subtilité la merveille et le mystère du sacrement,
+il n'a pas évité la censure. On entrevoit ici
+comment il a pu être conduit à examiner des questions
+au moins oiseuses, et comment, pour n'avoir
+pas voulu admettre, par exemple, que le corps et le
+sang de notre Seigneur fussent soumis sur la terre à
+tous les accidents physiques qui peuvent atteindre
+les espèces apparentes du pain et du vin; il a paru
+cesser, en de certains moments, d'y voir, même
+après la consécration, le corps et le sang réels de
+Jésus-Christ. Mais les questions étaient puériles et
+la faute n'était pas sérieuse<a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a><a href="#footnote262"><sup>262</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote261" name="footnote261"></a><b>Note 261:</b><a href="#footnotetag261"> (retour) </a> C. XXVIII-XXXI, p. 81-90. On se rappelle
+qu'au début de l'Introduction il est dit que trois
+choses sont nécessaires au salut, la foi, la charité,
+les sacrements. Ainsi tout le cadre était rempli.
+Voyez ci-dessus, p. 188.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote262" name="footnote262"></a><b>Note 262:</b><a href="#footnotetag262"> (retour) </a> On verra en effet que le concile l'a condamné
+pour avoir dit que le corps et le sang du Christ ne pouvaient
+tomber par terre. Nous n'avons point la passage de
+l'Introduction où cela pouvait se trouver; mais nous
+pouvons en deviner la place quand nous lisons dans le chap.
+XXIX de l'Épitome, p. 87: «Si nolumus dicere quod illius
+corporis sit hæc forma, possumus satis dicere, quod in acre
+sit illa forma ad occultationem propter prædictam causam
+carnis et sanguinis reservata, sicut forma humana in
+acre est, quando angelus in homine apparet. De hoc quod
+negligentia ministrorum evenire solet, quod scilicet mures
+videntur rodere et in ore portare corpus illud, quæri solet.
+Sed dicimus quod Deus illud non demittitibi, ut a tam turpi
+animali tractetur; sed tamen remanet ibi forma ad
+negligentiam ministrorum corrigendam.»</blockquote>
+
+<p>Enfin le Mariage est un sacrement qui ne confère
+proprement aucun don pour le salut, mais qui est
+le remède d'un mal, le frein de l'impureté, la légitimation
+du lien de l'homme et de la femme. Les
+règles sur ce sacrement ont varié; beaucoup de choses
+ont été licites qui ne le sont plus; ainsi autrefois un
+homme pouvait avoir plusieurs femmes, les rois
+seuls n'en devaient avoir qu'une. On demande si
+les clercs peuvent contracter mariage; les prêtres
+qui ne l'ont pas fait le peuvent<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a><a href="#footnote263"><sup>263</sup></a>. S'il se trouve dans
+une église qui a admis le voeu de célibat un prêtre
+qui ne l'ait pas fait, il peut se marier, seulement il
+n'exercera pas le ministère dans cette église, c'est-à-dire
+qu'il <i>ne tiendra pas la paroisse</i><a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a><a href="#footnote264"><sup>264</sup></a>. Les prêtres grecs,
+pourvu qu'ils n'aient pas fait de voeux, reçoivent
+de l'évêque qui les consacre une épouse vierge, qui
+ne peut, ainsi qu'eux-mêmes, être mariée qu'une
+fois; il leur est même prescrit de chercher une
+femme dans une race étrangère, et cela pour l'extension
+de la charité. Mais celui qui a notoirement prononcé
+le voeu, comme le moine ou un prêtre, ne
+peut contracter mariage. Les ordres sont aussi un
+empêchement, à compter du rang d'acolythe exclusivement,
+et le mariage entraîne la renonciation aux
+bénéfices. Cependant Grégoire a dispensé de ces
+règles les Anglais, à cause de la nouveauté de leur
+conversion.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote263" name="footnote263"></a><b>Note 263:</b><a href="#footnotetag263"> (retour) </a> «Sacerdotes qui non fecerunt (ajoutez pout-être
+<i>votum</i>), possunt.» P. 91.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote264" name="footnote264"></a><b>Note 264:</b><a href="#footnotetag264"> (retour) </a> «Si vero aliquis in ecclesia, quæ votum suscepit,
+fuerit qui non votum fecerit, potest ducere, sed in ecclesia
+illa officium non exercebit, quod est, parochiam non tenebit.»
+p. 91. Tout ceci prouve que le célibat des prêtres, quoique
+estimé et habituellement prescrit, n'était pas une règle
+Commune à toutes les églises.</blockquote>
+
+<p>Le dernier point traité dans l'Épitome, comme
+apparemment à la fin de l'Introduction, puisqu'il
+était annoncé au début, c'était la charité. Elle est
+l'amour honnête, ou l'amour qui se rapporte à une
+fin convenable. Si j'aime quelqu'un pour mon utilité,
+mais non pour lui-même, ce n'est pas de
+l'amour. Si je lui souhaite la vie éternelle, non pour
+lui, mais pour être délivré de sa présence, ce n'est
+point un amour qui tende à sa fin convenable. La
+fin légitime de l'amour, c'est Dieu même. Notre
+amour pour Dieu et pour le prochain doit répondre
+à l'amour de Dieu pour nous-mêmes. Seulement,
+tandis que la charité divine n'est point une affection
+de l'Être immuable, mais la disposition que sa
+bonté a prise de toute éternité pour le bien de sa
+créature, notre amour est un mouvement de l'âme,
+d'abord vers Dieu, puis vers le prochain; amour absolu
+et sans limite pour Dieu, amour subordonné à
+l'amour divin quand il se porte vers nos semblables.</p>
+
+<p>La charité étant la première des vertus et la base
+de toutes, nous devons la retrouver en quelque sorte
+dans les autres vertus. Elles ne sont vertus qu'à la
+condition de l'amour, elles ne sont vertus que si
+nous les pratiquons à cause de Dieu. Les philosophes
+ont distingué et défini les vertus. Socrate les a
+ramenées à quatre, la prudence, la justice, la force,
+la tempérance. Aristote en a séparé la prudence, qui
+est pour lui une science plutôt qu'une vertu<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a><a href="#footnote265"><sup>265</sup></a>. Toutes
+ces vertus ont des vices pour opposés; ces vices
+conduisent à des péchés. Ce qui fait la faute dans le
+péché, c'est le mépris du Créateur. Aussi le mérite
+est-il uniquement dans la bonne volonté. La bonne
+volonté, c'est la volonté du bien inspirée par l'amour
+de Dieu. Ce qu'elle mérite, c'est la vie éternelle, et
+elle l'obtient par la rémission des péchés. Les péchés
+sont remis par la contrition, la confession, la
+satisfaction<a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a><a href="#footnote266"><sup>266</sup></a>. En finissant, Abélard touche avec clarté et
+précision à tous ces points, qu'il considérera plus à
+loisir dans d'autres ouvrages plus étendus et plus
+authentiques. Mais ce qu'il en dit ici suffit pour
+nous autoriser à penser que l'Introduction contenait
+en substance toutes ses idées sur les divers points
+de la théologie. Il y approfondissait surtout le dogme
+de la Trinité; mais il n'omettait pas les questions de
+la rédemption, de la grâce, du péché, de la justification,
+c'est-à-dire tout ce qu'il a traité dans son
+Commentaire sur l'Épître aux Romains et dans sa
+Morale.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote265" name="footnote265"></a><b>Note 265:</b><a href="#footnotetag265"> (retour) </a> Arist., <i>de anim.</i>, III, 3.&mdash;Abélard
+cite ici, p. 99, la définition de la justice selon Justinien:
+<i>Justitia est constans</i>, etc., faut-il en conclure qu'il
+Connaissait les Institutes, ou bien qu'il avait rencontré
+cette citation?</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote266" name="footnote266"></a><b>Note 266:</b><a href="#footnotetag266"> (retour) </a> <i>Epit.</i>, c. XXXII-XXXVII, p. 95-114.</blockquote>
+
+<p>Qu'y avait-il de parfaitement original dans ses
+doctrines théologiques? Telle est la question qui se
+présente à l'esprit et que nous ne saurions, il faut
+l'avouer, résoudre avec une entière certitude. Nous
+y reviendrons plus d'une fois. Ici bornons-nous à
+dire que ses contemporains lui ont particulièrement
+imputé sa doctrine de la Trinité. Plus tard, on a
+surtout remarqué ses idées sur le libre arbitre. Parmi
+les preuves de l'attention qu'elles ont obtenue, la
+moins notable n'est pas l'allusion souvent citée de
+l'auteur d'un poëme du XIVe siècle:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Pierre Abaillard en un chapitre</p>
+<p>Où il parle de franc arbitre,</p>
+<p>Nous dit ainsi en vérité</p>
+<p>Que c'est une habilité</p>
+<p>D'une voulenté raisonnable</p>
+<p>Soit de bien ou de mal prenable,</p>
+<p>Par grâce est a bien faire encline</p>
+<p>Et à mal quand elle descline<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a><a href="#footnote267"><sup>267</sup></a>.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote267" name="footnote267"></a><b>Note 267:</b><a href="#footnotetag267"> (retour) </a> Duchesne dit que ces vers sont d'un poëte
+anonyme qui vivait en 1376 (<i>Ab. Op.</i>, in not., p. 1161).</blockquote>
+
+<p>Mais si les idées qu'Abélard exprime sur la nature
+et la réalité du libre arbitre, et sur la possibilité d'en
+concilier l'existence avec la prescience divine, sont
+en général justes, nous ne pouvons en admettre la
+parfaite originalité. Ici, comme en tant d'autres
+occasions, il reproduit ses maîtres, et l'on risquerait de
+concevoir une opinion exagérée de la fécondité de
+son génie, si l'on croyait qu'il a trouvé seul la moitié
+seulement de ce qu'il pense et de ce qu'il enseigne.
+Par exemple, le fond de sa doctrine du libre arbitre
+est en principe dans Aristote, et déjà développé
+dans Boèce. Seulement Boèce, qui, du moins lorsqu'il
+commente les philosophes grecs, ne fait nulle
+part acte de christianisme, ne défend le libre arbitre
+que contre la fatalité des stoïciens, ou contre la
+providence peu active du Dieu de la sagesse antique.
+Abélard a le mérite de reprendre à fond ces idées,
+pour les adapter aux croyances d'une religion qui
+place l'humanité dans un commerce bien plus intime
+avec la volonté suprême. Tel est en général son mérite.
+C'est un mérite de remaniement. Il remet d'anciennes
+notions en rapport avec l'état nouveau des
+questions et des esprits. Sur la liberté, du reste, il
+avait été devancé. Déjà et presque de son temps,
+saint Anselme avait exposé une doctrine chrétienne
+du libre arbitre<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a><a href="#footnote268"><sup>268</sup></a>. Abélard, moins net peut-être et
+moins affirmatif, discute plus régulièrement, et fait
+habilement servir la dialectique à l'exposition des
+vérités métaphysiques et morales. Ainsi nous l'avions
+vu entraîné par la logique à des questions sur la
+nature de l'homme et l'ordre du monde; et ici la
+théodicée le ramène à la logique, qui vient en aide à
+sa foi troublée. C'est, au reste, là une singularité et
+une valeur de la scolastique, et c'est ce qui justifie
+l'opinion souvent exprimée que les scolastiques,
+soit en métaphysique, soit en théologie, n'ont eu
+véritablement en propre que l'invention d'une méthode,
+ou l'application de la logique à toute la philosophie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote268" name="footnote268"></a><b>Note 268:</b><a href="#footnotetag268"> (retour) </a> <i>Dialogus de libero arbitrio, S. Ans.,
+Op.,</i> p. 117.&mdash;<i>Tractatus de Concordia præscient,
+cum lib. arbit. Id.,</i> p. 128.&mdash;Cf. Boeth., <i>De Interp.
+ed. sec.,</i> t. III.</blockquote>
+
+<p>Quant aux conclusions que cette méthode lui suggère,
+on ne saurait les adopter sans examen. Si nous
+ne les discutons pas ici, ce n'est pas qu'elles soient
+au-dessus de la discussion. Tant qu'il parle du libre
+arbitre en lui-même, il nous paraît dans le vrai.
+Mais quand il passe de l'exposition du fait à la conciliation
+de ce fait avec l'ordre du monde, avec la
+nature de Dieu, je ne dis point qu'il s'égare, mais
+il s'aventure. La toute-puissance de Dieu est donnée
+comme absolue par les théologiens. Sa volonté est la
+nature des choses, dit saint Augustin<a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a><a href="#footnote269"><sup>269</sup></a>. Il peut être
+philosophique de subordonner sa volonté et sa puissance
+à sa perfection; mais ce n'est pas une décision
+qui aille de soi, et l'on trouverait difficilement un
+écrivain ecclésiastique accrédité qui souscrivît à la
+théorie d'Abélard au moins dans ses termes, bien
+qu'il soit impossible de ne pas admettre quelque
+chose d'analogue, dès qu'on remue les problèmes de
+la prescience et de la liberté, de la bonté divine et
+de l'existence du mal. Aucune doctrine sur ces points
+n'est exempte de contradiction, peut-être parce que
+la contradiction est dans les choses, autant du moins
+qu'elles nous sont connues. Mais ici la mesure, les
+nuances, les expressions sont importantes, et malgré
+de justes précautions, Abélard n'a point échappé à
+l'erreur ou du moins aux apparences de l'erreur. Ce
+n'est pas en ce moment qu'il faut le juger.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote269" name="footnote269"></a><b>Note 269:</b><a href="#footnotetag269"> (retour) </a> <i>De Genes. ad Litt</i>., VI, xv. La doctrine
+d'Abélard est critiquée par le P. Petau (t. 1, t. V,
+c, vi, p. 840). Nous reviendrons sur ces questions, lorsqu'il
+y reviendra dans son Commentaire sur saint Paul.</blockquote>
+
+<p>Nous avons suivi fidèlement, dans notre analyse
+de l'Introduction, l'ordre des idées de l'auteur, quoiqu'il
+soit peu méthodique. Ainsi, après deux livres
+consacrés au dogme de la Trinité, on l'a vu employer
+le troisième à discuter les attributs généraux de
+Dieu, sa bonté, son immutabilité, sa toute-puissance,
+son unité, même son existence; toutes questions
+indépendantes du dogme chrétien et qui paraissent
+préalables à la connaissance des trois personnes de
+la Trinité. Il semble, en effet, qu'il importe de savoir
+que Dieu existe, avant de connaître sa nature,
+ou tout au moins qu'il est un, avant de comprendre
+comment, encore qu'il soit un, il se distingue
+en trois personnes. C'est cet ordre qu'a suivi saint
+Thomas dans la plus méthodique des théologies<a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a><a href="#footnote270"><sup>270</sup></a>.
+Suivant les idées modernes, tous les objets traités
+dans le livre III, tel qu'il est imprimé, appartiennent
+à ce qu'on appelle la religion naturelle, et loin
+d'être des corollaires ou des appendices du dogme
+chrétien, sont les principes mêmes avec lesquels le
+dogme chrétien doit être conféré et raccordé. Mais
+les idées modernes ne sont pas celles d'Abélard;
+quoique rationaliste parmi les théologiens, il est
+et veut être théologien; il doit donc avant tout poser
+la Trinité, c'est-à-dire enseigner Dieu, qui n'existe
+pour lui que tel qu'il est pour le chrétien. Lorsqu'il
+cite les philosophes et les païens, ce n'est pas pour
+avoir connu les vérités primitives auxquelles se seraient
+adjointes plus tard les vérités chrétiennes,
+mais pour avoir pressenti et même annoncé, bien que
+sous une forme un peu vague, un peu voilée, les
+vérités chrétiennes elles-mêmes; il s'efforce au moins
+autant de faire les philosophes chrétiens que de rendre
+le christianisme philosophique. Mais, dans ce
+plan même, il est impossible de ne pas trouver que
+les deux premiers livres n'ont point d'ordre et de
+clarté. L'ouvrage semble un premier jet, ou plutôt
+un recueil d'idées et de questions écrit pour l'enseignement
+ou après l'enseignement, dans l'ordre
+où l'improvisation et la polémique, inséparables de
+l'enseignement oral, avaient d'elles-mêmes disposé
+les matières. En effet, lorsqu'au commencement du
+second livre, Abélard s'interrompt pour justifier avec
+tant de soin l'emploi des autorités profanes et du
+raisonnement philosophique, il y est amené par des
+attaques récentes, et répond à des objections, à des
+critiques qui semblent être survenues depuis le premier
+livre, ou plutôt depuis les leçons dont le premier
+livre ne serait que le résumé ou le canevas. Qui
+sait si nous n'avons pas dans l'Introduction une rédaction
+d'un cours de théologie d'Abélard, l'oeuvre
+d'un de ses élèves peut-être? L'inégalité du style,
+les redites, les désordres, et quelquefois aussi les
+absurdités et les ellipses, les arguments tantôt développés
+avec prolixité, tantôt écourtés brusquement,
+les citations parfois indiquées ou tronquées,
+et qui souvent encombrent le texte, seraient autant
+de circonstances favorables à cette conjecture, quoique
+assurément les morceaux importants soient de
+la main du maître, tels que le prologue, le début
+de l'ouvrage, celui du second livre, et les principaux
+articles du troisième. Quant au fond des idées,
+au choix des arguments, des autorités et des exemples,
+tout est bien de lui, et nous venons en vérité
+de l'entendre et d'assister à ses leçons. Tel on le retrouve
+dans ses autres écrits; les analogies y sont
+frappantes; il aime à se répéter.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote270" name="footnote270"></a><b>Note 270:</b><a href="#footnotetag270"> (retour) </a> <i>Summ. Theol</i>., pars 1, quæst. I-XLIV.
+C'est aussi l'ordre suivi par le P. Petau dans ses <i>Dogmes
+Théologiques</i>.</blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE III.</h3>
+
+<h3>SUITE DE LA THÉODICÉE.&mdash;<i>Theologia Christiana</i>.</h3>
+
+<p>L'Introduction à la Théologie est écrite avec la liberté
+hardie d'un homme habitué à voir les intelligences
+plier devant lui et qui ignore encore les dangers de
+l'inimitié des pouvoirs intolérants. L'ouvrage était
+fait pour exciter la sévérité soupçonneuse de l'orthodoxie,
+et l'existence même de la Théologie chrétienne<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a><a href="#footnote271"><sup>271</sup></a>
+prouve qu'Abélard eut à défendre l'Introduction,
+car le second ouvrage répète et adoucit le
+premier; il en contient de longs fragments littéralement
+reproduits, mais autrement divisés et rangés
+dans un nouvel ordre. Le style est plus soigné, la
+latinité meilleure, la composition plus méthodique
+et moins aride. L'auteur semble avoir autant à coeur
+d'éviter que de repousser les attaques de ses adversaires,
+et de désarmer la critique que d'établir ses
+idées. Une analyse complète deviendrait fastidieuse,
+mais il faut cependant connaître l'ouvrage; il suffira
+d'analyser quelques passages importants qui modifient
+ou confirment les propositions les plus contestées
+de l'Introduction.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote271" name="footnote271"></a><b>Note 271:</b><a href="#footnotetag271"> (retour) </a> <i>P. Abael. Theologia Christiana</i>, in
+lib. V; <i>Thes. nov. anecd.</i>, t. V, d. 1156-1860.</blockquote>
+
+<p>Il paraît que trois points surtout avaient provoqué
+le doute ou la discussion, peut-être aussi les scrupules
+ou les craintes de l'auteur. Ce sont encore les
+points qui nous intéresseraient le plus aujourd'hui.</p>
+
+<p>Le premier est ce qu'on pourrait appeler le caractère
+général de cette théologie. Il est évident qu'elle
+tend au rationalisme, ou du moins qu'elle a pour
+but de concilier la foi avec la raison, l'autorité avec
+la science, le dogme avec la philosophie. On a vu
+que l'entreprise n'était pas entièrement nouvelle au
+temps d'Abélard, mais nul n'y avait apporté autant
+de subtilité réelle que lui, ni surtout un aussi grand
+renom de dialectique. Sans avoir jamais prétendu à
+l'hétérodoxie, sans s'être jamais extérieurement ni,
+je le crois, intérieurement donné pour un novateur
+religieux, il s'était en tout, et même dans la foi commune,
+piqué de penser par lui-même. Il avait élevé
+sa chaire de sa propre main et se croyait le créateur
+de sa doctrine. Quoi qu'il fît donc, il était suspect:
+son esprit aurait été plus modéré, plus timide, plus
+sûr, son coeur aurait été plus humble, qu'il n'eût
+pas évité un grand danger, la défiance de l'Église.
+Il mettait son amour-propre à l'exciter, bien qu'il
+n'eût jamais l'insolence ou le courage de la braver;
+il ne cessait de la provoquer, en s'empressant de la
+désarmer dès qu'elle le menaçait. C'est donc sur le
+caractère philosophique de sa théologie qu'il se
+montrera d'abord jaloux d'éclairer et de rassurer les
+fidèles.</p>
+
+<p>L'application de la philosophie à la théologie conduit
+naturellement à citer les philosophes autant ou
+plus que les Pères, qui ne le sont pas toujours; les
+philosophes, de leur côté, ne sont pas toujours chrétiens.
+D'ailleurs c'est du sein du paganisme que sont
+sortis les grands noms de la philosophie. De là, dans
+notre auteur, un mélange nécessaire des lettres profanes
+et des lettres saintes. Bien que plusieurs Pères
+des premiers siècles en aient donné l'exemple, assez
+constamment suivi par la littérature du moyen âge,
+c'est un usage qui a toujours été soupçonné, accusé
+d'être abusif, et par ceux-là même qui s'y étaient
+quelquefois conformés. Pour Abélard, que l'érudition
+et la dialectique conduisaient sans cesse sur le
+terrain de l'antiquité payenne, il y avait donc grand
+intérêt à justifier l'emploi de ces autorités hasardeuses
+et à réconcilier enfin la science des Gentils
+avec les traditions catholiques.</p>
+
+<p>Mais il lui importait plus encore de se laver de
+toute connivence avec ceux qui ne consultaient les
+Gentils que pour s'écarter de l'Église, qui abusaient
+des sciences du siècle et corrompaient le dogme par
+la dialectique. La philosophie de son temps, comme
+de tout temps, était prévenue d'incrédulité et de
+libertinage; pour lui, comme pour ses successeurs,
+restait la commune ressource de dire qu'il y a deux
+philosophies, la vraie et la fausse, et nous le verrons
+chercher à se disculper de son attachement à l'une
+en s'acharnant contre l'autre. Il déclamera avec violence
+et, s'il le faut, avec fanatisme contre ceux
+qu'il se complaît à nommer les pseudo-philosophes.
+Plus franche et plus hardie, et comme pour achever
+sa pensée, Héloïse appelait les adversaires de son
+époux du nom injurieux que saint Paul donnait
+à ses calomniateurs: saint Bernard était pour elle
+un pseudo-apôtre<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a><a href="#footnote272"><sup>272</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote272" name="footnote272"></a><b>Note 272:</b><a href="#footnotetag272"> (retour) </a> II Cor. XI, 13.&mdash;Voy. t. I, p. 167 et
+<i>Ab. Op.</i>, ep. II, p. 42.</blockquote>
+
+<p>Quand la dialectique, même circonscrite dans de
+certaines bornes par une intention chrétienne, pénètre
+dans le dogme, elle peut toujours altérer ce
+qu'elle explique et réduire le mystère à sa plus simple
+et à sa trop simple expression, en l'interprétant
+suivant la science; elle-même, et pour son propre
+compte, elle n'a été que trop accusée d'être une
+science de mots. Une orthodoxie dialectique risque
+donc aussi de n'être qu'une orthodoxie nominale. Le
+philosophe peut, dans toute l'énergie du terme,
+n'être <i>chrétien que de nom</i>. C'est de ce danger qu'Abélard
+tâche de se préserver; il s'attache à combattre,
+à détruire toutes les objections de l'hérésie contre la
+Trinité; il prend soin de séparer et même de garantir
+sa doctrine de tout contact avec l'erreur de Roscelin.
+«Quant on lit aujourd'hui les deux ouvrages incriminés,»
+dit M. Cousin, «on y trouve la dialectique
+placée à la tête de la théologie et l'esprit
+caché du nominalisme y minant les bases du christianisme,
+au lieu de les attaquer directement<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a><a href="#footnote273"><sup>273</sup></a>.»
+En revoyant ses arguments, Abélard semble avoir
+pressenti cette grave critique qui l'attendait encore
+après six ou sept siècles, et il a pris grand soin
+d'établir le caractère orthodoxe de sa doctrine sur la
+Trinité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote273" name="footnote273"></a><b>Note 273:</b><a href="#footnotetag273"> (retour) </a> <i>Ouvr. inèd. d'Ab.</i>, Introd., p. cxvii.</blockquote>
+
+<p>Recueillons maintenant la substance de ce qu'il
+dit de neuf ou d'important sur ces trois points: l'autorité
+des philosophes, l'abus de la dialectique en
+matière de religion, la pureté de sa doctrine.</p>
+
+<p>1. «Si l'autorité des apôtres, si celle des Pères,
+si celle enfin de la raison ne suffisent pas, même
+contre des philosophes qui n'invoquent que la dernière,
+il ne nous reste qu'à renvoyer leurs traits à
+nos ennemis; en repoussant une à une leurs objections,
+étouffons les aboiements de ceux qui
+cherchent à diffamer aux yeux des fidèles tout ce
+que, dans une intention sincère, nous avons écrit
+pour la défense de la foi. Ils récusent eux-mêmes
+les philosophes comme Gentils, et leur contestent
+toute autorité en faveur de la foi, comme étant
+condamnés par elle..... Mais tous les philosophes,
+Gentils peut-être de nation, ne le furent point par
+la foi.... Comment, en effet, dévouerions-nous à
+la damnation ceux à qui Dieu même, au témoignage
+de l'apôtre, a révélé les secrets de la foi et
+les profonds mystères de la Trinité, et dont les
+vertus et les oeuvres sont célébrées par de saints
+docteurs<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a><a href="#footnote274"><sup>274</sup></a>?» Car peut-on nier que l'incarnation ne
+paraisse annoncée dans certains écrits payens plus
+ouvertement que dans quelques livres sacrés? Quand
+Platon dit que Dieu, en formant le monde, prit deux
+longueurs, qu'il appliqua l'une à l'autre dans la forme
+de la lettre grecque X et les courba en orbe, n'est-ce
+pas une image du mystère de la croix<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a><a href="#footnote275"><sup>275</sup></a>? Si les sacrements
+furent inconnus de l'antiquité, c'est que
+la loi d'Israël n'avait pas été donnée pour tous,
+comme l'Évangile. «Aucune raison ne nous force
+donc à douter du salut de ceux des Gentils qui,
+avant la venue du Sauveur, ont, naturellement
+et sans loi écrite, <i>fait</i>, selon l'apôtre, <i>ce que veut
+la loi</i>, et qui la montraient <i>écrite dans leurs coeurs,
+leur conscience rendant témoignage</i> pour eux-mêmes<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a><a href="#footnote276"><sup>276</sup></a>.»
+Il est évident par l'Écriture que «la
+justice a commencé par la loi naturelle.» Les menaces
+et les prescriptions de l'Ancien Testament ne
+regardaient qu'Abraham et ses descendants. «Ne
+désespérez du salut de personne ayant, avant le
+Christ, vécu bien et purement. Et par quelle abstinence,
+par quelle continence, par quelles vertus,
+la loi naturelle et l'amour de l'honnête ont jadis
+signalé non-seulement les philosophes, mais
+encore des hommes illettrés!... Que de témoignages
+nous le redisent, comme pour gourmander
+notre négligence et notre faiblesse!... Armés des
+pages des deux Testaments, des innombrables
+écrits des saints, nous sommes pires... que ceux
+à qui Dieu avait refusé la tradition de la loi écrite
+et le spectacle des miracles.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote274" name="footnote274"></a><b>Note 274:</b><a href="#footnotetag274"> (retour) </a> <i>Theol. Chr</i>., t. II, p. 1203-1240.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote275" name="footnote275"></a><b>Note 275:</b><a href="#footnotetag275"> (retour) </a> Ce que dit Platon, c'est que Dieu ayant composé
+du <i>même</i>, de <i>l'autre</i> et de <i>l'essence</i> un
+certain mélange, et l'ayant divisé en parties formant une
+longue bande, il la coupa en deux suivant sa longueur, puis
+croisa ces deux moitiés l'une sur l'autre en la forme du X,
+les courba en cercle et enveloppa le tout dans un double
+mouvement. C'est la création de l'âme du monde et de la forme
+sphérique de l'univers. Il n'y a dans cette obscure description
+rien qui ressemble au christianisme; le croisement à angle aigu
+est regardé comme une allusion à la position de l'écliptique sur
+l'équateur et n'a point de rapport avec la figure de la croix
+du Sauveur. (<i>Timée</i>, éd. de M. H. Martin t. 1, p. 99, et
+not. 24, t. II, p. 30.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote276" name="footnote276"></a><b>Note 276:</b><a href="#footnotetag276"> (retour) </a> Rom. II, 13, 14, 15, et III, 28.</blockquote>
+
+<p>Quant à la doctrine, des philosophes ont prêché
+l'immortalité de l'âme, la rétribution future, la gloire
+ou le châtiment; ils s'y appuient pour nous exhorter
+à bien faire. Il faut bien qu'en eux-mêmes ils aient
+appris à connaître ces vertus qu'ils nous enseignent,
+il faut qu'ils sachent que Dieu en est le principe ou
+plutôt la cause finale, qu'elles doivent avoir l'amour
+de Dieu pour origine et pour but. C'est la foi de
+Socrate, c'est l'enseignement de Platon que Dieu est
+le souverain bien. L'humilité de Pythagore semble
+avoir deviné l'humilité chrétienne. Lorsqu'on lit ce
+que Cicéron dit de la sagesse, on se rappelle cette
+parole de Job: <i>La piété, c'est la sagesse</i><a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a><a href="#footnote277"><sup>277</sup></a>. Or la sagesse
+de Dieu, c'est le Christ. Si, pour avoir aimé le Christ,
+nous sommes appelés chrétiens, comment refuser
+le même nom à ceux qui ont aimé la sagesse? Les
+préceptes moraux de l'Évangile ne sont qu'une <i>réformation
+de la loi naturelle que les philosophes ont
+observée</i><a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a><a href="#footnote278"><sup>278</sup></a>. L'Évangile, comme la philosophie et à
+la différence de l'ancienne loi, préfère la justice intérieure
+à l'extérieure et pèse tout d'après l'intention
+de l'âme; aussi quelques platoniciens ont-ils été
+emportés jusqu'à ce blasphème, que Jésus-Christ
+avait reçu toutes ses maximes de Platon.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote277" name="footnote277"></a><b>Note 277:</b><a href="#footnotetag277"> (retour) </a> <i>Th. Chr</i> t. II, p. 1210. C'est la définition de
+l'orateur: <i>Vir bonus dicendi peritus</i>, qui, chose assez
+singulière, rappelle à l'auteur la passage de Job: <i>Timor domini
+ipsa est sapientia</i> (XXVIII, 28), passage qu'il cite au
+reste dans ces termes: <i>Ecce pietas est sapientia</i>, comme
+saint Augustin (<i>De Trin</i>., XII, xiv, et XIV, i), d'après
+le mot grec des Septante, Θεοσέζεια.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote278" name="footnote278"></a><b>Note 278:</b><a href="#footnotetag278"> (retour) </a> <i>Id., ibid.</i>, p. 1211. Abélard a commenté
+ailleurs avec détail dans un sens favorable aux philosophes les
+passages de saint Paul déjà cités, (<i>Com. In ep. ad Rom., Ab.
+Op.</i>, p. 513.) et déjà il avait dit dans l'Introduction:
+«Diximus deum esse potentiam generantem, et sapientiam genitam,
+et benignitatem procedentem: cum istud nemo discretus ambigat,
+sive Judaeus, sive Gentillis, nemini aec fides deesse videtur.»
+(L. II, p. 1101.)</blockquote>
+
+<p>Si vous jugez des principes des philosophes par
+leurs oeuvres, voyez comme ils ont réglé la société:
+ils semblent lui avoir appliqué les préceptes évangéliques.
+Les règles qu'ils prescrivent aux chefs des
+cités sont celles que s'imposent aujourd'hui les clercs
+et les moines. «La cité est une fraternité.... Les
+législateurs de république ont l'air d'avoir devancé
+la vie apostolique de la primitive Église.» L'interdiction
+de la propriété, la mise en commun de
+tous les biens est le principe de cette parole de
+Socrate dans le Timée<a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a><a href="#footnote279"><sup>279</sup></a>: Que les femmes soient communes
+et que nul n'ait des enfants à lui. «Or, mes
+frères, faut-il tourner cela dans un sens honteux
+et supposer qu'un si grand philosophe, de qui
+date l'étude de la discipline morale et la recherche
+du souverain bien, ait institué une infamie aussi
+manifeste et aussi abominable que l'adultère,
+condamné et par les philosophes, et par les poëtes,
+et par tous les hommes observateurs de la loi
+naturelle, au point que quelques-uns regardent
+comme adultère l'ardeur passionnée de l'époux
+pour son épouse?» Non, Socrate n'a voulu que
+détruire jusqu'au dernier reste de la propriété: il
+veut que les femmes soient en commun dans un but,
+non de plaisir, mais d'utilité. «La vraie république
+est celle dont l'administration est dirigée vers
+l'utilité commune, et ceux-là seulement sont concitoyens
+qui cohabitent dans une telle union de
+corps et de dévouement qu'en eux paraisse accompli
+ce que dit le psalmiste de la perfection de
+la primitive Église, imitée aujourd'hui par les
+congrégations monastiques: <i>Ah! qu'il est bon et
+agréable que les frères habitent unis en un corps!</i>
+(CXXXII, 1.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote279" name="footnote279"></a><b>Note 279:</b><a href="#footnotetag279"> (retour) </a> <i>Th Chr</i>., t. II, p.1212. Ce n'est pas
+la communauté des femmes, mais celle des enfants qui est
+prescrite dans le Timée, le mariage au contraire y
+est réglé, et d'une manière assez singulière. (<i>Étud.
+sur le Tim.</i>, t. I, p. 81.)</blockquote>
+
+<p>Les anciens n'appellent cité qu'une association où
+tout a pour but le bien commun, «association
+maintenue sans murmure par la charité sincère.»
+C'est vraiment la définition d'une société chrétienne.
+Et tandis qu'ils ont désiré introduire une telle sévérité
+dans la république que Platon veut en bannir
+jusqu'aux poëtes, ils ont prescrit à ceux qui la gouvernent
+un tel amour pour le peuple, que, «se
+regardant comme ses ministres, non comme ses
+maîtres... ils ne doivent pas craindre et de combattre
+et de donner leur vie pour la liberté de la
+patrie, sûrs d'atteindre ce séjour de la béatitude
+céleste qui, selon Cicéron, fut par révélation promise
+à Scipion<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a><a href="#footnote280"><sup>280</sup></a>.» Ainsi ont fait les Décius, donnant
+l'exemple qu'avait donné déjà David, aimé du
+Seigneur. «Qu'ils rougissent à ces souvenirs, les
+abbés de ce temps-ci, eux à qui est confié le premier
+soin de la religion monastique, qu'ils rougissent
+et reviennent à résipiscence, touchés du
+moins de l'exemple des Gentils, tandis qu'aux
+yeux de leurs frères, qui ruminent de vils aliments,
+<i>vilia pulmentorum pabula</i>, ils dévorent impudemment
+des mets exquis et nombreux. Qu'ils remarquent
+aussi, les princes chrétiens, avec quel zèle
+courageux des Gentils ont embrassé la justice...»
+Qu'ils songent à ce Zaleucus qui appliqua à son
+propre fils la loi que lui-même avait faite contre
+l'adultère.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote280" name="footnote280"></a><b>Note 280:</b><a href="#footnotetag280"> (retour) </a> <i>Th. Chr.</i>, t. II, p. 1215. On voit qu'il
+avait lu Macrobe, à qui nous devons le Songe de Scipion.</blockquote>
+
+<p>Les philosophes ont connu également l'abstinence
+des anachorètes ou des moines, la sublimité de la vie
+contemplative, les vertus de la solitude. La vie solitaire
+«est celle où la ferveur extrême de l'amour de
+Dieu nous suspend à la contemplation de la vision
+divine, et nous faisant abandonner toute sollicitude
+des liens du monde, ne nous laisse, pour
+ainsi dire de commerce qu'avec les choses célestes.»
+Quelques philosophes grecs, les Esséniens aussi, ont
+su s'y élever. Faut-il prouver leur mépris des richesses?
+citons Pythagore, Cratès, Antisthène, leur
+mépris de la vie? Socrate «succomba pour la défense
+de la vérité comme un martyr certain de la rémunération;»
+le mépris de la douleur? il éclate dans les
+stoïciens. Parlerons-nous de leur mépris des voluptés
+et de la pureté de leur vie? C'est en eux «que
+commença cette beauté de la chasteté chrétienne
+ignorée des Juifs.» On voit dans les livres quels
+soins, quels embarras sont attachés au mariage;
+Salomon a peint avec la plus grande force tous les
+dangers de la passion des femmes. La chasteté paraît
+la vertu la plus agréable à Dieu, et l'histoire romaine
+abonde en beaux traits de continence et de
+pudeur; il suffit de rappeler Lucrèce et Virginie<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a><a href="#footnote281"><sup>281</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote281" name="footnote281"></a><b>Note 281:</b><a href="#footnotetag281"> (retour) </a> <i>Th. Chr.</i>, t. II, p.1216-1235.</blockquote>
+
+<p>Quant à la science, les témoignages des saints
+nous apprennent combien celle des philosophes nous
+est nécessaire dans l'étude des lettres sacrées, tant
+pour résoudre toutes les questions que pour éclaircir
+les mystères allégoriques, dont l'explication est
+souvent dans les nombres; aussi saint Augustin met-il
+au premier rang la dialectique et l'arithmétique.
+C'est la poésie et ses mensonges qu'il faut fuir. Si
+un chrétien a le goût des lettres, qu'a-t-il besoin
+de se repaître de fictions vaines? «Quelles sont
+les formes de style, les beautés d'expression que
+ne présente pas la page sacrée, <i>pagina divina</i>,
+toute remplie des énigmes de l'allégorie et de la
+parabole, et presque partout abondante en allusions
+mystiques? Quelles sont les grâces d'élocution
+que ne nous enseigne pas la langue hébraïque,
+cette mère des langues?.... Quels mets peuvent
+manquer à la table spirituelle du seigneur, c'est-à-dire
+à l'Écriture sainte, où, suivant Grégoire,
+<i>l'éléphant nage et l'agneau se promène?</i>.... Qui,
+parmi les poëtes et même parmi les philosophes,
+a égalé saint Jérôme pour la gravité de la diction,
+saint Grégoire pour la douceur, saint Augustin
+pour la subtilité? Dans le premier, vous trouverez
+l'éloquence de Cicéron, dans les deux autres la
+suavité de Boèce et la subtilité d'Aristote, et bien
+plus encore, si je ne me trompe, en comparant
+les écrits de chacun. Que dire de l'éloquence de
+Cyprien ou d'Origène et de tant de docteurs innombrables,
+tant grecs que latins, tous profondément
+versés dans l'étude des arts libéraux?....
+Mais comment les évêques et les docteurs de la religion
+chrétienne n'écartent-ils pas les poëtes de
+la cité de Dieu, quand Platon leur interdit la cité
+du siècle? Bien plus, dans les jours solennels des
+grandes fêtes qui devraient être employés tout entiers
+aux louanges du Seigneur, ils appellent à leur
+table les bateleurs, les danseurs, les sorciers, les
+chanteurs d'infamies. Ils célèbrent jour et nuit la
+fête et le sabbat en leur compagnie; puis ils les
+récompensent par de grands dons, qu'ils dérobent
+aux bénéfices ecclésiastiques, aux offrandes
+des pauvres, évidemment pour sacrifier aux démons.
+Qu'est-ce, en effet, que ces histrions, sinon
+les hérauts et pour ainsi dire les apôtres des démons?....
+Oui, ce qui se dit dans l'église fatigue,
+ennuie de tels auditeurs. C'est un fardeau pour eux
+que de faire l'oblation aux autels du Christ; et
+jusque dans les solennités de la messe, pendant
+l'espace d'une heure, ils ne peuvent sevrer leur
+langue de propos vains. Toute leur âme brûle pour
+le dehors et aspire à la cour des démons, aux conventicules
+d'histrions. C'est là qu'ils sont prodigues
+d'offrandes, et attentifs avec le plus grand silence
+et la plus grande passion à la prédication diabolique.
+Mais apparemment c'est peu de chose
+pour le diable que ce qu'ils font hors du sanctuaire
+des basiliques, s'il n'introduit pas dans
+l'église de Dieu les turpitudes de la scène. O douleur!
+il l'ose. O honte! il l'accomplit; et devant
+les autels mêmes du Christ, toutes les infamies
+sont introduites de toutes parts; les temples, au
+milieu des réunions des fêtes solennelles, sont dédiés
+aux démons, et sous le voile de la religion
+et de la prière, tous, hommes et femmes, ne semblent
+réunis que pour satisfaire librement leur
+lasciveté; et ainsi sont célébrées les veilles de
+Vénus<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a><a href="#footnote282"><sup>282</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote282" name="footnote282"></a><b>Note 282:</b><a href="#footnotetag282"> (retour) </a> <i>Theol. Chr.</i>, t. II, p. 1235-1240.</blockquote>
+
+<p>Ce morceau offre quelque intérêt pour l'histoire
+du théâtre. Il prouve que certains jeux scéniques
+étaient connus dès ce temps-là et inspiraient un goût
+très-vif aux classes supérieures de la société, et
+même aux grands de l'Église. Il indique également
+que ces scandaleuses représentations, qui ont longtemps
+souillé les lieux saints, étaient déjà célébrées
+aux jours de fêtes, et que si une partie du clergé
+les tolérait, des esprits plus sévères ne lui épargnaient
+pas les remontrances. Mais on comprend
+que cette sévérité même ne devait pas améliorer la
+position d'Abélard auprès de ceux qu'elle censurait,
+et ce n'était pas une très-habile manière de se bien
+mettre avec l'Église; que d'établir, pour justifier les
+philosophes, que bon nombre d'ecclésiastiques
+étaient loin de les égaler en pureté et en modestie.
+Cette apologie qui tourne en invective, décèle un
+esprit toujours près de franchir les bornes et de
+tourner contre le clergé les armes que devaient un
+jour saisir les écrivains réformés et les libres penseurs
+de toutes les écoles. Prise en elle-même et au
+fond, l'argumentation est hardie. Elle tend à mettre
+la foi philosophique au niveau de la foi chrétienne,
+en même temps qu'à placer les moeurs des philosophes
+au-dessus de celles des prêtres. Si cette argumentation
+était seule et sans contre-poids, elle autoriserait
+des doutes sérieux sur le catholicisme
+d'Abélard. Mais elle a une contre-partie qui la compense,
+et qui témoigne d'une intention sincère d'impartialité
+chrétienne. Nous allons le voir humilier
+non moins résolument aux pieds de la foi l'orgueil
+et l'égarement de la philosophie.</p>
+
+<p>II. Au-dessus des ennemis du Christ, hérétiques,
+juifs, gentils, ceux qui contestent avec le plus de
+subtilité la sainte Trinité, sont les professeurs de
+dialectique, ou ces sophistes tant raillés par Platon,
+«ceux qui n'usent pas, mais abusent de l'art.»
+Or cette philosophie est comme le glaive acéré dont
+«un tyran aveugle se sert pour tout détruire, mais
+qui peut servir pour la défense: elle peut faire
+beaucoup de bien et beaucoup de mal. On sait que
+les péripatéticiens, que nous appelons aujourd'hui
+les dialecticiens, ont par de bons arguments,
+réprimé les hérésies tant des stoïciens que des épicuriens.»
+Quant à ceux dont l'adresse perfide a
+rendu la dialectique odieuse, leur faute a été condamnée,
+il y a longtemps, par Cicéron dans sa
+Rhétorique<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a><a href="#footnote283"><sup>283</sup></a>. Saint Paul s'est prononcé maintes fois
+contre l'esprit contentieux et les argumentations
+verbeuses. Et un pape, répétant les paroles de saint
+Ambroise, a dit: «Les hérétiques mettent dans la discussion
+toute la force de leurs poisons<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a><a href="#footnote284"><sup>284</sup></a>.» Au temps
+où nous sommes, les dialecticiens s'arrogent le premier
+rang parmi les philosophes, croyant avoir acquis
+la «meilleure philosophie, parce qu'ils ont la
+plus verbeuse.» En eux est ce principe de tout
+péché qui précipita le premier ange de la céleste
+béatitude, l'orgueil. «Les professeurs de dialectique
+s'imaginent qu'armés des raisons les plus rares,
+ils peuvent tout prétendre et tout attaquer....
+qu'il n'est rien qu'ils ne puissent comprendre et
+discuter; et, pleins de mépris pour toutes les autorités,
+ils font gloire de ne croire qu'en eux seuls;
+car ils n'acceptent que ce que leur persuade la raison....
+L'orgueil suit la science et l'aveuglement
+l'orgueil; et ainsi, chose singulière, la science ramène
+à l'ignorance.» En s'attribuant à soi-même
+le don que l'on tient de Dieu, on le perd, et l'on
+s'égare d'autant plus qu'on avait été mieux doué.
+L'hérétique, comme le mot l'annonce, est celui qui
+choisit, ou qui suit la préférence de son jugement,
+c'est-à-dire qui préfère son propre esprit à celui de
+Dieu. «Il devient alors présomptueux, impatient,
+contentieux: il se forme à la dispute plus qu'à la
+discipline et aspire à la gloire plus qu'au salut....
+Gardez-vous de ceux qui rapportent en raisonnant
+la nature unique et incorporelle de la Divinité
+à la similitude des corps composés d'éléments,
+moins pour atteindre la vérité que pour faire montre
+de philosophie. Ils ne s'élèvent point à la connaissance
+de celui qui résiste aux superbes et fait
+grâce aux humbles.» Nul ne connaît ce qui est de
+Dieu, hors l'esprit de Dieu: nul ne peut rien enseigner,
+si Dieu ne l'illumine. Dieu est le maître intérieur
+qui instruit sans paroles qui il lui plaît. Aussi
+la vie religieuse sert-elle plus à le comprendre que
+la subtilité d'esprit. «Dieu aime mieux la sainteté
+que le génie.... Ceux qui ont la ferveur de l'amour,
+qu'importe qu'ils nous paraissent des simples et
+des idiots, et ne puissent exprimer et démontrer
+tout ce que l'inspiration divine leur fait comprendre?
+Plût à Dieu qu'ils y prissent garde, ceux
+qui s'arrogent impudemment la maîtrise en écriture
+sainte, et qui ne corrigent point leur vie, mais
+vivent charnellement dans la souillure! Ils disent
+que l'intelligence spéciale des énigmes divines leur
+a été donnée, que les secrets célestes leur ont été
+confiés; ils mentent. Ils semblent se vanter ouvertement
+d'être le temple du Saint-Esprit. Que du
+moins l'impudence de ces faux chrétiens soit écrasée
+par les philosophes gentils, qui pensaient que
+la science de Dieu s'acquiert moins en raisonnant
+qu'en vivant bien.» Qu'ils écoutent Socrate, qui
+professait qu'il ne pouvait rien que par la grâce divine.
+«Qu'ils écoutent les philosophes, eux qui se
+disent philosophes. Qu'ils écoutent leurs maîtres,
+eux qui méprisent les saints<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a><a href="#footnote285"><sup>285</sup></a>....»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote283" name="footnote283"></a><b>Note 283:</b><a href="#footnotetag283"> (retour) </a> <i>Id., ibid.</i>, p. 1242-1246. Cette
+rhétorique est celle <i>ad Herennium</i>, l'ouvrage de
+Cicéron qu'il cite de préférence. Le passage rapporté est
+extrait du livre II, XI.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote284" name="footnote284"></a><b>Note 284:</b><a href="#footnotetag284"> (retour) </a>I Cor., XI, 16.&mdash;I Tim., VI, 20.&mdash;-II
+Tim. II, 14, 22, 23, 24.&mdash;<i>Resp.
+Adriani pap. ad Carolum</i>, c. XLIX; <i>S. Concil.</i>,
+t. VII.&mdash;-<i>Ambr. Op.</i>, t. I, <i>De Fid.</i>, c. V.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote285" name="footnote285"></a><b>Note 285:</b><a href="#footnotetag285"> (retour) </a> <i>Th. Chr.</i>, t. III, p. 1245-1252.</blockquote>
+
+<p>«Il est vrai que dans toutes les choses qui peuvent
+se discuter rationnellement, la décision de l'autorité
+n'est pas nécessaire; mais ne doit-il pas suffire à
+la raison qu'il lui soit démontré que celui qui surpasse
+tout, doit surpasser les forces de l'intelligence
+et de la dialectique des hommes? Quelle
+chose devrait plus indigner les fidèles que de confesser
+un Dieu que cette petite raison humaine
+pourrait comprendre?»</p>
+
+<p>C'est ce qu'ont senti et les saints et les philosophes.
+Les esprits célestes eux-mêmes ne connaissent
+pas Dieu pleinement. Le nom du fils de Dieu, dit
+Hermès, ne peut être prononcé par une bouche humaine<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a><a href="#footnote286"><sup>286</sup></a>.
+Dieu, «c'est-à-dire le Dieu qui n'est compris
+et cru que par le petit nombre ou par les plus
+grands des sages,» est <i>le Dieu inconnu; Incerti
+Judaea Dei</i>, dit Lucain. C'est le Dieu caché de l'Écriture,
+le Dieu inconnu de l'autel d'Athènes, le même,
+ce semble, que cet autel de la Miséricorde, où ne
+s'offrait pas d'autre sacrifice que celui des brachmanes,
+le sacrifice de la prière et des larmes, l'autel
+dont parle Stace:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Nulli concessa potentum</p>
+<p>Ara Deum, mitis posuit clementia sedom.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote286" name="footnote286"></a><b>Note 286:</b><a href="#footnotetag286"> (retour) </a> <i>Id., ibid.</i>, p. 1254.&mdash;Abélard ne cite,
+je crois, nulle part Hermès qu'à l'aide de saint Augustin,
+et rien ne me prouve qu'il eût sous les yeux le texte
+ou la traduction de ces célèbres apocryphes, le Pimandre ou
+l'Asclépius.&mdash;Cf. <i>Introd.</i>, p. 1004, 1009, 1012, 1052,
+etc., et <i>Sic et Non</i>, p. 45.</blockquote>
+
+<p>«Que répondront à tout cela les professeurs de
+dialectique, s'ils veulent discuter par raisonnement
+ce que leurs principaux docteurs affirment
+ne pouvoir être expliqué? Ils se moqueront de leurs
+docteurs, pour n'avoir pas tu la vérité que Dieu
+leur inspirait, vérité que ceux-ci font profession
+de ne pouvoir exposer en dissertant, tenant pour
+plus vénérable ce qui surpasse davantage la portée
+de l'intelligence humaine. Ils ne rougissent pas
+de déclarer qu'ils entendaient et même disaient
+bien des choses, qu'ils professaient enfin des vérités
+qu'ils ne pouvaient démontrer; et même ils
+se plaisaient tellement dans cette obscurité que,
+sur les choses qu'ils auraient pu démontrer, ils
+étendaient le voile littéral, pour que la vérité découverte
+et nue ne fût pas méprisée à cause de la
+facilité de la comprendre.» Les déesses d'Éleusis
+apparurent une nuit au philosophe Numenius, en
+habit de courtisanes, et se plaignirent qu'il les eût
+arrachées du sanctuaire de la pudeur, parce qu'il
+avait donné l'interprétation de leurs mystères, «Oh!
+plût à Dieu que ceux qui s'affichent pour philosophes
+fussent, même en songe, détournés de leur
+présomption, et qu'on les vît cesser de nier l'existence
+de l'incompréhensible majesté du Dieu suprême,
+parce qu'ils ne l'entendent pas discuter
+avec une parfaite évidence<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a><a href="#footnote287"><sup>287</sup></a>!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote287" name="footnote287"></a><b>Note 287:</b><a href="#footnotetag287"> (retour) </a> <i>Id., ibid.</i>, p. 1254.&mdash;-Le songe
+de Numenius est raconté par Macrobe,
+(<i>Somn. Scip.,</i> t. I, c. II.)</blockquote>
+
+<p>Mais voici l'objection: Que sert de dire une vérité
+qu'on ne peut expliquer? et voici la réponse:
+Lorsqu'on entend, touchant Dieu, quelque chose
+que l'on ne comprend pas, l'auditeur est excité à l'inquisition;
+«l'inquisition enfante l'intelligence, si
+la dévotion l'accompagne.» Aux uns a été donnée
+la grâce de dire, aux autres celle de comprendre.
+En attendant, et tant que la raison ne se dévoile pas,
+l'autorité doit suffire. «Il faut s'en tenir à la maxime
+connue: ce qui est admis par tous, par le plus
+grand nombre, ou par les doctes, ne doit pas être
+contredit. Il est donc salutaire de croire ce qu'on
+ne peut expliquer, d'autant que ce que l'infirmité
+humaine peut démontrer n'est pas grand'chose, et
+qu'il ne faut point appeler foi l'adhésion que nous
+arrache l'évidence rationnelle. Nul mérite auprès
+de Dieu, quand on ne croit pas à Dieu, mais à de
+petits arguments qui trompent souvent, et qui
+peuvent à peine être saisis, même quand ils sont
+raisonnables<a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a><a href="#footnote288"><sup>288</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote288" name="footnote288"></a><b>Note 288:</b><a href="#footnotetag288"> (retour) </a> <i>Id., ibid.</i>, p. 1255.&mdash;-Ce passage est
+en contradiction avec ce qu'il a dit dans l'Introduction, t. II,
+p. 1054 et 1058. Voyez au précédent chapitre, p. 201 et 205.</blockquote>
+
+<p>La dernière objection des dialecticiens, c'est qu'il
+faut repousser une foi qui ne peut être défendue,
+faute de raisons évidentes pour la soutenir. Mais
+nous leur demanderons ce qu'ils pensent de leurs
+maîtres qui ont enseigné cette foi. «Nous tenons
+du seul Boèce tout que nous savons de l'art de
+l'argumentation en usage aujourd'hui, et c'est de
+lui que nous avons appris tout ce qui fait la force du
+raisonnement. Nous savons que c'est encore lui
+qui a disserté sur le dogme de la Trinité, exactement
+et philosophiquement, en se conformant à la
+classification des dix catégories<a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a><a href="#footnote289"><sup>289</sup></a>. Accuseront-ils
+le maître même de la raison, et diront-ils qu'il
+s'est égaré dans l'argumentation, celui de qui ils
+font gloire de l'avoir apprise? Quoi? le maître n'aura
+pas aperçu ce qu'aperçoivent ses disciples! il n'aura
+pas vu par quelles raisons on peut infirmer ce qu'il
+soutenait! Je pardonne à leur impudence; qu'ils
+nous enlèvent ce qu'ils voudront, ceux qui ne savent
+point épargner leurs maîtres, pourvu qu'ils
+ne troublent pas la foi des simples, et que par les
+lacs des sophismes où déjà ils sont eux-mêmes
+enveloppés, ils n'entraînent pas les autres dans la
+fosse où ils sont tombés. Pour éviter un tel danger,
+il ne reste qu'à demander à Dieu un remède contre
+la contagion; qu'il brise les machines de guerre
+de ceux qui s'efforcent de détruire son temple par
+les coups redoublés du bélier de leurs arguments.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote289" name="footnote289"></a><b>Note 289:</b><a href="#footnotetag289"> (retour) </a> On a vu qu'il est douteux que ces ouvrages
+théologiques soient de Boèce. (c. 1, p. 160.)</blockquote>
+
+<p>«Mais enfin, puisque l'importunité de ces querelleurs
+ne peut être réprimée par l'autorité ni des
+saints, ni des philosophes, et qu'il faut absolument
+leur résister par le raisonnement humain,
+nous avons résolu de répondre aux fous suivant la
+folie, et de pulvériser leurs attaques par les moyens
+qui leur servent à nous attaquer<a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a><a href="#footnote290"><sup>290</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote290" name="footnote290"></a><b>Note 290:</b><a href="#footnotetag290"> (retour) </a> <i>Theol. Chr</i>., p. 1256.</blockquote>
+
+<p>Ici Abélard, rentrant peut-être plus complètement
+dans sa vraie pensée, revient à l'idée qu'il faut
+prendre aux incrédules leurs armes, et les confondre
+par leurs propres arguments. «Si cette obscurité si
+profonde aveugle notre raison, qui se signale plus
+par la religion que par le génie, et si à tant de recherches
+des plus subtiles, notre petitesse ne suffit
+pas ou succombe vaincue, que nos adversaires
+n'imaginent point pour cela d'incriminer ou de
+censurer notre foi, qui n'en vaudrait pas moins en
+elle-même, quand un homme aurait faibli dans la
+discussion. Que personne ne m'impute à présomption
+d'avoir entrepris ce que je n'aurai pas accompli;
+mais qu'il pardonne à une intention pieuse
+qui suffit auprès de Dieu, si l'habileté fait défaut.
+Tout ce que nous exposerons sur cette haute philosophie,
+nous professons que c'est une ombre et
+non la vérité, une certaine ressemblance et non la
+chose même. Quel est le vrai? Dieu le saura. Quel
+est le vraisemblable et le plus conforme aux raisons
+philosophiques? je pense que je le dirai. En
+cela, si mes fautes veulent que je m'écarte de la pensée
+et du langage catholiques, qu'il me pardonne,
+celui qui juge des oeuvres par l'intention, prêt que
+je suis toujours à donner toute satisfaction en effaçant
+ou corrigeant tout ce qui sera mal dit, lorsqu'un
+fidèle m'aura redressé par la vertu de la raison
+ou l'autorité de l'Écriture<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a><a href="#footnote291"><sup>291</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote291" name="footnote291"></a><b>Note 291:</b><a href="#footnotetag291"> (retour) </a> <i>Id., ibid</i>., p. 1256-1258. Ceci est repris
+du prologue de l'Introduction, p. 974.&mdash;Voy. ci-dessus, p. 185.</blockquote>
+
+<p>III. La trinité des personnes qui sont en Dieu, est
+un seul Dieu<a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a><a href="#footnote292"><sup>292</sup></a>. «La religion de la foi chrétienne tient
+invariablement, croit salutairement, affirme constamment,
+professe sincèrement que le Dieu un est
+trois personnes, le Père, et le Fils, et le Saint-Esprit,
+un seul dieu et non plusieurs dieux, un
+seul créateur de toutes choses visibles et invisibles.....
+un en tout, sauf en ce point, la distinction
+des personnes.» Elles ne sont pas trois dieux
+ni trois seigneurs, mais trois personnes, dont chacune
+n'est aucune des deux autres, quoique chacune
+soit Dieu tout entier. La substance des trois personnes,
+ou la substance de Dieu, est donc simple et
+une; c'est une essence indivise, une puissance, une
+majesté, une gloire, une raison, une opération; en
+un mot, la seule exception à l'unité divine est dans
+la différence des propriétés; celle d'une personne ne
+peut jamais être transportée dans une autre, car elle
+ne serait plus propriété, mais communauté.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote292" name="footnote292"></a><b>Note 292:</b><a href="#footnotetag292"> (retour) </a> <i>Theol. Chr</i>., t. III, p. 1258-1270.</blockquote>
+
+<p>Certaines choses sont dites de Dieu qui ne peuvent
+être entendues que d'une des personnes et non
+de plusieurs. Quand on dit que Dieu est inengendré,
+cela ne peut s'entendre que du Père, car le Saint-Esprit,
+qui n'est pas engendré, n'est pas pour cela
+inengendré. Ce qui n'est pas juste n'est pas nécessairement
+injuste; exemple, une pierre ou un arbre.
+Certaines choses peuvent être dites de Dieu qui s'appliquent
+soit collectivement, soit séparément, à toutes
+les personnes ou à chacune; ainsi Dieu, Seigneur,
+Créateur, Tout-Puissant, Éternel, etc., cela peut se
+dire de toute la Trinité et de chaque personne de
+la Trinité. Certaines choses ne peuvent se dire que
+des trois ensemble, ainsi le nom même de Trinité:
+Dieu est la Trinité, Dieu est père; le Père n'est pas
+la Trinité, Trinité est le nom propre des trois ensemble.
+Enfin il y a un nom, un seul qui convient
+à chacune d'elles, mais non à toutes ensemble, c'est
+le nom même de personne; il convient à toutes,
+mais séparément et non simultanément.</p>
+
+<p>Dans cette trinité des personnes, aucune n'est
+substantiellement différente des deux autres, aucune
+n'en est numériquement séparée; chacune est
+différente de chaque autre seulement par la propriété,
+non, encore une fois, dissemblable substantiellement
+ou numériquement, comme le croit Arius.
+Ainsi le Père n'est pas autre chose (<i>aliud</i>) que le
+Fils ou le Saint-Esprit, ni le Fils que le Saint-Esprit;
+il n'est pas autre chose en nature, mais il
+est autre (<i>alius</i>) en personne: celui-ci n'est pas
+celui-là, mais il est ce qu'est celui-là. Socrate est
+différent numériquement de Platon, c'est-à-dire
+qu'il est autre par la distinction de l'essence propre,
+mais il n'est pas autre chose, c'est-à-dire qu'il n'est
+pas substantiellement différent, puisque tous deux
+sont de même nature, quant à la communauté de
+l'espèce: l'un et l'autre est homme.</p>
+
+<p>«Rien n'est en Dieu qui ne soit Dieu.» Car tout
+ce qui existe dans la nature ou est éternel, et c'est
+Dieu, ou a commencé, et vient de Dieu; hors de
+là, il n'y a que le péché et l'idole, qui sont nos
+oeuvres et non les oeuvres de Dieu. La sagesse, la
+puissance qui sont en Dieu sont Dieu même. Si l'on
+prétend que les qualités de Dieu soient en lui, sans
+être ni lui ni créées par lui, mais qu'elles demeurent
+éternellement en lui ou sont coéternelles à la
+divine substance dans laquelle elles sont, nous demanderons
+si elles sont en Dieu substantiellement
+ou accidentellement. Si elles y sont substantiellement,
+elles constituent la substance de Dieu, elles
+sont alors antérieures (<i>priores</i>) à Dieu, comme la
+raison est dite antérieure (<i>prior</i>) à l'homme, étant
+sa forme constitutive. Ainsi, par exemple, le Dieu
+sage serait constitué par la substance de la divinité
+et la sagesse, il serait un tout composé de matière
+et de forme, il aurait un principe. Si, au contraire,
+les qualités lui appartiennent accidentellement, Dieu
+est sujet aux accidents, proposition condamnée par
+tous les philosophes et tous les catholiques. L'accident
+peut être ou ne pas être, il est mutable,
+omissible, il dépend de l'altérabilité du sujet; on
+peut dire qu'il est la forme d'une chose corruptible;
+comment serait-il compatible avec la nature divine?
+La sagesse ne pouvant être en Dieu une forme ni
+substantielle ni accidentelle, il reste qu'elle est Dieu,
+et de même la puissance, et de même les autres attributs.</p>
+
+<p>Dieu n'est une substance qu'autant que c'est une
+substance unique, incomparable, au delà ou au-dessus
+de la substance; de même, les propriétés
+qui sont dans cette substance ne peuvent être régulièrement
+appelées formes ni accidents, et elles n'ont
+d'autre effet que la distinction des personnes; et
+cette différence n'est pas celle de la personne de
+Socrate à celle de Platon, les trois personnes n'ayant
+qu'une essence, tandis que Socrate et Platon n'ont
+pas la même essence ou la même substance essentielle.
+Grande et subtile distinction; il faut que
+l'identité d'une substance unique, l'unité indivisible
+de l'essence, ne fasse pas obstacle à la diversité des
+personnes, et ne nous conduise pas à l'erreur de
+Sabellius; il faut que la diversité des personnes ne
+soit pas un empêchement à l'unité de la substance, et
+ne nous jette pas dans l'erreur d'Arius.</p>
+
+<p>On ne voit pas bien comment Abélard conciliera
+ces idées générales avec l'attribution de la puissance
+au Père, de la sagesse au Fils, de l'amour au
+Saint-Esprit, et aucun théologien qui adopte en
+tout ou en partie cette répartition ne nous a paru
+clair et conséquent. Abélard ne l'abandonne pourtant
+pas, et il présente même d'une manière spécieuse
+la réserve d'une part, éminente dans la puissance en
+faveur du Père, car les autres attributions ne sont
+pas contestées. Tout ce qui concerne la puissance
+est, dit-il, attribué au Père; d'abord la création est
+tirée du néant, et le Père crée par son Verbe, non
+le Verbe par le Père; c'est le Père qui donne pouvoir
+et mission, c'est lui qui envoie le Fils (Galat., iv, 4)
+de qui il est écrit qu'il s'est rendu obéissant à son
+Père (Phil., ii, 8). Dans ses souffrances, c'est le
+Père que le Fils invoque, et il parle toujours de
+son pouvoir comme d'un don que le Père lui a fait.
+Quant à la sagesse dans le Fils, elle est nommée
+textuellement dans l'Écriture, Saint Jean dit aussi
+que le Père a donné tout jugement au Fils (v, 22),
+et le Verbe est <i>le Logos</i>, et <i>le Logos</i> est la raison,
+dit saint Augustin<a id="footnotetag293" name="footnotetag293
+"></a><a href="#footnote293"><sup>293</sup></a>. Que la distribution des dons
+de Dieu appartienne au Saint-Esprit, c'est ce qu'on
+lit partout; à lui donc tout ce qui vient de la bonté.
+Ainsi la distinction des trois propriétés se justifie.
+«Le dialecticien peut être le même que l'orateur,
+mais son attribut comme orateur n'est pas le même
+que comme dialecticien<a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a><a href="#footnote294"><sup>294</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote293" name="footnote293"></a><b>Note 293:</b><a href="#footnotetag293"> (retour) </a> <i>Quaest.</i> LXXXIII, c. XLIV.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote294" name="footnote294"></a><b>Note 294:</b><a href="#footnotetag294"> (retour) </a> <i>Th. Chr.</i>, p. 1309-1311.</blockquote>
+
+<p>Si nous n'avions crainte de fatiguer le lecteur des
+redites nécessaires de l'argumentation scolastique,
+il y aurait ici une controverse merveilleuse de subtilité
+a dérouler devant lui; mais il faudrait la donner
+tout entière, car elle brille surtout par les détails,
+par cette méthode minutieuse qui ne néglige aucune
+des formes successives du raisonnement, qui poursuit
+la même pensée sous toutes les expressions
+possibles de la science. La grandeur manque à cette
+discussion, mais non la rigueur, la sagacité, l'opiniâtreté;
+les mathématiques seules offrent des exemples
+analogues, parce qu'elles ont seules une langue
+comparable et supérieure encore comme instrument
+d'analyse à la langue systématique des péripatéticiens
+du moyen âge.</p>
+
+<p>Nous renonçons à donner, même par échantillons,
+cette controverse, qui, sérieuse pour le fond, semblerait
+puérile de formel mais nous devons dire
+qu'elle nous paraît embrasser tout l'ensemble des objections
+élevées de tout temps contre le dogme par les
+adversaires du christianisme. Quinze de ces objections
+attaquent la Trinité au nom de l'unité; huit, la
+Trinité admise, sont dirigées contre l'unité; toutes
+reviennent à cette argumentation: La Trinité est nominale
+ou réelle. Nominale, elle n'est qu'une notion
+arbitraire; autant de noms peuvent être donnés à la
+divinité, autant elle devrait compter de personnes, et
+il est étrange que des noms, accidents passagers des
+langues humaines, constituent des choses éternelles.
+Réelle, la Trinité est la triplicité de substance, car
+l'unité de substance est la condition de toute réalité:
+trois personnes réelles ne peuvent être consubstantielles.
+Que devient alors l'unité de Dieu? Trois personnes
+sont trois choses; dire qu'elles sont semblables,
+c'est dire qu'elles diffèrent en quelque chose,
+et si elles diffèrent, l'unité numérique de l'essence
+est impossible. La question qu'Abélard résume ainsi,
+Grégoire de Nazianze la posait dans ces vers:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Πώς ή μονάς τριάζετ΄, ή τριάς παλιν</p>
+<p>Ενίζετ΄;</p>
+<p>(XI, de Vit. sua.)</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Abélard a raison de dire que toute la difficulté
+scientifique de ces objections est celle de concevoir
+la diversité des personnes, sans leur assigner aucun
+des modes de différence admis par les philosophes;
+mais il ajoute aussitôt que la nature singulière de la
+divinité doit bien exiger un langage singulier. Platon
+n'ose dire ce que c'est que Dieu, la sagesse incarnée
+seule l'a dit: «Dieu est esprit.» (Jean, IV, 24.)
+Mais c'est un esprit auprès duquel tout autre est
+corporel et grossier. Nos docteurs, «qui ramènent
+tout à la logique,» n'ont pas même osé mettre
+Dieu au nombre des choses, à peu près par le même
+scrupule qui décidait Platon à insérer entre nulle
+substance et quelque substance, entre le néant et
+les réalités actuelles, son <i>Hyle</i>, cet être informe,
+matière universelle qui n'est aucun être et d'où tous
+les dires sont pris, <i>materia, mater rerum</i>. Aux difficultés
+de la science humaine, il y a donc une première
+réponse générale dans cette parole de saint
+Jean: «Ce qui est de la terre parle de la terre.»
+(III, 34.) Souvenez-vous que, comme votre science,
+votre langage est terrestre. Les maîtres n'osent faire
+de Dieu ni une substance ni aucune chose; essayez
+donc, après cela, de concilier la divinité et vos dix
+catégories, ou plutôt distinguez profondément l'incréé
+du créé, et tâchez d'avoir deux langages.</p>
+
+<p>N'imitez pas cependant ces hérétiques d'hier,
+théologiens en titre, qui, du haut de la chaire enseignante,
+annoncent que Dieu ne peut être Père,
+Fils ou Saint-Esprit accidentellement, et que les
+propriétés des personnes sont nécessairement réelles
+en dehors de son essence, si l'on ne veut que la
+Trinité s'évanouisse. Il ne faut pas chercher une différence
+plus grande entre Dieu le Père et Dieu le
+Fils qu'entre un homme père de celui-ci et le même
+homme fils de celui-là. S'il est vrai qu'en Dieu tout
+est Dieu, ce n'est que relativement qu'il peut porter
+un autre nom que Dieu. Les propriétés des personnes
+sont donc des relations. Ce que signifie la
+distinction des personnes, c'est que par disjonction
+on dit Dieu le Père, Dieu le Fils, Dieu Saint-Esprit;
+c'est une distinction relative, ce sont des noms relatifs;
+seulement il ne s'agit point de relation à une
+autre personne. Le terme auquel le premier terme
+est relatif manque, ou plutôt les relations de Dieu
+sont à Dieu même: le Père est père de Dieu, le Fils
+fils de Dieu, le Saint-Esprit procède de Dieu; aussi
+la théologie appelle-t-elle les relations <i>relations intérieures
+de la divinité</i><a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a><a href="#footnote295"><sup>295</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote295" name="footnote295"></a><b>Note 295:</b><a href="#footnotetag295"> (retour) </a> «Opponunt Deum non esse tres personas nisi
+etiam tria.» (<i>Theol. Chr.</i>, t. IV, p.1202.) La réponse à
+cette objection repose sur une différence entre <i>tres</i> et
+<i>tria</i>, conforme également au langage dialectique (car
+<i>tria</i>, c'est <i>tres res</i>, tandis que <i>tres</i> se
+rapporte à <i>personae</i>) et au texte de l'Évangile: κάι ούτοι
+οί τρείς έν είος, les trois sont un, <i>unum</i>. (1 Ep. de Jean, V, 7.)
+Mais par malheur en grec τρείς ne peut se rapporter à
+<i>personnes</i>, πρόσωπα.</blockquote>
+
+<p>Les trois personnes ne sont pas nécessairement
+trois êtres, trois choses, <i>tria</i>; cette expression synthétique
+<i>la trinité des personnes</i> n'emporte pas une
+division nécessaire de ses éléments, pas plus que <i>le
+vingt et unième</i> n'est séparément <i>le vingtième et le
+premier</i>, pas plus que <i>la demi-maison</i> n'est divisément
+<i>la maison</i> et <i>la demie</i>, pas plus que le verbe
+<i>fait chair</i> n'est <i>fait</i> ou créé. Dieu est trois en ce sens
+qu'il est triple de propriété ou de définition; il n'est
+multiple qu'en personnes, c'est-à-dire en propriétés
+personnelles. La similitude entre les personnes n'entraîne
+aucune distinction substantielle. Pourquoi ne
+tiendrait-on pour semblables que des choses qui diffèrent
+numériquement? Pourquoi celles qui ne sont
+distinctes que par les propriétés, n'admettraient-elles
+pas un rapport de similitude? La proposition et la
+conclusion sont choses semblables sous plusieurs
+rapports, et cependant elles ne sont pas choses séparées
+numériquement; elles ne sont pas deux
+choses, puisque une conclusion, est à la fois conclusion
+et proposition.</p>
+
+<p>Mais on dit que, d'une part, chacune des trois
+personnes est Dieu, essence divine; que, d'une autre
+part, aucune d'elles n'est l'une des deux autres, et
+l'on conclut qu'elles sont plusieurs dieux ou plusieurs
+essences divines. Il faut répondre en contestant
+ce passage du singulier au pluriel. Socrate est le
+frère d'un homme, Platon est le frère d'un autre;
+Socrate et Platon sont-ils frères? Deux hommes sont
+chacun une intelligence; l'intelligence est-elle donc
+plusieurs choses et non pas une chose? Chaque être
+a sa durée, ou dure son temps; y a-t-il donc des
+temps différents? Le temps n'est-il pas unique? Tous
+les membres d'un homme font un homme, de tous
+ces membres on peut dire: c'est un homme; coupez
+une main, l'homme reste, mais ne se double pas,
+il n'y a toujours qu'un homme. D'où vient donc que
+parce que chaque personne de la Trinité est Dieu,
+les trois personnes feraient trois dieux? Un homme
+qui sait trois arts est trois artistes, et non trois
+hommes. Tout dépend donc de l'idée qu'on se fait
+de la différence qui constitue chaque personne. Il est
+enseigné que c'est une différence de définition, non
+d'essence. L'honnête et l'utile ne sont pas la même
+chose, ils se définissent différemment, quoique
+l'honnête soit utile. L'orateur et le grammairien ne
+sont pas identiques, quoique la même essence soit
+le sujet du grammairien et de l'orateur. Ainsi le Père
+et le Fils sont différents avec la même substance;
+l'un n'est pas l'autre pour cela. Si l'on dit quelquefois
+<i>le Père est le Fils</i>, cela signifie que le Fils est
+Dieu comme le Père, tuais non qu'il soit par les
+propriétés le même que (<i>idem quod</i>) le Père. Sans
+doute il ne faut pas trop s'attacher aux termes;
+«encore faut-il que les termes soient catholiques....
+On ne doit point forcer les expressions figuratives
+qui ne sont point prises dans le sens propre, ni les
+pousser au delà de ce que prescrit l'usage et l'autorité.»
+De ce qu'on dit que Dieu ne connaît pas
+les méchants, doit-on conclure que Dieu ne connaît
+pas tout? Ces mots: <i>J'adore la croix</i>, signifient-ils
+que j'adore un bois insensible? Transportés des créatures
+au créateur, les noms de père et de fils acquièrent
+une signification spéciale, expriment une
+relation qui n'a point sa pareille. Quand on parle de
+Dieu, la plus grande discrétion, c'est-à-dire le plus
+grand effort de discernement, est nécessaire. Gardons-nous
+des expressions qui pourraient, contre les
+paroles d'Athanase, conduire à la confusion des
+personnes, <i>neque confundentes personas</i>. En vain invoquerait-on
+la règle du syllogisme: Tout ce qui s'affirme
+du prédicat s'affirme du sujet, ou bien si A
+est B et que B soit C, A est C; il faudrait donc l'entendre
+comme si, dès qu'une chose est dite d'une
+autre chose, tout propre du prédicat était propre du
+sujet, et admettre par exemple que si cet homme
+est ce corps, comme ce corps est ce qui ne s'anéantit
+pas, cet homme est ce qui ne s'anéantit pas. Les
+distinctions du bon sens doivent présider à l'emploi
+des règles de l'art.</p>
+
+<p>La relation qui constitue la propriété de chacune
+des trois personnes, a quelque chose de mystérieux;
+elle ne rentre pas exactement dans les cadres de la
+science, elle ne peut donc être exprimée que par des
+similitudes, <i>sub quadam pia similitudinis umbra</i>. Les
+comparaisons sont permises, mais il faut s'en défier,
+aussi les voyons-nous employées dans cet ouvrage
+avec beaucoup de réserve. Celle du sceau d'airain
+fait place à une comparaison prise d'une image de
+cire, et c'est avec brièveté et précision qu'Abélard
+en use pour expliquer, en quelque manière, la génération
+du Fils. Comme l'image de cire est de la cire
+(<i>ex cera</i>), comme l'espèce est du genre, la sagesse
+divine, étant une certaine puissance, est de la puissance
+divine (<i>ex potentia</i>); et en ce sens l'homme
+est la même chose que l'animal, l'image de cire la
+même chose que la cire, mais sans réciprocité. Semblablement,
+le Fils est de la même substance que
+le Père, la sagesse est essentiellement puissance,
+mais il n'y a pas identité absolue. La sagesse est
+comme une partie de la puissance; il faut dire <i>comme</i>
+une partie, parce que Dieu est indivisible. Le Fils
+est du Père comme la sagesse est de la puissance,
+voilà la génération. Quel mode de génération? Le
+Père ou la puissance est-il matière, cause, principe,
+antécédent quelconque du Fils ou de la sagesse?
+Nulle de ces expressions ne doit être prise au propre:
+la matière est assujettie à la forme, mais non pas
+Dieu; la cause suppose l'effet, et le Fils n'est point
+un effet; le principe, l'origine, ne s'applique point
+à un être éternel qui a dit de lui-même: <i>Principium
+qui et loquor vobis</i> (Johan., viii, 25); rien en Dieu
+ne peut être l'antécédent de Dieu même<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a><a href="#footnote296"><sup>296</sup></a>. Aucune
+priorité d'essence non plus que de dignité n'est possible
+entre les personnes divines. Le Père n'est point
+d'un autre ni par un autre, tandis que le Fils est
+du Père et par le Père; mais cette différence ne
+constitue aucune supériorité. La génération ne constitue
+aucune priorité, parce qu'elle ne suppose aucune
+succession. Dieu, en engendrant le Fils, ne
+s'engendre pas lui-même et n'engendre pas un autre
+Dieu que lui; mais c'est un acte de génération éternelle:
+le Fils est engendré toujours (<i>gignitur</i>), et
+toujours il est engendré (<i>genitus est</i>); les relations
+des personnes de la Trinité sont coéternelles<a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a><a href="#footnote297"><sup>297</sup></a>. Resterait
+à examiner ce que c'est qu'être d'un autre, par
+un autre, <i>esse ab alio</i>, si cela ne veut pas dire avoir
+un autre pour cause, principe ou matière, ou tout
+au moins si cela n'exprime pas la génération d'une
+substance détachée d'une autre substance; mais c'est
+là précisément ce qu'Abélard ne discute pas. Il affirme,
+et c'est tout. Il pose les expressions reçues,
+consacrées, et s'abstient de les définir à fond. Ce
+parti pouvait être le plus sage, mais bien plus sage
+encore il eût été de dire sans commentaire et comme
+axiome, non de la raison, mais de la foi: «Jésus-Christ
+est le fils de Dieu et il est Dieu.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote296" name="footnote296"></a><b>Note 296:</b><a href="#footnotetag296"> (retour) </a> Tout ceci est d'une orthodoxie plus rigoureuse
+que l'Église même ne l'exige. Plus d'un Père a, sans encourir
+aucune censure, employé des expressions qu'Abélard s'interdit,
+et il cite ici même, en les désapprouvant, des paroles de saint
+Augustin qui conduiraient aisément à l'hérésie, par exemple
+que le père est <i>la cause</i> de sa sagesse, qu'il est
+<i>le principe</i> de la divinité, etc. (<i>Th. Chr.</i>,
+l. IV, p. 1321.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote297" name="footnote297"></a><b>Note 297:</b><a href="#footnotetag297"> (retour) </a> <i>Th. Chr.</i>, l, IV, p. 1324-1326. Ce point
+a été contesté. L'auteur d'une dissertation contre Abélard
+(<i>Anonymus Abbas</i>) trouve contraire à la dignité
+du Fils de dire qu'il soit toujours actuellement engendré,
+<i>semper gigni</i>. Il faut dire qu'il est toujours <i>un
+engendré, semper genitum esse</i>. (<i>Disput adv. Ab. dogm.</i>,
+l. III, <i>in Bibl. Cisterc</i>. t. IV, p. 251.)</blockquote>
+
+<p>Abélard ne s'en est pas tenu là; l'Église ne s'en
+tient pas là. Elle analyse les termes, et elle explique
+ce qu'elle déclare incompréhensible. Le philosophe
+était donc autorisé à s'efforcer de <i>rapprocher de plus
+en plus la raison humaine de l'intelligence</i> des mystères.
+C'est pourquoi il n'a rien négligé pour établir
+méthodiquement la foi touchant la Trinité, «cette
+foi qui lui paraît ne manquer à personne.» Indépendamment
+des citations des anciens, ceux-mêmes,
+dit-il, qui repoussent les mots sacramentels
+de notre foi, <i>Dieu le père, Dieu le fils</i>, sont
+d'accord avec nous sur le fond de l'idée. Demandez-leur
+s'ils croient à la sagesse de Dieu, s'ils croient
+à sa bonté: cette croyance suffit; avec cet aveu,
+on peut convertir les plus éloignés de nous. C'est
+pour eux qu'il est écrit: «On croit du coeur à la
+justice.» (Rom. X, 10.)</p>
+
+<p>«Voilà, dit Abélard en finissant, ce que nous
+avons osé écrire touchant la plus haute et incompréhensible
+philosophie de la Divinité, incessamment
+forcé et provoqué par l'importunité des
+infidèles, n'affirmant rien de ce que nous disons,
+et ne prétendant pas enseigner la vérité que nous
+faisons profession de ne pas savoir. Mais ceux qui
+se glorifient de combattre notre foi, ne cherchent
+pas non plus la vérité, mais le combat. Attaqués, si
+nous pouvons leur résister, il doit suffire que nous
+nous défendions. Ceux, qui se font agresseurs, s'ils
+ne triomphent, succombent dans leur dessein et
+disparaissent. Et puisqu'ils nous attaquent principalement
+avec des raisons philosophiques, nous
+aussi nous avons de préférence, recherché celles
+qu'on ne saurait pleinement entendre, si l'on n'a
+consacré ses veilles aux études philosophiques et
+surtout dialectiques. Il était vraiment nécessaire
+que notre résistance à nos adversaires usât des
+moyens qu'ils acceptent, nul ne pouvant être
+accusé ou réfuté que sur les points accordés par
+lui, pour que ce jugement de la vérité fût accompli:
+<i>Sur le témoignage de ta propre bouche,
+mauvais serviteur, je te condamne</i><a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a><a href="#footnote298"><sup>298</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote298" name="footnote298"></a><b>Note 298:</b><a href="#footnotetag298"> (retour) </a> <i>Theol. Chr.</i>, t. IV, p. 1344.&mdash;-Luc, XIX, 22.</blockquote>
+
+<p>On ne sait plus guère la théologie; et peut-être
+pensera-t-on que ces distinctions infinies sur la nature
+de la Trinité sont l'oeuvre spéciale du génie
+subtil d'Abélard, tout au moins un produit passager
+de l'esprit ingénieusement frivole des scolastiques,
+et dans tous les cas une collection dangereuse d'idées
+hasardées et d'hérésies en germe. Qu'on se rassure,
+Abélard a très-peu inventé. Sauf quelques arguments
+de détail, il ne sort pas du cercle tracé par les théologiens.
+Des questions qu'il parcourt, bien peu ont
+été inconnues des Pères de l'Église; toutes se sont
+perpétuées dans les écoles de théologie. Nous devons
+même ajouter qu'en général les solutions qu'il
+donne sont légitimes, et que, même sur les points
+abandonnés à l'appréciation des docteurs, sur les
+<i>questions</i> restées <i>ouvertes</i>, il se décide communément
+pour le sentiment le plus correct et le mieux
+autorisé. Il faut ici qu'on daigne nous en croire,
+sans nous demander nos preuves. Mais si l'on veut
+feuilleter, non pas Richard de Saint-Victor, saint
+Thomas, Albert le Grand, non pas les docteurs de
+l'école, mais tous les théologiens sérieux jusqu'au
+XVIIIe siècle, par exemple le P. Petau, qui ne passe
+point pour avoir fait abus de scolastique, on verra
+que les questions traitées par Abélard, et bien d'autres
+non moins subtiles, non moins délicates, font
+une partie essentielle de la science théologique, et
+sont assez souvent résolues par les meilleures autorités
+dans le même sens que par le docteur auquel
+saint Bernard disait anathème.</p>
+
+<p>Nous n'entendons pas dire cependant que tout soit,
+au point de vue de l'orthodoxie, irréprochable dans
+Abélard. Au reste, on en va mieux juger.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE IV.</h3>
+
+<h3>DES PRINCIPES DE LA THÉOLOGIE D'ABÉLARD.&mdash;OBJECTIONS
+DES CONTEMPORAINS.</h3>
+
+<p>Arrêtons-nous quelques moments, et recherchons
+comment la doctrine d'Abélard touchant la nature
+de Dieu, a été jugée, comment nous devons la juger
+nous-mêmes. De toutes ses théories, sa théorie de
+la Trinité fut la plus fatale à son repos. Pour elle, il
+fut condamné à Soissons, et lorsque vingt ans plus
+tard il éclairait et compléta son premier ouvrage
+par un second, c'est encore de ses idées sur la Trinité
+qu'il eut principalement à répondre devant le
+concile de Sens. Contre ce point capital de sa théologie,
+les griefs de l'Église sont déposés dans les
+écrits de Guillaume de Saint-Thierry, de Geoffroi
+d'Auxerre, de Gautier de Mortagne, de Gautier de
+Saint-Victor, et surtout de saint Bernard, le véritable
+auteur de la perte d'Abélard<a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a><a href="#footnote299"><sup>299</sup></a>. C'est là que nous
+irons chercher ces griefs pour les exposer et les
+discuter.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote299" name="footnote299"></a><b>Note 299:</b><a href="#footnotetag299"> (retour) </a> Guillelm. S. Theod. <i>Disputatio adv.
+P. Abæl, ad vener. Gaufredum, carnut. episc. et B. Bernardum,
+clar. abb. (Biblioth. Patr. Cisterc.</i>, t. IV, p. 112-126.)
+<i>Disputatio anonym. Abbat. adv. P. Abæl. dogmata.</i>
+(<i>Ibid.</i>, p. 238-258.)&mdash;-Gualter. de Mauritan., episc.
+laudun., <i>Epistola adv. P. Abæl</i>, (<i>Spicileg.</i>,
+D. Luc d'Achery, ed. 1723, t. III, p. 524.)&mdash;L'ouvrage
+en quatre livres de Gautier de Saint-Victor (<i>Liber
+M. Walteri, prior. S. Vict., Paris</i>.) n'a pas été publié.
+Il était dirigé contre Abélard, P. Lombard, Gilbert de la Porrée
+et Pierre de Poitiers. Il est connu par de longs extraits que
+Duboulai en a donnés. (<i>Hist. univ. parisiens.</i>, t. II,
+p. 629-650.)&mdash;-<i>S. Bernardi Epist.</i> CLXXXVII et seq.,
+CCCXXXVII et seq. et <i>Tract. contr. error. Abæl. seu Opusc.</i>
+XI. (<i>Op. omn.</i>, v. I, t. I et II)&mdash;Hugues et Richard de
+Saint Victor ont aussi critiqué ou indirectement réfuté
+certaines opinions d'Abélard (Hugon. S. Vict., <i>Op.</i>,
+8 vol. in-fol., 1618, t. III, <i>Summ. sent.</i>, Tract. I,
+p. 430. <i>De Sacram.</i>, t. II, para XIII, c. VII,
+p. 669.&mdash;-Rich. S. Vict. <i>Op. passim.</i>)&mdash;Bernard
+de Luxembourg, dans son Catalogue haereticorum, fol. lxiii,
+veut qu'une des épîtres de saint Anselme soit dirigée contre
+Abélard; mais c'est une erreur évidente.</blockquote>
+
+
+
+<p><b>I.</b></p>
+
+<p>La méthode générale d'Abélard était le premier.
+Il veut traiter l'Écriture sainte comme la dialectique,
+dit Guillaume de Saint-Thierry, et il contrôle la
+foi par la raison. Par là, dit Gautier de Mortagne, il
+a ramené la foi à n'être qu'une simple opinion. Et
+dans la lettre célèbre où saint Bernard, s'adressant
+au pape, réunit et discute les principaux chefs d'accusation,
+il commence par celui-là<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a><a href="#footnote300"><sup>300</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote300" name="footnote300"></a><b>Note 300:</b><a href="#footnotetag300"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, p. 270, et S. Bernardi <i>Op.,
+Ep. pap. Innocent.</i>, t. I ep. cxc.
+et t. II, p 610.</blockquote>
+
+<p>«Nous avons en France un théologien nouveau,
+devenu tel d'ancien maître qu'il était, et qui après
+s'être joué dès son premier âge dans l'art dialectique,
+s'égare maintenant dans la science de
+l'Écriture sainte. Il s'efforce de ranimer de vieux
+dogmes assoupis et déjà condamnés, les siens et
+ceux des autres, et de plus il en ajoute de nouveaux.
+Comme de toutes les choses qui sont au-dessus
+du ciel et au-dessus de la terre, il ne
+daigne rien ignorer, excepté la sainte ignorance
+(<i>nihil proeter solum nescio quid nescire</i>), il lève la
+face vers le ciel et scrute les profondeurs de
+Dieu; puis, revenant vers nous, il nous rapporte
+des mots ineffables qu'il n'est pas permis à
+l'homme de prononcer. Et prêt à rendre raison de
+tout, il présume des choses au-dessus de la raison,
+contre la raison, contre la foi. Quoi de plus
+contraire en effet à la raison que l'effort de surmonter
+la raison par la raison? Et quoi de plus
+contraire à la foi, que de refuser de croire à rien
+de ce qu'on ne peut atteindre par la raison? Enfin
+voulant interpréter cette parole du sage: <i>Qui
+croit vite est léger de coeur</i> (Eccles. xix, 4.): Croire
+vite, dit-il, c'est accorder la foi avant la raison,
+tandis que Salomon n'a point voulu dans cet endroit
+parler de la foi en Dieu, mais de la crédulité
+mutuelle entre les hommes. Car pour la foi en
+Dieu, le pape saint Grégoire nie qu'elle ait aucun
+mérite, si la raison humaine l'appuie de son expérience.»</p>
+
+<p>Abélard n'a jamais prétendu surprendre par le
+raisonnement les secrets de Dieu, ni sacrifier la foi
+à la raison. Sans doute il a mal à propos appliqué
+à la foi religieuse une parole de l'Ecclésiastique,
+qui n'a trait qu'à la crédulité dans les relations
+des hommes; c'est une maxime de morale pratique,
+on même de prudence humaine, comme il y en a
+tant dans les livres du Sage; ce n'est point une
+règle de foi. Mais quel est le théologien qui ne s'est
+jamais emparé de passages de l'Écriture, pour leur
+attribuer une valeur dogmatique? La distinction du
+sens littéral et du sens figuré semble tout autoriser
+d'avance. Dans les écrivains sacrés, dans les prédicateurs,
+bien des citations sont des applications ingénieuses
+plutôt que des témoignages directs. Il faut
+donc écarter le texte et voir la pensée. Quand Abélard
+dit qu'on doit comprendre ce qu'on enseigne, il
+répète ce que saint Augustin, qu'il cite, avait exprimé
+presque dans les mêmes termes<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a><a href="#footnote301"><sup>301</sup></a>. Cette pensée
+ne cesse d'être la chose la plus simple que lorsqu'elle
+devient le principe d'une méthode théologique.
+Il s'agit alors de la question générale de l'application
+de la raison à la foi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote301" name="footnote301"></a><b>Note 301:</b><a href="#footnotetag301"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, t. I, p. 985, et t. II, p. 1003.
+Voyez nos chapitres précédents <i>passim.</i></blockquote>
+
+<p>Faut-il dans l'étude de la théologie mettre la
+raison humaine en interdit? L'affirmative n'est pas
+soutenable. La raison humaine est apparemment
+aussi indéfectible que l'Église, et la foi la plus absolue
+maîtrise la raison et ne la supprime pas; si l'on
+voulait prendre à la lettre certains anathèmes des
+saints et même des apôtres, pour professer en
+thèse l'incompatibilité radicale de la raison et la foi,
+tous les écrivains sacrés protesteraient à l'envi.
+Quand tout est calme, quand on n'abuse point de
+leurs concessions, le christianisme n'a point d'apologistes
+qui ne cherchent à concilier ces deux choses,
+la foi et la raison. Seulement elles sont conciliables
+<i>jusqu'à un certain point</i>; toute la difficulté gît
+dans l'appréciation des droits respectifs, et dans la
+fixation des conditions de l'alliance. De là vient
+qu'on trouve dans les auteurs des passages contradictoires,
+et tantôt pour, tantôt contre la raison. Tout
+chrétien est rationaliste, tout chrétien est croyant en
+une certaine mesure, et celui qui en invoquant la
+raison, témoigne d'une adhésion sincère à la foi
+chrétienne, d'un attachement scrupuleux à la tradition,
+nous paraît irréprochable, au moins tant
+qu'il reste dans les termes généraux. Dans ces
+termes, nous croyons à l'entière innocence d'Abélard.
+Il s'est bien proposé d'enseigner, ou plutôt de
+<i>défendre</i> la foi par la raison, mais, sans cesse il l'a
+déclaré, la foi des apôtres, non une foi nouvelle;
+voulant expliquer le dogme plutôt que le prouver,
+le rendre intelligible plutôt que démonstratif; jaloux
+seulement de satisfaire les esprits exigeants qui tiennent
+à se rendre compte de ce qu'ils croient, et de
+confondre les raisonneurs infidèles qui rejettent tout
+ce qui ne se discute pas. Il parle avec soumission de
+l'autorité, avec respect de l'Église, avec modestie de
+son entreprise, avec défiance de ses lumières<a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a><a href="#footnote302"><sup>302</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote302" name="footnote302"></a><b>Note 302:</b><a href="#footnotetag302"> (retour) </a> <i>Introd. prol.</i>, p. 874, t. II, p. 1065, 1070.
+<i>Theol. Chr.</i>, t. III, p. 1256 et seq., t. IV, p. 1316, 1344.</blockquote>
+
+<p>Mais sortez des termes généraux, et peut-être
+concevrez-vous mieux les scrupules et les alarmes
+de ses adversaires. D'abord, si les conséquences
+auxquelles l'a conduit sa méthode étaient fausses ou
+dangereuses, sa méthode serait suspecte; il faudrait
+au moins se défier de l'esprit dans lequel il l'emploie.
+Aussi saint Bernard, passant immédiatement
+a l'examen des opinions produites, s'attache-t-il
+à condamner la science par ses oeuvres. Mais avant
+d'avérer jusqu'à quel point les oeuvres d'Abélard déposent
+contre sa foi, il faut savoir si chez lui domine
+le principe de l'autorité ou le principe de l'examen;
+car de là dépend l'esprit d'un livre. Les études
+antérieures d'un écrivain, ses ouvrages publiés, le
+tour de ses idées, le genre de sa renommée, tout
+détermine sa tendance et classe son oeuvre. Reconnaissons
+que toutes ces circonstances se réunissaient
+pour dénoncer Abélard, en quelque sorte, dès qu'il
+s'avisait de théologie. Chrétien de coeur, orthodoxe
+d'intention, il était rationaliste par là nature et les
+antécédents de son génie; il n'avait touché à rien
+sans innover en quelque chose; il s'était constamment
+targué de penser sans maître, ou même de
+faire changer de maître à l'esprit humain, prétention
+de mauvais augure et de funeste conséquence.</p>
+
+<p>Le rationalisme chrétien n'est pas formellement
+défendu ni condamnable de plein droit. Certaines
+écoles théologiques le redoutent et le fuient; pour
+toutes, il est sur une pente périlleuse, et l'on ne
+citera pas, je crois, d'acte solennel qui l'ait prescrit
+ou recommandé; mais il est permis, et d'imposantes
+autorités ne lui manqueraient pas. Parmi les Pères,
+Origène, si l'on doit lui donner ce nom, a été le premier,
+dans toute la force du terme, un chrétien rationaliste,
+mais il a failli, et pour cela peut-être. Voyez
+avec quel soin Abélard se justifie de le citer, en s'appuyant
+de l'exemple de saint Jérôme<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a><a href="#footnote303"><sup>303</sup></a>. Le modèle du
+philosophe chrétien, le type d'une orthodoxie raisonnée,
+paraît être saint Augustin; et encore dans notre
+temps, où les triomphes et les excès du rationalisme
+ont fait verser les écrivains sacrés du côté de l'autorité,
+qui sait s'il ne se trouverait pas des gens
+pour nous dire qu'Augustin est plus digne de respect
+que d'imitation? Le livre le plus détesté peut-être
+depuis deux siècles par les défenseurs en titre
+de l'unité, porte ce nom: <i>Augustinus</i>; celui qui
+l'écrivit n'entendait certainement pas falsifier saint
+Augustin, et en voulant le reproduire, il a scandalisé
+l'Église. Ne nous étonnons donc pas qu'Abélard, qui
+met sous la protection du nom de saint Augustin
+presque toutes ses hardiesses, ait pu s'égarer lui-même,
+ou du moins commettra la faute d'inquiéter
+la clergé. D'autres noms sont venus à son aide; il
+s'est réclamé de saint Jérôme, de saint Hilaire, de
+saint Isodore; avant lui, Bède avait allié la théologie
+aux connaissances philosophiques; on célébrait dans
+l'Église la dialectique de Lanfrano de Pavie et de
+Guillaume de Champeaux; saint Anselme avait donné
+une théorie de Dieu et de la Trinité qu'on n'a point dénaturée
+en la traduisant sous ce titre: <i>le Rationalisme
+chrétien</i><a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a><a href="#footnote304"><sup>304</sup></a>. Mais Abélard a, plus hardiment, plus librement
+que ses contemporains, introduit dans l'exposition
+du dogme les procédés de la science et les
+formes de la logique. Les erreurs, inévitables peut-être
+en tout traité de théologie, ne pouvaient donc
+lui être pardonnées; l'auteur compromettait l'ouvrage,
+et je crois qu'on a moins condamné sa pensée
+que son exemple.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote303" name="footnote303"></a><b>Note 303:</b><a href="#footnotetag303"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, t. II, p.1042 et 1045.&mdash;<i>Theol.
+Chr.</i>, t. II, p. 1109.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote304" name="footnote304"></a><b>Note 304:</b><a href="#footnotetag304"> (retour) </a> <i>Le Rationalism chrétien à la fin du XIe siècle
+ou Monologium et Proslogium de saint Anselme</i> traduit par
+M. Bouchitre, 1842.</blockquote>
+
+<p>L'Église s'est placée dans une position difficile;
+elle ne s'en est pas tenue, elle ne pouvait s'en tenir
+à ces deux termes absolus et contradictoires, la folie
+de la croix, ou la sagesse du siècle; elle n'u pu prononcer
+un divorce éternel entre la foi et la raison,
+Comment, en effet, abjurer l'humanité? Tout homme
+en lui-même a deux esprits, l'esprit de foi et l'esprit
+d'examen; il ne saurait croire sans un peu
+comprendre, sans comprendre ou ce qu'il croit, ou
+pourquoi il croit, ou pourquoi il veut croire. Le
+chrétien est homme, et à mesure que son intelligence
+est plus développée, il éprouve plus vivement le
+besoin de mettre sa croyance, si ce n'est en harmonie
+parfaite avec les conceptions de l'intelligence,
+du moins au niveau de ce qu'elles ont de plus élevé.
+Il ne veut pas que les Pythagore et les Platon paraissent,
+à un degré quelconque, en savoir plus que
+les sages inspirés du Saint-Esprit; ni que la doctrine
+qui illuminait un saint Paul ou un saint Jean,
+soit pour la pureté, la hauteur, l'ordre, la clarté
+même de l'expression, inférieure aux doctrines des
+écoles profanes. Il tend donc à faire de la religion
+une science, et cette tendance du chrétien éclairé
+a été de bonne heure celle de la société chrétienne.
+Entre la foi et la philosophie, l'Église a placé quelque
+chose qui n'est absolument ni l'une ni l'autre,
+qui participe de toutes les deux, et qu'on appelle
+théologie. La théologie est par sa nature une chose
+rationnelle, encore qu'elle ne soit pas exclusivement
+rationnelle; en elle viennent se rencontrer et se
+développer les deux esprits qui subsistent dans
+l'homme et dans l'Église; toute théologie est une
+certaine alliance de la raison et de la foi.</p>
+
+<p>Dans les rares instants où l'Église est paisible et
+ne se croit point d'ennemis, elle nourrit dans son
+sein les deux esprits dont, à d'autres moments, elle
+signale les combats et veut proclamer l'incompatibilité.
+Suivant les temps, les écoles, les questions,
+ces deux esprits se font ou se refusent des concessions
+pacifiantes. Les termes auxquels ils transigent
+ne demeurent point invariables. Dès que la guerre
+se déclare, dès que les positions longtemps respectées
+sont entamées ou paraissent menacées par le
+raisonnement, le sein de la théologie se déchire.
+ta foi se défend en réduisant autant qu'elle peut la
+part laissée à la raison; la raison avance en tâchant
+de s'agrandir sur le terrain qu'elle concède à la foi,
+jusqu'à ce qu'enfin, poussées aux dernières hostilités,
+l'une et l'autre prononcent ce mot insensé:
+Tout ou rien. Prétention vaine, impuissante ambition
+qu'engendre la chaleur du combat, et qui, pour
+réussir, aurait d'abord à changer l'humanité. A la
+guerre succède l'armistice; jamais cependant la victoire
+n'est complète ni la paix profonde; toujours
+deux esprits vivent dans, la société chrétienne; mais
+suivant que l'un ou l'autre domine, il caractérise les
+temps, les sectes, les hommes. On distingue toujours
+deux écoles et au besoin deux partis. A quelque
+âge que vous preniez la théologie, dans quelques
+limites qu'elle se renferme, vous la trouverez toujours
+divisée ou prête à l'être. Vous entendrez soutenir
+ici que la foi, supérieure à la raison, accepte
+à peine son secours et ne peut qu'être compromise
+par son alliance; là, qu'elle n'a rien à redouter de
+la raison, parce qu'elle la satisfait, et doit s'appuyer
+sur celle qui la justifie. L'autorité spirituelle en
+général, l'Église gouvernante penchera vers la foi
+par l'autorité; la pensée isolée du docteur, la méditation
+de l'école inclinera vers la foi par l'examen.
+Sans prétendre que l'une soit toujours entraînée à
+un superstitieux absolutisme, sans accorder que
+l'autre se laisse toujours aller à la révolte et a la
+licence, je crois vrai que de chaque côté s'élèvent
+ces funestes écueils où si souvent l'orgueil humain
+fit échouer la vérité; et il faut bien convenir que
+l'Église, prenant quelquefois l'écueil pour le port,
+ne s'est pas toujours, pour sauver la foi, abstenue de
+la tyrannie.</p>
+
+<p>Saint Bernard et Abélard représentent les deux
+esprits au XII siècle. Mais ni l'un ni l'autre n'a poussé
+son principe aux dernières conséquences. Saint
+Bernard, qui avait peut-être la tyrannie dans l'âme
+comme toutes les natures faites pour commander,
+ne se porta point aux extrêmes rigueurs du pouvoir
+absolu, et, tout en condamnant le philosophe, il
+voulut raisonner, sinon avec lui, du moins contre
+lui. Abélard, quoiqu'il fût de nature opposante, et
+qu'un des mérites de son esprit fût l'indépendance,
+glissa moins encore sur la point de la révolte que
+son adversaire sur celle du despotisme. Fidèle sujet
+de l'Église, il allia les témérités de l'intelligence avec
+la volonté sincère de rester dans l'unité.</p>
+
+<p>La raison peut pénétrer dans la théologie, soit
+pour exposer le dogme, soit pour en établir la vérité.
+De là deux nationalismes, l'un plus réservé,
+l'autre plus radical. Le premier se borne à faire voir
+comment il faut comprendre les dogmes; le second
+aspire à montrer pourquoi il faut les croire, et celui-ci
+risque plus de s'écarter de la foi que celui-là. Ce
+n'est pas que l'un ne se lie à l'autre. Démontrer la
+foi due aux dogmes, ne va guère sans dire a quels
+dogmes; expliquer comment ils doivent être compris,
+c'est les supposer ou les prouver compréhensibles.
+C'est donc encore les soumettra a la raison
+qui, dans un cas, les éclaircit et dans l'autre, les
+fonde. Il est évident, toutefois, que l'entreprise de
+la raison se chargeant de légitimer la foi, est plus
+périlleuse, et peut conduire à rendre la religion justiciable
+de la philosophie.</p>
+
+<p>Cette dernière entreprise ne fut pas celle d'Abélard.
+Sa méthode est essentiellement l'exposition
+raisonnée des mystères, non la recherche de leurs
+titres à la croyance. Mais, en s'attachant à bien
+expliquer le sens des points de foi, il est amené par
+le procédé dialectique à les rapprocher à un tel degré
+des vérités philosophiques, qu'on dirait qu'il veut
+les confondre, et, pour rendre la religion plus raisonnable,
+<i>obsequium rationabile</i>, l'absorber dans la
+raison. Ainsi, sans avoir mis en question les vérités
+de la foi, sans avoir affiché la dernière prétention
+du rationalisme, il marche vers un but qui serait
+en définitive le terme du rationalisme. Que pourrait-on
+prétendre en effet au delà de cette conclusion
+dernière: La foi, c'est la raison?</p>
+
+<p>Cependant ces mots pourraient encore être entendus
+chrétiennement. Qu'on y songe, le rationalisme
+incrédule dit: la raison exclut la foi; à l'autre extrémité,
+on dit: la foi exclut la raison. Entre ces deux
+pôles se placent deux opinions modérées et pourtant
+divergentes, qui diraient, l'une: la raison, c'est la
+foi; et l'autre: la foi, c'est la raison.</p>
+
+<p>Tout ceci prouve que le principe d'Abélard ne
+peut être définitivement jugé que par les conséquences
+qu'il en a tirées.</p>
+
+
+<p><b>II.</b></p>
+
+<p>Prenons donc qu'il n'a point élevé la question:
+Faut-il croire les dogmes? mais, posé qu'il faut
+croire les dogmes, quel est le sens de ceux qu'il
+faut croire?</p>
+
+<p>Voici la première erreur d'interprétation que lui
+reproche saint Bernard: «Il établit que Dieu le Père
+est une pleine puissance, le Fils une certaine puissance,
+le Saint-Esprit aucune puissance.» A cet
+article, placé en tête de tous les actes d'accusation<a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a><a href="#footnote305"><sup>305</sup></a>
+Abélard a toujours répondu par une formelle dénégation:
+«Ce sont paroles que je repousse et déteste
+ainsi qu'il est juste, non pas tant comme hérétiques,
+que comme diaboliques, et je les condamne
+ainsi que leur auteur. Si quelqu'un les trouve dans
+mes écrits, je me déclare non-seulement hérétique,
+mais hérésiarque<a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a><a href="#footnote306"><sup>306</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote305" name="footnote305"></a><b>Note 305:</b><a href="#footnotetag305"> (retour) </a> Cf. les historiens des conciles, et notamment.
+<i>Ab. Op., in Proefat</i>.&mdash;D'Argentré, <i>Collect. Judivior.
+de nov. error</i>., t. 1, p. 19.&mdash;S. Bern. Op., v. 1.&mdash;<i>Thesaur.
+nov. anecd</i>., t. V, p. 1152.&mdash;Hist. litt. de la France,
+t. XII. p. 19, 120 et 139.</blockquote>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote306" name="footnote306"></a><b>Note 306:</b><a href="#footnotetag306"> (retour) </a> <i>Ab. Op., Apolog</i>. in princip., ou ep. xx, p. 311.</blockquote>
+
+<p>Guillaume de Saint-Thierry s'indigne de cette réponse;
+un autre censeur, resté inconnu, est révolté
+d'un tel mensonge. Des bénédictins modernes s'étonnent
+d'une telle <i>impudence</i><a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a><a href="#footnote307"><sup>307</sup></a>. Est-il donc vrai qu'Abélard
+ait entendu contester au Père et au Fils la
+toute-puissance divine, ce qui eût été lui contester
+la divinité? Il n'y à qu'un Dieu, dit-il, il n'y a
+qu'un Tout-Puissant. Chaque personne est Dieu,
+donc chaque personne est le Tout-Puissant. Dès le
+concile de Soissons, il avait professé cette maxime
+de saint Athanase en présence de son juge incertain
+et troublé<a id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a><a href="#footnote308"><sup>308</sup></a>. Et cependant il a dit: «Posons Dieu le
+Père comme la puissance divine et Dieu le Fils
+comme la divine sagesse, et considérons que la
+sagesse est une certaine puissance.... une certaine
+portion de la puissance divine qui est la toute-puissance.&mdash;La
+bonté, désignée par le nom de
+Saint-Esprit, n'est pas en Dieu quelque puissance
+ou sagesse; être bon n'est pas être sage ou puissant.&mdash;La
+sagesse est une certaine puissance, tandis
+que l'affection de la charité appartient plus à la
+bonté de l'âme qu'à sa puissance.<a id="footnotetag309" name="footnotetag309"></a><a href="#footnote309"><sup>309</sup></a>» Que signifient
+donc ces paroles? Est-ce que le Fils n'a qu'un peu
+de puissance, et le Saint-Esprit nulle puissance?
+Mais la pensée contraire ressort constamment et clairement
+de la foi et de la doctrine d'Abélard. Il y
+aurait injustice, méprise à lui reprocher une induction
+éventuelle ou possible, comme une maxime
+établie, il y aurait, comme il dit, <I>malice</I> dans l'imputation.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote307" name="footnote307"></a><b>Note 307:</b><a href="#footnotetag307"> (retour) </a> <i>Thes. nov. anecd</i>., t. V, p. 1148 et 1153,
+et <i>Bibi. Cist</i>., t. IV; Guill. S. Theod., <i>In Error.
+Ab</i>., c. 1, p. 113, et <i>Disput. anon. Abb</i>., 1, I, p. 240</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote308" name="footnote308"></a><b>Note 308:</b><a href="#footnotetag308"> (retour) </a> <I>Introd</i>., t. I, p. 982, 988, 989, 991,
+l. II, p. 1084.&mdash;<i>Theol. Chr</i>., t. III, p. 1258.&mdash;Ab.
+Op., <i>In Symbol. Athan</i>., p. 382. <i>Epist</i>. I,
+p. 24, et notre livre l, t. I, p. 93.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote309" name="footnote309"></a><b>Note 309:</b><a href="#footnotetag309"> (retour) </a> <i>Introd</i>., p. 1085, 1086.&mdash;<i>Theol. Chr</i>.,
+l. IV, p. 1318 et 1329.</blockquote>
+
+<p>Voici son idée générale. Dieu est une seule substance
+et trois personnes: les personnes ne sont donc
+pas différentes de substance, ou distinctes par la
+substance, ainsi qu'on le devrait dire de toutes autres
+personnes. Alors elles ne peuvent différer que
+par leurs caractères propres, ou leurs propriétés. Ces
+propriétés ne sont pas celles de la substance divine;
+les personnes ne sauraient se distinguer par les
+attributs de leur essence commune. Il faut donc
+qu'elles aient chacune une ou plusieurs propriétés
+personnelles, ou distinctives de chaque personne.
+Cette propriété, c'est au moins pour l'une d'être le
+Père, pour l'autre le Fils, pour la troisième le Saint-Esprit.
+Le caractère distinctif de chaque personne
+ne serait-il que son nom? Tout se réduirait-il à une
+dénomination, non à une désignation? Ce parti incontestablement
+orthodoxe n'est pourtant pas celui
+que prend l'Église. La règle est de croire le Père
+<i>inengendré</i>, le Fils <i>seul engendré</i>, le Saint-Esprit
+<i>procédant</i>. Chacun de ces attributs est distinctif,
+exclusif; c'est un propre, <i>proprium</i>. Maintenant,
+peut-on ajouter que cette distinction de personnes
+dans la Trinité correspond à une certaine diversité,
+moins dans les attributs que dans les opérations de
+la Divinité? L'Église ne l'a pas interdit, et quelques
+textes permettent de voir éminemment dans le Père
+la puissance, dans le Fils la sagesse ou l'intelligence,
+dans le Saint-Esprit la bonté ou l'amour. Le
+Symbole des apôtres nomme <i>le Père tout-puissant</i>;
+le Fils seul est appelé Verbe, dit saint Augustin; le
+Saint-Esprit est l'amour, dit saint Grégoire. C'est au
+Fils que saint Augustin attribue, <i>nuncupat</i>, l'intelligence
+ou la sagesse, au Saint-Esprit l'amour et la
+bonté<a id="footnotetag310" name="footnotetag310"></a><a href="#footnote310"><sup>310</sup></a>. Cette répartition des attributs divins, Bède,
+dont l'autorité était si grande <i>dans la latinité</i>, l'avait
+admise et propagée. Je conjecture que c'est de lui
+surtout qu'Abélard l'avait empruntée. Pierre Lombard
+l'a plus tard adoptée, et saint Thomas la justifie.
+Elle se rencontre dans bien des livres à l'état de
+lieu-commun<a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a><a href="#footnote311"><sup>311</sup></a>. La trouvant reçue, Abélard a pu en
+inférer qu'elle avait quelque réalité, et qu'elle devait
+concorder avec la distinction fondamentale de Père, de
+Fils, de Saint-Esprit, de non-génération, de génération,
+de procession. Substituant donc à ces trois termes
+les trois autres, puissance, sagesse, bonté, il a
+conclu que, comme on dit: le Fils est engendré du
+Père, et le Saint-Esprit procède du Père et du Fils;
+on devait pouvoir dire: la sagesse est engendrée de la
+puissance, et la bonté procède de la puissance et de
+la sagesse. Conséquemment, la sagesse qui est engendrée
+de la puissance, est de la puissance; l'idée
+de génération conduit là. Car, en thèse générale, on
+peut dire que la sagesse on l'intelligence est une
+puissance, une faculté, celle de comprendre et de
+savoir. Quant à la bonté, elle procède, elle n'est
+point engendrée: il faut donc que la procession soit
+autre chose que la génération. Or, comme ce qui est
+engendré de la puissance est de la puissance, il suit
+que ce qui n'est pas engendré de la puissance n'est
+pas de la puissance. Ainsi, le Saint-Esprit ou la
+bonté qui n'est pas engendrée du Père ou de la puissance,
+n'est pas de la puissance; et en effet, dans le
+langage de la psychologie morale, la bonté n'est pas
+une puissance, ni proprement une faculté. En Dieu,
+elle procède donc de la puissance et de la sagesse,
+c'est-à-dire que le parfaitement puissant et le parfaitement
+sage s'épanche en charité et se communique
+par l'amour. Car, pour reprendre le langage
+abstrait, là où il y a puissance et sagesse sans bornes,
+il y a nécessairement bonté.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote310" name="footnote310"></a><b>Note 310:</b><a href="#footnotetag310"> (retour) </a> <i>De Trin</i>., VI, ii, et XV, xvii.&mdash;Homil.,
+xxx, in Ev. pentecost.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote311" name="footnote311"></a><b>Note 311:</b><a href="#footnotetag311"> (retour) </a><p>Voici les termes de Bède: «Potentia dicitur pater....
+sapientia dicitur filius, pater genuit filium, idest, divina
+potentia sapientiam... Voluntas vere divina dicitur spiritus....
+Spiritus iste a patre et filio procedit, quio voluntas divina
+bonitas.» Voyez tout le passage dans le Περί διδαξεων,
+l. I, Ven. Bed. <i>Op.</i>, t. II, p. 207.&mdash;Cf. Pel. Lomb.
+<i>Sent</i>., t. I, Dist. XXVII et XXXIII.&mdash;S. Thom. <i>Summ.</i>,
+1, qu. XXXIX, a. 8. Je citerai comme lieux-communs les vers si
+connus de Voltaire sur la Trinité dans <i>la Henriade</i>, vers
+qui rappellent ceux de Chapelain dans sa <i>Pucelle</i>:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Le suprême pouvoir, la suprême science</p>
+<p>Et le suprême amour unis en trinité</p>
+<p>Dans son règne éternel forment sa majesté.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Cependant en théologie rigoureuse, cette distinction n'est
+pas tenue pour essentielle. Les seules propriétés fondamentales
+constitutives, σχετικαί, ύποστατικα ίδίωματα, τρόποι
+τής υπάρξεως, comme ils disent, sont pour le Père, la
+paternité ou d'être <i>ingenitus</i>, pour le Fils, la filiation
+ou d'être <i>unigenitus</i>, pour le Saint-Esprit, la procession
+ou spiration. Les autres propriétés, γνωρίσματα, ne
+figurant pas au même rang, et ne sont guère prises comme les
+conditions d'existence de la personne. On ne peut faire
+un propre de la sagesse pour le Fils, de la charité pour le
+Saint-Esprit, comme du nom d'<i>unigenitus</i> ou de la procession.
+Cependant ces attributions de la sagesse et de la charité sont
+admises. Quant à la puissance, elle n'est pas aussi généralement,
+aussi formellement reconnue au Père comme attribution
+particulière.</p></blockquote>
+
+<p>Quel juge sincère pourrait accuser cette doctrine
+d'avoir rien d'odieux, rien d'énorme, et de tendre
+à défigurer le dogme, soit en brisant l'unité, soit en
+abolissant la Trinité? Elle reposé sur une idée qui
+n'est pas neuve, elle se prévaut d'une distinction
+d'attributs qui marque et constitue celle des personnes
+au lieu de l'affaiblir, et qui risque tout au plus
+de l'exagérer et d'introduire entre les personnes une
+différence qui serait une inégalité. Abélard a protesté
+contre toute pensée de ce genre, et sa bonne
+intention est évidente. Or comme il n'y a pas d'hérésie
+sans péché, c'est-à-dire sans intention, il
+échappe au soupçon d'hérésie, surtout il n'a pas
+mérité la moindre des invectives de son juge. Mais
+renier positivement les conséquences éloignées d'une
+doctrine n'est pas les anéantir; par le désaveu,
+on s'en absout, on ne les détruit pas. Si les mots
+<i>puissant</i>, <i>sage</i>, <i>bon</i>, deviennent les modes distinctifs
+des personnes de la Trinité, comme <i>inengendré</i>, <i>seul
+engendré</i>, <i>procédant</i>, ils deviendront également exclusifs
+pour chacune, et il s'ensuivra que le Père n'est
+ni bon ni sage, comme il n'est ni engendré ni procédant;
+le Fils ni puissant ni bon, comme il n'est
+ni procédant ni inengendré; le Saint-Esprit ni sage
+ni puissant, comme il n'est ni engendré ni inengendré.
+Ces conséquences violentes, on n'en pouvait
+charger Abélard; ses juges mêmes ne l'ont pas fait,
+mais ils ont du moins induit de sa doctrine pour le
+Père la toute-puissance, pour le Fils une puissance
+partielle, pour le Saint-Esprit nulle puissance, et
+ce qui n'était qu'une conséquence possible de son
+dire, ils l'ont accusé de l'avoir dit; ils l'ont accusé
+d'avoir pensé ce qu'on pouvait objecter contre sa
+pensée. D'une réfutation ils ont fait une condamnation;
+méprise trop ordinaire à une juridiction spirituelle,
+qui mesure souvent sur les droits de la polémique
+les pouvoirs d'une inquisition.</p>
+
+<p>La distinction de la puissance, de la sagesse et
+de la bonté mène donc à faire de chacun de ces
+trois attributs le propre d'une personne, au lieu de
+l'attribut commun de la divinité, et dépouille ainsi
+la substance au profit de la personne: tel est le
+danger. La réponse serait qu'il faut supprimer cette
+distinction ou lui donner un sens; or, elle n'en
+peut avoir aucun, elle ne répond à rien, si elle ne
+sert à caractériser les personnes. Mais en l'acceptant
+on ne doit pas l'oublier, et après avoir admis que le
+Père est la puissance, le Fils la sagesse, le Saint-Esprit
+la bonté, il convient d'ajouter que la puissance,
+la sagesse et la bonté n'en sont pas moins
+des attributs divins, et qu'aucune des personnes
+de Dieu ne manque des attributs de Dieu, ou de
+bonté, de sagesse et de puissance. Si l'on demande
+l'explication de cette distinction éminente et non
+pas exclusive, de cette distinction affirmée d'abord
+et aussitôt effacée, elle est dans l'énigme même de
+la Trinité; on l'expose, on ne l'explique pas. Ce
+n'est qu'une nouvelle forme du mystère de contradiction
+apparente qui fait le fond du dogme, une
+seule substance en trois personnes.</p>
+
+<p>Mais si la distinction des personnes peut ainsi
+paraîtra mieux établie et présente un aspect plus
+scientifique, elle détermine d'une manière neuve
+Une idée laissée Jusque-là dans le vague, elle en
+accroît la portée, elle crée une difficulté de plus et
+ajoute au mystère qu'elle prétend éclaircir. L'Église
+a donc eu raison, sous ce rapport, de ne pas épouser
+la doctrine d'Abélard.</p>
+
+<p><b>III.</b></p>
+
+<p>Saint Bernard poursuit en ces termes: «Il dit
+que le Fils est au Père ce qu'une certaine puissance
+est à la puissance, l'espèce au genre, le
+<i>matérié</i> à la matière, l'homme à l'animal, le sceau
+d'airain à l'airain. N'en dit-il pas plus qu'Arius?
+Qui pourrait supporter cela? Qui ne se boucherait
+les oreilles à ces paroles sacrilèges? Qui n'aurait
+horreur de ces nouveautés profanes par les mots
+et par le sens<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a><a href="#footnote312"><sup>312</sup></a>?»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote312" name="footnote312"></a><b>Note 312:</b><a href="#footnotetag312"> (retour) </a> <i>Ab. Op</i>., S. Bernard, ep. XI, p. 278; et
+S. Bern. <i>Op.</i>, Opusc., xi.</blockquote>
+
+<p>Ces comparaisons sont en effet dans Abélard,
+mais à titre de comparaisons seulement; c'était le
+goût du temps et l'usage des théologiens. Les Pères
+abondent en similitudes quand ils parlent de la
+Trinité. Abélard en rapporte et en discute quelques-unes
+qu'il trouve défectueuses; il présente les
+siennes comme meilleures, mais cependant comme
+partielles, approximatives, comme des <i>ombres de la
+vérité</i>, comme des nécessités de l'intelligence et du
+langage. Cela seul l'absout de toute ressemblance
+avec Arius.</p>
+
+<p>La <i>Théologie chrétienne</i> figure dans le recueil des
+bénédictins parmi beaucoup d'autres ouvrages du
+même genre et du même temps. J'ouvre le volume
+qui la contient, et je trouve sept livres de dialogues
+par un certain Hugues, archevêque de Rouen, qui
+les publia au commencement du même siècle. Les
+auteurs du recueil lui donnent de grands éloges,
+et Pierre le Vénérable l'avait loué<a id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a><a href="#footnote313"><sup>313</sup></a>. Dans le premier
+de ces dialogues, qui roule sur le souverain bien,
+l'auteur se fait demander par son interrogateur comment
+trois personnes peuvent coexister dans l'unité
+divine, et il répond: Votre corps et votre âme sont
+divers en substances, comment sont-ils un en personne?
+L'homme est le miroir de Dieu; or l'âme a
+dans son unité trois choses, elle se comprend, elle
+se souvient, elle s'aime. L'intelligence engendre la
+mémoire; de l'une et de l'autre procède l'amour,
+car l'âme aime à comprendre ce dont elle se souvient
+et à se souvenir de ce qu'elle comprend. Et ces
+trois choses sont égales, car elles ne vont pas l'une
+sans l'autre. Ainsi des personnes de la Trinité. Dire
+que le Père engendre le Fils, c'est dire que la sagesse
+vient du Père; dire que le Saint-Esprit procède
+du Père et du Fils, c'est dire qu'il aime tout ce
+qu'il connaît. Le nom de Père désigne ce qui est
+invisible en Dieu, le Fils est la vertu de Dieu, le
+Saint-Esprit est sa divinité<a id="footnotetag314" name="footnotetag314"></a><a href="#footnote314"><sup>314</sup></a>; car c'est le propre de
+la Divinité que cette charité par laquelle elle aime
+le bien pour le bien.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote313" name="footnote313"></a><b>Note 313:</b><a href="#footnotetag313"> (retour) </a> <i>Thes. nov. Anecd</i>., t. V. p. 695.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote314" name="footnote314"></a><b>Note 314:</b><a href="#footnotetag314"> (retour) </a> D'après ces mots de l'apôtre: «Invisibilia
+ipsius.... sempiterna quoque virtus ejus et divinitas.»
+Rom. t, 20, et ailleurs: «Christum Dei virtutem
+et Dei sapientiam, 1 Cor. i, 24,&mdash;<i>Thes. Anecd.,
+Dialog</i>., t. I, p. 901.</blockquote>
+
+<p>Dieu compte par la connaissance (Père), mesure
+par la vertu (Fils), pèse par la bonté (Saint-Esprit),
+et les choses créées où se trouvent le poids, la mesure,
+le nombre, offrent un vestige de la Trinité qui
+les a faites. L'âme raisonnable mesure et pèse en
+nombrant, nombre et pèse en mesurant, mesure
+et nombre en pesant. Dans les facultés de l'âme,
+dans les opérations des sens, dans les mouvements
+du coeur, l'ingénieux archevêque poursuit cette analogie,
+et il arrive enfin a trouver qu'Adam, qui n'a
+été précédé de rien, n'a point été engendré, qu'Ève
+est sortie de sa substance, et que la race humaine
+vient de leur union. «Et vous savez,» ajoute-t-il,
+«que Dieu le Père n'est de personne, que le Fils
+est né de l'essence du Père, et que le Saint-Esprit,
+procédant de tous deux, est un cependant<a id="footnotetag315" name="footnotetag315"></a><a href="#footnote315"><sup>315</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote315" name="footnote315"></a><b>Note 315:</b><a href="#footnotetag315"> (retour) </a> <i>Ibid. Dial</i>., t. VII, p. 985-998. Cette
+assimilation de la Trinité au nombre, au poids, à la mesure,
+était reçue dans l'Église. (S. Aug., <i>De Trin.</i>, XI,
+x.) Le même recueil renferme un ouvrage du cardinal Humbert
+qui la développe à son tour. (<i>Id., Adv. Simoniac.</i>,
+III, xxiv, p. 810 et 811.)</blockquote>
+
+<p>«Le nombre, dit le vénérable Othlon, est le grand
+délateur de la science divine.» Or, tout nombre
+vient de l'unité, et l'unité subsistante par soi,
+germe et cause de tout nombre, signifie le Dieu,
+unique tout-puissant, tellement parfait et simple
+qu'il n'a besoin d'aucun autre, et que nulle créature
+ne peut exister sans lui. Dieu le père n'est engendré
+d'aucun, <i>de nullo</i>. Nous distinguons la source, le
+ruisseau, l'étang; et cependant en tous trois est un
+seul et même élément, l'eau. Ainsi, dans les trois
+personnes est une seule et même substance.</p>
+
+<p>L'unité ou le nombre un crée tout nombre par
+le second nombre. Ainsi, Dieu le Père crée tout par
+son Verbe. L'unité s'engendre par elle-même, c'est-à-dire
+qu'elle n'est pas engendrée; mais pour engendrer
+un nombre, il faut l'unité plus un. Ce second
+ou le binaire est produit par le premier (apparemment
+parce qu'il est le premier pris deux fois), et
+il est toujours unité (puisqu'il n'est que l'unité,
+plus l'unité). Ainsi la seconde personne est engendrée
+de la première, et cependant elle est toujours
+unité. Quant au troisième nombre, il n'est pas engendré
+des deux autres (apparemment parce que
+deux pris une fois serait deux, et pris deux fois
+serait quatre). Mais il procède, puisque le troisième
+a besoin des deux autres pour être le troisième; il
+faut déjà avoir deux pour avoir trois. Ainsi le Saint-Esprit
+procède et n'est pas engendré.</p>
+
+<p>Autres similitudes. Pour qu'il y ait une maison,
+il faut au moins deux murs, plus un toit. Ce sont
+comme les trois éléments de l'unité <i>maison</i>. Dans un
+cierge allumé, il y a la mèche, la cire, la lumière.
+C'est la lumière qui constitue l'unité substantielle,
+comme le toit celle de la maison, comme le troisième
+un constitue l'unité des deux autres, comme le Saint-Esprit
+l'unité de la Trinité, <i>du Dieu qui vit et règne
+avec toi dans l'unité du Saint-Esprit</i>. Le signe de la
+croix, le triangle peuvent aussi être ramenés à quelque
+ressemblance de la Trinité<a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a><a href="#footnote316"><sup>316</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote316" name="footnote316"></a><b>Note 316:</b><a href="#footnotetag316"> (retour) </a> <i>Venerabilis Othloni Dialogus de Tribus
+quæstionibus</i>, c. XXXIV, XXXVI, XXXVII et XXXVIII.&mdash;Ejusdem
+<i>Liber de Admonitione clericorum</i>, c. III.&mdash;<i>Thes.
+noviss. Anecd.</i>, A.B. Pezio., pars III, p. 203-211 et 411.</blockquote>
+
+<p>Or, le vénérable Othlon, moine et doyen du monastère
+impérial de Saint-Emmeram, et qui fleurissait
+au XIe siècle, n'a point appelé sur sa tête les
+foudres de l'Église. Et cependant que d'hérésies
+cachées sous le luxe de ses métaphores!</p>
+
+<p>On pourrait invoquer de plus grands exemples;
+on pourrait citer Scot Érigène, qui compare le Père
+à l'intuition, le Fils à la raison, le Saint-Esprit au
+sens<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a><a href="#footnote317"><sup>317</sup></a>; et il ne faudrait pas dire que ce sont là chez
+des écrivains inconnus des caprices d'imagination qui
+n'excusent point un esprit de l'ordre de celui d'Abélard.
+Il y avait tradition. Saint Augustin comparait
+la Trinité à l'âme, à la connaissance et à l'amour,
+quelquefois à la mémoire, à l'intelligence et à la
+charité, et puis enfin à la vision qui se compose de
+l'image vue, de la vue même, et de l'attention ou
+perception de l'âme. Saint Grégoire de Nysse assimilait
+la distinction des personnes à celle de l'âme,
+de la raison et de l'intelligence. Tertullien a employé
+la comparaison du rayon et du soleil, du
+ruisseau et de la source, de la tige et de la racine
+on de la semence, pour expliquer la génération du
+Fils. Grégoire de Nazianze rappelle comme usitée
+cette comparaison de la Trinité avec le soleil, et
+saint Jean Damascène l'adopte; tous, peut-être,
+ignoraient qu'ils répétaient ainsi une image chère
+à la philosophie d'Alexandrie. Saint Anselme a conduit
+la source et le ruisseau jusque dans le lue qui
+procède de l'une et de l'autre<a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a><a href="#footnote318"><sup>318</sup></a>. Une source, un ruisseau
+et un lac sont ensemble et séparément le Nil,
+comme les trois personnes sont Dieu.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote317" name="footnote317"></a><b>Note 317:</b><a href="#footnotetag317"> (retour) </a> <i>Scot Érigène et la Philosophie scolastique</i>,
+par M. S. René Taillandier, p. 87 et 117.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote318" name="footnote318"></a><b>Note 318:</b><a href="#footnotetag318"> (retour) </a> S. Aug., <i>De Trin</i>., IX, iii et xii; X,
+<i>passim</i>; XI, n, et XIV, x.&mdash;<i>De Civil, Del</i>, XI,
+xxvi, XV, xiii.&mdash;Nysson., De Eo,&mdash;Terlul., <i>Adv</i>.
+<i>Prax</i>., XXI, viii.» Nazians., <i>Oral</i>., XXIII,
+XXXI et XXXVII. Grégoire de Nazianze insiste cependant sur la
+grande inexactitude des comparaisons et la nécessité de s'en
+tenir à la foi. (Damasc., <i>De Fid. orth</i>.,I, viii, p. 134,
+140 et 142,&mdash;Anselme., <i>De Fid. Trin, et Incarn</i>.,
+c, vii, p. 40, et c, viii, p. 48.&mdash;<i>De Proc. S. Sp</i>.,
+c. xvii, p. 51.)&mdash;S. Augustin non plus n'a pas
+repoussé ces similitudes métaphoriques (<i>De Fid</i>.,
+c. ix.&mdash;<i>De Symb. Senn. ad cateeh</i>. Ce dernier ouvrage
+est douteux).</blockquote>
+
+<p>Pour ne citer qu'un nom parmi les modernes, Bossuet
+a repris toutes les comparaisons. C'est la vapeur
+qui s'élève de la mer, le rayon, <i>la splendeur qui est
+la production et comme le fils du soleil</i>. «Lorsqu'un
+sceau est appliqué sur de la cire, cette cire, sans
+rien détacher du sceau qui s'imprime en elle, en
+tire la ressemblance tout entière et se l'incorpore,
+en sorte que rien ne peut plus l'en séparer.» C'est
+comme l'image dana un miroir, ou plutôt c'est comme
+la production de notre conception ou de notre pensée,
+où nous trouvons <i>une idée de cette immatérielle,
+incorporelle, pure, spirituelle génération que l'Évangile
+nous a révélée</i>. «Entendre et vouloir, connaître
+et aimer sont actes très-distingués, mais le sont-ils
+réellement?... Tout cela au fond n'est autre
+chose que ma substance affectée, diversifiée, modifiée
+de différentes manières, mais dans son fond
+toujours la même... Une trinité créée que Dieu
+fait dans nos âmes, nous représente la Trinité incréée<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a><a href="#footnote319"><sup>319</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote319" name="footnote319"></a><b>Note 319:</b><a href="#footnotetag319"> (retour) </a> <i>Élévations sur les Mystères</i>, 400. Sem.,
+Eloy. III, IV, V et VI.</blockquote>
+
+<p>Puisque les similitudes, c'est-à-dire les figures
+sont admises, il ne reste au théologien qu'un devoir,
+c'est d'avertir son lecteur du danger et de l'inexactitude
+inévitable du langage figuré en si grave matière.
+Or, ce devoir, Abélard l'a rempli. Seulement
+son ton accoutumé de confiance et même de
+présomption, son ascendant sur ses auditeurs, son
+intolérance irritable à la plus simple contradiction
+l'avaient conduit, lui et ses disciples, à mettre son
+explication au-dessus de l'objection et du doute. Il
+fut bientôt établi dans son cercle qu'il avait rendu
+le dogme clair comme le Jour, et que, grâce à lui,
+le mystère était devenu compréhensible. Or, cela
+même était une opinion hétérodoxe, dangereuse pour
+les fidèles, provocante pour ses rivaux. «Est-ce
+vrai, lui dit le sage Gautier de Mortagne, ce que
+disent quelques-uns de vos disciples? Ils vantent au
+loin et glorifient votre subtilité et votre sagesse, et
+en cela ils ne font qu'acte de justice. Mais ils affirment
+que vous avez pénétré les profonds mystères
+de la Trinité, au point que vous en avez une connaissance
+pleine et parfaite. De grâce, écrivez-moi
+si enfin vous connaissez parfaitement ou imparfaitement
+Dieu<a id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a><a href="#footnote320"><sup>320</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote320" name="footnote320"></a><b>Note 320:</b><a href="#footnotetag320"> (retour) </a> <i>D'Achery, Spicileg</i>., t.111. <i>Guali.
+de Manr</i>., Ep. V, p. 524.</blockquote>
+
+<p>Là était au fond la véritable hérésie, elle résultait
+moins d'excusables opinions que de la prétention
+hautaine de les donner pour des vérités dernières,
+prétention que semblaient trahir les dédains
+du maître et la jactance des élèves. Là peut s'appliquer
+le mot d'Abélard lui-même: «Ce n'est pas l'ignorance
+qui fait l'hérétique, c'est l'orgueil<a id="footnotetag321" name="footnotetag321"></a><a href="#footnote321"><sup>321</sup></a>.» Mais
+quel tribunal humain peut connaître de ce crime-là?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote321" name="footnote321"></a><b>Note 321:</b><a href="#footnotetag321"> (retour) </a><i>Theol. Chr</i>., p.1247.</blockquote>
+
+
+
+
+<p><b>IV.</b></p>
+
+<p>«Il dit encore,» continue saint Bernard<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a><a href="#footnote322"><sup>322</sup></a>, «que
+le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, mais
+qu'il n'est nullement de la substance du Père ou
+du Fils. D'où vient-il donc? De rien peut-être,
+comme toutes les choses qui ont été faites?» Si le
+Saint-Esprit ne procède point par essence (<i>essentialiter</i>),
+il faut qu'il procède par création (<i>creabiliter</i>);
+ou bien nous trouvera-t-il une troisième manière,
+cet homme toujours en quête de nouveautés, et
+qui en invente quand il n'en trouve pas, affirmant
+les choses qui ne sont pas comme si elles étaient?
+«Mais, dit-il, si le Saint-Esprit était engendré
+de la substance du Père, le Père aurait deux fils.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote322" name="footnote322"></a><b>Note 322:</b><a href="#footnotetag322"> (retour) </a> <i>Ab. Op</i>., p. 218.</blockquote>
+
+<p>Comme si ce qui est d'une substance l'avait
+conséquemment pour père! Est-ce que les poux,
+les lentes et les phlegmes (<i>phlegmata</i>?) sont les fils
+de la chair ou ne sont pas de la substance de la
+chair? Et les vers qui sortent du bois pourri sont-ils
+d'une autre substance que celle du bois, pour
+ne pas être les fils du bois? Mais les teignes aussi
+tirent leur substance de la substance des étoffes,
+et n'en tirent pas leur génération; et beaucoup de
+choses sont dans le même cas. Je m'étonne qu'un
+homme subtil et quelque peu savant, à ce qu'il
+croit, ayant confessé que le Saint-Esprit est consubstantiel
+au Père et au Fils, nie cependant qu'il
+sorte de la substance du Père et du Fils, à moins
+de vouloir que ce soit eux qui sortent de la sienne,
+ce qui serait, il est vrai, inouï et ineffable. Mais
+si le Saint-Esprit n'est pas de leur substance ni eux
+de la sienne, que devient, je vous prie, la consubstantialité?»
+Autant vaut la nier avec Arius et
+prêcher ouvertement la création. Toutes ces différences
+nouvelles, introduites entre le Fils et le Saint-Esprit,
+détruisent l'unité. Le Saint-Esprit se retirant
+de la substance du Père et du Fils, ce n'est pas une
+trinité qui demeure, mais une dualité; car une personne
+qui n'aurait en substance rien de commun
+avec les autres, ne serait plus digne défigurer dans
+là Trinité. Ainsi tout à la fois la Trinité est mutilée
+et l'unité divisée.</p>
+
+<p>Or, voici ce que dit Abélard: Le Fils est engendré
+du Père et seul engendré (<i>unigenitus</i>), le Saint-Esprit
+n'est donc pas engendré, il procède, et l'Église
+enseigne qu'il procède du Père et du Fils; ainsi il y
+a une différence entre la génération et la procession.
+«La différence, c'est que celui qui est engendré est
+de la substance du Père, la sagesse étant une certaine
+puissance, tandis que l'affection de la charité
+appartient plus à la bonté de l'âme qu'à sa
+puissance... Je n'ignore pas que beaucoup de
+docteurs ecclésiastiques veulent que le Saint-Esprit
+soit aussi de la substance du Père, c'est-à-dire
+qu'il soit par lui, étant d'une seule substance
+avec luit. Cependant nous ne disons pas proprement
+qu'il soit de la substance du Père (<i>eco substantix
+patris</i>), le Fils seul doit être dit tel; mais l'Esprit,
+quoique de même substance (<i>ejusdem substantix</i>)
+avec le Père et le Fils, d'où la Trinité est dite
+<i>homousios</i>, c'est-à-dire d'une seule substance, ne
+doit nullement être dit de la substance du Père
+ou du Fils à proprement parler, car pour cela il
+faut être engendré<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a><a href="#footnote323"><sup>323</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote323" name="footnote323"></a><b>Note 323:</b><a href="#footnotetag323"> (retour) </a> <i>Introd</i>., p. 1086.</blockquote>
+
+<p>Voila l'expression et le délit d'Abélard. Tout se
+réduit a cette distinction fugitive: le Fils est de la
+substance du Père et le Saint-Esprit a la même substance
+que le Père, une seule et même substance
+étant commune à toutes les personnes de la Trinité.
+Voici comment s'en explique la <i>Théologie chrétienne</i>:
+«Quand on dit que le Fils est de la substance du
+Père, <i>être de la substance du Père</i> signifie seulement
+dans cet endroit <i>être engendré du Père</i>, par
+une translation de ce qui se passe dans la génération
+humaine... où quelque chose de la substance
+du corps du père est transporté et converti
+dans le corps du fils.» Seulement, de peur d'équivoque,
+on rappelle plus loin ces mots de saint Jean:
+«Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est
+né de l'esprit est esprit<a id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a><a href="#footnote324"><sup>324</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote324" name="footnote324"></a><b>Note 324:</b><a href="#footnotetag324"> (retour) </a> <i>Theol. Chr.</i>, I. IV, p. 1327.&mdash;Jean, III, 6.</blockquote>
+
+<p>Quant au Saint-Esprit lui-même, <i>spiritus</i> vient
+de <i>spirare</i>, esprit a le même radical que <i>spiration</i>;
+c'est pour cela qu'on dit qu'il procède, non qu'il est
+engendré. «La bonté que le nom de Saint-Esprit
+désigne n'est pas une puissance ou une sagesse,
+car être bon ce n'est pas être puissant ou sage....
+Ainsi, quoique le Fils, soit du Père autant que le
+Saint-Esprit... la génération diffère de la procession
+en ce que celui qui est engendré est de la
+substance même du Père, puisque la sagesse a
+cela de particulier d'être une certaine puissance,
+et que l'affection de la charité appartient plus à
+la bonté qu'à la puissance de l'âme. D'où l'on dit
+très-bien que le Fils est engendré du Père, c'est-à-dire
+est de la substance même du Père, tandis
+que le Saint-Esprit n'est nullement engendré,
+mais plutôt procède, c'est-à-dire que par la charité
+il s'étend vers autrui; car par l'amour on <i>précède</i>
+en quelque sorte, on avance de soi vers un
+autre<a id="footnotetag325" name="footnotetag325"></a><a href="#footnote325"><sup>325</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote325" name="footnote325"></a><b>Note 325:</b><a href="#footnotetag325"> (retour) </a> <i>Theol. Chr.</i>, I. IV, p. 1329.</blockquote>
+
+<p>Évidemment Abélard évite de répéter que le Saint-Esprit
+ne soit pas de la substance du Père (<i>eco substantia</i>),
+mais il l'insinue, et c'est créer une difficulté
+nouvelle dans la Trinité que d'y insérer une distinction
+et une contradiction de plus. Cette subtilité
+était gratuite, et elle a été rejetée avec juste raison;
+il fallait se borner à dire: les trois personnes sont
+consubstantielles, cependant il ne paraît pas que la
+troisième le soit de la même manière que la seconde,
+puisque l'une est consubstantielle par génération et
+l'autre par procession. On pouvait ajouter: la communauté
+de substance doit se réaliser d'une manière
+différente pour chacune des trois personnes. Quand
+même on écarterait les mots de <i>génération</i> et de <i>procession</i>,
+celui de qui est le Fils ne peut, quant au mode,
+être identiquement consubstantiel à celui qui est de
+lui, comme celui qui est du premier est consubstantiel
+à celui de qui il est; et ainsi de chaque personne
+comparée aux deux autres. Je répète que je
+parle du mode; la consubstantialité subsiste, les
+trois personnes ont une seule et même substance,
+mais elles ne l'ont pas absolument de même. Quelle
+est donc la différence? Elle est impénétrable; elle
+existe pourtant, la théologie le veut, puisqu'elle
+distingue la génération et la procession; mais cette
+différence qu'elle affirme, elle ne l'explique pas. Le
+tort d'Abélard est d'avoir voulu l'expliquer, et le
+péril est venu de la séduction qu'exerçaient sur son
+esprit la distinction des trois attributs, puissance,
+sagesse, bonté, et la pensée d'identifier cette distinction
+avec les deux autres, celle de Père, Fils,
+Esprit, et celle d'inengendré, engendré, procédant,
+au point que ces trois <i>triplicites</i> ne fussent plus
+que des expressions différentes, substituables les
+unes aux autres, comme des notations diverses
+de mêmes quantités algébriques. Or, il est très-permis
+de dira en général que la sagesse est puissance
+et que la bonté n'est pas puissance<a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a><a href="#footnote326"><sup>326</sup></a>; mais
+cette abstraction prise à la lettre mènerait logiquement
+à penser que le Fils est substance du Père et
+que le Saint-Esprit n'est pas substance du Père. La
+foi d'Abélard l'a défendu de cette proposition profondément
+hérétique, elle ne l'a pas préservé du
+péril d'en approcher, et il ne s'est sauvé que par
+des inconséquences peut-être inévitables, quand on
+traite d'un dogme que la métaphysique de l'Église
+s'est plu à rendre contradictoire dans les termes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote326" name="footnote326"></a><b>Note 326:</b><a href="#footnotetag326"> (retour) </a> Encore Richard de Saint-Victor a-t-il objecté
+que ta bonté n'est qu'une bonne volonté, et que la volonté
+bonne est une puissance, «posse bene velle
+est aliquid posse.» (<i>De trin</i>., I. V, c. xv.)</blockquote>
+
+<p>Mais ni la prudence ni la raison ne permettent,
+parce qu'un dogme est obscur et incompréhensible,
+d'y ajouter de nouvelles difficultés, ou même, par
+des nouveautés d'expression, de diversifier la forme
+de ses difficultés nécessaires. C'est la faute où Abélard
+est tombé. Trop prévenu en faveur de cette
+distinction de la puissance, de la sagesse et de la
+charité, au lieu de ne lui attribuer qu'une vérité
+approximative, il en a fait l'expression exacte de la
+distinction des personnes. Il n'a plus dit: «De
+même que le Fils est engendré du Père, la sagesse
+est de la puissance;» il n'a plus dit: «Comme le
+Saint-Esprit n'est pas engendré du Père, on peut
+remarquer que la bonté n'est pas de la puissance,
+quoiqu'elle la suppose et en procède, ainsi qu'on
+le dit du Saint-Esprit.» Ces analogies, ces rapprochements,
+encore qu'un peu métaphoriques, pouvaient
+passer. Mais il a renversé l'ordre de la comparaison,
+et il a dit: «Le Fils est engendré, <i>parce que
+la sagesse est de la puissance; le Saint-Esprit
+n'est pas engendré, parce que la bonté n'est pas de
+la puissance.</i> D'une similitude il a fait un principe,
+lui qui s'élève ailleurs contre toute similitude
+quelle qu'elle soit.»</p>
+
+<p>Mais est-elle moins attaquable et plus digne, la
+similitude que préfère saint Bernard, quand il dit
+que le Saint-Esprit peut bien être de la substance du
+Père, sans être le fils du Père, comme le ver est de
+la substance du bois? Est-ce là une notion vraie et
+chrétienne de la procession du Saint-Esprit? La consubstantialité,
+sans parler de la convenance, n'est-elle
+pas aussi profondément attaquée par cette comparaison
+que par aucune de celles d'Abélard? Et si
+l'on tournait contre le juge son argumentation contre
+l'accusé, si l'on prenait ses comparaisons pour des
+définitions, ne montrerait-on pas à saint Bernard que
+son raisonnement conserve bien dans les termes la
+consubstantialité, mais ne tient aucun compte de la
+différence de l'engendré à l'inengendré, de la génération
+à la procession, et atténue, s'il ne l'efface, au
+profit de l'unité de substance, la distinction des personnes?
+De cette dernière, le saint en veut <i>sobrement</i>;
+c'est son expression.</p>
+
+<p>Sûrement il faut l'excuser par l'impuissance du
+langage humain à rendre ce qui excède la raison
+humaine; mais cette excuse, Abélard l'a souvent
+invoquée; qu'elle lui profite également. On ne peut
+condamner comme une hérésie ce qu'on doit relever
+comme une expression fautive. L'autorité ne peut
+régler ses droits sur ceux de la critique.</p>
+
+<p>Il doit être permis d'observer que, pour avoir
+voulu déterminer scientifiquement les éléments du
+dogme de la Trinité, l'Église l'a compliqué, et que
+les expressions qu'elle a introduites ou consacrées,
+sont devenues une source de difficultés, d'erreurs
+et d'hérésies. A lire sans prévention les Écritures,
+rien ne paraît moins indispensable que d'attacher
+un sens sacramentel aux mots de <i>génération</i> et de
+<i>procession</i>. Le premier, si nous ne nous trompons,
+se rencontre trois fois dans le Nouveau-Testament
+avec application au Sauveur. Dans les Actes, Philippe
+trouve l'eunuque du roi Candace lisant un
+passage d'Isaïe, que les interprètes et Philippe lui-même
+appliquent au Messie, et dans lequel sont ces
+mots: <i>Qui pourra raconter son origine</i><a id="footnotetag327" name="footnotetag327"></a><a href="#footnote327"><sup>327</sup></a>? C'est le
+mot <i>origine</i> qu'emploie Sacy, et le latin porte: <i>Generationem
+ejus quis enarrabit</i>? Le grec emploie le
+mot γενεάν, qui a le même radical que celui de génération;
+et c'est un des textes dont on s'appuie pour
+consacrer ce dernier terme. Or, il est évident que
+l'expression est ici générale, et que tous les mots
+<i>origine, génération, extraction, naissance</i>, auraient
+pu être indifféremment employés dans ce passage.
+Jésus-Christ, dans deux autres, est nommé <i>Filius
+unigenitus</i> (<i>μονογενής υίός</i>)<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a><a href="#footnote328"><sup>328</sup></a>. Sacy traduit tout simplement
+<i>le Fils unique</i>, et assurément ce mot n'ajoute
+rien d'important ni de spécial à l'idée que nous pouvait
+déjà donner de l'origine du Sauveur ce simple
+mot si expressif, <i>le Fils</i>. Témoin le verset du psaume,
+souvent cité par les apôtres: «Tu es mon fils, je
+t'ai engendré aujourd'hui (Ps. II, 7); γεγέννηκά σε,
+dans le Nouveau-Testament (Act. XIII, 33, Hébr. I, 5
+et V, 5). Quant au mot de <i>procession</i>, il vient d'une traduction
+fort gratuite d'un verset de l'Évangile selon
+saint Jean, où on lit: <i>Spiritum veritatis qui a patre
+procedit</i> (XV, 26); «l'esprit de vérité qui procède du
+Père.» Le mot grec έκπορευέται veut dire proprement
+qu'il sort, qu'il s'extrait. Sur ces textes seuls on
+n'imaginerait pas de regarder comme essentiels à la
+Trinité, comme identifiés au dogme, les deux mots
+que nous discutons, et l'on se bornerait à dire et à
+croire que la Trinité, c'est le Père, le Fils unique du
+Père, et le Saint-Esprit, qui sort du Père et qui reçoit
+du Fils<a id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a><a href="#footnote329"><sup>329</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote327" name="footnote327"></a><b>Note 327:</b><a href="#footnotetag327"> (retour) </a> Act. VIII, 33.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote328" name="footnote328"></a><b>Note 328:</b><a href="#footnotetag328"> (retour) </a> Jean, I, 18, et Ep., IV, 9.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote329" name="footnote329"></a><b>Note 329:</b><a href="#footnotetag329"> (retour) </a> «<i>Il recevra de ce qui est à moi.</i>» (<i>Ille
+de meo accipiet</i>.) Ainsi Sacy traduit ces mots: έκ τού έμού λήφεται,
+qui sont le texte le plus formel que l'on cite
+pour prouver que, selon l'Écriture, le Saint-Esprit procède
+du Fils. Jean, XVI, 14.</blockquote>
+
+<p>On voit en effet que dans les premiers siècles,
+l'Église n'avait adopté aucune expression, décrété
+aucune définition du mode suivant lequel le Père
+produit son Verbe. Il paraît que le premier nom qui
+eût été donné à ce mode, à cet acte ineffable, était
+en grec celui de προβολή, littéralement <i>projection</i>,
+qu'on a rendu en latin par <i>prolatio</i> ou <i>productio</i>, et
+remplacé aussi par <i>émanation</i><a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a><a href="#footnote330"><sup>330</sup></a>. Employé généralement
+par ceux qui, n'admettant pas la création, voulaient
+exprimer comment les essences spirituelles
+étaient sorties de l'essence divine, ce terme d'émanation
+paraissait ici bien placé; le Fils et le Saint-Esprit
+pouvaient être dits émaner, puisqu'ils sont
+d'essence spirituelle, puisqu'ils sont provenus de
+l'essence du Père, sans en être créés, et sans en être
+détachés au point de former de nouvelles essences.
+Aussi quelques Pères ont-ils emprunté ce mot d'<i>émanation</i>
+soit aux alexandrins, soit aux gnostiques, les
+uns le restreignant dans le sens catholique qui vient
+d'être indiqué, les autres prenant avec lui toute la
+doctrine qui faisait de ces émanations des <i>éons</i> consubstantiels
+à Dieu, au sens seulement de l'homogénéité
+de nature. Mais le danger de tomber dans le
+gnosticisme a fait bientôt renoncer à ce langage. On
+a essayé du mot de <i>parabole</i>; on a dit aussi <i>émission</i>,
+<i>prolation</i>, jusqu'à ce qu'enfin on se soit décidé à
+dire <i>génération</i>, en écartant toute idée d'imperfection
+qu'emporte ce terme appliqué à la nature humaine.
+Ainsi le fils a été dit <i>engendré</i> parce qu'il est fils, à
+condition que ce mot de <i>génération</i> fût dépouillé de
+toute analogie avec la filiation humaine; et l'émana
+tion du Saint-Esprit a été appelée <i>procession</i> et quelquefois
+<i>spiration</i>, parce qu'il n'est pas fils de Dieu.
+De sorte que la première expression, celle de génération,
+n'a plus rien de commun que l'apparence
+avec le sens littéral, et ne s'étend pourtant pas au
+Saint-Esprit, quoiqu'elle ait été réduite à l'état de
+pure métaphore.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote330" name="footnote330"></a><b>Note 330:</b><a href="#footnotetag330"> (retour) </a> <i>projectio, prolatio</i>, d'abord
+employé, mais devenu suspect par l'usage qu'en avaient fait les
+Ariens et les Valentiniens. Puis, on y est revenu, notamment
+Tertullien, Grégoire de Nazianze et saint Jean Damascène qui
+nomme le Père διά λόγου προβολεύς τού έκφαντορικοϋ πνεύματος (<i>De Fide</i>, I, XIII). Tel fut
+aussi le sort du mot ύπόρροια, <i>transfusio</i>, écoulement
+ou émanation, compromis par les Sabelliens, réhabilité par Athanase
+et Origène. Mais Προβολή est resté plus usité, surtout comme
+procession du Saint-Esprit. Celle ci a été diversement nommée. Comme
+il y a toujours eu dans la désignation des personnes quelque trace
+d'une métaphore qui représentait le Père comme la pensée, le fils
+comme la parole, le Saint Esprit comme le souffle, résultat ou lien
+de la pensée et de la parole, le mot πνοή, <i>spiratio</i>,
+A été le plus volontiers admis avec celui d'έκπορευσις,
+consacré par le verset de l'Évangile qui sert de titre au dogme même.
+Mais on dit aussi έκπορευσις, sortie, έκπεμφις
+émission, προέίναι, laisser échapper, προσκεϊσται,
+S'attacher, έκφυσις, rejeton. C'est ici une des idées
+chrétiennes qu'il est le plus facile de confondre avec une idée
+alexandrine. L'expression figurée de <i>processus</i> a bien de
+l'analogie avec le πρόοδος de Proclus, et on lit dans
+Grégoire de Nazianze que les propriétés des personnes sont
+τό άναρχον γέννησις ή πρόοδος. (Proclus,
+<i>Theol. plat.</i>, t. III, c. xxi.&mdash;Nazianz., <i>Or</i>.,
+xiii.&mdash;Sulcor., <i>Thesaur., verbo</i> έκπόρευσις.&mdash;Pelav.,
+<i>Dogm. Theol.</i>,
+t. II, t. V, c. viii, t. VII, c. x et xi, t. VIII, c. i.)</blockquote>
+
+<p>Ces deux mots ont été consacrés pour désigner
+l'une et l'autre relation principale du Fils au Père
+et du Saint-Esprit au Père et au Fils, et quand on a
+voulu attacher une idée à ces mots, les définir, seulement
+les comprendre, même dire que l'un étant
+différent de l'autre, ils ne pouvaient exprimer tous
+deux la même façon <i>d'être de la substance</i> du Père,
+on est presque immanquablement tombé dans l'hérésie.
+Tout le monde n'a pas eu la sincérité de saint
+Augustin, avouant qu'il ignore comment on doit
+distinguer la génération du Fils de la procession du
+Saint-esprit, et que sa pénétration échoue contre
+cette difficulté<a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a><a href="#footnote331"><sup>331</sup></a>. Longtemps avant lui, et, je crois,
+avant que la langue du dogme fût fixée, saint Irénée
+semblait avoir prévu tous les dangers de cette terminologie,
+quand il disait avec tant de sagesse: «Si
+quelqu'un nous demande comment le Fils a été
+produit par le Père, nous lui répondrons que
+cette production (<i>prolatio</i>), ou génération, <i>nuncupatio,
+adapertio</i>, ou tout autre terme dont on
+voudra se servir, n'est connue de personne, parce
+qu'elle est inexplicable.... Quiconque ose entreprendre
+de la concevoir ou de l'expliquer ne s'entend
+pas lui-même en voulant dévoiler un mystère
+ineffable<a id="footnotetag332" name="footnotetag332"></a><a href="#footnote332"><sup>332</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote331" name="footnote331"></a><b>Note 331:</b><a href="#footnotetag331"> (retour) </a> <i>Contr. Maxim.</i>, II, XIV. Bossuet dit dans
+le même sens: «Dieu a voulu expliquer que la procession de son
+Verbe était véritable et parfaite génération: ce que c'était
+que la procession de son Saint-Esprit, il n'a pas voulu le
+dire, ni qu'il y eût rien dans la nature qui représentât une
+action si substantielle et tout ensemble si singulière. C'est
+un secret réservé à la vision bienheureuse.» (<i>Élév. sur les
+Myst.</i> 2e som. V.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote332" name="footnote332"></a><b>Note 332:</b><a href="#footnotetag332"> (retour) </a> S. Iren., <i>Contr. Hæres.</i>, II, xxviii,
+6.&mdash;Voyez aussi Bergier, <i>Dict. De Théol.</i> aux mots
+<i>Saint-Esprit</i>, <i>Émanation</i>, <i>Génération</i>.</blockquote>
+
+
+
+<p><b>V.</b></p>
+
+<p>La censure de saint Bernard n'a point épargné les
+similitudes employées pour représenter la Trinité,
+et notamment cette <i>exécrable similitude ou plutôt dissimilitude</i>
+du genre et de l'espèce, ainsi que celle
+de l'airain et du sceau d'airain<a id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a><a href="#footnote333"><sup>333</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote333" name="footnote333"></a><b>Note 333:</b><a href="#footnotetag333"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, p. 280.</blockquote>
+
+<p>«Qu'est-ce donc? veux-tu, selon ta similitude, parce que le Fils,
+pour être, exige que là Père soit, veux-tu que ce qui est le Fils soit
+le Père, mais sans réciprocité, comme le sceau d'airain est airain,
+parce que l'existence du sceau d'airain exige celle de l'airain, comme
+l'homme est animal, parce que l'existence de l'un suppose celle de
+l'autre, sans que l'airain soit le sceau d'airain, ni l'animal l'homme?
+Si tu dis cela, tu es hérétique; si tu ne le dis pas, la similitude
+tombe. Où conduit donc ce long circuit de choses prises de si loin,
+ces rapprochements laborieux, cette vaine multiplicité de mots, ces
+grands éloges que tu donnes a ta déduction, si les membres n'en
+peuvent être ramenés les uns aux autres dans les proportions régulières?
+Ton entreprise n'est-elle pas de nous enseigner l'<i>habitude</i> qui
+est entre le Pèra et le Fils (o'est-à-dire comment le Père <i>a</i> le Fils)?
+or, nous tenons de toi que pour poser l'homme, il faut poser l'animal,
+mais sans réciprocité, d'après la règle de dialectique qui veut, non
+que la position du genre pose l'espèce, mais que la position de l'espèce
+pose le genre. Lors donc que tu rapportes le Père au genre, le
+Fils à l'espèce, ton oraison par similitude n'exige-t-elle pas que le
+Fils posé, tu nous montres que le Père est posé, et que la proposition
+est sans conversion; de même que cette proposition: ce qui est
+homme est nécessairement animal, n'est pas convertible; et qu'ainsi
+celui qui est le Fils est nécessairement le Père, sans que la proposition
+soit convertible? Mais ici la foi catholique le dément; elle ne
+souffre pas plus que celui qui est le Fils soit le Père qu'elle ne souffre
+que celui qui est le Père soit le Fils. Autre (alius), sans nul doute,
+est le Père, autre (alius) le Fils, quoique le Père ne soit pas une
+autre chose (aliud) que le Fils; car grâce à cette distinction d'autre
+(adjectif) et d'autre chose (substantif), la piété de la foi a sa faire
+un partage prudent entre les propriétés des personnes et l'unité indivisible
+de l'essence, et tenant la ligne intermédiaire, marcher dans
+la vole royale, sans dévier vers la droite en confondant les personnes,
+ni vers la gauche en divisant la substance. Que si de la simplicité de
+la substance divine tu induis que si le Fils est, le Père est nécessairement,
+tu n'y gagnes rien, car la règle de la relation veut que la
+proposition soit convertible, et que là même vérité accompagne l'inverse,
+ce qui ne s'adapte pas à la similitude prise du genre et de
+l'espèce, de l'airain et du sceau d'airain...</p>
+
+<p>«Qu'il nous dise maintenant ce qu'il pense du Saint-Esprit. La
+bonté même, dit-il, qui est désignée par ce nom de Saint-Esprit,
+n'est pas en Dieu puissance ou sagesse... <i>J'ai vu Satan tombant du
+ciel comme un éclair</i> (Luc, x, 48). Ainsi doit tomber celui qui s'égare
+dans les choses grandes et merveilleuses qui sont au-dessus de lui.
+Voua voyez, saint Père, quelles échelles, ou plutôt quels précipices
+cet homme s'est préparés pour sa chute. La toute-puissance! une
+demi-puissance! nulle puissance! J'ai horreur de l'entendre, et cette
+horreur même suffit, je pense, pour le réfuter. Mais cependant je
+veux citer un témoignage qui se présente en ce moment û mon esprit
+troublé, pour effacer l'injure faite au Saint-Esprit. On lit dans Isaïe:
+<i>l'esprit de sagesse et l'esprit de force.</i> (XI, 2.) Par là l'audace de cet
+homme est assez clairement convaincue, si elle n'est pas comprimée.
+O langue grande en paroles (<i>magniloqua</i>)! faut-il, pour que l'injure
+du Père ou du Fila te soit remise, faut-il quelque blasphème du Saint-Esprit?
+L'ange du Seigneur est là qui te coupera par la moitié, car
+tu as dit: Le Saint-Esprit n'est pas en Dieu puissance ou sagesse.
+Ainsi le pied de l'orgueil trébuche quand il attaque<a id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a><a href="#footnote334"><sup>334</sup></a>.»
+</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote334" name="footnote334"></a><b>Note 334:</b><a href="#footnotetag334"> (retour) </a> «Res superbiæ ruit cum irruit.»&mdash;<i>Ab. Op.</i>,
+S. Bern., Ep., p. 283.</blockquote>
+
+<p>Cette argumentation, à laquelle ne manque aucune
+des formes de la dialectique, montre que le saint
+abbé n'était pas si étranger qu'il le dit aux sciences
+profanes. Mais écartant tout ce qu'y vient ajouter
+la déclamation de sa colère, bornons-nous à la critique
+des similitude?. On pourrait en principe les
+condamner toutes; mais les Pères ont apparemment
+regardé comme utile, pour donner le change à la
+curiosité de l'intelligence, de s'adresser à l'imagination.
+Quelquefois on apaise la faim en la trompant,
+et l'on fait mâcher à l'homme affamé des
+substances qui ne sont pas des aliments et qui le
+calment sans je nourrir. La même chose se pratique
+en philosophie; on donne à l'esprit des métaphores
+en place de raisons; c'est un palliatif de notre ignorance,
+La théologie a usé de cet expédient autant
+pour le moins que la philosophie, et quelquefois
+elle s'y est compromise. Accepter sans réserve une
+seule similitude est un moyen sûr d'être hérétique,
+comme s'est un sûr moyen de donner à des adversaires
+l'apparence de l'hérésie que de prendre à la
+lettre une similitude donnée par eux comme une
+analogie ou une figure. Dans sa réfutation d'Abélard,
+l'abbé de Clairvaux a-t-il bien évité cette méprise
+ou cet artifice?</p>
+
+<p>«Gardez-vous, avait dit Abélard, de ceux qui
+rapportent en raisonnant la nature unique et incorporelle
+de la Divinité à la similitude des corps
+composés des éléments.... Dans le vrai, la Trinité
+n'est connue que d'elle-même; l'exposition en est
+difficile, impossible peut-être à l'homme.... Plus
+l'excellence de la nature divine s'éloigne des autres
+natures qu'elle a créées, moins nous trouvons
+dans celles-ci de ressemblances congrues à l'aide
+desquelles nous puissions satisfaire, quand il s'agit
+de celle-là. Les philosophes doivent se contenter
+de s'enquérir des natures créées; encore ne
+peuvent-ils suffire à les comprendre. En Dieu,
+aucun mot ne paraît conserver son sens primitif....
+Nous ne pouvons trouver de similitudes parfaites
+pour les appliquer à l'être singulier; nous ne pouvons,
+quand il s'agit de lui, nous satisfaire par
+des similitudes.... Nous les abordons comme nous
+pouvons, surtout pour repousser l'importunité des
+pseudo-dialecticiens.... Nous leur apportons les
+similitudes les plus probables.... Quand nous comparons
+à l'homme qui est à la fois substance et
+corps... qui peut être à la fois père et fils...
+l'identité de substance commune en Dieu au Père,
+au Fils, au Saint-Esprit... on reconnaîtra qu'on
+ne peut induire de là une similitude intégrale,
+mais quelque similitude partielle: autrement,
+nom parlerions d'identité et non de similitude.
+Prévoyant l'abus qu'on pouvait faire de quelques-unes,
+nous en avons introduit d'autres, tant
+d'après les grammairiens que d'après les philosophes,
+et que nous avons jugées plus conformes à
+notre dessein; mais celle-là surtout qui est prise
+des philosophes les plus raisonnables, et par là
+moins éloignés de la science de la véritable philosophie
+qui est le Christ<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a><a href="#footnote335"><sup>335</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote335" name="footnote335"></a><b>Note 335:</b><a href="#footnotetag335"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, t. I, p. 1014, t. II, p. 1070, 1073, 1076,
+1079.--<i>Theol. Chr.</i>, t. III, p. 1249.</blockquote>
+
+<p>On vient de voir ce qu'Abélard pense des similitudes
+en général. On peut se rappeler comment il
+juge celles qu'avaient admises saint Augustin, saint
+Anselme, Tertullien. Voyons maintenant quelles
+sont celles qu'il tolère.</p>
+
+<p>I. La première est prise du genre et de l'espèce<a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a><a href="#footnote336"><sup>336</sup></a>.
+Si l'on veut bien se reporter au texte, on y verra,
+je crois, qu'Abélard n'entend pas que la génération
+de l'espèce par le genre soit identique avec celle du
+Fils par le Père, ni même qu'elle en soit le type. «Nos
+expressions, dit-il, transportées à Dieu, contractent
+de la singularité de la substance divine une
+signification également singulière, et quelquefois
+un sens singulier par construction. Il ne faut pas
+étendre des expressions figuratives et impropres
+au delà de ce que veulent l'usage et l'autorité<a id="footnotetag337" name="footnotetag337"></a><a href="#footnote337"><sup>337</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote336" name="footnote336"></a><b>Note 336:</b><a href="#footnotetag336"> (retour) </a> <i>Introd</i>., t. II, p. 1083-1084.&mdash;<i>Theol.
+Chr</i>., t. IV, p. 1316-1318.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote337" name="footnote337"></a><b>Note 337:</b><a href="#footnotetag337"> (retour) </a> <i>Id. Ibid</i>., p. 1303.</blockquote>
+
+<p>Et c'est après avoir posé cette règle que, revenant
+sur ces distinctions de père et de fils, de puissance
+et de sagesse, de genre et d'espèce, de matière et
+de <i>matérié</i>, il dit: «Une grande discrétion doit
+être apportée dans ces énonciations qui concernent Dieu<a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a><a href="#footnote338"><sup>338</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote338" name="footnote338"></a><b>Note 338:</b><a href="#footnotetag338"> (retour) </a> <i>id</i>., p. 1304 et 1305.</blockquote>
+
+<p>Ainsi jamais il n'a dit que le Père fût un genre
+et le Fils une espèce; d'abord parce qu'il répète incessamment
+que Dieu est un être singulier, c'est-à-dire
+qu'il n'est nulle autre chose que lui-même, et
+que le Père est le Père, le Fils, le Fils, sans pouvoir
+être assimilés à aucun être placé dans les degrés de
+l'échelle prédicamentale; en second lieu, parce que
+le plus grand nombre des caractères qu'il attribue
+au genre ne convient pas au Père, comme de se
+distribuer en plusieurs espèces, comme de n'exister
+dans le temps que sous forme d'espèces, et même
+que sous forme d'individus; non plus que les caractères
+de l'espèce ne peuvent être pour la plupart
+attribués au Fils, comme celui de se trouver dans
+un nombre illimité d'individus, comme celui de résulter
+de l'union avec sa matière d'une différence
+qui lui constitue une autre essence que celle du
+genre.</p>
+
+<p>Qu'a donc voulu dire Abélard? Le voici. On fait
+difficulté de concevoir la distinction du Père et du
+Fils, ou de deux personnes, l'une qui engendre,
+l'autre engendrée, dans une même essence. On ne
+conçoit pas que comme substance, le Fils soit le
+même que le Père, et que comme personne, le Fils
+ne soit pas le même que le Père; mais ne se rencontre-t-il
+nulle part rien d'analogue? N'arrive-t-il
+jamais que deux choses distinctes soient et ne
+soient pas la même? Le genre, par exemple, est
+distinct de l'espèce; cependant on dit que l'espèce
+est <i>le même</i> que le genre, et l'on ne veut pas
+dire <i>le même</i> de tout point, sans plus, sans moins,
+sans formes ou propriétés qui les distinguent; mais
+par cette expression: l'espèce est <i>le même</i> que le
+genre, on entend que le genre se retrouve dans l'espèce,
+et qu'en un sens l'essence du genre est commune
+à l'espèce. L'animal est dans l'homme; on dit
+hardiment et légitimement: l'homme est animal, ce
+qui est dire: l'espèce est le genre. Et cependant
+malgré cette communauté, malgré cet identité d'essence,
+l'espèce est distincte du genre; on dit même
+que l'espèce est engendrée du genre. Ainsi, un être
+distinct d'un autre par ses propriétés, et engendré
+par cet autre, peut avoir une essence commune
+avec cet autre, et le mystère de la consubstantialité
+divine a des analogues; on ne peut donc <i>a priori</i> le
+déclarer absurde ou impossible. Mais la comparaison
+ne va pas jusqu'à signifier que l'essence du Père
+soit dans le Fils de la même manière, aux mêmes
+conditions que le genre est dans l'espèce, que le
+Fils soit engendré du Père par une génération essentiellement
+identique à celle qui du genre fait
+sortir l'espèce. Abélard ne l'a dit nulle part, et
+même il a prévenu ses lecteurs contre ces assimilations
+mensongères, en leur rappelant que toutes
+ces locutions étaient <i>impropres et figuratives</i>, qu'elles
+ne devaient être admises que <i>dans une certaine mesure,
+et qu'il ne fallait pas entendre une identité
+substantielle</i> là où il n'y avait tout au plus qu'<i>identité
+de propriété</i><a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a><a href="#footnote339"><sup>339</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote339" name="footnote339"></a><b>Note 339:</b><a href="#footnotetag339"> (retour) </a> <i>Theol. Christ</i>., t. IV, p. 1803-1804.</blockquote>
+
+<p>II. La seconde similitude qui indigne saint Bernard
+est celle de l'airain et du sceau d'airain. Nous
+la croyons malheureusement choisie, et, l'auteur lui-même
+semble l'avoir répudiée, on la remplaçant
+dans son second ouvrage par celle de la cire et
+de l'image de cire, sur laquelle il insiste beaucoup
+moins, et que Bossuet a plus tard adoptée. Toutefois
+n'exagérons rien; cette comparaison ne diffère de la
+précédente, qu'ainsi que le particulier du général,
+On sait quelle liaison unit la doctrine du genre et de
+l'espèce, et cette maxime d'Aristote que tout se compose
+de matière et de forme. Si donc ou a pu comparer
+la distinction et la consubstantialité du Père
+et du Fils à la relation du genre et de l'espèce, on
+pourra, dans une certaine mesure, les comparer à la
+relation dans laquelle une matière doit à l'intervention
+de la forme, de devenir un certain <i>matérié</i>. On
+pourra dire, par exemple: l'airain est la matière du
+matérié appelé sceau d'airain; le sceau d'airain est
+de l'airain. Il est le même que l'airain, en ce sens du
+moins qu'il a la même substance matérielle, ou,
+comme nous dirions, la même matière. Cependant
+s'ensuit-il que l'airain soit essentiellement sceau
+d'airain? Si donc vous m'objectez en théologie que
+le Fils ne peut être de même substance que le Père,
+et par là identique au Père, sans que l'inverse soit
+vraie, sans que le Père soit le Fils, je répondrai que,
+si cette objection est générale, absolue, elle porte à
+faux: un être peut être consubstantiel à l'être dont
+il est formé, engendré, constitué, sans que celui-ci
+soit celui-là; c'est ce qui a lieu entre la matière et
+le matérié, l'airain et le sceau d'airain, la cire et
+l'image de cire. Voilà quelle est la portée assez restreinte
+de ces similitudes. Il en résulte que les fins
+de non-recevoir absolues doivent être écartées, et
+qu'il faut acquiescer au dogme, ou en venir aux objections
+directes, attaquer la Trinité en elle-même si
+on l'ose, en cessant d'invoquer les règles communes
+de la science et les principes de la dialectique. C'est
+à ce point qu'Abélard se proposait de réduire ses
+adversaires.</p>
+
+<p>Maintenant, que la comparaison soit dangereuse,
+qu'elle puisse facilement engendrer des idées fausses,
+et, suivie jusqu'au bout, entraîner à de monstrueuses
+conclusions, je ne le nie pas; saint Bernard a signalé
+quelques-unes de ces mauvaises conséquences,
+et Abélard ne les a pas toutes évitées. On lui devait
+épargner tout réquisitoire injurieux; mais on était
+en droit de lui dire: Votre comparaison jette trop
+peu de lumière sur la génération du Fils par le Père
+pour que vous puissiez raisonnablement y insister,
+au risque de la faire accepter par l'esprit comme
+une assimilation complète. Si, en effet, vous vous
+appesantissez, sur les détails d'une analogie superficielle,
+il peut arriver qu'après avoir bien dit que le
+sceau d'airain est d'airain, sans que l'airain soit sceau
+d'airain, comme le Fils est du Père sans que le Père
+soit le Fils, on pousse la comparaison jusqu'à prétendre
+que comme le Père est la puissance et la sagesse
+quelque puissance, la sagesse est de la puissance,
+sans que la puissance soit la sagesse; et en
+substituant encore les termes, que le Père n'est pas
+la sagesse, ce qui revient à dire que la sagesse manque
+au Père. Cette induction serait fausse, et pourrait
+être aisément renversée à l'aide d'une distinction;
+mais elle se présenterait naturellement, et
+c'est à l'aide de ces conséquences qui sont dans les
+mots plus que dans la pensée, que saint Bernard a
+pu motiver ou colorer ses anathèmes.</p>
+
+<p>Saint Bernard dit que toute distinction ou comparaison
+qui suppose une supériorité d'un terme sur
+l'autre, est inapplicable à la Trinité, comme contraire
+à l'égalité des personnes. Abélard avait dit: «Chaque
+personne est sans principe, parce que chacune
+est éternelle et le principe de toutes les autres
+choses. L'une ne peut être sans l'autre, mais aucune
+n'est antérieure ou supérieure sous aucun
+rapport à l'autre. Cause, principe, matière, rien
+«de tout cela ne peut être dit proprement de la relation
+d'une personne à une autre<a id="footnotetag340" name="footnotetag340"></a><a href="#footnote340"><sup>340</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote340" name="footnote340"></a><b>Note 340:</b><a href="#footnotetag340"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, t. II, p. 1069, et <i>Theol.
+Chr.</i>, t. IV, p. 1320-1324.</blockquote>
+
+<p>Saint Bernard dit que le Père est sagesse et le Fils
+puissance. Abélard avait dit: «Chacune des personnes,
+étant de même substance, est de même
+puissance; le Père autant que le Saint-Esprit. La
+Trinité entière est sagesse, le Père autant que le
+Fils. La Trinité entière est charité. Dieu ne peut
+jamais être sans sagesse<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a><a href="#footnote341"><sup>341</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote341" name="footnote341"></a><b>Note 341:</b><a href="#footnotetag341"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, t. I, p. 698, t. II, p. 1083.</blockquote>
+
+<p>Saint Bernard dit que les noms qui sont donnés
+aux personnes, leur sont donnés, non par rapport à
+elles-mêmes, mais à chacune par rapport à l'autre
+ou aux deux autres. Abélard avait dit: «Dieu le
+Père, Dieu le Fils ou Dieu le Saint-Esprit, se disent
+en quelque sorte non pas substantiellement,
+mais relativement, chacun des prédicats relatifs
+désignant en disjonction le Père, le Fils ou le
+Saint-Esprit, quoiqu'en construction (c'est-à-dire
+tous réunis en Dieu), ils n'aient plus d'objet auquel
+ils soient relatifs<a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a><a href="#footnote342"><sup>342</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote342" name="footnote342"></a><b>Note 342:</b><a href="#footnotetag342"> (retour) </a> <i>Theol.</i>, t. III, p. 1286.</blockquote>
+
+<p>Saint Bernard dit que suivant Abélard la puissance
+entière a été accordée au Père, et que le Fils n'a obtenu
+qu'une demi-puissance. Abélard avait dit:
+«Nous ne disons pas le Fils ou le Saint-Esprit moins
+tout-puissants que le Père.... La puissance des
+trois personnes est la même<a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a><a href="#footnote343"><sup>343</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote343" name="footnote343"></a><b>Note 343:</b><a href="#footnotetag343"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, t. I, p. 989 et 991.</blockquote>
+
+<p>Saint Bernard dit que la foi catholique a levé
+toutes les difficultés par la distinction d'<i>alius</i> et
+d'<i>aliud</i>, ou qu'elle a, grâce à ce qu'on pourrait
+appeler la différence adjective et la différence substantive,
+concilié l'unité de la substance et la diversité
+des personnes. Abélard avait dit: «Le Père
+n'est pas autre chose (<i>aliud</i>) que le Fils ou le Saint-Esprit....
+Il n'est pas, dis-je, autre chose en nature,
+mais il est autre (<i>alius</i>) en personne....
+Celui-ci n'est pas <i>celui qui</i> est celui-là, mais il est
+<i>ce qu'</i>est celui-là.... On ne peut dire qu'une quelconque
+des trois personnes qui sont en Dieu, soit
+autre chose qu'une autre, leur unique substance
+étant absolument singulière, et ne comportant
+aucune diversité de formes, ou de parties<a id="footnotetag344" name="footnotetag344"></a><a href="#footnote344"><sup>344</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote344" name="footnote344"></a><b>Note 344:</b><a href="#footnotetag344"> (retour) </a> <i>Introd</i>., t. I. p. 982 et 983. <i>Theol</i>.,
+t. III, p. 1201 et 1203, et t. IV, p. 1301 et 1302. Cette
+distinction entre le neutre et le masculin est consacrée
+en théologie; elle est dans Grégoire de Nazianze (Ep. I,
+<i>ad Cledon Orat</i>., LII); dans saint Hilaire (<i>De
+Trin</i>., t. II, et t. VII); Saint Augustin (tract. Xxxvi:
+<i>In Johan</i>., et dans l'Append. du t. VI, <i>De Fid. Ad
+Petr</i>., c. I); dans saint Ambroise: «Et ipsum ipsa quod
+ipse; et ipsum ipse quod ipsa; et non ipsum ipsa qui ipse, et
+non ipsa ipse quæ ipsa.» (<i>De Dign. cond. hum</i>., c. II.)&mdash;Cf.
+saint Anselme (<i>Monol</i>., c. XLI); saint Thomas (<i>Summ</i>.,
+I, qu. XXXI, 2), et Pierre Lombard (<i>Sent</i>., t. I, dist. 8).</blockquote>
+
+<p>Dans toutes ces distinctions, il en est une qu'on
+n'attaque point, et qui nous semblerait, à nous, la
+plus grave; et la voici. Comme étant une certaine
+puissance, une espèce, un <i>matérié</i>, le Fils a la propriété
+d'<i>être par un autre, esse ab alio</i>, tandis que
+le Père n'est que par lui-même. Être par un autre
+ou d'un autre, <i>esse ab alio ou ex aliquo</i>, est une expression
+connue dans la science. Aristote l'a introduite
+et définie. Elle s'applique aux choses qui proviennent
+d'une autre, qui en sont faites, qui en
+font partie, et cette relation a en logique un sens
+déterminé<a id="footnotetag345" name="footnotetag345"></a><a href="#footnote345"><sup>345</sup></a>. Or, ce sens n'est pas compatible avec
+l'attribut essentiel, éminent, de la Divinité. L'Être
+nécessaire est nécessairement par lui-même; et à
+parler rigoureusement, refuser à une personne divine
+la propriété d'être par soi-même, ce serait lui dénier
+la Divinité; il y aurait athéisme. Les Pères l'ont
+senti, lorsqu'ils hésitent et se contredisent, plutôt
+que d'attribuer sans restriction le titre de principe
+au Père à l'exclusion du Fils. Saint Augustin, énonçant
+cette proposition: «Le Père est le principe de
+toute la Divinité,» proposition répétée par Abélard
+et presque aussitôt par lui restreinte, risque de se
+trouver en contradiction avec le verset sacré: «Dans
+le principe était le Verbe» (Jean, I, 1). Il y a sur
+ce point un <i>sic et non</i> perpétuel dans les théologiens,
+et le nôtre a bien fait d'écarter, autant que possible,
+des personnes divines les qualifications de principe,
+cause, source, origine, qui ne font qu'ajouter des
+contradictions à des mystères<a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a><a href="#footnote346"><sup>346</sup></a>. Je crains bien les
+mêmes dangers pour cette distinction entre <i>être</i> et
+<i>n'être pas par soi-même</i>, et j'aimerais mieux les
+termes mystiques de l'Évangile que ces abstractions
+qui soulèvent des nuages au lieu d'apporter
+la lumière. Saint Bernard ne s'en préoccupe
+guère; la distinction ne l'arrête que parce qu'Abélard
+en conclut que Dieu le Père, qui a l'existence
+par lui-même, doit avoir la puissance à pareil titre,
+et en effet il doit avoir les modes de l'existence
+comme il a l'existence même. Mais tout cela est
+secondaire, à mes yeux, auprès de cette assertion que
+le Père a seul la propriété d'être par lui-même. Ce
+n'est pas moins que l'assertion qu'il a seul la propriété
+d'être Dieu. Ni Abélard, ni saint Bernard, ne
+sont les seuls ou les premiers qui aient parlé ainsi;
+et il faut convenir que dès que vous accordez la
+paternité, la génération, la procession, vous reconnaissez
+implicitement qu'il est possible d'être
+Dieu et ne pas être rigoureusement par soi-même<a id="footnotetag347" name="footnotetag347"></a><a href="#footnote347"><sup>347</sup></a>.
+Mais la différence de l'implicite à l'explicite n'est
+pas frivole, quand il s'agit des mystères: c'est souvent
+la différence de l'inexplicable à l'absurde, de
+l'énigme au non-sens. Je puis confesser que Dieu
+est père ou fils, pourvu que j'ajoute aussitôt que je
+ne sais pas comment il est père ou fils, que ces mots
+ont ici, sans aucun doute, un sens surnaturel et inconnu;
+mais je ne puis, sans que ma raison frémisse, affirmer
+que l'existence par soi-même ne soit
+pas une condition absolue de la Divinité.&mdash;Laissons
+cela<a id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a><a href="#footnote348"><sup>348</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote345" name="footnote345"></a><b>Note 345:</b><a href="#footnotetag345"> (retour) </a> Τό έκτίνος είναι. <i>Met.</i>., V,
+xxiv.&mdash;Saint Augustin met une différence entre <i>esse ex
+ipso</i> ou <i>esse de ipso</i>. «Quod enim de ipso est
+potest dici ex ipso, non autem, etc.» Ce qui est <i>ex ipso</i>
+est créé par lui, ce qui est <i>de ipso</i> est de sa substance.
+Mais cette distinction n'éclaircit ni ne justifie l'application
+à la Divinité de l'expression <i>esse ab alto</i> ou <i>ex
+alto</i> (<i>De Nat. Bon. Cont. Manich</i>., c. XXVIX).</blockquote>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote346" name="footnote346"></a><b>Note 346:</b><a href="#footnotetag346"> (retour) </a> <i>Introd</i>., t. I, p. 984.&mdash;<i>Theol. Chr</i>., l.
+IV, p. 1320.&mdash;<i>Sic et Non</i>,
+XIV, p. 42.&mdash;P. Lomb., <i>Sent</i>., t. I, dist. XXIX.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote347" name="footnote347"></a><b>Note 347:</b><a href="#footnotetag347"> (retour) </a> <i>Ex Deo processi</i>, dit le Christ; car c'est ainsi qu'on traduit ces mots
+Εκ τοϋ Θεοϋ έξηλθον, qui au lieu où ils sont placés,
+semblent vouloir dire seulement: «Je suis venu de la part de
+Dieu» (Jean, viii, 42). Mais il y a un passage plus fort: «Le
+Fils ne peut rien faire par lui-même» (<i>Id</i>., v. 19). C'est
+de là qu'on induit en général qu'il peut y avoir procession au
+sein de l'être divin, c'est-à-dire une différence d'origine
+entre les personnes (S. Thom., <i>Sum</i>., I, qu. xxvii, er. 1).
+Saint Augustin dit que le Père est le principe de toute la Divinité
+(<i>De Trin</i>., IV, xx). M. Hampden a vu dans saint Hilaire que
+le Fils est <i>unus ab uno, scilicet ab ingenito genitus</i>
+(<i>De Trin</i>., IV). Ainsi il est <i>ab alio</i>; et saint
+Thomas qui veut que le Fils soit aussi principe, dit qu'il est
+un principe venant d'un principe, tandis que le Père est un
+principe sans principe. «Principium a principio, quod est
+filius; principium non de principio, quod est Pater.... Per hoc
+quod non est ab alio.... Pater est a nullo.... Intelligatur nomine
+ingeniti quod omnino non sit ab alio.... Divinæ essentiæ de qua
+potest dici quod in Filio vel in Spiritu Sancto est ab alio,
+scilicet a Patre» (<i>Summ</i>., I, qu. xxxiii, a. 1 et 4).
+L'erreur à laquelle me paraissent conduire ces expressions
+S'appelle en théologie le <i>subordinationisme</i> (Frerichs,
+<i>Comment. de Ab. doct</i>., p. 10).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote348" name="footnote348"></a><b>Note 348:</b><a href="#footnotetag348"> (retour) </a> Je crois que, pour atténuer un peu cette difficulté,
+il est plus sage de substituer à cette expression <i>esse ab
+alio</i>, cette autre expression <i>procedere ab alio</i>, dont
+se sert plus volontiers saint Thomas et qui distingue les personnes
+de la Trinité en celles qui procèdent et celles de qui les autres
+procèdent (<i>Summ</i>., I, qu. xxvii, art. 1). On a même voulu
+Pousser les distinctions verbales plus loin, et attribuer au Père
+l'expression <i>ex quo</i>, au Fils <i>per quem</i> et au Saint
+Esprit <i>in quo</i>, en se fondant sur un verset de saint Paul
+(I Cor., viii, 6.&mdash;S. Basil., <i>De Spir. Sanct</i>., c. ii).
+Mais cette distinction n'est pas admise, on y oppose des passages
+Formels, entre autres Rom. xi. 36. C'est un caractère ou propre,
+Généralement reconnu au Père, que de n'avoir ni auteur ni principe,
+d'être αύτογενής, άναίτιος, ούκ έκ τίνος (Damasc.,
+<i>De Fid</i>., I, viii); d'être par soi-même ou de n'être pas par
+un autre que par soi. «Proprium est Patris,» dit Alcuin,
+«quod solus est Pater et quod ab alio non est nisi a se.»
+(<i>Qu. De Trin</i>., p. 762); tandis qu'on trouve partout que le
+Fils est «ex Patre, ab alio,» et notamment dans saint Augustin,
+«de Patre est Filius, non est de se» (<i>Cont. Max</i>.,
+c. xiv.&mdash;Tract. xx <i>In Johan</i>.); dans saint Ambroise:
+«Dicitur Deus pater quia ipse est ex quo.... et sapientia.... et
+dilectio.... et ex ipso sunt quia non a se» (<i>De Dign. Cond.
+hum</i>., c. ii). D'où il suit que le Fils n'est pas αύτόθεος.
+«Pater a nullo habet essentiam nisi a se ipso, Filius habet
+essentiam suam a Patre» (Anselm., <i>Monol</i>.,
+c. xliv). Ce qui ne veut pas dire cependant que l'essence
+engendre une autre essence, la consubstantialité y périrait.
+P. Lombard et saint Thomas ont bien établi ce point, malgré les
+objections de Richard de Saint-Victor. Cependant les protestants
+ont été plus loin; Calvin, Bèze ont soutenu qu'il fallait croire
+que le Fils a l'essence et la divinité par lui-même. «Si a se
+Deus non est,» dit un docteur, «quomodo Deus erit?» Cependant
+La doctrine catholique est formelle. «Tout ce qu'ont le Fils
+et le Saint-Esprit, ils l'ont du Père, même l'être,
+καί αύτό τό εϊναι» (J. Damasc., <i>De Fid</i>., I, x).
+On explique cette doctrine en développant ces mots de saint Jean:
+«Comme le Père a la vie en lui-même, il a donné au Fils d'avoir
+la vie en lui-même» (v. 26). La génération parfaite et divine a
+cette vertu de faire que le Fils soit tout ce qu'est le Père,
+excepté d'être le Père (P. Lomb., I. i, dist.v.&mdash;Voy. Le
+P. Petau, t. II, t. II, c. vi; t. VI, c. x, xi et xii).</blockquote>
+
+<p>Le point qui paraît le plus toucher saint Bernard,
+est l'attribution spéciale de la bonté au Saint-Esprit.
+Qui n'en aperçoit la raison? L'Évangile contient
+ces paroles mystérieuses et terribles: «Tout péché
+et tout blasphème sera remis aux hommes; mais
+le blasphème de l'Esprit ne sera pas remis aux
+hommes. Et quiconque aura parlé contre le Fils
+de l'homme, il lui sera remis; mais s'il a parlé
+contre le Saint-Esprit, il ne lui sera remis ni
+dans ce siècle ni dans le siècle à venir» (Math, xii,
+31, 32). Or, Othon de Frisingen a raison, saint
+Bernard est crédule et tremble pieusement dès qu'il
+croit entrevoir l'impiété. Abélard a dit que le Saint-Esprit
+était éminemment l'amour ou la charité divine:
+soudain le voilà convaincu d'avoir dépouillé
+le Saint-Esprit de puissance et de sagesse; il a
+commis le péché irrémissible, il a prononcé le blasphème
+inexpiable. Quant à nous, nous ne rappellerons
+pas que, fondée ou non, cette attribution de
+la sagesse et de l'amour est pour ainsi dire traditionnelle
+dans l'Église<a id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a><a href="#footnote349"><sup>349</sup></a>. Nous ferons seulement une
+citation: «Si nous voulons rechercher plus expressément
+ce que signifie la personne en Dieu, elle
+équivaut à dire que Dieu est ou le Père, savoir
+la divine puissance engendrant, ou le Fils, savoir
+la sagesse divine engendrée (<i>sumta</i>) ou le Saint-Esprit,
+savoir le <i>processus</i> de la bonté divine<a id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a><a href="#footnote350"><sup>350</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote349" name="footnote349"></a><b>Note 349:</b><a href="#footnotetag349"> (retour) </a> Voyez entre mille autorités saint Aug.,
+<i>De Trin</i>., VI, v, XV, xvii.&mdash;<i>De
+Civ. Dei</i>, XI, xxiv. Saint Anselme dans le <i>Monologium</i>
+dit que le Père est l'esprit suprême (<i>summum spiritus</i>);
+le Fils, l'intelligence et la sagesse, la science, la
+connaissance, la vérité de la substance paternelle; le Saint-Esprit
+enfin, l'amour de l'esprit suprême (c. XLIV, XLVI, XLVII et XLIX).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote350" name="footnote350"></a><b>Note 350:</b><a href="#footnotetag350"> (retour) </a> <i>Theol. Chr</i>., t. III, p. 1280.</blockquote>
+
+<p>Une seule question aurait dû être posée, et Abélard
+eût été embarrassé d'y répondre. Si la Trinité est
+toute-puissante, sage, bonne, à quel titre et comment
+la puissance appartient-elle au Père, la sagesse
+au Fils, la bonté au Saint-Esprit, ou plutôt comment
+et dans quelle mesure ces attributs sont-ils séparés
+ou distingués des autres attributs divins, tous également
+et semblablement communs à la substance
+divine et par elle aux trois personnes, et comment
+sont-ils distingués de manière à devenir éminents
+chacun dans une d'elles? En d'autres termes encore,
+quelle différence assignez-vous entre la manière
+dont appartiennent les attributs communs ou substantiels,
+et celle dont appartiennent les attributs
+spéciaux ou personnels, les premiers appartenant à
+la substance et étant communs aux personnes, les
+seconds appartenant chacun à une des personnes et
+étant communs à la substance? Certainement, il y a
+là une difficulté, et qui n'est pas seulement insoluble,
+l'insoluble est partout ici; mais je crois qu'elle porte
+sur une distinction inexprimable.</p>
+
+
+
+
+<p><b>VI.</b></p>
+
+
+<p>Laissons ce que saint Bernard dit en passant de la
+théorie platonicienne de l'âme du monde assimilée à
+la foi dans le Saint-Esprit; négligeons cette phrase
+vive et dédaigneuse: «Lorsque Abélard se met en
+sueur pour voir comment il fera Platon chrétien,
+il se prouve payen.» Venons à cette censure générale:</p>
+
+<blockquote><p>
+«Il n'est pas étonnant qu'un homme qui ne s'inquiète pas de ce
+qu'il dit, en se jetant sur les secrets de la foi, envahisse et disperse
+avec si peu de respect les trésors cachés de la piété, puisque sur le
+fond de la piété même il ne pense ni en homme pieux, ni en fidèle.
+Enfin, dès l'entrée de sa <i>Théologie</i>, ou plutôt de sa <i>Stultilogie</i>, il définit
+la foi une <i>estimation</i>, comme s'il était loisible à chacun de penser et
+de dire en matière de foi ce qu'il lui plaît, ou que les sacrements de
+notre foi demeurassent suspendus à des opinions vagues et variables,
+au lieu d'être appuyés sur la vérité certaine! Est-ce que, si la foi est
+flottante, notre espérance, n'est pas vaine? C'étaient donc des sots
+que nos martyrs, soutenant de si rudes épreuves pour des choses
+incertaines, et ne balançant pas, pour une récompense douteuse,
+à courir au-devant d'un long exil par une fin douloureuse? Mais
+loin de nous la pensée que dans notre foi et notre espérance il y
+ait rien, comme il l'imagine, qui oscille sur une douteuse estimation,
+et que tout n'en soit pas fondé sur la vérité certaine et solide,
+divinement prouvé par les oracles et les miracles, établi et consacré
+par l'enfantement de la vierge, par le sang de la rédemption, par la
+gloire de la résurrection. Ces <i>témoignages sont devenus trop dignes de
+foi</i> (Ps. xcii, 7). S'il en est autrement, l'Esprit lui-même enfin rend
+témoignage à notre esprit que nous sommes fils de Dieu. Comment
+donc peut-on oser appeler la foi une <i>estimation</i>, à moins de n'avoir
+pas encore reçu ce même esprit, ou bien d'ignorer l'Évangile, ou de
+le regarder comme une fable? <i>Je sais à quoi j'ai cru et je suis certain</i>,
+s'écrie l'apôtre (II Tim., i, 42), et toi, tu me souffles tout bas: «La
+foi est une estimation.» Dans ton verbiage, tu fais ambigu ce qui est
+d'une certitude sans égale; mais Augustin parle autrement: <i>La foi</i>,
+dit-il, <i>n'est pas dans le coeur où elle réside et pour celui qui la possède
+comme une conjecture ou une opinion, elle est une certaine science au
+cri de la conscience</i>. Loin donc, bien loin de nous de réduire ainsi la
+foi chrétienne. C'est pour les Académiciens que sont ces <i>estimations</i>,
+gens dont le fait est de douter de tout, de ne savoir rien; pour moi,
+je marche confiant dans la sentence du maître des nations, et je sais
+que je ne serai point confondu. Elle me plaît, je l'avoue, sa définition
+de la foi, quoique cet homme dirige contre elle une accusation détournée:
+«<i>La foi</i>, dit-il, <i>est la substance des choses qu'il faut espérer,
+l'argument des choses non apparentes</i> (Héb., xi, 1). La substance
+des choses qu'il faut espérer, non la fantaisie de conjectures énormes;
+tu l'entends, <i>la substance!</i> Il ne t'est pas permis dans la foi de
+penser ou de disputer à ton gré, ni de vaguer çà et là dans le vide
+des opinions, dans les détours de l'erreur. Par le mot de substance,
+quelque chose de certain et de fixe t'est d'avance imposé; tu es enfermé
+dans des bornes certaines, tu es emprisonné dans des limites
+certaines; car la foi n'est pas une estimation, mais une certitude<a id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a><a href="#footnote351"><sup>351</sup></a>.»
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote351" name="footnote351"></a><b>Note 351:</b><a href="#footnotetag351"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i> Bern., ep. xi, p. 283, 284.</blockquote>
+
+<p>Il semble ici que saint Bernard ait rencontré juste,
+et une grande autorité lui vient en aide, c'est Gerson<a id="footnotetag352" name="footnotetag352"></a><a href="#footnote352"><sup>352</sup></a>.
+Voilà bien, ce semble, le point de la discussion
+entre le philosophe et le fidèle. Dans cette diversité
+de définition de la foi éclate la différence entre celui
+qui veut par la raison arriver à croire, et celui qui
+commence par croire et qui raisonne après. Cependant,
+si l'on consulte le texte, la critique est hasardée.
+On se rappelle le début de l'Introduction. A
+côté de la foi, l'auteur place l'espérance, et afin
+d'expliquer pourquoi il confond l'espérance dans la
+foi, il généralise la foi qui, comme l'espérance,
+est une estimation ou un jugement de l'esprit sur
+les choses qu'on ne voit pas. Cette définition de la
+foi est donc générale, et non spéciale, c'est celle de
+la foi abstraite, et non de la foi chrétienne; c'est un
+souvenir d'Aristote qui unit la croyance ou la foi à
+l'opinion ou estimation. Mais dès qu'il s'agit de la
+foi, «en tant qu'elle intéresse l'ensemble du salut de
+l'homme, objet de son ouvrage,» Abélard revient
+à la définition de saint Paul. «Parlons d'abord de la
+foi, dit-il; qui vient avant le reste (la charité et
+les sacrements), comme étant le fondement de tous
+les biens. Que peut-on en effet espérer et que
+peut-on aimer de ce qu'on espère, si l'on ne croit
+auparavant, tandis qu'on peut croire sans l'espérance
+et sans l'amour? De la foi, en effet, naît l'espérance;
+ainsi, ce que nous croyons le bien, nous
+avons la confiance de l'obtenir par la miséricorde
+de Dieu. D'où l'apôtre: «<i>La foi est la substance des
+choses qu'il faut espérer et l'argument des choses qui
+n'apparaissent pas</i>.» La substance des choses qu'il
+faut espérer, c'est-à-dire le fondement et l'origine
+des espérances auxquelles nous sommes conduits,
+en croyant d'abord que les choses sont, afin de les
+espérer ensuite; <i>l'argument des choses qui n'apparaissent
+pas</i>, cela veut dire la preuve qu'il y a des
+choses non apparentes. Comme en effet personne
+ne doute que la foi n'existe, il faut accorder qu'il
+y a des choses non apparentes. Car la foi, ainsi
+qu'il a été remarqué, ne se dit avec entière propriété
+que de ce qui n'apparaît pas.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote352" name="footnote352"></a><b>Note 352:</b><a href="#footnotetag352"> (retour) </a> «Fides dicitur habitus firmus, ad differentiam
+opinionis vel suspicionis incertae, sicut ponebat Petrus
+Abaelardus per B. Bernardum in hoc redargutus (<i>Serm. Ad
+commiss, Fidei</i>, t. II, p. 334; Gerson. <i>Op. omn.</i>,
+vol. in fol. Antw. 1706).</blockquote>
+
+<p>Si la foi est ainsi la preuve de l'invisible, il est
+des objets de la foi qui n'importent pas au salut.
+Quel péril courons-nous à croire que Dieu fera demain
+ou ne fera pas tomber la pluie? «A celui qui
+vous parle de la foi pour votre édification, il suffit
+de traiter et d'enseigner les choses qui, si elles
+ne sont crues, produisent la damnation. Ce sont
+celles qui appartiennent à la foi catholique. La foi
+catholique, c'est-à-dire universelle, est celle qui
+est tellement nécessaire à tous, que quiconque en
+est dénué ne peut être sauvé<a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a><a href="#footnote353"><sup>353</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote353" name="footnote353"></a><b>Note 353:</b><a href="#footnotetag353"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, t. I, p. 979, 981, 982.
+Voyez aussi notre c. II p. 188, et dans le t. I, le c. VII, p. 490.</blockquote>
+
+<p>Y a-t-il en tout cela prétexte à l'indignation de
+saint Bernard<a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a><a href="#footnote354"><sup>354</sup></a>? Nous croyons parfaitement innocente
+la définition qu'il incrimine, et cependant
+nous avouerons que le rationalisme tend toujours à
+faire de la foi une opinion, ou, si l'on veut, une
+<i>estimation</i>. Sans doute on ne saurait proscrire la foi
+formée par le travail de l'intelligence, elle peut être
+aussi pure et aussi solide que toute autre, et obtenir
+par suite tous les dons célestes promis à la foi.
+Lorsqu'on enseigne la religion, il est même impossible
+de ne point admettre certains antécédents logiques
+qui servent de base à la foi, et de ne point
+convenir que celle-ci suppose la croyance à certaines
+vérités préalables, ce qui donne à la foi les apparences
+d'une déduction. Mais souvent en fait la foi
+précède tout raisonnement dont on ait conscience
+ou souvenir, et comme elle est religieusement un
+devoir, même une vertu, elle a souvent, ainsi que
+toutes les autres vertus, le don de se rencontrer dans
+l'âme et d'y dominer, sans commencement et sans
+motifs connus, en vertu d'une adhésion implicite
+et involontaire. La foi ainsi conçue est en général
+plus estimée par la religion, elle lui paraît mieux
+assurée; n'étant pas la création laborieuse de la raison,
+elle semble inspirée, et son origine la sanctifie.
+Aussi a-t-elle en elle-même plus de mérite, le mérite
+qui ne vient pas de nous étant le seul véritable,
+et les plus récents apologistes du christianisme se
+sont attachés à établir que les vérités, regardées
+jusqu'ici comme un préliminaire que la raison démontre
+pour que la foi prenne naissance, sont elles-mêmes
+connues par la foi avant de l'être par la raison.
+C'est cette foi d'obéissance qui a été louée dans
+Abraham. À toutes les époques, cette foi a été distinguée
+de la foi acquise et raisonnée, et préférée a
+celle-ci par les hommes pratiques qui unissaient à
+une piété vive l'esprit d'autorité. Cependant l'obéissance
+raisonnable de saint Paul reste permise, et
+c'est celle qu'Abélard enseigne, car c'est la seule
+qui puisse être enseignée.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote354" name="footnote354"></a><b>Note 354:</b><a href="#footnotetag354"> (retour) </a> Lui-même avait dit: «Deus... tribus voluti
+viis est vestigandus, opinione, fide, intellectu. Fides est
+votuntaria quaedam et certa prolibatio necdum propalatae
+veritatis; intellectus est rei cujusdam invisibilis certa
+et manifesta notitia» (<i>De Consider.</i>, V, 3.
+Cf. Frerichs, <i>Comment, de Ab. doct.</i>, p. 13).</blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE V.</h3>
+
+<h3>DES PRINCIPES DE LA THÉOLOGIE D'ABÉLARD.&mdash;EXAMEN
+PHILOSOPHIQUE.</h3>
+
+
+<p>Considérons maintenant dans son ensemble et
+d'un point de vue plus général encore la doctrine
+d'Abélard sur la Trinité. La sentence de l'orthodoxie
+contemporaine se trouve développée dans la lettre
+de saint Bernard. Essayons de juger ce jugement.</p>
+
+<p>Il a été reproduit, mais avec plus de modération
+dans les termes, par des écrivains modernes. Ainsi
+D. Clément regarde, non comme faux, mais comme
+dangereux ce principe que la foi doit être dirigée
+par la lumière naturelle, principe qui conduit à
+cette autre proposition: «On ne croit point parce
+que Dieu a dit, mais parce qu'on est convaincu
+qu'il en est ainsi, on admet<a id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a><a href="#footnote355"><sup>355</sup></a>.» «Voilà,» dit le
+critique, «un principe qui doit mener loin.» Il
+trouve <i>naturelles</i> les conséquences que saint Bernard
+infère de la définition de la foi donnée par Abélard.
+«Cependant loin de les avoir constamment admises,
+on voit que l'auteur les a quelquefois combattues,
+même avec succès; mais ce qu'il ne pouvait désavouer
+en aucun cas sans saper par le pied sa nouvelle
+méthode, c'est que la foi n'est pas absolument
+au-dessus de la raison.» Enfin les explications
+et les comparaisons qu'il donne touchant la Trinité
+laissent percer tantôt le sabellianisme, tantôt l'arianisme.
+«Nous aimons à nous persuader, et ce n'est
+pas au reste sans preuves, qu'il est exempt dans
+le fond de l'une et de l'autre de ces erreurs.» Mais
+il n'en a pas moins <i>brouillé réellement toutes les notions
+théologiques sur la Trinité</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote355" name="footnote355"></a><b>Note 355:</b><a href="#footnotetag355"> (retour) </a> Art. <i>Abélard</i> dans <i>l'Hist litt</i>
+t. XII, p. 138.&mdash;<i>Introd</i>., t. II, p. 1060.</blockquote>
+
+<p>On le voit, le reproche d'hérésie n'est plus proféré,
+il est même formellement écarté<a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a><a href="#footnote356"><sup>356</sup></a>; plus de ces
+mots d'<i>impiété</i>, de <i>blasphème</i>, de <i>paganisme</i>, et de
+là cette conséquence qu'on n'était en droit à Sens,
+comme à Soissons, que de signaler les erreurs du
+livre et non de condamner personnellement un docteur
+qui n'a pas un seul moment cessé de protester
+de sa soumission à l'Église et au saint-siége.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote356" name="footnote356"></a><b>Note 356:</b><a href="#footnotetag356"> (retour) </a> C'est maintenant une chose généralement accordée.
+J'en ai cité plusieurs preuves (Voy. t. I, p. 218). Il serait trop
+long de rappeler tous les ouvrages où les opinions théologiques
+d'Abélard sont appréciées (Voy. t. I, p. xxii).</blockquote>
+
+<p>A ces critiques ainsi réduites, M. Cousin, fortifiant
+de son autorité celle d'Othon de Frisingen,
+ajoute une observation qui pénètre plus avant. Il
+pense qu'Abélard, en introduisant le rationalisme
+dans la théologie, y a introduit aussi le nominalisme,
+chose grave, surtout quand il s'agit de la
+question de la Trinité. Quelques réflexions seront
+ici nécessaires.</p>
+
+<p>On l'a déjà vu, il y a deux manières de traiter la
+théologie, c'est-à-dire d'enseigner la religion, celle
+du rationalisme et celle que les Allemands appellent
+du super-naturalisme. Toujours la première
+court le risque d'incliner à l'hétérodoxie, à l'hérésie,
+et de passer insensiblement du rationalisme théologique
+au rationalisme philosophique. La seconde
+offre une tendance constante au mysticisme ou
+penche vers une abnégation de tout raisonnement,
+vers une <i>misologie</i>, comme on dit encore en Allemagne,
+vers une aversion de toute science qui peut
+transformer l'humilité d'esprit en crédulité superstitieuse.
+Ce n'est pas que la foi manque absolument
+dans le rationalisme, ni que le super-naturalisme
+(employons ce mot faute d'un meilleur) ne laisse
+absolument aucun rôle à la raison. Le rationalisme
+peut être orthodoxe, honorer du moins et prescrire
+la foi; même dans le rationalisme purement philosophique
+il y a encore une place pour quelque chose
+qui peut s'appeler la foi, c'est-à-dire pour un assentiment
+non raisonné à des vérités indémontrées et
+indémontrables, pour une croyance implicite et
+nécessaire à des choses invisibles, <i>argumentum non
+apparentium</i>. Aucune philosophie n'est sans mystères
+ou sans faits inexplicables, insensibles et certains;
+aucune philosophie n'est sans foi. Cela est
+encore plus vrai du rationalisme religieux; il a pour
+objet de conduire à la foi par la raison ceux à qui
+la foi manque, ou plus souvent, là où il rencontre la
+foi, de l'éclairer, de la motiver, de la corroborer
+par la raison. Qu'est-ce donc en général que le rationalisme
+chrétien? Une conciliation de la foi et de la
+raison, un éclectisme.</p>
+
+<p>De même, dans la doctrine de ceux qui ramènent
+tout à la foi, prenant à la lettre et dans un sens
+absolu les anathèmes contre la philosophie, on ne
+peut soutenir que la raison n'ait rien à faire. Soit
+qu'on cherche à exciter la foi uniquement par des
+récits ou des menaces, comme de certains missionnaires,
+soit qu'on en appelle au sentiment religieux,
+à ce besoin d'amour et de prière qui, dit-on, est
+déjà la grâce, et qui, fidèlement écouté, doit attirer
+la grâce définitive de la foi, soit surtout qu'on invoque
+le principe de l'autorité contre l'anarchie des
+opinions individuelles et les écarts du libre examen,
+on recourt implicitement à la raison humaine. Il y
+a un syllogisme jusque dans le choix mystique de
+l'âme préférant la vision à la conception et l'enthousiasme
+à la certitude. «C'est, dit avec profondeur
+saint Clément d'Alexandrie, une sage parole que
+celle-ci: Il faut de la philosophie même pour décider
+qu'il ne faut pas de philosophie<a id="footnotetag357" name="footnotetag357"></a><a href="#footnote357"><sup>357</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote357" name="footnote357"></a><b>Note 357:</b><a href="#footnotetag357"> (retour) </a> Clem. Alex. <i>Stromat.</i> VI, in His.</blockquote>
+
+<p>Mais malgré ce qu'il y a de commun entre les
+deux méthodes théologiques, et ce qu'il y a de commun,
+c'est l'intelligence à laquelle toutes deux s'adressent,
+et que ni l'une ni l'autre ne peut scinder ni
+travestir; ce qu'il y a de commun à toute religion
+comme à toute philosophie, c'est l'humanité; il faut
+reconnaître que les deux méthodes diffèrent par
+leurs caractères et par leur tendance.</p>
+
+<p>La première, quoiqu'elle soit celle de presque tous
+les hérétiques, et nécessairement celle de tous les
+philosophes, et des plus incrédules, n'a jamais en
+elle-même été formellement condamnée par l'Église,
+qui ne pouvait répudier quelques-uns de ses docteurs
+les plus illustres. Les deux méthodes, employées
+concurremment dans tous les âges du christianisme,
+ont l'une sur l'autre prévalu tour à tour,
+suivant les temps et les questions. Dans le berceau
+même de la foi, on les trouve alternativement s'embrassant
+et luttant ensemble. Il est impossible de ne
+pas reconnaître dans saint Jean un caractère philosophique
+qui manque à saint Luc; et malgré ses invectives
+contre les philosophes, saint Paul porte
+dans l'exposition du dogme des formes de discussion,
+un esprit libre et raisonneur qui paraissent
+étrangers au génie positif et formaliste de saint
+Pierre. «Il <i>discutait dialectiquement</i>, dit l'Écriture,
+les choses du royaume de Dieu<a id="footnotetag358" name="footnotetag358"></a><a href="#footnote358"><sup>358</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote358" name="footnote358"></a><b>Note 358:</b><a href="#footnotetag358"> (retour) </a> Διελέγετο. Act. xvii, 2.
+Διελέγόμενος καί πειθοιν τά περί τής βασιλείας
+τού θιού. XIX, 8.</blockquote>
+
+<p>Depuis les apôtres jusqu'aux Pères, depuis les
+Pères jusqu'aux docteurs de nos facultés de théologie,
+les deux méthodes se sont perpétuées dans
+l'Église; et pour avoir choisi entre elles, Abélard
+n'est point sorti du saint bercail. Il a fait d'ailleurs
+ce choix sans intention d'innover sur aucun point du
+Symbole. Sa prétention paraît s'être élevée jusque-là
+seulement, qu'il a voulu <i>exposer</i>, c'est son expression,
+sous une forme un peu nouvelle, la croyance
+chrétienne touchant la nature de Dieu, et soit par un
+choix dans les doctrines reçues, soit par quelques
+explications neuves, construire une déduction méthodique
+du dogme de la Trinité et appuyer d'arguments
+plus modernes l'adhésion qui lui est due.
+Voici dans sa juste mesure la formule générale de ce
+rationalisme dogmatique: «Il ne faut pas toujours
+demander, dit Leibnitz, des <i>notions adéquates</i>, et
+qui n'enveloppent rien qui ne soit expliqué....
+Nous convenons que les mystères reçoivent une
+explication, mais cette explication est imparfaite.
+Il suffit que nous ayons <i>quelque intelligence analogique</i>
+d'un mystère, tel que la Trinité et que l'incarnation,
+afin qu'en les recevant nous ne prononcions
+pas des paroles entièrement destituées de sens:
+mais il n'est point nécessaire que l'explication aille
+aussi loin qu'il serait à souhaiter, c'est-à-dire
+qu'elle aille jusqu'à la compréhension et au comment<a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a><a href="#footnote359"><sup>359</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote359" name="footnote359"></a><b>Note 359:</b><a href="#footnotetag359"> (retour) </a> <i>Théodicée</i> disc. prél. sec. 54.</blockquote>
+
+<p>Mais l'exécution a-t-elle parfaitement répondu à
+l'intention? J'ai ailleurs décrit comme je me le représente,
+l'état religieux de l'âme d'Abélard. Le jugement
+de l'esprit d'un siècle par l'esprit d'un autre
+n'est pas aujourd'hui chose fort malaisée. Notre époque
+a trop d'impartialité pour manquer de sagacité.
+Mais quand il faut appliquer ce jugement général à
+un individu, pénétrer au fond d'une âme à travers
+les âges, entrevoir comment s'y associaient ou s'y
+combattaient l'esprit du temps auquel elle n'échappait
+pas, et cet esprit de tous les temps auquel participent
+tous les philosophes; comment s'y mêlaient,
+sans y disparaître, les habitudes religieuses, les
+habitudes logiques, l'érudition sacrée, l'érudition
+profane, le caractère ecclésiastique, le talent dialectique,
+le respect volontaire pour la tradition, le penchant
+involontaire pour la controverse, le goût de la
+subtilité, le désir de l'originalité, l'amour de la
+gloire enfin; alors la tâche devient bien difficile, et
+les conjectures les plus plausibles peuvent n'être que
+des mensonges historiques. Sans contester que les
+doutes, inséparables peut-être de toute grande vocation
+philosophique, aient pu de temps à autre
+traverser l'esprit du chanoine de Paris, moine de
+Saint-Denis, abbé de Saint Gildas, fondateur du Paraclet,
+que condamna l'Église, nous dirons que ces
+doutes ne transpirent point dans sa théologie. C'est
+l'oeuvre d'un fidèle; mais elle contient plus d'un
+germe d'infidélité. Le rationalisme n'a point fait impunément
+irruption dans le dogme, et l'on reconnaît
+soit dans l'esprit général, soit dans les opinions
+particulières, plusieurs de ces idées précoces d'où
+l'esprit des siècles a fait sortir quelques-unes des
+vérités et des erreurs les plus grandes de la philosophie
+moderne.</p>
+
+<p>La clef de la doctrine est dans le <i>Sic et Non</i>. Que le
+simple travail de rassembler tant de citations et
+d'autorités contradictoires, ait exercé une passagère
+influence sur l'esprit de l'auteur, et l'ait pu jeter
+dans quelques incertitudes, je ne le nie pas. Cependant,
+il n'a point entendu conclure au doute universel.
+Il ne voyait dans ces archives du pour et du
+contre qu'autant d'occasions d'<i>expliquer</i> des contradictions
+apparentes, et ce travail a contribué surtout
+à développer cette subtilité qu'on admire. Dans ses
+autres ouvrages, il a pu risquer des opinions qui ont
+ébranlé certaines croyances, enfanté de certains
+doutes; jamais il ne s'est donné pour sceptique. Seulement,
+on l'y voit sur chaque question chercher et
+discuter les autorités, ordinairement les mêmes qu'il
+a recueillies dans le <i>Sic et Non</i>; il y reprend celles
+qui sont favorables à sa thèse, et parfois aussi celles
+qui sont contraires; il les commente, les développe,
+et s'efforce d'en donner le vrai sens, non dans un
+esprit d'incertitude, mais de conciliation. En fait,
+qu'est-ce que l'examen d'une question? ne part-il
+pas toujours d'un <i>sic et non</i>? ne porte-t-il pas toujours
+sur une contradiction entre certaines idées qui
+sont dans l'esprit ou dans les livres, et qu'il faut
+ramener à l'unité, soit en montrant qu'elles concordent
+en dernière analyse, soit en faisant évanouir
+celles qui ne concordent pas? L'ouvrage d'Abélard
+nous représente la forme que, dans un temps de citations
+et d'autorités, la position de toutes questions
+devait prendre naturellement.</p>
+
+<p>Mais cette habitude de poser le oui et le non devait
+donner à sa manière d'enseigner la théologie, un caractère
+expressément dialectique, et lui ôter cette
+forme dogmatique, qui semble exclure le doute en
+taisant l'objection, et inculquer la vérité par ordre.
+Abélard ne prêche pas, il discute. La polémique
+avait été l'exercice de toute sa vie; il avait pris pour
+maxime ces mots qu'il attribue à saint Augustin:
+<i>Quarite disputando</i><a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a><a href="#footnote360"><sup>360</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote360" name="footnote360"></a><b>Note 360:</b><a href="#footnotetag360"> (retour) </a> Je n'ai pu trouver dans saint Augustin ces mots
+qu'Abélard dit extraits du <i>De Anima</i> (<i>Sic et Non</i>,
+I, p. 21), et ailleurs du traité (lisez <i>sermon</i>)
+<i>de Misericordia</i> (<i>Introd.</i>, II, p. 1056).</blockquote>
+
+<p>Dans cette pratique de discussion, dans cet art
+de considérer le pour et le contre et de chercher
+en quoi l'un et l'autre étaient vrais ou soutenables,
+puisque l'un et l'autre avaient leurs autorités, il a
+puisé le goût et le talent d'allier les contraires,
+sans toujours bien s'assurer des conditions de l'alliance.
+Ainsi on le voit plaider la cause de la philosophie
+et lui faire son procès avec une égale
+vivacité; marquer trop fortement la distinction des
+personnes dans la Trinité, et par un retour un peu
+brusque, rétablir sans restriction l'unité de l'essence
+et la communauté des attributs; braver en un mot
+les contradictions et les résoudre ou les affirmer
+tour à tour.</p>
+
+<p>C'est là, je l'avoue, ce qui, plus que l'esprit du
+nominalisme, me paraît avoir attaché quelques dangereuses
+conséquences à sa méthode théologique,
+non que plus d'un passage n'offre des traces de
+nominalisme, mais d'autres passages s'en écartent.
+Et en effet, le principe fondamental de cette doctrine
+est, nous le reconnaissons avec M. Cousin,
+que rien n'existe qui ne soit individuel. Nous concevons
+donc que de ce principe on conclue (la distinction
+étant bien fugitive, si elle est possible,
+entre la personne et l'individu) que les trois personnes
+divines en pleine possession de l'existence
+sont toutes trois des réalités, des unités, et que
+l'identité de substance qu'on leur impose est une
+chimère. Telle paraît avoir été l'erreur de Roscelin:
+il a sacrifié la réalité de l'unité de Dieu à la réalité
+de l'unité de chaque personne. Ce sont trois choses,
+disait-il, et si l'usage le permettait, on devrait dire
+trois dieux<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a><a href="#footnote361"><sup>361</sup></a>. C'est le trithéisme ou l'hérésie de Philopon
+et des damianistes. Or, c'est l'erreur contraire
+dont Abélard est maintenant accusé; il aurait, dit-on,
+ramené les distinctions réelles à des points de vue
+divers du même être, à des conceptions diverses de
+notre esprit, rendant ainsi l'existence des personnes
+purement nominale pour sauver l'unité réelle de la
+substance divine. Or, si cette erreur est la sienne,
+est-elle imputable au nominalisme? A la bonne heure
+pour l'erreur inverse, pour celle de Roscelin; les
+individus seuls sont réels, donc les personnes ne
+sont rien, ou seules elles sont réelles; voilà qui est
+simple et logique. Mais Abélard n'a pas dit cela, on
+lui prête d'avoir dit le contraire. Pour dire le contraire,
+il faudrait, à la vérité, qu'il eût démenti le
+principe même du nominalisme, en disant: «Il n'y
+a de réel que ce qui n'est pas individuel; comme les
+personnes sont individuelles, elles ne sont rien. La
+Divinité, qui n'est exclusivement aucune personne,
+la Divinité seule est réelle.» Mais alors il n'eût été
+rien moins que nominaliste, loin de là, il fût tombé
+dans le réalisme extrême, dans celui qui, refusant
+la pleine existence à l'individu, annulerait les personnes
+de la Trinité, parce qu'elles ne seraient que
+des individus.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote361" name="footnote361"></a><b>Note 361:</b><a href="#footnotetag361"> (retour) </a> M. Cousin, Introduction, p. cxcviii.&mdash;Cf.
+S. Anselm. <i>Op.</i>, ep. xxxv et xli, I. II.&mdash;Ott. Frising.,
+<i>de Gest. Frid</i>., I. I, c. xlviii.&mdash;D'Achery,
+<i>Spicileg</i>., t. III, p. 142.&mdash;Buddoeus, <i>Observ.
+select</i>., t. I; obs. xv.&mdash;Brucker,
+<i>Hist. crit. phil</i>., t. III, p. 673.</blockquote>
+
+<p>Abélard, dans sa doctrine de la Trinité, ne me
+paraît avoir été précisément ni réaliste, ni nominaliste;
+il s'est efforcé de donner aux choses leur
+nom, de les qualifier comme il fallait, sans tenir
+compte des conséquences en ontologie dialectique.
+Mais je suppose qu'il eût dit expressément que Dieu
+est un genre, siérait-il aux réalistes, qui soutiennent
+que le genre est réel, d'en conclure qu'il a nié
+la réalité de la Divinité? De même, s'il n'a vu dans
+les personnes que des propriétés, ceux qui défendent
+contre Roscelin l'existence réelle des qualités spécifiques
+seraient mal venus à l'accuser de ruiner
+l'existence réelle des personnes.</p>
+
+<p>Un écrivain judicieux a remarqué avec raison que
+l'orthodoxie trinitairienne n'est pas nécessairement
+engagée dans la controverse sur les universaux<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a><a href="#footnote362"><sup>362</sup></a>.
+Que ceux-ci soient ou ne soient pas réels, qu'importe
+à l'existence de Dieu ou des personnes divines? Ni
+Dieu, ni aucune des personnes n'est donnée comme
+étant au nombre des universaux, et la négation des
+idées générales ne touche en rien l'être qui ne peut
+être ramené à une simple abstraction. Le principe
+seul de la réalité exclusive des individus pouvait
+bien, par une application tout à fait indépendante de
+la fameuse controverse, conduire à trop individualiser
+les personnes de la Trinité, et il paraît que c'est
+ainsi que Roscelin a compromis le nominalisme dans
+l'hérésie et s'est fait blasphémateur, au jugement
+de saint Anselme; car il n'est nullement vrai que
+son erreur ait été, comme on l'a dit, de réduire la
+distinction des personnes à des vues diverses de l'esprit.
+Mais l'erreur du trithéisme pouvait être facilement
+écartée par la considération de <i>la singularité</i>
+de la nature divine, et par cette pensée que le mystère
+consistait précisément dans l'union de quelques-uns
+des caractères de l'individualité dans chaque
+personne avec la communauté et l'identité d'essence.
+Après tout, les réalistes ne soutenaient point que
+les personnes divines fussent des genres ou des espèces,
+et par conséquent les nominalistes n'avaient
+sur ce point rien à leur dire. Aussi, lorsque Abélard
+marque avec un peu d'exagération la distinction des
+personnes, est-ce en vertu de l'idée de propriété,
+et non de la théorie des genres et des espèces. Il est
+vrai que Neander pense que le reproche de sabellianisme
+aurait dû plutôt être dirigé contre lui, c'est-à-dire
+qu'il atténuait la distinction des personnes, et
+c'est ainsi qu'Othon de Frisingen et les modernes en
+ont jugé<a id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a><a href="#footnote363"><sup>363</sup></a>; mais cette accusation plus spécieuse ne
+nous semble pas plus exacte. Répétons d'abord que
+l'intention est irréprochable; puis, quant à la doctrine,
+elle ne tend pas plus que toute autre à convertir
+les personnes divines en abstractions. C'est le
+péril commun de toute métaphysique sur ce dogme
+difficile, et le nominalisme y ajoute peu de chose;
+seulement le lecteur est en général nominaliste, et
+quand on veut lui faire séparer à un certain degré
+la substance et la personne, il penche à n'accorder à
+la personne qu'une existence nominale, et dans sa
+pensée, la doctrine d'Abélard devient en ce sens
+nominaliste. Mais qu'y faire? Est-ce Abélard qui a
+séparé la substance de la personne? C'est l'expression
+orthodoxe du dogme de la Trinité; quiconque
+prétendra discuter ce dogme sons forme scientifique
+courra grand risque de paraître nominaliste, en conduisant
+le lecteur par la pente du raisonnement à
+conclure contre la réalité de l'un ou de l'autre des
+éléments constitutifs du dogme, c'est-à-dire contre
+l'unité divine ou contre la distinction des personnes.
+Du moment qu'on veut ramener un tel mystère à
+une conception rationnelle, la raison involontairement
+impose à la nature divine les conditions ordinaires
+de l'être, ces conditions qu'elle est habituée
+à tenir pour nécessaires, et soudain la foi dans la
+Trinité s'altère et périt. La raison a-t-elle tort d'en
+agir ainsi? C'est une autre question, je ne la tranche
+pas, je ne la discute pas; mais je dis que c'est la
+conséquence inévitable de l'application méthodique
+du rationalisme à la Trinité. Encore une fois, ce
+n'est pas le nominalisme qui fait le danger de la
+théologie d'Abélard, c'est la dialectique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote362" name="footnote362"></a><b>Note 362:</b><a href="#footnotetag362"> (retour) </a> M. Bouchitté, <i>Hist. des preuves de l'exist.
+de Dieu</i>:&mdash;Mém. de l'Académie des Sciences morales et
+politiques, t. I, Savants étrangers, p. 463.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote363" name="footnote363"></a><b>Note 363:</b><a href="#footnotetag363"> (retour) </a> Ott. Fris., <i>De Gest. Frid.</i>, I. 1,
+c. XLVIII.&mdash;Bayle, <i>Dict. crit.</i>, urt. Abél.&mdash;Neander,
+<i>S. Bernard et son siècle</i>, I. III, p. 240.&mdash;<i>Hist.
+ill.</i>, t. XII, p. 139.&mdash;Cousin, <i>Introd.</i>, p. CXCIX.</blockquote>
+
+<p>Dans le dogme théologique, en effet (je ne dis
+pas le dogme chrétien), il se présente une difficulté
+capitale. L'essence étant une, et les personnes étant
+plusieurs, en quoi celles-ci diffèrent-elles? La meilleure
+manière peut-être de résoudre cette question,
+c'est de ne la point poser, et de se dire que les trois
+personnes diffèrent par leurs noms, et que l'Écriture
+énonce, de chacune sous son nom, certaines
+choses contenues en tels et tels versets; puis, de
+croire ces choses et de n'en pas savoir davantage.
+Mais la curiosité de l'esprit humain, celle même de
+l'Église veulent aller plus loin, et la question se
+pose. Les personnes sont plusieurs, donc elles diffèrent;
+mais elles ne diffèrent point par l'essence;
+elles diffèrent donc parles qualités. Or, ce qui serait
+les qualités, modes, ou accidents de Dieu,
+s'appelle attributs, et ces attributs appartiennent à
+l'essence divine ou la constituent. Ce que l'on cherche,
+ce ne sont donc pas les attributs de l'essence;
+ils sont, ainsi qu'elle, communs aux personnes; ce
+sont des attributs propres aux personnes, ou les
+propriétés. Quelles sont les propriétés des personnes?
+Ici, l'on marche sur un terrain glissant. Le
+plus sûr serait encore de prendre le nom de chaque
+personne pour l'expression de sa propriété, et de
+dire simplement que la propriété du Père est la paternité,
+celle du Fils la filiation (<i>filictas</i>), celle du
+Saint-Esprit, la <i>spiration</i><a id="footnotetag364" name="footnotetag364"></a><a href="#footnote364"><sup>364</sup></a>. Mais les Pères ont prétendu
+en dire davantage.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote364" name="footnote364"></a><b>Note 364:</b><a href="#footnotetag364"> (retour) </a> Damasc., <i>De Fid.</i>, I, VIII, et III, V.&mdash;«Pater
+paternitate est Pater.» (S. Thomas, <i>Summ. Theol.</i>, I, q. XL.,
+a. 1.)&mdash;«Proprium Patris est quod semper Pater est.»
+(Hil., <i>De Trin.</i>, XII.) «Nihil habet Filius nisi natum,
+nativitate autem est Filius.» (<i>Id., ib.,</i> IV.&mdash;Cf.
+P. Lomb. <i>Sent.</i>, I, dist. XXVII).</blockquote>
+
+<p>En jugeant Abélard, il faut toujours craindre de le
+trop isoler. Si l'on ne considère que ses opinions,
+sans en connaître les antécédents donnés par l'histoire
+de la théologie, on risque de lui prêter une
+originalité ou une témérité qu'il n'a pas. Ce n'est
+pas lui qui a commencé à mettre le dogme de la
+Trinité aux prises en quelque sorte avec les distinctions
+logiques, enseignées au livre des Catégories.
+Ces distinctions étaient trop familières à la plupart
+des Pères, elles avaient trop universellement passé
+dans la langue du raisonnement, pour qu'ils fussent
+dispensés de rechercher dans quelle mesure elles
+étaient compatibles avec les termes de la foi. Dieu
+est une substance: a-t-il les attributs scientifiques
+de la substance? Il est une essence: quelle sorte
+d'essence est-il? Comme essence et comme substance,
+il est un sujet: peut-on dire de ce sujet
+tout ce qu'Aristote dit du sujet en général? En d'autres
+termes, la distinction de la matière et de la
+forme, de l'essence et de la qualité, de la substance
+et de l'accident, du sujet et du mode, du genre et
+de l'espèce, du concret et de l'abstrait, de l'absolu
+et du relatif, est-elle exactement applicable à la
+Divinité? Ce ne sont pas moins que les plus grandes
+questions de la théodicée. On pressent que ces problèmes
+qui semblent ne concerner que des formules
+techniques, touchent à la nature même de Dieu, et
+par conséquent à son action sur le monde. Toute
+religion est là. Sans pénétrer au sein des questions,
+bornons-nous à dire que toutes ces distinctions,
+dans leur application étroite à la Trinité, peuvent
+changer le fond du dogme, si l'on ne se rattache
+énergiquement aux termes de l'orthodoxie.</p>
+
+<p>Le point fondamental, c'est de maintenir l'unité
+de Dieu, c'est-à-dire l'unité de l'essence divine, et
+cependant il faut en Dieu trois personnes. Or,
+comme de ces trois personnes une est appelée verbe
+ou sagesse, une autre amour ou charité, il n'est que
+trop tentant pour l'esprit de faire de Dieu le Père une
+essence ou un concret, et des deux autres personnes
+des qualités ou des abstraits. De cette façon, l'unité
+substantielle semble maintenue sans exclure une
+certaine triplicité; il en est de même, si l'on emploie
+les termes de substance et d'accident ou de
+sujet et de mode. Mais, par contre, attachez-vous à la
+définition consacrée de la personne en général ou
+de l'individu substantiel, et la difficulté se retourne;
+ce sont les personnes qui deviennent des substances,
+des sujets, des concrets, et l'essence divine ou
+Dieu n'est plus qu'une généralité, une qualité commune,
+un abstrait. L'hérésie n'est pas moins grave,
+et l'antique dogme de l'unité de Dieu, la gloire de
+l'Ancien Testament, est comme abrogé par le nouveau.
+Cette hérésie touche au blasphème.</p>
+
+<p>La conséquence évidente, c'est qu'il faut se défier
+en théologie des définitions scientifiques de la substance
+et de la personne, et les approprier avec réserve
+à l'objet unique et incomparable dont la théologie
+entreprend la mystérieuse étude. Aussi est-il
+en général de tradition parmi les écrivains sacrés que
+si la dialectique est utile à l'explication du dogme et
+nécessaire pour le défendre, elle n'est intégralement
+et rigoureusement vraie que des choses créées, et que
+Dieu est en dehors des catégories.</p>
+
+<p>Abélard se montre fidèle, ce me semble, à cette
+tradition. Une esquisse générale de la doctrine des
+Pères sur la Trinité, est nécessaire pour bien juger
+de la sienne.</p>
+
+<p>Dieu est l'unité parfaite. Toutes les définitions de
+l'unité, celle de Platon, celle d'Aristote, celle de
+Plotin lui sont applicables dans ce qu'elles ont de
+vrai. Être, dit saint Augustin, c'est être un<a id="footnotetag365" name="footnotetag365"></a><a href="#footnote365"><sup>365</sup></a>. L'être
+par excellence est donc l'unité suprême; c'est-à-dire
+qu'il est sans nombre, sans succession, sans quantité.
+Comme il est l'unité réelle<a id="footnotetag366" name="footnotetag366"></a><a href="#footnote366"><sup>366</sup></a>, la division du tout
+et des parties ne lui est point applicable. D'où résulte
+l'aveu unanime qu'en Dieu la substance ou l'essence
+est une.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote365" name="footnote365"></a><b>Note 365:</b><a href="#footnotetag365"> (retour) </a> «Nihil est esse quam unum esse.» <i>De Mor.
+Manich.</i>, c. VI.&mdash;Cf. Athan., <i>Cont Sabellian.</i>,
+t. II, p. 37. <i>De Decret. Nic.</i>, p. 418, Paris. 1698.&mdash;Nanzianz.,
+<i>Orat.</i> XLIII,&mdash;Nyss., <i>Cont. Eunom.</i>, I,&mdash;Basil.,
+<i>Cont. Eunom.</i>, I et II.&mdash;Cyrill. Alex. <i>Thesaur.</i>,
+XIII, Dialog. VII.&mdash;Damasc., <i>De Fid.</i>,
+I, XII et XIV.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote366" name="footnote366"></a><b>Note 366:</b><a href="#footnotetag366"> (retour) </a> Κατα υποκειρλενον. Arist.
+<i>Met.</i>. IV, VI.</blockquote>
+
+<p>Cependant on distingue des personnes dans son
+essence, ou dans sa nature des hypostases, ou dans
+sa substance des propriétés. Cette distinction divise-t-elle
+l'unité? non, l'unité subsiste, la Divinité demeure
+indivise dans les divisés<a id="footnotetag367" name="footnotetag367"></a><a href="#footnote367"><sup>367</sup></a>. Elle est commune
+aux trois personnes, identique dans le divers, monade
+dans la triade. C'est le paradoxe de la Divinité,
+dit saint Grégoire de Nazianze, que d'avoir à la fois
+la division et l'unité. «Dieu est nombre et il n'est pas
+nombre, dit saint Augustin, c'est là l'ineffable<a id="footnotetag368" name="footnotetag368"></a><a href="#footnote368"><sup>368</sup></a>.»
+Comment est-ce possible? telle est la question que se
+posent distinctement les Pères<a id="footnotetag369" name="footnotetag369"></a><a href="#footnote369"><sup>369</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote367" name="footnote367"></a><b>Note 367:</b><a href="#footnotetag367"> (retour) </a> Αμέριστος εν μεμεριομένοις ή θεότης .
+Damasc., <i>De Fid.</i>, I, x.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote368" name="footnote368"></a><b>Note 368:</b><a href="#footnotetag368"> (retour) </a> <i>Or.</i> XXIII.&mdash;<i>In Johan.</i>, tract.
+XXXIX.&mdash;Cf. Bernard., <i>De Consid.</i>, V. vii.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote369" name="footnote369"></a><b>Note 369:</b><a href="#footnotetag369"> (retour) </a> Notamment les deux Grégoire. Naz., <i>Or.</i>
+XLV, et Nyss., <i>Lib. ad Ablab</i>.</blockquote>
+
+<p>La première solution de cette question semble
+être, l'unité étant admise comme substantielle, de
+regarder la division comme purement intelligible; et
+les passages ne manquent pas où il est formellement
+dit qu'il n'y a en Dieu de distinction que par la pensée,
+que toutes les différences y sont rationnelles,
+idéales, relatives enfin à l'esprit humain<a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a><a href="#footnote370"><sup>370</sup></a>. Mais la
+conséquence serait, que la Trinité, au lieu d'être
+quelque chose de réel, ne serait qu'une conception
+analytique de la Divinité, qu'une distinction purement
+humaine entre ses actes ou ses attributs. Les
+personnes ne seraient plus que des abstractions. Ce
+conceptualisme théologique anéantirait le dogme
+même qu'il aurait pour but d'expliquer, et les termes
+sacrés de Père, de Fils, de Saint-Esprit deviendraient
+des symboles. On aurait donc concédé les
+noms abstraits des trois personnes aux besoins de
+notre intelligence, leurs nome mystiques aux exigences
+de notre imagination. C'est là le fond de
+l'hérésie de Sabellius.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote370" name="footnote370"></a><b>Note 370:</b><a href="#footnotetag370"> (retour) </a> <i>Ratione, cogitatione</i>, έπίνοια, κατ' έπίνοιαν.&mdash;Petav.,
+<i>Dogm. Theol.</i>, i, I, L II, c. vii.</blockquote>
+
+<p>La foi s'en défend, et la théologie y résiste,
+d'abord par la définition des personnes. Les noms
+de personne et d'hypostase signifient quelque chose
+de réel. En principe, il n'y a de personnes que les
+substances. L'hypostase, en général, c'est la substance
+réalisée, la substance individuelle; la personne,
+c'est le nom de toute hypostase rationnelle
+(raisonnable), c'est-à-dire de toute substance individuelle
+intelligente. Cette définition est à peu près
+universellement admise<a id="footnotetag371" name="footnotetag371"></a><a href="#footnote371"><sup>371</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote371" name="footnote371"></a><b>Note 371:</b><a href="#footnotetag371"> (retour) </a> Boeth., <i>De duab. Nat</i>., p. 951, Saint
+Anselme accepte la définition (<i>Monol</i>., c, LXXVIII, p. 27).
+Mais Richard de Saint-Victor l'a attaquée sans
+succès. Petav., <i>id</i>., t, 11, I. IV, c, ix.</blockquote>
+
+<p>Mais si la préoccupation exclusive de l'unité d'essence
+incline à l'hérésie de Sabellius, l'insistance sur
+la réalité des personnes penche vers celle d'Aruis<a id="footnotetag372" name="footnotetag372"></a><a href="#footnote372"><sup>372</sup></a>.
+Il faut admettre les personnes comme réelles, et cependant
+ne pas introduire dans la Divinité une division
+essentielle. Point de parties en Dieu; cependant
+point de personnes sans substance. Comment donc
+faire? Qu'est-ce que les personnes? des différences
+ou tout au moins des distinctions en Dieu. Que sont
+ces distinctions? elles sont réelles. Dans la personne
+il y a donc une substance; mais laquelle? la substance
+divine. Ainsi les personnes sont substantielles;
+seulement elles sont numériquement diverses, et
+leur substance ne l'est pas. Comment cela se peut-il?
+C'est précisément là le merveilleux, le divin;
+c'est que Dieu n'est pas dans les conditions de l'être
+telles que nous les manifestent les choses créées.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote372" name="footnote372"></a><b>Note 372:</b><a href="#footnotetag372"> (retour) </a> Aussi Grégoire de Nazianze dit-il qu'on regardait
+ceux qui employaient le mot ύποστασις comme plus près de
+l'arionisme, et ceux qui préféraient le mot de πρόσωπον
+comme plus voisins du sabellianisme. (<i>Or.</i> XXI.)</blockquote>
+
+<p>Telle est au fond la solution de la foi, et, à mon
+avis, l'unique solution raisonnable. Les théologiens
+sont tous obligés d'y revenir, mais par un détour,
+et la plupart ne se contentent pas de récuser <i>a priori</i>
+la dialectique. Le problème étant de concilier l'unité
+de l'essence avec la réalité de certaines distinctions
+dans l'essence, on est naturellement conduit à rechercher
+si dans les êtres, ou dans nos conceptions
+touchant les êtres, il ne se rencontrerait pas des conditions
+analogues. Par exemple, tout être réel est
+composé de matière et de forme. Point de substance
+individuelle où la dialectique n'opère cette distinction,
+sans cependant que l'unité de l'individu périsse.
+Si Dieu était soumis à cette division <i>secundum
+artem</i>, on dirait qu'il est composé pour matière de
+la substance intelligente et pour forme de <i>l'infinité</i>,
+ou bien de la substance animée, rationnelle, et de
+l'immortalité, ou enfin de la substance indéterminée,
+plus la divinité. Or, évidemment cette composition
+ne serait pas réelle, ou si elle était prise comme
+réelle, elle supposerait qu'une matière indéterminée
+quelconque peut être la base de l'être divin, et que
+la forme de la divinité n'est point par elle-même
+réelle et substantielle; toutes conséquences qui répugnent
+violemment aux plus simples notions de la
+nature de Dieu. De quelque façon que l'on y conçoive
+la conjonction de la matière et de la forme, ou
+détruit l'essence de la Divinité, ou l'on convertit un
+de ses attributs nécessaires en un accident ou qualité.
+Or certains attributs peuvent bien être conçus
+comme des formes<a id="footnotetag373" name="footnotetag373"></a><a href="#footnote373"><sup>373</sup></a>; mais en réalité, ils ne sont pas
+séparables de l'essence, et ce n'est que par abstraction
+qu'on en fait des noms substantifs. Il n'y a
+point de toute-puissance en dehors du tout-puissant,
+ni en général de perfection si ce n'est dans
+le parfait.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote373" name="footnote373"></a><b>Note 373:</b><a href="#footnotetag373"> (retour) </a> Cyrill., <i>De Trin.</i>, Dial. II.</blockquote>
+
+<p>Ces attributs pris dans l'abstraction et qu'on érigerait
+en formes, ne peuvent être des formes proprement
+dites; car la forme fait d'un être ce qu'il
+est; il y aurait donc en Dieu quelque chose qui ne
+serait pas divin, par exemple sa matière, la forme
+étant ce qui la divinise, et partant une division essentielle
+ou composition dans Dieu. Ces formes ou soi-disant
+telles ne sauraient donc être que des modes.
+Or si le mode est la même chose que l'accident, Dieu
+n'a pas réellement de mode; car l'accident n'est pas
+nécessaire; il est accessoire, additionnel, adventice;
+il est donc contradictoire avec la nature de Dieu. Si
+cette nature comportait des accidents, elle admettrait
+la composition. Pour parler d'une manière plus générale,
+tout ce qui dépend de la catégorie de la qualité
+est incompatible avec l'essence divine. Une substance
+identique et simple au sens rigoureux n'a point de
+qualités; car elle serait la substance, plus la qualité;
+elle ne serait donc plus simple. Aussi dit-on qu'en
+Dieu être grand n'est pas distinct de la grandeur. Il
+est la grandeur même, comme il est la bonté, parce
+que tout en lui est essentiel<a id="footnotetag374" name="footnotetag374"></a><a href="#footnote374"><sup>374</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote374" name="footnote374"></a><b>Note 374:</b><a href="#footnotetag374"> (retour) </a> Cf. Aug., <i>De Trin.</i> V, x.&mdash;Epist, liv ou
+cliii.&mdash;S. Bern. <i>Serm.</i> lxxx.&mdash;Clem. Alex. <i>Paedagog.</i>,
+I, viii.&mdash;Damasc., <i>De Fid.</i>, 1, xii et xiii.</blockquote>
+
+<p>Qu'est-ce donc que les attributs divins dont parlent
+toutes les théodicées? Qu'est-ce, dans la théologie
+chrétienne, que les propriétés qui caractérisent
+ou constituent les personnes? D'abord ce ne sont pas
+des accidents; car ce qui distingue l'accident, c'est
+la contingence, c'est d'être sujet au changement, c'est
+de pouvoir être autre. Or, en Dieu les attributs sont
+immutables comme lui-même; ils participent de son
+éternité; ils sont comme l'essence. Il en est de même
+des propriétés soit absolues, soit personnelles; la
+génération est éternelle dans le Fils, comme en Dieu
+la justice ou toute autre perfection.</p>
+
+<p>Quelle différence y a-t-il donc entre les propriétés
+absolues et les propriétés des personnes? C'est toujours
+et sous une nouvelle forme la question: comment
+l'essence est-elle commune aux personnes et
+en est-elle distincte? Si l'essence est commune aux
+trois personnes ou hypostases, les hypostases ou personnes
+sont quelque chose de plus particulier que
+l'essence ou substance. Ainsi le rapport de l'essence
+à la personne est celui du commun au non-commun
+ou du général au particulier, c'est-à-dire le rapport
+du genre ou de l'espèce au singulier ou à l'individu;
+et la considération de ce rapport amène, pour ainsi
+dire, de force dans la théologie la question du réalisme
+et du nominalisme.</p>
+
+<p>Saint Jean de Damas n'hésite point: Dieu est dans
+le genre suprême de la substance incorporelle dont
+il est une des premières espèces, et la Divinité est
+ainsi l'espèce dans laquelle sont les trois personnes<a id="footnotetag375" name="footnotetag375"></a><a href="#footnote375"><sup>375</sup></a>.
+Et cette opinion, loin d'être isolée, se retrouve,
+avec plus ou moins de développement, dans
+quelques-uns des meilleurs philosophes du christianisme.
+D'abord c'est une idée presque universelle,
+que l'essence est quelque chose de plus général que
+l'hypostase, et il le faut bien, l'hypostase étant
+constituée par le propre, qui, de sa nature et par son
+nom même, est moins commun que la substance.
+Tout au moins est-il vrai que telle est notre conception,
+et que nous ne pouvons nommer l'essence
+ou Dieu, et la personne du Fils ou du Père, sans
+distinguer intellectuellement l'une de l'autre, par
+cette différence-là<a id="footnotetag376" name="footnotetag376"></a><a href="#footnote376"><sup>376</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote375" name="footnote375"></a><b>Note 375:</b><a href="#footnotetag375"> (retour) </a> Περιεκτικον αυτων είδος ή υπερουσιος καί
+ακαταληπτος θεότης (Damasc.
+<i>Instit. element. ad Dogm.</i> c. vii.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote376" name="footnote376"></a><b>Note 376:</b><a href="#footnotetag376"> (retour) </a> Petau, <i>Ouv. cit.</i>, t. I, t. II,
+c. v et t. II, t. IV, c. i et vii.</blockquote>
+
+<p>Quelques Pères ont poussé cette opinion au point
+de soutenir que la substance en général étant toujours
+ce qui est commun aux individus, l'individu
+n'était qu'une collection de propriétés, et que par
+exemple la substance <i>homme</i> était commune à Pierre
+et à Paul, de sorte que Pierre et Paul étaient consubstantiels.
+Ainsi l'on n'aurait pas dû dire qu'ils
+<i>sont deux hommes</i>, mais qu'ils <i>sont homme, sunt homo</i>,
+comme on a dit que les trois personnes divines <i>sont
+Dieu</i> et non pas <i>trois Dieux</i><a id="footnotetag377" name="footnotetag377"></a><a href="#footnote377"><sup>377</sup></a>. Ce réalisme, car jusqu'ici
+cette opinion n'est que du réalisme, aurait
+pour effet de constituer les personnes par des accidents,
+et de faire entrer indûment dans la Divinité la
+distinction proscrite de la substance et de l'accident;
+autrement, l'unité de Dieu ne serait plus qu'une
+unité collective, une simple communauté; les trois
+personnes seraient Dieu, comme trois statues d'or
+sont de l'or.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote377" name="footnote377"></a><b>Note 377:</b><a href="#footnotetag377"> (retour) </a> Nyss., <i>Ad Ablab.</i>,&mdash;<i>De Commun.
+Not.</i>.&mdash;Cf. Cyrill., <i>In Johan.</i>, ix.&mdash;<i>De
+Trin.</i>, Dialog. i.&mdash;Damasc., <i>De Fid.</i>, III,
+viii et xiv.&mdash;<i>De Duab. Volum.</i>, V, 7.</blockquote>
+
+<p>Ce qui paraît avoir inspiré cette doctrine, c'est
+l'entraînement de la controverse contre les ariens;
+on a voulu sauver la consubstantialité à tout prix,
+et l'on a soutenu presque exclusivement l'unité réelle
+et substantielle d'une essence commune. Mais d'abord
+une communauté n'est pas une unité véritable
+et rigoureuse, une parfaite simplicité; et si l'unité
+divine n'était que celle du genre ou de l'espèce,
+elle rendrait à chacune des personnes une individuelle
+unité, trop comparable à celle des personnes
+humaines pour admettre la parfaite identité, l'identité
+réelle et numérique de nature ou d'essence. Ceux-là
+même qui veulent faire de Dieu un genre on une espèce,
+voient dans l'unité d'une nature on essence
+commune une pure abstraction, oeuvre de la pensée<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a><a href="#footnote378"><sup>378</sup></a>.
+Est-ce donc à cela qu'ils veulent réduire l'essence
+de Dieu?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote378" name="footnote378"></a><b>Note 378:</b><a href="#footnotetag378"> (retour) </a> Damasc., <i>De Fid</i>., 1, viii.</blockquote>
+
+<p>Comment donc éviter que soit l'unité, soit la
+distinction devienne nominale? Il n'y a qu'un moyen,
+c'est d'écarter définitivement la catégorie de qualité.
+Ainsi la substance est une et réelle; chaque personne
+en est distincte par la propriété qui la constitue.
+Cette propriété n'est pas accidentelle, puisqu'elle
+est constitutive; elle n'est pas une forme ou
+qualité, car alors elle serait une addition à l'essence,
+et Dieu serait composé; elle ne se dit pas <i>secundum
+substantiam</i>, mais elle n'est pas pour cela <i>secundum
+accidens</i>. Il y a entre la substance et l'accident un
+intermédiaire, c'est la relation. Ou les propriétés de
+Dieu sont dites <i>ad se</i>, et alors elles sont les propriétés
+essentielles et absolues, qui ne sont séparables
+de l'essence, que dans le langage humain;
+ou bien elles sont dites <i>ad alterum</i>, comme la paternité,
+la génération, la procession, et elles sont
+relatives. Tandis que l'accident est variable, la relation
+ici ne l'est pas; comment le serait-elle entre
+deux termes éternels? Les relations des personnes,
+étant des relations, ne sont pas absolues, mais elles
+sont le mode de subsister de l'essence<a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a><a href="#footnote379"><sup>379</sup></a>. Elles ne sont
+donc pas hors de l'essence, elles ne la doublent pas.
+Elles peuvent sans doute être conçues comme des accidents;
+c'est une suite de la faiblesse de notre esprit,
+qui ne saurait atteindre la réalité de l'être divin;
+mais elles sont constitutives de l'essence, elles sont
+donc <i>substantiale quippiam</i><a id="footnotetag380" name="footnotetag380"></a><a href="#footnote380"><sup>380</sup></a>. L'unité absorberait les
+personnes, si la relation ne s'y opposait; la relation
+engendrerait la pluralité, si l'unité n'y résistait<a id="footnotetag381" name="footnotetag381"></a><a href="#footnote381"><sup>381</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote379" name="footnote379"></a><b>Note 379:</b><a href="#footnotetag379"> (retour) </a> Ουκι ουσιας δηλοιτικα αλλα της προς αλληλα
+σχέσοις και του υπαρξεως τροπου. <i>Id.,
+ibid.</i> I x.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote380" name="footnote380"></a><b>Note 380:</b><a href="#footnotetag380"> (retour) </a> Petau, t. IV, c. x, p. 395-397, t. II.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote381" name="footnote381"></a><b>Note 381:</b><a href="#footnotetag381"> (retour) </a> Aug., <i>De Trin.</i>, V, v, xi, et xiii.&mdash;VI,
+ii, iii, v.&mdash;VII, ii.&mdash;Saint Anselme dit: «Trinitatis et relationis
+consequentiæ se contemperant ut nec pluralitas quæ sequitur relationem,
+transeat ad ea in quibus prædictæ sonat simplicitas unitatis; nec
+unitas cohibeat pluralitatem ubi eadem relatio significatur. Quatenus
+nec unitas amitiat aliquando suam consequentiam, ubi non obviat aliquæ
+relationis oppositio; nec relatio perdat quod suum est, nisi ubi
+obsistit unitas inseparabilis.» (<i>De Proc. Spir. S.</i>, c. ii,
+p. 50. Cf. Nyss., <i>Cont. Eunom.</i>, II.)</blockquote>
+
+<p>C'est par la relation différente, ensemble avec l'essence
+identique, que l'hypostase est constituée.</p>
+
+<p>Ainsi l'hypostase, ou personne, ne désigne l'essence
+qu'indirectement (<i>in obliquo</i>), mais directement
+(<i>recte</i>) elle exprime la relation. Dans les choses
+créées, aucune propriété personnelle ne consiste
+dans la relation; la relation entre les créatures est
+accidentelle; en Dieu, au contraire, dans les personnes
+incréées, la relation est constitutive, et il
+s'ensuit que la personne divine est relative et non
+absolue. Les noms de Père, de Fils, de Saint-Esprit
+ne désignent pas des natures en elles-mêmes, mais
+des personnes l'une par rapport à l'autre<a id="footnotetag382" name="footnotetag382"></a><a href="#footnote382"><sup>382</sup></a>. Ainsi le
+Dieu des chrétiens n'est plus le Dieu solitaire des
+juifs, mais ils n'est pas non plus la multiplicité de
+dieux des Gentils. De ces deux erreurs il reste, dit
+saint Jean Damascène, tout ce qu'il y a d'utile dans
+le judaïsme, l'unité de la nature divine, et dans
+l'hellénisme, la distinction des personnes<a id="footnotetag383" name="footnotetag383"></a><a href="#footnote383"><sup>383</sup></a>. C'est là
+quelque chose d'énigmatique, comme le dit saint
+Basile<a id="footnotetag384" name="footnotetag384"></a><a href="#footnote384"><sup>384</sup></a>; mais précisément cette condition mystérieuse
+est comme la prérogative imparticipable d'une
+nature unique, d'une essence incréée, de l'être
+parfait.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote382" name="footnote382"></a><b>Note 382:</b><a href="#footnotetag382"> (retour) </a> Aug., <i>In Johan</i>., Tract, xxxix.&mdash;Epist.
+lxvi aut CLXX.&mdash;Le P. Petau dit: «Pater non est persona, nisi
+comparatus ad Filium.» T. II, t. IV, c. ix, p. 414.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote383" name="footnote383"></a><b>Note 383:</b><a href="#footnotetag383"> (retour) </a> <i>De Fid</i>., I, vii.&mdash;Cf. Petau.
+<i>ibid</i>., XIII, p. 422.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote384" name="footnote384"></a><b>Note 384:</b><a href="#footnotetag384"> (retour) </a> Basil., <i>Ep</i>. XLIII.</blockquote>
+
+<p>On voit que le choix est entre deux manières
+d'interpréter dialectiquement le dogme et d'expliquer,
+ou plutôt de représenter l'impénétrable alliance
+d'une essence unique avec des personnes distinctes.</p>
+
+<p>La première est celle qui a en général fait une
+grande fortune dans l'Église grecque. Elle assimile
+en principe l'essence divine à un universel, et les
+personnes à des individus. Pour éviter ou pour atténuer
+les conséquences de cette assimilation, elle l'affaiblit
+ensuite, soit en la donnant comme une manière
+nécessaire de concevoir les choses, et en laissant
+à l'esprit humain la faculté de distribuer à son choix
+la réalité entre l'universel et l'individu; soit en faisant
+remarquer que l'assimilation n'est pas rigoureuse,
+que l'espèce ou le genre incréé n'est pas composé
+de personnes, mais réside dans les personnes,
+que celles-ci ne sont pas séparées les unes des autres
+comme les individus, mais sont les unes dans les
+autres, du moins en essence, et qu'ainsi aucune
+diversité, quant au temps de la naissance, n'est
+assignable entre elles, aucune différence en acte
+n'est entre elles possible, si ce n'est celle de la
+relation<a id="footnotetag385" name="footnotetag385"></a><a href="#footnote385"><sup>385</sup></a>. D'où il résulte que le rapport de l'individu
+incréé au genre incréé est une communauté tout
+autre que le rapport similaire entre les créatures,
+et que cette communauté sans pareille n'altère pas
+l'unité de substance.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote385" name="footnote385"></a><b>Note 385:</b><a href="#footnotetag385"> (retour) </a> <i>De fid</i>., I, VIII et seq. C'est même, suivant
+saint Jean de Damas, ce qui fait que l'espèce ou genre est dans la
+Divinité une essence simple, une véritable substance, tandis que l'unité
+d'essence des individus créés n'est qu'une communauté, une ressemblance.
+Celle-ci en Dieu se prend comme réelle, τό κοινον έν
+θεωρειται πραγματι, et dans les autres choses elle n'est que pensée,
+θεωρειται λόγω και επίνοια; et réciproquement, tandis
+que les individus créés sont perçus réellement différents, les
+différences des personnes divines ne sont que distinguées par
+l'intelligence, επίνοια το διγρημενον.</blockquote>
+
+<p>L'autre interprétation repousse la précédente pour
+plusieurs raisons. D'abord, c'est que la distinction
+des universaux et des individus n'étant qu'une manière
+de comprendre les choses, est de droit inapplicable
+à Dieu, c'est-à-dire à l'incompréhensible;
+puis la diversité des personnes dans une essence
+dont l'unité serait collective accroîtrait et composerait
+cette essence, dont elle rendrait la quantité
+proportionnelle au nombre des personnes. Trois
+statues d'or font plus d'or qu'une seule des statues,
+tandis que le nom de Dieu, donné à chacune des
+trois personnes de la Trinité, ne crée pas plus trois
+dieux que trois fois le nom de soleil ne crée trois
+soleils<a id="footnotetag386" name="footnotetag386"></a><a href="#footnote386"><sup>386</sup></a>. L'unité de Dieu est, à proprement parler,
+la singularité<a id="footnotetag387" name="footnotetag387"></a><a href="#footnote387"><sup>387</sup></a>. De toutes les distinctions dialectiques
+il n'en faut donc garder qu'une, la relation:
+il est universellement admis que les propriétés sont
+des relations; les personnes n'existent donc que par
+les relations, et combinées avec l'identité de l'essence,
+ces relations la caractérisent sans cependant
+la décomposer, et y introduisent une inexprimable
+différence, seule compatible avec la parfaite unité<a id="footnotetag388" name="footnotetag388"></a><a href="#footnote388"><sup>388</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote386" name="footnote386"></a><b>Note 386:</b><a href="#footnotetag386"> (retour) </a> Aug., <i>De Trin</i>., VII, vi.&mdash;Boeth.,
+<i>Quom. Trin. est un.</i>, p. 959.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote387" name="footnote387"></a><b>Note 387:</b><a href="#footnotetag387"> (retour) </a> Ουκ ειπος ομοιοτητα, αλλα ταυτοτητα,
+dit Damascène, qui n'est pas toujours d'accord
+avec lui-même. <i>De Fid</i>., 1, viii. «Pater, et Filius,
+et Spiritus Sanctus per hoc, quia cum est Deus in Deo, non
+est nisi unus Deus, servant in deitate, ad similitudinem
+unis hominis, singularitatem.» (S. Anselm.,
+<i>De Proc. Sp</i>. S., in fin.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote388" name="footnote388"></a><b>Note 388:</b><a href="#footnotetag388"> (retour) </a> Basil., <i>Ep</i>. XLIII.</blockquote>
+
+<p>Au reste, ces deux interprétations ont deux caractères
+communs; l'un dangereux, c'est qu'elles
+tendent l'une et l'autre à faire regarder les propriétés
+divines, et particulièrement la distinction
+des personnes, comme quelque chose d'intellectuel,
+et plutôt comme une condition de notre esprit que
+comme une expression vraie et adéquate de la réalité<a id="footnotetag389" name="footnotetag389"></a><a href="#footnote389"><sup>389</sup></a>.
+Le second, plus rassurant, c'est que toutes
+deux finissent par conclure à une spécialité incomparable,
+à un mystère surnaturel dans la nature de
+l'être divin, qui se trouve placé en dehors des
+données communes de la science et du langage.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote389" name="footnote389"></a><b>Note 389:</b><a href="#footnotetag389"> (retour) </a> Grégoire le Thaumaturge a osé dire que le Père
+et le Fils étaient deux par la pensée, un par l'hypostase,
+επινοια μεν είναι δύο, υποστασει οέ ίν. Le
+P. Petau, qui cite ces mots après saint Basile, ne les excuse
+qu'en disant qu'il faut ici par hypostase entendre substance,
+et qu'être deux par la pensée signifie n'être pas deux essentiellement
+(t. II, t. I, c, iv, p. 22).</blockquote>
+
+<p>Or, maintenant dans quel sens s'est déclaré Abélard?
+Il nous semble qu'il s'est plutôt éloigné de
+l'interprétation des dialecticiens grecs; il penche
+évidemment pour celle qui s'appuie davantage sur
+la nature mystérieuse de Dieu, et qui interdit le plus
+sévèrement à la science de la confondre avec les
+natures finies. Sa doctrine trinitairienne, quoi qu'on
+en puisse penser d'ailleurs, donne bien peu d'accès
+à l'application de la théorie du genre et de l'espèce;
+elle ne se rencontre presque sur aucun point avec
+la doctrine de saint Jean de Damas, et paraît bien
+plus près de celle de saint Anselme, laquelle devait
+un jour devenir celle de saint Thomas d'Aquin.</p>
+
+<p>Dans la diversité de noms Abélard aperçoit d'abord
+une différence de génération ou plutôt d'origine:
+le Père n'est point engendré et le Fils est engendré;
+de cette différence résulte pour chaque personne
+une relation distinctive comme la paternité, la filiation.
+Qu'est-ce donc que les propriétés des personnes?
+Leurs relations sont-elles les seules propriétés?
+Oui, selon le principe posé par Boèce:</p>
+
+<p>«La relation multiplie la Trinité<a id="footnotetag390" name="footnotetag390"></a><a href="#footnote390"><sup>390</sup></a>.» Ces propriétés
+ont l'avantage de ne pas désigner seulement un
+simple attribut, mais la personne même; c'est ce
+qui, en langage d'école, s'exprime ainsi: «La relation
+constitue l'hypostase.» La relation est donc
+la même chose que la propriété; la propriété distingue
+la personne, et pour nous elle la définit; elle
+est la personne. Du Père retranchez la paternité,
+reste Dieu, ou l'essence qui n'est aucune personne
+en particulier<a id="footnotetag391" name="footnotetag391"></a><a href="#footnote391"><sup>391</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote390" name="footnote390"></a><b>Note 390:</b><a href="#footnotetag390"> (retour) </a> «Relatio multiplicat trinitatem... Facta est
+trinitatis numerositas in eo quod est praedicatio relationis.»
+(Boeth., <i>De Trin. ad Symac</i>., p. 961.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote391" name="footnote391"></a><b>Note 391:</b><a href="#footnotetag391"> (retour) </a> Thom. Aquin. <i>Summ</i>., I, qu. XL., art. 2 et 3.</blockquote>
+
+<p>Abélard n'a pas raisonné avec cette rigueur. Il a
+bien reconnu que les personnes ne peuvent être
+distinguées que par des propriétés. Puis, ouvrant
+les livres, il a vu qu'on assignait à chaque personne
+de certains caractères. Or, ces caractères ne peuvent
+être que communs ou propres. S'ils sont distinctifs,
+ils sont propres ou personnels. Quels sont-ils? aux
+termes de l'Écriture, engendrer, être engendré, procéder;
+suivant des auteurs très-révérés, puissance,
+sagesse, bonté. Les premiers sont des actes qui donnent
+lieu à des relations; mais de telles relations
+peuvent bien être les signes ou les effets des propriétés
+qui caractérisent un être; elles ne sont pas
+ces propriétés intrinsèques qui le définissent. Si
+donc il existait entre les relations indiquées par
+l'Écriture et les propriétés assignées par les Pères,
+un secret rapport, une intime correspondance, celles-ci
+pourraient être les véritables propriétés personnelles;
+et voilà comme avec un peu d'adresse inductive
+la distinction de la puissance, de la sagesse
+et de la bonté devient la base ou l'équivalent de la
+distinction du Père, du Fils et du Saint-Esprit.</p>
+
+<p>L'erreur logique, c'est de n'avoir pas aperçu que
+les propriétés ne peuvent être autres que des relations,
+et d'avoir confondu la catégorie de la relation
+avec la catégorie de la qualité, ou identifié trois propriétés
+absolues avec trois propriétés relatives, en
+faisant équation entre non-génération (ou paternité),
+génération (ou filiation), procession (ou spiration),
+et puissance, sagesse, bonté. Mais l'emploi de la
+catégorie de qualité ou l'attribution spéciale aux diverses
+personnes de ces diverses propriétés n'est
+point de l'invention d'Abélard; l'Église l'admet, si
+elle ne la consacre, et ses plus sages écrivains la répètent
+tous les jours<a id="footnotetag392" name="footnotetag392"></a><a href="#footnote392"><sup>392</sup></a>. Cependant, dès qu'on fait des
+propriétés personnelles quelque chose d'autre et de
+plus que des relations, et qu'on essaie ainsi de pénétrer
+en elle-même la personnalité intime du Père, du
+Fils et du Saint-Esprit, on poursuit une propriété
+essentielle, c'est-à-dire qu'on touche à l'essence, et il
+n'y a pas d'autre essence que l'essence divine dans sa
+simplicité. Toutefois on ne s'arrête pas, et l'on prend
+pour propriétés personnelles des attributs essentiels.
+La puissance, la sagesse, la bonté sont en effet des
+attributs de l'essence divine. Des théologiens, pour
+excuser l'usage de les rapporter chacun à une personne
+en particulier, disent que c'est pour mieux
+faire connaître la Trinité, en montrant comment se
+manifestent spécialement les personnes, qui la constituent.
+Ces attributs essentiels de la Divinité sont,
+ajoutent-ils, <i>appropriés</i> ainsi aux personnes, mais
+ne leur sont pas <i>propres</i>; s'ils leur étaient propres,
+chaque personne deviendrait une véritable forme
+dont la substance divine serait la matière, c'est-à-dire
+que celle-ci ne serait pas Dieu sans ces formes,
+ou qu'avec ces formes elle serait plus que Dieu: ce
+qui est une hérésie manifeste<a id="footnotetag393" name="footnotetag393"></a><a href="#footnote393"><sup>393</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote392" name="footnote392"></a><b>Note 392:</b><a href="#footnotetag392"> (retour) </a> C'est encore comme une certaine réalisation de la
+puissance, de l'intelligence et de l'amour, réalisation successive,
+non par ordre de temps, mais de principe, c'est comme une sorte de
+<i>processus</i> à trois degrés dans l'essence divine,
+qu'un écrivain très-recommandable, M. l'abbé Maret, a présenté
+le dogme de la Trinité. Il est aussi formel à cet égard qu'il est
+permis de l'être. (Voyez l'intéressant ouvrage intitulé <i>Théodicée
+chrétienne</i>, leçon XIIIe, Paris, 1844.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote393" name="footnote393"></a><b>Note 393:</b><a href="#footnotetag393"> (retour) </a> S. Thom. <i>Summ.</i>, 1, qu. xxxix, n. 7.</blockquote>
+
+<p>Cette découverte subtile entre la propriété et l'appropriation,
+Abélard ne l'avait pas faite, ou quoi-qu'il
+ait en quelque pensée de ce genre<a id="footnotetag394" name="footnotetag394"></a><a href="#footnote394"><sup>394</sup></a>, il ne s'y
+est pas montré assez fidèle, et il est tombé dans l'erreur
+de transformer des attributs essentiels et absolus
+en propriétés personnelles et relatives; seulement,
+dans sa prudence, il a rappelé que ces mots
+de propriétés, de différence, etc., ne devaient plus,
+quand il s'agit de Dieu, être pris dans un sens rigoureux
+et technique. C'était indirectement confesser
+l'abus et le péril de l'application de la dialectique
+au dogme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote394" name="footnote394"></a><b>Note 394:</b><a href="#footnotetag394"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, c. ii, p. 193 et suivantes.</blockquote>
+
+<p>La théologie scolastique orthodoxe ne s'est pas
+montrée beaucoup plus sage. Que penser de la subtilité
+qui permet l'appropriation et rejette la propriété?
+Les propriétés, a-t-on dit, sont les relations;
+mais les relations s'appellent aussi <i>les notions</i>, ou
+signes reconnaissables des personnes. Sous ce dernier
+nom, elles ne sont que de pures idées, des
+moyens de concevoir on plutôt de raisonner; mais
+ontologiquement, en elles-mêmes, les relations ou
+propriétés sont-elles davantage? Elles sont réelles,
+dit saint Thomas, elles ne sont pas purement rationnelles.
+Alors que sont-elles réellement? la relation
+est la personne même; la paternité ne diffère pas en
+réalité du Père, car la distinction de la matière et
+de la forme n'étant point admise dans l'être divin,
+l'abstrait n'y diffère pas du concret. Or, qu'est-ce
+que la personne du Père en réalité ou substantiellement?
+L'essence divine en tant que Père. Ces mots
+<i>en tant que Père</i> sont-ils l'expression d'un accident
+du sujet? L'unité divine, cette seule et véritable
+unité, n'admet pas plus là composition du sujet et
+de l'accident que celle de la matière et de la forme.
+Tout ce qui est attribué en prédicat à Dieu n'est
+attribut qu'en apparence, hypothétiquement, par
+une loi de notre intelligence; au vrai, tout ce qui
+lui est attribué lui est essentiel; tout en lui est essence.
+Ainsi, de même que les relations sont les
+propriétés, et les propriétés, les personnes, la personne
+n'est pas dans la réalité autre chose que l'essence.
+<i>In Deo non aliud persona quam essentia secundum
+rem</i><a id="footnotetag395" name="footnotetag395"></a><a href="#footnote395"><sup>395</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote395" name="footnote395"></a><b>Note 395:</b><a href="#footnotetag395"> (retour) </a> S. Thom. <i>Summ.</i>, ibid., a. 1, et qu. XI., a. 1.</blockquote>
+
+<p>Ainsi la scolastique est obligée, dès qu'elle se
+lance dans l'analyse logique du dogme, d'écarter peu
+à peu toutes les distinctions scientifiques, en les
+présentant comme des suppositions de notre intelligence,
+comme des moyens de raisonnement, comme
+des formes subjectives, c'est-à-dire que les relations,
+les propriétés, les personnes arrivent à n'être plus
+qu'idéales, et la Trinité objective s'évanouit. Je crains
+fort que saint Thomas n'ait exposé les plus purs
+principes du sabellianisme philosophique. Voilà bien
+cette fois la théologie devenue nominaliste.</p>
+
+<p>Son exemple me ramène donc, comme celui d'Abélard,
+à cette conclusion: il n'y a point de science
+de la Trinité.</p>
+
+<p>Mais puisque l'Église a donné l'exemple d'en essayer
+une, l'imitation respectueuse de l'Église peut
+conduire à l'erreur, non à l'hérésie; nous croyons
+que l'erreur est inévitable, mais elle n'est point criminelle,
+c'est-à-dire hérétique, lorsqu'elle est présentée
+avec réserve, lorsqu'on a soin d'avertir,
+comme le fait Abélard, que rien ne doit être pris au
+pied de la lettre, parce que ni la logique ni le langage
+ne s'appliquent exactement à la Trinité. Que devient
+alors le nominalisme, le réalisme ou tout autre système
+sur les rapports de l'intelligence humaine et de
+l'ontologie? Nous sommes engagés dans une question
+en dehors de tous les systèmes, en dehors de toutes
+les terminologies. Il n'est donc plus de doctrine spéciale
+dont les conséquences puissent être tournées
+contre le dogme; car toute doctrine a été récusée, dès
+qu'il s'agit du dogme, et le mystère a été mis en
+dehors de la philosophie.</p>
+
+<p>Faute de cet avertissement préalable, aucune discussion
+ne serait innocente ni possible sur le dogme
+de la Trinité. En vous tenant strictement au langage
+de la science, essayez de comprendre sans hérésie
+les célèbres paroles de Bossuet sur la Trinité dans
+<i>le Discours sur l'histoire universelle</i><a id="footnotetag396" name="footnotetag396"></a><a href="#footnote396"><sup>396</sup></a>; ou elles ne doivent
+pas être entendues en rigueur, où elles contiennent
+la négation des personnes de la Trinité. Une
+comparaison psychologique y assimile celles-ci à des
+phénomènes intellectuels, à nos facultés, qui n'introduisent
+aucune différence dans l'unité de la personne
+humaine. Bossuet est donc sabellien dans les
+termes. Logiquement, adressé à la doctrine et au
+langage, le reproche est irréfragable; adressé à la
+personne, ce serait une calomnie. Abélard nous
+paraît avoir été calomnié ainsi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote396" name="footnote396"></a><b>Note 396:</b><a href="#footnotetag396"> (retour) </a> IIe partie, c. XIX. Cf. son sermon sur le mystère
+de la très-sainte Trinité, et ci-dessus, p, 315.</blockquote>
+
+<p>Maintenant est-il prudent et convenable de se
+plaire à ces expositions métaphysiques du mystère,
+lesquelles ne sont innocentes qu'à la condition de
+passer pour des métaphores philosophiques? Est-il
+conséquent de traduire le problème de la nature de
+Dieu dans la langue de la science, en professant que
+cette langue ne s'y adapte pas régulièrement? Que
+dirait-on de celui qui donnerait la théorie mathématique
+d'une question à laquelle il aurait déclaré
+que les mathématiques sont inapplicables? Cette inconséquence
+est celle d'Abélard, mais de bien d'autres
+avec lui. Il a pour données une seule substance
+et trois personnes dans un même être, et il entreprend
+de les discuter pour les établir philosophiquement.
+Défense à lui de vous dire, pour expliquer
+quelle est la différence des personnes, que c'est
+une différence substantielle; il faut bien alors que
+ce soit une différence modale. La faute n'est pas de
+dire cela, mais de prétendre savoir sur quelle différence
+repose la distinction des personnes. Une fois
+accordé qu'il s'agit d'une différence de propriété,
+ce n'est pas sa faute si vous vous dites à vous-même:
+une propriété n'est pas une chose réelle et
+subsistante par elle-même; donc la personne n'est
+pas subsistante, elle n'est qu'un mode de la substance.
+C'est vous qui êtes nominaliste, et non pas
+lui, c'est vous qui devenez, par son influence et
+contre son gré, sabellianiste à son école. Quelle
+ressource lui reste-t-il? Celle de vous mettre en défiance
+contre cette conclusion du général au particulier
+et du créé à l'incréé. Il ne peut pas vous dire
+que les propriétés sont substantielles, mais il se
+garde de vous dire qu'elles ne sont pas réelles; il le
+penserait, il l'aurait dit antérieurement, quand il
+s'agissait des choses de la création, qu'il s'interdirait
+de qualifier de même ce qui est au-dessus de la
+création. Il vous dira au contraire que la Trinité est,
+qu'elle est réelle, qu'elle est non <i>in vocabulis</i>, mais
+<i>in re</i>. Le nominalisme consiste <i>à classer in vocabulis</i>
+ce que le réalisme constitue <i>in re</i><a id="footnotetag397" name="footnotetag397"></a><a href="#footnote397"><sup>397</sup></a>. Que vous dirait
+donc de plus un réaliste? Pour lui, comme pour
+toute intelligence humaine, il le faut, la nature
+divine doit déroger à toutes les conditions des autres
+natures. Si sa doctrine métaphysique lui donnait
+les moyens de concilier la coexistence de trois personnes
+dans une même substance, il détruirait le
+mystère, il ferait descendre le ciel sur la terre, il
+humaniserait la Divinité. C'est pour lui une loi,
+comme pour le nominaliste, que la raison, sur sa
+pente naturelle, doive, quand elle spécule sur la Trinité,
+être emportée à des conséquences énormes; c'est
+l'énormité de ces conséquences, toujours présente,
+toujours menaçante, qui fait que la Trinité est un
+mystère, c'est-à-dire un dogme et non un problème,
+un article de foi et non une question philosophique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote397" name="footnote397"></a><b>Note 397:</b><a href="#footnotetag397"> (retour) </a> <i>Theol. Chr</i>., t. IV, p. 1280.</blockquote>
+
+<p>Ce dernier point si important, Abélard le néglige,
+et comme lui tous ceux qui, avant ou après lui,
+ont essayé une démonstration philosophique de la
+Trinité. Aucune des démonstrations que l'Église
+autorise ou tolère n'échappe peut-être complètement
+aux critiques que l'orthodoxie peut diriger contre la
+sienne. La théorie de saint Thomas, si prudente et
+si régulière, présente encore, ainsi qu'on l'a pu voir,
+ce mélange de science et de dogme, de dialectique
+et de mysticité, qui tour à tour excite et paralyse le
+raisonnement, et ajoute à la difficulté des mystères
+celle de la contradiction des termes. Le plus sage
+nous semblerait donc de recevoir religieusement de
+la tradition évangélique le dogme de la Trinité, et d'en
+considérer la théorie canonique comme une règle
+écrite, destinée à prévenir toute tentative d'interprétation
+et à en tenir la place dans le langage chrétien,
+sans introduire dans l'esprit une idée de plus.
+Mais cette sagesse n'était celle de personne au temps
+où la théologie se formait, et l'on ne peut s'étonner
+qu'elle ait manqué au curieux Abélard.</p>
+
+<p>Mais si, dans l'intérêt de la foi, il a eu tort d'appliquer,
+même avec mesure, la dialectique à l'exposition
+du dogme de la Trinité, reconnaissons au
+nom de la philosophie que cette application était la
+seule forme que de son temps pût prendre à sa
+naissance la théodicée rationnelle, et il fallait bien,
+ici je parle en homme du XIXe siècle, que la raison
+préparât son émancipation.</p>
+
+<p>Orthodoxe ou hérétique, chrétienne ou profane, la
+théologie d'Abélard est une philosophie en matière de
+religion, une théodicée. Qu'en faut-il penser à ce titre
+et quelle en est la valeur scientifique? Ce serait un second
+examen qui se prolongerait sous cette nouvelle
+forme, et reprendrait une à une toutes les questions
+concernant la nature de Dieu, la création, le gouvernement
+du monde. Il suffira de quelques observations.</p>
+
+<p>Les docteurs du moyen âge ne sont pas entièrement
+responsables des principes de leur philosophie religieuse.
+Ils ne l'ont ni inventée ni choisie, ils l'ont
+trouvée toute faite et reçue de la tradition. Ce n'est
+que lorsqu'elle modifie la doctrine chrétienne et dans
+la mesure où elle l'a modifiée, qu'ils peuvent être
+jugés comme penseurs et figurer en personne dans
+les annales de la philosophie. On ne peut leur demander
+compte que de ce qu'ils ajoutent ou retranchent
+aux croyances communes de l'Église; celles-ci constituent
+une doctrine, une école, qui n'est à vrai dire
+celle de personne, et qui n'est pas autre chose que
+le christianisme. Abélard chrétien n'a plus d'individualité,
+par conséquent plus d'importance. Ce qu'il
+pense ou dit à ce titre a moins de valeur que le plus
+simple, le plus modeste catéchisme. N'examinons
+donc pas, à propos de tel ou tel dogme qu'il adopte
+et reproduit, quelles sont les origines on les conséquences
+de ce dogme, et si telle ou telle théorie catholique
+porte des traces de platonisme ou ramène,
+par l'école d'Alexandrie, aux philosophies orientales.
+La théologie d'Abélard dans son essence est celle du
+monde contemporain.</p>
+
+<p>Les exceptions sont rares dans l'Église; on compte
+peu de docteurs qui, en conservant les formes chrétiennes,
+aient innové au fond et introduit, à la faveur
+de l'orthodoxie dans les termes, une philosophie
+étrangère à la tradition. Dans les premiers siècles
+et parmi les Pères il se rencontre bien de ces hardis
+penseurs dont l'Église n'a pas toujours soupçonné
+la hardiesse, et qu'elle a de confiance admis
+ou laissés au nombre de ses docteurs, quelquefois
+rangés au nombre de ses saints. Plus tard, la tradition
+mieux fixée, la puissance ecclésiastique mieux
+établie, l'instruction et l'originalité philosophique
+en décadence, rendent la théologie de plus en plus
+uniforme et convertissent les écrivains en de simples
+metteurs en oeuvre qui exposent et disposent, prouvent
+et défendent, mais qui n'inventent plus. Seulement,
+par quelques détails, par le choix de certains
+arguments, par l'emploi de certaines citations, par
+l'attachement à certaines autorités, enfin par leur
+méthode d'exposition, ils se donnent un caractère et
+manifestent une tendance.</p>
+
+<blockquote><p>
+Facies non omnibus una,
+Non diversa tamen.
+</p></blockquote>
+
+<p>Ils sont chrétiens, mais dogmatiques, démonstratifs
+ou mystiques; et ils poussent la science religieuse
+dans telle ou telle voie qui la conduit, soit au quiétisme
+intellectuel, qui n'enseigne ni ne discute, soit
+au rationalisme chrétien, si goûté de nos pères, soit
+à l'absolutisme de principe de l'autorité, exclusivement
+admis par une école de ce temps-ci. Rarement
+ces différences importantes ont été, du VIIe au XVe siècle,
+poussées au point d'insinuer dans la foi des doctrines
+inconnues, et les hérésies même n'ont presque
+jamais produit de véritables nouveautés philosophiques.
+Dans toute cette longue période, il se produit
+peu d'hommes qui, tels que Scot Érigène, se soient
+fait un christianisme personnel, et qui, ressuscitant
+quelque philosophie payenne, l'aient couverte de la
+robe du lévite pour qu'on ne la reconnût pas. Ils ne
+sont pas plus communs ceux qui, comme saint Anselme,
+sans sortir du giron de l'Église, se sont mis
+à rechercher les fondements philosophiques des idées
+religieuses, et à démontrer rationnellement comment
+l'homme croit en Dieu. Il ne faut même pas tenir
+toujours grand compte aux écrivains de telle ou telle
+opinion inusitée, de telles ou telles conséquences
+singulières, qu'on peut apercevoir ou démêler
+dans leurs systèmes; ils n'ont pas toujours eu volonté
+ni conscience de penser ce qu'ils ont dit. Dans
+ces temps d'érudition, où les livres étaient rares
+et les idées plus encore que les livres, on dépendait
+beaucoup de l'auteur qu'on avait lu, on citait
+sans discernement, on copiait sans choix, et l'on
+empruntait aveuglément à des ouvrages contradictoires,
+à des sectes opposées, des opinions peu conciliables,
+dont on méconnaissait la portée, et que
+recommandait également leur antiquité commune.
+Le hasard, plus que le mouvement régulier des esprits,
+décernait successivement l'autorité à des écrivains
+différents, et tandis que la vogue du pseudo-Denys,
+qu'on croyait Denys l'Aréopagite, portait au
+mysticisme, l'engouement pour le consul Boèce ramenait
+au genre didactique et produisait la philosophie
+de l'école. Ce serait dénaturer les faits que
+de vouloir assigner une valeur philosophique à toutes
+les opinions, que de les représenter toutes comme
+les phases naturelles, comme les développements logiques
+de l'esprit humain. Pour être vraie, l'histoire
+même des systèmes ne doit pas toujours être systématique.
+Le moyen âge est rempli de choses fortuites,
+de singularités stériles, de tentatives insignifiantes,
+et les théologiens abondent en hardiesses
+qui ne mènent à rien, en assertions graves qui ne
+concluent pas, en erreurs qui n'égarent point. La foi
+domine l'ensemble et neutralise souvent ce qui n'est
+pas elle. Comme un corps sain et vigoureux, elle
+s'assimile quelquefois jusqu'à des poisons et n'en est
+pas plus altérée qu'affaiblie.</p>
+
+<p>Gardons-nous donc d'aller relever dans Abélard
+tous les passages qui, logiquement analysés, conduiraient
+à des conséquences auxquelles il n'a jamais
+pensé; toutes les expressions qui, par voie de citation,
+lui sont venues de quelque doctrine qu'il n'a
+jamais connue, toutes les opinions épisodiques qu'il
+répète sur la foi d'un auteur, sans s'être jamais
+aperçu qu'elles fussent d'origine suspecte ou de
+nature incompatible avec la foi. Platonicien quand il
+cite le Timée, péripatéticien quand il cite Boèce,
+alexandrin par endroits, plus souvent disciple de
+l'Église latine, il n'entend pas être autre chose qu'un
+philosophe catholique, et les combinaisons d'idées
+hétérogènes qu'on peut ça et là signaler dans ses
+écrits ressemblent souvent à des centons plutôt qu'à
+un éclectisme. Il cite pour se montrer instruit, il
+commente pour paraître ingénieux, il concilie pour
+rester logique; mais la plupart du temps son travail
+porte moins sur les doctrines que sur les textes, et
+il entend expliquer et non compléter l'antiquité.
+Nous aimons à généraliser; nous excellons aujourd'hui
+à retrouver la filiation des idées et à voir,
+comme on dit, tout dans tout. Rien ne serait plus
+trompeur que de supposer à toutes les époques, que
+d'attribuer rétroactivement au temps passé la clairvoyance
+et l'universalité qui appartiennent au nôtre.</p>
+
+<p>Une fois dit qu'Abélard est un théologien catholique
+et rationaliste, sa place est suffisamment marquée,
+son caractère suffisamment déterminé; on sait
+dans quelle école chrétienne il doit être classé, et
+nous croyons à cet égard nous être assez expliqué.
+Nous n'ajouterons que deux observations.</p>
+
+<p>1º Les Allemands ne se renferment guère dans la
+réserve que l'on conseille ici. Un historien de la
+philosophie, Rixner, déclare qu'il y a dans la doctrine
+d'Abélard un fond de spinozisme, et il donne
+en preuve un tableau synoptique dressé par Fessler
+d'extraits divers d'Abélard et de Spinoza<a id="footnotetag398" name="footnotetag398"></a><a href="#footnote398"><sup>398</sup></a>. On se
+rappelle que déjà Caramuel accusait Abélard d'avoir
+retrouvé dans les ruines de l'antiquité la philosophie
+d'Empédocle, en soutenant que tout était Dieu
+et que Dieu était tout<a id="footnotetag399" name="footnotetag399"></a><a href="#footnote399"><sup>399</sup></a>, et en remettant au jour un
+panthéisme qui, pour cette époque, n'avait été
+signalé qu'en principe dans les doctrines de Bernard
+de Chartres et plus explicitement dans celles
+d'Amaury de Bène, condamné et, suivant quelques-uns,
+brûlé comme hérétique, mais placé par certains
+historiens au nombre des disciples d'Abélard.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote398" name="footnote398"></a><b>Note 398:</b><a href="#footnotetag398"> (retour) </a> <i>Handbuch der Geschichte der Philosophie</i>, t.1, ep. i, sec.
+16, append. iii.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote399" name="footnote399"></a><b>Note 399:</b><a href="#footnotetag399"> (retour) </a> J. Caram. Lobkowitz, <i>Ration. et real. Philosophia,
+Metaph.</i>, III, iii, p. 175.</blockquote>
+
+<p>L'accusation de panthéisme est une des plus
+faciles à lancer contre toute théologie. En traitant de
+Dieu, le langage humain, plus encore que la pensée
+humaine, manque rarement d'y donner prétexte.
+Toutefois le panthéisme s'accorde plus volontiers
+avec le réalisme exagéré, et le principe nominaliste,
+savoir l'individualisme absolu, paraît <i>a priori</i> inconciliable
+avec une doctrine qui noie tous les individus
+dans l'unité de la substance universelle. Abélard
+semblait donc plus qu'un autre à l'abri de
+l'accusation de panthéisme. Cependant les incohérences
+ne sont pas rares chez les philosophes, et
+de ce qu'une doctrine serait contradictoire il ne
+suivrait pas qu'elle fût invraisemblable.</p>
+
+<p>Au premier abord, il semble que Rixner et Fessler
+ont raison. Le dernier a détaché de la seule <i>Théologie
+chrétienne</i> sept passages auxquels il oppose des passages
+correspondants et selon lui équivalents, qui
+sont les principes mêmes de l'Éthique de Spinoza.
+Mais quand l'analogie de doctrine serait dans ces
+citations cent fois plus évidente qu'elle ne nous
+semble, la démonstration ne serait pas concluante.
+Pour qu'il y ait panthéisme, il faut le dessein formé
+de ramener Dieu et le monde à l'unité et de nier la
+dualité qui résulte soit de la coéternité des deux
+principes, soit plutôt de la création substantielle;
+or, rien de semblable dans Abélard; jamais il n'y a
+songé, et j'ignore même s'il savait bien qu'une telle
+doctrine eût existé. Il croyait en Dieu et en la création;
+ses expressions sont positives dans ce sens.
+Dans le Dieu créateur, dit-il, «Moïse désigne
+le Père, c'est-à-dire la puissance divine, par laquelle
+tout a pu être créé de rien (<i>Introd.</i>, lib. 1,
+p. 987). Le nom de Tout-Puissant est donné par
+l'Écriture au Père, quoique les autres personnes
+divines soient toutes-puissantes, parce que le Père
+étant inengendré existe par lui-même et non par
+un autre... tandis que tout le reste ne peut être
+que par lui (<i>Theol. Christ.</i>, lib. I, p. 1165). Il est
+dit des éléments que Dieu les créa et non qu'il les
+forma, parce que être créé se dit de ce qui est
+produit du non-être à l'être» (<i>Hexam.</i>, p. 1366).
+Et d'ailleurs celui qui croit réellement en l'incarnation
+et en la rédemption ne peut rien avoir de commun
+avec Spinoza. Le panthéisme et le péché impliquent,
+le panthéisme et la damnation impliquent,
+le panthéisme et la rémunération impliquent. A quelque
+faible degré qu'un homme soit chrétien, il nie
+<i>ipso facto</i> le panthéisme.</p>
+
+<p>Maintenant ne se peut-il pas faire qu'un théologien,
+contre son intention, à son insu, professe sur
+la nature de Dieu de telles idées que l'unité de substance
+en résulte logiquement? La doctrine chrétienne
+elle-même est-elle absolument exempte de formules
+et d'expressions qui se prêtent à de telles conséquences?
+On n'en peut absoudre, par exemple, le
+père Malebranche, qui dans la sincérité de son coeur
+exécrait le panthéisme, qui appelait Spinoza un
+misérable, son Dieu un monstre, son système une
+épouvantable et ridicule chimère, et qui a dit cependant:
+«Dieu n'est pas renfermé dans son ouvrage,
+mais son ouvrage est en lui et subsiste dans sa
+substance.... C'est en lui que nous sommes<a id="footnotetag400" name="footnotetag400"></a><a href="#footnote400"><sup>400</sup></a>.»
+Toutefois c'est là une accusation inductive qu'on ne
+devrait admettre qu'avec grande réserve. Telle est la
+nature de l'esprit humain et celle de la Divinité que
+l'un ne peut guère raisonner sur l'autre avec un peu
+de suite sans laisser échapper des propositions qui
+semblent recéler le panthéisme. Prenons l'autorité
+la plus haute: «Je suis l'être,» dit le Seigneur dans
+l'Écriture, «je ne change point» (Exod., III, 14.
+&mdash;Malach., III, 6). Supposons que ces passages
+soient isolés, que rien ne les commente, ne les explique,
+ne les modifie, et essayons, en les prenant
+dans un sens absolu, de les concilier avec la création;
+aucune subtilité n'y réussira. «La vie est en Dieu,»
+dit saint Jean, «nous demeurons en lui.... Il nous
+a donné de son esprit» (I, 4; IV, 13). «Nous
+vivons en Dieu,» dit saint Paul aux Athéniens,
+«en lui nous nous mouvons et nous sommes»
+(Act., XVII, 28). Ces mots sont la devise et comme
+l'axiome fondamental du spinozisme, et qui pourtant
+oserait supposer que l'apôtre ait douté de la
+personnalité humaine et de la séparation substantielle
+entre le créateur et la créature?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote400" name="footnote400"></a><b>Note 400:</b><a href="#footnotetag400"> (retour) </a> VIIIe et IXe <i>Entretien sur la Métaphysique</i>.</blockquote>
+
+<p>On rencontrerait dans les Pères, dans les théologiens,
+dans les philosophes les plus religieux, que
+vous dirai-je? dans le catéchisme, des propositions
+isolées qui présenteraient le même sens et les mêmes
+dangers. Saint Clément n'a-t-il pas écrit que Dieu est
+tout, et saint Augustin que tout est en Dieu, et que
+rien, pas même l'âme humaine, n'est hors de lui?
+«Celui qui est est indivisible,» dit Bossuet. «Dieu est
+tout, dit Fénelon.... Il est souverainement un, et
+souverainement tout.... Il est tellement tout être,
+qu'il a tout l'être de chacune de ses créatures....
+O Dieu! il n'y a que vous.» «Dieu est tout être, dit
+Malebranche... toutes ses créatures ne sont que
+des participations imparfaites de l'Être divin.» «Dieu
+est infini en tout sens,» dit Bergier, et les catéchismes
+le répètent<a id="footnotetag401" name="footnotetag401"></a><a href="#footnote401"><sup>401</sup></a>. Prenez tous ces mots au sens littéral,
+et je vous défie d'en déduire la création et l'homme.
+C'est qu'il y a, en matière de théodicée, un vice
+peut-être irrémédiable dans le langage humain et
+dont Spinoza abusait pour construire le mensonge
+de son système.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote401" name="footnote401"></a><b>Note 401:</b><a href="#footnotetag401"> (retour) </a> S. Clem. Al. <i>Poedag.</i>, t. I.&mdash;S. Aug.
+<i>Solil.</i>, l, IV; et <i>de Duab. anim.</i>&mdash;Bossuet,
+<i>Élév. sur les Myst.</i>, 1re sem., élév. IV.&mdash;Fénelon,
+<i>De l'exist. de Dieu</i>, IIe part., c. II, IIe preuve;
+c. v.&mdash;Bergier, <i>Dict. de Théol.</i>, art. <i>Dieu</i>,
+II, 2°&mdash;Voyez l'ouvrage intitulé
+<i>Théorie de la raison impersonnelle</i>, par M. Bouillier, c. XVII.</blockquote>
+
+<p>Si l'on appliquait cette critique aux philosophes
+scolastiques, elle ressortirait bien plus évidente encore.
+Croyants fidèles pour la plupart, ils ne s'inquiètent
+guère des extrêmes conséquences de leurs
+doctrines, et de même qu'on les voit, sans préméditation
+ni scrupule, donner souvent des armes à
+l'idéalisme ou au scepticisme qui les inquiètent peu,
+on les voit quelquefois, dans leurs effusions pieuses
+sur l'immensité de l'Être divin, anéantir innocemment
+sa personnalité et sa liberté mystérieuses, et
+avec elles la personnalité et la liberté si claires de
+l'homme. Les preuves se présenteraient en grand
+nombre. Bornons-nous à discuter quelques-unes de
+celles dont s'arme Fessler contre Abélard.</p>
+
+<p>La première est cette proposition que la divine
+substance est absolument indivisible (<i>omnino individua</i>),
+absolument sans forme (<i>omnino informis</i>),
+n'ayant besoin de rien d'autre qu'elle, se suffisant à
+elle-même, ayant tout par elle-même, ne tenant
+rien d'un autre qu'elle. Ce sont là, je crois, des propositions
+reçues en théologie, en philosophie même;
+une seule aurait besoin d'explication dans un autre
+livre que celui-ci, c'est celle qui porte que la Divinité
+est <i>informe</i>. Nous savons qu'elle signifie que la distinction
+de la matière et de la forme est inapplicable
+à Dieu; et certes il n'y a rien là que de fort innocent.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Informis Deus est formarum forma vigorque<a id="footnotetag402" name="footnotetag402"></a><a href="#footnote402"><sup>402</sup></a>.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote402" name="footnote402"></a><b>Note 402:</b><a href="#footnotetag402"> (retour) </a> J. Saresb. <i>Enthetic</i>., p. 87.</blockquote>
+
+<p>A ces propositions, Fessler assimile celles par
+lesquelles Spinoza définit la substance. La substance
+est ce qui est en soi, ce qui se conçoit par soi, ce dont
+le concept n'a besoin du concept d'aucune autre
+chose. D'où résulte qu'il ne peut y avoir deux substances
+et que toute substance est nécessairement
+infinie<a id="footnotetag403" name="footnotetag403"></a><a href="#footnote403"><sup>403</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote403" name="footnote403"></a><b>Note 403:</b><a href="#footnotetag403"> (retour) </a> Rixner, <i>loc. cit</i>.&mdash;Abæl. <i>Th. Chr</i>.,
+p, 1264.&mdash;Spinoza, <i>Ethiq</i>., part. t, définit. 8,
+prop. 5, 8, 13.&mdash;Cf. Frerichs, Commentat. de Ab. Doct., p. 10.</blockquote>
+
+<p>J'avoue que le rapport logique m'échappe. Abélard
+parle de la substance divine, Spinoza de la substance
+en général. Quand ce que dit ce dernier serait vrai
+ou plausible, faudrait-il en charger Abélard, dont le
+but est précisément de spécifier la substance divine,
+de déterminer ce qu'elle est et ce qu'elle n'est pas,
+de la distinguer de toute autre substance? C'est la
+substance incréée qu'il décrit; car il ajoute aussitôt:
+«Les créatures, au contraire, quelque excellentes
+qu'elles soient, ont besoin de l'adjonction d'une
+autre chose qu'elles, et ce besoin atteste leur imperfection»
+(<i>Theol. Chr.</i>, p. 1265). Qu'Abélard
+ait tort ou raison, qu'importe donc que Spinoza applique
+à la substance en général ce qu'Abélard dit
+privativement de la substance particulière de Dieu?
+Ne savons-nous pas que l'artifice de Spinoza est de
+prendre à peu près la définition cartésienne de la
+substance, et en montrant ou tentant de montrer
+que cette définition n'admet ni limite, ni distinction,
+ni multiplicité, d'en conclure qu'elle suppose
+une seule et même substance pour toute substance,
+et par conséquent une substance illimitée, en telle
+sorte que celle-ci soit la seule Divinité et que la
+Divinité soit la seule substance? Pour que la racine
+du spinozisme fût dans Abélard, il faudrait la montrer
+dans sa définition de la substance en général
+qui n'est point ici rapportée, et non dans celle de la
+substance divine en particulier; il faudrait prouver
+que Spinoza et lui définissent de même la première,
+et non que Spinoza définit la seconde à peu près
+comme Abélard définit la première.</p>
+
+<p>Dana son second extrait, Fessler remarque qu'Abélard
+a répété ce principe des théologiens: <i>Rien n'est
+en Dieu qui ne soit Dieu même</i>, et que voulant le développer,
+il ajoute que tout ce qui existe dans la
+nature est éternel, et alors c'est Dieu, ou est né
+du principe suprême, qui est Dieu, rien n'étant par
+soi, hors ce par quoi tout existe. Or, Fessler a lu dans
+l'Éthique qu'aucune substance autre que Dieu ne
+peut être donnée ou conçue, que tout ce qui est est
+en Dieu, que l'essence des choses produites par Dieu
+n'enveloppe pas leur existence et que Dieu n'est pas
+seulement la cause efficiente de l'existence des choses,
+mais encore de leur essence<a id="footnotetag404" name="footnotetag404"></a><a href="#footnote404"><sup>404</sup></a>. De là résulte pour le
+critique l'analogie des doctrines.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote404" name="footnote404"></a><b>Note 404:</b><a href="#footnotetag404"> (retour) </a> Rixn., <i>loc. cit.</i>&mdash;Abæl. <i>Th. Chr.</i>,
+p. 1262.&mdash;<i>Éthiq.</i>, part. I, prop. 14, 15, 24, 25.</blockquote>
+
+<p>Il me semble qu'il en résulte leur différence.
+D'abord, la citation d'Abélard est tronquée. Ce qui
+vient après le principe <i>rien n'est en Dieu qui ne soit
+Dieu</i>; n'est que la majeure destinée à prouver ce
+principe et non la preuve directe du principe. En
+effet, dit le philosophe, toute chose ou est éternelle,
+c'est-à-dire Dieu même, ou a commencé et vient de
+lui, <i>ab eo sumens exordium</i>. Or, si la sagesse, la puissance
+ou tout autre attribut de Dieu a commencé,
+Dieu a pu être sans la sagesse, sans la puissance, ce
+qui répugne; les attributs de Dieu sont donc éternels,
+c'est-à-dire qu'ils sont Dieu même. (<i>Ibid.</i>, p. 1263.)
+De bonne foi, comment voir dans ce raisonnement
+aucun tendance à identifier toute substance en Dieu,
+et à conclure que Dieu est la cause de l'essence des
+choses, de ce que rien et par conséquent aucune essence
+ne peut être conçue sans Dieu<a id="footnotetag405" name="footnotetag405"></a><a href="#footnote405"><sup>405</sup></a>? Car cette
+dernière proposition est la preuve donnée par Spinoza.
+Qu'on dise, si l'on pense comme lui, que la
+division d'Abélard entre ce qui est éternel et ce qui
+a commencé ayant Dieu pour principe, est futile et
+vaine, et que les choses particulières, n'étant que
+les modes par lesquels les attributs de Dieu s'expriment
+d'une façon déterminée, sont une dépendance
+nécessaire de ces attributs eux-mêmes coéternels et
+consubstantiels à Dieu; on en est le maître, à la
+charge pourtant de rencontrer de redoutables contradicteurs.
+Mais parce qu'on n'admet pas une division,
+taxer de l'avoir niée celui qui l'a établie, c'est
+une argumentation étrange, et nulle preuve même
+apparente n'est donnée qu'Abélard ait confondu la
+cause universelle avec la substance universelle, ce
+qui est le panthéisme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote405" name="footnote405"></a><b>Note 405:</b><a href="#footnotetag405"> (retour) </a> <i>Éthiq.</i>, part. I, prop, 15.</blockquote>
+
+<p>2° Passons à une seconde observation. Lorsqu'on
+a le malheur d'admettre le principe de l'unité de
+substance, c'est une conséquence forcée que cette
+substance constamment identique à elle-même, immutable
+pour toute cause externe, soumise à sa nature
+comme à sa loi, soit nécessairement tout ce
+qu'elle est, fasse nécessairement tout ce qu'elle fait;
+d'où il suit que Dieu n'est pas une cause libre, mais
+une cause nécessaire, et grâce à l'unité de substance,
+toute liberté disparaît du monde: conclusion inévitable
+des principes du spinozisme. Nous ne retrouvons
+pas ces principes dans Abélard; nous n'y devons
+pas retrouver les conséquences.</p>
+
+<p>Cependant on ne saurait contester qu'il n'ait
+limité la liberté de Dieu par sa propre nature, et
+hasardé sur ce sujet difficile diverses propositions
+dont à toute force Spinoza offre quelques analogues.
+Mais elles ne sont pas dans Abélard au nom des
+mêmes principes; ce n'est pas l'axiome éléatique de
+l'Un et de l'Être qui lui a inspiré l'espèce de fatalisme
+divin qu'on peut lui attribuer. Ce qu'on appelle la
+liberté de Dieu souffre en effet quelques difficultés
+indépendantes des principes du panthéisme. L'être
+immutable peut-il faire autrement qu'il ne fait?
+L'être infiniment juste peut-il rien faire d'autre que
+ce qui est infiniment juste? L'être parfait ne fait-il
+pas toujours le mieux à faire? Et par conséquent, si
+Dieu existe, ne suit-il pas de sa toute-puissance, de
+son immutabilité, de toutes ses perfections, que tout
+ce qui se fait ne se faisant que parce qu'il l'a voulu,
+il ne pouvait vouloir autre chose que ce qui se fait,
+et que ce qui se fait est ce qui pouvait se faire de
+plus digne de lui, de plus conforme à sa sagesse, à
+sa justice, à sa bonté? La nature de Dieu étant la
+perfection, il ne saurait agir que conformément à sa
+nature ou à la perfection; et comme il est toujours
+égal à lui-même, son oeuvre est digne de lui.</p>
+
+<p>Ce raisonnement a évidemment touché Abélard,
+et sans rapporter les cinq passages que Fessler donne
+en preuve, nous avons assez longuement analysé la
+théodicée de notre auteur pour qu'on s'en rappelle à
+cet égard les remarquables conclusions; mais loin
+de procéder du spinozisme, elles découlent assez
+naturellement de la notion orthodoxe que toute religion
+donne de la Divinité. Il est certain qu'Abélard
+reconnaît ces deux principes:&mdash;-Dieu ne faisant que
+ce qu'il doit faire, il faut qu'il fasse ce qu'il fait.&mdash;Tout
+ce que Dieu fait est aussi bien que possible,
+<i>omnia a Deo tam bona fiunt quantum fieri possunt</i>.</p>
+
+<p>Mais ce n'est point cette fois à Spinoza qu'il faut
+comparer Abélard, c'est à Malebranche et à Leibnitz.
+Sa doctrine n'est pas le panthéisme, mais l'optimisme.
+C'est Malebranche qui a dit: «Dieu peut ne
+point agir, mais s'il agit, il ne se peut qu'il ne se
+règle sur lui-même, sur la loi qu'il trouve dans sa
+propre substance.... Dieu veut faire son ouvrage le
+plus parfait qui se puisse.... mais aussi Dieu veut
+que sa conduite aussi bien que son ouvrage porte
+le caractère de ses attributs.... Dieu lui-même est
+la sagesse; la raison souveraine lui est coéternelle
+et consubstantielle, il l'aime nécessairement, et
+quoiqu'il soit obligé de la suivre, il demeure indépendant<a id="footnotetag406" name="footnotetag406"></a><a href="#footnote406"><sup>406</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote406" name="footnote406"></a><b>Note 406:</b><a href="#footnotetag406"> (retour) </a> Malebranche, IXe entret., n° 8, 10 et 13.
+Voyez aussi, X, <i>Éclaircissement sur les idées</i>.</blockquote>
+
+<p>C'est Leibnitz qui a dit: «La suprême sagesse
+jointe à une bonté qui n'est pas moins infinie
+qu'elle, n'a pu manquer de choisir le meilleur.... Il
+y aurait quelque chose à corriger dans les actions
+de Dieu, s'il y avait moyen de mieux faire.... S'il
+n'y avait pas le meilleur, <i>optimum</i>, parmi tous les
+mondes possibles, Dieu n'en aurait produit aucun<a id="footnotetag407" name="footnotetag407"></a><a href="#footnote407"><sup>407</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote407" name="footnote407"></a><b>Note 407:</b><a href="#footnotetag407"> (retour) </a> Leibnitz, <i>Essais de Théodicée</i>, part. I, n° 8.</blockquote>
+
+<p>Telle est cette doctrine si belle, qu'elle est admirée
+de ceux qui la combattent. L'exemple d'Abélard
+qui lui-même ne l'avait pas inventée, mais qui l'a
+remarquablement exposée, nous prouve qu'elle n'est
+pas entièrement nouvelle; et nouvelles ne sont pas
+non plus les objections qu'elle encourt. On s'est
+étonné avec raison que saint Bernard ne l'ait pas
+comprise dans ses véhémentes censures. Mais le
+concile l'avait condamnée, car Abélard a l'air de la
+rétracter dans son Apologie<a id="footnotetag408" name="footnotetag408"></a><a href="#footnote408"><sup>408</sup></a>. Il paraît en effet aussi
+difficile de la concilier chrétiennement avec la liberté
+et la toute-puissance de Dieu, que d'accorder
+la doctrine opposée avec sa perfection, sa justice et
+sa bonté. L'Église n'a point résolu par un ensemble
+de décisions canoniques ces questions redoutables.
+Mais elle est loin d'avoir autorisé les solutions d'Abélard.
+Nous voyons que deux contemporains de celui-ci
+s'élèvent contre sa doctrine, «doctrine,» dit l'un
+d'eux, Hugues de Saint-Victor, «que des esprits enflés
+d'une vaine science s'efforcent aujourd'hui d'accréditer;»
+et l'autre, qui fut peut-être son disciple et
+qui a fait aussi ses Livres des Sentences, Robert
+Pulleyn, sait très-bien demander comment Dieu
+étant immutable, les efforts des saints peuvent servir
+à les sauver, comment, s'il n'a pu faire autrement
+qu'il n'a fait, notre reconnaissance lui est
+due<a id="footnotetag409" name="footnotetag409"></a><a href="#footnote409"><sup>409</sup></a>. Ces difficultés et de plus grandes encore
+pourraient être développées, si nous traitions le fond
+de la question, mais ce n'est pas moins que celle
+de la Providence et du libre arbitre, de la justice
+divine et de l'existence du mal, c'est-à-dire le plus
+formidable problème et de la religion et de la philosophie.
+Il nous suffit d'avoir rappelé comment
+Abélard le considère et le croit résoudre. L'analyse
+ultérieure de ses ouvrages nous fera connaître plus
+profondément encore sa solution. Seulement, quelle
+qu'elle soit, elle est digne des plus nobles esprits,
+et elle ne dépare paa les doctrines du philosophe
+infortuné qui, sous les coups d'une destinée cruelle,
+proclamait encore en l'adorant la perfection de Dieu
+réfléchie dans son oeuvre, et qui, les yeux en pleurs,
+au souvenir de saint Bernard, au souvenir peut-être
+d'Héloïse, disait encore: «Tout est bien.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote408" name="footnote408"></a><b>Note 408:</b><a href="#footnotetag408"> (retour) </a> Petav. <i>Dogm. Theol.</i>, t. I, t. VI,
+c. vi, p. 340.&mdash;<i>Ab. Op.</i>, Apolog., p. 331.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote409" name="footnote409"></a><b>Note 409:</b><a href="#footnotetag409"> (retour) </a> Hugon. S. Vict. <i>Op.</i>, t. III. <i>Summ.
+Sent.</i> tract. i, p. 430.&mdash;<i>Hist.
+Littér.</i>, t. XII, p. 1 et 31.&mdash;Rob. Pull.
+<i>Sentent.</i>, pars i, c. xv.&mdash;Brucker,
+<i>Hist. crit. phil.</i>, t. III, p. 767.&mdash;Rixner, <i>ouvr. cité</i>,
+t. II, app. iii, B.</blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE VI.</h3>
+
+<h3>SUITE DE LA THÉODICÉE.&mdash;<i>Commentarii super S. Pauli
+epistolam ad Romanos.</i></h3>
+
+<p>La Trinité est l'idée la plus haute que le christianisme
+ait mise dans le monde. Les questions
+ordinaires de la théodicée ne touchent généralement
+les attributs divins que dans leurs rapports avec la
+création, et surtout avec l'humanité. Mais la Trinité
+est, pour ainsi parler, une question plus désintéressée,
+où l'esprit semble aspirer à connaître la
+Divinité pour elle-même; ce n'est qu'a <i>posteriori</i>
+que des réflexions ultérieures ou les enseignements
+de l'Église nous révèlent comment des distinctions,
+d'abord toutes spéculatives entre les personnes divines,
+peuvent se lier tant à l'action de Dieu sur
+le monde et sur l'homme qu'aux dogmes mystiques
+de l'incarnation et de la mission du Christ; et alors
+des questions métaphysiques l'esprit passe peu
+à peu aux questions morales. Avant d'étudier l'ouvrage
+qu'Abélard a consacré à celles-ci, ou son
+<i>Éthique</i>, recherchons comment il a traité et résolu
+les questions intermédiaires. Nous avons vu ses deux
+grandes Théologies aboutir à une doctrine de la
+prescience et du libre arbitre. L'ordre des idées
+amène ici naturellement la question générale du
+salut par la rédemption, antécédent nécessaire de la
+morale, et cette question est étudiée dans un ouvrage
+important dont la lecture est peu attrayante,
+mais qui abonde en vues singulières et en opinions
+caractéristiques, C'est un commentaire verset par
+verset et presque mot par mot de l'épître aux Romains.
+Ici est la place de cet écrit, car l'Introduction
+à la Théologie s'y trouve rappelée, et la théologie
+morale, ou l'Éthique, à laquelle il est fait plus d'un
+renvoi, y est annoncée<a id="footnotetag410" name="footnotetag410"></a><a href="#footnote410"><sup>410</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote410" name="footnote410"></a><b>Note 410:</b><a href="#footnotetag410"> (retour) </a> <i>Magistri Petri Aboelardi Commentariorum super
+S. Pauli Epistolam ad Romanos, Libri V. Ab. Op.</i>, p. 401-725.
+C'est aussi l'avis des auteurs de l'Histoire littéraire (t. XII, p. 117).
+Abélard réserve une question, celle de la différence entre le vice de
+l'âme et le péché, à son Éthique, et elle y est en effet traitée.
+(<i>Comm. in ep. ad Rom.</i>, I. II, p. 560, et <i>Eth</i>.,
+c. ii et iii, p. 628 et 629.) Il cite souvent sa Théologie comme un
+ouvrage antérieur, p. 513, 515, 516, etc., et les citations même indiquent
+que cette Théologie est l'Introduction. Nous supposons que ce commentaire
+a été composé après l'Introduction, mais avant les cinq livres de la
+Théologie chrétienne</blockquote>
+
+<p>L'ouvrage ne saurait être méthodique. Les questions
+y viennent comme les présente le texte de saint
+Paul; l'auteur entremêle la philosophie, la théologie,
+la morale, l'interprétation du texte, et même les
+remarques historiques. Nous élaguerons les détails
+pour isoler quelques points essentiels, en le laissant
+presque toujours parler lui-même.</p>
+
+<p>Comme toute composition de l'art de la parole,
+dit-il, l'Écriture-Sainte veut instruire ou émouvoir.
+On peut diviser en trois l'Ancien Testament. Le
+Pentateuque enseigne d'abord les commandements
+du Seigneur. Les livres de prophéties, d'histoires, et
+tout le reste, ont pour but d'exhorter à suivre ces
+commandements, mais les uns par des avertissements,
+les autres par des exemples. De même dans
+le Nouveau Testament, «l'Évangile est la loi, il
+enseigne la forme de la véritable et parfaite justice.»
+Les Épîtres et l'Apocalypse excitent à
+l'obéissance à l'Évangile. Les Actes des apôtres,
+ainsi que la narration évangélique, contiennent les
+récits sacrés. Ainsi les Épîtres sont plutôt encore un
+conseil qu'un enseignement. «Dans une cité, il est
+des biens qui tendent à la conservation, d'autres à
+l'accroissement. Ainsi le remarque Jules à la fin
+du second livre de sa Rhétorique<a id="footnotetag411" name="footnotetag411"></a><a href="#footnote411"><sup>411</sup></a>. A la conservation
+appartiennent les choses nécessaires, les
+champs, les bois. Les autres sont moins nécessaires,
+mais plus belles, comme les édifices, les
+trésors, la puissance même.» Ainsi peut-être, avec
+ce qu'enseignent les évangiles sur la foi, la charité
+et les sacrements (sujet de l'Introduction à la théologie),
+le salut était assuré; même, sans y ajouter
+ce qu'ont établi les apôtres, ni les canons, ni les
+décrets, ni les règles monastiques, ni les écrits des
+saints. Mais Dieu a voulu toutes ces choses pour
+orner, «pour agrandir l'Église, qui est comme sa
+cité, et pour garantir plus sûrement encore le salut
+de ses citoyens.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote411" name="footnote411"></a><b>Note 411:</b><a href="#footnotetag411"> (retour) </a> Ce Jules est probablement Julius Severianus,
+qui vivait un peu avant Sidoine Apollinaire, ou même sous Adrien.
+Il avait composé un ouvrage intitulé: <i>Syntomata sive praecepta
+artis rhetoricae. (Antiqui Rhetorea latini a Fr. Pithaei bibliotheca
+olim editi</i>, A. Capperonier, un vol. in-4º, p. 320
+Voy. aussi Fabricius, <i>Bibl. lat.</i>, t. III, p. 759.)</blockquote>
+
+<p>L'épître aux Romains a pour objet de «rappeler
+les Romains, anciens gentils, ou juifs convertis,
+qui, dans une orgueilleuse contention, se disputaient
+le premier rang, à la véritable humilité et
+à la concorde fraternelle.» Ce qu'elle fait de deux
+manières, en amplifiant les dons de la grâce divine,
+en atténuant les mérites de nos oeuvres; et cette
+épître a été placée la première, parce qu'elle est dirigée
+contre le premier des vices, l'orgueil<a id="footnotetag412" name="footnotetag412"></a><a href="#footnote412"><sup>412</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote412" name="footnote412"></a><b>Note 412:</b><a href="#footnotetag412"> (retour) </a> Prolog., p. 491-498.</blockquote>
+
+<p>L'existence de ce Commentaire et celle de beaucoup
+d'autres qui furent composés dans ces temps-là,
+prouve qu'au moyen âge l'Écriture était loin d'être
+négligée comme on l'a dit quelquefois, et que les
+auteurs n'étaient pas tellement infatués des autorités
+de seconde main, qu'ils n'éprouvassent le besoin de
+se retremper sans cesse aux sources pures de la parole
+divine. Abélard en particulier a toujours paru
+attacher le plus haut prix à la lecture des saints livres.
+Dans une longue et curieuse lettre où il donne
+à l'abbesse du Paraclet des instructions pour son
+couvent, il veut que les religieuses s'adonnent à cette
+étude. «L'Écriture-Sainte est le miroir de l'âme.
+Celui qui vit en la lisant, qui profite en la comprenant,
+s'habitue à connaître la beauté de ses
+moeurs ou à en découvrir la difformité, et s'attache
+ainsi à accroître l'une comme à écarter l'autre....
+Mais celui qui contemple l'Écriture sans la comprendre,
+la tient comme un aveugle devant ses
+yeux; c'est un miroir où il ne peut se reconnaître.
+Il ne cherche pas dans l'Écriture cette instruction
+pour laquelle uniquement elle est faite, et comme
+un âne attaché à une lyre, il reste ainsi oisif devant
+le livre. Il est à jeun, il a devant lui le pain,
+et il ne se nourrit pas. Cette parole de Dieu, que
+son intelligence ne s'assimile point, que l'enseignement
+ne porte point à sa bouche, est pour lui un
+aliment inutile; il ne s'en sert pas.... Il prie ou il
+chante en esprit, celui qui ne fait que former des
+mots par le souffle de ses lèvres, et n'y ajoute pas
+l'intelligence mentale.... L'oraison même est alors
+sans fruit.... il faut que celui qui prie soit pénétré
+et enflammé par l'intelligence des paroles qu'il
+adresse à Dieu.... C'est par une suggestion de l'ennemi
+des hommes que dans nos monastères on ne
+fait aucune étude pour l'intelligence des Écritures;
+on n'y apprend qu'à chanter et à former des
+mots articulés, non à les comprendre, comme s'il
+était plus utile de faire bêler les brebis que de les
+faire paître<a id="footnotetag413" name="footnotetag413"></a><a href="#footnote413"><sup>413</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote413" name="footnote413"></a><b>Note 413:</b><a href="#footnotetag413"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, ep. viii, Petr. ad Helois.,
+p. 188-191.&mdash;Voy. aussi l'épître aux
+filles du Paraclet pour les exhorter à l'étude des lettres.
+(<i>Ibid.</i>, ep. Vii, p. 251.)</blockquote>
+
+<p>Suivant l'épître aux Romains, si les juifs ont reçu
+l'ancienne loi, les oeuvres de cette loi sont insuffisantes
+pour le salut; si cette loi a manqué aux Gentils,
+une autre était gravée dans leurs coeurs, qu'ils
+devaient connaître et qu'ils auraient pu suivre. Tous
+ont eu leur révélation, et à tous Jésus-Christ a été
+nécessaire. Ce thème conduit à faire ressortir l'éclat
+de la lumière naturelle, comme à montrer ce qu'il
+peut y avoir d'étroit et d'impuissant dans les formalités
+d'un culte extérieur, pratiqué sans intelligence
+et sans vertu. C'est là le côté philosophique de cette
+épître, comme du génie de saint Paul. Par là il est
+l'apôtre des Gentils, c'est-à-dire au fond l'apôtre de
+la raison humaine et le promoteur d'une certaine
+liberté religieuse. Le côté purement chrétien, c'est
+le tableau des égarements de la raison humaine, infidèle
+à sa révélation primitive, et de la dégradation
+morale où est tombé le monde païen, ses philosophes
+en tête; c'est le développement des causes qui
+rendent nécessaire de se donner à Dieu et à la vérité,
+sans écouter l'irréflexion présomptueuse de ceux qui
+croient trouver dans les pratiques prescrites aux
+Hébreux l'infaillible moyen de se sauver à peu de
+frais. Ainsi s'élèvent sur les ruines d'un double orgueil,
+au-dessus de toutes les oeuvres humaines, essentiellement
+imparfaites et corrompues, le dogme
+sauveur de la rédemption et la vertu tutélaire de
+la foi.</p>
+
+<p>C'est bien là de la religion raisonnée; l'épître aux
+Romains est un des plus beaux monuments du véritable
+rationalisme chrétien. L'accusation dirigée contre
+les Gentils, par exemple, est essentiellement une
+apologie de la raison humaine. Ils se croyaient, dit
+Abélard, moins répréhensibles, ou même tout à fait
+excusables, de n'avoir pas servi Dieu, qu'ils ne pouvaient
+connaître, faute d'une loi écrite. Mais le Seigneur,
+sans que rien fût écrit, leur était connu
+précédemment par la loi naturelle; il les avait mis
+sur la voie d'une notion de lui-même, et par la
+raison qu'il leur avait donnée, et par ses oeuvres
+visibles. Ils avaient donc pu savoir et penser la
+vérité. «On trouve dans les ouvrages des philosophes
+qui étaient les <i>maîtres des nations</i>, beaucoup
+de témoignages évidents en faveur de la
+Trinité, que les SS. Pères ont soigneusement
+recueillis pour recommander notre foi contre les
+attaques des Gentils. Et nous aussi, nous avons
+rapporté la plupart de ces témoignages dans notre
+petit ouvrage de théologie<a id="footnotetag414" name="footnotetag414"></a><a href="#footnote414"><sup>414</sup></a>.» En effet, la création
+avait manifesté ce qu'il y a d'invisible en Dieu,
+c'est-à-dire l'unité et la Trinité; car par la qualité
+d'un ouvrage on peut juger de l'habileté d'un
+ouvrier. Or, l'habileté de Dieu, c'est-à-dire les
+dons ou les attributs que suppose son ouvrage, c'est,
+d'une part, l'unité de sa nature, attestée par l'harmonie
+universelle, et, de l'autre, la puissance, la
+sagesse et la bonté, «qui sont les trois choses dans
+lesquelles je crois que consiste toute la distinction
+trinitaire.» Remarquez que saint Paul dit: «Ce
+qui se connaît de Dieu est révélé en eux; Dieu le
+leur a révélé (I, 19).» Le <i>révélé</i>, c'est la raison;
+le <i>connu</i>, c'est ce que manifestent les oeuvres visibles,
+ce que leur a manifesté la création; c'est, selon
+le texte, ce qu'il y a d'invisible en Dieu, <i>invisibilia
+ipsius</i>, savoir, sa puissance éternelle et sa divinité,
+<i>sempiterna ejus virtus et divinitas</i><a id="footnotetag415" name="footnotetag415"></a><a href="#footnote415"><sup>415</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote414" name="footnote414"></a><b>Note 414:</b><a href="#footnotetag414"> (retour) </a> <i>Comment. in ep. ad Rom.</i>, p. 513.&mdash;Rom.
+i, 19 et 20. Le petit ouvrage, <i>Opusculum</i>, c'est
+l'<i>Introduction à la théologie</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote415" name="footnote415"></a><b>Note 415:</b><a href="#footnotetag415"> (retour) </a> <i>Comm.</i>, p. 514-516. Ni le texte de saint Paul,
+ni même le développement auquel se livre Abélard, ne fait ressortir
+du spectacle du monde la connaissance du Saint-Esprit. Rien donc
+n'indique que saint Paul ait pensé que la Trinité fût révélée aux
+païens. Le verset paraît signifier seulement que la création du monde
+a dû manifester à la connaissance ce qu'il y a d'invisible en Dieu,
+sa puissance éternelle et sa divinité, c'est-à-dire qu'il y
+a une puissance éternelle et que la puissance éternelle, c'est
+Dieu. On a vu ailleurs que certains docteur, par divinité,
+θειότης, entendaient le Saint-Esprit.
+(C. iv, p. 312.)</blockquote>
+
+<p>Insensibles à cette révélation universelle, les Gentils
+n'ont point glorifié Dieu, et Dieu les a livrés à
+leurs passions. «Ce n'est pas cependant de tous les
+philosophes soumis à la seule loi naturelle que
+doit s'entendre cette malice et cet aveuglement, la
+plupart ayant été dignes d'être reçus de Dieu, tant
+par leur foi que par leurs moeurs, comme le gentil
+Job<a id="footnotetag416" name="footnotetag416"></a><a href="#footnote416"><sup>416</sup></a>, et quelques-uns peut-être des philosophes
+qui menèrent la vie la plus pure avant la venue du
+Seigneur.» C'est pour eux, selon saint Jérôme,
+qu'a été dite cette parole, que <i>Dieu moissonne où il n'a
+pas semé</i>. Cependant saint Paul ne fait pas d'exception,
+il prononce une condamnation générale contre
+tous ceux qui ont trop présumé de leur sagesse.
+Pour apaiser l'orgueil des Romains gentils, il lui
+suffisait de montrer que les philosophes avaient eu
+connaissance de Dieu, et que ces maîtres mêmes de
+la foi, <i>magistros fidei</i>, avaient gravement failli, au
+point de tomber dans l'idolâtrie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote416" name="footnote416"></a><b>Note 416:</b><a href="#footnotetag416"> (retour) </a> Job était gentil, c'est-à-dire d'une nation autre
+que le peuple de Dieu. On croit qu'il était Idumien. (S. Aug.,
+<i>De Cir. Dei</i>, XVIII, xlvii.)</blockquote>
+
+<p>Ces idées sont hardies, et Abélard semble devancer
+les raisonnements du XVIIIe siècle sur le salut de
+Socrate et de Marc-Aurèle. Au reste, il a régné longtemps
+sur ce point dans l'Église une assez grande
+liberté de penser, et peut-être les temps modernes
+se sont-ils montrés plus rigides que les premiers
+siècles. Ne citons pas les Pères, Clément d'Alexandrie,
+saint Justin, saint Augustin lui-même; mais
+au temps d'Abélard, Richard de Saint-Victor, qui
+enseignait dans une école opposée, pensait que la
+raison naturelle pouvait s'élever jusqu'à la Trinité;
+on a vu ailleurs qu'un autre de ses contemporains,
+l'archevêque Hugues, donnait la même portée au
+verset qu'il discute ici, et Albert-le-Grand, qui le
+discute à son tour, résout par l'affirmative la question
+que saint Thomas décide en sens contraire: La
+Trinité peut-elle être connue par la raison
+naturelle<a id="footnotetag417" name="footnotetag417"></a><a href="#footnote417"><sup>417</sup></a>?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote417" name="footnote417"></a><b>Note 417:</b><a href="#footnotetag417"> (retour) </a> Rich. a S. Vict., <i>De triu.</i>, t. 1,
+c. iv.&mdash;Hugon. <i>Dialog.</i>, t. 1; <i>Thes. Anecd.</i>, t. V,
+p. 801.&mdash;Albert. <i>Summ.</i>, tract. III, qu. xiii.&mdash;S.
+Thom. <i>Summ.</i>, pars i, qu. xxxii, a. t.</blockquote>
+
+<p>C'est donc un principe à la fois chrétien et philosophique
+qu'une révélation identique dans sa source
+et dans son objet, mais diverse en étendue, en clarté,
+en puissance, a, pour ainsi dire, embrassé l'humanité
+entière, et que, devant cette loi universelle, l'humanité
+est universellement, bien qu'inégalement responsable
+des violations qu'elle en a commises. Je
+doute que ce principe, même dans les termes où le
+pose Abélard, eût été de tout temps accepté par
+l'Église; mais il a reparu à diverses époques dans
+son enseignement, et on peut remarquer qu'après
+avoir été au dernier siècle, sous la forme philosophique
+de religion naturelle, dirigé comme une
+arme offensive contre le christianisme, il est maintenant
+employé souvent comme une arme défensive
+par les récents apologistes du christianisme. C'est
+au fond la doctrine de l'<i>Essai sur l'Indifférence</i>, et
+l'on sait que ce livre a fait école. Mais on ne saurait
+méconnaître que le même principe puisse être
+tourné en des sens bien divers, et donner naissance
+à des conséquences opposées. Abélard est sur la voie
+de ceux qui en ont fait sortir l'incrédulité; il est
+loin de le savoir pourtant, et ne prétend que fortifier
+la foi par un double caractère d'universalité et
+de perpétuité. Il croit avoir donné une basé plus
+large à la doctrine du salut. C'est en effet cette doctrine
+qu'il expose ici, en la poursuivant dans une
+foule de questions qu'elle soulève, et qu'il traite ou
+qu'il ajourne à d'autres ouvrages<a id="footnotetag418" name="footnotetag418"></a><a href="#footnote418"><sup>418</sup></a>. Son idée fondamentale,
+c'est que chacun est jugé selon la vérité,
+loi identique de tous, et selon sa participation à la
+connaissance de cette divine vérité. Les oeuvres ne
+sont que des preuves de l'intention, et l'intention
+seule est innocente ou coupable. Devant Dieu elle
+est réputée pour le fait. L'issue du jugement est inconnue
+en ce monde. Ce jugement se prononce pour
+chacun à la mort, il se prononcera pour tous à la fin
+du monde. Cependant ceux qui ont été trouvés purs
+avant le dernier jugement, ceux dont la vie est parfaite,
+acquittés avant ce jour suprême, seront assis
+auprès du Christ; ils partageront sa gloire; juges
+comme lui, tranquilles sur eux-mêmes, ils jugeront
+les autres. Mais c'est à la condition d'avoir observé,
+non par des oeuvres purement extérieures, mais de
+coeur et de volonté, soit la loi naturelle, soit la loi
+écrite. Il est vrai que, depuis l'Évangile, en ce temps
+d'amour plus que de crainte, la justification gratuite
+est promise, c'est-à-dire que la justice ne vient pas
+de nos mérites, mais de la grâce de Dieu. Par le
+Christ <i>propitiateur</i>, Dieu offre la rédemption à ceux
+qui croiront en lui.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote418" name="footnote418"></a><b>Note 418:</b><a href="#footnotetag418"> (retour) </a> <i>Comment.</i>, p. 516-521. Trois questions difficiles
+sont indiquées, qui toutes sont relatives à la possibilité du péché et
+de la punition, de la responsabilité, de la grâce, mais dont les solutions
+sont renvoyées à la Théologie. Elles ne s'y trouvent pas expressément.</blockquote>
+
+<p>Ici s'élève la plus grande question. Qu'est-ce que
+cette rédemption par le Christ, ou comment son
+sang peut-il nous justifier, nous qui semblerions
+plus punissables, après avoir commis le crime du
+serviteur infidèle, le crime de la mort du Seigneur
+innocent?</p>
+
+<blockquote><p>
+«Et d'abord par quelle nécessité Dieu s'est-il fait homme pour nous
+racheter en mourant suivant la chair, ou de qui nous a-t-il rachetés,
+comme d'un maître qui nous tint captifs par justice ou par puissance?
+De quelle justice, de quelle puissance nous a-t-il affranchis?
+Qui a-t-il prêché pour le décider à nous relâcher? On dit qu'il nous a
+rachetés de la puissance du diable. Par la transgression du premier
+homme, qui s'était volontairement soumis à son obéissance, le diable
+aurait eu comme un certain droit de le tenir en sa possession et en
+sa puissance, et il l'y tiendrait encore si le libérateur n'était venu.
+Mais puisque le Seigneur a délivré les seuls élus, quand le diable
+les a-t-il possédés? Jamais, ni dans le siècle du Messie, ni dans le
+siècle futur, ni aujourd'hui. Ce pauvre qui reposait dans le sein
+d'Abraham, est-ce que le diable le torturait comme le riche damné,
+et quand même il l'aurait tourmenté moins, avait-il domination sur
+Abraham lui-même et le reste des élus?... Ce droit de possession
+sur l'homme, le diable ne pouvait l'avoir que si par hasard il avait
+reçu l'homme pour le tourmenter. Dieu l'ayant permis, ou même le
+lui ayant livré. D'où viendrait d'ailleurs le droit? Si le serviteur ou
+l'esclave d'un maître séduisait un de ses compagnons, l'entraînait à
+la désobéissance, le séducteur ne serait-il pas plus coupable aux
+yeux du maître que le séduit, et par quelle injustice la premier
+acquerrait-il privilège et domination sur le second? Il serait plus juste
+que ce fût celui-ci qui eût sur l'autre un droit de vengeance. D'ailleurs
+le diable n'a pu donner à l'homme cette immortalité qu'il lui a
+promise pour le séduire, comment donc aurait-il le droit de le retenir?
+Il ne l'aurait pu faire que par la permission de Dieu, qui lui aurait
+livré l'homme comme à son geôlier ou à son bourreau.</p>
+
+<p>«L'homme n'avait péché que contre le Seigneur; or, si le Seigneur
+voulait lui remettre le péché, comme il l'a fait pour la vierge Marie,
+comme avant sa passion le Christ l'a fait pour beaucoup d'autres,
+pour Marie Magdeleine, pour le paralytique; ne pouvait-il dire à
+l'exécuteur de sa justice (<i>tortori suo</i>): Je ne veux pas que tu le
+punisses plus longtemps. Dieu cessant de permettre le supplice,
+aucun droit ne restait à l'exécuteur; s'il s'était plaint, s'il avait murmuré,
+il eût été convenable que le Seigneur lui répondit: <i>Est-ce que
+ton oeil est mauvais parce que je suis bon?</i> (Math., xx, 15.) Le Seigneur
+n'a pas fait injure au diable, lorsque de la masse pécheresse il
+a pris une chair pure et s'est fait un homme exempt de tout péché;
+cette conception sans péché, cet homme ne l'a pas obtenue par ses
+mérites, mais par la grâce du Seigneur, qui s'est revêtu de son
+humanité. Est-ce que la même grâce, si elle avait voulu remettre
+aux autres hommes leur péché, n'aurait pu les libérer ainsi de leur
+peine?... Quelle nécessité donc, ou quelle raison, ou quel besoin,
+lorsque d'un seul regard (<i>sola visione sua</i>) la miséricorde divine
+aurait pu délivrer l'homme des mains du diable, quelle cause, dis-je,
+a voulu que, pour nous racheter, le fils de Dieu fait chair souffrit
+tant de privations et d'opprobres, le fouet, le crachat, enfin la cruelle
+et ignominieuse mort de la croix, au point d'endurer le supplice patibulaire
+avec des méchants? Comment aussi l'apôtre dit-il que nous
+sommes justifiés ou réconciliés avec Dieu par la mort de son Fils,
+quand Dieu aurait dû se courroucer d'autant plus contre l'homme
+que les hommes avaient été plus coupables de crucifier son fils que
+de violer dans le paradis son premier commandement en goûtant un
+seul fruit?... Que si ce péché d'Adam fut assez grand pour ne pouvoir
+être expié que par la mort du Christ, quelle expiation aura
+l'homicide commis contre le Christ et tant et de si grands attentats
+consommés contre lui et contre les siens? Est-ce que la mort d'un fils
+innocent a tellement plu à Dieu qu'elle l'ait réconcilié avec nous, qui
+avons commis le péché, cause de la mort de ce fils innocent?...</p>
+
+<p>Donc, à moins que ce péché, le plus grand de tous, ne fût commis,
+il n'en pouvait pardonner un autre beaucoup moindre; il fallait
+la multiplication du mal pour qu'un si grand bien nous fût fait. En
+quoi, par la mort du fils de Dieu, sommes-nous devenus plus justes
+que nous ne l'étions auparavant, pour être dès lors libérés du châtiment?
+A qui le prix du sang a-t-il été donné pour qu'il y eût rédemption,
+si ce n'est à celui au pouvoir duquel nous étions, c'est-à-dire à
+ce Dieu même qui, ainsi qu'il vient d'être dit, nous avait livrés à son
+bourreau? Car ce ne sont pas les bourreaux, mais les seigneurs
+et maîtres des captifs qui composent ou acceptent la composition<a id="footnotetag419" name="footnotetag419"></a><a href="#footnote419"><sup>419</sup></a>.
+Comment enfin a-t-il, pour un certain prix, relâché ses captifs, si
+lui-même, auparavant n'avait exigé et fixé ce même prix auquel il les
+relâchait? Or, combien paraît cruel et injuste que l'on réclame pour
+prix le sang de l'innocent, ou que l'on se plaise en façon quelconque
+au meurtre de l'innocent; et plus encore, que le Seigneur ait pu avoir
+la mort de son fils pour si agréable, que par elle il ait été réconcilié
+avec le monde entier!
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote419" name="footnote419"></a><b>Note 419:</b><a href="#footnotetag419"> (retour) </a> «Componunt aut suscipiunt.» (p. 552.) On connaît l'usage
+du temps. Suivant une coutume d'origine germaine, pour un crime ou
+pour un délit, on pouvait se racheter moyennent un prix payé à celui
+qui en avait souffert, et peu à peu il avait été également établi qu'un
+prix serait payé à celui qui pouvait exercer une sorte de vindicte
+publique, c'est-à-dire au seigneur, enfin aux matins des captifs,
+<i>domini captivorum</i>. C'étaient ceux au pouvoir
+desquels passaient les délinquants.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+«La solution de cette question, qui <i>n'est pas médiocre</i>, paraît être
+que nous sommes justifiés dans le sang de Jésus-Christ et réconciliés
+avec Dieu, en ce que par cette grâce singulière qu'il nous a manifestement
+faite en nous donnant son fils, qui a pris notre nature et
+qui a persisté jusqu'à la mort à nous instruire sous cette forme par
+sa parole et son exemple, il nous a plus étroitement attachés à lui du
+lien de l'amour, et qu'enflammée par un tel bienfait de la grâce divine,
+la vraie charité ne doit redouter pour lui aucune souffrance....
+Après la passion, l'homme est devenu plus juste, c'est-à-dire plus
+aimant Dieu. Notre rédemption, c'est l'amour suprême du Christ
+pour nous, qui par sa passion non-seulement nous a délivrés de la
+servitude du péché, mais encore nous a acquis la liberté des fils de
+Dieu, afin que désormais nous accomplissions tout par amour plus
+que par crainte de celui qui nous a fait une grâce si grande, qu'une
+plus grande, à son propre témoignage, ne saurait être inventée.»
+(Jean, xv, 43<a id="footnotetag420" name="footnotetag420"></a><a href="#footnote420"><sup>420</sup></a>).
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote420" name="footnote420"></a><b>Note 420:</b><a href="#footnotetag420"> (retour) </a> <i>Comm</i>, p. 549-553.&mdash;-Rom. iii, 2l et suiv.
+Abélard dit ici qu'il expose <i>succinctement le mode</i> de la
+rédemption, et il renvoie à sa Théologie: on y trouve, il est vrai,
+la même doctrine, mais plus <i>succinctement</i> encore exprimée.
+(<i>Theol. Christ.</i>, t. IV, p. 1307-1308.)</blockquote>
+
+<p>Nous touchons ici à une théorie de la rédemption,
+de toutes les pensées d'Abélard la plus téméraire.
+Avant d'y insister, parcourons diverses questions
+accessoires, graves pourtant, qu'il y rattache.</p>
+
+<p>I. C'est le Fils qui a été incarné, mais l'a-t-il été
+seul? Tout dans l'Évangile semble montrer le Fils
+séparé un moment, par sa mission, du Père qui la
+lui donne; et cependant c'est un article de foi que
+dans la Trinité la substance est unique et les oeuvres
+communes. Abélard a déjà dit que dans l'incarnation
+la substance divine s'est en une seule personne uni
+la substance humaine; il a dit que tout ce que fait
+le Père, le Fils et le Saint-Esprit le font, et réciproquement<a id="footnotetag421" name="footnotetag421"></a><a href="#footnote421"><sup>421</sup></a>.
+Cependant il ne prétend pas que le
+Père et le Saint-Esprit se soient faits chair, aient
+éprouvé l'incarnation ou la passion, ce qui serait
+l'erreur de Praxéas, de Sabellius et des patripassiens,
+mais il dit que dans l'incarnation et le Père
+et le Saint-Esprit ont opéré, la puissance et la bonté
+divine ne pouvant être exclues de la Divinité. Lorsqu'un
+homme s'habille ou s'arme, beaucoup y coopèrent
+qui ne sont ni habillés ni armés. C'est à l'âme,
+comme motrice du corps, que sont rapportées toutes
+nos actions, et cependant tous les mots qui les
+expriment ne peuvent être attribués à l'âme en prédicats.
+On ne peut dire que l'âme mange ou se promène.
+C'est par cette subtilité qu'Abélard évite une
+hérésie contre laquelle il a protesté hautement<a id="footnotetag422" name="footnotetag422"></a><a href="#footnote422"><sup>422</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote421" name="footnote421"></a><b>Note 421:</b><a href="#footnotetag421"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, p. 989 et 1127, et <i>Theol.
+Chr.</i>, t. IV, p. 1309-1311.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote422" name="footnote422"></a><b>Note 422:</b><a href="#footnotetag422"> (retour) </a> Cf. <i>Ad Helois. Apol., Op.</i>, p. 309, et ci-dessus,
+c. II, p. 193. Il dit ici (<i>Comment.</i>, t. III, p. 633) qu'il traite
+la question dans son <i>Anthropologie</i>. Ce mot singulier que l'éditeur
+des oeuvres remarque, puisqu'il en corrige en marge l'orthographe, semble
+indiquer un ouvrage d'Abélard tout à fait inconnu. L'Anthropologie était,
+je crois, en ce temps là, la science du Dieu fait homme ou la solution de
+la question <i>Cur Deus homo</i>? Peut-être ce mot n'indique-t-il
+qu'une partie spéciale de l'une des Théologies.</blockquote>
+
+<p>II. Une seconde question qui dépend de la rédemption,
+cette première des grâces de Dieu, serait
+celle de la grâce en général et du mérite des hommes.
+Et d'abord en quoi réside le mérite? Dans la volonté
+seule ou dans la volonté et l'oeuvre? Mais tout cela
+est du ressort de l'éthique, et doit se trouver dans
+l'ouvrage qui porte ce titre<a id="footnotetag423" name="footnotetag423"></a><a href="#footnote423"><sup>423</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote423" name="footnote423"></a><b>Note 423:</b><a href="#footnotetag423"> (retour) </a> <i>Comment.</i>, p. 559-560.&mdash;Voy. l'<i>Éthique</i> et
+ci-après, c. VII, p. 464.</blockquote>
+
+<p>III. Heureux celui à qui Dieu n'a point imputé
+de péché, dit l'apôtre (iv, 8 et 9). Puis il s'interrompt
+et se demande si ce bonheur n'est que pour
+les circoncis; l'exemple d'Abraham répond. Sa foi
+lui fut imputée à justice avant qu'il eût reçu la circoncision;
+mais il avait la foi, et de la naît une
+question: Que faut-il penser du sort des enfants
+qui mouraient sous l'ancienne loi avant le huitième
+jour, celui où la circoncision était permise? C'est
+la même question qui s'élèverait au sujet des enfants
+qui mourraient avant qu'on ne pût les baptiser,
+parce que l'eau manquerait. «La sentence de damnation
+en ce cas paraît cruelle... mais nous en
+ce remettant à la Providence de tout ce qu'elle dispose,
+à la providence de celui qui seul sait pourquoi
+il a élu celui-ci, réprouvé celui-là, nous
+tenons pour immuable l'autorité de l'Écriture qu'il
+nous a donnée<a id="footnotetag424" name="footnotetag424"></a><a href="#footnote424"><sup>424</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote424" name="footnote424"></a><b>Note 424:</b><a href="#footnotetag424"> (retour) </a> <i>Comm.</i>, p. 560-564.&mdash;Rom. iv, 8.</blockquote>
+
+<p>IV. Toutes ces questions en supposent résolue
+une bien plus grande. «Maintenant il nous faut en
+venir à cette vieille querelle du genre humain<a id="footnotetag425" name="footnotetag425"></a><a href="#footnote425"><sup>425</sup></a>, à
+cette question infinie (<i>interminatam quoestionem</i>),
+savoir, celle du péché originel, qui retombe, ainsi
+que le rappelle l'apôtre, de notre premier père sur
+sa postérité, et il faut, comme nous pourrons,
+travailler à la résoudre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote425" name="footnote425"></a><b>Note 425:</b><a href="#footnotetag425"> (retour) </a> P. 591-601. Il s'est déjà servi de cette expression,
+<i>veterem humani generis querelam</i>; mais pour désigner la question
+de l'immutabilité de la Providence et de la liberté, <i>Introd.</i>,
+l. III, p. 1184.</blockquote>
+
+<p>«Il est demandé d'abord: Qu'est-ce qu'on appelle
+le péché originel avec lequel chaque homme est
+procréé? Puis, par quelle justice le fils innocent
+est-il, pour le péché du père, traduit devant le
+plus miséricordieux des juges, ce qui ne serait
+pas approuvé devant des juges du siècle; et comment
+le péché que nous croyons déjà remis à celui
+qui l'a commis, ou déjà effacé dans les autres
+par le baptême, est-il puni dans les enfants qui
+n'ont pu consentir encore au péché? Comment
+ceux qui ne sont pas dans les liens de leur propre
+péché sont-ils damnés par le péché d'autrui, et
+comment l'iniquité du premier père les entraîne-t-elle
+plus sûrement à la damnation que de plus
+graves iniquités de leurs plus proches parents?
+Combien, en effet, il est cruel et contraire à la
+bonté de Dieu, qui aime mieux sauver les âmes
+que les perdre, de condamner pour le péché du
+père le fils que pour le sien propre sa justice ne
+sauverait pas<a id="footnotetag426" name="footnotetag426"></a><a href="#footnote426"><sup>426</sup></a>!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote426" name="footnote426"></a><b>Note 426:</b><a href="#footnotetag426"> (retour) </a> <i>Comment.</i>, t. II, p. 401.</blockquote>
+
+<p>Par le péché originel il faut entendre la peine du
+péché, car le péché en lui-même, celui de la volonté,
+n'est point imputable à qui ne peut encore user du
+libre arbitre, ni faire aucun emploi de sa raison.
+Par la définition des philosophes, le libre arbitre
+n'est que cette faculté de l'esprit de délibérer et de
+déterminer ce qu'il veut faire. Celui qui ne délibère
+pas actuellement, s'il est d'ailleurs apte à délibérer,
+ne manque pas du libre arbitre. Mais cette faculté,
+nul ne niera qu'elle ne manque aux petits enfants,
+ainsi qu'aux furieux et aux idiots; aussi ne sont-ils
+pas même soumis aux lois humaines. La justice, en
+effet, consiste à rendre à chacun ce qui lui revient,
+ni plus ni moins qu'il n'a mérité. Donner plus de
+bien ou infliger moins de mal qu'il n'en a été mérité,
+c'est grâce plutôt que justice. Or, maintenant,
+«qu'elle est grande, la cruauté que Dieu paraît
+montrer à l'égard des petits enfants, auxquels, sans
+trouver qu'ils aient rien mérité, il inflige la peine
+la plus grave, celle du feu infernal!» Saint Augustin
+ne permet pas d'en douter<a id="footnotetag427" name="footnotetag427"></a><a href="#footnote427"><sup>427</sup></a>. Cela ne semblerait-il
+pas, chez les hommes, de la dernière
+injustice? C'est qu'il est interdit aux hommes de
+venger leur propre injure, mais Dieu a dit: «A moi
+la vengeance.... c'est moi qui ferai justice.»
+(XII, 19; Deut. XXXII, 35.) Dieu, en effet, ne fait pas
+injustice à sa créature, de quelque façon qu'il la
+traite, ou bien les animaux, créés pour travailler
+dans l'obéissance des hommes, pourraient se plaindre
+et murmurer contre le créateur. Mais l'Évangile
+leur répondrait: «Est-ce qu'il ne m'est pas permis
+de faire ce que je veux?» (Math., XX, 15.) Et
+l'apôtre dirait: «Homme, qui es-tu, pour répondre à
+Dieu? Le vase se plaint-il au potier?» (IX, 20.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote427" name="footnote427"></a><b>Note 427:</b><a href="#footnotetag427"> (retour) </a> Cette opinion, quoique très-accréditée dans l'Église,
+n'est pas article de foi. On penche aujourd'hui vers une interprétation
+plus douce. La foi oblige seulement à croire que les enfants morts sans
+baptême sont privés du royaume des cieux. Au reste le passage donné comme
+de saint Augustin est extrait d'un ouvrage qui ne lui est plus attribué,
+mais à l'évêque Fulgence. (<i>De Fide ad Petrum</i>, t. VI, append.)
+Il s'exprime autrement et plus modérément ailleurs. Ep. 28, <i>ad
+Heron.&mdash;Cont. Jul.</i>, V, XI.</blockquote>
+
+<p>«D'ailleurs, on ne saurait appeler mal rien de ce
+qui s'accomplit suivant la volonté de Dieu. Car
+nous ne pouvons discerner le bien du mal que par
+la conformité avec cette volonté même.» Aussi
+est-il des choses qui semblent très-mal, que nul ne
+s'ingère de condamner, parce que le Seigneur les a
+ordonnées, comme la spoliation des Égyptiens par
+les Hébreux. «Sans un ordre semblable, ceux qui
+tuèrent leurs plus chers parents pour avoir eu
+commerce avec des femmes madianites, passeraient
+pour des homicides plutôt que pour des
+vengeurs<a id="footnotetag428" name="footnotetag428"></a><a href="#footnote428"><sup>428</sup></a>. La distinction du bien et du mal réside
+tellement dans le décret de la volonté divine, que
+notre cri de tous les jours est: <i>Que votre volonté
+soit faite!</i> C'est lui dire: que tout soit ordonné
+pour le mieux; en sorte que le mal ou le bien
+dépend, suivant les temps, de ce qu'il ordonne ou
+de ce qu'il défend.... Les sacrements de l'ancienne
+loi, jadis en grande vénération, sont maintenant
+abominables.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote428" name="footnote428"></a><b>Note 428:</b><a href="#footnotetag428"> (retour) </a> De leurs plus chers parents saintement homicides. (Racine)</blockquote>
+
+<p>«Mais il ne suffirait pas d'absoudre Dieu de toute
+injustice dans la damnation des petits enfants, il
+faut aussi faire une part à sa bonté.» Or, d'abord,
+nous savons que la peine qui leur est réservée est la
+plus douce de toutes. Ils <i>souffriront les ténèbres</i>, dit
+saint Augustin, ce qui signifie qu'ils ne verront pas
+Dieu. Puis, n'est-il pas permis de penser que la mort
+avant le baptême n'emporte que ceux dont Dieu a
+prévu la méchanceté future? Cette sévérité envers
+des créatures qui n'ont rien fait, n'est-ce pas un salutaire
+exemple pour les pécheurs, et ne peut-il pas
+y avoir des raisons de famille, <i>familiares causæ</i>, qui
+rendent cet exemple nécessaire à leurs parents?
+N'est-ce pas pour ceux-ci une grande excitation à la
+continence, que la pensée que «leur concupiscence
+envoie incessamment tant d'âmes en enfer?»</p>
+
+<p>Le péché originel en lui-même est la dette de
+damnation dont nous sommes tenus pour la faute de
+nos premiers parents. Nous avons tous péché en
+Adam, au sens du moins où l'on dit qu'un tyran vit
+dans ses enfants.</p>
+
+<blockquote><p>
+«Donc, direz-vous, il faut damner ceux qui n'ont point péché,
+grande iniquité; punir ceux qui ne l'ont pas mérité, grande atrocité.
+Oui, pour des hommes, et non pour Dieu; sans cela comment
+ne pas accuser Dieu pour avoir enveloppé les petits enfants dans la
+peine du déluge ou dans l'incendie de Sodome? Comment a-t-il permis
+l'affliction et le meurtre du bienheureux Job et des saints martyrs?
+Et comment enfin a-t-il livré à la mort son fils unique? Vous
+répondez par une dispensation très-avantageuse de sa grâce. Bien
+et finement dit! Les hommes aussi, par quelque dispensation d'une
+salutaire prudence, peuvent également affliger les innocents comme
+des coupables, et ne point pécher. Ainsi par exemple, à cause
+de la méchanceté d'un tyran, de bons princes ravagent et pillent
+ses terres et sont entraînés à faire du mal à de bons et fidèles
+sujets, liés à leurs maîtres par la possession et non par l'intention,
+le tout afin de pourvoir à l'utilité du plus grand nombre par le dommage
+du petit. Il peut aussi arriver que de faux témoins que nous ne
+pouvons confondre, imputent un crime à un homme que nous savons
+innocent, et ces témoignages, si toutes les formalités ont été
+remplies, nous forcent à frapper un innocent, afin, chose assez
+singulière, qu'en obéissant aux lois, nous punissions justement
+celui qui n'est pas justement puni, ce qui est commettre justement
+une injustice, après délibération compétente sur l'affaire, et pour ne
+pas nuire au grand nombre en épargnant un seul homme. De même,
+la damnation des petits enfants peut avoir plusieurs motifs des plus
+salutaires dans la dispensation divine, sans compter les causes que
+nous avons assignées.... Dieu est également irrité contre eux, ils ont
+été conçus dans le péché de la concupiscence charnelle, où sont tombés
+les pères eux-mêmes par la première transgression; une absolution
+spéciale est nécessaire à chacun d'eux, et la plus facile assurément
+a été instituée dans le baptême, sacrement où la foi d'autrui et la
+confession des parrains intercèdent pour le péché d'autrui dans lequel
+les enfants sont engagés. Celui qui est né dans le péché et qui ne
+peut encore satisfaire par lui-même est purifié par le sacrement de la
+grâce divine. Mais on doit trouver tout simple que ce qui est remis
+aux parents soit exigé des enfants, puisque la génération de la concupiscence
+charnelle transmet le péché et mérite la colère.... Il pourrait
+aussi arriver dans la vie qu'un pauvre qui aurait donné sa personne
+et ses enfants à un seigneur vint ensuite à gagner, par quelque
+acte de vertu ou à quelque prix, sa liberté et non celle de ses fils.
+Dieu a voulu que la nature nous offrit quelque chose d'analogue: de
+la semence de l'olivier, comme de l'olivier sauvage, il naît un olivier
+sauvage, ainsi que de la chair du juste, comme de celle du pécheur,
+il naît un pécheur; du froment purgé sans la paille, il naît un froment
+non purgé avec la paille; ainsi de parents purifiés du péché
+par le sacrement aucun enfant ne naît exempt de péché....</p>
+
+<p>«Voilà pour le moment ce qu'il nous suffit de dire touchant le
+péché originel, moins à titre d'assertion que de simple opinion<a id="footnotetag429" name="footnotetag429"></a><a href="#footnote429"><sup>429</sup></a>.»
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote429" name="footnote429"></a><b>Note 429:</b><a href="#footnotetag429"> (retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 601. Il n'y a pas d'erreur grave
+dans ce que dit ici notre auteur du péché originel, quoiqu'une
+partie de ces idées ne soit point consacrée par l'Église.</blockquote>
+
+<p>V. Du péché originel il faut passer au péché actuel.
+Saint Paul fait entendre plus d'une fois que la
+loi ancienne a favorisé le péché, c'est-à-dire apparemment
+a multiplié les occasions de le commettre.
+Mais comment la loi pouvait-elle être dite sainte et
+le commandement juste et bon, puisque même en
+les observant on ne pouvait être sauvé? C'est qu'à
+un peuple indocile et grossier ne pouvaient être
+donnés des commandements de perfection; il fallut
+d'abord lui apprendre à obéir. Quand nous domptons
+des bêtes de somme, nous ne commençons point
+par les charger de lourds fardeaux. Toutefois, on
+doit croire que ceux qui observaient les commandements
+par amour plus que par crainte, recevaient
+par une révélation spéciale ce qui pouvait leur manquer
+en perfection. En effet, l'inspiration a rendu
+évangéliques plusieurs hommes spirituels de l'ancien
+peuple, et ils ont prêché ou pratiqué le commandement
+de la loi nouvelle, savoir, l'amour des ennemis.
+Car c'est un commandement nouveau, <i>novum
+mandatum</i>, que celui-ci: Aimez vos ennemis comme
+je vous ai aimés. Ainsi que l'amour divin, notre
+amour doit être désintéressé. «Celui qui rechercherait
+son propre bien serait un mercenaire, quand
+même il ne tendrait qu'aux choses spirituelles. Le
+nom de charité ne devrait pas être prononcé, si
+nous aimions Dieu à cause de nous, c'est-à-dire
+pour notre utilité et pour cette félicité que nous
+espérons dans son royaume, plutôt que pour lui-même;
+nous placerions en nous, non dans le
+Christ, notre fin intentionnelle. Ceux qui sont dans
+de tels sentiments sont des amis de la fortune;
+l'avarice les soumet plus que la grâce.» C'est
+contre eux qu'il est dit: «Si vous aimez ceux qui
+vous aiment, quelle récompense aurez-vous?»
+(Math., v, 46.) Aucune, car vous en aimeriez d'autres
+davantage s'ils vous étaient plus utiles, vous
+cesseriez d'aimer celui en qui vous cesseriez d'espérer.
+Dieu ne doit pas être moins aimé de l'homme
+qu'il punit, car il ne peut punir que justement.
+On dira qu'ici ce qui est utile, c'est Dieu même;
+il est lui-même la récompense; c'est donc toujours
+lui qu'on aime. Notre amour serait pur et sincère,
+en effet, si nous pensions moins à ce qu'il donne
+qu'à ce qu'il vaut. «Telle est l'affection véritable
+d'un père pour son fils, d'une chaste épouse pour
+son époux, de tous ceux qui aiment plus ceux qui
+leur sont inutiles que ceux qui leur seraient d'une
+utilité plus grande. Si leur amour les expose à
+quelques maux, il n'en est pas diminué. La cause
+de cet amour subsiste tout entière dans ceux qu'ils
+aiment.... C'est ce que dit si bien, pour consoler
+Julie Cornélie sa femme, Pompée vaincu et fugitif:
+<i>Ce que tu pleures, tu l'as aimé</i><a id="footnotetag430" name="footnotetag430"></a><a href="#footnote430"><sup>430</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote430" name="footnote430"></a><b>Note 430:</b><a href="#footnotetag430"> (retour) </a> Citation de Lucain (<i>Phars.</i>, t. Vlll) que nous
+avons vu Abélard opposer aux pleurs d'Héloïse. Voyez t. I, p. 155,
+où cette citation est mal indiquée.</blockquote>
+
+<p>«Souvent même les hommes d'un coeur libéral
+poursuivent l'honnête plus que l'utile; ils voient
+quelques-uns de leurs semblables de qui ils n'espèrent
+aucun avantage, et ils leur portent une affection
+plus grande qu'à leurs propres esclaves,
+de qui ils reçoivent des services journaliers. Que
+n'avons-nous pour le Seigneur cette affection sincère
+qui nous le ferait plutôt aimer parce qu'il est
+bon que parce qu'il nous est utile!» Si la crainte
+u Seigneur est le commencement de la sagesse, la
+charité en est la consommation<a id="footnotetag431" name="footnotetag431"></a><a href="#footnote431"><sup>431</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote431" name="footnote431"></a><b>Note 431:</b><a href="#footnotetag431"> (retour) </a> <i>Comment.</i>, p. 620-624. Ailleurs Abélard lit
+comme saint Augustin <i>pietas</i> au lieu de <i>timor domini</i>.
+(c. iii, p. 264.)</blockquote>
+
+<p>Voilà encore une opinion particulière à notre théologien.
+Si cet ascétisme de la charité n'est point condamnable,
+il est dangereux. Le concile de Sens ne l'a
+pas blâmé, mais un docteur dont le principal ouvrage
+semble parfois n'être qu'une réfutation implicite des
+sentiments d'Abélard, Hugues de Saint-Victor, une
+des lumières de cette célèbre école si orthodoxe et
+si scientifique, a combattu avec soin la doctrine de
+l'amour de Dieu pour Dieu même, et s'est joué de
+ce platonisme d'un nouveau genre qui peut affaiblir
+la piété méritante et le zèle pratique pour les oeuvres
+et le salut<a id="footnotetag432" name="footnotetag432"></a><a href="#footnote432"><sup>432</sup></a>. Mais ce que le docte chanoine ni les
+biographes bénédictins qui le vantent n'ont, ce me
+semble, aperçu, c'est que la doctrine d'Abélard, tout
+sur la révélation antérieure au christianisme que sur
+l'oeuvre de la rédemption, l'entraînait à exagérer le
+rôle de l'amour dans la pratique des vertus chrétiennes.
+Quand on pense que le Christ, en se soumettant
+aux tortures de sa mission terrestre, s'est
+surtout proposé d'attendrir l'humanité afin de la
+sauver, et quand on écarte les idées de redevance
+et d'acquittement, de crime et d'expiation, on est
+obligé de substituer l'amour au devoir, ou plutôt
+de fondre tout le devoir dans l'amour. Nous retrouverons
+ce principe en étudiant la morale<a id="footnotetag433" name="footnotetag433"></a><a href="#footnote433"><sup>433</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote432" name="footnote432"></a><b>Note 432:</b><a href="#footnotetag432"> (retour) </a> <i>De Sacramentis fidel Christ.</i>, t. II, part xiii,
+c. vii; Hugon. S. Vict. <i>Op.</i>, t. III, p. 608.&mdash;<i>Hist.
+litt.</i>, t. XII, p. 40.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote433" name="footnote433"></a><b>Note 433:</b><a href="#footnotetag433"> (retour) </a> Voyez le chapitre suivant.</blockquote>
+
+<p>VI. Mais, dit-il en continuant son Commentaire,
+la concupiscence lutte contra la charité. <i>Je ne fais
+pas le bien que je veux, je fais le mal que je ne veux
+pas</i>. (vii, 49.) Serait-ce que le péché est involontaire?
+Nullement. <i>Je ne veux pas le mal</i> est pour
+<i>je ne voudrais pas le mal.</i> Je ne voudrais pas céder
+à la concupiscence, mais j'y cède volontairement
+et même avec amour. Tout péché est volontaire, ce
+qui doit s'entendre de l'acte du péché, non de la
+concupiscence qui porte à le commettre. L'acte est
+volontaire, c'est-à-dire qu'il n'est pas nécessaire,
+en ce qu'il résulte d'une volonté préalable. Si en
+jetant une pierre vous tuez un homme par hasard,
+l'acte résulte de la volonté de jeter une pierre, et
+non de la volonté de tuer un homme; ce n'est donc
+pas le péché d'homicide volontaire. Celui qui, forcé
+de se défendre, tue un homme qui l'attaque, commet
+l'homicide sans l'avoir voulu. «S'il séduit la
+femme d'un autre, c'est la volupté qui lui plaît,
+non l'adultère, non l'accusation qui peut s'ensuivre,
+et qui, bien loin de lui plaire, est un
+tourment pour la conscience, car il aimerait bien
+mieux que la femme ne fût point mariée. Ainsi
+ce qui plaît et ce qui déplaît, et en ce sens ce
+qu'on veut et ce qu'on ne veut pas, peuvent se
+trouver dans le même acte.» Il arrive donc à
+l'homme de consentir à la loi par la raison et d'y
+résister par la concupiscence; l'esprit et la chair se
+combattent. Faire le bien, c'est joindre à la bonne
+volonté le fait. J'ai cette volonté naturellement, car
+par moi-même j'ai la raison, j'ai été créé raisonnable;
+mais par moi-même je n'ai pas la puissance de faire
+le bien, si quelque grâce ne m'est donnée. La loi
+me plaît, c'est-à-dire plaît à ma raison, à l'<i>homme
+intérieur</i>, à cette image spirituelle et invisible de
+Dieu qui est l'homme de l'âme; mais <i>je sens une
+autre loi dans mes membres</i>, j'y reconnais le foyer
+du péché de la chair, les aiguillons de la concupiscence,
+à laquelle j'obéis dans ma faiblesse ainsi
+qu'à une loi; cette loi règne dans le corps, instrument
+des passions<a id="footnotetag434" name="footnotetag434"></a><a href="#footnote434"><sup>434</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote434" name="footnote434"></a><b>Note 434:</b><a href="#footnotetag434"> (retour) </a> Comment., p. 621-628.&mdash;Rom. VII, 23, 23; I Tim.
+II, 4.&mdash;Voyez sur le même sujet l'Éthique au chap. suivant.</blockquote>
+
+<p>VII. Quand Dieu a revêtu l'humanité, a-t-il revêtu
+le libre arbitre, ou plutôt cet homme qui était
+en Jésus-Christ uni à la Divinité, avait-il une volonté
+libre, c'est-à-dire la faculté de pécher? Une fois uni,
+et en tant qu'uni à la Divinité, sans contredit, il ne
+pouvait pécher, comme le prédestiné, en tant qu'il
+est prédestiné, ne peut être damné. Mais si l'on
+disait d'une manière absolue qu'il ne pouvait pécher,
+le doute serait possible, car alors où serait le mérite
+d'éviter le péché? Privé du libre arbitre, le Christ
+aurait évité le péché par nécessité plus que par volonté.
+Cependant c'était un homme composé de chair
+et d'âme, qui aurait pu, comme tout autre homme,
+subsister par lui-même, autrement il aurait eu l'accident
+sans la substance, et il serait au-dessous de
+l'humanité; existant par lui-même, pourquoi n'aurait-il
+pas pu pécher? C'est donc le cas de bien
+distinguer une proposition absolue d'une proposition
+déterminée par de certaines conditions. En proposition
+absolue, on ne saurait dire que celui qui est
+prédestiné ne peut aucunement être damné; mais
+si la proposition est déterminée, si l'on parle du
+prédestiné comme prédestiné, sa damnation est impossible.
+<i>Celui qui est amputé</i> peut avoir deux pieds,
+puisque tout homme est bipède, mais l'<i>amputé</i> ne
+peut avoir deux pieds. L'homme qui a été uni à
+Dieu pouvait donc pécher, mais après qu'il a été
+uni, et tant qu'il a été uni, cela était impossible:
+le Christ, Dieu et homme à la fois, ne pouvait absolument
+pécher<a id="footnotetag435" name="footnotetag435"></a><a href="#footnote435"><sup>435</sup></a>.</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote435" name="footnote435"></a><b>Note 435:</b><a href="#footnotetag435"> (retour) </a> <i>Comment</i>., p. 538-539. Cf. Boeth.,
+<i>De Duab. Nat.</i>, p. 950.</blockquote>
+
+<p>La conclusion est orthodoxe, bien que précédée
+de distinctions qui ne le sont pas. L'Église professe
+l'impeccabilité de l'homme dans le Christ, cependant
+elle admet que Dieu s'étant fait homme a nécessairement
+pris le libre arbitre avec l'humanité. Ces
+deux croyances sont difficiles à concilier; on les concilie
+en disant que bien que la volonté de l'Homme-Dieu
+fût déterminée au bien, il était libre en ce qu'il
+pouvait choisir tel ou tel bien. Dans le système
+d'Abélard, l'impeccabilité du Christ serait une impeccabilité
+purement morale, c'est-à-dire que Jésus-Christ
+serait homme, mais parfait comme homme;
+il aurait eu la faculté de pécher, sans le péché originel,
+sans aucun péché actuel, quelque chose
+comme Adam avant sa chute. Il semble que cette
+opinion serait plus conforme à la pensée fondamentale
+de l'incarnation, mais elle n'est pas admise.
+Le respect pour la Divinité a conduit l'Église à penser
+que l'humanité qui lui avait été unie était absolument
+incapable de pécher, en ce sens qu'elle manquait
+du libre arbitre en tant que faculté de faire le
+mal. Mais l'erreur d'Abélard est légère et n'est pas
+celle de Nestorius, qui, dans Jésus-Christ, distinguait
+deux personnes, ni celle d'Eutychès, qui
+absorbait l'humanité du Christ dans sa divinité.
+Suivant la théologie, il y a en Jésus-Christ, ou dans
+l'Homme-Dieu, une seule personne, deux natures et
+deux volontés<a id="footnotetag436" name="footnotetag436"></a><a href="#footnote436"><sup>436</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote436" name="footnote436"></a><b>Note 436:</b><a href="#footnotetag436"> (retour) </a> Cf. S. Thom. <i>Summ.</i>, pars III,
+qu. XV et XVIII.&mdash;Bergier, aux mots
+<i>humanité, incarnation, nature</i>.</blockquote>
+
+<p>VIII. Comment dans l'homme le libre arbitre est-il
+compatible avec la prédestination, ou, en termes
+plus généraux, avec la Providence divine? La Providence
+est universelle et infaillible; si donc un
+homme est adultère, elle a prévu qu'il le serait, il
+ne peut donc pas ne pas l'être. S'il ne peut pas
+l'éviter, il n'est pas condamnable pour une action
+inévitable, et tous les maux doivent être renvoyés
+à la Providence comme à leur cause première. Mais
+il faut encore distinguer ici la proposition simple
+de la modale. Celui qui doit être adultère l'est nécessairement,
+en tant que Dieu l'a prévu; mais on
+ne peut dire d'une manière absolue qu'il soit nécessairement
+adultère. Abélard renvoie cette question
+à sa Théologie<a id="footnotetag437" name="footnotetag437"></a><a href="#footnote437"><sup>437</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote437" name="footnote437"></a><b>Note 437:</b><a href="#footnotetag437"> (retour) </a> <i>Comm.</i>, p. 641. On a vu que la question n'est
+entièrement résolue ni dans le livre III de l'<i>Introduction</i>,
+ni dans le Ve de la <i>Théologie</i>. Mais nous ne les avons pas
+tout entiers. Voyez aussi le chapitre suivant.</blockquote>
+
+<p>Cependant il reste que rien n'arrive que Dieu ne
+l'ait non-seulement prévu, mais permis. Une question
+se présente aussitôt. Ce que Dieu permet, il le veut,
+comment donc veut-il le mal que l'homme fait et le
+mal qui arrive à l'homme? Cette terrible question,
+Abélard ne l'approfondit pas. Mais il l'annonce, il
+pose les difficultés, et ne les lève guère que par un
+acte de foi. Il faut croire, dit-il, que Dieu a tout bien
+ordonné, même le mal. Dieu a fait un bon usage de
+la malice de Judas, de la malice du diable. Dans
+l'action de Judas, le Père, le Fils et Judas ont coopéré;
+et c'est parce que le Seigneur a été livré, que
+le monde a été racheté. «Dans l'ordre des choses,
+la disposition divine ne permet pas que rien se
+fasse d'une manière inutile ou superflue.» On
+peut donc dire qu'il est bon que le mal existe; c'est
+ce qu'ont senti même les philosophes païens, et
+Platon dit dans le Timée que rien ne se fait, sans une
+cause légitime, sans une raison préalable. Seulement
+ces causes, ces raisons sont au-dessus de nos recherches<a id="footnotetag438" name="footnotetag438"></a><a href="#footnote438"><sup>438</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote438" name="footnote438"></a><b>Note 438:</b><a href="#footnotetag438"> (retour) </a> Allusion à ce passage du Timée: «Tout ce qui naît doit
+de toute nécessité naître d'une cause; car rien ne peut sans cause
+prendre naissance.» (trad. de M. Martin, t. I, p. 83.) Mais Platon
+semble ici parler de causes productrice; et Abélard s'exprime comme
+s'il s'agissait de raison suffisante. Voyez aussi <i>Ab. Op.,
+Comment.</i>, p. 541, 543, 652, 683.&mdash;<i>Introd.</i>, p. 987,
+1052, 1112, 1114, 1117, 1118.&mdash;<i>Theol. Chr.</i>, p. 1398, 1399.</blockquote>
+
+<p>L'iniquité n'en doit pas moins être imputée à ses
+auteurs. Sans doute si elle ne pouvait être évitée
+sans la grâce, et si la grâce a été refusée, on comprend
+difficilement comment elle entraîne punition.
+On dit bien que, si Dieu n'a pas donné la grâce, il
+l'a offerte, et que c'est l'homme qui l'a refusée. Mais
+ce don lui-même ne peut être accepté sans une
+grâce divine. Supposez qu'un malade fût trop faible
+pour prendre un médicament, que diriez-vous d'un
+médecin qui se vanterait de lui avoir offert le médicament,
+s'il ne l'avait pas aidé à le prendre? C'est qu'il
+n'est pas vrai, à la lettre, que pour chaque bonne oeuvre
+une nouvelle grâce soit nécessaire; mais souvent,
+tandis que Dieu distribue sa grâce également, tous
+n'en profitent pas également, et ceux mêmes qui en
+ont reçu davantage ne sont pas ceux qui en profitent
+le mieux. Qu'un homme puissant étale ses richesses
+devant des pauvres et les promette en récompense à
+celui qui exécutera le mieux ses ordres, l'un sera
+plein d'ardeur, l'autre indolent et mou, et ce n'est
+pas le plus fort qui sera le plus actif. L'offre est
+égale, le riche n'a rien fait de plus pour l'un que pour
+l'autre, toute la différence vient de ceux mêmes à qui
+il s'adresse. Ainsi Dieu offre à tous le royaume des
+cieux. Pour nous exciter à le désirer, il n'a pas
+d'autre grâce à nous faire que de nous instruire, et
+il l'offre ainsi aux réprouvés mêmes, puisque la vérité
+leur est révélée comme aux élus. Mais les
+hommes diffèrent de courage et d'ardeur.</p>
+
+<p>«La grâce de Dieu est celle qui prévient tout élu
+pour qu'il commence à bien vouloir, et qui suit
+le début de la bonne volonté pour que la volonté
+même persévère; et il n'est pas nécessaire qu'à
+chacune des oeuvres nouvelles qui se succèdent,
+Dieu accorde une autre grâce que la foi même,
+laquelle nous persuade que nos actions peuvent
+nous gagner une si grande récompense. Car les
+négociants du siècle qui endurent tant de fatigues
+dans la seule espérance conçue dès l'origine
+d'une récompense terrestre, bravent tout, et,
+en diversifiant leurs opérations, ne changent point
+d'espérance, et cèdent à une seule et même impulsion<a id="footnotetag439" name="footnotetag439"></a><a href="#footnote439"><sup>439</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote439" name="footnote439"></a><b>Note 439:</b><a href="#footnotetag439"> (retour) </a> <i>Comm.</i>, p. 654.</blockquote>
+
+<p>Ainsi, d'un côté, le mal vient de celui qui le
+commet, c'est-à-dire de sa volonté, et non pas de
+Dieu, car alors la volonté ne serait pas libre. Et de
+l'autre côté, Dieu ne doit rien à sa créature, ou du
+moins sa justice est impénétrable, et tout ce qu'il fait
+est nécessairement bien.</p>
+
+<p>Il suit que le péché est tout dans l'intention. «Le
+Seigneur, qui sonde les reins et les coeurs, pèse
+tout, en regardant moins à ce qu'on fait qu'à
+l'esprit dans lequel on le fait.» C'est pourquoi,
+quand l'ignorance est invincible, il paraît que le
+péché doit être beaucoup excusé<a id="footnotetag440" name="footnotetag440"></a><a href="#footnote440"><sup>440</sup></a>. Il suit également
+que l'amour pur est l'abrégé de toute la morale, ou,
+pour parler théologiquement, que la somme de tous
+nos mérites est dans l'amour de Dieu et du prochain.
+Resterait à savoir si, sous ce nom de prochain, il
+faut comprendre ceux qui sont en enfer, ceux qui
+ne sont pas prédestinés à la vie; si nous devons les
+aimer, si les saints les aiment. Il semble qu'on ne
+devrait pas les aimer, puisque ce serait embrasser
+les membres du diable. Ce n'est point là un amour
+raisonnable, pas plus raisonnable qu'il ne l'est de
+prier pour tous. Nous le faisons cependant, quoique
+nous sachions qu'il y a très-peu d'élus et que notre
+bonne volonté et notre prière n'auront aucun effet.
+C'est que la charité ne connaît pas de mesure, et elle
+nous fait passer les bornes, en nous inspirant de
+vouloir ce qui ne serait ni bon ni juste, comme le
+salut universel, et de ne pas vouloir des choses dont
+l'accomplissement est un bien, comme l'immolation
+des saints et l'affliction de tous ceux qui coopèrent
+avec eux dans le bien. Mais c'est encore une discussion
+renvoyée à l'Éthique<a id="footnotetag441" name="footnotetag441"></a><a href="#footnote441"><sup>441</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote440" name="footnote440"></a><b>Note 440:</b><a href="#footnotetag440"> (retour) </a> Cf. <i>Sic et Non</i>, in prol., p. 12 et
+13.&mdash;<i>Ab. Op., Problem. Heloiss. Cum Ab. solut.</i>, p. 406.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote441" name="footnote441"></a><b>Note 441:</b><a href="#footnotetag441"> (retour) </a> <i>Comm.</i> p. 630, 690, 692.&mdash;<i>Introd.</i>,
+p. 1120, 1121. Nous ne voyons pas que cette discussion soit en effet
+dans le <i>Scito te ipsum</i>.</blockquote>
+
+<p>L'examen de toutes ces opinions épuiserait et au
+delà le temps qui nous reste. Observons seulement
+que parmi les plus hasardées il n'en est peut-être
+aucune qui ne se justifie jusqu'à un certain point par
+les prémisses que posaient concurremment et même
+un peu contradictoirement dans l'esprit d'Abélard,
+la philosophie et la foi. La liberté de l'un et la rigueur
+de l'autre se disputaient sa raison, et il semblait,
+dans son vain et opiniâtre désir de les concilier,
+se plaire à lutter avec l'insoluble. On doit
+remarquer combien les questions qu'il se fait sont
+hardies; il élève tranquillement, et je crois sans
+arrière-pensée, quelques-unes de ces objections de
+sens commun dont s'est armée l'incrédulité moderne,
+et qui, si l'on exige une solution démonstrative,
+peuvent ébranler toute croyance. Ces objections, il
+va très-loin, quand il les pose; puis, il les laisse sans
+réponse, ou, s'il répond, c'est en rentrant dans les
+bornes d'où il est sorti par la question même. Il
+relève les barrières qu'il vient d'abattre en les franchissant,
+et ne voit pas combien il est inutile de
+les relever derrière celui qui les a dépassées. Ses
+questions en particulier sur la justice de Dieu, sont
+d'une conséquence illimitée, d'une difficulté que je
+crois insurmontable; et comme il semble ne rien
+admettre d'insoluble, comme on dirait à l'entendre
+qu'il doit y avoir réponse à tout, il autorise à comparer
+les solutions aux problèmes, à remarquer la
+disproportion des unes aux autres, à concevoir les
+doutes mêmes qu'il ne paraît pas ressentir et qu'il a
+voulu dissiper. Tel est, au point de vue de la théologie,
+le vrai danger de ses doctrines; telle en est
+l'hétérodoxie involontaire, et voilà pourquoi, bien
+qu'il ait entendu vivre et mourir chrétien, la philosophie
+le revendique et la religion ne le réclame pas.</p>
+
+<p>Une seule idée fixera ici notre attention. C'est
+celle qui fonde sa théorie de la rédemption; la théodicée
+d'Abélard nous apparaîtra sous un jour nouveau,
+et nous verrons comment une hypothèse
+spéculative sur la Trinité peut altérer le dogme du
+salut et renouveler la morale religieuse elle-même.</p>
+
+<p>«Je me rappelle, dit Geoffroi d'Auxerre<a id="footnotetag442" name="footnotetag442"></a><a href="#footnote442"><sup>442</sup></a>, avoir
+eu un maître qui retranchait tout le prix de la
+rédemption.... Le Christ, en effet, dans sa passion, a
+proposé trois choses aux yeux des hommes, l'exemple
+de la vertu, l'excitation à l'amour (<i>amoris incentivum</i>),
+le sacrement de la rédemption. Si l'on élimine le dernier,
+comme le voulait le maître Pierre, tout le reste
+ne pourra servir de rien; car ainsi qu'il est dit: «Vous
+dévorerez la tête de l'agneau avec ses pieds» (Exod.
+XII, 9), le maître Pierre, en supprimant la tête,
+dévorait tout aussitôt les pieds et les entrailles.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote442" name="footnote442"></a><b>Note 442:</b><a href="#footnotetag442"> (retour) </a> Ces paroles sont extraites, suivant la
+<i>Bibliothèque de Citeaux</i> (t, IV. p. 261), d'un sermon sur la
+Résurrection de J.-C. par Geoffroi, quatrième abbé de Clairvaux, et elles
+ont probablement servi à lui faire attribuer la dissertation de l'abbé
+anonyme contre Abélard (<i>id.</i>, p. 239). Elles se retrouvent
+sous le même nom dans une chronique du Recueil des Historiens
+français (Alberic., <i>Chronic.</i>, t. XIII, p. 700).</blockquote>
+
+<p>La doctrine de la rédemption, en effet, telle que
+la professe le commun des fidèles, repose sur cette
+idée, qu'avant la venue du Christ, l'homme, engagé
+dans les liens du péché, était séparé du salut par un
+obstacle invincible, non-seulement par ses propres
+fautes, mais par une corruption radicale et permanente
+de sa nature, et que ne pouvaient détruire ses
+efforts les plus héroïques, ses sacrifices les plus
+méritoires, la fidélité la plus scrupuleuse soit aux
+prescriptions de la loi naturelle, soit aux commandements
+de la loi juive. Or, ce quelque chose d'humainement
+inexpiable, la vie et la mort du Fils de
+Dieu l'ont expié. Cette rançon de l'homme insolvable,
+le Fils de Dieu l'a payée. Il a ainsi libéré, racheté,
+<i>redimé</i> l'homme; voilà la <i>rédemption</i>. Elle n'a pas
+donné le salut, elle en a fait cesser l'impossibilité.
+L'homme était esclave, maintenant il est libre, mais
+libre seulement; il n'est pas sauvé, il a les moyens de
+se sauver. Donc, celui qui naît, et qui n'a rien fait
+ni pu rien faire pour se sauver ou se perdre, l'enfant
+au berceau, pourvu cependant que par un signe
+visible le bienfait de la rédemption lui soit appliqué,
+est sauvé; car, n'ayant d'autre souillure que la tache
+originelle, il est de la justice ou au moins de la bonté
+de Dieu de le sauver, dès qu'elle est effacée et qu'il
+n'a pu en contracter une nouvelle. Après la naissance,
+après le baptême, le salut est possible, mais
+comme il a été rendu possible par l'expiation seule
+de Jésus-Christ, le bienfait n'en peut être accordé
+qu'à ceux qui reconnaissent qu'ils le doivent, non à
+eux-mêmes, mais à Jésus-Christ, non à leurs mérites,
+mais à ses mérites, et qui observent, non-seulement
+les préceptes de la loi naturelle ou les règles de la
+loi juive restées en vigueur, mais les devoirs nouveaux
+qui résultent pour l'homme de la venue du
+Messie, c'est-à-dire les commandements que Dieu
+nous a faits en prenant la vie et la parole au milieu
+de nous.</p>
+
+<p>Mais cette étrange et mystérieuse impossibilité
+du salut avant l'incarnation, quelle en était la cause?
+ou, en d'autres termes, de quoi la rédemption nous
+a-t-elle rachetés? Cette question est d'un intérêt
+plus pressant encore que celles qui touchent la
+Trinité. La Trinité est un sujet si difficile, elle est
+tellement inconcevable et inexprimable, que, pourvu
+qu'on adhère fortement à la lettre et à l'esprit du
+Symbole, une pensée trop subtile, une locution
+inexacte ou exagérée, peut paraître sans conséquence.
+Mais la matière de la rédemption, quoique
+obscure, semble plus accessible; et toute erreur qui
+la concerne, intéresse le sort de l'humanité et les
+rapports de Dieu à l'homme. Nous concevons donc
+l'attention sévère que montre ici saint Bernard. Il a
+raison de dire, quand il y arrive: «Laissons les
+bagatelles et venons à des choses plus sérieuses,
+<i>Noenias... praetereo, venio ad graviora</i><a id="footnotetag443" name="footnotetag443"></a><a href="#footnote443"><sup>443</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote443" name="footnote443"></a><b>Note 443:</b><a href="#footnotetag443"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, p. 284-288.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+«Abordant le mystère de notre rédemption, continue-t-il, scrutateur
+téméraire de la majesté divine, il dit dès le début de sa discussion
+qu'il y a une opinion de tous les docteurs ecclésiastiques sur ce
+sujet; il l'expose, la dédaigne et se vante d'en avoir une meilleure,
+ne craignant pas, contre le précepte du sage, de transgresser les
+limites antiques que nos pères ont posées<a id="footnotetag444" name="footnotetag444"></a><a href="#footnote444"><sup>444</sup></a>. (J'omets ici un résumé
+de la doctrine d'Abélard.) Qu'y a-t-il dans ses paroles de plus intolérable,
+le blasphème ou l'arrogance? Qu'y a-t-il de plus damnable,
+la témérité ou l'impiété? Est-ce qu'il ne serait pas plus juste de briser
+avec des bâtons la bouche qui parle ainsi que de la réfuter avec des
+raisons? Ne provoque-t-il pas contre lui-même les mains de tous,
+celui qui lève les mains contre tous? Tous, dit-il, pensent ainsi,
+mais moi, non. Et qui donc, toi? Qu'apportes-tu de meilleur? Que
+trouves-tu de plus subtil? De quel secret ton orgueil aurait-il reçu la
+révélation, secret qui aurait été inconnu aux saints, qui aurait
+échappé aux sages? Cet homme apparemment va nous apporter les
+eaux dérobées et les pains cachés. Dis pourtant, dis ce qu'il te
+semble, à toi et à nul autre: est-ce que le Fils de Dieu n'a pas revêtu
+l'humanité pour délivrer l'homme? Personne absolument ne pense le
+contraire, toi excepté; c'est à toi de répondre de ce que tu en penses,
+car tu n'as reçu ta leçon ni du sage, ni du prophète, ni de l'apôtre,
+ni enfin du Seigneur lui-même. Le maître des Gentils a reçu du Seigneur
+ce qu'il nous a transmis. Le maître de tous avoue que sa doctrine
+n'est pas à lui, car, dit-il, je ne parle pas d'après moi-même;
+mais toi, tu nous donnes du tien et ce que tu n'as reçu de personne.
+Celui qui ment donne du sien: que ce qui vient de toi reste à toi.
+Moi j'écoute les prophètes et les apôtres, j'obéis à l'Évangile, mais
+non à l'Évangile selon Pierre; toi, tu nous établis un nouvel Évangile:
+l'Église n'admet pas un cinquième évangéliste. Qu'est-ce que la
+loi, les prophètes, les apôtres, les hommes apostoliques nous prêchent,
+si ce n'est ce que tu es seul à nier, savoir, Dieu fait homme
+pour délivrer l'homme? Et si un ange du ciel venait nous prêcher un
+autre Évangile, qu'il soit anathème. Le Seigneur a dit: Je te sauverai
+et te délivrerai, ne crains pas. (Sophon., III, 46.) Tu demandes
+de quelle puissance; tu ne voudrais pas que ce fût de celle du diable,
+ni moi, je l'avoue, mais ce n'est ni ta volonté ni la mienne qui peuvent
+l'empocher.... Ceux-là le savent et le disent qui ont été rachetés
+par le Seigneur, ceux qu'il a rachetés de la main de l'ennemi; tu ne
+le nierais pas, si tu n'étais toi-même sous la main de l'ennemi; tu
+ne peux rendre grâce avec les rachetés, toi qui n'es pas racheté.
+Celui qui les a rachetés les a réunis de toutes les contrées; l'ennemi
+était unique, les contrées nombreuses. Quel est ce rédempteur si
+puissant, qui commande non à une seule contrée, mais à toutes?
+Quel autre, je pense, que celui dont un autre prophète a dit qu'il
+absorbe les fleuves et ne s'étonne pas? Les fleuves, c'est le genre
+humain. (Job, XL, 48.) Mais au lieu des prophètes, citons les
+apôtres: «Afin que Dieu,» dit saint Paul, «leur donne la pénitence
+pour connaître la vérité, de sorte qu'ils s'échappent des lacs
+du diable, qui les tient captifs à sa discrétion<a id="footnotetag445" name="footnotetag445"></a><a href="#footnote445"><sup>445</sup></a>....» Ce n'est pas
+de la puissance en elle-même, mais de la volonté que se peut dire la
+justice ou l'injustice; donc le diable avait un certain droit sur l'homme,
+acquis non légitimement, criminellement usurpé, et cependant justement
+permis. Ainsi l'homme était tenu justement captif, de telle
+sorte pourtant que la justice n'était ni dans l'homme ni dans le diable,
+mais en Dieu. Justement asservi, l'homme a été miséricordieusement
+délivré.... Que pouvait faire de lui-même pour recouvrer la justice
+une fois perdue l'homme esclave du péché, aux fers du diable? Il a
+été attribué une justice qui venait d'un autre à celui qui n'en avait
+point à lui, et la voici: le prince du monde est venu, et il n'a rien
+trouvé dans le Sauveur<a id="footnotetag446" name="footnotetag446"></a><a href="#footnote446"><sup>446</sup></a>, et comme il n'en a pas moins mis la main
+sur l'innocent, il a rendu ceux qu'il tenait très-justement, quand celui
+qui ne doit rien à la mort, en acceptant une mort injuste, eut sauvé
+celui qui était justement soumis à la dette de la mort et à la domination
+du diable. Par quelle justice tout cela aurait-il été exigé d'un
+second homme? Un homme a dû, un homme a payé; car si un seul
+est mort pour tous, tous sont morts en un seul, afin que la satisfaction
+d'un seul fût imputée à tous, de même qu'un seul avait porté
+le péché de tous.... Le Christ est la tête et le corps; la tête a satisfait
+pour les membres, le Christ pour les entrailles.... Si l'on me
+dit: Ton père t'a engagé, je répondrai: Mais mon frère m'a racheté.
+Pourquoi la justice ne viendrait-elle pas d'un autre, quand d'un autre
+est venu le crime?... Que la justice, me dit-on, soit à celui de qui
+elle vient, qu'est-ce pour toi?&mdash;Mais que la faute aussi soit à celui
+de qui elle vient, qu'est-ce pour moi?... Comme tous sont morts
+dans Adam, tous seront vivifiés dans le Christ.... Si j'appartiens à
+l'un par la chair, j'appartiens à l'autre par la foi.... Suivant cet
+homme de perdition, le Seigneur n'aurait tant fait et tant souffert que
+pour donner à l'homme la leçon et l'exemple de la vie et de la mort
+et pour poser en mourant la borne de la charité; ainsi il aurait enseigné
+la justice et ne l'aurait pas donnée! Il aurait montré la charité
+et ne l'aurait pas inspirée!»
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote444" name="footnote444"></a><b>Note 444:</b><a href="#footnotetag444"> (retour) </a> Je ne vois point qu'Abélard dise que les docteurs soient
+unanimes touchant
+la domination du diable sur l'homme avant la passion. Il se sert
+même d'une expression qui ne relève pas beaucoup l'importance de l'opinion
+qu'il combat: «Et quod dicitur, etc.» «Et quant à ce qu'on dit que nous
+avons été rachetés de la puissance du diable, etc.» S'il a dit en effet
+on commençant
+que c'est l'avis de tous les docteurs depuis les apôtres, «omnes
+doctores nostri post apostolos conveniunt,» ce début de la discussion
+doit se trouver dans quelque autre ouvrage. Ici, en effet, saint Bernard dit
+qu'il examine ce qu'il a lu dans un certain «Livre de sentences de lui (in
+libro quodam sententiarum ipsius) et dans une exposition de l'Épitre
+aux Romains.» Dans l'Épitome que nous penchons à regarder comme l'ouvrage
+appellé «Livre des Sentences.» Il y a seulement: «Quidam dicunt
+quod a potestate diaboli redemti sumus.» (c. XXIII, p. 63.) Peut-être les
+expressions cités par saint Bernard se trouvaient-elles dans la portion de
+l'Introduction qui se rapporte à ce chapitre de l'Épitome et que le temps
+nous a ravie. L'Introduction a été quelquefois désignée par ce titre commun
+au moyen âge de «Liber Sententiarum.» (<i>Hist. Litt.</i>, t. XII, p. 137.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote445" name="footnote445"></a><b>Note 445:</b><a href="#footnotetag445"> (retour) </a> II Tim, ii, 25 et 26. Saint Bernard ajoute ici d'autres
+citations très-fortes.&mdash;Cf.
+Jean, xii, 31; xix, 11.&mdash;Luc, xi, 15 et 21; xxii, 53.&mdash;Coloss.
+I, 13.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote446" name="footnote446"></a><b>Note 446:</b><a href="#footnotetag446"> (retour) </a> Allusion aux paroles de Pilate et à toutes ses oeuvres qui
+dans tout ce
+passage sont attribuées au démon dont il était <i>un membre</i>,
+c'est-à-dire un
+instrument. Luc, xxiii. 4.&mdash;Jean, xviii, 38.</blockquote>
+
+<p>Ici saint Bernard accuse celui qu'il appelle <i>un
+docteur incomparable</i>, d'avoir rendu si ouvert et si
+uni le grand et imposant mystère, qu'il est accessible
+à tous, à l'impur, à l'incirconcis; tout est facile;
+le saint a été donné aux chiens, les perles aux
+pourceaux. Mais il n'en peut être ainsi; il y a eu manifestation
+dans la chair, justification par l'esprit;
+l'homme animal ne peut pénétrer si aisément ce qui
+appartient à l'esprit de Dieu. Les dons du Seigneur
+sont cachés, l'Évangile est voilé. (II Cor., iv, 3.)</p>
+
+<p>On demande comment, puisque le Christ n'a délivré
+que les élus, il se pouvait que, soit dans le siècle,
+soit dans l'avenir, ils fussent plus qu'aujourd'hui au
+pouvoir du démon. C'est parce qu'il les possédait <i>captifs
+à sa volonté</i>, dit l'apôtre, qu'un libérateur a été
+nécessaire. Le pauvre qui reposait dans le sein d'Abraham,
+Abraham lui-même et les autres élus, le démon
+ne les tourmentait pas; mais il les aurait possédés, s'ils
+n'avaient dû être délivrés par la foi. «Le sang de Jésus-Christ,
+même avant sa mort, tombait en rosée sur
+Lazare, et l'empêchait de sentir les flammes.» Si
+l'on objecte que Dieu pouvait tout anéantir d'une
+parole, sans qu'il fût besoin de l'incarnation ni de
+la passion, il faut répondre que cette nécessité vint
+de nous qui étions assis dans les ténèbres. «C'était
+un besoin de nous, de Dieu, des anges; de nous,
+pour que le joug de notre captivité nous fût enlevé;
+de Dieu, pour que le dessein de sa volonté
+fût rempli; des anges, pour que leur nombre fût
+complété.... Qui nie que le Tout-Puissant eût sous
+la main bien d'autres moyens de libération? Pourquoi,
+dis-tu, faire par le sang ce qu'il pouvait
+faire par la parole? Interrogez-le lui-même. Il
+m'est permis de savoir que cela est ainsi, non
+pourquoi cela est ainsi.... Mais tout cela lui paraît
+folie; il ne peut retenir ses rires; entendez-vous
+ses éclats?» Il ne comprend pas comment le crime
+plus grand de la mort de Jésus a pu calmer le courroux
+excité par la faute moins grave de notre premier
+père; comme si, dans un seul et même fait,
+l'iniquité des coupables n'avait pu déplaire, pendant
+que la piété de la victime plaisait à Dieu! Ce n'est
+pas la mort qui a plu à Dieu, mais le dévouement de
+celui qui a voulu mourir. Cette mort, précieuse
+expiation du péché, ne pouvait s'accomplir sans un
+péché. Ainsi, Dieu, usant bien, sans s'y plaire, de
+la malice humaine, a condamné la mort par la mort,
+et le péché par le péché. Que signifie, en effet, cette
+leçon de charité qu'on prétend que Dieu nous a donnés?
+«Que sert qu'il nous ait instruits (<i>instituit</i>),
+s'il ne nous a pas régénérés (<i>restituit</i>)? Notre instruction
+n'est-elle pas vaine, sans une préalable
+destruction, celle du corps du péché qui est en
+nous?... Si le Christ ne nous a servis qu'en nous
+montrant les vertus, il ne reste plus qu'à dire:
+Adam ne nous a nui qu'en nous montrant le péché.»
+Mais, à moins de donner dans l'hérésie de Pélage,
+nous «professons que le péché d'Adam nous a été
+transmis, non par instruction, mais par génération,
+et avec le péché, la mort. Il faut donc que
+nous confessions que le Christ nous a restitué la
+justice, non par instruction, mais par régénération,
+et avec la justice, la vie.» Accordons que la venue
+du Christ puisse servir à ceux qui savent régler leur
+vie sur la sienne et répondre par leur amour au sien.
+De quoi servira-t-elle aux petits enfants? «Comment
+s'élèveront-ils à l'amour de Dieu, ceux qui ne savent
+pas encore aimer leurs mères?» Faut-il dire
+qu'ils n'ont pas besoin de régénération, la génération
+d'Adam ne leur ayant fait aucun mal? Celui qui
+pense ainsi s'égare avec Pélage. En définitive, de
+quelque façon qu'on l'interprète, la doctrine en question
+est hostile <i>au sacrement du salut de l'homme</i>,
+elle anéantit le mystère. Elle place le salut, non dans
+la vertu de la croix, non dans le prix du sang; mais
+dans les progrès de notre conversion. Elle est condamnée
+par ces mots mêmes: «A Dieu ne plaise que
+je me glorifie en autre chose qu'en la croix de notre
+Seigneur Jésus-Christ (Galat., vi, 14)!» Retrancher
+de la rédemption le sacrement, le mystère, la miraculeuse
+efficace, pour n'en laisser subsister que
+l'exemple d'humilité et de charité, c'est «peindre
+sur le vide<a id="footnotetag447" name="footnotetag447"></a><a href="#footnote447"><sup>447</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote447" name="footnote447"></a><b>Note 447:</b><a href="#footnotetag447"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, p. 288-295.</blockquote>
+
+<p>Il y a plus d'éloquence peut-être que de méthode
+dans cette réfutation, essayons d'être plus précis.
+L'Église catholique croit et professe qu'Adam, par
+son péché, a non-seulement encouru la colère de
+Dieu, la mort, la captivité sous l'empire du démon,
+mais qu'il a dégradé la nature humaine et transmis
+les effets de ce péché et ce péché même à tous ses
+descendants, en sorte que ce péché est devenu propre
+et personnel à tous; c'est là le péché originel<a id="footnotetag448" name="footnotetag448"></a><a href="#footnote448"><sup>448</sup></a>.
+Les effets et la peine du péché originel sont: 1° la
+privation de la grâce sanctifiante et du droit au
+bonheur éternel; 2° le dérèglement de la concupiscence,
+ou l'inclination au mal; 3° l'assujettissement
+aux souffrances et à la mort.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote448" name="footnote448"></a><b>Note 448:</b><a href="#footnotetag448"> (retour) </a> <i>Concil. Trident.</i>, sess. v, can. 2, 3 et 6.</blockquote>
+
+<p>Toutes ces blessures, dont Adam était exempt au
+moment de son péché, et que nous avons reçues
+avec lui et en lui, comme ce n'est pas notre propre
+péché qui nous les a faites, il est naturel et conséquent
+que ce ne soit pas notre propre mérite qui
+puisse les guérir. Puisqu'en Adam et par Adam ce
+n'est pas sa personnalité seule, mais la nature humaine
+qui a été dégradée, puisqu'il nous l'a dès
+lors transmise, non plus telle qu'il l'avait reçue, mais
+telle qu'il l'avait faite, la logique veut que cette
+nature reste telle, indépendamment de nos efforts
+et de notre volonté, et qu'elle demeure indéfiniment
+en état de péché originel, si un secours extérieur
+et surhumain, si une révolution extraordinaire et
+miraculeuse ne vient la changer et la restaurer.</p>
+
+<p>Si l'on demande pourquoi cela était ainsi, on pose
+une question en dehors de la foi et au-dessus de la
+raison. La volonté de Dieu doit être acceptée comme
+une raison, dit saint Anselme, car elle est toujours
+raisonnable<a id="footnotetag449" name="footnotetag449"></a><a href="#footnote449"><sup>449</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote449" name="footnote449"></a><b>Note 449:</b><a href="#footnotetag449"> (retour) </a> <i>Cur Deus homo</i>? t. I, c. vi, vii, viii.</blockquote>
+
+<p>Il fallait donc un secours et une révolution; or,
+la première dégradation ayant été consommée par
+un homme unique, comparable à nul autre, c'était
+une raisonnable analogie qu'elle fût effacée par un
+homme également unique, extraordinaire, investi
+d'une puissance miraculeuse ou supérieure au pouvoir
+de l'homme, et qui fût à lui seul capable de
+sauver toute la race qu'à lui seul Adam avait perdue.</p>
+
+<p>C'est ainsi que par la doctrine du péché originel on
+arrive à la nécessité d'un médiateur; ce médiateur a
+existé; il devait être homme, il a été homme; il
+devait être unique, extraordinaire, miraculeusement
+puissant, il a été tout cela, et à un degré infini.
+Il a été plus qu'Adam, au-dessus d'Adam, de toute
+la distance qui sépare la divinité de l'humanité, il
+a été Dieu. Ce médiateur, homme et Dieu, le fils
+de l'homme et le fils de Dieu, c'est Jésus-Christ.
+Le médiateur a donc réparé les pertes de la nature
+humaine. L'homme avait en quelque sorte passé sous
+la puissance du mal; l'homme naissait pécheur, non,
+pas seulement, entendons-nous bien, capable de pécher,
+il l'est encore, mais pécheur, c'est-à-dire dans
+l'état de péché. Or, si l'on dit que l'homme était dans
+les liens du péché, on dira que la venue du médiateur
+a été la rémission des péchés; si l'homme avait
+mérité la colère ou offensé Dieu, le médiateur a
+été le réconciliateur ou la victime de propitiation;
+si l'homme était souillé, le médiateur est l'agneau
+sans tache qui efface les péchés du monde; si l'homme
+était mort, mort par le péché, le médiateur est la
+vie; si l'homme était esclave du péché, le médiateur
+l'a délivré; si l'homme était vendu au péché, le
+médiateur l'a racheté. Et en effet tout cela a été dit,
+et Jésus-Christ est le médiateur, le réparateur, la
+vie, la victime, l'agneau, le libérateur, le rédempteur<a id="footnotetag450" name="footnotetag450"></a><a href="#footnote450"><sup>450</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote450" name="footnote450"></a><b>Note 450:</b><a href="#footnotetag450"> (retour) </a> Ephes. ii, 3.&mdash;Johan. viii, 34.&mdash;Rom. vii, 14.&mdash;II Tim, ii,
+20.&mdash;Rom.
+iii, 25.&mdash;Johan. I ep. ii, 2.&mdash;Rom. vi, 18.&mdash;II Cor. v, 15.&mdash;I Tim.
+ii, 6.&mdash;Tit. ii, 14.&mdash;Galat. iii. 13.&mdash;I Cor. vi, 20.&mdash;1 Petr. i,
+18, 19.&mdash;Hebr. ix, 11.&mdash;Apocal. v, 9.&mdash;Ephes. i, 7.</blockquote>
+
+<p>Maintenant! si à ses mots: le mal, le péché, la
+mort, on veut substituer cette personnification du
+mal, de la mort et du péché, que la théologie produit
+ou retire à volonté, et appeler tout cela le
+diable ou le démon, on est libre de le faire,
+d'abord parce que la croyance chrétienne permet
+de rapporter au démon, comme à sa cause, tout ce
+mal qui ailleurs est présenté d'une manière plus
+abstraite, comme la corruption de la chair on le dérèglement
+de la concupiscence; en second lieu,
+parce que le péché d'Adam, source funeste du péché
+originel, est formellement présenté comme une victoire
+du tentateur; enfin parce que les termes mêmes
+de l'Écriture se prêtent littéralement à cette traduction.
+On y voit <i>l'homme tenu captif à la volonté du
+diable</i>; Jésus-Christ dit qu'il est venu pour <i>le vaincre</i>,
+qu'il meurt pour <i>chasser le prince du monde</i>.
+Saint Paul dit que Jésus-Christ a <i>désarmé les principautés
+et les puissances; que par sa mort il a détruit
+celui qui était le prince de la mort, c'est-à-dire le
+diable</i><a id="footnotetag451" name="footnotetag451"></a><a href="#footnote451"><sup>451</sup></a>. Si donc il plaît de dire que l'homme, en
+étant esclave du mal et vendu au péché, était sous
+l'empire du démon, il n'y a rien là que de chrétien,
+c'est le langage régulier de la foi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote451" name="footnote451"></a><b>Note 451:</b><a href="#footnotetag451"> (retour) </a> II Tim. ii, 20.&mdash;Luc. xi, 21.&mdash;Johan. xii, 31.&mdash;Coloss.
+ii, 15.&mdash;Hebr. ii, 14.</blockquote>
+
+<p>Telle elle était au temps d'Abélard comme au
+nôtre, quoique les objections qu'il élève eussent
+été plus d'une fois produites<a id="footnotetag452" name="footnotetag452"></a><a href="#footnote452"><sup>452</sup></a>. Les pélagiens ont des
+premiers pris la rédemption dans un sens métaphorique,
+et soutenu que Jésus-Christ ne nous a rachetés
+du mal, c'est-à-dire sauvés de la damnation, que
+par ses leçons, son exemple, ses bienfaits et sa
+miséricorde; mais aussi ils niaient le péché originel,
+du moins en niaient-ils la propagation dans tous les
+hommes, et c'était une conséquence naturelle de ne
+plus attribuer à la rédemption qu'une vertu morale.
+Mais comme Abélard croit au péché originel, il est
+plus réservé et moins conséquent que Pélage. Lui
+qui reconnaît le mal, d'où vient qu'il affaiblit le
+remède? En effet, tout en opposant les notions de
+commune justice au péché originel, il l'admet et
+même le justifie, si c'est le justifier que de citer
+dans l'Ancien et le Nouveau Testament d'autres
+exemples d'une contradiction apparente entre la
+conduite divine et la justice humaine, et que de
+déclarer d'une manière absolue que le créateur ne
+doit rien à sa créature, et qu'après tout les notions
+du bien et du mal résultent pour nous de sa volonté.
+Remarquez la situation contradictoire de ce
+demi-rationalisme. Quel est le premier argument? C'est
+que si le péché originel paraît injuste, il y a bien
+d'autres injustices dans la Bible; il en faudrait
+inférer que les récits de la Bible doivent être
+enveloppés dans les mêmes doutes, mais ces récits,
+conçus en termes directs, sont couverts par l'autorité
+inattaquable de la lettre. Tous ces doutes, au
+contraire, le second argument devrait les faire tomber.
+S'il ne faut pas, en effet, appliquer à la question
+du péché originel les notions de commune
+justice, pourquoi réclamer contre ce qui semble
+inique ou cruel dans l'asservissement de l'homme
+au diable à raison d'une faute dont le diable est
+l'auteur primitif, dans l'empire du séducteur sur le
+séduit, dans le courroux céleste désarmé par le sang
+innocent, dans le crime d'Adam lavé par un nouvel
+et plus grand crime? Ces objections et d'autres semblables
+supposent que la justice, la bonté, la raison
+humaine sont compétentes pour juger ce qui est
+juste, bon, raisonnable en Dieu. Il y a donc contradiction
+frappante à se placer dans cette hypothèse
+pour attaquer la rédemption, et à en sortir pour
+défendre le péché originel.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote452" name="footnote452"></a><b>Note 452:</b><a href="#footnotetag452"> (retour) </a> S. Thom. <i>Summ</i>., pars iii, qu. xlviii et l,
+Voyez aussi P. Lombard
+(<i>Sentent</i>., t. III, dist, xix). Mais celui-ci incline visiblement
+vers la théorie
+de la rédemption suivant Abélard.</blockquote>
+
+<p>On ne peut nier le péché originel sans cesser en
+quelque sorte d'être chrétien. Abélard reconnaît le
+péché originel. Mais il aperçoit dans saint Paul cette
+doctrine qui creuse un abîme entre le règne de la
+crainte et celui de l'amour, entre l'ancienne et la
+nouvelle loi, et qui semble donner à la foi en Jésus-Christ,
+à l'amour de l'homme pour le Dieu qui l'a
+tant aimé, la plus grande part dans le salut. Par là
+les conditions du salut deviennent toutes spirituelles
+et morales; elles rentrent dans le coeur de l'homme,
+et dépouillent presque tout caractère d'un miracle
+extérieur et en quelque sorte matériel. Cette manière
+de concevoir le principal rapport de l'homme
+avec Dieu est assurément plus philosophique. Abélard
+s'en empare, et faisant de ce qui est une des
+idées composantes du christianisme, une idée principale,
+d'une idée principale une idée exclusive, il
+l'agrandit, il l'exagère, et comme en elle-même elle
+est conforme à la lettre ainsi qu'à l'esprit de la
+religion, il l'érige sans scrupule en système et
+s'applaudit d'avoir donné une théorie rationnelle du
+christianisme, en ramenant la rédemption à une
+grande et divine manifestation de la loi morale sur
+la terre. En effet, Dieu est puissance, sagesse, bonté.
+Telle est la Trinité. Ce n'est pas seulement l'Écriture
+qui nous l'apprend, c'est la raison. La Trinité est
+une tradition chrétienne et philosophique. De là
+des devoirs pour le philosophe et pour le chrétien,
+devoirs révélés à l'un sous la forme de la loi naturelle,
+à l'autre sous celle de la loi évangélique, qui
+n'est que la réforme de la première. Or, l'accomplissement
+de la loi est la condition du salut. Les
+philosophes ont donc pu se sauver, comme tous
+ceux qui ont eu la foi dans la Trinité, et qui ont
+accompli la loi pour obéir et pour plaire à Dieu,
+dans la mesure de leur science et de leurs lumières.
+Ainsi, même avant la venue du Christ, quelques-uns
+ont pu être sauvés. L'Écriture le dit d'Abraham;
+la tradition et les Pères le disent d'autres encore.
+Cependant le péché originel subsistait. Par une dispensation
+insondable de la justice divine, l'homme
+était tenu d'une dette de damnation contractée par
+le péché d'Adam. C'est-à-dire que l'état de dégradation,
+d'impuissance, d'ignorance, engendré par
+le péché originel, était invincible en général aux
+forces de la raison et de la conscience humaine.
+Tout, dans l'homme, intelligence et amour, lumières
+et vertus, tout était faible, obscur: l'humanité était
+condamnée.</p>
+
+<p>Un tel état n'était pas digne de la céleste bonté.
+Dieu fit miséricorde au genre humain, et dans sa
+charité ineffable, il lui envoya son fils, pour le
+racheter de l'esclavage de la chair et du péché, pour
+le purifier, pour le délivrer, c'est-à-dire pour lui
+donner le secours indispensable et merveilleux sans
+lequel l'humanité ne serait jamais sortie de son état
+d'abaissement, de corruption et de misère.</p>
+
+<p>L'homme ne peut rien pour son salut sans la
+grâce, c'est-à-dire sans l'inspiration, c'est-à-dire
+sans le secours divin, en un mot, si Dieu ne l'aide à
+croire et à aimer. L'incarnation du Fils de Dieu a
+été la plus grande grâce que Dieu ait faite à l'homme.
+Elle a eu pour objet principal de l'instruire, et de
+l'instruire par la voix divine elle-même. Ainsi, Dieu
+a passé sur la terre pour lui enseigner une loi plus
+parfaite d'une manière plus précise et plus puissante.
+Il lui a enseigné surtout le précepte de
+l'amour, et, chose admirable, il l'a fait en lui
+donnant de l'amour le plus pathétique exemple, en le
+lui inspirant par le plus saisissant des bienfaits.
+Voilà comme la rédemption a donné à l'homme des
+lumières, des idées, des forces nouvelles. Voilà
+comme elle a vaincu le mal, lavé le péché originel,
+affranchi l'esprit. Voilà la révolution miraculeuse
+qu'elle a opérée, par des signes visibles sans doute,
+par des manifestations matérielles, mais dans le coeur
+de l'homme. C'est le plus grand, le plus irrésistible
+don de la grâce que Dieu ait fait aux hommes, et
+par là, renouvelant le principe même du devoir, de
+la vertu, de la religion, il a inauguré au ciel et sur
+la terre le règne de la charité.</p>
+
+<p>Tel est le christianisme d'Abélard. On peut voir
+qu'en conservant les faits positifs qui sont comme le
+matériel de la religion, il en simplifie en quelque
+sorte le miracle invisible; il replace, autant qu'il le
+peut, dans l'ordre moral les phénomènes constitutifs
+de la révolution chrétienne, et lui donne un caractère
+plus exclusivement spirituel que celui qui lui
+est assigné par la tradition de l'Église.</p>
+
+<p>Tout cela est une conséquence de sa doctrine de
+la Trinité. La nature de Dieu, telle qu'il l'a conçue,
+conduit nécessairement à ses idées sur le salut. Sa
+Trinité est éminemment une Trinité morale, dont
+l'action s'exerce principalement sur l'intelligence
+humaine soit par cette révélation sensible qui parle,
+dans la création, soit par cette révélation intérieure
+qui semble sortir du sein de la raison même. La
+connaissance de Dieu engendre l'amour comme la
+lumière amène la chaleur avec elle, et les grandes
+oeuvres de la Providence ne peuvent avoir pour
+objet que d'accroître et la connaissance et l'amour.
+De là le judaïsme, la philosophie, le christianisme.</p>
+
+<p>Ce système est beau, et pour qu'il fût plus conséquent,
+il faudrait en faire disparaître ce qui reste
+de mystérieux dans le péché originel. Au fond, le
+péché originel pour Abélard est plutôt un état d'ignorance
+et d'impuissance qu'une corruption effective,
+qu'une modification substantielle de l'humanité;
+pour lui, le péché originel, s'il osait éclaircir sa
+pensée, ne serait qu'un état moral qu'améliorent,
+également par un effet moral, la prédication et le
+martyre du Christ. Bien souvent sans doute, même
+chez les chrétiens les plus orthodoxes, une semblable
+croyance revient à leur insu et prévaut sur la croyance
+au miraculeux; mais ce système n'explique pas
+comment un état moral de toute une race a pu être le
+résultat d'une transgression unique, d'une faute particulière
+d'un seul homme, et comment l'imputabilité
+de cette faute a été transmise par génération
+aux descendants de cet homme. Abélard a fait ce
+que fait tout philosophe chrétien qui ne veut cesser
+ni d'être philosophe ni d'être chrétien. Il y a dans
+le christianisme deux sortes de miracles, ou de
+faits de l'ordre surnaturel. Les premiers sont ces
+miracles matériels qui frappent surtout les imaginations
+et contre lesquels s'élève facilement
+l'incrédulité vulgaire: la pêche miraculeuse, l'eau
+changée en vin, la pierre en pain, Lazare ressuscité,
+la vue rendue aux aveugles, enfin et surtout la résurrection
+de Notre-Seigneur. Cependant il y a des
+choses plus hautes et plus embarrassantes dans le
+christianisme, il y a des miracles invisibles, un
+merveilleux de l'ordre moral dont la raison doit
+s'inquiéter davantage.</p>
+
+<p>Tel est le péché originel; telles la damnation, la
+rédemption, la grâce; toutes ces choses, entendues
+au sens orthodoxe, ne sont pas des noms métaphoriques
+donnés à de purs phénomènes moraux. Ce
+sont des réalités indéfinissables, je le sais, mais
+positives, effectives, si ce n'est substantielles et
+matérielles; ce sont au moins des faits subsistants, et
+non de simples manières de considérer et de représenter
+la nature humaine dans ses rapports avec
+l'éternelle vérité et l'éternelle justice. Or, c'est vers
+ce dernier point de vue que tout esprit philosophique
+doit nécessairement être entraîné. C'est même la
+pente actuelle de l'intelligence humaine, et quand le
+chrétien se laisse aller, c'est ainsi, c'est sous forme
+d'abstractions, qu'il se figure et traduit tous les phénomènes
+du monde dogmatique. Tout esprit philosophique,
+d'ailleurs bienveillant et religieux, tend
+vers une sorte de naturalisme évangélique, vers une
+interprétation toute rationnelle des faits révélés,
+même avec une foi absolue dans ces faits. Il lui en
+coûte beaucoup moins d'admettre les miracles proprement
+dits, c'est-à-dire les dérogations aux lois
+ordinaires de la nature physique, s'il peut faire disparaître
+les miracles purement intelligibles, c'est-à-dire
+les dérogations aux données de la nature morale;
+les premiers ne seront plus à ses yeux que des moyens
+dont s'est servie la Providence, daignant condescendre
+aux faiblesses de l'imagination de l'homme,
+pour éclairer sa raison, épurer sa conscience, toucher
+son coeur. C'est dans toute la force de l'expression,
+<i>la raison qui s'est faite chair</i>, ο λογος σαρξ έγένετο.</p>
+
+<p>Abélard suit cette tendance, il est sur cette pente;
+qu'il continue de la suivre, qu'il descende encore,
+et il sera Socin, il sera Locke, Rousseau, Kant,
+Strauss; mais il parle et il écrit au XIIe siècle.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE VII.</h3>
+
+<h3>DE LA MORALE D'ABÉLARD.&mdash;<i>Ethica seu Scito te ipsum</i>.</h3>
+
+<p>Les questions agitées dans le Commentaire sur saint
+Paul sont comme une transition de la théodicée à la
+morale. Quelques-unes sont déjà de la morale. Nous
+trouvons la morale même dans un ouvrage d'Abélard,
+qui n'est pas le moins célèbre; c'est l'<i>Éthique</i>,
+ou <i>le Connais-toi toi-même</i><a id="footnotetag453" name="footnotetag453"></a><a href="#footnote453"><sup>453</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote453" name="footnote453"></a><b>Note 453:</b><a href="#footnotetag453"> (retour) </a> Voyez le <i>Thesaurus anectdotorum novissimus</i>,
+de Bernard Pez, bénédictin
+et bibliothécaire de l'abbaye de Moelk (1721). L'ouvrage intitulé
+<i>Petri
+Abelardi Ethica seu liber dictus: Scito te ispum</i>, se trouve dans
+le t. III,
+part. II, p. 626. Il n'a été imprimé que cette fois.</blockquote>
+
+<p>Les moeurs, dit-il, sont les vices ou les vertus de
+l'âme qui nous rendent enclins aux bonnes ou aux
+mauvaises actions. Les défauts ou vices sont contraires
+aux vertus, comme la lâcheté à la fermeté, l'injustice
+à la justice. L'âme a des défauts et de bonnes
+qualités qui n'ont nul rapport aux moeurs, comme
+la lenteur ou la promptitude d'esprit, le manque de
+mémoire ou la mémoire; mais les défauts appelés
+vices sont ceux qui portent la volonté à quelque
+chose qu'il ne convient pas de faire.</p>
+
+<p>Ni le vice, ni l'action mauvaise n'est le péché.
+On est colère, sans être en colère; et une inclination
+vicieuse n'est qu'une raison de plus de se combattre
+soi-même; car la victoire du vice sur notre
+âme est plus honteuse que celle des hommes, qui
+ne peuvent vaincre que notre corps. Par le vice,
+nous sommes ainsi inclinés a consentir à ce qui ne
+convient pas; c'est ce consentement qui est le péché,
+étant un mépris de Dieu, une offense à Dieu. Mépriser
+Dieu, c'est ne pas faire ou ne pas omettre, à cause de
+lui, ce que nous croyons qu'on doit faire on omettre
+à cause de lui. En définissant le péché négativement,
+en disant <i>omettre</i> ou <i>ne pas faire</i>, on montre que la
+substance du péché n'existe pas. «Car elle est dans
+le nom plutôt que dans l'être; c'est comme si,
+pour définir les ténèbres, nous disions l'absence de
+lumière, là où la lumière a eu l'être<a id="footnotetag454" name="footnotetag454"></a><a href="#footnote454"><sup>454</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote454" name="footnote454"></a><b>Note 454:</b><a href="#footnotetag454"> (retour) </a> <i>Ethic</i>., c. t. II, III, p. 627-630. C'est la doctrine reçue,
+que le mal n'est qu'une privation. «Mali nulla natura est, dit saint
+Augustin, amissio boni mali nomen accepit.» <i>De Civ. Del</i>, XI, IX.</blockquote>
+
+<p>N'objectez pas que le péché, étant dans la mauvaise
+volonté, est quelque chose de positif, <i>est dans
+l'être</i> comme elle. D'abord nous péchons quelquefois
+sans mauvaise volonté. Un maître cruel me
+poursuit une épée nue à la main; après avoir fui
+longtemps, et contraint par l'extrême péril, je le tue
+pour n'être pas tué. La mauvaise volonté du meurtre
+n'existait pas; il n'y avait que la volonté de sauver
+ma vie. Cependant j'ai péché en consentant à ce
+meurtre même par contrainte; car la Vérité dit:
+«Tous ceux qui prendront l'épée, périront par
+l'épée» (Math., XXVI, 52); mais qu'on n'appelle
+point ce consentement une volonté. «Ce que l'on veut
+dans une grande douleur de l'âme, est passion
+plutôt que volonté.»</p>
+
+<p>Mais dans les cas où il n'y a nulle sorte de contrainte,
+le péché n'est-il pas la volonté mauvaise?
+Un homme voit une femme et forme un désir coupable.
+N'est-ce pas là le péché? Si la volonté est réfrénée
+par la vertu, sans toutefois être éteinte, si
+elle résiste, si elle est vaincue sans périr, il ne reste
+qu'à recueillir le prix de la victoire. «Dieu en récompensant
+juge le coeur plus que l'action.» Or, le
+coeur consent ou résiste, il préfère ou sacrifie la volonté
+de Dieu à la sienne propre. Le péché n'est donc
+pas dans la mauvaise volonté; le péché, c'est d'y
+céder. Ce n'est pas le désir, c'est le consentement
+au désir. Celui-là est déjà criminel devant Dieu qui a
+fait tous ses efforts pour commettre et qui a commis
+autant qu'il était en lui. Il est aussi criminel que
+s'il avait été surpris à l'oeuvre.</p>
+
+<p>Mais si nous péchons quelquefois malgré nous, si
+la volonté n'est pas le péché, peut-on dire que tout
+péché soit volontaire? Distinguons. Si le péché est le
+mépris de Dieu, peut-on dire que nous voulons mépriser
+Dieu, et nous rendre dignes de damnation?
+Vouloir faire ce qui doit être puni, n'est pas vouloir
+être puni<a id="footnotetag455" name="footnotetag455"></a><a href="#footnote455"><sup>455</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote455" name="footnote455"></a><b>Note 455:</b><a href="#footnotetag455"> (retour) </a> «La peine qui est juste déplaît, l'action qui est injuste
+plaît. Souvent
+aussi il arriva que, lorsque séduit par la figure d'une femme que nous
+savons mariée, nous voudrions la posséder, nous ne voudrions pourtant
+nullement commettre l'adultère, puisque nous voudrions qu'elle fût
+libre. Beaucoup d'autres, au contraire, mettent leur gloire à convoiter
+les femmes des hommes puissants, à cause même de leurs maris, et plus
+que si elles étaient libres; ceux-la aiment mieux l'adultère que la
+fornication,
+c'est-à-dire faillir plus que moins. Il en est qui se sentent tout à fait
+malheureux d'être entraînés à consentir à la concupiscence ou à la mauvaise
+volonté, forcés qu'ils sont par l'infirmité de la chair à vouloir ce
+qu'ils ne voudraient pas. Comment donc ce consentement que nous ne
+voulons pas accorder, sera-t-il dit volontaire?... A moins que nous
+n'entendions
+par volonté l'exclusion de nécessaire; aucun péché en effet n'est
+inévitable. Ou bien nous appellerons volontaire tout ce qui procède de
+quelque volonté. Celui qui tue un homme pour éviter la mort n'a pas la
+volonté de tuer, mais il a quelque volonté d'éviter la mort.»
+(<i>Eth</i>., c. III, p. 635.)</blockquote>
+
+<p>«Quelques-uns ne sont pas médiocrement émus
+de nous entendre dire que la consommation du
+péché n'ajoute rien au crime, à la damnation devant
+Dieu. Suivant eux, l'acte du péché est accompagné
+d'un certain plaisir qui augmente le
+péché.... Mais il faudrait prouver que le plaisir
+charnel est le péché et qu'il ne peut être goûté
+sans péché.» Or c'est ce qu'on ne saurait soutenir,
+ou bien il faudrait condamner le mariage, les repas;
+Dieu lui-même ne serait pas irréprochable, lui qui
+a créé les aliments et les corps, d'avoir attaché aux
+aliments une saveur qui nous causerait un plaisir
+forcé, un péché nécessaire. «Évidemment aucun
+plaisir naturel de la chair ne doit être imputé à
+péché, et ce ne peut être une faute de jouir de
+ce qui est infailliblement accompagné d'un sentiment
+de plaisir<a id="footnotetag456" name="footnotetag456"></a><a href="#footnote456"><sup>456</sup></a>.» L'ancienne loi a défendu des
+actes que la nouvelle a permis. Le plaisir attaché à
+ces actes n'a point cessé avec la prohibition; ce
+n'était donc pas le plaisir qui en faisait des péchés.
+Il est vrai que David dit qu'il a été conçu dans les
+iniquités: mais il ne s'agit là que de l'iniquité du
+péché originel qui se transmet par la génération, ou
+plutôt de la peine de ce péché que nos premiers parents
+ont léguée à leur postérité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote456" name="footnote456"></a><b>Note 456:</b><a href="#footnotetag456"> (retour) </a> Ici Abélard examine la situation d'un religieux exposé immédiatement à
+des tentations qu'on peut deviner, et décide que les impressions
+involontaires
+des sens ne peuvent être imputables, recherche et décision qui
+montrent que les scandales reprochés à la casuistique ne sont pas
+nouveaux,
+et sont peut-être en partie inévitables.</blockquote>
+
+<p>Ainsi le consentement est vraiment le péché,
+savoir le consentement à la volonté du mal, ou
+même le consentement au mal, sans mauvaise concupiscence.
+Quant à l'action, elle est si peu le péché
+que si la violence ou l'ignorance l'ont fait commettre,
+elie n'est plus imputable. «Ainsi la femme victime
+de la violence est innocente; ainsi celui qui
+a cru par quelque erreur passer la nuit avec son
+épouse est innocent. Désirer la femme d'autrui ou
+la posséder, ce n'est pas le péché, le péché est
+plutôt de consentir à ce désir ou à cette action.»
+Quand Moïse écrit ce commandement <i>Non concupisces</i>
+(Deut., v, 21), il est clair que ce n'est pas la concupiscence
+simple, qu'il entend prohiber, puisque
+d'une part nous ne pouvons l'éviter, et que de l'autre
+nous ne péchons point par elle; c'est donc l'assentiment
+à la concupiscence.</p>
+
+<p>«Évidemment, des oeuvres qu'il convient ou qu'il
+ne convient aucunement de faire, sont également
+faites par les bons et par les méchants; ce qui les
+sépare, c'est l'intention.» Dans le même acte par
+lequel notre Seigneur a été livré, nous voyons coopérer
+Dieu le Père, notre Seigneur Jésus-Christ et le
+traître Judas. Dieu a livré son Fils, Jésus s'est livré
+lui-même, Judas a livré son maître: c'est un même
+fait. En quoi l'action diffère-t-elle? dans l'intention.
+Le diable ne fait rien que par la permission de Dieu;
+mais quand il punit un méchant, il le fait par malice,
+et Dieu qui se sert de lui, veut dans sa justice
+la punition. «Qui parmi les élus peut pour les
+oeuvres être égalé aux hypocrites? qui sait autant
+endurer, autant accomplir, par amour de Dieu, que
+ceux-là par désir de la louange humaine?» Dieu
+a défendu de publier quelques-uns de ses miracles
+pour donner l'exemple de l'humilité, et ceux à qui
+il le défendait n'en étaient que plus empressés à
+les publier pour lui rendre hommage (Marc, vii, 36),
+ils transgressaient un commandement. Avaient-ils
+tort, lui, de le leur donner, eux, de l'enfreindre?
+L'intention justifie donc les contraires.</p>
+
+<p>En résumé, il faut distinguer: 1° le vice de l'âme
+qui porte au péché; 2° le péché en lui-même qui est
+le consentement au mal ou le mépris de Dieu; 3° puis
+la volonté du mal; 4° enfin, l'accomplissement du
+mal. Comme vouloir n'est pas la même chose qu'accomplir
+sa volonté, pécher n'est pas la même chose
+que consommer le péché. L'un désigne le consentement
+de l'âme en quoi nous péchons, l'autre, l'opération
+effective qui réalise ce à quoi nous avons
+consenti. On dit que le péché ou la tentation a lieu
+par trois modes, la suggestion, le plaisir et le consentement.
+La première est par exemple la persuasion
+du diable qui séduisit Ève, en la trompant; le
+plaisir vint, quand elle trouva l'arbre et le fruit si
+beau qu'elle sentit le désir s'allumer; elle aurait dû
+le réprimer, elle consentit, et ce fut le péché. La
+suggestion, au lieu de venir d'un mauvais conseiller,
+peut venir de la chair, mais alors elle n'est pas autre
+chose que le plaisir ou plutôt la tentation du plaisir.
+La tentation en général est toute inclination de l'âme
+à faire une chose qui ne convient pas, soit par volonté,
+soit par consentement. La <i>tentation humaine</i>
+dont parle saint Paul, est celle qui est inséparable ou
+à peine séparable de l'infirmité humaine, par exemple
+le désir d'une nourriture agréable, tout désir enfin
+dont je ne puis être exempt qu'avec la fin de ma vie.
+Le précepte est de n'y pas céder pour le mal. Par
+quelle vertu le pourrons-nous? «Par le Dieu fidèle
+qui ne souffre pas que nous soyons tentés au delà
+de notre puissance. Confions-nous dans sa miséricorde
+plus qu'en nos propres forces, et puisqu'il
+est <i>fidèle</i>, ayons <i>foi</i> en lui<a id="footnotetag457" name="footnotetag457"></a><a href="#footnote457"><sup>457</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote457" name="footnote457"></a><b>Note 457:</b><a href="#footnotetag457"> (retour) </a> <i>Eth.</i>, c. iii, p. 635-644.&mdash;1 Cor., x, 13.</blockquote>
+
+<p>Mais il n'y a pas seulement les suggestions des
+hommes, il y a celles des démons. Ceux-ci connaissent
+la nature des choses, tant par la subtilité de leur
+esprit que par leur longue expérience. Ils connaissent
+les vertus naturelles qui peuvent aisément pousser
+la faiblesse humaine à la luxure, ou à d'autres
+emportements. En Égypte, il leur fut permis d'opérer,
+par la main des magiciens, beaucoup de choses merveilleuses
+contre Moïse. Ils employaient les forces
+de la nature, ils ne créaient rien. Celui qui, ainsi
+que l'enseigne Virgile, parviendrait en battant la
+chair d'un taureau, à produire des abeilles, «ne
+serait pas un créateur d'abeilles, mais un préparateur
+de la nature.» Les démons excitent nos diverses
+passions en usant avec art contre notre ignorance
+dès secrets qu'ils possèdent. «Il y a en effet,
+soit dans les herbes, soit dans les semences, soit
+dans la nature et des arbres et des pierres, de nombreuses
+forces propres à exciter ou à calmer nos
+âmes, et qui dans les mains de ceux qui les connaissent
+peuvent facilement produire cet effet<a id="footnotetag458" name="footnotetag458"></a><a href="#footnote458"><sup>458</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote458" name="footnote458"></a><b>Note 458:</b><a href="#footnotetag458"> (retour) </a> <i>Eth.</i>, c. iv, p. 644. Passage condamné par
+saint Bernard et le Concile de Sens.</blockquote>
+
+<p>D'autres s'émeuvent également de nous entendre
+dire que l'oeuvre du péché n'est pas le péché, ou du
+moins n'aggrave pas le péché, au point d'exiger une
+plus forte peine. Mais une grande peine de satisfaction
+est souvent prononcée là où il n'y a pas de
+faute, et nous devons quelquefois punir les innocents.
+«Voilà une pauvre femme qui a un enfant à
+la mamelle, et elle n'a pas assez de vêtements
+pour le couvrir dans son berceau, et se couvrir
+elle-même suffisamment. Émue de compassion
+pour ce petit enfant, elle le met près d'elle pour le
+réchauffer de ses propres haillons, et enfin dans
+sa faiblesse, vaincue par la force de la nature,
+elle étouffe malgré elle cet être qu'elle aime d'un
+extrême amour. <i>Aie la charité</i>, dit Augustin, <i>et
+fais ce que tu voudras</i>. Cependant lorsqu'au jour
+de la satisfaction cette femme vient devant l'évêque,
+une peine grave est prononcée contre elle,
+non pour la faute qu'elle a commise, mais pour
+qu'à l'avenir les autres femmes mettent plus de
+précaution dans leurs soins maternels.» De même
+un juge peut être forcé par de faux témoins qu'il ne
+peut récuser, à condamner légalement un homme
+dont l'innocence lui est connue<a id="footnotetag459" name="footnotetag459"></a><a href="#footnote459"><sup>459</sup></a>. Puis donc qu'une
+peine peut être raisonnablement infligée, sans aucune
+faute préalable, pourquoi l'oeuvre qui a suivi
+la faute, n'aggraverait-elle pas la peine devant les
+hommes en cette vie, et non devant Dieu dans la
+vie future? Les hommes ne jugent point ce qui est
+caché, mais ce qui est manifeste. Ils ne pèsent
+pas l'imputation de la faute, mais l'effet de l'oeuvre.
+Dieu seul juge véritablement le crime dans l'intention même.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote459" name="footnote459"></a><b>Note 459:</b><a href="#footnotetag459"> (retour) </a> Voyez ci-dessus, c. vi, p. 420.</blockquote>
+
+<p>Quoique les péchés viennent de l'âme et non de la
+chair, il y en a de spirituels et de charnels, c'est-à-dire
+que les uns viennent des vices de l'âme et les
+autres de l'infirmité de la chair, et quoique la concupiscence
+dans les deux cas soit dans l'âme comme la
+volonté, on distingue la concupiscence de la chair et
+celle de l'esprit. Dieu seul en est juge, tandis que
+nous cherchons à punir moins ce qui nuit à l'âme du
+pécheur que ce qui nuit aux autres. Notre justice
+tend surtout à prévenir les dommages publics; nous
+veillons surtout à l'exemple, et nos punitions se
+mesurent sur le danger de l'action pour l'intérêt
+commun. Ainsi nous punissons plus gravement l'incendie
+des maisons que la fornication, quoique
+celle-ci soit beaucoup plus grave devant Dieu.</p>
+
+<p>Lors donc que nous disons qu'une intention est
+bonne et qu'une oeuvre est bonne, il n'y a vraiment
+qu'une bonté, celle de l'intention. Si nous disons
+qu'un homme bon est le fils d'un homme bon, nous
+ne parlons pas de deux bontés; ainsi l'oeuvre bonne
+n'est bonne que de la bonté de l'intention, <i>dont elle
+est fille</i>. Il ne faut donc pas dire que la bonté de
+l'oeuvre ajoute à la récompense méritée par la bonté de
+l'intention; la réunion des deux choses peut valoir
+mieux que l'une des deux prise séparément, comme
+le bois et le fer unis valent plus que le bois seul,
+mais c'est indifférent pour la rémunération. Ce
+n'est par l'oeuvre qui mérite la rémunération, c'est
+nous-mêmes, et quant à nous, l'oeuvre, ne dépendant
+pas absolument de notre pouvoir, ne saurait
+ajouter à notre mérite. Deux hommes ont formé le
+projet de fonder des maisons pour les pauvres, l'un
+accomplit son voeu, l'autre en est empêché, parce
+que l'argent qu'il y destinait lui est violemment
+enlevé; leur mérite à tous deux est-il différent devant
+Dieu? Si dans cette vie on tient compte de l'oeuvre
+effective dans la rétribution des récompenses et des
+peines, c'est pour l'exemple. Si l'intention augmentée
+de l'oeuvre était meilleure que l'une sans l'autre, on
+pourrait en inférer que Dieu et l'homme unis dans
+une seule personne étaient quelque chose de meilleur
+que la divinité ou l'humanité du Christ; car
+on sait que l'humanité dans le Christ était bonne;
+dans un homme également, la substance corporelle
+peut être aussi bonne que l'incorporelle, sans que la
+bonté du corps contribue à la dignité ou au mérite
+de l'âme. Or, qui oserait mettre au-dessus de Dieu
+ce tout qui est appelé Christ et qui est ensemble
+Dieu et homme? Aucune multitude, quelle qu'elle
+soit, n'est préférable au souverain bien. «Quoique
+pour faire une chose certaines choses paraissent
+tellement nécessaires que Dieu ne puisse la faire
+sans elles, et qu'elles soient comme des conditions
+(<i>adminicula</i>) ou causes primordiales, rien cependant,
+quelle que soit la grandeur des choses, ne
+peut être dit meilleur que Dieu. Quoique d'un
+grand nombre de bonnes choses il résulte une bonté
+multiple, elle n'en est pas plus grande; car si
+la science était répandue dans un plus grand
+nombre, ou si le nombre des sciences augmentait,
+la science de chacun ne croîtrait pas de manière à
+être plus grande qu'auparavant. Ainsi Dieu est
+bon en soi et crée d'innombrables choses qui n'ont
+l'être et la bonté que par lui; la bonté est par lui
+dans plus de choses, le nombre des choses bonnes
+en est plus grand, et pourtant aucune bonté ne peut
+être préférée ou égalée à la sienne. La bonté est
+dans l'homme et la bonté est en Dieu, et comme
+les substances ou natures dans lesquelles est la
+bonté sont diverses, la bonté de nulle chose ne
+peut être préférée ou égalée à la bonté divine; on
+ne peut donc dire que rien soit meilleur, qu'aucun
+bien soit plus grand que Dieu, ou même égal à
+Dieu<a id="footnotetag460" name="footnotetag460"></a><a href="#footnote460"><sup>460</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote460" name="footnote460"></a><b>Note 460:</b><a href="#footnotetag460"> (retour) </a> <i>Eth.</i>, c. vii, ix, p. 646-651.</blockquote>
+
+<p>Lorsqu'on parle de bonne intention et de bonne
+oeuvre, la bonté de celle-ci procède de la bonté
+de celle-là, le nombre des <i>bontés</i> ou des bonnes
+choses n'est pas augmenté; donc nulle nécessité
+d'augmenter la récompense. Un homme fait la
+même chose en des temps divers, et suivant son
+intention qui change, la même chose est bonne
+ou mauvaise et semble changer. C'est ainsi que cette
+même proposition: <i>Socrate est assis</i>, change du
+vrai au faux, suivant que Socrate s'asseoit ou se
+lève<a id="footnotetag461" name="footnotetag461"></a><a href="#footnote461"><sup>461</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote461" name="footnote461"></a><b>Note 461:</b><a href="#footnotetag461"> (retour) </a> Voyez plus haut, t. II, c. iii, t. 1, p. 381.</blockquote>
+
+<p>Quelques-uns croient qu'il y a bonne intention
+toutes les fois qu'on croit bien faire et plaire à
+Dieu, mais l'intention peut être erronée, le zèle
+peut tromper; il faut que l'oeil du coeur soit clairvoyant.
+«Autrement, les infidèles aussi auraient
+tout comme nous leurs bonnes oeuvres, puisque
+eux aussi ne croient pas moins que nous être
+sauvés par leurs oeuvres et plaire à Dieu<a id="footnotetag462" name="footnotetag462"></a><a href="#footnote462"><sup>462</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote462" name="footnote462"></a><b>Note 462:</b><a href="#footnotetag462"> (retour) </a> <i>Eth.</i>, c. x, xi, xii, p. 651-653.</blockquote>
+
+<p>De là naît une objection. Si le péché est le mépris
+de Dieu, attesté par le consentement à ce qu'il défend,
+comment les persécuteurs des martyrs, ceux
+même du Christ, ont-ils péché, eux qui ignoraient
+Dieu et ses commandements? Comment l'ignorance
+ou même l'infidélité incompatible avec le salut est-elle
+un péché? L'apôtre a dit: «Si notre coeur ne
+nous condamne point, nous avons confiance en
+Dieu.» (I Jean, iii, 21.) Or, le coeur des Gentils et
+des idolâtres ne les condamne point, quand ils manquent
+à la loi chrétienne. Cependant Jésus-Christ
+priait pour ses bourreaux, et Étienne demandait à
+Dieu de ne point <i>compter ce péché</i> à ceux qui le lapidaient.</p>
+
+<p>Abélard répond qu'Étienne ne demandait que la
+remise de toute peine corporelle et terrestre. Souvent
+Dieu envoie aux méchants des afflictions, soit
+pour faire éclater sa justice, soit pour effrayer ceux
+qui les voudraient imiter; c'est, à cela que pensait
+le premier des martyrs.</p>
+
+<p>«Quant aux paroles du Seigneur: <i>Père, pardonnez-leur</i>
+(Luc, xxiii, 34), elles signifient: ne
+vengez pas ce qu'ils font contre moi, même par
+une peine corporelle, ce qui aurait pu avoir raisonnablement
+lieu, même sans faute préalable de
+leur part, afin que les autres hommes voyant
+cela reconnussent au châtiment qu'en agissant
+ainsi, les Juifs n'avaient pas bien fait. En outre,
+il convenait que le Seigneur, par l'exemple
+de cette prière, nous exhortât à la vertu de la
+patience et à l'imitation du suprême amour, afin
+que son propre exemple nous montrât en action
+ce qu'il nous avait enseigné en précepte, savoir,
+qu'il faut prier pour ses ennemis. En disant
+<i>pardonnez-leur</i>, il n'a donc point regardé à quelques
+fautes préalables, à quelques mépris de Dieu,
+mais à la raison qu'il aurait pu y avoir de leur
+infliger une peine motivée, même sans une faute
+préexistante.... Ainsi que les petits enfants
+sont sauvés sans mérite, il n'est pas absurde que
+quelques-uns supportent des peines corporelles
+qu'ils n'ont point méritées, comme les petits enfants
+morts sans le baptême, comme tant d'innocents
+frappés d'affliction. Qu'y aurait-il d'étonnant
+que ceux qui crucifiaient le Seigneur eussent,
+pour cette action injuste, quoique l'ignorance les
+excuse de la faute, encouru quelque peine temporelle?»</p>
+
+<p>Pas plus que l'ignorance, l'infidélité qui ferme
+aux adultes raisonnables l'entrée du ciel, ne peut être
+appelée mépris de Dieu. Il suffit pour la damnation
+de ne pas croire à l'Évangile, d'ignorer le Christ, de
+ne point recevoir le sacrement de l'Église, et cela
+moins par malice que par ignorance. <i>Celui qui ne
+croit pas est déjà jugé</i>. (Jean, iii, 18.) <i>Celui qui ne
+connaît pas ne sera pas connu</i>. (l Cor., xiv, 38.) Il
+n'y a pas, dit Aristote<a id="footnotetag463" name="footnotetag463"></a><a href="#footnote463"><sup>463</sup></a>, réciprocité dans les relatifs,
+si la relation n'a été bien établie; il faut qu'il n'y
+ait pas erreur dans l'attribution. Si, par exemple,
+on a présenté comme une relation <i>l'aile d'un oiseau</i>,
+il n'y a pas réciprocité, on ne peut dire l'oiseau
+d'une aile. Si donc nous appelons péché tout acte
+vicieux ou contraire au salut, l'infidélité et l'ignorance
+deviennent des péchés, même sans mépris de
+Dieu. C'est que l'attribution est mal faite. Il faut
+appeler péché ce qui, en aucun cas, ne peut avoir
+lieu sans une faute. «Or, ignorer Dieu, n'y pas
+croire, les oeuvres mêmes qui ne sont pas bonnes,
+tout cela peut avoir lieu sans aucune faute. Si, par
+exemple, la prédication n'est pas venue jusqu'à
+vous, quelle faute vous imputer pour n'avoir pas
+cru dans le Christ ou dans l'Évangile? L'apôtre
+n'a-t-il pas dit: <i>Comment croiront-ils en lui, s'ils
+n'en ont point entendu parler? Et comment en entendront-ils
+parler, si personne ne le leur prêche?</i>
+(Rom., x, 14.) Corneille ne croyait pas dans le
+Christ avant d'avoir été instruit par Pierre, et
+quoique pour avoir précédemment connu et aimé
+Dieu par la loi naturelle, il ait mérité que sa prière
+fût écoutée et que Dieu acceptât ses aumônes, si
+cependant il lui fût arrivé de quitter la lumière
+avant de croire dans le Christ, nous n'oserions
+nullement lui garantir la vie éternelle, quelque
+bonnes que parussent ses oeuvres, et nous le
+compterions plutôt parmi les infidèles que parmi
+les fidèles, de quelque zèle pour le salut qu'il fût
+animé. Beaucoup de jugements de Dieu sont un
+abîme.....» Il réprouva celui qui s'offrait en disant:
+<i>Maître, je vous suivrai en quelque lieu que vous alliez</i>.
+(Math., iv, 19.) Enfin, gourmandant l'obstination
+de certaines villes, il dit: «<i>Malheur à toi, Corozaïm;
+malheur à toi, Bethsaïde! car si dans Tyr et dans
+Sidon avaient eu lieu les miracles accomplis au milieu
+de vous, dès longtemps déjà elles auraient fait pénitence
+dans le cilice et la cendre</i><a id="footnotetag464" name="footnotetag464"></a><a href="#footnote464"><sup>464</sup></a>. Le voici donc
+qui a offert et sa prédication et ses miracles aux
+villes dont il prévoyait l'incrédulité, et ces villes
+des Gentils qu'il savait toutes prêtes pour la foi, il
+ne les a pas jugées dignes de sa présence. Si pour
+avoir été privés de sa parole, quelques hommes
+tout disposés à croire ont péri dans ces villes, qui
+pourra dire que c'est leur faute? Et pourtant cette
+infidélité dans laquelle ils sont morts, nous tenons
+qu'elle suffit pour leur damnation, quoique la
+cause de l'aveuglement auquel le Seigneur les a
+abandonnés ne nous apparaisse guère.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote463" name="footnote463"></a><b>Note 463:</b><a href="#footnotetag463"> (retour) </a> <i>Categ.</i>. vii.&mdash;Boeth., <i>In Prædicam.</i>, II, p. 160.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote464" name="footnote464"></a><b>Note 464:</b><a href="#footnotetag464"> (retour) </a> Math. xi, 21. Cet exemple est cité par Fénelon
+dans une question analogue.
+(<i>Réfut. du système</i> du P. Malebranche, c. v.)</blockquote>
+
+<p>«Assurément, si l'on veut appeler leur aveuglement
+un péché sans faute, on le peut, paraissant
+absurde qu'ils soient damnés sans péché.
+Nous pourtant, nous ne plaçons proprement le
+péché que dans la faute de négligence; car elle
+ne peut se rencontrer en aucun homme, quel que
+soit son âge, sans qu'il mérite la damnation. Je
+ne vois pas, au contraire, comment imputer à
+faute l'infidélité des petits enfants ou de ceux à
+qui l'Évangile n'a point été annoncé, non plus que
+tout ce qui résulte d'une ignorance invincible ou
+d'une impossibilité de prévoir un fait; autant incriminer
+celui qui, dans une forêt, frappe un
+homme d'une flèche qu'il croyait lancer contre un
+oiseau.»</p>
+
+<p>Ainsi, quand on emploie ces mots: pécher par
+ignorance ou pécher en pensée, on prend le péché
+dans un sens large; c'est l'action qu'il ne convient
+pas de faire. Dans le péché d'ignorance, point de
+faute; pécher en pensée ou par la volonté, en parole
+ou en action, c'est faire ou dire ce qu'on ne doit
+pas, quand même cela nous arriverait à notre insu
+ou malgré nous. «Ainsi, ceux mêmes qui persécutaient
+le Christ ou les siens, qu'ils croyaient
+devoir être persécutés, sont dits avoir péché en
+action (<i>in operatione</i>); ils auraient cependant
+péché par une faute plus grave, s'ils les avaient
+épargnés contre leur conscience<a id="footnotetag465" name="footnotetag465"></a><a href="#footnote465"><sup>465</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote465" name="footnote465"></a><b>Note 465:</b><a href="#footnotetag465"> (retour) </a> <i>Éth</i>., c. xiii et xiv, p. 653-659. Il n'est pas
+nécessaire de remarquer
+que cette assertion doit être condamnée par l'Église. Bayle, et après lui, les
+auteurs de l'<i>Histoire littéraire</i>, pensent reconnaître ici une
+doctrine de relâchement,
+reprochée plus tard aux jésuites. On les a vivement attaqués pour
+une thèse soutenue en 1686, dans leur collège de Dijon, et qui établissait une
+distinction entre le péché philosophique ou moral et le péché théologique.
+Suivant cette distinction, tandis que l'un est le péché mortel
+ou la transgression
+libre de la loi divine, l'autre ne serait qu'un acte humain non conforme
+à la nature raisonnable et à la droite raison. Quoique grave, il ne serait pas,
+dans celui qui ignore Dieu, ou qui ne pense pas actuellement à lui, une
+offense envers Dieu, digne de la peine éternelle. Arnauld a écrit
+cinq <i>Dénonciations</i>
+étendues contre cette doctrine qu'il présente comme très-ancienne
+dans la Société. (Bayle, art. <i>Foulque.&mdash;Hist. litt</i>., t. XII,
+p. 128.&mdash;<i>Oeuvres de messire Ant. Arnauld</i>, t. XXXI, éd. de 1780.)
+L'éditeur de l'<i>Éthique</i>,
+B. Pez, pense qu'Abélard peut bien avoir voulu dire seulement que
+l'inadvertance
+et l'ignorance invincible excusent le péché formel, comme on l'enseigne
+dans les écoles. (<i>Dissert. isagog</i>., t. III, p. xx.)</blockquote>
+
+<p>On demande si tout péché est interdit, c'est-à-dire
+si l'impossible nous est prescrit; car la vie ne
+peut se passer sans péchés au moins véniels. Qui
+peut, par exemple, se préserver de toute parole
+oiseuse? (Tit. iii, 9.) Et cependant un joug doux,
+un fardeau léger nous a été promis. Mais cette difficulté
+n'en est une que si l'on entend largement par
+péché tout ce qu'il ne convient pas de faire. Si, au
+contraire, la péché n'est que le mépris de Dieu,
+cette vie peut réellement se passer sans péché, <i>quoique
+avec la plus grande difficulté</i>, et il est vrai que
+tout péché est interdit.</p>
+
+<p>Parmi les péchés, les uns sont véniels (graciables)
+ou légers, les autres damnables ou graves. Parmi
+ceux-ci, on nomme criminels ceux qui rendraient
+leurs auteurs infâmes ou accusables de crime s'ils
+venaient à être connus. Les péchés sont véniels, lorsque
+nous consentons au mal par oubli; on peut savoir
+et ne pas penser qu'on ne devrait pas consentir.
+On ne se souvient pas toujours de ce qu'on sait. Nos
+connaissances subsistent jusque dans notre sommeil.
+L'homme qui s'endort ne devient pas stupide
+pour redevenir un sage en s'éveillant; les péchés
+véniels sont donc des péchés d'oubli.</p>
+
+<p>Quelques-uns ont prétendu qu'il était mieux de
+s'abstenir des péchés véniels que des criminels,
+parce que c'est plus difficile, et qu'il y faut plus
+d'attention; mais Cicéron a dit: <i>Ce qui est laborieux
+n'est pas pour cela glorieux</i>. Il est plus pénible d'obéir
+à la crainte qu'à l'amour; est-il donc plus méritoire
+de porter le joug de la loi ancienne que de vivre
+dans la liberté de l'Évangile? Il est plus difficile de
+se défendre d'une puce que d'un ennemi et d'éviter
+une petite pierre qu'une grande; mais ce qu'il est
+plus difficile d'éviter fait moins de mal. L'amour se
+défend surtout de ce qui peut le plus offenser Dieu.
+Si l'on prétend repousser cette distinction, en adoptant
+le principe de quelques philosophes que tous
+les péchés sont égaux, soit; mais alors il faut s'abstenir
+de tous également, et non pas des véniels
+plus que des criminels<a id="footnotetag466" name="footnotetag466"></a><a href="#footnote466"><sup>466</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote466" name="footnote466"></a><b>Note 466:</b><a href="#footnotetag466"> (retour) </a> Allusion à une maxime fort connue des
+stoïciens.&mdash;<i>Eth.</i>, c. xv et xvi, p. 659-663.</blockquote>
+
+<p>Après avoir ainsi découvert la plaie de l'âme, il
+est temps de montrer le remède. C'est la réconciliation
+qui s'opère par la pénitence, la confession, la
+satisfaction.</p>
+
+<p>La pénitence est la douleur de l'âme pour avoir
+failli: elle provient tantôt de l'amour de Dieu, et
+alors elle est fructueuse, tantôt de quelque dommage
+éprouvé, et alors elle est sans fruit. Telle est
+la pénitence des damnés, «de tous ceux qui au
+moment de quitter la vie, se repentent de leurs
+crimes et poussent les gémissements de la componction,
+non par amour du Dieu qu'ils ont offensé,
+non par haine du péché qu'ils ont commis,
+mais par peur de la peine dans laquelle ils appréhendent
+d'être précipités.... Combien nous en
+voyons tous les jours gémir profondément au moment
+de la mort, s'accuser vivement d'usures, de
+rapines, d'oppression des pauvres, ou des injustices
+qu'ils ont commises, et pour tout réparer
+consulter un prêtre! Alors si, comme il le faut,
+on leur donne le conseil de vendre tout ce qu'ils
+possèdent, et de restituer aux autres ce qu'ils ont
+pris..., vous les entendez soudain confesser par
+leur réponse combien leur pénitence est vaine. De
+quoi donc, disent-ils, vivrait ma maison? que laisserais-je
+à mes fils, à ma femme? Comment pourraient-ils
+se soutenir?... O misérable, ô le plus
+misérable des misérables! le plus insensé des insensés!
+tu ne t'occupes pas de ce qui te restera à toi,
+mais de ce que tu auras amassé pour les autres! Par
+quelle présomption peux-tu ainsi offenser Dieu, au
+moment d'être emporté devant son formidable tribunal,
+et cela, pour te rendre les tiens plus favorables,
+en les enrichissant de la dépouille des pauvres?
+Qui ne rirait de toi, à t'entendre espérer que les
+autres te seront plus utiles que toi-même? Tu te
+confies dans les aumônes des tiens, croyant les avoir
+pour successeurs; tu les constitues héritiers de ton
+iniquité, en leur laissant le bien d'autrui acquis
+par la rapine.... Dans ta piété malheureuse envers
+les tiens, cruel envers toi-même et envers Dieu,
+qu'attends-tu du juge équitable devant lequel tu
+cours malgré toi, et qui demande compte, non-seulement
+des vols, mais d'une parole inutile?»</p>
+
+<p>Après un tableau animé et satirique des mécomptes
+qui attendent les calculs d'un mourant, et
+de l'ingratitude d'une épouse, et de l'oubli des héritiers,
+Abélard ajoute un reproche qui monte plus
+haut. «Et comme, dit-il, l'avarice du prêtre n'est
+pas moindre que celle du peuple, d'après cette
+parole: <i>Erit sicut sacerdotes sic populus</i> (Osée, iv, 9),
+bien des mourants sont abusés par la cupidité des
+prêtres qui leur promettent une vaine sécurité,
+s'ils offrent ce qu'ils ont pour les sacrifices, et
+achètent des messes qu'ils n'auraient jamais <i>gratis</i>;
+marchandise pour laquelle il est certain qu'il existe
+chez eux un tarif fixé d'avance, pour une messe,
+un denier, pour un service annuel, quarante. Ils
+ne conseillent pas aux mourants de restituer le
+fruit de leurs rapines, mais de l'offrir en sacrifice,
+contre cette parole: <i>Offrir en sacrifice la substance
+du pauvre, c'est immoler pour victime le fils sous les
+yeux du père</i>.» (Eccl., xxxiv, 24.)</p>
+
+<p>La pénitence fructueuse est celle qui naît du regret
+d'avoir «offensé Dieu qui est bon plus encore
+qu'il n'est juste.» Il n'est pas comme les princes
+de la terre qui ne savent pas différer leur vengeance;
+mais plus la sienne a été retardée, plus elle est terrible.
+Nous craignons d'offenser les hommes, nous
+fuyons leurs regards pour faire le mal; ne savons-nous
+pas que Dieu est partout présent? «L'affection
+de la chair nous entraîne à faire ou à supporter
+tant de choses, et si peu l'affection spirituelle!
+Que ne savons-nous, pour ce Dieu à qui nous devons
+tout, faire et supporter autant que pour une
+épouse, des enfants ou quelque courtisane!»</p>
+
+<p>Ceux qui sont salutairement touchés de la bonté,
+de la patiente longanimité de Dieu, ressentent la
+componction moins par la crainte des peines que
+par l'amour de Dieu. Avec cette contrition du coeur
+qui est la pénitence fructueuse, le péché disparaît.
+Le gémissement sincère de la charité ou de l'amour
+nous réconcilie avec Dieu. Si, à l'article de la mort,
+quelque nécessité empêche un homme de venir à
+confession et d'accomplir la satisfaction, quittant
+la vie dans ce gémissement du coeur, il n'encourt
+pas la géhenne éternelle. Obtenir le pardon du
+péché, c'est être tel que l'âme cesse de mériter,
+pour le péché antérieur, l'éternel châtiment; car
+lorsque Dieu pardonne le péché aux pénitents, il
+ne remet pas toute la peine, mais seulement la
+peine éternelle. Ceux qui, prévenus par la mort,
+n'ont pu accomplir la satisfaction de la pénitence
+en cette vie, sont réservés aux peines purgatoires et
+non damnatoires.</p>
+
+<p>Cette définition de la pénitence répond à ceux qui
+ont demandé si l'on pouvait se repentir d'un péché
+et ne pas se repentir d'un autre. La pénitence qui
+vient de l'amour de Dieu ne peut exister pour celui
+qui persiste dans un seul mépris de Dieu.</p>
+
+<p>Mais dire que Dieu pardonne un péché, n'est-ce
+pas dire que Dieu ne prononce pas la condamnation,
+et qu'il a par conséquent décrété de ne la point prononcer?
+«Dieu ne règle ni ne dispose rien récemment;
+de toute éternité, ce qu'il doit faire est arrêté
+dans sa prédestination et préfixé dans sa providence,
+tant le pardon d'un péché quelconque, que
+tout ce qui se fait. Il nous paraît donc mieux d'entendre
+par ces mots: Dieu pardonne le péché, qu'il
+rend un pécheur digne d'indulgence en lui inspirant
+le gémissement de la pénitence, c'est-à-dire
+qu'il le rend tel que la damnation cesse de lui être
+due, et ne lui sera jamais due, s'il persévère<a id="footnotetag467" name="footnotetag467"></a><a href="#footnote467"><sup>467</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote467" name="footnote467"></a><b>Note 467:</b><a href="#footnotetag467"> (retour) </a> <i>Éth.</i>, c. xix et xx, p. 667-671.</blockquote>
+
+<p>Il y a toutefois un péché irrémissible, c'est le
+<i>blasphème</i> ou la <i>simple parole contre le Saint-Esprit</i>
+(Luc, xii, 10; Math, xii, 31). Quelques-uns disent
+que ce péché est le désespoir de pardon, l'acte de
+celui qui, troublé parla grandeur de ses fautes, se
+défie radicalement de la bonté de Dieu. Quant au
+péché contre le Fils, c'est l'acte de celui qui attaque
+l'excellence de l'humanité du Christ, et qui, par
+exemple, nie qu'elle ait été conçue sans péché, ou
+que Dieu l'ait prise à cause de l'infirmité visible de
+la chair. Ce péché est rémissible, parce qu'il s'agit
+de ces croyances auxquelles ne pouvait conduire la
+raison humaine, mais qui avaient besoin d'une révélation
+divine. Blasphémer l'Esprit, au contraire,
+c'est calomnier les oeuvres d'une grâce manifeste,
+c'est en quelque sorte attribuer au diable ce que fait
+la bonté dans sa miséricorde; c'est dire l'Esprit
+méchant, ou que Dieu est le diable. «Ce péché ne
+mérite aucune indulgence; nous ne disons pas
+cependant que ceux qui l'ont commis ne pourraient
+être sauvés, s'ils avaient la pénitence, mais
+nous disons, seulement qu'ils n'obtiendront pas la
+pénitence<a id="footnotetag468" name="footnotetag468"></a><a href="#footnote468"><sup>468</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote468" name="footnote468"></a><b>Note 468:</b><a href="#footnotetag468"> (retour) </a> Cette opinion sur le péché contre le Saint-Esprit est
+celle de saint Jean
+Chrysostome, suivie par saint Isidore de Péluse et beaucoup d'autres. Elle
+se rapproche de celle de saint Athanase. Les docteurs catholiques se partagent
+en général entre cette opinion et celle de saint Augustin, qui veut
+que le péché contre le Saint-Esprit soit l'impénitence finale. Saint Hilaire
+croyait que le péché contre le Saint-Esprit consistait à nier la divinité du
+Fils, ce qui paraît peu probable, ce péché étant précisément opposé par,
+l'Évangile au péché ou au blasphème contre le Fils. L'Église n'a rien décidé
+concernant la nature du péché contre le Saint-Esprit. Quoique deux
+évangélistes disent qu'il ne <i>sera pas remis</i>, l'Église en général
+n'entend pas
+à la rigueur cette irrémissibilité; il n'y a donc ni erreur, ni témérité, ni
+relâchement dans ce que dit Abélard du péché irrémissible. (Bible de Vence,
+t. XIX, p. 325.&mdash;Voyez aussi ci-dessus ch. iv, p. 342.)</blockquote>
+
+<p>On demandera peut-être si ceux qui se retirent
+de cette vie avec le gémissement du coeur, continueront
+de gémir et d'être tristes de leurs péchés dans
+la vie céleste. Sans aucun doute, comme les péchés
+déplaisent à Dieu et aux anges, indépendamment de
+la douleur qu'ils causent, les nôtres continueront de
+noua déplaire. «Quant à la question de savoir si
+dans cette vie-là nous voudrions avoir fait ou non
+des choses qui, nous le savons, ont été bien ordonnées
+de Dieu, et ont coopéré à notre bien,
+d'après ce mot de saint Paul: «Nous savons que
+tout contribue au bien de ceux qui aiment Dieu
+(Rom. viii, 28); c'est une autre question que
+nous avons, selon nos forces, résolue dans le troisième
+livre de notre Théologie<a id="footnotetag469" name="footnotetag469"></a><a href="#footnote469"><sup>469</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote469" name="footnote469"></a><b>Note 469:</b><a href="#footnotetag469"> (retour) </a> <i>Éth.</i>, c. xxi, xxii, xxiii, p. 671-673.&mdash;Le
+IIIe livre de la Théologie,
+c'est-à-dire de l'Introduction, ne contient pas l'examen direct de cette
+question; mais il n'est pas terminé, et d'ailleurs il y est expliqué comment
+tout, le mal même, est ordonné pour le mieux. (C. ii, p. 228.)</blockquote>
+
+<p>La seconde condition de la réconciliation est la
+confession. On dit que les Grecs se confessent à
+Dieu; mais quelle est la valeur d'une confession à
+Dieu qui sait tout? «Confessez-vous les uns aux
+autres (Jac. v, 16).» D'abord, c'est un acte d'humilité
+qui fait déjà une grande partie de la satisfaction;
+puis, les prêtres à qui l'on se confesse ont
+le droit d'enjoindre les satisfactions de la pénitence.
+Le pénitent se rassure en pensant qu'il obéit à ses
+supérieurs et qu'il suit leur volonté et non la sienne.</p>
+
+<p>Mais il faut se confesser sincèrement et ne rien
+taire par honte de l'aveu. Je sais bien que Pierre,
+après sa faute, s'est tu et qu'il a pleuré; pourquoi
+ne l'a-t-il pas confessée? Peut-être a-t-il craint de
+causer quelque dommage, quelque déshonneur à
+cette Église dont il devait être un jour constitué le
+prince; alors ce ne serait plus orgueil, mais prudence;
+car la connaissance de sa triple chute aurait
+pu conduire ses frères à repousser son autorité
+et à désapprouver le dessein de Dieu qui, pour les
+affermir, choisissait celui qui avait failli le premier.
+C'est ainsi qu'on peut retarder une confession
+ou même l'omettre absolument sans péché, lorsqu'on
+croit qu'elle sera plus nuisible qu'utile. D'ailleurs
+Pierre a pu différer sa confession, quand la
+foi de l'Église était encore tendre et faible, et plus
+tard il a pu confesser sa faute, pour qu'elle restât
+écrite dans l'Évangile. Mais on ne peut alléguer
+qu'étant au-dessus de tous, Pierre n'avait pas de
+supérieur à qui confier son âme; rien n'empêche
+les prélats de s'adresser, pour la confession, à des
+subordonnés, afin que la satisfaction leur soit rendue
+plus facile par ce surcroît d'humilité. «Comme il
+y a beaucoup de médecins malhabiles auxquels
+il est dangereux ou inutile de confier les malades;
+parmi les prélats de l'Église, il s'en trouve
+beaucoup qui ne sont ni religieux ni judicieux,
+et qui, de plus, sont légers à découvrir les péchés
+de ceux qu'ils confessent. A ceux-là il est
+non-seulement inutile, mais périlleux de se confesser,
+car ils ne sont pas attentifs à prier et ne
+méritent pas d'être écoutés dans leurs prières.
+Ignorant les dispositions canoniques et n'ayant pas
+de règle dans la fixation des satisfactions, ils promettent
+souvent une vaine sécurité et trompent les
+pécheurs par une espérance frivole, <i>aveugles, conducteurs
+d'aveugles</i>.» (Math., xv, 14.) En révélant
+les péchés, ils scandalisent l'Église, indignent les
+pénitents, les détournent de la confession, les exposent
+même à des périls. Aussi ceux que ces inconvénients
+ont décidés à éviter leurs prélats et à chercher
+des confesseurs plus convenables, doivent-ils être
+approuvés. S'ils pouvant obtenir le consentement des
+prélats eux-mêmes, tout n'en va que mieux; mais
+si l'orgueil leur refuse ce consentement, que le malade,
+inquiet de son salut, continue de chercher le
+meilleur médecin et se soumette au meilleur conseil.
+«Car personne, après s'être aperçu qu'il lui a
+été donné un guide aveugle, ne doit le suivre dans
+le fossé.» Ce n'est pas qu'on doive mépriser les
+leçons de ceux qui prêchent bien, quoiqu'ils vivent
+mal, mais de ceux-là seulement qui ne savent ni
+guider ni instruire. Il ne faut pas d'ailleurs désespérer
+du salut de ceux qui s'abandonnent à la décision
+de leurs aveugles prélats, l'erreur des uns ne
+doit point damner les autres.</p>
+
+<p>«Il est quelques prêtres qui trompent leurs
+ouailles, moins par erreur que par cupidité, et qui
+remettent ou allègent les peines de la satisfaction
+prescrite, moyennant l'offre de quelques écus....
+Le Seigneur dit par la bouche du prophète: <i>Mes
+prêtres n'ont pas dit: Où est le Seigneur</i>? (Jérém.,
+ii, 6.) Ceux-ci semblent dire: Où est l'écu? Et
+non-seulement des prêtres, mais je connais des
+princes des prêtres, des évêques si impudemment
+consumés de cette cupidité-là, que lorsqu'aux dédicaces
+d'églises, aux bénédictions de cimetières,
+aux consécrations d'autels, à quelques solennités
+enfin, ils ont de grandes réunions de peuple dont
+ils attendent des oblations considérables, ils se
+montrent faciles à la relaxation des pénitences; ils
+accordent à tout le monde tantôt le tiers, tantôt le
+quart de la pénitence, sous quelque prétexte de charité,
+mais réellement par une extrême cupidité....</p>
+
+<p>Ils professent qu'ils en ont le droit, que le Seigneur
+le leur a délégué et que le ciel est déposé dans
+leurs mains. En vérité, ce sont de grands impies
+de ne point absoudre tous leurs subordonnés de
+tous péchés et de permettre qu'il y en ait un seul
+de damné.... Désire qui voudra, mais non pas
+moi, cette puissance dont on peut faire profiter les
+autres plus que soi-même, et qui permet de sauver
+l'âme d'autrui plutôt que la sienne propre, tandis
+que tout homme sage a le sentiment contraire<a id="footnotetag470" name="footnotetag470"></a><a href="#footnote470"><sup>470</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote470" name="footnote470"></a><b>Note 470:</b><a href="#footnotetag470"> (retour) </a> <i>Éth.</i>., c. xxiv, xxv, p. 674-681.</blockquote>
+
+<p>Il y a beaucoup d'évêques sans religion ni discernement,
+ils ont cependant la puissance épiscopale.
+Quelle est à leur égard la portée du pouvoir délégué
+aux apôtres de lier et de délier? (Jean, xx, 23.) S'ils
+veulent sans discernement, sans mesure, aggraver
+ou atténuer la peine du péché, leur pouvoir va-t-il
+jusque-là que Dieu règle les peines sur leur jugement?
+Si la colère ou la haine ont dicté la sentence
+d'un évêque, Dieu la confirmera-t-il?&mdash;-La délégation
+annoncée par saint Jean ne semble pas adressée
+à tous les évêques en général, mais seulement à la
+personne des apôtres; c'est comme pour ces paroles
+toutes personnelles: «<i>Vous êtes la lumière du monde,
+vous êtes le sel de la terre</i>. (Math., v, 13, 14.)
+Elles ne s'appliquent pas à tous; cette prudence et
+cette sainteté que le Seigneur avait données aux
+apôtres, il ne les a pas accordées également à tous
+leurs successeurs.» En prononçant les paroles
+évangéliques, Jésus-Christ parlait devant Judas, il
+n'entendait donc parler que des seuls apôtres élus;
+peut-être faut-il en dire autant de la délégation du
+pouvoir de lier et de délier. Saint Jérôme, Origène,
+paraissent en juger ainsi. Comment, en effet, des
+évêques qui s'écartent de la justice de Dieu, pourraient-ils
+plier Dieu à leur propre iniquité et le rendre
+semblable à eux-mêmes? Saint Augustin, évêque
+lui-même, a dit ces paroles: «Vous liez sur la
+terre, songez à lier justement, car la justice rompra
+les liens injustes.» Saint Grégoire fait le même
+aveu. Les mêmes idées s'appliquent à ceux qu'une
+sentence a privés de la communion; aussi lit-on
+dans les décrets du concile d'Afrique: «Que l'évêque
+ne prive témérairement personne de la communion
+et tant que l'évêque refuse la communion,
+à son excommunié, que les autres évêques ne
+l'accordent pas à ce même évêque, afin que l'évêque
+prenne plus garde de prononcer ce qu'il ne
+peut justifier par d'autres témoignages que le
+sien<a id="footnotetag471" name="footnotetag471"></a><a href="#footnote471"><sup>471</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote471" name="footnote471"></a><b>Note 471:</b><a href="#footnotetag471"> (retour) </a> <i>Éth.</i>, c. xxvi, p. 681-688.&mdash;-Cet article
+est porté sous le n° cxxxiii au
+Code des canons de l'Église d'Afrique. C'est un des décrets du septième
+Concile de Carthage. (<i>Act. Concil.</i>, t.1.)</blockquote>
+
+<p>Après cette citation singulière, on lit <i>Explicit</i>, le
+mot qui annonce la fin de tous les livres du moyen
+âge. Je doute que l'ouvrage soit complet. Après la
+pénitence et la confession, l'auteur devait traiter
+encore de la satisfaction. C'est la satisfaction qui
+couronne la pénitence et constate la vertu de la
+confession. Elle a en elle-même quelque chose de
+mystique et ne peut être entendue comme une simple
+expiation morale. C'est ainsi cependant que peut-être
+Abélard l'aurait présentée. Son spiritualisme
+s'accommode peu des mystères.</p>
+
+<p>De graves accusations se sont élevées contre la
+morale d'Abélard. «Lisez le livre qu'ils appellent
+<i>Scito te ipsum</i>, écrit saint Bernard aux évêques et
+aux cardinaux, et voyez quelle moisson y foisonne
+d'erreurs et de sacrilèges; et ce qu'il pense...du
+pouvoir de lier et de délier, du péché originel,
+de la concupiscence, du péché de plaisir,
+du péché d'infirmité, du péché d'ignorance, de
+l'oeuvre du péché, de la volonté de pécher<a id="footnotetag472" name="footnotetag472"></a><a href="#footnote472"><sup>472</sup></a>!» Et
+parmi les quatorze condamnations prononcées par
+le concile de Sens, il y en a bien six qui frappent des
+maximes extraites en effet du <i>Scito te ipsum</i>. Sans
+les discuter, considérons dans son caractère général
+la morale d'Abélard.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote472" name="footnote472"></a><b>Note 472:</b><a href="#footnotetag472"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, Ep. ix, p. 271.</blockquote>
+
+<p>Le principe auquel il s'est attaché et qui n'est
+point faux en lui-même, c'est que la moralité de
+l'action est dans l'intention, ou comme il dit, que
+<i>le péché consiste dans la mauvaise volonté; et, en effet,
+les hommes de bonne volonté</i> sont les honnêtes gens de
+la religion. Ce principe sainement compris paraît
+irréprochable. Cependant on peut remarquer que tous
+les moralistes, religieux ou autres, qui l'adoptent
+d'une manière absolue, tendent vers un certain relâchement.
+J'essaierai de montrer comment s'introduit
+naturellement ce principe, tant dans la morale philosophique
+que dans la morale religieuse, et comment
+aussi, dans l'une et dans l'autre, il peut mener,
+malgré tout ce qu'il a de vrai, à des maximes dangereuses
+ou du moins hasardées.</p>
+
+<p>Les actions des hommes sont leurs volontés rendues
+visibles, ou réalisées en dehors d'eux-mêmes.</p>
+
+<p>Ces actions sont bonnes ou mauvaises; elles le paraissent,
+surtout par leurs effets, par les circonstances
+qui les accompagnent. El quand, par ces
+effets, par ces circonstances, la loi morale est violée,
+l'action est jugée mauvaise <i>ipso facto</i>. C'est ainsi,
+en général, que prononce l'opinion, la loi, le juge,
+tout ce qui ne peut guère apercevoir et atteindre que
+l'extérieur de l'action. Cependant, un examen plus
+attentif nous apprend bientôt que ce n'est point là
+toujours un signe fidèle de la moralité; celle-ci est
+souvent pire ou meilleure qu'elle ne semble. Les
+apparences de l'action ne prouvent pas avec une
+infaillible certitude ce que l'agent a voulu, et c'est
+là le mal opéré dans l'action. Le mal que nul n'a
+voulu est un malheur, le bien que nul n'a voulu
+est un bonheur; il n'y a ni bien ni mal moral sans
+volonté; sur ce point nulle restriction. C'est inexactement
+que nous appellerions injuste, inhumaine,
+odieuse, une action à laquelle la volonté n'aurait
+point de part. Le jugement prononcé d'après les apparences
+de l'action peut donc se trouver trop sévère;
+mais il peut aussi se trouver trop indulgent.
+La volonté mauvaise peut avoir échoué dans l'accomplissement
+du mal; le succès ne l'ayant point
+divulguée, elle reste inconnue, mais n'en est pas
+moins réelle. Celui qui a voulu le mal et qui l'a tenté,
+mais qui n'a pas réussi, a été impuissant; il n'est
+pas innocent. Il suit que l'oeuvre, si par là on veut
+entendre l'acte réalisé en dehors de l'agent volontaire,
+n'est pas le signe certain de la bonne ou mauvaise
+volonté. La bonne ou mauvaise volonté ne peut
+être jugée sur ses effets; et conséquemment, le bien
+ou le mal moral n'est ni dans les effets, ni dans l'oeuvre.
+Le bien et le mal moral sont donc dans la volonté.</p>
+
+<p>C'est là une proposition parfaitement vraie;
+l'homme n'est bon ou méchant que par la volonté;
+il n'y a que les actions volontaires qui soient bonnes
+ou mauvaises.</p>
+
+<p>Il s'ensuit plusieurs conséquences pratiques.
+1° L'effet de la volonté est indifférent au bien ou au
+mal agir. Ce n'est qu'un signe, une présomption à
+l'appui de la bonne ou mauvaise volonté; mais en
+soi l'oeuvre extérieure n'est ni bonne ni mauvaise,
+puisque sa moralité dépend de la volonté de celui
+qui l'a faite. 2° Il faut que la volonté soit pleine et
+entière, pour que la bonté ou la méchanceté de l'action
+soit pleine et entière. Selon que la volonté est
+plus ou moins libre, l'action est bonne ou mauvaise
+à un plus ou moins haut degré. Tout ce qui
+annule, contraint, entrave ou seulement gêne la
+volonté dans le sens du bien ou dans le sens du mal,
+supprime, augmente ou diminue la bonté ou la méchanceté
+de l'action. 3° La volonté n'est pas pleine et
+entière, quand elle est sans discernement. La volonté
+sans discernement n'est qu'une force aveugle. La moralité
+des actions est donc en proportion du discernement.
+L'enfant au berceau, l'idiot, l'aliéné, ne
+font ni bien ni mal, et leurs actions ne sont pas imputables.
+4° Ainsi la contrainte absolue, l'ignorance
+invincible détruisent le mérite ou le démérite de
+l'agent.</p>
+
+<p>Dans ces termes, les conséquences de la maxime
+que le bien et mal ne résident que dans les actions
+volontaires, sont évidentes, inattaquables. Elles sont
+la règle de toute équité, de toute loi juste, de tout
+juge honnête et éclairé.</p>
+
+<p>Mais si l'on approfondit l'idée contenue dans cette
+maxime, voici ce qu'on peut y découvrir. La moralité
+est dans l'agent, elle n'est pas dans l'acte; les
+actes ne sont ni bons ni mauvais par eux-mêmes,
+puisque c'est la volonté seule qui est bonne ou mauvaise.
+Or, qu'est-ce qu'une volonté bonne ou mauvaise?
+Ce n'est pas la volonté des actes bons ou
+mauvais, puisqu'on vient de voir que les actes ne
+sont ni l'un ni l'autre. C'est l'agent volontaire qui est
+bon ou mauvais. Le bien ou le mal est donc quelque
+chose d'invisible, d'incorporel, d'interne. En effet,
+pour que l'action soit imputable, il faut qu'elle soit
+volontaire. On peut d'autant plus exactement la dire
+volontaire, qu'elle est l'oeuvre d'une volonté plus
+libre et plus éclairée. La liberté et le discernement
+sont nécessaires, puisque la contrainte absolue ou
+l'ignorance invincible enlèvent la responsabilité morale.
+Or, la liberté peut être atteinte de bien des
+manières. Supprimée par l'âge ou la maladie, elle
+emporte avec elle le mérite ou le démérite. Diminuée
+par une cause quelconque, elle doit diminuer
+en proportion le mérite ou le démérite. Mille circonstances
+gênent, limitent, ou modifient la volonté;
+l'exemple, la tentation, le tempérament, l'habitude
+sont autant de restrictions ou d'obstacles à la
+liberté absolue de la volonté. Les passions, quelle
+qu'en soit d'ailleurs la cause, les passions ne laissent
+pas à la liberté sa plénitude. Ainsi toutes ces causes
+agissent comme aggravantes ou atténuantes sur le démérite
+ou le mérite; et l'on est peu à peu conduit à
+cette conséquence, les passions sont une excuse. Or,
+maintenant accroissez leur empire, supposez-le irrésistible;
+vous pourriez arriver à la destruction du
+bien et du mal moral. C'est ce qu'on appelle, dans
+les écoles de philosophie, la morale sentimentale.</p>
+
+<p>Ce n'est pas tout. Le discernement a été posé
+comme une condition de la moralité; c'est-à-dire
+qu'il faut, pour qu'une volonté soit bonne ou mauvaise,
+que l'agent volontaire la sache bonne ou mauvaise.
+Or comment le saura-t-il, puisque les actions
+ne sont pas bonnes ou mauvaises en elles-mêmes,
+puisqu'il ne s'agit que d'un phénomène interne dont
+lui seul est juge et témoin? Sa volonté n'étant mauvaise
+que s'il la sait mauvaise, elle ne l'est que s'il
+la trouve telle. La question se transforme: tel
+homme qui agit de telle ou telle façon, et qui a voulu
+son action, trouvait-il qu'elle était bonne, ou qu'elle
+était mauvaise? qu'il eût tort ou raison, peu importe;
+ce qui importe, c'est ce qu'il pense. Or, ce qu'il pense
+est déterminé par son éducation, par ses opinions, par
+sa vie, par sa nature. S'il croit ou trouve bonne une
+action, sa volonté n'est pas mauvaise de la vouloir;
+et ainsi le bien et le mal deviennent complètement
+subjectifs. La volonté se croyant bonne ou se croyant
+mauvaise, c'est ce qu'on appelle souvent l'intention.
+Le bien ou le mal est dans l'intention, c'est ce qu'on
+érige souvent en principe absolu de toute la morale.</p>
+
+<p>Or, comme l'intention en ce sens dépend d'une
+foule de circonstances externes, indépendantes au
+moins de la volonté, comme celle-ci est soumise, je ne
+dis plus à des contraintes actuellement et passagèrement
+exercées sur elle, mais à une foule de circonstances
+antérieures, permanentes, fatales comme les
+circonstances de notre nature et de notre destinée,
+il suit qu'avec la doctrine de l'intention ou de la subjectivité
+absolue de la moralité de nos actes, la règle
+de ces actes ou la morale même s'évanouit.</p>
+
+<p>Assurément, il est possible, facile même de répondre
+à cette déduction, et d'y démêler le vrai du faux.
+C'est en morale la même erreur qui sert de titre et
+de base au scepticisme en métaphysique; et cette
+erreur, je sais comment elle se réfute. Mais il n'en
+est pas moins vrai que toute morale qui place en
+première ligne, sans restriction, sans explication,
+non pas l'existence absolue et l'invariabilité de la loi,
+mais la responsabilité intentionnelle de l'agent, est
+sur la voie d'une doctrine relâchée et dangereuse,
+et n'en est préservée que par cette puissance du sens
+commun qui résiste presque toujours en nous aux
+conséquences extrêmes d'un principe absolu.</p>
+
+<p>Voilà pour la morale philosophique; quant à la
+morale religieuse, on en pourrait dire à peu près autant.
+D'abord il suffirait de rappeler à quels excès la
+doctrine de l'intention a conduit des casuistes célèbres;
+et <i>les Provinciales</i> subsistent comme un immortel
+acte d'accusation. Mais en thèse générale,
+montrons quelle forme le même principe peut prendre
+en théologie rationnelle.</p>
+
+<p>Tout péché est volontaire; c'est-à-dire qu'il n'y a
+péché que là où il y a volonté du mal. Pour qu'il y ait
+volonté du mal, il ne suffit pas qu'il y ait eu volition
+de l'acte qui a produit le mal; il faut qu'il y ait eu
+volition, plus connaissance du mal produit par cet
+acte. C'est ce qu'Abélard appelle avec raison <i>le consentement
+au mal</i>. Ainsi les oeuvres, en tant qu'oeuvres
+extérieures, ne sont ni bonnes ni mauvaises par elles
+mêmes, puisque elles ne sont pas le gage certain
+d'une volonté bonne ou mauvaise. Et cette volonté
+qui les produit, n'est pas elle-même bonne ou mauvaise
+à raison des oeuvres qu'elle produit, puisque
+ces oeuvres ne sont pas en elles-mêmes le bien ou le
+mal. La preuve, c'est que, suivant les temps, Dieu a
+prescrit des oeuvres contraires. Celles-là, je parle de
+celles qui sont dans la loi écrite, ont donc été bonnes,
+indifférentes, mauvaises, suivant qu'elles ont été
+prescrites, permises, défendues. En elles-mêmes,
+elles sont indifférentes; elles ne sont mauvaises ou
+bonnes qu'en tant qu'interdites ou autorisées. En quoi
+donc la volonté qui les fait est-elle bonne ou mauvaise,
+innocente ou pécheresse? Comment, en y consentant,
+consent-elle au bien ou au mal, puisque
+ces oeuvres ne sont ni le bien ni le mal? en ce qu'elle
+néglige ou observe un commandement. Le mal, c'est
+donc la désobéissance.</p>
+
+<p>Mais cependant il y a des oeuvres toujours défendues,
+des oeuvres toujours approuvées. Il y a des mots
+tels que ceux-ci, bien, mal, juste, injuste. Dieu
+est le bien, Dieu est la justice même; cependant je
+vois qu'il a commandé dans l'Ancien Testament des
+actes contraires aux notions du bien et du juste. Il
+prononce contre les enfants, contre les infidèles qui
+n'ont pu être éclairés, des peines terribles. Le mal
+est non-seulement toléré par la Providence, mais il
+entre dans ses vues. Elle s'en sert, elle en profite,
+elle semble y concourir. Le mal n'est-il donc pas le
+mal, le bien n'est-il pas le bien? Le saint et la damnation
+ne paraissent pas attachés uniquement au
+bien ou au mal qu'on a fait. Le salut et la damnation
+nous atteignent irrésistiblement, fatalement pour
+ainsi dire, en ce sens que nous ne sommes pas toujours
+libres d'échapper aux causes de l'une, de réaliser
+les conditions de l'autre. Car par exemple il ne
+dépend pas de l'homme de naître chrétien, ou, né
+chrétien, de vivre assez pour être baptisé. Qu'en
+conclure? Faut-il donc dire que toutes les actions
+morales sont au rang de ces oeuvres dont nous parlions
+tout à l'heure et qui sont indifférentes en elles-mêmes?
+au moins est-il certain qu'il ne faut nullement
+se fier en leur mérite; ce n'est point par elles
+que l'on gagne le ciel. Que voyons-nous partout dans
+la religion? c'est que l'action n'est bonne pour le salut,
+c'est qu'elle n'a de mérite, que lorsqu'elle est
+faite dans une bonne volonté. Cette bonne volonté
+consiste à vouloir à cause de Dieu. Or pour vouloir
+une action à cause de Dieu, il faut savoir et croire
+que cette action lui plaît. Vous le voyez, le bien en
+morale religieuse, c'est-à-dire le bien en tant que
+contribuant au salut, ou le mérite, a pour principale
+condition, la foi.</p>
+
+<p>Ainsi les oeuvres purement extérieures sont indifférentes,
+elles n'ont qu'un mérite, celui de l'obéissance,
+et l'obéissance suppose la volonté de plaire à
+Dieu, et l'une et l'autre supposent la connaissance
+et la foi; il en est de même des oeuvres morales, elles
+ne peuvent rien pour le salut, si elles ne sont accompagnées
+ou plutôt déterminées par la connaissance
+et la foi. La foi qui obéit, la foi qui veut plaire, c'est
+la foi qui aime. Ainsi, la substance même du bien,
+ce qui fait la volonté bonne ou mauvaise, ce qui fait
+la bonne ou mauvaise action, au sens chrétien, c'est
+l'amour, c'est la charité.</p>
+
+<p>Admirable solution, noble erreur qui sera toujours
+comme un merveilleux et dernier recours ouvert
+à quiconque aura entrepris de faire passer par
+l'épreuve du raisonnement les divers principes engagés
+dans la théorie chrétienne du salut. Je suis
+loin de blâmer Abélard. Quiconque raisonne comme
+lui et croit autant que lui, quiconque s'avance à ce
+point dans la voie de l'examen et ne va pas plus loin,
+tombera dans un scepticisme déplorable, dans une
+cruelle incertitude sur la règle des devoirs, s'il ne se
+rejette ainsi dans les bras de la foi et n'élève, sur les
+ruines amoncelées par la lutte du dogme et de la
+raison, l'étendard consolateur de la charité. Il y
+avait quelque chose de bien expressif, quelque chose
+de touchant et de philosophique en même temps
+dans cette inspiration d'Abélard malheureux et diffamé,
+qui dédie l'institut qu'il fonde au Consolateur,
+au Paraclet, au dieu, non de la puissance et de la
+sagesse, mais de l'amour et de la charité. Il rendait
+ainsi hommage au seul dogme qui lui fût resté, après
+l'ébranlement de presque tous les autres, et qui
+suffisait à lui seul pour relever ou raffermir tout ce
+que l'examen et le doute avaient fait crouler ou chanceler
+autour de lui.</p>
+
+<p>Mais ce qui absout Abélard, justifie-t-il pleinement
+sa doctrine, et n'a-t-elle pas des conséquences
+dont l'orthodoxie doit s'alarmer? Je le crois.</p>
+
+<p>1° Si l'on regarde l'amour comme la vraie et
+unique source de la moralité religieuse, ou même
+seulement comme la condition principale du salut,
+en fait reposer l'édifice sur une base mobile. Il entre
+dans l'amour beaucoup d'involontaire; ne l'éprouve
+pas qui veut. Il y a dans ce qu'on appelle de ce nom
+quelque chose de purement sentimental, et partant
+de purement subjectif, et nous retrouvons le même
+vice, le même danger aperçu déjà dans le principe
+de la morale sentimentale. La raison peut être convaincue
+qu'il faut faire tout ce que Dieu commande
+pour gagner le ciel, et posséder sur la volonté assez
+d'empire pour la déterminer à observer tous ses
+commandements, sans que le principe d'action soit
+la charité. La crainte, la puissance de la conviction,
+la beauté sévère du dogme chrétien, la lassitude
+ou le mépris des systèmes incrédules, le
+désir austère de conformer sa vie aux prescriptions
+de la morale la plus sainte, mille motifs
+peuvent jouer dans l'âme d'un chrétien un rôle
+supérieur à l'amour de Dieu proprement dit; et
+la doctrine d'Abélard, en affaiblissant un peu ce
+qu'il y a de substantiellement bon, d'absolument
+vrai dans la règle chrétienne des devoirs, rend
+incertaine et flottante la morale même que sa foi
+proclame et qu'il voudrait épurer et raffermir.</p>
+
+<p>Allons plus loin; le principe de la foi, de l'obéissance,
+de l'amour, suppose la connaissance, et le
+péché d'ignorance cesse en quelque sorte d'être un
+péché, ou plutôt il reste un péché, en ce sens qu'il
+est un acte qui entraîne la damnation; mais il
+cesse d'être une faute, étant exempt de la volonté
+du mal, du consentement au mal, puisqu'il s'agissait
+d'un mal inconnu; bien plus, il a pu être accompagné
+d'un désir de plaire à Dieu, à Dieu tel au
+moins qu'on le connaissait, et par les moyens qu'on
+lui croyait agréables. Alors il faut hardiment déclarer
+que l'acte qui encourt la damnation, peut n'être pas
+une faute; il faut aller jusqu'à dire qu'un acte moins
+damnable aurait pu être plus mauvais encore; il
+faut en venir à confesser audacieusement que les
+Juifs qui ont crucifié Jésus-Christ, sont excusés de
+la faute par l'ignorance, qu'ils auraient pu être corporellement
+punis pour l'exemple, sans être pour
+cela convaincus d'une faute, et qu'enfin le crime
+eût été bien plus grand d'épargner Jésus-Christ
+contre leur propre conscience.</p>
+
+<p>2° De ce mépris pour les oeuvres, de cette réduction
+successive de tous les éléments de la moralité
+à un seul, que l'on n'est pas même absolument
+maître de se donner à un degré convenable, il résulte
+que non-seulement les effets de l'action, l'oeuvre
+extérieure, mais les passions, les tentations, les
+désirs, sont amnistiés et présentés comme indifférents
+à peu près de la même manière que les
+oeuvres; de la un nuage jeté sur de grandes vérités
+religieuses. C'est un article de foi que la nature
+humaine est devenue mauvaise en elle-même, que
+le mal a pénétré sa substance au point que le corps,
+la chair, la concupiscence sont sans cesse maudits
+et anathématisés comme étant le péché en puissance,
+si ce n'est en acte. Cette croyance d'abord est liée
+à celle du péché originel, et si le péché n'est que
+le consentement au mal, c'est-à-dire la mauvaise
+volonté envers Dieu, il se trouve que le péché originel
+est un péché sans consentement, sans volonté,
+c'est-à-dire un péché sans péché. Je sais bien
+qu'Abélard cite l'objection en disant que le péché
+originel est une expression qui signifie <i>la peine</i> du
+péché originel; mais cette interprétation, quoiqu'elle
+se trouve dans saint Augustin, n'est pas
+approuvée par l'Église, et elle détruit ou diminue
+ce qu'il y a de mystérieux dans l'existence essentielle
+de ce péché au sein de notre nature actuellement
+corrompue, et le réduit en quelque sorte à une condamnation
+qui subsiste sur nous, sans avoir en nous
+ni cause ni effet, c'est-à-dire à une déchéance de
+situation, à une impossibilité, extérieure à nous et
+qui ne nous est pas propre, de nous sauver tant que
+l'arrêt n'est pas rapporté. Or, c'est là certainement
+une erreur grave; elle consiste à prendre figurativement
+la transmission du péché par la génération,
+et à concevoir seulement qu'à cause du péché d'Adam
+Dieu a condamné la race d'Adam, sans qu'il en soit
+résulté de changement dans sa nature, mais seulement
+dans sa condition, à peu près comme autrefois
+pour les enfants non réhabilités d'un condamné
+dégradé de noblesse; ils n'en étaient ni meilleurs
+ni pires, mais ils étaient frappés de certaines incapacités
+qui n'étaient pas de leur fait.</p>
+
+<p>En second lieu, indépendamment du péché originel,
+et même après qu'il a été lavé dans les eaux
+du baptême, la religion n'admet point que l'homme
+soit pur. En vain l'Évangile l'a éclairé et guidé, en
+vain la grâce de Dieu toujours présente le soutient
+et le sollicite; il subsiste en lui un vice permanent,
+un instinct de mal, un mauvais désir, la concupiscence
+enfin, qui est loin d'être innocente par elle-même.
+Sans aucun doute, celui qui y cède est le vrai
+pécheur, et celui qui résiste se justifie; mais sa
+justification même prouve qu'il avait le mal dans
+son propre sein, et la religion admet et condamne
+le péché par désir et le péché par pensée. L'homme
+est <i>la chair du péché</i>, comme dit saint Paul, et il n'entend
+point parler seulement du péché originel effacé
+par le baptême; <i>la chair convoite contre l'esprit</i>. «C'est
+la son fond,» dit Bossuet, «depuis la corruption
+de notre nature.»&mdash;«<i>Le bien n'habite pas en moi,
+c'est-à-dire dans ma chair..... Je trouve en moi une
+loi qui me fait apercevoir que le mal m'est attaché.....
+Tout ce qui est dans la monde est concupiscence de
+la chair et concupiscence des yeux, et orgueil de la
+vie.</i>»&mdash;«Voila,» dit encore Bossuet, «une
+image véritable de la chute de l'homme; nous en
+sentons le dernier effet dans ce corps qui nous
+accable et dans les plaisirs des sens qui nous captivent.
+Nous nous trouvons au-dessous de tout
+cela et vraiment esclaves de la nature corporelle,
+nous qui étions nés pour la commander. Telle est
+donc l'extrémité de notre chute<a id="footnotetag473" name="footnotetag473"></a><a href="#footnote473"><sup>473</sup></a>.» Ainsi les effets
+corrupteurs du péché originel survivent à la damnation
+inévitable qui en était la suite et qui est abolie
+par le baptême.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote473" name="footnote473"></a><b>Note 473:</b><a href="#footnotetag473"> (retour) </a> Rom., vii, 8.&mdash;Gal. v, 17.&mdash;Bossuet, <i>Traité de
+la Concupiscence</i>,
+c. vi.&mdash;Rom. vii, 18, 21.&mdash;1 Jean, ii, 16.&mdash;Bossuet, <i>ibid.</i>, c. xv.</blockquote>
+
+<p>Et quand il serait vrai que l'ascétisme de la morale
+religieuse passât les bornes et allât jusqu'à s'attaquer
+à d'invincibles conditions de la nature humaine, il
+serait vrai également que toute morale qui ne condamne
+absolument que le consentement aux mauvais
+désirs, déroge à la morale orthodoxe. Le premier inconvénient,
+et le plus grave, c'est qu'elle peut
+conduire aux égarements de la casuistique, à l'erreur
+du molinisme.</p>
+
+<p>Ce n'est pas tout. Comme la résistance au mauvais
+désir n'a guère d'autre principe, dans Abélard, que
+l'amour de Dieu, comme dans l'amour réside ainsi la
+vraie vertu chrétienne, et que d'ailleurs concupiscence,
+désir, plaisir, tentation, oeuvre, tout est
+absous; par une conséquence assez plausible, on peut
+prétendre que l'amour en lui-même et à lui seul est
+l'unique devoir, l'unique mérite, l'unique salut.
+Abélard dit, en effet qu'il faut le purifier de toute
+crainte de la damnation, de tout calcul d'intérêt
+même spirituel, que la piété pour cause de salut
+est mercenaire, et nous voilà bien près des chimères
+du quiétisme.</p>
+
+<p>Cela suffit pour montrer comment la morale
+d'Abélard devait inquiéter l'Église, et comment,
+suivie dans ses conséquences, elle aurait pu conduire
+à des excès qui, du reste, étaient bien loin de
+la pensée de son auteur.</p>
+
+<p>Conclurons-nous cependant à la condamnation
+absolue de la morale contenue, dans l'<i>Éthique</i>? non,
+cette morale est incomplète, elle ne s'appuie pas
+sur un examen assez profond de la nature humaine;
+enfin elle est incohérente, parce qu'elle est à la fois
+rationnelle et mystique; mais elle renferme plus
+d'un principe vrai que la raison devait revendiquer
+contre l'absolutisme de la morale dogmatique.</p>
+
+<p>Aucun ouvrage d'Abélard ne nous paraît au fond
+plus que son Éthique empreint de l'esprit du rationalisme.
+Sous des formes de langage qui rappellent
+sa profession et semblent ne s'adresser qu'au sacerdoce,
+ne convenir qu'à la casuistique, il cache en
+effet des idées originales, des nouveautés de sens
+commun dont peut-être il n'apercevait pas toute la
+portée, et qui, par leurs conséquences, touchent à
+un haut degré la philosophie et la théologie. Ces
+conséquence s'étendent de la théorie à la pratique
+et finissent par intéresser la dispensation des sacrements
+et la conduite du clergé. Sous tous ces rapports,
+Abélard s'exprime avec une singulière hardiesse.
+Distinguons quelques points fondamentaux:
+en philosophie, le libre arbitre et la Providence;
+en théologie, la prédestination et la grâce; en pratique,
+le sacrement de pénitence, le pouvoir des
+clefs, les indulgences.</p>
+
+<p>1. Nous avons de bonne heure rencontré les idées
+d'Abélard sur le libre arbitre; c'est au sujet de la
+proposition affirmative qu'il s'en est expliqué une
+première fois<a id="footnotetag474" name="footnotetag474"></a><a href="#footnote474"><sup>474</sup></a>. Depuis qu'Aristote, obligé, dans
+l'<i>Hermeneia</i>, de distinguer la proposition individuelle
+de l'universelle, et dans celle-là celle qui
+touche le présent ou le passé de celle qui concerne
+le futur, a reconnu que dans cette dernière l'affirmation
+ou la négation n'était pas nécessairement vraie
+ou fausse, parce que dans un avenir indéterminé
+les deux cas de l'alternative étaient possibles; cette
+question, appelée par les anciens la question des
+possibles, par les scolastiques la question des futurs
+contingents, a toujours trouvé sa place dons la logique,
+et c'est là qu'elle a été par anticipation traitée
+en dehors de la psychologie et de la morale. «<i>Obscura
+quaestio est</i>» disait Cicéron, «<i>quam</i> περί δυνατων
+<i>philosophi appellant; totaque est logicae</i><a id="footnotetag475" name="footnotetag475"></a><a href="#footnote475"><sup>475</sup></a>.» Cependant
+Aristote avait résolu la question en respectant
+le libre arbitre, que par là il consacrait de nouveau.
+Les stoïciens, fort subtils à leur ordinaire sur cet
+article, avaient tout confondu, promettant de tout
+concilier, et Chrysippe, en prétendant sauver la
+liberté humaine, n'avait réussi qu'à river les anneaux
+de la chaîne éternelle du destin<a id="footnotetag476" name="footnotetag476"></a><a href="#footnote476"><sup>476</sup></a>. Cicéron, qui veut
+pourtant ramener la question à la morale, prend
+parti pour le fatalisme et nie le libre arbitre; car
+autrement, dit-il, que deviendrait la fortune<a id="footnotetag477" name="footnotetag477"></a><a href="#footnote477"><sup>477</sup></a>?
+Boèce a développé contre les stoïciens la doctrine
+aristotélique dans ce qu'elle a de favorable au libre
+arbitre, et lorsque Abélard traite la question en
+dialectique, il suit Boèce. Il tenait Boèce pour chrétien,
+même pour théologien, et plus tard, retrouvant
+la question dans la théodicée, dans la morale,
+il se sert des principes établis en dialectique, il les
+maintient, il demeure fidèle à lui-même. D'ailleurs
+saint Augustin, qui, ainsi que tous les théologiens,
+défend l'existence du libre arbitre au moins en principe,
+a combattu le stoïcisme dans la personne de
+Cicéron<a id="footnotetag478" name="footnotetag478"></a><a href="#footnote478"><sup>478</sup></a>. Toute morale suppose le libre arbitre, la
+morale chrétienne aussi bien que la morale philosophique,
+encore que certains dogmes semblent
+parfois porter dommage à la liberté. Voici donc sur
+la question les antécédents qu'Abélard reconnaît,
+Aristote, Boèce, saint Augustin<a id="footnotetag479" name="footnotetag479"></a><a href="#footnote479"><sup>479</sup></a>; on doit ajouter
+saint Anselme, qui, en ceci comme en beaucoup
+d'autres choses, parle d'après lui-même, sans
+s'écarter de la tradition, et réussit à se créer une
+orthodoxie individuelle<a id="footnotetag480" name="footnotetag480"></a><a href="#footnote480"><sup>480</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote474" name="footnote474"></a><b>Note 474:</b><a href="#footnotetag474"> (retour) </a> t. 11, c. iv, t. 1, p. 400 et suiv.&mdash;Cf.
+<i>Dialectica</i>, p. 237 et seq.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote475" name="footnote475"></a><b>Note 475:</b><a href="#footnotetag475"> (retour) </a> Arist., <i>De Interp.</i>, c. ix, xii et xiii.&mdash;Cic., <i>De Fato</i>, I.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote476" name="footnote476"></a><b>Note 476:</b><a href="#footnotetag476"> (retour) </a> A. Gell., VI, ii.&mdash;Cic., <i>ibid.</i>, IV.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote477" name="footnote477"></a><b>Note 477:</b><a href="#footnotetag477"> (retour) </a> Cic., <i>ibid</i>., et <i>De Divinat.</i>, t. II, 7.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote478" name="footnote478"></a><b>Note 478:</b><a href="#footnotetag478"> (retour) </a> <i>De Civ. Dei</i>, V, ix.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote479" name="footnote479"></a><b>Note 479:</b><a href="#footnotetag479"> (retour) </a> Arist., <i>loc. cit.</i>&mdash;Boet., <i>De Interp.</i>,
+sec. ed. p. 860.&mdash;<i>De Consol.
+phil.</i>, I. V, p. 3, 4, 5 et 6.&mdash;Aug., <i>loc. cit.</i> et <i>De
+Don. Persev.</i>&mdash;<i>De
+Duab. anim. in Hanich.</i>, xi et xii.&mdash;<i>De Prædest. sanct.</i>
+Passim.&mdash;<i>Contr. Faust.</i>, XXII, lxxviii.&mdash;Cf. l'ouvrage de M. Bersot,
+<i>Doctrine de
+saint Augustin sur la liberté et la Providence</i>, Paris, 1843.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote480" name="footnote480"></a><b>Note 480:</b><a href="#footnotetag480"> (retour) </a> S. Ans. Op., <i>Cur Deus homo</i>, I. I, c. xi,
+p. 70.&mdash;<i>De lib. Arb.</i>, p. 117.
+<i>De Concord. præsc. et præd.</i>, p. 123.</blockquote>
+
+<p>Abélard s'est donc fait une idée saine du libre
+arbitre. «C'est,» dit-il, «la délibération ou la
+<i>dijudication</i> de l'esprit par laquelle il se propose
+de faire ou de ne pas faire une chose; cette <i>dijudication</i>
+est libre<a id="footnotetag481" name="footnotetag481"></a><a href="#footnote481"><sup>481</sup></a>.» Puisqu'elle est libre, c'est-à-dire
+puisqu'en toute circonstance l'homme peut faire
+le pour ou le contre, ce qu'il fait peut se trouver
+bon ou mauvais. Le libre arbitre entraîne donc la
+puissance de faire bien ou mal.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote481" name="footnote481"></a><b>Note 481:</b><a href="#footnotetag481"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, I. III, p. 1131.&mdash;<i>Comm.
+in Rom.</i>, I. I, p. 538.&mdash;Voy. ci-dessus,
+c. ii, p. 240, c. vi, p. 425 et 427.</blockquote>
+
+<p>La liberté est attaquée ou amoindrie par diverses
+sortes d'objections. D'abord, elle est niée au nom de
+la nature humaine qu'on représente comme maîtrisée
+par ses faiblesses, ses passions, les mobiles qui
+la poussent, les circonstances qui la dominent. En ce
+sens, la liberté serait opposée à la contrainte. Abélard
+n'a point à s'occuper beaucoup de cet ordre
+d'objections qui dans la théologie chrétienne prennent
+une autre forme. On conteste en second lieu la
+liberté au nom de l'ordre général qu'elle troublerait,
+et dans lequel l'enchaînement des causes et des effets
+doit être constitué de sorte que celui qui connaîtrait
+toutes les unes, pourrait infailliblement prévoir tous
+les autres. Or celui-là existe, c'est Dieu. La connaissance
+qu'il a par avance de tout ce qui doit arriver
+s'appelle la prescience. Cette prescience est universelle,
+elle est infaillible. Tout ce qui doit arriver
+arrive donc nécessairement comme Dieu l'a prévu.
+Entre Dieu et la création, il n'y a point de place pour
+la liberté. Nous avons vu Abélard aux prises avec
+cette objection; il la repousse par les arguments usités.
+Ce sont à peu près ceux qu'avait développés saint
+Anselme<a id="footnotetag482" name="footnotetag482"></a><a href="#footnote482"><sup>482</sup></a>. Les déterminations libres de l'homme
+sont prévues aussi bien que leurs effets; elles sont
+prévues comme libres. Que Dieu sache ce que
+l'homme choisira après délibération, cela n'empêche
+point que l'homme ne délibère; et l'on ne voit pas
+pourquoi une action serait moins libre en elle-même,
+parce qu'elle est connue de celui qui la prévoit et ne
+l'empêche pas. La question qui se poserait ici n'est
+point: comment l'homme peut-il être libre, sous
+l'oeil de la prescience universelle? mais plutôt: comment
+l'être qui peut tout et qui fait tout, a-t-il créé
+l'homme libre? question fort différente, et qui regarde
+la toute-puissance divine et l'existence du
+mal, question qui subsiste tout entière en présence
+de la liberté humaine. Celle-ci, considérée comme
+nous venons de la considérer, est opposée à la nécessité,
+et Abélard en ce sens ne l'a ni méconnue ni
+affaiblie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote482" name="footnote482"></a><b>Note 482:</b><a href="#footnotetag482"> (retour) </a> «Deus præscit esse libere futurum quod aliundo non
+est ex necessitate
+futurum.»&mdash;<i>De Conc. praesc. cum lib. arb.</i>, qu. I, c. I.</blockquote>
+
+<p>Mais en théologie, ces deux ordres d'objections
+prennent une forme et une gravité nouvelles.</p>
+
+<p>La religion est en général sévère pour la nature
+humaine. Elle l'humilie sous le poids de ses faiblesses;
+elle l'accuse d'une corruption profonde; elle lui
+raconte sa déchéance et toutes ses misères. Elle en
+conclut que le libre arbitre dans l'homme est déchu
+comme tout le reste, ou qu'il est dominé ou corrompu;
+de sorte qu'il lui faut un supplément pour
+le rétablir, ou un remède pour le guérir. Ces deux
+doctrines sont alternativement ou confusément prêchées,
+mais elles conduisent à la même conséquence,
+la nécessité d'un réparateur qui par des moyens
+surnaturels rende à l'homme sa liberté ou la redresse.
+Les métaphores diverses qu'emploie le langage
+de l'Église, permettent ces deux interprétations
+qui l'une et l'autre tendent à affaiblir le principe de
+la liberté humaine.</p>
+
+<p>En général, il y a toujours de l'incertitude sur le
+sens de ce mot de libre arbitre. On peut entendre par
+là le pouvoir de choisir, pouvoir qui n'est pas absolu,
+c'est-à-dire complètement indépendant, que
+la raison et les passions sollicitent en sens divers,
+mais qui subsiste aussi longtemps que l'âme humaine
+conserve la plénitude de ses facultés. En tant que
+pouvoir, ce pouvoir est neutre; il est la faculté du
+bien comme du mal, du mal comme du bien. Mais
+en choisissant le mal, la raison de l'homme cède à
+l'empire de ses sens ou de ses passions; le mauvais
+choix a toujours les caractères de l'entraînement et
+de la faiblesse, tandis que la vertu signale la puissance
+de la raison; aussi a-t-on pu dire, et a-t-on
+dit que l'homme était libre dans le bien, esclave dans
+le mal; sa liberté a été proportionnée à sa vertu;
+<i>nihil liberius recta voluntate</i>, dit saint Anselme<a id="footnotetag483" name="footnotetag483"></a><a href="#footnote483"><sup>483</sup></a>.
+En ce sens, la liberté humaine n'est plus quelque
+chose de neutre, un moyen, un pouvoir instrumental,
+elle se confond avec la volonté qui dispose d'elle,
+avec la raison qui dirige la volonté.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote483" name="footnote483"></a><b>Note 483:</b><a href="#footnotetag483"> (retour) </a> <i>Dial. de lib. Arb.</i>, c. IX, p. 121.</blockquote>
+
+<p>Il est rare que les théologiens ne prennent pas le
+mot liberté successivement dans ces deux acceptions.
+Ainsi a fait saint Augustin<a id="footnotetag484" name="footnotetag484"></a><a href="#footnote484"><sup>484</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote484" name="footnote484"></a><b>Note 484:</b><a href="#footnotetag484"> (retour) </a> Petau, <i>Dog. Theol.</i>, t. I, t. V, c. III, p. 319.</blockquote>
+
+<p>Si le libre arbitre est la faculté du bien, l'homme
+depuis le péché a perdu le libre arbitre. Du moins le
+libre arbitre a-t-il baissé, et il est devenu incapable
+de se relever par lui-même et d'atteindre au bien.
+S'il est un pouvoir neutre, il subsiste depuis le péché
+comme auparavant, mais il est assujetti à un
+principe de corruption qui ne le détruit pas, mais
+qui le domine, et pour n'être employé qu'au bien, il
+a besoin qu'une force supérieure pénètre dans la nature
+humaine et la relève. Dans les deux cas, la conséquence
+pratique et religieuse est la même, et la
+doctrine du péché originel subsiste tout entière.</p>
+
+<p>Par le libre arbitre, Abélard a généralement entendu
+la faculté de se résoudre au mal comme au
+bien; et certes cette interprétation est permise. La
+difficulté est seulement d'expliquer alors comment
+les saints, comment le Dieu fait homme, et surtout
+comment Dieu lui-même peut être libre<a id="footnotetag485" name="footnotetag485"></a><a href="#footnote485"><sup>485</sup></a>. Mais, dans
+les créatures, la faculté de faire le mal cesse d'être
+une imperfection, dès qu'on cesse de le jamais vouloir;
+tels sont les saints. Le libre arbitre du Christ
+dans les choses morales n'a pu jamais exister qu'en
+puissance là où l'impeccabilité était en acte, et quant à
+Dieu, Abélard répond assez nettement que la liberté
+de Dieu se confond avec sa toute-puissance et que
+sa toute-puissance ne va pas jusqu'à impliquer la
+faculté de cesser d'être le souverain bien. En Dieu,
+la liberté est donc improprement dite. Dieu ne peut
+faire que le meilleur. A la vérité, il en résulte qu'il
+ne peut faire que ce qu'il fait et que tout ce qui est,
+n'étant que par lui, est le mieux possible. Cette doctrine
+s'appelle l'<i>optimisme</i>. Abélard a osé la soutenir.
+D'où lui est-elle venue? Quand il l'expose, il rappelle
+Plotin. Serait-ce une de ces grandes idées des
+écoles d'Alexandrie, qui par l'influence d'Origène ou
+des siens auraient pénétré dans la christianisme, et
+s'y seraient perpétuées, vagues, libres, flottantes,
+suspectes, mais non condamnées, tolérées comme un
+passe-temps pour l'intelligence, avant d'être défendues
+comme un danger pour la foi?<a id="footnotetag486" name="footnotetag486"></a><a href="#footnote486"><sup>486</sup></a> ou plutôt
+n'est-ce pas un mot de Platon dans le Timée, qui,
+donnant l'éveil à la raison d'Abélard, lui aura prématurément
+inspiré la pensée qui devait un jour illustrer
+Leibnitz<a id="footnotetag487" name="footnotetag487"></a><a href="#footnote487"><sup>487</sup></a>?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote485" name="footnote485"></a><b>Note 485:</b><a href="#footnotetag485"> (retour) </a> Saint Bernard accorde que Dieu, comme toute créature
+bonne ou mauvaise,
+a le libre arbitre en ce sens qu'il n'est pas soumis à la nécessité. (<i>De
+grat. et lib. arb.</i>, opusc. IX.&mdash;Cf. Bersot, <i>Oeuvre cit.</i>,
+part I, c. I, sect. III
+p. 24, et part. II, c. III, sect. IV, p. 200.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote486" name="footnote486"></a><b>Note 486:</b><a href="#footnotetag486"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, c. II, p. 227 et suiv.&mdash;Cf. Plotin,
+<i>Ennead.</i> V, t. V, c. XII.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote487" name="footnote487"></a><b>Note 487:</b><a href="#footnotetag487"> (retour) </a> Cf. Tim. XXIX et XXX, et trad. de M. Cousin, t. XII,
+p. 117, 118, etc.&mdash;Malebranche, <i>Médit. Chrét.</i>, VII, 17, 18, 19;
+et Fénélon lui-même, quand il
+le réfute, c. V et VI, lui qui se montre si jaloux de sauver la libre volonté de
+Dieu, est obligé de dire: «Ce qui est déterminé invinciblement par l'ordre
+immuable et nécessaire, c'est-à-dire par l'essence même de Dieu, ne peut
+jamais en aucun sens arriver autrement que comme l'ordre l'a réglé.»</blockquote>
+
+
+<p>Quoi qu'il en soit, on voit que les difficultés, puisées
+dans la faible nature de l'homme, contre la liberté,
+s'accroissent, en théologie, de l'existence du
+péché originel.</p>
+
+<p>Celles qui naissent de la prescience divine se compliquent,
+en théologie, du dogme de la prédestination.</p>
+
+<p>Préoccupé de la corruption de la nature et des
+suites du péché, l'esprit est conduit à frapper le libre
+arbitre d'une telle impuissance que les vertus humaines
+perdent tout leur prix, et que les vertus de
+la grâce, toutes d'origine céleste, peuvent seules sauver
+notre indignité. Elles seules, en d'autres termes,
+ont un mérite aux regards de Dieu. Reste à savoir
+quelle est la part de la liberté humaine dans ces vertus.
+Si cette part est nulle, la liberté est comme si
+elle n'était pas, et le salut ou la damnation deviennent
+pour l'homme de pures fatalités. Mais si le
+libre arbitre nous sert à nous approprier les mérites
+de Jésus-Christ, nos résolutions ne sont pas sans
+quelque mérite. Soit que le libre arbitre suffise, soit
+que seulement il contribue à la justification, il n'est
+donc point annulé; nous ne l'avons point perdu.
+Cependant, en ce cas même, il ne se tourne au bien
+que par la grâce, et comme Dieu souffle sa grâce où
+il lui plaît, sa justice ne cesse pas d'être un redoutable
+mystère. Si tous, si beaucoup sont appelés,
+peu sont élus; et celui qui élit est celui qui appelle,
+et qui savait lesquels seraient élus au moment qu'il
+les appelait tous. La prescience divine, en tant qu'elle
+s'applique au salut des hommes, c'est la prédestination<a id="footnotetag488" name="footnotetag488"></a><a href="#footnote488"><sup>488</sup></a>;
+et sous ce nom se pose et s'aggrave, en
+théologie, le problème tout à l'heure indiqué sous
+la forme philosophique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote488" name="footnote488"></a><b>Note 488:</b><a href="#footnotetag488"> (retour) </a> S. Aug., <i>De Don. Persev.</i>., XIV.</blockquote>
+
+<p>II. On sait que le dogme de la prédestination peut
+être entendu de telle manière que toute vertu morale,
+tout mérite humain, tout effort du libre
+arbitre se réduise à néant. Cet excès de doctrine
+s'appelle le <i>prédestinatianisme</i>, et ceux qui y sont
+tombés ont toujours essayé de se donner pour chef
+saint Augustin<a id="footnotetag489" name="footnotetag489"></a><a href="#footnote489"><sup>489</sup></a>. Disciple de ce grand évoque, Abélard
+n'est pourtant pas <i>prédestinatien</i>, c'est-à-dire
+que le dogme de la prédestination qu'il admet<a id="footnotetag490" name="footnotetag490"></a><a href="#footnote490"><sup>490</sup></a> ne
+l'emporte pas dans son esprit sur l'idée nécessaire et
+l'indestructible sentiment de la liberté humaine. Il
+ne reproduit son maître saint Augustin que par le
+côté où ce Père confinait aux semi-pélagiens tout en
+les combattant<a id="footnotetag491" name="footnotetag491"></a><a href="#footnote491"><sup>491</sup></a>. On ne doit pas compter Abélard
+dans le parti du christianisme qui peut être plausiblement
+ou spécieusement accusé de fatalisme, qui
+incline enfin dans le sens de la prédestination
+plus que dans le sens de la liberté. Il serait curieux
+de chercher pourquoi toutes les sectes, y compris la
+stoïcienne, qui n'ont pas été franches sur la question
+de la liberté, et qui, par là, semblaient affaiblir la
+condition essentielle de toute morale, ont tendu
+cependant au rigorisme, tandis que l'opinion contraire
+a quelquefois versé dans le relâchement<a id="footnotetag492" name="footnotetag492"></a><a href="#footnote492"><sup>492</sup></a>; et
+nous avons vu que l'exemple d'Abélard ne dément
+pas cette observation. Il pose donc le libre arbitre;
+il l'affranchit de cette contrainte inconnue, mais
+réelle où l'on voudrait que le tînt l'existence même
+de la Providence. Tout cela est vrai et juste, mais
+nous ne voyons pas qu'il présente, nulle part le libre
+arbitre comme déchu, corrompu, incliné au mal,
+ainsi que le veulent beaucoup d'écrivains religieux.
+Il n'a pas tort; le mal qu'ils disent du libre arbitre,
+vient, ou d'une erreur essentielle, ou d'un langage
+inexact. Si le libre arbitre est méchant, il n'est pas
+le libre arbitre; et si l'on veut dire seulement que
+ses déterminations dépendent plus ou moins de nos
+faiblesses et de nos passions, ce n'est pas à lui qu'il
+faut s'en prendre, c'est à l'infirmité de notre nature,
+à celle de notre raison, comme principe de nos résolutions.
+Le libre arbitre en lui-même subsiste dans
+la créature la plus fragile, la plus entraînée, la plus
+passionnée; ce n'est pas lui qui est mauvais, la
+liberté n'est pas le péché. L'homme ne pourrait pécher
+sans être libre; mais il pourrait être libre sans
+pécher. La liberté est une condition du péché, et
+n'en est pas la source<a id="footnotetag493" name="footnotetag493"></a><a href="#footnote493"><sup>493</sup></a>.</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote489" name="footnote489"></a><b>Note 489:</b><a href="#footnotetag489"> (retour) </a> Cf. Sur la doctrine de saint Augustin, Petau,
+t. I. t. IX, c. VI et suiv.&mdash;Ritter,
+<i>Hist. de la Phil Chrét.</i>, t. II, t. VI, c. V, et surtout
+la Thése de M. Bersot</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote490" name="footnote490"></a><b>Note 490:</b><a href="#footnotetag490"> (retour) </a> <i>Comment. to Ep. ad Rom.</i>, t. I, p. 523,538; t. II,
+p 554 et seq.; t. III, p. 641, 649, 652.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote491" name="footnote491"></a><b>Note 491:</b><a href="#footnotetag491"> (retour) </a> Petau, <i>Id. ibid.</i>, p. 635</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote492" name="footnote492"></a><b>Note 492:</b><a href="#footnotetag492"> (retour) </a> Voici, je croîs, les noms des principales sectes rangées
+suivant une
+échelle ascendante de rigidité dans la question de la grâce et de la liberté;
+Sociniens, pélagiens, semi-pélagiens, molinistes, congruistes, thomistes,
+augustiniens, jansénistes, calvinistes. Parmi les réformés, le calvinisme et
+même le luthéranisme pur sont pour l'opinion la plus sévère. On distingue
+pourtant deux partis: dans le sens du relâchement, arméniens, universalistes,
+etc.; dan celui de la rigidité, gomaristes, prédestinatiens,
+Prédestinateurs, particularistes, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote493" name="footnote493"></a><b>Note 493:</b><a href="#footnotetag493"> (retour) </a> Cette doctrine, qui neutralise la liberté entre le bien et
+le mal, est loin
+d'être hétérodoxe. Elle est conforme aux définitions de la liberté données
+par saint Jean Damascène (<i>Instit. element. ad dogm.</i>, c. X), par
+saint Jérôme
+(<i>In Jovinian.</i>, II), par saint Augustin lui-même, quoiqu'il paraisse
+varier sur ce point (<i>Homil.</i> XII.&mdash;<i>De duab. Anim. In
+Manich.</i>, c. XII),
+par saint Bernard enfin (<i>De grat. et lib. arb.</i>, c. II).
+Saint Anselme semble
+y accéder, lorsqu'il dit que, prise en général, la liberté est contraire
+à la nécessité,
+qu'entre deux opposés elle est indifférente au choix; mais il fait une
+distinction: comme il faut que la définition du libre arbitre convienne à Dieu
+ainsi qu'à l'homme, il ne veut pas que la faculté de pêcher soit supposée par
+cette définition; il dit donc que la liberté dans un sens plus restreint,
+c'est le
+libre arbitre, et entendant alors par ce mot la volonté affranchie de ce
+qui la
+subjugue, il définit le libre arbitre «potestas servandi rectitudinem
+voluntatis
+propter ipsam rectitudinem.» (<i>De lib. Arb.</i>, c. I et III.&mdash;Cf.
+<i>De Consord. prædest. cum lib. arb.</i>, qu. II, p. 127) Si l'on
+veut admettre cette
+distinction et s'y tenir, on le peut, et toute équivoque disparaîtra.</blockquote>
+
+<p>De là, comme on l'a vu, plusieurs difficultés.
+Et d'abord, la prédestination<a id="footnotetag494" name="footnotetag494"></a><a href="#footnote494"><sup>494</sup></a>. La prédestination, au
+sens spécial du mot, est la disposition divine en
+vertu de laquelle certains hommes sont de toute
+éternité destinés au salut éternel. La prédestination
+est toujours une grâce; mais elle n'est absolument
+gratuite que si l'on pense qu'aucune prévision du
+mérite de ceux à qui elle s'applique n'entre dans le
+décret qui les a choisis; elle n'est qu'une grâce si
+Dieu, en les élisant, a prévu leurs mérites, c'est-à-dire
+a tenu compte du bon emploi qu'ils feraient
+des grâces qu'il accorde à tous. Dans le premier cas,
+Dieu, par sa grâce, les justifie, parce qu'il les a
+élus; dans le second, il ne les élit que parce qu'il
+sait qu'ils seront justifiée par sa grâce. Aucune de
+ces deux opinions n'est interdite; la première, la
+plus sévère, celle de saint Augustin, n'est point un
+article de foi; et pour elle, dès le IXe siècle, s'était
+déclaré le moine Gothescale, alors que l'archevêque
+Hinemar le fit condamner au fouet. Pierre Lombard,
+Hughes de Saint-Victor, saint Thomas, sont
+plutôt du côté de Gothescale; mais les Romains,
+et notamment les jésuites, ont tenu pour la doctrine
+d'Hinemar, quoique en général une opinion plus
+rigide et plus voisine de l'augustinianisme, celle
+des thomistes, ait prévalu dans le clergé français,
+opinion approuvée aussi par Rome et qui s'honore
+de la préférence de Bossuet<a id="footnotetag495" name="footnotetag495"></a><a href="#footnote495"><sup>495</sup></a>. Suivant cette opinion,
+Dieu prévoit bien que ceux qu'il prédestine obtiendront
+le salut par leur foi ou par leurs oeuvres, mats
+en ce sens que, par un décret infaillible, par une
+volonté absolue et efficace, et non dans la prévoyance
+et à la condition de leurs mérites, il a décidé
+qu'ils auraient le royaume des cieux. Le nombre des
+prédestinés est fixe et immuable; les protestants ont
+été jusqu'à soutenir qu'il n'y avait pas d'autres élus
+que les prédestinés, auquel cas il ne serait plus vrai
+qu'il y a beaucoup d'appelés; être appelé signifierait
+seulement ignorer si l'on est ou non prédestiné.
+Mais telle n'est pas la doctrine catholique. Non-seulement
+en dehors des prédestinés elle admet des
+élus, c'est-à-dire des appelés qui seront élus, grâce
+au bon usage qu'ils feront des dons de Dieu; mais
+même elle est allée jusqu'à distinguer la prédestination
+à la gloire et la prédestination à la grâce. La
+première est la prédestination proprement dite ou
+absolue; la seconde est, en Dieu, la volonté absolue
+d'accorder à telles de ses créatures les dons et les
+grâces nécessaires pour arriver au salut, soit qu'il
+prévoie qu'elles y parviendront en effet, soit qu'il
+sache qu'elles n'y parviendront pas; et de plus, je
+ne crois pas qu'il fût hérétique de soutenir que,
+sans la prédestination à la grâce, on puisse encore
+être sauvé, c'est-à-dire obtenir de Dieu les dons et
+les grâces auxquels on n'était pas prédestiné; ou, ce
+qui reviendrait au même, que tous les chrétiens, et
+dans une certaine mesure tous les hommes, soient
+prédestinés à la grâce; mais c'est sur ces points-là
+qu'on dispute. Ce qui est hors de dispute dans le catholicisme,
+c'est qu'il y a deux ordres d'élus, les uns
+obligés, les autres facultatifs. Cette prédestination,
+dogme singulier, inexplicable, et qui vient ajouter une
+difficulté nouvelle aux difficultés déjà si grandes des
+questions qui touchent à la justice de Dieu, à la
+prescience, à la liberté humaine, ce dogme dont les
+Pères grecs semblent avoir tenu si peu de compte et
+que jusqu'au temps de saint Augustin on n'avait
+pas su voir dans les passages de saint Paul, qui en
+sont les principaux titres<a id="footnotetag496" name="footnotetag496"></a><a href="#footnote496"><sup>496</sup></a>, ce dogme si important
+pour nos espérances et qui l'est si peu pour la conduite
+de la vie, qui, théoriquement, a engendré
+d'interminables controverses, qui, pratiquement,
+peut énerver le principe de la responsabilité morale,
+ce dogme étrange, Abélard ne l'a ni combattu ni
+affaibli. Quoique parfois il semble prendre la prédestination
+dans un sens général et la confondre avec
+la prescience<a id="footnotetag497" name="footnotetag497"></a><a href="#footnote497"><sup>497</sup></a>, il l'admet cependant au sens spécial<a id="footnotetag498" name="footnotetag498"></a><a href="#footnote498"><sup>498</sup></a>,
+et reconnaît qu'il y a des hommes que Dieu veut
+sauver par élection et en vertu d'un décret particulier
+et antérieur<a id="footnotetag499" name="footnotetag499"></a><a href="#footnote499"><sup>499</sup></a>. Comment cette croyance est-elle conciliable
+avec l'idée de mérite et de démérite, même
+restreinte à la foi et à la charité? C'est une autre
+question sur laquelle il hasarde quelques conjectures<a id="footnotetag500" name="footnotetag500"></a><a href="#footnote500"><sup>500</sup></a>,
+mais dont les théologiens n'ont pas droit de
+se faire une arme contre lui, car cette question est
+une difficulté contre le dogme lui-même.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote494" name="footnote494"></a><b>Note 494:</b><a href="#footnotetag494"> (retour) </a> Cf. Saint Thomas, <i>Summ.</i>, pars I,
+qu. XXIII.&mdash;P, Lomb., <i>Sent.</i>, t. I,
+dist. XL et XLI.&mdash;Le P. Petau, <i>Dogm. Theol.</i>, t. I, t. IX et
+X.&mdash;Bergier,
+<i>Dict. de Theol.</i>, au mot <i>Prédestination</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote495" name="footnote495"></a><b>Note 495:</b><a href="#footnotetag495"> (retour) </a> Petau, <i>loc. cit.</i>, t. X, c. I, et suiv&mdash;Bossuet,
+<i>Traité du lib. urb.</i>,
+c. VIII&mdash;Bersot, <i>Ouvr. cit.</i>, part. II, c. III, sect. I.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote496" name="footnote496"></a><b>Note 496:</b><a href="#footnotetag496"> (retour) </a> Rom. VIII, 29 et 30.&mdash;Ephes. I, 4, 5 et 11.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote497" name="footnote497"></a><b>Note 497:</b><a href="#footnotetag497"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, p. 641</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote498" name="footnote498"></a><b>Note 498:</b><a href="#footnotetag498"> (retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 623</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote499" name="footnote499"></a><b>Note 499:</b><a href="#footnotetag499"> (retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 538, 554, 649.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote500" name="footnote500"></a><b>Note 500:</b><a href="#footnotetag500"> (retour) </a> Voyez ce qu'il dit de Jérémie, de saint Jean-Baptiste
+et de Lazare, p. 221</blockquote>
+
+<p>Une contradiction paraît inévitable, quand on
+traite de la prédestination; c'est d'affirmer d'abord
+que Dieu est la justice même, et qu'il ne faut pas
+juger de sa justice d'après nos idées; en d'autres
+termes, que la justice parfaite doit être contraire a
+la nôtre, parce qu'elle lui est supérieure<a id="footnotetag501" name="footnotetag501"></a><a href="#footnote501"><sup>501</sup></a>, puis, cela
+dit, c'est d'entreprendre d'expliquer, selon la justice
+humaine, toutes les dispositions de Dieu que l'on y
+peut ramener. Cette contradiction est dans Abélard;
+mais quel théologien s'en est préservé?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote501" name="footnote501"></a><b>Note 501:</b><a href="#footnotetag501"> (retour) </a> Voyez contre cette idée Leibnitz (<i>Théodic., Disc.
+prélim.</i>, sec. 4).</blockquote>
+
+<p>III. La prédestination suppose la grâce. On ne
+dispute guère dans le sein du catholicisme que sur
+le point de savoir si dans les desseins de Dieu, la
+prédestination est antérieure à la prévision des mérites
+engendrés par la grâce, et partant absolument
+indépendante de ces mêmes mérites, ou bien si elle
+est postérieure à la résolution divine d'accorder à
+celui qui en est l'objet toute la grâce nécessaire au
+salut. C'est rechercher si la prédestination est à nos
+yeux absolument arbitraire ou en quelque manière
+conditionnelle (ce qui reporterait la question sur la
+grâce même, dont on pourrait demander alors si elle
+est ou n'est pas arbitraire); mais dans tous les cas,
+prédestinés, élus, simples appelés, chrétiens et infidèles;
+tous ont besoin de la grâce, et tous ont, à
+des degrés différents, la grâce de Dieu: c'est encore
+là une doctrine catholique.</p>
+
+<p>La grâce est-elle incompatible avec la liberté?
+non, en général. On peut admettre, toujours d'une
+manière générale, que l'homme est si faible, si mobile,
+même si corrompu, qu'à lui seul et sans la grâce
+il ne saurait mériter et obtenir le salut; on peut aller
+plus loin et admettre encore que, fit-il tout ce qu'il
+faut pour l'obtenir, il ne le mériterait pas sans
+la grâce. Cela ne compromet pas encore le libre
+arbitre. Ce n'est point par défaut ni par excès de
+libre arbitre que, dans l'un ou l'autre cas, l'homme
+aurait besoin de la grâce. Dans le premier cas, elle
+l'aiderait à faire bon usage du libre arbitre; dans le
+second, elle rendrait fructueux le bon usage qu'il
+aurait fait du libre arbitre. Rien de tout cela n'exclut
+ni n'infirme l'existence du libre arbitre. Abélard
+en juge ainsi, et va jusqu'à prétendre que l'existence
+du libre arbitre a pour objet de manifester l'effet de
+la grâce; c'est dire qu'il tient la grâce pour puissante,
+nécessaire, universelle. Il la juge puissante; car
+elle nous met en disposition et en voie de gagner le
+salut. Il la juge nécessaire, puisque sans elle nous
+ne pourrions croire, aimer, agir, comme il le faut
+pour le salut. Il la juge universelle, dès qu'il estime
+que Dieu offre à tous ce qui est nécessaire pour croire
+en lui, l'aimer, et désirer le royaume des cieux<a id="footnotetag502" name="footnotetag502"></a><a href="#footnote502"><sup>502</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote502" name="footnote502"></a><b>Note 502:</b><a href="#footnotetag502"> (retour) </a> <i>Ab. Op., Introd.</i>, t. III, p. 1118; et
+<i>Comment.</i>, t. IV, p. 654</blockquote>
+
+<p>Sur tous ces points, et si l'on ne pénètre pas en
+de plus subtiles distinctions, il est orthodoxe. Ce
+n'est pas une garantie d'orthodoxie que de dire que le
+libre arbitre ne se suffit pas à lui-même pour le bien;
+car le contraire ne peut entrer dans l'esprit de celui
+qui suit la valeur des termes. Sans doute, le libre
+arbitre suffit comme instrument; mais il a besoin
+d'un régulateur qui n'est pas lui-même, et c'est
+ce régulateur qui le détermine au bien ou au
+mal; le libre arbitre n'est que la faculté de détermination;
+c'est le pouvoir exécutif du régulateur.
+«La raison,» dit saint Bernard, «a été donnée à la
+liberté pour l'instruire et non la détruire<a id="footnotetag503" name="footnotetag503"></a><a href="#footnote503"><sup>503</sup></a>.» C'est
+à tort que le concile de Sens condamne Abélard sur
+cet article.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote503" name="footnote503"></a><b>Note 503:</b><a href="#footnotetag503"> (retour) </a> <i>De grat. et lib. arbit.</i>, opusc. IX, c. II.</blockquote>
+
+<p>Je ne crois pas qu'il y ait dans ses ouvrages rien
+de directement et d'expressément contraire à ces paroles
+de Bossuet: «C'est par son libre arbitre que
+l'âme croit, qu'elle espère, qu'elle aime, qu'elle
+consent à la grâce, qu'elle la demande; ainsi,
+comme ce bien qu'elle fait lui est propre en quelque
+façon, elle se l'approprie, et se l'attribue sans
+songer que tous les bons mouvements du libre arbitre
+sont préparés, dirigés, excités, conservés
+par une opération propre et spéciale de Dieu qui
+nous fait faire, de la manière qu'il sait, tout le bien
+que nous faisons, et nous donne le bon usage de
+notre propre liberté, qu'il a faite et dont il opère
+encore le bon exercice; en sorte qu'il n'y a rien de
+ce qui dépend le plus de nous qu'il ne faille demander
+à Dieu et lui en rendre grâce<a id="footnotetag504" name="footnotetag504"></a><a href="#footnote504"><sup>504</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote504" name="footnote504"></a><b>Note 504:</b><a href="#footnotetag504"> (retour) </a> <i>Traité de ta Concupiscence</i>, c. XXIII.</blockquote>
+
+<p>Mais voici le point délicat. Si la grâce est nécessaire,
+soit pour amener le bon emploi du libre arbitre,
+soit pour lui donner du prix, quel mérite reste-t-il
+à l'homme? la grâce est au moins la condition ou
+plutôt la source du mérite; tel est le fond de la doctrine
+de l'Église. Les vertus humaines, dans lesquelles
+la grâce n'entre ou n'entrerait pour rien, s'il en est
+de telles, n'ont absolument aucun mérite. Dans le
+système de l'Église, ce que nous avons appelé le
+régulateur ne se suffit pas à lui-même pour le bien,
+ou très-certainement au moins pour le mérite.</p>
+
+<p>Abélard, en termes généraux, ne s'écarte pas de ce
+système; mais d'abord, il laisse percer quelquefois
+une distinction, une séparation entre le bien et te mérite,
+entre la faute et le démérite. Le mérite, le démérite,
+c'est ce qui, chrétiennement parlant, obtient la
+récompense ou le salut, encourt la peine ou la damnation.
+Le bien n'est pas toujours jugé digne de récompense,
+ni la faute digne de châtiment. Il y a une différence
+entre le mérite au sens théologique et le bien
+au sens purement moral, comme entre le démérite
+et la faute sous les mêmes distinctions. Cette observation,
+que paraît faire Abélard, mais dont il ne
+tire pas toutes les conséquences, intéresse gravement
+l'application des notions humaines de justice à la
+théodicée<a id="footnotetag505" name="footnotetag505"></a><a href="#footnote505"><sup>505</sup></a>, et par là elle est comme un premier pas
+dans la voie du rationalisme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote505" name="footnote505"></a><b>Note 505:</b><a href="#footnotetag505"> (retour) </a> Petau, t. X, c. XVIII, t. 1, p. 759.</blockquote>
+
+<p>En second lieu, qu'est-ce que la grâce? un secours
+surnaturel. Est-ce donc la bonté générale et éternelle
+de Dieu, son action paternelle sur le monde,
+cette merveille perpétuelle que la raison reconnaît
+et adore aussi bien que la foi? L'entendre ainsi, ce
+serait abuser des termes. Sans doute il est assez
+difficile de trouver dans les Pères des premiers temps
+une autre idée que cette idée philosophique et familière.
+Le mot de grâce, chez les Grecs du moins,
+reste un assez long temps sans recevoir habituellement
+le sens spécial que l'Église lui assigne dans
+les épîtres de saint Paul. Mais tous les catéchismes
+nous apprennent aujourd'hui qu'il faut l'entendre
+dans un sens littéral et miraculeux. La grâce est
+une action interne, indéfinissable de sa nature, mais
+réelle et directe, du créateur sur la créature, action
+qui l'aide, la dispose, la pousse, la détermine au
+bien avec plus ou moins de puissance. Dans le langage
+et dans la doctrine d'Abélard, la grâce risque fort
+d'être quelque chose de plus général et de plus
+abstrait. Sur la même ligne que les dons de la grâce
+proprement dite, il semble ranger toutes les dispositions
+de l'éternelle sagesse, qu'on peut appeler à
+juste titre des grâces de Dieu, au sens de bienfaits,
+toutes ces harmonies de l'ordonnance universelle,
+toutes ces révélations qui reportent de la constitution
+du monde et de celle de la raison, en un mot
+tout ce qui témoigne au philosophe comme au chrétien
+la bonté infinie. Le don de la loi ancienne, celui
+de la loi nouvelle, l'incarnation, la prédication, la
+mort du Christ, sont à bien plus forte raison pour
+Abélard des grâces de Dieu et les plus grandes qui
+se puissent imaginer. Toutes ces choses sont de la
+grâce; c'est-à-dire des actes efficaces et puissants
+par lesquels Dieu éclaire notre esprit, touche notre
+coeur, nous donne la connaissance, nous inspire
+l'amour, et nous rend ainsi capables, ce que nous
+n'aurions pas été autrement, de croire, d'aimer,
+d'agir comme il faut pour lui plaire et pour nous
+sauver. C'est en général à ces grâces, aux grâces de
+Dieu ainsi entendues, qu'Abélard attribue l'influence
+et les effets qu'on réserve d'ordinaire à la
+grâce proprement dite. Il ne nie pas celle-ci, mais
+je ne me rappelle point de passages où il la désigne
+spécialement, ni même de propositions qui en supposent
+nécessairement l'existence; souvent, au contraire,
+il semble la confondre et la noyer dans cette
+multitude de témoignages divers de la bonté de
+Dieu. Je ne dis pas qu'il se soit à ce point rendu
+compte de sa doctrine, ni que toutes ses expressions
+reviennent absolument à cela, quoique je sois porté
+à le soupçonner; mais je dis que c'est là le sens
+général et dominant de ses idées sur la grâce divine.
+Ainsi, dans les paroles de Bossuet qu'on vient de
+lire, nous voyons <i>les mouvements du libre arbitre
+comme prévenus par me opération propre et spéciale</i>.
+Cette grâce <i>propre et spéciale</i>, cette grâce qui prévient,
+ne ressort pas clairement des expressions
+d'Abélard<a id="footnotetag506" name="footnotetag506"></a><a href="#footnote506"><sup>506</sup></a>. Les théologiens distinguent les grâces
+dans l'ordre naturel de celles qui concernent le salut;
+les premières sont les bontés générales de la Providence,
+les secondes sont un don surnaturel. Il s'agit
+particulièrement des dernières dans les controverses
+sur la grâce. Or, parmi celles-ci, on distingue encore
+les grâces extérieures, c'est-à-dire tous les secours extérieure
+qui peuvent nous porter au bien; telles sont,
+par exemple, la loi de Dieu, la prédication de l'Évangile;
+puis on admet les grâces intérieures, ou plutôt
+la grâce intérieure, celle qui touche intérieurement
+le coeur de l'homme. C'est à celle-là que pense saint
+Paul, quand il parle de la grâce qu'il tient de Dieu<a id="footnotetag507" name="footnotetag507"></a><a href="#footnote507"><sup>507</sup></a>.
+C'est sur cette grâce intérieure et surnaturelle que
+roulent les grandes discussions théologiques; c'est
+elle qui est dite habituelle, actuelle, adjacente,
+opérante, suffisante, efficace, prévenante, subséquente,
+etc. Or, les pélagiens ont été accusés de ne
+reconnaître d'abord que les grâces de l'ordre naturel;
+puis, dans l'ordre surnaturel, que les grâces extérieures.
+Abélard ne se distingue peut-être pas assez
+nettement des pélagiens<a id="footnotetag508" name="footnotetag508"></a><a href="#footnote508"><sup>508</sup></a>; il paraît souvent confondre
+les grâces extérieures et les grâces intérieures, ou,
+selon la distinction de saint Thomas d'Aquin, la grâce
+gratuite, <i>gratis data</i>, et la grâce qui produit la gratitude,
+<i>gratum faciens</i>. L'une est celle qui nous met en
+rapport avec Dieu, et qui s'adresse à l'humanité tout
+entière par les prophéties et les miracles; l'autre
+plus intime, plus individuelle, plus élective, surpasse
+la première en excellence, en noblesse, en
+dignité, <i>excellentior, nobilior, dignior</i>; elle seule
+rend le libre arbitre capable du bien, la volonté
+capable de mérite; elle a Dieu seul pour principe et
+pour cause, et ne laisse à l'humanité que l'honneur
+d'aider à son action. C'est cette distinction fondamentale
+qui établit une différence substantielle
+entre la morale philosophique et la morale chrétienne,
+quant aux moyens de rendre la vertu agréable
+à Dieu; et lorsqu'on méconnaît et qu'on efface cette
+distinction, on fait pour la morale ce que le rationaliste
+fait pour le dogme; on cède tout à la vertu
+humaine comme lui à l'humaine raison. C'est une
+faible ressourcé que de se rejeter alors sur l'importance
+de l'amour, car la grâce est surtout nécessaire
+à la charité; précisément parce que la charité ne
+peut être le fruit ni de la réflexion, ni de l'instinct,
+ni de la crainte, et parce qu'elle est une vertu du
+coeur plus que de la conscience, elle est éminemment
+l'inspiration de la grâce<a id="footnotetag509" name="footnotetag509"></a><a href="#footnote509"><sup>509</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote506" name="footnote506"></a><b>Note 506:</b><a href="#footnotetag506"> (retour) </a> Il admet cependant, quoique en termes vagues, une grâce préalable
+comme nécessaire pour profiter des dons de Dieu. Voyez ci-dessus, c. VI,
+p. 480. Mais on n'est pas sûr qu'il n'entende point parler de cette grâce
+bienveillante du créateur qui précédé tous ses dons actuels.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote507" name="footnote507"></a><b>Note 507:</b><a href="#footnotetag507"> (retour) </a> Galat. I, 16&mdash;Rom. XV, 18.&mdash;I Cor. III, 8, et ailleurs. «Ce n'est
+pas moi qui agit, mais la grâce de Dieu, qui est avec moi.» I Cor. XV, 10.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote508" name="footnote508"></a><b>Note 508:</b><a href="#footnotetag508"> (retour) </a> Il prend le mot de grâce dans un sens tellement général
+qu'il attribue
+l'existence du mal qui arrive à la grâce de Dieu, appelant ainsi
+les combinaisons
+de sa sagesse et de sa bonté. (<i>Introd</i>., t. III, p. 1118.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote509" name="footnote509"></a><b>Note 509:</b><a href="#footnotetag509"> (retour) </a> S. Thom., <i>Summ</i>., prim. sec., qu. CIX, a. 1 et 11.</blockquote>
+
+<p>C'est aux théologiens de voir si Abélard est dans
+la règle, mais c'est aux philosophes de reconnaître
+combien sa doctrine se rapproche davantage des notions
+rationnelles, ou plutôt des notions du sens commun
+sur les rapports de la volonté divine avec la volonté
+humaine et de la justice éternelle avec la vertu.</p>
+
+<p>IV. La connaissance de la nature du libre arbitre
+conduit naturellement à ces idées qui, nous l'avons
+vu, jouent un si grand rôle dans la morale d'Abélard.
+Tout le bien et tout le mal gisent dans la volonté. Tout
+péché est volontaire en ce que la condition du péché
+est la volonté du mal; cette volonté n'est pas celle
+de l'acte extérieur qui réalise effectivement le péché,
+mais du mal moral accompli en nous par cet acte
+extérieur. L'acte extérieur ou l'oeuvre est chose indifférente,
+il en est de même de la volonté de l'oeuvre.
+La volonté mauvaise est donc le consentement au
+mal qui est, ou serait, ou peut être dans l'oeuvre;
+le consentement étant un acte volontaire, et le péché
+n'étant que dans la volonté, il n'y a point de péché
+dans ce qui n'est point volontaire: le désir, la tentation,
+la concupiscence, le plaisir, tout cela est involontaire,
+il n'y a point de péché dans tout cela.</p>
+
+<p>Nous avons vu les inconvénients possibles de ces
+idées; ils disparaîtraient cependant devant une bonne
+réponse à cette question: Qu'est-ce que le mal?
+Abélard le sent confusément, il entrevoit que là est
+le point difficile; on l'aperçoit, lorsqu'il dit qu'il
+veut n'appeler péché que ce qui ne peut en aucun
+cas (<i>nusquam</i>) avoir lieu sans faute<a id="footnotetag510" name="footnotetag510"></a><a href="#footnote510"><sup>510</sup></a>. Mais que faire?
+S'il avoue l'existence d'un bien invariable, ce n'est
+qu'en passant; il n'ose dire ce que c'est, ou du
+moins lui attribuer une existence absolue, non qu'il
+ne dise que le souverain bien est Dieu, et il a raison,
+mais il n'a pas conçu en Dieu ni dans le souverain
+bien la substance absolue du bien, manifestée comme
+loi invariable au coeur de l'homme. Il trouverait
+trop de difficulté à la faire concorder, cette doctrine,
+soit avec certaines prescriptions de la loi religieuse,
+soit avec certaines dispensations rapportées
+par la théologie à la Divinité, soit avec la distribution
+telle qu'il nous l'enseigne des peines et des
+récompenses; il la jette donc de côté, et il dit ou
+fait entendre que, le bien ou le mal dépendant de la
+volonté de Dieu, le bien méritant ou la vertu, le
+mal déméritant ou le péché, c'est l'obéissance ou
+la désobéissance. Le principe moral, c'est donc
+l'amour de Dieu.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote510" name="footnote510"></a><b>Note 510:</b><a href="#footnotetag510"> (retour) </a> <i>Eth.</i>, c. XIV, p. 657, et ci-dessus, p. 464.</blockquote>
+
+<p>Toute autre solution était impossible, ou du moins
+n'était possible que s'il eût fait un pas de plus dans
+la voie du rationalisme et cherché le bien en lui-même,
+sauf à le réaliser ensuite dans la substance
+de la Divinité. Cette doctrine, la vraie doctrine philosophique,
+non pas absolument inconnue d'Abélard,
+car Platon avait transpiré jusqu'à lui, mais
+qui dépassait trop la hardiesse de sa pensée et les
+forces de sa méthode pour qu'il pût la pleinement
+concevoir, lui aurait paru d'ailleurs plus difficile
+encore à concilier avec les croyances communes de
+l'Église.</p>
+
+<p>V. Enfin, un point qui semble accessoire, quoique
+j'y voie encore une conséquence du principe
+général de la morale d'Abélard, c'est sa critique du
+sacerdoce dans la direction des âmes. Si la volonté
+est seule coupable, si les oeuvres sont indifférentes,
+s'il faut chercher dans l'âme du pécheur la source
+du bien et du mal, du mérite ou du démérite, il
+suit que les oeuvres satisfactoires n'ont pas de vertu
+par elles-mêmes; toute leur vertu est dans le sentiment
+avec lequel on les accomplit. Il faut alors de
+la part des prêtres qui dirigent les consciences
+beaucoup de piété et de pénétration; il importe
+qu'ils n'attribuent pas aux signes extérieurs, méme
+aux formalités sacramentelles, une importance et
+une puissance indépendantes de la partie morale de
+la confession. Que les pénitents se gardent donc de
+mettre toute leur sécurité dans la fidélité extérieure
+à certaines observances; les mourants ne sauraient
+se contenter d'une confession sans réparation; les
+vivants, ainsi que les mourants, ne doivent pas
+porter une confiance illimitée à des confesseurs aveugles
+ou superficiels, ils doivent chercher des juges
+sérieux, sincères, clairvoyants; car le pouvoir de
+lier et de délier n'est pas comme les pouvoirs de ce
+monde, dont les décisions ont leur effet pourvu
+qu'elles soient en forme. Le prêtre, l'évêque même
+qui néglige les points essentiels de la pénitence et
+de la confession, ou la componction, l'humilité, la
+prière, ne prononce qu'une parole vaine quand il
+absout, quand il condamne, même quand il excommunie.
+L'erreur on la légèreté en ces matières représentent
+bientôt les formalités comme si exclusivement
+nécessaires, et l'autorité sacerdotale comme
+si absolue, qu'on s'imagine qu'un sacrifice quelconque
+fonde un droit à la rémission des péchés,
+et qu'une absolution donnée n'importe à quel prix
+est ratifiée dans le ciel. De là la vente des messes
+et des indulgences.</p>
+
+<p>Abélard, dont nous venons de retracer le raisonnement,
+est, comme on l'a vu, sévère sur ce point,
+et sa sévérité ne peut qu'être approuvée; elle n'est
+peut-être pas ce qui lui a le moins aliéné l'Église.
+Quelques-uns des abus qu'il attaque étaient déjà bien
+établis, bien généraux, et partant bien puissants;
+d'ailleurs c'est le caractère du clergé de ne pas souffrir
+qu'on blâme ce qu'il désapprouve dans son propre
+sein. Abélard s'anime toujours quand il aborde
+les vices ou les préjugés des prêtres de son temps,
+et sa sévérité se passionne tout à coup. Ses ouvrages
+abondent en traits d'une satire amère contre les
+moines ou même contre le clergé séculier; on sent
+qu'il se venge<a id="footnotetag511" name="footnotetag511"></a><a href="#footnote511"><sup>511</sup></a>. Cette fois il s'attaque jusqu'aux évêques,
+c'était provoquer à coup sur une condamnation.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote511" name="footnote511"></a><b>Note 511:</b><a href="#footnotetag511"> (retour) </a> Aux exemples que nous avons rapportés ou pourrait ajouter
+D'autres preuves très-vives, et les prendre jusque dans ses sermons; comme
+dans le sermon xxviii, prêché en l'honneur de sainte Suzanne devant les religieuses
+du Paraclet. Il y déclame fortement contre les désordres des ecclésiastiques,
+dont il compare la conduite à celle des deux vieillards, car la chaste
+Suzanne
+est la sainte qu'il préconise, et il s'écrie: «Audistis et vos, tam
+presbyteri
+quam clerici, judicium vestrum, qui circa sponsas Dei aliqua de
+causa convenantes, vel eis familiaritate qualibet adhærentes, tanto a Deo
+longius receditis, quanto eis turpiter amplius propinquntis.... Cum apud
+ipsas missarum solemnia celebratis, vel ad infirmas ventre cogimini, sæpo,
+ut audio, earum ori hostias porrigitis manibus illis quibus...» Je ne veux
+pas exprimer même en latin le reproche que la rude franchise du prédicateur
+proférait en chaire. (<i>Ab. Op.</i>, p. 935.)</blockquote>
+
+<p>Elle ne lui manqua point. Cependant nous sommes
+de l'avis des auteurs de l'<i>Histoire littéraire</i>; il
+n'était pas condamnable pour avoir dit que le pouvoir
+de lier et de délier n'avait été donné qu'aux
+apôtres et non à leurs successeurs. Sa pensée, bien
+que l'expression prête à l'équivoque, est que les
+apôtres seuls ont eu le pouvoir réellement et absolument
+efficace, c'est-à-dire la certitude de l'exercer
+avec un effet infaillible. Quant à ce qu'on appelle le
+pouvoir des clefs, comme attribution sacerdotale, il
+ne le conteste pas, il en critique l'usage. «En suivant
+le fil de son raisonnement, disent les bénédictins,
+on voit qu'il ne parle que du pouvoir de discernement
+et non de celui de juridiction<a id="footnotetag512" name="footnotetag512"></a><a href="#footnote512"><sup>512</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote512" name="footnote512"></a><b>Note 512:</b><a href="#footnotetag512"> (retour) </a> <i>Hist. littér.</i>, t. XII, p. 128.</blockquote>
+
+<p>Mais ce qu'on pouvait observer, c'est qu'ici encore
+la tendance générale de sa doctrine se manifeste. Il
+semble disputer au pouvoir ecclésiastique toute action
+mystérieuse qui remonterait de la terre au ciel,
+et réduire sa prérogative à une présomption de discernement,
+à une autorité morale de science, d'expérience
+et de piété, garantie temporellement par le
+caractère extérieur du sacerdoce. Dans tous ses
+chapitres sur la pénitence et la confession, il est
+parlé d'humilité, de prière, d'amour de Dieu, de
+remords de lui déplaire, de <i>gémissement du coeur</i>;
+mais nulle part il n'est vraiment question de sacrement,
+c'est-à-dire d'une communication mystérieuse,
+invisible et actuelle de la sainteté et de la justice,
+réalisée et constituée par un signe visible. Il ne nie
+pas, mais il se tait. Partout où s'avance Abélard,
+le merveilleux recule; encore une fois, c'est là le
+rationalisme. Son Éthique en est plus profondément
+empreinte que sa théologie dogmatique; nous n'hésitons
+pas à la regarder comme son ouvrage le plus
+original.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE VIII.</h3>
+
+<h3>OPUSCULES DIVERS.&mdash;<i>Expositio in Hexameron.&mdash;Dialogus
+inter philosophum, judaeum et christianum.</i></h3>
+
+<p>Rien n'est plus grand et plus obscur dans toute
+l'Écriture sainte que le commencement de la Genèse.
+Rien n'aurait plus besoin d'interprétation, si l'esprit
+humain pouvait élever ses conjectures à l'égal des
+difficultés de la création. Cependant les philosophes
+chrétiens n'ont pas reculé devant cette tâche audacieuse;
+et plusieurs, à l'exemple de saint Jérôme, ont
+entrepris d'expliquer l'inexplicable; car l'oeuvre des
+six jours est moins pénétrable qu'aucun problème
+purement rationnel, si obscur qu'il puisse être; le
+fait ici est encore plus mystérieux que l'idée, et il
+est peut-être moins téméraire de se hasarder à dire
+comment de l'essence de Dieu devait naître le monde
+que de raconter comment il est né. Mais Héloïse ne
+croyait pas qu'aucune question fût au-dessus d'Abélard.</p>
+
+<p>«Ma soeur Héloïse, chère autrefois dans le siècle,
+plus chère aujourd'hui dans le Christ, tu me demandes
+et même tu me supplies de t'expliquer ces
+choses<a id="footnotetag513" name="footnotetag513"></a><a href="#footnote513"><sup>513</sup></a>, et avec d'autant plus de soin que l'intelligence
+en est plus difficile. C'est un travail spirituel
+pour toi et pour tes filles spirituelles. Et moi,
+je vous supplie à mon tour, puisque ce sont vos
+instances qui m'y engagent, obtenez-moi en priant
+Dieu la puissance d'y réussir. Je commencerai par
+la tête; que vos prières me soutiennent dans l'étude
+de cet exorde de la Genèse.... Si vous me voyez
+faiblir, attendez de moi cette excuse de l'apôtre:
+«Je suis devenu insensé, vous m'y avez contraint.»
+(II Cor. XII, 11.) Sur l'ordre d'Héloïse, et guidé
+par saint Augustin, il entreprend donc une exposition
+de l'Hexameron, <i>Expositio in Hexameron</i>. Ce
+titre était en quelque sorte consacré, et l'oeuvre des
+six jours avait été l'objet de plus d'une recherche<a id="footnotetag514" name="footnotetag514"></a><a href="#footnote514"><sup>514</sup></a>.
+Abélard en promet une explication historique, morale
+et mystique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote513" name="footnote513"></a><b>Note 513:</b><a href="#footnotetag513"> (retour) </a> <i>P. Abaelardi Expositio in Hexameron.&mdash;Thes.
+nov. Anecd.</i>, t. V,
+p. 1361. Il s'agit des trois parties les plus difficiles peut-être
+de l'Écriture,
+le commencement de la Genèse, le Cantique des Cantiques et la prophétie
+d'Ézéchiel. Il ne paraît avoir traité que de la première partie; encore la
+dissertation n'est-elle pas terminée.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote514" name="footnote514"></a><b>Note 514:</b><a href="#footnotetag514"> (retour) </a> Il y a un Hexameron dans les oeuvres de saint Basile, de
+saint Ambroise et d'autres Pères.</blockquote>
+
+<p>L'ouvrage répond peu à ces promesses. C'est une
+glose qui suit le texte ligne à ligne, et l'explique
+tantôt suivant la lettre, tantôt suivant l'esprit, sans
+unité et par remarques détachées. Ainsi, dans ces
+mots: <i>Dieu créa... l'esprit du Seigneur était porté
+sur les eaux.... Dieu dit....</i> Abélard retrouve la première
+expression du dogme de la Trinité, le Père, le
+Saint-Esprit, le Verbe. Plus loin, il compare quelques
+mots de la version latine aux mots correspondants
+en hébreu, et c'est grâce à ces passages qu'il
+s'est donné facilement la réputation de savoir la
+langue hébraïque. Je conjecture que presque toute
+sa science à cet égard était puisée dans le Commentaire
+de saint Jérôme.</p>
+
+<p>Ailleurs il s'attache à concilier le récit mosaïque
+avec la théorie des quatre éléments, et il exprime,
+çà et là, des vues de cosmogonie et de physique générale
+d'un très médiocre intérêt. Ainsi, rencontrant
+l'<i>herbe verte</i> dans le paradis, <i>herbam virentem</i>, le
+quatrième jour, c'est-à-dire avant la création du soleil,
+il recherche comment la végétation pouvait précéder
+l'existence de cet astre bienfaisant, et suppose
+que la terre plus neuve, plus humide, avait plus de
+fertilité par elle-même, ou, qu'apparemment, et ceci
+est plus plausible, avant que le monde fût achevé,
+tout était soumis à l'action de la volonté immédiate
+de Dieu et non à l'empire, des lois de la nature.
+Quand les astres sont créés, ces signes du ciel, <i>signa
+coeeli</i>, il observe avec, beaucoup de sens que s'ils sont
+les signes de quelques événements, ce ne peut être
+que des événements naturels, comme le cours des
+saisons et les accidents météorologiques. Il penche
+bien à penser avec Platon et saint Augustin que les
+astres sont animés; mais il ne prend plus ici, comme
+dans l'<i>Introduction à la théologie</i>, le Saint-Esprit
+pour l'âme ou le principe de l'âme du monde matériel.
+Et d'ailleurs il ne se refuse pas à croire tout
+simplement que le mouvement régulier et stable des
+planètes peut être rapporté à la volonté de Dieu qui,
+dans les causes primordiales, tient lieu de la force
+de la nature. Cette idée est grande, et tôt ou tard la
+science humaine y est ramenée.</p>
+
+<p>L'astronomie n'est au fond pour lui qu'une science
+naturelle; il n'admet pas qu'elle puisse servir à prévoir
+les futurs contingents, c'est-à-dire les faits qui
+peuvent arriver ou ne pus arriver, comme, par exemple,
+tous ceux qui dépendent de notre libre arbitre.
+Les futurs naturels sont déterminés dans leurs causes,
+Ils peuvent se prédire; la mort suivra le poison, la
+pluie suivra le tonnerre, et la sécheresse ou l'humidité
+excessive amènera la stérilité. Plus d'un fait
+est connu de la nature, <i>cognitum naturae</i>, sans être
+connu encore de nous. Ainsi le nombre des astres
+est pair ou impair; mais nous n'en savons rien. Le
+bruit est susceptible d'être entendu, même quand
+personne n'est là pour l'entendre, et le champ est
+cultivable, bien qu'il n'y ait personne pour le cultiver.
+«Mais l'astronomie étant une espèce de la physique,
+c'est-à-dire de la philosophie naturelle,
+comment des philosophes pourraient-ils découvrir
+par elle ce qui est inconnu à la nature même?»
+Seulement, comme les médecins peuvent, de la constitution
+des corps, tirer beaucoup de pronostics
+relativement aux maladies, les habiles dans la science
+des astres peuvent y puiser sur le cours des saisons,
+bien des notions utiles à l'agriculture et à la médecine.
+Mais ceux qui, sur la foi de l'astronomie,
+promettent quelque certitude touchant les futurs contingents,
+professent une science non pas astronomique,
+mais diabolique. Pour la mettre à l'épreuve,
+interrogez-les sur une chose qu'il dépende de vous
+de faire ou de ne pas faire, ils n'oseront répondre.
+S'ils ont quelque divination, elle leur vient du diable
+qu'ils consultent<a id="footnotetag515" name="footnotetag515"></a><a href="#footnote515"><sup>515</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote515" name="footnote515"></a><b>Note 515:</b><a href="#footnotetag515"> (retour) </a> «Diabolus quam consulunt.» <i>Hexam</i>., p. 1384-1388.</blockquote>
+
+<p>Abélard rencontre en passant quelque chose qui
+intéresse la création des espèces. C'est à ces mots:
+<i>Creavit.... omnem amimam viventem atque motabilem
+(sic), quam produxerant aquaoe in species suas</i>. Cela signifie,
+dit notre commentateur, que Dieu créa toute
+âme, c'est-à-dire <i>tout animé</i> en telles ou telles espèces
+(<i>tales in species</i>); c'est comme s'il était dit que
+Dieu a créé tout animé, quant à l'espèce et non quant
+au nombre, toutes les espèces et non tous les individus.
+Lorsqu'il est dit plus tard que Dieu se reposa,
+il faut entendre qu'il cessa de créer, non des individus,
+mais des espèces, celles-ci étant désormais
+toutes préparées. Le commandement: <i>Croissez et
+multipliez</i> ne s'adresse qu'aux individus. Le sixième
+jour, Dieu dit: «<i>Producat terra animam viventem in
+genere suo jumenta</i>, etc. Il s'agit de la création des
+animaux terrestres; <i>toute âme vivante en son genre</i>
+équivaut à tout animé vivant dans son genre. Les
+animaux vivent en effet dans leur genre, bien qu'ils
+meurent comme individus. «Ils vivent dans leur
+genre, c'est-à-dire dans leur espèce, ceux qui furent
+créés les premiers, quoiqu'ils ne vivent plus
+en soi. C'est ainsi qu'on dit d'un tyran mort qu'il
+vit dans ses enfants<a id="footnotetag516" name="footnotetag516"></a><a href="#footnote516"><sup>516</sup></a>.» Ceci est-il du réalisme ou
+du nominalisme?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote516" name="footnote516"></a><b>Note 516:</b><a href="#footnotetag516"> (retour) </a> Cf. <i>Dialectica</i>, p. 224 et 251.</blockquote>
+
+<p>Quant à la création de l'homme, une seule remarque.
+Dieu dit: Faisons l'homme, <i>faciamus hominem</i>;
+et aussitôt Dieu créa l'homme, <i>creavit Deus
+hominem</i>. Ce pluriel <i>faciamus</i>, exprime que c'est la
+Trinité tout entière qui aura dans l'homme son image.
+Dieu invite, convoque en quelque sorte par cette
+parole les trois personnes à la création de l'être qui
+reproduira au plus haut degré la puissance, la sagesse
+et l'amour; c'est-à-dire qui retracera le mieux
+les trois personnes divines.</p>
+
+<p>«Et Dieu vit toutes les choses qu'il avait faites,
+et elles étaient très-bonnes, <i>valde bonæ</i>. Dieu ne
+jugea donc pas qu'il y eût rien à corriger en elles.
+Elles avaient reçu toute la perfection qu'elles pouvaient
+recevoir; il n'était pas convenable qu'elles
+en reçussent davantage, suivant cette pensée de
+Platon que le monde ayant été fait par un Dieu
+tout-puissant et sans envie, n'aurait pas pu être fait
+meilleur<a id="footnotetag517" name="footnotetag517"></a><a href="#footnote517"><sup>517</sup></a>.
+C'est ce que Moïse a considéré quand il
+a dit que toutes les choses créées étaient bonnes,
+quoiqu'il n'ait été accordé à personne, pas même
+à lui, de rendre compte de toutes. Ce ne sont pas
+les choses chacune en soi, ce sont toutes les choses
+ensemble qui sont très-bonnes. Saint Augustin l'a
+dit: Chaque chose est <i>bonne</i> en soi, mais toutes les
+choses prises ensemble sont <i>très-bonnes</i>. Car celles
+qui, considérées en elles-mêmes, paraissent ne
+valoir rien ou valoir peu, sont très-nécessaires dans
+l'ensemble général.» S'il y a de mauvaises choses,
+il faut songer que l'orgueil des mauvais anges et le
+péché de l'homme les ont introduites dans le monde;
+mais ni les anges ni l'homme n'avaient été créés mauvais.
+«Tous les ouvrages de Dieu sont bons et toute
+créature est bonne, n'ayant en elle ni mal ni péché
+par son origine de création. Dieu accorde à chacune
+ce qui lui convient, en sorte que chacune est faite
+par lui, non-seulement bonne, mais excellente,
+c'est-à-dire très-bonne, <i>valde bona</i>, et non-seulement
+par la première création, mais encore tous les
+jours, lorsque, par l'effet des causes primordiales,
+elles naissent et se multiplient.» La désobéissance
+première de l'homme a seule altéré cet ensemble de
+la création. Aussi le premier devoir est-il encore
+l'obéissance à Dieu.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote517" name="footnote517"></a><b>Note 517:</b><a href="#footnotetag517"> (retour) </a> <i>Timée</i>, t. 1, p. 87 de la trad. de M. H. Martin.</blockquote>
+
+<p>Toutes ces observations appartiennent au commentaire
+historique<a id="footnotetag518" name="footnotetag518"></a><a href="#footnote518"><sup>518</sup></a>. Le moral et le mystique qui
+viennent ensuite sont très-courts et assez insignifiants.
+De là l'auteur passe au second chapitre de la
+Genèse, et nous n'avons son exposition que jusqu'au
+XVIIe verset. Il n'y a rien à remarquer dans cette partie
+de l'ouvrage, et ses recherches, soit sur la topographie
+du paradis et ses conséquences géographiques,
+soit sur la question de savoir si l'arbre de vie
+était un figuier ou une vigne<a id="footnotetag519" name="footnotetag519"></a><a href="#footnote519"><sup>519</sup></a>, soit enfin sur la langue
+que Dieu parla à l'homme et le serpent à la
+femme, n'ont pas même un mérite de singularité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote518" name="footnote518"></a><b>Note 518:</b><a href="#footnotetag518"> (retour) </a> <i>Hexam.</i>, p. 1365-1402.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote519" name="footnote519"></a><b>Note 519:</b><a href="#footnotetag519"> (retour) </a> Il est porté à croire que c'était une vigne.
+(<i>Hexam.</i>, p. 1409.&mdash;-<i>In
+natal. Dom.</i>, serm. ii, <i>Ab. Op.</i>, p. 744.)</blockquote>
+
+<p>En tout, nous ne pouvons souscrire aux éloges que
+quelques auteurs ont donné à l'Hexameron<a id="footnotetag520" name="footnotetag520"></a><a href="#footnote520"><sup>520</sup></a>. Le commentaire
+que, quatre ou cinq siècles auparavant, Bède
+avait donné du commencement de la Genèse nous paraît
+supérieur; celui de Scot Érigène s'élève à une tout
+autre hauteur, et il étonne encore aujourd'hui par la
+profondeur et la hardiesse, tandis que nous ne pouvons
+rien apercevoir de fort ni d'ingénieux dans tout
+ce que suggère à notre interprète le merveilleux récit
+qu'il prend pour texte; ce commentaire ne nous
+paraît avoir de prix que par les preuves qu'il fournit
+de l'instruction variée de l'auteur. Encore serait-il
+possible, je crois, de découvrir les sources de cette
+instruction, et de trouver çà et là dans saint Augustin,
+saint Jérôme et Boèce, les principaux passages
+dont il a composé le pastiche de sa science. Mais
+cela même serait curieux et donnerait lieu à d'intéressantes
+recherches sur l'origine et l'état des connaissances
+à cette époque du moyen âge.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote520" name="footnote520"></a><b>Note 520:</b><a href="#footnotetag520"> (retour) </a> Entre autres les éditeurs de l'ouvrage, Durand et
+Martène. (<i>Observ. prær</i>., p. 1361.)</blockquote>
+
+<p>Quant à celle où l'ouvrage fut composé, elle
+est, d'après le prologue, évidemment postérieure
+à l'installation d'Héloïse au Paraclet. Je crois
+même qu'elle l'est à la rupture d'Abélard avec le
+couvent de Saint-Gildas. L'ouvrage serait donc des
+dix dernières années de sa vie. Les bénédictins,
+qui l'ont publié, pensent même, qu'il fut écrit à
+Cluni. Cette conjecture nous paraît dénuée de
+preuves et exempte d'objections. Ils se fondent sur
+ce qu'en parlant de l'âme du monde, Abélard ne la
+confond plus avec le Saint-Esprit; ils voient là qu'il
+était converti et corrigé, mais il pouvait avoir changé
+d'avis sur ce point, avant que le concile de Sens eût
+pris soin de le condamner; nous voyons dans la
+Dialectique une rétractation formelle de cette opinion;
+et ce n'est pas une preuve directe que la Dialectique
+ait été composée à Cluni. Rien n'empêche
+cependant de lui donner cette date<a id="footnotetag521" name="footnotetag521"></a><a href="#footnote521"><sup>521</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote521" name="footnote521"></a><b>Note 521:</b><a href="#footnotetag521"> (retour) </a> <i>Hexam. Obs. præv.</i>, p. 1381 et 1385.&mdash;Voyez ci-dessus,
+t. 1, c. vi, p 405 et dans ce volume, c. ii, p. 197 et 223.</blockquote>
+
+<p>Nous ne dirons que peu de chose de quelques
+opuscules d'Abélard qui complètent la série de ses
+ouvrages publiés sur la théologie. Il avait écrit aux
+filles du Paraclet une épître ou exhortation à l'étude
+des lettres<a id="footnotetag522" name="footnotetag522"></a><a href="#footnote522"><sup>522</sup></a>. Dans cette composition assez remarquable,
+il exalte ensemble et le prix de l'étude, et
+l'utilité des langues, et la nécessité de l'instruction
+littéraire pour l'intelligence de la foi, et l'érudition
+rare de l'abbesse, et l'avantage qu'il y aurait à voir
+la science renaître avec éclat chez les religieuses,
+lorsqu'elle a péri chez les moines. Nous avons déjà
+cité un fragment de cette épître qui mérite d'être
+lue. Elle excita la curiosité et l'émulation des religieuses
+et de leur supérieure, qui, en leur nom,
+écrivit au maître pour lui soumettre les questions
+de leur ignorance. «Toi, qui es aimé de beaucoup,
+mais le plus aimé parmi nous... rappelle-toi ce
+que tu nous dois et ne tarde pas à t'acquitter.
+Nous, les servantes du Christ et tes filles spirituelles,
+tu nous a réunies dans ton propre oratoire,
+et enchaînées au service divin; sans cesse tu nous
+exhortes à nous occuper de la parole divine et à
+faire des lectures sacrées. Tu nous as bien souvent
+recommandé la science de l'Écriture sainte comme
+étant le miroir de l'âme; l'âme, disais-tu, y voit
+sa beauté ou sa difformité, et tu ne permettais pas
+à une épouse du Christ de manquer de ce miroir-là,
+si elle avait à coeur de plaire à celui à qui elle
+s'était vouée; et tu ajoutais que la lecture des
+Écritures non comprise était comme le miroir placé
+devant les yeux d'un aveugle. Excitées par tes
+conseils, mes soeurs et moi, en cherchant à
+«t'obéir... nous avons été troublées par une foule
+de questions, et la lecture nous devient plus
+difficile; plus nous ignorons, moins nous aimons....»
+Et elle soumet à son maître quarante-deux
+questions qui ont été recueillies avec les
+réponses sous ce titre: <i>Heloissæ paraclitensis diaconissæ
+problemata, cum mag. P. Abælardi solutionibus</i><a id="footnotetag523" name="footnotetag523"></a><a href="#footnote523"><sup>523</sup></a>.
+Ces problèmes sont des difficultés suggérées par la
+lecture du Nouveau Testament; quelques-unes ne
+roulent que sur le texte ou sur quelques événements
+du récit évangélique. Un petit nombre ont une
+importance doctrinale.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote522" name="footnote522"></a><b>Note 522:</b><a href="#footnotetag522"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, epist. vi, <i>De Studio litterarum</i>, p. 251.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote523" name="footnote523"></a><b>Note 523:</b><a href="#footnotetag523"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, pars II, p. 384-451.</blockquote>
+
+<p>Parmi celles-ci, on en peut distinguer plusieurs.
+1° La question XIII, touchant le péché contre le
+Saint-Esprit.&mdash;-Abélard pense que le péché remissible
+contre le Fils est celui qui consiste à lui
+contester sa divinité, non par malice, mais par une
+invincible ignorance; tandis que le péché irrémissible
+contre le Saint-Esprit est celui de l'homme qui,
+sciemment et méchamment, retire à la bonté de
+Dieu, c'est-à-dire à l'Esprit-Saint, ce qu'il attribue à
+un malin esprit. C'est un péché plus grave que celui
+du diable même. Car le diable, dans son orgueil, ne
+paraît pas être allé jusqu'à ce blasphème, d'accuser
+Dieu de méchanceté; un tel crime ne mérite point
+de grâce, tandis «qu'il convient à la piété comme à
+la raison que tout homme qui, par la loi naturelle,
+reconnaissant un Dieu créateur et rémunérateur,
+s'attache à lui d'un zèle assez grand pour ne chercher
+jamais à l'offenser par ce consentement qui
+est proprement le péché, ne puisse être jugé digne
+de damnation. Ce qu'il est nécessaire qu'il apprenne
+pour son salut lui est révélé avant la fin de
+la vie ou par inspiration ou par quelque message
+qui lui est envoyé, comme nous le lisons du centurion Corneille<a id="footnotetag524" name="footnotetag524"></a><a href="#footnote524"><sup>524</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote524" name="footnote524"></a><b>Note 524:</b><a href="#footnotetag524"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, pars II, p. 407. (Voyez aussi ci-dessus, c. VII, p. 471.)</blockquote>
+
+<p>2° La question XIV sur les sept béatitudes<a id="footnotetag525" name="footnotetag525"></a><a href="#footnote525"><sup>525</sup></a>.&mdash;-Abélard
+pense que la béatitude est promise à celui
+qui, par l'esprit, <i>spiritu</i>, est tout ce que dit le Sauveur,
+pauvre, doux, pacifique et le reste. Il n'admet
+donc pas que le <i>pauvre d'esprit</i> soit par là même un
+bienheureux. Rien au monde, je crois, ne l'eût déterminé
+à faire une vertu ni une grâce divine de l'indigence
+intellectuelle. Ceux-là, selon lui, sont
+<i>pauperes spiritu</i>, qui se font pauvres par l'esprit,
+c'est-à-dire qui, dédaignant les voluptés corporelles,
+s'élèvent par l'esprit au-dessus des richesses mondaines,
+et s'en dépouillent spirituellement en les
+foulant aux pieds; et je doute que cette interprétation
+ne soit pas la meilleure.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote525" name="footnote525"></a><b>Note 525:</b><a href="#footnotetag525"> (retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 408.</blockquote>
+
+<p>3° Les questions XV, XVI, XVIII et XXV<a id="footnotetag526" name="footnotetag526"></a><a href="#footnote526"><sup>526</sup></a>, toutes
+relatives à la différence de la loi ancienne à la loi
+nouvelle.&mdash;-Dans ses réponses, Abélard développe le
+thème connu que la nouvelle loi est une loi de perfection
+morale, qui règle l'intérieur de l'homme,
+tandis que l'ancienne s'adressait surtout à l'homme,
+extérieur, et qui punit l'intention et non pas seulement
+l'acte matériel; d'où il suit que le péché est
+dans le consentement de l'esprit, et que l'âme est
+absoute par la bonne volonté ou par l'ignorance
+invincible.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote526" name="footnote526"></a><b>Note 526:</b><a href="#footnotetag526"> (retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 416, 417, 424 et 427.</blockquote>
+
+<p>Nous retrouvons partout les doctrines religieuses
+et morales exposées dans les grands ouvrages d'Abélard.</p>
+
+<p>Ses autres écrits théologiques sont trois expositions
+de l'Oraison dominicale, du Symbole des
+apôtres et du Symbole d'Athanase; on lui attribue
+également, mais à tort suivant les auteurs de l'<i>Histoire
+littéraire</i>, un résumé des diverses hérésies et
+des textes auxquels elles sont contraires, <i>Adversus
+hæreses liber</i><a id="footnotetag527" name="footnotetag527"></a><a href="#footnote527"><sup>527</sup></a>, ainsi qu'un catéchisme incomplet qui,
+sous le nom d'<i>Elucidarium</i>, figure parmi les ouvrages
+apocryphes de saint Anselme<a id="footnotetag528" name="footnotetag528"></a><a href="#footnote528"><sup>528</sup></a>. Mais ce serait
+prolonger sans intérêt notre travail que de s'arrêter
+à des écrits détachés qui, lors même qu'ils sont
+authentiques, ne témoignent guère que de l'ardente
+activité d'esprit de leur auteur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote527" name="footnote527"></a><b>Note 527:</b><a href="#footnotetag527"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, p. 359, 368, 381, 452.&mdash;<i>Hist. litt.</i>,
+t. XI, p. 137.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote528" name="footnote528"></a><b>Note 528:</b><a href="#footnotetag528"> (retour) </a> <i>Elucidarium sive Dialogus summam totius christianæ
+theologiæ coniplectens.</i>
+Il en existait dans les bibliothèques anglaises deux manuscrits,
+l'un en latin, l'autre en français (ce dernier pourrait avoir un certain prix
+littéraire) sous le nom de saint Anselme; et l'ouvrage a été imprimé dans
+l'édition des oeuvres de ce saint donnée à Cologne en 1573. D. Gerberon a
+dû l'insérer dans la sienne <i>inter spuria</i> (p. 457 de l'éd.
+de 1721). Trithème
+l'attribue à Honoré d'Autun. Durand et Martène disent en avoir vu, dans un
+couvent du diocèse de Tours, un exemplaire sous le titre d'<i>Abælardi Elucidarium</i>
+(<i>Thes.</i>, t. V, p. 1361). C'est un catéchisme fort incomplet, dont le
+style ne ressemble nullement à celui d'Abélard et où ne se retrouve presque
+aucune de ses opinions caractéristiques. Le passage le plus remarquable est
+un tableau assez piquant des diverses professions de la société et de leurs
+chances de salut éternel (c. XVIII, <i>De variis laicorum statibus</i>,
+p. 474). En
+voici quelques traits. «Milites? parvi boni.&mdash;Quam spem habeut
+mercatores?
+parvam.&mdash;Joculatores? nullam.&mdash;Variiartifices? pene omnes
+pereunt.&mdash;Publice
+poenitentes? Deum irridentes.&mdash;-Fatui? inter pueros.&mdash;Agricolæ?
+ex magna parte salvantur, quia simpliciter vivunt.» Les auteurs de
+l'<i>Histoire
+littéraire</i> adoptent sur l'origine de cet ouvrage l'opinion de
+Trithème
+(t. IX, p. 443, et t. XII, p. 133 et 167).</blockquote>
+
+
+
+<p>Les sermons inspireraient plus d'intérêt<a id="footnotetag529" name="footnotetag529"></a><a href="#footnote529"><sup>529</sup></a>, S'ils
+contiennent peu d'idées saillantes, ils sont du moins
+un assez curieux monument de l'art de la chaire au
+XIIe siècle; à ce titre, ils appartiennent à l'histoire
+de la littérature. Ils renferment aussi, bien qu'en
+très-petit nombre, des traits de moeurs dignes d'être
+recueillis, des allusions aux usages ou aux événements
+du temps; mais on y chercherait vainement
+l'éloquence ou même un art véritable. Un seul, le
+sermon en l'honneur de sainte Suzanne, nous paraît
+offrir quelques traces de talent. L'héroïne du sermon
+n'est pas, comme on pourrait s'y attendre, une
+des saintes qui ont porté ce nom depuis l'Évangile,
+mais la Suzanne de l'Ancien Testament, la chaste
+Suzanne elle-même, dont la fête se célébrait alors
+probablement au 26 janvier, et ce discours n'est
+qu'une paraphrase du récit biblique. On y remarque
+une assez belle peinture de la comparution de Suzanne
+devant ses juges et plus d'un mouvement bien senti
+contre l'indignité et la tyrannie des faux jugements.
+L'orateur y prend occasion du crime des vieillards
+pour dénoncer avec une singulière rudesse les scandales
+de certains membres du clergé<a id="footnotetag530" name="footnotetag530"></a><a href="#footnote530"><sup>530</sup></a>. Un panégyrique
+de saint Jean-Baptiste lui sert également de
+texte pour dépeindre par de claires allusions et pour
+attaquer avec sévérité la vie des moines, leur sottise
+et leurs désordres, en opposant à ce tableau
+l'éloge des philosophes<a id="footnotetag531" name="footnotetag531"></a><a href="#footnote531"><sup>531</sup></a>. En général, Abélard porte
+dans ses sermons l'esprit de liberté et de remontrance
+qui l'accompagnait ailleurs, et quoique la
+plupart aient été prononcés au Paraclet, on est
+étonné des choses sérieuses ou hardies qu'il entremêle
+aux exhortations dogmatiques destinées à
+d'humbles religieuses. Mais il enseignait toujours,
+et tout auditeur était un disciple. Héloïse n'avait-elle
+pas commencé ainsi?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote529" name="footnote529"></a><b>Note 529:</b><a href="#footnotetag529"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, p.729-968.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote530" name="footnote530"></a><b>Note 530:</b><a href="#footnotetag530"> (retour) </a> Serm. XXVIII de S. Suzanna, <i>Ab. Op.</i>, p. 925, 930,
+935. L'Église célèbre
+aujourd'hui la fête de sainte Suzanne, vierge et martyre, le 11 août;
+mais on ne sait pas généralement que Suzanne de Babylone a été assimilée
+aux saintes de l'Évangile. Les Bollandistes ne parlent pas d'elle; mais on
+peut voir dans Baillet qu'elle est fêtée le 26 janvier. (<i>Vie des
+Saints</i>, t. IV, part. II, p. 20.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote531" name="footnote531"></a><b>Note 531:</b><a href="#footnotetag531"> (retour) </a> Serm. XXXI, p. 946, 953, 968.</blockquote>
+
+<p>Nous devons à l'érudition allemande une publication
+intéressante qui nous arrêtera plus longtemps.
+M. Rheinwald, dont nous avons déjà cité le recueil
+d'écrits inédits sur l'histoire ecclésiastique, a découvert
+dans la bibliothèque de Vienne et publié,
+avec l'assentiment de M. Neander, qui occupe en
+Allemagne une place si élevée dans la science théologique,
+un ouvrage d'Abélard dont l'existence était
+vaguement connue. C'est un dialogue sur la vérité
+de la religion chrétienne entre un philosophe, un
+juif et un chrétien<a id="footnotetag532" name="footnotetag532"></a><a href="#footnote532"><sup>532</sup></a>. L'éditeur n'hésite pas à voir
+dans cet ouvrage une imitation des dialogues de
+Platon qu'il suppose qu'Abélard avait sans cesse
+entre les mains<a id="footnotetag533" name="footnotetag533"></a><a href="#footnote533"><sup>533</sup></a>. De bonnes raisons nous font douter
+du dernier point. Platon était connu à peine des
+savants de Paris dans la première partie du XIIe siècle,
+et le texte en eût été vainement mis sous les yeux
+d'Abélard, qui ne l'aurait pas entendu; mais il connaissait
+une version du Timée, peut-être avait-il lu
+dans Boèce deux dialogues sur l'Introduction de
+Porphyre traduite par Victorinus; peut-être quelques-uns
+des ouvrages philosophiques de Cicéron
+ayant la même forme étaient-ils tombés dans ses
+mains, et d'ailleurs cette forme avait été dès longtemps
+introduite dans la controverse chrétienne.
+Dès le IIe siècle, saint Justin, le premier des apologistes,
+avait écrit son entretien sur la foi avec
+le juif Tryphon. On connaît les dialogues théologiques
+d'Athanase, de Grégoire de Nazianze, de
+saint Augustin. Au Ve siècle, on citait les compositions
+du même genre qu'Évagrius avait données sous
+le titre d'<i>Altercation du chrétien Zacchée</i>. La littérature
+néo-latine avait suivi cet exemple; c'est un
+dialogue que le grand traité de Scot Érigène sur la
+division de la nature. Dans plus d'un ouvrage on a
+fait comparaître et discuter la philosophie, le judaïsme
+et le christianisme; les recueils sont remplis
+de ces conversations fictives où l'on introduit
+un juif, un incrédule ou un hérétique qui vient
+soutenir assez gauchement sa thèse en présence
+d'un docteur aisément victorieux<a id="footnotetag534" name="footnotetag534"></a><a href="#footnote534"><sup>534</sup></a>. Les beaux traités
+de saint Anselme ont souvent la forme de dialogues,
+et Abélard paraît avoir mis plus d'une fois dans ce
+cadre ses idées dogmatiques. On cite de lui<a id="footnotetag535" name="footnotetag535"></a><a href="#footnote535"><sup>535</sup></a> plusieurs
+dialogues philosophiques dont un seul est sous
+nos yeux, et la composition en est trop soignée
+pour que nous nous bornions à en avérer l'existence.
+Voici le début:</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote532" name="footnote532"></a><b>Note 532:</b><a href="#footnotetag532"> (retour) </a> P. Abælardi Dialogus inter philosophum, judæum et christianum.
+<i>Anecd. ad Hist. eccles. pertin.</i>, ed. F. H. Rheinwald, pars 1.
+Berol. 1831.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote533" name="footnote533"></a><b>Note 533:</b><a href="#footnotetag533"> (retour) </a> <i>Id. ibid.</i>, prooem., p. x.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote534" name="footnote534"></a><b>Note 534:</b><a href="#footnotetag534"> (retour) </a> Le volume du <i>Thesaurus anecdotorum</i> qui
+renferme l'<i>Hexameron</i> contient
+cinq ou six exemples de ces dialogues théologiques: <i>Altercatio inter
+christianum et judæum; Hugonis archiep. Rotom. Dialogorum libri VII;
+Disputatio Ecclesiæ et Synagogæ; Dialogus inter Cluniacensem et
+Cisterciensem;
+Disputatio inter catholicum et paternum hæreticum</i>. Les oeuvres de
+saint Anselme, outre ses dialogues authentiques, en contiennent deux qui lui
+sont attribués sans preuve, et où figure un juif parmi les interlocuteurs.
+(S. Ans., <i>Op.</i>, p. 513 et 525.) On peut croire d'ailleurs que de
+telles discussions
+devaient souvent avoir lieu dans la réalité, et on lit dans Grégoire de
+Tours le curieux récit d'une controverse entre lui et le juif Priscus,
+en présence
+du roi Chilpéric. (<i>Récits des temps mérovingiens</i>, par M. Aug.
+Thierry,
+t. II, 6e récit.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote535" name="footnote535"></a><b>Note 535:</b><a href="#footnotetag535"> (retour) </a> <i>Hist. litt.</i>, t. XII, p. 132.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+«Je regardais dans la nuit<a id="footnotetag536" name="footnotetag536"></a><a href="#footnote536"><sup>536</sup></a>, et voilà que trois hommes, venant
+chacun par un sentier différent, s'arrêtèrent devant moi. Aussitôt,
+comme dans une vision, je leur demande quelle est leur profession
+ou pourquoi ils viennent à moi. Nous sommes des hommes, disent-ils,
+attachés à diverses sectes religieuses, car nous faisons profession
+d'être tous également adorateurs d'un seul Dieu, et cependant nous
+le servons avec une foi différente et par une vie qui n'est pas la
+même. Un de nous, gentil, de ceux-là qu'on nomme philosophes, se
+contente de la loi naturelle; les deux autres ont des lois écrites; l'un
+est appelé juif, l'autre chrétien. Depuis longtemps nous conférons
+et disputons ensemble, touchant nos diverses croyances, et nous
+sommes convenus de nous soumettre à ton jugement.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote536" name="footnote536"></a><b>Note 536:</b><a href="#footnotetag536"> (retour) </a> «Aspiciebam in visu noctis.» <i>Dialog.</i>, p. 1.</blockquote>
+
+<blockquote><p>«A ces mots, fortement étonné, je leur demande qui les a décidés
+et réunis ainsi, et par quelle raison surtout ils m'ont choisi
+pour juge. Le philosophe se charge de me répondre: C'est par mes
+soins, dit-il, que ce dessein a été arrêté; car c'est le fort des philosophes
+que de chercher la vérité par le raisonnement et de suivre en
+tout, non l'opinion des hommes, mais la direction de la raison. Attentif
+de coeur aux leçons de nos écoles philosophique, une fois instruit
+tant des raisons que des autorités qu'on y donne, je me suis ensuite
+appliqué à la philosophie morale, qui est la fin de toutes les sciences;
+c'est pour elle seule, il me semble, qu'il faut goûter de tout le reste.
+Éclairé par elle suivant les forces de mon intelligence en ce qui concerne
+le souverain bien et le souverain mal, et les choses qui font
+l'homme heureux ou misérable, j'ai dès lors examiné à part moi les
+sectes diverses entre lesquelles le monde est aujourd'hui divisé, et
+après les avoir étudiées et comparées, j'ai résolu de suivre ce qui
+serait le plus conforme à la raison. Je me suis donc adressé à la doctrine
+des juifs et des chrétiens, et discutant la foi, les lois et les arguments
+des uns et des autres, j'ai reconnu que les juifs étaient des
+sots, les chrétiens des insensés; souffre que je parle ainsi, toi qu'on
+dit chrétien. J'ai conféré longtemps avec eux, et notre discussion
+n'étant point arrivée à son terme, nous avons résolu de déférer à ton
+arbitrage les raisons des deux parties. Nous savons, en effet, que ni
+les forces des raisons philosophiques ni les monuments des deux lois
+écrites ne te sont inconnus.... Puis, comme s'il me vendait l'huile
+de la flatterie et qu'il l'épanchât sur ma tête, il ajouta: Plus la renommée
+vante la pénétration de ton esprit et te dit éminent dans la
+science de tout ce qui est écrit, plus assurément tu es habile à prononcer
+un jugement dans cette cause, soit pour le demandeur, soit pour
+le défendeur, et à faire cesser la résistance de chacun de nous. Combien
+est grande cette pénétration de ton esprit, combien le trésor de ta
+mémoire abonde en idées philosophiques ou sacrées; c'est ce que
+prouvent tes travaux continuels dans tes écoles, où l'on t'a vu briller
+dans les deux sciences plus que tous les maîtres, plus que les tiens,
+plus que les écrivains même à qui nous devons la découverte des
+sciences; et nous en trouvons encore l'assuré témoignage dans cet
+admirable ouvrage de théologie que l'envie n'a pu supporter et
+qu'elle n'a pas su détruire, mais dont elle a augmenté la gloire par
+la persécution<a id="footnotetag537" name="footnotetag537"></a><a href="#footnote537"><sup>537</sup></a>.</p>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote537" name="footnote537"></a><b>Note 537:</b><a href="#footnotetag537"> (retour) </a> «Gloriosius persequendo effecit.» <i>Dialog.</i>, p. 3.</blockquote>
+
+
+<blockquote><p>Alors moi: Je n'ambitionne pas, dis-je, la faveur dont vous m'honorez,
+quand, écartant les sages, vous choisissez pour juge celui
+qui ne l'est pas; car je suis semblable à vous. Accoutumé aux contentions
+de ce monde, j'entendrai sans peine des choses qui sont de
+celles où j'ai l'habitude de me plaire. Toi cependant, philosophe,
+qui, ne reconnaissant aucune loi écrite, te soumets aux seules raisons,
+tu ne devras pas estimer bien haut l'avantage de paraître
+l'emporter dans la lutte; car à ce combat tu apportes deux épées,
+une seule arme les autres contre toi. Toi, tu peux les attaquer tant
+par l'Écriture que par le raisonnement; eux, au contraire, ils ne
+sauraient t'objecter la loi, puisque tu n'en suis aucune; ils peuvent
+d'autant moins contre toi par le raisonnement que, plus aguerri qu'ils
+ne sont, tu portes une armure philosophique plus complète. Cependant,
+puisque vous êtes d'accord, votre résolution peut m'embarrasser,
+mais elle n'éprouvera pas de moi un refus; j'espère trop
+retirer quelque instruction de ce débat; car si, comme l'a dit un des
+nôtres, nulle doctrine n'est si fausse qu'il ne s'y mêle quelque vérité,
+je pense qu'aucune dispute n'est si frivole qu'elle ne renferme quelque
+enseignement.»
+</p></blockquote>
+
+<p>La discussion commence, et le philosophe interpelle
+ses deux adversaires. Son argumentation est
+connue; les siècles ne l'ont point changée. La loi
+naturelle, dit-il, a tout précédé; elle est une loi
+purement morale; le reste est superflu. D'où vient
+qu'on y ajoute ou qu'on lui préfère une loi écrite?
+C'est qu'on s'obstine aux croyances de son enfance.
+Chose étrange! L'intelligence humaine avance avec
+l'âge en toute chose; dans la foi seule, où l'erreur est
+si dangereuse, elle ne fait nul progrès. On se vante
+de penser ce que pense le vulgaire, de n'en pas savoir
+plus que les ignorants, de croire au plus haut
+degré ce que l'on comprend le moins; et cependant
+tel est l'orgueil humain que, condamnant tous ceux
+qui ont d'autres croyances, on les déclare déchus de
+la miséricorde divine.</p>
+
+<p>Le juif répond le premier, comme étant en possession
+de la loi la plus ancienne. Cette loi, si, comme
+les juifs le croient, Dieu l'a donnée, comment seraient-ils
+coupables de la suivre? Des générations
+nombreuses ont passé, depuis que le peuple saint a
+reçu le saint Testament; elles en ont religieusement
+conservé et transmis le dépôt. Si l'on ne peut forcer
+les incrédules à recevoir cette tradition, on les défie
+de la détruire. Et qu'y a-t-il de plus conforme à la
+bonté de Dieu que ce soin qu'il aurait pris de donner
+une règle à ses créatures? Si la Providence régit ce
+monde, ne doit-elle pas, comme les rois de la terre,
+promulguer ses lois; et si elle l'a fait, quelle loi est
+plus ancienne que la loi juive? Aussi, voyez le dévouement
+qu'elle obtient et la fidélité qu'elle inspire.
+Ici se place une peinture vive et pathétique de la
+condition terrible que les juifs ont acceptée pour
+demeurer attachés à la loi divine. C'est un tableau
+vrai de la situation des juifs au moyen âge, et certainement
+un des plus beaux morceaux qu'Abélard
+ait écrits<a id="footnotetag538" name="footnotetag538"></a><a href="#footnote538"><sup>538</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote538" name="footnote538"></a><b>Note 538:</b><a href="#footnotetag538"> (retour) </a> <i>Dialog.</i>, p. 8-12.</blockquote>
+
+<p>Le philosophe rend justice au zèle des Hébreux;
+mais la question est de savoir si ce zèle est conforme
+à la raison. Point de secte qui ne pense obéir à Dieu,
+et cependant la secte juive se croit la seule qui soit
+dans le vrai. Or, avant que la loi fût donnée sur le
+Sinaï, les saints patriarches, bornés à la loi naturelle,
+étaient agréables à Dieu; et tandis que la loi
+mosaïque ne leur promet que des biens terrestres,
+ils ont perdu les biens terrestres en y demeurant
+fidèles. La critique que le philosophe dirige contre
+cette loi est vive et développée.</p>
+
+<p>Le juif répond par une apologie très-étendue. Discutant
+en détail textes et arguments, il s'attache à
+prouver que si l'accomplissement de la loi efface les
+péchés, elle détruit nécessairement le seul obstacle
+à la béatitude.</p>
+
+<p>La réplique du philosophe est une nouvelle censure
+des formalités oiseuses ou bizarres, prescrites
+par la loi des juifs, et sa conclusion est l'impossibilité
+de prouver que de telles additions à la loi naturelle
+soient légitimes et efficaces. Il cherche à
+les décrier par des raisons prises de l'ordre moral et
+de la distance qui sépare les sentiments du coeur humain
+des prescriptions matérielles d'une loi de chair.
+Puis les deux interlocuteurs se tournent vers le juge,
+qui, avant de prononcer, dit qu'il veut entendre le
+chrétien.</p>
+
+<p>«Et maintenant, chrétien, je t'interpelle,» dit
+le philosophe, «une loi postérieure doit être plus
+parfaite.» Mais le chrétien l'arrête, et lui demande
+pourquoi il somme de s'expliquer celui qu'il nommait
+tout à l'heure un insensé. Et pourtant cette folie
+des chrétiens a persuadé les savants disciples de la
+philosophie antique! Voici, au reste, l'argument du
+chrétien: Si deux lois ne peuvent être conservées en
+même temps, il faut maintenir la plus importante;
+de là, la condamnation de la loi juive. Le philosophe
+paraît jusqu'à un certain point souscrire à cette proposition,
+et le chrétien poursuit en défendant sa loi.
+Ce que vous appelez éthique ou loi morale, nous
+l'appelons loi divine, dit-il; et il demande une bonne
+définition de la loi morale.</p>
+
+<p>Le philosophe alors prend la parole, et il expose
+que la science de cette loi ou la philosophie n'est,
+en définitive, que la science du souverain bien. Or,
+la superstition seule pourrait contester à la raison
+d'être l'unique guide dans cette précieuse science.
+Le christianisme rejette la foi qui n'est pas fondée
+sur la raison; et il est sans cesse forcé de discuter
+et de s'appuyer sur des textes ou des arguments à la
+manière de la philosophie. Et le chrétien s'empresse
+de reconnaître qu'il n'est pas en effet de meilleure
+méthode pour amener un philosophe à la foi catholique;
+et, de concert avec son adversaire, ils se
+livrent à la recherche du souverain bien.</p>
+
+<p>Ici, adoptant un procédé assez analogue à celui de
+Socrate dans Platon, le chrétien amène le philosophe
+par des questions dont la conclusion reste cachée, à
+concéder, pour arriver à définir le souverain bien,
+un certain nombre de propositions, et ils tombent
+ainsi tous deux d'accord que le souverain bien de
+l'homme ou la fin de l'honnête homme est la béatitude
+de la vie future à laquelle nous conduisent les
+vertus. Or, s'il est vrai que la loi juive n'ait jamais
+promis cette béatitude, ce reproche ne peut certes
+s'adresser à la loi de Jésus-Christ. La différence entre
+la philosophie et la foi, c'est que la première tend à
+une béatitude humaine, et l'autre à une béatitude
+divine. Une béatitude humaine varie suivant les
+hommes, et c'est du souverain bien absolu et non
+relatif a l'homme qu'il faut se préoccuper.</p>
+
+<p>Après quelques contestations sur ce point, le
+philosophe, sommé de définir les vertus qui donnent
+le souverain bien, développe, suivant les idées de
+la sagesse antique, ce que c'est que la prudence,
+la justice, la force et la tempérance. Puis, passant
+aux espèces de ces quatre genres, il rattache à la
+justice le respect par lequel on rend soit a Dieu,
+soit aux hommes, l'hommage qui leur est dû, la
+bienfaisance, qui vient au secours des souffrances
+humaines, la véracité, qui nous inspire la fidélité
+à nos promesses, enfin, la vengeance, <i>vindicatio</i>,
+ou la ferme disposition à vouloir que le mal commis
+porte sa peine. Un principe domine toutes les vertus
+de justice, c'est que le bien commun en est la
+règle, et non pas le bien individuel. Telle est la
+justice dans l'âme du stoïcien, dans l'âme de Caton.
+La justice, au reste, repose sur deux sortes de droit,
+le droit naturel et le droit positif.</p>
+
+<p>La force se divise en magnanimité et en tolérance;
+la magnanimité est la disposition à tenter le
+difficile pour une cause raisonnable; la tolérance
+supporte les épreuves de la tentative et y persévère.</p>
+
+<p>La tempérance se décompose en humilité, en
+frugalité, en douceur, en chasteté, en sobriété.</p>
+
+<p>La prudence est nécessaire à toutes ces vertus;
+elle les dirige et les éclaire<a id="footnotetag539" name="footnotetag539"></a><a href="#footnote539"><sup>539</sup></a>.</p>
+
+<p>Le chrétien semble approuver toute cette analyse;
+puis, revenant à la recherche interrompue du souverain
+bien, il demande au philosophe ce qu'il pense
+du souverain mal. Comme il résulte de la réponse
+que le souverain mal consiste dans les tourments
+qui attendent dans le monde à venir l'homme qui
+les a mérités, le chrétien veut savoir comment, si
+ce châtiment est juste, il peut être un mal; car ce
+qui est juste est bon, et ce qui est bon est un bien.
+Et le philosophe, remarquant qu'une peine peut être
+bonne sans être un bien, est poussé à cette contradiction
+qu'une chose bonne soit le souverain mal,
+opinion que le chrétien achève de ruiner, en observant
+que la faute, qui amène la peine est un plus
+grand mal encore que la peine, laquelle ne peut par
+conséquent être appelée le souverain mal. Quels sont
+donc le souverain mal et le souverain bien? La
+haine et l'amour de Dieu, ce qui nous rend meilleurs
+et ce qui nous rend pires, ce qui nous porte à lui
+plaire, ce qui nous pousse à lui déplaire. Seulement
+il s'agit de l'amour souverain, de la haine souveraine.
+Les degrés s'en mesurent sur ceux de la <i>vision de
+Dieu</i>. Dieu est immuable, invariable; mais on le
+connaît, on le comprend plus ou moins, et l'amour
+croît avec l'intelligence.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote539" name="footnote539"></a><b>Note 539:</b><a href="#footnotetag539"> (retour) </a> <i>Dialog.</i>, p 83.</blockquote>
+
+<p>Ici le philosophe, qui n'a pas oublié sa dialectique,
+demande brusquement si le suprême amour de Dieu
+étant un accident de l'homme, le souverain bien est
+accidentel ou substantiel. C'est la doctrine du siècle
+et de la terre, s'écrie le chrétien, qui se repaît de
+ces distinctions. Elles importent peu à la vie céleste.
+Comment d'ailleurs décider la question, sans l'expérience;
+et qui a l'expérience de la vie céleste? Il
+est indifférent à la béatitude d'être accident ou substance;
+puisqu'elle n'est pas en tous, elle n'est pas
+substance; puisqu'une fois qu'elle est, elle ne peut
+cesser d'être, elle n'est pas accident. Qu'est-elle
+donc? Dieu, Dieu même; Dieu est proprement le
+souverain bien, et participer à la vision, à la connaissance
+de Dieu, est véritablement la béatitude.</p>
+
+<p>Le philosophe ne conteste pas, mais il demande
+si la vision de Dieu est bornée localement, et comme
+il lui est répondu que partout où sont les âmes, elles
+peuvent trouver la béatitude dans la participation à
+la vision de Dieu: Pourquoi donc, dit-il, la béatitude
+est-elle reléguée dans le ciel? c'est au ciel qu'est
+monté <i>votre Christ</i>, et l'Écriture a plus d'un passage
+où une place est donnée à Dieu. Le souverain bien
+est dans le ciel, le souverain mal est en enfer.</p>
+
+<p>Le chrétien répond par la distinction du sens
+littéral et du sens figuré; il faut donner aux expressions
+un sens parabolique; il faut dans le récit des
+faits chercher le sens mystique. Le philosophe revient
+une seconde fois au souverain bien, et demande
+ce que c'est que bien, ce que c'est que mal; il entraîne
+ainsi le chrétien dans le labyrinthe des définitions.
+Après quelques réflexions sur la difficulté
+de définir, celui-ci recherche quelles sont les bonnes
+et les mauvaises choses, et il reproduit quelques-unes
+des idées que nous avons rencontrées dans le
+<i>Scito te ipsum</i>, ce qui le conduit à la question tant
+de fois abordée: Dieu a-t-il fait le mal, et comment
+le permet-il? Nous connaissons le sentiment d'Abélard
+sur cette question profonde, et ce sentiment n'a
+pas changé.</p>
+
+<p>A cet endroit du Dialogue, il semble que nous
+touchions au point décisif. Mais par malheur le
+manuscrit est interrompu: nous n'avons ni la fin de
+la controverse, ni la sentence du juge. Cette perte
+est fort regrettable. Si le Dialogue contient peu de
+choses neuves, il est écrit avec une liberté philosophique
+et une élégance littéraire qui lui donnent un
+véritable prix; la question est fondamentale; elle
+est traitée hardiment, et l'on aurait aimé à voir
+Abélard prononcer à la fin un jugement net et
+motivé entre le juif, le philosophe et le chrétien. Il
+est probable que son arrêt était une conciliation, en
+ce sens que l'identité pour le fond entre la loi naturelle
+et la loi de Dieu aurait été déclarée. On eût
+accordé au philosophe que, par la raison, la science
+et la vertu, il pouvait s'élever à cette pureté d'âme et
+de vie qui plaît à Dieu, et qui, étant le meilleur fruit
+de l'amour qu'on lui porte, préjuge et suppose en
+quelque sorte cet amour. Mais cette concession ne
+lui eût été faite qu'à condition de reconnaître que
+la loi de Dieu selon l'Évangile, plus parfaite, plus
+authentique, plus explicite, rendue plus sainte et
+plus aimable par le divin sacrifice du Christ, consacre
+la vraie philosophie, mais aussi l'achève et la
+remplace, et que la sagesse des sages n'est plus en
+droit de se tenir séparée de la foi des chrétiens.
+Quant au juif, dans ce compromis, je ne sais trop
+quelle aurait été sa part; je crains bien que ce ne fût
+lui qui payât les frais du procès. Tout au plus lui
+aurait-on accordé que la loi mosaïque avait été une
+traduction, même un complément de la loi universelle,
+appropriée à un peuple, nécessaire pour un
+temps, mais qu'elle devait se fondre et disparaître
+dans le sein de la loi chrétienne. C'est du moins là
+l'opinion que déjà nous avons entendu soutenir par
+Abélard, et rien n'annonce dans tout cet ouvrage
+qu'il l'eût abandonnée<a id="footnotetag540" name="footnotetag540"></a><a href="#footnote540"><sup>540</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote540" name="footnote540"></a><b>Note 540:</b><a href="#footnotetag540"> (retour) </a> Le Dialogue est suivi dans le manuscrit de deux courts
+fragments que
+M. Rheinwald a publiés. L'un est une exhortation adressée par un maître à
+son élève qu'il appelle son fils chéri, et qu'il loue d'avoir remarqué dans le
+Dialogue du maître Pierre ce qui y est dit du souverain bien, et le trouvant
+insuffisant, d'avoir fait sur ce point de nouvelles recherches et rédigé quelque
+dissertation. L'autre fragment est une partie, ou de cette dissertation
+même, ou plutôt d'une note sur la même question, que le maître en finissant
+a promise à son élève. Le tout semble un travail d'école. (<i>Dialog</i>.,
+p. 125-180.)</blockquote>
+
+<p>Tous les principes d'Abélard sont respectés ou
+reproduits dans cet ouvrage. Rien donc, pour le fond
+des idées, n'empêche de le lui attribuer. La forme
+est nouvelle; le style diffère de celui auquel il nous
+a habitués. Le ton est plus dégagé et l'expression
+plus vive et plus moderne. Mais dans le cadre imaginaire
+où il place la controverse, il a pu prendre une
+liberté d'allure qu'il s'interdit, dans ses écrits didactiques,
+et l'imitation assez visible des anciens a pu
+relever et rajeunir son talent. Il serait bien sévère,
+parce qu'un ouvrage est mieux écrit que les autres,
+de le contester à celui dont il porte le nom, et nous
+consentons à en croire M. Rheinwald, qui ne doute
+pas de l'authenticité de ce dialogue. Si elle pouvait,
+au reste, être ébranlée, il faudrait au moins considérer
+cette composition comme une fiction littéraire
+dont l'auteur aurait entendu faire parler Abélard,
+comme Platon fait parler Socrate, comme Cicéron
+introduit Brutus ou Caton.</p>
+
+<p>Le monde dure, les siècles passent, l'esprit humain
+change de croyance, de méthode ou de langage.
+Cependant, qui ne reconnaît dans ce dialogue
+si longtemps ignoré, qui ne croit lire sur ces parchemins
+si longtemps couverts de la poudre des
+ans, les idées mêmes et les paroles par où commencerait
+encore aujourd'hui une controverse sérieuse
+sur la vérité de la religion? Nous ne sommes pas de
+ceux qui méconnaissent les révolutions de l'esprit
+humain. Il se renouvelle pour tout ce qui n'a qu'un
+temps; il change pour tout ce qui passe. Mettez-le
+en présence des questions éternelle, il ne change pas.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE IX.</h3>
+
+<h3>RÉFLEXIONS GÉNÉRALES.</h3>
+
+
+<p>J'ai raconté l'histoire d'un seul homme, et j'ai
+passé en revue ses écrits. Si le vrai ne m'est point
+échappé, il doit être facile à présent de juger son
+caractère, son talent, son esprit, et avec tout cela
+son influence sur son temps et sur les temps qui
+ont suivi le sien. Peut-être me serait-il permis de
+ne point exprimer des conclusions dont j'ai donné
+les éléments, et qui se rencontrent çà et là indiquées
+dans cet ouvrage. Je ne saurais, sans d'odieuses
+redites, développer ici la pensée générale que doit
+laisser ce livre à ceux qui auront eu le courage de
+parcourir jusqu'au bout les arides sentiers de la philosophie
+et de la théologie scolastiques.</p>
+
+<p>On peut remarquer que personne n'a parlé dédaigneusement
+ou même froidement d'Abélard. Tout
+le monde sait quelle était la sévérité de Condillac
+pour tout ce qui n'était pas le XVIIIe siècle, et voici
+pourtant ce qu'il écrit: «Une âme avide de gloire
+se hâte de prendre son essor. Quelquefois elle se
+sent comme gênée par la réflexion, et ne suivant
+plus que son instinct, elle s'élance, et ne voit que
+le terme où elle est ambitieuse d'arriver. Elle peut
+causer et de grands maux et de grands biens, et
+elle diffère en cela des âmes communes qui ne
+sont pas seulement capables d'une grande folie.</p>
+
+<p>Telle était l'âme d'Abélard. Tout ce qui pouvait
+nourrir une sensibilité vive avait des droits tyranniques
+sur elle. Elle ne put donc se refuser à la
+gloire, qui se montra sous le fantôme de la dialectique;
+elle ne put pas non plus se refuser à l'amour,
+qui, s'offrant sous les traits d'Héloïse, se fit
+un jeu de la dialectique même; et vous prévoyez
+que l'une et l'autre lui furent funestes. Mais laissons
+ses amours<a id="footnotetag541" name="footnotetag541"></a><a href="#footnote541"><sup>541</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote541" name="footnote541"></a><b>Note 541:</b><a href="#footnotetag541"> (retour) </a> <i>Histoire moderne</i>, I. VIII, c. v.</blockquote>
+
+<p>Peut-être trouvera-t-on le nom d'Abélard plus
+grand que lui-même; mais son influence, je le crois,
+n'a pas été inférieure à sa renommée. Libre à tout
+esprit sérieux de condamner ce mélange de témérité
+et de timidité, d'orgueil et de faiblesse, de sécheresse
+et d'ardeur, de passion et d'égoïsme, qui
+s'aperçoit au fond de cette âme. Nous tolérons tout
+jugement sévère, pourvu qu'en le prononçant on se
+souvienne que la nature a tiré plus d'une copie de ce
+modèle, et que si les hommes d'une grande intelligence
+sont sujets parfois à toutes ces misères, ils
+ne sont pas les seuls. Je ne consens à me montrer
+juste avec rigueur envers la supériorité, que si l'on
+n'en abuse point contre elle, et je ne voudrais rien
+ôter à la gloire au profit de ce qui ne l'obtiendra
+jamais.</p>
+
+<p>Comme écrivain, Abélard ne saurait non plus nous
+retenir longtemps. Il n'y avait pas d'écrivains au
+moyen âge, par l'excellente raison qu'il n'y avait pas
+de langue. Le français n'était pas né, et le latin était
+déjà une langue morte qu'on employait par nécessité,
+mais sans inspiration. Ce latin plus rude que simple,
+dénué d'ornements, de grâce et de clarté, ne semblait
+se prêter en aucune façon à l'imagination dans le
+style. Il n'y a peut-être pas dix expressions remarquables
+dans l'oeuvre volumineuse d'Abélard; la
+beauté de la forme y manque constamment à celle
+de la pensée; et sans la forme, la pensée a bien de
+la peine à être belle. Ne demandez pas au XIIe siècle
+l'art savant ou plutôt l'affectation industrieuse avec
+laquelle les langues anciennes furent exploitées vers
+la renaissance. Chose singulière! on vantait, on lisait
+alors les grands écrits de l'antiquité, et le goût
+ne se formait pas; on les admirait sans parvenir à les
+sentir. On y cherchait plutôt des autorités que des
+modèles.</p>
+
+<p>Sans le style, que devient le talent? celui d'Abélard
+triomphe trop rarement des formes obscures,
+tourmentées ou pédantesques de la diction. Seulement
+de temps à autre, s'échappent quelques traits
+d'esprit et brille quelque antithèse ingénieuse. Plus
+rarement, la parole s'échauffe, et l'émotion passe de
+l'âme dans les mots. De courts passages, en très-petit
+nombre, de l'<i>Historia Calamitatum</i>, une exhortation
+pathétique à la résignation et à la piété adressée
+à celle qui méprisait l'une et désespérait de
+l'autre, une peinture animée des dangers que court
+la Justice en certains tribunaux de ce monde, et des
+misères incroyables de la condition des juifs au XIIe
+siècle, quelques invectives passionnées contre les
+désordres du clergé, enfin une ou deux prières empreintes
+de tendresse et de douleur, et ça et là quelques
+vers où respire une certaine grâce dans la
+tristesse, voilà peut-être tout ce qu'il serait possible
+d'offrir en preuves de ce qu'on appellerait aujourd'hui
+le talent d'Abélard. Presque constamment, il
+écrit avec une prolixité toute didactique, avec une
+abondance de mots et des complications de tours
+qui laissent subsister la clarté, mais non la facilité
+du style. L'auteur conçoit, divise, développe ses
+idées dans un ordre exact, avec une sûreté de raisonnement
+qui ne se dément point. Il se comprend
+parfaitement, et sa pensée peut paraître faible ou
+fausse, jamais incertaine et flottante. Il sait rigoureusement
+ce qu'il dit. Son style ressemble à une
+algèbre sans élégance, comme parlent les géomètres;
+mais c'est une algèbre, et malgré la multiplicité un
+peu confuse des signes, il n'y a point de vague dans
+les notions. Sa manière d'écrire tient étroitement à sa
+manière de penser, mais beaucoup moins à sa manière
+de sentir. Il faut donc peu parler de son talent. Sous
+ce rapport, il est bien inférieur à saint Bernard. C'est
+l'homme d'autorité qui était l'homme d'imagination.</p>
+
+<p>L'esprit est le grand coté d'Abélard. Subtil et pénétrant,
+il excelle par l'exactitude, et il ne manque
+pas d'étendue ni d'abondance. Il est original au
+moins par le choix de ses idées; il est fécond en détails,
+en remarques, en arguments, mais peu riche
+en grandes vues. Il prouve sa force par sa persistance
+dans une méthode d'exposition déductive, où
+brillent tour à tour les distinctions et les analogies.
+Encyclopédique pour le temps, critique de premier
+ordre, c'est un inventeur médiocre; et, puisque l'on
+applique métaphoriquement à l'esprit les dimensions
+de l'étendue, disons que le sien a la largeur sans la
+profondeur. Abélard était singulièrement propre à
+captiver et à remplir les intelligences qui venaient
+comme faire cortège à la sienne; ce qui parait longueur
+quand il écrit, semblait richesse dans son
+improvisation. On conçoit que son enseignement
+dut, comme un grand fleuve, tout couvrir, tout
+inonder, tout emporter autour de lui.</p>
+
+<p>Ainsi s'explique son influence. Ainsi il a pu imprimer
+un mouvement à l'esprit humain. Ce grand novateur
+a peu inventé, mais beaucoup renouvelé.
+Les idées qu'il s'approprie se complètent dans ses
+mains, et se convertissent en doctrines liées, définies
+et saisissables. Une vérité sans conséquences en
+acquiert avec lui; ce qui était vague devient précis,
+un aperçu hasardé se change en proposition fondamentale,
+une distinction ingénieuse en classification
+méthodique. Une forme scientifique en même
+temps qu'élémentaire vient envelopper, fortifier, et
+pour ainsi dire armer sa pensée. Tout ce qu'il pense
+se démontre, et jusqu'à ses rêveries prennent les apparences
+d'un système.</p>
+
+<p>C'est ce tour d'esprit peut-être qui aujourd'hui
+est, au bon comme au mauvais sens du mot, considéré
+comme éminemment scolastique. Mais soit qu'il
+déplaise ou captive, soit qu'on le croie encore applicable
+ou définitivement stérile, on ne peut disconvenir
+que l'esprit scolastique n'ait été une des
+transformations mémorables de cette identité flexible,
+de cet indestructible Protée qu'on appelle
+l'esprit humain. Et comme cette forme domine dans
+Abélard, comme nul monument ne la montre portée
+au même degré dans aucun autre avant lui, comme
+nulle renommée ne fut du XIe au XVe siècle supérieure
+à la sienne, on est en droit de dire que l'esprit
+d'Abélard fut la source principale de l'esprit
+scolastique, en d'autres termes, qu'il eut ce rare
+honneur de donner une forme de cinq siècles à l'esprit
+humain. C'est là une certaine création; par là
+Abélard est sur la ligne des inventeurs, au moins
+pour la puissance de fait et pour la durée de la puissance.
+Enfin on le peut compter dans le nombre bien
+petit de ces hommes dont on imagine que s'ils
+n'avaient point paru au monde, les destinées de l'esprit
+humain n'auraient pas été les mêmes.</p>
+
+<p>Je lui donne cet éloge, et je le limite aussitôt, en
+le motivant sur son influence plus que sur son génie,
+et dans l'influence, il y a souvent de la bonne
+fortune; celui qui l'obtient n'est pas toujours seul à
+la mériter. Abélard fonda plutôt qu'il ne créa la
+philosophie de l'école française. Trouvant les idées
+toutes faites, il les réduisit en système, et leur
+donna une telle puissance de propagation, qu'il résulta
+de son passage dans l'enseignement, quelque
+chose de durable quant aux pensées, quelque chose
+d'impérissable quant à la méthode.</p>
+
+<p>Si l'on voit dominer dans sa philosophie l'uniformité
+du procédé, une tendance à tout résoudre logiquement,
+un besoin constant de se bien comprendre
+et d'être bien compris, une résistance raisonnée aux
+généralités synthétiques, aux hypothèses posées en
+axiomes, aux solutions par intuition, si partout se
+montrent la crainte du vague, l'amour de l'ordre,
+de l'évidence, et grâce à cette prétention de démonstration
+universelle, une doctrine souvent aride, un
+peu étroite, convaincante et insuffisante, qui saisit
+tout et n'épuise rien, simplifie souvent au risque
+d'atténuer, et s'empare de la raison sans s'égaler à
+la vérité, ne peut-on pas dire que ces caractères du
+génie et du système philosophiques d'Abélard rappellent
+ceux du génie national, et surtout dans la philosophie?
+Serons-nous exposé à trouver beaucoup
+d'incrédules en avançant que l'esprit français s'est
+toujours souvenu d'avoir été, dans sa laborieuse enfance,
+élevé sous l'austère discipline de la scolastique?</p>
+
+<p>Le rôle que par la scolastique Abélard a joué dans
+la théologie, attesterait à lui seul que tout dans cette
+philosophie n'était pas formalité vaine, entrave
+méthodique pour la raison. C'est dans la théologie
+peut-être qu'il a le plus innové, non que ses opinions
+en elles-mêmes aient laissé beaucoup de traces;
+mais l'esprit qui les a dictées, le procédé par
+lequel il les a établies, les conséquences auxquelles
+elles devaient mener, tout appartient à ce qu'on
+pourrait appeler le mouvement libéral de l'esprit
+humain. C'est là une gloire réelle encore que périlleuse;
+la raison doit beaucoup à <i>ces habiles gens</i> que
+Leibnitz plaignait dans sa prudence et admirait dans
+son équité<a id="footnotetag542" name="footnotetag542"></a><a href="#footnote542"><sup>542</sup></a>. Abélard fit deux choses: il voulut rendre
+la théologie systématique, à l'exemple de la philosophie,
+en lui appliquant les formes de la dialectique,
+et par là il fut comme le Jean Damascène de son
+siècle. En même temps et par cette révolution dans
+la forme, il servit l'esprit général du rationalisme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote542" name="footnote542"></a><b>Note 542:</b><a href="#footnotetag542"> (retour) </a> Voyez ci-dessus chap. I, p. 183.</blockquote>
+
+<p>Il ébranla profondément la tyrannie de l'autorité tout
+en l'invoquant sans cesse, et comme il mit aux prises
+par des citations habilement recueillies et les
+Pères et les docteurs entre eux, il conduisit forcément
+les esprits à reconnaître l'arbitrage de la raison.</p>
+
+<p>C'est par ces motifs et dans cette mesure que le
+génie d'Abélard peut mériter, soit comme éloge,
+soit comme blâme, le titre de génie <i>révolutionnaire</i><a id="footnotetag543" name="footnotetag543"></a><a href="#footnote543"><sup>543</sup></a>.
+Ses doctrines le sont moins que sa méthode; le mouvement
+de son esprit est plus hardi que ses conclusions.
+Mais cependant celles-ci sont en général dans
+le sens de la liberté de penser, et si nous les résumons
+encore une fois dans leur ensemble, on reconnaîtra
+peut-être, mieux que dans nos analyses spéciales,
+combien sous les rapports de la religion et de
+la philosophie, elles concordent avec les idées modernes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote543" name="footnote543"></a><b>Note 543:</b><a href="#footnotetag543"> (retour) </a> Cousin, Ouvrages inéd. d'Abélard, <i>Introd.</i>, p. v.</blockquote>
+
+<p>Toute connaissance humaine est originaire des
+sens. La sensation donne naissance à l'idée ou conception.
+Dans la sensation, la sensibilité connaît par
+l'intermédiaire d'un organe. Dans la conception, l'intelligence
+connaît la nature de la chose perçue dans
+la sensation, ou représentée par l'imagination.</p>
+
+<p>Mais l'intelligence n'a besoin ni de l'organe, ni
+même de la réalité sensible pour concevoir, car elle
+conçoit ce qui n'est pas sensible, le général, l'abstrait,
+l'invisible, l'impossible. Son mode d'action
+est le jugement; comme régulatrice de son action
+et d'elle-même, elle est la raison. Comme essence
+ou chose, elle est l'esprit.</p>
+
+<p>L'esprit est dans l'âme ou plutôt il est l'âme en
+tant qu'intellective, rationnelle, pensante. L'âme est
+aussi végétative, sensitive, <i>animatrice</i>; c'est-à-dire
+qu'elle est nécessaire à la vie animale et à la vie organique.
+C'est elle qui souffre et qui jouit, qui veut
+et qui pèche, comme c'est elle qui perçoit et qui
+pense. Ce sont là en elle des fonctions plus encore
+que des parties. Il n'y a qu'une âme, substance
+simple, unité sans parties; elle est spirituelle.</p>
+
+<p>C'est surtout comme spirituelle qu'elle est intelligence
+pure, c'est-à-dire libre des sens et de l'imagination,
+et par là analogue ou semblable à l'esprit
+divin; car Dieu n'a ni sens ni imagination. Son intelligence
+atteint tout directement, et contient tout
+simultanément. Par la méditation, par la contemplation,
+l'esprit de l'homme s'élève et s'assimile en
+quelque sorte à l'esprit de Dieu.</p>
+
+<p>Comme intelligence agissant sous la forme du jugement,
+l'âme discerne et décide. Elle décide de
+l'action, elle discerne le bien et le mal. Elle est la
+volonté inséparable de la raison. La volonté est le
+choix de la raison. Le libre arbitre est le jugement
+libre.</p>
+
+<p>L'homme ainsi fait a la <i>perceptibilité de la discipline</i>;
+il est capable de la science, toute science dépend
+d'une science supérieure, théorétique, qui la
+juge et qui remonte aux causes, qui est du ressort
+de la raison et non de l'expérience; c'est la philosophie.
+La philosophie, comme directrice de la science,
+comme guidant sa marche et déterminant ses formes,
+est un art, ou la dialectique; car la dialectique est
+l'art de la raison. La science des choses telles qu'elles
+sont, est la physique. La science de la nature des
+choses telle que nous la concevons, est la philosophie,
+qui se résout dans la dialectique; car en traitant
+des conditions et des règles de la raison, la
+dialectique traite de la substance, de la cause, de la
+matière et de la forme, du sujet et du mode, du tout
+et des parties, du genre et des espèces, c'est-à-dire
+qu'elle enseigne tout ce qui est abstrait et général
+dans les choses, et qui dans l'ordre réel est constitué
+en individus.</p>
+
+<p>Ce qui existe réellement, physiquement, ce qui
+constitue l'individu ou l'être, c'est en général la matière
+et la forme. Il n'y a point de substance qui ne
+soit essence, et toute essence ou être est composée
+de matière et de forme; sa matière est ce dont elle
+est, sa forme est ce qui la fait ce qu'elle est. Ainsi
+la forme constitutive est essentielle. Elle est générique,
+lorsqu'elle transforme la catégorie en genre;
+spécifique, lorsqu'elle fait du genre une espèce;
+individuelle, lorsqu'elle distingue un individu de
+l'espèce. La forme est l'élément créateur, le moyen
+actuel de la création de l'être, ce qui le fait passer
+de la puissance à l'acte. Elle vient de Dieu.</p>
+
+<p>Mais les essences ne sont pas en elles-mêmes et
+par elles-mêmes générales et spéciales. Elles ne
+sont pas des choses qui soient dans les choses, qui
+existent indépendamment des individus. A ce titre,
+comme générales ou spéciales, elles ne sont que
+des universaux, c'est-à-dire des conceptions universelles,
+ou des noms significatifs de la conception
+de ce qu'il y a de plus ou moins universel dans les
+choses. Les abstractions ne sont pas des réalités.</p>
+
+<p>La proposition, la division, la définition se calquent
+sur ces distinctions; elles les reproduisent
+dans le langage; et c'est ainsi que la logique ou
+dialectique donne, dans l'interprétation et l'analyse,
+ou dans la science des mots et de l'oraison,
+une science de la nature des choses.</p>
+
+<p>Un seul être, Dieu, déroge par sa nature aux règles
+de cette science. Il est substance et il n'a pas
+de mode; car le mode est une division du sujet, et
+Dieu étant simple, il est indivisible. Il est forme, et
+il n'a pas de forme, car la forme aussi est un des
+composants de l'être, et Dieu n'est pas composé;
+mais il est forme comme étant une essence déterminée.
+Il est sujet et il n'a pas d'accident, car l'accident
+est relatif et changeant, et Dieu est absolu et
+immuable. Il est individu en ce sens qu'il est unique
+et singulier, et universel en ce sens qu'il est
+infini.</p>
+
+<p>Ces notions philosophiques sur Dieu constituent
+une croyance philosophique en Dieu. S'il existe une
+autre foi en Dieu, elle ne saurait être contraire à
+celle-là; en d'autres termes, la religion ne saurait
+être contraire à la philosophie; car la vérité n'est
+pas contraire à la vérité. Il y a une foi de la raison.
+Toute croyance aux choses invisibles sur des preuves
+invisibles est de la foi. Or, l'adhésion de la raison ou
+par la raison est dans ce cas, un argument n'étant
+pas une chose sensible. Elle est donc aussi une foi,
+la foi philosophique. Il faut comprendre ce qu'on
+croit, et assurément aussi ce qu'on enseigne et ce
+qu'on apprend. On croit parce qu'on est convaincu,
+et la conviction s'opère par l'intelligence.</p>
+
+<p>La philosophie a pu, en conséquence, s'élever aux
+mêmes idées, aux mêmes vérités que la religion.
+<i>Elle a connu Dieu</i><a id="footnotetag544" name="footnotetag544"></a><a href="#footnote544"><sup>544</sup></a>. La raison, l'intelligence sont communes
+à la religion et à la philosophie. Si la raison
+et l'intelligence sont nécessaires à la foi pour la produire,
+la légitimer et l'affermir; là où elles existaient
+sans la foi, elles ont dû produire par elles-mêmes
+au moins tout ce qu'elles ajoutent à la foi. En d'autres
+termes, Dieu s'est révélé à toute intelligence.
+Ainsi les philosophes avant l'incarnation ont connu
+les vérités fondamentales de la morale et de la religion.
+Ils ont compris les principes des mystères,
+pressenti les mystères eux-mêmes, pratiqué les vertus
+chrétiennes. La foi n'est donc qu'une réformation
+de la loi naturelle, et il faut croire au salut de ceux
+qui avaient observé cette loi avec discernement et
+avec amour. La vie de Socrate est celle d'un martyr<a id="footnotetag545" name="footnotetag545"></a><a href="#footnote545"><sup>545</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote544" name="footnote544"></a><b>Note 544:</b><a href="#footnotetag544"> (retour) </a> Rom. I, 19, 21.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote545" name="footnote545"></a><b>Note 545:</b><a href="#footnotetag545"> (retour) </a> Et le martyr Socrate....&mdash;VOLTAIRE.</blockquote>
+
+<p>Il suit qu'il faut employer la raison contre les infidèles
+et les hérétiques, et donner, quoique avec
+précaution, à la religion, les formes de la science;
+car d'abord le raisonnement vaut mieux que la force
+contre l'erreur. Puis, la vérité n'est acceptable, dans
+les temps de discussion, qu'avec les formes rationnelles,
+et l'on ne peut convaincre, sur les points où
+l'on est en dissidence, qu'à l'aide des points sur lesquels
+on s'accorde.</p>
+
+<p>Toutefois, comme l'esprit des créatures est inégal
+à la conception et à l'expression de l'incréé, de même,
+que les philosophes ont enveloppé leur pensée et
+cherché des équivalents et des images pour rendre,
+les vérités religieuses, les vérités chrétiennes ne
+peuvent être exposées qu'indirectement, et sous le
+voile des analogies. On ne doit tendre, quand on les
+exprime, qu'au plus vraisemblable; il faut renoncer
+à une propriété rigoureuse. La théologie rationnelle
+ne fait qu'approcher de la vérité. Elle en donne une
+ombre.</p>
+
+<p>On a vu que toutes les fois qu'il s'agit de Dieu,
+les règles et les expressions de la science sont défectueuses
+par quelque endroit. Il y a dans l'Être
+unique un mystère nécessaire. Dieu est un; son
+unité ne peut se comparer avec nulle autre. Ce qu'il
+y a de plus simple au monde est encore corporel,
+c'est-à-dire composé, en comparaison de lui. Il ne
+peut donc y avoir en lui de diversité que par l'opération
+et non par l'essence; c'est ce qu'on peut appeler
+une diversité de propriétés.</p>
+
+<p>Les propriétés fondamentales de la Divinité sont
+la puissance, la sagesse, la bonté. Mais tous ces
+attributs sont coéternels à Dieu, égaux les uns aux
+autres, indivisibles dans leur action. Toute oeuvre
+divine est l'oeuvre de la puissance, de la sagesse
+et de la bonté.</p>
+
+<p>Dieu est le souverain bien, le bien suprême, la
+plénitude ou la perfection du bien. Il ne fait donc
+que le bien; il ne peut faire que le bien, parce que
+telle est sa nature. Mais il ne fait que le bien, parce
+qu'il ne veut que le bien, et il ne peut faire que le
+bien, parce qu'il ne peut vouloir que le bien. Sa
+puissance répond donc à sa volonté. Sa puissance
+en elle-même est illimitée; mais sa volonté est l'instrument
+d'une intelligence parfaite et d'une bonté
+infinie. Il ne peut pas tout, mais il peut, par lui
+seul, tout ce qu'il veut. L'acte de sa toute-puissance
+est donc réglé nécessairement par sa volonté,
+par sa sagesse, par sa bonté. Il n'y a de supérieur
+à sa puissance que lui-même.</p>
+
+<p>Néanmoins il est libre. Car il ne veut le bien que
+parce que sa suprême intelligence connaît que le
+bien est le bien. La liberté consiste à faire ce qui
+plaît; mais parce que ce qui plaît dépend de notre
+nature, nous ne cessons pas d'être libres en cela.
+Parce que la nature de Dieu est d'aimer le bien,
+Dieu ne cesse pas de le vouloir librement. Puisqu'il
+ne veut et ne fait que le bien, il fait tout bien, et
+tout ce qu'il fait est bien: tout est bien. Si tout est
+bien, le mal même a un bon but; tout a une raison.</p>
+
+<p>Toutes ces vérités accessibles à la raison n'ont
+jamais été manifestées d'une manière aussi complète,
+aussi saisissante, aussi pratique que par les
+faits miraculeux et dans les livres sacrés du christianisme.
+Il est donc la vraie religion dans sa plénitude.
+Il est la révélation de Dieu et de tous ses
+attributs, par la médiation de Dieu même.</p>
+
+<p>Par l'incarnation, par l'Évangile, l'exemple a été
+donné et le témoignage a été rendu; les vérités
+sont devenues aussi claires que la lumière, les
+vertus plus parfaites, plus nécessaires, plus faciles.
+Car l'amour a été excité par la grâce. C'est en effet
+la plus grande grâce de Dieu que la rédemption,
+Elle a délivré l'homme de l'empire du mal, en
+éclairant son esprit, en touchant son coeur. D'une
+loi de crainte, la religion est ainsi devenue une loi
+d'amour.</p>
+
+<p>L'amour est donc le principe de la piété comme
+de la vertu. Dieu doit être aimé parce qu'il est
+le bien même. L'amour est dû à sa bonté. La volonté
+de lui plaire fait tout le mérite de nos
+actions à ses yeux. Le péché n'est que le mépris
+de Dieu, il suit que le bien et le mal ne résident
+que dans l'intention. Pour bien faire, il faut avoir
+l'intention du bien; pour mériter le salut, il faut
+vouloir le bien, par amour pour Dieu même. Le
+mal commis sans volonté ou sans connaissance qu'il
+est mal, cesse d'être le mal. Le bien accompli sans
+amour est le bien, mais il est sans mérite aux
+regards de Dieu. Dieu juge les coeurs et non les
+actions.</p>
+
+<p>Arrêtons-nous ici. Ces pensées ainsi généralisées
+n'ont pas assurément l'air des formules d'une
+sagesse gothique. Si elles ne sont toutes vraies,
+elles offrent toutes le caractère libre et philosophique
+d'une foi qui ne veut relever que de la
+raison. A les contempler dans leur lumineux ensemble,
+ne vous semble-t-il pas voir dès lors blanchir
+à l'horizon les premiers feux de l'astre qui
+doit se lever sur les temps modernes?</p>
+
+<p>Lorsque nous regardons autour de nous, lorsque
+nous comparons nos moeurs, nos coutumes, nos
+lois, nos gouvernements, à ce que nous savons du
+passé, il nous semble que tout est nouveau, et que
+l'on n'a jamais pensé ce que nous pensons. L'homme,
+à nous en croire, a changé d'esprit, et la vérité est
+une découverte de ces derniers jours. Portons-nous
+au contraire une attention plus pénétrante dans
+l'examen d'une époque ancienne mais curieuse,
+dans l'étude d'un grand esprit d'un autre siècle?
+tout vieillit autour de nous, nous croyons nous reconnaître
+dans nos pères, et toute différence semble
+s'anéantir entre le passé et le présent. L'esprit
+humain n'a plus fait un seul pas, et la raison n'a
+rien trouvé. Depuis l'origine des choses, le soleil
+s'est levé et couché sans cesse, mais c'est le même
+soleil, et le monde est tour à tour assombri des
+mêmes nuages, éclairé des mêmes rayons.</p>
+
+<p>Ces jugements contradictoires et alternatifs sont
+trop naturels pour être tout à fait trompeurs, et il
+faut qu'il y ait, avec le temps, dans le monde
+moral, plus et moins de changement qu'on ne le
+suppose. Non, les hommes du passé ne sont pas ce
+que nous sommes, mais ils sont ce que nous aurions
+été. Le monde est uniforme et divers, et le temps
+développe tout, s'il ne crée rien. L'histoire de l'humanité
+ne se pourrait comprendre, si l'humanité
+n'était la même, et n'aurait rien à nous apprendre,
+si l'humanité ne changeait pas.</p>
+
+<p>Mais il y a des temps où l'on est plus frappé des
+différences que des ressemblances. Ainsi, dans le
+demi-siècle qui vient de s'écouler, c'est aux premières
+que l'attention semble surtout s'être attachée.
+On n'a cessé de remarquer tout ce que le passé offrait
+de singulier, peut-être dans l'espoir de faire autrement
+et mieux que lui. C'est le propre des époques
+de grandes tentatives, soit en politique, soit en
+philosophie.</p>
+
+<p>Je ne serais pas étonné qu'après avoir relevé
+jusqu'à l'exagération les différences des époques,
+nous ne fussions maintenant enclins à en apercevoir
+exclusivement les ressemblances. L'expérience engendre
+l'impartialité, et les esprits qu'elle calme,
+et que, dit-on, elle désabuse, sont portés à conclure
+qu'en définitive tout se ressemble, et qu'il y
+a sur la terre moins à faire qu'on n'avait dit. On
+termine avec des souvenirs ce qu'on a commencé
+avec des idées, et parce qu'on a rencontré dans
+l'homme quelque chose de réfractaire qui ne se plie
+pas à tous les caprices des théories, on veut que
+tout soit vanité, idées, espérances, théories, et, par
+conséquent, efforts et dévouements. Tout est vanité,
+il y a longtemps que telle est la conclusion de la sagesse,
+qui ne trouve <i>rien de nouveau sous le soleil</i>.</p>
+
+<p>On dit que la politique s'applaudira de ce retour
+à la tradition; mais nous ne parlons que de philosophie.
+Dans l'histoire de l'esprit humain, toutes les
+fois qu'on creuse un peu profondément, on trouve,
+pour ainsi parler, un sol identique; c'est un terrain
+de première formation qui a porté toutes les révolutions
+superficielles. Il en doit être ainsi. La philosophie
+recherche des vérités qui ne sont d'aucune époque,
+et elle les cherche dans l'esprit humain, le
+même aujourd'hui qu'au moment suprême où l'esprit
+infini le souffla sur la face de l'être qu'il se
+donna pour spectateur et pour témoin. Cette double
+identité, la vérité éternelle transpirant dans une intelligence
+dont l'essence ne varie pas, est le fond
+même de la philosophie: c'est ce qui fait la valeur
+incomparable de cette science. Mais si la vérité ne
+change point, il n'en est pas de même de la connaissance
+de la vérité. On en sait plus ou moins, et
+l'esprit humain, multiple en facultés comme en idées,
+se développe, se dirige, s'enrichit diversement en
+des temps divers. Il est bon, il est nécessaire de
+s'appuyer sur ce qui ne change pas, de savoir au
+moins qu'il y a de l'immutable; mais l'intérêt de
+l'étude, le charme de la science, c'est le mouvement;
+une science surhumaine seule resterait immobile.
+Le mot de science lui-même suppose une
+distinction entre ce qui connaît et ce qui est connu,
+et la conscience de notre nature intellectuelle fait foi
+d'un effort constant d'égaler la connaissance à l'inconnu.
+Ainsi de ce que l'éternel est dans l'objet de la
+science, il ne suit pas que la science soit uniforme,
+immobile, qu'elle ait la stabilité fondamentale de son
+objet. Elle cesserait aussitôt de s'en distinguer, elle
+s'y joindrait dans une unité d'essence, et le système
+de l'identité universelle serait réalisé. C'est le monde
+réel, le monde de l'homme, que celui qui allie l'éternel
+et le mobile, que celui où tout s'attire au lieu
+de se confondre, où règne la relation et non l'identité,
+où l'unité n'est qu'harmonie. Résignons-nous
+donc à croire les choses comme nous les voyons,
+ayons l'orgueil de nous fier aux apparences. Sachons
+la vérité éternelle, croyons la science mobile. Concevons
+la stabilité des essences, de l'essence de
+l'esprit humain, par exemple, mais admettons qu'il
+a une histoire comme il le semble, c'est-à-dire que
+le temps existe pour lui. Les illusions nécessaires
+ne dont pas des illusions, mais des lois de la nature
+des choses, et la pensée coïncide avec ce qui est. S'il
+n'en était pas ainsi, elle n'aurait ni mystères, ni lacunes;
+si elle se trompait elle-même, elle serait contente
+d'elle-même. Il n'y aurait point de doute, s'il
+n'y avait qu'ignorance, et c'est parce qu'on sait de la
+vérité, qu'on s'aperçoit qu'on ne sait pas la vérité
+tout entière.</p>
+
+<p>C'est à la lueur de cette foi philosophique qu'il
+faut considérer l'histoire de la philosophie, et dans
+cette histoire, ses héros, ses triomphateurs, ses
+vaincus, ses martyrs. Tous ils sont de même famille.
+La diversité des doctrines et des langages couvre
+un fonds d'idées communes. La variété des esprits
+se produit dans celle des points de vue et des méthodes;
+mais ces esprits consacrés à une même
+science, tendent au même but, et marchent à pas
+inégaux, sous des dehors différents, dans une seule et
+large voie. Arrivez jusqu'au coeur de leurs systèmes,
+vous vous sentirez comme en pays de connaissance.
+Au fond de la science de toute époque, vous retrouverez
+la science contemporaine, mais des esprits
+divers pénètrent plus ou moins profondément dans
+des questions identiques; et de même que dans les
+mathématiques il y a des questions qu'on peut également
+aborder et représenter ou résoudre par des
+nombres, par des lignes, par des notations algébriques
+ou infinitésimales, les mêmes problèmes philosophiques
+ne sont pas toujours posés, exprimés,
+traités dans un même langage, et ces changements
+ne sont indifférents ni à la clarté, ni même à la vérité
+des solutions. Dans quel ordre ces changements
+se succèdent-ils? suivant quelles lois se règlent la
+marche de la science et la transformation des méthodes?
+c'est en cherchant cela qu'on porte de la philosophie
+dans l'histoire de la philosophie.</p>
+
+<p>L'ouvrage qu'on vient de lire doit servir quelque
+peu à qui voudra considérer l'origine d'une grande
+époque de cette histoire dans un de ses principaux
+personnages. C'est au lecteur de faire, dans ce moment,
+dans ce point du XIIe siècle, la part du variable
+et de l'invariable, et de renouer le fil de la causalité
+entre ce qui précède et ce qui suit l'école d'Abélard.</p>
+
+<p>L'hellénisme et le christianisme sont les sources
+de la philosophie du moyen âge, et l'on peut le dire
+de toute philosophie dans le monde moderne. Dans
+Abélard, l'un de ces éléments se borne à quelques
+traditions isolées et vagues de platonisme et de néoplatonisme
+et à l'aristotélisme logique, transmis surtout
+par des commentaires. Le christianisme est
+surtout pour lui celui de saint Augustin. A ces éléments,
+il applique un esprit décidément rationaliste,
+et de plus subtilement dialectique, et compose une
+doctrine où domine toujours la foi en Dieu et en la
+raison. Qu'était cette doctrine? on l'a vu peut-être
+dans ce livre. Qu'en a tiré l'esprit humain? Il me
+semble qu'on le voit tous les jours autour de nous.
+Nous sommes les enfants de l'école de Paris.</p>
+<br>
+
+<p>FIN DU TOME SECOND ET DERNIER.</p>
+<br><br><br>
+<h3>TABLE.</h3>
+<br>
+
+<p>SUITE DU LIVRE III.&mdash;De la Philosophie d'Abélard.</p>
+
+<p>CHAPITRE VIII.&mdash;De la Métaphysique d'Abélard.&mdash;<i>De generibus
+et speciebus</i>. Question des universaux.</p>
+
+<p>CHAP. IX.&mdash;Suite du précédent.</p>
+
+<p>CHAP. X.&mdash;Suite du précédent.&mdash;<i>De intellectibus</i>.&mdash;<i>Glossulae
+super Porphyrium</i>.&mdash;Résumé.</p>
+
+<p>LIVRE III.&mdash;De la Théologie d'Abélard.</p>
+
+<p>CHAPITRE Ier.&mdash;De la Théologie scolastique en général.&mdash;Caractères
+de celle d'Abélard.&mdash;Le <i>Sic et Non</i>.</p>
+
+<p>CHAP. II.&mdash;De la Théodicée d'Abélard.&mdash;<i>Introduction ad Theologiam</i>.</p>
+
+<p>CHAP. III.&mdash;Suite de la Théodicée.&mdash;<i>Theologia christiana</i>.</p>
+
+<p>CHAP. IV.&mdash;Des principes de la Théologie d'Abélard.&mdash;Objections
+des contemporains.</p>
+
+<p>CHAP. V.&mdash;Des principes de la Théologie d'Abélard.&mdash;Examen
+philosophique.</p>
+
+<p>CHAP. VI.&mdash;Suite de la Théodicée.&mdash;<i>Commentarii super
+S. Pauli epistolam ad Romanos</i>.</p>
+
+<p>CHAP. VII.&mdash;De la Morale d'Abélard.&mdash;<i>Ethica seu Scito te
+ipsum</i>.</p>
+
+<p>CHAP. VIII.&mdash;Opuscules divers.&mdash;<i>Expositio in hexameron</i>.&mdash;<i>Dialogus
+inter Philosophum, Judaeum et Christianum</i>.</p>
+
+<p>CHAP. IX.&mdash;Réflexions générales.</p>
+<br>
+
+<p><b>FIN DE LA TABLE</b></p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of ABÉLARD, Tome II., by CHARLES DE RÉMUSAT
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ABÉLARD, TOME II. ***
+
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+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
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+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
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+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
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+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
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+Gutenberg-tm License.
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+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
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+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
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+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
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+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
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+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
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+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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