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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:42:58 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: ABÉLARD, Tome II. + +Author: CHARLES DE RÉMUSAT + +Release Date: October 20, 2004 [EBook #13807] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ABÉLARD, TOME II. *** + + + + +Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team, from images generously made available by gallica +(Bibliotheque nationale de France). + + + + + + +</pre> + + + + +<h1>ABÉLARD</h1> + +<h5>PAR</h5> + +<h3>CHARLES DE RÉMUSAT.</h3> + +<h4>1845</h4> + +<br><br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Spero equidem quod gloriam eorum</p> +<p>qui nunc sunt posteritas celebrabit.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>JEAN DE SALISBURY, disciple d'Abélard</p> +<p><i>Metalogicus in prologo</i>.</p> + </div> </div> + + + +<br><br> + +<h2>TOME DEUXIÈME</h2> + + + +<h2>DE LA PHILOSOPHIE D'ABÉLARD.</h2> +<br><br> + + +<h3>CHAPITRE VIII.</h3> + +<h3>DE LA MÉTAPHYSIQUE D'ABÉLARD.—<I>De Generibus et Speciebus.</I>—QUESTION +DES UNIVERSAUX.</h3> + +<p>La nature des genres et des espèces a donné lieu +à la controverse la plus longue peut-être et la plus +animée, certainement la plus abstraite, qui ait passionné +l'esprit humain. Rien en effet ne ressemble +moins à une question pratique, à une de ces questions +mêlées aux intérêts du monde et aux affaires +de la vie, que celle de savoir ce qu'il faut penser de +la nature des idées générales. S'il existe une chose +qui paraisse une simple curiosité scientifique, c'est +assurément une recherche dont il est difficile de +faire saisir l'objet même à bien des esprits cultivés. +Cependant la durée de la controverse est un fait +historique. Elle a commencé avant le moyen âge, et +elle s'est maintenue à l'état de guerre civile intellectuelle, +depuis le XIe siècle jusqu'à la fin du XVe, +c'est-à-dire pendant plus de quatre cents ans. La +chaleur et la violence même avec lesquelles cette +guerre a été soutenue passe toute idée; et si le règne +de la scolastique est à bon droit regardé comme l'ère +des disputes, il en doit la réputation à la question +des universaux.</p> + +<p>Aussi a-t-on pu dériver toute la scolastique de +cette unique question. C'est Abélard lui-même qui +a dit: «Il semblait que la science résidât tout entière +dans la doctrine des universaux<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>.» Et l'un +des hommes qui ont décrit avec le plus de vivacité +et jugé le plus librement les querelles de ce temps, +Jean de Salisbury, voulant dépeindre la présomption +de certains docteurs, s'exprime ainsi:</p> + +<p>Tout apprenti, dès qu'il sait joindre deux parties d'oraison, se +tient et parle comme s'il savait tous les arts<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>; il vous apporte un +système nouveau touchant les genres et les espèces, un système +inconnu de Boèce, ignoré de Platon, et que par un heureux sort il +vient tout fraîchement de découvrir dans les mystères d'Aristote; il +est prêt à vous résoudre une question sur laquelle le monde en travail +a vieilli, pour laquelle il a été consumé plus de temps que la +maison de César n'en a usé à gagner et à régir l'empire du monde, +pour laquelle il a été versé plus d'argent que n'en a possédé Crésus +dans toute son opulence. Elle a retenu en effet si longtemps grand +nombre de gens, que, ne cherchant que cela dans toute leur vie, ils +n'ont en fin de compte trouvé ni cela ni autre chose; et c'est peut-être +que leur curiosité ne s'est pas contentée de ce qui pouvait être +trouvé; car de même que dans l'ombre d'un corps quelconque la +substance corporelle se cherche vainement, ainsi dans les intelligibles +qui peuvent être compris universellement, mais non exister +universellement, la substance d'une solide existence ne saurait être +rencontrée. User sa vie en de telles recherches, c'est le fait d'un +homme oisif et qui travaille à vide. Purs nuages de choses fugitives, +plus on les poursuit avidement, plus rapidement ils s'évanouissent; +les auteurs expédient la question de diverses manières, avec divers +langages, et quand ils se sont différemment servis des mots, ils semblent +avoir trouvé des opinions différentes; c'est ainsi qu'ils ont +laissé ample matière à disputer aux gens querelleurs....»</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, ep. i, p. 6.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a><p> Ces deux lignes sont dans le texte deux vers dont +Jean dit qu'il ne se rappelle pas l'auteur:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Gartio (sic) quisque duas postquam scit jungere partes,</p> +<p>Sic stat, sic loquitur velut omnes noverit artes.</p> + </div> </div> + +<p><i>Policrat.</i>, lib. VII, c. XII.—Voyez aussi Buddeus, <i>Observ. select.</i>, XIX, t. VI, +p. 161 et 163.</p></blockquote> + +<p>Ainsi parlait un écrivain qui faisait profession +d'être de l'Académie, c'est-à-dire de douter un peu, et +de s'en tenir aux choses probables, tout en se donnant +pour fermement attaché au grand Aristote, qu'il regardait +comme l'auteur de la science du probabilisme, +sans doute pour avoir défini le raisonnement dialectique +le raisonnement probable<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>. Jean de Salisbury +n'estimait guère la question ni les systèmes qu'elle +avait enfantés; mais il était frappé de l'importance +de fait d'une question qui avait donné plus de peine +à conduire que l'empire romain. Il s'étonnait de la +violence des disputes qu'elle allumait de son temps; +et cependant il n'avait pas vu la querelle dégénérer +en combat véritable, ni le pugilat et les armes employés +à l'aide d'une thèse de dialectique. Il n'avait +pas vu le sang rougir le pavé de l'Université, si ce +n'est quelquefois sous le fouet des maîtres, ni le pouvoir +spirituel ou temporel déployer ses rigueurs, pour +intimider ou punir le crime d'errer sur la nature des +idées abstraites<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>. Mais il reconnaissait dans la question +des universaux le thème éternel des bruyants +débat du monde savant. «Là sont,» disait-il, «les +grandes pépinières de la dispute, et chacun ne +songe à recueillir dans les auteurs que ce qui peut +confirmer son hérésie. Jamais on ne s'éloigne de +cette question; on y ramène, on y rattache tout, +de quelque point que soit partie la discussion. On +croit se trouver avec ce peintre dont parle un poète, +et qui pour toutes les occurrences ne savait d'aventure +retracer qu'un cyprès<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>. C'est la folie de Rufus +épris de Névia, de qui rien ne peut le distraire. +<i>Il ne pense qu'à elle, ne parle que d'elle; si Névia +n'était pas, Rufus serait muet</i><a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>. C'est qu'en effet la +chose la plus commode pour philosopher est celle +qui prête le plus à la liberté de feindre ce qu'on +veut, et qui par sa difficulté propre et par l'inhabileté +des contendants, donne le moins la certitude.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> <i>Toplo.</i>, I, 1.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> <i>Metal.</i>, t. I, c. xxiv.—Voyez les citations de +Louis Vives et d'Érasme dans Dugald Stewart (<i>Phil. de l'esp. +hum.</i>, c. iv, sect. iii). Les réalistes et +les nominaux se sont mutuellement accusés d'avoir fait brûler +leurs adversaires sous prétexte d'hérésie.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> <i>Poller.</i>, I. VII. c. xii.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a><p>Il cite ici une épigramme de Coquus, Ce Coquus n'est +pas autre que Martial, de qui une épigramme assez jolie contient +ce vers:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>... Si non sit Navia, mutus erit.</p> +<p>(L. I, ep. LXIX.)</p> + </div> </div></blockquote> + + + +<p>Voilà donc le fait bien établi; c'était un sujet infini, +une source intarissable de disputes et de systèmes. +C'était le seul problème, le premier intérêt, la +grande passion; les docteurs en parlaient sans relâche, +comme les amants ridicules de leur maîtresse.</p> + +<p>Et nous-mêmes, ne revenons-nous pas continuellement +à cette question des universaux? Elle est toujours +tellement près des autres questions dialectiques +qu'on n'a pu, sans la rencontrer sur ses pas, parcourir +le champ de la logique d'Abélard. Déjà nous +savons comment elle s'est introduite dans le monde; +comment elle était à la fois posée et compliquée par +les antécédents du péripatétisme scolastique; comment +enfin Abélard, intervenant entre deux opinions +absolues, a pu rendre à l'opinion tierce qu'il a soutenue +une importance toute nouvelle. Il ne l'avait +pas inventée; mais il l'a rajeunie et remise en honneur: +elle a passé pour son ouvrage.</p> + +<p>On a vu que la controverse des universaux avait +sa racine dans l'antiquité<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>. Aussitôt qu'elle naît, +elle doit produire le nominalisme; car la première +fois qu'on entre en doute sur la nature des idées +générales, ou qu'on se demande à quoi l'on pense +lorsqu'on prononce un terme général, il est naturel +de se dire d'abord que l'être général n'existe pas et +ne peut exister, puisque la sensation n'en a jamais +perçu aucun, et que la raison ne peut concevoir +comme réelle que l'existence individuelle; ensuite, +de conclure que la généralité n'est qu'une manière +humaine de concevoir les choses ou de les exprimer +(conceptualisme et nominalisme). Le premier germe +de cette doctrine nous est donné par l'histoire dans +l'école de Mégare. Cette secte avait soutenu 1° que +la comparaison est impossible, excepté du semblable +à lui-même (Euclide); 2° qu'une chose ne peut être +affirmée d'une autre, puisqu'elle ne saurait lui être +identique (Stilpon); 3° que celui qui dit <i>homme</i> ne +dit personne, puisqu'il ne dit ni celui-ci, ni celui-là +(Stilpon)<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>. On voit reparaître tous ces principes +dans la scolastique du moyen âge; le second surtout +se retrouve dans Abélard, qui ne savait peut-être +pas que l'école mégarique eût existé; et ce n'est pas +sans raison que les historiens de la philosophie placent +le nom de Stilpon à l'origine du nominalisme. +Cette origine, au reste, n'est pas faite pour lui ôter +cette couleur de philosophie négative et ces apparences +de tendance à l'éristique et au nihilisme que +les critiques lui reprochent.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> Voyez le c. ii du présent livre, t. I, p. 344.</blockquote> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Euclide. Τόν διά τής παραβολής λογον ανήριι, +λέγων ήτοι έξ ομοισιν αύτόν, ή έξ άνομοίων, συνιστασθαι, etc., +Laert., I. II, c. x.—Stilpon. Ετερον ετερου μή +κατηγορισθαι.... ότι ών οι λογοι έτεροι ταυτα έτερα έστι, +και έτι τά έτερα κέχωριαθαι άλλήλων. Plutarch., adv. Coloi., +xxii, xxiii.—Άνήριι και τά ειόη, και έλεγε τόν λέγοντα +άνθρωπον είναι, μηδίνα ούτε γάρ τόνόέ λεγειν, ούτε τόνόέ. +Laert., I, II, c. xii, 7.</blockquote> + +<p>Zénon fut le disciple de Stilpon. Plus réservés que +les mégariens, les stoïciens développèrent les mêmes +idées, au moins dans le sens du conceptualisme, et +n'échappèrent point au danger d'une logique plus +ingénieuse que sensée. Aussi a-t-on imputé à leur +influence tout ce que la scolastique présente de sophistique +subtilité<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>. Historiquement, de tels rapports +seraient peut-être difficiles à prouver, quoique les +analogies soient réelles; mais on se rencontre sans +s'imiter.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Brucker, <i>Hist. crit. Phil.</i>, t. III, +p. 660, 679, 719 et 804.</blockquote> + +<p>Enfin, Aristote et Platon avaient établi chacun +une doctrine originale; celui-ci, en atténuant et +supprimant la difficulté de la question par l'attribution +d'une existence réelle aux types généraux des +choses, aux idées invisibles, l'exemplaire et l'objet +des idées générales; celui-là, en adoptant le principe +négatif, qu'il n'y a rien en acte qui soit universel, +mais en tempérant les conséquences de cet individualisme, +soit par la théorie de l'existence en acte +et en puissance, soit par la distinction de la forme +et de la matière, soit par l'admission des substances +secondes et des formes substantielles. De là cependant +deux doctrines: l'une, le réalisme idéaliste; +l'autre qu'on pourrait appeler le formalisme, et qui, +en conservant des traces de réalisme, pouvait mener +aux conséquences avouées des conceptualistes et +des nominaux. Ces deux grandes doctrines, protégées +par des noms immortels, n'avaient jamais été +complètement oubliées.</p> + +<p>Depuis Aristote et Platon, il y avait donc au moins +deux opinions sur la question, qui n'avait pas toujours +conservé la même forme ni la même portée. +Comme, parmi les idées, les unes sont des idées de +choses sensibles, les autres des idées de choses insensibles, +cette différence avait engendré celle des +doctrines et produit les diverses solutions d'un problème +unique.</p> + +<p>Dans l'antiquité, deux grandes écoles avaient pris +parti contre les idées des choses sensibles, en révoquant +en doute ces choses mêmes. La secte éléatique +niait les choses sensibles, prétendant démontrer +leur impossibilité rationnelle, et elle ouvrait ainsi +la porte à toutes les sortes de scepticisme. Platon, +sans aller aussi loin, osa n'attribuer qu'une réalité +imparfaite aux choses sensibles, accusant ainsi la +sensation et les idées qu'elle suggère d'une certaine +infidélité. Ce qui échappe aux sens lui avait paru +plus réel que ce que les sens atteignent et manifestent.</p> + +<p>Mais les idées des choses non sensibles ne sont pas +toutes de même espèce, parce que les choses non +sensibles ne sont pas toutes de même nature. Toute +doctrine qui les confond et les enveloppe dans une +proscription commune, manque de justesse et de +pénétration. Peut-être Épicure, peut-être Démocrite +ont-ils mérité ce reproche. L'injustice ou l'ignorance +pourraient seules l'adresser à cet Aristote qui a tant +méprisé Démocrite. Certes il a reconnu comme +réelles bien des choses non sensibles, et l'invisible +eut souvent la foi de l'auteur de la Métaphysique, +de celui qui disait qu'il n'y a de science que de +l'universel<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>. Mais quel invisible, s'il y en a plusieurs? +Quelles sont les distinctions à faire parmi +les idées des choses non sensibles?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> <i>Analyt. post.</i>, I, XXX.—Met., III, iv et vi.</blockquote> + +<p>D'abord, les idées sensibles ou souvenirs des individus +donnent naissance immédiatement à deux +sortes d'idées. La première se compose des idées des +qualités perçues dans les individus. Ces idées, souvenirs +de sensations, une fois qu'elles sont détachées +de ces souvenirs, ne représentent plus rien de réellement +individuel, ni qui soit accessible aux sens +en dehors des individus; elles sont donc, à la rigueur +et prises isolément, des idées de choses non sensibles, +quoiqu'elles soient les souvenirs ou conceptions +des modes sensibles que l'expérience nous +témoigne dans les individus. Conçues en elles-mêmes +et séparément, elles représentent les qualités +abstraites de tout sujet, et c'est pour cela +qu'on les appelle communément idées abstraites.</p> + +<p>La seconde classe d'idées de choses non sensibles +à laquelle donne lieu le souvenir des choses sensibles, +est celle des idées des qualités en tant que +communes aux individus semblables, lesquelles +qualités, considérées dans les êtres qui les réunissent, +servent à distribuer ceux-ci en diverses collections. +Ces collections sont les genres et les espèces. +Les idées de ces collections sont des idées de choses +non sensibles, quoique d'une part ces collections +comprennent tous les individus accessibles aux sens, +et que de l'autre ces idées soient les souvenirs des +qualités observées chez les individus que les sens +ont fait connaître. Mais, d'un côté, le genre ou l'espèce +comprennent tous les individus, et nul ne peut +avoir observé tous les individus. De l'autre, les idées +de genre ou d'espèce font abstraction des individus, +pour résumer ce qu'ils ont de commun; et ce qu'ils +ont de commun ne peut être perçu par les sens hors +d'eux-mêmes. Les idées de genre et d'espèce ne +sont donc ni des souvenirs directs de sensations, ni +seulement des souvenirs de sensations, quoiqu'elles +contiennent des souvenirs de sensations. Elles comprennent +plus que les sens n'en ont vu.</p> + +<p>Ainsi, même pour ceux qui n'admettent pas d'autres +éléments dans les idées abstraites ou de qualité +et dans les idées universelles ou de genre et d'espèce +que la sensation rappelée, décomposée, généralisée, +ces idées renferment quelque chose de non senti et +quelque chose de non sensible. Elles ne sont pas de +pures idées des choses sensibles. Il y a dans les idées +de genre et d'espèce, non-seulement l'idée abstraite +de qualité; mais encore une induction qui conclut +de l'expérience à l'existence des qualités semblables +dans les individus réels ou seulement possibles autres +que ceux qu'on a pu observer; et cette induction +s'appliquant ou pouvant s'appliquer à ce qu'on +n'a jamais vu, à ce qu'on ne verra jamais, à ce qu'on +ne saurait voir, il s'ensuit que, dans ces idées, il y +a déjà la conception de l'invisible.</p> + +<p>Une psychologie un peu sévère y verrait bien autre +chose, et dans la formation des idées de genre et d'espèce, +dans celle des idées abstraites, dans la notion +même des individus observés, elle démêlerait et constaterait +bien d'autres idées, fruits de l'intelligence, +et qui ne correspondent à rien d'individuel ni de sensible. +Telles sont les idées d'être, de substance, d'essence, +de nature, etc. Telles sont encore celles de +cause, d'action, etc. Là encore se trouveraient des +idées de choses non sensibles, dont la théorie de l'abstraction, +telle que nous venons de la rappeler, ne +suffirait pas à expliquer l'origine. Pour la production +de ces idées, des philosophes ont admis une sorte +d'induction particulière; et, dans tous les cas, +comme elles ne sont pas des idées de pures qualités +ni de genre et d'espèce, ce sont des idées abstraites +d'une nouvelle classe, idées encore plus abstraites, +c'est-à-dire encore plus éloignées des réelles substances +individuelles, que les autres idées placées +jusqu'ici hors du cercle des idées sensibles.</p> + +<p>Enfin, il est des choses substantielles et réelles +qui, bien qu'inaccessibles aux sens, sont l'objet de la +pensée. Dieu n'est pas une qualité, un genre, une +espèce; c'est le nom et l'idée d'un être déterminé, +réel, et pourtant inaccessible aux sens. L'âme est +aussi le nom d'un de ces êtres dont l'existence individuelle +peut être conçue et affirmée, quoique aucune +sensation ne la manifeste. Le monde n'est pas non +plus une idée abstraite, ni un genre, ni une espèce, +c'est un tout réel et même individuel qui n'est que +conçu, et dont le nom exprime une idée beaucoup +plus large que le souvenir d'aucune sensation.</p> + +<p>Il suit que les idées des choses non sensibles peuvent +se diviser ainsi: 1° Idées d'êtres déterminés et +substantiels, inaccessibles aux sens, <i>Dieu, une +âme</i>, etc. 2° Idées de choses inaccessibles aux sens, +mais qui ne sont pas aussi nécessairement conçues +comme des substances, <i>force, cause, nature, essence</i>, +etc. 3° Idées de touts dont quelques parties +ou quelques propriétés seulement sont accessibles +aux sens, <i>le ciel, l'espace, le monde</i>, etc. 4° Idées de +collections ou de touts partiels dont les éléments individuels +ne sont pas tous perçus, le plus grand +nombre en étant seulement conçu, <i>règne inorganique, +système des plantes</i>, etc. 5° Idées des collections +fondées sur une essence commune ou plutôt +idées d'essences génériques ou spéciales; c'est proprement +l'idée de genre et d'espèce. 6° Idées de qualités +ou modes plus ou moins voisins ou éloignés des +attributs essentiels; ce sont les idées abstraites proprement +dites.</p> + +<p>Toutes ces idées, que la grammaire appelle indistinctement +abstraites, sont dans le langage et dans +l'esprit humain. Y sont-elles toutes au même titre? +Doivent-elles être rangées sous le même nom et sous +la même loi?</p> + +<p>Quelques philosophes l'ont pensé; mais leur autorité +n'est pas grande. Le sensualisme a toujours incliné +vers cette erreur; l'idéologie pure y tend. +Cependant tous les sectateurs éclairés de l'idéologie +ou du sensualisme s'en sont jusqu'à un certain point +préservés. Celui qu'on leur donne habituellement +pour chef, bien qu'il ne puisse être confondu avec +eux, Aristote, n'a nié ou méconnu aucune classe +d'idées de choses non sensibles. Il les admet et les +emploie toutes; mais il ne les range pas toutes sur la +même ligne. Seulement, ne reconnaissant d'existence +que l'existence déterminée, il semble avoir +refusé la réalité aux objets propres et directs des +idées qui ne sont pas individuelles. Mais ces idées +en elles-mêmes, il les a tenues pour réelles, pour +vraies, pour valables, et les conceptions pures de +l'esprit humain n'ont nulle part joué un plus grand +rôle que dans le péripatétisme.</p> + +<p>Quatorze siècles après lui, on a de nouveau examiné +le fond de ces idées; et d'abord on a mis hors de +question les idées de substances invisibles, comme +<i>Dieu, ange, âme</i>, et les idées de qualités proprement +dites, de celles qui n'existent réellement que dans les +sujets individuels, comme les adjectifs <i>blanc, rouge, +dur</i>, etc., et les substantifs abstraits qui y répondent. +Les premières de ces idées sont des êtres<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>, les secondes +des accidents. Il est resté: 1° Les idées de +certaines choses non sensibles qui sont comme les +conceptions nécessaires de l'esprit (<i>substance, +essence, cause</i>, etc.), attributs les plus généraux des +choses, analogues aux catégories ou prédicaments +des aristotéliciens. 2° Les idées de certaines qualités +essentielles qui sont la base et la condition des +essences; ces idées, difficiles à exprimer, sont les +<i>formes essentielles</i> du péripatétisme et de la scolastique. +3° Les idées des essences qui sont le fondement +des genres et des espèces; ce sont les universaux +proprement dits. 4° Les idées des touts qui sont ou +les collections d'individus autres que les genres et les +espèces, ou des composés déterminés de parties +formant ensemble une unité de conception.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> Les premières n'ont pas été constamment et sans exception mises hors +du débat, et nous voyons dans Abélard qu'une secte, observant que Dieu ne +pouvait être ni accident, ni espèce, ni genre, ni forme, etc., soutenait qu'il +n'était rien. Voyez ci-après I. III, c. ii.</blockquote> + + +<p>Toutes ces idées ont un caractère commun: elles +sont désignées par des noms généraux, ce qui fait +qu'elles peuvent toutes être appelées des universaux. +Sur elles toutes, la querelle des universaux pouvait à +la rigueur s'élever, car toutes étaient atteintes dans +leur réalité objective immédiate par le principe qu'il +n'y a de réel que l'individu. Cependant c'est sur la +troisième classe d'idées que la querelle a surtout +éclaté. Voici pourquoi. Si l'on décompose le genre ou +l'espèce, on trouve des réalités incontestables, lorsqu'on +arrive aux individus. Cependant la conception +du genre ou de l'espèce n'est pas celle des individus; +qu'est-elle donc? On ne peut lui refuser toute réalité, +puisqu'elle comprend les individus qui sont +réels, et cependant, comme elle n'est pas la conception +même des individus qui sont seuls réels, elle +est la conception de quelque chose qui n'est pas réel. +Ainsi les idées de genre et d'espèce n'ont point de +réalité immédiate, quoique médiatement elles soient +fondées sur des réalités. De là des équivoques et des +difficultés sans nombre. Les autres idées non sensibles +dont les objets se résolvaient moins facilement en +réalités, offraient un caractère plus évident d'abstraction; +c'étaient ces idées scientifiques <i>d'être, d'essence, +de cause</i>, au lieu que les idées des genres et des espèces +avaient une face changeante qui piquait la curiosité +et embarrassait la subtilité.</p> + +<p>Or donc, tandis que les universaux avaient été +assez généralement pris pour des conceptions formées +en conséquence plus ou moins éloignée de +l'existence d'individus réels, deux opinions presque +absolues se produisirent au moyen âge. D'un côté, +la doctrine de Platon, imparfaitement connue, qui +attribuait aux idées universelles des types primitifs +et des essences immuables, devint l'affirmation directe +de l'existence d'essences universelles subsistant +dans les genres mêmes et les espèces; ce fut +là le réalisme. D'un autre côté, la doctrine aristotélique, +portant que la substance proprement dite +est nécessairement particulière, et qu'il n'y a point +d'existence universelle, quoique les universaux +soient les conceptions générales de réalités individuelles, +s'exagéra à ce point de ne plus même les +admettre à titre de conception, et outrant le principe +du sensualisme, elle les réduisit à de purs noms, +<i>meroe voces, flatus vocis</i>. Ce fut là le nominalisme.</p> + +<p>Roscelin, et probablement Jean le Sourd, son +maître, traita de noms et de mots, non-seulement +les genres et les espèces, mais tout ce que l'idéologie +appelle idées abstraites. Comme il n'admit que les +individus, il nia les touts et les parties; les touts, en +tant que formés d'individus, les parties, en tant que +n'étant pas des individus entiers; de sorte que pour +lui des individus réels composaient des touts imaginaires, +et des parties imaginaires composaient des +individus réels. Ces excès amenèrent l'excès de réalisme +où tomba Guillaume de Champeaux, du moins +au témoignage d'Abélard. Il soutint qu'une seule et +même essence existait dans tous les individus, dont +la diversité dépendait tout entière de la variété des +accidents. Dans cette doctrine, la diversité des sujets +des accidents semble s'anéantir, et comme toutes +les espèces, aussi bien que les individus, comme +tous les genres, aussi bien que les espèces, tombent +sous la loi commune de la conception d'essence, +cette doctrine, si elle a été fidèlement représentée, +aurait réduit l'univers à ces termes: unité de substance, +diversité de phénomènes.</p> + +<p>Entre ces deux systèmes absolus, Abélard crut +trouver la vérité en prenant un milieu. Il produisit +une doctrine qui, sans être neuve pour le fond, +l'était par quelques détails et quelques expressions, +et qui a été tour à tour appelée le conceptualisme +ou confondue avec le nominalisme. En effet, une +analyse exacte la réduirait peut-être au premier de +ces systèmes, lequel lui-même penche vers le second. +Cependant il est plus difficile qu'on ne croit de bien +déterminer la doctrine d'Abélard; nous essaierons +de le faire, après l'avoir exposée; mais de son temps +même, il ne nous paraît pas qu'on l'ait bien jugée, +et comme il combattait vivement le réalisme, ou +plutôt dans le réalisme les essences générales, il fut +compté tout simplement avec les nominalistes.</p> + +<p>Voici le jugement de deux contemporains très-éclairés, +tous deux versés dans les sciences de leur +siècle, et dont aucun ne partageait, même à un +faible degré, les préjugés et les passions qui persécutèrent +Abélard; tous deux appartenaient à ce qu'on +pourrait appeler, sans trop forcer les mots, le parti +libéral dans l'Église. L'un, Othon, évêque de Frisingen, +fils d'un saint, mais oncle de l'empereur +Frédéric Barberousse, avait étudié la dialectique à +l'école de Paris, et il a excusé les opinions théologiques +qu'on reprochait à Gilbert de la Porrée d'avoir +empruntées d'Abélard. L'autre, Jean de Salisbury, +évêque de Chartres, ami des lettres, amateur très-instruit +de la dialectique, et qui a écrit sur la philosophie +avec beaucoup d'esprit, avait suivi les +leçons d'Abélard; il l'admirait, il l'aimait, et il a +presque dit de lui que pour égaler les anciens il ne +lui manquait que l'autorité<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>. Tous deux n'ont vu +dans Abélard qu'un nominaliste.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> <i>Metal</i>., I. III, c. iv.</blockquote> + +<p>«Abélard,» dit Othon, «eut d'abord pour précepteur +un certain Rozelin qui, le premier de notre +temps, établit dans la logique la doctrine des mots +(<i>sententiam vocum</i>)... Tenant dans les sciences +naturelles pour la doctrine des mots ou des noms, +Abélard l'introduisit dans la théologie<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> <i>De Gest. Frider</i>. I, I. I, c. xlvii.—Cf. +Brucker, t. III, p. 685.</blockquote> + +<p>Jean de Salisbury se plaît à raconter l'histoire des +écoles de son temps et à rattacher toutes leurs prétentions +et toutes leurs dissidences à la question des +universaux; par deux fois il a exposé avec détail les +solutions diverses qu'elles en avaient données. Nous +avons cité une bonne partie de ce qu'il dit dans un +de ses ouvrages, prenons dans un autre une citation +plus longue et qui paraîtra curieuse<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> <i>Metal</i>., I. II, c. xvii.</blockquote> + +<blockquote><p> +«Tous cependant ici veulent pénétrer la nature des universaux, +et cette question des plus hautes, d'une recherche si difficile, ils +s'efforcent, contre l'intention de l'auteur (Porphyre), de la résoudre.</p> + +<p>«L'un donc fait tout consister dans les mots, quoique cette opinion +ait aujourd'hui disparu presque entièrement aveo Roscelin, son +auteur<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> Dans le <i>Policraticus</i>, Jean de Salisbury +s'exprime ainsi: «Il y a eu des gens qui disaient que les genres +et les espèces étaient les voix elles-mêmes; mais cette opinion a +été rejetée et a promptement disparu avec +son auteur.» (L. VII, c. xii.)</blockquote> + + +<blockquote><p>«Un autre ne voit que les discours (<i>sermones intuetur</i>), et y ramène +de force tout ce qu'il se souvient d'avoir lu quelque part touchant +les universaux<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>. C'est dans cette opinion que se laissa surprendre +le péripatéticien palatin, notre cher Abélard, qui a laissé +beaucoup de sectateurs et de témoins de cette doctrine, et qui en +conserve encore quelques-uns. Ce sont mes amis; quoique, à vrai +dire, la plupart du temps ils contraignent et torturent la lettre des +auteurs au point que le coeur le plus dur en aurait pitié. Ils tiennent +pour monstrueux qu'une chose s'affirme d'une chose, quoique Aristote +soit l'auteur de cette monstruosité et qu'il dise très-souvent qu'une +chose s'affirme d'une chose, ce qui est bien connu de tous ceux à qui +ses ouvrages sont familiers, s'ils veulent être de bonne foi.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> Il en est cependant encore qui sont surpris sur leurs traces (des nominalistes), +quoiqu'ils rougissent d'épouser ouvertement l'auteur ou le +système, et qui, s'attachant aux noms seuls, assignent au discours tout ce +qu'ils soustraient aux choses et aux conceptions.» (<i>Id.</i>, <i>ibid</i>.)</blockquote> + +<blockquote><p>«Un autre s'attache aux concepts (<i>in intellectibus</i>), et dit que les +genres et les espèces ne sont que cela<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>. Le prétexte est pris de +Cicéron et de Boèce, qui citent Aristote comme l'auteur de cette +doctrine que les genres et les espèces doivent être regardés comme +des notions. «La notion,» disent-ils, «est une connaissance de +chaque chose, qui résulte de la perception antérieure de sa forme et +qui a besoin d'être éclaircie.» Et ailleurs: «La notion est une +certaine intelligence et une conception simple de l'âme.» Ainsi tous +les textes sont détournés pour que le concept ou la notion embrasse +l'universalité des universaux.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> «D'autres considèrent les conceptions, et affirment que +c'est elles qu'il faut voir sous les noms des universaux.» (<i>Id</i>., <i>ibid</i>.)</blockquote> + +<blockquote><p>«De ceux qui tiennent pour les choses, les opinions aussi sont +nombreuses et diverses.</p> + +<p>«Ainsi celui-ci, de ce que tout ce qui est un est en nombre (<i>in numero +est</i>, a l'existence numérique), conclut que la chose universelle +est une en nombre (existe en unité numérique) ou n'est absolument +pas; mais comme il est impossible que les substantiels ne soient pas, +dès que ce dont ils sont les substantiels existe, nos gens recueillent +finalement les universaux pour les unir en essence aux individus<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>. +Dans ce système de la <i>répartition des états</i><a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>, on a pour chef Gautier +de Mortagne, et l'on dit que Platon est individu en tant que Platon, +espèce en tant qu'homme, genre en tant qu'animal, mais genre +subalterne, et en tant que substance, genre suprême ou des plus +généraux (<i>generalissimum</i>). Cette opinion a compté quelques défenseurs, +mais il y a longtemps que personne ne la professe plus.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> «Se saisissant des sensibles et autres individus, et reconnaissant qu'ils +ont seuls l'être véritable, il les fait passer par différents états, au moyen +desquels il constitue dans les individus mêmes et ce qui est le plus général +et ce qui est le plus spécial (l'universel et la singulier).» (<i>Id., ibid</i>.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> <i>Partiuntur status</i>, (<i>Id., ibid</i>.)</blockquote> + +<blockquote><p>«Celui-là soutient les idées; rival de Platon, imitateur de Bernard +de Chartres, il dit que hors d'elles rien n'est espèce ou genre; or, +l'idée est, suivant la définition de Sénèque, l'exemplaire éternel des +choses de la nature, et comme ces exemplaires ne sont ni sujets à la +corruption, ni altérés par les mouvements qui meuvent les individus, +et qui, se succédant presque à chaque moment, les font écouler sans +cesse différents d'eux-mêmes, ils doivent être proprement et véritablement +appelés les universaux. En effet, les choses individuelles +sont jugées indignes de l'attribution d'un nom substantif; jamais +stables, toujours fugaces, elles n'attendent même pas l'appellation, +car elles changent tellement de qualités, de temps, de lieux et de +propriétés de mille sortes, que toute leur existence paraît, non un état +durable, mais une transition mobile. Nous appelons être, dit Boèce, +ce qui ni n'augmente par la tension ni ne diminue par la rétraction, +mais se conserve toujours soutenu par l'appui de sa propre nature: +ce sont les quantités, les qualités, les relations, les lieux, les temps, +les habitudes, et tout ce qui se trouve en quelque sorte faire un +avec les corps. Les choses jointes aux corps paraissent changer, +mais demeurent immutables dans leur nature; ainsi les espèces des +choses demeurent les mêmes dans les individus passagers, comme +dans les eaux qui coulent, le courant en mouvement demeure un +fleuve; car on dit que c'est le même fleuve, d'où ce mot de Sénèque, +étranger pourtant à ce sujet: <i>Nous descendons et ne descendons pas +deux fois dans le même fleuve.</i> Or ces idées, c'est-à-dire les formes +exemplaires, sont les raisons (définitions) primitives des choses, +elles ne reçoivent ni accroissement ni diminution; stables et perpétuelles, +tout le monde corporel périrait qu'elles ne pourraient mourir. +Le nombre entier des choses corporelles subsiste dans ces idées, et +ainsi que me semble l'établir Augustin dans son livre sur le libre +arbitre, comme elles sont toujours, il a beau arriver que les choses +corporelles périssent, le nombre des choses n'en augmente ni ne +diminue. Ce que ces docteurs promettent est grand sans doute et +connu des philosophes amis des hautes contemplations, mais, +comme Boèce et beaucoup d'autres auteurs l'attestent, rien n'est +plus éloigné du sentiment d'Aristote, car lui-même, on le voit clairement +par ses livres, est très-souvent contraire à ce système. Bernard +de Chartres et ses sectateurs ont pris beaucoup de peine pour +mettre l'accord entre Aristote et Platon; mais je pense qu'ils sont +venus trop tard et qu'ils ont travaillé vainement pour réconcilier des +morts qui toute leur vie se sont contredits.</p> + +<p>«Aussi un autre, pour exprimer Aristote, attribue-t-il, avec +Gilbert, évêque de Poitiers, l'universalité aux formes natives, et il +s'évertue pour expliquer leur uniformité<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>. Or la forme native est +l'exemple de l'original<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>, et elle ne s'arrête pas dans l'esprit de Dieu, +mais elle est inhérente aux choses créées; elle s'appelle en grec είδος, +étant à l'idée ce que l'exemple est à l'exemplaire; sensible dans une +chose sensible, elle est conçue insensible par l'esprit, singulière +aussi dans les singuliers, mais universelle dans tous.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> «Il en est qui, à la manière des mathématiciens, +abstraient les formes et rapportent aux formes tout ce qui se dit +universaux.» (<i>Id., ibid.</i>.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> <i>Exemplum originalis</i>; il vaut mieux lire +probablement <i>exemplum originale</i>.</blockquote> + +<blockquote><p>«Il y en a un qui, avec Joslen, évêque de Soissons, attribue +l'universalité aux choses rassemblées en une et la refuse aux individus. +Mais quand de là il en a fallu venir à l'explication des autorités, +il souffre grande douleur, ne pouvant, dans beaucoup de passages, +supporter la grimace du texte indigné.</p> + +<p>«Il est quelqu'un enfin qui appelle à son aide une nouvelle langue, +faute d'être assez habile dans la langue latine; car lorsqu'on lui +parle de genres et d'espèces, tantôt il dit qu'il faut entendre par là +des choses universelles, tantôt il explique que ce sont les <i>manières</i> +des choses. Où a-t-il trouvé ce nom? Dans quel auteur cette distinction? +Je ne le sais, si ce n'est dans les glossaires ou dans le langage +des modernes docteurs; mais je ne vois pas ce qu'ici ce mot veut +dire, s'il ne signifie ou la collection des choses de Joslen, ou la chose +universelle, ce qui d'ailleurs répugne à recevoir ce nom de <i>manière</i>. +Et ce nom, l'interprétation ne le peut ramener qu'à ces deux sens: +la manière est ou le nombre des choses ou l'état permanent de la +chose.</p> + +<p>«Et il ne manque pas de gens qui ne considèrent que les états +des choses et disent que les états sont les genres et les espèces.» +</p></blockquote> + +<p>Cette exposition des systèmes est intéressante, +quoique l'on pût en contester l'exactitude<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>. Ainsi il +serait difficile de démontrer les titres des partisans +de Joslen, ou même de ceux de Gautier de Mortagne, +si leurs opinions sont bien rendues, à se voir +classer parmi les réalistes, les uns n'admettant d'universalité +que la totalité collective, les autres réunissant +dans chaque individu tous les caractères et tous les degrés +de généralité et de particularité. De même, nous +n'acceptons pas sans examen le jugement sur la doctrine +d'Abélard. Mais nous le prenons comme un fait, +et nous voyons que le premier en date des historiens +de la philosophie du XIIe siècle, plaçant entre le conceptualisme +que lui-même professait et le nominalisme +de Roscelin, Abélard le Palatin, assigne au dernier +une doctrine intermédiaire qui, procédant de l'un et +conduisant à l'autre, a pu être successivement confondue +avec tous les deux. On s'explique comment +des historiens postérieurs, entre autres Brucker, ont +pu distinguer de la doctrine d'Abélard le conceptualisme, +qui, disait-il, <i>s'écartait un peu de son hypothèse</i><a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>; +tandis que d'autres ont fait du conceptualisme +l'hypothèse même d'Abélard et sont parvenus +à l'en faire passer pour le créateur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> Voyez la critique qu'en a faite Meiners. +(<i>De Nomin. ac Real. init.</i>—Soc. +Gotting. <i>Comment</i>., t. XII, pars II, p. 31.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> <i>Nominales, deserta paulo Aboelardi hypothese +conceptuales dicti sunt.</i>, Brucker, <i>Hist. crit. phil.</i>, +t. III, p. 908.</blockquote> + +<p>Quoi qu'il en soit, prenons pour convenu ce point +historique, Abélard a été jugé du parti des nominalistes; +et, selon Jean de Salisbury, il ne s'est distingué +d'eux qu'en ce qu'il imputait à l'oraison ce +qu'ils attribuaient aux simples mots. Cette opinion +n'aurait, suivant le même auteur, séduit Abélard +que parce qu'elle était la plus facile à comprendre. +Il aimait mieux, en effet, soutenir <i>une idée puérile, +une doctrine d'enfant, que se rendre obscur avec une +gravité de philosophe</i>, et, suivant le précepte de saint +Augustin, il sacrifiait au désir de se faire entendre, +<i>serviebat intellectui rerum</i><a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>. Nous avouons que cette +fois il n'y aurait pas réussi avec nous, et la nuance +de nominalisme qu'on lui attribue nous parait insaisissable<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>. +On verra dans l'exposé donné par lui-même +si ses sentiments ont été bien fidèlement +représentés; lui aussi il a énuméré et discuté tous +les systèmes contemporains, et, mettant le sien en +regard, il s'est peint lui-même autrement que ses +peintres; mais il n'est pas très-facile à reconnaître.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> Johan. Saresb. <i>Metal</i>., I. III c. i.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> Aucun auteur n'avait encore réussi à s'expliquer +les expressions de Jean de Salisbury, et à bien saisir la +distinction qu'il met entre Abélard et Roscelin. +(Voyez entre autres Morhoff, <i>Polyhist</i>, t. II, I. I, +c. xiii, sec. 2.—D. Stewart, <i>Phil. de l'esp. hum.</i>, c. iv, +sect. iii, et note 11.) Nous serions dans la même incertitude, +sans le manuscrit que nous analysons au chapitre x.</blockquote> + +<p>Ses traits ont déjà été esquissés. En parlant de la +division, il nous a dit ce qu'il pensait du tout et de +ses parties, et là, ce qu'il pensait n'était pas le nominalisme. +En traitant des conceptions, il a profondément +distingué l'intelligence de la sensation, et +attribuant à la première la conception des choses +dont, sans elle, nous n'aurions qu'une image, +il a montré l'intelligence suscitée et secondée par +les sens, mais produisant spontanément ses idées +qui, pour être valables, n'ont pas besoin, comme +la sensation, de se rapporter à des réalités individuelles. +Les universaux, pour être les notions de +quelque chose de plus et d'autre que les réalités individuelles, +ne sont donc des idées ni fausses, ni +creuses, ni vaines, et ils peuvent être valables et +solides, sans supposer des essences générales dont la +conception est toujours équivoque et gratuite. Là, il +s'est montré conceptualiste, mais sans trace de scepticisme: +il n'a donc pas été vrai nominaliste.</p> + +<p>Voici maintenant un traité spécial sur la question. +Il est dans nos mains, du moins en grande partie, +sous ce titre: <i>De Generibus et Speciebus</i><a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>. Je suis porté +à croire que ce titre n'est pas le véritable, ou qu'il +n'indique pas complètement le sujet de l'ouvrage, +qui probablement embrassait toute la question. Ainsi +les six ou sept premières pages roulent sur <i>le tout</i>; +elles sont sans doute un débris d'une portion d'ouvrage +dirigée contre la doctrine de Roscelin sur le +tout et les parties. On peut supposer qu'une autre +portion du livre traitait <i>des formes</i>. Un fragment d'un +manuscrit récemment publié nous apprend, ce que +témoignait déjà plus d'un passage de la Dialectique, +que les formes aussi (les attributs constitutifs et +essentiels) étaient défendues par Abélard contre les +atteintes du nominalisme, et ce fragment, rédigé +par un de ses partisans, pourrait bien contenir des +passages recueillis littéralement à ses leçons, ou extraits +de ses écrits<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>. Il n'est pas impossible que de +nouvelles recherches dans les bibliothèques un peu +riches en manuscrits de l'époque, nous valussent le +traité entier ou quelque édition d'un autre traité sur +la question qui avait le plus exercé son esprit et +signalé son enseignement. On verra que nous avons +pu nous-même consulter sur ce sujet un manuscrit +d'Abélard que ne mentionne aucun catalogue.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> Abaelardi fragmentum sangermanense de +Generibus et Speciebus. Ouvr. inéd., p. 507-550. +M. Cousin, qui a publié ce morceau précieux et inconnu, l'a +découvert à la bibliothèque du Roi dans un manuscrit du fonds +de Saint-Germain-des-Prés. (Introd., p. xiv et xviii.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> Cousin, <i>Fragm. philos</i>., t. III, +Append. ix, p. 494.</blockquote> + +<p>Mais enfin, comme les genres et les espèces sont +l'origine et le fond véritable de la question, et comme +nous possédons sur ce point un fragment étendu, +étudions-le d'abord dans tous ses détails. Il commence +ainsi<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>:</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a> Ouvr. inéd., <i>De Gener. et Spec.</i>, p. 518-519.</blockquote> + +<blockquote><p> +«Sur les genres et les espèces, les opinions sont différentes. Les +uns, en effet, affirment que les genres et les espèces ne sont que +les mots, lesquels sont généraux ou particuliers, et ils ne leur assignent +aucune place parmi les choses; les autres, au contraire, disent +qu'il y a des choses générales et des choses spéciales, d'universelles +et de particulières, mais ceux-ci mêmes se divisent entre eux: quelques-uns +disent que les singuliers individuels (les individus) sont +espèces et genres, genres subalternes et genres généralissimes +(prédicaments), considérés de telle ou telle façon; d'autres, au contraire, +imaginent certaines essences universelles qu'ils croient être +tout entières essentiellement dans chaque individu.» +</p></blockquote> + +<p>Ce bref exposé sépare d'abord le nominalisme et +le réalisme, puis dans le réalisme distingue deux +opinions: l'une, qui n'admet que des individus, +voit dans les individus des universaux considérés et +restreints d'une certaine manière et plus ou moins +particularisés; c'est l'opinion que Jean de Salisbury +prête aux partisans de Gautier de Mortagne. L'autre +admet, indépendamment des individus, des essences +universelles qui résident entièrement en chacun +d'eux, et c'est l'opinion, l'opinion première et foncière +de Guillaume de Champeaux.</p> + +<p>Abélard entreprend l'examen de ces opinions, en +commençant par la dernière, dont il donne le développement.</p> + +<blockquote><p> +«De toutes ces opinions, recherchons ce qui peut raisonnablement +subsister, et d'abord enquérons-nous de cette pensée qui se pose +ainsi: l'homme est une certaine espèce, chose essentiellement une, +à laquelle adviennent certaines formes, et elles font Socrate. Cette +même espèce ou chose est de la même manière <i>informée</i> par les formes +qui font Platon et les autres individus de l'espèce homme. Il n'y +a pas en Socrate, hormis ces formes <i>informant</i> cette matière pour faire +Socrate, quelque chose qui ne soit en même temps <i>informé</i> en +Platon par les formes de Platon; et cette pensée, on l'applique des +espèces aux individus et des genres aux espèces.</p> + +<p>«Mais, s'il en est ainsi, qui peut faire que Socrate ne soit pas en +même temps à Rome et à Athènes? En effet, où est Socrate, là est +aussi l'homme universel qui a dans toute sa quantité reçu la forme +de la <i>socratité</i>, car tout ce que reçoit la chose universelle elle le +garde dans toute sa quantité<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>. Si donc la chose universelle affectée +tout entière de la <i>socratité</i> est dans le même temps à Rome tout +entière en Platon, il est impossible que dans le même temps n'y soit +pas la <i>socratité</i>, qui contenait l'essence tout entière; or, partout où +la <i>socratité</i>, est dans un homme, là est Socrate, car Socrate est +l'<i>homme socratique</i>. Un esprit raisonnable n'a rien à opposer à cela<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a> C'est cette proposition qui fait le nerf de l'argument; +aussi M. Cousin l'a-t-il attaquée, et il a fait remarquer que plus +d'une substance, le moi par exemple, peut prendre plusieurs formes, +mais successivement, et en étant tout entière dans chacune de ses +manifestations, ne pas les garder à toujours ni s'identifier avec +elles. Cela est vrai; mais le moi n'est pas universel, il est au +contraire une individualité rigoureuse, et ses manifestations +ou modes ne sont pas des formes essentielles. La proposition d'Abélard: +«L'universel (l'essence universelle) contracte et retient dans sa +totalité tout ce qu'elle reçoit,» est vraie hypothétiquement, +c'est-à-dire dans l'hypothèse de Guillaume de Champeaux, et si +l'essence universelle est intégralement dans chaque individu. Elle +devient fausse, si l'on admet que l'essence de l'espèce n'est pas +identique, mais semblable dans chaque individu; mais ce +n'est plus là, suivant Abélard, la supposition du réalisme +absolu. (Cousin, Introd., p. cxxxvi.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a> Aristote en juge comme Abélard: «Il est impossible, +selon nous, qu'aucun universel, quel qu'il soit, soit une substance. +Et d'abord, la substance première d'un individu, c'est celle qui lui +est propre, qui n'est point la substance d'un autre. L'universel, +au contraire, est commun à plusieurs êtres; car ce qu'on nomme +universel, c'est ce qui se trouve, de la nature, en un grand nombre +d'êtres. De quoi l'universel sera-t-il donc substance? il l'est de +tous les individus ou il ne l'est d'aucun; et qu'il le soit de tous, +cela n'est pas possible. Mais si l'universel était la substance +d'un individu, tous les autres seraient cet individu, car l'unité +de substance et l'unité d'essence constituent l'unité d'être. +D'ailleurs la substance, c'est ce qui n'est pas l'attribut d'un +sujet; or, l'universel est toujours l'attribut de quelque sujet.» +(<i>Métaph</i>., VII, xiii, p. 49 du t. II de la trad.)</blockquote> + +<blockquote><p>«Autre conséquence. La santé et la maladie ont leur fondement +dans le corps de l'animal, la blancheur et la noirceur dans le corps +seulement. Que si l'animal qui existe tout entier dans Socrate est +affecté de maladie, ce tout, puisqu'il reçoit dans toute sa quantité +tout ce qu'il reçoit, n'est nulle part au même moment sans la maladie; +or ce même tout est dans Platon, il devrait donc y être +malade, mais il ne l'y est pas. De même pour la blancheur et la +noirceur relativement au corps. A cela, qu'on ne croie pas échapper +en disant: Socrate est malade, l'animal ne l'est pas. Car si l'on +accorde que Socrate est malade, on accorde que l'animal l'est aussi +dans l'intérieur<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>. Ceux-là ne font pas attention à l'universalité qui +prétendent qu'en disant que l'animal n'est pas malade dans l'universalité, +quoique malade dans l'inférieur, ils n'entendent point qu'il +n'est pas malade dans cet accident. Ils pourraient l'entendre, au +contraire, et dire qu'il n'est point malade dans la singularité; ou +s'ils entendent que l'animal dans l'universalité, c'est-à-dire l'animal +universel, n'est pas malade, ils se trompent, dès qu'il est malade +dans l'inférieur, l'animal universel et l'animal dans l'inférieur étant +une même chose<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a> L'intérieur dit le degré métaphysique immédiatement +au-dessous du précédent; l'inférieur du genre, c'est l'espèce. Ici, +c'est l'homme et l'homme individuel.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a> Un même, <i>idem</i>. C'est l'expression technique. +L'essence universelle est un universel réel (<i>Illud universale</i>) +ou <i>un même</i> (neutralement) qui, identique, dans tous les +individus, n'est diversifié que par les formes auxquelles +il est combiné. Il faut se familiariser avec cette expression.</blockquote> + +<blockquote><p>«Ils ajoutent: l'animal universel est malade, mais non en tant +qu'universel. Qu'ils s'entendent s'ils peuvent. Car si en disant: l'animal +n'est pas malade en tant qu'il est universel, ils entendent que +ce qui est universel ne lui confère pas la maladie; c'est comme s'ils +disaient: en tant que singulier, il n'est pas malade, car ce qui est +singulier ne lui donne pas la maladie davantage. Si en disant: en +tant qu'universel, il n'est pas malade, ils veulent dire: retranchez ce +qui est universel, il n'est pas malade; alors il n'est Jamais malade, +puisqu'il est toujours universel. Et de même, si vous retranchez ce +qui est singulier, parce qu'aucun singulier n'est malade en tant et +parce qu'il est singulier. Ainsi nous avons deux fois <i>en tant que</i> de la +manière suivante: <i>en tant qu'</i>il est universel, l'animal n'est pas +malade <i>en tant qu'</i>il est universel.</p> + +<p>«S'ils ont recours à la ressource de l'état<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a> et qu'ils disent: l'animal, +en tant qu'il est universel, n'est pas malade dans l'état universel, +qu'ils expliquent ce qu'ils veulent dire par ces mots: <i>dans +l'état universel</i>. S'agit-il de la substance ou de l'accident? Si de l'accident, +nous accordons que rien n'est malade dans cet accident; si +de la substance, c'est de la substance <i>animal</i> ou d'une autre; si +d'une autre, nous accordons encore que l'animal n'est pas malade +dans une substance autre que lui-même; si de la substance <i>animal</i>, +il est faux alors que l'animal ne soit pas malade dans l'état universel, +puisque c'est l'animal en soi qui a la maladie. Je ne leur vois donc +pas non plus ce refuge.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a> C'est là proprement le mot introduit, suivant Jean de +Salisbury, par Gautier de Mortagne. Selon ce dernier, universel ou +individuel était une même substance à différents états ou à différents +degrés; au fond, cette doctrine abandonnait le réalisme; mais elle +semblait, au contraire, en adopter le principe, en mettant l'universel +au premier rang et en le conservant jusque dans l'individu.</blockquote> + +<blockquote><p>«De même, toute différence qui advient au genre le plus prochain +constitue l'espèce, ainsi fait la rationnalité dans l'animal. Aussitôt, +en effet, que la rationnalité touche cette nature, celle d'animal, +aussitôt l'espèce est produite, et la rationnalité trouve en elle +son fondement. +Elle affecte donc l'animal tout entier, puisque tout ce que +le genre reçoit, il le reçoit dans toute sa quantité; mais de la même +manière, l'<i>irrationnalité</i> affecte en même temps l'animal tout entier; +ainsi deux opposés sont dans un même de la même manière (<i>in eodem +secundum idem</i>). Et qu'ils ne disent pas: il n'est point inconvenant<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a> +que deux opposés soient dans un même universel, parce qu'à cela +Porphyre se récrie, niant que dans un même universel soient des +opposés: <i>Il n'a pas ces opposés</i>, dit-il en parlant du genre, <i>car +il aurait simultanément des opposés dans un même</i>. Et à cet endroit +il ajoute: <i>Ni de choses qui ne sont pas il ne se fera quelque chose, ni +les opposés ne sont en un même</i><a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>. Et qu'ils ne croient pas se sauver +en disant que là Porphyre ne tient pas pour absurde que deux opposés +soient dans un même, pourvu qu'ils ne soient pas actuellement constitutifs +de la chose dans laquelle ils sont<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>. Sur ce pied-là, il ne +serait pas contradictoire que le blanc et le noir fussent dans un +même, puisqu'ils ne le constituent pas.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> (retour) </a> <i>Inconveniens</i> en scolastique signifie ce qui +répugne ou ce qui est contradictoire, l'absurde logique.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> (retour) </a> En traitant de la différence, Porphyre dit qu'elle est +ce dont l'espèce surpasse le genre. En effet, il faut bien que l'homme +(espèce) ait de plus que l'animal la rationnalité; car si l'animal +avait la rationalité, que resterait-il pour en distinguer l'espèce? +il faudrait que l'animal eût également l'irrationnalité, puisqu'il +y a des espèces sans raison, c'est-à-dire que l'animal aurait toutes +les différences à la fois; ce qui ne se peut, car il en aurait +simultanément d'opposées. Et Porphyre ajoute: «Nec enim omnes oppositas +habet; namque idem simul habebit oppositas,» et plus bas: «Nec +ex his quae non sunt aliquid fiet, nec in eodem simul opposita erunt.» +C'est du moins ainsi que se lit le passage dans la seule version +de Porphyre que nous croyons qu'Abélard ait eue sous les yeux. (Boeth., +<i>in Porph. a se transl.</i>, t. IV, p. 6.) Cependant il cite les +deux passages en des termes un peu différents, et qui traduisent plus +exactement le texte: Ούτε δέ πασας τάς άντικειμένασ έχει˚ +έπει το αύτὸ άμα έξει τά άντικειμένα....... ούτε έχ ούκ +όντων τι γενεται, ούτε τά άντικειμένα άμα περι τό αύτο έσται. +(<i>Isag.</i>, III.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> (retour) </a> Porphyre dit en effet au même endroit: «<i>Potestate +quidem habet omnes differentias sub se, actu vero nullam</i>. Le +même a bien toutes les différences en puissance, mais aucune en +acte;» c'est-à-dire que l'animal peut être l'animal sans raison +comme l'animal raisonnable, mais qu'il ne saurait être actuellement +l'un et l'autre, non plus que l'un ou l'autre, sans cesser d'être +le genre. C'est bien en effet de la différence constitutive que +parle ici Porphyre; mais le raisonnement d'Abélard n'en est pas moins +plausible.</blockquote> + +<blockquote><p>«Il y a plus de simplicité dans ce que disent quelques-uns, que les +différences adviennent bien au genre, mais n'ont pas leur fondement +dans le genre; car on dit que ce qui est par soi est ce qui se sert à +soi-même de sujet<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>. Mais je réponds que l'espèce a été faite du genre +et de la différence substantielle, et comme dans la statue l'airain est +la matière et la figure est la forme, de même le genre est la matière +de l'espèce, dont la différence est la forme. C'est là la matière qui +reçoit la forme. Ainsi, dans l'espèce constituée, le genre soutient la +forme, car une fois constituée, l'espèce est composée de matière et de +forme, c'est-à-dire de genre et de différence; et ainsi nous revenons +au même point, et la différence a son fondement dans le genre.</p></blockquote> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37"> (retour) </a> Il faut ajouter pour éclaircir la thèse: «Et le genre +n'est point le sujet fondamental de la différence, car il serait +l'espèce; donc, n'étant pas sujet fondamental, il n'est pas par soi, +<i>per se</i>.»</blockquote> + +<blockquote><p>«Mais ils disent: la rationnalité a bien son fondement dans la +chair, qui est un genre en dehors de l'espèce et non un genre de +l'espèce homme. Ils admettent donc deux impossibilités: la première, +c'est que le genre soit hors de l'espèce et de ses individus, malgré +ce que dit Boèce: <i>La similitude des espèces diverses, laquelle ne peut +être que dans les espèces et leurs individus, constitue le genre</i><a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a>; la +seconde, c'est qu'une chose soit existante dans l'espèce, et que la +même chose au même moment soit le genre hors de l'espèce, et que +cette chose (corps ou chair) ne soit pas seulement le genre.»</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38"> (retour) </a> Boeth. <i>In Porph. a se transl</i>., t. II, +p. 50.—L'artifice de l'objection est +de substituer le corps à l'animal et la chair au corps, pour en faire +le fondement de la raison. Car le corps n'est pas le genre de l'espèce +homme, et la chair est une espèce du corps. De cette manière, l'homme +étant la raison incarnée et non plus l'animal rationnel, n'est plus +une espèce composée de la différence pour forme et du genre pour +matière. Abélard n'a pas de peine à montrer que cette composition est +arbitraire et contraire aux règles de l'art.</blockquote> + +<blockquote><p> +«De plus, si la forme a son fondement dans l'espèce (et elle +l'aurait, si elle ne l'avait dans le genre et si la rationnalité était +l'humanité même, en dehors de l'espèce composée alors d'humanité et +d'animalité), elle a son fondement dans une chose constituée d'elle-même +et du genre, et c'est ainsi le constitué même qui sert de fondement +au constituant; d'où il suivrait que l'intelligence peut disjoindre +la forme et le fondement. C'est, en effet, un pouvoir de +l'esprit que de conjoindre les disjoints et disjoindre les conjoints; +mais quel esprit aurait le pouvoir de séparer la rationnalité et +l'homme, la rationnalité étant renfermée dans l'homme?</p> + +<p>«La rationnalité est quelque chose, elle doit donc être contenue +dans un des membres de la grande division d'Aristote: «Les choses +ou sont dites d'un sujet et ne sont dans aucun sujet, ou sont dans +un sujet et ne sont dites d'aucun sujet, ou sont dites d'un sujet et +sont dans un sujet, ou ne sont ni dans un sujet ni dites d'aucun +sujet<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>.» Ils choisiront, je pense: <i>Elle est ce qui se dit d'un sujet et est +dans un sujet</i>. Car la rationnalité est dite d'un sujet, quand on dit +<i>cette rationnalité</i>; elle est dans un sujet, qui est l'homme. Que si +elle est dans l'homme ou dans un sujet, <i>elle n'y est pas comme une +certaine partie, mais en sorte qu'il lui soit impossible de subsister sans +ce sujet même:</i> car c'est ainsi qu'Aristote définit <i>être dans un sujet</i>; +mais elle est partie formelle de l'homme, elle est donc partie, et il +faut lui chercher un sujet dont elle ne soit point partie.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39"> (retour) </a> C'est la grande division des choses établie au +commencement des Catégories d'Aristote, II, et dans Boèce, +<i>In Predic. Arist.</i>, t. I, p. 119. La division d'Aristote n'est +indiquée dans Abélard que par les premiers mots de son texte, +ce qui semble prouver que nous n'avons pas un ouvrage achevé, +mais le canevas d'un ouvrage, ou un mémorial d'arguments sur la +question.</blockquote> + +<blockquote><p>«Mais, diront-ils, la rationnalité est dans l'homme comme dans +un sujet, et elle n'est pas en lui comme partie intégrale; c'est là +seulement ce que n'a pas voulu Aristote. A cela je proteste, et je +dis: L'animal est dans l'homme comme en un sujet, et il n'y est pas +comme partie intégrale. S'ils disent que la dernière partie de la définition +ne lui convient pas, savoir: <i>en sorte qu'il lui soit impossible +de subsister sans ce sujet même</i>, vu qu'il est possible que l'animal soit +sans l'homme et sans les autres inférieurs, non pas actuellement, +bien entendu, mais en général; dites-leur la même chose de la +rationnalité, car, suivant eux, quand même la rationnalité ne serait +dans aucun, elle subsisterait dans la nature. +</p></blockquote> + +<p>Expliquons ce raisonnement. Si la rationnalité est +dans le sujet homme comme une partie qui en peut +être séparée, qu'est-ce que le sujet homme séparé de +cette partie? ce n'est plus l'homme. Si l'on objecte +qu'elle en est partie formelle et non intégrale, on peut +répondre qu'alors l'animal aussi est dans le sujet +homme et n'en est point partie intégrale; pourtant +de l'homme retranchez l'animal, que restera-t-il? Si +l'on dit que l'animal ne peut être dans le sujet homme +comme la rationnalité, parce qu'il est possible de +l'en séparer sans qu'il cesse de subsister, attendu +que l'animal peut subsister sans l'homme, ceux qui +font de la rationnalité une essence subsistante n'en +doivent-ils pas dire la même chose? Il faut donc +admettre que la rationnalité et l'animalité sont dans +le sujet homme de la même manière et sont également +nécessaires pour le constituer, et que la rationnalité +n'est pas plus que l'animalité une essence subsistante +en dehors de l'animal humain.</p> + +<p>L'extrait qu'on vient de lire contient une polémique +assez vive contre la théorie générale de l'existence +propre des essences génériques ou spéciales, +distinctes des individus et cependant résidant identiquement +et intégralement dans les individus. La +pensée principale d'Abélard, c'est que cette théorie +établit, entre les éléments constituants des êtres, des +rapports qui ne rentrent plus dans les cadres de +l'ontologie logique; ils ne sont plus, en effet, matière +et forme, genre et différence. Ou bien il faut admettre +des essences hiérarchiques, entre lesquelles, +du moment qu'on les tient pour réelles et subsistantes, +on ne sait plus quelles relations assigner, car +où est le rapport ontologique possible entre une +substance universelle et une substance individuelle? +Ou bien il faut n'attribuer l'être proprement dit +qu'aux substances universelles et réduire les différences +tant spécifiques qu'individuelles à de simples +accidents, et c'est encore une extrémité incompatible +avec la nature des êtres. Mais la théorie peut prendre +encore d'autres formes, employer d'autres arguments, +et Abélard en parcourt rapidement tous les +points de vue, sans marquer toujours les divisions +naturelles de l'argumentation; il passe sans transition +d'une idée à une autre idée, d'une objection à une +réponse, et quelquefois il ne fait qu'indiquer le raisonnement, +tandis qu'ailleurs il le développe avec +complaisance. Son ouvrage ressemble à un recueil +de notes destinées à l'enseignement ou à la controverse.</p> + +<p>Trois objections détachées qui ne rentrent pas +dans l'argumentation précédente, s'offrent encore à +lui, et il les pose brièvement en ces termes:</p> + +<blockquote><p> +1° Tout <i>matériel</i> est constitué complètement par sa forme et sa +matière; or la matière de Socrate est l'espèce homme, la forme est +la <i>socratité</i>, et cela suffit pour le constituer.—Mais Socrate est aussi +composé d'éléments, tout corps étant composé des quatre éléments; +s'ils les dissolvent, ils ne peuvent dire comment les éléments viennent +se réunir dans Socrate, car ou ce sera la matière, ou une partie de +la matière, ou la forme, ou une partie de la forme. Or si ce n'est +rien de tout cela, un esprit raisonnable ne voit pas comment ce +peut être là. Quoique la maison soit constituée par le mur, le toit, +le fondement et la forme, cependant nous disons qu'en composition +elle est de bois et de pierres, ce qui peut être en effet, parce que +le bois et la pierre sont les parties des parties de la maison.</p> + +<p>2° Les genres et les espèces, étant des choses, sont ou créateur +ou créature: s'ils sont créés, le créateur a été avant la créature; +ainsi Dieu a été avant la justice et la force, qui sont sans aucun +doute en Dieu et autre chose que Dieu; donc Dieu aurait été avant +d'être juste et fort.—Mais quelques-uns disent que la division de +créateur et créature n'est pas complète, ils préfèrent celle d'engendré +et d'inengendré<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>. Soit, et alors les universaux sont dits inengendrés +et partant coéternels, auquel cas, chose criminelle à dire, l'âme ne +serait point soumise à Dieu, étant coéternelle à Dieu et n'ayant ni +origine ni créateur. Socrate est composé de deux coéternels à Dieu; +toute création n'est qu'une conjonction nouvelle, car la matière et la +forme sont deux universaux, et en cette qualité elles sont coéternelles +à Dieu. La fausseté est manifeste.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40"> (retour) </a> La division de toutes choses en créateur et créature +était fort connue, et avait été mise en valeur par Scot Erigène. +En l'employant contre le réalisme, comme en lui donnant la forme de +la division en engendré et inengendré, Abélard argumente contre le +système des idées éternelles, et par conséquent contre Bernard de +Chartres et au fond contre le platonisme.</blockquote> + +<blockquote><p>3° Enfin il me vient encore cette objection: c'est une même +essence (l'essence <i>animalité</i>) qui fait, avec la rationnalité, l'homme, +avec l'irrationnalité, l'âne; comment se fait-il que d'une seule +essence deux contraires en fassent deux? Si la nature permettait +que le blanc et le noir fussent à la fois dans le même doigt, cela ne +ferait pas deux doigts. Mais il y a mille choses qui ne peuvent se +concilier avec cette folie, et nous les développerions en objection, si +l'on n'en avait dit assez. +</p></blockquote> + +<p>Jusqu'ici, Abélard n'a combattu que la théorie +des essences universelles résidant essentiellement +dans les individus; c'est la doctrine qui, suivant son +récit, dominait dans l'école épiscopale de la Cité, +lorsqu'il y parut à son tour et contraignit Guillaume +de Champeaux à se rétracter. Voici les termes dont +il se sert:</p> + +<blockquote><p> +«Mon précepteur Guillaume, archidiacre de Paris, ayant changé +son ancien habit, se convertit à l'ordre des clercs réguliers... Mais +sa conversion ne le fit renoncer ni à la ville de Paris, ni à l'étude +habituelle de la philosophie. Dans le monastère même où il s'était +transporté pour cause de religion, il tint immédiatement école à sa +manière accoutumée. Alors moi, revenu à lui pour l'entendre professer +la rhétorique, entre autres essais de discussion, je le forçai, +par les arguments de controverse les plus évidents, à changer ou +plutôt a détruire son ancienne doctrine des universaux. Son système +touchant la communauté des universaux était d'établir que la chose +totale et identique résidait essentiellement et simultanément dans +chacun des individus, en sorte qu'il ne s'y trouvait aucune diversité +dans l'essence, mais seulement une variété causée par la multitude +des accidents. Or, voici comment il amenda cette doctrine: +il dit désormais que la chose identique l'était, non pas essentiellement, +mais indifféremment, et comme c'est sur ce point des +universaux que s'élève toujours la question capitale entre les dialecticiens... +lorsqu'il eut ainsi corrigé ou plutôt forcément abandonné +sa doctrine, son enseignement tomba dans un tel délaissement qu'à +peine l'admit-on depuis lors à professer la dialectique, comme si la +totalité de l'art consistait dans cette question des universaux<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>.» +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, ep. 1., p. 8.</blockquote> + +<p>La dialectique d'Abélard est le commentaire de ce +récit. Nous venons d'y lire le résumé de l'argumentation +par laquelle il força Guillaume de Champeaux +à modifier sa thèse. Il va le poursuivre maintenant +dans sa nouvelle position. C'est la doctrine qu'il +appelle doctrine de l'indifférence, <i>sententia de indifferentia</i>, +et qu'au début il a représentée comme n'admettant +dans les individus que des universaux différemment +considérés. On va voir comment il l'a développée; +ici nous analysons au lieu de traduire<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42:</b><a href="#footnotetag42"> (retour) </a> <i>Id., Gen. et Spec.</i>, p. 518-522.</blockquote> + +<p>Rien absolument n'existe que l'individu. Mais l'individu +différemment considéré est et l'espèce, et le +genre, et ce qu'il y a de plus général (genre suprême). +Socrate, quant à sa nature accessible aux sens, est +un individu, parce que ce qui lui est propre ne se +retrouve tout entier dans aucun autre homme. La +<i>socratité</i> ne donne pas un autre homme que Socrate. +Mais l'idée de Socrate ne contient pas toujours tout +ce que désigne ce nom; oubliant Socrate, l'intelligence +quelquefois ne considère en lui que ce qui +caractérise l'homme, savoir l'animal rationnel mortel, +et voilà l'espèce. Car c'est un nom qui peut être +attribué à des êtres, divers quant à l'existence, les +mêmes quant à la nature; ce qui s'exprime dans le +langage de la scolastique par ces mots: c'est un +prédicable de plusieurs en <i>quiddité</i> de même état; +<i>prédicable</i> (<i>proedicabilis</i>), ce qui peut s'affirmer d'un +sujet; <i>de plusieurs</i> (<i>de pluribus</i>), de choses numériquement +différentes; <i>en quiddité</i> (<i>in quid</i>), comme +prédicat ou attribut essentiel; <i>d'un même état</i> (<i>de +eodem statu</i>), occupant avec une nature semblable le +même degré de l'échelle ontologique<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43:</b><a href="#footnotetag43"> (retour) </a> Nous retrouvons ici encore les idées de Gautier de Mortagne; mais il +paraît qu'elles n'étaient qu'une traduction du système modifié ou du second +système de Guillaume de Champeaux dont la subtilité était très-inventive.</blockquote> + +<p>Puis, si l'intelligence écarte la rationnalité, et ne +considère que ce que désigne le mot <i>animal</i>, Socrate +<i>en cet état</i> devient genre. Enfin, si délaissant toutes +formes, nous ne considérons en Socrate que la substance, +alors l'individu ou Socrate devient ce qu'il y a +de plus général, ou généralissime, pur prédicament. +Et comme vous pourriez objecter que le propre de +Socrate en tant qu'homme ne se retrouve pas plus +en plusieurs que le propre de Socrate en tant que +Socrate, puisque l'homme socratique n'est en aucun +autre homme que Socrate, tout comme Socrate lui-même; +on vous l'accorde avec cette restriction: Socrate, +en tant que Socrate, n'a rien de commun qui +se retrouve identique dans un autre; mais en tant +qu'homme, il a beaucoup de choses communes qui +se retrouvent dans Platon et les autres individus. Car +si Socrate est homme, Platon est homme comme lui, +mais non essentiellement comme lui, c'est-à-dire, +en même essence que lui. On peut raisonner de même +de l'animal et de la substance. Or, ce quelque chose +de commun qui se retrouve ou ne se retrouve pas +ailleurs que dans l'individu, suivant que l'on considère +l'individu d'une manière on d'une autre, c'est +précisément ce qu'on appelle le <i>non-différent</i> ou plutôt +l'<i>indifférent</i> (<i>indifferens</i>).</p> + +<p>Cette doctrine de l'indifférence se réfute par l'autorité +et par la raison.</p> + +<p>L'autorité, c'est Porphyre. Il dit: «Les choses les +plus générales sont au nombre de dix; les plus spéciales +sont en un certain nombre, mais non pas +infini; les individus sont en nombre infini<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a>.» Or, +dans le système en question, les individus, en tant +que substances, sont les choses les plus générales et +cessent d'être en nombre infini.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44:</b><a href="#footnotetag44"> (retour) </a> <i>Isagog</i>. II, et Boeth., <i>In Porph.</i>, +I. III, p. 75.</blockquote> + +<p>On répond précisément par la non-différence. Oui, +dit-on, les genres les plus généraux sont infinis en +nombre essentiellement, c'est-à-dire que les genres +les plus généraux comprennent des essences en +nombre infini. Mais si on les compare, elles se confondent +par tout ce qu'elles ont de commun, de non-différent, +d'indifférent, et alors elles ne sont plus +que dix, les dix genres les plus généraux: ce qu'on +exprime en disant que ces mêmes genres sont en +nombre infini par l'essence et seulement dix par +l'indifférence. Par exemple, autant d'individus de +substance, autant de substances et par conséquent +autant de genres les plus généraux; et cependant +tous ces individus se réduisent à un seul genre le +plus général, la substance, parce que sous ce rapport +ils ne diffèrent point, <i>indifferentia sunt</i>.</p> + +<p>Mais Porphyre dit encore que la collection de +plusieurs en une nature est l'espèce, et plus nombreuse, +elle est le genre<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>. Cela peut-il se dire de l'individu? +Socrate communique-t-il sa nature à Platon? +L'homme de Socrate, l'animal qui est en lui, est-il +en un autre qui ne soit pas Socrate, en quelqu'un +hors de Socrate? Comment donc, si les individus +sont le genre, peuvent-ils mettre leur nature en +commun?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45:</b><a href="#footnotetag45"> (retour) </a> Porph. <i>ibid.</i>, et Boeth., p. 70.</blockquote> + +<p>On vous répondra, en recourant à l'indifférence +(<i>ad indifferentiam currentes</i>), que Socrate, en tant +qu'homme, rassemble (<i>colligit</i>) Platon et tous les +autres hommes, puisque, sous ce rapport, il est +l'essence indifférente de l'homme, et par conséquent +de tous les hommes. Ainsi, comme essence indifférente, +Socrate est Platon.</p> + +<p>Mais voici toujours Porphyre: «Le genre est ce +qui s'affirme de plusieurs différents en espèce, +l'espèce ce qui s'affirme de plusieurs différents en +nombre<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a>.» Et alors, comme Socrate, <i>en l'état</i> d'animal, +est un genre, il est inhérent à plusieurs espèces +différentes; en l'état d'homme, il est une espèce, et +il appartient à plusieurs qui diffèrent numériquement. +Or, comment soutenir que l'animal ou +l'homme qui est Socrate, soit inhérent à un autre +que lui-même?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46:</b><a href="#footnotetag46"> (retour) </a> Porph. <i>ibid.</i>, et Boeth., t. II, p. 60 et 72.</blockquote> + +<p>Alors on vous dira que sans doute Socrate en aucun +état, c'est-à-dire à quelque degré ontologique +qu'on le place, n'appartient <i>essentiellement</i> à personne +qu'à lui; mais que dans l'état d'homme, +c'est-à-dire considéré comme espèce <i>homme</i>, on +peut dire qu'il est inhérent à plusieurs, parce que +plusieurs lui sont inhérents, comme non différents +de lui, comme indifférents. De même, si on le prend +comme animal. Ici on se heurte contre l'autorité de +Boèce: «L'espèce n'est pas autre chose qu'une pensée +collective qui se recueille de la ressemblance +substantielle d'individus qui diffèrent numériquement. +Le genre est une pensée tirée de la ressemblance +des espèces<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a>.» Or, ceci ne s'accorde +pas avec la doctrine en question; Socrate, comme +homme, est une espèce qui n'est pas recueillie de +plusieurs, n'étant pas dans plusieurs; et de même +pour Socrate pris comme animal. Faut-il donc admettre +que Socrate comme homme se recueille et de +soi-même et de Platon et des autres; que tout individu +soit, en tant qu'homme, recueilli de lui-même? +mais cela est ridicule. Ce n'est pas l'individu qui +rassemble les autres individus ou les autres espèces; +c'est l'inverse. «Les genres et les espèces ne sont +pas les concepts d'un seul individu, dit Boèce<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a>, +mais sont la collection ou la conception commune +qu'opère l'intelligence de tous les individus.» Dire +que Socrate comme homme est une espèce, c'est +donc dire que l'espèce est la collection d'un individu.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47:</b><a href="#footnotetag47"> (retour) </a> Boeth., <i>In Porph.</i>, I, l, p. 58.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48:</b><a href="#footnotetag48"> (retour) </a> <i>Id., In Proedic.</i>, lib. l, p. 120.</blockquote> + +<p>Après l'autorité, que dit la raison? Si tout individu +humain, en tant qu'homme, est une espèce, +on peut dire de Socrate: «Cet homme est une +espèce; or Socrate est un homme; donc Socrate +est une espèce.» Le syllogisme est régulier<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup>49</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49:</b><a href="#footnotetag49"> (retour) </a> C'est le syllogisme du premier mode de la première +ligure (<i>Prem. Analyt.</i> I, iv, p. 12, t. II de la trad. de +M. B. St.-Hilaire.)</blockquote> + +<blockquote><p> +«J'argumente. 1° Si Socrate est une espèce, Socrate est un universel; +2° s'il est un universel, il n'est pas un singulier; 3° s'il n'est +pas un singulier, il n'est pas Socrate. On résistera à la seconde conséquence, +car dans ce système tout universel est un singulier, tout +singulier est un universel diversement considéré. Je réponds: La +substance est ou universelle ou singulière. C'est là, je pense que +personne ne le nie, une division suivant l'accident<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a>. Or, comme dit +Boèce dans le livre <i>des Divisions</i>, «celles-ci ont cette règle commune +que tout ce qui est ainsi divisé doit l'être en opposés<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>.» +En sorte que si nous divisons le sujet par les accidents, nous ne +disions pas: <i>Parmi les corps, les uns sont blancs, les autres doux</i>, +parce qu'il n'y a pas opposition, mais <i>parmi les corps, les uns sont +blancs, d'autres noirs, d'autres ni noirs ni blancs</i>. Voici, d'après +cela, comment il faudrait s'y prendre pour nier que cette division +«Toute substance est ou universelle ou singulière,» soit suivant +l'accident: il faudrait dire qu'il n'y a pas plus d'opposition entre +universel et singulier qu'entre blanc et doux. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50:</b><a href="#footnotetag50"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, c. vi, t. I, p. 436.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51:</b><a href="#footnotetag51"> (retour) </a> Boeth., <i>De Divis.</i>, p. 648.</blockquote> + +<blockquote><p> +«Ils disent, eux, que Boèce n'a point parlé de toutes les divisions +suivant l'accident, mais des régulières; si vous leur demandez quelles +sont les régulières, ils répondent: celles auxquelles la règle s'applique. +Voyez quelle est leur impudence! lorsque l'autorité dit si +clairement, en parlant des divisions selon l'accident: <i>Celles-ci ont +toutes cette règle commune</i>, etc., ils prétendent faussement que cela +n'est pas dit universellement. Mais ils ne tiendront pas là, car là-dessus +précisément, sur l'universel et le singulier, l'autorité les contredit: +aucun universel n'est singulier et aucun singulier n'est universel. +Boèce, en parlant de cette division: «La substance est ou +universelle gu singulière,» dit dans son commentaire sur les Catégories: +«Il ne se peut que l'accident prenne la nature de la substance, +ni la substance celle de l'accident... ni la particularité, ni l'universalité +ne passent l'une dans l'autre, car l'universalité peut être +affirmée de la particularité, comme animal de Socrate ou de Platon, +et la particularité accepte l'attribution d'universalité, mais non en +sorte que l'universalité devienne particularité, ni que ce qui est +particulier devienne universalité<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup>52</sup></a>.» <i>Universalité</i> et <i>particularité</i>, +ces noms sont pris pour l'universel et le particulier, les exemples +nous l'apprennent, témoin celui d'animal et de Socrate. A ceci, +rien ne peut être opposé de raisonnable. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"></a><b>Note 52:</b><a href="#footnotetag52"> (retour) </a> Boeth., <i>In Proedic</i>., t. I, p. 120.</blockquote> + +<blockquote><p> +«Cependant ils ne se tiennent point tranquilles et ils disent: +Aucun singulier, en tant que singulier, n'est universel, et réciproquement; +mais quand il est universel, le singulier est universel, +et réciproquement.» Contre cela, voici les paroles que je dis. <i>Aucun +singulier en tant que singulier</i> paraît avoir ce sens: aucun singulier +demeurant singulier n'est universel demeurant universel; ce qui est +conséquemment faux, car Socrate demeurant Socrate est homme +demeurant homme. La proposition pourrait encore avoir ce sens: ce +qui est le singulier ou la singularité ne confère à aucun singulier +d'être universel, ou bien elle enlève à l'homme singulier l'universalité; +ce qui est complètement faux entre Socrate et l'homme, car +en Socrate ce qui est Socrate implique l'homme et n'interdit à aucun +singulier d'être quelque chose d'universel, puisque, suivant eux, +tout singulier est universel.</p> + +<p>«De même, s'ils disent: Socrate, en tant qu'il est Socrate, c'est-à-dire +dans toute la propriété qui lui vaut d'être désigné par le nom +de Socrate, n'est pas l'homme en tant qu'homme, c'est-à-dire en +toute cette propriété que désignent ces mots <i>c'est un homme</i>; voilà +qui est encore faux, car Socrate désigne l'homme socratique, et en +lui l'homme ou ce que signifie le nom d'<i>homme</i>.</p> + +<p>«Enfin s'ils disent: Socrate, dans toute cette propriété qui motive +la désignation par le nom de <i>Socrate</i>, n'est pas uniquement ce que +signifie homme, que pourront-ils conclure de là?... Qu'un autre se +charge d'en juger.» +</p></blockquote> + +<p>D'après le principe de Porphyre que l'espèce est +composée du genre et de la différence substantielle, +comme la statue de l'airain et de la figure, la matière, +ainsi que la différence, est une partie de +l'espèce. L'espèce elle-même en est le tout définitif. +Ces deux parties sont donc corrélatives, et opposées +l'une à l'autre; et comme un père n'est pas le père +de soi-même, mais d'un autre, un tout est le tout +d'autre chose que lui-même, le tout de ses parties; +et la partie est partie, non pas d'elle-même, mais +du tout qui n'est pas elle.</p> + +<p>Mais si l'homme et sa matière ne font qu'un (ce +qui arrive dans la doctrine ici combattue; là où +l'espèce même n'est que le genre diversement considéré, +l'espèce homme n'est essentiellement que le +genre animal), si, l'espèce étant un tout composé de +sa matière et de sa différence, l'espèce <i>homme</i> ne +fait qu'un avec sa matière <i>animal</i>, l'espèce sera un +tout composé de lui-même et d'un autre, ce qui est +impossible. En d'autres termes, si l'espèce homme +et l'animal, son genre, ne font qu'un même, comme +tout genre est inhérent à son espèce, le même est +inhérent au même, ce qui ne peut être. Que ce qui +est soi puisse être inhérent à soi, c'est ce qui ne +saurait se comprendre, dit Boèce<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup>53</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"></a><b>Note 53:</b><a href="#footnotetag53"> (retour) </a> «Testante Boethio super Topica Tullii in +commentario, libro primo.» (P. 769.) Voila une preuve qu'Abélard +connaissait le commentaire de Boèce sur les Topiques de Cicéron.</blockquote> + +<p>De cette discussion du réalisme, il résulte que les +choses générales ne sont pas, à proprement parler, des +choses; et si elles ne sont pas des choses, il semble, +d'après une antithèse fort usitée, qu'elles sont des +mots. On conçoit donc que pour avoir contesté aux +choses générales leur réalité, Abélard ait été accusé +d'avoir soutenu le nominalisme. L'imputation n'est +pas exacte, si l'on entend par nominalisme la doctrine +ainsi appelée dans l'histoire. Il faut distinguer +en effet entre ceux qui, par forme de réfutation et +pour convaincre leurs adversaires d'erreur, disent +aux ennemis du réalisme que, si les universaux ne +sont pas des essences, alors ils ne sont que des mots; +et ceux qui établissent volontairement et dogmatiquement +que les universaux sont et doivent être des +noms. L'allégation des premiers est une critique, +une conséquence extrême tournée à crime, une accusation. +Celle des seconds est une doctrine avouée. +Les premiers entendent que les choses qui ne sont +que des idées ne sont que des mots, des sons de la +voix. Les seconds prétendent que les universaux ne +sont pas même des idées, mais des mots sans idées, +des noms sans objet même intellectuel. Cette distinction +assez subtile et qui, je crois, avait été négligée, +doit être présente à qui veut bien apprécier les +opinions et les hommes que cette controverse a mis +en scène. Ainsi, il est bien permis de soutenir encore +qu'Abélard a été nominaliste, si l'on entend par +là que du conceptualisme qu'on lui attribue au nominalisme, +il y a si peu de distance qu'on ne veut +pas s'y arrêter; mais il serait historiquement faux +de dire que la doctrine d'Abélard ait été le nominalisme, +et qu'il n'ait fait que répéter Roscelin. C'est à +peu près ainsi qu'on prétend quelquefois, du point de +vue d'un catholicisme rigide, absolu, que dès qu'un +homme est gallican il est janséniste, et dès qu'il est +janséniste, protestant. Et cependant il y aurait mensonge +à prétendre que le gallicanisme, le jansénisme, +et le protestantisme ne soient pas des doctrines et +des sectes profondément distinctes.</p> + +<p>Attendons-nous donc à voir Abélard, abandonnant +le réalisme comme vaincu, porter la guerre +sur le terrain du nominalisme<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup>54</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"></a><b>Note 54:</b><a href="#footnotetag54"> (retour) </a> <i>De Gener. et Spec.</i>, p. 522-524.</blockquote> + +<blockquote><p> +«Abordons, dit-il, l'opinion qui veut que les genres et les espèces +ne soient que des mots universels et particuliers, prédicats ou sujets, +et non pas des choses.</p> + +<p>«Il faut d'abord citer l'autorité qui affirme quo ce sont des choses. +L'espèce,» avons-nous vu dans Boèce<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup>55</sup></a>, «n'est qu'une pensée +recueillie de la similitude substantielle d'individus numériquement +dissemblables; le genre est une pensée recueillie de la similitude +des espèces.» Or, qu'il regarde ces similitudes comme des choses, +c'est ce qu'il montre un peu plus haut ouvertement on disant: «Il y +a de telles <i>choses</i> dans les êtres corporels et dans les sensibles; l'intelligence +en conçoit au delà des objets sensibles<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup>56</sup></a>.» Le même Boèce +dit encore: «Puisque les premiers genres des <i>choses</i> sont au nombre +de dix, il fallait nécessairement que ce fût aussi le nombre des mots +simples qui se diraient des <i>choses</i> simples<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup>57</sup></a>.» Mais eux, par les +genres, ils expliquent qu'il faut entendre les <i>manières</i><a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup>58</sup></a>. Aristote dit +dans le <i>Peri Hermeneias: Parmi les choses, les unes sont universelles, +les autres particulières</i><a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup>59</sup></a>. Mais pour expliquer ce passage, ils +disent: «<i>Les choses</i>, c'est-à-dire les mots.» Quand je parle d'animal, +dit Boèce, je désigne une substance qui s'affirme de plusieurs. Que +cette autorité énonce par là qu'il y a des choses universelles<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60"><sup>60</sup></a>, quand +il ajoute: «S'affirmer de plusieurs, ce qui est la définition de l'universel,» +que ce soient des <i>choses</i> prises comme prédicats et comme +sujets, Boèce le reconnaît en disant: «La proposition prédicative +énonce que <i>la chose</i> qu'elle pose comme sujet doit prendre le nom de +<i>la chose</i> qu'elle pose comme prédicat<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup>61</sup></a>.» Ne pouvant résister raisonnablement +à des autorités aussi claires, ils disent que les autorités +mentent, ou bien, cherchant à les interpréter, ils font comme ceux +qui ne savent pas écorcher, ils coupent la peau.» +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"></a><b>Note 55:</b><a href="#footnotetag55"> (retour) </a> Boeth., <i>In Porph.</i>, p. 56.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"></a><b>Note 56:</b><a href="#footnotetag56"> (retour) </a> Le passage se trouve peu de lignes avant le précédent. +On pourrait contester qu'il ait positivement dans l'auteur primitif le +sens qui lui est ici donné, et qu'il signifie que les généralités sont +des choses. Boèce vient de dire que les objets des conceptions générales +diffèrent de ces conceptions, puisque celles-ci représentent ces objets +comme s'ils existaient en eux-mêmes, tandis qu'il n'en est rien, et il +se fait cette objection: si ces conceptions sont inexactes, elles sont +fausses, et alors il est inutile de s'en occuper. Mais il répond qu'il +arrive sans cesse à l'entendement de considérer les choses autrement +qu'elles ne sont, sans tomber dans le vain ni dans le faux. Ainsi +l'entendement détache d'une chose une propriété qu'il considère +en elle-même, c'est-à-dire autrement qu'elle n'est dans la réalité, +et il réussit ainsi à la mieux connaître. «Il y a donc de telles choses +dans les objets corporels et sensibles. Elles se conçoivent en dehors +des sensibles, pour que leur nature puisse être pénétrée et leur +propriété comprise.» Le latin dit: «Sunt igitur hujusmodi <i>res</i> +in corporalibus atque in sensibilibus <i>rebus</i>. Intelliguntur +autem praeter sensibilia, ut eorum natura perspici et proprietas +valeat comprehendi.» N'est-il pas évident que le mot <i>res</i> +est employé là pour exprimer ce dont on parle, et parce que le +langage est involontairement réaliste?</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"></a><b>Note 57:</b><a href="#footnotetag57"> (retour) </a> Boeth., <i>In Praedie.</i>, p. 114.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"></a><b>Note 58:</b><a href="#footnotetag58"> (retour) </a> Ces diverses citations étaient probablement devenues +triviales dans la controverse, et ici Abélard fait très-succinctement +allusion aux interprétations diverses que les divers systèmes en +donnaient pour n'en point être embarrassés. Nous savons par Jean +de Salisbury qu'il y avait des gens qui par les mots de genres et +d'espèces entendaient tantôt les choses universelles, tantôt la +<i>manière des choses, rerum maneriem</i>. C'est probablement ce +qu'Abélard appelle ici <i>manerias</i>. En tout cas, le mot paraissait +nouveau et obscur à l'auteur du <i>Metalogicus</i>, qui trouvait qu'il +ne devait signifier que la collection des choses ou la chose universelle, +et que cependant il ne pouvait par l'étymologie exprimer que le nombre +des choses, ou l'état dans lequel la chose demeure telle, <i>talis +permanet</i>. Ce dernier sens était probablement le véritable, et nous +sommes volontiers de l'avis de Brucker, qui croit qu'il exprime la +<i>demeure</i> des choses dans le sein des choses universelles, +σιαμονή των όντων; et cette expression aurait ainsi été +conduite peu à peu à un sens approchant du sens moderne, <i>la +Manière d'être</i>. «Je ne sais où l'on a trouvé ce mot, dit Jean +de Salisbury.» Ce qu'il faut remarquer au reste, c'est que cette +doctrine des <i>manières</i>, l'auteur du <i>Metalogicus</i> la classe +dans le réalisme, et Abélard avec plus de raison dans +le nominalisme. (<i>De Gen. et Spec.</i>, p. 523.—Johan. Saresb., +<i>Metal.</i>, t. II, c. xvii.—Brucker, <i>Hist. crit. phil.</i>, +t. III, p. 909).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"></a><b>Note 59:</b><a href="#footnotetag59"> (retour) </a> <i>Hermen.</i>, VII.—Boeth., <i>De Interp.</i>, +ed. prim., p. 338.—Il semble qu'Abélard avait encore une autre +version du <i>De Interpretatione</i> que la version de Boèce, car +il cite ainsi la phrase d'Aristote: «Rerum aliae sunt universales, +aliae sunt singulares,» et il y a dans la version de Boèce: «Sunt +haec rerum universalia, illa vero singularia.» Les termes cités +Par Abélard sont conformes à la version de Pacius, (édit. de Duval., +t. I, p. 56), qui lui-même avait probablement suivi quelque +traduction antérieure. Dans tous les cas, si la citation a quelque +valeur, elle la doit au mot <i>rerum</i>, et il est, dans le grec, +των πραγμάτων.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"></a><b>Note 60:</b><a href="#footnotetag60"> (retour) </a> Je ne trouve pas cette citation dans Boèce. L'édition +d'Abélard renvoie à l'ouvrage de ce dernier sur les Catégories, +p. 131. A cette page on cherche en vain les termes cités, mais j'y +lis ainsi qu'aux pages voisines, que les substances secondes se +disent des substances premières, mais qu'elles sont moins +substances que celles-ci, et qu'elles sont plus ou moins +Universelles, tandis que les substances premières sont individuelles.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"></a><b>Note 61:</b><a href="#footnotetag61"> (retour) </a> <i>De Syll. hyp.</i>, p, 607.</blockquote> + +<p>Mais alors ni les genres ni les espèces, tant universelles +que singulières, tant prédicats que sujets, +ne sont des mots; tout cela n'est rien du tout, car +ils tiennent, comme leur adversaire, que ce qui est +successif ne peut aucunement composer un tout +constant; or les mots sont successifs, les choses et +les espèces ne peuvent donc pas composer des touts, +elles ne sont rien; aussi dit-on que l'autorité a menti +et non qu'elle s'est trompée.</p> + +<p>En outre, comme la statue est matériellement +d'airain, et que la figure est sa forme, l'espèce a le +genre pour matière et pour forme la différence. Or +tout cela ne saurait s'appliquer aux mots; les mots +n'ont ni forme ni matière. L'animal est le genre de +l'homme, mais un mot n'est nullement la matière +d'un autre mot, car de quel mot ou dans quel mot +serait-il? Du mot animal ne se fait pas le mot +homme; dans le premier n'est pas le second.</p> + +<p>Mais on prétend que tout cela est façon de parler +figurative. Dire que le genre est la matière de l'espèce, +reviendrait à dire que la signification du genre +est la matière de la signification de l'espèce. Mais +puisque le système est que rien n'existe que les individus, +et que les mots tant universels que particuliers +ne désignent au fond que des individus, homme +et animal signifient la même chose, et par conséquent +on peut dire, en renversant les termes: la signification +de l'espèce est la matière de la signification +du genre. Si l'on accorde cela, et on y est bien +forcé, qu'on se défende contre Boèce, qui montre +que la différence du genre au tout gît en ceci que +le genre est la matière des espèces et les parties la +matière du tout<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62"><sup>62</sup></a>. Que si les espèces sont la matière +des genres comme les parties du tout, le genre et +le tout ne diffèrent plus, ils se confondent.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"></a><b>Note 62:</b><a href="#footnotetag62"> (retour) </a> Boeth., <i>De Div</i>., p. 640.</blockquote> + +<p>Enfin, la signification du genre ne saurait être la +matière de la signification de l'espèce, car le genre et +l'espèce sont une même chose dans le système de +l'indifférence, et un même ne reçoit pas de forme +pour se constituer lui-même. «Mais,» dit Boèce, «le +genre ayant reçu la différence se transforme en espèce<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup>63</sup></a>.» +Un même n'est point partie de lui-même, +car si le même était à la fois tout et partie, le même +serait opposé à lui-même.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"></a><b>Note 63:</b><a href="#footnotetag63"> (retour) </a> <i>Id., Ibid</i>.</blockquote> + +<p>Voilà tout ce qu'Abélard dit du nominalisme; mais +c'est le cas de rappeler ce que nous aurions bien +fait peut-être de reporter ici, l'examen approfondi +auquel il s'est livré de l'objection prise du tout et +des parties<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64"><sup>64</sup></a>. Il faut y remonter, si l'on veut bien +connaître toute sa polémique contre Roscelin; nous +n'en revoyons ici qu'une faible trace.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" name="footnote64"></a><b>Note 64:</b><a href="#footnotetag64"> (retour) </a> Voy. <i>Dialect</i>., pars V, p. 460 et seqq. Et +<i>De Gen. et Spec.</i>, p. 517, et dans la présent ouvrage, +c. vi, t. I, p. 454. Voy. <i>Dialect</i>., pars V, p. 460 et seqq. Et +<i>De Gen. et Spec.</i>, p. 517, et dans la présent ouvrage, +c. vi, t. I, p. 454.</blockquote> + +<p>Cette réfutation du nominalisme est en effet brève +et superficielle, et quoi qu'en dise l'auteur, elle est +plutôt fondée sur des autorités que sur la raison.</p> + +<p>Un des arguments les plus forts est assurément +celui-ci, un mot (<i>animal</i>) ne peut être la matière +d'un autre mot (<i>homme</i>). Mais qui ne voit que c'est +décider la question par la question? Si l'espèce n'est +qu'un nom, c'est-à-dire rien qu'un nom, il n'y a +pas lieu d'appliquer à ce rien les conditions de l'être +et de lui supposer une matière et une forme. Ce +n'est qu'à ceux qui regardent le genre ou l'espèce +comme quelque chose, que cette question doit être +posée, et elle ne peut embarrasser le nominaliste +qu'autant qu'il conserve de la déférence pour l'autorité +qui a dit que le genre est la matière de l'espèce et +l'espèce celle de l'individu. C'est donc une objection +d'autorité et non de raison. Or, comment supposer +que celui qui a pleinement et sciemment adopté la +théorie du nominalisme ne soit pas déjà résolu à se +peu soucier des autorités?</p> + +<p>L'autre argument, pris encore de l'autorité, plus +fort par les mots que parle fond, c'est que, d'après +les maîtres, tout est substance ou accident, et que +les genres et les espèces, n'étant pas des accidents, +sont des substances. Et en effet, Aristote les met +au nombre des substances. Mais ce sont des substances +secondes, celles qui s'affirment des premières, +celles qui leur sont attribuées ou <i>prédites</i>. +Elles sont substances, parce qu'elles font connaître +les substances premières. Elles les manifestent, elles +montrent ce que c'est, elles les donnent. Qui ne voit +que l'emploi du mot de substance dans cette occasion +ne décide rien quant à la réalité substantielle des +universaux; et qu'au contraire il ne semble leur être +attribué qu'une réalité dérivée de celle des substances +premières, c'est-à-dire individuelles? Les substances +premières ou individuelles sont vraiment +substances, en ce qu'elles sont prises pour sujets +(ύπόκειται) de toutes les autres choses; les substances +secondes ou universelles sont encore substances, +parce qu'elles sont prises comme attributs (κατηγορείται<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65"><sup>65</sup></a>) +des substances premières ou individuelles. Évidemment, +c'est ici la théorie de ce principe des nominalistes, +la substance est essentiellement individuelle. +Je n'en conclus pas qu'Aristote ait soutenu +la thèse des nominalistes, si ceux-ci, en disant que +les universaux ne sont que des mots, entendaient +qu'ils sont chimériques et vains. Aristote au contraire +les fonde sur des réalités, puisqu'il les attribue aux +substances mêmes, et en fait ainsi des substances par +attribution.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" name="footnote65"></a><b>Note 65:</b><a href="#footnotetag65"> (retour) </a> Categ., V.</blockquote> + +<p>L'intervention constante de l'autorité dans les débats +scolastiques en constitue la plus grande difficulté. +Cette autorité est a la fois absolue et contradictoire. +Il faut l'avoir pour soi ou la tourner pour soi, multiplier +les citations conformes, interpréter les citations +contraires; travail aussi épineux que stérile. C'est +l'incohérence des textes qui a produit dans la présente +question la multitude et la diversité des systèmes, et +nous acceptons cette remarque judicieuse de Jean de +Salisbury: «Dans cette question, dit-il,</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Magno se judice quisque tuetur</i>;</p> + </div> </div> + +<p>et chacun, d'après les paroles des auteurs qui ont +indifféremment mis les noms pour les choses et les +choses pour les noms, construit sa doctrine ou +plutôt son erreur<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66"><sup>66</sup></a>.» C'est ainsi que la controverse +devient souvent une véritable question de mots; et +chose curieuse, Jean de Salisbury qui a spirituellement +discuté et en partie réfuté les systèmes, tombe +à son tour dans l'erreur qu'il signale, lorsqu'il produit +le sien. Car se proposant de soutenir que les +genres et les espèces ne sont rien, il en induit qu'ils +ne sont pas des noms, puisque les noms sont quelque +chose<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup>67</sup></a>. Évidemment, l'équivoque sur le sens du +mot <i>être</i> est ici, comme dans toute cette question, la +racine de la difficulté. Aristote n'est pas irréprochable +en cela; il s'est servi de <i>l'être</i> avec une liberté, +une indifférence, qu'il fallait remarquer, si l'on ne +voulait pas tomber dans de fréquentes méprises en le +lisant et le citer contradictoirement. C'est ce qui est +arrivé aux scolastiques; ils se combattent tous, et +cependant tous professent Aristote: <i>Siquidem omnes +Aristotelem profitentur</i><a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup>68</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" name="footnote66"></a><b>Note 66:</b><a href="#footnotetag66"> (retour) </a> <i>Polier</i>., t. VII, c, xii.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" name="footnote67"></a><b>Note 67:</b><a href="#footnotetag67"> (retour) </a> <i>Metalog</i>., t. II, c. xx.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" name="footnote68"></a><b>Note 68:</b><a href="#footnotetag68"> (retour) </a> <i>Ibid</i>., c. xix.</blockquote> + +<p>Que de peines Abélard se serait épargnées, si, aussi +hardi qu'il était présomptueux, il se fût fié a son orgueil, +et si, rejetant les textes, il n'eût, pour résoudre +un gênant problème, écouté que sa propre raison!</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE IX.</h3> + +<h3>SUITE DU PRÉCÉDENT.</h3> + +<p>Abélard a combattu le réalisme, est-il par conséquent +nominaliste? Il a combattu le nominalisme, +est-il néanmoins nominaliste? C'est ce qu'il nous +reste à décider.</p> + +<p>«Montrons à présent,» dit-il, «avec la permission +de Dieu (<i>Deo annuente</i>), ce qu'il nous paraît +préférable d'admettre<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69"><sup>69</sup></a>.» J'essaierai d'expliquer +ce système assez subtil, en suivant l'ordre des idées +du philosophe, mais sans m'attacher aux formes de +la diction, quoiqu'il soit nécessaire, pour l'exactitude +scientifique et pour la fidélité de la couleur, de reproduire +souvent les termes de l'école.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" name="footnote69"></a><b>Note 69:</b><a href="#footnotetag69"> (retour) </a> <i>De Gen. et Spec.</i>, p. 626-634.</blockquote> + +<p>Dans aucun système, on ne refuse une certaine +réalité à l'individu; s'il ne possède l'être par privilège, +au moins le possède-t-il en participation (Platon, +Scot Érigène), et personne n'a articulé formellement +que la chose individuelle fût une fiction. +Abélard, voulant se rendre compte de la constitution +des êtres, considère l'individu, c'est-à-dire qu'il +pose le problème des genres et des espèces dans ce +que les scolastiques ont appelé après lui le problème +de l'individuation; c'est là le propre et la nouveauté +de sa doctrine. Au moins le procédé est méthodique: +l'individu est certain et donné; partir de l'individu, +c'est aller du connu à l'inconnu, du simple +au composé. Avant de pénétrer dans la constitution +de l'espace humaine, étudions donc avec Abélard +les éléments réels de l'espèce, ou les individus.</p> + +<p>Socrate, comme tout être individuel, comme toute +essence, est un composé de matière et de forme; il +est individu, de l'espèce, l'homme Socrate, homme +par la matière; Socrate par la forme; la matière est +l'<i>homme</i>, la forme est la <i>socratité</i>. Dans Platon également, +la matière est l'<i>homme</i> et la forme la <i>platonité</i>. +Ainsi l'essence <i>homme</i> qui résulte de l'union de la +forme <i>humanité</i> à la matière <i>animal</i>, devient dans +l'individu la matière <i>informée</i>, par la forme individuelle +qui fait Platon ou par celle qui fait Socrate; +de là une essence qui est tout l'individu. La forme +qui, en s'unissant à la matière <i>animal</i>, constitue +l'individu, est-elle ailleurs qu'en lui? non, assurément: +point de Socrate hors de Socrate. Mais cette +essence <i>humanité</i>, qui devient la matière de Socrate +et comme le sujet de la <i>socratité</i>, est-elle ailleurs? +pas davantage; sa pareille se retrouve dans la matière, +de Platon, mais n'est pas individuellement la même, +elle est numériquement différente, c'est-à-dire que +l'une et l'autre font deux: il y a analogie, c'est le +mot d'Aristote<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70"><sup>70</sup></a>, il n'y a pas identité, Or cette essence +<i>humanité</i>, ou l'espèce humaine, n'est pas ce qui en +est dans Socrate ou ce qui en est dans Platon, mais +la réunion de toutes les essences pareilles ou analogues, +constituées, formellement dans chaque individualité. +Elle est donc une collection. Une telle collection, +bien qu'essentiellement multiple, est une +de nature, en ce sens qu'elle se compose, non pas +des mêmes, mais des semblables; elle est <i>un</i> universel, +<i>une</i> espèce, comme un peuple est <i>un</i> peuple.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" name="footnote70"></a><b>Note 70:</b><a href="#footnotetag70"> (retour) </a> <i>Met</i>., XII, iv et v.</blockquote> + +<p>Si l'on recherche maintenant comment la collection +<i>humanité</i>, ou l'espèce humaine, est constituée, on +trouve que dans chacune des essences qui la composent +elle a pour matière l'<i>animal</i>, et pour forme une +forme multiple et non pas une, la <i>rationnalité</i>, la +<i>mortalité</i>, la <i>bipédalité</i>, et les autres formes substantielles +de l'humanité, c'est-à-dire qu'elle est la collection +de toutes les matières <i>animal</i> affectées ou +<i>informées</i> de toutes ces formes substantielles. Et de +même que la matière <i>homme</i>, ou, comme dit Abélard, +<i>ce d'homme</i> (<i>illud hominis</i>), qui soutient l'individualité +<i>Socrate</i>, n'est pas essentiellement la +matière <i>homme</i> qui soutient l'individualité <i>Platon</i>, +de même la matière <i>animal</i> (<i>illud animal</i>) qui soutient +la forme <i>humanité</i> dans tel ou tel individu n'est +que dans cet individu, mais son analogue, un non-différent +d'elle (<i>indifferens illi</i>), se trouve comme +matière dans chaque individu de l'espèce <i>animal</i>. +Ce non-différent, ou cet indifférent à toute forme, +semblable de nature et non identique, ne devient +essentiellement différent et de plus en plus différent +qu'en étant constitué formellement, d'abord par +l'humanité, puis par l'individualité.</p> + +<p>Si l'on réunit maintenant cette multitude d'essences +soutenant les formes des diverses espèces <i>animal</i>, +on aura une collection générique ou un genre, multitude +autre que celle qui compose l'espèce. Celle-ci +est la collection des sujets des individus humains, +celle-là est la collection des sujets des différences +substantielles des diverses espèces. Chaque essence +de la multitude ou du genre <i>animal</i> est composée +matériellement de <i>corps</i>, formellement d'<i>animation</i> +et de <i>sensibilité</i>. De toutes les essences du genre, +aucune ne se trouve, quant à sa matière, ailleurs +que dans chacune des essences qui le composent, +mais elles ont des analogues ou des non-différents +qui soutiennent les formes de toutes les espèces de +corps. A ce degré, c'est la <i>corporéité</i> qui est la forme, +elle qui était tout à l'heure comprise dans la matière, +<i>animalité</i>. De même qu'il s'est composé un nouveau +genre de la collection des <i>corps</i>, collection dans +laquelle entre la réunion des essences de la nature +<i>animal</i>, un nouveau genre, le genre <i>corps</i>, sera la +collection de tous les êtres composés matériellement +de <i>substance</i>, formellement de <i>corporéité</i>. Telle sera +la constitution de toutes les essences du genre <i>corps</i>, +ou bien de toutes les matières des espèces du corps, +ou bien des substances informées de la <i>corporéité</i>. +Faites abstraction de cette dernière forme, il vous +reste des substances, c'est-à-dire des non-différents, +et c'est là le genre le plus général ou suprême. Une +espèce de ce genre soutient l'<i>incorporéité</i>, l'<i>incorporéité</i> +est sa forme, comme la <i>corporéité</i> était tout à +l'heure celle des substances, matières des essences +du genre <i>corps</i>. Ces matières prises comme essences, +indépendamment de la <i>corporéité</i>, sont les essences +dont la multitude compose le genre généralissime +de substance. Elles ne sont pas encore rigoureusement +simples, on y peut encore décomposer l'être en +deux principes; sa matière serait, pour ainsi parler, +la <i>pure essence</i>, sa forme la <i>susceptibilité des contraires</i>.</p> + +<p>Nous avons atteint ici la matière première de +l'être, mais puisque cette matière première est une +notion, c'est-à-dire un défini, il faut bien que l'on +puisse distinguer idéalement sa matière de sa forme, +et la considérer au moins fictivement comme un +genre dont la différence ou l'équivalent de la différence +consiste uniquement dans la propriété d'engendrer +des espèces. La susceptibilité des contraires, +propriété de la pure matière, n'est pas, en effet, une +forme réalisée, c'est la simple possibilité de la forme, +c'est l'acte en puissance. L'indéterminé ne se réalise +qu'en se déterminant. La définition qu'on vient de +lire ne donne à l'indéterminé d'autre détermination +que d'être déterminante. Ici la forme, qui, de sa nature, +est actuelle, n'est que la possibilité de l'acte; +l'acte indéterminé, mais possible, est en effet la seule +différence qu'il y ait entre l'indéterminé pur et le +néant. Qu'on y songe bien, la matière ou l'essence +qui ne serait pas déterminable ne contiendrait plus +rien de l'être, et ne serait que le néant sous un faux +nom.</p> + +<p>C'est ainsi qu'Abélard passe en revue les divers +degrés de la catégorie de l'essence (substance), et +dresse ce qu'on pourrait appeler l'échelle de l'être. +Il serait possible de faire un travail analogue sur les +autres catégories, quoique là les conditions de l'être +ne soient pas aussi réelles, et qu'il ne s'y agisse que +des êtres improprement dits, la qualité, la relation, +etc., ne pouvant exister séparées d'un sujet. +Mais, comme le veut Abélard, «que ce qui a été +dit de la substance soit entendu des autres prédicaments<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71"><sup>71</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" name="footnote71"></a><b>Note 71:</b><a href="#footnotetag71"> (retour) </a> <i>De Gen. et Spec</i>., p. 502.—Il est impossible +de ne pas faire remarquer combien cette déduction de l'être dans +ses diverses phases dialectiques ressemble à l'évolution +ontologique de l'être partant du néant, dans la logique +d'Hegel, pour s'élever par <i>le devenir</i> à toutes les formes +de la réalité et de la pensée. (Hegel, Oeuv. compl. en all., +t. III; <i>Science de la Logique</i>, p. 71. Berlin, 1833.)</blockquote> + +<p>On remarquera que dans cette analyse des graduations +de la substance, le mot matière ne doit pas +être compris dans le sens de l'opposé de l'esprit, +mais comme le nom du fonds de l'être, puisque dans +le langage d'Abélard, conforme en cela à celui +d'Aristote, on pourrait dire que la substance est +indifféremment la matière de l'esprit et la matière +du corps, ou qu'elle est la matière, le non-différent +qui peut recevoir la forme de la corporéité ou la +forme de l'incorporéité; mais ceci n'a d'importance +que s'il faut prendre toute cette décomposition d'idées +comme un dénombrement méthodique de réalités, +et non comme une analyse de la pensée. Si nous +avons fait plus que définir des mots, si nous avons +décrit des choses, alors, sans doute, le genre substance +serait un seul et même être réel, identique +en soi sous des formes contraires, comme l'incorporéité +et la corporéité, et il n'y aurait plus dans le +fonds de l'être de différence substantielle entre la +matière et l'esprit. C'est, pour le dire en passant, +une objection, tout au moins une difficulté contre le +réalisme, et qu'on pourrait traduire d'une manière +qui la rendrait plus saillante. Par exemple, la substance, +étant réellement la pure essence avec la susceptibilité +des contraires, pourrait être indifféremment +créée ou créatrice, finie ou infinie; or ce sont +là certainement des attributs qui impliquent contradiction +non-seulement entre eux, mais entre leurs +sujets, et cela seul démontrerait au moins que le +genre substance, libre de toute détermination, n'est +pas une réalité.</p> + +<p>Mais tout tombe, ou du moins les difficultés se +déplacent, si l'on prend le parti de nier l'existence +objective des genres et des espèces, et nous sommes +ramenés à l'analyse des opinions d'Abélard sur la +question; il va les justifier en passant en revue, suivant +son usage, toutes les objections qu'elles peuvent +encourir.</p> + +<p>Et d'abord, il examiné les diverses définitions +qu'on peut donner de l'espèce, et recherche s'il en +est aucune qui puisse lui être opposée.</p> + +<p>1° La première désigne sous le nom d'espèce la +multitude des essences semblables entre elles. Ainsi +l'espèce <i>homme</i> comprend la matière de tous les individus +qui la composent; en d'autres termes, la +multitude humaine se compose de la matière de Socrate, +de celle de Platon, et des autres. Or, la matière +est ce qui reçoit la forme. L'espèce <i>homme</i> reçoit-elle +donc la <i>socratité</i>, Socrate est-il l'humanité socratique? +non, c'est ce qu'il y a d'<i>humanité</i>, <i>illud humanitatis</i>, +dans Socrate, qui reçoit la <i>socratité</i>, et non +l'espèce <i>humanité</i>. L'espèce comprend ce qu'il y a +d'humanité dans Socrate et dans tous les autres; +elle comprend tous les analogues ou <i>non-différents</i>. +Lorsqu'on dit que l'espèce est la matière affectée de +toutes les formes individuelles, on n'entend pas que +toutes les essences de l'espèce reçoivent en masse +la forme d'un individu donné, mais qu'une seule +d'entre elles, semblable de nature aux autres, analogue +de composition élémentaire, et en ce sens +non différente, <i>indifférente</i>, prend la forme qui l'individualise. +On dit que toute l'espèce est propre à +recevoir la forme individuelle, comme on dit d'un +morceau de fer, qu'il sera couteau ou stylet, quoiqu'une +partie seulement doive être stylet, une autre +partie couteau. Ainsi l'espèce est réelle comme collection +de réalités, mais non indépendamment des +réalités qui la composent; elle n'existe pas intégralement +dans chacune de ces réalités individuelles.</p> + +<p>2° On définit aussi l'espèce, ce qui est affirmé de +plusieurs, en vertu de la catégorie d'essence, ou +bien ce qui est attribué à divers à titre d'essence +(<i>proedicatum in quid</i>). Ce qui est attribué à ce titre +est dit inhérent au sujet: or, l'espèce humaine, +ou la collection des essences ou matières individuelles, +n'est pas apparemment inhérente à Socrate +ou à Platon. Une partie seulement de cette collection +reçoit la <i>socratité</i> ou la <i>platonité</i>. En ce sens +seulement l'humanité est inhérente à l'un ou à l'autre. +C'est ainsi qu'on dit que je touche un mur, +quoique toutes les parties de mon corps n'y soient +point appliquées ou adhérentes (<i>hoereant</i>). C'est encore +ainsi qu'on dit qu'une armée touche un rempart, +un lieu quelconque, quoique tous les individus +de cette armée ne le touchent pas. Ainsi l'espèce +touche les individus, s'applique aux individus. Ce +n'est qu'une des essences semblables de l'espèce qui +est réellement dans l'individu, et c'est par extension +que le langage semble attribuer toute l'espèce à l'individu. +Lorsqu'on dit: Socrate est homme, on ne dit +pas évidemment: Socrate est l'espèce <i>homme</i>, mais +Socrate est de l'espèce <i>homme</i>.</p> + +<p>3° En effet, voici encore une définition de l'espèce: +elle est ce qui est attribué en essence à l'individu, ou, +si l'on veut, ce qui s'affirme comme prédicat essentiel +de l'individu. En langage moderne, elle est +l'essence de l'individu. Attribuer en essence, <i>proedicare +in quid</i>, c'est dire <i>ceci est cela</i>. Or, si ceci est +cela, ceci est identique à cela; alors <i>Socrate est +homme</i> signifierait que Socrate et homme seraient une +seule et même chose, et le singulier serait l'universel.</p> + +<p>On retomberait ainsi dans l'erreur reprochée aux +doctrines opposées. Elle vient ici de ce que l'on confond +ces deux expressions <i>s'attribuer en essence</i> et <i>être +identique</i>; mais cette confusion est fautive. De ce +qu'une chose est le prédicat essentiel d'une autre, il +ne s'ensuit pas que celle-ci soit celle-là, toute celle-là, +rien que celle-là. S'attribuer eu essence, c'est +s'affirmer d'un sujet (Boèce); or les genres, les +espèces, les différences substantielles sont également +dans le cas d'être attribuées ou affirmées ainsi. Par +exemple, la <i>rationnalité</i> peut, comme <i>l'homme</i>, s'attribuer +en essence à Socrate ou s'affirmer de Socrate +ainsi que d'un sujet. Socrate est-il donc la rationnalité? +non; on ne dit pas Socrate est la raison (<i>rationalitas</i>), +mais Socrate est <i>un raisonnable</i> (<i>rationale</i>), +c'est-à-dire Socrate est une chose dans laquelle est la +raison. De même par cette proposition <i>Socrate est +homme</i>, personne n'entend que Socrate soit l'espèce +<i>homme</i>, soit cette multitude d'essences humaines qui +composent l'espèce, mais qu'il est un des individus +dans lesquels se retrouve cette espèce. L'humanité +est en lui, et il n'est pas l'humanité.</p> + +<p>Ici Abélard entre dans une discussion d'une subtilité +vraiment étonnante, et dont nous regrettons de +n'oser mettre la traduction sous les yeux du lecteur; +on l'y verrait se mouvoir avec une agilité et un +aplomb rares à travers les mille détours de la langue +et de la théorie dialectiques, et l'on comprendrait la +surprise que devait causer aux esprits roides et durs +encore de cette époque cette flexibilité d'une raison +qui se déplie et se replie avec une égale facilité. Mais +nous n'avons que trop éprouvé la patience du lecteur. +Remarquons seulement que la conclusion générale, +après tant de difficultés adroitement dénouées, c'est +que l'espèce est une essence analogue ou identique +de nature, mais numériquement diverse comme matière, +et substantiellement diverse comme forme, +dans chaque individu; en sorte qu'elle partage toute +la réalité des individus, et n'en a aucune en dehors +d'eux. De là une dernière objection.</p> + +<p>Cette essence d'homme, qui est en moi, est quelque +chose ou rien. Si quelque chose, elle est substance +ou accident. Si substance, substance première +ou seconde. Si première, elle est individu; si seconde, +elle est genre ou espèce.</p> + +<p>La réponse est qu'aucun nom direct ou métaphorique +n'a été donné à cette sorte d'essence. Les auteurs +n'ont nommé que les natures; or, on a vu que cette +essence n'est pas une nature; elle n'est pas une chose +existante, une substance; le fût-elle, ce ne serait +pas une substance à laquelle fût applicable la distinction +des substances premières ou secondes; car cette +distinction ne convient qu'aux natures. «Si nous +l'admettions ici, nous serions conduits dans un +défilé où il faudrait que cette essence fût l'individu, +ou les genres et les espèces. Nous ne sommes +pas les seuls à récuser dans certains cas la distinction +de la substance première ou seconde. D'autres +disent bien qu'<i>homme blanc</i> est une substance, et +n'est pourtant ni substance première, ni substance +seconde.<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72"><sup>72</sup></a>»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" name="footnote72"></a><b>Note 72:</b><a href="#footnotetag72"> (retour) </a> <i>De Gen. et Spec.</i>, p. 634.</blockquote> + +<p>Cette dernière objection n'est pas la moins importante, +et c'est en la discutant qu'Abélard s'approche +le plus de la négation des espèces. En effet, voici son +raisonnement. Ce qu'il y a d'humain en moi, cette +humanité qui est en moi, n'a point de nom, parce que +ce n'est point une nature. Et ce n'est point une nature, +car ce ne peut être une substance première ni une +substance seconde. En effet, cette essence d'humanité +ne saurait être substance première, car il y aurait +contradiction dans les termes à dire qu'elle est individu, +puisque dans Socrate elle est l'humanité, moins +l'individualité. Elle n'est pas substance seconde, car +elle est l'humanité, moins tout ce qui de l'humanité +n'est pas dans Socrate, c'est-à-dire moins la presque +totalité de l'espèce. La nature <i>Socrate</i> porte son nom, +la nature humaine porte son nom; l'essence spéciale +qui est en Socrate, n'étant ni l'individu ni l'espèce, +n'est pas une chose qui suppose un acte de création +différent, puisqu'elle est distinguée de l'individualité +qui fait la différence réelle, et séparée de toutes +ses semblables qui, réunies, formeraient seules un +ensemble de produits d'une certaine création. Elle +n'est donc point une nature; elle n'est ni une chose ni +une substance, et l'on ne peut dire que l'essence d'un +individu soit l'espèce. Mais Abélard a oublié de répondre +au dilemme fondamental de l'objection; cette +essence d'humanité, qui est dans l'individu, est +quelque chose ou rien. Ou plutôt en remarquant avec +tant de soin qu'elle n'a pu être nommée, parce que +le nom n'a été donné qu'aux natures véritables, c'est-à-dire +aux choses réelles, il risque bien de faire entendre +que ce qu'il y a en moi d'humain et de non +individuel, n'est rien par soi-même, ne pouvant être +à soi seul une substance. Or, l'espèce qui est la collection +des ressemblances moins les différences, serait +alors une collection de non-substances, et par conséquent +de néants, si l'on ne la considère comme une +collection purement intelligible, c'est-à-dire si l'on +ne revient au conceptualisme.</p> + +<p>Mais Abélard semble moins préoccupé des objections +que des autorités contraires. Il avoue qu'on en +trouve, quoiqu'il pense avoir supprimé toute opposition +possible <i>de la part d'un esprit raisonnable</i>. +Ainsi Boèce a dit: «Quelque nombreuses que soient +les espèces, le genre est un, non que chaque espèce +prenne une part du genre, mais c'est que chacune +a en même temps tout le genre.» Comment concilier +ces mots avec l'idée qu'une partie des essences +d'<i>animal</i>, qui font le genre <i>animal</i>, est informée par +la rationnalité pour faire l'homme, une partie par la +forme de l'irrationnalité pour faire l'âne, et que jamais +toute la quantité du genre n'est dans quelqu'une +des espèces? Mais Boèce parle ainsi dans le +traité où il soutient que les genres et les espèces ne +sont pas<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73"><sup>73</sup></a>, ce qui ne pouvait <i>se soutenir sans un sophisme</i>. +«Dans un sophisme le faux est à sa place.» +On pourrait d'ailleurs observer que, quand il nie que +les espèces prennent une partie du genre, il ne s'agit +pas des essences qui composent la multitude, mais +des parties de définition. Exemple: le genre animal +est composé du corps pour matière, et de la sensibilité +pour forme. Lors donc que, par parties de sa +quantité, il se distribue en espèces, une des espèces +ne prend pas la matière sans la forme, une autre la +forme sans la matière; mais dans chaque espèce +passent la forme et la matière du genre. «La différence +est en effet ce que l'espèce a de plus que le +genre... Il n'y a donc pas dans le genre comme +dans un corps des parties blanches, des parties +noires qu'on puisse choisir et prendre. Considéré +en soi, le genre n'a point de parties, il n'en a que +si l'on appelle ainsi les espèces. Tout ce qu'il a en +soi, il le conservera donc, non dans ses parties, +mais dans la totalité de sa grandeur ou dans sa +quantité<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74"><sup>74</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" name="footnote73"></a><b>Note 73:</b><a href="#footnotetag73"> (retour) </a> Booth., <i>In Porph.</i>, t. I, p. 54.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" name="footnote74"></a><b>Note 74:</b><a href="#footnotetag74"> (retour) </a> <i>Id., ibid.,</i> t. IV, p.87.</blockquote> + +<p>Abélard avoue que dans son système une partie +du genre <i>animal</i> prend la rationnalité, l'autre l'irrationnalité; +mais sans que la partie qui est touchée +par l'une, soit aucunement affectée par l'autre, et +réciproquement. Autrement, deux opposés seraient +unis dans un même, contradiction que ne peuvent +éluder ceux qui soutiennent l'<i>idée du grand âne</i><a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75"><sup>75</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" name="footnote75"></a><b>Note 75:</b><a href="#footnotetag75"> (retour) </a> Ce devait être quelque sophisme connu dans l'école. +Il s'y disait couramment que l'animal avec la rationnalité fait +l'homme, et l'âne avec l'irrationnalité. Or si l'animal tout +entier était dans chaque espèce, il serait homme et âne à la fois, +il contiendrait deux opposés dans l'identique. C'était +probablement l'erreur de la théorie dite du <i>grand âne</i>, +<i>grandis asini sententia</i>. (p. 536.)</blockquote> + +<p>Mais comment accorder tout cela avec les termes de +Boèce? En disant nettement que «ces termes se lisent +dans un passage où il soutient que les différences +ne sont rien, ou que deux opposés sont dans un +même, ce qui est faux et ne peut se prouver sans sophisme. +Il a donc introduit du faux dans son raisonnement, +et cela sans se tromper; car il savait +que c'était faux, mais il voulait conduire à bonne +fin son sophisme.»</p> + +<p>Boèce n'a-t-il pas dit encore: «Comme une même +ligne est convexe et concave, ainsi le même peut +être sujet de l'universalité et de la particularité<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76"><sup>76</sup></a>.» Le +singulier serait-il donc universel? nullement, particulier +n'est point ici pour singulier, mais pour spécial. +Car il ajoute: «Les genres et les espèces, c'est-à-dire +l'universalité et la particularité, ont le même +sujet.» Sa pensée est donc que comme la même +ligne est sujet de la concavité et de la convexité, ses +accidents, Socrate est le sujet du genre et de l'espèce, +ses prédicats; en d'autres termes, il est animal et +homme. Dans le phénix, la matière et l'individu +sont une seule et même chose. Cependant la matière +est sujet de l'universalité, l'individu de la singularité, +sans que le singulier soit l'universel, quoique +l'un soit le même que l'autre. «Aux autorités contraires +on pourrait opposer en grand nombre des +autorités favorables. On compterait avec peine les +confirmations que pourrait recueillir un examinateur +diligent des écrits des logiciens<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77"><sup>77</sup></a>.» Et plus +d'une citation déjà invoquée reparaît, une entre autres +où l'on voit que Porphyre regarde l'espèce comme +<i>un collectif</i> en une seule <i>nature</i><a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78"><sup>78</sup></a>, d'où il suit que +l'espèce est une nature collective, sans qu'il soit +expressément dit que les éléments de la collection +soient des natures. On y voit que Boèce est d'avis +que les genres et les espèces sont pensés; qu'une +ressemblance pensée, une pensée recueillie (<i>collecta</i>) +de divers individus semblables, en est la définition; +que les universaux sont conçus, non pas +d'un seul, mais de tous les individus réunis; que +l'humanité <i>recueillie</i> des individus est comme ramenée +à un seul concept et à une seule nature<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79"><sup>79</sup></a>. Enfin, +on relit cette phrase de Boèce: «Celui qui le premier +dit <i>homme</i>, n'eut pas dans l'esprit l'homme +composé de tous les individus, mais cet individu singulier +auquel il voulut imposer le nom d'homme.» +Et cette dernière phrase semble la profession du +nominalisme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" name="footnote76"></a><b>Note 76:</b><a href="#footnotetag76"> (retour) </a> <i>In Porph.</i>, p. 56.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" name="footnote77"></a><b>Note 77:</b><a href="#footnotetag77"> (retour) </a> <i>De Gen. et Spec.</i>, p. 537.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" name="footnote78"></a><b>Note 78:</b><a href="#footnotetag78"> (retour) </a> Voici comme Porphyre est cité: «Collectivum in +unam naturam species est, et magis id quod genus.» Le texte +de Boèce ajoute <i>multorum</i> après le premier mot, et donne +à la fin: <i>et magis etiam genus</i>. (<i>In Porph</i>., III, +p. 70.) C'est bien la traduction de l'original. (<i>Isag</i>., II.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" name="footnote79"></a><b>Note 79:</b><a href="#footnotetag79"> (retour) </a> <i>In Porph</i>., t. I, p. 50.—<i>In Proed</i>., +l. I, p. 120.—<i>In Lib. de Interp</i>., ed. sec., p. 339-340.</blockquote> + +<p>En général, la doctrine qui réduit les idées générales +à des idées collectives est celle des nominalistes +modernes. On sait à quel point Locke, surtout Hume +et Condillac en ont abusé. Il est remarquable qu'ici +Abélard l'invoque au moment où il entend se distinguer +des nominalistes, et se défendre contre eux. +C'est une preuve de plus que ceux de son siècle +allaient jusqu'à contester, non pas seulement la réalité +essentielle, mais le fondement réel des genres et +des espèces, et qu'en outre, dans cette question +ardue et difficile, la face des idées est tellement +changeante que les mêmes arguments peuvent quelquefois +être appelés presque dans les mêmes termes +au secours des thèses les plus opposées. Après avoir +discuté toutes les objections prises de la définition +de l'espèce, Abélard s'en fait une nouvelle, à laquelle +il attache beaucoup de gravité; c'est l'objection prise +des éléments, qu'il avait lui-même dirigée contre les +systèmes des autres. Voici comme on peut l'exposer +d'après lui.</p> + +<p>Pour constituer une chose quelconque, la matière +et la forme suffisent. L'individu se compose de l'espèce +au dernier degré de spécification et de la forme +qui lui est propre; l'espèce se compose du genre +pour matière et de la différence pour forme. D'où +procèdent les éléments physiques des substances +corporelles? On ne voit pour eux nulle place dans +l'échelle de l'être. Car la corporéité, elle, n'est +qu'une forme, et la matière sans forme se subtilise +et se sublime à ce point qu'elle n'est plus en quelque +sorte que la matière mathématique, que l'axe des +substances, ou un je ne sais quoi idéal qui ne peut +qu'en se <i>formalisant</i> devenir la matière consistante +ou l'agrégat des éléments. Or, ces éléments eux-mêmes +semblent aussi la matière de tous les corps; +ils leur sont antérieurs, et Aristote a dit que l'eau et +le feu dont l'animal se compose précèdent l'animal. +Il faut donc admettre que les éléments des corps ne +sont pas antérieurs aux corps, puisqu'ils ne peuvent +devenir la forme de la matière qu'en même +temps que la corporéité le devient aussi. En d'autres +termes, les éléments ne sont pas les éléments du +corps, puisqu'ils naissent en même temps que le +corps.</p> + +<p>Cette difficulté embarrasse visiblement l'esprit +hardi et subtil d'Abélard. Au fond, c'est, sous une +forme particulière, la difficulté connue de conserver +la réalité solide de la matière dans l'alambic puissant +de l'analyse idéologique. Mais notre philosophe +semble plutôt inquiet de tout concilier avec la doctrine +des éléments d'Aristote qu'avec les convictions +de l'expérience et du sens commun. <i>Dura est haec +provincia</i>, dit-il. Il ne lui semble pas que ses maîtres +aient donné une explication raisonnable. Pour +lui, il dira ce qu'il croit le plus vrai, <i>tamen quod +mihi verius videtur, hoc est</i><a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80"><sup>80</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" name="footnote80"></a><b>Note 80:</b><a href="#footnotetag80"> (retour) </a> <i>De Gen. et Spec.</i>, p. 638.</blockquote> + +<p>Lorsque les créateurs de la physique voulurent +s'enquérir de la nature des choses, ils considérèrent +d'abord celles qui tombaient sous les sens. Celles-ci +étant toutes composées, la nature n'en pouvait être +pleinement connue que si l'on connaissait les propriétés +de leurs composants, jusqu'à ce que l'intelligence +atteignît ces parties excessivement petites +qui ne pouvaient être divisées en parties intégrantes. +L'analyse s'arrêtant là, il fut naturel de rechercher si +ces dernières parties, ces essences minimes, <i>essentialae</i>, +étaient absolument simples, ou se composaient +aussi de matière et de forme. Or, la raison +trouva qu'elles étaient des corps ou chauds, ou froids, +ou autres, en un mot ayant quelque forme; car ce +sont là, ce semble, les éléments purs de Platon<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81"><sup>81</sup></a>. +On laissa donc de côté les formes, et l'on examina la +matière, qui restait seule, pour savoir si elle était +simple. Mais cette matière, c'était le corps, et le +corps est composé matériellement de substance, +formellement de corporéité. On laissa encore de côté +la forme de la corporéité, et considérant la matière, +c'est-à-dire la substance, on lui trouva pour matière +la pure essence (l'existence abstraite des modernes, +l'être pur d'Hegel), et pour forme la susceptibilité +des contraires. La pure essence fut reconnue absolument +simple, c'est-à-dire comme n'étant plus composée, +et pour cette raison, elle fut appelée l'universel +ou l'informe, c'est-à-dire, non pas ce qui ne +reçoit point de forme, mais ce qui n'est constitué +par aucune forme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" name="footnote81"></a><b>Note 81:</b><a href="#footnotetag81"> (retour) </a> On sait que Platon dans le <i>Timée</i> ne donne +pas le nom d'éléments aux corps que l'on appelle ainsi, mais qu'il +les considère eux-mêmes comme composés de principes ou éléments +qu'il réduit à des lignes et à des figures, tant il les épure et +les raréfie. Ce qu'on a appelé la géométrie corpusculaire +de Platon ne pouvait être compris d'Abélard. (<i>Timée</i>, +t. XII, trad. de M. Cousin, p. 150-161 et suiv.—Cf. dans +l'édition de M.H. Martin, les notes 65, 66 et suiv., t. II)</blockquote> + +<p>Abélard se fait une objection: l'âme, dira-t-on, +ou le principe qui anime l'animal, se composerait +donc d'un universel sans forme; car où elle n'existe +pas, et alors l'animal n'existe pas, ou, comme l'animal +consiste matériellement dans le corps, le corps +dans la substance, la substance dans la pure essence +qui est appelée universelle, il faut que l'âme consiste +matériellement dans l'universel. L'âme disparaît +donc; ou n'est au fond qu'un universel ou un indéterminé.</p> + +<p>Ainsi, de la théorie aristotélique ou scolastique +de l'être résulterait, d'une part, la disparition des +éléments physiques des corps, de l'autre, l'impossibilité +d'attribuer une existence substantielle à l'âme. +Voici comment Abélard se tire de ces deux difficultés.</p> + +<p>Le nom d'universel n'a pas été donné, selon lui, +à cette collection totale de toutes les essences, laquelle, +<i>informée</i> par la susceptibilité des contraires, +se divise partie en corps, partie en esprit, mais +seulement à ce qui, dans cette multitude, grâce à +la susceptibilité des contraires, reçoit et soutient +essentiellement la corporéité, et qui n'a rien de +commun avec l'essence de l'esprit<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82"><sup>82</sup></a>. Si l'on demande +comment le même nom, ce nom d'universel, ne serait +donné qu'à une partie de la multitude comprise +sous le titre de pure essence, et non à l'autre partie +qui, à ce degré de l'échelle de l'être, n'en est pas +différente, en ce sens que l'une et l'autre partie de +la collection sont constituées de ce qu'il y a de commun +dans toutes les substances; si l'on ajoute qu'on +ne peut imposer à une partie un nom qui signifie +une chose d'une nature contradictoire à celle de la +partie qui, génériquement, n'est pas différente de +la première, règle suivie jusque-là dans toute l'échelle, +Abélard répond que nul ne peut faire qu'en +imposant le nom on ait eu également dans la pensée +les essences qui recevraient la forme de l'esprit et +celles qui recevraient la forme du corps; car ce n'est +pas des choses insensibles, mais des choses sensibles +qu'on monte aux intellectuelles, et c'est ici du +genre <i>corps</i> que l'on s'est élevé à la matière incorporelle. +Ce que le physicien a nommé universel, c'est +cette matière de la substance (<i>ce de matière, illud +materiæ</i>) que la pensée rencontre, à titre d'essence, +en montant du sensible à l'intellectuel, et nullement +un principe génériquement non-différent, un non-différent +quelconque auquel il n'a peut-être pas +songé, dont il n'avait pas à s'occuper (<i>vel non cogitavit, +vel non curavit</i>). «Son office, à lui, n'est pas +de feindre ou de dissimuler, comme les dialectitiens; +aussi Platon dit-il qu'avant son temps personne +n'avait traité de cette substance élémentaire<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83"><sup>83</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" name="footnote82"></a><b>Note 82:</b><a href="#footnotetag82"> (retour) </a> Ceci n'est pas tout à fait conforme à une +proposition insérée quelques pages plus haut, et dont le sens se +retrouve dans notre extrait. «Singulae corporis essentiae ex +materia, scilicet aliqua essentia substantiae, et forma, +corporeitate constant; quibus indifferentes essentiae +Incorporeitatem, quae forma est, species, sustinent.» +<i>De Gen. et Spec.</i>, p. 525.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" name="footnote83"></a><b>Note 83:</b><a href="#footnotetag83"> (retour) </a> <i>De Gen. et Spec.</i>, p.639.—-<i>Timée</i>, +trad. de M. Cousin, p.160.</blockquote> + +<p>Ces mots de notre auteur sont singuliers et expressifs, +ils témoignent d'un certain mépris pour ses +confrères en dialectique, et ce mépris cadre mal +avec son estime pour la dialectique même. Ici, +comme en quelques autres passages, on croit entrevoir +que s'il avait connu une autre philosophie, il +l'aurait adoptée. Donnez-lui les écrits de Platon, il +était platonicien.</p> + +<p>Quant à son raisonnement, le voici en d'autres +termes. Rappelons-nous que la généalogie des espèces +et des genres avait pour but de donner la +génération et la classification des êtres sensibles; si +donc, en remontant l'échelle des sensibles, on est +arrivé à ce point où l'être cesse d'être corporel, ce +qui est inévitable, on n'a pas cependant cessé de se +préoccuper uniquement de la constitution de l'être +sensible; c'est d'elle seule qu'on a prétendu parler, +c'est son principe incorporel, ou la matière première, +qu'on a prétendu nommer, et ce qu'on a dit ne +s'appliquait nullement à l'esprit, dont on ne traitait +pas. +Cette réponse n'est pas forte, et nous paraît une +excuse plutôt qu'une solution. Il reste qu'à ce degré +de l'abstraction, ce qui demeure de la substance +corporelle est la notion d'un principe indifférent +(<i>non differens</i>), qui convient aussi bien au corps +qu'à l'esprit; tout ce qu'on affirme de ce principe +devrait donc être compatible avec la forme <i>corps</i> et +avec la forme <i>esprit</i>. La difficulté est peu sérieuse +dans l'hypothèse du nominalisme. Si tous les genres +ne sont que des vues de l'intelligence, ils sont sans +conséquence, et en abstrayant graduellement des +notions d'individu, d'animal, de corps, tout ce qui +répond à l'étendue sensible, pour arriver à l'idée +abstraite d'essence pure, conciliable avec le corps +comme avec l'esprit, la pensée ne risque pas plus +de spiritualiser le corps que de matérialiser l'esprit; +les réalités n'ont rien à gagner ni à perdre dans cette +analyse des fictions de la pensée, dans cette recherche +purement verbale, que la grammaire revendique, +et qui touche peu l'ontologie. Mais Abélard +n'a jamais professé le nominalisme, il vient de le +réfuter au contraire. C'est un sophisme, a-t-il dit, +que de prétendre que les genres et les espèces ne +sont rien, et c'est pourquoi il se borne à une explication +qui peut servir d'apologie aux physiciens, et +il se réserve sur le fond des choses.</p> + +<p>Il revient donc à l'autre objection, celle qu'il +appelle la question des éléments. C'est elle, en effet, +qu'il s'est posée d'abord; celle qui est relative à +l'âme est venue incidemment. Il s'agit de savoir +comment, la constitution des corps ayant été ramenée +à quelque chose d'incorporel, peuvent naître les +éléments, les éléments physiques. Ils existent, ils +doivent se composer de général et de spécial, de +matière et de forme; or on ne trouve nulle part dans +l'échelle la place qu'ils doivent occuper, ces éléments +antérieurs aux corps, puisqu'ils en sont les +composants. Au-dessus du corps cesse le corps; les +éléments seraient donc incorporels et tomberaient +dans la matière première; comment seraient-ils alors +l'air, l'eau ou le feu? La difficulté vient évidemment +de la notion même des éléments. Si les scolastiques +avaient vu décidément que les éléments, ceux +des modernes comme ceux des anciens, ne sont +eux-mêmes que des corps, corps composants des +corps composés, Abélard aurait pu négliger l'objection, +mais il est loin de ces idées, et il répond:</p> + +<p>Un corps individuel a une quantité donnée égale +à sa matière<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84"><sup>84</sup></a>. Les formes qu'il est habile à recevoir, +en s'ajoutant, n'augmentent pas les quantités. Soit le +corps individuel Socrate. La part de pure essence +appelée un universel, qui est en Socrate, se compose +intégralement d'une essence qui peut se diviser +en parties; ce n'est point la substance, mais la +susceptibilité des contraires; ces contraires l'<i>informent</i>, +et ainsi se produit telle ou telle essence substantielle. +Or, cette susceptibilité des contraires +affecte aussi bien chacune des parties que le tout. La +part de pure essence dans Socrate est devenue un composé +de susceptibilité des contraires et de corporéité, +et de là une certaine essence corporelle. Mais aussitôt +que la corporéité affecte le tout, elle affecte les +parties, chacune a sa corporéité, et il se produit +ainsi autant d'essences corporelles. Puis enfin, l'animation +advient au tout et produit une essence de +corps animé. Mais ici la scène change, l'animation +affecte le tout, non les parties; celles-ci, au contraire, +sont inanimées. De même, la sensibilité, en +affectant le tout, constitue une essence d'animal; +mais les parties reçoivent d'autres formes qui produisent +plusieurs essences d'autres espèces, dont les +noms ne nous sont pas présents. Enfin le tout reçoit +la faculté de la science (<i>perceptibilitas disciplinæ</i>), et +l'homme existe. Mais chaque particule reçoit d'autres +formes qui font d'autres essences parmi les +animés. Enfin la <i>socratité</i> informe toute cette essence +d'humanité et constitue Socrate. Mais aussitôt +d'autres formes affectent les parties de cette essence +d'humanité; les unes, les couleurs et les formes du +feu, en affectent certains atomes et font le feu; +d'autres s'appliquent à d'autres atomes et font l'eau, +et ainsi du reste. Les parties du tout se trouvent ainsi +être feu, eau, air ou terre. De cette manière, il n'est +pas plus impossible que Socrate soit composé des +éléments, que de pieds et de mains. Ce sont également +ses parties composantes. Telle est l'origine des +éléments et l'origine des individus, pour qui trouverait +absurde que des essences générales et spéciales +se composassent d'éléments.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" name="footnote84"></a><b>Note 84:</b><a href="#footnotetag84"> (retour) </a> Je traduis ainsi en hésitant cette phrase +singulière: «Unumquodque individuum corporis quantum est, +tantum in se habet fructum.» (P. 539.)</blockquote> + +<p>Ce n'est pas qu'on ne pût dire aussi que, dès que +l'animation affecte le corps, les formes des éléments +affectent les essences de ce corps, ou du moins, +qu'aussitôt que la sensibilité affecte le corps animé, +ses parties deviennent éléments. Ainsi s'expliquerait +et le mot d'Aristote, que les quatre éléments précèdent +absolument l'animal, et le mot de Platon, que +les éléments viennent de l'<i>hyle</i> (la matière), et que +des éléments vient tout le reste<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85"><sup>85</sup></a>. Abélard avoue +qu'ici il paraît avoir suivi une marche contraire et +renversé la règle générale, qui veut que les simples +soient antérieurs aux composés.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" name="footnote85"></a><b>Note 85:</b><a href="#footnotetag85"> (retour) </a> <i>De Gen. et Spec</i>., p. 540.—J'ignore où +Abélard a pris ces deux citations. Quant à la première, je vois +bien que dans les Topiques Aristote dit qu'Empédocle pensait +que les quatre éléments étaient <i>ceux de tous les corps</i>, +et précédaient l'animal, ou le corps animé (t. 1, o. xiv, sec. b). +Mais Abélard n'avait point les Topiques. Quant à la pensée +qu'il attribue à Platon, elle est bien dans la <i>Timée</i> +(trad. de M. Cousin, p. 152 et 158), mais elle n'y est pas +dans les termes qu'il emploie; Platon ne se sert pas en ce sens +Du mot <i>hyle</i>, ύλη. (Not. 134 de la trad. du +<i>Timée</i> de M. H. Martin, t. II p. 295.)</blockquote> + +<p>Il s'arrête là, et, comme on voit, ne se montre +pas net et décidé. Son explication se réduit en effet +à distinguer dans chaque essence le tout et les parties. +Depuis la pure essence jusqu'au corps, l'essence +reçoit les mêmes formes, soit dans le tout, +soit dans les parties. A compter du corps animé, il +n'en est plus ainsi, et les formes qui affectent le tout +ne sont plus celles qui affectent les parties. Ainsi le +tout d'une espèce d'animal est composé de parties +qui pourraient être d'autres espèces d'animaux. Le +tout d'un homme est composé d'atomes qui ne sont +pas des hommes, mais des éléments. Ou bien, si l'on +tient à ne pas s'écarter de l'autorité des anciens qui +veulent que les éléments aient précédé ou les animaux +ou les corps, il est loisible de faire remonter +la distinction plus haut et d'admettre qu'au moment +où le tout d'une essence reçoit la forme animal ou la +forme corps, ses parties reçoivent simultanément la +forme éléments. C'est dans cette alternative qu'Abélard +vous abandonne.</p> + +<p>Après tout, ce n'est là qu'une objection discutée, +et la discussion des objections et des textes, c'est-à-dire +la controverse proprement dite, couvre et +obscurcit l'exposition de la doctrine même. Celle +d'Abélard est contenue dans la distinction de la +matière et de la forme appliquée à la constitution du +genre et de l'espèce. Là est sa pensée fondamentale, +son système, sa doctrine. Et ce n'est pas, chose +étrange, ce qu'on loue, ce qu'on blâme, ce qu'on +discute en lui. En vérité, lorsque je vois comment +et ses contemporains et leurs successeurs ont qualifié +et jugé son système, je me prends à croire qu'ils +ne l'ont pas connu, ou qu'ils ont seulement connu +soit la partie polémique de ce système, soit des +idées soutenues par lui au temps de sa vie militante; +tandis que nous le jugeons ici sur quelque +ouvrage tardivement composé ou revu, témoignage +suprême de ses opinions modifiées par l'expérience +et ramenées à leur forme dernière. Ce qui est +assuré, c'est qu'avec le fragment que nous étudions, +on ne comprend point comment, par trois fois, Jean +de Salisbury a pu lui imputer d'avoir substitué l'oraison +au nom dans la définition des universaux. Nous +le comprendrons mieux au chapitre suivant. Le seul +point essentiel, c'est qu'il insistait beaucoup sur la +<i>prédication</i> de l'espèce. Dire que l'espèce se <i>prédit</i> ou +plutôt s'affirme, et rechercher comment et dans +quelle condition elle est ainsi attribuée, c'est bien +en effet l'étudier comme élément de la proposition. +Vouloir qu'elle ne s'affirme pas comme inhérente, +comme attribut essentiel, mais comme désignation, +signification, tout au plus qualification, c'est en +effet nier qu'une chose puisse être prédicat d'une +chose. S'enquérir de la signification principale, c'est +examiner une question de logique abstraite; en un +mot, c'est au moins, quant à la forme, convertir la +question en une question d'oraison<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86"><sup>86</sup></a>. Il est donc vrai +qu'Abélard semble souvent rechercher uniquement +ce que signifie une attribution de genre ou d'espèce; +et, sous ce rapport, il tend à tout réduire à une +question de langage.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote86" name="footnote86"></a><b>Note 86:</b><a href="#footnotetag86"> (retour) </a> Voyez c. VIII, p. 17, la citation de Jean de +Salisbury et le chap. suiv.</blockquote> + +<p>Mais, indépendamment de ce que cette remarque +est à peu près commune à toutes les discussions de +la scolastique, ne sait-on pas qu'elle pourrait à la +rigueur et sur les premières apparences s'appliquer +à presque toute recherche scientifique? On ne peut +philosopher qu'avec des mots, et la recherche de +toute chose peut se réduire extérieurement à l'étude +de l'oraison. L'important, c'est que l'oraison ne soit +pas vide; c'est que les mots cadrent avec les choses; +il suffit même qu'elle signifie des choses dans la +pensée de l'auteur. Or assurément ici Abélard a +entendu donner les conditions mêmes de l'être, en le +décomposant à tous les degrés métaphysiques, en +matière et en forme; et il est loin d'avoir cru n'agiter +qu'une question de grammaire, ainsi que le voulait +et l'avouait l'école de Roscelin. Il n'en est pas +moins vrai qu'il pourrait bien n'avoir remué que des +mots; mais c'est ce qui arrive à toute théorie fausse, +et ce reproche on pourrait en ce sens l'adresser +même à Guillaume de Champeaux, si les essences +universelles n'existent pas, même à Bernard de +Chartres, si les idées éternelles sont une chimère. +Mais cette critique est d'un tout autre ordre, et jusqu'à +jugement définitif, tenons que le principe +d'Abélard, c'est la distinction de la matière et de +la forme appliquée à la constitution des universaux.</p> + +<p>Si l'espèce se distingue du genre, c'est par la différence. +La différence est l'attribut essentiel et caractéristique, +et non le simple accident; et comme le +genre plus la différence ou la matière plus la forme +est une nouvelle essence, l'essence spécifique, +distincte de l'essence générique, il est difficile de ne +pas regarder la différence ou la forme comme quelque +chose de réel, comme ou moins un élément constituant +de l'être. Et en effet, Abélard, lorsqu'il n'argumente +pas contre le réalisme, nous donne cette +idée de la différence ou de la forme. Cette idée est +si bien celle d'Aristote, qu'on a cru la traduire par +l'expression de <i>forme substantielle</i>. Mais qu'est-ce +que la forme substantielle en soi? Aristote a beaucoup +reproché à Platon de ne pouvoir dire quel est le +mode d'existence des idées. Comment répondrait un +disciple d'Aristote à cette question: Quel est le mode +d'existence des formes substantielles?</p> + +<p>Il y a quelque vue confuse de cette difficulté dans +la préoccupation où une autre question jette Abélard. +A quel prédicament appartient la différence? C'est +ici un point très-important de la théorie scolastique. +Voici comment il le pose: les différences doivent-elles +être rapportées à un prédicament? Il répond +qu'elles doivent être placées en dehors des prédicaments.</p> + +<p>Quelques-uns ont voulu les classer exclusivement +dans le prédicament de substance, n'admettant pas +que la division de celui de qualité en deux espèces +prochaines divise le genre par différence. Comme +l'essence d'homme qui est en Pierre est autre que +celle qui est en Paul, sans différer par une forme +spéciale, la blancheur, disent-ils, n'est pas la noirceur, +et divise ainsi la couleur, genre de la qualité, +sans qu'il y ait différence de forme. Mais cela ne vaut +pas la peine qu'on y réponde, <i>contra hoc agere vile +est</i>; la couleur ne saurait être le genre de la blancheur, +l'une étant aussi simple que l'autre.</p> + +<p>On ne doit attention qu'à l'opinion soutenue par +des <i>hommes authentiques (authentici viri)</i>. Suivant +eux, les espèces, résultant toutes de différences, sont +toutes dans quelque prédicament, car tout ce qui +est est dans un prédicament. Celui des différences +est la qualité, car elles sont toutes posées comme +prédicats <i>in quale</i> (et non <i>in quid</i>) seulement ce +sont des prédicats de qualité substantielle, non accidentelle. +Dans ce système, la différence serait la +qualité substantielle par excellence, l'essence seconde +de quelques philosophes modernes.</p> + +<p>Mais c'est une règle de Boèce que tout genre est +naturellement et complètement divisé en deux essences +prochaines<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87"><sup>87</sup></a>. Ainsi le genre le plus général +ou prédicament de qualité, se divise ainsi; les deux +espèces prochaines qui en épuisent la distribution +sont, par la vertu des différences, constituées chacune +en genre proprement dit; or quelles sont ces +différences constitutives? des qualités, par la supposition. +Quelles sont ces qualités? elles sont ou la +qualité même (genre le plus général, prédicament +de qualité), ou les espèces divisantes, ou contenues +dans les espèces prochaines. Le premier cas est impossible: +le généralissime, le prédicament, ne peut +se servir à lui-même de forme pour se constituer en +espèce; ce serait la matière devenant sa forme essentielle, +et qui pourrait alors être sans elle-même, la +forme étant distincte de la matière. Le second cas +n'est pas plus admissible. Soit <i>a</i> et <i>b</i> les espèces divisantes; +<i>a</i> et <i>b</i> ne peuvent être les différences <i>a</i> et +<i>b</i> c'est-à-dire constituer elles-mêmes avec elles-mêmes. +D'abord ce serait admettre qu'un même peut +être antérieur et postérieur à lui-même, le constituant +étant dans ce cas identique au constitué; puis +il faudrait supposer que <i>a</i>, par exemple, forme du +prédicament qualité, et constituant l'espèce <i>a</i>, est une +partie de l'essence de soi-même, ce qui répugne à la +raison; ou bien qu'en s'unissant comme forme à la +qualité, il constitue <i>b</i>, comme <i>b</i> lui-même constitue +<i>a</i>. Des deux côtés impossibilité égale, car si <i>a</i> est la +forme substantielle de <i>b</i>, <i>b</i> contient <i>a</i> comme partie +de son essence, unie à la qualité, sa matière. Mais +<i>b</i> ne peut plus être la forme substantielle de <i>a</i>, car +<i>a</i> contiendrait ainsi, comme partie formelle unie à la +qualité, sa matière, <i>b</i>, qui est un tout définitif contenant +déjà <i>a</i> comme partie de son essence, et réciproquement. +En d'autres termes, <i>b</i> serait égal à <i>a</i>, +plus la qualité, c'est-à-dire serait plus grand que <i>a</i>, +et <i>a</i> serait égal à <i>b</i> plus la qualité, c'est-à-dire plus +grand que <i>b</i>. La contradiction est évidente. Prétendra-t-on +placer auprès de la division de la qualité en <i>a</i> et <i>b</i> +une autre division en <i>c</i> et <i>d</i> et faire réciproquement +des deux membres de l'une des divisions les différences +de l'autre? Ainsi, parce qu'animal est divisé +soit en rationnel et irrationnel, soit en mortel et +immortel, rationnel et irrationnel seraient les différences +constitutives d'animal mortel et d'animal immortel, +et réciproquement! L'absurdité de cette +combinaison n'a pas besoin de la démonstration +algébrique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote87" name="footnote87"></a><b>Note 87:</b><a href="#footnotetag87"> (retour) </a> <i>De Div.</i>, p. 643.</blockquote> + +<p>Il suit que si vous placez les différences dans la +catégorie de qualité, il n'y aura plus d'autres espèces +que des espèces de qualité; car toute espèce repose +sur une différence, et Aristote a dit: «Des genres +divers et non subordonnés entre eux, les espèces +et les différences sont diverses<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88"><sup>88</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote88" name="footnote88"></a><b>Note 88:</b><a href="#footnotetag88"> (retour) </a> Arist., <i>Cat.</i> III, et dans Boèce, <i>In Praed.</i>, I, p. 124.</blockquote> + +<p>Abélard conclut de ces objections, qu'il déclare +insolubles, que les différences substantielles ne sont +dans aucun prédicament. «Elles ne sont que de simples +formes, n'étant en aucune façon composées +de matière et de forme, puisqu'elles viennent dans +la matière du sujet constituer une nature sans être +constituées par rien.... Je ne suis point conduit +là,» ajoute-t-il, «par la raison seule.» Et il +essaie de s'accorder avec Boèce.</p> + +<p>Maintenant il faut songer aux conséquences. Un +point important doit être évité: <i>restat grandis labor</i>, +dit Abélard. Il faut prendre garde d'être forcé à concéder +que la matière de la substance soit un des +genres les plus généraux, savoir la catégorie de la +substance, et que la susceptibilité des contraires, et +en général toutes formes simples, soient des espèces. +Ce serait une conséquence grave, parce qu'alors la +matière de la substance étant un genre, c'est-à-dire +une essence, elle en constituerait une autre avec la +susceptibilité des contraires; à ce point de l'échelle, +au lieu d'un seul degré, il y en aurait deux, et la +substance, au lieu d'être la dernière expression de +l'être, puisqu'elle n'a au-dessus d'elle qu'un principe +intelligible, un abstrait qui est supposé sa matière +ou la pure essence, ne serait plus qu'une espèce +de l'être. C'est ce qui arriverait si l'on appliquait +sans précaution la théorie de la différence, et que +l'on fit de la susceptibilité des contraires, comme +forme simple, une différence spécifique.</p> + +<p>Remarquez combien Abélard met de prix à retenir +et à sauver les caractères de la substance; il s'en +fait une grande tâche, <i>grandis labor</i>. Mais, dit-il, +pourquoi la matière de la substance paraît-elle être +un genre? parce qu'elle est attribuable à plusieurs +d'espèce différente, d'essence différente. Elle appartient +à plusieurs espèces dont elle est la matière, +elle peut être conçue de plusieurs espèces existant +comme sujets; c'est-à-dire que les différents sens de +la définition du genre lui sont applicables. Mais il +faut remarquer que, dans dette définition, être attribuable +à plusieurs, c'est l'être à plusieurs espèces +prochaines ou immédiatement subordonnées; or, la +matière de la substance n'a point d'espèces qui lui +soient immédiatement subordonnées. Le corps et les +espèces qui viennent les premières dans le prédicament +de la substance, sont immédiatement subordonnées +à celle-ci, à la substance la plus générale, laquelle +n'est pas seulement la matière de la substance, +mais cette matière de la substance ou la pure essence, +plus la susceptibilité des contraires. Nous pouvons +même dire que cette pure essence n'est pas réellement +une essence, elle ne suffit pas pour qu'on puisse +faire une réponse convenable à la question <i>per quid</i>, +c'est-à-dire si l'on demande d'une chose ce qu'elle est; +car c'est mal répondre que de répondre à une question +ce que paraît savoir celui qui questionne. Or, celui +qui demande ce qu'est une chose sait évidemment +qu'elle est, puisqu'il pose cette question préalable. +Si donc l'on demande: qu'est-ce que la substance? +répondons: elle est<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89"><sup>89</sup></a>; car on ne peut répondre par +son nom et dire qu'elle est la substance.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote89" name="footnote89"></a><b>Note 89:</b><a href="#footnotetag89"> (retour) </a> <i>De Gen. et Spec.</i>, p.546-547. «Si ergo +quæritur: quid est substantia? respondeamus: est.» Ce passage +remarquable conduirait à une difficile question, celle de la +possibilité d'une distinction entre la substance et l'essence, +entre l'essence et le mode essentiel, constitutif, ou la +Différence, entre ce dernier mode et l'accident. Le fond de +tout ce qu'enseigne là-dessus la scolastique se trouve ou +commencement de l'Organon. <i>Cat.</i> I, II, V, et dans +l'ouvrage de M.B. Saint-Hilaire (de la Log. d'Arist., +t. I, sect. II, c. II. Cf. la Dialectique d'Abélard, p. 174.) +Les notions équivalentes ont été exposées sous une forme plus +moderne dans les <i>Principes de la Philosophie</i> +de Descartes, part. I, sec. 51, t. III des Oeuvres complètes.</blockquote> + +<p>On insistera et l'on dira que si la susceptibilité +des contraires a pour support la pure essence, elle +lui est attribuée à titre de prédicat, de sorte qu'on +peut énoncer cette proposition: la pure essence est +susceptible des contraires. Dans ce cas, elle est une +substance, et elle passe dans le prédicament de la +substance; car si elle est la substance elle-même, elle +est le genre le plus général; si elle vient après la +substance, si elle est son inférieure, elle est la substance +corporelle ou incorporelle, et dans les deux +cas elle est dans un prédicament.</p> + +<p>Mais nous ne devons pas accorder qu'une forme +quelconque soit prise comme prédicat de la matière +dans laquelle elle est, et que le mot qui sert de sujet +désigne nécessairement une matière. De ce que la +rationnalité est dans l'animal, il ne suit pas que l'animal, +matière de la forme rationnalité, soit le rationnel +lui-même. En effet, il serait l'homme ou +Dieu; et s'il était homme, il serait Socrate ou Platon, +et alors l'universel serait le singulier, ce qui +répugne. Nous n'accordons qu'une chose, c'est que +rationnel peut être le prédicat d'animal, quand +animal descend d'un degré et passe à l'inférieur, +quand on dit: animal est un genre, un certain animal +est rationnel. Ne dites même pas que l'animal soit +rationnel, parce qu'il est le fondement de la rationnalité. +Rationnel n'est pas le nom du sujet de la +rationnalité, mais de l'être qui est constitué par la +rationnalité, et ce n'est pas l'animal, mais l'homme. +De même, la pure essence, quoique la susceptibilité +des contraires se réalise en elle, n'est pas la susceptibilité +des contraires: susceptible des contraires +est le nom des êtres constitués par la susceptibilité +des contraires. Mais si le susceptible est de l'essence +de la substance, n'est-il pas ou la substance même, +ou une différence comme la corporéité? Nullement, +la différence est celle qui divise le genre et +constitue l'espèce, ce que ne fait pas le pur susceptible; +mais il est vrai qu'il donne l'être à la substance, +comme la corporéité au corps, voilà toute +la ressemblance.</p> + +<p>Les différences peuvent sans doute être énoncées +comme des qualités. Si l'on entend qualité dans un +sens vague et général, il est certain que la forme +peut être attribuée en prédicat à titre de qualité; +mais, dans ces termes, il en est de même de la quantité, +elle aussi peut être attribuée adjectivement. +Or, entendue strictement, la qualité est une catégorie +qui ne doit être confondue avec nulle autre: +un prédicat de qualité est un attribut au titre de la +qualité, et non une modification quelconque du +sujet. La rationnalité ne paraît une espèce que parce +qu'elle peut être attribuée en essence à des êtres +numériquement différents; ainsi elle est comme la +matière de telle ou telle rationnalité particulière, +toutes rationnalités particulières qui ne diffèrent +qu'à raison du nombre, et non par une différence +substantielle. Mais la rationnalité d'Aristote, ou +toute forme simple, n'ayant de soi nulle matière, +n'est la matière de rien, et par conséquent est matériellement +nulle. Cependant, direz-vous, cette part +de rationnalité qui est dans l'un n'est pas celle qui +est dans l'autre, elles semblent par conséquent autant +d'individus de rationnalité. Mais en est-il autrement +de la part d'humanité qui est dans l'un par +rapport à celle qui est dans un autre, et cependant +elle n'est ni genre, ni espèce, ni individu d'humanité, +elle est seulement une des essences dont se +compose collectivement l'humanité, qui est l'espèce. +De même, cette part de rationnalité qui est dans une +personne n'est pas autre chose qu'une des essences +dont se compose la rationnalité, qui est la différence. +Homme est quelque chose qui est constitué matériellement +de la rationnalité, et qui en est un individu, +comme Socrate de l'humanité.</p> + +<p>On objecte que les différences sont posées comme +prédicats du sujet (Boèce). Quels prédicats? prédicats +non <i>in quale</i>, mais <i>in quid</i>, non de qualité, mais +d'essence. C'est qu'il n'y a de vrai que cette proposition: +certaines différences, attribuées au sujet, le +sont en prédicats d'essence. Encore cela n'est-il vrai +que si l'on prend cette expression de <i>prédicat en +essence</i> dans le sens le plus large. Ainsi on peut, si +l'on veut, donner à l'animal homme la rationnalité +comme prédicat en essence; mais alors au fond rationnalité +est pris comme essence formelle, animal +comme essence matérielle. Une forme simple n'est +jamais attribuée comme prédicat en essence qu'aux +êtres qu'elle constitue formellement. Si l'on peut +avec vérité dire: <i>Socrate est ce rationnel (hoc rationale)</i>, +proposition où l'individu de rationnalité sert +de prédicat, ce n'est pas en entendant que Socrate +est support de l'individu de rationnalité, ce ne peut +être qu'en posant comme prédicat une matérialité +dans une proposition actuelle pour un cas déterminé. +Ce n'est pas à titre de forme simple que <i>ce +rationnel</i> est attribué à Socrate, car c'est la forme +de ta matière animal et non de Socrate, mais on +prend cette forme pour prédicat dans un cas actuel +et particulier. Telle est la proposition: <i>je lis</i>, elle +donne un support actuel à la lecture, et la lecture +est en prédicat.</p> + +<p>Il reste enfin à donner une connaissance précise +de ce que c'est que les formes simples, afin de discerner +avec certitude celles que nous devons placer +hors des prédicaments. Les formes simples, qui +ne sont en aucun prédicament, sont celles qui constituent +des natures. Or la susceptibilité du corporel, +pour Socrate, le blanc, le dur ou toute forme prédicamentale +quelconque ne créent pas une nature +en s'adjoignant au sujet. Quand la blancheur vient +à naître dans Socrate, il ne se produit pas une troisième +nature qui soit autre que Socrate, autre que +la blancheur, un nouvel être qui soit le composé +Socrate et blancheur. C'est Socrate qui acquiert la +blancheur, mais qui demeure Socrate. La substance +et l'accident ne créent rien.</p> + +<p>Mais ces formes simples, dira-t-on peut-être, précisément +parce qu'elles sont incomposées, ne sont +pas diverses; des essences d'humanité sont la même +chose, parce qu'elles ne sont pas de nature on de +création différente. Et pourtant ces choses qui ne +diffèrent de nature ni par la matière ni par la forme, +différeraient par leurs effets; elles ne sont donc pas +de simples formes. La rationnalité, qui n'ayant ni +matière ni forme de nature, ne diffère à aucun de +ces titres de l'irrationnalité, produit un différent +effet; car elle est la forme, en vertu de laquelle +nous raisonnons, effet que ne produit certainement +pas l'irrationnalité.</p> + +<p>Dites de même alors: ces essences, qui reçoivent +la rationnalité, produisent un autre effet que celles +qui sont affectées de l'irrationnalité, puisqu'elles +produisent les unes l'homme, les antres l'âne, et par +conséquent elles ne sont pas une même chose. Or +certainement la même essence sert de matière dans +les deux cas, c'est l'essence d'animal. C'est que la +diversité de l'effet ne provient pas des matières, +mais bien des formes. Car s'il arrivait que la rationnalité +vînt à affecter des essences qui, en réalité, ne +la soutiennent jamais, elle ferait également un +homme avec celles-ci, comme avec les autres l'irrationnalité +ferait un âne. Ainsi vous avez vu la même +essence corporelle tantôt composer l'animé avec +l'animation, tantôt avec l'inanimation l'inanimé. +On peut donc dire de matières, qui avec des formes +différentes sont aptes à produire leurs effets, qu'elles +sont la même chose. Mais on n'en saurait dire autant +des formes simples diverses, parce que pour +être la même chose, il ne faut pas avoir cette diversité +d'effets, qui suit leur combinaison avec les +pures essences des choses les plus générales<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90"><sup>90</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote90" name="footnote90"></a><b>Note 90:</b><a href="#footnotetag90"> (retour) </a> Cette phrase est fort obscure et probablement +altérée dans le texte; la voici: «Diversæ vero formæ +simplices minime dicuntur idem, quia hoc non habet eamdem +diversitatem effectuum inveniens in meris essentiis +generalissimarum.» P. 550.</blockquote> + +<p>Supposé qu'il fût possible que la pure essence, +matière de la qualité la plus générale, au lieu de +qualifier cette autre pure essence, matière de la +substance la plus générale, prît la forme de celle-ci, +jamais de cette combinaison, c'est-à-dire de la matière +de la substance avec une pareille forme, ne +résulterait même la qualité substantielle. Car la matière +de la qualité et la susceptibilité des contraires +ne feraient jamais de Socrate ou la substance ou la +qualité, comme de cette même essence de la substance +qui avec l'incorporéité constitue l'esprit, la +corporéité ferait le corps; comme de celle qui tout +à l'heure constituait le corps, l'incorporelle ferait +l'esprit.</p> + +<p>Et c'est là que finit le <i>Fragment sur les Genres et +les Espèces</i>. Cette dernière partie ne tient même pas +essentiellement à la question, quoiqu'elle nous +éclaire singulièrement sur les idées accessoires qui +devaient la compliquer pour des esprits imbus profondément +des principes de la scolastique.</p> + +<p>Il résulte des dernières paroles qu'il faut soigneusement +distinguer les formes et les matières. On n'a +appelé notre examen que sur la première catégorie, +celle de la substance ou de l'être proprement dit, +celle de l'essence dans la langue des scolastiques; +c'est en effet celle qui intéresse éminemment l'ontologie. +Mais la scolastique qui traite tout comme +des êtres, sans cependant tenir tout pour des êtres, +applique à toutes les catégories la même distinction +de matière et de forme. Ainsi dans la catégorie de +qualité se produisent par analogie des genres et des +espèces; la qualité est le genre, dont la couleur est +l'espèce; la qualité est la matière qui avec la forme +de la <i>colorité</i> constitue l'essence de la couleur, et +ainsi du reste. Suit-il de cette analogie qu'on puisse +indifféremment assortir les formes de l'échelle de la +qualité avec les matières de l'échelle de la substance, +ou faire les combinaisons inverses? non, l'échelle +de l'être proprement dit est à part, et c'est autour +de la substance à ses divers degrés, mais non dans +la substance et au même point d'identification, que +peuvent venir se placer les divers degrés de qualité, +de quantité, de relation, enfin tous les modes subordonnés +aux divers prédicaments. «L'être, dit Aristote<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91"><sup>91</sup></a>, signifie +ou bien la substance et la forme +essentielle, ou bien encore chacun des attributs +généraux, la quantité, la qualité et tous les autres +modes... Il y a de l'être dans toutes ces choses, mais +non pas au même titre, l'une étant un être premier +et les autres ne venant qu'à la suite.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote91" name="footnote91"></a><b>Note 91:</b><a href="#footnotetag91"> (retour) </a> <i>Métaph.</i>, VII, iv, t. II, p. 12 de la traduction.</blockquote> + +<p>Admettez donc une première diversité, une démarcation +profonde entre les degrés de l'être et les +accidents de l'être; et ce n'est qu'en suivant les degrés +d'une même catégorie qu'ainsi qu'entre les +produits d'une même race peuvent se former des +combinaisons créatrices.</p> + +<p>Voulez-vous associer la matière du premier degré +de l'être avec la forme du premier degré de la qualité, +Abélard vous dit que vous n'obtiendrez ni la +qualité substantielle, ni la substance qualitative; car +vous n'aurez d'un côté qu'un des éléments de la substance, +de l'autre qu'un des éléments de la qualité.</p> + +<p>Au fond, comme le mot de pure essence est indéterminé +de sa nature et nul sans sa forme, cette +union hybride vous donnerait pour unique résultat +le premier degré de la catégorie dont vous auriez +emprunté la forme.</p> + +<p>Si maintenant vous descendez d'un ou plusieurs +degrés dans diverses catégories, vous chargerez de +modes divers les degrés de la première; mais, suivant +Abélard, vous ne créerez pas de véritables +espèces, de véritables genres, parce que vous ne +créerez pas des natures. Des animaux blancs ou noirs, +grands ou petits, sont toujours des animaux, et ces +distinctions n'engendrent que des genres et des espèces +improprement dites, ou des genres et des espèces +dans l'ordre de la qualité, non dans l'ordre de +l'essence. Elles n'insèrent pas un anneau de plus +dans la chaîne de l'être. Les classifications zoologiques +ne sont pas ontologiques. Cependant, par analogie, +on peut opérer toutes les combinaisons que +permet le nombre des graduations et des variétés +dans les différentes catégories.</p> + +<p>De même qu'on peut opérer sur les degrés de la +qualité, comme si c'étaient des degrés de l'être, on +peut, jusqu'à un certain point, traiter les degrés +de l'être comme s'ils étaient des nuances de la qualité: +le langage s'y prête. Dans la proposition, ce +qui est affirmé est, au moins dans la forme, un +attribut d'un sujet. En grammaire et même en logique, +on peut donc confondre tout ce qui se pense +d'un objet quelconque avec l'opération qui qualifie +une substance. Ces propositions <i>Socrate est homme, +et Socrate est vieux</i> paraissent logiquement composées +de même, et le penchant à ne considérer que +comme des qualités tout ce que nous disons des objets +de notre pensée, est un penchant naturel et même +assez motivé, puisque la substance de l'être est +impénétrable, <i>innommable</i>, pour nous, et s'affirme +plus qu'elle ne se connaît. Quand nous voulons +définir un objet, nous tombons dans l'énumération +de ses modes, et nous ne pouvons guère nous assurer +d'avoir jamais atteint son mode essentiel, encore +moins sa véritable essence; du moins ne connaissons-nous +l'essence que dans une mesure subjective. +Cependant l'examen attentif des diverses propositions +attributives suffit pour démontrer la distinction +sur laquelle Abélard s'appuie. Si la raison (<i>rationalitas</i>) +est la forme qui de l'animal fait l'homme, +on peut cependant dire également: <i>l'animal est raisonnable +et l'homme est raisonnable. Raisonnable</i> est, +dans les deux propositions, attribut ou prédicat; +mais l'est-il au même titre? non, sans doute, puisque +l'animal n'est pas raisonnable nécessairement +comme l'est l'homme, car il y a des animaux sans +raison. Il s'agit donc, dans chaque proposition, +d'une attribution on <i>prédication</i> de nature différente. +C'est dans les deux cas un prédicat d'essence; mais, +dans le premier cas, il ne fait que modifier l'animal; +dans le second, il constitue l'homme<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92"><sup>92</sup></a>. La seconde +proposition énonce donc une attribution qui a une +vertu propre, et le prédicat qu'elle contient est +quelque chose de plus qu'un mode; c'est ce qu'Abélard +appelle <i>forma simplex</i>. Par l'importance qu'il +attache à sa distinction, on voit qu'il croit toucher +à un principe substantiel de l'ontologie, et qu'il est +loin de réduire la connaissance humaine à une vaine +conception logique de l'accessoire et de l'apparent. +Par là, il est dans un vrai réalisme. Il met la forme +simple, comme élément virtuel de la différence spécifique, +en dehors des catégories; c'est pour ainsi +dire la mettre en dehors de l'idéologie. C'est lui +donner une valeur unique, et en faire comme l'instrument +de la création. On peut trouver gratuite, +hypothétique, indéfinissable l'existence de ce facteur +singulier, réalisé par l'abstraction; mais on ne +peut méconnaître là une théorie comme une autre +de ce fait si obscur et si grand, l'essence. Les philosophes +modernes, plus réservés en général, n'ont +pas cependant été beaucoup plus lumineux; et il ne +reste guère sur cette question que des distinctions +purement idéologiques. Ainsi verbalement les différences +spécifiques peuvent se présenter comme +des modes ordinaires. Elles constituent les essences, +et si l'essence est un mode, elle est du moins le +premier des modes, comme, si l'on veut, le mode +est un faible degré de l'essence. Entre ces deux extrêmes +se place une série de conceptions touchant +les êtres, lesquelles conceptions ont une valeur décroissante, +depuis celles qui semblent des idées +nécessaires, jusqu'à celles qui ne sont plus que des +généralisations de la sensation.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote92" name="footnote92"></a><b>Note 92:</b><a href="#footnotetag92"> (retour) </a> Pour exprimer en scolastique cette différence, +on aurait pu dire <i>homo est rationale</i>, et non +<i>rationalis</i>; c'est à peu près dans la même sens +Qu'on pourrait dire l'homme <i>est une raison</i>, comme on +dit qu'il <i>est une</i> intelligence.</blockquote> + +<p>Mais ici, dans cette catégorie de l'être, Abélard +fait encore une distinction, le corps marque une limite, +au-dessus ou au-dessous de laquelle les principes +ne sont plus les mêmes. Au-dessus du corps, +la science ne considère plus que des idées qui peuvent +être vraies, sans correspondre à aucune réalité +distincte; au-dessous du corps, les genres et les espèces +peuvent être des abstractions, mais elles correspondent +à des collections de réalités. Dans la partie +supérieure de cette série, les mots de matière et +de forme sont encore employés, mais par induction, +par symétrie, et comme pour ordre. C'est une des +marques les plus frappantes de ce besoin et de ce +pouvoir d'unité, qui caractérise la raison. Mais cette +concordance symétrique n'autoriserait pas à accoupler +arbitrairement les divers produits de la pensée +génératrice, et c'est une règle qu'on ne peut franchir +un degré pour associer des matières et des formes +qui ne sont point immédiatement juxtaposées. Quant +à l'union des matières à des matières, ou des formes +à des formes, il est évident qu'elle serait un non-sens. +Seulement, il faut observer que telle est la +valeur de la différence entre les deux parties de +l'échelle, qu'Abélard n'a pas hésité à penser que la +matière du premier degré ou la pure essence pouvait, +en acquérant la susceptibilité des contraires, +devenir indifféremment la matière de deux formes +contradictoires, et que le support de l'incorporel +pouvait être le même que celui du corporel. Cela +n'est possible qu'à ce degré de l'abstraction; et certes +une telle pensée aurait bien mérité d'être approfondie +au point de vue de la nature réelle des choses. +Mais le propre de la scolastique est de donner la +forme ontologique à tout, et de ne considérer l'ontologie +véritable que de profil; elle la côtoie sans +cesse; elle y pénétra rarement. Car jamais elle n'a +explicitement et méthodiquement établi, comme les +modernes dialecticiens du panthéisme, que ses distinctions +logiques fussent des choses existantes ou +les apparences successives de l'être identique universel.</p> + +<p>Voilà ce que nous aurions à dire sur cette théorie +considérée ontologiquement; mais remise à sa place, +c'est-à-dire reportée dans la controverse des universaux, +elle a pour but principal d'établir que la +différence n'est ni espèce, ni accident, ni essence +prédicamentale, c'est-à-dire relevant d'aucun prédicament: +elle est la forme simple en dehors de toute +catégorie. Elle est l'élément formateur de l'espèce, +et ne peut être ramenée à la simple propriété, au +mode, à l'accident, à moins que l'on n'entende par +là tout ce qui a besoin d'autre chose que soi pour +être. Encore serait-ce un mode à part, incomparable, +et qui d'ailleurs ne serait le degré d'aucune +échelle catégorique. D'où il suit tout à la fois, qu'il +n'y a point d'essence spécifique, ou que ce qui fait +l'espèce n'est pas un être en soi, et que cependant +l'espèce n'est ni un mot ni un néant; d'où il suit +encore que Buhle a eu raison de dire qu'Abélard est +réaliste à l'égard de Roscelin, et nominaliste a +l'égard de Guillaume de Champeaux<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93"><sup>93</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote93" name="footnote93"></a><b>Note 93:</b><a href="#footnotetag93"> (retour) </a> Histoire de la Philosophie moderne.—Introd., +t. 1 de la traduction, p. 689.</blockquote> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE X.</h3> + +<h3>SUITE DU PRÉCÉDENT.—<i>De Intellectibus.</i>—<i>Glossulæ super +Porphyrium.</i>—RÉSUMÉ.</h3> + +<p>Les monuments imprimés ont été soigneusement +interrogés, et l'on vient de lire tout ce que leurs réponses +nous ont appris. Il semble qu'il ne resterait +plus qu'à conclure, en tirant de ce long examen un +jugement définitif. Mais un document précieux et +inconnu est dans nos mains. Un manuscrit d'Abélard, +dont l'existence même n'est indiquée nulle +part, mais dont l'authenticité ne nous laisse aucun +doute<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94"><sup>94</sup></a>, donne encore sur sa doctrine des lumières +nouvelles, et surtout explique d'une manière certaine +ce qui n'avait été jusqu'ici l'objet que d'inductions +conjecturales, le jugement de ses contemporains. +Notre analyse ne serait point consciencieuse, +si la crainte des longueurs nous empêchait de puiser +à cette nouvelle source. C'est un ouvrage qui porte +un titre modeste, <i>Petites Gloses sur Porphyre</i>; mais +plus intéressantes et plus développées que celles qui +ont été déjà imprimées, ces gloses éclaircissent autre +chose que le texte de l'auteur grec, dans la version +de Boèce; c'est un commentaire à la fois littéral et spirituel. +Nous ne serions pas étonné que cet écrit, +d'une rédaction elliptique et obscure, fût une oeuvre +de la jeunesse de l'auteur. Il y annonce qu'il le +compose à la demande, non plus de ces élèves, mais +de ses compagnons, disons le mot, de ses camarades, +<i>sociorum</i>. L'aurait-il rédigé à cette époque intéressante, +où maître de fait, écolier de nom, il suivait, +en les discutant les leçons des docteurs de +la Cité, et répétait pour son compte et à ses pairs les +leçons qu'il venait d'entendre avec eux, ne s'autorisant +pour enseigner que de sa hardiesse, de son +esprit et de son éloquence?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote94" name="footnote94"></a><b>Note 94:</b><a href="#footnotetag94"> (retour) </a> Ce manuscrit intitulé: «Glossulæ magistri +Petri Bælardi super Porphyrium,» a été retrouvé par le +savant M. Ravaisson, et nous en devons la communication à sa +bienveillante obligeance. Nous ne saurions trop l'engager à +la publier; c'est un fragment précieux pour l'histoire de la +Philosophie. La texte est difficile, quelquefois altéré; il +n'en a que plus besoin d'un éditeur tel que M. Ravaisson.</blockquote> + +<p>Les premières pages de ce manuscrit nous apprennent +qu'on peut ramener la science en général à la +science du jugement et à la science de l'action. La +première est celle de la théorie, la seconde est celle +de la pratique. On peut bien agir et ne point savoir +juger. Tel peut utilement employer à la guérison +des infirmités humaines les vertus des simples, qui +ne sait pas la physique, comme tel autre peut habilement +instruire, sans être capable d'opérer ce qu'il +enseigne. La philosophie est une science théorétique. +Tous les savants n'ont pas droit au nom de philosophes. +Il n'appartient qu'à ceux qui, s'élevant au-dessus +des autres par la subtilité de leur intelligence, +jugent ce qu'ils savent. L'homme doué do +cette faculté est celui qui sait comprendre et peser +les causes secrètes des choses; la recherche de ces +causes est du ressort de la raison et non pas de +l'expérience sensible<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95"><sup>95</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote95" name="footnote95"></a><b>Note 95:</b><a href="#footnotetag95"> (retour) </a> «Est scientia alia agendi, alia discernendi. +Aola autem scientia discernendi philosophia dicitur... +Philosophos... vocamus costantum qui subtilitate +intelligentiæ præominentes in his quæ diligentem habent +discretionem. Discretus est qui causes occultas rerum +comprehendere ac deliberare valet. Occultas causas dicimus +ex quibus quæ res eveniunt magis ratione quam experimentis +sensuum investigandum.»—Cassiodore avait divisé la science +en <i>inspectiva</i> et en <i>acutalis</i> (<i>De art. ac +discipl.</i>, c. iii).</blockquote> + +<p>La philosophie se divise en physique, en éthique +et en logique<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96"><sup>96</sup></a>. La première spécule sur les causes +des choses naturelles, la seconde est la maîtresse de +la vertu, la troisième, que nous nommons indifféremment +dialectique, est l'art de disserter exactement, +c'est-à-dire de discerner les arguments qui +servent à disserter, c'est-à-dire encore à discuter; car +la logique n'enseigne pas à se servir des arguments +ni à les composer, mais à les distinguer et à les +apprécier. Ceci est proprement la logique, le reste est +la <i>rationnative</i><a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97"><sup>97</sup></a>. Or, les arguments étant composés +de propositions, et les propositions d'expressions, +<i>dictiones</i>, la logique doit commencer par étudier +d'abord les oraisons simples, puis les composées. +De là toute la division de la Logique d'Aristote, de +là aussi l'Introduction de Porphyre, qui conduit +aux prédicaments du premier.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote96" name="footnote96"></a><b>Note 96:</b><a href="#footnotetag96"> (retour) </a> Ou naturelle, morale et rationnelle, Cette +division de la philosophie était vulgaire alors. Saint +Augustin qui croit qu'elle vient de Dieu même et qu'elle +est une image de la Trinité, dit qu'on l'attribuait à Platon. +C'est en effet ainsi qu'Apulée divise la philosophie de Platon, +ou, comme il dit, le dogme de Platon. La même division se +retrouve dans Sextus Empiricus et dans Macrobe. Elle fut +accréditée par Alcuin et Raban Maur. (S. Augustin, +<i>De Civit. Del</i>, t. XI, c. xxv.—Apul., <i>De Dogm. +Plat.</i>, t. 1—Macrob., <i>In Somn. Scip.</i>, t. II, +c. xvii.—Alcuin, Opusc. iv, <i>De Dialect.</i>, c. 1.—Raban +Maur, <i>De Universo</i>, t. XV, c. i.—Johan. Saresb. +<i>Policrat.</i>, t. VII, c. v, et <i>Metal.</i>, t. II, c. ii.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote97" name="footnote97"></a><b>Note 97:</b><a href="#footnotetag97"> (retour) </a><p>«Est logica, auctoritate Tullii, diligens ratio +disserendi, id est discretio argumentorum per quæ disseritur, +id est, disputatur. Non enim es logica solentia utendi argumetis +sive componendi ca, sed discernendi et dijudicandi veraciter +de cis. Duæ argumentorum scientiæ; une componendi, quam dicimus +rationnativam, alia autem discernendi composita, quam logicam +appellamus.—» L'auteur cite ici les Topiques de Cicéron, qu'il +connaissait par la Commentaire de Boèce. (Boeth. <i>Op.</i>, +p.757.)—Voici comment s'exprime Cicéron:</p> + +<p>«Quam omnis ratio diligens disserendi duas habeat partes, unam +Inveniendi, alteram judicandi, utriusque princeps, ut mihi +quidem videtur, Aristoteles fuit. Stoici autem in altera +elaboraverunt, judicandi enim vias diligenter persecuti sunt, +ca scientia, quam dialecticen appellant.» (<i>Top.</i>, II.) +Bède adopte cette définition de la dialectique entendue en +général; celle d'Alcuin, que nous avons citée, on diffère peu, +et elle a été répétée textuellement par Raban Maur. (Voy. +ci-dessus, t. 1, p. 311, et Rab. Maur., <i>De instit. cleric.</i>, +l. III, c. xx.) Au reste c'est la définition que Ramus tirait +des Topiques de Cicéron pour l'opposer à celle d'Aristote, qui +définit la logique la science de la démonstration. (Barth. +Saint-Hilaire, préf. de la trad. de l'Organon, t. I, p. cviii, +et <i>Prem. anal.</i>, t. 1, p. 1.)</p></blockquote> + +<p>Ce préambule amène Abélard à l'examen de l'ouvrage +de Porphyre. Ce n'est pas une glose littérale, +une simple interprétation du texte, mais une exposition +et souvent une critique des principes reçus, +particulièrement de quelques opinions de Boèce; +tout cela suivant que les divisions du Traité des cinq +voix ramènent les questions sous la plume du subtil +commentateur.</p> + +<p>Nous n'extrairons de cet ouvrage que ce qui est +relatif à notre sujet et peut éclaircir les points jusqu'ici +demeurés obscurs.</p> + +<p>La grande question que Porphyre indique en débutant, +et qu'il écarte soudain, arrête Abélard, et il +est presque obligé de la traiter seulement pour la +poser. Toutes les opinions sur les universaux se prévalent, +dit-il, de grandes autorités<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98"><sup>98</sup></a>. Lorsque Aristote +paraît définir l'universel en disant que c'est ce +qui se dit du sujet ou l'attribuable à plusieurs; lorsque +Boèce dit que la division des genres et des espèces +repose sur la nature, tous deux semblent penser (et +bien des citations pourraient être fournies dans le +même sens) qu'il existe des choses universelles. +D'autres cependant n'admettent que des conceptions +universelles, mais d'accord sur ce point seulement, +ils se divisent aussitôt et rapportent ces conceptions +aux choses, à la pensée ou au discours, et toute la +dissidence reparaît. Abélard cite à l'appui de chacune +des trois opinions de nombreuses autorités, +dont un grand nombre ont été déjà produites, et +qu'il serait trop long de rappeler.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote98" name="footnote98"></a><b>Note 98:</b><a href="#footnotetag98"> (retour) </a> «Unusquisque se tuetur auctoritate judice.» +Nous avons vu que Jean de Salisbury dit la même chose. +Voy. c. II et c. VIII.</blockquote> + +<p>Le premier système est celui de l'existence des +choses universelles. Il est plusieurs manières de +l'établir.</p> + +<p>Suivant l'une, il y a naturellement dix choses générales +ou communes, ce sont les dix catégories; de +ces universaux primitifs proviennent les choses générales +qui sont essentiellement dans les choses individuelles, +grâce à des formes différentes. Ainsi, +l'animal, qui, de nature, est substance, est, comme +substance animée, sensible dans Socrate ou dans +Brunel<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99"><sup>99</sup></a>, tout entier dans l'un comme dans l'autre, +sans autre différence que celle des formes. A ce +compte, l'universel serait attribuable à plusieurs, +en ce sens qu'une même chose serait en plusieurs, +diversifiée uniquement par l'opposition des formes, +et conviendrait ainsi aux individus soit essentiellement, +soit adjectivement<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100"><sup>100</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote99" name="footnote99"></a><b>Note 99:</b><a href="#footnotetag99"> (retour) </a> <i>In Brunello.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote100" name="footnote100"></a><b>Note 100:</b><a href="#footnotetag100"> (retour) </a> <i>Essentialiter vel adjacenter.</i> Il s'agit +du réalisme proprement dit, de celui de Guillaume de Champeaux. +Voy. c, VIII, p. 24.</blockquote> + +<p>Ce système exige que les formes aient si peu de +rapport avec la matière qui leur sert de sujet, que +dès qu'elles disparaissent, la matière ne diffère plus +d'une autre matière sous aucun rapport, et que tous +les sujets individuels se réduisent à l'unité et à +l'identité. Une grave hérésie est au bout de cette +doctrine; car avec elle, la substance divine, qui est +reconnue pour n'admettre aucune forme, est nécessairement +identique à toute substance quelconque ou +à la substance en général, Or, cette conséquence est +fausse. Les philosophes tiennent que la substance +divine n'est passible d'aucun accident, et comme, +suivant les définitions admises, la substance en général +est sujette à tous les accidents, il faut bien que +la substance divine diffère de toute substance; et +cependant il faut aussi qu'elle soit substance. La +nature de Dieu a été enseignée au monde le jour où +le Seigneur a dit à la Samaritaine: «Dieu est esprit.» +(Jean, IV, 24.) Et tout esprit est substance<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101"><sup>101</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote101" name="footnote101"></a><b>Note 101:</b><a href="#footnotetag101"> (retour) </a> <i>Onmis spiritus substantia est.</i></blockquote> + +<p>Et non-seulement la substance de Dieu, mais la +substance du Phénix, qui est unique, n'est dans ce +système que la substance pure et simple, sans accident, +sans propriété, qui, partout la même, est ainsi +la substance universelle. C'est la même substance +qui est raisonnable et sans raison, absolument comme +la même substance est à la fois blanche et assise; car +<i>être blanc</i> et <i>être assis</i> ne sont que des formes opposées, +comme la rationnalité et son contraire, et puisque +les deux premières formes peuvent notoirement +se trouver dans le même sujet, pourquoi les deux +secondes ne s'y trouveraient-elles pas également?</p> + +<p>Est-ce parce que la rationnalité et l'irrationnalité +sont contraires? Elles ne le sont point par l'essence, +car elles sont toutes deux de l'essence de qualité; +elles ne le sont point par les adjacents (<i>per adjacentia</i>), +car elles sont, par la supposition, adjacentes +à un sujet identique. Du moment que la même substance +convient à toutes les formes, la contradiction +peut se réaliser dans un seul et même être, et alors +comment dire qu'une substance est simple, une autre +composée, puisqu'il ne peut y avoir quelque chose +de plus dans une substance que dans une autre? +Comment dire qu'une âme sente, qu'elle éprouve la +joie ou la douleur, sans le dire en même temps de +toutes les âmes, qui sont une seule et même substance? +On voit qu'Abélard a parfaitement développé +le reproche que Bayle adresse au réalisme de conduire +à l'identité universelle<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102"><sup>102</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote102" name="footnote102"></a><b>Note 102:</b><a href="#footnotetag102"> (retour) </a> <i>Dict. crit.</i>, art. <i>Abélard</i>.</blockquote> + +<p>La seconde manière de soutenir l'universalité des +choses, c'est de prétendre que la même chose est +universelle et particulière; ce n'est plus essentiellement, +mais indifféremment que la chose commune +est en divers. Nous connaissons ce système, c'est +celui de l'indifférence: ce qui est dans Platon et dans +Socrate, c'est un indifférent, un semblable, <i>indifferens +vel consimile</i>. Il est de certaines choses qui conviennent +ou s'accordent entre elles, c'est-à-dire qui +sont semblables en nature, par exemple en tant que +corps, en tant qu'animaux; elles sont ainsi universelles +et particulières, universelles en ce qu'elles +sont plusieurs en communauté d'attributs essentiels, +particulières, en ce que chacune est distincte des +autres. La définition du genre (<i>prædicari de pluribus</i>, +s'attribuer à plusieurs) ne s'applique alors aux choses +qu'elle concerne qu'en tant qu'elles sont semblables, +et non pas en tant qu'elles sont individuelles. Ainsi +les même choses ont deux états, leur état de genre, +leur état d'individus, et, suivant leur état, elles +comportent ou ne comportent pas une définition +différente.</p> + +<p>Mais c'est là ce qui n'est pas soutenable, la définition +qui veut que le genre soit ce qui est attribuable +à plusieurs, a été donnée à l'exclusion de l'individu. +Ce qu'elle définit ne peut en soi être à aucun titre, +en aucun état, individu. Dire qu'une même chose +tour à tour comporte et ne comporte pas la définition +du genre, c'est dire que cette chose est, comme +genre, attribuable à plusieurs, mais que, comme +genre aussi, elle ne l'est pas, car un individu qui +serait attribuable à plusieurs serait un genre; par +conséquent l'assertion est contradictoire, ou plutôt +elle n'a aucun sens. Les auteurs disent que cette +proposition: <i>L'homme se promène</i>, vraie dans le +particulier, est fausse de l'espèce. Comment maintenir +cette distinction, si une même chose est espèce +et individu? Dira-t-on que l'universel ne se promène +pas? c'est apparemment l'universel, en tant +qu'universel, en l'état d'universel; soit, mais le particulier, +en tant que particulier, ne se promène pas +davantage. Se promener n'est pas plus une condition +ou une propriété du particulier que de l'universel; +le particulier peut, comme l'universel, être conçu +sans la promenade. L'universalité, la particularité, +la promenade appartiennent, ou, pour parler le langage +de l'école, sont adjacentes au même sujet, et +s'il se promène, il se promène universel et particulier; +la distinction de Boèce est inapplicable<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103"><sup>103</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote103" name="footnote103"></a><b>Note 103:</b><a href="#footnotetag103"> (retour) </a> <i>De Interpret.</i>, ed. sec., p. 338-347.—Voy, +aussi ci-dessus, c. viii, p. 20.</blockquote> + +<p>C'est comme cette autre distinction, par laquelle +il refuse aux accidents le caractère d'attributs essentiels. +L'individualité résultant de formes accidentelles +ne saurait être l'attribut essentiel d'une substance +susceptible d'universalité; cependant cette substance, +en tant que particulière, distincte de ses semblables, +est essentiellement individuelle, violation manifeste +de la règle de logique qui porte que «dans un même, +l'affirmation de l'opposé exclut l'affirmation de +l'autre opposé.» Lorsqu'on dit que le genre est attribuable +à plusieurs, on parle ou d'attribution essentielle +(<i>prædicari in quid</i>), ou de toute autre; s'il s'agit +d'attribution essentielle, comme on le nie après l'avoir +affirmé, elle cesse d'être essentielle, ou elle +emporte avec elle son sujet; s'il s'agit d'attribution +accidentelle (<i>in adjacentia</i>), la définition n'est plus +exacte, elle ne convient plus à tout genre. Il y a des +genres qui n'ont pas d'attribution adjective. Veut-on +parler d'attribution soit essentielle, soit autre, d'attribution +en général, la blancheur est dans ce cas, +elle s'affirme essentiellement d'elle-même et adjectivement +de Socrate: la blancheur est blanche et Socrate +est blanc, elle s'affirme donc de plusieurs, et +comme elle satisferait à la définition du genre, la +blancheur serait un genre.</p> + +<p>Enfin on s'y prend d'une troisième manière pour +soutenir que les universaux sont des choses<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104"><sup>104</sup></a>. Voulant +expliquer la communauté, l'on dit qu'entre la +chose universelle et la chose singulière est une différence +de propriété, la propriété qui consiste à être +universelle, la propriété qui consiste à être singulière. +L'animal, le corps est universel, et n'est pas +seulement quelque animal ou quelque corps; mais +dire: <i>l'animal est universel</i>, revient à dire: il y a +plusieurs choses qui sont chacune individuellement +<i>animal</i>; quand <i>animal</i> se dit d'un seul, on entend +qu'un seul, un être déterminé est <i>animal</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote104" name="footnote104"></a><b>Note 104:</b><a href="#footnotetag104"> (retour) </a> Voy. c. viii, vers la fin.</blockquote> + +<p>La difficulté est toujours de faire cadrer ce système +avec la définition du genre. Il faut que la propriété +d'être attribuable à plusieurs sépare l'universel de +l'individuel; or, on vient de dire que de plusieurs +choses chacune est individuellement animal; le nom +individuel d'animal serait-il donc le nom de plusieurs? +l'individu serait-il attribuable à plusieurs? +Cela ne se peut. Mais comme animal ne peut plus se +dire de plusieurs, mais de chacun, il n'y a plus de +genre, ou plutôt tout est renversé, c'est l'individu ou +le non-universel qui prend la place de l'universel, +c'est ce qui ne peut s'affirmer de plusieurs qui s'affirme +de plusieurs, et c'est une pluralité où chacun +s'affirme de plusieurs que l'on appelle l'individu. Ce +système, qu'Abélard explique mal, nous paraît au +fond un véritable nominalisme, qui ne peut être considéré +nomme admettant la réalité des universaux +qu'en ce qu'il attribue les universaux comme noms +particuliers à des individus réels. Il consiste à établir +que lorsqu'on affirme que ceci est un animal, on +entend simplement que cet être déterminé est substance +animée, sensible, soit qu'il ait ou n'ait point +de semblables, et puis, qu'après avoir reconnu ce +caractère particulier dans plusieurs individus déterminés, +on dit de plusieurs qu'ils sont des animaux, +c'est-à-dire que l'on fait collection d'individus, +ayant tous et chacun pour caractère particulier l'<i>animalité</i>, +et qu'ainsi c'est une propriété de chacun +d'être animal, une propriété de plusieurs d'être +animaux: voila la propriété de l'universel et la propriété +du particulier. Ce système, qui semble un +système de pur sens commun, serait, et non sans +raison, traité de nominalisme par les modernes; +mais Abélard le classait dans le réalisme, parce +que de son temps le nominalisme ne consistait pas à +fonder les noms généraux sur la réalité exclusive des +individus, mais à dire littéralement que les universaux +ne sont que des mots.</p> + +<p>Abélard oppose et semble préférer a ces doctrines +un système dont nous avons déjà entendu parler, +mais qui jusqu'ici nous était inconnu. On a vu que +Jean de Salisbury signale par deux fois une doctrine +qui rapporte tout aux discours (<i>sermonibus</i>), et il +ajoute que <i>son Abélard chéri</i> s'y est laissé prendre<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105"><sup>105</sup></a>. +Quelle était cette doctrine? Les auteurs se sont posé +cette question et n'ont pu la résoudre. Nous-même, +nous nous sommes longtemps demandé en quoi elle +pouvait différer du pur nominalisme, extrémité +qu'Abélard s'est montré si jaloux d'éviter. Cependant +le texte de Jean de Salisbury est formel, et il est +encore confirmé par des vers peu connus, mais très-expressifs. +Un manuscrit de la bibliothèque d'Oxford +contient une épitaphe d'Abélard, dans laquelle, +après de grandes louanges, on lit:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Hic docuit voces cum rebus significare,</p> +<p>Et docuit voces res significando notare;</p> +<p>Errores generum correxit, ita specierum.</p> +<p>Hic genus et species in sola voce locavit,</p> +<p>Et genus et species <i>sermones</i> esse notavit.</p> +<p>Significativum quid sit, quid significatum,</p> +<p>Significans quid sit, prudens diversicavit.</p> +<p>Hic quid res essent, quid voces significarent,</p> +<p>Lucidius reliquis patefecit in arte peritis.</p> +<p>Sic animal nullumque animal genus esse probatur.</p> +<p>Sic et homo et nullus homo species vocitatur<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106"><sup>106</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote105" name="footnote105"></a><b>Note 105:</b><a href="#footnotetag105"> (retour) </a> Voyez ci-dessus, c. viii et le c. ix.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote106" name="footnote106"></a><b>Note 106:</b><a href="#footnotetag106"> (retour) </a> Rawlinson, dans son édition des Lettres, +donne l'épitaphe d'où ces vers sont extraite, avec ce titre: +«Epitaphium, ex M.S. in Bibl. Oxon ex Godfrid priore +ecclesiæ S. Swithuni, Winton.» (<i>P. Abæl. et Helois. +epistol.</i>, 1 vol. in-8°. Lond. 1718.)</blockquote> + +<p>C'est bien là, du moins sous un de ses aspects, +la doctrine d'Abélard, telle que nous allons la connaître; +mais comment l'existence des choses universelles, +dès qu'elle réside dans les discours, +<i>sermones esse</i>, peut-elle n'être pas entièrement nominale? +Le manuscrit, dont nous avons donné plus +haut un extrait, va cependant nous offrir l'expression +de cette doctrine qu'il trouve plus conforme à +la raison, <i>sermoni vicinior</i>, et qui, n'attribuant la +communauté ni aux choses ni aux mots, veut que +ce soient les discours qui sont singuliers ou universels. +Aristote, au dire d'Abélard, paraît l'insinuer +clairement, quand il définit l'universel ce qui est +né attribuable à plusieurs, <i>quod de pluribus natum est +prædicari</i><a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107"><sup>107</sup></a>. C'est une propriété avec laquelle il est +né, qu'il a d'origine, <i>a nativitate sua</i>. Or quelle est +la <i>nativité</i>, l'origine des discours ou de noms? +l'institution humaine, tandis que l'origine des +choses est la création de leurs natures. Cette différence +d'origine peut se rencontrer la même où il +s'agit d'une même essence. Ainsi dans cet exemple: +<i>Cette pierre et cette statue ne font qu'un</i>, l'état de +pierre ne peut être donné à la pierre que par la puissance +divine, l'état de statue lui peut être donné +par la main des hommes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote107" name="footnote107"></a><b>Note 107:</b><a href="#footnotetag107"> (retour) </a> Boeth., <i>De Interp.</i>, ed. sec., p. 338.—On +lit dans Aristote: Λέγος καθόλου ό έπί πλείονων +πέφυχε καθηγορεισθαι. Hermen., VII.</blockquote> + +<p>Or, du moment que l'universel est d'origine attribuable +à plusieurs, ni les choses ni les mots ne sont +universels. Car ce n'est pas le mot, la voix, mais le +discours, <i>sermo</i>, c'est-à-dire l'expression du mot, +qui est attribuable à divers, et quoique les discours +soient des mots, ce ne sont pas les mots, mais les +discours qui sont universels. Quant aux choses, s'il +était vrai qu'une chose pût s'affirmer de plusieurs +choses, une seule et même chose se retrouverait également +dans plusieurs, ce qui répugne. Voilà bien +ce que nous disait Jean de Salisbury, qu'aux yeux de +l'école d'Abélard l'attribution d'une chose comme +prédicat à une autre chose était une monstruosité. +On peut se rappeler que l'école mégarienne l'avait +dit formellement: «Une chose ne peut être affirmée +d'une autre<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108"><sup>108</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote108" name="footnote108"></a><b>Note 108:</b><a href="#footnotetag108"> (retour) </a> Voy, ci-dessus, c. vi, p. 478, c. viii, p. 17, 60 et 70.</blockquote> + +<p>Il est assurément fort difficile aux modernes de +saisir une distinction entre ce système et le pur +nominalisme, et nous savons que certains contemporains +d'Abélard n'en ont découvert aucune. Quant +à lui, il en trouvait une cependant. La doctrine de +Roscelin était plus que du nominalisme; elle ne +portait pas d'ailleurs ce nom; c'était la doctrine des +voix, <i>sententia vocum</i>, Les premiers nominaux furent +appelés <i>vocaux</i> (<i>vocales</i>)<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109"><sup>109</sup></a>. Abélard tenait expressément +à les charger de cette opinion absolue que +les universaux n'étaient que des voix, ou que les +voix étaient les universaux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote109" name="footnote109"></a><b>Note 109:</b><a href="#footnotetag109"> (retour) </a> On ne trouve ces noms de réalistes et de nominaux +que vers le milieu du XIIe siècle. (Johan. Saresb., epist. +CCXXVI.—<i>Metal.</i>, t. II, c. x.—Gautofred, a S. Vict., +<i>Carmina, Hist. litt.</i>, t. XV, p. 82.) La distinction +entre les deux opinions était même plutôt exprimée par celle de +<i>Dialectica</i> in re et in <i>Dialectica in voce</i>. +(<i>Herlman., restaur, abb. S. Martin Ternac.</i> Spicileg., +t. III. p. 889.—<i>Fragm. hist. franc, a Reg. Roberto</i>; +Bulæus, <i>Hist. univ. par.</i>, t. I, p. 443.—Voy. Aussi +plus haut, c. II, p. 66, 67.) On a appelé plus tard les nominaux +<i>verbales</i>, <i>formales</i>, <i>connetistæ</i>. (Morhof., +<i>Polyhist.</i>, t. II, t. II, c. XIII, p. 73.)</blockquote> + +<p>Soit que les adversaires de Roscelin eussent méconnu +sa doctrine, soit que ce fût un esprit violent, +capable d'adopter par réaction et de soutenir par entêtement +un paradoxe grossier, il faut bien savoir +qu'on lui a de son temps communément imputé un +nominalisme hyperbolique, un système invraisemblable +qui choque le sens commun<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110"><sup>110</sup></a>, et qui, hors des +sensations des choses individuelles, ne voit de réel +dans les genres et les espèces que des sons. Sa doctrine, +telle qu'on la représente, est quelque chose +de plus étroit, de plus forcé qu'aucun nominalisme +postérieur. En soutenant ce qu'il a soutenu, en mettant +les discours à la place des voix, Abélard croyait +donc se séparer réellement de Roscelin. Quoique, +dans les grammaires, les voix, <i>voces</i>, soient quelquefois +mises pour les mots ou <i>vocables</i>, cependant +ce nom désigne surtout dans le mot le son vocal +plutôt que la pensée ou la chose exprimée. Abélard +attache donc un grand prix à distinguer le discours +ou l'oraison, <i>sermo</i>, c'est-à-dire l'expression ou le +mot en tant qu'expressif, de la simple voix, et il +croit dégager une vérité importante en n'attribuant +l'universalité qu'au discours. Or, ici le discours étant +surtout considéré comme expression de l'idée, il s'ensuit +que la doctrine qui nous occupe est plus encore +le conceptualisme que le nominalisme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote110" name="footnote110"></a><b>Note 110:</b><a href="#footnotetag110"> (retour) </a> Cf. Meiners, <i>De nomin. ac real. init.</i>, +<i>Soc. Gotting. Comment.</i>, t. XII, art. II, p. 28.—Salabert, +<i>Philos. nomin. vindicat.</i>, p. 12.</blockquote> + +<p>Mais Abélard se fait des objections. Comment +l'oraison peut-elle être universelle, et non pas la +voix, quand la description du genre convient aussi +bien à l'une qu'à l'autre? Le genre est ce qui se dit +de plusieurs qui diffèrent par l'espèce; ainsi le décrit +Porphyre<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111"><sup>111</sup></a>. Or, la description et le décrit doivent +convenir à tout sujet quelconque; c'est une règle +de logique, la règle <i>De quocumque</i><a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112"><sup>112</sup></a>, et comme le +discours et les mots ont le même sujet, ce qui est +dit du discours est dit des mots. Donc, comme le +discours, la voix est le genre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote111" name="footnote111"></a><b>Note 111:</b><a href="#footnotetag111"> (retour) </a> <I>Isag.</I> II, et Boeth., <i>In Porph.,</i> +l. II, p.60. Cette définition est empruntée +aux Topiques, 1 I, c. v, sec. 6.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote112" name="footnote112"></a><b>Note 112:</b><a href="#footnotetag112"> (retour) </a> <i>De quocumque prædicatur descriptio et +descriptum.</i> Voy. ci-dessus c. vi, p. 477.</blockquote> + +<p>Cette proposition est incongrue, <i>non congruit</i>; car +la lettre étant dans le mot, et par conséquent s'attribuant +à plusieurs comme lui, il s'ensuivrait que +la lettre est le genre. C'est que, pour que la description +ou définition du genre soit applicable, il +faut qu'on l'applique à quelque chose qui ait en soi +la réalité du défini, <i>rem definiti</i>; c'est la condition +de l'application de la règle <i>De quocumque</i>, et ici cette +condition n'existe pas. Le mot ne contient pas tout +le défini, il n'en a pas toute la compréhension, et il +n'est attribué à plusieurs, affirmé de plusieurs, <i>prædicatum +de pluribus</i>, que parce que le discours est +prédicable, <i>est sermo prædicabilis</i>, c'est-à-dire parce +que la pensée dispose des mots pour décrire toutes +choses.</p> + +<p>D'ailleurs, à soigneusement examiner la définition +du genre, ou du moins ce qu'on appelle ainsi, +elle n'est pas une définition, car elle ne signifie pas +que le genre soit ce qui s'attribue à plusieurs, mais +seulement que le genre est attribuable à plusieurs.</p> + +<p>On peut donc dire que le discours étant un genre, +et le discours étant un mot, un mot est le genre. +Seulement il faut ajouter que c'est ce mot avec le +sens qu'on a entendu lui donner. Ce n'est pas l'essence +du mot, en tant que mot, qui peut être attribuée +à plusieurs; le son vocal qui constitue le mot +est toujours actuel et particulier à chaque fois qu'on +le prononce, et non pas universel; mais c'est la signification +qu'on y attache qui est générale, en d'autres +termes, c'est la pensée du mot ou la conception; +toutefois Abélard ne se sert pas de ces dernières expressions, +mais il permet qu'on dise que le genre +ou l'espèce est un mot, <i>est vox</i>, et il rejette les propositions +converses; car si l'on disait que le mot est +genre, espèce, universel, on attribuerait une essence +individuelle, celle du mot, à plusieurs, ce qui ne +se peut. C'est de même qu'on peut dire: <i>Cet animal</i> +(hic status animal) <i>est cette matière, la socratité +est Socrate, l'un et l'autre de ces deux est quelque +chose</i>, quoique ces propositions ne puissent être +renversées.</p> + +<p>Abélard explique ainsi comment, lors même que +l'on se tait, lorsque les noms des genres et des espèces, +ne sont pas prononcés, les genres et les espèces +n'en existent pas moins. Car, lorsque je les nomme, +je ne leur confère rien, seulement je témoigne d'une +convention antérieure, d'une institution préalable, +qui a fixé la valeur du langage.</p> + +<p>Ces développements achèvent d'assurer les caractères +du nominalisme à la théorie d'Abélard; mais ce +qui prouve cependant qu'elle est quelque chose de +plus, c'est qu'après l'avoir exposée, procédant à la +détermination des questions écartées par la fameuse +prétermission de Porphyre, il examine à sa manière +la validité des concepts généraux, et résout cette +question comme il l'a déjà résolue dans le <i>De Intellectibus</i>.<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113"><sup>113</sup></a> +Il décide que, bien que ces concepts ne +donnent pas les choses comme discrètes, ainsi que +les donne la sensation, ils n'en sont pas moins justes +et valables, et embrassent les choses réelles. De sorte +qu'il est vrai que les genres et les espèces subsistent, +en ce sens qu'ils se rapportent à des choses subsistantes, +car c'est par métaphore seulement que les +philosophes ont pu dire que ces universaux subsistent. +Au sens propre, ce serait dire qu'ils sont substances, +et l'on veut exprimer seulement que les objets +qui donnent lieu aux universaux, subsistent. Les +doutes que ce langage figuré a fait naître sont la seule +source des difficultés qui semblent arrêter Porphyre<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114"><sup>114</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote113" name="footnote113"></a><b>Note 113:</b><a href="#footnotetag113"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, t. I, c. vii.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote114" name="footnote114"></a><b>Note 114:</b><a href="#footnotetag114"> (retour) </a> Abélard s'attache ainsi à interpréter les +expressions de Porphyre, ou plutôt prêtées par Boèce à +Porphyre, en telle sorte qu'il dénature parfois la question, +et prouve qu'il connaissait très-imparfaitement le caractère +et la portée qu'elle avait dans l'antiquité entre Aristote +et Platon. Ainsi il veut que ces mots: <i>sive in solis nudis +intellectibus posita sint</i>, signifient: les universaux +résultent-ils des seuls concepts indépendamment de la sensation, +c'est-à-dire, désignent-ils la chose sans quelque forme sensible? +Il se prononce pour l'affirmative, et ceci est admissible. Mais +il entend <i>sive corporlia sint aut incorporalia</i>, comme +s'il y avait: sont-ils discrets ou non? et il admet qu'ils +sont discrets ou corporels dans le gens figuré. Voy. t. I, c. ii, +p. 345.</blockquote> + +<p>Abélard réduit ces difficultés à de simples questions +de mots. Ainsi pour lui le dissentiment entre +Aristote et Platon venait seulement de ce que le +premier pensait que les genres et les espèces subsistent +par appellation dans les choses sensibles, +ou servent à les nommer en essence, <i>appellent in se</i>, +et que cependant ils sont hors de ces choses, en ce +sens qu'ils correspondent à des concepts, purs de +toutes formes accidentelles sensibles, ou, comme en +dirait aujourd'hui, à des idées abstraites qui ne +donnent pas les objets sous une détermination percevable; +tandis que Platon voulait que les genres et +les espèces fussent non-seulement conçus, mais subsistants +hors des sensibles, parce que les formes accessibles +aux sens ont beau manquer aux sujets, +ceux-ci n'en peuvent pas moins, en tant que conçus, +être soumis à de véritables jugements, et se +soutiennent à titre de conceptions de genres et +d'espèces. «Ainsi,» dit Abélard après cette trop +médiocre explication, «la différence n'est pas dans +le sens, quoiqu'elle semble se montrer dans les +termes.» Voilà comme il comprend le grand débat +sur l'existence des idées, ouvert comme un abîme +entre l'Académie et le Lycée. Au reste, je ne sais +si l'on trouverait aisément dans quelque philosophe +du XVIIIe siècle une appréciation plus juste ou plus +profonde.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, ce nouveau fragment de la +philosophie d'Abélard nous la montre sous un jour +nouveau, et lui restitue le caractère que lui attribue +la tradition historique. Nous venons de le voir nominaliste, +non pas à la manière de Roscelin, tel du +moins qu'il le représente, mais dans le sens où l'on +a coutume de prendre ce mot, et les historiens sont +plus qu'excusés d'avoir mêlé Abélard à ceux qui +n'ont reconnu qu'une existence verbale aux universaux. +Cependant ce serait là une expression incomplète +de sa doctrine. Il est évident, par tous les extraits +que nous avons donnés, que, s'il rapportait +au langage les genres et les espèces, c'était au langage +en tant qu'expression choisie et convenue d'une +pensée humaine<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115"><sup>115</sup></a>, et par conséquent, il est à proprement +parler conceptualiste. Puis, le conceptualisme +ne lui suffit pas, car lorsqu'il traite de la différence, +de la forme, de la manière enfin dont se produisent +les objets des universaux, on voit bien qu'il n'entend +passe borner à dresser une échelle intellectuelle; ce +sont les noms des genres et des espèces, et non les êtres, +bases des conceptions, des genres et des espèces, +non la nature de ces êtres, qu'il traite d'abstraction; +et il y a dans toute se philosophie une distinction +toujours présente entre la logique et la physique. +Dans la logique pure, les universaux ne sont que les +termes d'un langage de convention. Dans la physique, +qui est pour lui plus transcendante qu'expérimentale, +qui est se véritable ontologie, les genres et +les espèces se fondent sur la manière dont les êtres +sont réellement produits et constitués<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116"><sup>116</sup></a>. Enfin, entre +la logique pure et la physique, il y a un milieu +et comme une science mitoyenne, qu'on peut appeler +une psychologie, où Abélard recherche comment +s'engendrent nos concepts, et retrace toute +cette généalogie intellectuelle des êtres, tableau ou +symbole de leur hiérarchie et de leur existence +réelle<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117"><sup>117</sup></a>. On conçoit donc que les historiens et les +critiques se soient quelquefois mépris en exposant +et classant sa doctrine. Elle est complexe et ambiguë, +et présente plus d'un aspect a qui la veut +observer. Elle n'est pas la seule, au reste, qui sur +cette question soit difficile à saisir, et l'incertitude +avec laquelle on a de tout temps caractérisé sur ce +point les sectes et leurs chefs, est un fait remarquable. +Ainsi nous avons vu Abélard et Jean de Salisbury +rattacher la même doctrine, l'un au nominalisme, +l'autre au réalisme<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118"><sup>118</sup></a>. Le dernier, qui dédaigne +les nominaux, en sépare Abélard, et lui reconnaît +cependant une doctrine qui se distingue malaisément +de la leur. Pour son propre compte, il s'indigne +qu'on réduise à les universaux à des noms ou à +des pensées, et il les considère, d'après Aristote, +dit-il, comme des fictions de la raison, comme des +ombres de la réalité, se déclarant en cette matière, +non pour la doctrine la plus vraie, mais pour la plus +logique<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119"><sup>119</sup></a>. Geoffroi de Saint-Victor, qui montre le +dernier mépris pour les nominaux, attaque le réalisme +dans Gilbert de la Porrée, qu'il place au même +rang qu'Abélard, et traite d'insensés les disciples +d'Albéric, le plus ardent adversaire du nominalisme. +Pierre Lombard, qui passe pour l'élève d'Abélard, +<i>ce chef des nominaux</i>, est appelé <i>le prince des réalistes</i>. +Amaury de Chartres, condamné au concile de +Paris pour avoir renouvelé les erreurs d'Abélard, +avait soutenu des idées empreintes du réalisme particulier +de Scot Érigène, et Brucker les rattache au +platonisme, tandis que Buddée les dérive d'Aristote. +Ce même Brucker, d'accord avec Jean de Salisbury, +traite de réaliste Joslen de Soissons, que Dom Clément +soupçonne de nominalisme, et lorsque plus tard Guillaume +Occam argumentait contre le réalisme, il semblait +quelquefois réfuter Abélard. Il ne faut donc pas +s'étonner qu'il y ait quelque variation, quelque +obscurité dans le jugement que l'histoire de la philosophie +porte de la doctrine définitive du maître +d'Héloïse. Un grand nombre, avec Othon de Frisingen, +l'assimilent à la doctrine de Roscelin. D'autres +y voient le conceptualisme, que Brucker regarde +comme une déviation de l'hypothèse d'Abélard. Ce +conceptualisme est pour M. Cousin un nominalisme +inconséquent; c'est presqu'un réalisme pour +M. Rousselot qui, ainsi que Buhle, croit Abélard +plus près de Guillaume de Champeaux que de Roscelin. +Caramuel, outrant la même idée, l'avait +accusé d'avoir ressuscité le panthéisme<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120"><sup>120</sup></a>. Ainsi +Abélard, au gré des critiques et des interprètes, aurait +parcouru tons les degrés de toutes les doctrines +sur la question fondamentale de la scolastique; et +peut-être ces jugements si divers ont-ils tous quelque +vérité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote115" name="footnote115"></a><b>Note 115:</b><a href="#footnotetag115"> (retour) </a> <i>Dialect.</i>, p. 351.—<i>Theolog. Christ.</i>, +p. 1317 et 1320.—<i>Glossulæ sup. Porph.</i>, ci-dessus, +p. 104.—Voy. aussi le chap. III, t. 1, p. 305.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote116" name="footnote116"></a><b>Note 116:</b><a href="#footnotetag116"> (retour) </a> <i>De Gen. et Spec.</i>, p. 538, et ci-dess., +c. v, t. ii, p. 431, et la fin du c. ix.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote117" name="footnote117"></a><b>Note 117:</b><a href="#footnotetag117"> (retour) </a> <i>De Intellectibus</i>, et le ch. vii du présent +ouvrage.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote118" name="footnote118"></a><b>Note 118:</b><a href="#footnotetag118"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, c. viii, p. 18 et 35.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote119" name="footnote119"></a><b>Note 119:</b><a href="#footnotetag119"> (retour) </a> <i>Metalog.</i>, t. II, c. xvii et xx.—<i>Pollcrat.</i>., +l. VII, c. xii.—Meiners à très-bien montré que Jean de Salisbury +se contredit sans cesse. (Ouvr. cit. <i>Soc. Goit. Comment.</i>, +t. XII, pars II, p. 33.—Petersen, Joh. Saresb. <i>Enthericus, +in comm.</i>, p. 101.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote120" name="footnote120"></a><b>Note 120:</b><a href="#footnotetag120"> (retour) </a> Johan Saresb. <i>Metal.</i>, t. II, c. xvii.—Salaberi, <i>Philosophia nominal. vindicata</i>, præfat.—Brucker, <i>Hist. crit. philos.</i>, t. III, p. 688-695.—Budd. <i>Obser. select.</i>, +t. I, obs. xv, p. 197.—<i>Hist. littér.</i>, t. XV, p. 80.—Buhle, +<i>Hist. de la phil.</i>, introd., sect. iii, p. 689.—Degérando., +<i>Hist. comp.</i>, t. IV, c. xxvi et xxvii, p. 409, 414, et +595.—Rousselot, <i>Études sur la philos. du moyen âge</i>, +t. 1, p. 164 et 274, t. II, p. 24, 33, 48, 53 et 98, etc.</blockquote> + +<p>Voici, en effet, les principales propositions qui +peuvent être extraites des fragments de controverse +analysés dans ces trois chapitres.</p> + +<p>1° Les genres et les espèces ne sont pas des essences +générales qui soient essentiellement et intégralement +dans les individus, et dont l'identité n'admette d'autre +diversité que celle des modes individuels ou des +accidents; car alors le sujet de ces accidents, la substance +de ces modes étant identique, tous les individus +ne seraient qu'une seule substance, et l'humanité +serait un seul homme. (Contre le réalisme.)</p> + +<p>2° L'essence universelle n'existe pas davantage, +comme fond semblable et sans nulle différence, en +chaque individu; car alors chaque individu serait +l'espèce. En d'autres termes, l'espace n'existe pas +à titre d'essence dans chaque individu, ni le genre +dans chaque espèce; car alors toute espèce serait le +genre, tout individu serait l'espèce. (Contre le réalisme.)</p> + +<p>3° Le genre ou l'espèce ne peut être une essence +proprement dite, c'est-à-dire une chose réelle; car +l'espèce ou le genre se dit de l'individu. On dit: +Socrate est homme ou animal; et une chose ne peut +être affirmée d'une autre chose, car ce serait prétendre +qu'une chose est une autre chose qu'elle-même. +<i>Res de re non prædicatur</i>. (Nominalisme.)</p> + +<p>4° Si les genres et les espèces ne sont pas des essences +universelles tout entières dans chacun, ou +identiques dans chacun, ce ne sont pas pour cela des +mots, de simples voix; car l'essence du mot ou terme +vocal n'est pas l'essence du genre ou de l'espèce. Le +mot, en tant que mot, a des propriétés qui répugnent +à la nature du genre on de l'espèce. La définition +du mot en lui-même ne peut être celle du +genre ou de l'espèce on elle-même. (Contre le nominalisme.)</p> + +<p>5° Ce qu'on peut dire, c'est que lorsqu'on nomme +les genres et les espèces, lorsqu'on prononce, ou +même que l'on conçoit les noms généraux, on pense +et l'on veut penser une affirmation commune a plusieurs; +or ce qui s'affirme de plusieurs étant la définition +de l'universel, il s'ensuit que les genres et +les espèces sont des noms d'institution humaine et +que les universaux dépendent du langage. (Nominalisme.)</p> + +<p>6° Mais ce langage est l'expression de la pensée, +les universaux sont donc des pensées: ils signifient +les conceptions par lesquelles l'esprit ramène les +semblables à l'unité, en faisant abstraction de leurs +différences. La conception des choses universelles est +une des prérogatives de l'intelligence. (Conceptualisme.)</p> + +<p>7° Ces concepts, recueillis de sensations diverses, +ces unités intellectuelles représentent des choses qui +ne sont pas, ou qui sont autrement dans la réalité +quo dans la pensée, puisque le concret diffère de +l'abstrait, et ils ne décrivent les objets que tels que +les veut l'esprit. (Nominalisme.)</p> + +<p>8° Ils ne sont pas pour cela vains et faux, ils sont +la collection des caractères communs de certaines +multitudes, ils sont eux-mêmes des notions collectives. +(Conceptualisme.)</p> + +<p>9° Ces notions collectives sont prises des caractères +réels d'individus réels; ces concepts, sans être parfaitement +identiques à toute la réalité, se fondent +sur la réalité. (Réalisme.)</p> + +<p>10° Pour connaître ce qu'il y a de réalité dans les +universaux, il faut les étudier dans les réalités incontestées +dont ils sont, les collections; ces réalités +sont les individus. En étudiant, en décomposant l'individu, +on atteindra les éléments réels de l'espèce +et du genre. (Problème de l'individuation.)</p> + +<p>11° L'individu est composé de forme et de matière; +la matière de l'homme est l'humanité, la forme +l'individualité. Celle-ci n'existe pas hors de l'individu, +puisque dès qu'elle existe, elle le réalise; +elle n'existe que combinée a la matière. La matière, +qui peut également exister avec telle ou telle indivirtualité, +n'existe cependant pas actuellement sans +aucune; elle se retrouve, non pas la même, mais +analogue, non pas identique, mais semblable, dans +tous les individus de même nature, et c'est sa similitude +qui constitue toute l'identité de l'espèce, +comme c'est la forme individuelle qui diversifie la +matière de l'espèce. (Théorie de l'individuation.)</p> + +<p>12° La collection de toutes les matières, de toutes +les formes individuelles est une collection de réalités +qui n'existent point par elles-mêmes isolément et +séparément; elle n'en est donc pas, dans la réalité +actuelle, exclusivement composée, de telle sorte que, +composée de réalités, ou réelle dans ses éléments +propres, elle n'y peut être réduite que par la pensée +et n'existe ainsi réduite qu'à l'état de conception et +d'expression. (Conceptualisme réaliste.)</p> + +<p>13° L'individnation est le type de la constitution +des espèces, de celle des genres; partout matière +semblable en nature, mais numériquement diverse +dans ses combinaisons avec la forme. Ainsi, dans +les individus, la matière est l'espèce, collection des +matières <i>individualisées</i>; dans les espèces, la matière +est le genre, collection des matières <i>spécifiées</i>; +dans le genre, la matière est un genre supérieur ou +suprême, collection des matières <i>généralisées</i>.</p> + +<p>14° A chaque degré, cette matière similaire, mais +non pas numériquement identique, est le véritable +universel, universel réel, en puissance réel à lui +seul, en acte réel en combinaison. (Réalisme.)</p> + +<p>15° Comment l'être que par la pensée nous concevons +ainsi constitué est-il réellement et physiquement +constitué? Les éléments, principes immédiats +de tous les êtres, sont-ils dans la matière, +sont-ils dans la forme; sont-ils à la fois matière et +forme, et, dans tous ces cas, comment peuvent-ils +encore être avec propriété appelés éléments? Les +particules plus ou moins simples conçues par l'analyse +ne sont que des éléments improprement dits, +des éléments provisoires. Ce sent des corps composants +affectés de certaines propriétés non communes +à tout composé. Le véritable élément de la matière +du corps, c'est la pure essence, celle-là est proprement +un universel, car elle est informe et indéterminée. +Mais tout ceci n'est dit et ne doit être entendu +que des choses sensibles, et n'est pas applicable aux +substances spirituelles dont la physique ne traitait +pas. (Ontologie physique.)</p> + +<p>16° Dans les substances corporelles, la pure essence, +cet universel apte à toutes les formes, reçoit +ces formes dans toutes ses parties, et ces parties, +chacune ainsi composée, constituent un tout composé. +Ce tout est successivement affecté de certaines +formes qui le font passer à l'état de genre, d'espèce, +d'individu. Mais, en même temps, ses parties sont +affectées les unes de certaines formes, les autre de +certaines autres, qui ne sont pas celles de la totalité, +et qui font des parties élémentaires différentes +de nature. (Physique ou ontologie.)</p> + +<p>17° La forme, qui on se joignant à la matière, +produit successivement le genre, l'espèce, l'individu, +est en général la différence qui diversifie le +semblable. C'est surtout à ce qui transforme le genre +en espèce que s'applique ce nom de différence. La +différence n'est pas une simple qualité, elle n'est +pas non plus par elle-même une substance, car il n'y +a point de substance sans matière. Elle est la forme +simple, la forme proprement dite. La forme simple +est celle qui constitue une nature. (Idéalisme platonique.)</p> + +<p>18° La matière de la substance est la pure essence, +être en puissance, indéterminé pur, universel +sans forme, et accessible à toutes les formes. +L'essence de la substance, c'est d'être; elle n'a pas +d'autre <i>quiddité</i>. (Idéalisme au point de vue logique, +spinozisme au point de vue ontologique; hégélianisme au +point de vue de la doctrine de l'identité de +la logique et de l'ontologie.)</p> + +<p>Faut-il admettre, en effet, ce vaste et incohérent +ensemble de doctrines dans la tête d'un seul homme, +et la philosophie d'Abélard est-elle le chaos? Nous +ne le pensons point. Sans doute, les nécessités de +la polémique l'entraînent parfois a des assertions +peu conciliables entre elles, et l'esprit de la dialectique, +qui, jouant avec les mots comme avec des signes +d'algèbre, perd souvent de vue la réalité, a pu +souvent lui dicter des raisonnements qui sont de +pures formes logiques, sans application et sans valeur +pour la science des choses. Mais il nous paraît +cependant que la cohérence se rétablit entre ses idées, +si l'on y rétablit l'ordre, et si l'on distingue les points +de vue successifs dans lesquels il s'est placé pour considérer +la question. Ces distinctions, il ne s'en rendait +peut-être pas bien compte; cet ordre, il n'aurait +peut-être pas su l'établir par lui-même. La méthode +était inconnue aux philosophes de cet âge, et celui-ci +en aurait eu grand besoin pour éclaircir et justifier +l'éclectisme qu'il a porté dans la discussion des +universaux. Réfutant tout, empruntant de tout, +Abélard me paraît en effet avoir procédé en éclectique.</p> + +<p>Pour lui, ce qu'il y a de vrai du nominalisme, +c'est, non que les universaux sont des voix, mais +qu'ils existent comme universaux par le langage et +expriment des conventions de l'esprit.</p> + +<p>Ce qu'il y a de vrai du conceptualisme, c'est que +l'esprit conçoit les objets qu'il a perçus, en ramène +la diversité à l'unité par les ressemblances, et recueille +dans les individus la pensée commune qui +est le genre et l'espèce.</p> + +<p>Ce qu'il y a de vrai dans l'individualisme de Roscelin, +c'est que la réalité en acte est toujours particulière, +et que la substance proprement dite n'est +jamais en fait universelle.</p> + +<p>Ce qu'il y a de vrai dans le réalisme, c'est que +les genres et les espèces sont des collections formées +d'individus réels en vertu de leur réelle communauté +de nature.</p> + +<p>Ce qu'il y a de vrai de la doctrine de l'indifférence, +c'est qu'il existe dans tous les individus d'une même +nature un élément commun, la matière, ce non-différent +ou ce semblable dans tous, diversifié par +les formes individuelles.</p> + +<p>Ce qu'il y a de vrai dans la doctrine des essences +universelles, c'est que cette matière, semblable dans +tous les êtres, et qui ne diffère que numériquement, +est par la communauté de ses caractères, par l'identité +de ses effets, un universel réel, quoiqu'il ne soit +jamais séparé d'une forme qui le particularise.</p> + +<p>Ce qu'il y a de vrai dans l'idéalisme<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121"><sup>121</sup></a>, c'est que la +forme qui n'est ni matière, ni genre, ni substance, +est cependant l'élément, réel et formateur de l'essence, +et subsiste avec un caractère de détermination, +une constance d'efficacité qui suppose une +permanence supérieure aux changements et aux +accidents successifs de la matière sensible; tandis +que la matière première ou la pure essence, base +primitive de toute matière postérieure, subsiste +comme quelque chose de durable, d'identique, +d'indéterminé, d'inaccessible aux sens en dehors +des formes, et partant d'incorporel, mais d'accessible +à toutes les formes et de nécessaire indistinctement +à toutes les choses existantes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote121" name="footnote121"></a><b>Note 121:</b><a href="#footnotetag121"> (retour) </a> J'entends par ce mot la doctrine qui donnait +une certaine existence à des dires indéfinissables qui +n'étaient ni abstraction, ni substance spirituelle, +ni substance sensible, et que la scolastique était sans +cesse portée à réaliser; doctrine qu'on peut également +appeler un platonisme altéré, ou un aristotélisme imparfait.</blockquote> + +<p>Voilà en substance ce qu'Abélard a recueilli dans +tous les systèmes qu'il a critiqués; c'est bien là un +éclectisme, seulement l'auteur n'en a pas une conscience +distincte, il ne l'établit pas systématiquement; +on y rencontre même çà et là des lacunes ou +des incohérences, car un esprit qui pèche par la méthode +et par l'observation psychologique ne s'élève +pas toujours, malgré ses efforts, à l'éclectisme et +s'arrête au syncrétisme. Cependant il y a plus que +de la sagacité, il y a de l'étendue d'esprit dans ce +travail de conciliation de toutes les doctrines sur les +universaux, et de plus, on y peut entrevoir et dégager +une idée originale qui en distingue et caractérise +l'auteur entre tous les chefs d'école qu'il a +soumis à sa pressante inquisition.</p> + +<p>Nous craignons l'ennui des redites, et cependant +nous ne pouvons nous refuser un dernier mot sur +une question qui a fait presque toute la renommée +philosophique d'Abélard, et peut-être tout le malheur +de sa théologie. Il nous est à coeur de faire bien +saisir sa pensée et la nôtre, et de fixer le caractère +définitif de sa doctrine.</p> + +<p>Suivant les meilleures autorités, ce caractère est, +à tout prendre, celui du nominalisme. Faut-il souscrire +à ce jugement? Non, Abélard ne fut pas nominaliste, +s'il faut, pour l'être, croire avec Roscelin +qu'il n'y a dans le genre et l'espèce que des noms, +et que rien n'est réel dans l'individu que l'individualité; +s'il faut croire que les qualités, pour n'être pas +matériellement, objectivement séparables des substances +individuelles, ne sont que des mots; s'il faut +croire que les parties, quand elles ne sont pas des +individus, sont aussi verbales, aussi vaines que les +espèces et les qualités; s'il faut croire enfin que hors +du langage aucune abstraction n'est rien.</p> + +<p>Mais il fut nominaliste, si, pour mériter ce titre, +il suffit de n'être pas réaliste, s'il suffit d'ignorer ou +de rejeter la doctrine platonicienne des idées, s'il +suffit de ne pas admettre des essences générales subsistant +essentiellement soit hors des individus, soit +intégralement et distinctement dans les individus, et +de regarder qu'entre Dieu, l'âme et les individus, il +n'y a de numériquement réel que des conceptions, +qui sont des faits et non des êtres; s'il suffit enfin +d'imputer aux facultés et aux besoins de l'esprit +humain l'existence de genres, de qualités, d'abstractions +de toute sorte, posées séparément et indépendamment +des sujets effectifs qui ont donné naissance +à ces créations intellectuelles.</p> + +<p>La plupart des philosophes nos contemporains auraient, +je crois, de la peine à se défendre de penser +comme lui sur ce dernier point, et seraient fort embarrassés +d'attribuer une existence distincte à aucune +des abstractions de cette nature. Cependant beaucoup +d'entre eux se défendent du nominalisme et +donnent tort à Abélard dans sa grande controverse; +ils ne lui accordent d'avoir eu raison que contre les +abus du réalisme. Si nous pressons bien leur pensée, +nous avouerons qu'elle nous échappe, et nous osons +soupçonner que celle d'Abélard aurait bien pu leur +échapper en partie.</p> + +<p>Certes, M. Cousin ne confond point Abélard avec +Roscelin; il veut bien accorder que le grossier paradoxe +contre l'existence des parties était trop au-dessous +de ce grand esprit. Il reconnaît que le nihilisme +à peu près avoué des nominalistes absolus était étranger +à sa pensée, mais il laisse entendre qu'en dernière +analyse ce nihilisme aurait bien pu devenir, à l'insu +d'Abélard, le produit net de sa théorie, et il ne voit +dans le conceptualisme qu'un nominalisme tempéré, +sinon déguisé.</p> + +<p>Voici toutefois son principal argument: «Le +principe de l'école réaliste est la distinction en +chaque chose d'un élément général et d'un élément +particulier. Ici les deux extrémités également fausses +sont ces deux hypothèses: ou la distinction de +l'élément général et de l'élément particulier portée +jusqu'à leur séparation, ou leur non-séparation +portée jusqu'à l'abolition de leur différence, et la +vérité est que ces deux éléments sont a la fois distincts +et inséparablement unis. Toute réalité est +double.... Le moi... est essentiellement distinct +de chacun de ses actes, même de chacune de ses +facultés, quoiqu'il n'en soit pas séparé. Le genre +humain soutient le même rapport avec les individus +qui le composent; ils ne le constituent pas, c'est +lui, au contraire, qui les constitue. L'humanité +est essentiellement tout entière et en même temps +dans chacun de nous.... L'humanité n'existe que +dans les individus et par les individus, mais en +retour les individus n'existent, ne se ressemblent +et ne forment un genre que par le lien de l'humanité, +que par l'unité de l'humanité qui est en +chacun d'eux. Voici donc la réponse que nous ferions +au problème de Porphyre: πότερον χωριστά +(γένη) ή έν τοϊς αίσθητοϊς. Distincts, oui; séparés, +non; séparables, peut-être; mais alors nous sortons +des limites de ce monde et de la réalité +actuelle<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122"><sup>122</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote122" name="footnote122"></a><b>Note 122:</b><a href="#footnotetag122"> (retour) </a> Ouvr. inéd., introd., p. cxxxvi.</blockquote> + +<p>Ou notre méprise est grande, ou cette objection +se réduit à ceci: les différences qui séparent les +hommes des autres animaux sont réelles, ou, ce qui +revient au même, les ressemblances qui unissent les +hommes et manquent aux autres animaux, comme +celles qui leur sont communes avec les autres animaux, +sont également réelles. Il y a donc une nature +humaine, l'idée de la nature humaine n'est point +une hypothèse, une chimère; elle est fondée sur des +réalités, et puisqu'il y a des réalités au fond des +idées de cette sorte, c'est-à-dire au fond des idées +de genres et d'espèces, il y a un certain réalisme.</p> + +<p>Cela est vrai, si le réalisme signifie cette opinion +même, savoir que les idées de genres et d'espèces, +loin d'être des fictions ou de pures conditions subjectives +de notre pensée, sont l'expression intellectuelle +de faits positifs et certains. Ce réalisme-là +n'est que le contraire du scepticisme et de l'idéalisme. +Sur ce point, le sens commun est réaliste. +Mais, qu'on nous permette de le dire, ce n'est pas là +le réalisme. Le réalisme était plus hardi. Les idées +de genres et d'espèces, étant fondées sur des faits +réels, peuvent être appelées des idées réelles, et +en ce sens il est tout simple de dire abréviativement +que les genres et les espèces sont réels. Mais +sont-ils en eux-mêmes des réalités, c'est-à-dire +quelque chose d'autre que, d'une part, les faits réels +manifestés dans les individus, de l'autre, les conclusions +légitimes que nous induisons de ces faits réels, +généralisations nécessaires de l'intelligence. Le réalisme +est allé jusqu'à regarder les idées de genre et +d'espèce comme correspondant objectivement à des +essences, ontologiquement distinctes des individus +dans lesquels elles se manifestent.</p> + +<p>Sans doute, l'objection de M. Cousin ne va pas si +loin; c'est une réserve générale en faveur du platonisme; +c'est surtout l'expression d'une louable +crainte de donner accès ou prétexte au scepticisme. +Mais ce n'est en définitive qu'une réclamation incontestable +en faveur de la vérité de l'idée d'essence.</p> + +<p>Oui, il y a dans les êtres individuels autre chose que +de l'individualité. On peut, on doit dire sans subtilité: +il n'y a que des individus, et il y a quelque +chose de plus que des individualités. Ainsi, bien +qu'il n'existe en fait d'humanité que des hommes, +il est une essence qui s'appelle la nature humaine. +Mais la nature humaine ne se réalise que dans les +individus; dès que l'essence arrive à l'existence, +elle s'individualise. L'être en puissance peut être +général, l'être en acte est individu.</p> + +<p>Or maintenant, cette réalité des faits sur lesquels +se fondent les idées de genre et d'espace, cette vérité +de l'idée d'essence, Abélard l'a-t-il niée? Le conceptualisme +est-il condamné à la nier? je ne le pense +pas. Pour la nier, encore une fois, il faudrait dire: +il n'y a que des individus, et ils n'existent qu'en +tant qu'individus. Or il est possible que le nominalisme +ait dit cela, mais ce n'est point ce qu'a dit +Abélard. Il y a en effet deux hypothèses également +fausses, la séparation de l'essence et de l'individu, +et l'abolition de leur différence. Le réalisme est +tombé dans la première, et le nominalisme dans la +seconde. Mais Abélard n'a rien fait de cela; ce n'est +certes pas lui qui abolit la différence. Il n'a nié +comme faits aucun des fondements de la distinction +des genres et des espèces. Suivant lui, les seules +unités sensibles, les seules essences distinctes et +réelles sont en effet des individus; mais dans l'individu +humain, il y a ce qui est commun à tous les +animaux, c'est la matière ou le genre; il y a de plus +ce qui distingue les hommes des animaux et ce qui +est commun à tous les hommes: c'est la différence +spécifique ou la forme essentielle de l'humanité: de +là l'espèce. La matière et la forme sont les éléments +réels de l'humanité. D'où il résulte que la distinction +des genres et des espèces est réelle, et l'on voit +que loin de méconnaître les caractères communs qui +décèlent et constituent dans les individus une essence +on une nature spéciale, Abélard réalise, sous +le nom de forme essentielle, cet élément intégrant +et constitutif sans lequel il n'y aurait qu'une matière +indéterminée, ou des fragments infinis en nombre, +sans liaison, sans caractère assignable, une création +sans ordre, qui échapperait à la raison humaine.</p> + +<p>En effet, il y a ici, pour le répéter encore, deux +écueils à éviter: l'un, le réalisme absolu qui absorberait +l'individu dans l'être universel, et que je +n'hésiterais pas à nommer, avec Bayle, un spinozisme +non développé; l'autre, un nominalisme radical +qui serait au fond un individualisme absolu. +La formule de cette doctrine serait: «Il n'existe que +des substances distinguées par des accidents propres.» +Alors les caractères de l'animal, ceux de +l'homme ne seraient que des accidents fortuits de +ces fragments, ou plutôt de ces agrégats isolés que +nous appelons individus. C'est fictivement et vainement +que notre esprit comparerait et assimilerait ces +accidents, et qu'il se formerait ainsi des classes. Ces +classes, conceptions gratuites, n'auraient de réel que +leurs noms, et nous ne céderions, en les formant, +qu'à un penchant, à une fantaisie de notre esprit. +Au fond, il n'y aurait que des substances et des +accidents. Est-ce là le conceptualisme d'Abélard? +nullement; il a répété jusqu'à satiété que de la +substance en général à l'individu il y a des degrés, et +que ce n'est point par les simples accidents que l'on +peut combler la distance. Il s'est emparé d'une idée +aristotélique, la distinction de la matière et de la +forme, sans l'une ou l'autre desquelles il n'existe +rien, et il a posé comme réalités, comme éléments +nécessaires de l'être, la matière (genre); la forme +spécifique (différence, espèce); enfin la forme propre +(individu); mais toutes ces choses ne sont +séparables qu'en puissance.</p> + +<p>Un contemporain, et probablement un disciple +d'Abélard, a décrit dans quelques fragments précieux +la vraie doctrine de son maître. Il l'a ramenée +avec, raison à un seul point, la forme. C'est la place +et le rôle qu'Abélard donne à la forme, qui font le +caractère et la valeur de son système. Nous la résumerons +une dernière fois d'après cet interprète anonyme<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123"><sup>123</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote123" name="footnote123"></a><b>Note 123:</b><a href="#footnotetag123"> (retour) </a> <i>De Intellectibus</i>, In fine, p. 404</blockquote> + +<p>Un principe a été posé: «Tout ce qui est est ou +substance ou accident.» Ce principe est faux. Il +exprime une division qui ne suffit pas, comme on +dit en logique, c'est-à-dire qui n'embrasse pas toute +la réalité. Si elle était complète, en effet, il faudrait +que la rationnalité, qui apparemment n'est pas substance, +fût accident. Accident, son absence ou sa +présence dans l'homme serait indifférente, et par +conséquent l'homme réduit à l'animal sans raison +serait encore un homme. La division exprimée par +le principe ne serait donc plausible qu'à la condition +d'entendre l'accident d'une manière large, et de +donner ce nom à tout ce qui est attribut de la substance +à un titre quelconque. Alors la forme, le propre +seraient des accidents; mais il faudrait toujours +distinguer parmi ces accidents, et l'on serait obligé +de désigner certains d'entr'eux par le nom presque +contradictoire d'accidents essentiels.</p> + +<p>Telle serait la rationnalité. Elle est mieux distinguée, +quand on dit qu'elle est une forme. La forme, +c'est l'accident ou mode dont le retranchement,—je +parle le langage aristotélique,—<i>corrompt</i> la substance +dont elle est un des constituants; c'est-à-dire +fait sortir une substance de la classe où elle est placée +pour la faire passer dans une autre. Retranchez +la raison à l'homme, l'homme est <i>corrompu</i>, lisez +<i>dénaturé</i>; il n'est plus que l'animal. En langage moderne, +il perd son essence.</p> + +<p>Ceci amène et éclaire la question suivante: les +formes sont-elles des essences?</p> + +<p>Les uns veulent qu'elles soient universellement +des essences. Soit, mais alors, comme Socrate est un, +ce qu'ils ne peuvent refuser d'accorder, il a l'unité. +L'unité de Socrate est une, elle a donc l'unité pour +forme substantielle, et celle-ci une autre, et ainsi à +l'infini. On s'en tire en admettant je ne sais quelle +réciprocité, <i>nescio quam reciprocicationem</i>. L'unité +de Socrate est la forme de celle de Platon, celle de +Platon la forme de celle de Socrate; c'est-à-dire qu'on +ne peut éviter ou qu'une seule et même essence soit +la forme individualisée de plusieurs, ou qu'elle soit +réciproquement ce qui reçoit et ce qui donne la +forme. Enfin, toutes les formes étant des essences, +chaque individu, un par lui-même, a son unité, ou +chaque unité sujet a son unité forme, c'est-à-dire sa +semblable dans une autre essence, puisque la forme +est aussi une essence: il suit qu'il y a plus d'unités +que de semblables; or, il doit y avoir autant de semblables +que d'unités. Mais si l'on ajoute les semblables +des unités formes, qui, étant essences, doivent aussi +avoir chacune la leur, il se trouve qu'il y a plus de +semblables que d'unités; et le tout donne un résultat +absurde. Car il s'ensuivrait qu'il y a plus d'unités +que d'unités, et plus de semblables que de semblables. +Tout cela est un non-sens.</p> + +<p>Les autres ne veulent point admettre d'essences +hors de la substance; ceux-ci seront obligés de dire, +et peut-être avec raison, que les vertus, les vices, +les couleurs ne sont pas quelque chose. C'est aux +sages d'en juger, dit notre anonyme, et il passe +outre.</p> + +<p>Mais il ajoute qu'il n'y a plus qu'une troisième +opinion; c'est celle qui entend que certaines formes +soient des essences, et certaines autres non. «Ainsi +le veulent Abélard et les siens, qui portent la clarté +dans l'art dialectique, parce qu'au lieu de l'embrouiller, +ils le scrutent avec le soin le plus scrupuleux<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124"><sup>124</sup></a>. +Pour eux, les seules formes qui soient des +essences sont certaines qualités<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125"><sup>125</sup></a> qui sont dans les +conditions suivantes. 1° Il faut qu'elles soient dans +le sujet, en telle sorte que le sujet ne suffise pas +pour qu'elles existent. Par exemple, le sujet suffit à +l'existence des quantités. 2° Qu'une disposition de +parties ne soit pas nécessaire à leur existence, +comme il faut une disposition de parties, réciproque +entre les parties du doigt pour qu'il soit +courbé, commune au sujet et au siège pour qu'un +homme soit assis. 3° Qu'elles n'existent pas dans le +sujet, grâce à quelque objet extrinsèque, en sorte +qu'elles ne puissent exister seules, comme la propriété +qui consiste pour un homme à posséder un +boeuf ou un cheval. 4° Que pour les écarter, il ne +soit pas nécessaire d'ajouter une substance au sujet, +comme pour écarter l'inanimation, il faut ajouter +au sujet une substance, l'âme.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote124" name="footnote124"></a><b>Note 124:</b><a href="#footnotetag124"> (retour) </a> «Sicut Abælardus et sui, qui artem dialecticam +non obfuscando, sed diligentissime perscrutando dilucidant.» +(P. 490.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote125" name="footnote125"></a><b>Note 125:</b><a href="#footnotetag125"> (retour) </a> <i>Quasdam qualitates. Qualités</i> doit +être entendu ici largement, à la manière +moderne, dans le sens de modes en général, et non dans le sens +technique d'espèces de la catégorie de <i>qualité</i>.</blockquote> + +<p>Voilà les quatre conditions auxquelles une qualité +ou plutôt un attribut du sujet est non-seulement +une forme, mais une essence, d'un seul mot, +une forme essentielle.</p> + +<p>Cet exposé remarquable montre que, loin d'être +nominaliste, ou même conceptualiste à la manière +des modernes, Abélard admet qu'il y a essence et +réalité même hors de la substance, n'entendant par +ce dernier mot que le <i>substrat</i> du sujet individuel. +En outre de la substance, il admet quelque chose qui +n'est pas le simple accident. La substance étant la +matière, c'est-à-dire ici le fond de l'être, il faut à +ce fond une forme pour qu'il ait une nature spéciale; +cette forme qui en fait l'essence est elle-même une +essence. Toutes les formes ne sont pas dans ce cas. +La forme essentielle est celle-là seulement que le +sujet ne produit pas de lui-même, et qui n'a besoin +pour être, d'aucune disposition, d'aucun objet étranger, +pour s'anéantir, de l'addition d'aucune substance.</p> + +<p>La différence spécifique est une forme essentielle, +mais elle ne forme de véritables espèces que dans la +catégorie de la substance, sans être elle-même une +espèce de cette catégorie. Aux divers degrés de cette +catégorie sont les divers degrés de l'être véritable, +par lesquels la substance, être en puissance, arrive +à l'être en acte. Ces degrés forment la gradation des +essences.</p> + +<p>Un dernier jugement sur cette doctrine.</p> + +<p>Si l'on s'arrête au langage, elle se défendra mal. +La distinction de la matière et de la forme ne s'est pas +soutenue <i>in terminis</i>. Qu'est-ce qu'une forme essentielle, +ou du moins quelle sorte d'être est cela? Le +mode d'existence en est pour le moins aussi difficile +à concevoir que celui des idées de Platon. Aristote +ne peut sauver l'existence de ses formes qu'à l'aide +de la distinction de la puissance et de l'acte; mais +de l'être en puissance, cela se résout au vrai dans les +conditions de l'être, par conséquent dans les conceptions +de l'esprit. Des conceptions de l'esprit fondamentales, +nécessaires, primordiales, qu'est-ce autre +chose que des idées éternelles? On peut dire, à mon +sens, contre Aristote tout ce qu'il a dit contre Platon, +et l'on voit que les modernes sont plus conceptualistes +qu'Abélard.</p> + +<p>Cela veut-il dire que les modernes sont nominalistes?</p> + +<p>Écartez le langage de notre scolastique, et vous +trouverez peut-être que sa doctrine serait aujourd'hui +exposée dans ces termes. L'expérience ne manifeste, +l'intelligence ne conçoit que des êtres individuels, +comme étant en pleine possession de l'existence. Les +genres, les espèces ne sont, au positif, que des collections +d'individus; dans l'individu, le sujet de +l'existence est la substance; toute substance est individuelle; +elle est substance, c'est-à-dire qu'elle est +l'un et l'être, pour dire comme les Grecs. Mais +quel <i>un</i>, mais quel <i>être</i> est-elle? Elle est telle et non +pas telle. Ce qu'elle est ainsi, c'est ce qu'on appelle +son essence. La substance, considérée en elle-même, +par abstraction ou en puissance, n'a pas d'essence; +mais en acte ou en réalité, mais dès qu'elle existe, +elle a ou plutôt elle est une essence. Point de substance +sans essence. Tout ceci répond à la théorie de +la matière et de la forme.</p> + +<p>L'essence, pour l'esprit qui ne fait que concevoir +la substance et ne la connaît pas, se représente +comme une qualité. <i>Quid</i> n'est connu que comme +<i>quale</i>, mais est conçu comme <i>quid</i>. L'essence est-elle +donc pour cela la qualité en général, ou se compose-t-elle +de toutes les qualités du sujet de l'existence?</p> + +<p>Comme substance, ce sujet est un, lui, et pas un +autre, c'est là l'individualité; comme essence, il +est de telle ou telle nature. Cette nature déterminée +ne se détermine pour nous que par les qualités que +nous percevons ou induisons dans le sujet; mais ces +qualités diverses ne peuvent être ni confondues entre +elles, ni rangées sur la même ligne: elles sont toutes +réelles, mais il en est de constitutives, il en est +d'accessoires, et parmi les constitutives, les unes +sont communes à un plus grand nombre d'êtres, les +autres à un nombre moindre. Il y en a d'universelles, +c'est-a-dire de communes à tous les êtres; il y en a +de tellement particulières qu'elles sont exclusives. +Entre ces deux extrêmes se placent divers degrés; à +ces degrés correspondent de certains groupes de qualités +constitutives; les qualités constitutives sont dites +essentielles en ce qu'elles constituent l'essence.</p> + +<p>Les qualités sont donc essentielles ou ne le sont +pas.</p> + +<p>Lorsque l'esprit embrasse tous les êtres dans leur +universalité, il leur trouve un certain nombre de +caractères communs; ces caractères sont plus que +des modes, plus même que des attributs. Si nous les +appelons attributs ou modes, c'est par un besoin de +notre esprit, qui ne connaît directement les êtres +que par leurs qualités; mais ces attributs improprement +dits sont plutôt des conditions ou des principes +d'existence déterminée. C'est par eux que tes êtres +sont des êtres.</p> + +<p>Dans cette universalité des êtres, des différences +apparaissent, c'est-à-dire des attributs différents, et +cependant communs encore à plusieurs, mais en plus +petit nombre. Les plus communs après les conditions +universelles constituent les essences plus générales. +Entre ces caractères communs, on distingue encore +de certaines différences, et l'on conçoit des essences +moins générales; ainsi d'essences en essences, on +arrivé à l'essence la moins générale, à savoir la substance +individuelle; mais cette substance individuelle +porte encore des caractères communs à bien d'autres +substances individuelles, elle a de nombreuses ressemblances. +De même que la considération des différences +nous a fait descendre de l'universalité des +êtres à l'individualité de l'être, la considération des +ressemblances nous ferait remonter de l'individualité +à l'universalité.</p> + +<p>C'est ainsi que les êtres se représentent à l'esprit +humain, qui en forme et en ordonne la conception. +Mais ces classifications, qui sont certainement conçues, +ne sont-elles que des conceptions? L'affirmative +serait la réponse insensée du scepticisme. Ne +lui on déplaise, ces classes sont certainement fondées +sur des faits réels. Ni l'observation, ni la raison +qui les a reconnues, ne nous forgent des mensonges. +Mais ce n'est pas tout que de porter sur des +faits réels; les conceptions des essences, plus ou +moins communes, plus ou moins particulières, donnent +lieu à une distinction fondamentale. Il en est +qui, sans être illusoires, n'ont rien d'essentiel; il en +est d'essentielles. Celles-ci reposent sur les caractères +dominants dont l'ensemble forme dans notre +pensée la nature des êtres. Ces différences fondamentales +révèlent et constituent les véritables essences, +ou les grandes et naturelles divisions de +l'ensemble des êtres. Ces différences sont assez nombreuses; +mais dans le nombre on doit distinguer +celles que voici. Dans l'ensemble des êtres accessibles +aux sens d'abord se montrent certains caractères +généraux, communs à tous, et auxquels participe +toute la masse inorganique, substance confuse +qui ne se distingue de ce qui est plus général qu'elle +que par l'attribut qui la rend sensible et que Descartes +a nommé l'étendue. Si vous en retranchez la +masse inorganique, vous aurez le règne organique +(espèce dont l'être étendu est le genre); si vous en +retranchez tout l'être inanimé, il vous reste l'être +animé (le genre animal); si vous retranchez ce qui, +parmi les animés, n'a pas la raison, il vous restera +l'animal raisonnable ou l'homme (espèce humaine); +et si, dans la totalité des animaux raisonnables, vous +distinguez substance par substance, vous avez l'individu. +Or, parler ainsi, c'est concevoir qu'il y a +une essence déterminée par chaque groupe d'attributs +communs, une nature étendue, une nature +organique, une nature animale, une nature humaine, +une nature individuelle. On appelle aujourd'hui +nature ou essence, ce qu'au temps d'Abélard +on appelait genre ou espèce, matière ou forme; mais +le fond des idées n'a pas sensiblement varié.</p> + +<p>Et lorsqu'il essaie, pour profondément distinguer +l'espèce de tout le reste, de déterminer à quelles +conditions la forme est une essence, il entreprend un +travail difficile, et il fait plus que les philosophes +modernes qui se sont bien hasardés (non pas tous) à +reconnaître qu'il y a telle chose que l'essence, mais +dont aucun ne s'est aventuré à dire ce que c'est. +Ajouter, comme Abélard, que les essences véritables +ne se rencontrent que dans la catégorie de la substance, +et que la forme spécifique est en dehors de +toute catégorie, et surtout n'est à aucun titre dans +celle de la qualité, c'est assurément traduire, avec +l'exactitude scientifique de son art, cette pensée, que +les qualités essentielles sont irrévocablement distinctes +des qualités accidentelles, et que les essences +ne sont pas de pures conceptions.</p> + +<p>Nous avons peut-être passé la mesure dans cette +exposition de la doctrine d'Abélard sur les universaux. +C'est qu'elle nous paraissait encore incomplètement +connue, faute d'avoir été complètement +restituée. Il en est en effet de cette doctrine comme +de presque toutes les opinions de son auteur; elle +a disparu avec lui. Il y a peu de philosophes, +dont le nom ait été plus célèbre et les doctrines +plus oubliées. Le temps n'a respecté que sa gloire. +Soit que l'envie, le despotisme ou la peur aient +détruit ou laissé se perdre ses livres, soit que ceux +qui ont profité de ses idées aient pris soin d'en dissimuler +l'origine, cet homme, qui eut tant de disciples, +n'a pas laissé d'école, et quoiqu'on ne puisse +douter qu'il n'ait exercé une influence prédominante +sur l'enseignement, sur les études, sur la +destinée de la philosophie, il n'a point fondé de +philosophie. D'innombrables sectes ont aussitôt après +lui couvert le sol gaulois, et l'on n'a plus parlé de +lui que comme on parle d'un brillant météore qui +éblouit et qui s'éteint. Il y a de l'injustice dans cet +oubli, et lorsqu'au XIIIe siècle on voit la querelle +des universaux se perpétuer, mais aussi s'éclaircir +et s'étendre, on peut aisément retrouver plus d'une +idée, plus d'un raisonnement qui vient d'Abélard, +ou que ses successeurs ont laborieusement découvert +après lui au lieu de le lui emprunter. On sait que les +réalistes et les nominaux se ravirent alternativement +le crédit et l'influence, et que la puissance des uns +et des autres, celle des première surtout, prit souvent +les formes de la tyrannie. On tient en général +qu'Albert le Grand et saint Thomas d'Acquin furent +réalistes, et leurs partisans venaient s'allier à Jean +Duns Scot lui-même, lorsqu'il fallait combattre les +nominaux. Peut-être que ceux-ci auraient succombé, +si Occam n'eût glorieusement relevé leur drapeau, +et, donnant au système l'ordre et la clarté, n'eût +décidément rétabli leur influence, reconnue enfin et +assurée par la protection du pouvoir politique. Les +maîtres de l'école de Paris, Jean Gerson et Pierre +d'Ailly, furent nominaux<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126"><sup>126</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote126" name="footnote126"></a><b>Note 126:</b><a href="#footnotetag126"> (retour) </a> Albert. Magn., <i>De Intellect. et intelligib.</i>, +l. I, c. II.—<i>Metaph. comment.</i> IV.—M. Rousselot +prouve assez bien qu'Albert était moins réaliste +que conceptualiste à la manière d'Abélard. (<i>Études sur +la philos. du moyen âge</i>, t. II, c. XIV, p. 210 et suiv.) +Il est moins heureux, lorsqu'il essaie la même +démonstration à l'endroit de Saint Thomas. (<i>Ibid.</i>, +p. 256 et 205.) Saint Thomas, sur la question des idées, +incline au platonisme: (<i>Summ. theol.</i>, para I, +quest. V, LV, et LXXXV.) Le réalisme de Scot ne peut +être nié. (Rousselot, t. III, c. XVIII, p. 13 et +suiv.—Meiners, <i>De nom. et real. init.</i>, ouv. Cit., +p. 37.—Salabert, <i>Philos. nom. vind., praefat.</i>, sec. V.)</blockquote> + +<p>Il est remarquable que cette doctrine, quoique +tolérée souvent, et parfois protégée par l'Église, lui +redevenait de temps en temps et comme périodiquement +suspecte, au point d'être persécutée par le saint-siége, +et qu'elle s'allia maintes fois avec une manière +libre de penser, soit sur les matières de +théologie, soit au moins sur les doctrines de la cour +de Rome. L'esprit d'Abélard, à travers beaucoup +de transformations, se reconnaît et s'aperçoit encore +dans les écoles gallicanes, et, osons le dire, dans +la philosophie nationale.</p> + +<p>La science moderne peut, en général, être regardée, +comme nominaliste. «La secte des nominaux,» +dit Leibnitz, «est la plus profonde des +sectes scolastiques, et celle qui s'accorde le mieux +avec la méthode de la philosophie réformée de nos +jours.» Descartes ne place point «hors de notre +«pensée toutes ces idées générales que dans l'école +on comprend sous le nom d'universaux.» Locke +et son école ont professé le nominalisme conceptualiste; +Hobbes, Berkeley, Hume, le nominalisme +pur; et, sur ce point, les Écossais, surtout Dugald +Stewart, ont enchéri sur les opinions de Locke, eux +qui se séparent de lui si volontiers<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127"><sup>127</sup></a>. Le conceptualisme +est peut-être le vrai nom de la doctrine de +Kant, et ce n'est qu'après lui que la philosophie +allemande a pris ces formes alexandrines qui la rapprochent +du réalisme du moyen âge. La doctrine de +l'identité absolue, qui ne distingue plus l'ordre de la +connaissance de l'ordre de l'existence, efface ou +supprime toute controverse sur les universaux, en +confondant l'être et la pensée, le particulier et le +général, le fini et l'infini. M. de Schelling s'est fait +gloire de renouveler le spinozisme qu'on imputait au +réalisme pour l'accabler; Hegel a courageusement +érigé les degrés logiques en phases de l'être, et professé +que toute pensée réalise, au point que l'être +n'est pleinement réel qu'autant et en tant qu'il se +pense<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128"><sup>128</sup></a>. Pour Hegel, toute opposition entre les différents, +que dis-je! entre les contradictoires, n'est +qu'une passagère apparence. Mais il faut convenir que +rien plus qu'une telle doctrine n'a été jusqu'à ces +derniers temps contraire aux méthodes en honneur +depuis deux siècles, et l'on peut dire qu'en général +l'esprit du nominalisme est celui de la philosophie +moderne, quoiqu'il s'y trouve souvent éclairci et +tempéré par des idées étrangères aux nominaux du +XIIe siècle, et qui le préservent ou le délivrent des +excès et des erreurs, infaillible châtiment de toute +doctrine absolue.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote127" name="footnote127"></a><b>Note 127:</b><a href="#footnotetag127"> (retour) </a> Leibnitz, <i>In Nisol</i>. præfat., edit. +Dutens, t. IV, <i>Nouv. Essais</i>, t. III, c. III, 6,—Descartes, +<i>Les Principes</i>, 1re part., sec. 59.—Locke, <i>De l'Entend. +hum</i>., t. III, c. III, sec. 6 et suiv., et c. VI, sec. 7 et +suiv.—Reid, <i>Essais sur les facultés de l'esprit humain</i>, +ess. V, c. VI.—D. Stewart, <i>Philos. de l'esprit humain</i>, +c. IV, sect. II, III et IV.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote128" name="footnote128"></a><b>Note 128:</b><a href="#footnotetag128"> (retour) </a> Il est remarquable, en effet, que les objections +dirigées par Bayle contre l'<i>universale a parte vel</i> des +scolastiques, et contre la confusion de l'attribut +et de la substance dans Spinoza, soient précisément les idées +dont s'empare Hegel pour édifier sa doctrine. (Voy. Bayle, +art, <i>Abélard</i>, et <i>Sillpon</i>.—Hegel, <i>Gesch. Der +Philosophie</i>, t. III, p. 168.)</blockquote> + +<p>Abélard a donc triomphé; car, malgré les graves +restrictions qu'une critique clairvoyante découvre +dans le nominalisme ou le conceptualisme qu'on lui +impute, son esprit est bien l'esprit moderne à son +origine. Il l'annonce, il le devance, il le promet. La +lumière qui blanchit au matin l'horizon est déjà +celle de l'astre encore invisible qui doit éclairer le +monde.</p> + +<p>En parlant ainsi, je n'éviterai pas l'accusation de +nominalisme. Je ne demande qu'à la restreindre +dans les limites suivantes.</p> + +<p>L'essence est réelle; il n'y a point d'existence sans +essence; mais l'essence ne se rencontre réellement +que dans l'être déterminé, parce que l'être n'existe +que déterminé. Cependant la détermination n'est pas +une chose absolue; elle est susceptible de plus ou +de moins. La matière étendue, par exemple, est la +conception de l'être percevable, la plus indéterminée, +ou, si l'on veut, la moins déterminée que nous +puissions former. Quand nous divisons la matière +ou la voyons divisée, ses divisions sont des parties +qui sont quelquefois appelées individus, et qui devraient +plutôt s'appeler fragments, car ces parties ne +méritent proprement ce nom d'individus qu'autant +qu'elles sont, comme divisions, l'oeuvre de la nature, +ou, pour parler plus hardiment, un tout de +création divine, qui ne peut en général être divisé +sans changer de nature. Quoi qu'il en soit, l'être +va toujours se déterminant davantage. Ces déterminations +successives divisent réellement l'universalité +de la substance, et comme ces divisions correspondent +à des substances, unes, distinctes, d'origine +naturelle, l'universalité de la substance est dans le +fait, est actuellement la totalité des substances.</p> + +<p>Chaque substance a une essence, c'est-à-dire une +nature stable qui se reconnaît à ses attributs permanents +et invariables, et nous avons raison de croire +à l'essence. Ainsi, pour prendre l'exemple toujours +cité, il y a une essence qui s'appelle légitimement +la nature humaine. Elle ne peut être confondue avec +aucune autre, ni produite de toutes pièces par aucune +opération humaine, ni modifiée dans ses éléments +constitutifs, sans être détruite. <i>Substantialis +differentia abesse non potest, quin corrumpat</i><a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129"><sup>129</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote129" name="footnote129"></a><b>Note 129:</b><a href="#footnotetag129"> (retour) </a> <i>De Intellect</i>., p. 492.</blockquote> + +<p>L'idée d'essence est une idée nécessaire de l'esprit +humain, et l'idée d'essence est vraie et légitime, +non-seulement fondée sur quelque chose de réel et +d'objectif, mais conforme dans une certaine mesure +à cette réalité objective, parce que les idées nécessaires +expriment les conditions mêmes de la réalité. +Mais pour être conforme à la réalité, cette idée ne +lui est point adéquate, parce que notre connaissance, +certaine dans ce qu'elle a de nécessaire, est +toujours et nécessairement incomplète.</p> + +<p>L'essence est une condition de l'être. Mais cette +condition qui ne peut être ni éludée, ni altérée, ni +reproduite à volonté, cette loi qui n'est expliquée +par aucun phénomène naturel, par aucune des forces +connues ou appréciables, ou même supposables de +la nature, est un des témoignages les plus certains +à mes yeux de l'intervention d'une puissance et +d'une intelligence suprêmes. Pour exister, il faut +que l'essence ait été conçue et voulue. C'est par là +que je l'élève au-dessus même de ce qu'il y a de +plus élevé en ce monde, les idées nécessaires de la +raison humaine. C'est en ce sens que je suis prêt à +reconnaître le dogme platonicien, et à nommer l'essence +une idée de Dieu.</p> +<br><br><br> + + +<h2>LIVRE III.</h2> + + + +<h3>DE LA THÉOLOGIE D'ABÉLARD.</h3> +<br><br><br> + +<h3>CHAPITRE 1er.</h3> + +<h3>DE LA THÉOLOGIE SCOLASTIQUE EN GÉNÉRAL.—CARACTÈRE +DE CELLE D'ABÉLARD.—LE <i>Sic et Non.</i></h3> + +<p>On dit que le moyen âge fut l'empire romain du +christianisme. C'est alors, suivant des autorités qui +s'accordent peu sur d'autres points, que l'esprit catholique +a le plus profondément pénétré dans les +institutions, les sciences, les sentiments et les coutumes. +De là l'unité et la grandeur, l'ignorance et +la tyrannie assignées tour à tour comme caractères à +cet âge de l'humanité. Accusations ou louanges, il +y aurait beaucoup à rabattre, et l'on montrerait aisément +qu'elle devait encourir deux jugements opposés, +cette étrange et obscure époque, si pleine de +contrastes, et qui, seule peut-être entre toutes celles +de l'histoire, a réuni la barbarie dans les moeurs et +le spiritualisme dans les idées.</p> + +<p>Mais si tout l'honneur ne doit pas revenir au +christianisme, bien moins encore la religion doit-elle +être rendue responsable de tout ce qu'il y eut +au moyen âge de grossièreté et d'oppression. Elle +est loin d'avoir toujours été souveraine maîtresse. +Dans l'ordre politique, après avoir parfois résisté +jusqu'à l'héroïsme, aux passions mondaines, elle +leur a souvent cédé, complu même au point de s'en +faire l'instrument doctrinal et l'apologiste sophistique. +De même aussi, dans l'ordre intellectuel, tantôt +elle a poursuivi la domination exclusive de l'esprit +humain, tantôt elle s'est alliée avec les sciences +profanes au point de s'identifier avec elles. Aussi +n'a-t-elle pas réussi à maintenir son unité aussi rigoureusement +qu'on le prétend. Elle a eu ses dissidences, +ses changements, ou, si l'on veut, ses progrès. +C'était un lieu commun des temps de la +scolastique que la philosophie devait être la servante +de la théologie, <i>ancilla theologiæ</i><a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130"><sup>130</sup></a> mais à force de +vivre avec sa servante, la maîtresse finissait par +prendre son langage et ses allures, et la puissance +effective sur l'intelligence a souvent passé du côté +de la philosophie. Or, quand on pense qu'au moyen +âge le christianisme régnait en maître absolu, il +faut soutenir que la scolastique est la vraie et la +seule philosophie chrétienne; et pourtant comment +s'aventurer sur le terrain de la scolastique, sans y +rencontrer quelques-uns des monstres qui infestent, +nous dit-on, les sombres détours de cette forêt magique +appelée la philosophie moderne?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote130" name="footnote130"></a><b>Note 130:</b><a href="#footnotetag130"> (retour) </a> On trouve cette métaphore partout. L'origine +en est peut-être dans un passage de saint Jean Damascène +qui veut que, comme une reine a des suivantes, la vérité se +serve des sciences humaines ainsi que de ses esclaves; +(<i>Dial.</i>, I, i.) et dans une comparaison prise de +la situation d'Abraham, qui avait une femme, Sara, et une +servante, Agor; la théologie est Sara et la dialectique est +Agor. (Didym. <i>ap. Damasc.,</i> lit. E, tit. ix.) Le +P. Petau s'approprie cette comparaison. (<i>Theolog. +Dogm., prolog.,</i> c. iv, 4.)</blockquote> + +<p>Pour l'histoire, l'unité tant vantée du moyen âge +est une apparence qui cache souvent la lutte et la +division. Comme entre les moeurs et les idées, les +sentiments et les croyances, l'esprit du Nord et celui +du Midi, le caractère germain et la civilisation romaine, +il y eut alors alternative d'opposition et de +fusion entre la religion et la philosophie. Sans parler +des conflits du pouvoir ecclésiastique et du pouvoir +civil, le monde intellectuel admit lui-même deux +autorités, l'antiquité et la religion, et ces autorités +s'accordèrent ou se combattirent tour à tour. Tantôt +Aristote devint chrétien, et l'Évangile revêtit le péripatétisme; +tantôt, rompant tout commerce, la théologie +repoussa la philosophie, proscrivit son alliée +de la veille, ou fit alliance avec une doctrine nouvelle +contre celle qu'elle délaissait. Elle appelait alors +Platon à son secours contre Aristote; et puis, quand +le platonisme au génie libre, au mysticisme indépendant, +avec l'ampleur de ses dogmes sublimes et +vagues, brisait les cadres étroits où l'on voulait l'enfermer, +Aristote revenait en aide à la théologie, et, +l'armant de ses formules, de ses précisions sévères, +des subtilités puissantes de son étreignante dialectique, +il l'aidait à garrotter son maître, et à reprendre +les formes immuables d'une croyance didactique +et d'une science exacte, jusqu'au jour où, lasse enfin +de ses alliances diverses, elle secouait un joug étranger, +et, dans son ingratitude, anathématisait la raison +et la science sous les noms de l'orgueil et de l'hérésie.</p> + +<p>Ces disparates et ces contradictions se montrent à +chaque pas dans l'histoire intellectuelle du moyen +âge, et la philosophie depuis Descartes, c'est-à-dire +depuis qu'elle s'est sécularisée, n'a pas éprouvé peut-être +plus de changements que la théologie depuis +Alcuin jusqu'à la réformation.</p> + +<p>La raison dans la liberté de la réflexion est restée +le caractère dominant, le perpétuel drapeau de la +science philosophique, dans quelques mains qu'il ait +passé, quels que soient les armées qui l'ont suivi et +le prix pour lequel elles ont combattu. Cette liberté +n'était sûrement pas absolue, surtout dans l'expression; +on a pu prêter un voile à la philosophie, +émousser la pointe de ses armes; on a pu dissimuler +sa nature, on n'a pas pu la détruire. La scolastique +n'a jamais cessé d'être une science rationnelle, +même lorsqu'elle s'est le plus attachée à demeurer +orthodoxe. Sans doute, l'immuable unité de doctrine, +c'est-à-dire l'interdiction du mouvement philosophique, +n'a pas non plus cessé d'être en général +le but et la prétention permanente de toutes les écoles +théologiques; encore faut-il exclure celles d'où +s'élança la réforme; mais s'il n'en est guère qui aient +fait ouvertement profession de sortir de l'Église, +toutes ont maintes fois changé de direction, sans +cesse oscillé entre le raisonnement, la tradition, +l'autorité des philosophes, celle de l'Écriture, la foi, +la dialectique et la mysticité. La théologie mériterait +bien aussi d'avoir son histoire des variations.</p> + +<p>Abélard nous offre un frappant exemple de la +manière dont la philosophie et la religion, devenues +la dialectique et la théologie, s'altéraient et se repoussaient +mutuellement, s'unissaient et s'envahissaient +tour à tour. Avant lui, dans le moyen âge, +nul philosophe peut-être n'avait été autant théologien, +nul théologien aussi philosophe. Aucun n'avait +réalisé au même degré cette union des deux sciences +et des deux génies, éminent qu'il était dans l'école +d'Aristote et dans celle de Paul<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131"><sup>131</sup></a>. Mais ainsi que son +esprit croyant et scrutateur fut sans cesse ballotté des +tentations de l'examen aux exigences de la foi, de la +liberté à la soumission, sa vie fut tour à tour jouet +ou victime de l'empire de la philosophie et de la +puissance de l'Église. Vainement poursuivit-il incessamment +l'accord pour la science, de la raison et de +la foi, pour la vie, de la liberté et de l'ordre; ni son +esprit ne trouva la paix, ni son existence, le repos. +La logique, il le dit, le rendit odieux aux hommes<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132"><sup>132</sup></a>; +son génie troubla son âme ainsi que sa destinée, et +la renommée lui apporta le malheur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote131" name="footnote131"></a><b>Note 131:</b><a href="#footnotetag131"> (retour) </a> «In Paulo.» <i>Ab. Op., Apol. ad Hel.</i>, p. 308.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote132" name="footnote132"></a><b>Note 132:</b><a href="#footnotetag132"> (retour) </a> «Odiosum me mundo reddidit logica.» <i>Ibid.</i>, +et ci-dessus, t. I, t. 1, p. 230.</blockquote> + +<p>Ce n'est pas qu'il ait le premier essayé de mener +ensemble la philosophie et la religion. Cette alliance +a séduit de bonne heure tous les grands esprits nés +au sein du christianisme. Saint Paul, en entrant dans +l'école d'Athènes, donna un mémorable exemple. +Lorsqu'il planta la croix du Sauveur près du tombeau +de Socrate, on eût dit que l'Évangile venait +chercher la philosophie, non pour la détruire, mais +pour en faire la conquête. L'apôtre des gentils offre +dans ce titre même un symbole de l'union de la parole +de Dieu à la parole antique, et malgré ses imprécations +contre les égarements des sages de son +temps, il reconnaît à la raison humaine les droits +imprescriptibles d'une révélation éternelle. Au +IIe siècle, le troisième écrivain de christianisme, le +premier des apologistes, saint Justin Martyr, a fait +profession de vouloir concilier la religion avec la +philosophie, et saint Irénée, qui presque au même +temps manifesta l'intention contraire, et voulut délivrer +la foi de cette mésalliance, ne sut rien de +mieux que de donner au christianisme la forme +d'une doctrine scientifique. Amis ou ennemis des +sciences humaines, les Pères des premiers siècles +raisonnaient tous, les uns pour prouver que la religion +valait bien la philosophie, les autres que la philosophie +ne valait pas la religion. Les plus célèbres +ont accepté le titre de philosophes chrétiens, quelquefois +ils ont appelé la religion même philosophie. +Pour Grégoire de Nazianze, le philosophe, c'est le +chrétien; pour saint Clément, le gnostique, c'est le +théologien<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133"><sup>133</sup></a>. Sans doute ils ne se sont pas tous montrés +rationalistes, à un égal degré. Origène ou Augustin +sont autrement philosophes qu'Ambroise ou +Jérôme; mais enfin la théologie a toujours produit +des penseurs, et dans son sein il s'est perpétuellement +maintenu, à côté des simples prédicateurs du +dogme, une secte orthodoxe de scrutateurs et de démonstrateurs +qui prétendaient conduire à la foi par +la raison.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote133" name="footnote133"></a><b>Note 133:</b><a href="#footnotetag133"> (retour) </a> Greg. Naz. <i>Or</i>. XXVI.—Clem. Alex. +<i>Stromut.</i>, II et VI.</blockquote> + +<p>Cet exemple, constamment donné dans le monde +chrétien, ne fut pas délaissé dans le Nord et l'Occident. +Bède le Vénérable était surtout un érudit, mais +il savait, pour en avoir beaucoup lu, la théologie et +la philosophie; s'il ne les mêla pas, du moins il les +rapprocha, et ses lecteurs purent les unir. Si Alcuin +ne consomma pas encore cette union, il donna les +moyens de l'essayer, et la doctrine mystique de Scot +Érigène intéresse également la raison et la foi: c'est +un christianisme alexandrin. Cependant la théologie +chez ses successeurs resta éminemment dogmatique, +jusqu'au temps où la dialectique pénétra davantage +encore dans la philosophie. Ce fut dans la science +comme une véritable révolution.</p> + +<p>Ce mouvement donna l'être à la théologie scolastique. +L'origine en paraît d'abord obscure, malgré +de savantes recherches et des conjectures diverses. +A quelle date faut-il en rapporter la naissance? à +quelles sources a-t-elle puisé? quels sont ceux qui +l'ont découverte ou accréditée? Toutes ces questions +curieuses paraîtront d'une solution moins difficile, +grâce à ce que nous savons déjà de l'histoire de la +philosophie. Le même esprit qui, dans la science +humaine, avait produit la philosophie scolastique, +a, passant dans la science sacrée, enfanté la théologie +scolastique; on appelle ainsi l'aristotélisme du moyen +âge, ou la dialectique telle que nous la connaissons, +appliquée à l'enseignement du dogme: c'est la théologie +rationnelle ou la philosophie religieuse de l'époque, +c'est pour le temps enfin le christianisme +selon la science<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134"><sup>134</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote134" name="footnote134"></a><b>Note 134:</b><a href="#footnotetag134"> (retour) </a> Cf. Ad, Tribbechovii <i>De Doctor. scholast</i>., +ed. sec., Jenæ, 1719. C. A. Heumanni præf., p. XIII, et c, +t, ii, vi, p. 249 et seqq.—J. Fr. Buddei <i>Isagog. hist. theol</i>., +Lips. 1727, t. 1, t. post., c. 1, p. 352 et seqq. et +passim.—Budd., <i>Observ. select.</i> xv, t. 1, p. 175, 187, +194, etc.—Mabillon, <i>Traité des études monastiques</i>, +part. ii, c. vi.—Brucker, <i>Hist. crit. phil</i>., t. III, +part. ii, passim.—Riter, <i>Hist. de la Philos. chrét.</i>, +t. II de la trad., passim.</blockquote> + +<p>Si l'on veut éclaircir les commencements de cette +école théologique, dont le glorieux centre fut à Paris +et qui se développait au XIIe siècle, il faut remonter +bien plus haut que le moyen âge. Nous venons de +dire que dès qu'il y a des livres chrétiens autres que +les livres divins, et peut-être dans ceux-ci mêmes, +au moins dans les Épîtres, on voit à la tradition de +l'Évangile se mêler un élément philosophique. En +pouvait-il être autrement? Les premiers Pères écrivent, +ils sont donc à quelque degré des lettrés; leur +éducation, si modeste qu'on la suppose, a laissé +dans leur esprit des idées et des expressions originaires +de la science des gentils. L'enseignement +apostolique ne peut prendre une forme tant soit peu +littéraire sans qu'aussitôt les souvenirs de la Grèce +s'y viennent unir. Une religion, dès qu'elle se traite +dans les livres, ressemble fort à un système de philosophie. +Elle prend nécessairement l'esprit humain +comme elle le trouve, la langue telle qu'elle est +faite, la science au point où elle en est venue. Tous +les Pères sont donc plus ou moins philosophes, +même ceux qui n'en ont aucune envie; mais quelques-uns +mettent du prix à l'être et font expressément +à la philosophie une place dans la religion. Ce +n'est pas encore la philosophie scolastique, ni même +la philosophie péripatéticienne; ce qui domine, +c'est l'esprit et quelquefois le langage de Platon. Le +disciple de Socrate se retrouve dans ces disciples du +Christ, et quelques lambeaux de la pourpre athénienne +restent attachés, comme des ornements oubliés, +à la robe de lin sans tache des catéchumènes; +non que le dogme chrétien, comme on l'a prétendu, +soit tout platonique, mais le dogme emprunte à +l'Académie des idées de détail, des métaphores, des +hypothèses, des explications théorétiques dont l'Écriture +n'offre aucune trace et qui sont la part de +la raison pure dans l'oeuvre de la foi. Aristote contribue +pour peu de chose à ces développements +additionnels de la science apostolique: de loin en +loin, quelques termes d'école, quelques formes dialectiques, +inséparables de toute discussion, viennent +seulement attester que l'étude, ou du moins une +teinture de sa logique était une condition nécessaire +de la culture de l'esprit.</p> + +<p>Dès lors cependant la philosophie n'intervient pas +dans la religion sans rencontrer de résistance, elle +excite des ombrages, dea scrupules, des censures; +tous les Pères s'en servent, mais aucun ne s'y fie +d'une manière absolue, et si les uns la recherchent +et l'aiment, les autres la fuient ou la repoussent. La +crainte se mêle au goût même qu'elle inspire. Beaucoup +se déclarent résolument contre elle et la proscrivent +avec sévérité; d'autres, après l'avoir célébrée, +recommandent de ne la suivre qu'avec prudence, +les anathèmes de saint Paul contre <i>les surprises de +la philosophie</i>, contre <i>la vaine tromperie de la science +humaine</i>, semblent retentir encore aux oreilles des +successeurs de l'apôtre; ils craignent d'être de ceux +<i>qui s'égarent dans leurs propres raisonnements</i>; ils se +croient toujours en présence de cette <i>gnose pseudonyme</i> +dont <i>les vides paroles et les antithèses profanes</i> sont +interdites à Timothée<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135"><sup>135</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote135" name="footnote135"></a><b>Note 135:</b><a href="#footnotetag135"> (retour) </a> Coloss II, 8.—Rom. I, 21.—I Tim. VI, 20.</blockquote> + +<p>Toutefois, dans les quatre premiers siècles surtout, +plusieurs Pères, non les moindres par le génie, +offrent quelques caractères de l'esprit philosophique. +Justin, Athénagore, Clément, Origène, les trois +premiers Grégoire, et plus tard Cyrille d'Alexandrie, +ne cherchent point à fermer les yeux à la lumière +de la science. Tel d'entre eux semble mettre sur la +même ligne la raison et la foi, mais aucun ne s'annonce +pour un disciple d'Aristote; un éclectisme +flottant qui tend au platonisme se retrouve dans presque +tous leurs écrits. Ils ne sont pas, quoi qu'on en +ait dit, de purs alexandrins, mais ils sont vaguement +animés de l'esprit qui inspire l'école d'Alexandrie. +La dialectique, comme art de la réfutation, ne leur +est pas étrangère, ils la regardent, d'après Platon, +<i>comme un rempart</i><a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136"><sup>136</sup></a>, et cependant d'autres écrivains +sacrés s'élèvent dès lors contre les dangers et les témérités +de la dialectique; les plus philosophes songent +à s'en préserver. Saint Justin lui-même a soin +de rappeler que la religion chrétienne est la seule +philosophie solide et utile<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137"><sup>137</sup></a>. C'est la vraie et parfaite +philosophie, dit saint Clément<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138"><sup>138</sup></a>. Grégoire le Thaumaturge +et Grégoire de Nazianze redoutent les sciences +curieuses et les subtiles contentions, déplorant +le jour où l'art pervers d'Aristote s'est glissé dans +l'Église<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139"><sup>139</sup></a>. L'éclectique saint Cyrille attaque ceux qui, +n'ayant sur les lèvres que l'art du Stagyrite, font gloire +de ses leçons et non de celles des divines Écritures<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140"><sup>140</sup></a>. +Avant lui, Athénagore avait demandé avec hauteur +si ceux qui résolvent les syllogismes, ceux qui expliquent +l'équivoque et le synonyme, le sujet et le prédicat, +avaient le coeur assez pur pour enseigner la +charité et la béatitude<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141"><sup>141</sup></a>. Grégoire de Nysse enfin, ce +métaphysicien idéaliste, se vante d'ignorer les artifices +des rhéteurs et de ne point diriger contre ses +adversaires l'arme redoutable de la subtilité dialectique<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142"><sup>142</sup></a>. +Moins engagés encore dans les liens de la philosophie +et plus libres dans leur jugement, d'autres +Pères éclatent avec plus de véhémence. Tertullien ne +peut trop s'indigner contre cet art changeant de la controverse +qui détruit tout ce qu'il édifie, contre cette +sagesse athénienne <i>qui feint et interpole la vérité</i>, +contre un christianisme stoïque, platonique ou dialectique; +les philosophes sont à ses yeux les <i>patriarches +de l'hérésie</i>, et sans prévoir combien son exclamation +eût, mille ans plus tard, scandalisé l'Église, +il s'écrie: «Misérable Aristote<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143"><sup>143</sup></a>!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote136" name="footnote136"></a><b>Note 136:</b><a href="#footnotetag136"> (retour) </a> Ωσπερ τριγκός De Rep. VII.—Clem. Alex. Strom., +1 et VI.—Nazians. <i>Orat</i>. xx.—Cicéron avait dit aussi +en parlant des connaissances fondamentales de la raison: «Hæc +omnia quasi sepimento aliquo vallabit a disserendi ratione.» +<i>Legg.</i> I, 23.—Cf. Justin., <i>Dialog. cum Tryph.,</i> 2, +3, etc.—Clem. Alex., <i>id.,</i> II et IV, passim.—Origen., +<i>Philocal.,</i> c. xiii.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote137" name="footnote137"></a><b>Note 137:</b><a href="#footnotetag137"> (retour) </a> <i>Dial. cum Tryph.,</i> p. 225. Ed. Paris.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote138" name="footnote138"></a><b>Note 138:</b><a href="#footnotetag138"> (retour) </a> <i>Strom.,</i> II.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote139" name="footnote139"></a><b>Note 139:</b><a href="#footnotetag139"> (retour) </a> Greg. Thaum., <i>ap, Damasc. in eclog.,</i> +litt. A, tit. I.—Naz. <i>Or.</i> xxv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote140" name="footnote140"></a><b>Note 140:</b><a href="#footnotetag140"> (retour) </a>> Cyrill., <i>Catech</i>. VI, XXII.—Phot., +<i>Thesaur.</i> II.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote141" name="footnote141"></a><b>Note 141:</b><a href="#footnotetag141"> (retour) </a> Athenag., <i>Apol. pro Christ</i>. XI.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote142" name="footnote142"></a><b>Note 142:</b><a href="#footnotetag142"> (retour) </a> Nyss., <i>Cont. Eunom</i>. II.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote143" name="footnote143"></a><b>Note 143:</b><a href="#footnotetag143"> (retour) </a> «Miserum Aristotelem.» <i>De praesc. +haeret.</i>, VII.—<i>Adv. Hermog.</i>, VIII.</blockquote> + +<p>Ce fut même une doctrine reçue que les hérésies +procédaient de l'esprit philosophique. Épiphane s'en +prend à l'imitation d'Aristote de l'erreur d'Aetius<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144"><sup>144</sup></a>; +celle des Agnoètes passe pour venir de Thémistius, +dénoncé, comme une des gloires du péripatétisme; +saint Basile, saint Augustin et deux Grégoire imputent +à Eunomius une méthode syllogistique, <i>écho +retentissant d'Aristote;</i> Arius lui-même est accusé de +dialectique. Enfin il a été écrit qu'il n'est pas d'hérésie +dont Platon lui-même n'ait fourni l'assaisonnement<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145"><sup>145</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote144" name="footnote144"></a><b>Note 144:</b><a href="#footnotetag144"> (retour) </a> <i>Adv. haeres.</i> t. III, <i>haer.</i> +LVI <i>vel</i> LXXXVI, sec. 2.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote145" name="footnote145"></a><b>Note 145:</b><a href="#footnotetag145"> (retour) </a> Budd., <i>Obs. sel.</i> XV, t. 1, p. 180.—Basil., +I, <i>Cont. Eunom.</i> V et IX.—Aug. <i>De Trin.</i> XV, +XX.—Nyss., I <i>Cont. Eunom.</i>—Tortul., <i>de Anim.</i>, +c. XXIII.—I, <i>Cont. Mart.</i>, c. XIII. C'est l'opinion +d'un théologien de grande érudition, le P. Petau, <i>Theol. +dogm.</i>, t. I, t. I, c. III, I, et t. II, t. I, c. i, 4, +et c. III, 1.—Cf. Budd., <i>Isag.</i>, lib. post. c. IV, +p. 557 et 600, c. VI, p. 918, c. VII, p. 1142.</blockquote> + +<p>Telles étaient les opinions des Pères, opinions qui +dans leur incohérence nous montrent la philosophie +constamment suspecte, au temps même où l'on s'en +sert le plus, aux jours de gloire de l'Église grecque. +On sait que c'est vers le milieu du Ve siècle que le +christianisme, envisagé comme un corps de doctrine, +reçut la forme générale que lui ont à peu près +conservée les modernes. Nous relevons plus de saint +Augustin que d'Origène, et l'Église latine, qui prit +alors le dessus jusque dans la science, est naturellement +la source et la règle du catholicisme romain. +Le christianisme oriental fut toujours plus spéculatif, +celui de l'Occident plus pratique. L'un tient plus +d'une théorie sacrée, l'autre d'une politique religieuse. +En toutes choses, même dans la foi, l'art +est le lot de la Grèce; le partage de Rome, c'est le +gouvernement.</p> + +<p>Au temps des Jérôme, des Ambroise, des Augustin, +un principe fondamental est définitivement +établi, c'est l'autorité de l'Église en matière de foi, +c'est la subordination de la raison à la tradition, et +de la science à l'autorité. A compter de ce moment +surtout, la question essentielle ne doit plus être: +Quelle est en soi la vérité? mais: Quel est de fait +l'enseignement de l'Église? Aussi la philosophie +semble-t-elle irrévocablement condamnée. Les hérétiques, +dit Ambroise, abandonnent l'apôtre pour +suivre Aristote; quant à nous, nous n'avons que faire +de la philosophie, <i>nihil nobis cum philosophia</i><a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146"><sup>146</sup></a>. Elle est +la troisième plaie de l'Égypte, fait-on dire à saint +Jérôme, celle qui s'appelait <i>ciniphes</i><a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147"><sup>147</sup></a>. Mais c'est surtout +dans le grand esprit de saint Augustin que la +lutte de la philosophie et de la foi s'engage avec éclat +et se termine par la défaite de la première. L'issue +du combat paraît longtemps douteuse. Suivant les +instants, les questions, les ouvrages, nous le voyons +incertain pencher tour à tour de l'un on l'autre côté. +Il aime la science, le raisonnement, les lettres antiques; +son esprit est élevé, subtil, même un peu +paradoxal; mais il ramène et immole tout à l'Église; +et après avoir dit que si les sages de l'antiquité revenaient, +ils auraient à changer peu de mots et peu +d'idées pour devenir chrétiens, il finit par les accuser +d'avoir retenu la vérité dans l'Iniquité, parce +qu'ils ont philosophé sans médiateur. Nous verrons +Abélard s'appuyer tour à tour, en sens divers, des +contradictions de saint Augustin, qui croyait connaître +Platon, et qui, n'ayant guère lu que Cicéron, +était devenu, comme lui, <i>magnus opinator</i><a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148"><sup>148</sup></a>. Un scepticisme +académique doit aboutir chez un chrétien +au sacrifice de la philosophie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote146" name="footnote146"></a><b>Note 146:</b><a href="#footnotetag146"> (retour) </a> Ambros., <i>In psalm</i>. CXVII, serm. +XI.—<i>De offic. minist.</i>, I, XIII.—<i>Expos. in Luc.</i>, V.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote147" name="footnote147"></a><b>Note 147:</b><a href="#footnotetag147"> (retour) </a> Hieronym., <i>In psalm</i>. CIV.—Aug., +<i>Serm.</i> LXXXVII.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote148" name="footnote148"></a><b>Note 148:</b><a href="#footnotetag148"> (retour) </a> <i>De ver. relig.</i>, IV—<i>Retract.</i>, +I, 1,4.—<i>De Trin.</i>, XIII, XIX, 24.—<i>Confess.</i> +III, IV et VII, XX.—<i>De Doct. +Christ.</i>, II, XI. et XVIII.</blockquote> + +<p>Nous ne voyons pas poindre encore la théologie +scolastique; c'est la philosophie en général qui succombe: +le péripatétisme n'est pas seul en cause; le +stoïcisme, avec sa logique aiguë et disputeuse, ne +jouit pas d'un meilleur renom, et le platonisme est +reconduit avec quelques louanges hors du giron de +l'Église; d'autant qu'on ne le distinguait pas bien +du néo-platonisme qui, tantôt par l'audace de sa +polémique directe, tantôt par la séduction de ses +dogmes élevés et de sa mysticité sublime, menaçait +tout autrement le christianisme, et pouvait, s'il ne +rencontrait une résistance énergique, lui débaucher +ses plus grands génies.</p> + +<p>Durant les cinq premiers siècles, la part du péripatétisme +se réduit communément à l'emploi de +quelques formules isolées qui ont passé dans la circulation, +à l'usage au moins implicite du syllogisme, +ce qui n'est pas une opinion, mais une nécessité de +la controverse et même de la raison, au maintien de +la distinction de la matière et de la forme, distinction, +au reste, commune à Platon et à son rival, +enfin à l'application des catégories à toutes les questions +qui concernent l'être. S'agit-il de la nature de +Dieu ou de celle de l'âme, les catégories sont presque +toujours rappelées et discutées; toutefois, du +sein même de ces discussions, s'échappe presque +toujours le principe que Dieu est hors de toutes les +catégories<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149"><sup>149</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote149" name="footnote149"></a><b>Note 149:</b><a href="#footnotetag149"> (retour) </a> J. Launoy, <i>De var. Arist. fortuna</i>, +c. II.—-Ritter, Ouvr. cité, t. VI, +c. III, p. 249, et t. VII, c. II, p. 516.</blockquote> + +<p>C'est plus tard que l'on voit décidément passer +l'empire du côté du péripatétisme, mais alors la métaphysique +décroît et cède la place à la logique; ce +que les historiens de la philosophie appellent <i>le +formalisme</i>, commence à prévaloir dans la science. +Chez les païens, on a réconcilié Aristote et Platon; +les controverses sur le fond des choses s'éteignent; +on ne songe plus qu'à ordonner les idées, qu'à +les exposer systématiquement. Chez les chrétiens, +même tendance. De tout temps, et notamment en +Asie, Aristote avait eu de dévoués commentateurs, +mais la plupart en dehors du christianisme; il n'en +est plus de même aux Ve et VIe siècles. On distingue +parmi eux David d'Arménie, qui avait étudié sous +les derniers néo-platoniciens. Déjà, au jugement de +Ritter, l'esprit d'Aristote avait inspiré Némésius, +de qui nous possédons un précieux ouvrage. Jean +Philopon, surnommé <i>le Grammairien</i>, subit plus +manifestement encore la même influence. Il avait +été commentateur du prince des péripatéticiens +avant d'écrire sur la théologie, et ses doctrines s'en +ressentent, aussi bien que l'hérésie des trithéistes, +qu'on peut rattacher à son nom<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150"><sup>150</sup></a>. C'est ainsi que +nous sommes peu à peu conduits à voir naître et +grandir, au VIIIe siècle, l'aristotélisme chrétien.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote150" name="footnote150"></a><b>Note 150:</b><a href="#footnotetag150"> (retour) </a> Ritter, <i>ibid.</i>, t. II, t. VII, c. i, +p. 420, 424, 442 et 457.</blockquote> + +<p>L'Arabe Mansur, que l'Église sanctifie sous le nom +de Jean de Damas ou Damascène, est désigné comme +le créateur de la théologie scolastique. Son ouvrage, +du moins, en est le premier monument.</p> + +<p>Ce livre, intitulé <i>Source de la Science</i>, se compose +de trois traités distincts<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151"><sup>151</sup></a>. Le premier est une dialectique +ou une compilation fort claire de l'introduction +de Porphyre et des Catégories d'Aristote avec une +définition générale de la philosophie; le second, un +exposé sommaire des diverses doctrines ou <i>hérésies</i> +de l'antiquité en matière religieuse, et le troisième, +un grand traité <i>de la foi orthodoxe</i> où les dogmes fondamentaux +sont conçus et traduits dans la forme et +la langue de la logique, avec une lucidité et une rigueur +que les théologiens de l'Occident ont rarement +égalées. L'ouvrage n'a peut-être pas une grande profondeur, +ni une véritable originalité. Mais il est écrit +avec une précision qui ne manque point d'élégance, +et l'auteur y fait, avec une parfaite possession du +langage scientifique, l'application de la dialectique +au dogme. On ne saurait cependant lui donner pour +disciples les premiers de nos scolastiques. Rien n'annonce +qu'il leur fût connu. S'il est vrai que la troisième +partie de son livre ait été, sous ce titre, <i>de orthodoxa +Fide</i>, traduite on latin pour la première fois par +ordre du pape Eugène III<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152"><sup>152</sup></a>, ce ne fut qu'après la +mort d'Abélard dont les écrits, nous le croyons du +moins, ne mentionnent nulle part le nom de saint +Jean Damascène. La théologie scolastique est donc +née en dehors de l'influence de ce Père; il en a été le +précurseur plutôt que le créateur; mais après qu'elle +fut venue au monde, il a puissamment influé sur ses +destinées; il est devenu une de ses autorités favorites, +et on a regardé son traité comme le type du célèbre +livre de Pierre Lombard. Aussi a-t-il partagé dans +l'opinion du monde le sort des scolastiques. Exalté +avec eux, avec eux déprimé, il a mérité que leurs +grands adversaires calvinistes fissent un reproche à +Melanchton de l'avoir imité, et que leur plus violent +ennemi, Luther, dît de lui: «Il fait trop de philosophie, +<i>nimium philosophatur</i><a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153"><sup>153</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote151" name="footnote151"></a><b>Note 151:</b><a href="#footnotetag151"> (retour) </a> Πηγή γνωσιώς, <i>Fons scientiæ</i>. +Dans une dédicace au père Goeme, évêque de Maiuine, il dit +qu'il a commencé par recueillir tout le meilleur des plus +sages parmi les gentils c'est sa philosophie, objet du premier +traité intitulé Dialectique. Le second, Περί αίρεστων, +n'est guère qu'un dénombrement de systèmes assez sec et fort peu +exact pour la partie philosophique. Le troisième, +Εκδοτις άκριζής τής όρθοδοξης Πίστίως, est un ouvrage en quatre +livres qui peut se lire encore avec fruit et même avec plaisir. +On a accusé l'auteur de pélagianisme et de nouveauté dangereuse +dans la phraséologie qu'il emploie. Baronius et Bellarmin ne +l'approuvent pas en tout; les docteurs +calvinistes le censurent sévèrement. Mais il ne me paraît +Ouvertement dans l'erreur que touchant la procession du Saint-Esprit. +Il se rapproche sur ce point du sentiment des Grecs. (S.P.N. Joan. +Damasc. <i>Op.</i>, ed. Lequien, 2 vol. in fol. Paris, 1712, +t. 1, p. 7, 70, 123.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote152" name="footnote152"></a><b>Note 152:</b><a href="#footnotetag152"> (retour) </a> Ritter, Ouvr. cité., <i>ibid.</i>, p. 505. +Eugène III devint pape en 1143. Un chroniqueur anglais, Bromton, +porte la date de cette traduction au temps de Hugues et Richard +de Saint-Victor, et aussitôt après il annonce la publication du +livre de Pierre Lombard, qui en effet passe pour s'être +modelé sur l'ouvrage de Jean de Damas. (Tribbech., <i>De Doci, +schol.,</i> c. vi, p. 280 et seqq.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote153" name="footnote153"></a><b>Note 153:</b><a href="#footnotetag153"> (retour) </a> Budd. <i>Isay.</i>, 1. post., c. i, p. 383, 386.</blockquote> + +<p>Après Jean de Damas, l'Église à laquelle il appartient +devient stérile, et la théologie orthodoxe +s'éteint dans l'Orient. Il est le dernier des Pères +grecs et le premier des nominalistes chrétiens.</p> + +<p>En Occident, rien de brillant depuis saint Augustin. +La littérature latine n'eut plus qu'un seul représentant +de quelque renommée. C'est ce Boèce que +nous avons tant cité. On le compte ordinairement +parmi les chrétiens, et l'on inscrit son nom à la suite +de la liste dès Pères. Le moyen âge le plaçait pour +le moins au même rang qu'eux. Cependant la plupart +des écrits de Boèce sont des versions d'Aristote, +ou des commentaires sur ses livres; nulle part il ne +s'y déclare chrétien, et dans son plus grand ouvrage, +<i>la Consolation philosophique</i>, on peut rencontrer çà +et là les sentiments, mais non les croyances de l'Évangile. +Une tradition très-contestable réunit, il est +vrai, à ses écrits authentiques quelques traités de +théologie, et la mort que lui infligea Théodoric lui +a valu, on peu s'en faut, les honneurs d'un martyr<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154"><sup>154</sup></a>; +on montre même son tombeau dans une église de +Pavie. Cette réputation bien on mal gagnée d'orthodoxie +a consacré dans les âges suivants son autorité +philosophique. La théologie a invoqué son témoignage +en pleine sécurité de conscience, et nul n'a +été plus fréquemment, plus hardiment cité dans les +écoles cléricales. On peut dire qu'il termine avec +Cassiodore la littérature latine de l'antiquité et commence +belle du moyen âge. Il n'est pas le créateur de +la scolastique, mais l'intermédiaire nécessaire entre +les temps passés et les temps nouveaux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote154" name="footnote154"></a><b>Note 154:</b><a href="#footnotetag154"> (retour) </a> Ritter, Ouvr. cit., t. VII, c. II, p. 528.</blockquote> + +<p>Nous arrivons au moyen âge. La naissance de la +théologie de la scolastique ne nous paraîtra plus un +mystère, à nous qui avons vu naître sa philosophie. +L'une et l'autre sont les produits naturels du sol de +la Gaule. C'est en France que les deux éléments exotiques, +le christianisme et la philosophie, se sont +unis, et que le génie du moyen âge, croyant et subtil, +enthousiaste et raisonneur, a recomposé cette +science méthodique et dominatrice que le libre génie +des Orientaux avait bien pu, comme tout le reste, +découvrir en se jouant, mais à laquelle il ne se fût +jamais enchaîné. Cette rénovation de la théologie +date pour nous du XIe siècle.</p> + +<p>Les écrivains protestants<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155"><sup>155</sup></a> s'efforcent de la rattacher +aux usurpations de Grégoire VII, à la codification +des fausses décrétales, à l'établissement des ordres +monastiques, enfin à toutes les choses qu'ils détestent +comme elle. Ils veulent faire de la théologie +scolastique un des abus de la cour de Rome, un des +crimes de la politique pontificale. C'est une erreur. +Cette théologie put s'unir aux institutions, se mêler +aux événements, mais son histoire appartient surtout +à l'histoire de l'esprit humain, dont elle fut l'oeuvre +désintéressée et le développement spontané. La scolastique +mérite son nom, elle vient des écoles; elle +n'est point une combinaison de gouvernement, mais +une phase de la science humaine, qui s'explique par +des antécédents éminemment littéraires et académiques, +et il était impossible qu'elle ne réagît pas +tôt ou tard sur la théologie. Loin d'avoir été inventée +pour le service de l'Église ou de la papauté, la +théologie scolastique est devenue souvent suspecte +à l'une et à l'autre, quoiqu'elle ait enfin réussi à +s'en faire accepter, et ce n'est pas sans effort qu'elle +a surmonté les défiances de la portion la plus gouvernementale +du clergé. A la longue sans doute elle +a dominé l'enseignement ecclésiastique, et c'est +pourquoi elle est devenue avec le temps la forme et +l'auxiliaire de cette autorité en matière de pensée, +contre laquelle devait se soulever un jour, à des +titres divers, l'esprit d'examen sous le nom de réformation +ou de philosophie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote155" name="footnote155"></a><b>Note 155:</b><a href="#footnotetag155"> (retour) </a> Buddée, Tribbechovius, Heumann, etc.</blockquote> + +<p>Mais au début, ceux qui l'avaient introduite dans +le monde savant étaient, nous l'avons vu» des novateurs. +Quelques auteurs veulent que le premier d'entre +eux ait été Lanfrano de Pavie, archevêque de +Canterbery, ou saint Anselme, son successeur; +d'autres ne placent cette origine qu'au temps de +Pierre Lombard, ou descendent jusqu'au temps +d'Alexandre de Hales. Une opinion intermédiaire +fait dater de Roscelin la philosophie scolastique, et +d'Abélard la théologie<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156"><sup>156</sup></a>. «C'est depuis Abélard,» dit +le docte abbé Trithème, qui certes n'entend pas lui +donner un éloge, «que la philosophie séculière a +commencé de souiller la théologie sacrée par son +inutile curiosité<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157"><sup>157</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote156" name="footnote156"></a><b>Note 156:</b><a href="#footnotetag156"> (retour) </a> Tribbechovius, <i>De Doctor. scholast.,</i> +c. vi.—Heumann, <i>In præf. +ejusd.,</i> p. xiii et seqq.—Jac. Thomasius, <i>Vit. +Abæl.,</i> sec. 64, etc. <i>Theol. schol. init.; Hist. Sap.,</i> +t. III, sec.6l, etc.—Mabillon, <i>Des étud. monast.,</i> +part. II, c. vi.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote157" name="footnote157"></a><b>Note 157:</b><a href="#footnotetag157"> (retour) </a> Trithem., <i>De script. eccles.,</i> c. cccxci.</blockquote> + +<p>Suivant Mabillon, le premier pas avait été la composition +des sommes de théologie, c'est-à-dire des +résumés ou compilations systématiques; Vincent de +Lerins, Isidore de Séville, saint Jean de Damas, un +évêque de Saragosse au VIIe siècle, nommé Tayon, +avaient donné cet exemple<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a><a href="#footnote158"><sup>158</sup></a>. Mais les controverses de +la fin du XIe siècle sont, à mon avis, le véritable foyer +où la scolastique a pris feu. Bérenger de Tours força +Lanfrane à la dialectique; toutefois le saint évêque +l'employa comme à regret, et quoiqu'il ait l'air et se +vante même de la bien connaître, il prend soin d'en +déguiser les formes sacramentelles, craignant, dit-il, +de montrer plus de confiance dans l'art que dans +la Vérité et l'autorité des Pères<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a><a href="#footnote159"><sup>159</sup></a>. Son ouvrage, en +effet, n'a rien de technique; la discussion n'y est +pas régulière, non plus qu'approfondie, et bien qu'on +ait donné à l'auteur le titre de premier dialecticien +des Gaules<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160"><sup>160</sup></a>, nous ne pouvons voir en lui le fondateur +de la théologie scolastique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote158" name="footnote158"></a><b>Note 158:</b><a href="#footnotetag158"> (retour) </a> Mabillon, Ouvr. cit., <i>ibid.</i>—Cf. Budd., +<i>Isag.,</i> t. post., c. i, p. 367.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote159" name="footnote159"></a><b>Note 159:</b><a href="#footnotetag159"> (retour) </a> <i>Adv. Berelly. tar.</i>, c. VII, p. 236. +B. Lanfr., <i>Op. omn.</i>, Paris, 1648.—Cf. Brucker, +<i>Hist. crit. phil</i>., t. III, p. 713-727.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote160" name="footnote160"></a><b>Note 160:</b><a href="#footnotetag160"> (retour) </a> D. Ceiller, <i>Hist. gén. des aut. sacr. Et +prof.</i>, t. XXI, p. 34.</blockquote> + +<p>Saint Anselme, quoiqu'il ait surtout le génie d'un +métaphysien, saint Anselme, si supérieur à Lanfranc, +tout en exposant avec une élévation et une profondeur +singulières les principes d'une théodicée platonique +et chrétienne, ne rejeta point l'argumentation +logique; dans ses luttes avec Roscelin et d'autres sectaires, +il réduisit souvent la théologie a une controverse +en forme. Mais il ne fut guère qu'un écrivain, +il n'enseigna point une méthode, il n'eut point +d'école.</p> + +<p>Alors cependant la science fit évidemment un grand +effort, sinon un grand progrès, et, se concentrant +presque tout entière dans la dialectique, elle acquit +un surcroît de vogue et de puissance. Tout aussitôt +elle alla chercher là théologie ou la théologie vint la +prendre, toutes deux s'attachant à se soutenir et à +se compléter mutuellement, toutes deux travaillant +bientôt à se mutuellement dominer; et soudain ce +commerce, cet échange entre les deux études fit +éclore, avec de nouvelles questions, avec des théories +nouvelles qui semblaient enrichir l'une et l'autre, des +occasions de divergence et de conflit. Tandis que la +dialectique venait armer la théologie, qui prétendait +la protéger, celle-ci entrait sans cesse en défiance de +son exigeante auxiliaire, et démêlant en elle une +indépendance cachée, elle craignait le sort des monarques +asservis ou effacés par leur ministre: elle +croyait voir un maître du palais s'asseoir près du +trône d'un roi fainéant<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a><a href="#footnote161"><sup>161</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote161" name="footnote161"></a><b>Note 161:</b><a href="#footnotetag161"> (retour) </a> La création de la théologie moderne ou la +transformation de la religion en une science abstraite et +bientôt scolastique, est exposée avec autant d'instruction +que de sagacité dans un ouvrage remarquable, intitulé <i>The +scholastic philosophy considered in its relation to christian +theology.</i> L'auteur, M. Hampden, professeur royal de +théologie à l'université d'Oxford, nous a souvent instruit +et guidé, et son livre mériterait d'être traduit. +(1 vol. in—8°, 2° éd. Londres, 1837.)</blockquote> + +<p>Il n'est donc pas douteux que les hérésies de Bérenger +et de Roscelin n'eussent excité des débats +favorables aux progrès généraux de l'esprit dialectique. +Le danger, pour le dogme, de l'introduction de +certaines doctrines dans la science, avait déterminé +les uns à modifier ces doctrines pour les rendre innocentes +et compatibles avec l'enseignement de l'Église, +les autres à s'instruire plus à fond des ressources +de la logique, pour en repousser plus facilement les +attaques et en assurer le concours à l'orthodoxie. On +connaît très-imparfaitement les systèmes d'Anselme +de Laon, de Guillaume de Champeaux, de Bernard +de Chartres, mais sans nul doute chacun d'eux a +travaillé dans son genre à rendre la théologie plus +scientifique: Anselme discutait les textes, Bernard +platonisait, Guillaume, grand logicien, raisonnait sur +les termes du dogme et les passait au crible de la dialectique; +on a dit que le premier il avait rendu la +théologie contentieuse<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a><a href="#footnote162"><sup>162</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote162" name="footnote162"></a><b>Note 162:</b><a href="#footnotetag162"> (retour) </a> <i>Hist. litt. de la France</i>, t. X, +p. 308.—<i>J. Saresb. </i>., t. III, c. ix.</blockquote> + +<p>Mais aucun n'a brillé dans l'école d'autant d'éclat +qu'Abélard; nul n'a porté dans les discussions argutieuses +de la dialectique une subtilité plus facile, une +lucidité plus éblouissante. Il passait pour avoir une +intelligence particulière des secrets d'Aristote, et en +même temps il s'attachait à rendre son art accessible +et populaire. Lors donc que, vainqueur de Guillaume +de Champeaux, il entra dans la théologie, ce fut +comme la science en personne qui venait trouver la +foi; ce fut la raison qui tendait la main au dogme, +et l'on put croire, au gré des préventions diverses, +que la vérité chrétienne rencontrait son défenseur +ou son conquérant le plus redoutable. Peut-être les +deux opinions étaient-elles plausibles, il y avait en +lui de quoi répondre à bien des espérances et justifier +bien des craintes. Il venait, en effet, et il l'a +dit, je crois, avec une entière sincérité, il venait +façonner la foi à la dialectique et la prémunir contre +la dialectique même. Nous le verrons soutenir en +même temps que les chrétiens n'ont pas d'appuis +plus fermes ni de plus dangereux ennemis que les +philosophes, et tout ensemble attaquer l'abus que +l'hérésie fait de la logique, et les dédains que l'orthodoxie +lui témoigne. Ce fut donc sciemment et +explicitement qu'il se posa en conciliateur et presque +en arbitre, tour à tour exigeant comme un critique +et docile comme un fidèle, et qu'il s'efforça de réaliser +en lui-même ce personnage éclectique, le chrétien +rationaliste.</p> + +<p>Contre lui s'élevèrent bientôt tontes les accusations +que la philosophie a coutume d'exciter. Elles ont +poursuivi sa mémoire. Nous pourrions multiplier +les citations, et l'on verrait, à partir d'Abélard, la +théologie scolastique continuer sa route et ses succès +au milieu des plaintes et quelquefois des malédictions +d'une partie de l'Église, jusqu'au jour où c'est +la raison aussi qui réclame et ose attaquer Aristote lui-même +à travers Occam, saint Thomas, Scot, Albert +le Grand, Averroès, Abélard; mais restons au XIIe siècle. +Alors, ce qui devait un jour devenir un préjugé +paraissait une nouveauté, et la témérité était +du côté des scolastiques. Malgré leur soumission au +dogme et à l'Église en général le caractère philosophique +dominait en eux, et l'expression de théologie +scolastique équivalait, dans le langage du temps, +à celle de philosophie de la théologie. C'est avec ces +idées qu'il faut se représenter Abélard, et que son +siècle l'a considéré. L'opinion commune du clergé +sur son compte est celle de Baronius<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a><a href="#footnote163"><sup>163</sup></a>: «Pierre +Abélard a soumis les Écritures aux philosophes, +principalement à Aristote, et il traite les Pères +d'ignorants qui ne prouvaient rien de ce qu'ils +disaient.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote163" name="footnote163"></a><b>Note 163:</b><a href="#footnotetag163"> (retour) </a> Tribbech., Ouvr. cit., c. v, p. 220 et suiv.—Budd., +<i>Isag</i>., lib. post., +c. VII, p. 1126, etc.</blockquote> + +<p>On a vu, en effet, comment il gouvernait la dialectique. +Son procédé dans les questions épineuses +était d'exposer les diverses opinions, et de les soumettre +à un examen analytique, sous le double contrôle +du raisonnement et de l'autorité. Toutes les +citations que la lecture avait pu lui fournir, étaient +passées en revue, discutées, interprétées; puis il +produisait son avis, en le raccordant à son tour avec +ces citations mêmes, qu'il parvenait à ramener subtilement +à une apparence d'unité. Cette méthode +exigeait une connaissance détaillée, tant des doctrines +des auteurs que des passages de leurs écrits +qui pouvaient être invoqués pour ou contre telle ou +telle solution. Ces solutions, soutenues en thèse, ou +favorisées en passant par des propositions isolées, +s'appelaient des sentences, <i>sententiæ</i>. L'art de la +controverse étant d'opposer les autorités aux autorités, +et de déconcerter une proposition par une citation +imprévue, tout esprit qui voulait briller dans +cette sorte d'escrime, devait se faire un arsenal complet +de toutes les armes dont il pouvait avoir à diriger +ou à repousser les coups; et c'est pour cela que +des recueils de citations étaient indispensables aux +philosophes de l'école, afin que la soudaineté de +leurs objections fût égale à l'à-propos de leurs +réponses.</p> + +<p>Ce fut donc un titre assez commun parmi les écrits +du temps que celui de livre des sentences, <i>liber sententiarum</i>; +et le plus célèbre recueil qui ait porté ce +nom, est le manuel théologique de Pierre Lombard, +qui fut évêque de Paris sept ans après la mort d'Abélard. +Ce livre exerça pendant plusieurs siècles une +grande autorité: il devint la base de renseignement +théologique dans l'Université de Paris, et l'on cite +ordinairement le docte prélat comme le chef et le +fondateur de cette école de théologiens appelés les +docteurs sententiaires (<i>doctores sententiarii</i>), par +opposition à ceux qui portent le nom de docteurs bibliques +(<i>biblici</i>). Ce fut une école nouvelle, plus savante, +plus logique, plus aristotélique que l'école ancienne +qui, discutant moins, approfondissait moins +peut-être, mais aussi ne provoquait ni le doute ni la +dispute, et qui, fidèle à son enseignement synthétique, +voyait avec inquiétude une éristique toute profane +envahir le domaine entier de la science sacrée<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a><a href="#footnote164"><sup>164</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote164" name="footnote164"></a><b>Note 164:</b><a href="#footnotetag164"> (retour) </a> Moshem., Secul. XII, pars II, c. III, sec. 8.</blockquote> + +<p>Il y eut donc, au XIIe siècle, deux théologies, +l'une biblique dont Hildebert, évêque du Mans, +était, dit-on, la lumière, et à laquelle on peut rattacher +Guillaume de Saint-Thierry, Gautier de +Mortagne, Hugues et Richard de Saint-Victor, et +que dut aimer et protéger saint Bernard; l'autre que +Guillaume de Champeaux avait contribué à former, +sans prévoir que, bientôt dépassé, il serait lui-même +effrayé des conséquences de son oeuvre, et +verrait le sein de la science déchiré par ses enfants. +Les théologiens de cette nuance sont désignés aussi +par le nom de <i>theoretici</i>, parce qu'ils se consacraient +aux recherches spéculatives et aux controverses dogmatiques, +tandis que les premiers, qu'on a nommés +<i>practici</i>, s'adonnaient surtout à la propagation de la +foi et à la prédication. La théologie des uns fut la +théologie scolastique par excellence, et celle des autres, +la théologie mystique. C'est la première qui +fait le plus de bruit dans l'histoire, c'est celle-là dont +on a donné Pierre Lombard pour le créateur, parce que +nul avant lui ne l'avait enseignée avec la même autorité. +Le premier il la professa publiquement, c'est-à-dire +avec un caractère officiel dans l'Académie de +Paris. Abélard, qui avant lui l'avait inaugurée au +même lieu, vit toujours contester son titre de professeur. +Son enseignement, surtout son enseignement +théologique, de fait si accrédité, en réalité si puissant, +paraît n'avoir jamais été qu'un enseignement privé<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a><a href="#footnote165"><sup>165</sup></a>. +Dans l'ordre de l'intelligence, il fut bien le fondateur +de l'école, il n'en fut pas l'organisateur. Il +donna l'esprit aux institutions qui ne furent pas +son ouvrage. Les libérateurs ne gouvernent pas.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote165" name="footnote165"></a><b>Note 165:</b><a href="#footnotetag165"> (retour) </a> Duboulai, <i>Hist. Univ. par.</i>, t. II, +p. 4l et seq.—Heumann, <i>Tribbech., proef</i>., p, XIV-XVII.</blockquote> + +<p>Cette méthode sententiaire, à laquelle l'évêque +Pierre Lombard vint prêter postérieurement l'influence +de sa dignité, je n'hésite point à en regarder +Abélard comme le créateur véritable; ce fut lui qui +donna à la philosophie sacrée sa puissante impulsion, +et tout ce qui en France et surtout dans les +académies de Paris propagea ou suivit de près ou de +loin le mouvement scientifique et rationnel de la théologie, +a selon moi procédé de l'enseignement d'Abélard. +En lui se retrouvent tous les caractères de l'esprit +philosophique de Paris, soit lorsqu'il s'élance, soit +lorsqu'il s'arrête, dans sa réserve comme dans sa témérité. +Car ce maître fut tout ensemble modéré et hardi, +il eut toutes les tendances et voulut servir toutes les +causes. Mais le dogme absolu, la foi implicite +n'avaient pas besoin de son secours, et se maintenaient +avant lui; ce qu'il eut donc de plus nouveau +et de plus saillant, ce fut l'esprit raisonneur, +l'esprit d'examen. C'est encore ce côté de son +génie et de son système que l'on signale en lui; et +quoiqu'il n'ait eu garde de se porter aux dernières +extrémités, il a encouragé par son exemple et son +impulsion le rationalisme à tous les degrés <a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166"><sup>166</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote166" name="footnote166"></a><b>Note 166:</b><a href="#footnotetag166"> (retour) </a> «Abélard,» dit M. l'abbé Ratisbonne, «posa le +principe du rationalisme qui dans son premier développement +exerça sur la foule passionnée l'espèce de fascination que +le protestantisme produisit trois siècles plus tard, et que +le libéralisme a renouvelé de nos jours avec un succès non +moins éclatant.» (<i>Hist. de S. Bernard</i>, t. II, c. XXVIII.)</blockquote> + +<p>C'est à l'influence d'Abélard qu'on peut rattacher +les noms qui illustrent la première période de la +scolastique; la seconde commence avec Albert le +Grand<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a><a href="#footnote167"><sup>167</sup></a>. Mais Robert Pulleyn, Gilbert de la Porrée, +Amaury de Chartres, Pierre Comestor, Jean de Salisbury, +Othon de Frisingen, Alexandre de Hales, +Pierre Helie, Adam du Petit-Pont, et tant d'autres, +continuateurs ou adversaires d'Abélard, lui doivent +peut-être leur rang dans l'histoire de l'esprit humain. +Nul d'ailleurs ne paraît lui avoir de plus +grandes obligations que Pierre Lombard. Pierre +Lombard, c'est Abélard parvenu; c'est Abélard évêque, +investi de l'autorité, dépositaire des grands intérêts +de l'unité ecclésiastique, calmé et contenu par +les devoirs de sa charge, rendu timide par la responsabilité, +un peu énervé par une ambition satisfaite, +mais instituant cependant l'esprit de son école dans +la chaire épiscopale et donnant à la théologie, pour +charte octroyée, le <i>Livre des Sentences</i>. Abélard n'a +point écrit de livre de ce nom, quoiqu'un des siens +l'ait pu mériter; mais il a été le maître du <i>Maître des +Sentences</i>. C'est une tradition que Pierre Lombard +avait été son élève et disait que le <i>Sic et Non</i> était +son bréviaire<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168"><sup>168</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote167" name="footnote167"></a><b>Note 167:</b><a href="#footnotetag167"> (retour) </a> Cette division est généralement reçue. Brucker, +<i>Hist. crit.</i>, t. III, p. 731.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote168" name="footnote168"></a><b>Note 168:</b><a href="#footnotetag168"> (retour) </a> Mag. J. Cornubius, <i>Eulogium, Thes. nov. anecd.</i>, +t. V, p. 1066.—<i>Ab. Op.</i>, in not., p. 1159.</blockquote> + +<p><i>Sic et Non</i>, le oui et le non, tel est en effet le titre +remarquable d'un ouvrage important dans la série +des écrits théologiques d'Abélard. Il ne faut pas, sur +la foi du titre, y chercher la thèse du pyrrhonisme; +ça ne sont point les <i>Hypotyposes</i> d'un Sextus Empiricus +chrétien. L'ouvrage peut bien suggérer le +doute, il n'a pas été fait pour l'établir: mais le titre +seul devait à bon droit alarmer les vigilants défenseurs +de l'intégrité de la foi catholique. Si jamais +Abélard a publié cet écrit, il n'a pu le faire sans +danger pour l'unité de croyance, sans danger pour +lui-même. Il suffisait, au reste, qu'on sût que l'ouvrage +existait, c'était assez pour compromettre l'auteur. +Plus inconnu, le livre en était plus suspect; +les dénonciateurs d'Abélard au concile n'en parlent +qu'avec effroi, et jusqu'à l'époque où le texte même +est enfin sorti des ténèbres, la postérité même a dû +supposer qu'il contenait le mystère de l'incrédulité +cachée d'un philosophe hypocrite.</p> + +<p>Il n'en est rien. M. Cousin a enfin retrouvé ce +livre célèbre et ignoré, et nous lui en devons la publication<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169"><sup>169</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote169" name="footnote169"></a><b>Note 169:</b><a href="#footnotetag169"> (retour) </a> <i>Ouvr. inéd. Petri Abaelardi Sic et Non</i>, +p. 3-163. Le titre de cet ouvrage, mentionné dans la lettre de +Guillaume de Saint-Thierry, était tout ce qu'on en connaissait. +Les bénédictins, éditeurs du <i>Thésaurus anecdotorum</i> et du +<i>Spicilegium</i>, disaient seulement qu'ils avaient cet écrit +à leur disposition, et que c'était un tissu de contradictions. +M. Cousin l'a publié en 1836 sur deux manuscrits, l'un de la +bibliothèque d'Avranches, l'autre de celle de Tours. +(Introd., p. CLXXXVI.)</blockquote> + +<p>Pour en apprécier la pensée, c'est assez d'en lire +le prologue. L'auteur y remarque que, dans cette +foule de phrases qui remplissent les écrits des saints, +quelques propositions diffèrent et même se combattent. +Cependant, ajoute-t-il aussitôt, il ne faut pas +juger témérairement ceux qui doivent juger le +monde. Au lieu de les soupçonner d'erreur, nous devons +nous défier de notre infirmité d'esprit. «La +grâce doit plutôt nous manquer pour les comprendre +qu'elle ne leur a manqué pour écrire.» Leur +langage est parfois inusité, le sens des mots varie, +chacun parle sa langue, et comme l'uniformité est, +au dire de Cicéron, mère de la satiété, on ne doit +pas présenter toutes choses dans la nudité de l'expression +vulgaire.</p> + +<p>Mais d'un autre côté, il faut se rappeler qu'on +attribue aux saints beaucoup d'apocryphes, et que +même dans les écrits authentiques, et jusque dans +les divins testaments, des passages ont été altérés +par les copistes; c'est ainsi que l'Évangile de saint +Mathieu cite Isaïe pour Asaph, et Jérémie pour Zacharie<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a><a href="#footnote170"><sup>170</sup></a>. +C'est ainsi que Marc dit que le Seigneur fut +crucifié à la troisième heure, et Jean et Mathieu à +la sixième<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a><a href="#footnote171"><sup>171</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote170" name="footnote170"></a><b>Note 170:</b><a href="#footnotetag170"> (retour) </a> Il n'y a point Isaïe dans saint Mathieu au +passage indiqué (xii, 35), mais seulement <i>le prophète</i>, +et comme il s'agit d'un renvoi à un psaume, cette désignation +indique suffisamment David le roi prophète. C'est le psaume +qui a pour titre: <i>Intellectus Asaph.</i> (Ps, 77.) Quant +à Jérémie, cité pour Zacharie, l'erreur existe (Math. xxvii, 9).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote171" name="footnote171"></a><b>Note 171:</b><a href="#footnotetag171"> (retour) </a> Cette diversité existe également (Marc, xv, +25.—Math. xxvii, 45.—Jean, xix, 14.)</blockquote> + +<p>Il faut bien penser aussi, lorsqu'un passage nous +surprend dans un des écrivains sacrés, qu'il leur +est arrivé de se rétracter, ainsi que l'a fait saint Augustin, +ou de poser comme question ou conjecture +ce qui nous semble une affirmation; ou bien enfin +de rapporter, sans les adopter, les opinions des autres +à titre de documents. Il se peut aussi qu'ils +imitent l'Écriture, laquelle se conforme souvent aux +idées communes ou aux apparences extérieures. Joseph +est appelé, dans l'Évangile le père de Jésus-Christ<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172"><sup>172</sup></a>, +et l'on dit tous les jours que le soleil est +chaud ou qu'il ne l'est pas, que le ciel est étoile ou +qu'il ne l'est pas, quoiqu'il ne survienne aucun +changement dans l'état réel du ciel et du soleil. On +dit encore qu'un coffre est vide, quoiqu'il n'y ait pas +de lieu qui soit vide ou qui ne soit rempli d'air. Les +philosophes eux-mêmes font des concessions à l'apparence. +Il y en a de telles dans Boèce.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote172" name="footnote172"></a><b>Note 172:</b><a href="#footnotetag172"> (retour) </a> Luc, II, 48.</blockquote> + +<p>Lors donc qu'on trouve des variations ou des contradictions +dans les Pères, on doit attentivement +rechercher quelles ont pu Être les causes de ces +divergences, et tenir compte des temps, des circonstances +et des intentions. D'ailleurs, en rapprochant +soigneusement les différents sens d'un même mot +dans les différentes autorités, on arrivera facilement +à la solution de la difficulté. Mais lorsqu'enfin la +contradiction est trop manifeste, il faut comparer +les autorités et choisir. Ainsi, par exemple, il est +admis que les prophètes n'ont pas eu a tous les moments +le don de prophétie, saint Pierre lui-même +s'est trompé au sujet de certains rites de l'ancienne +loi, et il a été publiquement repris par saint Paul. +Saint Paul se trompe à son tour, quand il annonce +dans son Épître aux Romains qu'il se rendra par Rome +en Espagne<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173"><sup>173</sup></a>. Mais il ne faut pas traiter de mensonges +les faussetés qui peuvent se rencontrer dans les écrivains +ecclésiastiques; le mensonge implique l'intention +de tromper, «et le Seigneur qui sonde les +reins et les coeurs, sait tout peser, en considérant +non ce qu'on fait, mais dans quel esprit on le fait.» +Seulement on peut supposer l'erreur, et «il faut lire +les docteur, non avec la nécessité de croire, mais +avec la liberté de juger.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote173" name="footnote173"></a><b>Note 173:</b><a href="#footnotetag173"> (retour) </a> Rom. XV, 28. On ne voit pas en effet dans +les Actes ni dans aucun récit +que saint Paul soit allé en Espagne.</blockquote> + +<p>Faites une distinction entre l'autorité canonique +de l'Ancien ou du Nouveau Testament et celle des +livres postérieurs. Si dans l'Écriture quelque chose +vous semble absurde, n'accusez que le copiste ou +vous-même; ce serait hérésie que de supposer rien +de plus. Mais dans les livres qui sont venus après, il +n'en est pas ainsi: saint Jérôme ne semblé commander +une confiance absolue que pour les opuscules +de Cyprien, ceux d'Athanase et le livre d'Hilaire<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a><a href="#footnote174"><sup>174</sup></a>; +quant aux autres, il veut qu'on les lise en les +jugeant. C'est le cas du verset: <i>Omnia probate, quod +bonum est tenete.</i> (I Thess., V, 24.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote174" name="footnote174"></a><b>Note 174:</b><a href="#footnotetag174"> (retour) </a> Dans une lettre pour l'éducation d'une jeune +fille, il dit en effet qu'elle peut lire avec confiance +<i>Cypriani opuscula, Athanasii epistolas et Hilarii libros</i>. +En citant, Abélard répète <i>opuscula</i> pour Athanase, +et met <i>librum</i> au lieu de <i>libros</i>. (<i>Sic et Non</i>, +p. 15.—S. Hieronym. <i>Op</i>., t. IV, op. LVII, <i>ad +Loetam</i>.)</blockquote> + +<p>«Après ces observations préalables, je veux accomplir +mon projet et recueillir les diverses maximes +des saints Pères qui s'offriront à ma mémoire +et qui entraîneront avec elles quelque question, +par suite de la dissonance qu'elles paraîtront présenter. +Elles exciteront de jeunes lecteurs à s'exercer +plus spécialement à la recherche de la Vérité, et +les rendront plus pénétrants par l'inquisition. L'inquisition +est en effet la première clef de la science<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a><a href="#footnote175"><sup>175</sup></a>, +c'est a l'interrogation assidûment ou fréquemment +pratiquée que le plus perspicace des philosophes, +Aristote, demande que tout esprit studieux s'attache +avec passion, quand il dit, en parlant de la +Catégorie de la relation: <i>Peut-être est-il difficile de +s'exprimer avec confiance sur de telles choses, à moins +qu'on ne les ait retraitées souvent. Le doute sur chacune +a d'elles ne sera pas inutiles</i><a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a><a href="#footnote176"><sup>176</sup></a>. C'est par le doute, en +effet, que nous arrivons à l'inquisition, et par l'inquisition +que nous atteignons la vérité, suivant +cette parole de la vérité même: <i>Cherchez et vous +trouverez, frapper et l'on vous ouvrira</i>. Et pour +nous donner la leçon morale de son propre exemple, +celui qui fut cette même vérité voulut, vers +la douzième année de son âge, s'asseoir au milieu +des docteurs et les interroger, nous montrant ainsi +par l'interrogation l'image d'un disciple qui questionne +plutôt que celle d'un maître qui enseigne, +lui cependant, ce Dieu en qui est la pleine et parfaite +sagesse.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote175" name="footnote175"></a><b>Note 175:</b><a href="#footnotetag175"> (retour) </a> «Haed quippe prima (Inquisitio) sapientiae +clavis dellaitur... Dubiando ad inquisitionem veritus, +inquirendo veritatem perciptimus.» (P. 16.)Ces paroles +remarquables rappellent celles de Cyrille: Αρχή +μάθησεως ζήτησις και ρίγα τής έπί τισιν ωγνοδυμένοις +σύνισεως ή περί αύτων έπαπόρήσις. +(<i>Comm. in Johan, ev.</i>, I. II, c. iv, p. 180. S. Cyrill. +<i>Op.</i>, t. IV, Parls, 1638.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote176" name="footnote176"></a><b>Note 176:</b><a href="#footnotetag176"> (retour) </a> Categ. VII. «Dubitare autem de singulis non +erit inutile.» Ainsi est citée la version de Boèce, ou il +y a <i>dubitasse</i> et non <i>dubitare</i> (p. 172). +M.B. Saint-Hilaire traduit «Il n'est pas inutile d'avoir +discuté chacune de ces questions» (T. 1, p. 93.) Le mot +du texte est διηπορηκεναι.</blockquote> + +<p>«Lorsque d'ailleurs quelques paroles des Écritures +sont produites, elles ne font que mieux exciter +le lecteur et l'attirer à la recherche de la vérité, +suivant que l'écrit est recommandé par une autorité +plus grande. C'est pourquoi nous avons soumis cet +ouvrage, où sont compilées en un seul volume les +maximes des saints, à la règle décrétée par le pape +Gélase concernant les livres authentiques, ayant +eu soin de n'y rien citer des apocryphes.... Ici +commencent les sentences recueillies dans les divines +Écritures<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a><a href="#footnote177"><sup>177</sup></a>, et qui paraissent se contrarier. +C'est à raison de cette contrariété que cette compilation +de sentences est appelée <i>Le Oui et le Non +(Sic et Non)</i>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote177" name="footnote177"></a><b>Note 177:</b><a href="#footnotetag177"> (retour) </a> «Sententiae ex divinis scripturis collectae.» +<i>Les divines écritures</i> ne signifient pas ici ce que ces +mots signifieraient aujourd'hui, l'Ancien et le Nouveau +Testament, mais les livres saints et les Pères. <i>Divin</i> +Exprimait alors le sacré par opposition au profane. La science +<i>divine</i> voulait dire, comme en anglais <i>divinity</i>, +la théologie. Les <i>écritures</i> désignaient aussi les +<i>écrits</i>, et non l'Écriture sainte. Tout ce qui était +anciennement écrit était une autorité, Cicéron, Virgile, +Macrobe, etc; l'Écriture sainte s'appelait <i>divina pagina</i>.</blockquote> + +<p>Et ce qui suit n'est qu'un recueil de nombreuses +citations énonçant le pour et le contre, et distribuées +en cent cinquante-sept questions d'une importance +fort inégale. Naturellement la première est celle que +l'existence du livre donnait pour résolue dans l'esprit +de l'auteur: <i>Qu'il faut fonder la foi sur des raisons +humaines, et le contraire</i><a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a><a href="#footnote178"><sup>178</sup></a>. Si Abélard n'eût +pas été décidé pour l'affirmative, aurait-il jamais +écrit son ouvrage?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote178" name="footnote178"></a><b>Note 178:</b><a href="#footnotetag178"> (retour) </a> «Quod tides humanis rationibus sit adstruenda, +et contra.» (I, p. 17.) C'est à peu près la question de saint +Thomas: «Utrum sacra doctrina sit argumentativa.» (<i>Summ. +Theol.</i>, pars I, qu. i, a. 8.)</blockquote> + +<p>La collection de passages qu'il a placés ici en regard +les uns des autres est encore précieuse aujourd'hui; +elle atteste une lecture assez considérable et +plus d'instruction qu'on ne croirait dans les lettres +sacrées. Elle serait utile comme spécimen du catalogue +de la bibliothèque ecclésiastique des savants +de Paris au XIIe siècle, quoique je soupçonne que +plusieurs passages sont pris dans les auteurs, non +qui les ont écrits, mais qui les ont cités, et notamment +dans saint Jérôme et saint Augustin<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a><a href="#footnote179"><sup>179</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote179" name="footnote179"></a><b>Note 179:</b><a href="#footnotetag179"> (retour) </a> Voici la liste par ordre chronologique des +auteurs chrétiens cités dans le <i>Sic et Non</i>: Origène, +Cyprien, Eusèbe, Hilaire, Prudence, Athanase, Éphrem, Ambroise, +Jean Chrysostôme, Jérôme, Augustin, Léon, pape, Prosper, +Maxime, évêque de Turin, Gennade, prêtre de Marseille qui +Écrivait vers la fin du Ve siècle, Hormisdas, pape, Boèce, +Grégoire le Grand, Isidore de Séville, Bède, Ambroise Autpert, +abbé de Saint-Vincent près Bénévent, auteur au VIIIe siècle +d'un commentaire sur l'Apocalypse, Haimon, évêque d'Halberstadt +en 841, et qui a commenté les Écritures et rédigé un abrégé de +l'histoire de l'Église, Nicolas Ier, pape, et Remi, moine de +Saint-Germain l'Auxerrois, qui enseignait la dialectique à +Paris au commencement du Xe siècle, et qui a commenté les psaumes. +On peut soupçonner que ce qui est cité des Pères grecs, +notamment d'Origène, de saint Éphrem, et de saint Jean Chrysostôme, +vient de seconde main. Abélard pouvait avoir une traduction +d'Eusèbe, et quant à saint Athanase, il ne cite, je crois, que +le Symbole, et un traité de la Trinité, qui n'existe qu'en +latin, et qui lui a été faussement attribué. (S. Athan. Op., +<i>de Trin. lib.</i>, VIII, t. II, p. 602, Paris, 1699.) +Il y a aussi quelques rares citations des païens, savoir +Aristote, Cicéron, Sénèque et Macrobe.</blockquote> + +<p>Cet ouvrage fut apparemment une des premières +compositions théologiques d'Abélard; il doit être +antérieur au concile de Soissons, et sans doute il +l'écrivit ou le commença à l'époque où, délaissant +Anselme de Laon, il s'érigea définitivement en professeur +de théologie. C'est, comme l'a dit très-bien +M. Cousin, «la table des matières de ses traités +dogmatiques de théologie et de morale<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a><a href="#footnote180"><sup>180</sup></a>.» Mais il +peut avoir été terminé beaucoup plus tard, et par sa +nature c'était un recueil qui pouvait n'être jamais +achevé; aussi est-il permis de douter qu'il ait jamais +été réellement publié. Guillaume de Saint-Thierry +dit qu'on le tenait caché<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a><a href="#footnote181"><sup>181</sup></a>. Il pouvait être connu des +disciples d'Abélard, il avait dû leur être communiqué, +et son existence était ainsi devenue publique, +sans qu'il en fût de même de son contenu. Une telle +composition n'en devait paraître que plus suspecte, +et je ne m'étonne pas que l'abbé de Saint-Thierry, +en dénonçant Abélard, rapporte des passages de ses +autres écrits théologiques et cite seulement comme +monstrueux le titre du <i>Sic et Non</i><a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a><a href="#footnote182"><sup>182</sup></a>. C'était attacher à +toute la doctrine d'Abélard l'étiquette du scepticisme +religieux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote180" name="footnote180"></a><b>Note 180:</b><a href="#footnotetag180"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, p. CLXXXIX.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote181" name="footnote181"></a><b>Note 181:</b><a href="#footnotetag181"> (retour) </a> «Nec etiam quæsita inveniuntur.» (Guill. S. +Theod., <i>ad Gaufr. et Bern. Epist., Bibl. cist.</i>, +t. IV, p. 113.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote182" name="footnote182"></a><b>Note 182:</b><a href="#footnotetag182"> (retour) </a> «<i>Sic et Non, Scito te ipsum</i> et alia +quædam, de quibus timeo ne sicut monstruosi sunt nominis sic +etiam sint monstruosi dogmatis.» (<i>Id., ibid.</i>)</blockquote> + +<p>Cependant un tel soupçon était injuste. L'esprit +d'examen, on le dit du moins, peut conduire au +scepticisme, mais il n'est pas le scepticisme, et il +n'y conduit pas toujours. Abélard était chrétien; il +a pu tomber dans l'erreur, mais non dans le doute, +et s'il a, par ses raisonnements, altéré la foi, jamais +il n'a prétendu l'affaiblir. Il se défiait d'autant moins +de sa méthode, il la jugeait d'autant moins dangereuse +pour les convictions catholiques, qu'elle avait +affermi les siennes, et qu'en rendant sa foi plus lumineuse +elle l'avait rendue plus solide. Son orthodoxie +seule peut être mise en question.</p> + +<p>Il est vrai cependant que l'esprit philosophique +domine dans ses écrits l'esprit dogmatique, et qu'il +y a professé hardiment le rationalisme, au risque +d'ébranler ce qui était pour lui inébranlable. Charmé +de ses idées, esclave de son raisonnement, il se rendait +propre la foi commune en la démontrant à sa +mode, et elle lui devenait plus chère et plus sacrée, +quand elle était devenue sa doctrine personnelle: +l'amour-propre de l'auteur ajoutait à la conviction +du fidèle. Mais il ouvrait ainsi la voie sans terme où +devait marcher désormais à plus ou moins grands +pas la raison individuelle; il donnait le signal redoutable +auquel devaient de siècle en siècle répondre +tous les esprits opposants; il sonnait le réveil de la +liberté de penser.</p> + +<p>Nous retrouverons ce caractère dans tonte sa théologie. +Ici bornons-nous à remarquer que le <i>Sic et Non</i> +peut être regardé comme le point de départ naturel +de l'esprit d'examen appliqué à la théologie, c'est-à-dire +à la tradition écrite des doctrines chrétiennes. +C'était en effet la mise en question du vrai sens de +ces doctrines, et elle ne pouvait avoir lieu que par +l'examen contradictoire des autorités. Cette opposition +systématique des textes avait, dans un cercle +plus restreint et sous toutes réserves d'une soumission +générale et implicite à l'Écriture, quelque chose +du doute préalable de Descartes, quelque chose des +antinomies de Kant; c'était un choix offert à la +raison.</p> + +<p>Abélard choisit; Pierre Lombard choisit aussi, +et son livre n'est pas sans analogie avec le <i>Sic et Non</i>. +Il est fait sur le même plan; nous concevons qu'on +lui ait disputé cet ouvrage, et qu'avant de connaître +rien de plus que le titre de celui d'Abélard, on ait +pu croire quelquefois que Pierre Lombard le lui avait +dérobé<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a><a href="#footnote183"><sup>183</sup></a>. On sait que les <i>Quatre Livres des sentences</i> +sont divisés en chapitre intitulés <i>Distinctions;</i> +c'est-à-dire que chaque question y est successivement +posée; puis les autorités et les arguments contraires +sont présentés sur chacune, et la solution +est établie presque toujours à l'aide d'une distinction. +Les citations sont souvent celles du <i>Sic et Non;</i> +cette coïncidence est naturelle, et d'ailleurs pourquoi +Pierre Lombard n'aurait-il pas pris ses citations +dans le recueil de son maître? L'ordonnance +du livre premier, qui roule sur la Trinité et la Providence, +est absolument celle de l'Introduction à la +théologie; et bien que le docte évêque évite et parfois +combatte les opinions contestables du philosophe, +il se montre partout imbu de sa méthode et +nourri de sa science.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote183" name="footnote183"></a><b>Note 183:</b><a href="#footnotetag183"> (retour) </a> «Putatur a P. Abaelarde confectum fuisse hoc +opus, cui ille per plagum surripuerit.» (Morhof., <i>Polyhist.</i>, +l. II, c. XIV, t. II, p. 88.)</blockquote> + +<p>Enfin cette manière de procéder et de poser hardiment +le pour et le contre, sauf à conclure, devint +la forme permanente de la théologie scolastique. +L'école dogmatique de forme comme de fond, celle +qui enseignait sans discuter, fut de moins en moins +puissante et de moins en moins écoutée; et lorsque, +près de cent ans plus tard, saint Thomas d'Aquin +résuma toute la théologie dans son admirable livre, il +posa intrépidement le pour et le contre sur toutes les +questions, sur tous les articles des questions, et, +divisant à l'infini les objections et les réponses, opposant +une par une, autorité à autorité, raisonnement +à raisonnement, il écrivit, sans jamais faiblir, +sans jamais douter, un ouvrage aussi dogmatique +par les conclusions que sceptique par l'exposition. +<i>La Somme théologique</i> présente la religion tout entière +comme une immense controverse dialectique, dans +laquelle le dogme finit toujours par avoir raison. +C'est la négation la plus franche et la pins développée +de l'absolutisme dogmatique. Ainsi la théologie +scolastique, étudiée dans l'esprit de la foi, +mais enseignée comme une science, est devenue, +avec le temps, la théologie proprement dite; avec +le temps, il n'y en a guère eu d'autre dans les écoles. +C'est essentiellement celle qui s'est perpétuée dans +les séminaires. Au XVIIe siècle, le P. Petau, en composant +son remarquable traité des dogmes théologiques, +reconnaissait pour ses devanciers saint Jean de +Damas, Pierre Lombard et saint Thomas, et quand +l'Église veut réellement enseigner, il faut bien, de +gré ou de force, qu'elle redevienne scolastique. Elle +n'a pas encore en France d'autre théologie reconnue.</p> + +<p>Cependant les âmes ferventes, les esprits simples +et pratiques, les hommes de gouvernement dans +l'Église sont loin d'avoir toujours porté une grande +confiance à ce genre d'enseignement. Chose singulière! +il a souvent alarmé tout ensemble le mysticisme +et la politique. Pour dire le vrai, il n'est pas +rigoureusement d'accord avec ce caractère impératif +que donne à la parole de Dieu le prêtre qui se +sent revêtu d'une mission de commandement, et +croit représenter celui dont il est écrit: <i>Tanquam +potestatem habens</i> (Math. VIII, 29). Concevons que, +soit comme mystique, soit comme homme d'État, +saint Bernard n'ait pas vu sans effroi la transformation +dialectique de la prédication religieuse, Aujourd'hui +même il serait difficile de concilier l'enseignement +traditionnel de la théologie avec la doctrine +des nouveaux apologistes. On est devenu si réservé +en matière de raisonnement, que si la chose était à +faire, je ne sais si le clergé donnerait les mains à +l'invention de la théologie didactique. A ses yeux, +en effet, le christianisme pourrait bien avoir peu à +se louer de la philosophie du moyen âge; car c'est +sous cette forme que le rationalisme est rentré dans +son sein. Quant à ceux qui ont ouvert la route, qui +se sont montrés particulièrement philosophes dans +la religion, qui ont appuyé sur le côté scientifique +de la théologie, qui ont enfin fondé la foi sur la +raison, voici ce qu'en dit le plus prudent des philosophes +modernes:</p> + +<blockquote><p> +«La question de la conformité de la foi avec la +raison, a toujours été un grand problème. Dans +la primitive Eglise, les plus habiles auteurs chrétiens +s'accommodaient des pensées des platoniciens +qui leur revenaient le plus et qui étaient le +plus en vogue alors. Peu à peu Aristote prît la +place de Platon, lorsque le goût des systèmes commença +à régner, et lorsque la théologie même devint +plus systématique par les décisions des conciles +généraux, qui fournissaient des formulaires +précis et positifs. Saint Augustin, Boèce et Cassiodore, +dans l'Occident, et saint Jean de Damas, +dans l'Orient, ont contribué le plus à réduire la +théologie en forme de science, sans parler de +Bède, Alouin, saint Anselme, et quelques autres +théologiens versés dans la philosophie, Jusqu'à ce +qu'enfin les scolastiques survinrent et que le loisir +des cloîtres donnant carrière aux spéculations, +aidées par la philosophie d'Aristote, traduite de +l'arabe, on acheva de faire un composé de théologie +et de philosophie, dans lequel la plupart des +questions venaient du soin qu'on prenait de concilier +la foi avec la raison.» +</p></blockquote> + +<p>Abélard fut un des premiers de ces scolastiques +qui préparaient ce <i>composé de théologie et de philosophie</i>. +Il prit soin de <i>concilier la foi avec la raison</i>, +et Aristote avec saint Paul, avant même que les +Arabes et l'empereur Frédéric II eussent fait connaître +Aristote tout entier. Et c'est de lui que Leibnitz +dit plus loin: «Je plains les habiles gens qui s'attirent +des affaires par leur travail et par leur zèle. +Il est arrivé quelque chose de semblable autrefois +à Pierre Abélard.... et à quelques autres qui se sont +trop enfoncés dans l'explication des mystères<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a><a href="#footnote184"><sup>184</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote184" name="footnote184"></a><b>Note 184:</b><a href="#footnotetag184"> (retour) </a> Disc., prél. de la Théodicée, 6 et 86.</blockquote> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE II.</h3> + +<h3>DE LA THÉOLOGIE D'ABÉLARD.—<i>Introductio ad theologiam</i>.</h3> + +<p>Abélard raconte qu'avant d'écrire sur la théologie +il laissa ses écoliers lui demander «une <i>somme</i> de +l'érudition sacrée qui fût comme une introduction à +l'Écriture sainte<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a><a href="#footnote185"><sup>185</sup></a>.» Ils avaient lu, continue-t-il, et +goûté ses nombreux écrits sur la philosophie, sur les +lettres séculières; il leur semblait qu'il serait bien plus +facile à son esprit de pénétrer le sens de l'Écriture +sainte et les raisons de notre foi qu'il ne le lui avait été +de tarir, comme ils le disaient, les puits de l'abîme +philosophique. Le but de la course, le fruit du travail +ne devait-il pas être, en définitive, l'étude de +Dieu, à qui tout doit être rapporté? Pourquoi a-t-il +été permis aux fidèles d'étudier les arts profanes et +les ouvrages des Gentils, si ce n'est pour y trouver +et ces formes de langage, et ces procédés de raisonnement, +et cette connaissance préalable de la nature +des choses, qui peuvent servir soit à comprendre et +à orner la sainte Écriture, soit à en établir et à en +défendre la vérité? Plus la foi chrétienne semble embarrassée +de questions ardues, plus elle doit être +munie d'un rempart de fortes raisons, surtout contre +les attaques de ceux qui font profession d'être philosophes; +plus de leur part l'inquisition est subtile +et sait rendre les solutions difficiles, plus elle est +propre à troubler la simplicité de notre foi. Ils ont +donc, ces écoliers, jugé capable de résoudre toutes +ces controverses celui que l'expérience leur a fait +connaître pour versé dès le berceau dans l'étude de +la philosophie et principalement de la dialectique, +cette maîtresse en tout raisonnement, et ils l'ont +unanimement supplié de faire valoir le talent que +Dieu lui a remis, puisqu'on ignore quand ce juge +redoutable en demandera compte avec les intérêts. +(Math., XXV, 15.) Ils ajoutent que cela convient à +l'âge et à la profession d'un homme qui, changeant +de moeurs, d'habit, de travaux, préfère désormais +les choses divines aux choses humaines et délaisse le +siècle pour se donner tout à Dieu. Après avoir jadis +embrassé l'étude pour gagner de l'argent, il faut la +faire servir maintenant à gagner des âmes: c'est bien +le moins que de venir à la onzième heure cultiver la +vigne du Seigneur. A ces fréquentes instances de ses +disciples, si, par raison ou par faiblesse, il ne se +rend pas pleinement, il accorde enfin d'entreprendre +l'oeuvre selon ses forces, ou plutôt avec l'aide supplétive +de la grâce divine, ne promettant pas tant de +dire la vérité que d'exposer, comme on le lui demande, +le sens de ses opinions.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote185" name="footnote185"></a><b>Note 185:</b><a href="#footnotetag185"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, pars II. <i>Introd. in +prol.</i>, p. 973-976.</blockquote> + +<p>«Que si dans cet ouvrage,» ajoute-t-il, «mes +fautes veulent, ce qu'à Dieu ne plaise, que je +m'écarte de la pensée ou de l'expression catholique, +que celui-là me pardonne qui juge l'oeuvre sur +l'intention; je serai toujours prêt à donner satisfaction +sur toute erreur en corrigeant ou en effaçant +ce que j'aurai mal dit, quand un fidèle me redressera +par la puissance de la raison ou par l'autorité +de l'Écriture.... Éclairé par l'exemple de saint +Augustin, lorsqu'un si grand homme a rétracté ou +corrigé beaucoup de choses dans ses écrits, si +j'avance quelques erreurs, je n'en défendrai rien +par dédain, je n'en soutiendrai rien par présomption. +Si je ne suis pas exempt du défaut de +l'ignorance, du moins n'encourrai-je pas l'accusation +d'hérésie, car ce n'est pas l'ignorance qui +fait l'hérétique, mais l'obstination de l'orgueil. +Elle se montre dans celui qui, désirant se faire +un nom par quelque nouveauté, met sa gloire à +avancer des choses extraordinaires qu'il s'efforce +mal à propos de maintenir contre tous, pour paraître +supérieur aux autres, ou du moins pour ne +se laisser mettre au-dessous de personne<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a><a href="#footnote186"><sup>186</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote186" name="footnote186"></a><b>Note 186:</b><a href="#footnotetag186"> (retour) </a> C'est à peu prés le début de l'Introduction à +la théologie. Dans son autre théologie (<i>Theologia christiana</i>, +dans le <i>Thesaur. nov. anecd.</i>, t. V, p. 1189), il revient +avec étendue sur les déclarations qui terminent ce préambule; +il y dit que c'est une grande impiété que de corrompre par +le péché le premier don de Dieu, la science, et de faire +participer à ses fautes un art innocent et irréprochable, la +logique; et il s'élève contre l'orgueil de la science et de la +raison avec une force qui prouve combien il avait à +coeur de n'en être pas accusé. (Lib. III, p. 1245-1258.)</blockquote> + +<p>Ce préambule donne l'origine et la date de l'ouvrage +auquel il appartient. Abélard raconte qu'après +sa prise d'habit au couvent de Saint-Denis, il rouvrit +un cours de théologie, et qu'a la demande de ses +élèves il composa sur l'unité et la trinité divine un +traité destiné à faire comprendre ce qu'il fallait +croire<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a><a href="#footnote187"><sup>187</sup></a>. Ce traité, qui fut avidement lu et qui, déféré +au synode de Soissons, y fut condamné et brûlé, +c'est, je n'en doute pas, l'<i>Introduction à la théologie</i>,<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a><a href="#footnote188"><sup>188</sup></a> +véritable résumé de son enseignement, le plus +important de ses ouvrages théologiques; car ses principales +opinions en ces matières y sont développées ou +indiquées, et c'est en général sur ce livre qu'il a été +jugé par ses contemporains et la postérité. Plus tard, +cependant, soit que la rédaction n'en fût pas définitive, +et en effet elle laisse beaucoup a désirer pour +l'ordre, la proportion, l'élégance; soit qu'il n'avouât +pas un texte irrégulièrement publié, et qui d'ailleurs +n'est parvenu jusqu'à nous ni complet ni correct; +soit enfin que la prudence ou la réflexion eût modifié +ses idées ou son caractère, il a traité de nouveau le +même sujet dans un ouvrage dont l'ordonnance paraît +meilleure et la diction plus travaillée; c'est la +<i>Théologie chrétienne</i>, que nous n'avons pas non plus +tout entière. Mais lorsque vers 1140, c'est-à-dire dix-huit +ou vingt ans après la composition de l'Introduction, +Guillaume de Saint-Thierry en dénonça +l'auteur à saint Bernard, c'est sur cet ouvrage qu'il +fonda principalement son accusation, quoiqu'il y +comprît la Théologie chrétienne. Sans tenir aucun +compte des modifications, ou plutôt des précautions +de doctrine que celle-ci pouvait présenter, il ne voit +entre les deux livres qu'une différence de volume: +l'un, dit-il, contient plus et l'autre moins.<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a><a href="#footnote189"><sup>189</sup></a> C'est +aussi l'Introduction que saint Bernard paraît avoir +eue sous les yeux et que le concile de Sens a surtout +condamnée, du moins en ce qui concerne la Trinité +ou la nature de Dieu. C'est donc l'ouvrage qu'il faut +bien faire connaître, comme le plus propre à révéler +la théologie d'Abélard.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote187" name="footnote187"></a><b>Note 187:</b><a href="#footnotetag187"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, op. i, p. 19 et 20, et 1.1 du présent ouvrage, p. 75.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote188" name="footnote188"></a><b>Note 188:</b><a href="#footnotetag188"> (retour) </a> Mag. P, Abæl, nannetensis Introductio ad +theologiam divin in III libros. (<i>Ab. Op.</i>, p. 973-1136.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote189" name="footnote189"></a><b>Note 189:</b><a href="#footnotetag189"> (retour) </a> S. Bern, <i>Op.</i>, op. CCCXVI.—<i>Bibl. +cistero.</i>, t. IV, p. 112, et ci-dessus, t. I, p. 183.</blockquote> + +<p>Malheureusement, quoique étendu, il n'est pas +complet, mais il en a été retrouvé récemment un +abrégé composé, selon toute apparence, par Abélard, +ou du moins sous ses yeux, et nous pouvons +rétablir la substance et l'ordonnance de ce qui nous +manque de l'ouvrage principal.</p> + +<p>Le salut de l'homme, suivant notre auteur, dépend +de trois choses, la foi, la charité, le sacrement. La +foi, qui contient l'espérance, comme le genre contient +l'espèce, est l'estimation des choses qui n'apparaissent +pas<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a><a href="#footnote190"><sup>190</sup></a>, c'est-à-dire qui ne sont pas soumises +aux sens du corps.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote190" name="footnote190"></a><b>Note 190:</b><a href="#footnotetag190"> (retour) </a> «Existimatio rerum non apparentium.» <i>Introd</i>, +p. 977. Le mot d'<i>existimatio</i> répond à celui de saint Paul +έλεγχος, traduit dans la Vulgate par <i>argumentum</i>, +et dans saint Augustin par <i>convictio</i>. C'est cette dernière +Idée que voulait rendre Abélard; on a vu que pour lui estimation, +Équivalent d'<i>opinio</i>, δόξα, s'alliait naturellement, +d'après l'autorité d'Aristote, à l'idée de foi ou de croyance. +(Hébr., xi, I.—S. Aug., <i>Serm.</i> cxxvi, et ci-dessus +i. I, p. 400.)</blockquote> + +<p>La foi suppose donc l'invisible: les choses qui +apparaissent, on ne les croit pas, on les connaît; le +mérite et le propre de la foi est de croire ce qu'on +ne voit pas. Nous croyons pour connaître, nous ne +connaissons pas pour croire. Qu'est-ce que la foi? +croire ce qu'on ne voit pas. Qu'est-ce que la vérité? +voir ce que l'on croit. Car la foi est la croyance aux +choses mêmes et non aux mots. Ainsi la foi dans +l'Évangile contient la foi aux choses de l'Évangile. +Les philosophes ont bien aussi une certaine foi, lorsqu'une +chose est mise au-dessus du doute soit par +la pensée, soit par l'expérience. L'argument est ce +qui fait foi d'une chose auparavant douteuse<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a><a href="#footnote191"><sup>191</sup></a> (Cicéron). +Il y a donc plusieurs moyens de produire la +foi, et la foi est proprement ou improprement dite, +suivant qu'on l'applique aux choses occultes on aux +choses apparentes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote191" name="footnote191"></a><b>Note 191:</b><a href="#footnotetag191"> (retour) </a> Beoth., in <i>Topic. Cie.</i>, t. 1, p. 102.</blockquote> + +<p>Parmi les vérités de la foi, parmi les choses de +Dieu, toutes n'importent pas au salut. Au premier +rang de celles qui importent au salut se placent celles +qui sont relatives d'abord à la nature de Dieu, puis +à ses dispensations ou dispositions nécessaires.</p> + +<p>«La religion chrétienne tient qu'il n'existe qu'un +seul Dieu, et non plusieurs, seul Seigneur de tous, +seul créateur, seul principe, seule lumière, seul +souverain bien (bien parfait), seul immense, seul +tout-puissant, seul éternel, substance une ou essence +absolument immutable et simple, en qui ne +peuvent être aucunes parties ni rien qui ne soit +elle-même, seule véritable unité en tout, hors en +ce qui concerne la pluralité des personnes divines. +Car en cette substance si simple, ou indivisible et +pure, la foi confesse trois personnes en tout coégales +et coéternelles, et qui ne diffèrent point numériquement, +c'est-à-dire comme des choses numériquement +diverses, mais seulement par la +diversité des propriétés, une étant Dieu le père, +une étant Dieu le fils, une étant Dieu esprit de +Dieu, procédant du Père et du Fils. Une de ces +personnes n'est pas l'autre, quoiqu'elle soit ce +qu'est l'autre. Ainsi le Père n'est pas le Fils ou le +Saint-Esprit, ni le Fils le Saint-Esprit; mais le Fils +est ce qu'est le Père, et le Saint-Esprit également. +Dieu est autant le Père que le Fils ou le Saint-Esprit, +étant un en nature, un numériquement +autant que substantiellement. Mais de la diversité +des propriétés naît la distinction des personnes; +elle est telle que cette personne-ci est autre, mais +non autre chose que cette personne-là; comme un +homme diffère d'un homme personnellement et +non substantiellement, en tant que celui-ci n'est +pas celui-là, quoiqu'étant ce qu'est celui-là, c'est-à-dire +identique de substance et non de personne<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a><a href="#footnote192"><sup>192</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote192" name="footnote192"></a><b>Note 192:</b><a href="#footnotetag192"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, I. I, p. 917-983. On +pourrait voir là un réalisme très-prononcé, car Abelard +semble admettre ici l'identité de substance entre deux hommes: +mais il peut n'entendre que l'identité de nature, et non +l'identité numérique. Il est vrai qu'alors la comparaison +n'est plus exacte par rapport à la Trinité; mais, comme on le +verra, elle est reçue et presque triviale dans la +question et ne doit pas être reprochée à notre auteur.</blockquote> + +<p>Le propre du Père est d'être inengendré (improduit, +<i>ingenitus</i>), c'est-à-dire d'exister par soi et non +par un autre, comme le propre du Fils est d'être engendré, +et du Saint-Esprit, non pas d'être engendré, +mais de procéder, sans que le Saint-Esprit ou le +Fils soient faits ou créés. Le Père est donc le principe +de la divinité. (Saint Augustin, <i>De Trin.</i>, IV, +xx.) Mais sa divinité est dans chacune des trois +personnes, chacune est Dieu, Seigneur, Créateur; +en ce sens, la Trinité est indivise (proprement individu, +<i>individua</i>). Mais aucune des trois personnes +n'étant l'une ou l'autre personne, une seulement +étant dite inengendrée, une engendrée, une procédant, +il suit qu'il n'y a pas en elles pluralité de choses +ou pluralité substantielle, mais pluralité de propriétés: +chacune est personne, mais point de la même +manière que chacune est Dieu. Tout ce qui appartient +à la personne est propre, tout ce qui appartient +à Dieu, tout ce qui est absolument divin est commun +à toutes, comme la gloire, la volonté, l'opération. +«Tel est,» dit Abélard, «le résumé de la foi touchant +l'unité et la trinité, qu'il nous faut établir +et fortifier par des exemples et des similitudes +convenables contre les inquisitions de ceux qui +doutent. Que sert, en effet, pour la doctrine, de +parler, si ce que nous voulons enseigner ne peut +être exposé de façon à être compris<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a><a href="#footnote193"><sup>193</sup></a>?»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote193" name="footnote193"></a><b>Note 193:</b><a href="#footnotetag193"> (retour) </a> Ces idées générales sur la Trinité n'ont +rien d'original, non plus que de hasardé. Abélard les +emprunte surtout à saint Augustin qui lui-même les a +plutôt remaniées qu'inventées. On peut les retrouver +exposées avec soin et développement dans la <i>Somme</i> +de saint Thomas. (Pars I, quaest. XXVII et seqq.) Une +différence seule doit être remarquée. Abélard, guidé en +ceci par saint Augustin, qui s'attache plus aux différences +qu'aux ressemblances des personnes de la Trinité avec la +généralité des êtres, ne veut pas qu'elles soient entre +elles <i>diversae numero rerum</i> (p. 982), ce qui suit +Dialectiquement de ce qu'elles ne sont pas des substances. +Cependant comment être trois sans différence numérique? +Aussi saint Jean Damascène avait-il admis cette différence, +et Pierre Lombard qui l'explique, ne la rejette pas, quoiqu'il +trouve plus prudent de s'en tenir à la différence de +propriété, Jean Damascène, suivant lui, était plus frappé des +ressemblances que des différences. (Jean Damasc., <i>De orth. +Fid.</i>, I. III, c. iv et vi.—P. Lomb., <i>Sent.</i> I, +<i>Dist.</i> XIX.) Saint Thomas, sans oser prononcer que +les personnes de la Trinité soient choses numériques diverses, +admet cependant que le nombre, <i>termini numerales</i>, +s'applique à la divinité. Il considère la multitude des +personnes comme une division formelle ou rationnelle. Il dit +quelque part <i>numeras personarum</i> (<i>Qu.</i> xxx, a. +3.—<i>Qu</i>. xxxi, a. 1.)Les modernes n'hésitent pas à dire +que les trois personnes sont «trois êtres individuels +subsistant réellement en eux-mêmes, qui sont chacun un +principe d'action.» (Bergier, <i>Dict. de Théol.</i>, art. +<i>Trinité et Personne</i>.) C'est aller bien loin, et +Abélard nous paraît plus sage. Il suit du reste une opinion +exprimée dans un ouvrage qu'il croyait de Boèce, savoir que +le nombre réel n'en pas applicable à la divinité, mais +seulement le nombre intellectuel, (<i>De Trin. unit. Dei, +Op.</i> Boeth., p. 958.)</blockquote> + +<p>Que veut dire dans la nature divine cette distinction +de personnes? Cette nature restant une et indivisible, +comment lui assigner une trinité personnelle? +De là deux points «à défendre contre les +attaques véhémentes des philosophes.»</p> + +<p>La distinction des personnes doit nous servir à +mieux concevoir la divinité, c'est-à-dire dans la +divinité le bien suprême et la perfection absolue. +Ainsi le nom du Père désigne la puissance divine: +Dieu est tout-puissant, parce qu'il peut faire tout ce +qu'il veut, non parce qu'il peut tout faire; car il ne +peut faire des choses injustes, étant lui-même la +suprême justice. Le nom du Fils désigne la sagesse: +Dieu est sage, car il sait tout et ne peut se tromper +ni être trompé. Le nom du Saint-Esprit enfin désigne +la charité ou la bonté: Dieu est bon, car il +veut que tout soit disposé pour le mieux, que tout +arrive le mieux possible, et il conduit tout à la meilleure +fin. Là où s'unissent ces trois choses, puissance, +sagesse et bonté parfaites, le bien parfait est +réalisé.</p> + +<p>Le nom du Père exprime la toute-puissance: Je +crois en Dieu le père tout-puissant, dit le Symbole +des apôtres. «Comme Dieu, innascible, comme père, +inengendré (<i>ingenitus</i>), il a, comme tout-puissant, +la plénitude de la force,» dit l'évêque +Maxime<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a><a href="#footnote194"><sup>194</sup></a>, «car il est tout-puissant par la divinité +inengendrée, et père par la toute-puissance.» La +<i>divinité inengendrée</i> signifie que seul des trois personnes +il est inengendré, seul il n'est point par un +autre que lui, <i>solus ipse non sit ab alio</i>, tandis que +les deux autres personnes sont par lui, <i>ab ipso sunt</i>. +<i>Père par la toute-puissance</i>, cela veut dire évidemment +que la puissance divine lui appartient, spécialement, +comme propriété, de même que celle d'être +inengendré, bien que chacune des autres personnes, +étant de même substance, soit de même puissance. +«En effet, les propriétés des trois personnes étant +distinctes, certaines choses sont d'ordinaire dites +ou admises spécialement et comme proprement de +telle ou telle d'entre elles, lesquelles choses, +d'après leur nature, nous ne le contestons pas, +appartiennent en union à chacune d'elles<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a><a href="#footnote195"><sup>195</sup></a>.» Le +Père et le Saint-Esprit, la Trinité entière est sagesse; +le Père et le Fils, la Trinité entière est charité. Seulement, +à raison des propriétés des personnes, certaines +oeuvres sont spécialement attribuées à chacune +d'elles, quoique ces oeuvres soient dites oeuvres indivises +de la Trinité, et que tout ce qui est fait par une +d'elles le soit par chacune. Ainsi la susception de la +chair est assignée au Fils; ainsi il est dit que la régénération +s'accomplit par l'eau et l'Esprit (Jean, iii, 5), +quoiqu'en tout cela la Trinité opère tout entière. +L'usage est donc d'attribuer en propriété spécialement +et principalement au Père ce qui concerne +la puissance, son nom le désignant surtout, par ce +fait qu'étant inengendré, il subsiste par lui-même, +non par un autre; d'où il résulte que, comme mode +substantiel, la puissance lui reste en propre. En effet, +encore que le Père puisse faire tout ce que fait le +Fils et le Saint-Esprit, il a cela de plus qu'il existe +seul par lui-même et n'a pas besoin d'un antre pour +être. Néanmoins nous ne disons pas le Fils et le Saint-Esprit +moins tout-puissant que le Père: les oeuvres +de la Trinité sont indivises on communes, tout ce +que fait la puissance étant réglé par la sagesse, accompli +par la bonté; aussi invoquons-nous Dieu au +nom du Père, et au Fils, et du Saint-Esprit: les +trois personnes sont inséparables pour la prière +comme dans l'opération divine. Mais pour que la +tonte-puissance qui est a chacune consomme ce +que chacune veut faire, il n'est pas nécessaire que +chacune soit absolument comme les deux autres, +puisqu'elles diffèrent par les propriétés, la non-génération, +la génération, la procession. Sans doute +il y a égalité entre elles; il n'y a rien de plus du de +moins, par exemple, dans le Fils, quant au lieu, au +temps, à la puissance, à la science, si ce n'est pourtant +qu'il n'est pas né de lui-même et que le Père +l'a engendré. Mais <i>ce seul plus ou moins</i> qui est +dans le Fils, de n'être pas par lui-même comme le +Père, s'applique-t-il au mode de l'opération, comme +au mode de l'existence? De cette puissance propre +au Père de subsister par soi ou d'exister de soi-même, +et non par un autre, il suit nécessairement +que les deux autres personnes de la Trinité sont par +lui et n'ont pas la propriété de subsister par soi. Si +donc nous rapportons la puissance tant au mode de +l'existence qu'à celui de l'opération, nous trouverons +que la toute-puissance appartient au Père proprement +et spécialement, en sorte que non-seulement il +peut tout avec les deux autres personnes, mais encore +qu'il a seul l'existence par soi, non par un autre, +et conséquemment la puissance par soi, comme l'existence; +et les autres personnes, ayant l'existence par +lui, peuvent par lui tout ce qu'elles veulent. C'est +ainsi que le Fils a dit: «Je ne puis rien faire par +moi-même.» (Jean, v, 30.) Et ailleurs: «Je ne fais +rien par moi-même, ou je ne parle point par moi-même.» +(Jean, xiv, 10.) Cette puissance propre +du Père par laquelle il subsiste seul par soi et non +par un autre est comprise dans la toute-puissance, +et il faut le dire tout-puissant, en ce sens que tout +ce qui appartient à la puissance, quant à l'opération +comme à l'existence, lui est attribué en propre par +l'évêque Maxime.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote194" name="footnote194"></a><b>Note 194:</b><a href="#footnotetag194"> (retour) </a> Maxime, évêque de Turin, qu'il ne faut pas +confondre avec Maxime le moine a laissé des homélies. La +citation d'Abélard en dans l'homélie <i>In tradit. Symboli. +(Bibl. vet. pat</i>., t. VI, p. 42.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote195" name="footnote195"></a><b>Note 195:</b><a href="#footnotetag195"> (retour) </a> C'est ce que saint Thomas appelle <i>essentialia +personis attributa</i>. (Qu. xxxix, a. 8.) Abélard paraît +marquer ici avec beaucoup de soin le caractère mixte de ces +attributions qui sont <i>appropriées</i> sans être <i>propres</i>. +Le point original comme aussi le point hasardé est le parti +qu'il a tiré de ces attributions que l'Église en général ne +regarde pas comme constitutives, et dont elle ne déduit pas +de conséquences importantes. Nous touchons ici +à la nouveauté principale de toute la doctrine, et à +l'origine des censures qu'elle a encourues. Nous y reviendrons.</blockquote> + +<p>Peut-être serait-il plus exact de dire que le Père, +par la toute-puissance qui lui est attribuée en propre, +engendre la sagesse, comme un fils, la sagesse +divine étant quelque chose de la divine toute-puissance, +étant elle-même une certaine puissance; car +elle est une puissance de discerner, la puissance en +Dieu de discerner et de connaître tout parfaitement.</p> + +<p>L'Écriture en divers passages paraît prouver que +nommer la puissance du Seigneur, c'est nommer +la puissance divine, d'où est née la divine sagesse; +dire Dieu le fils, c'est nommer la sagesse divine, +née de la divine puissance; nommer le Saint-Esprit, +c'est nommer la charité de la bonté divine, qui procède +pareillement du Père et du Fils<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a><a href="#footnote196"><sup>196</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote196" name="footnote196"></a><b>Note 196:</b><a href="#footnotetag196"> (retour) </a> <i>Introd., t. 1, p. 988-996.</i></blockquote> + +<p>Mais à ces témoignages des écrivains sacrés, il plaît +à Abélard d'unir ceux des philosophes, «puisque +c'est à des philosophes qu'il a affaire, à ceux du +moins qui tâchent d'attaquer notre foi par des +citations philosophiques. Nul, en effet, ne peut être +accusé et persuadé que par des raisons qu'il accepte, +et la confusion est grande d'être vaincu par +où l'on espérait vaincre.» D'ailleurs les vertus des +philosophes ont été louées par de saints docteurs. +Non-seulement ils se sont élevés à une vie pure, mais +encore à l'intelligence d'un Dieu unique. Les autorités +ne manquent point pour prouver qu'ils ont +connu l'ouvrier à son ouvrage. Ne pût-on les citer +comme des modèles de la vie, on pourrait encore +s'instruire à leurs leçons. Dieu peut nous vouloir +éclairer par l'intermédiaire d'indignes ministres; +tout lui est bon pour toucher nos esprits et nos coeurs. +«S'il ne faisait les grandes choses que par les grands +hommes, la reconnaissance s'adresserait à eux +plus qu'à lui.» (P. 1006.) D'ailleurs saint Jérôme +nous dit de ne pas désespérer du salut de tous les +philosophes qui sont venus avant l'incarnation. On +sait comment saint Augustin s'exprime sur Socrate<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a><a href="#footnote197"><sup>197</sup></a>. +Platon parle de Dieu, du culte qui lui est dû, de la +prière qui l'invoque, de la vertu qui lui plaît, en +des termes qui semblent indiquer une sorte de révélation +de sa divinité sainte. On peut dire même que +l'incarnation a été annoncée par la sibylle plus clairement +qu'elle ne l'est dans quelques-uns des prophètes, +et l'on ne saurait s'étonner que <i>le plus grand +de tous les philosophes</i> ait paru atteindre l'idée essentielle +de la Trinité, lorsqu'au Dieu suprême il ajoute +et cette intelligence, ce Νούς né de Dieu et coéternel +à lui, et cette âme du monde qui est la vie et le salut +de tout ce qui existe. Ne croit-on pas reconnaître là +le Verbe et l'amour? Le Fils est le Νούς, le Saint-Esprit +est cette âme du monde, née de Dieu et de son +intelligence. «Dans le vrai, la Trinité divine n'est +bien connue que d'elle-même.» Nous ne pouvons +la dignement concevoir, nous n'y suffisons point. +Les expressions de Platon peuvent donc être prises +pour une image de la Trinité, dès là seulement +qu'elles lui sont applicables. Lorsque les philosophes +parlaient de l'âme ou de Dieu, ils étaient souvent +obligés de voiler leur pensée. Nomment-ils ce Dieu +suprême, qu'ils appellent le bien, le principe universel, +ou cette intelligence éternelle qui contient +les types originels des choses ou les idées, ils ne +se servent d'aucune fiction; mais veulent-ils aller +plus loin, il leur faut recourir aux images, aux +similitudes. La raison prescrit donc de chercher +le sens caché de leurs expressions et de leurs emblèmes; +car si l'on ne supposait pas qu'un sens mystérieux +est enveloppé dans quelques-unes des opinions +de Platon, <i>le plus grand des philosophes serait +le plus grand des sots, summus stultorum</i>. Comment +serait-ce faire violence au vrai que de ramener les +expressions des sages à la foi chrétienne? Le Saint-Esprit +a proféré par la voix de Caïphe une prophétie +à laquelle celui qui l'inspirait et celui qui la prononçait +attachaient un sens fort différent. (Jean, xi, 54.) +Saint Grégoire dit qu'il ne faut rien repousser +de ce qui ne répugne pas à la foi<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a><a href="#footnote198"><sup>198</sup></a>. C'est un fait +que la doctrine platonicienne s'est toujours accordée +avec le dogme de la Trinité, et si les abeilles +déposèrent le miel sur les lèvres de Platon enfant, +endormi dans son berceau, ce prodige n'annonçait +pas la douceur de son éloquence, mais bien plutôt +que Dieu révélerait par sa bouche les mystères de +sa divinité. Il fallait, en effet, qu'à la plus grande +sagesse, qui est Jésus-Christ, ce fût le plus grand +des philosophes qui rendît témoignage<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a><a href="#footnote199"><sup>199</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote197" name="footnote197"></a><b>Note 197:</b><a href="#footnotetag197"> (retour) </a> L'abrégé dont nous avons parlé p. 188, +et qu'a publié M. Rheinwald, suit exactement jusqu'à ce +point (p. 1007) le texte de l'Introduction, mais en le +resserrant. Le chap. xi du premier répond au chap. xv du +liv. I de la seconde. À partir de ce point, le chap. xii +de l'<i>Epitome</i> rejoint l'Introduction vers la p. 1077.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote198" name="footnote198"></a><b>Note 198:</b><a href="#footnotetag198"> (retour) </a> Grégoire le Grand dans une lettre à Domition +imétropolitain, et non comme le dit Abélard à Janvier, évêque +de Calahorra. (<i>Epist. Regist</i>., t. III, ep. LXVII.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote199" name="footnote199"></a><b>Note 199:</b><a href="#footnotetag199"> (retour) </a> <i>Introd</i>., t. I, p. 1003-1040.—<i>Theol. +Christ</i>., t. II, p. 1200, et V, p. 1955, Abélard en +s'appuyant ici de l'autorité de Platon ne fait que suivre +les Pères <i>platonisants</i>. De tout temps, on a raisonné +dans l'Église sur l'analogie de l'idée de la trinité +platonique avec le dogme de la sainte Trinité. Les passages +du philosophe grec habituellement cités sont ceux du <i>Timée</i>, +qu'Abélard connaissait (t. XII de la trad. de Cousin, +p. 115, 117, 126, etc.) et deux fragments douteux des lettres +II et VI (t. XIII, p. 59 et 74). Les néo-platoniens d'Alexandrie +ont développé davantage cette idée de la trinité, et d'une +manière plus suspecte au christianisme, de sorte que l'assimilation +qui séduit Abélard est tenue généralement pour dangereuse et n'est +plus guère usitée. Mais elle n'en est pas moins autorisée par de +Grands exemples. H. de Chateaubriand en a fait une des beautés de +la religion chrétienne. (Voyez surtout saint Clément d'Alexandrie, +<i>Stromat</i>. IV et VII.—Et saint Augustin lui-même, <i>De +Ver. relig</i>., l, v et <i>Conf.</i> VII, ix.—Euseb, <i>Præpar</i>, +II et XI.—Theodoret. <i>Serm</i>., II.—Cyrill. <i>Cont, +Jut</i>., III, etc.—Petav. <i>Dogm. theolog</i>., t. II, t. I, +c. I et VI.—Bergier aux mots; <i>Platonisme et Trinité</i>.—<i>Génie +du christianisme</i>, part. I, t. I, c. III.)</blockquote> + +<p>Telle est la substance du premier livre de l'Introduction; +Abélard commence le second par une apologie. +Apparemment l'emploi qu'il vient de faire des +autorités philosophiques et des citations païennes +avait été critiqué; car il observe qu'il n'a rien introduit +de nouveau. Saint Paul cite Epiménide, +Ménandre, Aratus; pour convertir les Athéniens, il +s'empare d'une inscription qu'ils avaient gravée sur +un autel<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a><a href="#footnote200"><sup>200</sup></a>. On voit dans le Deutéronome qu'il faut +raser la tête d'une captive et qu'ensuite on peut +l'épouser. «Ainsi,» dit Abélard, «j'aime la science +profane pour sa grâce et sa beauté, et d'une esclave, +d'une captive étrangère, je veux faire une +Israélite.» Si j'ai emprunté à Origène, j'ai négligé +ses erreurs, suivant en cela l'exemple d'Hilaire le +Confesseur. Si Dieu a dicté la prophétie de Balaam, +n'a-t-il pu faire parler, et la sibylle, et Virgile le +Poète<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a><a href="#footnote201"><sup>201</sup></a>? La voix miraculeuse des démons n'a-t-elle +pas été employée pour annoncer la vérité? Les +choses matérielles et inanimées elles-mêmes <i>racontent +la gloire de Dieu</i> (Ps. XVIII, 2). Plus les Gentils, +plus les philosophes paraîtront étrangers ou hostiles +à notre foi, plus leur autorité en sa faveur sera +grande: la déposition favorable d'un ennemi est +plus forte que celle d'un ami. «Après tout, les témoignages +que j'ai empruntés aux philosophes, +je les ai recueillis, non dans leurs écrits, <i>j'en +connais fort peu</i>, mais dans les livres des Pères<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a><a href="#footnote202"><sup>202</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote200" name="footnote200"></a><b>Note 200:</b><a href="#footnotetag200"> (retour) </a> Tit. I, 12.—I. Cor., xv, 38.—Act., XVII, 22.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote201" name="footnote201"></a><b>Note 201:</b><a href="#footnotetag201"> (retour) </a> <i>Dent.</i>, XXI, 11, 12, 13.—<i>Nomb.</i>, +XXII, XXIII, XXIV. La croyance dans +les oracles sibyllius, compilation qui parait avoir été +fabriquée vers le IIe siècle, s'est maintenue longtemps dans +l'Église, et bien des Pères l'ont tolérée ou partagée.—Frérot, +<i>Mém. de l'Académie des inscriptions,</i> t. XXIII.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote202" name="footnote202"></a><b>Note 202:</b><a href="#footnotetag202"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, t. II, p. 1041-1046. <i>Quorum +panca novi</i>, dit-il; et dans la Théologie chrétienne, +exprimant la même idée, il dit qu'il n'a peut-être jamais +vu les écrits philosophes qu'il cite, mais qu'il a recueilli +leurs témoignage dans saint Augustin. (<i>Theol. Christ.</i>, +I. Il, p. 1902.)</blockquote> + +<p>Ceux qu'il entasse à la fin du premier livre de l'introduction +et au commencement du second sont très nombreux et +très-divers; et il y a là un luxe de citations dont il serait +intéressant de vérifier l'origine, afin de bien tracer les limites +de l'érudition de cette époque; car Abélard savait certainement +tout ce que de son temps on pouvait savoir dans le nord des Gaules.</p> + +<p>Après les témoignages viendront les arguments. En +toute chose, mais principalement en ce qui touche +Dieu, il y a plus de sûreté à s'appuyer sur l'autorité +que sur le jugement humain.</p> + +<p>«La foi dans la Trinité est le fondement de tous biens, on ce +sens que l'origine de tous biens est dans la connaissance de la +nature de Dieu. Qui réussirait à ébranler ce fondement ne nous +laisserait rien à édifier de solide. Nous aussi, nous avons voulu +opposer à un si grand péril le bouclier tant de l'autorité que de la +raison, nous confiant dans celui par l'appui duquel le petit David +a immolé l'énorme et fier Goliath avec son propre glaive. Nous aussi, +tournant contre les philosophes et les hérétiques la glaive des raisons +humaines avec lequel ils nous combattent, nous détruisons la +force et l'armée de leurs arguments contre le Seigneur, afin qu'ils +soient moins présomptueux dans leurs attaques contra la simplicité +des fidèles, on se voyant réfutés sur les points où il leur parait le +moins possible de leur répondre, savoir cette diversité de personnes +dans une substance simple et indivisible, la génération du Verbe, la +procession de l'Esprit. Non que nous promettions d'enseigner la vérité +sur tout cela; nous ne croyons pas que nous, non plus qu'aucun +mortel, y puissions suffire; mais du moins voudrions-nous opposer +quelque chose da vraisemblable, de voisin de la raison humaine, +et qui ne fût pas contraire à la foi, à ceux qui se font gloire de +vaincre la foi par les raisons humaines, qui ne sont touchés que des +raisons humaines parce qu'ils les connaissent, et qui trouvent facilement +de nombreux approbateurs, presque tous les hommes étant +de nature animale, fort peu de nature spirituelle... Loin de nous +donc la pensée que Dieu, qui use bien des mauvaises choses, n'ait +pas disposé également bien les arts qui sont des dons de la grâce, +pour qu'ils servissent aussi à soutenir sa divine majesté. Les arts du +siècle, et enfin la dialectique elle-même ont été jugés par saint Augustin +et tes autres docteurs ecclésiastiques fort nécessaires a l'Écriture +sainte. Sans doute on peut trouver des autorités contraires; aux +passages formels et nombreux de saint Augustin, on peut en opposer +de fort différents de saint Jérôme..... Mais le synode du pape Eugène +au temps de Louis<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a><a href="#footnote203"><sup>203</sup></a> a positivement ordonné l'étude et l'enseignement +des lettres et des arts libéraux..... et si saint Jérôme a été repris et +<i>flagellé</i> par le Seigneur pour avoir lu les ouvrages de Cicéron, c'est +qu'il les lisait uniquement pour son plaisir et par goût pour l'éloquence<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a><a href="#footnote204"><sup>204</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote203" name="footnote203"></a><b>Note 203:</b><a href="#footnotetag203"> (retour) </a> <i>Synodus Eugenii papæ tempore Ludovici</i>. +(Ibid., p. 1040.) C'est la concile de Rome en 823 tenu par +Eugène II au temps de Louis le Débonnaire. On lit au canon XXXIV +du 16 novembre: «In universis episcopiis subjectisque plehibu +et aliis locis in quibus necessitas occurrerit, omnium cura et +diligentia habentur ut magistri et doctores constituantur qui +studia litterarum liberaliumque artium, as sancta habentes +dogmate, assidue deceant, quia in his maxime divina manifestatur +atque declarantur mandata.» (<i>Sac. Concil</i>., t. VII, +p. 1557, et t. VIII, p. 112.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote204" name="footnote204"></a><b>Note 204:</b><a href="#footnotetag204"> (retour) </a> <i>Introd</i>., p. 1046-1052. C'est dans une +épître à Eustochius que saint Jérome raconte cette singulière +histoire, et il ne souffre pas qu'on la prenne +pour une vision ou un songe; car il assure qu'à son réveil +il se ressentait des coups qu'il avait reçus, et que son +corps on partait les marques. (T. IV, part. II, ep. Xviii +ad Eustoch., <i>De custodia virginatis</i>.)</blockquote> + +<p>«Pour moi donc, je pense que l'étude d'aucun art ne doit être +interdite à un homme religieux, à moins qu'elle ne l'empêche de se +livrer à quelque chose de plus utile, d'après la règle commune dans +les lettres qu'il faut interrompre ou même abandonner ce qui est +moins important pour ce qui l'est davantage. Quand il n'y a ni +fausseté dans la doctrine, ni déshonnêteté dans l'expression, comment +n'y aurait-il aucune utilité dans la science? comment mériter +des reproches pour l'avoir apprise ou enseignée, si, comme il vient +d'être dit, rien de meilleur n'a été négligé ou délaissé pour elle? +Personne en effet ne prétendra qu'une science soit une mauvaise +chose, même celle du mal, laquelle est nécessaire au juste, non certes +pour faire le mal, mois pour se prémunir contre le mal connu +d'avance par la pensée. Ce n'est pas un mal que de connaître le dol +ou l'adultère, mais de les commettre; car la connaissance en est +bonne, quoique l'action en soit mauvaise, et nul ne pèche en connaissant +le péché, mais en le commettant. Si la science était un mal, +c'est qu'il y aurait des choses qu'il serait mal de savoir: mais alors on +ne pourrait absoudre de quelque malice Dieu qui sait tout; car la +plénitude des sciences est en celui-là seul de qui toute science est un +don. La science est la compréhension de tout ce qui existe, et elle +discerne, selon la vérité, toutes choses, se rendant en quelque sorte +présentes celles même qui ne sont pas; voilà pourquoi quand on +énumère les dons de l'esprit de Dieu, on l'appelle l'esprit de science. +Or, de même que la science du mal est bonne, étant nécessaire pour +éviter le mal, il est certain que la puissance ou faculté du mal est +également bonne, étant nécessaire pour mériter, Si nous ne pouvions +pécher, nous n'aurions aucun mérite à ne le point faire; à celui qui +manque du libre arbitre, aucune récompense n'est due pour des +actions forcées.... Aucune science ou puissance n'est donc mauvaise, +quelque mauvais qu'en soit l'emploi; aussi est-ce Dieu qui donne +toute science, et règle toute puissance. C'est pourquoi nous approuvons +les sciences; mais nous résistons aux mensonges de ceux qui en +abusent..... Je suppose qu'aucun homme versé dans les lettres saintes +n'ignore que les nommes spirituels ont fait plus de progrès dans la doctrine +sacrée par l'étude de la science que par le mérite religieux, et +que plus un homme parmi eux a été docte avant sa conversion, plus +il a eu de valeur pour les choses saintes. Quoique Paul ne paraisse +pas un plus grand apôtre en mérite que Pierre, ni Augustin un plus +grand confesseur que Martin, cependant l'un et l'autre après leur +conversion reçurent d'autant plus largement la grâce de la doctrine, +qu'auparavant ils excellaient davantage dans la connaissance des +lettres. Ainsi, par une dispensation de Dieu, ce qui recommande +l'élude des lettres profanes, ce n'est pas seulement l'utilité qu'elles +contiennent, c'est aussi qu'elles ne paraissent pas étrangères aux +dons de Dieu, comme elles le seraient s'il ne s'en servait pour aucun +bien. Nous connaissons cependant le mot de l'apôtre, <i>scientia inflat</i>, +la science engendre l'orgueil. Mais ce qui doit précisément la convaincre +d'être une bonne chose, c'est qu'elle entraîne au mal de +l'orgueil celui qui a conscience de la posséder. Comme il y a quelques +bonnes choses qui viennent à certains égards du mal, il y en a +de mauvaises qui tirent leur origine du bien. La pénitence ou la +satisfaction par la peine, qui sont bonnes, accompagnent le mat commis +au point d'en avoir besoin pour naître. L'envie et l'orgueil, qui +sont de très-mauvaises choses, proviennent des bonnes. Ce Lucifer, +étoile du matin, fut d'autant plus enclin à l'orgueil qu'il était supérieur +aux esprits angéliques par l'éclat de sa sagesse ou de sa +science; et pourtant cette sagesse ou cette science de la nature +des choses qu'il avait reçue de Diou, il serait peu convenable de +l'appeler mauvaise; c'est lui qui dans son orgueil en a mal usé. +(Isaïe, xiv, 42.) Quand un homme s'enorgueillit de sa philosophie +ou de sa doctrine, nous ne devons pas inculper la science, pour +un vice qui s'y rattache; mais il faut peser chaque chose en elle-même, +pour ne pas encourir par un jugement imprudent cette malédiction +prophétique: <i>Malheur à ceux qui disant le bien mal et le mal +bien, prennent la lumière pour les ténèbres et les ténèbres pour la lumière!</i> +Que ce peu de mots nous suffisent contre ceux qui, cherchant +une consolation à leur inhabilité, murmurent aussitôt que, pour +éclaircir notre pensée, nous empruntons des exemples ou des similitudes +aux enseignements des philosophes.... Il est écrit: <i>Fas est et +ab hoste doceri</i><a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a><a href="#footnote205"><sup>205</sup></a>. Pour nous faire comprendre, nous devons employer +tous les moyens... Nous lisons dans saint Augustin: <i>Il faut chercher +non l'éloquence, mais l'évidence. Qu'importe la perfection du langage, +si elle n'est suivie de l'intelligence de celui qui l'entend?... que sert une +clef d'or, si elle ne peut ouvrir ce que nous voulons ouvrir? en quoi +nuit une clef de bois, si elle le peut</i><a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a><a href="#footnote206"><sup>206</sup></a>? Mais, direz-vous, nous travaillons +en vain. Tout ce qu'on ne peut ouvrir a été ouvert par d'autres, +ou ce que nous voulons ouvrir ne saurait être ouvert: la Trinité, est +un mystère ineffable. Sans doute, mais pourtant qu'ont donc fait les +Pères qui nous ont laissé tant de traités sur la Trinité? Si tout ce +qu'on peut enseigner est enseigné, pourquoi sont-ils venus écrire l'un +après l'autre, et celui-ci a-t-il tenté de rouvrir ce qu'avait déjà ouvert +celui-là? Si les enseignements existants suffisent, comment se +fait-il que les hérésies repullulent sans cesse, que les doutes subsistent +encore?... Jusqu'à quand l'Eglise actuelle contiendra-t-elle indistinctement +mêlée la paille avec le grain, et l'homme, ennemi de la moisson +du Seigneur, continuera-t-il d'y semer l'ivraie? jusqu'à la fin des +siècles apparemment, où les moissonneurs, anges de Dieu, lieront en +gerbe l'ivraie et la jetteront aux flammes. Les schismatiques, les +hérétiques ne peuvent manquer, et le chemin ne sera jamais sûr entre +les scorpions et les serpents; mais toujours pour exciter et éprouver +les fidèles, l'Église, notre mère, verra renaître ceux qui, sous +le nom de Christ, adoreront les antéchrists.... Enfin.... les hérétiques +doivent être contenus par la raison plutôt que par la puissance<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a><a href="#footnote207"><sup>207</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote205" name="footnote205"></a><b>Note 205:</b><a href="#footnotetag205"> (retour) </a> Cela est <i>écrit dans Ovide, Metam</i>., IV, 428.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote206" name="footnote206"></a><b>Note 206:</b><a href="#footnotetag206"> (retour) </a> <i>De Doct. Christ</i>., IV, x et xi.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote207" name="footnote207"></a><b>Note 207:</b><a href="#footnotetag207"> (retour) </a> <i>Introd</i>., l, II, p. 1052-1055. «Ratione +potius quam potestate eos coerceri.»</blockquote> + +<p>La discussion exerce et éclaire les fidèles; elle les +rend plus vigilants; elle les met sur leurs gardes. +Les saints nous ont donné l'exemple de raisonner +sur les matières de foi et de poursuivre et de combattre +les esprits rebelles par des exemples et des +similitudes. Si l'on ne doit point discuter ce qu'il +faut croire, il ne nous reste qu'à nous livrer à ceux +qui enseignent le faux comme le vrai<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a><a href="#footnote208"><sup>208</sup></a>. Saint Grégoire +a bien dit que si l'opération divine est comprise +par la raison, elle cesse d'être merveilleuse, et que +la foi est sans mérite, quand la raison humaine lui +prête ses preuves<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a><a href="#footnote209"><sup>209</sup></a>. L'on en conclut que rien de ce +qui appartient à la foi ne doit être soumis aux investigations +de la raison, et qu'il faut croire immédiatement +à l'autorité, même dans les choses qui +paraissent le plus éloignées de la raison humaine. +Mais on peut trouver des citations opposées dans les +Pères, Jérôme, Hilaire, Augustin, Isidore et Grégoire +lui-même. Leur exemple à tous est une autorité +contraire. Comment, d'ailleurs, éclairer un idolâtre, +convertir un incrédule? Dans toute discussion, +on commence par persuader au nom de la raison.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote208" name="footnote208"></a><b>Note 208:</b><a href="#footnotetag208"> (retour) </a> Cf. <i>Theol. Christ.</i>, t. III, p. 1261; +et Fr. Frerichs, <i>Commentat. Theo. crit. de Ab. Doct.</i> +p. 8. Jana, 1827.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote209" name="footnote209"></a><b>Note 209:</b><a href="#footnotetag209"> (retour) </a> Homil. XXVI. <i>S. Greg. pap. I. cogn. Magn. +Op.</i>, t. II., Parla, 1705. Cette opinion de saint Grégoire +a été souvent citée ci discutée. Saint Thomas décide que la +raison inductive (c'est son expression) diminue ou détruit +le mérite de la foi, lorsqu'elle est invoquée pour la +déterminer, mais non quand elle sert à l'éclairer et à +l'affermir. (<i>Sec. sec.</i>. qu. ii, a. 10)</blockquote> + +<blockquote><p> +«On ne croît point une chose parce que Dieu l'a dite, on l'accepte +parce que la raison est convaincue.... Tels sont les commencements +de la foi, et s'ils n'ont absolument aucun mérite, on ne peut cependant +déclarer inutile une foi bientôt suivie de la charité, qui lui donne +ce qui lui manque. Il est écrit dans l'Ecclésiastique: <i>Qui croit vite est +léger de coeur et sera diminué.</i> (XIX, 4.) Celui-là croit vite ou aisément +qui acquiesce sans discernement et sans prévoyance aux premières +choses qu'on lui dit, sans en discuter la valeur, sans savoir +s'il convient d'y ajouter foi.... C'est souvent pour se consoler de son +incapacité, qu'après avoir essayé d'enseigner en matière de foi des +choses intelligibles et s'être trouvé insuffisant, on recommande cette +ferveur de foi qui croit aux choses avant de les comprendre et de +savoir si elles en valent la peine.</p> + +<p>«C'est principalement de la nature de la divinité et de la distinction +des personnes de la Trinité qu'on dit qu'elles ne peuvent être comprises +en cette vie, et que les comprendre, c'est précisément le partage de la +vie éternelle. <i>Haec, est autem vita, aeterna, ut cognoscam te Deum verum +et quem misisti Jesum Christum</i>, et ailleurs: <i>manifestabo eis +meipsum</i>. +(Jean, XIV, 21, et XVII, 3.) Mais autre est comprendre ou croire, +autre est <i>connaître</i> ou <i>manifester</i>. La foi est une estimation des choses +non apparentes; la connaissance est l'expérience des choses mêmes, +grâce à leur présence.... Penser qu'on ne peut dès cette vie comprendre +ce qui se dit de la Trinité, c'est tomber dans l'hérésie de +Montanus... qui veut que les prophètes aient parlé dans l'extase, +sans savoir ce qu'ils disaient.... Mais alors ils n'auraient pas été +des sages, car Salomon dit que le sage comprend ce qu'il dit du fond +du coeur et porte son intelligence sur ses lèvres. Paul veut que l'on +comprenne ce qu'on enseigne, puisqu'il dit: «Que celui qui parle une +langue demande à Dieu le don de l'interpréter.» Tout le chapitre XIV +de la première Épître aux Corinthiens roule sur cette idée. C'est là +qu'il dit «que celui qui n'est pas interprète doit se taire dans l'Église +ou ne parler qu'à lui-même et à Dieu<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a><a href="#footnote210"><sup>210</sup></a>.» Lorsqu'il parle de <i>la vertu +de la voix</i>, qu'entend l'apôtre, si ce n'est l'intelligence de ce que la +voix dit, pour laquelle elle a été inventée?... Qu'il n'imagine point +de parler aux hommes, celui qui est incapable d'expliquer ce qu'il dit; +qu'il s'adresse à Dieu, qui n'a pas besoin d'explication, et qu'il prononce +les paroles d'une confession de foi, au lieu de proférer vainement +pour l'instruction des hommes des mots incompris.... Qu'il +cesse de prêcher; ne pas comprendre ce qu'on dit, c'est ne le pas +savoir; enseigner alors est une impudence présomptueuse. N'écoutez +pas ces maîtres des lettres saintes qui enseignent aux enfants à prononcer +des mots, non à comprendre.... Lire sans intelligence est +négligence<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a><a href="#footnote211"><sup>211</sup></a>.... Qu'y a-t-il de plus ridicule que de voir celui qui veut +en instruire un autre, interrogé s'il comprend ce qu'il enseigne, répondre +qu'il ne comprend pas ce qu'il dit ou ne sait ce dont il parle? +Quels éclats moqueurs eussent excité chez les philosophes et les Grecs +chercheurs de sagesse les apôtres prêchant le fils de Dieu, si des le +début de leur prédication ils avaient pu être réduits à la confusion +d'avouer qu'ils ne savaient ce qu'ils devaient les premiers prêcher et +enseigner! Ne présumons d'ailleurs rien de nous-mêmes. La vérité à +promis le Saint-Esprit à qui enseigne. Si nous avons précédemment +exposé quelques-uns des mystères de Dieu, c'est lui qui a agi en nous +plutôt que nous-mêmes.... Il enseigne et nous comprenons, il suggère +et nous exposons ce que nous ne pourrions atteindre par nous-mêmes, +les mystères de Dieu et de la Trinité....</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote210" name="footnote210"></a><b>Note 210:</b><a href="#footnotetag210"> (retour) </a> Introd., t. II, p. 1056-1063. On explique tout +différemment ce verset, et Sacy traduit: «S'il n'y a point +d'interprète, <i>que celui qui a se don</i> se taise +dans l'Église.» (I. Cor., XIV, 28.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote211" name="footnote211"></a><b>Note 211:</b><a href="#footnotetag211"> (retour) </a> <i>Legere et non intelligere negligere est</i>, +p. 1064. Cette maxime est extraite de ce recueil de préceptes, +connu sous le nom de <i>Distiques de Caton</i>, composé, +dit-on, au IIe siècle et dont le moyen âge faisait si grand +Usage, les attribuant à Caton d'Utique et non à Dionysius Caton, +que ce dernier nom soit ou ne soit pas un pseudonyme. Voyez le +<i>Livre des Proverbes français,</i> par M. Leroux de Liney, +introd., p. XIIV.</blockquote> + +<blockquote><p>«Vous demanderez peut-être à quoi ont servi tant de traités sur +la foi, s'il subsiste encore des doutes auxquels il n'a pas été satisfait; +écoutez ce mot d'un poète:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Est quoddam prodire tenus si non datur ultra. (Horace.)</p> + </div> </div> + +<p>Il a suffi aux Pères de résoudre les questions qu'on agitait alors, de +lever les doutes da leur temps et de laisser leur exemple à la postérité.... +Cet exemple nous dit de prendre les armes quand l'ennemi +nous menace,.... Or vous savez ce que dit encore un poète:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Nondum libi defait hostis. (Lucain.)</p> + </div> </div></blockquote> + +<p>Ici Abélard fait une énumération intéressante des +récentes hérésies qui ont porté la guerre civile dans +l'Église. Jamais, dit-il, on n'avait entendu parler d'une +si grande démence. Un de nos contemporains a été +assez insensé pour se faire appeler le fils de Dieu et +se faire chanter comme tel, et l'on dit que le peuple +séduit lui a élevé un temple<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a><a href="#footnote212"><sup>212</sup></a>. Un autre a dernièrement, +en Provence, forcé les gens à un nouveau +baptême, proscrit la signe vénérable de la croix du +Seigneur et soutenu qu'on ne doit plus célébrer le +saint sacrement de l'autel<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a><a href="#footnote213"><sup>213</sup></a>. Mais des maîtres mêmes +en théologie sont assis dans la chaire empestée<a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a><a href="#footnote214"><sup>214</sup></a>. +Un d'eux, qui enseigne en France, affirme que +beaucoup de ceux qui, sans la foi dans le Messie, +ont vécu avant son incarnation, seront sauvés; +que Notre-Seigneur Jésus-Christ est né dans le +sein d'une femme de la même manière que les autres +humains, sauf qu'il a été conçu sans la participation +d'un homme; et quant à là nature de la +divinité et à la distinction des personnes, il est +assez présomptueux dans ses assertions pour avancer +que puisque Dieu le Père à engendré le Fils, +is s'est engendré lui-même. Erreur, ou plutôt hérésie +que saint Augustin réfute dans le livre Ier de +son <i>Traité de la Trinité.</i>»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote212" name="footnote212"></a><b>Note 212:</b><a href="#footnotetag212"> (retour) </a> Tanquelme, Tancheim ou Tankelin excita beaucoup +de désordres en Flandre et en Brabant. Il avait un parti +nombreux et même des soldats. On dit qu'il prêchait sur la +place devant la cathédrale d'Anvers. Il fut fortement +combattu par saint Norbert et tué par un prêtre en 1115.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote213" name="footnote213"></a><b>Note 213:</b><a href="#footnotetag213"> (retour) </a> Le prêtre Pierre de Bruis, suivant Neander. +Il était né en Dauphiné et fut l'auteur de l'hérésie des +pétrobusiens, combattue par Pierre le Vénérable. +Il avait commencé ses prédications en 1110, et fut brûlé +par le peuple en 1130. (<i>Hist. de S. Bern.</i>; p. 280.—Moshelm, +<i>Hist. Eccl. XIIe siècle,</i> part. II, c.v.) Ce tableau +des hérésies contemporaines est précieux pour l'histoire +ecclésiastique. Abélard l'a reproduit et un peu développé dans +Sa Théologie chrétienne. (<i>Introd.</i>, t. 11, p. 1066.—<i>Theol. +Christ.</i>, I. IV, p.1314.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote214" name="footnote214"></a><b>Note 214:</b><a href="#footnotetag214"> (retour) </a> <i>Pestilentiæ; cathedras</i>. Racine traduit +<i>la chaire empestée</i>. On dit aussi <i>chaires de pestilence</i>.</blockquote> + +<p>On croit qu'Abélard veut ici désigner Albéric de +Reims, et en effet, dans sa Théologie chrétienne, +développant sa critique, il ajoute: «Le docteur qui se +préfère à tous les maîtres en la divine Écriture et qui +incrimine avec véhémence ce que d'autres ont dit, +savoir que rien n'est en Dieu qui ne soit Dieu, point +que nous avons concédé, s'égare bien plus gravement +en professant avec nous qu'il n'y a rien en Dieu +que la substance même. Car de là il a été poussé, +je l'ai entendu en personne, à confesser que Dieu +est engendré de lui-même, parce que le Fils a été +engendré du Père.» Ceci semble se rapporter bien +exactement à l'altercation qu'au synode de Soissons +Abélard eut sur ce point avec son ennemi. Quand il +composait l'Introduction, il ne parlait que par ouï-dire +des erreurs d'Albéric; mais plus tard, lorsqu'il +écrit la Théologie chrétienne, il est rempli de ses souvenirs +personnels; il se complaît dans les détails, +et il finit par dire avec amertume: «Et c'est le plus +arrogant des hommes qui appelle hérétiques tous +ceux qui ne pensent pas comme lui<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a><a href="#footnote215"><sup>215</sup></a>!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote215" name="footnote215"></a><b>Note 215:</b><a href="#footnotetag215"> (retour) </a> Voyez ci-dessus, pour cette anecdote, i. I, p.87, et la + <i>Theol. Christ.</i>, i. IV, p. 1815.</blockquote> + +<p>Un autre, en Bourgogne, établit que les trois propriétés, +base de la distinction des personnes, sont +trois essences, distinctes tant des personnes mêmes +que de la nature divine, en sorte que la paternité, la +filiation, la procession seraient des choses différentes +de Dieu même. C'est lui qui n'admet pas que le corps +de Nôtre-Seigneur ait pris sa croissance comme +celui des autres hommes, et qui veut qu'il ait eu, +soit au berceau, soit dans le sein de sa mère, la +même grandeur qu'au moment où il a été mis en +croix. Suivant lui encore, les moines et les religieuses, +même après leur profession publique, +même dans les liens de la bénédiction et de la consécration, +peuvent contracter mariage, et malgré la +violation de leur voeu, leur union ne doit pas être +rompue, et tout en restant dans les liens du mariage, +ils en font pénitence. Ce docteur, dit ailleurs Abélard, +est le compatriote des autres (<i>eorum patriota</i>) +et un des plus célèbres théologiens <a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a><a href="#footnote216"><sup>216</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote216" name="footnote216"></a><b>Note 216:</b><a href="#footnotetag216"> (retour) </a> <i>Theol. Christ</i>., i. IV, p. 1816.</blockquote> + +<p>Un troisième, d'un grand nom, et qui brille dans +un bourg de l'Anjou, non-seulement établit les +propriétés des personnes comme autant de choses +différentes, mais veut que la puissance de Dieu, sa +justice, sa miséricorde, sa colère, enfin tout ce que +la langage humain lui attribue, soient des choses ou +qualités différentes de Dieu, comme en nous-mêmes +la justice est différente de l'homme juste. Il réalise +dans la divinité des formes essentielles ainsi que +dans la créature, les multipliant autant que les +noms qu'on donne à Dieu, et cela parce que la +grammaire a décidé que le nom exprime la substance +et la qualité, et sert à distribuer aux sujets +corporels les qualités propres ou communes: comme +si, dit saint Grégoire, la parole céleste se soumettait +aux règles de Donat!</p> + +<p>Un quatrième enfin, qui n'est pas sans renommée, +enseigne au pays de Bourges que les choses +pouvant arriver autrement que Dieu ne les a prévues, +Dieu peut se tromper, assertion qui n'a jamais été +tolérée chez les Gentils les plus infidèles. A ce dénombrement, +notre censeur ajoute dans sa Théologie +deux frères qu'il connaît, qui se comptent parmi les +plus grands maîtres, dont l'un prétend que les mots +du Sacrement conservent tonte leur efficace, quelle +que soit la bouche qui les profère, et qu'une femme +peut consacrer en prononçant les paroles du Seigneur; +l'autre se fie tellement à ses systèmes philosophiques +qu'il professe que Dieu n'a aucune priorité +d'existence sur le monde<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a><a href="#footnote217"><sup>217</sup></a>; «sans compter une +quantité innombrable d'autres opinions dont le récit +me consterne tous les jours, et que le peuple ne +peut arrêter, même en brûlant les gens dont il peut +s'emparer<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a><a href="#footnote218"><sup>218</sup></a>.» Voilà dans quels termes le rationaliste +du XIIe siècle prouve la nécessité de donner +une démonstration philosophique de la Trinité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote217" name="footnote217"></a><b>Note 217:</b><a href="#footnotetag217"> (retour) </a> On croît que ces deux frères sont Bernard et +Thierry, deux clercs bretons dont Othon de Frisingen vante +la subtilité. (Voy. ci-dessus, i. I, p.103.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote218" name="footnote218"></a><b>Note 218:</b><a href="#footnotetag218"> (retour) </a> <i>Theol. Christ</i>., p. 1316.</blockquote> + +<p>Nous atteignons à cette démonstration. C'est ici le +point dangereux<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a><a href="#footnote219"><sup>219</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote219" name="footnote219"></a><b>Note 219:</b><a href="#footnotetag219"> (retour) </a> <i>Introd</i>., p. 1007-1102.</blockquote> + +<p>Dieu est indivisible. «La pureté de la substance +divine n'admet ni accidents, ni formes, ni parties. +Elle est forme, dit Boèce, et ne peut être soumise +à aucune forme<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a><a href="#footnote220"><sup>220</sup></a>.» Dieu est immutable.</p> + +<p>Stabilisque menens das cuneta moveri<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a><a href="#footnote221"><sup>221</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote220" name="footnote220"></a><b>Note 220:</b><a href="#footnotetag220"> (retour) </a> Booeh., <i>De Trinit. unit. Det</i>, p. 59. C'est +un principe convenu que la distinction de la forme et de la +matière n'est pas applicable à la divinité. Dans Aristote, la +divinité est l'acte pur. En disant qu'elle est forme, Boèce +entend qu'elle a en elle-même toute la vertu de la forme, +c'est-à-dire l'essence formatrice.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote221" name="footnote221"></a><b>Note 221:</b><a href="#footnotetag221"> (retour) </a> Boeth., <i>De Consol. phil.</i>, i. III, p. 918.</blockquote> + +<p>Or, maintenant, comment dans l'être simple, pur, +identique, immutable, sans accident, sans forme, +concevoir et assigner trois personnes? Point de multitude +réelle<a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a><a href="#footnote222"><sup>222</sup></a>; la substance est une. Point de nombre +réel, ni trois, ni plusieurs; la substance est +simple et indivise. Point de diversité; elle est identique +et invariable. Comment donc admettre la pluralité, +la diversité des personnes? Comment une +personne diffère-t-elle d'une personne, sans différer +de la Trinité même? «C'est une exposition difficile +peut-être, impossible même à l'homme, +surtout quand on s'efforce de satisfaire à la raison +humaine, et qu'on veut, en examinant une +chose pour en déterminer la propriété, s'appuyer +de la comparaison avec les propriétés de la +généralité des choses.... La nature divine n'éloigne +trop de toutes les autres natures qu'elle a formées, +pour que nous trouvions dans celles-ci des similitudes +convenables. Les philosophes qui adoraient +le Dieu inconnu, ont jugé que sa nature +dépassait tellement la pensée humaine, qu'ils +n'ont osé l'atteindre ni tenté de la définir; et le +plus grand de tous, Platon, n'ose dire ce qu'est +Dieu, sachant seulement que les hommes ne peuvent +savoir quel il est<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a><a href="#footnote223"><sup>223</sup></a>.» Aussi quelques-uns, +voyant qu'on ne pouvait ni le concevoir ni l'exprimer, +l'ont-ils exclu du nombre des choses, en sorte +qu'ils ont semblé prétendre que Dieu n'était rien. +Toute chose, en effet, est ou substance, ou quelqu'une +de ces choses générales qu'on appelle prédicaments. +Or comment classer Dieu? Aucune +chose, hormis les substances, ne peut subsister par +elle-même; seules les substances existent par elles-mêmes, +seules elles persévéreraient après la destruction +du reste; elles <i>subsistent</i> en un mot; elles sont +<i>substances</i>, comme qui dirait <i>subsistances</i>. Naturellement +elles sont antérieures aux choses qui <i>assistent</i>, +et non subsistent. Dieu, le principe de l'être, ne +saurait donc être au nombre des choses qui ne sont +pas substances. Mais la dialectique enseigne que +le propre de la substance est d'être, en restant une +et la même, susceptible d'un certain nombre de +contraires, Comment cette propriété serait-elle compatible +avec la nature de Dieu, aveu une nature invariable, +qui n'admet ni formes, ni accidents? La +conclusion, c'est qu'il ne faut point assimiler <i>la +majesté suprême</i> aux natures des choses distribuées +entre les dix catégories, et que les règles et les +enseignements de la philosophie ne montent point +jusqu'à cette ineffable sublimité. Les philosophes +doivent se contenter de s'enquérir des natures +créées. Encore ne peuvent-ils suffire à les comprendre +et à les discuter rationnellement. Si nous +jugeons difficilement des choses qui sont sur la +terre, à la portée de notre vue, quel travail nous +faudrait-il pour atteindre à celles qui sont dans les +cieux? qui les y poursuivra? Tout le langage humain +est conçu pour les créatures; cette partie d'oraison +la plus essentielle de toutes, le verbe, suppose le +temps, qui commença avec le monde. Ainsi, elle ne +peut s'appliquer qu'aux choses temporelles. Lorsque +nous disons que Dieu est antérieur au monde, ou +qu'il existe avant les temps, que signifient ces paroles, +prises dans un sens humain, et comment dire +que Dieu a existé dans le temps passé avant que le +temps n'existât? Appliquées à la nature unique de +la divinité, nos locutions doivent donc se prendre +dans un sens singulier. Dieu, qui surpasse tout, +peut bien surpasser le langage des nommes. L'excellence +de Dieu est au-dessus de l'intelligence; or, +c'est pour l'intelligence que les langues ont été faites. +Comment s'étonner qu'étant au-dessus de la cause, +il soit au-dessus de l'effet? Comment s'étonner qu'il +transgresse par sa nature les règles et les exemples +des philosophes, lui qui souvent les casse par ses +oeuvres? car les miracles ne se conforment pas à la +physique d'Aristote<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a><a href="#footnote224"><sup>224</sup></a>. »Quoi donc? celui qui, au témoignage +de Job, ou plutôt au témoignage du +Seigneur, est le seul qui proprement soit, serait +démontré n'être absolument rien, selon la science +des docteurs du siècle!... Remarquez, mes frères +et mes verbeux amis, <i>fratres et verbosi amici</i>, +quelle dissonance existe entre les traditions divines +et les traditions humaines, entre les philosophes +charnels et les philosophes spirituels<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a><a href="#footnote225"><sup>225</sup></a>, les +lettres sacrées et les lettres profanes, et ne condamnez +pas en juges téméraires quand la foi prononce +des paroles dont l'intelligence est inconnue à vos +sciences, L'homme a inventé la parole pour manifester +ce qu'il comprenait, et comme il ne peut +comprendre Dieu, il n'a pas dû oser le nommer de +son vrai nom. C'est pourquoi en Dieu aucun mot +ne semble conserver son sens originel.» Tout ce +qu'on dit de lui est enveloppé de métaphores et +d'énigmes paraboliques. Mais les similitudes que +nous employons ne nous peuvent jamais complètement +satisfaire. «Cependant nous essaierons l'oeuvre +suivant nos forces, pour nous débarrasser de +l'importunité des pseudo-dialecticiens; nous aussi, +nous avons quelque peu effleuré leurs sciences, et +nous nous sommes assez avancé dans leurs études +pour avoir la confiance de pouvoir, avec l'aide de +Dieu, les satisfaire par les raisons humaines, les +seules qu'ils acceptent..... Nous leur apportons les +similitudes les plus probables, les prenant dans +les arts qu'ils cultivent, et les appropriant à leurs +objections<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a><a href="#footnote226"><sup>226</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote222" name="footnote222"></a><b>Note 222:</b><a href="#footnotetag222"> (retour) </a> «Ubi nulla multitudo rerum, imo penitus nulla +multitudo, nulla pluralitas, nulla diversitas, quomodo +multitudo personarum nul ulla earum diversitas?» P.1070.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote223" name="footnote223"></a><b>Note 223:</b><a href="#footnotetag223"> (retour) </a> <i>Timée</i>, XXVII—<i>Ab. Op., Introd.</i>, +p. 1026,1032,1033 et 1048.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote224" name="footnote224"></a><b>Note 224:</b><a href="#footnotetag224"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, t. II, p. 1067-1074. +Tout ce passage est remarquable; mais il la serait bien +davantage si le fond des idées était entièrement neuf. +On verra au chapitre v qu'Abélard invente loi très-peu; +il a du reste été admis de tout temps en théologie que les +distinction logiques ne s'appliquaient pas ou ne s'appliquaient +qu'imparfaitement à la nature de Dieu. Abélard adopte cette +thèse d'une manière á peu près absolue, et la rajeunit par +des traits assez heureux. Elle est restée admise dans la +scolastique.(P. Lombard., <i>Sent.</i>, t. I, dist. +VIII.—<i>S. Thom. Summ. Theol.</i>, 1, qu. III.—Voyez +aussi le <i>Sic et Non</i>, p. 37).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote225" name="footnote225"></a><b>Note 225:</b><a href="#footnotetag225"> (retour) </a> <i>Animales et spirituales philosophos.</i> +La distinction de l'âme et de l'esprit était usitée depuis les +premiers siècles, et les gnostiques, pour déprécier les +chrétiens, les appelaient des hommes psychiques (<i>animales</i>). +J'ai traduit par charnels pour être mieux compris; mais ce +n'est pas le sens véritable, (<i>Introd.</i>, p. 1075.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote226" name="footnote226"></a><b>Note 226:</b><a href="#footnotetag226"> (retour) </a> <i>Ibid</i>., p. 1076. Ici, c'est-à-dire au +chapitre XII du livre II de l'Introduction (<i>Ab. Op</i>., +p. 1077), l'ouvrage recommence à marcher de conserve +avec l'<i>Epitome</i> (c. xi, p. 35); mais quoiqu'il y ait +analogie dans le fond des idées et souvent dans l'expression, +ce n'est plus un abrégé du texte même que l'on trouve dans +l'<i>Epitome</i> comme précédemment.</blockquote> + +<p>1° On demande d'abord comment une substance +ou essence une et permanente admet cette diversité +de propriétés qui constitue la Trinité des personnes? +On peut être différent de trois manières au moins. +Il y a différence essentielle, quand l'essence qui +est ceci n'est pas cela, comme un homme et une +main; différence numérique, quand les essences +sont séparées de façon à pouvoir s'additionner ensemble, +et qu'on peut les compter. Enfin, la différence +de propriété on de définition est celle de deux +choses qui, bien que dans la même essence, ont en +propre, l'une ceci, l'autre cela, et doivent être exprimées +chacune par sa définition propre. La définition +est propre, quand elle exprime ce que la chose +est intégralement; ainsi, le corps est la substance +corporelle. Maintenant il y a des choses qui diffèrent +ainsi et qui cependant ne peuvent être opposées +l'une à l'autre dans une division régulière. +Dans l'animal, le raisonnable et le bipède diffèrent +de propriété ou de définition; et cependant on ne +dit point: les animaux sont ou raisonnables, ou +bipèdes; la même essence étant ou pouvant être +raisonnable et bipède. De même (et tout ceci est +emprunté à Boèce), la proposition, la question, la +conclusion ont une définition propre, et la dialectique +les distingue par leurs propriétés; cependant +elles ne sont qu'une, en ce sens que ce que l'on +pose, ce que l'on traite et ce que l'on conclut, sont +on peuvent être une seule et même proposition<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a><a href="#footnote227"><sup>227</sup></a>. On +peut donc très-bien concevoir une chose qui soit et +demeure une essentiellement et numériquement, et +dans laquelle se trouvent des propriétés constituant +une différence, non pas numérique, mais de définition, +et telle que les mêmes choses reçoivent des +noms différents; car c'est une règle de dialectique: +«Les choses dont les termes diffèrent sont différentes,» +Par exemple, un <i>homme</i> est <i>substance</i>, +corps, <i>animé</i>, <i>sensible</i>, puis <i>raisonnable</i> et <i>mortel</i>, +puis il peut être <i>blanc</i>, <i>crépu</i>, et sujet à mille +accidents, et malgré tant de différences de propriétés qui +supposent autant de définitions différentes, il est +numériquement et essentiellement le même. Il peut +même encore, en sus de ces prédicats, être le sujet +de diverses relations; par exemple, père et fils. De +même, en Dieu, quoique Père, Fils et Saint-Esprit +aient la même essence, autre est la propriété du Père +en tant qu'il engendre, autre la propriété du Fils en +tant qu'il est engendré, autre celle du Saint-Esprit +en tant qu'il procède. Observez qu'on ne dit pas qu'il +y ait une similitude complète, mais qu'on en peut +induire une partielle: autrement, on ne parlerait +pas de similitude, mais d'identité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote227" name="footnote227"></a><b>Note 227:</b><a href="#footnotetag227"> (retour) </a> <i>Cf. Theol. Christ</i>., t. III p. 1281. On +a signalé ces passages comme étant de ceux qui annulent le +mystère de la Trinité, en réduisant les trois personnes qui +les composent à des points de vue d'une même chose. La reproche, +qui peut dire juste dans l'ensemble, n'est pas ici parfaitement +Applicable. Dans cet endroit, l'on ne veut prouver qu'un point +très-général; c'est que la différence de définition ou de +propriété n'exclut pas l'identité d'essence; et on en donne des +exemples, mais non comme équivalents, ou même comme similitudes +de la Trinité. On verra plus tard si Abélard réduit en effet la +différence des personnes divines à être une différence de +Définition du même sujet, ni plus ni moins, et enfin si ses +comparaisons sont présentées comme des assimilations. (Cousin, +<i>Ouvr, inéd., Introd</i>., p. cxcviii.—Voyez ci-après c, iv.)</blockquote> + +<p>2° Autre analogie. Les grammairiens distinguent +trois personnes, la première qui parle, la seconde +à qui l'on parle, la troisième dont on parle; c'est +une différence de propriétés. La première personne +est comme le principe, l'origine et la cause de toutes +les autres; la première et la seconde sont le principe +de la troisième. En effet, il faut une première +personne qui parle, pour qu'il y en ait une seconde +à qui l'on parle, et sans les deux premières, comment +y en aurait-il une troisième de qui elles parlent? +Cependant le même être peut être tour à tour +et simultanément les trois personnes, bien qu'en +tant que personne grammaticale l'une ne soit pas +l'autre.</p> + +<p>3° Les choses en général se composent de matière +et de forme. L'airain, par exemple, est une chose +dont l'opération d'un artiste fait un sceau, en y ciselant +l'image royale, et le sceau s'imprime dans la +cire pour sceller les lettres. L'airain est la matière, +la figure royale est la forme. Le sceau est essentiellement +airain, mais les propriétés de l'airain et du +sceau sont si différentes que le propre de l'un n'est +pas le propre de l'autre, et malgré une même essence, +on doit dire que le sceau est d'airain et non +l'inverse: l'airain est la matière du sceau, non le +sceau celle de l'airain; l'airain d'ailleurs ne peut être +la matière de lui-même, quoiqu'il soit celle du sceau, +qui lui-même est airain. Le sceau, une fois fait, est +propre à sceller, quoiqu'il ne scelle pas actuellement. +Lorsqu'il s'imprime dans la cire, il y a dans +la cire trois choses diverses de propriété, savoir: +l'airain, le sceau, ou ce qui est propre à sceller +(sigillabile), et le scellant (sigillans); le propre à +sceller, ou le sceau, est fait d'airain, et le scellant +résulte de l'airain et du sceau. Toutes ces propriétés +diverses sont dans une même essence.</p> + +<p>«En rapportant,» dit Abélard, «ces distinctions +en de justes proportions à la Trinité, nous pouvons +réfuter, par les raisonnements philosophiques, les +pseudo-philosophes qui nous infestent. Comme +le sceau d'airain est d'airain, comme il est en quelque +sorte engendré de l'airain, ainsi le Fils tient +l'être de la substance de Dieu le Père» et c'est pour +cela qu'il est dit engendré. On a vu que toute sagesse +est puissance, puissance de résister ou d'échapper +à l'ignorance et à l'erreur; ainsi la sagesse est +une certaine puissance, comme le sceau d'airain est +un certain airain. Suivant cette similitude, la sagesse +tient son être de la puissance» comme le sceau de +l'airain, comme l'espèce du genre, le genre étant +comme la matière de l'espèce. Le sceau exige nécessairement +que l'airain existe, la sagesse divine, +exige nécessairement que la puissance existe; mais +pour les deux cas, la réciproque n'est pas vraie. +Comme l'airain, en effet, sert au sceau et à d'autres +choses, la puissance sert à discerner, mais aussi à +opérer, et comme le sceau d'airain est dit être de +la substance ou de l'essence de l'airain, puisqu'il +est un certain airain, la divine sagesse est dite de la +substance de la divine puissance, puisqu'elle est une +certaine puissance, ce qui revient à dire que le Fils +est de la substance du Père ou qu'il est engendré par +lui. Les philosophes disaient, en effet, que l'espèce +est engendrée ou créée du genre en ce sens qu'elle +en tient l'être; il ne s'ensuit pas nécessairement que +le genre précède ses espèces dans le temps ou par +l'existence, car jamais le genre n'arrive à l'existence +qu'en quelque espèce; il n'y a point d'animal qui +existe sans être ou raisonnable ou dénué déraison. Il +est de la nature de certaines espèces d'exister simultanément +avec leurs genres, comme la quantité et +l'unité, ou le nombre et le binaire<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a><a href="#footnote228"><sup>228</sup></a>; de même, la +sagesse divine, quoiqu'elle tienne tout de la divine +puissance, n'a point été précédée par elle, Dieu ne +pouvant aucunement être sans sagesse.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote228" name="footnote228"></a><b>Note 228:</b><a href="#footnotetag228"> (retour) </a> Dialect., para. I, I. II, p. 178 et 188.</blockquote> + +<p>On a également comparé la Trinité au soleil, qui +n'est ni la splendeur ni la chaleur, la splendeur +étant comme le Fils, la chaleur comme le Saint-Esprit, +et Abélard pense que pour désigner la Trinité, +Platon s'est servi de cette comparaison<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a><a href="#footnote229"><sup>229</sup></a>. Mais +comme, suivant les philosophes, ce n'est pas la +substance même du soleil qui est sa splendeur et +sa chaleur, et comme la chaleur ne vient pas à +la fois du soleil et de la splendeur, cette comparaison +n'est pas suffisamment exacte. Il y a une +comparaison plus familière qu'Anselme de Cantorbery +a prise à saint Augustin<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a><a href="#footnote230"><sup>230</sup></a>, celle de la source, +du ruisseau et du lac. Mais cette similitude est +défectueuse par rapport a l'identité de substance +des trois personnes: l'eau de la source, du ruisseau +et du lac n'est la même que successivement, et +aucune succession de temps ne peut être admise +entre les personnes éternelles de la Trinité<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a><a href="#footnote231"><sup>231</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote229" name="footnote229"></a><b>Note 229:</b><a href="#footnotetag229"> (retour) </a> Je ne vois pas cette comparaison dans le +<i>Timée</i>; mais elle est fréquente dans les Alexandrins.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote230" name="footnote230"></a><b>Note 230:</b><a href="#footnotetag230"> (retour) </a> S. Aug., <i>De fid. et se Symb.</i>, +c. VIII.—S. Ans., op. <i>Lib. de fid. Trin.</i>, c. VIII, p. 48.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote231" name="footnote231"></a><b>Note 231:</b><a href="#footnotetag231"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, p. 1077-1084. Cf. <i>Theol. +Christ.</i>, t. IV, p. 1310.</blockquote> + +<p>A la génération du Fils il faut maintenant comparer +la procession. Le Saint-Esprit, c'est la bonté; +la bonté ou charité n'est pas en Dieu puissance ou +sagesse. Elle suppose deux termes, nul n'a de charité +envers soi-même. Dieu procède, c'est-à-dire +s'étend en quelque sorte par l'amour vers ce qu'il +aime. «Aussi, quoique le Fils soit du Père autant +que le Saint-Esprit, l'un est engendré, l'autre +procède; la différence, c'est que celui qui est engendré +est de la substance du Père, la sagesse +étant une certaine puissance, tandis que l'affection +de la charité appartient plus à la bonté de +l'âme qu'à sa puissance..... Quoique beaucoup de +docteurs ecclésiastiques soutiennent que le Saint-Esprit +est aussi de la substance du Père, e'est-à-dire +qu'il est tellement par le Père qu'il est de +seule et même substance avec lui, il n'est pas proprement +de la substance du Père; on ne doit parler +ainsi que du Fils<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a><a href="#footnote232"><sup>232</sup></a>. L'Esprit, quoique de même +substance avec le Père et le Fils, d'où la Trinité +est dite <i>homousios</i>, c'est-à-dire d'une seule substance, +n'est pas, à proprement parler, de la substance +du Père ou du Fils, il faudrait qu'il en fût +engendré, et il en procède seulement<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a><a href="#footnote233"><sup>233</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote232" name="footnote232"></a><b>Note 232:</b><a href="#footnotetag232"> (retour) </a> La distinction est un peu ardue., Le +Saint-Esprit a la même substance que le Père, +όμοούσιον, il procède de la substance du Père, έκ τής ούσιας τοϋ πατρός... +έκπορενομενον (Damasc., <i>De Fid.</i>, t. I, c. VIII.) Cependant il n'est +pas de la substance du père, έκ τής ούσιας; il est +<i>substantiae non ex sustantia</i> La vertu de la particule, +Greek: έκ] est réservée à celui qui est engendré, au Fils. +C'est là une subtilité verbale et gratuite. Saint Bernard s'en +est indigné; et le P. Pelau la condamne. (Dogm. Theol., t. II, +I. VII, c. XIII, p. 736.) Il dit au reste que c'est une des +erreurs reprochées Origène.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote233" name="footnote233"></a><b>Note 233:</b><a href="#footnotetag233"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, T. II, p. 1080. Abélard insiste +fortement sur la différence de la procession à la génération. +Mais si la génération n'a jamais été appliquée au Saint-Esprit, +la procession l'a été au Fils. Selon saint Thomas d'Aquin, il +y a deux processions dans la Trinité, le Fils et le Saint-Esprit +<i>procèdent</i>. <i>(Sam. Theol.</i>, I, quaest, XXVIII.) Les +deux citations directes que l'on donne à l'appui, sont pour le +fils: <i>Ego ex Deo processi</i> (Johan. VIII, 42), +et pour le Saint-Esprit:<i> Spiritum veritatis qui a patre +procedit</i> (<i>id.</i> xv, 26). +Mais pour <i>processi</i> le grec porte έξήλζον et pour +<i>procedit, έκπορσυσται Je suis sorti</i>, dit Sacy dans un +cas; le <i>Saint-Esprit qui procède</i>, dit-il dans l'autre. +Il ne semble donc pas que dans la phrase où le Fils parle de +lui-même, le mot <i>processi</i> doive avoir le sens spécial et +sacramental que la théologie attache à la procession du +Saint-Esprit. Si en effet la procession était commune à deux +personnes de la Trinité, elle serait le genre, et la +génération serait l'espèce, et la difficulté s'accroîtrait +de distinguer l'un de l'autre. Il vaut mieux tenir pour +distinctes la génération et la procession, +et qu'elles soient les deux espèces d'un genre inconnu.</blockquote> + +<p>Il est dit que le Saint-Esprit procède du Père et +du Fils, parce que toute volonté de bonté et d'amour +dans la divinité entraîne le pouvoir de faire et de +bien faire ce qu'elle veut, ou la puissance et la sagesse. +Le sceau tient l'être de l'airain, et le <i>scellant</i> +de l'airain et du sceau; mais le sceau est surtout +dans la forme de l'image qui y est gravée. Ainsi le +Fils seul est dit être <i>dans la forme de Dieu, et la figure +de sa substance</i> <a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a><a href="#footnote234"><sup>234</sup></a>, en l'image même du Père; il lui +est uni d'une telle parenté, pour ainsi dire, qu'il +est non-seulement de même substance, mais de sa +substance même. Puis, comme le sceau <i>procède</i>, +c'est-à-dire entre dans un autre, ou s'imprime dans +un corps mou pour lui donner la forme de l'image +qui était déjà dans sa substance, le Saint-Esprit se +communique à nous par la distribution de ses dons, +et il y reforme l'image effacée de Dieu <a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a><a href="#footnote235"><sup>235</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote234" name="footnote234"></a><b>Note 234:</b><a href="#footnotetag234"> (retour) </a> «Jésus-Christ,» dit saint Paul, «<i>qui ayant +la forme et la nature de Dieu, έν μορφή Θεού</i>, n'a point cru +que ce fût pour lui une usurpation d'être égal à Dieu.» +(Phil. II, 6. Trad. de Sacy.) Bergier veut qu'on traduise: +<i>étant une personne divine</i>. (Art. <i>Trinité</i>, sec.1.) +Quant à ces mots, <i>figura substantiae ejus</i> (Héb. I, 3.), +Bossuet les traduit ainsi: «Le fils de de Dieu est le +caractère et l'empreinte de sa substance.» Et il en induit +la comparaison avec l'empreinte du sceau gravée dans la cire. +(<i>Élév. sur les Myst.,</i> sem II, élév. III.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote235" name="footnote235"></a><b>Note 235:</b><a href="#footnotetag235"> (retour) </a> Abélard dans le texte résume ici en termes +formels et scientifiques la comparaison avec le sceau d'airain. +Il en résulte qu'ainsi que le <i>matérié</i> est de sa matière +et que le sceau est d'airain, la sagesse divine tient l'être +de la puissance divine, <i>ex divina potentia esse habet</i> +(p. 1088); en sorte qu'il y a identité de substance, mais non +de propriété, entre les deux personnes. On peut donc et on ne +peut pas dire: le Père est le Fils, le Fils est le Père, +comme on peut dire que le sceau est airain, <i>sigillum est +res</i>, et l'inverse; il ne faut seulement que bien s'entendre. +Au reste ce point nous paraît plus sagement traité dans la +théologie chrétienne (t. IV, p. 1311).</blockquote> + +<p>Les Grecs, pour nier la double procession, s'appuient +sur ces mots de l'Écriture: <i>L'Esprit qui procède +du Père</i>. (Jean, xv, 26.) Rien de plus. Mais tout +ce qu'il faut croire n'est pas dans les livres canoniques; +on n'y lit point que les personnes de la Trinité +soient coéternelles et coégales, et que chacune d'elles +soit Dieu; on n'y lit point que Pilate s'appelât Ponce, +ou que l'âme du Christ fût descendue aux enfers. +Beaucoup de choses nécessaires à la foi ont été depuis +l'Évangile ajoutées par les apôtres et les hommes +apostoliques; par exemple, la virginité de la mère +du Seigneur perpétuellement conservée après la +naissance du Christ<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a><a href="#footnote236"><sup>236</sup></a>. Le dogme catholique de la +double procession n'est pas dénué d'autorités graves, +mois rappelez-vous seulement cette théorie philosophique +de Platon: Dieu est semblable à un grand +artiste, il prémédite tout ce qu'il fait, et sa pensée +devance son oeuvre. Dans l'esprit divin sont ces +idées, types et modèles qu'il réalise ensuite, ses +ouvrages n'étant que l'accomplissement des conceptions +de l'intelligence divine; or tout accomplissement, +tout effet appartient au Saint-Esprit. L'Esprit +procède donc du Fils, puisque les oeuvres de la +bonté de Dieu doivent d'abord avoir passé par sa +providence éternelle. Ainsi Dieu est la première +cause, il tire de lui-même son intelligence ou son +Verbe, et de Dieu et du Verbe procède l'âme. L'Esprit, +<i>Spiritus</i>, vient comme une spiration universelle, +toute âme, <i>anima</i>, anime; aussi est-il dit que le +Saint-Esprit vivifie; il est l'âme des âmes, il est +l'esprit éternel qui anime dans le temps, qui anime +le monde; il est ainsi l'âme temporelle du monde. +Platon et les siens, ne considérant l'esprit que +comme âme, ont cru qu'il était créé et non pas +éternel. Saint Jean lui-même dit que le Verbe a tout +fait, tout créé, sans mentionner le Saint-Esprit; il +semble ne réserver l'éternité qu'à Dieu et au Verbe, +nouvelle preuve de ce qu'a remarqué saint Augustin +que le commencement de son évangile est tout rempli +de la langue platonicienne<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a><a href="#footnote237"><sup>237</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote236" name="footnote236"></a><b>Note 236:</b><a href="#footnotetag236"> (retour) </a> Cette remarque sur la différence de la foi de +l'Église à la foi évangélique pourrait avoir de grandes +conséquences. Mais à cette époque on était si loin de tirer +de l'examen les conséquences de l'incrédulité que ce message +N'a point été relevé par les censeurs. Quant aux exemples +cités, nous devons dire que le texte de l'Écriture concorde +avec le dogme, se prête à l'enseignement de l'Église sur la +Trinité plutôt qu'il n'établit ce dogme formellement et +<i>in terminis</i>; et c'est ce que veut dire Abélard. Il se +Trompe relativement à Pilate. Si son prénom manque dans trois +évangélistes, on le trouve dans saint Mathieu (xxvii, 2). +Quant a la descente de Jésus-Christ aux enfers, elle est +attestée par le Symbole; mais l'Évangile n'en parle pas. +On l'induit seulement de deux versets de la première épître +de saint Pierre: «Dieu étant mort en sa chair, mais étant +ressuscité par l'esprit, par lequel «aussi il alla prêcher +aux esprits qui étaient retenus en prison, (ni, 18 «et 19.)» +Quant à la virginité perpétuelle de Marie, après la naissance +Du Sauveur, l'Écriture se tait. Les protestants ont même +soutenu que le texte de certains passages y était contraire. +Mais c'est un point que l'Église a décidé il y a longtemps, +contre les Ébionites.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote237" name="footnote237"></a><b>Note 237:</b><a href="#footnotetag237"> (retour) </a> L'opinion de Platon sur l'âme du monde est +exprimée dans le <i>Timée</i>: «Dieu mit l'intelligence dans +l'âme, l'âme dans le corps, et il organisa l'univers de +manière à ce qu'il fût par sa constitution même l'ouvrage +Le plus beau et le plus parfait. Ainsi on doit admettre comme +Vraisemblable que ce monde est un animal véritablement doué +d'une âme et d'une intelligence par la providence divine.» +(<i>Trad. de Cousin</i>, t. XII, p. 120, voyez aussi p. 125, +128, 134, 196.) L'idée de considérer la doctrine de l'âme du +monde comme un pressentiment ou même une expression du dogme du +Saint-Esprit n'est pas nouvelle. Eusèbe, qui un des premiers +a comparé a la Trinité chrétienne la trinité platonique, croit +que la troisième personne de celle-ci est l'âme du monde +(<i>Proep. evangel.</i> II). Frerichs dit que l'opinion +d'Abélard se trouva déjà dans Théophile d'Antioche (<i>Ad +Amolyc.</i>, I, 8.—-<i>Commentat. de Ab. Doct.</i>, p. 17). +Bède la rappelle sans la condamner (<i>Elem. philos.</i>, +I.—<i>Op. omn.</i>, t. II, p. 208). Voyez sur tout cela les +notes sur le <i>Timée</i> de M. H. Martin (t. I, note 22, et +t. II, note 29). Au reste Abélard, comme on l'a déjà vu +(t. I, p. 405), a rétracté formellement cette opinion +(<i>Dial.</i>, p. 475), et c'est encore une preuve que +l'Introduction est antérieure à la Dialectique. Dans la +Théologie chrétienne, l'adoption de la pensée de Platon comme +identique à la foi dans le Saint-Esprit est encore plus explicite +(l. I, p. 1175, 1187.—l. IV, p. 1336). Dans l'<i>Hexameron</i>, +le Saint-Esprit est présenté, non comme l'âme du monde, mais +comme le principe d'où vient toute âme, d'où vient tout ce qui +anime les êtres vivants. C'est Dieu en tant que créateur de +l'<i>animation</i> (<i>Hexam.</i>, p. 1367). Et telle était +bien la pensée d'Abélard; mais, ne se rendant pas un compte +fort exact de cette pensée, il n'en professait pas moins du +fond du coeur la foi en la divinité du Saint-Esprit.</blockquote> + +<p>Le Saint-Esprit étant conçu comme l'amour envers +les créatures, et celles-ci n'étant pas nécessaires, on +a pu craindre qu'un doute s'élevât sur la nécessité +de l'existence du Saint-Esprit; de là cette opinion +plausible que le Père aime le Fils, que le Fils aime +le Père, et que de cette charité ineffable et mutuelle +résulte le Saint-Esprit. Mais quand les créatures ne +seraient pas nécessaires, l'amour de Dieu pour elles +le serait comme étant dans sa nature: sa bonté est +un attribut indéfectible. Cela suffit. Sans être ni +moindre ni plus grande, elle est parfaite, et Ton ne +saurait admettre que le Père donne son amour au +Fils et le Fils au Père: rien ne peut être donné à +celui à qui rien ne peut manquer<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a><a href="#footnote238"><sup>238</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote238" name="footnote238"></a><b>Note 238:</b><a href="#footnotetag238"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, p. 1089-1102.—Cette fin +du livre II de l'Introduction répond à celle du chap. +XIX de l'<i>epitome</i> (p. 51).</blockquote> + +<p>Le troisième livre de l'Introduction à la Théologie +a pour objet d'approfondir la connaissance de la +divinité, en éclaircissant tous les points difficiles +par <i>les raisons les plus vraisemblables et les plus dignes</i> +(<i>honestissimis</i>), afin que la perfection du souverain +bien, mieux connue, inspire un plus vif amour. +Jusqu'ici nous avons défendu notre profession de +foi, il faut maintenant la développer.</p> + +<p>I. Mais d'abord la sublimité divine peut-elle +être l'objet des recherches de l'humaine raison, et +le Créateur peut-il par elle se faire connaître de +sa créature? ou bien faut-il que Dieu se manifeste +par quelque signe sensible, soit en envoyant +un ange, soit en apparaissant sous la forme d'un +esprit? C'est, en effet, ainsi que le Créateur invisible +s'est visiblement révélé dans le paradis terrestre. +Mais le propre de la raison est de franchir +le sens, d'atteindre les choses insensibles; plus +une chose est de nature subtile et supérieure au +sens, plus elle est du ressort de la raison et doit +provoquer l'étude de la raison. C'est par la raison +principalement que l'homme est l'image de Dieu, +et il n'est rien que la raison doive être plus propre +à concevoir que ce dont elle a reçu la ressemblance. +Il est facile de conclure des semblables aux semblables, +et chacun doit connaître aisément par +l'examen de soi-même ce qui a une nature semblable +à la sienne.» Si d'ailleurs le secours des +sens paraît nécessaire, si l'on veut s'élever du sensible +à l'intelligible, reste le spectacle admirable de +la création et de l'ordonnance universelle. «À la +qualité de l'ouvrage, nous pouvons juger de l'industrie +de l'ouvrier absent.»</p> + +<p>II. Le gouvernement du monde, qui atteste l'existence +de Dieu, prouve également son unité; c'est +ce qui ressort de l'harmonie de l'ensemble. Dieu est +le souverain bien, le souverain bien est nécessairement +unique; Dieu est conçu comme parfait, c'est-à-dire +qu'il suffit à tout par lui-même, ou qu'il est +tout-puissant; or, s'il suffit, un autre créateur ou +recteur serait superflu. Qu'on ne dise pas que si le +bien est bien, la multiplication du bien est mieux, et +qu'ainsi Dieu étant le souverain bien, il vaut mieux +qu'il soit multiple qu'unique; cela conduirait à une +infinité de dieux, infinité qui échapperait alors à la +science de Dieu même. Il cesserait d'être le bien +suprême, car il y aurait quelque chose de plus grand +que lui: la multitude des dieux serait au-dessus +d'un de ces dieux. La rareté en toute chose ajoute au +prix, et il y a plus de gloire à être unique. C'est une +des conditions de la perfection de Dieu que sa <i>singularité</i>. +A ces motifs, il faut ajouter les raisons +morales, ce qu'Abélard appelle les <i>raisons honnêtes</i>; +elles valent mieux que les <i>raisons nécessaires</i>, car +ce qui est honnête nous plaît et nous attire. La conscience +suggère à tous qu'il vaut mieux que tout soit +gouverné par une intelligence que par le hasard. +«Quelle sollicitude nous resterait-il pour les bonnes +oeuvres, si nous ne savions qu'il existe, ce Dieu que +nous vénérons par la crainte et l'amour? Quelle +espérance refrénerait la malice des puissants ou +les pousserait à bien faire, si la croyance dans le +plus juste et le plus puissant de tous les êtres était +vaine?» Accordons que des arguments d'une vérité +nécessaire nous fissent défaut pour fermer la +bouche à l'incrédule opiniâtre, ne serions-nous pas +en droit de l'accuser d'une odieuse impudence? car +il resterait du moins qu'il ne peut détruire ce +qu'il attaque, et qu'il a contre lui l'honnêteté et +l'utilité. D'un côté, point de démonstration rigoureuse, +soit, mais de nombreuses raisons; et de +l'autre côté, pas une raison. «Si vous en croyez +l'autorité des hommes quand il s'agit de choses +occultes, de ces régions du ciel que vous ne pouvez +explorer par l'expérience, si vous vous croyez alors +certains de quelque chose, pourquoi ne pas céder +à la même autorité, quand il s'agit de Dieu, l'auteur +de tout<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a><a href="#footnote239"><sup>239</sup></a>?»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote239" name="footnote239"></a><b>Note 239:</b><a href="#footnotetag239"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, t. III, p. 1102-1108.</blockquote> + +<p>III. Le Dieu unique est tout-puissant; mais s'il +est tout-puissant, d'où vient qu'il ne peut pas tout? +Nous pouvons des choses qu'il ne peut pas; nous +pouvons marcher, parler, sentir, toutes choses qui +ne sont pas dans la nature de Dieu, puisque sa substance +est incorporelle. Mais d'abord toutes ces +choses, qui ne servent ni à l'avantage ni à la dignité, +attestent-elles une puissance véritable? Est-ce impuissance +de Dieu que de ne pouvoir pécher comme +nous? L'homme peut marcher, parce qu'il en a +besoin. Cette faculté manifeste en nous un défaut +plutôt qu'une puissance; d'ailleurs tout ce que nous +faisons ne doit-il pas être attribué à la puissance de +celui qui se sert de nous comme d'instruments et +fait en quelque sorte tout ce qu'il nous fait faire? +Ainsi, quoiqu'il ne puisse marcher, il fait que nous +marchions; il peut donc tout, non qu'il puisse exécuter +toutes les actions, mais parce que s'il veut +qu'une chose se fasse, rien ne peut résister à sa +volonté.</p> + +<p>Toutefois, si l'on admet qu'il fait tout ce qu'il +veut, comme il veut que tous les hommes soient +sauvés (I Tim, II, 4), il faut professer le salut universel. +C'est qu'il a deux manières de vouloir: il +veut dans l'ordre de sa providence, et alors il délibère, +dispose, institue ce qui postérieurement s'accomplit; +ou bien il veut sous la forme de l'exhortation +et de l'approbation, c'est-à-dire qu'il instruit les +hommes des choses que par sa grâce il récompense; +ainsi il les exhorte au salut, mais peu lui obéissent. +Il veut la conversion du pécheur, c'est-à-dire qu'il +lui fait connaître ce qu'il veut récompenser; il promet +sa grâce, il annonce les châtiments, il révèle sa +volonté et nous laisse le soin de l'accomplir.</p> + +<p>Dieu peut-il plus et mieux qu'il ne fait? Les choses +qu'il fait, pourrait-il renoncer à les faire? L'affirmative +ou la négative nous expose à de grandes +anxiétés; la première ôterait beaucoup à sa souveraine +bonté: s'il ne fait pas un bien qu'il peut faire, +ou s'il renonce à un bien qu'il devait faire, il est +jaloux ou injuste. Mais la parfaite bonté de Dieu est +hors de question, d'où la conséquence que tout ce +que fait Dieu est aussi bon que possible. Il n'est rien +qu'il ne fasse ou qu'il n'omette, si ce n'est pour +une cause excellente et raisonnable, encore qu'elle +nous soit inconnue; il fait une chose, non parce +qu'il la veut, mais il la veut parce qu'elle est bonne. +Il n'est point de ceux dont <i>il est écrit</i>:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Hoc volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas.</p> + </div> </div> + +<p>Ce qu'il fait ou ce qu'il abandonne, il y a une juste +cause de le faire ou de l'abandonner; d'où il résulte +que ce qu'il fait il faut qu'il le fasse, c'est-à-dire +qu'il est juste de le faire, et ce qu'il est juste de +faire, il serait injuste de ne le pas faire.</p> + +<p>Quand il s'agit de Dieu, «là où n'est pas le vouloir +manque le pouvoir.» Dieu étant de nature +immutable, immutable est sa volonté; il en résulte +que Dieu ne peut faire que ce qu'il fait. De là quelques +difficultés. En effet un homme qui doit être +damné peut être sauvé. S'il ne le pouvait, c'est-à-dire +s'il ne pouvait faire les choses qui lui vaudraient +le salut, il ne serait plus responsable; Dieu ne lui +aurait point prescrit ce qu'il ne pourrait exécuter; +mais si, grâce à ses oeuvres, il peut être sauvé, force +est de reconnaître que Dieu peut sauver celui qui +pourtant ne doit jamais être sauvé.</p> + +<p>«Pensez-vous,» disait Notre-Seigneur à ses apôtres, +«que je ne puisse pas prier mon Père, et qu'il +ne m'enverrait pas aussitôt douze légions d'anges<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a><a href="#footnote240"><sup>240</sup></a>?» +Cette parole signifie que Dieu le pourrait +s'il le voulait, mais il ne l'aurait voulu, et le Christ +ne l'aurait demandé que si c'eût été juste et raisonnable. +Ne concluez donc pas que Dieu puisse faire +ce qu'il ne fait jamais; ce qu'il ne fait jamais est +chose qu'il ne faut pas faire. S'il n'empêche pas le +mal, est-ce à dire qu'il consente au péché? non, +c'est qu'il est bon que le mal même ait lieu; n'est-il +pas nécessaire que les <i>scandales arrivent</i>? «J'estime +donc, bien que cette opinion ait peu de sectateurs, +bien qu'elle s'écarte beaucoup de certains passages +des saints, et même un peu de la raison, que Dieu +ne peut faire que ce qu'il convient qu'il fasse, et +de ce qu'il convient qu'il fasse, il n'y a rien qu'il +omette de faire; d'où il résulte qu'il ne peut faire +que ce qu'il fait réellement.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote240" name="footnote240"></a><b>Note 240:</b><a href="#footnotetag240"> (retour) </a> Math. xxvi, 53. Cette citation est usitée dans +cette question. Elle sert de texte à Fénelon pour combattre +dans Malebranche des idées qui rappellent celles d'Abélard. +(<i>Ref. du Syst. du P. Malebranche</i>, c. v.) Probablement +l'exemple avait déjà été cité par saint Augustin.</blockquote> + +<p>On oppose que nous, qui lui sommes si inférieurs +en puissance, nous pouvons faire ce que nous ne +faisons pas, abandonner ce que nous faisons. Mais +assurément nous vaudrions mieux, si nous ne pouvions +faire que ce que nous devons faire. Pourtant la +puissance de mal faire ou de pécher ne nous a pas +été donnée sans motif; c'était pour que la gloire de +Dieu parût davantage, la gloire de ne pouvoir pécher; +c'était pour qu'en fuyant le péché, nous fissions honneur, +non à notre nature, mais à sa grâce secourable. +Quant au salut toujours possible, avouons qu'en +effet celui qui doit être damné peut en effet toujours +être sauvé. Il le peut, lui, par sa nature, qui n'est +pas immutable; l'homme peut consentir à son salut +comme à sa damnation. Mais ne disons pas que Dieu +peut toujours le sauver, parce qu'alors la possibilité +serait relative à la nature de Dieu, et ce serait dire +que le salut du pécheur ne lui répugne pas. Quand +vous dites qu'un bruit peut être entendu, cela ne +veut pas dire que quelqu'un soit là qui pourrait l'entendre. +Tous les hommes seraient sourds, aucun +homme n'existerait, que tel bruit donné pourrait +être entendu; mais il n'en résulte pas qu'un individu +quelconque le pût entendre. Et ici ne s'applique +pas la règle des philosophes que si le conséquent +est impossible, c'est que l'antécédent l'est aussi<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a><a href="#footnote241"><sup>241</sup></a>. +Cela est vrai des choses créées, comme en général +tontes les règles de dialectique. Ce qui est possible +est ce qui ne répugne point à la nature des créatures; +mais les mêmes notions de possibilité ou d'impossibilité +ne s'appliquent point au Créateur. Ce semble +la même chose de dire qu'il est juste que le juge +punisse un individu ou que cet individu soit puni +par le juge; mais nullement, la justice n'est pas la +même dans les deux cas. Il se peut qu'il soit juste que +le juge punisse, c'est-à-dire qu'il le doive d'après la +loi, mais qu'il ne soit pas juste que l'homme soit +puni; si, par exemple, telle ou telle circonstance, +comme serait un faux témoignage, est cause que sa +punition ne soit pas méritée. De même on peut dire +d'un pécheur: il est possible qu'il soit sauvé par Dieu, +et il est impossible que Dieu le sauve.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote241" name="footnote241"></a><b>Note 241:</b><a href="#footnotetag241"> (retour) </a> Voyez ci-dessus, t. II, c. IV, t. I, p. 413.</blockquote> + +<p>Ici, il est vrai, naît une objection contre la Providence, +c'est-à-dire contre la volonté de Dieu à +l'égard des créatures: si Dieu n'a pu être sans ce qu'il +a en soi de toute éternité, les choses qu'il a voulues +sont arrivées nécessairement. Distinguons encore les +deux possibilités. Dire que Dieu, par sa propre nature, +a nécessairement l'attribut d'une providence +universelle, parce que cet attribut lui convient souverainement, +ce n'est pas dire que les choses soient +d'une telle nature qu'elles ne puissent absolument +pas ne pas être. Quant à l'objection qu'alors aucunes +grâces ne lui sont dues, puisqu'il agit par nécessité, +non par volonté, cette nécessité, qui est sa nature ou +plutôt sa bonté même, n'est pas séparable de sa volonté; +elle n'est point une contrainte. Son immortalité +même est aussi une nécessité de sa nature: est-elle +donc en opposition avec sa volonté? est-elle +une contrainte? ne veut-il pas être tout ce qu'il est +nécessaire qu'il soit? S'il agissait contre sa volonté, +sans doute alors aucunes grâces ne lui seraient dues. +Mais de ce que sa bonté est telle qu'il se porte, non +malgré lui, mais spontanément, à faire ce qu'il fait, +il n'en doit être que plus aimé, que plus glorifié. +Serions-nous dispensés de gratitude envers l'homme +qui nous aurait secourus, parce que sa bonté serait +telle qu'en nous voyant dans l'affliction, il n'aurait +pu s'empêcher de nous secourir?</p> + +<p>Ainsi, Dieu ne peut faire que ce qu'il fait, de la +manière et dans le temps qu'il le fait. Il n'est pas +même exact de dire qu'il choisisse la manière de faire +la plus convenable; il ne choisit pas; sa bonté serait +imparfaite si en tout sa volonté n'était la meilleure. +Il ne faut pas non plus prétendre que Dieu puisse +dans un temps une chose qu'il ne peut faire dans +un autre, et que sa toute-puissance ne soit pas égale +à tous les moments. Si l'on applique cette détermination +du temps au faire, non au pouvoir, soit. Un +homme peut marcher, c'est-à-dire qu'il a en soi la +faculté de marcher, lorsqu'il nage, mais pourtant il +ne peut marcher dans l'eau. Ainsi, Dieu a le pouvoir +de s'incarner, et il n'en est pas privé, quoiqu'il ne +l'exerce pas, et qu'il n'en puisse user, en ce sens +qu'il ne convient pas qu'il en use actuellement. Il +peut toujours ce qu'il peut quelquefois, si l'on entend +par là qu'il est immutable en tout. Il a su autrefois +que je naîtrais un jour, on ne peut dire qu'il sache +aujourd'hui que je naîtrai un jour, puisque je suis +né. S'ensuit-il qu'il ne sache plus ce qu'il savait autrefois? +Sa science est la même, il n'y a que les mots +qui changent pour l'exprimer. Le même jour s'appelle +successivement demain, aujourd'hui, hier. +Dieu ne sait point le passé, comme passé, tant que +le passé est avenir, ni l'avenir, comme avenir, quand +il est le passé: mais cela ne veut pas dire que sa +science s'accroisse ou diminue avec le temps. Il en +est de même de sa puissance. Dire avant: il est +possible que Dieu s'incarne; dire après: il est possible +qu'il se soit incarné, ce n'est point parler d'un +fait différent ni d'une possibilité différente, mais +d'une même chose, d'abord au futur, ensuite au +passé. Ainsi, pas plus que la science et la volonté, +la possibilité ne change en Dieu. Si nous disons qu'il +peut dans un temps ce qu'il ne peut dans un autre, +ce langage humain n'ôte rien à sa puissance; il n'atteste +que le changement des temps, et des convenances +variables<a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a><a href="#footnote242"><sup>242</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote242" name="footnote242"></a><b>Note 242:</b><a href="#footnotetag242"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, I. III, p. 1109-1124.—Cf. +<i>Theol. Christ.</i>, I. V, p. 1350.—<i>Epitome</i>, +c. xx, p. 51.</blockquote> + +<p>IV. Ces variations dans le temps doivent se concilier +avec l'immutabilité. Dieu, après l'oeuvre de +six jours, s'est reposé le septième; le passage de +l'action au repos est en physique un changement. +Quand Dieu est descendu dans le sein d'une vierge, +il a changé, il a encouru ce mouvement principal de +la substance que les philosophes appellent génération<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a><a href="#footnote243"><sup>243</sup></a>. +Dieu ne serait-il donc pas immutable? Maisen disant que +Dieu <i>fait</i>, <i>agit</i>, gardons-nous d'entendre +qu'il y ait pour lui, comme pour l'homme, mouvement +dans l'opération, passion dans le travail; +nous n'exprimons qu'un nouvel effet de son éternelle +volonté. Dieu se repose, dit l'Écriture; ce n'est +pas qu'il suspende son mouvement d'action, c'est +que l'oeuvre est consommée. En opérant, en cessant +d'opérer, nous changeons; mais dire que Dieu fait, +c'est dire qu'il est la cause de ce qui se fait. Au propre, +il n'y a point en lui d'action, car l'action consiste +éminemment dans le mouvement. Comme le +soleil, lorsqu'un objet s'échauffe de sa chaleur, +n'éprouve en lui-même aucun changement, de même +Dieu, lorsqu'une disposition nouvelle de sa volonté +s'accomplit, ne change pas, quoiqu'il soit la cause +ou l'auteur d'un changement dans les choses. Un +esprit est exempt de mouvement; ce qui occupe un +lieu est seul mobile<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a><a href="#footnote244"><sup>244</sup></a>. Or, nulle chose n'occupe un +lieu si par son interposition elle ne produit quelque +distance entre les objets environnants. Mais que la +blancheur ou toute autre chose incorporelle s'unisse +aux particules, leur continuité n'y perdra rien. L'incorporel +n'est donc pas susceptible de mouvement +local, puisqu'il ne peut occuper un lieu.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote243" name="footnote243"></a><b>Note 243:</b><a href="#footnotetag243"> (retour) </a> Voyez ci-dessus, I. II, c. v, t. I, p. 420.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote244" name="footnote244"></a><b>Note 244:</b><a href="#footnotetag244"> (retour) </a> Ici Abélard dit qu'il a démontré dans sa +Grammaire, en traitant de la quantité, que ce qui est esprit +ne peut être mû. Duchesne en note met <i>Dialecticam</i> +pour <i>Grammaticam</i>, et annonce que cette dialectique ou +plutôt cette logique, il la publiera au premier jour. +(<i>Ab. Op., Introd.</i>, p. 1125, note p. 1160.) L'avait-il +déjà dans les mains, et cette dialectique est-elle bien +celle que nous avons? Nous ne trouvons pas dans celle-ci la +Démonstration annoncée, ni à l'article de la quantité, ni à +l'article du mouvement (p. 178-196, et p. 414-422). Du reste +la quantité, étant une catégorie, a naturellement sa place +dans une logique; mais, ainsi qu'on l'a vu, la théorie des +Catégories peut aussi figurer dans un traité sur le langage. +La démonstration de l'immobilité de l'esprit à propos de la +quantité pouvait donc se trouver, soit dans la grande +dialectique, soit dans le livre élémentaire qui la commençait +et qui nous manque, soit enfin dans quelque ouvrage de +grammaire que nous n'avons pas, et le titre <i>Grammatica</i> +peut être d'autant plus exact que le même nom désigne dans la +Théologie chrétienne, un ouvrage ou <i>les catégories sont +retraitées</i>. «De hoc (que le nom de <i>chose</i> ne doit +Être donné qu'à ce qui a en soi une existence véritable, +<i>veram entiam</i>) diligentem tractatum in retractatione +prædicamentorum nostra continet grammatica» (I. IV, p. 1341).</blockquote> + +<p>Dieu, qui est substantiellement partout, ne peut +changer de lieu, et quand on dit qu'il est descendu +dans le sein d'une vierge, on ne parle que de l'action +de sa puissance. Il est partout, veut dire que tout lui +est présent; en sorte que nulle part ni jamais sa puissance +n'est oisive. L'âme elle-même est dans le corps +par une vertu de sa substance, plus que par une +position locale; grâce à sa force propre, elle le vivifie, +le meut et le conserve, pour qu'il ne se dissolve +point par la putréfaction; par son pouvoir +végétatif et sensitif, elle est dans tous les membres, +pour que chacun végète et pour sentir dans chacun. +De même Dieu est, non-seulement dans tous les +lieux, mais dans chaque chose, par quelque efficace +de sa puissance, et tandis qu'il meut toutes les choses +dans lesquelles il est, il n'est pas mû lui-même en +elles. Par l'incarnation, Dieu n'est donc pas devenu +autre chose qu'il n'était, il n'a point encouru la +génération. Dire que Dieu est devenu homme, c'est +dire que la substance divine, qui est spirituelle, s'est +uni la substance humaine, qui est corporelle, en une +personne unique. Dans cette personne, il y avait +trois choses, la divinité, l'âme, la chair. Chacune a +conservé sa nature propre, aucune ne s'est changée +en une autre. Dans l'homme même, l'âme ne peut +jamais devenir chair, quoique l'âme et la chair soient +dans chaque homme une seule personne. L'âme, en +effet, est une essence simple et spirituelle; la chair +est une chose humaine, corporelle et composée de +membres. La divinité unie à l'humanité, c'est-à-dire +à une âme et à une chair, unies en une personne, ne +s'est pas non plus changée; elle est restée ce qu'elle +était; elle a pris notre nature sans déposer la sienne. +En quel sens donc peut-on dire: le Verbe a été fait +chair, Dieu s'est fait homme? Prises à la lettre, ces +expressions conduiraient à dire que l'homme a été +fait Dieu, et rien ne peut être Dieu qui ne l'ait été +toujours. «Israël, n'aie point de nouveau Dieu.» +Ces expressions signifient donc que la divine substance +s'est associée à la substance humaine, sans +être convertie en elle. La diversité des natures ne +fait pas la diversité des personnes. C'est le contraire +de la Trinité; en Dieu, trois personnes et une substance; +dans le Christ, deux substances et une personne. +Comme dans une maison le bois s'unit à la +pierre sans se confondre avec elle, comme dans le +corps les os adhèrent à la chair sans s'y absorber, +ainsi la divinité en se joignant à l'humanité, n'a +point cessé d'être ce qu'elle était. Quand nos âmes +reprendront leurs corps, elles ne deviendront pas +autre chose qu'auparavant, quoique le corps, en se +ranimant, doive changer, ou se mouvoir de l'inanimé +à l'animé. L'âme prend avec le corps le mouvement, +mais elle demeure elle-même immobile. Cela est +encore bien plus vrai de Dieu dans son union avec +l'homme. La créature ne lui peut rien conférer<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a><a href="#footnote245"><sup>245</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote245" name="footnote245"></a><b>Note 245:</b><a href="#footnotetag245"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, I. III, p. 1124-1130.</blockquote> + +<p>Ici Abélard traite accidentellement une question +importante et qui a toujours été liée à celle de la Trinité. +En effet, une fois qu'il est établi que le Fils de +Dieu consubstantiel à Dieu est une personne de la +Trinité, il n'est pas indifférent de savoir comment il +s'est fait homme. A-t-il cessé d'être Dieu pour devenir +homme? non, assurément. L'homme est-il devenu +Dieu? pas davantage. Dieu n'a-t-il pris que le corps +humain, la divinité étant l'âme unique du corps de +Jésus-Christ? Alors il n'aurait pas été homme, puisque +l'homme est corps et âme. On conçoit que toute +erreur sur la Trinité réagit sur le dogme de l'incarnation, +et toute erreur sur l'incarnation peut étendre +ses conséquences au dogme de la Trinité. Nestorius, +par respect pour elle, avait voulu que l'union de +Dieu et de l'homme en Jésus-Christ ne fût qu'apparente, +et qu'il y eût en lui non-seulement deux natures, +mais deux personnes. Eutychès, pour échapper +à cette erreur, avait voulu que les deux natures fussent +unies au point d'en faire une seule. De là deux +hérésies célèbres; l'Église, qui les condamne, établit +et professe qu'en Jésus-Christ fait homme il y a +deux natures, savoir, la divinité, d'une part, et de +l'autre, l'humanité, corps et âme, et il n'y a qu'une +personne, la personne divine, qui subsiste dans le +Fils de l'homme. Ces deux natures sont unies d'une +union <i>hypostatique</i>, c'est-à-dire substantielle. C'est +cette doctrine qu'Abélard expose, et d'une manière +que je crois irréprochable; seulement la comparaison +de l'union de l'âme et du corps dans l'homme pour +éclaircir l'union de la divinité et de l'humanité dans +Jésus-Christ, n'est qu'une comparaison, et ne doit +pas être prise à la lettre, quoiqu'elle soit dans le +Symbole d'Athanase. Elle revient à ce raisonnement: +admettez que l'homme est uni à Dieu dans le +Verbe fait chair, puisque vous admettez bien que +l'âme soit unie au corps dans la personne humaine. +L'orthodoxie d'Abélard sur ce point difficile et important +aurait dû prouver à ses accusateurs que s'il +a erré sur quelque autre point de la question de la +nature divine, cette erreur ne peut être taxée d'hérésie, +étant parfaitement exempte de toute intention +d'altérer à un degré quelconque le dogme fondamental +de la divinité de Jésus-Christ. Celui qui reconnaît +d'une manière absolue sa divinité sur la +terre, tant qu'il y prit la forme humaine, ne peut +être soupçonné de nier ou d'affaiblir en quoi que ce +soit sa divinité dans le ciel, ou comme personne de +l'essence divine. Il est vrai qu'on a même, sur l'article +de l'incarnation, soupçonné Abélard d'erreur. +Pierre Lombard avait avancé que Jésus-Christ, en +devenant homme, n'était pas devenu quelque chose, +ou du moins il avait remarqué que si Dieu pouvait +être quelque chose, quelque chose pourrait être +Dieu, et l'on disait que Pierre Lombard avait reçu +cette idée de son maître Abélard. Cette erreur, +qui s'était assez répandue, fut examinée en 1163 +au concile de Tours, et condamnée par le pape +Alexandre III. Jean Cornubius a écrit une dissertation +où il la discute fort clairement et en fait connaître +les sources; au nombre des autorités qu'il cite est +l'opinion d'Abélard; il admet que Pierre Lombard +pouvait bien en avoir tiré la sienne, mais qu'il s'était +mépris, Abélard disant positivement qu'il y a dans +le Dieu-homme deux substances ou deux natures; +aussi Jean Cornubius n'hésite-t-il pas à le tenir pour +catholique<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a><a href="#footnote246"><sup>246</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote246" name="footnote246"></a><b>Note 246:</b><a href="#footnotetag246"> (retour) </a> La citation qu'il donne de l'opinion d'Abélard +est conforme pour le sens, mais non exactement pour la +lettre au texte de l'introduction (I. III, p. 1127 et 49). +Mais Cornubius peut l'avoir réduite ou précisée, ou bien +tirée de la Théologie chrétienne qui manque de la portion +du livre V où devait se trouver ce passage. Ici d'ailleurs +la doctrine est complétement dégagée de la comparaison avec +l'union de l'âme et du corps. (P. Lomb. <i>Sent.</i>, I. III, +dist. vi.—Mag. Johan. Cornub. <i>Eulog., Thes. nov. anecd.</i>, +t. V, p. 1065.—Cf. Boèce, <i>De duab. nat., etc., et un. Pers., +Christ.</i>, p. 948, et S. Thomas., <i>Summ. Theol.</i>, III, +quæst. i-vi.)</blockquote> + +<p>V. Dieu est sage; sa sagesse a été appelée verbe, +raison, intelligence. Le fils de Dieu, <i>Dei virtus, Dei +sapientia</i> (I. Cor., i, 24), c'est la puissance divine +de tout savoir. Dieu ne peut errer en rien, il sait le +présent, l'avenir, le passé, et ce qui est inconnu +et fortuit dans la nature est déjà certain et déterminé +pour lui. Il y a préordination, il y a donc prescience. +Les choses qui, pour nous, sont l'oeuvre du +hasard et ne proviennent pas du libre arbitre, n'arrivent, +pour lui, ni par hasard ni sans libre arbitre. +La définition du hasard, selon les philosophes, est +l'événement inopiné provenant de causes qui ont +originairement un autre objet<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a><a href="#footnote247"><sup>247</sup></a>; mais il n'y a pas +d'inopiné pour la Providence. Si les éclipses de soleil +ou de lune ont lieu plus souvent que nous ne nous +y attendons, elles ont lieu toutefois naturellement, +non fortuitement; c'est un ordre préfix, aussi aurions-nous +pu en savoir quelque chose. Mais si, en +creusant un champ, on trouve un trésor, la découverte +est vraiment fortuite; il a fallu que l'un ait +enfoui le trésor, que l'autre ait creusé la terre, chacun +dans une intention différente. Voilà un événement +qui n'est point l'oeuvre du libre arbitre. Je +veux aller à l'église, et je m'y rends, ce n'est point +là oeuvre de hasard, mais de raison; c'est un fait +volontaire et non nécessaire. Les philosophes définissent +le libre arbitre le jugement libre de la volonté +(<i>liberum de voluntate judicium</i>, Boèce). L'arbitre est +en effet la délibération ou la <i>judication</i> de l'âme par +laquelle elle se propose de faire ou d'omettre quelque +chose<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a><a href="#footnote248"><sup>248</sup></a>; elle est libre, lorsqu'elle n'est poussée à +ce qu'elle se propose par aucune force de la nature, +et qu'il est également en son pouvoir de faire ou de +ne pas faire. Là donc où n'est pas un esprit raisonnable, +l'arbitre n'est pas libre. Le libre arbitre n'appartient +qu'aux êtres qui peuvent changer leur volonté, +du même, suivant quelques-uns, qui peuvent +faire bien ou mal; cependant, avec plus d'attention, +on ne peut contester le libre arbitre à celui qui +ne fait que le bien, à Dieu surtout, aux bienheureux, +qui ne peuvent pécher: plus on est éloigné +du mal, plus on est libre dans le jugement qui +choisit le bien; le péché est un esclavage. D'une +manière générale, reconnaissons le libre arbitre à +qui peut accomplir volontairement et sans contrainte +ce qu'il a résolu dans sa raison: Dieu est donc libre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote247" name="footnote247"></a><b>Note 247:</b><a href="#footnotetag247"> (retour) </a> Cette définition est de Boèce.—<i>De Interp., +edit. sec.</i>, I. III, p. 360 et 375.—<i>In Topic. +Cic.</i>, I. V, p. 840.—<i>De Consol. phil.</i>, I. V, +p. 939.—Voyez ci-dessus, I. II, c. iv, t. I, p. 405.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote248" name="footnote248"></a><b>Note 248:</b><a href="#footnotetag248"> (retour) </a> Voyez la Dialectique, part. II, p. 260-291, +et ci-dessus le c. iv du t. I. Les idées d'Abélard sur la +liberté, ses définitions, ses preuves sont en très-grande +partie empruntées de Boèce. (<i>De Interp., ed. sec.</i>, +I. III, p. 360, 368, 372.)</blockquote> + +<p>Quant à lui, rien n'advient par hasard, sa providence +ayant tout précédé, le hasard n'est que l'incertitude +humaine. La nature n'a de mystères que +pour notre science. On ne dit les miracles impossibles +que si l'on regarde au cours ordinaire de la +nature, aux causes primordiales des choses, et non +à la souveraineté divine. Si Dieu formait encore aujourd'hui +l'homme du limon, et la femme de la côte +de l'homme, ce serait contre la nature, au-dessus +de la nature, c'est-à-dire que les causes primordiales +y paraîtraient insuffisantes; il faudrait que Dieu +imprimât extraordinairement aux choses une force +particulière<a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a><a href="#footnote249"><sup>249</sup></a>. Évidemment les recherches des philosophes +n'atteignent que les créatures et l'ordre +journalier, toutes leurs lois sont au-dessous on en +dehors de la toute-puissance; la possibilité et l'impossibilité +sont relatives aux facultés des créatures, +et en particulier la règle de la possibilité de l'antécédent +liée à celle du conséquent, ne peut s'appliquer +qu'aux choses créées.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote249" name="footnote249"></a><b>Note 249:</b><a href="#footnotetag249"> (retour) </a> Cf. <i>Hexameron. Thesaur. nov. anecd.</i>, +t. V, p. 1375.</blockquote> + +<p>C'est ainsi, dit Abélard, que nous viderons cette +<i>ancienne querelle</i> dont parle la philosophie, cette +question de la prescience divine, cette question de +savoir s'il ne résulte pas de l'immutabilité de Dieu +que tout arrive nécessairement. Les philosophes, et +notamment Aristote, «si habile dans le raisonnement, +qu'il a mérité d'être appelé le prince des +péripatéticiens, c'est-à-dire des dialecticiens, nous +fourniront de quoi réfuter les pseudo-philosophes.» +Ceux-ci disent, pour troubler la foi des simples, +que non-seulement le bien, mais le mal arrive +nécessairement, et qu'ainsi le péché ne peut être +évité, car il a été prévu de Dieu, et la Providence +est infaillible. «Pour rompre cette souricière (<i>muscipulam</i>), +considérons cette forte trame qu'Aristote +ourdit au commencement de l'<i>Hermeneia</i>: +il nous y confirme la force du principe de contradiction +jusque dans les propositions au futur.» +Je n'analyse point le raisonnement, il nous est +connu; nous retrouvons ici un résumé substantiel +de la théorie logique des futurs contingents. «Grâce +à cette distinction d'un si grand philosophe, on +peut aisément réfuter l'objection ordinaire contre +la Providence: il est certain, nous dit-on, que la +Providence est infaillible<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a><a href="#footnote250"><sup>250</sup></a>....»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote250" name="footnote250"></a><b>Note 250:</b><a href="#footnotetag250"> (retour) </a> <i>Introd</i>., t. III, p. 1130-1136.—Voyez +aussi Arist. <i>Hermen</i>., IV, IX, et +ci-dessus, t. II, c. IV, t. I, p. 401.</blockquote> + +<p>Ainsi se termine ce qui nous reste du troisième +livre de l'Introduction a la Théologie, et avec lui +l'ouvrage entier; un savant dit bien que la suite s'en +doit trouver dans la bibliothèque de Bodlei<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a><a href="#footnote251"><sup>251</sup></a>, mais si +ce manuscrit existe, il n'a jamais été publié. Ainsi +la discussion d'une des questions les plus difficiles +peut-être auxquelles donne lieu la Théodicée est +restée suspendue, et par un hasard singulier, dans +la Théologie chrétienne, où sont repris tous les +points traités dans l'Introduction, cette question +reste également irrésolue. Le livre V, qui répond +au troisième du présent ouvrage, s'interrompt aussi +brusquement, et même plus tôt que celui-ci, après +la discussion relative à la conciliation de la bonté +de Dieu avec sa puissance, et il nous manque la +solution du grand problème si bien préparé par +Abélard. On ne peut renoncer à l'espérance de posséder +quelque jour l'Introduction tout entière; +l'ouvrage était probablement complet<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a><a href="#footnote252"><sup>252</sup></a>, et il peut se +retrouver tel dans quelque manuscrit inédit de quelque +bibliothèque inexplorée. Mabillon pensait l'avoir +rencontré dans un manuscrit en trente-sept chapitres +conservé en Bavière<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a><a href="#footnote253"><sup>253</sup></a>; M. Rheinwald, dont les +recherches sont plus récentes, soupçonne, non sans +raison, le docte bénédictin d'avoir pris pour l'Introduction +un ouvrage intitulé: <i>Pétri Abælardi Sententiæ</i> +qu'il a publié en l'appelant <i>Epitome Theologiæ +christinæ</i><a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a><a href="#footnote254"><sup>254</sup></a>. Il croit que c'est le Livre des Sentences +dénoncé par saint Bernard, condamné par le concile, +désavoué par Abélard. Suivant lui, le titre seul de +Livre des Sentences aurait été faux, et Abélard, qui +n'a pas discuté pièces en main devant le concile, +était en droit de désavouer tout ouvrage qu'on lui +attribuait sous ce nom; mais il se pouvait qu'on +désignât ainsi dans l'usage un écrit qu'il appelait +autrement, ou même un extrait fidèle de ses doctrines +qui ne fût pas son ouvrage. Tel serait le manuscrit +que M. Rheinwald publie <a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a><a href="#footnote255"><sup>255</sup></a>; ses conjectures +nous paraissent fondées, mais une chose plus certaine +encore, c'est que cet Épitome contient un résumé +de l'Introduction à la Théologie. Dans les douze +premiers chapitres (l'ouvrage en a trente-sept), +l'extrait est presque littéral; par la suite, on remarque +quelques variantes, mais elles n'altèrent pas le +fond de la doctrine. Ce qui fait le prix de cet opuscule, +c'est que l'ordonnance en étant à peu près la +même que celle de l'Introduction, il nous donne en +substance ce que devait contenir la partie de l'Introduction +qui manque, et nous pouvons ici compléter +brièvement notre analyse<a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a><a href="#footnote256"><sup>256</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote251" name="footnote251"></a><b>Note 251:</b><a href="#footnotetag251"> (retour) </a> Casimir Oudin, <i>De Script. eccl</i>., t. II, +p. 1169.—Voyez aussi l'<i>Histoire +littéraire</i>, t. XII, p. 126. Les éditeurs de la Théologie +Chrétienne disent qu'ils n'ont rencontré la suite de +l'Introduction dans aucun manuscrit. <i>Thes. nov. anecd</i>., +t. V, p. 1148.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote252" name="footnote252"></a><b>Note 252:</b><a href="#footnotetag252"> (retour) </a> C'est du moins l'opinion que nous adoptons +d'après Mabillon; cependant M. Rheinwald élève des doutes +spécieux.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote253" name="footnote253"></a><b>Note 253:</b><a href="#footnotetag253"> (retour) </a> <i>Iter Germantæ</i>, p. 10.—<i>Hist. litt.</i>, +t. XII, p. 118.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote254" name="footnote254"></a><b>Note 254:</b><a href="#footnotetag254"> (retour) </a> <i>Anecdot. ad litter. eccles. pertin.</i>, +partic. 11. Borolini, 1836.—M. Rheinwald a trouvé cet ouvrage +parmi les manuscrits du monastère de Saint-Emmeram de Ratisbonne, +conservés à la bibliothèque royale de Munich. (<i>Præfat</i>, +p. vii; et xxxii.) M. Franz Besnard avait déjà publié avec +Quelques observations que j'ai pu consulter les seize derniers +chapitres de cet Épitome, dans un recueil allemand dont le nom +m'est inconnu.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote255" name="footnote255"></a><b>Note 255:</b><a href="#footnotetag255"> (retour) </a> <i>Ibid.</i>, <i>Proefat.</i>, p. ix-xxi.—La +preuve directe que cet abrégé est d'Abélard sa trouve dans le +c. xxxiv, p. 100, il renvoie à son Commentaire de l'Épître +aux Romains, où il a, dit-il, traité les questions relatives +à la grâce et au mérite, et cette citation est exacte. +(<i>Ab. Op.</i>, p. 648.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote256" name="footnote256"></a><b>Note 256:</b><a href="#footnotetag256"> (retour) </a> <i>Eptiom. Theol. Christ.</i>, C. xxi, p. 60.</blockquote> + +<p>La Providence, c'est-à-dire la prescience ou prévoyance +divine, n'impose aucune nécessité aux choses +qu'elle prévoit. De ce qu'un char passe et de ce que +je le vois passer, il ne suit pas que le passage du +char soit nécessaire. Or ce que Dieu prévoit, il le +voit; sa providence n'est que sa science éternelle, +il n'y a point de temps pour lui, tout lui est présent; +aucune fatalité ne résulte donc de ce qu'il sait tout. +Mais il est vrai qu'il dispose tout: la disposition des +choses dépend de la disposition divine, comme la +passion de l'action; il n'y a point d'autre destin, +d'autre <i>fatum</i> que la disposition divine. La prédestination +n'est proprement que la disposition de Dieu +ou sa providence appliquée au bien, c'est la préparation +de sa grâce.</p> + +<p>VI. Après la sagesse de Dieu vient sa bonté. Celle-ci +fait pour les créatures tout ce qu'il est conforme à +sa nature de faire; Dieu ne connaît ni l'envie ni la +colère, les expressions contraires qui peuvent se +trouver dans l'Écriture sont figuratives, elles se rapportent +à des dispositions de sa volonté qui ont pour +nous, mais non pour lui, les effets de la vengeance +ou du courroux.</p> + +<p>Ceci conduit à la contemplation des bienfaits de +Dieu. Le premier, le plus grand de tous, c'est l'incarnation. +Ici se présente la question célèbre: <i>Cur +Deus homo<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a><a href="#footnote257"><sup>257</sup></a>?</i> Dieu s'est fait homme pour nous montrer +son amour, et ainsi il nous a rachetés du joug +du péché, non que nous fussions, comme quelques-uns +le prétendent, en la possession du démon, mais +dans la servitude du péché; le Christ nous en a délivrés +on épanchant sur nous son amour, en offrant +à Dieu le prix de notre libération et une victime pure. +Un si grand exemple nous enseigne l'humilité, et en +considérant les tortures du Christ, les martyrs eux-mêmes +ont appris à ne pas s'enorgueillir de ce qu'ils +souffraient pour le ciel.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote257" name="footnote257"></a><b>Note 257:</b><a href="#footnotetag257"> (retour) </a> C'est le titre du chap. XXIII (p. 62). Il y a +un traité de saint Anselme sous le même nom: <i>Car Deus +homo</i> libri duo (<i>Op.</i>, p. 74). La doctrine du +saint sur le mode et la nécessité de l'incarnation ne +diffère point essentiellement de celle de l'Épitome. La +différence ne roule que sur l'oeuvre même de la rédemption. +Du reste, ou l'ordonnance de l'Épitome s'écarte un peu de +celle de l'Introduction, au dans ce dernier ouvrage +l'auteur revenait à propos de la bonté de Dieu sur un +sujet déjà traite à l'occasion de son immutabilité. Voyez +ci-dessus p. 235.</blockquote> + +<p>Dans l'incarnation, ainsi qu'on l'a déjà vu, deux +natures se sont unies en une personne. Comme la +chair et l'âme sont un seul homme, Dieu et l'homme +sont un seul Christ, similitude consacrée par saint +Athanase. Entendez toutefois que bien que dans le +Christ soit le Verbe, une des trois personnes de la +Trinité, cette personne divine n'est pas ici par elle-même, +<i>per se</i> (probablement en tant que personne +divine), car alors il y aurait une personne dans une +personne, la personne du Verbe dans celle de Jésus-Christ, +et ainsi il y aurait deux personnes dans le +Christ. Le Verbe divin n'est en quelque sorte dans +le Christ que comme l'âme est dans le corps. On peut, +on doit appeler ces deux natures les parties de la +personne.</p> + +<p>«On trouve dans les autorités toutes ces locutions: +<i>Dieu est homme; l'homme est Dieu; le Christ est le +fils de l'homme; le Christ est le fils de Dieu; le Christ +est Dieu et homme</i>. Aucune de ces locutions n'est +propre, hors une seule. Si la première doit être +prise au propre, si Dieu est vraiment homme, +l'éternel est temporel, le simple est composé, le +créateur est créature, ainsi du reste. Ce n'est donc +pas une expression propre, la partie y est prise +pour le tout, comme cela arrive souvent. Exemple, +une âme pour un homme, <i>videbit omnis caro salutare +Dei</i> (Isaïe, xlix, 26). Semblablement, quand +nous disons: <i>Dieu est homme</i>, cela n'est vrai qu'en +partie, c'est pour: <i>Dieu s'unit l'homme</i>. Par contre, +<i>l'homme est Dieu</i> signifie <i>l'homme est uni à Dieu</i>. Il faut +encore entendre comme vrais en partie ces mots: +<i>le Christ est homme</i>, ou <i>le Christ est Dieu</i>; il n'y +a de vrai au sens propre que cette expression: <i>le +Christ est Dieu et homme</i>, c'est-à-dire le Christ est +le Verbe ayant l'homme, ou <i>le Christ est homme et</i> +«<i>Dieu</i>, c'est-à-dire le Christ est l'homme ayant le +Verbe<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a><a href="#footnote258"><sup>258</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote258" name="footnote258"></a><b>Note 258:</b><a href="#footnotetag258"> (retour) </a> Épitom., c. XXIV, p. 68.</blockquote> + +<p>Cependant l'unité de la personne ne conduit pas +à l'unité de volonté; la volonté de l'homme, que +Dieu s'est uni, dont il a fait assomption, <i>hominis +assumpti</i>, ne peut être identique à celle de Dieu le +Père; c'est ce que prouve clairement cette parole de +Jésus: «Mon Père, que ce calice s'éloigne de moi +s'il est possible; cependant qu'il en soit, non +suivant ma volonté, mais suivant la tienne.» +(Math., XXVI, 39.) C'est une humanité véritable que +le fils de Dieu a prise, il a donc pris de l'humanité +les affections, les souffrances, les volontés, tout, +hors le péché. Il a voulu sa passion, en ce sens qu'il +l'a jugée bonne et salutaire, mais il ne l'a pas désirée, +et sous ce rapport il ne l'a pas voulue, car elle +l'a fait souffrir dans toutes ses affections humaines, +autrement elle n'eût pas été la passion.</p> + +<p>Dans la volonté de Dieu elle-même, il faut distinguer +sa volonté qui dispose et sa volonté qui approuve. +Il dispose, en effet, beaucoup de choses +qu'il interdit; il veut qu'on désobéisse souvent à ce +qu'il veut, ou du moins s'il ne dispose pas ce qui est +contraire à sa volonté, il le permet. A proprement +parler, il ne veut que le bien<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a><a href="#footnote259"><sup>259</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote259" name="footnote259"></a><b>Note 259:</b><a href="#footnotetag259"> (retour) </a> Epit., c. XXV et XXVI, p. 69-75.</blockquote> + +<p>On élève une question: L'unité de la personne du +Christ a-t-elle été divisée par la mort? Ce qui est +certain, c'est qu'à la mort de Jésus-Christ, l'âme a +quitté la chair; mais cette âme savait-elle tout ce que +savait le Verbe? Elle aurait été aussi parfaite que +Dieu. Il paraît raisonnable de croire que sans en savoir +autant que Dieu, elle voyait Dieu parfaitement. On +entend d'ordinaire par vie animale cette vivification +et ce mouvement que la chair tient de l'âme; telle +n'était pas la vie du Christ: ce que l'âme fait pour +le corps, le Verbe le faisait pour l'âme du Christ, et +par elle il donnait le mouvement à son corps. Les +affections naturelles étaient naturellement dans cette +âme, et la force motrice également, hormis comme +instrument du péché<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a><a href="#footnote260"><sup>260</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote260" name="footnote260"></a><b>Note 260:</b><a href="#footnotetag260"> (retour) </a> C. XXVII, p. 76.</blockquote> + +<p>Après le bienfait de l'incarnation, viennent ces +bienfaits de Dieu qu'on appelle les sacrements. Un +sacrement est une image d'une grâce invisible, un +signe d'une chose sacrée, c'est-à-dire d'un mystère. +Le premier est le Baptême, puis l'Onction et la Confirmation. +Le sacrement de l'Autel (l'Eucharistie) +est celui dont la cause est la commémoration de la +passion et de la mort du Christ: il se célèbre avec le +pain et le vin; après la consécration, ce pain est le +corps du Christ et ce vin est son sang<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a><a href="#footnote261"><sup>261</sup></a>. Abélard reproduit +sous diverses formes les pures doctrines de +la transsubstantiation; cependant, en exposant avec +respect et subtilité la merveille et le mystère du sacrement, +il n'a pas évité la censure. On entrevoit ici +comment il a pu être conduit à examiner des questions +au moins oiseuses, et comment, pour n'avoir +pas voulu admettre, par exemple, que le corps et le +sang de notre Seigneur fussent soumis sur la terre à +tous les accidents physiques qui peuvent atteindre +les espèces apparentes du pain et du vin; il a paru +cesser, en de certains moments, d'y voir, même +après la consécration, le corps et le sang réels de +Jésus-Christ. Mais les questions étaient puériles et +la faute n'était pas sérieuse<a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a><a href="#footnote262"><sup>262</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote261" name="footnote261"></a><b>Note 261:</b><a href="#footnotetag261"> (retour) </a> C. XXVIII-XXXI, p. 81-90. On se rappelle +qu'au début de l'Introduction il est dit que trois +choses sont nécessaires au salut, la foi, la charité, +les sacrements. Ainsi tout le cadre était rempli. +Voyez ci-dessus, p. 188.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote262" name="footnote262"></a><b>Note 262:</b><a href="#footnotetag262"> (retour) </a> On verra en effet que le concile l'a condamné +pour avoir dit que le corps et le sang du Christ ne pouvaient +tomber par terre. Nous n'avons point la passage de +l'Introduction où cela pouvait se trouver; mais nous +pouvons en deviner la place quand nous lisons dans le chap. +XXIX de l'Épitome, p. 87: «Si nolumus dicere quod illius +corporis sit hæc forma, possumus satis dicere, quod in acre +sit illa forma ad occultationem propter prædictam causam +carnis et sanguinis reservata, sicut forma humana in +acre est, quando angelus in homine apparet. De hoc quod +negligentia ministrorum evenire solet, quod scilicet mures +videntur rodere et in ore portare corpus illud, quæri solet. +Sed dicimus quod Deus illud non demittitibi, ut a tam turpi +animali tractetur; sed tamen remanet ibi forma ad +negligentiam ministrorum corrigendam.»</blockquote> + +<p>Enfin le Mariage est un sacrement qui ne confère +proprement aucun don pour le salut, mais qui est +le remède d'un mal, le frein de l'impureté, la légitimation +du lien de l'homme et de la femme. Les +règles sur ce sacrement ont varié; beaucoup de choses +ont été licites qui ne le sont plus; ainsi autrefois un +homme pouvait avoir plusieurs femmes, les rois +seuls n'en devaient avoir qu'une. On demande si +les clercs peuvent contracter mariage; les prêtres +qui ne l'ont pas fait le peuvent<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a><a href="#footnote263"><sup>263</sup></a>. S'il se trouve dans +une église qui a admis le voeu de célibat un prêtre +qui ne l'ait pas fait, il peut se marier, seulement il +n'exercera pas le ministère dans cette église, c'est-à-dire +qu'il <i>ne tiendra pas la paroisse</i><a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a><a href="#footnote264"><sup>264</sup></a>. Les prêtres grecs, +pourvu qu'ils n'aient pas fait de voeux, reçoivent +de l'évêque qui les consacre une épouse vierge, qui +ne peut, ainsi qu'eux-mêmes, être mariée qu'une +fois; il leur est même prescrit de chercher une +femme dans une race étrangère, et cela pour l'extension +de la charité. Mais celui qui a notoirement prononcé +le voeu, comme le moine ou un prêtre, ne +peut contracter mariage. Les ordres sont aussi un +empêchement, à compter du rang d'acolythe exclusivement, +et le mariage entraîne la renonciation aux +bénéfices. Cependant Grégoire a dispensé de ces +règles les Anglais, à cause de la nouveauté de leur +conversion.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote263" name="footnote263"></a><b>Note 263:</b><a href="#footnotetag263"> (retour) </a> «Sacerdotes qui non fecerunt (ajoutez pout-être +<i>votum</i>), possunt.» P. 91.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote264" name="footnote264"></a><b>Note 264:</b><a href="#footnotetag264"> (retour) </a> «Si vero aliquis in ecclesia, quæ votum suscepit, +fuerit qui non votum fecerit, potest ducere, sed in ecclesia +illa officium non exercebit, quod est, parochiam non tenebit.» +p. 91. Tout ceci prouve que le célibat des prêtres, quoique +estimé et habituellement prescrit, n'était pas une règle +Commune à toutes les églises.</blockquote> + +<p>Le dernier point traité dans l'Épitome, comme +apparemment à la fin de l'Introduction, puisqu'il +était annoncé au début, c'était la charité. Elle est +l'amour honnête, ou l'amour qui se rapporte à une +fin convenable. Si j'aime quelqu'un pour mon utilité, +mais non pour lui-même, ce n'est pas de +l'amour. Si je lui souhaite la vie éternelle, non pour +lui, mais pour être délivré de sa présence, ce n'est +point un amour qui tende à sa fin convenable. La +fin légitime de l'amour, c'est Dieu même. Notre +amour pour Dieu et pour le prochain doit répondre +à l'amour de Dieu pour nous-mêmes. Seulement, +tandis que la charité divine n'est point une affection +de l'Être immuable, mais la disposition que sa +bonté a prise de toute éternité pour le bien de sa +créature, notre amour est un mouvement de l'âme, +d'abord vers Dieu, puis vers le prochain; amour absolu +et sans limite pour Dieu, amour subordonné à +l'amour divin quand il se porte vers nos semblables.</p> + +<p>La charité étant la première des vertus et la base +de toutes, nous devons la retrouver en quelque sorte +dans les autres vertus. Elles ne sont vertus qu'à la +condition de l'amour, elles ne sont vertus que si +nous les pratiquons à cause de Dieu. Les philosophes +ont distingué et défini les vertus. Socrate les a +ramenées à quatre, la prudence, la justice, la force, +la tempérance. Aristote en a séparé la prudence, qui +est pour lui une science plutôt qu'une vertu<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a><a href="#footnote265"><sup>265</sup></a>. Toutes +ces vertus ont des vices pour opposés; ces vices +conduisent à des péchés. Ce qui fait la faute dans le +péché, c'est le mépris du Créateur. Aussi le mérite +est-il uniquement dans la bonne volonté. La bonne +volonté, c'est la volonté du bien inspirée par l'amour +de Dieu. Ce qu'elle mérite, c'est la vie éternelle, et +elle l'obtient par la rémission des péchés. Les péchés +sont remis par la contrition, la confession, la +satisfaction<a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a><a href="#footnote266"><sup>266</sup></a>. En finissant, Abélard touche avec clarté et +précision à tous ces points, qu'il considérera plus à +loisir dans d'autres ouvrages plus étendus et plus +authentiques. Mais ce qu'il en dit ici suffit pour +nous autoriser à penser que l'Introduction contenait +en substance toutes ses idées sur les divers points +de la théologie. Il y approfondissait surtout le dogme +de la Trinité; mais il n'omettait pas les questions de +la rédemption, de la grâce, du péché, de la justification, +c'est-à-dire tout ce qu'il a traité dans son +Commentaire sur l'Épître aux Romains et dans sa +Morale.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote265" name="footnote265"></a><b>Note 265:</b><a href="#footnotetag265"> (retour) </a> Arist., <i>de anim.</i>, III, 3.—Abélard +cite ici, p. 99, la définition de la justice selon Justinien: +<i>Justitia est constans</i>, etc., faut-il en conclure qu'il +Connaissait les Institutes, ou bien qu'il avait rencontré +cette citation?</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote266" name="footnote266"></a><b>Note 266:</b><a href="#footnotetag266"> (retour) </a> <i>Epit.</i>, c. XXXII-XXXVII, p. 95-114.</blockquote> + +<p>Qu'y avait-il de parfaitement original dans ses +doctrines théologiques? Telle est la question qui se +présente à l'esprit et que nous ne saurions, il faut +l'avouer, résoudre avec une entière certitude. Nous +y reviendrons plus d'une fois. Ici bornons-nous à +dire que ses contemporains lui ont particulièrement +imputé sa doctrine de la Trinité. Plus tard, on a +surtout remarqué ses idées sur le libre arbitre. Parmi +les preuves de l'attention qu'elles ont obtenue, la +moins notable n'est pas l'allusion souvent citée de +l'auteur d'un poëme du XIVe siècle:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Pierre Abaillard en un chapitre</p> +<p>Où il parle de franc arbitre,</p> +<p>Nous dit ainsi en vérité</p> +<p>Que c'est une habilité</p> +<p>D'une voulenté raisonnable</p> +<p>Soit de bien ou de mal prenable,</p> +<p>Par grâce est a bien faire encline</p> +<p>Et à mal quand elle descline<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a><a href="#footnote267"><sup>267</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote267" name="footnote267"></a><b>Note 267:</b><a href="#footnotetag267"> (retour) </a> Duchesne dit que ces vers sont d'un poëte +anonyme qui vivait en 1376 (<i>Ab. Op.</i>, in not., p. 1161).</blockquote> + +<p>Mais si les idées qu'Abélard exprime sur la nature +et la réalité du libre arbitre, et sur la possibilité d'en +concilier l'existence avec la prescience divine, sont +en général justes, nous ne pouvons en admettre la +parfaite originalité. Ici, comme en tant d'autres +occasions, il reproduit ses maîtres, et l'on risquerait de +concevoir une opinion exagérée de la fécondité de +son génie, si l'on croyait qu'il a trouvé seul la moitié +seulement de ce qu'il pense et de ce qu'il enseigne. +Par exemple, le fond de sa doctrine du libre arbitre +est en principe dans Aristote, et déjà développé +dans Boèce. Seulement Boèce, qui, du moins lorsqu'il +commente les philosophes grecs, ne fait nulle +part acte de christianisme, ne défend le libre arbitre +que contre la fatalité des stoïciens, ou contre la +providence peu active du Dieu de la sagesse antique. +Abélard a le mérite de reprendre à fond ces idées, +pour les adapter aux croyances d'une religion qui +place l'humanité dans un commerce bien plus intime +avec la volonté suprême. Tel est en général son mérite. +C'est un mérite de remaniement. Il remet d'anciennes +notions en rapport avec l'état nouveau des +questions et des esprits. Sur la liberté, du reste, il +avait été devancé. Déjà et presque de son temps, +saint Anselme avait exposé une doctrine chrétienne +du libre arbitre<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a><a href="#footnote268"><sup>268</sup></a>. Abélard, moins net peut-être et +moins affirmatif, discute plus régulièrement, et fait +habilement servir la dialectique à l'exposition des +vérités métaphysiques et morales. Ainsi nous l'avions +vu entraîné par la logique à des questions sur la +nature de l'homme et l'ordre du monde; et ici la +théodicée le ramène à la logique, qui vient en aide à +sa foi troublée. C'est, au reste, là une singularité et +une valeur de la scolastique, et c'est ce qui justifie +l'opinion souvent exprimée que les scolastiques, +soit en métaphysique, soit en théologie, n'ont eu +véritablement en propre que l'invention d'une méthode, +ou l'application de la logique à toute la philosophie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote268" name="footnote268"></a><b>Note 268:</b><a href="#footnotetag268"> (retour) </a> <i>Dialogus de libero arbitrio, S. Ans., +Op.,</i> p. 117.—<i>Tractatus de Concordia præscient, +cum lib. arbit. Id.,</i> p. 128.—Cf. Boeth., <i>De Interp. +ed. sec.,</i> t. III.</blockquote> + +<p>Quant aux conclusions que cette méthode lui suggère, +on ne saurait les adopter sans examen. Si nous +ne les discutons pas ici, ce n'est pas qu'elles soient +au-dessus de la discussion. Tant qu'il parle du libre +arbitre en lui-même, il nous paraît dans le vrai. +Mais quand il passe de l'exposition du fait à la conciliation +de ce fait avec l'ordre du monde, avec la +nature de Dieu, je ne dis point qu'il s'égare, mais +il s'aventure. La toute-puissance de Dieu est donnée +comme absolue par les théologiens. Sa volonté est la +nature des choses, dit saint Augustin<a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a><a href="#footnote269"><sup>269</sup></a>. Il peut être +philosophique de subordonner sa volonté et sa puissance +à sa perfection; mais ce n'est pas une décision +qui aille de soi, et l'on trouverait difficilement un +écrivain ecclésiastique accrédité qui souscrivît à la +théorie d'Abélard au moins dans ses termes, bien +qu'il soit impossible de ne pas admettre quelque +chose d'analogue, dès qu'on remue les problèmes de +la prescience et de la liberté, de la bonté divine et +de l'existence du mal. Aucune doctrine sur ces points +n'est exempte de contradiction, peut-être parce que +la contradiction est dans les choses, autant du moins +qu'elles nous sont connues. Mais ici la mesure, les +nuances, les expressions sont importantes, et malgré +de justes précautions, Abélard n'a point échappé à +l'erreur ou du moins aux apparences de l'erreur. Ce +n'est pas en ce moment qu'il faut le juger.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote269" name="footnote269"></a><b>Note 269:</b><a href="#footnotetag269"> (retour) </a> <i>De Genes. ad Litt</i>., VI, xv. La doctrine +d'Abélard est critiquée par le P. Petau (t. 1, t. V, +c, vi, p. 840). Nous reviendrons sur ces questions, lorsqu'il +y reviendra dans son Commentaire sur saint Paul.</blockquote> + +<p>Nous avons suivi fidèlement, dans notre analyse +de l'Introduction, l'ordre des idées de l'auteur, quoiqu'il +soit peu méthodique. Ainsi, après deux livres +consacrés au dogme de la Trinité, on l'a vu employer +le troisième à discuter les attributs généraux de +Dieu, sa bonté, son immutabilité, sa toute-puissance, +son unité, même son existence; toutes questions +indépendantes du dogme chrétien et qui paraissent +préalables à la connaissance des trois personnes de +la Trinité. Il semble, en effet, qu'il importe de savoir +que Dieu existe, avant de connaître sa nature, +ou tout au moins qu'il est un, avant de comprendre +comment, encore qu'il soit un, il se distingue +en trois personnes. C'est cet ordre qu'a suivi saint +Thomas dans la plus méthodique des théologies<a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a><a href="#footnote270"><sup>270</sup></a>. +Suivant les idées modernes, tous les objets traités +dans le livre III, tel qu'il est imprimé, appartiennent +à ce qu'on appelle la religion naturelle, et loin +d'être des corollaires ou des appendices du dogme +chrétien, sont les principes mêmes avec lesquels le +dogme chrétien doit être conféré et raccordé. Mais +les idées modernes ne sont pas celles d'Abélard; +quoique rationaliste parmi les théologiens, il est +et veut être théologien; il doit donc avant tout poser +la Trinité, c'est-à-dire enseigner Dieu, qui n'existe +pour lui que tel qu'il est pour le chrétien. Lorsqu'il +cite les philosophes et les païens, ce n'est pas pour +avoir connu les vérités primitives auxquelles se seraient +adjointes plus tard les vérités chrétiennes, +mais pour avoir pressenti et même annoncé, bien que +sous une forme un peu vague, un peu voilée, les +vérités chrétiennes elles-mêmes; il s'efforce au moins +autant de faire les philosophes chrétiens que de rendre +le christianisme philosophique. Mais, dans ce +plan même, il est impossible de ne pas trouver que +les deux premiers livres n'ont point d'ordre et de +clarté. L'ouvrage semble un premier jet, ou plutôt +un recueil d'idées et de questions écrit pour l'enseignement +ou après l'enseignement, dans l'ordre +où l'improvisation et la polémique, inséparables de +l'enseignement oral, avaient d'elles-mêmes disposé +les matières. En effet, lorsqu'au commencement du +second livre, Abélard s'interrompt pour justifier avec +tant de soin l'emploi des autorités profanes et du +raisonnement philosophique, il y est amené par des +attaques récentes, et répond à des objections, à des +critiques qui semblent être survenues depuis le premier +livre, ou plutôt depuis les leçons dont le premier +livre ne serait que le résumé ou le canevas. Qui +sait si nous n'avons pas dans l'Introduction une rédaction +d'un cours de théologie d'Abélard, l'oeuvre +d'un de ses élèves peut-être? L'inégalité du style, +les redites, les désordres, et quelquefois aussi les +absurdités et les ellipses, les arguments tantôt développés +avec prolixité, tantôt écourtés brusquement, +les citations parfois indiquées ou tronquées, +et qui souvent encombrent le texte, seraient autant +de circonstances favorables à cette conjecture, quoique +assurément les morceaux importants soient de +la main du maître, tels que le prologue, le début +de l'ouvrage, celui du second livre, et les principaux +articles du troisième. Quant au fond des idées, +au choix des arguments, des autorités et des exemples, +tout est bien de lui, et nous venons en vérité +de l'entendre et d'assister à ses leçons. Tel on le retrouve +dans ses autres écrits; les analogies y sont +frappantes; il aime à se répéter.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote270" name="footnote270"></a><b>Note 270:</b><a href="#footnotetag270"> (retour) </a> <i>Summ. Theol</i>., pars 1, quæst. I-XLIV. +C'est aussi l'ordre suivi par le P. Petau dans ses <i>Dogmes +Théologiques</i>.</blockquote> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE III.</h3> + +<h3>SUITE DE LA THÉODICÉE.—<i>Theologia Christiana</i>.</h3> + +<p>L'Introduction à la Théologie est écrite avec la liberté +hardie d'un homme habitué à voir les intelligences +plier devant lui et qui ignore encore les dangers de +l'inimitié des pouvoirs intolérants. L'ouvrage était +fait pour exciter la sévérité soupçonneuse de l'orthodoxie, +et l'existence même de la Théologie chrétienne<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a><a href="#footnote271"><sup>271</sup></a> +prouve qu'Abélard eut à défendre l'Introduction, +car le second ouvrage répète et adoucit le +premier; il en contient de longs fragments littéralement +reproduits, mais autrement divisés et rangés +dans un nouvel ordre. Le style est plus soigné, la +latinité meilleure, la composition plus méthodique +et moins aride. L'auteur semble avoir autant à coeur +d'éviter que de repousser les attaques de ses adversaires, +et de désarmer la critique que d'établir ses +idées. Une analyse complète deviendrait fastidieuse, +mais il faut cependant connaître l'ouvrage; il suffira +d'analyser quelques passages importants qui modifient +ou confirment les propositions les plus contestées +de l'Introduction.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote271" name="footnote271"></a><b>Note 271:</b><a href="#footnotetag271"> (retour) </a> <i>P. Abael. Theologia Christiana</i>, in +lib. V; <i>Thes. nov. anecd.</i>, t. V, d. 1156-1860.</blockquote> + +<p>Il paraît que trois points surtout avaient provoqué +le doute ou la discussion, peut-être aussi les scrupules +ou les craintes de l'auteur. Ce sont encore les +points qui nous intéresseraient le plus aujourd'hui.</p> + +<p>Le premier est ce qu'on pourrait appeler le caractère +général de cette théologie. Il est évident qu'elle +tend au rationalisme, ou du moins qu'elle a pour +but de concilier la foi avec la raison, l'autorité avec +la science, le dogme avec la philosophie. On a vu +que l'entreprise n'était pas entièrement nouvelle au +temps d'Abélard, mais nul n'y avait apporté autant +de subtilité réelle que lui, ni surtout un aussi grand +renom de dialectique. Sans avoir jamais prétendu à +l'hétérodoxie, sans s'être jamais extérieurement ni, +je le crois, intérieurement donné pour un novateur +religieux, il s'était en tout, et même dans la foi commune, +piqué de penser par lui-même. Il avait élevé +sa chaire de sa propre main et se croyait le créateur +de sa doctrine. Quoi qu'il fît donc, il était suspect: +son esprit aurait été plus modéré, plus timide, plus +sûr, son coeur aurait été plus humble, qu'il n'eût +pas évité un grand danger, la défiance de l'Église. +Il mettait son amour-propre à l'exciter, bien qu'il +n'eût jamais l'insolence ou le courage de la braver; +il ne cessait de la provoquer, en s'empressant de la +désarmer dès qu'elle le menaçait. C'est donc sur le +caractère philosophique de sa théologie qu'il se +montrera d'abord jaloux d'éclairer et de rassurer les +fidèles.</p> + +<p>L'application de la philosophie à la théologie conduit +naturellement à citer les philosophes autant ou +plus que les Pères, qui ne le sont pas toujours; les +philosophes, de leur côté, ne sont pas toujours chrétiens. +D'ailleurs c'est du sein du paganisme que sont +sortis les grands noms de la philosophie. De là, dans +notre auteur, un mélange nécessaire des lettres profanes +et des lettres saintes. Bien que plusieurs Pères +des premiers siècles en aient donné l'exemple, assez +constamment suivi par la littérature du moyen âge, +c'est un usage qui a toujours été soupçonné, accusé +d'être abusif, et par ceux-là même qui s'y étaient +quelquefois conformés. Pour Abélard, que l'érudition +et la dialectique conduisaient sans cesse sur le +terrain de l'antiquité payenne, il y avait donc grand +intérêt à justifier l'emploi de ces autorités hasardeuses +et à réconcilier enfin la science des Gentils +avec les traditions catholiques.</p> + +<p>Mais il lui importait plus encore de se laver de +toute connivence avec ceux qui ne consultaient les +Gentils que pour s'écarter de l'Église, qui abusaient +des sciences du siècle et corrompaient le dogme par +la dialectique. La philosophie de son temps, comme +de tout temps, était prévenue d'incrédulité et de +libertinage; pour lui, comme pour ses successeurs, +restait la commune ressource de dire qu'il y a deux +philosophies, la vraie et la fausse, et nous le verrons +chercher à se disculper de son attachement à l'une +en s'acharnant contre l'autre. Il déclamera avec violence +et, s'il le faut, avec fanatisme contre ceux +qu'il se complaît à nommer les pseudo-philosophes. +Plus franche et plus hardie, et comme pour achever +sa pensée, Héloïse appelait les adversaires de son +époux du nom injurieux que saint Paul donnait +à ses calomniateurs: saint Bernard était pour elle +un pseudo-apôtre<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a><a href="#footnote272"><sup>272</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote272" name="footnote272"></a><b>Note 272:</b><a href="#footnotetag272"> (retour) </a> II Cor. XI, 13.—Voy. t. I, p. 167 et +<i>Ab. Op.</i>, ep. II, p. 42.</blockquote> + +<p>Quand la dialectique, même circonscrite dans de +certaines bornes par une intention chrétienne, pénètre +dans le dogme, elle peut toujours altérer ce +qu'elle explique et réduire le mystère à sa plus simple +et à sa trop simple expression, en l'interprétant +suivant la science; elle-même, et pour son propre +compte, elle n'a été que trop accusée d'être une +science de mots. Une orthodoxie dialectique risque +donc aussi de n'être qu'une orthodoxie nominale. Le +philosophe peut, dans toute l'énergie du terme, +n'être <i>chrétien que de nom</i>. C'est de ce danger qu'Abélard +tâche de se préserver; il s'attache à combattre, +à détruire toutes les objections de l'hérésie contre la +Trinité; il prend soin de séparer et même de garantir +sa doctrine de tout contact avec l'erreur de Roscelin. +«Quant on lit aujourd'hui les deux ouvrages incriminés,» +dit M. Cousin, «on y trouve la dialectique +placée à la tête de la théologie et l'esprit +caché du nominalisme y minant les bases du christianisme, +au lieu de les attaquer directement<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a><a href="#footnote273"><sup>273</sup></a>.» +En revoyant ses arguments, Abélard semble avoir +pressenti cette grave critique qui l'attendait encore +après six ou sept siècles, et il a pris grand soin +d'établir le caractère orthodoxe de sa doctrine sur la +Trinité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote273" name="footnote273"></a><b>Note 273:</b><a href="#footnotetag273"> (retour) </a> <i>Ouvr. inèd. d'Ab.</i>, Introd., p. cxvii.</blockquote> + +<p>Recueillons maintenant la substance de ce qu'il +dit de neuf ou d'important sur ces trois points: l'autorité +des philosophes, l'abus de la dialectique en +matière de religion, la pureté de sa doctrine.</p> + +<p>1. «Si l'autorité des apôtres, si celle des Pères, +si celle enfin de la raison ne suffisent pas, même +contre des philosophes qui n'invoquent que la dernière, +il ne nous reste qu'à renvoyer leurs traits à +nos ennemis; en repoussant une à une leurs objections, +étouffons les aboiements de ceux qui +cherchent à diffamer aux yeux des fidèles tout ce +que, dans une intention sincère, nous avons écrit +pour la défense de la foi. Ils récusent eux-mêmes +les philosophes comme Gentils, et leur contestent +toute autorité en faveur de la foi, comme étant +condamnés par elle..... Mais tous les philosophes, +Gentils peut-être de nation, ne le furent point par +la foi.... Comment, en effet, dévouerions-nous à +la damnation ceux à qui Dieu même, au témoignage +de l'apôtre, a révélé les secrets de la foi et +les profonds mystères de la Trinité, et dont les +vertus et les oeuvres sont célébrées par de saints +docteurs<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a><a href="#footnote274"><sup>274</sup></a>?» Car peut-on nier que l'incarnation ne +paraisse annoncée dans certains écrits payens plus +ouvertement que dans quelques livres sacrés? Quand +Platon dit que Dieu, en formant le monde, prit deux +longueurs, qu'il appliqua l'une à l'autre dans la forme +de la lettre grecque X et les courba en orbe, n'est-ce +pas une image du mystère de la croix<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a><a href="#footnote275"><sup>275</sup></a>? Si les sacrements +furent inconnus de l'antiquité, c'est que +la loi d'Israël n'avait pas été donnée pour tous, +comme l'Évangile. «Aucune raison ne nous force +donc à douter du salut de ceux des Gentils qui, +avant la venue du Sauveur, ont, naturellement +et sans loi écrite, <i>fait</i>, selon l'apôtre, <i>ce que veut +la loi</i>, et qui la montraient <i>écrite dans leurs coeurs, +leur conscience rendant témoignage</i> pour eux-mêmes<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a><a href="#footnote276"><sup>276</sup></a>.» +Il est évident par l'Écriture que «la +justice a commencé par la loi naturelle.» Les menaces +et les prescriptions de l'Ancien Testament ne +regardaient qu'Abraham et ses descendants. «Ne +désespérez du salut de personne ayant, avant le +Christ, vécu bien et purement. Et par quelle abstinence, +par quelle continence, par quelles vertus, +la loi naturelle et l'amour de l'honnête ont jadis +signalé non-seulement les philosophes, mais +encore des hommes illettrés!... Que de témoignages +nous le redisent, comme pour gourmander +notre négligence et notre faiblesse!... Armés des +pages des deux Testaments, des innombrables +écrits des saints, nous sommes pires... que ceux +à qui Dieu avait refusé la tradition de la loi écrite +et le spectacle des miracles.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote274" name="footnote274"></a><b>Note 274:</b><a href="#footnotetag274"> (retour) </a> <i>Theol. Chr</i>., t. II, p. 1203-1240.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote275" name="footnote275"></a><b>Note 275:</b><a href="#footnotetag275"> (retour) </a> Ce que dit Platon, c'est que Dieu ayant composé +du <i>même</i>, de <i>l'autre</i> et de <i>l'essence</i> un +certain mélange, et l'ayant divisé en parties formant une +longue bande, il la coupa en deux suivant sa longueur, puis +croisa ces deux moitiés l'une sur l'autre en la forme du X, +les courba en cercle et enveloppa le tout dans un double +mouvement. C'est la création de l'âme du monde et de la forme +sphérique de l'univers. Il n'y a dans cette obscure description +rien qui ressemble au christianisme; le croisement à angle aigu +est regardé comme une allusion à la position de l'écliptique sur +l'équateur et n'a point de rapport avec la figure de la croix +du Sauveur. (<i>Timée</i>, éd. de M. H. Martin t. 1, p. 99, et +not. 24, t. II, p. 30.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote276" name="footnote276"></a><b>Note 276:</b><a href="#footnotetag276"> (retour) </a> Rom. II, 13, 14, 15, et III, 28.</blockquote> + +<p>Quant à la doctrine, des philosophes ont prêché +l'immortalité de l'âme, la rétribution future, la gloire +ou le châtiment; ils s'y appuient pour nous exhorter +à bien faire. Il faut bien qu'en eux-mêmes ils aient +appris à connaître ces vertus qu'ils nous enseignent, +il faut qu'ils sachent que Dieu en est le principe ou +plutôt la cause finale, qu'elles doivent avoir l'amour +de Dieu pour origine et pour but. C'est la foi de +Socrate, c'est l'enseignement de Platon que Dieu est +le souverain bien. L'humilité de Pythagore semble +avoir deviné l'humilité chrétienne. Lorsqu'on lit ce +que Cicéron dit de la sagesse, on se rappelle cette +parole de Job: <i>La piété, c'est la sagesse</i><a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a><a href="#footnote277"><sup>277</sup></a>. Or la sagesse +de Dieu, c'est le Christ. Si, pour avoir aimé le Christ, +nous sommes appelés chrétiens, comment refuser +le même nom à ceux qui ont aimé la sagesse? Les +préceptes moraux de l'Évangile ne sont qu'une <i>réformation +de la loi naturelle que les philosophes ont +observée</i><a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a><a href="#footnote278"><sup>278</sup></a>. L'Évangile, comme la philosophie et à +la différence de l'ancienne loi, préfère la justice intérieure +à l'extérieure et pèse tout d'après l'intention +de l'âme; aussi quelques platoniciens ont-ils été +emportés jusqu'à ce blasphème, que Jésus-Christ +avait reçu toutes ses maximes de Platon.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote277" name="footnote277"></a><b>Note 277:</b><a href="#footnotetag277"> (retour) </a> <i>Th. Chr</i> t. II, p. 1210. C'est la définition de +l'orateur: <i>Vir bonus dicendi peritus</i>, qui, chose assez +singulière, rappelle à l'auteur la passage de Job: <i>Timor domini +ipsa est sapientia</i> (XXVIII, 28), passage qu'il cite au +reste dans ces termes: <i>Ecce pietas est sapientia</i>, comme +saint Augustin (<i>De Trin</i>., XII, xiv, et XIV, i), d'après +le mot grec des Septante, Θεοσέζεια.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote278" name="footnote278"></a><b>Note 278:</b><a href="#footnotetag278"> (retour) </a> <i>Id., ibid.</i>, p. 1211. Abélard a commenté +ailleurs avec détail dans un sens favorable aux philosophes les +passages de saint Paul déjà cités, (<i>Com. In ep. ad Rom., Ab. +Op.</i>, p. 513.) et déjà il avait dit dans l'Introduction: +«Diximus deum esse potentiam generantem, et sapientiam genitam, +et benignitatem procedentem: cum istud nemo discretus ambigat, +sive Judaeus, sive Gentillis, nemini aec fides deesse videtur.» +(L. II, p. 1101.)</blockquote> + +<p>Si vous jugez des principes des philosophes par +leurs oeuvres, voyez comme ils ont réglé la société: +ils semblent lui avoir appliqué les préceptes évangéliques. +Les règles qu'ils prescrivent aux chefs des +cités sont celles que s'imposent aujourd'hui les clercs +et les moines. «La cité est une fraternité.... Les +législateurs de république ont l'air d'avoir devancé +la vie apostolique de la primitive Église.» L'interdiction +de la propriété, la mise en commun de +tous les biens est le principe de cette parole de +Socrate dans le Timée<a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a><a href="#footnote279"><sup>279</sup></a>: Que les femmes soient communes +et que nul n'ait des enfants à lui. «Or, mes +frères, faut-il tourner cela dans un sens honteux +et supposer qu'un si grand philosophe, de qui +date l'étude de la discipline morale et la recherche +du souverain bien, ait institué une infamie aussi +manifeste et aussi abominable que l'adultère, +condamné et par les philosophes, et par les poëtes, +et par tous les hommes observateurs de la loi +naturelle, au point que quelques-uns regardent +comme adultère l'ardeur passionnée de l'époux +pour son épouse?» Non, Socrate n'a voulu que +détruire jusqu'au dernier reste de la propriété: il +veut que les femmes soient en commun dans un but, +non de plaisir, mais d'utilité. «La vraie république +est celle dont l'administration est dirigée vers +l'utilité commune, et ceux-là seulement sont concitoyens +qui cohabitent dans une telle union de +corps et de dévouement qu'en eux paraisse accompli +ce que dit le psalmiste de la perfection de +la primitive Église, imitée aujourd'hui par les +congrégations monastiques: <i>Ah! qu'il est bon et +agréable que les frères habitent unis en un corps!</i> +(CXXXII, 1.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote279" name="footnote279"></a><b>Note 279:</b><a href="#footnotetag279"> (retour) </a> <i>Th Chr</i>., t. II, p.1212. Ce n'est pas +la communauté des femmes, mais celle des enfants qui est +prescrite dans le Timée, le mariage au contraire y +est réglé, et d'une manière assez singulière. (<i>Étud. +sur le Tim.</i>, t. I, p. 81.)</blockquote> + +<p>Les anciens n'appellent cité qu'une association où +tout a pour but le bien commun, «association +maintenue sans murmure par la charité sincère.» +C'est vraiment la définition d'une société chrétienne. +Et tandis qu'ils ont désiré introduire une telle sévérité +dans la république que Platon veut en bannir +jusqu'aux poëtes, ils ont prescrit à ceux qui la gouvernent +un tel amour pour le peuple, que, «se +regardant comme ses ministres, non comme ses +maîtres... ils ne doivent pas craindre et de combattre +et de donner leur vie pour la liberté de la +patrie, sûrs d'atteindre ce séjour de la béatitude +céleste qui, selon Cicéron, fut par révélation promise +à Scipion<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a><a href="#footnote280"><sup>280</sup></a>.» Ainsi ont fait les Décius, donnant +l'exemple qu'avait donné déjà David, aimé du +Seigneur. «Qu'ils rougissent à ces souvenirs, les +abbés de ce temps-ci, eux à qui est confié le premier +soin de la religion monastique, qu'ils rougissent +et reviennent à résipiscence, touchés du +moins de l'exemple des Gentils, tandis qu'aux +yeux de leurs frères, qui ruminent de vils aliments, +<i>vilia pulmentorum pabula</i>, ils dévorent impudemment +des mets exquis et nombreux. Qu'ils remarquent +aussi, les princes chrétiens, avec quel zèle +courageux des Gentils ont embrassé la justice...» +Qu'ils songent à ce Zaleucus qui appliqua à son +propre fils la loi que lui-même avait faite contre +l'adultère.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote280" name="footnote280"></a><b>Note 280:</b><a href="#footnotetag280"> (retour) </a> <i>Th. Chr.</i>, t. II, p. 1215. On voit qu'il +avait lu Macrobe, à qui nous devons le Songe de Scipion.</blockquote> + +<p>Les philosophes ont connu également l'abstinence +des anachorètes ou des moines, la sublimité de la vie +contemplative, les vertus de la solitude. La vie solitaire +«est celle où la ferveur extrême de l'amour de +Dieu nous suspend à la contemplation de la vision +divine, et nous faisant abandonner toute sollicitude +des liens du monde, ne nous laisse, pour +ainsi dire de commerce qu'avec les choses célestes.» +Quelques philosophes grecs, les Esséniens aussi, ont +su s'y élever. Faut-il prouver leur mépris des richesses? +citons Pythagore, Cratès, Antisthène, leur +mépris de la vie? Socrate «succomba pour la défense +de la vérité comme un martyr certain de la rémunération;» +le mépris de la douleur? il éclate dans les +stoïciens. Parlerons-nous de leur mépris des voluptés +et de la pureté de leur vie? C'est en eux «que +commença cette beauté de la chasteté chrétienne +ignorée des Juifs.» On voit dans les livres quels +soins, quels embarras sont attachés au mariage; +Salomon a peint avec la plus grande force tous les +dangers de la passion des femmes. La chasteté paraît +la vertu la plus agréable à Dieu, et l'histoire romaine +abonde en beaux traits de continence et de +pudeur; il suffit de rappeler Lucrèce et Virginie<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a><a href="#footnote281"><sup>281</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote281" name="footnote281"></a><b>Note 281:</b><a href="#footnotetag281"> (retour) </a> <i>Th. Chr.</i>, t. II, p.1216-1235.</blockquote> + +<p>Quant à la science, les témoignages des saints +nous apprennent combien celle des philosophes nous +est nécessaire dans l'étude des lettres sacrées, tant +pour résoudre toutes les questions que pour éclaircir +les mystères allégoriques, dont l'explication est +souvent dans les nombres; aussi saint Augustin met-il +au premier rang la dialectique et l'arithmétique. +C'est la poésie et ses mensonges qu'il faut fuir. Si +un chrétien a le goût des lettres, qu'a-t-il besoin +de se repaître de fictions vaines? «Quelles sont +les formes de style, les beautés d'expression que +ne présente pas la page sacrée, <i>pagina divina</i>, +toute remplie des énigmes de l'allégorie et de la +parabole, et presque partout abondante en allusions +mystiques? Quelles sont les grâces d'élocution +que ne nous enseigne pas la langue hébraïque, +cette mère des langues?.... Quels mets peuvent +manquer à la table spirituelle du seigneur, c'est-à-dire +à l'Écriture sainte, où, suivant Grégoire, +<i>l'éléphant nage et l'agneau se promène?</i>.... Qui, +parmi les poëtes et même parmi les philosophes, +a égalé saint Jérôme pour la gravité de la diction, +saint Grégoire pour la douceur, saint Augustin +pour la subtilité? Dans le premier, vous trouverez +l'éloquence de Cicéron, dans les deux autres la +suavité de Boèce et la subtilité d'Aristote, et bien +plus encore, si je ne me trompe, en comparant +les écrits de chacun. Que dire de l'éloquence de +Cyprien ou d'Origène et de tant de docteurs innombrables, +tant grecs que latins, tous profondément +versés dans l'étude des arts libéraux?.... +Mais comment les évêques et les docteurs de la religion +chrétienne n'écartent-ils pas les poëtes de +la cité de Dieu, quand Platon leur interdit la cité +du siècle? Bien plus, dans les jours solennels des +grandes fêtes qui devraient être employés tout entiers +aux louanges du Seigneur, ils appellent à leur +table les bateleurs, les danseurs, les sorciers, les +chanteurs d'infamies. Ils célèbrent jour et nuit la +fête et le sabbat en leur compagnie; puis ils les +récompensent par de grands dons, qu'ils dérobent +aux bénéfices ecclésiastiques, aux offrandes +des pauvres, évidemment pour sacrifier aux démons. +Qu'est-ce, en effet, que ces histrions, sinon +les hérauts et pour ainsi dire les apôtres des démons?.... +Oui, ce qui se dit dans l'église fatigue, +ennuie de tels auditeurs. C'est un fardeau pour eux +que de faire l'oblation aux autels du Christ; et +jusque dans les solennités de la messe, pendant +l'espace d'une heure, ils ne peuvent sevrer leur +langue de propos vains. Toute leur âme brûle pour +le dehors et aspire à la cour des démons, aux conventicules +d'histrions. C'est là qu'ils sont prodigues +d'offrandes, et attentifs avec le plus grand silence +et la plus grande passion à la prédication diabolique. +Mais apparemment c'est peu de chose +pour le diable que ce qu'ils font hors du sanctuaire +des basiliques, s'il n'introduit pas dans +l'église de Dieu les turpitudes de la scène. O douleur! +il l'ose. O honte! il l'accomplit; et devant +les autels mêmes du Christ, toutes les infamies +sont introduites de toutes parts; les temples, au +milieu des réunions des fêtes solennelles, sont dédiés +aux démons, et sous le voile de la religion +et de la prière, tous, hommes et femmes, ne semblent +réunis que pour satisfaire librement leur +lasciveté; et ainsi sont célébrées les veilles de +Vénus<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a><a href="#footnote282"><sup>282</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote282" name="footnote282"></a><b>Note 282:</b><a href="#footnotetag282"> (retour) </a> <i>Theol. Chr.</i>, t. II, p. 1235-1240.</blockquote> + +<p>Ce morceau offre quelque intérêt pour l'histoire +du théâtre. Il prouve que certains jeux scéniques +étaient connus dès ce temps-là et inspiraient un goût +très-vif aux classes supérieures de la société, et +même aux grands de l'Église. Il indique également +que ces scandaleuses représentations, qui ont longtemps +souillé les lieux saints, étaient déjà célébrées +aux jours de fêtes, et que si une partie du clergé +les tolérait, des esprits plus sévères ne lui épargnaient +pas les remontrances. Mais on comprend +que cette sévérité même ne devait pas améliorer la +position d'Abélard auprès de ceux qu'elle censurait, +et ce n'était pas une très-habile manière de se bien +mettre avec l'Église; que d'établir, pour justifier les +philosophes, que bon nombre d'ecclésiastiques +étaient loin de les égaler en pureté et en modestie. +Cette apologie qui tourne en invective, décèle un +esprit toujours près de franchir les bornes et de +tourner contre le clergé les armes que devaient un +jour saisir les écrivains réformés et les libres penseurs +de toutes les écoles. Prise en elle-même et au +fond, l'argumentation est hardie. Elle tend à mettre +la foi philosophique au niveau de la foi chrétienne, +en même temps qu'à placer les moeurs des philosophes +au-dessus de celles des prêtres. Si cette argumentation +était seule et sans contre-poids, elle autoriserait +des doutes sérieux sur le catholicisme +d'Abélard. Mais elle a une contre-partie qui la compense, +et qui témoigne d'une intention sincère d'impartialité +chrétienne. Nous allons le voir humilier +non moins résolument aux pieds de la foi l'orgueil +et l'égarement de la philosophie.</p> + +<p>II. Au-dessus des ennemis du Christ, hérétiques, +juifs, gentils, ceux qui contestent avec le plus de +subtilité la sainte Trinité, sont les professeurs de +dialectique, ou ces sophistes tant raillés par Platon, +«ceux qui n'usent pas, mais abusent de l'art.» +Or cette philosophie est comme le glaive acéré dont +«un tyran aveugle se sert pour tout détruire, mais +qui peut servir pour la défense: elle peut faire +beaucoup de bien et beaucoup de mal. On sait que +les péripatéticiens, que nous appelons aujourd'hui +les dialecticiens, ont par de bons arguments, +réprimé les hérésies tant des stoïciens que des épicuriens.» +Quant à ceux dont l'adresse perfide a +rendu la dialectique odieuse, leur faute a été condamnée, +il y a longtemps, par Cicéron dans sa +Rhétorique<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a><a href="#footnote283"><sup>283</sup></a>. Saint Paul s'est prononcé maintes fois +contre l'esprit contentieux et les argumentations +verbeuses. Et un pape, répétant les paroles de saint +Ambroise, a dit: «Les hérétiques mettent dans la discussion +toute la force de leurs poisons<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a><a href="#footnote284"><sup>284</sup></a>.» Au temps +où nous sommes, les dialecticiens s'arrogent le premier +rang parmi les philosophes, croyant avoir acquis +la «meilleure philosophie, parce qu'ils ont la +plus verbeuse.» En eux est ce principe de tout +péché qui précipita le premier ange de la céleste +béatitude, l'orgueil. «Les professeurs de dialectique +s'imaginent qu'armés des raisons les plus rares, +ils peuvent tout prétendre et tout attaquer.... +qu'il n'est rien qu'ils ne puissent comprendre et +discuter; et, pleins de mépris pour toutes les autorités, +ils font gloire de ne croire qu'en eux seuls; +car ils n'acceptent que ce que leur persuade la raison.... +L'orgueil suit la science et l'aveuglement +l'orgueil; et ainsi, chose singulière, la science ramène +à l'ignorance.» En s'attribuant à soi-même +le don que l'on tient de Dieu, on le perd, et l'on +s'égare d'autant plus qu'on avait été mieux doué. +L'hérétique, comme le mot l'annonce, est celui qui +choisit, ou qui suit la préférence de son jugement, +c'est-à-dire qui préfère son propre esprit à celui de +Dieu. «Il devient alors présomptueux, impatient, +contentieux: il se forme à la dispute plus qu'à la +discipline et aspire à la gloire plus qu'au salut.... +Gardez-vous de ceux qui rapportent en raisonnant +la nature unique et incorporelle de la Divinité +à la similitude des corps composés d'éléments, +moins pour atteindre la vérité que pour faire montre +de philosophie. Ils ne s'élèvent point à la connaissance +de celui qui résiste aux superbes et fait +grâce aux humbles.» Nul ne connaît ce qui est de +Dieu, hors l'esprit de Dieu: nul ne peut rien enseigner, +si Dieu ne l'illumine. Dieu est le maître intérieur +qui instruit sans paroles qui il lui plaît. Aussi +la vie religieuse sert-elle plus à le comprendre que +la subtilité d'esprit. «Dieu aime mieux la sainteté +que le génie.... Ceux qui ont la ferveur de l'amour, +qu'importe qu'ils nous paraissent des simples et +des idiots, et ne puissent exprimer et démontrer +tout ce que l'inspiration divine leur fait comprendre? +Plût à Dieu qu'ils y prissent garde, ceux +qui s'arrogent impudemment la maîtrise en écriture +sainte, et qui ne corrigent point leur vie, mais +vivent charnellement dans la souillure! Ils disent +que l'intelligence spéciale des énigmes divines leur +a été donnée, que les secrets célestes leur ont été +confiés; ils mentent. Ils semblent se vanter ouvertement +d'être le temple du Saint-Esprit. Que du +moins l'impudence de ces faux chrétiens soit écrasée +par les philosophes gentils, qui pensaient que +la science de Dieu s'acquiert moins en raisonnant +qu'en vivant bien.» Qu'ils écoutent Socrate, qui +professait qu'il ne pouvait rien que par la grâce divine. +«Qu'ils écoutent les philosophes, eux qui se +disent philosophes. Qu'ils écoutent leurs maîtres, +eux qui méprisent les saints<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a><a href="#footnote285"><sup>285</sup></a>....»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote283" name="footnote283"></a><b>Note 283:</b><a href="#footnotetag283"> (retour) </a> <i>Id., ibid.</i>, p. 1242-1246. Cette +rhétorique est celle <i>ad Herennium</i>, l'ouvrage de +Cicéron qu'il cite de préférence. Le passage rapporté est +extrait du livre II, XI.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote284" name="footnote284"></a><b>Note 284:</b><a href="#footnotetag284"> (retour) </a>I Cor., XI, 16.—I Tim., VI, 20.—-II +Tim. II, 14, 22, 23, 24.—<i>Resp. +Adriani pap. ad Carolum</i>, c. XLIX; <i>S. Concil.</i>, +t. VII.—-<i>Ambr. Op.</i>, t. I, <i>De Fid.</i>, c. V.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote285" name="footnote285"></a><b>Note 285:</b><a href="#footnotetag285"> (retour) </a> <i>Th. Chr.</i>, t. III, p. 1245-1252.</blockquote> + +<p>«Il est vrai que dans toutes les choses qui peuvent +se discuter rationnellement, la décision de l'autorité +n'est pas nécessaire; mais ne doit-il pas suffire à +la raison qu'il lui soit démontré que celui qui surpasse +tout, doit surpasser les forces de l'intelligence +et de la dialectique des hommes? Quelle +chose devrait plus indigner les fidèles que de confesser +un Dieu que cette petite raison humaine +pourrait comprendre?»</p> + +<p>C'est ce qu'ont senti et les saints et les philosophes. +Les esprits célestes eux-mêmes ne connaissent +pas Dieu pleinement. Le nom du fils de Dieu, dit +Hermès, ne peut être prononcé par une bouche humaine<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a><a href="#footnote286"><sup>286</sup></a>. +Dieu, «c'est-à-dire le Dieu qui n'est compris +et cru que par le petit nombre ou par les plus +grands des sages,» est <i>le Dieu inconnu; Incerti +Judaea Dei</i>, dit Lucain. C'est le Dieu caché de l'Écriture, +le Dieu inconnu de l'autel d'Athènes, le même, +ce semble, que cet autel de la Miséricorde, où ne +s'offrait pas d'autre sacrifice que celui des brachmanes, +le sacrifice de la prière et des larmes, l'autel +dont parle Stace:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Nulli concessa potentum</p> +<p>Ara Deum, mitis posuit clementia sedom.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote286" name="footnote286"></a><b>Note 286:</b><a href="#footnotetag286"> (retour) </a> <i>Id., ibid.</i>, p. 1254.—Abélard ne cite, +je crois, nulle part Hermès qu'à l'aide de saint Augustin, +et rien ne me prouve qu'il eût sous les yeux le texte +ou la traduction de ces célèbres apocryphes, le Pimandre ou +l'Asclépius.—Cf. <i>Introd.</i>, p. 1004, 1009, 1012, 1052, +etc., et <i>Sic et Non</i>, p. 45.</blockquote> + +<p>«Que répondront à tout cela les professeurs de +dialectique, s'ils veulent discuter par raisonnement +ce que leurs principaux docteurs affirment +ne pouvoir être expliqué? Ils se moqueront de leurs +docteurs, pour n'avoir pas tu la vérité que Dieu +leur inspirait, vérité que ceux-ci font profession +de ne pouvoir exposer en dissertant, tenant pour +plus vénérable ce qui surpasse davantage la portée +de l'intelligence humaine. Ils ne rougissent pas +de déclarer qu'ils entendaient et même disaient +bien des choses, qu'ils professaient enfin des vérités +qu'ils ne pouvaient démontrer; et même ils +se plaisaient tellement dans cette obscurité que, +sur les choses qu'ils auraient pu démontrer, ils +étendaient le voile littéral, pour que la vérité découverte +et nue ne fût pas méprisée à cause de la +facilité de la comprendre.» Les déesses d'Éleusis +apparurent une nuit au philosophe Numenius, en +habit de courtisanes, et se plaignirent qu'il les eût +arrachées du sanctuaire de la pudeur, parce qu'il +avait donné l'interprétation de leurs mystères, «Oh! +plût à Dieu que ceux qui s'affichent pour philosophes +fussent, même en songe, détournés de leur +présomption, et qu'on les vît cesser de nier l'existence +de l'incompréhensible majesté du Dieu suprême, +parce qu'ils ne l'entendent pas discuter +avec une parfaite évidence<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a><a href="#footnote287"><sup>287</sup></a>!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote287" name="footnote287"></a><b>Note 287:</b><a href="#footnotetag287"> (retour) </a> <i>Id., ibid.</i>, p. 1254.—-Le songe +de Numenius est raconté par Macrobe, +(<i>Somn. Scip.,</i> t. I, c. II.)</blockquote> + +<p>Mais voici l'objection: Que sert de dire une vérité +qu'on ne peut expliquer? et voici la réponse: +Lorsqu'on entend, touchant Dieu, quelque chose +que l'on ne comprend pas, l'auditeur est excité à l'inquisition; +«l'inquisition enfante l'intelligence, si +la dévotion l'accompagne.» Aux uns a été donnée +la grâce de dire, aux autres celle de comprendre. +En attendant, et tant que la raison ne se dévoile pas, +l'autorité doit suffire. «Il faut s'en tenir à la maxime +connue: ce qui est admis par tous, par le plus +grand nombre, ou par les doctes, ne doit pas être +contredit. Il est donc salutaire de croire ce qu'on +ne peut expliquer, d'autant que ce que l'infirmité +humaine peut démontrer n'est pas grand'chose, et +qu'il ne faut point appeler foi l'adhésion que nous +arrache l'évidence rationnelle. Nul mérite auprès +de Dieu, quand on ne croit pas à Dieu, mais à de +petits arguments qui trompent souvent, et qui +peuvent à peine être saisis, même quand ils sont +raisonnables<a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a><a href="#footnote288"><sup>288</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote288" name="footnote288"></a><b>Note 288:</b><a href="#footnotetag288"> (retour) </a> <i>Id., ibid.</i>, p. 1255.—-Ce passage est +en contradiction avec ce qu'il a dit dans l'Introduction, t. II, +p. 1054 et 1058. Voyez au précédent chapitre, p. 201 et 205.</blockquote> + +<p>La dernière objection des dialecticiens, c'est qu'il +faut repousser une foi qui ne peut être défendue, +faute de raisons évidentes pour la soutenir. Mais +nous leur demanderons ce qu'ils pensent de leurs +maîtres qui ont enseigné cette foi. «Nous tenons +du seul Boèce tout que nous savons de l'art de +l'argumentation en usage aujourd'hui, et c'est de +lui que nous avons appris tout ce qui fait la force du +raisonnement. Nous savons que c'est encore lui +qui a disserté sur le dogme de la Trinité, exactement +et philosophiquement, en se conformant à la +classification des dix catégories<a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a><a href="#footnote289"><sup>289</sup></a>. Accuseront-ils +le maître même de la raison, et diront-ils qu'il +s'est égaré dans l'argumentation, celui de qui ils +font gloire de l'avoir apprise? Quoi? le maître n'aura +pas aperçu ce qu'aperçoivent ses disciples! il n'aura +pas vu par quelles raisons on peut infirmer ce qu'il +soutenait! Je pardonne à leur impudence; qu'ils +nous enlèvent ce qu'ils voudront, ceux qui ne savent +point épargner leurs maîtres, pourvu qu'ils +ne troublent pas la foi des simples, et que par les +lacs des sophismes où déjà ils sont eux-mêmes +enveloppés, ils n'entraînent pas les autres dans la +fosse où ils sont tombés. Pour éviter un tel danger, +il ne reste qu'à demander à Dieu un remède contre +la contagion; qu'il brise les machines de guerre +de ceux qui s'efforcent de détruire son temple par +les coups redoublés du bélier de leurs arguments.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote289" name="footnote289"></a><b>Note 289:</b><a href="#footnotetag289"> (retour) </a> On a vu qu'il est douteux que ces ouvrages +théologiques soient de Boèce. (c. 1, p. 160.)</blockquote> + +<p>«Mais enfin, puisque l'importunité de ces querelleurs +ne peut être réprimée par l'autorité ni des +saints, ni des philosophes, et qu'il faut absolument +leur résister par le raisonnement humain, +nous avons résolu de répondre aux fous suivant la +folie, et de pulvériser leurs attaques par les moyens +qui leur servent à nous attaquer<a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a><a href="#footnote290"><sup>290</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote290" name="footnote290"></a><b>Note 290:</b><a href="#footnotetag290"> (retour) </a> <i>Theol. Chr</i>., p. 1256.</blockquote> + +<p>Ici Abélard, rentrant peut-être plus complètement +dans sa vraie pensée, revient à l'idée qu'il faut +prendre aux incrédules leurs armes, et les confondre +par leurs propres arguments. «Si cette obscurité si +profonde aveugle notre raison, qui se signale plus +par la religion que par le génie, et si à tant de recherches +des plus subtiles, notre petitesse ne suffit +pas ou succombe vaincue, que nos adversaires +n'imaginent point pour cela d'incriminer ou de +censurer notre foi, qui n'en vaudrait pas moins en +elle-même, quand un homme aurait faibli dans la +discussion. Que personne ne m'impute à présomption +d'avoir entrepris ce que je n'aurai pas accompli; +mais qu'il pardonne à une intention pieuse +qui suffit auprès de Dieu, si l'habileté fait défaut. +Tout ce que nous exposerons sur cette haute philosophie, +nous professons que c'est une ombre et +non la vérité, une certaine ressemblance et non la +chose même. Quel est le vrai? Dieu le saura. Quel +est le vraisemblable et le plus conforme aux raisons +philosophiques? je pense que je le dirai. En +cela, si mes fautes veulent que je m'écarte de la pensée +et du langage catholiques, qu'il me pardonne, +celui qui juge des oeuvres par l'intention, prêt que +je suis toujours à donner toute satisfaction en effaçant +ou corrigeant tout ce qui sera mal dit, lorsqu'un +fidèle m'aura redressé par la vertu de la raison +ou l'autorité de l'Écriture<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a><a href="#footnote291"><sup>291</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote291" name="footnote291"></a><b>Note 291:</b><a href="#footnotetag291"> (retour) </a> <i>Id., ibid</i>., p. 1256-1258. Ceci est repris +du prologue de l'Introduction, p. 974.—Voy. ci-dessus, p. 185.</blockquote> + +<p>III. La trinité des personnes qui sont en Dieu, est +un seul Dieu<a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a><a href="#footnote292"><sup>292</sup></a>. «La religion de la foi chrétienne tient +invariablement, croit salutairement, affirme constamment, +professe sincèrement que le Dieu un est +trois personnes, le Père, et le Fils, et le Saint-Esprit, +un seul dieu et non plusieurs dieux, un +seul créateur de toutes choses visibles et invisibles..... +un en tout, sauf en ce point, la distinction +des personnes.» Elles ne sont pas trois dieux +ni trois seigneurs, mais trois personnes, dont chacune +n'est aucune des deux autres, quoique chacune +soit Dieu tout entier. La substance des trois personnes, +ou la substance de Dieu, est donc simple et +une; c'est une essence indivise, une puissance, une +majesté, une gloire, une raison, une opération; en +un mot, la seule exception à l'unité divine est dans +la différence des propriétés; celle d'une personne ne +peut jamais être transportée dans une autre, car elle +ne serait plus propriété, mais communauté.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote292" name="footnote292"></a><b>Note 292:</b><a href="#footnotetag292"> (retour) </a> <i>Theol. Chr</i>., t. III, p. 1258-1270.</blockquote> + +<p>Certaines choses sont dites de Dieu qui ne peuvent +être entendues que d'une des personnes et non +de plusieurs. Quand on dit que Dieu est inengendré, +cela ne peut s'entendre que du Père, car le Saint-Esprit, +qui n'est pas engendré, n'est pas pour cela +inengendré. Ce qui n'est pas juste n'est pas nécessairement +injuste; exemple, une pierre ou un arbre. +Certaines choses peuvent être dites de Dieu qui s'appliquent +soit collectivement, soit séparément, à toutes +les personnes ou à chacune; ainsi Dieu, Seigneur, +Créateur, Tout-Puissant, Éternel, etc., cela peut se +dire de toute la Trinité et de chaque personne de +la Trinité. Certaines choses ne peuvent se dire que +des trois ensemble, ainsi le nom même de Trinité: +Dieu est la Trinité, Dieu est père; le Père n'est pas +la Trinité, Trinité est le nom propre des trois ensemble. +Enfin il y a un nom, un seul qui convient +à chacune d'elles, mais non à toutes ensemble, c'est +le nom même de personne; il convient à toutes, +mais séparément et non simultanément.</p> + +<p>Dans cette trinité des personnes, aucune n'est +substantiellement différente des deux autres, aucune +n'en est numériquement séparée; chacune est +différente de chaque autre seulement par la propriété, +non, encore une fois, dissemblable substantiellement +ou numériquement, comme le croit Arius. +Ainsi le Père n'est pas autre chose (<i>aliud</i>) que le +Fils ou le Saint-Esprit, ni le Fils que le Saint-Esprit; +il n'est pas autre chose en nature, mais il +est autre (<i>alius</i>) en personne: celui-ci n'est pas +celui-là, mais il est ce qu'est celui-là. Socrate est +différent numériquement de Platon, c'est-à-dire +qu'il est autre par la distinction de l'essence propre, +mais il n'est pas autre chose, c'est-à-dire qu'il n'est +pas substantiellement différent, puisque tous deux +sont de même nature, quant à la communauté de +l'espèce: l'un et l'autre est homme.</p> + +<p>«Rien n'est en Dieu qui ne soit Dieu.» Car tout +ce qui existe dans la nature ou est éternel, et c'est +Dieu, ou a commencé, et vient de Dieu; hors de +là, il n'y a que le péché et l'idole, qui sont nos +oeuvres et non les oeuvres de Dieu. La sagesse, la +puissance qui sont en Dieu sont Dieu même. Si l'on +prétend que les qualités de Dieu soient en lui, sans +être ni lui ni créées par lui, mais qu'elles demeurent +éternellement en lui ou sont coéternelles à la +divine substance dans laquelle elles sont, nous demanderons +si elles sont en Dieu substantiellement +ou accidentellement. Si elles y sont substantiellement, +elles constituent la substance de Dieu, elles +sont alors antérieures (<i>priores</i>) à Dieu, comme la +raison est dite antérieure (<i>prior</i>) à l'homme, étant +sa forme constitutive. Ainsi, par exemple, le Dieu +sage serait constitué par la substance de la divinité +et la sagesse, il serait un tout composé de matière +et de forme, il aurait un principe. Si, au contraire, +les qualités lui appartiennent accidentellement, Dieu +est sujet aux accidents, proposition condamnée par +tous les philosophes et tous les catholiques. L'accident +peut être ou ne pas être, il est mutable, +omissible, il dépend de l'altérabilité du sujet; on +peut dire qu'il est la forme d'une chose corruptible; +comment serait-il compatible avec la nature divine? +La sagesse ne pouvant être en Dieu une forme ni +substantielle ni accidentelle, il reste qu'elle est Dieu, +et de même la puissance, et de même les autres attributs.</p> + +<p>Dieu n'est une substance qu'autant que c'est une +substance unique, incomparable, au delà ou au-dessus +de la substance; de même, les propriétés +qui sont dans cette substance ne peuvent être régulièrement +appelées formes ni accidents, et elles n'ont +d'autre effet que la distinction des personnes; et +cette différence n'est pas celle de la personne de +Socrate à celle de Platon, les trois personnes n'ayant +qu'une essence, tandis que Socrate et Platon n'ont +pas la même essence ou la même substance essentielle. +Grande et subtile distinction; il faut que +l'identité d'une substance unique, l'unité indivisible +de l'essence, ne fasse pas obstacle à la diversité des +personnes, et ne nous conduise pas à l'erreur de +Sabellius; il faut que la diversité des personnes ne +soit pas un empêchement à l'unité de la substance, et +ne nous jette pas dans l'erreur d'Arius.</p> + +<p>On ne voit pas bien comment Abélard conciliera +ces idées générales avec l'attribution de la puissance +au Père, de la sagesse au Fils, de l'amour au +Saint-Esprit, et aucun théologien qui adopte en +tout ou en partie cette répartition ne nous a paru +clair et conséquent. Abélard ne l'abandonne pourtant +pas, et il présente même d'une manière spécieuse +la réserve d'une part, éminente dans la puissance en +faveur du Père, car les autres attributions ne sont +pas contestées. Tout ce qui concerne la puissance +est, dit-il, attribué au Père; d'abord la création est +tirée du néant, et le Père crée par son Verbe, non +le Verbe par le Père; c'est le Père qui donne pouvoir +et mission, c'est lui qui envoie le Fils (Galat., iv, 4) +de qui il est écrit qu'il s'est rendu obéissant à son +Père (Phil., ii, 8). Dans ses souffrances, c'est le +Père que le Fils invoque, et il parle toujours de +son pouvoir comme d'un don que le Père lui a fait. +Quant à la sagesse dans le Fils, elle est nommée +textuellement dans l'Écriture, Saint Jean dit aussi +que le Père a donné tout jugement au Fils (v, 22), +et le Verbe est <i>le Logos</i>, et <i>le Logos</i> est la raison, +dit saint Augustin<a id="footnotetag293" name="footnotetag293 +"></a><a href="#footnote293"><sup>293</sup></a>. Que la distribution des dons +de Dieu appartienne au Saint-Esprit, c'est ce qu'on +lit partout; à lui donc tout ce qui vient de la bonté. +Ainsi la distinction des trois propriétés se justifie. +«Le dialecticien peut être le même que l'orateur, +mais son attribut comme orateur n'est pas le même +que comme dialecticien<a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a><a href="#footnote294"><sup>294</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote293" name="footnote293"></a><b>Note 293:</b><a href="#footnotetag293"> (retour) </a> <i>Quaest.</i> LXXXIII, c. XLIV.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote294" name="footnote294"></a><b>Note 294:</b><a href="#footnotetag294"> (retour) </a> <i>Th. Chr.</i>, p. 1309-1311.</blockquote> + +<p>Si nous n'avions crainte de fatiguer le lecteur des +redites nécessaires de l'argumentation scolastique, +il y aurait ici une controverse merveilleuse de subtilité +a dérouler devant lui; mais il faudrait la donner +tout entière, car elle brille surtout par les détails, +par cette méthode minutieuse qui ne néglige aucune +des formes successives du raisonnement, qui poursuit +la même pensée sous toutes les expressions +possibles de la science. La grandeur manque à cette +discussion, mais non la rigueur, la sagacité, l'opiniâtreté; +les mathématiques seules offrent des exemples +analogues, parce qu'elles ont seules une langue +comparable et supérieure encore comme instrument +d'analyse à la langue systématique des péripatéticiens +du moyen âge.</p> + +<p>Nous renonçons à donner, même par échantillons, +cette controverse, qui, sérieuse pour le fond, semblerait +puérile de formel mais nous devons dire +qu'elle nous paraît embrasser tout l'ensemble des objections +élevées de tout temps contre le dogme par les +adversaires du christianisme. Quinze de ces objections +attaquent la Trinité au nom de l'unité; huit, la +Trinité admise, sont dirigées contre l'unité; toutes +reviennent à cette argumentation: La Trinité est nominale +ou réelle. Nominale, elle n'est qu'une notion +arbitraire; autant de noms peuvent être donnés à la +divinité, autant elle devrait compter de personnes, et +il est étrange que des noms, accidents passagers des +langues humaines, constituent des choses éternelles. +Réelle, la Trinité est la triplicité de substance, car +l'unité de substance est la condition de toute réalité: +trois personnes réelles ne peuvent être consubstantielles. +Que devient alors l'unité de Dieu? Trois personnes +sont trois choses; dire qu'elles sont semblables, +c'est dire qu'elles diffèrent en quelque chose, +et si elles diffèrent, l'unité numérique de l'essence +est impossible. La question qu'Abélard résume ainsi, +Grégoire de Nazianze la posait dans ces vers:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Πώς ή μονάς τριάζετ΄, ή τριάς παλιν</p> +<p>Ενίζετ΄;</p> +<p>(XI, de Vit. sua.)</p> + </div> </div> + +<p>Abélard a raison de dire que toute la difficulté +scientifique de ces objections est celle de concevoir +la diversité des personnes, sans leur assigner aucun +des modes de différence admis par les philosophes; +mais il ajoute aussitôt que la nature singulière de la +divinité doit bien exiger un langage singulier. Platon +n'ose dire ce que c'est que Dieu, la sagesse incarnée +seule l'a dit: «Dieu est esprit.» (Jean, IV, 24.) +Mais c'est un esprit auprès duquel tout autre est +corporel et grossier. Nos docteurs, «qui ramènent +tout à la logique,» n'ont pas même osé mettre +Dieu au nombre des choses, à peu près par le même +scrupule qui décidait Platon à insérer entre nulle +substance et quelque substance, entre le néant et +les réalités actuelles, son <i>Hyle</i>, cet être informe, +matière universelle qui n'est aucun être et d'où tous +les dires sont pris, <i>materia, mater rerum</i>. Aux difficultés +de la science humaine, il y a donc une première +réponse générale dans cette parole de saint +Jean: «Ce qui est de la terre parle de la terre.» +(III, 34.) Souvenez-vous que, comme votre science, +votre langage est terrestre. Les maîtres n'osent faire +de Dieu ni une substance ni aucune chose; essayez +donc, après cela, de concilier la divinité et vos dix +catégories, ou plutôt distinguez profondément l'incréé +du créé, et tâchez d'avoir deux langages.</p> + +<p>N'imitez pas cependant ces hérétiques d'hier, +théologiens en titre, qui, du haut de la chaire enseignante, +annoncent que Dieu ne peut être Père, +Fils ou Saint-Esprit accidentellement, et que les +propriétés des personnes sont nécessairement réelles +en dehors de son essence, si l'on ne veut que la +Trinité s'évanouisse. Il ne faut pas chercher une différence +plus grande entre Dieu le Père et Dieu le +Fils qu'entre un homme père de celui-ci et le même +homme fils de celui-là. S'il est vrai qu'en Dieu tout +est Dieu, ce n'est que relativement qu'il peut porter +un autre nom que Dieu. Les propriétés des personnes +sont donc des relations. Ce que signifie la +distinction des personnes, c'est que par disjonction +on dit Dieu le Père, Dieu le Fils, Dieu Saint-Esprit; +c'est une distinction relative, ce sont des noms relatifs; +seulement il ne s'agit point de relation à une +autre personne. Le terme auquel le premier terme +est relatif manque, ou plutôt les relations de Dieu +sont à Dieu même: le Père est père de Dieu, le Fils +fils de Dieu, le Saint-Esprit procède de Dieu; aussi +la théologie appelle-t-elle les relations <i>relations intérieures +de la divinité</i><a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a><a href="#footnote295"><sup>295</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote295" name="footnote295"></a><b>Note 295:</b><a href="#footnotetag295"> (retour) </a> «Opponunt Deum non esse tres personas nisi +etiam tria.» (<i>Theol. Chr.</i>, t. IV, p.1202.) La réponse à +cette objection repose sur une différence entre <i>tres</i> et +<i>tria</i>, conforme également au langage dialectique (car +<i>tria</i>, c'est <i>tres res</i>, tandis que <i>tres</i> se +rapporte à <i>personae</i>) et au texte de l'Évangile: κάι ούτοι +οί τρείς έν είος, les trois sont un, <i>unum</i>. (1 Ep. de Jean, V, 7.) +Mais par malheur en grec τρείς ne peut se rapporter à +<i>personnes</i>, πρόσωπα.</blockquote> + +<p>Les trois personnes ne sont pas nécessairement +trois êtres, trois choses, <i>tria</i>; cette expression synthétique +<i>la trinité des personnes</i> n'emporte pas une +division nécessaire de ses éléments, pas plus que <i>le +vingt et unième</i> n'est séparément <i>le vingtième et le +premier</i>, pas plus que <i>la demi-maison</i> n'est divisément +<i>la maison</i> et <i>la demie</i>, pas plus que le verbe +<i>fait chair</i> n'est <i>fait</i> ou créé. Dieu est trois en ce sens +qu'il est triple de propriété ou de définition; il n'est +multiple qu'en personnes, c'est-à-dire en propriétés +personnelles. La similitude entre les personnes n'entraîne +aucune distinction substantielle. Pourquoi ne +tiendrait-on pour semblables que des choses qui diffèrent +numériquement? Pourquoi celles qui ne sont +distinctes que par les propriétés, n'admettraient-elles +pas un rapport de similitude? La proposition et la +conclusion sont choses semblables sous plusieurs +rapports, et cependant elles ne sont pas choses séparées +numériquement; elles ne sont pas deux +choses, puisque une conclusion, est à la fois conclusion +et proposition.</p> + +<p>Mais on dit que, d'une part, chacune des trois +personnes est Dieu, essence divine; que, d'une autre +part, aucune d'elles n'est l'une des deux autres, et +l'on conclut qu'elles sont plusieurs dieux ou plusieurs +essences divines. Il faut répondre en contestant +ce passage du singulier au pluriel. Socrate est le +frère d'un homme, Platon est le frère d'un autre; +Socrate et Platon sont-ils frères? Deux hommes sont +chacun une intelligence; l'intelligence est-elle donc +plusieurs choses et non pas une chose? Chaque être +a sa durée, ou dure son temps; y a-t-il donc des +temps différents? Le temps n'est-il pas unique? Tous +les membres d'un homme font un homme, de tous +ces membres on peut dire: c'est un homme; coupez +une main, l'homme reste, mais ne se double pas, +il n'y a toujours qu'un homme. D'où vient donc que +parce que chaque personne de la Trinité est Dieu, +les trois personnes feraient trois dieux? Un homme +qui sait trois arts est trois artistes, et non trois +hommes. Tout dépend donc de l'idée qu'on se fait +de la différence qui constitue chaque personne. Il est +enseigné que c'est une différence de définition, non +d'essence. L'honnête et l'utile ne sont pas la même +chose, ils se définissent différemment, quoique +l'honnête soit utile. L'orateur et le grammairien ne +sont pas identiques, quoique la même essence soit +le sujet du grammairien et de l'orateur. Ainsi le Père +et le Fils sont différents avec la même substance; +l'un n'est pas l'autre pour cela. Si l'on dit quelquefois +<i>le Père est le Fils</i>, cela signifie que le Fils est +Dieu comme le Père, tuais non qu'il soit par les +propriétés le même que (<i>idem quod</i>) le Père. Sans +doute il ne faut pas trop s'attacher aux termes; +«encore faut-il que les termes soient catholiques.... +On ne doit point forcer les expressions figuratives +qui ne sont point prises dans le sens propre, ni les +pousser au delà de ce que prescrit l'usage et l'autorité.» +De ce qu'on dit que Dieu ne connaît pas +les méchants, doit-on conclure que Dieu ne connaît +pas tout? Ces mots: <i>J'adore la croix</i>, signifient-ils +que j'adore un bois insensible? Transportés des créatures +au créateur, les noms de père et de fils acquièrent +une signification spéciale, expriment une +relation qui n'a point sa pareille. Quand on parle de +Dieu, la plus grande discrétion, c'est-à-dire le plus +grand effort de discernement, est nécessaire. Gardons-nous +des expressions qui pourraient, contre les +paroles d'Athanase, conduire à la confusion des +personnes, <i>neque confundentes personas</i>. En vain invoquerait-on +la règle du syllogisme: Tout ce qui s'affirme +du prédicat s'affirme du sujet, ou bien si A +est B et que B soit C, A est C; il faudrait donc l'entendre +comme si, dès qu'une chose est dite d'une +autre chose, tout propre du prédicat était propre du +sujet, et admettre par exemple que si cet homme +est ce corps, comme ce corps est ce qui ne s'anéantit +pas, cet homme est ce qui ne s'anéantit pas. Les +distinctions du bon sens doivent présider à l'emploi +des règles de l'art.</p> + +<p>La relation qui constitue la propriété de chacune +des trois personnes, a quelque chose de mystérieux; +elle ne rentre pas exactement dans les cadres de la +science, elle ne peut donc être exprimée que par des +similitudes, <i>sub quadam pia similitudinis umbra</i>. Les +comparaisons sont permises, mais il faut s'en défier, +aussi les voyons-nous employées dans cet ouvrage +avec beaucoup de réserve. Celle du sceau d'airain +fait place à une comparaison prise d'une image de +cire, et c'est avec brièveté et précision qu'Abélard +en use pour expliquer, en quelque manière, la génération +du Fils. Comme l'image de cire est de la cire +(<i>ex cera</i>), comme l'espèce est du genre, la sagesse +divine, étant une certaine puissance, est de la puissance +divine (<i>ex potentia</i>); et en ce sens l'homme +est la même chose que l'animal, l'image de cire la +même chose que la cire, mais sans réciprocité. Semblablement, +le Fils est de la même substance que +le Père, la sagesse est essentiellement puissance, +mais il n'y a pas identité absolue. La sagesse est +comme une partie de la puissance; il faut dire <i>comme</i> +une partie, parce que Dieu est indivisible. Le Fils +est du Père comme la sagesse est de la puissance, +voilà la génération. Quel mode de génération? Le +Père ou la puissance est-il matière, cause, principe, +antécédent quelconque du Fils ou de la sagesse? +Nulle de ces expressions ne doit être prise au propre: +la matière est assujettie à la forme, mais non pas +Dieu; la cause suppose l'effet, et le Fils n'est point +un effet; le principe, l'origine, ne s'applique point +à un être éternel qui a dit de lui-même: <i>Principium +qui et loquor vobis</i> (Johan., viii, 25); rien en Dieu +ne peut être l'antécédent de Dieu même<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a><a href="#footnote296"><sup>296</sup></a>. Aucune +priorité d'essence non plus que de dignité n'est possible +entre les personnes divines. Le Père n'est point +d'un autre ni par un autre, tandis que le Fils est +du Père et par le Père; mais cette différence ne +constitue aucune supériorité. La génération ne constitue +aucune priorité, parce qu'elle ne suppose aucune +succession. Dieu, en engendrant le Fils, ne +s'engendre pas lui-même et n'engendre pas un autre +Dieu que lui; mais c'est un acte de génération éternelle: +le Fils est engendré toujours (<i>gignitur</i>), et +toujours il est engendré (<i>genitus est</i>); les relations +des personnes de la Trinité sont coéternelles<a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a><a href="#footnote297"><sup>297</sup></a>. Resterait +à examiner ce que c'est qu'être d'un autre, par +un autre, <i>esse ab alio</i>, si cela ne veut pas dire avoir +un autre pour cause, principe ou matière, ou tout +au moins si cela n'exprime pas la génération d'une +substance détachée d'une autre substance; mais c'est +là précisément ce qu'Abélard ne discute pas. Il affirme, +et c'est tout. Il pose les expressions reçues, +consacrées, et s'abstient de les définir à fond. Ce +parti pouvait être le plus sage, mais bien plus sage +encore il eût été de dire sans commentaire et comme +axiome, non de la raison, mais de la foi: «Jésus-Christ +est le fils de Dieu et il est Dieu.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote296" name="footnote296"></a><b>Note 296:</b><a href="#footnotetag296"> (retour) </a> Tout ceci est d'une orthodoxie plus rigoureuse +que l'Église même ne l'exige. Plus d'un Père a, sans encourir +aucune censure, employé des expressions qu'Abélard s'interdit, +et il cite ici même, en les désapprouvant, des paroles de saint +Augustin qui conduiraient aisément à l'hérésie, par exemple +que le père est <i>la cause</i> de sa sagesse, qu'il est +<i>le principe</i> de la divinité, etc. (<i>Th. Chr.</i>, +l. IV, p. 1321.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote297" name="footnote297"></a><b>Note 297:</b><a href="#footnotetag297"> (retour) </a> <i>Th. Chr.</i>, l, IV, p. 1324-1326. Ce point +a été contesté. L'auteur d'une dissertation contre Abélard +(<i>Anonymus Abbas</i>) trouve contraire à la dignité +du Fils de dire qu'il soit toujours actuellement engendré, +<i>semper gigni</i>. Il faut dire qu'il est toujours <i>un +engendré, semper genitum esse</i>. (<i>Disput adv. Ab. dogm.</i>, +l. III, <i>in Bibl. Cisterc</i>. t. IV, p. 251.)</blockquote> + +<p>Abélard ne s'en est pas tenu là; l'Église ne s'en +tient pas là. Elle analyse les termes, et elle explique +ce qu'elle déclare incompréhensible. Le philosophe +était donc autorisé à s'efforcer de <i>rapprocher de plus +en plus la raison humaine de l'intelligence</i> des mystères. +C'est pourquoi il n'a rien négligé pour établir +méthodiquement la foi touchant la Trinité, «cette +foi qui lui paraît ne manquer à personne.» Indépendamment +des citations des anciens, ceux-mêmes, +dit-il, qui repoussent les mots sacramentels +de notre foi, <i>Dieu le père, Dieu le fils</i>, sont +d'accord avec nous sur le fond de l'idée. Demandez-leur +s'ils croient à la sagesse de Dieu, s'ils croient +à sa bonté: cette croyance suffit; avec cet aveu, +on peut convertir les plus éloignés de nous. C'est +pour eux qu'il est écrit: «On croit du coeur à la +justice.» (Rom. X, 10.)</p> + +<p>«Voilà, dit Abélard en finissant, ce que nous +avons osé écrire touchant la plus haute et incompréhensible +philosophie de la Divinité, incessamment +forcé et provoqué par l'importunité des +infidèles, n'affirmant rien de ce que nous disons, +et ne prétendant pas enseigner la vérité que nous +faisons profession de ne pas savoir. Mais ceux qui +se glorifient de combattre notre foi, ne cherchent +pas non plus la vérité, mais le combat. Attaqués, si +nous pouvons leur résister, il doit suffire que nous +nous défendions. Ceux, qui se font agresseurs, s'ils +ne triomphent, succombent dans leur dessein et +disparaissent. Et puisqu'ils nous attaquent principalement +avec des raisons philosophiques, nous +aussi nous avons de préférence, recherché celles +qu'on ne saurait pleinement entendre, si l'on n'a +consacré ses veilles aux études philosophiques et +surtout dialectiques. Il était vraiment nécessaire +que notre résistance à nos adversaires usât des +moyens qu'ils acceptent, nul ne pouvant être +accusé ou réfuté que sur les points accordés par +lui, pour que ce jugement de la vérité fût accompli: +<i>Sur le témoignage de ta propre bouche, +mauvais serviteur, je te condamne</i><a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a><a href="#footnote298"><sup>298</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote298" name="footnote298"></a><b>Note 298:</b><a href="#footnotetag298"> (retour) </a> <i>Theol. Chr.</i>, t. IV, p. 1344.—-Luc, XIX, 22.</blockquote> + +<p>On ne sait plus guère la théologie; et peut-être +pensera-t-on que ces distinctions infinies sur la nature +de la Trinité sont l'oeuvre spéciale du génie +subtil d'Abélard, tout au moins un produit passager +de l'esprit ingénieusement frivole des scolastiques, +et dans tous les cas une collection dangereuse d'idées +hasardées et d'hérésies en germe. Qu'on se rassure, +Abélard a très-peu inventé. Sauf quelques arguments +de détail, il ne sort pas du cercle tracé par les théologiens. +Des questions qu'il parcourt, bien peu ont +été inconnues des Pères de l'Église; toutes se sont +perpétuées dans les écoles de théologie. Nous devons +même ajouter qu'en général les solutions qu'il +donne sont légitimes, et que, même sur les points +abandonnés à l'appréciation des docteurs, sur les +<i>questions</i> restées <i>ouvertes</i>, il se décide communément +pour le sentiment le plus correct et le mieux +autorisé. Il faut ici qu'on daigne nous en croire, +sans nous demander nos preuves. Mais si l'on veut +feuilleter, non pas Richard de Saint-Victor, saint +Thomas, Albert le Grand, non pas les docteurs de +l'école, mais tous les théologiens sérieux jusqu'au +XVIIIe siècle, par exemple le P. Petau, qui ne passe +point pour avoir fait abus de scolastique, on verra +que les questions traitées par Abélard, et bien d'autres +non moins subtiles, non moins délicates, font +une partie essentielle de la science théologique, et +sont assez souvent résolues par les meilleures autorités +dans le même sens que par le docteur auquel +saint Bernard disait anathème.</p> + +<p>Nous n'entendons pas dire cependant que tout soit, +au point de vue de l'orthodoxie, irréprochable dans +Abélard. Au reste, on en va mieux juger.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE IV.</h3> + +<h3>DES PRINCIPES DE LA THÉOLOGIE D'ABÉLARD.—OBJECTIONS +DES CONTEMPORAINS.</h3> + +<p>Arrêtons-nous quelques moments, et recherchons +comment la doctrine d'Abélard touchant la nature +de Dieu, a été jugée, comment nous devons la juger +nous-mêmes. De toutes ses théories, sa théorie de +la Trinité fut la plus fatale à son repos. Pour elle, il +fut condamné à Soissons, et lorsque vingt ans plus +tard il éclairait et compléta son premier ouvrage +par un second, c'est encore de ses idées sur la Trinité +qu'il eut principalement à répondre devant le +concile de Sens. Contre ce point capital de sa théologie, +les griefs de l'Église sont déposés dans les +écrits de Guillaume de Saint-Thierry, de Geoffroi +d'Auxerre, de Gautier de Mortagne, de Gautier de +Saint-Victor, et surtout de saint Bernard, le véritable +auteur de la perte d'Abélard<a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a><a href="#footnote299"><sup>299</sup></a>. C'est là que nous +irons chercher ces griefs pour les exposer et les +discuter.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote299" name="footnote299"></a><b>Note 299:</b><a href="#footnotetag299"> (retour) </a> Guillelm. S. Theod. <i>Disputatio adv. +P. Abæl, ad vener. Gaufredum, carnut. episc. et B. Bernardum, +clar. abb. (Biblioth. Patr. Cisterc.</i>, t. IV, p. 112-126.) +<i>Disputatio anonym. Abbat. adv. P. Abæl. dogmata.</i> +(<i>Ibid.</i>, p. 238-258.)—-Gualter. de Mauritan., episc. +laudun., <i>Epistola adv. P. Abæl</i>, (<i>Spicileg.</i>, +D. Luc d'Achery, ed. 1723, t. III, p. 524.)—L'ouvrage +en quatre livres de Gautier de Saint-Victor (<i>Liber +M. Walteri, prior. S. Vict., Paris</i>.) n'a pas été publié. +Il était dirigé contre Abélard, P. Lombard, Gilbert de la Porrée +et Pierre de Poitiers. Il est connu par de longs extraits que +Duboulai en a donnés. (<i>Hist. univ. parisiens.</i>, t. II, +p. 629-650.)—-<i>S. Bernardi Epist.</i> CLXXXVII et seq., +CCCXXXVII et seq. et <i>Tract. contr. error. Abæl. seu Opusc.</i> +XI. (<i>Op. omn.</i>, v. I, t. I et II)—Hugues et Richard de +Saint Victor ont aussi critiqué ou indirectement réfuté +certaines opinions d'Abélard (Hugon. S. Vict., <i>Op.</i>, +8 vol. in-fol., 1618, t. III, <i>Summ. sent.</i>, Tract. I, +p. 430. <i>De Sacram.</i>, t. II, para XIII, c. VII, +p. 669.—-Rich. S. Vict. <i>Op. passim.</i>)—Bernard +de Luxembourg, dans son Catalogue haereticorum, fol. lxiii, +veut qu'une des épîtres de saint Anselme soit dirigée contre +Abélard; mais c'est une erreur évidente.</blockquote> + + + +<p><b>I.</b></p> + +<p>La méthode générale d'Abélard était le premier. +Il veut traiter l'Écriture sainte comme la dialectique, +dit Guillaume de Saint-Thierry, et il contrôle la +foi par la raison. Par là, dit Gautier de Mortagne, il +a ramené la foi à n'être qu'une simple opinion. Et +dans la lettre célèbre où saint Bernard, s'adressant +au pape, réunit et discute les principaux chefs d'accusation, +il commence par celui-là<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a><a href="#footnote300"><sup>300</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote300" name="footnote300"></a><b>Note 300:</b><a href="#footnotetag300"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, p. 270, et S. Bernardi <i>Op., +Ep. pap. Innocent.</i>, t. I ep. cxc. +et t. II, p 610.</blockquote> + +<p>«Nous avons en France un théologien nouveau, +devenu tel d'ancien maître qu'il était, et qui après +s'être joué dès son premier âge dans l'art dialectique, +s'égare maintenant dans la science de +l'Écriture sainte. Il s'efforce de ranimer de vieux +dogmes assoupis et déjà condamnés, les siens et +ceux des autres, et de plus il en ajoute de nouveaux. +Comme de toutes les choses qui sont au-dessus +du ciel et au-dessus de la terre, il ne +daigne rien ignorer, excepté la sainte ignorance +(<i>nihil proeter solum nescio quid nescire</i>), il lève la +face vers le ciel et scrute les profondeurs de +Dieu; puis, revenant vers nous, il nous rapporte +des mots ineffables qu'il n'est pas permis à +l'homme de prononcer. Et prêt à rendre raison de +tout, il présume des choses au-dessus de la raison, +contre la raison, contre la foi. Quoi de plus +contraire en effet à la raison que l'effort de surmonter +la raison par la raison? Et quoi de plus +contraire à la foi, que de refuser de croire à rien +de ce qu'on ne peut atteindre par la raison? Enfin +voulant interpréter cette parole du sage: <i>Qui +croit vite est léger de coeur</i> (Eccles. xix, 4.): Croire +vite, dit-il, c'est accorder la foi avant la raison, +tandis que Salomon n'a point voulu dans cet endroit +parler de la foi en Dieu, mais de la crédulité +mutuelle entre les hommes. Car pour la foi en +Dieu, le pape saint Grégoire nie qu'elle ait aucun +mérite, si la raison humaine l'appuie de son expérience.»</p> + +<p>Abélard n'a jamais prétendu surprendre par le +raisonnement les secrets de Dieu, ni sacrifier la foi +à la raison. Sans doute il a mal à propos appliqué +à la foi religieuse une parole de l'Ecclésiastique, +qui n'a trait qu'à la crédulité dans les relations +des hommes; c'est une maxime de morale pratique, +on même de prudence humaine, comme il y en a +tant dans les livres du Sage; ce n'est point une +règle de foi. Mais quel est le théologien qui ne s'est +jamais emparé de passages de l'Écriture, pour leur +attribuer une valeur dogmatique? La distinction du +sens littéral et du sens figuré semble tout autoriser +d'avance. Dans les écrivains sacrés, dans les prédicateurs, +bien des citations sont des applications ingénieuses +plutôt que des témoignages directs. Il faut +donc écarter le texte et voir la pensée. Quand Abélard +dit qu'on doit comprendre ce qu'on enseigne, il +répète ce que saint Augustin, qu'il cite, avait exprimé +presque dans les mêmes termes<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a><a href="#footnote301"><sup>301</sup></a>. Cette pensée +ne cesse d'être la chose la plus simple que lorsqu'elle +devient le principe d'une méthode théologique. +Il s'agit alors de la question générale de l'application +de la raison à la foi.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote301" name="footnote301"></a><b>Note 301:</b><a href="#footnotetag301"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, t. I, p. 985, et t. II, p. 1003. +Voyez nos chapitres précédents <i>passim.</i></blockquote> + +<p>Faut-il dans l'étude de la théologie mettre la +raison humaine en interdit? L'affirmative n'est pas +soutenable. La raison humaine est apparemment +aussi indéfectible que l'Église, et la foi la plus absolue +maîtrise la raison et ne la supprime pas; si l'on +voulait prendre à la lettre certains anathèmes des +saints et même des apôtres, pour professer en +thèse l'incompatibilité radicale de la raison et la foi, +tous les écrivains sacrés protesteraient à l'envi. +Quand tout est calme, quand on n'abuse point de +leurs concessions, le christianisme n'a point d'apologistes +qui ne cherchent à concilier ces deux choses, +la foi et la raison. Seulement elles sont conciliables +<i>jusqu'à un certain point</i>; toute la difficulté gît +dans l'appréciation des droits respectifs, et dans la +fixation des conditions de l'alliance. De là vient +qu'on trouve dans les auteurs des passages contradictoires, +et tantôt pour, tantôt contre la raison. Tout +chrétien est rationaliste, tout chrétien est croyant en +une certaine mesure, et celui qui en invoquant la +raison, témoigne d'une adhésion sincère à la foi +chrétienne, d'un attachement scrupuleux à la tradition, +nous paraît irréprochable, au moins tant +qu'il reste dans les termes généraux. Dans ces +termes, nous croyons à l'entière innocence d'Abélard. +Il s'est bien proposé d'enseigner, ou plutôt de +<i>défendre</i> la foi par la raison, mais, sans cesse il l'a +déclaré, la foi des apôtres, non une foi nouvelle; +voulant expliquer le dogme plutôt que le prouver, +le rendre intelligible plutôt que démonstratif; jaloux +seulement de satisfaire les esprits exigeants qui tiennent +à se rendre compte de ce qu'ils croient, et de +confondre les raisonneurs infidèles qui rejettent tout +ce qui ne se discute pas. Il parle avec soumission de +l'autorité, avec respect de l'Église, avec modestie de +son entreprise, avec défiance de ses lumières<a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a><a href="#footnote302"><sup>302</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote302" name="footnote302"></a><b>Note 302:</b><a href="#footnotetag302"> (retour) </a> <i>Introd. prol.</i>, p. 874, t. II, p. 1065, 1070. +<i>Theol. Chr.</i>, t. III, p. 1256 et seq., t. IV, p. 1316, 1344.</blockquote> + +<p>Mais sortez des termes généraux, et peut-être +concevrez-vous mieux les scrupules et les alarmes +de ses adversaires. D'abord, si les conséquences +auxquelles l'a conduit sa méthode étaient fausses ou +dangereuses, sa méthode serait suspecte; il faudrait +au moins se défier de l'esprit dans lequel il l'emploie. +Aussi saint Bernard, passant immédiatement +a l'examen des opinions produites, s'attache-t-il +à condamner la science par ses oeuvres. Mais avant +d'avérer jusqu'à quel point les oeuvres d'Abélard déposent +contre sa foi, il faut savoir si chez lui domine +le principe de l'autorité ou le principe de l'examen; +car de là dépend l'esprit d'un livre. Les études +antérieures d'un écrivain, ses ouvrages publiés, le +tour de ses idées, le genre de sa renommée, tout +détermine sa tendance et classe son oeuvre. Reconnaissons +que toutes ces circonstances se réunissaient +pour dénoncer Abélard, en quelque sorte, dès qu'il +s'avisait de théologie. Chrétien de coeur, orthodoxe +d'intention, il était rationaliste par là nature et les +antécédents de son génie; il n'avait touché à rien +sans innover en quelque chose; il s'était constamment +targué de penser sans maître, ou même de +faire changer de maître à l'esprit humain, prétention +de mauvais augure et de funeste conséquence.</p> + +<p>Le rationalisme chrétien n'est pas formellement +défendu ni condamnable de plein droit. Certaines +écoles théologiques le redoutent et le fuient; pour +toutes, il est sur une pente périlleuse, et l'on ne +citera pas, je crois, d'acte solennel qui l'ait prescrit +ou recommandé; mais il est permis, et d'imposantes +autorités ne lui manqueraient pas. Parmi les Pères, +Origène, si l'on doit lui donner ce nom, a été le premier, +dans toute la force du terme, un chrétien rationaliste, +mais il a failli, et pour cela peut-être. Voyez +avec quel soin Abélard se justifie de le citer, en s'appuyant +de l'exemple de saint Jérôme<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a><a href="#footnote303"><sup>303</sup></a>. Le modèle du +philosophe chrétien, le type d'une orthodoxie raisonnée, +paraît être saint Augustin; et encore dans notre +temps, où les triomphes et les excès du rationalisme +ont fait verser les écrivains sacrés du côté de l'autorité, +qui sait s'il ne se trouverait pas des gens +pour nous dire qu'Augustin est plus digne de respect +que d'imitation? Le livre le plus détesté peut-être +depuis deux siècles par les défenseurs en titre +de l'unité, porte ce nom: <i>Augustinus</i>; celui qui +l'écrivit n'entendait certainement pas falsifier saint +Augustin, et en voulant le reproduire, il a scandalisé +l'Église. Ne nous étonnons donc pas qu'Abélard, qui +met sous la protection du nom de saint Augustin +presque toutes ses hardiesses, ait pu s'égarer lui-même, +ou du moins commettra la faute d'inquiéter +la clergé. D'autres noms sont venus à son aide; il +s'est réclamé de saint Jérôme, de saint Hilaire, de +saint Isodore; avant lui, Bède avait allié la théologie +aux connaissances philosophiques; on célébrait dans +l'Église la dialectique de Lanfrano de Pavie et de +Guillaume de Champeaux; saint Anselme avait donné +une théorie de Dieu et de la Trinité qu'on n'a point dénaturée +en la traduisant sous ce titre: <i>le Rationalisme +chrétien</i><a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a><a href="#footnote304"><sup>304</sup></a>. Mais Abélard a, plus hardiment, plus librement +que ses contemporains, introduit dans l'exposition +du dogme les procédés de la science et les +formes de la logique. Les erreurs, inévitables peut-être +en tout traité de théologie, ne pouvaient donc +lui être pardonnées; l'auteur compromettait l'ouvrage, +et je crois qu'on a moins condamné sa pensée +que son exemple.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote303" name="footnote303"></a><b>Note 303:</b><a href="#footnotetag303"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, t. II, p.1042 et 1045.—<i>Theol. +Chr.</i>, t. II, p. 1109.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote304" name="footnote304"></a><b>Note 304:</b><a href="#footnotetag304"> (retour) </a> <i>Le Rationalism chrétien à la fin du XIe siècle +ou Monologium et Proslogium de saint Anselme</i> traduit par +M. Bouchitre, 1842.</blockquote> + +<p>L'Église s'est placée dans une position difficile; +elle ne s'en est pas tenue, elle ne pouvait s'en tenir +à ces deux termes absolus et contradictoires, la folie +de la croix, ou la sagesse du siècle; elle n'u pu prononcer +un divorce éternel entre la foi et la raison, +Comment, en effet, abjurer l'humanité? Tout homme +en lui-même a deux esprits, l'esprit de foi et l'esprit +d'examen; il ne saurait croire sans un peu +comprendre, sans comprendre ou ce qu'il croit, ou +pourquoi il croit, ou pourquoi il veut croire. Le +chrétien est homme, et à mesure que son intelligence +est plus développée, il éprouve plus vivement le +besoin de mettre sa croyance, si ce n'est en harmonie +parfaite avec les conceptions de l'intelligence, +du moins au niveau de ce qu'elles ont de plus élevé. +Il ne veut pas que les Pythagore et les Platon paraissent, +à un degré quelconque, en savoir plus que +les sages inspirés du Saint-Esprit; ni que la doctrine +qui illuminait un saint Paul ou un saint Jean, +soit pour la pureté, la hauteur, l'ordre, la clarté +même de l'expression, inférieure aux doctrines des +écoles profanes. Il tend donc à faire de la religion +une science, et cette tendance du chrétien éclairé +a été de bonne heure celle de la société chrétienne. +Entre la foi et la philosophie, l'Église a placé quelque +chose qui n'est absolument ni l'une ni l'autre, +qui participe de toutes les deux, et qu'on appelle +théologie. La théologie est par sa nature une chose +rationnelle, encore qu'elle ne soit pas exclusivement +rationnelle; en elle viennent se rencontrer et se +développer les deux esprits qui subsistent dans +l'homme et dans l'Église; toute théologie est une +certaine alliance de la raison et de la foi.</p> + +<p>Dans les rares instants où l'Église est paisible et +ne se croit point d'ennemis, elle nourrit dans son +sein les deux esprits dont, à d'autres moments, elle +signale les combats et veut proclamer l'incompatibilité. +Suivant les temps, les écoles, les questions, +ces deux esprits se font ou se refusent des concessions +pacifiantes. Les termes auxquels ils transigent +ne demeurent point invariables. Dès que la guerre +se déclare, dès que les positions longtemps respectées +sont entamées ou paraissent menacées par le +raisonnement, le sein de la théologie se déchire. +ta foi se défend en réduisant autant qu'elle peut la +part laissée à la raison; la raison avance en tâchant +de s'agrandir sur le terrain qu'elle concède à la foi, +jusqu'à ce qu'enfin, poussées aux dernières hostilités, +l'une et l'autre prononcent ce mot insensé: +Tout ou rien. Prétention vaine, impuissante ambition +qu'engendre la chaleur du combat, et qui, pour +réussir, aurait d'abord à changer l'humanité. A la +guerre succède l'armistice; jamais cependant la victoire +n'est complète ni la paix profonde; toujours +deux esprits vivent dans, la société chrétienne; mais +suivant que l'un ou l'autre domine, il caractérise les +temps, les sectes, les hommes. On distingue toujours +deux écoles et au besoin deux partis. A quelque +âge que vous preniez la théologie, dans quelques +limites qu'elle se renferme, vous la trouverez toujours +divisée ou prête à l'être. Vous entendrez soutenir +ici que la foi, supérieure à la raison, accepte +à peine son secours et ne peut qu'être compromise +par son alliance; là, qu'elle n'a rien à redouter de +la raison, parce qu'elle la satisfait, et doit s'appuyer +sur celle qui la justifie. L'autorité spirituelle en +général, l'Église gouvernante penchera vers la foi +par l'autorité; la pensée isolée du docteur, la méditation +de l'école inclinera vers la foi par l'examen. +Sans prétendre que l'une soit toujours entraînée à +un superstitieux absolutisme, sans accorder que +l'autre se laisse toujours aller à la révolte et a la +licence, je crois vrai que de chaque côté s'élèvent +ces funestes écueils où si souvent l'orgueil humain +fit échouer la vérité; et il faut bien convenir que +l'Église, prenant quelquefois l'écueil pour le port, +ne s'est pas toujours, pour sauver la foi, abstenue de +la tyrannie.</p> + +<p>Saint Bernard et Abélard représentent les deux +esprits au XII siècle. Mais ni l'un ni l'autre n'a poussé +son principe aux dernières conséquences. Saint +Bernard, qui avait peut-être la tyrannie dans l'âme +comme toutes les natures faites pour commander, +ne se porta point aux extrêmes rigueurs du pouvoir +absolu, et, tout en condamnant le philosophe, il +voulut raisonner, sinon avec lui, du moins contre +lui. Abélard, quoiqu'il fût de nature opposante, et +qu'un des mérites de son esprit fût l'indépendance, +glissa moins encore sur la point de la révolte que +son adversaire sur celle du despotisme. Fidèle sujet +de l'Église, il allia les témérités de l'intelligence avec +la volonté sincère de rester dans l'unité.</p> + +<p>La raison peut pénétrer dans la théologie, soit +pour exposer le dogme, soit pour en établir la vérité. +De là deux nationalismes, l'un plus réservé, +l'autre plus radical. Le premier se borne à faire voir +comment il faut comprendre les dogmes; le second +aspire à montrer pourquoi il faut les croire, et celui-ci +risque plus de s'écarter de la foi que celui-là. Ce +n'est pas que l'un ne se lie à l'autre. Démontrer la +foi due aux dogmes, ne va guère sans dire a quels +dogmes; expliquer comment ils doivent être compris, +c'est les supposer ou les prouver compréhensibles. +C'est donc encore les soumettra a la raison +qui, dans un cas, les éclaircit et dans l'autre, les +fonde. Il est évident, toutefois, que l'entreprise de +la raison se chargeant de légitimer la foi, est plus +périlleuse, et peut conduire à rendre la religion justiciable +de la philosophie.</p> + +<p>Cette dernière entreprise ne fut pas celle d'Abélard. +Sa méthode est essentiellement l'exposition +raisonnée des mystères, non la recherche de leurs +titres à la croyance. Mais, en s'attachant à bien +expliquer le sens des points de foi, il est amené par +le procédé dialectique à les rapprocher à un tel degré +des vérités philosophiques, qu'on dirait qu'il veut +les confondre, et, pour rendre la religion plus raisonnable, +<i>obsequium rationabile</i>, l'absorber dans la +raison. Ainsi, sans avoir mis en question les vérités +de la foi, sans avoir affiché la dernière prétention +du rationalisme, il marche vers un but qui serait +en définitive le terme du rationalisme. Que pourrait-on +prétendre en effet au delà de cette conclusion +dernière: La foi, c'est la raison?</p> + +<p>Cependant ces mots pourraient encore être entendus +chrétiennement. Qu'on y songe, le rationalisme +incrédule dit: la raison exclut la foi; à l'autre extrémité, +on dit: la foi exclut la raison. Entre ces deux +pôles se placent deux opinions modérées et pourtant +divergentes, qui diraient, l'une: la raison, c'est la +foi; et l'autre: la foi, c'est la raison.</p> + +<p>Tout ceci prouve que le principe d'Abélard ne +peut être définitivement jugé que par les conséquences +qu'il en a tirées.</p> + + +<p><b>II.</b></p> + +<p>Prenons donc qu'il n'a point élevé la question: +Faut-il croire les dogmes? mais, posé qu'il faut +croire les dogmes, quel est le sens de ceux qu'il +faut croire?</p> + +<p>Voici la première erreur d'interprétation que lui +reproche saint Bernard: «Il établit que Dieu le Père +est une pleine puissance, le Fils une certaine puissance, +le Saint-Esprit aucune puissance.» A cet +article, placé en tête de tous les actes d'accusation<a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a><a href="#footnote305"><sup>305</sup></a> +Abélard a toujours répondu par une formelle dénégation: +«Ce sont paroles que je repousse et déteste +ainsi qu'il est juste, non pas tant comme hérétiques, +que comme diaboliques, et je les condamne +ainsi que leur auteur. Si quelqu'un les trouve dans +mes écrits, je me déclare non-seulement hérétique, +mais hérésiarque<a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a><a href="#footnote306"><sup>306</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote305" name="footnote305"></a><b>Note 305:</b><a href="#footnotetag305"> (retour) </a> Cf. les historiens des conciles, et notamment. +<i>Ab. Op., in Proefat</i>.—D'Argentré, <i>Collect. Judivior. +de nov. error</i>., t. 1, p. 19.—S. Bern. Op., v. 1.—<i>Thesaur. +nov. anecd</i>., t. V, p. 1152.—Hist. litt. de la France, +t. XII. p. 19, 120 et 139.</blockquote> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote306" name="footnote306"></a><b>Note 306:</b><a href="#footnotetag306"> (retour) </a> <i>Ab. Op., Apolog</i>. in princip., ou ep. xx, p. 311.</blockquote> + +<p>Guillaume de Saint-Thierry s'indigne de cette réponse; +un autre censeur, resté inconnu, est révolté +d'un tel mensonge. Des bénédictins modernes s'étonnent +d'une telle <i>impudence</i><a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a><a href="#footnote307"><sup>307</sup></a>. Est-il donc vrai qu'Abélard +ait entendu contester au Père et au Fils la +toute-puissance divine, ce qui eût été lui contester +la divinité? Il n'y à qu'un Dieu, dit-il, il n'y a +qu'un Tout-Puissant. Chaque personne est Dieu, +donc chaque personne est le Tout-Puissant. Dès le +concile de Soissons, il avait professé cette maxime +de saint Athanase en présence de son juge incertain +et troublé<a id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a><a href="#footnote308"><sup>308</sup></a>. Et cependant il a dit: «Posons Dieu le +Père comme la puissance divine et Dieu le Fils +comme la divine sagesse, et considérons que la +sagesse est une certaine puissance.... une certaine +portion de la puissance divine qui est la toute-puissance.—La +bonté, désignée par le nom de +Saint-Esprit, n'est pas en Dieu quelque puissance +ou sagesse; être bon n'est pas être sage ou puissant.—La +sagesse est une certaine puissance, tandis +que l'affection de la charité appartient plus à la +bonté de l'âme qu'à sa puissance.<a id="footnotetag309" name="footnotetag309"></a><a href="#footnote309"><sup>309</sup></a>» Que signifient +donc ces paroles? Est-ce que le Fils n'a qu'un peu +de puissance, et le Saint-Esprit nulle puissance? +Mais la pensée contraire ressort constamment et clairement +de la foi et de la doctrine d'Abélard. Il y +aurait injustice, méprise à lui reprocher une induction +éventuelle ou possible, comme une maxime +établie, il y aurait, comme il dit, <I>malice</I> dans l'imputation.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote307" name="footnote307"></a><b>Note 307:</b><a href="#footnotetag307"> (retour) </a> <i>Thes. nov. anecd</i>., t. V, p. 1148 et 1153, +et <i>Bibi. Cist</i>., t. IV; Guill. S. Theod., <i>In Error. +Ab</i>., c. 1, p. 113, et <i>Disput. anon. Abb</i>., 1, I, p. 240</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote308" name="footnote308"></a><b>Note 308:</b><a href="#footnotetag308"> (retour) </a> <I>Introd</i>., t. I, p. 982, 988, 989, 991, +l. II, p. 1084.—<i>Theol. Chr</i>., t. III, p. 1258.—Ab. +Op., <i>In Symbol. Athan</i>., p. 382. <i>Epist</i>. I, +p. 24, et notre livre l, t. I, p. 93.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote309" name="footnote309"></a><b>Note 309:</b><a href="#footnotetag309"> (retour) </a> <i>Introd</i>., p. 1085, 1086.—<i>Theol. Chr</i>., +l. IV, p. 1318 et 1329.</blockquote> + +<p>Voici son idée générale. Dieu est une seule substance +et trois personnes: les personnes ne sont donc +pas différentes de substance, ou distinctes par la +substance, ainsi qu'on le devrait dire de toutes autres +personnes. Alors elles ne peuvent différer que +par leurs caractères propres, ou leurs propriétés. Ces +propriétés ne sont pas celles de la substance divine; +les personnes ne sauraient se distinguer par les +attributs de leur essence commune. Il faut donc +qu'elles aient chacune une ou plusieurs propriétés +personnelles, ou distinctives de chaque personne. +Cette propriété, c'est au moins pour l'une d'être le +Père, pour l'autre le Fils, pour la troisième le Saint-Esprit. +Le caractère distinctif de chaque personne +ne serait-il que son nom? Tout se réduirait-il à une +dénomination, non à une désignation? Ce parti incontestablement +orthodoxe n'est pourtant pas celui +que prend l'Église. La règle est de croire le Père +<i>inengendré</i>, le Fils <i>seul engendré</i>, le Saint-Esprit +<i>procédant</i>. Chacun de ces attributs est distinctif, +exclusif; c'est un propre, <i>proprium</i>. Maintenant, +peut-on ajouter que cette distinction de personnes +dans la Trinité correspond à une certaine diversité, +moins dans les attributs que dans les opérations de +la Divinité? L'Église ne l'a pas interdit, et quelques +textes permettent de voir éminemment dans le Père +la puissance, dans le Fils la sagesse ou l'intelligence, +dans le Saint-Esprit la bonté ou l'amour. Le +Symbole des apôtres nomme <i>le Père tout-puissant</i>; +le Fils seul est appelé Verbe, dit saint Augustin; le +Saint-Esprit est l'amour, dit saint Grégoire. C'est au +Fils que saint Augustin attribue, <i>nuncupat</i>, l'intelligence +ou la sagesse, au Saint-Esprit l'amour et la +bonté<a id="footnotetag310" name="footnotetag310"></a><a href="#footnote310"><sup>310</sup></a>. Cette répartition des attributs divins, Bède, +dont l'autorité était si grande <i>dans la latinité</i>, l'avait +admise et propagée. Je conjecture que c'est de lui +surtout qu'Abélard l'avait empruntée. Pierre Lombard +l'a plus tard adoptée, et saint Thomas la justifie. +Elle se rencontre dans bien des livres à l'état de +lieu-commun<a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a><a href="#footnote311"><sup>311</sup></a>. La trouvant reçue, Abélard a pu en +inférer qu'elle avait quelque réalité, et qu'elle devait +concorder avec la distinction fondamentale de Père, de +Fils, de Saint-Esprit, de non-génération, de génération, +de procession. Substituant donc à ces trois termes +les trois autres, puissance, sagesse, bonté, il a +conclu que, comme on dit: le Fils est engendré du +Père, et le Saint-Esprit procède du Père et du Fils; +on devait pouvoir dire: la sagesse est engendrée de la +puissance, et la bonté procède de la puissance et de +la sagesse. Conséquemment, la sagesse qui est engendrée +de la puissance, est de la puissance; l'idée +de génération conduit là. Car, en thèse générale, on +peut dire que la sagesse on l'intelligence est une +puissance, une faculté, celle de comprendre et de +savoir. Quant à la bonté, elle procède, elle n'est +point engendrée: il faut donc que la procession soit +autre chose que la génération. Or, comme ce qui est +engendré de la puissance est de la puissance, il suit +que ce qui n'est pas engendré de la puissance n'est +pas de la puissance. Ainsi, le Saint-Esprit ou la +bonté qui n'est pas engendrée du Père ou de la puissance, +n'est pas de la puissance; et en effet, dans le +langage de la psychologie morale, la bonté n'est pas +une puissance, ni proprement une faculté. En Dieu, +elle procède donc de la puissance et de la sagesse, +c'est-à-dire que le parfaitement puissant et le parfaitement +sage s'épanche en charité et se communique +par l'amour. Car, pour reprendre le langage +abstrait, là où il y a puissance et sagesse sans bornes, +il y a nécessairement bonté.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote310" name="footnote310"></a><b>Note 310:</b><a href="#footnotetag310"> (retour) </a> <i>De Trin</i>., VI, ii, et XV, xvii.—Homil., +xxx, in Ev. pentecost.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote311" name="footnote311"></a><b>Note 311:</b><a href="#footnotetag311"> (retour) </a><p>Voici les termes de Bède: «Potentia dicitur pater.... +sapientia dicitur filius, pater genuit filium, idest, divina +potentia sapientiam... Voluntas vere divina dicitur spiritus.... +Spiritus iste a patre et filio procedit, quio voluntas divina +bonitas.» Voyez tout le passage dans le Περί διδαξεων, +l. I, Ven. Bed. <i>Op.</i>, t. II, p. 207.—Cf. Pel. Lomb. +<i>Sent</i>., t. I, Dist. XXVII et XXXIII.—S. Thom. <i>Summ.</i>, +1, qu. XXXIX, a. 8. Je citerai comme lieux-communs les vers si +connus de Voltaire sur la Trinité dans <i>la Henriade</i>, vers +qui rappellent ceux de Chapelain dans sa <i>Pucelle</i>:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Le suprême pouvoir, la suprême science</p> +<p>Et le suprême amour unis en trinité</p> +<p>Dans son règne éternel forment sa majesté.</p> + </div> </div> + +<p>Cependant en théologie rigoureuse, cette distinction n'est +pas tenue pour essentielle. Les seules propriétés fondamentales +constitutives, σχετικαί, ύποστατικα ίδίωματα, τρόποι +τής υπάρξεως, comme ils disent, sont pour le Père, la +paternité ou d'être <i>ingenitus</i>, pour le Fils, la filiation +ou d'être <i>unigenitus</i>, pour le Saint-Esprit, la procession +ou spiration. Les autres propriétés, γνωρίσματα, ne +figurant pas au même rang, et ne sont guère prises comme les +conditions d'existence de la personne. On ne peut faire +un propre de la sagesse pour le Fils, de la charité pour le +Saint-Esprit, comme du nom d'<i>unigenitus</i> ou de la procession. +Cependant ces attributions de la sagesse et de la charité sont +admises. Quant à la puissance, elle n'est pas aussi généralement, +aussi formellement reconnue au Père comme attribution +particulière.</p></blockquote> + +<p>Quel juge sincère pourrait accuser cette doctrine +d'avoir rien d'odieux, rien d'énorme, et de tendre +à défigurer le dogme, soit en brisant l'unité, soit en +abolissant la Trinité? Elle reposé sur une idée qui +n'est pas neuve, elle se prévaut d'une distinction +d'attributs qui marque et constitue celle des personnes +au lieu de l'affaiblir, et qui risque tout au plus +de l'exagérer et d'introduire entre les personnes une +différence qui serait une inégalité. Abélard a protesté +contre toute pensée de ce genre, et sa bonne +intention est évidente. Or comme il n'y a pas d'hérésie +sans péché, c'est-à-dire sans intention, il +échappe au soupçon d'hérésie, surtout il n'a pas +mérité la moindre des invectives de son juge. Mais +renier positivement les conséquences éloignées d'une +doctrine n'est pas les anéantir; par le désaveu, +on s'en absout, on ne les détruit pas. Si les mots +<i>puissant</i>, <i>sage</i>, <i>bon</i>, deviennent les modes distinctifs +des personnes de la Trinité, comme <i>inengendré</i>, <i>seul +engendré</i>, <i>procédant</i>, ils deviendront également exclusifs +pour chacune, et il s'ensuivra que le Père n'est +ni bon ni sage, comme il n'est ni engendré ni procédant; +le Fils ni puissant ni bon, comme il n'est +ni procédant ni inengendré; le Saint-Esprit ni sage +ni puissant, comme il n'est ni engendré ni inengendré. +Ces conséquences violentes, on n'en pouvait +charger Abélard; ses juges mêmes ne l'ont pas fait, +mais ils ont du moins induit de sa doctrine pour le +Père la toute-puissance, pour le Fils une puissance +partielle, pour le Saint-Esprit nulle puissance, et +ce qui n'était qu'une conséquence possible de son +dire, ils l'ont accusé de l'avoir dit; ils l'ont accusé +d'avoir pensé ce qu'on pouvait objecter contre sa +pensée. D'une réfutation ils ont fait une condamnation; +méprise trop ordinaire à une juridiction spirituelle, +qui mesure souvent sur les droits de la polémique +les pouvoirs d'une inquisition.</p> + +<p>La distinction de la puissance, de la sagesse et +de la bonté mène donc à faire de chacun de ces +trois attributs le propre d'une personne, au lieu de +l'attribut commun de la divinité, et dépouille ainsi +la substance au profit de la personne: tel est le +danger. La réponse serait qu'il faut supprimer cette +distinction ou lui donner un sens; or, elle n'en +peut avoir aucun, elle ne répond à rien, si elle ne +sert à caractériser les personnes. Mais en l'acceptant +on ne doit pas l'oublier, et après avoir admis que le +Père est la puissance, le Fils la sagesse, le Saint-Esprit +la bonté, il convient d'ajouter que la puissance, +la sagesse et la bonté n'en sont pas moins +des attributs divins, et qu'aucune des personnes +de Dieu ne manque des attributs de Dieu, ou de +bonté, de sagesse et de puissance. Si l'on demande +l'explication de cette distinction éminente et non +pas exclusive, de cette distinction affirmée d'abord +et aussitôt effacée, elle est dans l'énigme même de +la Trinité; on l'expose, on ne l'explique pas. Ce +n'est qu'une nouvelle forme du mystère de contradiction +apparente qui fait le fond du dogme, une +seule substance en trois personnes.</p> + +<p>Mais si la distinction des personnes peut ainsi +paraîtra mieux établie et présente un aspect plus +scientifique, elle détermine d'une manière neuve +Une idée laissée Jusque-là dans le vague, elle en +accroît la portée, elle crée une difficulté de plus et +ajoute au mystère qu'elle prétend éclaircir. L'Église +a donc eu raison, sous ce rapport, de ne pas épouser +la doctrine d'Abélard.</p> + +<p><b>III.</b></p> + +<p>Saint Bernard poursuit en ces termes: «Il dit +que le Fils est au Père ce qu'une certaine puissance +est à la puissance, l'espèce au genre, le +<i>matérié</i> à la matière, l'homme à l'animal, le sceau +d'airain à l'airain. N'en dit-il pas plus qu'Arius? +Qui pourrait supporter cela? Qui ne se boucherait +les oreilles à ces paroles sacrilèges? Qui n'aurait +horreur de ces nouveautés profanes par les mots +et par le sens<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a><a href="#footnote312"><sup>312</sup></a>?»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote312" name="footnote312"></a><b>Note 312:</b><a href="#footnotetag312"> (retour) </a> <i>Ab. Op</i>., S. Bernard, ep. XI, p. 278; et +S. Bern. <i>Op.</i>, Opusc., xi.</blockquote> + +<p>Ces comparaisons sont en effet dans Abélard, +mais à titre de comparaisons seulement; c'était le +goût du temps et l'usage des théologiens. Les Pères +abondent en similitudes quand ils parlent de la +Trinité. Abélard en rapporte et en discute quelques-unes +qu'il trouve défectueuses; il présente les +siennes comme meilleures, mais cependant comme +partielles, approximatives, comme des <i>ombres de la +vérité</i>, comme des nécessités de l'intelligence et du +langage. Cela seul l'absout de toute ressemblance +avec Arius.</p> + +<p>La <i>Théologie chrétienne</i> figure dans le recueil des +bénédictins parmi beaucoup d'autres ouvrages du +même genre et du même temps. J'ouvre le volume +qui la contient, et je trouve sept livres de dialogues +par un certain Hugues, archevêque de Rouen, qui +les publia au commencement du même siècle. Les +auteurs du recueil lui donnent de grands éloges, +et Pierre le Vénérable l'avait loué<a id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a><a href="#footnote313"><sup>313</sup></a>. Dans le premier +de ces dialogues, qui roule sur le souverain bien, +l'auteur se fait demander par son interrogateur comment +trois personnes peuvent coexister dans l'unité +divine, et il répond: Votre corps et votre âme sont +divers en substances, comment sont-ils un en personne? +L'homme est le miroir de Dieu; or l'âme a +dans son unité trois choses, elle se comprend, elle +se souvient, elle s'aime. L'intelligence engendre la +mémoire; de l'une et de l'autre procède l'amour, +car l'âme aime à comprendre ce dont elle se souvient +et à se souvenir de ce qu'elle comprend. Et ces +trois choses sont égales, car elles ne vont pas l'une +sans l'autre. Ainsi des personnes de la Trinité. Dire +que le Père engendre le Fils, c'est dire que la sagesse +vient du Père; dire que le Saint-Esprit procède +du Père et du Fils, c'est dire qu'il aime tout ce +qu'il connaît. Le nom de Père désigne ce qui est +invisible en Dieu, le Fils est la vertu de Dieu, le +Saint-Esprit est sa divinité<a id="footnotetag314" name="footnotetag314"></a><a href="#footnote314"><sup>314</sup></a>; car c'est le propre de +la Divinité que cette charité par laquelle elle aime +le bien pour le bien.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote313" name="footnote313"></a><b>Note 313:</b><a href="#footnotetag313"> (retour) </a> <i>Thes. nov. Anecd</i>., t. V. p. 695.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote314" name="footnote314"></a><b>Note 314:</b><a href="#footnotetag314"> (retour) </a> D'après ces mots de l'apôtre: «Invisibilia +ipsius.... sempiterna quoque virtus ejus et divinitas.» +Rom. t, 20, et ailleurs: «Christum Dei virtutem +et Dei sapientiam, 1 Cor. i, 24,—<i>Thes. Anecd., +Dialog</i>., t. I, p. 901.</blockquote> + +<p>Dieu compte par la connaissance (Père), mesure +par la vertu (Fils), pèse par la bonté (Saint-Esprit), +et les choses créées où se trouvent le poids, la mesure, +le nombre, offrent un vestige de la Trinité qui +les a faites. L'âme raisonnable mesure et pèse en +nombrant, nombre et pèse en mesurant, mesure +et nombre en pesant. Dans les facultés de l'âme, +dans les opérations des sens, dans les mouvements +du coeur, l'ingénieux archevêque poursuit cette analogie, +et il arrive enfin a trouver qu'Adam, qui n'a +été précédé de rien, n'a point été engendré, qu'Ève +est sortie de sa substance, et que la race humaine +vient de leur union. «Et vous savez,» ajoute-t-il, +«que Dieu le Père n'est de personne, que le Fils +est né de l'essence du Père, et que le Saint-Esprit, +procédant de tous deux, est un cependant<a id="footnotetag315" name="footnotetag315"></a><a href="#footnote315"><sup>315</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote315" name="footnote315"></a><b>Note 315:</b><a href="#footnotetag315"> (retour) </a> <i>Ibid. Dial</i>., t. VII, p. 985-998. Cette +assimilation de la Trinité au nombre, au poids, à la mesure, +était reçue dans l'Église. (S. Aug., <i>De Trin.</i>, XI, +x.) Le même recueil renferme un ouvrage du cardinal Humbert +qui la développe à son tour. (<i>Id., Adv. Simoniac.</i>, +III, xxiv, p. 810 et 811.)</blockquote> + +<p>«Le nombre, dit le vénérable Othlon, est le grand +délateur de la science divine.» Or, tout nombre +vient de l'unité, et l'unité subsistante par soi, +germe et cause de tout nombre, signifie le Dieu, +unique tout-puissant, tellement parfait et simple +qu'il n'a besoin d'aucun autre, et que nulle créature +ne peut exister sans lui. Dieu le père n'est engendré +d'aucun, <i>de nullo</i>. Nous distinguons la source, le +ruisseau, l'étang; et cependant en tous trois est un +seul et même élément, l'eau. Ainsi, dans les trois +personnes est une seule et même substance.</p> + +<p>L'unité ou le nombre un crée tout nombre par +le second nombre. Ainsi, Dieu le Père crée tout par +son Verbe. L'unité s'engendre par elle-même, c'est-à-dire +qu'elle n'est pas engendrée; mais pour engendrer +un nombre, il faut l'unité plus un. Ce second +ou le binaire est produit par le premier (apparemment +parce qu'il est le premier pris deux fois), et +il est toujours unité (puisqu'il n'est que l'unité, +plus l'unité). Ainsi la seconde personne est engendrée +de la première, et cependant elle est toujours +unité. Quant au troisième nombre, il n'est pas engendré +des deux autres (apparemment parce que +deux pris une fois serait deux, et pris deux fois +serait quatre). Mais il procède, puisque le troisième +a besoin des deux autres pour être le troisième; il +faut déjà avoir deux pour avoir trois. Ainsi le Saint-Esprit +procède et n'est pas engendré.</p> + +<p>Autres similitudes. Pour qu'il y ait une maison, +il faut au moins deux murs, plus un toit. Ce sont +comme les trois éléments de l'unité <i>maison</i>. Dans un +cierge allumé, il y a la mèche, la cire, la lumière. +C'est la lumière qui constitue l'unité substantielle, +comme le toit celle de la maison, comme le troisième +un constitue l'unité des deux autres, comme le Saint-Esprit +l'unité de la Trinité, <i>du Dieu qui vit et règne +avec toi dans l'unité du Saint-Esprit</i>. Le signe de la +croix, le triangle peuvent aussi être ramenés à quelque +ressemblance de la Trinité<a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a><a href="#footnote316"><sup>316</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote316" name="footnote316"></a><b>Note 316:</b><a href="#footnotetag316"> (retour) </a> <i>Venerabilis Othloni Dialogus de Tribus +quæstionibus</i>, c. XXXIV, XXXVI, XXXVII et XXXVIII.—Ejusdem +<i>Liber de Admonitione clericorum</i>, c. III.—<i>Thes. +noviss. Anecd.</i>, A.B. Pezio., pars III, p. 203-211 et 411.</blockquote> + +<p>Or, le vénérable Othlon, moine et doyen du monastère +impérial de Saint-Emmeram, et qui fleurissait +au XIe siècle, n'a point appelé sur sa tête les +foudres de l'Église. Et cependant que d'hérésies +cachées sous le luxe de ses métaphores!</p> + +<p>On pourrait invoquer de plus grands exemples; +on pourrait citer Scot Érigène, qui compare le Père +à l'intuition, le Fils à la raison, le Saint-Esprit au +sens<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a><a href="#footnote317"><sup>317</sup></a>; et il ne faudrait pas dire que ce sont là chez +des écrivains inconnus des caprices d'imagination qui +n'excusent point un esprit de l'ordre de celui d'Abélard. +Il y avait tradition. Saint Augustin comparait +la Trinité à l'âme, à la connaissance et à l'amour, +quelquefois à la mémoire, à l'intelligence et à la +charité, et puis enfin à la vision qui se compose de +l'image vue, de la vue même, et de l'attention ou +perception de l'âme. Saint Grégoire de Nysse assimilait +la distinction des personnes à celle de l'âme, +de la raison et de l'intelligence. Tertullien a employé +la comparaison du rayon et du soleil, du +ruisseau et de la source, de la tige et de la racine +on de la semence, pour expliquer la génération du +Fils. Grégoire de Nazianze rappelle comme usitée +cette comparaison de la Trinité avec le soleil, et +saint Jean Damascène l'adopte; tous, peut-être, +ignoraient qu'ils répétaient ainsi une image chère +à la philosophie d'Alexandrie. Saint Anselme a conduit +la source et le ruisseau jusque dans le lue qui +procède de l'une et de l'autre<a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a><a href="#footnote318"><sup>318</sup></a>. Une source, un ruisseau +et un lac sont ensemble et séparément le Nil, +comme les trois personnes sont Dieu.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote317" name="footnote317"></a><b>Note 317:</b><a href="#footnotetag317"> (retour) </a> <i>Scot Érigène et la Philosophie scolastique</i>, +par M. S. René Taillandier, p. 87 et 117.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote318" name="footnote318"></a><b>Note 318:</b><a href="#footnotetag318"> (retour) </a> S. Aug., <i>De Trin</i>., IX, iii et xii; X, +<i>passim</i>; XI, n, et XIV, x.—<i>De Civil, Del</i>, XI, +xxvi, XV, xiii.—Nysson., De Eo,—Terlul., <i>Adv</i>. +<i>Prax</i>., XXI, viii.» Nazians., <i>Oral</i>., XXIII, +XXXI et XXXVII. Grégoire de Nazianze insiste cependant sur la +grande inexactitude des comparaisons et la nécessité de s'en +tenir à la foi. (Damasc., <i>De Fid. orth</i>.,I, viii, p. 134, +140 et 142,—Anselme., <i>De Fid. Trin, et Incarn</i>., +c, vii, p. 40, et c, viii, p. 48.—<i>De Proc. S. Sp</i>., +c. xvii, p. 51.)—S. Augustin non plus n'a pas +repoussé ces similitudes métaphoriques (<i>De Fid</i>., +c. ix.—<i>De Symb. Senn. ad cateeh</i>. Ce dernier ouvrage +est douteux).</blockquote> + +<p>Pour ne citer qu'un nom parmi les modernes, Bossuet +a repris toutes les comparaisons. C'est la vapeur +qui s'élève de la mer, le rayon, <i>la splendeur qui est +la production et comme le fils du soleil</i>. «Lorsqu'un +sceau est appliqué sur de la cire, cette cire, sans +rien détacher du sceau qui s'imprime en elle, en +tire la ressemblance tout entière et se l'incorpore, +en sorte que rien ne peut plus l'en séparer.» C'est +comme l'image dana un miroir, ou plutôt c'est comme +la production de notre conception ou de notre pensée, +où nous trouvons <i>une idée de cette immatérielle, +incorporelle, pure, spirituelle génération que l'Évangile +nous a révélée</i>. «Entendre et vouloir, connaître +et aimer sont actes très-distingués, mais le sont-ils +réellement?... Tout cela au fond n'est autre +chose que ma substance affectée, diversifiée, modifiée +de différentes manières, mais dans son fond +toujours la même... Une trinité créée que Dieu +fait dans nos âmes, nous représente la Trinité incréée<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a><a href="#footnote319"><sup>319</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote319" name="footnote319"></a><b>Note 319:</b><a href="#footnotetag319"> (retour) </a> <i>Élévations sur les Mystères</i>, 400. Sem., +Eloy. III, IV, V et VI.</blockquote> + +<p>Puisque les similitudes, c'est-à-dire les figures +sont admises, il ne reste au théologien qu'un devoir, +c'est d'avertir son lecteur du danger et de l'inexactitude +inévitable du langage figuré en si grave matière. +Or, ce devoir, Abélard l'a rempli. Seulement +son ton accoutumé de confiance et même de +présomption, son ascendant sur ses auditeurs, son +intolérance irritable à la plus simple contradiction +l'avaient conduit, lui et ses disciples, à mettre son +explication au-dessus de l'objection et du doute. Il +fut bientôt établi dans son cercle qu'il avait rendu +le dogme clair comme le Jour, et que, grâce à lui, +le mystère était devenu compréhensible. Or, cela +même était une opinion hétérodoxe, dangereuse pour +les fidèles, provocante pour ses rivaux. «Est-ce +vrai, lui dit le sage Gautier de Mortagne, ce que +disent quelques-uns de vos disciples? Ils vantent au +loin et glorifient votre subtilité et votre sagesse, et +en cela ils ne font qu'acte de justice. Mais ils affirment +que vous avez pénétré les profonds mystères +de la Trinité, au point que vous en avez une connaissance +pleine et parfaite. De grâce, écrivez-moi +si enfin vous connaissez parfaitement ou imparfaitement +Dieu<a id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a><a href="#footnote320"><sup>320</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote320" name="footnote320"></a><b>Note 320:</b><a href="#footnotetag320"> (retour) </a> <i>D'Achery, Spicileg</i>., t.111. <i>Guali. +de Manr</i>., Ep. V, p. 524.</blockquote> + +<p>Là était au fond la véritable hérésie, elle résultait +moins d'excusables opinions que de la prétention +hautaine de les donner pour des vérités dernières, +prétention que semblaient trahir les dédains +du maître et la jactance des élèves. Là peut s'appliquer +le mot d'Abélard lui-même: «Ce n'est pas l'ignorance +qui fait l'hérétique, c'est l'orgueil<a id="footnotetag321" name="footnotetag321"></a><a href="#footnote321"><sup>321</sup></a>.» Mais +quel tribunal humain peut connaître de ce crime-là?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote321" name="footnote321"></a><b>Note 321:</b><a href="#footnotetag321"> (retour) </a><i>Theol. Chr</i>., p.1247.</blockquote> + + + + +<p><b>IV.</b></p> + +<p>«Il dit encore,» continue saint Bernard<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a><a href="#footnote322"><sup>322</sup></a>, «que +le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, mais +qu'il n'est nullement de la substance du Père ou +du Fils. D'où vient-il donc? De rien peut-être, +comme toutes les choses qui ont été faites?» Si le +Saint-Esprit ne procède point par essence (<i>essentialiter</i>), +il faut qu'il procède par création (<i>creabiliter</i>); +ou bien nous trouvera-t-il une troisième manière, +cet homme toujours en quête de nouveautés, et +qui en invente quand il n'en trouve pas, affirmant +les choses qui ne sont pas comme si elles étaient? +«Mais, dit-il, si le Saint-Esprit était engendré +de la substance du Père, le Père aurait deux fils.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote322" name="footnote322"></a><b>Note 322:</b><a href="#footnotetag322"> (retour) </a> <i>Ab. Op</i>., p. 218.</blockquote> + +<p>Comme si ce qui est d'une substance l'avait +conséquemment pour père! Est-ce que les poux, +les lentes et les phlegmes (<i>phlegmata</i>?) sont les fils +de la chair ou ne sont pas de la substance de la +chair? Et les vers qui sortent du bois pourri sont-ils +d'une autre substance que celle du bois, pour +ne pas être les fils du bois? Mais les teignes aussi +tirent leur substance de la substance des étoffes, +et n'en tirent pas leur génération; et beaucoup de +choses sont dans le même cas. Je m'étonne qu'un +homme subtil et quelque peu savant, à ce qu'il +croit, ayant confessé que le Saint-Esprit est consubstantiel +au Père et au Fils, nie cependant qu'il +sorte de la substance du Père et du Fils, à moins +de vouloir que ce soit eux qui sortent de la sienne, +ce qui serait, il est vrai, inouï et ineffable. Mais +si le Saint-Esprit n'est pas de leur substance ni eux +de la sienne, que devient, je vous prie, la consubstantialité?» +Autant vaut la nier avec Arius et +prêcher ouvertement la création. Toutes ces différences +nouvelles, introduites entre le Fils et le Saint-Esprit, +détruisent l'unité. Le Saint-Esprit se retirant +de la substance du Père et du Fils, ce n'est pas une +trinité qui demeure, mais une dualité; car une personne +qui n'aurait en substance rien de commun +avec les autres, ne serait plus digne défigurer dans +là Trinité. Ainsi tout à la fois la Trinité est mutilée +et l'unité divisée.</p> + +<p>Or, voici ce que dit Abélard: Le Fils est engendré +du Père et seul engendré (<i>unigenitus</i>), le Saint-Esprit +n'est donc pas engendré, il procède, et l'Église +enseigne qu'il procède du Père et du Fils; ainsi il y +a une différence entre la génération et la procession. +«La différence, c'est que celui qui est engendré est +de la substance du Père, la sagesse étant une certaine +puissance, tandis que l'affection de la charité +appartient plus à la bonté de l'âme qu'à sa +puissance... Je n'ignore pas que beaucoup de +docteurs ecclésiastiques veulent que le Saint-Esprit +soit aussi de la substance du Père, c'est-à-dire +qu'il soit par lui, étant d'une seule substance +avec luit. Cependant nous ne disons pas proprement +qu'il soit de la substance du Père (<i>eco substantix +patris</i>), le Fils seul doit être dit tel; mais l'Esprit, +quoique de même substance (<i>ejusdem substantix</i>) +avec le Père et le Fils, d'où la Trinité est dite +<i>homousios</i>, c'est-à-dire d'une seule substance, ne +doit nullement être dit de la substance du Père +ou du Fils à proprement parler, car pour cela il +faut être engendré<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a><a href="#footnote323"><sup>323</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote323" name="footnote323"></a><b>Note 323:</b><a href="#footnotetag323"> (retour) </a> <i>Introd</i>., p. 1086.</blockquote> + +<p>Voila l'expression et le délit d'Abélard. Tout se +réduit a cette distinction fugitive: le Fils est de la +substance du Père et le Saint-Esprit a la même substance +que le Père, une seule et même substance +étant commune à toutes les personnes de la Trinité. +Voici comment s'en explique la <i>Théologie chrétienne</i>: +«Quand on dit que le Fils est de la substance du +Père, <i>être de la substance du Père</i> signifie seulement +dans cet endroit <i>être engendré du Père</i>, par +une translation de ce qui se passe dans la génération +humaine... où quelque chose de la substance +du corps du père est transporté et converti +dans le corps du fils.» Seulement, de peur d'équivoque, +on rappelle plus loin ces mots de saint Jean: +«Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est +né de l'esprit est esprit<a id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a><a href="#footnote324"><sup>324</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote324" name="footnote324"></a><b>Note 324:</b><a href="#footnotetag324"> (retour) </a> <i>Theol. Chr.</i>, I. IV, p. 1327.—Jean, III, 6.</blockquote> + +<p>Quant au Saint-Esprit lui-même, <i>spiritus</i> vient +de <i>spirare</i>, esprit a le même radical que <i>spiration</i>; +c'est pour cela qu'on dit qu'il procède, non qu'il est +engendré. «La bonté que le nom de Saint-Esprit +désigne n'est pas une puissance ou une sagesse, +car être bon ce n'est pas être puissant ou sage.... +Ainsi, quoique le Fils, soit du Père autant que le +Saint-Esprit... la génération diffère de la procession +en ce que celui qui est engendré est de la +substance même du Père, puisque la sagesse a +cela de particulier d'être une certaine puissance, +et que l'affection de la charité appartient plus à +la bonté qu'à la puissance de l'âme. D'où l'on dit +très-bien que le Fils est engendré du Père, c'est-à-dire +est de la substance même du Père, tandis +que le Saint-Esprit n'est nullement engendré, +mais plutôt procède, c'est-à-dire que par la charité +il s'étend vers autrui; car par l'amour on <i>précède</i> +en quelque sorte, on avance de soi vers un +autre<a id="footnotetag325" name="footnotetag325"></a><a href="#footnote325"><sup>325</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote325" name="footnote325"></a><b>Note 325:</b><a href="#footnotetag325"> (retour) </a> <i>Theol. Chr.</i>, I. IV, p. 1329.</blockquote> + +<p>Évidemment Abélard évite de répéter que le Saint-Esprit +ne soit pas de la substance du Père (<i>eco substantia</i>), +mais il l'insinue, et c'est créer une difficulté +nouvelle dans la Trinité que d'y insérer une distinction +et une contradiction de plus. Cette subtilité +était gratuite, et elle a été rejetée avec juste raison; +il fallait se borner à dire: les trois personnes sont +consubstantielles, cependant il ne paraît pas que la +troisième le soit de la même manière que la seconde, +puisque l'une est consubstantielle par génération et +l'autre par procession. On pouvait ajouter: la communauté +de substance doit se réaliser d'une manière +différente pour chacune des trois personnes. Quand +même on écarterait les mots de <i>génération</i> et de <i>procession</i>, +celui de qui est le Fils ne peut, quant au mode, +être identiquement consubstantiel à celui qui est de +lui, comme celui qui est du premier est consubstantiel +à celui de qui il est; et ainsi de chaque personne +comparée aux deux autres. Je répète que je +parle du mode; la consubstantialité subsiste, les +trois personnes ont une seule et même substance, +mais elles ne l'ont pas absolument de même. Quelle +est donc la différence? Elle est impénétrable; elle +existe pourtant, la théologie le veut, puisqu'elle +distingue la génération et la procession; mais cette +différence qu'elle affirme, elle ne l'explique pas. Le +tort d'Abélard est d'avoir voulu l'expliquer, et le +péril est venu de la séduction qu'exerçaient sur son +esprit la distinction des trois attributs, puissance, +sagesse, bonté, et la pensée d'identifier cette distinction +avec les deux autres, celle de Père, Fils, +Esprit, et celle d'inengendré, engendré, procédant, +au point que ces trois <i>triplicites</i> ne fussent plus +que des expressions différentes, substituables les +unes aux autres, comme des notations diverses +de mêmes quantités algébriques. Or, il est très-permis +de dira en général que la sagesse est puissance +et que la bonté n'est pas puissance<a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a><a href="#footnote326"><sup>326</sup></a>; mais +cette abstraction prise à la lettre mènerait logiquement +à penser que le Fils est substance du Père et +que le Saint-Esprit n'est pas substance du Père. La +foi d'Abélard l'a défendu de cette proposition profondément +hérétique, elle ne l'a pas préservé du +péril d'en approcher, et il ne s'est sauvé que par +des inconséquences peut-être inévitables, quand on +traite d'un dogme que la métaphysique de l'Église +s'est plu à rendre contradictoire dans les termes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote326" name="footnote326"></a><b>Note 326:</b><a href="#footnotetag326"> (retour) </a> Encore Richard de Saint-Victor a-t-il objecté +que ta bonté n'est qu'une bonne volonté, et que la volonté +bonne est une puissance, «posse bene velle +est aliquid posse.» (<i>De trin</i>., I. V, c. xv.)</blockquote> + +<p>Mais ni la prudence ni la raison ne permettent, +parce qu'un dogme est obscur et incompréhensible, +d'y ajouter de nouvelles difficultés, ou même, par +des nouveautés d'expression, de diversifier la forme +de ses difficultés nécessaires. C'est la faute où Abélard +est tombé. Trop prévenu en faveur de cette +distinction de la puissance, de la sagesse et de la +charité, au lieu de ne lui attribuer qu'une vérité +approximative, il en a fait l'expression exacte de la +distinction des personnes. Il n'a plus dit: «De +même que le Fils est engendré du Père, la sagesse +est de la puissance;» il n'a plus dit: «Comme le +Saint-Esprit n'est pas engendré du Père, on peut +remarquer que la bonté n'est pas de la puissance, +quoiqu'elle la suppose et en procède, ainsi qu'on +le dit du Saint-Esprit.» Ces analogies, ces rapprochements, +encore qu'un peu métaphoriques, pouvaient +passer. Mais il a renversé l'ordre de la comparaison, +et il a dit: «Le Fils est engendré, <i>parce que +la sagesse est de la puissance; le Saint-Esprit +n'est pas engendré, parce que la bonté n'est pas de +la puissance.</i> D'une similitude il a fait un principe, +lui qui s'élève ailleurs contre toute similitude +quelle qu'elle soit.»</p> + +<p>Mais est-elle moins attaquable et plus digne, la +similitude que préfère saint Bernard, quand il dit +que le Saint-Esprit peut bien être de la substance du +Père, sans être le fils du Père, comme le ver est de +la substance du bois? Est-ce là une notion vraie et +chrétienne de la procession du Saint-Esprit? La consubstantialité, +sans parler de la convenance, n'est-elle +pas aussi profondément attaquée par cette comparaison +que par aucune de celles d'Abélard? Et si +l'on tournait contre le juge son argumentation contre +l'accusé, si l'on prenait ses comparaisons pour des +définitions, ne montrerait-on pas à saint Bernard que +son raisonnement conserve bien dans les termes la +consubstantialité, mais ne tient aucun compte de la +différence de l'engendré à l'inengendré, de la génération +à la procession, et atténue, s'il ne l'efface, au +profit de l'unité de substance, la distinction des personnes? +De cette dernière, le saint en veut <i>sobrement</i>; +c'est son expression.</p> + +<p>Sûrement il faut l'excuser par l'impuissance du +langage humain à rendre ce qui excède la raison +humaine; mais cette excuse, Abélard l'a souvent +invoquée; qu'elle lui profite également. On ne peut +condamner comme une hérésie ce qu'on doit relever +comme une expression fautive. L'autorité ne peut +régler ses droits sur ceux de la critique.</p> + +<p>Il doit être permis d'observer que, pour avoir +voulu déterminer scientifiquement les éléments du +dogme de la Trinité, l'Église l'a compliqué, et que +les expressions qu'elle a introduites ou consacrées, +sont devenues une source de difficultés, d'erreurs +et d'hérésies. A lire sans prévention les Écritures, +rien ne paraît moins indispensable que d'attacher +un sens sacramentel aux mots de <i>génération</i> et de +<i>procession</i>. Le premier, si nous ne nous trompons, +se rencontre trois fois dans le Nouveau-Testament +avec application au Sauveur. Dans les Actes, Philippe +trouve l'eunuque du roi Candace lisant un +passage d'Isaïe, que les interprètes et Philippe lui-même +appliquent au Messie, et dans lequel sont ces +mots: <i>Qui pourra raconter son origine</i><a id="footnotetag327" name="footnotetag327"></a><a href="#footnote327"><sup>327</sup></a>? C'est le +mot <i>origine</i> qu'emploie Sacy, et le latin porte: <i>Generationem +ejus quis enarrabit</i>? Le grec emploie le +mot γενεάν, qui a le même radical que celui de génération; +et c'est un des textes dont on s'appuie pour +consacrer ce dernier terme. Or, il est évident que +l'expression est ici générale, et que tous les mots +<i>origine, génération, extraction, naissance</i>, auraient +pu être indifféremment employés dans ce passage. +Jésus-Christ, dans deux autres, est nommé <i>Filius +unigenitus</i> (<i>μονογενής υίός</i>)<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a><a href="#footnote328"><sup>328</sup></a>. Sacy traduit tout simplement +<i>le Fils unique</i>, et assurément ce mot n'ajoute +rien d'important ni de spécial à l'idée que nous pouvait +déjà donner de l'origine du Sauveur ce simple +mot si expressif, <i>le Fils</i>. Témoin le verset du psaume, +souvent cité par les apôtres: «Tu es mon fils, je +t'ai engendré aujourd'hui (Ps. II, 7); γεγέννηκά σε, +dans le Nouveau-Testament (Act. XIII, 33, Hébr. I, 5 +et V, 5). Quant au mot de <i>procession</i>, il vient d'une traduction +fort gratuite d'un verset de l'Évangile selon +saint Jean, où on lit: <i>Spiritum veritatis qui a patre +procedit</i> (XV, 26); «l'esprit de vérité qui procède du +Père.» Le mot grec έκπορευέται veut dire proprement +qu'il sort, qu'il s'extrait. Sur ces textes seuls on +n'imaginerait pas de regarder comme essentiels à la +Trinité, comme identifiés au dogme, les deux mots +que nous discutons, et l'on se bornerait à dire et à +croire que la Trinité, c'est le Père, le Fils unique du +Père, et le Saint-Esprit, qui sort du Père et qui reçoit +du Fils<a id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a><a href="#footnote329"><sup>329</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote327" name="footnote327"></a><b>Note 327:</b><a href="#footnotetag327"> (retour) </a> Act. VIII, 33.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote328" name="footnote328"></a><b>Note 328:</b><a href="#footnotetag328"> (retour) </a> Jean, I, 18, et Ep., IV, 9.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote329" name="footnote329"></a><b>Note 329:</b><a href="#footnotetag329"> (retour) </a> «<i>Il recevra de ce qui est à moi.</i>» (<i>Ille +de meo accipiet</i>.) Ainsi Sacy traduit ces mots: έκ τού έμού λήφεται, +qui sont le texte le plus formel que l'on cite +pour prouver que, selon l'Écriture, le Saint-Esprit procède +du Fils. Jean, XVI, 14.</blockquote> + +<p>On voit en effet que dans les premiers siècles, +l'Église n'avait adopté aucune expression, décrété +aucune définition du mode suivant lequel le Père +produit son Verbe. Il paraît que le premier nom qui +eût été donné à ce mode, à cet acte ineffable, était +en grec celui de προβολή, littéralement <i>projection</i>, +qu'on a rendu en latin par <i>prolatio</i> ou <i>productio</i>, et +remplacé aussi par <i>émanation</i><a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a><a href="#footnote330"><sup>330</sup></a>. Employé généralement +par ceux qui, n'admettant pas la création, voulaient +exprimer comment les essences spirituelles +étaient sorties de l'essence divine, ce terme d'émanation +paraissait ici bien placé; le Fils et le Saint-Esprit +pouvaient être dits émaner, puisqu'ils sont +d'essence spirituelle, puisqu'ils sont provenus de +l'essence du Père, sans en être créés, et sans en être +détachés au point de former de nouvelles essences. +Aussi quelques Pères ont-ils emprunté ce mot d'<i>émanation</i> +soit aux alexandrins, soit aux gnostiques, les +uns le restreignant dans le sens catholique qui vient +d'être indiqué, les autres prenant avec lui toute la +doctrine qui faisait de ces émanations des <i>éons</i> consubstantiels +à Dieu, au sens seulement de l'homogénéité +de nature. Mais le danger de tomber dans le +gnosticisme a fait bientôt renoncer à ce langage. On +a essayé du mot de <i>parabole</i>; on a dit aussi <i>émission</i>, +<i>prolation</i>, jusqu'à ce qu'enfin on se soit décidé à +dire <i>génération</i>, en écartant toute idée d'imperfection +qu'emporte ce terme appliqué à la nature humaine. +Ainsi le fils a été dit <i>engendré</i> parce qu'il est fils, à +condition que ce mot de <i>génération</i> fût dépouillé de +toute analogie avec la filiation humaine; et l'émana +tion du Saint-Esprit a été appelée <i>procession</i> et quelquefois +<i>spiration</i>, parce qu'il n'est pas fils de Dieu. +De sorte que la première expression, celle de génération, +n'a plus rien de commun que l'apparence +avec le sens littéral, et ne s'étend pourtant pas au +Saint-Esprit, quoiqu'elle ait été réduite à l'état de +pure métaphore.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote330" name="footnote330"></a><b>Note 330:</b><a href="#footnotetag330"> (retour) </a> <i>projectio, prolatio</i>, d'abord +employé, mais devenu suspect par l'usage qu'en avaient fait les +Ariens et les Valentiniens. Puis, on y est revenu, notamment +Tertullien, Grégoire de Nazianze et saint Jean Damascène qui +nomme le Père διά λόγου προβολεύς τού έκφαντορικοϋ πνεύματος (<i>De Fide</i>, I, XIII). Tel fut +aussi le sort du mot ύπόρροια, <i>transfusio</i>, écoulement +ou émanation, compromis par les Sabelliens, réhabilité par Athanase +et Origène. Mais Προβολή est resté plus usité, surtout comme +procession du Saint-Esprit. Celle ci a été diversement nommée. Comme +il y a toujours eu dans la désignation des personnes quelque trace +d'une métaphore qui représentait le Père comme la pensée, le fils +comme la parole, le Saint Esprit comme le souffle, résultat ou lien +de la pensée et de la parole, le mot πνοή, <i>spiratio</i>, +A été le plus volontiers admis avec celui d'έκπορευσις, +consacré par le verset de l'Évangile qui sert de titre au dogme même. +Mais on dit aussi έκπορευσις, sortie, έκπεμφις +émission, προέίναι, laisser échapper, προσκεϊσται, +S'attacher, έκφυσις, rejeton. C'est ici une des idées +chrétiennes qu'il est le plus facile de confondre avec une idée +alexandrine. L'expression figurée de <i>processus</i> a bien de +l'analogie avec le πρόοδος de Proclus, et on lit dans +Grégoire de Nazianze que les propriétés des personnes sont +τό άναρχον γέννησις ή πρόοδος. (Proclus, +<i>Theol. plat.</i>, t. III, c. xxi.—Nazianz., <i>Or</i>., +xiii.—Sulcor., <i>Thesaur., verbo</i> έκπόρευσις.—Pelav., +<i>Dogm. Theol.</i>, +t. II, t. V, c. viii, t. VII, c. x et xi, t. VIII, c. i.)</blockquote> + +<p>Ces deux mots ont été consacrés pour désigner +l'une et l'autre relation principale du Fils au Père +et du Saint-Esprit au Père et au Fils, et quand on a +voulu attacher une idée à ces mots, les définir, seulement +les comprendre, même dire que l'un étant +différent de l'autre, ils ne pouvaient exprimer tous +deux la même façon <i>d'être de la substance</i> du Père, +on est presque immanquablement tombé dans l'hérésie. +Tout le monde n'a pas eu la sincérité de saint +Augustin, avouant qu'il ignore comment on doit +distinguer la génération du Fils de la procession du +Saint-esprit, et que sa pénétration échoue contre +cette difficulté<a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a><a href="#footnote331"><sup>331</sup></a>. Longtemps avant lui, et, je crois, +avant que la langue du dogme fût fixée, saint Irénée +semblait avoir prévu tous les dangers de cette terminologie, +quand il disait avec tant de sagesse: «Si +quelqu'un nous demande comment le Fils a été +produit par le Père, nous lui répondrons que +cette production (<i>prolatio</i>), ou génération, <i>nuncupatio, +adapertio</i>, ou tout autre terme dont on +voudra se servir, n'est connue de personne, parce +qu'elle est inexplicable.... Quiconque ose entreprendre +de la concevoir ou de l'expliquer ne s'entend +pas lui-même en voulant dévoiler un mystère +ineffable<a id="footnotetag332" name="footnotetag332"></a><a href="#footnote332"><sup>332</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote331" name="footnote331"></a><b>Note 331:</b><a href="#footnotetag331"> (retour) </a> <i>Contr. Maxim.</i>, II, XIV. Bossuet dit dans +le même sens: «Dieu a voulu expliquer que la procession de son +Verbe était véritable et parfaite génération: ce que c'était +que la procession de son Saint-Esprit, il n'a pas voulu le +dire, ni qu'il y eût rien dans la nature qui représentât une +action si substantielle et tout ensemble si singulière. C'est +un secret réservé à la vision bienheureuse.» (<i>Élév. sur les +Myst.</i> 2e som. V.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote332" name="footnote332"></a><b>Note 332:</b><a href="#footnotetag332"> (retour) </a> S. Iren., <i>Contr. Hæres.</i>, II, xxviii, +6.—Voyez aussi Bergier, <i>Dict. De Théol.</i> aux mots +<i>Saint-Esprit</i>, <i>Émanation</i>, <i>Génération</i>.</blockquote> + + + +<p><b>V.</b></p> + +<p>La censure de saint Bernard n'a point épargné les +similitudes employées pour représenter la Trinité, +et notamment cette <i>exécrable similitude ou plutôt dissimilitude</i> +du genre et de l'espèce, ainsi que celle +de l'airain et du sceau d'airain<a id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a><a href="#footnote333"><sup>333</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote333" name="footnote333"></a><b>Note 333:</b><a href="#footnotetag333"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, p. 280.</blockquote> + +<p>«Qu'est-ce donc? veux-tu, selon ta similitude, parce que le Fils, +pour être, exige que là Père soit, veux-tu que ce qui est le Fils soit +le Père, mais sans réciprocité, comme le sceau d'airain est airain, +parce que l'existence du sceau d'airain exige celle de l'airain, comme +l'homme est animal, parce que l'existence de l'un suppose celle de +l'autre, sans que l'airain soit le sceau d'airain, ni l'animal l'homme? +Si tu dis cela, tu es hérétique; si tu ne le dis pas, la similitude +tombe. Où conduit donc ce long circuit de choses prises de si loin, +ces rapprochements laborieux, cette vaine multiplicité de mots, ces +grands éloges que tu donnes a ta déduction, si les membres n'en +peuvent être ramenés les uns aux autres dans les proportions régulières? +Ton entreprise n'est-elle pas de nous enseigner l'<i>habitude</i> qui +est entre le Pèra et le Fils (o'est-à-dire comment le Père <i>a</i> le Fils)? +or, nous tenons de toi que pour poser l'homme, il faut poser l'animal, +mais sans réciprocité, d'après la règle de dialectique qui veut, non +que la position du genre pose l'espèce, mais que la position de l'espèce +pose le genre. Lors donc que tu rapportes le Père au genre, le +Fils à l'espèce, ton oraison par similitude n'exige-t-elle pas que le +Fils posé, tu nous montres que le Père est posé, et que la proposition +est sans conversion; de même que cette proposition: ce qui est +homme est nécessairement animal, n'est pas convertible; et qu'ainsi +celui qui est le Fils est nécessairement le Père, sans que la proposition +soit convertible? Mais ici la foi catholique le dément; elle ne +souffre pas plus que celui qui est le Fils soit le Père qu'elle ne souffre +que celui qui est le Père soit le Fils. Autre (alius), sans nul doute, +est le Père, autre (alius) le Fils, quoique le Père ne soit pas une +autre chose (aliud) que le Fils; car grâce à cette distinction d'autre +(adjectif) et d'autre chose (substantif), la piété de la foi a sa faire +un partage prudent entre les propriétés des personnes et l'unité indivisible +de l'essence, et tenant la ligne intermédiaire, marcher dans +la vole royale, sans dévier vers la droite en confondant les personnes, +ni vers la gauche en divisant la substance. Que si de la simplicité de +la substance divine tu induis que si le Fils est, le Père est nécessairement, +tu n'y gagnes rien, car la règle de la relation veut que la +proposition soit convertible, et que là même vérité accompagne l'inverse, +ce qui ne s'adapte pas à la similitude prise du genre et de +l'espèce, de l'airain et du sceau d'airain...</p> + +<p>«Qu'il nous dise maintenant ce qu'il pense du Saint-Esprit. La +bonté même, dit-il, qui est désignée par ce nom de Saint-Esprit, +n'est pas en Dieu puissance ou sagesse... <i>J'ai vu Satan tombant du +ciel comme un éclair</i> (Luc, x, 48). Ainsi doit tomber celui qui s'égare +dans les choses grandes et merveilleuses qui sont au-dessus de lui. +Voua voyez, saint Père, quelles échelles, ou plutôt quels précipices +cet homme s'est préparés pour sa chute. La toute-puissance! une +demi-puissance! nulle puissance! J'ai horreur de l'entendre, et cette +horreur même suffit, je pense, pour le réfuter. Mais cependant je +veux citer un témoignage qui se présente en ce moment û mon esprit +troublé, pour effacer l'injure faite au Saint-Esprit. On lit dans Isaïe: +<i>l'esprit de sagesse et l'esprit de force.</i> (XI, 2.) Par là l'audace de cet +homme est assez clairement convaincue, si elle n'est pas comprimée. +O langue grande en paroles (<i>magniloqua</i>)! faut-il, pour que l'injure +du Père ou du Fila te soit remise, faut-il quelque blasphème du Saint-Esprit? +L'ange du Seigneur est là qui te coupera par la moitié, car +tu as dit: Le Saint-Esprit n'est pas en Dieu puissance ou sagesse. +Ainsi le pied de l'orgueil trébuche quand il attaque<a id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a><a href="#footnote334"><sup>334</sup></a>.» +</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote334" name="footnote334"></a><b>Note 334:</b><a href="#footnotetag334"> (retour) </a> «Res superbiæ ruit cum irruit.»—<i>Ab. Op.</i>, +S. Bern., Ep., p. 283.</blockquote> + +<p>Cette argumentation, à laquelle ne manque aucune +des formes de la dialectique, montre que le saint +abbé n'était pas si étranger qu'il le dit aux sciences +profanes. Mais écartant tout ce qu'y vient ajouter +la déclamation de sa colère, bornons-nous à la critique +des similitude?. On pourrait en principe les +condamner toutes; mais les Pères ont apparemment +regardé comme utile, pour donner le change à la +curiosité de l'intelligence, de s'adresser à l'imagination. +Quelquefois on apaise la faim en la trompant, +et l'on fait mâcher à l'homme affamé des +substances qui ne sont pas des aliments et qui le +calment sans je nourrir. La même chose se pratique +en philosophie; on donne à l'esprit des métaphores +en place de raisons; c'est un palliatif de notre ignorance, +La théologie a usé de cet expédient autant +pour le moins que la philosophie, et quelquefois +elle s'y est compromise. Accepter sans réserve une +seule similitude est un moyen sûr d'être hérétique, +comme s'est un sûr moyen de donner à des adversaires +l'apparence de l'hérésie que de prendre à la +lettre une similitude donnée par eux comme une +analogie ou une figure. Dans sa réfutation d'Abélard, +l'abbé de Clairvaux a-t-il bien évité cette méprise +ou cet artifice?</p> + +<p>«Gardez-vous, avait dit Abélard, de ceux qui +rapportent en raisonnant la nature unique et incorporelle +de la Divinité à la similitude des corps +composés des éléments.... Dans le vrai, la Trinité +n'est connue que d'elle-même; l'exposition en est +difficile, impossible peut-être à l'homme.... Plus +l'excellence de la nature divine s'éloigne des autres +natures qu'elle a créées, moins nous trouvons +dans celles-ci de ressemblances congrues à l'aide +desquelles nous puissions satisfaire, quand il s'agit +de celle-là. Les philosophes doivent se contenter +de s'enquérir des natures créées; encore ne +peuvent-ils suffire à les comprendre. En Dieu, +aucun mot ne paraît conserver son sens primitif.... +Nous ne pouvons trouver de similitudes parfaites +pour les appliquer à l'être singulier; nous ne pouvons, +quand il s'agit de lui, nous satisfaire par +des similitudes.... Nous les abordons comme nous +pouvons, surtout pour repousser l'importunité des +pseudo-dialecticiens.... Nous leur apportons les +similitudes les plus probables.... Quand nous comparons +à l'homme qui est à la fois substance et +corps... qui peut être à la fois père et fils... +l'identité de substance commune en Dieu au Père, +au Fils, au Saint-Esprit... on reconnaîtra qu'on +ne peut induire de là une similitude intégrale, +mais quelque similitude partielle: autrement, +nom parlerions d'identité et non de similitude. +Prévoyant l'abus qu'on pouvait faire de quelques-unes, +nous en avons introduit d'autres, tant +d'après les grammairiens que d'après les philosophes, +et que nous avons jugées plus conformes à +notre dessein; mais celle-là surtout qui est prise +des philosophes les plus raisonnables, et par là +moins éloignés de la science de la véritable philosophie +qui est le Christ<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a><a href="#footnote335"><sup>335</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote335" name="footnote335"></a><b>Note 335:</b><a href="#footnotetag335"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, t. I, p. 1014, t. II, p. 1070, 1073, 1076, +1079.--<i>Theol. Chr.</i>, t. III, p. 1249.</blockquote> + +<p>On vient de voir ce qu'Abélard pense des similitudes +en général. On peut se rappeler comment il +juge celles qu'avaient admises saint Augustin, saint +Anselme, Tertullien. Voyons maintenant quelles +sont celles qu'il tolère.</p> + +<p>I. La première est prise du genre et de l'espèce<a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a><a href="#footnote336"><sup>336</sup></a>. +Si l'on veut bien se reporter au texte, on y verra, +je crois, qu'Abélard n'entend pas que la génération +de l'espèce par le genre soit identique avec celle du +Fils par le Père, ni même qu'elle en soit le type. «Nos +expressions, dit-il, transportées à Dieu, contractent +de la singularité de la substance divine une +signification également singulière, et quelquefois +un sens singulier par construction. Il ne faut pas +étendre des expressions figuratives et impropres +au delà de ce que veulent l'usage et l'autorité<a id="footnotetag337" name="footnotetag337"></a><a href="#footnote337"><sup>337</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote336" name="footnote336"></a><b>Note 336:</b><a href="#footnotetag336"> (retour) </a> <i>Introd</i>., t. II, p. 1083-1084.—<i>Theol. +Chr</i>., t. IV, p. 1316-1318.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote337" name="footnote337"></a><b>Note 337:</b><a href="#footnotetag337"> (retour) </a> <i>Id. Ibid</i>., p. 1303.</blockquote> + +<p>Et c'est après avoir posé cette règle que, revenant +sur ces distinctions de père et de fils, de puissance +et de sagesse, de genre et d'espèce, de matière et +de <i>matérié</i>, il dit: «Une grande discrétion doit +être apportée dans ces énonciations qui concernent Dieu<a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a><a href="#footnote338"><sup>338</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote338" name="footnote338"></a><b>Note 338:</b><a href="#footnotetag338"> (retour) </a> <i>id</i>., p. 1304 et 1305.</blockquote> + +<p>Ainsi jamais il n'a dit que le Père fût un genre +et le Fils une espèce; d'abord parce qu'il répète incessamment +que Dieu est un être singulier, c'est-à-dire +qu'il n'est nulle autre chose que lui-même, et +que le Père est le Père, le Fils, le Fils, sans pouvoir +être assimilés à aucun être placé dans les degrés de +l'échelle prédicamentale; en second lieu, parce que +le plus grand nombre des caractères qu'il attribue +au genre ne convient pas au Père, comme de se +distribuer en plusieurs espèces, comme de n'exister +dans le temps que sous forme d'espèces, et même +que sous forme d'individus; non plus que les caractères +de l'espèce ne peuvent être pour la plupart +attribués au Fils, comme celui de se trouver dans +un nombre illimité d'individus, comme celui de résulter +de l'union avec sa matière d'une différence +qui lui constitue une autre essence que celle du +genre.</p> + +<p>Qu'a donc voulu dire Abélard? Le voici. On fait +difficulté de concevoir la distinction du Père et du +Fils, ou de deux personnes, l'une qui engendre, +l'autre engendrée, dans une même essence. On ne +conçoit pas que comme substance, le Fils soit le +même que le Père, et que comme personne, le Fils +ne soit pas le même que le Père; mais ne se rencontre-t-il +nulle part rien d'analogue? N'arrive-t-il +jamais que deux choses distinctes soient et ne +soient pas la même? Le genre, par exemple, est +distinct de l'espèce; cependant on dit que l'espèce +est <i>le même</i> que le genre, et l'on ne veut pas +dire <i>le même</i> de tout point, sans plus, sans moins, +sans formes ou propriétés qui les distinguent; mais +par cette expression: l'espèce est <i>le même</i> que le +genre, on entend que le genre se retrouve dans l'espèce, +et qu'en un sens l'essence du genre est commune +à l'espèce. L'animal est dans l'homme; on dit +hardiment et légitimement: l'homme est animal, ce +qui est dire: l'espèce est le genre. Et cependant +malgré cette communauté, malgré cet identité d'essence, +l'espèce est distincte du genre; on dit même +que l'espèce est engendrée du genre. Ainsi, un être +distinct d'un autre par ses propriétés, et engendré +par cet autre, peut avoir une essence commune +avec cet autre, et le mystère de la consubstantialité +divine a des analogues; on ne peut donc <i>a priori</i> le +déclarer absurde ou impossible. Mais la comparaison +ne va pas jusqu'à signifier que l'essence du Père +soit dans le Fils de la même manière, aux mêmes +conditions que le genre est dans l'espèce, que le +Fils soit engendré du Père par une génération essentiellement +identique à celle qui du genre fait +sortir l'espèce. Abélard ne l'a dit nulle part, et +même il a prévenu ses lecteurs contre ces assimilations +mensongères, en leur rappelant que toutes +ces locutions étaient <i>impropres et figuratives</i>, qu'elles +ne devaient être admises que <i>dans une certaine mesure, +et qu'il ne fallait pas entendre une identité +substantielle</i> là où il n'y avait tout au plus qu'<i>identité +de propriété</i><a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a><a href="#footnote339"><sup>339</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote339" name="footnote339"></a><b>Note 339:</b><a href="#footnotetag339"> (retour) </a> <i>Theol. Christ</i>., t. IV, p. 1803-1804.</blockquote> + +<p>II. La seconde similitude qui indigne saint Bernard +est celle de l'airain et du sceau d'airain. Nous +la croyons malheureusement choisie, et, l'auteur lui-même +semble l'avoir répudiée, on la remplaçant +dans son second ouvrage par celle de la cire et +de l'image de cire, sur laquelle il insiste beaucoup +moins, et que Bossuet a plus tard adoptée. Toutefois +n'exagérons rien; cette comparaison ne diffère de la +précédente, qu'ainsi que le particulier du général, +On sait quelle liaison unit la doctrine du genre et de +l'espèce, et cette maxime d'Aristote que tout se compose +de matière et de forme. Si donc ou a pu comparer +la distinction et la consubstantialité du Père +et du Fils à la relation du genre et de l'espèce, on +pourra, dans une certaine mesure, les comparer à la +relation dans laquelle une matière doit à l'intervention +de la forme, de devenir un certain <i>matérié</i>. On +pourra dire, par exemple: l'airain est la matière du +matérié appelé sceau d'airain; le sceau d'airain est +de l'airain. Il est le même que l'airain, en ce sens du +moins qu'il a la même substance matérielle, ou, +comme nous dirions, la même matière. Cependant +s'ensuit-il que l'airain soit essentiellement sceau +d'airain? Si donc vous m'objectez en théologie que +le Fils ne peut être de même substance que le Père, +et par là identique au Père, sans que l'inverse soit +vraie, sans que le Père soit le Fils, je répondrai que, +si cette objection est générale, absolue, elle porte à +faux: un être peut être consubstantiel à l'être dont +il est formé, engendré, constitué, sans que celui-ci +soit celui-là; c'est ce qui a lieu entre la matière et +le matérié, l'airain et le sceau d'airain, la cire et +l'image de cire. Voilà quelle est la portée assez restreinte +de ces similitudes. Il en résulte que les fins +de non-recevoir absolues doivent être écartées, et +qu'il faut acquiescer au dogme, ou en venir aux objections +directes, attaquer la Trinité en elle-même si +on l'ose, en cessant d'invoquer les règles communes +de la science et les principes de la dialectique. C'est +à ce point qu'Abélard se proposait de réduire ses +adversaires.</p> + +<p>Maintenant, que la comparaison soit dangereuse, +qu'elle puisse facilement engendrer des idées fausses, +et, suivie jusqu'au bout, entraîner à de monstrueuses +conclusions, je ne le nie pas; saint Bernard a signalé +quelques-unes de ces mauvaises conséquences, +et Abélard ne les a pas toutes évitées. On lui devait +épargner tout réquisitoire injurieux; mais on était +en droit de lui dire: Votre comparaison jette trop +peu de lumière sur la génération du Fils par le Père +pour que vous puissiez raisonnablement y insister, +au risque de la faire accepter par l'esprit comme +une assimilation complète. Si, en effet, vous vous +appesantissez, sur les détails d'une analogie superficielle, +il peut arriver qu'après avoir bien dit que le +sceau d'airain est d'airain, sans que l'airain soit sceau +d'airain, comme le Fils est du Père sans que le Père +soit le Fils, on pousse la comparaison jusqu'à prétendre +que comme le Père est la puissance et la sagesse +quelque puissance, la sagesse est de la puissance, +sans que la puissance soit la sagesse; et en +substituant encore les termes, que le Père n'est pas +la sagesse, ce qui revient à dire que la sagesse manque +au Père. Cette induction serait fausse, et pourrait +être aisément renversée à l'aide d'une distinction; +mais elle se présenterait naturellement, et +c'est à l'aide de ces conséquences qui sont dans les +mots plus que dans la pensée, que saint Bernard a +pu motiver ou colorer ses anathèmes.</p> + +<p>Saint Bernard dit que toute distinction ou comparaison +qui suppose une supériorité d'un terme sur +l'autre, est inapplicable à la Trinité, comme contraire +à l'égalité des personnes. Abélard avait dit: «Chaque +personne est sans principe, parce que chacune +est éternelle et le principe de toutes les autres +choses. L'une ne peut être sans l'autre, mais aucune +n'est antérieure ou supérieure sous aucun +rapport à l'autre. Cause, principe, matière, rien +«de tout cela ne peut être dit proprement de la relation +d'une personne à une autre<a id="footnotetag340" name="footnotetag340"></a><a href="#footnote340"><sup>340</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote340" name="footnote340"></a><b>Note 340:</b><a href="#footnotetag340"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, t. II, p. 1069, et <i>Theol. +Chr.</i>, t. IV, p. 1320-1324.</blockquote> + +<p>Saint Bernard dit que le Père est sagesse et le Fils +puissance. Abélard avait dit: «Chacune des personnes, +étant de même substance, est de même +puissance; le Père autant que le Saint-Esprit. La +Trinité entière est sagesse, le Père autant que le +Fils. La Trinité entière est charité. Dieu ne peut +jamais être sans sagesse<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a><a href="#footnote341"><sup>341</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote341" name="footnote341"></a><b>Note 341:</b><a href="#footnotetag341"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, t. I, p. 698, t. II, p. 1083.</blockquote> + +<p>Saint Bernard dit que les noms qui sont donnés +aux personnes, leur sont donnés, non par rapport à +elles-mêmes, mais à chacune par rapport à l'autre +ou aux deux autres. Abélard avait dit: «Dieu le +Père, Dieu le Fils ou Dieu le Saint-Esprit, se disent +en quelque sorte non pas substantiellement, +mais relativement, chacun des prédicats relatifs +désignant en disjonction le Père, le Fils ou le +Saint-Esprit, quoiqu'en construction (c'est-à-dire +tous réunis en Dieu), ils n'aient plus d'objet auquel +ils soient relatifs<a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a><a href="#footnote342"><sup>342</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote342" name="footnote342"></a><b>Note 342:</b><a href="#footnotetag342"> (retour) </a> <i>Theol.</i>, t. III, p. 1286.</blockquote> + +<p>Saint Bernard dit que suivant Abélard la puissance +entière a été accordée au Père, et que le Fils n'a obtenu +qu'une demi-puissance. Abélard avait dit: +«Nous ne disons pas le Fils ou le Saint-Esprit moins +tout-puissants que le Père.... La puissance des +trois personnes est la même<a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a><a href="#footnote343"><sup>343</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote343" name="footnote343"></a><b>Note 343:</b><a href="#footnotetag343"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, t. I, p. 989 et 991.</blockquote> + +<p>Saint Bernard dit que la foi catholique a levé +toutes les difficultés par la distinction d'<i>alius</i> et +d'<i>aliud</i>, ou qu'elle a, grâce à ce qu'on pourrait +appeler la différence adjective et la différence substantive, +concilié l'unité de la substance et la diversité +des personnes. Abélard avait dit: «Le Père +n'est pas autre chose (<i>aliud</i>) que le Fils ou le Saint-Esprit.... +Il n'est pas, dis-je, autre chose en nature, +mais il est autre (<i>alius</i>) en personne.... +Celui-ci n'est pas <i>celui qui</i> est celui-là, mais il est +<i>ce qu'</i>est celui-là.... On ne peut dire qu'une quelconque +des trois personnes qui sont en Dieu, soit +autre chose qu'une autre, leur unique substance +étant absolument singulière, et ne comportant +aucune diversité de formes, ou de parties<a id="footnotetag344" name="footnotetag344"></a><a href="#footnote344"><sup>344</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote344" name="footnote344"></a><b>Note 344:</b><a href="#footnotetag344"> (retour) </a> <i>Introd</i>., t. I. p. 982 et 983. <i>Theol</i>., +t. III, p. 1201 et 1203, et t. IV, p. 1301 et 1302. Cette +distinction entre le neutre et le masculin est consacrée +en théologie; elle est dans Grégoire de Nazianze (Ep. I, +<i>ad Cledon Orat</i>., LII); dans saint Hilaire (<i>De +Trin</i>., t. II, et t. VII); Saint Augustin (tract. Xxxvi: +<i>In Johan</i>., et dans l'Append. du t. VI, <i>De Fid. Ad +Petr</i>., c. I); dans saint Ambroise: «Et ipsum ipsa quod +ipse; et ipsum ipse quod ipsa; et non ipsum ipsa qui ipse, et +non ipsa ipse quæ ipsa.» (<i>De Dign. cond. hum</i>., c. II.)—Cf. +saint Anselme (<i>Monol</i>., c. XLI); saint Thomas (<i>Summ</i>., +I, qu. XXXI, 2), et Pierre Lombard (<i>Sent</i>., t. I, dist. 8).</blockquote> + +<p>Dans toutes ces distinctions, il en est une qu'on +n'attaque point, et qui nous semblerait, à nous, la +plus grave; et la voici. Comme étant une certaine +puissance, une espèce, un <i>matérié</i>, le Fils a la propriété +d'<i>être par un autre, esse ab alio</i>, tandis que +le Père n'est que par lui-même. Être par un autre +ou d'un autre, <i>esse ab alio ou ex aliquo</i>, est une expression +connue dans la science. Aristote l'a introduite +et définie. Elle s'applique aux choses qui proviennent +d'une autre, qui en sont faites, qui en +font partie, et cette relation a en logique un sens +déterminé<a id="footnotetag345" name="footnotetag345"></a><a href="#footnote345"><sup>345</sup></a>. Or, ce sens n'est pas compatible avec +l'attribut essentiel, éminent, de la Divinité. L'Être +nécessaire est nécessairement par lui-même; et à +parler rigoureusement, refuser à une personne divine +la propriété d'être par soi-même, ce serait lui dénier +la Divinité; il y aurait athéisme. Les Pères l'ont +senti, lorsqu'ils hésitent et se contredisent, plutôt +que d'attribuer sans restriction le titre de principe +au Père à l'exclusion du Fils. Saint Augustin, énonçant +cette proposition: «Le Père est le principe de +toute la Divinité,» proposition répétée par Abélard +et presque aussitôt par lui restreinte, risque de se +trouver en contradiction avec le verset sacré: «Dans +le principe était le Verbe» (Jean, I, 1). Il y a sur +ce point un <i>sic et non</i> perpétuel dans les théologiens, +et le nôtre a bien fait d'écarter, autant que possible, +des personnes divines les qualifications de principe, +cause, source, origine, qui ne font qu'ajouter des +contradictions à des mystères<a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a><a href="#footnote346"><sup>346</sup></a>. Je crains bien les +mêmes dangers pour cette distinction entre <i>être</i> et +<i>n'être pas par soi-même</i>, et j'aimerais mieux les +termes mystiques de l'Évangile que ces abstractions +qui soulèvent des nuages au lieu d'apporter +la lumière. Saint Bernard ne s'en préoccupe +guère; la distinction ne l'arrête que parce qu'Abélard +en conclut que Dieu le Père, qui a l'existence +par lui-même, doit avoir la puissance à pareil titre, +et en effet il doit avoir les modes de l'existence +comme il a l'existence même. Mais tout cela est +secondaire, à mes yeux, auprès de cette assertion que +le Père a seul la propriété d'être par lui-même. Ce +n'est pas moins que l'assertion qu'il a seul la propriété +d'être Dieu. Ni Abélard, ni saint Bernard, ne +sont les seuls ou les premiers qui aient parlé ainsi; +et il faut convenir que dès que vous accordez la +paternité, la génération, la procession, vous reconnaissez +implicitement qu'il est possible d'être +Dieu et ne pas être rigoureusement par soi-même<a id="footnotetag347" name="footnotetag347"></a><a href="#footnote347"><sup>347</sup></a>. +Mais la différence de l'implicite à l'explicite n'est +pas frivole, quand il s'agit des mystères: c'est souvent +la différence de l'inexplicable à l'absurde, de +l'énigme au non-sens. Je puis confesser que Dieu +est père ou fils, pourvu que j'ajoute aussitôt que je +ne sais pas comment il est père ou fils, que ces mots +ont ici, sans aucun doute, un sens surnaturel et inconnu; +mais je ne puis, sans que ma raison frémisse, affirmer +que l'existence par soi-même ne soit +pas une condition absolue de la Divinité.—Laissons +cela<a id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a><a href="#footnote348"><sup>348</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote345" name="footnote345"></a><b>Note 345:</b><a href="#footnotetag345"> (retour) </a> Τό έκτίνος είναι. <i>Met.</i>., V, +xxiv.—Saint Augustin met une différence entre <i>esse ex +ipso</i> ou <i>esse de ipso</i>. «Quod enim de ipso est +potest dici ex ipso, non autem, etc.» Ce qui est <i>ex ipso</i> +est créé par lui, ce qui est <i>de ipso</i> est de sa substance. +Mais cette distinction n'éclaircit ni ne justifie l'application +à la Divinité de l'expression <i>esse ab alto</i> ou <i>ex +alto</i> (<i>De Nat. Bon. Cont. Manich</i>., c. XXVIX).</blockquote> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote346" name="footnote346"></a><b>Note 346:</b><a href="#footnotetag346"> (retour) </a> <i>Introd</i>., t. I, p. 984.—<i>Theol. Chr</i>., l. +IV, p. 1320.—<i>Sic et Non</i>, +XIV, p. 42.—P. Lomb., <i>Sent</i>., t. I, dist. XXIX.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote347" name="footnote347"></a><b>Note 347:</b><a href="#footnotetag347"> (retour) </a> <i>Ex Deo processi</i>, dit le Christ; car c'est ainsi qu'on traduit ces mots +Εκ τοϋ Θεοϋ έξηλθον, qui au lieu où ils sont placés, +semblent vouloir dire seulement: «Je suis venu de la part de +Dieu» (Jean, viii, 42). Mais il y a un passage plus fort: «Le +Fils ne peut rien faire par lui-même» (<i>Id</i>., v. 19). C'est +de là qu'on induit en général qu'il peut y avoir procession au +sein de l'être divin, c'est-à-dire une différence d'origine +entre les personnes (S. Thom., <i>Sum</i>., I, qu. xxvii, er. 1). +Saint Augustin dit que le Père est le principe de toute la Divinité +(<i>De Trin</i>., IV, xx). M. Hampden a vu dans saint Hilaire que +le Fils est <i>unus ab uno, scilicet ab ingenito genitus</i> +(<i>De Trin</i>., IV). Ainsi il est <i>ab alio</i>; et saint +Thomas qui veut que le Fils soit aussi principe, dit qu'il est +un principe venant d'un principe, tandis que le Père est un +principe sans principe. «Principium a principio, quod est +filius; principium non de principio, quod est Pater.... Per hoc +quod non est ab alio.... Pater est a nullo.... Intelligatur nomine +ingeniti quod omnino non sit ab alio.... Divinæ essentiæ de qua +potest dici quod in Filio vel in Spiritu Sancto est ab alio, +scilicet a Patre» (<i>Summ</i>., I, qu. xxxiii, a. 1 et 4). +L'erreur à laquelle me paraissent conduire ces expressions +S'appelle en théologie le <i>subordinationisme</i> (Frerichs, +<i>Comment. de Ab. doct</i>., p. 10).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote348" name="footnote348"></a><b>Note 348:</b><a href="#footnotetag348"> (retour) </a> Je crois que, pour atténuer un peu cette difficulté, +il est plus sage de substituer à cette expression <i>esse ab +alio</i>, cette autre expression <i>procedere ab alio</i>, dont +se sert plus volontiers saint Thomas et qui distingue les personnes +de la Trinité en celles qui procèdent et celles de qui les autres +procèdent (<i>Summ</i>., I, qu. xxvii, art. 1). On a même voulu +Pousser les distinctions verbales plus loin, et attribuer au Père +l'expression <i>ex quo</i>, au Fils <i>per quem</i> et au Saint +Esprit <i>in quo</i>, en se fondant sur un verset de saint Paul +(I Cor., viii, 6.—S. Basil., <i>De Spir. Sanct</i>., c. ii). +Mais cette distinction n'est pas admise, on y oppose des passages +Formels, entre autres Rom. xi. 36. C'est un caractère ou propre, +Généralement reconnu au Père, que de n'avoir ni auteur ni principe, +d'être αύτογενής, άναίτιος, ούκ έκ τίνος (Damasc., +<i>De Fid</i>., I, viii); d'être par soi-même ou de n'être pas par +un autre que par soi. «Proprium est Patris,» dit Alcuin, +«quod solus est Pater et quod ab alio non est nisi a se.» +(<i>Qu. De Trin</i>., p. 762); tandis qu'on trouve partout que le +Fils est «ex Patre, ab alio,» et notamment dans saint Augustin, +«de Patre est Filius, non est de se» (<i>Cont. Max</i>., +c. xiv.—Tract. xx <i>In Johan</i>.); dans saint Ambroise: +«Dicitur Deus pater quia ipse est ex quo.... et sapientia.... et +dilectio.... et ex ipso sunt quia non a se» (<i>De Dign. Cond. +hum</i>., c. ii). D'où il suit que le Fils n'est pas αύτόθεος. +«Pater a nullo habet essentiam nisi a se ipso, Filius habet +essentiam suam a Patre» (Anselm., <i>Monol</i>., +c. xliv). Ce qui ne veut pas dire cependant que l'essence +engendre une autre essence, la consubstantialité y périrait. +P. Lombard et saint Thomas ont bien établi ce point, malgré les +objections de Richard de Saint-Victor. Cependant les protestants +ont été plus loin; Calvin, Bèze ont soutenu qu'il fallait croire +que le Fils a l'essence et la divinité par lui-même. «Si a se +Deus non est,» dit un docteur, «quomodo Deus erit?» Cependant +La doctrine catholique est formelle. «Tout ce qu'ont le Fils +et le Saint-Esprit, ils l'ont du Père, même l'être, +καί αύτό τό εϊναι» (J. Damasc., <i>De Fid</i>., I, x). +On explique cette doctrine en développant ces mots de saint Jean: +«Comme le Père a la vie en lui-même, il a donné au Fils d'avoir +la vie en lui-même» (v. 26). La génération parfaite et divine a +cette vertu de faire que le Fils soit tout ce qu'est le Père, +excepté d'être le Père (P. Lomb., I. i, dist.v.—Voy. Le +P. Petau, t. II, t. II, c. vi; t. VI, c. x, xi et xii).</blockquote> + +<p>Le point qui paraît le plus toucher saint Bernard, +est l'attribution spéciale de la bonté au Saint-Esprit. +Qui n'en aperçoit la raison? L'Évangile contient +ces paroles mystérieuses et terribles: «Tout péché +et tout blasphème sera remis aux hommes; mais +le blasphème de l'Esprit ne sera pas remis aux +hommes. Et quiconque aura parlé contre le Fils +de l'homme, il lui sera remis; mais s'il a parlé +contre le Saint-Esprit, il ne lui sera remis ni +dans ce siècle ni dans le siècle à venir» (Math, xii, +31, 32). Or, Othon de Frisingen a raison, saint +Bernard est crédule et tremble pieusement dès qu'il +croit entrevoir l'impiété. Abélard a dit que le Saint-Esprit +était éminemment l'amour ou la charité divine: +soudain le voilà convaincu d'avoir dépouillé +le Saint-Esprit de puissance et de sagesse; il a +commis le péché irrémissible, il a prononcé le blasphème +inexpiable. Quant à nous, nous ne rappellerons +pas que, fondée ou non, cette attribution de +la sagesse et de l'amour est pour ainsi dire traditionnelle +dans l'Église<a id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a><a href="#footnote349"><sup>349</sup></a>. Nous ferons seulement une +citation: «Si nous voulons rechercher plus expressément +ce que signifie la personne en Dieu, elle +équivaut à dire que Dieu est ou le Père, savoir +la divine puissance engendrant, ou le Fils, savoir +la sagesse divine engendrée (<i>sumta</i>) ou le Saint-Esprit, +savoir le <i>processus</i> de la bonté divine<a id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a><a href="#footnote350"><sup>350</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote349" name="footnote349"></a><b>Note 349:</b><a href="#footnotetag349"> (retour) </a> Voyez entre mille autorités saint Aug., +<i>De Trin</i>., VI, v, XV, xvii.—<i>De +Civ. Dei</i>, XI, xxiv. Saint Anselme dans le <i>Monologium</i> +dit que le Père est l'esprit suprême (<i>summum spiritus</i>); +le Fils, l'intelligence et la sagesse, la science, la +connaissance, la vérité de la substance paternelle; le Saint-Esprit +enfin, l'amour de l'esprit suprême (c. XLIV, XLVI, XLVII et XLIX).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote350" name="footnote350"></a><b>Note 350:</b><a href="#footnotetag350"> (retour) </a> <i>Theol. Chr</i>., t. III, p. 1280.</blockquote> + +<p>Une seule question aurait dû être posée, et Abélard +eût été embarrassé d'y répondre. Si la Trinité est +toute-puissante, sage, bonne, à quel titre et comment +la puissance appartient-elle au Père, la sagesse +au Fils, la bonté au Saint-Esprit, ou plutôt comment +et dans quelle mesure ces attributs sont-ils séparés +ou distingués des autres attributs divins, tous également +et semblablement communs à la substance +divine et par elle aux trois personnes, et comment +sont-ils distingués de manière à devenir éminents +chacun dans une d'elles? En d'autres termes encore, +quelle différence assignez-vous entre la manière +dont appartiennent les attributs communs ou substantiels, +et celle dont appartiennent les attributs +spéciaux ou personnels, les premiers appartenant à +la substance et étant communs aux personnes, les +seconds appartenant chacun à une des personnes et +étant communs à la substance? Certainement, il y a +là une difficulté, et qui n'est pas seulement insoluble, +l'insoluble est partout ici; mais je crois qu'elle porte +sur une distinction inexprimable.</p> + + + + +<p><b>VI.</b></p> + + +<p>Laissons ce que saint Bernard dit en passant de la +théorie platonicienne de l'âme du monde assimilée à +la foi dans le Saint-Esprit; négligeons cette phrase +vive et dédaigneuse: «Lorsque Abélard se met en +sueur pour voir comment il fera Platon chrétien, +il se prouve payen.» Venons à cette censure générale:</p> + +<blockquote><p> +«Il n'est pas étonnant qu'un homme qui ne s'inquiète pas de ce +qu'il dit, en se jetant sur les secrets de la foi, envahisse et disperse +avec si peu de respect les trésors cachés de la piété, puisque sur le +fond de la piété même il ne pense ni en homme pieux, ni en fidèle. +Enfin, dès l'entrée de sa <i>Théologie</i>, ou plutôt de sa <i>Stultilogie</i>, il définit +la foi une <i>estimation</i>, comme s'il était loisible à chacun de penser et +de dire en matière de foi ce qu'il lui plaît, ou que les sacrements de +notre foi demeurassent suspendus à des opinions vagues et variables, +au lieu d'être appuyés sur la vérité certaine! Est-ce que, si la foi est +flottante, notre espérance, n'est pas vaine? C'étaient donc des sots +que nos martyrs, soutenant de si rudes épreuves pour des choses +incertaines, et ne balançant pas, pour une récompense douteuse, +à courir au-devant d'un long exil par une fin douloureuse? Mais +loin de nous la pensée que dans notre foi et notre espérance il y +ait rien, comme il l'imagine, qui oscille sur une douteuse estimation, +et que tout n'en soit pas fondé sur la vérité certaine et solide, +divinement prouvé par les oracles et les miracles, établi et consacré +par l'enfantement de la vierge, par le sang de la rédemption, par la +gloire de la résurrection. Ces <i>témoignages sont devenus trop dignes de +foi</i> (Ps. xcii, 7). S'il en est autrement, l'Esprit lui-même enfin rend +témoignage à notre esprit que nous sommes fils de Dieu. Comment +donc peut-on oser appeler la foi une <i>estimation</i>, à moins de n'avoir +pas encore reçu ce même esprit, ou bien d'ignorer l'Évangile, ou de +le regarder comme une fable? <i>Je sais à quoi j'ai cru et je suis certain</i>, +s'écrie l'apôtre (II Tim., i, 42), et toi, tu me souffles tout bas: «La +foi est une estimation.» Dans ton verbiage, tu fais ambigu ce qui est +d'une certitude sans égale; mais Augustin parle autrement: <i>La foi</i>, +dit-il, <i>n'est pas dans le coeur où elle réside et pour celui qui la possède +comme une conjecture ou une opinion, elle est une certaine science au +cri de la conscience</i>. Loin donc, bien loin de nous de réduire ainsi la +foi chrétienne. C'est pour les Académiciens que sont ces <i>estimations</i>, +gens dont le fait est de douter de tout, de ne savoir rien; pour moi, +je marche confiant dans la sentence du maître des nations, et je sais +que je ne serai point confondu. Elle me plaît, je l'avoue, sa définition +de la foi, quoique cet homme dirige contre elle une accusation détournée: +«<i>La foi</i>, dit-il, <i>est la substance des choses qu'il faut espérer, +l'argument des choses non apparentes</i> (Héb., xi, 1). La substance +des choses qu'il faut espérer, non la fantaisie de conjectures énormes; +tu l'entends, <i>la substance!</i> Il ne t'est pas permis dans la foi de +penser ou de disputer à ton gré, ni de vaguer çà et là dans le vide +des opinions, dans les détours de l'erreur. Par le mot de substance, +quelque chose de certain et de fixe t'est d'avance imposé; tu es enfermé +dans des bornes certaines, tu es emprisonné dans des limites +certaines; car la foi n'est pas une estimation, mais une certitude<a id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a><a href="#footnote351"><sup>351</sup></a>.» +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote351" name="footnote351"></a><b>Note 351:</b><a href="#footnotetag351"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i> Bern., ep. xi, p. 283, 284.</blockquote> + +<p>Il semble ici que saint Bernard ait rencontré juste, +et une grande autorité lui vient en aide, c'est Gerson<a id="footnotetag352" name="footnotetag352"></a><a href="#footnote352"><sup>352</sup></a>. +Voilà bien, ce semble, le point de la discussion +entre le philosophe et le fidèle. Dans cette diversité +de définition de la foi éclate la différence entre celui +qui veut par la raison arriver à croire, et celui qui +commence par croire et qui raisonne après. Cependant, +si l'on consulte le texte, la critique est hasardée. +On se rappelle le début de l'Introduction. A +côté de la foi, l'auteur place l'espérance, et afin +d'expliquer pourquoi il confond l'espérance dans la +foi, il généralise la foi qui, comme l'espérance, +est une estimation ou un jugement de l'esprit sur +les choses qu'on ne voit pas. Cette définition de la +foi est donc générale, et non spéciale, c'est celle de +la foi abstraite, et non de la foi chrétienne; c'est un +souvenir d'Aristote qui unit la croyance ou la foi à +l'opinion ou estimation. Mais dès qu'il s'agit de la +foi, «en tant qu'elle intéresse l'ensemble du salut de +l'homme, objet de son ouvrage,» Abélard revient +à la définition de saint Paul. «Parlons d'abord de la +foi, dit-il; qui vient avant le reste (la charité et +les sacrements), comme étant le fondement de tous +les biens. Que peut-on en effet espérer et que +peut-on aimer de ce qu'on espère, si l'on ne croit +auparavant, tandis qu'on peut croire sans l'espérance +et sans l'amour? De la foi, en effet, naît l'espérance; +ainsi, ce que nous croyons le bien, nous +avons la confiance de l'obtenir par la miséricorde +de Dieu. D'où l'apôtre: «<i>La foi est la substance des +choses qu'il faut espérer et l'argument des choses qui +n'apparaissent pas</i>.» La substance des choses qu'il +faut espérer, c'est-à-dire le fondement et l'origine +des espérances auxquelles nous sommes conduits, +en croyant d'abord que les choses sont, afin de les +espérer ensuite; <i>l'argument des choses qui n'apparaissent +pas</i>, cela veut dire la preuve qu'il y a des +choses non apparentes. Comme en effet personne +ne doute que la foi n'existe, il faut accorder qu'il +y a des choses non apparentes. Car la foi, ainsi +qu'il a été remarqué, ne se dit avec entière propriété +que de ce qui n'apparaît pas.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote352" name="footnote352"></a><b>Note 352:</b><a href="#footnotetag352"> (retour) </a> «Fides dicitur habitus firmus, ad differentiam +opinionis vel suspicionis incertae, sicut ponebat Petrus +Abaelardus per B. Bernardum in hoc redargutus (<i>Serm. Ad +commiss, Fidei</i>, t. II, p. 334; Gerson. <i>Op. omn.</i>, +vol. in fol. Antw. 1706).</blockquote> + +<p>Si la foi est ainsi la preuve de l'invisible, il est +des objets de la foi qui n'importent pas au salut. +Quel péril courons-nous à croire que Dieu fera demain +ou ne fera pas tomber la pluie? «A celui qui +vous parle de la foi pour votre édification, il suffit +de traiter et d'enseigner les choses qui, si elles +ne sont crues, produisent la damnation. Ce sont +celles qui appartiennent à la foi catholique. La foi +catholique, c'est-à-dire universelle, est celle qui +est tellement nécessaire à tous, que quiconque en +est dénué ne peut être sauvé<a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a><a href="#footnote353"><sup>353</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote353" name="footnote353"></a><b>Note 353:</b><a href="#footnotetag353"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, t. I, p. 979, 981, 982. +Voyez aussi notre c. II p. 188, et dans le t. I, le c. VII, p. 490.</blockquote> + +<p>Y a-t-il en tout cela prétexte à l'indignation de +saint Bernard<a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a><a href="#footnote354"><sup>354</sup></a>? Nous croyons parfaitement innocente +la définition qu'il incrimine, et cependant +nous avouerons que le rationalisme tend toujours à +faire de la foi une opinion, ou, si l'on veut, une +<i>estimation</i>. Sans doute on ne saurait proscrire la foi +formée par le travail de l'intelligence, elle peut être +aussi pure et aussi solide que toute autre, et obtenir +par suite tous les dons célestes promis à la foi. +Lorsqu'on enseigne la religion, il est même impossible +de ne point admettre certains antécédents logiques +qui servent de base à la foi, et de ne point +convenir que celle-ci suppose la croyance à certaines +vérités préalables, ce qui donne à la foi les apparences +d'une déduction. Mais souvent en fait la foi +précède tout raisonnement dont on ait conscience +ou souvenir, et comme elle est religieusement un +devoir, même une vertu, elle a souvent, ainsi que +toutes les autres vertus, le don de se rencontrer dans +l'âme et d'y dominer, sans commencement et sans +motifs connus, en vertu d'une adhésion implicite +et involontaire. La foi ainsi conçue est en général +plus estimée par la religion, elle lui paraît mieux +assurée; n'étant pas la création laborieuse de la raison, +elle semble inspirée, et son origine la sanctifie. +Aussi a-t-elle en elle-même plus de mérite, le mérite +qui ne vient pas de nous étant le seul véritable, +et les plus récents apologistes du christianisme se +sont attachés à établir que les vérités, regardées +jusqu'ici comme un préliminaire que la raison démontre +pour que la foi prenne naissance, sont elles-mêmes +connues par la foi avant de l'être par la raison. +C'est cette foi d'obéissance qui a été louée dans +Abraham. À toutes les époques, cette foi a été distinguée +de la foi acquise et raisonnée, et préférée a +celle-ci par les hommes pratiques qui unissaient à +une piété vive l'esprit d'autorité. Cependant l'obéissance +raisonnable de saint Paul reste permise, et +c'est celle qu'Abélard enseigne, car c'est la seule +qui puisse être enseignée.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote354" name="footnote354"></a><b>Note 354:</b><a href="#footnotetag354"> (retour) </a> Lui-même avait dit: «Deus... tribus voluti +viis est vestigandus, opinione, fide, intellectu. Fides est +votuntaria quaedam et certa prolibatio necdum propalatae +veritatis; intellectus est rei cujusdam invisibilis certa +et manifesta notitia» (<i>De Consider.</i>, V, 3. +Cf. Frerichs, <i>Comment, de Ab. doct.</i>, p. 13).</blockquote> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE V.</h3> + +<h3>DES PRINCIPES DE LA THÉOLOGIE D'ABÉLARD.—EXAMEN +PHILOSOPHIQUE.</h3> + + +<p>Considérons maintenant dans son ensemble et +d'un point de vue plus général encore la doctrine +d'Abélard sur la Trinité. La sentence de l'orthodoxie +contemporaine se trouve développée dans la lettre +de saint Bernard. Essayons de juger ce jugement.</p> + +<p>Il a été reproduit, mais avec plus de modération +dans les termes, par des écrivains modernes. Ainsi +D. Clément regarde, non comme faux, mais comme +dangereux ce principe que la foi doit être dirigée +par la lumière naturelle, principe qui conduit à +cette autre proposition: «On ne croit point parce +que Dieu a dit, mais parce qu'on est convaincu +qu'il en est ainsi, on admet<a id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a><a href="#footnote355"><sup>355</sup></a>.» «Voilà,» dit le +critique, «un principe qui doit mener loin.» Il +trouve <i>naturelles</i> les conséquences que saint Bernard +infère de la définition de la foi donnée par Abélard. +«Cependant loin de les avoir constamment admises, +on voit que l'auteur les a quelquefois combattues, +même avec succès; mais ce qu'il ne pouvait désavouer +en aucun cas sans saper par le pied sa nouvelle +méthode, c'est que la foi n'est pas absolument +au-dessus de la raison.» Enfin les explications +et les comparaisons qu'il donne touchant la Trinité +laissent percer tantôt le sabellianisme, tantôt l'arianisme. +«Nous aimons à nous persuader, et ce n'est +pas au reste sans preuves, qu'il est exempt dans +le fond de l'une et de l'autre de ces erreurs.» Mais +il n'en a pas moins <i>brouillé réellement toutes les notions +théologiques sur la Trinité</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote355" name="footnote355"></a><b>Note 355:</b><a href="#footnotetag355"> (retour) </a> Art. <i>Abélard</i> dans <i>l'Hist litt</i> +t. XII, p. 138.—<i>Introd</i>., t. II, p. 1060.</blockquote> + +<p>On le voit, le reproche d'hérésie n'est plus proféré, +il est même formellement écarté<a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a><a href="#footnote356"><sup>356</sup></a>; plus de ces +mots d'<i>impiété</i>, de <i>blasphème</i>, de <i>paganisme</i>, et de +là cette conséquence qu'on n'était en droit à Sens, +comme à Soissons, que de signaler les erreurs du +livre et non de condamner personnellement un docteur +qui n'a pas un seul moment cessé de protester +de sa soumission à l'Église et au saint-siége.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote356" name="footnote356"></a><b>Note 356:</b><a href="#footnotetag356"> (retour) </a> C'est maintenant une chose généralement accordée. +J'en ai cité plusieurs preuves (Voy. t. I, p. 218). Il serait trop +long de rappeler tous les ouvrages où les opinions théologiques +d'Abélard sont appréciées (Voy. t. I, p. xxii).</blockquote> + +<p>A ces critiques ainsi réduites, M. Cousin, fortifiant +de son autorité celle d'Othon de Frisingen, +ajoute une observation qui pénètre plus avant. Il +pense qu'Abélard, en introduisant le rationalisme +dans la théologie, y a introduit aussi le nominalisme, +chose grave, surtout quand il s'agit de la +question de la Trinité. Quelques réflexions seront +ici nécessaires.</p> + +<p>On l'a déjà vu, il y a deux manières de traiter la +théologie, c'est-à-dire d'enseigner la religion, celle +du rationalisme et celle que les Allemands appellent +du super-naturalisme. Toujours la première +court le risque d'incliner à l'hétérodoxie, à l'hérésie, +et de passer insensiblement du rationalisme théologique +au rationalisme philosophique. La seconde +offre une tendance constante au mysticisme ou +penche vers une abnégation de tout raisonnement, +vers une <i>misologie</i>, comme on dit encore en Allemagne, +vers une aversion de toute science qui peut +transformer l'humilité d'esprit en crédulité superstitieuse. +Ce n'est pas que la foi manque absolument +dans le rationalisme, ni que le super-naturalisme +(employons ce mot faute d'un meilleur) ne laisse +absolument aucun rôle à la raison. Le rationalisme +peut être orthodoxe, honorer du moins et prescrire +la foi; même dans le rationalisme purement philosophique +il y a encore une place pour quelque chose +qui peut s'appeler la foi, c'est-à-dire pour un assentiment +non raisonné à des vérités indémontrées et +indémontrables, pour une croyance implicite et +nécessaire à des choses invisibles, <i>argumentum non +apparentium</i>. Aucune philosophie n'est sans mystères +ou sans faits inexplicables, insensibles et certains; +aucune philosophie n'est sans foi. Cela est +encore plus vrai du rationalisme religieux; il a pour +objet de conduire à la foi par la raison ceux à qui +la foi manque, ou plus souvent, là où il rencontre la +foi, de l'éclairer, de la motiver, de la corroborer +par la raison. Qu'est-ce donc en général que le rationalisme +chrétien? Une conciliation de la foi et de la +raison, un éclectisme.</p> + +<p>De même, dans la doctrine de ceux qui ramènent +tout à la foi, prenant à la lettre et dans un sens +absolu les anathèmes contre la philosophie, on ne +peut soutenir que la raison n'ait rien à faire. Soit +qu'on cherche à exciter la foi uniquement par des +récits ou des menaces, comme de certains missionnaires, +soit qu'on en appelle au sentiment religieux, +à ce besoin d'amour et de prière qui, dit-on, est +déjà la grâce, et qui, fidèlement écouté, doit attirer +la grâce définitive de la foi, soit surtout qu'on invoque +le principe de l'autorité contre l'anarchie des +opinions individuelles et les écarts du libre examen, +on recourt implicitement à la raison humaine. Il y +a un syllogisme jusque dans le choix mystique de +l'âme préférant la vision à la conception et l'enthousiasme +à la certitude. «C'est, dit avec profondeur +saint Clément d'Alexandrie, une sage parole que +celle-ci: Il faut de la philosophie même pour décider +qu'il ne faut pas de philosophie<a id="footnotetag357" name="footnotetag357"></a><a href="#footnote357"><sup>357</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote357" name="footnote357"></a><b>Note 357:</b><a href="#footnotetag357"> (retour) </a> Clem. Alex. <i>Stromat.</i> VI, in His.</blockquote> + +<p>Mais malgré ce qu'il y a de commun entre les +deux méthodes théologiques, et ce qu'il y a de commun, +c'est l'intelligence à laquelle toutes deux s'adressent, +et que ni l'une ni l'autre ne peut scinder ni +travestir; ce qu'il y a de commun à toute religion +comme à toute philosophie, c'est l'humanité; il faut +reconnaître que les deux méthodes diffèrent par +leurs caractères et par leur tendance.</p> + +<p>La première, quoiqu'elle soit celle de presque tous +les hérétiques, et nécessairement celle de tous les +philosophes, et des plus incrédules, n'a jamais en +elle-même été formellement condamnée par l'Église, +qui ne pouvait répudier quelques-uns de ses docteurs +les plus illustres. Les deux méthodes, employées +concurremment dans tous les âges du christianisme, +ont l'une sur l'autre prévalu tour à tour, +suivant les temps et les questions. Dans le berceau +même de la foi, on les trouve alternativement s'embrassant +et luttant ensemble. Il est impossible de ne +pas reconnaître dans saint Jean un caractère philosophique +qui manque à saint Luc; et malgré ses invectives +contre les philosophes, saint Paul porte +dans l'exposition du dogme des formes de discussion, +un esprit libre et raisonneur qui paraissent +étrangers au génie positif et formaliste de saint +Pierre. «Il <i>discutait dialectiquement</i>, dit l'Écriture, +les choses du royaume de Dieu<a id="footnotetag358" name="footnotetag358"></a><a href="#footnote358"><sup>358</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote358" name="footnote358"></a><b>Note 358:</b><a href="#footnotetag358"> (retour) </a> Διελέγετο. Act. xvii, 2. +Διελέγόμενος καί πειθοιν τά περί τής βασιλείας +τού θιού. XIX, 8.</blockquote> + +<p>Depuis les apôtres jusqu'aux Pères, depuis les +Pères jusqu'aux docteurs de nos facultés de théologie, +les deux méthodes se sont perpétuées dans +l'Église; et pour avoir choisi entre elles, Abélard +n'est point sorti du saint bercail. Il a fait d'ailleurs +ce choix sans intention d'innover sur aucun point du +Symbole. Sa prétention paraît s'être élevée jusque-là +seulement, qu'il a voulu <i>exposer</i>, c'est son expression, +sous une forme un peu nouvelle, la croyance +chrétienne touchant la nature de Dieu, et soit par un +choix dans les doctrines reçues, soit par quelques +explications neuves, construire une déduction méthodique +du dogme de la Trinité et appuyer d'arguments +plus modernes l'adhésion qui lui est due. +Voici dans sa juste mesure la formule générale de ce +rationalisme dogmatique: «Il ne faut pas toujours +demander, dit Leibnitz, des <i>notions adéquates</i>, et +qui n'enveloppent rien qui ne soit expliqué.... +Nous convenons que les mystères reçoivent une +explication, mais cette explication est imparfaite. +Il suffit que nous ayons <i>quelque intelligence analogique</i> +d'un mystère, tel que la Trinité et que l'incarnation, +afin qu'en les recevant nous ne prononcions +pas des paroles entièrement destituées de sens: +mais il n'est point nécessaire que l'explication aille +aussi loin qu'il serait à souhaiter, c'est-à-dire +qu'elle aille jusqu'à la compréhension et au comment<a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a><a href="#footnote359"><sup>359</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote359" name="footnote359"></a><b>Note 359:</b><a href="#footnotetag359"> (retour) </a> <i>Théodicée</i> disc. prél. sec. 54.</blockquote> + +<p>Mais l'exécution a-t-elle parfaitement répondu à +l'intention? J'ai ailleurs décrit comme je me le représente, +l'état religieux de l'âme d'Abélard. Le jugement +de l'esprit d'un siècle par l'esprit d'un autre +n'est pas aujourd'hui chose fort malaisée. Notre époque +a trop d'impartialité pour manquer de sagacité. +Mais quand il faut appliquer ce jugement général à +un individu, pénétrer au fond d'une âme à travers +les âges, entrevoir comment s'y associaient ou s'y +combattaient l'esprit du temps auquel elle n'échappait +pas, et cet esprit de tous les temps auquel participent +tous les philosophes; comment s'y mêlaient, +sans y disparaître, les habitudes religieuses, les +habitudes logiques, l'érudition sacrée, l'érudition +profane, le caractère ecclésiastique, le talent dialectique, +le respect volontaire pour la tradition, le penchant +involontaire pour la controverse, le goût de la +subtilité, le désir de l'originalité, l'amour de la +gloire enfin; alors la tâche devient bien difficile, et +les conjectures les plus plausibles peuvent n'être que +des mensonges historiques. Sans contester que les +doutes, inséparables peut-être de toute grande vocation +philosophique, aient pu de temps à autre +traverser l'esprit du chanoine de Paris, moine de +Saint-Denis, abbé de Saint Gildas, fondateur du Paraclet, +que condamna l'Église, nous dirons que ces +doutes ne transpirent point dans sa théologie. C'est +l'oeuvre d'un fidèle; mais elle contient plus d'un +germe d'infidélité. Le rationalisme n'a point fait impunément +irruption dans le dogme, et l'on reconnaît +soit dans l'esprit général, soit dans les opinions +particulières, plusieurs de ces idées précoces d'où +l'esprit des siècles a fait sortir quelques-unes des +vérités et des erreurs les plus grandes de la philosophie +moderne.</p> + +<p>La clef de la doctrine est dans le <i>Sic et Non</i>. Que le +simple travail de rassembler tant de citations et +d'autorités contradictoires, ait exercé une passagère +influence sur l'esprit de l'auteur, et l'ait pu jeter +dans quelques incertitudes, je ne le nie pas. Cependant, +il n'a point entendu conclure au doute universel. +Il ne voyait dans ces archives du pour et du +contre qu'autant d'occasions d'<i>expliquer</i> des contradictions +apparentes, et ce travail a contribué surtout +à développer cette subtilité qu'on admire. Dans ses +autres ouvrages, il a pu risquer des opinions qui ont +ébranlé certaines croyances, enfanté de certains +doutes; jamais il ne s'est donné pour sceptique. Seulement, +on l'y voit sur chaque question chercher et +discuter les autorités, ordinairement les mêmes qu'il +a recueillies dans le <i>Sic et Non</i>; il y reprend celles +qui sont favorables à sa thèse, et parfois aussi celles +qui sont contraires; il les commente, les développe, +et s'efforce d'en donner le vrai sens, non dans un +esprit d'incertitude, mais de conciliation. En fait, +qu'est-ce que l'examen d'une question? ne part-il +pas toujours d'un <i>sic et non</i>? ne porte-t-il pas toujours +sur une contradiction entre certaines idées qui +sont dans l'esprit ou dans les livres, et qu'il faut +ramener à l'unité, soit en montrant qu'elles concordent +en dernière analyse, soit en faisant évanouir +celles qui ne concordent pas? L'ouvrage d'Abélard +nous représente la forme que, dans un temps de citations +et d'autorités, la position de toutes questions +devait prendre naturellement.</p> + +<p>Mais cette habitude de poser le oui et le non devait +donner à sa manière d'enseigner la théologie, un caractère +expressément dialectique, et lui ôter cette +forme dogmatique, qui semble exclure le doute en +taisant l'objection, et inculquer la vérité par ordre. +Abélard ne prêche pas, il discute. La polémique +avait été l'exercice de toute sa vie; il avait pris pour +maxime ces mots qu'il attribue à saint Augustin: +<i>Quarite disputando</i><a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a><a href="#footnote360"><sup>360</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote360" name="footnote360"></a><b>Note 360:</b><a href="#footnotetag360"> (retour) </a> Je n'ai pu trouver dans saint Augustin ces mots +qu'Abélard dit extraits du <i>De Anima</i> (<i>Sic et Non</i>, +I, p. 21), et ailleurs du traité (lisez <i>sermon</i>) +<i>de Misericordia</i> (<i>Introd.</i>, II, p. 1056).</blockquote> + +<p>Dans cette pratique de discussion, dans cet art +de considérer le pour et le contre et de chercher +en quoi l'un et l'autre étaient vrais ou soutenables, +puisque l'un et l'autre avaient leurs autorités, il a +puisé le goût et le talent d'allier les contraires, +sans toujours bien s'assurer des conditions de l'alliance. +Ainsi on le voit plaider la cause de la philosophie +et lui faire son procès avec une égale +vivacité; marquer trop fortement la distinction des +personnes dans la Trinité, et par un retour un peu +brusque, rétablir sans restriction l'unité de l'essence +et la communauté des attributs; braver en un mot +les contradictions et les résoudre ou les affirmer +tour à tour.</p> + +<p>C'est là, je l'avoue, ce qui, plus que l'esprit du +nominalisme, me paraît avoir attaché quelques dangereuses +conséquences à sa méthode théologique, +non que plus d'un passage n'offre des traces de +nominalisme, mais d'autres passages s'en écartent. +Et en effet, le principe fondamental de cette doctrine +est, nous le reconnaissons avec M. Cousin, +que rien n'existe qui ne soit individuel. Nous concevons +donc que de ce principe on conclue (la distinction +étant bien fugitive, si elle est possible, +entre la personne et l'individu) que les trois personnes +divines en pleine possession de l'existence +sont toutes trois des réalités, des unités, et que +l'identité de substance qu'on leur impose est une +chimère. Telle paraît avoir été l'erreur de Roscelin: +il a sacrifié la réalité de l'unité de Dieu à la réalité +de l'unité de chaque personne. Ce sont trois choses, +disait-il, et si l'usage le permettait, on devrait dire +trois dieux<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a><a href="#footnote361"><sup>361</sup></a>. C'est le trithéisme ou l'hérésie de Philopon +et des damianistes. Or, c'est l'erreur contraire +dont Abélard est maintenant accusé; il aurait, dit-on, +ramené les distinctions réelles à des points de vue +divers du même être, à des conceptions diverses de +notre esprit, rendant ainsi l'existence des personnes +purement nominale pour sauver l'unité réelle de la +substance divine. Or, si cette erreur est la sienne, +est-elle imputable au nominalisme? A la bonne heure +pour l'erreur inverse, pour celle de Roscelin; les +individus seuls sont réels, donc les personnes ne +sont rien, ou seules elles sont réelles; voilà qui est +simple et logique. Mais Abélard n'a pas dit cela, on +lui prête d'avoir dit le contraire. Pour dire le contraire, +il faudrait, à la vérité, qu'il eût démenti le +principe même du nominalisme, en disant: «Il n'y +a de réel que ce qui n'est pas individuel; comme les +personnes sont individuelles, elles ne sont rien. La +Divinité, qui n'est exclusivement aucune personne, +la Divinité seule est réelle.» Mais alors il n'eût été +rien moins que nominaliste, loin de là, il fût tombé +dans le réalisme extrême, dans celui qui, refusant +la pleine existence à l'individu, annulerait les personnes +de la Trinité, parce qu'elles ne seraient que +des individus.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote361" name="footnote361"></a><b>Note 361:</b><a href="#footnotetag361"> (retour) </a> M. Cousin, Introduction, p. cxcviii.—Cf. +S. Anselm. <i>Op.</i>, ep. xxxv et xli, I. II.—Ott. Frising., +<i>de Gest. Frid</i>., I. I, c. xlviii.—D'Achery, +<i>Spicileg</i>., t. III, p. 142.—Buddoeus, <i>Observ. +select</i>., t. I; obs. xv.—Brucker, +<i>Hist. crit. phil</i>., t. III, p. 673.</blockquote> + +<p>Abélard, dans sa doctrine de la Trinité, ne me +paraît avoir été précisément ni réaliste, ni nominaliste; +il s'est efforcé de donner aux choses leur +nom, de les qualifier comme il fallait, sans tenir +compte des conséquences en ontologie dialectique. +Mais je suppose qu'il eût dit expressément que Dieu +est un genre, siérait-il aux réalistes, qui soutiennent +que le genre est réel, d'en conclure qu'il a nié +la réalité de la Divinité? De même, s'il n'a vu dans +les personnes que des propriétés, ceux qui défendent +contre Roscelin l'existence réelle des qualités spécifiques +seraient mal venus à l'accuser de ruiner +l'existence réelle des personnes.</p> + +<p>Un écrivain judicieux a remarqué avec raison que +l'orthodoxie trinitairienne n'est pas nécessairement +engagée dans la controverse sur les universaux<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a><a href="#footnote362"><sup>362</sup></a>. +Que ceux-ci soient ou ne soient pas réels, qu'importe +à l'existence de Dieu ou des personnes divines? Ni +Dieu, ni aucune des personnes n'est donnée comme +étant au nombre des universaux, et la négation des +idées générales ne touche en rien l'être qui ne peut +être ramené à une simple abstraction. Le principe +seul de la réalité exclusive des individus pouvait +bien, par une application tout à fait indépendante de +la fameuse controverse, conduire à trop individualiser +les personnes de la Trinité, et il paraît que c'est +ainsi que Roscelin a compromis le nominalisme dans +l'hérésie et s'est fait blasphémateur, au jugement +de saint Anselme; car il n'est nullement vrai que +son erreur ait été, comme on l'a dit, de réduire la +distinction des personnes à des vues diverses de l'esprit. +Mais l'erreur du trithéisme pouvait être facilement +écartée par la considération de <i>la singularité</i> +de la nature divine, et par cette pensée que le mystère +consistait précisément dans l'union de quelques-uns +des caractères de l'individualité dans chaque +personne avec la communauté et l'identité d'essence. +Après tout, les réalistes ne soutenaient point que +les personnes divines fussent des genres ou des espèces, +et par conséquent les nominalistes n'avaient +sur ce point rien à leur dire. Aussi, lorsque Abélard +marque avec un peu d'exagération la distinction des +personnes, est-ce en vertu de l'idée de propriété, +et non de la théorie des genres et des espèces. Il est +vrai que Neander pense que le reproche de sabellianisme +aurait dû plutôt être dirigé contre lui, c'est-à-dire +qu'il atténuait la distinction des personnes, et +c'est ainsi qu'Othon de Frisingen et les modernes en +ont jugé<a id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a><a href="#footnote363"><sup>363</sup></a>; mais cette accusation plus spécieuse ne +nous semble pas plus exacte. Répétons d'abord que +l'intention est irréprochable; puis, quant à la doctrine, +elle ne tend pas plus que toute autre à convertir +les personnes divines en abstractions. C'est le +péril commun de toute métaphysique sur ce dogme +difficile, et le nominalisme y ajoute peu de chose; +seulement le lecteur est en général nominaliste, et +quand on veut lui faire séparer à un certain degré +la substance et la personne, il penche à n'accorder à +la personne qu'une existence nominale, et dans sa +pensée, la doctrine d'Abélard devient en ce sens +nominaliste. Mais qu'y faire? Est-ce Abélard qui a +séparé la substance de la personne? C'est l'expression +orthodoxe du dogme de la Trinité; quiconque +prétendra discuter ce dogme sons forme scientifique +courra grand risque de paraître nominaliste, en conduisant +le lecteur par la pente du raisonnement à +conclure contre la réalité de l'un ou de l'autre des +éléments constitutifs du dogme, c'est-à-dire contre +l'unité divine ou contre la distinction des personnes. +Du moment qu'on veut ramener un tel mystère à +une conception rationnelle, la raison involontairement +impose à la nature divine les conditions ordinaires +de l'être, ces conditions qu'elle est habituée +à tenir pour nécessaires, et soudain la foi dans la +Trinité s'altère et périt. La raison a-t-elle tort d'en +agir ainsi? C'est une autre question, je ne la tranche +pas, je ne la discute pas; mais je dis que c'est la +conséquence inévitable de l'application méthodique +du rationalisme à la Trinité. Encore une fois, ce +n'est pas le nominalisme qui fait le danger de la +théologie d'Abélard, c'est la dialectique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote362" name="footnote362"></a><b>Note 362:</b><a href="#footnotetag362"> (retour) </a> M. Bouchitté, <i>Hist. des preuves de l'exist. +de Dieu</i>:—Mém. de l'Académie des Sciences morales et +politiques, t. I, Savants étrangers, p. 463.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote363" name="footnote363"></a><b>Note 363:</b><a href="#footnotetag363"> (retour) </a> Ott. Fris., <i>De Gest. Frid.</i>, I. 1, +c. XLVIII.—Bayle, <i>Dict. crit.</i>, urt. Abél.—Neander, +<i>S. Bernard et son siècle</i>, I. III, p. 240.—<i>Hist. +ill.</i>, t. XII, p. 139.—Cousin, <i>Introd.</i>, p. CXCIX.</blockquote> + +<p>Dans le dogme théologique, en effet (je ne dis +pas le dogme chrétien), il se présente une difficulté +capitale. L'essence étant une, et les personnes étant +plusieurs, en quoi celles-ci diffèrent-elles? La meilleure +manière peut-être de résoudre cette question, +c'est de ne la point poser, et de se dire que les trois +personnes diffèrent par leurs noms, et que l'Écriture +énonce, de chacune sous son nom, certaines +choses contenues en tels et tels versets; puis, de +croire ces choses et de n'en pas savoir davantage. +Mais la curiosité de l'esprit humain, celle même de +l'Église veulent aller plus loin, et la question se +pose. Les personnes sont plusieurs, donc elles diffèrent; +mais elles ne diffèrent point par l'essence; +elles diffèrent donc parles qualités. Or, ce qui serait +les qualités, modes, ou accidents de Dieu, +s'appelle attributs, et ces attributs appartiennent à +l'essence divine ou la constituent. Ce que l'on cherche, +ce ne sont donc pas les attributs de l'essence; +ils sont, ainsi qu'elle, communs aux personnes; ce +sont des attributs propres aux personnes, ou les +propriétés. Quelles sont les propriétés des personnes? +Ici, l'on marche sur un terrain glissant. Le +plus sûr serait encore de prendre le nom de chaque +personne pour l'expression de sa propriété, et de +dire simplement que la propriété du Père est la paternité, +celle du Fils la filiation (<i>filictas</i>), celle du +Saint-Esprit, la <i>spiration</i><a id="footnotetag364" name="footnotetag364"></a><a href="#footnote364"><sup>364</sup></a>. Mais les Pères ont prétendu +en dire davantage.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote364" name="footnote364"></a><b>Note 364:</b><a href="#footnotetag364"> (retour) </a> Damasc., <i>De Fid.</i>, I, VIII, et III, V.—«Pater +paternitate est Pater.» (S. Thomas, <i>Summ. Theol.</i>, I, q. XL., +a. 1.)—«Proprium Patris est quod semper Pater est.» +(Hil., <i>De Trin.</i>, XII.) «Nihil habet Filius nisi natum, +nativitate autem est Filius.» (<i>Id., ib.,</i> IV.—Cf. +P. Lomb. <i>Sent.</i>, I, dist. XXVII).</blockquote> + +<p>En jugeant Abélard, il faut toujours craindre de le +trop isoler. Si l'on ne considère que ses opinions, +sans en connaître les antécédents donnés par l'histoire +de la théologie, on risque de lui prêter une +originalité ou une témérité qu'il n'a pas. Ce n'est +pas lui qui a commencé à mettre le dogme de la +Trinité aux prises en quelque sorte avec les distinctions +logiques, enseignées au livre des Catégories. +Ces distinctions étaient trop familières à la plupart +des Pères, elles avaient trop universellement passé +dans la langue du raisonnement, pour qu'ils fussent +dispensés de rechercher dans quelle mesure elles +étaient compatibles avec les termes de la foi. Dieu +est une substance: a-t-il les attributs scientifiques +de la substance? Il est une essence: quelle sorte +d'essence est-il? Comme essence et comme substance, +il est un sujet: peut-on dire de ce sujet +tout ce qu'Aristote dit du sujet en général? En d'autres +termes, la distinction de la matière et de la +forme, de l'essence et de la qualité, de la substance +et de l'accident, du sujet et du mode, du genre et +de l'espèce, du concret et de l'abstrait, de l'absolu +et du relatif, est-elle exactement applicable à la +Divinité? Ce ne sont pas moins que les plus grandes +questions de la théodicée. On pressent que ces problèmes +qui semblent ne concerner que des formules +techniques, touchent à la nature même de Dieu, et +par conséquent à son action sur le monde. Toute +religion est là. Sans pénétrer au sein des questions, +bornons-nous à dire que toutes ces distinctions, +dans leur application étroite à la Trinité, peuvent +changer le fond du dogme, si l'on ne se rattache +énergiquement aux termes de l'orthodoxie.</p> + +<p>Le point fondamental, c'est de maintenir l'unité +de Dieu, c'est-à-dire l'unité de l'essence divine, et +cependant il faut en Dieu trois personnes. Or, +comme de ces trois personnes une est appelée verbe +ou sagesse, une autre amour ou charité, il n'est que +trop tentant pour l'esprit de faire de Dieu le Père une +essence ou un concret, et des deux autres personnes +des qualités ou des abstraits. De cette façon, l'unité +substantielle semble maintenue sans exclure une +certaine triplicité; il en est de même, si l'on emploie +les termes de substance et d'accident ou de +sujet et de mode. Mais, par contre, attachez-vous à la +définition consacrée de la personne en général ou +de l'individu substantiel, et la difficulté se retourne; +ce sont les personnes qui deviennent des substances, +des sujets, des concrets, et l'essence divine ou +Dieu n'est plus qu'une généralité, une qualité commune, +un abstrait. L'hérésie n'est pas moins grave, +et l'antique dogme de l'unité de Dieu, la gloire de +l'Ancien Testament, est comme abrogé par le nouveau. +Cette hérésie touche au blasphème.</p> + +<p>La conséquence évidente, c'est qu'il faut se défier +en théologie des définitions scientifiques de la substance +et de la personne, et les approprier avec réserve +à l'objet unique et incomparable dont la théologie +entreprend la mystérieuse étude. Aussi est-il +en général de tradition parmi les écrivains sacrés que +si la dialectique est utile à l'explication du dogme et +nécessaire pour le défendre, elle n'est intégralement +et rigoureusement vraie que des choses créées, et que +Dieu est en dehors des catégories.</p> + +<p>Abélard se montre fidèle, ce me semble, à cette +tradition. Une esquisse générale de la doctrine des +Pères sur la Trinité, est nécessaire pour bien juger +de la sienne.</p> + +<p>Dieu est l'unité parfaite. Toutes les définitions de +l'unité, celle de Platon, celle d'Aristote, celle de +Plotin lui sont applicables dans ce qu'elles ont de +vrai. Être, dit saint Augustin, c'est être un<a id="footnotetag365" name="footnotetag365"></a><a href="#footnote365"><sup>365</sup></a>. L'être +par excellence est donc l'unité suprême; c'est-à-dire +qu'il est sans nombre, sans succession, sans quantité. +Comme il est l'unité réelle<a id="footnotetag366" name="footnotetag366"></a><a href="#footnote366"><sup>366</sup></a>, la division du tout +et des parties ne lui est point applicable. D'où résulte +l'aveu unanime qu'en Dieu la substance ou l'essence +est une.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote365" name="footnote365"></a><b>Note 365:</b><a href="#footnotetag365"> (retour) </a> «Nihil est esse quam unum esse.» <i>De Mor. +Manich.</i>, c. VI.—Cf. Athan., <i>Cont Sabellian.</i>, +t. II, p. 37. <i>De Decret. Nic.</i>, p. 418, Paris. 1698.—Nanzianz., +<i>Orat.</i> XLIII,—Nyss., <i>Cont. Eunom.</i>, I,—Basil., +<i>Cont. Eunom.</i>, I et II.—Cyrill. Alex. <i>Thesaur.</i>, +XIII, Dialog. VII.—Damasc., <i>De Fid.</i>, +I, XII et XIV.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote366" name="footnote366"></a><b>Note 366:</b><a href="#footnotetag366"> (retour) </a> Κατα υποκειρλενον. Arist. +<i>Met.</i>. IV, VI.</blockquote> + +<p>Cependant on distingue des personnes dans son +essence, ou dans sa nature des hypostases, ou dans +sa substance des propriétés. Cette distinction divise-t-elle +l'unité? non, l'unité subsiste, la Divinité demeure +indivise dans les divisés<a id="footnotetag367" name="footnotetag367"></a><a href="#footnote367"><sup>367</sup></a>. Elle est commune +aux trois personnes, identique dans le divers, monade +dans la triade. C'est le paradoxe de la Divinité, +dit saint Grégoire de Nazianze, que d'avoir à la fois +la division et l'unité. «Dieu est nombre et il n'est pas +nombre, dit saint Augustin, c'est là l'ineffable<a id="footnotetag368" name="footnotetag368"></a><a href="#footnote368"><sup>368</sup></a>.» +Comment est-ce possible? telle est la question que se +posent distinctement les Pères<a id="footnotetag369" name="footnotetag369"></a><a href="#footnote369"><sup>369</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote367" name="footnote367"></a><b>Note 367:</b><a href="#footnotetag367"> (retour) </a> Αμέριστος εν μεμεριομένοις ή θεότης . +Damasc., <i>De Fid.</i>, I, x.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote368" name="footnote368"></a><b>Note 368:</b><a href="#footnotetag368"> (retour) </a> <i>Or.</i> XXIII.—<i>In Johan.</i>, tract. +XXXIX.—Cf. Bernard., <i>De Consid.</i>, V. vii.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote369" name="footnote369"></a><b>Note 369:</b><a href="#footnotetag369"> (retour) </a> Notamment les deux Grégoire. Naz., <i>Or.</i> +XLV, et Nyss., <i>Lib. ad Ablab</i>.</blockquote> + +<p>La première solution de cette question semble +être, l'unité étant admise comme substantielle, de +regarder la division comme purement intelligible; et +les passages ne manquent pas où il est formellement +dit qu'il n'y a en Dieu de distinction que par la pensée, +que toutes les différences y sont rationnelles, +idéales, relatives enfin à l'esprit humain<a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a><a href="#footnote370"><sup>370</sup></a>. Mais la +conséquence serait, que la Trinité, au lieu d'être +quelque chose de réel, ne serait qu'une conception +analytique de la Divinité, qu'une distinction purement +humaine entre ses actes ou ses attributs. Les +personnes ne seraient plus que des abstractions. Ce +conceptualisme théologique anéantirait le dogme +même qu'il aurait pour but d'expliquer, et les termes +sacrés de Père, de Fils, de Saint-Esprit deviendraient +des symboles. On aurait donc concédé les +noms abstraits des trois personnes aux besoins de +notre intelligence, leurs nome mystiques aux exigences +de notre imagination. C'est là le fond de +l'hérésie de Sabellius.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote370" name="footnote370"></a><b>Note 370:</b><a href="#footnotetag370"> (retour) </a> <i>Ratione, cogitatione</i>, έπίνοια, κατ' έπίνοιαν.—Petav., +<i>Dogm. Theol.</i>, i, I, L II, c. vii.</blockquote> + +<p>La foi s'en défend, et la théologie y résiste, +d'abord par la définition des personnes. Les noms +de personne et d'hypostase signifient quelque chose +de réel. En principe, il n'y a de personnes que les +substances. L'hypostase, en général, c'est la substance +réalisée, la substance individuelle; la personne, +c'est le nom de toute hypostase rationnelle +(raisonnable), c'est-à-dire de toute substance individuelle +intelligente. Cette définition est à peu près +universellement admise<a id="footnotetag371" name="footnotetag371"></a><a href="#footnote371"><sup>371</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote371" name="footnote371"></a><b>Note 371:</b><a href="#footnotetag371"> (retour) </a> Boeth., <i>De duab. Nat</i>., p. 951, Saint +Anselme accepte la définition (<i>Monol</i>., c, LXXVIII, p. 27). +Mais Richard de Saint-Victor l'a attaquée sans +succès. Petav., <i>id</i>., t, 11, I. IV, c, ix.</blockquote> + +<p>Mais si la préoccupation exclusive de l'unité d'essence +incline à l'hérésie de Sabellius, l'insistance sur +la réalité des personnes penche vers celle d'Aruis<a id="footnotetag372" name="footnotetag372"></a><a href="#footnote372"><sup>372</sup></a>. +Il faut admettre les personnes comme réelles, et cependant +ne pas introduire dans la Divinité une division +essentielle. Point de parties en Dieu; cependant +point de personnes sans substance. Comment donc +faire? Qu'est-ce que les personnes? des différences +ou tout au moins des distinctions en Dieu. Que sont +ces distinctions? elles sont réelles. Dans la personne +il y a donc une substance; mais laquelle? la substance +divine. Ainsi les personnes sont substantielles; +seulement elles sont numériquement diverses, et +leur substance ne l'est pas. Comment cela se peut-il? +C'est précisément là le merveilleux, le divin; +c'est que Dieu n'est pas dans les conditions de l'être +telles que nous les manifestent les choses créées.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote372" name="footnote372"></a><b>Note 372:</b><a href="#footnotetag372"> (retour) </a> Aussi Grégoire de Nazianze dit-il qu'on regardait +ceux qui employaient le mot ύποστασις comme plus près de +l'arionisme, et ceux qui préféraient le mot de πρόσωπον +comme plus voisins du sabellianisme. (<i>Or.</i> XXI.)</blockquote> + +<p>Telle est au fond la solution de la foi, et, à mon +avis, l'unique solution raisonnable. Les théologiens +sont tous obligés d'y revenir, mais par un détour, +et la plupart ne se contentent pas de récuser <i>a priori</i> +la dialectique. Le problème étant de concilier l'unité +de l'essence avec la réalité de certaines distinctions +dans l'essence, on est naturellement conduit à rechercher +si dans les êtres, ou dans nos conceptions +touchant les êtres, il ne se rencontrerait pas des conditions +analogues. Par exemple, tout être réel est +composé de matière et de forme. Point de substance +individuelle où la dialectique n'opère cette distinction, +sans cependant que l'unité de l'individu périsse. +Si Dieu était soumis à cette division <i>secundum +artem</i>, on dirait qu'il est composé pour matière de +la substance intelligente et pour forme de <i>l'infinité</i>, +ou bien de la substance animée, rationnelle, et de +l'immortalité, ou enfin de la substance indéterminée, +plus la divinité. Or, évidemment cette composition +ne serait pas réelle, ou si elle était prise comme +réelle, elle supposerait qu'une matière indéterminée +quelconque peut être la base de l'être divin, et que +la forme de la divinité n'est point par elle-même +réelle et substantielle; toutes conséquences qui répugnent +violemment aux plus simples notions de la +nature de Dieu. De quelque façon que l'on y conçoive +la conjonction de la matière et de la forme, ou +détruit l'essence de la Divinité, ou l'on convertit un +de ses attributs nécessaires en un accident ou qualité. +Or certains attributs peuvent bien être conçus +comme des formes<a id="footnotetag373" name="footnotetag373"></a><a href="#footnote373"><sup>373</sup></a>; mais en réalité, ils ne sont pas +séparables de l'essence, et ce n'est que par abstraction +qu'on en fait des noms substantifs. Il n'y a +point de toute-puissance en dehors du tout-puissant, +ni en général de perfection si ce n'est dans +le parfait.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote373" name="footnote373"></a><b>Note 373:</b><a href="#footnotetag373"> (retour) </a> Cyrill., <i>De Trin.</i>, Dial. II.</blockquote> + +<p>Ces attributs pris dans l'abstraction et qu'on érigerait +en formes, ne peuvent être des formes proprement +dites; car la forme fait d'un être ce qu'il +est; il y aurait donc en Dieu quelque chose qui ne +serait pas divin, par exemple sa matière, la forme +étant ce qui la divinise, et partant une division essentielle +ou composition dans Dieu. Ces formes ou soi-disant +telles ne sauraient donc être que des modes. +Or si le mode est la même chose que l'accident, Dieu +n'a pas réellement de mode; car l'accident n'est pas +nécessaire; il est accessoire, additionnel, adventice; +il est donc contradictoire avec la nature de Dieu. Si +cette nature comportait des accidents, elle admettrait +la composition. Pour parler d'une manière plus générale, +tout ce qui dépend de la catégorie de la qualité +est incompatible avec l'essence divine. Une substance +identique et simple au sens rigoureux n'a point de +qualités; car elle serait la substance, plus la qualité; +elle ne serait donc plus simple. Aussi dit-on qu'en +Dieu être grand n'est pas distinct de la grandeur. Il +est la grandeur même, comme il est la bonté, parce +que tout en lui est essentiel<a id="footnotetag374" name="footnotetag374"></a><a href="#footnote374"><sup>374</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote374" name="footnote374"></a><b>Note 374:</b><a href="#footnotetag374"> (retour) </a> Cf. Aug., <i>De Trin.</i> V, x.—Epist, liv ou +cliii.—S. Bern. <i>Serm.</i> lxxx.—Clem. Alex. <i>Paedagog.</i>, +I, viii.—Damasc., <i>De Fid.</i>, 1, xii et xiii.</blockquote> + +<p>Qu'est-ce donc que les attributs divins dont parlent +toutes les théodicées? Qu'est-ce, dans la théologie +chrétienne, que les propriétés qui caractérisent +ou constituent les personnes? D'abord ce ne sont pas +des accidents; car ce qui distingue l'accident, c'est +la contingence, c'est d'être sujet au changement, c'est +de pouvoir être autre. Or, en Dieu les attributs sont +immutables comme lui-même; ils participent de son +éternité; ils sont comme l'essence. Il en est de même +des propriétés soit absolues, soit personnelles; la +génération est éternelle dans le Fils, comme en Dieu +la justice ou toute autre perfection.</p> + +<p>Quelle différence y a-t-il donc entre les propriétés +absolues et les propriétés des personnes? C'est toujours +et sous une nouvelle forme la question: comment +l'essence est-elle commune aux personnes et +en est-elle distincte? Si l'essence est commune aux +trois personnes ou hypostases, les hypostases ou personnes +sont quelque chose de plus particulier que +l'essence ou substance. Ainsi le rapport de l'essence +à la personne est celui du commun au non-commun +ou du général au particulier, c'est-à-dire le rapport +du genre ou de l'espèce au singulier ou à l'individu; +et la considération de ce rapport amène, pour ainsi +dire, de force dans la théologie la question du réalisme +et du nominalisme.</p> + +<p>Saint Jean de Damas n'hésite point: Dieu est dans +le genre suprême de la substance incorporelle dont +il est une des premières espèces, et la Divinité est +ainsi l'espèce dans laquelle sont les trois personnes<a id="footnotetag375" name="footnotetag375"></a><a href="#footnote375"><sup>375</sup></a>. +Et cette opinion, loin d'être isolée, se retrouve, +avec plus ou moins de développement, dans +quelques-uns des meilleurs philosophes du christianisme. +D'abord c'est une idée presque universelle, +que l'essence est quelque chose de plus général que +l'hypostase, et il le faut bien, l'hypostase étant +constituée par le propre, qui, de sa nature et par son +nom même, est moins commun que la substance. +Tout au moins est-il vrai que telle est notre conception, +et que nous ne pouvons nommer l'essence +ou Dieu, et la personne du Fils ou du Père, sans +distinguer intellectuellement l'une de l'autre, par +cette différence-là<a id="footnotetag376" name="footnotetag376"></a><a href="#footnote376"><sup>376</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote375" name="footnote375"></a><b>Note 375:</b><a href="#footnotetag375"> (retour) </a> Περιεκτικον αυτων είδος ή υπερουσιος καί +ακαταληπτος θεότης (Damasc. +<i>Instit. element. ad Dogm.</i> c. vii.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote376" name="footnote376"></a><b>Note 376:</b><a href="#footnotetag376"> (retour) </a> Petau, <i>Ouv. cit.</i>, t. I, t. II, +c. v et t. II, t. IV, c. i et vii.</blockquote> + +<p>Quelques Pères ont poussé cette opinion au point +de soutenir que la substance en général étant toujours +ce qui est commun aux individus, l'individu +n'était qu'une collection de propriétés, et que par +exemple la substance <i>homme</i> était commune à Pierre +et à Paul, de sorte que Pierre et Paul étaient consubstantiels. +Ainsi l'on n'aurait pas dû dire qu'ils +<i>sont deux hommes</i>, mais qu'ils <i>sont homme, sunt homo</i>, +comme on a dit que les trois personnes divines <i>sont +Dieu</i> et non pas <i>trois Dieux</i><a id="footnotetag377" name="footnotetag377"></a><a href="#footnote377"><sup>377</sup></a>. Ce réalisme, car jusqu'ici +cette opinion n'est que du réalisme, aurait +pour effet de constituer les personnes par des accidents, +et de faire entrer indûment dans la Divinité la +distinction proscrite de la substance et de l'accident; +autrement, l'unité de Dieu ne serait plus qu'une +unité collective, une simple communauté; les trois +personnes seraient Dieu, comme trois statues d'or +sont de l'or.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote377" name="footnote377"></a><b>Note 377:</b><a href="#footnotetag377"> (retour) </a> Nyss., <i>Ad Ablab.</i>,—<i>De Commun. +Not.</i>.—Cf. Cyrill., <i>In Johan.</i>, ix.—<i>De +Trin.</i>, Dialog. i.—Damasc., <i>De Fid.</i>, III, +viii et xiv.—<i>De Duab. Volum.</i>, V, 7.</blockquote> + +<p>Ce qui paraît avoir inspiré cette doctrine, c'est +l'entraînement de la controverse contre les ariens; +on a voulu sauver la consubstantialité à tout prix, +et l'on a soutenu presque exclusivement l'unité réelle +et substantielle d'une essence commune. Mais d'abord +une communauté n'est pas une unité véritable +et rigoureuse, une parfaite simplicité; et si l'unité +divine n'était que celle du genre ou de l'espèce, +elle rendrait à chacune des personnes une individuelle +unité, trop comparable à celle des personnes +humaines pour admettre la parfaite identité, l'identité +réelle et numérique de nature ou d'essence. Ceux-là +même qui veulent faire de Dieu un genre on une espèce, +voient dans l'unité d'une nature on essence +commune une pure abstraction, oeuvre de la pensée<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a><a href="#footnote378"><sup>378</sup></a>. +Est-ce donc à cela qu'ils veulent réduire l'essence +de Dieu?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote378" name="footnote378"></a><b>Note 378:</b><a href="#footnotetag378"> (retour) </a> Damasc., <i>De Fid</i>., 1, viii.</blockquote> + +<p>Comment donc éviter que soit l'unité, soit la +distinction devienne nominale? Il n'y a qu'un moyen, +c'est d'écarter définitivement la catégorie de qualité. +Ainsi la substance est une et réelle; chaque personne +en est distincte par la propriété qui la constitue. +Cette propriété n'est pas accidentelle, puisqu'elle +est constitutive; elle n'est pas une forme ou +qualité, car alors elle serait une addition à l'essence, +et Dieu serait composé; elle ne se dit pas <i>secundum +substantiam</i>, mais elle n'est pas pour cela <i>secundum +accidens</i>. Il y a entre la substance et l'accident un +intermédiaire, c'est la relation. Ou les propriétés de +Dieu sont dites <i>ad se</i>, et alors elles sont les propriétés +essentielles et absolues, qui ne sont séparables +de l'essence, que dans le langage humain; +ou bien elles sont dites <i>ad alterum</i>, comme la paternité, +la génération, la procession, et elles sont +relatives. Tandis que l'accident est variable, la relation +ici ne l'est pas; comment le serait-elle entre +deux termes éternels? Les relations des personnes, +étant des relations, ne sont pas absolues, mais elles +sont le mode de subsister de l'essence<a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a><a href="#footnote379"><sup>379</sup></a>. Elles ne sont +donc pas hors de l'essence, elles ne la doublent pas. +Elles peuvent sans doute être conçues comme des accidents; +c'est une suite de la faiblesse de notre esprit, +qui ne saurait atteindre la réalité de l'être divin; +mais elles sont constitutives de l'essence, elles sont +donc <i>substantiale quippiam</i><a id="footnotetag380" name="footnotetag380"></a><a href="#footnote380"><sup>380</sup></a>. L'unité absorberait les +personnes, si la relation ne s'y opposait; la relation +engendrerait la pluralité, si l'unité n'y résistait<a id="footnotetag381" name="footnotetag381"></a><a href="#footnote381"><sup>381</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote379" name="footnote379"></a><b>Note 379:</b><a href="#footnotetag379"> (retour) </a> Ουκι ουσιας δηλοιτικα αλλα της προς αλληλα +σχέσοις και του υπαρξεως τροπου. <i>Id., +ibid.</i> I x.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote380" name="footnote380"></a><b>Note 380:</b><a href="#footnotetag380"> (retour) </a> Petau, t. IV, c. x, p. 395-397, t. II.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote381" name="footnote381"></a><b>Note 381:</b><a href="#footnotetag381"> (retour) </a> Aug., <i>De Trin.</i>, V, v, xi, et xiii.—VI, +ii, iii, v.—VII, ii.—Saint Anselme dit: «Trinitatis et relationis +consequentiæ se contemperant ut nec pluralitas quæ sequitur relationem, +transeat ad ea in quibus prædictæ sonat simplicitas unitatis; nec +unitas cohibeat pluralitatem ubi eadem relatio significatur. Quatenus +nec unitas amitiat aliquando suam consequentiam, ubi non obviat aliquæ +relationis oppositio; nec relatio perdat quod suum est, nisi ubi +obsistit unitas inseparabilis.» (<i>De Proc. Spir. S.</i>, c. ii, +p. 50. Cf. Nyss., <i>Cont. Eunom.</i>, II.)</blockquote> + +<p>C'est par la relation différente, ensemble avec l'essence +identique, que l'hypostase est constituée.</p> + +<p>Ainsi l'hypostase, ou personne, ne désigne l'essence +qu'indirectement (<i>in obliquo</i>), mais directement +(<i>recte</i>) elle exprime la relation. Dans les choses +créées, aucune propriété personnelle ne consiste +dans la relation; la relation entre les créatures est +accidentelle; en Dieu, au contraire, dans les personnes +incréées, la relation est constitutive, et il +s'ensuit que la personne divine est relative et non +absolue. Les noms de Père, de Fils, de Saint-Esprit +ne désignent pas des natures en elles-mêmes, mais +des personnes l'une par rapport à l'autre<a id="footnotetag382" name="footnotetag382"></a><a href="#footnote382"><sup>382</sup></a>. Ainsi le +Dieu des chrétiens n'est plus le Dieu solitaire des +juifs, mais ils n'est pas non plus la multiplicité de +dieux des Gentils. De ces deux erreurs il reste, dit +saint Jean Damascène, tout ce qu'il y a d'utile dans +le judaïsme, l'unité de la nature divine, et dans +l'hellénisme, la distinction des personnes<a id="footnotetag383" name="footnotetag383"></a><a href="#footnote383"><sup>383</sup></a>. C'est là +quelque chose d'énigmatique, comme le dit saint +Basile<a id="footnotetag384" name="footnotetag384"></a><a href="#footnote384"><sup>384</sup></a>; mais précisément cette condition mystérieuse +est comme la prérogative imparticipable d'une +nature unique, d'une essence incréée, de l'être +parfait.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote382" name="footnote382"></a><b>Note 382:</b><a href="#footnotetag382"> (retour) </a> Aug., <i>In Johan</i>., Tract, xxxix.—Epist. +lxvi aut CLXX.—Le P. Petau dit: «Pater non est persona, nisi +comparatus ad Filium.» T. II, t. IV, c. ix, p. 414.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote383" name="footnote383"></a><b>Note 383:</b><a href="#footnotetag383"> (retour) </a> <i>De Fid</i>., I, vii.—Cf. Petau. +<i>ibid</i>., XIII, p. 422.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote384" name="footnote384"></a><b>Note 384:</b><a href="#footnotetag384"> (retour) </a> Basil., <i>Ep</i>. XLIII.</blockquote> + +<p>On voit que le choix est entre deux manières +d'interpréter dialectiquement le dogme et d'expliquer, +ou plutôt de représenter l'impénétrable alliance +d'une essence unique avec des personnes distinctes.</p> + +<p>La première est celle qui a en général fait une +grande fortune dans l'Église grecque. Elle assimile +en principe l'essence divine à un universel, et les +personnes à des individus. Pour éviter ou pour atténuer +les conséquences de cette assimilation, elle l'affaiblit +ensuite, soit en la donnant comme une manière +nécessaire de concevoir les choses, et en laissant +à l'esprit humain la faculté de distribuer à son choix +la réalité entre l'universel et l'individu; soit en faisant +remarquer que l'assimilation n'est pas rigoureuse, +que l'espèce ou le genre incréé n'est pas composé +de personnes, mais réside dans les personnes, +que celles-ci ne sont pas séparées les unes des autres +comme les individus, mais sont les unes dans les +autres, du moins en essence, et qu'ainsi aucune +diversité, quant au temps de la naissance, n'est +assignable entre elles, aucune différence en acte +n'est entre elles possible, si ce n'est celle de la +relation<a id="footnotetag385" name="footnotetag385"></a><a href="#footnote385"><sup>385</sup></a>. D'où il résulte que le rapport de l'individu +incréé au genre incréé est une communauté tout +autre que le rapport similaire entre les créatures, +et que cette communauté sans pareille n'altère pas +l'unité de substance.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote385" name="footnote385"></a><b>Note 385:</b><a href="#footnotetag385"> (retour) </a> <i>De fid</i>., I, VIII et seq. C'est même, suivant +saint Jean de Damas, ce qui fait que l'espèce ou genre est dans la +Divinité une essence simple, une véritable substance, tandis que l'unité +d'essence des individus créés n'est qu'une communauté, une ressemblance. +Celle-ci en Dieu se prend comme réelle, τό κοινον έν +θεωρειται πραγματι, et dans les autres choses elle n'est que pensée, +θεωρειται λόγω και επίνοια; et réciproquement, tandis +que les individus créés sont perçus réellement différents, les +différences des personnes divines ne sont que distinguées par +l'intelligence, επίνοια το διγρημενον.</blockquote> + +<p>L'autre interprétation repousse la précédente pour +plusieurs raisons. D'abord, c'est que la distinction +des universaux et des individus n'étant qu'une manière +de comprendre les choses, est de droit inapplicable +à Dieu, c'est-à-dire à l'incompréhensible; +puis la diversité des personnes dans une essence +dont l'unité serait collective accroîtrait et composerait +cette essence, dont elle rendrait la quantité +proportionnelle au nombre des personnes. Trois +statues d'or font plus d'or qu'une seule des statues, +tandis que le nom de Dieu, donné à chacune des +trois personnes de la Trinité, ne crée pas plus trois +dieux que trois fois le nom de soleil ne crée trois +soleils<a id="footnotetag386" name="footnotetag386"></a><a href="#footnote386"><sup>386</sup></a>. L'unité de Dieu est, à proprement parler, +la singularité<a id="footnotetag387" name="footnotetag387"></a><a href="#footnote387"><sup>387</sup></a>. De toutes les distinctions dialectiques +il n'en faut donc garder qu'une, la relation: +il est universellement admis que les propriétés sont +des relations; les personnes n'existent donc que par +les relations, et combinées avec l'identité de l'essence, +ces relations la caractérisent sans cependant +la décomposer, et y introduisent une inexprimable +différence, seule compatible avec la parfaite unité<a id="footnotetag388" name="footnotetag388"></a><a href="#footnote388"><sup>388</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote386" name="footnote386"></a><b>Note 386:</b><a href="#footnotetag386"> (retour) </a> Aug., <i>De Trin</i>., VII, vi.—Boeth., +<i>Quom. Trin. est un.</i>, p. 959.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote387" name="footnote387"></a><b>Note 387:</b><a href="#footnotetag387"> (retour) </a> Ουκ ειπος ομοιοτητα, αλλα ταυτοτητα, +dit Damascène, qui n'est pas toujours d'accord +avec lui-même. <i>De Fid</i>., 1, viii. «Pater, et Filius, +et Spiritus Sanctus per hoc, quia cum est Deus in Deo, non +est nisi unus Deus, servant in deitate, ad similitudinem +unis hominis, singularitatem.» (S. Anselm., +<i>De Proc. Sp</i>. S., in fin.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote388" name="footnote388"></a><b>Note 388:</b><a href="#footnotetag388"> (retour) </a> Basil., <i>Ep</i>. XLIII.</blockquote> + +<p>Au reste, ces deux interprétations ont deux caractères +communs; l'un dangereux, c'est qu'elles +tendent l'une et l'autre à faire regarder les propriétés +divines, et particulièrement la distinction +des personnes, comme quelque chose d'intellectuel, +et plutôt comme une condition de notre esprit que +comme une expression vraie et adéquate de la réalité<a id="footnotetag389" name="footnotetag389"></a><a href="#footnote389"><sup>389</sup></a>. +Le second, plus rassurant, c'est que toutes +deux finissent par conclure à une spécialité incomparable, +à un mystère surnaturel dans la nature de +l'être divin, qui se trouve placé en dehors des +données communes de la science et du langage.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote389" name="footnote389"></a><b>Note 389:</b><a href="#footnotetag389"> (retour) </a> Grégoire le Thaumaturge a osé dire que le Père +et le Fils étaient deux par la pensée, un par l'hypostase, +επινοια μεν είναι δύο, υποστασει οέ ίν. Le +P. Petau, qui cite ces mots après saint Basile, ne les excuse +qu'en disant qu'il faut ici par hypostase entendre substance, +et qu'être deux par la pensée signifie n'être pas deux essentiellement +(t. II, t. I, c, iv, p. 22).</blockquote> + +<p>Or, maintenant dans quel sens s'est déclaré Abélard? +Il nous semble qu'il s'est plutôt éloigné de +l'interprétation des dialecticiens grecs; il penche +évidemment pour celle qui s'appuie davantage sur +la nature mystérieuse de Dieu, et qui interdit le plus +sévèrement à la science de la confondre avec les +natures finies. Sa doctrine trinitairienne, quoi qu'on +en puisse penser d'ailleurs, donne bien peu d'accès +à l'application de la théorie du genre et de l'espèce; +elle ne se rencontre presque sur aucun point avec +la doctrine de saint Jean de Damas, et paraît bien +plus près de celle de saint Anselme, laquelle devait +un jour devenir celle de saint Thomas d'Aquin.</p> + +<p>Dans la diversité de noms Abélard aperçoit d'abord +une différence de génération ou plutôt d'origine: +le Père n'est point engendré et le Fils est engendré; +de cette différence résulte pour chaque personne +une relation distinctive comme la paternité, la filiation. +Qu'est-ce donc que les propriétés des personnes? +Leurs relations sont-elles les seules propriétés? +Oui, selon le principe posé par Boèce:</p> + +<p>«La relation multiplie la Trinité<a id="footnotetag390" name="footnotetag390"></a><a href="#footnote390"><sup>390</sup></a>.» Ces propriétés +ont l'avantage de ne pas désigner seulement un +simple attribut, mais la personne même; c'est ce +qui, en langage d'école, s'exprime ainsi: «La relation +constitue l'hypostase.» La relation est donc +la même chose que la propriété; la propriété distingue +la personne, et pour nous elle la définit; elle +est la personne. Du Père retranchez la paternité, +reste Dieu, ou l'essence qui n'est aucune personne +en particulier<a id="footnotetag391" name="footnotetag391"></a><a href="#footnote391"><sup>391</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote390" name="footnote390"></a><b>Note 390:</b><a href="#footnotetag390"> (retour) </a> «Relatio multiplicat trinitatem... Facta est +trinitatis numerositas in eo quod est praedicatio relationis.» +(Boeth., <i>De Trin. ad Symac</i>., p. 961.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote391" name="footnote391"></a><b>Note 391:</b><a href="#footnotetag391"> (retour) </a> Thom. Aquin. <i>Summ</i>., I, qu. XL., art. 2 et 3.</blockquote> + +<p>Abélard n'a pas raisonné avec cette rigueur. Il a +bien reconnu que les personnes ne peuvent être +distinguées que par des propriétés. Puis, ouvrant +les livres, il a vu qu'on assignait à chaque personne +de certains caractères. Or, ces caractères ne peuvent +être que communs ou propres. S'ils sont distinctifs, +ils sont propres ou personnels. Quels sont-ils? aux +termes de l'Écriture, engendrer, être engendré, procéder; +suivant des auteurs très-révérés, puissance, +sagesse, bonté. Les premiers sont des actes qui donnent +lieu à des relations; mais de telles relations +peuvent bien être les signes ou les effets des propriétés +qui caractérisent un être; elles ne sont pas +ces propriétés intrinsèques qui le définissent. Si +donc il existait entre les relations indiquées par +l'Écriture et les propriétés assignées par les Pères, +un secret rapport, une intime correspondance, celles-ci +pourraient être les véritables propriétés personnelles; +et voilà comme avec un peu d'adresse inductive +la distinction de la puissance, de la sagesse +et de la bonté devient la base ou l'équivalent de la +distinction du Père, du Fils et du Saint-Esprit.</p> + +<p>L'erreur logique, c'est de n'avoir pas aperçu que +les propriétés ne peuvent être autres que des relations, +et d'avoir confondu la catégorie de la relation +avec la catégorie de la qualité, ou identifié trois propriétés +absolues avec trois propriétés relatives, en +faisant équation entre non-génération (ou paternité), +génération (ou filiation), procession (ou spiration), +et puissance, sagesse, bonté. Mais l'emploi de la +catégorie de qualité ou l'attribution spéciale aux diverses +personnes de ces diverses propriétés n'est +point de l'invention d'Abélard; l'Église l'admet, si +elle ne la consacre, et ses plus sages écrivains la répètent +tous les jours<a id="footnotetag392" name="footnotetag392"></a><a href="#footnote392"><sup>392</sup></a>. Cependant, dès qu'on fait des +propriétés personnelles quelque chose d'autre et de +plus que des relations, et qu'on essaie ainsi de pénétrer +en elle-même la personnalité intime du Père, du +Fils et du Saint-Esprit, on poursuit une propriété +essentielle, c'est-à-dire qu'on touche à l'essence, et il +n'y a pas d'autre essence que l'essence divine dans sa +simplicité. Toutefois on ne s'arrête pas, et l'on prend +pour propriétés personnelles des attributs essentiels. +La puissance, la sagesse, la bonté sont en effet des +attributs de l'essence divine. Des théologiens, pour +excuser l'usage de les rapporter chacun à une personne +en particulier, disent que c'est pour mieux +faire connaître la Trinité, en montrant comment se +manifestent spécialement les personnes, qui la constituent. +Ces attributs essentiels de la Divinité sont, +ajoutent-ils, <i>appropriés</i> ainsi aux personnes, mais +ne leur sont pas <i>propres</i>; s'ils leur étaient propres, +chaque personne deviendrait une véritable forme +dont la substance divine serait la matière, c'est-à-dire +que celle-ci ne serait pas Dieu sans ces formes, +ou qu'avec ces formes elle serait plus que Dieu: ce +qui est une hérésie manifeste<a id="footnotetag393" name="footnotetag393"></a><a href="#footnote393"><sup>393</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote392" name="footnote392"></a><b>Note 392:</b><a href="#footnotetag392"> (retour) </a> C'est encore comme une certaine réalisation de la +puissance, de l'intelligence et de l'amour, réalisation successive, +non par ordre de temps, mais de principe, c'est comme une sorte de +<i>processus</i> à trois degrés dans l'essence divine, +qu'un écrivain très-recommandable, M. l'abbé Maret, a présenté +le dogme de la Trinité. Il est aussi formel à cet égard qu'il est +permis de l'être. (Voyez l'intéressant ouvrage intitulé <i>Théodicée +chrétienne</i>, leçon XIIIe, Paris, 1844.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote393" name="footnote393"></a><b>Note 393:</b><a href="#footnotetag393"> (retour) </a> S. Thom. <i>Summ.</i>, 1, qu. xxxix, n. 7.</blockquote> + +<p>Cette découverte subtile entre la propriété et l'appropriation, +Abélard ne l'avait pas faite, ou quoi-qu'il +ait en quelque pensée de ce genre<a id="footnotetag394" name="footnotetag394"></a><a href="#footnote394"><sup>394</sup></a>, il ne s'y +est pas montré assez fidèle, et il est tombé dans l'erreur +de transformer des attributs essentiels et absolus +en propriétés personnelles et relatives; seulement, +dans sa prudence, il a rappelé que ces mots +de propriétés, de différence, etc., ne devaient plus, +quand il s'agit de Dieu, être pris dans un sens rigoureux +et technique. C'était indirectement confesser +l'abus et le péril de l'application de la dialectique +au dogme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote394" name="footnote394"></a><b>Note 394:</b><a href="#footnotetag394"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, c. ii, p. 193 et suivantes.</blockquote> + +<p>La théologie scolastique orthodoxe ne s'est pas +montrée beaucoup plus sage. Que penser de la subtilité +qui permet l'appropriation et rejette la propriété? +Les propriétés, a-t-on dit, sont les relations; +mais les relations s'appellent aussi <i>les notions</i>, ou +signes reconnaissables des personnes. Sous ce dernier +nom, elles ne sont que de pures idées, des +moyens de concevoir on plutôt de raisonner; mais +ontologiquement, en elles-mêmes, les relations ou +propriétés sont-elles davantage? Elles sont réelles, +dit saint Thomas, elles ne sont pas purement rationnelles. +Alors que sont-elles réellement? la relation +est la personne même; la paternité ne diffère pas en +réalité du Père, car la distinction de la matière et +de la forme n'étant point admise dans l'être divin, +l'abstrait n'y diffère pas du concret. Or, qu'est-ce +que la personne du Père en réalité ou substantiellement? +L'essence divine en tant que Père. Ces mots +<i>en tant que Père</i> sont-ils l'expression d'un accident +du sujet? L'unité divine, cette seule et véritable +unité, n'admet pas plus là composition du sujet et +de l'accident que celle de la matière et de la forme. +Tout ce qui est attribué en prédicat à Dieu n'est +attribut qu'en apparence, hypothétiquement, par +une loi de notre intelligence; au vrai, tout ce qui +lui est attribué lui est essentiel; tout en lui est essence. +Ainsi, de même que les relations sont les +propriétés, et les propriétés, les personnes, la personne +n'est pas dans la réalité autre chose que l'essence. +<i>In Deo non aliud persona quam essentia secundum +rem</i><a id="footnotetag395" name="footnotetag395"></a><a href="#footnote395"><sup>395</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote395" name="footnote395"></a><b>Note 395:</b><a href="#footnotetag395"> (retour) </a> S. Thom. <i>Summ.</i>, ibid., a. 1, et qu. XI., a. 1.</blockquote> + +<p>Ainsi la scolastique est obligée, dès qu'elle se +lance dans l'analyse logique du dogme, d'écarter peu +à peu toutes les distinctions scientifiques, en les +présentant comme des suppositions de notre intelligence, +comme des moyens de raisonnement, comme +des formes subjectives, c'est-à-dire que les relations, +les propriétés, les personnes arrivent à n'être plus +qu'idéales, et la Trinité objective s'évanouit. Je crains +fort que saint Thomas n'ait exposé les plus purs +principes du sabellianisme philosophique. Voilà bien +cette fois la théologie devenue nominaliste.</p> + +<p>Son exemple me ramène donc, comme celui d'Abélard, +à cette conclusion: il n'y a point de science +de la Trinité.</p> + +<p>Mais puisque l'Église a donné l'exemple d'en essayer +une, l'imitation respectueuse de l'Église peut +conduire à l'erreur, non à l'hérésie; nous croyons +que l'erreur est inévitable, mais elle n'est point criminelle, +c'est-à-dire hérétique, lorsqu'elle est présentée +avec réserve, lorsqu'on a soin d'avertir, +comme le fait Abélard, que rien ne doit être pris au +pied de la lettre, parce que ni la logique ni le langage +ne s'appliquent exactement à la Trinité. Que devient +alors le nominalisme, le réalisme ou tout autre système +sur les rapports de l'intelligence humaine et de +l'ontologie? Nous sommes engagés dans une question +en dehors de tous les systèmes, en dehors de toutes +les terminologies. Il n'est donc plus de doctrine spéciale +dont les conséquences puissent être tournées +contre le dogme; car toute doctrine a été récusée, dès +qu'il s'agit du dogme, et le mystère a été mis en +dehors de la philosophie.</p> + +<p>Faute de cet avertissement préalable, aucune discussion +ne serait innocente ni possible sur le dogme +de la Trinité. En vous tenant strictement au langage +de la science, essayez de comprendre sans hérésie +les célèbres paroles de Bossuet sur la Trinité dans +<i>le Discours sur l'histoire universelle</i><a id="footnotetag396" name="footnotetag396"></a><a href="#footnote396"><sup>396</sup></a>; ou elles ne doivent +pas être entendues en rigueur, où elles contiennent +la négation des personnes de la Trinité. Une +comparaison psychologique y assimile celles-ci à des +phénomènes intellectuels, à nos facultés, qui n'introduisent +aucune différence dans l'unité de la personne +humaine. Bossuet est donc sabellien dans les +termes. Logiquement, adressé à la doctrine et au +langage, le reproche est irréfragable; adressé à la +personne, ce serait une calomnie. Abélard nous +paraît avoir été calomnié ainsi.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote396" name="footnote396"></a><b>Note 396:</b><a href="#footnotetag396"> (retour) </a> IIe partie, c. XIX. Cf. son sermon sur le mystère +de la très-sainte Trinité, et ci-dessus, p, 315.</blockquote> + +<p>Maintenant est-il prudent et convenable de se +plaire à ces expositions métaphysiques du mystère, +lesquelles ne sont innocentes qu'à la condition de +passer pour des métaphores philosophiques? Est-il +conséquent de traduire le problème de la nature de +Dieu dans la langue de la science, en professant que +cette langue ne s'y adapte pas régulièrement? Que +dirait-on de celui qui donnerait la théorie mathématique +d'une question à laquelle il aurait déclaré +que les mathématiques sont inapplicables? Cette inconséquence +est celle d'Abélard, mais de bien d'autres +avec lui. Il a pour données une seule substance +et trois personnes dans un même être, et il entreprend +de les discuter pour les établir philosophiquement. +Défense à lui de vous dire, pour expliquer +quelle est la différence des personnes, que c'est +une différence substantielle; il faut bien alors que +ce soit une différence modale. La faute n'est pas de +dire cela, mais de prétendre savoir sur quelle différence +repose la distinction des personnes. Une fois +accordé qu'il s'agit d'une différence de propriété, +ce n'est pas sa faute si vous vous dites à vous-même: +une propriété n'est pas une chose réelle et +subsistante par elle-même; donc la personne n'est +pas subsistante, elle n'est qu'un mode de la substance. +C'est vous qui êtes nominaliste, et non pas +lui, c'est vous qui devenez, par son influence et +contre son gré, sabellianiste à son école. Quelle +ressource lui reste-t-il? Celle de vous mettre en défiance +contre cette conclusion du général au particulier +et du créé à l'incréé. Il ne peut pas vous dire +que les propriétés sont substantielles, mais il se +garde de vous dire qu'elles ne sont pas réelles; il le +penserait, il l'aurait dit antérieurement, quand il +s'agissait des choses de la création, qu'il s'interdirait +de qualifier de même ce qui est au-dessus de la +création. Il vous dira au contraire que la Trinité est, +qu'elle est réelle, qu'elle est non <i>in vocabulis</i>, mais +<i>in re</i>. Le nominalisme consiste <i>à classer in vocabulis</i> +ce que le réalisme constitue <i>in re</i><a id="footnotetag397" name="footnotetag397"></a><a href="#footnote397"><sup>397</sup></a>. Que vous dirait +donc de plus un réaliste? Pour lui, comme pour +toute intelligence humaine, il le faut, la nature +divine doit déroger à toutes les conditions des autres +natures. Si sa doctrine métaphysique lui donnait +les moyens de concilier la coexistence de trois personnes +dans une même substance, il détruirait le +mystère, il ferait descendre le ciel sur la terre, il +humaniserait la Divinité. C'est pour lui une loi, +comme pour le nominaliste, que la raison, sur sa +pente naturelle, doive, quand elle spécule sur la Trinité, +être emportée à des conséquences énormes; c'est +l'énormité de ces conséquences, toujours présente, +toujours menaçante, qui fait que la Trinité est un +mystère, c'est-à-dire un dogme et non un problème, +un article de foi et non une question philosophique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote397" name="footnote397"></a><b>Note 397:</b><a href="#footnotetag397"> (retour) </a> <i>Theol. Chr</i>., t. IV, p. 1280.</blockquote> + +<p>Ce dernier point si important, Abélard le néglige, +et comme lui tous ceux qui, avant ou après lui, +ont essayé une démonstration philosophique de la +Trinité. Aucune des démonstrations que l'Église +autorise ou tolère n'échappe peut-être complètement +aux critiques que l'orthodoxie peut diriger contre la +sienne. La théorie de saint Thomas, si prudente et +si régulière, présente encore, ainsi qu'on l'a pu voir, +ce mélange de science et de dogme, de dialectique +et de mysticité, qui tour à tour excite et paralyse le +raisonnement, et ajoute à la difficulté des mystères +celle de la contradiction des termes. Le plus sage +nous semblerait donc de recevoir religieusement de +la tradition évangélique le dogme de la Trinité, et d'en +considérer la théorie canonique comme une règle +écrite, destinée à prévenir toute tentative d'interprétation +et à en tenir la place dans le langage chrétien, +sans introduire dans l'esprit une idée de plus. +Mais cette sagesse n'était celle de personne au temps +où la théologie se formait, et l'on ne peut s'étonner +qu'elle ait manqué au curieux Abélard.</p> + +<p>Mais si, dans l'intérêt de la foi, il a eu tort d'appliquer, +même avec mesure, la dialectique à l'exposition +du dogme de la Trinité, reconnaissons au +nom de la philosophie que cette application était la +seule forme que de son temps pût prendre à sa +naissance la théodicée rationnelle, et il fallait bien, +ici je parle en homme du XIXe siècle, que la raison +préparât son émancipation.</p> + +<p>Orthodoxe ou hérétique, chrétienne ou profane, la +théologie d'Abélard est une philosophie en matière de +religion, une théodicée. Qu'en faut-il penser à ce titre +et quelle en est la valeur scientifique? Ce serait un second +examen qui se prolongerait sous cette nouvelle +forme, et reprendrait une à une toutes les questions +concernant la nature de Dieu, la création, le gouvernement +du monde. Il suffira de quelques observations.</p> + +<p>Les docteurs du moyen âge ne sont pas entièrement +responsables des principes de leur philosophie religieuse. +Ils ne l'ont ni inventée ni choisie, ils l'ont +trouvée toute faite et reçue de la tradition. Ce n'est +que lorsqu'elle modifie la doctrine chrétienne et dans +la mesure où elle l'a modifiée, qu'ils peuvent être +jugés comme penseurs et figurer en personne dans +les annales de la philosophie. On ne peut leur demander +compte que de ce qu'ils ajoutent ou retranchent +aux croyances communes de l'Église; celles-ci constituent +une doctrine, une école, qui n'est à vrai dire +celle de personne, et qui n'est pas autre chose que +le christianisme. Abélard chrétien n'a plus d'individualité, +par conséquent plus d'importance. Ce qu'il +pense ou dit à ce titre a moins de valeur que le plus +simple, le plus modeste catéchisme. N'examinons +donc pas, à propos de tel ou tel dogme qu'il adopte +et reproduit, quelles sont les origines on les conséquences +de ce dogme, et si telle ou telle théorie catholique +porte des traces de platonisme ou ramène, +par l'école d'Alexandrie, aux philosophies orientales. +La théologie d'Abélard dans son essence est celle du +monde contemporain.</p> + +<p>Les exceptions sont rares dans l'Église; on compte +peu de docteurs qui, en conservant les formes chrétiennes, +aient innové au fond et introduit, à la faveur +de l'orthodoxie dans les termes, une philosophie +étrangère à la tradition. Dans les premiers siècles +et parmi les Pères il se rencontre bien de ces hardis +penseurs dont l'Église n'a pas toujours soupçonné +la hardiesse, et qu'elle a de confiance admis +ou laissés au nombre de ses docteurs, quelquefois +rangés au nombre de ses saints. Plus tard, la tradition +mieux fixée, la puissance ecclésiastique mieux +établie, l'instruction et l'originalité philosophique +en décadence, rendent la théologie de plus en plus +uniforme et convertissent les écrivains en de simples +metteurs en oeuvre qui exposent et disposent, prouvent +et défendent, mais qui n'inventent plus. Seulement, +par quelques détails, par le choix de certains +arguments, par l'emploi de certaines citations, par +l'attachement à certaines autorités, enfin par leur +méthode d'exposition, ils se donnent un caractère et +manifestent une tendance.</p> + +<blockquote><p> +Facies non omnibus una, +Non diversa tamen. +</p></blockquote> + +<p>Ils sont chrétiens, mais dogmatiques, démonstratifs +ou mystiques; et ils poussent la science religieuse +dans telle ou telle voie qui la conduit, soit au quiétisme +intellectuel, qui n'enseigne ni ne discute, soit +au rationalisme chrétien, si goûté de nos pères, soit +à l'absolutisme de principe de l'autorité, exclusivement +admis par une école de ce temps-ci. Rarement +ces différences importantes ont été, du VIIe au XVe siècle, +poussées au point d'insinuer dans la foi des doctrines +inconnues, et les hérésies même n'ont presque +jamais produit de véritables nouveautés philosophiques. +Dans toute cette longue période, il se produit +peu d'hommes qui, tels que Scot Érigène, se soient +fait un christianisme personnel, et qui, ressuscitant +quelque philosophie payenne, l'aient couverte de la +robe du lévite pour qu'on ne la reconnût pas. Ils ne +sont pas plus communs ceux qui, comme saint Anselme, +sans sortir du giron de l'Église, se sont mis +à rechercher les fondements philosophiques des idées +religieuses, et à démontrer rationnellement comment +l'homme croit en Dieu. Il ne faut même pas tenir +toujours grand compte aux écrivains de telle ou telle +opinion inusitée, de telles ou telles conséquences +singulières, qu'on peut apercevoir ou démêler +dans leurs systèmes; ils n'ont pas toujours eu volonté +ni conscience de penser ce qu'ils ont dit. Dans +ces temps d'érudition, où les livres étaient rares +et les idées plus encore que les livres, on dépendait +beaucoup de l'auteur qu'on avait lu, on citait +sans discernement, on copiait sans choix, et l'on +empruntait aveuglément à des ouvrages contradictoires, +à des sectes opposées, des opinions peu conciliables, +dont on méconnaissait la portée, et que +recommandait également leur antiquité commune. +Le hasard, plus que le mouvement régulier des esprits, +décernait successivement l'autorité à des écrivains +différents, et tandis que la vogue du pseudo-Denys, +qu'on croyait Denys l'Aréopagite, portait au +mysticisme, l'engouement pour le consul Boèce ramenait +au genre didactique et produisait la philosophie +de l'école. Ce serait dénaturer les faits que +de vouloir assigner une valeur philosophique à toutes +les opinions, que de les représenter toutes comme +les phases naturelles, comme les développements logiques +de l'esprit humain. Pour être vraie, l'histoire +même des systèmes ne doit pas toujours être systématique. +Le moyen âge est rempli de choses fortuites, +de singularités stériles, de tentatives insignifiantes, +et les théologiens abondent en hardiesses +qui ne mènent à rien, en assertions graves qui ne +concluent pas, en erreurs qui n'égarent point. La foi +domine l'ensemble et neutralise souvent ce qui n'est +pas elle. Comme un corps sain et vigoureux, elle +s'assimile quelquefois jusqu'à des poisons et n'en est +pas plus altérée qu'affaiblie.</p> + +<p>Gardons-nous donc d'aller relever dans Abélard +tous les passages qui, logiquement analysés, conduiraient +à des conséquences auxquelles il n'a jamais +pensé; toutes les expressions qui, par voie de citation, +lui sont venues de quelque doctrine qu'il n'a +jamais connue, toutes les opinions épisodiques qu'il +répète sur la foi d'un auteur, sans s'être jamais +aperçu qu'elles fussent d'origine suspecte ou de +nature incompatible avec la foi. Platonicien quand il +cite le Timée, péripatéticien quand il cite Boèce, +alexandrin par endroits, plus souvent disciple de +l'Église latine, il n'entend pas être autre chose qu'un +philosophe catholique, et les combinaisons d'idées +hétérogènes qu'on peut ça et là signaler dans ses +écrits ressemblent souvent à des centons plutôt qu'à +un éclectisme. Il cite pour se montrer instruit, il +commente pour paraître ingénieux, il concilie pour +rester logique; mais la plupart du temps son travail +porte moins sur les doctrines que sur les textes, et +il entend expliquer et non compléter l'antiquité. +Nous aimons à généraliser; nous excellons aujourd'hui +à retrouver la filiation des idées et à voir, +comme on dit, tout dans tout. Rien ne serait plus +trompeur que de supposer à toutes les époques, que +d'attribuer rétroactivement au temps passé la clairvoyance +et l'universalité qui appartiennent au nôtre.</p> + +<p>Une fois dit qu'Abélard est un théologien catholique +et rationaliste, sa place est suffisamment marquée, +son caractère suffisamment déterminé; on sait +dans quelle école chrétienne il doit être classé, et +nous croyons à cet égard nous être assez expliqué. +Nous n'ajouterons que deux observations.</p> + +<p>1º Les Allemands ne se renferment guère dans la +réserve que l'on conseille ici. Un historien de la +philosophie, Rixner, déclare qu'il y a dans la doctrine +d'Abélard un fond de spinozisme, et il donne +en preuve un tableau synoptique dressé par Fessler +d'extraits divers d'Abélard et de Spinoza<a id="footnotetag398" name="footnotetag398"></a><a href="#footnote398"><sup>398</sup></a>. On se +rappelle que déjà Caramuel accusait Abélard d'avoir +retrouvé dans les ruines de l'antiquité la philosophie +d'Empédocle, en soutenant que tout était Dieu +et que Dieu était tout<a id="footnotetag399" name="footnotetag399"></a><a href="#footnote399"><sup>399</sup></a>, et en remettant au jour un +panthéisme qui, pour cette époque, n'avait été +signalé qu'en principe dans les doctrines de Bernard +de Chartres et plus explicitement dans celles +d'Amaury de Bène, condamné et, suivant quelques-uns, +brûlé comme hérétique, mais placé par certains +historiens au nombre des disciples d'Abélard.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote398" name="footnote398"></a><b>Note 398:</b><a href="#footnotetag398"> (retour) </a> <i>Handbuch der Geschichte der Philosophie</i>, t.1, ep. i, sec. +16, append. iii.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote399" name="footnote399"></a><b>Note 399:</b><a href="#footnotetag399"> (retour) </a> J. Caram. Lobkowitz, <i>Ration. et real. Philosophia, +Metaph.</i>, III, iii, p. 175.</blockquote> + +<p>L'accusation de panthéisme est une des plus +faciles à lancer contre toute théologie. En traitant de +Dieu, le langage humain, plus encore que la pensée +humaine, manque rarement d'y donner prétexte. +Toutefois le panthéisme s'accorde plus volontiers +avec le réalisme exagéré, et le principe nominaliste, +savoir l'individualisme absolu, paraît <i>a priori</i> inconciliable +avec une doctrine qui noie tous les individus +dans l'unité de la substance universelle. Abélard +semblait donc plus qu'un autre à l'abri de +l'accusation de panthéisme. Cependant les incohérences +ne sont pas rares chez les philosophes, et +de ce qu'une doctrine serait contradictoire il ne +suivrait pas qu'elle fût invraisemblable.</p> + +<p>Au premier abord, il semble que Rixner et Fessler +ont raison. Le dernier a détaché de la seule <i>Théologie +chrétienne</i> sept passages auxquels il oppose des passages +correspondants et selon lui équivalents, qui +sont les principes mêmes de l'Éthique de Spinoza. +Mais quand l'analogie de doctrine serait dans ces +citations cent fois plus évidente qu'elle ne nous +semble, la démonstration ne serait pas concluante. +Pour qu'il y ait panthéisme, il faut le dessein formé +de ramener Dieu et le monde à l'unité et de nier la +dualité qui résulte soit de la coéternité des deux +principes, soit plutôt de la création substantielle; +or, rien de semblable dans Abélard; jamais il n'y a +songé, et j'ignore même s'il savait bien qu'une telle +doctrine eût existé. Il croyait en Dieu et en la création; +ses expressions sont positives dans ce sens. +Dans le Dieu créateur, dit-il, «Moïse désigne +le Père, c'est-à-dire la puissance divine, par laquelle +tout a pu être créé de rien (<i>Introd.</i>, lib. 1, +p. 987). Le nom de Tout-Puissant est donné par +l'Écriture au Père, quoique les autres personnes +divines soient toutes-puissantes, parce que le Père +étant inengendré existe par lui-même et non par +un autre... tandis que tout le reste ne peut être +que par lui (<i>Theol. Christ.</i>, lib. I, p. 1165). Il est +dit des éléments que Dieu les créa et non qu'il les +forma, parce que être créé se dit de ce qui est +produit du non-être à l'être» (<i>Hexam.</i>, p. 1366). +Et d'ailleurs celui qui croit réellement en l'incarnation +et en la rédemption ne peut rien avoir de commun +avec Spinoza. Le panthéisme et le péché impliquent, +le panthéisme et la damnation impliquent, +le panthéisme et la rémunération impliquent. A quelque +faible degré qu'un homme soit chrétien, il nie +<i>ipso facto</i> le panthéisme.</p> + +<p>Maintenant ne se peut-il pas faire qu'un théologien, +contre son intention, à son insu, professe sur +la nature de Dieu de telles idées que l'unité de substance +en résulte logiquement? La doctrine chrétienne +elle-même est-elle absolument exempte de formules +et d'expressions qui se prêtent à de telles conséquences? +On n'en peut absoudre, par exemple, le +père Malebranche, qui dans la sincérité de son coeur +exécrait le panthéisme, qui appelait Spinoza un +misérable, son Dieu un monstre, son système une +épouvantable et ridicule chimère, et qui a dit cependant: +«Dieu n'est pas renfermé dans son ouvrage, +mais son ouvrage est en lui et subsiste dans sa +substance.... C'est en lui que nous sommes<a id="footnotetag400" name="footnotetag400"></a><a href="#footnote400"><sup>400</sup></a>.» +Toutefois c'est là une accusation inductive qu'on ne +devrait admettre qu'avec grande réserve. Telle est la +nature de l'esprit humain et celle de la Divinité que +l'un ne peut guère raisonner sur l'autre avec un peu +de suite sans laisser échapper des propositions qui +semblent recéler le panthéisme. Prenons l'autorité +la plus haute: «Je suis l'être,» dit le Seigneur dans +l'Écriture, «je ne change point» (Exod., III, 14. +—Malach., III, 6). Supposons que ces passages +soient isolés, que rien ne les commente, ne les explique, +ne les modifie, et essayons, en les prenant +dans un sens absolu, de les concilier avec la création; +aucune subtilité n'y réussira. «La vie est en Dieu,» +dit saint Jean, «nous demeurons en lui.... Il nous +a donné de son esprit» (I, 4; IV, 13). «Nous +vivons en Dieu,» dit saint Paul aux Athéniens, +«en lui nous nous mouvons et nous sommes» +(Act., XVII, 28). Ces mots sont la devise et comme +l'axiome fondamental du spinozisme, et qui pourtant +oserait supposer que l'apôtre ait douté de la +personnalité humaine et de la séparation substantielle +entre le créateur et la créature?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote400" name="footnote400"></a><b>Note 400:</b><a href="#footnotetag400"> (retour) </a> VIIIe et IXe <i>Entretien sur la Métaphysique</i>.</blockquote> + +<p>On rencontrerait dans les Pères, dans les théologiens, +dans les philosophes les plus religieux, que +vous dirai-je? dans le catéchisme, des propositions +isolées qui présenteraient le même sens et les mêmes +dangers. Saint Clément n'a-t-il pas écrit que Dieu est +tout, et saint Augustin que tout est en Dieu, et que +rien, pas même l'âme humaine, n'est hors de lui? +«Celui qui est est indivisible,» dit Bossuet. «Dieu est +tout, dit Fénelon.... Il est souverainement un, et +souverainement tout.... Il est tellement tout être, +qu'il a tout l'être de chacune de ses créatures.... +O Dieu! il n'y a que vous.» «Dieu est tout être, dit +Malebranche... toutes ses créatures ne sont que +des participations imparfaites de l'Être divin.» «Dieu +est infini en tout sens,» dit Bergier, et les catéchismes +le répètent<a id="footnotetag401" name="footnotetag401"></a><a href="#footnote401"><sup>401</sup></a>. Prenez tous ces mots au sens littéral, +et je vous défie d'en déduire la création et l'homme. +C'est qu'il y a, en matière de théodicée, un vice +peut-être irrémédiable dans le langage humain et +dont Spinoza abusait pour construire le mensonge +de son système.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote401" name="footnote401"></a><b>Note 401:</b><a href="#footnotetag401"> (retour) </a> S. Clem. Al. <i>Poedag.</i>, t. I.—S. Aug. +<i>Solil.</i>, l, IV; et <i>de Duab. anim.</i>—Bossuet, +<i>Élév. sur les Myst.</i>, 1re sem., élév. IV.—Fénelon, +<i>De l'exist. de Dieu</i>, IIe part., c. II, IIe preuve; +c. v.—Bergier, <i>Dict. de Théol.</i>, art. <i>Dieu</i>, +II, 2°—Voyez l'ouvrage intitulé +<i>Théorie de la raison impersonnelle</i>, par M. Bouillier, c. XVII.</blockquote> + +<p>Si l'on appliquait cette critique aux philosophes +scolastiques, elle ressortirait bien plus évidente encore. +Croyants fidèles pour la plupart, ils ne s'inquiètent +guère des extrêmes conséquences de leurs +doctrines, et de même qu'on les voit, sans préméditation +ni scrupule, donner souvent des armes à +l'idéalisme ou au scepticisme qui les inquiètent peu, +on les voit quelquefois, dans leurs effusions pieuses +sur l'immensité de l'Être divin, anéantir innocemment +sa personnalité et sa liberté mystérieuses, et +avec elles la personnalité et la liberté si claires de +l'homme. Les preuves se présenteraient en grand +nombre. Bornons-nous à discuter quelques-unes de +celles dont s'arme Fessler contre Abélard.</p> + +<p>La première est cette proposition que la divine +substance est absolument indivisible (<i>omnino individua</i>), +absolument sans forme (<i>omnino informis</i>), +n'ayant besoin de rien d'autre qu'elle, se suffisant à +elle-même, ayant tout par elle-même, ne tenant +rien d'un autre qu'elle. Ce sont là, je crois, des propositions +reçues en théologie, en philosophie même; +une seule aurait besoin d'explication dans un autre +livre que celui-ci, c'est celle qui porte que la Divinité +est <i>informe</i>. Nous savons qu'elle signifie que la distinction +de la matière et de la forme est inapplicable +à Dieu; et certes il n'y a rien là que de fort innocent.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Informis Deus est formarum forma vigorque<a id="footnotetag402" name="footnotetag402"></a><a href="#footnote402"><sup>402</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote402" name="footnote402"></a><b>Note 402:</b><a href="#footnotetag402"> (retour) </a> J. Saresb. <i>Enthetic</i>., p. 87.</blockquote> + +<p>A ces propositions, Fessler assimile celles par +lesquelles Spinoza définit la substance. La substance +est ce qui est en soi, ce qui se conçoit par soi, ce dont +le concept n'a besoin du concept d'aucune autre +chose. D'où résulte qu'il ne peut y avoir deux substances +et que toute substance est nécessairement +infinie<a id="footnotetag403" name="footnotetag403"></a><a href="#footnote403"><sup>403</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote403" name="footnote403"></a><b>Note 403:</b><a href="#footnotetag403"> (retour) </a> Rixner, <i>loc. cit</i>.—Abæl. <i>Th. Chr</i>., +p, 1264.—Spinoza, <i>Ethiq</i>., part. t, définit. 8, +prop. 5, 8, 13.—Cf. Frerichs, Commentat. de Ab. Doct., p. 10.</blockquote> + +<p>J'avoue que le rapport logique m'échappe. Abélard +parle de la substance divine, Spinoza de la substance +en général. Quand ce que dit ce dernier serait vrai +ou plausible, faudrait-il en charger Abélard, dont le +but est précisément de spécifier la substance divine, +de déterminer ce qu'elle est et ce qu'elle n'est pas, +de la distinguer de toute autre substance? C'est la +substance incréée qu'il décrit; car il ajoute aussitôt: +«Les créatures, au contraire, quelque excellentes +qu'elles soient, ont besoin de l'adjonction d'une +autre chose qu'elles, et ce besoin atteste leur imperfection» +(<i>Theol. Chr.</i>, p. 1265). Qu'Abélard +ait tort ou raison, qu'importe donc que Spinoza applique +à la substance en général ce qu'Abélard dit +privativement de la substance particulière de Dieu? +Ne savons-nous pas que l'artifice de Spinoza est de +prendre à peu près la définition cartésienne de la +substance, et en montrant ou tentant de montrer +que cette définition n'admet ni limite, ni distinction, +ni multiplicité, d'en conclure qu'elle suppose +une seule et même substance pour toute substance, +et par conséquent une substance illimitée, en telle +sorte que celle-ci soit la seule Divinité et que la +Divinité soit la seule substance? Pour que la racine +du spinozisme fût dans Abélard, il faudrait la montrer +dans sa définition de la substance en général +qui n'est point ici rapportée, et non dans celle de la +substance divine en particulier; il faudrait prouver +que Spinoza et lui définissent de même la première, +et non que Spinoza définit la seconde à peu près +comme Abélard définit la première.</p> + +<p>Dana son second extrait, Fessler remarque qu'Abélard +a répété ce principe des théologiens: <i>Rien n'est +en Dieu qui ne soit Dieu même</i>, et que voulant le développer, +il ajoute que tout ce qui existe dans la +nature est éternel, et alors c'est Dieu, ou est né +du principe suprême, qui est Dieu, rien n'étant par +soi, hors ce par quoi tout existe. Or, Fessler a lu dans +l'Éthique qu'aucune substance autre que Dieu ne +peut être donnée ou conçue, que tout ce qui est est +en Dieu, que l'essence des choses produites par Dieu +n'enveloppe pas leur existence et que Dieu n'est pas +seulement la cause efficiente de l'existence des choses, +mais encore de leur essence<a id="footnotetag404" name="footnotetag404"></a><a href="#footnote404"><sup>404</sup></a>. De là résulte pour le +critique l'analogie des doctrines.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote404" name="footnote404"></a><b>Note 404:</b><a href="#footnotetag404"> (retour) </a> Rixn., <i>loc. cit.</i>—Abæl. <i>Th. Chr.</i>, +p. 1262.—<i>Éthiq.</i>, part. I, prop. 14, 15, 24, 25.</blockquote> + +<p>Il me semble qu'il en résulte leur différence. +D'abord, la citation d'Abélard est tronquée. Ce qui +vient après le principe <i>rien n'est en Dieu qui ne soit +Dieu</i>; n'est que la majeure destinée à prouver ce +principe et non la preuve directe du principe. En +effet, dit le philosophe, toute chose ou est éternelle, +c'est-à-dire Dieu même, ou a commencé et vient de +lui, <i>ab eo sumens exordium</i>. Or, si la sagesse, la puissance +ou tout autre attribut de Dieu a commencé, +Dieu a pu être sans la sagesse, sans la puissance, ce +qui répugne; les attributs de Dieu sont donc éternels, +c'est-à-dire qu'ils sont Dieu même. (<i>Ibid.</i>, p. 1263.) +De bonne foi, comment voir dans ce raisonnement +aucun tendance à identifier toute substance en Dieu, +et à conclure que Dieu est la cause de l'essence des +choses, de ce que rien et par conséquent aucune essence +ne peut être conçue sans Dieu<a id="footnotetag405" name="footnotetag405"></a><a href="#footnote405"><sup>405</sup></a>? Car cette +dernière proposition est la preuve donnée par Spinoza. +Qu'on dise, si l'on pense comme lui, que la +division d'Abélard entre ce qui est éternel et ce qui +a commencé ayant Dieu pour principe, est futile et +vaine, et que les choses particulières, n'étant que +les modes par lesquels les attributs de Dieu s'expriment +d'une façon déterminée, sont une dépendance +nécessaire de ces attributs eux-mêmes coéternels et +consubstantiels à Dieu; on en est le maître, à la +charge pourtant de rencontrer de redoutables contradicteurs. +Mais parce qu'on n'admet pas une division, +taxer de l'avoir niée celui qui l'a établie, c'est +une argumentation étrange, et nulle preuve même +apparente n'est donnée qu'Abélard ait confondu la +cause universelle avec la substance universelle, ce +qui est le panthéisme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote405" name="footnote405"></a><b>Note 405:</b><a href="#footnotetag405"> (retour) </a> <i>Éthiq.</i>, part. I, prop, 15.</blockquote> + +<p>2° Passons à une seconde observation. Lorsqu'on +a le malheur d'admettre le principe de l'unité de +substance, c'est une conséquence forcée que cette +substance constamment identique à elle-même, immutable +pour toute cause externe, soumise à sa nature +comme à sa loi, soit nécessairement tout ce +qu'elle est, fasse nécessairement tout ce qu'elle fait; +d'où il suit que Dieu n'est pas une cause libre, mais +une cause nécessaire, et grâce à l'unité de substance, +toute liberté disparaît du monde: conclusion inévitable +des principes du spinozisme. Nous ne retrouvons +pas ces principes dans Abélard; nous n'y devons +pas retrouver les conséquences.</p> + +<p>Cependant on ne saurait contester qu'il n'ait +limité la liberté de Dieu par sa propre nature, et +hasardé sur ce sujet difficile diverses propositions +dont à toute force Spinoza offre quelques analogues. +Mais elles ne sont pas dans Abélard au nom des +mêmes principes; ce n'est pas l'axiome éléatique de +l'Un et de l'Être qui lui a inspiré l'espèce de fatalisme +divin qu'on peut lui attribuer. Ce qu'on appelle la +liberté de Dieu souffre en effet quelques difficultés +indépendantes des principes du panthéisme. L'être +immutable peut-il faire autrement qu'il ne fait? +L'être infiniment juste peut-il rien faire d'autre que +ce qui est infiniment juste? L'être parfait ne fait-il +pas toujours le mieux à faire? Et par conséquent, si +Dieu existe, ne suit-il pas de sa toute-puissance, de +son immutabilité, de toutes ses perfections, que tout +ce qui se fait ne se faisant que parce qu'il l'a voulu, +il ne pouvait vouloir autre chose que ce qui se fait, +et que ce qui se fait est ce qui pouvait se faire de +plus digne de lui, de plus conforme à sa sagesse, à +sa justice, à sa bonté? La nature de Dieu étant la +perfection, il ne saurait agir que conformément à sa +nature ou à la perfection; et comme il est toujours +égal à lui-même, son oeuvre est digne de lui.</p> + +<p>Ce raisonnement a évidemment touché Abélard, +et sans rapporter les cinq passages que Fessler donne +en preuve, nous avons assez longuement analysé la +théodicée de notre auteur pour qu'on s'en rappelle à +cet égard les remarquables conclusions; mais loin +de procéder du spinozisme, elles découlent assez +naturellement de la notion orthodoxe que toute religion +donne de la Divinité. Il est certain qu'Abélard +reconnaît ces deux principes:—-Dieu ne faisant que +ce qu'il doit faire, il faut qu'il fasse ce qu'il fait.—Tout +ce que Dieu fait est aussi bien que possible, +<i>omnia a Deo tam bona fiunt quantum fieri possunt</i>.</p> + +<p>Mais ce n'est point cette fois à Spinoza qu'il faut +comparer Abélard, c'est à Malebranche et à Leibnitz. +Sa doctrine n'est pas le panthéisme, mais l'optimisme. +C'est Malebranche qui a dit: «Dieu peut ne +point agir, mais s'il agit, il ne se peut qu'il ne se +règle sur lui-même, sur la loi qu'il trouve dans sa +propre substance.... Dieu veut faire son ouvrage le +plus parfait qui se puisse.... mais aussi Dieu veut +que sa conduite aussi bien que son ouvrage porte +le caractère de ses attributs.... Dieu lui-même est +la sagesse; la raison souveraine lui est coéternelle +et consubstantielle, il l'aime nécessairement, et +quoiqu'il soit obligé de la suivre, il demeure indépendant<a id="footnotetag406" name="footnotetag406"></a><a href="#footnote406"><sup>406</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote406" name="footnote406"></a><b>Note 406:</b><a href="#footnotetag406"> (retour) </a> Malebranche, IXe entret., n° 8, 10 et 13. +Voyez aussi, X, <i>Éclaircissement sur les idées</i>.</blockquote> + +<p>C'est Leibnitz qui a dit: «La suprême sagesse +jointe à une bonté qui n'est pas moins infinie +qu'elle, n'a pu manquer de choisir le meilleur.... Il +y aurait quelque chose à corriger dans les actions +de Dieu, s'il y avait moyen de mieux faire.... S'il +n'y avait pas le meilleur, <i>optimum</i>, parmi tous les +mondes possibles, Dieu n'en aurait produit aucun<a id="footnotetag407" name="footnotetag407"></a><a href="#footnote407"><sup>407</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote407" name="footnote407"></a><b>Note 407:</b><a href="#footnotetag407"> (retour) </a> Leibnitz, <i>Essais de Théodicée</i>, part. I, n° 8.</blockquote> + +<p>Telle est cette doctrine si belle, qu'elle est admirée +de ceux qui la combattent. L'exemple d'Abélard +qui lui-même ne l'avait pas inventée, mais qui l'a +remarquablement exposée, nous prouve qu'elle n'est +pas entièrement nouvelle; et nouvelles ne sont pas +non plus les objections qu'elle encourt. On s'est +étonné avec raison que saint Bernard ne l'ait pas +comprise dans ses véhémentes censures. Mais le +concile l'avait condamnée, car Abélard a l'air de la +rétracter dans son Apologie<a id="footnotetag408" name="footnotetag408"></a><a href="#footnote408"><sup>408</sup></a>. Il paraît en effet aussi +difficile de la concilier chrétiennement avec la liberté +et la toute-puissance de Dieu, que d'accorder +la doctrine opposée avec sa perfection, sa justice et +sa bonté. L'Église n'a point résolu par un ensemble +de décisions canoniques ces questions redoutables. +Mais elle est loin d'avoir autorisé les solutions d'Abélard. +Nous voyons que deux contemporains de celui-ci +s'élèvent contre sa doctrine, «doctrine,» dit l'un +d'eux, Hugues de Saint-Victor, «que des esprits enflés +d'une vaine science s'efforcent aujourd'hui d'accréditer;» +et l'autre, qui fut peut-être son disciple et +qui a fait aussi ses Livres des Sentences, Robert +Pulleyn, sait très-bien demander comment Dieu +étant immutable, les efforts des saints peuvent servir +à les sauver, comment, s'il n'a pu faire autrement +qu'il n'a fait, notre reconnaissance lui est +due<a id="footnotetag409" name="footnotetag409"></a><a href="#footnote409"><sup>409</sup></a>. Ces difficultés et de plus grandes encore +pourraient être développées, si nous traitions le fond +de la question, mais ce n'est pas moins que celle +de la Providence et du libre arbitre, de la justice +divine et de l'existence du mal, c'est-à-dire le plus +formidable problème et de la religion et de la philosophie. +Il nous suffit d'avoir rappelé comment +Abélard le considère et le croit résoudre. L'analyse +ultérieure de ses ouvrages nous fera connaître plus +profondément encore sa solution. Seulement, quelle +qu'elle soit, elle est digne des plus nobles esprits, +et elle ne dépare paa les doctrines du philosophe +infortuné qui, sous les coups d'une destinée cruelle, +proclamait encore en l'adorant la perfection de Dieu +réfléchie dans son oeuvre, et qui, les yeux en pleurs, +au souvenir de saint Bernard, au souvenir peut-être +d'Héloïse, disait encore: «Tout est bien.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote408" name="footnote408"></a><b>Note 408:</b><a href="#footnotetag408"> (retour) </a> Petav. <i>Dogm. Theol.</i>, t. I, t. VI, +c. vi, p. 340.—<i>Ab. Op.</i>, Apolog., p. 331.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote409" name="footnote409"></a><b>Note 409:</b><a href="#footnotetag409"> (retour) </a> Hugon. S. Vict. <i>Op.</i>, t. III. <i>Summ. +Sent.</i> tract. i, p. 430.—<i>Hist. +Littér.</i>, t. XII, p. 1 et 31.—Rob. Pull. +<i>Sentent.</i>, pars i, c. xv.—Brucker, +<i>Hist. crit. phil.</i>, t. III, p. 767.—Rixner, <i>ouvr. cité</i>, +t. II, app. iii, B.</blockquote> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE VI.</h3> + +<h3>SUITE DE LA THÉODICÉE.—<i>Commentarii super S. Pauli +epistolam ad Romanos.</i></h3> + +<p>La Trinité est l'idée la plus haute que le christianisme +ait mise dans le monde. Les questions +ordinaires de la théodicée ne touchent généralement +les attributs divins que dans leurs rapports avec la +création, et surtout avec l'humanité. Mais la Trinité +est, pour ainsi parler, une question plus désintéressée, +où l'esprit semble aspirer à connaître la +Divinité pour elle-même; ce n'est qu'a <i>posteriori</i> +que des réflexions ultérieures ou les enseignements +de l'Église nous révèlent comment des distinctions, +d'abord toutes spéculatives entre les personnes divines, +peuvent se lier tant à l'action de Dieu sur +le monde et sur l'homme qu'aux dogmes mystiques +de l'incarnation et de la mission du Christ; et alors +des questions métaphysiques l'esprit passe peu +à peu aux questions morales. Avant d'étudier l'ouvrage +qu'Abélard a consacré à celles-ci, ou son +<i>Éthique</i>, recherchons comment il a traité et résolu +les questions intermédiaires. Nous avons vu ses deux +grandes Théologies aboutir à une doctrine de la +prescience et du libre arbitre. L'ordre des idées +amène ici naturellement la question générale du +salut par la rédemption, antécédent nécessaire de la +morale, et cette question est étudiée dans un ouvrage +important dont la lecture est peu attrayante, +mais qui abonde en vues singulières et en opinions +caractéristiques, C'est un commentaire verset par +verset et presque mot par mot de l'épître aux Romains. +Ici est la place de cet écrit, car l'Introduction +à la Théologie s'y trouve rappelée, et la théologie +morale, ou l'Éthique, à laquelle il est fait plus d'un +renvoi, y est annoncée<a id="footnotetag410" name="footnotetag410"></a><a href="#footnote410"><sup>410</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote410" name="footnote410"></a><b>Note 410:</b><a href="#footnotetag410"> (retour) </a> <i>Magistri Petri Aboelardi Commentariorum super +S. Pauli Epistolam ad Romanos, Libri V. Ab. Op.</i>, p. 401-725. +C'est aussi l'avis des auteurs de l'Histoire littéraire (t. XII, p. 117). +Abélard réserve une question, celle de la différence entre le vice de +l'âme et le péché, à son Éthique, et elle y est en effet traitée. +(<i>Comm. in ep. ad Rom.</i>, I. II, p. 560, et <i>Eth</i>., +c. ii et iii, p. 628 et 629.) Il cite souvent sa Théologie comme un +ouvrage antérieur, p. 513, 515, 516, etc., et les citations même indiquent +que cette Théologie est l'Introduction. Nous supposons que ce commentaire +a été composé après l'Introduction, mais avant les cinq livres de la +Théologie chrétienne</blockquote> + +<p>L'ouvrage ne saurait être méthodique. Les questions +y viennent comme les présente le texte de saint +Paul; l'auteur entremêle la philosophie, la théologie, +la morale, l'interprétation du texte, et même les +remarques historiques. Nous élaguerons les détails +pour isoler quelques points essentiels, en le laissant +presque toujours parler lui-même.</p> + +<p>Comme toute composition de l'art de la parole, +dit-il, l'Écriture-Sainte veut instruire ou émouvoir. +On peut diviser en trois l'Ancien Testament. Le +Pentateuque enseigne d'abord les commandements +du Seigneur. Les livres de prophéties, d'histoires, et +tout le reste, ont pour but d'exhorter à suivre ces +commandements, mais les uns par des avertissements, +les autres par des exemples. De même dans +le Nouveau Testament, «l'Évangile est la loi, il +enseigne la forme de la véritable et parfaite justice.» +Les Épîtres et l'Apocalypse excitent à +l'obéissance à l'Évangile. Les Actes des apôtres, +ainsi que la narration évangélique, contiennent les +récits sacrés. Ainsi les Épîtres sont plutôt encore un +conseil qu'un enseignement. «Dans une cité, il est +des biens qui tendent à la conservation, d'autres à +l'accroissement. Ainsi le remarque Jules à la fin +du second livre de sa Rhétorique<a id="footnotetag411" name="footnotetag411"></a><a href="#footnote411"><sup>411</sup></a>. A la conservation +appartiennent les choses nécessaires, les +champs, les bois. Les autres sont moins nécessaires, +mais plus belles, comme les édifices, les +trésors, la puissance même.» Ainsi peut-être, avec +ce qu'enseignent les évangiles sur la foi, la charité +et les sacrements (sujet de l'Introduction à la théologie), +le salut était assuré; même, sans y ajouter +ce qu'ont établi les apôtres, ni les canons, ni les +décrets, ni les règles monastiques, ni les écrits des +saints. Mais Dieu a voulu toutes ces choses pour +orner, «pour agrandir l'Église, qui est comme sa +cité, et pour garantir plus sûrement encore le salut +de ses citoyens.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote411" name="footnote411"></a><b>Note 411:</b><a href="#footnotetag411"> (retour) </a> Ce Jules est probablement Julius Severianus, +qui vivait un peu avant Sidoine Apollinaire, ou même sous Adrien. +Il avait composé un ouvrage intitulé: <i>Syntomata sive praecepta +artis rhetoricae. (Antiqui Rhetorea latini a Fr. Pithaei bibliotheca +olim editi</i>, A. Capperonier, un vol. in-4º, p. 320 +Voy. aussi Fabricius, <i>Bibl. lat.</i>, t. III, p. 759.)</blockquote> + +<p>L'épître aux Romains a pour objet de «rappeler +les Romains, anciens gentils, ou juifs convertis, +qui, dans une orgueilleuse contention, se disputaient +le premier rang, à la véritable humilité et +à la concorde fraternelle.» Ce qu'elle fait de deux +manières, en amplifiant les dons de la grâce divine, +en atténuant les mérites de nos oeuvres; et cette +épître a été placée la première, parce qu'elle est dirigée +contre le premier des vices, l'orgueil<a id="footnotetag412" name="footnotetag412"></a><a href="#footnote412"><sup>412</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote412" name="footnote412"></a><b>Note 412:</b><a href="#footnotetag412"> (retour) </a> Prolog., p. 491-498.</blockquote> + +<p>L'existence de ce Commentaire et celle de beaucoup +d'autres qui furent composés dans ces temps-là, +prouve qu'au moyen âge l'Écriture était loin d'être +négligée comme on l'a dit quelquefois, et que les +auteurs n'étaient pas tellement infatués des autorités +de seconde main, qu'ils n'éprouvassent le besoin de +se retremper sans cesse aux sources pures de la parole +divine. Abélard en particulier a toujours paru +attacher le plus haut prix à la lecture des saints livres. +Dans une longue et curieuse lettre où il donne +à l'abbesse du Paraclet des instructions pour son +couvent, il veut que les religieuses s'adonnent à cette +étude. «L'Écriture-Sainte est le miroir de l'âme. +Celui qui vit en la lisant, qui profite en la comprenant, +s'habitue à connaître la beauté de ses +moeurs ou à en découvrir la difformité, et s'attache +ainsi à accroître l'une comme à écarter l'autre.... +Mais celui qui contemple l'Écriture sans la comprendre, +la tient comme un aveugle devant ses +yeux; c'est un miroir où il ne peut se reconnaître. +Il ne cherche pas dans l'Écriture cette instruction +pour laquelle uniquement elle est faite, et comme +un âne attaché à une lyre, il reste ainsi oisif devant +le livre. Il est à jeun, il a devant lui le pain, +et il ne se nourrit pas. Cette parole de Dieu, que +son intelligence ne s'assimile point, que l'enseignement +ne porte point à sa bouche, est pour lui un +aliment inutile; il ne s'en sert pas.... Il prie ou il +chante en esprit, celui qui ne fait que former des +mots par le souffle de ses lèvres, et n'y ajoute pas +l'intelligence mentale.... L'oraison même est alors +sans fruit.... il faut que celui qui prie soit pénétré +et enflammé par l'intelligence des paroles qu'il +adresse à Dieu.... C'est par une suggestion de l'ennemi +des hommes que dans nos monastères on ne +fait aucune étude pour l'intelligence des Écritures; +on n'y apprend qu'à chanter et à former des +mots articulés, non à les comprendre, comme s'il +était plus utile de faire bêler les brebis que de les +faire paître<a id="footnotetag413" name="footnotetag413"></a><a href="#footnote413"><sup>413</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote413" name="footnote413"></a><b>Note 413:</b><a href="#footnotetag413"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, ep. viii, Petr. ad Helois., +p. 188-191.—Voy. aussi l'épître aux +filles du Paraclet pour les exhorter à l'étude des lettres. +(<i>Ibid.</i>, ep. Vii, p. 251.)</blockquote> + +<p>Suivant l'épître aux Romains, si les juifs ont reçu +l'ancienne loi, les oeuvres de cette loi sont insuffisantes +pour le salut; si cette loi a manqué aux Gentils, +une autre était gravée dans leurs coeurs, qu'ils +devaient connaître et qu'ils auraient pu suivre. Tous +ont eu leur révélation, et à tous Jésus-Christ a été +nécessaire. Ce thème conduit à faire ressortir l'éclat +de la lumière naturelle, comme à montrer ce qu'il +peut y avoir d'étroit et d'impuissant dans les formalités +d'un culte extérieur, pratiqué sans intelligence +et sans vertu. C'est là le côté philosophique de cette +épître, comme du génie de saint Paul. Par là il est +l'apôtre des Gentils, c'est-à-dire au fond l'apôtre de +la raison humaine et le promoteur d'une certaine +liberté religieuse. Le côté purement chrétien, c'est +le tableau des égarements de la raison humaine, infidèle +à sa révélation primitive, et de la dégradation +morale où est tombé le monde païen, ses philosophes +en tête; c'est le développement des causes qui +rendent nécessaire de se donner à Dieu et à la vérité, +sans écouter l'irréflexion présomptueuse de ceux qui +croient trouver dans les pratiques prescrites aux +Hébreux l'infaillible moyen de se sauver à peu de +frais. Ainsi s'élèvent sur les ruines d'un double orgueil, +au-dessus de toutes les oeuvres humaines, essentiellement +imparfaites et corrompues, le dogme +sauveur de la rédemption et la vertu tutélaire de +la foi.</p> + +<p>C'est bien là de la religion raisonnée; l'épître aux +Romains est un des plus beaux monuments du véritable +rationalisme chrétien. L'accusation dirigée contre +les Gentils, par exemple, est essentiellement une +apologie de la raison humaine. Ils se croyaient, dit +Abélard, moins répréhensibles, ou même tout à fait +excusables, de n'avoir pas servi Dieu, qu'ils ne pouvaient +connaître, faute d'une loi écrite. Mais le Seigneur, +sans que rien fût écrit, leur était connu +précédemment par la loi naturelle; il les avait mis +sur la voie d'une notion de lui-même, et par la +raison qu'il leur avait donnée, et par ses oeuvres +visibles. Ils avaient donc pu savoir et penser la +vérité. «On trouve dans les ouvrages des philosophes +qui étaient les <i>maîtres des nations</i>, beaucoup +de témoignages évidents en faveur de la +Trinité, que les SS. Pères ont soigneusement +recueillis pour recommander notre foi contre les +attaques des Gentils. Et nous aussi, nous avons +rapporté la plupart de ces témoignages dans notre +petit ouvrage de théologie<a id="footnotetag414" name="footnotetag414"></a><a href="#footnote414"><sup>414</sup></a>.» En effet, la création +avait manifesté ce qu'il y a d'invisible en Dieu, +c'est-à-dire l'unité et la Trinité; car par la qualité +d'un ouvrage on peut juger de l'habileté d'un +ouvrier. Or, l'habileté de Dieu, c'est-à-dire les +dons ou les attributs que suppose son ouvrage, c'est, +d'une part, l'unité de sa nature, attestée par l'harmonie +universelle, et, de l'autre, la puissance, la +sagesse et la bonté, «qui sont les trois choses dans +lesquelles je crois que consiste toute la distinction +trinitaire.» Remarquez que saint Paul dit: «Ce +qui se connaît de Dieu est révélé en eux; Dieu le +leur a révélé (I, 19).» Le <i>révélé</i>, c'est la raison; +le <i>connu</i>, c'est ce que manifestent les oeuvres visibles, +ce que leur a manifesté la création; c'est, selon +le texte, ce qu'il y a d'invisible en Dieu, <i>invisibilia +ipsius</i>, savoir, sa puissance éternelle et sa divinité, +<i>sempiterna ejus virtus et divinitas</i><a id="footnotetag415" name="footnotetag415"></a><a href="#footnote415"><sup>415</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote414" name="footnote414"></a><b>Note 414:</b><a href="#footnotetag414"> (retour) </a> <i>Comment. in ep. ad Rom.</i>, p. 513.—Rom. +i, 19 et 20. Le petit ouvrage, <i>Opusculum</i>, c'est +l'<i>Introduction à la théologie</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote415" name="footnote415"></a><b>Note 415:</b><a href="#footnotetag415"> (retour) </a> <i>Comm.</i>, p. 514-516. Ni le texte de saint Paul, +ni même le développement auquel se livre Abélard, ne fait ressortir +du spectacle du monde la connaissance du Saint-Esprit. Rien donc +n'indique que saint Paul ait pensé que la Trinité fût révélée aux +païens. Le verset paraît signifier seulement que la création du monde +a dû manifester à la connaissance ce qu'il y a d'invisible en Dieu, +sa puissance éternelle et sa divinité, c'est-à-dire qu'il y +a une puissance éternelle et que la puissance éternelle, c'est +Dieu. On a vu ailleurs que certains docteur, par divinité, +θειότης, entendaient le Saint-Esprit. +(C. iv, p. 312.)</blockquote> + +<p>Insensibles à cette révélation universelle, les Gentils +n'ont point glorifié Dieu, et Dieu les a livrés à +leurs passions. «Ce n'est pas cependant de tous les +philosophes soumis à la seule loi naturelle que +doit s'entendre cette malice et cet aveuglement, la +plupart ayant été dignes d'être reçus de Dieu, tant +par leur foi que par leurs moeurs, comme le gentil +Job<a id="footnotetag416" name="footnotetag416"></a><a href="#footnote416"><sup>416</sup></a>, et quelques-uns peut-être des philosophes +qui menèrent la vie la plus pure avant la venue du +Seigneur.» C'est pour eux, selon saint Jérôme, +qu'a été dite cette parole, que <i>Dieu moissonne où il n'a +pas semé</i>. Cependant saint Paul ne fait pas d'exception, +il prononce une condamnation générale contre +tous ceux qui ont trop présumé de leur sagesse. +Pour apaiser l'orgueil des Romains gentils, il lui +suffisait de montrer que les philosophes avaient eu +connaissance de Dieu, et que ces maîtres mêmes de +la foi, <i>magistros fidei</i>, avaient gravement failli, au +point de tomber dans l'idolâtrie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote416" name="footnote416"></a><b>Note 416:</b><a href="#footnotetag416"> (retour) </a> Job était gentil, c'est-à-dire d'une nation autre +que le peuple de Dieu. On croit qu'il était Idumien. (S. Aug., +<i>De Cir. Dei</i>, XVIII, xlvii.)</blockquote> + +<p>Ces idées sont hardies, et Abélard semble devancer +les raisonnements du XVIIIe siècle sur le salut de +Socrate et de Marc-Aurèle. Au reste, il a régné longtemps +sur ce point dans l'Église une assez grande +liberté de penser, et peut-être les temps modernes +se sont-ils montrés plus rigides que les premiers +siècles. Ne citons pas les Pères, Clément d'Alexandrie, +saint Justin, saint Augustin lui-même; mais +au temps d'Abélard, Richard de Saint-Victor, qui +enseignait dans une école opposée, pensait que la +raison naturelle pouvait s'élever jusqu'à la Trinité; +on a vu ailleurs qu'un autre de ses contemporains, +l'archevêque Hugues, donnait la même portée au +verset qu'il discute ici, et Albert-le-Grand, qui le +discute à son tour, résout par l'affirmative la question +que saint Thomas décide en sens contraire: La +Trinité peut-elle être connue par la raison +naturelle<a id="footnotetag417" name="footnotetag417"></a><a href="#footnote417"><sup>417</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote417" name="footnote417"></a><b>Note 417:</b><a href="#footnotetag417"> (retour) </a> Rich. a S. Vict., <i>De triu.</i>, t. 1, +c. iv.—Hugon. <i>Dialog.</i>, t. 1; <i>Thes. Anecd.</i>, t. V, +p. 801.—Albert. <i>Summ.</i>, tract. III, qu. xiii.—S. +Thom. <i>Summ.</i>, pars i, qu. xxxii, a. t.</blockquote> + +<p>C'est donc un principe à la fois chrétien et philosophique +qu'une révélation identique dans sa source +et dans son objet, mais diverse en étendue, en clarté, +en puissance, a, pour ainsi dire, embrassé l'humanité +entière, et que, devant cette loi universelle, l'humanité +est universellement, bien qu'inégalement responsable +des violations qu'elle en a commises. Je +doute que ce principe, même dans les termes où le +pose Abélard, eût été de tout temps accepté par +l'Église; mais il a reparu à diverses époques dans +son enseignement, et on peut remarquer qu'après +avoir été au dernier siècle, sous la forme philosophique +de religion naturelle, dirigé comme une +arme offensive contre le christianisme, il est maintenant +employé souvent comme une arme défensive +par les récents apologistes du christianisme. C'est +au fond la doctrine de l'<i>Essai sur l'Indifférence</i>, et +l'on sait que ce livre a fait école. Mais on ne saurait +méconnaître que le même principe puisse être +tourné en des sens bien divers, et donner naissance +à des conséquences opposées. Abélard est sur la voie +de ceux qui en ont fait sortir l'incrédulité; il est +loin de le savoir pourtant, et ne prétend que fortifier +la foi par un double caractère d'universalité et +de perpétuité. Il croit avoir donné une basé plus +large à la doctrine du salut. C'est en effet cette doctrine +qu'il expose ici, en la poursuivant dans une +foule de questions qu'elle soulève, et qu'il traite ou +qu'il ajourne à d'autres ouvrages<a id="footnotetag418" name="footnotetag418"></a><a href="#footnote418"><sup>418</sup></a>. Son idée fondamentale, +c'est que chacun est jugé selon la vérité, +loi identique de tous, et selon sa participation à la +connaissance de cette divine vérité. Les oeuvres ne +sont que des preuves de l'intention, et l'intention +seule est innocente ou coupable. Devant Dieu elle +est réputée pour le fait. L'issue du jugement est inconnue +en ce monde. Ce jugement se prononce pour +chacun à la mort, il se prononcera pour tous à la fin +du monde. Cependant ceux qui ont été trouvés purs +avant le dernier jugement, ceux dont la vie est parfaite, +acquittés avant ce jour suprême, seront assis +auprès du Christ; ils partageront sa gloire; juges +comme lui, tranquilles sur eux-mêmes, ils jugeront +les autres. Mais c'est à la condition d'avoir observé, +non par des oeuvres purement extérieures, mais de +coeur et de volonté, soit la loi naturelle, soit la loi +écrite. Il est vrai que, depuis l'Évangile, en ce temps +d'amour plus que de crainte, la justification gratuite +est promise, c'est-à-dire que la justice ne vient pas +de nos mérites, mais de la grâce de Dieu. Par le +Christ <i>propitiateur</i>, Dieu offre la rédemption à ceux +qui croiront en lui.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote418" name="footnote418"></a><b>Note 418:</b><a href="#footnotetag418"> (retour) </a> <i>Comment.</i>, p. 516-521. Trois questions difficiles +sont indiquées, qui toutes sont relatives à la possibilité du péché et +de la punition, de la responsabilité, de la grâce, mais dont les solutions +sont renvoyées à la Théologie. Elles ne s'y trouvent pas expressément.</blockquote> + +<p>Ici s'élève la plus grande question. Qu'est-ce que +cette rédemption par le Christ, ou comment son +sang peut-il nous justifier, nous qui semblerions +plus punissables, après avoir commis le crime du +serviteur infidèle, le crime de la mort du Seigneur +innocent?</p> + +<blockquote><p> +«Et d'abord par quelle nécessité Dieu s'est-il fait homme pour nous +racheter en mourant suivant la chair, ou de qui nous a-t-il rachetés, +comme d'un maître qui nous tint captifs par justice ou par puissance? +De quelle justice, de quelle puissance nous a-t-il affranchis? +Qui a-t-il prêché pour le décider à nous relâcher? On dit qu'il nous a +rachetés de la puissance du diable. Par la transgression du premier +homme, qui s'était volontairement soumis à son obéissance, le diable +aurait eu comme un certain droit de le tenir en sa possession et en +sa puissance, et il l'y tiendrait encore si le libérateur n'était venu. +Mais puisque le Seigneur a délivré les seuls élus, quand le diable +les a-t-il possédés? Jamais, ni dans le siècle du Messie, ni dans le +siècle futur, ni aujourd'hui. Ce pauvre qui reposait dans le sein +d'Abraham, est-ce que le diable le torturait comme le riche damné, +et quand même il l'aurait tourmenté moins, avait-il domination sur +Abraham lui-même et le reste des élus?... Ce droit de possession +sur l'homme, le diable ne pouvait l'avoir que si par hasard il avait +reçu l'homme pour le tourmenter. Dieu l'ayant permis, ou même le +lui ayant livré. D'où viendrait d'ailleurs le droit? Si le serviteur ou +l'esclave d'un maître séduisait un de ses compagnons, l'entraînait à +la désobéissance, le séducteur ne serait-il pas plus coupable aux +yeux du maître que le séduit, et par quelle injustice la premier +acquerrait-il privilège et domination sur le second? Il serait plus juste +que ce fût celui-ci qui eût sur l'autre un droit de vengeance. D'ailleurs +le diable n'a pu donner à l'homme cette immortalité qu'il lui a +promise pour le séduire, comment donc aurait-il le droit de le retenir? +Il ne l'aurait pu faire que par la permission de Dieu, qui lui aurait +livré l'homme comme à son geôlier ou à son bourreau.</p> + +<p>«L'homme n'avait péché que contre le Seigneur; or, si le Seigneur +voulait lui remettre le péché, comme il l'a fait pour la vierge Marie, +comme avant sa passion le Christ l'a fait pour beaucoup d'autres, +pour Marie Magdeleine, pour le paralytique; ne pouvait-il dire à +l'exécuteur de sa justice (<i>tortori suo</i>): Je ne veux pas que tu le +punisses plus longtemps. Dieu cessant de permettre le supplice, +aucun droit ne restait à l'exécuteur; s'il s'était plaint, s'il avait murmuré, +il eût été convenable que le Seigneur lui répondit: <i>Est-ce que +ton oeil est mauvais parce que je suis bon?</i> (Math., xx, 15.) Le Seigneur +n'a pas fait injure au diable, lorsque de la masse pécheresse il +a pris une chair pure et s'est fait un homme exempt de tout péché; +cette conception sans péché, cet homme ne l'a pas obtenue par ses +mérites, mais par la grâce du Seigneur, qui s'est revêtu de son +humanité. Est-ce que la même grâce, si elle avait voulu remettre +aux autres hommes leur péché, n'aurait pu les libérer ainsi de leur +peine?... Quelle nécessité donc, ou quelle raison, ou quel besoin, +lorsque d'un seul regard (<i>sola visione sua</i>) la miséricorde divine +aurait pu délivrer l'homme des mains du diable, quelle cause, dis-je, +a voulu que, pour nous racheter, le fils de Dieu fait chair souffrit +tant de privations et d'opprobres, le fouet, le crachat, enfin la cruelle +et ignominieuse mort de la croix, au point d'endurer le supplice patibulaire +avec des méchants? Comment aussi l'apôtre dit-il que nous +sommes justifiés ou réconciliés avec Dieu par la mort de son Fils, +quand Dieu aurait dû se courroucer d'autant plus contre l'homme +que les hommes avaient été plus coupables de crucifier son fils que +de violer dans le paradis son premier commandement en goûtant un +seul fruit?... Que si ce péché d'Adam fut assez grand pour ne pouvoir +être expié que par la mort du Christ, quelle expiation aura +l'homicide commis contre le Christ et tant et de si grands attentats +consommés contre lui et contre les siens? Est-ce que la mort d'un fils +innocent a tellement plu à Dieu qu'elle l'ait réconcilié avec nous, qui +avons commis le péché, cause de la mort de ce fils innocent?...</p> + +<p>Donc, à moins que ce péché, le plus grand de tous, ne fût commis, +il n'en pouvait pardonner un autre beaucoup moindre; il fallait +la multiplication du mal pour qu'un si grand bien nous fût fait. En +quoi, par la mort du fils de Dieu, sommes-nous devenus plus justes +que nous ne l'étions auparavant, pour être dès lors libérés du châtiment? +A qui le prix du sang a-t-il été donné pour qu'il y eût rédemption, +si ce n'est à celui au pouvoir duquel nous étions, c'est-à-dire à +ce Dieu même qui, ainsi qu'il vient d'être dit, nous avait livrés à son +bourreau? Car ce ne sont pas les bourreaux, mais les seigneurs +et maîtres des captifs qui composent ou acceptent la composition<a id="footnotetag419" name="footnotetag419"></a><a href="#footnote419"><sup>419</sup></a>. +Comment enfin a-t-il, pour un certain prix, relâché ses captifs, si +lui-même, auparavant n'avait exigé et fixé ce même prix auquel il les +relâchait? Or, combien paraît cruel et injuste que l'on réclame pour +prix le sang de l'innocent, ou que l'on se plaise en façon quelconque +au meurtre de l'innocent; et plus encore, que le Seigneur ait pu avoir +la mort de son fils pour si agréable, que par elle il ait été réconcilié +avec le monde entier! +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote419" name="footnote419"></a><b>Note 419:</b><a href="#footnotetag419"> (retour) </a> «Componunt aut suscipiunt.» (p. 552.) On connaît l'usage +du temps. Suivant une coutume d'origine germaine, pour un crime ou +pour un délit, on pouvait se racheter moyennent un prix payé à celui +qui en avait souffert, et peu à peu il avait été également établi qu'un +prix serait payé à celui qui pouvait exercer une sorte de vindicte +publique, c'est-à-dire au seigneur, enfin aux matins des captifs, +<i>domini captivorum</i>. C'étaient ceux au pouvoir +desquels passaient les délinquants.</blockquote> + +<blockquote><p> +«La solution de cette question, qui <i>n'est pas médiocre</i>, paraît être +que nous sommes justifiés dans le sang de Jésus-Christ et réconciliés +avec Dieu, en ce que par cette grâce singulière qu'il nous a manifestement +faite en nous donnant son fils, qui a pris notre nature et +qui a persisté jusqu'à la mort à nous instruire sous cette forme par +sa parole et son exemple, il nous a plus étroitement attachés à lui du +lien de l'amour, et qu'enflammée par un tel bienfait de la grâce divine, +la vraie charité ne doit redouter pour lui aucune souffrance.... +Après la passion, l'homme est devenu plus juste, c'est-à-dire plus +aimant Dieu. Notre rédemption, c'est l'amour suprême du Christ +pour nous, qui par sa passion non-seulement nous a délivrés de la +servitude du péché, mais encore nous a acquis la liberté des fils de +Dieu, afin que désormais nous accomplissions tout par amour plus +que par crainte de celui qui nous a fait une grâce si grande, qu'une +plus grande, à son propre témoignage, ne saurait être inventée.» +(Jean, xv, 43<a id="footnotetag420" name="footnotetag420"></a><a href="#footnote420"><sup>420</sup></a>). +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote420" name="footnote420"></a><b>Note 420:</b><a href="#footnotetag420"> (retour) </a> <i>Comm</i>, p. 549-553.—-Rom. iii, 2l et suiv. +Abélard dit ici qu'il expose <i>succinctement le mode</i> de la +rédemption, et il renvoie à sa Théologie: on y trouve, il est vrai, +la même doctrine, mais plus <i>succinctement</i> encore exprimée. +(<i>Theol. Christ.</i>, t. IV, p. 1307-1308.)</blockquote> + +<p>Nous touchons ici à une théorie de la rédemption, +de toutes les pensées d'Abélard la plus téméraire. +Avant d'y insister, parcourons diverses questions +accessoires, graves pourtant, qu'il y rattache.</p> + +<p>I. C'est le Fils qui a été incarné, mais l'a-t-il été +seul? Tout dans l'Évangile semble montrer le Fils +séparé un moment, par sa mission, du Père qui la +lui donne; et cependant c'est un article de foi que +dans la Trinité la substance est unique et les oeuvres +communes. Abélard a déjà dit que dans l'incarnation +la substance divine s'est en une seule personne uni +la substance humaine; il a dit que tout ce que fait +le Père, le Fils et le Saint-Esprit le font, et réciproquement<a id="footnotetag421" name="footnotetag421"></a><a href="#footnote421"><sup>421</sup></a>. +Cependant il ne prétend pas que le +Père et le Saint-Esprit se soient faits chair, aient +éprouvé l'incarnation ou la passion, ce qui serait +l'erreur de Praxéas, de Sabellius et des patripassiens, +mais il dit que dans l'incarnation et le Père +et le Saint-Esprit ont opéré, la puissance et la bonté +divine ne pouvant être exclues de la Divinité. Lorsqu'un +homme s'habille ou s'arme, beaucoup y coopèrent +qui ne sont ni habillés ni armés. C'est à l'âme, +comme motrice du corps, que sont rapportées toutes +nos actions, et cependant tous les mots qui les +expriment ne peuvent être attribués à l'âme en prédicats. +On ne peut dire que l'âme mange ou se promène. +C'est par cette subtilité qu'Abélard évite une +hérésie contre laquelle il a protesté hautement<a id="footnotetag422" name="footnotetag422"></a><a href="#footnote422"><sup>422</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote421" name="footnote421"></a><b>Note 421:</b><a href="#footnotetag421"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, p. 989 et 1127, et <i>Theol. +Chr.</i>, t. IV, p. 1309-1311.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote422" name="footnote422"></a><b>Note 422:</b><a href="#footnotetag422"> (retour) </a> Cf. <i>Ad Helois. Apol., Op.</i>, p. 309, et ci-dessus, +c. II, p. 193. Il dit ici (<i>Comment.</i>, t. III, p. 633) qu'il traite +la question dans son <i>Anthropologie</i>. Ce mot singulier que l'éditeur +des oeuvres remarque, puisqu'il en corrige en marge l'orthographe, semble +indiquer un ouvrage d'Abélard tout à fait inconnu. L'Anthropologie était, +je crois, en ce temps là, la science du Dieu fait homme ou la solution de +la question <i>Cur Deus homo</i>? Peut-être ce mot n'indique-t-il +qu'une partie spéciale de l'une des Théologies.</blockquote> + +<p>II. Une seconde question qui dépend de la rédemption, +cette première des grâces de Dieu, serait +celle de la grâce en général et du mérite des hommes. +Et d'abord en quoi réside le mérite? Dans la volonté +seule ou dans la volonté et l'oeuvre? Mais tout cela +est du ressort de l'éthique, et doit se trouver dans +l'ouvrage qui porte ce titre<a id="footnotetag423" name="footnotetag423"></a><a href="#footnote423"><sup>423</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote423" name="footnote423"></a><b>Note 423:</b><a href="#footnotetag423"> (retour) </a> <i>Comment.</i>, p. 559-560.—Voy. l'<i>Éthique</i> et +ci-après, c. VII, p. 464.</blockquote> + +<p>III. Heureux celui à qui Dieu n'a point imputé +de péché, dit l'apôtre (iv, 8 et 9). Puis il s'interrompt +et se demande si ce bonheur n'est que pour +les circoncis; l'exemple d'Abraham répond. Sa foi +lui fut imputée à justice avant qu'il eût reçu la circoncision; +mais il avait la foi, et de la naît une +question: Que faut-il penser du sort des enfants +qui mouraient sous l'ancienne loi avant le huitième +jour, celui où la circoncision était permise? C'est +la même question qui s'élèverait au sujet des enfants +qui mourraient avant qu'on ne pût les baptiser, +parce que l'eau manquerait. «La sentence de damnation +en ce cas paraît cruelle... mais nous en +ce remettant à la Providence de tout ce qu'elle dispose, +à la providence de celui qui seul sait pourquoi +il a élu celui-ci, réprouvé celui-là, nous +tenons pour immuable l'autorité de l'Écriture qu'il +nous a donnée<a id="footnotetag424" name="footnotetag424"></a><a href="#footnote424"><sup>424</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote424" name="footnote424"></a><b>Note 424:</b><a href="#footnotetag424"> (retour) </a> <i>Comm.</i>, p. 560-564.—Rom. iv, 8.</blockquote> + +<p>IV. Toutes ces questions en supposent résolue +une bien plus grande. «Maintenant il nous faut en +venir à cette vieille querelle du genre humain<a id="footnotetag425" name="footnotetag425"></a><a href="#footnote425"><sup>425</sup></a>, à +cette question infinie (<i>interminatam quoestionem</i>), +savoir, celle du péché originel, qui retombe, ainsi +que le rappelle l'apôtre, de notre premier père sur +sa postérité, et il faut, comme nous pourrons, +travailler à la résoudre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote425" name="footnote425"></a><b>Note 425:</b><a href="#footnotetag425"> (retour) </a> P. 591-601. Il s'est déjà servi de cette expression, +<i>veterem humani generis querelam</i>; mais pour désigner la question +de l'immutabilité de la Providence et de la liberté, <i>Introd.</i>, +l. III, p. 1184.</blockquote> + +<p>«Il est demandé d'abord: Qu'est-ce qu'on appelle +le péché originel avec lequel chaque homme est +procréé? Puis, par quelle justice le fils innocent +est-il, pour le péché du père, traduit devant le +plus miséricordieux des juges, ce qui ne serait +pas approuvé devant des juges du siècle; et comment +le péché que nous croyons déjà remis à celui +qui l'a commis, ou déjà effacé dans les autres +par le baptême, est-il puni dans les enfants qui +n'ont pu consentir encore au péché? Comment +ceux qui ne sont pas dans les liens de leur propre +péché sont-ils damnés par le péché d'autrui, et +comment l'iniquité du premier père les entraîne-t-elle +plus sûrement à la damnation que de plus +graves iniquités de leurs plus proches parents? +Combien, en effet, il est cruel et contraire à la +bonté de Dieu, qui aime mieux sauver les âmes +que les perdre, de condamner pour le péché du +père le fils que pour le sien propre sa justice ne +sauverait pas<a id="footnotetag426" name="footnotetag426"></a><a href="#footnote426"><sup>426</sup></a>!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote426" name="footnote426"></a><b>Note 426:</b><a href="#footnotetag426"> (retour) </a> <i>Comment.</i>, t. II, p. 401.</blockquote> + +<p>Par le péché originel il faut entendre la peine du +péché, car le péché en lui-même, celui de la volonté, +n'est point imputable à qui ne peut encore user du +libre arbitre, ni faire aucun emploi de sa raison. +Par la définition des philosophes, le libre arbitre +n'est que cette faculté de l'esprit de délibérer et de +déterminer ce qu'il veut faire. Celui qui ne délibère +pas actuellement, s'il est d'ailleurs apte à délibérer, +ne manque pas du libre arbitre. Mais cette faculté, +nul ne niera qu'elle ne manque aux petits enfants, +ainsi qu'aux furieux et aux idiots; aussi ne sont-ils +pas même soumis aux lois humaines. La justice, en +effet, consiste à rendre à chacun ce qui lui revient, +ni plus ni moins qu'il n'a mérité. Donner plus de +bien ou infliger moins de mal qu'il n'en a été mérité, +c'est grâce plutôt que justice. Or, maintenant, +«qu'elle est grande, la cruauté que Dieu paraît +montrer à l'égard des petits enfants, auxquels, sans +trouver qu'ils aient rien mérité, il inflige la peine +la plus grave, celle du feu infernal!» Saint Augustin +ne permet pas d'en douter<a id="footnotetag427" name="footnotetag427"></a><a href="#footnote427"><sup>427</sup></a>. Cela ne semblerait-il +pas, chez les hommes, de la dernière +injustice? C'est qu'il est interdit aux hommes de +venger leur propre injure, mais Dieu a dit: «A moi +la vengeance.... c'est moi qui ferai justice.» +(XII, 19; Deut. XXXII, 35.) Dieu, en effet, ne fait pas +injustice à sa créature, de quelque façon qu'il la +traite, ou bien les animaux, créés pour travailler +dans l'obéissance des hommes, pourraient se plaindre +et murmurer contre le créateur. Mais l'Évangile +leur répondrait: «Est-ce qu'il ne m'est pas permis +de faire ce que je veux?» (Math., XX, 15.) Et +l'apôtre dirait: «Homme, qui es-tu, pour répondre à +Dieu? Le vase se plaint-il au potier?» (IX, 20.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote427" name="footnote427"></a><b>Note 427:</b><a href="#footnotetag427"> (retour) </a> Cette opinion, quoique très-accréditée dans l'Église, +n'est pas article de foi. On penche aujourd'hui vers une interprétation +plus douce. La foi oblige seulement à croire que les enfants morts sans +baptême sont privés du royaume des cieux. Au reste le passage donné comme +de saint Augustin est extrait d'un ouvrage qui ne lui est plus attribué, +mais à l'évêque Fulgence. (<i>De Fide ad Petrum</i>, t. VI, append.) +Il s'exprime autrement et plus modérément ailleurs. Ep. 28, <i>ad +Heron.—Cont. Jul.</i>, V, XI.</blockquote> + +<p>«D'ailleurs, on ne saurait appeler mal rien de ce +qui s'accomplit suivant la volonté de Dieu. Car +nous ne pouvons discerner le bien du mal que par +la conformité avec cette volonté même.» Aussi +est-il des choses qui semblent très-mal, que nul ne +s'ingère de condamner, parce que le Seigneur les a +ordonnées, comme la spoliation des Égyptiens par +les Hébreux. «Sans un ordre semblable, ceux qui +tuèrent leurs plus chers parents pour avoir eu +commerce avec des femmes madianites, passeraient +pour des homicides plutôt que pour des +vengeurs<a id="footnotetag428" name="footnotetag428"></a><a href="#footnote428"><sup>428</sup></a>. La distinction du bien et du mal réside +tellement dans le décret de la volonté divine, que +notre cri de tous les jours est: <i>Que votre volonté +soit faite!</i> C'est lui dire: que tout soit ordonné +pour le mieux; en sorte que le mal ou le bien +dépend, suivant les temps, de ce qu'il ordonne ou +de ce qu'il défend.... Les sacrements de l'ancienne +loi, jadis en grande vénération, sont maintenant +abominables.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote428" name="footnote428"></a><b>Note 428:</b><a href="#footnotetag428"> (retour) </a> De leurs plus chers parents saintement homicides. (Racine)</blockquote> + +<p>«Mais il ne suffirait pas d'absoudre Dieu de toute +injustice dans la damnation des petits enfants, il +faut aussi faire une part à sa bonté.» Or, d'abord, +nous savons que la peine qui leur est réservée est la +plus douce de toutes. Ils <i>souffriront les ténèbres</i>, dit +saint Augustin, ce qui signifie qu'ils ne verront pas +Dieu. Puis, n'est-il pas permis de penser que la mort +avant le baptême n'emporte que ceux dont Dieu a +prévu la méchanceté future? Cette sévérité envers +des créatures qui n'ont rien fait, n'est-ce pas un salutaire +exemple pour les pécheurs, et ne peut-il pas +y avoir des raisons de famille, <i>familiares causæ</i>, qui +rendent cet exemple nécessaire à leurs parents? +N'est-ce pas pour ceux-ci une grande excitation à la +continence, que la pensée que «leur concupiscence +envoie incessamment tant d'âmes en enfer?»</p> + +<p>Le péché originel en lui-même est la dette de +damnation dont nous sommes tenus pour la faute de +nos premiers parents. Nous avons tous péché en +Adam, au sens du moins où l'on dit qu'un tyran vit +dans ses enfants.</p> + +<blockquote><p> +«Donc, direz-vous, il faut damner ceux qui n'ont point péché, +grande iniquité; punir ceux qui ne l'ont pas mérité, grande atrocité. +Oui, pour des hommes, et non pour Dieu; sans cela comment +ne pas accuser Dieu pour avoir enveloppé les petits enfants dans la +peine du déluge ou dans l'incendie de Sodome? Comment a-t-il permis +l'affliction et le meurtre du bienheureux Job et des saints martyrs? +Et comment enfin a-t-il livré à la mort son fils unique? Vous +répondez par une dispensation très-avantageuse de sa grâce. Bien +et finement dit! Les hommes aussi, par quelque dispensation d'une +salutaire prudence, peuvent également affliger les innocents comme +des coupables, et ne point pécher. Ainsi par exemple, à cause +de la méchanceté d'un tyran, de bons princes ravagent et pillent +ses terres et sont entraînés à faire du mal à de bons et fidèles +sujets, liés à leurs maîtres par la possession et non par l'intention, +le tout afin de pourvoir à l'utilité du plus grand nombre par le dommage +du petit. Il peut aussi arriver que de faux témoins que nous ne +pouvons confondre, imputent un crime à un homme que nous savons +innocent, et ces témoignages, si toutes les formalités ont été +remplies, nous forcent à frapper un innocent, afin, chose assez +singulière, qu'en obéissant aux lois, nous punissions justement +celui qui n'est pas justement puni, ce qui est commettre justement +une injustice, après délibération compétente sur l'affaire, et pour ne +pas nuire au grand nombre en épargnant un seul homme. De même, +la damnation des petits enfants peut avoir plusieurs motifs des plus +salutaires dans la dispensation divine, sans compter les causes que +nous avons assignées.... Dieu est également irrité contre eux, ils ont +été conçus dans le péché de la concupiscence charnelle, où sont tombés +les pères eux-mêmes par la première transgression; une absolution +spéciale est nécessaire à chacun d'eux, et la plus facile assurément +a été instituée dans le baptême, sacrement où la foi d'autrui et la +confession des parrains intercèdent pour le péché d'autrui dans lequel +les enfants sont engagés. Celui qui est né dans le péché et qui ne +peut encore satisfaire par lui-même est purifié par le sacrement de la +grâce divine. Mais on doit trouver tout simple que ce qui est remis +aux parents soit exigé des enfants, puisque la génération de la concupiscence +charnelle transmet le péché et mérite la colère.... Il pourrait +aussi arriver dans la vie qu'un pauvre qui aurait donné sa personne +et ses enfants à un seigneur vint ensuite à gagner, par quelque +acte de vertu ou à quelque prix, sa liberté et non celle de ses fils. +Dieu a voulu que la nature nous offrit quelque chose d'analogue: de +la semence de l'olivier, comme de l'olivier sauvage, il naît un olivier +sauvage, ainsi que de la chair du juste, comme de celle du pécheur, +il naît un pécheur; du froment purgé sans la paille, il naît un froment +non purgé avec la paille; ainsi de parents purifiés du péché +par le sacrement aucun enfant ne naît exempt de péché....</p> + +<p>«Voilà pour le moment ce qu'il nous suffit de dire touchant le +péché originel, moins à titre d'assertion que de simple opinion<a id="footnotetag429" name="footnotetag429"></a><a href="#footnote429"><sup>429</sup></a>.» +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote429" name="footnote429"></a><b>Note 429:</b><a href="#footnotetag429"> (retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 601. Il n'y a pas d'erreur grave +dans ce que dit ici notre auteur du péché originel, quoiqu'une +partie de ces idées ne soit point consacrée par l'Église.</blockquote> + +<p>V. Du péché originel il faut passer au péché actuel. +Saint Paul fait entendre plus d'une fois que la +loi ancienne a favorisé le péché, c'est-à-dire apparemment +a multiplié les occasions de le commettre. +Mais comment la loi pouvait-elle être dite sainte et +le commandement juste et bon, puisque même en +les observant on ne pouvait être sauvé? C'est qu'à +un peuple indocile et grossier ne pouvaient être +donnés des commandements de perfection; il fallut +d'abord lui apprendre à obéir. Quand nous domptons +des bêtes de somme, nous ne commençons point +par les charger de lourds fardeaux. Toutefois, on +doit croire que ceux qui observaient les commandements +par amour plus que par crainte, recevaient +par une révélation spéciale ce qui pouvait leur manquer +en perfection. En effet, l'inspiration a rendu +évangéliques plusieurs hommes spirituels de l'ancien +peuple, et ils ont prêché ou pratiqué le commandement +de la loi nouvelle, savoir, l'amour des ennemis. +Car c'est un commandement nouveau, <i>novum +mandatum</i>, que celui-ci: Aimez vos ennemis comme +je vous ai aimés. Ainsi que l'amour divin, notre +amour doit être désintéressé. «Celui qui rechercherait +son propre bien serait un mercenaire, quand +même il ne tendrait qu'aux choses spirituelles. Le +nom de charité ne devrait pas être prononcé, si +nous aimions Dieu à cause de nous, c'est-à-dire +pour notre utilité et pour cette félicité que nous +espérons dans son royaume, plutôt que pour lui-même; +nous placerions en nous, non dans le +Christ, notre fin intentionnelle. Ceux qui sont dans +de tels sentiments sont des amis de la fortune; +l'avarice les soumet plus que la grâce.» C'est +contre eux qu'il est dit: «Si vous aimez ceux qui +vous aiment, quelle récompense aurez-vous?» +(Math., v, 46.) Aucune, car vous en aimeriez d'autres +davantage s'ils vous étaient plus utiles, vous +cesseriez d'aimer celui en qui vous cesseriez d'espérer. +Dieu ne doit pas être moins aimé de l'homme +qu'il punit, car il ne peut punir que justement. +On dira qu'ici ce qui est utile, c'est Dieu même; +il est lui-même la récompense; c'est donc toujours +lui qu'on aime. Notre amour serait pur et sincère, +en effet, si nous pensions moins à ce qu'il donne +qu'à ce qu'il vaut. «Telle est l'affection véritable +d'un père pour son fils, d'une chaste épouse pour +son époux, de tous ceux qui aiment plus ceux qui +leur sont inutiles que ceux qui leur seraient d'une +utilité plus grande. Si leur amour les expose à +quelques maux, il n'en est pas diminué. La cause +de cet amour subsiste tout entière dans ceux qu'ils +aiment.... C'est ce que dit si bien, pour consoler +Julie Cornélie sa femme, Pompée vaincu et fugitif: +<i>Ce que tu pleures, tu l'as aimé</i><a id="footnotetag430" name="footnotetag430"></a><a href="#footnote430"><sup>430</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote430" name="footnote430"></a><b>Note 430:</b><a href="#footnotetag430"> (retour) </a> Citation de Lucain (<i>Phars.</i>, t. Vlll) que nous +avons vu Abélard opposer aux pleurs d'Héloïse. Voyez t. I, p. 155, +où cette citation est mal indiquée.</blockquote> + +<p>«Souvent même les hommes d'un coeur libéral +poursuivent l'honnête plus que l'utile; ils voient +quelques-uns de leurs semblables de qui ils n'espèrent +aucun avantage, et ils leur portent une affection +plus grande qu'à leurs propres esclaves, +de qui ils reçoivent des services journaliers. Que +n'avons-nous pour le Seigneur cette affection sincère +qui nous le ferait plutôt aimer parce qu'il est +bon que parce qu'il nous est utile!» Si la crainte +u Seigneur est le commencement de la sagesse, la +charité en est la consommation<a id="footnotetag431" name="footnotetag431"></a><a href="#footnote431"><sup>431</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote431" name="footnote431"></a><b>Note 431:</b><a href="#footnotetag431"> (retour) </a> <i>Comment.</i>, p. 620-624. Ailleurs Abélard lit +comme saint Augustin <i>pietas</i> au lieu de <i>timor domini</i>. +(c. iii, p. 264.)</blockquote> + +<p>Voilà encore une opinion particulière à notre théologien. +Si cet ascétisme de la charité n'est point condamnable, +il est dangereux. Le concile de Sens ne l'a +pas blâmé, mais un docteur dont le principal ouvrage +semble parfois n'être qu'une réfutation implicite des +sentiments d'Abélard, Hugues de Saint-Victor, une +des lumières de cette célèbre école si orthodoxe et +si scientifique, a combattu avec soin la doctrine de +l'amour de Dieu pour Dieu même, et s'est joué de +ce platonisme d'un nouveau genre qui peut affaiblir +la piété méritante et le zèle pratique pour les oeuvres +et le salut<a id="footnotetag432" name="footnotetag432"></a><a href="#footnote432"><sup>432</sup></a>. Mais ce que le docte chanoine ni les +biographes bénédictins qui le vantent n'ont, ce me +semble, aperçu, c'est que la doctrine d'Abélard, tout +sur la révélation antérieure au christianisme que sur +l'oeuvre de la rédemption, l'entraînait à exagérer le +rôle de l'amour dans la pratique des vertus chrétiennes. +Quand on pense que le Christ, en se soumettant +aux tortures de sa mission terrestre, s'est +surtout proposé d'attendrir l'humanité afin de la +sauver, et quand on écarte les idées de redevance +et d'acquittement, de crime et d'expiation, on est +obligé de substituer l'amour au devoir, ou plutôt +de fondre tout le devoir dans l'amour. Nous retrouverons +ce principe en étudiant la morale<a id="footnotetag433" name="footnotetag433"></a><a href="#footnote433"><sup>433</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote432" name="footnote432"></a><b>Note 432:</b><a href="#footnotetag432"> (retour) </a> <i>De Sacramentis fidel Christ.</i>, t. II, part xiii, +c. vii; Hugon. S. Vict. <i>Op.</i>, t. III, p. 608.—<i>Hist. +litt.</i>, t. XII, p. 40.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote433" name="footnote433"></a><b>Note 433:</b><a href="#footnotetag433"> (retour) </a> Voyez le chapitre suivant.</blockquote> + +<p>VI. Mais, dit-il en continuant son Commentaire, +la concupiscence lutte contra la charité. <i>Je ne fais +pas le bien que je veux, je fais le mal que je ne veux +pas</i>. (vii, 49.) Serait-ce que le péché est involontaire? +Nullement. <i>Je ne veux pas le mal</i> est pour +<i>je ne voudrais pas le mal.</i> Je ne voudrais pas céder +à la concupiscence, mais j'y cède volontairement +et même avec amour. Tout péché est volontaire, ce +qui doit s'entendre de l'acte du péché, non de la +concupiscence qui porte à le commettre. L'acte est +volontaire, c'est-à-dire qu'il n'est pas nécessaire, +en ce qu'il résulte d'une volonté préalable. Si en +jetant une pierre vous tuez un homme par hasard, +l'acte résulte de la volonté de jeter une pierre, et +non de la volonté de tuer un homme; ce n'est donc +pas le péché d'homicide volontaire. Celui qui, forcé +de se défendre, tue un homme qui l'attaque, commet +l'homicide sans l'avoir voulu. «S'il séduit la +femme d'un autre, c'est la volupté qui lui plaît, +non l'adultère, non l'accusation qui peut s'ensuivre, +et qui, bien loin de lui plaire, est un +tourment pour la conscience, car il aimerait bien +mieux que la femme ne fût point mariée. Ainsi +ce qui plaît et ce qui déplaît, et en ce sens ce +qu'on veut et ce qu'on ne veut pas, peuvent se +trouver dans le même acte.» Il arrive donc à +l'homme de consentir à la loi par la raison et d'y +résister par la concupiscence; l'esprit et la chair se +combattent. Faire le bien, c'est joindre à la bonne +volonté le fait. J'ai cette volonté naturellement, car +par moi-même j'ai la raison, j'ai été créé raisonnable; +mais par moi-même je n'ai pas la puissance de faire +le bien, si quelque grâce ne m'est donnée. La loi +me plaît, c'est-à-dire plaît à ma raison, à l'<i>homme +intérieur</i>, à cette image spirituelle et invisible de +Dieu qui est l'homme de l'âme; mais <i>je sens une +autre loi dans mes membres</i>, j'y reconnais le foyer +du péché de la chair, les aiguillons de la concupiscence, +à laquelle j'obéis dans ma faiblesse ainsi +qu'à une loi; cette loi règne dans le corps, instrument +des passions<a id="footnotetag434" name="footnotetag434"></a><a href="#footnote434"><sup>434</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote434" name="footnote434"></a><b>Note 434:</b><a href="#footnotetag434"> (retour) </a> Comment., p. 621-628.—Rom. VII, 23, 23; I Tim. +II, 4.—Voyez sur le même sujet l'Éthique au chap. suivant.</blockquote> + +<p>VII. Quand Dieu a revêtu l'humanité, a-t-il revêtu +le libre arbitre, ou plutôt cet homme qui était +en Jésus-Christ uni à la Divinité, avait-il une volonté +libre, c'est-à-dire la faculté de pécher? Une fois uni, +et en tant qu'uni à la Divinité, sans contredit, il ne +pouvait pécher, comme le prédestiné, en tant qu'il +est prédestiné, ne peut être damné. Mais si l'on +disait d'une manière absolue qu'il ne pouvait pécher, +le doute serait possible, car alors où serait le mérite +d'éviter le péché? Privé du libre arbitre, le Christ +aurait évité le péché par nécessité plus que par volonté. +Cependant c'était un homme composé de chair +et d'âme, qui aurait pu, comme tout autre homme, +subsister par lui-même, autrement il aurait eu l'accident +sans la substance, et il serait au-dessous de +l'humanité; existant par lui-même, pourquoi n'aurait-il +pas pu pécher? C'est donc le cas de bien +distinguer une proposition absolue d'une proposition +déterminée par de certaines conditions. En proposition +absolue, on ne saurait dire que celui qui est +prédestiné ne peut aucunement être damné; mais +si la proposition est déterminée, si l'on parle du +prédestiné comme prédestiné, sa damnation est impossible. +<i>Celui qui est amputé</i> peut avoir deux pieds, +puisque tout homme est bipède, mais l'<i>amputé</i> ne +peut avoir deux pieds. L'homme qui a été uni à +Dieu pouvait donc pécher, mais après qu'il a été +uni, et tant qu'il a été uni, cela était impossible: +le Christ, Dieu et homme à la fois, ne pouvait absolument +pécher<a id="footnotetag435" name="footnotetag435"></a><a href="#footnote435"><sup>435</sup></a>.</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote435" name="footnote435"></a><b>Note 435:</b><a href="#footnotetag435"> (retour) </a> <i>Comment</i>., p. 538-539. Cf. Boeth., +<i>De Duab. Nat.</i>, p. 950.</blockquote> + +<p>La conclusion est orthodoxe, bien que précédée +de distinctions qui ne le sont pas. L'Église professe +l'impeccabilité de l'homme dans le Christ, cependant +elle admet que Dieu s'étant fait homme a nécessairement +pris le libre arbitre avec l'humanité. Ces +deux croyances sont difficiles à concilier; on les concilie +en disant que bien que la volonté de l'Homme-Dieu +fût déterminée au bien, il était libre en ce qu'il +pouvait choisir tel ou tel bien. Dans le système +d'Abélard, l'impeccabilité du Christ serait une impeccabilité +purement morale, c'est-à-dire que Jésus-Christ +serait homme, mais parfait comme homme; +il aurait eu la faculté de pécher, sans le péché originel, +sans aucun péché actuel, quelque chose +comme Adam avant sa chute. Il semble que cette +opinion serait plus conforme à la pensée fondamentale +de l'incarnation, mais elle n'est pas admise. +Le respect pour la Divinité a conduit l'Église à penser +que l'humanité qui lui avait été unie était absolument +incapable de pécher, en ce sens qu'elle manquait +du libre arbitre en tant que faculté de faire le +mal. Mais l'erreur d'Abélard est légère et n'est pas +celle de Nestorius, qui, dans Jésus-Christ, distinguait +deux personnes, ni celle d'Eutychès, qui +absorbait l'humanité du Christ dans sa divinité. +Suivant la théologie, il y a en Jésus-Christ, ou dans +l'Homme-Dieu, une seule personne, deux natures et +deux volontés<a id="footnotetag436" name="footnotetag436"></a><a href="#footnote436"><sup>436</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote436" name="footnote436"></a><b>Note 436:</b><a href="#footnotetag436"> (retour) </a> Cf. S. Thom. <i>Summ.</i>, pars III, +qu. XV et XVIII.—Bergier, aux mots +<i>humanité, incarnation, nature</i>.</blockquote> + +<p>VIII. Comment dans l'homme le libre arbitre est-il +compatible avec la prédestination, ou, en termes +plus généraux, avec la Providence divine? La Providence +est universelle et infaillible; si donc un +homme est adultère, elle a prévu qu'il le serait, il +ne peut donc pas ne pas l'être. S'il ne peut pas +l'éviter, il n'est pas condamnable pour une action +inévitable, et tous les maux doivent être renvoyés +à la Providence comme à leur cause première. Mais +il faut encore distinguer ici la proposition simple +de la modale. Celui qui doit être adultère l'est nécessairement, +en tant que Dieu l'a prévu; mais on +ne peut dire d'une manière absolue qu'il soit nécessairement +adultère. Abélard renvoie cette question +à sa Théologie<a id="footnotetag437" name="footnotetag437"></a><a href="#footnote437"><sup>437</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote437" name="footnote437"></a><b>Note 437:</b><a href="#footnotetag437"> (retour) </a> <i>Comm.</i>, p. 641. On a vu que la question n'est +entièrement résolue ni dans le livre III de l'<i>Introduction</i>, +ni dans le Ve de la <i>Théologie</i>. Mais nous ne les avons pas +tout entiers. Voyez aussi le chapitre suivant.</blockquote> + +<p>Cependant il reste que rien n'arrive que Dieu ne +l'ait non-seulement prévu, mais permis. Une question +se présente aussitôt. Ce que Dieu permet, il le veut, +comment donc veut-il le mal que l'homme fait et le +mal qui arrive à l'homme? Cette terrible question, +Abélard ne l'approfondit pas. Mais il l'annonce, il +pose les difficultés, et ne les lève guère que par un +acte de foi. Il faut croire, dit-il, que Dieu a tout bien +ordonné, même le mal. Dieu a fait un bon usage de +la malice de Judas, de la malice du diable. Dans +l'action de Judas, le Père, le Fils et Judas ont coopéré; +et c'est parce que le Seigneur a été livré, que +le monde a été racheté. «Dans l'ordre des choses, +la disposition divine ne permet pas que rien se +fasse d'une manière inutile ou superflue.» On +peut donc dire qu'il est bon que le mal existe; c'est +ce qu'ont senti même les philosophes païens, et +Platon dit dans le Timée que rien ne se fait, sans une +cause légitime, sans une raison préalable. Seulement +ces causes, ces raisons sont au-dessus de nos recherches<a id="footnotetag438" name="footnotetag438"></a><a href="#footnote438"><sup>438</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote438" name="footnote438"></a><b>Note 438:</b><a href="#footnotetag438"> (retour) </a> Allusion à ce passage du Timée: «Tout ce qui naît doit +de toute nécessité naître d'une cause; car rien ne peut sans cause +prendre naissance.» (trad. de M. Martin, t. I, p. 83.) Mais Platon +semble ici parler de causes productrice; et Abélard s'exprime comme +s'il s'agissait de raison suffisante. Voyez aussi <i>Ab. Op., +Comment.</i>, p. 541, 543, 652, 683.—<i>Introd.</i>, p. 987, +1052, 1112, 1114, 1117, 1118.—<i>Theol. Chr.</i>, p. 1398, 1399.</blockquote> + +<p>L'iniquité n'en doit pas moins être imputée à ses +auteurs. Sans doute si elle ne pouvait être évitée +sans la grâce, et si la grâce a été refusée, on comprend +difficilement comment elle entraîne punition. +On dit bien que, si Dieu n'a pas donné la grâce, il +l'a offerte, et que c'est l'homme qui l'a refusée. Mais +ce don lui-même ne peut être accepté sans une +grâce divine. Supposez qu'un malade fût trop faible +pour prendre un médicament, que diriez-vous d'un +médecin qui se vanterait de lui avoir offert le médicament, +s'il ne l'avait pas aidé à le prendre? C'est qu'il +n'est pas vrai, à la lettre, que pour chaque bonne oeuvre +une nouvelle grâce soit nécessaire; mais souvent, +tandis que Dieu distribue sa grâce également, tous +n'en profitent pas également, et ceux mêmes qui en +ont reçu davantage ne sont pas ceux qui en profitent +le mieux. Qu'un homme puissant étale ses richesses +devant des pauvres et les promette en récompense à +celui qui exécutera le mieux ses ordres, l'un sera +plein d'ardeur, l'autre indolent et mou, et ce n'est +pas le plus fort qui sera le plus actif. L'offre est +égale, le riche n'a rien fait de plus pour l'un que pour +l'autre, toute la différence vient de ceux mêmes à qui +il s'adresse. Ainsi Dieu offre à tous le royaume des +cieux. Pour nous exciter à le désirer, il n'a pas +d'autre grâce à nous faire que de nous instruire, et +il l'offre ainsi aux réprouvés mêmes, puisque la vérité +leur est révélée comme aux élus. Mais les +hommes diffèrent de courage et d'ardeur.</p> + +<p>«La grâce de Dieu est celle qui prévient tout élu +pour qu'il commence à bien vouloir, et qui suit +le début de la bonne volonté pour que la volonté +même persévère; et il n'est pas nécessaire qu'à +chacune des oeuvres nouvelles qui se succèdent, +Dieu accorde une autre grâce que la foi même, +laquelle nous persuade que nos actions peuvent +nous gagner une si grande récompense. Car les +négociants du siècle qui endurent tant de fatigues +dans la seule espérance conçue dès l'origine +d'une récompense terrestre, bravent tout, et, +en diversifiant leurs opérations, ne changent point +d'espérance, et cèdent à une seule et même impulsion<a id="footnotetag439" name="footnotetag439"></a><a href="#footnote439"><sup>439</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote439" name="footnote439"></a><b>Note 439:</b><a href="#footnotetag439"> (retour) </a> <i>Comm.</i>, p. 654.</blockquote> + +<p>Ainsi, d'un côté, le mal vient de celui qui le +commet, c'est-à-dire de sa volonté, et non pas de +Dieu, car alors la volonté ne serait pas libre. Et de +l'autre côté, Dieu ne doit rien à sa créature, ou du +moins sa justice est impénétrable, et tout ce qu'il fait +est nécessairement bien.</p> + +<p>Il suit que le péché est tout dans l'intention. «Le +Seigneur, qui sonde les reins et les coeurs, pèse +tout, en regardant moins à ce qu'on fait qu'à +l'esprit dans lequel on le fait.» C'est pourquoi, +quand l'ignorance est invincible, il paraît que le +péché doit être beaucoup excusé<a id="footnotetag440" name="footnotetag440"></a><a href="#footnote440"><sup>440</sup></a>. Il suit également +que l'amour pur est l'abrégé de toute la morale, ou, +pour parler théologiquement, que la somme de tous +nos mérites est dans l'amour de Dieu et du prochain. +Resterait à savoir si, sous ce nom de prochain, il +faut comprendre ceux qui sont en enfer, ceux qui +ne sont pas prédestinés à la vie; si nous devons les +aimer, si les saints les aiment. Il semble qu'on ne +devrait pas les aimer, puisque ce serait embrasser +les membres du diable. Ce n'est point là un amour +raisonnable, pas plus raisonnable qu'il ne l'est de +prier pour tous. Nous le faisons cependant, quoique +nous sachions qu'il y a très-peu d'élus et que notre +bonne volonté et notre prière n'auront aucun effet. +C'est que la charité ne connaît pas de mesure, et elle +nous fait passer les bornes, en nous inspirant de +vouloir ce qui ne serait ni bon ni juste, comme le +salut universel, et de ne pas vouloir des choses dont +l'accomplissement est un bien, comme l'immolation +des saints et l'affliction de tous ceux qui coopèrent +avec eux dans le bien. Mais c'est encore une discussion +renvoyée à l'Éthique<a id="footnotetag441" name="footnotetag441"></a><a href="#footnote441"><sup>441</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote440" name="footnote440"></a><b>Note 440:</b><a href="#footnotetag440"> (retour) </a> Cf. <i>Sic et Non</i>, in prol., p. 12 et +13.—<i>Ab. Op., Problem. Heloiss. Cum Ab. solut.</i>, p. 406.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote441" name="footnote441"></a><b>Note 441:</b><a href="#footnotetag441"> (retour) </a> <i>Comm.</i> p. 630, 690, 692.—<i>Introd.</i>, +p. 1120, 1121. Nous ne voyons pas que cette discussion soit en effet +dans le <i>Scito te ipsum</i>.</blockquote> + +<p>L'examen de toutes ces opinions épuiserait et au +delà le temps qui nous reste. Observons seulement +que parmi les plus hasardées il n'en est peut-être +aucune qui ne se justifie jusqu'à un certain point par +les prémisses que posaient concurremment et même +un peu contradictoirement dans l'esprit d'Abélard, +la philosophie et la foi. La liberté de l'un et la rigueur +de l'autre se disputaient sa raison, et il semblait, +dans son vain et opiniâtre désir de les concilier, +se plaire à lutter avec l'insoluble. On doit +remarquer combien les questions qu'il se fait sont +hardies; il élève tranquillement, et je crois sans +arrière-pensée, quelques-unes de ces objections de +sens commun dont s'est armée l'incrédulité moderne, +et qui, si l'on exige une solution démonstrative, +peuvent ébranler toute croyance. Ces objections, il +va très-loin, quand il les pose; puis, il les laisse sans +réponse, ou, s'il répond, c'est en rentrant dans les +bornes d'où il est sorti par la question même. Il +relève les barrières qu'il vient d'abattre en les franchissant, +et ne voit pas combien il est inutile de +les relever derrière celui qui les a dépassées. Ses +questions en particulier sur la justice de Dieu, sont +d'une conséquence illimitée, d'une difficulté que je +crois insurmontable; et comme il semble ne rien +admettre d'insoluble, comme on dirait à l'entendre +qu'il doit y avoir réponse à tout, il autorise à comparer +les solutions aux problèmes, à remarquer la +disproportion des unes aux autres, à concevoir les +doutes mêmes qu'il ne paraît pas ressentir et qu'il a +voulu dissiper. Tel est, au point de vue de la théologie, +le vrai danger de ses doctrines; telle en est +l'hétérodoxie involontaire, et voilà pourquoi, bien +qu'il ait entendu vivre et mourir chrétien, la philosophie +le revendique et la religion ne le réclame pas.</p> + +<p>Une seule idée fixera ici notre attention. C'est +celle qui fonde sa théorie de la rédemption; la théodicée +d'Abélard nous apparaîtra sous un jour nouveau, +et nous verrons comment une hypothèse +spéculative sur la Trinité peut altérer le dogme du +salut et renouveler la morale religieuse elle-même.</p> + +<p>«Je me rappelle, dit Geoffroi d'Auxerre<a id="footnotetag442" name="footnotetag442"></a><a href="#footnote442"><sup>442</sup></a>, avoir +eu un maître qui retranchait tout le prix de la +rédemption.... Le Christ, en effet, dans sa passion, a +proposé trois choses aux yeux des hommes, l'exemple +de la vertu, l'excitation à l'amour (<i>amoris incentivum</i>), +le sacrement de la rédemption. Si l'on élimine le dernier, +comme le voulait le maître Pierre, tout le reste +ne pourra servir de rien; car ainsi qu'il est dit: «Vous +dévorerez la tête de l'agneau avec ses pieds» (Exod. +XII, 9), le maître Pierre, en supprimant la tête, +dévorait tout aussitôt les pieds et les entrailles.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote442" name="footnote442"></a><b>Note 442:</b><a href="#footnotetag442"> (retour) </a> Ces paroles sont extraites, suivant la +<i>Bibliothèque de Citeaux</i> (t, IV. p. 261), d'un sermon sur la +Résurrection de J.-C. par Geoffroi, quatrième abbé de Clairvaux, et elles +ont probablement servi à lui faire attribuer la dissertation de l'abbé +anonyme contre Abélard (<i>id.</i>, p. 239). Elles se retrouvent +sous le même nom dans une chronique du Recueil des Historiens +français (Alberic., <i>Chronic.</i>, t. XIII, p. 700).</blockquote> + +<p>La doctrine de la rédemption, en effet, telle que +la professe le commun des fidèles, repose sur cette +idée, qu'avant la venue du Christ, l'homme, engagé +dans les liens du péché, était séparé du salut par un +obstacle invincible, non-seulement par ses propres +fautes, mais par une corruption radicale et permanente +de sa nature, et que ne pouvaient détruire ses +efforts les plus héroïques, ses sacrifices les plus +méritoires, la fidélité la plus scrupuleuse soit aux +prescriptions de la loi naturelle, soit aux commandements +de la loi juive. Or, ce quelque chose d'humainement +inexpiable, la vie et la mort du Fils de +Dieu l'ont expié. Cette rançon de l'homme insolvable, +le Fils de Dieu l'a payée. Il a ainsi libéré, racheté, +<i>redimé</i> l'homme; voilà la <i>rédemption</i>. Elle n'a pas +donné le salut, elle en a fait cesser l'impossibilité. +L'homme était esclave, maintenant il est libre, mais +libre seulement; il n'est pas sauvé, il a les moyens de +se sauver. Donc, celui qui naît, et qui n'a rien fait +ni pu rien faire pour se sauver ou se perdre, l'enfant +au berceau, pourvu cependant que par un signe +visible le bienfait de la rédemption lui soit appliqué, +est sauvé; car, n'ayant d'autre souillure que la tache +originelle, il est de la justice ou au moins de la bonté +de Dieu de le sauver, dès qu'elle est effacée et qu'il +n'a pu en contracter une nouvelle. Après la naissance, +après le baptême, le salut est possible, mais +comme il a été rendu possible par l'expiation seule +de Jésus-Christ, le bienfait n'en peut être accordé +qu'à ceux qui reconnaissent qu'ils le doivent, non à +eux-mêmes, mais à Jésus-Christ, non à leurs mérites, +mais à ses mérites, et qui observent, non-seulement +les préceptes de la loi naturelle ou les règles de la +loi juive restées en vigueur, mais les devoirs nouveaux +qui résultent pour l'homme de la venue du +Messie, c'est-à-dire les commandements que Dieu +nous a faits en prenant la vie et la parole au milieu +de nous.</p> + +<p>Mais cette étrange et mystérieuse impossibilité +du salut avant l'incarnation, quelle en était la cause? +ou, en d'autres termes, de quoi la rédemption nous +a-t-elle rachetés? Cette question est d'un intérêt +plus pressant encore que celles qui touchent la +Trinité. La Trinité est un sujet si difficile, elle est +tellement inconcevable et inexprimable, que, pourvu +qu'on adhère fortement à la lettre et à l'esprit du +Symbole, une pensée trop subtile, une locution +inexacte ou exagérée, peut paraître sans conséquence. +Mais la matière de la rédemption, quoique +obscure, semble plus accessible; et toute erreur qui +la concerne, intéresse le sort de l'humanité et les +rapports de Dieu à l'homme. Nous concevons donc +l'attention sévère que montre ici saint Bernard. Il a +raison de dire, quand il y arrive: «Laissons les +bagatelles et venons à des choses plus sérieuses, +<i>Noenias... praetereo, venio ad graviora</i><a id="footnotetag443" name="footnotetag443"></a><a href="#footnote443"><sup>443</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote443" name="footnote443"></a><b>Note 443:</b><a href="#footnotetag443"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, p. 284-288.</blockquote> + +<blockquote><p> +«Abordant le mystère de notre rédemption, continue-t-il, scrutateur +téméraire de la majesté divine, il dit dès le début de sa discussion +qu'il y a une opinion de tous les docteurs ecclésiastiques sur ce +sujet; il l'expose, la dédaigne et se vante d'en avoir une meilleure, +ne craignant pas, contre le précepte du sage, de transgresser les +limites antiques que nos pères ont posées<a id="footnotetag444" name="footnotetag444"></a><a href="#footnote444"><sup>444</sup></a>. (J'omets ici un résumé +de la doctrine d'Abélard.) Qu'y a-t-il dans ses paroles de plus intolérable, +le blasphème ou l'arrogance? Qu'y a-t-il de plus damnable, +la témérité ou l'impiété? Est-ce qu'il ne serait pas plus juste de briser +avec des bâtons la bouche qui parle ainsi que de la réfuter avec des +raisons? Ne provoque-t-il pas contre lui-même les mains de tous, +celui qui lève les mains contre tous? Tous, dit-il, pensent ainsi, +mais moi, non. Et qui donc, toi? Qu'apportes-tu de meilleur? Que +trouves-tu de plus subtil? De quel secret ton orgueil aurait-il reçu la +révélation, secret qui aurait été inconnu aux saints, qui aurait +échappé aux sages? Cet homme apparemment va nous apporter les +eaux dérobées et les pains cachés. Dis pourtant, dis ce qu'il te +semble, à toi et à nul autre: est-ce que le Fils de Dieu n'a pas revêtu +l'humanité pour délivrer l'homme? Personne absolument ne pense le +contraire, toi excepté; c'est à toi de répondre de ce que tu en penses, +car tu n'as reçu ta leçon ni du sage, ni du prophète, ni de l'apôtre, +ni enfin du Seigneur lui-même. Le maître des Gentils a reçu du Seigneur +ce qu'il nous a transmis. Le maître de tous avoue que sa doctrine +n'est pas à lui, car, dit-il, je ne parle pas d'après moi-même; +mais toi, tu nous donnes du tien et ce que tu n'as reçu de personne. +Celui qui ment donne du sien: que ce qui vient de toi reste à toi. +Moi j'écoute les prophètes et les apôtres, j'obéis à l'Évangile, mais +non à l'Évangile selon Pierre; toi, tu nous établis un nouvel Évangile: +l'Église n'admet pas un cinquième évangéliste. Qu'est-ce que la +loi, les prophètes, les apôtres, les hommes apostoliques nous prêchent, +si ce n'est ce que tu es seul à nier, savoir, Dieu fait homme +pour délivrer l'homme? Et si un ange du ciel venait nous prêcher un +autre Évangile, qu'il soit anathème. Le Seigneur a dit: Je te sauverai +et te délivrerai, ne crains pas. (Sophon., III, 46.) Tu demandes +de quelle puissance; tu ne voudrais pas que ce fût de celle du diable, +ni moi, je l'avoue, mais ce n'est ni ta volonté ni la mienne qui peuvent +l'empocher.... Ceux-là le savent et le disent qui ont été rachetés +par le Seigneur, ceux qu'il a rachetés de la main de l'ennemi; tu ne +le nierais pas, si tu n'étais toi-même sous la main de l'ennemi; tu +ne peux rendre grâce avec les rachetés, toi qui n'es pas racheté. +Celui qui les a rachetés les a réunis de toutes les contrées; l'ennemi +était unique, les contrées nombreuses. Quel est ce rédempteur si +puissant, qui commande non à une seule contrée, mais à toutes? +Quel autre, je pense, que celui dont un autre prophète a dit qu'il +absorbe les fleuves et ne s'étonne pas? Les fleuves, c'est le genre +humain. (Job, XL, 48.) Mais au lieu des prophètes, citons les +apôtres: «Afin que Dieu,» dit saint Paul, «leur donne la pénitence +pour connaître la vérité, de sorte qu'ils s'échappent des lacs +du diable, qui les tient captifs à sa discrétion<a id="footnotetag445" name="footnotetag445"></a><a href="#footnote445"><sup>445</sup></a>....» Ce n'est pas +de la puissance en elle-même, mais de la volonté que se peut dire la +justice ou l'injustice; donc le diable avait un certain droit sur l'homme, +acquis non légitimement, criminellement usurpé, et cependant justement +permis. Ainsi l'homme était tenu justement captif, de telle +sorte pourtant que la justice n'était ni dans l'homme ni dans le diable, +mais en Dieu. Justement asservi, l'homme a été miséricordieusement +délivré.... Que pouvait faire de lui-même pour recouvrer la justice +une fois perdue l'homme esclave du péché, aux fers du diable? Il a +été attribué une justice qui venait d'un autre à celui qui n'en avait +point à lui, et la voici: le prince du monde est venu, et il n'a rien +trouvé dans le Sauveur<a id="footnotetag446" name="footnotetag446"></a><a href="#footnote446"><sup>446</sup></a>, et comme il n'en a pas moins mis la main +sur l'innocent, il a rendu ceux qu'il tenait très-justement, quand celui +qui ne doit rien à la mort, en acceptant une mort injuste, eut sauvé +celui qui était justement soumis à la dette de la mort et à la domination +du diable. Par quelle justice tout cela aurait-il été exigé d'un +second homme? Un homme a dû, un homme a payé; car si un seul +est mort pour tous, tous sont morts en un seul, afin que la satisfaction +d'un seul fût imputée à tous, de même qu'un seul avait porté +le péché de tous.... Le Christ est la tête et le corps; la tête a satisfait +pour les membres, le Christ pour les entrailles.... Si l'on me +dit: Ton père t'a engagé, je répondrai: Mais mon frère m'a racheté. +Pourquoi la justice ne viendrait-elle pas d'un autre, quand d'un autre +est venu le crime?... Que la justice, me dit-on, soit à celui de qui +elle vient, qu'est-ce pour toi?—Mais que la faute aussi soit à celui +de qui elle vient, qu'est-ce pour moi?... Comme tous sont morts +dans Adam, tous seront vivifiés dans le Christ.... Si j'appartiens à +l'un par la chair, j'appartiens à l'autre par la foi.... Suivant cet +homme de perdition, le Seigneur n'aurait tant fait et tant souffert que +pour donner à l'homme la leçon et l'exemple de la vie et de la mort +et pour poser en mourant la borne de la charité; ainsi il aurait enseigné +la justice et ne l'aurait pas donnée! Il aurait montré la charité +et ne l'aurait pas inspirée!» +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote444" name="footnote444"></a><b>Note 444:</b><a href="#footnotetag444"> (retour) </a> Je ne vois point qu'Abélard dise que les docteurs soient +unanimes touchant +la domination du diable sur l'homme avant la passion. Il se sert +même d'une expression qui ne relève pas beaucoup l'importance de l'opinion +qu'il combat: «Et quod dicitur, etc.» «Et quant à ce qu'on dit que nous +avons été rachetés de la puissance du diable, etc.» S'il a dit en effet +on commençant +que c'est l'avis de tous les docteurs depuis les apôtres, «omnes +doctores nostri post apostolos conveniunt,» ce début de la discussion +doit se trouver dans quelque autre ouvrage. Ici, en effet, saint Bernard dit +qu'il examine ce qu'il a lu dans un certain «Livre de sentences de lui (in +libro quodam sententiarum ipsius) et dans une exposition de l'Épitre +aux Romains.» Dans l'Épitome que nous penchons à regarder comme l'ouvrage +appellé «Livre des Sentences.» Il y a seulement: «Quidam dicunt +quod a potestate diaboli redemti sumus.» (c. XXIII, p. 63.) Peut-être les +expressions cités par saint Bernard se trouvaient-elles dans la portion de +l'Introduction qui se rapporte à ce chapitre de l'Épitome et que le temps +nous a ravie. L'Introduction a été quelquefois désignée par ce titre commun +au moyen âge de «Liber Sententiarum.» (<i>Hist. Litt.</i>, t. XII, p. 137.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote445" name="footnote445"></a><b>Note 445:</b><a href="#footnotetag445"> (retour) </a> II Tim, ii, 25 et 26. Saint Bernard ajoute ici d'autres +citations très-fortes.—Cf. +Jean, xii, 31; xix, 11.—Luc, xi, 15 et 21; xxii, 53.—Coloss. +I, 13.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote446" name="footnote446"></a><b>Note 446:</b><a href="#footnotetag446"> (retour) </a> Allusion aux paroles de Pilate et à toutes ses oeuvres qui +dans tout ce +passage sont attribuées au démon dont il était <i>un membre</i>, +c'est-à-dire un +instrument. Luc, xxiii. 4.—Jean, xviii, 38.</blockquote> + +<p>Ici saint Bernard accuse celui qu'il appelle <i>un +docteur incomparable</i>, d'avoir rendu si ouvert et si +uni le grand et imposant mystère, qu'il est accessible +à tous, à l'impur, à l'incirconcis; tout est facile; +le saint a été donné aux chiens, les perles aux +pourceaux. Mais il n'en peut être ainsi; il y a eu manifestation +dans la chair, justification par l'esprit; +l'homme animal ne peut pénétrer si aisément ce qui +appartient à l'esprit de Dieu. Les dons du Seigneur +sont cachés, l'Évangile est voilé. (II Cor., iv, 3.)</p> + +<p>On demande comment, puisque le Christ n'a délivré +que les élus, il se pouvait que, soit dans le siècle, +soit dans l'avenir, ils fussent plus qu'aujourd'hui au +pouvoir du démon. C'est parce qu'il les possédait <i>captifs +à sa volonté</i>, dit l'apôtre, qu'un libérateur a été +nécessaire. Le pauvre qui reposait dans le sein d'Abraham, +Abraham lui-même et les autres élus, le démon +ne les tourmentait pas; mais il les aurait possédés, s'ils +n'avaient dû être délivrés par la foi. «Le sang de Jésus-Christ, +même avant sa mort, tombait en rosée sur +Lazare, et l'empêchait de sentir les flammes.» Si +l'on objecte que Dieu pouvait tout anéantir d'une +parole, sans qu'il fût besoin de l'incarnation ni de +la passion, il faut répondre que cette nécessité vint +de nous qui étions assis dans les ténèbres. «C'était +un besoin de nous, de Dieu, des anges; de nous, +pour que le joug de notre captivité nous fût enlevé; +de Dieu, pour que le dessein de sa volonté +fût rempli; des anges, pour que leur nombre fût +complété.... Qui nie que le Tout-Puissant eût sous +la main bien d'autres moyens de libération? Pourquoi, +dis-tu, faire par le sang ce qu'il pouvait +faire par la parole? Interrogez-le lui-même. Il +m'est permis de savoir que cela est ainsi, non +pourquoi cela est ainsi.... Mais tout cela lui paraît +folie; il ne peut retenir ses rires; entendez-vous +ses éclats?» Il ne comprend pas comment le crime +plus grand de la mort de Jésus a pu calmer le courroux +excité par la faute moins grave de notre premier +père; comme si, dans un seul et même fait, +l'iniquité des coupables n'avait pu déplaire, pendant +que la piété de la victime plaisait à Dieu! Ce n'est +pas la mort qui a plu à Dieu, mais le dévouement de +celui qui a voulu mourir. Cette mort, précieuse +expiation du péché, ne pouvait s'accomplir sans un +péché. Ainsi, Dieu, usant bien, sans s'y plaire, de +la malice humaine, a condamné la mort par la mort, +et le péché par le péché. Que signifie, en effet, cette +leçon de charité qu'on prétend que Dieu nous a donnés? +«Que sert qu'il nous ait instruits (<i>instituit</i>), +s'il ne nous a pas régénérés (<i>restituit</i>)? Notre instruction +n'est-elle pas vaine, sans une préalable +destruction, celle du corps du péché qui est en +nous?... Si le Christ ne nous a servis qu'en nous +montrant les vertus, il ne reste plus qu'à dire: +Adam ne nous a nui qu'en nous montrant le péché.» +Mais, à moins de donner dans l'hérésie de Pélage, +nous «professons que le péché d'Adam nous a été +transmis, non par instruction, mais par génération, +et avec le péché, la mort. Il faut donc que +nous confessions que le Christ nous a restitué la +justice, non par instruction, mais par régénération, +et avec la justice, la vie.» Accordons que la venue +du Christ puisse servir à ceux qui savent régler leur +vie sur la sienne et répondre par leur amour au sien. +De quoi servira-t-elle aux petits enfants? «Comment +s'élèveront-ils à l'amour de Dieu, ceux qui ne savent +pas encore aimer leurs mères?» Faut-il dire +qu'ils n'ont pas besoin de régénération, la génération +d'Adam ne leur ayant fait aucun mal? Celui qui +pense ainsi s'égare avec Pélage. En définitive, de +quelque façon qu'on l'interprète, la doctrine en question +est hostile <i>au sacrement du salut de l'homme</i>, +elle anéantit le mystère. Elle place le salut, non dans +la vertu de la croix, non dans le prix du sang; mais +dans les progrès de notre conversion. Elle est condamnée +par ces mots mêmes: «A Dieu ne plaise que +je me glorifie en autre chose qu'en la croix de notre +Seigneur Jésus-Christ (Galat., vi, 14)!» Retrancher +de la rédemption le sacrement, le mystère, la miraculeuse +efficace, pour n'en laisser subsister que +l'exemple d'humilité et de charité, c'est «peindre +sur le vide<a id="footnotetag447" name="footnotetag447"></a><a href="#footnote447"><sup>447</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote447" name="footnote447"></a><b>Note 447:</b><a href="#footnotetag447"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, p. 288-295.</blockquote> + +<p>Il y a plus d'éloquence peut-être que de méthode +dans cette réfutation, essayons d'être plus précis. +L'Église catholique croit et professe qu'Adam, par +son péché, a non-seulement encouru la colère de +Dieu, la mort, la captivité sous l'empire du démon, +mais qu'il a dégradé la nature humaine et transmis +les effets de ce péché et ce péché même à tous ses +descendants, en sorte que ce péché est devenu propre +et personnel à tous; c'est là le péché originel<a id="footnotetag448" name="footnotetag448"></a><a href="#footnote448"><sup>448</sup></a>. +Les effets et la peine du péché originel sont: 1° la +privation de la grâce sanctifiante et du droit au +bonheur éternel; 2° le dérèglement de la concupiscence, +ou l'inclination au mal; 3° l'assujettissement +aux souffrances et à la mort.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote448" name="footnote448"></a><b>Note 448:</b><a href="#footnotetag448"> (retour) </a> <i>Concil. Trident.</i>, sess. v, can. 2, 3 et 6.</blockquote> + +<p>Toutes ces blessures, dont Adam était exempt au +moment de son péché, et que nous avons reçues +avec lui et en lui, comme ce n'est pas notre propre +péché qui nous les a faites, il est naturel et conséquent +que ce ne soit pas notre propre mérite qui +puisse les guérir. Puisqu'en Adam et par Adam ce +n'est pas sa personnalité seule, mais la nature humaine +qui a été dégradée, puisqu'il nous l'a dès +lors transmise, non plus telle qu'il l'avait reçue, mais +telle qu'il l'avait faite, la logique veut que cette +nature reste telle, indépendamment de nos efforts +et de notre volonté, et qu'elle demeure indéfiniment +en état de péché originel, si un secours extérieur +et surhumain, si une révolution extraordinaire et +miraculeuse ne vient la changer et la restaurer.</p> + +<p>Si l'on demande pourquoi cela était ainsi, on pose +une question en dehors de la foi et au-dessus de la +raison. La volonté de Dieu doit être acceptée comme +une raison, dit saint Anselme, car elle est toujours +raisonnable<a id="footnotetag449" name="footnotetag449"></a><a href="#footnote449"><sup>449</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote449" name="footnote449"></a><b>Note 449:</b><a href="#footnotetag449"> (retour) </a> <i>Cur Deus homo</i>? t. I, c. vi, vii, viii.</blockquote> + +<p>Il fallait donc un secours et une révolution; or, +la première dégradation ayant été consommée par +un homme unique, comparable à nul autre, c'était +une raisonnable analogie qu'elle fût effacée par un +homme également unique, extraordinaire, investi +d'une puissance miraculeuse ou supérieure au pouvoir +de l'homme, et qui fût à lui seul capable de +sauver toute la race qu'à lui seul Adam avait perdue.</p> + +<p>C'est ainsi que par la doctrine du péché originel on +arrive à la nécessité d'un médiateur; ce médiateur a +existé; il devait être homme, il a été homme; il +devait être unique, extraordinaire, miraculeusement +puissant, il a été tout cela, et à un degré infini. +Il a été plus qu'Adam, au-dessus d'Adam, de toute +la distance qui sépare la divinité de l'humanité, il +a été Dieu. Ce médiateur, homme et Dieu, le fils +de l'homme et le fils de Dieu, c'est Jésus-Christ. +Le médiateur a donc réparé les pertes de la nature +humaine. L'homme avait en quelque sorte passé sous +la puissance du mal; l'homme naissait pécheur, non, +pas seulement, entendons-nous bien, capable de pécher, +il l'est encore, mais pécheur, c'est-à-dire dans +l'état de péché. Or, si l'on dit que l'homme était dans +les liens du péché, on dira que la venue du médiateur +a été la rémission des péchés; si l'homme avait +mérité la colère ou offensé Dieu, le médiateur a +été le réconciliateur ou la victime de propitiation; +si l'homme était souillé, le médiateur est l'agneau +sans tache qui efface les péchés du monde; si l'homme +était mort, mort par le péché, le médiateur est la +vie; si l'homme était esclave du péché, le médiateur +l'a délivré; si l'homme était vendu au péché, le +médiateur l'a racheté. Et en effet tout cela a été dit, +et Jésus-Christ est le médiateur, le réparateur, la +vie, la victime, l'agneau, le libérateur, le rédempteur<a id="footnotetag450" name="footnotetag450"></a><a href="#footnote450"><sup>450</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote450" name="footnote450"></a><b>Note 450:</b><a href="#footnotetag450"> (retour) </a> Ephes. ii, 3.—Johan. viii, 34.—Rom. vii, 14.—II Tim, ii, +20.—Rom. +iii, 25.—Johan. I ep. ii, 2.—Rom. vi, 18.—II Cor. v, 15.—I Tim. +ii, 6.—Tit. ii, 14.—Galat. iii. 13.—I Cor. vi, 20.—1 Petr. i, +18, 19.—Hebr. ix, 11.—Apocal. v, 9.—Ephes. i, 7.</blockquote> + +<p>Maintenant! si à ses mots: le mal, le péché, la +mort, on veut substituer cette personnification du +mal, de la mort et du péché, que la théologie produit +ou retire à volonté, et appeler tout cela le +diable ou le démon, on est libre de le faire, +d'abord parce que la croyance chrétienne permet +de rapporter au démon, comme à sa cause, tout ce +mal qui ailleurs est présenté d'une manière plus +abstraite, comme la corruption de la chair on le dérèglement +de la concupiscence; en second lieu, +parce que le péché d'Adam, source funeste du péché +originel, est formellement présenté comme une victoire +du tentateur; enfin parce que les termes mêmes +de l'Écriture se prêtent littéralement à cette traduction. +On y voit <i>l'homme tenu captif à la volonté du +diable</i>; Jésus-Christ dit qu'il est venu pour <i>le vaincre</i>, +qu'il meurt pour <i>chasser le prince du monde</i>. +Saint Paul dit que Jésus-Christ a <i>désarmé les principautés +et les puissances; que par sa mort il a détruit +celui qui était le prince de la mort, c'est-à-dire le +diable</i><a id="footnotetag451" name="footnotetag451"></a><a href="#footnote451"><sup>451</sup></a>. Si donc il plaît de dire que l'homme, en +étant esclave du mal et vendu au péché, était sous +l'empire du démon, il n'y a rien là que de chrétien, +c'est le langage régulier de la foi.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote451" name="footnote451"></a><b>Note 451:</b><a href="#footnotetag451"> (retour) </a> II Tim. ii, 20.—Luc. xi, 21.—Johan. xii, 31.—Coloss. +ii, 15.—Hebr. ii, 14.</blockquote> + +<p>Telle elle était au temps d'Abélard comme au +nôtre, quoique les objections qu'il élève eussent +été plus d'une fois produites<a id="footnotetag452" name="footnotetag452"></a><a href="#footnote452"><sup>452</sup></a>. Les pélagiens ont des +premiers pris la rédemption dans un sens métaphorique, +et soutenu que Jésus-Christ ne nous a rachetés +du mal, c'est-à-dire sauvés de la damnation, que +par ses leçons, son exemple, ses bienfaits et sa +miséricorde; mais aussi ils niaient le péché originel, +du moins en niaient-ils la propagation dans tous les +hommes, et c'était une conséquence naturelle de ne +plus attribuer à la rédemption qu'une vertu morale. +Mais comme Abélard croit au péché originel, il est +plus réservé et moins conséquent que Pélage. Lui +qui reconnaît le mal, d'où vient qu'il affaiblit le +remède? En effet, tout en opposant les notions de +commune justice au péché originel, il l'admet et +même le justifie, si c'est le justifier que de citer +dans l'Ancien et le Nouveau Testament d'autres +exemples d'une contradiction apparente entre la +conduite divine et la justice humaine, et que de +déclarer d'une manière absolue que le créateur ne +doit rien à sa créature, et qu'après tout les notions +du bien et du mal résultent pour nous de sa volonté. +Remarquez la situation contradictoire de ce +demi-rationalisme. Quel est le premier argument? C'est +que si le péché originel paraît injuste, il y a bien +d'autres injustices dans la Bible; il en faudrait +inférer que les récits de la Bible doivent être +enveloppés dans les mêmes doutes, mais ces récits, +conçus en termes directs, sont couverts par l'autorité +inattaquable de la lettre. Tous ces doutes, au +contraire, le second argument devrait les faire tomber. +S'il ne faut pas, en effet, appliquer à la question +du péché originel les notions de commune +justice, pourquoi réclamer contre ce qui semble +inique ou cruel dans l'asservissement de l'homme +au diable à raison d'une faute dont le diable est +l'auteur primitif, dans l'empire du séducteur sur le +séduit, dans le courroux céleste désarmé par le sang +innocent, dans le crime d'Adam lavé par un nouvel +et plus grand crime? Ces objections et d'autres semblables +supposent que la justice, la bonté, la raison +humaine sont compétentes pour juger ce qui est +juste, bon, raisonnable en Dieu. Il y a donc contradiction +frappante à se placer dans cette hypothèse +pour attaquer la rédemption, et à en sortir pour +défendre le péché originel.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote452" name="footnote452"></a><b>Note 452:</b><a href="#footnotetag452"> (retour) </a> S. Thom. <i>Summ</i>., pars iii, qu. xlviii et l, +Voyez aussi P. Lombard +(<i>Sentent</i>., t. III, dist, xix). Mais celui-ci incline visiblement +vers la théorie +de la rédemption suivant Abélard.</blockquote> + +<p>On ne peut nier le péché originel sans cesser en +quelque sorte d'être chrétien. Abélard reconnaît le +péché originel. Mais il aperçoit dans saint Paul cette +doctrine qui creuse un abîme entre le règne de la +crainte et celui de l'amour, entre l'ancienne et la +nouvelle loi, et qui semble donner à la foi en Jésus-Christ, +à l'amour de l'homme pour le Dieu qui l'a +tant aimé, la plus grande part dans le salut. Par là +les conditions du salut deviennent toutes spirituelles +et morales; elles rentrent dans le coeur de l'homme, +et dépouillent presque tout caractère d'un miracle +extérieur et en quelque sorte matériel. Cette manière +de concevoir le principal rapport de l'homme +avec Dieu est assurément plus philosophique. Abélard +s'en empare, et faisant de ce qui est une des +idées composantes du christianisme, une idée principale, +d'une idée principale une idée exclusive, il +l'agrandit, il l'exagère, et comme en elle-même elle +est conforme à la lettre ainsi qu'à l'esprit de la +religion, il l'érige sans scrupule en système et +s'applaudit d'avoir donné une théorie rationnelle du +christianisme, en ramenant la rédemption à une +grande et divine manifestation de la loi morale sur +la terre. En effet, Dieu est puissance, sagesse, bonté. +Telle est la Trinité. Ce n'est pas seulement l'Écriture +qui nous l'apprend, c'est la raison. La Trinité est +une tradition chrétienne et philosophique. De là +des devoirs pour le philosophe et pour le chrétien, +devoirs révélés à l'un sous la forme de la loi naturelle, +à l'autre sous celle de la loi évangélique, qui +n'est que la réforme de la première. Or, l'accomplissement +de la loi est la condition du salut. Les +philosophes ont donc pu se sauver, comme tous +ceux qui ont eu la foi dans la Trinité, et qui ont +accompli la loi pour obéir et pour plaire à Dieu, +dans la mesure de leur science et de leurs lumières. +Ainsi, même avant la venue du Christ, quelques-uns +ont pu être sauvés. L'Écriture le dit d'Abraham; +la tradition et les Pères le disent d'autres encore. +Cependant le péché originel subsistait. Par une dispensation +insondable de la justice divine, l'homme +était tenu d'une dette de damnation contractée par +le péché d'Adam. C'est-à-dire que l'état de dégradation, +d'impuissance, d'ignorance, engendré par +le péché originel, était invincible en général aux +forces de la raison et de la conscience humaine. +Tout, dans l'homme, intelligence et amour, lumières +et vertus, tout était faible, obscur: l'humanité était +condamnée.</p> + +<p>Un tel état n'était pas digne de la céleste bonté. +Dieu fit miséricorde au genre humain, et dans sa +charité ineffable, il lui envoya son fils, pour le +racheter de l'esclavage de la chair et du péché, pour +le purifier, pour le délivrer, c'est-à-dire pour lui +donner le secours indispensable et merveilleux sans +lequel l'humanité ne serait jamais sortie de son état +d'abaissement, de corruption et de misère.</p> + +<p>L'homme ne peut rien pour son salut sans la +grâce, c'est-à-dire sans l'inspiration, c'est-à-dire +sans le secours divin, en un mot, si Dieu ne l'aide à +croire et à aimer. L'incarnation du Fils de Dieu a +été la plus grande grâce que Dieu ait faite à l'homme. +Elle a eu pour objet principal de l'instruire, et de +l'instruire par la voix divine elle-même. Ainsi, Dieu +a passé sur la terre pour lui enseigner une loi plus +parfaite d'une manière plus précise et plus puissante. +Il lui a enseigné surtout le précepte de +l'amour, et, chose admirable, il l'a fait en lui +donnant de l'amour le plus pathétique exemple, en le +lui inspirant par le plus saisissant des bienfaits. +Voilà comme la rédemption a donné à l'homme des +lumières, des idées, des forces nouvelles. Voilà +comme elle a vaincu le mal, lavé le péché originel, +affranchi l'esprit. Voilà la révolution miraculeuse +qu'elle a opérée, par des signes visibles sans doute, +par des manifestations matérielles, mais dans le coeur +de l'homme. C'est le plus grand, le plus irrésistible +don de la grâce que Dieu ait fait aux hommes, et +par là, renouvelant le principe même du devoir, de +la vertu, de la religion, il a inauguré au ciel et sur +la terre le règne de la charité.</p> + +<p>Tel est le christianisme d'Abélard. On peut voir +qu'en conservant les faits positifs qui sont comme le +matériel de la religion, il en simplifie en quelque +sorte le miracle invisible; il replace, autant qu'il le +peut, dans l'ordre moral les phénomènes constitutifs +de la révolution chrétienne, et lui donne un caractère +plus exclusivement spirituel que celui qui lui +est assigné par la tradition de l'Église.</p> + +<p>Tout cela est une conséquence de sa doctrine de +la Trinité. La nature de Dieu, telle qu'il l'a conçue, +conduit nécessairement à ses idées sur le salut. Sa +Trinité est éminemment une Trinité morale, dont +l'action s'exerce principalement sur l'intelligence +humaine soit par cette révélation sensible qui parle, +dans la création, soit par cette révélation intérieure +qui semble sortir du sein de la raison même. La +connaissance de Dieu engendre l'amour comme la +lumière amène la chaleur avec elle, et les grandes +oeuvres de la Providence ne peuvent avoir pour +objet que d'accroître et la connaissance et l'amour. +De là le judaïsme, la philosophie, le christianisme.</p> + +<p>Ce système est beau, et pour qu'il fût plus conséquent, +il faudrait en faire disparaître ce qui reste +de mystérieux dans le péché originel. Au fond, le +péché originel pour Abélard est plutôt un état d'ignorance +et d'impuissance qu'une corruption effective, +qu'une modification substantielle de l'humanité; +pour lui, le péché originel, s'il osait éclaircir sa +pensée, ne serait qu'un état moral qu'améliorent, +également par un effet moral, la prédication et le +martyre du Christ. Bien souvent sans doute, même +chez les chrétiens les plus orthodoxes, une semblable +croyance revient à leur insu et prévaut sur la croyance +au miraculeux; mais ce système n'explique pas +comment un état moral de toute une race a pu être le +résultat d'une transgression unique, d'une faute particulière +d'un seul homme, et comment l'imputabilité +de cette faute a été transmise par génération +aux descendants de cet homme. Abélard a fait ce +que fait tout philosophe chrétien qui ne veut cesser +ni d'être philosophe ni d'être chrétien. Il y a dans +le christianisme deux sortes de miracles, ou de +faits de l'ordre surnaturel. Les premiers sont ces +miracles matériels qui frappent surtout les imaginations +et contre lesquels s'élève facilement +l'incrédulité vulgaire: la pêche miraculeuse, l'eau +changée en vin, la pierre en pain, Lazare ressuscité, +la vue rendue aux aveugles, enfin et surtout la résurrection +de Notre-Seigneur. Cependant il y a des +choses plus hautes et plus embarrassantes dans le +christianisme, il y a des miracles invisibles, un +merveilleux de l'ordre moral dont la raison doit +s'inquiéter davantage.</p> + +<p>Tel est le péché originel; telles la damnation, la +rédemption, la grâce; toutes ces choses, entendues +au sens orthodoxe, ne sont pas des noms métaphoriques +donnés à de purs phénomènes moraux. Ce +sont des réalités indéfinissables, je le sais, mais +positives, effectives, si ce n'est substantielles et +matérielles; ce sont au moins des faits subsistants, et +non de simples manières de considérer et de représenter +la nature humaine dans ses rapports avec +l'éternelle vérité et l'éternelle justice. Or, c'est vers +ce dernier point de vue que tout esprit philosophique +doit nécessairement être entraîné. C'est même la +pente actuelle de l'intelligence humaine, et quand le +chrétien se laisse aller, c'est ainsi, c'est sous forme +d'abstractions, qu'il se figure et traduit tous les phénomènes +du monde dogmatique. Tout esprit philosophique, +d'ailleurs bienveillant et religieux, tend +vers une sorte de naturalisme évangélique, vers une +interprétation toute rationnelle des faits révélés, +même avec une foi absolue dans ces faits. Il lui en +coûte beaucoup moins d'admettre les miracles proprement +dits, c'est-à-dire les dérogations aux lois +ordinaires de la nature physique, s'il peut faire disparaître +les miracles purement intelligibles, c'est-à-dire +les dérogations aux données de la nature morale; +les premiers ne seront plus à ses yeux que des moyens +dont s'est servie la Providence, daignant condescendre +aux faiblesses de l'imagination de l'homme, +pour éclairer sa raison, épurer sa conscience, toucher +son coeur. C'est dans toute la force de l'expression, +<i>la raison qui s'est faite chair</i>, ο λογος σαρξ έγένετο.</p> + +<p>Abélard suit cette tendance, il est sur cette pente; +qu'il continue de la suivre, qu'il descende encore, +et il sera Socin, il sera Locke, Rousseau, Kant, +Strauss; mais il parle et il écrit au XIIe siècle.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE VII.</h3> + +<h3>DE LA MORALE D'ABÉLARD.—<i>Ethica seu Scito te ipsum</i>.</h3> + +<p>Les questions agitées dans le Commentaire sur saint +Paul sont comme une transition de la théodicée à la +morale. Quelques-unes sont déjà de la morale. Nous +trouvons la morale même dans un ouvrage d'Abélard, +qui n'est pas le moins célèbre; c'est l'<i>Éthique</i>, +ou <i>le Connais-toi toi-même</i><a id="footnotetag453" name="footnotetag453"></a><a href="#footnote453"><sup>453</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote453" name="footnote453"></a><b>Note 453:</b><a href="#footnotetag453"> (retour) </a> Voyez le <i>Thesaurus anectdotorum novissimus</i>, +de Bernard Pez, bénédictin +et bibliothécaire de l'abbaye de Moelk (1721). L'ouvrage intitulé +<i>Petri +Abelardi Ethica seu liber dictus: Scito te ispum</i>, se trouve dans +le t. III, +part. II, p. 626. Il n'a été imprimé que cette fois.</blockquote> + +<p>Les moeurs, dit-il, sont les vices ou les vertus de +l'âme qui nous rendent enclins aux bonnes ou aux +mauvaises actions. Les défauts ou vices sont contraires +aux vertus, comme la lâcheté à la fermeté, l'injustice +à la justice. L'âme a des défauts et de bonnes +qualités qui n'ont nul rapport aux moeurs, comme +la lenteur ou la promptitude d'esprit, le manque de +mémoire ou la mémoire; mais les défauts appelés +vices sont ceux qui portent la volonté à quelque +chose qu'il ne convient pas de faire.</p> + +<p>Ni le vice, ni l'action mauvaise n'est le péché. +On est colère, sans être en colère; et une inclination +vicieuse n'est qu'une raison de plus de se combattre +soi-même; car la victoire du vice sur notre +âme est plus honteuse que celle des hommes, qui +ne peuvent vaincre que notre corps. Par le vice, +nous sommes ainsi inclinés a consentir à ce qui ne +convient pas; c'est ce consentement qui est le péché, +étant un mépris de Dieu, une offense à Dieu. Mépriser +Dieu, c'est ne pas faire ou ne pas omettre, à cause de +lui, ce que nous croyons qu'on doit faire on omettre +à cause de lui. En définissant le péché négativement, +en disant <i>omettre</i> ou <i>ne pas faire</i>, on montre que la +substance du péché n'existe pas. «Car elle est dans +le nom plutôt que dans l'être; c'est comme si, +pour définir les ténèbres, nous disions l'absence de +lumière, là où la lumière a eu l'être<a id="footnotetag454" name="footnotetag454"></a><a href="#footnote454"><sup>454</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote454" name="footnote454"></a><b>Note 454:</b><a href="#footnotetag454"> (retour) </a> <i>Ethic</i>., c. t. II, III, p. 627-630. C'est la doctrine reçue, +que le mal n'est qu'une privation. «Mali nulla natura est, dit saint +Augustin, amissio boni mali nomen accepit.» <i>De Civ. Del</i>, XI, IX.</blockquote> + +<p>N'objectez pas que le péché, étant dans la mauvaise +volonté, est quelque chose de positif, <i>est dans +l'être</i> comme elle. D'abord nous péchons quelquefois +sans mauvaise volonté. Un maître cruel me +poursuit une épée nue à la main; après avoir fui +longtemps, et contraint par l'extrême péril, je le tue +pour n'être pas tué. La mauvaise volonté du meurtre +n'existait pas; il n'y avait que la volonté de sauver +ma vie. Cependant j'ai péché en consentant à ce +meurtre même par contrainte; car la Vérité dit: +«Tous ceux qui prendront l'épée, périront par +l'épée» (Math., XXVI, 52); mais qu'on n'appelle +point ce consentement une volonté. «Ce que l'on veut +dans une grande douleur de l'âme, est passion +plutôt que volonté.»</p> + +<p>Mais dans les cas où il n'y a nulle sorte de contrainte, +le péché n'est-il pas la volonté mauvaise? +Un homme voit une femme et forme un désir coupable. +N'est-ce pas là le péché? Si la volonté est réfrénée +par la vertu, sans toutefois être éteinte, si +elle résiste, si elle est vaincue sans périr, il ne reste +qu'à recueillir le prix de la victoire. «Dieu en récompensant +juge le coeur plus que l'action.» Or, le +coeur consent ou résiste, il préfère ou sacrifie la volonté +de Dieu à la sienne propre. Le péché n'est donc +pas dans la mauvaise volonté; le péché, c'est d'y +céder. Ce n'est pas le désir, c'est le consentement +au désir. Celui-là est déjà criminel devant Dieu qui a +fait tous ses efforts pour commettre et qui a commis +autant qu'il était en lui. Il est aussi criminel que +s'il avait été surpris à l'oeuvre.</p> + +<p>Mais si nous péchons quelquefois malgré nous, si +la volonté n'est pas le péché, peut-on dire que tout +péché soit volontaire? Distinguons. Si le péché est le +mépris de Dieu, peut-on dire que nous voulons mépriser +Dieu, et nous rendre dignes de damnation? +Vouloir faire ce qui doit être puni, n'est pas vouloir +être puni<a id="footnotetag455" name="footnotetag455"></a><a href="#footnote455"><sup>455</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote455" name="footnote455"></a><b>Note 455:</b><a href="#footnotetag455"> (retour) </a> «La peine qui est juste déplaît, l'action qui est injuste +plaît. Souvent +aussi il arriva que, lorsque séduit par la figure d'une femme que nous +savons mariée, nous voudrions la posséder, nous ne voudrions pourtant +nullement commettre l'adultère, puisque nous voudrions qu'elle fût +libre. Beaucoup d'autres, au contraire, mettent leur gloire à convoiter +les femmes des hommes puissants, à cause même de leurs maris, et plus +que si elles étaient libres; ceux-la aiment mieux l'adultère que la +fornication, +c'est-à-dire faillir plus que moins. Il en est qui se sentent tout à fait +malheureux d'être entraînés à consentir à la concupiscence ou à la mauvaise +volonté, forcés qu'ils sont par l'infirmité de la chair à vouloir ce +qu'ils ne voudraient pas. Comment donc ce consentement que nous ne +voulons pas accorder, sera-t-il dit volontaire?... A moins que nous +n'entendions +par volonté l'exclusion de nécessaire; aucun péché en effet n'est +inévitable. Ou bien nous appellerons volontaire tout ce qui procède de +quelque volonté. Celui qui tue un homme pour éviter la mort n'a pas la +volonté de tuer, mais il a quelque volonté d'éviter la mort.» +(<i>Eth</i>., c. III, p. 635.)</blockquote> + +<p>«Quelques-uns ne sont pas médiocrement émus +de nous entendre dire que la consommation du +péché n'ajoute rien au crime, à la damnation devant +Dieu. Suivant eux, l'acte du péché est accompagné +d'un certain plaisir qui augmente le +péché.... Mais il faudrait prouver que le plaisir +charnel est le péché et qu'il ne peut être goûté +sans péché.» Or c'est ce qu'on ne saurait soutenir, +ou bien il faudrait condamner le mariage, les repas; +Dieu lui-même ne serait pas irréprochable, lui qui +a créé les aliments et les corps, d'avoir attaché aux +aliments une saveur qui nous causerait un plaisir +forcé, un péché nécessaire. «Évidemment aucun +plaisir naturel de la chair ne doit être imputé à +péché, et ce ne peut être une faute de jouir de +ce qui est infailliblement accompagné d'un sentiment +de plaisir<a id="footnotetag456" name="footnotetag456"></a><a href="#footnote456"><sup>456</sup></a>.» L'ancienne loi a défendu des +actes que la nouvelle a permis. Le plaisir attaché à +ces actes n'a point cessé avec la prohibition; ce +n'était donc pas le plaisir qui en faisait des péchés. +Il est vrai que David dit qu'il a été conçu dans les +iniquités: mais il ne s'agit là que de l'iniquité du +péché originel qui se transmet par la génération, ou +plutôt de la peine de ce péché que nos premiers parents +ont léguée à leur postérité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote456" name="footnote456"></a><b>Note 456:</b><a href="#footnotetag456"> (retour) </a> Ici Abélard examine la situation d'un religieux exposé immédiatement à +des tentations qu'on peut deviner, et décide que les impressions +involontaires +des sens ne peuvent être imputables, recherche et décision qui +montrent que les scandales reprochés à la casuistique ne sont pas +nouveaux, +et sont peut-être en partie inévitables.</blockquote> + +<p>Ainsi le consentement est vraiment le péché, +savoir le consentement à la volonté du mal, ou +même le consentement au mal, sans mauvaise concupiscence. +Quant à l'action, elle est si peu le péché +que si la violence ou l'ignorance l'ont fait commettre, +elie n'est plus imputable. «Ainsi la femme victime +de la violence est innocente; ainsi celui qui +a cru par quelque erreur passer la nuit avec son +épouse est innocent. Désirer la femme d'autrui ou +la posséder, ce n'est pas le péché, le péché est +plutôt de consentir à ce désir ou à cette action.» +Quand Moïse écrit ce commandement <i>Non concupisces</i> +(Deut., v, 21), il est clair que ce n'est pas la concupiscence +simple, qu'il entend prohiber, puisque +d'une part nous ne pouvons l'éviter, et que de l'autre +nous ne péchons point par elle; c'est donc l'assentiment +à la concupiscence.</p> + +<p>«Évidemment, des oeuvres qu'il convient ou qu'il +ne convient aucunement de faire, sont également +faites par les bons et par les méchants; ce qui les +sépare, c'est l'intention.» Dans le même acte par +lequel notre Seigneur a été livré, nous voyons coopérer +Dieu le Père, notre Seigneur Jésus-Christ et le +traître Judas. Dieu a livré son Fils, Jésus s'est livré +lui-même, Judas a livré son maître: c'est un même +fait. En quoi l'action diffère-t-elle? dans l'intention. +Le diable ne fait rien que par la permission de Dieu; +mais quand il punit un méchant, il le fait par malice, +et Dieu qui se sert de lui, veut dans sa justice +la punition. «Qui parmi les élus peut pour les +oeuvres être égalé aux hypocrites? qui sait autant +endurer, autant accomplir, par amour de Dieu, que +ceux-là par désir de la louange humaine?» Dieu +a défendu de publier quelques-uns de ses miracles +pour donner l'exemple de l'humilité, et ceux à qui +il le défendait n'en étaient que plus empressés à +les publier pour lui rendre hommage (Marc, vii, 36), +ils transgressaient un commandement. Avaient-ils +tort, lui, de le leur donner, eux, de l'enfreindre? +L'intention justifie donc les contraires.</p> + +<p>En résumé, il faut distinguer: 1° le vice de l'âme +qui porte au péché; 2° le péché en lui-même qui est +le consentement au mal ou le mépris de Dieu; 3° puis +la volonté du mal; 4° enfin, l'accomplissement du +mal. Comme vouloir n'est pas la même chose qu'accomplir +sa volonté, pécher n'est pas la même chose +que consommer le péché. L'un désigne le consentement +de l'âme en quoi nous péchons, l'autre, l'opération +effective qui réalise ce à quoi nous avons +consenti. On dit que le péché ou la tentation a lieu +par trois modes, la suggestion, le plaisir et le consentement. +La première est par exemple la persuasion +du diable qui séduisit Ève, en la trompant; le +plaisir vint, quand elle trouva l'arbre et le fruit si +beau qu'elle sentit le désir s'allumer; elle aurait dû +le réprimer, elle consentit, et ce fut le péché. La +suggestion, au lieu de venir d'un mauvais conseiller, +peut venir de la chair, mais alors elle n'est pas autre +chose que le plaisir ou plutôt la tentation du plaisir. +La tentation en général est toute inclination de l'âme +à faire une chose qui ne convient pas, soit par volonté, +soit par consentement. La <i>tentation humaine</i> +dont parle saint Paul, est celle qui est inséparable ou +à peine séparable de l'infirmité humaine, par exemple +le désir d'une nourriture agréable, tout désir enfin +dont je ne puis être exempt qu'avec la fin de ma vie. +Le précepte est de n'y pas céder pour le mal. Par +quelle vertu le pourrons-nous? «Par le Dieu fidèle +qui ne souffre pas que nous soyons tentés au delà +de notre puissance. Confions-nous dans sa miséricorde +plus qu'en nos propres forces, et puisqu'il +est <i>fidèle</i>, ayons <i>foi</i> en lui<a id="footnotetag457" name="footnotetag457"></a><a href="#footnote457"><sup>457</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote457" name="footnote457"></a><b>Note 457:</b><a href="#footnotetag457"> (retour) </a> <i>Eth.</i>, c. iii, p. 635-644.—1 Cor., x, 13.</blockquote> + +<p>Mais il n'y a pas seulement les suggestions des +hommes, il y a celles des démons. Ceux-ci connaissent +la nature des choses, tant par la subtilité de leur +esprit que par leur longue expérience. Ils connaissent +les vertus naturelles qui peuvent aisément pousser +la faiblesse humaine à la luxure, ou à d'autres +emportements. En Égypte, il leur fut permis d'opérer, +par la main des magiciens, beaucoup de choses merveilleuses +contre Moïse. Ils employaient les forces +de la nature, ils ne créaient rien. Celui qui, ainsi +que l'enseigne Virgile, parviendrait en battant la +chair d'un taureau, à produire des abeilles, «ne +serait pas un créateur d'abeilles, mais un préparateur +de la nature.» Les démons excitent nos diverses +passions en usant avec art contre notre ignorance +dès secrets qu'ils possèdent. «Il y a en effet, +soit dans les herbes, soit dans les semences, soit +dans la nature et des arbres et des pierres, de nombreuses +forces propres à exciter ou à calmer nos +âmes, et qui dans les mains de ceux qui les connaissent +peuvent facilement produire cet effet<a id="footnotetag458" name="footnotetag458"></a><a href="#footnote458"><sup>458</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote458" name="footnote458"></a><b>Note 458:</b><a href="#footnotetag458"> (retour) </a> <i>Eth.</i>, c. iv, p. 644. Passage condamné par +saint Bernard et le Concile de Sens.</blockquote> + +<p>D'autres s'émeuvent également de nous entendre +dire que l'oeuvre du péché n'est pas le péché, ou du +moins n'aggrave pas le péché, au point d'exiger une +plus forte peine. Mais une grande peine de satisfaction +est souvent prononcée là où il n'y a pas de +faute, et nous devons quelquefois punir les innocents. +«Voilà une pauvre femme qui a un enfant à +la mamelle, et elle n'a pas assez de vêtements +pour le couvrir dans son berceau, et se couvrir +elle-même suffisamment. Émue de compassion +pour ce petit enfant, elle le met près d'elle pour le +réchauffer de ses propres haillons, et enfin dans +sa faiblesse, vaincue par la force de la nature, +elle étouffe malgré elle cet être qu'elle aime d'un +extrême amour. <i>Aie la charité</i>, dit Augustin, <i>et +fais ce que tu voudras</i>. Cependant lorsqu'au jour +de la satisfaction cette femme vient devant l'évêque, +une peine grave est prononcée contre elle, +non pour la faute qu'elle a commise, mais pour +qu'à l'avenir les autres femmes mettent plus de +précaution dans leurs soins maternels.» De même +un juge peut être forcé par de faux témoins qu'il ne +peut récuser, à condamner légalement un homme +dont l'innocence lui est connue<a id="footnotetag459" name="footnotetag459"></a><a href="#footnote459"><sup>459</sup></a>. Puis donc qu'une +peine peut être raisonnablement infligée, sans aucune +faute préalable, pourquoi l'oeuvre qui a suivi +la faute, n'aggraverait-elle pas la peine devant les +hommes en cette vie, et non devant Dieu dans la +vie future? Les hommes ne jugent point ce qui est +caché, mais ce qui est manifeste. Ils ne pèsent +pas l'imputation de la faute, mais l'effet de l'oeuvre. +Dieu seul juge véritablement le crime dans l'intention même.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote459" name="footnote459"></a><b>Note 459:</b><a href="#footnotetag459"> (retour) </a> Voyez ci-dessus, c. vi, p. 420.</blockquote> + +<p>Quoique les péchés viennent de l'âme et non de la +chair, il y en a de spirituels et de charnels, c'est-à-dire +que les uns viennent des vices de l'âme et les +autres de l'infirmité de la chair, et quoique la concupiscence +dans les deux cas soit dans l'âme comme la +volonté, on distingue la concupiscence de la chair et +celle de l'esprit. Dieu seul en est juge, tandis que +nous cherchons à punir moins ce qui nuit à l'âme du +pécheur que ce qui nuit aux autres. Notre justice +tend surtout à prévenir les dommages publics; nous +veillons surtout à l'exemple, et nos punitions se +mesurent sur le danger de l'action pour l'intérêt +commun. Ainsi nous punissons plus gravement l'incendie +des maisons que la fornication, quoique +celle-ci soit beaucoup plus grave devant Dieu.</p> + +<p>Lors donc que nous disons qu'une intention est +bonne et qu'une oeuvre est bonne, il n'y a vraiment +qu'une bonté, celle de l'intention. Si nous disons +qu'un homme bon est le fils d'un homme bon, nous +ne parlons pas de deux bontés; ainsi l'oeuvre bonne +n'est bonne que de la bonté de l'intention, <i>dont elle +est fille</i>. Il ne faut donc pas dire que la bonté de +l'oeuvre ajoute à la récompense méritée par la bonté de +l'intention; la réunion des deux choses peut valoir +mieux que l'une des deux prise séparément, comme +le bois et le fer unis valent plus que le bois seul, +mais c'est indifférent pour la rémunération. Ce +n'est par l'oeuvre qui mérite la rémunération, c'est +nous-mêmes, et quant à nous, l'oeuvre, ne dépendant +pas absolument de notre pouvoir, ne saurait +ajouter à notre mérite. Deux hommes ont formé le +projet de fonder des maisons pour les pauvres, l'un +accomplit son voeu, l'autre en est empêché, parce +que l'argent qu'il y destinait lui est violemment +enlevé; leur mérite à tous deux est-il différent devant +Dieu? Si dans cette vie on tient compte de l'oeuvre +effective dans la rétribution des récompenses et des +peines, c'est pour l'exemple. Si l'intention augmentée +de l'oeuvre était meilleure que l'une sans l'autre, on +pourrait en inférer que Dieu et l'homme unis dans +une seule personne étaient quelque chose de meilleur +que la divinité ou l'humanité du Christ; car +on sait que l'humanité dans le Christ était bonne; +dans un homme également, la substance corporelle +peut être aussi bonne que l'incorporelle, sans que la +bonté du corps contribue à la dignité ou au mérite +de l'âme. Or, qui oserait mettre au-dessus de Dieu +ce tout qui est appelé Christ et qui est ensemble +Dieu et homme? Aucune multitude, quelle qu'elle +soit, n'est préférable au souverain bien. «Quoique +pour faire une chose certaines choses paraissent +tellement nécessaires que Dieu ne puisse la faire +sans elles, et qu'elles soient comme des conditions +(<i>adminicula</i>) ou causes primordiales, rien cependant, +quelle que soit la grandeur des choses, ne +peut être dit meilleur que Dieu. Quoique d'un +grand nombre de bonnes choses il résulte une bonté +multiple, elle n'en est pas plus grande; car si +la science était répandue dans un plus grand +nombre, ou si le nombre des sciences augmentait, +la science de chacun ne croîtrait pas de manière à +être plus grande qu'auparavant. Ainsi Dieu est +bon en soi et crée d'innombrables choses qui n'ont +l'être et la bonté que par lui; la bonté est par lui +dans plus de choses, le nombre des choses bonnes +en est plus grand, et pourtant aucune bonté ne peut +être préférée ou égalée à la sienne. La bonté est +dans l'homme et la bonté est en Dieu, et comme +les substances ou natures dans lesquelles est la +bonté sont diverses, la bonté de nulle chose ne +peut être préférée ou égalée à la bonté divine; on +ne peut donc dire que rien soit meilleur, qu'aucun +bien soit plus grand que Dieu, ou même égal à +Dieu<a id="footnotetag460" name="footnotetag460"></a><a href="#footnote460"><sup>460</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote460" name="footnote460"></a><b>Note 460:</b><a href="#footnotetag460"> (retour) </a> <i>Eth.</i>, c. vii, ix, p. 646-651.</blockquote> + +<p>Lorsqu'on parle de bonne intention et de bonne +oeuvre, la bonté de celle-ci procède de la bonté +de celle-là, le nombre des <i>bontés</i> ou des bonnes +choses n'est pas augmenté; donc nulle nécessité +d'augmenter la récompense. Un homme fait la +même chose en des temps divers, et suivant son +intention qui change, la même chose est bonne +ou mauvaise et semble changer. C'est ainsi que cette +même proposition: <i>Socrate est assis</i>, change du +vrai au faux, suivant que Socrate s'asseoit ou se +lève<a id="footnotetag461" name="footnotetag461"></a><a href="#footnote461"><sup>461</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote461" name="footnote461"></a><b>Note 461:</b><a href="#footnotetag461"> (retour) </a> Voyez plus haut, t. II, c. iii, t. 1, p. 381.</blockquote> + +<p>Quelques-uns croient qu'il y a bonne intention +toutes les fois qu'on croit bien faire et plaire à +Dieu, mais l'intention peut être erronée, le zèle +peut tromper; il faut que l'oeil du coeur soit clairvoyant. +«Autrement, les infidèles aussi auraient +tout comme nous leurs bonnes oeuvres, puisque +eux aussi ne croient pas moins que nous être +sauvés par leurs oeuvres et plaire à Dieu<a id="footnotetag462" name="footnotetag462"></a><a href="#footnote462"><sup>462</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote462" name="footnote462"></a><b>Note 462:</b><a href="#footnotetag462"> (retour) </a> <i>Eth.</i>, c. x, xi, xii, p. 651-653.</blockquote> + +<p>De là naît une objection. Si le péché est le mépris +de Dieu, attesté par le consentement à ce qu'il défend, +comment les persécuteurs des martyrs, ceux +même du Christ, ont-ils péché, eux qui ignoraient +Dieu et ses commandements? Comment l'ignorance +ou même l'infidélité incompatible avec le salut est-elle +un péché? L'apôtre a dit: «Si notre coeur ne +nous condamne point, nous avons confiance en +Dieu.» (I Jean, iii, 21.) Or, le coeur des Gentils et +des idolâtres ne les condamne point, quand ils manquent +à la loi chrétienne. Cependant Jésus-Christ +priait pour ses bourreaux, et Étienne demandait à +Dieu de ne point <i>compter ce péché</i> à ceux qui le lapidaient.</p> + +<p>Abélard répond qu'Étienne ne demandait que la +remise de toute peine corporelle et terrestre. Souvent +Dieu envoie aux méchants des afflictions, soit +pour faire éclater sa justice, soit pour effrayer ceux +qui les voudraient imiter; c'est, à cela que pensait +le premier des martyrs.</p> + +<p>«Quant aux paroles du Seigneur: <i>Père, pardonnez-leur</i> +(Luc, xxiii, 34), elles signifient: ne +vengez pas ce qu'ils font contre moi, même par +une peine corporelle, ce qui aurait pu avoir raisonnablement +lieu, même sans faute préalable de +leur part, afin que les autres hommes voyant +cela reconnussent au châtiment qu'en agissant +ainsi, les Juifs n'avaient pas bien fait. En outre, +il convenait que le Seigneur, par l'exemple +de cette prière, nous exhortât à la vertu de la +patience et à l'imitation du suprême amour, afin +que son propre exemple nous montrât en action +ce qu'il nous avait enseigné en précepte, savoir, +qu'il faut prier pour ses ennemis. En disant +<i>pardonnez-leur</i>, il n'a donc point regardé à quelques +fautes préalables, à quelques mépris de Dieu, +mais à la raison qu'il aurait pu y avoir de leur +infliger une peine motivée, même sans une faute +préexistante.... Ainsi que les petits enfants +sont sauvés sans mérite, il n'est pas absurde que +quelques-uns supportent des peines corporelles +qu'ils n'ont point méritées, comme les petits enfants +morts sans le baptême, comme tant d'innocents +frappés d'affliction. Qu'y aurait-il d'étonnant +que ceux qui crucifiaient le Seigneur eussent, +pour cette action injuste, quoique l'ignorance les +excuse de la faute, encouru quelque peine temporelle?»</p> + +<p>Pas plus que l'ignorance, l'infidélité qui ferme +aux adultes raisonnables l'entrée du ciel, ne peut être +appelée mépris de Dieu. Il suffit pour la damnation +de ne pas croire à l'Évangile, d'ignorer le Christ, de +ne point recevoir le sacrement de l'Église, et cela +moins par malice que par ignorance. <i>Celui qui ne +croit pas est déjà jugé</i>. (Jean, iii, 18.) <i>Celui qui ne +connaît pas ne sera pas connu</i>. (l Cor., xiv, 38.) Il +n'y a pas, dit Aristote<a id="footnotetag463" name="footnotetag463"></a><a href="#footnote463"><sup>463</sup></a>, réciprocité dans les relatifs, +si la relation n'a été bien établie; il faut qu'il n'y +ait pas erreur dans l'attribution. Si, par exemple, +on a présenté comme une relation <i>l'aile d'un oiseau</i>, +il n'y a pas réciprocité, on ne peut dire l'oiseau +d'une aile. Si donc nous appelons péché tout acte +vicieux ou contraire au salut, l'infidélité et l'ignorance +deviennent des péchés, même sans mépris de +Dieu. C'est que l'attribution est mal faite. Il faut +appeler péché ce qui, en aucun cas, ne peut avoir +lieu sans une faute. «Or, ignorer Dieu, n'y pas +croire, les oeuvres mêmes qui ne sont pas bonnes, +tout cela peut avoir lieu sans aucune faute. Si, par +exemple, la prédication n'est pas venue jusqu'à +vous, quelle faute vous imputer pour n'avoir pas +cru dans le Christ ou dans l'Évangile? L'apôtre +n'a-t-il pas dit: <i>Comment croiront-ils en lui, s'ils +n'en ont point entendu parler? Et comment en entendront-ils +parler, si personne ne le leur prêche?</i> +(Rom., x, 14.) Corneille ne croyait pas dans le +Christ avant d'avoir été instruit par Pierre, et +quoique pour avoir précédemment connu et aimé +Dieu par la loi naturelle, il ait mérité que sa prière +fût écoutée et que Dieu acceptât ses aumônes, si +cependant il lui fût arrivé de quitter la lumière +avant de croire dans le Christ, nous n'oserions +nullement lui garantir la vie éternelle, quelque +bonnes que parussent ses oeuvres, et nous le +compterions plutôt parmi les infidèles que parmi +les fidèles, de quelque zèle pour le salut qu'il fût +animé. Beaucoup de jugements de Dieu sont un +abîme.....» Il réprouva celui qui s'offrait en disant: +<i>Maître, je vous suivrai en quelque lieu que vous alliez</i>. +(Math., iv, 19.) Enfin, gourmandant l'obstination +de certaines villes, il dit: «<i>Malheur à toi, Corozaïm; +malheur à toi, Bethsaïde! car si dans Tyr et dans +Sidon avaient eu lieu les miracles accomplis au milieu +de vous, dès longtemps déjà elles auraient fait pénitence +dans le cilice et la cendre</i><a id="footnotetag464" name="footnotetag464"></a><a href="#footnote464"><sup>464</sup></a>. Le voici donc +qui a offert et sa prédication et ses miracles aux +villes dont il prévoyait l'incrédulité, et ces villes +des Gentils qu'il savait toutes prêtes pour la foi, il +ne les a pas jugées dignes de sa présence. Si pour +avoir été privés de sa parole, quelques hommes +tout disposés à croire ont péri dans ces villes, qui +pourra dire que c'est leur faute? Et pourtant cette +infidélité dans laquelle ils sont morts, nous tenons +qu'elle suffit pour leur damnation, quoique la +cause de l'aveuglement auquel le Seigneur les a +abandonnés ne nous apparaisse guère.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote463" name="footnote463"></a><b>Note 463:</b><a href="#footnotetag463"> (retour) </a> <i>Categ.</i>. vii.—Boeth., <i>In Prædicam.</i>, II, p. 160.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote464" name="footnote464"></a><b>Note 464:</b><a href="#footnotetag464"> (retour) </a> Math. xi, 21. Cet exemple est cité par Fénelon +dans une question analogue. +(<i>Réfut. du système</i> du P. Malebranche, c. v.)</blockquote> + +<p>«Assurément, si l'on veut appeler leur aveuglement +un péché sans faute, on le peut, paraissant +absurde qu'ils soient damnés sans péché. +Nous pourtant, nous ne plaçons proprement le +péché que dans la faute de négligence; car elle +ne peut se rencontrer en aucun homme, quel que +soit son âge, sans qu'il mérite la damnation. Je +ne vois pas, au contraire, comment imputer à +faute l'infidélité des petits enfants ou de ceux à +qui l'Évangile n'a point été annoncé, non plus que +tout ce qui résulte d'une ignorance invincible ou +d'une impossibilité de prévoir un fait; autant incriminer +celui qui, dans une forêt, frappe un +homme d'une flèche qu'il croyait lancer contre un +oiseau.»</p> + +<p>Ainsi, quand on emploie ces mots: pécher par +ignorance ou pécher en pensée, on prend le péché +dans un sens large; c'est l'action qu'il ne convient +pas de faire. Dans le péché d'ignorance, point de +faute; pécher en pensée ou par la volonté, en parole +ou en action, c'est faire ou dire ce qu'on ne doit +pas, quand même cela nous arriverait à notre insu +ou malgré nous. «Ainsi, ceux mêmes qui persécutaient +le Christ ou les siens, qu'ils croyaient +devoir être persécutés, sont dits avoir péché en +action (<i>in operatione</i>); ils auraient cependant +péché par une faute plus grave, s'ils les avaient +épargnés contre leur conscience<a id="footnotetag465" name="footnotetag465"></a><a href="#footnote465"><sup>465</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote465" name="footnote465"></a><b>Note 465:</b><a href="#footnotetag465"> (retour) </a> <i>Éth</i>., c. xiii et xiv, p. 653-659. Il n'est pas +nécessaire de remarquer +que cette assertion doit être condamnée par l'Église. Bayle, et après lui, les +auteurs de l'<i>Histoire littéraire</i>, pensent reconnaître ici une +doctrine de relâchement, +reprochée plus tard aux jésuites. On les a vivement attaqués pour +une thèse soutenue en 1686, dans leur collège de Dijon, et qui établissait une +distinction entre le péché philosophique ou moral et le péché théologique. +Suivant cette distinction, tandis que l'un est le péché mortel +ou la transgression +libre de la loi divine, l'autre ne serait qu'un acte humain non conforme +à la nature raisonnable et à la droite raison. Quoique grave, il ne serait pas, +dans celui qui ignore Dieu, ou qui ne pense pas actuellement à lui, une +offense envers Dieu, digne de la peine éternelle. Arnauld a écrit +cinq <i>Dénonciations</i> +étendues contre cette doctrine qu'il présente comme très-ancienne +dans la Société. (Bayle, art. <i>Foulque.—Hist. litt</i>., t. XII, +p. 128.—<i>Oeuvres de messire Ant. Arnauld</i>, t. XXXI, éd. de 1780.) +L'éditeur de l'<i>Éthique</i>, +B. Pez, pense qu'Abélard peut bien avoir voulu dire seulement que +l'inadvertance +et l'ignorance invincible excusent le péché formel, comme on l'enseigne +dans les écoles. (<i>Dissert. isagog</i>., t. III, p. xx.)</blockquote> + +<p>On demande si tout péché est interdit, c'est-à-dire +si l'impossible nous est prescrit; car la vie ne +peut se passer sans péchés au moins véniels. Qui +peut, par exemple, se préserver de toute parole +oiseuse? (Tit. iii, 9.) Et cependant un joug doux, +un fardeau léger nous a été promis. Mais cette difficulté +n'en est une que si l'on entend largement par +péché tout ce qu'il ne convient pas de faire. Si, au +contraire, la péché n'est que le mépris de Dieu, +cette vie peut réellement se passer sans péché, <i>quoique +avec la plus grande difficulté</i>, et il est vrai que +tout péché est interdit.</p> + +<p>Parmi les péchés, les uns sont véniels (graciables) +ou légers, les autres damnables ou graves. Parmi +ceux-ci, on nomme criminels ceux qui rendraient +leurs auteurs infâmes ou accusables de crime s'ils +venaient à être connus. Les péchés sont véniels, lorsque +nous consentons au mal par oubli; on peut savoir +et ne pas penser qu'on ne devrait pas consentir. +On ne se souvient pas toujours de ce qu'on sait. Nos +connaissances subsistent jusque dans notre sommeil. +L'homme qui s'endort ne devient pas stupide +pour redevenir un sage en s'éveillant; les péchés +véniels sont donc des péchés d'oubli.</p> + +<p>Quelques-uns ont prétendu qu'il était mieux de +s'abstenir des péchés véniels que des criminels, +parce que c'est plus difficile, et qu'il y faut plus +d'attention; mais Cicéron a dit: <i>Ce qui est laborieux +n'est pas pour cela glorieux</i>. Il est plus pénible d'obéir +à la crainte qu'à l'amour; est-il donc plus méritoire +de porter le joug de la loi ancienne que de vivre +dans la liberté de l'Évangile? Il est plus difficile de +se défendre d'une puce que d'un ennemi et d'éviter +une petite pierre qu'une grande; mais ce qu'il est +plus difficile d'éviter fait moins de mal. L'amour se +défend surtout de ce qui peut le plus offenser Dieu. +Si l'on prétend repousser cette distinction, en adoptant +le principe de quelques philosophes que tous +les péchés sont égaux, soit; mais alors il faut s'abstenir +de tous également, et non pas des véniels +plus que des criminels<a id="footnotetag466" name="footnotetag466"></a><a href="#footnote466"><sup>466</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote466" name="footnote466"></a><b>Note 466:</b><a href="#footnotetag466"> (retour) </a> Allusion à une maxime fort connue des +stoïciens.—<i>Eth.</i>, c. xv et xvi, p. 659-663.</blockquote> + +<p>Après avoir ainsi découvert la plaie de l'âme, il +est temps de montrer le remède. C'est la réconciliation +qui s'opère par la pénitence, la confession, la +satisfaction.</p> + +<p>La pénitence est la douleur de l'âme pour avoir +failli: elle provient tantôt de l'amour de Dieu, et +alors elle est fructueuse, tantôt de quelque dommage +éprouvé, et alors elle est sans fruit. Telle est +la pénitence des damnés, «de tous ceux qui au +moment de quitter la vie, se repentent de leurs +crimes et poussent les gémissements de la componction, +non par amour du Dieu qu'ils ont offensé, +non par haine du péché qu'ils ont commis, +mais par peur de la peine dans laquelle ils appréhendent +d'être précipités.... Combien nous en +voyons tous les jours gémir profondément au moment +de la mort, s'accuser vivement d'usures, de +rapines, d'oppression des pauvres, ou des injustices +qu'ils ont commises, et pour tout réparer +consulter un prêtre! Alors si, comme il le faut, +on leur donne le conseil de vendre tout ce qu'ils +possèdent, et de restituer aux autres ce qu'ils ont +pris..., vous les entendez soudain confesser par +leur réponse combien leur pénitence est vaine. De +quoi donc, disent-ils, vivrait ma maison? que laisserais-je +à mes fils, à ma femme? Comment pourraient-ils +se soutenir?... O misérable, ô le plus +misérable des misérables! le plus insensé des insensés! +tu ne t'occupes pas de ce qui te restera à toi, +mais de ce que tu auras amassé pour les autres! Par +quelle présomption peux-tu ainsi offenser Dieu, au +moment d'être emporté devant son formidable tribunal, +et cela, pour te rendre les tiens plus favorables, +en les enrichissant de la dépouille des pauvres? +Qui ne rirait de toi, à t'entendre espérer que les +autres te seront plus utiles que toi-même? Tu te +confies dans les aumônes des tiens, croyant les avoir +pour successeurs; tu les constitues héritiers de ton +iniquité, en leur laissant le bien d'autrui acquis +par la rapine.... Dans ta piété malheureuse envers +les tiens, cruel envers toi-même et envers Dieu, +qu'attends-tu du juge équitable devant lequel tu +cours malgré toi, et qui demande compte, non-seulement +des vols, mais d'une parole inutile?»</p> + +<p>Après un tableau animé et satirique des mécomptes +qui attendent les calculs d'un mourant, et +de l'ingratitude d'une épouse, et de l'oubli des héritiers, +Abélard ajoute un reproche qui monte plus +haut. «Et comme, dit-il, l'avarice du prêtre n'est +pas moindre que celle du peuple, d'après cette +parole: <i>Erit sicut sacerdotes sic populus</i> (Osée, iv, 9), +bien des mourants sont abusés par la cupidité des +prêtres qui leur promettent une vaine sécurité, +s'ils offrent ce qu'ils ont pour les sacrifices, et +achètent des messes qu'ils n'auraient jamais <i>gratis</i>; +marchandise pour laquelle il est certain qu'il existe +chez eux un tarif fixé d'avance, pour une messe, +un denier, pour un service annuel, quarante. Ils +ne conseillent pas aux mourants de restituer le +fruit de leurs rapines, mais de l'offrir en sacrifice, +contre cette parole: <i>Offrir en sacrifice la substance +du pauvre, c'est immoler pour victime le fils sous les +yeux du père</i>.» (Eccl., xxxiv, 24.)</p> + +<p>La pénitence fructueuse est celle qui naît du regret +d'avoir «offensé Dieu qui est bon plus encore +qu'il n'est juste.» Il n'est pas comme les princes +de la terre qui ne savent pas différer leur vengeance; +mais plus la sienne a été retardée, plus elle est terrible. +Nous craignons d'offenser les hommes, nous +fuyons leurs regards pour faire le mal; ne savons-nous +pas que Dieu est partout présent? «L'affection +de la chair nous entraîne à faire ou à supporter +tant de choses, et si peu l'affection spirituelle! +Que ne savons-nous, pour ce Dieu à qui nous devons +tout, faire et supporter autant que pour une +épouse, des enfants ou quelque courtisane!»</p> + +<p>Ceux qui sont salutairement touchés de la bonté, +de la patiente longanimité de Dieu, ressentent la +componction moins par la crainte des peines que +par l'amour de Dieu. Avec cette contrition du coeur +qui est la pénitence fructueuse, le péché disparaît. +Le gémissement sincère de la charité ou de l'amour +nous réconcilie avec Dieu. Si, à l'article de la mort, +quelque nécessité empêche un homme de venir à +confession et d'accomplir la satisfaction, quittant +la vie dans ce gémissement du coeur, il n'encourt +pas la géhenne éternelle. Obtenir le pardon du +péché, c'est être tel que l'âme cesse de mériter, +pour le péché antérieur, l'éternel châtiment; car +lorsque Dieu pardonne le péché aux pénitents, il +ne remet pas toute la peine, mais seulement la +peine éternelle. Ceux qui, prévenus par la mort, +n'ont pu accomplir la satisfaction de la pénitence +en cette vie, sont réservés aux peines purgatoires et +non damnatoires.</p> + +<p>Cette définition de la pénitence répond à ceux qui +ont demandé si l'on pouvait se repentir d'un péché +et ne pas se repentir d'un autre. La pénitence qui +vient de l'amour de Dieu ne peut exister pour celui +qui persiste dans un seul mépris de Dieu.</p> + +<p>Mais dire que Dieu pardonne un péché, n'est-ce +pas dire que Dieu ne prononce pas la condamnation, +et qu'il a par conséquent décrété de ne la point prononcer? +«Dieu ne règle ni ne dispose rien récemment; +de toute éternité, ce qu'il doit faire est arrêté +dans sa prédestination et préfixé dans sa providence, +tant le pardon d'un péché quelconque, que +tout ce qui se fait. Il nous paraît donc mieux d'entendre +par ces mots: Dieu pardonne le péché, qu'il +rend un pécheur digne d'indulgence en lui inspirant +le gémissement de la pénitence, c'est-à-dire +qu'il le rend tel que la damnation cesse de lui être +due, et ne lui sera jamais due, s'il persévère<a id="footnotetag467" name="footnotetag467"></a><a href="#footnote467"><sup>467</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote467" name="footnote467"></a><b>Note 467:</b><a href="#footnotetag467"> (retour) </a> <i>Éth.</i>, c. xix et xx, p. 667-671.</blockquote> + +<p>Il y a toutefois un péché irrémissible, c'est le +<i>blasphème</i> ou la <i>simple parole contre le Saint-Esprit</i> +(Luc, xii, 10; Math, xii, 31). Quelques-uns disent +que ce péché est le désespoir de pardon, l'acte de +celui qui, troublé parla grandeur de ses fautes, se +défie radicalement de la bonté de Dieu. Quant au +péché contre le Fils, c'est l'acte de celui qui attaque +l'excellence de l'humanité du Christ, et qui, par +exemple, nie qu'elle ait été conçue sans péché, ou +que Dieu l'ait prise à cause de l'infirmité visible de +la chair. Ce péché est rémissible, parce qu'il s'agit +de ces croyances auxquelles ne pouvait conduire la +raison humaine, mais qui avaient besoin d'une révélation +divine. Blasphémer l'Esprit, au contraire, +c'est calomnier les oeuvres d'une grâce manifeste, +c'est en quelque sorte attribuer au diable ce que fait +la bonté dans sa miséricorde; c'est dire l'Esprit +méchant, ou que Dieu est le diable. «Ce péché ne +mérite aucune indulgence; nous ne disons pas +cependant que ceux qui l'ont commis ne pourraient +être sauvés, s'ils avaient la pénitence, mais +nous disons, seulement qu'ils n'obtiendront pas la +pénitence<a id="footnotetag468" name="footnotetag468"></a><a href="#footnote468"><sup>468</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote468" name="footnote468"></a><b>Note 468:</b><a href="#footnotetag468"> (retour) </a> Cette opinion sur le péché contre le Saint-Esprit est +celle de saint Jean +Chrysostome, suivie par saint Isidore de Péluse et beaucoup d'autres. Elle +se rapproche de celle de saint Athanase. Les docteurs catholiques se partagent +en général entre cette opinion et celle de saint Augustin, qui veut +que le péché contre le Saint-Esprit soit l'impénitence finale. Saint Hilaire +croyait que le péché contre le Saint-Esprit consistait à nier la divinité du +Fils, ce qui paraît peu probable, ce péché étant précisément opposé par, +l'Évangile au péché ou au blasphème contre le Fils. L'Église n'a rien décidé +concernant la nature du péché contre le Saint-Esprit. Quoique deux +évangélistes disent qu'il ne <i>sera pas remis</i>, l'Église en général +n'entend pas +à la rigueur cette irrémissibilité; il n'y a donc ni erreur, ni témérité, ni +relâchement dans ce que dit Abélard du péché irrémissible. (Bible de Vence, +t. XIX, p. 325.—Voyez aussi ci-dessus ch. iv, p. 342.)</blockquote> + +<p>On demandera peut-être si ceux qui se retirent +de cette vie avec le gémissement du coeur, continueront +de gémir et d'être tristes de leurs péchés dans +la vie céleste. Sans aucun doute, comme les péchés +déplaisent à Dieu et aux anges, indépendamment de +la douleur qu'ils causent, les nôtres continueront de +noua déplaire. «Quant à la question de savoir si +dans cette vie-là nous voudrions avoir fait ou non +des choses qui, nous le savons, ont été bien ordonnées +de Dieu, et ont coopéré à notre bien, +d'après ce mot de saint Paul: «Nous savons que +tout contribue au bien de ceux qui aiment Dieu +(Rom. viii, 28); c'est une autre question que +nous avons, selon nos forces, résolue dans le troisième +livre de notre Théologie<a id="footnotetag469" name="footnotetag469"></a><a href="#footnote469"><sup>469</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote469" name="footnote469"></a><b>Note 469:</b><a href="#footnotetag469"> (retour) </a> <i>Éth.</i>, c. xxi, xxii, xxiii, p. 671-673.—Le +IIIe livre de la Théologie, +c'est-à-dire de l'Introduction, ne contient pas l'examen direct de cette +question; mais il n'est pas terminé, et d'ailleurs il y est expliqué comment +tout, le mal même, est ordonné pour le mieux. (C. ii, p. 228.)</blockquote> + +<p>La seconde condition de la réconciliation est la +confession. On dit que les Grecs se confessent à +Dieu; mais quelle est la valeur d'une confession à +Dieu qui sait tout? «Confessez-vous les uns aux +autres (Jac. v, 16).» D'abord, c'est un acte d'humilité +qui fait déjà une grande partie de la satisfaction; +puis, les prêtres à qui l'on se confesse ont +le droit d'enjoindre les satisfactions de la pénitence. +Le pénitent se rassure en pensant qu'il obéit à ses +supérieurs et qu'il suit leur volonté et non la sienne.</p> + +<p>Mais il faut se confesser sincèrement et ne rien +taire par honte de l'aveu. Je sais bien que Pierre, +après sa faute, s'est tu et qu'il a pleuré; pourquoi +ne l'a-t-il pas confessée? Peut-être a-t-il craint de +causer quelque dommage, quelque déshonneur à +cette Église dont il devait être un jour constitué le +prince; alors ce ne serait plus orgueil, mais prudence; +car la connaissance de sa triple chute aurait +pu conduire ses frères à repousser son autorité +et à désapprouver le dessein de Dieu qui, pour les +affermir, choisissait celui qui avait failli le premier. +C'est ainsi qu'on peut retarder une confession +ou même l'omettre absolument sans péché, lorsqu'on +croit qu'elle sera plus nuisible qu'utile. D'ailleurs +Pierre a pu différer sa confession, quand la +foi de l'Église était encore tendre et faible, et plus +tard il a pu confesser sa faute, pour qu'elle restât +écrite dans l'Évangile. Mais on ne peut alléguer +qu'étant au-dessus de tous, Pierre n'avait pas de +supérieur à qui confier son âme; rien n'empêche +les prélats de s'adresser, pour la confession, à des +subordonnés, afin que la satisfaction leur soit rendue +plus facile par ce surcroît d'humilité. «Comme il +y a beaucoup de médecins malhabiles auxquels +il est dangereux ou inutile de confier les malades; +parmi les prélats de l'Église, il s'en trouve +beaucoup qui ne sont ni religieux ni judicieux, +et qui, de plus, sont légers à découvrir les péchés +de ceux qu'ils confessent. A ceux-là il est +non-seulement inutile, mais périlleux de se confesser, +car ils ne sont pas attentifs à prier et ne +méritent pas d'être écoutés dans leurs prières. +Ignorant les dispositions canoniques et n'ayant pas +de règle dans la fixation des satisfactions, ils promettent +souvent une vaine sécurité et trompent les +pécheurs par une espérance frivole, <i>aveugles, conducteurs +d'aveugles</i>.» (Math., xv, 14.) En révélant +les péchés, ils scandalisent l'Église, indignent les +pénitents, les détournent de la confession, les exposent +même à des périls. Aussi ceux que ces inconvénients +ont décidés à éviter leurs prélats et à chercher +des confesseurs plus convenables, doivent-ils être +approuvés. S'ils pouvant obtenir le consentement des +prélats eux-mêmes, tout n'en va que mieux; mais +si l'orgueil leur refuse ce consentement, que le malade, +inquiet de son salut, continue de chercher le +meilleur médecin et se soumette au meilleur conseil. +«Car personne, après s'être aperçu qu'il lui a +été donné un guide aveugle, ne doit le suivre dans +le fossé.» Ce n'est pas qu'on doive mépriser les +leçons de ceux qui prêchent bien, quoiqu'ils vivent +mal, mais de ceux-là seulement qui ne savent ni +guider ni instruire. Il ne faut pas d'ailleurs désespérer +du salut de ceux qui s'abandonnent à la décision +de leurs aveugles prélats, l'erreur des uns ne +doit point damner les autres.</p> + +<p>«Il est quelques prêtres qui trompent leurs +ouailles, moins par erreur que par cupidité, et qui +remettent ou allègent les peines de la satisfaction +prescrite, moyennant l'offre de quelques écus.... +Le Seigneur dit par la bouche du prophète: <i>Mes +prêtres n'ont pas dit: Où est le Seigneur</i>? (Jérém., +ii, 6.) Ceux-ci semblent dire: Où est l'écu? Et +non-seulement des prêtres, mais je connais des +princes des prêtres, des évêques si impudemment +consumés de cette cupidité-là, que lorsqu'aux dédicaces +d'églises, aux bénédictions de cimetières, +aux consécrations d'autels, à quelques solennités +enfin, ils ont de grandes réunions de peuple dont +ils attendent des oblations considérables, ils se +montrent faciles à la relaxation des pénitences; ils +accordent à tout le monde tantôt le tiers, tantôt le +quart de la pénitence, sous quelque prétexte de charité, +mais réellement par une extrême cupidité....</p> + +<p>Ils professent qu'ils en ont le droit, que le Seigneur +le leur a délégué et que le ciel est déposé dans +leurs mains. En vérité, ce sont de grands impies +de ne point absoudre tous leurs subordonnés de +tous péchés et de permettre qu'il y en ait un seul +de damné.... Désire qui voudra, mais non pas +moi, cette puissance dont on peut faire profiter les +autres plus que soi-même, et qui permet de sauver +l'âme d'autrui plutôt que la sienne propre, tandis +que tout homme sage a le sentiment contraire<a id="footnotetag470" name="footnotetag470"></a><a href="#footnote470"><sup>470</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote470" name="footnote470"></a><b>Note 470:</b><a href="#footnotetag470"> (retour) </a> <i>Éth.</i>., c. xxiv, xxv, p. 674-681.</blockquote> + +<p>Il y a beaucoup d'évêques sans religion ni discernement, +ils ont cependant la puissance épiscopale. +Quelle est à leur égard la portée du pouvoir délégué +aux apôtres de lier et de délier? (Jean, xx, 23.) S'ils +veulent sans discernement, sans mesure, aggraver +ou atténuer la peine du péché, leur pouvoir va-t-il +jusque-là que Dieu règle les peines sur leur jugement? +Si la colère ou la haine ont dicté la sentence +d'un évêque, Dieu la confirmera-t-il?—-La délégation +annoncée par saint Jean ne semble pas adressée +à tous les évêques en général, mais seulement à la +personne des apôtres; c'est comme pour ces paroles +toutes personnelles: «<i>Vous êtes la lumière du monde, +vous êtes le sel de la terre</i>. (Math., v, 13, 14.) +Elles ne s'appliquent pas à tous; cette prudence et +cette sainteté que le Seigneur avait données aux +apôtres, il ne les a pas accordées également à tous +leurs successeurs.» En prononçant les paroles +évangéliques, Jésus-Christ parlait devant Judas, il +n'entendait donc parler que des seuls apôtres élus; +peut-être faut-il en dire autant de la délégation du +pouvoir de lier et de délier. Saint Jérôme, Origène, +paraissent en juger ainsi. Comment, en effet, des +évêques qui s'écartent de la justice de Dieu, pourraient-ils +plier Dieu à leur propre iniquité et le rendre +semblable à eux-mêmes? Saint Augustin, évêque +lui-même, a dit ces paroles: «Vous liez sur la +terre, songez à lier justement, car la justice rompra +les liens injustes.» Saint Grégoire fait le même +aveu. Les mêmes idées s'appliquent à ceux qu'une +sentence a privés de la communion; aussi lit-on +dans les décrets du concile d'Afrique: «Que l'évêque +ne prive témérairement personne de la communion +et tant que l'évêque refuse la communion, +à son excommunié, que les autres évêques ne +l'accordent pas à ce même évêque, afin que l'évêque +prenne plus garde de prononcer ce qu'il ne +peut justifier par d'autres témoignages que le +sien<a id="footnotetag471" name="footnotetag471"></a><a href="#footnote471"><sup>471</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote471" name="footnote471"></a><b>Note 471:</b><a href="#footnotetag471"> (retour) </a> <i>Éth.</i>, c. xxvi, p. 681-688.—-Cet article +est porté sous le n° cxxxiii au +Code des canons de l'Église d'Afrique. C'est un des décrets du septième +Concile de Carthage. (<i>Act. Concil.</i>, t.1.)</blockquote> + +<p>Après cette citation singulière, on lit <i>Explicit</i>, le +mot qui annonce la fin de tous les livres du moyen +âge. Je doute que l'ouvrage soit complet. Après la +pénitence et la confession, l'auteur devait traiter +encore de la satisfaction. C'est la satisfaction qui +couronne la pénitence et constate la vertu de la +confession. Elle a en elle-même quelque chose de +mystique et ne peut être entendue comme une simple +expiation morale. C'est ainsi cependant que peut-être +Abélard l'aurait présentée. Son spiritualisme +s'accommode peu des mystères.</p> + +<p>De graves accusations se sont élevées contre la +morale d'Abélard. «Lisez le livre qu'ils appellent +<i>Scito te ipsum</i>, écrit saint Bernard aux évêques et +aux cardinaux, et voyez quelle moisson y foisonne +d'erreurs et de sacrilèges; et ce qu'il pense...du +pouvoir de lier et de délier, du péché originel, +de la concupiscence, du péché de plaisir, +du péché d'infirmité, du péché d'ignorance, de +l'oeuvre du péché, de la volonté de pécher<a id="footnotetag472" name="footnotetag472"></a><a href="#footnote472"><sup>472</sup></a>!» Et +parmi les quatorze condamnations prononcées par +le concile de Sens, il y en a bien six qui frappent des +maximes extraites en effet du <i>Scito te ipsum</i>. Sans +les discuter, considérons dans son caractère général +la morale d'Abélard.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote472" name="footnote472"></a><b>Note 472:</b><a href="#footnotetag472"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, Ep. ix, p. 271.</blockquote> + +<p>Le principe auquel il s'est attaché et qui n'est +point faux en lui-même, c'est que la moralité de +l'action est dans l'intention, ou comme il dit, que +<i>le péché consiste dans la mauvaise volonté; et, en effet, +les hommes de bonne volonté</i> sont les honnêtes gens de +la religion. Ce principe sainement compris paraît +irréprochable. Cependant on peut remarquer que tous +les moralistes, religieux ou autres, qui l'adoptent +d'une manière absolue, tendent vers un certain relâchement. +J'essaierai de montrer comment s'introduit +naturellement ce principe, tant dans la morale philosophique +que dans la morale religieuse, et comment +aussi, dans l'une et dans l'autre, il peut mener, +malgré tout ce qu'il a de vrai, à des maximes dangereuses +ou du moins hasardées.</p> + +<p>Les actions des hommes sont leurs volontés rendues +visibles, ou réalisées en dehors d'eux-mêmes.</p> + +<p>Ces actions sont bonnes ou mauvaises; elles le paraissent, +surtout par leurs effets, par les circonstances +qui les accompagnent. El quand, par ces +effets, par ces circonstances, la loi morale est violée, +l'action est jugée mauvaise <i>ipso facto</i>. C'est ainsi, +en général, que prononce l'opinion, la loi, le juge, +tout ce qui ne peut guère apercevoir et atteindre que +l'extérieur de l'action. Cependant, un examen plus +attentif nous apprend bientôt que ce n'est point là +toujours un signe fidèle de la moralité; celle-ci est +souvent pire ou meilleure qu'elle ne semble. Les +apparences de l'action ne prouvent pas avec une +infaillible certitude ce que l'agent a voulu, et c'est +là le mal opéré dans l'action. Le mal que nul n'a +voulu est un malheur, le bien que nul n'a voulu +est un bonheur; il n'y a ni bien ni mal moral sans +volonté; sur ce point nulle restriction. C'est inexactement +que nous appellerions injuste, inhumaine, +odieuse, une action à laquelle la volonté n'aurait +point de part. Le jugement prononcé d'après les apparences +de l'action peut donc se trouver trop sévère; +mais il peut aussi se trouver trop indulgent. +La volonté mauvaise peut avoir échoué dans l'accomplissement +du mal; le succès ne l'ayant point +divulguée, elle reste inconnue, mais n'en est pas +moins réelle. Celui qui a voulu le mal et qui l'a tenté, +mais qui n'a pas réussi, a été impuissant; il n'est +pas innocent. Il suit que l'oeuvre, si par là on veut +entendre l'acte réalisé en dehors de l'agent volontaire, +n'est pas le signe certain de la bonne ou mauvaise +volonté. La bonne ou mauvaise volonté ne peut +être jugée sur ses effets; et conséquemment, le bien +ou le mal moral n'est ni dans les effets, ni dans l'oeuvre. +Le bien et le mal moral sont donc dans la volonté.</p> + +<p>C'est là une proposition parfaitement vraie; +l'homme n'est bon ou méchant que par la volonté; +il n'y a que les actions volontaires qui soient bonnes +ou mauvaises.</p> + +<p>Il s'ensuit plusieurs conséquences pratiques. +1° L'effet de la volonté est indifférent au bien ou au +mal agir. Ce n'est qu'un signe, une présomption à +l'appui de la bonne ou mauvaise volonté; mais en +soi l'oeuvre extérieure n'est ni bonne ni mauvaise, +puisque sa moralité dépend de la volonté de celui +qui l'a faite. 2° Il faut que la volonté soit pleine et +entière, pour que la bonté ou la méchanceté de l'action +soit pleine et entière. Selon que la volonté est +plus ou moins libre, l'action est bonne ou mauvaise +à un plus ou moins haut degré. Tout ce qui +annule, contraint, entrave ou seulement gêne la +volonté dans le sens du bien ou dans le sens du mal, +supprime, augmente ou diminue la bonté ou la méchanceté +de l'action. 3° La volonté n'est pas pleine et +entière, quand elle est sans discernement. La volonté +sans discernement n'est qu'une force aveugle. La moralité +des actions est donc en proportion du discernement. +L'enfant au berceau, l'idiot, l'aliéné, ne +font ni bien ni mal, et leurs actions ne sont pas imputables. +4° Ainsi la contrainte absolue, l'ignorance +invincible détruisent le mérite ou le démérite de +l'agent.</p> + +<p>Dans ces termes, les conséquences de la maxime +que le bien et mal ne résident que dans les actions +volontaires, sont évidentes, inattaquables. Elles sont +la règle de toute équité, de toute loi juste, de tout +juge honnête et éclairé.</p> + +<p>Mais si l'on approfondit l'idée contenue dans cette +maxime, voici ce qu'on peut y découvrir. La moralité +est dans l'agent, elle n'est pas dans l'acte; les +actes ne sont ni bons ni mauvais par eux-mêmes, +puisque c'est la volonté seule qui est bonne ou mauvaise. +Or, qu'est-ce qu'une volonté bonne ou mauvaise? +Ce n'est pas la volonté des actes bons ou +mauvais, puisqu'on vient de voir que les actes ne +sont ni l'un ni l'autre. C'est l'agent volontaire qui est +bon ou mauvais. Le bien ou le mal est donc quelque +chose d'invisible, d'incorporel, d'interne. En effet, +pour que l'action soit imputable, il faut qu'elle soit +volontaire. On peut d'autant plus exactement la dire +volontaire, qu'elle est l'oeuvre d'une volonté plus +libre et plus éclairée. La liberté et le discernement +sont nécessaires, puisque la contrainte absolue ou +l'ignorance invincible enlèvent la responsabilité morale. +Or, la liberté peut être atteinte de bien des +manières. Supprimée par l'âge ou la maladie, elle +emporte avec elle le mérite ou le démérite. Diminuée +par une cause quelconque, elle doit diminuer +en proportion le mérite ou le démérite. Mille circonstances +gênent, limitent, ou modifient la volonté; +l'exemple, la tentation, le tempérament, l'habitude +sont autant de restrictions ou d'obstacles à la +liberté absolue de la volonté. Les passions, quelle +qu'en soit d'ailleurs la cause, les passions ne laissent +pas à la liberté sa plénitude. Ainsi toutes ces causes +agissent comme aggravantes ou atténuantes sur le démérite +ou le mérite; et l'on est peu à peu conduit à +cette conséquence, les passions sont une excuse. Or, +maintenant accroissez leur empire, supposez-le irrésistible; +vous pourriez arriver à la destruction du +bien et du mal moral. C'est ce qu'on appelle, dans +les écoles de philosophie, la morale sentimentale.</p> + +<p>Ce n'est pas tout. Le discernement a été posé +comme une condition de la moralité; c'est-à-dire +qu'il faut, pour qu'une volonté soit bonne ou mauvaise, +que l'agent volontaire la sache bonne ou mauvaise. +Or comment le saura-t-il, puisque les actions +ne sont pas bonnes ou mauvaises en elles-mêmes, +puisqu'il ne s'agit que d'un phénomène interne dont +lui seul est juge et témoin? Sa volonté n'étant mauvaise +que s'il la sait mauvaise, elle ne l'est que s'il +la trouve telle. La question se transforme: tel +homme qui agit de telle ou telle façon, et qui a voulu +son action, trouvait-il qu'elle était bonne, ou qu'elle +était mauvaise? qu'il eût tort ou raison, peu importe; +ce qui importe, c'est ce qu'il pense. Or, ce qu'il pense +est déterminé par son éducation, par ses opinions, par +sa vie, par sa nature. S'il croit ou trouve bonne une +action, sa volonté n'est pas mauvaise de la vouloir; +et ainsi le bien et le mal deviennent complètement +subjectifs. La volonté se croyant bonne ou se croyant +mauvaise, c'est ce qu'on appelle souvent l'intention. +Le bien ou le mal est dans l'intention, c'est ce qu'on +érige souvent en principe absolu de toute la morale.</p> + +<p>Or, comme l'intention en ce sens dépend d'une +foule de circonstances externes, indépendantes au +moins de la volonté, comme celle-ci est soumise, je ne +dis plus à des contraintes actuellement et passagèrement +exercées sur elle, mais à une foule de circonstances +antérieures, permanentes, fatales comme les +circonstances de notre nature et de notre destinée, +il suit qu'avec la doctrine de l'intention ou de la subjectivité +absolue de la moralité de nos actes, la règle +de ces actes ou la morale même s'évanouit.</p> + +<p>Assurément, il est possible, facile même de répondre +à cette déduction, et d'y démêler le vrai du faux. +C'est en morale la même erreur qui sert de titre et +de base au scepticisme en métaphysique; et cette +erreur, je sais comment elle se réfute. Mais il n'en +est pas moins vrai que toute morale qui place en +première ligne, sans restriction, sans explication, +non pas l'existence absolue et l'invariabilité de la loi, +mais la responsabilité intentionnelle de l'agent, est +sur la voie d'une doctrine relâchée et dangereuse, +et n'en est préservée que par cette puissance du sens +commun qui résiste presque toujours en nous aux +conséquences extrêmes d'un principe absolu.</p> + +<p>Voilà pour la morale philosophique; quant à la +morale religieuse, on en pourrait dire à peu près autant. +D'abord il suffirait de rappeler à quels excès la +doctrine de l'intention a conduit des casuistes célèbres; +et <i>les Provinciales</i> subsistent comme un immortel +acte d'accusation. Mais en thèse générale, +montrons quelle forme le même principe peut prendre +en théologie rationnelle.</p> + +<p>Tout péché est volontaire; c'est-à-dire qu'il n'y a +péché que là où il y a volonté du mal. Pour qu'il y ait +volonté du mal, il ne suffit pas qu'il y ait eu volition +de l'acte qui a produit le mal; il faut qu'il y ait eu +volition, plus connaissance du mal produit par cet +acte. C'est ce qu'Abélard appelle avec raison <i>le consentement +au mal</i>. Ainsi les oeuvres, en tant qu'oeuvres +extérieures, ne sont ni bonnes ni mauvaises par elles +mêmes, puisque elles ne sont pas le gage certain +d'une volonté bonne ou mauvaise. Et cette volonté +qui les produit, n'est pas elle-même bonne ou mauvaise +à raison des oeuvres qu'elle produit, puisque +ces oeuvres ne sont pas en elles-mêmes le bien ou le +mal. La preuve, c'est que, suivant les temps, Dieu a +prescrit des oeuvres contraires. Celles-là, je parle de +celles qui sont dans la loi écrite, ont donc été bonnes, +indifférentes, mauvaises, suivant qu'elles ont été +prescrites, permises, défendues. En elles-mêmes, +elles sont indifférentes; elles ne sont mauvaises ou +bonnes qu'en tant qu'interdites ou autorisées. En quoi +donc la volonté qui les fait est-elle bonne ou mauvaise, +innocente ou pécheresse? Comment, en y consentant, +consent-elle au bien ou au mal, puisque +ces oeuvres ne sont ni le bien ni le mal? en ce qu'elle +néglige ou observe un commandement. Le mal, c'est +donc la désobéissance.</p> + +<p>Mais cependant il y a des oeuvres toujours défendues, +des oeuvres toujours approuvées. Il y a des mots +tels que ceux-ci, bien, mal, juste, injuste. Dieu +est le bien, Dieu est la justice même; cependant je +vois qu'il a commandé dans l'Ancien Testament des +actes contraires aux notions du bien et du juste. Il +prononce contre les enfants, contre les infidèles qui +n'ont pu être éclairés, des peines terribles. Le mal +est non-seulement toléré par la Providence, mais il +entre dans ses vues. Elle s'en sert, elle en profite, +elle semble y concourir. Le mal n'est-il donc pas le +mal, le bien n'est-il pas le bien? Le saint et la damnation +ne paraissent pas attachés uniquement au +bien ou au mal qu'on a fait. Le salut et la damnation +nous atteignent irrésistiblement, fatalement pour +ainsi dire, en ce sens que nous ne sommes pas toujours +libres d'échapper aux causes de l'une, de réaliser +les conditions de l'autre. Car par exemple il ne +dépend pas de l'homme de naître chrétien, ou, né +chrétien, de vivre assez pour être baptisé. Qu'en +conclure? Faut-il donc dire que toutes les actions +morales sont au rang de ces oeuvres dont nous parlions +tout à l'heure et qui sont indifférentes en elles-mêmes? +au moins est-il certain qu'il ne faut nullement +se fier en leur mérite; ce n'est point par elles +que l'on gagne le ciel. Que voyons-nous partout dans +la religion? c'est que l'action n'est bonne pour le salut, +c'est qu'elle n'a de mérite, que lorsqu'elle est +faite dans une bonne volonté. Cette bonne volonté +consiste à vouloir à cause de Dieu. Or pour vouloir +une action à cause de Dieu, il faut savoir et croire +que cette action lui plaît. Vous le voyez, le bien en +morale religieuse, c'est-à-dire le bien en tant que +contribuant au salut, ou le mérite, a pour principale +condition, la foi.</p> + +<p>Ainsi les oeuvres purement extérieures sont indifférentes, +elles n'ont qu'un mérite, celui de l'obéissance, +et l'obéissance suppose la volonté de plaire à +Dieu, et l'une et l'autre supposent la connaissance +et la foi; il en est de même des oeuvres morales, elles +ne peuvent rien pour le salut, si elles ne sont accompagnées +ou plutôt déterminées par la connaissance +et la foi. La foi qui obéit, la foi qui veut plaire, c'est +la foi qui aime. Ainsi, la substance même du bien, +ce qui fait la volonté bonne ou mauvaise, ce qui fait +la bonne ou mauvaise action, au sens chrétien, c'est +l'amour, c'est la charité.</p> + +<p>Admirable solution, noble erreur qui sera toujours +comme un merveilleux et dernier recours ouvert +à quiconque aura entrepris de faire passer par +l'épreuve du raisonnement les divers principes engagés +dans la théorie chrétienne du salut. Je suis +loin de blâmer Abélard. Quiconque raisonne comme +lui et croit autant que lui, quiconque s'avance à ce +point dans la voie de l'examen et ne va pas plus loin, +tombera dans un scepticisme déplorable, dans une +cruelle incertitude sur la règle des devoirs, s'il ne se +rejette ainsi dans les bras de la foi et n'élève, sur les +ruines amoncelées par la lutte du dogme et de la +raison, l'étendard consolateur de la charité. Il y +avait quelque chose de bien expressif, quelque chose +de touchant et de philosophique en même temps +dans cette inspiration d'Abélard malheureux et diffamé, +qui dédie l'institut qu'il fonde au Consolateur, +au Paraclet, au dieu, non de la puissance et de la +sagesse, mais de l'amour et de la charité. Il rendait +ainsi hommage au seul dogme qui lui fût resté, après +l'ébranlement de presque tous les autres, et qui +suffisait à lui seul pour relever ou raffermir tout ce +que l'examen et le doute avaient fait crouler ou chanceler +autour de lui.</p> + +<p>Mais ce qui absout Abélard, justifie-t-il pleinement +sa doctrine, et n'a-t-elle pas des conséquences +dont l'orthodoxie doit s'alarmer? Je le crois.</p> + +<p>1° Si l'on regarde l'amour comme la vraie et +unique source de la moralité religieuse, ou même +seulement comme la condition principale du salut, +en fait reposer l'édifice sur une base mobile. Il entre +dans l'amour beaucoup d'involontaire; ne l'éprouve +pas qui veut. Il y a dans ce qu'on appelle de ce nom +quelque chose de purement sentimental, et partant +de purement subjectif, et nous retrouvons le même +vice, le même danger aperçu déjà dans le principe +de la morale sentimentale. La raison peut être convaincue +qu'il faut faire tout ce que Dieu commande +pour gagner le ciel, et posséder sur la volonté assez +d'empire pour la déterminer à observer tous ses +commandements, sans que le principe d'action soit +la charité. La crainte, la puissance de la conviction, +la beauté sévère du dogme chrétien, la lassitude +ou le mépris des systèmes incrédules, le +désir austère de conformer sa vie aux prescriptions +de la morale la plus sainte, mille motifs +peuvent jouer dans l'âme d'un chrétien un rôle +supérieur à l'amour de Dieu proprement dit; et +la doctrine d'Abélard, en affaiblissant un peu ce +qu'il y a de substantiellement bon, d'absolument +vrai dans la règle chrétienne des devoirs, rend +incertaine et flottante la morale même que sa foi +proclame et qu'il voudrait épurer et raffermir.</p> + +<p>Allons plus loin; le principe de la foi, de l'obéissance, +de l'amour, suppose la connaissance, et le +péché d'ignorance cesse en quelque sorte d'être un +péché, ou plutôt il reste un péché, en ce sens qu'il +est un acte qui entraîne la damnation; mais il +cesse d'être une faute, étant exempt de la volonté +du mal, du consentement au mal, puisqu'il s'agissait +d'un mal inconnu; bien plus, il a pu être accompagné +d'un désir de plaire à Dieu, à Dieu tel au +moins qu'on le connaissait, et par les moyens qu'on +lui croyait agréables. Alors il faut hardiment déclarer +que l'acte qui encourt la damnation, peut n'être pas +une faute; il faut aller jusqu'à dire qu'un acte moins +damnable aurait pu être plus mauvais encore; il +faut en venir à confesser audacieusement que les +Juifs qui ont crucifié Jésus-Christ, sont excusés de +la faute par l'ignorance, qu'ils auraient pu être corporellement +punis pour l'exemple, sans être pour +cela convaincus d'une faute, et qu'enfin le crime +eût été bien plus grand d'épargner Jésus-Christ +contre leur propre conscience.</p> + +<p>2° De ce mépris pour les oeuvres, de cette réduction +successive de tous les éléments de la moralité +à un seul, que l'on n'est pas même absolument +maître de se donner à un degré convenable, il résulte +que non-seulement les effets de l'action, l'oeuvre +extérieure, mais les passions, les tentations, les +désirs, sont amnistiés et présentés comme indifférents +à peu près de la même manière que les +oeuvres; de la un nuage jeté sur de grandes vérités +religieuses. C'est un article de foi que la nature +humaine est devenue mauvaise en elle-même, que +le mal a pénétré sa substance au point que le corps, +la chair, la concupiscence sont sans cesse maudits +et anathématisés comme étant le péché en puissance, +si ce n'est en acte. Cette croyance d'abord est liée +à celle du péché originel, et si le péché n'est que +le consentement au mal, c'est-à-dire la mauvaise +volonté envers Dieu, il se trouve que le péché originel +est un péché sans consentement, sans volonté, +c'est-à-dire un péché sans péché. Je sais bien +qu'Abélard cite l'objection en disant que le péché +originel est une expression qui signifie <i>la peine</i> du +péché originel; mais cette interprétation, quoiqu'elle +se trouve dans saint Augustin, n'est pas +approuvée par l'Église, et elle détruit ou diminue +ce qu'il y a de mystérieux dans l'existence essentielle +de ce péché au sein de notre nature actuellement +corrompue, et le réduit en quelque sorte à une condamnation +qui subsiste sur nous, sans avoir en nous +ni cause ni effet, c'est-à-dire à une déchéance de +situation, à une impossibilité, extérieure à nous et +qui ne nous est pas propre, de nous sauver tant que +l'arrêt n'est pas rapporté. Or, c'est là certainement +une erreur grave; elle consiste à prendre figurativement +la transmission du péché par la génération, +et à concevoir seulement qu'à cause du péché d'Adam +Dieu a condamné la race d'Adam, sans qu'il en soit +résulté de changement dans sa nature, mais seulement +dans sa condition, à peu près comme autrefois +pour les enfants non réhabilités d'un condamné +dégradé de noblesse; ils n'en étaient ni meilleurs +ni pires, mais ils étaient frappés de certaines incapacités +qui n'étaient pas de leur fait.</p> + +<p>En second lieu, indépendamment du péché originel, +et même après qu'il a été lavé dans les eaux +du baptême, la religion n'admet point que l'homme +soit pur. En vain l'Évangile l'a éclairé et guidé, en +vain la grâce de Dieu toujours présente le soutient +et le sollicite; il subsiste en lui un vice permanent, +un instinct de mal, un mauvais désir, la concupiscence +enfin, qui est loin d'être innocente par elle-même. +Sans aucun doute, celui qui y cède est le vrai +pécheur, et celui qui résiste se justifie; mais sa +justification même prouve qu'il avait le mal dans +son propre sein, et la religion admet et condamne +le péché par désir et le péché par pensée. L'homme +est <i>la chair du péché</i>, comme dit saint Paul, et il n'entend +point parler seulement du péché originel effacé +par le baptême; <i>la chair convoite contre l'esprit</i>. «C'est +la son fond,» dit Bossuet, «depuis la corruption +de notre nature.»—«<i>Le bien n'habite pas en moi, +c'est-à-dire dans ma chair..... Je trouve en moi une +loi qui me fait apercevoir que le mal m'est attaché..... +Tout ce qui est dans la monde est concupiscence de +la chair et concupiscence des yeux, et orgueil de la +vie.</i>»—«Voila,» dit encore Bossuet, «une +image véritable de la chute de l'homme; nous en +sentons le dernier effet dans ce corps qui nous +accable et dans les plaisirs des sens qui nous captivent. +Nous nous trouvons au-dessous de tout +cela et vraiment esclaves de la nature corporelle, +nous qui étions nés pour la commander. Telle est +donc l'extrémité de notre chute<a id="footnotetag473" name="footnotetag473"></a><a href="#footnote473"><sup>473</sup></a>.» Ainsi les effets +corrupteurs du péché originel survivent à la damnation +inévitable qui en était la suite et qui est abolie +par le baptême.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote473" name="footnote473"></a><b>Note 473:</b><a href="#footnotetag473"> (retour) </a> Rom., vii, 8.—Gal. v, 17.—Bossuet, <i>Traité de +la Concupiscence</i>, +c. vi.—Rom. vii, 18, 21.—1 Jean, ii, 16.—Bossuet, <i>ibid.</i>, c. xv.</blockquote> + +<p>Et quand il serait vrai que l'ascétisme de la morale +religieuse passât les bornes et allât jusqu'à s'attaquer +à d'invincibles conditions de la nature humaine, il +serait vrai également que toute morale qui ne condamne +absolument que le consentement aux mauvais +désirs, déroge à la morale orthodoxe. Le premier inconvénient, +et le plus grave, c'est qu'elle peut +conduire aux égarements de la casuistique, à l'erreur +du molinisme.</p> + +<p>Ce n'est pas tout. Comme la résistance au mauvais +désir n'a guère d'autre principe, dans Abélard, que +l'amour de Dieu, comme dans l'amour réside ainsi la +vraie vertu chrétienne, et que d'ailleurs concupiscence, +désir, plaisir, tentation, oeuvre, tout est +absous; par une conséquence assez plausible, on peut +prétendre que l'amour en lui-même et à lui seul est +l'unique devoir, l'unique mérite, l'unique salut. +Abélard dit, en effet qu'il faut le purifier de toute +crainte de la damnation, de tout calcul d'intérêt +même spirituel, que la piété pour cause de salut +est mercenaire, et nous voilà bien près des chimères +du quiétisme.</p> + +<p>Cela suffit pour montrer comment la morale +d'Abélard devait inquiéter l'Église, et comment, +suivie dans ses conséquences, elle aurait pu conduire +à des excès qui, du reste, étaient bien loin de +la pensée de son auteur.</p> + +<p>Conclurons-nous cependant à la condamnation +absolue de la morale contenue, dans l'<i>Éthique</i>? non, +cette morale est incomplète, elle ne s'appuie pas +sur un examen assez profond de la nature humaine; +enfin elle est incohérente, parce qu'elle est à la fois +rationnelle et mystique; mais elle renferme plus +d'un principe vrai que la raison devait revendiquer +contre l'absolutisme de la morale dogmatique.</p> + +<p>Aucun ouvrage d'Abélard ne nous paraît au fond +plus que son Éthique empreint de l'esprit du rationalisme. +Sous des formes de langage qui rappellent +sa profession et semblent ne s'adresser qu'au sacerdoce, +ne convenir qu'à la casuistique, il cache en +effet des idées originales, des nouveautés de sens +commun dont peut-être il n'apercevait pas toute la +portée, et qui, par leurs conséquences, touchent à +un haut degré la philosophie et la théologie. Ces +conséquence s'étendent de la théorie à la pratique +et finissent par intéresser la dispensation des sacrements +et la conduite du clergé. Sous tous ces rapports, +Abélard s'exprime avec une singulière hardiesse. +Distinguons quelques points fondamentaux: +en philosophie, le libre arbitre et la Providence; +en théologie, la prédestination et la grâce; en pratique, +le sacrement de pénitence, le pouvoir des +clefs, les indulgences.</p> + +<p>1. Nous avons de bonne heure rencontré les idées +d'Abélard sur le libre arbitre; c'est au sujet de la +proposition affirmative qu'il s'en est expliqué une +première fois<a id="footnotetag474" name="footnotetag474"></a><a href="#footnote474"><sup>474</sup></a>. Depuis qu'Aristote, obligé, dans +l'<i>Hermeneia</i>, de distinguer la proposition individuelle +de l'universelle, et dans celle-là celle qui +touche le présent ou le passé de celle qui concerne +le futur, a reconnu que dans cette dernière l'affirmation +ou la négation n'était pas nécessairement vraie +ou fausse, parce que dans un avenir indéterminé +les deux cas de l'alternative étaient possibles; cette +question, appelée par les anciens la question des +possibles, par les scolastiques la question des futurs +contingents, a toujours trouvé sa place dons la logique, +et c'est là qu'elle a été par anticipation traitée +en dehors de la psychologie et de la morale. «<i>Obscura +quaestio est</i>» disait Cicéron, «<i>quam</i> περί δυνατων +<i>philosophi appellant; totaque est logicae</i><a id="footnotetag475" name="footnotetag475"></a><a href="#footnote475"><sup>475</sup></a>.» Cependant +Aristote avait résolu la question en respectant +le libre arbitre, que par là il consacrait de nouveau. +Les stoïciens, fort subtils à leur ordinaire sur cet +article, avaient tout confondu, promettant de tout +concilier, et Chrysippe, en prétendant sauver la +liberté humaine, n'avait réussi qu'à river les anneaux +de la chaîne éternelle du destin<a id="footnotetag476" name="footnotetag476"></a><a href="#footnote476"><sup>476</sup></a>. Cicéron, qui veut +pourtant ramener la question à la morale, prend +parti pour le fatalisme et nie le libre arbitre; car +autrement, dit-il, que deviendrait la fortune<a id="footnotetag477" name="footnotetag477"></a><a href="#footnote477"><sup>477</sup></a>? +Boèce a développé contre les stoïciens la doctrine +aristotélique dans ce qu'elle a de favorable au libre +arbitre, et lorsque Abélard traite la question en +dialectique, il suit Boèce. Il tenait Boèce pour chrétien, +même pour théologien, et plus tard, retrouvant +la question dans la théodicée, dans la morale, +il se sert des principes établis en dialectique, il les +maintient, il demeure fidèle à lui-même. D'ailleurs +saint Augustin, qui, ainsi que tous les théologiens, +défend l'existence du libre arbitre au moins en principe, +a combattu le stoïcisme dans la personne de +Cicéron<a id="footnotetag478" name="footnotetag478"></a><a href="#footnote478"><sup>478</sup></a>. Toute morale suppose le libre arbitre, la +morale chrétienne aussi bien que la morale philosophique, +encore que certains dogmes semblent +parfois porter dommage à la liberté. Voici donc sur +la question les antécédents qu'Abélard reconnaît, +Aristote, Boèce, saint Augustin<a id="footnotetag479" name="footnotetag479"></a><a href="#footnote479"><sup>479</sup></a>; on doit ajouter +saint Anselme, qui, en ceci comme en beaucoup +d'autres choses, parle d'après lui-même, sans +s'écarter de la tradition, et réussit à se créer une +orthodoxie individuelle<a id="footnotetag480" name="footnotetag480"></a><a href="#footnote480"><sup>480</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote474" name="footnote474"></a><b>Note 474:</b><a href="#footnotetag474"> (retour) </a> t. 11, c. iv, t. 1, p. 400 et suiv.—Cf. +<i>Dialectica</i>, p. 237 et seq.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote475" name="footnote475"></a><b>Note 475:</b><a href="#footnotetag475"> (retour) </a> Arist., <i>De Interp.</i>, c. ix, xii et xiii.—Cic., <i>De Fato</i>, I.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote476" name="footnote476"></a><b>Note 476:</b><a href="#footnotetag476"> (retour) </a> A. Gell., VI, ii.—Cic., <i>ibid.</i>, IV.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote477" name="footnote477"></a><b>Note 477:</b><a href="#footnotetag477"> (retour) </a> Cic., <i>ibid</i>., et <i>De Divinat.</i>, t. II, 7.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote478" name="footnote478"></a><b>Note 478:</b><a href="#footnotetag478"> (retour) </a> <i>De Civ. Dei</i>, V, ix.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote479" name="footnote479"></a><b>Note 479:</b><a href="#footnotetag479"> (retour) </a> Arist., <i>loc. cit.</i>—Boet., <i>De Interp.</i>, +sec. ed. p. 860.—<i>De Consol. +phil.</i>, I. V, p. 3, 4, 5 et 6.—Aug., <i>loc. cit.</i> et <i>De +Don. Persev.</i>—<i>De +Duab. anim. in Hanich.</i>, xi et xii.—<i>De Prædest. sanct.</i> +Passim.—<i>Contr. Faust.</i>, XXII, lxxviii.—Cf. l'ouvrage de M. Bersot, +<i>Doctrine de +saint Augustin sur la liberté et la Providence</i>, Paris, 1843.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote480" name="footnote480"></a><b>Note 480:</b><a href="#footnotetag480"> (retour) </a> S. Ans. Op., <i>Cur Deus homo</i>, I. I, c. xi, +p. 70.—<i>De lib. Arb.</i>, p. 117. +<i>De Concord. præsc. et præd.</i>, p. 123.</blockquote> + +<p>Abélard s'est donc fait une idée saine du libre +arbitre. «C'est,» dit-il, «la délibération ou la +<i>dijudication</i> de l'esprit par laquelle il se propose +de faire ou de ne pas faire une chose; cette <i>dijudication</i> +est libre<a id="footnotetag481" name="footnotetag481"></a><a href="#footnote481"><sup>481</sup></a>.» Puisqu'elle est libre, c'est-à-dire +puisqu'en toute circonstance l'homme peut faire +le pour ou le contre, ce qu'il fait peut se trouver +bon ou mauvais. Le libre arbitre entraîne donc la +puissance de faire bien ou mal.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote481" name="footnote481"></a><b>Note 481:</b><a href="#footnotetag481"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, I. III, p. 1131.—<i>Comm. +in Rom.</i>, I. I, p. 538.—Voy. ci-dessus, +c. ii, p. 240, c. vi, p. 425 et 427.</blockquote> + +<p>La liberté est attaquée ou amoindrie par diverses +sortes d'objections. D'abord, elle est niée au nom de +la nature humaine qu'on représente comme maîtrisée +par ses faiblesses, ses passions, les mobiles qui +la poussent, les circonstances qui la dominent. En ce +sens, la liberté serait opposée à la contrainte. Abélard +n'a point à s'occuper beaucoup de cet ordre +d'objections qui dans la théologie chrétienne prennent +une autre forme. On conteste en second lieu la +liberté au nom de l'ordre général qu'elle troublerait, +et dans lequel l'enchaînement des causes et des effets +doit être constitué de sorte que celui qui connaîtrait +toutes les unes, pourrait infailliblement prévoir tous +les autres. Or celui-là existe, c'est Dieu. La connaissance +qu'il a par avance de tout ce qui doit arriver +s'appelle la prescience. Cette prescience est universelle, +elle est infaillible. Tout ce qui doit arriver +arrive donc nécessairement comme Dieu l'a prévu. +Entre Dieu et la création, il n'y a point de place pour +la liberté. Nous avons vu Abélard aux prises avec +cette objection; il la repousse par les arguments usités. +Ce sont à peu près ceux qu'avait développés saint +Anselme<a id="footnotetag482" name="footnotetag482"></a><a href="#footnote482"><sup>482</sup></a>. Les déterminations libres de l'homme +sont prévues aussi bien que leurs effets; elles sont +prévues comme libres. Que Dieu sache ce que +l'homme choisira après délibération, cela n'empêche +point que l'homme ne délibère; et l'on ne voit pas +pourquoi une action serait moins libre en elle-même, +parce qu'elle est connue de celui qui la prévoit et ne +l'empêche pas. La question qui se poserait ici n'est +point: comment l'homme peut-il être libre, sous +l'oeil de la prescience universelle? mais plutôt: comment +l'être qui peut tout et qui fait tout, a-t-il créé +l'homme libre? question fort différente, et qui regarde +la toute-puissance divine et l'existence du +mal, question qui subsiste tout entière en présence +de la liberté humaine. Celle-ci, considérée comme +nous venons de la considérer, est opposée à la nécessité, +et Abélard en ce sens ne l'a ni méconnue ni +affaiblie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote482" name="footnote482"></a><b>Note 482:</b><a href="#footnotetag482"> (retour) </a> «Deus præscit esse libere futurum quod aliundo non +est ex necessitate +futurum.»—<i>De Conc. praesc. cum lib. arb.</i>, qu. I, c. I.</blockquote> + +<p>Mais en théologie, ces deux ordres d'objections +prennent une forme et une gravité nouvelles.</p> + +<p>La religion est en général sévère pour la nature +humaine. Elle l'humilie sous le poids de ses faiblesses; +elle l'accuse d'une corruption profonde; elle lui +raconte sa déchéance et toutes ses misères. Elle en +conclut que le libre arbitre dans l'homme est déchu +comme tout le reste, ou qu'il est dominé ou corrompu; +de sorte qu'il lui faut un supplément pour +le rétablir, ou un remède pour le guérir. Ces deux +doctrines sont alternativement ou confusément prêchées, +mais elles conduisent à la même conséquence, +la nécessité d'un réparateur qui par des moyens +surnaturels rende à l'homme sa liberté ou la redresse. +Les métaphores diverses qu'emploie le langage +de l'Église, permettent ces deux interprétations +qui l'une et l'autre tendent à affaiblir le principe de +la liberté humaine.</p> + +<p>En général, il y a toujours de l'incertitude sur le +sens de ce mot de libre arbitre. On peut entendre par +là le pouvoir de choisir, pouvoir qui n'est pas absolu, +c'est-à-dire complètement indépendant, que +la raison et les passions sollicitent en sens divers, +mais qui subsiste aussi longtemps que l'âme humaine +conserve la plénitude de ses facultés. En tant que +pouvoir, ce pouvoir est neutre; il est la faculté du +bien comme du mal, du mal comme du bien. Mais +en choisissant le mal, la raison de l'homme cède à +l'empire de ses sens ou de ses passions; le mauvais +choix a toujours les caractères de l'entraînement et +de la faiblesse, tandis que la vertu signale la puissance +de la raison; aussi a-t-on pu dire, et a-t-on +dit que l'homme était libre dans le bien, esclave dans +le mal; sa liberté a été proportionnée à sa vertu; +<i>nihil liberius recta voluntate</i>, dit saint Anselme<a id="footnotetag483" name="footnotetag483"></a><a href="#footnote483"><sup>483</sup></a>. +En ce sens, la liberté humaine n'est plus quelque +chose de neutre, un moyen, un pouvoir instrumental, +elle se confond avec la volonté qui dispose d'elle, +avec la raison qui dirige la volonté.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote483" name="footnote483"></a><b>Note 483:</b><a href="#footnotetag483"> (retour) </a> <i>Dial. de lib. Arb.</i>, c. IX, p. 121.</blockquote> + +<p>Il est rare que les théologiens ne prennent pas le +mot liberté successivement dans ces deux acceptions. +Ainsi a fait saint Augustin<a id="footnotetag484" name="footnotetag484"></a><a href="#footnote484"><sup>484</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote484" name="footnote484"></a><b>Note 484:</b><a href="#footnotetag484"> (retour) </a> Petau, <i>Dog. Theol.</i>, t. I, t. V, c. III, p. 319.</blockquote> + +<p>Si le libre arbitre est la faculté du bien, l'homme +depuis le péché a perdu le libre arbitre. Du moins le +libre arbitre a-t-il baissé, et il est devenu incapable +de se relever par lui-même et d'atteindre au bien. +S'il est un pouvoir neutre, il subsiste depuis le péché +comme auparavant, mais il est assujetti à un +principe de corruption qui ne le détruit pas, mais +qui le domine, et pour n'être employé qu'au bien, il +a besoin qu'une force supérieure pénètre dans la nature +humaine et la relève. Dans les deux cas, la conséquence +pratique et religieuse est la même, et la +doctrine du péché originel subsiste tout entière.</p> + +<p>Par le libre arbitre, Abélard a généralement entendu +la faculté de se résoudre au mal comme au +bien; et certes cette interprétation est permise. La +difficulté est seulement d'expliquer alors comment +les saints, comment le Dieu fait homme, et surtout +comment Dieu lui-même peut être libre<a id="footnotetag485" name="footnotetag485"></a><a href="#footnote485"><sup>485</sup></a>. Mais, dans +les créatures, la faculté de faire le mal cesse d'être +une imperfection, dès qu'on cesse de le jamais vouloir; +tels sont les saints. Le libre arbitre du Christ +dans les choses morales n'a pu jamais exister qu'en +puissance là où l'impeccabilité était en acte, et quant à +Dieu, Abélard répond assez nettement que la liberté +de Dieu se confond avec sa toute-puissance et que +sa toute-puissance ne va pas jusqu'à impliquer la +faculté de cesser d'être le souverain bien. En Dieu, +la liberté est donc improprement dite. Dieu ne peut +faire que le meilleur. A la vérité, il en résulte qu'il +ne peut faire que ce qu'il fait et que tout ce qui est, +n'étant que par lui, est le mieux possible. Cette doctrine +s'appelle l'<i>optimisme</i>. Abélard a osé la soutenir. +D'où lui est-elle venue? Quand il l'expose, il rappelle +Plotin. Serait-ce une de ces grandes idées des +écoles d'Alexandrie, qui par l'influence d'Origène ou +des siens auraient pénétré dans la christianisme, et +s'y seraient perpétuées, vagues, libres, flottantes, +suspectes, mais non condamnées, tolérées comme un +passe-temps pour l'intelligence, avant d'être défendues +comme un danger pour la foi?<a id="footnotetag486" name="footnotetag486"></a><a href="#footnote486"><sup>486</sup></a> ou plutôt +n'est-ce pas un mot de Platon dans le Timée, qui, +donnant l'éveil à la raison d'Abélard, lui aura prématurément +inspiré la pensée qui devait un jour illustrer +Leibnitz<a id="footnotetag487" name="footnotetag487"></a><a href="#footnote487"><sup>487</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote485" name="footnote485"></a><b>Note 485:</b><a href="#footnotetag485"> (retour) </a> Saint Bernard accorde que Dieu, comme toute créature +bonne ou mauvaise, +a le libre arbitre en ce sens qu'il n'est pas soumis à la nécessité. (<i>De +grat. et lib. arb.</i>, opusc. IX.—Cf. Bersot, <i>Oeuvre cit.</i>, +part I, c. I, sect. III +p. 24, et part. II, c. III, sect. IV, p. 200.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote486" name="footnote486"></a><b>Note 486:</b><a href="#footnotetag486"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, c. II, p. 227 et suiv.—Cf. Plotin, +<i>Ennead.</i> V, t. V, c. XII.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote487" name="footnote487"></a><b>Note 487:</b><a href="#footnotetag487"> (retour) </a> Cf. Tim. XXIX et XXX, et trad. de M. Cousin, t. XII, +p. 117, 118, etc.—Malebranche, <i>Médit. Chrét.</i>, VII, 17, 18, 19; +et Fénélon lui-même, quand il +le réfute, c. V et VI, lui qui se montre si jaloux de sauver la libre volonté de +Dieu, est obligé de dire: «Ce qui est déterminé invinciblement par l'ordre +immuable et nécessaire, c'est-à-dire par l'essence même de Dieu, ne peut +jamais en aucun sens arriver autrement que comme l'ordre l'a réglé.»</blockquote> + + +<p>Quoi qu'il en soit, on voit que les difficultés, puisées +dans la faible nature de l'homme, contre la liberté, +s'accroissent, en théologie, de l'existence du +péché originel.</p> + +<p>Celles qui naissent de la prescience divine se compliquent, +en théologie, du dogme de la prédestination.</p> + +<p>Préoccupé de la corruption de la nature et des +suites du péché, l'esprit est conduit à frapper le libre +arbitre d'une telle impuissance que les vertus humaines +perdent tout leur prix, et que les vertus de +la grâce, toutes d'origine céleste, peuvent seules sauver +notre indignité. Elles seules, en d'autres termes, +ont un mérite aux regards de Dieu. Reste à savoir +quelle est la part de la liberté humaine dans ces vertus. +Si cette part est nulle, la liberté est comme si +elle n'était pas, et le salut ou la damnation deviennent +pour l'homme de pures fatalités. Mais si le +libre arbitre nous sert à nous approprier les mérites +de Jésus-Christ, nos résolutions ne sont pas sans +quelque mérite. Soit que le libre arbitre suffise, soit +que seulement il contribue à la justification, il n'est +donc point annulé; nous ne l'avons point perdu. +Cependant, en ce cas même, il ne se tourne au bien +que par la grâce, et comme Dieu souffle sa grâce où +il lui plaît, sa justice ne cesse pas d'être un redoutable +mystère. Si tous, si beaucoup sont appelés, +peu sont élus; et celui qui élit est celui qui appelle, +et qui savait lesquels seraient élus au moment qu'il +les appelait tous. La prescience divine, en tant qu'elle +s'applique au salut des hommes, c'est la prédestination<a id="footnotetag488" name="footnotetag488"></a><a href="#footnote488"><sup>488</sup></a>; +et sous ce nom se pose et s'aggrave, en +théologie, le problème tout à l'heure indiqué sous +la forme philosophique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote488" name="footnote488"></a><b>Note 488:</b><a href="#footnotetag488"> (retour) </a> S. Aug., <i>De Don. Persev.</i>., XIV.</blockquote> + +<p>II. On sait que le dogme de la prédestination peut +être entendu de telle manière que toute vertu morale, +tout mérite humain, tout effort du libre +arbitre se réduise à néant. Cet excès de doctrine +s'appelle le <i>prédestinatianisme</i>, et ceux qui y sont +tombés ont toujours essayé de se donner pour chef +saint Augustin<a id="footnotetag489" name="footnotetag489"></a><a href="#footnote489"><sup>489</sup></a>. Disciple de ce grand évoque, Abélard +n'est pourtant pas <i>prédestinatien</i>, c'est-à-dire +que le dogme de la prédestination qu'il admet<a id="footnotetag490" name="footnotetag490"></a><a href="#footnote490"><sup>490</sup></a> ne +l'emporte pas dans son esprit sur l'idée nécessaire et +l'indestructible sentiment de la liberté humaine. Il +ne reproduit son maître saint Augustin que par le +côté où ce Père confinait aux semi-pélagiens tout en +les combattant<a id="footnotetag491" name="footnotetag491"></a><a href="#footnote491"><sup>491</sup></a>. On ne doit pas compter Abélard +dans le parti du christianisme qui peut être plausiblement +ou spécieusement accusé de fatalisme, qui +incline enfin dans le sens de la prédestination +plus que dans le sens de la liberté. Il serait curieux +de chercher pourquoi toutes les sectes, y compris la +stoïcienne, qui n'ont pas été franches sur la question +de la liberté, et qui, par là, semblaient affaiblir la +condition essentielle de toute morale, ont tendu +cependant au rigorisme, tandis que l'opinion contraire +a quelquefois versé dans le relâchement<a id="footnotetag492" name="footnotetag492"></a><a href="#footnote492"><sup>492</sup></a>; et +nous avons vu que l'exemple d'Abélard ne dément +pas cette observation. Il pose donc le libre arbitre; +il l'affranchit de cette contrainte inconnue, mais +réelle où l'on voudrait que le tînt l'existence même +de la Providence. Tout cela est vrai et juste, mais +nous ne voyons pas qu'il présente, nulle part le libre +arbitre comme déchu, corrompu, incliné au mal, +ainsi que le veulent beaucoup d'écrivains religieux. +Il n'a pas tort; le mal qu'ils disent du libre arbitre, +vient, ou d'une erreur essentielle, ou d'un langage +inexact. Si le libre arbitre est méchant, il n'est pas +le libre arbitre; et si l'on veut dire seulement que +ses déterminations dépendent plus ou moins de nos +faiblesses et de nos passions, ce n'est pas à lui qu'il +faut s'en prendre, c'est à l'infirmité de notre nature, +à celle de notre raison, comme principe de nos résolutions. +Le libre arbitre en lui-même subsiste dans +la créature la plus fragile, la plus entraînée, la plus +passionnée; ce n'est pas lui qui est mauvais, la +liberté n'est pas le péché. L'homme ne pourrait pécher +sans être libre; mais il pourrait être libre sans +pécher. La liberté est une condition du péché, et +n'en est pas la source<a id="footnotetag493" name="footnotetag493"></a><a href="#footnote493"><sup>493</sup></a>.</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote489" name="footnote489"></a><b>Note 489:</b><a href="#footnotetag489"> (retour) </a> Cf. Sur la doctrine de saint Augustin, Petau, +t. I. t. IX, c. VI et suiv.—Ritter, +<i>Hist. de la Phil Chrét.</i>, t. II, t. VI, c. V, et surtout +la Thése de M. Bersot</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote490" name="footnote490"></a><b>Note 490:</b><a href="#footnotetag490"> (retour) </a> <i>Comment. to Ep. ad Rom.</i>, t. I, p. 523,538; t. II, +p 554 et seq.; t. III, p. 641, 649, 652.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote491" name="footnote491"></a><b>Note 491:</b><a href="#footnotetag491"> (retour) </a> Petau, <i>Id. ibid.</i>, p. 635</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote492" name="footnote492"></a><b>Note 492:</b><a href="#footnotetag492"> (retour) </a> Voici, je croîs, les noms des principales sectes rangées +suivant une +échelle ascendante de rigidité dans la question de la grâce et de la liberté; +Sociniens, pélagiens, semi-pélagiens, molinistes, congruistes, thomistes, +augustiniens, jansénistes, calvinistes. Parmi les réformés, le calvinisme et +même le luthéranisme pur sont pour l'opinion la plus sévère. On distingue +pourtant deux partis: dans le sens du relâchement, arméniens, universalistes, +etc.; dan celui de la rigidité, gomaristes, prédestinatiens, +Prédestinateurs, particularistes, etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote493" name="footnote493"></a><b>Note 493:</b><a href="#footnotetag493"> (retour) </a> Cette doctrine, qui neutralise la liberté entre le bien et +le mal, est loin +d'être hétérodoxe. Elle est conforme aux définitions de la liberté données +par saint Jean Damascène (<i>Instit. element. ad dogm.</i>, c. X), par +saint Jérôme +(<i>In Jovinian.</i>, II), par saint Augustin lui-même, quoiqu'il paraisse +varier sur ce point (<i>Homil.</i> XII.—<i>De duab. Anim. In +Manich.</i>, c. XII), +par saint Bernard enfin (<i>De grat. et lib. arb.</i>, c. II). +Saint Anselme semble +y accéder, lorsqu'il dit que, prise en général, la liberté est contraire +à la nécessité, +qu'entre deux opposés elle est indifférente au choix; mais il fait une +distinction: comme il faut que la définition du libre arbitre convienne à Dieu +ainsi qu'à l'homme, il ne veut pas que la faculté de pêcher soit supposée par +cette définition; il dit donc que la liberté dans un sens plus restreint, +c'est le +libre arbitre, et entendant alors par ce mot la volonté affranchie de ce +qui la +subjugue, il définit le libre arbitre «potestas servandi rectitudinem +voluntatis +propter ipsam rectitudinem.» (<i>De lib. Arb.</i>, c. I et III.—Cf. +<i>De Consord. prædest. cum lib. arb.</i>, qu. II, p. 127) Si l'on +veut admettre cette +distinction et s'y tenir, on le peut, et toute équivoque disparaîtra.</blockquote> + +<p>De là, comme on l'a vu, plusieurs difficultés. +Et d'abord, la prédestination<a id="footnotetag494" name="footnotetag494"></a><a href="#footnote494"><sup>494</sup></a>. La prédestination, au +sens spécial du mot, est la disposition divine en +vertu de laquelle certains hommes sont de toute +éternité destinés au salut éternel. La prédestination +est toujours une grâce; mais elle n'est absolument +gratuite que si l'on pense qu'aucune prévision du +mérite de ceux à qui elle s'applique n'entre dans le +décret qui les a choisis; elle n'est qu'une grâce si +Dieu, en les élisant, a prévu leurs mérites, c'est-à-dire +a tenu compte du bon emploi qu'ils feraient +des grâces qu'il accorde à tous. Dans le premier cas, +Dieu, par sa grâce, les justifie, parce qu'il les a +élus; dans le second, il ne les élit que parce qu'il +sait qu'ils seront justifiée par sa grâce. Aucune de +ces deux opinions n'est interdite; la première, la +plus sévère, celle de saint Augustin, n'est point un +article de foi; et pour elle, dès le IXe siècle, s'était +déclaré le moine Gothescale, alors que l'archevêque +Hinemar le fit condamner au fouet. Pierre Lombard, +Hughes de Saint-Victor, saint Thomas, sont +plutôt du côté de Gothescale; mais les Romains, +et notamment les jésuites, ont tenu pour la doctrine +d'Hinemar, quoique en général une opinion plus +rigide et plus voisine de l'augustinianisme, celle +des thomistes, ait prévalu dans le clergé français, +opinion approuvée aussi par Rome et qui s'honore +de la préférence de Bossuet<a id="footnotetag495" name="footnotetag495"></a><a href="#footnote495"><sup>495</sup></a>. Suivant cette opinion, +Dieu prévoit bien que ceux qu'il prédestine obtiendront +le salut par leur foi ou par leurs oeuvres, mats +en ce sens que, par un décret infaillible, par une +volonté absolue et efficace, et non dans la prévoyance +et à la condition de leurs mérites, il a décidé +qu'ils auraient le royaume des cieux. Le nombre des +prédestinés est fixe et immuable; les protestants ont +été jusqu'à soutenir qu'il n'y avait pas d'autres élus +que les prédestinés, auquel cas il ne serait plus vrai +qu'il y a beaucoup d'appelés; être appelé signifierait +seulement ignorer si l'on est ou non prédestiné. +Mais telle n'est pas la doctrine catholique. Non-seulement +en dehors des prédestinés elle admet des +élus, c'est-à-dire des appelés qui seront élus, grâce +au bon usage qu'ils feront des dons de Dieu; mais +même elle est allée jusqu'à distinguer la prédestination +à la gloire et la prédestination à la grâce. La +première est la prédestination proprement dite ou +absolue; la seconde est, en Dieu, la volonté absolue +d'accorder à telles de ses créatures les dons et les +grâces nécessaires pour arriver au salut, soit qu'il +prévoie qu'elles y parviendront en effet, soit qu'il +sache qu'elles n'y parviendront pas; et de plus, je +ne crois pas qu'il fût hérétique de soutenir que, +sans la prédestination à la grâce, on puisse encore +être sauvé, c'est-à-dire obtenir de Dieu les dons et +les grâces auxquels on n'était pas prédestiné; ou, ce +qui reviendrait au même, que tous les chrétiens, et +dans une certaine mesure tous les hommes, soient +prédestinés à la grâce; mais c'est sur ces points-là +qu'on dispute. Ce qui est hors de dispute dans le catholicisme, +c'est qu'il y a deux ordres d'élus, les uns +obligés, les autres facultatifs. Cette prédestination, +dogme singulier, inexplicable, et qui vient ajouter une +difficulté nouvelle aux difficultés déjà si grandes des +questions qui touchent à la justice de Dieu, à la +prescience, à la liberté humaine, ce dogme dont les +Pères grecs semblent avoir tenu si peu de compte et +que jusqu'au temps de saint Augustin on n'avait +pas su voir dans les passages de saint Paul, qui en +sont les principaux titres<a id="footnotetag496" name="footnotetag496"></a><a href="#footnote496"><sup>496</sup></a>, ce dogme si important +pour nos espérances et qui l'est si peu pour la conduite +de la vie, qui, théoriquement, a engendré +d'interminables controverses, qui, pratiquement, +peut énerver le principe de la responsabilité morale, +ce dogme étrange, Abélard ne l'a ni combattu ni +affaibli. Quoique parfois il semble prendre la prédestination +dans un sens général et la confondre avec +la prescience<a id="footnotetag497" name="footnotetag497"></a><a href="#footnote497"><sup>497</sup></a>, il l'admet cependant au sens spécial<a id="footnotetag498" name="footnotetag498"></a><a href="#footnote498"><sup>498</sup></a>, +et reconnaît qu'il y a des hommes que Dieu veut +sauver par élection et en vertu d'un décret particulier +et antérieur<a id="footnotetag499" name="footnotetag499"></a><a href="#footnote499"><sup>499</sup></a>. Comment cette croyance est-elle conciliable +avec l'idée de mérite et de démérite, même +restreinte à la foi et à la charité? C'est une autre +question sur laquelle il hasarde quelques conjectures<a id="footnotetag500" name="footnotetag500"></a><a href="#footnote500"><sup>500</sup></a>, +mais dont les théologiens n'ont pas droit de +se faire une arme contre lui, car cette question est +une difficulté contre le dogme lui-même.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote494" name="footnote494"></a><b>Note 494:</b><a href="#footnotetag494"> (retour) </a> Cf. Saint Thomas, <i>Summ.</i>, pars I, +qu. XXIII.—P, Lomb., <i>Sent.</i>, t. I, +dist. XL et XLI.—Le P. Petau, <i>Dogm. Theol.</i>, t. I, t. IX et +X.—Bergier, +<i>Dict. de Theol.</i>, au mot <i>Prédestination</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote495" name="footnote495"></a><b>Note 495:</b><a href="#footnotetag495"> (retour) </a> Petau, <i>loc. cit.</i>, t. X, c. I, et suiv—Bossuet, +<i>Traité du lib. urb.</i>, +c. VIII—Bersot, <i>Ouvr. cit.</i>, part. II, c. III, sect. I.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote496" name="footnote496"></a><b>Note 496:</b><a href="#footnotetag496"> (retour) </a> Rom. VIII, 29 et 30.—Ephes. I, 4, 5 et 11.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote497" name="footnote497"></a><b>Note 497:</b><a href="#footnotetag497"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, p. 641</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote498" name="footnote498"></a><b>Note 498:</b><a href="#footnotetag498"> (retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 623</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote499" name="footnote499"></a><b>Note 499:</b><a href="#footnotetag499"> (retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 538, 554, 649.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote500" name="footnote500"></a><b>Note 500:</b><a href="#footnotetag500"> (retour) </a> Voyez ce qu'il dit de Jérémie, de saint Jean-Baptiste +et de Lazare, p. 221</blockquote> + +<p>Une contradiction paraît inévitable, quand on +traite de la prédestination; c'est d'affirmer d'abord +que Dieu est la justice même, et qu'il ne faut pas +juger de sa justice d'après nos idées; en d'autres +termes, que la justice parfaite doit être contraire a +la nôtre, parce qu'elle lui est supérieure<a id="footnotetag501" name="footnotetag501"></a><a href="#footnote501"><sup>501</sup></a>, puis, cela +dit, c'est d'entreprendre d'expliquer, selon la justice +humaine, toutes les dispositions de Dieu que l'on y +peut ramener. Cette contradiction est dans Abélard; +mais quel théologien s'en est préservé?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote501" name="footnote501"></a><b>Note 501:</b><a href="#footnotetag501"> (retour) </a> Voyez contre cette idée Leibnitz (<i>Théodic., Disc. +prélim.</i>, sec. 4).</blockquote> + +<p>III. La prédestination suppose la grâce. On ne +dispute guère dans le sein du catholicisme que sur +le point de savoir si dans les desseins de Dieu, la +prédestination est antérieure à la prévision des mérites +engendrés par la grâce, et partant absolument +indépendante de ces mêmes mérites, ou bien si elle +est postérieure à la résolution divine d'accorder à +celui qui en est l'objet toute la grâce nécessaire au +salut. C'est rechercher si la prédestination est à nos +yeux absolument arbitraire ou en quelque manière +conditionnelle (ce qui reporterait la question sur la +grâce même, dont on pourrait demander alors si elle +est ou n'est pas arbitraire); mais dans tous les cas, +prédestinés, élus, simples appelés, chrétiens et infidèles; +tous ont besoin de la grâce, et tous ont, à +des degrés différents, la grâce de Dieu: c'est encore +là une doctrine catholique.</p> + +<p>La grâce est-elle incompatible avec la liberté? +non, en général. On peut admettre, toujours d'une +manière générale, que l'homme est si faible, si mobile, +même si corrompu, qu'à lui seul et sans la grâce +il ne saurait mériter et obtenir le salut; on peut aller +plus loin et admettre encore que, fit-il tout ce qu'il +faut pour l'obtenir, il ne le mériterait pas sans +la grâce. Cela ne compromet pas encore le libre +arbitre. Ce n'est point par défaut ni par excès de +libre arbitre que, dans l'un ou l'autre cas, l'homme +aurait besoin de la grâce. Dans le premier cas, elle +l'aiderait à faire bon usage du libre arbitre; dans le +second, elle rendrait fructueux le bon usage qu'il +aurait fait du libre arbitre. Rien de tout cela n'exclut +ni n'infirme l'existence du libre arbitre. Abélard +en juge ainsi, et va jusqu'à prétendre que l'existence +du libre arbitre a pour objet de manifester l'effet de +la grâce; c'est dire qu'il tient la grâce pour puissante, +nécessaire, universelle. Il la juge puissante; car +elle nous met en disposition et en voie de gagner le +salut. Il la juge nécessaire, puisque sans elle nous +ne pourrions croire, aimer, agir, comme il le faut +pour le salut. Il la juge universelle, dès qu'il estime +que Dieu offre à tous ce qui est nécessaire pour croire +en lui, l'aimer, et désirer le royaume des cieux<a id="footnotetag502" name="footnotetag502"></a><a href="#footnote502"><sup>502</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote502" name="footnote502"></a><b>Note 502:</b><a href="#footnotetag502"> (retour) </a> <i>Ab. Op., Introd.</i>, t. III, p. 1118; et +<i>Comment.</i>, t. IV, p. 654</blockquote> + +<p>Sur tous ces points, et si l'on ne pénètre pas en +de plus subtiles distinctions, il est orthodoxe. Ce +n'est pas une garantie d'orthodoxie que de dire que le +libre arbitre ne se suffit pas à lui-même pour le bien; +car le contraire ne peut entrer dans l'esprit de celui +qui suit la valeur des termes. Sans doute, le libre +arbitre suffit comme instrument; mais il a besoin +d'un régulateur qui n'est pas lui-même, et c'est +ce régulateur qui le détermine au bien ou au +mal; le libre arbitre n'est que la faculté de détermination; +c'est le pouvoir exécutif du régulateur. +«La raison,» dit saint Bernard, «a été donnée à la +liberté pour l'instruire et non la détruire<a id="footnotetag503" name="footnotetag503"></a><a href="#footnote503"><sup>503</sup></a>.» C'est +à tort que le concile de Sens condamne Abélard sur +cet article.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote503" name="footnote503"></a><b>Note 503:</b><a href="#footnotetag503"> (retour) </a> <i>De grat. et lib. arbit.</i>, opusc. IX, c. II.</blockquote> + +<p>Je ne crois pas qu'il y ait dans ses ouvrages rien +de directement et d'expressément contraire à ces paroles +de Bossuet: «C'est par son libre arbitre que +l'âme croit, qu'elle espère, qu'elle aime, qu'elle +consent à la grâce, qu'elle la demande; ainsi, +comme ce bien qu'elle fait lui est propre en quelque +façon, elle se l'approprie, et se l'attribue sans +songer que tous les bons mouvements du libre arbitre +sont préparés, dirigés, excités, conservés +par une opération propre et spéciale de Dieu qui +nous fait faire, de la manière qu'il sait, tout le bien +que nous faisons, et nous donne le bon usage de +notre propre liberté, qu'il a faite et dont il opère +encore le bon exercice; en sorte qu'il n'y a rien de +ce qui dépend le plus de nous qu'il ne faille demander +à Dieu et lui en rendre grâce<a id="footnotetag504" name="footnotetag504"></a><a href="#footnote504"><sup>504</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote504" name="footnote504"></a><b>Note 504:</b><a href="#footnotetag504"> (retour) </a> <i>Traité de ta Concupiscence</i>, c. XXIII.</blockquote> + +<p>Mais voici le point délicat. Si la grâce est nécessaire, +soit pour amener le bon emploi du libre arbitre, +soit pour lui donner du prix, quel mérite reste-t-il +à l'homme? la grâce est au moins la condition ou +plutôt la source du mérite; tel est le fond de la doctrine +de l'Église. Les vertus humaines, dans lesquelles +la grâce n'entre ou n'entrerait pour rien, s'il en est +de telles, n'ont absolument aucun mérite. Dans le +système de l'Église, ce que nous avons appelé le +régulateur ne se suffit pas à lui-même pour le bien, +ou très-certainement au moins pour le mérite.</p> + +<p>Abélard, en termes généraux, ne s'écarte pas de ce +système; mais d'abord, il laisse percer quelquefois +une distinction, une séparation entre le bien et te mérite, +entre la faute et le démérite. Le mérite, le démérite, +c'est ce qui, chrétiennement parlant, obtient la +récompense ou le salut, encourt la peine ou la damnation. +Le bien n'est pas toujours jugé digne de récompense, +ni la faute digne de châtiment. Il y a une différence +entre le mérite au sens théologique et le bien +au sens purement moral, comme entre le démérite +et la faute sous les mêmes distinctions. Cette observation, +que paraît faire Abélard, mais dont il ne +tire pas toutes les conséquences, intéresse gravement +l'application des notions humaines de justice à la +théodicée<a id="footnotetag505" name="footnotetag505"></a><a href="#footnote505"><sup>505</sup></a>, et par là elle est comme un premier pas +dans la voie du rationalisme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote505" name="footnote505"></a><b>Note 505:</b><a href="#footnotetag505"> (retour) </a> Petau, t. X, c. XVIII, t. 1, p. 759.</blockquote> + +<p>En second lieu, qu'est-ce que la grâce? un secours +surnaturel. Est-ce donc la bonté générale et éternelle +de Dieu, son action paternelle sur le monde, +cette merveille perpétuelle que la raison reconnaît +et adore aussi bien que la foi? L'entendre ainsi, ce +serait abuser des termes. Sans doute il est assez +difficile de trouver dans les Pères des premiers temps +une autre idée que cette idée philosophique et familière. +Le mot de grâce, chez les Grecs du moins, +reste un assez long temps sans recevoir habituellement +le sens spécial que l'Église lui assigne dans +les épîtres de saint Paul. Mais tous les catéchismes +nous apprennent aujourd'hui qu'il faut l'entendre +dans un sens littéral et miraculeux. La grâce est +une action interne, indéfinissable de sa nature, mais +réelle et directe, du créateur sur la créature, action +qui l'aide, la dispose, la pousse, la détermine au +bien avec plus ou moins de puissance. Dans le langage +et dans la doctrine d'Abélard, la grâce risque fort +d'être quelque chose de plus général et de plus +abstrait. Sur la même ligne que les dons de la grâce +proprement dite, il semble ranger toutes les dispositions +de l'éternelle sagesse, qu'on peut appeler à +juste titre des grâces de Dieu, au sens de bienfaits, +toutes ces harmonies de l'ordonnance universelle, +toutes ces révélations qui reportent de la constitution +du monde et de celle de la raison, en un mot +tout ce qui témoigne au philosophe comme au chrétien +la bonté infinie. Le don de la loi ancienne, celui +de la loi nouvelle, l'incarnation, la prédication, la +mort du Christ, sont à bien plus forte raison pour +Abélard des grâces de Dieu et les plus grandes qui +se puissent imaginer. Toutes ces choses sont de la +grâce; c'est-à-dire des actes efficaces et puissants +par lesquels Dieu éclaire notre esprit, touche notre +coeur, nous donne la connaissance, nous inspire +l'amour, et nous rend ainsi capables, ce que nous +n'aurions pas été autrement, de croire, d'aimer, +d'agir comme il faut pour lui plaire et pour nous +sauver. C'est en général à ces grâces, aux grâces de +Dieu ainsi entendues, qu'Abélard attribue l'influence +et les effets qu'on réserve d'ordinaire à la +grâce proprement dite. Il ne nie pas celle-ci, mais +je ne me rappelle point de passages où il la désigne +spécialement, ni même de propositions qui en supposent +nécessairement l'existence; souvent, au contraire, +il semble la confondre et la noyer dans cette +multitude de témoignages divers de la bonté de +Dieu. Je ne dis pas qu'il se soit à ce point rendu +compte de sa doctrine, ni que toutes ses expressions +reviennent absolument à cela, quoique je sois porté +à le soupçonner; mais je dis que c'est là le sens +général et dominant de ses idées sur la grâce divine. +Ainsi, dans les paroles de Bossuet qu'on vient de +lire, nous voyons <i>les mouvements du libre arbitre +comme prévenus par me opération propre et spéciale</i>. +Cette grâce <i>propre et spéciale</i>, cette grâce qui prévient, +ne ressort pas clairement des expressions +d'Abélard<a id="footnotetag506" name="footnotetag506"></a><a href="#footnote506"><sup>506</sup></a>. Les théologiens distinguent les grâces +dans l'ordre naturel de celles qui concernent le salut; +les premières sont les bontés générales de la Providence, +les secondes sont un don surnaturel. Il s'agit +particulièrement des dernières dans les controverses +sur la grâce. Or, parmi celles-ci, on distingue encore +les grâces extérieures, c'est-à-dire tous les secours extérieure +qui peuvent nous porter au bien; telles sont, +par exemple, la loi de Dieu, la prédication de l'Évangile; +puis on admet les grâces intérieures, ou plutôt +la grâce intérieure, celle qui touche intérieurement +le coeur de l'homme. C'est à celle-là que pense saint +Paul, quand il parle de la grâce qu'il tient de Dieu<a id="footnotetag507" name="footnotetag507"></a><a href="#footnote507"><sup>507</sup></a>. +C'est sur cette grâce intérieure et surnaturelle que +roulent les grandes discussions théologiques; c'est +elle qui est dite habituelle, actuelle, adjacente, +opérante, suffisante, efficace, prévenante, subséquente, +etc. Or, les pélagiens ont été accusés de ne +reconnaître d'abord que les grâces de l'ordre naturel; +puis, dans l'ordre surnaturel, que les grâces extérieures. +Abélard ne se distingue peut-être pas assez +nettement des pélagiens<a id="footnotetag508" name="footnotetag508"></a><a href="#footnote508"><sup>508</sup></a>; il paraît souvent confondre +les grâces extérieures et les grâces intérieures, ou, +selon la distinction de saint Thomas d'Aquin, la grâce +gratuite, <i>gratis data</i>, et la grâce qui produit la gratitude, +<i>gratum faciens</i>. L'une est celle qui nous met en +rapport avec Dieu, et qui s'adresse à l'humanité tout +entière par les prophéties et les miracles; l'autre +plus intime, plus individuelle, plus élective, surpasse +la première en excellence, en noblesse, en +dignité, <i>excellentior, nobilior, dignior</i>; elle seule +rend le libre arbitre capable du bien, la volonté +capable de mérite; elle a Dieu seul pour principe et +pour cause, et ne laisse à l'humanité que l'honneur +d'aider à son action. C'est cette distinction fondamentale +qui établit une différence substantielle +entre la morale philosophique et la morale chrétienne, +quant aux moyens de rendre la vertu agréable +à Dieu; et lorsqu'on méconnaît et qu'on efface cette +distinction, on fait pour la morale ce que le rationaliste +fait pour le dogme; on cède tout à la vertu +humaine comme lui à l'humaine raison. C'est une +faible ressourcé que de se rejeter alors sur l'importance +de l'amour, car la grâce est surtout nécessaire +à la charité; précisément parce que la charité ne +peut être le fruit ni de la réflexion, ni de l'instinct, +ni de la crainte, et parce qu'elle est une vertu du +coeur plus que de la conscience, elle est éminemment +l'inspiration de la grâce<a id="footnotetag509" name="footnotetag509"></a><a href="#footnote509"><sup>509</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote506" name="footnote506"></a><b>Note 506:</b><a href="#footnotetag506"> (retour) </a> Il admet cependant, quoique en termes vagues, une grâce préalable +comme nécessaire pour profiter des dons de Dieu. Voyez ci-dessus, c. VI, +p. 480. Mais on n'est pas sûr qu'il n'entende point parler de cette grâce +bienveillante du créateur qui précédé tous ses dons actuels.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote507" name="footnote507"></a><b>Note 507:</b><a href="#footnotetag507"> (retour) </a> Galat. I, 16—Rom. XV, 18.—I Cor. III, 8, et ailleurs. «Ce n'est +pas moi qui agit, mais la grâce de Dieu, qui est avec moi.» I Cor. XV, 10.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote508" name="footnote508"></a><b>Note 508:</b><a href="#footnotetag508"> (retour) </a> Il prend le mot de grâce dans un sens tellement général +qu'il attribue +l'existence du mal qui arrive à la grâce de Dieu, appelant ainsi +les combinaisons +de sa sagesse et de sa bonté. (<i>Introd</i>., t. III, p. 1118.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote509" name="footnote509"></a><b>Note 509:</b><a href="#footnotetag509"> (retour) </a> S. Thom., <i>Summ</i>., prim. sec., qu. CIX, a. 1 et 11.</blockquote> + +<p>C'est aux théologiens de voir si Abélard est dans +la règle, mais c'est aux philosophes de reconnaître +combien sa doctrine se rapproche davantage des notions +rationnelles, ou plutôt des notions du sens commun +sur les rapports de la volonté divine avec la volonté +humaine et de la justice éternelle avec la vertu.</p> + +<p>IV. La connaissance de la nature du libre arbitre +conduit naturellement à ces idées qui, nous l'avons +vu, jouent un si grand rôle dans la morale d'Abélard. +Tout le bien et tout le mal gisent dans la volonté. Tout +péché est volontaire en ce que la condition du péché +est la volonté du mal; cette volonté n'est pas celle +de l'acte extérieur qui réalise effectivement le péché, +mais du mal moral accompli en nous par cet acte +extérieur. L'acte extérieur ou l'oeuvre est chose indifférente, +il en est de même de la volonté de l'oeuvre. +La volonté mauvaise est donc le consentement au +mal qui est, ou serait, ou peut être dans l'oeuvre; +le consentement étant un acte volontaire, et le péché +n'étant que dans la volonté, il n'y a point de péché +dans ce qui n'est point volontaire: le désir, la tentation, +la concupiscence, le plaisir, tout cela est involontaire, +il n'y a point de péché dans tout cela.</p> + +<p>Nous avons vu les inconvénients possibles de ces +idées; ils disparaîtraient cependant devant une bonne +réponse à cette question: Qu'est-ce que le mal? +Abélard le sent confusément, il entrevoit que là est +le point difficile; on l'aperçoit, lorsqu'il dit qu'il +veut n'appeler péché que ce qui ne peut en aucun +cas (<i>nusquam</i>) avoir lieu sans faute<a id="footnotetag510" name="footnotetag510"></a><a href="#footnote510"><sup>510</sup></a>. Mais que faire? +S'il avoue l'existence d'un bien invariable, ce n'est +qu'en passant; il n'ose dire ce que c'est, ou du +moins lui attribuer une existence absolue, non qu'il +ne dise que le souverain bien est Dieu, et il a raison, +mais il n'a pas conçu en Dieu ni dans le souverain +bien la substance absolue du bien, manifestée comme +loi invariable au coeur de l'homme. Il trouverait +trop de difficulté à la faire concorder, cette doctrine, +soit avec certaines prescriptions de la loi religieuse, +soit avec certaines dispensations rapportées +par la théologie à la Divinité, soit avec la distribution +telle qu'il nous l'enseigne des peines et des +récompenses; il la jette donc de côté, et il dit ou +fait entendre que, le bien ou le mal dépendant de la +volonté de Dieu, le bien méritant ou la vertu, le +mal déméritant ou le péché, c'est l'obéissance ou +la désobéissance. Le principe moral, c'est donc +l'amour de Dieu.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote510" name="footnote510"></a><b>Note 510:</b><a href="#footnotetag510"> (retour) </a> <i>Eth.</i>, c. XIV, p. 657, et ci-dessus, p. 464.</blockquote> + +<p>Toute autre solution était impossible, ou du moins +n'était possible que s'il eût fait un pas de plus dans +la voie du rationalisme et cherché le bien en lui-même, +sauf à le réaliser ensuite dans la substance +de la Divinité. Cette doctrine, la vraie doctrine philosophique, +non pas absolument inconnue d'Abélard, +car Platon avait transpiré jusqu'à lui, mais +qui dépassait trop la hardiesse de sa pensée et les +forces de sa méthode pour qu'il pût la pleinement +concevoir, lui aurait paru d'ailleurs plus difficile +encore à concilier avec les croyances communes de +l'Église.</p> + +<p>V. Enfin, un point qui semble accessoire, quoique +j'y voie encore une conséquence du principe +général de la morale d'Abélard, c'est sa critique du +sacerdoce dans la direction des âmes. Si la volonté +est seule coupable, si les oeuvres sont indifférentes, +s'il faut chercher dans l'âme du pécheur la source +du bien et du mal, du mérite ou du démérite, il +suit que les oeuvres satisfactoires n'ont pas de vertu +par elles-mêmes; toute leur vertu est dans le sentiment +avec lequel on les accomplit. Il faut alors de +la part des prêtres qui dirigent les consciences +beaucoup de piété et de pénétration; il importe +qu'ils n'attribuent pas aux signes extérieurs, méme +aux formalités sacramentelles, une importance et +une puissance indépendantes de la partie morale de +la confession. Que les pénitents se gardent donc de +mettre toute leur sécurité dans la fidélité extérieure +à certaines observances; les mourants ne sauraient +se contenter d'une confession sans réparation; les +vivants, ainsi que les mourants, ne doivent pas +porter une confiance illimitée à des confesseurs aveugles +ou superficiels, ils doivent chercher des juges +sérieux, sincères, clairvoyants; car le pouvoir de +lier et de délier n'est pas comme les pouvoirs de ce +monde, dont les décisions ont leur effet pourvu +qu'elles soient en forme. Le prêtre, l'évêque même +qui néglige les points essentiels de la pénitence et +de la confession, ou la componction, l'humilité, la +prière, ne prononce qu'une parole vaine quand il +absout, quand il condamne, même quand il excommunie. +L'erreur on la légèreté en ces matières représentent +bientôt les formalités comme si exclusivement +nécessaires, et l'autorité sacerdotale comme +si absolue, qu'on s'imagine qu'un sacrifice quelconque +fonde un droit à la rémission des péchés, +et qu'une absolution donnée n'importe à quel prix +est ratifiée dans le ciel. De là la vente des messes +et des indulgences.</p> + +<p>Abélard, dont nous venons de retracer le raisonnement, +est, comme on l'a vu, sévère sur ce point, +et sa sévérité ne peut qu'être approuvée; elle n'est +peut-être pas ce qui lui a le moins aliéné l'Église. +Quelques-uns des abus qu'il attaque étaient déjà bien +établis, bien généraux, et partant bien puissants; +d'ailleurs c'est le caractère du clergé de ne pas souffrir +qu'on blâme ce qu'il désapprouve dans son propre +sein. Abélard s'anime toujours quand il aborde +les vices ou les préjugés des prêtres de son temps, +et sa sévérité se passionne tout à coup. Ses ouvrages +abondent en traits d'une satire amère contre les +moines ou même contre le clergé séculier; on sent +qu'il se venge<a id="footnotetag511" name="footnotetag511"></a><a href="#footnote511"><sup>511</sup></a>. Cette fois il s'attaque jusqu'aux évêques, +c'était provoquer à coup sur une condamnation.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote511" name="footnote511"></a><b>Note 511:</b><a href="#footnotetag511"> (retour) </a> Aux exemples que nous avons rapportés ou pourrait ajouter +D'autres preuves très-vives, et les prendre jusque dans ses sermons; comme +dans le sermon xxviii, prêché en l'honneur de sainte Suzanne devant les religieuses +du Paraclet. Il y déclame fortement contre les désordres des ecclésiastiques, +dont il compare la conduite à celle des deux vieillards, car la chaste +Suzanne +est la sainte qu'il préconise, et il s'écrie: «Audistis et vos, tam +presbyteri +quam clerici, judicium vestrum, qui circa sponsas Dei aliqua de +causa convenantes, vel eis familiaritate qualibet adhærentes, tanto a Deo +longius receditis, quanto eis turpiter amplius propinquntis.... Cum apud +ipsas missarum solemnia celebratis, vel ad infirmas ventre cogimini, sæpo, +ut audio, earum ori hostias porrigitis manibus illis quibus...» Je ne veux +pas exprimer même en latin le reproche que la rude franchise du prédicateur +proférait en chaire. (<i>Ab. Op.</i>, p. 935.)</blockquote> + +<p>Elle ne lui manqua point. Cependant nous sommes +de l'avis des auteurs de l'<i>Histoire littéraire</i>; il +n'était pas condamnable pour avoir dit que le pouvoir +de lier et de délier n'avait été donné qu'aux +apôtres et non à leurs successeurs. Sa pensée, bien +que l'expression prête à l'équivoque, est que les +apôtres seuls ont eu le pouvoir réellement et absolument +efficace, c'est-à-dire la certitude de l'exercer +avec un effet infaillible. Quant à ce qu'on appelle le +pouvoir des clefs, comme attribution sacerdotale, il +ne le conteste pas, il en critique l'usage. «En suivant +le fil de son raisonnement, disent les bénédictins, +on voit qu'il ne parle que du pouvoir de discernement +et non de celui de juridiction<a id="footnotetag512" name="footnotetag512"></a><a href="#footnote512"><sup>512</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote512" name="footnote512"></a><b>Note 512:</b><a href="#footnotetag512"> (retour) </a> <i>Hist. littér.</i>, t. XII, p. 128.</blockquote> + +<p>Mais ce qu'on pouvait observer, c'est qu'ici encore +la tendance générale de sa doctrine se manifeste. Il +semble disputer au pouvoir ecclésiastique toute action +mystérieuse qui remonterait de la terre au ciel, +et réduire sa prérogative à une présomption de discernement, +à une autorité morale de science, d'expérience +et de piété, garantie temporellement par le +caractère extérieur du sacerdoce. Dans tous ses +chapitres sur la pénitence et la confession, il est +parlé d'humilité, de prière, d'amour de Dieu, de +remords de lui déplaire, de <i>gémissement du coeur</i>; +mais nulle part il n'est vraiment question de sacrement, +c'est-à-dire d'une communication mystérieuse, +invisible et actuelle de la sainteté et de la justice, +réalisée et constituée par un signe visible. Il ne nie +pas, mais il se tait. Partout où s'avance Abélard, +le merveilleux recule; encore une fois, c'est là le +rationalisme. Son Éthique en est plus profondément +empreinte que sa théologie dogmatique; nous n'hésitons +pas à la regarder comme son ouvrage le plus +original.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE VIII.</h3> + +<h3>OPUSCULES DIVERS.—<i>Expositio in Hexameron.—Dialogus +inter philosophum, judaeum et christianum.</i></h3> + +<p>Rien n'est plus grand et plus obscur dans toute +l'Écriture sainte que le commencement de la Genèse. +Rien n'aurait plus besoin d'interprétation, si l'esprit +humain pouvait élever ses conjectures à l'égal des +difficultés de la création. Cependant les philosophes +chrétiens n'ont pas reculé devant cette tâche audacieuse; +et plusieurs, à l'exemple de saint Jérôme, ont +entrepris d'expliquer l'inexplicable; car l'oeuvre des +six jours est moins pénétrable qu'aucun problème +purement rationnel, si obscur qu'il puisse être; le +fait ici est encore plus mystérieux que l'idée, et il +est peut-être moins téméraire de se hasarder à dire +comment de l'essence de Dieu devait naître le monde +que de raconter comment il est né. Mais Héloïse ne +croyait pas qu'aucune question fût au-dessus d'Abélard.</p> + +<p>«Ma soeur Héloïse, chère autrefois dans le siècle, +plus chère aujourd'hui dans le Christ, tu me demandes +et même tu me supplies de t'expliquer ces +choses<a id="footnotetag513" name="footnotetag513"></a><a href="#footnote513"><sup>513</sup></a>, et avec d'autant plus de soin que l'intelligence +en est plus difficile. C'est un travail spirituel +pour toi et pour tes filles spirituelles. Et moi, +je vous supplie à mon tour, puisque ce sont vos +instances qui m'y engagent, obtenez-moi en priant +Dieu la puissance d'y réussir. Je commencerai par +la tête; que vos prières me soutiennent dans l'étude +de cet exorde de la Genèse.... Si vous me voyez +faiblir, attendez de moi cette excuse de l'apôtre: +«Je suis devenu insensé, vous m'y avez contraint.» +(II Cor. XII, 11.) Sur l'ordre d'Héloïse, et guidé +par saint Augustin, il entreprend donc une exposition +de l'Hexameron, <i>Expositio in Hexameron</i>. Ce +titre était en quelque sorte consacré, et l'oeuvre des +six jours avait été l'objet de plus d'une recherche<a id="footnotetag514" name="footnotetag514"></a><a href="#footnote514"><sup>514</sup></a>. +Abélard en promet une explication historique, morale +et mystique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote513" name="footnote513"></a><b>Note 513:</b><a href="#footnotetag513"> (retour) </a> <i>P. Abaelardi Expositio in Hexameron.—Thes. +nov. Anecd.</i>, t. V, +p. 1361. Il s'agit des trois parties les plus difficiles peut-être +de l'Écriture, +le commencement de la Genèse, le Cantique des Cantiques et la prophétie +d'Ézéchiel. Il ne paraît avoir traité que de la première partie; encore la +dissertation n'est-elle pas terminée.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote514" name="footnote514"></a><b>Note 514:</b><a href="#footnotetag514"> (retour) </a> Il y a un Hexameron dans les oeuvres de saint Basile, de +saint Ambroise et d'autres Pères.</blockquote> + +<p>L'ouvrage répond peu à ces promesses. C'est une +glose qui suit le texte ligne à ligne, et l'explique +tantôt suivant la lettre, tantôt suivant l'esprit, sans +unité et par remarques détachées. Ainsi, dans ces +mots: <i>Dieu créa... l'esprit du Seigneur était porté +sur les eaux.... Dieu dit....</i> Abélard retrouve la première +expression du dogme de la Trinité, le Père, le +Saint-Esprit, le Verbe. Plus loin, il compare quelques +mots de la version latine aux mots correspondants +en hébreu, et c'est grâce à ces passages qu'il +s'est donné facilement la réputation de savoir la +langue hébraïque. Je conjecture que presque toute +sa science à cet égard était puisée dans le Commentaire +de saint Jérôme.</p> + +<p>Ailleurs il s'attache à concilier le récit mosaïque +avec la théorie des quatre éléments, et il exprime, +çà et là, des vues de cosmogonie et de physique générale +d'un très médiocre intérêt. Ainsi, rencontrant +l'<i>herbe verte</i> dans le paradis, <i>herbam virentem</i>, le +quatrième jour, c'est-à-dire avant la création du soleil, +il recherche comment la végétation pouvait précéder +l'existence de cet astre bienfaisant, et suppose +que la terre plus neuve, plus humide, avait plus de +fertilité par elle-même, ou, qu'apparemment, et ceci +est plus plausible, avant que le monde fût achevé, +tout était soumis à l'action de la volonté immédiate +de Dieu et non à l'empire, des lois de la nature. +Quand les astres sont créés, ces signes du ciel, <i>signa +coeeli</i>, il observe avec, beaucoup de sens que s'ils sont +les signes de quelques événements, ce ne peut être +que des événements naturels, comme le cours des +saisons et les accidents météorologiques. Il penche +bien à penser avec Platon et saint Augustin que les +astres sont animés; mais il ne prend plus ici, comme +dans l'<i>Introduction à la théologie</i>, le Saint-Esprit +pour l'âme ou le principe de l'âme du monde matériel. +Et d'ailleurs il ne se refuse pas à croire tout +simplement que le mouvement régulier et stable des +planètes peut être rapporté à la volonté de Dieu qui, +dans les causes primordiales, tient lieu de la force +de la nature. Cette idée est grande, et tôt ou tard la +science humaine y est ramenée.</p> + +<p>L'astronomie n'est au fond pour lui qu'une science +naturelle; il n'admet pas qu'elle puisse servir à prévoir +les futurs contingents, c'est-à-dire les faits qui +peuvent arriver ou ne pus arriver, comme, par exemple, +tous ceux qui dépendent de notre libre arbitre. +Les futurs naturels sont déterminés dans leurs causes, +Ils peuvent se prédire; la mort suivra le poison, la +pluie suivra le tonnerre, et la sécheresse ou l'humidité +excessive amènera la stérilité. Plus d'un fait +est connu de la nature, <i>cognitum naturae</i>, sans être +connu encore de nous. Ainsi le nombre des astres +est pair ou impair; mais nous n'en savons rien. Le +bruit est susceptible d'être entendu, même quand +personne n'est là pour l'entendre, et le champ est +cultivable, bien qu'il n'y ait personne pour le cultiver. +«Mais l'astronomie étant une espèce de la physique, +c'est-à-dire de la philosophie naturelle, +comment des philosophes pourraient-ils découvrir +par elle ce qui est inconnu à la nature même?» +Seulement, comme les médecins peuvent, de la constitution +des corps, tirer beaucoup de pronostics +relativement aux maladies, les habiles dans la science +des astres peuvent y puiser sur le cours des saisons, +bien des notions utiles à l'agriculture et à la médecine. +Mais ceux qui, sur la foi de l'astronomie, +promettent quelque certitude touchant les futurs contingents, +professent une science non pas astronomique, +mais diabolique. Pour la mettre à l'épreuve, +interrogez-les sur une chose qu'il dépende de vous +de faire ou de ne pas faire, ils n'oseront répondre. +S'ils ont quelque divination, elle leur vient du diable +qu'ils consultent<a id="footnotetag515" name="footnotetag515"></a><a href="#footnote515"><sup>515</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote515" name="footnote515"></a><b>Note 515:</b><a href="#footnotetag515"> (retour) </a> «Diabolus quam consulunt.» <i>Hexam</i>., p. 1384-1388.</blockquote> + +<p>Abélard rencontre en passant quelque chose qui +intéresse la création des espèces. C'est à ces mots: +<i>Creavit.... omnem amimam viventem atque motabilem +(sic), quam produxerant aquaoe in species suas</i>. Cela signifie, +dit notre commentateur, que Dieu créa toute +âme, c'est-à-dire <i>tout animé</i> en telles ou telles espèces +(<i>tales in species</i>); c'est comme s'il était dit que +Dieu a créé tout animé, quant à l'espèce et non quant +au nombre, toutes les espèces et non tous les individus. +Lorsqu'il est dit plus tard que Dieu se reposa, +il faut entendre qu'il cessa de créer, non des individus, +mais des espèces, celles-ci étant désormais +toutes préparées. Le commandement: <i>Croissez et +multipliez</i> ne s'adresse qu'aux individus. Le sixième +jour, Dieu dit: «<i>Producat terra animam viventem in +genere suo jumenta</i>, etc. Il s'agit de la création des +animaux terrestres; <i>toute âme vivante en son genre</i> +équivaut à tout animé vivant dans son genre. Les +animaux vivent en effet dans leur genre, bien qu'ils +meurent comme individus. «Ils vivent dans leur +genre, c'est-à-dire dans leur espèce, ceux qui furent +créés les premiers, quoiqu'ils ne vivent plus +en soi. C'est ainsi qu'on dit d'un tyran mort qu'il +vit dans ses enfants<a id="footnotetag516" name="footnotetag516"></a><a href="#footnote516"><sup>516</sup></a>.» Ceci est-il du réalisme ou +du nominalisme?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote516" name="footnote516"></a><b>Note 516:</b><a href="#footnotetag516"> (retour) </a> Cf. <i>Dialectica</i>, p. 224 et 251.</blockquote> + +<p>Quant à la création de l'homme, une seule remarque. +Dieu dit: Faisons l'homme, <i>faciamus hominem</i>; +et aussitôt Dieu créa l'homme, <i>creavit Deus +hominem</i>. Ce pluriel <i>faciamus</i>, exprime que c'est la +Trinité tout entière qui aura dans l'homme son image. +Dieu invite, convoque en quelque sorte par cette +parole les trois personnes à la création de l'être qui +reproduira au plus haut degré la puissance, la sagesse +et l'amour; c'est-à-dire qui retracera le mieux +les trois personnes divines.</p> + +<p>«Et Dieu vit toutes les choses qu'il avait faites, +et elles étaient très-bonnes, <i>valde bonæ</i>. Dieu ne +jugea donc pas qu'il y eût rien à corriger en elles. +Elles avaient reçu toute la perfection qu'elles pouvaient +recevoir; il n'était pas convenable qu'elles +en reçussent davantage, suivant cette pensée de +Platon que le monde ayant été fait par un Dieu +tout-puissant et sans envie, n'aurait pas pu être fait +meilleur<a id="footnotetag517" name="footnotetag517"></a><a href="#footnote517"><sup>517</sup></a>. +C'est ce que Moïse a considéré quand il +a dit que toutes les choses créées étaient bonnes, +quoiqu'il n'ait été accordé à personne, pas même +à lui, de rendre compte de toutes. Ce ne sont pas +les choses chacune en soi, ce sont toutes les choses +ensemble qui sont très-bonnes. Saint Augustin l'a +dit: Chaque chose est <i>bonne</i> en soi, mais toutes les +choses prises ensemble sont <i>très-bonnes</i>. Car celles +qui, considérées en elles-mêmes, paraissent ne +valoir rien ou valoir peu, sont très-nécessaires dans +l'ensemble général.» S'il y a de mauvaises choses, +il faut songer que l'orgueil des mauvais anges et le +péché de l'homme les ont introduites dans le monde; +mais ni les anges ni l'homme n'avaient été créés mauvais. +«Tous les ouvrages de Dieu sont bons et toute +créature est bonne, n'ayant en elle ni mal ni péché +par son origine de création. Dieu accorde à chacune +ce qui lui convient, en sorte que chacune est faite +par lui, non-seulement bonne, mais excellente, +c'est-à-dire très-bonne, <i>valde bona</i>, et non-seulement +par la première création, mais encore tous les +jours, lorsque, par l'effet des causes primordiales, +elles naissent et se multiplient.» La désobéissance +première de l'homme a seule altéré cet ensemble de +la création. Aussi le premier devoir est-il encore +l'obéissance à Dieu.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote517" name="footnote517"></a><b>Note 517:</b><a href="#footnotetag517"> (retour) </a> <i>Timée</i>, t. 1, p. 87 de la trad. de M. H. Martin.</blockquote> + +<p>Toutes ces observations appartiennent au commentaire +historique<a id="footnotetag518" name="footnotetag518"></a><a href="#footnote518"><sup>518</sup></a>. Le moral et le mystique qui +viennent ensuite sont très-courts et assez insignifiants. +De là l'auteur passe au second chapitre de la +Genèse, et nous n'avons son exposition que jusqu'au +XVIIe verset. Il n'y a rien à remarquer dans cette partie +de l'ouvrage, et ses recherches, soit sur la topographie +du paradis et ses conséquences géographiques, +soit sur la question de savoir si l'arbre de vie +était un figuier ou une vigne<a id="footnotetag519" name="footnotetag519"></a><a href="#footnote519"><sup>519</sup></a>, soit enfin sur la langue +que Dieu parla à l'homme et le serpent à la +femme, n'ont pas même un mérite de singularité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote518" name="footnote518"></a><b>Note 518:</b><a href="#footnotetag518"> (retour) </a> <i>Hexam.</i>, p. 1365-1402.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote519" name="footnote519"></a><b>Note 519:</b><a href="#footnotetag519"> (retour) </a> Il est porté à croire que c'était une vigne. +(<i>Hexam.</i>, p. 1409.—-<i>In +natal. Dom.</i>, serm. ii, <i>Ab. Op.</i>, p. 744.)</blockquote> + +<p>En tout, nous ne pouvons souscrire aux éloges que +quelques auteurs ont donné à l'Hexameron<a id="footnotetag520" name="footnotetag520"></a><a href="#footnote520"><sup>520</sup></a>. Le commentaire +que, quatre ou cinq siècles auparavant, Bède +avait donné du commencement de la Genèse nous paraît +supérieur; celui de Scot Érigène s'élève à une tout +autre hauteur, et il étonne encore aujourd'hui par la +profondeur et la hardiesse, tandis que nous ne pouvons +rien apercevoir de fort ni d'ingénieux dans tout +ce que suggère à notre interprète le merveilleux récit +qu'il prend pour texte; ce commentaire ne nous +paraît avoir de prix que par les preuves qu'il fournit +de l'instruction variée de l'auteur. Encore serait-il +possible, je crois, de découvrir les sources de cette +instruction, et de trouver çà et là dans saint Augustin, +saint Jérôme et Boèce, les principaux passages +dont il a composé le pastiche de sa science. Mais +cela même serait curieux et donnerait lieu à d'intéressantes +recherches sur l'origine et l'état des connaissances +à cette époque du moyen âge.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote520" name="footnote520"></a><b>Note 520:</b><a href="#footnotetag520"> (retour) </a> Entre autres les éditeurs de l'ouvrage, Durand et +Martène. (<i>Observ. prær</i>., p. 1361.)</blockquote> + +<p>Quant à celle où l'ouvrage fut composé, elle +est, d'après le prologue, évidemment postérieure +à l'installation d'Héloïse au Paraclet. Je crois +même qu'elle l'est à la rupture d'Abélard avec le +couvent de Saint-Gildas. L'ouvrage serait donc des +dix dernières années de sa vie. Les bénédictins, +qui l'ont publié, pensent même, qu'il fut écrit à +Cluni. Cette conjecture nous paraît dénuée de +preuves et exempte d'objections. Ils se fondent sur +ce qu'en parlant de l'âme du monde, Abélard ne la +confond plus avec le Saint-Esprit; ils voient là qu'il +était converti et corrigé, mais il pouvait avoir changé +d'avis sur ce point, avant que le concile de Sens eût +pris soin de le condamner; nous voyons dans la +Dialectique une rétractation formelle de cette opinion; +et ce n'est pas une preuve directe que la Dialectique +ait été composée à Cluni. Rien n'empêche +cependant de lui donner cette date<a id="footnotetag521" name="footnotetag521"></a><a href="#footnote521"><sup>521</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote521" name="footnote521"></a><b>Note 521:</b><a href="#footnotetag521"> (retour) </a> <i>Hexam. Obs. præv.</i>, p. 1381 et 1385.—Voyez ci-dessus, +t. 1, c. vi, p 405 et dans ce volume, c. ii, p. 197 et 223.</blockquote> + +<p>Nous ne dirons que peu de chose de quelques +opuscules d'Abélard qui complètent la série de ses +ouvrages publiés sur la théologie. Il avait écrit aux +filles du Paraclet une épître ou exhortation à l'étude +des lettres<a id="footnotetag522" name="footnotetag522"></a><a href="#footnote522"><sup>522</sup></a>. Dans cette composition assez remarquable, +il exalte ensemble et le prix de l'étude, et +l'utilité des langues, et la nécessité de l'instruction +littéraire pour l'intelligence de la foi, et l'érudition +rare de l'abbesse, et l'avantage qu'il y aurait à voir +la science renaître avec éclat chez les religieuses, +lorsqu'elle a péri chez les moines. Nous avons déjà +cité un fragment de cette épître qui mérite d'être +lue. Elle excita la curiosité et l'émulation des religieuses +et de leur supérieure, qui, en leur nom, +écrivit au maître pour lui soumettre les questions +de leur ignorance. «Toi, qui es aimé de beaucoup, +mais le plus aimé parmi nous... rappelle-toi ce +que tu nous dois et ne tarde pas à t'acquitter. +Nous, les servantes du Christ et tes filles spirituelles, +tu nous a réunies dans ton propre oratoire, +et enchaînées au service divin; sans cesse tu nous +exhortes à nous occuper de la parole divine et à +faire des lectures sacrées. Tu nous as bien souvent +recommandé la science de l'Écriture sainte comme +étant le miroir de l'âme; l'âme, disais-tu, y voit +sa beauté ou sa difformité, et tu ne permettais pas +à une épouse du Christ de manquer de ce miroir-là, +si elle avait à coeur de plaire à celui à qui elle +s'était vouée; et tu ajoutais que la lecture des +Écritures non comprise était comme le miroir placé +devant les yeux d'un aveugle. Excitées par tes +conseils, mes soeurs et moi, en cherchant à +«t'obéir... nous avons été troublées par une foule +de questions, et la lecture nous devient plus +difficile; plus nous ignorons, moins nous aimons....» +Et elle soumet à son maître quarante-deux +questions qui ont été recueillies avec les +réponses sous ce titre: <i>Heloissæ paraclitensis diaconissæ +problemata, cum mag. P. Abælardi solutionibus</i><a id="footnotetag523" name="footnotetag523"></a><a href="#footnote523"><sup>523</sup></a>. +Ces problèmes sont des difficultés suggérées par la +lecture du Nouveau Testament; quelques-unes ne +roulent que sur le texte ou sur quelques événements +du récit évangélique. Un petit nombre ont une +importance doctrinale.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote522" name="footnote522"></a><b>Note 522:</b><a href="#footnotetag522"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, epist. vi, <i>De Studio litterarum</i>, p. 251.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote523" name="footnote523"></a><b>Note 523:</b><a href="#footnotetag523"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, pars II, p. 384-451.</blockquote> + +<p>Parmi celles-ci, on en peut distinguer plusieurs. +1° La question XIII, touchant le péché contre le +Saint-Esprit.—-Abélard pense que le péché remissible +contre le Fils est celui qui consiste à lui +contester sa divinité, non par malice, mais par une +invincible ignorance; tandis que le péché irrémissible +contre le Saint-Esprit est celui de l'homme qui, +sciemment et méchamment, retire à la bonté de +Dieu, c'est-à-dire à l'Esprit-Saint, ce qu'il attribue à +un malin esprit. C'est un péché plus grave que celui +du diable même. Car le diable, dans son orgueil, ne +paraît pas être allé jusqu'à ce blasphème, d'accuser +Dieu de méchanceté; un tel crime ne mérite point +de grâce, tandis «qu'il convient à la piété comme à +la raison que tout homme qui, par la loi naturelle, +reconnaissant un Dieu créateur et rémunérateur, +s'attache à lui d'un zèle assez grand pour ne chercher +jamais à l'offenser par ce consentement qui +est proprement le péché, ne puisse être jugé digne +de damnation. Ce qu'il est nécessaire qu'il apprenne +pour son salut lui est révélé avant la fin de +la vie ou par inspiration ou par quelque message +qui lui est envoyé, comme nous le lisons du centurion Corneille<a id="footnotetag524" name="footnotetag524"></a><a href="#footnote524"><sup>524</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote524" name="footnote524"></a><b>Note 524:</b><a href="#footnotetag524"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, pars II, p. 407. (Voyez aussi ci-dessus, c. VII, p. 471.)</blockquote> + +<p>2° La question XIV sur les sept béatitudes<a id="footnotetag525" name="footnotetag525"></a><a href="#footnote525"><sup>525</sup></a>.—-Abélard +pense que la béatitude est promise à celui +qui, par l'esprit, <i>spiritu</i>, est tout ce que dit le Sauveur, +pauvre, doux, pacifique et le reste. Il n'admet +donc pas que le <i>pauvre d'esprit</i> soit par là même un +bienheureux. Rien au monde, je crois, ne l'eût déterminé +à faire une vertu ni une grâce divine de l'indigence +intellectuelle. Ceux-là, selon lui, sont +<i>pauperes spiritu</i>, qui se font pauvres par l'esprit, +c'est-à-dire qui, dédaignant les voluptés corporelles, +s'élèvent par l'esprit au-dessus des richesses mondaines, +et s'en dépouillent spirituellement en les +foulant aux pieds; et je doute que cette interprétation +ne soit pas la meilleure.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote525" name="footnote525"></a><b>Note 525:</b><a href="#footnotetag525"> (retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 408.</blockquote> + +<p>3° Les questions XV, XVI, XVIII et XXV<a id="footnotetag526" name="footnotetag526"></a><a href="#footnote526"><sup>526</sup></a>, toutes +relatives à la différence de la loi ancienne à la loi +nouvelle.—-Dans ses réponses, Abélard développe le +thème connu que la nouvelle loi est une loi de perfection +morale, qui règle l'intérieur de l'homme, +tandis que l'ancienne s'adressait surtout à l'homme, +extérieur, et qui punit l'intention et non pas seulement +l'acte matériel; d'où il suit que le péché est +dans le consentement de l'esprit, et que l'âme est +absoute par la bonne volonté ou par l'ignorance +invincible.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote526" name="footnote526"></a><b>Note 526:</b><a href="#footnotetag526"> (retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 416, 417, 424 et 427.</blockquote> + +<p>Nous retrouvons partout les doctrines religieuses +et morales exposées dans les grands ouvrages d'Abélard.</p> + +<p>Ses autres écrits théologiques sont trois expositions +de l'Oraison dominicale, du Symbole des +apôtres et du Symbole d'Athanase; on lui attribue +également, mais à tort suivant les auteurs de l'<i>Histoire +littéraire</i>, un résumé des diverses hérésies et +des textes auxquels elles sont contraires, <i>Adversus +hæreses liber</i><a id="footnotetag527" name="footnotetag527"></a><a href="#footnote527"><sup>527</sup></a>, ainsi qu'un catéchisme incomplet qui, +sous le nom d'<i>Elucidarium</i>, figure parmi les ouvrages +apocryphes de saint Anselme<a id="footnotetag528" name="footnotetag528"></a><a href="#footnote528"><sup>528</sup></a>. Mais ce serait +prolonger sans intérêt notre travail que de s'arrêter +à des écrits détachés qui, lors même qu'ils sont +authentiques, ne témoignent guère que de l'ardente +activité d'esprit de leur auteur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote527" name="footnote527"></a><b>Note 527:</b><a href="#footnotetag527"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, p. 359, 368, 381, 452.—<i>Hist. litt.</i>, +t. XI, p. 137.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote528" name="footnote528"></a><b>Note 528:</b><a href="#footnotetag528"> (retour) </a> <i>Elucidarium sive Dialogus summam totius christianæ +theologiæ coniplectens.</i> +Il en existait dans les bibliothèques anglaises deux manuscrits, +l'un en latin, l'autre en français (ce dernier pourrait avoir un certain prix +littéraire) sous le nom de saint Anselme; et l'ouvrage a été imprimé dans +l'édition des oeuvres de ce saint donnée à Cologne en 1573. D. Gerberon a +dû l'insérer dans la sienne <i>inter spuria</i> (p. 457 de l'éd. +de 1721). Trithème +l'attribue à Honoré d'Autun. Durand et Martène disent en avoir vu, dans un +couvent du diocèse de Tours, un exemplaire sous le titre d'<i>Abælardi Elucidarium</i> +(<i>Thes.</i>, t. V, p. 1361). C'est un catéchisme fort incomplet, dont le +style ne ressemble nullement à celui d'Abélard et où ne se retrouve presque +aucune de ses opinions caractéristiques. Le passage le plus remarquable est +un tableau assez piquant des diverses professions de la société et de leurs +chances de salut éternel (c. XVIII, <i>De variis laicorum statibus</i>, +p. 474). En +voici quelques traits. «Milites? parvi boni.—Quam spem habeut +mercatores? +parvam.—Joculatores? nullam.—Variiartifices? pene omnes +pereunt.—Publice +poenitentes? Deum irridentes.—-Fatui? inter pueros.—Agricolæ? +ex magna parte salvantur, quia simpliciter vivunt.» Les auteurs de +l'<i>Histoire +littéraire</i> adoptent sur l'origine de cet ouvrage l'opinion de +Trithème +(t. IX, p. 443, et t. XII, p. 133 et 167).</blockquote> + + + +<p>Les sermons inspireraient plus d'intérêt<a id="footnotetag529" name="footnotetag529"></a><a href="#footnote529"><sup>529</sup></a>, S'ils +contiennent peu d'idées saillantes, ils sont du moins +un assez curieux monument de l'art de la chaire au +XIIe siècle; à ce titre, ils appartiennent à l'histoire +de la littérature. Ils renferment aussi, bien qu'en +très-petit nombre, des traits de moeurs dignes d'être +recueillis, des allusions aux usages ou aux événements +du temps; mais on y chercherait vainement +l'éloquence ou même un art véritable. Un seul, le +sermon en l'honneur de sainte Suzanne, nous paraît +offrir quelques traces de talent. L'héroïne du sermon +n'est pas, comme on pourrait s'y attendre, une +des saintes qui ont porté ce nom depuis l'Évangile, +mais la Suzanne de l'Ancien Testament, la chaste +Suzanne elle-même, dont la fête se célébrait alors +probablement au 26 janvier, et ce discours n'est +qu'une paraphrase du récit biblique. On y remarque +une assez belle peinture de la comparution de Suzanne +devant ses juges et plus d'un mouvement bien senti +contre l'indignité et la tyrannie des faux jugements. +L'orateur y prend occasion du crime des vieillards +pour dénoncer avec une singulière rudesse les scandales +de certains membres du clergé<a id="footnotetag530" name="footnotetag530"></a><a href="#footnote530"><sup>530</sup></a>. Un panégyrique +de saint Jean-Baptiste lui sert également de +texte pour dépeindre par de claires allusions et pour +attaquer avec sévérité la vie des moines, leur sottise +et leurs désordres, en opposant à ce tableau +l'éloge des philosophes<a id="footnotetag531" name="footnotetag531"></a><a href="#footnote531"><sup>531</sup></a>. En général, Abélard porte +dans ses sermons l'esprit de liberté et de remontrance +qui l'accompagnait ailleurs, et quoique la +plupart aient été prononcés au Paraclet, on est +étonné des choses sérieuses ou hardies qu'il entremêle +aux exhortations dogmatiques destinées à +d'humbles religieuses. Mais il enseignait toujours, +et tout auditeur était un disciple. Héloïse n'avait-elle +pas commencé ainsi?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote529" name="footnote529"></a><b>Note 529:</b><a href="#footnotetag529"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, p.729-968.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote530" name="footnote530"></a><b>Note 530:</b><a href="#footnotetag530"> (retour) </a> Serm. XXVIII de S. Suzanna, <i>Ab. Op.</i>, p. 925, 930, +935. L'Église célèbre +aujourd'hui la fête de sainte Suzanne, vierge et martyre, le 11 août; +mais on ne sait pas généralement que Suzanne de Babylone a été assimilée +aux saintes de l'Évangile. Les Bollandistes ne parlent pas d'elle; mais on +peut voir dans Baillet qu'elle est fêtée le 26 janvier. (<i>Vie des +Saints</i>, t. IV, part. II, p. 20.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote531" name="footnote531"></a><b>Note 531:</b><a href="#footnotetag531"> (retour) </a> Serm. XXXI, p. 946, 953, 968.</blockquote> + +<p>Nous devons à l'érudition allemande une publication +intéressante qui nous arrêtera plus longtemps. +M. Rheinwald, dont nous avons déjà cité le recueil +d'écrits inédits sur l'histoire ecclésiastique, a découvert +dans la bibliothèque de Vienne et publié, +avec l'assentiment de M. Neander, qui occupe en +Allemagne une place si élevée dans la science théologique, +un ouvrage d'Abélard dont l'existence était +vaguement connue. C'est un dialogue sur la vérité +de la religion chrétienne entre un philosophe, un +juif et un chrétien<a id="footnotetag532" name="footnotetag532"></a><a href="#footnote532"><sup>532</sup></a>. L'éditeur n'hésite pas à voir +dans cet ouvrage une imitation des dialogues de +Platon qu'il suppose qu'Abélard avait sans cesse +entre les mains<a id="footnotetag533" name="footnotetag533"></a><a href="#footnote533"><sup>533</sup></a>. De bonnes raisons nous font douter +du dernier point. Platon était connu à peine des +savants de Paris dans la première partie du XIIe siècle, +et le texte en eût été vainement mis sous les yeux +d'Abélard, qui ne l'aurait pas entendu; mais il connaissait +une version du Timée, peut-être avait-il lu +dans Boèce deux dialogues sur l'Introduction de +Porphyre traduite par Victorinus; peut-être quelques-uns +des ouvrages philosophiques de Cicéron +ayant la même forme étaient-ils tombés dans ses +mains, et d'ailleurs cette forme avait été dès longtemps +introduite dans la controverse chrétienne. +Dès le IIe siècle, saint Justin, le premier des apologistes, +avait écrit son entretien sur la foi avec +le juif Tryphon. On connaît les dialogues théologiques +d'Athanase, de Grégoire de Nazianze, de +saint Augustin. Au Ve siècle, on citait les compositions +du même genre qu'Évagrius avait données sous +le titre d'<i>Altercation du chrétien Zacchée</i>. La littérature +néo-latine avait suivi cet exemple; c'est un +dialogue que le grand traité de Scot Érigène sur la +division de la nature. Dans plus d'un ouvrage on a +fait comparaître et discuter la philosophie, le judaïsme +et le christianisme; les recueils sont remplis +de ces conversations fictives où l'on introduit +un juif, un incrédule ou un hérétique qui vient +soutenir assez gauchement sa thèse en présence +d'un docteur aisément victorieux<a id="footnotetag534" name="footnotetag534"></a><a href="#footnote534"><sup>534</sup></a>. Les beaux traités +de saint Anselme ont souvent la forme de dialogues, +et Abélard paraît avoir mis plus d'une fois dans ce +cadre ses idées dogmatiques. On cite de lui<a id="footnotetag535" name="footnotetag535"></a><a href="#footnote535"><sup>535</sup></a> plusieurs +dialogues philosophiques dont un seul est sous +nos yeux, et la composition en est trop soignée +pour que nous nous bornions à en avérer l'existence. +Voici le début:</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote532" name="footnote532"></a><b>Note 532:</b><a href="#footnotetag532"> (retour) </a> P. Abælardi Dialogus inter philosophum, judæum et christianum. +<i>Anecd. ad Hist. eccles. pertin.</i>, ed. F. H. Rheinwald, pars 1. +Berol. 1831.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote533" name="footnote533"></a><b>Note 533:</b><a href="#footnotetag533"> (retour) </a> <i>Id. ibid.</i>, prooem., p. x.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote534" name="footnote534"></a><b>Note 534:</b><a href="#footnotetag534"> (retour) </a> Le volume du <i>Thesaurus anecdotorum</i> qui +renferme l'<i>Hexameron</i> contient +cinq ou six exemples de ces dialogues théologiques: <i>Altercatio inter +christianum et judæum; Hugonis archiep. Rotom. Dialogorum libri VII; +Disputatio Ecclesiæ et Synagogæ; Dialogus inter Cluniacensem et +Cisterciensem; +Disputatio inter catholicum et paternum hæreticum</i>. Les oeuvres de +saint Anselme, outre ses dialogues authentiques, en contiennent deux qui lui +sont attribués sans preuve, et où figure un juif parmi les interlocuteurs. +(S. Ans., <i>Op.</i>, p. 513 et 525.) On peut croire d'ailleurs que de +telles discussions +devaient souvent avoir lieu dans la réalité, et on lit dans Grégoire de +Tours le curieux récit d'une controverse entre lui et le juif Priscus, +en présence +du roi Chilpéric. (<i>Récits des temps mérovingiens</i>, par M. Aug. +Thierry, +t. II, 6e récit.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote535" name="footnote535"></a><b>Note 535:</b><a href="#footnotetag535"> (retour) </a> <i>Hist. litt.</i>, t. XII, p. 132.</blockquote> + +<blockquote><p> +«Je regardais dans la nuit<a id="footnotetag536" name="footnotetag536"></a><a href="#footnote536"><sup>536</sup></a>, et voilà que trois hommes, venant +chacun par un sentier différent, s'arrêtèrent devant moi. Aussitôt, +comme dans une vision, je leur demande quelle est leur profession +ou pourquoi ils viennent à moi. Nous sommes des hommes, disent-ils, +attachés à diverses sectes religieuses, car nous faisons profession +d'être tous également adorateurs d'un seul Dieu, et cependant nous +le servons avec une foi différente et par une vie qui n'est pas la +même. Un de nous, gentil, de ceux-là qu'on nomme philosophes, se +contente de la loi naturelle; les deux autres ont des lois écrites; l'un +est appelé juif, l'autre chrétien. Depuis longtemps nous conférons +et disputons ensemble, touchant nos diverses croyances, et nous +sommes convenus de nous soumettre à ton jugement.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote536" name="footnote536"></a><b>Note 536:</b><a href="#footnotetag536"> (retour) </a> «Aspiciebam in visu noctis.» <i>Dialog.</i>, p. 1.</blockquote> + +<blockquote><p>«A ces mots, fortement étonné, je leur demande qui les a décidés +et réunis ainsi, et par quelle raison surtout ils m'ont choisi +pour juge. Le philosophe se charge de me répondre: C'est par mes +soins, dit-il, que ce dessein a été arrêté; car c'est le fort des philosophes +que de chercher la vérité par le raisonnement et de suivre en +tout, non l'opinion des hommes, mais la direction de la raison. Attentif +de coeur aux leçons de nos écoles philosophique, une fois instruit +tant des raisons que des autorités qu'on y donne, je me suis ensuite +appliqué à la philosophie morale, qui est la fin de toutes les sciences; +c'est pour elle seule, il me semble, qu'il faut goûter de tout le reste. +Éclairé par elle suivant les forces de mon intelligence en ce qui concerne +le souverain bien et le souverain mal, et les choses qui font +l'homme heureux ou misérable, j'ai dès lors examiné à part moi les +sectes diverses entre lesquelles le monde est aujourd'hui divisé, et +après les avoir étudiées et comparées, j'ai résolu de suivre ce qui +serait le plus conforme à la raison. Je me suis donc adressé à la doctrine +des juifs et des chrétiens, et discutant la foi, les lois et les arguments +des uns et des autres, j'ai reconnu que les juifs étaient des +sots, les chrétiens des insensés; souffre que je parle ainsi, toi qu'on +dit chrétien. J'ai conféré longtemps avec eux, et notre discussion +n'étant point arrivée à son terme, nous avons résolu de déférer à ton +arbitrage les raisons des deux parties. Nous savons, en effet, que ni +les forces des raisons philosophiques ni les monuments des deux lois +écrites ne te sont inconnus.... Puis, comme s'il me vendait l'huile +de la flatterie et qu'il l'épanchât sur ma tête, il ajouta: Plus la renommée +vante la pénétration de ton esprit et te dit éminent dans la +science de tout ce qui est écrit, plus assurément tu es habile à prononcer +un jugement dans cette cause, soit pour le demandeur, soit pour +le défendeur, et à faire cesser la résistance de chacun de nous. Combien +est grande cette pénétration de ton esprit, combien le trésor de ta +mémoire abonde en idées philosophiques ou sacrées; c'est ce que +prouvent tes travaux continuels dans tes écoles, où l'on t'a vu briller +dans les deux sciences plus que tous les maîtres, plus que les tiens, +plus que les écrivains même à qui nous devons la découverte des +sciences; et nous en trouvons encore l'assuré témoignage dans cet +admirable ouvrage de théologie que l'envie n'a pu supporter et +qu'elle n'a pas su détruire, mais dont elle a augmenté la gloire par +la persécution<a id="footnotetag537" name="footnotetag537"></a><a href="#footnote537"><sup>537</sup></a>.</p> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote537" name="footnote537"></a><b>Note 537:</b><a href="#footnotetag537"> (retour) </a> «Gloriosius persequendo effecit.» <i>Dialog.</i>, p. 3.</blockquote> + + +<blockquote><p>Alors moi: Je n'ambitionne pas, dis-je, la faveur dont vous m'honorez, +quand, écartant les sages, vous choisissez pour juge celui +qui ne l'est pas; car je suis semblable à vous. Accoutumé aux contentions +de ce monde, j'entendrai sans peine des choses qui sont de +celles où j'ai l'habitude de me plaire. Toi cependant, philosophe, +qui, ne reconnaissant aucune loi écrite, te soumets aux seules raisons, +tu ne devras pas estimer bien haut l'avantage de paraître +l'emporter dans la lutte; car à ce combat tu apportes deux épées, +une seule arme les autres contre toi. Toi, tu peux les attaquer tant +par l'Écriture que par le raisonnement; eux, au contraire, ils ne +sauraient t'objecter la loi, puisque tu n'en suis aucune; ils peuvent +d'autant moins contre toi par le raisonnement que, plus aguerri qu'ils +ne sont, tu portes une armure philosophique plus complète. Cependant, +puisque vous êtes d'accord, votre résolution peut m'embarrasser, +mais elle n'éprouvera pas de moi un refus; j'espère trop +retirer quelque instruction de ce débat; car si, comme l'a dit un des +nôtres, nulle doctrine n'est si fausse qu'il ne s'y mêle quelque vérité, +je pense qu'aucune dispute n'est si frivole qu'elle ne renferme quelque +enseignement.» +</p></blockquote> + +<p>La discussion commence, et le philosophe interpelle +ses deux adversaires. Son argumentation est +connue; les siècles ne l'ont point changée. La loi +naturelle, dit-il, a tout précédé; elle est une loi +purement morale; le reste est superflu. D'où vient +qu'on y ajoute ou qu'on lui préfère une loi écrite? +C'est qu'on s'obstine aux croyances de son enfance. +Chose étrange! L'intelligence humaine avance avec +l'âge en toute chose; dans la foi seule, où l'erreur est +si dangereuse, elle ne fait nul progrès. On se vante +de penser ce que pense le vulgaire, de n'en pas savoir +plus que les ignorants, de croire au plus haut +degré ce que l'on comprend le moins; et cependant +tel est l'orgueil humain que, condamnant tous ceux +qui ont d'autres croyances, on les déclare déchus de +la miséricorde divine.</p> + +<p>Le juif répond le premier, comme étant en possession +de la loi la plus ancienne. Cette loi, si, comme +les juifs le croient, Dieu l'a donnée, comment seraient-ils +coupables de la suivre? Des générations +nombreuses ont passé, depuis que le peuple saint a +reçu le saint Testament; elles en ont religieusement +conservé et transmis le dépôt. Si l'on ne peut forcer +les incrédules à recevoir cette tradition, on les défie +de la détruire. Et qu'y a-t-il de plus conforme à la +bonté de Dieu que ce soin qu'il aurait pris de donner +une règle à ses créatures? Si la Providence régit ce +monde, ne doit-elle pas, comme les rois de la terre, +promulguer ses lois; et si elle l'a fait, quelle loi est +plus ancienne que la loi juive? Aussi, voyez le dévouement +qu'elle obtient et la fidélité qu'elle inspire. +Ici se place une peinture vive et pathétique de la +condition terrible que les juifs ont acceptée pour +demeurer attachés à la loi divine. C'est un tableau +vrai de la situation des juifs au moyen âge, et certainement +un des plus beaux morceaux qu'Abélard +ait écrits<a id="footnotetag538" name="footnotetag538"></a><a href="#footnote538"><sup>538</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote538" name="footnote538"></a><b>Note 538:</b><a href="#footnotetag538"> (retour) </a> <i>Dialog.</i>, p. 8-12.</blockquote> + +<p>Le philosophe rend justice au zèle des Hébreux; +mais la question est de savoir si ce zèle est conforme +à la raison. Point de secte qui ne pense obéir à Dieu, +et cependant la secte juive se croit la seule qui soit +dans le vrai. Or, avant que la loi fût donnée sur le +Sinaï, les saints patriarches, bornés à la loi naturelle, +étaient agréables à Dieu; et tandis que la loi +mosaïque ne leur promet que des biens terrestres, +ils ont perdu les biens terrestres en y demeurant +fidèles. La critique que le philosophe dirige contre +cette loi est vive et développée.</p> + +<p>Le juif répond par une apologie très-étendue. Discutant +en détail textes et arguments, il s'attache à +prouver que si l'accomplissement de la loi efface les +péchés, elle détruit nécessairement le seul obstacle +à la béatitude.</p> + +<p>La réplique du philosophe est une nouvelle censure +des formalités oiseuses ou bizarres, prescrites +par la loi des juifs, et sa conclusion est l'impossibilité +de prouver que de telles additions à la loi naturelle +soient légitimes et efficaces. Il cherche à +les décrier par des raisons prises de l'ordre moral et +de la distance qui sépare les sentiments du coeur humain +des prescriptions matérielles d'une loi de chair. +Puis les deux interlocuteurs se tournent vers le juge, +qui, avant de prononcer, dit qu'il veut entendre le +chrétien.</p> + +<p>«Et maintenant, chrétien, je t'interpelle,» dit +le philosophe, «une loi postérieure doit être plus +parfaite.» Mais le chrétien l'arrête, et lui demande +pourquoi il somme de s'expliquer celui qu'il nommait +tout à l'heure un insensé. Et pourtant cette folie +des chrétiens a persuadé les savants disciples de la +philosophie antique! Voici, au reste, l'argument du +chrétien: Si deux lois ne peuvent être conservées en +même temps, il faut maintenir la plus importante; +de là, la condamnation de la loi juive. Le philosophe +paraît jusqu'à un certain point souscrire à cette proposition, +et le chrétien poursuit en défendant sa loi. +Ce que vous appelez éthique ou loi morale, nous +l'appelons loi divine, dit-il; et il demande une bonne +définition de la loi morale.</p> + +<p>Le philosophe alors prend la parole, et il expose +que la science de cette loi ou la philosophie n'est, +en définitive, que la science du souverain bien. Or, +la superstition seule pourrait contester à la raison +d'être l'unique guide dans cette précieuse science. +Le christianisme rejette la foi qui n'est pas fondée +sur la raison; et il est sans cesse forcé de discuter +et de s'appuyer sur des textes ou des arguments à la +manière de la philosophie. Et le chrétien s'empresse +de reconnaître qu'il n'est pas en effet de meilleure +méthode pour amener un philosophe à la foi catholique; +et, de concert avec son adversaire, ils se +livrent à la recherche du souverain bien.</p> + +<p>Ici, adoptant un procédé assez analogue à celui de +Socrate dans Platon, le chrétien amène le philosophe +par des questions dont la conclusion reste cachée, à +concéder, pour arriver à définir le souverain bien, +un certain nombre de propositions, et ils tombent +ainsi tous deux d'accord que le souverain bien de +l'homme ou la fin de l'honnête homme est la béatitude +de la vie future à laquelle nous conduisent les +vertus. Or, s'il est vrai que la loi juive n'ait jamais +promis cette béatitude, ce reproche ne peut certes +s'adresser à la loi de Jésus-Christ. La différence entre +la philosophie et la foi, c'est que la première tend à +une béatitude humaine, et l'autre à une béatitude +divine. Une béatitude humaine varie suivant les +hommes, et c'est du souverain bien absolu et non +relatif a l'homme qu'il faut se préoccuper.</p> + +<p>Après quelques contestations sur ce point, le +philosophe, sommé de définir les vertus qui donnent +le souverain bien, développe, suivant les idées de +la sagesse antique, ce que c'est que la prudence, +la justice, la force et la tempérance. Puis, passant +aux espèces de ces quatre genres, il rattache à la +justice le respect par lequel on rend soit a Dieu, +soit aux hommes, l'hommage qui leur est dû, la +bienfaisance, qui vient au secours des souffrances +humaines, la véracité, qui nous inspire la fidélité +à nos promesses, enfin, la vengeance, <i>vindicatio</i>, +ou la ferme disposition à vouloir que le mal commis +porte sa peine. Un principe domine toutes les vertus +de justice, c'est que le bien commun en est la +règle, et non pas le bien individuel. Telle est la +justice dans l'âme du stoïcien, dans l'âme de Caton. +La justice, au reste, repose sur deux sortes de droit, +le droit naturel et le droit positif.</p> + +<p>La force se divise en magnanimité et en tolérance; +la magnanimité est la disposition à tenter le +difficile pour une cause raisonnable; la tolérance +supporte les épreuves de la tentative et y persévère.</p> + +<p>La tempérance se décompose en humilité, en +frugalité, en douceur, en chasteté, en sobriété.</p> + +<p>La prudence est nécessaire à toutes ces vertus; +elle les dirige et les éclaire<a id="footnotetag539" name="footnotetag539"></a><a href="#footnote539"><sup>539</sup></a>.</p> + +<p>Le chrétien semble approuver toute cette analyse; +puis, revenant à la recherche interrompue du souverain +bien, il demande au philosophe ce qu'il pense +du souverain mal. Comme il résulte de la réponse +que le souverain mal consiste dans les tourments +qui attendent dans le monde à venir l'homme qui +les a mérités, le chrétien veut savoir comment, si +ce châtiment est juste, il peut être un mal; car ce +qui est juste est bon, et ce qui est bon est un bien. +Et le philosophe, remarquant qu'une peine peut être +bonne sans être un bien, est poussé à cette contradiction +qu'une chose bonne soit le souverain mal, +opinion que le chrétien achève de ruiner, en observant +que la faute, qui amène la peine est un plus +grand mal encore que la peine, laquelle ne peut par +conséquent être appelée le souverain mal. Quels sont +donc le souverain mal et le souverain bien? La +haine et l'amour de Dieu, ce qui nous rend meilleurs +et ce qui nous rend pires, ce qui nous porte à lui +plaire, ce qui nous pousse à lui déplaire. Seulement +il s'agit de l'amour souverain, de la haine souveraine. +Les degrés s'en mesurent sur ceux de la <i>vision de +Dieu</i>. Dieu est immuable, invariable; mais on le +connaît, on le comprend plus ou moins, et l'amour +croît avec l'intelligence.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote539" name="footnote539"></a><b>Note 539:</b><a href="#footnotetag539"> (retour) </a> <i>Dialog.</i>, p 83.</blockquote> + +<p>Ici le philosophe, qui n'a pas oublié sa dialectique, +demande brusquement si le suprême amour de Dieu +étant un accident de l'homme, le souverain bien est +accidentel ou substantiel. C'est la doctrine du siècle +et de la terre, s'écrie le chrétien, qui se repaît de +ces distinctions. Elles importent peu à la vie céleste. +Comment d'ailleurs décider la question, sans l'expérience; +et qui a l'expérience de la vie céleste? Il +est indifférent à la béatitude d'être accident ou substance; +puisqu'elle n'est pas en tous, elle n'est pas +substance; puisqu'une fois qu'elle est, elle ne peut +cesser d'être, elle n'est pas accident. Qu'est-elle +donc? Dieu, Dieu même; Dieu est proprement le +souverain bien, et participer à la vision, à la connaissance +de Dieu, est véritablement la béatitude.</p> + +<p>Le philosophe ne conteste pas, mais il demande +si la vision de Dieu est bornée localement, et comme +il lui est répondu que partout où sont les âmes, elles +peuvent trouver la béatitude dans la participation à +la vision de Dieu: Pourquoi donc, dit-il, la béatitude +est-elle reléguée dans le ciel? c'est au ciel qu'est +monté <i>votre Christ</i>, et l'Écriture a plus d'un passage +où une place est donnée à Dieu. Le souverain bien +est dans le ciel, le souverain mal est en enfer.</p> + +<p>Le chrétien répond par la distinction du sens +littéral et du sens figuré; il faut donner aux expressions +un sens parabolique; il faut dans le récit des +faits chercher le sens mystique. Le philosophe revient +une seconde fois au souverain bien, et demande +ce que c'est que bien, ce que c'est que mal; il entraîne +ainsi le chrétien dans le labyrinthe des définitions. +Après quelques réflexions sur la difficulté +de définir, celui-ci recherche quelles sont les bonnes +et les mauvaises choses, et il reproduit quelques-unes +des idées que nous avons rencontrées dans le +<i>Scito te ipsum</i>, ce qui le conduit à la question tant +de fois abordée: Dieu a-t-il fait le mal, et comment +le permet-il? Nous connaissons le sentiment d'Abélard +sur cette question profonde, et ce sentiment n'a +pas changé.</p> + +<p>A cet endroit du Dialogue, il semble que nous +touchions au point décisif. Mais par malheur le +manuscrit est interrompu: nous n'avons ni la fin de +la controverse, ni la sentence du juge. Cette perte +est fort regrettable. Si le Dialogue contient peu de +choses neuves, il est écrit avec une liberté philosophique +et une élégance littéraire qui lui donnent un +véritable prix; la question est fondamentale; elle +est traitée hardiment, et l'on aurait aimé à voir +Abélard prononcer à la fin un jugement net et +motivé entre le juif, le philosophe et le chrétien. Il +est probable que son arrêt était une conciliation, en +ce sens que l'identité pour le fond entre la loi naturelle +et la loi de Dieu aurait été déclarée. On eût +accordé au philosophe que, par la raison, la science +et la vertu, il pouvait s'élever à cette pureté d'âme et +de vie qui plaît à Dieu, et qui, étant le meilleur fruit +de l'amour qu'on lui porte, préjuge et suppose en +quelque sorte cet amour. Mais cette concession ne +lui eût été faite qu'à condition de reconnaître que +la loi de Dieu selon l'Évangile, plus parfaite, plus +authentique, plus explicite, rendue plus sainte et +plus aimable par le divin sacrifice du Christ, consacre +la vraie philosophie, mais aussi l'achève et la +remplace, et que la sagesse des sages n'est plus en +droit de se tenir séparée de la foi des chrétiens. +Quant au juif, dans ce compromis, je ne sais trop +quelle aurait été sa part; je crains bien que ce ne fût +lui qui payât les frais du procès. Tout au plus lui +aurait-on accordé que la loi mosaïque avait été une +traduction, même un complément de la loi universelle, +appropriée à un peuple, nécessaire pour un +temps, mais qu'elle devait se fondre et disparaître +dans le sein de la loi chrétienne. C'est du moins là +l'opinion que déjà nous avons entendu soutenir par +Abélard, et rien n'annonce dans tout cet ouvrage +qu'il l'eût abandonnée<a id="footnotetag540" name="footnotetag540"></a><a href="#footnote540"><sup>540</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote540" name="footnote540"></a><b>Note 540:</b><a href="#footnotetag540"> (retour) </a> Le Dialogue est suivi dans le manuscrit de deux courts +fragments que +M. Rheinwald a publiés. L'un est une exhortation adressée par un maître à +son élève qu'il appelle son fils chéri, et qu'il loue d'avoir remarqué dans le +Dialogue du maître Pierre ce qui y est dit du souverain bien, et le trouvant +insuffisant, d'avoir fait sur ce point de nouvelles recherches et rédigé quelque +dissertation. L'autre fragment est une partie, ou de cette dissertation +même, ou plutôt d'une note sur la même question, que le maître en finissant +a promise à son élève. Le tout semble un travail d'école. (<i>Dialog</i>., +p. 125-180.)</blockquote> + +<p>Tous les principes d'Abélard sont respectés ou +reproduits dans cet ouvrage. Rien donc, pour le fond +des idées, n'empêche de le lui attribuer. La forme +est nouvelle; le style diffère de celui auquel il nous +a habitués. Le ton est plus dégagé et l'expression +plus vive et plus moderne. Mais dans le cadre imaginaire +où il place la controverse, il a pu prendre une +liberté d'allure qu'il s'interdit, dans ses écrits didactiques, +et l'imitation assez visible des anciens a pu +relever et rajeunir son talent. Il serait bien sévère, +parce qu'un ouvrage est mieux écrit que les autres, +de le contester à celui dont il porte le nom, et nous +consentons à en croire M. Rheinwald, qui ne doute +pas de l'authenticité de ce dialogue. Si elle pouvait, +au reste, être ébranlée, il faudrait au moins considérer +cette composition comme une fiction littéraire +dont l'auteur aurait entendu faire parler Abélard, +comme Platon fait parler Socrate, comme Cicéron +introduit Brutus ou Caton.</p> + +<p>Le monde dure, les siècles passent, l'esprit humain +change de croyance, de méthode ou de langage. +Cependant, qui ne reconnaît dans ce dialogue +si longtemps ignoré, qui ne croit lire sur ces parchemins +si longtemps couverts de la poudre des +ans, les idées mêmes et les paroles par où commencerait +encore aujourd'hui une controverse sérieuse +sur la vérité de la religion? Nous ne sommes pas de +ceux qui méconnaissent les révolutions de l'esprit +humain. Il se renouvelle pour tout ce qui n'a qu'un +temps; il change pour tout ce qui passe. Mettez-le +en présence des questions éternelle, il ne change pas.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE IX.</h3> + +<h3>RÉFLEXIONS GÉNÉRALES.</h3> + + +<p>J'ai raconté l'histoire d'un seul homme, et j'ai +passé en revue ses écrits. Si le vrai ne m'est point +échappé, il doit être facile à présent de juger son +caractère, son talent, son esprit, et avec tout cela +son influence sur son temps et sur les temps qui +ont suivi le sien. Peut-être me serait-il permis de +ne point exprimer des conclusions dont j'ai donné +les éléments, et qui se rencontrent çà et là indiquées +dans cet ouvrage. Je ne saurais, sans d'odieuses +redites, développer ici la pensée générale que doit +laisser ce livre à ceux qui auront eu le courage de +parcourir jusqu'au bout les arides sentiers de la philosophie +et de la théologie scolastiques.</p> + +<p>On peut remarquer que personne n'a parlé dédaigneusement +ou même froidement d'Abélard. Tout +le monde sait quelle était la sévérité de Condillac +pour tout ce qui n'était pas le XVIIIe siècle, et voici +pourtant ce qu'il écrit: «Une âme avide de gloire +se hâte de prendre son essor. Quelquefois elle se +sent comme gênée par la réflexion, et ne suivant +plus que son instinct, elle s'élance, et ne voit que +le terme où elle est ambitieuse d'arriver. Elle peut +causer et de grands maux et de grands biens, et +elle diffère en cela des âmes communes qui ne +sont pas seulement capables d'une grande folie.</p> + +<p>Telle était l'âme d'Abélard. Tout ce qui pouvait +nourrir une sensibilité vive avait des droits tyranniques +sur elle. Elle ne put donc se refuser à la +gloire, qui se montra sous le fantôme de la dialectique; +elle ne put pas non plus se refuser à l'amour, +qui, s'offrant sous les traits d'Héloïse, se fit +un jeu de la dialectique même; et vous prévoyez +que l'une et l'autre lui furent funestes. Mais laissons +ses amours<a id="footnotetag541" name="footnotetag541"></a><a href="#footnote541"><sup>541</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote541" name="footnote541"></a><b>Note 541:</b><a href="#footnotetag541"> (retour) </a> <i>Histoire moderne</i>, I. VIII, c. v.</blockquote> + +<p>Peut-être trouvera-t-on le nom d'Abélard plus +grand que lui-même; mais son influence, je le crois, +n'a pas été inférieure à sa renommée. Libre à tout +esprit sérieux de condamner ce mélange de témérité +et de timidité, d'orgueil et de faiblesse, de sécheresse +et d'ardeur, de passion et d'égoïsme, qui +s'aperçoit au fond de cette âme. Nous tolérons tout +jugement sévère, pourvu qu'en le prononçant on se +souvienne que la nature a tiré plus d'une copie de ce +modèle, et que si les hommes d'une grande intelligence +sont sujets parfois à toutes ces misères, ils +ne sont pas les seuls. Je ne consens à me montrer +juste avec rigueur envers la supériorité, que si l'on +n'en abuse point contre elle, et je ne voudrais rien +ôter à la gloire au profit de ce qui ne l'obtiendra +jamais.</p> + +<p>Comme écrivain, Abélard ne saurait non plus nous +retenir longtemps. Il n'y avait pas d'écrivains au +moyen âge, par l'excellente raison qu'il n'y avait pas +de langue. Le français n'était pas né, et le latin était +déjà une langue morte qu'on employait par nécessité, +mais sans inspiration. Ce latin plus rude que simple, +dénué d'ornements, de grâce et de clarté, ne semblait +se prêter en aucune façon à l'imagination dans le +style. Il n'y a peut-être pas dix expressions remarquables +dans l'oeuvre volumineuse d'Abélard; la +beauté de la forme y manque constamment à celle +de la pensée; et sans la forme, la pensée a bien de +la peine à être belle. Ne demandez pas au XIIe siècle +l'art savant ou plutôt l'affectation industrieuse avec +laquelle les langues anciennes furent exploitées vers +la renaissance. Chose singulière! on vantait, on lisait +alors les grands écrits de l'antiquité, et le goût +ne se formait pas; on les admirait sans parvenir à les +sentir. On y cherchait plutôt des autorités que des +modèles.</p> + +<p>Sans le style, que devient le talent? celui d'Abélard +triomphe trop rarement des formes obscures, +tourmentées ou pédantesques de la diction. Seulement +de temps à autre, s'échappent quelques traits +d'esprit et brille quelque antithèse ingénieuse. Plus +rarement, la parole s'échauffe, et l'émotion passe de +l'âme dans les mots. De courts passages, en très-petit +nombre, de l'<i>Historia Calamitatum</i>, une exhortation +pathétique à la résignation et à la piété adressée +à celle qui méprisait l'une et désespérait de +l'autre, une peinture animée des dangers que court +la Justice en certains tribunaux de ce monde, et des +misères incroyables de la condition des juifs au XIIe +siècle, quelques invectives passionnées contre les +désordres du clergé, enfin une ou deux prières empreintes +de tendresse et de douleur, et ça et là quelques +vers où respire une certaine grâce dans la +tristesse, voilà peut-être tout ce qu'il serait possible +d'offrir en preuves de ce qu'on appellerait aujourd'hui +le talent d'Abélard. Presque constamment, il +écrit avec une prolixité toute didactique, avec une +abondance de mots et des complications de tours +qui laissent subsister la clarté, mais non la facilité +du style. L'auteur conçoit, divise, développe ses +idées dans un ordre exact, avec une sûreté de raisonnement +qui ne se dément point. Il se comprend +parfaitement, et sa pensée peut paraître faible ou +fausse, jamais incertaine et flottante. Il sait rigoureusement +ce qu'il dit. Son style ressemble à une +algèbre sans élégance, comme parlent les géomètres; +mais c'est une algèbre, et malgré la multiplicité un +peu confuse des signes, il n'y a point de vague dans +les notions. Sa manière d'écrire tient étroitement à sa +manière de penser, mais beaucoup moins à sa manière +de sentir. Il faut donc peu parler de son talent. Sous +ce rapport, il est bien inférieur à saint Bernard. C'est +l'homme d'autorité qui était l'homme d'imagination.</p> + +<p>L'esprit est le grand coté d'Abélard. Subtil et pénétrant, +il excelle par l'exactitude, et il ne manque +pas d'étendue ni d'abondance. Il est original au +moins par le choix de ses idées; il est fécond en détails, +en remarques, en arguments, mais peu riche +en grandes vues. Il prouve sa force par sa persistance +dans une méthode d'exposition déductive, où +brillent tour à tour les distinctions et les analogies. +Encyclopédique pour le temps, critique de premier +ordre, c'est un inventeur médiocre; et, puisque l'on +applique métaphoriquement à l'esprit les dimensions +de l'étendue, disons que le sien a la largeur sans la +profondeur. Abélard était singulièrement propre à +captiver et à remplir les intelligences qui venaient +comme faire cortège à la sienne; ce qui parait longueur +quand il écrit, semblait richesse dans son +improvisation. On conçoit que son enseignement +dut, comme un grand fleuve, tout couvrir, tout +inonder, tout emporter autour de lui.</p> + +<p>Ainsi s'explique son influence. Ainsi il a pu imprimer +un mouvement à l'esprit humain. Ce grand novateur +a peu inventé, mais beaucoup renouvelé. +Les idées qu'il s'approprie se complètent dans ses +mains, et se convertissent en doctrines liées, définies +et saisissables. Une vérité sans conséquences en +acquiert avec lui; ce qui était vague devient précis, +un aperçu hasardé se change en proposition fondamentale, +une distinction ingénieuse en classification +méthodique. Une forme scientifique en même +temps qu'élémentaire vient envelopper, fortifier, et +pour ainsi dire armer sa pensée. Tout ce qu'il pense +se démontre, et jusqu'à ses rêveries prennent les apparences +d'un système.</p> + +<p>C'est ce tour d'esprit peut-être qui aujourd'hui +est, au bon comme au mauvais sens du mot, considéré +comme éminemment scolastique. Mais soit qu'il +déplaise ou captive, soit qu'on le croie encore applicable +ou définitivement stérile, on ne peut disconvenir +que l'esprit scolastique n'ait été une des +transformations mémorables de cette identité flexible, +de cet indestructible Protée qu'on appelle +l'esprit humain. Et comme cette forme domine dans +Abélard, comme nul monument ne la montre portée +au même degré dans aucun autre avant lui, comme +nulle renommée ne fut du XIe au XVe siècle supérieure +à la sienne, on est en droit de dire que l'esprit +d'Abélard fut la source principale de l'esprit +scolastique, en d'autres termes, qu'il eut ce rare +honneur de donner une forme de cinq siècles à l'esprit +humain. C'est là une certaine création; par là +Abélard est sur la ligne des inventeurs, au moins +pour la puissance de fait et pour la durée de la puissance. +Enfin on le peut compter dans le nombre bien +petit de ces hommes dont on imagine que s'ils +n'avaient point paru au monde, les destinées de l'esprit +humain n'auraient pas été les mêmes.</p> + +<p>Je lui donne cet éloge, et je le limite aussitôt, en +le motivant sur son influence plus que sur son génie, +et dans l'influence, il y a souvent de la bonne +fortune; celui qui l'obtient n'est pas toujours seul à +la mériter. Abélard fonda plutôt qu'il ne créa la +philosophie de l'école française. Trouvant les idées +toutes faites, il les réduisit en système, et leur +donna une telle puissance de propagation, qu'il résulta +de son passage dans l'enseignement, quelque +chose de durable quant aux pensées, quelque chose +d'impérissable quant à la méthode.</p> + +<p>Si l'on voit dominer dans sa philosophie l'uniformité +du procédé, une tendance à tout résoudre logiquement, +un besoin constant de se bien comprendre +et d'être bien compris, une résistance raisonnée aux +généralités synthétiques, aux hypothèses posées en +axiomes, aux solutions par intuition, si partout se +montrent la crainte du vague, l'amour de l'ordre, +de l'évidence, et grâce à cette prétention de démonstration +universelle, une doctrine souvent aride, un +peu étroite, convaincante et insuffisante, qui saisit +tout et n'épuise rien, simplifie souvent au risque +d'atténuer, et s'empare de la raison sans s'égaler à +la vérité, ne peut-on pas dire que ces caractères du +génie et du système philosophiques d'Abélard rappellent +ceux du génie national, et surtout dans la philosophie? +Serons-nous exposé à trouver beaucoup +d'incrédules en avançant que l'esprit français s'est +toujours souvenu d'avoir été, dans sa laborieuse enfance, +élevé sous l'austère discipline de la scolastique?</p> + +<p>Le rôle que par la scolastique Abélard a joué dans +la théologie, attesterait à lui seul que tout dans cette +philosophie n'était pas formalité vaine, entrave +méthodique pour la raison. C'est dans la théologie +peut-être qu'il a le plus innové, non que ses opinions +en elles-mêmes aient laissé beaucoup de traces; +mais l'esprit qui les a dictées, le procédé par +lequel il les a établies, les conséquences auxquelles +elles devaient mener, tout appartient à ce qu'on +pourrait appeler le mouvement libéral de l'esprit +humain. C'est là une gloire réelle encore que périlleuse; +la raison doit beaucoup à <i>ces habiles gens</i> que +Leibnitz plaignait dans sa prudence et admirait dans +son équité<a id="footnotetag542" name="footnotetag542"></a><a href="#footnote542"><sup>542</sup></a>. Abélard fit deux choses: il voulut rendre +la théologie systématique, à l'exemple de la philosophie, +en lui appliquant les formes de la dialectique, +et par là il fut comme le Jean Damascène de son +siècle. En même temps et par cette révolution dans +la forme, il servit l'esprit général du rationalisme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote542" name="footnote542"></a><b>Note 542:</b><a href="#footnotetag542"> (retour) </a> Voyez ci-dessus chap. I, p. 183.</blockquote> + +<p>Il ébranla profondément la tyrannie de l'autorité tout +en l'invoquant sans cesse, et comme il mit aux prises +par des citations habilement recueillies et les +Pères et les docteurs entre eux, il conduisit forcément +les esprits à reconnaître l'arbitrage de la raison.</p> + +<p>C'est par ces motifs et dans cette mesure que le +génie d'Abélard peut mériter, soit comme éloge, +soit comme blâme, le titre de génie <i>révolutionnaire</i><a id="footnotetag543" name="footnotetag543"></a><a href="#footnote543"><sup>543</sup></a>. +Ses doctrines le sont moins que sa méthode; le mouvement +de son esprit est plus hardi que ses conclusions. +Mais cependant celles-ci sont en général dans +le sens de la liberté de penser, et si nous les résumons +encore une fois dans leur ensemble, on reconnaîtra +peut-être, mieux que dans nos analyses spéciales, +combien sous les rapports de la religion et de +la philosophie, elles concordent avec les idées modernes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote543" name="footnote543"></a><b>Note 543:</b><a href="#footnotetag543"> (retour) </a> Cousin, Ouvrages inéd. d'Abélard, <i>Introd.</i>, p. v.</blockquote> + +<p>Toute connaissance humaine est originaire des +sens. La sensation donne naissance à l'idée ou conception. +Dans la sensation, la sensibilité connaît par +l'intermédiaire d'un organe. Dans la conception, l'intelligence +connaît la nature de la chose perçue dans +la sensation, ou représentée par l'imagination.</p> + +<p>Mais l'intelligence n'a besoin ni de l'organe, ni +même de la réalité sensible pour concevoir, car elle +conçoit ce qui n'est pas sensible, le général, l'abstrait, +l'invisible, l'impossible. Son mode d'action +est le jugement; comme régulatrice de son action +et d'elle-même, elle est la raison. Comme essence +ou chose, elle est l'esprit.</p> + +<p>L'esprit est dans l'âme ou plutôt il est l'âme en +tant qu'intellective, rationnelle, pensante. L'âme est +aussi végétative, sensitive, <i>animatrice</i>; c'est-à-dire +qu'elle est nécessaire à la vie animale et à la vie organique. +C'est elle qui souffre et qui jouit, qui veut +et qui pèche, comme c'est elle qui perçoit et qui +pense. Ce sont là en elle des fonctions plus encore +que des parties. Il n'y a qu'une âme, substance +simple, unité sans parties; elle est spirituelle.</p> + +<p>C'est surtout comme spirituelle qu'elle est intelligence +pure, c'est-à-dire libre des sens et de l'imagination, +et par là analogue ou semblable à l'esprit +divin; car Dieu n'a ni sens ni imagination. Son intelligence +atteint tout directement, et contient tout +simultanément. Par la méditation, par la contemplation, +l'esprit de l'homme s'élève et s'assimile en +quelque sorte à l'esprit de Dieu.</p> + +<p>Comme intelligence agissant sous la forme du jugement, +l'âme discerne et décide. Elle décide de +l'action, elle discerne le bien et le mal. Elle est la +volonté inséparable de la raison. La volonté est le +choix de la raison. Le libre arbitre est le jugement +libre.</p> + +<p>L'homme ainsi fait a la <i>perceptibilité de la discipline</i>; +il est capable de la science, toute science dépend +d'une science supérieure, théorétique, qui la +juge et qui remonte aux causes, qui est du ressort +de la raison et non de l'expérience; c'est la philosophie. +La philosophie, comme directrice de la science, +comme guidant sa marche et déterminant ses formes, +est un art, ou la dialectique; car la dialectique est +l'art de la raison. La science des choses telles qu'elles +sont, est la physique. La science de la nature des +choses telle que nous la concevons, est la philosophie, +qui se résout dans la dialectique; car en traitant +des conditions et des règles de la raison, la +dialectique traite de la substance, de la cause, de la +matière et de la forme, du sujet et du mode, du tout +et des parties, du genre et des espèces, c'est-à-dire +qu'elle enseigne tout ce qui est abstrait et général +dans les choses, et qui dans l'ordre réel est constitué +en individus.</p> + +<p>Ce qui existe réellement, physiquement, ce qui +constitue l'individu ou l'être, c'est en général la matière +et la forme. Il n'y a point de substance qui ne +soit essence, et toute essence ou être est composée +de matière et de forme; sa matière est ce dont elle +est, sa forme est ce qui la fait ce qu'elle est. Ainsi +la forme constitutive est essentielle. Elle est générique, +lorsqu'elle transforme la catégorie en genre; +spécifique, lorsqu'elle fait du genre une espèce; +individuelle, lorsqu'elle distingue un individu de +l'espèce. La forme est l'élément créateur, le moyen +actuel de la création de l'être, ce qui le fait passer +de la puissance à l'acte. Elle vient de Dieu.</p> + +<p>Mais les essences ne sont pas en elles-mêmes et +par elles-mêmes générales et spéciales. Elles ne +sont pas des choses qui soient dans les choses, qui +existent indépendamment des individus. A ce titre, +comme générales ou spéciales, elles ne sont que +des universaux, c'est-à-dire des conceptions universelles, +ou des noms significatifs de la conception +de ce qu'il y a de plus ou moins universel dans les +choses. Les abstractions ne sont pas des réalités.</p> + +<p>La proposition, la division, la définition se calquent +sur ces distinctions; elles les reproduisent +dans le langage; et c'est ainsi que la logique ou +dialectique donne, dans l'interprétation et l'analyse, +ou dans la science des mots et de l'oraison, +une science de la nature des choses.</p> + +<p>Un seul être, Dieu, déroge par sa nature aux règles +de cette science. Il est substance et il n'a pas +de mode; car le mode est une division du sujet, et +Dieu étant simple, il est indivisible. Il est forme, et +il n'a pas de forme, car la forme aussi est un des +composants de l'être, et Dieu n'est pas composé; +mais il est forme comme étant une essence déterminée. +Il est sujet et il n'a pas d'accident, car l'accident +est relatif et changeant, et Dieu est absolu et +immuable. Il est individu en ce sens qu'il est unique +et singulier, et universel en ce sens qu'il est +infini.</p> + +<p>Ces notions philosophiques sur Dieu constituent +une croyance philosophique en Dieu. S'il existe une +autre foi en Dieu, elle ne saurait être contraire à +celle-là; en d'autres termes, la religion ne saurait +être contraire à la philosophie; car la vérité n'est +pas contraire à la vérité. Il y a une foi de la raison. +Toute croyance aux choses invisibles sur des preuves +invisibles est de la foi. Or, l'adhésion de la raison ou +par la raison est dans ce cas, un argument n'étant +pas une chose sensible. Elle est donc aussi une foi, +la foi philosophique. Il faut comprendre ce qu'on +croit, et assurément aussi ce qu'on enseigne et ce +qu'on apprend. On croit parce qu'on est convaincu, +et la conviction s'opère par l'intelligence.</p> + +<p>La philosophie a pu, en conséquence, s'élever aux +mêmes idées, aux mêmes vérités que la religion. +<i>Elle a connu Dieu</i><a id="footnotetag544" name="footnotetag544"></a><a href="#footnote544"><sup>544</sup></a>. La raison, l'intelligence sont communes +à la religion et à la philosophie. Si la raison +et l'intelligence sont nécessaires à la foi pour la produire, +la légitimer et l'affermir; là où elles existaient +sans la foi, elles ont dû produire par elles-mêmes +au moins tout ce qu'elles ajoutent à la foi. En d'autres +termes, Dieu s'est révélé à toute intelligence. +Ainsi les philosophes avant l'incarnation ont connu +les vérités fondamentales de la morale et de la religion. +Ils ont compris les principes des mystères, +pressenti les mystères eux-mêmes, pratiqué les vertus +chrétiennes. La foi n'est donc qu'une réformation +de la loi naturelle, et il faut croire au salut de ceux +qui avaient observé cette loi avec discernement et +avec amour. La vie de Socrate est celle d'un martyr<a id="footnotetag545" name="footnotetag545"></a><a href="#footnote545"><sup>545</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote544" name="footnote544"></a><b>Note 544:</b><a href="#footnotetag544"> (retour) </a> Rom. I, 19, 21.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote545" name="footnote545"></a><b>Note 545:</b><a href="#footnotetag545"> (retour) </a> Et le martyr Socrate....—VOLTAIRE.</blockquote> + +<p>Il suit qu'il faut employer la raison contre les infidèles +et les hérétiques, et donner, quoique avec +précaution, à la religion, les formes de la science; +car d'abord le raisonnement vaut mieux que la force +contre l'erreur. Puis, la vérité n'est acceptable, dans +les temps de discussion, qu'avec les formes rationnelles, +et l'on ne peut convaincre, sur les points où +l'on est en dissidence, qu'à l'aide des points sur lesquels +on s'accorde.</p> + +<p>Toutefois, comme l'esprit des créatures est inégal +à la conception et à l'expression de l'incréé, de même, +que les philosophes ont enveloppé leur pensée et +cherché des équivalents et des images pour rendre, +les vérités religieuses, les vérités chrétiennes ne +peuvent être exposées qu'indirectement, et sous le +voile des analogies. On ne doit tendre, quand on les +exprime, qu'au plus vraisemblable; il faut renoncer +à une propriété rigoureuse. La théologie rationnelle +ne fait qu'approcher de la vérité. Elle en donne une +ombre.</p> + +<p>On a vu que toutes les fois qu'il s'agit de Dieu, +les règles et les expressions de la science sont défectueuses +par quelque endroit. Il y a dans l'Être +unique un mystère nécessaire. Dieu est un; son +unité ne peut se comparer avec nulle autre. Ce qu'il +y a de plus simple au monde est encore corporel, +c'est-à-dire composé, en comparaison de lui. Il ne +peut donc y avoir en lui de diversité que par l'opération +et non par l'essence; c'est ce qu'on peut appeler +une diversité de propriétés.</p> + +<p>Les propriétés fondamentales de la Divinité sont +la puissance, la sagesse, la bonté. Mais tous ces +attributs sont coéternels à Dieu, égaux les uns aux +autres, indivisibles dans leur action. Toute oeuvre +divine est l'oeuvre de la puissance, de la sagesse +et de la bonté.</p> + +<p>Dieu est le souverain bien, le bien suprême, la +plénitude ou la perfection du bien. Il ne fait donc +que le bien; il ne peut faire que le bien, parce que +telle est sa nature. Mais il ne fait que le bien, parce +qu'il ne veut que le bien, et il ne peut faire que le +bien, parce qu'il ne peut vouloir que le bien. Sa +puissance répond donc à sa volonté. Sa puissance +en elle-même est illimitée; mais sa volonté est l'instrument +d'une intelligence parfaite et d'une bonté +infinie. Il ne peut pas tout, mais il peut, par lui +seul, tout ce qu'il veut. L'acte de sa toute-puissance +est donc réglé nécessairement par sa volonté, +par sa sagesse, par sa bonté. Il n'y a de supérieur +à sa puissance que lui-même.</p> + +<p>Néanmoins il est libre. Car il ne veut le bien que +parce que sa suprême intelligence connaît que le +bien est le bien. La liberté consiste à faire ce qui +plaît; mais parce que ce qui plaît dépend de notre +nature, nous ne cessons pas d'être libres en cela. +Parce que la nature de Dieu est d'aimer le bien, +Dieu ne cesse pas de le vouloir librement. Puisqu'il +ne veut et ne fait que le bien, il fait tout bien, et +tout ce qu'il fait est bien: tout est bien. Si tout est +bien, le mal même a un bon but; tout a une raison.</p> + +<p>Toutes ces vérités accessibles à la raison n'ont +jamais été manifestées d'une manière aussi complète, +aussi saisissante, aussi pratique que par les +faits miraculeux et dans les livres sacrés du christianisme. +Il est donc la vraie religion dans sa plénitude. +Il est la révélation de Dieu et de tous ses +attributs, par la médiation de Dieu même.</p> + +<p>Par l'incarnation, par l'Évangile, l'exemple a été +donné et le témoignage a été rendu; les vérités +sont devenues aussi claires que la lumière, les +vertus plus parfaites, plus nécessaires, plus faciles. +Car l'amour a été excité par la grâce. C'est en effet +la plus grande grâce de Dieu que la rédemption, +Elle a délivré l'homme de l'empire du mal, en +éclairant son esprit, en touchant son coeur. D'une +loi de crainte, la religion est ainsi devenue une loi +d'amour.</p> + +<p>L'amour est donc le principe de la piété comme +de la vertu. Dieu doit être aimé parce qu'il est +le bien même. L'amour est dû à sa bonté. La volonté +de lui plaire fait tout le mérite de nos +actions à ses yeux. Le péché n'est que le mépris +de Dieu, il suit que le bien et le mal ne résident +que dans l'intention. Pour bien faire, il faut avoir +l'intention du bien; pour mériter le salut, il faut +vouloir le bien, par amour pour Dieu même. Le +mal commis sans volonté ou sans connaissance qu'il +est mal, cesse d'être le mal. Le bien accompli sans +amour est le bien, mais il est sans mérite aux +regards de Dieu. Dieu juge les coeurs et non les +actions.</p> + +<p>Arrêtons-nous ici. Ces pensées ainsi généralisées +n'ont pas assurément l'air des formules d'une +sagesse gothique. Si elles ne sont toutes vraies, +elles offrent toutes le caractère libre et philosophique +d'une foi qui ne veut relever que de la +raison. A les contempler dans leur lumineux ensemble, +ne vous semble-t-il pas voir dès lors blanchir +à l'horizon les premiers feux de l'astre qui +doit se lever sur les temps modernes?</p> + +<p>Lorsque nous regardons autour de nous, lorsque +nous comparons nos moeurs, nos coutumes, nos +lois, nos gouvernements, à ce que nous savons du +passé, il nous semble que tout est nouveau, et que +l'on n'a jamais pensé ce que nous pensons. L'homme, +à nous en croire, a changé d'esprit, et la vérité est +une découverte de ces derniers jours. Portons-nous +au contraire une attention plus pénétrante dans +l'examen d'une époque ancienne mais curieuse, +dans l'étude d'un grand esprit d'un autre siècle? +tout vieillit autour de nous, nous croyons nous reconnaître +dans nos pères, et toute différence semble +s'anéantir entre le passé et le présent. L'esprit +humain n'a plus fait un seul pas, et la raison n'a +rien trouvé. Depuis l'origine des choses, le soleil +s'est levé et couché sans cesse, mais c'est le même +soleil, et le monde est tour à tour assombri des +mêmes nuages, éclairé des mêmes rayons.</p> + +<p>Ces jugements contradictoires et alternatifs sont +trop naturels pour être tout à fait trompeurs, et il +faut qu'il y ait, avec le temps, dans le monde +moral, plus et moins de changement qu'on ne le +suppose. Non, les hommes du passé ne sont pas ce +que nous sommes, mais ils sont ce que nous aurions +été. Le monde est uniforme et divers, et le temps +développe tout, s'il ne crée rien. L'histoire de l'humanité +ne se pourrait comprendre, si l'humanité +n'était la même, et n'aurait rien à nous apprendre, +si l'humanité ne changeait pas.</p> + +<p>Mais il y a des temps où l'on est plus frappé des +différences que des ressemblances. Ainsi, dans le +demi-siècle qui vient de s'écouler, c'est aux premières +que l'attention semble surtout s'être attachée. +On n'a cessé de remarquer tout ce que le passé offrait +de singulier, peut-être dans l'espoir de faire autrement +et mieux que lui. C'est le propre des époques +de grandes tentatives, soit en politique, soit en +philosophie.</p> + +<p>Je ne serais pas étonné qu'après avoir relevé +jusqu'à l'exagération les différences des époques, +nous ne fussions maintenant enclins à en apercevoir +exclusivement les ressemblances. L'expérience engendre +l'impartialité, et les esprits qu'elle calme, +et que, dit-on, elle désabuse, sont portés à conclure +qu'en définitive tout se ressemble, et qu'il y +a sur la terre moins à faire qu'on n'avait dit. On +termine avec des souvenirs ce qu'on a commencé +avec des idées, et parce qu'on a rencontré dans +l'homme quelque chose de réfractaire qui ne se plie +pas à tous les caprices des théories, on veut que +tout soit vanité, idées, espérances, théories, et, par +conséquent, efforts et dévouements. Tout est vanité, +il y a longtemps que telle est la conclusion de la sagesse, +qui ne trouve <i>rien de nouveau sous le soleil</i>.</p> + +<p>On dit que la politique s'applaudira de ce retour +à la tradition; mais nous ne parlons que de philosophie. +Dans l'histoire de l'esprit humain, toutes les +fois qu'on creuse un peu profondément, on trouve, +pour ainsi parler, un sol identique; c'est un terrain +de première formation qui a porté toutes les révolutions +superficielles. Il en doit être ainsi. La philosophie +recherche des vérités qui ne sont d'aucune époque, +et elle les cherche dans l'esprit humain, le +même aujourd'hui qu'au moment suprême où l'esprit +infini le souffla sur la face de l'être qu'il se +donna pour spectateur et pour témoin. Cette double +identité, la vérité éternelle transpirant dans une intelligence +dont l'essence ne varie pas, est le fond +même de la philosophie: c'est ce qui fait la valeur +incomparable de cette science. Mais si la vérité ne +change point, il n'en est pas de même de la connaissance +de la vérité. On en sait plus ou moins, et +l'esprit humain, multiple en facultés comme en idées, +se développe, se dirige, s'enrichit diversement en +des temps divers. Il est bon, il est nécessaire de +s'appuyer sur ce qui ne change pas, de savoir au +moins qu'il y a de l'immutable; mais l'intérêt de +l'étude, le charme de la science, c'est le mouvement; +une science surhumaine seule resterait immobile. +Le mot de science lui-même suppose une +distinction entre ce qui connaît et ce qui est connu, +et la conscience de notre nature intellectuelle fait foi +d'un effort constant d'égaler la connaissance à l'inconnu. +Ainsi de ce que l'éternel est dans l'objet de la +science, il ne suit pas que la science soit uniforme, +immobile, qu'elle ait la stabilité fondamentale de son +objet. Elle cesserait aussitôt de s'en distinguer, elle +s'y joindrait dans une unité d'essence, et le système +de l'identité universelle serait réalisé. C'est le monde +réel, le monde de l'homme, que celui qui allie l'éternel +et le mobile, que celui où tout s'attire au lieu +de se confondre, où règne la relation et non l'identité, +où l'unité n'est qu'harmonie. Résignons-nous +donc à croire les choses comme nous les voyons, +ayons l'orgueil de nous fier aux apparences. Sachons +la vérité éternelle, croyons la science mobile. Concevons +la stabilité des essences, de l'essence de +l'esprit humain, par exemple, mais admettons qu'il +a une histoire comme il le semble, c'est-à-dire que +le temps existe pour lui. Les illusions nécessaires +ne dont pas des illusions, mais des lois de la nature +des choses, et la pensée coïncide avec ce qui est. S'il +n'en était pas ainsi, elle n'aurait ni mystères, ni lacunes; +si elle se trompait elle-même, elle serait contente +d'elle-même. Il n'y aurait point de doute, s'il +n'y avait qu'ignorance, et c'est parce qu'on sait de la +vérité, qu'on s'aperçoit qu'on ne sait pas la vérité +tout entière.</p> + +<p>C'est à la lueur de cette foi philosophique qu'il +faut considérer l'histoire de la philosophie, et dans +cette histoire, ses héros, ses triomphateurs, ses +vaincus, ses martyrs. Tous ils sont de même famille. +La diversité des doctrines et des langages couvre +un fonds d'idées communes. La variété des esprits +se produit dans celle des points de vue et des méthodes; +mais ces esprits consacrés à une même +science, tendent au même but, et marchent à pas +inégaux, sous des dehors différents, dans une seule et +large voie. Arrivez jusqu'au coeur de leurs systèmes, +vous vous sentirez comme en pays de connaissance. +Au fond de la science de toute époque, vous retrouverez +la science contemporaine, mais des esprits +divers pénètrent plus ou moins profondément dans +des questions identiques; et de même que dans les +mathématiques il y a des questions qu'on peut également +aborder et représenter ou résoudre par des +nombres, par des lignes, par des notations algébriques +ou infinitésimales, les mêmes problèmes philosophiques +ne sont pas toujours posés, exprimés, +traités dans un même langage, et ces changements +ne sont indifférents ni à la clarté, ni même à la vérité +des solutions. Dans quel ordre ces changements +se succèdent-ils? suivant quelles lois se règlent la +marche de la science et la transformation des méthodes? +c'est en cherchant cela qu'on porte de la philosophie +dans l'histoire de la philosophie.</p> + +<p>L'ouvrage qu'on vient de lire doit servir quelque +peu à qui voudra considérer l'origine d'une grande +époque de cette histoire dans un de ses principaux +personnages. C'est au lecteur de faire, dans ce moment, +dans ce point du XIIe siècle, la part du variable +et de l'invariable, et de renouer le fil de la causalité +entre ce qui précède et ce qui suit l'école d'Abélard.</p> + +<p>L'hellénisme et le christianisme sont les sources +de la philosophie du moyen âge, et l'on peut le dire +de toute philosophie dans le monde moderne. Dans +Abélard, l'un de ces éléments se borne à quelques +traditions isolées et vagues de platonisme et de néoplatonisme +et à l'aristotélisme logique, transmis surtout +par des commentaires. Le christianisme est +surtout pour lui celui de saint Augustin. A ces éléments, +il applique un esprit décidément rationaliste, +et de plus subtilement dialectique, et compose une +doctrine où domine toujours la foi en Dieu et en la +raison. Qu'était cette doctrine? on l'a vu peut-être +dans ce livre. Qu'en a tiré l'esprit humain? Il me +semble qu'on le voit tous les jours autour de nous. +Nous sommes les enfants de l'école de Paris.</p> +<br> + +<p>FIN DU TOME SECOND ET DERNIER.</p> +<br><br><br> +<h3>TABLE.</h3> +<br> + +<p>SUITE DU LIVRE III.—De la Philosophie d'Abélard.</p> + +<p>CHAPITRE VIII.—De la Métaphysique d'Abélard.—<i>De generibus +et speciebus</i>. Question des universaux.</p> + +<p>CHAP. IX.—Suite du précédent.</p> + +<p>CHAP. X.—Suite du précédent.—<i>De intellectibus</i>.—<i>Glossulae +super Porphyrium</i>.—Résumé.</p> + +<p>LIVRE III.—De la Théologie d'Abélard.</p> + +<p>CHAPITRE Ier.—De la Théologie scolastique en général.—Caractères +de celle d'Abélard.—Le <i>Sic et Non</i>.</p> + +<p>CHAP. II.—De la Théodicée d'Abélard.—<i>Introduction ad Theologiam</i>.</p> + +<p>CHAP. III.—Suite de la Théodicée.—<i>Theologia christiana</i>.</p> + +<p>CHAP. IV.—Des principes de la Théologie d'Abélard.—Objections +des contemporains.</p> + +<p>CHAP. V.—Des principes de la Théologie d'Abélard.—Examen +philosophique.</p> + +<p>CHAP. VI.—Suite de la Théodicée.—<i>Commentarii super +S. Pauli epistolam ad Romanos</i>.</p> + +<p>CHAP. VII.—De la Morale d'Abélard.—<i>Ethica seu Scito te +ipsum</i>.</p> + +<p>CHAP. VIII.—Opuscules divers.—<i>Expositio in hexameron</i>.—<i>Dialogus +inter Philosophum, Judaeum et Christianum</i>.</p> + +<p>CHAP. IX.—Réflexions générales.</p> +<br> + +<p><b>FIN DE LA TABLE</b></p> +<br><br><br> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of ABÉLARD, Tome II., by CHARLES DE RÉMUSAT + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ABÉLARD, TOME II. *** + +***** This file should be named 13807-h.htm or 13807-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/8/0/13807/ + +Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team, from images generously made available by gallica +(Bibliotheque nationale de France). + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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